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Title: En famille
Author: Malot, Hector, 1830-1907
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

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Hector Malot

EN FAMILLE
(1893)



Table des matières

TOME PREMIER
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
TOME SECOND
XXII
XXIII
XXIV
XXV
XXVI
XXVII
XXVIII
XXIX
XXX
XXXI
XXXII
XXXIII
XXXIV
XXV
XXXVI
XXXVII
XXXVIII
XXXIX
XL



TOME PREMIER


I

Comme cela arrive souvent le samedi vers trois heures, les abords
de la porte de Bercy étaient encombrés, et sur le quai, en quatre
files, les voitures s’entassaient à la queue leu leu: haquets
chargés de fûts, tombereaux de charbon ou de matériaux, charrettes
de foin ou de paille, qui tous, sous un clair et chaud soleil de
juin, attendaient la visite de l’octroi, pressés d’entrer dans
Paris à la veille du dimanche.

Parmi ces voitures, et assez loin de la barrière, on en voyait une
d’aspect bizarre avec quelque chose de misérablement comique,
sorte de roulotte de forains mais plus simple encore, formée d’un
léger châssis tendu d’une grosse toile; avec un toit en carton
bitumé, le tout porté sur quatre roues basses.

Autrefois la toile avait dû être bleue, mais elle était si
déteinte, salie, usée, qu’on ne pouvait s’en tenir qu’à des
probabilités à cet égard, de même qu’il fallait se contenter d’à
peu près si l’on voulait déchiffrer les inscriptions effacées qui
couvraient ses quatre faces: l’une, en caractères grecs, ne
laissait plus deviner qu’un commencement de mot: [image caractères
grecs]; celle au-dessous semblait être de l’allemand: _graphie_;
une autre de l’italien: _FIA_; enfin la plus fraîche et française,
celle-là: PHOTOGRAPHIE, était évidemment la traduction de toutes
les autres, indiquant ainsi, comme une feuille de route, les
divers pays par lesquels la pauvre guimbarde avait roulé avant
d’entrer en France et d’arriver enfin aux portes de Paris.

Était-il possible que l’âne qui y était attelé l’eût amenée de si
loin jusque-là?

Au premier coup d’oeil on pouvait en douter, tant il était maigre,
épuisé, vidé; mais, à le regarder de plus près, on voyait que cet
épuisement n’était que le résultat des fatigues longuement
endurées dans la misère. En réalité, c’était un animal robuste,
d’assez grande taille, plus haute que celle de notre âne d’Europe,
élancé, au poil gris cendré avec le ventre clair malgré les
poussières des routes qui le salissaient; des lignes noires
transversales marquaient ses jambes fines aux pieds rayés, et, si
fatigué qu’il fut, il n’en tenait pas moins sa tête haute d’un air
volontaire, résolu et coquin. Son harnais se montrait digne de la
voiture, rafistolé avec des ficelles de diverses couleurs, les
unes grosses, les autres petites, au hasard des trouvailles, mais
qui disparaissaient sous les branches fleuries et les roseaux,
coupés le long du chemin, dont on l’avait couvert pour le défendre
du soleil et des mouches.

Près de lui, assise sur la bordure du trottoir, se tenait une
petite fille de onze à douze ans qui le surveillait.

Son type était singulier: d’une certaine incohérence, mais sans
rien de brutal dans un très apparent mélange de race. Au contraire
de l’inattendu de la chevelure pâle et de la carnation ambrée, le
visage prenait une douceur fine qu’accentuait l’oeil noir, long,
futé et grave. La bouche aussi était sérieuse. Dans l’affaissement
du repos le corps s’était abandonné; il avait les mêmes grâces que
la tête, à la fois délicates et nerveuses; les épaules étaient
souples d’une ligne menue et fuyante dans une pauvre veste carrée
de couleur indéfinissable, noire autrefois probablement; les
jambes volontaires et fermes dans une pauvre jupe large on loques;
mais la misère de l’existence n’enlevait cependant rien à la
fierté de l’attitude de celle qui la portait.

Comme l’âne se trouvait placé derrière une haute et large voilure
de foin, la surveillance en eût été facile si de temps en temps il
ne s’était pas amusé à happer une goulée d’herbe, qu’il tirait
discrètement avec précaution, en animal intelligent qui sait très
bien qu’il est en faute.

«Palikare, veux-tu finir!»

Aussitôt il baissait la tête comme un coupable repentant, mais dès
qu’il avait mangé son foin en clignant de l’oeil et en agitant ses
oreilles, il recommençait avec un empressement qui disait sa faim.

À un certain moment, comme elle venait de le gronder pour la
quatrième ou cinquième fois, une voix sortit de la voiture,
appelant:

«Perrine!»

Aussitôt sur pied, elle souleva un rideau et entra dans la
voiture, où une femme était couchée sur un matelas si mince qu’il
semblait collé au plancher.

«As-tu besoin de moi, maman?

-- Que fait donc Palikare?

-- Il mange le foin de la voiture qui nous précède.

-- Il faut l’en empêcher.

-- Il a faim.

-- La faim ne nous permet pas de prendre ce qui ne nous appartient
pas; que répondrais-tu au charretier de cette voiture s’il se
fâchait?

-- Je vais le tenir de plus près.

-- Est-ce que nous n’entrons pas bientôt dans Paris?

-- Il faut attendre pour l’octroi.

-- Longtemps encore?

-- Tu souffres davantage?

-- Ne t’inquiète pas; l’étouffement du renfermé; ce n’est rien»,
dit-elle d’une voix haletante, sifflée plutôt qu’articulée.

C’étaient là les paroles d’une mère qui veut rassurer sa fille; en
réalité elle se trouvait dans un état pitoyable, sans respiration,
sans force, sans vie, et, bien que n’ayant pas dépassé vingt-six
ou vingt-sept ans, au dernier degré de la cachexie; avec cela des
restes de beauté admirables, la tête d’un pur ovale, des yeux doux
et profonds, ceux même de sa fille, mais avivés par le souffle de
la maladie.

«Veux-tu que je te donne quelque chose? demanda Perrine.

-- Quoi?

-- Il y a des boutiques, je peux t’acheter un citron; je
reviendrais tout de suite.

-- Non. Gardons notre argent; nous en avons si peu! Retourne près
de Palikare et fais en sorte de l’empêcher de voler ce foin.

-- Cela n’est pas facile.

-- Enfin veille sur lui.»

Elle revint à la tête de l’âne, et comme un mouvement se
produisait, elle le retint de façon qu’il restât assez éloigné de
la voiture de foin pour ne pas pouvoir l’atteindre.

Tout d’abord il se révolta, et voulut avancer quand même, mais
elle lui parla doucement, le flatta, l’embrassa sur le nez; alors
il abaissa ses longues oreilles avec une satisfaction manifeste et
voulut bien se tenir tranquille.

N’ayant plus à s’occuper de lui, elle put s’amuser à regarder ce
qui se passait autour d’elle: le va-et-vient des bateaux-mouches
et des remorqueurs sur la rivière; le déchargement des péniches au
moyen des grues tournantes qui allongeaient leurs grands bras de
fer au-dessus d’elles et prenaient, comme à la main, leur
cargaison pour la verser dans des wagons quand c’étaient des
pierres, du sable ou du charbon, ou les aligner le long du quai
quand c’étaient des barriques; le mouvement des trains sur le pont
du chemin de fer de ceinture dont les arches barraient la vue de
Paris qu’on devinait dans une brume noire plutôt qu’on ne le
voyait; enfin près d’elle, sous ses yeux, le travail des employés
de l’octroi qui passaient de longues lances à travers les voitures
de paille, ou escaladaient les fûts chargés sur les haquets, les
perçaient d’un fort coup de foret, recueillaient dans une petite
tasse d’argent le vin qui en jaillissait, en dégustaient quelques
gouttes qu’ils crachaient aussitôt.

Comme tout cela était curieux, nouveau; elle s’y intéressait si
bien, que le temps passait, sans qu’elle en eût conscience.

Déjà un gamin d’une douzaine d’années qui avait tout l’air d’un
clown, et appartenait sûrement à une caravane de forains dont les
roulottes avaient pris la queue, tournait autour d’elle depuis dix
longues minutes, sans qu’elle eût fait attention à lui, lorsqu’il
se décida à l’interpeller:

«V’là un bel âne!»

Elle ne dit rien.

«Est-ce que c’est un âne de notre pays? Ça m’étonnerait joliment.»

Elle l’avait regardé, et voyant qu’après tout il avait l’air bon
garçon, elle voulut bien répondre:

«Il vient de Grèce.

-- De Grèce!

-- C’est pour cela qu’il s’appelle Palikare.

-- Ah! c’est pour cela!»

Mais malgré son sourire entendu, il n’était pas du tout certain
qu’il eût très bien compris pourquoi un âne qui venait de Grèce
pouvait s’appeler Palikare.

«C’est loin, la Grèce? demanda-t-il.

-- Très loin.

-- Plus loin que... la Chine?

-- Non, mais loin, loin.

-- Alors vous venez de la Grèce?

-- De plus loin encore.

-- De la Chine?

-- Non; c’est Palikare qui vient de la Grèce.

-- Est-ce que vous allez à la fête des Invalides?

-- Non.

-- Ousque vous allez?

-- À Paris.

-- Ousque vous remiserez votre roulotte?

-- On nous a dit à Auxerre qu’il y avait des places libres sur les
boulevards des fortifications?»

Il se donna deux fortes claques sur les cuisses en plongeant de la
tête.

«Les boulevards des fortifications, oh là là là!

-- Il n’y a pas de places?

-- Si.

-- Eh bien?

-- Pas pour vous. C’est, voyou les fortifications. Avez-vous des
hommes dans votre roulotte, des hommes solides qui n’aient pas
peur d’un coup de couteau? J’entends d’en donner et d’en recevoir.

-- Nous ne sommes que ma mère et moi, et ma mère est malade.

-- Vous tenez à votre âne?

-- Bien sûr.

-- Eh bien, demain votre âne vous sera volé; v’là pour commencer,
vous verrez le reste; et ça ne sera pas beau; c’est Gras Double
qui vous le dit.

-- C’est vrai cela?

-- Pardi, si c’est vrai; vous n’êtes jamais venue à Paris?

-- Jamais.

-- Ça se voit; c’est donc des moules ceux d’Auxerre qui vous ont
dit que vous pouviez remiser là? pourquoi que vous n’allez pas
chez Grain de Sel?

-- Je ne connais pas Grain de Sel.

-- Le propriétaire du Champ Guillot, quoi! c’est clos de
palissades fermées la nuit; vous n’auriez rien à craindre, on sait
que Grain de Sel aurait vite fichu un coup de fusil a ceux qui
voudraient entrer la nuit.

-- C’est cher?

-- L’hiver oui, quand tout le monde rapplique à Paris, mais en ce
moment je suis sur qu’il ne vous ferait pas payer plus de quarante
sous la semaine, et votre âne trouverait sa nourriture dans le
clos, surtout s’il aime les chardons.

-- Je crois bien qu’il les aime!

-- Il sera à son affaire; et puis Grain de Sel n’est pas un
mauvais homme.

-- C’est son nom, Grain de Sel?

-- On l’appelle comme ça parce qu’il a toujours soif. C’est un
ancien biffin qui a gagné gros dans le chiffon, qu’il n’a quitté
que quand il s’est fait écraser un bras, parce qu’un seul bras
n’est pas commode pour courir les poubelles; alors il s’est mis à
louer son terrain, l’hiver pour remiser les roulottes, l’été à qui
il trouve; avec ça, il a d’autres commerces: il vend des petits
chiens de lait.

-- C’est loin d’ici le Champ Guillot?

-- Non, à Charonne; mais je parie que vous ne connaissez seulement
pas Charonne?

-- Je ne suis jamais venue à Paris.

-- Eh bien, c’est là.»

Il étendit le bras devant lui dans la direction du nord.

«Une fois que vous avez, passé la barrière, vous tournez, tout de
suite à droite, et vous suivez le boulevard le long des
fortifications pendant une petite demi-heure; quand vous avez
traversé le cours de Vincennes, qui est une large avenue, vous
prenez sur la gauche et vous demandez; tout le monde connaît le
Champ Guillot.

-- Je vous remercie; je vais en parler a maman; et même, si vous
vouliez rester auprès de Palikare deux minutes, je lui en
parlerais tout de suite.

-- Je veux bien; je vas lui demander de m’apprendre le grec.

-- Empêchez-le, je vous prie, de prendre du foin.»

Perrine entra dans la voiture et répéta à sa mère ce que le jeune
clown venait de lui dire.

«S’il en est ainsi, il n’y a pas à hésiter, il faut aller à
Charonne; mais trouveras-tu ton chemin? Pense que nous serons dans
Paris.

-- Il parait que c’est très facile.»

Au moment de sortir elle revint près de sa mère et se pencha vers
elle:

«Il y a plusieurs voitures qui ont des bâches, on lit dessus:
«Usines de Maraucourt», et au-dessous le nom: «Vulfran
Paindavoine»; sur les toiles qui couvrent les pièces de vin
alignées le long du quai on lit aussi la même inscription.

-- Cela n’a rien d’étonnant.

-- Ce qui est étonnant c’est de voir ces noms si souvent répétés.»


II

Quand Perrine revint prendre sa place auprès de son âne, il
s’était enfoncé le nez dans la voiture de foin, et il mangeait
tranquillement comme s’il avait été devant un râtelier.

«Vous le laissez manger? s’écria-t-elle.

-- J’vous crois.

-- Et si le charretier se fâche?

-- Faudrait pas avec moi.»

Il se mit en posture d’invectiver un adversaire, les poings sur
les hanches, la tête renversée.

«Ohé, croquant!»

Mais son concours ne fut pas nécessaire pour défendre Palikare;
c’était au tour de la voiture de foin d’être sondée à coups de
lance par les employés de l’octroi, et elle allait passer la
barrière.

«Maintenant ça va être à vous; je vous quitte. Au revoir,
mam’zelle; si vous voulez jamais avoir de mes nouvelles, demandez
Gras Double, tout le monde vous répondra.»

Les employés qui gardent les barrières de Paris sont habitués à
voir bien des choses bizarres, cependant celui qui monta dans la
voiture photographique eut un mouvement de surprise en trouvant
cette jeune femme couchée; et surtout en jetant les yeux çà et là
d’un rapide coup d’oeil qui ne rencontrait partout que la misère.

«Vous n’avez rien à déclarer? demanda-t-il en continuant son
examen.

-- Rien.

-- Pas de vin, pas de provisions?

-- Rien.»

Ce mot deux fois répété était d’une exactitude rigoureuse: en
dehors du matelas, de deux chaises de paille, d’une petite table,
d’un fourneau en terre, d’un appareil et de quelques ustensiles
photographiques, il n’y avait rien dans cette voiture: ni malles,
ni paniers, ni vêtements.

«C’est bien, vous pouvez entrer.»

La barrière passée, Perrine tourna tout de suite à droite, comme
Gras Double lui avait recommandé, conduisant Palikare par la
bride. Le boulevard qu’elle suivait longeait le talus des
fortifications, et dans l’herbe roussie, poussiéreuse, usée par
plaques, des gens étaient couchés qui dormaient sur le dos ou sur
le ventre, selon qu’ils étaient plus ou moins aguerris contre le
soleil, tandis que d’autres s’étiraient les bras, leur sommeil
interrompu, en attendant de le reprendre. Ce qu’elle vit de la
physionomie de ceux-là, de leurs têtes ravagées, culottées,
hirsutes, de leurs guenilles, et de la façon dont ils les
portaient, lui fit comprendre que cette population des
fortifications ne devait pas, en effet, être très rassurante la
nuit, et que les coups de couteau devaient s’échanger là
facilement.

Elle ne s’arrêta pas à cet examen, maintenant sans intérêt pour
elle, puisqu’elle ne se trouverait pas mêlée à ces gens, et elle
regarda de l’autre côté, c’est-à-dire vers Paris.

Hé quoi! ces vilaines maisons, ces hangars, ces cours sales, ces
terrains vagues où s’élevaient des tas d’immondices, c’était
Paris, le Paris dont elle avait si souvent entendu parler par son
père, dont elle rêvait depuis longtemps, et avec des imaginations
enfantines, d’autant plus féeriques que le chiffre des kilomètres
diminuait à mesure qu’elle s’en rapprochait; de même, de l’autre
côté du boulevard, sur les talus, vautrés dans l’herbe comme des
bestiaux, ces hommes et ces femmes, aux faces patibulaires,
étaient des Parisiens.

Elle reconnut le cours de Vincennes à sa largeur et, après l’avoir
dépassé, tournant à gauche, elle demanda le Champ Guillot. Si tout
le monde le connaissait, tout le monde n’était pas d’accord sur le
chemin à prendre pour y arriver, et elle se perdit plus d’une fois
dans les noms de rues qu’elle devait suivre. À la fin cependant,
elle se trouva devant une palissade formée de planches, les unes
en sapin, les unes en bois non écorcé, celles-ci peintes, celles-
là goudronnées, et quand, par la barrière ouverte à deux battants,
elle aperçut dans le terrain un vieil omnibus sans roues et un
wagon de chemin de fer sans roues aussi, posés sur le sol, elle
comprit, bien que les bicoques environnantes ne fussent guère en
meilleur état, que c’était là le Champ Guillot. Eût-elle eu besoin
d’une confirmation de cette impression, qu’une douzaine de petits
chiens tout ronds, qui boulaient dans l’herbe, la lui eût donnée.

Laissant Palikare dans la rue, elle entra, et aussitôt les chiens
se jetèrent sur ses jambes, les mordillant avec de petits
aboiements.

«Qu’est-ce qu’il y a?» cria une voix.

Elle regarda d’où venait, cet appel, et, sur sa gauche, elle
aperçut un long bâtiment qui était peut-être une maison, mais qui
pouvait bien être aussi tout autre chose; les murs étaient en
carreaux de plâtre, en pavés de grès et de bois, en boîtes de fer-
blanc, le toit en carton et en toile goudronnée, les fenêtres
garnies de vitres en papier, en bois, en feuilles de zinc et même
en verre, mais le tout construit et disposé avec un art naïf qui
faisait penser qu’un Robinson en avait été l’architecte, avec des
Vendredis pour ouvriers. Sous un appentis, un homme à la barbe
broussailleuse était occupé à trier des chiffons qu’il jetait dans
des paniers disposés autour de lui.

«N’écrasez pas mes chiens, cria-t-il, approchez.»

Elle fit ce qu’il commandait.

«Qu’est-ce que vous voulez? demanda-t-il lorsqu’elle fut près de
lui.

-- C’est vous qui êtes le propriétaire du Champ Guillot?

-- On le dit.»

Elle expliqua en quelques mots ce qu’elle voulait, tandis que,
pour ne pas perdre son temps en l’écoutant, il se versait, d’un
litre qu’il avait à sa portée, un verre de vin à rouges bords et
l’avalait d’un trait,

«C’est possible, si l’on paye d’avance, dit-il en l’examinant.

-- Combien?

-- Quarante-deux sous par semaine pour la voiture, vingt et un
sous pour l’âne.

-- C’est bien cher.

-- C’est mon prix.

-- Votre prix d’été?

-- Mon prix d’été.

-- Il pourra manger les chardons?

-- Et l’herbe aussi, s’il a les dents assez solides.

-- Nous ne pouvons pas payer à la semaine, puisque nous ne
resterons pas une semaine, mais au jour seulement; nous passons
par Paris pour aller à Amiens, et nous voulons nous reposer.

-- Alors, ça va tout de même; six sous par jour pour la roulotte,
trois sous pour l’âne.

Elle fouilla dans sa jupe, et, un a un, elle en tira neuf sous:

«Voila la première journée.

-- Tu peux dire à tes parents d’entrer. Combien sont-ils? Si c’est
une troupe, c’est deux sous en plus par personne.

-- Je n’ai que ma mère.

-- Bon. Mais pourquoi ta mère n’est-elle pas venue faire sa
location?

-- Elle est malade, dans la voiture.

-- Malade. Ce n’est pas un hôpital ici.»

Elle eut peur qu’on ne voulût pas recevoir une malade.

«C’est-à-dire qu’elle est fatiguée. Vous comprenez, nous venons de
loin.

-- Je ne demande jamais aux gens d’où ils viennent.»

Il étendit le bras vers un coin de son champ;

«Tu mettras ta roulotte là-bas, et puis tu attacheras ton âne;
s’il m’écrase un chien, tu me le payeras cent sous.»

Comme elle allait s’éloigner, il l’appela:

«Prends un verre de vin.

_ Je vous remercie, je ne bois pas de vin.

-- Bon, je vas le boire pour toi.»

Il se jeta dans le gosier le verre qu’il avait versé, et se remit
au tri de ses chiffons, autrement dit à son «triquage».

Aussitôt qu’elle eut installé Palikare à la place qui lui avait
été assignée, ce qui ne se fit pas sans certaines secousses,
malgré le soin qu’elle prenait de les éviter, elle monta dans la
roulotte:

«À la fin, pauvre maman, nous voilà arrivées.

-- Ne plus remuer, ne plus rouler! Tant et tant de kilomètres! Mon
Dieu, que la terre est grande!

-- Maintenant que nous avons le repos, je vais te faire à dîner.
Qu’est-ce que tu veux?

-- Avant tout, dételle ce pauvre Palikare, qui, lui aussi, doit
être bien las; donne-lui à manger, à boire; soigne-le.

-- Justement, je n’ai jamais vu autant de chardons; de plus, il y
a un puits. Je reviens tout de suite.»

En effet, elle ne tarda pas à revenir et se mit à chercher çà et
là dans la voiture, d’où elle sortit le fourneau en terre,
quelques morceaux de charbon et une vieille casserole, puis elle
alluma le feu avec des brindilles et le souffla, en s’agenouillant
devant, à pleins poumons.

Quand il commença à prendre, elle remonta dans la voiture:

«C’est du riz que tu veux, n’est-ce pas?

-- J’ai si peu faim.

-- Aurais-tu faim pour autre chose? J’irai chercher ce que tu
voudras. Veux-tu?...

-- Je veux bien du riz.»

Elle versa une poignée de riz dans la casserole où elle avait mis
un peu d’eau, et, quand l’ébullition commença, elle remua le riz
avec deux baguettes blanches dépouillées de leur écorce, ne
quittant la cuisine que pour aller rapidement voir comment se
trouvait Palikare et lui dire quelques mots d’encouragement qui, à
vrai dire, n’étaient pas indispensables, car il mangeait ses
chardons avec une satisfaction, dont ses oreilles traduisaient
l’intensité.

Quand le riz fut cuit à point, à peine crevé et non réduit on
bouillie, comme le servent bien souvent les cuisinières
parisiennes, elle le dressa sur une écuelle en une pyramide à
large base, et le posa dans la voiture.

Déjà elle avait été emplir une petite cruche au puits et l’avait
placée auprès du lit de sa mère avec deux verres, deux assiettes,
deux fourchettes; elle posa son écuelle de riz à côté et s’assit
sur le plancher, les jambes repliées sous elle, sa jupe étalée

«Maintenant, dit-elle, comme une petite fille qui joue à la
poupée, nous allons faire la dînette, je vais te servir.»

Malgré le ton enjoué qu’elle avait pris, c’était d’un regard
inquiet qu’elle examinait sa mère, assise sur son matelas,
enveloppée d’un mauvais fichu de laine qui avait dû être autrefois
une étoffe de prix, mais qui maintenant n’était plus qu’une
guenille, usée, décolorée.

«Tu as faim, toi? demanda la mère.

-- Je crois bien, il y a longtemps.

-- Pourquoi n’as-tu pas mangé un morceau de pain?

-- J’en ai mangé deux, mais j’ai encore une belle faim: tu vas
voir; si ça met en appétit de regarder manger les autres, la
platée sera trop petite.»

La mère avait porté une fourchette de riz à sa bouche, mais elle
la tourna et retourna longuement sans pouvoir l’avaler.

-- Ça ne passe pas très bien, dit-elle en réponse au regard de sa
fille.

-- Il faut te forcer: la seconde bouchée passera mieux, la
troisième mieux encore.»

Mais elle n’alla pus jusque-là, et après la seconde elle reposa sa
fourchette sur son assiette:

«Le coeur me tourne, il vaut mieux ne pas persister.

-- Oh! maman!

-- Ne t’inquiète pas, ma chérie, ce n’est rien; on vit très bien
sans manger quand on n’a pas d’efforts à faire; avec le repos
l’appétit reviendra.»

Elle défit son fichu et s’allongea sur son matelas haletante, mais
si faible qu’elle fût elle ne perdit pas la pensée de sa fille, et
en la voyant les yeux gonflés de larmes elle s’efforça de la
distraire:

«Ton riz est très bon, mange-le; puisque tu travailles tu dois te
soutenir; il faut que tu sois forte pour me soigner; mange, ma
chérie, mange.

-- Oui, maman, je mange; tu vois, je mange.»

À la vérité elle. devait faire effort pour avaler, mais peu à peu,
sous l’impression des douces paroles de sa mère, sa gorge se
desserra, et elle se mit à manger réellement; alors l’écuelle de
riz disparut vite, tandis que sa mère la regardait avec un tendre
et triste sourire:

«Tu vois qu’il faut se forcer.

-- Si j’osais, maman!

-- Tu peux oser.

-- Je te répondrais que ce que tu me dis, c’était cela même que je
te disais.

-- Moi, je suis malade.

-- C’est pour cela que si tu voulais j’irais chercher un médecin;
nous sommes à Paris, et à Paris il y a de bons médecins.

-- Les bons médecins ne se dérangent pas sans qu’on les paye.

-- Nous le payerions.

-- Avec quoi?

-- Avec notre argent; tu dois avoir sept francs dans ta robe et en
plus un florin que nous pouvons changer ici; moi j’ai dix-sept
sous. Regarde dans ta robe.»

Cette robe noire, aussi misérable que la jupe de Perrine, mais
moins poudreuse, car elle avait été battue, était posée sur le
matelas et servait de couverture; sa poche explorée donna bien les
sept francs annoncés et le florin d’Autriche.

«Combien cela fait-il en tout? demanda Perrine, je connais si mal
l’argent français.

-- Je ne le connais guère mieux que toi.»

Elles firent le compte, et en estimant le florin à deux francs
elles trouvèrent neuf francs quatre-vingt-cinq centimes.

«Tu vois que nous avons plus qu’il ne faut pour le médecin,
continua Perrine.

-- Il ne me guérirait pas par des paroles, il ordonnerait des
médicaments, comment les payer?

-- J’ai mon idée. Tu penses bien que quand je marche à côté de
Palikare, je ne passe pas tout mon temps à lui parler, quoiqu’il
aimerait cela; je réfléchis aussi à toi, à nous, surtout à toi,
pauvre maman, depuis que tu es malade, à notre voyage, à notre
arrivée à Maraucourt. Est-ce que tu crois que nous pouvons nous y
montrer dans notre roulotte qui, si souvent, sur notre passage a
fait rire? Cela nous vaudrait-il un bon accueil?

-- Il est certain que même pour des parents qui n’auraient pas de
fierté, cette entrée serait humiliante.

-- Il vaut donc mieux qu’elle n’ait pas lieu; et puisque nous
n’avons plus besoin de la roulotte nous pouvons la vendre.
D’ailleurs à quoi nous sert-elle maintenant? Depuis que tu es
malade, personne n’a voulu se laisser photographier par moi; et
quand même je trouverais des gens assez braves pour se fier à moi,
nous n’avons plus de produits. Ce n’est pas avec ce qui nous reste
d’argent que nous pouvons dépenser trois francs pour un paquet de
développement, trois francs pour un virage d’or et d’acétate, deux
francs pour une douzaine de glaces. Il faut la vendre.

-- Et combien la vendrons-nous?

-- Nous la vendrons toujours quelque chose: l’objectif est en bon
état; et puis il y a le matelas...

-- Tout, alors?

-- Cela te fait de la peine?

-- Il y a plus d’un an que nous vivons dans cette roulotte, ton
père y est mort, cela fait que si misérable qu’elle soit, la
pensée de m’en séparer m’est douloureuse; de lui c’est tout ce qui
nous reste, et il n’est pas une seule de ces pauvres choses à
laquelle son souvenir ne soit attaché.»

Sa parole haletante s’arrêta tout à fait, et sur son visage
décharné des larmes coulèrent sans qu’elle pût les retenir.

«Oh! maman, s’écria Perrine, pardonne-moi de t’avoir parlé de
cela.

-- Je n’ai rien à te pardonner, ma chérie; c’est le malheur de
notre situation que nous ne puissions, ni toi ni moi, aborder
certains sujets sans nous attrister réciproquement, comme c’est la
fatalité de mon état que je n’aie aucune force pour résister, pour
penser, pour vouloir, plus enfant que tu ne l’es toi-même. N’est-
ce pas moi qui aurais dû te parler comme tu viens de le faire,
prévoir ce que tu as prévu, que nous ne pouvions pas arriver à
Maraucourt dans cette roulotte, ni nous montrer dans ces
guenilles, cette jupe pour toi, cette robe pour moi? Mais en même
temps qu’il fallait prévoir cela, il fallait aussi combiner des
moyens pour trouver des ressources, et ma tête si faible ne
m’offrait que des chimères, surtout l’attente du lendemain, comme
si ce lendemain devait accomplir des miracles pour nous: je serais
guérie, nous ferions une grosse recette; les illusions des
désespérés qui ne vivent plus que de leurs rêves. C’était folie,
la raison a parlé par ta bouche: je ne serai pas guérie demain,
nous ne ferons pas une grosse, ni une petite recette, il faut donc
vendre la voiture et ce qu’elle contient. Mais ce n’est pas tout
encore; il faut aussi que nous nous décidions à vendre...»

Il y eut une hésitation et un moment de silence pénible.

«Palikare", dit Perrine.

-- Tu y avais pensé?

-- Si j’y avais pensé! Mais je n’osais pas le dire, et depuis que
l’idée me tourmentait que nous serions forcées un jour ou l’autre
de le vendre, je n’osais même pas le regarder, de peur qu’il ne
devine que nous pouvions nous séparer de lui, au lieu de le
conduire à Maraucourt où il aurait été si heureux, après tant de
fatigues.

-- Savons-nous seulement si nous-mêmes nous serons reçues à
Maraucourt! Mais enfin, comme nous n’avons que cela à espérer et
que, si nous sommes repoussées, il ne nous restera plus qu’à
mourir dans un fossé de la route, il faut coûte que coûte que nous
allions à Maraucourt, et que nous nous y présentions de façon à ne
pas faire fermer les portes devant nous...

-- Est-ce que c’est possible, cela maman? Est-ce que le souvenir
de papa ne nous protégerait pas? lui qui était si bon! Est-ce
qu’on reste fâché contre les morts?

-- Je te parle d’après les idées de ton père, auxquelles nous
devons obéir. Nous vendrons donc et la voiture et Palikare. Avec
l’argent que nous en tirerons, nous appellerons un médecin; qu’il
me rende des forces pour quelques jours, c’est tout ce que je
demande. Si elles reviennent, nous achèterons une robe décente
pour toi, une pour moi, et nous prendrons le chemin de fer pour
Maraucourt, si nous avons assez d’argent pour aller jusque-là;
sinon nous irons jusqu’où nous pourrons, et nous ferons le reste
du chemin à pied.

-- Palikare est un bel âne; le garçon qui m’a parlé à la barrière
me le disait tantôt. Il est dans un cirque, il s’y connaît; et
c’est parce qu’il trouvait Palikare beau, qu’il m’a parlé.

-- Nous ne savons pas la valeur des ânes à Paris, et encore moins
celle que peut avoir un âne d’Orient. Enfin, nous verrons, et
puisque notre parti est arrêté, ne parlons plus de cela: c’est un
sujet trop triste, et puis je suis fatiguée.»

En effet, elle paraissait épuisée, et plus d’une fois elle avait
dû faire de longues pauses pour arriver à bout de ce qu’elle
voulait dire.

«As-tu besoin de dormir?

-- J’ai besoin de m’abandonner, de m’engourdir dans la
tranquillité, du parti pris et l’espoir d’un lendemain.

-- Alors, je vais te laisser pour ne pas te déranger, et comme il
y a encore deux heures de jour, je vais en profiter pour laver
notre linge. Est-ce que ça ne te paraîtra pas bon d’avoir demain
une chemise fraîche?

-- Ne te fatigue pas.

-- Tu sais bien que je ne suis jamais fatiguée.»

Après avoir embrassé sa mère, elle alla de-ci de-là dans la
roulotte, vivement, légèrement; prit un paquet de linge dans un
petit coffre ou il était enfermé, le plaça dans une terrine;
atteignit sur une planche un petit morceau de savon tout usé, et
sortit emportant le tout. Comme après que le riz avait été cuit,
elle avait empli d’eau sa casserole, elle trouva cette eau chaude
et put la verser sur son linge. Alors, s’agenouillant dons
l’herbe, après avoir ôté sa veste, elle commença a savonner, à
frotter, et sa lessive ne se composant en réalité que de deux
chemises, de trois mouchoirs, de deux paires de bas, il ne lui
fallait pas deux heures pour que fût tout lavé, rincé et étendu
sur des ficelles entre la roulotte et la palissade.

Pendant qu’elle travaillait, Palikare attaché, à une courte
distance d’elle, l’avait plusieurs fois regardée comme pour la
surveiller, mais sans rien de plus. Quand il vit qu’elle avait
fini, il allongea le cou vers elle et poussa cinq ou six braiments
qui étaient des appels impérieux.

«Crois-tu que je t’oublie?» dit-elle.

Elle alla à lui, le changea de place et lui apporta à boire dans
sa terrine qu’elle avait soigneusement rincée, car s’il se
contentait de toutes les nourritures qu’on lui donnait ou qu’il
trouvait lui-même, il était au contraire très difficile pour sa
boisson, et n’acceptait que de l’eau pure dans des vases propres
ou le bon vin qu’il aimait par-dessus tout.

Mais cela fait, au lieu de le quitter, elle se mit à le flatter de
la main en lui disant des paroles de tendresse comme une nourrice
à son enfant, et l’âne, qui tout de suite s’était jeté sur l’herbe
nouvelle, s’arrêta de manger pour poser sa tête contre l’épaule de
sa petite maîtresse et se faire mieux caresser: de temps en temps
il inclinait vers elle ses longues oreilles et les relevait avec
des frémissements qui disaient sa béatitude.

Le silence s’était fait dans l’enclos maintenant fermé, ainsi que
dans les rues désertes du quartier, et on n’entendait plus, au
loin, qu’un sourd mugissement sans bruits distincts, profond,
puissant, mystérieux comme celui de la mer, la respiration et la
vie de Paris qui continuaient actives et fiévreuses malgré la nuit
tombante.

Alors, dans la mélancolie du soir, l’impression de ce qui venait
de se dire étreignit Perrine plus fort, et, appuyant sa tête à
celle de son âne, elle laissa couler les larmes qui depuis si
longtemps l’étouffaient, tandis qu’il lui léchait les mains.



III

La nuit de la malade fut mauvaise: plusieurs fois, Perrine couchée
prés d’elle, tout habillée sur la planche, avec un fichu roulé qui
lui servait d’oreiller, dut se lever pour lui donner de l’eau
qu’elle allait chercher au puits afin de l’avoir plus fraîche:
elle étouffait et souffrait de la chaleur. Au contraire, à l’aube,
le froid du matin, toujours vif sous le climat de Paris, la fit
grelotter et Perrine dut l’envelopper dans son fichu, la seule
couverture un peu chaude qui leur restât.

Malgré son désir d’aller chercher le médecin aussitôt que
possible, elle dut attendre que Grain de Sel fût levé, car à qui
demander le nom et, l’adresse d’un bon médecin, si ce n’était a
lui?

Bien sûr qu’il connaissait un bon médecin, et un fameux qui
faisait ses visites en voiture, non à pied comme les médecins de
rien du tout.: M. Cendrier, rue Riblette, près de l’église; pour
trouver la rue Riblette il n’y avait qu’à suivre le chemin de fer
jusqu’à la gare.

En entendant parler d’un médecin fameux qui faisait les visites en
voiture, elle eut peur de n’avoir pas assez d’argent pour le
payer, et timidement, avec confusion, elle questionna Grain de Sel
en tournant autour de ce qu’elle n’osait pas dire. À la fin il
comprit:

«Ce que tu auras à payer? dit-il. Dame, c’est cher. Pas moins de
quarante sous. Et pour être sûre qu’il vienne, tu feras bien de
les lui remettre d’avance.»

En suivant les indications qui lui avaient été données, elle
trouva assez facilement la rue Riblette, mais le médecin n’était
point encore levé, elle dut attendre, assise sur une borne dans la
rue, à la porte d’une remise derrière laquelle on était en train
d’atteler un cheval: comme cela elle le saisirait au passage, et
en lui remettant ses quarante sous, elle le déciderait a venir, ce
qu’il ne ferait pas, elle en avait le pressentiment, si on lui
demandait simplement une visite pour un des habitants du Champ
Guillot.

Le temps fut éternel à passer, son angoisse se doublant de celle
de sa mère qui ne devait rien comprendre à son retard; s’il ne la
guérissait point instantanément, au moins allait-il l’empêcher de
souffrir. Déjà elle avait vu un médecin entrer dans leur roulotte,
lorsque son père avait été malade. Mais c’était en pleine
montagne, dans un pays sauvage, et le médecin que sa mère avait
appelé sans avoir le temps de gagner une ville, était plutôt un
barbier avec une tournure de sorcier qu’un vrai médecin comme on
en trouve à Paris, savant, maître de la maladie et de la mort,
comme devait l’être celui-là, puisqu’on le disait fameux.

Enfin la porte de la remise s’ouvrit, et un cabriolet de forme
ancienne, à caisse jaune, auquel était attelé un gros cheval de
labour, vint se ranger devant la maison et presque aussitôt le
médecin parut, grand, gros, gras, le visage rougeaud encadré d’une
barbe grise qui lui donnait l’air d’un patriarche campagnard.

Avant qu’il fût monté en voiture, elle était près de lui et lui
exposait sa demande.

«Le champ Guillot, dit-il, il y a eu de la batterie.

-- Non monsieur, c’est ma mère qui est malade, très malade.

-- Qu’est-ce que c’est ta mère?

-- Nous sommes photographes.»

Il mit le pied sur le marchepied.

Vivement elle tendit sa pièce de quarante sous.

«Nous pouvons vous payer.

-- Alors, c’est trois francs.»

Elle ajouta vingt sous à la pièce; il prit le tout et le fourra
dans la poche de son gilet.

«Je serai près de ta mère d’ici un quart d’heure.»

Elle fît en courant le chemin du retour, joyeuse d’apporter la
bonne nouvelle:

«Il va te guérir, maman, c’est un vrai médecin celui-là.»

Et vivement elle s’occupa de sa mère, lui lava le visage, les
mains, lui arrangea les cheveux qui étaient admirables, noirs et
soyeux, puis elle mit de l’ordre dans la roulotte; ce qui n’eut
d’autre résultat que de la rendre plus vide et par là plus
misérable encore.

Elles n’eurent pas une trop longue attente à endurer: un roulement
de voiture annonça l’arrivée du médecin et Perrine courut au-
devant de lui.

Comme en entrant il voulait se diriger vers la maison, elle lui
montra la roulotte.

«C’est dans notre voiture que nous habitons», dit-elle.

Bien que cette maison n’eut rien d’une habitation, il ne laissa
paraître aucune surprise, étant habitué à toutes les misères avec
sa clientèle; mais Perrine qui l’observait remarqua sur son visage
comme un nuage lorsqu’il vit la malade couchée sur son matelas,
dans cet intérieur dénudé.

«Tirez la langue, donnez-moi la main.»

Ceux qui payent quarante ou cent francs la visite de leur médecin
n’ont aucune idée de la rapidité avec laquelle s’établit un
diagnostic auprès des pauvres gens; en moins d’une minute son
examen fut fait.

«Il faut entrer à l’hôpital», dit-il.

La mère et la fille poussèrent un même cri d’effroi et de douleur.

«Petite, laisse-moi seul avec ta maman», dit le médecin d’un ton
de commandement.

Perrine hésita une seconde; mais, sur un signe de sa mère, elle
quitta la roulotte, dont elle ne s’éloigna pas.

«Je suis perdue? dit la mère à mi-voix.

-- Qui est-ce qui parle de ça: vous avez besoin de soins que vous
ne pouvez pas recevoir ici.

-- Est-ce qu’à l’hôpital j’aurais ma fille?

-- Elle vous verrait le jeudi et le dimanche.

-- Nous séparer! Que deviendrait-elle Sans moi, seule à Paris? que
deviendrai-je sans elle? Si je dois mourir, il faut que ce soit sa
main dans la mienne.

-- En tout cas on ne peut pas vous laisser dans cette voiture où
le froid des nuits vous est mortel. Il faut prendre une chambre;
le pouvez-vous?

-- Si ce n’est pas pour longtemps, oui peut-être.

-- Grain de Sel en loue qu’il ne vous fera pas payer cher. Mais la
chambre n’est pas tout, il faut des médicaments, une bonne
nourriture, des soins: ce que vous auriez à l’hôpital.

-- Monsieur, c’est impossible, je ne peux pas me séparer de ma
fille. Que deviendrait-elle?

-- Comme vous voudrez, c’est votre affaire, je vous ai dit ce que
je devais.»

Il appela:

«Petite.»

Puis, tirant un carnet de sa poche, il écrivit au crayon quelques
lignes sur une feuille blanche, qu’il détacha:

«Porte cela chez le pharmacien, dit-il, celui qui est auprès de
l’église, pas un autre. Tu donneras à ta mère le paquet n° 1; tu
lui feras boire d’heure en heure la potion n° 2; le vin de
quinquina en mangeant, car il faut qu’elle mange; ce qu’elle
voudra, surtout des oeufs. Je reviendrai ce soir.»

Elle voulut l’accompagner pour le questionner:

«Maman est bien malade?

-- Tâche de la décider à entrer à l’hôpital.

-- Est-ce que vous ne pouvez pas la guérir?

-- Sans doute, je l’espère; mais je ne peux pas lui donner ce
qu’elle trouverait à l’hôpital. C’est folie de n’y pas aller;
c’est pour ne pas se séparer de toi qu’elle refuse: tu ne serais
pas perdue, car tu as l’air d’une fille avisée et délurée.»

Marchant à grands pas, il était arrivé à sa voiture; Perrine eût
voulu le retenir, le faire parler, mais-il monta et partit.

Alors elle revint à la roulotte.

«Qu’a dit le médecin? demanda la mère.

-- Qu’il te guérirait.

-- Va donc vite chez le pharmacien, et rapporte aussi deux oeufs;
prends tout l’argent.»

Mais tout l’argent ne fut pas suffisant; quand le pharmacien eut
lu l’ordonnance, il regarda Perrine en la toisant;

«Vous avez de quoi payer?» dit-il.

Elle ouvrit la main.

«C’est sept francs cinquante», dit le pharmacien qui avait fait
son calcul.

Elle compta ce qu’elle avait dans la main et trouva six francs
quatre-vingt-cinq centimes en estimant le florin d’Autriche à deux
francs; il lui manquait donc treize sous.

«Je n’ai que six francs quatre-vingt-cinq centimes, dont un florin
d’Autriche, dit-elle; le voulez-vous, le florin?

-- Ah! non par exemple.»

Que faire? Elle restait au milieu de la boutique la main ouverte,
désespérée, anéantie.

«Si vous vouliez prendre le florin, il ne me manquerait que treize
sous, dit-elle enfin; je vous les apporterais tantôt.»

Mais le pharmacien ne voulut d’aucune de ces combinaisons, ni
faire crédit de treize sous, ni accepter le florin:

«Comme il n’y a pas urgence pour le vin de quinquina, dit-il, vous
viendrez le chercher tantôt; je vais tout de suite vous préparer
les paquets et la potion qui ne vous coûteront que trois francs
cinquante.»

Sur l’argent qui lui restait elle acheta des oeufs, un petit pain
viennois, qui devait provoquer l’appétit de sa mère, et revint
toujours courant au Champ Guillot.

«Les oeufs sont frais, dit-elle, je les ai mirés; regarde le pain,
comme il est bien cuit; tu vas manger, n’est-ce pas, maman?

-- Oui, ma chérie.»

Toutes deux étaient pleines d’espérance et Perrine d’une foi
absolue; puisque le médecin avait promis de guérir sa mère, il
allait accomplir ce miracle: pourquoi l’aurait-il trompée? quand
on demande la vérité à un médecin, il doit la dire.

C’est un merveilleux apéritif que l’espoir; la malade, qui depuis
deux jours n’avait pu rien prendre, mangea un oeuf et la moitié du
petit pain.

«Tu vois, maman, disait Perrine.

-- Cela va aller.»

En tout cas, son irritabilité nerveuse s’émoussa; elle éprouva un
peu de calme, et Perrine en profita pour aller consulter Grain de
Sel sur la question de savoir comment elle devait s’y prendre pour
vendre la voiture et Palikare. Pour la roulotte, rien de plus
facile, Grain de Sel pouvait l’acheter comme il achetait toutes
choses: meublés, habits, outils, instruments de musique, étoffes,
matériaux, le neuf, le vieux; mais, pour Palikare, il n’en était
pas de même, parce qu’il n’achetait pas de bêtes, excepté les
petits chiens, et son avis était qu’on devait attendre au mercredi
pour le vendre au Marché aux chevaux.

Le mercredi c’était bien loin, car, dans sa surexcitation
d’espérance, Perrine s’imaginait qu’avant ce jour-la, sa mère
aurait repris assez de forces pour pouvoir partir; mais, à
attendre ainsi, il y avait au moins cela de bon, qu’elles
pourraient avec le produit de la vente de la roulotte s’arranger
des robes pour voyager en chemin de fer, et aussi cela de meilleur
encore, qu’on pourrait peut-être ne pas vendre Palikare, si le
prix payé par Grain de Sel était assez élevé; Palikare resterait
au Champ Guillot, et quand elles seraient arrivées à Maraucourt,
elles le feraient venir. Comme elle serait heureuse de ne pas le
perdre, cet ami, qu’elle aimait tant! et comme il serait heureux
de vivre, désormais dans le bien-être, logé dans une belle écurie,
se promenant toute la journée à travers de grasses prairies avec
ses deux maîtresses auprès de lui!

Mais il fallut en rabattre des visions qui en quelques secondes
avaient traversé son esprit, car, au lieu de la somme qu’elle
imaginait sans la préciser, Grain de Sel n’offrit que quinze
francs de la roulotte et de tout ce qu’elle contenait, après
l’avoir longuement examinée.

«Quinze francs!

-- Et encore c’est pour vous obliger; qu’est-ce que vous voulez
que je fasse de ça?»

Et du crochet qui lui tenait lieu de bras, il frappait les
diverses pièces de la roulotte, les roues, les brancards, en
haussant les épaules d’un air de pitié méprisante.

Tout ce qu’elle put obtenir après beaucoup de paroles, ce fut une
augmentation de deux francs cinquante sur le prix offert, et
l’engagement que la roulotte ne serait dépecée qu’après leur
départ, de façon à pouvoir jusque-là l’habiter pendant la journée,
ce qui, imaginait-elle, vaudrait mieux pour sa mère que de rester
enfermée dans la maison.

Quand, sous la direction de Grain de Sel, elle visita les chambres
qu’il pouvait leur louer, elle vit combien la roulotte leur serait
précieuse, car, malgré l’orgueil avec lequel il parlait de ses
appartements, et qui n’avait d’égal que son mépris pour la
roulotte, elle était si misérable, si puante, cette maison, qu’il
fallait leur détresse pour l’accepter.

À la vérité, elle avait un toit et des murs qui n’étaient pas en
toile, mais sans aucune autre supériorité sur la roulotte: tout à
l’entour se trouvaient amoncelées les matières dont Grain de Sel
faisait commerce et qui pouvaient supporter les intempéries:
verres cassés, os, ferrailles: tandis qu’à l’intérieur le couloir
et. des pièces sombres, où les yeux se perdaient, contenaient
celles qui avaient besoin d’un abri: vieux papiers, chiffons,
bouchons, croûtes de pain, bottes, savates, ces choses
innombrables, détritus de toutes sortes, qui constituent les
ordures de Paris; et de ces divers tas s’exhalaient d’âcres odeurs
qui prenaient à la gorge.

Comme elle restait hésitante se demandant si sa mère ne serait pas
empoisonnée par ces odeurs, Grain de Sel la pressa:

«Dépêchez-vous, dit-il, les biffins vont rentrer; il faut que je
sois là pour recevoir et «triquer» ce qu’ils apportent.

-- Est-ce que le médecin connaît ces chambres? demanda-t-elle.

-- Bien sûr qu’il les connaît; il est venu plus d’une fois à côté
quand il a soigné la Marquise.»

Ce mot la décida: puisque le médecin connaissait ces chambres, il
savait ce qu’il disait en conseillant d’en prendre une; et
puisqu’une marquise, habitait l’une d’elles, sa mère pouvait bien
en habiter une autre.

«Cela vous coûtera huit sous par jour, dit Grain de Sel, ajoutés
aux trois sous pour l’âne et aux six sous pour la roulotte.

-- Vous l’avez achetée?

-- Oui, mais puisque vous vous en servez, il est juste de la
payer,»

Elle ne trouva rien à répondre; ce n’était pas la première fois
qu’elle se voyait ainsi écorchée; bien souvent elle l’avait été
plus durement encore dans leur long voyage, et elle finissait par
croire que c’est la loi de nature pour ceux qui ont, au détriment
de ceux qui n’ont pas.


IV

Perrine employa une bonne partie de la journée à nettoyer la
chambre où elles allaient s’installer, à laver le plancher, à
frotter les cloisons, le plafond, la fenêtre qui depuis que la
maison était construite n’avait jamais été bien certainement à
pareille fête.

Pendant les nombreux voyages qu’elle fit de la maison au puits où
elle tirait de l’eau pour laver, elle remarqua qu’il ne poussait
pas seulement de l’herbe et des chardons dans l’enclos: des
jardins environnants le vent ou les oiseaux avaient apporté des
graines; par-dessus le palis, les voisins avaient jeté des plants
de fleurs dont ils ne voulaient plus; de sorte que quelques-unes
de ces graines, quelques-uns de ces plants, tombant sur un terrain
qui leur convenait, avaient germé ou poussé, et maintenant
fleurissaient tant bien que mal. Sans doute leur végétation ne
ressemblait en rien à celle qu’on obtient dans un jardin, avec des
soins de tous les instants, des engrais, des arrosages; mais pour
sauvage qu’elle fût, elle n’en avait pas moins son charme de
couleur et de parfum.

Cela lui donna l’idée de recueillir quelques-unes de ces fleurs,
des giroflées rouges et violettes, des oeillets, et d’en faire des
bouquets qu’elle placerait dans leur chambre d’où ils chasseraient
la mauvaise odeur en même temps qu’ils l’égayeraient. Il semblait
que ces fleurs n’appartenaient à personne, puisque Palikare
pouvait les brouter si le coeur lui en disait; cependant elle
n’osa pas en cueillir le plus petit rameau, sans le demander à
Grain de Sel.

«Est-ce pour les vendre? répondit celui-ci.

-- C’est pour en mettre quelques branches dans notre chambre.

-- Comme ça, tant que tu voudras; parce que si c’était pour les
vendre, je commencerais par te les vendre moi-même. Puisque c’est
pour toi, ne te gêne pas, la petite: tu aimes l’odeur des fleurs,
moi j’aime mieux celle du vin, même il n’y a que celle-la que je
sente.»

Le tas des verres plus ou moins cassés étant considérable, elle y
trouva facilement des vases ébréchés dans lesquels elle disposa
ses bouquets, et comme ces fleurs avaient été cueillies au soleil,
la chambre se remplit bientôt du parfum des giroflées et des
oeillets, ce qui neutralisa les mauvaises odeurs de la maison, en
même temps que leurs fraîches couleurs éclairaient ses murs noirs.

Tout en travaillant ainsi elle fit la connaissance des voisins qui
habitaient de chaque côté de leur chambre: une vieille femme qui
sur ses cheveux gris portait un bonnet orné de rubans tricolores
aux couleurs du drapeau français; et un grand bonhomme courbé en
deux, enveloppé dans un tablier de cuir si long et si large qu’il
semblait constituer son unique vêtement. La femme aux rubans
tricolores était une chanteuse des rues, lui dit le bonhomme au
tablier, et rien moins que la Marquise dont avait parlé Grain de
Sel; tous les jours elle quittait le Champ Guillot avec un
parapluie rouge et une grosse canne dans laquelle elle le plantait
aux carrefours des rues ou aux bouts des ponts, pour chanter et
vendre à l’abri le répertoire de ses chansons. Quant au bonhomme
au tablier, c’était, lui apprit la Marquise, un démolisseur de
vieilles chaussures, et du matin au soir il travaillait muet comme
un poisson, ce qui lui avait valu le nom de Père la Carpe, sous
lequel on le connaissait; mais pour ne pas parler il n’en faisait
pas moins un tapage assourdissant avec son marteau.

Au coucher du soleil son emménagement fut achevé, et elle put
alors amener sa mère qui, en apercevant les fleurs, eut un moment
de douce surprise:

«Comme tu es bonne pour ta maman, chère fille! dit-elle.

-- Mais c’est pour moi que je suis bonne, ça me rend si heureuse
de te faire plaisir!»

Avant la nuit il fallut mettre les fleurs dehors, et alors l’odeur
de la vieille maison se fit sentir terriblement, mais sans que la
malade osât s’en plaindre; à quoi cela eût-il servi, puisqu’elles
ne pouvaient pas quitter le Champ Guillot pour aller autre part?

Son sommeil fut mauvais, fiévreux, troublé, agité, halluciné, et
quand le médecin vint le lendemain matin il la trouva plus mal, ce
qui lui fit changer le traitement et obligea Perrine à retourner
chez le pharmacien, qui cette fois lui demanda cinq francs. Elle
ne broncha pas et paya bravement; mais en revenant elle ne
respirait plus. Si les dépenses continuaient ainsi, comment
gagneraient-elles le mercredi qui leur mettrait aux mains le
produit de la vente du pauvre Palikare? Si le lendemain le médecin
prescrivait une nouvelle ordonnance coûtant cinq francs, ou plus,
où trouverait-elle cette somme? Au temps où avec ses parents elle
parcourait les montagnes, ils avaient plus d’une fois été exposés
à la famine, et plus d’une fois aussi, depuis qu’ils avaient
quitté la Grèce pour venir en France, ils avaient manqué de pain.
Mais ce n’était pas du tout la même chose. Pour la famine dans les
montagnes, ils avaient toujours l’espérance, qui se réalisait
souvent, de trouver quelques fruits, des légumes, un gibier qui
leur apporteraient un bon repas. Pour le manque de pain en Europe,
ils avaient aussi celle de rencontrer des paysans grecs,
bosniaques, styriens, tyroliens, qui consentiraient à se faire
photographier moyennant quelques sous. Tandis qu’à Paris il n’y a
rien à attendre pour ceux qui n’ont pas d’argent en poche, et le
leur tirait à sa fin. Alors, que feraient-elles? Et le terrible,
c’est qu’elle devait répondra à cette question, elle ne sachant
rien, ne pouvant rien; l’effroyable, c’est qu’elle devait prendre
la responsabilité de tout, puisque la maladie rendait sa mère
incapable de s’ingénier, et qu’elle se trouvait ainsi la vraie
mère, quand elle ne se sentait qu’une enfant.

Si encore un peu de mieux se présentait, elle en serait encouragée
et fortifiée; mais il n’en était pas ainsi, et bien que sa mère ne
se plaignît jamais, répétant toujours, au contraire, son mot
habituel: «Cela va aller», elle voyait qu’en réalité «cela
n’allait pas»: pas de sommeil, pas d’appétit, la fièvre, un
affaiblissement, une oppression qui lui paraissaient progresser,
si sa tendresse, sa faiblesse, son ignorance, sa lâcheté ne
l’abusaient point.

Le mardi matin, à la visite du médecin, ce qu’elle craignait pour
l’ordonnance se réalisa: après un rapide examen de la malade, le
docteur Cendrier tira de sa poche son carnet, ce terrible carnet
cause de tant d’angoisses pour Perrine, et se prépara à écrire;
mais au moment où il posait le crayon sur le papier, elle eut le
courage de l’arrêter.

«Monsieur, si les médicaments que vous allez ordonner ne sont pas
d’égale importance, voulez-vous bien n’inscrire aujourd’hui que
ceux qui pressent?

-- Qu’est-ce que vous voulez dire?» demanda-t-il d’un ton fâché.

Elle tremblait, mais cependant elle osa aller jusqu’au bout.

«Je veux dire que nous n’avons pas beaucoup d’argent aujourd’hui
et que nous n’en recevrons que demain; alors...»

Il la regarda, puis après avoir jeté un coup d’oeil rapide çà et
là, comme s’il voyait pour la première fois leur misère, il remit
son carnet dans sa poche:

«Nous ne changerons le traitement que demain, dit-il; rien ne
presse, celui d’hier peut être encore continué aujourd’hui.

«Rien ne presse», fut le mot que Perrine retint et se répéta: Si
rien ne pressait, c’était que sa mère ne se trouvait pas aussi mal
qu’elle l’avait craint; on pouvait donc encore espérer et
attendre.

Le mercredi était le jour qu’elle attendait, mais son impatience
de le voir arriver était traversée par l’émotion douloureuse avec
laquelle elle le redoutait, car s’il devait les sauver par
l’argent qu’il allait leur apporter, d’un autre côté, il devait la
séparer de Palikare. Aussi, chaque fois qu’elle pouvait quitter sa
mère, courait-elle dans l’enclos pour dire un mot à son ami qui,
n’ayant plus à travailler, ni à peiner; et trouvant à manger
autant qu’il voulait après tant de privations, ne s’était jamais
montré si joyeux. Dès qu’il la voyait venir, il poussait quatre ou
cinq braiments à ébranler les vitres des cahutes du Champ Guillot,
et, au bout de sa corde, il lançait quelques ruades jusqu’à ce
qu’elle fût près de lui; mais aussitôt qu’elle lui avait mis la
main sur le dos, il se calmait et, allongeant le cou, il lui
posait la tête sur l’épaule sans plus bouger. Alors, ils restaient
ainsi, elle le flattant, lui remuant les oreilles et clignant des
yeux avec des mouvements rythmés qui étaient tout un discours.

«Si tu savais!» murmurait-elle doucement.

Mais lui ne savait point, ne prévoyait point, et, tout aux
satisfactions du moment présent, le repos, la bonne nourriture,
les caresses de sa maîtresse, il se trouvait le plus heureux âne
du monde. D’ailleurs, il s’était fait un ami de Grain de Sel, de
qui il recevait des marques d’amitié qui flattaient sa
gourmandise. Le lundi, dans la matinée, ayant trouvé le moyen de
se détacher, il s’était approché de Grain de Sel occupé à triquer
les ordures qui arrivaient, et curieusement il était resté là.
C’était une habitude religieusement pratiquée par Grain de Sel
d’avoir toujours un litre de vin et un verre à portée de sa main,
de façon à n’être point obligé de se lever lorsque l’envie de
boire un coup le prenait, et elle le prenait souvent. Ce matin-là,
tout à sa besogne, il ne pensait pas à regarder autour de lui,
mais précisément parce qu’il s’y appliquait et s’y échauffait, la
soif, cette soif qui lui avait valu son surnom, n’avait pas tardé
à se faire sentir. Au moment où, s’interrompant, il allait prendre
sa bouteille, il vit Palikare les yeux attachés sur lui, le cou
tendu.

«Qu’est-ce que tu fais là, toi?»

Comme le ton n’était pas grondeur, l’âne n’avait pas bougé.

«Tu veux boire un verre de vin?» demanda Grain de Sel dont toutes
les idées tournaient toujours autour du mot boire.

Et au lieu de porter à sa bouche le verre qu’il emplissait, il
l’avait par plaisanterie tendu à Palikare; alors celui-ci
considérant l’invitation comme sérieuse avait fait deux pas de
plus en avant, et, allongeant ses lèvres de manières qu’elles
fussent aussi minces, aussi allongées que possible, il avait
aspiré une bonne moitié du verre, plein jusqu’au bord.

«Oh! la! la! la!», s’écria Grain de Sel en riant aux éclats.

Et il se mit à appeler:

«La Marquise! la Carpe!»

À ces cris ils arrivèrent, ainsi qu’un chiffonnier chargé de sa
hotte pleine, qui rentrait dans le clos, et le locataire du wagon
dont la profession était d’être marchand de pâte de guimauve et de
parcourir les fêtes et les marchés en suspendant à un crochet
tournant des tas de sucre fondu, dont il tirait des tortillons
jaunes, bleus, rouges, comme l’eût fait une fileuse de sa
quenouille.

«Qu’est-ce qu’il y a? demanda la Marquise.

-- Vous allez voir; mais préparez-vous à vous faire du bon sang.»

De nouveau il emplit son verre et le tendit à Palikare qui, comme
la première fois, le vida à moitié au milieu des rires et des
exclamations des gens qui le regardaient.

«J’avais entendu raconter que les ânes aimaient le vin, dit l’un,
mais je ne le croyais pas.

-- C’est un poivrot! dit un autre.

-- Vous devriez l’acheter, dit la Marquise en s’adressant à Grain
de Sel, il vous tiendrait joliment compagnie.

-- Ça ferait la paire.»

Grain de Sel ne l’acheta point, mais il se prit d’affection pour
lui et proposa à Perrine de l’accompagner le mercredi au Marché
aux chevaux. Et cela fut un grand soulagement pour elle, car elle
n’imaginait pas du tout comment elle trouverait le Marché aux
chevaux dans Paris, pas plus qu’elle ne voyait comment elle s’y
prendrait pour vendre un âne, discuter son prix, le recevoir sans
se faire voler; elle avait bien des fois entendu raconter des
histoires de voleurs parisiens et se sentait tout à fait incapable
de se défendre contre eux si, d’aventure, ils avaient l’idée de
s’attaquer à elle. Le mercredi matin elle s’occupa donc de faire
la toilette de Palikare, et ce fut une occasion pour elle de le
caresser et de l’embrasser. Mais, hélas! combien tristement! Elle
ne le verrait plus. Dans quelles mains allait-il passer? le pauvre
ami! et elle ne pouvait s’arrêter à cette pensée sans revoir les
ânes misérables ou martyrs que dans sa vie sur les grands chemins
elle avait rencontrés en tous lieux, comme si, sur la terre
entière, l’âne n’existait que pour souffrir. Certainement, depuis
que Palikare leur appartenait, il avait supporté bien des fatigues
et des misères, celles des longues routes, du froid, du chaud, de
la pluie, de la neige, du verglas, des privations, mais au moins
n’était-il jamais battu, et se sentait-il l’ami de ceux dont il
partageait le sort malheureux; tandis que maintenant elle ne
pouvait que trembler en se demandant quels allaient être ses
maîtres; elle en avait tant rencontré de cruels, qui n’avaient
même pas conscience de leur cruauté.

Quand Palikare vit qu’au lieu de l’atteler à la roulotte, on lui
passait un licol, il montra de la surprise, et plus encore quand
Grain de Sel, qui ne voulait pas faire à pied la longue route de
Charonne au Marché aux chevaux, lui monta sur le dos en se servant
d’une chaise; mais comme Perrine le tenait par la tête et lui
parlait, cette surprise n’alla pas jusqu’à la résistance: Grain de
Sel d’ailleurs n’était-il pas un ami?

Ils partirent ainsi, Palikare marchant gravement conduit par
Perrine, et à travers des rues, où il n’y avait que peu de
voitures et de passants, ils arrivèrent à un pont très large,
aboutissant à un grand jardin.

«C’est le Jardin des Plantes, dit Grain de Sel, je suis sûr qu’ils
n’ont pas un âne comme le tien.

-- Alors on pourrait peut-être le leur vendre», dit Perrine
pensant que dans un jardin zoologique les bêtes n’ont qu’à se
promener.

Mais Grain de Sel n’accueillit pas cette idée:

«Des affaires avec le gouvernement, dit-il, il n’en faut pas...
parce que le gouvernement...»

Il n’avait pas la confiance de Grain de Sel, le gouvernement.

Maintenant la circulation des voitures et des tramways était si
active que Perrine avait besoin de toute son attention pour se
diriger au milieu de leur encombrement, aussi n’avait-elle d’yeux
ni d’oreilles pour rien autre chose, ni pour les monuments devant
lesquels ils passaient, ni pour les plaisanteries que les
charretiers et les cochers leur adressaient, mis en gaieté et en
esprit par l’attitude de Grain de Sel sur l’âne. Mais lui, qui
n’avait pas les mêmes préoccupations, n’était pas embarrassé pour
leur répondre joyeusement, et cela faisait sur leur parcours un
concert de cris et de rires auquel les passants des trottoirs
mêlaient leur mot.

Enfin, après une légère montée, ils arrivèrent devant une grande
grille au delà de laquelle s’étendait un vaste espace que des
lisses séparaient en divers compartiments dans lesquels se
trouvaient des chevaux; alors Grain de Sel mit pied à terre.

Mais pendant qu’il descendait, Palikare avait eu le temps de
regarder devant lui, et, quand Perrine voulut lui faire franchir
la grille, il refusa d’avancer. Avait-il deviné que c’était un
marché où l’on vendait les chevaux et les ânes? Avait-il peur?
Toujours est-il que malgré les paroles que Perrine lui adressait
sur le ton du commandement ou de l’affection, il persista dans sa
résistance. Grain de Sel crut qu’en le poussant par derrière il le
ferait avancer, mais Palikare, qui ne devina pas quelle main se
permettait cette familiarité sur sa croupe, se mit à ruer en
reculant et en entraînant Perrine.

Quelques curieux s’étaient aussitôt arrêtés et faisaient cercle
autour d’eux; le premier rang étant comme toujours occupé par des
porteurs de dépêches et des pâtissiers; chacun disait son mot et
donnait son conseil sur les moyens à employer pour l’obliger à
passer la porte.

«V’là un âne qui donnera de l’agrément à l’imbécile qui
l’achètera», dit une voix.

C’était là un propos dangereux qui pouvait nuire à la vente; aussi
Grain de Sel, qui l’avait entendu, crut-il devoir protester.

«C’est un malin, dit-il; comme il a deviné qu’on va le vendre, il
fait toutes ces grimaces pour ne pas quitter ses maîtres.

-- Êtes -vous sur de ça, Grain de Sel? demanda la voix qui avait
fait l’observation.

-- Tiens, qui est-ce qui sait mon nom ici?

-- Vous ne reconnaissez pas La Rouquerie?

-- C’est ma foi vrai.»

Et ils se donnèrent la main.

«C’est à vous l’âne?

-- Non, c’est à cette petite.

-- Vous le connaissez?

-- Nous avons bu plus d’un verre ensemble: si vous avez besoin
d’un bon âne, je vous le recommande.

-- J’en ai besoin, sans en avoir besoin.

-- Alors allons prendre quelque chose. Ce n’est pas la peine de
payer un droit là-dedans.

-- D’autant mieux qu’il paraît décidé à ne pas entrer.

-- Je vous dis que c’est un malin.

-- Si je l’achète ce n’est pas pour faire des malices, ni pour
boire des verres, mais pour travailler.

-- Dur à la peine; il vient de Grèce, sans s’arrêter.

-- De Grèce!...»

Grain de Sel avait fait un signe à Perrine, qui les suivait
n’entendant que quelques mots de leur conversation, et, docile,
maintenant qu’il n’avait plus à entrer dans le marché, Palikare
venait derrière elle, sans même qu’elle eût à tirer sur le licol.

Qu’était cet acquéreur? Un homme? Une femme? Par la démarche et le
visage non barbu, une femme de cinquante ans environ. Par le
costume composé d’une blouse et d’un pantalon, d’un chapeau en
cuir comme ceux des cochers d’omnibus, et aussi par une courte
pipe noire qui ne quittait pas sa bouche, un homme. Mais c’était
son air qui était intéressant pour les inquiétudes de Perrine, et
il n’avait rien de dur ni de méchant.

Après avoir pris une petite rue, Grain de Sel et La Rouquerie
s’étaient arrêtés devant la boutique d’un marchand de vin, et, sur
une table du trottoir on leur avait apporté une bouteille avec
deux verres tandis que Perrine restait dans la rue devant eux,
tenant toujours son âne.

«Vous allez voir s’il est malin», dit Grain de Sel en avançant son
verre plein.

Tout de suite Palikare allongea le cou et de ses lèvres pincées
aspira la moitié du verre, sans que Perrine osât l’en empêcher.

«Hein!» dit Grain de Sel triomphant.

Mais La Rouquerie ne partagea pas cette satisfaction:

«Ce n’est pas pour boire mon vin que j’en ai besoin, mais pour
traîner ma charrette et mes peaux de lapin.

-- Puisque je vous dis qu’il vient de Grèce attelé à une roulotte.

-- Ça, c’est autre chose.»

Et l’examen de Palikare commença en détail et avec attention;
quand il fut terminé, La Rouquerie demanda à Perrine combien elle
voulait le vendre. Le prix qu’elle avait arrêté à l’avance avec
Grain de Sel était de cent francs; ce fut celui qu’elle dit.

Mais La Rouquerie poussa les hauts cris: «Cent francs, un âne
vendu sans garantie! C’était se moquer du monde.» Et le malheureux
Palikare eut à subir une démolition en règle, du bout du nez aux
sabots. «Vingt francs, c’était tout ce qu’il valait; et encore...

-- C’est bon, dit Grain de Sel après une longue discussion, nous
allons le conduire au marché.»

Perrine respira, car la pensée de n’obtenir que vingt francs
l’avait anéantie; que seraient vingt francs dans leur détresse;
alors que cent ne devaient même pas suffire à leurs besoins les
plus pressants?

«Savoir s’il voudra entrer cette fois plutôt que la première», dit
La Rouquerie.

Jusqu’à la grille du marché, il suivit sa maîtresse docilement,
mais arrivé là il s’arrêta, et comme elle insistait en lui parlant
et en le tirant, il se coucha au beau milieu de la rue.

«Palikare, je t’en prie, s’écria Perrine éplorée, Palikare!»

Mais il fit le mort sans vouloir rien entendre.

De nouveau on s’était rassemblé autour d’eux et l’on plaisantait.

«Mettez-lui le feu à la queue, dit une voix.

-- Ça sera fameux pour le faire vendre, répondit une autre.

-- Tapez dessus.»

Grain de Sel était furieux, Perrine désespérée.

«Vous voyez bien qu’il n’entrera pas, dit La Rouquerie, j’en donne
trente francs parce que sa malice prouve que c’est un bon garçon;
mais, dépêchez-vous de les prendre ou j’en achète un autre.»

Grain de Sel consulta Perrine d’un coup d’oeil, lui faisant en
même temps signe qu’elle devait accepter. Cependant elle restait
paralysée par la déception, sans pouvoir se décider, quand un
sergent de ville vint lui dire rudement de débarrasser la rue:

«Avancez ou reculez, ne restez pas là.»

Comme elle ne pouvait pas avancer puisque Palikare ne le voulait
pas, il fallait bien reculer; aussitôt qu’il comprit qu’elle
renonçait à entrer, il se releva et la suivit avec une parfaite
docilité en remuant les oreilles d’un air de contentement.

«Maintenant, dit La Rouquerie après avoir mis trente francs en
pièces de cent sous dans la main de Perrine, il faut me conduire
ce bonhomme-là chez moi, car je commence à le connaître, il serait
bien capable de ne pas vouloir me suivre; la rue du Château-des-
Rentiers n’est pas si loin.»

Mais Grain de Sel n’accepta pas cet arrangement, la course serait
trop longue pour lui.

«Va avec madame, dit-il à Perrine, et ne te désole pas trop, ton
âne ne sera pas malheureux avec elle, c’est une bonne femme.

-- Et comment retrouver Charonne? dit-elle, se voyant perdue dans
ce Paris, dont pour la première fois elle venait de pressentir
l’immensité.

-- Tu suivras les fortifications, rien de plus facile.»

En effet, la rue du Château-des-Rentiers n’est pas bien loin du
Marché aux chevaux, et il ne leur fallut pas longtemps pour
arriver devant un amas de bicoques qui ressemblaient à celles du
Champ Guillot.

Le moment de la séparation était venu, et ce fut en lui mouillant
la tête de ses larmes qu’elle l’embrassa après l’avoir attaché
dans une petite écurie.

«Il ne sera pas malheureux, je te le promets, dit La Rouquerie.

-- Nous nous aimions tant!»


V

«Qu’allaient-elles faire de trente francs, quand c’était sur cent
qu’elles avaient établi leurs calculs?»

Elle agita cette question en suivant tristement les fortifications
depuis la Maison-Blanche jusqu’à Charonne, mais sans lui trouver
de réponses acceptables; aussi, quand elle remit entre les mains
de sa mère l’argent de La Rouquerie, ne savait-elle pas du tout à
quoi et comment il allait être employé.

Ce fut sa mère qui en décida:

«Il faut partir, dit-elle, partir tout de suite pour Maraucourt,

-- Es-tu assez bien?

-- Il faut que je le sois. Nous n’avons que trop attendu, en
espérant un rétablissement qui ne viendra pas... ici. Et en
attendant nos ressources se sont épuisées, comme s’épuiseraient
celles que la vente de notre pauvre Palikare nous procure.
J’aurais voulu aussi ne pas nous présenter dans cet état de
misère; mais peut-être que plus cette misère sera lamentable plus
elle fera pitié. Il faut, il faut partir.

-- Aujourd’hui?

-- Aujourd’hui il est trop tard, nous arriverions en pleine nuit
sans savoir où aller, mais demain matin. Ce soir tâche d’apprendre
les heures du train et le prix des places: le chemin de fer est
celui du Nord; la gare d’arrivée, Picquigny.

Perrine, embarrassée, consulta Grain de Sel qui lui dit, qu’en
cherchant dans les tas de papiers, elle trouverait certainement un
indicateur des chemins de fer, ce qui serait plus commode, et
moins fatigant que d’aller à la gare du Nord, qui est bien loin de
Charonne. Cet indicateur lui apprit qu’il y avait deux trains le
matin: l’un à six heures, l’autre à dix heures, et que la place
pour Picquigny en troisièmes classes coûtait neuf francs vingt-
cinq.

«Nous partirons à dix heures, dit la mère, et nous prendrons une
voiture, car je ne pourrais certainement pas aller à pied à la
gare puisqu’elle est éloignée. J’aurai bien des forces jusqu’au
fiacre.

Cependant elle n’en eut pas jusque-là, et quand, à neuf heures,
elle voulut, en s’appuyant sur l’épaule de sa fille, gagner la
voiture que Perrine avait été chercher, elle ne put pas y arriver,
bien que la distance ne fût pas longue de leur chambre à la rue:
le coeur lui manqua, et si Perrine ne l’avait pas soutenue elle
serait tombée.

«Je vais me remettre, dit-elle faiblement, ne t’inquiète pas, cela
va aller.»

Mais cela n’alla pas, et il fallut que la Marquise qui les
regardait partir apportât une chaise; c’était un effort désespéré
qui l’avait soutenue. Assise, elle eut une syncope, la respiration
s’arrêta, la voix lui manqua.

«Il faudrait l’allonger, dit la Marquise, la frictionner; ce ne
sera rien, ma fille, n’aie pas peur; va chercher La Carpe; à nous
deux nous la porterons dans votre chambre; vous ne pouvez pas
partir... tout de suite.»

C’était une femme d’expérience que la Marquise; presque aussitôt
que la malade eut été allongée, le coeur reprit ses mouvements, et
la respiration se rétablit; mais au bout d’un certain temps, comme
elle voulut s’asseoir, une nouvelle défaillance se produisit.

«Vous voyez qu’il faut rester couchée, dit la Marquise sur le ton
du commandement, vous partirez demain, et tout de suite vous
prendrez une tasse de bouillon que je vais demander à La Carpe;
car c’est son vice a ce muet-là que le bouillon, comme le vin est
celui de monsieur notre propriétaire; hiver comme été, il se lève
à cinq heures pour mettre son pot-au-feu, et fameux qu’il le fait!
il n’y a pas beaucoup de bourgeois qui en mangent d’aussi bon.»

Sans attendre une réponse, elle entra chez leur voisin qui s’était
remis au travail.

«Voulez-vous me donner une tasse de bouillon pour notre malade?»
demanda-t-elle.

Ce fut par un sourire qu’il répondit, et tout de suite il ôta le
couvercle de son pot en terre qui bouillottait dans la cheminée
devant un petit feu de bois; alors comme le fumet du bouillon se
répandait dans la pièce il regarda la Marquise, les yeux
écarquillés, les narines dilatées avec une expression de béatitude
en même temps que de fierté.

«Oui ça sent bon, dit-elle, et si ça pouvait sauver la pauvre
femme, ça la sauverait; mais -- elle baissa la voix, -- vous
savez, elle est bien mal; ça ne peut pas durer longtemps.»

La Carpe leva les bras au Ciel.

«C’est bien triste pour cette petite.»

La Carpe inclina la tête et étendit les bras par un geste qui
disait:

«Qu’y pouvons-nous?»

Et de fait, ce qu’ils pouvaient, ils le faisaient l’un et l’autre,
mais le malheur est chose si habituelle aux malheureux qu’ils ne
s’en étonnent pas, pas plus qu’ils ne s’en révoltent. Qui d’eux
n’a pas à souffrir en ce monde? Toi aujourd’hui, moi demain.

Quand le bol fut rempli, la Marquise l’emporta en trottinant pour
ne pas perdre une goutte de bouillon.

«Prenez ça, ma chère dame, dit-elle en s’agenouillant auprès du
matelas, et surtout ne bougez pas, entr’ouvrez seulement les
lèvres.»

Délicatement, une cuillerée de bouillon lui fut versée dans la
bouche; mais, au lieu de passer, elle provoqua des nausées et une
nouvelle syncope qui se prolongea plus que les deux premières.

Décidément le bouillon n’était pas ce qui convenait, la Marquise
le reconnut et, pour qu’il ne fût pas perdu, elle obligea Perrine
à le boire.

«Vous aurez besoin de forces, ma petite, il faut vous soutenir.»

N’ayant pas, avec son bouillon, qui pour elle était le remède à
tous les maux, obtenu le résultat qu’elle attendait, la Marquise
se trouva à bout d’expédients, et n’imagina rien de mieux que
d’aller chercher le médecin: peut-être ferait-il quelque chose.

Mais bien qu’il eût formulé une ordonnance, il déclara franchement
à la Marquise, en partant, qu’il ne pouvait rien pour la malade:

«C’est une femme épuisée par le mal, la misère, les fatigues et le
chagrin; elle partait, qu’elle serait morte en wagon; ce n’est
plus qu’une affaire d’heures qu’une syncope réglera probablement.

C’en fut une de jours, car la vie, si prompte à s’éteindre dans la
vieillesse, est plus résistante dans la jeunesse: sans aller
mieux, la malade, n’allait pas plus mal, et bien qu’elle ne pût
rien avaler, ni bouillon ni remèdes, elle durait étendue sur son
matelas, sans mouvements, presque sans respiration, engourdie dans
la somnolence.

Aussi Perrine se reprenait-elle à espérer: l’idée de la mort, qui
obsède les gens âgés et la leur montre partout, tout près, alors
même qu’elle reste loin encore, est si répulsive pour les jeunes,
qu’ils se refusent à la voir, même quand elle est là menaçante.
Pourquoi sa mère ne guérirait-elle point? Pourquoi mourrait-elle?
C’est à cinquante ans, à soixante ans qu’on meurt, et elle n’en
avait pas trente! Qu’avait-elle fait pour être condamnée à une
mort précoce, elle, la plus douce des femmes, la plus tendre des
mères, qui n’avait jamais été que bonne pour les siens et pour
tous? Cela n’était pas possible. Au contraire, la guérison
l’était. Et elle trouvait les meilleures raisons pour se le
prouver, même dans cette somnolence, qu’elle se disait n’être
qu’un repos tout naturel après tant de fatigues et de privations.
Quand, malgré tout, le doute l’étreignait trop cruellement, elle
demandait conseil à la Marquise, et celle-ci la confirmait dans
son espérance:

«Puisqu’elle n’est pas morte dans sa première syncope, c’est
qu’elle ne doit pas mourir.

-- N’est-ce pas?

-- C’est ce que pensent aussi Grain de Sel et La Carpe.»

Maintenant, sa plus grande inquiétude, puisque du côté de sa mère
on la rassurait comme elle se rassurait elle-même, était de se
demander combien dureraient les trente francs de La Rouquerie,
car, si minimes que fussent leurs dépenses, ils filaient cependant
terriblement vite, tantôt pour une chose, tantôt pour une autre,
surtout pour l’imprévu. Quand le dernier sou serait dépensé, où
iraient-elles? Où trouveraient-elles une ressource, si faible
qu’elle fut, puisqu’il ne leur restait plus rien, rien, rien que
les guenilles de leur vêtement? Comment iraient-elles à
Maraucourt?

Quand elle suivait ces pensées, près de sa mère, il y avait des
moments où, dans son angoisse, ses nerfs se tendaient avec une
intensité si poignante, qu’elle se demandait, baignée de sueur, si
elle aussi n’allait pas succomber dans une syncope. Un soir
qu’elle se trouvait dans cet état d’appréhension et
d’anéantissement, elle sentit que là main de sa mère, qu’elle
tenait dans les siennes, la serrait.

«Tu veux quelque chose? demanda-t-elle vivement, ramenée par cette
pression dans la réalité.

-- Te parler, car l’heure est venue des dernières et suprêmes
paroles.

-- Oh! maman...

-- Ne m’interromps pas, ma fille chérie, et tâche de contenir ton
émotion comme je tâcherai de ne pas céder au désespoir. J’aurais
voulu ne pas t’effrayer, et c’est pour cela que jusqu’à présent je
me suis tue, pour ménager ta douleur, mais ce que j’ai à dire doit
être dit, si cruel que cela soit pour nous deux. Je serais une
mauvaise mère, faible et lâche, au moins je serais imprudente de
reculer encore.»

Elle fit une pause, autant pour respirer que pour affermir ses
idées vacillantes. «Il faut nous séparer...»

Perrine eut un sanglot que malgré ses efforts elle ne put
contenir.

«Oui, c’est affreux, chère enfant, et pourtant j’en suis à me
demander si après tout il ne vaut pas mieux pour toi que tu sois
orpheline, que d’être présentée par une mère qu’on repousserait.
Enfin Dieu le veut, tu vas rester seule, ... dans quelques heures,
demain peut-être.»

L’émotion lui coupa la parole, et elle ne put la reprendre
qu’après un certain temps.

«Quand je... ne serai plus, tu auras des formalités à accomplir;
pour cela tu prendras dans ma poche un papier enveloppé dans une
double soie et tu le donneras à ceux qui te le demanderont: c’est
mon acte de mariage, et l’on y trouvera mes noms et ceux de ton
père. Tu exigeras qu’on te le rende, car il doit t’être utile plus
tard pour établir ta naissance. Tu le garderas donc avec grand
soin. Cependant comme tu peux le perdre, tu l’apprendras par coeur
de façon à ne l’oublier jamais: le jour où tu aurais besoin de le
montrer, tu en demanderais un autre. Tu m’entends bien; tu retiens
tout ce que je te dis?’

-- Oui, maman, oui.

-- Tu seras bien malheureuse, bien anéantie, mais il ne faut pas
t’abandonner, ... quand tu n’auras plus rien à faire à Paris et
que tu seras seule, toute seule. Alors tu dois partir
immédiatement pour Maraucourt: par le chemin de fer, si tu as
assez d’argent pour payer ta place; à pied, si tu n’en as pas;
mieux vaut encore coucher dans le fossé de la route et ne pas
manger que rester à Paris. Tu me le promets?

-- Je te le promets.

-- Si grande est l’horreur de notre situation que ce m’est presque
un soulagement de penser qu’il en sera ainsi.»

Cependant ce soulagement ne fut pas assez fort pour la défendre
contre une nouvelle faiblesse, et pendant un temps assez long elle
resta sans respiration, sans voix, sans mouvement,

«Maman, dit Perrine penchée sur elle, toute tremblante d’anxiété,
éperdue de désespoir, maman!»

Cet appel la ranima:

«Tout à l’heure, dit-elle si faiblement que ses paroles ne furent
qu’un murmure entrecoupé d’arrêts, j’ai encore des recommandations
à te faire, il faut que je te les fasse; mais je ne sais plus ce
que je t’ai déjà dit, attends.»

Après un moment, elle reprit:

«C’est cela, oui c’est cela: tu arrives à Maraucourt; ne brusque
rien; tu n’as le droit de rien réclamer, ce que tu obtiendras ce
sera par toi-même, par toi seule, en étant bonne, en le faisant
aimer... Te faire aimer, ... pour toi, tout est là.... Mais j’ai
espoir, ... tu te feras aimer;... il est impossible qu’on ne
t’aime pas.... Alors tes malheurs seront finis.»

Elle joignit les mains et son regard prit une expression d’extase:

«Je te vois, ... oui je te vois heureuse.... Ah! que je meure avec
cette pensée, et l’espérance de vivre à jamais dans ton coeur.»

Cela fut dit avec l’exaltation d’une prière qu’elle jetait vers le
ciel; puis aussitôt, comme si elle s’était épuisée dans cet
effort, elle retomba sur son matelas, à bout, inerte, mais non
syncopée cependant, ainsi que le prouvait sa respiration
pantelante.

Perrine attendit quelques instants, puis, voyant que sa mère
restait dans cet état, elle sortit. À peine fut-elle dans l’enclos
qu’elle éclata en sanglots et se laissa tomber sur l’herbe: le
coeur, la tête, les jambes lui manquaient pour s’être trop
longtemps contenue.

Pendant quelques minutes elle resta là brisée, suffoquée, puis,
comme malgré son anéantissement la conscience persistait en elle
qu’elle ne devait pas laisser sa mère seule, elle se leva pour
tâcher de se calmer un peu, au moins à la surface, en arrêtant ses
larmes et ses spasmes de désespoir.

Et par le clos qui s’emplissait d’ombres elle allait, sans savoir
où, droit devant elle ou tournant sur elle-même, ne contenant ses
sanglots que pour les laisser éclater plus violents.

Comme elle passait ainsi devant le wagon pour la dixième fois
peut-être, le marchand de sucre qui l’avait observée sortit de
chez lui, deux bâtons de guimauve à la main et s’approchant
d’elle:

«Tu as du chagrin, ma fille, dit-il d’une voix apitoyée.

-- Oh! monsieur...

-- Eh bien, tiens, prends ça, -- il tendit ses bâtons de sucre,
les douceurs c’est bon pour la peine.»



VI

L’aumônier des dernières prières venait de se retirer, et Perrine
restait devant la fosse, quand la Marquise, qui ne l’avait pas
quittée, passa son bras sous le sien:

«Il faut venir, dit-elle.

-- Oh! Madame....

-- Allons, il faut venir», répéta-t-elle avec autorité.

Et lui serrant le bras, elle l’entraîna.

Elles marchèrent ainsi pendant quelques instants, sans que Perrine
eût conscience de ce qui se passait autour d’elle et comprît où
l’on pouvait la conduire: sa pensée, son esprit, son coeur, sa vie
étaient restés avec sa mère.

Enfin on s’arrêta dans une allée déserte et elle vit autour d’elle
la Marquise qui l’avait lâchée, Grain de Sel, La Carpe et le
marchand de sucre, mais ce fut vaguement qu’elle les reconnut: la
Marquise avait des rubans noirs à son bonnet, Grain de Sel était
habillé en monsieur et coiffé d’un chapeau à haute forme, La Carpe
avait remplacé son éternel tablier de cuir par une redingote
noisette qui lui descendait jusqu’aux pieds, et le marchand de
sucre sa veste de coutil blanc par un veston de drap; car tous, en
vrais Parisiens qui pratiquent le culte de la Mort, avaient tenu à
se mettre en grande tenue pour honorer celle qu’ils venaient
d’enterrer.

«C’est pour te dire, petite, commença Grain de Sel, qui crut
pouvoir prendre le premier la parole comme étant le personnage le
plus important de la compagnie, c’est pour te dire que tu peux
loger au Champ Guillot tant que tu voudras sans payer.

-- Si tu veux chanter avec moi, continua la Marquise, tu gagneras
ta vie: c’est un joli métier.

-- Si tu aimes mieux la confiserie, dit le marchand de sucre de
guimauve, je te prendrai: c’est aussi un joli métier, et un vrai.»

La Carpe ne dit rien, mais avec un sourire de sa bouche close et
un geste de sa main qui semblait présenter quelque chose, il
exprima clairement l’offre qu’il faisait à son tour: à savoir que
toutes les fois qu’elle aurait besoin d’une tasse de bouillon,
elle en trouverait une chez lui, et du fameux.

Ces propositions s’enchaînant ainsi emplirent de larmes les yeux
de Perrine, et la douceur de celles-là lava l’âcreté de celles qui
depuis deux jours la brûlaient.

«Comme vous êtes bons pour moi! murmura-t-elle.

-- On fait ce qu’on peut, dit Grain de Sel.

-- On ne doit pas laisser une brave fille comme toi sur le pavé de
Paris, répondit la Marquise.

-- Je ne dois pas rester à Paris, répondit Perrine, il faut que je
parte tout de suite pour aller chez des parents.

-- T’as des parents? interrompit Grain de Sel en regardant les
autres d’un air qui signifiait que ces parents-là ne valaient pas
cher; où sont-ils tes parents?;

-- Au delà d’Amiens.

-- Et comment veux-tu aller à Amiens? Tu as de l’argent?

-- Pas assez pour prendre le chemin de fer; c’est pourquoi j’irai
à pied.

-- Tu sais la route?

-- J’ai une carte dans ma poche.

-- Ta carte te donne-t-elle ton chemin dans Paris pour trouver la
route d’Amiens?

-- Non; mais si vous voulez me l’indiquer...»

Chacun s’empressa de lui donner cette indication, et ce fut une
confusion d’explications contradictoires auxquelles Grain de Sel
coupa court.

«Si tu veux te perdre dans Paris, dit-il, tu n’as qu’à les
écouter. V’là ce que tu dois faire: prendre le chemin de fer de
ceinture jusqu’à la Chapelle-Nord; là tu trouveras la route
d’Amiens, que tu n’auras plus qu’à suivre tout droit; ça te
coûtera six sous. Quand veux-tu partir?

-- Tout de suite; j’ai promis à maman de partir tout de suite.

-- Il faut obéir à ta mère, dit la Marquise. Pars donc, mais pas
avant que je t’embrasse; tu es une brave fille.»

Les hommes lui donnèrent une poignée de main.

Elle n’avait plus qu’à sortir du cimetière, cependant elle hésita
et se retourna vers la fosse qu’elle venait de quitter; alors la
Marquise, devinant sa pensée, intervint:

«Puisqu’il faut que tu partes, pars tout de suite, c’est le mieux,

-- Oui pars», dit Grain de Sel.

Elle leur adressa à tous un salut de la tête et des deux mains
dans lequel elle mit toute sa reconnaissance, puis elle s’éloigna
à pas pressés, le dos tendu comme si elle se sauvait.

«J’offre un verre, dit Grain de Sel.

-- Ça ne fera pas de mal», répondit la Marquise.

Pour la première fois La Carpe lâcha une parole et dit:

«Pauvre petite!»

Quand Perrine fut montée dans le chemin de fer de ceinture, elle
tira de sa poche une vieille carte routière de France qu’elle
avait consultée bien des fois depuis leur sortie d’Italie, et dont
elle savait se servir. De Paris à Amiens sa route était facile, il
n’y avait qu’à prendre celle de Calais que suivaient autrefois les
malles-poste et qu’un petit trait noir indiquait sur sa carte par
Saint-Denis, Écouen, Luzarches, Chantilly, Clermont et Breteuil; à
Amiens elle la quitterait pour celle de Boulogne; et, comme elle
savait aussi évaluer les distances, elle calcula que jusqu’à
Maraucourt cela devait donner environ cent cinquante kilomètre; si
elle faisait trente kilomètres par jour régulièrement, il lui
faudrait donc six jours pour son voyage.

Mais pourrait-elle faire ces trente kilomètres régulièrement et
les recommencer le lendemain?

Justement parce qu’elle avait l’habitude de la marche pour avoir
cheminé pendant des lieues et des lieues à côté de Palikare, elle
savait que ce n’est pas du tout la même chose de faire trente
kilomètres par hasard, que de les répéter jour après jour; les
pieds s’endolorissent, les genoux deviennent raides. Et puis que
serait le temps pendant ces six journées de voyage? Sa sérénité
durerait-elle? Sous le soleil elle pouvait marcher, si chaud qu’il
fût. Mais que ferait-elle sous la pluie, n’ayant pour se couvrir
que des guenilles? Par une belle nuit d’été elle pouvait très bien
coucher en plein air, à l’abri d’un arbre ou d’une cépée. Mais le
toit de feuilles qui reçoit la rosée laisse passer la pluie et
n’en rend ses gouttes que plus grosses. Mouillée, elle l’avait été
bien souvent, et une ondée, une averse même ne lui faisaient pas
peur; mais pourrait-elle rester mouillée pendant six jours, du
matin au soir et du soir au matin?

Quand elle avait répondu à Grain de Sel qu’elle n’avait pas assez
d’argent pour prendre le chemin de fer, elle laissait entendre,
comme elle l’entendait elle-même, qu’elle en aurait assez pour son
voyage à pied; seulement c’était à condition que ce voyage ne se
prolongerait pas.

En réalité, elle avait cinq francs trente-cinq centimes en
quittant le Champ Guillot, et comme elle venait de payer sa place
six sous, il lui restait une pièce de cinq francs et un sou
qu’elle entendait sonner dans la poche de sa jupe quand elle
remuait trop brusquement.

Il fallait donc qu’elle fit durer cet argent autant que son
voyage, et même plus longtemps, de façon à pouvoir vivre quelques
jours à Maraucourt.

Cela lui serait-il possible?

Elle n’avait pas résolu cette question et toutes celles qui s’y
rattachaient. Quand elle entendit appeler la station de La
Chapelle, alors elle descendit, et tout de suite prit la route de
Saint-Denis.

Maintenant il n’y avait qu’à aller droit devant soi, et comme le
soleil resterait encore au ciel deux ou trois heures, elle
espérait se trouver, quand il disparaîtrait, assez loin de Paris
pour pouvoir coucher en pleine campagne, ce qui était le mieux
pour elle.

Cependant, contre son attente, les maisons succédaient aux
maisons, les usines aux usines sans interruption, et aussi loin
que ses yeux pouvaient aller, elle ne voyait dans cette plaine
plate que des toits et de hautes cheminées qui jetaient des
tourbillons de fumée noire; de ces usines, des hangars, des
chantiers sortaient des bruits formidables, des mugissements, des
ronflements de machines, des sifflements aigus ou rauques, des
échappements de vapeur, tandis que sur la route même, dans un
épais nuage de poussière rousse, voitures, charrettes, tramways se
suivaient, ou se croisaient en files serrées; et sur celles de ces
charrettes qui avaient des bâches ou des prélarts l’inscription
qui l’avait déjà frappée à la barrière de Bercy se répétait:
«Usines de Maraucourt, Vulfran Paindavoine.»

Paris ne finirait donc jamais! Elle n’en sortirait donc pas! Et ce
n’était pas de la solitude des champs qu’elle avait peur, du
silence de la nuit, des mystères de l’ombre, c’était de Paris, de
ses maisons, de sa foule, de ses lumières.

Une plaque bleue fixée à l’angle d’une maison lui apprit qu’elle
entrait dans Saint-Denis alors qu’elle se croyait toujours à
Paris, et cela lui donna bon espoir: après Saint-Denis
commencerait certainement la campagne.

Avant, d’en sortir, bien qu’elle ne se sentît aucun appétit,
l’idée lui vint d’acheter un morceau de pain qu’elle mangerait
avant de s’endormir, et elle entra chez un boulanger:

«Voulez-vous me vendre une livre de pain?

-- Tu as de l’argent?» demanda la boulangère à qui sa tenue
n’inspirait pas confiance.

Elle mit sur le comptoir, derrière lequel la boulangère était
assise, sa pièce de cinq francs.

«Voici cinq francs; je vous prie de me rendre la monnaie.»

Avant de couper la livre de pain qu’on lui demandait, la
boulangère prit la pièce de cinq francs et l’examina.

«Qu’est-ce que c’est que ça? demanda-t-elle en la faisant sonner
sur le marbre du comptoir.

-- Vous voyez bien, c’est cinq francs.

-- Qu’est-ce qui t’a dit d’essayer de me passer cette pièce?

-- Personne; je vous demande une livre de pain pour mon dîner.

-- Eh bien tu n’en auras pas de pain, et je t’engage à filer au
plus vite si tu ne veux pas que je te fasse arrêter.»

Perrine n’était point en situation de tenir tête:

«Pourquoi m’arrêter? balbutia-t-elle.

-- Parce que tu es une voleuse...

-- Oh! madame.

-- Qui veut me passer une pièce fausse. Vas-tu te sauver, voleuse,
vagabonde. Attends un peu que j’appelle un sergent de ville.»

Perrine avait conscience de n’être pas une voleuse, bien qu’elle
ne sût pas si sa pièce était bonne ou fausse; mais vagabonde elle
l’était puisqu’elle n’avait ni domicile ni parents. Que
répondrait-elle au sergent de ville? Comment se défendrait-elle,
si on l’arrêtait? Que ferait-on d’elle?

Toutes ces questions lui traversèrent l’esprit avec la rapidité de
l’éclair, cependant telle, était sa détresse qu’avant d’obéir à la
peur qui commençait à la serrer à la gorge, elle pensa à sa pièce:

«Si vous ne voulez, pas me donner du pain, au moins rendez-moi ma
pièce, dit-elle en étendant la main.

Pour que tu la passes ailleurs, n’est-ce pas? Je la garde, ta
pièce. Si tu la veux, va chercher un sergent de ville, nous
l’examinerons ensemble, En attendant, fiche-moi le camp et plus
vite que ça, voleuse!»

Les cris de la boulangère qui s’entendaient de la rue avaient
arrêté trois ou quatre passants et des propos s’échangeaient entre
eux curieusement:

«Qu’est-ce que c’est?

-- C’te fille qui a voulu forcer le tiroir de la boulangère.

-- Elle marque mal.

-- N’y a donc jamais de police quand on en a besoin?»

Affolée, Perrine se demandait si elle pourrait sortir; cependant
on la laissa passer, mais en l’accompagnant d’injures et de huées,
sans qu’elle osât se sauver à toutes jambes comme elle en avait
envie, ni se retourner pour voir si on ne la poursuivait point.

Enfin après quelques minutes, qui pour elle furent des heures,
elle se trouva dans la campagne, et malgré tout elle respira: pas
arrêtée! plus d’injures!

Il est vrai qu’elle pouvait se dire aussi: pas de pain, plus
d’argent; mais cela c’était l’avenir; et ceux qui, aux trois
quarts noyés, remontent à la surface de l’eau, n’ont pas pour
première pensée de se demander comment ils souperont le soir et
dîneront le lendemain.

Cependant après les premiers moments donnés au soulagement de la
délivrance cette pensée du dîner s’imposa brutalement, sinon pour
le soir même, en tout cas pour le lendemain et les jours suivants.
Elle n’était pas assez enfant pour imaginer que la fièvre du
chagrin la nourrirait toujours, et savait qu’on ne marche pas sans
manger. En combinant son voyage elle n’avait compté pour rien les
fatigues de la route, le froid des nuit et la chaleur du jour,
tandis qu’elle comptait pour tout la nourriture que sa pièce de
cinq francs lui assurait; mais maintenant qu’on venait de lui
prendre ses cinq francs et qu’il ne lui restait plus qu’un sou,
comment achèterait-elle la livre de pain qu’il lui fallait chaque
jour? Que mangerait-elle?

Instinctivement elle jeta un regard de chaque côté de la route où
dans les champs; sous la lumière rasante du soleil couchant
s’étalaient des cultures: des blés qui commençaient à fleurir, des
betteraves qui verdoyaient, des oignons, des choux, des luzernes,
des trèfles; mais rien de tout cela ne se mangeait, et d’ailleurs,
alors même que ces champs eussent été plantés de melons mûrs ou de
fraisiers chargés de fruits, à quoi cela lui eût-il servi? elle ne
pouvait pas plus étendre la main pour cueillir melons et fraises
qu’elle ne pouvait la tendre pour implorer la charité des
passants; ni voleuse, ni mendiante, vagabonde.

Ah! comme elle eût voulu en rencontrer une aussi misérable qu’elle
pour lui demander de quoi vivent les vagabonds le long des chemins
qui traversent les pays civilisés.

Mais y avait-il au monde aussi misérable, aussi malheureuse
qu’elle, seule, sans pain, sans toit, sans personne pour la
soutenir, accablée, écrasée, le coeur étranglé, le corps enfiévré
par le chagrin?

Et cependant il fallait qu’elle marchât, sans savoir si au but une
porte s’ouvrirait devant elle.

Comment pourrait-elle arriver à ce but?

Tous nous avons dans notre vie quotidienne des heures de vaillance
ou d’abattement pendant lesquelles le fardeau que nous avons à
traîner se fait ou plus lourd ou plus léger; pour elle c’était le
soir qui l’attristait toujours, même sans raison; mais combien
plus pesamment quand, à l’inconscient, s’ajoutait le poids des
douleurs personnelles et immédiates qu’elle avait en ce moment à
supporter!

Jamais elle n’avait éprouvé pareil embarras à réfléchir, pareille
difficulté à prendre parti; il lui semblait qu’elle était
vacillante, comme une chandelle qui va s’éteindre sous le souffle
d’un grand vent, s’abattant sans résistance possible tantôt d’un
côté, tantôt de l’autre, folle.

Combien mélancolique était-elle cette belle et radieuse soirée
d’été, sans nuages au ciel, sans souffle d’air, d’autant plus
triste pour elle qu’elle était plus douce et plus gaie aux autres,
aux villageois assis sur le pas de leur porte avec l’expression
heureuse de la journée finie; aux travailleurs qui revenaient des
champs et respiraient déjà la bonne odeur de la soupe du soir;
même aux chevaux qui se hâtaient parce qu’ils sentaient l’écurie
où ils allaient se reposer devant leur râtelier garni.

Lorsqu’elle sortit de ce village, elle se trouva à la croisée de
deux grandes routes qui toutes deux conduisaient à Calais, l’une
par Moisselles, l’autre par Écouen, disait le poteau posé à leur
intersection; ce fut celle-là qu’elle prit.


VII

Bien qu’elle commençât à avoir les jambes lasses et les pieds
endoloris, elle eût voulu marcher encore, car à faire la route
dans la fraîcheur du soir et la solitude, sans que personne
s’inquiétât d’elle, elle eût trouvé une tranquillité que le jour
ne lui donnait pas. Mais, si elle prenait ce parti, elle devrait
s’arrêter quand elle serait trop fatiguée, et alors, ne pouvant
pas se choisir une bonne place dans l’obscurité de la nuit, elle
n’aurait pour se coucher que le fossé du chemin ou le champ
voisin, ce qui n’était pas rassurant. Dans ces conditions, le
mieux était donc qu’elle sacrifiât son bien-être à sa sécurité et
profitât des dernières clartés du soir pour chercher un endroit
où, cachée et abritée, elle pourrait dormir en repos. Si les
oiseaux se couchent de bonne heure, quand il fait encore clair,
n’est-ce pas pour mieux choisir leur gîte: les bêtes maintenant
devaient lui servir d’exemple, puisqu’elle vivait de leur vie.

Elle n’eut pas loin à aller pour en rencontrer un qui lui parut
réunir toutes les garanties qu’elle pouvait souhaiter. Comme elle
passait le long d’un champ d’artichauts, elle vit un paysan occupé
avec une femme à en cueillir les têtes qu’ils plaçaient dans des
paniers; aussitôt remplis, ils chargeaient ces paniers dans une
voiture restée sur la route. Machinalement elle s’arrêta pour
regarder ce travail, et à ce moment arriva une autre charrette que
conduisait, assise sur le limon, une fillette rentrant au village.

«Vous avez cueillé vos artichauts? cria-t-elle.

-- C’est pas trop tôt, répondit le paysan; pas drôle de coucher là
toutes les nuits pour veiller aux galvaudeux, au moins je vas
dormir dans mon lit

-- Et la pièce à Monneau?

-- Monneau, il fait le malin; il dit que les autres la gardent;
cette nuit ce ne sera toujours pas _mé_; ce que c’serait drôle si
demain il se trouvait nettoyé!»

Tous les trois partirent d’un gros rire qui disait qu’ils ne
s’intéressaient pas précisément à la prospérité de ce Monneau qui
exploitait la surveillance de ses voisins pour dormir tranquille
lui-même.

«Ce que c’serait drôle!

-- Attends, minute, nous rentrons; nous avons fini.»

En effet, au bout de peu d’instants, les deux charrettes
s’éloignèrent du côté du village.

Alors, de la route déserte Perrine put voir, dans le crépuscule,
la différence qu’offraient les deux champs qui se touchaient, l’un
complètement dépouillé de ses fruits, l’autre encore tout chargé
de grosses têtes bonnes à couper; sur leur limite se dressait une
petite cabane en branchages dans laquelle le paysan avait passé
les nuits qu’il regrettait tant à garder sa récolte et du même
coup celle de son voisin. Combien heureuse eût-elle été d’avoir
une pareille chambra à coucher!

À peine cette idée eut-elle traversé son esprit qu’elle se demanda
pourquoi elle ne la prendrait pas, cette chambre. Quel mal à cela
puisqu’elle était abandonnée? D’autre part, elle n’avait pas à
craindre d’y être dérangée, puisque, le champ étant dépouillé
maintenant, personne n’y viendrait. Enfin, un four à briques
brûlant à une assez courte distance, il lui semblait qu’elle
serait moins seule, et que ses flammes rouges qui tourbillonnaient
dans l’air tranquille du soir lui tiendraient compagnie au milieu
de ces champs déserts, comme le phare au marin sur la mer.

Cependant elle n’osa pas tout de suite aller prendre possession de
cette cabane, car, un espace découvert assez grand s’étendant
entre elle et la route, il valait mieux pour le traverser que
l’obscurité se fût épaissie. Elle s’assit donc sur l’herbe du
fossé et attendit en pensant à la bonne nuit qu’elle allait passer
là, alors qu’elle en avait craint une si mauvaise. Enfin, quand
elle ne distingua plus que confusément les choses environnantes,
choisissant un moment où elle n’entendait aucun bruit sur la
route, elle se glissa en rampant à travers les artichauts et gagna
la cabane qu’elle trouva encore mieux meublée qu’elle n’avait
imaginé puisqu’une bonne couche de paille couvrait le sol, et
qu’une botte de roseaux pouvait servir d’oreiller.

Depuis Saint-Denis, il en avait été d’elle comme d’une bête
traquée, et plus d’une fois elle avait tourné la tête pour voir si
les gendarmes à ses trousses n’allaient pas l’arrêter, afin
d’éclaircir l’histoire de sa pièce fausse; dans la cabane, ses
nerfs crispés se détendirent, et, du toit qu’elle avait sur la
tête, descendit en elle un apaisement avec un sentiment de
sécurité mêlé de confiance qui la releva; tout n’était donc pas
perdu, tout n’était pas fini.

Mais en même temps elle fut surprise de s’apercevoir qu’elle avait
faim, alors que, tandis qu’elle marchait, il lui semblait qu’elle
n’aurait jamais plus besoin de manger ni de boire.

C’était là désormais l’inquiétant et le dangereux de sa situation:
comment, avec le sou qui lui restait, vivrait-elle pendant cinq ou
six jours? Le moment présent n’était rien, mais que serait le
lendemain, le surlendemain?

Cependant si grave que fût la question, elle ne voulut pas la
laisser l’envahir et l’abattre; au contraire, il fallait se
secouer, se raidir, en se disant que, puisqu’elle avait trouvé une
si bonne chambre quand elle admettait qu’elle n’aurait pas mieux
que le grand chemin pour se coucher, ou un tronc d’arbre pour
s’adosser, elle trouverait bien aussi le lendemain quelque chose à
manger. Quoi? Elle ne l’imaginait pas. Mais cette ignorance
présente ne devait pas l’empêcher de s’endormir dans l’espérance.

Elle s’était allongée sur la paille, la botte de roseaux sous sa
tête, ayant en face d’elle, par une des ouvertures de la cabane,
les feux du four à briques qui, dans la nuit, voltigeaient en
lueurs fantastiques, et le bien-être du repos, au milieu d’une
tranquillité qui ne devait pas être troublée, l’emportait sur les
tiraillements de son estomac.

Elle ferma les yeux et avant de s’endormir, comme tous les soirs
depuis la mort de son père, elle évoqua son image; mais ce soir-là
à l’image du père se joignit celle de la maman qu’elle venait de
conduire au cimetière en ce jour terrible, et ce fut en les voyant
l’un et l’autre penchés sur elle pour l’embrasser comme toujours
ils le faisaient vivants que, dans un sanglot, brisée par la
fatigue et plus encore par les émotions, elle trouva le sommeil.

Si lourde que fût cette fatigue, elle ne dormit pas cependant
solidement; de temps en temps le roulement d’une voiture sur le
pavé l’éveillait, ou le passage d’un train, ou quelque bruit
mystérieux qui, dans le silence et le recueillement de la nuit,
lui faisait battre le coeur, mais aussitôt elle se rendormait. À
un certain moment, elle crut qu’une voiture venait de s’arrêter
près d’elle sur la route, et cette fois elle écouta. Elle ne
s’était pas trompée, elle entendit un murmure de voix étouffées
mêlé à un bruit de chutes légères. Vivement elle s’agenouilla pour
regarder par un des trous percés dans la cabane; une voiture était
bien arrêtée au bout du champ, et il lui sembla, autant qu’elle
pouvait juger à la pale clarté des étoiles, qu’une ombre, homme ou
femme, en jetait des paniers que deux autres ombres prenaient et
portaient dans la pièce à côté, celle à Monneau. Que signifiait
cela à pareille heure?

Avant qu’elle eut trouvé une réponse à cette question, la voiture
s’éloigna, et les deux ombres entrèrent dans le champ
d’artichauts; aussitôt elle entendit des petits coups secs et
rapides comme si l’on coupait là quelque chose.

Alors elle comprit: c’étaient des voleurs, «des galvaudeux», qui
«nettoyaient la pièce à Monneau»; vivement ils coupaient les
artichauts et les entassaient dans les paniers que la charrette
avait apportés et que, sans doute, elle allait venir reprendre la
récolte achevée, afin de ne pas rester sur la route pendant cette
opération et d’appeler l’attention des passants s’il en survenait.

Mais au lieu de se dire, comme les paysans, «que c’était drôle»,
Perrine fut épouvantée, car instantanément elle comprit les
dangers auxquels elle pouvait se trouver exposée.

Que feraient-ils d’elle s’ils la découvraient? Souvent elle avait
entendu raconter des histoires de voleurs et savait que c’est
quand on les surprend ou les dérange qu’ils tuent ceux qui
porteraient un témoignage contre eux.

Il est vrai qu’elle avait bien des chances pour n’être pas
découverte par eux, puisque c’était parce qu’ils savaient
certainement cette cabane abandonnée qu’ils volaient cette nuit-là
les artichauts du champ Monneau; mais si on les surprenait, si on
les arrêtait, ne pouvait-elle pas être prise avec eux; comment se
défendrait-elle et prouverait-elle qu’elle n’était pas leur
complice?

À cette pensée, elle se sentit inondée de sueur, et ses yeux se
troublèrent au point qu’elle ne distingua plus rien autour d’elle,
bien qu’elle entendit toujours les coups secs des serpettes qui
coupaient les artichauts; et le seul soulagement à son angoisse
fut de se dire qu’ils travaillaient avec une telle ardeur qu’ils
auraient bientôt dépouillé tout le champ.

Mais ils furent dérangés; au loin on entendit le roulement d’une
charrette sur le pavé, et quand elle approcha ils se blottirent
entre les tiges des artichauts, si bien rasés qu’elle ne les
voyait plus.

La charrette passée, ils reprirent leur besogne avec une activité
que le repos avait renouvelée.

Cependant, si furieux que fut leur travail, elle se disait qu’il
ne finirait jamais; d’un instant à l’autre on allait venir les
arrêter, et sûrement elle avec eux.

Si elle pouvait se sauver! Elle chercha le moyen de sortir de la
cabane, ce qui, à vrai dire, n’était pas difficile; mais où irait-
elle sans être exposée à faire du bruit et à révéler ainsi sa
présence qui, si elle ne bougeait pas, devait rester ignorée?

Alors elle se recoucha et feignit de dormir, car puisqu’il lui
était impossible de sortir sans s’exposer à être arrêtée au
premier pas, le mieux encore était qu’elle parût n’avoir rien vu,
si les voleurs entraient dans la cabane.

Pendant un certain temps encore ils continuèrent leur récolte,
puis, après un coup de sifflet qu’ils lancèrent, un bruit de roues
se fît entendre sur la route et bientôt leur voiture s’arrêta au
bout du champ; en quelques minutes elle fut chargée et au grand
trot elle s’éloigna du côté de Paris.

Si elle avait su l’heure, elle aurait pu se rendormir jusqu’à
l’aube, mais, n’ayant pas conscience du temps qu’elle avait passé
là, elle jugea qu’il était prudent à elle de se remettre en route:
aux champs on est matineux; si au jour levant un paysan la voyait
sortir de cette pièce dépouillée, ou même s’il l’apercevait aux
environs, il la soupçonnerait d’être de la compagnie des voleurs
et l’arrêterait.

Elle se glissa donc hors de la cabane, et rampant comme les
voleurs pour sortir du champ, l’oreille aux écoutes, l’oeil aux
aguets, elle arriva sans accident sur la grande route où elle
reprit sa marche à pas pressés; les étoiles qui criblaient le ciel
sans nuages avaient pâli, et du côté de l’orient une faible lueur
éclairait les profondeurs de la nuit, annonçant l’approche du
jour.


VIII

Elle n’eut pas à marcher longtemps sans apercevoir devant elle une
masse noire confuse qui profilait d’un côté ses toits, ses
cheminées et son clocher sur la blancheur du ciel, tandis que de
l’autre tout restait noyé dans l’ombre.

En arrivant aux premières maisons, instinctivement elle étouffa le
bruit de ses pas, mais c’était une précaution inutile; à
l’exception des chats, qui flânaient sur la route, tout dormait et
son passage n’éveilla que quelques chiens qui aboyaient derrière
les portes closes; il semblait que ce fût un village de morts.

Quand elle l’eut traversé, elle se calma et ralentit sa course,
car maintenant qu’elle se trouvait assez éloignée du champ volé
pour qu’on ne pût pas l’accuser d’avoir fait partie des voleurs,
elle sentait qu’elle ne pourrait pas continuer toujours à cette
allure; déjà elle éprouvait une lassitude qu’elle ne connaissait
pas, et malgré le refroidissement du matin, il lui montait à la
tête des bouffées de chaleur qui la rendaient vacillante.

Mais ni le ralentissement de sa marche, ni la fraîcheur de plus en
plus vive, ni la rosée qui la mouillait ne calmèrent ces troubles,
pas plus qu’ils ne lui donnèrent de la vigueur, et il fallut
qu’elle reconnût que c’était la faim qui l’affaiblissait en
attendant qu’elle l’abattit tout à fait défaillante.

Que deviendrait-elle si elle n’avait plus ni sentiment ni volonté?

Pour que cela n’arrivât pas, elle crut que le mieux était de
s’arrêter un instant; et comme elle passait en ce moment devant
une luzerne nouvellement fauchée, dont la moisson, mise en petites
meules, faisait des tas noirs sur la terre rase, elle franchit le
fossé de la route, et se creusant un abri dans une de ces meules,
elle s’y coucha enveloppée d’une douce chaleur parfumée de l’odeur
du foin. La campagne déserte, sans mouvement, sans bruit, dormait
encore, et sous la lumière qui jaillissait de l’orient elle
paraissait immense. Le repos, la chaleur, et aussi le parfum de
ces, herbes séchées calmèrent ses nausées et elle ne tarda pas à
s’endormir.

Quand elle s’éveilla, le soleil déjà haut à l’horizon couvrait la
campagne de ses chauds rayons, et dans la plaine des hommes, des
femmes, des chevaux travaillaient çà et là; près d’elle, une
escouade d’ouvriers échardonnaient un champ d’avoine; ce voisinage
l’inquiéta tout d’abord un peu, mais à la façon dont ils faisaient
leur ouvrage, elle comprit, ou qu’ils ne soupçonnaient pas sa
présence, ou qu’elle ne les intéressait pas, et, après avoir
attendu un certain temps qui leur permit de s’éloigner, elle put
revenir à la route.

Ce bon sommeil l’avait reposée; et elle fit quelques kilomètres
assez gaillardement, quoique la faim maintenant lui serrât
l’estomac et lui rendit la tête vide, avec des vertiges, des
crampes, des bâillements, et qu’elle eût les tempes serrées comme
dans un étau. Aussi quand du haut d’une côte qu’elle venait de
monter, elle aperçut sur la pente opposée les maisons d’un gros
village que dominaient les combles élevés d’un grand château
émergeant d’un bois, se décida-t-elle à acheter un morceau de
pain.

Puisqu’elle avait un sou en poche, pourquoi ne pas l’employer, au
lieu de souffrir la faim volontairement? à la vérité, quand elle
l’aurait dépensé il ne lui resterait plus rien; mais qui pouvait
savoir si un heureux hasard ne lui viendrait pas en aide? il y a
des gens qui trouvent des pièces d’argent sur les grands chemins,
et elle pouvait avoir cette bonne chance; n’en avait-elle pas eu
assez de mauvaises, sans compter les malheurs qui l’avaient
écrasée?

Elle examina donc son sou attentivement pour voir s’il était bon;
malheureusement elle ne savait pas très bien comment les vrais
sous français se distinguent des mauvais; aussi était-elle émue
lorsqu’elle se décida à entrer chez le premier boulanger qu’elle
vit, tremblant que l’aventure de Saint-Denis ne se reproduisit.

«Est-ce que vous voulez bien me couper pour un sou de pain?» dit-
elle.

Sans répondre, le boulanger lui tendit un petit pain d’un sou
qu’il prit sur son comptoir, mais au lieu d’allonger la main elle
resta hésitante:

«Si vous vouliez m’en couper? dit-elle, je ne tiens pas à ce qu’il
soit frais.

-- Alors, tiens,»

Et il lui donna sans le peser un morceau de pain qui traînait là
depuis deux ou trois jours.

Mais il importait peu qu’il fût plus ou moins rassis, la grande
affaire était qu’il fût plus gros qu’un petit pain d’un sou, et en
réalité il en valait au moins deux.

Aussitôt qu’elle l’eut entre les mains, sa bouche se remplit
d’eau; cependant quelque envie qu’elle en eût, elle ne voulut pas
l’entamer avant d’être sortie du village. Cela fut vivement fait.
Aussitôt qu’elle eut dépassé les dernières maisons, tirant son
couteau de sa poche, elle dessina une croix sur sa miche de
manière à la diviser en quatre morceaux égaux, et elle en coupa un
qui devait faire son unique repas de cette journée; les trois
autres, réservés pour les jours suivants, la conduiraient,
calculait-elle, jusqu’aux environs d’Amiens, si petits qu’ils
fussent.

C’était en traversant le village qu’elle avait fait ce calcul qui
lui semblait d’une exécution aussi simple que facile, mais à peine
eut-elle avalé une bouchée de son petit morceau de pain qu’elle
sentit que les raisonnements les plus forts du monde n’ont aucune
puissance sur la faim, pas plus que ce n’est sur ce qui doit ou ne
doit pas se faire que se règlent nos besoins: elle avait faim, il
fallait qu’elle mangeât, et ce fut gloutonnement qu’elle, dévora
son premier morceau en se disant qu’elle ne mangerait le second
qu’à petites bouchées pour le faire durer; mais celui-là fut
englouti avec la même avidité, et le troisième suivit le second
sans qu’elle pût se retenir, malgré tout ce qu’elle se disait pour
s’arrêter. Jamais elle n’avait éprouvé pareil anéantissement de
volonté, pareille impulsion bestiale. Elle avait honte de ce
qu’elle faisait. Elle se disait que c’était bête et misérable;
mais paroles et raisonnements restaient impuissants contre la
force qui l’entraînait. Sa seule excuse, si elle en avait une, se
trouvait dans la petitesse de ces morceaux qui, réunis, ne
pesaient pas une demi-livre, quand une livre entière n’eût pas
suffi à rassasier cette faim gloutonne qui ne se manifestait si
intense sans doute que parce qu’elle n’avait rien mangé la veille,
et que parce que les jours précédents elle n’avait pris que le
bouillon que La Carpe lui donnait.

Cette explication qui était une excuse, et en réalité la meilleure
de toutes, fut cause que le quatrième morceau eut le sort des
trois premiers; seulement pour celui-là elle se dit qu’elle ne
pouvait pas faire autrement et que dès lors il n’y avait de sa
part ni faute, ni responsabilité.

Mais ce plaidoyer perdit sa force dès qu’elle se remit en marche,
et elle n’avait pas fait cinq cents mètres sur la route poudreuse,
qu’elle se demandait ce que serait sa matinée du lendemain, quand
l’accès de faim qui venait de la prendre se produirait de nouveau,
si d’ici là le miracle auquel elle avait pensé ne se réalisait
pas.

Ce qui se produisit avant la faim, ce fut la soif avec une
sensation d’ardeur et d’aridité de la gorge: la matinée était
brûlante et, depuis peu, soufflait un fort vent du sud qui
l’inondait de sueur et la desséchait; on respirait un air embrasé,
et le long des talus de la route, dans les fossés, les cornets
rosés des liserons et les fleurs bleues des chicorées pendaient
flétris sur leurs tiges amollies.

Tout d’abord elle ne s’inquiéta pas de cette soif; l’eau est à
tout le monde et il n’est pas besoin d’entrer dans une boutique
pour en acheter: quand elle rencontrerait une rivière ou une
fontaine, elle n’aurait qu’à se mettre à quatre pattes ou se
pencher pour boire tant qu’elle voudrait.

Mais justement elle se trouvait à ce moment sur ce plateau de
l’Île-de-France, qui du Rouillon à la Thève ne présente aucune
rivière, et n’a que quelques rus qui s’emplissent d’eau l’hiver,
mais restent l’été entièrement à sec; des champs de blé ou
d’avoine, de larges perspectives, une plaine plate sans arbres
d’où émerge çà et là une colline, couronnée d’un clocher et de
maisons blanches; nulle part une ligne de peupliers indiquant une
vallée au fond de laquelle coulerait un ruisseau.

Dans le petit village où elle arriva après Écouen, elle eut beau
regarder de chaque coté de la rue qui le traverse, nulle part elle
n’aperçut la fontaine bienheureuse sur laquelle elle comptait, car
ils sont rares les villages où l’on a pensé au vagabond du chemin
qui passe assoiffé; on a son puits, ou celui du voisin, cela
suffit.

Elle parvint ainsi aux dernières maisons, et alors elle n’osa pas
revenir sur ses pas pour entrer dans une maison et demander un
verre d’eau. Elle avait remarqué que les gens la regardaient, déjà
d’une façon peu encourageante à son premier passage, et il lui
avait semblé que les chiens eux-mêmes montraient les dents à la
déguenillée inquiétante qu’elle était; ne l’arrêterait-on pas
quand on la verrait passer une seconde fois devant les maisons?
Elle aurait un sac sur le dos, elle vendrait, elle achèterait
quelque chose qu’on la laisserait circuler; mais, comme elle
allait les bras ballants, elle devait être une voleuse qui cherche
un bon coup pour elle ou pour sa troupe.

Il fallait marcher.

Cependant par cette chaleur, dans ce brasier, sur cette route
blanche, sans arbres, où le vent, brûlant soulevait à chaque
instant des tourbillons de poussière qui l’enveloppaient, la soif
lui devenait de plus en plus pénible; depuis longtemps elle
n’avait plus de salive; sa langue sèche la gênait comme si elle
eût été un corps étranger dans sa bouche; il lui semblait que son
palais se durcissait semblable, à de la corne qui se
recroquevillerait, et cette sensation insupportable la forçait,
pour ne pas étouffer, à rester les lèvres entr’ouvertes, ce qui
rendait sa langue plus sèche encore et son palais plus dur.

À bout de forces, elle eut l’idée de se mettre dans la bouche des
petits cailloux, les plus polis qu’elle put trouver sur la route,
et ils rendirent un peu d’humidité à sa langue qui s’assouplit; sa
salive devint moins visqueuse.

Le courage lui revint, et aussi l’espérance; la France, elle le
savait par les pays qu’elle avait traversés depuis la frontière,
n’est pas un désert sans eau; en persévérant elle finirait bien
par trouver quelque rivière, une mare, une fontaine. Et puis, bien
que la chaleur fût toujours aussi suffocante et que le vent
soufflât toujours comme s’il sortait d’une fournaise, le soleil
depuis un certain temps déjà s’était voilé, et, quand elle se
retournait du côté de Paris, elle voyait monter au ciel un immense
nuage noir qui emplissait tout l’horizon, aussi loin qu’elle
pouvait le sonder. C’était un orage qui arrivait, et sans doute il
apporterait avec lui la pluie qui ferait des flaques et des
ruisseaux où elle pourrait boire tant qu’elle voudrait.

Une trombe passa, aplatissant les moissons, tordant les buissons,
arrachant les cailloux de la route, entraînant avec elle des
tourbillons de poussière, de feuilles vertes, de paille, de foin,
puis, quand son fracas se calma, on entendit dans le sud des
détonations lointaines, qui s’enchaînaient, vomies sans relâche
d’un bout à l’autre de l’horizon noir.

Incapable de résister à cette formidable poussée, Perrine s’était
couchée dans le fossé, à plat ventre, les mains sur ses yeux et
sur sa bouche; ces détonations la relevèrent. Si tout d’abord,
affolée par la soif, elle n’avait pensé qu’à la pluie, le tonnerre
en la secouant lui rappelait qu’il n’y a pas que de la pluie dans
un orage; mais aussi des éclairs aveuglants, des torrents d’eau,
de la grêle, des coups de foudre.

Où s’abriterait-elle dans cette vaste plaine nue? Et si sa robe
était traversée, comment la ferait-elle sécher?

Dans les derniers tourbillons de poussière qu’emportait la trombe,
elle aperçut devant elle à deux kilomètres environ la lisière d’un
bois à travers lequel s’enfonçait la route, et elle se dit que là
peut-être elle trouverait un refuge, une carrière, un trou où elle
se terrerait.

Elle n’avait pas de temps à perdre: l’obscurité s’épaississait, et
les roulements du tonnerre se prolongeaient maintenant
indéfiniment, dominés à des intervalles irréguliers par un éclat
plus formidable que les autres, qui suspendait, sur la plaine et
dans le ciel, tout mouvement, tout bruit comme s’il venait
d’anéantir la vie de la terre.

Arriverait-elle au bois avant l’orage? Tout en marchant aussi vite
que sa respiration haletante le permettait, elle tournait parfois
la tête en arrière, et le voyait fondre sur elle au galop furieux
de ses nuages noirs; et, de ses détonations, il la poursuivait en
l’enveloppant d’un immense cercle de feu.

Dans les montagnes, en voyage, elle avait plus d’une fois été
exposée à de terribles orages, mais alors elle avait son père, sa
mère qui la couvraient de leur protection, tandis que maintenant
elle se trouvait seule, au milieu de cette campagne déserte,
pauvre oiseau voyageur surpris par la tempête.

Elle eût dû marcher contre elle qu’elle n’eût certainement pas pu
avancer, mais par bonheur le vent la poussait, et si fort, que par
instants il la forçait à courir.

Pourquoi ne garderait-elle pas cette allure? La foudre n’était pas
encore au-dessus d’elle.

Les coudes serrés à la taille, le corps penché en avant, elle se
mit à courir, en se ménageant cependant pour ne pas tomber à bout
de souffle; mais, si vite qu’elle courut, l’orage courait encore
plus vite qu’elle, et sa voix formidable lui criait dans le dos
qu’il la gagnait.

Si elle avait été dans son état ordinaire elle aurait lutté plus
énergiquement, mais fatiguée, affaiblie, la tête chancelante, la
bouche sèche, elle ne pouvait pas soutenir un effort désespéré, et
par moment le coeur lui manquait.

Heureusement le bois se rapprochait, et maintenant elle
distinguait nettement ses grands arbres que des abatis récents
avaient clairsemés.

Encore quelques minutes, elle arrivait; au moins elle touchait sa
lisière, qui pouvait lui donner un abri que la plaine certainement
ne lui offrirait pas; et il suffisait que cette espérance
présentât une chance de réalisation, si faible qu’elle fut, pour
que son courage ne l’abandonnât pas: que de fois son père lui
avait-il répété que dans le danger les chances de se sauver sont à
ceux qui luttent jusqu’au bout!

Et elle luttait soutenue par cette pensée, comme si la main de son
père tenait encore la sienne et l’entraînait.

Un coup plus sec, plus violent que les autres, la cloua au sol
couvert de flammes; cette fois le tonnerre ne la poursuivait plus,
il l’avait rejointe, il était sur elle; il fallait qu’elle
ralentît sa course, car mieux valait encore s’exposer à être
inondée que foudroyée.

Elle n’avait pas fait vingt pas que quelques gouttes de pluie
larges et épaisses s’abattirent, et elle crut que c’était l’averse
qui commençait; mais elle ne dura point, emportée par le vent,
coupée par les commotions du tonnerre qui la refoulaient.

Enfin elle entrait dans le bois, mais l’obscurité s’était faite si
noire que ses yeux ne pouvaient pas le sonder bien loin, cependant
à la lueur d’un coup de foudre elle crut apercevoir, à une courte
distance, une cabane à laquelle conduisait un mauvais chemin
creusé de profondes ornières, elle se jeta dedans, au hasard.

De nouveaux éclairs lui montrèrent qu’elle ne s’était pas trompée:
c’était bien un abri que des bûcherons avaient construit en
fagots, pour travailler sous son toit fait de bourrées, à l’abri
du soleil et de la pluie. Encore cinquante pas, encore dix et elle
échappait à la pluie. Elle les franchit, et, à bout de forces,
épuisée par sa course, étouffée par son émoi, elle s’affaissa sur
le lit de copeaux qui couvrait le sol.

Elle n’avait pas repris sa respiration qu’un fracas effroyable
emplit la forêt, avec des craquements à croire qu’elle allait être
emportée; les grands arbres que la coupe du sous-bois avait isolés
se courbaient, leurs tiges se tordaient, et des branches mortes
tombaient partout avec des bruits sourds, écrasant les jeunes
cépées.

La cabane pourrait-elle résister à cette trombe, ou dans un
balancement plus fort que les autres n’allait-elle pas
s’effondrer?

Elle n’eut pas le temps de réfléchir, une grande flamme
accompagnée d’une terrible poussée la jeta à la renverse, aveuglée
et abasourdie en la couvrant de branches. Quand elle revint à
elle, tout on se tâtant pour voir si elle était encore en vie,
elle aperçut à une courte distance, tout blanc dans l’obscurité,
un chêne que le tonnerre venait de frapper, en le dépouillant du
haut en bas de son écorce, projetée à l’entour, et qui, en tombant
sur la cabane, l’avait bombardée de ses éclats; le long de son
tronc nu deux de ses maîtresses branches pendaient tordues à la
base; secouées par le vent, elles se balançaient avec des
gémissements sinistres.

Comme elle regardait effarée, tremblante, épouvantée à la pensée
de la mort qui venait de passer sur elle, et si près que son
souffle terrible l’avait couchée sur le sol, elle vit le fond du
bois se brouiller, en même temps qu’elle entendit un roulement
extraordinaire plus puissant que ne le serait celui d’un train
rapide, -- c’était la pluie et la grêle qui s’abattaient sur la
forêt; la cabane craqua du haut en bas, son toit ondula sous la
bourrasque, mais elle ne s’effondra pas.

L’eau ne tarda pas à rouler en cascades sur la pente que les
bûcherons avaient inclinée au nord, et, sans se faire mouiller,
Perrine n’eut qu’à étendre le bras pour boire à sa soif dans le
creux de sa main.

Maintenant elle n’avait qu’à attendre que l’orage fût passé;
puisque la hutte avait résisté à ces deux assauts furieux, elle
supporterait bien les autres, et aucune maison, si solide qu’elle
fût, ne vaudrait pour elle cette cabane de branchages dont elle
était maîtresse. Cette pensée la remplit d’un doux bien-être qui,
succédant aux efforts qu’elle venait de faire, à ses angoisses, à
ses affres, l’engourdit; et malgré le tonnerre qui continuait ses
coups de foudre et ses roulements, malgré la pluie qui tombait à
flots, malgré le vent et son fracas à travers les arbres, malgré
la tempête déchaînée dans les airs et sur la terre, s’allongeant
au milieu des copeaux qui lui servaient d’oreiller, elle
s’endormit avec un sentiment de soulagement et de confiance
qu’elle ne connaissait plus depuis longtemps: c’était donc bien
vrai, que se sauvent ceux qui ont le courage de lutter jusqu’au
bout.


IX

Le tonnerre ne grondait plus quand elle s’éveilla, mais comme la
pluie tombait encore fine, et continue, brouillant tout dans la
forêt ruisselante, elle ne pouvait pas songer à se remettre en
route; il fallait attendre.

Cela n’était ni pour l’inquiéter, ni pour lui déplaire; la forêt
avec sa solitude et son silence ne l’effrayait pas, et elle aimait
déjà cette cabane qui l’avait si bien protégée, et où elle venait
de trouver un si bon sommeil; si elle devait passer la nuit là,
peut-être même y serait-elle mieux qu’ailleurs, puisqu’elle aurait
un toit sur la tête et un lit sec.

Comme la pluie cachait le ciel, et qu’elle avait dormi sans garder
conscience du temps écoulé, elle n’avait aucune idée de l’heure
qu’il pouvait être; mais, au fond, cela importait peu, quand le
soir viendrait, elle le verrait bien.

Depuis son départ de Paris, elle n’avait eu ni le loisir ni
l’occasion de faire sa toilette, et, cependant, le sable de la
route, fouetté par le vent d’orage, l’avait couverte de la tête
aux pieds, d’une épaisse couche de poussière, qui lui brûlait la
peau. Puisqu’elle était seule, puisque l’eau coulait dans la
rigole creusée autour de la hutte, c’était le moment de profiter
de l’occasion qui lui avait manqué; par cette pluie persistante,
personne ne la dérangerait.

La poche de sa jupe contenait, en plus de sa carte et de l’acte de
mariage de sa mère, un petit paquet serré dans un chiffon, composé
d’un morceau de savon, d’un peigne court, d’un dé et d’une pelote
de fil avec deux aiguilles piquées, dedans. Elle le développa et,
après avoir ôté sa veste, ses souliers et ses bas, penchée au-
dessus de la rigole qui coulait claire, elle se savonna le visage,
les épaules et les pieds. Pour s’essuyer, elle, n’avait que le
chiffon qui enveloppait son paquet, et il n’était guère grand ni
épais, mais encore valait-il mieux que rien.

Cette toilette la délassa presque autant que son bon sommeil, et
alors elle se peigna lentement en nattant ses cheveux en deux
grosses tresses blondes qu’elle laissa pendre sur ses épaules.
N’était la faim qui recommençait à tirailler son estomac, et aussi
quelques morsures de ses souliers qui, à certains endroits, lui
avaient mis les pieds à vif, elle eût été tout à fait à l’aise:
l’esprit calme, le corps dispos.

Contre la faim, elle ne pouvait rien, car, si cette cabane était
un abri, elle n’offrirait jamais la moindre nourriture. Mais, pour
les écorchures de ses pieds, elle pensa que si elle bouchait les
trous que les frottements de la marche avaient faits dans ses bas,
elle souffrirait moins de la dureté de ses souliers, et, tout de
suite, elle se mit à l’ouvrage. Il fut long autant que difficile,
car c’était du coton qu’il lui aurait fallu pour un reprisage à
peu près complet, et elle n’avait que du fil.

Ce travail avait encore cela de bon, qu’en l’occupant, il
l’empêchait de penser à la faim, mais il ne pouvait pas durer
toujours. Quand il fut achevé, la pluie continuait à tomber plus
ou moins fine, plus ou moins serrée, et l’estomac continuait aussi
ses réclamations de plus en plus exigeantes.

Puisqu’il semblait bien maintenant qu’elle ne pourrait quitter son
abri que le lendemain, et comme, d’autre part, il était certain
qu’un miracle ne se ferait pas pour lui apporter à souper, la
faim, plus impérieuse, qui ne lui laissait plus guère d’autres
idées que celles de nourriture, lui suggéra la pensée de couper,
pour les manger, des tiges de bouleau qui se mêlaient au toit de
la hutte, et qu’elle pouvait facilement atteindre en grimpant sur
les fagots. Quand elle voyageait avec son père, elle avait vu des
pays où l’écorce du bouleau servait à fabriquer des boissons;
donc, ce n’était pas un arbre vénéneux qui l’empoisonnerait; mais
la nourrirait-il?

C’était une expérience à tenter. Avec son couteau, elle coupa
quelques branches feuillues, et, les divisant en petits morceaux
très courts, elle commença à en mâcher un.

Bien dur elle le trouva, quoique ses dents fussent solides, bien
âpre, bien amer; mais ce n’était pas comme friandise qu’elle le
mangeait; si mauvais qu’il fût, elle ne se plaindrait pas pourvu
qu’il apaisât sa faim et la nourrît. Cependant, elle n’en put
avaler que quelques morceaux, et encore cracha-t-elle presque tout
le bois, après l’avoir tourné et retourné inutilement dans sa
bouche; les feuilles passèrent moins difficilement.

Pendant qu’elle faisait sa toilette, raccommodait ses bas, et
tâchait de souper avec les branches du bouleau, les heures avaient
marché, et quoique le ciel, toujours troublé de pluie, ne permît
pas de suivre la baisse du soleil, il semblait à l’obscurité qui,
depuis un certain temps, emplissait la forêt, que la nuit devait
approcher. En effet, elle ne tarda pas à venir, et elle se fit
sombre comme dans les journées sans crépuscule; la pluie cessa de
tomber, un brouillard blanc s’éleva aussitôt, et, en quelques
minutes, Perrine se trouva plongée dans l’ombre et le silence: à
dix pas, elle ne voyait pas devant elle, et, à l’entour, comme au
loin, elle n’entendait plus d’autre bruit que celui des gouttes
d’eau qui tombaient des branches sur son toit ou dans les flaques
voisines.

Quoique préparée à l’idée de coucher là, elle n’en éprouva pas
moins un serrement de coeur en se trouvant ainsi isolée, et perdue
dans cette forêt, en plein noir. Sans doute, elle venait de
passer, à cette même place, une partie de la journée, sans courir
d’autre danger que celui d’être foudroyée, mais, la forêt le jour
n’est pas la forêt la nuit, avec son silence solennel et ses
ombres mystérieuses, qui disent et laissent voir tant de choses
troublantes.

Aussi ne put-elle pas s’endormir tout de suite, comme elle
l’aurait voulu, agitée par les tiraillements de son estomac,
effarée par les fantômes de son imagination.

Quelles bêtes peuplaient cette forêt? Des loups peut-être?

Cette pensée la tira de sa somnolence, et, s’étant relevée, elle
prit un solide bâton, qu’elle aiguisa d’un bout avec son couteau,
puis elle se fit un entourage de fagots. Au moins si un loup
l’attaquait, elle pourrait, de derrière son rempart, se défendre;
certainement, elle en aurait le courage. Cela la rassura, et quand
elle se fut recouchée dans son lit de copeaux, en tenant son épieu
à deux mains, elle, ne tarda pas à s’endormir.

Ce fut un chant d’oiseau qui l’éveilla, grave et triste, aux notes
pleines et flûtées, qu’elle reconnut tout de suite pour celui du
merle. Elle ouvrit les yeux, et vit qu’au-dessus de ses fagots,
une faible lueur blanche perçait l’obscurité de la forêt, dont les
arbres et les cépées se détachaient en noir sur le fond pâle de
l’aube: c’était le matin.

La pluie avait cessé, pas un souffle de vent n’agitait les
feuilles lourdes, et dans toute la forêt régnait un silence
profond que déchirait seulement ce chant d’oiseau, qui s’élevait
au-dessus de sa tête, et auquel répondaient au loin d’autres
chants, comme un appel matinal, se répétant, se prolongeant de
canton en canton.

Elle écoutait, en se demandant si elle devait se lever déjà et
reprendre son chemin, quand un frisson la secoua, et, en passant
sa main sur sa veste, elle la sentit mouillée comme après une
averse; c’était l’humidité des bois qui l’avait pénétrée, et
maintenant, dans le refroidissement du jour naissant, la glaçait.
Elle ne devait pas hésiter plus longtemps; tout de suite elle se
mit sur ses jambes et se secoua fortement comme un cheval qui
s’ébroue: en marchant, elle se réchaufferait.

Cependant, après réflexion, elle ne voulut pas encore partir, car
il ne faisait pas assez clair pour qu’elle se rendît compte de
l’état du ciel, et, avant de quitter cette cabane, il était
prudent de voir si la pluie n’allait pas reprendre.

Pour passer le temps, et plus encore pour se donner du mouvement,
elle remit en place les fagots qu’elle avait dérangés la veille,
puis elle peigna ses cheveux, et fit sa toilette au bord d’un
fossé plein d’eau.

Quand elle eut fini, le soleil levant avait remplacé l’aube, et
maintenant, à travers les branches des arbres, le ciel se montrait
d’un bleu pâle, sans le plus léger nuage: certainement la matinée
serait belle, et probablement la journée aussi; il fallait partir.

Malgré les reprises qu’elle avait faites à ses bas, la mise en
marche fut cruelle, tant ses pieds étaient endoloris, mais elle ne
tarda pas à s’aguerrir, et bientôt elle fila d’un bon pas régulier
sur la route dont la pluie avait amolli la dureté; le soleil qui
la frappait dans le dos, de ses rayons obliques, la réchauffait,
en même temps qu’il projetait sur le gravier une ombre allongée
marchant à côté d’elle; et cette ombre, quand elle la regardait,
la rassurait: car, si elle ne donnait pas l’image d’une jeune
fille bien habillée, au moins ne donnait-elle plus celle de la
pauvre diablesse de la veille, aux cheveux embroussaillés et au
visage terreux; les chiens ne la poursuivraient peut-être plus de
leurs aboiements, ni les gens de leurs regards défiants.

Le temps aussi était à souhait pour lui mettre au coeur des
pensées d’espérance: jamais elle n’avait vu matinée si belle, si
riante; l’orage en lavant les chemins et la campagne avait donné à
tout, aux plantes, comme aux arbres, une vie nouvelle qui semblait
éclose de la nuit même; le ciel, réchauffé, s’était peuplé de
centaines d’alouettes qui piquaient droit dans l’azur limpide en
lançant des chansons joyeuses; et de toute la plaine qui bordait
la forêt s’exhalait une odeur fortifiante d’herbes, de fleurs et
de moissons.

Au milieu de cette joie universelle était-il possible qu’elle
restât seule désespérée? Le malheur la poursuivrait-il toujours?
Pourquoi n’aurait-elle pas une bonne chance? C’en était déjà une
grande, de s’être abritée dans la forêt; elle pouvait bien en
rencontrer d’autres.

Et, tout en marchant, son imagination s’envolait sur les ailes de
cette idée, à laquelle elle revenait toujours, que quelquefois on
perd de l’argent sur les grands chemins, qu’une poche trouée
laisse tomber; ce n’était donc pas folie de se répéter encore
qu’elle pouvait trouver ainsi, non une grosse bourse qu’elle
devrait rendre, mais un simple sou, et même une pièce de dix sous
qu’elle aurait le droit de garder sans causer de préjudice à
personne, et qui la sauveraient.

De même il lui semblait qu’il n’était pas extravagant, non plus,
de penser qu’elle pourrait rencontrer une bonne occasion de
s’employer à un travail quelconque, ou de rendre un service qui
lui feraient gagner quelques sous.

Elle avait besoin de si peu pour vivre trois ou quatre jours.

Et elle allait ainsi les yeux attachés sur le gravier lavé, mais
sans apercevoir le gros sou ou la petite pièce blanche tombée
d’une mauvaise poche, pas plus qu’elle ne rencontrait les
occasions de travail que l’imagination représentait si faciles et
que la réalité n’offrait nulle part.

Cependant il y avait urgence à ce que l’une ou l’autre de ces
bonnes chances s’accomplit au plus tôt, car les malaises qu’elles
avait ressentis la veille se répétaient si intenses par moments,
qu’elle commençait à craindre de ne pas pouvoir continuer son
chemin: maux de coeur, nausées, alourdissements, bouffées de
sueurs qui lui cassaient bras et jambes.

Elle n’avait pas à chercher la cause de ces troubles, son estomac
la lui criait douloureusement, et comme elle ne pouvait pas
répéter l’expérience de la veille avec les branches de bouleau,
qui lui avait si mal réussi, elle se demandait ce qui adviendrait,
après qu’un étourdissement plus fort que les autres l’aurait
forcée à s’asseoir sur l’un des bas côtés de la route.

Pourrait-elle se relever?

Et, si elle ne le pouvait pas, devrait-elle mourir là sans que
personne lui tendît la main?

La veille, si on lui avait dit, quand par un effort désespéré elle
avait gagné la cabane de la forêt, qu’à un moment donné elle
accepterait sans révolte cette idée d’une mort possible par
faiblesse et abandon de soi, elle se serait révoltée: ne se
sauvent-ils pas ceux qui luttent jusqu’au bout?

Mais la veille ne ressemblait pas au jour présent: la veille elle
avait un reste de force qui maintenant lui manquait, sa tête était
solide, maintenant elle vacillait.

Elle crut qu’elle devait se ménager, et chaque fois qu’une
faiblesse la prit elle s’assit sur l’herbe pour se reposer
quelques instants.

Comme elle s’était arrivée devant un champ de pois, elle vit
quatre jeunes filles, à peu près du même âge qu’elle, entrer dans
ce champ sous la direction d’une paysanne et en commencer la
cueillette. Alors, ramassant tout son courage, elle franchit le
fossé de la route et se dirigea vers la paysanne; mais celle-ci ne
la laissa pas venir:

«Qué que tu veux? dit-elle.

-- Vous demander si vous voulez que je vous aide.

-- Je n’avons besoin de personne.

-- Vous me donnerez ce que vous voudrez.

-- D’où que t’es?

-- De Paris.»

Une des jeunes filles leva la tête et lui jetant un mauvais
regard, elle cria:

«C’te galvaudeuse qui vient de Paris pour prendre l’ouvrage du
monde.

-- On te dit qu’on n’a besoin de personne,» continua la paysanne.

Il n’y avait qu’à repasser le fossé et à se remettre en marche, ce
qu’elle fit, le coeur gros et les jambes cassées.

«V’la les gendarmes, cria une autre, sauve-toi.»

Elle retourna vivement la tête et toutes partirent d’un éclat de
rire, s’amusant de leur plaisanterie.

Elle n’alla pas loin et bientôt elle dut s’arrêter, ne voyant plus
son chemin tant ses yeux étaient pleins de larmes; que leur avait-
elle fait pour qu’elles fussent si dures!

Décidément, pour les vagabonds le travail est aussi difficile à
trouver que les gros sous. La preuve était faite. Aussi n’osa-t-
elle pas la répéter, et continua-t-elle son chemin, triste,
n’ayant pas plus d’énergie dans le coeur que dans les jambes.

Le soleil de midi acheva de l’accabler: maintenant elle se
traînait plutôt qu’elle ne marchait ne pressant un peu le pas que
dans la traversée des villages pour échapper aux regards, qui,
s’imaginait-elle, la poursuivaient, le ralentissant au contraire
quand une voiture venant derrière elle allait la dépasser; à
chaque instant, quand elle se voyait seule, elle s’arrêtait pour
se reposer et respirer.

Mais alors c’était sa tête qui se mettait en travail, et les
pensées qui la traversaient, de plus en plus inquiétantes, ne
faisaient qu’accroître sa prostration.

À quoi bon persévérer, puisqu’il était certain qu’elle ne pourrait
pas aller jusqu’au bout?

Elle arriva ainsi dans une forêt à travers laquelle la route
droite s’enfonçait à perte de vue, et la chaleur, déjà lourde et
brûlante dans la plaine, s’y trouva étouffante: un soleil de feu,
pas un souffle d’air, et des sous-bois comme des bas côtés du
chemin montaient des bouffées de vapeur humide qui la
suffoquaient.

Elle ne tarda pas à se sentir épuisée, et, baignée de sueur, le
coeur défaillant, elle se laissa tomber sur l’herbe, incapable de
mouvement comme de pensée.

À ce moment une charrette qui venait derrière elle passa:

«Fait-y donc chaud, dit le paysan qui la conduisait assis sur un
des limons, faut mouri.»

Dans son hallucination, elle prit cette parole pour la
confirmation d’une condamnation portée contre elle.

C’était donc vrai qu’elle devait mourir: elle se l’était, déjà dit
plus d’une fois, et voilà que ce messager de la Mort le lui
répétait.

Hé bien, elle mourrait; il n’y avait à se révolter, ni à lutter
plus longtemps; elle le voudrait, qu’elle ne le pourrait plus; son
père était mort, sa mère était morte, maintenant c’était son tour.

Et, de ces idées qui traversaient sa tête vide, la plus cruelle
était de penser qu’elle eut été moins malheureuse de mourir avec
eux, plutôt que dans ce fossé comme une pauvre bête.

Alors elle voulut faire un dernier effort, entrer sous bois et y
choisir une place où elle se coucherait pour son dernier sommeil,
à l’abri des regards curieux. Un chemin de traverse s’ouvrait à
une courte distance, elle le prit et, à une cinquantaine de mètres
de la route, elle trouva une petite clairière herbée, dont la
lisière était fleurie de belles digitales violettes. Elle s’assit
à l’ombre d’une cépée de châtaignier, et, s’allongeant, elle posa
sa tête sur son bras, comme elle faisait chaque soir pour
s’endormir.


X

Une sensation chaude sur le visage la réveilla en sursaut, elle
ouvrit les yeux, effrayée, et vit vaguement une grosse tête velue
penchée sur elle.

Elle voulut se jeter de côté, mais un grand coup de langue
appliqué en pleine figure la retint sur le gazon.

Si rapidement que cela se fut passé elle avait eu cependant le
temps de se reconnaître: cette grosse tête velue était celle d’un
âne; et, au milieu des grands coups de langue qu’il continuait à
lui donner sur le visage et sur ses deux mains mises en avant,
elle avait pu le regarder.

«Palikare!»

Elle lui jeta les bras autour du cou et l’embrassa en fondant en
larmes:

«Palikare, mon bon Palikare.»

En entendant son nom il s’arrêta de la lécher, et relevant la tête
il poussa cinq ou six braiments de joie triomphante, puis après
ceux-là qui ne suffisaient pas pour crier son contentement, encore
cinq où six autres non moins formidables.

Elle vit alors qu’il était sans harnais, sans licol et les jambes
entravées.

Comme elle s’était soulevée pour lui prendre le cou et poser sa
tête contre la sienne en le caressant de la main, tandis que de
son côté il abaissait vers elle ses longues oreilles, elle
entendit une voix enrouée qui criait:

«Qué que t’as, vieux coquin? Attends un peu, j’y vas, j’y vas, mon
garçon.»

En effet un bruit de pas pressés résonna bientôt sur les cailloux
du chemin, et Perrine vit paraître un homme vêtu d’une blouse et
coiffé d’un chapeau de cuir qui arrivait la pipe à la bouche.

«Hé! gamine qué tu fais à mon âne?» cria-t-il sans retirer sa pipe
de ses lèvres.

Tout de suite Perrine reconnut La Rouquerie, la chiffonnière
habillée en homme à qui elle avait vendu Palikare au Marché aux
chevaux, mais la chiffonnière ne la reconnut pas et ce fut
seulement après un certain temps qu’elle la regarda avec
étonnement:

«Je t’ai vue quelque part? dit-elle.

-- Quand je vous ai vendu Palikare.

-- Comment, c’est toi, fillette, que fais-tu ici?» Perrine n’eut
pas à répondre; une faiblesse la prit qui la força à s’asseoir, et
sa pâleur ainsi que ses yeux noyés parlèrent pour elle.

«Qué que t’as, demanda La Rouquerie, t’es malade?»

Mais Perrine remua les lèvres sans articuler aucun son, et
s’appuyant sur son coude s’allongea tout de son long, décolorée,
tremblante, abattue par l’émotion autant que par la faiblesse.

«Hé ben, hé ben, cria La Rouquerie, ne peux-tu pas dire ce que
t’as?»

Précisément elle ne pouvait pas dire ce qu’elle avait, bien
qu’elle gardât conscience de ce qui se passait autour d’elle.

Mais La Rouquerie était une femme d’expérience qui connaissait
toutes les misères:

«Elle est bien capable de crever de faim», murmura-t-elle.

Et sans plus, abandonnant la clairière, elle se dirigea vers la
route où se trouvait une petite charrette dételée dont les
ridelles étaient garnies de peaux de lapin accrochées çà et là;
vivement elle ouvrit un coffre d’où elle tira une miche de pain,
un morceau de fromage, une bouteille, et rapporta le tout en
courant.

Perrine était toujours dans le même état.

«Attends, ma fillette, attends,» dit La Rouquerie.

S’agenouillant près d’elle elle lui introduisit le goulot de la
bouteille entre les lèvres.

«Bois un bon coup, ça te soutiendra.»

En effet le bon coup ramena le sang au visage pâli de Perrine et
lui rendit le mouvement.

«Tu avais faim?

-- Oui.

-- Eh bien maintenant il faut manger, mais en douceur; attends un
peu.»

Elle coupa un morceau à la miche ainsi qu’au fromage et les lui
tendit.

«En douceur, surtout, où plutôt je vas manger avec toi, ça te
modérera.»

La précaution était sage car déjà Perrine avait mordu à même le
pain et il semblait qu’elle ne se conformerait pas à la
recommandation de La Rouquerie.

Jusque-là Palikare était resté immobile regardant ce qui se
passait de ses grands yeux doux; quand il vit La Rouquerie assise
sur l’herbe à côté de Perrine il s’agenouilla près de celle-ci.

«Le coquin voudrait bien un morceau de pain, dit La Rouquerie.

---Vous permettez que je lui en donne un?

-- Un, deux, ce que tu voudras, quand il n’y en aura plus, il y en
aura encore; ne te gêne pas, fillette, il est si content de te
retrouver, le bon garçon, car tu sais c’est un bon garçon.

-- N’est-ce pas?

-- Quand tu auras mangé ton morceau, tu me diras comment tu es
dans cette forêt à moitié morte de faim, car ça serait vraiment
pitié de te couper le sifflet.»

Malgré les recommandations de La Rouquerie il fut vite dévoré le
morceau:

«Tu en voudrais bien un autre? dit-elle quand il eut disparu.

-- C’est vrai.

-- Hé bien tu ne l’auras qu’après m’avoir raconté ton histoire;
pendant le temps qu’elle te prendra, ce que tu as déjà mangé se
tassera.»

Perrine fit le récit qui lui était demandé en commençant à la mort
de sa mère: quand elle arriva à l’aventure de Saint-Denis, La
Rouquerie qui avait allumé sa pipe la retira de sa bouche et lança
une bordée d’injures à l’adresse de la boulangère:

«Tu sais que c’est une voleuse, s’écria-t-elle, je n’en donne à
personne des pièces fausses, attendu que je ne m’en laisse fourrer
par personne. Sois tranquille, il faudra qu’elle me la rende quand
je repasserai par Saint-Denis ou bien j’ameute le quartier contre
elle; j’en ai des amis à Saint-Denis, nous mettrons le feu à sa
boutique.»

Perrine continua son récit et l’acheva.

«Comme ça tu étais en train de mourir, dit La Rouquerie; quel
effet cela te faisait-il?

-- Ça a commencé par être très douloureux, et j’ai dû crier à un
moment comme on crie la nuit quand on étouffe, et puis j’ai rêvé
du paradis et de la bonne nourriture que j’allais y manger; maman
qui m’attendait me faisait du chocolat au lait, je le sentais.

-- C’est curieux que le coup de chaleur qui devait te tuer te
sauve précisément, car sans lui je ne me serais pas arrêtée dans
ce bois pour laisser reposer Palikare et il ne t’aurait pas
trouvée. Maintenant qu’est-ce que tu veux faire?

-- Continuer mon chemin.

-- Et demain comment mangeras-tu? Il faut avoir ton âge pour aller
comme ça à l’aventure.

-- Que voulez-vous que je fasse?»

La Rouquerie tira deux ou trois bouffées de sa pipe gravement, en
réfléchissant, puis elle répondit:

«Voilà. Je vas jusqu’à Creil, pas plus loin, en achetant mes
marchandises dans les villages et les villes qui se trouvent sur
ma route ou à peu près, Chantilly, Senlis; tu viendras avec moi,
crie un peu, si tu en as la force: «Peaux de lapin, chiffons,
ferraille à vendre».

Perrine fit ce qui lui était demandé.

«Bon, la voix est claire; comme j’ai mal à la gorge tu crieras
pour moi et gagneras ton pain. À Creil je connais un coquetier qui
va jusqu’aux environs d’Amiens pour ramasser des oeufs, je lui
demanderai de t’emmener avec lui dans sa voiture. Quand tu seras
près d’Amiens tu prendras le chemin de fer pour aller jusqu’au
pays de tes parents.

-- Avec quoi?

-- Avec cent sous que je t’avancerai en remplacement de la pièce
que la boulangère t’a volée et que je me ferai rendre, tu peux en
être sûre.»



XI

Les choses s’arrangèrent comme La Rouquerie les avait disposées.

Pendant huit jours Perrine parcourut tous les villages qui se
trouvent de chaque côté de la foret de Chantilly: Gouvieux, Saint-
Maximin, Saint-Firmin, Mont-l’Évêque, Chamant, et, quand elle
arriva à Creil, La Rouquerie lui proposa de la garder avec elle.

«Tu as une voix fameuse pour le commerce du chiffon, tu me
rendrais service et ne serais pas malheureuse; on gagne bien sa
vie.

-- Je vous remercie, mais ce n’est pas possible.»

Voyant que cet argument n’était pas suffisant, elle en mit un
autre en avant:

«Tu ne quitterais pas Palikare.»

Il troubla en effet Perrine qui laissa voir son émotion mais elle
se raidit.

«Je dois aller près de mes parents.

-- Tes parents t’ont-ils sauvé la vie comme lui?

-- Je n’obéirais pas à maman si je n’y allais pas.

-- Vas-y donc; mais, si un jour tu regrettes l’occasion que je
t’offre, tu ne t’en prendras qu’à toi.

-- Soyez sûre que je garderai votre souvenir dans mon coeur.»

La Rouquerie ne se fâcha pas de ce refus au point de ne pas
arranger avec son ami le coquetier le voyage en voiture jusqu’aux
environs d’Amiens, et pendant toute une journée Perrine eut la
satisfaction de rouler au trot de deux bons chevaux, couchée dans
la paille, sous une bâche au lieu de peiner à pied sur cette
longue route, que la comparaison de son bien-être présent avec les
fatigues passées lui faisait paraître plus longue encore. À
Essentaux, elle coucha dans une grange, et le lendemain, qui était
un dimanche, elle donna au guichet de la gare d’Ailly sa pièce de
cent sous qui, cette foi, ne fut ni refusée, ni confisquée, et sur
laquelle on lui rendit deux francs soixante-quinze avec un billet
pour Picquigny, où elle arriva à onze heures par une matinée
radieuse et chaude, mais d’une chaleur douce qui ne ressemblait
pas plus à celle de la forêt de Chantilly, qu’elle ne ressemblait
elle-même à la misérable qu’elle était à ce moment.

Pendant les quelques jours qu’elle avait passés avec La Rouquerie,
elle avait pu repriser et rapiécer sa jupe et sa veste, se tailler
un fichu dans des chiffons, laver son linge, cirer ses souliers; à
Ailly, en attendant le départ du train, elle avait fait dans le
courant de la rivière une toilette minutieuse; et maintenant, elle
débarquait propre, fraîche et dispose.

Mais ce qui, mieux que la propreté, mieux même que les cinquante-
cinq sous qui sonnaient dans sa poche, la relevait, c’était un
sentiment de confiance qui lui venait de ses épreuves passées.
Puisqu’en ne s’abandonnant pas et en persévérant jusqu’au bout,
elle en avait triomphé, n’avait-elle pas le droit d’espérer et de
croire qu’elle triompherait maintenant des difficultés qui lui
restaient à vaincre? Si le plus dur n’était pas accompli, au moins
y avait-il quelque chose de fait, et précisément le plus pénible,
le plus dangereux.

À la sortie de la gare, elle avait passé sur le pont d’une écluse,
et maintenant elle marchait allègre, à travers de vertes prairies
plantées de peupliers et de saules qu’interrompaient de temps en
temps des marais, dans lesquels on apercevait à chaque pas des
pêcheurs à la ligne penchés sur leur bouchon et entourés d’un
attirail qui les faisait reconnaître tout de suite pour des
amateurs endimanchés échappés de la ville. Aux marais succédaient
des tourbières, et sur l’herbe roussie, s’alignaient des rangées
de petits cubes noirs entassés géométriquement et marqués de
lettres blanches ou de numéros qui étaient des tas de tourbe
disposés pour sécher.

Que de fois son père lui avait-il parlé de ces tourbières et de
leurs entailles, c’est-à-dire des grands étangs que l’eau a
remplis après que la tourbe a été enlevée, qui sont l’originalité
de la vallée de la Somme. De même, elle connaissait ces pêcheurs
enragés que rien ne rebute, ni le chaud, ni le froid, si bien que
ce n’était pas un pays nouveau qu’elle traversait, mais au
contraire connu et aimé, bien que ses yeux ne l’eussent pas encore
vu: connues ces collines nues et écrasées qui bordent la vallée;
connus les moulins à vent qui les couronnent et tournent même par
les temps calmes, sous l’impulsion de la brise de mer qui se fait
sentir jusque-là.

Le premier village, aux tuiles rouges, où elle arriva, elle le
reconnut aussi, c’était Saint-Pipoy, où se trouvaient les tissages
et les corderies dépendant des usines de Maraucourt, et avant de
l’atteindre, elle traversa par un passage à niveau un chemin de
fer qui, après avoir réuni les différents villages, Hercheux,
Bacourt, Flexelles, Saint-Pipoy et Maraucourt qui sont les centres
des fabriques de Vulfran Paindavoine, va se souder à la grande
ligne de Boulogne: au hasard des vues qu’offraient ou cachaient
les peupliers de la vallée, elle voyait les clochers en ardoise de
ces villages et les hautes cheminées en brique des usines, en
cette journée du dimanche, sans leur panache de fumée.

Quand elle passa devant l’église on sortait de la grand’messe, et
en écoutant les propos des gens qu’elle croisait, elle reconnut
encore le lent parler picard aux mots traînés et chantés que son
père imitait pour l’amuser.

De Saint-Pipoy à Maraucourt le chemin bordé de saules se contourne
au milieu des tourbières, cherchant pour passer un sol qui ne soit
pas trop mouvant plutôt que la ligne droite. Ceux qui le suivent
ne voient donc qu’à quelques pas, en avant comme en arrière. Ce
fut ainsi qu’elle arriva sur une jeune fille qui marchait
lentement, écrasée par un lourd panier passé à son bras.

Enhardie par la confiance qui lui était revenue, Perrine osa lui
adresser la parole.

«C’est bien le chemin de Maraucourt, n’est-ce pas?

-- Oui, tout dret.

-- Oh! tout dret, dit Perrine en souriant; il n’est pas si _dret_
que ça.

-- S’il vous emberluque, j’y vas à Maraucourt, nous pouvons faire
le k’min ensemble.

-- Avec plaisir, si vous voulez que je vous aide à porter votre
panier.

-- C’est pas de refus, y pèse rud’ment.»

Disant cela elle le mit à terre en poussant un ouf de soulagement.

«C’est-y que vous êtes de Maraucourt? demanda-t-elle.

-- Non; et vous?

-- Bien sûr que j’en suis.

-- Est-ce que vous travaillez aux usines?

-- Bien sûr, comme tout le monde donc; je travaille aux
cannetières.

-- Qu’est-ce que c’est?

-- Tiens, vous ne connaissez pas les cannetières, les épouloirs
quoi! d’où que vous venez donc?

-- De Paris.

-- À Paris ils ne connaissent pas les cannetières, c’est drôle:
enfin, c’est des machines à préparer le fil pour les navettes.

-- On gagne de bonnes journées?

-- Dix sous.

-- C’est difficile?

-- Pas trop; mais il faut avoir l’oeil et ne pas perdre son temps.
C’est-y que vous voudriez être embauchée?

-- Oui; si l’on voulait de moi.

-- Bien sur qu’on voudra de vous; on prend tout le monde; sans ça
ousqu’on trouverait les sept mille ouvriers qui travaillent dans
les ateliers; vous n’aurez qu’à vous présenter demain matin à six
heures à la grille des shèdes. Mais assez causé, il ne faut pas
que je sois en retard.»

Elle prit l’anse du panier d’un côté, Perrine la prit de l’autre
et elles se mirent en marche d’un même pas, au milieu du chemin.

L’occasion qui s’offrait à Perrine d’apprendre ce qu’elle avait
intérêt à savoir était trop favorable pour qu’elle ne la saisît
pas; mais comme elle ne pouvait pas interroger franchement cette
jeune fille, il fallait que ses questions fussent adroites et que
tout en ayant l’air de bavarder au hasard, elle ne demandât rien
qui n’eût un but assez bien enveloppé pour qu’on ne put pas le
deviner.

«Est-ce que vous êtes née à Maraucourt?

-- Bien sûr que j’en suis native, et ma mère l’était aussi. Mon
père était de Picquigny.

-- Vous les avez perdus?

-- Oui, je vis avec ma grand’mère qui tient un débit et une
épicerie: Mme Françoise.

-- Ah! Mme Françoise!

-- Vous la connaissez-t’y?

-- Non... je dis ah! Mme Françoise.

-- C’est qu’elle est bien connue dans le pays, pour son débit, et
puis aussi parce que, comme elle a été la nourrice de M. Edmond
Paindavoine, quand les gens veulent demander quelque chose à
M. Vulfran Paindavoine, ils s’adressent à elle.

-- Elle obtient ce qu’ils désirent?

-- Des fois oui, des fois non; pas toujours commode M. Vulfran.

-- Puisqu’elle a été la nourrice de M. Edmond Paindavoine,
pourquoi ne s’adresse-t-elle pas à lui?

-- M. Edmond Paindavoine! il a quitté le pays ayant que je sois
née; on ne l’a jamais revu; fâché avec son père, pour des
affaires, quand il a été envoyé dans l’Inde où il devait acheter
le jute... Mais si vous ne savez pas ce que c’est qu’une
cannetière, vous ne devez pas connaître le jute?

-- Une herbe?

-- Un chanvre, un grand chanvre qu’on récolte aux Indes et qu’on
file, qu’on tisse, qu’on teint dans les usines de Maraucourt;
c’est le jute qui a fait la fortune de M. Vulfran Paindavoine.
Vous savez il n’a pas toujours été riche M. Vulfran: il a commencé
par conduire lui-même sa charrette dans laquelle il portait le fil
et rapportait les pièces de toile que tissaient les gens du pays
chez eux, sur leurs métiers. Je vous dis ça parce qu’il ne s’en
cache pas.»

Elle s’interrompit:

«Voulez-vous que nous changions de bras?

-- Si vous voulez, mademoiselle... Comment vous appelez-vous?

-- Rosalie.

-- Si vous voulez, mademoiselle Rosalie.

-- Et vous, comment que vous vous nommez?»

Perrine ne voulut pas dire son vrai nom, et elle en prit un au
hasard:

«Aurélie.

-- Changeons donc de bras, mademoiselle Aurélie?»

Quand, après un court repos, elles reprirent leur marche cadencée,
Perrine revint tout de suite à ce qui l’intéressait:

«Vous disiez que M. Edmond Paindavoine était parti fâché avec son
père.

-- Et quand il a été dans l’Inde ils se sont fâchés bien plus fort
encore, parce que M. Edmond se serait marié là-bas avec une fille
du pays par un mariage qui ne compte pas, tandis qu’ici M. Vulfran
voulait lui faire épouser une demoiselle qui était de la plus
grande famille de toute la Picardie; c’est pour ce mariage, pour
établir son fils et sa bru, que M. Vulfran a construit son château
qui a coûté des millions et des millions. Malgré tout, M. Edmond
n’a pas voulu se séparer de sa femme de là-bas pour prendre la
demoiselle d’ici et ils se sont fâchés tout à fait, si bien que
maintenant on ne sait seulement pas si M. Edmond est vivant, ou
s’il est mort. Il y en a qui disent d’un sens, d’autres qui disent
le contraire; mais on ne sait rien puisqu’on est sans nouvelles de
lui depuis des années et des années... à ce qu’on raconte, car
M. Vulfran n’en parle à personne et ses neveux n’en parlent pas
non plus.

-- Il a des neveux M. Vulfran?

-- M. Théodore Paindavoine, le fils de son frère, et M. Casimir
Bretoneux, le fils de sa soeur qu’il a pris avec lui pour l’aider.
Si M. Edmond ne revient pas, la fortune et toutes les usines de
M. Vulfran seront pour eux.

-- C’est curieux cela.

-- Vous pouvez dire que si M. Edmond ne revenait pas ce serait
triste.

-- Pour son père?

-- Et aussi pour le pays, parce qu’avec les neveux on ne sait pas
comment iraient les usines qui font vivre tant de monde. On parle
de ça; et le dimanche, quand je sers au débit, j’en entends de
toutes sortes.

-- Sur les neveux?

-- Oui, sur les neveux et sur d’autres aussi; mais ça n’est pas
nos affaires, à nous autres.

-- Assurément.»

Et comme Perrine ne voulut pas montrer de l’insistance, elle
marcha pendant quelques minutes sans rien dire, pensant bien que
Rosalie, qui semblait avoir la langue alerte, ne tarderait pas à
reprendre la parole; ce fut ce qui arriva.

«Et vos parents, ils vont venir aussi à Maraucourt? dit-elle.

-- Je n’ai plus de parents.

-- Ni votre père, ni votre mère?

-- Ni mon père, ni ma mère.

-- Vous êtes comme moi, mais j’ai ma grand’mère qui est bonne, et
qui serait encore meilleure s’il n’y avait pas mes oncles et mes
tantes qu’elle ne veut pas fâcher; sans eux je ne travaillerais
pas aux usines, je resterais au débit; mais elle ne fait pas ce
qu’elle veut. Alors vous êtes toute seule?

-- Toute seule.

-- Et c’est de votre idée que vous êtes venue de Paris à
Maraucourt?

-- On m’a dit que je trouverais peut-être du travail à Maraucourt,
et au lieu de continuer ma route pour aller au pays des parents
qui me restent, j’ai voulu voir Maraucourt, parce que les parents,
tant qu’on ne les connaît pas, on ne sait pas comment ils vous
recevront.

-- C’est bien vrai; s’il y en a de bons, il y en a de mauvais.

-- Voilà.

-- Eh bien, ne vous élugez point, vous trouverez du travail aux
usines; ce n’est pas une grosse journée dix sous, mais c’est tout
de même quelque chose, et puis vous pourrez arriver jusqu’à vingt-
deux sous. Je vais vous demander quelque chose; vous répondrez si
vous voulez; si vous ne voulez pas vous ne répondrez pas; avez-
vous de l’argent?

-- Un peu.

-- Eh bien, si ça vous convient de loger chez mère Françoise, ça
vous coûtera vingt-huit sous par semaine en payant d’avance.

-- Je peux payer vingt-huit sous.

-- Vous savez, je ne vous promets pas une belle chambre pour vous
toute seule à ce prix-là; vous serez six dans la même, mais enfin
vous aurez un lit, des draps, une couverture; tout le monde n’en a
pas.

-- J’accepte en vous remerciant.

-- Il n’y a que des gens à vingt-huit sous la semaine qui logent
chez ma grand’mère; nous avons aussi, mais dans notre maison
neuve, de belles chambres pour nos pensionnaires qui sont employés
à l’usine: M. Fabry, l’ingénieur des constructions; M. Mombleux,
le chef comptable; M. Bendit, le commis pour la correspondance
étrangère. Si vous parlez jamais à celui-là, ne manquez pas de
l’appeler M. _Benndite_; c’est un Anglais qui se fâche, quand on
prononce _Bandit_, parce qu’il croit qu’on veut l’insulter comme
si on disait «Voleur».

-- Je n’y manquerai pas; d’ailleurs je sais l’anglais.

-- Vous savez l’anglais, vous?

-- Ma mère était Anglaise.

-- C’est donc ça. Ah bien, il sera joliment content de causer avec
vous, M. Bendit, et il le serait encore bien plus si vous saviez
toutes les langues, parce que sa grande récréation le dimanche
c’est de lire le _Pater_ dans un livre où il est imprimé en vingt-
cinq langues; quand il a fini, il recommence, et puis après il
recommence, encore; et toujours comme ça chaque dimanche; c’est
tout de même un brave homme.


XII

Entre le double rideau de grands arbres qui de chaque côté encadre
la route, depuis déjà quelques instants se montraient pour
disparaître aussitôt, à droite sur la pente de la colline, un
clocher en ardoises, à gauche des grands combles dentelés
d’ouvrages en plomb, et un peu plus loin plusieurs hautes
cheminées en briques.

«Nous approchons de Maraucourt, dit Rosalie, bientôt vous allez
apercevoir le château de M. Vulfran, puis ensuite les usines; les
maisons du village sont cachées dans les arbres, nous ne les
verrons que quand nous serons dessus; vis-à-vis de l’autre côté de
la rivière, se trouve l’église avec le cimetière.»

En effet, en arrivant à un endroit où les saules avaient été
coupés en têtards, le château surgit tout entier dans son
ordonnance grandiose avec ses trois corps de bâtiment aux façades
de pierres blanches et de briques rouges, ses hauts toits, ses
cheminées élancées au milieu de vastes pelouses plantées de
bouquets d’arbres, qui descendaient jusqu’aux prairies où elles se
prolongeaient au loin avec des accidents de terrain selon les
mouvements de la colline.

Perrine surprise avait ralenti sa marche, tandis que Rosalie
continuait la sienne, cela produisit un heurt qui leur fit poser
le panier à terre.

«Vous le trouvez beau hein! dit Rosalie.

-- Très beau.

-- Eh bien M. Vulfran demeure tout seul là dedans avec une
douzaine de domestiques pour le servir, sans compter les
jardiniers, et les gens de l’écurie qui sont dans les communs que
vous apercevez là-bas à l’extrémité du parc, à l’entrée du village
où il y a deux cheminées moins hautes et moins grosses que celles
des usines; ce sont celles des machines électriques pour éclairer
le château, et des chaudières à vapeur pour le chauffer ainsi que
les serres. Et ce que c’est beau là dedans; il y a de l’or
partout. On dit que Messieurs les neveux voudraient bien habiter
là avec M. Vulfran, mais que lui ne veut pas d’eux et qu’il aime
mieux vivre tout seul, manger tout seul. Ce qu’il y a de certain,
c’est qu’il les a logés, un dans son ancienne maison qui est à la
sortie des ateliers et l’autre à côté; comme ça ils sont plus près
pour arriver aux bureaux; ce qui n’empêche pas qu’ils ne soient
quelquefois en retard tandis que leur oncle qui est le maître, qui
a soixante-cinq ans, qui pourrait se reposer, est toujours là, été
comme hiver, beau temps comme mauvais temps, excepté le dimanche,
parce que le dimanche on ne travaille jamais, ni lui ni personne,
c’est pour cela que vous ne voyez pas les cheminées fumer.»

Après avoir repris le panier elles ne tardèrent pas à avoir une
vue d’ensemble sur les ateliers; mais Perrine n’aperçut qu’une
confusion de bâtiments, les uns neufs, les autres vieux, dont les
toits en tuiles ou en ardoises se groupaient autour d’une énorme
cheminée qui écrasait les autres de sa masse grise, dans presque
toute sa hauteur, noire au sommet.

D’ailleurs elles atteignaient les premières maisons éparses dans
des cours plantées de pommiers malingres et l’attention de Perrine
était sollicitée par ce qu’elle voyait autour d’elle: ce village
dont elle avait si souvent entendu parler.

Ce qui la frappa surtout, ce fut le grouillement des gens: hommes,
femmes, enfants endimanchés autour de chaque maison, ou dans des
salles basses dont les fenêtres ouvertes laissaient voir ce qui se
passait à l’intérieur: dans une ville l’agglomération n’eût pas
été plus tassée; dehors on causait les bras ballants, d’un air
vide, désorienté; dedans on buvait des boissons variées qu’à la
couleur on reconnaissait pour du cidre, du café ou de l’eau-de-
vie, et l’on tapait les verres ou les tasses sur les tables avec
des éclats de voix qui ressemblaient à des disputes.

«Que de gens qui boivent! dit Perrine.

-- Ce serait bien autre chose si nous étions un dimanche qui suit
la paye de quinzaine; vous verriez combien il y en a qui, dès
midi, ne peuvent plus boire.»

Ce qu’il y avait de caractéristique dans la plupart des maisons
devant lesquelles elles passaient, c’était que presque toutes si
vieilles, si usées, si mal construites qu’elles fussent, en terre
ou en bois hourdé d’argile, affectaient un aspect de coquetterie
au moins dans la peinture des portes et des fenêtres qui tirait
l’oeil comme une enseigne. Et en effet c’en était une; dans ces
maisons on louait des chambres aux ouvriers, et cette peinture, à
défaut d’autres réparations, donnait des promesses de propreté,
qu’un simple regard jeté dans les intérieurs démentait aussitôt.

«Nous arrivons, dit Rosalie en montrant de sa main libre une
petite maison en briques qui barrait le chemin dont une haie
tondue aux ciseaux la séparait; au fond de la cour et derrière se
trouvent les bâtiments qu’on loue aux ouvriers: la maison, c’est
pour le débit, la mercerie; et au premier étage sont les chambres
des pensionnaires.»

Dans la haie, une barrière en bois s’ouvrait sur une petite cour,
plantée de pommiers, au milieu de laquelle une allée empierrée
d’un gravier grossier conduisait à la maison. À peine avaient-
elles fait quelques pas dans cette allée, qu’une femme, jeune
encore, parut sur le seuil et cria:

«Dépêche té donc, caleuse, en v’la eine affaire pour aller à
Picquigny, tu t’auras assez câliné.

-- C’est ma tante Zénobie, dit Rosalie à mi-voix, elle n’est pas
toujours commode.

-- Qué que tu chuchotes?

-- Je dis que si on ne m’avait pas aidé à porter le panier, je ne
serais pas arrivée.

-- Tu ferais mieux ed’ d’te taire, arkanseuse.»

Comme ces paroles étaient, jetées sur un ton criard, une grosse
femme se montra dans le corridor.

«Qu’est-ce que vos avé core à argouiller? demanda-t-elle.

-- C’est tante Zénobie qui me reproche d’être en retard,
grand’mère; il est lourd le panier.

-- C’est bon, c’est bon, dit la grand’mère placidement, pose là
ton panier, et va prendre ton fricot sur le potager, tu le
trouveras chaud.

-- Attendez-moi dans la cour, dit Rosalie à Perrine, je reviens
tout de suite, nous dînerons ensemble; allez acheter votre pain;
le boulanger est dans la troisième maison à gauche; dépêchez-
vous.»

Quand Perrine revint, elle trouva Rosalie assise devant une table
installée à l’ombre d’un pommier, et sur laquelle étaient posées
deux assiettes pleines d’un ragoût aux pommes de terre.

«Asseyez-vous, dit Rosalie, nous allons partager mon fricot.

-- Mais...

-- Vous pouvez accepter; j’ai demandé à mère Françoise, elle veut
bien.»

Puisqu’il en était ainsi, Perrine crut qu’elle ne devait pas se
faire prier, et elle prit place à la table.

«J’ai aussi parlé pour votre logement, c’est arrangé; vous n’aurez
qu’à donner vos vingt-huit sous à mère Françoise: v’là où vous
habiterez.»

Du doigt elle montra un bâtiment aux murs d’argile dont on
n’apercevait qu’une partie au fond de la cour, le reste étant
masqué par la maison en briques, et ce qu’on en voyait paraissait
si usé, si cassé qu’on se demandait comment il tenait encore
debout.

«C’était là que mère Françoise demeurait avant de faire construire
notre maison avec l’argent qu’elle a gagné comme nourrice de
M. Edmond. Vous n’y serez pas aussi bien que dans la maison; mais
les ouvriers ne peuvent pas être logés comme les bourgeois, n’est-
ce pas?

À une autre table placée à une certaine distance de la leur, un
homme de quarante ans environ, grave, raide dans un veston
boutonné, coiffé d’un chapeau à haute forme, lisait avec une
profonde attention un petit livre relié.

«C’est M. Bendit, il lit son _Pater_,» dit Rosalie à voix basse.

Puis tout de suite, sans respecter l’application de l’employé,
elle s’adressa à lui:

«Monsieur Bendit, voilà une jeune fille qui parle anglais.

-- Ah!» dit-il sans lever les yeux.

Et ce ne fut qu’après deux minutes au moins qu’il tourna les yeux
vers elles.

«_Are yon an English girl?_ demanda-t-il.

-- _No sir, but my mother was_.»

Sans un mot de plus il se replongea dans sa lecture passionnante.

Elles achevaient leur repas quand le roulement d’une voiture
légère se fit entendre sur la route, et presque aussitôt ralentit
devant la haie.

«On dirait le phaéton de M. Vulfran,» s’écria Rosalie en se levant
vivement.

La voiture fit encore quelques pas et s’arrêta devant l’entrée.

«C’est lui,» dit Rosalie en courant vers la rue.

Perrine n’osa pas quitter sa place, mais elle regarda.

Deux personnes se trouvaient dans la voiture à roues basses: un
jeune homme qui conduisait, et un vieillard à cheveux blancs, au
visage pâle coupé de veinules rouges sur les joues, qui se tenait
immobile, la tête coiffée d’un chapeau de paille, et paraissait de
grande taille bien qu’assis: M. Vulfran Paindavoine.

Rosalie s’était approchée du phaéton.

«Voici quelqu’un, dit le jeune homme qui se préparait à descendre

-- Qui est-ce?» demanda M. Vulfran Paindavoine.

Ce fut Rosalie qui répondit à cette question:

«Moi, Rosalie.»

-- Dis à ta grand’mère de venir me parler.»

Rosalie courut à la maison, et revint bientôt amenant sa
grand’mère qui se hâtait:

«Bien le bonjour, monsieur Vulfran.

-- Bonjour, Françoise.

-- Qu’est-ce que je peux pour votre service, Monsieur Vulfran?

-- C’est de votre frère Omer qu’il s’agit. Je viens de chez lui,
je n’ai trouvé que son ivrogne de femme incapable de rien
comprendre.

-- Omer est à Amiens; il rentre ce soir.

-- Vous lui direz que j’ai appris qu’il a loué sa salle de bal
pour une réunion publique à des coquins, et que je ne veux pas que
cette réunion ait lieu.

-- S’il est engagé?

-- Il se dégagera, ou dès le lendemain de la réunion je le mets à
la porte; c’est une des conditions de notre location, je
l’exécuterai rigoureusement: je ne yeux pas de réunions de ce
genre ici.

-- Il y en a eu à Flexelles.

-- Flexelles n’est pas Maraucourt: je ne veux pas que les gens de
mon pays deviennent ce que sont ceux de Flexelles, c’est mon
devoir de veiller sur eux; vous n’êtes pas des nomades de l’Anjou
ou de l’Artois, vous autres, restez ce que vous êtes. C’est ma
volonté. Faites-la connaître à Omer. Adieu Françoise.

-- Adieu, monsieur Vulfran.»

Il fouilla dans la poche de son gilet:

«Où est Rosalie?

-- Me voilà, monsieur Vulfran.».

Il tendit sa main dans laquelle brillait une pièce de dix sous.

«Voilà pour toi.

-- Oh! merci, monsieur Vulfran.»

La voiture partit.

Perrine n’avait pas perdu un mot de ce qui s’était dit, mais ce
qui l’avait plus fortement frappée que les paroles mêmes de
M. Vulfran, c’était son air d’autorité et l’accent qu’il donnait à
l’expression de sa volonté: «Je ne veux pas que cette réunion ait
lieu... C’est ma volonté.» Jamais elle n’avait entendu parler sur
ce ton, qui seul disait combien cette volonté était ferme et
implacable, car le geste incertain et hésitant était en désaccord
avec les paroles.

Rosalie ne tarda pas à revenir d’un air joyeux et triomphant.

«M. Vulfran m’a donné dix sous, dit-elle en montrant la pièce.

-- J’ai bien vu.

-- Pourvu que tante Zénobie ne le sache pas, elle me les prendrait
pour me les garder.

-- J’ai cru qu’il ne vous connaissait pas.

-- Comment! il ne me connaît pas; il est mon parrain!

-- Il a demandé: «où est Rosalie?» quand vous étiez prés de lui.

-- Dame, puisqu’il n’y voit pas.

-- Il n’y voit pas!

-- Vous ne savez pas qu’il est aveugle?

-- Aveugle!»

Tout bas elle répéta le mot deux ou trois fois.

«Il y a longtemps qu’il est aveugle? dit-elle.

-- Il y a longtemps que sa vue faiblissait, mais on n’y faisait
pas attention, on pensait que c’était le chagrin de l’absence de
son fils. Sa santé, qui avait été bonne, devint mauvaise; il eut
des fluxions de poitrine, et il resta avec la toux; et puis, un
jour il ne vit plus ni pour lire, ni pour se conduire. Pensez
quelle inquiétude dans le pays, s’il était obligé de vendre ou
d’abandonner les usines! Ah! bien oui, il n’a rien abandonné du
tout, et a continué de travailler comme s’il avait ses bons yeux.
Ceux qui avaient compté sur sa maladie pour faire les maîtres, ont
été remis à leur place, -- elle baissa la voix, -- les neveux, et
M. Talouel le directeur.»

Zénobie, sur le seuil, cria:

«Rosalie, vas-tu venir, fichue caleuse?

-- Je finis d’manger.

-- Y a du monde à servir.

-- Il faut que je vous quitte.

-- Ne vous gênez pas pour moi.

-- À ce soir.»

Et d’un pas lent, à regret, elle se dirigea vers la maison.


XIII

Après son départ, Perrine fût volontiers restée assise à sa table
comme si elle était là chez elle. Mais justement elle n’était pas
chez elle, puisque cette cour était réservée aux pensionnaires,
non aux ouvriers qui n’avaient droit qu’à la petite cour du fond
où il n’y avait ni bancs, ni chaises, ni table. Elle quitta donc
son banc, et s’en alla au hasard, d’un pas de flânerie par les
rues qui se présentaient devant elle.

Mais si doucement qu’elle marchât, elle les eut bientôt parcourues
toutes, et comme elle se sentait suivie par des regards curieux
qui l’empêchaient de s’arrêter lorsqu’elle en avait envie, elle
n’osa pas revenir sur ses pas et tourner indéfiniment dans le même
cercle. Au haut de la côte, à l’opposé des usines, elle avait
aperçu un bois dont la masse verte se détachait sur le ciel: là
peut-être elle trouverait la solitude en cette journée du
dimanche, et pourrait s’asseoir sans que personne fit attention à
elle.

En effet il était désert, comme déserts aussi étaient les champs
qui le bordaient, de sorte qu’à sa lisière, elle put s’allonger
librement sur la mousse, ayant devant elle la vallée et tout le
village qui en occupait le centre. Quoiqu’elle le connût bien par
ce que son père lui en avait raconté, elle s’était un peu perdue
dans le dédale des rues tournantes; mais maintenant qu’elle le
dominait, elle le retrouvait tel qu’elle se le représentait en le
décrivant à sa mère pendant leurs longues routes, et aussi tel
qu’elle le voyait dans les hallucinations de la faim comme une
terre promise, en se demandant désespérément si elle pourrait
jamais l’atteindre.

Et voilà qu’elle y était arrivée; qu’elle l’avait étalé devant ses
yeux; que du doigt elle pouvait mettre chaque rue, chaque maison à
sa place précise.

Quelle joie! c’était vrai: c’était vrai, ce Maraucourt dont elle
avait tant de fois prononcé le nom comme une obsession, et que
depuis son entrée en France elle avait cherché sur les bâches des
voitures qui passaient ou celles des wagons arrêtés dans les
gares, comme si elle avait besoin de le voir pour y croire, ce
n’était plus le pays du rêve, extravagant, vague ou insaisissable,
mais celui de la réalité.

Droit devant elle, de l’autre côté du village, sur la pente
opposée à celle où elle était assise, se dressaient les bâtiments
de l’usine, et à la couleur de leurs toits elle pouvait suivre
l’histoire de leur développement comme si un habitant du pays la
lui racontait.

Au centre et au bord de la rivière, une vieille construction en
briques, et en tuiles noircies, que flanquait une haute et grêle
cheminée rongée par le vent de mer, les pluies et la fumée était
l’ancienne filature de lin, longtemps abandonnée, que trente-cinq
ans auparavant le petit fabricant de toiles Vulfran Paindavoine
avait louée pour s’y ruiner, disaient les fortes têtes de la
contrée, pleines de mépris pour sa folie. Mais au lieu de la
ruine, la fortune était arrivée petite d’abord, sou à sou, bientôt
millions à millions. Rapidement, autour de cette mère Gigogne les
enfants avaient pullulé. Les aînés mal bâtis, mal habillés,
chétifs comme leur mère, ainsi qu’il arrive souvent à ceux qui ont
souffert de la misère. Les autres, au contraire, et surtout les
plus jeunes, superbes, forts, plus forts qu’il n’est besoin, parés
avec des revêtements de décorations polychromes qui n’avaient rien
du misérable hourdis de mortier ou d’argile des grands frères usés
avant l’âge, semblaient, avec leurs fermes en fer et leurs façades
rosés ou blanches en briques vernies, défier les fatigues du
travail et des années. Alors que les premiers bâtiments se
tassaient sur un terrain étroitement mesuré autour de la vieille
fabrique, les nouveaux s’étaient largement espacés dans les
prairies environnantes, reliés entre eux par des rails de chemin
de fer, des arbres de transmission et tout un réseau de fils,
électriques, qui couvraient l’usine entière d’un immense filet.

Longtemps elle resta perdue dans le dédale de ces rues, allant des
puissantes cheminées, hautes et larges, aux paratonnerres qui
hérissaient les toits, aux mâts électriques, aux wagons de chemin
de fer, aux dépôts de charbon, tâchant de se représenter par
l’imagination ce que pouvait être la vie de cette petite ville
morte en ce moment, lorsque tout cela chauffait, fumait, marchait,
tournait, ronflait avec ces bruits formidables qu’elle avait
entendus dans la plaine Saint-Denis, en quittant Paris.

Puis ses yeux descendant au village, elle vit qu’il avait suivi le
même développement que l’usine: les vieux toits couverts de sedum
en fleurs qui leur faisaient des chapes d’or, s’étaient tassés
autour de l’église; les nouveaux qui gardaient encore la teinte
rouge de la tuile sortie depuis peu du four, s’étaient éparpillés
dans la vallée au milieu des prairies et des arbres en suivant le
cours de la rivière; mais, contrairement à ce qui se voyait dans
l’usine, c’était les vieilles maisons qui faisaient bonne figure,
avec l’apparence de la solidité, et les neuves qui paraissaient
misérables, comme si les paysans qui habitaient autrefois le
village agricole de Maraucourt, étaient alors plus à leur aise que
ne l’étaient maintenant ceux de l’industrie.

Parmi ces anciennes maisons une dominait les autres par son
importance, et s’en distinguait encore par le jardin planté de
grands arbres qui l’entourait, descendant en deux terrasses
garnies d’espaliers jusqu’à la rivière où il aboutissait à un
lavoir. Celle-là, elle la reconnut: c’était celle que M. Vulfran
avait occupée en s’établissant à Maraucourt, et qu’il n’avait
quittée que pour habiter son château. Que d’heures son père,
enfant, avait passées sous ce lavoir aux jours des lessives, et
dont il avait gardé le souvenir pour avoir entendu là, dans le
caquetage des lavandières, les longs récits des légendes du pays,
qu’il avait plus tard racontés à sa fille: la _Fée des
tourbières_, l’_Enlisage des Anglais_, le _Leuwarou d’Hangest_, et
dix autres qu’elle se rappelait comme si elle les avait entendus
la veille.

Le soleil, en tournant, l’obligea à changer de place, mais elle
n’eut que quelques pas à faire pour en trouver une valant celle
qu’elle abandonnait, où l’herbe était aussi douce, aussi parfumée,
avec une aussi belle vue sur le village et toute la vallée, si
bien que, jusqu’au soir, elle put rester là dans un état de
béatitude tel qu’elle n’en avait pas goûté depuis longtemps.

Certainement elle n’était pas assez imprévoyante pour s’abandonner
aux douceurs de son repos, et s’imaginer que c’en était fini de
ses épreuves. Parce qu’elle avait assuré le travail, le pain et le
coucher, tout n’était pas dit, et ce qui lui restait à acquérir
pour réaliser les espérances de sa mère paraissait si difficile
qu’elle ne pouvait y penser qu’en tremblant; mais enfin, c’était
un si grand résultat que de se trouver dans ce Maraucourt, où elle
avait tant de chances contre elle pour n’arriver jamais, qu’elle
devait maintenant ne désespérer de rien, si long que fût le temps
à attendre, si dures que fussent les luttes à soutenir. Un toit
sur la tête, dix sous par jour, n’était-ce pas la fortune pour la
misérable fille qui n’avait pour dormir que la grand’route, et
pour manger, rien autre chose que l’écorce des bouleaux?

Il lui semblait qu’il serait sage de se tracer un plan de
conduite, en arrêtant ce qu’elle devait faire ou ne pas faire,
dire ou ne pas dire, au milieu de la vie nouvelle qui allait
commencer pour elle dès le lendemain; mais cela présentait une
telle difficulté dans l’ignorance de tout où elle se trouvait,
qu’elle comprit bientôt que c’était une tâche de beaucoup au-
dessus de ses forces: sa mère, si elle avait pu arriver à
Maraucourt, aurait sans doute su ce qu’il convenait de faire; mais
elle n’avait ni l’expérience, ni l’intelligence, ni la prudence,
ni la finesse, ni aucune des qualités de cette pauvre mère,
n’étant qu’une enfant, sans personne pour la guider, sans appuis,
sans conseils.

Cette pensée, et plus encore l’évocation de sa mère, amenèrent
dans ses yeux un flot de larmes; elle se mit alors à pleurer sans
pouvoir se retenir, en répétant le mot que tant de fois elle avait
dit depuis son départ du cimetière, comme s’il avait le pouvoir
magique de la sauver:

«Maman, chère maman!»

De fait, ne l’avait-il pas secourue, fortifiée, relevée quand elle
s’abandonnait dans l’accablement de la fatigue et du désespoir?
eût-elle soutenu la lutte jusqu’au bout, si elle ne s’était pas
répété les dernières paroles de la mourante: «Je te vois... oui,
je te vois heureuse»? N’est-il pas vrai que ceux qui vont mourir,
et dont l’âme flotte déjà entre la terre et le ciel, savent bien
des choses mystérieuses qui ne se révèlent pas aux vivants?

Cette crise, au lieu de l’affaiblir, lui fit du bien, et elle en
sortit le coeur plus fort d’espoir, exalté de confiance,
s’imaginant que la brise, qui de temps en temps passait dans l’air
calme du soir, apportait une caresse de sa mère sur ses joues
mouillées et lui soufflait ses dernières paroles: «Je te vois
heureuse.»

Et pourquoi non? Pourquoi sa mère ne serait-elle pas près d’elle,
en ce moment penchée sur elle comme son ange gardien?

Alors l’idée lui vint de s’entretenir avec elle et de lui demander
de répéter le pronostic qu’elle lui avait fait à Paris. Mais quel
que fût son état d’exaltation, elle n’imagina pas qu’elle pouvait
lui parler comme à une vivante, avec nos mots ordinaires, pas plus
qu’elle n’imagina que sa mère pouvait répondre avec ces mêmes
mots, puisque les ombres ne parlent pas comme les vivants, bien
qu’elles parlent, cela est certain, pour qui sait comprendre leur
mystérieux langage.

Assez longtemps elle resta absorbée dans sa recherche, penchée sur
cet insondable inconnu qui l’attirait en la troublant jusqu’à
l’affoler; puis machinalement ses yeux s’attachèrent sur un groupe
de grandes marguerites qui dominaient de leurs larges corolles
blanches l’herbe de la lisière dans laquelle elle était couchée,
et alors, se levant vivement, elle alla en cueillir quelques-unes,
qu’elle prit en fermant les yeux pour ne pas les choisir.

Cela fait, elle revint à sa place et s’assit avec un recueillement
grave; puis, d’une main que l’émotion rendait tremblante, elle
commença à effeuiller une corolle:

«Je réussirai, un peu, beaucoup, tout à fait, pas du tout; je
réussirai, un peu, beaucoup, tout à fait, pas du tout.»

Et ainsi de suite, scrupuleusement, jusqu’à ce qu’il ne restât
plus que quelques pétales.

Combien? Elle ne voulut pas les compter, car leur chiffre eût dit
la réponse; mais vivement, quoique son coeur fût terriblement
serré, elle les effeuilla:

«Je réussirai... un peu... beaucoup... tout à fait.»

En même temps un souffle tiède lui passa dans les cheveux et sur
les lèvres: la réponse de sa mère, dans un baiser, le plus tendre
qu’elle lui eût donné.


XIV

Enfin elle se décida à quitter sa place; la nuit tombait, et déjà
dans l’étroite vallée, comme plus loin dans celle de la Somme,
montaient des vapeurs blanches qui flottaient, légères, autour des
cimes confuses des grands arbres; des petites lumières piquaient
çà et là l’obscurité, s’allumant derrière les vitres des maisons,
et des rumeurs vagues passaient dans l’air tranquille, mêlées à
des bribes de chansons.

Elle était assez. aguerrie pour n’avoir pas peur de s’attarder
dans un bois ou sur la grand’route; mais à quoi bon! Elle
possédait maintenant ce qui lui avait si misérablement manqué; un
toit et un lit; d’ailleurs, puisqu’on devait se lever le lendemain
tôt pour aller au travail, mieux valait se coucher de bonne heure.

Quand elle entra dans le village, elle vit que les rumeurs et les
chants qu’elle avait entendus partaient des cabarets, aussi pleins
de buveurs attablés que lorsqu’elle était arrivée, et d’où
s’exhalaient par les portes ouvertes des odeurs de café, d’alcool
chauffé et de tabac qui emplissaient la rue comme si elle eût été
un vaste estaminet. Et toujours ces cabarets se succédaient, sans
interruption, porte à porte quelquefois, si bien que sur trois
maisons il y en avait au moins une qu’occupait un débit de
boissons. Dans ses voyages, sur les grands chemins et par tous les
pays, elle avait passé devant bien des assemblées de buveurs, mais
nulle part elle n’avait entendu tapage de paroles, claires et
criardes, comme celui qui sortait confusément de ces salles
basses.

En arrivant à la cour de mère Françoise, elle aperçut, à la table
où elle l’avait déjà vu, Bendit qui lisait toujours, une chandelle
entourée d’un morceau de journal pour protéger, sa flamme, posée
devant lui sur la table, autour de laquelle des papillons de nuit
et des moustiques voltigeaient, sans qu’il parût en prendre souci,
absorbé dans sa lecture.

Cependant quand elle passa près de lui il leva la tête et la
reconnut; alors, pour le plaisir de parler sa langue, il lui dit:

«_A good night’s rest to you._»

À quoi elle répondit:

«_Good evening, sir._»

«Où avez-vous été? continua-t-il en anglais.

-- Me promener dans les bois, répondit-elle en se servant de la
même langue

-- Toute seule?

-- Toute seule, je ne connais personne à Maraucourt.

-- Alors pourquoi n’êtes-vous pas restée à lire? Il n’y a rien de
meilleur, le dimanche, que la lecture.

-- Je n’ai pas de livres.

-- Êtes-vous catholique?

-- Oui, monsieur.

-- Je vous en prêterai tout de même quelques-uns: _farewell_.

-- _Good-bye, sir._»

Sur le seuil de la maison, Rosalie était assise, adossée au
chambranle, se reposant à respirer le frais.

«Voulez-vous vous coucher? dit-elle.

--Je voudrais bien.

-- Je vas vous conduire, mais avant il faut vous entendre avec
mère Françoise; entrons dans le débit.»

L’affaire, ayant été arrangée entre la grand’mère et sa petite-
fille, fut vivement réglée par le payement des vingt-huit sous que
Perrine allongea sur le comptoir, plus deux sous pour l’éclairage
pendant la semaine.

«Pour lors, vous voulez vous établir dans notre pays, ma petite?
dit mère Françoise d’un air placide et bienveillant.

-- Si c’est possible.

-- Ça sera possible si vous voulez travailler.

-- Je ne demande que cela.

-- Eh bien, ça ira; vous ne resterez pas toujours à cinquante
centimes, vous arriverez à un franc, même à deux; si, plus tard,
vous épousez un bon ouvrier qui en gagne trois, ça vous fera cent
sous par jour; avec ça on est riche... quand on ne boit pas,
seulement il ne faut pas boire. C’est bien heureux que M. Vulfran
ait donné du travail au pays; c’est vrai qu’il y a la terre, mais
la terre ne peut pas nourrir tous ceux qui lui demandent à
manger.»

Pendant que la vieille nourrice débitait cette leçon avec
l’importance et l’autorité d’une femme habituée à ce qu’on
respecte sa parole, Rosalie atteignait un paquet de linge dans une
armoire et Perrine qui, tout en écoutant, la suivait de l’oeil,
remarquait que les draps qu’on lui préparait étaient un grosse
toile d’emballage jaune; mais, depuis si longtemps elle ne
couchait plus dans des draps, qu’elle devait encore s’estimer
heureuse d’avoir ceux-là, si durs qu’ils fussent. Déshabillée! La
Rouquerie, qui durant ses voyages ne faisait jamais la dépense
d’un lit, n’avait même pas eu l’idée de lui offrir ce plaisir, et,
longtemps avant leur arrivée en France, les draps de la roulotte,
excepté ceux qui servaient à la mère, avaient été vendus ou s’en
étaient allés en lambeaux.

Elle prit la moitié du paquet, et, suivant Rosalie, elles
traversèrent la cour où une vingtaine d’ouvriers, hommes, femmes,
enfants étaient assis sur des billots de bois, des blocs de
pierre, attendant l’heure du coucher en causant et en fumant.
Comment tout ce monde pouvait-il loger dans la vieille maison qui
n’était pas grande?

La vue de son grenier, quand Rosalie eut allumé une petite
chandelle placée derrière un treillis en fil de fer, répondit à
cette question. Dans un espace de six mètres de long sur un peu
plus de trois de large, six lits étaient alignés le long des
cloisons, et, le passage qui restait entre eux au milieu avait à
peine un mètre. Six personnes devaient donc passer la nuit là où
il y avait à peine place pour deux; aussi, bien qu’une petite
fenêtre fût ouverte dans le mur opposé à l’entrée, respirait-on
dès la porte une odeur âcre et chaude qui suffoqua Perrine. Mais
elle ne se permit pas une observation, et comme Rosalie disait en
riant:

«Ça vous paraît peut-être un peu petiot?»

Elle se contenta de répondre:

«Un peu.

-- Quatre sous, ce n’est pas cent sous.

-- Bien sûr.»

Après tout, mieux encore valait pour elle cette chambre trop
petite que les bois et les champs: puisqu’elle avait supporté
l’odeur de la baraque de Grain de Sel, elle supporterait bien
celle-là sans doute.

«V’là votre lit», dit Rosalie en lui désignant celui qui était
placé devant la fenêtre.

Ce qu’elle appelait un lit était une paillasse posée sur quatre
pieds réunis par deux planches et des traverses; un sac tenait
lieu d’oreiller,

«Vous savez, la fougère est fraîche, dit Rosalie, on ne mettrait
pas quelqu’un qui arrive coucher sur de la vieille fougère; ce
n’est pas à faire, quoiqu’on raconte que dans les hôtels, les
vrais, on ne se gêne pas.»

S’il y avait trop de lits dans cette petite chambre, par contre on
n’y voyait pas une seule chaise.

«II y a des clous aux murs, dit Rosalie, répondant à la muette
interrogation de Perrine, c’est très commode pour accrocher les
vêtements.»

Il y avait aussi quelques boîtes et des paniers sous les lits dans
lesquels les locataires qui avaient du linge pouvaient le serrer,
mais, comme ce n’était pas le cas de Perrine, le clou planté aux
pieds de son lit lui suffisait de reste.

«Vous serez avec des braves gens, dit Rosalie; si la Noyelle cause
dans la nuit, c’est qu’elle aura trop bu, il ne faudra pas y faire
attention: elle est un peu bavarde. Demain, levez-vous avec les
autres; je vous dirai ce que vous devrez faire pour être
embauchée. Bonsoir.

-- Bonsoir, et merci.

-- Pour vous servir.»

Perrine se hâta de se déshabiller, heureuse d’être seule et de
n’avoir pas à subir la curiosité de la chambrée. Mais, en se
mettant entre ses draps, elle n’éprouva pas la sensation de bien-
être sur laquelle elle comptait, tant ils étaient rudes: tissés
avec des copeaux, ils n’eussent pas été plus raides, mais cela
était insignifiant, la terre aussi était dure la première fois
qu’elle avait couché dessus, et, bien vite, elle s’y était
habituée.

La porte ne tarda pas à s’ouvrir et une jeune fille d’une
quinzaine d’années étant entrée dans la chambre commença à se
déshabiller, en regardant, de temps en temps du côté de Perrine,
mais sans rien dire. Comme elle était endimanchée, sa toilette fut
longue, car elle dut ranger dans une petite caisse ses vêtements
des jours de fête, et accrocher à un clou pour le lendemain ceux
du travail.

Une autre arriva, puis une troisième, puis une quatrième; alors ce
fut un caquetage assourdissant; toutes parlant en même temps,
chacune racontait sa journée; dans l’espace ménagé entre les lits
elles tiraient et repoussaient leurs boîtes ou leurs paniers qui
s’enchevêtraient les uns dans les autres, et cela provoquait des
mouvements d’impatience ou des paroles de colère qui toutes se
tournaient contre la propriétaire du grenier.

«Queu taudis!

-- El’mettra bentôt d’autres lits au mitan.

-- Por sûr, j’ne resterai point là d’ans.

_ Où qu’ t’iras; c’est-y mieux cheux l’zautres?»

Et les exclamations se croisaient; à la fin cependant, quand les
deux premières arrivées se furent couchées, un peu d’ordre
s’établit, et bientôt tous les lits furent occupés, un seul
excepté.

Mais pour cela les conversations ne cessèrent point, seulement
elles tournèrent; après s’être dit ce qu’il y avait eu
d’intéressant dans la journée écoulée, on passa à celle du
lendemain, au travail des ateliers, aux griefs, aux plaintes, aux
querelles de chacune, aux potins de l’usine entière, avec un mot
de ses chefs: M. Vulfran, ses neveux qu’on appelait les «jeunes»,
le directeur, Talouel, qu’on ne nomma qu’une fois, mais qu’on
désigna par des qualificatifs qui disaient mieux que des phrases
la façon dont on le jugeait: la Fouine, l’Mince, Judas.

Alors Perrine éprouva un sentiment bizarre dont les contradictions
l’étonnèrent: elle voulait être tout oreilles, sentant de quelle
importance pouvaient être pour elle les renseignements qu’elle
entendait; et d’autre part elle était gênée, comme honteuse
d’écouter ces propos.

Cependant ils allaient leur train, mais si vagues bien souvent, ou
si personnels qu’il fallait connaître ceux à qui ils
s’appliquaient pour les comprendre; ainsi elle fut longtemps sans
deviner que la Fouine, l’Mince et Judas ne faisaient qu’un avec
Talouel, qui était la bête noire des ouvriers, détesté de tous
autant que craint, mais avec des réticences, des réserves, des
précautions, des hypocrisies qui disaient quelle peur on avait de
lui. Toutes les observations se terminaient par le même mot ou à
peu près:

«N’empêche que ce soit ein ben brav’ homme!

-- Et juste donc!

-- Oh! pour ça!»

Mais tout de suite une autre ajoutait:

«N’empêche aussi...»

Alors les preuves étaient données de façon à montrer cette bonté
et cette justice.

«S’il ne fallait point gagner son pain!»

Peu à peu les langues se ralentirent.

«Si on dormait, dit une voix alanguie.

-- Qui t’en empêche?

-- La Noyelle n’est pas rentrée.

-- Je viens de la voir.

-- Ça y est-il?

-- En plein.

-- Assez pour qu’elle ne puisse pas monter l’escalier?

-- Ça je ne sais pas.

-- Si on fermait la porte à la cheville?

-- Et le tapage qu’elle ferait.

-- Ça va recommencer comme l’autre dimanche.

-- Peut-être pire encore.»

À ce moment on entendit un bruit de pas lourds et hésitants dans
l’escalier.

«La voila.»

Mais les pas s’arrêtèrent et il y eut une chute suivie de
gémissements.

«Elle est tombée.

---Si elle pouvait ne pas se relever.

-- Elle dormirait aussi ben dans l’escalier qu’ici.

-- Et nous dormirions mieux.»

Les gémissements continuaient mêlés d’appels.

«Viens donc, Laïde: un p’tit coup de main, m’n’éfant.

-- Plus souvent que je vas y aller.

-- Ohé! Laïde, Laïde!»

Mais Laïde n’ayant pas bougé, au bout d’un certain temps les
appels cessèrent.

«Elle s’endort.

-- Quelle chance.»

Elle ne s’endormait pas du tout; au contraire, elle essayait à
nouveau de monter l’escalier, et elle criait:

«Laïde, viens me donner la main, m’n’éfant, Laïde, Laïde.»

Elle n’avançait pas évidemment, car les appels partaient toujours
du bas de l’escalier de plus en plus pressants à chaque cri, si
bien qu’ils finirent par s’accompagner de larmes:

«Ma p’tite Laïde, ma p’tite Laïde, p’tite, p’tite; l’escalier
s’enfonce, oh! la! la!»

Un éclat de rire courut de lit en lit.

«C’est-y que t’es pas rentrée, Laïde, dis, dis Laïde, dis; je vas
aller te qu’ri.

-- Nous v’là tranquilles, dit une voix.

-- Mais non, elle va chercher Laïde qu’elle ne trouvera pas, et
quand elle reviendra dans une heure, ça recommencera.

-- On ne dormira donc jamais!

-- Va lui donner la main, Laïde.

-- Vas-y, té.

-- C’est té qu’é veut.»

Laïde se décida, passa un jupon et descendit.

«Oh! m’n’éfant, m’n’éfant», cria la voix émue de la Noyelle.

Il semblait qu’elles n’avaient qu’à monter l’escalier qui ne
s’enfoncerait plus, mais la joie de voir Laïde chassa cette idée:

«Viens avec mé, je vas te payer un p’tiôt pot.»

Laïde ne se laissa pas tenter par cette proposition.

«Allons nous coucher, dit-elle.

-- Non, viens avec mé, ma p’tite Laïde.»

La discussion se prolongea, car la Noyelle, qui s’était obstinée
dans sa nouvelle idée, répétait son mot, toujours le même:

«Un p’tiot pot.

-- Ça ne finira jamais, dit une voix.

-- J’voudrais pourtant dormir, mé.

-- Faut s’lever demain.

-- Et c’est comme ça tous les dimanches.»

Et Perrine qui avait cru que, quand elle aurait un toit sur la
tête, elle trouverait le sommeil le plus paisible! Comme celui en
plein champ, avec les effarements de l’ombre et les hasards du
temps, valait mieux cependant que cet entassement dans cette
chambrée, avec ses promiscuités, son tapage et l’odeur nauséeuse
qui commençait à la suffoquer d’une façon si gênante qu’elle se
demandait comment elle pourrait la supporter après quelques
heures.

Au dehors, la discussion durait toujours et l’on entendait la voix
de la Noyelle qui répétait: «Un p’tiot pot», à laquelle celle de
Laïde répondait:

«Demain».

«Je vas aller aider Laïde, dit une des femmes, ou ça durera
jusqu’à demain.»

En effet elle se leva et descendit; alors dans l’escalier se
produisit un grand brouhaha de voix, mêlé à des bruits de pas
lourds, à des coups sourds et aux cris des habitants du rez-de-
chaussée, furieux de ce tapage: toute la maison semblait ameutée.

À la fin la Noyelle fut traînée dans la chambre, pleurant avec des
exclamations désespérées:

«Qu’est-ce que je vous ai fait?»

Sans écouter ses plaintes, on la déshabilla et on la coucha; mais
pour cela elle ne s’endormit point et continua de pleurer en
gémissant.

«Qu’est que je vos ai fait pour que vous me brutalisiez? Je suis-
t’y malheureuse! Je suis-t’y une voleuse qu’on ne veut pas boire
avec mé? Laïde, j’ai sef.»

Plus elle se plaignait, plus l’exaspération contre elle montait
dans la chambrée, chacune criant son mot plus ou moins fâché.

Mais elle continuait toujours:

«Salut, turlututu, chapeau pointu, fil écru, t’es rabattu.»

Quand elle eut épuisé tous les mots en u qui amusaient son
oreille, elle passa à d’autres qui n’avaient pas plus de sens.

«Le café, à la vapeur, n’a pas peur, meilleur pour le coeur; va
donc, balayeur; et ta soeur? Bonjour, monsieur le brocanteur. Ah!
vous êtes buveur? ça fait mon bonheur, peut-être votre malheur. Ça
donne la jaunisse; faut aller à l’hospice; voyez la directrice;
mangez de la réglisse; mon père en vendait et m’en régalait, aussi
ça m’allait. Ce que j’ai sef, monsieur le chef, sef, sef, sef!»

De temps en temps la voix se ralentissait et faiblissait comme si
le sommeil allait bientôt se produire; mais tout de suite elle
repartait plus hâtée, plus criarde, et alors celles qui avaient
commencé à s’endormir se réveillaient en sursaut en poussant des
cris furieux qui épouvantaient la Noyelle, mais ne la faisaient
pas taire:

«Pourquoi que vous me brutalisez? Écoutez, pardonnez, c’est assez.

-- Vous avez eu une belle idée de la monter!

-- C’est té qu’as voulu.

-- Si on la redescendait?

-- On ne dormira jamais;»

C’était bien le sentiment de Perrine qui se demandait si c’était
vraiment ainsi tous les dimanches, et comment les camarades de la
Noyelle pouvaient supporter son voisinage: n’existait-il pas à
Maraucourt d’autres logements où l’on pouvait dormir
tranquillement?

Il n’y avait pas que le tapage qui fût exaspérant dans cette
chambrée, l’air aussi qu’on y respirait commençait à n’être plus
supportable pour elle: lourd, chaud, étouffant, chargé de
mauvaises odeurs dont le mélange soulevait le coeur ou le noyait.

À la fin cependant le moulin à paroles de la Noyelle se ralentit,
elle ne lança que des mots à demi formés, puis ce ne fut plus
qu’un ronflement qui sortit de sa bouche.

Mais, bien que le silence se fût maintenant établi dans la
chambre, Perrine ne put pas s’endormir: elle était oppressée, des
coups sourds lui battaient dans le front, la sueur l’inondait de
la tête aux pieds.

Il n’y avait pas à chercher la cause de ce malaise: elle étouffait
parce que l’air lui manquait, et si ses camarades de chambrée
n’étouffaient pas comme elle, c’est qu’elles étaient habituées à
vivre dans cette atmosphère, suffocante pour qui couchait
ordinairement en plein champ.

Mais puisque ces femmes, des paysannes, s’étaient bien habituées à
cette atmosphère, il semblait qu’elle le pourrait comme elles:
sans doute il fallait du courage et de la persévérance; mais si
elle n’était pas paysanne, elle avait mené une existence aussi
dure que la leur pouvait l’être; même pour les plus misérables, et
dès lors elle ne voyait pas de raisons pour qu’elle ne supportât
pas ce qu’elles supportaient.

Il n’y avait donc qu’à ne pas respirer, qu’à ne pas sentir, alors
viendrait le sommeil, et elle savait bien que pendant qu’on dort
l’odorat ne fonctionne plus.

Malheureusement, on ne respire pas quand on veut, ni comme on
veut: elle eut beau fermer la bouche, se serrer le nez, il fallut
bientôt ouvrir les lèvres, les narines et faire une aspiration
d’autant plus profonde qu’elle n’avait plus d’air dans les
poumons; et le terrible fut que, malgré tout, elle dut répéter
plusieurs fois cette aspiration.

Alors quoi? Qu’allait-il se produire? Si elle ne respirait pas,
elle étouffait; si elle respirait, elle était malade.

Comme elle se débattait, sa main frôla le papier qui remplaçait
une des vitres de la fenêtre, contre laquelle sa couchette était
posée.

Un papier n’est pas une feuille de verre, il se crève sans bruit
et, crevé, il laissait entrer l’air du dehors. Quel mal y avait-il
à ce qu’elle le crevât? Pour être habituées à cette atmosphère
viciée, elles n’en souffraient pas moins certainement. Donc, à
condition de n’éveiller personne, elle pouvait très bien déchirer
ce papier.

Mais elle n’eut pas besoin d’en venir à cette extrémité qui
laisserait des traces; comme elle le tâtait, elle sentit qu’il
n’était pas bien tendu, et de l’ongle elle put avec précaution en
détacher un côté. Alors se collant la bouche à cette ouverture,
elle put respirer, et ce fut dans cette position que le sommeil la
prit.


XV

Quand elle se réveilla une lueur blanchissait les vitres, mais si
pâle qu’elle n’éclairait pas la chambre; au dehors des coqs
chantaient, par l’ouverture du papier pénétrait un air froid;
c’était le jour qui pointait

Malgré ce léger souffle qui venait du dehors, la mauvaise odeur de
la chambrée n’avait pas disparu; s’il était entré un peu d’air
pur, l’air vicié n’était pas du tout sorti, et en s’accumulant, en
s’épaississant, en s’échauffant, il avait produit une moiteur
asphyxiante.

Cependant tout le monde dormait d’un sommeil sans mouvements que
coupaient seulement de temps en temps quelques plaintes étouffées.

Comme elle essayait d’agrandir l’ouverture du papier, elle donna
maladroitement un coup de coude contre une vitre, assez fort pour
que la fenêtre mal ajustée dans son cadre résonnât avec des
vibrations qui se prolongèrent. Non seulement personne ne
s’éveilla, comme elle le craignait, mais encore il ne parut pas
que ce bruit insolite eût troublé une seule des dormeuses.

Alors son parti fut pris. Tout doucement elle décrocha ses
vêtements, les passa lentement, sans bruit, et prenant ses
souliers à la main, les pieds nus, elle se dirigea vers la porte,
dont l’aube lui indiquait la direction. Fermée simplement par une
clenche, cette porte s’ouvrit silencieusement et Perrine se trouva
sur le palier, sans que personne se fût aperçu de sa sortie. Alors
elle s’assit sur la première marche de l’escalier et, s’étant
chaussée, descendit.

Ah! le bon air! la délicieuse fraîcheur! jamais elle n’avait
respiré avec pareille béatitude; et par la petite cour elle allait
la bouche ouverte, les narines palpitantes, battant des bras,
secouant la tête: le bruit de ses pas éveilla un chien du
voisinage qui se mit à aboyer, et aussitôt d’autres chiens lui
répondirent furieux.

Mais que lui importait: elle n’était plus la vagabonde contre
laquelle les chiens avaient toutes les libertés, et puisqu’il lui
plaisait de quitter son lit, elle en avait bien le droit sans
doute, -- un droit payé de son argent.

Comme la cour était trop petite pour son besoin de mouvement, elle
sortit dans la rue par la barrière ouverte, et se mit à marcher au
hasard, droit devant elle, sans se demander où elle allait.
L’ombre de la nuit emplissait encore le chemin, mais au-dessus de
sa tête elle voyait l’aube blanchir déjà la cime des arbres et le
faite des maisons; dans quelques instants il ferait jour. À ce
moment une sonnerie éclata au milieu du profond silence: c’était
l’horloge de l’usine qui, en frappant trois coups, lui disait
qu’elle avait encore trois heures avant l’entrée aux ateliers.

Qu’allait-elle faire de ce temps? Ne voulant pas se fatiguer avant
de se mettre au travail, elle ne pouvait pas marcher jusqu’à ce
moment, et dès lors le mieux était qu’elle s’assit quelque part où
elle pourrait attendre.

De minute on minute, le ciel s’était éclairci et les choses autour
d’elle avaient pris, sous la lumière rasante qui les frappait, des
formes assez distinctes pour qu’elle reconnût où elle était.

Précisément au bord d’une entaille qui commençait là, et
paraissait prolonger sa nappe d’eau, pour la réunir à d’autres
étangs et se continuer ainsi d’entailles en entailles les unes
grandes, les autres petites, au hasard de l’exploitation de la
tourbe, jusqu’à la grande rivière. N’était-ce pas quelque chose
comme ce qu’elle avait vu en quittant Picquigny, mais plus retiré,
semblait-il, plus désert, et aussi plus couvert d’arbres dont les
files s’enchevêtraient en lignes confuses?

Elle resta là un moment, puis, la place ne lui paraissant pas
bonne pour s’asseoir, elle continua son chemin qui, quittant le
bord de l’entaille, s’élevait sur la pente d’un petit coteau
boisé; dans ce taillis sans doute elle trouverait ce qu’elle
cherchait.

Mais, comme elle allait y arriver, elle aperçut au bord de
l’entaille qu’elle dominait une de ces huttes en branchages et en
roseaux qu’on appelle dans le pays des aumuches et qui servent
l’hiver pour la chasse aux oiseaux de passage. Alors l’idée lui
vint que, si elle pouvait gagner cette hutte, elle s’y trouverait
bien cachée, sans que personne pût se demander ce qu’elle faisait
dans les prairies à cette heure matinale, et aussi sans continuer
à recevoir les grosses gouttes de rosée qui ruisselaient des
branches formant couvert au-dessus du chemin et la mouillaient
comme une vraie pluie.

Elle redescendit et, en cherchant, elle finit par trouver dans une
oseraie un petit sentier à peine tracé, qui semblait conduire à
l’aumuche; elle le prit. Mais, s’il y conduisait bien, il ne
conduisait pas jusque dedans car elle était construite sur un tout
petit îlot planté de trois saules qui lui servaient de charpente,
et un fossé plein d’eau la séparait de l’oseraie, Heureusement un
tronc d’arbre était jeté sur ce fossé, bien qu’il fut assez
étroit, bien qu’il fût aussi mouillé par la rosée qui le rendait
glissant, cela n’était pas pour arrêter Perrine. Elle le franchit
et se trouva devant une porte en roseaux liés avec de l’osier
qu’elle n’eut qu’à tirer pour qu’elle s’ouvrît.

L’aumuche était de forme carrée et toute tapissée jusqu’au toit
d’un épais revêtement de roseaux et de grandes herbes: aux quatre
faces étaient percées des petites ouvertures invisibles du dehors,
mais qui donnaient des vues sur les entours et laissaient aussi
pénétrer la lumière; sur le sol était étendue une épaisse couche
de fougères; dans un coin un billot fait d’un troc d’arbre servait
de chaise.

Ah! le joli nid! qu’il ressemblait peu à la chambre qu’elle venait
de quitter. Comme elle eût été mieux là pour dormir, en bon air,
tranquille, couchée dans la fougère, sans autres bruits que ceux
du feuillage et des eaux; plutôt qu’entre les draps si durs de
Mme Françoise, au milieu des cris de la Noyelle, et de ses
camarades, dans cette atmosphère horrible dont l’odeur toujours
persistante la poursuivait en lui soulevant le coeur.

Elle s’allongea sur la fougère, et se tassa dans un coin contre la
moelleuse paroi des roseaux en fermant les yeux. Mais, comme elle
ne tarda pas à se sentir gagnée par un doux engourdissement, elle
se remit sur ses jambes, car il ne lui était pas permis de
s’endormir tout à fait, de peur de ne pas s’éveiller avant
l’entrée aux ateliers.

Maintenant le soleil était levé, et, par l’ouverture exposée à
l’orient, un rayon d’or entrait dans l’aumuche qu’il illuminait;
au dehors les oiseaux chantaient, et autour de l’îlot, sur
l’étang, dans les roseaux, sur les branches des saules se faisait
entendre une confusion de bruits, de murmures, de sifflements, de
cris qui annonçaient l’éveil à la vie de toutes les bêtes de la
tourbière.

Elle mit la tête à une ouverture et vit ces bêtes s’ébattre autour
de l’aumuche en pleine sécurité: dans les roseaux, des libellules
voletaient de çà et de là; le long des rives, des oiseaux
piquaient de leurs becs la terre humide pour saisir des vers, et,
sur l’étang couvert d’une buée légère, une sarcelle d’un brun
cendré, plus mignonne que les canes domestiques, nageait entourée
de ses petits qu’elle tâchait de maintenir près d’elle par des
appels incessants, mais sans y parvenir, car ils s’échappaient
pour s’élancer à travers les nénuphars fleuris où ils
s’empêtraient, à la poursuite de tous les insectes qui passaient à
leur portée. Tout à coup un rayon bleu rapide comme un éclair
l’éblouit, et ce fut seulement après qu’il eut disparu qu’elle
comprit que c’était un martin-pêcheur qui venait de traverser
l’étang.

Longtemps, sans un mouvement qui, en trahissant sa présence,
aurait fait envoler tout ce monde de la prairie, elle resta à sa
fenêtre, à le regarder. Comme tout cela était joli dans cette
fraîche lumière, gai, vivant, amusant, nouveau à ses yeux, assez
féerique pour qu’elle se demandât si cette île avec sa hutte
n’était point une petite arche de Noé.

À un certain moment elle vit l’étang se couvrir d’une ombre noire
qui passait capricieusement, agrandie, rapetissée sans cause
apparente, et cela lui parut d’autant plus inexplicable que le
soleil qui s’était élevé au-dessus de l’horizon continuait de
briller radieux dans le ciel sans nuage. D’où pouvait venir cette
ombre? Les étroites fenêtres de l’aumuche ne lui permettant pas de
s’en rendre compte, elle ouvrit la porte et vit qu’elle était
produite par des tourbillons de fumée qui passaient avec la brise,
et venaient des hautes cheminées de l’usine où déjà des feux
étaient allumés pour que la vapeur fût en pression à l’entrée des
ouvriers.

Le travail allait donc bientôt commencer, et il était temps
qu’elle quittât l’aumuche pour se rapprocher des ateliers.
Cependant avant de sortir, elle ramassa un journal posé sur le
billot qu’elle n’avait pas aperçu, mais que la pleine lumière qui
sortait par la porte ouverte lui montra, et machinalement elle
jeta les yeux sur son titre: c’était le _Journal d’Amiens_ du 25
février précédent, et alors elle fit cette réflexion que de la
place qu’occupait ce journal sur le seul siège où l’on pouvait
s’asseoir, aussi bien que de sa date, il résultait la preuve que
depuis le 25 février l’aumuche était abandonnée, et que personne
n’avait passé sa porte.


XVI

Au moment où sortant de l’oseraie elle arrivait dans le chemin, un
gros sifflet fit entendre sa voix rauque et puissante au-dessus de
l’usine, et presque aussitôt d’autres sifflets lui répondirent à
des distances plus ou moins éloignées, par des coups également
rythmés.

Elle comprit que c’était le signal d’appel des ouvriers qui
partait de Maraucourt, et se répétait de villages en villages,
Saint-Pipoy, Hercheux, Bacourt, Flexelles dans toutes les usines
Paindavoine, annonçant à leur maître que partout en même temps on
était prêt pour le travail.

Alors, craignant d’être en retard, elle hâta le pas, et en entrant
dans le village elle trouva toutes les maisons ouvertes; sur les
seuils, des ouvriers mangeaient leur soupe, debout, accolés au
chambranle de la porte; dans les cabarets d’autres buvaient, dans
les cours, d’autres se débarbouillaient à la pompe; mais personne
ne se dirigeait vers l’usine, ce qui signifiait assurément qu’il
n’était pas encore l’heure d’entrer aux ateliers, et que, par
conséquent, elle n’avait pas à se presser.

Mais trois petits coups qui sonnèrent à l’horloge, et qui furent
aussitôt suivis d’un sifflement plus fort, plus bruyant que les
précédents firent instantanément succéder le mouvement à cette
tranquillité: des maisons, des cours, des cabarets, de partout
sortit une foule compacte qui emplit la rue comme l’eût fait une
fourmilière, et cette troupe d’hommes, de femmes, d’enfants, se
dirigea vers l’usine; les uns fumant leur pipe à toute vapeur; les
autres mâchant une croûte hâtivement en s’étouffant; le plus grand
nombre bavardant bruyamment: à chaque instant des groupes
débouchaient des ruelles latérales et se mêlaient à ce flot noir
qu’ils grossissaient sans le ralentir.

Dans une poussée de nouveaux arrivants Perrine aperçut Rosalie en
compagnie de la Noyelle, et en se faufilant elle les rejoignit:

«Où donc que vous étiez? demanda Rosalie surprise.

-- Je me suis levée de bonne heure, pour me promener un peu.

-- Ah! bon. Je vous ai cherchée.

-- Je vous remercie bien; mais il ne faut jamais me chercher, je
suis matineuse.»

On arrivait à l’entrée des ateliers, et le flot s’engouffrait dans
l’usine sous l’oeil d’un homme grand, maigre, qui se tenait à une
certaine distance de la grille, les mains dans les poches de son
veston, le chapeau de paille rejeté en arrière, mais la tête un
peu penchée en avant, le regard attentif, de façon que personne ne
défilât devant lui sans qu’il le vît.

«Le Mince», dit Rosalie d’une voix sifflée.

Mais Perrine n’avait pas besoin de ce mot; avant qu’il lui fût
jeté, elle avait deviné dans cet homme le directeur Talouel.

«Est-ce qu’il faut que j’entre avec vous? demanda Perrine.

-- Bien sûr.»

Pour elle, le moment était décisif, mais elle se raidit contre son
émotion: pourquoi ne voudrait-il pas d’elle puisqu’on acceptait
tout le monde?

Quand elles arrivèrent devant lui, Rosalie dit à Perrine de la
suivre et, sortant de la foule, elle s’approcha sans paraître
intimidée:

«M’sieu le directeur, dit-elle, c’est une camarade qui voudrait
travailler.»

Talouel jeta un rapide coup d’oeil sur cette camarade:

«Dans un moment nous verrons», répondit-il.

Et Rosalie, qui savait ce qu’il convenait de faire, se plaça à
l’écart avec Perrine.

À ce moment un brouhaha se produisit à la grille et les ouvriers
s’écartèrent avec empressement, laissant le passage libre au
phaéton de M. Vulfran, conduit par le même jeune homme que la
veille: bien que tout le monde sût qu’il ne pouvait pas voir,
toutes les têtes d’hommes se découvrirent devant, lui, tandis que
les femmes saluaient d’une courte révérence.

«Vous voyez qu’il n’arrive pas le dernier», dit Rosalie.

Le directeur fit quelques pas pressés au-devant du phaéton:

«Monsieur Vulfran, je vous présente mon respect, dit-il le chapeau
à la main.

-- Bonjour, Talouel.»

Perrine suivit des yeux la voiture qui continuait son chemin, et,
quand elle les ramena sur la grille, elle vit successivement
passer les employés qu’elle connaissait déjà: Fabry l’ingénieur,
Bendit, Mombleux et d’autres que Rosalie lui nomma.

Cependant la cohue s’était éclaircie, et maintenant ceux qui
arrivaient couraient, car l’heure allait sonner.

«Je crois bien que les jeunes vont être en retard», dit Rosalie à
mi-voix.

L’horloge sonna, il y eut une dernière poussée, puis quelques
retardataires parurent à la queue leu leu, essoufflés, et la rue
se trouva vide; cependant Talouel ne quitta pas sa place et, les
mains dans les poches, il continua à regarder au loin, la tête
haute.

Quelques minutes s’écoulèrent, puis apparut un grand jeune homme
qui n’était pas un ouvrier, mais bien un monsieur, beaucoup plus
monsieur même par ses manières et sa tenue soignée que l’ingénieur
et les employés; tout en marchant à pas hâtés il nouait sa
cravate, ce qu’il n’avait pas eu le temps de faire évidemment.

Quand il arriva devant le directeur, celui-ci ôta son chapeau
comme il l’avait fait pour M. Vulfran, mais Perrine remarqua que
les deux saluts ne se ressemblaient en rien.

«Monsieur Théodore, je vous, présente mon respect», dit Talouel.

Mais bien que cette phrase fût formée des mêmes mots que celle
qu’il avait adressée à M. Vulfran, elle ne disait, pas du tout la
même chose, cela était évident aussi.

«Bonjour, Talouel. Est-ce que mon oncle est arrivé?

-- Mon Dieu oui, monsieur Théodore, il y a bien cinq minutes.

-- Ah!

-- Vous n’êtes pas le dernier; c’est M. Casimir qui aujourd’hui
est en retard, bien que comme vous il n’ait pas été à Paris; mais
je l’aperçois là-bas.»

Tandis que Théodore se dirigeait vers les bureaux, Casimir
avançait rapidement.

Celui-là ne ressemblait en rien à son cousin, pas plus dans sa
personne que dans sa tenue; petit, raide, sec; quand il passa
devant le directeur, cette raideur se précisa dans la courte
inclinaison de tête qu’il lui adressa sans un seul mot.

Les mains toujours dans les poches de son veston, Talouel lui
présenta aussi son respect, et ce fut seulement quand il eut
disparu qu’il se tourna vers Rosalie:

«Qu’est-ce qu’elle sait faire ta camarade?

Perrine répondit elle-même à cette question:

«Je n’ai pas encore travaillé dans les usines», dit-elle d’une
voix qu’elle s’efforça d’affermir.

Talouel l’enveloppa d’un rapide coup d’oeil, puis s’adressant à
Rosalie:

«Dis de ma part à Oneux de la mettre aux wagonets[1], et ouste!
plus vite que ça.

-- Qu’est-ce que c’est que les wagonets?» demanda Perrine en
suivant Rosalie à travers les vastes cours qui séparaient les
ateliers les uns des autres. Serait-elle en état d’accomplir ce
travail, en aurait-elle la force, l’intelligence? fallait-il un
apprentissage? toutes questions terribles pour elle, et qui
l’angoissaient d’autant plus que maintenant qu’elle se voyait
admise dans l’usine, elle sentait qu’il dépendait d’elle de s’y
maintenir.

«N’ayez donc pas peur, répondit Rosalie qui avait compris son
émotion; rien n’est plus facile.»

Perrine devina le sens de ces paroles plutôt qu’elle ne les
entendit; car, depuis quelques, instants déjà, les machines, les
métiers s’étaient mis en marche dans l’usine, morte lorsqu’elle y
était entrée, et maintenant un formidable mugissement, dans lequel
se confondaient mille bruits divers, emplissait les cours; aux
ateliers, les métiers à tisser battaient, les navettes couraient,
les broches, les bobines tournaient, tandis que dehors les arbres
de transmission, les roues, les courroies, les volants, ajoutaient
le vertige des oreilles à celui des yeux.

«Voulez-vous parler plus fort? dit Perrine, je ne vous entends
pas.

-- L’habitude vous viendra, cria Rosalie, je vous disais que ce
n’est pas difficile; il n’y a qu’à charger les cannettes sur les
wagonets; savez-vous ce que c’est qu’un wagonet?

-- Un petit wagon, je pense.

-- Justement, et quand le wagonet est plein, à le pousser jusqu’au
tissage où on le décharge; un bon coup au départ, et ça roule tout
seul.

-- Et une cannette, qu’est-ce que c’est au juste?

-- Vous ne savez pas ce que c’est qu’une cannette? oh! Puisque je
vous ai dit hier que les cannetières étaient des machines à
préparer le fil pour les navettes; vous devez bien voir ce que
c’est.

-- Pas trop.»

Rosalie la regarda, se demandant évidemment si elle était stupide;
puis-elle continua:

«Enfin, c’est des broches enfoncées dans des godets, sur
lesquelles s’enroule le fil; quand elles sont pleines, on les
retire du godet, on en charge les wagonets qui roulent sur un
petit chemin de fer, et on les mène aux ateliers de tissage; ça
fait une promenade; j’ai commencé par là, maintenant je suis aux
cannettes.»

Elles avaient traversé un dédale de cours, sans que Perrine,
attentive à ces paroles, pour elles si pleines d’intérêt, put
arrêter ses yeux sur ce qu’elle voyait autour d’elle, quand
Rosalie lui désigna de la main une ligne de bâtiments neufs, à un
étage, sans fenêtres, mais éclairés à l’exposition du nord par des
châssis vitrés qui formaient la moitié du toit.

«C’est là», dit-elle.

Et aussitôt ayant ouvert une porte, elle introduisit Perrine dans
une longue salle, où la valse vertigineuse de milliers de broches
en mouvement produisait un vacarme assourdissant.

Cependant, malgré le tapage, elles entendirent une voix d’homme
qui criait:

«Te voilà, rôdeuse!

-- Qui, rôdeuse? qui rôdeuse? s’écria Rosalie, ce n’est pas moi,
entendez-vous, père la Quille?

-- D’où viens-tu?

-- C’est l’Mince qui m’a dit de vous amener cette jeune fille pour
que vous la mettiez aux wagonets,»

Celui qui leur avait adressé cet aimable salut était un vieil
ouvrier à jambe de bois, estropié une dizaine d’années auparavant
dans l’usine, d’où son nom de la Quille. Pour ses invalides, on
l’avait mis surveillant aux cannetières, et il faisait marcher les
enfants placés sous ses ordres, rondement, rudement, toujours
grondant, bougonnant, criant, jurant, car le travail de ces
machines est assez pénible, demandant autant d’attention de l’oeil
que de prestesse de la main pour enlever les canettes pleines, les
remplacer par d’autres vides, rattacher les fils cassés, et il
était convaincu que s’il ne jurait pas et ne criait pas
continuellement, en appuyant chaque juron d’un vigoureux coup du
pilon de sa jambe de bois appliqué sur le plancher, il verrait ses
broches arrêtées, ce qui pour lui était intolérable. Mais comme,
au fond, il était bon homme, on ne l’écoutait guère, et,
d’ailleurs, une partie de ses paroles se perdait dans le tapage
des machines.

«Avec tout ça, tes broches sont arrêtées! cria-t-il à Rosalie en
la menaçant du poing.

-- C’est-y ma faute?

-- Mets-toi au travail pus vite que ça.»

Puis, s’adressant à Perrine:

«Comment t’appelles-tu?»

Comme elle ne voulait pas donner son nom, cette demande qu’elle
aurait dû prévoir, puisque la veille Rosalie la lui avait posée,
la surprit, et elle resta interloquée.

Il crut qu’elle n’avait pas entendu et, se penchant vers elle, il
cria en frappant un coup de pilon sur le plancher:

«Je te demande ton nom.»

Elle avait eu le temps de se remettre et de se rappeler celui
qu’elle avait déjà donné:

«Aurélie, dit-elle.

-- Aurélie qui?

-- C’est tout.

-- Bon; viens avec moi.»

Il la conduisit devant un wagonet garé dans un coin, et lui répéta
les explications de Rosalie, s’arrêtant à chaque mot pour crier:

«Comprends-tu?»

À quoi elle répondait d’un signe de tête affirmatif.

Et de fait son travail était si simple qu’il eût fallu qu’elle fût
stupide pour ne pas pouvoir s’en acquitter; et, comme elle y
apportait toute son attention, tout son bon vouloir, le père la
Quille, jusqu’à la sortie, ne cria pas plus d’une douzaine de fois
après elle, et encore plutôt pour l’avertir que pour la gronder:

«Ne t’amuse pas en chemin.»

S’amuser elle n’y pensait pas, mais au moins, tout en poussant son
wagonet d’un bon pas régulier, sans s’arrêter, pouvait-elle
regarder ce qui se passait dans les différents quartiers qu’elle
traversait, et voir ce qui lui avait échappé pendant qu’elle
écoutait les explications de Rosalie? Un coup d’épaule pour mettre
son chariot en marche, un coup de reins pour le retenir lorsque se
présentait un encombrement, et c’était tout; ses yeux, comme ses
idées, avaient pleine liberté de courir comme elle voulait.

À la sortie, tandis que chacun se hâtait pour rentrer chez soi,
elle alla chez le boulanger et se fit couper une demi-livre de
pain qu’elle mangea en flânant par les rues, et en humant la bonne
odeur de soupe qui sortait des portes ouvertes devant lesquelles
elle passait, lentement quand c’était une soupe qu’elle aimait,
plus vite quand c’en était une qui la laissait indifférente. Pour
sa faim, une demi-livre de pain était mince, aussi disparut-elle
vite; mais peu importait, depuis le temps qu’elle était habituée à
imposer silence à son appétit, elle ne s’en portait pas plus mal:
il n’y a que les gens habitués à trop manger qui s’imaginent qu’on
ne peut pas rester sur sa faim; de même, il n’y a que ceux qui ont
toujours eu leurs aises, pour croire qu’on ne peut pas boire à sa
soif, dans le creux de sa main, au courant d’une claire rivière.


XVII

Bien avant l’heure de la rentrée aux ateliers, elle se trouva à la
grille des shèdes, et à l’ombre d’un pilier, assise sur une borne,
elle attendit le sifflet d’appel, en regardant des garçons et des
filles de son âge arrivés comme elle en avance, jouer à courir ou
à sauter, mais sans oser se mêler à leurs jeux, malgré l’envie
qu’elle en avait.

Quand Rosalie arriva, elle rentra avec elle et reprit son travail,
activé comme dans la matinée par les cris et les coups de pilon de
la Quille, mais mieux justifiés que dans la matinée, car à la
longue la fatigue, à mesure que la journée avançait, se faisait
plus lourdement sentir. Se baisser, se relever pour charger et
décharger le wagonet, lui donner un coup d’épaule pour le
démarrer, un coup de reins pour le retenir, le pousser, l’arrêter,
qui n’était qu’un jeu en commençant, répété, continué sans
relâche, devenait un travail, et avec les heures, les dernières
surtout, une lassitude qu’elle n’avait jamais connue, même dans
ses plus dures journées de marche, avait pesé sur elle.

«Ne lambine donc pas comme ça!» criait la Quille.

Secouée par le coup de pilon qui accompagnait ce rappel, elle
allongeait le pas comme un cheval sous un coup de fouet, mais pour
ralentir aussitôt qu’elle se voyait hors de sa portée. Et
maintenant tout à sa besogne, qui l’engourdissait, elle n’avait
plus de curiosité et d’attention que pour compter les sonneries de
l’horloge, les quarts, la demie, l’heure, se demandant quand la
journée finirait et si elle pourrait aller jusqu’au bout.

Quand cette question l’angoissait, elle s’indignait et se dépitait
de sa faiblesse; Ne pouvait-elle pas faire ce que faisaient les
autres qui n’étant ni plus âgées, ni plus fortes qu’elle,
s’acquittaient de leur travail sans paraître en souffrir; et
cependant elle se rendait bien compte que ce travail était plus
dur que le sien, demandait plus d’application d’esprit, plus de
dépense d’agilité. Que fût-elle devenue si, au lieu de la mettre
aux wagonets, on l’avait tout de suite employée aux cannettes?
Elle ne se rassurait qu’en se disant que c’était l’habitude qui
lui manquait, et qu’avec du courage, de la volonté, de la
persévérance, cette accoutumance lui viendrait; pour cela comme
pour tout, il n’y avait qu’à vouloir, et elle voulait, elle
voudrait. Qu’elle ne faiblit pas tout à fait ce premier jour, et
le second serait moins pénible, moins le troisième que le second.

Elle raisonnait ainsi en poussant ou en chargeant son wagonet, et
aussi en regardant ses camarades travailler avec cette agilité
qu’elle leur enviait, lorsque tout à coup elle vit Rosalie, qui
rattachait un fil, tomber à côté de sa voisine: un grand cri
éclata, en même temps tout s’arrêta; et au tapage des machines,
aux ronflements, aux vibrations, aux trépidations du sol, des murs
et du vitrage succéda un silence de mort, coupé d’une plainte
enfantine:

«Oh! la! la!

Garçons, filles, tout le monde s’était précipité; elle fit comme
les autres, malgré les cris de la Quille qui hurlait:

«Tonnerre! mes broches arrêtées!»

Déjà Rosalie avait été relevée; on s’empressait autour d’elle,
l’étouffant.

«Qu’est-ce qu’elle a?»

Elle-même répondit:

«La main écrasée,»

Son visage était pâle, ses lèvres décolorées tremblaient, et des
gouttes de sang tombaient de sa main blessée sur le plancher.

Mais, vérification faite, il se trouva qu’elle n’avait que deux
doigts blessés, et peut-être même un seul écrasé ou fortement
meurtri.

Alors la Quille, qui avait eu un premier mouvement de compassion,
entra en fureur et bouscula les camarades qui entouraient Rosalie.

«Allez-vous me fiche le camp? Vlà-t-il pas une affaire!

-- C’était peut-être pas une affaire quand vous avez eu la quille
écrasée», murmura une voix.

Il chercha qui avait osé lâcher cette réflexion irrespectueuse,
mais il lui fut impossible de trouver une certitude dans le tas.
Alors il n’en cria que plus fort:

«Fichez-moi le camp!»

Lentement on se sépara, et Perrine comme les autres allait
retourner à son wagonet quand la Quille l’appela:

«Hé», la nouvelle arrivée, viens ici, toi, plus vite que ça.»

Elle revint craintivement, se demandant en quoi elle était plus
coupable que toutes celles qui avaient abandonné leur travail;
mais il ne s’agissait pas de la punir.

«Tu vas conduire cette bête-là chez le directeur, dit-il.

-- Pourquoi que vous m’appelez bête? cria Rosalie, car déjà le
tapage des machines avait recommencé.

-- Pour t’être fait prendre la patte, donc.

-- C’est-y ma faute?

-- Bien sûr que c’est ta faute, maladroite, feignante...»

Cependant il s’adoucit: «As-tu mal?

-- Pas trop.

-- Alors file.»

Elles sortirent toutes les deux, Rosalie tenant sa main blessée,
la gauche, dans sa main droite.

«Voulez-vous vous appuyer sur moi? demanda Perrine.

-- Merci bien; ce n’est pas la peine, je peux marcher.

-- Alors cela ne sera rien, n’est-ce pas?

-- On ne sait pas; ce n’est jamais le premier jour qu’on souffre,
c’est plus tard.

-- Comment cela vous est-il arrivé?

-- Je n’y comprends rien; j’ai glissé.

-- Vous êtes peut-être fatiguée, dit Perrine pensant à elle-même.

-- C’est toujours quand on est fatigué qu’on s’estropie; le matin
on est plus souple et on fait attention. Qu’est-ce que va dira
tante Zénobie?

-- Puisque ce n’est pas votre faute.

-- Mère Françoise croira bien que ce n’est pas ma faute, mais
tante Zénobie dira que c’est pour ne pas travailler.

-- Vous la laisserez dire.

-- Si vous croyez que c’est amusant d’entendre dire.»

Sur leur chemin les ouvriers qui les rencontraient les arrêtaient
pour les interroger: les uns plaignaient Rosalie; le plus grand
nombre l’écoutaient indifféremment, en gens qui sont habitués à
ces sortes de choses et se disent que ça a toujours été ainsi; on
est blessé comme on est malade, on a de la chance ou on n’en a
pas; chacun son tour, toi aujourd’hui, moi demain; d’autres se
fâchaient:

«Quand ils nous auront tous estropiés!

-- Aimes-tu mieux crever de faim?»

Elles arrivèrent au bureau du directeur, qui se trouvait au centre
de l’usine, englobé dans un grand bâtiment en briques vernissées
bleues et rases, où tous les autres bureaux étaient réunis; mais
tandis que ceux-là, même celui de M. Vulfran, n’avaient rien de
caractéristique, celui du directeur se signalait à l’attention par
une véranda vitrée à laquelle on arrivait par un perron à double
révolution.

Quand elles entrèrent sous cette véranda, elles furent reçues par
Talouel, qui se promenait en long et en large comme un capitaine
sur sa passerelle, les mains dans ses poches, son chapeau sur la
tête.

Il paraissait furieux:

«Qu’est-ce qu’elle a encore celle-là?» cria-t-il.

Rosalie montra sa main ensanglantée.

«Enveloppe-la donc de ton mouchoir, ta patte!» cria-t-il.

Pendant qu’elle tirait difficilement son mouchoir, il arpentait la
véranda à grands pas; quand elle l’eut tortillé autour de sa main,
il revint se camper devant elle:

«Vide la poche.»

Elle regarda sans comprendre.

«Je te dis de tirer tout ce qui se trouve dans ta poche.»

Elle fit ce qu’il commandait et tira de sa poche un attirail de
choses bizarres: un sifflet fait dans une noisette, des osselets,
un dé, un morceau de jus de réglisse, trois sous et un petit
miroir en zinc.

Il le saisit aussitôt:

«J’en étais sur, s’écria-t-il, pendant que tu te regardais dans
ton miroir un fil aura cassé, ta cannette s’est arrêtée, tu as
voulu rattraper le temps perdu, et voila.

-- Je me suis pas regardée dans ma glace, dit-elle.

-- Vous êtes toutes les mêmes; avec ça que je ne vous connais pas.
Et maintenant qu’est-ce que tu as?

-- Je ne sais pas; les doigts écrasés.

-- Qu’est-ce que tu veux que j’y fasse?

-- C’est le père la Quille qui m’envoie à vous.»

Il s’était retourné vers Perrine.

«Et toi, qu’est-ce que tu as?

-- Moi, je n’ai rien, répondit-elle décontenancée par cette
dureté.

-- Alors?...

-- C’est la Quille qui lui a dit de m’amener à vous, acheva
Rosalie.

-- Ah! il faut qu’on t’amène; eh bien alors qu’elle te conduise
chez le Dr Ruchon; mais tu sais! je vais faire une enquête, et si
tu as fauté, gare à toi!»

Il parlait avec des éclats de voix qui faisaient résonner les
vitres de la véranda, et qui devaient s’entendre dans tous les
bureaux.

Comme elles allaient sortir, elles virent arriver M. Vulfran qui
marchait avec précaution en ne quittant pas de la main le mur du
vestibule:

«Qu’est-ce qu’il y a, Talouel?

-- Rien, monsieur, une fille des cannetières qui s’est fait
prendre la main.

-- Où est-elle?

-- Me voici, monsieur Vulfran, dit Rosalie en revenant vers lui.

-- N’est-ce pas la voix de la petite fille de Françoise? dit-il.

-- Oui, monsieur Vulfran, c’est moi, c’est moi Rosalie.»

Et elle se mit à pleurer, car les paroles dures lui avaient
jusque-là serré le coeur et l’accès de compassion avec lequel ces
quelques mots lui étaient adressés le détendait.

«Qu’est-ce que tu as, ma pauvre fille?

-- En voulant rattacher un fil j’ai glissé, je ne sais comment, ma
main s’est trouvée prise, j’ai deux doigts écrasés... il me
semble.

-- Tu souffres beaucoup?

-- Pas trop.

-- Alors pourquoi pleures-tu?

-- Parce que vous ne me bousculez pas.»

Talouel haussa les épaules.

«Tu peux marcher? demanda M. Vulfran.

-- Oh! oui, monsieur Vulfran.

-- Rentre vite chez toi; on va t’envoyer M. Ruchon.»

Et s’adressant à Talouel:

«Écrivez une fiche à M. Ruchon pour lui dire de passer tout de
suite chez Françoise; soulignez «tout de suite», ajoutez «blessure
urgente».

Il revint à Rosalie:

«Veux-tu quelqu’un pour te conduire?

-- Je vous remercie, monsieur Vulfran, j’ai une camarade.

-- Va, ma fille; dis à ta grand’mère que tu seras payée.»

C’était Perrine maintenant qui avait envie de pleurer; mais sous
le regard de Talouel elle se raidit; ce fut seulement quand elles
traversèrent les cours pour gagner la sortie qu’elle trahit son
émotion:

«II est bon M. Vulfran.

-- Il le serait ben tout seul; mais avec le Mince, il ne peut pas;
et puis il n’a pas le temps, il a d’autres affaires dans la tête,

-- Enfin il a été bon pour vous.»

Rosalie se redressa:

«Oh! moi, vous savez, je le fais penser à son fils; alors vous
comprenez, ma mère était la soeur de lait de M. Edmond.

-- Il pense à son fils?

-- Il ne pense qu’à ça.»

On se mettait sur les portes pour les voir passer, le mouchoir
teint de sang dont la main de Rosalie était enveloppée provoquant
la curiosité; quelques voix aussi les interrogeaient:

«T’es blessée?

-- Les doigts écrasés.

-- Ah! malheur!»

Il y avait autant de compassion que de colère dans ce cri, car
ceux qui le proféraient pensaient que ce qui venait d’arriver à
cette fille, pouvait les frapper le lendemain ou à l’instant même
dans les leurs, mari, père, enfants: tout le monde à Maraucourt ne
vivait-il pas de l’usine?

Malgré ces arrêts, elles approchaient de la maison de mère
Françoise, dont déjà la barrière grise se montrait au bout du
chemin.

«Vous allez entrer avec moi, dit Rosalie.

-- Je veux bien.

-- Ça retiendra peut-être tante Zénobie.»

Mais la présence de Perrine ne retint pas du tout la terrible
tante qui, en voyant Rosalie arriver à une heure insolite, et en
apercevant sa main enveloppée, poussa les hauts cris:

«Te v’là blessée, coquine! Je parie que tu l’as fait exprès.

-- Je serai payée, répliqua Rosalie rageusement.

-- Tu crois ça?

-- M. Vulfran me l’a dit.»

Mais cela ne calma pas tante Zénobie, qui continua de crier si
fort que mère Françoise, quittant son comptoir, vint sur le seuil;
mais ce ne fut pas par des paroles de colère qu’elle accueillit sa
petite-fille: courant à elle, elle la prit dans ses bras:

«Tu es blessée? s’écria-t-elle.

-- Un peu, grand’maman, aux doigts; ce n’est rien.

-- Il faut aller chercher M. Ruchon.

-- M. Vulfran l’a fait prévenir.»

Perrine se disposait à les suivre dans la maison, mais tante
Zénobie se retournant sur elle l’arrêta:

«Croyez-vous que nous avons besoin de vous pour la soigner?

-- Merci», cria Rosalie.

Perrine n’avait plus qu’à retourner à l’atelier, ce qu’elle fit;
mais au moment où elle allait arriver à la grille des shèdes, un
long coup de sifflet annonça la sortie.


XVIII

Dix fois, vingt fois pendant la journée, elle s’était demandé
comment elle pourrait bien ne pas coucher dans la chambrée où elle
avait failli étouffer, où elle avait peu dormi.

Certainement elle y étoufferait tout autant la nuit suivante et
elle ne dormirait pas mieux. Alors, si elle ne trouvait pas dans
un bon repos à réparer l’épuisement de la fatigue du jour,
qu’arriverait-il?

C’était une question terrible dont elle pesait toutes les
conséquences; qu’elle n’eût pas la force de travailler, on la
renvoyait et c’en était fini de ses espérances; qu’elle devint
malade, on la renvoyait encore mieux, et elle n’avait personne à
qui demander soins et secours: le pied d’un arbre dans un bois,
c’était ce qui l’attendait, cela et rien autre chose.

Il est vrai qu’elle avait bien le droit de ne plus occuper le lit
payé par elle; mais alors où en trouverait-elle un autre, et
surtout que dirait-elle à Rosalie pour expliquer d’une façon
acceptable que ce qui était bon pour les autres ne l’était pas
pour elle? Comment les autres, quand elles connaîtraient ses
dégoûts, la traiteraient-elles? N’y aurait-il pas là une cause
d’animosité qui pouvait la contraindre à quitter l’usine? Ce
n’était pas seulement bonne ouvrière qu’elle devait être, c’était
encore ouvrière comme les autres ouvrières.

Et la journée s’était écoulée sans qu’elle osât se résoudre à
prendre un parti. Mais la blessure de Rosalie changeait la
situation: maintenant que la pauvre fille allait rester au lit
pendant plusieurs jours sans doute, elle ne saurait pas ce qui se
passerait à la chambrée, qui y coucherait ou n’y coucherait point,
et par conséquent ses questions ne seraient pas à craindre.
D’autre part, comme aucune de celles qui occupaient la chambrée ne
savait qui avait été leur voisine pour une nuit, elles ne
s’occuperaient pas non plus de cette inconnue, qui pouvait très
bien avoir pris un logement ailleurs.

Cela établi, et ce raisonnement fut vite fait, il ne restait qu’à
trouver où elle irait coucher si elle abandonnait la chambrée.
Mais elle n’avait pas à chercher. Combien souvent n’avait-elle pas
pensé à l’aumuche avec une convoitise ravie! comme on serait bien
là pour dormir si c’était possible! rien à craindre de personne
puisqu’elle n’était fréquentée que pendant la saison de la chasse,
ainsi que le numéro du _Journal d’Amiens_ le prouvait: un toit sur
la tête, des murs chauds, une porte, et pour lit une bonne couche
de fougères sèches; sans compter le plaisir d’habiter dans une
maison à soi, la réalité dans le rêve.

Et voilà que ce qui semblait irréalisable devenait tout à coup
possible et facile.

Elle n’eut pas une seconde d’hésitation, et après avoir été chez
le boulanger acheter la demi-livre de pain de son souper, au lieu
de retourner chez mère Françoise, elle reprit le chemin qu’elle
avait parcouru le matin pour venir aux ateliers.

Mais en ce moment des ouvriers qui demeuraient aux environs de
Maraucourt suivaient ce chemin pour rentrer chez eux, et comme
elle ne voulait point, qu’ils la vissent se glisser dans le
sentier de l’oseraie, elle alla s’asseoir dans le taillis qui
dominait la prairie; quand elle serait seule, elle gagnerait
l’aumuche, et la bien tranquille, la porte ouverte sur l’étang, en
face du soleil couchant, assurée que personne ne viendrait la
déranger, elle souperait sans se presser, ce qui serait autrement
agréable que d’avaler les morceaux en marchant, comme elle avait
fait pour son déjeuner.

Elle était si ravie de cet arrangement qu’elle avait hâte de le
mettre à exécution; mais elle dut attendre assez longtemps, car
après un passant, il en arrivait un autre, et après celui-là
d’autres encore; alors l’idée lui vint de préparer son
emménagement dans l’aumuche, qui sans doute était propre et
confortable, mais pouvait le devenir plus encore avec quelques
soins.

Le taillis où elle était assise se trouvait en grande partie formé
de maigres bouleaux sous lesquels avaient poussé des fougères;
qu’elle se fit un balai avec des brindilles de bouleau, et elle
pourrait balayer son appartement; qu’elle coupât une botte de
fougères sèches, et elle pourrait se faire un bon lit doux et
chaud.

Oubliant la fatigue, qui, pendant les dernières heures de son
travail, avait si lourdement pesé sur elle, elle se mit tout de
suite à l’ouvrage: promptement le balai fut réuni, lié avec un
brin d’osier, emmanché d’un bâton; non moins vite la botte de
fougère fut coupée et serrée dans une hart de saule de façon à
pouvoir être facilement transportée dans l’aumuche.

Pendant ce temps les derniers retardataires avaient passé dans le
chemin, maintenant désert aussi loin qu’elle pouvait voir et
silencieux; le moment était donc venu de se rapprocher du sentier
de l’oseraie. Ayant chargé la botte de fougère sur son dos et pris
son balai à la main, elle descendit du taillis en courant, et en
courant aussi traversa le chemin. Mais dans le sentier, il, fallut
qu’elle ralentit cette allure, car la botte de fougère
s’accrochait aux branches et elle ne pouvait la faire passer qu’en
se baissant à quatre pattes.

Arrivée dans l’îlot, elle commença par sortir ce qui se trouvait
dans l’aumuche, c’est-à-dire le billot et la fougère, puis elle se
mit à tout balayer, le plafond, les parois, le sol; et alors, sur
l’étang comme dans les roseaux, s’élevèrent des vols bruyants, des
piaillements, des cris de toutes les bêtes que ce remue-ménage
troublait dans leur tranquille possession de ces eaux et de ces
rives où depuis longtemps ils étaient maîtres.

L’espace était si étroit qu’elle eut vite achevé son nettoyage, si
consciencieusement qu’elle le fit, et elle n’eut plus qu’à rentrer
le billot ainsi que la vieille fougère en la recouvrant de la
sienne qui gardait encore la chaleur du soleil, avec le parfum des
herbes fleuries au milieu desquelles elle avait poussé.

Maintenant il était temps de souper et son estomac criait famine
presque aussi fort que sur la route d’Écouen à Chantilly.
Heureusement ces mauvais jours étaient passés, et établie dans
cette jolie petite île, son coucher assuré, n’ayant rien à
craindre de personne, ni de la pluie, ni de l’orage, ni de quoi
que ce fut, un bon morceau de pain dans sa poche, par cette belle
et douce soirée, elle ne devait se rappeler ses misères que pour
les comparer à l’heure présente et se fortifier dans l’espérance
du lendemain.

Comme en mangeant lentement son pain, qu’elle coupait, par petits
morceaux de peur de l’émietter, elle ne faisait plus de bruit, la
population de l’étang, rassurée, revenait à son nid pour la nuit,
et à chaque instant c’étaient des vols qui rayaient l’or du
couchant, ou des apparitions d’oiseaux aquatiques qui sortaient
avec précaution des roseaux et nageaient doucement, le cou
allongé, la tête aux écoutes pour reconnaître la position. Et
comme leur réveil l’avait amusée le matin, leur coucher maintenant
la charmait.

Quant elle eut achevé son pain, qui tourna court, bien qu’elle
fit, à mesure qu’il diminuait, les morceaux de plus en plus
petits, les eaux de l’étang, quelques instants auparavant
brillantes comme un miroir, étaient devenues sombres, et le ciel
avait éteint son éblouissant incendie; dans quelques minutes la
nuit descendrait sur la terre, l’heure du coucher avait sonné.

Mais avant de fermer sa porte et de s’étendre sur son lit de
fougère, elle voulut prendre une dernière précaution, qui était
d’enlever le pont jeté sur le fossé. Assurément elle se croyait en
pleine sécurité dans l’aumuche; personne ne viendrait la déranger,
de cela elle était sûre; et, en tout cas, on ne pourrait pas en
approcher sans que les habitants de l’étang, qui avaient l’oreille
fine, lui donnassent l’éveil par leurs cris; mais enfin, tout cela
n’empêchait pas que l’enlèvement du pont, s’il était possible, ne
fût une bonne chose.

Et puis il n’y avait pas que la question de sécurité dans cet
enlèvement, il y avait aussi celle du plaisir: est-ce que ce ne
serait pas amusant de se dire qu’elle était sans aucune
communication avec la terre, dans une vraie île dont elle prenait
possession? Quel malheur de ne pas pouvoir hisser un drapeau sur
le toit comme cela se voit dans les récits de voyages, et de tirer
un coup de canon.

Vivement elle se mit à l’ouvrage, et ayant avec son manche à balai
dégagé la terre qui à chaque bout entourait le tronc de saule
servant de pont, elle put le tirer sur son bord.

Maintenant elle était; bien chez elle, maîtresse dans son royaume,
reine de son île qu’elle s’empressa de baptiser, comme font les
grands voyageurs; et pour le nom elle n’eut pas une seconde
d’embarras ou d’hésitation: que pouvait-elle trouver de mieux que
celui qui répondait à sa situation présente:

-- _Good hope_.

Il y avait bien déjà le cap de Bonne-Espérance; mais on ne peut
pas confondre un cap avec une île.


XIX

C’est très amusant d’être, reine, surtout quand on n’a ni sujets,
ni voisins, mais encore faut-il n’avoir rien autre chose à faire
que de se promener de fêtes en fêtes à travers ses États.

Et justement elle n’en était pas encore à l’heureuse période des
fêtes et des promenades. Aussi quand le lendemain, au jour levant,
la population volatile de l’étang la réveilla par son aubade, et
qu’un rayon de soleil, passant par une des ouvertures de
l’aumuche, se joua sur son visage, pensa-t-elle tout de suite que
ce n’était plus à poings fermés qu’elle pouvait dormir, mais assez
légèrement au contraire, pour se réveiller lorsque le premier coup
de sifflet ferait entendre son appel.

Mais le sommeil le plus, solide n’est pas toujours le meilleur,
c’est bien plutôt celui qui s’interrompt, reprend, s’interrompt
encore et donne ainsi la conscience de la rêverie qui se suit et
s’enchaîne; et sa rêverie n’avait rien que d’agréable et de riant:
en dormant, sa fatigue de la veille avait si bien disparu qu’elle
ne s’en souvenait même plus; son lit était doux, chaud, parfumé;
l’air qu’elle respirait embaumait le foin fané; les oiseaux la
berçaient de leurs chansons joyeuses, et les gouttes de rosée
condensée sur les feuilles de saules qui tombaient dans l’eau
faisaient une musique cristalline.

Quand le sifflet déchira le silence de la campagne, elle fut vite
sur ses pieds, et après une toilette soignée au bord de l’étang,
elle se prépara à partir. Mais sortir de son île en remettant le
pont en place lui parut un moyen qui, en plus de sa vulgarité,
présentait ce danger d’offrir le passage à ceux qui pourraient
vouloir entrer dans l’aumuche, si tant était que quelqu’un eût
avant l’hiver cette idée invraisemblable. Elle restait devant le
fossé, se demandant si elle pourrait le franchir d’un bond, quand
elle aperçut une longue branche qui étayait l’aumuche du coté où
les saules manquaient, et la prenant, elle s’en servit pour sauter
le fossé à la perche, ce qui pour elle, habituée à cet exercice
qu’elle avait pratiqué bien souvent, fut un jeu. Peut-être était-
ce là une façon peu noble de sortir de son royaume, mais comme
personne ne l’avait vue, au fond cela importait peu; d’ailleurs
les jeunes reines doivent pouvoir se permettre des choses qui sont
interdites aux vieilles.

Après avoir caché sa perche dans l’herbe de l’oseraie pour la
retrouver quand elle voudrait rentrer le soir, elle partit et
arriva à l’usine une des premières. Alors, en attendant, elle vit
des groupes se former et discuter avec une animation qu’elle
n’avait pas remarquée la veille. Que se passait-il donc?

Quelques mots qu’elle entendit au hasard le lui apprirent:

«Pove fille!

-- On y a copé le dé.

-- L’pétiot dé?

-- L’pétiot.

-- Et l’ote?

-- On y a pas copé.

-- All a criai?

-- C’tait des beuglements à faire pleurer ceux qui l’y
entendaient.»

Perrine n’avait pas besoin de demander à. qui on avait coupé le
doigt; et après le premier saisissement de la surprise, son coeur
se serra: sans doute elle ne la connaissait que depuis deux jours,
mais celle qui l’avait accueillie à son arrivée, qui l’avait
guidée, l’avait traitée en camarade, c’était cette pauvre fille
qui venait de si cruellement souffrir et qui allait rester
estropiée.

Elle réfléchissait désolée, quand, en levant les yeux
machinalement, elle vit venir Bendit; alors, se levant, elle alla
à lui, sans bien savoir ce qu’elle faisait et sans se rendre
compte de la liberté qu’elle prenait, dans son humble position,
d’adresser la parole à un personnage de cette importance, qui de
plus était Anglais.

«Monsieur, dit-elle en anglais, voulez-vous me permettre de vous
demander, si vous le savez, comment va Rosalie?»

Chose extraordinaire, il daigna abaisser les yeux sur elle et lui
répondre:

«J’ai vu sa grand’mère, ce matin, qui m’a dit qu’elle avait bien
dormi.

-- Ah! monsieur, je vous remercie.»

Mais Bendit, qui de sa vie n’avait jamais remercié personne, ne
sentit pas tout ce qu’il y avait d’émotion et de cordiale
reconnaissance dans l’accent de ces quelques mots.

«Je suis bien aise», dit-il en continuant son chemin.

Pendant toute la matinée elle ne pensa qu’à Rosalie, et elle put
d’autant plus librement suivre sa vision que déjà elle était faite
à son travail qui n’exigeait plus l’attention.

À la sortie, elle courut à la maison de mère Françoise, mais comme
elle eut la mauvaise chance de tomber sur la tante, elle n’alla
pas plus loin que le seuil de la porte.

«Voir Rosalie, pourquoi faire? Le médecin a dit qu’il ne fallait
pas l’éluger. Quand elle se lèvera, elle vous racontera comment
elle s’est fait estropier, l’imbécile!»

La façon dont elle avait été accueillie le matin l’empêcha de
revenir le soir; puisque certainement elle ne serait pas mieux
reçue, elle n’avait qu’à rentrer dans son île qu’elle avait hâte
de revoir. Elle la retrouva telle qu’elle l’avait quittée, et ce
jour-là n’ayant pas de ménage à faire, elle put souper tout de
suite. Elle s’était promis de prolonger ce souper; mais si petits
qu’elle coupât ses morceaux de pain, elle ne put pas les
multiplier indéfiniment, et quand il ne lui en resta plus, le
soleil était encore haut à l’horizon; alors, s’asseyant au fond de
l’aumuche sur le billot, la porte ouverte, ayant devant elle
l’étang et au loin les prairies coupées de rideaux d’arbres, elle
rêva au plan de vie qu’elle devait se tracer.

Pour son existence matérielle, trois points principaux d’une
importance capitale se présentaient: le logement, la nourriture,
l’habillement.

Le logement, grâce à la découverte qu’elle avait eu l’heureuse
chance de faire de cette île, se trouvait assuré au moins jusqu’en
octobre, sans qu’elle eût rien à dépenser.

Mais la question de nourriture et d’habillement ne se résolvait
pas avec cette facilité.

Était-il possible que pendant des mois et des mois, une livre de
pain par jour fût un aliment suffisant pour entretenir les forces
qu’elle dépensait dans son travail? Elle n’en savait rien, puisque
jusqu’à ce moment elle n’avait pas travaillé sérieusement; la
peine, la fatigue, les privations, oui, elle les connaissait,
seulement c’était par accident, pour quelques jours malheureux
suivis d’autres qui effaçaient tout; tandis que le travail répété,
continu, elle n’avait aucune idée de ce qu’il pouvait être, pas
plus que des dépenses qu’il exigeait à la longue. Sans doute, elle
trouvait que depuis deux jours ses repas tournaient court; mais ce
n’était là, en somme, qu’un ennui pour qui avait connu comme elle
le supplice de la faim; qu’elle restât sur son appétit n’était
rien, si elle conservait la santé et la force. D’ailleurs, elle
pourrait bientôt augmenter sa ration, et aussi mettre sur son pain
un peu de beurre, un morceau de fromage; elle n’avait donc qu’à
attendre, et quelques jours de plus ou de moins, des semaines même
n’étaient rien.

Au contraire l’habillement, au moins pour plusieurs de ses
parties, était dans un état de délabrement qui l’obligeait à agir
au plus vite, car les raccommodages faits pendant ses quelques
journées de séjour auprès de La Rouquerie, ne tenaient plus.

Ses souliers particulièrement s’étaient si bien amincis que la
semelle fléchissait sous le doigt quand elle la tâtait: il n’était
pas difficile de calculer le moment où elle se détacherait de
l’empeigne, et cela se produirait d’autant plus vite que, pour
conduire son wagonet, elle devait passer par des chemins empierrés
depuis peu, où l’usure était rapide. Quand cela arriverait,
comment ferait-elle? Évidemment elle devrait, acheter de nouvelles
chaussures; mais devoir et pouvoir sont, deux; où trouverait-elle
l’argent de cette dépense?

La première chose à faire, celle qui pressait le plus, était de se
fabriquer des chaussures, et cela présentait pour elle des
difficultés qui tout d’abord, quand elle en envisagea l’exécution,
la découragèrent. Jamais elle n’avait eu l’idée de se demander ce
qu’était un soulier; mais quand elle en eut retiré un de son pied
pour l’examiner, et qu’elle vit comment l’empeigne était cousue à
la semelle, le quartier réuni à l’empeigne et le talon ajouté au
tout, elle comprit que c’était un travail au-dessus de ses forces
et de sa volonté, qui ne pouvait lui inspirer que du respect pour
l’art du cordonnier. Fait d’une seule pièce et dans un morceau de
bois, un sabot était par cela même plus facile; mais comment le
creuser quand, pour tout outil, elle n’avait que son couteau?

Elle réfléchissait tristement à ces impossibilités, quand ses
yeux, errant vaguement sur l’étang et ses rives, rencontrèrent une
touffe de roseaux qui les arrêta: les tiges de ces roseaux étaient
vigoureuses, hautes, épaisses, et parmi celles poussées au
printemps, il y en avait de l’année précédente, tombées dans
l’eau, qui ne paraissaient pas encore pourries. Voyant cela, une
idée s’éveilla dans son esprit: on ne se chausse pas qu’avec des
souliers de cuir et des sabots de bois; il y a aussi des
espadrilles dont la semelle se fait en roseaux tressés et le
dessus en toile. Pourquoi n’essayerait-elle pas de se tresser des
semelles avec ces roseaux qui semblaient poussés là exprès pour
qu’elle les employât, si elle en avait l’intelligence?

Aussitôt elle sortit de son île, et, suivant la rive, elle arriva
à la touffe de roseaux, où elle vit qu’elle n’avait qu’à prendre à
brassée parmi les meilleures tiges, c’est-à-dire celles qui, déjà
desséchées, étaient cependant flexibles encore et résistantes.

Elle en coupa rapidement une grosse botte qu’elle rapporta dans
l’aumuche où aussitôt elle se mit à l’ouvrage.

Mais après avoir fait un bout de tresse d’un mètre de long à peu
près, elle comprit que cette semelle, trop légère parce qu’elle
était trop creuse, n’aurait aucune solidité, et qu’avant de
tresser les roseaux, il fallait qu’ils subissent une préparation
qui, en écrasant leurs fibres, les transformerait en grosse
filasse.

Cela ne pouvait l’arrêter ni l’embarrasser: elle avait un billot
pour battre dessus les roseaux; il ne lui manquait qu’un maillet
ou un marteau; une pierre arrondie qu’elle alla choisir sur la
route, lui en tint lieu; et tout de suite elle commença à battre
les roseaux, mais sans les mêler. L’ombre de la nuit la surprit
dans son travail; et elle se coucha en rêvant aux belles
espadrilles à rubans bleus qu’elle chausserait bientôt, car elle
ne doutait pas de réussir, sinon la première fois, au moins la
seconde, la troisième, la dixième.

Mais elle n’alla pas jusque-là: le lendemain soir elle avait assez
de tresses pour commencer ses semelles, et le surlendemain, ayant
acheté une alène courbe qui lui coûta un sou, une pelote de fil un
sou aussi, un bout de ruban de coton bleu du même prix, vingt
centimètres de gros coutil moyennant quatre sous, en tout sept
sous, qui étaient tout ce qu’elle pouvait dépenser, si elle ne
voulait pas se passer de pain le samedi, elle essaya de façonner
une semelle à l’imitation de celle de son soulier: la première se
trouva à peu près ronde, ce qui n’est pas précisément la forme du
pied; la deuxième, plus étudiée, ne ressembla à rien; la troisième
ne fut guère mieux réussie; mais enfin la quatrième, bien serrée
au milieu, élargie aux doigts, rapetissée au talon, pouvait être
acceptée pour une semelle.

Quelle joie! Une fois de plus la preuve était faite qu’avec de la
volonté, de la persévérance, on réussit ce qu’on veut fermement,
même ce qui d’abord parait impossible, et qu’on n’a pour toute
aide qu’un peu d’ingéniosité, sans argent, sans outils, sans rien.

L’outil qui lui manquait pour achever ses espadrilles, c’était des
ciseaux. Mais leur achat entraînerait une telle dépense, qu’elle
devait s’en passer. Heureusement elle avait son couteau; et au
moyen d’une pierre à aiguiser qu’elle alla chercher dans le lit de
la rivière, elle put le rendre assez coupant pour tailler le
coutil appliqué à plat sur le billot.

La couture de ces pièces d’étoffe n’alla pas non plus sans
tâtonnements et recommencements; mais enfin elle en vint à bout,
et le samedi matin elle eut la satisfaction de partir chaussée de
belles espadrilles grises qu’un ruban bleu croisé sur ses bas
retenait bien à la jambe.

Pendant ce travail, qui lui avait pris quatre soirées et trois
matinées commencées dès le jour levant, elle s’était demandée ce
qu’elle ferait de ses souliers, alors qu’elle quitterait sa
cabane. Sans doute, elle n’avait pas à craindre qu’ils fussent
volés par des gens qui les trouveraient dans l’aumuche, puisque
personne n’y entrait. Mais ne pourraient-ils pas être rongés par
des rats? Si cela se produisait, quel désastre! Pour aller au-
devant de ce danger, il fallait donc qu’elle les serrât dans un
endroit où les rats, qui pénètrent partout, ne pourraient pas les
atteindre; et ce qu’elle trouva de mieux, puisqu’elle n’avait ni
armoire, ni boîte, ni rien qui fermât, ce fut de les suspendre à
son plafond par un brin d’osier.


XX

Si elle était fière de ses chaussures, elle avait d’autre part
cependant des inquiétudes sur la façon dont elles allaient se
comporter en travaillant: la semelle ne s’élargirait-elle pas, le
coutil ne se distendrait-il pas au point de ne conserver aucune
forme?

Aussi, tout en chargeant son wagonet ou en le poussant, regardait-
elle souvent à ses pieds. Tout d’abord elles avaient résisté; mais
cela continuerait-il?!

Ce mouvement, sans doute, provoqua l’attention d’une de ses
camarades qui, ayant regardé les espadrilles, les trouva à son
goût et en fit compliment à Perrine.

«Où qu’c’est que vo avez acheté ces chaussons? demanda-t-elle.

-- Ce ne sont pas des chaussons, ce sont des espadrilles.

-- C’est joli tout de même; ça coûte-t-y cher?

-- Je les ai faites moi-même avec des roseaux tressés et quatre
sous de coutil.

-- C’est joli.»

Ce succès la décida à entreprendre un autre travail, beaucoup plus
délicat, auquel elle avait bien souvent pensé, mais en l’écartant
toujours, autant parce qu’il entraînait une trop grosse dépense
que parce qu’il se présentait entouré de difficultés de toutes
sortes. Ce travail, c’était de se tailler et de se coudre une
chemise pour remplacer la seule qu’elle possédât maintenant et
qu’elle portait sur le dos, sans pouvoir l’ôter pour la laver.
Combien coûteraient deux mètres de calicot, qui lui étaient
nécessaires? Elle n’en savait rien. Comment les couperait-elle
lorsqu’elle les aurait? Elle ne le savait pas davantage. Et il y
avait là une série d’interrogations qui lui donnaient à réfléchir;
sans compter qu’elle se demandait s’il ne serait pas plus sage de
commencer par se faire un caraco et une jupe en indienne pour
remplacer sa veste et son jupon, qui se fatiguaient d’autant plus
qu’elle était obligée de coucher avec. Le moment où ils
l’abandonneraient tout a fait n’était pas difficile à calculer.
Alors comment sortirait-elle? Et pour sa vie, pour son pain
quotidien, aussi bien que pour le succès de ses projets, il
fallait qu’elle continuât à être admise à l’usine.

Cependant quand, le samedi soir, elle eut entre les mains les
trois francs qu’elle venait de gagner dans sa semaine, elle ne put
pas résister à la tentation de la chemise. Assurément le caraco et
la jupe n’avaient rien perdu de leur utilité à ses yeux; mais la
chemise aussi était indispensable, et, de plus, elle se présentait
avec tout un entourage d’autres considérations: habitudes de
propreté dans lesquelles elle avait été élevée, respect de soi-
même, qui finirent par l’emporter. La veste, le jupon elle les
raccommoderait encore, et comme leur étoffe était de fabrication
solide, ils porteraient bien sans doute quelques nouvelles
reprises.

Tous les jours, quand a l’heure du déjeuner elle allait de l’usine
à la maison de mère Françoise pour demander des nouvelles de
Rosalie, qu’on lui donnait ou qu’on ne lui donnait point, selon
que c’était la grand’mère ou la tante qui lui répondaient, elle
s’arrêtait, depuis que l’envie de la chemise la tenait, devant une
petite boutique dont la montre se divisait en deux étalages, l’un
de journaux, d’images, de chansons, l’autre de toile, de calicot,
d’indienne, de mercerie; se plaçant au milieu, elle avait l’air de
regarder les journaux ou d’apprendre les chansons, mais en réalité
elle admirait les étoffes. Comme elles étaient heureuses celles
qui pouvaient franchir le seuil de cette boutique tentatrice et se
faire couper autant de ces étoffes qu’elles voulaient! Pendant ses
longues stations, elle avait vu souvent des ouvrières de l’usine
entrer dans ce magasin, et en ressortir avec des paquets
soigneusement enveloppés de papier, qu’elles serraient sur leur
coeur, et elle s’était dit que ces joies n’étaient pas pour
elle... au moins présentement.

Mais maintenant elle pouvait franchir ce seuil si elle voulait,
puisque trois pièces blanches sonnaient dans sa main, et, très
émue, elle le franchit.

«Vous désirez? mademoiselle», demanda une petite vieille d’une
voix polie, avec un sourire affable.

Comme il y avait longtemps qu’on ne lui avait parlé avec cette
douceur, elle s’affermit.

«Voulez-vous bien me dire, demanda-t-elle, combien vous vendez
votre calicot... le moins cher?

-- J’en ai à quarante centimes le mètre.»

Perrine eut un soupir de soulagement.

«Voulez-vous m’en couper deux mètres?

-- C’est qu’il n’est pas fameux à l’user, tandis que celui à
soixante centimes...

-- Celui à quarante centimes me suffit.

-- Comme vous voudrez; ce que j’en disais, c’était pour vous
renseigner; je n’aime pas les reproches.

-- Je ne vous en ferai pas, madame.»

La marchande avait pris la pièce du calicot à quarante centimes,
et Perrine remarqua qu’il n’était ni blanc, ni lustré comme celui
qu’elle avait admiré dans la montre.

«Et avec ça? demanda la marchande, quand elle eut déchiré le
calicot avec un claquement sec.

-- Je voudrais du fil.

-- En pelote, en écheveau, en bobine?...

-- Le moins cher.

-- Voilà une pelote de dix centimes; ce qui nous fait en tout dix-
huit sous.»

À son tour, Perrine éprouva la joie de sortir de cette boutique en
serrant contre elle ses deux mètres de calicot enveloppés dans un
vieux journal invendu: elle n’avait, sur ses trois francs, dépensé
que dix-huit sous, il lui en restait donc quarante-deux jusqu’au
samedi suivant, c’est-à-dire qu’après avoir prélevé les vingt-huit
sous qu’il lui fallait pour le pain de sa semaine, elle se voyait
pour l’imprévu ou l’économie un capital de sept sous, n’ayant plus
de loyer à payer.

Elle fit en courant le chemin qui la séparait de son île, où elle
arriva essoufflée, mais cela ne l’empêcha pas de se mettre tout de
suite à l’ouvrage, car la forme qu’elle donnerait à sa chemise
ayant été longuement débattue dans sa tête, elle n’avait pas à y
revenir: elle serait à coulisse; d’abord parce que c’était la plus
simple et la moins difficile à exécuter pour elle qui n’avait
jamais taillé des chemises et manquait de ciseaux, et puis parce
qu’elle pourrait faire servir à la nouvelle le cordon de
l’ancienne.

Tant qu’il ne s’agit que de couture, les choses marchèrent à
souhait, sinon de façon à s’admirer dans son travail, au moins
assez bien pour ne pas le recommencer. Mais où les difficultés et
les responsabilités se présentèrent, ce fut au moment de tailler
les ouvertures pour la tête et les bras, ce qui, avec son couteau
et le billot, pour seuls outils, lui paraissait si grave, que ce
ne fut pas sans trembler un peu qu’elle se risqua à entamer
l’étoffe. Enfin, elle en vint à bout, et le mardi matin elle put
s’en aller à l’atelier habillée d’une chemise gagnée par son
travail, taillée et cousue de ses mains.

Ce jour-là, quand elle se présenta chez mère Françoise, ce fut
Rosalie qui vint au-devant d’elle le bras en écharpe.

«Guérie!

-- Non, seulement on me permet de me lever et de sortir dans la
cour.»

Tout à la joie de la voir, Perrine continua de la questionner,
mais Rosalie ne répondait que d’une façon contrainte.

Qu’avait-elle donc?

À la fin elle lâcha une question qui éclaira Perrine:

«Où donc logez-vous maintenant?»

N’osant pas répondre, Perrine se jeta à côté:

«C’était trop cher pour moi, il ne me restait rien pour ma
nourriture et mon entretien.

-- Est-ce que vous avez trouvé à meilleur prix autre part?

-- Je ne paye pas.

-- Ah!»

Elle resta un moment arrêtée, puis la curiosité l’emporta.

«Chez qui?»

Cette fois Perrine ne put pas se dérober à cette question directe:

«Je vous dirai cela plus tard.

-- Quand vous voudrez; seulement vous savez, lorsqu’en passant
vous verrez tante Zénobie dans la cour ou sur la porte il vaudra
mieux ne pas entrer: elle vous en veut; venez le soir plutôt, à
cette heure-là elle est occupée.»

Perrine rentra à l’atelier attristée de cet accueil; en quoi donc
était-elle coupable de ne pas pouvoir continuer à habiter la
chambrée de mère Françoise?

Toute la journée elle resta sous cette impression, qui revint plus
forte quand le soir elle se trouva seule dans l’aumuche, n’ayant
rien à faire pour la première fois depuis huit jours. Alors, afin
de la secouer, elle eut l’idée de se promener dans les prairies
qui entouraient son île, ce qu’elle n’avait pas encore eu le temps
de faire. La soirée était d’une beauté radieuse, non pas
éblouissante comme elle se rappelait celles de ses années
d’enfance dans son pays natal, ni brûlante sous un ciel d’indigo,
mais tiède, et d’une clarté tamisée qui montrait les cimes des
arbres baignées dans une vapeur d’or pâle: les foins, qui
n’étaient pas encore mûrs, mais dont les plantes défleurissaient
déjà, versaient dans l’air mille parfums qui se concentraient en
une senteur troublante.

Sortie de son île, elle suivit la rive de l’entaille, marchant
dans les herbes hautes qui, depuis leur pousse printanière,
n’avaient été foulées par personne, et de temps en temps se
retournant, elle regardait à travers les roseaux de la berge son
aumuche qui se confondait si bien avec le tronc et les branches
des saules, que les bêtes sauvages ne devaient certainement pas
soupçonner qu’elle était un travail d’homme, derrière lequel
l’homme pouvait s’embusquer avec un fusil.

Au moment où, après un de ces arrêts qui l’avait fait descendre
dans les roseaux et les joncs, elle allait remonter sur la berge,
un bruit se produisit à ses pieds qui l’effara, et une sarcelle se
jeta à l’eau en se sauvant effrayée. Alors regardant d’où elle
était partie, elle aperçut un nid fait de brins d’herbe et de
plumes, dans lequel se trouvaient dix oeufs d’un blanc sale avec
de petites taches de couleur noisette: au lieu d’être posé sur la
terre et dans les herbes, ce nid flottait sur l’eau; elle
l’examina pendant quelques minutes, mais sans le toucher, et
remarqua qu’il était construit de façon à s’élever ou s’abaisser
selon la crue des eaux, et si bien entouré de roseaux que ni le
courant, si une crue en produisait un, ni le vent ne pouvaient
l’entraîner.

De peur d’inquiéter la mère, elle alla se placer à une certaine
distance, et resta là immobile. Cachée dans les hautes herbes où
elle avait disparu en s’asseyant, elle attendit pour voir si la
sarcelle reviendrait à son nid; mais comme celle-ci ne reparut
pas, elle en conclut qu’elle ne couvait pas encore, et que ces
oeufs étaient nouvellement pondus; alors elle reprit sa promenade,
et de nouveau au frôlement de sa jupe dans les herbes sèches elle
vit partir d’autres oiseaux effrayés, -- des poules d’eau si
légères dans leur fuite qu’elles couraient sur les feuilles
flottantes des nénuphars sans les enfoncer; des raies au bec
rouge; des bergeronnettes sautillantes; des troupes de moineaux
qui, dérangés au moment de, leur coucher, la poursuivaient du cri
auquel ils doivent leur nom dans le pays «cra-cra».

Allant ainsi à la découverte, elle ne tarda pas à arriver au bout
de son entaille, et reconnut qu’elle se réunissait à une autre
plus large et plus longue, mais par cela même beaucoup moins
boisée; aussi, après avoir suivi dans la prairie une de ses rives
pendant un certain temps, s’expliqua-t-elle que les oiseaux y
fussent moins nombreux.

C’était son étang avec ses arbres touffus, ses grands roseaux
foisonnants, ses plantes aquatiques qui recouvraient, les eaux
d’un tapis de verdure mouvante que ce monde ailé avait choisi
parce qu’il y trouvait sa nourriture aussi bien que sa sécurité;
et quand, une heure après, en revenant sur ses pas, elle le revit,
à demi noyé dans l’ombre du soir, si tranquille, si vert, si joli,
elle se dit qu’elle avait, eu autant d’intelligence que ces bêtes
de le prendre, elle aussi, pour nid.


XXI

Chez Perrine, c’était bien souvent les événements du jour écoulé
qui faisaient les rêves de sa nuit, de sorte que les derniers mois
de sa vie ayant été remplis par la tristesse, il en avait été de
ses rêves comme de sa vie. Que de fois, depuis que le malheur
avait commencé à la frapper, s’était-elle éveillée baignée de
sueur, étouffée par des cauchemars qui prolongeaient dans le
sommeil les misères de la réalité. À la vérité, après son arrivée
à Maraucourt, sous l’influence des pensées d’espoir qui
renaissaient en elle, comme aussi sous celle du travail, ces
cauchemars moins fréquents étaient devenus moins douloureux, leur
poids avait pesé moins lourdement sur elle, leurs doigts de fer
l’avaient serrée moins fort à la gorge.

Maintenant lorsqu’elle s’endormait, c’était au lendemain qu’elle
pensait, à un lendemain assuré, ou bien à l’atelier, ou bien à son
île, ou bien encore à ce qu’elle avait entrepris ou voulait
entreprendre pour améliorer sa situation, ses espadrilles, sa
chemise, son caraco, sa jupe. Et alors son rêve, comme s’il
obéissait à une suggestion mystérieuse, mettait en scène le sujet
qu’elle avait taché d’imposer à son esprit: tantôt un atelier dans
lequel la baguette d’une fée remplaçant le pilon de La Quille,
donnait le mouvement aux mécaniques, sans que les enfants qui les
conduisaient eussent aucune peine à prendre; tantôt un lendemain
radieux, tout plein de joies pour tous; une autre fois il faisait
surgir une nouvelle île d’une beauté surnaturelle avec des
paysages et des bêtes aux formes fantastiques qui n’ont de vie que
dans les rêves; ou bien encore, plus terre à terre, son
imagination lui donnait à coudre des bottines merveilleuses qui
remplaçaient ses espadrilles, ou des robes extraordinaires tissées
par des génies dans des cavernes de diamants et de rubis,
lesquelles robes remplaceraient à un moment donné le caraco et la
jupe en indienne qu’elle se promettait.

Sans doute ce moyen de suggestion n’était pas infaillible, et son
imagination inconsciente ne lui obéissait ni assez fidèlement, ni
assez régulièrement pour avoir la certitude, en fermant les yeux,
que les pensées de sa nuit continueraient celles de sa journée, ou
celles qu’elle suivait quand le sommeil la prenait, mais enfin
cette continuation s’enchaînait quelquefois, et alors ces bonnes
nuits lui apportaient un soulagement moral aussi bien que physique
qui la relevait.

Ce soir-là quand elle s’endormit dans sa hutte close, la dernière
image qui passa devant ses yeux à demi noyés par le sommeil, aussi
bien que la dernière idée qui flotta dans sa pensée engourdie,
continuèrent son voyage d’exploration aux abords de son île.
Cependant ce ne fut pas précisément de ce voyage qu’elle rêva,
mais plutôt de festins: dans une cuisine haute et grande comme une
cathédrale, une armée de petits marmitons blancs, de tournure
diabolique, s’empressait autour de tables immenses et d’un brasier
infernal: les uns cassaient des oeufs que d’autres battaient et
qui montaient, montaient en mousse neigeuse; et de tous ces oeufs,
ceux-ci gros comme des melons, ceux-là à peine gros comme des
pois, ils confectionnaient des plats extraordinaires, si bien
qu’ils semblaient avoir pour but d’arranger ces oeufs de toutes
les manières connues, sans en oublier une seule: à la coque, au
fromage, au beurre noir, aux tomates, brouillés, pochés, à la
crème, au gratin, en omelettes variées, au jambon, au lard, aux
pommes de terre, aux rognons, aux confitures, au rhum qui flambait
avec des lueurs d’éclairs; et à côté de ceux-là d’autres plus
importants, et qui incontestablement étaient des chefs,
mélangeaient d’autres oeufs à des pâtes pour en faire des
pâtisseries, des soufflés, des pièces montées. Et chaque fois
qu’elle se réveillait à moitié, elle se secouait pour chasser ce
rêve bête, mais toujours il reprenait et les marmitons qui ne la
lâchaient point continuaient leur travail fantastique, si bien que
quand le sifflet de l’usine la réveilla, elle en était encore à
suivre la préparation d’une crème au chocolat dont elle retrouva
le goût et le parfum sur ses lèvres.

Et alors, quand la lucidité commença à se faire dans son esprit
qui s’ouvrait, elle comprit que ce qui l’avait frappée dans son
voyage, ce n’était ni le charme, ni la beauté, ni la tranquillité
de son île, mais tout simplement les oeufs de sarcelle qui avaient
dit à son estomac que depuis quinze jours bientôt, elle ne lui
donnait que du pain sec et de l’eau: et c’étaient ces oeufs qui
avaient guidé son rêve en lui montrant ces marmitons et toutes ces
cuisines fantastiques; il avait faim de ces bonnes choses cet
estomac et il le disait à sa manière en provoquant ces visions,
qui en réalité n’étaient que des protestations.

Pourquoi n’avait-elle pas pris ces oeufs, ou quelques-uns de ces
oeufs qui n’appartenaient à personne, puisque la sarcelle qui les
avait pondus était une bête sauvage? Assurément, n’ayant à sa
disposition ni casserole, ni poêle, ni ustensile d’aucune sorte,
elle ne pouvait se préparer aucun des plats qui venaient de
défiler devant ses yeux, tous plus alléchants, plus savants les
uns que les autres; mais c’est là le mérite des oeufs précisément
qu’ils n’ont pas besoin de préparations savantes: une allumette
pour mettre le feu à un petit tas de bois sec ramassé dans les
taillis, et sous la cendre il lui était facile de les faire cuire
comme elle voulait, à la coque ou durs, en attendant qu’elle pût
se payer une casserole ou un plat. Pour ne pas ressembler au
festin que son rêve avait inventé, ce serait un régal qui aurait
son prix.

Plus d’une fois pendant son travail ce pourquoi lui revint à
l’esprit, et si ce ne fut pas avec le caractère d’une obsession
comme son rêve, il fut cependant assez pressant pour qu’à la
sortie elle se trouvât décidée à acheter une boîte d’allumettes et
un sou de sel; puis ces acquisitions faites elle partit en courant
pour revenir à son entaille.

Elle avait trop bien retenu la place du nid pour ne pas le
retrouver tout de suite, mais ce soir-là la mère ne l’occupait
pas; seulement elle y était venue à un moment quelconque de la
journée, puisque maintenant au lieu de dix oeufs il y en avait
onze; ce qui prouvait que n’ayant pas fini de pondre elle ne
couvait pas encore.

C’était là une bonne chance, d’abord parce que les oeufs seraient
frais, et puis parce qu’en en prenant seulement cinq ou six la
sarcelle, qui ne savait pas compter, ne s’apercevrait de rien.

Autrefois Perrine n’eût pas eu de ces scrupules et elle eût vidé
complètement le nid, sans aucun souci, mais les chagrins qu’elle
avait éprouvés lui avaient mis au coeur une compassion attendrie
pour les chagrins des autres, de même que son affection pour
Palikare lui avait inspiré pour toutes les bêtes une sympathie
qu’elle ne connaissait pas en son enfance. Cette sarcelle n’était-
elle pas une camarade pour elle? Ou plutôt en continuant son jeu,
une sujette? Si les rois ont le droit d’exploiter leurs sujets et
d’en vivre, encore doivent-ils garder avec eux certains
ménagements.

Quand elle avait décidé cette chasse, elle avait en même temps
arrêté la manière de la faire cuire: bien entendu ce ne serait pas
dans l’aumuche, car le plus léger flocon de fumée qui s’en
échapperait pourrait donner l’éveil à ceux qui le verraient, mais
simplement dans une carrière du taillis où campaient les nomades
qui traversaient le village, et où par conséquent ni un feu, ni de
la fumée ne devaient attirer l’attention de personne. Promptement
elle ramassa une brassée de bois mort et bientôt elle eut un
brasier dans les cendres duquel elle fit cuire un de ses oeufs,
tandis qu’entre deux silex bien propres et bien polis elle
égrugeait une pincée de sel pour qu’il fondît mieux. À la vérité
il lui manquait un coquetier; mais c’est là un ustensile qui n’est
indispensable qu’à qui dispose du superflu. Un petit trou fait
dans son morceau de pain lui en tint lieu. Et bientôt elle eut la
satisfaction de tremper une mouillette dans son oeuf cuit à point;
à la première bouchée, il lui sembla qu’elle n’en n’avait jamais
mangé d’aussi bon, et elle se dit qu’alors même que les marmitons
de son rêve existeraient réellement ils ne pourraient certainement
pas faire quelque chose qui approchât de cet oeuf de sarcelle à la
coque, cuit sous les cendres.

Réduite la veille à son seul pain sec, et n’imaginant pas qu’elle
pût y rien ajouter avant plusieurs semaines, des mois, peut-être,
ce souper aurait dû satisfaire son appétit et les tentations de
son estomac. Cependant il n’en fut pas ainsi; et elle n’avait pas
fini son oeuf qu’elle se demandait si elle ne pourrait pas
accommoder d’une autre façon ceux qui lui restaient, aussi bien
que ceux qu’elle se promettait de se procurer par de nouvelles
trouvailles. Bon, très bon l’oeuf à la coque; mais bonne aussi une
soupe chaude liée avec un jaune d’oeuf. Et cette idée de soupe lui
avait trotté par la tête avec le très vif regret d’être obligée de
renoncer à sa réalisation. Sans doute la confection de ses
espadrilles et de sa chemise lui avait inspiré une certaine
confiance, en lui démontrant ce qu’on peut obtenir avec de la
persévérance. Mais cette confiance n’allait pas jusqu’à croire
qu’elle pourrait jamais se fabriquer une casserole en terre ou en
fer-blanc pour faire sa soupe, pas plus qu’une cuiller en métal
quelconque ou simplement en bois pour la manger. Il y avait là des
impossibilités contre lesquelles elle se casserait la tête; et, en
attendant qu’elle eût gagné l’argent nécessaire pour l’acquisition
de ces deux ustensiles, elle devrait, en fait de soupe, se
contenter du fumet qu’elle respirait en passant devant les
maisons, et du bruit des cuillers qui lui arrivait.

C’était ce qu’elle se disait un matin en se rendant à son travail,
lorsqu’un peu avant d’entrer dans le village, à la porte d’une
maison d’où l’on avait déménagé la veille, elle vit un tas de
vieille paille jeté sur le bas côté du chemin avec des débris de
toutes sortes, et parmi ces débris elle aperçut des boites en fer-
blanc qui avaient contenu des conserves de viande, de poisson, de
légumes; il y en avait de différentes formes, grandes, petites,
hautes, plates.

En recevant l’éclair que leur surface polie lui envoyait, elle
s’était arrêtée machinalement; mais elle n’eut pas une seconde
d’hésitation: les casseroles, les plats, les cuillers, les
fourchettes qui lui manquaient, venaient de lui sauter aux yeux;
pour que sa batterie de cuisine fût aussi complète qu’elle la
pouvait désirer, elle n’avait qu’à tirer parti de ces vieilles
boîtes. D’un saut elle traversa le chemin, et à la hâte fit choix
de quatre boîtes qu’elle emporta en courant pour aller les cacher
au pied d’une haie, sous un tas de feuilles sèches: au retour le
soir, elle les retrouverait là et alors, avec un peu d’industrie,
tous les menus qu’elle inventait pourraient être mis à exécution.

Mais les retrouverait-elle? Ce fut la question qui pendant toute
la journée la préoccupa. Si on les lui prenait, elle n’aurait donc
arrangé toutes ses combinaisons de travail que pour les voir lui
échapper au moment même où elle croyait pouvoir les réaliser.

Heureusement aucun de ceux qui passèrent par là ne s’avisa de les
enlever, et quand la journée finie elle revint à la haie, après
avoir laissé passer le flot des ouvriers qui suivaient ce chemin,
elles étaient à la place même où elle les avait cachées.

Comme elle ne pouvait pas plus faire du bruit dans son île que de
la fumée, ce fut dans la carrière qu’elle s’établit, espérant
trouver là les outils qui lui étaient nécessaires, c’est-à-dire
des pierres dont elle ferait des marteaux pour battre le fer-
blanc; d’autres plates qui lui serviraient d’enclumes, ou rondes
de mandrins; d’autres seraient des ciseaux avec lesquels elle le
couperait.

Ce fut ce travail qui lui donna le plus de peine, et il ne lui
fallut pas moins de trois jours pour façonner une cuiller; encore
n’était-il pas du tout prouvé que si elle l’avait montrée à
quelqu’un, on eût deviné que c’était une cuiller; mais comme c’en
était une qu’elle avait voulu fabriquer, cela suffisait, et
d’autre part, comme elle mangeait seule, elle n’avait pas à
s’inquiéter des jugements qu’on pouvait porter sur ses ustensiles
de table.

Maintenant pour faire la soupe dont elle avait si grande envie, il
ne lui manquait plus que du beurre et de l’oseille.

Pour le beurre, il en était comme du pain et du sel; ne pouvant
pas le faire de ses propres mains, puisqu’elle n’avait pas de
lait, elle devait l’acheter.

Mais pour l’oseille elle économiserait cette dépense, par une
recherche dans les prairies où non seulement elle trouverait de
l’oseille sauvage, mais aussi des carottes, des salsifis qui tout
en n’ayant ni la beauté, ni la grosseur des légumes cultivés,
seraient encore très bons pour elle.

Et puis il n’y avait pas que des oeufs et des légumes dont elle
pouvait composer le menu de son dîner, maintenant qu’elle s’était
fabriqué des vases pour les cuire, une cuiller en fer-blanc et une
fourchette en bois pour les manger, il y avait aussi les poissons
de l’étang, si elle était assez adroite pour les prendre. Que
fallait-il pour cela? Des lignes qu’elle amorcerait avec des vers
qu’elle chercherait dans la vase. De la ficelle qu’elle avait
achetée pour ses espadrilles, il restait un bon bout; elle n’eut
qu’à dépenser un sou pour des hameçons; et avec des crins de
cheval qu’elle ramassa devant la forge, ses lignes furent
suffisantes pour pêcher plusieurs sortes de poissons, sinon les
plus beaux de l’entaille qu’elle voyait, dans l’eau claire, passer
dédaigneux devant ses amorces trop simples, au moins quelques-uns
des petits, moins difficiles, et qui pour elle étaient d’une
grosseur bien suffisante.


TOME SECOND


XXII

Très occupée par ces divers travaux qui lui prenaient toutes ses
soirées, elle resta plus d’une semaine sans aller voir Rosalie; et
comme, par une de leurs camarades aux cannetières qui logeait chez
mère Françoise, elle eut de ses nouvelles; d’autre part comme elle
craignait d’être reçue par la terrible tante Zénobie, elle laissa
les jours s’ajouter aux jours; mais à la fin, un soir elle se
décida à ne pas rentrer tout de suite chez elle, où d’ailleurs
elle n’avait pas à faire son dîner, composé d’un poisson froid
pris et cuit la veille.

Justement Rosalie était seule dans la cour, assise sous un
pommier; en apercevant Perrine elle vint à la barrière d’un air à
moitié fâché et à moitié content:

«Je croyais que vous vouliez, ne plus venir?

-- J’ai été occupée.

-- À quoi donc?»

Perrine ne pouvait pas ne pas répondre: elle, montra ses
espadrilles, puis elle raconta comment elle avait confectionné sa
chemise.

«Vous ne pouviez pas emprunter des ciseaux aux gens de votre
maison? dit Rosalie étonnée.

-- Il n’y a pas de gens qui puissent me prêter, des ciseaux dans
ma maison.

-- Tout le monde a des ciseaux.»

Perrine se demanda si elle devait continuer à garder le secret sur
son installation, mais pensant qu’elle ne pourrait le faire que
par des réticences qui fâcheraient Rosalie, elle se décida à
parler.

«Personne ne demeure dans ma maison, dit-elle en souriant.

-- Pas possible.

-- C’est pourtant vrai, et voilà pourquoi, ne pouvant pas non plus
me procurer une casserole pour me faire de la soupe et une cuiller
pour la manger, j’ai dû les fabriquer, et je vous assure que pour
la cuiller ç’a été plus difficile que pour les espadrilles.

-- Vous voulez rire.

-- Mais non, je vous assure.»

Et sans rien dissimuler, elle raconta son installation dans
l’aumuche, ainsi que ses travaux pour fabriquer ses ustensiles,
ses chasses aux oeufs, ses pêches dans l’entaille, ses cuisines
dans la carrière.

À chaque instant Rosalie poussait des exclamations de joie comme
si elle entendait une histoire tout à fait extraordinaire:

«Ce que vous devez vous amuser! s’écria-t-elle quand Perrine
expliqua comment elle avait fait sa première soupe à l’oseille.

-- Quand ça réussit, oui; mais quand ça ne marche pas! J’ai
travaillé trois jours pour ma cuiller; je ne pouvais pas arriver à
creuser la palette: j’ai gâché deux morceaux de fer-blanc; il ne
m’en restait plus qu’un seul; pensez à ce que je me suis donné de
coups de caillou sur les doigts.

-- Je pense à votre soupe

-- C’est vrai qu’elle était bonne...

-- Je vous crois.

-- Pour moi qui n’en mange jamais, et ne mange non plus rien de
chaud.

-- Moi j’en mange tous les jours, mais ce n’est pas la même chose:
est-ce drôle qu’il y ait de l’oseille dans les prairies, et des
carottes, et des salsifis!

-- Et aussi du cresson, de la ciboulette, des mâches, des panais,
des navets, des raiponces, des bettes et bien d’autres plantes
bonnes à manger.

-- Il faut savoir.

-- Mon père m’avait appris à les connaître.»

Rosalie garda le silence un moment d’un air réfléchi; à la fin
elle se décida:

«Voulez-vous que j’aille vous voir?

-- Avec plaisir si vous me promettez de ne dire à personne où je
demeure.

-- Je vous le promets.

-- Alors quand voulez-vous venir?

-- J’irai dimanche chez une de mes tantes à Saint-Pipoy; en
revenant dans l’après-midi je peux m’arrêter.»

À son tour Perrine eut un moment d’hésitation, puis d’un air
affable:

«Faites mieux, dînez avec moi.»

En vraie paysanne qu’elle était, Rosalie s’enferma dans des
réponses cérémonieuses, sans dire ni oui ni non; mais il était
facile de voir qu’elle avait une envie très vive d’accepter.

Perrine insista:

«Je vous assure que vous me ferez plaisir, je suis si isolée!

-- C’est tout de même vrai.

-- Alors c’est entendu; mais apportez votre cuiller, car je
n’aurai ni le temps ni le fer-blanc pour en fabriquer une seconde.

-- J’apporterai aussi mon pain, n’est ce pas?

-- Je veux bien. Je vous attendrai dans la carrière; vous me
trouverez occupée à ma cuisine.»

Perrine était sincère en disant qu’elle aurait plaisir à recevoir
Rosalie, et à l’avance elle s’en fit fête: une invitée à traiter,
un menu à composer, ses provisions à trouver, quelle affaire! et
son importance devint quelque chose de sensible pour elle-même:
qui lui eût dit quelques jours plus tôt qu’elle pourrait donner à
dîner à une amie?

Ce qu’il y avait de grave, c’étaient la chasse et la pêche, car si
elle ne dénichait pas des oeufs, et ne pêchait pas du poisson, ce
dîner serait réduit à une soupe à l’oseille, ce qui serait
vraiment par trop maigre. Dès le vendredi elle employa sa soirée à
parcourir les entailles voisines, où elle eut la chance de
découvrir un nid de poule d’eau; il est vrai que les oeufs des
poules d’eau sont plus petits que ceux des sarcelles, mais elle
n’avait pas le droit d’être trop difficile. D’ailleurs sa pêche
fut meilleure, et elle eut l’adresse de prendre avec sa ligne
amorcée d’un ver rouge une jolie perche, qui devait suffire à son
appétit et à celui de Rosalie. Elle voulut cependant avoir en plus
un dessert, et ce fut un groseillier à maquereau poussé sous un
têtard de saule qui le lui fournit; peut-être les groseilles
n’étaient-elles pas parfaitement mûres, mais c’est une des
qualités de ce fruit de pouvoir se manger vert.

Quand à la fin de l’après-midi du dimanche Rosalie arriva dans la
carrière, elle trouva Perrine assise devant son feu sur lequel la
soupe bouillait:

«Je vous ai attendue pour mêler le jaune d’oeuf à la soupe, dit
Perrine, vous n’aurez qu’à tourner avec votre bonne main pendant
que je verserai doucement le bouillon; le pain est taillé.»

Bien que Rosalie eût fait toilette pour ce dîner, elle ne craignit
pas de se prêter à ce travail qui était un jeu, et des plus
amusants pour elle encore.

Bientôt la soupe fut achevée, et il n’y eut plus qu’à la porter
dans l’île, ce que fit Perrine.

Pour recevoir sa camarade qui tenait encore sa main en écharpe,
elle avait rétabli la planche servant de pont:

«Moi, c’est à la perche que j’entre et sors, dit-elle, mais cela
n’eût pas été commode pour vous, à cause de votre main.»

La porte de l’aumuche ouverte, Rosalie ayant aperçu dressées dans
les quatre coins des gerbes de fleurs variées, l’une de massettes,
l’autre de butomes rosés, celle-ci d’iris jaunes, celle-là
d’aconit aux clochettes bleues, et à terre le couvert mis, poussa
une exclamation qui paya Perrine de ses peines.

«Que c’est joli!»

Sur un lit de fougère fraîche deux grandes feuilles de patience se
faisaient vis-à-vis en guise d’assiettes, et sur une feuille de
berce beaucoup plus grande, comme il convient pour un plat, la
perche était dressée entourée de cresson; c’était une feuille
aussi, mais plus petite, qui servait de salière, comme c’en était
une autre qui remplaçait le compotier pour les groseilles à
maquereau; entre chaque plat était piquée une fleur de nénuphar
qui sur cette fraîche verdure jetait sa blancheur éblouissante.

«Si vous voulez vous asseoir», dit Perrine en lui tendant la main.

Et quand elles eurent pris place en face l’une de l’autre, le
dîner commença.

«Comme j’aurais été fâchée de n’être pas venue, dit Rosalie,
parlant la bouche pleine, c’est si joli et si bon.

-- Pourquoi donc ne seriez-vous pas venue?

-- Parce qu’on voulait m’envoyer à Picquigny pour M. Bendit qui
est malade.

-- Qu’est-ce qu’il a, M. Bendit?

-- La fièvre typhoïde; il est très malade, à preuve que depuis
hier il ne sait pas ce qu’il dit, et ne reconnaît plus personne;
c’est pour cela qu’hier justement j’ai été pour venir vous
chercher.

-- Moi! Et pourquoi faire?

-- Ah! voilà une idée que j’ai eue.

-- Si je peux quelque chose pour M. Bendit, je suis prête: il a
été bon pour moi; mais que peut une pauvre fille? Je ne comprends
pas.

-- Donnez-moi encore un peu de poisson, avec du cresson, et je
vais vous l’expliquer. Vous savez que M. Bendit est l’employé
chargé de la correspondance étrangère, c’est lui qui traduit les
lettres anglaises et allemandes. Comme maintenant il n’a plus sa
tête, il ne peut plus rien traduire. On voulait faire venir un.
autre employé pour le remplacer; mais comme celui-là pourrait bien
garder la place quand M. Bendit sera guéri, s’il guérit, M. Fabry
et M. Mombleux ont proposé de se charger de son travail, afin
qu’il retrouve sa place plus tard. Mais voilà qu’hier M. Fabry a
été envoyé en Écosse, et M. Mombleux est resté embarrassé, parce
que s’il lit assez bien l’allemand, et s’il peut faire les
traductions de l’anglais avec M. Fabry, qui a passé plusieurs
années en Angleterre, quand il est tout seul, ça ne va plus aussi
bien, surtout quand il s’agit de lettres en anglais dont il faut
deviner l’écriture. Il expliquait ça à table où je le servais, et
il disait qu’il avait peur d’être obligé de renoncer à remplacer
M. Bendit; alors j’ai eu idée de lui dire que vous parliez
l’anglais comme le français...

-- Je parlais français avec mon père, anglais avec ma mère, et
quand nous nous entretenions tous les trois ensemble, nous
employions tantôt une langue, tantôt l’autre, indifféremment, sans
y faire attention

-- Pourtant je n’ai pas osé; mais maintenant, est-ce que je peux
lui dire cela?

-- Certainement, si vous croyez qu’il peut avoir besoin d’une
pauvre fille comme moi.

-- Il ne s’agit pas d’une pauvre fille ou d’une demoiselle, il
s’agit de savoir si vous parlez l’anglais.

-- Je le parle, mais traduire une lettre d’affaires, c’est autre
chose.

-- Pas avec M. Mombleux qui connaît les affaires.

-- Peut-être. Alors, s’il en est ainsi, dites à M. Mombleux que je
serais bien heureuse de pouvoir faire quelque chose pour
M. Bendit.

-- Je le lui dirai.»

La perche, malgré sa grosseur, avait été dévorée, et le cresson
avait aussi disparu. On arrivait au dessert. Perrine se leva et
remplaça les feuilles de berce sur lesquelles le poisson avait été
servi par des feuilles de nénuphar en forme de coupe, veinées et
vernissées comme eût pu l’être le plus beau des émaux: puis elle
offrit ses groseilles à maquereau:

«Acceptez donc, dit-elle en riant comme si elle avait joué à la
poupée, quelques fruits de mon jardin.

-- Où est-il, votre jardin?

-- Sur notre tête: un groseillier a poussé dans les branches d’un
des saules qui sert de pilier à la maison.

-- Savez-vous que vous n’allez pas pouvoir l’occuper longtemps
encore votre maison?

-- Jusqu’à l’hiver, je pense.

-- Jusqu’à l’hiver! Et la chasse au marais qui va ouvrir; à ce
moment l’aumuche servira pour sûr.

-- Ah! mon Dieu.»

La journée qui avait si bien commencé finit sur cette terrible
menace, et cette nuit-là fut certainement la plus mauvaise que
Perrine eût passée dans son île depuis qu’elle l’occupait.

Où irait-elle?

Et tous ses ustensiles, qu’elle avait eu tant de peine à réunir,
qu’en ferait-elle?


XXIII

Si Rosalie n’avait parlé que de la prochaine ouverture de la
chasse au marais, Perrine serait restée sous le coup de ce danger
gros de menaces pour elle, mais ce qu’elle avait dit de la maladie
de Bendit et des traductions de Mombleux apportait une diversion à
cette impression.

Oui, elle était charmante son île et ce serait un vrai désastre
que de la quitter; mais en ne la quittant point, elle ne se
rapprocherait pas, et même il semblait qu’elle ne se rapprocherait
jamais du but que sa mère lui avait fixé et qu’elle devait
poursuivre. Tandis que si une occasion se présentait pour elle
d’être utile à Bendit et à Mombleux, elle se créait ainsi des
relations qui lui entr’ouvriraient peut-être des portes par
lesquelles elle pourrait passer plus tard; et c’était là une
considération qui devait l’emporter sur toutes les autres, même
sur le chagrin d’être dépossédée de son royaume: ce n’était pas
pour jouer à ce jeu, si amusant qu’il fût, pour dénicher des nids,
pêcher des poissons, cueillir des fleurs, écouter le chant des
oiseaux, donner des dînettes, qu’elle avait supporté les fatigues
et les misères de son douloureux voyage.

Le lundi, comme cela avait été convenu avec Rosalie, elle passa
devant la maison de mère Françoise à la sortie de midi, afin de se
mettre à la disposition de Mombleux, si celui-ci avait besoin
d’elle; mais Rosalie vint lui dire que, comme il n’arrivait pas de
lettre d’Angleterre le lundi, il n’y avait pas eu de traductions à
faire le matin; peut-être serait-ce pour le lendemain.

Et Perrine rentrée à l’atelier avait repris son travail, quand,
quelques minutes après deux heures, La Quille la happa au passage:

«Va vite au bureau.

-- Pour quoi faire?

-- Est-ce que ça me regarde? on me dit de t’envoyer au bureau,
vas-y.»

Elle n’en demanda pas davantage, d’abord parce qu’il était inutile
de questionner La Quille, ensuite parce qu’elle se doutait de ce
qu’on voulait d’elle; cependant, elle ne comprenait pas très bien
que, s’il s’agissait de travailler avec Mombleux à une traduction
difficile, on la fit venir dans le bureau où tout le monde
pourrait la voir et, par conséquent, apprendre qu’il avait besoin
d’elle.

Du haut de son perron, Talouel, qui la regardait venir, l’appela:

«Viens ici.»

Elle monta vivement les marches du perron.

«C’est bien toi qui parles anglais? demanda-t-il, réponds-moi sans
mentir.

-- Ma mère était Anglaise.

-- Et le français? Tu n’as pas d’accent.

-- Mon père était Français.

-- Tu parles donc les deux langues?

-- Oui, monsieur.

-- Bon. Tu vas aller à Saint-Pipoy, où M. Vulfran a besoin de
toi.»

En entendant ce nom, elle laissa paraître une surprise qui fâcha
le directeur.

«Es-tu stupide?»

Elle avait déjà eu le temps de se remettre et de trouver une
réponse pour expliquer sa surprise.

«Je ne sais pas où est Saint-Pipoy,

-- On va t’y conduire en voiture, tu ne te perdras donc pas.»

Et du haut du perron, il appela:

«Guillaume!»

La voilure de M. Vulfran qu’elle avait vue rangée, à l’ombre, le
long des bureaux, s’approcha:

«Voilà la fille, dit Talouel, vous pouvez la conduire à
M. Vulfran, et promptement, n’est-ce pas!»

Déjà Perrine avait descendu le perron, et allait monter à côté de
Guillaume, mais il l’arrêta d’un signe de main:

«Pas par là, dit-il, derrière.»

En effet, un petit siège pour une seule personne se trouvait
derrière; elle y monta et la voiture partit grand train.

Quand ils furent sortis du village, Guillaume, sans ralentir
l’allure de son cheval, se tourna vers Perrine.

«C’est vrai que vous savez l’anglais? demanda-t-il.

-- Oui.

-- Vous allez avoir la chance de faire plaisir au patron.»

Elle s’enhardit à poser une question:

«Comment cela?

-- Parce qu’il est avec des mécaniciens anglais qui viennent
d’arriver pour monter une machine et qu’il ne peut pas se faire
comprendre. Il a amené avec lui M. Mombleux, qui parle anglais à
ce qu’il dit; mais l’anglais de M. Mombleux n’est pas celui des
mécaniciens, si bien qu’ils se disputent sans se comprendre, et le
patron est furieux; c’était à mourir de rire. À la fin,
M. Mombleux n’en pouvant plus, et espérant calmer le patron, a dit
qu’il y avait aux cannettes une jeune fille appelée Aurélie qui
parlait l’anglais, et le patron m’a envoyé vous chercher.»

Il y eut un moment de silence; puis, de nouveau, il se tourna vers
elle.

«Vous savez que si vous parlez l’anglais comme M. Mombleux, vous
feriez peut-être mieux de descendre tout de suite.»

Il prit un air gouailleur:

«Faut-il arrêter?

-- Vous pouvez continuer.

-- Ce que j’en dis, c’est pour vous.

-- Je vous remercie.»

Cependant, malgré la fermeté de sa réponse elle n’était pas sans
éprouver une angoisse qui lui étreignait le coeur, car si elle
était sûre de son anglais, elle ignorait quel était celui de ces
mécaniciens, qui n’était pas celui de M. Mombleux, comme disait
Guillaume en se moquant; puis elle savait que chaque métier a sa
langue ou tout au moins ses mots techniques, et elle n’avait
jamais parlé la langue de la mécanique. Qu’elle ne comprit pas,
qu’elle hésitât, et M. Vulfran n’allait-il pas être furieux contre
elle, comme il l’avait été contre M. Mombleux?

Déjà ils approchaient des usines de Saint-Pipoy, dont on
apercevait les hautes cheminées fumantes, au-dessus des cimes des
peupliers; elle savait qu’à Saint-Pipoy on faisait la filature et
le tissage comme à Maraucourt, et que, de plus, on y fabriquait
des cordages et des ficelles; seulement, qu’elle sût cela ou
l’ignorât, ce qu’elle allait avoir à entendre et à dire ne s’en
trouvait pas éclairci.

Quand elle put, au tournant du chemin, embrasser d’un coup d’oeil
l’ensemble des bâtiments épars dans la prairie, il lui sembla que
pour être moins importants que ceux de Maraucourt, ils étaient
considérables cependant; mais déjà la voiture franchissait la
grille d’entrée, presque aussitôt elle s’arrêta devant les
bureaux.

«Venez avec moi», dit Guillaume.

Et il la conduisit dans une pièce où se trouvait M. Vulfran, ayant
près de lui le directeur de Saint-Pipoy avec qui il s’entretenait.

«Voila la fille, dit Guillaume, son chapeau à la main.

-- C’est bien, laisse-nous.»

Sans s’adresser à Perrine, M. Vulfran fit signe au directeur de se
pencher vers lui, et il lui parla à voix basse; le directeur
répondit de la même manière, mais Perrine avait l’ouïe fine, elle
comprit plutôt qu’elle n’entendit que M. Vulfran demandait qui
elle était, et que le directeur répondait: «Une jeune fille de
douze à treize ans qui n’a pas l’air bête du tout.»

«Approche, mon enfant», dit M. Vulfran d’un ton qu’elle lui avait
déjà entendu prendre pour parler à Rosalie et qui ne ressemblait
en rien à celui qu’il avait avec ses employés.

Elle s’en trouva encouragée et put se raidir contre l’émotion qui
la troublait.

«Comment t’appelles-tu? demanda M. Vulfran.

-- Aurélie.

-- Qui sont tes parents?

-- Je les ai perdus.

-- Depuis combien de temps travailles-tu chez moi?

-- Depuis trois semaines.

-- D’où es-tu?

-- Je viens de Paris.

-- Tu parles anglais?

-- Ma mère était Anglaise.

-- Alors, tu sais l’anglais?

-- Je parle l’anglais de la conversation et le comprends, mais...

-- Il n’y a pas de mais, tu le sais ou tu ne le sais pas?

-- Je ne sais pas celui des divers métiers qui emploient des mots
que je ne connais pas.

-- Vous voyez, Benoist, que ce que cette petite dit là n’est pas
sot, fit M. Vulfran en s’adressant à son directeur.

-- Je vous assure qu’elle n’a pas l’air bête du tout.

-- Alors, nous allons peut-être en tirer quelque chose.»

Il se leva en s’appuyant sur une canne et prit le bras du
directeur.

«Suis-nous, mon enfant.»

Ordinairement les yeux de Perrine savaient voir et retenir ce
qu’ils rencontraient, mais dans le trajet qu’elle fit derrière
M. Vulfran, ce fut en dedans qu’elle regarda: qu’allait-il advenir
de cet entretien avec les mécaniciens anglais?

En arrivant devant un grand bâtiment neuf construit en briques
blanches et bleues émaillées, elle aperçut Mombleux qui se
promenait en long et en large d’un air ennuyé, et elle crut voir
qu’il lui lançait un mauvais regard.

On entra et l’on monta au premier étage, où au milieu d’une vaste
salle se trouvaient sur le plancher des grandes caisses en bois
blanc, bariolées d’inscriptions de diverses couleurs avec les noms
_Matter_ et _Platte, Manchester_, répétés partout; sur une de ces
caisses, les mécaniciens anglais étaient assis, et Perrine
remarqua que pour le costume au moins ils avaient la tournure de
gentlemen; complet de drap, épingle d’argent à la cravate, et cela
lui donna à espérer qu’elle pourrait mieux les comprendre que
s’ils étaient des ouvriers grossiers. À l’arrivée de M. Vulfran
ils s’étaient levés; alors celui-ci se tourna vers Perrine:

«Dis-leur que tu parles anglais et qu’ils peuvent s’expliquer avec
toi.»

Elle fit ce qui lui était commandé, et aux premiers mots elle eut
là satisfaction de voir la physionomie renfrognée des ouvriers
s’éclairer; il est vrai que ce n’était là qu’une phrase de
conversation courante, mais leur demi-sourire était de bon augure.

«Ils ont parfaitement compris, dit le directeur.

-- Alors maintenant, dit M. Vulfran, demande-leur pourquoi ils
viennent huit jours avant la date fixée pour leur arrivée; cela
fait que l’ingénieur qui devait les diriger et qui parle anglais
est absent.»

Elle traduisit cette phrase fidèlement, et tout de suite la
réponse que l’un d’eux lui fit:

«Ils disent qu’ayant achevé à Cambrai le montage de machines plus
tôt qu’ils ne pensaient, ils sont venus ici directement au lieu de
repasser par l’Angleterre.

-- Chez qui ont-ils monté ces machines à Cambrai? demanda
M. Vulfran.

-- Chez MM. Aveline frères.

-- Quelles sont ces machines?»

La question posée et la réponse reçue en anglais, Perrine hésita.

«Pourquoi hésites-tu? demanda vivement M. Vulfran d’un ton
impatient.

-- Parce que c’est un mot de métier que je ne connais pas.

-- Dis ce mot en anglais.

-- _Hydraulic mangle_.

-- C’est bien cela.»

Il répéta le mot en anglais, mais avec un tout autre accent que
les ouvriers, ce qui expliquait qu’il n’eût pas compris ceux-ci
lorsqu’ils l’avaient prononcé; puis s’adressant au directeur:

«Vous voyez que les Aveline nous ont devancés; nous n’avons donc
pas de temps à perdre: je vais télégraphier à Fabry de revenir au
plus vite; mais en attendant il nous faut décider ces gaillards-là
à se mettre au travail. Demande-leur, petite, pourquoi ils se
croisent les bras.»

Elle traduisit la question, à laquelle celui qui paraissait le
chef fit une longue réponse.

«Eh bien? demanda M. Vulfran.

-- Ils répondent des choses très compliquées pour moi.

-- Tâche cependant de me les expliquer.

-- Ils disent que le plancher n’est pas assez solide pour porter
leur machine qui pèse cent vingt mille livres...»

Elle s’interrompit pour interroger les ouvriers en anglais:

«_One hundred and twenty_?

-- _Yes_.

-- C’est bien cent vingt mille livres, et que ce poids crèverait
le plancher, la machine travaillant.

-- Les poutres ont soixante centimètres de hauteur.»

Elle transmit l’objection, écouta la réponse des ouvriers, et
continua:

«Ils disent qu’ils ont vérifié l’horizontalité du plancher et
qu’il a fléchi. Ils demandent qu’on fasse le calcul de résistance,
ou qu’on place des étais sous le plancher.

-- Le calcul, Fabry le fera à son retour; les étais, on va les
placer tout de suite. Dis-leur cela. Qu’ils se mettent donc au
travail sans perdre une minute. On leur donnera tous les ouvriers
dont ils peuvent avoir besoin: charpentiers, maçons. Ils n’auront
qu’à demander en s’adressant à toi qui seras à leur disposition,
n’ayant qu’à transmettre leurs demandes à M. Benoist.»

Elle traduisit ces instructions aux ouvriers, qui parurent
satisfaits quand elle dit qu’elle serait leur interprète.

«Tu vas donc rester ici, continua M. Vulfran; on te donnera une
fiche pour ta nourriture et ton logement à l’auberge, où tu
n’auras rien à payer. Si l’on est content de toi, tu recevras une
gratification au retour de M. Fabry.»


XXIV

Interprète, le métier valait mieux que celui de rouleuse: ce fut
en cette qualité que, la journée finie, elle conduisit les
monteurs à l’auberge du village, où elle arrêta un logement pour
eux et pour elle, non dans une misérable chambrée, mais dans une
chambre où chacun serait chez soi. Comme ils ne comprenaient pas
et ne disaient pas un seul mot de français, ils voulurent qu’elle
mangeât avec eux, ce qui leur permit de commander un dîner qui eût
suffi, à nourrir dix Picards, et qui par l’abondance des viandes
ne ressemblait en rien au festin cependant si plantureux que, la
veille, Perrine offrait à Rosalie.

Cette nuit-là ce fut dans un vrai lit qu’elle s’étendit et dans de
vrais draps qu’elle s’enveloppa, cependant le sommeil fut long,
très long à venir; encore lorsqu’il finit par fermer ses
paupières, fut-il si agité qu’elle se réveilla cent fois. Alors
elle s’efforçait de se calmer en se disant qu’elle devait suivre
la marche des événements sans chercher à les deviner heureux ou
malheureux; qu’il n’y avait que cela de raisonnable; que ce
n’était pas quand les choses semblaient prendre une direction si
favorable qu’elle pouvait se tourmenter; enfin qu’il fallait
attendre; mais les plus beaux discours, quand on se les adresse à
soi-même, n’ont jamais fait dormir personne, et même plus ils sont
beaux plus ils ont chance de nous tenir éveillés.

Le lendemain matin, quand le sifflet de l’usine se fit entendre,
elle alla frapper aux portes des deux monteurs, pour leur annoncer
qu’il était l’heure de se lever; mais des ouvriers anglais
n’obéissent pas plus au sifflet qu’à la sonnette, sur le continent
au moins, et ce ne fut qu’après avoir fait une toilette que ne
connaissent pas les Picards, et après avoir absorbé de nombreuses
tasses de thé, avec de copieuses rôties bien beurrées, qu’ils se
rendirent à leur travail, suivis de Perrine qui les avait
discrètement attendus devant la porte, en se demandant s’ils en
finiraient jamais, et si M. Vulfran ne serait pas à l’usine avant
eux.

Ce fut seulement dans l’après-midi qu’il vint accompagné d’un de
ses neveux, le plus jeune, M. Casimir, car, ne pouvant pas voir
avec ses yeux voilés, il avait besoin qu’on vit pour lui.

Mais ce fut un regard dédaigneux que Casimir jeta sur le travail
des monteurs, qui, à vrai dire, ne consistait encore qu’en
préparation:

«Il est probable que ces garçons-là ne feront pas grand’chose tant
que Fabry ne sera pas de retour, dit-il; au reste il n’y a pas à
s’en étonner avec le surveillant que vous leur avez donné.»

Il prononça ces derniers mots d’un ton sec et moqueur; mais
M. Vulfran, au lieu de s’associer à cette raillerie, la prit par
le mauvais côté.

«Si tu avais été en état de remplir cette surveillance, je
n’aurais pas été obligé de prendre cette petite aux cannetières.»

Perrine le vit se cabrer d’un air rageur sous cette observation
faite d’une voix sévère, mais Casimir se contint pour répondre
presque légèrement:

«Il est certain que si j’avais pu prévoir qu’on me ferait un jour
quitter l’administration, pour l’industrie, j’aurais appris
l’anglais plutôt que l’allemand.

-- Il n’est jamais trop tard pour apprendre», répliqua M. Vulfran
de façon à clore cette discussion où de chaque côté les paroles
étaient parties si vite.

Perrine s’était faite toute petite, sans oser bouger, mais Casimir
ne tourna pas les yeux vers elle, et presque aussitôt il sortit
donnant le bras à son oncle; alors elle fut libre de suivre ses
réflexions: il était vraiment dur avec son neveu, M. Vulfran, mais
combien le neveu était-il rogue, sec et déplaisant! S’ils avaient
de l’affection l’un pour l’autre, certes il n’y paraissait guère!
Pourquoi cela? Pourquoi le jeune homme n’était-il pas affectueux
pour le vieillard accablé par le chagrin et la maladie? Pourquoi
le vieillard était-il si sévère avec l’un de ceux qui remplaçaient
son fils auprès de lui?

Comme elle tournait ces questions, M. Vulfran rentra dans
l’atelier, amené cette fois par le directeur, qui, l’ayant fait
asseoir sur une caisse d’emballage, lui expliqua où en était le
travail des monteurs.

Après un certain temps, elle entendit le directeur appeler à deux
reprises:

«Aurélie! Aurélie!»

Mais elle ne bougea pas, ayant oublié qu’Aurélie était le nom
qu’elle s’était donné.

Une troisième fois il cria:

«Aurélie!»

Alors, comme si elle s’éveillait en sursaut, elle courut à eux:

«Est-ce que tu es sourde? demanda Benoist.

-- Non, monsieur; j’écoutais les monteurs.

-- Vous pouvez me laisser», dit M. Vulfran au directeur.

Puis, quand celui-ci fut parti, s’adressent à Perrine restée
debout devant lui:

«Tu sais lire, mon enfant?

-- Oui, monsieur.

-- Lire l’anglais?

-- Comme le français; l’un ou l’autre, cela m’est égal.

-- Mais sais-tu en lisant l’anglais le mettre en français?

-- Quand ce ne sont pas de belles phrases, oui, monsieur.

-- Des nouvelles dans un journal?

-- Je n’ai jamais essayé, parce que si je lisais un journal
anglais je n’avais pas besoin de me le traduire à moi-même,
puisque je comprends ce qu’il dit.

-- Si tu comprends, tu peux traduire.

-- Je crois que oui, monsieur, cependant je n’en suis pas sûre,

-- Eh bien nous allons essayer; pendant que les monteurs
travaillent, mais après les avoir prévenus que tu restes à leur
disposition et qu’ils peuvent t’appeler s’ils ont besoin de toi,
tu vas tâcher de me traduire dans ce journal les articles que je
t’indiquerai. Va les prévenir et reviens t’asseoir près de moi.»

Quand, sa commission faite, elle se fut assise à une distance
respectueuse de M. Vulfran, il lui tendit son journal: le _Dundee
News_.

«Que dois-je lire? demanda-t-elle en le dépliant.

-- Cherche la partie commerciale.»

Elle se perdit dans les longues colonnes noires qui se succédaient
indéfiniment, anxieuse, se demandant comment elle allait se tirer
de ce travail nouveau pour elle, et si M. Vulfran ne
s’impatienterait pas de sa lenteur, ou ne se fâcherait pas de sa
maladresse.

Mais au lieu de la bousculer il la rassura, car avec sa finesse
d’oreille si subtile chez les aveugles, il avait deviné son
émotion au tremblement du papier:

«Ne te presse pas, nous avons le temps; d’ailleurs tu n’as peut-
être jamais lu un journal commercial.

-- Il est vrai monsieur.»

Elle continua ses recherches et tout à coup elle laissa échapper
un petit cri.

«Tu as trouvé?

-- Je crois.

-- Maintenant cherche la rubrique: _Linen, hemp, jute, sacks
twine_.

-- Mais, monsieur, vous savez l’anglais! s’écria-t-elle
involontairement.

-- Cinq ou six mots de mon métier, et c’est tout,
malheureusement.»

Quand elle eut trouvé, elle commença sa traduction, qui fut d’une
lenteur désespérante pour elle, avec des hésitations, des
ânonnements, qui lui faisaient perler la sueur sur les mains, bien
que M. Vulfran de temps en temps la soutint:

«C’est suffisant, je comprends, va toujours.»

Et elle reprenait, élevant la voix quand les mécaniciens
menaçaient de l’étouffer dans leurs coups de marteau.

Enfin elle arriva au bout.

«Maintenant, vois s’il y a des nouvelles de Calcutta?»

Elle chercha.

«Oui, voilà: «De notre correspondant spécial.»

-- C’est cela; lis.

-- «Les nouvelles que nous recevons de Dakka...»

Elle prononça ce nom avec un tremblement de voix qui frappa
M. Vulfran.

«Pourquoi trembles-tu? demanda-t-il.

-- Je ne sais pas si j’ai tremblé; sans doute c’est l’émotion.

-- Je t’ai dit de ne pas te troubler; ce que tu donnes est
beaucoup plus que ce que j’attendais.»

Elle lut la traduction de la correspondance de Dakka qui traitait
de la récolte du jute sur les rives du Brahmapoutra; puis, quand
elle eut fini, il lui dit de chercher aux _nouvelles de mer_ si
elle trouvait une dépêche de Sainte-Hélène.

«Saint Helena est le mot anglais», dit-il.

Elle recommença à descendre et à monter les colonnes noires; enfin
le nom de. Saint Helena lui sauta aux yeux:

«Passé le 23, navire anglais _Alma_ de Calcutta pour Dundee; le
24, navire norvégien _Grundloven_ de Naraïngaudj pour Boulogne.»

Il parut satisfait:

«C’est très bien, dit-il, je suis content de toi.

Elle eût voulu répondre, mais de peur que sa voix trahît son
trouble de joie, elle garda le silence.

Il continua:

«Je vois qu’en attendant que ce pauvre Bendit soit guéri je
pourrai me servir de toi.»

Après s’être fait rendre compte du travail accompli par les
monteurs, et avoir répété à ceux-ci ses recommandations de se
hâter autant qu’ils pourraient, il dit à Perrine de le conduire au
bureau du directeur.

«Est-ce que je dois vous donner la main? demanda-t-elle
timidement.

-- Mais certainement, mon enfant, comment me guiderais-tu sans
cela? Avertis-moi aussi quand nous trouverons un obstacle sur
notre chemin; surtout ne sois pas distraite.

-- Oh! je vous assure, monsieur, que vous pouvez avoir confiance
en moi!

-- Tu vois bien que je l’ai cette confiance.»

Respectueusement elle lui prit la main gauche, tandis que de la
droite il tâtait l’espace devant lui du bout de sa canne.

À peine sortis de l’atelier ils trouvèrent devant eux la voie du
chemin de fer avec ses rails en saillie, et elle crut devoir l’en
avertir.

«Pour cela c’est inutile, dit-il, j’ai le terrain de toutes mes
usines dans la tête et dans les jambes, mais ce que je ne connais
pas, ce sont les obstacles imprévus que nous pouvons rencontrer;
c’est ceux-là qu’il faut me signaler ou me faire éviter.»

Ce n’était pas seulement le terrain de ses usines qu’il avait dans
la tête, c’était aussi son personnel; quand il passait dans les
cours, les ouvriers le saluaient, non seulement en se découvrant
comme s’il eût pu les voir, mais encore en prononçant son nom:

«Bonjour, monsieur Vulfran.»

Et pour un grand nombre, au moins pour les anciens, il répondait
de la même manière: «Bonjour, Jacques», ou «bonjour, Pascal», sans
que son oreille eût oublié leur voix. Quand il y avait hésitation
dans sa mémoire, ce qui était rare, car il les connaissait presque
tous, il s’arrêtait:

«Est-ce que ce n’est pas toi?» disait-il en le nommant.

S’il s’était trompé, il expliquait pourquoi.

Marchant ainsi lentement, le trajet fut long des ateliers au
bureau; quand elle l’eut conduit à son fauteuil, il la congédia:

«À demain», dit-il.


XXV

En effet, le lendemain à la même heure que la veille, M. Vulfran
entra dans l’atelier, amené par le directeur, mais Perrine ne put
pas aller au-devant de lui, comme elle l’aurait voulu, car elle
était à ce moment occupée à transmettre les instructions du chef
monteur aux ouvriers qu’il avait réunis: maçons, charpentiers,
forgerons, mécaniciens, et nettement, sans hésitations, sans
répétitions, elle traduisait à chacun les indications qui lui
étaient données, en même temps qu’elle répétait au chef monteur
les questions ou les objections que les ouvriers français lui
adressaient.

Lentement, M. Vulfran s’était approché, et les voix
s’interrompant, de sa canne il avait fait signe de continuer comme
s’il n’était pas là.

Et pendant que Perrine obéissante se conformait à cet ordre, il se
penchait vers le directeur:

«Savez-vous que cette petite ferait un excellent ingénieur, dit-il
à mi-voix, mais pas assez bas cependant pour que Perrine ne
l’entendit point.

-- Positivement elle est étonnante pour la décision.

-- Et pour bien d’autres choses encore, je crois; elle m’a traduit
hier le _Dundee News_ plus intelligemment que Bendit; et c’était
la première fois qu’elle lisait la partie commerciale d’un
journal.

-- Sait-on ce qu’étaient ses parents?

-- Peut-être Talouel le sait-il, moi je l’ignore.

-- En tout cas elle parait être dans une misère pitoyable;

-- Je lui ai donné cinq francs pour sa nourriture et son logement.

-- Je veux parler de sa tenue: sa veste est une dentelle; je n’ai
jamais vu jupe pareille à la sienne que sur le corps des
bohémiennes; certainement elle a dû fabriquer elle-même les
espadrilles dont elle est chaussée.

-- Et la physionomie, qu’est-elle, Benoist?

-- Intelligente, très intelligente.

-- Vicieuse?

-- Non, pas du tout; honnête au contraire, franche et résolue; ses
yeux perceraient une muraille et cependant ils ont une grande
douceur, avec de la méfiance.

-- D’où diable nous vient-elle?

-- Pas de chez nous assurément.

-- Elle m’a dit que sa mère était Anglaise.

-- Je ne trouve pas qu’il y ait en elle rien des Anglais que j’ai
connus; c’est autre chose, tout autre chose; avec cela jolie, et
d’autant plus que son costume réellement misérable fait ressortir
sa beauté. Il faut vraiment qu’il y ait en elle une sympathie ou
une autorité native, pour qu’avec une pareille tenue nos ouvriers
veuillent bien l’écouter.»

Et comme Benoist était de caractère à ne pas laisser passer une
occasion d’adresser une flatterie au patron qui tenait la liste
des gratifications, il ajouta:

«Sans la voir vous avez deviné tout cela.

-- Son accent m’a frappé.»

Bien que n’entendant pas tout ce discours, Perrine en avait saisi
quelques mots qui l’avaient jetée dans une agitation violente
contre laquelle elle s’était efforcée de réagir; car ce n’était
pas ce qui se disait derrière elle, qu’elle devait écouter, si
intéressant que cela pût être, mais bien les paroles que lui
adressaient le monteur et les ouvriers: que penserait M. Vulfran
si dans ses explications en français elle lâchait quelque ineptie
qui prouverait son inattention?

Elle eut la chance d’arriver au bout de ses explications, et,
alors, M. Vulfran l’appela près de lui:

«Aurélie.»

Cette fois elle n’eut garde de ne pas répondre à ce nom qui
désormais devait être le sien.

Comme la veille il la fit asseoir près de lui en lui remettant un
papier pour qu’elle le traduisit; mais au lieu d’être le _Dundee
News_, ce fut la circulaire de la _Dundee trades report
Association_, qui est en quelque sorte le bulletin officiel du
commerce du jute; aussi, sans avoir à chercher de-ci, de-là, dut-
elle la traduire d’un bout à l’autre.

Comme la veille aussi, lorsque la séance de traduction fut
terminée, il se fit conduire par elle à travers les cours de
l’usine; mais cette fois ce fut en la questionnant:

«Tu m’as dit que tu avais perdu ta mère; combien y a-t-il de
temps?

-- Cinq semaines.

-- À Paris?

-- À Paris.

-- Et ton père?

-- Je l’ai perdu il y a six mois.»

Lui tenant la main dans la sienne, il sentit à la contraction qui
la rétracta combien était douloureuse l’émotion que ses souvenirs
évoquaient; aussi, sans abandonner son sujet, passa-t-il les
questions qui nécessairement découlaient de celles auxquelles elle
venait de répondre.

«Que faisaient tes parents?

-- Nous avions une voiture et nous vendions.

-- Aux environs de Paris?

-- Tantôt dans un pays, tantôt dans un autre; nous voyagions.

-- Et ta mère morte, tu as quitté Paris?

-- Oui, monsieur.

-- Pourquoi?

-- Parce que maman m’avait fait promettre de ne pas rester à Paris
quand elle ne serait plus là, et d’aller dans le Nord, auprès de
la famille de mon père.

-- Alors pourquoi es-tu venue ici?

-- Quand ma pauvre maman est morte, il nous avait fallu vendre
notre voiture, notre âne, le peu que nous avions, et cet argent
avait été épuisé par la maladie; en sortant du cimetière il me
restait cinq francs trente-cinq centimes, qui ne me permettaient
pas de prendre le chemin de fer. Alors je me décidai à faire la
route à pied.»

M. Vulfran eut un mouvement dans les doigts dont elle ne comprit
pas la cause.

«Pardonnez-moi si je vous ennuie, monsieur, je dis sans doute des
choses inutiles.

-- Tu ne m’ennuies pas; au contraire, je suis content de voir que
tu es une brave fille; j’aime les gens de volonté, de courage, de
décision, qui ne s’abandonnent pas; et si j’ai plaisir à
rencontrer ces qualités chez les hommes, j’en ai un plus grand
encore à les trouver chez un enfant de ton âge. Te voilà donc
partie avec cent sept sous dans ta poche...

-- Un couteau, un morceau de savon, un dé, deux aiguilles, du fil,
une carte routière; c’est tout.

-- Tu sais te servir d’une carte?

-- Il faut bien, quand on roule par les grands chemins; c’était
tout ce que j’avais sauvé du mobilier de notre voiture.»

Il l’interrompit:

«Nous avons un grand arbre sur notre gauche, n’est-ce pas?

-- Avec un banc autour, oui, monsieur;

-- Allons-y; nous serons mieux sur ce banc.»

Quand ils furent assis, elle continua son récit, qu’elle n’eut
plus souci d’abréger, car elle voyait qu’il intéressait
M. Vulfran.

«Tu n’as pas eu l’idée de tendre la main? demanda-t-il, quand elle
en fut à sa sortie de la forêt où l’orage avait fondu sur elle.

-- Non, monsieur, jamais.

-- Mais sur quoi as-tu compté quand tu as vu que tu ne trouvais
pas d’ouvrage?

-- Sur rien; j’ai espéré qu’en allant tant que j’aurais des
forces, je pouvais me sauver; c’est quand j’ai été à bout, que je
me suis abandonnée, parce que je ne pouvais plus; si j’avais
faibli une heure plus tôt, j’étais perdue.»

Elle raconta alors comment elle était sortie de son évanouissement
sous les léchades de son âne, et comment elle avait été secourue
par la marchande de chiffons; puis, passant vite sur le temps
pendant lequel elle était restée chez la Rouquerie, elle en vint à
la rencontre qu’elle avait faite de Rosalie:

«En causant, dit-elle, j’appris que dans vos usines on donne du
travail à tous ceux qui en demandent, et je me décidai à me
présenter; on voulut bien m’envoyer aux cannetières.

-- Quand vas-tu te remettre en route?»

Elle ne s’attendait pas à cette question qui l’interloqua:

«Mais je ne pense pas à me remettre en route, répondit-elle après
un moment de réflexion.

-- Et tes parents?

-- Je ne les connais pas; je ne sais pas s’ils sont disposés à me
faire bon accueil, car ils étaient fâchés avec mon père. J’allais
près d’eux, parce que je n’ai personne à qui demander protection,
mais sans savoir s’ils voudraient m’accueillir. Puisque je trouve
à travailler ici, il me semble que le mieux pour moi est de rester
ici. Que deviendrais-je si l’on me repoussait? Assurée de ne pas
mourir de faim, j’ai très peur de courir de nouvelles aventures.
Je ne m’y exposerais que si j’avais des chances de mon côté.

-- Ces parents se sont-ils jamais occupés de toi?

-- Jamais.

-- Alors ta prudence peut être avisée; cependant, si tu ne veux
pas courir l’aventure d’aller frapper à une porte qui reste fermée
et te laisse dehors, pourquoi n’écrirais-tu pas, soit à tes
parents, soit au maire ou au curé de ton village? Ils peuvent
n’être pas en état de te recevoir; et alors tu restes ici où ta
vie est assurée. Mais ils peuvent aussi être heureux de te
recevoir à bras ouverts; alors tu trouves près d’eux une
affection, des soins, un soutien qui te manqueront si tu restes
ici; et il faut que tu saches que la vie est difficile pour une
fille de ton âge qui est seule au monde, ... triste aussi.

-- Oui, monsieur, bien triste, je le sais, je le sens tous les
jours, et je vous assure que si je trouvais des bras ouverts, je
m’y jetterais avec bonheur; mais s’ils restent aussi fermés pour
moi qu’ils l’ont été pour mon père...

-- Tes parents avaient-ils des griefs sérieux contre ton père, je
veux dire légitimes par suite de fautes graves?

-- Je ne peux pas penser que mon père, que j’ai connu si bon pour
tous, si brave, si généreux, si tendre, si affectueux pour ma mère
et pour moi, ait jamais rien fait de mal; mais enfin ses parents
ne se sont pas fâchés contre lui et avec lui sans raisons
sérieuses, il me semble.

-- Évidemment; mais les griefs qu’ils pouvaient avoir contre lui,
ils ne les ont pas contre toi; les fautes des pères ne retombent
pas sur les enfants.

-- Si cela pouvait être vrai!»

Elle jeta ces quelques mots avec un accent si ému, que M. Vulfran
en fut frappé.

«Tu vois comme au fond du coeur, tu souhaites d’être accueillie
par eux.

-- Mais il n’est rien que je redoute tant que d’être repoussée.

-- Et pourquoi le serais-tu? Tes grands parents avaient-ils
d’autres enfants que ton père?

-- Non.

-- Pourquoi ne seraient-ils pas heureux que tu leur tiennes lieu
du fils perdu? Tu ne sais pas ce que c’est que d’être seul au
monde.

-- Mais justement je ne le sais que trop.

-- La jeunesse isolée, qui a l’avenir devant elle, n’est pas du
tout dans la même situation que la vieillesse, qui n’a que la
mort.»

S’il ne pouvait pas la voir, elle de son côté ne le quittait pas
des yeux, tâchant de lire en lui les sentiments que ses paroles,
trahissaient: après cette allusion à la vieillesse, elle s’oublia
à chercher sur sa physionomie la pensée du fond de son coeur.

«Eh bien, dit-il après un moment d’attente, que décides-tu?

-- N’allez pas imaginer, monsieur, que je balance; c’est l’émotion
qui m’empêche de répondre; ah! si je pouvais croire que ce serait
une fille qu’on recevrait, non une étrangère qu’on repousserait!

-- Tu ne connais rien de la vie, pauvre petite; mais sache bien
que la vieillesse ne peut pas plus être seule que l’enfance.

-- Est-ce que tous les vieillards pensent ainsi, monsieur?

-- S’ils ne le pensent pas, ils le sentent.

-- Vous croyez?», dit-elle les yeux attachés sur lui, frémissante.

Il ne lui répondit pas directement, mais parlant à mi-voix comme
s’il s’entretenait avec lui-même:

«Oui, dit-il, oui, ils le sentent.»

Puis se levant brusquement comme pour échapper à des idées qui lui
seraient douloureuses, il dit d’un ton de commandement:

«Au bureau.»



XXVI

Quand l’ingénieur Fabry reviendrait-il?

C’était la question que Perrine se posait avec inquiétude, puisque
ce jour-là son rôle d’interprète auprès des monteurs anglais
serait fini.

Celui de traductrice des journaux de Dundee pour M. Vulfran
continuerait-il jusqu’à la guérison de Bendit? en était une autre
plus anxieuse encore.

Ce fut le jeudi, en arrivant le matin avec les monteurs, qu’elle
trouva Fabry dans l’atelier, occupé à inspecter les travaux qui
avaient été faits; discrètement elle se tint à une distance
respectueuse et se garda bien de se mêler aux explications qui
s’échangèrent, mais le chef monteur la fit quand même intervenir:

«Sans cette petite, dit-il, nous n’aurions eu qu’à nous croiser
les bras.»

Alors Fabry la regarda, mais sans lui rien dire, tandis que de son
côté elle n’osait lui demander ce qu’elle devait faire, c’est-à-
dire si elle devait rester à Saint-Pipoy ou retourner à
Maraucourt.

Dans le doute elle resta, pensant que puisque c’était M. Vulfran
qui l’avait fait venir, c’était lui qui devait la garder ou la
renvoyer.

Il n’arriva qu’à son heure ordinaire, amené par le directeur qui
lui rendit compte des instructions que l’ingénieur avait données
et des observations qu’il avait faites; mais il se trouva qu’elles
ne lui donnèrent pas entière satisfaction:

«II est fâcheux que cette petite ne soit pas là, dit-il,
mécontent.

-- Mais elle est là, répondit le directeur, qui fit signe à
Perrine d’approcher.

-- Pourquoi n’es-tu pas retournée à Maraucourt? demanda
M. Vulfran.

-- J’ai cru que je ne devais partir d’ici que quand vous me le
commanderiez, répondit-elle.

-- Tu as eu raison, dit-il, tu dois être ici à ma disposition
quand je viens...»

Il s’arrêta, pour reprendre presque aussitôt:

«Et même j’aurai besoin de toi aussi à Maraucourt; tu vas donc
rentrer ce soir, et demain matin tu te présenteras au bureau; je
te dirai ce que tu as à faire.»

Quand elle eut traduit les ordres qu’il voulait donner aux
monteurs, il partit, et ce jour-là il ne fut pas question de lire
des journaux.

Mais qu’importait; ce n’était pas quand le lendemain semblait
assuré qu’elle allait prendre souci d’une déception pour le jour
présent.

«J’aurai besoin de toi aussi à Maraucourt.»

Ce fut la parole qu’elle se répéta dans le chemin qu’en venant à
Saint-Pipoy, elle avait fait à côté de Guillaume. À quoi allait-
elle être employée? Son esprit s’envola, mais sans pouvoir
s’accrocher à rien de solide. Une seule chose était certaine: elle
ne retournait point aux cannetières. Pour le reste il fallait
attendre; mais non plus dans la fièvre de l’angoisse, car ce
qu’elle avait obtenu lui permettait de tout espérer, si elle avait
la sagesse de suivre la ligne que sa mère lui avait tracée avant
de mourir, lentement, prudemment, sans rien brusquer, sans rien
compromettre: maintenant elle tenait entre ses mains sa vie qui
serait ce qu’elle la ferait; voila ce qu’elle devait se dire
chaque fois qu’elle aurait une parole à prononcer, chaque fois
qu’elle aurait une résolution à prendre, chaque fois qu’elle
risquerait un pas en avant: et cela sans pouvoir demander conseil
à personne.

Elle s’en revint à Maraucourt en réfléchissant ainsi, marchant
lentement, s’arrêtant lorsqu’elle voulait cueillir une fleur dans
le pied d’une haie, ou bien lorsque par-dessus une barrière une
jolie échappée de vue s’offrait à elle sur les prairies et les
entailles: un bouillonnement intérieur, une sorte de fièvre la
poussaient à hâter le pas, mais volontairement elle le
ralentissait; à quoi bon se presser? C’était une habitude qu’elle
devait prendre, une règle qu’elle devait s’imposer de ne jamais
céder à des impulsions instinctives.

Elle retrouva son île dans l’état où elle l’avait laissée, avec
chaque chose à sa place; les oiseaux avaient même respecté les
groseilles du saule qui ayant mûri pendant son absence,
composèrent pour son souper un plat sur lequel elle ne comptait
pas du tout.

Comme elle était rentrée de meilleure heure que lorsqu’elle
sortait de l’atelier, elle ne voulut pas se coucher aussitôt son
souper fini, et en attendant la tombée de la nuit, elle passa la
soirée en dehors de l’aumuche, assise dans les roseaux à l’endroit
où la vue courait librement sur l’entaille et ses rives. Alors
elle eut conscience que si courte qu’eût été son absence, le temps
avait marché et amené des changements pour elle menaçants. Dans
les prairies ne régnait plus le silence solennel des soirs, qui
l’avait si fortement frappée aux premiers jours de son
installation dans l’île, quand dans toute la vallée on n’entendait
sur les eaux, au milieu des hautes herbes, comme sous le feuillage
des arbres, que les frôlements mystérieux des oiseaux qui
rentraient pour la nuit. Maintenant la vallée était troublée au
loin par toutes sortes de bruits: des battements de faux, des
grincements d’essieu, des claquements de fouet, des murmures de
voix. C’est qu’en effet, comme elle l’avait remarqué en revenant
de Saint-Pipoy, la fenaison était commencée dans les prairies les
mieux exposées, où l’herbe avait mûri plus vite; et bientôt les
faucheurs arriveraient à celles de son entaille qu’un ombrage plus
épais avait retardée.

Alors sans aucun doute elle devrait quitter son nid, qui pour elle
ne serait plus habitable; mais que ce fût par la fenaison ou par
la chasse, le résultat ne devait-il pas être le même, à quelques
jours près?

Bien qu’elle fût déjà habituée aux bons draps, ainsi qu’aux
fenêtres et aux portes closes, elle dormit sur son lit de fougères
comme si elle le retrouvait sans l’avoir quitté, et ce fut
seulement le soleil levant qui l’éveilla.

À l’ouverture des grilles, elle était devant l’entrée des shèdes,
mais au lieu de suivre ses camarades pour aller aux cannetières,
elle se dirigea vers les bureaux, se demandant ce qu’elle devait
faire: entrer, attendre?

Ce fut à ce dernier parti qu’elle s’arrêta: puisqu’elle se tenait
devant la porte, on la trouverait, si on la faisait appeler.

Cette attente dura près d’une heure; à la fin elle vit venir
Talouel qui durement lui demanda ce qu’elle faisait là.

«M. Vulfran m’a dit de me présenter ce matin au bureau.

-- La cour n’est pas le bureau.

-- J’attends qu’on m’appelle.

-- Monte.»

Elle le suivit; arrivé sous la véranda, il alla s’asseoir à
califourchon sur une chaise, et d’un signe de main appela Perrine
devant lui.

«Qu’est-ce que tu as fait à Saint-Pipoy?»

Elle dit à quoi M. Vulfran l’avait employée.

«M. Fabry avait donc ordonné des bêtises?

-- Je ne sais pas.

-- Comment tu ne sais pas; tu n’es donc pas intelligente?

-- Sans doute je ne le suis pas.

-- Tu l’es parfaitement, et si tu ne réponds pas, c’est parce que
tu ne veux pas répondre; n’oublie pas à qui tu parles. Qu’est-ce
que je suis ici?

-- Le directeur.

-- C’est-à-dire le maître, et puisque comme maître, tout me passe
par les mains, je dois tout savoir; celles qui ne m’obéissent pas,
je les mets dehors, ne l’oublie pas.»

C’était bien l’homme dont les ouvrières avaient parlé dans la
chambrée, le maître dur, le tyran qui voulait être tout dans les
usines, non seulement à Maraucourt, mais encore à Saint-Pipoy, à
Bacourt, à Flexelles, partout, et à qui tous les moyens étaient
bons pour étendre et maintenir son autorité, à côté, au-dessus
même de celle de M. Vulfran.

«Je te demande quelle bêtise a faite M. Fabry, reprit-il en
baissant la voix.

-- Je ne peux pas vous le dire puisque je ne le sais pas; mais je
peux vous répéter les observations que M. Vulfran m’a fait
traduire pour les monteurs.»

Elle répéta ces observations sans en omettre un seul mot.

«C’est bien tout?

-- C’est tout.

-- M. Vulfran t’a-t-il fait traduire des lettres?

-- Non, monsieur; j’ai seulement traduit des passages du _Dundee
News_, et en entier la _Dundee trades report Association_.

-- Tu sais que si tu ne me dis pas la vérité, toute la vérité, je
l’apprendrai bien vite, et alors, ouste!»

Un geste souligna ce dernier mot, déjà si précis dans sa
brutalité.

«Pourquoi ne dirais-je pas la vérité?

-- C’est un avertissement que je te donne.

-- Je m’en souviendrai, monsieur, je vous le promets.

-- Bon. Maintenant va t’asseoir sur le banc là-bas; si M. Vulfran
a besoin de toi, il se rappellera qu’il t’a dit de venir.»

Elle resta près de deux heures sur son banc, n’osant pas bouger
tant que Talouel était là, n’osant même pas réfléchir, ne se
reprenant que lorsqu’il sortait, mais s’inquiétant, au lieu de se
rassurer, car il eût fallu, pour croire qu’elle n’avait rien à
craindre de ce terrible homme, une confiance audacieuse qui
n’était pas dans son caractère. Ce qu’il exigeait d’elle ne se
devinait que trop: qu’elle fût son espion auprès de M. Vulfran,
tout simplement, de façon à lui rapporter ce qui se trouvait dans
les lettres qu’elle aurait à traduire.

Si c’était là une perspective bien faite pour l’épouvanter,
cependant elle avait cela de bon de donner à croire que Talouel
savait ou tout au moins supposait qu’elle aurait des lettres à
traduire, c’est-à-dire que M. Vulfran la prendrait près de lui
tant que Bendit serait malade.

Cinq ou six fois en voyant paraître Guillaume, qui, lorsqu’il ne
remplissait pas les fonctions de cocher, était attaché au service
personnel de M. Vulfran, elle avait cru qu’il venait la chercher,
mais toujours il avait passé sans lui adresser la parole, pressé,
affairé, sortant dans la cour, rentrant. À un certain moment il
revint ramenant trois ouvriers qu’il conduisit dans le bureau de
M. Vulfran, où Talouel les suivit. Et un temps assez long
s’écoula, coupé quelquefois par des éclats de voix qui lui
arrivaient quand la porte du vestibule s’ouvrait. Évidemment
M. Vulfran avait autre chose à faire que de s’occuper d’elle et
même de se souvenir qu’elle était là.

À la fin les ouvriers reparurent accompagnés de Talouel: quand ils
étaient passés la première fois, ils avaient la démarche résolue
de gens qui vont de l’avant et sont décidés; maintenant ils
avaient des attitudes mécontentes, embarrassées, hésitantes. Au
moment où ils allaient sortir, Talouel les retint d’un geste de
main:

«Le patron vous a-t-il dit autre chose que ce que je vous avais
déjà dit moi-même? Non, n’est-ce pas. Seulement il vous l’a dit
moins doucement que moi, et il a eu raison.

-- Raison! Ah! malheur!

-- Vo n’direz point ça.

-- Si, je le dirai parce que c’est la vérité. Moi, je suis
toujours pour la vérité et la justice. Placé entre le patron et
vous, je ne suis pas plus de son côté que du vôtre, je suis du
mien qui est le milieu. Quand vous avez raison, je le reconnais;
quand vous avez tort, je vous le dis. Et aujourd’hui vous avez
tort. Ça ne tient pas debout vos réclamations. On vous pousse, et
vous ne voyez pas où l’on vous mène. Vous dites que le patron vous
exploite, mais ceux qui se servent de vous vous exploitent encore
bien mieux; au moins le patron vous fait vivre, eux vous feront
crever de faim, vous, vos femmes, vos enfants. Maintenant il en
sera ce que vous voudrez, c’est votre affaire bien plus que la
mienne. Moi je m’en tirerai avec de nouvelles machines qui
marcheront avant huit jours et feront votre ouvrage mieux que
vous, plus vite, plus économiquement, et sans qu’on ait à perdre
son temps à discuter avec elles -- ce qui est quelque chose,
n’est-ce pas? Quand vous aurez bien tiré la langue, et que vous
reviendrez en couchant les pouces, votre place sera prise, on
n’aura plus besoin de vous. L’argent que j’aurai dépensé pour mes
nouvelles machines, je le rattraperai bien vite. Voila. Assez
causé.

-- Mais...

-- Si vous n’avez pas compris, c’est bête; je ne vais pas perdre
mon temps à vous écouter.»

Ainsi congédiés, les trois ouvriers s’en allèrent la tête basse,
et Perrine reprit son attente jusqu’à ce que Guillaume vint la
chercher pour l’introduire dans un vaste bureau où elle trouva
M. Vulfran assis devant une grande table couverte de dossiers
qu’appuyaient des presse-papiers marqués d’une lettre en relief,
pour que la main les reconnût à défaut des yeux, et dont l’un des
bouts était occupé par des appareils électriques et téléphoniques.

Sans l’annoncer, Guillaume avait refermé la porte derrière elle.
Après un moment d’attente, elle crut qu’elle devait avertir
M. Vulfran de sa présence:

«C’est moi, Aurélie, dit-elle.

-- J’ai reconnu ton pas; approche et écoute-moi. Ce, que tu m’as
raconté de tes malheurs, et aussi l’énergie que tu as montrée
m’ont intéressé à ton sort. D’autre part, dans ton rôle
d’interprète avec les monteurs, dans les traductions que je t’ai
fait faire, enfin dans nos entretiens j’ai rencontré en toi une
intelligence qui m’a plu. Depuis que la maladie m’a rendu aveugle,
j’ai besoin de quelqu’un qui voie pour moi, et qui sache regarder
ce que je lui indique aussi bien que m’expliquer ce qui le frappe.
J’avais espéré trouver cela dans Guillaume, qui lui est aussi
intelligent, mais par malheur la boisson l’a si bien aboli qu’il
n’est plus bon qu’à faire un cocher, et encore à condition d’être
indulgent. Veux-tu remplir auprès de moi la place que Guillaume
n’a pas su prendre? Pour commencer tu auras quatre-vingt-dix
francs par mois, et des gratifications si, comme je l’espère, je
suis content de toi.»

Suffoquée par la joie, Perrine resta sans répondre.

«Tu ne dis rien?

-- Je cherche des mots pour vous remercier, mais je suis émue, si
troublée que je n’en trouve pas; ne croyez pas...»

Il l’interrompit:

«Je crois que tu es émue en effet, ta voix me le dit, et j’en suis
bien aise, c’est une promesse que tu feras ce que tu pourras pour
me satisfaire.

Maintenant autre chose: as-tu écrit à tes parents?

-- Non, monsieur; je n’ai pas pu, je n’ai pas de papier...

-- Bon, bon; tu vas pouvoir le faire, et tu trouveras dans le
bureau de M. Bendit, que tu occuperas en attendant sa guérison,
tout ce qui te sera nécessaire. En écrivant, tu devras dire à tes
parents la position que tu occupes dans ma maison; s’ils ont mieux
à t’offrir, ils te feront venir; sinon, ils te laisseront ici.

-- Certainement, je resterai ici.

--Je le pense, et je crois que c’est le meilleur pour toi
maintenant. Comme tu vas vivre dans les bureaux où tu seras en
relation avec les employés, à qui tu porteras mes ordres, comme
d’autre part tu sortiras avec moi, tu ne peux pas garder tes
vêtements d’ouvrière, qui, m’a dit Benoist, sont fatigués....

-- Des guenilles; mais je vous assure, monsieur, que ce n’est ni
par paresse, ni par incurie, hélas!

-- Ne te défends pas. Mais enfin comme cela doit changer, tu vas
aller à la caisse où l’on te remettra une fiche pour que tu
prennes, chez Mme Lachaise, ce qu’il te faut en vêtements, linge
de corps, chapeau, chaussures.»

Perrine écoutait comme si au lieu d’un vieillard aveugle à la
figure grave, c’était une belle fée qui parlait, la baguette au-
dessus d’elle.

M. Vulfran la rappela à la réalité:

«Tu es libre de choisir ce que tu voudras, mais n’oublie pas que
ce choix me fixera sur ton caractère. Occupe-toi de cela. Pour
aujourd’hui je n’aurai pas besoin de toi. À demain.»


XXVII

Quand à la caisse on lui remit, après l’avoir examinée des pieds à
la tête, la fiche annoncée par M. Vulfran, elle sortit de l’usine
en se demandant où demeurait cette Mme Lachaise.

Elle eut voulu que ce fût la propriétaire du magasin où elle avait
acheté son calicot, parce que la connaissant déjà, elle eût été
moins gênée pour la consulter sur ce qu’elle devait prendre.

Question terrible qu’aggravait encore le dernier mot de
M. Vulfran: «ton choix me fixera sur ton caractère». Sans doute
elle n’avait pas besoin de cet avertissement pour ne pas se jeter
sur une toilette extravagante; mais encore ce qui serait
raisonnable pour elle, le serait-il pour M. Vulfran? Dans son
enfance elle avait connu les belles robes, et elle en avait porté
dans lesquelles elle était fière de se pavaner; évidemment ce
n’étaient point des robes de ce genre qui convenaient
présentement; mais les plus simples qu’elle pourrait trouver
conviendraient-elles mieux?

On lui eût dit la veille, alors qu’elle souffrait tant de sa
misère, qu’on allait lui donner des vêtements et du linge, qu’elle
n’eût certes pas imaginé que ce cadeau inespéré ne la remplirait
pas de joie, et cependant l’embarras et la crainte l’emportaient
de beaucoup en elle sur tout autre sentiment.

C’était place de l’Église que Mme Lachaise avait son magasin,
incontestablement le plus beau, le plus coquet de Maraucourt, avec
une montre d’étoffes, de rubans, de lingerie, de chapeaux, de
bijoux, de parfumerie qui éveillait les désirs, allumait les
convoitises des coquettes du pays, et leur faisait dépenser là
leurs gains, comme les pères et les maris dépensaient les leurs au
cabaret.

Cette montre augmenta encore la timidité de Perrine, et comme
l’entrée d’une déguenillée ne provoquait les prévenances ni de la
maîtresse de maison, ni des ouvrières qui travaillaient derrière
un comptoir, elle resta un moment indécise au milieu du magasin,
ne sachant à qui s’adresser. À la fin elle se décida à élever
l’enveloppe qu’elle tenait dans sa main.

«Qu’est-ce que c’est, petite?» demanda Mme Lachaise.

Elle tendit l’enveloppe qui à l’un de ses coins portait imprimée
la rubrique: Usines de Maraucourt, Vulfran Paindavoine».

La marchande n’avait pas lu la fiche entière que sa physionomie
s’éclaira du sourire le plus engageant:

«Et que désirez-vous, mademoiselle?» demanda-t-elle en quittant
son comptoir pour avancer une chaise.

Perrine répondit qu’elle avait besoin de vêtements, de linge, de
chaussures, d’un chapeau.

«Nous avons tout cela et de premier choix; voulez-vous que nous
commencions par la robe? Oui, n’est-ce pas. Je vais vous montrer
des étoffes; vous allez voir.»

Mais ce n’était point des étoffes qu’elle voulait voir, c’était
une robe toute faite qu’elle put revêtir immédiatement ou tout au
moins le soir même, afin de pouvoir sortir le lendemain avec
M. Vulfran.

«Ah! vous devez sortir avec M. Vulfran», dit vivement la marchande
dont la curiosité se trouvait surexcitée par cet étrange propos
qui la faisait se demander ce que le tout-puissant maître de
Maraucourt pouvait bien avoir à faire avec cette bohémienne.

Mais au lieu de répondre a cette interrogation, Perrine continua
ses explications pour dire que la robe dont elle avait besoin
devait être noire, parce qu’elle était en deuil.

«C’est pour aller à l’enterrement, cette robe?

-- Non.

-- Vous comprenez, mademoiselle, que l’usage auquel vous devez
employer votre robe dit ce qu’elle doit être, sa forme, son
étoffe, son prix.

-- La forme, la plus simple; l’étoffe, solide et légère; le prix,
le plus bas.

-- C’est bien, c’est bien, répondit la marchande, on va vous
montrer. Virginie, occupez-vous de mademoiselle.»

Comme le ton avait changé, les manières changèrent aussi;
dignement Mme Lachaise reprit sa place à la caisse, dédaignant de
s’occuper elle-même d’une acheteuse qui montrait de pareilles
dispositions: quelque fille de domestique sans doute, à qui
M. Vulfran faisait l’aumône d’un deuil, et encore quel domestique?

Cependant comme Virginie apportait sur le comptoir une robe en
cachemire, garnie de passementerie et de jais, elle intervint:

«Cela n’est pas dans les prix, dit-elle; montrez la jupe avec
blouse en indienne noire à pois; la jupe sera un peu longue, la
blouse un peu large, mais avec un rempli et des pinces, le tout
ira à merveille; au reste nous n’avons pas autre chose.»

C’était là une raison qui dispensait des autres; d’ailleurs malgré
leur taille, Perrine trouva cette jupe et cette blouse très
jolies, et puisqu’on lui assurait qu’avec quelques retouches,
elles iraient à merveille, elle devait le croire.

Pour les bas et les chemises, le choix était plus facile,
puisqu’elle voulait ce qu’il y avait de moins cher; mais quand
elle déclara qu’elle ne prenait que deux paires de bas et deux
chemises, Mlle Virginie se montra aussi méprisante que sa
patronne, et ce fut par grâce qu’elle daigna montrer les
chaussures et le chapeau de paille noire qui complétaient
l’habillement de cette petite niaise: avait-on idée d’une sottise
pareille, deux paires de bas! deux chemises! Et quand Perrine
demanda des mouchoirs de poche, qui depuis longtemps étaient
l’objet de ses désirs, ce nouvel achat limité d’ailleurs à trois
mouchoirs, ne changea ni le sentiment de la patronne, ni celui de
la demoiselle de magasin:

«Moins que rien cette petite.»

-- Et maintenant, est-ce qu’il faudra vous envoyer ça? demanda
Mme Lachaise.

-- Je vous remercie, madame, je viendrai le chercher ce soir.

-- Pas avant huit heures, pas après neuf.»

Perrine avait cette bonne raison pour ne pas vouloir qu’on lui
envoyât ses vêtements, qu’elle ne savait pas où elle coucherait le
soir. Dans son île, il n’y fallait pas songer. Qui n’a rien se
passe de portes et de serrures, mais la richesse -- car malgré le
dédain de cette marchande, ce qu’elle venait d’acheter constituait
pour elle de la richesse -- a besoin d’être gardée; il fallait
donc que la nuit suivante elle eût un logement, et tout
naturellement elle pensa à le prendre chez la grand’mère de
Rosalie, et en sortant de chez Mme Lachaise elle se dirigea vers
la maison de mère Françoise, pour voir si elle trouverait là ce
qu’elle désirait, c’est-à-dire un cabinet ou une toute petite
chambre, qui ne coûtât pas cher.

Comme elle allait arriver à la barrière, elle vit Rosalie sortir
d’une allure légère.

«Vous partez!»

-- Et vous, vous êtes donc libre!»

En quelques mots précipités elles s’expliquèrent:

Rosalie, qui allait à Picquigny pour une commission pressée, ne
pouvait pas rentrer chez sa grand’mère immédiatement comme elle
l’aurait voulu, de façon à arranger pour le mieux la location du
cabinet; mais puisque Perrine n’avait rien à faire de la journée,
pourquoi ne l’accompagnerait-elle pas à Picquigny? elles
reviendraient ensemble; ce serait une partie de plaisir.

Rapide à l’aller, cette partie de plaisir, une fois la commission
faite, s’agrémenta si bien au retour de bavardages, de flâneries,
de courses dans les prairies, de repos à l’ombre, qu’elles ne
rentrèrent que le soir à Maraucourt; mais ce fut seulement en
passant la barrière de sa grand’mère que Rosalie eut conscience de
l’heure.

«Qu’est-ce que va dire tante Zénobie?

-- Dame!

-- Ma foi tant pis; je me suis bien amusée. Et vous?

-- Si vous vous êtes amusée, vous qui avez avec qui vous
entretenir toute la journée, pensez ce qu’a été notre promenade
pour moi qui n’ai personne.

-- C’est vrai tout de même.»

Heureusement la tante Zénobie était occupée à servir les
pensionnaires, de sorte que l’arrangement se fit avec mère
Françoise, ce qui permit qu’il se conclût assez promptement sans
être trop dur: cinquante francs par mois pour deux repas par jour,
douze francs pour un cabinet orné d’une petite glace avec une
fenêtre et une table de toilette.

À huit heures Perrine dînait seule à sa table dans la salle
commune une serviette sur ses genoux; à huit heures et demie elle
allait chercher ses vêtements qui se trouvaient prêts; et à neuf
heures, dans son cabinet dont elle fermait la porte à clef, elle
se coucha un peu troublée, un peu grisée, la tête vacillante, mais
au fond pleine d’espoir. Maintenant on allait voir.

Ce qu’elle vit le lendemain matin, lorsqu’après avoir donné ses
ordres à ses chefs de service qu’il appelait par une sonnerie aux
coups numérotés dans le tableau électrique du vestibule,
M. Vulfran la fit venir dans son cabinet, ce fut un visage sévère
qui la déconcerta, car bien que les yeux qui se tournèrent vers
elle à son entrée fussent sans regards, elle ne put se méprendre
sur l’expression de cette physionomie qu’elle connaissait pour
l’avoir longuement observée.

Assurément ce n’était pas la bienveillance qu’exprimait cette
physionomie, mais plutôt le mécontentement et la colère.

Qu’avait-elle donc fait de mal qu’on pût lui reprocher?

À cette question qu’elle se posa, elle ne trouva qu’une réponse:
ses achats, chez Mme Lachaise, étaient exagérés. D’après eux
M. Vulfran jugeait son caractère. Et elle qui s’était si bien
appliquée à la modération et à la discrétion. Que fallait-il donc
qu’elle achetât, ou plutôt n’achetât point?

Mais elle n’eut pas le temps de chercher. M. Vulfran lui adressait
la parole d’un ton dur:

«Pourquoi ne m’as-tu pas dit la vérité?

-- À propos de quoi ne vous aurais-je pas dit la, vérité? demanda-
elle effrayée.

-- À propos de ta conduite depuis ton arrivée ici?

-- Mais je vous affirme, monsieur, je vous jure que je vous ai dit
la vérité.

-- Tu m’as dit que tu avais logé chez Françoise. Et en partant de
chez elle où as-tu été? Je te préviens que Zénobie, la fille de
Françoise, interrogée hier par quelqu’un qui voulait avoir des
renseignements sur toi, a dit que tu n’as passé qu’une nuit chez
sa mère, et que tu as disparu sans que personne sache ce que tu as
fait depuis ce temps-là.»

Perrine avait écouté le commencement de cet interrogatoire avec
émoi, mais à mesure qu’il avançait elle s’était affermie.

«Il y a quelqu’un qui sait ce que j’ai fait depuis que j’ai quitté
la chambrée de mère Françoise.

-- Qui?

-- Rosalie, sa petite-fille, qui peut vous confirmer ce que je
vais vous dire, si vous trouvez que ce que j’ai pu faire depuis ce
jour mérite d’être connu de vous.

-- La place que je te destine auprès de moi exige que je sache ce
que tu es.

-- Eh bien, monsieur, je vais vous le dire. Quand vous le saurez,
vous ferez venir Rosalie, vous l’interrogerez sans que je l’aie
vue, et vous aurez la preuve que je ne vous ai pas trompé.

-- Cela peut en effet se faire ainsi, dit-il d’une voix adoucie,
raconte donc.»

Elle fit ce récit en insistant sur l’horreur de sa nuit, dans la
chambrée, son dégoût, ses malaises, ses nausées, ses suffocations.

«Ne pouvais-tu supporter ce que les autres acceptent?

-- Les autres n’ont sans doute pas vécu comme moi en plein air,
car je vous assure que je ne suis difficile en rien, ni sur rien,
et que la misère m’a appris à tout endurer; je serais morte; et je
ne pense pas que ce soit une lâcheté d’essayer d’échapper à la
mort.

-- La chambrée de Françoise est-elle donc si malsaine?

-- Ah! monsieur, si vous pouviez la voir, vous ne permettriez pas
que vos ouvrières vivent là.

-- Continue.»

Elle passa à sa découverte de l’île, et à son idée de s’installer
dans l’aumuche.

«Tu n’as pas eu peur?

-- Je suis habituée à n’avoir pas peur.

-- Tu parles de l’entaille qui se trouve la dernière sur la route
de Saint-Pipoy, à gauche?

-- Oui, monsieur.

-- Cette aumuche m’appartient et elle sert à mes neveux. C’est
donc là que tu as dormi?

-- Non seulement dormi, mais travaillé, mangé, même donné à dîner
à Rosalie, qui pourra vous le raconter; je ne l’ai quittée que
pour Saint-Pipoy quand vous m’avez dit de rester à la disposition
des monteurs, et cette nuit pour loger chez mère Françoise, où je
peux maintenant me payer un cabinet pour moi seule.

-- Tu es donc riche que tu peux donner à dîner à ta camarade?

-- Si j’osais vous dire.

-- Tu dois tout me dire.

-- Est-il permis de prendre votre temps pour des histoires de
petites filles?

-- Ce n’est pas trop court qu’est le temps pour moi, depuis que je
ne peux plus l’employer comme je voudrais, c’est long, bien
long... et vide.»

Elle vit passer sur le visage de M. Vulfran un nuage sombre qui
accusait les tristesses d’une existence que l’on croyait si
heureuse et que tant de gens enviaient, et à la façon dont il
prononça le mot «vide» elle eut le coeur attendri. Elle aussi
depuis qu’elle avait perdu son père et sa mère, pour rester seule,
savait ce que sont les journées longues et vides, que rien ne
remplit si ce n’est les soucis, les fatigues et les misères de
l’heure présente, sans personne avec qui les partager, qui vous
soutienne ou vous égaie. Lui ne connaissait ni fatigues, ni
privations, ni misères. Mais sont-elles tout au monde, et n’est-il
pas d’autres souffrances, d’autres douleurs! C’étaient celles-là
que traduisaient ces quelques mots, leur accent, et aussi cette
tête penchée, ces lèvres, ces joues affaissées, cette physionomie
allongée par l’évocation sans doute de souvenirs pénibles.

Si elle essayait de le distraire? sans doute cela était bien hardi
à elle qui le connaissait si peu. Mais pourquoi ne risquerait-elle
point, puisque lui-même demandait qu’elle parlât, d’égayer ce
sombre visage et de le faire sourire? Elle pouvait l’examiner,
elle verrait bien si elle l’amusait ou l’ennuyait.

Et tout de suite d’une voix enjouée, qui avait l’entrain d’une
chanson, elle commença:

«Ce qui est plus drôle que notre dîner, c’est la façon dont je me
suis procuré les ustensiles de cuisine pour le faire cuire, et
aussi comment, sans rien dépenser, ce qui m’eût été impossible,
j’ai réuni les mets de notre menu. C’est cela que je vais vous
dire, en commençant par le commencement qui expliquera comment
j’ai vécu dans l’aumuche depuis que je m’y suis installée.

Pendant son récit elle ne quitta pas M. Vulfran des yeux, prête à
couper court, si elle voyait se produire des signes d’ennui, qui
certainement ne lui échapperaient pas.

Mais ce ne fut pas de l’ennui qui se manifesta, au contraire ce
fut de la curiosité et de l’intérêt.

«Tu as fait cela»!» interrompit-il plusieurs fois.

Alors il l’interrogea pour qu’elle précisât ce que, par crainte de
le fatiguer, elle avait abrégé, et lui posa des questions qui
montraient qu’il voulait se rendre un compte exact non seulement
de son travail, mais surtout des moyens qu’elle avait employés
pour remplacer ce qui lui manquait:

«Tu as fait cela!»

Quand elle fut arrivée au bout de son histoire, il lui posa la
main sur les cheveux:

«Allons, tu es une brave fille, dit-il, et je vois avec plaisir
qu’on pourra faire quelque chose de toi. Maintenant va dans ton
bureau et occupe ton temps comme tu voudras; à trois heures nous
sortirons.»


XXVIII

Son bureau, ou plutôt celui de Bendit, n’avait rien pour les
dimensions ni l’ameublement du cabinet de M. Vulfran, qui avec ses
trois fenêtres, ses tables, ses cartonniers, ses grands fauteuils
en cuir vert, les plans des différentes usines accrochés aux murs
dans des cadres en bois doré, était très imposant et bien fait
pour donner une idée de l’importance des affaires qui s’y
décidaient.

Tout petit au contraire était le bureau de Bendit, meublé d’une
seule table avec deux chaises, des casiers en bois noirci, et une
_chart of the world_ sur laquelle des pavillons de diverses
couleurs désignaient les principales lignes de navigation; mais
cependant avec son parquet de pitchpin bien ciré, sa fenêtre au
milieu tendue d’un store en jute à dessins rouges, il paraissait
gai à Perrine, non seulement en lui-même, mais encore parce qu’en
laissant sa porte ouverte, elle pouvait voir et quelquefois
entendre ce qui se passait dans les bureaux, voisins: à droite et
à gauche du cabinet de M. Vulfran, ceux des neveux, M. Edmond et
M. Casimir, ensuite ceux de la comptabilité et de la caisse, enfin
vis-à-vis celui de Fabry, dans lequel des commis dessinaient
debout devant de hautes tables inclinées.

N’ayant rien à faire et n’osant occuper la place de Bendit,
Perrine s’assit à côté de cette porte, et, pour passer le temps,
elle lut des dictionnaires qui étaient les seuls livres composant
la bibliothèque de ce bureau. À vrai dire, elle en eût mieux aimé
d’autres, mais il fallut bien qu’elle se contentât de ceux-là, qui
lui firent paraître les heures longues.

Enfin la cloche sonna le déjeuner, et elle fut une des premières à
sortir; mais en chemin, elle fut rejointe par Fabry et Mombleux,
qui, comme elle, se rendaient chez mère Françoise.

«Eh bien, mademoiselle, vous voilà donc notre camarade,» dit
Mombleux, qui n’avait pas oublié son humiliation de Saint-Pipoy et
voulait la faire payer à celle qui la lui avait infligée.

Elle fut un moment déconcertée par ces paroles dont elle sentit
l’ironie, mais elle se remit vite:

«La vôtre non, monsieur, dit-elle doucement, mais celle de
Guillaume.»

Le ton de cette réplique plut sans doute à l’ingénieur, car se
tournant vers Perrine il lui adressa un sourire qui était un
encouragement en même temps qu’une approbation.

«Puisque vous remplacez Bendit, continua Mombleux, qui pour
l’obstination n’était pas à moitié Picard.

-- Dites que mademoiselle tient sa place, reprit Fabry.

-- C’est la même chose.

-- Pas du tout, car dans une dizaine, une quinzaine de jours,
quand M. Bendit sera rétabli, il la reprendra cette place, ce qui
ne serait pas arrivé, si mademoiselle ne s’était pas trouvée là
pour la lui garder.

-- Il me semble que vous de votre côté, moi du mien, nous avons
contribué à la lui garder.

-- Comme mademoiselle du sien; ce qui fait que M, Bendit nous
devra une chandelle à tous trois, si tant est qu’un Anglais ait
jamais employé les chandelles autrement que pour son propre
usage.»

Si Perrine avait pu se méprendre sur le sens vrai des paroles de
Mombleux, la façon dont on agit avec elle chez mère Françoise, la
renseigna, car ce ne fut pas à la table des pensionnaires qu’elle
trouva son couvert mis, comme on eût fait pour une camarade, mais
sur une petite table à part, qui, pour être dans leur salle, ne
s’en trouvait pas moins reléguée dans un coin et ce fut là qu’on
la servit après eux, ne lui passant les plats qu’en dernier.

Mais il n’y avait là rien pour la blesser; que lui importait
d’être servie la première ou la dernière, et que les bons morceaux
eussent disparu? Ce qui l’intéressait, c’était d’être placée assez
près d’eux pour entendre leur conversation, et par ce qu’ils
diraient de tâcher de se tracer une ligne de conduite au milieu
des difficultés qu’elle allait affronter. Ils connaissaient les
habitudes de la maison; ils connaissaient M. Vulfran, les neveux,
Talouel de qui elle avait si grande peur; un mot d’eux pouvait
éclairer son ignorance et, en lui montrant des dangers qu’elle ne
soupçonnait même pas, lui permettre de les éviter. Elle ne les
espionnerait pas; elle n’écouterait pas aux portes; quand ils
parleraient, ils sauraient qu’ils n’étaient pas seuls; elle
pouvait donc sans scrupule profiter de leurs observations.

Malheureusement, ce matin-la, ils ne dirent rien d’intéressant
pour elle; leur conversation roula tout le temps du déjeuner sur
des sujets insignifiants: la politique, la chasse, un accident de
chemin de fer; et elle n’eut, pas besoin de se donner un air
indifférent pour ne pas paraître prêter attention à leur discours.

D’ailleurs, elle était forcée de se hâter ce matin-là, car elle
voulait interroger Rosalie pour tâcher de savoir comment
M. Vulfran avait appris qu’elle n’avait couché qu’une fois chez
mère Françoise.

«C’est le Mince qui est venu pendant que nous étions à Picquigny;
il a fait causer tante Zénobie sur vous, et vous savez, ça n’est
pas difficile de faire causer tante Zénobie, surtout quand elle
suppose que ça ne vaudra pas une gratification à ceux dont elle
parle; c’est donc elle qui a dit que vous n’aviez passé qu’une
nuit ici, et toutes sortes d’autres choses avec.

-- Quelles autres choses?

-- Je ne sais pas, puisque je n’y étais pas, mais vous pouvez
imaginer le pire; heureusement, ça n’a pas mal tourné pour vous.

-- Au contraire ça a bien tourné, puisque avec mon histoire j’ai
amusé M. Vulfran.

-- Je vais la raconter à tante Zénobie; ce que ça la fera rager!

-- Ne l’excitez pas contre moi.

-- L’exciter contre vous! maintenant, il n’y a pas de danger;
quand elle saura la place que. M. Vulfran vous donne, vous
n’aurez, pas de meilleure amie... de semblant; vous verrez demain;
seulement si vous ne voulez, pas que le Mince apprenne vos
affaires, ne les lui dites pas à elle.

-- Soyez tranquille.

-- C’est qu’elle est maline.[2]

-- Mais me voilà avertie.»

À trois heures, comme il l’en avait prévenue, M. Vulfran sonna
Perrine, et ils partirent, en voiture, pour faire la tournée
habituelle des usines, car il ne laissait pas passer un seul jour
sans visiter les différents établissements, les uns les autres,
sinon pour tout voir, au moins pour se faire voir, en donnant ses
ordres à ses directeurs, après avoir entendu leurs observations;
et encore y avait-il bien des choses dont il se rendait compte
lui-même, comme s’il n’avait point été aveugle, par toutes sortes
de moyens qui suppléaient ses yeux voilés,

Ce jour-là ils commencèrent la visite par Flexelles, qui est un
gros village, où sont établis les ateliers du peignage du lin et
du chanvre; et en arrivant dans l’usine, M. Vulfran, au lieu de se
faire conduire au bureau du directeur, voulut entrer, appuyé sur
l’épaule de Perrine, dans un immense hangar où l’on était en train
d’emmagasiner des ballots de chanvre qu’on déchargeait des wagons
qui les avaient apportés.

C’était la règle que partout où il allait, on ne devait pas se
déranger pour le recevoir, ni jamais lui adresser la parole, à
moins que ce ne fût pour lui répondre. Le travail continua donc
comme s’il n’était pas là, un peu plus hâté seulement dans une
régularité générale.

«Écoute bien ce que je vais t’expliquer, dit-il à Perrine, car je
veux pour la première fois tenter l’expérience de voir par tes
yeux en examinant quelques-uns de ces ballots qu’on décharge. Tu
sais ce que c’est que la couleur argentine, n’est-ce pas?»

Elle hésita.

«Ou plutôt la couleur gris-perle?

-- Gris-perle, oui, monsieur.

-- Bon. Tu sais aussi distinguer les différentes nuances du vert:
le vert foncé, le vert clair, et aussi le gris brunâtre, le rouge?

-- Oui, monsieur, au moins à peu près.

-- À peu près suffit; prends donc une petite poignée de chanvre à
la première balle venue et regarde-la bien de manière à me dire
quelle est sa nuance.»

Elle fit ce qui lui était commandé, et, après avoir bien examiné
le chanvre, elle dit timidement:

«Rouge; est-ce bien rouge?

-- Donne-moi ta poignée.»

Il la porte à ses narines et la flaira:

«Tu ne t’es pas trompée, dit-il, ce chanvre doit être rouge en
effet.»

Elle le regarda surprise; et, comme s’il devinait son étonnement,
il continua:

«Sens ce chanvre: tu lui trouves, n’est-ce pas, l’odeur de
caramel?

-- Précisément, monsieur.

-- Eh bien, cette odeur veut dire qu’il a été séché au four où il
a été brûlé, ce que traduit aussi sa couleur rouge; donc odeur et
couleur, se contrôlant et se confirmant, me donnent la preuve que
tu as bien vu et me font espérer que je peux avoir confiance en
toi. Allons à un autre wagon et prends une autre poignée de
chanvre.

Cette fois elle trouva que la couleur était verte.

«Il y a vingt espèces de vert; à quelle plante rapportes-tu le
vert dont tu parles?

-- À un chou, il me semble, et, de plus, il y a par places des
taches brunes et noires.

-- Donne ta poignée.»

Au lieu de la porter à son nez, il l’étira des deux mains et les
brins se rompirent.

«Ce chanvre a été cueilli trop vert, dit-il, et de plus il a été
mouillé en balle: cette fois encore ton examen est juste. Je suis
content de toi; c’est un bon début.»

Ils continuèrent leur visite par les autres villages, Bacourt,
Hercheux, pour la terminer par Saint-Pipoy, et celle-là fut de
beaucoup la plus longue, à cause de l’inspection du travail des
ouvriers anglais.

Comme toujours, la voiture, une fois que M. Vulfran en était
descendu, avait été conduite à l’ombre d’un gros tremble; et au
lieu de rester auprès du cheval pour le garder, Guillaume l’avait
attaché à un banc pour aller se promener dans le village, comptant
bien être de retour avant son maître, qui ne saurait rien de sa
fugue. Mais, au lieu d’une rapide promenade, il était entré dans
un cabaret avec un camarade qui lui avait fait oublier l’heure, si
bien que lorsque M. Vulfran était revenu pour monter en voiture,
il n’avait trouvé personne.

«Faites chercher Guillaume», dit-il au directeur qui les
accompagnait.

Guillaume avait été long à trouver, à la grande colère de
M. Vulfran, qui n’admettait pas qu’on lui fit perdre une minute de
son temps.

À la fin, Perrine avait vu Guillaume accourir d’une allure tout à
fait étrange: la tête haute, le cou et le buste raides, les jambes
fléchissantes, et il les levait de telle sorte en les jetant en
avant, qu’à chaque pas il semblait vouloir sauter un obstacle.

«Voilà une singulière manière de marcher, dit M. Vulfran, qui
avait entendu ces pas inégaux; l’animal est gris, n’est-ce pas,
Benoist?

-- On ne peut rien vous cacher.

-- Je ne suis pas sourd, Dieu merci.»

Puis s’adressant à Guillaume, qui s’arrêtait:

«D’où viens-tu?

-- Monsieur... je vais... vous dire...

-- Ton haleine parle pour toi, tu viens du cabaret; et tu es ivre,
le bruit de tes pas me le prouve.

-- Monsieur... je vais... vous dire....»

Tout en parlant, Guillaume avait détaché le cheval, et, en
remettant les guides dans la voiture, fait tomber le fouet; il
voulut se baisser pour le ramasser, et trois fois il sauta par-
dessus sans pouvoir le saisir.

«Je crois qu’il vaut mieux que je vous reconduise à Maraucourt,
dit le directeur.

-- Pourquoi ça? répliqua insolemment Guillaume qui avait entendu.

-- Tais-toi, commanda M. Vulfran d’un ton qui n’admettait pas la
réplique; à partir de l’heure présente tu n’es plus a mon service.

-- Monsieur... je vais... vous dire...»

Mais, sans l’écouter, M. Vulfran s’adressa à son directeur:

«Je vous remercie, Benoist, la petite va remplacer cet ivrogne.

-- Sait-elle conduire?

-- Ses parents étaient des marchands ambulants, elle a conduit
leur voiture bien souvent; n’est-ce pas, petite?

-- Certainement, monsieur.

-- D’ailleurs, Coco est un mouton; si on ne le jette pas dans un
fossé, il n’ira pas de lui-même.»

Il monta en voiture, et Perrine prit place près de lui, attentive,
sérieuse, avec la conscience bien évidente de la responsabilité
dont elle se chargeait.

«Pas trop vite, dit M. Vulfran, quand elle toucha Coco du bout de
son fouet légèrement.

-- Je ne tiens pas du tout à aller vite, je vous assure, monsieur.

-- C’est déjà quelque chose.»

Quelle surprise quand, dans les rues de Maraucourt, on vit le
phaéton de M. Vulfran conduit par une petite fille coiffée d’un
chapeau de paille noire, vêtue de deuil, qui conduisait sagement
le vieux Coco, au lieu de le mener du train désordonné que
Guillaume obligeait la vieille bête à prendre bien malgré elle!
Que se passait-il donc? Quelle était cette petite fille? Et l’on
se mettait sur les portes pour s’adresser ces questions, car les
gens étaient rares dans le village qui la connaissaient, et plus
rares encore ceux qui savaient quelle place M. Vulfran venait de
lui donner auprès de lui. Devant la maison de mère Françoise, la
tante Zénobie causait appuyée sur sa barrière avec deux commères;
quand elle aperçut Perrine, elle leva les deux bras au ciel dans
un mouvement de stupéfaction, mais aussitôt elle lui adressa son
salut le plus avenant accompagné de son meilleur sourire, celui
d’une amie véritable.

«Bonjour, monsieur Vulfran; bonjour, mademoiselle Aurélie.»

Et aussitôt que la voiture eut dépassé la barrière, elle raconta à
ses voisines comment elle avait procuré à cette jeune personne,
qui était leur pensionnaire, la bonne place qu’elle occupait
auprès de M. Vulfran, par les renseignements qu’elle avait donnés
au Mince:

«Mais c’est une gentille fille, elle n’oubliera pas ce qu’elle me
doit, car elle nous doit tout.»

Quels renseignements avait-elle pu donner?

Là-dessus elle avait enfilé une histoire, en prenant pour point de
départ les récits de Rosalie, qui, colportée dans Maraucourt avec
les enjolivements que chacun y mettait selon son caractère, son
goût ou le hasard, avait fait à Perrine une légende, ou plus
justement cent légendes devenues rapidement le fond de
conversations d’autant plus passionnées que personne ne
s’expliquait cette fortune subite; ce qui permettait toutes les
suppositions, toutes les explications avec de nouvelles histoires
à côté.

Si le village avait été surpris de voir passer M. Vulfran avec
Perrine pour conductrice, Talouel en le voyant arriver fut
absolument stupéfait.

«Où donc est Guillaume? s’écria-t-il en se précipitant au bas de
l’escalier de sa véranda pour recevoir le patron.

-- Débarqué pour cause d’ivrognerie invétérée, répondit M. Vulfran
en souriant.

-- Je suppose que depuis longtemps vous aviez l’intention de
prendra cette résolution, dit Talouel.

-- Parfaitement.»

Ce mot «je suppose» était celui qui avait commencé la fortune de
Talouel dans la maison et établi son pouvoir. Son habileté en
effet avait été de persuader à M. Vulfran qu’il n’était qu’une
main, aussi docile que dévouée, qui n’exécutait jamais que ce que
le patron ordonnait ou pensait.

Si j’ai une qualité, disait-il, c’est de deviner ce que veut le
patron, et en me pénétrant de ses intérêts, de lire en lui.»

Aussi commençait-il presque toutes ses phrases par son mot:

«Je suppose que vous voulez...»

Et comme sa subtilité de paysan toujours aux aguets s’appuyait sur
un espionnage qui ne reculait devant aucun moyen pour se
renseigner, il était rare que M. Vulfran eût à faire une autre
réponse que celle qui se trouvait presque toujours sur ses lèvres:

«Parfaitement.»

«Je suppose, aussi, dit-il en aidant M. Vulfran à descendre, que
celle que vous avez prise pour remplacer cet ivrogne s’est montrée
digne de votre confiance?

-- Parfaitement.

-- Cela ne m’étonne pas; du jour où elle est entrée ici amenée par
la petite Rosalie, j’ai pensé qu’on en ferait quelque chose et que
vous la découvririez.

En parlant ainsi il regardait Perrine, et d’un coup d’oeil qui lui
disait en insistant:

«Tu vois ce que je fais pour toi; ne l’oublie pas et tiens-toi
prête à me le rendre.»

Une demande de payement de ce marché ne se fit pas attendre; un
peu avant la sortie il s’arrêta devant le bureau de Perrine et
sans entrer, à mi-voix de façon à n’être entendu que d’elle:

«Que s’est-il donc passé à Saint-Pipoy avec Guillaume?»

Comme cette question n’entraînait pas la révélation de choses
graves, elle crut pouvoir répondre, et faire le récit qu’il
demandait.

«Bon, dit-il, tu peux être tranquille, quand Guillaume viendra
demander à rentrer, il aura affaire à moi.»



XXIX

Le soir au souper, cette question: «Que s’est-il passé à Saint-
Pipoy avec Guillaume?» lui fut de nouveau posée par Fabry et par
Mombleux, car il n’était personne de la maison qui ne sût qu’elle
avait ramené M. Vulfran, et elle recommença le récit qu’elle avait
déjà fait à Talouel; alors ils déclarèrent que l’ivrogne n’avait
que ce qu’il méritait.

«C’est miracle qu’il n’ait pas versé dix fois le patron, dit
Fabry, car il conduisait comme un fou...

-- Prononcez plutôt comme un saoul, répondit Mombleux en riant.

-- Il y a longtemps qu’il aurait dû être congédié

-- Et qu’il l’aurait été en effet sans certains appuis.»

Elle devint tout oreilles, mais en s’efforçant de ne pas laisser
paraître l’attention qu’elle prêtait à ces paroles.

«Il le payait cet appui.

-- Pouvait-il faire autrement?

-- Il l’aurait pu s’il n’avait pas donné barre sur lui: on est
fort pour résister à toutes les pressions d’où qu’elles viennent,
quand on marche droit.

-- C’était là le diable pour lui de marcher droit.

-- Êtes-vous sûr qu’on ne l’a pas encouragé dans son vice, au lieu
de le prévenir qu’un jour ou l’autre il se ferait renvoyer?

-- Je pense qu’on a dû faire une drôle de mine quand on ne l’a pas
vu revenir: j’aurais voulu être là.

-- On s’arrangera pour le remplacer par un autre qui espionne et
rapporte aussi bien.

-- C’est tout de même étonnant que celui qui est victime de cet
espionnage ne le devine pas et ne comprenne pas que ce merveilleux
accord d’idées dont on se vante, que cette intuition
extraordinaire ne sont que le résultat de savantes préparations:
qu’on me rapporte que vous avez ce matin exprimé l’opinion que le
foie de veau aux carottes était une bonne chose, et je n’aurai pas
grand mérite à vous dire ce soir que je suppose que vous aimez le
veau aux carottes.»

Ils se mirent à rire en se regardant d’un air goguenard.

Si Perrine avait eu besoin d’une clé pour deviner les noms qu’ils
ne prononçaient pas, ce mot «je suppose» la lui eût mise aux
mains; mais tout de suite elle avait compris que le «on» qui
organisait l’espionnage était Talouel, et celui qui le subissait
M. Vulfran.

«Enfin quel plaisir peut-il trouver à toutes ces histoires?
demanda Mombleux.

-- Comment, quel plaisir! On est envieux ou on ne l’est pas; de
même on est ou l’on n’est pas ambitieux. Eh bien, il se rencontre
qu’on est envieux et encore plus ambitieux. Parti de rien, c’est-
à-dire d’ouvrier, on est devenu le second dans une maison qui, à
la tête de l’industrie française, fait plus de douze millions de
bénéfices par an, et l’ambition vous est venue de passer du second
rang au premier; est-ce que cela ne s’est pas déjà produit, et
n’a-t-on pas vu de simples commis remplacer des fondateurs de
maisons considérables? Quand on a vu que les circonstances, les
malheurs de famille, la maladie, pouvaient un jour ou l’autre
mettre le chef dans l’impossibilité de continuer à la diriger, on
s’est arrangé pour se rendre indispensable, et s’imposer comme le
seul qui fût de taille à porter ce fardeau écrasant. La meilleure
méthode pour en arriver là n’était-elle pas de faire la conquête
de celui qu’on espérait remplacer, en lui prouvant du matin au
soir qu’on était d’une capacité, d’une force d’intelligence, d’une
aptitude aux affaires au delà de l’ordinaire? De là le besoin de
savoir à l’avance ce qu’a dit le chef, ce qu’il a fait, ce qu’il
pense, de manière à être toujours en accord parfait avec lui, et
même de paraître le devancer; si bien que quand on dit: «Je
suppose que vous voudriez bien manger du veau aux carottes», la
réponse obligée soit: «Parfaitement».

De nouveau ils se mirent à rire, et pendant que Zénobie changeait
les assiettes pour le dessert ils gardèrent un silence prudent;
mais lorsqu’elle fut sortie, ils reprirent leur entretien comme
s’ils n’admettaient pas que cette petite qui mangeait
silencieusement dans son coin pût en deviner les dessous qu’ils
brouillaient à dessein.

«Et si le disparu reparaissait? dit Mombleux.

-- C’est ce que tout le monde doit souhaiter. Mais s’il ne
reparaît pas, c’est qu’il a de bonnes raisons pour ça, comme
d’être mort probablement.

-- C’est égal, une pareille ambition chez ce bonhomme est raide
tout de même, quand on sait ce qu’il est, et aussi ce qu’est la
maison qu’il voudrait faire sienne.

-- Si l’ambitieux se rendait un juste compte de la distance qui le
sépare du but visé, le plus souvent il ne se mettrait pas en
route. En tout cas, ne vous trompez pas sur notre bonhomme, qui
est beaucoup plus fort que vous ne croyez, si l’on compare son
point de départ à son point d’arrivée.

-- Ce n’est pas lui qui a amené la disparition de celui dont il
compte prendre la place.

-- Qui sait s’il n’a pas contribué à provoquer cette disparition
ou à la faire durer?

-- Vous croyez?

-- Nous n’étions ici ni l’un ni l’autre à ce moment, nous ne
pouvons donc pas savoir ce qui s’est passé; mais étant donné le
caractère du personnage, il est vraisemblable d’admettre qu’un
événement de cette gravité n’a pas dû se produire sans qu’il ait
travaillé à envenimer les choses de façon à les incliner du côté
de son intérêt.

-- Je n’avais pas pensé à cela, tiens, tiens!

-- Pensez-y, et rendez-vous compte du rôle, je ne dis pas qu’il a
joué, mais qu’il a pu jouer en voyant l’importance que cette
disparition lui permettait de prendre.

-- Il est certain qu’à ce moment il pouvait ne pas prévoir que
d’autres hériteraient de la place du disparu; mais maintenant que
cette place est occupée, quelles espérances peut-il garder?

-- Quand ce ne serait que celle que cette occupation n’est pas
aussi solide qu’elle en a l’air. Et de fait est-elle si solide que
ça?

-- Vous croyez...

-- J’ai cru en arrivant ici qu’elle l’était; mais depuis j’ai vu
par bien des petites choses, que vous avez pu remarquer vous-même,
qu’il se fait un travail souterrain à propos de tout, comme à
propos de rien, qu’on devine, plutôt qu’on ne le suit, dont le but
certainement est de rendre cette occupation intolérable. Y
parviendra-t-on? D’un côté arrivera-t-on à leur rendre la vie
tellement insupportable qu’ils préfèrent, de guerre lasse, se
retirer? De l’autre trouvera-t-on moyen de les faire renvoyer? Je
n’en sais rien.

-- Renvoyer! Vous n’y pensez pas.

-- Évidemment s’ils ne donnent pas prise à des attaques sérieuses,
ce sera impossible. Mais si dans la confiance que leur inspire
leur situation ils ne se gardent pas; s’ils ne se tiennent pas
toujours sur la défensive; s’ils commettent des fautes, et qui
n’en commet pas? alors surtout qu’on est tout-puissant et qu’on a
lieu de croire l’avenir assuré, je ne dis pas que nous
n’assisterons pas à des révolutions intéressantes.

-- Pas intéressantes pour moi les révolutions, vous savez.

-- Je ne crois pas que j’aurais plus que vous à y gagner; mais que
pouvons-nous contre leur marche? Prendre parti pour celui-ci?
Prendre parti pour celui-là? Ma foi non. D’autant mieux qu’en
réalité mes sympathies sont pour celui dont on vise l’héritage, en
escomptant une maladie qui doit, semble-t-il aux uns et aux
autres, le faire disparaître bientôt; ce qui, pour moi, n’est pas
du tout prouvé.

-- Ni pour moi.

-- D’ailleurs on ne m’a jamais demandé nettement mon concours, et
je ne suis pas homme à l’offrir.

-- Ni moi non plus.

-- Je m’en tiens au rôle de spectateur, et quand je vois un des
personnages de la pièce qui se joue sous nos yeux entreprendre une
lutte qui semble impossible aussi bien que folle, n’ayant pour lui
que son audace, son énergie...

-- Sa canaillerie.

-- Si vous voulez je le dirai avec vous, cela m’intéresse, bien
que je n’ignore pas que dans cette lutte des coups seront donnés
qui pourront m’atteindre. Voilà pourquoi j’étudie ce personnage,
qui n’a pas que des côtés tragiques, mais qui en a aussi de
comiques, comme il convient d’ailleurs dans un drame bien fait.

-- Moi je ne le trouve pas comique du tout.

-- Comment, vous ne trouvez pas personnage comique un homme qui à
vingt ans savait à peine lire et signer son nom, et qui a assez
courageusement travaillé pour acquérir une calligraphie et une
orthographe impeccables, qui lui permettent de reprendre tout le
monde ni plus ni moins qu’un maître d’école?

-- Ma foi, je trouve ça remarquable.

-- Moi aussi je trouve ça remarquable, mais le comique c’est que
l’éducation n’a pas marché parallèlement avec cette instruction
primaire, que le bonhomme s’imagine être tout dans le monde, si
bien que malgré sa belle écriture et son orthographe féroce, je ne
peux pas m’empêcher de rire quand je l’entends faire usage de son
langage distingué dans lequel les haricots sont «des flageolets»
et les citrouilles «des potirons»; nous nous contentons de soupe,
lui ne mange que «du potage»; quand je veux savoir si vous avez
été vous promener, je vous demande: «Avez-vous été vous promener?»
lui vous dit: «Allâtes-vous à la promenade? Qu’éprouvâtes-vous?
Nous voyageâmes.» Et quand je vois qu’avec ces beaux mots il se
croit supérieur à tout le monde, je me dis que s’il devient maître
des usines qu’il convoite, ce qui est possible, sénateur,
administrateur de grandes compagnies, il voudra sans doute se fait
nommer de l’Académie française, et ne comprendra pas qu’on ne
l’accueille point.»

À ce moment Rosalie entra dans la salle et demanda à Perrine si
elle ne voulait pas faire une course dans le village. Comment
refuser? Il y avait longtemps déjà qu’elle avait fini de dîner, et
rester à sa place eût pu éveiller des suppositions qu’elle devait
éviter de faire naître, si elle voulait qu’on continuât de parler
librement devant elle.

La soirée étant douce et les gens restant assis dans la rue en
bavardant de porte en porte, Rosalie aurait voulu flâner et
transformer sa course en promenade; mais Perrine ne se prêta pas à
cette fantaisie, elle prétexta la fatigue pour rentrer.

En réalité ce qu’elle voulait c’était réfléchir, non dormir, et
dans la tranquillité de sa petite chambre, la porte close, se
rendre compte de sa situation, et de la conduite qu’elle allait
avoir à tenir.

Déjà pendant la soirée où elle avait entendu ses camarades de
chambrée parler de Talouel, elle avait pu se le représenter comme
un homme redoutable; depuis, quand il s’était adressé à elle pour
qu’elle lui dît «toute la vérité sur les bêtises de Fabry». en
ajoutant qu’il était le maître et qu’en cette qualité il devait
tout savoir, elle avait vu comment cet homme redoutable
établissait sa puissance, et quels moyens il employait; cependant
tout cela n’était rien à côté de ce que révélait l’entretien
qu’elle venait d’entendre.

Qu’il voulût avoir l’autorité d’un tyran à côté, au-dessus même de
M. Vulfran, cela elle le savait; mais qu’il espérât remplacer un
jour le tout-puissant maître des usines de Maraucourt, et que
depuis longtemps il travaillât dans ce but, cela elle ne l’avait
pas imaginé.

Et pourtant c’était ce qui résultait de la conversation de
l’ingénieur et de Mombleux, en situation de savoir mieux que
personne ce qui se passait, de juger les choses et les hommes et
d’en parler.

Ainsi le _on_ qu’ils n’avaient pas autrement désigné, devait
s’arranger pour remplacer par un autre l’espion qu’il venait de
perdre; mais cet autre c’était elle-même qui prenait la place de
Guillaume.

Comment allait-elle se défendre?

Sa situation n’était-elle pas effrayante? Et elle n’était qu’une
enfant, sans expérience, comme sans appui.

Cette question elle se l’était déjà posée, mais non dans les mêmes
conditions que maintenant.

Et assise sur son lit, car il lui était impossible de rester
couchée, tant son angoisse était énervante, elle se répétait mot à
mot ce qu’elle avait entendu:

«Qui sait s’il n’a pas contribué à provoquer l’absence du disparu,
et à la faire durer.

-- La place qu’ont prise ceux qui doivent remplacer ce disparu,
est-elle aussi solidement occupée qu’on croit, et ne se fait-il
pas un travail souterrain pour les obliger à l’abandonner, soit en
les forçant à se retirer, soit en les faisant renvoyer?»

S’il avait cette puissance de faire renvoyer ceux qui semblaient
désignés pour remplacer le maître, que ne pourrait-il pas contre
elle qui n’était rien, si elle essayait de lui résister, et se
refusait à devenir l’espionne qu’il voulait qu’elle fût!

Comment ne donnerait-elle pas barre sur elle?

Elle passa une partie de la nuit à agiter ces questions, mais
quand à la fin la fatigue la coucha sur son oreiller, elle n’en
avait vu que les difficultés sans leur trouver une seule réponse
rassurante.


XXX

La première occupation de M. Vulfran en arrivant le matin à ses
bureaux était d’ouvrir son courrier, qu’un garçon allait chercher
à la poste et déposait sur la table en deux tas, celui de la
France et celui de l’étranger. Autrefois il décachetait lui-même
toute sa correspondance française, et dictait à un employé les
annotations que chaque lettre comportait, pour les réponses à
faire ou les ordres à donner; mais depuis qu’il était aveugle il
se faisait assister dans ce travail par ses neveux et par Talouel,
qui lisaient les lettres à haute voix, et les annotaient; pour les
lettres étrangères, depuis la maladie de Bendit, après les avoir
ouvertes on les transmettait à Fabry si elles étaient anglaises,
allemandes à Mombleux.

Le matin qui suivit l’entretien entre Fabry et Mombleux qui avait
ému Perrine si violemment, M. Vulfran, Théodore, Casimir et
Talouel étaient occupés à ce travail de la correspondance, quand
Théodore, qui ouvrait les lettres étrangères, en annonçant le lieu
d’où elles étaient écrites, dit:

«Une lettre de Dakka, 29 mai.

-- En français? demanda M. Vulfran.

-- Non, en anglais.

-- La signature?

-- Pas très lisible, quelque chose comme Feldes, Faldes, Fildes,
précédé d’un mot que je ne peux pas lire; quatre pages; votre nom
revient plusieurs fois; à transmettre à M. Fabry, n’est-ce pas?

-- Non; me la donner.»

En même temps Théodore et Talouel regardèrent M. Vulfran, mais en
voyant qu’ils avaient l’un et l’autre surpris le mouvement qui
venait de leur échapper, et trahissait une même curiosité, ils
prirent un air indifférent.

«Je mets la lettre sur votre table, dit Théodore.

-- Non, donne-la moi.»

Bientôt le travail prit fin, et le commis se retira en emportant
la correspondance annotée; Théodore et Talouel voulurent alors
demander à M. Vulfran ses instructions sur plusieurs sujets, mais
il les renvoya, et aussitôt qu’ils furent partis il sonna Perrine.

Instantanément elle arriva.

«Qu’est-ce que c’est que cette lettre?» demanda M. Vulfran.

Elle prit la lettre qu’il lui tendait et jeta les yeux dessus;
s’il avait pu la voir, il aurait constaté qu’elle pâlissait et que
ses mains tremblaient.

«C’est une lettre en anglais datée de Dakka du 29 mai.

-- La signature?» Elle la retourna:

«Le père Fildes.

-- Tu en es certaine?

-- Oui, monsieur, le père Fildes.

-- Que dit-elle?

-- Voulez-vous me permettre d’en lire quelques lignes avant de
répondre?

-- Sans doute, mais vite.»

Elle eût voulu obéir à cet ordre, cependant son émotion, au lieu
de se calmer, s’était accrue, les mots dansaient devant ses yeux
troubles.

«Eh bien? demanda M. Vulfran d’une voix impatiente.

-- Monsieur, cela est difficile à lire, et difficile aussi à
comprendre: les phrases sont longues.

-- Ne traduis pas, analyse simplement; de quoi s’agit-il?»

Un certain temps s’écoula encore avant qu’elle répondît; enfin
elle dit:

«Le père Fildes explique que le père Leclerc à qui vous aviez
écrit est mort, et que lui-même, chargé par le père Leclerc de
vous répondre, en a été empêché par une absence, et aussi par la
difficulté de réunir les renseignements que vous demandez; il
s’excuse de vous écrire en anglais, mais il ne possède
qu’imparfaitement votre belle langue.

-- Ces renseignements! s’écria M. Vulfran.

-- Mais, monsieur, je n’en suis pas encore là.

Bien que cette réponse eût été faite sur le ton d’une extrême
douceur, il sentit qu’il ne gagnerait rien à la bousculer.

«Tu as raison, dit-il, ce n’est pas une lettre française que tu
lis; il faut que tu la comprennes avant de me l’expliquer. Voilà
ce que tu vas faire: tu vas prendre cette lettre et aller dans le
bureau de Bendit, où tu la traduiras aussi fidèlement que
possible, en écrivant ta traduction que tu me liras... Ne perds
pas une minute. J’ai hâte, tu le vois, de savoir ce qu’elle
contient.»

Elle s'éloignait, il la retint:

«Écoute bien. Il s’agit, dans cette lettre, d’affaires
personnelles qui ne doivent être connues de personne; tu entends,
de personne; quoi qu’on te demande, s’il se trouve quelqu’un qui
ose t’interroger, tu ne dois donc rien dire, mais même ne laisser
rien deviner. Tu vois la confiance que je mets en toi; je compte
que tu t’en montreras digne; si tu me sers fidèlement, sois
certaine que tu t’en trouveras bien.

-- Je vous promets, monsieur, de tout faire pour mériter cette
confiance.

-- Va vite et fais vite.»

Malgré cette recommandation, elle ne se mit pas tout de suite à
écrire sa traduction, mais elle lut la lettre d’un bout à l’autre,
la relut, et ce fut seulement après cela qu’elle prit une grande
feuille de papier et commença.

«Dakka, 29 mai.

«Très honoré monsieur,

«J’ai le vif chagrin de vous apprendre que nous avons eu la
douleur de perdre notre révérend père Leclerc à qui vous aviez
bien voulu demander certains renseignements, auxquels vous
paraissez attacher une importance qui me décide à vous répondre à
sa place, en m’excusant de n’avoir pas pu le faire plus tôt,
empêché que j’ai été par des voyages dans l’intérieur, et retardé
d’autre part par les difficultés, qu’après plus de douze ans
écoulés, j’ai éprouvées à réunir ces renseignements d’une façon un
peu précise; je fais donc appel à toute votre bienveillance pour
qu’elle me pardonne ce retard involontaire, et aussi de vous
écrire en anglais; la connaissance imparfaite de votre belle
langue en est seule la cause.»

Après avoir écrit cette phrase qui était véritablement longue,
comme elle l’avait dit à M. Vulfran, et qui par cela seul
présentait de réelles difficultés pour être mise au net, elle
s’arrêta pour la relire et la corriger. Elle s’y appliquait de
toutes les forces de son attention quand la porte de son bureau,
qu’elle avait fermée, s’ouvrit devant Théodore Paindavoine qui
entra et lui demanda un dictionnaire anglais-français.

Justement elle avait ce dictionnaire ouvert devant elle; elle le
ferma et le tendit à Théodore.

«Ne vous en serviez-vous pas? dit celui-ci en venant près d’elle.

-- Oui, mais je peux m’en passer.

-- Comment cela?

-- J’en ai plus besoin pour l’orthographe des mots français que
pour le sens des mots anglais, un dictionnaire français le
remplacera très bien.»

Elle le sentait sur son dos, et bien qu’elle ne pût pas voir ses
yeux n’osant pas se retourner, elle devinait qu’ils lisaient par-
dessus son épaule.

«C’est la lettre de Dakka que vous traduisez?»

Elle fut surprise qu’il connût cette lettre qui devait rester si
rigoureusement secrète. Mais tout de suite elle réfléchit que
c’était peut-être pour la connaître qu’il l’interrogeait, et cela
paraissait d’autant plus probable que le dictionnaire semblait
être un prétexte: pourquoi aurait-il besoin d’un dictionnaire
anglais-français puisqu’il ne savait pas un mot d’anglais?

«Oui, monsieur, dit-elle.

-- Et cela va bien cette traduction?»

Elle sentit qu’il se penchait sur elle, car il avait la vue basse;
alors vivement elle tourna son papier de façon à ce qu’il ne le
vit que de côté.

«Oh! je vous en prie, ne lisez pas, cela ne va pas du tout, je
cherche, ... c’est un brouillon.

-- Cela ne fait rien.

-- Si, monsieur, cela fait beaucoup, j’aurais honte.»

Il voulut prendre la feuille de papier, elle mit la main dessus;
si elle avait commencé à se défendre par un moyen détourné,
maintenant elle était résolue à faire tête, même à l’un des chefs
de la maison.

Il avait jusque-là parlé sur le ton de la plaisanterie, il
continua:

«Donnez donc ce brouillon, est-ce que vous me croyez homme à faire
le maître d’école avec une jolie jeune fille comme vous?

-- Non, monsieur, c’est impossible.

-- Allons donc.»

-- Et il voulut le prendre en riant; mais elle résista.

«Non, monsieur, non, je ne vous le laisserai pas prendre.

-- C’est une plaisanterie.

-- Pas pour moi, rien n’est plus sérieux: M. Vulfran m’a défendu
de laisser voir cette lettre par personne, j’obéis à M. Vulfran.

-- C’est moi qui l’ai ouverte.

-- La lettre en anglais n’est pas la traduction.

-- Mon oncle va me la montrer tout à l’heure cette fameuse
traduction.

-- Si monsieur votre oncle vous la montre, ce ne sera pas moi; il
m’a donné ses ordres, j’obéis, pardonnez-le moi.»

Il y avait tant de résolution dans son accent et dans son attitude
que bien certainement pour avoir cette feuille de papier il
faudrait la lui prendre de force; et alors ne crierait-elle point?

Théodore n’osa pas aller jusque-la:

«Je suis enchanté de voir, dit-il, la fidélité que vous montrez
pour les ordres de mon oncle, même dans les choses
insignifiantes.»

Lorsqu’il eut refermé la porte, Perrine voulut se remettre au
travail, mais elle était si bouleversée que cela lui fut
impossible. Qu’allait-il advenir de cette résistance, dont il se
disait enchanté quand au contraire il en était furieux? S’il
voulait la lui faire payer, comment lutterait-elle, misérable sans
défense, contre un ennemi qui était tout-puissant? Au premier coup
qu’il lui porterait, elle serait brisée. Et alors il faudrait
qu’elle quittât cette maison, où elle n’aurait que passé.

À ce moment sa porte s’ouvrit de nouveau, doucement poussée, et
Talouel entra à pas glissés, les yeux fixés sur le pupitre où la
lettre et son commencement de traduction se trouvaient étalés.

«Eh bien, cette traduction de la lettre de Dakka, ça marche-t-il?

-- Je ne fais que commencer.

-- M. Théodore t’a dérangée. Qu’est-ce qu’il voulait?

-- Un dictionnaire anglais-français.

-- Pourquoi faire? il ne sait pas l’anglais.

-- Il ne me l’a pas dit.

-- Il ne t’a pas demandé ce qu’il y a dans cette lettre?

-- Je n’en suis qu’à la première phrase.

-- Tu ne vas pas me faire croire que tu ne l’as pas lue.

-- Je ne l’ai pas encore traduite.

-- Tu ne l’as pas écrite en français, mais tu l’as lue.»

Elle ne répondit pas.

«Je te demande si tu l’as lue; tu me répondras peut-être.

-- Je ne peux pas répondre.

-- Parce que?

-- Parce que M. Vulfran m’a défendu de parler de cette lettre.

-- Tu sais bien que M. Vulfran et moi nous ne faisons qu’un. Tous
les ordres que M. Vulfran donne ici passent par moi, toutes les
faveurs qu’il accorde passent par moi, je dois donc connaître ce
qui le concerne.

-- Même ses affaires personnelles?

-- C’est donc d’affaires personnelles qu’il s’agit dans cette
lettre?»

Elle comprit qu’elle s’était laissée surprendre.

«Je n’ai pas dit cela; mais je vous ai demandé si, dans le cas
d’affaires personnelles, je devrais vous faire connaître le
contenu de cette lettre.

-- C’est surtout s’il s’agit d’affaires personnelles que je dois
les connaître, et cela dans l’intérêt même de M. Vulfran. Ne sais-
tu pas qu’il est devenu malade, à la suite de chagrins qui ont
failli le tuer? Que tout à coup il apprenne une nouvelle qui lui
apporte un nouveau chagrin ou lui cause une grande joie, et cette
nouvelle trop brusquement annoncée, sans préparation, peut lui
être mortelle. Voilà pourquoi je dois savoir à l’avance ce qui le
touche, pour le préparer; ce qui n’aurait pas lieu, si tu lui
lisais ta traduction tout simplement.»

Il avait débité ce petit discours d’un ton doux, insinuant, qui ne
ressemblait en rien à ses manières ordinaires si raides et si
hargneuses.

Comme elle restait muette, le regardant avec une émotion qui la
faisait toute pâle, il continua:

«J’espère que tu es assez intelligente pour comprendre ce que je
t’explique là, et aussi de quelle importance il est pour tous,
pour nous, pour le pays entier qui vit par M. Vulfran, pour toi-
même qui viens de trouver auprès de lui une bonne place qui ne
peut que devenir meilleure avec le temps, que sa santé ne soit pas
ébranlée par des coups violents auxquels elle ne résisterait pas.
Il a l’air solide encore, mais il ne l’est pas autant qu’il le
parait; ses chagrins le minent, et d’autre part la perte de sa vue
le désespère. Voilà pourquoi nous devons tous ici travailler à lui
adoucir la vie, et moi le premier, puisque je suis celui en qui il
a mis sa confiance.»

Perrine n’eût rien su de Talouel, qu’elle se fût sans doute laissé
prendre à ces paroles habilement arrangées pour la troubler et la
toucher; mais après ce qu’elle avait entendu, et des femmes de la
chambrée qui à la vérité n’étaient que de pauvres ouvrières, et de
Fabry et de Mombleux qui eux étaient des hommes capables de savoir
les choses aussi bien que de juger les gens, elle ne pouvait pas
plus ajouter foi à la sincérité de ce discours, qu’avoir confiance
dans le dévouement du directeur: il voulait la faire parler, voilà
tout, et pour en arriver là tous les moyens lui étaient bons: le
mensonge, la tromperie, l’hypocrisie. Elle eût pu avoir des doutes
à ce sujet, que la tentative de Théodore auprès d’elle devait
l’empêcher de les admettre: pas plus que le neveu, le directeur
n’était sincère, l’un et l’autre voulaient savoir ce que disait la
lettre de Dakka et ne voulaient que cela; c’était donc contre eux
que M. Vulfran prenait ses précautions quand il lui disait: «S’il
se trouve quelqu’un qui ose t’interroger, tu dois non seulement ne
rien dire, mais même ne laisser rien deviner;» et c’était à
M. Vulfran, qui certainement avait prévu ces tentatives, à lui
seul qu’elle devait obéir, sans prendre autrement souci des
colères et des haines qu’elle allait accumuler contre elle.

Il était debout devant elle, appuyé sur son bureau, penché vers
elle, la tenant dans ses yeux, l’enveloppant, la dominant; elle
fit appel à tout son courage, et d’une voix un peu rauque qui
trahissait son émotion, mais qui ne tremblait pas cependant, elle
dit:

«M. Vulfran m’a défendu de parler de cette lettre à personne.»

Il se redressa furieux de cette résistance, mais presque aussitôt
se penchant de nouveau vers elle en se faisant caressant dans les
manières comme dans l’accent:

«Justement je ne suis personne, puisque je suis son second, un
autre lui-même.

Elle ne répondit pas,

«Tu es donc stupide? s’écria-t il d’une voix étouffée.

-- Sans doute, je le suis.

-- Alors, tâche de comprendre qu’il faut être intelligent pour
occuper la place que M. Vulfran t’a donnée auprès de lui, et que
puisque cette intelligence te manque, tu ne peux pas garder cette
place, et qu’au lieu de te soutenir comme je l’aurais voulu, mon
devoir est de te faire renvoyer. Comprends-tu cela?

-- Oui, monsieur.

-- Eh bien, réfléchis-y, pense à ce qu’est ta situation
aujourd’hui, représente-toi ce qu’elle sera demain dans la rue, et
prends une résolution que tu me feras connaître ce soir.»

Là-dessus, après avoir attendu un moment sans qu’elle faiblît, il
sortit à pas glissés comme il était entré.


XXXI

«Réfléchis.»

Elle eût voulu réfléchir; mais comment, alors que M. Vulfran
attendait?

Elle se remit donc à sa traduction, se disant que pendant qu’elle
travaillerait, son émotion se calmerait peut-être, et qu’alors
elle serait sans doute mieux en état d’examiner sa situation et de
décider ce qu’elle avait à faire.

«La principale difficulté que j’ai, comme je vous le dis,
rencontrée dans mes recherches, a été celle du temps qui s’est
écoulé depuis le mariage de M. Edmond Paindavoine, votre cher
fils. Tout d’abord je vous avoue que, privé des lumières de notre
révérend père Leclerc qui avait béni cette union, j’ai été
complètement désorienté, et que j’ai du chercher de différents
côtés avant de recueillir les éléments d’une réponse qui pût vous
satisfaire.

«De ces éléments il résulte que celle qui est devenue la femme de
M. Edmond Paindavoine était une jeune personne douée de toute les
qualités: l’intelligence, la bonté, la douceur, la tendresse de
l’âme, la droiture du caractère, sans parler de ces charmes
personnels qui, pour être éphémères, n’en ont pas moins une
importance souvent décisive pour ceux qui laissent leur coeur se
prendre par les vanités de ce monde.»

Quatre fois elle recommença la traduction de cette phrase, la plus
entortillée à coup sûr de cette lettre, mais elle s’acharna à la
rendre avec toute l’exactitude qu’elle pouvait mettre dans ce
travail, et si elle n’arriva pas à se satisfaire elle-même, au
moins eut-elle la conscience d’avoir fait ce qu’elle pouvait.

«Le temps n’est plus où tout le savoir des femmes hindoues
consistait dans la science de l’étiquette, dans l’art de se lever
ou s’asseoir, et où toute instruction, en dehors de ces points
essentiels, était considéré comme une déchéance; aujourd’hui un
grand nombre, même parmi celles des hautes castes, ont l’esprit
cultivé et, se rappellent que dans l’Inde ancienne, l’étude était
placée sous l’invocation de la déesse Sarasvati. Celle dont je
parle appartenait à cette catégorie, et son père ainsi que sa
mère, qui étaient de famille brahmane, c'est-à-dire deux fois nés,
selon l’expression hindoue, avaient eu le bonheur d’être convertis
à notre sainte religion catholique, apostolique et romaine par
notre révérend père Leclerc pendant les premières années de sa
mission. Par malheur pour la propagation de notre foi dans le
_Hind_ l’influence de la caste est toute-puissante, de sorte que
qui perd sa foi perd sa caste, c’est-à-dire son rang, ses
relations, sa vie sociale. Ce fut le cas de cette famille, qui par
cela seul qu’elle se faisait chrétienne, se faisait en quelque
sorte paria.

«Il vous paraîtra donc tout naturel que, rejetée du monde hindou,
elle se soit tournée du côté de la société européenne, si bien
qu’une association d’affaires et d’amitié l’a unie à une famille
française pour la fondation et l’exploitation d’une fabrique
importante de mousseline sous la raison sociale Doressany (Hindou)
et Bercher (le Français).

«Ce fut dans la maison de Mme Bercher que M. Edmond Paindavoine
fit la connaissance de Mlle Marie Doressany et s’éprit d’elle; ce
qui s’explique par cette raison principale qu’elle était bien
réellement la jeune fille que je viens de vous dépeindre, tous les
témoignages que j’ai réunis concordent entre eux pour l’affirmer,
mais je ne peux pas en parler moi-même, puisque je ne l’ai pas
connue et ne suis arrivé à Dakka qu’après son départ.

«Pourquoi s’éleva-t-il des empêchements au mariage qu’ils
voulaient contracter? C’est une question que je n’ai pas à
traiter.

«Quoi qu’il en ait été, le mariage fut célébré, et dans notre
chapelle le révérend père Leclerc donna la bénédiction nuptiale à,
M. Edmond Paindavoine et à Mlle Marie Doressany; l’acte de ce
mariage est inscrit à sa date sur nos registres, et il pourra vous
en être délivré une copie si vous en faites la demande.

«Pendant quatre ans M. Edmond Paindavoine vécut dans la maison des
parents de sa femme où une enfant, une petite fille, leur fut
accordée par le Seigneur Tout-Puissant. Les souvenirs qu’ont
gardés d’eux ceux qui à Dakka les ont alors connus sont des
meilleurs, et les représentent comme le modèle des époux, se
laissant peut-être emporter par les plaisirs mondains, mais cela
n’était-il pas de leur âge, et l’indulgence ne doit-elle pas être
accordée à la jeunesse?

«Longtemps prospère, la maison Doressany et Bercher éprouva coup
sur coup des pertes considérables qui amenèrent une ruine
complète: M. et Mme Doressany moururent en quelques mois
d’intervalle, la famille Bercher rentra en France, et M. Edmond
Paindavoine entreprit un voyage d’exploration en Dalhousie comme
collecteur de plantes et de curiosités de toutes sortes pour des
maisons anglaises: avec lui il avait emmené sa jeune femme et sa
petite fille alors âgée de trois ans environ.

«Depuis il n’est pas revenu à Dakka, mais j’ai su par un de ses
amis à qui il a écrit plusieurs fois, et aussi par un de nos pères
qui tenait ces renseignements du révérend père Leclerc, resté en
correspondance avec Mme Edmond Paindavoine, qu’il a habité pendant
plusieurs années la ville de Dehra, choisie par lui comme centre
d’exploration, sur la frontière thibétaine et dans l’Himalaya,
qui, dit cet ami, ont été fructueuses.

«Je ne connais pas Dehra, mais nous avons une mission dans cette
ville, et si vous pensez que cela peut vous être utile dans vos
recherches, je me ferai un plaisir de vous envoyer une lettre pour
un de nos pères dont le concours pourrait peut-être les
faciliter.»

Enfin elle était terminée, la terrible lettre, et tout de suite
après le dernier mot écrit, sons même traduire la formule de
politesse de la fin, elle ramassa les feuillets et se rendit
vivement auprès de M. Vulfran, qu’elle trouva marchant d’un bout à
l’autre de son cabinet en comptant les pas, autant pour ne pas
aller donner contre la muraille que pour tromper son impatience.

«Tu as été bien lente, dit-il.

-- La lettre est longue et difficile.

-- N’as-tu pas été dérangée aussi? J’ai entendu la porte de ton
bureau s’ouvrir et se fermer deux fois.»

Puisqu’il l’interrogeait, elle crut qu’elle devait répondre
sincèrement: peut-être était-ce la seule solution honnête et juste
aux questions qu’elle avait agitées sans leur trouver de réponses
satisfaisantes:

«M. Théodore et M. Talouel sont venus dans mon bureau.

-- Ah!»

Il parut vouloir s’engager sur ce point, mais s’arrêtant, il
reprit:

«La lettre d’abord; nous verrons cela ensuite; assieds-toi près de
moi; et lis lentement, distinctement, sans hausser la voix,»

Elle fit sa lecture comme il lui était commandé, et d’une voix
plutôt faible que forte.

De temps en temps M. Vulfran l’interrompit, mais sans s’adresser à
elle, en suivant sa pensée:

... Modèle des époux,

... Plaisirs mondains,

... Maisons anglaises, quelles maisons?

... Un de ses amis; quel ami?

... De quelle époque datent ces renseignements?

Et quand elle fut arrivée à la fin de la lettre, résumant ses
impressions, il dit;

«Des phrases. Pas un nom. Pas une date. Que ces gens-là ont donc
l’esprit vague!»

Comme ces observations ne lui étaient pas faites directement,
Perrine n’avait garde de répondre; alors un silence s’établit que
M. Vulfran ne rompit qu’après un temps de réflexion assez long:

«Peux-tu traduire du français en anglais comme tu viens de
traduire de l’anglais en français?

-- Si ce ne sont pas des phrases trop difficiles, oui.

-- Une dépêche?

-- Oui, je crois.

-- Eh bien, assieds-toi à la petite table et écris.»

Il dicta:

«Père Fildes

«Mission

«Dakka.

«Remerciements pour lettre.»

«Prière envoyer par dépêche, réponse payée vingt mots, nom de
l’ami qui a reçu nouvelles, dernière date de celles-ci. Envoyer
aussi nom du père de Dehra. Lui écrire pour le prévenir que je
m’adresse à lui directement.

«Paindavoine.»

«Traduis cela en anglais, et fais plutôt plus court que plus long;
à 1 fr 60 le mot, il ne faut pas les prodiguer; écris très
lisiblement.»

La traduction fut assez vivement achevée et elle la lut à haute
voix.

«Combien de mots? demanda-t-il.

-- En anglais quarante-cinq,»

Alors il calcula tout haut:

«Cela fait 72 francs pour la dépêche, 32 pour la réponse; 104
francs en tout que je vais te donner; tu la porteras toi-même au
télégraphe et la liras à la receveuse, pour qu’elle ne commette
pas d’erreur.»

En traversant la véranda elle y trouva Talouel qui, les mains dans
les poches, se promenait là, de manière à surveiller tout ce qui
se passait dans les cours aussi bien que dans les bureaux.

«Où vas-tu? demanda-t-il.

-- Au télégraphe porter une dépêche.»

Elle la tenait d’une main et l’argent de l’autre; il la lui prit
en la tirant si fort que si elle ne l’avait pas lâchée, il
l’aurait déchirée, et tout de suite il l’ouvrit. Mais en voyant
qu’elle était en anglais, il eut un mouvement de colère.

«Tu sais que tu as à me parler tantôt, dit-il.

-- Oui, monsieur.»

Ce fut seulement à trois heures qu’elle revit M. Vulfran, quand il
la sonna pour partir. Plus d’une fois elle s’était demandée qui
remplacerait Guillaume; sa surprise fut grande quand M. Vulfran
lui dit de prendre place à ses côtés, après avoir renvoyé le
cocher qui avait amené Coco.

«Puisque tu as bien conduit hier, il n’y a pas de raisons pour que
tu ne conduises pas bien aujourd’hui. D’ailleurs nous avons à
parler, et il vaut mieux pour cela que nous soyons seuls.»

Ce fut seulement après être sortis du village où sur leur passage
se manifesta la même curiosité que la veille, et quand ils
roulèrent doucement à travers les prairies où la fenaison était
dans son plein, que M. Vulfran, jusque-là silencieux, prit la
parole, au grand émoi de Perrine qui eût bien voulu retarder
encore le moment de cette explication si grosse de dangers pour
elle, semblait-il.

«Tu m’as dit que M. Théodore et M. Talouel étaient venus dans ton
bureau.

-- Oui, monsieur.

-- Que te voulaient-ils?»

Elle hésita, le coeur serré.

«Pourquoi hésites-tu? Ne dois-tu pas tout me dire?

-- Oui, monsieur, je le dois, mais cela n’empêche pas que
j’hésite.

-- On ne doit jamais hésiter à faire son devoir; si tu crois que
tu dois te taire, tais-toi; si tu crois que tu dois répondre à ma
question, car je te questionne, réponds.

-- Je crois que je dois répondre.

-- Je t’écoute.»

Elle raconta exactement ce qui s’était passé entre Théodore et
elle, sans un mot de plus, sans un de moins.

«C’est bien tout? demanda M. Vulfran lorsqu’elle fut arrivée au
bout.

-- Oui, monsieur, tout.

-- Et Talouel?»

Elle recommença pour le directeur ce qu’elle avait fait pour le
neveu, aussi fidèlement, en arrangeant seulement un peu ce qui
avait rapport à la maladie de M. Vulfran, de façon à ne pas
répéter «qu’une mauvaise nouvelle trop brusquement annoncée, sans
préparation pouvait le tuer». Puis, après la première tentative de
Talouel, elle dit ce qui s’était passé pour la dépêche, sans
cacher le rendez-vous qui lui était assigné à la fin de la
journée.

Tout à son récit, elle avait laissé Coco prendre le pas, et le
vieux cheval, abusant de cette liberté, se dandinait
tranquillement, humant la bonne odeur du foin séché que la brise
tiède lui soufflait aux naseaux, en même temps qu’elle apportait
les coups de marteau du battement des faux qui lui rappelaient les
premières années de sa vie, quand, n’ayant pas encore travaillé,
il galopait à travers les prairies avec les juments et ses
camarades les poulains, sans se douter alors qu’ils auraient à
traîner un jour des voitures sur les routes poussiéreuses, à
peiner, à souffrir les coups de fouet et les brutalités.

Quand elle se tut, M. Vulfran resta assez longtemps silencieux, et
comme elle pouvait l’examiner sans qu’il sût qu’elle tenait les
yeux attachés sur lui, elle vit que son visage trahissait une
préoccupation douloureuse faite, semblait-il, d’autant de
mécontentement que de tristesse; enfin, il dit:

«Avant tout, je dois te rassurer; sois certaine qu’il ne
t’arrivera rien de mal pour tes paroles qui ne seront pas
répétées, et que si jamais quelqu’un voulait se venger de la
résistance que tu as honnêtement opposée à ces tentatives, je
saurais te défendre. Au reste, je suis responsable de ce qui
arrive. Je les pressentais ces tentatives quand je t’ai recommandé
de ne pas parler de cette lettre qui devait éveiller certaines
curiosités, et, dès lors, je n’aurais pas dû t’y exposer. À
l’avenir, il n’en sera plus ainsi. À partir de demain, tu
abandonneras le bureau de Bendit, où l’on peut aller te trouver,
et tu occuperas dans mon cabinet, la petite table sur laquelle tu
as écrit ce matin la dépêche; devant moi on ne te questionnera
pas, je pense. Mais comme on pourrait le tenter en dehors des
bureaux, chez Françoise, à partir de ce soir, tu auras une chambre
au château et tu mangeras avec moi. Je prévois que je vais
entretenir avec les Indes un échange de lettres et de dépêches que
tu seras seule à connaître. Il faut que je prenne mes précautions
pour qu’on ne cherche pas à t’arracher de force, ou à te tirer
adroitement des renseignements qui doivent rester secrets. Près de
moi, tu seras défendue. De plus, ce sera ma réponse à ceux qui ont
voulu te faire parler, aussi bien que ce sera un avertissement à
ceux qui voudraient le tenter encore. Enfin, ce sera une
récompense pour toi.»

Perrine, qui avait commencé par trembler, s’était bien vite
rassurée; maintenant, elle était si violemment secouée par la joie
qu’elle ne trouva pas un mot à répondre.

«Ma confiance en toi m’est venue du courage que tu as montré dans
la lutte contre la misère; quand on est brave comme tu l’as été,
on est honnête; tu viens de me prouver que je ne me suis pas
trompé, et que je peux me fier à toi, comme si je te connaissais
depuis dix ans. Depuis que tu es ici tu as dû entendre parler de
moi avec envie: être à la place de M. Vulfran, être M. Vulfran,
quel bonheur! La vérité est que la vie m’est dure, très dure, plus
pénible, plus difficile que pour le plus misérable de mes
ouvriers. Qu’est la fortune sans la santé qui permet d’en jouir?
le plus lourd des fardeaux. Et celui qui charge mes épaules
m’écrase. Tous les matins, je me dis que sept mille ouvriers
vivent par moi, vivent de moi, pour qui je dois penser,
travailler, et que si je leur manquais ce serait un désastre, pour
tous la misère, pour un grand nombre la faim, la mort peut-être.
Il faut que je marche pour eux, pour l’honneur de cette maison que
j’ai créée, qui est ma joie, ma gloire, -- et je suis aveugle!»

Une pause s’établit et l’âpreté de cette plainte emplit de larmes
les yeux de Perrine; mais bientôt M. Vulfran reprit:

«Tu devais savoir par les conversations du village, et tu sais par
la lettre que tu as traduite, que j’ai un fils; mais entre ce fils
et moi, il y a eu, pour toutes sortes de raisons dont je ne veux
pas parler, des dissentiments graves qui nous ont séparés et qui,
après son mariage conclu malgré mon opposition, ont amené une
rupture complète, mais n’ont pas éteint mon affection pour lui,
car je l’aime, après tant d’années d’absence, comme s’il était
encore l’enfant que j’ai élevé, et quand je pense à lui, c’est-à-
dire le jour et la nuit si longs pour moi, c’est le petit enfant
que je vois de mes yeux sans regard. À son père, mon fils a
préféré la femme qu’il aimait et qu’il avait épousée par un
mariage nul. Au lieu de revenir près de moi, il a accepté de vivre
près d’elle, parce que je ne pouvais ni ne devais la recevoir.
J’ai espéré qu’il céderait; il a dû croire que je céderais moi-
même. Mais nous avons le même caractère: nous n’avons cédé ni l’un
ni l’autre Je n’ai plus eu de ses nouvelles. Après ma maladie
qu’il a certainement connue, car j’ai tout lieu de penser qu’on le
tenait au courant de ce qui se passe ici, j’ai cru qu’il
reviendrait. Il n’est pas revenu, retenu évidemment par cette
femme maudite qui, non contente de me l’avoir pris, me le garde,
la misérable!...»

Perrine écoutait, suspendue aux lèvres de M. Vulfran, ne respirant
pas; à ce mot, elle interrompit:

«La lettre du père Fildes dit: «Une jeune personne douée des plus
charmantes qualités: l’intelligence, la bonté, la douceur, la
tendresse de l’âme, la droiture du caractère», on ne parle pas
ainsi d’une misérable.

-- Ce que dit la lettre peut-il aller contre les faits? et le fait
capital qui m’a inspiré contre elle l’exaspération et la haine,
c’est qu’elle me garde mon fils, au lieu de s’effacer comme il
convient à une créature de son espèce, pour qu’il puisse retrouver
et reprendre ici la vie qui doit être la sienne. Enfin par elle
nous sommes séparés, et tu vois que, malgré les recherches que
j’ai fait entreprendre, je ne sais même pas où il est; comme moi,
tu vois les difficultés qui s’opposent à ces recherches. Ce qui
complique ces difficultés, c’est une situation particulière que je
dois t’expliquer, bien qu’elle soit sans doute peu claire pour une
enfant de ton âge; mais, enfin, il faut que tu t’en rendes à peu
près compte, puisque par la confiance que je mets en toi, tu vas
m’aider dans ma tâche. La longue absence, la disparition de mon
fils, notre rupture, le long temps qui s’est écoulé depuis les
dernières nouvelles qu’on a reçues de lui, ont fatalement éveillé
certaines espérances. Si mon fils n’était plus là pour prendre ma
place quand je serai tout à fait incapable d’en porter les
charges, et pour hériter de ma fortune quand je mourrai, qui
occuperait cette place? À qui cette fortune reviendrait-elle?
Comprends-tu les espérances embusquées derrière ces questions?

-- À peu près, monsieur.

-- Cela suffit, et même j’aime autant que tu ne les comprennes pas
tout à fait. Il y a donc près de moi, parmi ceux qui devraient me
soutenir et m’aider, des personnes qui ont intérêt à ce que mon
fils ne revienne pas, et qui par cela seul que cet intérêt trouble
leur esprit, peuvent s’imaginer qu’il est mort. Mort, mon fils!
Est-ce que cela est possible! Est-ce que Dieu m’aurait frappé d’un
si effroyable malheur! Eux peuvent le croire, moi je ne peux pas.
Que ferais-je en ce monde si Edmond était mort? C’est la loi de la
nature que les enfants perdent leurs parents, non que les parents
perdent leurs enfants. Enfin, j’ai cent raisons meilleures les
unes que les autres qui prouvent l’insanité de ces espérances. Si
Edmond avait péri dans un accident, je l’aurais su; sa femme eût
été la première à m’en avertir. Donc Edmond n’est pas, ne peut pas
être mort; je serais un père sans foi d’admettre le contraire.»

Perrine ne tenait plus ses yeux attachés sur M. Vulfran, mais elle
les avait détournés pour cacher son visage, comme s’il pouvait le
voir.

«Les autres qui n’ont pas cette foi, peuvent croire à cette mort,
et cela explique leur curiosité en même temps que les précautions
que je prends pour que tout ce qui se rapporte à mes recherches
reste secret. Je te le dis franchement. D’abord pour que tu voies
la tâche à laquelle je t’associe: rendre un fils à son père; et je
suis certain que tu as assez de coeur pour t’y employer
fidèlement. Et puis je t’en parle encore, parce que ç’a toujours
été ma règle de vie d’aller droit à mon but, en disant franchement
où je vais; quelquefois les malins n’ont pas voulu me croire et
ont supposé que je jouais au fin; ils en ont toujours été punis.
On a déjà tenté de te circonvenir; on le tentera encore, cela est
probable, et de différents côtés; te voilà prévenue, c’est tout ce
que je devais faire.»

Ils étaient arrivés en vue des cheminées de l’usine de Hercheux,
de toutes la plus éloignée de Maraucourt; encore quelques tours de
roues, ils entraient dans le village.

Perrine, bouleversée, frémissante, cherchait des paroles pour
répondre et ne trouvait rien, l’esprit paralysé par l’émotion, la
gorge serrée, les lèvres sèches:

«Et moi, s’écria-t-elle enfin, je dois vous dire que je suis à
vous, monsieur, de tout coeur.»


XXXII

Le soir, la tournée des usines achevée, au lieu de revenir aux
bureaux comme c’était la coutume, M. Vulfran dit à Perrine de le
conduire directement au château; et pour la première fois elle
franchit la magnifique grille dorée, chef-d’oeuvre de serrurerie,
qu’un roi n’avait pu se donner à l’une des dernières expositions,
racontait-on, mais que le riche industriel n’avait pas trouvée
trop chère pour sa maison de campagne.

«Suis la grande allée circulaire», dit M. Vulfran.

Pour la première fois aussi elle vit de près les massifs de fleurs
que jusque-là elle n’avait aperçus que de loin, formant des taches
rouges ou roses sur le velours foncé des gazons tondus ras.
Habitué à faire ce chemin, Coco le montait d’un pas tranquille et,
sans avoir besoin de le conduire, elle pouvait poser ses regards,
à droite et à gauche, sur les corbeilles, ou les plantes et les
arbustes que leur beauté rendait dignes d’être isolés en belle
vue; car, bien que leur maître ne put plus les admirer comme
naguère, rien n’avait été changé dans l’ordonnance des jardins,
aussi soigneusement entretenus, aussi dispendieusement ornés qu’au
temps où, chaque matin et chaque soir, il les passait en revue
avec fierté.

De lui-même, Coco s’arrêta devant le large perron, où un vieux
domestique, prévenu par le coup de cloche du concierge, attendait.

«Bastien, tu es là? demanda M. Vulfran sans descendre.

-- Oui, monsieur.

-- Tu vas conduire cette jeune personne à la chambre des
papillons, qui sera la sienne, et tu veilleras à ce qu’on lui
donne tout ce qui peut lui être nécessaire pour sa toilette; tu
mettras son couvert vis-à-vis le mien; en passant, envoie-moi
Félix, qu’il me conduise aux bureaux.»

Perrine se demandait si elle était éveillée.

«Nous dînerons à huit heures, dit M. Vulfran; jusque-là tu es
libre.»

Elle descendit et suivit le vieux valet de chambre, marchant
éblouie, comme si elle était transportée dans un palais enchanté.

Et réellement, le hall monumental, d’où partait un escalier
majestueux aux marches en marbre blanc, sur lesquelles un tapis
traçait, un chemin rouge, n’avait-il pas quelque chose d’un
palais? À chaque palier, de belles fleurs étaient groupées avec
des plantes à feuillage dans de vastes jardinières, et leur parfum
embaumait l’air renfermé.

Bastien la conduisit au second étage, et, sans entrer, lui ouvrit
une porte:

«Je vais vous envoyer la femme de chambre», dit-il en se retirant.

Après avoir traversé une petite entrée sombre, elle se trouva dans
une grande chambre très claire. tendue d’étoffe de couleur ivoire,
semée de papillons aux nuances vives qui voletaient légèrement;
les meubles étaient en érable moucheté, et sur le tapis gris
s’enlevaient vigoureusement des gerbes de fleurs des champs:
pâquerettes, coquelicots, bleuets, boutons d’or.

Que cela était frais et joli!

Elle n’était pas revenue de son émerveillement, et s’amusait
encore à enfoncer son pied dans le tapis moelleux qui le
repoussait, quand la femme de chambre entra:

«Bastien m’a dit de me mettre à la disposition de mademoiselle.»

Une femme de chambre en toilette claire, coiffée d’un bonnet de
tulle, aux ordres de celle qui quelques jours avant couchait dans
une hutte, sur un lit de roseaux, au milieu d’un marais, avec les
rats et les grenouilles! il lui fallut un certain temps pour se
reconnaître.

«Je vous remercie, dit-elle enfin, mais je n’ai besoin de rien...
il me semble.

-- Si mademoiselle veut bien, je vais toujours lui montrer son
appartement.»

Ce qu’elle appelait «montrer l’appartement», c’était ouvrir les
portes d’une armoire à glace et d’un placard, ainsi que les
tiroirs d’une table de toilette, tout remplis de brosses, de
ciseaux; de savons et de flacons; cela fait, elle mit la main sur
un bouton posé dans la tenture:

«Celui-ci, dit-elle, est pour la sonnerie d’appel; celui-là pour
l’éclairage.»

Instantanément la chambre, l’entrée et le cabinet de toilette
s’éclairèrent d’une lumière éblouissante qui, instantanément
aussi, s’éteignit; et il sembla à Perrine qu’elle était encore
dans les plaines des environs de Paris, quand l’orage l’avait
assaillie et que les éclairs fulgurants du ciel entr’ouvert lui
montraient son chemin ou le noyaient d’ombre.

«Quand mademoiselle aura besoin de moi, elle voudra bien me
sonner: un coup pour Bastien, deux coups pour moi.»

Mais ce dont «mademoiselle avait besoin», c’était d’être seule,
autant pour passer la visite de sa chambre que pour se ressaisir,
ayant été jetée hors d’elle-même par tout ce qui lui était arrivé
depuis le matin.

Que d’événements, que de surprises en quelques heures, et qui lui
eût dit le matin, quand, sous les menaces de Théodore et de
Talouel, elle se voyait en si grand danger, que le vent, au
contraire, allait si favorablement tourner pour elle! N’y avait-il
pas de quoi rire de penser que c’était leur hostilité même qui
faisait sa fortune?

Mais combien plus encore eût-elle ri si elle avait pu voir la tête
du directeur en recevant M. Vulfran au bas de l’escalier des
bureaux.

«Je suppose que cette jeune personne a fait quelque sottise? dit
Talouel.

-- Mais non.

-- Pourtant, vous vous faites ramener par Félix?

-- C’est qu’en passant je l’ai déposée au château, afin qu’elle
ait le temps de se préparer pour le dîner.

-- Dîner! Je suppose....»

Il était tellement suffoqué qu’il ne trouva pas tout de suite ce
qu’il devait supposer.

«Je suppose, moi, dit M. Vulfran, que vous ne savez que supposer.

-- Je suppose que vous la faites dîner avec vous.

-- Parfaitement. Depuis longtemps je voulais avoir près de moi
quelqu’un d’intelligent, de discret, de fidèle, en qui je pourrais
avoir confiance. Justement cette petite fille me parait réunir ces
qualités: intelligente elle l’est, j’en suis sûr; discrète et
fidèle, elle l’est aussi, j’en ai la preuve.»

Cela fut dit sans appuyer, mais cependant de façon que Talouel ne
pût se méprendre sur le sens de ces paroles.

«Je la prends donc; et comme je ne veux pas qu’elle reste exposée
à certains dangers, -- non pour elle, car j’ai la certitude
qu’elle n’y succomberait pas, mais pour les autres, ce qui
m’obligerait à me séparer de ces autres...»

Il appuya sur ce mot:

«... Quels qu’ils fussent, elle ne me quittera plus; ici elle
travaillera dans mon cabinet; pendant le jour elle m’accompagnera,
elle mangera à ma table, ce qui rendra moins tristes mes repas
qu’elle égayera de son babil, et elle habitera le château.»

Talouel avait eu le temps de retrouver son calme, et comme il
n’était ni dans son caractère, ni dans sa ligne de conduite de
faire formellement la plus légère opposition aux idées du patron,
il dit:

«Je suppose qu’elle vous donnera toutes les satisfactions, que
très justement, il me semble, vous pouvez attendre d’elle.

-- Je le suppose aussi.»

Pendant ce temps, Perrine, accoudée au balcon de sa fenêtre,
rêvait en regardant la vue qui se déroulait devant elle: les
pelouses fleuries du jardin, les usines, le village avec ses
maisons et l’église, les prairies, les entailles dont l’eau
argentée miroitait sous les rayons obliques du soleil qui
s’abaissait, et vis-à-vis, de l’autre côté, le bouquet de bois où
elle s’était assise, le jour de son arrivée, et où dans la brise
du soir elle avait entendu passer la douce voix de sa mère qui
murmurait: «Je te vois heureuse».

Elle avait pressenti l’avenir la chère maman, et les grandes
marguerites, traduisant l’oracle qu’elle leur dictait, avaient
aussi dit vrai: heureuse, elle commençait à l’être; et si elle
n’avait pas encore réussi tout a fait, ni même beaucoup, au moins
devait-elle reconnaître qu’elle était en passe de réussir plus
qu’un peu; qu’elle fût patiente, qu’elle sût attendre, et le reste
viendrait à son heure. Qui la pressait maintenant? Ni la misère,
ni le besoin dans ce château où elle était entrée si vite.

Quand le sifflet des usines annonça la sortie, elle était encore à
son balcon planant dans sa rêverie, et ce furent ses coups
stridents qui la ramenèrent de l’avenir dans la réalité présente.
Alors du haut de l’observatoire d’où elle dominait les rues du
village et les routes blanches à travers les prairies vertes et
les champs jaunes, elle vit se répandre la fourmilière noire des
ouvriers, qui grouillant d’abord en un gros amas compact, ne tarda
pas à se diviser en plusieurs courants, à se morceler à l’infini,
et à ne former bientôt plus que des petits groupes qui eux-mêmes
s’évanouirent promptement; la cloche du concierge sonna et la
voiture de M. Vulfran monta l’allée circulaire au pas tranquille
du vieux Coco.

Cependant elle ne quitta pas encore sa chambre, mais comme il le
lui avait recommandé, elle fit sa toilette, en se livrant à une
véritable débauche d’eau de Cologne aussi bien que de savon, --
d’un bon savon onctueux, mousseux, tout parfumé de fines odeurs, -
- et ce fut seulement quand la pendule placée sur sa cheminée
sonna huit heures qu’elle descendit.

Elle se demandait comment elle trouverait la salle à manger, mais
elle n’eut pas à la chercher, un domestique en habit noir, qui se
tenait dans le hall, la conduisit. Presque aussitôt M. Vulfran
entra; personne ne le conduisait; elle remarqua qu’il suivait un
chemin en coutil posé sur le tapis, ce qui permettait à ses pieds
de le guider et de remplacer ses yeux: une corbeille d’orchidées,
au parfum suave, occupait le milieu de la table, couverte d’une
lourde argenterie ciselée et de cristaux taillés dont les facettes
reflétaient les éclairs de la lumière électrique qui tombait du
lustre.

Un moment elle se tint debout derrière sa chaise, ne sachant trop
ce qu’elle devait faire; heureusement M. Vulfran lui vint en aide:

«Assieds-toi.»

Aussitôt le service commença, et le domestique qui l’avait amenée
posa une assiette de potage devant elle, tandis que Bastien en
apportait une autre à son maître, celle-là pleine jusqu’au bord.

Elle eût dîné seule avec M. Vulfran qu’elle se fût trouvée à son
aise; mais sous les regards curieux, quoique dignes, des deux
valets de chambre qu’elle sentait ramassés sur elle, pour voir
sans doute comment mangeait une petite bête de son espèce, elle se
sentait intimidée, et cet examen n’était pas sans la gêner un peu
dans ses mouvements.

Cependant elle eut la chance de ne pas commettre de maladresse.

«Depuis ma maladie, dit M. Vulfran, j’ai l’habitude de manger deux
soupes, ce qui est plus commode pour moi, mais tu n’es pas tenue,
toi, qui vois clair, d’en faire autant.

-- J’ai été si longtemps privée de soupe, que j’en mangerais bien
deux fois aussi.»

Mais ce ne fut pas une assiette du même potage qu’on leur servit,
ce fut une nouvelle soupe, aux choux celle-là, avec des carottes
et des pommes de terre, aussi simple que celle d’un paysan.

Au reste, le dîner garda en tout, excepté pour le dessert, cette
simplicité, se composant d’un gigot avec des petits pois et d’une
salade; mais pour le dessert il comprenait quatre assiettes à pied
avec des gâteaux et quatre compotiers chargés de fruits
admirables, dignes, par leur grosseur et leur beauté, des fleurs
du surtout.

«Demain tu iras, si tu le veux, visiter les serres qui ont produit
ces fruits», dit M. Vulfran.

Elle avait commencé par se servir discrètement quelques cerises,
mais M. Vulfran voulut qu’elle prît aussi des abricots, des pêches
et du raisin,

«À ton âge, j’aurais mangé tous les fruits qui sont sur la
table... si on me les avait offerts.»

Alors Bastien, bien disposé par cette parole, voulut mettre sur
l’assiette «de cette petite bête», comme il l’eût fait pour un
singe savant, un abricot et une pêche qu’il choisit avec la
compétence d’un connaisseur, quittant pour cela la place qu’il
occupait derrière la chaise de M. Vulfran.

Malgré les fruits, Perrine fut bien aise de voir le dîner prendre
fin; plus l’épreuve serait courte, mieux cela vaudrait: le
lendemain, la curiosité satisfaite des domestiques, la laisserait
tranquille sans doute.

«Maintenant tu es libre jusqu’à demain matin, dit M. Vulfran en se
levant de table, tu peux te promener dans le jardin au clair de la
lune, lire dans la bibliothèque, ou emporter un livre dans ta
chambre.»

Elle était embarrassée, se demandant si elle ne devait pas
proposer à M. Vulfran de se tenir à sa disposition. Comme elle
restait hésitante, elle vit Bastien lui faire des signes
silencieux que tout d’abord elle ne comprit pas: de la main gauche
il paraissait tenir un livre qu’il feuilletait de la droite, puis,
s’interrompant, il montrait M. Vulfran en remuant les lèvres avec
une physionomie animée. Tout à coup elle crut qu’il lui expliquait
qu’elle devait demander à M. Vulfran de lui faire la lecture; mais
comme elle avait déjà eu cette idée, elle eut peur de traduire la
sienne plutôt que celle de Bastien; cependant elle se risqua:

«Mais n’avez-vous pas besoin de moi, monsieur? Ne voulez-vous pas
que je vous fasse la lecture?»

Elle eut la satisfaction de voir Bastien l’applaudir par de grands
mouvements de tête: elle avait deviné, c’était bien cela qu’elle
devait dire.

«Il convient que quand on travaille, on ait ses heures de liberté,
répondit M. Vulfran.

-- Je vous assure que je ne suis pas fatiguée du tout.

-- Alors, dit-il, suis-moi dans mon cabinet.»

C’était une vaste pièce sombre, qu’un vestibule séparait de la
salle à manger, et à laquelle conduisait un chemin en toile qui
permettait à M. Vulfran de marcher franchement, puisqu’il ne
pouvait s’égarer et qu’il avait dans la tête comme dans les jambes
le juste sentiment des distances.

Perrine s’était plus d’une fois demandé à quoi M. Vulfran passait
son temps lorsqu’il était seul, puisqu’il ne pouvait pas lire;
mais cette pièce, lorsqu’il eut pressé un bouton d’éclairage, ne
répondit rien à cette question; pour meubles, une grande table
chargée de papiers, des cartonniers, des sièges, et c’était tout;
devant une fenêtre un grand fauteuil voltaire, mais sans rien
autour. Cependant l’usure de la tapisserie qui le recouvrait
semblait indiquer que M. Vulfran devait y rester assis pendant de
longues heures, en face du ciel, dont il ne voyait même pas les
nuages.

«Que me lirais-tu bien?» demanda-t-il.

Des journaux étaient sur la table enveloppés de leurs bandes
multicolores.

«Un journal, si vous voulez.

-- Moins on donne de temps aux journaux, mieux cela vaut.»

Elle n’avait rien à répondre, n’ayant dit cela que pour proposer
quelque chose.

«Aimes-tu les livres de voyage? demanda-t-il.

-- Oui, monsieur.

-- Moi aussi; ils amusent l’esprit en le faisant travailler.»

Puis, comme s’il se parlait à lui-même, sans qu’elle fût là pour
l’entendre:

«Sortir de soi, vivre d’autres vies que la sienne.»

Mais après un moment de silence, revenant à elle:

«Allons dans la bibliothèque», dit-il.

Elle communiquait avec le cabinet, il n’eut qu’une porte à ouvrir
et, pour l’éclairer, qu’un bouton à pousser; mais comme une seule
lampe s’alluma, la grande salle aux armoires de bois noir resta
dans l’ombre.

«Connais-tu _le_ _Tour du Monde_? demanda-t-il.

-- Non, monsieur.

-- Eh bien, nous trouverons dans la table alphabétique des
indications qui nous guideront.»

Il la conduisit à l’armoire qui contenait cette table, et lui dit
de la chercher, ce qui demanda un certain temps; à la fin
cependant elle mit la main dessus.

«Que dois-je chercher? dit-elle.

-- À l’I, le mot Inde.» *

Ainsi il suivait toujours sa pensée, et n’avait nullement l’idée
de vivre la vie des autres comme il avait semblé en exprimer le
désir, car ce qu’il voulait certainement, c’était vivre celle de
son fils, en lisant la description des pays où il le faisait
rechercher.

«Que vois-tu? dis.»

-- _L’Inde des Rajahs_, voyage dans les royaumes de l’Inde
centrale et dans la présidence du Bengale, 1871 ², 209 à 288.

-- Cela veut dire que dans le deuxième volume de 1871, à la page
209, nous trouverons le commencement de ce voyage; prends ce
volume et rentrons dans mon cabinet.»

Mais quand elle eut atteint ce volume sur une planche basse, au
lieu de se relever, elle resta à regarder un portrait placé au-
dessus de la cheminée, que ses yeux, qui peu à peu étaient
habitués à la demi obscurité, venaient d’apercevoir.

«Qu’as-tu?» demanda-t-il.

Franchement elle répondit, mais d’une voix émue:

«Je regarde le portrait placé au-dessus de la cheminée.

-- C’est celui de mon fils à vingt ans, mais tu dois bien mal le
voir, je vais l’éclairer.»

Allant à la boiserie, il pressa un bouton, et un foyer de petites
lampes placé au haut du cadre et en avant du portrait l’inonda de
lumière.

Perrine, qui s’était relevée pour se rapprocher de quelques pas,
poussa un cri et laissa tomber le volume du Tour du Monde.

«Qu’as-tu donc?» dit-il.

Mais elle ne pensa pas à répondre, et resta les yeux attachés sur
le jeune homme blond, vêtu d’un costume de chasse en velours vert,
coiffé d’une casquette haute à large visière, appuyé d’une main
sur un fusil et de l’autre flattant la tête d’un épagneul noir,
qui venait de jaillir du mur comme une apparition vivante. Elle
était frémissante de la tête aux pieds, et un flot de larmes
coulait sur son visage, sans qu’elle eût l’idée de les retenir,
emportée, abîmée dans sa contemplation.

Ce furent ces larmes qui, dans le silence qu’elle gardait,
trahirent son émoi.

«Pourquoi pleures-tu?»

Il fallait qu’elle répondît; par un effort suprême elle tâcha de
se rendre maîtresse de ses paroles, mais en les entendant elle
sentit toute leur incohérence:

«C’est ce portrait... votre fils... vous son père...»

Il resta un moment ne comprenant pas, attendant, puis avec un
accent que la compassion attendrissait:

«Et tu as pensé au tien?

-- Oui, monsieur..., oui, monsieur.

-- Pauvre petite!»


XXXIII

Quelle surprise le lendemain matin, quand, en entrant dans le
cabinet de leur oncle pour le dépouillement du courrier, les deux
neveux, toujours en retard, virent Perrine installée à sa table
comme si elle ne devait pas en démarrer!

Talouel s’était bien gardé de les prévenir, mais il s’était
arrangé de façon à se trouver là quand ils arriveraient, et à se
«payer leur tête».

Elle fut tout à fait drôle, et par là réjouissante pour lui; car
s’il était furieux de l’intrusion de cette mendiante, qui du jour
au lendemain, sans protection, sans rien pour elle, s’imposait à
la faiblesse sénile d’un vieillard, au moins était-ce une
compensation de voir que les neveux éprouvaient une fureur égale à
la sienne. Qu’ils étaient donc amusants en jetant sur elle des
regards impatients dans lesquels il y avait autant de colère que
de surprise! Évidemment ils ne comprenaient rien à sa présence
dans ce cabinet sacré, où eux-mêmes ne restaient que juste le
temps nécessaire pour écouter les explications que leur oncle
avait à leur donner, ou pour rapporter les affaires dont ils
étaient chargés. Et les coups d’oeil qu’ils échangeaient en se
consultant sans oser prendre un parti, sans même oser risquer une
observation ou une question, le faisaient rire sans qu’il prit la
peine de leur cacher sa satisfaction et sa moquerie, car si une
guerre ouverte n’était pas déclarée entre eux, il y avait beaux
jours qu’ils savaient à quoi s’en tenir les uns et les autres sur
leurs sentiments réciproques nés des secrètes espérances que
chacun nourrissait de son côté: Talouel contre les neveux; les
neveux contre Talouel; ceux-ci l’un contre l’autre.

Ordinairement Talouel se contentait de leur marquer son hostilité
par des sourires ironiques ou des silences méprisants sous une
forme de politesse humble, mais ce jour-là il ne put pas résister
à l’envie de leur jouer une comédie de sa façon qui lui donnerait
quelques instants d’agrément: ah! ils le prenaient de haut avec
lui parce qu’ils se croyaient tous les droits en vertu de leur
naissance, -- neveux bien au-dessus de directeur; l’un parce qu’il
était fils d’un frère, l’autre fils d’une soeur du patron, tandis
que lui, qui n’était que fils de ses oeuvres, avait travaillé au
succès de la glorieuse maison qui pour une part, une grosse part,
était sienne, eh bien! ils allaient voir. Ah! ah!

Il sortit avec eux, et bien qu’ils parussent pressés de rentrer
dans leurs bureaux pour se communiquer leurs impressions et sans
doute voir ce qu’ils avaient à faire contre l’intruse, d’un signe
auquel ils obéirent, -- ce qui était déjà un triomphe, -- ils les
emmena sous sa véranda, d’où le bruit des voix contenues ne
pouvait pas arriver jusqu’au bureau de M. Vulfran.

«Vous avez été étonnés de voir cette... petite installée dans le
bureau du patron», dit-il.

Ils ne crurent pas devoir répondre, ne pouvant pas plus
reconnaître leur étonnement que le nier.

«Je l’ai bien vu, dit-il en appuyant; si vous n’étiez pas arrivés
en retard ce matin, j’aurais pu vous prévenir pour que vous vous
tinssiez mieux.»

Ainsi il leur donnait une double leçon: -- la première, en
constatant qu’ils étaient en retard; la seconde, en leur disant,
lui qui n’avait passé ni par l’École polytechnique, ni par les
collèges, que leur tenue avait manqué de correction. Peut-être la
leçon était-elle un peu grossière, mais son éducation l’autorisait
à n’en pas chercher une plus fine. D’ailleurs les circonstances
lui permettaient de ne pas se gêner avec eux: quoi qu’il dît, ils
l’écouteraient; et il en usait.

Il continua:

«Hier M. Vulfran m’a averti qu’il installait cette petite au
château, et que désormais elle travaillerait dans son cabinet.

-- Mais quelle est cette petite?

-- Je vous le demande. Moi je ne sais pas; M. Vulfran non plus, je
crois bien.

-- Alors?

-- Alors il m’a expliqué que depuis longtemps il voulait avoir
près de lui quelqu’un d’intelligent, de discret, de fidèle, en qui
il pourrait avoir pleine confiance.

-- Ne nous a-t-il pas? interrompit Casimir.

-- C’est justement ce que je lui ai dit: N’avez-vous pas
M. Casimir, M. Théodore? M. Casimir, un élève de l’École
polytechnique, où il a tout appris, en théorie s’entend, qui pour
l’X ne craint personne, enfin qui vous est si attaché;
M. Théodore, qui connaît la vie et le commerce pour avoir passé
ses premières années auprès de ses parents, dans des difficultés
qui pour sûr l’ont formé, et qui d’autre part a pour vous tant
d’affection. Est-ce que tous deux ne sont pas intelligents,
discrets, fidèles, et ne pouvez-vous pas avoir toute confiance en
eux? Est-ce qu’ils pensent à autre chose qu’à vous soulager, vous
aider, vous débarrasser du tracas des affaires en bons neveux,
bien affectueux, bien reconnaissants qu’ils sont, et bien unis,
unis comme de vrais frères qui n’ont qu’un même coeur, parce
qu’ils n’ont qu’un même but.»

Malgré l’envie qu’il en avait, il n’appuyait pas sur chaque mot
caractéristique, mais au moins en soulignait-il l’ironie par un
sourire gouailleur, qu’il adressait à Théodore quand il parlait de
la supériorité de Casimir dans la science de l’X, et à Casimir
quand il glissait sur les difficultés commerciales de la famille
de Théodore; à tous les deux, quand il insistait sur leur
fraternité de coeur qui n’avait qu’un même but.

«Savez-vous ce qu’il me répondit?» continua-t-il.

Il eût bien voulu faire une pause, mais de peur qu’ils ne
tournassent le dos avant qu’il eût tout dit, vivement il continua:

«Il me répondit: «Ah! mes neveux!» Qu’est-ce que cela voulait
dire? Vous pensez bien que je ne me suis pas permis de le
chercher: je vous le répète simplement. Et tout de suite j’ajoute
ce qu’il me dit encore, pour expliquer sa détermination de la
prendre au château et de l’installer dans son bureau, que c’était
parce qu’il ne voulait pas qu’elle restât exposée à certains
dangers, -- non pour elle, car il avait la certitude qu’elle n’y
succomberait pas, mais pour les autres, ce qui l’obligerait à se
séparer de ces autres, quels qu’ils fussent. Je vous donne ma
parole que je vous répète ce qu’il m’a dit mot pour mot.
Maintenant, quels sont ces autres, je vous le demande?»

Comme ils ne répondaient pas, il insista:

«À qui a-t-il voulu faire allusion? Où voit-il des autres qui
pourraient faire courir des dangers à cette petite? Quels dangers?
Toutes questions incompréhensibles, mais que justement pour cela
j’ai cru devoir vous soumettre, à vous messieurs, qui, en
l’absence de M. Edmond, vous trouvez placés, par votre naissance,
à la tête de cette maison.»

Il avait assez joué avec eux comme le chat avec la souris,
pourtant il crut pouvoir une fois encore les faire sauter en l’air
d’un vigoureux coup de patte:

«Il est vrai que M. Edmond peut revenir d’un moment à l’autre,
demain peut-être, au moins si l’on s’en rapporte à toutes les
recherches que M. Vulfran fait faire, fiévreusement, comme s’il
brûlait sur une bonne piste.

-- Savez-vous donc quelque chose?» demanda Théodore, qui n’eut pas
la dignité de retenir sa curiosité.

«Rien autre chose que ce que je vois; c’est-à-dire que M. Vulfran
ne prend cette petite que pour lui traduire les lettres et les
dépêches qu’il reçoit des Indes.»

Puis avec une bonhomie affectée:

«C’est tout de même malheureux que vous, monsieur Casimir, qui
avez tout appris, vous ne sachiez pas l’anglais. Ça vous tiendrait
au courant de ce qui se passe. Sans compter que ça vous
débarrasserait de cette petite, qui est en train de prendre au
château une place à laquelle elle n’a pas droit. Il est vrai que
vous trouverez peut-être un autre moyen, et meilleur que celui-ci,
pour en arriver là; et si je peux vous aider, vous savez que vous
pouvez compter sur moi... sans paraître en rien bien entendu.»

Tout en parlant il jetait de temps en temps et à la dérobée un
rapide coup d’oeil dans les cours, plutôt par force d’habitude que
par besoin immédiat; à ce moment, il vit venir le facteur du
télégraphe, qui, sans se presser, musait à droite et à gauche.

«Justement, dit-il, voilà qu’arrive une dépêche qui est peut-être
la réponse à celle qui a été envoyée à Dakka. C’est tout de même
ennuyeux pour vous, que vous ne puissiez pas savoir ce qu’elle
contient, de façon à être les premiers à annoncer au patron le
retour de son fils. Quelle joie, hein? Moi, mes lampions sont
prêts pour illuminer. Mais voilà, vous ne savez pas l’anglais, et
cette petite le sait, elle.»

Quelque regret qu’il eût à mettre un pas devant l’autre, le
porteur de dépêches était enfin arrivé au bas de l’escalier;
vivement Talouel alla au-devant de lui:

«Eh bien, tu sais, toi, tu ne t’amènes pas trop vite, dit-il.

-- Faut-il s’en faire mourir?»

Sans répondre, Talouel prit la dépêche, et la porta à M. Vulfran
avec un empressement bruyant.

«Voulez-vous que je l’ouvre? demanda-t-il.

-- Parfaitement.»

Mais il n’eut pas déchiré le papier dans la ligne pointillée qu’il
s’écria:

«Elle est en anglais.

-- Alors c’est l’affaire d’Aurélie», dit M. Vulfran avec un geste
auquel le directeur ne pouvait pas ne pas obéir.

Aussitôt que la porte fut refermée, elle traduisit la dépêche:

«L’ami, Leserre, négociant français, dernières nouvelles cinq ans;
Dehra, révérend père Mackerness, lui écris selon votre désir.»

-- Cinq ans, s’écria M. Vulfran, qui tout d’abord ne fut sensible
qu’à cette indication; que s’est-il passé depuis cette époque, et
comment suivre une piste après cinq années écoulées?»

Mais il n’était pas homme à se perdre dans des plaintes inutiles;
ce fut ce qu’il expliqua lui-même:

«Les regrets n’ont jamais changé les faits accomplis; tirons parti
plutôt de ce que nous avons; tu vas tout de suite faire une
dépêche en français pour ce M. Lasserre puisqu’il est Français, et
une en anglais pour le père Mackerness.»

Elle écrivit couramment la dépêche qu’elle devait traduire en
anglais, mais pour celle qui devait être déposée en français au
télégraphe elle s’arrêta dès la première ligne, et demanda la
permission d’aller chercher un dictionnaire dans le bureau de
Bendit.

«Tu n’es pas sûre de ton orthographe?

-- Oh! pas du tout sûre, monsieur, et je voudrais bien qu’au
bureau on ne pût pas se moquer d’une dépêche envoyée par vous.

-- Alors tu n’es pas en état d’écrire une lettre sans fautes?

-- Je suis sûre de l’écrire avec beaucoup de fautes; le
commencement des mots va à peu près, mais pas la lin, quand il y a
des accords, et puis les doubles lettres ne vont pas du tout non
plus, et beaucoup d’autres choses encore: bien plus facile à
écrire l’anglais que le français! J’aime mieux vous avouer cela
tout de suite, franchement.

-- Tu n’as jamais été à l’école?

-- Jamais. Je ne sais que ce que mon père et ma mère m’ont appris,
au hasard des routes, quand on avait le temps de s’asseoir, ou
qu’on restait au repos dans un pays; alors ils me faisaient
travailler; mais pour dire vrai, je n’ai jamais beaucoup
travaillé.

-- Tu es une bonne fille de me parler franchement; nous verrons à
remédier à cela; pour le moment occupons-nous de ce que nous avons
à faire.»

Ce fut seulement dans l’après-midi, en voiture, quand ils firent
la visite des usines, que M. Vulfran revint à la question de
l’orthographe.

«As-tu écrit à tes parents?

-- Non, monsieur.

-- Pourquoi?

-- Parce que je ne désire rien tant que rester ici à jamais, près
de vous qui me traitez avec tant de bonté, et me faites une vie si
heureuse.

-- Alors tu désires ne pas me quitter?

-- Je voudrais vous prouver chaque jour, pour tout, dans tout, ce
qu’il y a de reconnaissance dans mon coeur..., et aussi d’autres
sentiments respectueux que je n’ose exprimer.

-- Puisqu’il en est ainsi, le mieux est peut-être, en effet, que
tu n’écrives pas, au moins pour le moment; nous verrons plus tard.
Mais, afin que tu puisses m’être utile, il faut que tu travailles,
et te mettes en état de me servir de secrétaire pour beaucoup
d’affaires, dans lesquelles tu dois écrire convenablement, puisque
tu écris en mon nom. D’autre part il est convenable aussi pour
toi, il est bon que tu t’instruises. Le veux-tu?

-- Je suis prête à tout ce que vous voudrez, et je vous assure que
je n’ai pas peur de travailler.

-- S’il en est ainsi, les choses peuvent s’arranger sans que je me
prive de tes services. Nous avons ici une excellente institutrice:
en rentrant je lui demanderai de te donner des leçons quand sa
classe est finie, de six à huit heures, au moment où je n’ai plus
besoin de toi. C’est une très bonne personne qui n’a que deux
défauts: sa taille, elle est plus grande que moi, et plus large
d’épaules, -- plus massive, bien qu’elle n’ait pas quarante ans, -
- et son nom, Mlle Belhomme, qui crie d’une façon fâcheuse ce
qu’elle est réellement: un bel homme sans barbe, et encore n’est-
il pas certain qu’on ne lui en trouverait point en regardant bien.
Pourvue d’une instruction supérieure, elle a commencé par des
éducations particulières, mais sa prestance d’ogre faisait peur
aux petites filles, tandis que son nom faisait rire les mamans et
les grandes soeurs. Alors elle a renoncé au monde des villes, et
bravement elle est entrée dans l’instruction primaire, où elle a
beaucoup réussi; ses classes tiennent la tête parmi celles de
notre département; ses chefs la considèrent comme une institutrice
modèle. Je ne ferais pas venir d’Amiens une meilleure maîtresse
pour toi!»

La tournée des usines terminée, la voiture s’arrêta devant l’école
primaire des filles, et Mlle Belhomme accourut auprès de
M. Vulfran, mais il tint à descendre et à entrer chez elle pour
lui exposer sa demande. Alors Perrine, qui les suivit, put
l’examiner: c’était bien la femme géante dont M. Vulfran avait
parlé, imposante, mais avec un mélange de dignité et de bonté qui
n’aurait nullement donné envie de se moquer d’elle, si elle
n’avait pas eu un air craintif en désaccord avec sa prestance.

Bien entendu, elle n’avait rien à refuser au tout-puissant maître
de Maraucourt, mais eût-elle eu des empêchements qu’elle s’en
serait dégagée, car elle avait la passion de l’enseignement, qui,
à vrai dire, était son seul plaisir dans la vie, et puis d’autre
part cette petite aux yeux profonds lui plaisait:

«Nous en ferons une fille instruite, dit-elle, cela est certain:
savez-vous qu’elle a des yeux de gazelle? Il est vrai que je n’ai
jamais vu des gazelles, et pourtant je suis sûre qu’elles ont ces
yeux-là.»

Mais ce fut bien autre chose le surlendemain quand, après deux
jours de leçons, elle put se rendre compte de ce qu’était la
gazelle, et que M. Vulfran, en rentrant au château au moment du
dîner, lui demanda ce qu’elle en pensait.

«Quelle catastrophe c’eût été, -- Mlle Belhomme employait
volontiers des mots grands et forts comme elle, -- quelle
catastrophe c’eût été que cette jeune fille restât sans culture!

-- Intelligente, n’est-ce pas!

-- Intelligente! Dites intelligentissime, si j’ose m’exprimer
ainsi.

-- L’écriture? demanda M. Vulfran, qui dirigeait son
interrogatoire d’après les besoins qu’il avait de Perrine.

-- Pas brillante, mais elle se formera.

-- L’orthographe?

-- Faible.

-- Alors?

-- J’aurais pu, pour la juger, lui faire faire une dictée qui
m’aurait montré précisément son écriture et son orthographe; mais
cela seulement. J’ai voulu prendre d’elle une meilleure opinion,
et je lui ai demandé une petite narration sur Maraucourt; en vingt
lignes, ou cent lignes, me dire ce qu’était le pays, comment elle
le voyait. En moins d’une heure, au courant de la plume, sans
chercher ses mots, elle m’a écrit quatre grandes pages vraiment
extraordinaires: tout s’y trouve réuni, le village lui-même, les
usines, le paysage général, l’ensemble aussi bien que le détail;
il y a une page sur les entailles avec leur végétation, leurs
oiseaux et leurs poissons, leur aspect dans les vapeurs du matin
et l’air pur du soir, que j’aurais cru copiée dans un bon auteur,
si je ne l’avais vu écrire. Par malheur la calligraphie et
l’orthographe sont ce que je vous ai dit, mais qu’importe! c’est
une affaire de quelques mois de leçons, tandis que toutes les
leçons du monde ne lui apprendraient pas à écrire, si elle n’avait
pas reçu le don de voir et de sentir, et aussi de rendre ce
qu’elle voit et ce qu’elle sent. Si vous en avez le loisir,
faites-vous lire cette page sur les entailles, elle vous prouvera
que je n’exagère pas.»

Alors, M. Vulfran, que cette appréciation avait mis en belle
humeur, car elle calmait les objections qui lui étaient venues sur
son prompt engouement pour cette petite, raconta à Mlle Belhomme
comment Perrine avait habité une aumuche dans l’une de ces
entailles, et comment avec rien, si ce n’est ce qu’elle trouvait
sous sa main, elle avait su se fabriquer des espadrilles, et toute
une batterie de cuisine dans laquelle elle avait préparé un dîner
complet, fourni par l’entaille elle-même, ses oiseaux, ses
poissons, ses fleurs, ses herbes, ses fruits.

Le large visage de Mlle Belhomme s’était épanoui pendant ce récit,
qui sans aucun doute l’intéressait, puis quand M. Vulfran avait
cessé de parler, elle avait gardé elle-même le silence,
réfléchissant:

«Ne trouvez-vous pas, dit-elle enfin, que savoir créer ce qui est
nécessaire à ses besoins est une qualité maîtresse, enviable entre
toutes?

-- Assurément, et c’est cela même qui m’a tout d’abord frappé chez
cette jeune fille, cela et la volonté; dites-lui de vous conter
son histoire, vous verrez ce qu’il lui a fallu d’énergie pour
arriver jusqu’ici.

-- Elle a reçu sa récompense, puisqu’elle vous a intéressé, cette
jeune fille.

-- Intéressé, et même attaché, car je n’estime rien tant dans la
vie que la volonté à qui je dois d’être ce que je suis. C’est
pourquoi je vous demande de la fortifier chez elle par vos leçons,
car si l’on dit avec raison qu’on peut ce qu’on veut, au moins
est-ce à condition de savoir vouloir, ce qui n’est pas donné à
tout le monde, et ce qu’on devrait bien commencer par enseigner,
si toutefois il est des méthodes, pour cela; mais en fait
d’instruction, on ne s’occupe que de l’esprit, comme si le
caractère ne devait, point passer avant. Enfin, puisque vous avez
une élève douée de ce côté, je vous prie de vous appliquer à le
développer.»

Mlle Belhomme était aussi incapable de dire une chose par
flatterie, que de la taire par timidité ou embarras:

«L’exemple fait plus que les leçons, dit-elle, c’est pourquoi elle
apprendra à votre école mieux qu’à la mienne, et en voyant que
malgré la maladie, les années, la fortune, vous ne vous relâchez
pas une minute dans ce que vous considérez comme l’accomplissement
d’un devoir, son caractère se développera dans le sens que vous
désirez.; en tout cas je ne manquerais pas de m’y employer, si
elle passait insensible ou indifférente, -- ce qui m’étonnerait
bien, -- à côté de ce qui doit la frapper.»

Et comme elle était femme de parole, elle ne manqua pas en effet
une occasion de citer M. Vulfran, ce qui l’amenait à parler de
lui-même pour ce qui n’était pas rigoureusement indispensable à sa
leçon, entraînée bien souvent, sans s’en apercevoir, par les
adroites questions de Perrine.

Assurément elle s’appliquait à écouter Mlle Belhomme sans
distraction, même quand il fallait la suivre dans l’explication
des règles de «l’accord des adjectifs considérés dans leurs
rapports avec les substantifs», ou celle du participe passé dans
les verbes actifs, passifs, neutres, pronominaux, soit essentiels,
soit accidentels, et dans les verbes impersonnels; mais combien
plus encore ses yeux de gazelle trahissaient-ils d’intérêt, quand
elle pouvait amener l’entretien sur M. Vulfran, et
particulièrement sur certains points inconnus d’elle, ou mal
connus par les histoires de Rosalie, qui n’étaient jamais très
précises, ou par les propos de Fabry et de Mombleux, énigmatiques
à dessein, avec les lacunes, les sous-entendus de gens qui
parlent, pour eux, non pour ceux qui peuvent les écouter, et même
avec le souci que ceux-là ne les comprennent point!

Plusieurs fois elle avait demandé à Rosalie ce qu’avait été la
maladie de M. Vulfran, et comment il était devenu aveugle, mais
sans jamais en tirer que des réponses vagues; au contraire avec
Mlle Belhomme elle eut tous les détails sur la maladie elle-même,
et sur la cécité qui, disait-on, pouvait n’être pas incurable,
mais qui ne serait guérie, si on la guérissait, que dans certaines
conditions particulières qui assureraient le succès de
l’opération.

Comme tout le monde à Maraucourt, Mlle Belhomme s’était préoccupée
de la santé de M. Vulfran, et elle en avait assez souvent parlé
avec le docteur Ruchon pour être en état de satisfaire la
curiosité de Perrine d’une façon autrement compétente que Rosalie.

C’était d’une cataracte double que M. Vulfran était atteint. Mais
cette cataracte ne paraissait pas incurable, et la vue pouvait
être recouvrée par une opération. Si cette opération n’avait pas
encore était tentée, c’était parce que sa santé générale ne
l’avait pas permis. En effet, il souffrait d’une bronchite
invétérée qui se compliquait de congestions pulmonaires répétées,
et qu’accompagnaient des étouffements, des palpitations, des
mauvaises digestions, un sommeil agité. Pour que l’opération
devînt possible, il fallait commencer par guérir la bronchite, et
d’autre part il fallait que tous les autres accidents
disparussent. Or, M. Vulfran était un détestable malade, qui
commettait imprudence sur imprudence, et se refusait à suivre
exactement les prescriptions du médecin. À la vérité cela ne lui
était pas toujours facile: comment pouvait-il rester calme, ainsi
que le recommandait M, Ruchon, quand la disparition de son fils et
les recherches qu’il faisait faire à ce sujet le jetaient à chaque
instant dans des accès d’inquiétude ou de colère, qui engendraient
une fièvre constante dont il ne se guérissait que par le travail?
Tant qu’il ne serait pas fixé sur le sort de son fils, il n’y
aurait pas de chance pour l’opération, et on la différerait. Plus
tard deviendrait-elle possible? On n’en savait rien, et l’on
resterait dans cette incertitude tant que par de bons soins l’état
de M. Vulfran ne serait pas assez assuré pour décider les
oculistes.

Mettre Mlle Belhomme sur le compte de M. Vulfran et la faire
parler était en somme assez facile pour Perrine, mais il n’en
avait pas été de même lorsqu’elle avait voulu compléter ce que la
conversation de Fabry et de Mombleux lui avait appris sur les
secrètes espérances des neveux, aussi bien que sur celles de
Talouel. Ce n’était point une sotte que l’institutrice, il s’en
fallait de tout, et elle ne se laisserait interroger ni
directement ni indirectement sur un pareil sujet.

Que Perrine fût curieuse de savoir ce qu’était la maladie de
M. Vulfran, dans quelles conditions elle s’était produite, et
quelles chances il y avait pour qu’il recouvrât la vue un jour ou
ne la recouvrât point, il n’y avait rien que de naturel et même de
légitime à ce qu’elle se préoccupât de la santé de son
bienfaiteur.

Mais qu’elle montrât la même curiosité pour les intrigues des
neveux et celles de Talouel, dont on parlait dans le village,
voilà qui certainement ne serait pas admissible. Est-ce que ces
choses-là regardent les petites filles? Est-ce un sujet de
conversation entre une maîtresse et son élève? Est-ce avec des
histoires et des bavardages de ce genre qu’on forme le caractère
d’une enfant?

Elle aurait donc dû renoncer à tirer quoi que ce fût de
l’institutrice à cet égard, si une visite à Maraucourt de
Mme Bretoneux, la mère de Casimir, n’était venue ouvrir les lèvres
de Mlle Belhomme, qui seraient certainement restées closes.

Avertie de cette visite par M. Vulfran, Perrine en fit part à
Mlle Belhomme en lui disant que la leçon du lendemain serait peut-
être dérangée, et, du moment où elle eut reçu cette nouvelle,
l’institutrice montra une préoccupation tout à fait extraordinaire
chez elle, car c’était une de ses qualités de ne se laisser
distraire par rien, et de tenir son élève constamment en main
comme le cavalier qui doit faire franchir à sa monture un passage
périlleux tout plein de dangers.

Qu’avait-elle donc? Ce fut seulement peu de temps avant son départ
que Perrine eut une réponse à cette question qui vingt fois
s’était posée à son esprit.

«Ma chère enfant, dit Mlle Belhomme en baissant la voix, je dois
vous donner le conseil de vous montrer discrète et réservée demain
avec la dame dont la visite vous est annoncée.

-- Discrète, à propos de quoi? réservée en quoi et comment?

-- Ce n’est pas seulement de votre instruction que je suis chargée
par M. Vulfran, c’est aussi de votre éducation, voilà pourquoi je
vous adresse ce conseil, dans votre intérêt comme dans l’intérêt
de tous.

-- Je vous en prie, mademoiselle, expliquez-moi ce que je dois
faire, car je vous assure que je ne comprends pas du tout ce
qu’exige le conseil que vous me donnez, et tel qu’il est, il
m’effraie.

-- Bien que vous ne soyez, que depuis peu à Maraucourt, vous
devez, savoir que la maladie de M. Vulfran et la disparition de
M. Edmond sont une cause d’inquiétude pour tout le pays.

-- Oui, mademoiselle, j’ai entendu parler de cela.

-- Que deviendraient les usines dont vivent sept mille ouvriers,
sans compter ceux qui vivent eux-mêmes de ces ouvriers, si
M. Vulfran mourait et si M. Edmond ne revenait pas? Vous devez
sentir que ces questions ne se sont pas posées sans éveiller des
convoitises. M. Vulfran en léguerait-il la direction à ses deux
neveux; ou bien à un seul qui lui inspirerait plus de confiance
que l’autre; ou bien encore à celui qui depuis vingt ans a été son
bras droit et qui, ayant dirigé avec lui cette immense machine,
est peut-être plus que personne en situation et en état de ne pas
la laisser péricliter? Quand M. Vulfran a fait venir son neveu
M. Théodore, on a cru qu’il désignait ainsi celui-ci pour son
successeur. Mais quand l’année dernière il a appelé près de lui
M. Casimir au moment où celui-ci sortait de l’École des ponts et
chaussées, on a compris qu’on s’était trompé, et que le choix de
M. Vulfran ne s’était encore fixé sur personne, par cette raison
décisive qu’il ne veut pour successeur que son fils, car malgré
les querelles qui les ont séparés depuis plus de douze ans, c’est
son fils seul qu’il aime d’un amour et d’un orgueil de père, et il
l’attend. M. Edmond reviendra-t-il? on n’en sait rien, puisqu’on
ignore s’il est vivant ou mort. Une seule personne recevait
probablement de ses nouvelles, comme M. Edmond en recevait de
cette personne qui n’était autre que notre ancien curé M. l’abbé
Poiret; mais M. l’abbé Poiret est mort depuis deux ans, et
aujourd’hui il paraît à peu près certain qu’il est impossible de
savoir à quoi s’en tenir. Pour M. Vulfran, il croit, il est sûr
que son fils arrivera un jour ou l’autre. Pour les personnes qui
ont intérêt à ce que M. Edmond soit mort, elles croient non moins
fermement, elles sont non moins sûres qu’il est mort réellement,
et elles manoeuvrent de façon à se trouver maîtresses de la
situation le jour où la nouvelle de cette mort arrivera à
M. Vulfran qu’elle pourra bien tuer d’ailleurs. Maintenant, ma
chère enfant, comprenez-vous l’intérêt que vous avez, vous qui
vivez dans l’intimité de M. Vulfran, à vous montrer discrète et
réservée avec la mère de M. Casimir, qui, de toutes les manières,
travaille pour son fils aussi bien que contre ceux qui menacent
celui-ci? Si vous étiez trop bien avec elle, vous seriez mal avec
la mère de M. Théodore. De même que si vous étiez trop bien avec
celle-ci quand elle viendra, ce qui certainement ne tardera pas,
vous auriez pour adversaire Mme Bretoneux. Sans compter que si
vous gagniez les bonnes grâces des deux, vous vous attireriez
peut-être l’hostilité de celui qui a tout à redouter d’elles.
Voilà pourquoi je vous recommande la plus grande circonspection.
Parlez aussi peu que possible. Et toutes les fois que vous serez
interrogée de façon à ce que vous deviez malgré tout répondre, ne
dites que des choses insignifiantes ou vagues; dans la vie bien
souvent on a plus d’intérêt à s’effacer qu’à briller, et à se
faire prendre pour une fille un peu bête plutôt que pour une trop
intelligente: c’est votre cas, et moins vous paraîtrez
intelligente, plus vous le serez.»


XXXIV

Ces conseils, donnés avec une bienveillance amicale, n’étaient pas
pour rassurer Perrine, déjà inquiète de la venue de Mme Bretoneux.

Et cependant, si sincères qu’ils fussent, ils atténuaient la
vérité plutôt qu’ils ne l’exagéraient, car précisément parce que
Mlle Belhomme était physiquement d’une exagération malheureuse,
moralement elle était d’une réserve excessive, ne se mettant,
jamais en avant, ne disant que la moitié des choses, les
indiquant, ne les appuyant pas, pratiquant en tout les préceptes
qu’elle venait de donner à Perrine et qui étaient les siens mêmes.

En réalité la situation était encore beaucoup plus difficile que
ne le disait Mlle Belhomme, et cela aussi bien par suite des
convoitises qui s’agitaient autour de M. Vulfran que par le fait
des caractères des deux mères qui avaient engagé la lutte pour que
leur fils héritât seul, un jour ou l’autre, des usines de
Maraucourt, et d’une fortune qui s’élevait, disait-on, à plus de
cent millions.

L’une, Mme Stanislas Paindavoine, femme du frère aîné de
M. Vulfran, avait vécu dévorée d’envie, en attendant que son mari,
grand marchand de toile de la rue du Sentier, lui gagnât
l’existence brillante à laquelle ses goûts mondains lui donnaient
droit, croyait-elle. Et comme ni ce mari, ni la chance, n’avaient
réalisé son ambition, elle continuait à se dévorer en attendant
maintenant que, par son oncle, Théodore obtint ce qui lui avait
manqué à elle, et prit dans le monde parisien la situation qu’elle
avait ratée.

L’autre, Mme Bretoneux, soeur de M. Vulfran, mariée à un négociant
de Boulogne, qui cumulait toutes sortes de professions sans
qu’elles l’eussent enrichi: agence en douane, agence et assurance
maritimes, marchand de ciment et de charbons, armateur,
commissionnaire-expéditeur, roulage, transports maritimes, --
voulait la fortune de son frère autant pour l’amour même de la
richesse que pour l’enlever à sa belle-soeur qu’elle détestait.

Tant que M. Vulfran et son fils avaient vécu en bons rapports,
elles avaient dû se contenter de tirer de leur frère ce qu’elles
en pouvaient obtenir en prêts d’argent qu’on ne remboursait pas,
en garanties commerciales, en influences, en tout ce qu’un parent
riche est forcé d’accorder.

Mais le jour où, à la suite de prodigalités excessives et de
dépenses exagérées, Edmond avait été envoyé dans l’Inde,
ostensiblement comme acheteur de jute pour la maison paternelle,
en réalité comme fils puni, les deux belles-soeurs avaient pensé à
tirer parti de cette situation; et quand ce fils en révolte
s’était marié malgré la défense de son père, elles avaient
commencé, chacune de son côté, à se préparer pour que leur fils
pût, à un moment donné, prendre la place de l’exilé.

À cette époque Théodore n’avait pas vingt ans, et il ne paraissait
pas, par ce qu’il s’était montré jusque-là, qu’il pût être jamais
propre au travail et aux affaires commerciales: choyé, gâté par sa
mère qui lui avait donné ses goûts et ses idées, il ne vivait que
pour les théâtres, les courses et les plaisirs que Paris offre aux
fils de famille dont la bourse se remplit aussi facilement qu’elle
se vide. Quelle chute quand il lui avait fallu s’enfermer dans un
village, sous la férule d’un maître qui ne comprenait que le
travail, et se montrait aussi rigoureux pour son neveu que pour le
dernier de ses employés! Cette existence exaspérante, il ne
l’avait supportée que le mépris au coeur pour ce qu’elle lui
imposait d’ennuis, de fatigues et de dégoûts. Dix fois par jour il
décidait de l’abandonner, et s’il ne le faisait point, c’était
dans l’espérance d’être bientôt maître, seul maître de cette
affaire considérable, et de pouvoir alors la mettre en actions, de
façon à la diriger de haut et de loin, surtout de loin, c’est-à-
dire de Paris, où il se rattraperait enfin de ses misères.

Quand Théodore avait commencé à travailler avec son oncle, Casimir
n’avait que onze ou douze ans, et était par conséquent trop jeune
pour prendre une place à côté de son cousin. Mais pour cela sa
mère n’avait pas désespéré qu’il pût l’occuper un jour en
regagnant le temps perdu: ingénieur, Casimir du haut de l’X
dominerait M. Vulfran, en même temps qu’il écraserait de sa
supériorité officielle son cousin qui n’était rien. C’était donc
pour l’École polytechnique qu’il avait été chauffé, ne travaillant
que les matières exigées pour les examens de l’école, et cela en
proportion de leur coefficient: 58 les mathématiques, 10 la
physique, 5 la chimie, 6 le français. Et alors il s’était produit
ce résultat fâcheux pour lui, que, comme à Maraucourt, les
vulgaires connaissances usuelles étaient plus utiles que l’X,
l’ingénieur n’avait pas plus dominé l’oncle qu’il n’avait écrasé
le cousin. Et même celui-ci avait gardé l’avance que dix années de
vie commerciale lui donnaient, car s’il n’était pas savant, il en
convenait, au moins il était pratique, prétendait-il, sachant bien
que cette qualité était la première de toutes pour son oncle.

«Que diable peut-on bien leur apprendre d’utile, disait Théodore,
puisqu’ils ne sont pas seulement en état d’écrire clairement une
lettre d’affaires avec une orthographe décente?

-- Quel malheur, expliquait Casimir, que mon beau cousin s’imagine
qu’on ne peut pas vivre ailleurs qu’à Paris! quels services, sans
cela, il rendrait à mon oncle! mais qu’attendre de bon d’un
monomane qui, dès le jeudi, ne pense qu’à filer le samedi soir à
Paris, disposant tout, dérangeant tout dans ce but unique, et qui,
du lundi matin au jeudi, reste engourdi dans les souvenirs de la
journée du dimanche passée à Paris.»

Les mères ne faisaient que développer ces deux thèmes en les
enjolivant; mais, au lieu de convaincre M. Vulfran, celle-ci que
Théodore seul pouvait être son second, celle-là que Casimir seul
était un vrai fils pour lui, elles l’avaient plutôt disposé à
croire, de Théodore ce que disait la mère de Casimir, et de
Casimir ce que disait celle de Théodore, c’est-à-dire qu’en
réalité il ne pouvait pas plus compter sur l’un que sur l’autre,
ni pour le présent ni pour l’avenir.

De là, chez lui, des dispositions à leur égard, qui étaient
précisément tout autres que celles que chacune d’elles avait si
âprement poursuivies: ses neveux, rien que, ses neveux; nullement
et à aucun point de vue des fils.

Et même, dans ses procédés à leur égard, on pouvait facilement
voir qu’il avait tenu à ce que cette distinction fût évidente pour
tous, car, malgré les sollicitations de tout genre, directes et
détournées, dont on l’avait enveloppé, il n’avait jamais consenti
à les loger au château où cependant les appartements ne manquaient
pas, ni à leur permettre de partager sa vie intime, si triste et
si solitaire qu’elle fût.

«Je ne veux ni querelles ni jalousies autour de moi», avait-il
toujours répondu.

Et, partant de là, il avait donné à Théodore la maison qu’il
habitait lui-même avant de faire construire son château, et à
Casimir celle de l’ancien chef de la comptabilité que Mombleux
remplaçait.

Aussi leur surprise avait-elle été vive et leur indignation
exaspérée, quand une étrangère, une gamine, une bohémienne s’était
installée dans ce château où ils n’entraient que comme invités.

Que signifiait cela?

Qu’était cette petite fille?

Que devait-on craindre d’elle?

C’était ce que Mme Bretoneux avait demandé à son fils, mais ses
réponses ne l’ayant pas satisfaite, elle avait voulu faire elle-
même une enquête qui l’éclairât.

Arrivée assez inquiète, il ne lui fallut que peu de temps pour se
rassurer, tant Perrine joua bien le rôle que Mlle Belhomme lui
avait soufflé.

Si M. Vulfran ne voulait pas avoir ses neveux à demeure chez lui,
il n’en était pas moins hospitalier, et même largement,
fastueusement hospitalier pour sa famille, lorsque sa soeur et sa
belle-soeur, son frère et son beau-frère venaient le voir à
Maraucourt. Dans ces occasions, le château prenait un air de fête
qui ne lui était pas habituel: les fourneaux chauffaient au tirage
forcé; les domestiques arboraient leurs livrées; les voitures et
les chevaux sortaient des remises et des écuries avec leurs
harnais de gala; et le soir, dans l’obscurité, les habitants du
village voyaient flamboyer le château depuis le rez-de-chaussée
jusqu’aux fenêtres des combles, et de Picquigny à Amiens, d’Amiens
à Picquigny, circulaient le cuisinier et le maître d’hôtel chargés
des approvisionnements.

Pour recevoir Mme Bretoneux, on s’était donc conformé à l’usage
établi et en débarquant à la gare de Picquigny elle avait trouvé
le landau avec cocher et valet de pied pour l’amener à Maraucourt,
comme en descendant de voiture elle avait trouvé Bastien pour la
conduire à l’appartement, toujours le même, qui lui était réservé
au premier étage.

Mais malgré cela, la vie de travail de M. Vulfran et de ses
neveux, même celle de Casimir, n’avait été modifiée en rien: il
verrait sa soeur aux heures des repas, il passerait la soirée avec
elle, rien de plus, les affaires avant tout; quant au fils et au
neveu, il en serait de même pour eux, ils déjeuneraient et
dîneraient au château, où ils resteraient le soir aussi tard
qu’ils voudraient, mais ce serait tout: sacrées les heures de
bureau.

Sacrées pour les neveux, elles l’étaient aussi pour M. Vulfran et
par conséquent pour Perrine, de sorte que Mme Bretoneux n’avait
pas pu organiser et poursuivre son enquête sur «la bohémienne»
comme elle l’aurait voulu.

Interroger Bastien et les femmes de chambre, aller chez Françoise
pour la questionner adroitement, ainsi que Zénobie et Rosalie,
était simple et, de ce côté, elle avait obtenu tous les
renseignements qu’on pouvait lui donner, au moins ceux qui se
rapportaient à l’arrivée dans le pays de «la bohémienne», à la
façon dont elle avait vécu depuis ce moment, enfin à son
installation auprès de M. Vulfran, due exclusivement, semblait-il,
à sa connaissance de l’anglais; mais examiner Perrine elle-même
qui ne quittait pas M. Vulfran, la faire parler, voir ce qu’elle
était et ce qu’il y avait en elle, chercher ainsi les causes de
son succès subit, ne se présentait pas dans des conditions faciles
à combiner.

À table, Perrine ne disait absolument rien; le matin, elle parlait
avec M. Vulfran; après le déjeuner, elle montait tout de suite à
sa chambre; au retour de la tournée des usines, elle travaillait
avec Mlle Belhomme; le soir en sortant de table, elle montait de
nouveau à sa chambre; alors, quand, où et comment la prendre pour
l’avoir seule et librement la retourner?

De guerre lasse, Mme Bretoneux, la veille de son départ, se décida
à l’aller trouver dans sa chambre, où Perrine, qui se croyait
débarrassée d’elle, dormait tranquillement.

Quelques coups frappés à sa porte, l’éveillèrent; elle écouta, on
frappa de nouveau.

Elle se leva et alla à la porte à tâtons:

«Qui est la?

-- Ouvrez, c’est moi.

-- Mme Bretoneux?

-- Oui.»

Perrine tira le verrou, et vivement Mme Bretoneux se glissa dans
la chambre, tandis que Perrine pressait le bouton de la lumière
électrique.

«Couchez-vous, dit Mme Bretoneux, nous serons mieux pour causer.»

Et, prenant une chaise, elle s’assit au pied du lit de façon à
avoir Perrine devant elle; puis ensuite elle commença:

«C’est de mon frère que j’ai à vous parler, à propos de certaines
recommandations que je veux vous adresser. Puisque vous remplacez
Guillaume auprès de lui, vous pouvez prendre des précautions
utiles à sa santé et dont Guillaume, malgré tous ses défauts,
l’entourait. Vous paraissez intelligente, bonne petite fille, il
est donc certain que, si vous le voulez, vous pouvez nous rendre
les mêmes services que Guillaume; je vous promets que nous saurons
le reconnaître.»

Aux premiers mots, Perrine s’était rassurée: puisqu’on voulait lui
parler de M. Vulfran, elle n’avait rien à craindre; mais quand
elle entendit Mme Bretoneux lui dire qu’elle paraissait
intelligente, sa défiance se réveilla, car il était impossible que
Mme Bretoneux qui, elle, était vraiment intelligente et fine, put
être sincère en parlant ainsi; or, si elle n’était pas sincère, il
importait de se tenir sur ses gardes.

«Je vous remercie, madame, dit-elle en exagérant son sourire
niais, bien sûr que je ne demande qu’a vous rendre les mêmes
services que Guillaume.»

Elle souligna ces derniers mots de façon à laisser entendre qu’on
pouvait tout lui demander.

«Je disais bien que vous étiez intelligente, reprit Mme Bretoneux,
et je crois que nous pouvons compter sur vous.

-- Vous n’avez qu’à commander, madame.

-- Tout d’abord, ce qu’il faut, c’est que vous soyez attentive à
veiller sur la santé de mon frère et à prendre toutes les
précautions possibles pour qu’il ne gagne pas un coup de froid qui
peut être mortel, en lui donnant une de ces congestions
pulmonaires auxquelles il est sujet, ou qui aggrave sa bronchite.
Savez-vous que si cette bronchite se guérissait, on pourrait
l’opérer et lui rendre la vue? Songez quelle joie ce serait pour
nous tous.»

Cette fois, Perrine répondit:

«Moi aussi, je serais bien heureuse.

-- Cette parole prouve vos bons sentiments, mais vous, si
reconnaissante que vous soyez de ce qu’on fait pour vous, vous
n’êtes pas de la famille.»

Elle reprit son air niais.

«Bien sûr, mais ça n’empêche pas que je sois attachée à
M. Vulfran, vous pouvez me croire.

-- Justement, vous pouvez nous prouver votre attachement par ces
soins de tout instant que je vous indiquais, mais encore bien
mieux. Mon frère n’a pas besoin seulement d’être préservé du
froid, il a besoin aussi d’être défendu contre les émotions
brusques qui, en le surprenant, pourraient le tuer. Ainsi, ces
messieurs me disaient qu’en ce moment il faisait faire recherches
sur recherches dans les Indes pour obtenir des nouvelles de son
fils, notre cher Edmond.»

Elle fit une pause, mais inutilement, car Perrine ne répondit pas
à cette ouverture, bien certaine que «ces messieurs», c’est-à-dire
les deux cousins, n’avaient pas pu parler de ces recherches à
Mme Bretoneux; que Casimir en eût parlé, il n’y avait là rien que
de vraisemblable, puisqu’il avait appelé sa mère à son secours;
mais Théodore, cela n’était pas possible.

«Ils m’ont dit que lettres et dépêches passaient par vos mains et
que vous les traduisiez à mon frère. Eh bien! il serait très
important, au cas où ces nouvelles deviendraient mauvaises, comme
nous ne le prévoyons que trop, hélas! que mon fils en fût averti
le premier; il m’enverrait une dépêche, et, comme la distance
d’ici à Boulogne n’est pas très grande, j’accourrais soutenir mon
pauvre frère: une soeur, surtout une soeur aînée, trouve d’autres
consolations dans son coeur qu’une belle-soeur. Vous comprenez?

-- Oh! bien sûr, madame, que je comprends; il me semble au moins.

-- Alors, nous pouvons compter sur vous?»

Perrine hésita un moment, mais elle ne pouvait pas ne pas
répondre.

«Je ferai tout ce que je pourrai pour M. Vulfran.

-- Et ce que vous ferez pour lui, vous le ferez pour nous, comme
ce que vous ferez pour nous vous le ferez pour lui. Tout de suite
je vais vous prouver que, quant à nous, nous ne serons pas
ingrats. Qu’est-ce que vous diriez d’une robe qu’on vous
donnerait?»

Perrine ne voulut rien dire, mais comme elle devait, une réponse à
cette offre, elle la mit dans un sourire.

«Une belle robe avec une petite traîne, continua Mme Bretoneux.

-- Je suis en deuil.

-- Mais le deuil n’empêche pas de porter une robe à traîne. Vous
n’êtes pas assez habillée pour dîner à la table de mon frère et
même vous êtes très mal habillée, fagotée comme un chien savant.

Perrine savait qu’elle n’était pas bien habillée, cependant elle
fut humiliée d’être comparée à un chien savant, et surtout de la
façon dont cette comparaison était faite, avec l’intention
manifeste de la rabaisser.

-- J’ai pris ce que j’ai trouvé chez Mme Lachaise.

-- Mme Lachaise était bonne pour vous habiller quand vous n’étiez
qu’une vagabonde, mais maintenant qu’il a plu à mon frère de vous
admettre à sa table, il ne faut pas que nous ayons à rougir de
vous; ce qui, nous pouvons le dire entre nous, a lieu en ce
moment.»

Sous ce coup, Perrine perdit la conscience du rôle qu’elle jouait.

«Ah! dit-elle tristement.

-- Ce que vous êtes drôle avec votre blouse, vous n’en avez pas
idée.»

Et l’évocation de ce souvenir fit rire Mme Bretoneux comme si elle
avait cette fameuse blouse devant les yeux.

«Mais cela est facile à réparer, et quand vous serez belle comme
je veux que vous le soyez, avec une robe habillée pour la salle à
manger, et un joli costume pour la voiture, vous vous rappellerez
à qui vous les devez. C’est comme pour votre lingerie, je me doute
qu’elle vaut la robe. Voyons un peu.»

Disant cela, d’un air d’autorité, elle ouvrit les uns après les
autres les tiroirs de la commode, et méprisante, elle les referma
d’un mouvement brusque en haussant les épaules avec pitié.

«Je m’en doutais, reprit-elle, c’est misérable, indigne de vous.»

Perrine, suffoquée, ne répondit rien.

«Vous avez de la chance, continua Mme Bretoneux, que je sois venue
à Maraucourt, et que je me charge de vous.»

Le mot qui monta aux lèvres de Perrine fut un refus: elle n’avait
pas besoin qu’on se chargeât d’elle, surtout avec de pareils
procédés; mais elle eut la force de le refouler: elle avait un
rôle à remplir, rien ne devait le lui faire oublier; après tout,
c’étaient les paroles de Mme Bretoneux qui étaient mauvaises et
dures, ses intentions, au contraire, s’annonçaient bonnes et
généreuses.

«Je vais dire à mon frère, reprit Mme Bretoneux, qu’il doit vous
commander chez une couturière d’Amiens dont je lui donnerai
l’adresse, la robe et le costume qui vous sont indispensables, et
de plus, chez une bonne lingère, un trousseau complet. Fiez-vous-
en à moi, vous aurez quelque chose de joli, qui à chaque instant,
je l’espère au moins, me rappellera à votre souvenir. Là-dessus
dormez bien, et n’oubliez rien de ce que je vous ai dit.»


XXV

«Faire tout ce qu’elle pourrait pour M. Vulfran» ne signifiait pas
du tout, aux yeux de Perrine, ce que Mme Bretoneux avait cru
comprendre; aussi se garda-t-elle de jamais dire un mot à Casimir
des recherches qui se poursuivaient aux Indes et en Angleterre.

Et cependant, quand il la rencontrait seule, Casimir avait une
façon de la regarder qui aurait dû provoquer les confidences.

Mais quelles confidences eût-elle pu faire, alors même qu’elle se
fût décidée à rompre le silence que M. Vulfran lui avait commandé?

Elles étaient aussi vagues que contradictoires, les nouvelles qui
arrivaient de Dakka, de Dehra et de Londres, surtout elles étaient
incomplètes, avec des trous qui paraissaient difficiles à combler,
surtout pour les trois dernières années. Mais cela ne désespérait
pas M. Vulfran et n’ébranlait pas sa foi. «Nous avons fait le plus
difficile, disait-il quelquefois, puisque nous avons éclairé les
temps les plus éloignés; comment la lumière ne se ferait-elle pas
sur ceux qui sont près de nous? un jour où l’autre le fil se
rattachera et alors il n’y aura plus qu’à le suivre.»

Si de ce côté Mme Bretoneux n’avait guère réussi, au moins n’en
avait-il pas été de même pour les soins qu’elle avait recommandé à
Perrine de donner à M. Vulfran. Jusque-là Perrine ne se serait pas
permis, les jours de pluie, de relever la capote du phaéton, ni,
les jours de froid ou de brouillard, de rappeler à M. Vulfran
qu’il était prudent à lui d’endosser un pardessus, ou de nouer un
foulard autour de son cou, pas plus qu’elle n’aurait osé, quand
les soirées étaient fraîches, fermer les fenêtres du cabinet; mais
du moment qu’elle avait été avertie par Mme Bretoneux que le
froid, l’humidité, le brouillard, la pluie, pouvaient aggraver la
maladie de M. Vulfran, elle ne s’était plus laissé arrêter par ces
scrupules et ces timidités.

Maintenant, elle ne montait plus en voiture, quel que fut le
temps, sans veiller à ce que le pardessus se trouvât à sa place
habituelle avec un foulard dans la poche, et au moindre coup de
vent frais, elle le posait elle-même sur les épaules de
M. Vulfran, ou le lui faisait endosser. Qu’une goutte de pluie
vint à tomber, elle arrêtait aussitôt, et relevait la capote. Que
la soirée ne fût pas tiède après le dîner, et elle refusait de
sortir. Au commencement, quand ils faisaient une course à pied,
elle allait de son pas ordinaire, et il la suivait sans se
plaindre, car la plainte était précisément ce qu’il avait le plus
en horreur, pour lui-même aussi bien que pour les autres; mais
maintenant qu’elle savait que la marche un peu vive lui était une
souffrance accompagnée de toux, d’étouffement, de palpitations,
elle trouvait toujours des raisons, sans donner la vraie, pour
qu’il ne pût pas se fatiguer, et ne fit qu’un exercice modéré,
celui précisément qui lui était utile, non nuisible.

Une après-midi qu’ils traversaient ainsi à pied le village, ils
rencontrèrent Mlle Belhomme, qui ne voulut point passer sans
saluer M. Vulfran, et après quelques paroles de politesse le
quitta en disant:

«Je vous laisse sous la garde de votre Antigone.»

Que voulait dire cela? Perrine n’en savait rien et M. Vulfran
qu’elle interrogea ne le savait pas davantage. Alors le soir elle
questionna l’institutrice, qui lui expliqua ce qu’était cette
Antigone, en lui faisant lire avec un commentaire approprié à sa
jeune intelligence, ignorante des choses de l’antiquité, l’_OEdipe
à Colone_ de Sophocle; et les jours suivants, abandonnant le Tour
du Monde, Perrine recommença cette lecture pour M. Vulfran, qui
s’en montra ému, sensible surtout à ce qui s’appliquait à sa
propre situation.

«C’est vrai, dit-il, que tu es une Antigone pour moi, et même
plus, puisque Antigone, fille du malheureux OEdipe, devait ses
soins et sa tendresse à son père.»

Par là, Perrine vit quel chemin elle avait fait dans l’affection
de M. Vulfran, qui n’avait pas pour habitude de se répandre en
effusion. Elle en fut si bouleversée que, lui prenant la main,
elle la lui baisa.

«Oui, dit-il, tu es une bonne fille.»

Et lui mettant la main sur la tête, il ajouta:

«Même quand mon fils sera de retour, tu ne nous quitteras pas, il
saura reconnaîtra ce que tu as été pour moi.

-- Je suis si peu et je voudrais être tant!

-- Je lui dirai ce que tu as été, et d’ailleurs il le verra bien,
car c’est un homme de coeur que mon fils.»

Bien souvent il s’était exprimé dans ces termes ou d’autres du
même genre sur ce fils, et toujours elle avait eu la pensée de lui
demander comment, avec ces sentiments, il avait pu se montrer si
sévère, mais chaque fois, les paroles s’étaient arrêtées dans sa
gorge serrée par l’émotion: c’était chose si grave pour elle
d’aborder un pareil sujet.

Cependant ce soir-là, encouragée par ce qui venait de se passer,
elle se sentit plus forte; jamais occasion s’était-elle présentée
plus favorable: elle était seule avec M. Vulfran, dans son cabinet
où jamais personne n’entrait sans être appelé, assise près de lui,
sous la lumière de la lampe, devait-elle hésiter plus longtemps?

Elle ne le crut pas:

«Voulez-vous me permettre, dit-elle, le coeur angoissé et la voix
frémissante, de vous demander une chose que je ne comprends pas,
et à laquelle je pense à chaque instant sans oser en parler?

-- Dis.

-- Ce que je ne comprends pas, c’est qu’aimant votre fils comme
vous l’aimez, vous ayez pu vous séparer de lui.

-- C’est qu’a ton âge on ne comprend, on ne sent que ce qui est
affection, sans avoir conscience du devoir: or mon devoir de père
me faisait une loi d’imposer à mon fils, coupable de fautes qui
pouvaient l’entraîner loin, une punition qui serait une leçon. Il
fallait qu’il eût la preuve que ma volonté était au-dessus de la
sienne; c’est pourquoi je l’envoyai aux Indes, où j’avais
l’intention de ne le tenir que peu de temps, et où je lui donnais
une situation qui ménageait sa dignité, puisqu’il était le
représentant de ma maison. Pouvais-je prévoir qu’il s’éprendrait
de cette misérable créature et se laisserait entraîner dans un
mariage fou, absolument fou?

-- Mais le père Fildes dit que celle qu’il a épousée n’était point
une misérable créature.

-- Elle en était une, puisqu’elle a accepté un mariage nul en
France, et dès lors je ne pouvais pas la reconnaître pour ma
fille, pas plus que je ne pouvais rappeler mon fils près de moi,
tant qu’il ne se serait pas séparé d’elle; c’eût été manquer à mon
devoir de père, en même temps qu’abdiquer ma volonté, et un homme
comme moi ne peut pas en arriver là; je veux ce que je dois, et ne
transige pas plus sur la volonté que sur le devoir.»

Il dit cela avec une fermeté d’accent qui glaça Perrine; puis,
tout de suite il poursuivit:

«Maintenant, tu peux te demander comment, n’ayant pas voulu
recevoir mon fils après son mariage, je veux présentement le
rappeler près de moi. C’est que les conditions ne sont plus
aujourd’hui ce qu’elles étaient à cette époque. Après treize
années de ce prétendu mariage, mon fils doit être aussi las de
cette créature que de la vie misérable qu’elle lui a fait mener
près d’elle. D’autre part, les conditions pour moi sont changées
aussi: ma santé est loin d’être restée ce qu’elle était, je suis
malade, je suis aveugle, et je ne peux recouvrer la vue que par
une opération qu’on ne risquera que si je suis dans un état de
calme lui assurant des chances sérieuses de réussite. Quand mon
fils saura cela, crois-tu qu’il hésitera à quitter cette femme, à
laquelle d’ailleurs j’assurerai la vie la plus large ainsi qu’à sa
fille? Si je l’aime, il m’aime aussi; que de fois a-t-il tourné
ses regards vers Maraucourt! que de regrets n’a-t-il pas éprouvés!
Qu’il apprenne la vérité, tu le verras accourir.

-- Il devrait donc quitter sa femme et sa fille?

-- Il n’a pas de femme, il n’a pas de fille.

-- Le père Fildes dit qu’il a été marié dans la chapelle de la
mission par le père Leclerc.

-- Ce mariage est nul en France pour avoir été contracté
contrairement à la loi.

-- Mais aux Indes, est-il nul aussi?

-- Je le ferai casser à Rome.

-- Mais sa fille?

-- La loi ne reconnaît pas cette fille.

-- La loi est-elle tout?

-- Que veux-tu dire?

-- Que ce n’est pas la loi qui fait qu’on aime ou qu’on n’aime pas
ses enfants, ses parents. Ce n’était pas en vertu de la loi que
j’aimais mon pauvre papa, mais parce qu’il était bon, tendre,
affectueux, attentif pour moi, parce que j’étais heureuse quand il
m’embrassait, joyeuse quand il me disait de douces paroles ou
qu’il me regardait avec un sourire; et parce que je n’imaginais
pas qu’il y eût rien de meilleur que d’être avec lui-même, quand
il ne me parlait point et s’occupait de ses affaires. Et lui, il
m’aimait parce qu’il m’avait élevée, parce qu’il me donnait ses
soins, son affection, et plus encore, je crois bien, parce qu’il
sentait que je l’aimais de tout mon coeur. La loi n’avait rien à
voir là dedans; je ne me demandais pas si c’était la loi qui le
faisait mon père, car j’étais bien certaine que c’était
l’affection que nous avions l’un pour l’autre.

-- Où veux-tu en venir?

-- Pardonnez-moi si je dis des paroles qui vous paraissent
déraisonnables, mais je parle tout haut, comme je pense, comme je
sens.

-- Et c’est pour cela que je t’écoute, parce que tes paroles, pour
peu expérimentées qu’elles soient, sont au moins celles d’une
bonne fille.

-- Eh bien, monsieur, j’en veux venir à ceci, c’est que si vous
aimez votre fils et voulez l’avoir près de vous, lui de son côté
il doit aimer sa fille et veut l’avoir près de lui.

-- Entre son père et sa fille, il n’hésitera pas; d’ailleurs le
mariage annulé, elle ne sera plus rien pour lui. Les filles de
l’Inde sont précoces; il pourra bientôt la marier, ce qui, avec la
dot que je lui assurerai, sera facile; il ne sera donc pas assez
peu sensé pour ne pas se séparer d’une fille qui, elle,
n’hésiterait pas à se séparer bientôt de lui pour suivre son mari.
D’ailleurs, notre vie n’est pas faite que de sentiment, elle l’est
aussi d’autres choses qui pèsent d’un lourd poids sur nos
déterminations: quand Edmond est parti pour les Indes, ma fortune
n’était pas ce qu’elle est maintenant; quand il verra, et je la
lui montrerai, la situation qu’elle lui assure à la tête de
l’industrie de son pays, l’avenir qu’elle lui promet, avec toutes
les satisfactions des richesses et des honneurs, ce ne sera pas
une petite moricaude qui l’arrêtera.

-- Mais cette petite moricaude n’est peut-être pas aussi horrible
que vous l’imaginez.

-- Une Hindoue.

-- Les livres que je vous lisais disent que les Hindous sont en
moyenne plus beaux que les Européens.

-- Exagérations de voyageurs.

-- Qu’ils ont les membres souples, le visage d’un ovale pur, les
yeux profonds avec un regard fier, la bouche discrète, la
physionomie douce; qu’ils sont adroits, gracieux dans leurs
mouvements; qu’ils sont sobres, patients, courageux au travail;
qu’ils sont appliqués à l’étude...

-- Tu as de la mémoire.

-- Ne doit-on pas retenir ce qu’on lit? Enfin il résulte de ces
livres qu’une Hindoue n’est pas forcément une horreur comme vous
êtes disposé à le croire.

-- Que m’importe, puisque je ne la connaîtrai pas.

-- Mais si vous la connaissiez, vous pourriez peut-être vous
intéresser à elle, vous attacher à elle...

-- Jamais; rien qu’en pensant à elle et à sa mère, je suis pris
d’indignation.

-- Si vous la connaissiez... cette colère s’apaiserait peut-être.»

Il serra les poings dans un moment de fureur qui troubla Perrine,
mais cependant ne lui coupa pas la parole:

«J’entends si elle n’était pas du tout ce que vous supposez; car
elle peut, n’est-ce pas, être le contraire de ce que votre colère
imagine: le père Fildes dit que sa mère était douée des plus
charmantes qualités, intelligente, bonne, douce...

-- Le père Fildes est un brave prêtre qui voit la vie et les gens
avec trop d’indulgence; d’ailleurs, il ne l’a pas connue, cette
femme dont il parle.

-- Il dit qu’il parle d’après les témoignages de tous ceux qui
l’ont connue; ces témoignages de tous n’ont-ils pas plus
d’importance que l’opinion d’un seul? Enfin, si vous la receviez
dans votre maison, n’aurait-elle pas, elle, votre petite fille,
des soins plus intelligents que ceux que je peux avoir, moi?

-- Ne parle pas contre toi.

-- Je ne parle ni pour ni contre moi, mais pour ce qui est la
justice...

-- La justice!

-- Telle que je la sens; ou si vous voulez, pour ce que, dans mon
ignorance, je crois être la justice. Précisément parce que sa
naissance est menacée et contestée, cette jeune fille en se voyant
accueillie, ne pourrait pas ne pas être émue d’une profonde
reconnaissance. Pour cela seul, en dehors de toutes les autres
raisons qui la pousseraient, elle vous aimerait de tout son
coeur.»

Elle joignit les mains en le regardant comme s’il pouvait la voir,
et avec un élan qui donnait à sa voix un accent vibrant:

«Ah! monsieur, ne voulez-vous pas être aimé par votre fille?»

Il se leva d’un mouvement impatient:

«Je t’ai dit qu’elle ne serait jamais ma fille. Je la hais, comme
je hais sa mère; elles qui m’ont pris mon fils, qui me le gardent.
Est-ce que, si elles ne l’avaient pas ensorcelé, il ne serait pas
près de moi depuis longtemps? Est-ce qu’elles n’ont pas été tout
pour lui, quand moi son père, je n’étais rien?»

Il parlait avec véhémence en marchant à pas saccadés par son
cabinet, emporté, secoué par un accès de colère qu’elle n’avait
pas encore vu. Tout à coup il s’arrêta devant elle:

«Monte à ta chambre, dit-il, et plus jamais, tu entends, plus
jamais, ne te permets de me parler de ces misérables; car enfin de
quoi te mêles-tu? Qui t’a chargé de me tenir un pareil discours?»

Un moment interdite, elle se remit:

«Oh! personne, monsieur, je vous jure; j’ai traduit, moi fille
sans parents, ce que mon coeur me disait, me mettant à la place de
votre petite fille.»

Il se radoucit, mais ce fut encore d’un ton menaçant qu’il ajouta:

«Si tu ne veux pas que nous nous fâchions, désormais n’aborde
jamais ce sujet, qui m’est, tu le vois, douloureux; tu ne dois pas
m’exaspérer.

-- Pardonnez-moi, dit-elle la voix brisée par les larmes qui
l’étouffaient, certainement j’aurais dû me taire.

-- Tu l’aurais dû d’autant mieux que ce que tu as dit était
inutile.»


XXXVI

Pour suppléer aux nouvelles que ses correspondants ne lui
donnaient point, sur la vie de son fils, pendant les trois
dernières années, M. Vulfran faisait paraître dans les principaux
journaux de Calcutta, de Dakka, de Dehra, de Bombay, de Londres,
une annonce répétée chaque semaine, promettant quarante livres de
récompense à qui pourrait fournir un renseignement, si mince qu’il
fût, mais certain cependant, sur Edmond Paindavoine; et comme une
des lettres qu’il avait reçues de Londres parlait d’un projet
d’Edmond de passer en Égypte et peut-être en Turquie, il avait
étendu ses insertions au Caire, à Alexandrie, à Constantinople:
rien ne devait être négligé, même l’impossible, même l’improbable;
d’ailleurs n’était-ce pas l’improbable qui devenait le
vraisemblable dans cette existence cahotée?

Ne voulant pas donner son adresse, ce qui eût pu l’exposer à
toutes sortes de sollicitations plus ou moins malhonnêtes, c’était
celle de son banquier à Amiens que M. Vulfran avait indiquée;
c’était donc celui-ci qui recevait les lettres que l’offre des
mille francs provoquait, et qui les transmettait à Maraucourt.

Mais de ces lettres assez nombreuses, pas une seule n’était
sérieuse; la plupart provenaient d’agents d’affaires, qui
s’engageaient à faire des recherches dont ils garantissaient le
succès, si on voulait bien leur envoyer une provision
indispensable aux premières démarches; quelques-unes étaient de
simples romans qui se lançaient dans une fantaisie vague
promettant tout et ne donnant rien; d’autres enfin racontaient des
faits remontant à cinq, dix, douze ans; aucune ne se renfermait
dans les trois dernières années fixées par l’annonce, pas plus
qu’elle ne fournissait l’indication précise demandée.

C’était Perrine qui lisait ces lettres ou les traduisait, et si
nulles qu’elles fussent généralement, elles ne décourageaient pas
M. Vulfran et n’ébranlaient pas sa foi:

«Il n’y a que l’annonce répétée qui produise de l’effet», disait-
il toujours.

Et sans se lasser, il répétait les siennes.

Un jour enfin une lettre datée de Serajevo en Bosnie apporta une
offre qui paraissait pouvoir être prise en considération: elle
était en mauvais anglais, et disait que si l’on voulait déposer
les quarante livres promises par l’insertion du _Times_, chez un
banquier de Serajevo, on s’engageait à fournir des nouvelles
authentiques de M. Edmond Paindavoine remontant au mois de
novembre de la précédente année: au cas où l’on accepterait cette
proposition, on devait répondre poste restante à Serajevo sous le
numéro 917.

«Eh bien, tu vois si j’avais raison, s’écria M. Vulfran, c’est
près de nous, le mois de novembre.»

Et il montra une joie qui était un aveu de ses craintes: c’était
maintenant qu’il pouvait affirmer l’existence d’Edmond avec
preuves à l’appui et non plus seulement en vertu de sa foi
paternelle.

Pour la première fois depuis que ses recherches se poursuivaient,
il parla de son fils à ses neveux et à Talouel.

«J’ai la grande joie de vous annoncer que j’ai des nouvelles
d’Edmond; il était en Bosnie au mois de novembre.»

L’émoi fut grand quand ce bruit se répandit dans le pays. Comme
toujours en pareille circonstance on l’amplifia:

«M. Edmond va arriver!

-- Est ce possible?

-- Si vous voulez en avoir la certitude regardez la mine des
neveux et de Talouel.»

En réalité, elle était curieuse cette mine: préoccupée chez
Théodore autant que chez Casimir, avec quelque chose de contraint;
au contraire épanouie chez Talouel, qui depuis longtemps avait
pris l’habitude de faire exprimer à sa physionomie comme à ses
paroles précisément le contraire de ce qu’il pensait.

Cependant il y avait des gens qui ne voulaient pas croire à ce
retour:

«Le vieux a été trop dur; le fils n’avait pas mérité que, pour
quelques dettes, on l’envoyât aux Indes. Mis en dehors de sa
famille, il s’en est créé une autre là-bas.

-- Et puis être en Bosnie, en Turquie, quelque part par là, cela,
ne veut pas dire qu’on, est en route pour Maraucourt; est-ce que
la route des Indes en France passe par la Bosnie?»

Cette réflexion était de Bendit, qui, avec son sang-froid anglais,
jugeait les choses au seul point de vue pratique, sans y mêler
aucune considération sentimentale.

«Comme vous je désire le retour du fils, disait-il, cela donnerait
à la maison une solidité qui lui manque, mais il ne suffit pas que
je désire une chose pour que j’y croie; c’est Français cela, ce
n’est pas Anglais, et moi, vous savez, _I am an Englishman_.»

Justement parce que ces réflexions étaient d’un Anglais, elles
faisaient hausser les épaules: si le patron parlait du retour de
son fils, on pouvait avoir foi en lui; il n’était pas homme à
s’emballer, le patron.

«En affaires, oui; mais en sentiment, ce n’est pas l’industriel
qui parle, c’est le père.»

À chaque instant M. Vulfran s’entretenait avec Perrine de ses
espérances:

«Ce n’est plus qu’une affaire de temps: la Bosnie, ce n’est pas
l’Inde, une mer dans laquelle on disparaît; si nous avons des
nouvelles certaines pour le mois de novembre, elles nous mettront
sur une piste qu’il sera facile de suivre.»

Et il avait voulu que Perrine prit dans la bibliothèque les livres
qui parlaient de Bosnie, cherchant en eux, sans y trouver une
explication satisfaisante, ce que son fils était venu faire dans
ce pays sauvage, au climat rude, où il n’y a ni commerce, ni
industrie.

«Peut-être s’y trouvait-il simplement en passant, dit Perrine.

-- Sans doute, et c’est un indice de plus pour prouver son
prochain retour; de plus s’il était là de passage, il semble
vraisemblablement qu’il n’était pas accompagné de sa femme et de
sa fille, car la Bosnie n’est pas un pays pour les touristes; donc
il y aurait séparation entre eux.»

Comme elle ne répondait rien malgré l’envie qu’elle en avait, il
s’en fâcha:

«Tu ne dis rien.

-- C’est que je n’ose pas ne pas être d’accord avec vous.

-- Tu sais bien que je veux que tu me dises tout ce que tu penses.

-- Vous le voulez pour certaines choses, vous ne le voulez pas
pour d’autres. Ne m’avez-vous pas défendu d’aborder jamais ce qui
se rapporte à... cette jeune fille? Je ne veux pas m’exposer à
vous fâcher.

-- Tu ne me fâcheras pas en disant les raisons pour lesquelles tu
admets qu’elles ont pu venir en Bosnie.

-- D’abord parce que la Bosnie n’est pas un pays inabordable pour
des femmes, surtout quand ces femmes ont voyagé dans les montagnes
de l’Inde, qui ne ressemblent en rien pour les fatigues et les
dangers à celles des Balkans. Et puis d’un autre côté, si
M. Edmond ne faisait que traverser la Bosnie, je ne vois pas
pourquoi sa femme et sa fille ne l’auraient pas accompagné,
puisque les lettres que vous avez reçues des différentes contrées
de l’Inde disent que partout elles étaient avec lui. Enfin il y a
encore une autre considération que je n’ose pas vous dire,
précisément parce qu’elle n’est pas d’accord avec vos espérances.

-- Dis-la quand même.

-- Je la dirai, mais à l’avance je vous demande de ne voir dans
mes paroles que le souci de votre santé, qui serait atteinte au
cas où votre attente serait déçue; ce qui est possible n’est-ce
pas?

-- Explique-toi clairement.

-- De ce que M. Edmond était à Serajevo au mois de novembre, vous
concluez qu’il doit être de retour ici... bientôt.

-- Évidemment.

-- Et cependant on peut ne pas le retrouver.

-- Je n’admets pas cela.

-- Une raison ou une autre peut l’empêcher de revenir... N’est-il
pas possible qu’il ait disparu?

-- Disparu?

-- S’il était retourné aux Indes... ou ailleurs; s’il était parti
pour l’Amérique?

-- Les si entassés les uns par-dessus les autres conduisent à
l’absurde.

-- Sans doute, monsieur, mais en choisissant ceux qu’on désire et
en repoussant les autres on s’expose...

-- À quoi?

-- Quand ce ne serait qu’à l’impatience. Voyez dans quel état
agité vous êtes depuis que vous avez reçu cette nouvelle de
Serajevo; et cependant les délais ne sont pas écoulés pour que la
réponse vous soit parvenue. Vous ne toussiez presque plus; vous
avez maintenant plusieurs accès par jour et aussi des
palpitations, de l’essoufflement: votre visage rougit à chaque
instant; les veines de votre front se gonflent. Que se passera-t-
il si cette réponse se fait encore attendre, et surtout si... elle
n’est pas ce que vous espérez, ce que vous voulez? Vous vous êtes
si bien habitué à dire: «Cela est ainsi, et non autrement», que je
ne peux pas ne pas m’... inquiéter. Cela est si terrible d’être
frappé par le pire, quand c’est au meilleur qu’on croit, et si
j’en parle ainsi, c’est que cela m’est arrivé: après avoir tout
craint pour mon père, nous étions sûres de son prompt
rétablissement le jour même où nous l’avons perdu; nous avons été
folles, maman et moi, et certainement c’est la violence de ce coup
inattendu qui a tué ma pauvre maman; elle n’a pas pu se relever;
six mois après, elle est morte à son tour. Alors pensant à cela,
je me dis...»

Mais elle n’acheva pas, les sanglots étranglèrent les paroles dans
sa gorge, et comme elle voulait les contenir, car elle comprenait
qu’ils ne s’expliquaient pas, ils la suffoquèrent.

«N’évoque pas ces souvenirs, pauvre petite, dit M. Vulfran, et
parce que tu as été cruellement éprouvée, n’imagine pas qu’il n’y
a que malheurs en ce monde; cela serait mauvais pour toi; de plus
cela serait injuste.»

Évidemment tout ce qu’elle dirait, ce qu’elle ferait,
n’ébranlerait pas cette confiance, qui ne voulait croire possible
que ce qui s’accordait avec son désir: elle ne pouvait donc
qu’attendre en se demandant, pleine d’angoisses, ce qui se
passerait lorsque arriverait la lettre du banquier d’Amiens
apportant la réponse de Serajevo.

Mais ce ne fut pas une lettre qui arriva, ce fut le banquier lui-
même.

Un matin que Talouel comme à son ordinaire se promenait sur son
banc de quart les mains dans ses poches, surveillant de son
regard, qui ne laissait rien échapper, les cours de l’usine, il
vit le banquier qu’il connaissait bien descendre de voiture à la
grille des Shèdes, et se diriger vers les bureaux d’un pas grave,
avec une attitude compassée.

Précipitamment il dégringola l’escalier de sa véranda et courut
au-devant de lui: en approchant, il constata que la mine était
d’accord avec la démarche et l’attitude. Incapable de se contenir
il s’écria:

«Je suppose que les nouvelles sont mauvaises, cher monsieur?

-- Mauvaises.»

La réponse se renferma dans ce seul mot. Talouel insista:

«Mais...

-- Mauvaises.»

Puis, changeant tout de suite de sujet:

«M. Vulfran est dans ses bureaux?

-- Sans doute.

-- Je dois l’entretenir tout d’abord.

-- Cependant...

-- Vous comprenez.»

Si le banquier qui, dans son attitude embarrassée, fixait ses
regards à terre, avait eu des yeux pour voir, il aurait deviné
qu’au cas où Talouel deviendrait un jour le maître des usines de
Maraucourt, il lui ferait payer cher cette discrétion.

Autant Talouel s’était montré obséquieux quand il avait espéré
obtenir ce qu’il voulait savoir, autant il afficha de brutalité
quand il vit ses avances repoussées:

«Vous trouverez M. Vulfran dans son cabinet», dit-il en
s’éloignant les mains dans ses poches.

Comme ce n’était pas la première fois que le banquier venait à
Maraucourt, il n’eut pas de peine à trouver le cabinet de
M. Vulfran, et arrivé à sa porte, il s’arrêta un moment pour se
préparer.

Il n’avait pas encore frappé qu’une voix, celle de M. Vulfran,
cria:

«Entrez!»

Il n’y avait plus à différer, il entra en s’annonçant:

«Bonjour, monsieur Vulfran.

-- Comment, c’est vous! à Maraucourt!

-- Oui, j’avais affaire ce matin à Picquigny; alors j’ai poussé
jusqu’ici pour vous apporter des nouvelles de Serajevo.»

-- Perrine assise à sa table n’avait pas besoin que ce nom fût
prononcé pour savoir qui venait d’entrer: elle resta pétrifiée.

«Eh bien? demanda M. Vulfran d’une voix impatiente.

-- Elles ne sont pas ce que vous deviez espérer, ce que nous
espérions tous.

-- Notre homme a voulu nous escroquer les quarante livres?

-- Il semble que ce soit un honnête homme.

-- Il ne sait rien?

-- Ses renseignements ne sont que trop authentiques...
malheureusement.

-- Malheureusement!»

C’était la première parole de doute que M. Vulfran prononçait.

Il s’établit un silence, et sur la physionomie de M. Vulfran qui
s’assombrissait, il fut facile de voir par quels sentiments il
passait: la surprise, l’inquiétude.

«Alors on n’a plus de nouvelles d’Edmond depuis le mois de
novembre? dit-il.

-- On n’en a plus.

-- Mais quelles nouvelles a-t-on eues à cette époque? quel
caractère de certitude, d’authenticité présentent-elles?

-- Nous avons des pièces officielles, visées par le consul de
France à Serajevo.

-- Mais parlez donc, rapportez ces nouvelles mêmes.

-- En novembre, M. Edmond est arrivé à Sarajevo comme...
photographe.

-- Allons donc! vous voulez dire avec des appareils de
photographie?

-- Avec une voiture de photographe ambulant, dans laquelle il
voyageait en famille, accompagné de sa femme et de sa fille.
Pendant quelques jours il a fait des portraits sur une place de la
ville...»

Il chercha dans les papiers qu’il avait dépliés sur un coin du
bureau de M. Vulfran.

«Puisque vous avez des pièces, lisez-les, dit M. Vulfran, ce sera
plus vite fait.

-- Je vais vous les lire; je vous disais qu’il avait travaillé
comme photographe sur une place publique, la place Philippovitch.
Au commencement de novembre il quitta Serajevo pour...»

Il consulta de nouveau ses papiers:

«... pour Travnik, et tomba... ou arriva malade à un village situé
entre ces deux villes.

-- Mon Dieu, s’écria M. Vulfran, mon Dieu, mon Dieu!»

Et il joignit les mains, le visage décomposé, tremblant de la tête
aux pieds comme si la vision de son fils se dressait devant lui.

«Vous êtes un homme de grande force...

-- Il n’y a pas de force contre la mort. Mon fils....

-- Eh bien oui, il faut que vous connaissiez l’affreuse vérité: le
sept novembre... M. Edmond... est mort à Bousovatcha d’une
congestion pulmonaire.

-- C’est impossible!

-- Hélas! monsieur, moi aussi j’ai dit: c’est impossible en
recevant ces pièces, bien que leur traduction soit visée par le
consul de France; mais cet acte de décès d’Edmond Vulfran
Paindavoine, né à Maraucourt (Somme), âgé de trente-quatre ans,
n’emprunte-t-il pas un caractère d’authenticité à ces
renseignements mêmes, si précis? Cependant, voulant douter malgré
tout, j’ai, en recevant ces pièces hier, télégraphié à notre
consul à Serajevo; voici sa réponse: «Pièces authentiques, mort
certaine.»

Mais M. Vulfran paraissait ne pas écouter: affaissé dans son
fauteuil, écroulé sur lui-même, la tête penchée en avant reposant
sur sa poitrine, il ne donnait aucun signe de vie, et Perrine
affolée, éperdue, suffoquée, se demandait s’il était mort.

Tout à coup, il redressa son visage ruisselant de larmes qui
jaillissaient de ses yeux sans regard, et tendant la main il
pressa le bouton des sonneries électriques qui correspondaient
dans les bureaux de Talouel, de Théodore et de Casimir.

Cet appel était si violent qu’ils accoururent aussitôt tous trois.

«Vous êtes là, dit-il, Talouel, Théodore, Casimir?

Tous trois répondirent en même temps.

«J’apprends la mort de mon fils. Elle est certaine. Talouel,
arrêtez partout et immédiatement le travail; téléphonez qu’on
affiche qu’il reprendra après-demain, et que demain un service
sera célébré dans les églises de Maraucourt, Saint-Pipoy,
Hercheux, Bacourt et Flexelles.

-- Mon oncle!» s’écrièrent d’une même voix les deux neveux.

Mais il les arrêta:

«J’ai besoin d’être seul; laissez-moi.»

Tout le monde sortit, Perrine seule resta.

«Aurélie, tu es là?» demanda M. Vulfran.

Elle répondit dans un sanglot.

«Rentrons au château.»

Comme toujours il avait posé sa main sur l’épaule de Perrine, et
ce fut ainsi qu’ils sortirent au milieu du premier flot des
ouvriers qui quittaient les ateliers: ils traversèrent ainsi le
village où déjà la nouvelle courait de porte en porte, et chacun
en les voyant passer se demandait s’il survivrait à cet
écrasement; comme il était déjà courbé, lui qui d’ordinaire
marchait si solide, couché en avant comme un arbre que la tempête
a brisé par le milieu de son tronc.

Mais cette question, Perrine se la posait avec plus d’angoisse
encore, car aux secousses que de sa main il lui imprimait à
l’épaule, elle sentait, sans qu’il prononçât une seule parole,
combien profondément il était atteint.

Quand elle l’eut conduit dans son cabinet, il la renvoya:

«Explique pourquoi je veux être seul, dit-il, que personne
n’entre, que personne ne me parle.»

Comme elle allait sortir:

«Et je me refusais à te croire!

-- Si vous vouliez me permettre...

-- Laisse-moi», dit-il rudement.


XXXVII

Toute la nuit le château fut plein de mouvement et de bruit, car
successivement arrivèrent: de Paris, M. et Mme Stanislas
Paindavoine, prévenus par Théodore; de Boulogne, M. et
Mme Bretoneux, avertis par Casimir; enfin de Dunkerque et de
Rouen, les deux filles de Mme Bretoneux avec leurs maris et leurs
enfants. Personne n’aurait manqué au service de ce pauvre Edmond.
D’ailleurs ne fallait-il pas être là pour prendre position et se
surveiller? Maintenant que la place était vide, et bien vide à
jamais, qui allait s’en emparer? C’était l’heure des manoeuvres
habiles où chacun devait s’employer entièrement, avec toute son
énergie, toute son intelligence, toute son intrigue. Quel désastre
si cette industrie qui était une des forces du pays, tombait aux
mains d’un incapable comme Théodore! Quel malheur si un esprit
borné comme Casimir en prenait la direction! Et aucune des deux
familles n’avait la pensée d’admettre qu’une association fut
possible, qu’un partage pût se faire entre les deux cousins: on
voulait tout pour soi; l’autre n’aurait rien: quels droits
d’ailleurs avait-il à faire valoir cet autre?

Perrine s’attendait à la visite matinale de Mme Bretoneux, et
aussi à celle de Mme Paindavoine; mais elle ne reçut ni l’une ni
l’autre, ce qui lui fit comprendre qu’on ne croyait plus avoir
besoin d’elle, au moins pour le moment. Qu’était-elle en effet
dans cette maison? Maintenant c’était le frère de M. Vulfran, sa
soeur, ses neveux, ses nièces, ses héritiers, enfin, qui y étaient
les maîtres.

Elle s’attendait aussi à ce que M. Vulfran l’appellerait pour
qu’elle le conduisît à l’église, comme elle le faisait tous les
dimanches depuis qu’elle avait remplacé Guillaume; mais il n’en
fut rien, et quand les cloches, qui depuis la veille sonnaient des
glas de quart d’heure en quart d’heure, annoncèrent la messe, elle
le vit monter en landau appuyé sur le bras de son frère,
accompagné de sa soeur et de sa belle-soeur, tandis que les
membres de la famille prenaient place dans les autres voitures.

Alors, n’ayant pas de temps à perdre, elle qui devait faire à pied
le trajet du château à l’église, elle partit au plus vite.

Elle quittait une maison sur laquelle la Mort avait étendu son
linceul; elle fut surprise en traversant à la hâte les rues du
village, de remarquer qu’elles avaient leur air des dimanches,
c’est-à-dire que les cabarets étaient pleins d’ouvriers qui
buvaient en bavardant avec un tapage assourdissant, tandis que le
long des maisons, assises sur des chaises, ou sur le pas de leur
porte, les femmes causaient et que les enfants jouaient dans les
cours. Personne n’assisterait-il donc au service?

En entrant dans l’église où elle avait eu peur de ne pas pouvoir
entrer, elle la vit à moitié vide: dans le choeur était rangée la
famille; çà et là se montraient les autorités du village, les
fournisseurs, le haut personnel des usines, mais rares, très rares
étaient les ouvriers, hommes, femmes, enfants qui, en cette
journée dont les conséquences pouvaient être si graves pour eux
cependant, avaient eu la pensée de venir joindre leurs prières à
celles de leur patron.

Le dimanche sa place était à côté de M, Vulfran, mais comme elle
n’avait pas qualité pour l’occuper, elle prit une chaise à côté de
Rosalie qui accompagnait sa grand’mère en grand deuil.

«Hélas! mon pauvre petit Edmond, murmura la vieille nourrice qui
pleurait, quel malheur! Qu’est-ce que dit M. Vulfran?»

Mais l’office qui commençait dispensa Perrine de répondre, et ni
Rosalie, ni Françoise ne lui adressèrent plus la parole, voyant
combien elle était bouleversée.

À la sortie, elle fut arrêtée par Mlle Belhomme qui, comme
Françoise, voulut l’interroger sur, M. Vulfran, et à qui elle dut
répondre qu’elle ne l’avait pas vu depuis la veille.

«Vous rentrez à pied? demanda l’institutrice.

-- Mais oui.

-- Eh bien, nous ferons route ensemble jusqu’aux écoles.»

Perrine eût voulu être seule, mais elle ne pouvait pas refuser, et
elle dut suivre la conversation de l’institutrice.

«Savez-vous à quoi je pensais en regardant M. Vulfran se lever,
s’asseoir, s’agenouiller pendant l’office, si brisé, si accablé
qu’il semblait toujours qu’il ne pourrait pas se redresser? C’est
que pour la première fois aujourd’hui, il a peut-être été bon pour
lui d’être aveugle.

-- Pourquoi?

-- Parce qu’il n’a pas vu combien l’église était peu remplie.
C’eût été une douleur de plus que cette indifférence de ses
ouvriers à son malheur.

--Ils n’étaient pas nombreux, cela est vrai.

-- Au moins il ne l’a pas vu.

-- Mais êtes-vous sûre qu’il ne s’en soit pas rendu compte par le
silence vide de l’église en même temps que par le brouhaha des
cabarets, quand il a traversé les rues du village? Avec les
oreilles il reconstitue bien des choses.

-- Cela serait un chagrin de plus pour lui, dont il n’a pas
besoin, le pauvre homme; et cependant...»

Elle fit une pause pour retenir ce qu’elle allait dire; mais comme
elle n’avait pas l’habitude de jamais cacher ce qu’elle pensait,
elle ajouta:

«Et cependant ce serait une leçon, une grande leçon, car voyez-
vous, mon enfant, nous ne pouvons demander aux autres de
s’associer à nos douleurs, que lorsque nous nous associons nous-
mêmes à celles qu’ils éprouvent, ou à leur souffrance; et on peut
le dire, parce que c’est l’expression de la stricte vérité...»

Elle baissa la voix:

«... Ce n’a jamais été le cas de M. Vulfran: homme juste avec les
ouvriers, leur accordant ce qu’il leur croit dû, mais c’est tout;
et la seule justice, comme règle de ce monde, ce n’est pas assez:
n’être que juste, c’est être injuste. Comme il est regrettable que
M. Vulfran n’ait jamais eu l’idée qu’il pouvait être un père pour
ses ouvriers; mais entraîné, absorbé par ses grandes affaires, il
n’a appliqué son esprit supérieur qu’aux seules affaires. Quel
bien il eût pu faire cependant, non seulement ici même, ce qui
serait déjà considérable, mais partout par l’exemple donné. Qu’il
en eût été ainsi, et vous pouvez être certaine que nous n’aurions
pas vu aujourd’hui... ce que nous voyons.»

Cela pouvait être vrai, mais Perrine n’était pas en situation
d’apprécier la morale de ces paroles, qui la blessaient par ce
qu’elles disaient, autant que parce qu’elle les entendait de la
bouche de Mlle Belhomme, pour qui elle s’était vite prise d’une
affection respectueuse. Qu’une autre eût exprimé ces idées, il lui
semblait que cela l’eût laissée indifférente, mais elle souffrait
de ce qu’elles étaient celles d’une femme en qui elle avait mis
une grande confiance.

En arrivant devant les écoles elle se hâta donc de la quitter.

«Pourquoi n’entrez-vous pas, nous déjeunerions ensemble, dit
Mlle Belhomme qui avait deviné que son élève ne devait pas prendre
place à la table de la famille.

-- Je vous remercie: M. Vulfran peut avoir besoin de moi.

-- Alors rentrez.»

Mais en arrivant au château elle vit que M. Vulfran n’avait pas
besoin d’elle, et même qu’il ne pensait pas du tout à elle; car
Bastien qu’elle rencontra dans l’escalier lui dit qu’en descendant
de voiture, M. Vulfran s’était enfermé dans son cabinet, où
personne ne devait entrer:

«En un jour comme aujourd’hui, il ne veut même pas déjeuner avec
la famille.

-- Elle reste, la famille?

-- Vous pensez bien que non; après le déjeuner, tout le monde
part; je crois qu’il ne voudra même pas recevoir les adieux de ses
parents. Ah! il est bien accablé. Qu’est-ce que nous allons
devenir, mon Dieu! Il faudra nous aider.

-- Que puis-je?

-- Vous pouvez beaucoup: M. Vulfran a confiance en vous, et il
vous aime bien.

-- Il m’aime!

-- Je sais ce que je dis, et c’est gros, cela.»

Comme Bastien l’avait annoncé, toute la famille partit après le
déjeuner; mais jusqu’au soir Perrine resta dans sa chambre sans
que M. Vulfran la fit appeler; ce fut seulement un peu avant le
coucher que Bastien vint lui dire que le patron la prévenait de se
tenir prête à l’accompagner le lendemain matin à l’heure
habituelle.

«Il veut se remettre au travail, mais le pourra-t-il? Ce sera le
mieux: le travail c’est sa vie.»

Le lendemain à l’heure fixée, comme tous les matins elle se trouva
dans le hall, attendant M. Vulfran, et bientôt elle le vit
paraître, marchant courbé, conduit par Bastien, qui,
silencieusement fit un signe attristé pour dire que la nuit avait
été mauvaise.

«Aurélie est-elle là?» demanda-t-il d’une voix altérée, dolente et
faible comme celle d’un enfant malade.

Elle s’avança vivement:

«Me voilà, monsieur.

-- Montons en voiture.»

Elle eût voulu l’interroger, mais elle n’osa pas; une fois assis
en voiture, il s’affaissa et, la tête inclinée en avant, il ne
prononça pas un mot.

Au bas du perron des bureaux, Talouel se tenait prêt à le recevoir
et à l’aider à descendre; ce qu’il fit, obséquieusement:

«Je suppose que vous vous êtes senti assez fort pour venir, dit-il
d’une voix compatissante qui contrastait avec l’éclat de ses yeux.

-- Je ne me suis pas senti fort du tout; mais je suis venu parce
que je devais venir.

-- C’est ce que je voulais dire...»

M. Vulfran lui coupa la parole en appelant Perrine et en se
faisant conduire par elle à son cabinet.

Bientôt commença le dépouillement de la correspondance, qui était
volumineuse, comprenant les lettres de deux jours; il le laissa se
faire, sans une seule observation, un seul ordre, comme s’il était
sourd ou endormi.

Ensuite venait la réunion des chefs de services, dans laquelle
devait ce jour-là se décider une grosse question, qui engageait
sérieusement les intérêts de la maison: devait-on vendre les
grandes provisions de jute qu’on avait aux Indes et en Angleterre,
en ne gardant que ce qui était indispensable à la fabrication
courante des usines pendant un certain temps, ou bien devait-on
faire de nouveaux achats? en un mot se mettre à la hausse ou à la
baisse?

Habituellement les affaires de ce genre se traitaient avec une
méthode rigoureuse, dont personne ne s’écartait: chacun à tour de
rôle, en commençant par le plus jeune, donnait son avis et
développait ses raisons; M. Vulfran écoutait, et à la fin, faisait
connaître la résolution qu’il se proposait de suivre; -- ce qui ne
voulait pas dire qu’il la suivrait, car plus d’une fois on
apprenait, six mois ou un an après, qu’il avait fait précisément
le contraire de ce qu’il avait dit; mais en tout cas, il se
prononçait avec une netteté qui émerveillait ses employés, et
toujours la discussion aboutissait.

Ce matin-là la délibération suivit sa marche ordinaire, chacun
expliqua ses raisons pour vendre ou pour acheter; mais quand vint
le tour de parole de Talouel, ce ne fut pas une affirmation que
celui-ci produisit, ce fut un doute:

«Je n’ai jamais été si embarrassé; il y a de bien bonnes raisons
pour, mais il y en a de bien fortes contre.»

Il était sincère, en confessant cet embarras, car c’était une
règle chez lui de suivre la discussion sur la physionomie du
maître, bien plus que sur les lèvres de celui qui parlait, et de
se décider d’après ce que disait cette physionomie, qu’il avait
appris à connaître par une longue pratique, sans s’inquiéter de ce
qu’il pouvait penser lui-même: que pouvait d’ailleurs peser son
opinion dans la balance, où de l’autre côté, ce qu’il mettait
était une flatterie au patron, dont il devait toujours et en tout
devancer le sentiment? Or, ce matin-la, cette physionomie n’avait
absolument rien exprimé, qu’un vague exaspérant. Voulait-il
acheter, voulait-il vendre? À vrai dire il semblait ne pas prendre
souci plus de l’un que de l’autre; absent, envolé, perdu dans un
autre monde que celui des affaires.

Après Talouel, deux conclusions furent encore émises, puis ce fut
au patron de rendre son arrêt; et comme toujours, même plus
complet que toujours, s’établit un respectueux silence, tandis que
les yeux restaient attachés sur lui.

On attendait, et comme il ne disait rien on s’interrogeait du
regard: avait-il donc perdu l’intelligence ou le sentiment de la
réalité?

Enfin il leva le bras, et dit:

«Je vous avoue que je ne sais que décider.»

Quelle stupéfaction! Eh quoi, il en était là!

Pour la première fois depuis qu’on le connaissait, il se montrait
indécis, lui toujours si résolu, si bien maître de sa volonté.

Et les regards, qui tout à l’heure se cherchaient, évitaient
maintenant de se rencontrer: les uns par compassion; les autres,
particulièrement ceux de Talouel et des neveux, de peur de se
trahir.

Il dit encore:

«Nous verrons plus tard.»

Alors chacun se retira, sans dire un mot, et en s’en allant, sans
échanger ses réflexions.

Resté seul avec Perrine, assise à la petite table d’où elle
n’avait pas bougé, il ne parut pas faire attention au départ de
ses employés, et garda son attitude accablée.

Le temps s’écoula, il ne bougea point. Souvent elle l’avait vu
rester, immobile devant sa fenêtre ouverte, plongé dans ses
pensées ou ses rêves, et cette attitude s’expliquait de même que
son inaction et son mutisme, puisqu’il ne pouvait ni lire, ni
écrire; mais alors elle ne ressemblait en rien à celle de
maintenant, et à le regarder, l’oreille attentive, on pouvait voir
sur sa physionomie mobile, que par les bruits de l’usine il
suivait son travail comme s’il le surveillait de ses yeux, dans
chaque atelier ou chaque cour: le battement des métiers, les
échappements de la vapeur, les ronflements des cannetières, les
lamentables gémissements de la valseuse, le décrochage et
l’accrochage des wagons, le roulement des wagonets, les coups de
sifflet des locomotives, les commandements de manoeuvres, même le
sabotage des ouvriers quand ils traversaient d’un pas traîné un
chemin pavé, rien ne se confondait pour lui, et de tout il se
rendait un compte exact, qui lui permettait de savoir ce qui se
faisait, et avec quelle activité ou quelle nonchalance cela se
faisait.

Mais maintenant oreille, visage, physionomie, mouvements, tout
paraissait pétrifié, momifié comme l’eût été une statue. Cela
était si saisissant que Perrine, dans ce silence, se sentait
envahie par une sorte de terreur qui l’anéantissait.

Tout à coup, il mit ses deux mains sur son visage, et d’une voix
forte, avec la conscience d’être seul, ou plutôt sans conscience
de l’endroit où il était et de ceux qui pouvaient l’entendre, il
dit:

«Mon Dieu, mon Dieu, vous vous êtes retiré de moi. Qu’ai-je donc
fait pour que vous m’abandonniez?»

Puis le silence reprit plus écrasant, plus lugubre, pour Perrine,
que ce cri avait bouleversée, bien qu’elle ne pût pas mesurer
toute l’étendue et la profondeur du désespoir qu’il accusait.
C’est qu’en effet, M. Vulfran, par la grande fortune qu’il avait
faite et la situation qu’il occupait, en était arrivé à croire
qu’il était un privilégié, en quelque sorte un élu, dont la
Providence se servait pour conduire le monde. Parti de si bas,
comment serait-il parvenu si haut, s’il n’avait été servi que par
sa seule intelligence? Une main toute-puissante l’avait donc tiré
de la foule pour de grandes choses, et plus tard guidé si
sûrement, que ses idées avaient toujours obéi à une inspiration
supérieure, de même que ses actes à une direction infaillible; ce
qu’il désirait avait toujours réussi; dans ses batailles, il avait
toujours triomphé, et toujours ses adversaires avaient succombé.
Mais voilà que tout à coup ce qu’il voulait le plus ardemment, ce
qu’il se croyait sûr d’obtenir, pour la première fois ne se
réalisait pas: il attendait son fils, il savait qu’il allait le
voir arriver, toute sa vie était désormais arrangée pour cette
réunion; et son fils était mort.

Alors quoi?

Il ne comprenait pas, -- ni le présent, ni le passé.

Qu’avait-il été?

Qu’était-il?

Et si vraiment il avait été ce que pendant quarante ans il avait
cru être, pourquoi ne l’était-il plus?


XXXVIII

Cet anéantissement se prolongea, et il s’y joignit des accidents
de santé: la bronchite, les palpitations s’aggravèrent, il se
produisit même une congestion pulmonaire, qui pendant une semaine
retint M. Vulfran à la chambre, et donna l’entière direction des
usines à Talouel triomphant.

Cependant ces accidents s’amendèrent, mais la prostration morale
ne s’améliora pas, et au bout de quelques jours il n’y eut plus
qu’elle qui inquiéta le médecin.

Plusieurs fois Perrine avait essayé de l’interroger; mais il lui
avait à peine répondu, le docteur Ruchon n’étant pas homme à
s’intéresser à la curiosité des gamines; heureusement il avait été
moins rébarbatif avec Bastien et Mlle Belhomme, qu’il rencontrait
souvent à sa visite du soir, si bien que par le vieux valet de
chambre et par l’institutrice son anxiété était tant bien que mal
renseignée.

«Il n’y a pas de danger pour la vie, disait Bastien, mais
M. Ruchon voudrait voir monsieur se remettre au travail.»

Mlle Belhomme était moins brève, et quand en venant au château
donner sa leçon, elle avait bavardé avec le médecin, elle répétait
volontiers à son élève ce que celui-ci avait dit, ce qui
d’ailleurs se résumait en un mot toujours le même:

«Il faudrait une secousse, quelque chose qui remontât la mécanique
morale arrêtée, mais dont le grand ressort ne paraît cependant pas
cassé.»

Pendant longtemps on l’avait redoutée cette secousse, et c’était
même la crainte qu’elle se produisit inopinément qui, plusieurs
fois, avait retardé l’opération de la cataracte, que l’état
général semblait permettre. Mais maintenant on la désirait.
Qu’elle se produisit, que M. Vulfran sous son impression reprit
intérêt à ses affaires, au travail, à tout ce qui était sa vie, et
dans un avenir, prochain peut-être, on pourrait sans doute la
tenter avec des chances de réussite, alors surtout qu’on n’aurait
pas à redouter les violentes émotions d’un retour ou d’une mort,
qu’au point de vue spécial de l’opération on pouvait également
redouter.

Mais comment la provoquer?

C’était ce qu’on se demandait sans trouver de réponse à cette
question, tant il semblait détaché, de tout, au point de ne
vouloir recevoir ni Talouel, ni ses neveux pendant qu’il avait
gardé la chambre, et d’avoir toujours fait répondre par Bastien, à
Talouel, qui respectueusement venait à l’ordre deux fois par jour,
le matin et le soir:

«Décidez pour le mieux.»

Et quand, quittant le lit, il était revenu aux bureaux, à peine
s’était-il fait rendre compte de ce qu’avait décidé Talouel, trop
habile, trop adroit et trop prudent d’ailleurs pour prendre aucune
mesure que le patron n’eût pas prise lui-même.

Cette apathie n’empêchait pas cependant que chaque jour Perrine le
conduisît comme naguère dans les diverses usines; mais le chemin
se faisait silencieusement, sans qu’il répondît le plus souvent
aux observations qu’elle lui adressait de temps en temps, et
arrivé aux usines, c’était à peine s’il écoutait le rapport des
directeurs.

«Pour le mieux, répétait-il; entendez-vous avec Talouel.»

Combien de temps cela durerait-il?

Une après-midi qu’ils revenaient de la tournée des usines, et
qu’ils approchaient de Maraucourt, au trot endormi du vieux
cheval, une sonnerie de clairon passa dans la brise.

«Arrête, dit M. Vulfran, il semble qu’on sonne au feu.»

La voiture arrêtée, la sonnerie s’entendit distinctement.

«C’est le feu, dit M. Vulfran, vois-tu quelque chose?

-- Un tourbillon de fumée noire.

-- De quel côté?

-- À travers le rideau des peupliers, je ne peux pas me
reconnaître.

-- À droite, ou à gauche?

-- Plutôt à gauche.»

À gauche, c’était vers l’usine.

«Faut-il mettre Coco au galop? demanda-t-elle.

-- Non, seulement va vite.»

En approchant, la sonnerie leur arrivait plus claire, mais comme
ils tournaient selon le caprice des entailles bordées de
peupliers, Perrine ne pouvait fixer l’endroit précis d’où
s’élevait la fumée, il semblait que c’était du centre du village,
et non de l’usine.

Elle fit cette observation à M. Vulfran, qui ne répondit rien.

Ce qui la confirma dans cette idée, ce fut que la sonnerie se
faisait entendre maintenant tout à gauche, c’est-à-dire aux
environs de l’usine.

«On ne sonne pas là où est le feu, dit-elle.

-- Voilà qui est bien raisonné», répliqua M. Vulfran.

Mais il fit cette réponse d’un ton presque indifférent, comme s’il
n’y avait pas intérêt pour lui à savoir où était le feu.

Ce fut seulement en entrant dans le village qu’ils furent fixés:

«Ne vous pressez pas, monsieur Vulfran, cria un paysan, le feu
n’est pas chez vous: c’est la maison à la Tiburce qui brûle.»

La Tiburce était une vieille ivrogne qui gardait les enfants trop
petits pour être admis à l’asile, et habitait une misérable
chaumière, usée, à moitié effondrée, située au fond d’une cour,
aux environs des écoles.

«Allons-y», dit M. Vulfran.

Il n’y avait qu’à suivre les gens qui couraient; maintenant on
voyait la fumée et les flammes s’élever en tourbillons au-dessus
des maisons, et l’on respirait une odeur de brûlé. Avant
d’arriver, ils durent arrêter sous peine d’écraser les curieux,
qui pour rien au monde ne se seraient dérangés. Alors M. Vulfran
descendit de voiture, et guidé par Perrine traversa les groupes.
Comme ils approchaient de l’entrée de la maison, Fabry, le casque
en tête, car il commandait les pompiers de l’usine, vint à eux.

«Nous sommes maîtres du feu, dit-il, mais la maison est
entièrement brûlée, et ce qui est plus grave, plusieurs enfants,
cinq ou six peut-être, ont péri; un est enseveli sous les
décombres, deux ont été asphyxiés; les trois autres, on ne sait
pas.

-- Comment le feu a-t-il pris?

-- La Tiburce était endormie ivre, -- elle l’est encore, -- les
enfants les plus grands ont joué avec des allumettes; quand tout a
commencé à flamber, ils se sont sauvés, la Tiburce épouvantée en a
fait autant, oubliant ceux au berceau.»

Une clameur sortait de la cour accompagnée de cris, M. Vulfran
voulut se diriger de ce côté.

«N’allez pas par-là, dit Fabry, ce sont les deux mères des enfants
asphyxiés qui les pleurent.

-- Qui sont-elles?

-- Des ouvrières des usines.

-- Il faut que je leur parle.»

Il appuya sa main sur l’épaule de Perrine, pour dire qu’elle
devait le conduire.

Précédés de Fabry, qui leur fit faire place, ils entrèrent dans la
cour, où les pompiers noyaient les décombres de la maison
effondrée entre ses quatre murs restés debout, et sous les jets
d’eau des tourbillons de flamme jaillissaient de ce foyer avec des
crépitements.

D’un coin opposé encombré de femmes, partaient les cris qu’ils
avaient entendus. Fabry écarta les groupes, et M. Vulfran, précédé
de Perrine, s’avança vers les deux mères qui tenaient leurs
enfants sur leurs genoux. Au milieu de ses larmes, l’une d’elles,
qui croyait peut-être à un secours suprême, le vit paraître; alors
reconnaissant que ce n’était que le patron, elle étendit vers lui
un bras menaçant:

«Venez donc ver ce qu’on fait d’nos éfants, pendant qu’on
s’extermine pour vous, c’est y vo qu’allez li rendre la vie? Oh!
mon pauvre petit!»

Et se penchant sur son enfant, elle éclata en cris et en sanglots.

Un moment M. Vulfran resta indécis, puis il dit à Fabry:

«Vous aviez raison; allons-nous-en.»

Ils rentrèrent aux bureaux, et il ne fut plus question de
l’incendie, jusqu’au moment où Talouel vint annoncer à M. Vulfran
que sur les six enfants qu’on croyait morts, trois avaient été
retrouvés en bonne santé chez des voisins, où on les avait portés
dans le premier moment d’affolement: il n’y avait donc réellement
que trois victimes, dont l’enterrement venait d’être fixé au
lendemain.

Quand Talouel fut parti, Perrine, qui depuis le retour à l’usine
était restée plongée dans une réflexion profonde, se décida à
adresser la parole à M. Vulfran:

«N’irez-vous pas à cet enterrement? demanda-t-elle avec un
frémissement de voix, qui trahissait son émotion.

-- Pourquoi irais-je?

-- Parce que ce serait votre réponse -- la plus digne que vous
puissiez faire -- aux accusations de cette pauvre femme.

-- Mes ouvriers sont-ils venus au service célébré pour mon fils?

-- Ils ne se sont pas associés à votre douleur; vous vous associez
à celles qui les atteignent, c’est une réponse aussi cela, et qui
serait comprise.

-- Tu ne sais pas combien l’ouvrier est ingrat.

-- Ingrat pourquoi? Pour l’argent reçu? C’est possible; et cela
vient peut-être de ce qu’il ne considère pas l’argent reçu au même
point de vue que celui qui le donne; n’a-t-il pas des droits sur
cet argent qu’il a gagné lui-même? Cette ingratitude-là existe
peut-être telle que vous dites. Mais l’ingratitude pour une marque
d’intérêt, pour une aide amicale, croyez-vous qu’elle soit la
même? C’est l’amitié qui fait naître l’amitié. On aime ceux dont
on se sent aimé; et il me semble que si nous nous faisons l’ami
des autres, nous faisons des autres nos amis. C’est beaucoup de
soulager la misère des malheureux; mais comme c’est plus encore de
soulager leur douleur... en la partageant!»

Elle avait encore bien des choses à dire dans ce sens, lui
semblait-il; mais M. Vulfran ne répondant rien, et ne paraissant
même pas l’écouter, elle n’osa pas continuer: plus tard elle
reprendrait ce sujet.

Quand ils passèrent devant la véranda de Talouel pour rentrer au
château, M. Vulfran s’arrêta:

«Prévenez M. le curé, dit-il, que je prends à ma charge les frais
de l’enterrement des enfants; qu’il ordonne un service convenable;
j’y assisterai.»

Talouel eut un haut-le-corps.

«Faites afficher, continua M. Vulfran, que tous ceux qui voudront
se rendre demain à l’église en auront la liberté: c’est un grand
malheur que cet incendie.

-- Nous n’en sommes pas responsables.

-- Directement, non.»

Ce ne fut pas la seule surprise de Perrine; le lendemain matin,
après le dépouillement de la correspondance et la conférence avec
les chefs de service, M. Vulfran retint Fabry:

«Vous n’avez rien de pressé en train, je pense?

-- Non, monsieur.

-- Eh bien, partez pour Rouen. J’ai appris qu’on avait construit
là une crèche modèle, dans laquelle on a appliqué ce qui s’est
fait de mieux ailleurs; non la Ville, il y aurait eu concours et
par suite routine, mais un particulier qui a cherché dans le bien
à faire un hommage à des mémoires chères. Vous étudierez cette
crèche dans tous ses détails: construction, chauffage,
ventilation, prix de revient, et dépense d’entretien. Puis vous
demanderez à son constructeur de quelles crèches il s’est inspiré.
Vous irez les étudier aussi, et vous reviendrez aussi vite qu’il
vous sera possible. Il faut qu’avant trois mois nous ayons ouvert
une crèche à la porte de toutes mes usines: je ne veux pas qu’un
malheur comme celui qui est arrivé avant-hier se renouvelle. Je
compte sur vous. N’ayons pas la charge d’une pareille
responsabilité.»

Le soir, la leçon que Mlle Belhomme donnait à Perrine, qui avait
raconté cette grande nouvelle à l’institutrice enthousiasmée, fut
interrompue par l’entrée de M. Vulfran dans la bibliothèque:

«Mademoiselle, dit-il, je viens vous demander un service en mon
nom et au nom des populations de ce pays, service considérable,
d’une importance capitale par les résultats qu’il peut produire,
mais qui, je le reconnais, exige de votre part un sacrifice
considérable aussi: voici ce dont il s’agit.»

Ce dont il s’agissait, c’était qu’elle donnât sa démission pour
prendre la direction des cinq crèches qu’il allait fonder; après
avoir cherché, il ne trouvait qu’elle qui fût la femme
d’intelligence, d’énergie et de coeur capable de mener à bien une
tâche aussi lourde. Les crèches ouvertes, il les offrirait aux
communes de Maraucourt, Saint-Pipoy, Hercheux, Bacourt, Flexelles,
avec un capital suffisant pour subvenir à leur entretien à
perpétuité, et il ne mettrait pour condition à sa donation que
l’obligation de maintenir à leur tête celle en qui il avait toute
confiance pour assurer le succès et la durée de son oeuvre.

Ainsi présentée, la demande ne pouvait pas ne pas être accueillie,
mais ce ne fut pas sans déchirements, car le sacrifice, comme
l’avait dit M. Vulfran, était considérable pour l’institutrice:

«Ah! monsieur, s’écria-t-elle, vous ne savez pas ce que c’est que
l’enseignement.

--Donner le savoir aux enfants, c’est beaucoup, je le sais, mais
leur donner la vie, la santé, c’est quelque chose aussi, et ce
sera votre tâche; elle est assez grande pour que vous ne la
refusiez pas.

-- Et je ne serais pas digne de votre choix si j’écoutais mes
convenances personnelles... Après tout je me prendrai moi-même
pour élève, et j’aurai tant à apprendre, que mon besoin
d’enseignement trouvera à s’employer largement. Je suis à vous de
tout coeur, et ce coeur est plus ému qu’il ne saurait l’exprimer,
pénétré de gratitude, d’admiration...

-- Si vous voulez parler de gratitude, ce n’est pas à moi qu’il
faut en adresser l’expression, mais à votre élève, mademoiselle,
car c’est elle qui par ses paroles, par ses suggestions, a éveillé
dans mon coeur des idées auxquelles j’étais jusqu’alors resté
étranger, et m’a mis dans une voie où je n’ai encore fait que
quelques pas, qui ne sont rien à côté de la route à parcourir.

-- Ah! monsieur, s’écria Perrine enhardie de joie et de fierté, si
vous vouliez encore en faire un.

-- Pour aller où?

-- Quelque part où je vous conduirais ce soir.

-- Alors, tu ne doutes de rien.

-- Ah! si je ne doutais de rien!

-- Est-ce de moi que tu doutes?

-- Non, monsieur, de moi, de moi seule. Mais cela n’a aucun
rapport avec ce que je vous demande en vous proposant de vous
conduire quelque part ce soir.

-- Mais où veux-tu me conduire ce soir?

-- En un endroit où votre présence pendant quelques minutes
seulement peut produire des résultats extraordinaires.

-- Encore ne peux-tu me dire quel est cet endroit mystérieux?

-- Si je vous le disais, l’effet que j’attends de notre visite
serait manqué. Il fera beau et chaud ce soir, vous n’aurez pas à
craindre de gagner froid, laissez-vous décider.

-- Il semble qu’on peut avoir confiance en elle, dit
Mlle Belhomme, bien que cette proposition se présente sous une
forme un peu... bizarre et enfantine.

-- Allons, qu’il soit fait comme tu veux, je t’accompagnerai ce
soir. À quelle heure fixes-tu notre expédition?

-- Plus il sera tard, mieux cela vaudra.»

Dans la soirée, il parla plusieurs fois de cette expédition, mais
sans décider Perrine à s’expliquer.

«Sais-tu que tu en es arrivée à piquer ma curiosité?

-- Quand je n’aurais obtenu que cela, est-ce que ce ne serait pas
déjà quelque chose? Ne vaut-il pas mieux pour vous rêver à ce qui
peut se produire tantôt ou demain, que vous anéantir dans les
regrets de ce que vous espériez hier?

_ Cela vaudrait mieux si demain existait maintenant pour moi; mais
à quel avenir veux-tu que je rêve? il est plus triste encore que
le passé, puisqu’il est vide.

-- Mais non, monsieur, il n’est pas vide, si vous songez à celui
des autres. Quand on est enfant... et pas heureux, on pense
souvent, n’est-ce pas, à tout ce qu’on demanderait à un magicien
tout-puissant, à un enchanteur, si on le rencontrait, et qui n’a
qu’à vouloir pour réaliser tous les souhaits; mais quand on est
soi-même cet enchanteur, est-ce qu’on ne pense pas quelquefois à
ce qu’on peut faire pour rendre heureux ceux qui ne le sont pas,
qu’ils soient enfants ou non; puisqu’on a aux mains le pouvoir,
n’est-ce pas amusant de s’en servir? Je dis amusant parce que nous
sommes dans une féerie, mais dans la réalité il y a un autre mot
que celui-là.»

La soirée s’écoula dans ces propos; plusieurs fois M. Vulfran
demanda si le moment n’était pas venu de partir, mais elle le
retarda tant qu’elle put.

Enfin elle annonça qu’ils pouvaient se mettre en route: la nuit
était chaude comme elle l’avait prévu, sans vent, sans brouillard,
mais avec des éclairs de chaleur qui fréquemment embrasaient le
ciel noir. Quand ils arrivèrent dans le village, ils le trouvèrent
endormi, pas une seule lumière ne brillait aux fenêtres closes,
pas de bruit d’aucune sorte, excepté celui de l’eau qui tombait
des barrages de la rivière.

Comme tous les aveugles, M. Vulfran savait se reconnaître la nuit,
et depuis leur sortie du château il avait suivi son chemin comme
avec ses yeux.

«Nous voilà devant Françoise, dit-il à un certain moment.

-- C’est justement chez elle que nous allons. Maintenant, si vous
le voulez bien, nous ne parlerons pas: par la main je vous
guiderai. Je vous préviens cependant que nous aurons un escalier à
monter, il est facile et droit; au haut de cet escalier j’ouvrirai
une porte et nous entrerons; nous ne resterons là que ce que vous
voudrez rester, une minute ou deux.

-- Que veux-tu que je voie, puisque je ne vois pas?

-- Vous n’avez pas besoin de voir.

-- Alors pourquoi venir?

-- Pour être venu. J’oubliais de vous dire qu’il importe peu que
nous fassions du bruit en marchant.»

Les choses s’arrangèrent comme elle avait dit, et en arrivant dans
la cour intérieure, un éclair lui montra l’entrée de l’escalier.
Ils montèrent, et Perrine, ouvrant la porte dont elle avait parlé,
attira doucement M. Vulfran et referma la porte.

Alors ils se trouvèrent enveloppés d’un air chaud, âcre,
suffocant.

Une voix empâtée dit:

«Qu’est-ce qui est là?»

Une pression de main avertit M. Vulfran de ne pas répondre.

La même voix continua:

«Couche-té don la Noyelle.»

Cette fois ce fut la main de M. Vulfran qui dit à Perrine qu’il
voulait sortir.

Elle rouvrit la porte, et ils redescendirent, tandis qu’un murmure
de voix les accompagnait.

Ce fut seulement dans la rue que M. Vulfran prit la parole:

«Tu as voulu me faire connaître la chambrée dans laquelle tu as
couché la première nuit de ton arrivée ici?

-- J’ai voulu que vous connaissiez une des nombreuses chambrées de
Maraucourt, et des autres villages où couche tout un monde de vos
ouvriers: hommes, femmes, enfants, pensant que quand vous auriez,
respiré leur air empoisonné pendant une minute seulement, vous
voudriez faire rechercher combien de pauvres gens il tue.»


XXXIX

Il y avait treize mois, jour pour jour, qu’un dimanche, par un
temps radieux, Perrine était arrivée à Maraucourt, misérable et
désespérée, se demandant ce qui allait advenir d’elle.

Le temps était aussi radieux, mais Perrine et le village ne
ressemblaient en rien à ce qu’ils étaient l’année précédente.

À la place où elle avait passé la fin de sa journée, assise
tristement à la lisière du petit bois qui couronne la colline,
tâchant de se rendre compte de ce qu’étaient le village et les
usines étalés au-dessous d’elle dans la vallée, se trouvent
maintenant des bâtiments en construction; un hôpital en bon air,
en belle vue, qui dominera tout le pays et recevra les ouvriers
des usines de M. Vulfran qui habitent ou n’habitent pas
Maraucourt.

C’est de là qu’on peut le mieux suivre les transformations de la
contrée, et elles sont extraordinaires, eu égard surtout au peu de
temps qui s’est écoulé.

Aux usines elles-mêmes il n’a pas été apporté de changements bien
sensibles: ce qu’elles étaient, elles le sont toujours, comme si,
arrivées à leur complet développement, elles n’avaient qu’à
continuer la marche régulière de tout ce qui est rigoureusement
réglé.

Mais à une courte distance de leur entrée principale, là où
autrefois s’effondraient de pauvres bicoques occupées par deux
garderies d’enfants du genre de celle de la Tiburce brûlée
quelques mois auparavant, se montrent le toit flambant rouge et la
façade mi-partie rosé, mi-partie bleue de la crèche que M. Vulfran
a fait construire en achetant pour les raser ces vieilles masures
croulantes.

Sa façon de procéder avec leurs propriétaires a été aussi nette
que franche: il les a fait venir et leur a expliqué que comme il
ne pouvait pas tolérer plus longtemps que les enfants de ses
ouvrières fussent exposés à être brûlés ou tués par toutes sortes
de maladies résultant des mauvais soins qu’ils trouvaient chez
celles qui les gardaient, il allait faire construire une crèche
dans laquelle ces enfants seraient reçus, nourris, élevés
gratuitement jusqu’à l’âge de trois ans. Entre sa crèche et leurs
garderies il n’y avait pas de lutte possible. S’ils voulaient
vendre leurs maisons, il les achèterait moyennant une somme fixe
et une rente viagère. S’ils ne voulaient pas, ils n’avaient qu’à
les garder; le terrain ne lui manquerait pas. Ils avaient jusqu’au
lendemain matin onze heures pour se décider; à midi il serait trop
tard.

Au centre du village se dressent d’autres toits rouges beaucoup
plus hauts, plus longs, plus imposants: ce sont ceux d’un groupe
de bâtiments à peine achevés dans lesquels sont établis des
logements séparés, des réfectoires, des restaurants, des cantines,
des magasins d’approvisionnement pour les ouvriers célibataires,
hommes et femmes; et pour ces bâtiments M. Vulfran a employé le
même procédé d’expropriation que pour la crèche.

Précédemment se trouvaient là plusieurs vieilles maisons
appropriées tant bien que mal, en réalité aussi mal que possible,
au logement en chambrées des ouvriers et en cabinets. Il a fait
appeler les propriétaires de ces maisons, et leur a tenu un
langage à peu près analogue à celui dont il s’est déjà servi:

«Depuis longtemps on se plaint violemment des chambrées dans
lesquelles vous couchez mes ouvriers, et c’est aux mauvaises
conditions dans lesquelles sont établis ces logements qu’on
attribue les maladies de poitrine et la fièvre typhoïde qui tuent
tant de monde. Je ne peux pas tolérer cela plus longtemps. J’ai
donc résolu de faire construire deux hôtels dans lesquels
j’offrirai aux ouvriers célibataires, hommes et femmes, une
chambre séparée et exclusive pour trois francs par mois. En même
temps j’aménagerai les rez-de-chaussée en réfectoires et en
restaurants où je donnerai un dîner composé de soupe, de ragoût ou
de rôti, de pain et de cidre pour soixante-dix centimes. Si vous
voulez me vendre vos maisons, j’élèverai mes hôtels sur leur
emplacement. Si vous ne voulez pas, gardez-les. Ma combinaison est
dans votre intérêt, car j’ai ailleurs des terrains où mes
constructions me coûteront beaucoup moins cher. Vous avez jusqu’à
onze heures demain pour réfléchir; à midi il serait trop tard.

Sur ces terrains éparpillés un peu partout, on aperçoit d’autres
toits en tuiles neuves, tout petits ceux-là, et qui par leur
propreté et leur éclat rouge contrastent avec les anciennes
toitures couvertes de mousses et de sedum: ce sont ceux des
maisons ouvrières dont la construction est commencée depuis peu,
et qui toutes sont ou seront isolées au milieu d’un jardinet, dans
lequel pourront se récolter les légumes nécessaires à
l’alimentation de la famille, qui, pour cent francs par an de
loyer, aura le bien-être matériel et la dignité du chez-soi.

Mais la transformation qui à coup sûr eût frappé le plus vivement
surpris, et même stupéfié celui qui serait resté un an absent de
Maraucourt, était celle qui avait bouleversé le parc même de
M. Vulfran, dans des pelouses qui, en le prolongeant, descendaient
jusqu’aux entailles avec lesquelles elles se confondaient. Cette
partie basse, restée jusque-là presque à l’état naturel, avait été
retranchée du parc par un saut-de-loup, et maintenant s’élevait à
son centre un grand chalet en bois, flanqué d’autres cottages ou
de kiosques construits à la légère, qui donnaient à l’ensemble une
apparence de jardin public que précisaient encore toutes sortes de
jeux, des manèges de chevaux de bois, des balançoires, des
appareils de gymnastique, des jeux de boules, de quilles, des tirs
à l’arc, à l’arbalète, à la carabine et au fusil de guerre, des
mâts de cocagne, des terrains pour la paume, des pistes pour
vélocipèdes, un théâtre de marionnettes, une estrade pour des
musiciens.

C’est qu’en réalité c’est bien un jardin public, celui qui servait
aux jeux des ouvriers de toutes les usines; car si pour chacun des
autres villages: Hercheux, Saint-Pipoy, Bacourt, Flexelles,
M. Vulfran avait décidé de faire les mêmes constructions qu’à
Maraucourt, il avait voulu qu’il n’y eût pour tous qu’un seul lieu
de réunion et de récréation où pourraient s’établir des relations
générales, qui deviendraient un lien entre eux. Et la simple
bibliothèque qu’il avait eu tout d’abord l’intention d’établir,
s’était transformée, sans qu’il sût trop sous quelle influence, en
ce vaste jardin, où autour des salles de lecture et de conférence
qui occupent le grand chalet central, se sont groupés ces jeux
divers, dont le développement a exigé une partie même de son parc,
de sorte que maintenant le cercle ouvrier protège le château et le
fait pardonner.

Si rapidement que ces changements eussent été conçus et réalisés,
ils n’ont pas été sans produire un vif émoi dans la contrée et
même une sorte d’agitation.

Les plus hostiles ont été les logeurs, les cabaretiers, les
boutiquiers, qui ont crié à la ruine et à l’oppression: n’était-ce
pas une injustice, un crime social qu’on vînt leur faire
concurrence et les empêcher de continuer leur commerce dans les
mêmes conditions qu’ils l’avaient toujours pratiqué, au mieux de
leurs intérêts, comme il convient à des hommes libres? Et de même
que lors de la création des usines, les fermiers s’étaient
insurgés contre ces fabriques qui leur prenaient les ouvriers de
la terre, ou les obligeaient à hausser les salaires, les petits
commerçants avaient joint leurs plaintes à celles des
cultivateurs; c’était tout juste si, quand M. Vulfran passait par
les rues des villages en compagnie de Perrine, on ne les
poursuivait pas de huées comme des malfaiteurs: il n’était donc
pas encore assez riche, le vieil aveugle, qu’il voulait ruiner le
pauvre monde! la mort de son fils ne lui avait donc pas mis un peu
de bonté, un peu de pitié au coeur! les ouvriers étaient donc
imbéciles de ne pas comprendre que tout cela n’avait d’autre but
que de les enchaîner plus étroitement encore, et de leur reprendre
d’une main ce qu’on semblait leur donner de l’autre. Des réunions
s’étaient tenues où l’on avait discuté ce qu’il y avait à faire,
et dans lesquelles plus d’un ouvrier avait prouvé qu’il n’était
pas un imbécile comme tant d’autres de ses camarades.

Dans l’intimité même de M. Vulfran, ou plutôt dans sa famille, ces
réformes avaient provoqué autant d’inquiétudes que de critiques.
Devenait-il fou? Allait-il se ruiner, c’est à dire les ruiner? Ne
serait-il pas prudent de le faire interdire? Évidemment sa
faiblesse pour cette petite fille, qui faisait de lui ce qu’elle
voulait, était une preuve de démence sénile, que les tribunaux ne
pourraient pas ne pas peser. Et toutes les inimitiés s’étaient
concentrées sur cette dangereuse gamine qui ne savait pas ce
qu’elle faisait: qu’importait à cette fille l’argent follement
gaspillé, ce n’était pas le sien.

Heureusement pour la fille, elle se sentait soutenue contre cette
colère, dont elle recevait des coups directs ou indirects à chaque
instant, par des amitiés qui l’encourageaient et la
réconfortaient.

Comme toujours Talouel, courtisan du succès, s’était rangé de son
côté: elle réussissait ce qu’elle entreprenait, elle faisait faire
à M. Vulfran tout ce qu’elle voulait, elle était en butte à
l’hostilité de ses neveux, c’était plus qu’il n’en fallait pour
qu’il se montrât ouvertement son ami; au fond, que lui importait
que M. Vulfran dépensât des sommes considérables qui en réalité
augmentaient la fortune des établissements; cet argent ce n’était
pas à lui Talouel qu’on le prenait, tandis que bien
vraisemblablement les établissements seraient à lui un jour ou
l’autre; aussi quand il avait pu deviner qu’une amélioration
nouvelle était à l’étude, n’avait-il pas raté les occasions de
«supposer» avec M. Vulfran que le moment était propice pour la
réaliser.

Mais d’autres amitiés qui plus que celle-là plaisaient à Perrine,
c’étaient celles du docteur Ruchon, de Mlle Belhomme, de Fabry et
des ouvriers que M. Vulfran avait fait élire pour composer le
conseil de surveillance de ses différentes fondations.

En voyant comment «la gamine» avait rendu à M. Vulfran l’énergie
morale et intellectuelle, le médecin avait changé de manières à
son égard, et maintenant c’était avec une affection paternelle
qu’il la traitait, presque avec déférence, en tout cas comme une
personne qui compte: «Cette petite a plus fait que la médecine,
disait-il, sans elle je ne sais vraiment pas ce que M. Vulfran
serait devenu.»

Mlle Belhomme n’avait pas eu à changer de manières, mais elle
était fière d’elle, et chaque jour dans sa leçon il y avait
quelques minutes où franchement elle laissait paraître ses vrais
sentiments, bien qu’elle s’avouât que leur expression n’en fût
peut-être pas très correcte, «de maîtresse à élève».

Quant à Fabry, il était associe de trop près à tout ce qui se
faisait, pour n’être pas en accord avec cette jeune fille, à
laquelle il n’avait pas tout d’abord prêté attention, mais qui
bien vite avait pris une si grande importance dans la maison,
qu’il n’était plus qu’un instrument entre ses mains.

«Monsieur Fabry, vous allez aller à Noisiel étudier les maisons
ouvrières.

-- Monsieur Fabry, vous allez aller en Angleterre étudier le
_Working men’s club Union_.

-- Monsieur Fabry, vous allez aller en Belgique étudier les
cercles ouvriers.»

Et Fabry partait, étudiait ce qu’on lui avait indiqué, tout en ne
négligeant rien de ce qu’il trouvait intéressant, puis au retour,
après de longues discussions avec M. Vulfran, étaient arrêtés les
plans qu’exécutaient sous sa direction l’architecte et les
conducteurs de travaux, adjoints à son bureau, devenu depuis peu
le plus important de la maison. Jamais elle ne prenait part à ces
discussions, jamais elle n’y mêlait son mot, mais elle y
assistait, et il eût fallu une stupidité réelle pour ne pas
comprendre qu’elle les préparait, les inspirait, et qu’en somme
c’était la semence qu’elle avait jetée dans l’esprit ou dans le
coeur du maître, qui germait et portait ses fruits.

Pas plus que Fabry, les ouvriers élus par leurs camarades ne
méconnaissaient le rôle de Perrine, et bien que dans leurs
conseils elle ne se fût jamais permis ni un mot, ni un signe, ils
savaient très justement peser l’influence qu’elle exerçait, et ce
n’était pas pour eux un mince sujet de confiance et de fierté
qu’elle fût des leurs:

«Vous savez, elle a travaillé aux cannetières.

-- Est-ce que si elle ne sortait pas du travail, elle serait ce
qu’elle est?»

Il n’eût pas fait bon que devant ceux-là on parlât de la huer
quand elle traversait les rues des villages, les huées commencées
auraient été vivement et violemment refoulées dans les gosiers.

Ce dimanche-là, justement Fabry, parti depuis plusieurs jours pour
une enquête dont M. Vulfran n’avait pas parlé à Perrine, et qu’il
avait même paru vouloir tenir secrète, était attendu; le matin il
avait envoyé de Paris une dépêche ne contenant que ces quelques
mots:

«Renseignements complets, pièces officielles, arriverai midi.»

Il était midi et demi, et il n’arrivait pas, ce qui contrairement
à l’habitude avait provoqué l’impatience de M. Vulfran,
d’ordinaire plus calme.

Son déjeuner achevé plus promptement que de coutume, il était
rentré dans son cabinet avec Perrine, et à chaque instant il
allait à la fenêtre ouverte sur les jardins pour écouter.

«Il est étrange que Fabry n’arrive pas.

-- Le train aura eu du retard.»

Mais il ne se rendait pas à cette raison et restait à la fenêtre
d’où elle eût voulu l’arracher, car il se passait dans les jardins
et dans le parc des choses dont elle ne voulait pas qu’il eût
connaissance; avec une activité plus qu’ordinaire les jardiniers
achevaient d’entourer de treillages les corbeilles de fleurs,
tandis que d’autres emportaient les plantes rares disséminées sur
les pelouses; les grilles d’entrée étaient grandes ouvertes, et
au-delà du saut-de-loup, le Cercle des ouvriers était pavoisé de
drapeaux et d’oriflammes, qui claquaient dans la brise de mer.

Tout à coup il pressa le bouton d’appel pour son valet de chambre,
et quand celui-ci parut, il lui dit que si quelqu’un venait, il ne
recevrait personne.

Cet ordre surprit d’autant plus Perrine que le dimanche
habituellement il recevait tous ceux qui voulaient l’entretenir,
petits ou grands, car très avare en semaine de paroles qui font
perdre un temps appréciable en argent, il était au contraire
volontiers bavard le dimanche, quand son temps et celui des autres
n’avaient plus la même valeur.

Enfin un roulement de voiture se fit entendre dans le chemin des
entailles, c’est-à-dire celui qui vient de Picquigny:

«Voilà Fabry», dit-il d’une voix qui parut altérée, anxieuse et
heureuse à la fois.

En effet, c’était bien Fabry, qui entra vivement dans le cabinet:
lui aussi paraissait être dans un état extraordinaire, et le
regard qu’il jeta tout d’abord à Perrine la troubla sans qu’elle
sût pourquoi:

«Un accident de machine est cause de mon retard, dit-il.

-- Vous arrivez, c’est l’essentiel.

-- Ma dépêche vous a prévenu.

-- Votre dépêche, trop courte et trop vague, m’a donné des
espérances; ce sont des certitudes qu’il me faut.

-- Elles sont aussi complètes que vous pouvez les désirer.

-- Alors parlez, parlez vite.

-- Le dois-je devant mademoiselle?

-- Oui, si elles sont ce que vous dites.

C’était la première fois que Fabry, rendant compte d’une mission,
demandait s’il pouvait parler devant Perrine; et dans l’état de
trouble où elle se trouvait déjà, cette précaution ne pouvait que
rendre plus violent encore l’émoi que les paroles de M. Vulfran et
de Fabry, leur agitation à l’un et à l’autre, le frémissement de
leurs voix, avaient provoqué en elle.

-- Comme, l’avait bien prévu l’agent que vous aviez chargé de
faire des recherches, dit Fabry qui parlait sans regarder Perrine,
la personne dont il avait perdu la trace plusieurs fois était
venue à Paris; là, en compulsant les actes de décès, on a trouvé
au mois de juin de l’année dernière un acte au nom de Marie
Doressany, veuve de Edmond Vulfran Paindavoine. Voici une
expédition de l’acte.

Il la remit entre les mains tremblantes de M. Vulfran.

«Voulez-vous que je vous la lise?

-- Avez-vous vérifié les noms?

-- Assurément.

-- Alors ne lisez pas; nous verrons plus tard, continuez.

-- Je ne m’en suis pas tenu à cet acte, poursuivit Fabry, j’ai
voulu interroger le propriétaire de la maison dans laquelle elle
est morte, qui se nomme Grain de Sel, j’ai vu aussi ceux qui ont
assisté à la mort de la pauvre jeune femme, une chanteuse des rues
appelée la Marquise, et la Carpe, un vieux cordonnier; c’est à la
fatigue, à l’épuisement, à la misère qu’elle a succombé; de même
j’ai vu le médecin qui l’a soignée, le docteur Cendrier qui
demeure à Charonne, rue Riblette; il avait voulu l’envoyer à
l’hôpital, mais elle a refusé de se séparer de sa fille. Enfin,
pour compléter mon enquête, ils m’ont envoyé rue du Château-des-
Rentiers chez une marchande de chiffons appelée La Rouquerie, que
j’ai rencontrée hier seulement au moment où elle rentrait de la
campagne.

Fabry fit une pause, et, pour la première fois, se tournant vers
Perrine qu’il salua respectueusement:

«J’ai vu Palikare, mademoiselle, il va bien.»

Depuis un moment déjà Perrine s’était levée, et elle regardait,
elle écoutait éperdue, un flot de larmes jaillit de ses yeux.

Fabry continua:

«Fixée sur l’identité de la mère, il me restait à savoir ce
qu’était devenue la fille, c’est ce que m’a appris La Rouquerie en
me racontant la rencontre qu’elle avait faite dans les bois de
Chantilly d’une pauvre enfant mourant de faim, retrouvée par son
âne.

«Et toi, s’écria M. Vulfran se tournant vers Perrine qui tremblait
de la tête aux pieds, ne me diras-tu pas pourquoi cette enfant ne
s’est pas fait connaître, ne me l’expliqueras-tu pas, toi qui peux
descendre dans le coeur d’une jeune fille...?»

Elle fit quelques pas vers lui.

Il continua:

«Pourquoi elle ne vient pas dans mes bras ouverts...?

-- Mon Dieu!

-- Ceux de son grand-père.»


XL

Fabry s’était retiré, laissant en tête-à-tête le grand-père et la
petite-fille.

Mais ils étaient si émus qu’ils restaient les mains dans les mains
sans parler, n’échangeant que des mots de tendresse:

«Ma fille, ma chère petite-fille!

-- Grand-papa!»

Enfin, quand ils se remirent un peu du trouble qui les
bouleversait, il l’interrogea:

«Pourquoi ne t’es-tu pas fait connaître? demanda-t-il.

-- Ne l’ai-je pas tenté plusieurs fois? rappelez-vous ce que vous
m’avez dit un jour, le dernier où j’ai fait allusion à maman et à
moi: «Plus jamais, tu entends, plus jamais, ne me parle de ces
misérables».

-- Pouvais-je soupçonner que tu étais ma fille?

-- Si cette fille s’était présentée franchement devant vous, ne
l’auriez-vous pas chassée sans vouloir l’entendre?

-- Qui sait ce que j’aurais fait!

-- C’est alors que j’ai décidé de ne me faire connaître que le
jour où, selon la recommandation de maman, je me serais fait
aimer.

-- Et tu as attendu si longtemps! N’avais-tu pas à chaque instant
des preuves de mon affection?

-- Était-elle celle d’un père? je n’osais le croire.

-- Et il a fallu que, mes soupçons s’étant précisés après des
luttes cruelles, des hésitations, des espérances aussi bien que
des doutes que tu m’aurais épargnés en parlant plus tôt, j’emploie
Fabry pour t’obliger à te jeter dans mes bras!

-- La joie de l’heure présente ne prouve-t-elle pas qu’il était
bon qu’il en fût ainsi?

-- Enfin c’est bien, laissons cela, et dis-moi ce que tu m’as
caché, me laissant poursuivre des recherches que d’un mot tu
pouvais satisfaire...

-- En me découvrant.

-- Parle-moi de ton père; comment êtes-vous arrivés à Serajevo?
Comment était-il photographe?

-- Ce qu’a été notre vie dans l’Inde, vous pouvez...»

Il l’interrompit:

«Dis-moi tu; c’est à ton grand-père que tu parles, non plus à
M. Vulfran.

-- Par les lettres que tu as reçues tu sais à peu près ce qu’a été
cette vie; je te la reconterai plus tard, avec nos chasses aux
plantes, nos chasses aux bêtes, tu verras ce qu’était le courage
de papa, la vaillance de maman, car je ne peux pas te parler de
lui sans te parler d’elle...

-- Ne crois pas que ce que Fabry vient de m’apprendre d’elle, en
me disant son refus d’entrer à l’hôpital où elle aurait peut-être
été sauvée, et cela pour ne pas t’abandonner, ne m’a pas ému.

-- Tu l’aimeras, tu l’aimeras.

-- Tu me parleras d’elle.

-- ... Je te la ferai connaître, je te la ferai aimer. Je passe
donc là-dessus. Nous avions quitté l’Inde pour revenir en France,
quand, arrivé à Suez, papa perdit l’argent qu’il avait emporté. Il
lui fut volé par des gens d’affaires. Je ne sais comment.»

M. Vulfran eut un geste qui semblait dire que lui savait ce
comment.

«N’ayant plus d’argent, au lieu de venir en France, nous partîmes
pour la Grèce, ce qui coûtait moins cher de voyage. À Athènes,
papa, qui avait des instruments pour la photographie, fit des
portraits dont nous vécûmes. Puis il acheta une roulotte, un âne,
Palikare, qui m’a sauvé la vie, et il voulut revenir en France par
terre, en faisant des portraits le long de la route. Mais qu’on en
faisait peu, hélas! et que la route était dure dans les montagnes,
où le plus souvent il n’y avait que de mauvais sentiers dans
lesquels Palikare aurait dû se tuer vingt fois par jour. Je t’ai
dit comment papa était tombé malade à Bousovatcha. Je te demande à
ne pas te raconter sa mort aujourd’hui, je ne pourrais pas. Quand
il ne fut plus avec nous, il fallut continuer notre route. Si nous
gagnions peu, quand il pouvait inspirer confiance aux gens et les
décider à se faire photographier, combien moins encore y gagnâmes-
nous quand nous fûmes seules! Plus tard aussi je te raconterai des
étapes de misère, qui durèrent de novembre à mai, en plein hiver,
jusqu’à Paris. Par M. Fabry tu viens d’apprendre comment maman est
morte chez Grain de Sel, et cette mort je te la dirai plus tard
aussi avec les dernières recommandations de maman pour venir ici.»

Pendant que Perrine parlait, des rumeurs vagues venant des jardins
passaient dans l’air.

«Qu’est-ce que cela?» demanda M. Vulfran.

Perrine alla à la fenêtre: les pelouses et les allées étaient
noires d’ouvriers endimanchés, d’hommes, de femmes, d’enfants au-
dessus desquels flottaient des drapeaux, des bannières; et de
cette foule de six à sept mille personnes entassées, et dont les
masses se continuaient en dehors du parc dans le jardin du Cercle,
la route, les prairies, s’élevait cette rumeur qui avait surpris
M. Vulfran et détourné son attention du récit de Perrine, si grand
qu’en fût l’intérêt.

«Qu’est-ce donc? répéta-t-il.

-- C’est aujourd’hui ton anniversaire, dit-elle, et les ouvriers
de toutes les usines ont décidé de le célébrer en te remerciant
ainsi de ce que tu as fait pour eux.

-- Ah! vraiment, ah! vraiment!»

Il vint à la fenêtre comme s’il pouvait les voir, mais il fut
reconnu, et aussitôt courut de groupe en groupe une clameur qui en
se propageant devint formidable.

«Mon Dieu! qu’ils pourraient être terribles s’ils étaient contre
nous, murmura-t-il, sentant pour la première fois la force de ces
masses qu’il commandait.

-- Oui, mais ils sont avec nous parce que nous sommes avec eux.

-- Et c’est à toi que cela est dû, petite-fille; qu’il y a loin
d’aujourd’hui au service célébré à la mémoire de ton père dans
notre église vide!

-- Voici l’ordre de la cérémonie qui a été adopté par le conseil:
je te conduirai sur le perron à deux heures précises; de là tu
domineras la foule et tout le monde te verra; un ouvrier de chacun
des villages où sont les usines montera sur le perron et, au nom
de tous, le vieux père Gathoye t’adressera un petit discours.

À ce moment deux heures sonnèrent à la pendule.

«Veux-tu me donner la main?» dit-elle.

Ils arrivèrent sur le perron, et une immense acclamation retentit;
alors, comme cela avait été réglé, les délégués montèrent sur le
perron, et le père Gathoye, qui était un vieux peigneur de
chanvre, s’avança seul à quelques pas de ses camarades pour
débiter sa harangue qu’on lui avait fait répéter dix fois depuis
le matin:

Monsieur Vulfran, c’est pour vous féliciter que ... c’est pour
vous féliciter que ...»

Mais il resta court en faisant de grands bras, et la foule qui
voyait ses gestes éloquents crut qu’il débitait son discours.

Après quelques secondes d’efforts pendant lesquelles il s’arracha
plusieurs poignées de cheveux gris, en tirant dessus comme s’il
peignait son chanvre, il dit:

«Voilà la chose: j’avais un discours à vous dire, mais je peux pas
en retrouver un mot, ce que ça m’ennuie pour vous! enfin c’est
pour vous féliciter, vous remercier au nom de tous, et de bon
coeur.»

Il leva la main solennellement:

«Je le jure, foi de Gathoye.»

Pour être incohérent ce discours n’en remua pas moins M. Vulfran,
qui était dans un état d’âme où l’on ne s’arrête pas aux paroles;
la main toujours appuyée sur l’épaule de Perrine il s’avança
jusqu’à la balustrade du perron et se trouva là comme dans une
tribune où la foule le voyait:

«Mes amis, dit-il d’une voix forte, vos compliments d’amitié me
causent une joie d’autant plus grande que vous me les apportez
dans la journée la plus heureuse de ma vie, celle où je viens de
retrouver ma petite-fille, la fille du fils que j’ai perdu; vous
la connaissez, vous l’avez vue à l’oeuvre, soyez sûrs qu’elle
continuera et développera ce que nous avons fait ensemble, et
dites-vous que votre avenir, celui de vos enfants, est entre de
bonnes mains.»

Disant cela, il se pencha vers Perrine, et sans qu’elle put s’en
défendre la prenant dans ses bras encore vigoureux, il la souleva,
et, la présentant à la foule, il l’embrassa.

Alors il s’éleva une acclamation poussée et répétée pendant
plusieurs minutes par des milliers de bouches d’hommes, de femmes,
d’enfants; puis, comme l’ordre de la fête avait été bien réglé,
aussitôt le défilé commença et chacun en passant devant le vieux
patron et sa petite-fille salua ou fit la révérence.

«Si tu voyais les bonnes figures», dit Perrine.

Cependant il y en eut qui ne furent pas précisément radieuses:
celles des neveux, quand, la cérémonie terminée, ils vinrent
féliciter leur «cousine».

«Pour moi, dit Talouel qui avait voulu se donner le plaisir de se
joindre à eux, et qui d’autre part tenait à ne pas perdre de temps
pour faire sa cour à l’héritière des usines, je l’avais toujours
supposé.»

Des émotions de ce genre ne pouvaient pas être bonnes pour la
santé de M. Vulfran; la veille de son anniversaire il se trouvait
mieux qu’il ne l’avait été depuis longtemps, ne toussant plus,
n’étouffant plus, mangeant et dormant bien; le lendemain, au
contraire, la toux et les étouffements avaient si bien repris que
tout ce qui avait été si péniblement gagné paraissait perdu de
nouveau.

Aussitôt le docteur Ruchon fut appelé:

«Vous devez comprendre, dit M. Vulfran, que j’ai envie de voir ma
petite-fille, il faut donc que vous me mettiez au plus vite en
état de supporter l’opération.

-- Ne sortez pas, mettez-vous au régime lacté, soyez calme, parlez
peu, et je vous garantis qu’avec le beau temps dont nous
jouissons, l’oppression, les palpitations, la toux disparaîtront,
et l’opération pourra se faire avec toutes chances de succès.»

Le pronostic du docteur Ruchon se réalisa, et un mois après
l’anniversaire, deux, médecins appelés de Paris constatèrent un
état général assez bon pour autoriser l’opération qui, si elle
n’avait point toutes les chances pour elle, en avait cependant de
sérieuses et de nombreuses: en l’examinant dans une chambre
obscure, on constatait que M. Vulfran avait conservé de la
sensibilité rétinienne, ce qui était la condition indispensable
pour permettre l’opération, et l’on décidait de la pratiquer avec
iridectomie, c’est-à-dire excision d’une partie de l’iris.

Comme on voulait l’endormir, il s’y refusa:

«Non, dit-il, mais je demande à ma petite-fille d’avoir le courage
de me tenir la main; vous verrez que cela me rendra solide. Est-ce
très douloureux?

-- La cocaïne atténuera la douleur.»

L’opération faite, le patient ne recouvra pas la vue
instantanément, et cinq ou six jours s’écoulèrent avant que ne
commençât la coaptation de la plaie de son oeil recouvert d’un
bandeau compressif.

Combien furent-elles longues pour le père et la fille, ces
journées d’attente, malgré les assurances favorables de l’oculiste
resté au château pour pratiquer lui-même les pansements
nécessaires; mais l’oculiste n’était pas tout: que se passerait-il
si une reprise de la bronchite se produisait? Une crise de toux,
un éternuement ne pouvaient-ils pas tout compromettre?

Et de nouveau Perrine éprouva les angoisses qui l’avaient accablée
pendant la maladie de son père et de sa mère. N’aurait-elle donc
retrouvé son grand-père que pour le perdre, et une fois encore
rester seule au monde?

Le temps s’écoula sans complications fâcheuses, et M. Vulfran fut
autorisé à se servir, dans une chambre aux volets clos, et aux
rideaux fermés, de son oeil opéré.

«Ah! si j’avais eu des yeux, s’écria-t-il après l’avoir
contemplée, est-ce que mon premier regard ne t’aurait pas reconnue
pour ma fille? Ils sont donc imbéciles ici de n’avoir pas retrouvé
ta ressemblance avec ton père? Talouel serait donc sincère en
disant qu’il l’avait «supposé».

Mais on ne laissa pas prolonger ses épanchements: il ne fallait
pas qu’il éprouvât des émotions, ni qu’il toussât, ni qu’il eût
des palpitations.

«Plus tard».

Le quinzième jour le bandeau compressif fut remplacé par un
bandeau flottant; le vingtième les pansements cessèrent; mais ce
fut seulement le trente-cinquième que l’oculiste, revint de Paris
pour décider un choix de verres convexes qui permettraient la
lecture et la vision à distance: avec un malade ordinaire les
choses eussent sans doute marché moins lentement, mais avec le
riche M. Vulfran c’eût été naïveté de ne pas pousser les soins à
l’extrême, et de ne pas multiplier les voyages.

Ce que M. Vulfran désirait le plus, maintenant qu’il avait vu sa
petite-fille, c’était de sortir pour visiter ses travaux; mais
cela demanda de nouvelles précautions, et imposa de nouveaux
retards, car il ne voulait pas s’enfermer dans un landau aux
glaces closes, mais se servir de son vieux phaéton, pour être
conduit par Perrine, et se montrer à tous avec elle: pour cela il
importait de choisir une journée sans soleil, aussi bien que sans
vent et sans froid.

Enfin il s’en présenta une à souhait, douce et vaporeuse, avec un
ciel bleu tendre, comme on en rencontre assez souvent en ce pays,
et après le déjeuner Perrine donna l’ordre à Bastien de faire
atteler Coco au phaéton.

«Tout de suite, mademoiselle.»

Elle fut surprise du ton de cette réponse, et du sourire de
Bastien, mais elle n’y prêta pas autrement attention, occupée
qu’elle était à habiller son grand-père de façon qu’il ne fût
exposé à n’avoir ni froid, ni chaud.

Bientôt Bastien revint annoncer que la voiture était avancée, et
ils se rendirent sur le perron; Perrine, qui ne quittait pas des
yeux son grand-père, marchant seul, arrivait à la dernière marche,
quand un formidable braiment lui fit tourner la tête.

Était-ce possible! Un âne était attelé au phaéton, et cet âne
ressemblait à Palikare, mais Palikare lustré, peigné, les sabots
brillants, habillé d’un beau harnais jaune avec des houppettes
bleues, qui continuait de braire le cou tendu, et voulait venir
vers Perrine malgré le groom qui le retenait.

«Palikare!»

Et elle lui sauta à la tête en l’embrassant.

«Ah! grand-papa, quelle bonne surprise!

-- Ce n’est pas à moi que tu la dois, c’est à Fabry qui l’a
racheté à La Rouquerie; le personnel des bureaux a voulu faire ce
cadeau à leur ancienne camarade.

-- M. Fabry est un bon coeur.

-- Mais oui, mais oui, il a eu une idée qui n’est pas venue à tes
cousins. Il m’en est venu une aussi à moi, qui a été de commander
à Paris une jolie charrette pour Palikare; elle arrivera dans
quelques jours, et ne sera traînée que par lui, car ce phaéton
n’est pas son affaire.»

Ils montèrent en voiture, et Perrine prit les guides:

«Par où commençons-nous?

-- Comment par où? Mais par l’aumuche donc? Crois-tu que je n’ai
pas envie de voir le nid où tu as vécu, et d’où tu es partie?»

Elle était telle que Perrine l’avait quittée l’année précédente,
avec son fouillis de végétation vierge, sans que personne y eût
touché, respectée même par le temps, qui n’avait fait qu’ajouter à
son caractère.

«Est-ce curieux, dit M. Vulfran, qu’à deux pas d’un grand centre
ouvrier, en pleine civilisation, tu aies pu vivre là de la vie
sauvage!

-- Aux Indes, en pleine vie sauvage, tout nous appartenait; ici,
dans la vie civilisée, je n’avais droit à rien; j’ai souvent pensé
à cela.»

Après l’aumuche, M. Vulfran voulut que sa première visite fût pour
la crèche de Maraucourt.

Il croyait la bien connaître pour en avoir longuement discuté et
arrêté les plans avec Fabry, mais quand il se trouva dans
l’entrée, et qu’il vit d’un coup d’oeil toutes les autres salles:
le dortoir où sont couchés les enfants aux maillots dans des
berceaux rosés ou bleus, selon le sexe de l’enfant; le pouponnat
où jouent ceux qui marchent seuls; la cuisine, le lavabo, il fut
surpris et charmé de reconnaître que par une habile distribution
et l’emploi de larges portes vitrées, l’architecte avait réalisé
le difficile idéal à lui imposé, qui était que la crèche fût une
véritable maison de verre où les mères vissent de la première
salle tout ce qui se passait dans celles où elles ne devaient pas
entrer.

Quand du dortoir ils vinrent dans le pouponnat, les enfants se
précipitèrent sur Perrine en lui présentant le jouet qu’ils
avaient aux mains, une trompette, une crécelle, un cheval de bois,
une poule, une poupée.

«Je vois que tu es connue ici, dit M. Vulfran.

-- Connue! reprit Mlle Belhomme qui les accompagnait, dites aimée,
adorée; elle est une petite mère pour eux: personne comme elle qui
sache si bien les faire jouer.

-- Vous souvenez-vous, répondit M. Vulfran, que vous me disiez,
que c’était une qualité maîtresse de savoir créer ce qui est
nécessaire à nos besoins; il me semble qu’il en est une autre plus
belle encore, c’est de savoir créer ce qui est nécessaire aux
besoins des autres, et cela précisément ma petite-fille l’a fait.
Mais nous ne sommes qu’au commencement, ma chère demoiselle: bâtir
des crèches, des maisons ouvrières, des cercles, c’est l’a b c de
la question sociale, et ce n’est pas avec cela qu’on la résout;
j’espère que nous pourrons aller plus loin, plus à fond; nous ne
sommes qu’à notre point de départ: vous verrez, vous verrez.»

Quand ils revinrent dans la salle d’entrée, une femme finissait
d’allaiter son enfant; vivement elle le redressa, et le présenta à
M. Vulfran:

«Regardez-le, monsieur Vulfran, c’est-y un bel éfant?

-- Mais... oui, c’est un bel enfant.

-- Eh ben, il est ben à vous.

-- Vraiment?

-- J’en ai déjà eu trois, que j’ai perdus; à qui doit-il de vivre
celui-là? Vous voyez s’il est à vous; Dieu vous bénisse, vous et
votre chère fille!»

Après la crèche ce fut la tour d’une maison ouvrière, puis de
l’hôtel, du restaurant, du cercle, et en quittant Maraucourt ils
allèrent à Saint-Pipoy, à Flexelles, à Bacourt, à Hercheux, et sur
la route Palikare trottait joyeux, fier d’être conduit par sa
petite maîtresse, dont la main était plus douée que celle de la
Rouquerie, et qui ne remontait jamais en voiture sans l’embrasser,
-- caresse à laquelle il répondait par des mouvements d’oreilles
tout à fait éloquents pour qui savait les traduire.

Dans ces villages les constructions n’étaient pas aussi avancées
qu’à Maraucourt, mais déjà cependant pour la plupart on pouvait
fixer l’époque de leur achèvement.

La journée avait été bien remplie, ils revinrent lentement avant
l’approche de la nuit; alors, comme ils passaient d’une colline à
l’autre, ils se trouvèrent dominer la contrée où partout se
montraient des toits neufs à l’entour des hautes cheminées qui
vomissaient des tourbillons de fumée; M. Vulfran étendit la main:

«Voilà ton ouvrage, dit-il, ces créations auxquelles, entraîné par
la fièvre des affaires, je n’avais pas eu le temps du penser. Mais
pour que cela dure et se développe, il te faut un mari digne de
toi, qui travaille pour nous et pour tous. Nous ne lui demanderons
pas autre chose. Et j’ai idée que nous pourrons rencontrer l’homme
de bon coeur qu’il nous faut. Alors nous vivrons heureux... en
famille.

FIN



      [1] On trouvait également cette orthographe du mot dans la
deuxième moitié du XIXe siècle. [NdC]
      [2] La forme féminine _maline_, utilisée, par exemple, au
XVIe, est restée jusqu'à nos jours dans la prononciation vulgaire
et dans les patois. [NdC]





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "En famille" ***

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