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Title: Mémoires de Mademoiselle Mars (volume II) - (de la Comédie Française)
Author: Mars, Mademoiselle, 1779-1847
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Mémoires de Mademoiselle Mars (volume II) - (de la Comédie Française)" ***

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(http://dp.rastko.net). (This file was produced from images
generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



MÉMOIRES DE MADEMOISELLE MARS

(DE LA COMÉDIE FRANÇAISE)

PUBLIÉS PAR ROGER DE BEAUVOIR.


II

PARIS,

GABRIEL ROUX ET CASSANET, ÉDITEURS,

33, rue Sainte-Marguerite-Saint-Germain.

1849.



I.

Monvel en Suède.--Douleur de madame Mars.--Gustave III. Ulrique et
Amélie.--Le lecteur du roi.--La nourrice.--Le palais de Stockholm.--Le
portrait voilé.--Causerie royale.--Fragments de correspondance de Monvel
à Désaides.--L'Opéra suédois et le Théâtre-Français.--Vie de Monvel à
Stockholm.--Particularités sur Gustave III.--Le château de
Haga.--Promenade sentimentale.


Ce matin-là, Valville, en faisant répéter à madame Mars une tragédie de
la Harpe, remise depuis peu au répertoire,--les trop fameux
_Barmécides_,--s'interrompit tout à coup en voyant que son
interlocutrice n'avait pas même l'air de l'écouter; en effet, au lieu de
songer à la réplique, elle regardait une carte de géographie étendue sur
le bureau de Valville.

Valville en avait marqué certaines lignes à l'encre rouge, c'était là
son occupation depuis un grand mois; il s'attelait à cette carte
géographique et se figurait que son fauteuil était devenu une chaise de
poste.

La configuration de la Suède préoccupait le digne homme autant que
Gustave Wasa; il s'était fait, en idée, bourgeois de Stockholm, et ne
parlait plus que de négociations avec la Prusse et l'Autriche. La
révolution de France arrivait à grands pas; bien qu'on ne fût qu'en
1788[1], la convocation des notables du royaume et les remontrances du
Parlement n'étaient pas de nature à rassurer sur l'avenir. À des menées
sourdes, hostiles contre la cour se joignaient les dénonciations contre
les ministres; les théâtres eux-mêmes, encouragés par l'audacieux
exemple de Beaumarchais, poussaient à l'émancipation; un an après on
devait représenter _Charles IX_, de Chénier, premier anneau de cette
chaîne de pièces affranchies de toute entrave. L'époque des violences
littéraires et politiques approchait; la censure de Bailly, le maire de
Paris, allait se voir plus tard elle-même brisée comme une digue
impuissante.

Et c'était dans un pareil moment que Valville, l'honnête et calme
Valville, s'occupait de la Suède!...

Les artistes sont faits ainsi, ils voyagent sur l'aile de l'imagination,
qui a du moins le mérite de les emporter loin d'un pays maussade et
orageux. Que faisaient à cet esprit pacifique les débuts de Robespierre
comme avocat[2], les chapeaux à la Marlborough[3], le Parlement et M. de
Calonne? Valville n'aimait, il faut bien le dire, qu'un homme au monde,
et cet homme c'était Monvel. Il l'avait apprécié de bonne heure dans la
société de Désaides, il le savait parfois quinteux, difficile; mais il
estimait cette probité rare, cette droiture à toute épreuve[4]. Si
Valville songeait tant à la Suède, c'est que du fond de cette cour de
Gustave III, Monvel en revanche songeait peu à lui; à peine avait-il
écrit quelques lettres à madame Mars! D'où provenait ce silence, cet
oubli, et comment Monvel ne s'était-il pas mieux fait pardonner son
prompt départ! Il avait rompu brusquement avec la Comédie, au mépris de
son contrat, et sans s'inquiéter en rien de la sanction de Messieurs les
gentilshommes de la chambre; le roi de Suède l'avait nommé son lecteur,
et dès lors la tête lui avait tourné. Il était écrit qu'il partirait
sans embrasser seulement la pauvre Hippolyte, sans serrer la main à
Valville ou à Désaides, à qui il laissait le soin de faire représenter
plusieurs pièces de lui, durant son absence; il était écrit que ce
départ cruel serait un coup de foudre pour madame Mars! «Quel courage,
pensait Valville, ou quelle incroyable sécheresse! A-t-il imposé silence
aux voix de son cœur, ou n'était-il pas digne de connaître les regrets?»
L'avortement de cette liaison effrayait Valville, il savait quelles
racines elle avait jetées dans l'âme de madame Mars! Au seul timbre de
Stockholm sur une lettre du fugitif, elle pâlissait en ouvrant
l'enveloppe, elle trahissait son angoisse par un tremblement fébrile.
Que d'humiliations, d'amertumes cruelles et dures, quand la poste se
taisait! Elle se confinait ces jours-là dans sa chambre ou dans sa loge,
évoquant en elle son orgueil blessé pour haïr l'ingrat; elle se
représentait son lâche abandon, elle jurait de ne plus toucher ses
lettres! Mais les planches même de cette scène, foulées par Monvel,
comment les fuir? Mais ce même public attentif à sa parole, comment
l'éviter? Des larmes impuissantes brûlaient alors les joues de la pauvre
femme, elle appelait Hippolyte et elle la serrait avec accablement
contre son cœur. Plus de sourire pour Dugazon, le joyeux diseur; plus
d'amour pour la promenade aux vertes allées du Luxembourg, plus de rayon
d'orgueil ou de joie en passant près de la loge de Monvel! C'était une
humble douleur, mais elle eût fait pitié même aux plus indifférents.

Telle est cependant l'immense activité de l'espoir, que madame Mars se
croyait encore aimée. Les premières lettres de Monvel étaient brûlantes,
elles ne dissimulaient rien de ses efforts, de sa lutte avec lui-même.
Le théâtre qu'il fuyait ne lui avait donné que des ennuis; cette liaison
était le seul bonheur dont il remerciât le Ciel; seulement,
poursuivait-il, «j'oppose la neige au feu en vous quittant, vous que je
conjure de prendre garde à toutes ces haines de là-bas!» Quelles étaient
ces haines dont parlait Monvel? Les meilleurs et les plus forts se sont
plaints souvent de l'injustice. Monvel était-il découragé, n'était-il
qu'ambitieux? Le désir d'une union prochaine éclatait dans cette franche
et noble épître, il y parlait d'Hippolyte, «_sa chère petite fée!_»
Quelle lecture que celle d'une pareille missive pour la pauvre
abandonnée, mais aussi quel brusque rayon de lumière sur les projets de
Monvel, quand peu à peu ses lettres devinrent plus courtes et plus
rares! Le moment est dur où l'on s'aperçoit de l'indifférence et de
l'oubli dans les cœurs qui nous sont chers; mener le deuil de ses
souvenirs n'appartient qu'à la vieillesse. Et quelle rudesse dans ces
mornes avertissements! L'illusion du théâtre lui-même n'ôte rien aux
épines d'un pareil drame, on se voit encore belle, et l'on se demande
pourquoi l'on est délaissée. Madame Mars avait mis en Monvel son avenir
et celui de sa fille; sa tendresse fut frappée d'un coup sensible en
apprenant qu'il épousait mademoiselle Cléricourt.

Voici dans quelles circonstances ce mariage eut lieu; si elles semblent
romanesques, c'est la faute des événements et non la nôtre:

Gustave III aimait les lettres, ses loisirs étaient spécialement
consacrés au dessin et à la lecture, il avait composé même plusieurs
pièces de théâtre dont le sujet était pris dans l'histoire de Suède. Le
commencement de son règne avait été marqué par la construction d'un
édifice splendide, le théâtre de l'Opéra national; plus tard il devait
fonder une académie suédoise sur le modèle de l'Académie française, et
concourir lui-même pour un des premiers prix qui furent proposés[5].
Jamais souverain n'avait possédé à un plus haut degré le don de la
parole; il aimait la représentation, la cour était devenue bientôt une
des plus brillantes de l'Europe. Une troupe française venait d'être
formée par lui à Stockholm, il l'y entretenait avec un luxe royal,
Monvel s'en vit nommé premier comédien et directeur, il partit convaincu
que Gustave avait grand besoin de lui, et il ne se trompait pas. Si le
roi le faisait trembler, en revanche le poète le rassurait; Monvel se
présenta donc résolument devant Sa Majesté suédoise.

Il trouva un homme dans la force de l'âge, bien fait, d'un port noble,
les yeux d'un bleu doux, le front large, la voix forte, sonore dans le
commandement, flexible et suave dans l'intimité de la causerie, prenant
tous les chemins pour arriver au cœur de son peuple, ardent, éclairé, et
surtout singulièrement épris des arts, qui le reçut entre le portrait de
Gustave Wasa et d'Adolphe Frédéric, lui parla de son voyage en France
sous le nom du comte de Haga, avant qu'il fût roi; l'entretint de
Voltaire et de Frédéric, du roi Stanislas et de Boufflers, puis arrivant
graduellement à la Comédie-Française, lui demanda des nouvelles de M. le
maréchal de Richelieu et de Préville. Le roi, dans ce premier entretien,
rappela à Monvel le trait de La Rissole[6]; tous deux en rirent
beaucoup.

On parla de Brizard, de Molé, et d'autres acteurs; Gustave gardait
Monvel pour la bonne bouche, il l'avait vu à Paris l'année qui suivit
ses débuts dans l'_Égisthe_ de _Mérope_; Monvel jouait alors les jeunes
rôles dans la tragédie. Le roi lui donna la réplique, et il fallut que
notre acteur récitât toute la scène quatrième du dernier acte. On ne se
figure pas avec quel charme, quel bonheur Gustave III l'écoutait! Ce
prince avait hérité toutes les qualités charmantes de sa mère Ulrique,
qui se montra digne du grand Frédéric, son frère, par ses lumières et
son instruction. Le mariage de cette princesse avec Adolphe avait été le
fruit d'un trait de finesse de sa part qui est peu connu et dont nos
lecteurs nous sauront gré.

La cour et le sénat de Suède avaient envoyé un ambassadeur _incognito_
en Espagne pour observer en secret le caractère des deux filles du
prince Frédéric, _Ulrique_ et _Amélie_. La première passait pour avoir
l'esprit malin, fantasque, satirique, et déjà la cour de Suède s'était
prononcée en faveur d'Amélie, princesse remarquable par sa douceur non
moins que par sa beauté. La mission secrète de l'ambassadeur transpira,
comme il arrive trop souvent; Amélie se trouva dans la plus grande des
perplexités, par l'invincible répugnance qu'elle avait de renoncer au
dogme de Calvin pour embrasser celui de Luther. Dans cette position
délicate, elle crut ne pouvoir mieux faire que de consulter sa sœur,
elle la pria de l'aider de ses avis. «Cette union, ajoutait-elle, est
contraire à mon bonheur, à mon repos!» La maligne Ulrique lui conseilla
d'affecter alors des airs de hauteur et de dureté pour toutes les
personnes qui l'approcheraient en présence de l'ambassadeur suédois.
Amélie ne suivit que trop cette perfide suggestion. Ulrique, de son
côté, eut soin de se parer de tous les dehors aimables dont elle
dépouillait sa sœur; tous ceux qui n'était pas initiés dans le secret
furent surpris d'un tel changement. L'ambassadeur informa sa cour de
cette méprise de la renommée, qui attribuait ainsi faussement les
qualités d'une sœur à l'autre; Ulrique se vit préférée et monta sur le
trône de Suède, au grand regret d'Amélie.

--C'est de la tragédie féminine, disait à ce propos Gustave III à l'un
de ses familiers, le baron de Geer: grâce à elle, je suis devenu le
premier citoyen d'un peuple libre.

À peine arrivé à Stockholm, Monvel s'y vit installé au palais, élégant
édifice commencé par Charles XI et fini par Gustave III. Vingt-trois
belles croisées ornaient sa façade, dix colonnes doriques supportaient
un pareil nombre de cariatides ioniques, appuyées sur dix balustres
d'ordre corinthien; la couverture en était à l'italienne. Le
rez-de-chaussée du palais et les arcades donnant sur le quai étaient de
granit; le jardin, orné de lions de bronze et de statues, offrait un
aspect magique, en ce qu'il s'avançait au-dessus de vastes galeries. La
chapelle, la salle où s'assemblaient les États, le muséum royal et les
logements de la cour frappèrent Monvel. Les appartements de sa majesté
offraient une très grande magnificence; la plupart des salles qui les
composaient étaient ornées de belles tapisseries des Gobelins. Le salon
de compagnie, remarquable par son décor à la turque, avait des siéges
dans la forme de ceux d'un divan; au-dessus de chacun était un miroir
magnifiquement taillé, dont le cadre était de verre colorié en jaune et
en pourpre.

Au sein de ce luxe, Gustave conservait jusque dans son costume une
simplicité étrange, sa tenue avait quelque chose de militaire. Rien
n'égalait sa vénération pour Gustave-Adolphe, qui ne s'engagea jamais,
on le sait, dans une bataille sans avoir dit sa prière à la tête de ses
troupes; après quoi il entonnait de la manière la plus énergique un
hymne allemand, que son armée répétait en chœur avec lui.

--Voilà qui vaut bien vos chœurs de l'Opéra, disait un jour le roi à
Monvel; l'effet de trente à quarante mille guerriers chantant à la fois
devait être imposant et terrible!

Il avoua à Monvel qu'il avait fait le plan d'une tragédie sur ce héros
qui mourut l'épée à la main, le mot du commandement sur les lèvres, et
la victoire dans le cœur.

--Je donnerais bien dix ans de ma vie pour jouer ce rôle-là, reprit
Monvel avec feu; mais vous me l'avez pris, Sire, comme mon chef
d'emploi!

Monvel causait encore dans cette première entrevue avec le monarque,
quand la femme d'un paysan dalécarlien entra sans avoir été annoncée le
moins du monde dans l'appartement.

--Mon cher Monvel, dit le roi, je vous présente la nourrice de mon fils;
c'est une brave Suédoise qui descend en droite ligne de l'honnête André
Péterson, qui défendit Gustave Wasa contre les meurtriers envoyés à sa
poursuite par Christian. C'est dans nos montagnes, asile de la santé et
de la paix, que j'ai voulu choisir la nourrice du roi futur, afin qu'il
suçât avec le lait la vigueur de nos montagnards et leur vieil amour
pour le pays.

--À propos de cela, demanda le roi, êtes-vous marié, êtes-vous père?

Monvel s'inclina, cette phrase avait fait passer dans ses veines un
frisson de glace. La nourrice du petit prince était vêtue de l'élégant
costume introduit par Gustave III lui-même dans ses États et qui tenait
beaucoup des anciennes modes espagnoles. Ses grands yeux bleus étaient
remplis de douceur et d'expression; il régnait dans toute sa personne un
air de propreté, de délicatesse et d'enjouement.

Le petit prince apparut bientôt; il était né le 1er novembre 1778, juste
un an avant Hippolyte Mars. Il portait une espèce de justaucorps
gris-blanc, à manches fendues, une paire de bottes à la Charles XII, une
épée à la dragonne, et des gants de couleur fauve. Le roi exigeait qu'il
s'assouplît déjà à tous les exercices du corps; il habitait une partie
du palais présentant tous les caractères de la solitude.

--Nous en ferons un Gustave-Adolphe, disait-il; il en a déjà le nom!

Le roi congédia l'enfant, et passa dans sa bibliothèque avec Monvel.

Elle ne contenait pas moins de vingt mille volumes et quatre cents
manuscrits.

--Bien que je vous aie nommé mon lecteur, je vous fais grâce de tout
ceci, mon cher Monvel. Beaucoup de ces livres font partie du pillage de
la bibliothèque de Prague; je laisse à l'Université d'Upsal des
curiosités d'autre nature. Vous y pourrez voir, par exemple, les
sandales de la _Vierge Marie_ et la bourse de _Judas_.

Monvel contint un sourire.

--Ah! j'avoue, à la louange de l'Université, que les professeurs qui
vous donneront l'explication de ces raretés vous paraîtront un peu
embarrassés de leur rôle. En revanche, on vous fera voir des manuscrits
islandais qui datent de plus de huit cents ans. Mais, tenez, ajouta le
roi avec un sourire gracieux, voici qui vous plaira plus: une comédie en
trois actes et en vers, de 1777, dont l'auteur est, je crois, de vos
parents. En vérité, vous n'auriez qu'un mot à dire pour le faire parler.

Monvel reconnut son _Amant bourru_ délicieusement relié.

--Vous me placez, Sire, en trop bonne compagnie.

--Que dites-vous là? Vous voilà à côté de traités écrits par des Lapons.
Mon bibliothécaire n'en fait jamais d'autres! Il est vrai qu'il est
Anglais! Ce qui va vous surprendre, c'est qu'ici tous nos professeurs
marchent bottés. Toutes les affaires en Suède se font en bottes; le cuir
est si bon marché! Que pensez-vous de Sergell, qui veut absolument me
sculpter en bottes? moi qui suis pour le brodequin: c'est plus antique.
Je vous ferai voir ce malheureux Sergell, qui devient mélancolique et
qui m'effraie; les deux Martin, frères et rivaux en mérite, deux
peintres dont je fais grand cas; et puis, mon cher Monvel, il faudra
bien aussi que je vous montre mes dessins: Frédéric montrait bien ses
vers à l'auteur de _Mérope_ et de _Zaïre_!

En parlant ainsi le roi poussait la porte d'un cabinet octogone, des
fenêtres duquel on découvrait Stockholm en amphithéâtre, ses murs de
pierre ou de briques, revêtus en plâtre blanc ou jaune tendre, ses
forêts de pins dégarnis, et les sinuosités admirables de la Baltique.
Cet endroit ressemblait à un _retiro_ profond. Çà et là quelques rideaux
recouvrant les cadres de ce boudoir, des plantes exotiques, et quelques
médailles d'un rare travail, classées dans des rayons de laque. Un
prie-Dieu était placé dans un des angles, et au-dessus de ce prie-Dieu,
un tableau également voilé.

--Regardez, Monvel, regardez, dit le roi, en soulevant la draperie de ce
tableau; cette figure n'est-elle pas celle d'une Vierge?

Monvel resta frappé de saisissement; il avait eu le temps de remarquer
avec quel frémissement religieux le roi était entré dans ce sanctuaire
qu'il nommait sa galerie.

La figure représentée dans ce portrait était celle d'une jeune et belle
Italienne de dix-huit ans environ, aussi noble aussi suave qu'une madone
de Raphaël ou du Guide. Gustave III, qui passait pour avoir fait preuve
d'une continence monacale dans sa première jeunesse, regardait souvent
ce portrait les larmes aux yeux.

--Quelle est donc cette personne? demanda timidement Monvel.

--Oh! reprit le roi, ce cadre est toute une histoire! C'est le portrait
d'une femme dont j'eus le tort de m'amouracher pendant mon voyage en
Italie...

--Le tort?

--Oui, sans doute, continua-t-il avec rêverie. Mais je vous conterai
cela un jour...

Et il recouvrit le tableau de son voile.

Le roi passa outre, non sans laisser échapper à l'œil de Monvel les
signes d'une profonde émotion. Il parla d'autre chose, ouvrit un
magnifique recueil de dessins, où il y avait des Watteau admirables, des
vues de diverses contrées, une série de costumes suédois depuis les
premiers temps de la monarchie, et même quelques autographes de têtes
couronnées. L'écriture de Marie-Antoinette fut la première qui frappa
les regards du comédien. C'était une lettre adressée au _comte de Haga_
lui-même, à la sortie d'une représentation à l'Opéra, où elle lui avait
promis de lui faire voir Vestris. Par un caprice malheureusement trop
commun à ce _dieu de la danse_, il avait fait défaut ce soir-là au royal
voyageur visitant les merveilles de Paris sous le nom d'emprunt de comte
de Haga. Marie-Antoinette, alors dauphine, dont beaucoup d'écrivains ont
trouvé moyen, de nos jours même, de calomnier la grâce et l'esprit,
s'excusait gaiement devant Gustave III de l'impolitesse inouïe du sieur
Vestris:

«Vous allez être roi, écrivait-elle au prince royal de Suède; mais il y
a longtemps que Vestris est dieu!»

L'impertinence de Vestris avait déjà éclaté à l'occasion d'un pas où
mademoiselle Heinel avait voulu danser, et, dans lequel en sa qualité de
maître de ballets, il s'était réservé tout le brillant. Il fut sifflé
d'abord dans la chaconne qui terminait l'opéra, et il insulta, à sa
rentrée dans les coulisses, mademoiselle Heinel. L'affaire portée devant
le Ministre de Paris, celui-ci crut devoir rendre justice à l'outragée.
Vestris fut obligé, le lendemain, de lui faire agréer les excuses les
plus soumises. Pour reconquérir son public ce soir-là même, l'illustre
danseur se surpassa dans la chaconne, et y fit de si grands efforts,
qu'en sortant de la scène il se trouva mal.

--De tout ce que j'ai vu avec mon frère à Paris, disait Gustave III à ce
sujet, ce qui m'a paru le plus drolatique, c'est Vestris et l'éléphant!
M. de Boufflers m'a fait des vers fort jolis[7], et je vous ai applaudi
à vos débuts; mais Vestris furieux, Vestris voulant dévisager
mademoiselle Heinel, il faut avoir vu cela! Pour l'éléphant, vous
souvient-il qu'il se montra bien plus furieux que Vestris, vis-à-vis de
mon secrétaire Stetten, qui le regardait d'un air de pitié et de dégoût?
Cet infortuné Stetten exprimait sa répugnance par des gestes qui
n'échappèrent point à l'intelligent colosse; il retira sa trompe, et, la
dardant avec rage contre son détracteur, il ne s'en prit heureusement
qu'à sa chevelure, qu'il dépoudra et mit en désordre! Si Stetten avait
porté perruque, il fût revenu chauve dans notre carrosse jusqu'au
palais.

À propos d'éléphant, continua le prince malignement, je ne dois pas
oublier mon cornac, M. d'Alembert; car en vérité vos Parisiens me
regardaient comme une bête curieuse! D'Alembert me promenait tant qu'il
me fatigua.

--S'il faut avoir une rude tête pour penser avec vous, lui dis-je un
soir, il faut avoir de rudes jambes pour vous suivre!

Les succès inouïs de mademoiselle Le Maure au Colysée[8], ceux de
l'électricité par M. le duc de Pecquigny[9], les encyclopédistes, le
coin de la reine et celui du roi, le sexe de d'Éon et l'esprit de
Diderot, tout fut passé ensuite en revue par le monarque, dont les
saillies n'étouffaient jamais la raison. Il avait tout vu, tout exploré
dans ce court voyage parisien, d'où il ne fut rappelé que pour occuper
le trône de Suède; et, pendant que l'impératrice de Russie faisait
transporter à grands frais à Pétersbourg des morceaux de rocher pour
servir de base à la fameuse statue de Pierre-le-Grand, il bâtissait,
lui, sur le granit, en appelant de tous côtés la lumière sur ses
projets, et en assurant, sans une goutte de sang, la sécurité publique.
Dès 1780 il avait conclu, avec la Russie et le Danemark, ce fameux
traité de neutralité armée qui eut tant d'influence sur les progrès du
commerce dans le Nord; quelques années plus tard paraissait la
convention entre le roi de Suède et le roi de France. Cependant, le
calme qui semblait régner de toutes parts ne cachait que troubles et
divisions intestines, comme on le verra par la suite, et pendant la
diète de 1786, il s'était formé une opposition décidée, que dirigeaient
quelques membres de la noblesse.

Monvel lecteur du roi, Monvel arrivé en Suède sur ces entrefaites et à
une époque où le trône de France se trouvait lui-même si exposé, ne put
se défendre d'un vif sentiment de douleur, à la vue de pareils
symptômes. Par une singulière coïncidence, dont il ne parlait plus tard
qu'avec les larmes dans les yeux, il fut conduit par le roi, le premier
jour de son arrivée, à l'Opéra, que ce jeune prince s'était complu
lui-même à faire élever, sans pressentir, hélas! l'horrible meurtre qui
épouvanterait cette scène le 17 mars 1792!

Nous laisserons ici parler Monvel; les fragments de cette correspondance
curieuse peindront mieux que notre plume la position du lecteur de
Gustave III, à Stockholm, et la cour de ce prince, dont les
encyclopédistes recherchaient beaucoup l'appui. Cette correspondance est
datée d'avril 1785[10]:

«Si je ne t'ai point encore dit, mon cher ami, ce qu'est l'Opéra élevé
par le roi dans sa ville de Stockholm, c'est qu'en vérité je m'occupe
plus de la troupe tragique et comique que des représentations de l'Opéra
en question, où l'on m'a fait pourtant l'honneur de reprendre l'autre
jour, devant S. M. notre pièce de _Blaise et Babet_[11]. Je te parlerai
plus tard de l'effet de cette reprise. Je passe maintenant à la salle où
elle a eu lieu.

«L'Opéra bâti par Gustave III est un édifice d'une forme élégante; la
façade en est ornée de colonnes et de pilastres corinthiens. Je puis
l'assurer que les comédiens italiens en seraient fort satisfaits, et M.
de Sauvigny lui-même, qui n'est pas toujours content de tout[12].

«L'intérieur de cette salle a la forme d'une ellipse tronquée; il ne
répond pas malheureusement à la façade, car le vaisseau est petit et ne
peut contenir plus de mille spectateurs. Il est fort richement décoré;
mais ce qui va te surprendre bien fort, c'est que les places de la
famille royale sont dans le parterre.

«Les costumes des acteurs appartiennent tous à la couronne, sans
exception, et sont d'une grande valeur; à cet égard, l'Opéra suédois
l'emporte sur tous ceux de l'Europe.

«Parmi les pièces suédoises que l'on donne à ce théâtre, il y en a un
grand nombre composé par Sa Majesté elle-même, dont le talent, tu le
sais, a excité plus d'une fois la jalousie littéraire de Frédéric de
Prusse. Je trouve pour mon compte que c'est là un trait de politique
bien digne du génie de Gustave III, d'avoir attaché la nation à son
propre idiome, en le rendant celui du spectacle; c'est le moyen le plus
sûr et en même temps le plus flatteur de porter la langue d'un peuple à
son dernier degré de perfection.

«Le premier opéra suédois qui ait été donné ici est, je crois, _Thétis
et Pélée_; mais la pièce nationale la plus goûtée en Suède est
certainement _Gustave Wasa_. Un ballet occupe ici cent danseurs, et on y
emploie quatre-vingts costumiers; c'est fort joli. Il existe dans le
bâtiment de très beaux appartements destinés aux parties de plaisir
secrètes du monarque; mais je puis t'assurer qu'ils sont de pure
étiquette, bien que ce prince habite rarement avec la reine. J'ai vu
dans ces pièces diverses deux ou trois toiles de l'Albane, que le prince
a recueillies lui-même en Italie: elles sont délicieuses de fini.

«Ce n'est que depuis peu, et par une bienveillance toute royale pour
nous, qu'on a introduit sur le théâtre de l'Opéra la représentation de
quelques pièces françaises; cela se faisait _in petto_ et devant des
ambassadeurs et des étrangers. Dis à madame Dugazon que si je l'ai
regrettée dans _Blaise et Babet_, en revanche cette troupe a redoublé
d'efforts ce soir-là. Le roi était fort content.

«Cet édifice et le palais contigu forment le côté d'une fort belle place
nommée la _Place du Nord_. On voit, au centre de cette place, le socle
monumental qui doit supporter la statue équestre en bronze de
Gustave-Adolphe[13].

       *       *       *       *       *

«Mais quittons l'Opéra, mon cher ami, pour t'entretenir un peu
longuement de moi.

«Sa Majesté Suédoise, en me nommant son lecteur, m'a imposé une rude
tâche; persuade-toi que ce n'est pas là une sinécure.

«Pour peu que le détail de mes occupations au palais t'intéresse, je
vais te le faire avec une grande exactitude.

«Je me lève le matin de fort bonne heure, et sur la pointe du pied, de
peur d'éveiller le comte de Geer, près de qui l'on m'a donné en ce
moment une chambre au palais; je me rends de là au club des négociants,
où je déjeune. Les appartements de cette maison consistent dans une
longue salle à manger, un salon de billard, et un cabinet de lecture où
l'on trouve les papiers étrangers et même ceux de France, auxquels je
tiens essentiellement. La vue de l'hôtel, qui donne sur le Méler, est
très belle; on découvre, du balcon, les rochers qui dominent ce lac, et
dont la cime est couronnée pat les dernières maisons des Faubourgs.

«Il y a dans Stockholm un autre club supérieur au premier par le style
et la dépense qu'y s'y fait; mais je m'en tiens à celui-ci, d'abord
parce que M. Sparmann m'y a présenté[14], puis j'y rencontre Sergell le
sculpteur, dont je t'ai déjà parlé dans l'une de mes précédentes
lettres. Le moka est loin de valoir ici celui que nous prenions tous
deux au café de la Régence; mais comme j'abhorre le thé, cette boisson
anglaise qui jaunit les dents, il faut bien que je m'en contente. Après
la lecture des gazettes, je me rends au théâtre, non sans donner en
passant quelque attention à la diversité de costumes qui m'assiége en
cette capitale, où chacun paraît dispos, content et robuste. En sortant
du théâtre, tu peux t'imaginer aisément la série de mes _travaux_: je
cours à la poste recevoir ou porter mes lettres; de là je me promène sur
la grande place avec quelques banquiers et commis qui ne manquent jamais
de se plaindre devant moi de la pêche du hareng dont le dépérissement
est sensible. Ces gens-là sont pour la plupart assez ennuyeux: mais les
personnes du premier rang en Suède ont l'esprit si cultivé que cela
gâte. Je n'en veux pour preuve que la causerie intelligente et profonde
des seigneurs qui entourent Gustave, et parmi lesquels je dois placer le
comte de Fersen, qui m'aime singulièrement.

«L'heure à laquelle je dois faire ma cour ordinaire au roi est fixée à
dix heures. Je me presse, j'arrive; mais il m'est bien difficile de voir
dans le bienveillant et ingénieux souverain qu'on nomme Gustave III un
autre personnage que le _comte de Haga_! L'aimable frère de notre amie
commune madame Lebrun[15], m'écrivait l'autre jour pour me demander des
conseils sur la façon de lire certains vers; ces conseils il eût pu les
demander à Sa Majesté, qui est, en fait de lecture poétique, un
excellent juge. Je lui ai fait répéter moi-même l'autre jour quelques
vers du _roi Léar_[16], et elle me les a redits avec une sensibilité,
une douleur qui eussent ému Brizard. Ce prince est un modèle d'esprit,
de délicatesse et de prudence; il a fait vers moi le premier pas de si
bonne grâce que j'en suis vraiment tout pénétré. Ce qu'il y a de bon
dans cette cour hyperboréenne, c'est qu'on n'y voit point de femmes
ridicules comme la B..., qui tourne en raillerie les plus sérieux
sentiments; point de soupeurs assommants comme Ch...; point de
correcteurs de petits vers comme V...; point de petites sottes comme
mademoiselle d'A... et point d'avocats comme M... Des déjeuners, des
concerts, des promenades occupent les loisirs de cette multitude de
courtisans: la gaieté, la grâce s'emparent ici de tous leurs moments, de
toutes leurs heures. Le roi n'est impérieux que dans une chose, il exige
de ceux qui l'écoutent qu'ils lui rendent histoire pour histoire; il
préfère les douceurs d'une conversation choisie à toutes les parties de
pêche, de chasse et de danse. Nul plus que lui ne s'est attaché à
l'examen de notre société française: sa verve et son esprit
philosophique s'en ressentent, il ne lit que les auteurs qui ont écrit
de conviction; tous les autres, selon lui, se sont privés eux-mêmes de
lecteurs. Son domestique est admirablement composé; il donne, après cinq
ans, des pensions aux vieux serviteurs, des maris aux jeunes filles; il
prétend que ne récompenser qu'à la fin de la carrière, c'est acheter des
serviteurs, et qu'après tout, les serviteurs sont des hommes. Nos
lectures ont lieu le plus souvent dans la serre du palais, salon parfumé
où les cocotiers de l'Inde, l'arbre d'O-Taïti, les grenades d'Espagne,
les figues et les jasmins s'épanouissent comme dans leur sol naturel,
tant on donne un soin royal à ces travaux exotiques, tant le nombre de
ces jardiniers dévoués au maître est abondant. Chaque livre qu'il me
fait ouvrir est surchargé de notes qui attestent à la fois et son goût
et son respect pour le vrai; c'est l'ami de la raison et de la nature,
et me voilà forcé de recommencer avec lui un cours d'hommes illustres de
tous les pays. Il interroge, je réponds, et tu peux le croire, la
lecture est souvent interrompue.

«--Que fait d'Alembert?--Il raconte.--Francklin?--Il se
montre.--Diderot?--Il rumine.--Saint-Lambert?--Il versifie.--Que vous
donnera Necker?--Des plans.--Raynal?--D'anciens contes.--La Guimard?--De
longs soupers.--Greuze?--De charmantes toiles.--Désaides?--De bonne
musique, etc., etc.

«Tu vois que je n'oublie rien! Par exemple, il m'a reproché l'autre jour
de l'avoir endormi en lui lisant les _Incas_. C'était là, il est vrai,
un crime de lèse-majesté!

       *       *       *       *       *

«Presque tous les grands seigneurs, parlent ici français, ce dont je
bénis Dieu et la Baltique.

«Les manœuvres commencent de fort bon matin; le roi y assiste ainsi qu'à
la petite guerre, car nous avons ici un camp depuis peu. D'ordinaire, il
est à pied; mais quelquefois aussi il traverse la ligne dans une calèche
à six chevaux, accompagné de quelques officiers ainsi que de six pages
de sa maison et d'une escorte de gardes du corps. Les soldats sont
disciplinés et vigoureux; les levées se font sur les terres qui
appartiennent à la couronne; ces domaines se nomment _Hemmans_ et se
partagent en districts. L'armée compose ici une grande force
constitutionnelle et à la fois une défense peu onéreuse pour le peuple.

       *       *       *       *       *

«[17] Mais comment passer sous silence, mon cher ami, la scène qui m'a
peut-être le plus impressionné depuis que j'existe, une scène qui te
peindra à la fois les déchirements de mon âme depuis huit grands jours
et l'inépuisable intérêt de ce prince, qui prend à tâche de me cacher
toujours le roi pour ne me laisser voir que l'ami?

«Depuis que je réside ici, Sa Majesté ne m'avait jamais entretenu de mes
affaires particulières; un hasard récent l'a mise à même de les
pénétrer: maintenant la voilà instruite aussi bien que toi de la liaison
que je laisse en France.

«Sa Majesté avait bien voulu m'inviter l'autre semaine à une partie de
campagne dans un château voisin, afin de me mettre un peu à même de
considérer le caractère rural de ses Suédois. On m'avait parlé beaucoup
des paysannes de la Dalécarlie; la beauté de ces femmes a beaucoup de
rapport avec celles de la principauté de Galles. Les faneuses surtout
attirèrent mon attention. C'était merveille, en effet, de voir ces
filles à la taille enchanteresse, ayant fait le voyage à pied pour voir
leur roi, sur le seul bruit de son séjour momentané dans ce palais que
l'on nomme _Haga_, et qui est situé à un mille et demi de la porte
septentrionale de la ville. Ce joli domaine et ses jardins ont été
disposés sur les dessins même de Gustave III, Marselier l'a secondé.
Nous arrivâmes à ce palais en miniature par une allée touffue d'arbustes
les plus beaux et les mieux fleuris que j'aie vus dans le Nord; une
chaîne pittoresque de rochers couverts de pins régnait à une petite
distance.

«Le château, construit en bois peint de façon à imiter la pierre,
consiste dans une façade à trois étages et deux ailes très longues
formant galerie. Il est situé à l'extrémité d'une belle prairie sur les
bords du Méler, qui forme en ce lieu une magnifique nappe d'eau. La
distribution des terres dépendantes de ce palais et de ses bâtiments me
rappelait trop le _Petit Trianon_, pour que je ne songeasse pas à notre
chère reine Marie-Antoinette.

«Cette suave et noble figure évoquée une fois par mon souvenir, il ne me
fut plus possible de m'en détacher. Il me semblait vraiment qu'elle me
suivait douce et rêveuse, dans ce frais pèlerinage où il ne manquait que
sa laiterie et son théâtre. Que de fois, en la faisant répéter à
Trianon, mon cher Désaides, mes yeux s'étaient mouillés de larmes
furtives; que de fois quittant sa brochure, j'avais comprimé l'élan qui
me poussait à ses pieds! Comme notre belle reine, Gustave III passait
une grande partie de son temps dans ce séjour, il avait tous ses goûts
purs, élevés, et surtout celui de faire le bien.

«Je ne tardai pas à m'enfoncer dans les rochers qui forment la beauté de
ces sites romanesques. J'étais venu dans la voiture du comte de Fersen;
mais des soins multipliés l'appelaient près de Gustave: je jouissais
donc seul du calme enchanteur de ces beaux lieux.

«--Excellent endroit pour faire une pièce à ariettes, vas-tu dire;--car
vous autres compositeurs, habitués à ne poursuivre que des notes, vous
ne voyez que la musique dans ce beau livre de la création! Mais que tu
eusses vite baissé pavillon, mon pauvre ami, devant les rossignols, les
bouvreuils, les rouges-gorges! Tous ces chanteurs ailés formaient
au-dessus de ma tête un séraphique concert.

«Une petite pluie douce et tiède était venue mouiller complaisamment
sous mes pieds la sciure odorante tombée des mélèses, la neige des
acacias et les pétales ouverts dans les herbes. En vérité, ce jour-là,
j'étais poète; mon cœur s'ouvrait à toutes les joies, à tous les
espoirs, à l'amour et à la vie! Ces faneuses, aux jambes nues, aux yeux
d'un bleu doux et mélancolique, dont la nourriture n'est pourtant que du
pain noir et de l'eau, le costume une jupe grossière, je les comparais
aux nymphes de notre Opéra: c'était un corps de ballet qui valait pour
moi celui de Rebel et de Francœur! Je me laissais aller involontairement
à une rêverie silencieuse; je poursuivis ainsi ma promenade jusqu'à ce
que je me trouvasse fatigué.

«Je m'assis sur un grand quartier de roche, vis-à-vis d'un pavillon aux
vitres de couleur, dont la porte était fermée. Le calme profond de ce
lieu, sa fraîcheur et son attrait, tout concourait à m'entretenir dans
une méditation telle, que mes pensées m'emportaient à mon insu vers le
climat que j'avais quitté.

«Là aussi, me disais-je, il y a des bois enchantés, des abris chers au
poète et à l'oiseau; il y a des cœurs amoureux de l'ombre et du silence!
Verdoyantes allées de Trianon, charmilles de Marly, beaux arbres de
Fontainebleau, gazons de Chantilly, rives d'Hyères, où m'entraîna tant
de fois Ducis, que de fois ne me vîtes-vous pas, un livre ou un rôle à
la main, demander à vos aspects le doux repos qui semblait me fuir; le
bonheur de l'oubli et la chasteté de l'étude! Un rôle qu'on apprend sur
le velours de la mousse, près de la source qui chante, de l'oiseau qui
vous écoute, des feuilles qui tremblent ou de l'abeille qui bourdonne,
c'est un ami avec qui l'on se perd pour travailler et causer! Un pauvre
comédien devient bien vite près de vous un homme riche; tout ce vert des
prairies, tout ce bleu du ciel est à lui et se réfléchit sur son rôle
comme sur un miroir! Admirables voix que celle du soir, où l'on trouve
des voix et des tendresses inconnues, cris de l'ouragan qui couve et qui
s'unissent à vos cris, nuits étoilées où devait aimer Roméo, nuits
terribles où la foudre devait effrayer Macbeth! Consulter Dieu dans ses
œuvres, c'est ouvrir à son génie les portes d'un monde; lire les poètes
devant lui et sous ses yeux, c'est les élever, les agrandir!

«Ainsi me perdais-je dans cette contemplation pleine de charmes. Par un
retour insensible, j'en vins à me ressouvenir de cette nature factice du
théâtre, de ces arbres et de ces cieux en carton qui me parurent odieux.

«Pendant que je rêve ici, pensais-je, on me déchire là-bas; le tripot de
la Comédie se remue. Molé ne m'écrit que rarement et il ne m'écrit
jamais ce qu'il pense. Dugazon me menace de publier mes Mémoires si je
ne reviens. Brizard et Dazincourt jettent les hauts cris, on fulmine
contre moi des réquisitions au théâtre et à la cour! Messieurs les
gentilshommes de la chambre, de la sanction desquels je me suis passé,
sont capables d'en référer à Gustave III! Il n'y a que Fleury à qui mon
départ assure une vraie fortune! Et les femmes, les femmes de cet
aréopage couronné! elles me déchireraient comme des furies, depuis cette
désertion!

«En ce moment même et comme je m'arrêtais à cette pensée, il me sembla
qu'un fer ardent venait de pénétrer ma poitrine; j'y portai la main, ce
n'était pourtant qu'un simple papier... une lettre, Désaides, dont le
contact me brûlait.--Cette lettre était de madame Mars!

«Pauvre femme! comme elle déroulait dans ces quatre pages si tristes, si
accablées, si brûlantes, l'état actuel de son cœur! Mon départ précipité
lui avait donné le coup de la mort, et depuis ce temps elle n'accusait
même plus, elle se contentait de noter jour par jour toutes ses
souffrances. L'avoir délaissée de la sorte, elle et cette enfant si
douce et si chère! m'être enfui subitement sans leur avoir même laissé
mes larmes et mes caresses pour adieu! Tu peux te douter de ces
douleurs, de ces angoisses incessantes! Et ce n'était pourtant que la
cinquième lettre de ce genre que je recevais depuis mon long séjour à
Stockholm, tant j'avais mis d'art à calmer son chagrin par l'espérance,
tant je me berçais moi-même de l'idée de la rejoindre un jour, elle et
ma chère Hippolyte, une fois que je me serais dégagé de ces liens
d'ambition et de fortune qui me retiennent ici! Si les lettres de
l'infortunée étaient rares, en revanche elles avaient gardé sur moi un
tel pouvoir, qu'après les avoir lues je demeurais souvent trois jours
dans un morne accablement. Aucune partie de plaisir, aucun devoir n'eût
pu m'en faire sortir; ces jours-là je me renfermais dans ma chambre et
je ne la quittais que sur le soir. Ce qui me désolait, ce qui
m'irritait, c'était cette perpétuelle insistance de ma victime au sujet
du mariage projeté; elle me rappelait ma promesse avec toute l'exigence
du souvenir, toute la fierté de la douleur! Je finis bientôt par ne voir
en elle qu'une créancière importune; j'appelais à mon aide l'exemple de
Molière, et je me disais qu'un comédien ne doit pas se marier. Pour
elle, en m'écrivant, elle n'avait que ce seul but-là, et ce but me
révoltait. Tu peux te figurer aisément cette répugnance, toi qui me sais
depuis longtemps ennemi de toute entrave. Ma fortune d'ailleurs ne
motive-t-elle pas mes refus? Comment se dénouera ma fugue en Suède? par
une pension sans doute. Or le roi ne paraît pas pressé de me renvoyer à
messieurs de la Comédie. Je ne te dirai pas les termes de cette lettre,
tu te les figures; je n'ai vu là seulement ni apprêt de style, ni
douleur forcée, et cependant la pauvre femme continue de jouer la
tragédie! Bref, je serais perdu si je la revoyais un jour seulement, car
je l'aime de toute la force de mes souvenirs. Elle veut quitter le
théâtre, et cela serait folie. Maintiens-la, je te prie, dans l'idée
contraire; tu trouveras d'ailleurs sous ce même pli un mot écrit pour
Valville à ce sujet. On a bien raison de dire qu'on ne fait jamais dans
la vie ce que l'on veut. Il y a huit grands jours que je reçois cette
lettre de France, je la lis, je la relis, puis je me jure ensuite de ne
plus la relire; et vois, cependant, Désaides, elle se retrouve encore
toute ouverte sur mon bureau pendant que je trace ces lignes, mes yeux
ne peuvent l'éviter, je croirais faire un crime en la brûlant! Tu vas
voir maintenant si la fatalité ne se mêle pas de moi!



II.

Suite de la lettre de Monvel.--Le roi et le Comédien.--Proposition
embarrassante.--_La Clémence d'Auguste_.--Mademoiselle
Cléricourt.--Divers portraits.--Le poète Bellmann.--Kellgren, secrétaire
du roi.--Galanterie de Charles XII.--Lidner.--La Sapho
suédoise.--Swedenborg.--_Le Docteur de la Lune_.--Prédiction faite à
Kellgren.--L'armurier du roi.--Vision de Gustave III.--Rapprochement de
cette vision avec une anecdote de Pichegru.--Retour de Monvel en France.


«Je demeurais assis vis-à-vis du pavillon, écoutant ainsi ces voix
diverses et agitées de mon cœur, quand une main se posa sur mon
épaule... Je me retournai brusquement, et je vis Gustave III.

«Le bruit de ses pas avait été sans doute amorti par la mousse qui
tapissait le sentier; je demeurai muet, interdit comme un homme qui sort
d'un rêve!

«Le roi sourit de mon étonnement, me fit signe de me lever; cela fait,
il me prit le bras avec une grâce charmante.

«Comprendras-tu, Désaides, ce qui dut se passer en moi dans un pareil
moment? Un mot, un geste du roi me faisait son ami, son égal! Et j'étais
bien éveillé; ce n'était point un jeu de mon imagination, un rôle appris
et joué sur le théâtre de Stockholm; non, c'était le prince, c'était le
roi, Gustave III, qui me parlait! Tout ce qu'avait rêvé cet homme était
beau; tout ce qu'il réalisait déjà était grand! Il avait changé à lui
seul la forme d'un gouvernement, et cette révolution s'était opérée
presque sans effort, tandis que la nôtre qui s'élabore, Désaides, que de
sang, que de crimes ne coûtera-t-elle peut-être pas! C'était un roi de
chevalerie, jeune, ardent, si noble que la plupart des courtisans s'en
montraient jaloux; tour à tour sévère, élégant, ou valeureux, il
imprimait à son siècle un cachet de nationalité; son éducation semblait
se résumer par ce seul mot: Reconquérir! Et en effet, Désaides, il avait
reconquis, par le plus audacieux de tous les coups, sa souveraineté et
son peuple; il aimait la poésie et il couvrait les poètes de son
manteau; il idolâtrait la France, et on ne parlait guère à sa cour que
la langue française: il ne lisait lui-même que des livres français et
s'inquiétait fort peu des vers venus d'Allemagne! C'était un soleil vers
lequel tous les rayons de la froide Baltique convergeaient: il écrivait
avec le comte de Tassin; il collaborait avec Kellgren, il protégeait
chez lui Dalin et Léopold; ailleurs Diderot et Helvétius! Et c'était ce
monarque, ce prince qui venait à moi! Il m'avait cherché à travers les
solitudes vertes du château de Haga, moi son lecteur officiel, moi
directeur en titre de sa troupe française; et, je ne le prévoyais que
trop à la sensibilité affectueuse de son regard, ce n'était point de
prose ou de vers qu'il allait m'entretenir; non, un intérêt bienveillant
le guidait seul vers ton ami: ce n'était plus le roi, c'était Gustave!

«À l'entour de nous, tout était vrai, imposant! La nature elle-même
prêtait à cet entretien la solennité de son silence, je retenais mon
haleine, j'allais écouter le roi!

«L'écouter loin de tous les seigneurs, loin de tous les importuns, moi,
pauvre comédien mis à l'index de la société!

«Je me trouvais ainsi, comme par miracle, entre deux royautés, mon cher
Désaides, l'une créée par Dieu et aussi éternelle que lui, l'autre bâtie
par les hommes et aussi fragile que leur nature! Sur ma tête un ciel
éclatant, limpide; à mon bras le roi de Suède! Pour la première fois de
ma vie, je sentis le feu de l'orgueil courir dans mes veines! Un pareil
triomphe! Ah! j'aurais donné tous les autres pour celui-là!

«--Monvel, me dit le roi, vous ne m'attendiez pas, convenez-en.

«--J'en demande pardon à Votre Majesté, elle a dit vrai. L'homme est
fait de la sorte, qu'il espère souvent un bonheur trop loin de lui pour
l'atteindre, et ne devine pas celui que Dieu lui tient en réserve dans
sa bonté...

«--Je tenais à vous voir ici, reprit Gustave, c'est ma résidence
favorite, et j'y suis trop calme, trop heureux pour que mes moindres
désirs ne s'y réalisent pas.

«Je ne compris point d'abord le sens de ces paroles, et je gardai le
silence, attendant que le roi daignât m'en donner l'explication.

«Ce que Gustave m'avait dit au sujet de ce séjour concordait avec l'idée
que j'avais dû m'en faire, d'après les récits de la cour; c'était, en
effet, à Haga, qu'à la révolution de 1772, il avait consulté secrètement
ses amis sur la lutte qu'il commençait. Cette circonstance l'avait même
déterminé à prendre dans ses voyages le nom de cette résidence qui lui
était devenue si chère.

«Nous étions devant le pavillon dont je t'ai parlé. Gustave III tira de
sa poche une petite clé dorée; puis s'étant assuré que nous n'étions pas
suivis, il ouvrit la porte de cette mystérieuse retraite, après m'avoir
fait signe de l'y suivre.

«L'intérieur du pavillon était tapissé de gramens et de coquillages; une
table rustique occupait le milieu; le plafond seul était peint, il
représentait Hébé versant le nectar aux Dieux.

«Le roi ne fit asseoir auprès de lui par un geste plein de bonté.

«--Monvel, me dit-il, avec ce son de voix pénétrant qui n'appartient
qu'à lui seul, je vais exiger de vous un vrai service...

--Un service, Sire! repris-je un peu étonné.

«--Un service; j'ai compté sur vous. Ai-je eu tort?

«--Ah! Sire, répondis-je, je voudrais payer du reste de mon existence
les bontés dont vous me comblez...

«--Voilà une phrase bien respectueuse, et que je vous interdis pour
l'avenir, mon cher lecteur.

«Il y eut une seconde de silence.

--«Monvel, reprit le roi avec une mélancolie qui me toucha dans un
prince si jeune, vous vivrez plus longtemps que moi, et ce sera pour le
mieux...

«--Quoi! Sire...

«--Sans doute; vous avez de nombreux amis que vous retrouverez à l'heure
du succès, fiers de vous, de votre gloire! Les rois, eux, les pauvres
rois, n'ont que des flatteurs, des courtisans ou des ennemis!

«--Ah! Sire, Votre Majesté oublie que je suis là!

«J'ajoutai bientôt avec chaleur:

«--Et qui n'aimerait autant que moi celui que chacun admire? Que
Frédéric vous envie quand Voltaire vous chante, cela est tout simple:
quand le rossignol a chanté, la grenouille coasse; votre règne n'en sera
pas moins rangé au nombre de ceux qui relèvent un peuple; les muses de
la Suède vous sont aussi fidèles que vos soldats!

«Il sourit.

«--Hélas! poursuivit-il, il y a des gens, mon cher Monvel, qui ne
pardonnent jamais à la victoire! De roi destiné à n'être qu'un roi de
théâtre, devenir comme moi prince absolu, c'est un grand pas! Vous ne
connaissez pas les esprits du Nord, ils sont rancuniers!

«Mais, ajouta-t-il, comme pour sortir d'un ordre d'idées pénible,
revenons au service dont je vous parlais tout à l'heure... J'ai voulu ne
m'en ouvrir à vous que dans ce lieu à l'insu de tous. Oh! ce service est
de nature, j'en conviens, à vous surprendre beaucoup!

«--Je suis prêt à obéir aveuglément à Votre Majesté, répondis-je.

«Il me prit la main et me la serra en me regardant avec bonté.

«--À m'obéir! bien vrai? reprit-il.

«--Quelque chose que me demande Sa Majesté, poursuivis-je, elle peut
être certaine...

«--Assez, interrompit-il, assez...

«--Mais que dois-je donc faire?

«--Vous marier.

«Me marier! repris-je étourdi de surprise; quoi, Sire?...

«Et en disant ces mots, je m'étais levé comme malgré moi, attachant sur
lui des yeux pleins d'inquiétude et d'embarras.

«--Vraiment! s'écria le roi avec gaieté, ne croirait-on pas, Monvel, que
je vous demande une chose bien terrible! Vous voilà pâle et tremblant au
seul mot de mariage, vous à qui cependant comme auteur, ou comme acteur,
tant d'hymens ont dû passer par les mains!

«--J'en conviens, Sire; ceux-là durent si peu!

«--C'est à dire que c'est la durée qui vous effraie! Rassurez-vous, il
n'y a pas de quoi vous croire encore perdu; il s'agit d'une charmante
jeune fille...

«J'avouerai, Désaides, que je fus prêt tout d'abord à remercier le roi
de ce qu'il ne songeait pas du moins pour moi à une veuve.

«Il reprit:

«--C'est une enfant à laquelle je porte le plus vif et le plus tendre
intérêt. J'ai promis de la marier, et de lui donner le nom d'un honnête
homme. À ce titre, Monvel, je devais penser à vous; elle aime la poésie,
les arts, c'est vous dire assez que vous êtes seul capable de la rendre
heureuse...--Pauvre petite, ajouta le roi avec un soupir d'émotion, je
tiens tant à son bonheur! Vous serez son guide, son ami, son époux
enfin; n'est-il pas vrai, cher Monvel?

«--Sire, lui répondis-je avec une défiance mal déguisée, mais en donnant
à mon ton l'accent le plus solennel, daignez m'excuser; je ne croyais
pas que le titre de lecteur de Votre Majesté entraînât avec lui d'aussi
onéreuses obligations...

«--Que voulez-vous dire?

«--Que s'il faut à tout prix un nom à cette jeune fille pour couvrir une
faute, une faute royale peut-être... Votre Majesté ne doit pas compter
sur le mien. Le roi de Suède, à qui je dois le peu que je suis, a le
droit de disposer sur l'heure de mon sang et de ma vie; mais mon
honneur! Sire, c'est le seul blason de ma conscience, je le garde!

«Après avoir prononcé ces mots avec un élan dont je ne m'étais pas senti
le maître, je demeurai moi-même interdit quelques secondes, comme un
homme étonné de ce que j'avais osé dire.

«--Ces sentiments sont ceux d'un galant homme, reprit le roi avec un
silence et une dignité tellement froide que je me crus un instant perdu
à ses yeux; je regrette seulement que le caractère du roi de Suède et
ses habitudes soient assez peu connus de vous, pour que vous le
supposiez capable de proposer à un homme qu'il distingue, auquel il
accorde une bienveillance peut-être trop intime, une chose contraire aux
lois de l'honneur.

«--Ah! Sire, m'écriai-je en me précipitant à ses pieds, je suis un
malheureux; pardonnez-moi...

«Pour toute réponse, Gustave me tendit la main; cette main royale, je la
baisai. Le roi put sentir tomber sur elle une larme de repentir et de
douleur... Je maudissais en moi-même l'injustice de ma fierté, j'eusse
tout donné pour convaincre le monarque de mes regrets!

«Son cœur me comprit; il me releva de cette même main que je portais à
mes lèvres.

«La jeune fille dont je vous ai parlé reprit-il, est digne de l'estime
de tous; elle apportera à son époux la dot la plus belle et la plus
sainte, celle que l'on trouve si rarement chez les plus riches, les plus
nobles héritières,--la sincérité de l'âme, les vertus chastes, et
prudentes. Rien n'a terni ce miroir de pudeur et de beauté; car elle est
aussi belle que bonne, Monvel, vous en jugerez bientôt. En vous la
destinant, je crois vous donner une preuve assez haute de mon amitié.

«--Oh! je crois à Votre Majesté, je me prosterne devant ses bontés
inépuisables! Avoir osé douter d'elle, mon Dieu, c'est du vertige; oui,
Sire, vous me proposiez le bonheur et j'ai osé, moi, par un soupçon...

«--Je ne me souviens que d'une chose, Monvel, de votre avenir, de votre
fortune. C'est pour assurer l'un et l'autre que je vous propose ce
lien...

«--Oh! je suis indigne d'un tel bonheur, repris-je; c'est plus que je ne
mérite! Votre Majesté ne peut savoir combien les chagrins que j'ai
éprouvés dans ma patrie ont souvent disposé mon cœur à la défiance, à
l'amertume! Ce n'est pas à moi, c'est à un autre qu'appartient de droit
un tel trésor. Votre Majesté trouvera facilement...

«--Non, non! voilà qui est convenu, interrompit Gustave pour couper
court à mon hésitation timide, vous me promettez d'épouser ma protégée?

«J'allais dire _oui_ machinalement, car il y avait dans l'accent du
prince, dans ses yeux, dans son ensemble, un empire irrésistible! Mais à
l'instant où j'allais prononcer ce _oui_ qui devait lier ma destinée à
tout jamais, un souvenir, un nom passa sur mon cœur comme une empreinte
de feu, l'air me manqua, mes genoux fléchirent, un poids affreux
m'étouffait... Je portai la main sur ma poitrine... là, Désaides, je
retrouvai de nouveau cette lettre datée de France; cette lettre qui me
rappelait tout un passé d'amour, de promesses solennelles, de joies
d'amant et de père! Je vis ma fille me reprochant ce que j'allais faire;
me demandant de quel droit je lui volais son nom pour le donner à une
étrangère!... Un mouvement convulsif s'empara de moi: la crise était
trop forte, la lutte trop vive; je devins si pâle que le roi lui-même
ouvrit la fenêtre de ce pavillon pour me faire respirer.

«--Vous m'épouvantez, Monvel; vous souffrez... qu'avez-vous donc?

«--J'eus la force de tendre cette lettre à Sa Majesté.

«--Sire, ajoutai-je d'une voix altérée par l'émotion et la souffrance,
les désirs du roi de Suède seront toujours des ordres pour son
serviteur; je sois donc prêt à faire ce qu'il vous plaira de m'ordonner.
Mais avant... que Sa Majesté daigne ici jeter les yeux sur cette lettre,
elle y trouvera le secret de toute ma vie! Et si après l'avoir lue... le
roi de Suède désire encore ce mariage... j'obéirai, je le jure sur
l'attachement que je lui ai voué à tout jamais!

«Le roi prit la lettre que je lui présentais d'une main tremblante; son
visage m'était connu, il était doué pour l'ordinaire d'une telle
mobilité qu'on pouvait lire sur lui, comme sur un cristal transparent,
les plus secrets mouvements de son âme. De temps à autre un soupir
profond, étouffé, sortait de la poitrine de Gustave III; il donnait les
signes de la plus vive surprise, de la bonté la plus généreuse et la
plus tendre.

«Les femmes, tu le sais, sont de vraies magiciennes dans l'art d'écrire
la lettre d'amour,--celle de madame Mars produisit sur Sa Majesté un
effet direct, profond... Il la relut deux fois, et deux fois je vis
qu'il s'efforçait de cacher son émotion.

«--Monvel, me dit-il enfin, vous avez raison, le mariage que je vous
avais proposé est impossible.

«--Je respirai comme un homme sorti de son cachot et dont les poumons
s'ouvrent à un air plus libre.

«Le roi poursuivit:

«--J'ignore quels sont vos sentiments pour celle qui vous écrit cette
lettre... mais je ne consentirai jamais à faire le malheur de personne,
ce serait d'ailleurs porter un coup mortel à la pauvre délaissée!... Je
connais l'amour, Monvel; l'espoir est le pain de ceux qui souffrent...
Qu'elle espère donc,--vous lui reviendrez un jour, vous lui direz ce qui
s'est passé entre nous... elle m'aimera peut-être comme un ami, un
bienfaiteur inconnu. Rompre un lien cimenté par la douleur, jamais! oh!
jamais! J'ai assez souffert moi-même, assez pleuré... pour comprendre le
chagrin d'un noble cœur, cher Monvel!

«Il avait dit ces mots d'un son de voix si pénétré que j'en fus moi-même
remué au fond du cœur. Le respect me défendait de l'interroger; il était
d'ailleurs trop visiblement ému pour que je ne me fisse pas une loi du
silence. Son cœur avait-il donc été froissé par l'amour pour qu'il
battît alors au souvenir d'une image douce et chère, pour qu'il compatît
à mes souffrances en se rappelant les siennes? Je contemplai ce visage
dans une douce et mélancolique rêverie... Un pur rayon de soleil venait
s'arrêter sur ce front qu'il baignait de sa limpide auréole... C'était
bien Gustave, Gustave le roi moitié Suédois, moitié français, Gustave
mon hôte souverain, j'allais presque écrire mon frère! Dans ce regard
simple et bon éclatait sa jeune et belle âme; une larme furtive roulait
dans son œil attendri...

«--Monvel, reprit-il après ce moment de silence où j'eusse pu compter
les battements de son cœur, Monvel, cette femme est-elle jeune?

«--Trente-six ans à peine, Sire.

«--Et... elle est belle?

«--Plus que je ne saurais vous l'exprimer.

«--L'aimez-vous?

«--Je l'ai tendrement aimée... répondis-je; mais la Baltique nous
sépare... Une absence assez longue...

«--J'entends, et l'absence est l'ennemie de l'amour, allez-vous dire.
Ah! Monvel, Monvel, vous ne savez pas aimer!

«--C'est vrai, Sire; mais en toutes choses n'est-il pas écrit que le roi
de Suède sera mon maître?

«--Voilà qui était écrit aussi; prenez-y garde, vous devenez courtisan!
reprit-il avec un sourire. C'est mal, c'est très mal; laissez cela à mes
conseillers de chancellerie!

«En ce moment, ma main rencontra sur la table du pavillon un livre relié
aux armes du roi: c'était un tome de Corneille dépareillé.

«--Sa Majesté veut-elle que je lui lise un morceau? demandai-je en
feuilletant le livre; c'est la _Clémence d'Auguste_.

«--Bravo! Monvel, bravo! vous voilà pris, cela ressemblera à une
punition!

«--Je lui lus la première scène d'Auguste, et je m'en tirai, ma foi!
assez bien. Le roi ne parlait plus de mariage; mais, en revanche; il me
fit passer du rôle de lecteur à celui de confident. Ce fut là, Désaides,
qu'il me raconta une histoire bien touchante... celle d'une pauvre fille
qu'il avait connue en Italie, et dont le portrait figure dans l'un de
ses boudoirs à Stockholm... Un jour peut-être... à toi... à toi seul...
mon meilleur ami... j'oserai redire cette royale confidence... à la
condition, pourtant, que tu n'en feras ni une romance ni une pièce; sans
cela, je te dénonce à Sa Majesté Suédoise!

«Mon entretien avec elle finit là, grâce à son secrétaire Kellgren, qui
vint la trouver au pavillon en toute hâte. Kellgren est le dieu de cet
Olympe de poètes suédois dont je te parlerai plus tard; il a écrit avec
le roi plusieurs opéras; tu vois que je devais me retirer devant son
soleil. C'est ce que je me proposais de faire en le voyant venir d'un
air si affairé vers Gustave; mais, il faut le dire, mon invincible
instinct de curiosité venait de se faire jour en moi: je voulais avant
de quitter le roi, à la porte de ce pavillon, savoir du moins de Sa
Majesté le nom de la jeune personne qu'il me destinait. Je me hasardai à
demander ce nom à Gustave.

«--Bon! reprit le roi en souriant, encore un défaut, Monvel, vous êtes
curieux! Je pourrais vous punir, mais décidément me voilà clément comme
Auguste... de par vous, mon cher lecteur! Apprenez donc que le nom de
cette jeune fille est mademoiselle Cléricourt? Elle sera à Stockholm
dans huit jours... à l'expiration de ses vacances, qu'elle passe à la
campagne!

«Et cela dit, le roi prit le bras de Kellgren...»

       *       *       *       *       *

La correspondance de Monvel offre ici une lacune fort naturelle. Ces
huit jours, qui lui eussent paru un siècle, de son propre aveu, s'il
avait vu plus tôt celle à qui le roi songeait pour lui, furent employés
par notre comédien à des visites fructueuses. Ces visites avaient
d'ailleurs pour lui l'attrait de la distraction. C'est ainsi qu'il se
vit présenté tout d'abord à un poète amoureux des vers et de la table, à
Bellmann, esprit facile qui noyait sa muse le plus souvent dans un
vidercome du Nord, Bellmann l'improvisateur, qui eût fait pâlir de notre
temps Eugène de Pradel. Sa poésie bachique défraye encore, à l'heure
qu'il est, les veillées de la Finlande; elle peut passer pour la
paraphrase de l'ode d'Horace: _Nunc est bibendum!_ Heureux le poète que
chantent ainsi des lèvres humectées du jus de la taverne; il est plus
sûr de vivre que les lakistes aux strophes pleureuses, les penseurs aux
rêves creux! Comme un invité de tous les banquets, il a sa place auprès
de la jeune fiancée, et dénoue sa jarretière; il rit, il lutine, il
laisse après lui le sillon joyeux de sa verve de sa gaieté! Bellmann fut
un de ces hommes tour à tour admis au couvert de Gustave III et à la
table boiteuse du paysan suédois, réchauffant partout l'enthousiasme à
l'aide d'un couplet, préférant le vin du Rhin aux distinctions, la
treille aux lauriers, le tablier blanc de la servante à la robe de soie
de la grande dame! L'ennui, qui plissa le front d'Hoffmann, n'eut rien
de commun avec le chansonnier suédois; au sein d'une cour occupée à
scruter la philosophie de Voltaire, Bellmann eut celle de Lantara. En
voyant un pareil homme, Monvel ne put s'empêcher de songer à Panard et à
Collé.

Le vin que l'on buvait d'habitude à la table du roi était fort bon; mais
Bellmann, nous l'avons dit, pouvait faire autorité en cette matière:
aussi Gustave se plaisait-il souvent à l'éprouver, comptant le mettre en
défaut. Bellmann buvait un soir chez Sa Majesté d'excellent vin.
Cependant il s'abstenait de le louer. Le roi lui en fit servir de très
médiocre.

--Voilà de bon vin! s'écria le buveur silencieux.

--C'est du vin de mes gardes, reprit le roi, et l'autre est du vin des
dieux, mon ami Bellmann!

--Je le sais, reprit Bellmann, aussi ne l'ai-je pas loué; c'est celui-ci
qui a besoin qu'on le loue!

Il s'était complu à dresser une liste de tous les souverains qui avaient
proscrit le vin de leurs États. Elle commençait par Amurat et Mahomet
IV. Empédocle, qui appelait le vin de l'_eau pourrie dans du bois_,
figurait aussi dans cette liste.

--Je voudrais brûler tous ces gens-là, répondait Bellmann à ceux qui
s'en étonnaient, et comme Empédocle a été brûlé, je compte sur lui pour
les faire bien rôtir!

Il rit beaucoup d'une farce italienne que Monvel lui raconta. C'était
celle d'Arlequin, où Monvel était si précieux.--Un verre de vin
soutient, disait Léandre à Arlequin, c'est vrai!--C'est faux! répondait
celui-ci; car ce matin, monsieur, j'en ai bu un seau, et voyez, je ne
puis me soutenir!

Le tonnerre tomba un jour sur le palais et s'engouffra dans les caves du
roi. Le soir, au jeu de Sa Majesté, Bellmann se présenta en habit de
deuil, avec des pleureuses. Il tendit un placet au roi, en demandant au
roi qu'on le mît à la tête d'une enquête.

Le cercle des intimes de Gustave III devait se ressentir de ses
sympathies littéraires; Monvel y conquit bien vite l'amitié de deux
hommes célèbres, celle de Kellgren et du comte de Gyllenborg.

Kellgren, un des poètes les plus chers à la Suède, avait d'abord été
précepteur chez le général Meyerfeld; il fut ensuite nommé secrétaire du
roi, et cette place, il la méritait à plus d'un titre. Versificateur
charmant, il aidait Gustave dans ses pièces comme Voltaire aidait
Frédéric; seulement Kellgren eut le bon esprit de ne pas se brouiller
avec une muse couronnée. Cette collaboration soutenue profitait à tous
les deux: Gustave donnait le plan, Kellgren écrivait; il habillait si
vite la pensée royale qu'Emwalsen en était jaloux. L'influence de
l'esprit français devait amener le décalque exact, scrupuleux de sa
poésie; l'épître familière, l'ode à Chloris, les rubans à la Watteau
firent bien vite fureur à cette cour, occupée, à l'instar de celle de
Versailles, du soin perpétuel de se distraire. Schiller, dans un
prologue pour la rentrée du théâtre de Weymar, avait dit: _La vie est
sérieuse, l'art est un plaisir_; mais cela se disait en Allemagne, et
Gustave professait pour l'Allemagne une véritable antipathie.

Étonnez-vous donc que, dédaignant messieurs de la Comédie (ses bons
amis), Monvel soit demeuré longtemps sur cette terre hospitalière! Entre
un convive comme Bellmann et un roi comme Gustave III, le temps passe
vite. Le comte de Gyllenborg, conseiller de chancellerie, avait été
l'ami de Dalin[18], c'était un penseur aimable et instruit; il voyait
arriver Monvel en Suède avec bonheur, car il aimait la France en homme
qui l'avait appréciée. Le comte de Gyllenborg cultivait la poésie
didactique, il était de plus un conteur habile et ingénieux.

On parlait un soir de Charles XII, avant que le roi n'arrivât, dans les
petits appartements de Sa Majesté, à Drottinghom, château où elle se
rendait souvent, et dont l'arsenal conserve les habits du monarque tué
au siége de Frédérikshall.

Ces vêtements, dont Charles XII était si fier, consistaient dans un long
surtout, malpropre, de drap bleu grossier, un petit chapeau gras à trois
cornes et à bords étroits, une paire de gants encore teints de sang, et
une paire de bottes à talons très hauts.

--L'une de ces bottes est sans doute celle que Charles XII menaçait
d'envoyer au sénat de Suède, dit Kellgren, afin que ce corps délibérant
en prit ses ordres jusqu'à son retour de la Turquie!

--Vous croyez railler, reprit le comte de Gyllenborg, le fait est plus
sûr que celui de son chapeau, percé d'une balle, qui est devenu la
source de longues et violentes disputes[19]. Ce qu'il y a de certain,
c'est que l'on se fait depuis longtemps des idées absurdes de Charles
XII. On veut, par exemple, qu'il se soit montré toujours d'un caractère
rude et sauvage avec les femmes; je ne citerai, pour preuve du
contraire, que le trait suivant, que je tiens de bonne source:

«En décembre 1718, tandis que la batterie de Frédérikshall tirait sur la
tranchée des Suédois, une jeune personne, qui regardait le roi d'une
maison voisine, laissa tomber sa bague dans la rue. Charles XII l'ayant
observée, lui dit:--Madame, les canons de cette place font-ils toujours
autant de vacarme?--Cela n'arrive, lui répondit la dame, que lorsque
nous recevons la visite de personnages aussi célèbres que Votre
Majesté!» Le roi parut fort sensible au compliment de la dame. Satisfait
de sa réponse, il ordonna à l'un de ses soldats de lui rapporter sa
bague.»

Le poète Lidner, à qui Gustave accorda une si touchante protection, à
laquelle il ne répondit que par le désordre de sa conduite; Léopold, qui
devint plus tard secrétaire du roi, et qui composa des comédies; le
comte de Tassin, le comte de Ruez, etc., composaient, autour du prince
ami des lettres, une pléiade choisie. Le salon de Gustave III était une
arène ouverte aux idées: on y parlait de philosophie et de lyrisme, on y
contrôlait surtout Frédéric, de qui Gustave III se montra fort peu
l'ami. La fin tragique de la malheureuse madame Nordenflycht, cette
_Sapho suédoise_, comme on l'appela depuis, avait jeté sur les sociétés
littéraires de Stockholm une teinte de tristesse. On sait que cette
femme, qui laissa des élégies aussi douces et aussi tendres que celles
de Millevoye, trahie un jour par l'amant qu'elle adorait, ne trouva pas
d'autres parti que de se jeter à la mer. Bien que plusieurs années
eussent alors passé sur cet événement, on le racontait encore devant
Monvel comme on redira longtemps l'histoire de l'intéressante _Nina_. La
première fois qu'on parla de cette fin si triste devant Monvel, il se
trouva mal. Il songeait peut-être aussi à celle qu'il avait abandonnée!

D'autres fois, cette cour, si facile à accueillir chaque mouvement du
dix-huitième siècle, fatiguée de vers tirés au cordeau didactique des
Dorat, des Saint-Lambert, s'éprenait subitement, sur un simple caprice
du roi, des folies philosophiques qui avaient cours, et dont Paris
s'amusait. Si nous possédions encore Cagliostro, la Suède avait eu
Swedenborg[20]; si Cagliostro avait causé avec Jésus-Christ, Swedenborg
avait eu des entretiens plus réels avec Charles XII. Gustave III
avait-il lu son traité célèbre _De Cœlo et Inferno_; croyait-il à ses
visions débitées de bonne foi; voyait-il enfin dans ce vieillard un
imposteur et un philosophe? C'est ce qu'un récit qui trouvera bientôt sa
place ici éclaircira pour les curieux qui peuvent nous lire. Swedenborg
était mort à quatre-vingt-cinq ans, ce qui est assez l'âge des
patriarches; il laissait une secte à laquelle se rattachaient déjà les
prédicateurs du magnétisme. Ses partisans jouissaient en Suède d'une
parfaite tolérance; leur nombre s'élevait à deux mille. En 1787, le
prince Charles de Hesse en était membre. L'amour du merveilleux avait
rejailli sur sa doctrine; c'est ce qui encourageait sans doute les
courtisans à s'occuper encore de lui après sa mort, malgré leur
frivolité. La maison de cet assesseur au collége des mines était située
à Stockholm, faubourg du nord (_Norrmalm_); son appartement, véritable
laboratoire où brûlait le fourneau entouré du creuset classique, se vit
conservé religieusement même après sa mort. Là, Swedenborg méditait sur
ce problème immense, insoluble; là, comme Prométhée, il espérait dérober
à la nature le plus grand, le plus intime de ses secrets! Il avait été
soldat; il avait vu Charles XII dans ses jeunes et belles années; il se
souvenait de cette parole fière et martiale, de ce soleil qui avait
brillé, resplendi sur les glaces de la Norwége! Il avait vu
l'Angleterre, l'Allemagne, la Hollande, la France, l'Italie; il avait
été anobli par la reine Ulrique-Éléonore. Cagliostro écrivait à peine la
langue du pays où il se proposait de faire des dupes; Swedenborg parlait
purement et savamment tous les idiomes; aucune science, aucun progrès,
de quelque pays qu'il fût, ne lui était étranger. Toutes les académies
se le disputaient; il pouvait mourir avec la réputation d'un savant: il
préféra le rôle difficile de théosophe. Au lieu d'imposer silence aux
admirateurs de sa science mystique, sa mort ne fit que les exalter; il
était mort à Londres, sur le même sol où passa Cromwell, mort en
regrettant sans doute de ne pas mourir sur la terre de Charles XII et
des Wasa! Quand il sortit de Stockholm, à bord d'un vaisseau anglais, le
soleil se levait, dit-on, au-dessus de la montagne de Moïse; Swedenborg
put croire qu'un nouveau règne, un nouveau sauveur se levait aussi pour
la Suède: Gustave III fut couronné roi trois mois après la mort du
docteur illuminé. Cagliostro menait à Paris la vie d'un charlatan
enrichi et fastueux; celle de Swedenborg fut simple, exemplaire; sa
maison, sa table, son intérieur étaient modestes. Monvel fut admis à
voir, à toucher de ses deux mains le fauteuil de cuir du philosophe;
cela valait bien la promenade de dévotion traditionnelle que fait à
Ferney le moindre insulaire.

«La pièce où ce grand homme se tenait ordinairement, écrit dans une
autre lettre Monvel à M. de Sauvigny, est encore tapissée de peintures
allégoriques et mystiques; j'y ai vu la lampe à trois becs qui
l'éclairait; des échantillons de divers métaux, des plantes, des
curiosités du règne naturel, des feuilles de métal qui semblent
n'attendre que la fusion. Le comte de Fersen, qui l'a beaucoup pratiqué,
m'accompagnait dans cette visite; il m'expliquait tout, et je me croyais
dans le cabinet d'un alchimiste qu'on eût brûlé aux temps premiers de la
magie... Sa maison était machinée, à ce qu'on m'assure, comme les
planches d'un théâtre; pour moi, j'y tremblais à chaque instant, croyant
mettre le pied sur quelque trappe. Tous les personnages des vieilles
tapisseries de ce local me semblaient autant de spectres, à commencer
par la reine Louise-Ulrique, dont le portrait figurait au-dessus de la
cheminée. J'ai vu également un cadre où il est représenté dans l'habit
de membre équestre de la noblesse...

«Ce n'était pas là un esprit superficiel, croyez-le; c'était un sage,
ami de l'humanité!

       *       *       *       *       *

«Que l'on compare cet homme, ajoute-t-il autre part, avec le comte de
Saint-Germain, ce sera lui faire injure! J'ai vu Cagliostro avec sa
tunique blanche, ses colombes et ses carafes, paisiblement assis entre
un jambon et une bouteille de vin coloré: le dieu, tout dieu qu'il
était, mangeait comme un ogre. Il se disait bien obligé depuis onze
cents ans, comme Saint-Germain, d'assister régulièrement au lever du
soleil; mais tout son appareil ne constituait que des jongleries
d'artificier avec des pots à feu de Bengale.»

Le but d'Emmanuel Swedenborg devait frapper autrement les esprits; ses
convictions étaient profondes. Rêveur assidu, il promenait ses
méditations près du lac Méler et de ses îles, sur le port rempli de
vaisseaux, sur les hauteurs boisées de la montagne de Moïse. La terre
des anciens scaldes avait tressailli en se voyant tout d'un coup
repeuplée par lui d'apparitions étranges, de légendes audacieuses. En ne
tenant même aucun compte de ses doctrines, Swedenborg fut le seul poète
hors ligne de cette époque trop amie de l'esprit de France pour ne pas
le copier. Les étudiants, les adeptes qui l'environnaient comme Faust
aux clartés sereines de la lune, purent lire souvent d'étranges présages
au ciel; le génie de la contemplation fait des miracles. Quelle fut
l'âme confidente des secrets d'un pareil homme, quel abri s'était-il
choisi pour les jours de l'orage? Le baron de Sylwerheim, nous dit M. le
vicomte de Beaumont-Vassy dans un livre qui lui fait honneur[21], a
laissé dans des papiers trouvés à sa mort un portrait de la femme aimée
par Swedenborg:

«Elle n'était, dit-il, ni fort jeune, ni fort belle, mais elle possédait
au plus haut degré le charme féminin: une taille élancée, une
physionomie souffrante. Elle sentait vivement, avait un esprit simple et
était la confidente de tous les secrets de Swedenborg.»

Les intimes du roi aimaient souvent à parler de ce grand révélateur du
monde invisible: il faut, à certaines heures, des sujets de conversation
tout créés; Marmontel les appelait _des bons amis qui ne manquent jamais
au besoin_.

Or, ce soir-là, comme on venait de parler, dans le cercle du roi, de
Swedenborg le grand docteur, on continua à ne s'occuper que de choses
merveilleuses.

M. de Norberg, neveu d'un vieux capitaine qui avait fait la guerre avec
Charles XII, croyait beaucoup aux illuminés, aux rose-croix, partant à
Cagliostro et à ses adeptes. Il interrogea Monvel sur cet homme
merveilleux; la lettre du comte de Mirabeau[22] venait de paraître; elle
avait fait sensation. Cet autre professeur des sciences occultes, ce
grand Albert des salons, ce comte de Fienix si diversement jugé, défraya
la conversation au point qu'on ne fit guère attention à l'horloge du
salon royal qui déjà sonnait minuit.

Minuit! ce nombre fatidique qui appelle les visions des fantômes;
minuit! l'heure sacramentelle des amants, des romanciers et des voleurs!
Le roi semblait absorbé, il n'écoutait guère qu'avec distraction et
embarras.

--J'ai toujours cru aux choses surnaturelles, disait M. de Norberg. Me
trouvant en 1791 à Berlin, j'y fus témoin des miracles d'un certain
homme qu'on appelait le _Docteur de la Lune_. C'était un fabricant de
bas de laine nommé Weisleder, qui guérissait toutes sortes de maux
ostensibles en les présentant aux rayons de la lune, et en murmurant des
prières. L'influence de cet astre me paraissait au moins douteuse;
cependant ce nouveau docteur était si couru, que pendant les trois jours
de la nouvelle lune de chaque mois (c'était à ce temps qu'il bornait ses
prodiges), il recevait à peu près mille personnes par jour, depuis
quatre heures après midi jusqu'à minuit. Les hommes et les femmes du
premier rang ne dédaignaient pas de se trouver dans ces assemblées.
Weisleder n'acceptait pas d'argent, mais sa femme, qui possédait son
secret, et qui, à l'exemple de Serafina Feliciani (la femme de
Cagliostro), guérissait les dames, n'en refusait pas; même à la fin on
ne pouvait pénétrer chez le docteur qu'avec un billet contenant au moins
deux gros (environ six sous de France).

--Voilà qui est merveilleusement imaginé, reprit Kellgren d'un air
narquois; mais ce que vous ignorez peut-être, monsieur de Norberg, c'est
que le collége supérieur de médecine de Berlin chargea le docteur de
cette ville, M. Pyl, médecin très estimé, de faire des recherches sur
les personnes qui prétendaient avoir été guéries par la lune. Le
résultat fut que la plupart des gens qui avaient confié leurs fractures
au docteur étaient mortes des suites de leur crédulité, et pour avoir
négligé leur mal; ceux que M. Pyl trouva bien portants n'avaient jamais
eu de vrais maux, et leur imagination seule avait été guérie. La police
de Berlin eut la sagesse de ne rien faire pour empêcher les succès et
les essais du _Docteur de la Lune_. Elle plaça seulement des sentinelles
à la porte de sa maison, pour prévenir le désordre. Cette tolérance fit
plus contre Weisleder que toutes les rigueurs possibles: on l'oublia.

--Et c'était prudemment vu, reprit Gustave; mais ne vous advint-il pas,
à vous-même, Kellgren, quelque chose d'étrange avec ce docteur?

--Sans doute, et je crois avoir conté déjà une fois à Sa Majesté...

--Redites-moi cette histoire; elle a peut-être quelque analogie avec le
rêve qui me préoccupe.

Chacun regarda Gustave d'un air étonné; Monvel surtout, qui était, on
l'a pu voir, superstitieux à ses heures.

--Contez-nous d'abord votre histoire, mon cher, dit le roi à Kellgren.

--J'obéis à Votre Majesté, reprit celui-ci; je ne passe guère pour être
ami des choses surnaturelles: Bellmann, qui m'écoute, peut l'attester;
mais ce qui m'arriva à Berlin avec ce Weisleder surpasse toute croyance.

--Voyons cela, reprirent curieusement les familiers du cercle du roi.

--J'ai toujours été d'une constitution très faible, reprit Kellgren[23],
et par cette raison je me suis toujours montré assez accessible aux
médecins. L'existence, on l'a dit, est une pendule qu'ils avancent
souvent, ne pouvant plus la retarder; malgré cet aphorisme dirigé contre
Esculape, j'eus recours plus d'une fois à ses prescriptions. Je
souffrais beaucoup d'une ancienne chute de cheval que je fis au retour
de l'université d'Abo; on me persuada, comme je devais passer par
Berlin, d'avoir recours à Weisleder. Je lui fus présenté à la nouvelle
lune, en compagnie d'une foule de personnes. Le Docteur de la Lune
murmura sur mon genou malade quelques paroles insignifiantes; j'étais
resté le dernier avec Rosenstein, qui ne se gênait guère pour rire de
Weisleder à deux pas de lui. Nous nous trouvions sur une plate-forme où
tombaient alors d'aplomb les rayons de la lune. Tout d'un coup je vois
Rosenstein fuir avec vitesse; un serpent énorme, sorti de la crevasse de
cette tour en ruines, le poursuivait.

--Ne craignez rien, reprit tranquillement Weisleder, ce serpent est mon
ami... À ce titre seulement, il a dû poursuivre cet incrédule visiteur
qui vous accompagne.

Et, tirant de sa poche un petit sifflet d'ivoire, il modula bientôt sur
lui un air bizarre, qui fit rebrousser chemin au reptile. Le serpent,
sur un geste du docteur, se réfugia dans les pierres à demi croulées de
la plate-forme; Weisleder apporta à l'entrée du trou un amas de briques,
et nous pûmes causer plus tranquillement.

J'étais irrité de cette jonglerie, d'autant plus que j'entendais
retentir encore dans la cour de ce manoir délabré le pas du pauvre
Rosenstein.

Arrivé de la veille à Berlin, il me paraissait impossible que Weisleder
pût savoir mon nom; il m'en régala pourtant tout au long, en me
demandant des nouvelles de Sa Majesté Gustave III.

--Monsieur le secrétaire du roi, ajouta-t-il en me quittant, Dieu
veuille que la Suède aille un jour aussi bien que votre jambe ira dans
peu!

Et, comme je le regardais attentivement, il ajouta:

--Vous mourrez, monsieur Kellgren, trois ans avant Sa Majesté le roi
Gustave!

--Si l'on mesure l'étendue des jours réservés au roi sur son génie et
sur ses bienfaits, répondis-je, je ne me plains pas, docteur: je vivrai
longtemps!

Là-dessus je le quittai.

Malgré le trait courtisanesque lancé par Kellgren comme correctif à la
fin de cette histoire, Gustave III était devenu soucieux, au point que
chacun le remarqua. Ce qu'il y a de non moins étrange, c'est qu'à peu de
chose près la prédiction de Weisleder reçut plus tard sa confirmation.

Sans tirer aucune induction de cette anecdote, celle qui suit, et qui
fut contée à Monvel lui-même, qui se plaisait souvent à la répéter,
prouverait que Gustave reçut, quelque temps avant sa mort, un
avertissement non moins lugubre et aussi vrai.

L'armurier du palais était venu un matin, selon Monvel, trouver Gustave
III dans son cabinet, au moment où le roi se faisait lire une tragédie
par son lecteur ordinaire. Il lui avait apporté différentes armes; il
allait sortir, quand le roi crut voir une boîte à pistolets sous son
bras.

Gustave III demanda à qui l'armurier portait ces armes.

--À un gentilhomme suédois, enseigne des gardes de Sa Majesté, répondit
l'armurier; son nom est Ankarstroem.

Le roi ouvrit sa boîte et toucha les pistolets.

--Mauvaises armes, reprit-il, canon trop court, gâchette rude. Et qui
les a fabriquées?

L'armurier lut un nom allemand sur le canon.

Six jours avant ceci, un enseigne des gardes s'était tué volontairement.
Gustave savait Ankarstroem d'un caractère ardent et presque sauvage, il
manifesta quelque crainte au sujet de l'emploi qu'il pourrait faire de
ces armes.

--Sire, c'est un cadeau, reprit l'armurier, un cadeau que votre enseigne
fait à un de ses amis qui est à Gefle.

Le roi n'en demanda pas davantage, l'armurier sortit.

       *       *       *       *       *

À quelque temps de là, le roi fit venir Monvel pour le consulter sur des
vers français qu'il venait de faire. Monvel trouva Gustave III
singulièrement pâle; il se contenta de répondre à son lecteur qui lui
demandait des nouvelles de sa nuit:

--Ma nuit a été mauvaise.

Monvel n'osa demander _le pourquoi_; il examina les vers de Sa Majesté,
le roi n'apportait à ses remarques qu'une attention distraite.

--J'ennuie, je le crains, Votre Majesté, dit Monvel timidement. Les lois
du sévère Boileau n'ont rien de fort effrayant; si du moins elles
avaient le pouvoir de vous endormir!

--Dormir! reprit le roi d'un air accablé, dormir! oh! je le vois bien,
désormais c'est impossible!

--Impossible!

--Écoutez, Monvel, dit Gustave en lui prenant affectueusement la main,
écoutez une chose que nul n'entendra, excepté vous.

Monvel se rapprocha du roi avec une émotion involontaire; les lèvres de
Gustave étaient agitées par un mouvement fébrile, sa main tremblait dans
la main de son lecteur, et des éclairs sombres jaillissaient de sa
prunelle.

--C'est lui! c'est lui! s'écria-t-il tout à coup en ayant l'air de
suivre alors dans l'espace, quelque fantôme invisible.

--Qui? lui! demanda Monvel effrayé et ne trouvant autour de lui que le
vide.

--Lui, Monvel, répéta Gustave; lui que j'ai vu déjà une fois pendant la
diète de 1778[24] au pied de mon lit. Vous ne le voyez pas? Tenez! il a
un pistolet, et il tient un masque!

Et le doigt de Gustave, étendu vers la tapisserie du cabinet, suivait
l'étrange vision.

--Cet homme continua-t-il, en retombant accablé sur un siége que Monvel
lui présenta, cet homme m'a parlé deux fois à travers ce masque de
velours... Est-ce Éric Wasa[25], massacré par Christian? est-ce
l'assassin inconnu de Charles XII? Dieu seul le sait; mais il m'a, cette
nuit encore, répété les mêmes paroles:

«Roi Gustave, songe à ton salut éternel; nous sommes trois!»

Et là dessus, il s'est abîmé dans la muraille, au son d'une bruyante
musique!...

       *       *       *       *       *

On lit, dans Charles Nodier[26], au sujet de Pichegru:

«La destinée que lui avait prédite Eisenberg, en allant à la mort, ne
s'est que trop réalisée...

«Je donne, pour ce qu'elle vaut, l'historiette suivante avec toutes ses
inductions; mais je crois qu'on ne s'étonnera pas que je m'en sois
souvenu une dizaine d'années après. Puisse-t-elle absoudre la mémoire de
Napoléon du plus lâche et du plus odieux des assassinats!

«Je portais ordinairement, comme Pichegru, une cravate noire serrée au
cou de très près, par opposition aux merveilleux de la ville qui avaient
adopté à l'envi, d'une manière toute courtisanesque, la cravate
volumineuse du proconsul; et comme j'avais aussi un penchant naturel à
la flatterie, car j'ai toujours volontiers flatté ceux que j'aime, je
m'étais étudié à l'attacher comme lui d'un seul nœud sur la droite,
méthode peu coquette, à la vérité, et que je conserve aujourd'hui sans
la moindre prétention.

«Une nuit, comme je dormais péniblement, et tourmenté sans doute par
quelque fâcheux cauchemar, je sentis tout d'un coup une main se glisser
dans ce nœud, en relâcher le lien et relever ma tête qui s'était appuyée
sur le plancher dans l'agitation de mon sommeil. J'étais éveillé. «C'est
vous, général? m'écriai-je; avez-vous besoin de moi?--Non, répondit
Pichegru, c'est toi qui avais besoin de moi. Tu souffrais et tu te
plaignais, je n'ai pas eu de peine à en connaître le motif. Quand on
porte comme nous une cravate serrée, il faut avoir soin de lui donner du
jeu avant de s'endormir; je t'expliquerai une autre fois comment l'oubli
de cette précaution peut être suivi d'apoplexie et de mort subite.

«Je pressai sa noble main sur mes lèvres et je me rendormis.»

Ces quelques lignes donnent assez créance à cette singulière vision de
Gustave III, dont Monvel ne crut devoir raconter les détails au foyer
même de la Montansier qu'au moment où il apprit la mort de ce prince.

       *       *       *       *       *

Le vaisseau qui rapportait en 1788 Monvel en France ramenait aussi sa
nouvelle famille, sa femme avec ses parents, et les deux enfants qu'il
avait eus en Suède.

Le fils de Monvel (Théodore) fut tué au siége de Sarragosse, et
mademoiselle Joséphine Monvel, sa fille, devint en France l'épouse d'un
médecin.

Cette personne charmante, pour laquelle Hippolyte Mars, dès l'âge de dix
ans, se prit d'une tendre amitié, partagea jusqu'à sa mort l'intimité de
la célèbre actrice.

Monvel avait été anobli en Suède par Gustave III.

En serrant la main de son lecteur bien-aimé, le roi de Suède ne pouvait
guère prévoir l'horrible fin qui lui était réservée à lui-même quatre
ans après! Il venait de retourner dans sa capitale après s'être
transporté à Gothenbourg; sa rentrée dans ses États s'était vue marquée
par des fêtes. Stockholm entière fut illuminée, plusieurs bourgeois
s'attelèrent d'eux-mêmes à la voiture du monarque. Les odes de ses
poètes favoris, l'élan du peuple, et surtout la conscience de ses
bienfaits, tout devait rassurer Gustave III, tout lui présageait une
longue durée de règne.

Mais s'il ne faut qu'une nuit pour dresser un échafaud, il n'en faut
qu'une aussi pour élever le parquet d'une salle de bal; c'était le
tumulte d'une fête qui devait couvrir le bruit du pistolet
d'Ankarstroem!



III.

Coup-d'œil sur Paris de 1788 à 1789.--Les acteurs de la rue.--Éclipse
des salons.--Étonnements d'un banni.--Situation de la Comédie.--Monvel
refusé.--Le neveu de maître Gervais.--Beau trait de Molé.--Valville et
Monvel.--Versailles.--Mademoiselle Montansier.--Les Flacons
magiques.--Un père malheureux.--Désaides.--Une collaboration.--L'ariette
et le chasseur.--Le portefeuille.--Une indiscrétion d'ami.


Enfin Monvel revoyait Paris!

Ce Paris tant de fois regretté par lui à Stockholm, et qui certes était
bien fait pour étonner un homme sortant du paisible et gothique
cérémonial d'une cour dont le maître s'occupait de vers, d'opéras et de
ballets, tout en ayant l'œil sur les délibérations de la diète.

Le Paris d'alors, le Paris fiévreux et convulsif de 88 à 89, le Paris de
Mirabeau et de la Bastille!

Dès le mois d'août 1783, M. de Brienne, quittant le ministère, était
parti pour Rome, afin de recevoir des mains du pape le chapeau de
cardinal, demandé à Sa Sainteté par Louis XVI. L'archevêque de Sens
avait été remplacé par M. Necker. La première chose que remarqua Monvel
à Paris, ce fut une gravure représentant une femme; dans le sein de
cette femme un prêtre donnait un coup de poignard. Le sang qui en
jaillissait lui formait un chapeau de cardinal. Monvel demanda le nom de
cette victime, on lui répondit que c'était la France; et il put
entendre, en même temps, les cris de l'émeute, promenant ses fureurs à
la place Dauphine; des gens du peuple y brûlaient un mannequin décoré de
la mitre et des insignes de l'épiscopat.

M. de Lamoignon, qui avait quitté le ministère de la justice, n'était
pas mieux traité; il se retira dans sa terre, où il mourut subitement.
On répandit le bruit qu'il s'y était brûlé la cervelle pour ses dettes,
et que le pape, aussi touché de son accident que de celui de M. de
Brienne, ferait présent au premier d'un chapeau vert, et au second d'un
parachute écarlate.

Si la révolution prenait déjà partout droit de cité; si la menace et le
pamphlet levaient le front, que dut penser Monvel du théâtre même,
devant ce Paris en tumulte? Frappé au cœur dans ce qu'il avait de plus
distinctif, sa frivolité, l'esprit français, travaillé par d'ardents
rénovateurs, avait vu couper ses ailes; on le tenait en laisse avec les
grands mots de _nationalité_ et de _réforme_. Sa prédilection pour tout
ce qui touchait les idées nouvelles éclatait en révoltes de mille
espèces. Le théâtre ne pouvait ignorer qu'il avait tous les moyens
d'expression; Beaumarchais, le premier, lui avait montré à s'en servir;
il méditait lentement une voie d'agression inévitable. Un drame inouï,
terrible, s'élaborait; le temps approchait où Chénier, en faisant
imprimer sa tragédie de _Charles IX_[27], y joindrait un _Essai sur la
liberté du théâtre_. Les débuts de Robespierre comme avocat avaient eu
lieu en 1784[28]; Robespierre plaidait à Arras pour un procès de
paratonnerre, bizarre procès, dirent plus tard ses amis, pour un homme
qui allait bientôt lui-même manier la foudre! Beaumarchais habitait son
hôtel, et cet hôtel était vis-à-vis de cette même Bastille qui devait
crouler plus tard devant lui!

Les véritables acteurs étaient dans la rue, vaste arène ouverte à des
agioteurs plus dangereux que ceux de Law, agioteurs d'idées, de phrases,
d'utopismes, nouveaux équilibristes, qui se vantaient de faire tourner
l'axe du monde, de combler la dette nationale et de chasser la famine,
montrant d'un côté une main vide au peuple, pendant que de l'autre ils
jetaient du pain dans les filets de Saint-Cloud, afin de faire croire à
la misère et de tirer parti d'une insurrection. Où courir, où ne pas
courir au milieu de cette effervescence populaire? à quel médecin se
confier, sur quels hommes fonder un plan de rénovation et de salut?

--Mais, se serait alors demandé un étranger épris de l'art et des
lettres,--qu'est donc devenue cette société française, qui se réunissait
à jour fixe dans les salons ingénieusement splendides de madame du
Deffant et de mademoiselle de l'Espinasse, sous les règnes de Louis XV
et de Louis XVI? Ces sortes d'assemblées avaient duré près de cinquante
ans[29], et l'Angleterre avait possédé moins de temps lady Montague et
mistress Vesey. En transportant son salon à Ferney, Voltaire fut un
égoïste; Diderot n'aima que sa chambre, Jean-Jacques des forêts aux
ombres profondes; et tous ces hommes, en se choisissant la solitude pour
maîtresse, ne déclaraient-ils pas aux salons la plus opiniâtre des
guerres? Les salons une fois fermés, l'esprit dut errer comme un
proscrit de porte en porte, mendiant à Versailles, hardi ou ténébreux
dans Paris, jusqu'au jour où il descendit dans la rue avec son manteau
troué, son impatience et ses rancunes. Dès lors plus d'entraves, plus de
ménagements, de contrainte; la cour, le parlement, le clergé, tout ce
que le neveu de Rameau frondait à voix basse, _piano_, sur son archet,
sera bravé, chanté et tympanisé à grand orchestre. Ce sera l'histoire
des sauvages de l'Orénoque que l'histoire de cette liberté gloutonne et
hâtive; le rhum enivre d'abord ces palais inaccoutumés à la boisson,
puis il rend bientôt les buveurs frénétiques et furieux! Et c'est ainsi
que l'ex-lecteur de Sa Majesté le roi de Suède retrouva la capitale de
la France, à la veille d'une catastrophe. Différents clubs s'étaient
organisés, on parlait déjà d'y jouer des tragédies patriotiques; les
tailleurs, les perruquiers, les garçons marchands voulaient être des
héros. On était bien revenu des chevaliers, des marquis, des
petits-maîtres! En vérité, Monvel n'en put croire d'abord ses yeux. Il
courut au Théâtre-Français, ne fût-ce que pour voir s'il était encore à
sa même place; le Théâtre-Français siégeait encore au faubourg
Saint-Germain, mais tout annonçait chez lui une désorganisation
prochaine. Il avait des orateurs, des démagogues et des opposants: on y
parlait abus, constitution, principes. Le foyer était devenu un vaste
champ clos, seulement l'esprit public y avait remplacé l'esprit. Plus
d'un conspirait à la sourdine, comme Dugazon, et cherchait à prendre un
rôle dans les prochaines saturnales. L'enthousiasme pour tout ce qui
était nouveau tournait les têtes. Fabre d'Églantine eût pu détrôner
Molière en certains moments; on voyait déjà poindre l'aurore littéraire
de madame Olympe de Gouges; quelle royauté nouvelle pour l'art!!! Talma
prenait le forum trop à cœur pour que, jeune encore, il ne s'éprît point
de cette tragédie menaçante, la tragédie populaire. Cependant il se
trouvait encore des jours dans ces tristes temps où l'on plaisantait
comme aux beaux jours de M. de Bièvre.

«Quand le mot d'aristocrate, dit Fleury[30], vint à être créé, nous
nommâmes bien vite Dugazon _Aristocrâne_; Molé, qui ne savait trop s'il
serait blanc ou noir, _Aristopie_, et notre brave Larochelle, qui ne
parlait jamais politique sans changer deux fois de mouchoir de poche,
_Aristocrache_.»

Cette logomachie nouvelle, cette syntaxe révolutionnaire effrayait
pourtant les anciens de la Comédie. Quand Monvel, avec ses fourrures de
Suède, son titre de lecteur, et son air dalécarlien, se représenta
devant eux, ils crûrent voir Gustave Wasa, et lui tendirent la main de
bon cœur; celui-là du moins parlait leur langue! Mais les fanatiques,
les _nouveaux_, de quel air le revirent-ils? Monvel anobli, Monvel ami
d'une tête couronnée! Ces langues ardentes travaillèrent le comité, qui
de son côté invoqua la sévérité de ses règlements. Le Théâtre-Français
devait y tenir, car il tenait aussi à conserver ses priviléges; un
artiste comme Monvel se vit donc forcé de ne point rentrer dans le sein
de cette ingrate patrie, de son théâtre français! Vainement Dazincourt,
Raucourt et Contat prirent sa défense, ce furent, hélas! les seules voix
qui l'appuyèrent. Le Théâtre-Français, autour duquel, en vertu d'une loi
promulguée plus tard[31], allaient se grouper en foule les théâtres
secondaires, ne ressemblait pas mal à la république de Venise faisant
eau de toutes parts. Le temps approchait où, lassés de la tyrannie, les
jeunes auteurs et les mécontents formeraient pour le détruire une
nouvelle ligue; la guerre intestine était déjà dans le camp de ces
farouches pachas. Joignez à ceci, comme on l'a fort bien observé, que la
Comédie en masse était jeune; qu'après Molé, Dazincourt et Dugazon,
Fleury se trouvait son doyen et n'avait pas quarante ans; que sur
trente-six comédiens dont se composait la troupe, on comptait neuf
femmes jeunes, jolies, rieuses, et qui, à la rigueur, auraient pu faire
encore quelques années de couvent[32], et dites si dans cette maison de
Molière, exposée de toutes parts aux attaques, à la ruine, il y avait un
ensemble assez solennel et assez dominant pour la défendre?

«Vers le milieu de l'année 1789, une reprise d'une comédie de Destouches
(l'_Ambitieux_ ou l'_Indiscret_) obtint un succès de première
représentation, tout cela parce qu'il se trouvait dans cette comédie un
ministre honnête homme; on y découvrit une sorte d'application au retour
de M. Necker[33].»

Ce ne fut qu'au _Charles IX_ de Chénier que la révolution se dessina, et
il y avait deux ans que Monvel était en France! Ce retour, ne l'oublions
pas, eut lieu en 1788. Les articles biographiques qui font partir
brusquement Monvel de France, en ajoutant que son départ fut ordonné par
la haute police, n'ont pas plus de fidélité que ceux qui assignent à
1786 son retour à Paris. Nous nous bornerons à citer à ce sujet la date
précise de 1788, date donnée par madame Fusil, qui a connu
particulièrement mademoiselle Mars et son père[34].

Voilà donc Monvel banni de ce même théâtre où il avait joué _Séide_ et
_Xipharès_ avec autant de chaleur et peut-être plus d'art que son chef
d'emploi; voilà l'homme qui s'était cru en droit, à la mort de Lekain,
de réclamer les premiers rôles, froissé tout à coup dans son
amour-propre légitime, exilé, rayé de la Comédie-Française! Que faire,
que devenir, quelle chance tenter après un coup si terrible, et que son
orgueil dut en souffrir! Monvel quittait un pays où les enchantements se
succédaient, où la politesse souveraine du maître lui avait rappelé bien
souvent celle de la cour de France, à Versailles, à Trianon! Sa première
visite avait été pour ses anciens frères; combien il se repentit de les
avoir cru accessibles et oublieux!--«Décidément, écrivait-il à l'un de
ses amis de Suède[35], j'avais tort de penser que les comédiens
manquassent de mémoire; ceux-là ne m'ont pas pardonné!»

Le ressentiment de Monvel contre la Comédie était en partie injuste. Les
règlements de la société étaient précis; un seul homme, vis-à-vis d'eux,
menaça de donner sa démission si Monvel ne rentrait pas, et cet homme ce
fut Molé.

Nous tenons de feu M. le comte Beugnot lui-même[36] l'anecdote suivante,
qui prouve à quel point ces deux rivaux s'aimèrent et s'estimèrent
toujours.

Molé, l'ancien ennemi de Monvel, et qui jouait le rôle principal dans
l'_Amant bourru_, s'était déjà réconcilié une fois, à la première
représentation de cette pièce. Au retour de Monvel, quand celui-ci
revint de Suède, il ne montra pas moins d'élan et de générosité.

Un matin, après déjeuner, Molé rangeait des livres dans son cabinet,
quand on lui annonce tout d'un coup un brave fermier de la Beauce, qui
venait lui apporter son terme de la Saint-Jean.

--Faites entrer, dit Molé à son domestique.

Molé était au haut d'une petite échelle d'acajou, époussetant lui-même
je ne sais quel bouquin; il ne se dérangea pas.

--C'est vous, maître Jean, dit-il à un paysan en grosse veste et son
chapeau sur les yeux, qui déposa sur son bureau une sacoche assez
lourde.

--C'est moi, m'sieu Molet, Jean, son n'veu. V'là vos farmages, not'
maître! n'faut pas qu' ça vous chêne, mais j' v'nons de ben loin, ben
loin!

Molé s'apprêtait à descendre de son échelle.

--Queuque vous faites donc? restez-là, morgué! continua le villageois;
ast-ce qu'on s' dérange pour son farmier? J' vous apportons là d' bons
noyaux d'écus, fatigué! et, tenais, itou une lette à vot' adresse!

--C'est bon, pose-la sur mon bureau et verse-toi une rasade de ce bon
vin.

La nappe était encore mise, Molé venait de déjeuner avec un ami; le
fermier secoua la bouteille, il remplit le verre de Molé, ensuite le
sien.

--Parguenne, m'sieu Molet, j'aspérons bian que nous n'boirons pas seuls.
Vlà un vin de mine agriable, allais; croyais-vous que j' n'osons l'boire
sans vous? Rian n'est pus vrai.

--Bois, bois toujours, dit Molé, qui ne s'embarrassait guère de faire
attendre maître Jean et continuait à ranger ses livres en tournant le
dos au rustre.

--M'sieu Molet, laissez-moi c'te joie, pardi! Allais, allais, on sait
bian que vous n'êtes pas fiar! Si vous veniais cheux nous, j'vous
coucherions dans eun lit qui est dans not' gregnier, un biau lit; quand
ce serait pour le roi, laissais faire, il y taperait de l'œil!

--Laisse-moi donc un peu, je suis à toi dans l'instant!

--Vous avais raison. Qu' c'est biau ça les livres! Je leur préfaire
cependant eune bonne omelette mis sur d'la cendre chaude... J'en ons
fait eune l'aut' jour à m'sieu Monvel, et y s'en relichait les doigts.

--Monvel, dis-tu? tu connais Monvel?

--Hé donc, pourquoi point? I gnia pus d'un mois il est v'nu manger à la
ferme, j'l'ons débarrassé de ses guêtres, c'est un bian brave homme! À
c't heure-ci, c'est drôle! il est tout triste... On dit qu'ils ne le
pernent plus chez eux, à la Comaidie... Comme si un sac de farine de
plus avec queuques autres dans not' cour, ça frait grand mal! Vous
m'excuserais, m'sieu, mais j'aimais ben cet homme-là!

Molé avait quitté ses livres, il était redescendu vite et vite de son
échelle... Tout d'un coup il tombe dans les bras du fermier, il lui
arrache son grand feutre et le serre longtemps contre sa poitrine.

--Monvel, cher Monvel!

C'était la première fois qu'ils se revoyaient après une absence aussi
prolongée.

Monvel était, après Sedaine, l'homme qui savait le mieux prêter au
patois de nos paysans des grâces piquantes; il les imitait à s'y
méprendre; nul ne réussissait plus que lui à organiser ces parties
curieuses de Chantilly, où il jouait les villageois avec Laujon. Le
prince de Condé excellait, comme Monvel, à ces _paysaneries_[37].

L'entrevue fut longue; on parla d'abord de la Suède, puis du théâtre.
Monvel ne s'était pas encore présenté au comité, il n'avait fait que lui
écrire.

La réponse avait été longtemps méditée; mais alors Molé se trouvait
souffrant, il n'avait pu prendre part à ces délibérations.

Tout d'un coup Monvel le voit prendre sa canne et son chapeau; il
s'élance de l'appartement, le laissant seul dans son accoutrement
villageois.

L'appartement de Molé était celui d'un véritable petit-maître; la cour
et la ville l'avaient enrichi complaisamment et tour à tour. Un portrait
délicieusement coquet l'y représentait dans le personnage d'un jeune
officier, rôle qu'il avait rempli dans _Heureusement_, comédie de Rochon
de Chabannes. Dans un autre cadre suspendu près de son lit, il n'avait
pas rougi de se faire peindre lui-même, la figure pâle, le teint altéré,
dictant lui-même, pour Paris entier, un bulletin de sa nuit au docteur
ordinaire. Les vins les plus exquis, les fleurs les plus rares, les
analeptiques les plus recherchés lui avaient été envoyés pendant sa
convalescence, où la cour et le roi lui-même lui prodiguaient de riches
présents[38].

Bien qu'il eût passé alors la cinquantaine, c'était toujours l'élégant
marquis du _Cercle_, l'homme au jeu brillant que le fils de famille
prodigue et cité tenait à prendre pour modèle. Cependant son répertoire
s'était agrandi, à la mort de Lekain et de Bellecour: jusque-là il
n'avait encore joué dans les pièces anciennes des deux genres que des
rôles de second ordre; la tragédie lui paraissant une fatigue, il avait
pris les premiers rôles de la comédie. Arrivé à l'époque de la
Révolution, il en embrassait déjà les principes; sans être aussi exagéré
alors que Dugazon, il sacrifiait déjà aux idées du jour. La surprise de
Monvel fut assez grande en entendant le marquis de Moncade lui parler de
M. Necker et de Cazalès. Mais aussi sa gratitude fut vivement excitée,
au récit que Molé lui fit à son tour de la démarche tentée par lui
auprès de ses camarades. Madame Vestris seule était descendue dans la
lice armée en guerre, c'est-à-dire armée du code théâtral, et malgré
Molé, malgré l'offre formelle et généreuse de sa démission, le comité
avait passé outre!

Le _fermier_ Jean se consola de cette ingratitude ou de cette rigueur
avec le vin de Molé son maître; on devisa ce soir-là comme on put. Molé
se montra charmant et plein de sollicitude pour son ami.

--Nous trouverons bien moyen de te faire réparer le temps perdu, dit-il
à Monvel; je n'ose te dire de recourir au roi ou aux princes, ils
trouvent tous Gustave par trop philosophe; d'ailleurs le moment approche
où ils ne sont pas trop sûrs eux-mêmes de rester dans leur emploi!

Molé voulut voir ce que contenait le sac du fermier Jean: c'étaient de
simples pierres; tous deux se prirent à s'en moquer à qui mieux mieux.

--Voilà de quoi bâtir un théâtre nouveau, dit Molé, tu pourras te venger
un jour de la Comédie-Française!

Molé croyait plaisanter, et cependant le temps n'était pas si loin où la
salle de la rue de Richelieu, que le duc d'Orléans fit bâtir, serait
donné à MM. Gaillard et Dorfeuil; Monvel, recherché bien vite par eux,
devait en faire partie.

Mais n'anticipons pas sur les événements, et suivons chaque détail de
cette lutte si intéressante d'un homme qui, en rentrant en France, n'y
devait rencontrer que les rebuts et l'infortune.

Monvel ramenait avec lui une charmante femme; mais cette femme, comment
l'établir sur le pied qu'il espérait? La pension que recevait Monvel de
Gustave III ne dépassait pas le chiffre alloué à Cléricourt: elle avait
dû passer par la filière du trésor suédois; elle était trop mince pour
le comédien chargé d'une nouvelle famille. Molé partagea généreusement
quelques mois avec son ami, son ancien double; puis, le temps vint où
Molé lui-même, malgré ses deux pensions, l'une de la cour, l'autre de la
comédie, se trouva gêné; ce fut l'instant que Monvel choisit pour lui
faire savoir qu'il était au-dessus de ses affaires: c'était pourtant une
pure délicatesse, il cherchait alors de tous côtés un engagement.

Sur ces entrefaites, il rencontra un jour Valville à Versailles, cette
ville où mademoiselle Mars devait plus tard se retirer elle-même quelque
temps[39], Versailles, le premier théâtre où elle joua ses petits rôles
d'enfant, et où mademoiselle Montansier dirigeait elle-même alors un
établissement scénique[40]. La rencontre de Valville et de Monvel fut
curieuse. Monvel était seul; il tournait le coin de la chapelle, et se
disposait à entrer dans les jardins, quand il se vit face à face de son
ami. Il y eut d'abord entre eux un échange de politesses et d'attentions
embarrassées. Valville n'ignorait pas plus que madame Mars le mariage de
Monvel. Dès ce moment aussi elle avait résolu de ne plus le voir.
Seulement, avait-elle dit à Valville, je ne serai point assez cruelle et
assez injuste pour le priver d'Hippolyte, je lui enverrai sa fille de
temps en temps.

La pauvre femme avait ajouté:

--J'ai trop éprouvé par moi-même, mon cher Valville, combien il est
affreux de ne pouvoir embrasser sa fille!

Ainsi, avait-elle dit, en apprenant cette nouvelle qui la concernait;
mais bientôt le chagrin et le dépit s'en mêlèrent: elle ne s'était pas
hâtée d'envoyer l'enfant à Monvel.

Ce jour-là même, Monvel ne se doutait guère qu'elle était accourue de
son côté à Versailles avec Valville, pour voir la petite Hippolyte jouer
en cette royale cité déjà si morne, si triste, un de ces bouts de rôles
d'enfant par lesquels mademoiselle Mars débuta, même avant de préluder à
ceux de _Louison_ et de _Clistorel_.

Valville accompagnait madame Mars dans cette excursion; il l'avait
laissée à la _Cloche d'Or_, hôtel alors situé tout proche des Écuries.

Monvel eut à subir les reproches multipliés de son ami; il l'attendait
de pied ferme, il aimait, il idolâtrait celle qui était devenue sa
femme: cela lui donna du courage. Valville lui parut un Cléante fort
judicieux. Ce fut tout.

Toutefois il n'osait demander des nouvelles d'Hippolyte. Il avait su,
dès le premier jour de son arrivée, par Nivelon, que la petite allait
bien. Nivelon ignorait seulement que ce jour-là même elle dût jouer à
Versailles. Mademoiselle Montansier la protége, avait dit Nivelon à
Monvel. Mais ce nom, qui devait devenir européen,--la
Montansier!--n'était pas encore connu du père de mademoiselle Mars.

Valville poursuivit sa thèse tout en se promenant avec Monvel dans ces
jardins, où soufflait alors une bise d'automne qui pouvait fort bien
rappeler à l'ex-lecteur de Gustave III le climat de la Suède. Il
représenta à Monvel l'énormité de tous ses péchés.

--À quarante-trois ans, lui dit-il, on ne doit plus être un enfant; rien
ne t'excuse donc, et la mère d'Hippolyte a raison d'élever entre elle et
toi des barrières insurmontables. Ce sera moi, moi seul, qui m'occuperai
de l'éducation de ta petite!

Monvel regarda Valville d'un air courroucé; son seul désir était de
remplir cet emploi près de sa fille; il regardait l'usurpation de ses
droits comme un véritable outrage.

--Valville, dit-il froidement, non, cela n'aura pas lieu!

--Pourquoi?

--Parce que cette enfant est mon aînée, c'est ma perle, c'est mon
trésor!

--Et ceux que tu nous ramènes?

--Ceux que je ramène, reprit Monvel avec feu, ne sont pas nés sur le sol
français; mais Hippolyte Mars! y songes-tu, Valville, songes-tu à ce que
la sorcière m'a jadis prédit?

--Hippolyte verra que sa mère te hait...

--Elle saura qu'elle m'a aimé... Tiens, Valville, je te chéris, je
t'estime; mais si je savais que tu accapares ma fille, je te plongerais
cette épée nue dans le cœur!

Valville, qui plus tard racontait lui-même cette scène devant le témoin
encore vivant qui nous l'a redite, ajoutait que Monvel lui avait paru
alors effrayant. Sa physionomie, naturellement noble, avait revêtu alors
une expression étrange de colère et de dédain; c'était un défi qu'il
jetait à son ami. Doué d'une sensibilité inouïe, nerveux et
impressionnable à l'excès, il lui semblait que livrer sa fille aux
leçons d'un autre maître, c'était perdre son avenir. Cet habile
comédien, le plus intelligent peut-être de tous ceux qui se soient
montrés au théâtre, avait lutté de si bonne heure avec la faiblesse de
sa complexion, qu'il tremblait alors pour cette organisation frêle et
délicate de mademoiselle Mars; il se la représentait s'abandonnant déjà
à des développements hâtifs et périlleux. Nul doute que Valville, malgré
son amour pour cette plante jeune et faible, ne la compromît vite aux
rayons de la rampe; nul doute qu'il ne voulût en faire un _petit
prodige_, que le travail devait ruiner.

Après une discussion des plus vives, où Valville, toujours bon, toujours
dévoué, eut à subir plus d'un sarcasme acéré sur son propre talent, qui
était loin de valoir celui de Monvel, il proposa à celui-ci de se rendre
chez mademoiselle Montansier.

--Et qu'irai-je faire chez cette saltimbanque! répliqua Monvel, du ton
de Charles Morinzer dans l'_Amant bourru_.

--Écoute donc, dit Valville, cette femme est une puissance. Elle est
active, influente; les protecteurs de toute sorte pleuvent sur elle.
Elle a beaucoup de dettes et de procès, cela est vrai; mais elle aime
les uns et les autres; le croirais-tu, elle lit elle-même en entier les
nombreux exploits qu'on lui adresse, et y fait même de sa main des notes
marginales!

--Peste! voilà une maîtresse femme!

--Je la connais un peu, ajouta Valville d'un ton hypocrite qui échappa à
Monvel; elle a ici la direction du théâtre, elle peut nous être utile.

L'orgueil de Monvel se récria à l'idée d'une pareille présentation.

--Hier encore, s'écria-t-il avec fierté, je comptais parmi les comédiens
du roi, et tu veux que je fasse ma cour à une sauteuse!

--Crois-moi, laisse là les grands sentiments et viens lui demander à
déjeuner.

--Y penses-tu?

--J'y pense, parce qu'il est midi, et que c'est l'heure où elle a
coutume de déjeuner.

--De recevoir? répéta Monvel aigrement, ne dirait-on pas que c'est la
femme d'un ministre?

Moitié maugréant, moitié riant, il se laissa traîner chez mademoiselle
Montansier.

Valville fit à cette dernière, en entrant dans le salon, un signe
d'intelligence.

--C'est M. Monvel, lui glissa-t-il à l'oreille, c'est le père
d'Hippolyte Mars!

Puis se reprenant et la regardant de temps à autre pendant sa tirade,
ainsi que Monvel:

--Je vous présente, dit-il, un de mes amis, un amateur de province.
Monsieur habite Carcassonne.

--Es-tu fou? reprit Monvel à voix basse, en le tirant par la basque de
son habit.

Valville continua:

--Monsieur s'est mêlé parfois de jouer la comédie... seulement pour son
plaisir. On donne ce soir un divertissement qui lui plaira.

L'affiche portait: la _Princesse d'Élide_, avec un divertissement dont
le titre était: les _Flacons magiques_.

--Monsieur, poursuivit imperturbablement Valville, s'est de
plus,--toujours pour son plaisir,--occupé d'écrire; on a joué de fort
belles choses de lui à Carcassonne!

Cette fois Monvel comprit que Valville le prenait pour jouer le rôle de
compère. Il s'y résigna; la conversation tomba sur les acteurs de la
troupe.

--Nous avons ici une petite fille de neuf à dix ans qui joue comme une
fée, dit malignement mademoiselle Montansier.

Le déjeuner se trouvait servi, elle invita Valville et Monvel à le
partager.

Mademoiselle Montansier, qui devait épouser plus tard, à
soixante-dix-huit ans, le danseur Forioso[41], n'était pas un idéal de
beauté, loin de là! on eût pu même appliquer à son visage les vers de
Voltaire à sa nièce, madame Denys:

     Si vous pouviez, pour argent ou pour or
     À vos boutons trouver quelque remède,
     Ma nièce, vous seriez moins laide,
     Mais vous seriez bien laide encor?

Petite, ramassée, criarde, elle avait l'air de se mouvoir par ressorts,
comme un de ces _puppi_ qu'elle remplaça plus tard par des marionnettes
en chair et en os, quand elle fit bâtir sa salle par l'architecte Louis,
sur l'emplacement des Beaujolais. Elle avait épousé un comédien nommé
Bourdon de Neuville, mais on continua de l'appeler de son premier nom.
C'était une mégère, une _virago_ dans toute la force du terme; ses
créanciers le savaient par leur propre expérience. Elle avait à
Versailles un appartement avec un balcon donnant sur une cour intérieure
avec de hautes murailles; voilà qu'un beau matin, ils viennent tous en
députation carillonner à sa porte. Elle prenait son café.

--Cours ouvrir, dit-elle à sa femme de chambre, dépêche.

Pendant ce temps, elle tourne les clefs dans leurs serrures, puis, sans
changer même de pet-en-l'air, son petit pain mollet d'une main, sa tasse
de café de l'autre, elle se présente sur son balcon comme la reine à son
peuple.

L'essaim de créanciers la regarde, toutes les issues sont fermées, la
servante elle-même est dehors, et le balcon est très haut. On chuchote
d'abord, puis on s'impatiente, l'émeute grossit, mais elle n'y fait
guère attention et avale son café d'un air de princesse.

Tout d'un coup, voyant l'orage continuer, elle se lève, s'appuie à la
rampe de fer de ce balcon, et entonne le grand air d'_Armide_ (celui de
mademoiselle Saint-Huberti, qu'on lui faisait toujours répéter à
l'Opéra);

     Ah! que je fus bien inspirée
     Quand je vous reçus dans ma cour!

L'air fini, elle se retire majestueusement et ferme elle-même sa
fenêtre.

Une autre fois, des huissiers se présentent chez elle:

--Mademoiselle Montansier!

--C'est ici, répond une voix,--tournez la clé!

L'un d'eux y met la main, puis la retire en criant comme un beau diable.
Un second s'avance, il essaie, et il se retire en jurant. La clé de la
débitrice venait d'être rougie au feu.

Mademoiselle Montansier, tout en déjeunant avec l'appétit d'un Alcide,
parla à Monvel de ses beaux projets; elle allait acheter l'emplacement
des Beaujolais au Palais-Royal, l'architecte donnerait à sa salle les
dimensions voulues pour y jouer la tragédie et l'opéra.

Monvel approuva fort ses projets, tout en ne pouvant se dissimuler que,
si la spéculation réussissait, les petits théâtres allaient bientôt
pulluler autour d'elle. C'était le coup le plus sûr et le plus direct
que l'on pût porter à la Comédie-Française que celui de cette
multiplicité. Mademoiselle Montansier parut, du reste, à Monvel une
excellente femme, fort empressée à rendre service, agile, malicieuse
dans ses propos, mais toujours avec bonté. Le soir, il se rendit avec
Valville et elle dans sa loge, au théâtre; on y jouait la _Princesse
d'Élide_, pièce pendant laquelle Monvel ne cessa de donner des signes
d'impatience. Les acteurs, en effet, étaient loin d'en tenir les rôles
avec intelligence et distinction. Cette pièce finie, l'entr'acte
commence; Valville laisse son ami dans la loge, sous un prétexte;
mademoiselle Montansier s'esquive; voilà Monvel tout seul. La toile se
lève; le théâtre représente, pour le divertissement, un palais de fée.
Deux petites filles sont en scène; la fée, pour les empêcher de devenir
orgueilleuses, leur a fait croire que, par un procédé de sa science,
elle les a rendues laides. La cadette surtout,--la plus jolie,--est
inconsolable. Leur mère arrive, leur mère qui les a placés chez madame
la fée, et à qui celle-ci confie sa ruse d'institutrice. Les pauvres
petites n'osent s'approcher de leur mère; elles craignent que leurs
figures ne fassent horreur. La mère, au premier abord, feint de ne pas
les reconnaître; elles s'avancent en pleurant.

--Cruelle fée! s'écrient-elles en tombant toutes deux dans ses bras.

La mère, qui feignait d'abord de ne pas les reconnaître, est
attendrie... Elle supplie la fée de les tirer d'erreur; celle-ci promet
de leur offrir le moyen le plus sûr et le plus prompt de corriger leurs
défauts. Elle a, dit-elle, composé pour chacune d'elles deux fioles qui
contiennent une essence divine: l'une leur ôtera leur laideur et les
rendra telles qu'elles étaient auparavant; l'autre leur donnera toutes
les qualités du cœur et de l'esprit qui leur manquent. Mais il faut
choisir; la fée ne peut accorder aux deux enfants ces deux dons réunis:
son pouvoir ne va pas, dit-elle, jusque là. Elle tire les deux flacons
d'une boîte. Le rose doit faire disparaître la laideur; le blanc doit
rendre les jeunes filles parfaites. Enchantée de son épreuve, la fée
entraîne la mère, et les deux sœurs restent seules, ayant chacune deux
flacons en main.

Après un moment de silence, elles se demandent toutes deux ce qu'elles
vont faire. Elles se sont assises et ont posé leurs flacons sur une
petite table qu'elles approchent d'elles. Un miroir s'y trouve placé; un
miroir! n'est-ce point une tentation de la fée que ce hasard? Toutes
deux se refusent d'abord à le consulter; mais le miroir est si joli! La
plus jeune s'y regarde; elle n'a jamais trouvé sa figure si repoussante,
sa laideur si affreuse!

--Certainement, dit-elle à sa sœur, la vôtre est moins désagréable.

--Ah! ma sœur, vous allez préférer le flacon couleur de rose!

Un débat s'établit alors entre elles sur leur laideur réciproque.

--Vous êtes beaucoup moins bossue que moi.

--Je n'en crois rien.

--Je suis sans comparaison plus rousse que vous.

--Je ne vois pas cela.

--Mais, regardez; voyez nos deux figures dans ce miroir, vous en
conviendrez.

L'aînée se penche, se regarde; elle s'écrie:

--Ah! je suis mille fois plus affreuse que vous!

--Quel parti prendre? répond l'autre.

--Je ne sais, ma foi... Mais, sous des dehors si laids, prendrait-on la
peine d'aller chercher de l'esprit... un bon caractère?

--Vous dites vrai: on nous laisserait là avec notre perfection
intérieure: et nous ne pourrions un jour trouver de mari!

C'est à qui convoitera le flacon couleur de rose. L'une débouche le sien
et devient rêveuse; la main lui tremble.

--Ah! ma sœur, qu'allons-nous faire?

--Vous ne savez pas vous décider; allons, je vais vous donner l'exemple!

--Non, reprend l'aînée en lui arrachant le flacon; vous devez le
recevoir de moi: je suis la plus âgée.

--Et moi, la plus raisonnable!

--Écoutez-moi, de grâce! Si nous préférons ce flacon, nous affligerons
maman, qui nous aime.

--Si je pouvais le penser, je le casserais plutôt!

--Ma sœur, soyez-en sûre, j'ai vu son inquiétude quand elle nous a
quittées; elle tremblait que nous ne fissions un choix imprudent.

--En effet, je me rappelle son dernier regard: il était bien triste et
bien tendre.

--Ce regard nous apprenait notre devoir; il faut le suivre.

--Notre laideur nous est moins cruelle que maman ne nous est chère.

--Elle et madame la fée ne désirent que notre bonheur.

--Sacrifions-nous pour elle!

Elle prend les flacons.

--Je n'hésiterai pas pour celui-ci, dit l'aînée en prenant le flacon
blanc.

Elles boivent toutes deux.--Après avoir bu:

--Me voilà donc accomplie!

--Que vois-je?

--Ah! ma sœur, vous avez repris votre première figure!

--Et vous aussi!... Eh! mon Dieu, nous serions-nous trompées de flacons?

La fée survient, les rassure et les force à s'embrasser devant leur
mère. L'aînée ne peut comprendre par quel prodige le flacon blanc leur a
rendu la beauté. La fée leur fait une morale et leur explique que ce
n'était qu'une épreuve.

Tel était le canevas emprunté à madame de Genlis, auquel on avait cousu,
tant bien que mal, un divertissement. Certes, la morale et le ballet se
donnaient la main ce soir-là; on eût pu faire jouer cette fable par des
pensionnaires qui sortent du couvent.

La surprise de Monvel ne saurait se peindre; l'aînée de ces deux sœurs
était mademoiselle Salveta, et l'autre Hippolyte Mars!

Valville avait eu soin de bien fermer la porte de la loge, sans cela
Monvel fût sorti à travers les corridors...

Il revoyait sa fille, son enfant, sa _meilleure création_, comme il le
disait plus tard!

Peu s'en fallut qu'il ne s'élançât d'un bond sur le théâtre.

--Ne pas la voir, ne pas l'embrasser! cette pensée le rendait fou.

Et cependant rien ne s'opposait à cet élan de tendresse; il était venu à
Versailles en garçon, nul œil défiant ne l'épiait; il ne devait être de
retour à Paris que le lendemain, car il avait prétexté des affaires dans
cette résidence ancienne de la cour. Le rideau tombé, les spectateurs
s'écoulaient en silence; tout d'un coup la porte de la loge s'ouvre:
c'est Valville, Valville tenant en main Hippolyte les joues encore
barbouillées de rouge. Elle avait dit comme un ange ce petit rôle
d'enfant, rôle étouffé bien vite sous le bruit des danses qui l'avaient
suivi.

Monvel délirait de joie, de bonheur; il l'embrassait, il chiffonnait ses
dentelles blanches. En pressant sa fille bien-aimée contre son cœur, il
se demandait s'il n'était pas assez vengé de tant de plates calomnies
envenimées contre son honneur et son talent, vipères implacables,
sifflantes, comme celles d'Oreste à travers ses moindres rêves; car
ainsi était faite la vie de cet homme, que ses succès eux-mêmes furent
étouffés quelque temps sous la masse de plomb du sarcasme et du
pamphlet, qu'on lui attribua complaisamment une foule d'iniquités, et
qu'il ne se trouva plus tard qu'un seul homme, l'auteur ingénieux des
_Mémoires de Fleury_, qui le vengea.

Les plus beaux jours, les plus belles heures du comédien pouvaient-ils
valoir ce jour et cette heure?

Dans ce Versailles même, où Marie-Antoinette lui avait tant parlé devant
ce public qui était appelé encore à l'applaudir, quand il apparaîtrait
de nouveau à ses regards, quelle fierté, quelle ivresse pouvait être
comparable à celle de ce père, tenant enfin Hippolyte Mars sur ses
genoux, l'embrassant, la regardant et songeant à ce qu'elle serait un
jour?

Ce moment de joie, Monvel eût donné dix ans de sa vie pour le prolonger,
mais Valville fut inflexible. Il fallut se séparer; il fallut se raidir
de nouveau contre l'émotion et la douleur.

Hippolyte entourait Monvel de ses petits bras; elle lui parlait avec ce
langage enfantin, véritable musique pour l'oreille d'un père; tout d'un
coup, elle lui voit au doigt son anneau de mariage, et avec ce ton de
curiosité charmante qui n'appartient qu'à ces petits anges:

--Papa, demanda-t-elle, quel est cet anneau? donne-le-moi!

Monvel essuya une larme furtive; il serra l'enfant de nouveau contre son
cœur, et le remettant à Valville:

--Il est impossible, dit-il, d'être ce soir plus heureux et plus
malheureux que moi!

Quand Monvel sortit, les lanternes du théâtre jetaient des lueurs pâles,
inégales, sur le pavé; il se heurta contre un homme de taille assez
haute, qui fredonnait un air, tout en marchant, et frappait de sa badine
chaque borne de la rue.

--Désaides!

--Moi-même! je venais ici te chercher! parbleu, j'ai besoin de toi!

--À cette heure-ci?

--À cette heure.

--Tu travailles donc maintenant la nuit?

--La nuit.

--Merci, je vais me coucher. Je ne suis pas d'ailleurs en train de
deviser, sache-le.

--Cependant, c'est nécessaire.

--Pourquoi?

--Parce que j'ai à te faire entendre la musique d'un acte d'_Alexis et
Justine_, que Sauvigny t'avait retranché[42]; nous pouvons le rapetisser
et en faire une nouvelle pièce.

--Tentateur! Voilà bien les musiciens!

--Tu me ramènes à Paris?

--Du tout, j'ai ici un pavillon chez mon notaire.

--Tu m'y loges cette nuit?

--Sans doute.

--Voilà qui est bien; marche devant moi.

Désaides, enchanté de tenir enfin son collaborateur entre quatre murs,
s'achemina vers la maison du notaire. Ce compositeur agréable, dont
Monvel ignora toujours, comme Désaides lui-même, la famille et la
patrie, était Allemand, selon les uns; selon d'autres, Lyonnais. Il
avait la taille, la tournure et l'accoutrement du peintre Greuze; il ne
lui cédait ni en originalité ni en affectation.

Par exemple, il ne s'éprenait d'une femme que lorsqu'elle avait une
belle oreille. Il avait donné quelque temps des leçons de harpe et ne
manquait pas d'écarter toujours les cheveux poudrés de ses écolières,
afin de satisfaire sa contemplation favorite. Cette prédilection
formelle était devenue la cause de sa liaison avec la célèbre Belcourt,
connue sous le nom de Gogo[43]. À l'effet piquant d'une physionomie
ouverte et franche, d'une voix mordante et point élevée, quoique un peu
brusque, madame Belcourt joignait tous les charmes d'une fraîche et
jolie soubrette; jamais aucune actrice n'avait ri de meilleure foi et
avec de plus belles dents. Monvel la connaissait fort bien, puisqu'il lui
avait donné le rôle de madame de Martigues dans _l'Amant bourru_. Sa
liaison intime avec Désaides avait seulement été la cause du
renversement complet de fortune de ce dernier; voici comment:

Ce compositeur, si l'on en jugeait par la riche pension qu'il recevait,
appartenait à une famille opulente. Son éducation avait été confiée à un
abbé, qui, entre autres choses, lui avait montré la musique.

Désaides vint à Paris de bonne heure; mais ayant fait, malgré les
représentations de son notaire, des démarches réitérées pour connaître
sa famille, et cela à la sollicitation de madame de Belcourt, qui lui
représentait combien cette ignorance pouvait lui devenir préjudiciable,
il perdit sa pension. Force lui fut alors de tirer parti de ses talents
pour la composition; il débuta en 1772 aux Italiens par _Julie_, dont
les paroles étaient de Monvel. Aucun secours, aucune sympathie ne lui
fit défaut heureusement par la suite: madame de Belcourt, aussi belle
que bienfaisante, avait une pension de deux mille livres sur la cassette
du roi, elle la partagea avec Désaides généreusement. De son côté, le
notaire qui lui remettait autrefois ses fonds lui donna chez lui un
logement à Paris et à la campagne. Cette campagne était alors dans
Versailles même, c'est là que notre compositeur affamé de poème
conduisit Monvel.

Le dernier opéra de Désaides, _Alcindor_, avait été peu goûté; aussi le
musicien était-il pressé de prendre sa revanche.

À peine instruit du retour de Monvel à Paris, il l'avait cherché, traqué
partout; à la fin il l'avait trouvé un beau jour sur la place du
Palais-Royal, au bras d'une charmante personne,--c'était sa femme.

Monvel avait été d'abord décontenancé; il n'avait pas fait part de son
mariage à Désaides, avec lequel, nous l'avons vu cependant, il
correspondait du fond de Stockholm.

Aussi Désaides s'écria que, pour le punir, il lui devait un sujet...
mais un sujet étonnant!

Monvel se prit à rire; il rapportait, comme tout auteur qui venait de
loin, force anecdotes, force documents d'histoire, seulement il n'aimait
pas qu'on le pressât.

Désaides fit donc sur lui l'effet de l'épée de Damoclès; cependant il
s'en défit de son mieux, et lui dit:

--C'est bien, je te donnerai le _Général suédois_[44]!

Or, on peut le croire, après la scène d'émotion que Monvel venait de
subir en voyant jouer sa fille,--il ne pensait guère à ce fameux
_Général suédois_ qui, de son côté, troublait le sommeil de Désaides.

Une fois entré dans la maison du notaire, Désaides tira la clé de la
pièce où il poussa son ami, et s'écria:

--Eh bien! ton _Général suédois_?

Monvel ne put s'empêcher de partir d'un soudain éclat de rire.

--Laisse là cette brave Suède, reprit-il, et parle-moi plutôt de madame
de Belcourt.

À ce nom, la physionomie de Désaides se rembrunit. Il n'aimait pas
d'abord qu'on lui parlât de sa maîtresse; puis il trouvait sans doute
pour cela les moments trop précieux.

La perruque et les manchettes de Désaides étaient en désordre; il répéta
plusieurs fois d'une voix sourde et bouffonne en même temps:

--Le _Général suédois_!

Monvel, cette fois, ne douta plus qu'il fût fou.

--Écoute... dit Désaides d'un air sérieux, je suis fatigué des sujets
champêtres. Les bergers et les paysans m'ennuient.

--Que ne t'adresses-tu à Sauvigny?

--C'est cela, pour qu'il me joue encore un de ses tours!

--Que t'a-t-il donc fait?

--Un trait féroce, un trait de collaboration forcenée.

--Mais lequel encore?

--Je vais te le dire, il est court. Tu sais qu'il possède à quelques
lieues d'ici, sur cette même route, un petit bien que lui a donné la
duchesse de Chartres.

--C'est vrai.

--Tu sais aussi que s'il existe un compositeur paresseux...
journalier... aimant à travailler à ses heures...

--C'est bien toi!

--Oui, mais aussi il n'existe pas de chasseur plus acharné.

--Eh bien?

--Eh bien, mon cher, j'étais depuis trois jours chez Sauvigny et j'y
travaillais comme un vrai nègre, quand en me promenant un soir avec lui
je m'avise de lui dire:«--Mon ami, je pars demain!» Ma valise était déjà
bouclée, c'était donc vrai; Sauvigny ne me dit rien, mais en se penchant
sur le bord d'un petit mur, avec moi, il a l'air de se livrer à la
contemplation d'une énorme pièce de terre.

«--Est-ce que cela t'appartient? lui demandai-je.

«--Comment donc! reprit-il, je ne te l'avais pas dit! Non-seulement
celle-ci, mais celle-là!

«Et il m'indiqua emphatiquement une autre pièce avec un charmant bouquet
de bois au milieu,--une remise excellente pour le gibier.

«--Je t'y aurais fait chasser, reprend-il de l'air le plus innocemment
insoucieux; mais tu pars!

«Le lendemain je me lève mystérieusement avant l'aube. J'arme un fusil,
je cotoye la haie, me voilà dans la campagne. Un lièvre part; je
l'ajuste, j'avais bien visé, il est à bas. Un second succède, il a le
même sort; puis un troisième. Il faut être chasseur pour comprendre
toute ma joie.

«--Que ce Sauvigny est heureux, pensai-je, quelles plaines giboyeuses!
Quel malheur de les quitter!

«J'allais ranger dans mon carnier mes trois victimes, quand je me sens
empoigné tout d'un coup par un bras vigoureux.

«--Vous êtes sur les terres de M. le comte de Lancry, me dit un garde
orné de sa plaque.

«--Allons donc! mon chef, vous voulez rire, je chasse sur celles de M.
Sauvigny!

«L'impitoyable garde, pour toute réponse, me met la main au collet, il
m'ordonne de le suivre.

«Je me réclame alors de mon hôte; j'insiste, je me fais conduire chez
lui. Ah bien! oui! il s'était barricadé, et fut au moins une demi-heure
à ouvrir. Pendant ce temps le carrosse public passait; je suis rendu
enfin à la liberté, mais plus moyen de partir! Sauvigny m'avoua le soir
que c'était un tour de sa façon pour me donner le temps, disait-il, de
travailler à une ariette encore sur le métier!»

--Et tu ne l'as plus revu?

--Le moyen de travailler avec des gens qui vous font prendre au collet!

--C'est un peu ce que tu fais ici; regarde, tu m'as enfermé!

--Pour ton bien et le mien. Tu vas me dire le plan de ton _Général
Suédois_!

Monvel obéit à ce maestro original; il lui raconta le fait historique
sur lequel il avait basé sa pièce.

--Je ne vois rien là pour moi, dit Désaides désappointé.

Le poème, en effet, n'était guère musical. Monvel profita de ce refus
formel de Désaides pour s'endormir: il était très fatigué.

Il se passa alors dans le cœur du musicien un combat étrange... Le
portefeuille de Monvel était resté sur la table, et Désaides savait que
c'était dans cet arsenal portatif qu'il avait coutume de serrer ses
sujets de pièce.

Cédant à une curiosité invincible, il l'ouvrit machinalement... Monvel
s'était endormi.

Les regards du musicien tombèrent sur une écriture fine et déliée, qu'il
n'avait pas encore vue; c'était une feuille soigneusement pliée, dont la
suscription portait:

     «À mon lecteur, mon ami.»

L'œil de Désaides pétilla, il approcha le flambeau de ce papier, et lut
en haut de la page:

     _Histoire de la Bagata._



IV.

Histoire de la Bagata.--Un prince royal.--La danseuse de la place du
peuple.--L'éléphant.--Fin de l'histoire de la Bagata.--Étrange bonne
fortune.--Les lunettes.--Clistorel et Louison.--Sensibilité de
Monvel.--Larmes données à Molière.--Monvel professeur de mademoiselle
Mars.


«Dans le courant de l'année 1768, les diètes orageuses des dernières
années du règne de mon père me forcèrent à m'exiler volontairement de la
Suède; j'entrepris avec mon ancien gouverneur, le comte de Shum, un
voyage en Italie. Dalin, mon précepteur, et Samuel Klingenstiern
devaient m'accompagner; il y avait deux ans que j'avais épousé la
princesse Sophie-Madeleine de Danemark.

«Dalin et Klingenstiern, dont je me faisais grande joie de devenir ainsi
le compagnon, furent obligés de se récuser pour différents embarras
survenus à la cour; je partis donc seul avec le comte.

«Pour un homme chargé de la surveillance d'un prince royal, le comte de
Shum était bien le mentor le plus aimable et le plus complaisant; il
était profondément versé dans les sciences, mais il se vantait en
revanche de n'entendre rien à celle des femmes.

«--Je m'en réjouis, ajoutait ce savant candide, car cette étude là, mon
cher prince, fait perdre tout le temps qu'on pourrait utilement donner
aux autres. C'est un terrain mouvant, diabolique, où le pied le plus sûr
rencontre des fondrières. Vous m'êtes bien cher, poursuivait-il, mais le
devoir me l'est encore plus, et il faut que vous m'aidiez à vous y
maintenir vous-même. Une naissance illustre est, le plus souvent, la
source de bien des travers; il m'est ordonné par votre père de vous
suivre en tout; mais je connais les princes, vous me défendrez bientôt
de vous donner des conseils. Les miens seront courts; vous allez dans un
pays facile, où vous serez bien vite averti de votre mérite et de votre
figure par les prévenances dont vous vous verrez l'objet, et qu'on vous
témoignera d'une façon assez claire. Soyez léger sans être perfide,
effleurez la vie en sage, traitez les femmes comme les curieux traitent
les spectacles, c'est le moyen de conserver son cœur et son esprit dans
un parfait équilibre. Je ne vous vanterai pas la vertu, c'est un vieux
thème; je ne vous dégoûterai point des plaisirs, c'est une sottise. On
doit plus à l'expérience qu'à l'éducation; je me flatte de ne ressembler
en rien à un gouverneur de comédie; mais j'ai toujours vu que, si les
premières fautes donnaient des remords, les dernières les faisaient
perdre. L'amour, après cela, n'est qu'une extravagance calculée.»

«Ainsi me parlait le bon, l'honnête M. de Shum, en débarquant avec moi à
l'ambassade de Suède, située alors à Rome, place Minerve.

«Il était difficile, vis-à-vis de la déesse de la sagesse en personne,
de ne pas lui donner raison.

«D'un autre côté, comme l'amour est l'affaire de ceux qui n'en ont
point, que j'étais jeune, curieux, ardent à tout voir et à tout
connaître, il devenait douteux que je me contentasse d'une pareille
philosophie, si accommodante qu'elle fût.

«Après les visites obligées aux monuments, nous fûmes introduits bientôt
dans la société romaine; j'y trouvai des dames et des galants de toute
sorte. Les premières me parurent trop peu scrupuleuses, les seconds trop
asservis. Le prudent M. de Shum se félicitait tout bas du peu
d'impression que ces beautés produisaient sur mon esprit; au lieu
d'entrer en lice, je me tenais à l'écart. Avec le privilége de
_l'incognito_--car alors comme plus tard je cachais mon nom--il m'eût
été cependant facile de me ménager des aventures dont l'indiscrétion
n'eût pu s'emparer; mais tout commerce amoureux me paraissait impossible
avec ces femmes qui exigent d'un amant les devoirs d'un époux et
transportent ainsi le mariage dans l'adultère. Un lien chéri m'aurait
empêché d'ailleurs de recourir à une aussi indigne profanation; j'étais
marié: dès lors tout contrat dans le plaisir me paraissait odieux.

«Cependant le comte et moi nous courions, chaque matin, la ville aux
nobles palais, aux tableaux sans nombre, aux antiquités souvent
modernes. Le comte philosophait souvent d'un côté, tandis que j'errais
de l'autre à l'aventure; il s'abouchait avec les savants de Rome, moi je
poursuivais les belles Frascastanes, les paysannes de Narni ou d'Albano.

«Le café de la _Place du peuple_, à Rome, était notre rendez-vous
ordinaire. C'est la que les brocanteurs de toute sorte venaient nous
vendre de faux antiques; c'est là aussi que les connaisseurs
établissaient leur droit de contrôle; mais c'est là surtout qu'au moins
deux fois la semaine la Bagata venait chanter et danser.

«La Bagata! oh! si vous l'aviez connue, mon cher Monvel!

«Jugez de mon bonheur en rencontrant, pour la première fois dans cette
ville de princes et de cardinaux, une créature si gentille, si svelte,
si légère! Les carrosses armoriés, comme les plus simples chaises
s'arrêtaient à la porte de ce café, quand elle chantait ou dansait le
pas du ruban, pas merveilleux où la Bagata, repliée sur elle-même comme
une couleuvre, suivait les ondulations du ruban de moire que sa main
faisait flotter! Le plaisir de la rêverie et de la nouveauté est grand
chez un voyageur, je me mis à suivre la Bagata, comme un jeune homme
échappé du collége, et cependant j'avais alors mon gouverneur à côté de
moi.

«Je la suis donc; je prends une rue, puis une autre, une troisième, je
la suis encore; mais cet infortuné M. de Shum marchait si mal, que, par
égard pour ses jambes, je n'atteignis point la Bagata!

«Le second jour,--ce fut bien pis,--j'allais enfin l'approcher après
m'être essoufflé à la suivre sans lui, quand je vis une grille se
refermer sur ma céleste apparition; cette grille était celle du Ghetto,
le quartier des Juifs!

«--Me voici bien avancé, pensai-je; la Bagata est juive, c'est une
bohémienne et rien de plus! Moi qui la croyais la fille de quelque
Transtévérin[45].

«Je m'endormis bien triste et bien malheureux ce jour-là, mon cher
Monvel!

«Je ne puis vous en dire assez sur cette jolie Bagata! Elle semblait née
pour danser, comme Hérodiade, devant le tyran le plus cruel,--il eût été
attendri! Au milieu de toutes ces sottises arrogantes qui se débitaient
dans le café de la place du peuple, elle conservait son air dédaigneux
et regardait à peine la pluie de _baiocchi_[46] qui tombait à l'entour
d'elle. Son frère, en revanche, s'acquittait fort bien du soin de les
ramasser; c'était un grand drôle au teint cuivré qui se contentait de
jouer passablement du tambour de basque, et que le Poussin n'eût pas
dédaigné de peindre dans un de ses tableaux si gracieusement sévères,
accoudé contre quelque pan de brique romaine, plus âgé de six ans que la
Bagata, il s'en faisait servir, à la lettre, sans s'inquiéter le moins
du monde de ses fatigues. Que lui importait cette organisation délicate!
Pourvu qu'il soupât bien et qu'il bût du vin de Montefiascone, ce
nouveau maître de la Bagata était content.

«Un soir, comme je longeais la grande rue du Corso; j'entendis une
rumeur extraordinaire, c'était un concert de poêlons, de tasses fêlées,
de cymbales; des rubans de toute couleur s'agitaient devant moi au
milieu d'un tourbillon de poussière, une clameur rauque, étrange,
sortait de cette foule épaisse et confuse. Tout d'un coup je vis se
dresser du milieu de cette multitude la trompe d'un éléphant.

«C'était un colosse de neuf pieds au moins; sa couleur était d'un brun
foncé, il était reconnaissable en ce qu'il n'avait qu'une défense. On
l'appelait _Pesaro_.

«Il ne voyageait pas en cage, comme il arrive souvent, mais on le menait
d'une ville à une autre, et il se laissait conduire avec une telle
docilité, qu'il paraissait l'animal le plus sociable du monde.

«Trois Éthiopiens le précédaient; l'un était son cornac proprement dit,
les deux autres remplissaient le rôle de gardiens subordonnés au
premier.

«Comme il débouchait par la porte de la _piazza del Popolo_, il y eut un
grand tumulte. En cet endroit même dansait la bagata, pendant que son
frère faisait la quête des gros sous. Arrivé devant le café, l'énorme
quadrupède commença à prendre de l'humeur contre son gardien, sans qu'on
en ait pu depuis savoir la raison; il se disposa à l'attaquer. Le cornac
se réfugia dans la première ruelle ouverte, le peuple alarmé se dispersa
à grands cris; les portes du café, celles de la place se refermèrent
bruyamment; ce fut un _sauve qui peut_ général. L'animal reposa quelques
minutes sa lourde charpente sur un monceau de sable qui se trouvait là
pour quelques travaux de pavage, et regarda tranquillement la place du
peuple. Tout d'un coup il se relève, nous l'apercevons qui tourmente en
l'air une écharpe orange; à cette écharpe était suspendue une robe de
femme,--cette femme était la Bagata!

«Vous peindre l'étonnement, la frayeur des assistants à la vue de ce
spectacle inouï, leurs cris de détresse, d'angoisse, c'est se résoudre à
demeurer loin de la vérité: ce ne fut, dans cette multitude, qu'un
rugissement unanime et prolongé, comme celui des bêtes dans le cirque de
Rome. J'étais à une fenêtre de la grande place, que le comte de Shum et
moi nous avions gagnée avec bien de la peine, quand ce nom prononcé avec
terreur par mille bouches,--ce nom si charmant, si suave pour mon
oreille jusqu'à ce jour,--retentit comme un glas funèbre:

«--La Bagata! Mon Dieu, c'est la Bagata!

«Pour elle, immobile et un peu pâle, elle se laissait balancer sans trop
de terreur par l'éléphant; elle ne poussa aucun cri. L'animal la posa à
terre au bout de quelques minutes; il la flaira, la flatta de sa trompe
complaisamment, puis il se mit à courir vers le Corso avec une extrême
vivacité.

«Pendant que la garde suisse et plusieurs hallebardiers de Sa Sainteté
couraient à la poursuite du colosse avec le gardien et le cornac
effarés, nous nous empressâmes autour de la Bagata. Un seul homme était
resté près d'elle, un homme qui lui adressait de dures paroles; c'était
un marchand grec, le propriétaire de l'éléphant.

«Il la fit brusquement rentrer dans le café pendant que le peuple
suivait les traces de l'animal; il l'enferma dans une pièce basse, en
prit la clé et s'élança lui-même vers la rue du Corso.

«Tout cela s'était exécuté si promptement, que je demeurai avec M. de
Shum, encore interdit et palpitant de frayeur, au milieu de la grande
place.

«La Bagata ne nous connaissait point, mais nous avions résolu de la
sauver. Une langueur bizarre et voluptueuse voilait d'habitude son doux
regard, son front était petit comme celui des beautés grecques, ses yeux
en amandes fendues, son nez plus délicat et plus léger que celui d'une
statue. Il n'en fallait pas davantage pour porter le trouble dans tous
mes sens! J'aimais la Bagata à la fureur, j'étais jeune; l'idée de
l'arracher à un péril me transporta. Quel était cet homme, que lui
voulait-il, pourquoi l'avait-il renfermée si impérieusement dans une
chambre basse de ce café? Mon imagination scrutait encore ces questions,
quand je vis tout d'un coup voler en éclats une des vitres de cette
fenêtre, et la Bagata, aussi légère qu'une biche, tomba du même bond,
émue et craintive, entre mes bras.

«Sauvez-moi, murmurait-elle, sauvez-moi, qui que vous soyez, il me
tuera!

«Je l'entourai de mes deux mains comme d'un rempart, je l'entraînai à
l'écart pendant que le vertueux de Shum ne cessait de me répéter à
l'oreille d'un air alarmé:

«--Prenez garde, songez que vous êtes un prince royal!

«Mais le prince avait disparu, il n'y avait plus qu'un amoureux dans
tout le feu de sa jeunesse, une fille dans la première fleur de sa
beauté: je croyais étreindre contre mon cœur la Vénus de Canova!

«Elle me regardait avec une grâce indéfinissable... Jamais figure
n'exerça sur moi plus d'attraction et de prestige; sa pauvre petite
poitrine battait comme celle d'une fauvette, je me hasardai à
l'embrasser;--j'étais ivre, j'étais fou!

«--Quel est donc cet homme? demandai-je enfin, quel pouvoir peut-il
exercer sur vous? dites, serait-ce votre père?

«--C'est mon maître, répondit-elle; il m'a acheté toute petite à
Livourne, où il faisait voir cet éléphant pour de l'argent; il me
promenait quelquefois sur le dos de ce terrible animal avec une robe
lamée d'argent qui me faisait ressembler à une princesse, voilà tout ce
que j'en sais. Comme il me battait, je l'ai quitté il y a un an; j'ai
fui jusqu'à Rome avec mon frère, qui est à son tour devenu mon maître,
car il faut toujours, Monsieur, que j'appartienne à quelqu'un. Seulement
je ne veux plus être battue!

«Je la regardai avec des yeux où les larmes se faisaient jour; j'étais
hors de moi, je l'admirais et je la plaignais; j'eusse tué son bourreau,
s'il se fût présenté à mes regards.

«--Bagata, repris-je, vous n'appartiendrez désormais qu'à moi; fuyons
fuyons, ce soir même; il faut vous soustraire à la tyrannie de cet
homme; une fois à Naples ou à Venise, enfin dans un port quelconque,
vous serez en sûreté!

«Je lui arrêtai sur-le-champ un logement aux portes de la ville, je
payai largement le maître de _l'osteria_ afin qu'il veillât sur elle
jusqu'au lendemain. Heureusement son frère avait suivi le flot de la
multitude.

«--Je vais tout préparer, repris-je, et demain nous partirons. Ne
pleurez plus, Bagata, ce n'est plus un maître, c'est un esclave que vous
avez devant vous!

«J'étais vêtu si modestement, qu'elle eût pu me prendre pour un jeune
séminariste. Mon costume consistait en un habit noir, la poudre, les
manchettes. Quant au bon M. de Shum, il avait un manteau à boutons de
mosaïque et un gilet à dessins bariolés qui pouvaient le faire prendre
raisonnablement pour mon oncle.

«À peine rentrés dans la _Via_ du Corso, nous aperçûmes un déploiement
de forces considérable. Tous les habitants laissaient échapper les
signes de la plus vive inquiétude. L'éléphant s'amusait à exercer sa
force et son adresse sur tout ce qui se trouvait à sa portée. Ayant
rencontré en cet endroit plusieurs caissons renversés sur le côté et que
des ouvriers réparaient, il prenait plaisir à en tourner les roues et
courait ensuite avec une vivacité qu'on aurait pu attribuer également à
la gaieté ou à la colère. Le cornac épouvanté ainsi que les deux
gardiens refusaient de s'en rendre maîtres, ils l'abandonnaient ainsi
que son propriétaire, quand les magistrats qui étaient venus sur les
lieux décidèrent qu'il fallait le mettre à mort d'une façon sûre et
expéditive.

«Les armes à feu paraissaient un moyen convenable; mais comme l'éléphant
se trouvait acculé en ce moment sur la place _Navone_, on craignait
d'endommager ses édifices; une pièce de quatre devant être la _ratio
ultima_ dont on ferait usage en cette occasion.

«Restait le poison, arme d'un effet peut-être plus certain; mais comment
l'administrer à l'animal? Il promenait des yeux courroucés sur ses
gardiens, et ne se prêterait guère, selon toutes les probabilités, à
prendre la ciguë comme Socrate. Cependant on s'empressait déjà de
demander aux chimistes les drogues nécessaires, et, chose surprenante!
dans ce pays d'_aqua tofana_ et de _belladone_, les plus savants
hésitaient sur l'efficacité meurtrière de ces poisons. Un docteur
allemand proposa l'acide prussique; on en mêla trois onces avec dix
onces d'eau-de-vie, cela parut suffisant. L'eau-de-vie, au dire du
cornac, était la liqueur favorite de l'animal; mais il fallait l'appeler
par son nom à l'une des barricades élevées en un instant sur la place,
le flatter et lui présenter la bouteille contenant le mortel breuvage...

«Sur ces entrefaites je me vis poussé par les flots de la foule vers le
propriétaire de l'éléphant, l'ancien maître ou plutôt l'ancien tyran de
la Bagata.

«Ce malheureux, avec ses vêtements et sa chevelure en désordre, ses
paroles heurtées, son front mouillé de sueur, ressemblait presque en ce
moment à un fou. Je m'approchai de lui, et, le tirant à l'écart, je me
résolus à lui porter le dernier coup en lui apprenant que les sbires du
gouvernement avaient fait évader la Bagata.

«Il poussa un cri rauque, un vrai cri de bête fauve blessée,--car la
Bagata,--je ne l'avais que trop pressenti,--devenait, en ce moment
suprême et terrible, son unique espoir; il fallait une voix chère et
connue, une voix de femme, pour attirer et dompter le farouche animal;
la Bagata pouvait remplir ce rôle de syrène mieux que personne...

«Il se disposait à l'aller quérir, quand je l'arrêtai et le clouai sur
le sol avec cette nouvelle qui lui ôtait jusqu'à sa dernière lueur
d'espérance...

«Bagata enlevée! Bagata hors de sa puissance!--Il se tordait les bras de
fureur, de désespoir!

«Cependant l'animal jouait avec les traverses d'un énorme échafaudage
qu'il venait de faire crouler comme un château de cartes devant lui; il
courait çà et là sur la place Navone et continuait à semer partout
l'effroi.

--«Je puis te rendre ton esclave,--dis-je alors à cet homme qui se
nommait Severoli, avait la taille d'un Hercule, et pouvait broyer ma
main de ses deux doigts.

«Il releva le front comme un homme ivre. Il ne m'avait jamais vu, il
pensa peut-être que j'étais de la police papale.

--«Écoute, continuai-je: nul, excepté moi, ne peut savoir où est Bagata;
mais j'ai quelques raisons de protéger cette fille. Renonce à tes droits
sur elle, livre-la-moi, et cela par un écrit en bonne forme... Je vais
la chercher, je te l'amène à cette condition!...

«Il me regarda d'un air de doute... Un combat violent se passait en lui,
on eût dit qu'il renonçait à une fortune...

«Les clameurs de la multitude continuant, il céda enfin, entra avec moi
dans l'échoppe d'un écrivain public et me signa ce que je voulais.

«Muni de cet acte de délivrance, je vole chercher la Bagata, je
l'instruis de tout.

--«Oh! merci mille fois, s'écria-t-elle, vous êtes mon sauveur, mon
maître, c'est à vous que je veux appartenir!

«Et en parlant ainsi, elle couvrait mes mains de ses baisers, elle
versait des pleurs, elle était folle de joie!... L'idée de ne plus
appartenir à ce misérable marchand la transportait. En un instant elle
déroula devant moi le tableau naïf de ses espérances, de ses rêves; elle
voulait consacrer sa vie à quelqu'un, me disait-elle, mais non la
vendre; elle cherchait un frère, un ami dans celui que le sort allait
rendre maître de son existence! Elle irait avec lui au bout du monde,
elle quitterait Rome, le café de la place du Peuple, son propre frère
enfin qui n'avait été pour elle qu'un cœur de bronze! Son imagination
m'entraînait déjà, je l'avoue, vers des espaces imaginaires; ma promesse
à Severoli me rappela bien vite à la réalité.--C'était la Bagata qui
devait présenter le poison à l'éléphant!

«Quand je l'instruisis de cette clause absolue de notre traité, elle
porta les mains à son front avec terreur, son sein se gonfla, une larme
furtive tomba de ses grands cils noirs:

--«Pesaro, Pesaro! murmurait-elle en sanglotant, lui, mon seul ami! mon
Dieu!

«Et elle m'implorait d'un geste suppliant, comme si j'eusse pu la
délivrer moi-même du poids accablant de ce devoir.

--«Pesaro! reprenait-elle; mais vous ignorez, Monsieur, ce que c'est que
Pesaro!

--«À défaut de toi, Bagata, d'autres le tueront.

--«Le tuer? pourquoi? lui si bon, si généreux! Tout à l'heure encore il
pouvait me tuer, moi qui l'ai fui, moi qu'il était si fier de porter sur
la place de Livourne, et il ne l'a point fait. Voyez! il m'a déposée à
terre comme un enfant. Oh! j'en suis bien sûre, rien qu'en me
retrouvant, il aura pris en haine ce méchant Severoli,--une fois déjà,
ne l'ai-je pas retiré à demi-mort de la trompe menaçante de Pesaro? Il a
de la mémoire, bien qu'on lui en refuse, allez! il sait bien, le pauvre
animal, qu'outre l'herbe et le feuillage, c'est moi qui lui apportais
chaque matin sa ration d'arak[47], moi qui lui donnais chaque jour une
aubade avec mon tambour de basque! Quand nous le promenions dans les
grandes villes avec son harnais, ses anneaux d'or et ses boucles
d'oreilles, ce n'était pas Severoli, c'était moi qu'il regardait! Il
abaissait alors vers la pauvre Bagata sa trompe ornée de feuillage, il
me faisait un trône de son dos, mes pieds caressaient son cuir farouche
en se jouant. Dans les marches âpres, brûlantes, lorsque le soleil nous
mordait de ses rayons, c'eût été plaisir pour vous de le voir balancer à
sa trompe la cage treillissée où il me portait en voyage comme une fille
de nabab, en marquant le pas sous le rythme vif de mes castagnettes!
Pesaro, Pesaro! mais c'est un frère pour moi! Et l'on veut qu'il meure,
on exige que je le tue!

«Elle sanglotait en parlant ainsi, la belle et naïve enfant, vous
l'eussiez prise vraiment pour une jeune prêtresse du Gange imbue du
dogme divin de la transmigration des âmes. Les Indiens, vous le savez,
pensent que celles des héros et des grands rois animent le corps de ces
animaux, voilà pourquoi ils les respectent et les honorent. Ces idées de
perfection n'ont pu leur être inspirées que par l'admiration d'un aussi
vaste et aussi étonnant quadrupède; la religion du fétichisme augmenta
sans doute cette admiration.

«Or, c'était son Dieu, son fétiche que la Bagata se voyait ainsi à la
veille de perdre, que dis-je, d'immoler, c'était là le dernier service
que Severoli réclamait d'elle!

--«À ce prix, me dit-elle, après m'avoir fait répéter l'ordre barbare de
nouveau, à ce prix, Monsieur, la liberté m'est odieuse! Déchirez cet
acte, j'aime mieux appartenir ma vie entière à cet homme que de tuer
Pesaro!

«L'affluence du peuple mit fin bien vite à cette scène; renseigné par
Severoli, il s'était précipité vers l'endroit où j'avais porté mes pas.

«Je saisis la main de la Bagata et je l'entraînai à ma suite, au milieu
des exclamations curieuses de la multitude, fort étonnée de voir un
étranger prendre ainsi sous sa tutelle une petite juive, une
saltimbanque de la place du Peuple!

«Elle respirait à peine.

«Arrivés à la place Navone, nous nous arrêtâmes.

«Comme je vous l'ai dit, cette place, métamorphosée en quelques
instants, présentait un spectacle curieux. Des palissades nombreuses,
renforcées de pierres, avaient été élevées autour de l'animal, de sorte
qu'il s'y trouvait acculé et renfermé comme dans un cirque. À sa fureur,
à sa fougue succédaient alors le repos et l'accablement. Il s'était
couché en faisant pleuvoir autour de lui dans l'arène un vaste nuage de
poussière, mais il était à craindre qu'il ne sortît de cette apparente
somnolence que pour devenir plus colère.

«La Bagata parut devant lui son tambour de basque à la main, après
l'avoir appelé par son nom à l'une des brèches de cette muraille
improvisée; Pesaro se leva; il courut au son de cette voix aimée,
regarda longtemps la jeune fille, puis il poussa bientôt un gémissement
vague, comme si le fer aigu de son cornac l'eût touché.

«Un chimiste du Corso s'avança alors et présenta à la Bagata la
bouteille qui contenait le poison.

«C'était une bouteille enjolivée de rubans comme ces flacons sveltes
contenant le vin de Chypre, à Venise; elle était entourée de paille à sa
base, et fermée par un cachet de cire.

«La main de la Bagata tremblait comme un clavier encore ému dans chacune
de ses touches.

«L'éléphant saisit avec sa trompe la bouteille qu'elle lui offrit. Vingt
poignards se seraient levés sur elle, si seulement elle eût hésité! Rome
entière regardait!

«L'animal avala la liqueur d'un trait, comme si c'eût été là sa boisson
ordinaire; l'action en fut prompte, terrible: il roula d'un bond au
milieu de l'enceinte comme un colosse foudroyé.

«Son dernier regard avait été pour la Bagata!

«Quant à elle, il semblait qu'elle eût commis le plus lâche des
meurtres, le plus odieux des attentats, un acte de trahison. Nous la
vîmes, M. de Shum et moi, se rouler à terre, s'arracher les cheveux, et
demander à grands cris qu'on voulût bien la réunir à son cher et
malheureux Pesaro. Comme les chirurgiens de Rome trouvaient là une trop
belle occasion d'anatomie pour la manquer, il venait d'être convenu
entre eux qu'ils disséqueraient le colosse incontinent. À la vue de ces
bourreaux érudits, armés de scalpels, la Bagata se précipita dans
l'enceinte; il semblait qu'elle eût voulu leur disputer ces restes
inanimés. Elle demeura devant ce cadavre une grande demi-heure.

«Ce qui nous surprit, de Shum et moi, ce fut de ne pas retrouver près de
l'éléphant, quand nous rejoignîmes la Bagata, ce flacon orné de rubans
que l'animal avait rejeté sur l'arène.

       *       *       *       *       *

«Un mois après, je débarquais avec la Bagata à Trieste. Cette vie sans
cesse excitée et rarement satisfaite, la vie de voyage, elle l'avait
partagée en s'attachant à moi de toute la force de l'amour, de la
tendresse; elle voyait aimer un fils de famille, un étranger qui l'avait
sauvée de la misère, de la honte! Le vertueux M. de Shum m'avait
moralisé longtemps là-dessus; mais c'était peines perdues: j'adorais la
Bagata!

«Cette fille était devenue pour moi une occupation de toutes les heures,
je n'avais pu la voir sans péril pour mon repos, et il y avait des
instants où je me trouvais dégradé dans mon esprit par cette liaison
indigne d'un prince! Mais ces instants-là étaient rares, j'en abrégeais
la durée, et je m'écriais avec orgueil:--Après tout, je suis mon maître;
si j'eusse été en Turquie, je n'eusse pas hésité à m'acheter une
esclave. Qui peut d'ailleurs trouver à redire à mon caprice?

«Je la promenais souvent en barque, quand le soleil se couchait. C'était
là nos bons moments, car M. de Shum, savant méthodique, se couchait avec
le soleil. Nous jouissions alors de la sérénité de ces beaux soirs si
longs, si délicieux en Italie... Avec un marinier, une guitare et des
étoiles, j'étais alors plus heureux que le plus heureux pacha de
Stamboul! La Bagata, assise, joignait ses mains sur mes genoux, et me
regardait, mollement perdue dans ses pensées.

«Depuis quelques semaines pourtant, son humeur était changée. Avait-elle
eu quelque secrète confidence avec mon honorable gouverneur? mon
incognito était-il trahi? savait-elle que j'étais le prince royal de
Suède? Je me perdais dans tout un chaos de conjectures, quand mon
barcarol me remit une lettre au moment où je rentrais dans ma demeure,
située à l'extrémité du port.

«Je pâlis en reconnaissant l'écriture de la Bagata.

«Elle m'annonçait, dans ce billet, qu'elle quittait Trieste le soir
même; elle remerciait le ciel d'avoir bien voulu l'éclairer; elle savait
tout! oui, tout, grâce à ce redoutable ami M. de Shum! il était question
pour moi d'un retour précipité dans mon pays; mon père était gravement
malade; on m'attendait.

«La Bagata terminait sa lettre par ses mots:

«Vous fûtes mon premier amour, vous devez être le dernier.

«J'ai toujours assez peu cru à cette protestation de fidélité immuable
faite à l'heure de l'adieu; mais je ne sais pourquoi celle-ci me remua
vivement. Une mélancolie indicible se faisait jour dans ces lignes
tracées à la hâte par la Bagata; je courus vers de Shum, que je manquai
d'abord d'étrangler. Le comte me reçut d'un air de philosophie stoïque.

«À l'entendre, la _pauvre enfant, la belle fille délaissée_ prendrait
bien vite son parti; qui sait même si elle ne retournerait pas à son
métier en plein vent? Mes libéralités l'avaient mise au-dessus du
besoin, ce que me disait de Shum me paraissait donc impossible; je fus
surpris seulement qu'elle eût arrêté déjà son passage sur un navire grec
qui faisait voile vers Scio.

«Ramassant à la hâte quelques papiers qui pussent mettre mon nom à
l'abri des investigations du capitaine et le dérouter sur mon compte, je
pars, je me rends à bord de ce bâtiment: il allait lever l'ancre dans un
quart d'heure.

«Vous avez aimé, Monvel, jugez si mon cœur battait!

«J'arrive, je demande l'infortunée; on me dit qu'elle s'est renfermée
dans sa cabine et qu'elle y repose.

«Sur mes instances, le capitaine consent à frapper doucement à la
cloison...

«--_Madamigella_... Bagata!

«Aucune réponse.

«Il frappe de nouveau, nulle voix, nul bruit; un silence qui me glace et
me force à m'appuyer contre un mât de l'embarcation.

«Épouvanté, hors de moi, je pousse la porte, j'entre avec le capitaine.

«Quel spectacle, bon Dieu!

«La Bagata, ses deux beaux petits bras croisés comme deux beaux lys sur
sa poitrine, un paquet de lettres entre ses doigts convulsivement
serrés, était déjà pâle de cette pâleur de l'éternité, elle sommeillait
de ce sommeil dont nul endormi ne s'est jamais réveillé.

«Sur ces bras, sur ces épaules découvertes à faire envie à un ciseleur
de Rome ou d'Athènes, pointaient çà et là quelques taches violettes; peu
à peu ces taches effrayantes s'élargissaient, et s'étendaient sur son
corps comme un linceul d'un bleu noir.

«--Le poison!

«En effet, le capitaine eut à peine poussé ce cri que je remarquai aux
pieds mêmes de la Bagata une bouteille italienne enjolivée de rubans
demi-fanés; c'était celle qui avait servi à tuer le pauvre Pesaro! celle
que la Bagata avait ramassée sur la place Navone, à Rome!

«Auprès d'elle et sur le marbre d'un petit guéridon, elle avait écrit à
la plume ces deux vers du Tasse, comme un regret:

     Oh fortunatis peregrin, cui lice,
     Giungere in questa sede alma e felice![48]»

       *       *       *       *       *

Le lendemain matin, Monvel en s'éveillant chercha Désaides,--celui-ci
avait disparu.--Le pavillon semblait abandonné;--il eut beau sonner,
appeler, personne ne se montra.

Diable d'homme! pensa Monvel, hier il ne voulait pas me quitter, ce
matin il m'abandonne!

Tout en faisant des réflexions très philosophiques sur l'instabilité des
sentiments humains, Monvel s'habilla et fit ses dispositions de départ.

Il écrivit à Désaides--c'était une épître en vers sur
l'_hospitalité_.--En tête de l'épître il y avait une vignette à la
plume--elle représentait Monvel brossant lui-même son habit et
époussetant ses souliers.--Après avoir laissé ce souvenir épigrammatique
sur la table de son invisible ami, Monvel sortit; il refermait à peine
la porte du pavillon, quand un homme à l'aspect bizarre lui remit une
lettre soigneusement cachetée.

--Je ne puis rien vous dire, Monsieur, je suis payé pour me taire.

Et le messager se mit à courir à toutes jambes.

--Parbleu, se dit Monvel, voilà de la franchise ou je ne m'y connais
pas. Il jeta les yeux sur la lettre qu'on venait de lui remettre, comme
un homme qui croit retrouver des caractères connus. Mais l'émotion qu'il
semblait éprouver ne dura qu'un instant et fit place à la plus vive
surprise.--L'écriture de cette lettre lui était complètement étrangère;
la _suscription_ portait: _À monsieur Désaides_.

Il devenait évident que cette adresse avait été tracée par une main de
femme.

Voilà qui se complique, pensa Monvel; que diable vais-je faire de ce
billet? Désaides est peut-être à l'heure qu'il est sur la route de
Paris; s'il s'agissait d'une bonne fortune, il serait assez plaisant de
lui voler son rôle d'amoureux: on n'aurait pas de peine à le mieux jouer
que lui, un rêveur, un original! Oui, mais aussi si c'était un
rendez-vous d'honneur? Il serait fort cruel de se faire tuer à sa place!
Il est vrai qu'il me ferait une messe en musique! Ma foi, j'ai bien
envie de savoir ce que contient ce billet;--entre amis on ne fait pas
tant de façons!

Monvel hésita encore quelques instants, puis il brisa le cachet. Un
parfum délicieux s'échappa de cette mystérieuse épître. Monvel comprit
qu'il n'avait point affaire à une simple bourgeoise;--le parfum, c'est
la femme quand il s'agit d'une première entrevue.

Voici ce que contenait ce billet:

«Trouvez-vous aujourd'hui, à deux heures très précises, à l'_hôtel des
deux perdrix_, et demandez le n° 13; après un quart d'heure de
tête-à-tête, je vous dirai si je puis vous aimer.

«Silence!»

--Voilà qui est étrange, pensa Monvel! qui diable peut écrire à ce
pauvre Désaides, l'homme le moins galant de France!--Quelque
mystificateur peut-être! C'est pourtant une écriture de femme titrée; de
véritables pattes de mouche.--Je ne devine pas quel est l'auteur de ce
billet; mais ce qu'il y a de certain, c'est que Désaides n'ira pas au
rendez-vous!

Monvel mit la lettre dans sa poche et s'achemina vers le premier
restaurant.

--C'est peut-être la Gogo qui a joué un tour de sa façon à ce pauvre
Désaides, pour savoir jusqu'où peut aller sa fidélité! elle ne sait donc
pas qu'il ne pourrait être parjure à sa maîtresse que pour une sonate,
un concerto ou un opéra.--L'amour pour Désaides n'est rien--la musique
est tout!

Monvel commanda son déjeuner--il était fort sobre;--en quelques secondes
il fut servi.

Pour un œil exercé il eût été facile de reconnaître, dans celui qui
dévorait sans appétit ce modeste repas, un homme vivement préoccupé.--En
effet, Monvel était en proie à une étrange agitation.--Par deux fois il
avait relu cette singulière lettre, par deux fois il l'avait remise dans
sa poche. Le démon de la tentation s'était emparé de lui et faisait
passer dans son imagination mille vagues rêveries, mille séduisants
tableaux. Monvel était jeune encore; passionné selon la femme et
l'occasion: aussi l'ennemi avec lequel il se trouvait alors aux prises
devait être le plus fort.

Tout d'un coup il se leva, jeta un écu sur la table qu'il quittait
(c'était le double de ce que valaient les œufs et le café qu'on lui
avait servis) et disparut, sans écouter le garçon qui lui criait à se
rompre les poumons:--«Monsieur, votre monnaie, votre monnaie!»--Mais
Monvel allait comme le vent. Ne recevant aucune réponse, le garçon
referma la porte, en se disant:

--Ce doit être un prince du sang que j'ai servi!

Que faisait Monvel? où allait-il ainsi? pourquoi sa marche
ressemblait-elle à celle d'un homme qu'une patrouille poursuit?

Déjà il a fait deux fois le tour de la ville. Encore un coup, où
va-t-il? il n'en sait peut-être rien lui-même; mais ce qu'il y a de
certain, c'est que deux heures sonnent à l'horloge de la place et qu'il
est juste devant l'_hôtel des deux perdrix_.

--Par ma foi, je n'en aurai pas le démenti, s'écria-t-il! Si c'est un
homme, je le souffletterai; si c'est une duègne, je me sauverai; si
c'est la _Gogo_, je lui dirai que Désaides m'a cédé sa place; si c'est
une autre et qu'elle soit jeune et jolie, elle fera un heureux et voilà
tout, mais à coup sûr ce ne sera pas Désaides!

Ah! Monvel, si vous avez été à Stockholm le plus infidèle des amants,
vous étiez ce jour-là, à Versailles, le plus volage des maris!

--Le n° 13, demanda l'ancien lecteur de Gustave III, en s'adressant à un
gros homme qui se tenait comme un factionnaire de comédie sur le devant
de la porte.

--Le numéro 13, ce n'est pas ici; descendez la rue, répond-on.

--Imbécile, reprit Monvel avec impatience, je te demande la chambre
n° 13. Quelqu'un m'y attend.

--Ah! c'est bien différent, Monsieur, je ne comprenais pas. L'escalier à
gauche, au premier; au fond du corridor, la porte à droite.

Monvel monta l'escalier; en moins de deux secondes il se trouve devant
le mystérieux n° 13. Il allait frapper, quand une petite voix mielleuse
lui crie: «Retirez la clé et fermez doucement la porte.» Cette voix
partait de l'intérieur de la chambre.

Monvel obéit.

Il se voit bientôt enveloppé par l'obscurité la plus
complète--impossible de rien distinguer.--Tout avait été hermétiquement
fermé dans l'appartement où il venait de pénétrer.

--Je dois être chez la fée Carabosse, pensa Monvel. Allons, attendons!

Il n'osait faire un pas tant l'obscurité était grande, quand une main se
posa sur la sienne et l'attira vers un sofa.--La main était petite et
bien gantée.

--Je réponds de la main, se dit Monvel.

--Mettez-vous là, reprit l'inconnue, près de moi.

La voix qui donnait cet ordre était agréable, mais peut-être un peu
maniérée.

Monvel s'assit en réfléchissant que cette voix pouvait bien appartenir à
un charmant visage, mais à coup sûr il n'avait point affaire à
mademoiselle Gogo.

--Il y a longtemps que je désire ce tête-à-tête, monsieur Désaides,
ajouta la dame après avoir tendrement soupiré.--Le billet que vous avez
reçu ce matin seulement devait vous être remis il y a plus d'un mois;
par malheur mon messager ne put vous rejoindre: il fallut se résigner et
attendre.

--En vérité, madame, reprit Monvel, vous me feriez croire, si j'avais
vingt ans, qu'il s'agit d'une véritable passion.

--Non; mais d'un caprice.

--Et à qui dois-je ce caprice?

--Au hasard d'abord; à la bizarrerie de mon sexe ensuite.

--Il paraît que mon mérite personnel n'y est pour rien, ajouta Monvel
avec ironie, et que je ne dois remercier que le hasard et la bizarrerie
de votre sexe du bonheur qui m'arme aujourd'hui.

--Vous appelez cela du bonheur!... déjà!

Il y eut dans ce _déjà_ une coquetterie de courtisane. Monvel prit la
main de celle qui lui parlait, enleva le gant qui la retenait captive et
la porta à ses lèvres.--Un désir ardent passa dans son cœur.--Il avait
compris qu'on allait déployer vis-à-vis de lui tout un arsenal de
séductions.

--Savez-vous, reprit la dame, que j'ai commis une grave imprudence en
venant me livrer en quelque sorte à vos tentatives galantes? Qui sait si
en sortant de cet hôtel, je ne suis pas destiné à tomber sous le
poignard de mademoiselle Gogo?

--Rassurez-vous, madame, répondit Monvel en souriant, mademoiselle Gogo
ne songe guère à moi.

--On raconte pourtant sur votre amour des choses fabuleuses.

--On écrit si mal l'histoire!

--Infidèle! reprit l'inconnue avec un accent de reproche. Vous seriez
pourtant capable de jurer que vous ne l'avez jamais aimée, cette pauvre
Gogo!

--C'est pourtant la vérité, Madame, dût-elle vous paraître étrange.

--Le jureriez-vous sur votre dernier opéra.

--Sur tout ce que j'ai fait, Madame, et sur l'amour que je ressens déjà
pour vous!

Monvel en prononçant cette phrase, dont il ne pensait pas un mot,
entoura de son bras une taille charmante qu'on ne chercha pas même à
dérober à cette étreinte amoureuse.

--Parlons musique, Désaides, ajouta la dame avec une légère émotion;
votre dernier opéra est charmant.

--N'est-ce que pour parler de lui que vous m'avez appelé ici? demanda
Monvel malicieusement.

--Où serait le grand mal? je suis folle de la musique.

--Parlons de vous, Madame, interrompit-il galamment; parlons-en
longtemps. Quel plus charmant sujet pourrions-nous choisir?

--Qu'en savez-vous? je suis peut-être vieille, laide...

--C'est impossible, s'écria Monvel avec feu; je ne puis distinguer vos
traits, il est vrai, mais je presse une main charmante, j'entoure de mon
bras une taille de fée...

--Qui sait? interrompit la dame avec malice, je suis peut-être la _Fée
des Flacons magiques_.

--Fée ou démon, s'écria Monvel, vous me rendriez fou d'amour! Oh!
laissez-moi contempler votre visage, cette obscurité m'étouffe!

--C'est impossible, Désaides, je ne céderai jamais à ce désir, reprit
l'inconnue, avec l'accent de la plus ferme résolution.

--Mon Dieu! qui êtes vous donc? demanda Monvel.

--Je vous l'ai dit: la _Fée des Flacons magiques_.

--Mais répondez au moins à une question: Vous ai-je déjà rencontrée?

--Oui, souvent, de loin, à la promenade, au théâtre, dans la salle.
Hier, par exemple, vous auriez pu me voir, j'assistais à la
représentation donnée à Versailles.

--Hier! murmura Monvel; et il sembla rassembler ses souvenirs.

--Oh! vous n'y étiez pas, ajouta la dame, je vous y ai vainement
cherché. La foule était immense. Savez-vous, Désaides, que cette petite
Mars est charmante. Que de grâce naïve! N'est-ce pas la fille de Monvel?
Oh! vous verrez que cette enfant ira loin! Je m'y connais et lui prédis
un long avenir de succès. Vous voyez que je ne sors pas de mon rôle de
fée.

Monvel tressaillit. Cette femme venait, sans s'en douter, de flatter en
lui son plus cher orgueil,--sa fille.

Il garda le silence, dans la crainte de trahir son émotion.

--Vous êtes bien silencieux, reprit la dame; qu'avez vous donc,
Désaides?

--Je pense à vous, Madame, répondit Monvel en s'arrachant aux idées qui
l'absorbaient. Oh! vous devez être bien belle, convenez-en?

--On me l'a dit quelquefois, répondit coquettement l'inconnue.

Monvel passa légèrement la main sur le visage qu'on cherchait tant à lui
cacher. Les lignes lui en parurent délicates et régulières. Aucune
résistance ne fut apportée à ce muet examen. Il devenait évident que le
bonheur le plus complet s'offrait à lui. N'en pas profiter eût été
donner de la galanterie de Désaides la plus triste idée. N'était-ce donc
pas lui que cette belle inconnue croyait avoir auprès d'elle? Monvel
faillit avouer toute la vérité; mais il réfléchit que ce serait l'action
d'un sot, puisqu'il était venu à ce rendez-vous. Il fut donc homme
d'esprit, il resta.

Quatre heures sonnaient à l'horloge de l'église, et Monvel était encore
aux genoux de cette femme. Le moment du départ était arrivé. L'inconnue
se leva brusquement.

--Il faut que je parte, Désaides, il le faut, dit-elle; mais avant
j'exige votre parole de galant homme que vous ne chercherez point à me
suivre. Vous resterez dans cette chambre jusqu'à ce que l'horloge sonne
cinq heures. Alors seulement vous serez libre de quitter cette prison.

--Vous voulez dire ce temple, ajouta Monvel.

--Temple ou prison, vous le jurez? demanda la dame.

--Sur ce bonheur auquel je n'avais aucun droit, ce bonheur qui doit me
rendre orgueilleux! Mais, à mon tour, une question: vous reverrai-je?

--Je n'en sais vraiment rien; demandez-le au hasard.

Et l'inconnue ouvrait déjà la porte.

--Un mot encore, reprit Monvel d'un ton suppliant; vous m'avez fait une
promesse, belle oublieuse?

--Laquelle? demanda-t-on avec surprise.

--C'était de me dire, après un quart-d'heure de tête à tête, si vous
m'aimez.

--Ah! c'est vrai! mais il y a deux heures que vous êtes ici!

À peine avait-on prononcé ces mots, que la porte se referma brusquement.
Monvel était seul;--sa compagne avait disparu.

--Cette femme disait vrai, pensa-t-il; ce n'était qu'un caprice. Aussi,
croyez donc à l'amour d'une inconnue qui se loge au numéro
13!--N'importe, elle doit être charmante, et si jamais je la
rencontre... oh! je la reconnaîtrai!

Monvel chercha de la main s'il ne trouverait pas sur le divan où il
était encore assis quelque gage de cette mystérieuse entrevue, un gant,
un ruban, une fleur flétrie; mais ce fut en vain.

--Ah! j'oubliais, se dit-il, que ces femmes là ne laissent rien après
elles, pas même un souvenir!

Tout d'un coup sa main rencontra un petit étui; il s'en empara au milieu
de l'obscurité et le glissa dans sa poche.

Passant ensuite sa main sur son front, comme pour chasser une image
importune, il ouvrit la porte et descendit l'escalier.

Il retrouva devant l'hôtel le même homme qu'il y avait déjà vu.

--Tiens, mon garçon, voilà pour toi, lui dit Monvel, en lui mettant un
écu dans la main.

--Merci, Monsieur, merci; mais ce n'est pas la peine--gardez votre
argent--la dame du n° 13 m'a donné cinq louis.--C'est plus que ça ne
valait.

--Tu crois?

Et, en même temps, Monvel ouvrit l'étui. Il en tira une paire de
lunettes d'or.

--Parbleu! tu as raison, reprit-il d'un air dépité; n'importe, maraud,
salue-moi jusqu'à terre, car c'est bien la première et dernière fois que
je te fais gagner cinq louis à ce jeu-là.

Il ajouta, en regardant l'étui de nouveau:

--Tu me le paieras, Désaides!

       *       *       *       *       *

La vie d'un comédien est bien triste sans le théâtre; Monvel
l'éprouvait, il n'était pas encore engagé aux Variétés par MM. Gaillard
et Dorfeuil. Un sentiment de tristesse amère saisit ce cœur; il ne
voulait plus rien de commun avec ses camarades; il évitait de passer
devant la Comédie-Française. Se souvenir qu'on a été et ne plus être,
abdiquer le travail, la gloire, les efforts victorieux, mourir en un mot
avant d'être mort! Plus de frémissements tragiques, plus de colères
soudaines... Arriver au dénouement de sa carrière avant la fin! À la
seule idée de reconquérir un rang au théâtre, le cœur de Monvel battait;
il se rappelait peut-être les vers de l'élégant poète Maynard[49], se
plaignant aussi de ne plus retrouver un écho sûr dans la génération
nouvelle, qui le pressait et méconnaissait déjà sa voix:

     L'âge affaiblit mon discours,
     Et cette fougue me quitte,
     Dont je chantais les amours
     De la reine Marguerite!

La douceur du nouveau commerce que son mariage lui créait suffisait à
peine à l'imagination de Monvel. Le travail l'avait suivi en Suède, il y
avait charmé ses heures d'ennui; mais à la qualité d'auteur, Monvel
joignait alors celle de comédien, et avouons-le sans faire injure aux
qualités littéraires de Monvel, le comédien chez lui faisait souvent
passer l'homme de lettres. Il lisait si bien qu'on se défiait de lui
comme d'un enchanteur. Mais à ce moment de crise, à ce retour où les
portes de son théâtre se fermaient devant lui, notre auteur se trouvait
découragé. Ce fut alors qu'il prit le parti de s'emprisonner à la lettre
dans son propre domicile; il y relisait Molière avec une ardeur
juvénile; il y repassait Corneille et Racine, ses vieux amis.

C'était une petite chambre ornée de quelques bonnes figures d'après
Greuze, d'un biscuit représentant Gustave III, et de grandes cartes
géographiques avec un plan de Stockholm.

Quand Monvel se retirait dans ce belvédère--c'était un quatrième étage
d'assez rude montée,--son domestique avait ordre de n'introduire
personne.

Un matin, Monvel entend du bruit sur le palier.

--Vous n'entrerez pas, mon petit monsieur.

--Allez au diable! j'entrerai.

--On m'a pourtant défendu...

--Arrière!

--Mais, Monsieur... mon maître!

--Votre maître! allez, je le connais de plus longue date que vous!

--Cependant...

--Je suis apothicaire, médecin, quand il le faut!

--Vous, apothicaire! allons! Monsieur, vous riez! un pygmée, un extrait
d'homme!

--Insolent!

--Monsieur... votre nom?

--Corbleu! je suis M. Clistorel!

--M. Clistorel?

--Eh! oui, reprenait le petit homme, qui venait de placer ses lunettes
de verre sur son petit nez et frappait de sa petite canne les mollets du
domestique.

Monvel arrive au bruit: il examine quelque temps le petit postillon
d'Hippocrate, et qui reconnaît-il sous la perruque à marteaux de
Clistorel?--Hippolyte!

Elle était venue de son propre chef prier son père de la faire répéter.

--Clistorel, ce _petit mirmidon de Clistorel_! ne cessait de répéter le
comédien en riant de bon cœur, mais c'est que tu en as l'air! Regnard
n'eût pas mieux trouvé, méchante espiégle! Tu sens la pharmacie d'une
lieue!

Et Monvel de donner aussitôt la réplique à Hippolyte Mars:

                       Dieu vous garde en ces lieux;
Je suis, quand je vous vois, plus vif et plus joyeux.

CLISTOREL, _très fâché_.

Bonjour, Monsieur, bonjour.

GÉRONTE.

                          Si je puis m'y connaître,
Vous paraissez fâché. Quoi!

CLISTOREL.

                            J'ai raison de l'être.

GÉRONTE.

Qui vous a mis si fort la bile en mouvement?

CLISTOREL.

Qui me l'a mise?

GÉRONTE.

                Oui.

CLISTOREL.

                    Vos sottises.

GÉRONTE.

                                 Comment?

Et tout le reste de la scène. Monvel écoutait; il ne put, on le croit
aisément, s'empêcher de rire aux fameux vers:

     J'ai fait quatorze enfants à ma première femme,
     Madame Clistorel; Dieu veuille avoir son âme!

Et à ceux-ci:

             Prenez-moi de bonnes médecines
     Avec de bons sirops et drogues anodines,
     De bon catholicon, Monsieur, de bon séné...

--Par ma foi! s'écria-t-il, je suis ravi comme Argant d'avoir un médecin
dans ma famille!

--Vous trouvez donc, papa, que je ne m'en tire pas trop mal?

--Assurément. Aussi vas-tu faire partie bientôt du théâtre Montansier!

Ce mot fut prononcé par Monvel avec un ton ironique.

--Mais, papa, si vous le voulez, je vous dirai aussi _Louison_!

--À la bonne heure! ceci nous fait rentrer dans Molière; j'ai des
verges, veux-tu que je fasse Argant?

--Ah! sans les verges, papa.

--C'est de toute nécessité.

--_Mon pauvre papa, ne me donnez pas le fouet_.

--_Vous l'aurez_.

--_Au nom de Dieu, mon papa, que je ne l'aie pas!_

Et la voilà qui débite sa scène après s'être débarrassée de la perruque,
de la canne et des lunettes de Clistorel.

Monvel racontait depuis, bien souvent, que jamais fille n'avait dit
comme elle sa jolie réplique:

--_Ah! mon papa, votre petit doigt est un menteur_.

Ce qu'il y a de curieux,--si puéril que puisse paraître un tel
détail,--c'est que mademoiselle Mars répéta cette phrase toute sa vie
avec la même note et le même timbre enchanté; elle disait souvent à
mainte bonne amie qui lui contait une histoire, en élevant son doigt
avec gentillesse à la hauteur de son oreille:

--Prenez garde à mon petit doigt! il sait tout!

En finissant de faire répéter à sa fille le rôle de _Louison_, Monvel
fut pris cette fois-là même de larmes abondantes. Il répondit à
Hippolyte qui lui en demandait la cause:

--Je ne puis jamais toucher au _Malade imaginaire_ sans songer que
Molière lui doit sa mort!

Ce trait seul suffirait à peindre la sensibilité profonde du père de
mademoiselle Mars.

C'était cette faculté de s'émouvoir, de sentir qui constituait la
meilleure partie de son talent.

On a dit, on a écrit que Monvel n'avait jamais donné de leçons à sa
fille, qu'elle ne fut point son élève et qu'il ne lui fit jamais répéter
qu'un rôle, celui d'_Angélique_ dans la _Gouvernante_, qu'elle joua
divinement. Comment avancer de semblables faits? Ne jouaient-ils pas
souvent dans la même pièce? Nous verrons sans doute plus tard sous quel
sourire, sous quelle grâce enchanteresse s'épanouit ce jeune talent si
fécond en promesses de gloire, de beauté et d'avenir; mademoiselle
Contat, nous le savons mieux que personne, fut la rosée qui féconda ce
sol facile; mais nous avons la preuve que Monvel, jaloux de ses droits,
n'entremit l'exercice à mademoiselle Contat que lorsque le travail, les
soucis ou l'âge le prirent en entier et lui firent délaisser cette
tutelle. Comment ne pas répugner à croire qu'il se reposa de ces soins
ardus et délicats sur Valville, homme excellent, mais à coup sûr
comédien médiocre? L'élan sympathique, la tendresse noble et suave,
l'onction touchante qui caractérisa les moindres créations de Monvel se
retrouvent à bien des années de distance dans ce modèle accompli qui
porta le nom de Mars.

Molière amoureux, Molière épris d'Armande Béjart, lui avait donné des
leçons suivies; il l'avait initié peu à peu à l'art d'une diction
parfaite et d'une tenue sévère, ces deux qualités essentielles au
théâtre, sans lesquelles il n'existe pas de comédien. Bien des fois le
maître dut oublier la leçon en regardant les charmes naissants de
l'élève; bien des fois aussi la voix de l'élève s'arrêta émue, toute
tremblante, devant le regard fixe et profond que le maître tenait
attaché sur elle[50]. Mademoiselle Mars n'eut point cet insigne bonheur
d'apprendre d'un poète, d'un amoureux exalté, les ressources et les
secrets d'un art difficile; une voix aimée n'épela pas pour elle
l'alphabet mystérieux de Thalie; mais elle dut apprendre de cet homme,
singulièrement passionné, à renfermer dans son âme tout un foyer brûlant
d'émotions, de larmes, de douleur; il devient touchant de penser qu'elle
songea à son père rayé de la vie depuis longtemps, quand, avec une
répugnance fort concevable pour ses moyens, elle dut se soumettre à
aborder le drame. Ce nous sera alors une étude aussi intéressante que
neuve de retrouver le cœur de Monvel dans celui de sa fille, son talent
dans ses efforts. Monvel, nous le prouvons aisément, fut un miroir dans
lequel mademoiselle Mars se regarda, souvenir douloureux, mêlé de
douceur, puisque dans ce genre même elle obtint d'incontestables
triomphes! La passion, chez mademoiselle Mars, fut pleine de
délicatesse, de mérite et de réserve, et, sous ce rapport, elle ne
saurait être détachée d'une époque où Monvel avait eu le loisir d'en
bien saisir les nuances et le mérite. C'est le temps où ils vivent qui
forme les comédiens.



V.

Le Théâtre Montansier.--Mademoiselle Mars et mademoiselle
Déjazet.--Baptiste cadet.--Dorvigny et sa pièce.--M. Jaurois.--Le petit
frère de Jocrisse.--Les noisettes.--Baptiste aîné.--_Robert, chef de
brigands_.--Damas, Caumont, les deux Grammont.--Trois
bandits.--Mesdemoiselles Sainval.--Brunet et Dorvigny.--Le vin du
roi.--Louis XVIII et Baptiste cadet.


En quittant la comédie de Versailles dont elle avait été directrice,
nous l'avons vu, mademoiselle Montansier tentait une spéculation assez
difficile, elle voulait établir la tragédie, la comédie et l'opéra sur
l'emplacement d'un petit théâtre de marionnettes.

Ce théâtre que le sieur Delomel dirigeait au Palais-Royal sous le nom
des Beaujolais occupait alors le local où Grassot, Sainville et
Hyacinthe nous font rire tous les soirs, où Ravel et Levassor mesurent
le compas en main le nez de Roussel, où MM. Dormeuil et Benon ont enfin
l'heureux pouvoir d'avoir reconquis la foule même après le départ de
Déjazet.

Déjazet? quel nom sémillant et vif court en ce moment sous notre plume!
Un inévitable rapprochement le lie à celui de mademoiselle Mars par un
trait d'union curieux; là en effet où Déjazet a brillé sous le plumage
de _Vert-Vert_ et le froc de _Richelieu_, Mademoiselle Mars enfant a
joué le petit frère de _Jocrisse_, elle a porté la queue rouge avant de
mettre à son front l'aigrette de Célimène!

Bizarre destin de deux comédiennes aux études si dissemblables, de deux
sœurs par le talent, dont notre scène se montrera longtemps fière!
Toutes deux, à plusieurs années de distance, auront passé sur cette
scène avec des lueurs bien différentes, mademoiselle Mars avec des
débuts si pauvres, si ingrats, qu'il eût fallu être prophète pour
entrevoir l'étoile de son avenir. Mademoiselle Déjazet avec un tel
cortége de rôles piquants, qu'on se demandait comment les auteurs
pourraient désormais lui en trouver de nouveaux!

Mais, comme chacun sait, mademoiselle Mars ne fit que passer par ces
coulisses, elle avait seize ans lorsqu'elle les quitta. À seize ans,
Dorvigny devait la rendre à Molière.

La nouvelle salle s'ouvrit sous le nom du _théâtre de mademoiselle
Montansier_.

Les comédiens en bois des Beaujolais firent place à des acteurs comme
Baptiste cadet, Damas et Caumont; leurs engagements furent cassés. On
s'occupa d'agrandir la scène, où ils se mouvaient avec des fils, pendant
que des personnages cachés chantaient et parlaient pour eux.

Malgré ses démarches et ses protections, mademoiselle Montansier n'avait
pu faire l'ouverture de son théâtre qu'après Pâques[51]; il fut très
suivi et la salle agrandie pendant la clôture pascale de 1791.
L'architecte Louis, chargé des constructions, s'en tira avec honneur.

Si l'on veut bien songer que ce théâtre réservé à tant de vicissitudes,
né après le serment du jeu de paume et la prise de la Bastille, a vu
défiler dans son foyer la révolution de 1789, les réactions de 1793, et
les premiers temps de l'Empire, en changeant de dénomination comme de
costumes, on trouvera peut-être qu'il mérite autant d'intérêt que bien
d'autres.

La troupe dont il se composait alors, offre une galerie de portraits
fort opposés.

Son premier acteur, son Turlupin renommé, fut d'abord Baptiste cadet,
Baptiste dont le _Désespoir de Jocrisse_ ébaucha la réputation et que
_Dasnières_, du _Sourd_, rendit à jamais célèbre[52].

Baptiste cadet possédait surtout un sang-froid remarquable; il était
grand, mince, osseux comme tous les comédiens sortis de cette famille
véritablement prédestinée au théâtre. Il se grimait surtout d'une façon
fort comique et faisait preuve dans ses rôles d'une naïveté si rare
qu'on eût pu le surnommer le roi des niais.

Bien qu'il ne dût guère rester plus d'un an au théâtre de mademoiselle
Montansier[53], il ne laissa pas que de s'y faire remarquer, tant et si
bien que sa place semblait désignée à la Comédie Française.

Ce fut lui qui établit à la Montansier le rôle de _Jocrisse_; celui de
_Colin_, son petit frère, était rempli par mademoiselle Mars.

Valville était là dans la coulisse tout prêt à jouer avec Grammont et
les demoiselles Sainval dans je ne sais plus quelle tragédie. Dorvigny,
l'auteur du _Désespoir de Jocrisse_, n'était pas encore arrivé;
franchement c'était le moins que l'on ne commençât pas ces deux actes
sans lui.

--Où donc est Dorvigny? demanda Baptiste à Valville.

On cherche, on s'informe, pas de Dorvigny.

--La famille des Jocrisses arrêterait-elle l'ouvrage nouveau, demande
Valville; elle est, certes, fort nombreuse!

--Vous verrez qu'il aura eu quelque malheur, ce pauvre Dorvigny!

--Il aura perdu sa femme!

--Il se sera pris de querelle avec Coffin-Rosny!

--Il est au _café Godet_ à jouer aux dominos!

--On l'a peut-être arrêté!

Et chacun de commenter à sa guise l'absence de Dorvigny, le César de la
farce, l'Anibal de la parade, le père d'une foule de pièce telles que
les _Battus payent l'amende_ où Jeannot disait si crûment au clerc de M.
le commissaire en lui faisant flairer le liquide répandu sur sa manche:
c'en est[54].

Cependant le parterre s'impatientait.

Les acteurs frappaient du pied, la Montansier allait faire lever le
rideau, et pendant ce temps Colin (mademoiselle Mars) s'amusait
peut-être aux noisettes sans s'embarrasser de tout ce tumulte.

Tout d'un coup un bruit se répand dans les coulisses, c'est lui, c'est
l'auteur, il entre!

Et voilà qu'au lieu et place de Dorvigny, les comédiens de la Montansier
voient apparaître un petit bout d'homme grotesque, le nez rubicond, les
mains calleuses, habillé d'une veste et d'un pantalon éraillés, qui
vient sans nulle gêne s'appuyer contre l'une des coulisses.

--Votre nom? demande le régisseur à cet intrus.

--L'auteur, répond celui-ci.

--Qui, vous? l'auteur! allons donc!

--Sans doute.

--Vous vous appelez?...

--L'auteur.

--Encore! si vous persistez je fais avancer sur vous le poste voisin.

--De quel droit!

--Vous n'êtes pas M. Dorvigny.

--Peut-être.

--La preuve!

--Lisez!

Le régisseur déploie le papier que lui présente ce sosie mystérieux.
C'était une renonciation en bonne forme de ses droits d'auteur, faite
par Dorvigny au nommé Jaurois, le maître du _café Godet_, marchand de
vin de son état, et littérateur par _intérim_. Dorvigny qui mourut dans
la dernière misère aliénait ainsi la propriété de ses comédies pour la
moindre somme; il faisait ressource de tout. On l'avait vu donner
jusqu'à six billets de spectacle pour un petit verre d'eau-de-vie.

Cette fois, un pareil abandon de tous ses droits exalta mademoiselle
Montansier jusqu'à la fureur.

--Le cuistre! le bélître! criait-elle tout haut dans les coulisses en
accablant d'injures le malheureux M. Jaurois; mais il n'a donc pas de
cœur!

M. Jaurois tint de son mieux tête à l'orage, il était créancier de
Dorvigny pour une foule de comestibles et de petits verres, et ce brave
homme de Dorvigny n'avait pas eu recours vis-à-vis de lui à l'ingénieux
expédient de Martainville[55].

On leva le rideau, Baptiste Cadet fit merveille; mademoiselle Mars dans
le rôle du petit frère de Jocrisse fut charmante de naïveté.

Elle avait la queue rouge traditionnelle, et pendant que Baptiste Cadet
entamait victorieusement le personnage de Jocrisse, le successeur de
Jeannot[56], dans les sympathies du parterre, Hippolyte Mars, à peine
âgée de quatorze ans, laissait tomber de sa jolie bouche enfantine les
phrases suivantes:

«_Ma mère, y a-t'un beau monsieur à la porte qui dit comme ça qu'i
demande après la portière._»

Et celle-ci: (après que Jocrisse lui a proposé de lui donner du
fromage:)

«_Et du pain, donne-m'en!_»

Ce à quoi Jocrisse répondait:

«_Comment, tu ne sais pas parler à ton âge; on dit: du pain,
donne-moi-z'en._ »

Tel fut le premier français qui sortit des lèvres d'Hippolyte Mars; l'on
voit quelle distance il y avait de là à celui de Molière!

Cependant elle joua _Colin_, ni plus ni moins que si elle eût joué
_Célimène_. M. Jaurois lui-même qui représentait Dorvigny parut
satisfait.

Baptiste cadet l'embrassa.

En 1822, époque à laquelle ce comédien se retira, mademoiselle Mars
avait joué déjà soixante-huit rôles![57]

Le _Désespoir de Jocrisse_ n'obtint pas à ce théâtre un moindre succès
que celui de _Robert, chef de brigands_, joué par Baptiste aîné.

Cette pièce, au sujet de laquelle notre mémoire nous fournit, une page
plus bas, une anecdote faite à coup sûr pour surprendre bien des gens,
commença la réputation de cet acteur applaudi plus tard à des titres
plus dignes à la Comédie Française.

Le sujet de Schiller, _les Brigands_, n'a rien de commun avec cette
pièce où Baptiste aîné produisit un grand effet.

L'étude de cette conception profonde, inouïe nous mènerait trop loin, et
cependant, chose bizarre! il devient impossible de ne pas songer devant
ce singulier mélodrame, boursoufflé de phrases et lardé de coups de
couteau.

Schiller vivra par le seul type de Moor. Rien de plus révolté, de plus
sublime ne s'est produit. Cette tragédie, sauvage comme un site de
Salvator, subsiste si belle qu'on dirait d'une large et ineffaçable
peinture. Donnez à Frédéric Lemaître un cheval comme au roi Richard,
jetez-le, perdez-le sous le nom de Moor au milieu de ces cohortes
sacriléges où le doute est roi, où le crime devient blason, faites
descendre sur son front la pâleur comme un linceul, couronnez ce front
de l'auréole sanglante du héros de Schiller, vous verrez après quel
drame surgira!

Drame immense, sévère, courroucé, impétueux! Aujourd'hui Moor crierait
contre les pirates et les écumeurs littéraires, contre les marchands qui
se cotisent pour acheter à bas prix un pauvre auteur, le vendre, le
revendre jusqu'à ce qu'il soit démonétisé sur place! ces gens-là volent
l'intelligence avec un traité, ils la gaspillent, ils l'égorgent: Moor
se contentait d'assassiner les passants!

Outre Baptiste cadet la troupe de mademoiselle Montansier comptait
encore dans son sein des hommes tels que Damas et Caumont, des femmes
telles que mesdemoiselles Sainval.

Le physique de Damas manquait d'éclat, le visage de cet acteur était
ingrat, son nez seul prêtait à une série de quolibets dont ses
détracteurs ne se firent faute. Damas avait de la chaleur, une grande
intelligence, mais il bredouillait et encourait pour l'ordinaire
l'inimitié de ses interlocuteurs qui lui reprochaient de _cracher dans
l'œil_. En revanche, ses amis cherchaient à le consoler en lui faisant
observer qu'il avait une grande similitude avec Lekain. Le nez écrasé de
Damas ressemblait en effet à celui de ce fougueux Othello, de cet
Orosmane camard dont toutes les gravures conservent si religieusement
les traits.

Les deux Grammont faisaient aussi partie du théâtre Montansier, sans se
douter que l'échafaud pût remplacer un jour pour eux la tragédie.

L'un d'eux figura au massacre des Suisses (10 août). On le vit en
pantalon collant avec une couronne de lierre sur la tête entamer des
pourparlers avec les défenseurs du château.

On ne saurait croire combien d'acteurs ambitionnaient alors l'habit de
général: nous citerons à propos de _Robert, chef de brigands_, joué au
théâtre de la cité par Baptiste aîné l'anecdote suivante qui prouve à
quel point toutes les classes brûlaient alors de l'envie de s'élever.
Les jeux du hasard élevaient en ce temps-là un homme au haut de la roue,
ou l'immolait sans pitié!

Dans la pièce de _Robert, chef de brigands_, pièce dans la quelle
excellait Baptiste aîné, il y avait trois brigands secondaires.

Ces trois brigands portaient la barbe, le sabre, les moustaches, en un
mot tous les accessoires de sa piraterie. Ils juraient comme Cartouche
et prenaient des poses académiques comme Mandrin.

Mais quels étaient ces bandits?

Si vous désirez le moins du monde savoir leurs noms nous allons les
inscrire ici par ordre:

Le premier était le général Anselme, frère de Baptiste aîné.

Le second, le baron Capelle, ancien ministre de Charles X.

Le troisième, le maréchal Gouvion Saint-Cyr!

Vous voilà bien étonnés du théâtre obscur de la Cité monté ainsi tout
d'un coup au premier poste de l'état! devenir l'un général, l'autre
ministre, le troisième maréchal! Quel vaudeville les auteurs du
_Camarade de lit_ feraient là-dessus!

Voici comment la chose arriva quant à Gouvion Saint-Cyr:

Le maréchal Gouvion Saint-Cyr fut un jour trouver Baptiste cadet, son
ami. C'était aux jours cruels et périlleux de notre révolution; il
devenait difficile pour lui d'éviter l'émigration que tant d'exemples
validaient.

--Tu n'as qu'un parti à prendre, dit Baptiste à son ami, c'est de te
mettre au théâtre!

--Veux-tu plaisanter?

--Non pas. Tiens, mon cher ami, tu représenterais fort bien en uniforme!

Gouvion Saint-Cyr se laisse persuader, il débute.

Le premier jour, on l'accueille froidement.

Le second, il est sifflé!

Le troisième--le quatrième! Ah! par ma foi, l'Odyssée de son malheur se
poursuit, on l'abreuve d'humiliations...

En ce temps-là les pommes n'étaient pas encore inventées...

Mais on sifflait en chœur, et avec une force imposante.

L'infortuné lutta vainement... La honte, le dépit l'emportèrent enfin.
Il profita d'un jour où il y avait un bataillon de volontaires dans la
cour du Louvre et il partit. Arrivé à la frontière, il était chef de
bataillon!

Les frères Grammont furent moins heureux; ils trempèrent tous deux dans
la Révolution française et payèrent cette tentative malheureuse de
l'échafaud.

Les demoiselles Sainval--les mêmes que l'on vit forcées de se
réconcilier et de s'embrasser en plein théâtre, _malgré qu'elles en
eussent_, jouèrent aussi à la Montansier.

La direction était loin de les chérir et elles étaient désignées par
elle sous le nom de ses _bêtes noires_.

Elles n'avaient rien de commun, au reste, avec cette famille des
Jocrisses qu'adora Cambacérès et pour laquelle Talma montrait dans
Brunoy une préférence injurieuse à Corneille.

Nous avons parlé de Dorvigny, l'heureux père de tant de parades
représentées alors avec fracas, surtout celle des _Battus paient
l'amende_. Dorvigny était un improvisateur de première force.

Il n'était pas rare de le voir arriver souvent aux jours marqués pour
une lecture avec un magnifique rouleau noué d'une ficelle, il s'asseyait
vis-à-vis de Brunet, par exemple, n'ouvrait pas son cahier, mais
commençait par faire claquer sa langue d'un air significatif.

--C'est-à-dire que tu es content... disait Brunet.

--Assez. Jolie pièce, ma foi; on rira bien.

--Je l'espère.

--Veux-tu me prêter dix francs?

--Pourquoi?

--Parbleu! pourquoi! parce que je n'ai pas déjeuné. Je me sens le gosier
sec.

--Mais puisque tu viens me lire... objectait Brunet d'un air de reproche
timide.

--Laisse donc, je lirai bien mieux quand j'aurai humé un peu de blanc
qu'Aude m'a fait goûter près de la rue du Dauphin.

--La rue du Dauphin? mais c'est encore loin des Variétés!

--Tu marronnes toujours. As-tu dix francs?

--Pourquoi dix francs?

--J'en dois huit à ce traiteur...

--Je n'en ai que cinq, reprenait le pauvre Brunet en se fouillant.

--C'est cinq que tu me devras!

Et muni de ces cinq francs de Brunet, il courait chez son traiteur; il
allait frapper le rocher comme Moïse, et de ce roc jaillissait
l'inspiration.

Dorvigny, son rouleau toujours ployé sous le bras, rentrait aux
Variétés!

--Et ta pièce, ta pièce! malheureux, lui criait Brunet.

--Je ne l'ai point perdue, la voici! Dorvigny montrait son rouleau.

--Je respire, disait le directeur, allons, commence ta lecture. Va! le
comité, c'est moi!

Dorvigny se plaçait vis-à-vis de Brunet, il ôtait la ficelle de son
rouleau et il commençait alors la liste des personnages.

--Bien! à présent, continue.

Dorvigny se mouchait, prisait, il entamait ensuite la première scène!

--C'est très drôle, très drôle... Va toujours! disait Brunet.

Dorvigny passait à une seconde, à une troisième; bref il lisait à
miracle et de façon à enlever bien vite le succès.

--Il n'y a que lui pour lire comme ça! poursuivait Brunet en se roulant
sur la table.

--Tu reçois donc cet ouvrage?

--Je serais bien sot de le refuser. Donne-moi le manuscrit.

--Le manuscrit?

--Sans doute. Pourquoi le reploies-tu!

--C'est que...

--Tu vas le gâter avec des changements, je te connais, rien ne vaut
l'idée première...

--Mais c'est...

--Ah! trêve de _mais_, je veux ton manuscrit, je le veux!

Et l'impérieux Brunet enlevait impitoyablement le manuscrit des mains de
son auteur; il l'ouvrait, mais, ô surprise! le papier de Dorvigny était
vierge de toute écriture...

Dorvigny avait tout improvisé!...

Le lendemain, il ne se rappelait rien, l'ivresse avait, hélas! passé par
là!

Peu d'auteurs feraient, de nos jours, pareils tours de force.

Brunet dut avoir recours à un sténographe pour Dorvigny.--Mais, en ce
temps-là, l'art de la sténographie était dans l'enfance.

Quand Dorvigny mourut, il ne devait laisser que des dettes, nous
ignorons quelle société dramatique ou philanthropique les paya, mais un
homme qui avait fait tant rire méritait bien qu'on s'intéressât un peu à
lui.

Revenons à Baptiste cadet[58].

Le feu duc de Polignac a raconté souvent devant nous la prédilection de
Louis XVIII pour cet acteur; il lui envoyait du vin de sa table, et
notamment dans _les Héritiers_ de Duval, le duc d'Escars était chargé de
ce que l'auteur de la Charte nommait plaisamment _la provision de
Baptiste_.

Un soir que Baptiste cadet jouait _Alain_ dans _les Héritiers_, (Louis
XVIII et le duc d'Escars assistaient à cette représentation), le roi
crut remarquer que Baptiste était distrait.

--Qu'a donc Baptiste? demanda-t-il à son maître-d'hôtel qui trouvait,
lui, que l'acteur jouait fort bien.

--Votre Majesté est sévère ce soir, répondit le duc; je trouve Baptiste
aussi bon que de coutume.

--Il a quelque chose...

--Il n'a rien.

--D'Escars, je vous dis qu'il n'est pas dans son assiette.

--Écoutez donc, reprit d'Escars, il a peut-être trop fêté ce vin de
Chambertin que nous lui avons envoyé... Je dis _nous_, quoique ce soit
le vin du roi et que Votre Majesté seule...

--C'est vrai, j'ai voulu qu'il eût ses vingt bouteilles bien cachetées.

--Et vingt bouteilles dérangent le jeu de tout compère, si fort qu'il
paraisse!... Je ne dis pas qu'il en ait bu vingt, continua le duc
d'Escars, pas un de vos Suisses ne les tiendrait... Mais peut-être
a-t-il invité ses camarades... Et le Chambertin, ce vin perfide... dame!
Baptiste cadet n'est pas un trappiste, un Rancé!

--Vous le calomniez, il n'est pas gris... voyez! il a l'air plutôt de
chercher quelqu'un...

--En effet, Baptiste semblait fort préoccupé...

Évidemment il lui manquait un de ses accessoires ordinaires: on sait que
les comédiens désignent par ce mot les objets matériels indispensables à
leurs rôles.

Mais quel était cet accessoire?

Dans _les Héritiers_, un des grands mérites de Baptiste cadet consistait
surtout à tricher son maître d'une façon fort comique.

Il y a une scène dans la pièce où le capitaine déjeune, Baptiste est son
valet, Baptiste le voit, Baptiste l'envie... La bouteille que boit le
capitaine est à moitié, Baptiste en boit une gorgée derrière lui, puis
remet un peu d'eau dans la carafe et _mêle_...

Ceci est un manége de domestique fort connu.

Mais ce qu'il fallait voir, c'était l'adresse, la vivacité, la précision
de Baptiste dans un jeu de scène... Vous n'eussiez jamais voulu de lui
pour domestique à voir ce trait-là, toute votre cave y eût passé! Oui,
toute votre cave.

Le Sillery rouge et mi-frappé,

Le Mercurey de la comète,

L'Aï de Moët,

Le Malvoisie d'Alicante!

Baptiste eût mélangé tout cela aussi bien que le fameux vin du
capitaine.

Quand Baptiste jouait cette scène, et que le roi assistait au spectacle
il échangeait ordinairement un coup d'œil malin avec sa Majesté laquelle
ne manquait pas de se tourner alors vers son premier maître-d'hôtel
comme pour lui dire avec une bonhomie maligne:

--Pends-toi, d'Escars, tu n'as pas trouvé celle-là!

Or voici que cette fois-là Baptiste s'approche de la loge royale et dit
entre ses dents de façon à être entendu de sa Majesté:

«Pauvre Baptiste, on t'a triché ce soir de dix bouteilles!»

Et en même temps il montra le poing au premier maître-d'hôtel de sa
Majesté.

--Que veut dire ceci, demanda le roi fort étonné à d'Escars, n'avez-vous
donc pas envoyé à Baptiste ses vingt bouteilles?

--Je vous jure, Sire...

Le roi laissa tomber de nouveau son regard sur Baptiste. La pantomime de
celui-ci n'exprimait que trop son dépit. Ce soir-là, il jouait pour sa
Majesté bien plus que pour le public.

--Monsieur le duc, reprit le roi en riant, je crois que vous aimez le
Chambertin; rognez mes courtisans, j'y consens, mais je veux que
Baptiste ne soit jamais privé...

--D'un pareil vin, Sire, balbutia le duc, mais c'est un nectar; je
connais votre cave autant que personne, il vous en reste à peine deux
cents bouteilles...

--C'est bon,--vous ne lui enverrez plus à l'avenir que du vin de Chypre
de la Commanderie, entendez-vous?

Le duc d'Escars obéit, il se rattrapa sur une macédoine de sept fruits à
la glace au jus d'orange et sur des cerceaux au sel gris et au jus
muscat qu'il fit apporter dans la loge vers la fin du spectacle. Louis
XVIII aimait beaucoup ces sortes d'improvisations. Il rendit sa faveur à
son très honoré maître-d'hôtel, à condition qu'il ne _tricherait_ plus
jamais Baptiste.

Jusqu'à la mort de Louis XVIII, Baptiste but du vin du roi.

Quand on porta le corps de Louis XVIII à Saint-Denis, il faisait une
pluie du diable, les torches que portaient les pauvres s'éteignaient
dans leurs mains au souffle du vent, l'eau tombait par torrents sur la
grand'route.

«Voilà mon vin qui s'en va!» murmura Baptiste en voyant passer le corps.

Un comédien du roi boire du vin du roi! cela était tout simple, et
cependant on n'y avait pas songé! Aujourd'hui, ces échanges entre le
maître royal et l'acteur seraient vus de mauvais œil, mais Louis XVIII
savait son Horace par cœur. Il eût fraternisé avec toutes les
puissances, le verre en main, et Baptiste cadet fut, de son temps, une
puissance. Ferdinand VII aimait à s'entreprendre de paroles avec les
_toreros_ du Cirque; le prince de Galles buvait avec Cribb; Charles X,
dans sa jeunesse, prit des leçons de Placide appelé _le petit Diable_.
Louis XIV enfin, ne permit-il pas à Molière de faire son lit?

Les rois s'évitent toujours le plus qu'ils peuvent; ils ne rencontrent
autour d'eux qu'ennui, dissimulation, sottise. De tous ceux qui burent
son vin, Batiste cadet ne fut-il pas le plus reconnaissant envers le
monarque? Il l'amusa certes autant que M. de Cazes.

Voyez seulement la différence des règnes et des genres; Louis XVIII
avait Baptiste; Napoléon eut Talma.

FIN DU DEUXIEME VOLUME.



NOTES


[1: Rien ne devait lui manquer, pas même les présages. À l'ouverture des
États-généraux, un page, porteur d'un ordre, passait à cheval, son
cheval s'effraye, il se cabre, le voilà désarçonné et renversé.--«La
monarchie aura le même sort.» s'écria M. de Villedreuil.]

[2: 1783.]

[3: Immense et grotesque couvre-chef d'alors.]

[4: Ce n'est pas, en effet, Monvel qui eût trafiqué impudemment, comme
beaucoup de nos _faiseurs_ de vaudevilles d'aujourd'hui, de sujets de
pièces marquées à l'estampille de ses confrères. La commission
dramatique est perpétuellement saisie de pareils délits, il y a des
auteurs décorés qui vivent, à la lettre, de ces larcins, et elle les
laisse vivre, parader et s'engraisser sur les planches. Nous donnerons
en temps et lieux la liste de ces forbans qui découpent un livre sans
prévenir même son auteur, ou son libraire.]

[5: Gustave III envoya, sans se faire connaître, l'éloge du feu maréchal
Torstenson; cet éloge fut couronné.]

[6: Préville jouait un jour le _Mercure galant_ devant la cour à
Fontainebleau. Lorsqu'il se présenta pour entrer dans le théâtre,
habillé en soldat, le factionnaire, le prenant pour un militaire ivre,
s'opposa à son passage et le repoussa avec opiniâtreté en lui disant:
«Camarade, au nom de Dieu, ne passez pas, vous me ferez mettre en
prison.»]

[7: Voltaire, à son avènement, lui adressa aussi une épître.]

[8: Madame la marquise de Langeac et le duc de La Vrillière la
protégeaient. Les orateurs les plus éminents, les gens de la première
distinction n'obtinrent jamais de pareilles marques de triomphe. Un
Suisse allait à sa loge, tandis que d'autres bordaient le passage et
faisaient la haie; un écuyer lui donnait la main jusqu'à l'orchestre,
etc., etc.]

[9: Fils du duc de Chaulnes. Il avait hérité du goût de son père pour
les sciences, et poussa fort loin ses recherches sur la physique. Un
météore en forme de globe ayant causé, en 1771, une grande rumeur à
Paris, quelques adeptes de M. de Pecquigny, ravis du jeu de son
cerf-volant électrique, n'hésitèrent pas à le lui attribuer. La police
se mêla de l'affaire, et l'on vit l'instant où l'on découvrait un
sorcier dans un savant.]

[10: Elle est adressée à Désaides.]

[11: La première représentation eut lieu en 1783 à Paris.]

[12: Désaides était fort lié avec M. de Sauvigny, qui souvent, dit-on,
se mêla de revoir et corriger les pièces de Monvel.]

[13: Cette statue colossale, modelée sur les dessins de Larchevêque,
sculpteur français très distingué, qui mourut avant de l'achever, fut
terminée par l'habile ciseau de Sergell, et érigée en 1790 seulement.]

[14: Ce M. Sparmann avait enrichi singulièrement le cabinet d'histoire
naturelle de Stockholm; la salle de l'Académie lui devait beaucoup. Les
recherches de ce savant se publiaient tous les trois mois en langue
suédoise. (_Note de l'auteur_.)]

[15: Vigée, qui devint plus tard lui-même un lecteur charmant et un
poète agréable.]

[16: Pièce de Ducis, jouée en 1783.]

[17: Les fragments de cette nouvelle lettre sont de juin même date.]

[18: Olof Dalin, poète suédois fort estimé, chancelier de la cour
jusqu'à sa mort, arrivée en 1763.]

[19: «La petitesse du trou dont il est percé, dit Voltaire, est une des
raisons de ceux qui veulent croire qu'il périt par un assassinat.»

La fin tragique de Charles XII a été, en effet, très souvent
controversée. On a écrit des volumes entiers sur la question de savoir
si elle était le fruit d'une perfidie ou des hasards de la guerre. (Lire
la dernière page de Voltaire qui absout Siquier à ce sujet. _Hist. de
Charles XII_.)]

[20: Mort en 1779.]

[21: _Swedenborg, ou Stocklom_ en 1765.]

[22: Lettre du comte de Mirabeau à M... sur MM. Cagliostro et Lavater.
Berlin, chez François de Larde, 1786; imprimé de 75 pages.]

[23: Il succomba au travail, et mourut à la fleur de son âge, le 12
avril 1795.]

[24: Cette diète se termina, on le sait, d'une façon assez orageuse.]

[25: Père de Gustave Ier.]

[26: _Souvenirs de la Révolution_, ch. II.]

[27: Jouée en 1789.]

[28: V. Bachaumont, tome XXIII, p. 44.]

[29: De 1725 à 1775 et 1780.]

[30: Mémoires de Fleury, t. IV. p. 62.]

[31: Loi du 13 janvier 1791, décret sur la liberté des théâtres.]

[32: Mémoires de Fleury, t. IV, p. 64.]

[33: Histoire philosophique et littéraire du Théâtre-Français, par H.
Lucas, p. 305.]

[34: Notice sur mademoiselle Mars.]

[35: Le comte de Fersen.]

[36: Ancien ministre.]

[37: _Blaise et Babet_ et la _Suite des Trois Fermiers_ prouvent assez
combien Monvel entendait ce genre.]

[38: 1786.]

[39: Mademoiselle Mars posséda en effet, à Versailles, deux maisons
qu'elle y allait voir et qu'elle habita.]

[40: Après avoir eu la direction des théâtres du Havre et de Rouen,
mademoiselle Montansier était en effet, au moment de la Révolution, à la
tête d'un grand établissement à Versailles. Prévoyant bien que le
déplacement de la cour lui serait très préjudiciable, elle acheta, dès
1789, au Palais-Royal, la salle occupée avant par les Beaujolais.]

[41: Elle l'épousa en effet secrètement en 1807. Elle mourut à 90 ans.
Son nom de famille à elle était, on le croit, Brunet.]

[42: La pièce de Monvel était en trois actes. Sauvigny la remit en deux.
Elle avait été envoyée de Suède.]

[43: Mademoiselle Leroi Beaumenard, épouse de J.-C.-G. Colson de
Belcourt, commença sa carrière théâtrale à l'Opéra-Comique. Elle y avait
reçu le nom de Gogo, à cause du naturel qu'elle avait montré en jouant
ce rôle dans le _Coq de village_, de Favart.]

[44: Della Maria en fit plus tard la musique.--Deux actes, 1799.]

[45: Classe du peuple, à Rome, dont les seules mœurs rappellent
l'antique fierté de ses maîtres.]

[46: Gros sous.]

[47: Eau-de-vie de riz que ces animaux aiment beaucoup.]

[48: Canto XV. Gerusaleme.]

[49: _Histoire du Théâtre_, par E. Foucauld.]

[50: _Ibidem_.]

[51: 1790.]

[52: Il se retira de la Comédie Française (1822) par ce rôle où il se
montra aussi plaisant qu'à l'époque où il le créa.]

[53: Ses débuts eurent lieu au théâtre de la rue Richelieu, en 1792.]

[54: Scène IX. _Les Battus payent l'amende_ ou _Ce que l'on voudra_,
proverbe, comédie, parades, 1779.]

[55: Martainville devait à un limonadier un certain nombre de petits
verres. Comme il racontait fort bien, on faisait cercle autour de lui au
café.--Un petit verre pour Martainville, disait-on à la fin de chacune
de ses histoires. Et Martainville buvait le verre de kirsch apporté. Il
en buvait quinze, vingt. Mais ce prétendu kirsch était de l'eau et on
défalquait cela sur sa note.]

[56: Il y avait eu de Dorvigny: _Janot chez le dégraisseur_ ou _À
quelque chose malheur est bon_, comédie en un acte, 1779. _Janot_, ou
les _Battus paient l'amende_ du même, 1779. Il y eut ensuite _Jocrisse
changé de condition_, 2 actes, 1798 (Dorvigny). _Jocrisse congédié_, du
même, 1799, et _Jocrisse suicidé_, drame tragi-comique, Sidony et
Servières, 1804.]

[57: Et tous dans des comédies _nouvelles_! Le relevé de la comédie ne
laisse aucun doute à cet égard. Baptiste Cadet s'est retiré l'année même
ou mademoiselle Mars créa _Valérie_.]

[58: Mort en 1839.]





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Mémoires de Mademoiselle Mars (volume II) - (de la Comédie Française)" ***

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