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Title: Au jeune royaume d'Albanie
Author: Louis-Jaray, Gabriel
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Au jeune royaume d'Albanie" ***

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made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica)
at http://gallica.bnf.fr



OUVRAGES DU MÊME AUTEUR


_VOLUMES_

LA POLITIQUE FRANCO-ANGLAISE ET L'ARBITRAGE INTERNATIONAL (_Ouvrage
couronné par l'Académie française_), 1 vol. in-16, Perrin, 1904.

LA QUESTION D'AUTRICHE-HONGRIE dans LES QUESTIONS ACTUELLES DE POLITIQUE
ÉTRANGÈRE EN EUROPE, 1 vol. in-16, Félix Alcan, 1907, 3e éd.

LE SOCIALISME EN AUTRICHE ET EN HONGRIE dans LE SOCIALISME A L'ÉTRANGER.
1 vol. in-16, Félix Alcan, 1909.

LA QUESTION SOCIALE ET LE SOCIALISME EN HONGRIE (_Ouvrage couronné par
l'Académie des Sciences morales et politiques. Prix Audiffred-Pasquier_).
1 vol. in-8, Félix Alcan, 1909.

L'ALBANIE INCONNUE (_Ouvrage couronné par l'Académie française_). 1 vol.
in-16, avec 60 gravures et 1 carte hors texte, Hachette et Cie, 1913, 3e
éd.


_BROCHURES_

LES NATIONALITÉS EN AUTRICHE: AUTOUR DE TRIESTE (ITALIENS, SLAVES ET
ALLEMANDS). Une brochure in-8. Bibliothèque des questions diplomatiques
et coloniales, 1902 (_épuisé_).

LA PAPAUTÉ, LA TRIPLE ALLIANCE ET LA POLITIQUE EXTÉRIEURE DE LA FRANCE.
Une brochure in-8. Bibliothèque des questions diplomatiques et
coloniales, 1904 (_épuisé_).

LE SOCIALISME MUNICIPAL EN ITALIE. Une brochure in-8, Félix Alcan, 1904.

LE RÉGIME DES CHEMINS DE FER EN ITALIE. Une brochure in-8, Giard et
Brière, 1905.

CHEZ LES SERBES, notes de voyage. Une forte, brochure in-8, avec cartes,
Bibliothèque des questions diplomatiques et coloniales, 1906.

L'AUTRICHE NOUVELLE, SENTIMENTS NATIONAUX ET PRÉOCCUPATIONS SOCIALES.
Une brochure in-8, Félix Alcan, 1908.



GABRIEL LOUIS-JARAY

AU JEUNE ROYAUME D'ALBANIE
Ce qu'il a été = Ce qu'il est


LIBRAIRIE HACHETTE ET CIE
PARIS--79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN--1914



INTRODUCTION


La constitution de l'Albanie indépendante était si peu prévue par
l'opinion publique que beaucoup d'esprits se demandent si elle n'est pas
seulement une de ces inventions diplomatiques, telles qu'il en jaillit
parfois dans les conférences internationales, quand on ne sait comment
résoudre une difficulté; disons le mot, elle a été une surprise.

Aussi chacun se demande: les Albanais sont-ils autre chose qu'un
souvenir historique et presque archéologique? Ces hommes, que nous ne
connaissons guère que par l'histoire de la conquête turque,
subsistent-ils donc encore? Forment-ils une nation? Si celle-ci existe,
comment l'ignorait-on? Si elle n'existe pas, qu'est-ce que cet État
nouveau? On le délimite; mais, dans ces limites, que va-t-il se passer?
Est-ce un foyer d'anarchie que l'on prépare ou que l'on attise? Est-ce
un terrain de chasse que l'on borne pour l'Autriche et pour l'Italie?

Cet État est à quelques heures de Venise et personne n'y pénètre; on y
envoie un prince, mais il ne sait par quel bout commencer son nouveau
travail. Que se passe-t-il donc derrière la ligne de ces rivages
inhospitaliers et que nous réserve cette nouvelle forme de la question
d'Orient?

Telles sont assurément quelques-unes des questions que tous se posent et
dont chacun parle d'autant mieux qu'il n'y est point allé voir.

       *       *       *       *       *

Dans les pages qui vont suivre, j'ai essayé seulement de donner une
image fidèle des régions les plus importantes et les plus populeuses de
l'Albanie autonome.

Dans un précédent volume, l'Albanie inconnue, j'ai conté mon voyage chez
les Albanais du Nord, dans les villes interdites, conquises jadis par
les Albanais sur les Serbes et depuis lors reprises par ces derniers, et
dans les tribus indépendantes et inviolées des montagnes du Nord.

Le présent ouvrage est consacré aux parties de l'Albanie du Centre, du
Sud et de l'Est qui sont ou du moins qui étaient d'un abord plus facile.
Ce sont les régions destinées à devenir le centre du nouvel État, du
jeune royaume d'Albanie.

C'est là que la capitale est établie, là que les premiers efforts
d'organisation sont faits, là que les rivalités s'exercent, là
qu'entrent d'abord en conflit les antiques traditions locales et les
nouvelles exigences d'un État du XXe siècle.

De ce que j'ai vu hier, est-il légitime de conclure pour demain? Du
spectacle des Arnautes sous le joug turc est-il permis de déduire des
pronostics sur le destin de «l'Albanie aux Albanais», sur l'avenir du
nouveau royaume des Shkipetars? On ne saurait en tout cas se garder
d'oublier qu'il faut faire leur part aux imprévus comme aux destins de
l'histoire, aux hommes qui fondent ou ruinent les empires comme à la
logique des événements et des situations.

Aussi l'ambition de celui qui écrit cet ouvrage sera-t-elle satisfaite,
s'il fait revivre devant l'esprit du lecteur un milieu, les individus
qui s'y agitent, leurs sentiments, leurs préjugés, leur état d'âme, s'il
explique les problèmes qui s'y posent, les facteurs qui en sollicitent
la solution dans un sens ou dans l'autre. Peut-être cela ne permet-il
pas de prévoir l'avenir; mais les desseins de l'auteur seront accomplis,
si ces pages aident à le comprendre.



CHAPITRE PREMIER

VALLONA


     En pays «maghzen» albanais || La baie de Vallona ||
     L'organisation féodale, les relations entre l'Italie et Vallona
     || L'action autrichienne || Le commerce extérieur de l'Albanie
     et la part de l'Autriche et de l'Italie || L'importance de
     Vallona dans l'Adriatique || La Triple-Alliance et le statu quo
     en Albanie.


De même que le Maroc traditionnel se divisait en pays maghzen et en pays
siba, en pays soumis au sultan et en pays insoumis, de même en était-il
des régions que nos cartes dénomment habituellement Albanie; et c'est au
même signe distinctif qu'on pouvait ranger une ville ou un village dans
l'une ou l'autre des deux catégories, je veux dire au paiement de
l'impôt; dans _l'Albanie inconnue_, j'ai raconté mon voyage en _pays
Siba_; des montagnes du Nord, me voici descendu près du canal d'Otrante,
suivant «les échelles» d'Albanie avant de traverser d'Adriatique en
Macédoine vers Monastir et Uskub; partout l'administration turque y
était établie et relativement obéie, sinon respectée; partout Italiens,
Autrichiens ou Grecs y entretiennent des comptoirs et des intérêts et
les bateaux de la Puglia ou du Llyod ou les navires grecs y portent
journellement, en même temps que leurs couleurs, leurs produits et leurs
agents.

Prevesa et Santi-Quaranta sont les premières escales des paquebots qui
font le cabotage et le service postal de l'ancienne frontière grecque à
la frontière monténégrine ou autrichienne; escales sans grand intérêt et
servant surtout de ports à Janina et à sa région, dont ils sont éloignés
d'une douzaine d'heures en voiture par Prevesa ou à cheval par
Santi-Quaranta.

Mais le navire, qui court le long d'une côte sauvage dont la bordure
rocheuse tombe abrupte dans la mer, arrive tout à coup devant une
échancrure du rivage; au nord, le terrain plat et marécageux fait un
remarquable contraste avec les montagnes du sud qui enserrent presque
complètement une baie, que ferme et protège une île. C'est la baie de
Vallona; le navire s'engage dans la passe entre l'île de Saseno et le
cap Glossa, pointe sud et montagneuse du golfe où le navire jette
l'ancre.

La rade est merveilleuse; la vaste baie, d'un bleu profond, s'ouvre sur
un fond de montagnes vertes, tachées du gris cendré des oliviers;
là-bas, sur la droite, à mi-coteau, le village de Kanizia dresse ses
maisons antiques, qui semblent des ruines romaines au milieu d'arbres
plantés par les Vénitiens; à gauche, la terre plate émerge à peine des
flots et l'on distingue mal où finissent les roseaux de la côte et où
commencent les oliviers et les ormes où Vallona est enfoui; on aperçoit
à peine la ville; seule, au loin, la pointe blanche des minarets se
détache au milieu des bosquets d'arbres et, sur le port, les bâtiments
de la douane attendent le voyageur.

Ce cirque de verdure enserre une baie apaisée; l'île qui ferme la rade
brise la violence des flots; les collines arrêtent les vents du sud et
la brise de l'est; l'eau calmée reflète au profond de la baie la
silhouette des sommets qui la protègent.

Le navire se balance sur ses ancres à cinq cents mètres du rivage
marécageux; les barques arrivent du débarcadère et se pressent sur ses
flancs; celle-ci amène le vice-consul d'Italie, qui vient aux nouvelles,
et la voisine un agent du consulat autrichien; à côté, des voiliers
d'assez fort tonnage sont remplis de barriques et de peaux, sans doute
d'huile d'olives et de peaux de chèvres, les deux objets d'exportation
du pays. Les bateliers assiègent de leur insistance les gens du bord;
voici enfin la barcasse où l'on me fait descendre; le batelier de ses
rames s'éloigne du navire, puis bientôt debout, conduit en s'appuyant
sur les hauts fonds.

       *       *       *       *       *

En maintes villes d'Orient, le ciel et la mer, la lumière dorée, l'éclat
des taches blanches que les maisons forment en se détachant sur les
verdures profondes, les couleurs intenses qui vibrent et l'air diaphane
qui rapproche les premiers plans composent la beauté du site et jettent
sur la ville l'illusion du rêve devant le voyageur qui aborde à la rive;
mais qu'il descende; que de spectateur lointain du paysage féerique, il
devienne le promeneur familier anxieux de voir de près la beauté
entrevue, souvent, hélas! un désenchantement lui fait maudire le mirage
que devant ses yeux a fait jouer la lumière.

Vallona est de ces villes: on aborde à un port rudimentaire, ou plutôt à
un débarcadère, la Scala, construit par une société exploitant
l'asphalte; quelques arbres masquent des ruines assez importantes d'une
forteresse vénitienne, puis une route poussiéreuse conduit de la douane
à une ville sans beauté et sans charme; le bazar n'a point d'attrait et
les étalages y sont misérables; la grande place est d'une banalité
qu'égalent les mosquées voisines; l'eau vive manque; les costumes locaux
ont disparu et les maisons sont sans intérêt; ce ne sont plus les
«Koulé» de Diakovo et d'Ipek, forteresses féodales des beys albanais du
Nord; les jardins desséchés n'ont pas la vie que met l'eau courante des
ruisselets à Tirana la verte ou dans la mystérieuse Ipek.

Rien ne rappelle ici l'originalité des villes albanaises de l'intérieur;
je cherche le cimetière où, près de la maison, les pierres debout
marquent seules les tombes et où, sous les arbres centenaires, gens et
bêtes passent pour les besognes familières. Je ne trouve plus le jardin
clos où c'est un fouillis de fleurs, d'arbres et de vignes aux lourds
raisins, où l'on peut cueillir le fruit qui vient de mûrir et le
rafraîchir dans l'eau glacée et pure qui circule à travers les herbes
dans les sillons qu'on lui a creusés.

Non contente d'être sans grâce, Vallona est aussi sans salubrité; elle
est entourée de marécages et la malaria sévit; l'Occidental qui y
séjourne ne doit pas oublier la quinine et en faire usage; le
gouvernement turc avec son habituelle insouciance n'a rien fait pour
protéger les habitants; l'eucalyptus, qui aurait si facilement asséché
les environs et chassé l'endémique malaria, n'a nulle part été planté;
souhaitons plus de prévoyance au jeune gouvernement albanais.

       *       *       *       *       *

C'est à Vallona que celui-ci avait naguère établi sa première capitale;
la raison en est simple, c'est le fief du chef de ce premier
gouvernement, Ismaïl Kemal. L'organisation féodale subsiste dans cette
partie du pays comme au nord; à côté des villages libres, où chaque
paysan est propriétaire de sa terre, des propriétés foncières
considérables appartiennent aux beys, qui forment la classe dominante de
la population; sur ces domaines, des métayers demeurent leur vie durant
et cultivent le sol; ils reçoivent une moitié ou les deux tiers de la
récolte, selon les régions.

Parmi ces grands propriétaires, quelques familles, dans chaque partie de
l'Albanie, se sont élevées avec le temps et leur influence s'exerce sur
les autres notables. A Vallona, la grande famille est celle des Vlora ou
Vlorna, déformation, dit-on, du nom de Vallona; le chef de cette famille
est l'ancien grand-vizir Férid Pacha; ses terres se comptent par heures
de marche; son palais est en ville, mais fort délabré, car il séjourne
peu volontiers ici où on l'accuse de mille exactions; aussi est-ce son
cousin pauvre qui a hérité de l'influence traditionnelle des Vlora et
Ismaïl Kemal s'est depuis longtemps posé en chef. Sous l'ancien régime,
il avait comme programme l'indépendance de l'Albanie; dès l'instauration
du régime jeune-turc, il se proclama «osmanlis», mais adversaire d'Ahmed
Riza et de ses amis; il s'allia à l'Union libérale, puis en devint le
président et, en face du système centralisateur d'_Union et Progrès_,
réclama la décentralisation et l'autonomie; tous les beys de la région
jusqu'à Berat et El-Bassam étaient ses amis et ses partisans et l'on
peut dire qu'il fit dans cette partie de l'Albanie l'union de la classe
dirigeante contre la jeune-Turquie.

Celle-ci s'en vengea en 1909: après le mouvement de réaction de
Constantinople et la victoire des jeunes-turcs, ces derniers
impliquèrent les beys de Vallona dans un complot et les inculpèrent de
trahison ou de réaction. La plupart durent fuir à l'étranger ou dans les
montagnes. Aussi peut-on croire que c'est avec un plaisir sans mélange
qu'ils mirent à leur tour à la porte les représentants de la
jeune-Turquie pour prendre le pouvoir ou ce qui en a l'apparence.

Cette classe de la population est fort différente des beys des montagnes
du Nord; ces derniers n'ont eu aucun contact avec l'Occident, ils
l'ignorent; les beys de Vallona y sont allés et parlent parfois
l'italien, l'allemand ou le français; ils ont des lumières sur le monde
extérieur à l'Albanie et possèdent un vernis de culture; musulmans, ils
ne sont pas fanatiques et certains comme Ismaïl Kemal se disent amis
des orthodoxes grecs; très conscients de leur nationalité albanaise, ils
ont l'ambition d'être maîtres chez eux et de parvenir à leurs desseins,
en employant les moyens opportuns.

La rudesse des moeurs du Nord s'est atténuée et ils ont remplacé le coup
de feu par l'intrigue; ils ne portent pas le fusil, mais portent en eux
une imagination qui leur montre tout possible; toutefois, la douceur du
climat, la facilité de la vie, qui contrastent si singulièrement avec
les rudes saisons des massifs de l'Albanie du Nord et les pénibles
luttes de l'existence du petit bey montagnard de Liouma ou de Malaisia,
ont donné à ceux qui sont nés aux rives de la Vopoussa et aux côtes de
Vallona la nonchalance orientale, la paresse d'agir, commune aux peuples
favorisés pendant trop de siècles par la chaleur du ciel méditerranéen
et la tiédeur des flots qui chassent vers le Nord les hivers rigoureux.
C'est ainsi que trop souvent l'ardeur des gens de Vallona est
imaginative et l'initiative renvoyée au lendemain.

Chacun sait que le semblant de gouvernement établi par Ismaïl Kemal en
décembre 1912 dura l'espace d'une année et n'arbora sur la ville
l'étendard de l'Albanie indépendante, l'aigle noir à deux têtes sur fond
rouge, que pour le transmettre au prince choisi par l'Europe. Sous le
régime turc, Vallona n'était dotée que d'un simple Kaïmakan; c'est tout
un ministère qui y fut établi par Ismaïl et, trait caractéristique, un
ministère de grands propriétaires: Zenel bey, nommé sans le savoir
président du sénat, est le chef de la grande famille des Mahmoud Begovic
d'Ipek, dont j'ai conté l'entretien dans _l'Albanie inconnue_; Riza bey,
le chef de la plus vieille famille de Diakovo, était désigné comme
commandant de la milice nationale, en compagnie d'Issa Bolétinatz, le
célèbre bey agitateur; Abdi bey Toptan, nommé aux finances, Mehmed Pacha
à la guerre, Lef Nossis aux postes étaient tous de grands propriétaires;
c'était le ministre des beys, avec Luidgi Karakouki, ancien secrétaire
d'Ismaïl Kemal, au commerce, comme agent d'affaires pour les
circonstances délicates, type de levantin rusé et adroit, qui connaît
italien et français et servait d'interprète entre l'Albanie et l'Europe.

Tel était le gouvernement, disons de Vallona, car il ne gouvernait, au
vrai sens du mot, guère au delà d'une zone d'une cinquantaine de
kilomètres autour de la ville. Au Nord et à l'Est, c'est l'anarchie
albanaise; au Sud, c'est la population grecque orthodoxe d'Épire, qui
réclame son rattachement à la Grèce, à l'exception de quelques groupes
musulmans réfugiés dans les montagnes, comme les Lap près de
Santi-Quaranta et, surtout plus au Sud, comme les Tcham qui ont conservé
leur fanatisme et leur isolement.

C'était donc une vingtaine de mille habitants peut-être qui subissaient
l'action du gouvernement de Vallona; la ville à elle seule en compte
environ 8 000; les Albanais musulmans en composent la grosse majorité;
des orthodoxes albanais ou grecs, et des Italiens catholiques d'origine
albanaise y entretiennent l'usage constant de la langue grecque et de la
langue italienne; quant à la langue turque, elle a toujours été
inconnue.

       *       *       *       *       *

La présence de cette colonie italienne d'origine albanaise est un des
traits les plus intéressants des relations entre l'Italie et l'Albanie,
et dans le conflit d'intérêts italo-autrichien, dont Vallona est le
centre, elle joue un rôle qui n'est pas négligeable. Vallona est
peut-être de toutes les villes de l'Albanie celle où l'Italie possède le
plus d'influence; elle le doit moins à sa proximité qu'à deux causes
fondamentales: l'une est la présence en Italie d'une importante colonie
albanaise italianisée, dont un certain nombre de représentants sont
retournés en Albanie et ont été dirigés vers Vallona; l'autre est
l'intérêt de premier ordre que le royaume attache à cette partie de la
terre albanaise.

C'est, paraît-il, au XVe siècle que les premiers Albanais émigrèrent en
Italie; les historiens italiens racontent qu'en 1462 tandis que Ferrant
d'Aragon faisait le siège de Barletta, une colonie d'Albanais se
présenta à lui et se fixa dans le pays; c'est en tout cas vers 1470 que
cette émigration prit des proportions assez importantes; l'origine en
était la conquête turque effectuée à cette époque après la défaite de
Scanderbey; dispersés à travers les Abruzzes, la Calabre et la Sicile,
ces émigrés ont adopté la langue, puis le costume, puis les coutumes du
pays où ils se fixaient; toutefois, ils n'ont pas perdu tout souvenir de
leur ancienne patrie ni tout contact avec elle; pendant très longtemps,
ces souvenirs sont restés latents et ces contacts intermittents; mais,
depuis la création du royaume d'Italie, Rome comprit très vite le parti
qu'elle pouvait tirer de cet élément, qu'on évalue à une cinquantaine de
mille âmes; elle s'appliqua à ranimer les souvenirs, à rétablir les
contacts et à faire des Albanais d'Italie l'instrument d'action le plus
efficace pour la propagande italienne en Albanie, en attendant d'en
tirer parti pour invoquer ses intérêts spéciaux. M. Baldacci, professeur
à l'Université de Bologne, a indiqué avec franchise ce plan concerté:
«La politique italienne se sert, écrit-il, des Italo-Albanais comme
point d'appui pour exercer une influence sur les populations
balkaniques, d'autant plus que le voisinage de cette colonie avec la
côte d'Illyrie, la parenté avec certaines familles, l'analogie et la
communauté d'histoire, de coutume et de commerce, fournissent des droits
et des raisons pour intervenir.»

Les Italiens ont favorisé la renaissance nationale de l'idée albanaise
et ont donné asile à une société nationale albanaise et à des journaux,
écrits d'abord en italien, puis en albanais, qu'ils répandirent de
l'autre côté de l'Adriatique; par ces intermédiaires, les dons pouvaient
facilement être distribués dans l'autre presqu'île; par eux, on chercha
surtout à exercer une influence sur les Albanais, et quels meilleurs
agents à transplanter sur l'autre rive adriatique: l'Italie y trouvait
double avantage, celui de posséder sous la main des intermédiaires
précieux, celui d'avoir des agents commerciaux excellents pour le
développement du trafic italo-albanais.

A Vallona, le vice-consul d'Italie me présente, par exemple, le
chancelier du consulat: c'est un M. Bosio, qui exerce le métier d'agent
de la _Puglia_; il est né dans les Pouilles, d'une famille albanaise
transplantée en ce lieu; et de même origine sont la plupart des Italiens
qui formaient en 1913 la colonie italienne de Vallona, cent familles
environ, petites gens faisant le commerce en boutique et servant
d'intermédiaires entre le royaume qui envoie ici ses produits fabriqués,
ses étoffes, ses vins, son blé ou sa farine et les Albanais qui
exportent en Italie les peaux et la laine de leurs bêtes et l'huile de
leurs oliviers.

L'Italie encadre cette colonie comme à Durazzo et comme à Scutari par
une organisation à elle, dont le chef est le consul et dont les
linéaments sont formés des écoles royales, des postes italiennes et de
l'agence de la compagnie de navigation la _Puglia_ avec les intérêts qui
gravitent autour de celle-ci. D'après un rapport de la direction
générale des écoles italiennes à l'étranger, Vallona comme Durazzo
possédait en 1913 trois écoles royales, une de garçons, une de filles,
et une école du soir avec 400 élèves environ dans chacune de ces villes;
à Scutari, cinq écoles, dont deux crèches, recevraient un nombre un peu
plus grand d'enfants. D'après ce que j'ai vu à Vallona, j'ai lieu de
croire que ces chiffres sont plutôt exagérés; toutefois, il n'est pas
douteux que les écoles royales sont un des meilleurs éléments d'action
de l'Italie en Albanie; si elle pouvait réaliser le projet d'organiser à
Bari, à six heures de la côte albanaise, une école supérieure pour
jeunes Albanais et d'y attirer ces derniers, ce serait assurément le
plus remarquable couronnement de cette oeuvre scolaire.

Malgré ces efforts qui datent d'un quart de siècle, son action reste
encore inférieure en résultats à celle de l'Autriche dans l'ensemble de
l'Albanie; mais à Vallona, grâce à sa colonie, elle a dépassé sa rivale;
c'est qu'ici, l'Autriche manque de son point d'appui habituel, le clergé
catholique et les écoles religieuses; sauf la petite colonie italienne,
qui d'ailleurs manque de prêtres et d'église, il n'y a dans ce port que
des musulmans et des orthodoxes; des distributions d'argent opportunes
peuvent procurer à l'Autriche des partisans ou des indicateurs, mais non
une organisation; aussi l'influence autrichienne est-elle fortement
battue en brèche dans cette région de l'Albanie et il n'a fallu rien
moins que la guerre italo-turque, qui a provisoirement arrêté
l'expansion italienne, et la politique de la _Consulta_, qui a rendu
violemment hostile à l'Italie tout l'élément grécophile, pour arrêter
les progrès de l'action italienne.

Dans l'Albanie indépendante, cette action reprend avec d'autant plus de
force que son rayon va être limité; l'Albanie devient une façade
maritime avec un hinterland montagneux; les plus hautes chaînes
l'encadrent et elle est à peu près formée des deux anciens vilayets de
Scutari et de Janina, à l'exception de la région méridionale de ce
dernier; sous le régime turc, les Albanais s'avançaient bien au delà,
mais l'Italie n'exerçait vraiment son action commerciale et économique
que dans ce qui devient l'Albanie autonome; dans les dernières années,
le commerce italien recueillait environ un tiers des transactions faites
avec l'étranger dans le vilayet de Janina et un quart dans le vilayet de
Scutari.

Ce sont des résultats considérables, si l'on songe que
l'Autriche-Hongrie a hérité de la prépondérance économique en ces
régions depuis la chute de la République de Venise, que Trieste est la
tête de ligne d'un mouvement commercial traditionnel, avec ses
commerçants allemands, grecs, voire italiens, qui y possèdent leurs
maisons de commerce, avec ses navires, ceux du Llyod secondés par ceux
de l'Ungaro-Croate de Fiume, avec sa position merveilleuse comme point
de départ d'un fructueux cabotage; bon an mal an, les deux vilayets
faisaient sans doute pour une vingtaine de millions d'affaires à
l'extérieur dont un tiers en vente et deux tiers en achats; l'Autriche
se maintenait au premier rang, distançant de bien loin ses concurrents
et notamment sa jeune rivale et alliée.

En sera-t-il de même demain? On ne peut douter que la lutte va être
menée à fond par l'Italie, et c'est à Vallona que celle-ci dirige ses
plus vifs efforts; à Scutari ou à Durazzo, elle travaille; à Vallona,
elle veut vaincre; l'endroit est bien choisi: à six heures de Brindisi
et de Bari, sous le même ciel et le même climat que celui où vivent en
Italie les Albanais émigrés, dans un milieu où le catholicisme ami de
l'Autriche est absent.

Mais, à vrai dire, toutes ces circonstances sont bien secondaires; si
l'Italie a les yeux fixés sur Vallona, c'est que la question de Vallona
est une question capitale pour sa politique. Je dirai volontiers qu'elle
abandonnerait sans doute les cinq sixièmes de l'Albanie, si l'on voulait
lui laisser le dernier sixième avec Vallona et j'exagérerai à peine si
j'ajoute que la Triple-Alliance a été acceptée par l'Italie comme une
assurance de n'être pas rejetée de cette rive.

La valeur que la rade de Vallona représente dans l'Adriatique ne
saurait être trop mise en lumière. Dans cette mer, la politique
autrichienne a su se réserver au cours des siècles tous les bons ports:
Trieste, Fiume, centres commerciaux, Pola, Sebenico, ports militaires,
et Cattaro, dont les merveilleuses bouches auraient une valeur sans
pareille si le Monténégro ne les dominait pas du haut du mont Leoven.

En dehors de ces rades, que reste-t-il? En Italie, Venise où l'on a créé
tout un appareil défensif, mais qui, avec les accès facilement ensablés,
ne peut prétendre à un rôle offensif; Ancône et Bari, ports de commerce
ouverts et qui ne sauraient devenir ports militaires; Brindisi, où
l'Italie a fait porter ses efforts, mais qui n'est qu'un pis-aller comme
port de guerre et incapable de contenir une flotte de haut bord; de la
sorte, il a fallu que le royaume organise son grand port défensif et
offensif à Tarente, à l'extrémité de son territoire et au delà du canal
d'Otrante, porte de l'Adriatique.

Sur la côte voisine, les ports valent bien moins encore; de l'un à
l'autre, j'ai passé et pense qu'on ne saurait se tromper sur leur
valeur. Antivari est un assez bon port de commerce, à l'abri des vents
du sud, mais peu défendable; Dulcigno n'est qu'une crique ensablée; à
Saint-Jean de Medua, les vents rejettent les alluvions du Drin, qui
envahissent progressivement la rade très médiocre; à Durazzo, le navire
reste aussi actuellement en mer pour débarquer passagers et marchandises
à 300 mètres du rivage; mais il n'y a pas en ce lieu de rivière qui
ensable la côte: en opérant des dragages et des travaux, on pourrait
faire un port convenable; toutefois, il est livré sans défense aux vents
du sud; une jetée pourrait y être construite, mais Durazzo restera
toujours un port ouvert aux vents et propice aux attaques.

Pour compléter cette énumération, il ne reste plus que Vallona. Or, sa
baie constitue un port naturel superbe et vaste, en eau profonde, sans
rivière qui l'ensable. Elle s'étend sur plus de dix milles du nord au
sud et compte une largeur de cinq milles en moyenne; la profondeur d'eau
varie de 25 à 50 mètres; la partie méridionale de la baie, dite anse de
Dukati, est abritée de tous les vents et le fond n'y est pas à moins de
20 mètres; une plaine, boisée et bien cultivée, l'entoure, arrosée par
la rivière Nisvora. Devant la rade, l'île de Sasseno, haute de 300
mètres, longue de 2 milles et demi, allonge ses collines comme une
défense naturelle vers le large; une minuscule jetée et quelques
dragages suffiraient à constituer la plus belle rade de l'Adriatique, la
plus sûre et la plus facilement défendable.

C'est en ce lieu qu'était jadis Oricum, Porto Raguseo, où les habitants
émigrèrent quand le fleuve Vopousa, apportant ses dépôts au port
d'Appolonia, l'ensabla et éloigna le rivage; on voit encore, non loin de
Vallona, sur une petite éminence, quelques ruines très médiocres,
quelques colonnes, restes de cette ancienne ville où passait jadis la
ligne côtière; alors que toute la côte jusqu'à Antivari a repoussé la
mer et s'est avancée de plusieurs dizaines de kilomètres depuis l'époque
romaine, la baie est restée la même rade profonde et protégée, qui
attend le dominateur qui saura l'utiliser.

Dès lors, qui ne comprend la valeur de Vallona? Le canal d'Otrante est
la porte de l'Adriatique et Vallona en tient la clef; embusquée dans ce
port, une force navale ferme et ouvre le canal large d'environ 70
kilomètres seulement; Vallona deviendrait-il la possession d'une autre
puissance que l'Italie? C'est, en cas de guerre, l'Adriatique fermée à
celle-ci, les escadres de Tarente arrêtées au défilé et toute la côte
italienne d'Otrante à Venise tenue sous la menace d'une flotte
étrangère, cachée à six heures de mer; il est vrai que si Vallona
tombait au pouvoir du royaume, les flottes autrichiennes seraient
embouteillées dans l'Adriatique, car, à la quitter, elles risqueraient
d'être prises au détroit entre les attaques de Vallona et celles de
Tarente.

Vallona constitue donc une position stratégique de premier ordre dans
l'Adriatique; l'Italie ne saurait consentir à ce que ce port tombe sous
la domination d'une grande puissance sans sentir un péril perpétuel sur
ses rives; l'intérêt vital du royaume lui commande d'en interdire la
possession à l'Autriche. Mais cette dernière a un intérêt à peine
moindre à éloigner l'Italie de ce port pour assurer l'ouverture et la
liberté du passage du canal d'Otrante à ses flottes.

Dès lors, et malgré toutes les belles paroles, l'Italie et l'Autriche
s'entendront toujours fort bien aussi longtemps qu'il ne s'agira que
d'éloigner un tiers de Vallona et de l'Albanie, de pratiquer la
politique de l'abstention, de s'assurer contre une non-intervention
réciproque; mais elles ne sauraient s'entendre pour un partage de
l'Albanie sans renoncer l'une ou l'autre à l'une des règles directrices
de sa diplomatie; aussi, quand l'Autriche au cours de la crise
balkanique forma le projet d'envoyer un corps d'occupation à Scutari, il
a suffi d'une proposition italienne pour l'arrêter, et cette proposition
était: l'adhésion de l'Italie, sous condition d'opérer de même à
Vallona. En résumé, l'Italie ne saurait consentir à l'installation de
l'Autriche à Vallona sans trahir ses intérêts essentiels; l'Autriche ne
saurait consentir à la prise de possession de ce port par l'Italie sans
livrer à la merci de cette dernière sa politique et ses forces
maritimes; ce serait une lourde faute de la diplomatie du _Ballplatz_ et
une atteinte au prestige de la monarchie dualiste.

Dès la constitution du royaume, les dirigeants de la _Consulta_ ont
très clairement vu ces vérités et ont eu dès lors comme principale
préoccupation d'empêcher la possibilité d'une mainmise par l'Autriche
sur ces régions, mainmise que préparait un travail de pénétration
concertée. La Triple-Alliance fut conclue autant pour interdire une
extension autrichienne en Albanie que pour se prémunir contre une
attaque en Vénétie. Rome avait besoin de cette double assurance et par
suite de cette alliance, aussi longtemps qu'elle ne se sentait pas plus
armée et plus forte que sa voisine; elle maintient l'alliance; l'heure
n'est donc pas venue où le royaume se croit capable de refouler et de
conquérir, après avoir résisté et arrêté.

La politique actuelle de l'Italie à l'égard de Vallona a été bien des
fois définie avec une netteté parfaite; le professeur Baldacci, que nous
avons déjà cité, écrit en 1912: «Notre formule est ceci: dans le cas où
l'Albanie changerait de gouvernement, aucun autre pavillon que le
pavillon albanais ne sera hissé sur la ville Shkipetare.» L'amiral
Bettollo dans une interview à la même époque déclare: «En ce qui
concerne Vallona, l'Italie ne pourrait jamais accepter qu'une grande
puissance s'y vînt installer directement ou indirectement et encore
moins qu'elle convertît cette position splendide en une vraie base
d'opérations. Si Vallona devait un jour devenir cette base militaire, il
n'y a que l'Italie qui pourrait être appelée à l'occuper; parce que, si
Vallona était dans les mains d'une autre puissance maritime,
l'efficacité des places de Tarente et de Brindisi serait
considérablement diminuée, avec grand péril pour notre situation
stratégique dans le canal d'Otrante.»

C'est la politique permanente de l'Italie, politique qu'a exprimée en
termes diplomatiques mais non moins nets, en mai 1904, M. Tittoni,
ministre des Affaires étrangères, en s'exprimant ainsi: «L'Albanie n'a
pas grande importance en elle-même; toute son importance tient dans ses
côtes et ses ports, qui assureraient à l'Autriche et à l'Italie, dans le
cas où une de ces deux puissances en serait maîtresse, la suprématie
incontestée de l'Adriatique. Or, ni l'Italie ne peut consentir cette
suprématie à l'Autriche, ni l'Autriche à l'Italie; aussi, dans le cas où
une de ces deux puissances voudrait la conquérir, l'autre devrait s'y
opposer de toutes ses forces. C'est la logique même de la situation.»

Cette situation apparaît dans toute sa brutalité au voyageur qui a suivi
les «échelles» des territoires dalmates, monténégrins et albanais et qui
arrive dans cette baie splendide de Vallona que la nature a modelée pour
abriter des flottes. Il est visible que cette rade est le plus bel enjeu
de la partie albanaise et peut-être la pomme de discorde entre Italiens
et Autrichiens; c'est en tout cas le Gibraltar de l'Adriatique.



CHAPITRE II

DURAZZO, CENTRE COMMERCIAL DE L'ALBANIE


     Durazzo || Les projets de voie ferrée || Le projet
     Durazzo-Monastir et son tracé || Les centres de population de
     l'Albanie indépendante || La question de la monnaie et du
     change || L'urgence et l'intérêt d'une réforme monétaire.


Vallona, à cause de son importance stratégique même, est resté le seul
port d'Albanie que ni Monténégrins, ni Grecs, ni Serbes n'ont occupé;
quand les Grecs ont fait mine de mettre la main sur l'île de Sasseno,
ils ont vite été rappelés à l'ordre par une double injonction de
l'Italie et de l'Autriche.

A Durazzo, au contraire, les Serbes ont poussé une avant-garde venue de
Monastir par la vallée du Scoumbi; ces troupes ont occupé quelque temps
le pays, puis ont dû se retirer, laissant aux autorités locales établies
avant elles le soin de garder la ville. C'est avec un cuisant regret
qu'elles ont quitté ce centre commercial de l'Albanie, devenu la
capitale du nouveau royaume.

Durazzo est une très vieille cité, où les Romains avaient déjà un
établissement important que rappellent les ruines d'un vieux château qui
dresse ses pierres effritées au sommet de la colline, sur les flancs de
laquelle la ville est construite en amphithéâtre.

Une éminence de 200 mètres à peine, reste et témoin d'une ancienne
chaîne, interrompt les monotones bancs d'alluvions qui caractérisent la
côte albanaise d'Antivari à Vallona; au sud de cette croupe montagneuse,
sur une baie largement ouverte, Durazzo s'est étendue vers l'est en se
protégeant le plus possible contre les vents du large derrière la
colline où elle s'appuie. Elle allonge, en profondeur en quelque sorte,
ses maisons blanches et les minarets de ses mosquées qui ressortent sur
le fond vert des hauteurs.

C'est une cité d'une dizaine de mille âmes, entièrement albanaise, à la
seule exception de quelques éléments hétérogènes turcs, grecs ou
italiens; là, tous les navires font escale, car Durazzo est le lieu
d'échange entre les produits de l'étranger et ceux des plus importantes
villes de l'intérieur de l'Albanie; Tirana, Kroia, El-Bassam, jadis
Okrida, avant sa séparation de l'Albanie, les fertiles vallées de Dibra
et de Cavaja, c'est-à-dire les régions les plus peuplées, les plus
prospères et les plus cultivées de l'Albanie trouvent ici leur débouché
et leur marché; les produits de la basse-cour (les volailles et les
oeufs), les produits de l'élevage (les peaux et la laine) sont vendus
ici aux comptoirs et aux marchands qui font commerce avec Bari et
surtout avec Trieste.

La situation géographique de Durazzo, placée au centre de la côte
albanaise et au débouché des vallées du Scoumbi et de l'Arzeu, protégée
contre leurs alluvions par deux pointes montagneuses, en relation
directe avec l'intérieur de l'Albanie, explique que dès l'antiquité ce
lieu ait été choisi comme point de départ d'une des grandes voies de
communication de l'Empire romain, dont il demeure encore aujourd'hui des
traces importantes. Une des roules militaires les plus connues du monde
ancien, la _via Ignalia_ si souvent parcourue par les légions romaines
qui se rendaient du Latium à Byzance, partait de Durazzo (Dirakium),
passait à Cavaja, rencontrait à Pekinj (Claudiopolis) la branche qui
venait de Vallona (alors Appolonia); elle suivait au delà de Pekinj la
vallée du Scoumbi. On retrouve des restes de l'antique route à partir de
Cavaja, des murs de soutènement, de petits ponts à tabliers horizontaux,
notamment dans la gorge entre Cavaja et Pekinj. La _via Ignalia_ gagnait
ensuite El-Bassam; puis on perd sa trace et on ne sait si elle suivait
la vallée ou coupait la montagne; en tout cas, elle atteignait
Liquedemus, sur le lac d'Okrida; ce n'est pas, comme on le dit souvent,
la ville actuelle d'Okrida, mais le village d'Eichlin, dénommé Lin sur
la carte autrichienne; de là elle parvenait, par la rive ouest du lac
d'Okrida, à Kastoria, Salonique, Sérès et Byzance.

Cette route de Durazzo au lac d'Okrida est si bien définie par la nature
que c'est elle qu'ont toujours suivie les voyageurs comme les armées;
pour ne citer que quelques exemples récents, je mentionnerai M. Victor
Bérard, il y a quelque quinze ans, et M. Mowrer, le correspondant du
_Chicago Daily News_, en 1913, et c'est par cette voie que l'armée
turque de Djavid Pacha échappa à l'étreinte des Serbes, puis que les
armées serbes arrivèrent jusqu'à Durazzo. Elle est demeurée une des
voies principales du commerce local en Albanie; entre Durazzo et
El-Bassam un trafic régulier de marchandises aussi bien que de voyageurs
se continue toute l'année; il est fait actuellement par des voitures du
pays qui transportent 300 à 400 kilogrammes; elles mettent quatre jours
à couvrir la distance qui sépare le port de Durazzo d'El-Bassam et trois
jours seulement au retour, El-Bassam étant situé à 135 mètres
d'altitude; le prix de transport est d'environ 20 piastres par 100
kilogrammes et l'on me dit que le commerce est assez actif.

       *       *       *       *       *

Durazzo, située au débouché de cette grande voie de pénétration, était
donc prédestinée à devenir un entrepôt de produits et il était assez
naturel de songer à emprunter la route, dont elle est la tête de ligne,
pour y établir un chemin de fer: aussi, dans les derniers temps du
régime turc, la société allemande de la voie ferrée Monastir-Salonique
réclamait-elle le droit de continuer son rail de Monastir à Durazzo;
comme je l'ai exposé dans _l'Albanie inconnue_, la Turquie n'accorda de
concession en Albanie qu'à une société française, pour l'établissement
d'une voie partant de l'ancienne frontière serbe et atteignant
l'Adriatique au sud de Janina, en passant par Prizrend, Kuksa, Dibra,
Okrida et Koritza; il était prévu que cette artère centrale aurait deux
raccords latéraux, l'un vers Scutari, à l'ouest, et l'autre vers
Monastir, à l'est.

Autrichiens et Italiens avaient esquissé leurs projets qui n'ont pas été
jusqu'ici sérieusement étudiés; les Italiens, étant plus influents à
Vallona, choisissaient cette ville comme point de départ, et sans doute
leur choix ne sera pas différent demain; les Autrichiens préféraient et
préféreront encore Durazzo, où leur action est plus soutenue. Le projet
autrichien n'est rien autre chose que la réfection de la voie romaine
par la vallée du Scoumbi; par le Scoumbi et un affluent secondaire, on
atteint la montagne de Cafa Sane qui domine le lac d'Okrida; un tunnel
de trois kilomètres relierait le fond de la vallée avec la pente en face
d'Okrida; d'Okrida à Monastir par Resna, il suffirait de se servir de
la route actuelle toujours carrossable.

J'ai suivi ce tracé pour me rendre compte de ses difficultés; jusqu'à
El-Bassam par Cavaja et Pekinj, le rail se poserait sans difficulté;
c'est une des voies les plus fréquentées de l'Albanie; il en est de même
d'El-Bassam au pont sur le Scoumbi, dénommé Hadzi sur la carte; c'est là
que le sentier actuel, au lieu de suivre la vallée qui fait vers le nord
un coude très marqué, escalade la montagne et ne rejoint le fleuve qu'à
Koukous; en ce lieu, de l'autre côté du pont écroulé, une route
carrossable conduit à Okrida par la vallée d'un affluent du Scoumbi; il
suffit de la suivre et de franchir la croupe du Cafa Sane pour atteindre
le lac d'Okrida; entre le pont sur le Scoumbi et Koukous la vallée
permet l'établissement d'une voie de communication; quand j'ai effectué
ce trajet, des soldats en punition travaillaient à la construction de
cette route; les gorges sont très loin d'avoir l'importance,
l'escarpement et la longueur de celles du Drin. On peut donc estimer
qu'un tel projet n'est pas difficile à réaliser.

Le plan italien est différent et hésite entre deux combinaisons: la
première consiste à unir Vallona à El-Bassam par Bérat, la vallée du
Semen et du Devol; à Gurula (Gurala, sur la carte autrichienne), la voie
franchirait des collines basses dont l'altitude est de 400 mètres
environ. D'El-Bassam, elle gagnerait Monastir, comme il est dit
ci-dessus.

L'autre combinaison abandonne la vallée du Scoumbi et Monastir; de
Vallona le tracé atteindrait Bérat, suivrait la vallée du Semen et du
Devol qui aboutit à Koritza, d'où, par Kastoria, on parviendrait à
Verria sur la ligne de Salonique.

Toutes ces lignes ne sont pas malaisées à établir et toutes empruntent
les principales voies de communication de l'Albanie du centre et du sud,
qui desservent depuis longtemps, par de mauvais sentiers, il est vrai,
les centres de population du pays: Cavaja, Pekinj, El-Bassam, Berat,
Koritza, et les réunissent aux deux principaux ports de Durazzo et de
Vallona; si l'on y ajoute les vallées basses de l'Arzeu et de l'Ismi,
avec les deux villes de Tirana et de Kroia, situées à moins de douze
heures de cheval de Durazzo, on peut se représenter la répartition des
groupes les plus compacts et les plus nombreux d'habitants de l'Albanie
indépendante.

Par suite, la première oeuvre d'un gouvernement albanais digne de ce nom
sera de percer ou de rétablir des routes convenables entre ces
différents points; ce ne sera pas un travail considérable, car, dans
toute cette partie du pays, les montagnes s'abaissent, adoucissent leurs
formes et sont coupées de larges vallées; seule la haute vallée du
Scoumbi, entre son coude et Koukous, présente quelques escarpements
importants.

Un plan de travaux publics bien compris devrait donc comporter
l'établissement immédiat des voies suivantes: la réfection de la voie de
Durazzo à Tirana, avec l'établissement d'un embranchement sur Kroia; la
mise en état de viabilité du sentier conduisant actuellement de Durazzo
à Cavaja, Pekinj et El-Bassam et en seconde ligne du sentier qui réunit
par la montagne El-Bassam à Tirana; puis la liaison d'El-Bassam à
Koukous; à partir de ce point, il suffira d'entretenir la route vers
Okrida; enfin, l'établissement d'une route de Vallona à Bérat et
El-Bassam, avec embranchement à Gurula vers Koritza.

Un tel réseau suffirait pour le début à assurer les communications et
la mise en valeur des parties les plus peuplées et les plus cultivées du
pays; il suffirait d'y ajouter une voie rejoignant au nord Durazzo,
Tirana et Kroia à Alessio, San Giovanni di Medua et Scutari. On voit par
ce simple exposé que Durazzo est (avec El-Bassam et Tirana dans une
moindre mesure) au centre des routes rayonnant vers les diverses parties
de l'Albanie.

Il n'est peut-être pas nécessaire de faire un plus grand effort, au
moins pour les premières années, et de charger le budget difficile à
établir de la jeune Albanie des frais de construction de chemins de fer;
des services d'automobiles sur routes suffiraient, d'autant plus qu'il
ne faut pas oublier que, de la côte à la frontière, l'Albanie ne
comporte guère plus de 80 à 100 kilomètres de largeur; si, dans le
centre et dans le sud, ce territoire contient des vallées et des
terrains d'alluvions fertiles, de grandes lignes ferrées ne seraient pas
alimentées par ces terres ayant un temps qu'on ne saurait fixer; même
reliées aux lignes gréco-serbes qui vont couper du nord au sud les
Balkans, elles ne gagneraient rien à cette jonction, car elles ne
dériveraient sur leur parcours aucun des produits réservés au terminus
grec sur la mer Égée ou le golfe d'Arta, ou à la ligne serbe du
Danube-Adriatique.

Cette dernière voie, qui n'aurait également qu'un trafic insuffisant
dans son passage en Albanie, si elle y passait, peut espérer un afflux
de produits de la Vieille-Serbie, de la Macédoine et du Danube dirigés
en droite ligne vers l'Occident. Mais pour toutes les autres lignes il
paraîtrait sage d'attendre quelque temps avant de charger les finances
du jeune État d'un luxe inutile; l'établissement des routes principales,
la concession de services automobiles, la mise en valeur progressive du
pays devraient être les premiers articles du programme économique du
nouveau gouvernement; le rail viendrait ensuite en son temps.

       *       *       *       *       *

De toutes les villes de l'ancienne Turquie d'Europe, c'est à Durazzo que
j'ai trouvé le plus bel assortiment de monnaies en usage; des piécettes
et des sous, partout ailleurs oubliés depuis longtemps, sortent des
montagnes d'Albanie et sont présentés sur le marché de Durazzo où l'on
continue de les accepter; aussi est-ce pour le voyageur le plus
difficile problème que celui de la monnaie; il fera bien de le laisser
résoudre, à ses risques d'ailleurs, par son drogman, en attendant qu'une
réforme soit apportée.

Je ne crois pas être démenti par n'importe quel commerçant
d'Albanie--les sarafs exceptés--en disant que nulle réforme n'est plus
nécessaire. En tout cas, à Durazzo, centre commercial du pays, on en
sent le vif besoin. L'établissement des voies de communication et la
réforme monétaire sont les deux premières questions que doit résoudre le
gouvernement albanais.

La question de la monnaie et du change est simple dans ses données, si
elle est très compliquée dans ses applications. Le voyageur qui passe à
Constantinople se plaint déjà du change et des embarras que lui cause le
compte de la monnaie; toutefois la difficulté n'est pas insurmontable;
la livre turque a un change régulier et se divise en 108 piastres; on
sait que les pièces d'argent en circulation valent 1, 2, 5 et 20
piastres, et le calcul, par suite, est à peine plus malaisé que celui de
la monnaie anglaise; il est vrai qu'il se complique du change intérieur;
il y a en effet trop peu de petite monnaie d'argent, c'est-à-dire de
piastrines, et par suite celles-ci font prime; de là est née l'industrie
des «sarafs» ou changeurs, généralement petits banquiers juifs ou
arméniens; si vous leur donnez une livre turque ou des medjidié
(c'est-à-dire des pièces de 20 piastres, ayant l'apparence d'un écu), et
si vous réclamez des piastrines en échange, on vous retiendra un acompte
de 2 piastres à la livre; par exemple, on ne vous donnera à peu près
votre compte de 108 que si vous acceptez 5 medjidié, c'est-à-dire 100
piastres, et 7 piastrines, la huitième étant gardée en tout ou en partie
comme prime du change.

Mais, en dehors de Constantinople et des chemins de fer, le calcul
devient un effroyable casse-tête chinois; selon les coutumes locales et
les administrations, la livre turque se divise en effet en un nombre
différent de piastres; il en est de même du medjidié; mais cette
division différente n'est qu'une division de compte.

Un exemple est nécessaire: la piastrine est une petite monnaie d'argent
valant 1 piastre; que la livre soit à 104, 108, 124 piastres, on ne
donne au change que la même quantité matérielle de piastrines; si l'on
exigeait en place d'une livre turque uniquement ces piécettes, on n'en
donnerait partout que 102, 103, 104, selon le changeur.

Mais jamais le jeu du change ne se passe ainsi: contre une livre turque
on vous impose d'abord des medjidié et on complète par des piastrines
d'une ou deux piastres; dès lors, à Constantinople, pour une livre
comptée à 108, on vous donne 5 medjidié comptés chacun à 20, au total
100 piastres, et 7 piastrines ou 7 piastrines et demie, soit 107 à
107,5; ailleurs, pour une livre comptée 124, on vous change 5 medjidié
comptés chacun 23, au total 115 et 7 à 7 piastrines et demie, soit 122 à
122,5, le complément constituant le bénéfice du changeur; ainsi, ce qui
diffère, c'est seulement la manière de compter et le bénéfice du
changeur.

Mais cet enchevêtrement de compte complique toute transaction, et ces
différences sont très sensibles; ainsi, à Constantinople et dans les
chemins de fer, la livre est à 108 et le medjidié à 20; pour les impôts
et à la douane, la livre est à 103 un quart et le medjidié à 19; pour
les autres caisses publiques, pour les opérations des banques locales et
une partie du grand commerce, la livre est à 100 et le medjidié à 18 et
demi; pour les échanges commerciaux des bazars et des marchés, le compte
diffère de ville à ville et de village à village; dans beaucoup de
villes de l'intérieur, la livre est à 124 et le medjidié à 23; ailleurs
le change varie de 116 à 124 selon les lieux; dès lors la première
question à poser dans un pays, c'est de demander la valeur de compte de
la livre turque.

Mais cette complication ne suffît pas: à Constantinople les pièces de 1,
2, 5 et 20 piastres sont d'un type uniforme: elles sont en argent; les
trois dernières rappellent nos pièces de fr. 50, 1 franc et 5 francs, la
première étant comme une demi-pièce de fr. 50; mais, à l'intérieur et
notamment en Albanie, subsistent de vieilles monnaies divisionnaires aux
formes les plus archaïques; je reçois au marché de Durazzo des pièces
larges comme des écus et minces comme une feuille de papier; l'oeil de
l'étranger ignore si elles sont en argent ou en bronze, car il y en a
des deux types, et cependant dans le premier cas elle vaut 2 piastres ou
2 piastres et demie et dans le second, ce n'est qu'un sou ou deux; mon
drogman, comme il n'est pas de la ville, les distingue mal et mon guide
me recommande de m'en défaire de suite; elles risqueraient en effet de
n'être pas acceptées dans les transactions commerciales à dix lieues
d'ici; même sur place elles sont parfois refusées par les caisses
officielles.

Enfin, pour brocher sur le tout, le calcul ne s'opère pas toujours
d'après la livre turque comme base, valant de 23 à 24 francs, mais
d'après trois monnaies d'or ayant également cours en Albanie et y étant
acceptées: la livre turque, la pièce de 20 francs qu'on appelle toujours
le «Napoléon» et la livre sterling; les deux premières sont connues
partout et le Napoléon circule même, au moins en Albanie, plus que la
livre turque. Dès lors, si vous touchez une valeur de 500 francs, on
vous paiera dans ces trois monnaies d'or et, pour chacune d'elles, il
faudra vous renseigner pour connaître le change intérieur; à chaque
paiement important, vous êtes obligé de procéder à des calculs longs,
compliqués et bizarres, puis à discuter le bénéfice du changeur, enfin à
distinguer entre les pièces de tous types qu'on vous donne comme
piastrine, demi-piastrine, double-piastrine, double-piastrine et demie,
_etc._; c'est presque aussi difficile que de parler albanais!

Ces brèves explications suffisent à montrer le trouble que jette une
telle monnaie dans les transactions commerciales. Une réforme est
urgente: elle serait facilitée dans son application par l'usage général,
dans toute l'Albanie, du Napoléon: dans la tribu la plus reculée, j'ai
trouvé la connaissance exacte de sa valeur.

La réforme ne procurera pas seulement au commerce l'avantage de
faciliter les comptes et de gagner un temps précieux; elle supprimera le
gain parasite des sarafs, gain qui ne subsiste que par suite de
l'insuffisance de la petite monnaie; on devine que les sarafs peuvent
facilement s'entendre pour raréfier plus encore et artificiellement
cette monnaie divisionnaire, quand une place en a le plus besoin, et
accroître ainsi les bénéfices du change intérieur; de même, en se
servant des conditions naturelles d'échange, ils transportent la petite
monnaie des lieux où ils l'achètent à meilleur compte aux lieux où ils
la vendent au plus haut cours; toute cette industrie a pour seule base
la complication du système monétaire et la trop petite quantité de
monnaies divisionnaires mises sur le marché par l'État. Il est naturel
que, nulle part plus que dans le centre commercial de Durazzo, on ne
sente les vices d'un tel régime et la nécessité d'une réforme.



CHAPITRE III

TIRANA LA VERTE


     De Durazzo à Tirana || Tirana || Essad Pacha et les Toptan ||
     Au tchiflick d'Essad || Jeunes-Turcs et Albanais || Les
     ambitions des Toptan || Refik bey Toptan || Ses fermiers et ses
     terres, les cultures || Les métayers et les paysans || Le
     retour d'Essad.


Août finissant brûle la côte; ses sables la dotent d'un climat de
tropiques; pendant le milieu des journées, malgré la mer voisine, la
température est accablante; Durazzo, étageant ses maisons en plein midi
et les allongeant au pourtour de la colline, recueille et conserve la
chaleur comme une serre; il faut fuir à l'intérieur vers les verdures et
les sources dont la rive adriatique est privée.

Pendant tout l'été, consuls, beys et riches commerçants fixent leur
demeure à Tirana, célébrée en toute l'Albanie comme une des plus jolies
villes du pays; sa vallée est renommée par ses verts ombrages et sa
fertilité; on envie ceux qui y possèdent un «tchiflik» ou maison de
campagne; ses eaux et ses arbres, comme les forêts proches, y
entretiennent la fraîcheur.

Il faut, me dit-on à Durazzo, sept heures pour atteindre Tirana; la
route, très fréquentée en toute saison et surtout en celle-ci, est une
des moins mauvaises du pays; mais des crues et des orages l'ont coupée
en quelques endroits et on me conseille vivement d'en faire le trajet à
cheval; je fais donc seller des chevaux du pays et vers cinq heures du
soir, quand l'air devient respirable, nous partons; nous suivons d'abord
la grande route vers la vallée du Scoumbi; le chemin longe la mer et des
marécages, et la chaussée est construite en talus; bientôt nous quittons
la région des sables et des alluvions côtières; un dos de pays
faiblement ondulé sépare la mer de la vallée où coule encore à plein
bord, malgré la saison, l'Arzeu, non loin de son embouchure.

Sur l'autre rive est construit le gros village de Tchivach (Sjak sur la
carte autrichienne); la traversée du fleuve serait impossible sans un
pont, et on l'entretient grâce à un péage que perçoit celui que le
village a chargé de ce soin; le soleil est presque au ras de l'horizon
et semble se coucher dans la baie de Durazzo; les hommes de l'escorte
font halte, attachent les chevaux à une sorte de hangar à l'usage des
passants et me conduisent à des boutiques voisines, qui étalent en plein
vent des fruits et de grandes cuvettes de tabac haché; l'or brillant des
raisins et des poires ne le cède pas à l'or mat des copeaux de tabac
blond, et si les uns sont succulents, l'autre est parfumé et mérite la
célébrité dont il jouit.

Après une légère collation de fruits et de pain de maïs, arrosée d'un
verre d'excellent raki, que ne dédaignent pas mes souvarys, quoique
musulmans, nous faisons ample provision de tabac et repartons la nuit
tombante; la route franchit des collines basses, dont les terres sont
cultivées et où, çà et là, de petits villages jettent les points
brillants de leurs lumières; bientôt nous atteignons la vallée de
Tirana, où coule l'Ismi; des rideaux d'arbres coupent à chaque pas
l'horizon et, comme on m'a dit que Tirana était presque invisible
derrière la barrière de ses châtaigniers centenaires, je crois à chaque
instant toucher à la ville que quelque lumière semble découvrir; mais ce
ne sont que fermes défendues contre les vents du nord par les branches
serrées des grands arbres; dans la fraîcheur de la nuit, nous accélérons
le pas des bêtes et enfin, vers onze heures et demie, nous atteignons
une des portes de la ville; notre caravane fait un bruit extrême dans la
cité endormie; sur le pavé inégal, nos chevaux trébuchent et font
résonner leurs pas et les bagages dont ils sont chargés; quelques ombres
passent encore, quelques silhouettes se montrent aux fenêtres, et de-ci,
de-là, une lumière jette sa clarté par la porte d'une maison ou par les
volets mal joints; le consul d'Italie, avec une extrême obligeance, m'a
prévenu qu'il me donnerait l'hospitalité, mais ce n'est point besogne
aisée que de trouver sa maison de campagne; pour se tirer d'embarras,
les gens de mon escorte frappent au Han ou auberge de l'endroit, se font
ouvrir et désigner la demeure; et c'est ainsi, après avoir circulé par
toutes les rues de Tirana, que vers minuit nous arrivons au consulat
italien.

       *       *       *       *       *

En vérité, Tirana mérite bien sa réputation, et je sais peu de petites
villes si pleines de tableaux gracieux; tout le matin, nous suivons ses
rues et leurs détours; le consul d'Italie, avec son cawas et mon
drogman, m'accompagne et me conduit d'abord à la grande mosquée; au
premier plan, s'étend une large place grossièrement pavée que traversent
quelques ruisselets; sur les côtés, des maisons basses cachent sous
leurs portiques des étalages; au fond, sur un terre-plein, la mosquée
avance ses cinq porches que domine à peine la blancheur de son dôme; à
droite, le minaret pique le ciel de son aiguille et, sur la gauche,
séparée de la mosquée de quelques mètres seulement, une tour de ville,
comme un beffroi de nos vieilles cités, dresse à quinze mètres de
hauteur son horloge et ses cloches.

Nous nous éloignons un peu du centre de la ville; des murs bas et
quelques palissades séparent le chemin d'un grand champ inculte où
poussent à leur gré toutes les herbes de la campagne; deux cyprès
voisins lancent dans le ciel bleu leurs cimes fraternelles et leur noir
feuillage; à leur ombre se pressent des pierres taillées comme des
pieux, les unes debout et piquées en terre, les autres tombées et
brisées; chacune marque un mort; c'est le cimetière de Tirana, que la
route contourne; j'y aperçois errants quelques Albanais et les hôtes des
basses-cours voisines qui y picorent.

Un étrange monument y attire mon attention; sur le sol, de larges dalles
de pierre tracent sept côtés égaux; à chaque angle, une colonne est
élevée et l'ensemble supporte un portique à sept faces; la signification
en est obscure et sans doute le nombre sacré de sept joue-t-il son rôle
dans ce temple de la mort; car c'est là le tombeau de l'illustre famille
des Toptan; sous ces dalles énormes, les descendants des Toptan déposent
les restes des générations qui disparaissent, et ce monument funéraire
n'est pas sans grandeur ni sans effet décoratif.

Au détour d'une rue, nous sommes arrêtés par une foule d'enfants qui
entourent des hommes du pays et deux individus habillés d'étranges
défroques; tous ces petits Albanais sont vêtus de même, le polo de laine
blanche sur la tête, la culotte de toile blanche serrée à la taille par
une ceinture de couleur, le buste moulé dans un jersey que recouvre
souvent un gilet bariolé, une petite veste ou un boléro brodé; beaucoup
vont pieds nus, les plus grands chaussent des sandales souples en peau,
épaisse et solide.

Les deux individus qu'ils dévisagent curieusement sont deux tziganes,
qui ont réussi à s'infiltrer jusqu'à Tirana; mais les Albanais n'aiment
pas beaucoup les étrangers vagabonds; aussi les gens d'ici mettent-ils
la main au collet des deux nomades et les expédient-ils hors de la
ville.

Nous suivons une sorte de promenade fort mal pavée, mais plantée de
beaux arbres où une eau court si rapide que, malgré la chaleur, elle n'a
presque rien perdu de sa fraîcheur et de sa transparence; la rue est
livrée comme un sentier de village aux animaux des maisons voisines:
oies, canards et poules vont et viennent, picorent et gloussent,
s'effarent et s'enfuient, quand les petits chevaux du pays, qui en sont
les vrais moyens de communication, transportent par les rues leurs
charges de marchandises ou leurs voyageurs.

Voici une autre mosquée, petite et basse, autour de laquelle se presse
le marché; des chevaux apportent à pleine charge d'énormes pastèques; le
long de la petite rivière, des étalages sont dressés sous de pauvres
toitures que supportent des pieux, entre lesquels de grossières étoffes
sont tendues; des gamins et des fillettes s'amusent autour de ces
baraques; quelques-uns barbotent dans l'eau toute claire; d'autres au
fond de la boutique dorment sur de gros sacs; d'autres s'emploient avec
leurs parents à faire l'article aux Albanais qui passent; pour deux
sous, ils vendent une pastèque qui remplit un plat et pour trois sous
des melons odoriférants et mûrs, qui poussent dans les fermes voisines.

Un peu plus loin, une autre mosquée ferme une large rue où la
circulation est déjà active; la chaussée est bordée de trottoirs faits
de pavés inégaux; des maisons basses, de un ou deux étages, ouvrent leur
porte sur la rue même; des boutiques d'artisans occupent le
rez-de-chaussée; ici, c'est un marchand de sandales, qui travaille la
peau et le cuir; là, un forgeron; plus loin, on fabrique des armes et on
incruste l'argent dans leurs poignées; puis ce sont des selles à vendre,
des ceintures et des vestes brodées, des piles de polos de laine blanche
et des étoffes de couleur; le pays est prospère et le commerce s'en
ressent.

En continuant notre promenade, on me montre la vieille mosquée de Tirana
sans dôme ni terre-plein, le toit inégal et les tuiles arrachées;
contre le soubassement de ses portiques les villageois des environs ont
amoncelé leurs fruits en d'énormes tas, derrière lesquels ils s'assoient
à la turque et attendent l'acheteur; sous les arbres voisins, les
chevaux et les mulets ont été attachés et les voitures garées: c'est le
marché aux fruits; poires et raisins, melons et pastèques, figues et
olives, tout pousse dans ce jardin de l'Albanie qu'est la vallée de
Tirana.

Nous sortons de la ville et gagnons un tchiflick proche; le vieux cawas
du consulat nous accompagne: il porte le vêtement de quelques vieux
Albanais: sur la culotte, une sorte de grande chemise blanche, à longues
manches, tombe jusqu'aux genoux, serrée par une large ceinture; un petit
boléro étroit laisse une large chaîne d'argent s'étaler sur la poitrine;
dans la ceinture quelques armes complètent le costume: un pistolet à la
crosse de cuivre, un poignard au manche incrusté d'argent.

Guidés par lui, nous suivons une des routes qui traversent le pont sur
l'Ismi où se jettent toutes les eaux qui courent à travers les rues de
Tirana. Des marronniers centenaires bordent le chemin et la rivière; par
eux, la ville est entièrement cachée et, à deux cents mètres, on ne
voit que leur épais feuillage et une herbe verte et fraîche qui dénonce
l'eau courante.

       *       *       *       *       *

Non loin de là est la propriété de la famille d'Essad Pacha. Essad
Pacha, mis à l'ordre du jour de l'Europe par son traité avec le roi
Nicolas de Monténégro et la reddition à celui-ci de Scutari, par sa
proclamation prétendue comme chef de l'Albanie et son voyage en Italie
et en Europe, n'était, quand je le visitais, que le chef des Toptan.
Mais les Toptan sont parmi les beys d'Albanie une des familles les plus
illustres et les plus anciennes; comme celle des Vlora à Vallona, comme
celle des Bagovic à Ipek, comme celle des Djenak en Mirditie, comme
celle des Bitchaktchy à El-Bassam, celle des Toptan domine de sa
puissance, de sa richesse, de ses relations et de son ancienneté Tirana
et toute sa région; parmi cette féodalité terrienne d'Albanie, dont les
chefs les plus influents sont Ismaïl-Kemal, Zenel bey, Pernk Pacha,
Derwisch bey, une place à part mérite d'être faite à Essad Pacha.

J'étais introduit auprès d'un des membres principaux de la famille,
Refik bey Toptan, et je devais me rendre avec lui au congrès albanais
d'El-Bassam; à la veille de son départ pour cette dernière ville, nous
allons ensemble chez son cousin Essad; la demeure de celui-ci est aux
portes de Tirana: une pelouse immense, quelques arbres, une maison basse
et longue présente un aspect de grande ferme cossue et vaste; là-bas,
sous un châtaignier, Essad Pacha est assis avec quelques familiers; il
vient de subir un accident, garde encore la jambe allongée et peut
difficilement faire quelques pas.

Correctement vêtu à l'européenne, le fez sur la tête, une longue canne
mince à tête d'or à la main, il apparaît dans toute la force de l'âge.
Il a à peine dépassé la quarantaine; de taille moyenne, les yeux
perçants, il ne manque assurément ni d'intelligence, ni même d'astuce;
mais sa culture paraît très rudimentaire et il n'a même pas ce vernis
qu'a donné à son cousin Refik le contact des choses d'Occident et la
vision directe de nos villes et de notre civilisation. On sent en lui
l'homme de guerre, énergique, déterminé, brutal, mais moins délié
peut-être que d'autres beys d'ici ou d'ailleurs.

Quand je visitais Essad, c'était la lutte entre Albanais et
Jeunes-Turcs; ceux-ci avaient d'abord usé de la douceur et de la
flatterie, puis avaient cru persuader les Albanais de se confier à eux;
ils avaient tenu à Dibra un congrès albanais truqué, à qui ils avaient
fait voter le paiement de la dîme, l'acceptation du service militaire,
l'usage de la langue turque comme langue officielle et langue de
l'école, et l'emploi des caractères turcs pour l'écriture de la langue
albanaise; les beys du nord de l'Albanie s'étaient entièrement
désintéressés du congrès et ignoraient presque ses résolutions; mais
ceux du centre et du sud jugeaient une riposte nécessaire et, contre le
gré des Turcs, pour affirmer leur volonté et leur nationalité, ils
décidaient de tenir à El-Bassam, au coeur de l'Albanie, un congrès
purement albanais où les revendications du pays seraient proclamées. Les
Bitchaktchy d'El-Bassam et les Toptan de Tirana étaient à la tête du
mouvement; Essad Pacha y était tout acquis.

Les Jeunes-Turcs, pour contrecarrer ces efforts, s'avisèrent d'un moyen
qui n'était pas sans ingéniosité, mais qui exalta au plus haut point la
colère des beys. Ils désignèrent comme Kaïmakan à Tirana Hussein bey
Vrion, dont le père Assiz Pacha était député de Bérat, et lui
prescrivirent une politique sociale très curieuse, surveillée d'ailleurs
par des émissaires spéciaux. Quoique albanais, mais fonctionnaire
docile, Hussein s'efforçait d'exciter la population des paysans contre
leurs seigneurs, la population des artisans contre les beys; les agents
des Jeunes-Turcs parcouraient les bazars, couraient dans les marchés et
partout annonçaient que le gouvernement prendrait la terre aux beys pour
la diviser entre le peuple, si le peuple était fidèle aux ordres de la
Sublime Porte.

Usant du fanatisme religieux, jouant du désir de la terre, ils avaient
fini par répandre dans certains villages un véritable esprit d'hostilité
contre les beys; aussi, quand ceux-ci voulurent fonder leurs clubs,
centre de réunion contre la politique turque, et que le pouvoir résolut
de les fermer, le gouvernement s'avisa de profiter de cette agitation;
il amassa la population dans plusieurs villages des environs, la
conduisit aux lieux où les clubs étaient ouverts et laissa des scènes de
désordre se produire; sous prétexte de calmer les esprits, il décida la
clôture de tous les clubs.

Cette politique sociale menaçait les beys dans leur influence
héréditaire: les Jeunes-Turcs auraient-ils réussi à créer en Albanie une
véritable lutte de classe, pour abattre le régime féodal et l'influence
antagoniste des beys, c'est une question que les événements n'ont pas
laissé poser; mais on devine le ressentiment des beys et, si l'on songe
que c'est à Tirana que cette politique s'est surtout affirmée, on peut
facilement concevoir l'état d'esprit d'Essad Pacha à l'égard de la
Jeune-Turquie, qu'il distinguait soigneusement de la Turquie tout court.

De la méfiance extrême qu'il ressentait alors, il serait sans doute
passé à des sentiments plus vifs et plus agissants, quand une occasion
inespérée amena la famille des Toptan à concevoir les plus hautes
ambitions. En Albanie, Tirana et El-Bassam, cités antiques et voisines,
sont au coeur du pays; c'est le lieu géographique où peut, où doit être
le centre de réunion des éléments albanais du nord, du sud et de l'est;
c'est l'Ile-de-France albanaise; c'est Beauvais, Compiègne ou Paris
avec, en façade sur l'Adriatique, Durazzo comme jadis Rouen était le
port sur la Manche. C'est là que les tendances diverses ont des points
de contact; Toscs du sud, Guègues du nord orthodoxes, musulmans,
catholiques, tous sont présents de Durazzo à El-Bassam sur les bords du
Scoumbi, quoique les musulmans dominent. La nature a dicté le choix;
c'est là que l'Albanie autonome devait établir sa capitale. Vallona et
Scutari sont aux extrémités du pays, sans contact, ni connaissance des
autres régions lointaines; à Scutari, pas un orthodoxe, à Vallona, pas
un catholique ne demeure; ici et là, des gouvernements de partis peuvent
s'organiser; mais pour qu'un pouvoir central et national soit capable de
durer, c'est dans la région centrale de Durazzo, Tirana, El-Bassam ou
même Kroia qu'il doit fixer sa résidence.

Les Toptan pouvaient d'autant moins oublier ces faits, qu'Ismaïl Kemal
n'a jamais été de leurs amis; au congrès d'El-Bassam, les beys
d'El-Bassam, de Bérat, de Koritza, de Vallona étaient fort chauds
partisans d'Ismaïl; les Toptan se réservaient; ils trouvaient déjà
excessive l'influence qu'exerçait cet homme politique dans l'Albanie
d'avant la guerre; ils la combattaient et rappelaient qu'Ismaïl avait
été traître à la Turquie sous l'ancien régime, en complotant pour
l'indépendance de l'Albanie, et ajoutaient que, quoique pauvre, il avait
toujours eu des fonds à sa disposition, dont ses relations avec
l'étranger pouvaient expliquer l'origine. Les Toptan, au contraire, se
piquaient d'être des Albanais à la fois loyaux à l'égard de la Porte et
très soucieux des libertés albanaises. Je me rappelle encore le mot qui
termina mon entretien avec Essad Pacha et qui dans sa concision était
tout un programme: «Albanais, mais Osmanlis».

Aussi, quand on a songé à donner un chef à l'Albanie autonome, il n'est
pas étonnant que le premier des Toptan fût sur les rangs; il ne pouvait
oublier ses origines, telles que Refik bey me les conta.

Au temps du grand Scanderbeg, Topia ou Tobia était duc de Durazzo; il
avait trois frères et l'un d'eux épousa une soeur de Scanderbeg; vint en
1467 la mort de Scanderbeg à Alessio; Topia avait repris le pouvoir dans
la ville de Kroia, qu'il avait jadis cédé à Scanderbeg en gage d'amitié;
il fut à son tour vaincu et tué par les Turcs qui emmenèrent avec eux un
enfant issu du mariage de la soeur de Scanderbeg; un des officiers de
la maison des Topia le suivit dans sa captivité, l'éleva et ce fut Ali
bey, fondateur de la famille des Toptan. Ces souvenirs vivent encore
dans la mémoire de ses descendants et je me souviens de l'intérêt et de
la fierté avec lesquels mon interlocuteur me montrait un arbre
généalogique où toute la descendance était exactement marquée.

Dans le pays et surtout à Durazzo, une curieuse légende a cours: le
premier des Topia serait un arrière-petit-fils bâtard de Charles d'Anjou
et on affirme que dans les environs de Durazzo, on aurait retrouvé des
armes portant la barre, signe de la bâtardise.

Dès lors, que l'on veuille bien rassembler ces éléments: un chef de
famille féodale, puissant par les ramifications de cette famille, par
ses alliances et ses relations, par son influence sociale et
traditionnelle; une histoire qui se prolonge déjà loin dans le passé;
des terres situées au coeur du pays albanais; brochant sur le tout, les
débris d'une armée qui constitue une sorte de garde de corps; n'est-ce
point assez pour faire figure de candidat et Hugues Capet avait-il plus
d'atouts en mains, quand, duc de l'Ile-de-France, ayant ses pairs en
Bourgogne, en Languedoc et en Bretagne, il mit résolument sur sa tête la
couronne vacante.

Les puissances ne l'ont point permis; elles ne sauraient empêcher
toutefois Essad d'être le maire du palais du nouveau roi; le sera-t-il
longtemps, et les éléments qui font sa force lui assureront-ils le
succès ou non, il n'importe; mais il faut suivre avec une curiosité
passionnée l'histoire qu'il vit, car elle ressuscite sous nos yeux
l'image de ce que fut, dans le haut moyen âge, les essais de fondation
des grands États modernes. Les descendants par alliance des Scanderbeg
veulent en être les héritiers et porter sur le pavois le chef de leur
famille.

       *       *       *       *       *

Parmi tous les Toptan,--et il y en a aujourd'hui plus de quinze
familles,--Refik bey est le plus ouvert peut-être aux choses du dehors
et le plus averti; on m'avait recommandé à lui chaudement et tout un
jour nous nous promenâmes à travers Tirana et ses environs; c'est un
homme de quarante ans à peine, de taille moyenne, bien pris dans un
vêtement à l'européenne qui paraît venir tout droit de Londres: la
culotte de cheval serrée dans des guêtres de cuir et la veste qui le
moule, terminée par un col de linge, lui donnent l'allure d'un parfait
gentleman; les yeux sont bruns, le regard fin et énergique, la moustache
châtain clair, la peau dorée par le soleil; Refik cause avec plaisir des
choses d'Occident qu'il a vues et même de Paris qu'il a visité avec un
drogman; il est délégué de Tirana avec un hodja et un effendi villageois
au congrès d'El-Bassam et il a déjà préparé ses bagages qu'un Occidental
ne renierait pas: des valises de cuir, un lit de campagne, une
moustiquaire; le tout va être chargé sur des chevaux et la caravane doit
se mettre en route le soir même.

Nous nous dirigeons du côté de son tchiflik et il me décrit ainsi la
situation sociale de la vallée de Tirana. Dans les environs de la ville
il y a, dit-il, environ cent-quatre-vingts villages, généralement très
cultivés et très prospères; sur ce nombre une vingtaine sont, avec leurs
terres et leurs habitants, la propriété des beys et surtout des Toptan:
Essad Pacha, Fuad bey, le doyen de la famille, qui a atteint la
cinquantaine, et son fils Musaffer bey, dont l'oncle Fadil Pacha (Fasil
en turc) a habité Paris, Refik bey, etc.; les autres villages
fournissent aussi des cultivateurs aux beys et souvent un fermier est en
même temps petit propriétaire; généralement il loue son bien et continue
à travailler les terres beylicales.

Refik possède cent dix fermes et deux cents cinquante paysans sont ses
métayers; ceux-ci habitent une maison qui est leur propriété,
travaillent les terres et partagent la récolte avec le maître qui ne
reçoit qu'un tiers, les deux autres appartenant au paysan. Dans le sud
de l'Albanie, dans la région de Vallona par exemple, le partage se fait
par moitié; d'ailleurs, dans le nord de l'Épire, les terres des beys
sont beaucoup plus vastes; là-bas, le paysan est souvent orthodoxe et
d'origine grecque, le maître musulman et albanais; ici, cultivateurs et
beys sont de même religion et de même origine; aussi le régime féodal
est-il atténué dans une très forte mesure.

Dans la vallée de Tirana, par exemple, il n'y a que les beys pauvres
résidant continuellement sur leur terre qui exigent du paysan la moitié
de la récolte; tous les riches propriétaires ne demandent que le tiers.

A côté des métayers, Refik emploie des journaliers, des ouvriers
agricoles, soit quand le besoin s'en fait sentir, soit pour mettre en
valeur certaines terres sans métayage; le prix moyen de leur journée est
de 5 piastres, soit 1 fr. 25 environ, somme qui d'ailleurs représente un
pouvoir d'achat beaucoup plus grand qu'en Occident; en outre, on leur
doit un ocre de pain de maïs et une portion de fromage ou 20 paras pour
en acquérir; les terres de Refik s'étendent sur un espace dont la
circonférence peut être parcourue en trois heures de temps environ. Il y
cultive du riz, qui pousse d'une façon parfaite, du maïs dont la récolte
est la plus importante; il m'en montre les magnifiques tiges, qui n'ont
leurs pareilles que dans la Macédoine et en Vieille-Serbie; l'avoine et
l'orge viennent aussi assez bien; il possède également de grandes forêts
et de beaux pâturages. Ces derniers sont loués à part à des paysans; le
bey en effet n'a pas de bétail, qui appartient aux métayers et aux
cultivateurs indépendants; les uns et les autres louent ces herbages à
Refik qui reçoit d'eux de ce chef 120 livres turques.

Au total ses fermes lui rapportent, me dit-il, bon an mal an, 1 000
napoléons; il fait vendre ses produits à Tirana et à Durazzo et cherche
à introduire de nouvelles méthodes de culture; mais, me confesse-t-il,
il faudra sans doute des dizaines ou des centaines d'années pour ouvrir
les yeux à ces gens, qui s'obstinent à travailler selon les anciens
systèmes.

C'est à cette population de métayers et de cultivateurs que les
Jeunes-Turcs avaient fait appel pour résister aux beys et par leur appui
imposer aux Albanais l'usage de la langue turque; si singulier que soit
le procédé, il faillit réussir; les émissaires des Jeunes-Turcs
disaient: «Voyez, le bey vous pressure, il vous demande une trop grosse
partie de la récolte, un fermage trop élevé pour vos pâturages, il a
volé cette terre à vos ancêtres; nous les mettrons à la raison, mais
pour vous faire comprendre de nous, pour que vos plaintes nous
parviennent et que nous puissions y faire droit, il faut qu'elles soient
en turc; apprenez le turc.»

Cette propagande a d'abord un certain succès; jusqu'en 1908, les
Jeunes-Turcs, amis des beys, dont ils ont besoin pour s'établir,
laissent la population libre et celle-ci ne connaît et ne veut que
l'albanais; au Congrès de Dibra, ils circonviennent les délégués de
l'Albanie du Nord, qui ne s'inquiétaient guère du congrès et de ce qui
s'y passait; ils persuadent les musulmans fanatiques de Scutari qui ne
connaissent pas un mot de turc que, voter pour la langue turque, c'est
voter pour le Padischah contre l'infidèle, et ainsi ils font proclamer
contre le gré des délégués du Centre et du Sud que le turc doit devenir
la langue d'enseignement dans les écoles albanaises.

Forts de ce vote, ils travaillent Tirana et la région en 1909 et 1910; à
cette date le peuple persuadé réclame, en albanais d'ailleurs,
l'instruction en langue turque et manifeste contre les beys. Refik se
lamentait alors sur les malheurs de son pays: pauvre Albanie, disait-il,
trahie et opprimée! Deux ans se passent et à la tête d'une armée, par la
route d'Alessio et de Kroia, Essad, quittant Scutari, rentre en maître.
Il songe que l'heure est venue où Tirana la verte va devenir un des
centres d'action dans l'Albanie autonome.



CHAPITRE IV

A EL-BASSAM ET A SON CONGRÈS ALBANAIS


     La demeure de Derwisch bey et ses serviteurs || Le Congrès
     albanais || Les délégués || La presse albanaise || La question
     politique || La question religieuse || Les orthodoxes || La
     situation des catholiques en Albanie et leur hiérarchie
     religieuse || La nécessité d'un accord entre catholiques et
     musulmans.


El-Bassam est en fête; de toutes les parties de l'Albanie, des délégués
arrivent aujourd'hui et on attend pour demain les représentants des
villes les plus éloignées; c'est un va-et-vient continuel dans la
demeure du président du Congrès, Derwisch bey; chaque nouvel arrivant ne
manque pas de le saluer et les conversations s'ébauchent dans la grande
cour où Derwisch reçoit ses hôtes; sa demeure est composée de deux
bâtiments situés de chaque côté de cette cour; l'un est le haremlik
plein de luxe et de bibelots, réservé aux femmes et aux enfants; l'autre
est le selamlik, où les hommes ont accès.

Dans la cour, près de quelques arbres, des bancs et des tables sont
disposés; la chaleur du jour tombe et chacun vient goûter l'apaisement
du crépuscule et la fraîcheur qui descend des montagnes voisines. Une
douzaine de serviteurs vont et viennent; la plupart sont jeunes et
engagés chez Derwisch depuis quelques années seulement; un catholique
d'Orosch est parmi eux; on lui dit que je viens de son village et il
accourt m'embrasser la main; chacun d'entre eux a son service spécial et
reçoit, outre la nourriture, quatre medjidié par mois.

L'un d'eux a pour office d'apporter à tout nouvel arrivant le sirop de
cerise mélangé d'eau et le café traditionnel; ici un usage slave s'est
introduit, qui n'existe pas dans le nord; l'hôte offre avant ces
rafraîchissements une cuillerée de confitures comme première politesse.
Tous ces serviteurs sont d'une extrême déférence pour le maître: quand
ils le voient, ils portent la main à leur coeur, puis s'inclinent,
abaissent la main, geste symbolique pour ramasser la poussière du sol,
puis touchent de leurs doigts leur front et leur bouche. Chaque fois
qu'ils apportent au chef ou aux hôtes un objet quelconque, le respect
veut qu'ils s'inclinent légèrement, en portant la main à la poitrine, et
ils doivent n'approcher que pieds nus ou chaussés de laine.

Dans la grande cour, les habitants d'El-Bassam passent et causent; ils
s'entretiennent du grand jour qui approche; toute l'Albanie est là et en
cette heure de crise c'est la destinée d'un peuple qui se joue.

Derwisch bey, prévenu de mon arrivée, vient à moi; c'est un homme de
quarante ans, élégamment vêtu à l'européenne d'une jaquette s'ouvrant
sur un gilet blanc et un pantalon clair; il a adopté comme coiffure un
polo rouge, sorte de transaction entre le fez et le polo albanais de
laine blanche; plutôt grand, très brun, la moustache courte et châtain
foncé, il présente une physionomie étrange qu'animent des yeux gris
clair toujours en mouvement; aimant la parole, prodigue de ses gestes,
agile et presque fiévreux, il se dépense, cause, harangue, interpelle,
va, vient, attend les nouvelles, et se montre plein de joie aux noms des
arrivants. Il me présente ses deux frères, Kiamil bey et Hassan bey,
s'excuse de ne pouvoir me consacrer tout son temps, mais ses frères, me
dit-il, le remplaceront et il tient à ce que j'accepte l'hospitalité
dans sa demeure.

Le soir est venu; les femmes de Derwisch, voilées de blanc ou de noir
avec un soin extrême, viennent de rentrer de leur promenade journalière;
tandis que Derwisch va les rejoindre au haremlik, Kiamil me fait entrer
au selamlik et me montre le lit qu'on m'a apprêté sur des tapis; puis il
m'invite à venir avec son frère autour d'une table, où l'on a préparé
notre dîner.

Je puis ainsi saisir sur le vif les usages domestiques des beys les plus
avancés en culture et les plus riches de l'Albanie, car Derwisch bey est
le chef de la famille des Bitchaktchy, qui est la première d'El-Bassam
et, à part moi, je compare avec le pauvre bey, presque sauvage, de
Kouksa, ses paysans et mes souvarys. Nous sommes quatre à table et
quatre serviteurs sont autour de nous; ils apportent un plat de cuivre
et une aiguière et versent un peu d'eau sur les mains des assistants;
puis le dîner commence par un potage dans lequel ont été coupés des
foies de volailles; de l'ugurte ou fromage de lait aigre est ensuite
présenté à ceux qui en désirent: il fait partie de chaque repas et
chacun en prend à sa guise; du mouton en sauce est le premier plat; les
Albanais préparent de cette manière soit le mouton, soit le boeuf, mais
jamais le veau qu'ils excluent de leur alimentation; c'est alors une
suite de légumes variés, une sorte de pâté feuilleté comme un gâteau,
avec des herbes hachées ressemblant à des épinards, des aubergines
sautées au beurre, un plat de piments très relevés, qu'on dénomme des
cornes grecques, enfin le pilaff traditionnel, car ici le riz remplace
la pomme de terre inconnue. A ces services succèdent les entremets, des
beignets d'abord et des gâteaux de mais épais et nourrissants et pour
finir, le meilleur du repas, des pêches succulentes et juteuses, comme
on croit n'en trouver qu'en France, et des raisins dorés et exquis.

Quelle abondance,--et quel estomac est nécessaire pour faire honneur à
une telle richesse alimentaire; le tout est servi dans des assiettes et
des plats venus d'un grand magasin d'Occident et chaque invité a son
couvert de table et son service à dessert; mais pourquoi faut-il qu'il
n'y ait qu'un seul verre dans lequel chacun des assistants se fait
servir la seule boisson permise, l'eau, et pourquoi pendant tout le
repas chacun avec sa fourchette et sa cuiller, qui ne changent pas,
prend-il à même les plats tout ce qui lui convient?

Après ce plantureux dîner, les chandelles sont enlevées, les serviteurs
sortent. Kiamil et Hassan me souhaitent bon sommeil et la nuit coule,
coupée par les arrivées des caravanes lointaines qui se pressent pour
être au lever du soleil à l'ouverture du congrès albanais.

       *       *       *       *       *

Dans la renaissance albanaise, le congrès d'El-Bassam est une date:
c'est le premier congrès dont l'initiative appartient à des Albanais,
qui ont voulu affirmer leur nationalité au centre de leur pays. Ils sont
là une cinquantaine de délégués, tous gens influents dans leur ville,
venus pour se concerter dans un même esprit, celui de défendre et
propager l'idée nationale albanaise; voici Midhat bey, un fonctionnaire
du gouvernement de Salonique, directeur d'un journal albanais de cette
ville, sous le pseudonyme de Luma Skendaud, et représentant le club de
Constantinople et celui de Salonique; voici Refik bey, de Tirana,
délégué par le club de Tirana avec un hodja et un paysan; voici Kyrias,
délégué de Monastir, qui m'interpelle en anglais et me présente une
carte où est inscrit: «George D. Kyrias, _sub-agent of the B. and F.B.
Society and Honorary Dragoman of the Austro-Hungarian Consulate_»; voici
Alex, le délégué de Cavaja, un Albanais de religion orthodoxe, qui parle
un peu français et est représentant d'une maison de machines
américaines; voici des hodja, des paysans, des commerçants, des beys;
mais ce sont les beys qui ont pris la direction et la tête du mouvement
et du congrès, qui le dominent et qui l'inspirent.

C'est que ce congrès est composé de délégués des clubs albanais
existants. Or ces clubs sont l'armature du nationalisme albanais; ils
ont été créés et demeurent sous l'influence des beys. La révolution
jeune-turque, qui a laissé établir des clubs de toute nationalité dans
l'empire, a ainsi été indirectement la cause de la renaissance des ces
nationalités, qu'elle prétendait absorber dans la communauté ottomane;
chez les Albanais, depuis 1908, plus d'une centaine de clubs ont ainsi
été créés dans les villes et villages; il y en a eu de très puissants et
fréquentés à Uskub, à Salonique, à Constantinople, où fut longtemps le
club central que présidait le Dr Temos, puis, sur tout le pourtour de
l'Albanie, de Janina à Monastir et à Kalkandelem; à l'intérieur du pays,
le centre et le sud en furent parsemés; à partir de 1909, les
Jeunes-Turcs cherchèrent tous les prétextes pour les fermer comme à
Vallona, comme, à Tirana; mais le mouvement était lancé, il ne pouvait
être arrêté; à El-Bassam, par exemple, sont organisés deux clubs ayant
le même statut, le club Bachkim et le club Vlaznij; ils comptent un
millier de membres et sont dirigés par un bureau de sept personnes.
Chaque membre paie un droit d'entrée, qui est une sorte de don, selon sa
richesse; il varie de plusieurs livres jusqu'à quelques piastres; la
cotisation mensuelle est d'un medjidié; comme les Jeunes-Turcs n'ont pu
introduire les mêmes divisions sociales qu'à Tirana, le club comprend
toutes les classes de la population: beys, commerçants, paysans, et
représente toute l'activité du pays.

Le congrès ne s'occupa officiellement que des clubs et des écoles
albanaises et il prit à cet égard des décisions capitales, encore
inconnues, qui engagent l'avenir et montrent les tendances du pays; dans
des conversations particulières, des questions fort importantes furent
certainement agitées, comme celle des religions, des journaux et des
rapports avec le gouvernement turc.

Le congrès désigna trois commissions: une pour l'étude du budget, une
pour l'organisation des clubs et une pour l'établissement des écoles.
Pour être assuré d'un budget régulier, il fut décidé que les clubs de
chaque ville paieraient une somme déterminée pour l'entretien des écoles
et la propagande; en outre, on sollicitait des souscriptions
particulières; elles sont venues assez généreuses: Refik bey versa 250
livres turques; un Albanais, commerçant enrichi en Suède, envoya une
grosse somme pour fonder un institut, des bibliothèques et cinquante
écoles; on espère de cette manière recueillir des fonds importants.

La commission des clubs fit adopter une résolution tendant à
l'organisation rationnelle des clubs; ils seraient soumis à un statut
unique, voté par l'assemblée, et un club central serait installé dans
une ville qui n'est pas déterminée, peut-être à El-Bassam.

Les plus importantes décisions touchent les écoles: en Europe, pas un
pays n'est aussi dépourvu d'écoles que l'Albanie, pas une population
n'est aussi ignorante, pas un peuple n'est aussi éloigné de toute
instruction, si rudimentaire qu'on la conçoive; c'est le résultat voulu
de la politique de Constantinople, qui entendait priver l'Albanie de
toute voie de communication, de toute connaissance de l'extérieur, de
tout contact avec le dehors et qui par cette méthode pensait assurer
plus aisément la fidélité des Albanais au Padischah. Les écoles étaient
suspectes, les journaux prohibés, l'écriture en albanais proscrite.

Aujourd'hui les beys croient que l'instruction sera le grand rénovateur
d'énergie pour leur peuple et voici comment ils en conçoivent
l'organisation; rien n'existe, tout est à faire, à commencer par
l'éducation des instituteurs; à El-Bassam il fut donc décidé
d'organiser une école normale, à la fois école pédagogique pour former
des instituteurs, et école secondaire; la langue d'instruction sera la
langue albanaise, comme dans toutes les écoles de villages qui seront
peu à peu fondées; ce point est capital et cette résolution met le
Congrès d'El-Bassam en opposition avec le Congrès de Dibra, organisé par
les Jeunes-Turcs pour les besoins de leur politique; la langue turque
sera apprise comme langue secondaire seulement et en même temps que deux
langues occidentales.

On pouvait se demander quelles seraient les langues occidentales
choisies; ceux qui croient à l'influence réelle de l'Italie et de
l'Autriche et non pas seulement à des ambitions, à des émissaires et à
des distributions, devaient penser que l'allemand et l'italien seraient
choisi; il n'en a rien été; ni l'une ni l'autre n'ont retenu l'attention
du Congrès; et c'est le français et l'anglais qui ont été adoptés.

Comme je demandais la raison de ce choix, on me répondit: «Que nous
ayons choisi le français, cela n'étonnera personne; car cette langue est
la véritable langue internationale des Balkans; d'ailleurs l'Albanie a
des relations anciennes avec les pays latins, dont la France est le
premier, et cette influence s'est fait sentir jusque dans notre langue;
en albanais, nous avons un assez grand nombre de mots qui trahissent
leur origine latine ou franque; ainsi moua (moi), pril (avril), mars
(mars), des noms de fruits ou d'objets: pesc (pêche), porte (porte),
poule (poule), etc...»; et Derwisch bey concluait: «Nous ne pouvions pas
ne pas choisir le français; quant à l'anglais, ajoutait-il, nous avons
été plus hésitants, mais il nous a semblé que, pour le commerce, c'était
encore cette langue que nous devions préférer.»

Cette école centrale et normale doit être organisée pour recevoir 600
élèves internes, qui paieront le prix de pension de 10 napoléons par an.
Son principal office, les premières années, sera de former les
instituteurs nécessaires pour enseigner dans les écoles primaires.
Celles-ci, au fur et à mesure des possibilités, seront ouvertes dans
tous les villages importants. La première année même, pour hâter leur
ouverture, ce seront les beys les plus cultivés qui seront instituteurs
et c'est ainsi que Refik bey s'est inscrit comme instituteur pour
Tirana.

On ne saurait nier la noblesse de cet effort des Albanais influents pour
instruire leur peuple et le tirer de l'ignorance où la politique d'Abdul
Hamid l'avait laissé. Mais réussiront-ils dans leur travail et
sauront-ils pour le réaliser se dégager des discussions intestines?

La question de la presse a fait l'objet de conversations nombreuses,
sinon de discussions officielles du Congrès. Jusqu'en 1908, les journaux
albanais ont été presque uniquement publiés hors de l'Albanie et hors de
la Turquie, qui ne les laissait pas pénétrer dans l'Empire, et l'on peut
dire que leur divulgation en Albanie est encore infime. C'est ainsi que
paraissent ou qu'ont paru--car certains de ces journaux ont cessé leur
publication--_Rruféja_ (l'Éclair) en Haute-Égypte à Tubhar-Fayoum,
_Shqypëja é Shqypëuis_ (l'Aigle de l'Albanie) à Sofia, _Dielli_ (le
Soleil) a Boston, _Vatra_ (le Foyer), aujourd'hui disparu, à Miny en
Égypte, _Albania_ à Londres, _Skkopi_ (le Bâton) au Caire, enfin à Rome
_la Natione Albanese_, qui paraît en italien et qui, n'étant pas dirigé
par un Albanais, est suspect aux indigènes. Les dernières années,
quelques autres journaux ont commencé une propagande albanaise dans le
pays même: _Lirya_ (Liberté) dirigé par Midhat bey, à Salonique, et
_Dituria_ (Science), périodique publié aussi à Salonique, Korica, qui
paraît à Koritza, ainsi que _Lidja ordodokse_ (l'Union orthodoxe), le
seul de tous ces organes qui soit orthodoxe grec, enfin _Zkuim 'i
Shkipericse_ (Revue de l'Albanie), qui paraissait à Janina deux fois par
semaine en albanais et en turc; les clubs voulaient aussi faire paraître
un grand journal à Monastir sous le nom de _Bashkim i Kombil_ (Union
Nationale), mais les guerres ruinèrent ce projet.

La question politique proprement dite était présente à l'esprit de tous,
mais son acuité même empêchait toute discussion publique. Toutefois un
des principaux membres du congrès, qu'il me paraît inutile de nommer, me
traçait le tableau suivant des échanges de vues entre délégués: on
reconnaît à Ismaïl Kemal du talent et de l'influence; cette influence
s'étend surtout chez les Toscs, de Vallona à Bérat et même à El-Bassam;
mais beaucoup le tiennent en suspicion, les uns parce qu'il a été
anti-turc et a travaillé jadis à l'indépendance de l'Albanie; d'autres
parce qu'il a des accointances étrangères qui leur paraissent suspectes,
d'autres parce qu'il s'est efforcé naguère d'attiser le fanatisme
musulman contre les orthodoxes, alors qu'aujourd'hui il s'affirme l'ami
de ces derniers; d'autres enfin par rivalité d'influence.

Les Albanais cultivés sentent l'état d'infériorité de leur pays et
désirent avant tout la régénération économique et intellectuelle de leur
peuple; bien que souhaitant un régime de liberté pour leur pays,
beaucoup parmi les musulmans n'étaient pas partisans d'une séparation
d'avec la Turquie; ils pensaient que l'indépendance complète serait
nuisible à l'Albanie: «Pensez-y, me disait un bey, autonomie signifie
bien liberté, mais il signifie que nous devrions tout faire nous-mêmes;
or nous n'avons pas d'argent, pas d'organisation; alors que le monde
entier s'est enrichi et outillé, nous sommes pauvres en toute chose,
nous n'avons ni une route véritable, ni un chemin de fer, ni un
kilomètre de télégraphe, ni une école à nous, ni un port, rien; en
retard sur tous les peuples, comment réparer ce retard, sans argent? et
nous n'avons nulle richesse liquide, aucune banque, aucun fonds monnayé;
notre pays peut donner beaucoup dans l'avenir, mais il faut une mise à
fonds perdu que la Turquie n'a pas faite depuis trente ans, par
politique, mais qu'elle nous doit. L'autonomie est contraire à l'intérêt
de l'Albanie; l'Albanie doit rester à la Turquie; dans dix ou vingt ans,
quand notre pays se sera développé économiquement, nous pourrons désirer
utilement l'autonomie. Mais aujourd'hui, ce qu'il nous faudrait, c'est
seulement une constitution avec sa triple garantie: liberté pour nos
écoles, nos clubs, notre langue; égalité dans l'attribution des dépenses
du budget avec les autres vilayets turcs; fraternité, c'est-à-dire
traitement fraternel des Albanais par les Turcs qui les ont privés de
tout depuis des siècles. Nos libertés politiques, la protection de notre
nationalité, notre régénération économique: c'est tout ce qu'il faut
pour l'instant à la jeune Albanie; si l'on veut trop vite en faire une
grande personne, elle mourra de consomption; l'indépendance pourrait
être la mort de l'Albanie.»

Le problème religieux ne préoccupe pas moins les beys que les
difficultés politiques; je crois reproduire assez exactement la réalité
en disant qu'ils s'efforcent d'allier leur vénération envers la religion
musulmane à une tolérance sincère envers la religion catholique et la
religion orthodoxe-grecque; j'ai vu le congrès orner d'un croissant le
drapeau rouge albanais et s'efforcer de le mettre en relief quand je
photographiais les principaux personnages devant le drapeau déployé; je
l'ai vu entourer les hodza d'une considération particulière; j'ai senti
tout le respect que les beys portaient à l'ordre musulman albanais des
Becktachi; mais s'ils sont disposés à faire de la religion musulmane une
sorte de religion d'État, ils veulent, et sincèrement semble-t-il,
assurer la liberté pleine et effective aux Albanais catholiques et
orthodoxes, à leurs prêtres, à leurs institutions; je les ai entendus
déplorer les divisions, condamner ceux qui les excitent, faire bon
accueil et porter respect aux orthodoxes présents et aux catholiques.
L'un d'eux me disait dans un jargon moitié français, moitié turc: «lui
catholique, lui orthodoxe, moi musulman, mais tous albanais».

Il n'en demeure pas moins que, dans le sud de l'Albanie et en Épire,
les orthodoxes seront attirés vers la Grèce et finiront par être
suspects, si les relations gréco-albanaises continuent à être tendues,
d'autant qu'au sud de Vallona et même dans la région de Bérat on peut
observer le même phénomène social qu'en Vieille-Serbie: l'Albanais
musulman est le grand propriétaire et l'orthodoxe le cultivateur.

La situation des catholiques était et sera bien différente. Les Balkans
jusqu'à Andrinople vont être peuplés de populations toutes orthodoxes
appartenant aux églises grecque, serbe, bulgare, monténégrine et
roumaine; des juifs assez nombreux étaient et seront concentrés à
Salonique, Monastir et Uskub; en dehors des Albanais, il n'y aura
presque plus d'agglomérations nombreuses, soit musulmanes, soit
catholiques; les deux groupes vont être réunis dans l'Albanie du nord et
du centre et jusqu'au Scoumbi, presque sans autre mélange; quels vont
être leurs rapports?

Actuellement, les catholiques sont établis autour des archevêchés de
Scutari, de Durazzo, d'Uskub et autour de l'abbaye d'Orosch; ces quatre
sièges dépendent directement du Saint-Siège; ils sont _extra provincias
ecclesiasticas_, selon le terme romain, et leur fondation est des plus
anciennes dans les annales de l'église catholique; Scutari remonte à
l'année 387; parmi ses suffragants, Alessio date de la fin du VIe
siècle, Pulati de 877 au moins, Sappa de 1062; Uskub était déjà
métropole au Ve siècle et Durazzo a été fondé en l'an 58 de notre ère;
ce sont des titres de noblesse dans l'histoire de la hiérarchie
catholique, et c'est d'ailleurs cette longue tradition qui explique
l'existence de trois archevêchés, d'un abbé ayant rang d'archevêque et
de trois évêques pour une population qui, d'après les évaluations les
plus optimistes, ne dépasse pas 200 000 âmes.

Scutari seul possède des évêques suffragants, Mgr Aloys Bumoi à Alessio
avec résidence à Calmeti, Mgr Bernardin Slaku à Pulati, Mgr Georges
Koletsi à Sappa avec résidence à Neushati; l'archevêque et métropolitain
de Scutari est depuis trois ans Mgr Jacques Sereggi, antérieurement
évêque à Sappa; il évalue à 57 000 les catholiques de son diocèse, à 30
000 ceux des diocèses d'Alessio et de Pulati et à 20 000 ceux de Sappa,
au total à 87 000; tous sont groupés dans un territoire assez peu
étendu entre la frontière monténégrine et la mer. Il faut y joindre les
Mirdites qui occupent les montagnes entre Scutari et la côte, d'une
part, et le pays de Liouma; presque tous dépendent de l'abbaye de
Saint-Alexandre de Orosci ou Orosch, ancienne abbaye bénédictine, qui au
cours des siècles fut confiée au clergé séculier et soumise à l'évêque
d'Alessio; Mgr Primo Dochi, abbé mitré d'Orosch, fort de la protection
de l'Autriche et faisant valoir l'intérêt de grouper les Mirdites en un
diocèse séparé, fit rendre le 25 octobre 1888 par le Saint-Siège le
décret _Supra montem Mirditarum_ qui enlevait au diocèse d'Alessio
juridiction sur l'abbaye et, lui prenant cinq paroisses, les mit sous
l'autorité de l'abbé; en 1890, trois autres paroisses prises à Sappa et
en 1894 cinq à Alessio vinrent grossir la population catholique de
l'abbaye, qui est évaluée à 25 000 âmes. Tous ces chiffres sont
d'ailleurs singulièrement sujets à caution; ils me sont très aimablement
communiqués avec d'autres précieux renseignements par le secrétaire
général de la Propagation de la Foi, M. Alexandre Guasco, et lui-même
indique les différences d'estimation entre les _Missiones catholicæ_
éditées par la S.C. de la Propagande et l'annuaire pontifical de Mgr
Battandier; d'après les renseignements recueillis sur place, j'ai
l'impression que ces divers chiffres sont plutôt exagérés.

Quoi qu'il en soit, un bloc de 100 000 catholiques albanais résiste
autour de Scutari à toute pénétration religieuse étrangère et il est
lui-même entouré de populations musulmanes albanaises compactes; dans
cette partie du pays, l'Église orthodoxe n'a aucune organisation et pour
ainsi dire aucun fidèle.

Dans le centre de l'Albanie, on évalue à moins de 15 000 le nombre des
catholiques, qui vivent en petites communautés depuis Durazzo jusqu'à
Delbenisti, résidence de l'archevêque Mgr Primo Bianchi, et jusqu'à
Kroia, Tirana, El-Bassam, etc.; quelques catholiques de rite grec,
convertis, existent à Durazzo et à El-Bassam, où leur curé, Papas
Georgio, est assez connu; dans le sud de l'Albanie les catholiques sont
aussi rares que les orthodoxes dans le nord, tandis que ces derniers y
sont constitués en groupes de plus en plus compacts.

Ainsi, dans l'Albanie autonome, la répartition des religions peut se
résumer à grands traits dans les termes suivants: au nord, jusque vers
l'embouchure de l'Ismi, un groupe de 100 000 catholiques, des tribus
musulmanes plus nombreuses encore vivent sans mélange d'orthodoxes; au
centre, de l'embouchure de l'Ismi à l'embouchure de la Vopussa, la
disparition graduelle des catholiques qui ne dépassent pas 15 000
entraîne l'accroissement des orthodoxes, les uns et les autres dilués
dans une majorité musulmane; au sud de la Vopussa, les orthodoxes
prennent peu à peu la majorité, les catholiques disparaissent
complètement, mais les musulmans restent assez nombreux et, à la
différence de ce qui se passe chez les Albanais catholiques du nord,
dans ces régions orthodoxes, surtout de l'Épire, les grands
propriétaires sont généralement musulmans et les cultivateurs
orthodoxes.

De la sorte, dans l'ensemble de l'Albanie, les musulmans jouent un rôle
prépondérant et dominent en fait partout, sauf dans la région
qu'occupent les belliqueux montagnards catholiques du nord. Par suite,
un régime stable ne peut subsister en Albanie qu'avec le concours de cet
élément de la population. Ce concours ne sera pas très facile à
obtenir, car ces montagnards sont particularistes, soupçonneux, très
jaloux de leur autonomie, d'autant plus méfiants qu'ils ont pour voisins
les musulmans de Scutari qui sont parmi les plus fanatiques de tous les
musulmans. D'autre part, leur attitude sera influencée fortement par le
mot d'ordre donné par leurs curés; or, les curés de la Mirditie,
rattachés à l'abbaye d'Orosch, sont dirigés de main de maître par l'abbé
Mgr Primo Dochi qui est entièrement dévoué à l'Autriche et reçoit les
subsides réguliers du _Ballplatz_; l'archevêché de Scutari est à peu
près dans le même cas, et c'est l'empereur François-Joseph, par exemple,
qui donna les fonds nécessaires à la construction du séminaire
pontifical albanais[1].

Par cette voie, l'Autriche donnera ses conseils; et ces conseils auront
d'autant plus d'importance que l'Albanie paisible exige des catholiques
rassurés. Les beys albanais d'El-Bassam s'y emploient, mais ce n'est pas
en un jour que sera éteinte une animosité créée par des traditions,
attisée par la Turquie et mise aujourd'hui au service d'intérêts
politiques qui comptent bien en tirer parti[2].


NOTES DE BAS DE PAGE:

[1] L'oeuvre française de la Propagation de la foi, qui a son siège
    à Paris, 20, rue Cassette, donne annuellement 2 000 francs à
    l'archevêché de Scutari, de 2 000 à 4 000 francs à Durazzo, de 5
    500 à 7 000 francs à Uskub; elle a donné autrefois des sommes
    assez importantes aux autres diocèses, mais aujourd'hui elle ne
    donne qu'accidentellement à Alessio et elle n'alloue aucun
    subside à Pulati, Sappa et Orosch.

[2] Les Albanais catholiques de Vieille-Serbie et de Macédoine
    dépendaient de l'archevêque métropolitain d'Uskub ou Scoplje,
    dont la résidence était à Prizrend; depuis 1909, c'est Mgr
    Lazare Mildia qui occupe ce siège, dont dépendent environ 17 000
    catholiques, d'après cet archevêque.

    Dans la nouvelle Serbie, une particularité assez singulière va
    se trouver réalisée: à l'extrême frontière du territoire
    résidera un archevêque albanais catholique, avec un clergé
    albanais et des fidèles albanais dans la mesure où ils
    demeureront dans le pays; cet archevêque dépendra directement de
    Rome. D'autre part il existe, en droit sinon en fait, un évêché
    à Belgrade; il est sans titulaire et sans administrateur
    apostolique, les catholiques du rite latin ne dépassant pas
    d'ailleurs 6 000 à 8 000 âmes dans tout l'ancien royaume de
    Serbie; et ce siège dépend de l'archevêché albanais de Scutari;
    il n'est pas douteux que cette situation demande des
    modifications compatibles avec le nouvel état de choses
    politique et le conflit albano-serbe. On a annoncé à la fin de
    l'été 1913 que le gouvernement serbe désirait demander à Rome
    l'érection d'un archevêché serbe dépendant directement de Rome,
    et les dépêches ajoutaient par erreur que c'était dans le
    dessein de se libérer du contrôle autrichien de l'archevêché de
    Sarajévo; le contrôle existant actuellement peut être subordonné
    à des influences autrichiennes, mais c'est, pour le siège de
    Belgrade, celui du métropolite de Scutari.



CHAPITRE V

A LA TÉKIÉ DES BECKTACHI D'EL-BASSAM


     La situation du monastère || D'El-Bassam à la tékié, le
     cimetière || L'ordre des Becktachi || Son action politique et
     nationale || Sur la terrasse de la tékié || Les souvenirs et
     l'histoire de Scanderbeg || Le chant national albanais || Le
     sentiment commun.


A cinquante mètres au-dessus de la vallée, sur le revers méridional de
la montagne de Krabe, la tékié des Becktachi d'El-Bassam étage ses
constructions au milieu des grands arbres qui revêtent de verdure et
d'ombre toutes les pentes voisines.

Deux routes se réunissent au pied du monastère albanais; l'une vient
toute droite d'El-Bassam, distante d'à peine 3 kilomètres; l'autre
contourne la petite colline de Kracht qui dresse son dôme verdoyant sur
le cours du Scoumbi, le détourne et s'avance comme un éperon entre la
ville et le fleuve; la vallée, resserrée de la source à la sortie des
montagnes, ne s'ouvre qu'en cet endroit pour former le bassin
d'alluvions dont la ville d'El-Bassam tire sans doute son nom.

Les constructeurs de monastères ont toujours le sens des lieux et le
goût des sites favorables; aussi est-ce à l'entrée de ce bassin, au
croisement des deux routes et les dominant, que la tékié a été bâtie; de
sa terrasse le regard suit à l'est la vallée du Scoumbi; au sud il voit
encore le fleuve dont le lit fait un brusque coude au pied du monastère;
à l'ouest il se prolonge jusqu'aux pentes lointaines bornant les champs
de riz, de maïs et de céréales, qui tapissent la plaine d'El-Bassam.

Le Congrès albanais d'El-Bassam vient de finir; dans la cour de la
modeste maison où il se réunit, les chefs ont fait déployer le drapeau
rouge surmonté du croissant et ils m'ont demandé de les photographier
devant leur étendard. Puis l'un d'eux me dit comme pour me remercier:
«Je veux vous conduire à la tékié voisine; vous verrez, le site est
charmant et puis cela nous fera plaisir que vous visitiez le tombeau
vénéré de nos saints qui y reposent.»

Kiamil bey m'entraîne; il appelle un ami et un serviteur et ensemble
nous sortons de la ville; bientôt nous approchons d'une pelouse unie;
comme fond, de grands arbres découpent leur feuillage sur le ciel
adouci; derrière nous, le soleil couchant prolonge nos silhouettes
fantastiques et dore des pierres blanches nombreuses et pressées comme
une armée, droites et piquées en terre comme de minuscules mausolées;
dans leur rang, des cultivateurs passent de retour du travail et des
ânes broutent sans hâte dans la paix du soir. Kiamil me dit: «Voyez,
c'est notre cimetière; nous le traversons pour aller à la tékié;
regardez cette grande pierre toute blanche qui vient d'être taillée;
autour de celle-ci le sol n'est pas encore bien tassé; c'est qu'on passe
peu du côté où elle est plantée; un ami est là depuis peu; je l'ai perdu
l'an dernier; on reconnaît encore sa tombe; mais bientôt ce sera
difficile de la retrouver; les morts se renouvellent vite et les
nouvelles pierres s'ajoutent aux anciennes partout où il reste un espace
à combler.»

A travers des pierres de toutes formes, nous passons: les unes sont
taillées comme des pieux, d'autres plates et minces comme des palettes,
celles-ci sont basses et presque brutes, celles-là sont soigneusement
découpées; mais toutes sont comme jetées pêle-mêle au hasard de la main;
quelques-unes brisées gisent à terre; d'autres penchent déjà et entre
elles pousse fine et haute une herbe que les animaux viennent paître
dans ce champ des morts.

       *       *       *       *       *

Sur le flanc de la montagne, un bâtiment d'un étage apparaît: c'est le
monastère; par un sentier facile, on y atteint sans peine et Kiamil me
présente aux moines. Ceux-ci sont peu nombreux, et les constructions
sont plus que suffisantes pour eux. La tékié n'est qu'une maison de
l'ordre des Becktachi, dont le centre religieux est à Koniah, en
Asie-Mineure; mais le centre albanais était jusqu'à présent à
Kalkandelem et les Becktachi d'Albanie constituent un véritable ordre
musulman albanais; dans leurs rangs, on ne compte à peu près que des
Albanais et ils possèdent des tékié dans tout le pays, à Ipek, Diakovo
et Prizrend dans le Nord, et surtout de très nombreuses, avec des terres
considérables, dans le Sud, chez les Toscs.

Les moines véritables sont des derviches; mais à côté d'eux des beys
albanais s'occupent comme économes de l'administration temporelle des
terres; c'est ainsi qu'au Congrès d'El-Bassam était présent à ce titre
un bey de Kalkandelem, économe de la tékié centrale des Becktachi.

Il est assez difficile de déterminer l'action politique de l'ordre; à
vrai dire, elle apparaît surtout comme une action nationale albanaise.
Jadis, quand les Albanais étaient tout puissants à Constantinople, les
ministres qui entouraient le sultan étaient des Becktachi: au milieu du
XIXe siècle et depuis le sultan Mahmoud ces usages ont disparu, mais
sous le règne d'Abdul-Hamid les Becktachi furent en faveur auprès du
Padischah. Leur caractère de religieux musulmans les défendit contre les
Jeunes-Turcs, mais ceux-ci n'ont supporté qu'avec contrainte le
nationalisme albanais, dont l'ordre est empreint; en Albanie ils sont
invulnérables, car la population musulmane entière, du riche bey au plus
pauvre paysan, a pour eux un respect profond et une vénération sans
réserve; dans chaque tékié des tombeaux de saints sont un lieu de
pèlerinage quotidien; chaque fidèle y vient déposer son offrande forte
ou modeste et l'ordre vit des revenus de ses terres et des dons des
pieux mahométans.

Ainsi, malgré l'opposition des doctrines religieuses, les formes de
l'organisation ecclésiastique ne sont pas très différentes chez les
musulmans et chez les orthodoxes; chez les uns et chez les autres, à
côté du clergé séculier, pope ou hodja, qui vit au milieu des fidèles,
participe à l'existence commune, prend femme et constitue un foyer, un
élément monastique s'est constitué depuis des siècles autour de
sanctuaires, de tombeaux et de souvenirs révérés; des moines y vivent
une vie conventuelle sous la direction d'un chef, et le monastère est
devenu avec le temps un centre national autant que religieux, le foyer
des nationalités en lutte, le temple vivant des traditions et des
espoirs d'un peuple; dans ces régions disputées des Balkans, le
monastère concentre tout ce qui demeure vivace dans les sentiments
populaires.

De même que chez les orthodoxes, le moine, à la différence du pope, ne
se marie pas pour consacrer toute son activité à la propagande et à la
défense de son idéal religieux et national, de même le Becktachi est
derviche et, dans une cérémonie solennelle, prononce ses voeux et jure
de ne pas prendre femme. Leur existence est partagée entre les prières
et cérémonies religieuses et les travaux des champs, et leur office est
de veiller au tombeau confié à leur garde. C'est celui d'un grand saint
de leur ordre, et son sépulcre est protégé par une construction de
pierre de forme hexagonale, située à quelques mètres au-dessus des
autres bâtiments. Les moines m'y conduisent. Sur une des faces de
l'édifice, une porte basse s'ouvre et sur les autres d'étroites
fenêtres; on me fait entrer; l'intérieur est à peine éclairé; à même le
sol gît une tombe de bois; un drap vert la recouvre en partie; au pied
on a jeté un linge brodé; à la tête, la planche du tombeau supporte un
piquet de bois, planté obliquement, autour duquel est enroulé un voile
de gaze. C'est tout; les murs, blanchis à la chaux, sont nus. Pas une
inscription, pas un mot: c'est le silence de la mort.

En sortant de la tékié, je demande à mon guide si les moines viennent
méditer ici; il me répond simplement: ils n'en ont pas besoin,
puisqu'ils vivent en ces lieux. Il était difficile de pousser plus loin
l'échange des idées, mais je cherchais à comprendre l'état d'âme des
derviches qui me conduisaient et sentir en quoi il différait de nos
ermites d'Occident. Le saint, tel que se le figurent nos âmes
chrétiennes, se forme comme idéal la contemplation de la Divinité,
conçue comme une personne infiniment parfaite qu'il aspire à connaître
et à imiter; sa conscience est le siège d'une lutte au profond de
lui-même, et sa sainteté résulte d'une victoire dans un combat entre ses
vertus proches de Dieu et ses instincts naturels qu'il veut réprimer; le
saint, croyant à la perversité de la nature, s'efforce de triompher de
ses astreintes et aspire à l'idéal divin, source de toute perfection; sa
vie est donc tissée de luttes et n'est qu'une préparation à la mort, où
commence la vraie vie. Tel n'est point le sage, dont les hautes vertus
sont révérées après la mort comme pendant la vie par la piété musulmane.
Allah et Mahomet sont les guides de son esprit, mais ces guides lui
commandent de se conformer à la nature et, s'il est fidèle à leurs
préceptes, sa récompense sera dans leur paradis toutes les jouissances
terrestres portées au centuple. Le sage donc contemple la nature et tout
ce qui y participe; dans tout ce qui émane d'elle, il voit une flamme
divine et il croit à sa beauté et à sa bonté première; s'il s'écarte de
la foule des hommes, c'est pour mieux communier dans l'immense nature,
et s'il médite, c'est sur la vie qui éclate dans tout ce qui l'entoure.
L'existence du sage est donc un hymne à la nature et à la vie, qu'il
aspire à continuer après la mort comme il l'a vécue ici-bas, dans la
paix et l'harmonie, sans excès ni lutte, pour jouir des voluptés
supérieures dans l'infini repos. Ni tourment ni combat n'apparaissent
dans la vie des moines musulmans, et la tékié est un asile où l'esprit
est en repos. La tombe sacrée ne projette pas son ombre sur les
existences voisines et les derviches qui m'entourent ne semblent
connaître que la beauté du site où les a placés le goût du fondateur de
la tékié. Aussi le premier d'entre eux m'invite à m'asseoir sous les
arbres proches devant la vallée où l'ombre grandit. Une table est
préparée; du raisin trempe dans l'eau fraîche et de minuscules tasses
sont pleines d'un café odorant. La chaleur du jour tombe et déjà le
voile du soir s'étend sur le fond de la vallée, que domine la tékié,
lorsqu'un de mes compagnons, emporté sans doute par les souvenirs des
jours passés, entonne un air fier et mélancolique, que les autres
reprennent en choeur; c'est le chant albanais de Scanderbeg.

       *       *       *       *       *

Rien ne montre mieux que l'Albanais musulman est d'abord Albanais; car
Scanderbeg, dont le souvenir est vivant dans l'Albanie entière,
qu'est-ce autre chose que le dernier prince de l'Albanie indépendante en
lutte contre le Turc, en même temps que le défenseur de la Croix contre
le Croissant? On sait son véritable nom, Georges Castriote, surnommé
Iskender-Beg ou prince Alexandre, du temps que, prisonnier de guerre des
Turcs, il faisait ses premières armes en Asie Mineure; en 1443, il
quitte avec des compagnons les camps turcs attaqués par les Hongrois;
par surprise il reprend aux Turcs la ville que son père gouvernait,
Kroia, et proclame la guerre sainte, la croisade contre le Turc; les
autres chefs de clans le reconnaissent comme général et prince de la
confédération albanaise à Alessio et, un quart de siècle durant, il les
mène à la bataille contre l'Osmanlis; sa capitale, Kroia, est assiégée
deux fois par les sultans Amurat et Mahomet II, mais il mène si bien la
campagne que les armées turques sont affamées, coupées de leurs
communications; leurs détachements sont surpris; elles doivent lever
leur camp, et quand il meurt à Alessio en 1467 ou 1468, après vingt-cinq
années de lutte interrompue par une seule trêve, l'Albanie est libre et
les clans fédérés. Mais lui mort, comme les généraux d'Alexandre se
partageaient son empire, les beys lieutenants du prince Alexandre ne
surent maintenir la confédération albanaise et, comme une grande houle,
la conquête musulmane submergea le pays, convertit par la force la
majorité des habitants et ferma à l'Occident ce territoire, jadis tête
de pont de la chrétienté au delà de l'Adriatique.

Or ce ne sont pas seulement les Mirdites et les catholiques du nord de
l'Albanie qui conservent avec une piété profonde le souvenir du héros
chrétien; c'est toute l'Albanie musulmane, orthodoxe et catholique,
celle des tékié comme celle des monastères, qui garde en sa mémoire
l'image du dernier défenseur de l'Albanie indépendante. Les siècles qui
ont passé ont entouré son histoire d'une légende si populaire que, si
l'unité de l'Albanie s'affirme, c'est ce souvenir qui en sera le plus
fort ciment. Du passé si reculé de leur race antique, l'épopée de
Scanderbeg est ce qui survit dans l'âme populaire; c'est son étendard
que l'Albanie autonome est allée retrouver dans sa capitale de Kroia: le
drapeau écarlate portant l'aigle noir à deux têtes; Ismaïl Kemal en a
écarté la croix, Essad Pacha l'a fait surmonter du croissant, mais
chacun d'eux l'a pris comme le symbole vivant de la nation ressuscitée;
et quand celle-ci exprime tout son désir latent de liberté et veut
incarner sa foi en elle-même dans un chant, c'est l'hymne grave et
digne, fier et triste de Scanderbeg qu'elle reprend; en elle revit alors
l'inconscient besoin de répéter par ces paroles d'antan les sentiments
qui animent l'âme nationale et l'apprêtent à la lutte:

     O race de guerriers
     Enfants de Scanderbeg,
     Arrachez, ô Albanais,
     La liberté de la Patrie.

     Assez d'esclavage,
     O pauvre Albanie,
     O frères, prenez le fusil;
     Mort ou Liberté!

     Aujourd'hui arborons notre drapeau,
     Allons à la montagne;
     Sur les pierres et les rocs
     Nous gagnerons notre liberté.

     La vie pour nous n'est que mensonge,
     Comme mensonge est notre esclavage.
     Comment pouvez-vous laisser l'Albanie
         Sans liberté?

Tel est ce chant, dont j'essaie de reproduire aussi fidèlement que
possible le tour et la noble allure; de ses quatre strophes, la seconde
sert de refrain et chaque couplet se termine ainsi sur le cri farouche:
Mort ou Liberté!

L'écho de la vallée vient de le redire pour la troisième fois; sur cette
note dernière le chant mélancolique s'est terminé; le silence et le
calme se sont faits plus grands encore s'il est possible autour de la
tékié; le vent est tombé et pas une branche ne bouge; les acacias et
les lauriers remplissent l'air de leur senteur; les derniers rayons du
soleil dorent un berceau de vignes au bord de la terrasse; voici l'heure
du départ; le crépuscule est court et il faut être à El-Bassam avant la
nuit; mais avant de regagner la ville avec mes compagnons, je me fais,
selon l'usage, ouvrir la porte du tombeau et je dépose, d'après la
coutume albanaise, l'obole de l'hôte, les pièces de cuivre dans un tronc
aménagé dans le mur, et les pièces d'argent sur le bois même du
cercueil.

Et comme les moines expriment leurs voeux de longue et heureuse vie au
«Franc» venu d'au delà des mers pour voir ses cousins d'Albanie, je leur
souhaite un nouveau Scanderbeg qui ressuscite tout ce que j'ai vu en eux
d'aspiration, de sentiment et d'idéal pendant ces heures passées à la
tékié des Becktachi.



CHAPITRE VI

D'EL-BASSAM AU LAC D'OKRIDA


     Le départ d'El-Bassam || Babia Han || Kouks et le pont sur le
     Scoumbi || La chaumière du paysan et son hospitalité || De
     Prienze au lac d'Okrida || Les paysans du centre de l'Albanie:
     beys et tenanciers || Petits propriétaires libres || Leurs
     rapports avec le pouvoir.


Pour gagner le lac d'Okrida, il faut compter d'El-Bassam environ
dix-huit heures de cheval; on remonte l'étroite vallée du Scoumbi et
celle d'un de ses affluents, et pendant tout le parcours on rencontre à
peine quatre ou cinq petits villages et quelques rares fermes isolées.
Nous sommes déjà le 5 septembre; les pluies d'automne vont commencer
dans la montagne et nous ne saurions passer la nuit en plein air; aussi
ai-je décidé de franchir en un jour ce territoire inhospitalier; à deux
heures du matin, dans la cour de la demeure de Derwisch bey, les chevaux
sont sellés et l'escorte attend. La nuit est fraîche et claire. La route
est facile, elle suit le fond de la vallée, qui monte lentement et sert
journellement à atteindre les terres qui des deux côtés de la rive sont
partout cultivées; l'aurore ne tarde pas à éclairer les sommets; les
contreforts rocheux des montagnes du sud se teintent de rose; peu à peu
la lumière descend les pentes; le froid se fait plus vif au fond de la
vallée, nous poussons nos chevaux au trot, et quand nous parvenons au
pont sur le Scoumbi, il est plein jour.

En cet endroit le sentier ne suit plus le fleuve dans le coude allongé
qu'il fait vers le nord, mais traverse la chaîne à flanc de montagne;
nous nous élevons sur une pente rocheuse où les schistes apparaissent en
larges traînées; dans la broussaille et dans les pierres les chevaux
cherchent leur passage, et tout en bas nous apercevons le ruban clair de
l'eau dont les méandres se détachent sur le feuillage sombre des fonds;
le long de son cours on aperçoit un campement, des tentes et des
ouvriers qui travaillent à la construction d'une route; on m'apprend que
ce sont des soldats révoltés du 23 avril, les «réactionnaires», à qui on
a infligé comme punition la charge d'établir la chaussée dans la gorge
entre El-Bassam et Kouks.

A sept heures, nous avons atteint le sommet de notre route et un
méchant han, dit Babia Han, est le lieu traditionnel de repos après une
dure montée. Quelques Albanais y séjournent pendant la belle saison et
offrent un peu de paille et d'avoine pour les chevaux et du pain de maïs
au voyageur. Après une courte halte, nous continuons notre route en
longeant la montagne à 400 ou 500 mètres au-dessus du fleuve; le sentier
n'est pas dangereux, mais très mauvais par endroits, et les méchantes
montures que j'ai louées à El-Bassam heurtent à chaque pas; bientôt la
pluie, menaçante depuis quelques heures, se met à tomber; aussi est-ce
avec un plaisir extrême que nous parvenons vers une heure et demie au
village de Kouks, où nous prendrons un peu de repos.

C'est le plus gros village entre El-Bassam et le lac d'Okrida; ses
maisons dispersées à mi-coteau sont entourées de terres bien entretenues
et de beaux pâturages. Une route le reliait au pont sur le Scoumbi situé
cent mètres plus bas, à trois quarts d'heure de marche environ; mais
elle est si pleine de trous, si labourée par les eaux qu'elle est
impraticable et que chacun descend du village au fleuve à travers champs
au hasard des pentes: nouvel exemple de l'incurie administrative
ottomane!

Nous devions en avoir un autre bien plus remarquable encore sans tardée;
à peine nous sommes-nous approchés du fleuve, assez large en cet
endroit, que nous apercevons le pont rompu après la troisième pile; tout
le tablier et les autres piles gisent dans le lit, et leurs gros blocs
encombrent la rivière; aucune passerelle n'a été construite et nous
devons traverser le fleuve à gué; par bonheur, le Scoumbi est aussi bas
que possible en cette saison, mais aux hautes eaux la route est
complètement coupée.

C'est au pont que notre escorte d'El-Bassam et nos chevaux nous
quittent, pour être remplacés par d'autres venus d'Okrida. Ceux qui sont
venus jusqu'ici ont ordre de ne pas franchir le fleuve, et mon drogman
et moi passons comme nous pouvons, nous et nos bagages, sur l'autre rive
avec l'aide de gens du pays que le mudir ou maire de Kouks nous envoie.
Ainsi transbordés, nous déjeunons frugalement près de l'eau sous des
hêtres. Mais l'heure s'écoule, et, comme soeur Anne, nous ne voyons rien
venir sur la route d'Okrida. La position devient délicate; que faire
dans ce village sans la moindre ressource? et si nous attendons trop
longtemps, quand arriverons-nous? Après maints pourparlers, le mudir me
fournit un âne, sur lequel on charge nos bagages et que conduira un
homme du pays. C'est tout ce que l'on peut trouver ici; un souvarys, mon
drogman et moi ferons la route à pied, jusqu'à ce que nous rencontrions
les gens d'Okrida. Mais tous ces arrangements ont pris du temps et il
est déjà cinq heures quand nous partons.

       *       *       *       *       *

Nous quittons bientôt la vallée du Scoumbi pour suivre celle d'un de ses
affluents, le Langaica; c'est un torrent qui coule encaissé dans une
gorge où la route se faufile par un étroit passage; de chaque côté, sur
les pentes, des grands arbres de toute essence couvrent la montagne et
ferment l'horizon; bientôt le ciel se couvre, une pluie fine embrume la
vallée et la nuit tombe; à sept heures, il fait nuit noire, on n'entend
que le grondement du torrent au-dessous de nous et le vent qui déferle
dans les arbres; l'ouragan arrive, le vent hurle et passe sur la forêt
comme une vague immense qui ploie devant elle toutes les branches; tous
les dix pas nous nous arrêtons pour tâter le chemin de la crosse des
fusils: la ligne qui sépare la route du gouffre où roulent les eaux avec
fracas est presque invisible; tout à coup un premier éclair jaillit et
nous laisse aveuglés, toute la gorge tremble des échos du tonnerre; la
pluie redouble et fait rage; pour se donner courage, le souvarys chante
un air du pays qui fait marquer le pas.

A peine a-t-il commencé qu'il s'arrête et me montre dans la forêt, sur
l'autre rive, un point lumineux; je ne sais d'abord ce qu'il veut
m'indiquer, mais bientôt nous distinguons un grand feu; des pieux
supportent une toile, sous laquelle des hommes paraissent s'abriter et
se chauffer; le chant ou le bruit de nos pas ont décelé notre présence;
un des hommes éclairés par l'âtre se lève et pousse un cri d'appel,
lugubre comme un croassement de corbeau; par trois fois il le répète; le
souvarys très bas m'explique que c'est l'appel des bandes de la
montagne; il n'est point rassuré, mais ajoute qu'avec le temps qu'il
fait elles ne quitteront sans doute pas leur abri; sur ses indications,
nous nous éloignons les uns des autres, le souvarys passe le premier,
moi ensuite, le drogman le dernier; nous marchons en étouffant nos pas
et en rasant la montagne; comme les éclairs illuminent par instants la
vallée, nous cachons tout ce qui brille et attire le regard. Nous avons
dépassé la ligne du feu et au bout d'un quart d'heure nous sommes déjà
hors de portée; le camp disparaît au tournant de la gorge, et déjà nous
nous félicitons d'avoir passé sans encombre, quand à un nouveau détour
de la vallée étincelle un immense brasier, où paraît rôtir quelque bête;
sa flamme rougit une douzaine de figures hâves et des corps paraissent
étendus contre terre; avec prudence nous glissons sans bruit sur la
route; mais les appels antérieurs ont donné l'éveil et le même cri
prolongé et sinistre retentit par trois fois. Nous sommes signalés. La
pluie s'arrête et nos pas nous semblent soulever au loin un écho; mais
les éclairs ont cessé et il est impossible de percer les ténèbres; sans
dire mot nous suivons le souvarys toujours en tête qui scrute l'ombre de
la route et nous guide. A nouveau l'appel retentit, cri frissonnant et
angoissant qui semble n'avoir rien d'humain. Puis un autre sur un autre
ton, bref et saccadé, comme un commandement. Tout se tait. Au profond de
la forêt, le brasier ardent flamboie. Nous ne voyons que lui. Il était
sans doute à 300 mètres sur l'autre rive; il semble que nous le touchons
et nous croyons frôler les hommes aux aguets qui écoutent et épient les
sonorités de la nuit. Mais la pluie reprend avec fureur, et sous cette
eau qui fouette, tous les bruits s'enveloppent de mystère. Nous marchons
un temps que nous ne saurions dire, lentement, car il faut reconnaître
notre route, à pas étouffés toujours, car nous gardons dans les yeux les
reflets des visions ardentes.

Enfin dans le lointain voici à la clarté d'un éclair des maisons qui
apparaissent; la route les traverse; pas une n'est éclairée; tout paraît
mort; nous nous consultons; il est neuf heures du soir; nos vêtements
nous collent sur le dos, tant ils sont mouillés, et l'homme avec nos
bagages a pris les devants. Nous ne saurions donc changer de linge et,
dans l'état où nous sommes, il faut marcher. La vallée s'ouvre et
présente un large fond plat où la rivière serpente; nous continuons une
heure encore, quand tout d'un coup nous nous sentons dans les herbes; le
souvarys s'est perdu, la nuit est si obscure qu'en vain nous regardons;
on ne peut que tâter le sol; nous essayons de faire de la lumière, mais
le vent fait rage et nous en empêche; nous tentons d'explorer les
environs, mais mon drogman se jette, ce faisant, dans un fossé rempli
d'eau, d'où nous le tirons avec peine. Il faut en prendre notre parti:
la route est impossible à retrouver. Et voici que l'orage redouble, une
trombe s'abat sur nous et nous aveugle. Aussi, les éclairs aidant,
retournons-nous sur nos pas, résolus à nous faire ouvrir une des maisons
du village.

Non sans difficulté nous atteignons celui-ci. Nous frappons à la
première maison; qu'elle soit vide ou que ses habitants aient peur, il
n'est fait nulle réponse; la porte en est étroite et massive et on ne
peut l'enfoncer; nous nous dirigeons vers une autre maison, où le
souvarys vient de déceler, filtrant à travers une jointure de volet, un
rayon de lumière; il frappe, cogne, crie, hurle; finalement, il explique
qui nous sommes et ce que nous demandons. Alors une minuscule fenêtre
tout en haut du toit s'ouvre; toute lumière éteinte, une voix d'homme
se fait entendre et l'on parlemente; il faut expliquer combien nous
sommes, ce que nous faisons, quelles sont nos intentions. Enfin, après
maintes explications, on consent à nous recevoir; des pas d'hommes se
font entendre à l'intérieur, c'est tout un remue-ménage avant d'ouvrir,
nous apercevons aux jointures des fenêtres qu'on allume des lumières; à
la fin, d'énormes verrous tirés, la porte du bas s'ouvre devant un homme
armé; on entre dans les écuries qui tiennent le rez-de-chaussée; en haut
de l'escalier qui monte au premier et unique étage, d'autres hommes se
tiennent et nous observent; quand tous les trois nous avons pénétré dans
la chaumière, la porte se referme et nos hôtes paraissent tranquillisés.

       *       *       *       *       *

Nous sommes dans le village de Prienze (dénommé Brinjas ou Prenjs sur la
carte autrichienne) et le paysan qui est notre hôte nous dit s'appeler
Kérine Karique. L'escalier par lequel nous sommes montés sépare la pièce
des hommes et celle des femmes. On nous conduit dans la première, où
cinq Albanais se trouvent. Ils voient notre état: nos vêtements
dégouttent d'eau et nous paraissons transis de froid; aussitôt l'un
d'eux attise l'âtre qui mourait; un autre prépare le café; le chef passe
au haremlik et revient bientôt avec des chemises et des pantalons de
flanelle blanche pour nous permettre de faire sécher nos vêtements; on
entasse des tapis au coin de la cheminée et nos hôtes nous
confectionnent un immense plat d'oeufs pimentés qui avec le café
finissent de nous réchauffer; tandis que nous réparons ainsi la fatigue
de seize heures de chemin, les Albanais s'apprêtent au sommeil; à côté
de moi, un vieux paysan commence une interminable prière qu'il
bredouille à mi-voix et qu'il coupe d'interjections en baisant la terre
à mes pieds; puis il s'étend sur le sol et s'endort.

Pendant ce temps, j'observe la chaumière: c'est une construction
quadrangulaire très simple, aux murs d'une épaisseur extrême; le
rez-de-chaussée est sans fenêtre et ne s'ouvre que par une solide porte
cadenassée et triplement verrouillée; on n'accède au premier étage que
par un léger escalier de bois qu'on peut facilement rejeter et qui
permet d'en haut une défense possible; de très petites fenêtres comme
des meurtrières presque au ras du plancher éclairent le premier étage;
la fumée du bois, qui pétille dans l'âtre, s'échappe par un simple trou
aménagé au plafond; à terre des tapis, au mur des fusils et des armes,
dans les angles des ustensiles de ménage complètent l'aspect de cette
forteresse villageoise.

Kérine Karique remonte et nous causons; il s'excuse du temps qu'il a mis
à nous ouvrir; mais, dit-il, on ne saurait être trop prudent; les bandes
parcourent le pays et, quoiqu'elles respectent en général les demeures
des paysans, on ne peut jamais en être assuré. Je lui demande s'il est
content de son sort, et il me répond qu'il ne saurait se plaindre de la
vie; ses terres sont bonnes, elles rapportent largement pour sa
nourriture et celle des siens et on l'a toujours laissé ramasser en paix
ses récoltes; il a une des meilleures maisons du village et tous le
considèrent. Une seule chose l'inquiète, comme d'autres paysans avec
lesquels j'ai causé, c'est la défense faite de ne plus laisser pâturer
dans les bois. Il ne sait pas grand'chose des événements du dehors;
toutefois, de Durazzo à Monastir la route passe ici et les nouvelles
avec elle; d'ailleurs l'un des Albanais présents a travaillé quelque
temps à Constantinople et voici qu'une école vient d'être ouverte au
village avec un instituteur albanais volontaire.

Déjà deux ou trois Albanais se sont enroulés dans leurs vêtements et
dorment de l'autre côté de l'âtre; nous faisons encore une cigarette et
buvons notre dernière tasse de café; dans un angle à terre on place une
veilleuse et l'on recouvre de cendre les braises ardentes du bois qui
crépite; puis à notre tour nous nous étendons sur les tapis et l'on
n'entend bientôt plus dans la chaumière que le souffle régulier des
dormeurs.

Tout le monde est sur pied d'assez bonne heure le lendemain; nous
sortons dans le village, dont les maisons éloignées les unes des autres
bordent la route et s'étagent sur les pentes exposées au midi; le temps
est moins menaçant et nous décidons de partir de suite; Kérine Karique
me dit adieu en portant ma main à son front et m'offre de beaux raisins
qui mûrissent sur une treille devant sa maison; je le remercie de son
hospitalité et rapidement nous gagnons le fond de la vallée à travers
des terres bien cultivées et un pays qui respire l'abondance; quand nous
allons atteindre le col qui fait communiquer le versant de l'Adriatique
et le bassin du Scoumbi avec le versant de la mer Égée et du lac
d'Okrida, la petite plaine où est bâti le village de Prienze apparaît
comme un damier où les cultures tapissent la terre de leurs couleurs aux
tonalités différentes.

Par de grands orbes, la route monte de six cents à plus de mille mètres
et atteint le sommet de Cafa Sane, dont la base plonge de l'autre côté
dans le vaste lac d'Okrida. Par instants le soleil déchire les nues
opaques de l'orage qui nous entoure et éclaire la ville d'Okrida située
juste en face sur l'autre rive; des montagnes aux pentes droites
baignent leur pied dans les eaux vert sombre du lac et de toute part des
forêts épaisses bornent la vue; c'est là, paraît-il, à l'extrémité
méridionale, qu'un monastère bulgare célèbre, celui de Saint-Naoum,
accueille les voyageurs. Mais d'ici, entre la montagne et les eaux, rien
n'apparaît. Au nord du lac, au contraire, une plaine prolonge celui-ci
et le cadre montagneux est reporté assez loin; c'est là que Struga est
bâti sur le lac, à la sortie du Drin noir, qui se fraye au nord un
passage à travers les plus hautes montagnes du pays pour arroser la
vallée de Dibra et se jeter dans le Drin blanc à Kukus, où j'ai été
l'hôte du village pendant la première partie de mon voyage.

       *       *       *       *       *

Le lac d'Okrida limite à l'est le territoire habité exclusivement par
des Albanais, et l'on peut dire qu'il forme de ce côté une frontière
naturelle assez rationnelle pour l'Albanie autonome. En tout cas, qui a
passé de Durazzo au lac d'Okrida, a traversé dans toute sa largeur
l'Albanie du Centre. Par bien des traits elle diffère de l'Albanie du
Nord que j'ai décrite naguère dans _l'Albanie inconnue_.

Dans le centre existe une véritable aristocratie féodale, agraire et
héréditaire, qui a établi sur le pays une influence qui n'a rien de
tyrannique quand elle s'applique à des Albanais cultivateurs; les beys
sont des propriétaires dont les terres sont cultivées par des métayers,
commandés par le maître lui-même quand il est pauvre, par un intendant
quand le maître est riche; ces métayers, tenanciers demi-libres,
demi-serfs, ne sont pas mal traités quand ce sont des Albanais, comme
ici, et d'ailleurs beaucoup sont en même temps petits propriétaires;
c'est qu'en effet partout la propriété beylicale est très loin de
comprendre toute l'étendue des terres ou même la plus grande partie; une
petite propriété paysanne très solidement constituée existe dans tout le
pays, et elle est de plus en plus importante quand on passe du sud au
nord et de la mer à l'intérieur; la montagne en favorise l'essor et la
différence de religion dans le sud en arrête l'extension. En Épire, la
domination musulmane a eu le même résultat social qu'en Vieille-Serbie:
le musulman, qui est toujours un Albanais au sud de la Vopussa et l'est
le plus souvent sur les rives du Vardar, est devenu grand propriétaire,
et le peuple orthodoxe travaille ses terres; à mesure que l'on s'avance
vers le nord, les orthodoxes diminuent de nombre, la grande propriété se
limite et la petite propriété musulmane s'accroît.

Aussi ai-je vu dans l'Albanie du Centre maints paysans, petits
propriétaires libres, passionnément attachés au sol, qui ne différaient
des nôtres que par des traits de moeurs et l'ignorance des progrès de la
culture; tous pratiquent l'hospitalité avec une cordialité dans
l'accueil que les pays d'Occident ne connaissent plus; ils vous offrent
volontiers quelques tapis pour dormir dans l'angle droit du foyer, du
café, de l'eau fraîche,--respectueux qu'ils sont tous des prescriptions
antialcooliques de la loi musulmane,--des plats d'oeufs pimentés, du
pilaff, du pain fait avec le beau maïs qui pousse superbe sur leurs
terres, du raisin et plus rarement des poires et des pêches; café, maïs
et riz sont, avec les produits de la basse-cour et les fruits, la base
de leur alimentation; les chèvres leur donnent le lait qui sert à faire
l'ugurte, le fromage aigre, qui de Bulgarie est devenu la nourriture de
tous les Balkans; les boeufs sont utilisés presque uniquement comme
animaux de trait et, seul, le mouton est tué dans les grandes occasions,
aux fêtes qui sont jours de débauches carnées. De la sorte le paysan vit
de lui-même et sur lui-même; il demande seulement le respect de ce
qu'il considère comme ses droits.

Dans l'Albanie du Centre et du Sud, ces droits sont beaucoup moins
étendus que dans le Nord; la contrée plus ouverte, les vallées d'accès
facile, le mouvement d'échange et le passage continuel de l'est à
l'ouest ont depuis longtemps permis l'installation d'une domination
turque qui n'était pas, comme dans les montagnes du nord, purement
nominale; partout la Porte maintenait des fonctionnaires qui, pour être
souvent des Albanais, n'en étaient pas moins ses agents, serviteurs
obéissant au mot d'ordre de Constantinople. Sans doute l'action du
pouvoir s'est toujours exercée avec une certaine circonspection et, dans
les cas délicats, la Sublime Porte usait du procédé d'exciter les uns
contre les autres les éléments de la population pour ne pas permettre
une action concertée contre son autorité; les monopoles, comme celui du
tabac, étaient presque inobservés partout; chaque paysan conservait ses
armes dans sa demeure, toutes prêtes au premier signal; mais, sauf dans
la montagne, les deux marques de la souveraineté se retrouvaient: le
paiement de la dîme et l'acceptation du service militaire.

Le paysan de ces contrées a donc le respect de l'autorité
gouvernementale; mais il y joint un sens très vif de sa nationalité:
constitution ou ancien régime, autonomie ou indépendance, tous ces mots
n'ont pas grand sens à ses oreilles; musulman hospitalier, mais très
pieux, il exige le respect extérieur des choses de son culte; tolérant
pour une religion différente, il lui serait insupportable d'être soumis
à des maîtres étrangers; il n'a pas la passivité du paysan turc et son
fanatisme; son sang albanais le lui défend; beaucoup d'entre eux ont
l'esprit vif, une intelligence naturelle, qui depuis des siècles n'a eu
aucun aliment et a besoin d'être cultivée.

D'une manière générale, dans les régions du centre, il ne paraît pas
malheureux, je veux dire qu'il n'a pas le sentiment de l'être; il ne se
plaint pas de son sort; fait caractéristique, une seule chose
l'inquiétait: on sait quel effroyable déboisement ont subi les montagnes
de l'ancienne Turquie; de Constantinople à la Grèce, de la mer Égée à la
Bosnie, le voyageur n'aperçoit que des montagnes pelées, tondues par la
dent des bestiaux, surtout des chèvres: c'est un vrai paysage de
désolation et un désastre économique. Or l'Albanie constitue en Europe
la dernière réserve de forêts de l'ancienne Turquie, et cette réserve
est déjà fortement entamée. A la veille des guerres balkaniques, le
régime jeune-turc, avec un grand sens de l'avenir, voulut défendre aux
bestiaux l'accès de ces forêts; c'est cette mesure qui causait une
grande appréhension aux paysans. Ils me disaient: «Nos terres sont en
petite étendue dans nos vallées, nous n'y avons pas assez de pâturages:
si on nous interdit de laisser nos bêtes paître dans les bois de nos
montagnes, que faire? Il n'y a plus qu'à les vendre». Exemple de
répercussion des meilleures mesures!

En résumé, le paysan albanais du Centre et du Sud est un élément de
stabilité pour l'Albanie; à moins qu'il ne le traite sans ménagement ou
qu'il offense les susceptibilités de sa religion et de sa nationalité,
un gouvernement national albanais doit trouver en lui un appui. C'est
d'autres éléments que surgiront les difficultés.



CHAPITRE VII

LES MARCHES ALBANAISES DE L'EST: STRUGA, OKRIDA, RESNA ET MONASTIR


     Albanais et Bulgares || Les colonies bulgares urbaines ||
     Struga || Sveti Naoum || Okrida et sa situation || D'Okrida à
     Resna || La ville de Resna || Monastir et son rôle dans les
     Balkans || La rivalité des races || Les Albanais à Monastir ||
     La colonie juive || Les Séphardims des Balkans et leur rivalité
     avec les juifs allemands || Leurs rapports avec la France.


Au nord, l'Albanais débordait en Vieille-Serbie et repoussait le Serbe
avant que les guerres balkaniques ne l'aient d'un seul coup rejeté dans
ses montagnes; au sud, il dominait la population grecque d'Épire et
étendait son influence jusqu'au golfe d'Arta avant que les armées
helléniques n'aient arraché à son étreinte ce que la diplomatie
européenne leur a concédé. A l'ouest, la mer l'isolait de l'Occident, en
attendant qu'elle l'en rapproche. A l'est, que trouvait-il et que
trouve-t-il devant lui? Les guerres balkaniques auront ici ce résultat
paradoxal d'établir une souveraineté serbe en des régions où étaient
aux prises Albanais et Bulgares; mais si ces deux plaideurs ont été
renvoyés dos à dos par un juge qui s'attribue la proie du droit de la
victoire, ne vont-ils pas se trouver demain unis par leur commune
défaite?

Quoi que présage une telle perspective pour un avenir prochain ou
lointain, le nouveau dominateur peut constater que d'Okrida à Monastir
et de Monastir à Kalkandelem la pénétration albanaise s'est exercée au
détriment des Bulgares avec une activité égale à celle dont les Serbes
ont souffert en Vieille-Serbie; et de même qu'au nord les Albanais
visaient à la conquête d'Uskub, de même à l'est ils prétendaient dominer
la grande métropole du centre de la Macédoine, Monastir, en attendant de
pousser leur colonisation jusqu'à Salonique.

       *       *       *       *       *

De même que l'élément serbe en Vieille-Serbie, la population bulgare
résiste ici à l'invasion albanaise plus longtemps dans les villes que
dans les campagnes; dans les centres urbains, la défense est facilitée
par le groupement; le pouvoir pouvait plus difficilement favoriser par
des mesures arbitraires l'expansion de la race sur laquelle il
s'appuyait; l'Albanais enfin qui colonise est un montagnard et non un
citadin; aussi le voyageur qui, venant du centre de l'Albanie, se
propose de suivre les marches albanaises et bulgares, trouve-t-il les
premières populations bulgares isolées au milieu d'une campagne
albanaise.

Jusqu'à la prise de possession par la Serbie de la vallée de Dibra, tout
élément slave en avait disparu et jusqu'à Okrida on ne rencontrait de
Bulgares que dans la ville de Struga; la route de Durazzo et d'El-Bassam
contourne le nord du lac d'Okrida en descendant du col de Cafa Sane et
traverse une région bien cultivée, plantée d'énormes châtaigniers;
séparée du lac par quelques marécages, Struga allonge ses maisons le
long du Drin dont les eaux abondantes sortent du lac d'Okrida et se
précipitent vers le nord.

Peu de bourgades présentent un aspect aussi misérable que Struga; des
maisons délabrées, des masures informes abritent une population pauvre,
où l'on est incapable de désigner un propriétaire fortuné; sous le
régime turc un kaïmakan vous accueillait au premier étage d'une méchante
construction qui surplombe le Drin. De l'autre côté c'est le han de la
ville dont les vitres brisées par l'orage des jours passés sont
remplacées en partie par des feuilles de carton; l'ouragan a rafraîchi
si fort la température en ce début de septembre, et nous sommes
d'ailleurs si parfaitement trempés d'eau, que nous désirons nous
chauffer et nous sécher; l'hôtelier fait installer, faute de mieux, au
milieu de la pièce sans cheminée, un brasier et y allume du charbon de
bois; force nous est donc, pour n'être pas asphyxiés, d'ouvrir les
fenêtres toutes grandes et de déjeuner ainsi entre le feu et l'eau qui
tombe avec rage.

La cuisine du lieu est peu recommandable aux estomacs délicats: elle
accommode les poissons du lac en les apportant bouillis et passés à
l'huile; les oeufs sont arrosés de poivre et baignent dans la même
huile; comme boisson, c'est de l'eau coupée de raki, l'alcool du pays;
seuls les fruits sont, comme partout en ces contrées, superbes et
délicieux.

Mon hôte est bulgare; je l'interroge et il tombe à peu près d'accord
avec des Albanais que j'ai questionnés: la ville se partage entre les
deux populations, aussi pauvres d'ailleurs l'une que l'autre, et la
campagne qui l'entoure est entièrement albanaise jusqu'à Okrida; les
Arnautes ont conquis la plaine d'alluvions du nord du lac plus vite que
les montagnes du sud; là le monastère de Sveti Naoum (Saint-Naoum)
appelé souvent du nom turc Sare Saltik, est le centre de défense le plus
important de la nationalité bulgare; comme partout dans les régions
disputées des Balkans, ces temples de religion sont des forteresses
nationales; leur histoire est une histoire de lutte, de conservation et
de préparation; aux jours d'activité, ils offrent aux défenseurs de la
nationalité, des concours et des appuis; aux jours sombres, des refuges.

Il suffit de considérer ce lac sauvage d'Okrida, ces montagnes boisées,
ces pentes tombant à pic dans les eaux pour ne point s'étonner de voir
sur ses bords s'élever des réduits où les chrétiens slaves trouvent abri
et repos; si le plus grand est celui de Saint-Naoum, situé exactement
vis-à-vis d'Okrida, au fond du lac, à six heures de barque environ, une
suite d'abbayes bulgares plus modestes jalonnent la rive est du lac; en
partant de Struga, Sveti Rasoum (Saint-Rasoum) présente à mi-coteau sa
porte ouverte en plein rocher; de l'extérieur il me paraît tout petit;
il domine la route qui longe le lac et semble un poste d'observation
plutôt qu'un monastère; en cet endroit, la montagne avance vers le lac
un éperon de roc qui sépare Struga d'Okrida. Sveti Rasoum est construit
sur le flanc ouest et sur le flanc est Sveti Spac, à même hauteur,
commande la route d'Okrida à Monastir; un peu plus au sud, au-dessus de
la ville d'Okrida, Svetta Petka (Sainte-Petka) dresse ses constructions
plus vastes, au milieu des arbres, sur les pentes de la grande chaîne;
plus au sud encore, c'est Sveti Stefan, puis Sveti Zaum, qui sont comme
les fortins détachés d'un système de défense, poursuivi du nord au sud
du lac et se terminant à Saint-Naoum. Rien ne symbolise mieux aux yeux
du voyageur l'importance de cette région dans les luttes nationales
balkaniques. Or, la colonisation albanaise a non seulement conquis
entièrement la plaine de Struga, mais elle a atteint, puis dépassé
Okrida; elle a rempli le bassin d'alluvions d'Okrida et rejeté le
premier village bulgare à Kussly, au sortir du pays plat, sur la route
de Resna.

De même qu'à Struga, dans la ville d'Okrida la population bulgare est
demeurée nombreuse et plus d'un Macédonien slave tire son origine de
cette cité. Elle est bâtie aux bords mêmes du lac, cependant marécageux;
quand j'y passe, les routes et chemins sont envahis par l'eau; l'ouragan
des jours passés a causé une véritable inondation, et ce qui en subsiste
empêche presque les communications. La voirie n'est pas seule
défectueuse, mais aussi les habitudes locales, qui font d'Okrida la
ville la plus sale de ces pays; pour n'en point garder un trop mauvais
souvenir, il faut la voir de loin; aperçue de la route de Struga, elle
se détache sur un fond de noires montagnes; au premier plan, les roseaux
du bord, des bandes de canards sauvages, des barques de pêcheurs
composent une vision animée; vue de la route de Resna, elle apparaît au
milieu de la verdure, entre deux petites collines qui supportent, l'une,
les casernes et l'autre, l'ancienne forteresse; ses minarets et ses
arbres semblent se mirer dans les eaux du lac tout proche, et dans la
lumière du matin le tableau n'est pas sans charme.

A mesure que nous approchons des régions où vit encore le paysan
bulgare, je remarque un changement notable de culture: aux champs de
maïs succèdent des champs de blé; sans doute le maïs ne disparaît pas,
pas plus qu'en Albanie le blé n'est absent; mais, tandis que, de Vallona
et de Durazzo jusqu'à Okrida, les tiges épaisses du maïs s'offraient
partout aux regards, ce sont ici des épis mûrs qui couvrent la campagne
ou des champs à moitié fauchés; c'est au milieu de terres à blé qu'est
bâti le premier village bulgare que je rencontre depuis l'Adriatique:
c'est Kussly (Kosel sur la carte autrichienne).

Je m'empresse de photographier ses pauvres masures construites le long
de la route, au pied de la montagne; on est en plein travail de la
moisson; à côté des maisons aux minuscules fenêtres et aux portes
surélevées, qui conservent l'aspect rébarbatif de petites forteresses,
des voitures du pays apportent les gerbes de blé qu'on vient de faucher
et, dans la cour, on les bat à l'ancienne mode; tout à côté du village,
dans un champ qui se prolonge jusqu'à la croupe pelée des collines, des
femmes ramassent les gerbes pour en charger d'autres voitures; ce sont
les premières dont je vois le visage, depuis les catholiques de Mirditie
dans l'Albanie du Nord; elles portent le costume bulgare et l'une
d'elles, une jeune villageoise aux traits assez fins, vêtue du corsage
traditionnel aux larges manches et d'une jupe blanche brodée, file sa
quenouille, en s'appuyant à une des voitures chargées de moissons. A
quelques pas de là, une odeur de soufre très forte me prend à la gorge;
j'interroge et l'on me montre sur la montagne proche des sources
sulfureuses très riches, paraît-il, où les gens du pays viennent se
baigner, lieu prédestiné pour une ville d'eau des Balkans futurs.

Une chaîne de montagnes, dite de Petrina, sépare Okrida de Resna; la
route, pour aller chercher un col de 1200 mètres, remonte vers le nord,
puis redescend au sud après avoir gagné le point culminant, et bientôt
atteint la plaine de Resna; le lac de Resna, beaucoup moins sauvage et
encaissé que celui d'Okrida, présente toutefois avec ce dernier
l'analogie d'être continué au nord par une plaine d'alluvions qui sépare
la rive du lac des pentes montagneuses. C'est au milieu de cette plaine
et fort loin du lac que la ville est construite; c'est un bourg
analogue à Struga, habité par une population mélangée de Slaves, de
Turcs et de quelques Albanais; parmi les Macédoniens bulgares, plusieurs
parmi les plus actifs de Macédoine et même du royaume sont nés dans
cette ville; je citerai notamment le ministre Liaptcheff, que je
rencontrai quelques semaines après ce voyage à Sofia; c'est aussi le
lieu de naissance du «héros de la liberté», le Turc Niazi bey, pour
lequel les musulmans de Resna ont un véritable culte: on vient d'ouvrir
ici même une école, et tout est encore en fête quand je traverse les
rues de la ville; des banderoles et des arcs de triomphe rappellent
l'inauguration; le marché regorge de monde; des fruits superbes, des
melons énormes y dressent leurs tas devant l'acheteur qui les obtient à
bas prix; des voitures nombreuses sont rangées le long des boutiques ou
sous des hangars, les unes allant à Okrida, la plupart, comme la nôtre,
se rendant à Monastir; c'est un lieu de passage très fréquenté et placé
à peu près à égale distance de ces deux villes; aussi les voyageurs
coupent-ils habituellement ce voyage d'une dizaine d'heures par un arrêt
et un déjeuner à Resna.

Entre Monastir et Resna, une large route pas trop montueuse permet un
trafic important et des rapports faciles; un mouvement continuel de
voitures pour voyageurs et de chariots pour marchandises se produit
pendant la belle saison, et c'est au milieu de la poussière soulevée par
le trot des chevaux et des provocations des cochers qui prétendent tous
se dépasser, au risque de jeter bas leur équipage, que nous parvenons en
vue de Monastir.

       *       *       *       *       *

Trois ou quatre kilomètres avant d'atteindre la ville, on aperçoit ses
maisons blanches resserrées entre deux collines à l'orée de la vallée;
au delà, court du nord au sud une plaine longue d'une centaine de
kilomètres, large d'une vingtaine, traversée par de nombreuses rivières
et parsemée de marécages; c'est une des plus fertiles et des plus
habitées de Macédoine; des montagnes de l'ouest descendent des torrents
qui y réunissent leurs eaux; au pied des pentes, des villages se
succèdent; et c'est à peu près au centre de cette plaine longitudinale
et au débouché d'une des vallées que Monastir a groupé ses maisons qui
abritent aujourd'hui une cinquantaine de mille habitants.

Ces maisons apparaissent plus rapprochées les unes des autres et plus
hautes que dans les autres villes de ces régions; la cité semble ne pas
vouloir quitter la vallée pour s'étendre dans la grande plaine de l'est;
les dômes des mosquées, les minarets et les cyprès, une tour détachent
leur silhouette au-dessus de l'uniforme aspect des toits; vue de loin,
la ville paraît sans beauté, et quand le voyageur y pénètre, il
s'aperçoit que la première impression n'était pas fausse.

Les aspects les plus curieux sont ceux de vieilles et étroites rues
bordées de taudis infects, ouverts en plein vent, dans lesquels se
traitent toutes les affaires; chaque rue a sa spécialité et chaque
commerce a sa rue. Voici par exemple la rue des tailleurs juifs; elle
est fermée par la grande mosquée, son minaret et ses cyprès; la chaussée
étroite reçoit tous les détritus des masures qui la bordent; les
boutiques, dont beaucoup n'ont pas d'étage, sont garanties des
intempéries par des planches mal jointes; pendus à des traverses ou en
pile sur des étalages, des oripeaux étranges attendent l'amateur; deux
ou trois boutiques paraissent présenter un assortiment un peu moins
grossier et leurs locataires jouissent de la possession d'un étage; la
rue est habitée à peu près exclusivement par des juifs, qui ont accaparé
ici le métier de tailleur, comme celui de saraf ou changeur et quelques
autres.

Cette influence de l'élément juif à Monastir est un phénomène très
intéressant qui attire l'attention de l'observateur; celui-ci se rend
vite compte de l'importance économique de Monastir, de la rivalité des
races qui ont voulu s'implanter dans ce grand centre et des facilités
qui en ont résulté pour l'infiltration d'une forte colonie juive.

Il suffît d'étaler devant soi une carte de la péninsule des Balkans pour
y lire le rôle qu'y joue et qu'y jouera encore dans l'avenir la ville de
Monastir; elle est située à peu près au milieu de la péninsule et se
trouve ainsi le marché naturel de la Macédoine centrale; reliée par une
voie ferrée à Salonique, elle y envoie facilement tous les produits
agricoles des riches plaines et collines qui l'entourent et en reçoit
en échange les articles fabriqués à bas prix qu'elle répartit dans le
pays environnant; Monastir est donc un lieu d'échanges de premier ordre;
le rayon d'action de cette place commerciale s'étendait au sud vers
Kastoria, au nord vers Gostivar, à l'ouest vers Okrida et Koritza et par
là vers l'Albanie; de Monastir part un réseau de routes plus ou moins
bien entretenues, mais enfin suffisantes pour permettre un roulage
intense et un trafic important. La nouvelle délimitation des territoires
va sans doute lui faire perdre une partie de ses débouchés; il y a peu
de chances que l'Albanie continue immédiatement d'entretenir des
relations suivies avec Monastir; les villes du sud s'approvisionneront
en Grèce dont elles dépendent; une crise commerciale est donc possible;
mais elle ne peut être que passagère: trois facteurs en effet
travailleront à un développement nouveau de la ville; avec la défaite
turque s'en est allé le principe de désordre et d'insécurité qui
empêchait le développement de la Macédoine; il y a donc tout lieu de
penser que les Slaves des Balkans, cultivateurs par tradition et
travailleurs infatigables, vont faire livrer par ce sol toutes les
richesses qu'il peut produire; or c'est, en ce cas, un grenier de
céréales et de fruits que Monastir va devenir.

D'autre part, la position naturelle de la ville va en faire le lieu de
passage de la plus importante artère des Balkans; la ligne
longitudinale, qui coupera la presqu'île en son milieu, reliant Athènes
à l'Europe centrale par Kalabaka, Kastoria, Monastir et Uskub, et par
laquelle passera quelque jour la malle des Indes, en attendant la
communication établie avec le golfe Persique, rencontrera à Monastir la
ligne actuelle de Salonique; l'importance de la ville comme centre
commercial ne saurait qu'en être accrue et le sera plus encore le jour
où la voie Salonique-Monastir sera poussée jusqu'à Okrida-Durazzo,
faisant ainsi de la métropole macédonienne le point de jonction, au
centre de la péninsule, entre la ligne longitudinale et la ligne
transversale.

De même que cette situation géographique explique la valeur économique
de la cité, de même elle rend compte de la diversité des races qui la
peuplent; d'autres villes de l'ancienne Turquie sont peuplées par un
mélange aussi varié de populations, mais aucune n'en compte, à la fois,
un nombre aussi grand avec un équilibre aussi parfait entre les divers
éléments: la conquête serbe a naturellement affaibli l'élément turc et
surtout albanais et accru l'élément serbe en convertissant au «serbisme»
d'autres éléments slaves; l'état présent est instable et il faut
attendre quelques années pour voir s'établir un ordre de choses nouveau;
mais, à la veille de la guerre, de bons esprits de divers camps
m'indiquaient sur place la situation des races par la répartition
suivante: un cinquième de la population pouvait être turc, un cinquième
bulgare, un peu moins d'un cinquième grec et valaque, un dixième, avec
propension à l'accroissement, albanais, un peu moins d'un dixième juif,
le reste serbe, étranger, fonctionnaires ou soldats. Ainsi, comme dans
un microcosme, Monastir présentait le tableau réduit mais presque exact
de la Turquie d'Europe d'hier; le centre de la péninsule absorbait en
lui une proportion presque égale de toutes les races qui l'habitaient et
qui semblaient pousser jusqu'à Monastir leur dernier effort.

Les Albanais, notamment, étaient particulièrement actifs; entre eux et
les Jeunes-Turcs existait ici avant la conquête serbe une continuelle
rivalité; les uns et les autres avaient leurs clubs, celui d'Union et
Progrès, présidé par Burkhaneddin bey, directeur des travaux publics du
vilayet, et celui des Albanais dirigé par Fehim bey.

Le jour même de mon arrivée, je suis invité à visiter ce dernier club et
j'y rencontre quelques civils et un certain nombre de jeunes officiers,
qui parlent devant moi avec une extraordinaire liberté du gouvernement
et des Jeunes-Turcs; ils sont avides de connaître mes impressions, de
savoir ce que j'ai vu au Congrès d'El-Bassam, et quand je rappelle
quelques faits relatifs à la politique des Jeunes-Turcs en Albanie, ce
sont presque des éclats de colère; rien n'est moins semblable à la
placidité turque.

       *       *       *       *       *

Dans un tel milieu, l'élément juif devait se développer; il compte
environ cinq mille âmes, et c'est la colonie juive la plus importante de
tous les Balkans après celles des grands ports de Constantinople et de
Salonique et celle d'Andrinople. Elle est venue de Salonique, comme
celle qui, au nombre de deux mille âmes environ, habite Uskub; elle est
par suite entièrement composée de juifs espagnols ou «sephardim», comme
on dit ici; on sait que les juifs se divisent en deux branches: les
«Sephardims» ou juifs espagnols, venus en Turquie au XVe siècle, au
moment où Ferdinand le Catholique les expulsait d'Espagne et où le
sultan Bajazet les accueillait, et les «Achkenazims» ou juifs allemands,
venus de Russie et de l'Europe centrale.

Les premiers ont aujourd'hui leur centre d'action le plus influent à
Salonique, qui compte environ 75 000 juifs, plus des deux tiers de la
population. Il est du reste très intéressant de suivre sur place, comme
je l'ai fait, la frontière entre les deux groupes qui divisent
aujourd'hui le judaïsme; en partant de l'est, cette ligne passe d'abord
par Constantinople: dans cette ville, la grande majorité de la colonie
est espagnole, comme son grand rabbin l'érudit Dr Nahoum; mais un groupe
allemand s'y est créé depuis quelque temps et compte des chefs actifs,
tels que l'avocat Rosenthal et le russe sioniste Jacobson. De
Constantinople, la ligne traverse la Bulgarie, où le nombre des juifs
est très restreint, moins de 50 000, partagés à peu près également en
espagnols et allemands, ces derniers descendant de Roumanie, où l'on
sait quelle agglomération énorme de plèbe juive est accumulée dans
toutes les cités et dans les campagnes. La Serbie reste entièrement dans
la zone espagnole; d'ailleurs, le nombre des juifs y est infime: une
communauté à Belgrade, quelques individus à Nisch, Pirot, Kragujevats
peuvent seulement y être signalés; fait curieux, le sionisme est très en
faveur auprès des juifs de Serbie, que dirige à cet égard le Dr Alkalai;
mais ils sont sionistes pour les autres, c'est-à-dire pour leurs
coreligionnaires de Russie, non pour eux-mêmes qui estiment fort
hospitalier le sol serbe; de Serbie, la ligne frontière passe au nord de
la Bosnie, puis s'infléchit au sud de la Dalmatie, de là elle traverse
le nord de l'Italie et de l'Espagne, laissant ces deux pays, comme la
Méditerranée entière, dans la zone espagnole.

Ainsi, l'ancienne Turquie d'Europe tout entière était dans la zone des
«Sephardims» et on évaluait à un demi-million environ leur nombre. De
leurs colonies les plus importantes, deux restent turques, celles de
Constantinople et d'Andrinople, deux deviennent serbes, celles d'Uskub
et de Monastir, et la plus importante de toutes, celle de Salonique, est
grecque.

A Monastir comme à Salonique, le nombre des «Achkenazims» est infime et
sans influence; à Constantinople, ils ont créé deux journaux, le
Jeune-Turc, dirigé par le juif russe Hochberg, et _l'Aurore_, dirigée
par M. Sciuto, ancien juif espagnol de Salonique et passé à
l'adversaire; ils sont secourus et appuyés de toute manière par les
sionistes de l'Europe centrale et les organisations israélites
d'Allemagne. A Salonique et à Monastir, leur tentative est restée
jusqu'à présent sans lendemain, et les juifs espagnols de ces deux
villes se défient beaucoup de tout ce qui porte la marque du judaïsme
allemand ou du sionisme; un des notables de la colonie séphardim me dit:
«Vous ne savez pas assez en France la différence qui existe entre nous
et les Achkenazims: nous avons une langue différente, le
judéo-espagnol[3] et, comme langue seconde, le français, alors qu'eux
parient le judéo-allemand et l'allemand; notre prononciation de l'hébreu
n'est pas la même que la leur: ainsi nous prononçons _Kascher_ et eux
_Koscher_; ils sont plus traditionalistes, plus observateurs peut-être
des préceptes de la religion que nous, plus nationalistes juifs surtout;
nous, au contraire, nous avons une tendance à nous imprégner de l'esprit
et des moeurs latines; aussi sommes-nous hostiles au sionisme et au
nationalisme juif qu'ils veulent introduire ici; nous ne nous sentons
pas en communauté d'esprit et de sentiment avec eux et nous hésitons
même beaucoup à laisser nos enfants se marier avec leurs descendants.
D'ailleurs nous nous sentons les vrais juifs d'Orient et de Turquie,
alors qu'eux ne sont que des parvenus qui voudraient être des
conquérants; de toutes les nationalités, nous sommes peut-être les seuls
qui avons été sincèrement et entièrement dévoués aux Turcs; voyez ici, à
Salonique, et ailleurs, les hommes qui ont été les fonctionnaires des
administrations publiques ottomanes; la grande majorité est turque,
quelques-uns sont albanais ou juifs, très rares sont ceux d'autres
nationalités; nous avons toujours apporté notre concours à la Porte,
qui comptait sur nous; nous sommes partisans de l'assimilation au pays
où nous habitons; nous faisions apprendre le turc à nos enfants, nous
sommes hostiles à l'idée de faire de l'hébreu la langue de la famille,
de travailler à nous isoler dans un royaume juif ou dans un nationalisme
juif; le firman du sultan Abdul-Medjid, du 6 novembre 1840, accordait
protection et défense à la nation juive dans l'Empire ottoman, le «haham
bachi» ou grand rabbin la représentait auprès de la Sublime Porte; cette
situation traditionnelle nous suffisait au point de vue religieux; aussi
étions-nous devenus à Salonique et à Monastir si loyalistes envers la
patrie ottomane que c'est parmi nous qu'Union et Progrès a trouvé le
plus facilement des appuis pour la régénération de l'Empire.»

Il est de fait que les juifs espagnols et les «donmehs» ou «maamins»[4]
ont eu et ont encore une influence marquée dans le Comité Union et
Progrès; parmi les premiers, on me cite MM. Carasso, Cohen, Farazzi,
etc.: parmi les seconds Djavid bey, le plus célèbre, Dr Nazim, Osman
Talaat, Kiazim, Karakasch, etc.

Ces hommes forment l'élite des juifs de ces pays; mais, à côté d'eux,
existe une masse ignorante et pauvre, qui jusqu'à présent n'émigre pas:
on sait que les juifs allemands de Russie, de Pologne, de Galicie et de
Hongrie ont une tendance marquée à quitter ces pays soit inhospitaliers,
soit surpeuplés: l'élite va à Vienne, Berlin, Cologne, d'où les plus
remarquables passent à Paris ou à Londres; mais le grand courant qui
entraîne la masse la déverse en Amérique au nord et au sud, aux
États-Unis, et depuis peu dans l'Amérique latine. Jusqu'aux guerres de
1912-13, au contraire, aucune émigration n'entraînait les juifs
espagnols de Monastir et de Salonique hors de chez eux, si ce n'est
quelques-uns vers Constantinople, Smyrne ou l'Égypte; cependant la
plupart d'entre eux sont de très petites gens; s'il en est qui
remplissent des emplois publics ou exercent les professions de
banquiers, négociants, avocats, un nombre considérable travaille
manuellement comme portefaix, ouvriers, garçons de peine, etc.; il
suffit de passer dans les rues de Monastir comme dans celles de
Salonique pour voir quels misérables boutiquiers sont catalogués sous le
terme de commerçants.

D'ailleurs, une indication très précieuse permet de se rendre compte de
la pauvreté de cette population juive: la communauté s'impose elle-même
et elle a créé à cet effet un impôt sur le capital; voici les résultats
qu'il donne à Salonique: sur 70 000 israélites inscrits à la communauté,
20 000 environ sont dans la misère et la communauté doit les secourir;
20 000 sont pauvres; 28 000 ont un revenu trop faible pour être taxés:
la commission chargée de l'impôt le calcule, en effet, soit à raison de
1/8 p. 100 du capital présumé, soit, pour ceux exerçant une profession
n'exigeant pas de capital, mais gagnant plus de 6 livres par mois, à
raison d'un capital supposé, correspondant au revenu gagné capitalisé à
12 p. 100. Lorsque l'impôt ainsi calculé s'élève à moins de 25 piastres,
il n'est pas dû. Or il n'y a que 1 280 personnes qui le paient, soit 800
redevables de 25 à 100 piastres, 280 de 100 à 1000 piastres et 200
environ seulement payant plus de 1 000 piastres, le maximum étant de 85
livres turques. Encore la commission a-t-elle intérêt à établir des
appréciations sévères, car elle est nommée par le Conseil communal
qu'élisent les seules personnes payant au moins 50 piastres d'impôt à la
communauté.

Il n'est pas sans intérêt pour la France de connaître l'existence de ces
communautés juives espagnoles d'Orient: à Monastir comme à Salonique,
comme à Constantinople, comme en Asie Mineure, comme aussi, dans une
mesure peut-être moindre, à Andrinople et à Uskub, les juifs espagnols,
par leurs origines, leurs habitudes, leur esprit, sont des disciples de
la langue française et de la culture latine; ils sont sans doute encore
fort ignorants, mais leur instruction se développe vite; les écoles de
toute nature et de toute origine sont, à Salonique, remplies par leurs
fils; or, aussitôt que le juif espagnol de Monastir ou de Salonique, de
Smyrne ou de Constantinople ne se contente plus du judéo-espagnol qu'il
apprend au foyer, ou de l'hébreu qu'on enseigne à l'école rabbinique,
c'est le français qu'il veut connaître; cette connaissance, en effet,
répond à la culture latine de l'élite qu'il imite, et d'autre part, la
langue qu'on lui demandera de savoir à l'administration des postes ou de
la régie, au konak, au chemin de fer, à la Banque, à la Dette publique,
au port, partout en un mot, c'est le français.

Avec la souveraineté serbe et grecque, dans quelle mesure cette
situation sera-t-elle modifiée, c'est ce dont on pourra se rendre compte
dans quelques années. Mais, en tout cas, nous ne saurions oublier que si
l'on veut caractériser les tendances générales de la population juive
d'Orient, on peut les résumer par deux traits: les juifs allemands et
les sionistes, dont les centres s'étendent de la Roumanie à la Pologne
et de la Hongrie à l'Allemagne, sont des protagonistes de la culture
allemande et des propagateurs de la langue et, par voie de conséquence,
des intérêts allemands; les juifs espagnols sont des adeptes de la
culture et de la civilisation latines et, à l'heure présente, des
disciples de la langue française. C'étaient ces derniers qui par
Monastir et Uskub auraient pris place dans les centres commerciaux
d'Albanie; le cours des événements changera peut-être le sens de ce
courant; ce ne serait pas le seul cas où l'influence des puissances de
l'Europe centrale remplacerait l'influence française dans les parties
détachées de l'ancienne Turquie.


NOTES DE BAS DE PAGE:

[3] C'est le judéo-espagnol, avec l'alphabet Rachi, ainsi appelé des
    trois premières lettres du nom de son fondateur au XVe siècle:
    Ribbi Chelomon Israch.

[4] Les Donmehs sont des judéo-espagnols presque tous de Salonique,
    Andrinople et Monastir, disciples de Shabbethaï-Zebi, qui se
    convertit à l'islamisme à la fin du XVIIe siècle; ils forment,
    paraît-il, une secte musulmane d'une dizaine de mille âmes, dont
    les adeptes ne se marieraient qu'entre eux.



CHAPITRE VIII

LES MARCHES ALBANAISES DE L'EST: DE MONASTIR A USKUB


     De Monastir à Krchevo || L'organisation bulgare à Krchevo || De
     Krchevo à Gostivar || L'infiltration albanaise || La montagne
     Bukova et son plateau || Les villages albanais || Kalkandelem
     || La grande tékié de Becktachi || De Kalkandelem à Uskub || La
     plaine d'Uskub || Les tchiflick albanais de Bardoftza et de
     Tatalidza || Uskub et son histoire récente || La tragédie
     balkanique et les Albanais.


De Monastir, deux routes mènent à Uskub: la route de l'Est,
continuellement carrossable, traverse la plaine de Pirlep et la
Macédoine centrale; la route de l'Ouest se détache de la précédente,
quelques kilomètres après la sortie de la ville, et remonte bientôt la
vallée de la Semnica, puis s'enfonce dans un pays de collines désolées
et pierreuses qui atteignent de 1200 à 1400 mètres entre Monastir et
Krchevo et jusqu'à 1500 mètres après cette dernière bourgade.
L'itinéraire par la montagne, s'il est plus difficile à suivre, offre le
grand intérêt de couper des régions où Albanais, Turcs, Bulgares et
Serbes se disputent le sol.

Il ne faut pas moins de treize heures sans arrêt pour franchir en
voiture la distance qui sépare Monastir du premier centre important,
Krchevo. Dès l'aube, mon cocher me presse de partir; à trois heures du
matin, il fouette les trois chevaux qui vont accomplir cette randonnée
et les pousse au galop sur la large route qui remonte droite vers le
nord. Comme le soleil apparaît à l'orient, nous croisons un peloton de
soldats turcs, dits «chasseurs de bandes», commandés par deux officiers
à cheval; habillés de toile kaki imperméable, bien chaussés, marchant
d'un pas élastique et en bel ordre, le peloton a vraiment bon air; il
présente l'aspect d'hommes entrâmes, conduits par des officiers qui les
tiennent en main.

Entre Monastir et Krchevo, nous traversons cinq ou six villages et
plusieurs petits hameaux; deux d'entre eux sont turcs, les autres sont
bulgares, aucun n'est albanais; les montagnards albanais n'ont pas
atteint cette partie de pays. A Dolintzy (Dolenci sur la carte
autrichienne), nous faisons une balte un peu prolongée: partout on
moissonne, toute la population est sur pied; les hommes chargent les
gerbes sur des chariots et les apportent dans le village; des paysannes
bulgares, noircies par le soleil, les traits vigoureux, dures au
travail, les étendent dans la cour, puis les font piétiner par un cheval
qui tourne en rond autour d'un piquet; tout ce pays est grand producteur
de blé et presque partout la terre est cultivée, mais seulement près de
la route et des villages; la montagne est inculte, quelques maigres
broussailles y poussent, et les bois mêmes y sont rares.

L'insécurité empêche toute culture un peu loin dans l'intérieur des
terres. Les paysans de Krchevo, par exemple, soutiennent qu'ils ne
peuvent, sans risques, travailler les champs et mener paître leurs
bestiaux dans la montagne du côté de Dibra: Dibra n'est qu'à douze
heures de Krchevo, et les Albanais de la vallée de Dibra viennent,
disent-ils, razzier le bétail et les récoltes. Or, les cultivateurs dans
cette région sont généralement de petits propriétaires; il n'y a pas ou
il y a très peu de grands domaines ou tchiflick avec fermiers; ces
paysans travaillent l'étendue de terre qu'ils possèdent et ont
généralement pour toute richesse une plus ou moins grande quantité de
bétail, surtout de boeufs; si, pour tirer profit des prairies naturelles
de la montagne, ils risquent de se faire voler leurs bêtes, ils
préfèrent y renoncer.

Après avoir franchi à 1100 mètres environ une chaîne de collines, nous
redescendons rapidement vers Krchevo, situé au fond d'une assez large
vallée, à 500 mètres plus bas. Nous avons quitté Monastir avant le lever
du soleil et nous atteignons Krchevo comme ses derniers rayons
illuminent les premières maisons du bourg; un des souvarys de mon
escorte s'est porté en avant pour annoncer mon arrivée, et devant le
presbytère orthodoxe bulgare, l'économe Terpo Popfsky, l'archimandrite
et les principaux Bulgares m'attendent et me reçoivent. Une chambre fort
convenable est préparée au presbytère et, avec les notables de
l'endroit, je m'entretiens de la situation du pays.

Krchevo est un gros bourg de 1200 maisons environ. Les trois quarts sont
turques et le dernier quart bulgare; avant les guerres, six seulement
étaient serbes, une roumaine et vingt-cinq valaques; ces Valaques sont
des commerçants venus de Perlepé, ils se disent grecs et connaissent
cette langue, mais toutefois parlent le bulgare même en famille. Les
Bulgares ont fait ici un gros effort de propagande et d'organisation:
alors qu'il n'y a qu'une école turque, on compte à Krchevo deux écoles
primaires bulgares et trois classes de gymnase avec dix professeurs. Le
bourg est en effet le siège d'une métropolie exarque, depuis que
l'évêque bulgare de Dibra a fixé ici sa résidence, et il est visible que
c'est l'évêché qui est le centre d'action et de lutte. Il n'est pas
exagéré d'affirmer que le clergé orthodoxe bulgare, dépendant de
l'exarque de Constantinople, était et demeurera une milice, dont il faut
chercher l'inspiration nationale à Sofia. Ce clergé forme une hiérarchie
fortement constituée dont les degrés sont les suivants: le chef suprême
est l'exarque, qui nomme tous les évêques et de qui ceux-ci dépendent
directement; il n'y a pas d'évêques suffragants, ni d'archevêques; tous
ont le titre de métropolite, et si on les divise en deux classes, cette
division n'a d'intérêt que pour le traitement: les évêques de première
classe sont ceux résidant dans les anciennes capitales de vilayet, à
Uskub, Monastir et Andrinople; les évêques de deuxième classe se
trouvent à Okrida, Velès, Strumiza, Nevrocope et Dibra, ce dernier ayant
sa résidence à Krchevo. Le gouvernement turc n'avait pas consenti à
l'accroissement du nombre de ces évêques, malgré les demandes des
Bulgares; presque tous se trouvent aujourd'hui sous la suzeraineté
serbe; que vont devenir la hiérarchie, les pouvoirs, la constitution et
les biens de l'Église bulgare? c'est une des plus graves et délicates
questions qui puissent se poser.

Dans chacun de ces diocèses, l'évêque a soit un adjoint, soit des
remplaçants. Seul l'évêque d'Uskub a un adjoint, à qui est réservé le
titre d'_episcopus_; les autres sont aidés par des économes, comme
l'économe Terpo Popfsky qui me donne ici l'hospitalité, et par les
archimandrites, qui sont les chefs de communauté. Sous leur dépendance
sont les prêtres dirigeant les paroisses, les diacres et les prêtres
ayant le titre de _seculari_. Tout ce clergé est formé soit au séminaire
principal de Chichly à Péra, soit au séminaire d'Uskub, soit au
séminaire de Sofia, qui a le même programme que celui de Constantinople.

Cette hiérarchie stricte, cette formation, ces origines expliquent le
rôle joué par le clergé dans l'histoire de la Macédoine et les idées
qu'il défendait et qu'il défendra demain, s'il peut continuer à
poursuivre une action politique.

Dans ces régions mixtes, peuplées de Bulgares, d'Albanais et de Turcs,
comme dans les autres parties de la Macédoine que j'ai visitée de
Monastir à Salonique et de Salonique à Uskub, on pouvait partout
observer à la veille des guerres balkaniques, chez les Macédoniens se
disant Bulgares, deux tendances: les uns pensaient au rattachement à la
Bulgarie, les autres à une Macédoine autonome. Le parti socialiste
bulgare et le parti démocrate de Sandanski étaient favorables à l'idée
d'autonomie; des hommes, comme M. A. Tomoff, secrétaire de la section
bulgare de la Fédération socialiste de Salonique, me déclarait nettement
au club des ouvriers de cette ville: «Nous sommes tous, socialistes et
syndicats à tendances socialistes, partisans de l'autonomie, opposés à
la séparation d'avec la Turquie et au nationalisme; les ouvriers
bulgares se groupent de plus en plus en syndicats dans les centres
importants et nous travaillons à les entraîner dans la voie des luttes
sociales et à réaliser sur ce terrain la fédération des divers
groupements ouvriers nationaux.» Sandanski et le député démocrate de
Salonique, M. Vlakoff, chefs du «parti du peuple», continuateurs de
l'organisation intérieure bulgare de Delscheff, après l'insurrection de
1903, avaient comme mot d'ordre: la Macédoine aux Macédoniens. Soutenus
par les Turcs, appuyés par les socialistes, les démocrates prenaient, à
la veille des guerres, un développement assez rapide; redoutés et haïs
par les Bulgares de l'autre parti, ils étaient traités devant moi par le
consul général de Bulgarie à Salonique, M. Chopoff, de vendus aux
Jeunes-Turcs, de criminels de droit commun, qui se vengeaient ainsi de
la Bulgarie, parce qu'ils n'y pouvaient entrer.

En face de ces partis, les clubs constitutionnels bulgares et
l'organisation révolutionnaire de Matoff travaillaient au rattachement à
la Bulgarie. Cette dernière organisation a pris la suite, en quelque
sorte, de l'organisation varkoviste, créée en 1903 sous la direction du
général Tontscheff, avec l'appui du gouvernement bulgare et du groupe
révolutionnaire de Sarafof. Quant aux clubs bulgares, c'étaient des
organisations entièrement acquises à l'idée d'union avec la Bulgarie;
des hommes, comme le publiciste Rizoff, le président du club de
Salonique Karajovoff, prenaient leur mot d'ordre à Sofia.

Ce qui demeure intéressant dans la situation nouvelle des Balkans, c'est
de constater dans quels milieux de populations trouvaient appui ces
partis adverses; les Serbes, en effet, dans ces régions de marches
albanaises de l'Est, pourront peut-être ramener à eux les premiers; mais
ils conserveront les autres comme ennemis irréductibles, prêts à
s'allier contre eux aux Albanais. Or, les groupes socialistes et
démocrates bulgares trouvaient leurs partisans surtout dans le vilayet
de Salonique et chez les ouvriers, employés et instituteurs de cette
région; il en était de même, quoique dans une moindre mesure, dans le
vilayet d'Uskub. Au contraire, dans le vilayet de Monastir, ils étaient
presque sans force, de même qu'avant eux l'organisation intérieure.
C'est que dans cette région domine un des deux éléments sociaux qui
forment l'armature des partis nationalistes bulgares, partisans du
rattachement à la Bulgarie: ceux-ci se composent de toute la
bourgeoisie, avocats, médecins, hommes d'affaires, publicistes,
étudiants, et du clergé orthodoxe bulgare: les uns et les autres ont
pris contact avec Sofia et ont gardé ce contact; beaucoup de leurs amis,
parents ou relations, nés en Macédoine, ont fait carrière en Bulgarie,
et ainsi mille liens les rattachent au royaume. Or, dans toute cette
région de Monastir à Uskub, les populations bulgares se groupent autour
d'un clergé nombreux, actif, tenu en main, qui partout poursuivait sa
propagande bulgare.

Tel est l'obstacle auquel les Serbes vont se heurter. Il est d'autant
plus redoutable qu'ils n'ont presque aucun élément ethnique sur lequel
ils puissent s'appuyer, si ce n'est sur des paysans slaves incultes,
dont la conscience nationale ne s'est affirmée bulgare qu'à la suite
d'une intense propagande du royaume.

Dans le milieu dans lequel je me trouve à Krchevo, il est visible que
tous les Bulgares prennent leur mot d'ordre auprès de l'évêque et de ses
représentants; et ceux-ci ne cachent point leurs sympathies pour la
Bulgarie. Us m'expriment leurs griefs: et ce sont des doléances contre
tout et contre tous que je reçois de ces hommes, bien résolus à tout
faire et tenter pour, un jour venu, assurer leur rattachement à la
grande Bulgarie, vers laquelle ils tournent les yeux. Un instant leur
rêve a paru se réaliser. Mais quel réveil et quelle stupeur! Du
dominateur turc, ils ont passé aux Serbes, prix des fautes des
gouvernements et des exigences des grandes puissances.

       *       *       *       *       *

Si, entre Monastir et Krchevo, les Albanais n'ont pas encore installé de
village, la situation change complètement à partir de Krchevo; la raison
en est d'ailleurs facile à trouver. Krchevo est située à la hauteur de
Dibra; la route de Krchevo à Gostivar, que je vais suivre, est à peu
près parallèle à la vallée de Dibra, où coule le Drin noir; de l'une à
l'autre, la distance à vol d'oiseau varie de 35 à 45 kilomètres; Dibra
n'est séparé d'où je suis que par une chaîne de 1 200 mètres d'altitude
au maximum, un peu plus au nord, qui s'épanouit, s'élargit et s'élève;
deux sentiers suivent, l'un, au sud, le cours de l'Ibrova, qui prend sa
source à quelques kilomètres de Dibra et passe non loin de Krchevo, et
l'autre, au nord, le cours de deux affluents du Drin noir et du Vardar,
dont les eaux s'écoulent de chaque côté de la montagne de Mavrova, ainsi
ligne de partage des eaux entre l'Adriatique et l'Égée. Ces passages
rendent l'infiltration facile; la région peuplée de Dibra, de sa vallée
et de ses montagnes a déversé les Arnautes, depuis quelques années, tout
le long de la route que je suis.

Au sud de Krchevo au contraire, les montagnes s'épaississent, la vallée
du Drin devient une gorge sans population et la voie de passage est
rejetée vers Struga et Okrida, par où les Albanais se sont avancés
lentement.

De Krchevo à Gostivar, la distance peut être parcourue en huit heures de
cheval; la route s'arrête deux heures après le départ de Krchevo, au
pied de la montagne Bukova; nous avons trouvé non sans une peine infinie
des chevaux et des selles espagnoles, et l'officier de gendarmerie Azim
Effendi m'a prêté une forte escorte; nous traversons en effet des lieux
qui ont mauvaise réputation: la montagne Bukova dresse à 1 400 mètres
environ un large plateau couvert de cailloux et de broussailles, éloigné
de tout grand centre, séparé par une longue suite de chaînes des plaines
de Macédoine et n'ayant d'autre communication naturelle que la vallée de
Vardar à une douzaine de kilomètres au nord; aussi, au beau temps des
grandes insurrections macédoniennes, était-ce ici le quartier général
des révolutionnaires bulgares. Les troupes régulières ne pouvaient venir
les pourchasser qu'à grand'peine et étaient à l'avance signalées.

Après une assez pénible montée, nous voici au sommet de la montagne;
c'est un désert de roche où je range mon escorte; les silhouettes se
découpent sur le ciel et, au loin, séparée par un large et profond pli
de terrain, la ligne des montagnes, qui dominent la vallée de Dibra,
coupe l'horizon. Nous nous enfonçons sur le plateau et mes souvarys, par
habitude, rectifient la position, se divisent en peloton d'avant,
d'arrière et de centre et, prêts à tirer, couchent le fusil sur la
crinière de leurs chevaux. Ce plateau est coupé de mille plis, où les
broussailles assez épaisses par endroits et une herbe courte donnent aux
bêtes une maigre nourriture. Rien n'était mieux choisi en vérité que
ces lieux comme rendez-vous de révolutionnaires, et il n'est pas
étonnant que le repaire bulgare ait rempli merveilleusement son rôle.

Mais ceux que les Turcs n'ont pu vaincre par la force ont été repoussés
pacifiquement ou à peu près par les paysans albanais. La montagne Bukova
est aujourd'hui située en pays albanais; entre Krchevo et Gostivar, un
seul village est encore bulgare, tous les autres sont albanais; autour
de la montagne j'aperçois quelques fermes isolées, je croise quelques
hommes: tous sont des Albanais; nous descendons vers la vallée de
Gostivar, le sentier est abrupt et pénible, mais pittoresque; une petite
rivière qui va rejoindre le Vardar à Gostivar bondit de roche en roche,
forme des cascades, entretient une Agréable fraîcheur sous les beaux
Arbres qui couvrent ce versant; au bas de la descente quelques maisons
sont construites le long du torrent; ce sont des Albanais qui nous y
offrent l'hospitalité; le chemin devient route, suit la rivière; les
terres cultivées donnent un maïs superbe et du blé en abondance, qui
n'est pas encore partout fauché; sur la route, ce sont encore des
Albanais que nous croisons.

L'un d'eux est accompagné de sa femme à cheval, tandis qu'il la suit à
pied; du plus loin qu'il nous voit, il se précipite, essaie de trouver
une issue pour cacher son épouse, cependant soigneusement voilée; mais
la route passe en tranchée; il court trouver un peu plus loin un terrain
où il pourra faire fuir le cheval; malchance! une haie épaisse résiste à
tous ses efforts; il est réduit à tourner le cheval et la femme face au
fossé de la route et, tout en tenant la bête par la tête, à se placer
entre elle et nous; nous passons sans paraître les voir, selon le mot
d'ordre; à quelques pas je les photographie, mais c'est sans qu'il s'en
doute que je commets ce qu'il regarderait comme un attentat à l'honneur
féminin.

Au débouché des vallées montagneuses du Vardar et de son affluent le
Padalichtar, Gostivar dissimule derrière des rideaux d'arbres, dans la
plaine d'alluvions, ses mille maisons. Il est devenu depuis quelques
années un centre important presque entièrement albanais; les neuf
dixièmes des habitants sont arnautes, le reste bulgare, avec quelques
Serbes et quelques Turcs. On accède à la ville par un large pont de
bois sur le Vardar; au delà, un jardin public étend ses ombrages et des
arbres de belle venue entourent toutes les maisons; aussi, malgré
l'aspect assez misérable des masures, la bourgade a-t-elle un caractère
assez plaisant; à la tombée du jour, nous croisons plusieurs Albanaises
sévèrement encloses dans des robes noires et des voiles blancs qui leur
ceignent la tête et la figure et tombent jusqu'aux genoux.

Nous arrivons chez un des notables de la ville, Kiamil bey, le bey le
plus influent de Gostivar, qui groupe autour de lui tous les grands
propriétaires albanais et qui d'ailleurs était assez hostile aux
Jeunes-Turcs, mais il est en ce moment absent; un autre, Yachar bey, est
au contraire à son tchiflick et je me rends chez lui; sa maison est près
de la ville et présente l'aspect d'une de nos demeures de village: c'est
un bâtiment à un étage, le toit est recouvert de tuiles, les fenêtres
tout ordinaires; si banale est l'habitation, singulièrement typique est
l'homme. Je suis reçu par Yachar bey en personne et son fils Azam bey.

Yachar présente l'aspect saisissant d'un patriarche des âges reculés:
il dit avoir quatre-vingt-dix ans, mais dresse sa haute et droite taille
avec fierté; son corps resté mince donne une singulière impression
d'ossature puissante, recouverte d'un solide parchemin; sur ce grand
corps, une tête d'aigle au nez fortement arqué vous fixe de ses yeux
noirs, où la flamme de la vie brille toujours; il est vêtu d'une grande
robe de laine blanche qui tombe jusqu'aux pieds; il s'enveloppe dans un
manteau noir ou le laisse tomber autour de lui sur le banc où il est
assis; les pieds restent nus, et un turban blanc noué autour de la tête
termine la silhouette étrange. Les mains tiennent un chapelet aux grains
énormes et le font couler entre les doigts. C'est toute l'Albanie
d'autrefois qu'on croit voir en cet homme, l'Albanie ardente et sauvage,
primitive et rude, ne connaissant que ses coutumes, les défendant
âprement et capable en tout d'une vigueur singulière.

A côté d'Yachar, voici Azam: c'est l'Albanie de demain; le bey
d'outre-tombe regarde le bey moderne et le comprend mal; la civilisation
gagne peut-être à la transformation, mais le pittoresque, la couleur
locale y perdent et sans doute aussi avec eux disparaissent les
traditions centenaires; Azam est vêtu à l'européenne d'un veston fripé
et trop étroit; un faux col étrangle si bien son cou qu'il faut laisser
un de ses côtés libre; des bottines enserrent ses pieds, mais le font
souffrir et il les laisse déboutonnées; il porte le fez, et dans cet
accoutrement il figure le progrès.

Je cause avec lui de ses terres; il me vante leur excellence; la
fertilité de ses grandes propriétés, en partie situées dans la large
vallée d'alluvions du Vardar qui s'ouvre à Gostivar, est prodigieuse:
blé, maïs, orge, haricots, fruits, vigne, il cultive tout et tout pousse
en abondance; ces produits, comme aussi une certaine quantité de ceux de
la région de Krchevo, qui n'est qu'à huit heures d'ici, et de Dibra, qui
est éloigné de douze heures[5], se groupent à Gostivar et s'expédient
sur Uskub; le transport se fait par charrettes, au prix de 20 à 23
piastres en été et de 30 piastres en hiver pour 100 ocres[6]; aussi tous
les beys attendent-ils avec impatience la construction du petit chemin
de fer sur route à voie étroite dont on parle pour relier Uskub à
Kalkandelem et Gostivar.

       *       *       *       *       *

La construction du chemin de fer sur route de Gostivar à Kalkandelem ne
sera pas difficile, car on ne saurait trouver voie plus rectiligne
pendant 25 kilomètres d'affilée, longeant le cours du Vardar entre deux
rangées de collines. C'est dans une voiture du pays que je franchis
cette distance, c'est-à-dire sur une planche surmontée d'une bâche
percée de deux trous de chaque côté et portée sur quatre roues; au grand
trot des petits chevaux, nous pénétrons, la nuit tombante, à Kalkandelem
ou Tetovo et nous nous rendons aussitôt à la grande tékié des Becktachi,
située à dix minutes de la ville, où une large hospitalité nous est
réservée.

Cette tékié est le centre de l'ordre musulman des Becktachi pour toute
l'Albanie; car celle de Koniah vit surtout par les traditions du passé,
nées au temps où, jusqu'au sultan Mahmoud, les Becktachi jouaient un
grand rôle à la Porte et où les ministres étaient choisis parmi eux.
Aujourd'hui que l'ordre est devenu de fait un ordre national albanais,
la grande tékié de Kalkandelem devait prendre une importance
considérable; avec la souveraineté serbe, tout va changer, d'autant que
les succursales d'Ipek, de Diakovo, de Prizrend, sont tombées sous la
même domination; sans doute le centre va émigrer vers El-Bassam, d'où il
pourra diriger les grandes tékiés du sud de l'Albanie chez les Toscs,
dont les terres et les richesses sont des plus importantes.

Cinq corps de bâtiments composent la tékié de Kalkandelem: l'un d'eux
est réservé aux hôtes de passage, un aux moines, un aux animaux, un sert
d'entrepôt, le dernier est la tékié proprement dite, où les tombeaux de
saints sont l'objet du culte des fidèles et des soins des derviches. Le
chef est absent; son remplaçant est un derviche vénérable, dont la barbe
de fleuve couvre de sa blancheur toute la poitrine; il porte un pantalon
à l'européenne serré dans une large ceinture, où sont passés pistolets
et poignards; une chemise de flanelle grise et un long gilet de laine
complètent son habillement. Les autres derviches, tous albanais, qui
travaillent aux récoltes ont l'aspect singulièrement vulgaire. La tékié
est administrée par un bey, économe du monastère, que j'ai rencontré au
congrès albanais d'El-Bassam. C'est lui qui dirige vraiment le couvent,
au point de vue temporel, qui prend soin des terres et des produits, et
en assure la vente.

Dans le bâtiment des hôtes, il m'offre l'hospitalité; la grande pièce du
premier étage donne sur la cour intérieure pleine de verdure; le long
des portiques courent des branches de vigne et pendent de beaux raisins
dorés; aux piliers de bois des plantes grimpent, et, autour de chacun
d'eux, un jeu de planches supporte des vases de toutes dimensions où des
fleurs mettent les coloris les plus variés; le soir tombe; dans
l'atmosphère paisible, les dernières clartés du soleil rougissent de
légers nuages, comme des flocons dorés; le parfum des fleurs du portique
monte par la fenêtre ouverte, et l'odeur des foins qu'on a coupés autour
de la tékié se mêle à la senteur des roses, des héliotropes de l'herbe
que l'on vient d'arroser et de mille plantes odoriférantes. Dans la
vaste chambre, des boiseries et une banquette courent tout autour des
murs; à terre a été préparé un matelas et des draps recouverts d'étoffes
de soie aux couleurs vives; c'est ici que je vais passer la nuit, quand
nous aurons dîné. Le bey fait apporter une table et m'invite à apprécier
l'excellence de la cuisine du couvent: tour à tour nous sont servis une
soupe où trempent des viandes diverses, des canards rôtis, des
aubergines fort bien apprêtées et des poires; je le félicite sur la
perfection des mets et lui dis en riant qu'il n'y a que dans les
monastères qu'on puisse manger convenablement dans les Balkans, opinion
à laquelle il se range aussitôt.

Le lendemain est jour de marché et je ne manque pas de m'y rendre; la
plus grande animation règne dans les rues de la ville; il y a foule dans
le centre où les marchandes étalent des deux côtés de la rue leurs
produits; les villageoises musulmanes et chrétiennes sont accroupies à
terre côte à côte, leurs marchandises étendues devant elles sur un grand
linge à même le sol; elles se rangent par spécialités; voici celles qui
vendent des étoffes filées et brodées à la main, des mouchoirs, des
voiles, des turbans, des gilets, des chemises de laine blanche, des
serviettes; celles-ci ont de beaux boléros albanais tissés d'or, de
fabrication ancienne, dont elles se défont; d'autres apportent les
produits de leurs champs, des fruits de toute sorte, des poires, des
raisins, des melons, des pastèques; dans un angle de la grande place
c'est le marché du blé, des haricots et de la farine; ailleurs,
l'acheteur trouve les mille ustensiles d'usage courant que des
colporteurs des deux sexes amènent d'Uskub; ici, ce sont tous les objets
utiles à la culture; là, les armes et les couteaux, ceux d'autrefois et
ceux d'aujourd'hui, la pacotille de l'Europe centrale ou les beaux
pistolets de cuivre incrusté.

Dans les rues, c'est un tohu-bohu de gens de la ville et des environs,
venant les uns pour vendre, les autres pour acheter; ce sont des
conversations, des reconnaissances, des cris, des disputes; on
s'interpelle, on se coudoie, on se salue, on se heurte et on passe non
sans peine. Voici des charrettes de paysans qui arrivent ou partent;
sous les bâches des voitures des objets de toute sorte sont amoncelés,
et les attelages de boeufs ou parfois de buffles tirent dru vers la
plaine d'Uskub ou la vallée de Tetovo et de Gostivar.

Nécessité fait loi, et ces Albanaises si sévèrement voilées et
enroulées dans leurs étoffes blanches et noires doivent laisser voir
leur figure et dénouer leurs voiles pour vanter leurs produits à
l'acheteur et conquérir sa clientèle sollicitée de toute part.
Villageoises bulgares et albanaises, chrétiennes et musulmanes
l'attendent et le cherchent au milieu de la foule bariolée qui passe.
Vieux Turc basané, portant un turban de diverses couleurs, Albanais
svelte au polo blanc, Bulgare rude coiffé d'un fez, femmes aux vêtements
de couleur rayés et aux claires blouses, porteurs d'eau dont les
immenses madriers encombrent la rue, paysannes à la tête coiffée d'un
fichu multicolore et au corps enroulé de grossière étoffe brune, jeunes
Serbes portant des paniers de marchandises ou choisissant des
colifichets, villageois albanais à la culotte blanche et au gilet brodé,
tout ce monde emplit de gaîté a ville et les couleurs chatoient sous le
clair et doux soleil de septembre.

La variété des types montre la diversité des nationalités qui habitent
la région; mais ici encore les Albanais ont peu à peu conquis le
terrain, acquis les villages, et conquis la majorité dans la ville; à
Kalkandelem, sur 5 000 maisons, on en comptait, à la veille des guerres,
3 000 environ albanaises, 1200 serbes et 800 bulgares; un club y avait
été organisé sous le nom de Club international, mais il était devenu de
fait albanais; d'après les renseignements recueillis ici, sur 100
villages du Kaimakanlik ou sous-préfecture de Kalkandelem, 68 sont
albanais, le reste bulgare et serbe, surtout bulgare; dans la région de
Gostivar, sur 60 villages, 40 sont albanais, le reste bulgare et
quelques-uns serbes; depuis dix ans les Albanais ont fait des progrès
incessants et les Slaves ont usé leurs forces à lutter entre eux.

Selon l'intensité de la propagande, tel village passait du «bulgarisme»
au «serbisme» et réciproquement; il semble que dans cette vallée du
Vardar, les races slaves mélangées sont ballottées entre les
nationalités, à tel point qu'il est bien difficile de les rattacher à
l'une d'elles d'une façon très nette; aussi y a-t-il de grandes chances
pour que la domination serbe, dans cette partie de la Macédoine jusqu'au
fond de la vallée de Gostivar, soit acceptée sans autres obstacles que
ceux que pourront lui créer les Albanais descendant de leur montagne.

De même que le centre du mouvement albanais est ici la tékié des
Becktachi, de même que les agents du «serbisme» à la veille des guerres
étaient des archimandrites et des maîtres d'école, de même c'est le
couvent de Lechka qui est le foyer de la propagande bulgare; ce
monastère, dit de Saint-Athanase, domine d'une centaine de mètres la
vallée du Vardar, à une heure au nord de Kalkandelem; des eaux minérales
y jaillissent et de grandes terres fertiles l'entourent.

C'est vraiment l'une des phrases les plus souvent répétées dans tout ce
voyage par mes hôtes que celle vantant la fertilité de leurs champs, et
on ne saurait douter de ce que pourra produire un tel pays sagement
administré: blé, maïs, haricots, fruits, vignes, châtaignes, tout pousse
en abondance et en force. La tranquillité assurée, des moyens commodes
de circulation établis permettront une mise en valeur remarquable de ces
terres bénies; aujourd'hui, ces moyens de circulation sont constitués
par des charrettes pour les produits et des voitures du pays, ou ce
qu'on appelle ici des phaétons (nous dirions des victorias), pour les
personnes: de Kalkandelem à Uskub il faut au moins cinq heures de
voiture; les marchandises paient de 6 à 15 piastres[7], selon l'époque
de l'année, par 100 ocres; les personnes 15 à 25 par personne pour des
voitures ordinaires, où l'on est entassé huit assis à la turque sur une
simple planche; quant à un phaéton, il constitue un véritable luxe et il
faut assurer au voiturier 4 medjidié en été et 5 en hiver.

       *       *       *       *       *

La route entre Kalkandelem et Uskub est constamment parcourue par des
attelages de paysans ou de citadins; elle est en assez bon état et fort
pittoresque; entre les deux villes, le Vardar décrit un coude vers le
nord, comme s'il allait traverser le défilé de Kacanik; la route coupe
la montagne par des défilés verdoyants pour gagner en droite ligne la
métropole; sur les hauteurs, une suite de monastères tous bulgares
surveillent la plaine et servent de lieu de villégiature pendant l'été
aux habitants des deux villes; aux alentours, les terres sont bien
cultivées et un bétail abondant broute les prairies environnantes.

Bientôt nous arrivons dans la plaine où Uskub est bâti; un cirque de
montagnes l'encadre et, au premier plan, une très antique mosquée est
tout ce qui reste du vieil Uskub d'antan; Ussincha[8] est son nom; une
vieille demeure donne asile à un gardien et le minaret de la mosquée
marque de loin au voyageur l'emplacement de la ville disparue. Uskub a
été reporté à une heure de voiture au centre de la plaine; tous les
villages se cachent au pied du cirque de montagnes, dans les replis des
collines, au flanc des hauteurs; les maisons y sont agglomérées et les
rives du Vardar n'en portent presque aucune; quelques grands tchiflik et
quelques fermes sont les seuls bâtiments qu'on rencontre au milieu des
champs mis en cultures de la plaine d'Uskub.

Pour me rendre compte de ce que sont les grands domaines dans cette
région et du rôle qu'y jouent les Albanais, j'en visite deux des plus
importants, celui de Bardoftza et celui de Tatalidja. Le premier est la
propriété de Rechid Akif pacha, bey albanais, de la famille d'Avzi
pacha, le premier pacha venu à Uskub; nous pénétrons dans un véritable
château féodal, formé de trois corps de bâtiments successifs, le premier
pour les serviteurs et le bétail, le second pour le selamlik, le
troisième pour le haremlik; une large terrasse vitrée au premier étage
du selamlik permet de jouir de la vue de la plaine; de grandes pièces
ornées de fresques naïves présentent un aspect seigneurial; des bains
même y sont aménagés et l'on semble attendre un hôte toujours absent;
ces bâtiments sont entourés de murs énormes percés de meurtrières; sept
koulé ou tours en défendent les approches; c'est une vraie forteresse.

L'intendant me fait visiter les lieux: le maître est propriétaire de 20
000 dolums; cinquante fermiers en dépendent et partagent par moitié les
récoltes avec le bey; ils cultivent le blé, le riz, le maïs, l'orge, les
haricots, les fruits, le tabac, l'opium; chaque paysan a sa maison et
ses bestiaux et il reste sa vie durant sur la terre, en en transmettant
l'exploitation à ses descendants. Bardoftza est certainement de toutes
les demeures de bey, celle qui présente l'aspect le plus imposant; c'est
un château princier, mais vide et froid.

Tatalidja est moins grandiose; le propriétaire est aussi un Albanais,
Kiany bey, fils de Gaby bey; l'intendant, Albanais également, est loin
d'avoir l'allure de celui de Bardoftza: c'est un rude paysan qui mène à
la baguette les Bulgares, hommes et femmes, qui sont au travail. Au
milieu d'une large cour, le haremlik dresse ses étages, que domine une
terrasse couverte; devant la cour, une suite de hangars abrite des
taudis, où vivent les paysans. Je demande la permission d'en visiter un:
je descends dans une sorte de cave; sur la terre, quelques pierres
supportent des ustensiles; des murs en terre battue séparent cette
habitation de la voisine; dans un angle, un carré de terre surélevée est
couvert d'un peu de feuillage: c'est le lit; aucun foyer n'est aménagé;
le feu brûle à même le sol, entre deux pierres; au toit à travers les
planches, un trou laisse fuir la fumée; aucune fenêtre n'est pratiquée;
la porte basse, par laquelle je suis entré, est la seule ouverture.
J'examine les objets qui garnissent le logis; on peut les dénombrer
facilement: un escabeau, deux nattes, un récipient, un balai, des
jarres pour l'eau, et c'est tout. Sur une grosse pierre, comme siège,
l'homme et la femme sont assis; ils portent des vêtements en guenilles,
les pieds sont nus, la face crie la misère et la brutalité; ce sont les
paysans bulgares du grand propriétaire.

Dans le champ en face, les gerbes de blé sont accumulées par centaines;
un cheval les bat, des femmes apportent le blé et remportent la paille;
l'intendant dirige tout ce monde et ne laisse de répit à personne.

Ainsi, dans ce contact entre Albanais et Bulgares, les premiers
profitaient de maints avantages; dans les régions où la grande propriété
était rare et la petite nombreuse, comme dans celles de Gostivar ou de
Kalkandelem, les villages albanais s'infiltraient peu à peu entre les
villages slaves, les repoussaient, entouraient la ville; puis, les
Arnautes pénétraient dans la ville, s'y développaient et peu à peu le
pays devenait albanais. Dans les régions plus lointaines, où la grande
propriété était étendue, le propriétaire du tchiflik et son intendant
étaient des Albanais, et ils tenaient sous leur pouvoir la population
slave des paysans fermiers. La domination serbe dans le nord, comme la
domination grecque au sud, en Épire, va se trouver aux prises avec ces
graves questions sociales, et les résoudre ne sera pas une des moindres
difficultés du nouveau régime.

Tandis que nous gagnons Uskub, point de départ initial et terme de ces
longs voyages, je songe à tous ces problèmes que pose aujourd'hui, si
angoissants, la victoire serbe. Au centre de la plaine, les maisons de
la ville s'étendent sur la rive gauche du Vardar; sur la rive droite,
quelques bâtiments escaladent la colline d'Uskub, au sommet de laquelle
des casernes tiennent la ville, selon l'usage turc, sous la domination
de leurs fusils.

Devant le konak, un fourmillement d'hommes et de bêtes, des voitures et
des paniers, des produits amoncelés et des hottes garnies occupent la
large place du marché, où les gens à cet instant ne pensent qu'à leurs
achats et à leurs ventes.

Cependant, sur ce terre-plein et dans ce palais, que de faits se sont
déroulés jadis et hier; quelle histoire plus mouvementée que celle de
ces six dernières années! Je me reporte à mon premier voyage avant la
révolution jeune-turque: le Serbe ne comptait plus, chacun prédisait la
fin d'une race; le Bulgare s'apprêtait à étendre son pouvoir sur toute
la Macédoine; l'Albanais prétendait être le successeur du Turc, du droit
de la force et de celui de l'héritier désigné. La lutte s'exaspère; les
bandes déchirent le pays; puis la révolution éclate; dans la stupeur
tous croient au triomphe, à la délivrance, à la victoire; chacun sur
cette place embrasse son voisin, pensant que ses désirs sont comblés.

Mais une fatalité extraordinaire veut perdre la Turquie; par une folie
étrange, elle brise la seule force qui soutenait sa domination en
Macédoine: le Turc combat l'Albanais; c'est la fin: le nationalisme turc
a fait la révolution, le nationalisme turc a perdu la Turquie d'Europe;
les Arnautes quatre années durant résistent, guerroient, reculent,
reviennent, et au jour favorable entrent victorieux sur cette place du
Konak, où ils installent leur chef. Ce n'est pas pour longtemps: la
première guerre balkanique éclate; les Serbes poussent jusqu'à Monastir
leurs armées victorieuses, puis arrêtent l'attaque bulgare et
s'installent dans cette Macédoine centrale du lac d'Okrida à Monastir
et à Uskub, que, depuis le nouveau siècle, Albanais et Bulgares se
disputaient. Tel est la fin de ce troisième ou quatrième acte, qui s'est
joué en l'an de grâce 1913.

Peut-être ne sera-t-il pas le dernier de la tragédie balkanique:
Albanais et Bulgares s'y emploieront en tout cas.


NOTES DE BAS DE PAGE:

[5] Les Serbes termineront cette année la construction d'une route
    qui permettra d'aller facilement de Gostivar à Dibra.

[6] 23 piastres font ici 1 medjidié, soit 4 fr. 20 et 100 ocres font
    un peu plus de 100 kilos.

[7] Comptées 123 piastres à la livre.

[8] Hussein Sah, dit la carte autrichienne.



CHAPITRE IX

CONCLUSION

L'ALBANIE AUTONOME ET L'EUROPE


     La question d'Orient et la question albanaise || La force du
     sentiment national albanais || La politique d'Abdul-Hamid et
     l'expansion de la nationalité albanaise || La vie politique
     internationale de l'Albanie: son importance dans l'équilibre
     diplomatique du vieux monde || La vie politique intérieure de
     l'Albanie || La résurrection de l'Albanie et son avenir: Gaule
     ou Pologne?


La question d'Orient a mille aspects, et l'un d'eux est aujourd'hui la
question albanaise; les autres problèmes soulevés par les guerres
balkaniques ne sont peut-être pas résolus, mais toutefois leur solution
définitive ou provisoire paraît reportée à quelques années; ils vont
sommeiller jusqu'à la prochaine crise; la question albanaise est au
contraire pressante, aiguë, et de bons esprits croient que sa
liquidation n'ira pas sans trouble, ni sans imprévu.

Je voudrais, en quelques pages, montrer comment cette question se pose
en 1914, quels sont ses origines, ses éléments, et quels essais de
solution pourraient lui être apportés.

       *       *       *       *       *

On dit communément en France que l'Albanie est le fruit d'une invention
diplomatique de l'Autriche-Hongrie, que l'Europe divisée a laissé faire
celle-ci pour maintenir le concert des grandes puissances et que Vienne
n'a vu dans cette création qu'un moyen de garder une partie de
l'influence qu'elle exerçait dans les Balkans. L'Autriche-Hongrie serait
ainsi l'auteur responsable de la question albanaise.

Pour bien juger les faits, il faut faire le départ entre les difficultés
dont la diplomatie du _Ballplatz_ est l'origine et celles qui tiennent à
la nature des choses, je veux dire à l'existence d'une nationalité
albanaise. Des esprits simplistes s'imaginent que si l'on avait laissé
aller les événements, si la Serbie, le Monténégro et la Grèce avaient pu
en toute liberté se partager l'Albanie, le dépeçage d'une nouvelle
Pologne aurait été accompli sans conséquences internationales. C'est
compter sans son hôte; pour la tranquillité future et l'avenir
économique de ces trois États balkaniques, dont je désire vivement la
prospérité et la grandeur, je me félicite qu'une circonstance étrangère
les ait délivrés de ce présent de Nessus.

Je sais bien que Serbes, Grecs ou Monténégrins ne veulent pas entendre
raison, quand j'ai l'occasion de dire à l'un d'entre eux cette vérité,
et je les en excuse: pendant trop d'années, ils ont trop souffert de la
domination de fait des Albanais et des beys; au moment où ils allaient
enfin les traiter comme eux-mêmes l'avaient été, on arrête leurs bras et
on contient leur vengeance depuis si longtemps motivée. J'ai vu la
situation dans les villages à la veille des guerres balkaniques, et je
n'ignore rien des sentiments trop facilement explicables des chrétiens
orthodoxes. Mais il ne s'agit point ici de sentiments. C'est l'avenir et
le développement de ces États qui est en jeu, et j'affirme seulement que
ni la Serbie ni la Grèce ne sont assez riches, assez prospères et assez
fortes pour braver le sentiment public international et jouer au Germain
en Posnanie, non plus que pour user leurs ressources à noyer des
révoltes dans le sang, à guerroyer contre des guérillas et à pacifier
un pays traditionnellement insoumis.

Si j'avance pareille opinion, c'est que le spectacle des faits m'a
convaincu de la profondeur du sentiment national albanais. Je me
rappelle avoir lu, je ne sais où, une lettre d'un correspondant de
journal qui affirmait l'inexistence de la nationalité albanaise, et il
étayait sa démonstration sur le fait que les Albanais se trouvent
divisés sur la plupart des questions; à pareille objection, quelle
nationalité subsisterait?

Qu'entre Albanais de profonds désaccords existent, qui l'ignore? mais le
seul point intéressant est de savoir s'ils se sentent tous Albanais et
si tous rejettent une domination qu'ils tiennent pour étrangère; or,
soyez sûr que même Ismaïl Kemal et Mgr Primo Dochi, quand ils reçoivent
des concours de l'Autriche, savent et sentent qu'ils emploient les mêmes
moyens que Condé, recevant secours des Espagnols contre Mazarin, ou les
révolutionnaires mexicains attendant des armes des États-Unis contre le
président au pouvoir; c'est précisément une des plus vives impressions
de mon voyage en Albanie que le souvenir de la force du sentiment
national albanais dans toutes les régions du pays.

Je dirai même que de tous ces «nationalismes», qui ont survécu à la
conquête turque et que la force impondérable des idées a ranimés au XIXe
siècle, l'Albanais est le plus remarquable. Tous sont reconnaissables à
un seul caractère, qui n'est ni la langue, ni la tradition, ni
l'histoire, ni la religion, mais la conscience nationale; langue,
tradition, histoire, religion servent à la former, à la conserver, à
l'accroître; mais le sentiment personnel est seul décisif: qui se sent
Serbe est Serbe, même s'il parle bulgare, si son père se disait bulgare,
si son village était jadis sur le territoire des anciens tzars de
Bulgarie, s'il va à l'église de l'exarque.

Or, quels sont ces «nationalismes» des Balkans? Du turc, du grec, du
bulgare, du serbe, il suffit de rappeler le nom. Les Valaques aux
origines incertaines sont trop disséminés pour qu'ils aient la
possibilité matérielle de constituer un État; quant aux juifs, si nous
étions encore au temps des villes libres et des républiques marchandes,
Salonique serait la Hanse de la mer Égée sous le gouvernement des juifs
espagnols de culture française; mais ce temps a passé et ils se
contentent d'être les grands banquiers de l'Orient et les intermédiaires
de la Macédoine et de l'Occident.

Il y avait aussi dans l'ancienne Turquie d'Europe des villages slaves,
sans dénomination nationale précise; longtemps ils n'ont été ni serbes,
ni bulgares, parlant le slave de Macédoine, pratiquant l'orthodoxie, et
s'affirmant simplement Slaves; la propagande violente des Serbes et des
Bulgares pendant les vingt dernières années a ballotté ces villages du
«serbisme» au «bulgarisme»; en fait, toutefois, la conversion aux idées
nationales bulgares a été la plus fréquente; chacun l'explique à sa
manière: les Bulgares et leurs amis disent qu'en Macédoine le fond de la
race est bulgare; c'est possible, mais quelle affirmation difficile à
prouver! Dans ces pays où tous les peuples ont laissé des alluvions
successives, dans ces territoires qui ont connu les empires les plus
variés, si on raisonne sur la race et sur l'histoire, on entre dans
l'insoluble.

En réalité, l'extension de la nationalité bulgare en Macédoine est due à
ce que les Slaves de Bulgarie ont fait plus longtemps que ceux de Serbie
partie de l'empire ottoman, qu'ils y ont poursuivi une propagande du
dedans, qu'ils étaient mieux situés géographiquement, qu'enfin et
surtout les Bulgares sont nés d'un mélange de Turcs et de Slaves qui a
produit le résultat que l'on sait: un peuple aux immenses qualités et
aux immenses défauts, solide, résistant, travailleur, acharné,
opiniâtre, homme de fond, paysan excellent avec lequel on peut compter
et bâtir, se battre et conquérir, puis tenir et organiser; mais un
peuple brutal, sans délicatesse ni finesse, incapable de comprendre un
accord et une concession, cruel et rude, aussi antipathique à l'homme
qui n'entre en relation avec lui que pour son plaisir que hautement
estimé de qui prend contact avec ce peuple pour travailler en commun.
Avec ces qualités et ces défauts, comment les Bulgares n'auraient-ils
pas fait triompher en Macédoine leur propagande au détriment des Serbes?

Toutes ces nationalités, qu'on veuille bien le remarquer, ont été
conservées durant les siècles de la domination turque par la religion;
la religion a été le filtre magique qui a empêché la destruction du
sentiment national; qui l'a abandonnée a perdu en même temps l'esprit
national; qui s'est fait musulman, et notamment la plupart des grandes
familles slaves au temps de la conquête, a épousé les sentiments
patriotiques du vainqueur. Dans le creuset de la religion de Mahomet,
l'esprit national s'est évaporé.

Or, au creuset de l'islam, la nationalité albanaise seule en Turquie
d'Europe ne s'est pas fondue; des Albanais, les uns sont demeurés
chrétiens, la majorité est devenue musulmane; mais le musulman albanais
est resté albanais, seule exception dans les Balkans à l'adage que les
nationalités y sont des religions, et illustre exemple de la profondeur
et de la force du sentiment national albanais.

Depuis le XIVe siècle, ce sentiment national a fait ses preuves; lorsque
la marée de la conquête turque passa sur tous les peuples des Balkans,
le Slave ne paraissait plus être qu'une dénomination, le Grec ne
semblait vivant que par la littérature et le phanar; seuls le Juif et
l'Albanais maintenaient intacte leur nationalité et l'affirmaient: dans
ses montagnes où il s'était retranché, le Shkipetar gardait sa langue,
sa conscience nationale, même son type physique et sa race; quelques
mélanges se produisaient bien avec les Slaves dans la vallée de Dibra
ou avec les Grecs en Épire, mais le centre de l'Albanie restait intact;
l'Albanais restait si bien albanais et s'assimilait si peu au Turc que
les sultans se servaient d'eux pour dominer leurs autres sujets; ils
exploitaient cette différence de sentiment en favorisant de toutes
manières les Arnautes et en les utilisant pour les besoins de leur
pouvoir personnel et pour la domination des Turcs.

Quand, au souffle des idées nouvelles, les religions chrétiennes de
l'empire ottoman se sont muées en nationalités, la Porte s'est trouvée
privée de points d'appui solides en Macédoine; en Thrace, les campements
turcs étaient nombreux et suffisaient pour assurer le pouvoir de
Constantinople sur des adversaires divisés; mais dans la Macédoine, dans
l'Épire, dans la Vieille-Serbie, les Turcs étaient trop peu nombreux
pour constituer la force sociale nécessaire.

Avec un véritable génie politique, Abdul-Hamid comprit que l'Albanais
devait remplacer le Turc; dès lors, sa ligne de conduite fut tracée et
appliquée avec suite: par l'Albanie musulmane, il domina la Macédoine;
en conséquence, à l'intérieur de l'Albanie, personne ne devait
pénétrer, ni aucune idée moderne s'infiltrer; les tribus et les beys
recevaient satisfactions et privilèges; mais toute tentative
d'organisation était rigoureusement réprimée et son auteur exilé; la
division était soigneusement cultivée entre tribus, religions,
influences; on attirait à l'extérieur de l'Albanie, notamment à
Constantinople, les personnalités marquantes, on les entourait de
faveurs, et tout ce qui était albanais s'y trouvait sous la protection
personnelle du Sultan; ceci fait, on favorisait l'infiltration albanaise
et la domination sociale des Albanais sur les trois fronts, au nord
contre les Serbes, au sud et au sud-est contre les Grecs, au nord-est et
à Test contre les Bulgares.

Aussi, le grand phénomène social en Albanie pendant les trente dernières
années a-t-il été l'expansion des Albanais au delà des montagnes qui
étaient leur demeure traditionnelle; au nord, au moment de la guerre, la
conquête pacifique de la Vieille-Serbie était presque accomplie; les
Serbes étaient rejetés à la frontière et mis en minorité même à
Prichtina; la prépondérance albanaise s'affirmait dans la plaine
d'Uskub et dans la ville elle-même; à l'est, les Albanais débordaient le
lac d'Okrida, noyaient les cités de Struga et d'Okrida dans une campagne
albanaise et gagnaient de l'influence dans ces deux villes; à Monastir,
ils se fortifiaient chaque jour; dans le nord-est, ils conquéraient de
même sur les Bulgares toute la haute vallée du Vardar et devenaient la
majorité à Kalkandelem et à Gostivar; ils poussaient leurs villages vers
la Macédoine centrale, et les ambitieux les voyaient déjà entourant
Salonique; au sud, en Épire, il n'en était pas autrement. Ainsi, en un
vaste éventail, les Albanais poussaient leurs villages et leurs domaines
vers la frontière serbe, Uskub, la Macédoine centrale, Monastir, Janina
et le golfe d'Arta. L'un de leurs chefs me disait: «Si Abdul-Hamid était
resté cinquante ans encore sur le trône, la Turquie d'Europe, la Thrace
exceptée, serait devenue albanaise.»

La méthode d'expansion suivie par les Albanais consistait en deux
procédés: c'était la conquête tantôt par les boys, tantôt par les
paysans.

Dans les régions les plus lointaines, au milieu des populations
chrétiennes, en Épire ou dans la plaine d'Uskub par exemple, les
grandes propriétés, les tchiflik, étaient acquises ou prises par des
beys albanais; ils amenaient un intendant albanais et réduisaient sous
leur domination tout le peuple des fermiers chrétiens; ceux-ci, tenus
dans un demi-servage, étaient à la merci du seigneur.

Dans les régions proches, en Vieille-Serbie, dans la haute plaine du
Vardar, dans les plaines d'alluvions du lac d'Okrida, les paysans
Albanais venaient s'établir en groupe; ils descendaient de leurs pauvres
montagnes, prenaient ou recevaient les terres en friches ou les terres
du gouvernement, fondaient un village, puis un autre, entouraient les
centres slaves, puis les rejetaient plus loin et continuaient leur
marche en avant. L'expulsion des villages slaves ne se faisait pas par
la force, mais par une douceur à laquelle se joignait l'appareil de la
force; l'Albanais est belliqueux, ardent, tenace et adroit; il avait le
droit traditionnel de porter le fusil. Aussi, dès qu'un village slave
était entouré de villages albanais, il abandonnait de lui-même la
partie, tant ce voisinage lui paraissait redoutable.

Ainsi la nationalité albanaise, après avoir affirmé sa vitalité au
cours de l'histoire, avait pris au début du XXe siècle une expansion
nouvelle extraordinaire.

Tel est l'état où elle se trouvait au moment de la chute de la Turquie
d'Europe; cela laisse présager les difficultés de demain. Ce peuple
vigoureux, ardemment national, en plein essor depuis trente ans sur
toutes ses frontières, maître de la moitié de la Turquie d'Europe, on
aurait prétendu le supprimer; qui va se charger de l'opération que n'ont
pas réussie les Turcs depuis cinq siècles?

Dès lors, si l'on adopte comme formule nouvelle de la politique en
Orient celle des «Balkans aux Balkaniques», comment refuser le droit à
l'autonomie au seul peuple qui ait su toujours conserver son autonomie
de fait sous le joug turc?

       *       *       *       *       *

Si donc c'est la nature des choses qui légitime l'autonomie de
l'Albanie, le _Ballplatz_ n'a-t-il fait que modeler sur elle sa
politique?

On ne saurait nier que, si l'Albanie n'a pas été--tout au contraire--une
invention diplomatique de l'Autriche et de l'Italie, ces deux
puissances se sont servies de cette création nécessaire pour imposer les
desseins personnels de leur politique. Elles n'ont pas voulu répéter la
fable de _l'Huître et les Deux Plaideurs_; et quand le juge serbe ou
grec, du droit de la victoire, a voulu saisir l'objet des ambitions
italo-autrichiennes, les deux monarchies y ont mis un brutal holà.

Mais la politique d'un État a le devoir d'être égoïste et, quand elle
peut l'être en profitant de la nature des choses, qui aurait le droit de
lui reprocher d'être une politique intéressée?

Toutefois, et c'est là le point qu'il convient d'examiner, comment
l'Autriche-Hongrie a-t-elle conçu la création de l'Albanie, et cette
conception n'est-elle pas à l'origine de toutes les difficultés de
l'heure présente?

L'observateur équitable doit reconnaître la très difficile situation de
l'Autriche-Hongrie en présence de la liquidation balkanique. Quand, sans
s'en douter, elle l'a amorcée par l'annexion de la Bosnie, dont la
conquête de la Tripolitaine a été la suite, elle était loin de penser
que l'opération se poursuivrait comme on l'a vu. Sa diplomatie a été
prise deux fois au dépourvu, la première en escomptant la victoire
turque, la seconde en escomptant la victoire bulgare. Chaque fois elle a
manqué d'énergie avant et de doigté après.

L'Autriche, en effet, pour qui veut se mettre un instant à la place de
ses dirigeants, a dans les Balkans trois intérêts essentiels à
sauvegarder, qu'on peut ainsi formuler: en premier lieu, liberté de la
mer Adriatique, pour n'y être pas enfermée, et par suite garantie que
Vallona ne tombera pas au pouvoir d'une puissance grande ou petite; en
second lieu, maintien des débouchés économiques qui ont une importance
capitale et traditionnelle pour le commerce de la monarchie
habsbourgeoise; en troisième lieu, maintien de l'équilibre des forces en
Orient, pour n'être pas prise dans un étau entre une union balkanique
présumée et la Russie.

A la veille de la première guerre, si l'Autriche avait prévu les deux
solutions possibles, au lieu de ne songer qu'à une, il y a lieu de
croire qu'elle aurait obtenu facilement satisfaction; un homme d'État,
comme le comte d'Ærenthal, aurait pris ses précautions, en faisant
savoir à l'avance à la Grèce qu'il considérait comme intangible Vallona
et toute sa région, à la Serbie que, si celle-ci pouvait s'emparer de la
Vieille-Serbie, l'Autriche réoccuperait le sandjak et elle demanderait
la promesse d'une liaison ferrée directe de la Bosnie à Uskub ainsi que
des avantages économiques. Ces demandes, présentées avec énergie et
habileté avant la guerre, auraient sans doute été accueillies avec
empressement par la Serbie, au prix d'une neutralité bienveillante.
Quant à l'équilibre des forces en Orient, il était aisé de l'assurer:
Grèce et Roumanie avaient trop d'intérêt à se méfier d'une prépondérance
slave.

Au lieu de suivre une telle ligne de conduite, prudente, profitable et
énergique, l'Autriche, ballottée par les circonstances, n'a su que
menacer, contracter d'énormes dépenses, amener une crise économique
intérieure, puis concevoir une Albanie, non pas créée sous sa protection
pour maintenir l'équilibre des influences et faciliter la liquidation
balkanique, mais inventée pour mettre obstacle au plus légitime désir de
la Serbie, celui de s'assurer un port sur la mer. A ce moment
l'Autriche-Hongrie, au lieu de ne prendre en considération que ses
propres intérêts essentiels, a eu égard à ceux des autres, mais pour
s'y opposer. Le noeud de la crise présente et des difficultés futures
est là: la Serbie, dans le partage des territoires, avait obtenu son lot
légitime et la satisfaction de son intérêt capital: avoir un port libre
lui appartenant; l'Autriche ne pouvait à aucun titre prétendre qu'une
telle ambition heurtait ses intérêts essentiels; cependant, elle a mis
son honneur à interdire à la Serbie l'accès de l'Adriatique, en jouant
de l'autonomie de l'Albanie, comme si l'Albanie et les légitimes
intérêts de l'Autriche en ce pays étaient en quoi que ce soit en danger,
au cas où les Serbes auraient pu créer un port purement commercial dans
l'extrême nord de la contrée.

Dès lors toute la diplomatie de l'Autriche était déterminée: une
création juste et heureuse, où l'Autriche aurait pu exercer son
influence, était transformée en une machine de guerre contre la Serbie
par une politique malhabile, contraire aux vrais intérêts de l'Autriche
et infiniment pernicieuse dans ses résultats.

Rejetée de l'Adriatique, la Serbie devait se retourner vers la Bulgarie
et lui demander une compensation; c'est bien sur quoi comptait
l'Autriche, et dès lors elle ne pensa qu'à brouiller les deux alliés;
la Bulgarie se laissa tourner la tête par les promesses viennoises; mais
Vienne et Sofia reçurent une rude leçon, dont les résultats, si mérités
qu'ils fussent, n'en sont pas moins déplorables, car ils sont pleins de
dangers pour le lendemain. Une liquidation balkanique bien faite aurait
dû assurer à la fois un équilibre des puissances des Balkans
proportionnel à leur force d'avant la guerre et une attribution des
territoires conforme dans les grandes lignes aux voeux des populations.
De toute manière, ce dernier voeu était difficile à établir, les
nationalités étant emmêlées au plus haut degré. Mais, avec des
sacrifices, des arrangements et des assurances réciproques, un état de
choses convenable pouvait être établi.

Monastir paraissait devoir être le point d'où rayonneraient toutes les
dominations. A la veille de la guerre, on pouvait tracer sur une carte
de Macédoine deux lignes, l'une partant du lac d'Okrida et aboutissant à
Monastir et à Salonique, l'autre partant de Prizrend, passant à Uskub et
rejoignant la frontière serbe; ainsi la Macédoine et la Vieille-Serbie
étaient divisées en trois parties, l'Albanie mise à part; dans
l'ensemble, malgré de nombreuses exceptions, les Grecs dominaient au sud
de la première ligne, les Serbes à l'ouest de la seconde et les Bulgares
entre les deux; mais la part des Serbes, même en leur attribuant le
débouché sur l'Adriatique, aurait été un peu faible et l'équilibre des
forces demandait qu'on la grossît; leur assurer la plaine d'Uskub et la
région entre Uskub et Monastir au moins jusqu'à Krchevo n'était pas
exagéré, d'autant que si ce pays se disait bulgare, il avait été
longtemps simplement slave et la conversion au «bulgarisme» était
récente. Ainsi, le centre des Balkans, Monastir, le lac d'Okrida et la
chaîne de Ferizovic à Koritza devenait le centre de dispersion des
souverainetés serbe, bulgare, grecque, albanaise. Une telle liquidation
pouvait préparer un _statu quo_ à la fois définitif, équitable et
équilibré.

L'initiative autrichienne rejetant la Serbie de l'Adriatique, la lançant
ainsi par contrecoup contre la Bulgarie, a produit la victoire
serbo-grecque et le partage de territoires que l'on connaît, légitime
fruit de la victoire, si l'on veut, mais anormal et gros de périls: non
seulement les parts ne sont plus équilibrées; mais on taille en plein
corps dans des populations d'autres nationalités pour les rattacher à
des souverainetés contraires à leurs voeux.

La paix de Bucarest est donc une paix boiteuse; elle porte en elle-même
les germes qui la remettront en question; est-ce la faute de la
Roumanie, de la Serbie et de la Grèce? Celles-ci ne pouvaient agir
autrement qu'elles ont fait; à la demande de revision de la paix
formulée par l'Autriche, elles auraient pu répondre: «Nous acceptons;
nous reconnaissons avoir enlevé à la Bulgarie des territoires qui sont
habités par ses fils; nous savons que jamais un Macédonien bulgare du
royaume n'oubliera que les Serbes détiennent Monastir et Okrida, le
monastère de Saint-Naoum et les couvents bulgares, que les Grecs
possèdent les régions centrales où les Bulgares sont l'immense majorité;
l'exemple de l'Occident montre que les annexions injustes, même si les
circonstances les expliquent, pèsent sur le cours de l'histoire; mais,
alors, rendez-nous à nous, Grecs, cette Épire que vous nous refusez,
rendez-nous à nous, Serbes, ce débouché vers l'Adriatique dont vous nous
avez interdit les abords.»

La revision des traités de Londres et de Bucarest serait infiniment
désirable, mais elle dépend de l'Autriche et de l'Italie; elle devrait
porter sur quatre points pour se conformer aux droits des nationalités
et à l'équilibre des forces: 1° maintenir la frontière bulgaro-turque
établie par l'entente directe des deux États, les Bulgares n'ayant
d'ailleurs aucun droit sur la Thrace, qui n'est pas bulgare; concéder
par contre aux Bulgares des territoires dans le centre de la Macédoine,
où domine leur nationalité; 2° donner à la Grèce l'Épire jusqu'au golfe
de Vallona et au cours de la Vopussa; 3° assurer à la Serbie un port
commercial et une voie d'accès à l'Adriatique; 4° laisser à l'Albanie la
vallée de Dibra et reporter la frontière aux sources du Vardar. C'est
assez dire que la refonte juste et équilibrée des traités est aussi
improbable qu'elle serait souhaitable.

Pour l'avenir, pour la sécurité et la bonne organisation de l'Albanie,
la politique autrichienne aura des suites déplorables: au lieu de créer
un État bien constitué, on l'ampute d'un côté et on l'alourdit d'un
autre d'un point mort. Dibra et sa vallée sont partie intégrante de
l'Albanie; les lui enlever, c'est créer une cause de perpétuel
dissentiment entre Serbes et Albanais; la vallée est entourée de hautes
montagnes qui servent de repaire aux tribus, dont la ville est le
marché; l'hiver, elle est coupée de toute communication; une gorge
resserrée, celle du Drin noir, la met en relation difficile avec Okrida,
une autre avec Kukus et la vallée du Drin blanc; j'ai séjourné dans ces
tribus, je connais leur état d'esprit et j'estime qu'une telle annexion,
sans profit pour la Serbie, ne servira qu'à être une occasion permanente
de conflit entre celle-ci et les Albanais. Dibra doit rester à l'Albanie
et n'est pour les Serbes qu'un présent dangereux. Mais si on la leur
retire, on leur doit une compensation, celle qu'on leur refuse, le port
libre et le débouché commercial.

Par contre, quel poids mort va tramer l'Albanie en Épire! Les
populations orthodoxes de langue grecque se disaient albanaises contre
le Turc musulman, mais elles se sentent grecques contre l'Albanie
musulmane. Ici encore l'Autriche et l'Italie mettent leur honneur à
soutenir des conceptions qui ne correspondent à aucun de leurs intérêts
essentiels; elles voudraient créer au nouvel État le maximum d'embarras
qu'elles ne s'y prendraient pas autrement.

Ainsi les plus graves difficultés du présent et de l'avenir ne sont pas,
dans les Balkans, le fait de la création d'une Albanie autonome,
conception juste et je dirai nécessaire; mais elles sont le résultat de
la politique autrichienne et, dans une moindre proportion, de la
politique italienne; c'est à ces diplomaties et à elles seules que l'on
doit la mauvaise répartition des territoires et ses conséquences: l'état
instable des Balkans, les menaces de l'avenir, les mauvaises frontières
de l'Albanie démembrée au nord, alourdie au sud, les difficiles
relations avec ses voisins que ménage au nouvel État une telle
situation.

       *       *       *       *       *

L'Albanie autonome existe de par la force de sa nationalité et la
volonté de l'Europe. D'après le spectacle des hommes et des choses,
est-il possible d'esquisser les grands traits de sa vie politique et
économique de demain?

Sa vie politique internationale est née d'événements qui ont donné de
nouvelles directions aux diplomaties européennes et modifié profondément
l'équilibre de notre continent. Dans les causes qui ont amené ces
événements, les Albanais ont une part capitale: leur révolte, leur
triomphe et l'anarchie qui en est résultée en Turquie ont provoqué les
convoitises et ruiné la force de résistance de l'empire turc en Europe,
ainsi que je l'ai montré dans l'Albanie inconnue. Si la question
albanaise a eu de si profonds retentissements sur l'Europe entière au
moment de la naissance de cet État, est-il exagéré de croire que sa vie
politique aura une répercussion non moins importante sur l'équilibre
diplomatique du vieux monde?

Qu'on veuille bien y songer. On dit habituellement: l'Albanie va être un
jouet entre les mains de l'Autriche et de l'Italie; ce sera un fantôme
d'État Autonome; Vallona, Durazzo, Scutari seront les capitales
nominales, Vienne et Rome les capitales réelles. Aussi, par avance,
recule-t-on le plus possible les limites de ces frontières pour agrandir
le gâteau à partager. La création de l'Albanie, conclut-on, n'est qu'une
hypocrisie diplomatique pour cacher une mainmise des deux États sur une
partie des Balkans.

Laissons pour un instant les vues actuelles de la _Consulta_ et du
_Ballplatz_ et considérons seulement la réalité: est-on si assuré que
l'Albanie ne sera qu'un jouet entre les mains des deux puissances de la
Triplice? est-on si assuré que les deux partenaires tireront dans le
même sens les ficelles de ce jouet?

Je ne crois point pour ma part à une mainmise _facile_ sur l'Albanie; la
Bulgarie voisine donne une éclatante leçon de choses sur l'ingratitude
des États; cependant, la race, la religion, la fraternité d'armes
rapprochent la Bulgarie de la Russie; combien vite cependant la
libération par le peuple frère a-t-elle été oubliée à Sofia! Les
Albanais sont-ils moins farouches que les Bulgares? ont-ils avec
l'Autriche et l'Italie des souvenirs et des parentés analogues? J'ai
quelque tendance à penser que les beys, qui ne sont point sans finesse,
ménageront les deux puissances aussi longtemps qu'il le faudra,
recevront leurs dons,--car, comme me disait l'un d'eux, on ne reçoit que
des riches,--accueilleront leurs envoyés et leur argent, leurs banques
et leurs ingénieurs, mais que, loin d'être des jouets, c'est eux qui se
joueront de leurs protecteurs.

En ce moment commence une partie extrêmement curieuse: de chaque côté on
va escompter les divisions futures de l'adversaire; l'Albanais regarde
les deux alliés et se demande comment il mangera aux deux râteliers sans
être lui-même mangé, en cultivant comme par le passé les méfiances
réciproques; les deux alliés considèrent les Albanais et cherchent
comment ils pourront semer la division entre eux pour les dominer par un
de leurs hommes de confiance. Dans une telle partie, si un Albanais peut
se faire écouter, il a beau jeu, car une intervention par occupation et
partage rencontre le plus grand obstacle: c'est le même point et un
seul, Vallona, son port et sa région, dont la non-occupation par l'autre
partenaire est d'intérêt fondamental pour l'Autriche, si elle ne veut
pas être embouteillée dans l'Adriatique, et pour l'Italie, si elle ne
veut pas voir toutes ses côtes adriatiques tenues sous la menace d'un
Vallona autrichien.

Dès lors, qui ne voit le rôle que va jouer l'Albanie dans la politique
du monde? C'est pour y assurer le _statu quo_, autant que pour se
prémunir contre une attaque en Lombardie que l'Italie a souscrit au
pacte triplicien avec l'Autriche. Si, en Albanie, de négative la
politique des deux alliés devient positive, que va-t-il en sortir? Elles
ont mis la main dans l'engrenage, les voici face à face, côte à côte;
hier elles accordaient leurs intérêts et faisaient un mariage contre
leur inclination; mais voici qu'il faut cohabiter: observons le nouveau
ménage.

Une attitude d'observation et d'expectative est la seule, en effet, qui
convienne à notre pays en Albanie. Mais ce désintéressement provisoire
ne doit pas être un oubli, car d'Albanie peuvent naître des événements
susceptibles de modifier à nouveau l'équilibre européen. L'arbitre de
Berlin au gantelet de fer réussira-t-il toujours à imposer sa décision
en cas de péril? qui peut dire? L'Italie aurait tort de se plaindre de
l'allié allemand, qui lui a donné le temps depuis 1878 de se fortifier
pour parler en égale de l'empire voisin; mais la monarchie
habsbourgeoise peut se croire jouée; Bismarck lui a montré les Balkans
pour la détourner du Nord: son expansion balkanique est arrêtée, le
commerce allemand y remplace le sien et voici qu'en Albanie c'est
l'autre allié qu'elle rencontre, parce qu'en trente ans la Triple
Alliance a donné à celui-ci le temps de grandir.

Qui peut dire si l'Albanie n'amènera pas le jour où l'empire allemand
sera incapable de maintenir les deux alliés dans l'obédience; où la paix
sera en danger parce que la Triple Alliance brisée; où l'un ou l'autre
des deux seconds voudra satisfaire ses ambitions ou libérer sa
politique?

Si ce jour venait, grâce à l'Albanie, quelle suite ne pourrait-il pas
avoir dans l'histoire européenne! Trois attitudes seraient alors
possibles pour notre pays: laisser faire, mais l'arme au bras, toute
modification au _statu quo_ dans l'Europe centrale devenant _casus
belli_; passer des ententes appropriées avec l'Italie; enfin, constituer
avec l'Autriche-Hongrie et la Russie cette ligue des trois grandes
puissances continentales que Bismarck craignait seule au monde.

La situation diplomatique de notre pays serait merveilleuse en pareil
cas, mais encore faut-il voir, prévoir et vouloir et ne pas laisser à
nouveau passer l'heure; si l'affaire d'Albanie devenait jamais une
nouvelle affaire des duchés, cette fois italo-autrichienne, ne
recommençons pas l'impardonnable abandon de la diplomatie du second
Empire, faute de courage, d'initiative et de volonté.

Mais ce sont là vues d'un avenir, peut-être lointain, peut-être proche;
la rivalité anglo-française en Égypte, qui a pesé sur l'histoire de
l'Europe depuis le milieu du XIXe siècle, a mis des années à devenir
aiguë; elle n'a pas empêché l'alliance des deux États et la guerre de
Crimée, elle est restée latente une trentaine d'années, pour n'éclater
qu'en 1880; mais alors pendant trente ans elle a séparé profondément les
deux peuples jusqu'au jour où l'un d'eux a abdiqué en Égypte au profit
de l'autre. Si l'Albanie devient une Égypte italo-autrichienne dont le
canal d'Otrante serait l'isthme de Suez, qui peut dire combien de temps
durera chacune des périodes d'histoire de ce condominium, ni comment
finira ce dernier?

Aussi, si l'attitude de notre pays en Albanie doit être une politique
d'expectative, cela ne veut point dire que nous n'ayons qu'à laisser
face à face les deux rivaux et à quitter le terrain. Il est
international de par les traités; donc restons-y, jusqu'au jour du moins
où l'on nous paiera cet abandon; des institutions internationales
doivent être créées en Albanie; gardons-y notre place, comme en Égypte
les puissances de la Triplice eurent le soin de le faire, pour jouer
plus facilement et du dedans de la rivalité franco-anglaise et pour
conserver une monnaie d'échange. Mais, si nous devons veiller à garder
le plus possible le caractère international aux organisations
économiques albanaises et à y réserver notre rôle jusqu'au jour où, par
une tractation intéressée, nous pourrons être amenés à l'abandonner, il
serait contraire à cette politique d'expectative de lier nos votes à
ceux d'une des deux rivales.

Soyons neutres entre elles; nous n'avons rien à gagner en ce moment à
nous aliéner l'une d'elles; assurons-les, tout au contraire, de notre
concours complet en vue de la bonne organisation de l'État albanais et
du respect de leurs intérêts légitimes. Mais gardons notre place et
observons le ménage italo-autrichien, non de loin en spectateur, mais de
près en acteur, gardant en main tous les atouts d'une partie qui peut un
jour se jouer.

L'Albanie, constituée ainsi sous le protectorat de fait de ses deux
puissants voisins, est-elle gouvernable? Certains prétendent volontiers
qu'elle est incapable de toute vraie civilisation; M. Gustave Lanson,
présentant une critique de mon ouvrage _l'Albanie inconnue_, écrit:
«N'oublions pas que, si le Turc est souvent un excellent homme, le
régime turc fut toujours une détestable chose. Depuis 1360 qu'ils ont
Andrinople, depuis 1453 qu'ils ont Constantinople, ces vainqueurs
ont-ils établi en Macédoine et en Thrace un gouvernement tolérable aux
vaincus? La conquête ne crée pas par elle-même un droit: elle se
légitime avec le temps par la réconciliation du peuple conquis et son
consentement au pouvoir du conquérant. Je ne donne pas là une théorie
révolutionnaire, empoisonnée de romantisme et de libéralisme; c'est
celle de Bossuet.

«La faiblesse de l'empire turc, c'est qu'il n'a jamais eu de fondement
que la force: en cinq siècles, il n'a pas su donner une patrie à ses
sujets chrétiens. De plus, voyez le récit de M. Louis Jaray: «Routes,
ponts, fleuves, partout où le Turc et l'Albanais sont maîtres, c'est
l'incurie, la négligence; les anciens travaux sont en ruines, les eaux
voguent et ravagent. On n'entretient pas les ouvrages d'art, on
n'utilise pas les forces naturelles.

«Et dès qu'on passe la frontière du Monténégro,--de ce petit Monténégro
qui, vu de Paris, ne nous paraît pas beaucoup moins sauvage que les
montagnes d'Albanie,--les routes sont bonnes; à défaut de chemins de
fer, des services d'automobiles sont organisés. La civilisation fait son
oeuvre.

«Il faut bien le dire,--et on peut le dire sans être taxé de
cléricalisme,--avec le musulman, il n'y a rien à espérer: le chrétien
est civilisable quand il n'est pas civilisé. Le plus inculte paysan
bulgare contient en lui plus d'avenir que le Turc le plus raffiné, qui
parle anglais, allemand et français sans aucun accent et qui peut causer
avec vous de droit, de philosophie ou des petits théâtres de Paris.»

Que la thèse du savant professeur à l'Université de Paris soit ou non
conforme aux faits en ce qui concerne les conquérants turcs, il
n'importe, car il s'agit ici des Albanais et non des Turcs; or, bien
loin de ne se soucier ni des écoles, ni des voies de communication, ni
des progrès matériels, les beys albanais les désirent, les commerçants
albanais les appellent de leurs voeux, et c'est toujours le gouvernement
de la Turquie qui, dans son intérêt de domination, a enfermé
volontairement la population albanaise dans son isolement et son
ignorance; l'Albanie n'a pu se développer économiquement ni
intellectuellement sous le joug turc, non plus que les autres nations
chrétiennes des Balkans avant leur libération et pour les mêmes raisons.

Serait-ce que l'Albanais musulman serait incapable de progrès et
d'organisation, parce qu'il a embrassé la foi de Mahomet? La preuve est
difficile à faire et le mieux est de laisser l'expérience se produire.
Le seul témoignage que je puisse rapporter est qu'au stade de
civilisation actuel, je n'ai pas noté de différences appréciables entre
l'état social des Albanais des trois religions, et rien ne m'a paru plus
semblable à un montagnard catholique de Mirditie qu'un habitant musulman
de Liouma, ou à un bey catholique de Scutari qu'un bey musulman de
Tirana.

En vérité, l'obstacle qui s'opposera à l'organisation politique en
Albanie sera surtout ce que l'on a appelé l'anarchie albanaise; à bien
examiner les choses, il faut remplacer le mot «anarchie» par celui
d'organisation sociale aujourd'hui inconnue dans le monde moderne.

Prenez une carte de l'Albanie autonome: un peu plus d'un tiers du pays
en étendue n'obéit qu'aux chefs de village; on peut délimiter cette
région en traçant une ligne depuis la nouvelle frontière vers le lac de
Scutari, au nord de la ville du même nom, jusqu'au lac d'Okrida; cette
ligne laisserait au sud les villes d'Alessio, Kroia, Tirana, El-Bassam;
le massif des montagnes du nord compris entre cette ligne et la
frontière, comme d'ailleurs la région de Dibra, aujourd'hui en Serbie,
est habité par des tribus qui en sont à l'état social des clans gaulois
au temps de Vercingétorix. Quant à la région des montagnards
catholiques, de Scutari à Alessio et Kroia, elle est à peine différente;
toutefois, deux autorités centrales y subsistent, celle du prince des
Mirdites et celle du pouvoir religieux. La situation est à peu près la
même dans les montagnes entre Bérat, El-Bassam et le lac d'Okrida, et
même, d'une manière générale, dans toutes les régions montagneuses
d'Albanie.

Dans l'ensemble, cette partie du pays n'a jamais reconnu l'autorité
souveraine du Sultan, mais seulement son autorité religieuse. Elle est
divisée, de temps immémorial, en confédérations; mais aucune de ces
confédérations, sauf celle des Mirdites, n'obéit à un pouvoir central et
ce n'est que dans les cas graves et contre l'envahisseur que les clans
s'unissent et nomment un chef qui les mènera à la bataille. En temps
ordinaire, les seules autorités reconnues jusqu'ici étaient donc celles
des chefs de village; les montagnards ne payaient pas l'impôt et ne
faisaient de service militaire que comme volontaires ou en cas de guerre
sainte.

Le reste du pays se trouvait à un stade un peu plus avancé de
l'évolution sociale; il en était à la fin du régime féodal et payait
l'impôt d'argent et l'impôt du sang au souverain et en même temps au
seigneur féodal ou bey.

Enfin les villes de la côte, Scutari, Durazzo, Vallona, ont des
analogies avec les villes et ports marchands du moyen âge, où les
commerçants ont imposé des règles et des coutumes.

Dans un tel milieu, si l'on prétend du jour au lendemain appliquer nos
usages modernes, les principes d'égalité devant l'impôt, de service
militaire obligatoire, d'organisation judiciaire uniforme, etc., l'échec
est certain.

Comme on ne transforme pas des masses d'hommes du jour au lendemain, il
faut adapter les institutions aux hommes et faire au temps sa part.

A ces clans gaulois, à ces féodaux, à ces communes marchandes, il
importe de ne demander que ce qu'ils peuvent donner et d'imiter nos rois
de France qui, pour bâtir leur royaume, procédaient lentement et
saisissaient toutes les occasions d'infiltrer leur autorité.

Pour réussir une tentative d'organisation politique de l'Albanie, il
faut lui donner un chef, qui soit pour les Albanais un symbole vivant de
cohésion; malheureusement, aucun homme en Albanie ne jouit d'un prestige
qui lui assure une reconnaissance unanime comme prince. La désignation
d'un membre de la famille du Sultan aurait eu l'avantage de lui
concilier les musulmans, surtout des tribus, qui auraient vu en lui un
chef religieux. On ne saurait oublier l'importance de ces tribus et
leurs sévères traditions religieuses; l'infiltration chez elles sera
difficile; la nomination d'un prince musulman l'aurait facilitée.

Par contre, un prince étranger trouvera peut-être moins de défaveur
auprès des Albanais catholiques, mais il ne doit pas s'attendre à
rencontrer en eux un véritable appui; il ne saurait leur demander ni
hommes, ni argent; en ce cas, les influences religieuses et l'Autriche
pourront faciliter sa tâche.

Enfin, il n'aurait pas été impossible de concevoir autrement le point de
départ d'une organisation politique en Albanie; on aurait pu s'adresser
à une des grandes familles de beys, ayant déjà dans le pays influence,
relations, richesses et hommes d'armes; des avances et des concours lui
auraient permis d'étendre peu à peu son rayon d'action; une politique
adroite aurait pu amener d'autres beys à se déclarer feudataires du
prince albanais, au prix d'une assez large autonomie de fait, comportant
toutefois le paiement d'un tribut; ainsi, lentement, l'organisation
centrale aurait fait tache d'huile et pacifié le pays, non sans bien des
à-coups et des difficultés, d'ailleurs.

De tous ces systèmes, c'est le second qui a été choisi, sans doute
parce que l'Autriche et l'Italie ont cru ainsi s'assurer plus de
sécurité pour l'avenir. Les mérites de l'homme désigné pour cette oeuvre
pleine d'embûches ne seront pas un des moindres facteurs de la réussite
ou de l'insuccès de l'opération.

En tout cas le prince de l'Albanie, qui a pour mission de créer un État
et de développer les ressources naturelles du pays, commettrait la plus
grave erreur en prétendant y transplanter tout d'un coup les
institutions politiques en faveur au XXe siècle.

Si l'on veut tenter quelque organisation sérieuse en Albanie, qu'on ne
commence pas par y constituer, comme on l'a fait à Vallona, une
caricature de régime parlementaire avec chambre, sénat et ministère
prétendu responsable. L'Albanie a besoin d'organisateurs, non
d'orateurs; il y a une rade et dure besogne à y accomplir; les phrases
n'y suffisent pas; le régime parlementaire répond à un autre état
d'esprit et à d'autres besoins; quand les cadres d'une société sont
anciens et solides, les esprits cultivés et critiques, la richesse
générale, l'organisation sociale assise, la direction gouvernementale
marche par la force des traditions et de la bureaucratie; les disputes
et les discours du parlement n'ont qu'une influence réduite sur la
société et l'organisme gouvernemental; leur influence corrosive perd de
son venin; par contre, ces institutions donnent des garanties à la
liberté individuelle contre les abus du pouvoir.

Mais, dans un pays où tout est à créer, où il faut faire un État, mettre
debout des cadres et des hiérarchies, où il faut en un mot organiser, il
convient de laisser de côté les discours et les parlements. Il faut se
rendre compte qu'un des vices profonds du régime parlementaire, qui
comme tout régime a son revers, est la confusion qu'il établit entre le
politique verbeux et l'homme d'État: qui ne sait pas parler ne saurait
être ministre, qui n'est pas orateur n'a pas vocation au commandement.
Or, tout au contraire, il y a de fortes chances pour que le grand
organisateur, l'homme d'État de haute envergure ne soit pas un orateur
ou n'aime pas parler; Mæterlinck a écrit un de ces mots profonds qui
ouvre, comme une pensée de Pascal, des échappées sur l'infini: «Quand
les lèvres dorment, les âmes se réveillent.» Qu'est-ce à dire, si ce
n'est que les grands penseurs, les vrais hommes d'État, les
intelligences ayant de l'avenir dans l'esprit sont des silencieux; un
Richelieu, un Colbert, un Napoléon auraient peu goûté la réunion
publique ou la tribune parlementaire; la grande faiblesse du régime
moderne de gouvernement est d'écarter du pouvoir l'organisateur ou
l'homme d'État même génial, s'il n'est pas un orateur, et d'y pousser le
politique bavard et l'improvisateur prestigieux; la facilité ou le
talent de paroles, l'esprit de repartie, n'a cependant rien de commun
avec la force de la pensée, la pénétration de l'esprit, la vue de
l'avenir, la sûreté du jugement, la prévision du lendemain, le talent de
l'organisation, l'autorité de la personne, la force du caractère, toutes
choses qui, réunies, constituent le don du gouvernement et les qualités
essentielles de l'homme d'État; l'Albanie a besoin d'organisateurs et
d'hommes de gouvernement: qu'on ne lui inflige pas le régime des beaux
parleurs.

Qu'on ne prétende point non plus instaurer en Albanie le régime moderne
de la propriété et de l'égalité des charges entre les citoyens. Si à une
révolution politique on veut ajouter une révolution sociale, on ne
saurait s'y prendre autrement. L'autorité centrale devra percevoir les
impôts dans les villes, puis dans les villages qui avaient l'habitude de
le payer; elle aura à éviter les abus de perception jadis si fréquents;
puis peu à peu elle tâchera d'amener le reste du pays au versement
régulier d'un tribut, sans prétendre à une égalité immédiate, et en
tenant compte des traditions locales, de l'organisation féodale,
domestique et collective. La mise en valeur du pays et la sécurité des
communications doit précéder et non suivre le recouvrement _général_ de
l'impôt, et ce n'est d'ailleurs pas une des moindres difficultés du
nouveau pouvoir.

Enfin, le prince de l'Albanie pourra utilement s'appuyer sur les
facteurs d'union et de cohésion, qui subsistent dans le pays: d'abord le
sentiment très vif de la nationalité, les souvenirs historiques que
symbolisent toujours l'étendard de Scanderbeg et son hymne guerrier, le
goût de l'indépendance et la fierté de défendre le sol albanais contre
l'étranger. De ces sentiments, il importe de tirer parti, car ils sont
de ceux qui sont à la base d'une formation nationale.

Pourront-ils triompher des sentiments contraires, des haines de
religion, des compétitions de clans, des hostilités et des jalousies des
grandes familles de beys, des manoeuvres et des embûches de l'étranger,
l'histoire des prochaines années nous l'apprendra. Mais l'oeuvre à
entreprendre n'est pas indigne d'une noble ambition. Rien n'autorise à
affirmer qu'elle est impossible et que l'Albanie est ingouvernable. Les
difficultés et les périls sont visibles; peut-être peut-on espérer en
triompher.

Dans ce dessein, il ne serait pas inopportun de constituer une
fédération de cantons, dont chacun conserverait une certaine autonomie
intérieure; on respecterait ainsi les influences existantes, les
particularités religieuses et les traditions des tribus de la montagne.
En tout cas, un des moyens les plus efficaces de cohésion serait
d'assurer, par une mise en valeur intelligente, la prospérité du pays et
le développement de ses richesses latentes.

       *       *       *       *       *

Sans doute l'Albanie ne saurait prétendre à un avenir économique aussi
brillant que celui de la Macédoine et de la Vieille-Serbie. La montagne
y occupe de trop vastes territoires; les terres fertiles des vallées et
des plaines côtières y sont trop limitées; mais cependant que de
richesses à mettre au jour!

Il serait faux de croire que la main-d'oeuvre manque ou est inhabile.
Sans doute, la population de l'Albanie autonome ne paraît pas dépasser
actuellement 1500000 à 1800000 habitants; encore ces chiffres sont-ils
très incertains, puisque, sur la moitié du pays, on ne possède aucun
renseignement d'ensemble précis. Mais, si ces éléments sont bons, ils
suffisent pour la mise en valeur du pays. Il est vrai qu'on soutient que
l'Albanais est homme d'épée et n'est que cela: que faire, dit-on, avec
de telles gens? Mes observations me rendent moins pessimiste à cet
égard.

Il est vrai que l'Albanais est un guerrier dans l'âme, car voilà des
siècles qu'il est habitué au péril et à la lutte; l'éducation d'un
peuple ne se refait pas du jour au lendemain; mais je suis convaincu que
l'Albanais peut parfaitement s'adapter aux travaux de toute nature, et
je n'en veux pour preuve que ceux que je leur ai vu pratiquer: dans tout
le centre de l'Albanie, l'homme libre de la campagne est un paysan dont
les méthodes sont arriérées, mais qui possède l'amour de la terre et le
culte de sa petite propriété; même dans les montagnes du nord, dès qu'un
coin de sol est cultivable, on l'exploite et, si les moyens sont
rudimentaires, ils montrent en tout cas le goût de la culture; les
Albanais émigrés à Constantinople ont la réputation d'être des
jardiniers aussi habiles que les Bulgares.

Aptes à l'agriculture, ils le sont aussi au commerce: beaucoup de
négociants de Scutari, de Durazzo, de Vallona, de Prizrend sont des
Albanais, et ceux de Scutari, connus pour leur savoir-faire, sont des
fils des rudes montagnards qui entourent la ville.

Autant qu'on peut en juger, ils semblent être aussi capables de
s'adapter à l'industrie: n'est-ce pas eux qui à Prizrend, à Diakovo, à
Ipek, comme à Tirana ou à El-Bassam, travaillent l'or et l'argent,
cisèlent les ornements de fer, fabriquent ces beaux pistolets de cuivre,
ces poignards incrustés, ces yatagans magnifiques? A Prizrend, j'ai
visité toute une partie du quartier commerçant où forgerons et ouvriers
albanais exercent ces métiers et y sont réputés pour leur habileté; sans
doute ces industries locales sont en décadence; la pacotille de
l'Europe centrale s'infiltre peu à peu; mais les qualités natives de la
race s'affirment encore: l'Albanais, généralement intelligent,
vigoureux, subtil, est très capable de s'adapter à tous les métiers,
comme d'ailleurs il le fait déjà dans les villes où il émigre.

Mais agriculture, commerce, industrie, voies de communication, moyens
d'échange, tout est à créer ou à perfectionner, car volontairement la
Porte a tout laissé à l'abandon.

Actuellement l'Albanie est un pays purement agricole: la culture de
certains produits, l'industrie pastorale et forestière forment la
presque totalité de sa production. Celle-ci est mise en valeur par la
petite propriété patriarcale et la grande propriété féodale: la première
revêt une forme presque collective dans les tribus des montagnes du nord
et une forme plus étroitement familiale chez les paysans du centre; la
seconde comporte dans le centre, à l'ouest et au sud, de vastes domaines
exploités par des fermiers. Grands et petits propriétaires cultivent
surtout le maïs et, en seconde ligne, le blé d'un bout à l'autre du
pays; puis l'olivier à partir de Durazzo, particulièrement sur la côte;
le riz le long de quelques fleuves, dans la plaine d'El-Bassam et sur
les rives de la Vopussa; le coton aux environs de Vallona; enfin les
fruits et un peu de seigle, d'avoine et d'orge.

Mais une très grande partie des terres cultivables restent en friche,
faute de sécurité et de moyens de communication, faute aussi du désir de
les mettre en valeur, l'échange étant insuffisamment développé. Le blé
notamment pourrait prendre une extension considérable et être exporté.
Toutes ces cultures donnent d'excellents produits, le climat étant
favorable, selon les lieux, au maïs, aux fruits, au riz et au coton.
Cette production pourrait donc non seulement être beaucoup plus
considérable en quantité, mais aussi grandement améliorée: on se sert
presque partout des charrues les plus antiques; le battage du grain est
archaïque; la vigne, qui pousse merveilleusement bien, est attaquée par
les maladies et les indigènes ne savent comment la protéger, de même
qu'ils ignorent les bons procédés de fabrication du vin; l'olivier est
renommé, mais l'huile d'olive est mal faite.

La production agricole doit donc être étendue et améliorée; l'extension
de la sécurité, le développement des communications et des échanges, la
création de fermes modèles et d'écoles pratiques d'agriculture
paraissent les moyens les meilleurs pour arriver au résultat désiré; de
la sorte, l'Albanie n'aura plus besoin d'importer du riz et du vin et
pourra exporter son blé et son huile d'olive.

Les mêmes observations peuvent être faites pour l'industrie pastorale:
les boeufs, les chèvres, les moutons, les chevaux vivent dans tout le
pays; mais on ne sait ni les nourrir, ni les soigner lors des épidémies,
ni assurer leur hygiène; j'ai vu maints paysans inquiets parce qu'ils se
demandaient comment ils allaient pourvoir à la nourriture de leur
bétail; il n'est pas douteux qu'en cela encore de grands progrès soient
désirables et rendraient possible une exportation du bétail albanais ou
de ses produits, peaux et laines, par exemple. Enfin, l'industrie
forestière doit devenir une des plus belles ressources du pays. Il n'est
pas un voyageur qui n'ait été frappé dans toute l'ancienne Turquie
d'Europe par la dévastation complète des forêts; les chèvres ont si bien
mangé en liberté les jeunes pousses que les montagnes présentent
partout cet aspect pelé et rocailleux si attristant. L'Albanie seule
fait exception, et la forêt couvre d'immenses territoires de ses
essences les plus variées. De Scutari à Durazzo, à partir de quelques
kilomètres de la côte et indéfiniment en allant vers l'est, le voyageur
rencontre la forêt: d'abord des chênes, des ormes et des frênes, puis
des hêtres, plus haut encore des pins et des sapins, jusqu'à l'altitude
de 1 500 mètres environ où les rochers calcaires ne laissent pousser
qu'une herbe rare. On peut dire que du Drin à l'Adriatique, c'est la
forêt qui domine: j'y suis entré en partant de Prizrend; j'en suis sorti
quelques kilomètres avant Scutari.

Au sud de Durazzo et du lac d'Okrida, la forêt commence à faire place
aux taillis et à la futaie méditerranéenne, surtout sur la côte; à
l'intérieur, j'ai encore traversé le long du Scoumbi des bois
importants, quoique de moins belle venue que dans le nord; au sud de
Vallona et de Koritza, les montagnes côtières atténuent l'influence du
climat méditerranéen et la forêt recommence comme dans le nord.

Or, de cette magnifique richesse naturelle, rien encore n'a été mis en
valeur; on ne saurait en exagérer l'importance économique, et le
nouveau gouvernement doit en tirer parti, en assurer l'exploitation et
la protection.

Les produits de la terre et des troupeaux resteront longtemps encore la
principale richesse du pays; l'industrie proprement dite paraît avoir
peu de chance de s'y développer prochainement, à la seule exception des
industries locales et agricoles; il faudrait, pour qu'il en soit
autrement, que des découvertes minières se produisent; jusqu'à présent,
c'est tout juste si l'on a trouvé près de Vallona du bitume que l'on
exploite, ainsi que le sel de la côte adriatique. Il semble donc que,
jusqu'à nouvel avis, l'attention ne peut se porter que sur les petites
industries locales ou domestiques, comme celles des poteries ou des
armes, des broderies ou du filage, et sur les industries agricoles,
comme celles du bois, des peaux, de la farine, qui pourraient être
protégées et développées.

Cette mise en valeur du pays sera la suite d'une renaissance de sa vie
économique: pour la susciter, il faut assurer la possibilité de cultiver
et de produire en paix, de vendre ses produits avec facilité et de
profiter de son travail, c'est-à-dire la sécurité, l'absence
d'exactions et de razzias, l'établissement de moyens de communication
et de moyens d'échange, la connaissance de ce qui convient à la culture,
à l'exploitation des forêts, à l'élevage du bétail, au commerce, à
l'exportation.

Or l'Albanie ne connaît aujourd'hui ni la paix intérieure, ni la justice
dans le prélèvement des impôts; elle n'a ni chemins de fer, ni écoles
pratiques d'agriculture et d'industrie; elle ne possède de lignes
télégraphiques que dans les ports, de postes que dans quelques villes du
centre et du sud; on compte les routes carrossables, la plupart des
voies de communication n'étant que des sentiers à la merci des
intempéries; les ports sont laissés dans la plus complète incurie; ceux
qui ont besoin d'être dragués ne le sont pas et les dépôts des rivières
ensablent San Giovanni di Medua et Durazzo; la fièvre paludéenne rend
dangereux le séjour sur les côtes, notamment à Vallona, où rien n'a été
tenté pour assainir la région, où pas même un eucalyptus n'a été planté;
le système monétaire légué par la Turquie est le plus imparfait, le plus
compliqué, le plus anti-commercial qu'on puisse rêver; l'organisation du
crédit est presque inexistante et les opérations de banque et de
paiement sont faites par les changeurs ou sarafs qui spéculent sur
l'ignorance générale et l'insuffisance de la monnaie; c'est à peine si,
depuis deux ou trois ans, quelques tentatives d'organisation d'écoles
primaires ont été commencées et, en dehors de celles-ci, il n'existe que
des écoles étrangères dans les ports, de telle sorte que la masse de
cette population intelligente est complètement illettrée. Au point de
vue de l'organisation économique tout est donc à créer.

Pour cette oeuvre de longue haleine: construction de routes et de ports,
création d'écoles, établissement de ponts et de télégraphes,
organisation d'une gendarmerie, institutions monétaires et bancaires,
l'Albanie a besoin d'un gouvernement qui sache administrer et en
détienne le moyen, c'est-à-dire l'argent.

La question financière est la première à résoudre, et elle est insoluble
si l'on ne vient pas au secours de l'Albanie. La justice aurait voulu
qu'un emprunt fût contracté par la Turquie, qui en aurait conservé la
charge pendant un certain nombre d'années, pour compenser ce qu'elle
n'avait pas fait pour l'Albanie pendant une si longue période; cette
solution aurait été possible, si un prince de la famille du Sultan
avait été appelé en Albanie et surtout si un lien de vassalité avait été
maintenu entre la Porte et le gouvernement albanais.

On en est réduit à envisager un emprunt avec garantie internationale et
paiement des arrérages par les revenus de la douane. La possession de
ressources immédiates va être, en tout cas, la pierre d'achoppement du
nouveau régime en Albanie; pour y établir la paix et organiser sa vie
économique, il faut de suite engager des dépenses importantes; le pays,
incapable actuellement de les assurer, ne supporterait de les payer que
si on l'y contraignait par la force; ce n'est que du développement de la
sécurité et des échanges qu'on peut attendre sa mise en valeur; celle-ci
amènera comme conséquence l'aisance, la faculté de payer des impôts et
surtout un nouvel état d'esprit: lorsque l'Albanais verra les bénéfices
qu'il retire de l'organisation économique du pays, il ne croira plus que
l'impôt qu'on exige de lui est perçu injustement du seul droit de la
force et pour l'enrichissement d'étrangers.

Il supportera les charges de la civilisation quand il en sentira les
bienfaits matériels; or, ces avantages, il les ignore, du moins dans
l'intérieur du pays; c'est en commençant par les lui offrir, qu'on
réussira peut-être à l'y intéresser; c'est, en tout cas, la seule
méthode de pénétration durable; une autre peut s'imposer, mais que de
mécomptes n'est-elle pas susceptible d'engendrer! Pour implanter
vraiment les progrès matériels de notre civilisation en Albanie et pour
assurer l'avenir, ce n'est pas une victoire des armes qui importe, mais
le changement de l'état d'âme d'un peuple.

       *       *       *       *       *

Tel est cet État nouveau, surgi au début du XXe siècle des dernières
convulsions de la Turquie agonisante en Europe. Du fond de l'histoire,
où il a peut-être joué jadis le premier rôle, l'Albanais ressuscite par
la force des sentiments impérissables. Saura-t-il s'adapter au milieu où
il renaît, ou, venu trop tard dans un monde trop vieux, ne reparaît-il,
comme une vision éphémère d'un passé aboli, que pour disparaître à
nouveau au milieu des peuples qui l'enserrent?

Disparaître, il ne saurait. Quelque soit son sort, la race et le
sentiment national survivront; on ne peut rayer du nombre des nations
celle qui, plus de cinq siècles durant, a résisté, avec une si
merveilleuse vigueur, à la conquête turque et à l'assimilation
musulmane.

Mais, ce qui peut advenir, c'est qu'au lieu de donner naissance à une
petite Gaule, elle subisse le sort de la malheureuse Pologne, toujours
vivante et cependant disparue. Pologne aux qualités si brillantes, mais
divisée contre elle-même; Pologne qui, avec un sentiment national si
vif, ne sut pas se gouverner et paya de son indépendance son goût de la
liberté individuelle; Pologne dépecée par la politique des voisins à
l'affût, sera-ce ton histoire qui va revivre aux bords de la mer
Adriatique, si un nouveau Scanderbeg n'en vient point arrêter le cours?



APPENDICE

_OUVRAGES SUR L'ALBANIE_


Il n'existe pas d'ouvrage d'ensemble sur l'Albanie actuelle, qui soit au
courant des faits récents. La plupart de ceux qui écrivent sur ce pays
n'en ont vu par eux-mêmes tout au plus que les côtes et reproduisent ce
qu'ont publié divers auteurs en petit nombre, dont quelques-uns sont
déjà anciens.

Les ouvrages en français sont rares et datent au moins d'un quart de
siècle: ce sont ceux d'HECQUARD, _Description de la Haute-Albanie à
Guegarie_ (1859), de DOZON, qui a publié en 1878 un _Manuel de la langue
chkipe_ et en 1881 des _Contes albanais_, enfin de DEGRAND, qui a été
consul de France à Scutari et a publié chez Walter (1893) ses _Souvenirs
de la Haute-Albanie_. Les autres ouvrages ou brochures sont des livres
d'histoire ou de polémique, ou sont faits de seconde main.

En Autriche et en Italie, les études sont plus récentes et, notamment en
Autriche, elles constituent une suite ininterrompue depuis la moitié du
siècle dernier jusqu'à nos jours; il faut surtout citer les ouvrages du
meilleur connaisseur de l'Albanie, le consul général Dr. V. HAHN, qui
reste l'écrivain réputé des _Albanesische Studien_ et de _Reise Durch
die Gebiete des Drin und Vardar_; le premier de ces ouvrages, qui a paru
à Vienne en 1853, est encore celui qui peut servir de base à une étude
scientifique du pays. Après lui, un autre consul autrichien, THEODOR V.
IPPEN, qui a été adjoint comme technicien à la conférence de Londres, a
fait paraître chez Hartleben _Scutari und Nordalbanesische Küstenebene_
(1907); chez le même éditeur, KARL STEINMETZ, a publié _Eine Reise Durch
die Hochländergasse Oberalbaniens_ (1904) et _Ein Vorslosz in die
Nordalbanien Alpen_ (1905); un Hongrois, qui a eu plusieurs incidents
dans le pays, le DR. FRANZ BAOON NOPCSA, a étudié les Albanais
catholiques: _Im Katholischen Nordalbanien_, Gerold, Vienne, 1907; de
même PAUL SIEBERTZ dans son livre au titre trop général: _Albanien und
die Albanesen_, paru chez Manz, à Vienne, en 1910. Une bibliographie
complète devrait citer encore les publications de Hassert, Liebert,
Karl Oestreich, Szamatolski, etc. La littérature sur l'Albanie est donc
particulièrement florissante à Vienne, mais elle se limite en général à
l'étude de l'Albanie du Nord, des tribus catholiques et de la région de
Scutari à Durazzo.

En Italie, deux ouvrages récents ont montré l'intérêt que le royaume
attache à ce pays; en 1905, EUGENIO BARBARICH a publié à Rome, chez
Voghera, un ouvrage très sérieux: _Albania_, et en 1912 VICO MANTEGAZZA
a fait paraître _l'Albania_, chez Bontempelli; le professeur Baldacci,
de l'Université de Bologne, a écrit également plusieurs études sur la
question albanaise, dispersées dans des revues et mémoires.

On peut également ajouter à ces ouvrages celui de GOPCEVIC,
_Oberalbanien und seine Liga_, paru chez Duncker, à Leipsig, en 1881.
Enfin, on doit citer ici les noms d'autres voyageurs ou écrivains qui se
sont spécialisés dans les études albanaises: Baschamakoff, les
professeur Cvijic de Belgrade, Träger de Berlin, _etc_.

Il n'existe aucune carte rigoureusement exacte de l'intérieur de
l'Albanie; dans les montagnes de l'arrière-pays, un grand nombre de
levés restent à faire; la carte française du service géographique de
l'armée au 1 000 000me est beaucoup trop sommaire et d'ailleurs pleine
d'inexactitudes. Pour un voyage à l'intérieur, on doit se servir de la
carte autrichienne au 200 000me; elle est claire et détaillée, mais des
étendues assez grandes de territoires ont été dessinées de loin et par à
peu près; c'est un guide précieux et unique pour un voyage dans le pays,
mais il faut avoir soin de ne pas s'y fier aveuglément.

En résumé, il reste à écrire sur l'Albanie un ouvrage d'ensemble actuel
et à dresser une carte exacte à petite échelle.



TABLE DES MATIÈRES


INTRODUCTION


_CHAP. I_: VALLONA

En pays «maghzen» albanais; la baie de Vallona.--L'organisation
féodale.--Les relations entre l'Italie et Vallona; l'action
autrichienne; le commerce extérieur de l'Albanie et la part de
l'Autriche et de l'Italie.--L'importance de Vallona dans l'Adriatique;
la Triple Alliance et le _statu quo_ en Albanie; le Gibraltar de
l'Adriatique.


_CHAP. II_: DURAZZO, CENTRE COMMERCIAL DE L'ALBANIE

Durazzo et son importance économique.--Les projets de voie ferrée; le
projet Durazzo-Monastir et son tracé; les centres de population de
l'Albanie indépendante; les routes.--La question de la monnaie et du
change; l'urgence et l'intérêt d'une réforme monétaire.


_CHAP. III_: TIRANA LA VERTE

De Durazzo à Tirana; Tirana.--Essad Pacha et les Toptan; au tchiflick
d'Essad; Jeunes-Turcs et Albanais; les ambitions des Toptan.--Refik bey
Toptan; ses fermiers et ses terres; les cultures; les métayers et les
paysans; la propagande pour la langue turque; le retour d'Essad.


_CHAP. IV_: EL-BASSAM ET SON CONGRÈS ALBANAIS

La demeure de Derwisch bey et ses serviteurs.--Le Congrès albanais; les
délégués; la presse albanaise; la question politique; la question
religieuse; les orthodoxes; la situation des catholiques en Albanie et
leur hiérarchie religieuse; la nécessité d'un accord entre catholiques
et musulmans.


_CHAP. V_: A LA TÉKIÉ DES BECKTACHI D'EL-BASSAM

La situation du monastère; d'El-Bassam à la tékié; le cimetière; l'ordre
des Becktachi; son action politique et nationale.--Sur la terrasse de la
tékié; les souvenirs et l'histoire de Scanderbeg; le chant national
albanais; le sentiment commun; le départ de la tékié.


_CHAP. VI_: D'EL-BASSAM AU LAC D'OKRIDA

Le départ d'El-Bassam; Babia Han; Kouks et le pont sur le Scoumbi; de
Kouks à Prienze.--Chez l'habitant; la chaumière du paysan et son
hospitalité; de Prienze au lac d'Okrida.--Les paysans du centre de
l'Albanie: beys et tenanciers; petits propriétaires libres; leurs
rapports avec le pouvoir; moeurs et sentiments.


_CHAP. VII_: LES MARCHES ALBANAISES DE L'EST: STRUGA, OKRIDA, RESNA ET
MONASTIR

Albanais et Bulgares; les colonies bulgares urbaines; Struga; les
monastères bulgares et Sveti Naoum; Okrida et sa situation; le premier
village bulgare, Kussly; d'Okrida à Resna; la ville de Resna; de Resna à
Monastir.--Monastir et son rôle dans les Balkans; la rivalité des races;
les Albanais à Monastir.--La colonie juive; les Séphardims des Balkans
et leur rivalité avec les juifs allemands; leurs rapports avec la
France.


_CHAP. VIII_: LES MARCHES ALBANAISES DE L'EST: DE MONASTIR A USKUB

La route de la montagne; de Monastir à Krchevo; l'organisation bulgare à
Krchevo et les partis politiques.--De Krchevo à Gostivar; l'infiltration
albanaise; la montagne Bukova et son plateau; les villages albanais; la
ville de Gostivar.--De Gostivar à Kalkandelem; la grande tékié de
Becktachi; les derviches; le marché de Kalkandelem.--De Kalkandelem à
Uskub; Ussincha et la plaine d'Uskub; les tchiflick albanais de
Bardoftza et de Tatalidza; Albanais et Bulgares; Uskub et son histoire
récente; la tragédie balkanique et les Albanais.


_CHAP. IX_: CONCLUSION: L'ALBANIE AUTONOME ET L'EUROPE

La question d'Orient et la question albanaise.--La force du sentiment
national albanais; les nationalismes des Balkans; la politique
d'Abdul-Hamid et l'expansion de la nationalité albanaise; leur méthode
d'expansion.--L'Albanie et l'Autriche; la liquidation balkanique et la
paix boiteuse de Bucarest.--La vie politique internationale de
l'Albanie: son importance dans l'équilibre diplomatique du vieux monde;
l'Albanie et la Triple Alliance; la politique française.--La vie
politique intérieure de l'Albanie: l'Albanie est-elle ingouvernable?
Son organisation sociale actuelle et la possibilité d'une organisation
nationale.--La vie économique de l'Albanie: ses produits et leur mise en
valeur.--La résurrection de l'Albanie et son avenir: Gaule ou Pologne?


APPENDICE: Les ouvrages sur l'Albanie





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Au jeune royaume d'Albanie" ***

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