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Title: La Main Gauche
Author: Maupassant, Guy de, 1850-1893
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La Main Gauche" ***

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available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr.



GUY DE MAUPASSANT

La Main Gauche

1889



ALLOUMA


I


Un de mes amis m'avait dit: Si tu passes par hasard aux environs de
Bordj-Ebbaba, pendant ton voyage en Algérie, va donc voir mon ancien
camarade Auballe, qui est colon là-bas.

J'avais oublié le nom d'Auballe et le nom d'Ebbaba et je ne songeais
guère à ce colon, quand j'arrivai chez lui, par pur hasard. Depuis un
mois je rôdais à pied par toute cette région magnifique qui s'étend
d'Alger à Cherchell, Orléansville et Tiaret. Elle est en même temps
boisée et nue, grande et intime. On rencontre, entre deux monts, des
forêts de pins profondes en des vallées étroites où roulent des torrents
en hiver. Des arbres énormes tombés sur le ravin servent de pont aux
Arabes, et aussi aux lianes qui s'enroulent aux troncs morts et les
parent d'une vie nouvelle. Il y a des creux, et des plis inconnus de
montagne, d'une beauté terrifiante, et des bords de ruisselets, plats et
couverts de lauriers-roses, d'une inimaginable grâce.

Mais ce qui m'a laissé au coeur les plus chers souvenirs en cette
excursion, ce sont les marches de l'après-midi le long des chemins un
peu boisés sur ces ondulations des côtes d'où l'on domine un immense
pays onduleux et roux depuis la mer bleuâtre jusqu'à la chaîne
de l'Ouarsenis qui porte sur ses faîtes la forêt de cèdres de
Teniet-el-Haad.

Ce jour-là je m'égarai. Je venais de gravir un sommet, d'où j'avais
aperçu, au-dessus d'une série de collines, la longue plaine de la
Mitidja, puis par derrière, sur la crête d'une autre chaîne, dans un
lointain presque invisible, l'étrange monument qu'on nomme le Tombeau de
la Chrétienne, sépulture d'une famille de rois de Mauritanie, dit-on. Je
redescendais, allant vers le Sud, découvrant devant moi jusqu'aux cimes
dressées sur le ciel clair, au seuil du désert, une contrée bosselée,
soulevée et fauve, fauve comme si toutes ces collines étaient
recouvertes de peaux de lion cousues ensemble. Quelquefois, au milieu
d'elles, une bosse plus haute se dressait, pointue et jaune, pareille au
dos broussailleux d'un chameau.

J'allais à pas rapides, léger, comme on l'est en suivant les sentiers
tortueux sur les pentes d'une montagne. Rien ne pèse, en ces courses
alertes dans l'air vif des hauteurs, rien ne pèse, ni le corps, ni le
coeur, ni les pensées, ni même les soucis. Je n'avais plus rien en moi,
ce jour-là, de tout ce qui écrase et torture notre vie, rien que la joie
de cette descente. Au loin, j'apercevais des campements arabes, tentes
brunes, pointues, accrochées au sol comme les coquilles de mer sur les
rochers, ou bien des gourbis, huttes de branches d'où sortait une fumée
grise. Des formes blanches, hommes ou femmes, erraient autour à pas
lents; et les clochettes des troupeaux tintaient vaguement dans l'air du
soir.

Les arbousiers sur ma route se penchaient, étrangement chargés de leurs
fruits de pourpre qu'ils répandaient dans le chemin. Ils avaient l'air
d'arbres martyrs d'où coulait une sueur sanglante, car au bout de chaque
branchette pendait une graine rouge comme une goutte de sang.

Le sol, autour d'eux, était couvert de cette pluie suppliciale, et le
pied écrasant les arbouses laissait par terre des traces de meurtre.
Parfois, d'un bond, en passant, je cueillais les plus mûres pour les
manger.

Tous les vallons à présent se remplissaient d'une vapeur blonde qui
s'élevait lentement comme la buée des flancs d'un boeuf; et sur la
chaîne des monts qui fermaient l'horizon, à la frontière du Sahara
flamboyait un ciel de Missel. De longues traînées d'or alternaient
avec des traînées de sang--encore du sang! du sang et de l'or, toute
l'histoire humaine--et parfois entre elles s'ouvrait une trouée mince
sur un azur verdâtre, infiniment lointain comme le rêve.

Oh! que j'étais loin, que j'étais loin de toutes les choses et de toutes
les gens dont on s'occupe autour des boulevards, loin de moi-même aussi,
devenu une sorte d'être errant, sans conscience, et sans pensée, un oeil
qui passe, qui voit, qui aime voir, loin encore de ma route à laquelle
je ne songeais plus, car aux approches de la nuit je m'aperçus que
j'étais perdu.

L'ombre tombait sur là terre comme une averse de ténèbres, et je ne
découvrais rien devant moi que la montagne à perte de vue. Des tentes
apparurent dans un vallon, j'y descendis et j'essayai de faire
comprendre au premier Arabe rencontré la direction que je cherchais.

M'a-t-il deviné? je l'ignore; mais il me répondit longtemps, et moi je
ne compris rien. J'allais, par désespoir, me, décider à passer la nuit,
roulé dans un tapis, auprès du campement, quand je crus reconnaître,
parmi les mots bizarres qui sortaient de sa bouche, celui de
Bordj-Ebbaba.

Je répétai:--Bordj-Ebbaba.--Oui, oui.

Et je lui montrai deux francs, une fortune. Il se mit à marcher, je le
suivis. Oh! je suivis longtemps, dans la nuit profonde, ce fantôme
pâle qui courait pieds nus devant moi par les sentiers pierreux où je
trébuchais sans cesse.

Soudain une lumière brilla. Nous arrivions devant la porte d'une maison
blanche, sorte de fortin aux murs droits et sans fenêtres extérieures.
Je frappai, des chiens hurlèrent au dedans. Une voix française demanda:
«Qui est là!»

Je répondis:

--Est-ce ici que demeure M. Auballe?

--Oui.

On m'ouvrit, j'étais en face de M. Auballe lui-même, un grand garçon
blond, en savates, pipe à la bouche, avec l'air d'un hercule bon enfant.

Je me nommai; il tendit ses deux mains en disant: «Vous êtes chez vous,
monsieur.»

Un quart d'heure plus tard je dînais avidement en face de mon hôte qui
continuait à fumer.

Je savais son histoire. Après avoir mangé beaucoup d'argent avec les
femmes, il avait placé son reste en terres algériennes, et planté des
vignes.

Les vignes marchaient bien; il était heureux, et il avait en effet
l'air calme d'un homme satisfait. Je ne pouvais comprendre comment ce
Parisien, ce fêteur, avait pu s'accoutumer à cette vie monotone, dans
cette solitude, et je l'interrogeai.

--Depuis combien de temps êtes-vous ici?

--Depuis neuf ans.

--Et vous n'avez pas d'atroces tristesses?

--Non, on se fait à ce pays, et puis on finit par l'aimer. Vous ne
sauriez croire comme il prend les gens par un tas de petits instincts
animaux que nous ignorons en nous. Nous nous y attachons d'abord par nos
organes à qui il donne des satisfactions secrètes que nous ne raisonnons
pas. L'air et le climat font la conquête de notre chair, malgré nous, et
la lumière gaie dont il est inondé tient l'esprit clair et content, à
peu de frais. Elle entre en nous à flots, sans cesse, par les yeux, et
on dirait vraiment qu'elle lave tous les coins sombres de l'âme.

--Mais les femmes?

--Ah!... ça manque un peu!

--Un peu seulement?

--Mon Dieu, oui... un peu. Car on trouve toujours, même dans les tribus,
des indigènes complaisants qui pensent aux nuits du Roumi.

Il se tourna vers l'Arabe qui me servait, un grand garçon brun dont
l'oeil noir luisait sous le turban, et il lui dit:

--Va-t'en, Mohammed, je t'appellerai quand j'aurai besoin de toi.

Puis, à moi:

--Il comprend le français et je vais vous conter une histoire où il joue
un grand rôle.

L'homme étant parti, il commença:

--J'étais ici depuis quatre ans environ, encore peu installé, à tous
égards, dans ce pays dont je commençais à balbutier la langue, et obligé
pour ne pas rompre tout à fait avec des passions qui m'ont été fatales
d'ailleurs, de faire à Alger un voyage de quelques jours, de temps en
temps.

J'avais acheté cette ferme, ce bordj, ancien poste fortifié, à quelques
centaines de mètres du campement indigène dont j'emploie les hommes à
mes cultures. Dans cette tribu, fraction des Oulad-Taadja, je choisis en
arrivant, pour mon service particulier, un grand garçon, celui que vous
venez de voir, Mohammed ben Lam'har, qui me fut bientôt extrêmement
dévoué. Comme il ne voulait pas coucher dans une maison dont il n'avait
point l'habitude, il dressa sa tente à quelques pas de la porte, afin
que je pusse l'appeler de ma fenêtre.

Ma vie, vous la devinez? Tout le jour, je suivais les défrichements et
les plantations, je chassais un peu, j'allais dîner avec les officiers
des postes voisins, ou bien ils venaient dîner chez moi.

Quant aux... plaisirs--je vous les ai dits. Alger m'offrait les plus
raffinés; et de temps en temps, un arabe complaisant et compatissant
m'arrêtait au milieu d'une promenade pour me proposer d'amener chez moi,
à la nuit, une femme de tribu. J'acceptais quelquefois, mais, le plus
souvent, je refusais, par crainte des ennuis que cela pouvait me créer.

Et, un soir, en rentrant d'une tournée dans les terres, au commencement
de l'été, ayant besoin de Mohammed, j'entrai dans sa tente sans
l'appeler. Cela m'arrivait à tout moment.

Sur un de ces grands tapis rouges en haute laine du Djebel-Amour, épais
et doux comme des matelas, une femme, une fille, presque nue, dormait,
les bras croisés sur ses yeux. Son corps blanc, d'une blancheur luisante
sous le jet de lumière de la toile soulevée, m'apparut comme un des plus
parfaits échantillons de la race humaine que j'eusse vus. Les femmes
sont belles par ici, grandes, et d'une rare harmonie de traits et de
lignes.

Un peu confus, je laissai retomber le bord de la tente et je rentrai
chez moi.

J'aime les femmes! L'éclair de cette vision m'avait traversé et brûlé,
ranimant en mes veines la vieille ardeur redoutable à qui je dois d'être
ici. Il faisait chaud, c'était en juillet, et je passai presque toute la
nuit à ma fenêtre, les yeux sur la tache sombre que faisait à terre la
tente de Mohammed.

Quand il entra dans ma chambre, le lendemain, je le regardai bien en
face, et il baissa la tête comme un homme confus, coupable. Devinait-il
ce que je savais?

Je lui demandai brusquement.

--Tu es donc marié, Mohammed? Je le vis rougir, et il balbutia:

--Non, moussié!

Je le forçais à parler français et à me donner des leçons d'arabe, ce
qui produisait souvent une langue intermédiaire des plus incohérentes.

Je repris:

--Alors, pourquoi y a-t-il une femme chez toi.

Il murmura:

--Il est du Sud.

--Ah! elle est du Sud. Cela ne m'explique pas comment elle se trouve
sous ta tente.

Sans répondre à ma question, il reprit:

--Il est très joli.

--Ah! vraiment. Eh bien, une autre fois, quand tu recevras comme ça
une très jolie femme du Sud, tu auras soin de la faire entrer dans mon
gourbi et non dans le tien. Tu entends, Mohammed?

Il répondit avec un grand sérieux:

--Oui, moussié.

J'avoue que pendant toute la journée je demeurai sous l'émotion
agressive du souvenir de cette fille arabe étendue sur un tapis rouge;
et, en rentrant, à l'heure du dîner, j'eus une forte envie de traverser
de nouveau la tente de Mohammed. Durant la soirée, il fit son service
comme toujours, tournant autour de moi avec sa figure impassible, et je
faillis plusieurs fois lui demander s'il allait garder longtemps sous
son toit de poil de chameau cette demoiselle du Sud, qui était très
jolie.

Vers neuf heures, toujours hanté par ce goût de la femme, qui est tenace
comme l'instinct de chasse chez les chiens, je sortis pour prendre l'air
et pour rôder un peu dans les environs du cône de toile brune à travers
laquelle j'apercevais le point brillant d'une lumière.

Puis je m'éloignai, pour n'être pas surpris par Mohammed dans les
environs de son logis.

En rentrant, une heure plus tard, je vis nettement son profil à lui,
sous sa tente. Puis ayant tiré ma clef de ma poche, je pénétrai dans le
bordj où couchaient, comme moi, mon intendant, deux laboureurs de France
et une vieille cuisinière cueillie à Alger.

Je montai mon escalier et je fus surpris en remarquant un filet de
clarté sous ma porte. Je l'ouvris, et j'aperçus en face de moi, assise
sur une chaise de paille à côté de la table où brûlait une bougie, une
fille au visage d'idole, qui semblait m'attendre avec tranquillité,
parée de tous les bibelots d'argent que les femmes du Sud portent
aux jambes, aux bras, sur la gorge et jusque sur le ventre. Ses yeux
agrandis par le khol jetaient sur moi un large regard; et quatre petits
signes bleus finement tatoués sur la chair étoilaient son front, ses
joues et son menton. Ses bras, chargés d'anneaux, reposaient sur ses
cuisses que recouvrait, tombant des épaules, une sorte de gebba de soie
rouge dont elle était vêtue.

En me voyant entrer, elle se leva et resta devant moi, debout, couverte
de ses bijoux sauvages, dans une attitude de fière soumission.

--Que fais-tu ici, lui dis-je en arabe.

--J'y suis parce qu'on m'a ordonné de venir.

--Qui te l'a ordonné?

--Mohammed.

--C'est bon. Assieds-toi.

Elle s'assit, baissa les yeux, et je demeurai devant elle, l'examinant.

La figure était étrange, régulière, fine et un peu bestiale, mais
mystique comme celle d'un Boudha. Les lèvres, fortes et colorées d'une
sorte de floraison rouge qu'on retrouvait ailleurs sur son corps,
indiquaient un léger mélange de sang noir, bien que les mains et les
bras fussent d'une blancheur irréprochable.

J'hésitais sur ce que je devais faire, troublé, tenté et confus. Pour
gagner du temps et me donner le loisir de la réflexion, je lui posai
d'autres questions, sur son origine, son arrivée dans ce pays et
ses rapports avec Mohammed. Mais elle ne répondit qu'à celles qui
m'intéressaient le moins et il me fut impossible de savoir pourquoi elle
était venue, dans quelle intention, sur quel ordre, depuis quand, ni ce
qui s'était passé entre elle et mon serviteur.

Comme j'allais lui dire: «Retourne sous la tente de Mohammed», elle
me devina peut-être, se dressa brusquement et levant ses deux bras
découverts dont tous les bracelets sonores glissèrent ensemble vers ses
épaules, elle croisa ses mains derrière mon cou en m'attirant avec un
air de volonté suppliante et irrésistible.

Ses yeux, allumés par le désir de séduire, par ce besoin de vaincre
l'homme qui rend fascinant comme celui des félins le regard impur
des femmes, m'appelaient, m'enchaînaient, m'ôtaient toute force de
résistance, me soulevaient d'une ardeur impétueuse. Ce fut une lutte
courte, sans paroles, violente, entre les prunelles seules, l'éternelle
lutte entre les deux brutes humaines, le mâle et la femelle, où le mâle
est toujours vaincu.

Ses mains, derrière ma tête m'attiraient d'une pression lente,
grandissante, irrésistible comme une force mécanique, vers le sourire
animal de ses lèvres rouges où je collai soudain les miennes en enlaçant
ce corps presque nu et chargé d'anneaux d'argent qui tintèrent, de la
gorge aux pieds, sous mon étreinte.

Elle était nerveuse, souple et saine comme une bête, avec des airs, des
mouvements, des grâces et une sorte d'odeur de gazelle, qui me firent
trouver à ses baisers une rare saveur inconnue, étrangère à mes sens
comme un goût de fruit des tropiques.

Bientôt... je dis bientôt, ce fut peut-être aux approches du matin,
je la voulus renvoyer, pensant qu'elle s'en irait ainsi qu'elle était
venue, et ne me demandant pas encore ce que je ferais d'elle; ou ce
qu'elle ferait de moi.

Mais dès qu'elle eut compris mon intention, elle murmura:

--Si tu me chasses, où veux-tu que j'aille maintenant? I1 faudra que je
dorme sur la terre, dans la nuit. Laisse-moi me coucher sur le tapis, au
pied de ton lit.

Que pouvais-je répondre? Que pouvais-je faire? Je pensai que Mohammed,
sans doute, regardait à son tour la fenêtre éclairée de ma chambre; et
des questions de toute nature, que je ne m'étais point posées dans le
trouble des premiers instants, se formulèrent nettement.

--Reste ici, dis-je, nous allons causer.

Ma résolution fut prise en une seconde. Puisque cette fille avait été
jetée ainsi dans mes bras, je la garderais, j'en ferais une sorte de
maîtresse esclave, cachée dans le fond de ma maison, à la façon des
femmes des harems. Le jour où elle ne me plairait plus, il serait
toujours facile de m'en défaire d'une façon quelconque, car ces
créatures-là, sur le sol africain, nous appartenaient presque corps et
âme.

Je lui dis:

--Je veux bien être bon pour toi. Je te traiterai de façon à ce que tu
ne sois pas malheureuse, mais je veux savoir ce que tu es, et d'où tu
viens.

Elle comprit qu'il fallait parler et me conta son histoire, ou plutôt
une histoire, car elle dut mentir d'un bout à l'autre, comme mentent
tous les Arabes, toujours, avec ou sans motifs.

C'est là un des signes les plus surprenants et les plus
incompréhensibles du caractère indigène: le mensonge. Ces hommes en qui
l'islamisme s'est incarné jusqu'à faire partie d'eux, jusqu'à modeler
leurs instincts, jusqu'à modifier la race entière et à la différencier
des autres au moral autant que la couleur de la peau différencie le
nègre du blanc, sont menteurs dans les moelles au point que jamais on ne
peut se fier à leurs dires. Est-ce à leur religion qu'ils doivent
cela? Je l'ignore. Il faut avoir vécu parmi eux pour savoir combien
le mensonge fait partie de leur être, de leur coeur, de leur âme, est
devenu chez eux une sorte de seconde nature, une nécessité de la vie.

Elle me raconta donc qu'elle était fille d'un caïd des Ouled Sidi Cheik
et d'une femme enlevée par lui dans une razzia sur les Touaregs. Cette
femme devait être une esclave noire, ou du moins provenir d'un premier
croisement de sang arabe et de sang nègre. Les négresses, on le
sait, sont fort prisées dans les harems où elles jouent le rôle
d'aphrodisiaques.

Rien de cette origine d'ailleurs n'apparaissait hors cette couleur
empourprée des lèvres et les fraises sombres de ses seins allongés,
pointus et souples comme si des ressorts les eussent dressés. A cela, un
regard attentif ne se pouvait tromper. Mais tout le reste appartenait à
la belle race du Sud, blanche, svelte, dont la figure fine est faite de
lignes droites et simples comme une tête d'image indienne. Les yeux
très écartés augmentaient encore l'air un peu divin de cette rôdeuse du
désert.

De son existence véritable, je ne sus rien de précis. Elle me la conta
par détails incohérents qui semblaient surgir au hasard dans une mémoire
en désordre; et elle y mêlait des observations délicieusement puériles,
toute une vision du monde nomade née dans une cervelle d'écureuil qui a
sauté de tente en tente, de campement en campement, de tribu en tribu.

Et cela était débité avec l'air sévère que garde toujours ce peuple
drapé, avec des mines d'idole qui potine et une gravité un peu comique.

Quand elle eut fini, je m'aperçus que je n'avais rien retenu de cette
longue histoire pleine d'événements insignifiants, emmagasinés en sa
légère cervelle, et je me demandai si elle ne m'avait pas berné très
simplement par ce bavardage vide et sérieux qui ne m'apprenait rien sur
elle ou sur aucun fait de sa vie.

Et je pensais à ce peuple vaincu au milieu duquel nous campons ou plutôt
qui campe au milieu de nous, dont nous commençons à parler la langue,
que nous voyons vivre chaque jour sous la toile transparente de ses
tentes, à qui nous imposons nos lois, nos règlements et nos coutumes,
et dont nous ignorons tout, mais tout, entendez-vous, comme si nous
n'étions pas là, uniquement occupés à le regarder depuis bientôt
soixante ans. Nous ne savons pas davantage ce qui se passe sous cette
hutte de branches et sous ce petit cône d'étoffe cloué sur la terre avec
des pieux, à vingt mètres de nos portes, que nous ne savons encore ce
que font, ce que pensent, ce que sont les Arabes dits civilisés des
maisons mauresques d'Alger. Derrière le mur peint à la chaux de leur
demeure des villes, derrière la cloison de branches de leur gourbi, ou
derrière ce mince rideau brun de poil de chameau que secoue le vent, ils
vivent près de nous, inconnus, mystérieux, menteurs, sournois, soumis,
souriants, impénétrables. Si je vous disais qu'en regardant de loin,
avec ma jumelle, le campement voisin, je devine qu'ils ont des
superstitions, des cérémonies, mille usages encore ignorés de nous, pas
même soupçonnés! Jamais peut-être un peuple conquis par la force n'a
su échapper aussi complètement à la domination réelle, à l'influence
morale, et à l'investigation acharnée, mais inutile du vainqueur.

Or, cette infranchissable et secrète barrière que la nature
incompréhensible a verrouillée entre les races, je la sentais soudain,
comme je ne l'avais jamais sentie, dressée entre cette fille arabe et
moi, entre cette femme qui venait de se donner, de se livrer, d'offrir
son corps à ma caresse et moi qui l'avait possédée.

Je lui demandai y songeant pour la première fois:

--Comment t'appelles-tu?

Elle était demeurée quelques instants sans parler et je la vis
tressaillir comme si elle venait d'oublier que j'étais là, tout contre
elle. Alors, dans ses yeux levés sur moi, je devinai que cette minute
avait suffi pour que le sommeil tombât sur elle, un sommeil irrésistible
et brusque, presque foudroyant, comme tout ce qui s'empare des sens
mobiles des femmes.

Elle répondit nonchalamment avec un bâillement arrêté dans la bouche:

--Allouma.

Je repris:

--Tu as envie de dormir?

--Oui, dit-elle.

--Eh bien! dors.

Elle s'allongea tranquillement à mon côté, étendue sur le ventre, le
front posé sur ses bras croisés, et je sentis presque tout de suite que
sa fuyante pensée de sauvage s'était éteinte dans le repos.

Moi, je me mis à rêver, couché près d'elle, cherchant à comprendre?
Pourquoi Mohammed me l'avait-il donnée? Avait-il agi en serviteur
magnanime qui se sacrifie pour son maître jusqu'à lui céder la femme
attirée en sa tente pour lui-même, ou bien avait-il obéi à une pensée
plus complexe, plus pratique, moins généreuse en jetant dans mon lit
cette fille qui m'avait plu? L'Arabe, quand il s'agit de femmes, a
toutes les rigueurs pudibondes et toutes les complaisances inavouables;
et on ne comprend guère plus sa morale rigoureuse et facile que tout le
reste de ses sentiments. Peut-être avais-je devancé, en pénétrant par
hasard sous sa tente, les intentions bienveillantes de ce prévoyant
domestique qui m'avait destiné cette femme, son amie, sa complice, sa
maîtresse aussi peut-être.

Toutes ces suppositions m'assaillirent et me fatiguèrent si bien que
tout doucement je glissai à mon tour dans un sommeil profond.

Je fus réveillé par le grincement de ma porte; Mohammed entrait comme
tous les matins pour m'éveiller. Il ouvrit la fenêtre par où un flot
de jour s'engouffrant éclaira sur le lit le corps d'Allouma toujours
endormie, puis il ramassa sur le tapis mon pantalon, mon gilet et ma
jaquette afin de les brosser. Il ne jeta pas un regard sur la femme
couchée à mon côté, ne parut pas savoir ou remarquer qu'elle était là,
et il avait sa gravité ordinaire, la même allure, le même visage. Mais
la lumière, le mouvement, le léger bruit des pieds nus de l'homme, la
sensation de l'air pur sur la peau et dans les poumons tirèrent Allouma
de son engourdissement. Elle allongea les bras, se retourna, ouvrit les
yeux, me regarda, regarda Mohammed avec la même indifférence et s'assit.
Puis elle murmura.

--J'ai faim, aujourd'hui.

--Que veux-tu manger? demandai-je.

--Kahoua.

--Du café et du pain avec du beurre?

--Oui.

Mohammed, debout près de notre couche, mes vêtements sur les bras,
attendait les ordres.

--Apporte à déjeuner pour Allouma et pour moi, lui dis-je.

Et il sortit sans que sa figure révélât le moindre étonnement ou le
moindre ennui.

Quand il fut parti, je demandai à la jeune Arabe:

--Veux-tu habiter dans ma maison?

--Oui, je le veux bien.

--Je te donnerai un appartement pour toi seule et une femme pour te
servir.

--Tu es généreux, et je te suis reconnaissante.

--Mais si ta conduite n'est pas bonne, je te chasserai d'ici.

--Je ferai ce que tu exigeras de moi.

Elle prit ma main et la baisa, en signe de soumission.

Mohammed rentrait, portant un plateau avec le déjeuner. Je lui dis:

--Allouma va demeurer dans la maison. Tu étaleras des tapis dans la
chambre, au bout du couloir, et tu feras venir ici pour la servir la
femme d'Abd-el-Kader-el-Hadara.

--Oui, moussié.

Ce fut tout.

Une heure plus tard, ma belle Arabe était installée dans une grande
chambre claire; et comme je venais m'assurer que tout allait bien, elle
me demanda, d'un ton suppliant, de lui faire cadeau d'une armoire
à glace. Je promis, puis je la laissai accroupie sur un tapis du
Djebel-Amour, une cigarette à la bouche, et bavardant avec la vieille
Arabe que j'avais envoyé chercher, comme si elles se connaissaient
depuis des années.



II


Pendant un mois, je fus très heureux avec elle et je m'attachai d'une
façon bizarre à cette créature d'une autre race, qui me semblait presque
d'une autre espèce, née sur une planète voisine.

Je ne l'aimais pas--non--on n'aime point les filles de ce continent
primitif. Entre elles et nous, même entre elles et leurs mâles naturels,
les Arabes, jamais n'éclôt la petite fleur bleue des pays du Nord.
Elles sont trop près de l'animalité humaine, elles ont un coeur trop
rudimentaire, une sensibilité trop peu affinée, pour éveiller dans
nos âmes l'exaltation sentimentale qui est la poésie de l'amour. Rien
d'intellectuel, aucune ivresse de la pensée ne se mêle à l'ivresse
sensuelle que provoquent en nous ces êtres charmants et nuls.

Elles nous tiennent pourtant, elles nous prennent, comme les autres,
mais d'une façon différente, moins tenace, moins cruelle, moins
douloureuse.

Ce que j'éprouvai pour celle-ci, je ne saurais encore l'expliquer d'une
façon précise. Je vous disais tout à l'heure que ce pays, cette Afrique
nue, sans arts, vide de toutes les joies intelligentes, fait peu à peu
la conquête de notre chair par un charme inconnaissable et sûr, par la
caresse de l'air, par la douceur constante des aurores et des soirs, par
sa lumière délicieuse, par le bien-être discret dont elle baigne tous
nos organes! Eh bien! Allouma me prit de la même façon, par mille
attraits cachés, captivants et physiques, par la séduction pénétrante
non point de ses embrassements, car elle était d'une nonchalance toute
orientale, mais de ses doux abandons.

Je la laissais absolument libre d'aller et de venir à sa guise et elle
passait au moins une après-midi sur deux dans le campement voisin, au
milieu des femmes de mes agriculteurs indigènes. Souvent aussi, elle
demeurait durant une journée presque entière, à se mirer dans l'armoire
à glace en acajou que j'avais fait venir de Miliana. Elle s'admirait
en toute conscience, debout, devant la grande porte de verre où elle
suivait ses mouvements avec une attention profonde et grave. Elle
marchait la tête un peu penchée en arrière, pour juger ses hanches et
ses reins, tournait, s'éloignait, se rapprochait, puis, fatiguée enfin
de se mouvoir, elle s'asseyait sur un coussin et demeurait en face
d'elle-même, les yeux dans ses yeux, le visage sévère, l'âme noyée dans
cette contemplation.

Bientôt, je m'aperçus qu'elle sortait presque chaque jour après le
déjeuner, et qu'elle disparaissait complètement jusqu'au soir.

Un peu inquiet, je demandai à Mohammed s'il savait ce qu'elle
pouvait faire pendant ces longues heures d'absence. Il répondit avec
tranquillité:

--Ne te tourmente pas, c'est bientôt le Ramadan. Elle doit aller à ses
dévotions.

Lui aussi semblait ravi de la présence d'Allouma dans la maison; mais
pas une fois je ne surpris entre eux le moindre signe un peu suspect,
pas une fois, ils n'eurent l'air de se cacher de moi, de s'entendre, de
me dissimuler quelque chose.

J'acceptais donc la situation telle quelle sans la comprendre, laissant
agir le temps, le hasard et la vie.

Souvent, après l'inspection de mes terres, de mes vignes, de mes
défrichements, je faisais à pied de grandes promenades. Vous connaissez
les superbes forêts de cette partie de l'Algérie, ces ravins presque
impénétrables où les sapins abattus barrent les torrents, et ces petits
vallons de lauriers-roses qui, du haut des montagnes, semblent des tapis
d'Orient étendus le long des cours d'eau. Vous savez qu'à tout moment,
dans ces bois et sur ces côtes, où on croirait que personne jamais
n'a pénétré, on rencontre tout à coup le dôme de neige d'une koubba
renfermant les os d'un humble marabout, d'un marabout isolé, à peine
visité de temps en temps par quelques fidèles obstinés, venus du douar
voisin avec une bougie dans leur poche pour l'allumer sur le tombeau du
saint.

Or, un soir, comme je rentrais, je passai auprès d'une de ces chapelles
mahométanes, et ayant jeté un regard par la porte toujours ouverte, je
vis qu'une femme priait devant la relique. C'était un tableau charmant,
cette Arabe assise par terre, dans cette chambre délabrée, où le vent
entrait à son gré et amassait dans les coins, en tas jaunes, les fines
aiguilles sèches tombées des pins. Je m'approchai pour mieux regarder,
et je reconnus Allouma. Elle ne me vit pas, ne m'entendit point,
absorbée tout entière par le souci du saint; et elle parlait, à mi-voix,
elle lui parlait, se croyant bien seule avec lui, racontant au serviteur
de Dieu toutes ses préoccupations. Parfois elle se taisait un peu pour
méditer, pour chercher ce qu'elle avait encore à dire, pour ne rien
oublier de sa provision de confidences; et parfois aussi elle s'animait
comme s'il lui eût répondu, comme s'il lui eût conseillé une chose
qu'elle ne voulait point faire et qu'elle combattait avec des
raisonnements.

Je m'éloignai, sans bruit, ainsi que j'étais venu, et je rentrai pour
dîner.

Le soir, je la fis venir et je la vis entrer avec un air soucieux
qu'elle n'avait point d'ordinaire.

--Assieds-toi là, lui dis-je en lui montrant sa place sur le divan, à
mon côté.

Elle s'assit et comme je me penchais vers elle pour l'embrasser elle
éloigna sa tête avec vivacité.

Je fus stupéfait et je demandai:

--Eh bien, qu'y a-t-il?

--C'est Ramadan, dit-elle.

Je me mis à rire.

--Et le Marabout t'a défendu de te laisser embrasser pendant le Ramadan?

--Oh oui, je suis une Arabe et tu es un Roumi!

--Ce serait un gros péché?

--Oh oui!

--Alors tu n'as rien mangé de la journée, jusqu'au coucher du soleil?

--Non, rien.

--Mais au soleil couché tu as mangé?

--Oui.

--Eh bien, puisqu'il fait nuit tout à fait tu ne peux pas être plus
sévère pour le reste que pour la bouche.

Elle semblait crispée, froissée, blessée et elle reprit avec une hauteur
que je ne lui connaissais pas.

--Si une fille arabe se laissait toucher par un Roumi pendant le
Ramadan, elle serait maudite pour toujours.

--Et cela va durer tout le mois.

Elle répondit avec conviction:

--Oui, tout le mois de Ramadan.

Je pris un air irrité et je lui dis:

--Eh bien, tu peux aller le passer dans ta famille, le Ramadan.

Elle saisit mes mains et les portant sur son coeur:

--Oh! je te prie, ne sois pas méchant, tu verras comme je serai
gentille. Nous ferons Ramadan ensemble, veux-tu? Je te soignerai, je te
gâterai, mais ne sois pas méchant.

Je ne pus m'empêcher de sourire tant elle était drôle et désolée, et je
l'envoyai coucher chez elle.

Une heure plus tard, comme j'allais me mettre au lit, deux petits coups
furent frappés à ma porte, si légers que je les entendis à peine.

Je criai: «Entrez» et je vis apparaître Allouma portant devant elle un
grand plateau chargé de friandises arabes, de croquettes sucrées, frites
et sautées, de toute une pâtisserie bizarre de nomade.

Elle riait, montrant ses belles dents, et elle répéta:

--Nous allons faire Ramadan ensemble.

Vous savez que le jeûne, commencé à l'aurore et terminé au crépuscule,
au moment où l'oeil ne distingue plus un fil blanc d'un fil noir, est
suivi chaque soir de petites fêtes intimes où on mange jusqu'au matin.
Il en résulte que, pour les indigènes peu scrupuleux, le Ramadan
consiste à faire du jour la nuit, et de la nuit le jour. Mais Allouma
poussait plus loin la délicatesse de conscience. Elle installa son
plateau entre nous deux, sur le divan, et prenant avec ses longs doigts
minces une petite boulette poudrée, elle me la mit dans la bouche en
murmurant:

--C'est bon, mange.

Je croquai, le léger gâteau qui était excellent en effet, et je lui
demandai:

--C'est toi qui as fait ça?

--Oui, c'est moi?

--Pour moi?

--Oui, pour toi.

--Pour me faire supporter le Ramadan.

--Oui, ne sois pas méchant! Je t'en apporterai tous les jours.

Oh! le terrible mois que je passai là! un mois sucré, douceâtre,
enrageant, un mois de gâteries et de tentations, de colères et d'efforts
vains contre une invincible résistance.

Puis, quand arrivèrent les trois jours du Beïram, je les célébrai à ma
façon et le Ramadan fut oublié.

L'été s'écoula, il fut très chaud. Vers les premiers jours de l'automne,
Allouma me parut préoccupée, distraite, désintéressée de tout.

Or, un soir, comme je la faisais appeler, on ne la trouva point dans sa
chambre. Je pensai qu'elle rôdait dans la maison et j'ordonnai qu'on la
cherchât. Elle n'était pas rentrée; j'ouvris la fenêtre et je criai:

--Mohammed.

La voix de l'homme couché sous sa tente répondit:

--Oui, moussié.

--Sais-tu où est Allouma?

--Non, moussié--pas possible--Allouma perdu?

Quelques secondes après, mon Arabe entrait chez moi, tellement ému qu'il
ne maîtrisait point son trouble. Il demanda:

--Allouma perdu?

--Mais oui, Allouma perdu.

--Pas possible?

--Cherche, lui dis-je?

Il restait debout, songeant, cherchant, ne comprenant pas. Puis, il
entra dans la chambre vide où les vêtements d'Allouma traînaient, dans
un désordre oriental. Il regarda tout comme un policier, ou plutôt il
flaira comme un chien, puis, incapable d'un long effort, il murmura avec
résignation:

--Parti, il est parti!

Moi je craignais un accident, une chute, une entorse au fond d'un ravin,
et je fis mettre sur pied tous les hommes du campement avec ordre de la
chercher jusqu'à ce qu'on l'eût retrouvée.

On la chercha toute la nuit, on la chercha le lendemain, on la chercha
toute la semaine. Aucune trace ne fut découverte pouvant mettre sur la
piste. Moi je souffrais; elle me manquait; ma maison me semblait vide
et mon existence déserte. Puis des idées inquiétantes me passaient par
l'esprit. Je craignais qu'ont l'eût enlevée, ou assassinée peut-être.
Mais comme j'essayais toujours d'interroger Mohammed et de lui
communiquer mes appréhensions, il répondait sans varier:

--Non, parti.

Puis il ajoutait le mot arabe «r'ézale» qui veut dire «gazelle,» comme
pour exprimer qu'elle courait vite et qu'elle était loin.

Trois semaines se passèrent et je n'espérais plus revoir jamais ma
maîtresse arabe, quand un matin, Mohammed, les traits éclairés par la
joie, entra chez moi et me dit:

--Moussié, Allouma il est revenu.

Je sautai du lit et je demandai:

--Où est-elle?

--N'ose pas venir! Là-bas, sous l'arbre! Et de son bras tendu, il me
montrait par la fenêtre une tache blanchâtre au pied d'un olivier.

Je me levai et je sortis. Comme j'approchais de ce paquet de linge
qui semblait jeté contre le tronc tordu, je reconnus les grands yeux
sombres, les étoiles tatouées, la figure longue et régulière de la
fille sauvage qui m'avait séduit. A mesure que j'avançais une colère me
soulevait, une envie de frapper, de la faire souffrir, de me venger.

Je criai de loin:

--D'où viens-tu?

Elle ne répondit pas et demeurait immobile, inerte, comme si elle ne
vivait plus qu'à peine, résignée à mes violences, prête aux coups.

J'étais maintenant debout tout près d'elle, contemplant avec stupeur les
haillons qui la couvraient, ces loques de soie et de laine, grises de
poussière, déchiquetées, sordides.

Je répétai, la main levée comme sur un chien.

--D'où viens-tu?

Elle murmura:

--De là-bas!

--D'où?

--De la tribu!

--De quelle tribu?

--De la mienne.

--Pourquoi es-tu partie?

Voyant que je ne la battais point, elle s'enhardit un peu, et, à voix
basse:

--Il fallait... il fallait... je ne pouvais plus vivre dans la maison.

Je vis des larmes dans ses yeux, et tout de suite, je fus attendri comme
une bête. Je me penchai vers elle, et j'aperçus, en me retournant pour
m'asseoir, Mohammed qui nous épiait, de loin.

Je repris, très doucement:

--Voyons, dis-moi pourquoi tu es partie?

Alors elle me conta que depuis longtemps déjà elle éprouvait en son
coeur de nomade, l'irrésistible envie de retourner sous les tentes,
de coucher, de courir, de se rouler sur le sable, d'errer, avec les
troupeaux, de plaine en plaine, de ne plus sentir sur sa tête, entre les
étoiles jaunes du ciel et les étoiles bleues de sa face, autre chose que
le mince rideau de toile usée et recousue à travers lequel on aperçoit
des grains de feu quand on se réveille dans la nuit.

Elle me fit comprendre cela en termes naïfs et puissants, si justes, que
je sentis bien qu'elle ne mentait pas, que j'eus pitié d'elle, et que je
lui demandai:

--Pourquoi ne m'as-tu pas dit que tu désirais t'en aller pendant quelque
temps?

--Parce que tu n'aurais pas voulu...

--Tu m'aurais promis de revenir et j'aurais consenti.

--Tu n'aurais pas cru.

Voyant que je n'étais pas fâché, elle riait, et elle ajouta:

--Tu vois, c'est fini, je suis retournée chez moi et me voici. Il me
fallait seulement quelques jours de là-bas. J'ai assez maintenant, c'est
fini, c'est passé, c'est guéri. Je suis revenue, je n'ai plus mal. Je
suis très contente. Tu n'es pas méchant.

--Viens à la maison, lui dis-je.

Elle se leva. Je pris sa main, sa main fine aux doigts minces; et
triomphante en ses loques, sous la sonnerie de ses anneaux, de ses
bracelets, de ses colliers et de ses plaques, elle marcha gravement vers
ma demeure, où nous attendait Mohammed.

Avant d'entrer, je repris:

--Allouma, toutes les fois que tu voudras retourner chez toi, tu me
préviendras et je te le permettrai.

Elle demanda, méfiante:

--Tu promets?

--Oui, je promets.

--Moi aussi, je promets. Quand j'aurai mal--et elle posa ses deux mains
sur son front avec un geste magnifique--je te dirai: «Il faut que
j'aille là-bas» et tu me laisseras partir.

Je l'accompagnai dans sa chambre, suivi de Mohammed qui portait
de l'eau, car on n'avait pu prévenir encore la femme
d'Abd-el-Kader-el-Hadara du retour de sa maîtresse.

Elle entra, aperçut l'armoire à glace et, la figure illuminée, courut
vers elle comme on s'élance vers une mère retrouvée. Elle se regarda
quelques secondes, fit la moue, puis d'une voix un peu fâchée, dit au
miroir:

--Attends, j'ai des vêtements de soie dans l'armoire. Je serai belle
tout à l'heure.

Et je la laissai seule, faire la coquette devant elle-même.

Notre vie recommença comme auparavant et, de plus en plus, je subissais
l'attrait bizarre, tout physique, de cette fille pour qui j'éprouvais en
même temps une sorte de dédain paternel.

Pendant six mois tout alla bien, puis je sentis qu'elle redevenait
nerveuse, agitée, un peu triste. Je lui dis, un jour:

--Est-ce que tu veux retourner chez toi?

--Oui, je veux.

--Tu n'osais pas me le dire?

--Je n'osais pas.

--Va, je permets.

Elle saisit mes mains et les baisa comme elle faisait en tous ses élans
de reconnaissance, et, le lendemain, elle avait disparu.

Elle revint, comme la première fois, au bout de trois semaines environ,
toujours déguenillée, noire de poussière et de soleil, rassasiée de vie
nomade, de sable et de liberté. En deux ans elle retourna ainsi quatre
fois chez elle.

Je la reprenais gaîment, sans jalousie, car pour moi la jalousie ne
petit naître que de l'amour, tel que nous le comprenons chez nous.
Certes, j'aurais fort bien pu la tuer si je l'avais surprise me
trompant, mais je l'aurais tuée un peu comme on assomme, par pure
violence, un chien qui désobéit. Je n'aurais pas senti ces tourments, ce
feu rongeur, ce mal horrible, la jalousie du Nord. Je viens de dire que
j'aurais pu la tuer comme on assomme un chien qui désobéit! Je l'aimais
en effet, un peu comme on aime un animal très rare, chien ou cheval,
impossible à remplacer. C'était une bête admirable, une bête sensuelle,
une bête à plaisir, qui avait un corps de femme.

Je ne saurais vous exprimer quelles distances incommensurables
séparaient nos âmes, bien que nos coeurs, peut-être, se fussent frôlés,
échauffés l'un l'autre, par moments. Elle était quelque chose de ma
maison, de ma vie, une habitude fort agréable à laquelle je tenais et
qu'aimait en moi l'homme charnel, celui qui n'a que des yeux et des
sens.

Or, un matin Mohammed entra chez moi avec une figure singulière, ce
regard inquiet des arabes qui ressemble au regard fuyant d'un chat en
face d'un chien.

Je lui dis, en apercevant cette figure.

--Hein? qu'y a-t-il?

--Allouma il est parti.

Je me mis à rire.

--Parti, où ça?

--Parti tout à fait, moussié!

--Comment, parti tout à fait?

--Oui, moussié.

--Tu es fou, mon garçon?

--Non, moussié.

--Pourquoi ça parti? Comment? Voyons? Explique-toi!

Il demeurait immobile, ne voulant pas parler; puis, soudain il eut une
de ces explosions de colère arabe qui nous arrêtent dans les rues des
villes devant deux énergumènes, dont le silence et la gravité orientales
font place brusquement aux plus extrêmes gesticulations et aux
vociférations les plus féroces.

Et je compris au milieu de ces cris qu'Allouma s'était enfuie avec mon
berger.

Je dus calmer Mohammed et tirer de lui, un à un, des détails.

Ce fut long, j'appris enfin que depuis huit jours il épiait ma maîtresse
qui avait des rendez-vous, derrière les bois de cactus voisins ou dans
le ravin de lauriers-roses, avec une sorte de vagabond, engagé comme
berger par mon intendant, à la fin du mois précédent.

La nuit dernière, Mohammed l'avait vue sortir sans la voir rentrer; et
il répétait, d'un air exaspéré.

--Parti, moussié, il est parti!

Je ne sais pourquoi, mais sa conviction, la conviction de cette
fuite avec ce rôdeur, était entrée en moi, en une seconde, absolue,
irrésistible. Cela était absurde, invraisemblable et certain en vertu de
l'irraisonnable qui est la seule logique des femmes.

Le coeur serré, une colère dans le sang, je cherchais à me rappeler les
traits de cet homme, et je me souvint tout à coup que je l'avais vu,
l'autre semaine, debout sur une butte de terre, au milieu de son
troupeau, et me regardant. C'était une sorte de grand bédouin dont la
couleur des membres nus se confondait avec celle des haillons, un type
de brute barbare aux pommettes saillantes, au nez crochu, au menton
fuyant, aux jambes sèches, une haute carcasse en guenilles avec des yeux
faux de chacal.

Je ne doutais point--oui--elle avait fui avec ce gueux. Pourquoi? Parce
qu'elle était Allouma, une fille du sable. Une autre, à Paris, fille du
trottoir aurait fui avec mon cocher ou avec un rôdeur de barrière.

--C'est bon, dis-je à Mohammed. Si elle est partie, tant pis pour elle.
J'ai des lettres à écrire. Laisse-moi seul.

Il s'en alla, surpris de mon calme. Moi, je me levai, j'ouvris ma
fenêtre et je me mis à respirer par grands souffles qui m'entraient
au fond de la poitrine, l'air étouffant venu du Sud, car le sirocco
soufflait.

Puis je pensai: «Mon Dieu, c'est une... une femme, comme bien d'autres.
Sait-on... sait-on ce qui les fait agir, ce qui les fait aimer, suivre
ou lâcher un homme?»

Oui, on sait quelquefois--souvent, on ne sait pas. Par moments, on
doute?

Pourquoi a-t-elle disparu avec cette brute répugnante? Pourquoi?
Peut-être parce que depuis un mois le vent vient du Sud presque
régulièrement.

Cela suffit! un souffle! Sait-elle, savent-elles, le plus souvent, même
les plus fines et les plus compliquées, pourquoi elles agissent? Pas
plus qu'une girouette qui tourne au vent. Une brise insensible fait
pivoter la flèche de fer, de cuivre, de tôle ou de bois, de même qu'une
influence imperceptible, une impression insaisissable remue, et pousse,
aux résolutions le coeur changeant des femmes, qu'elles soient des
villes, des champs, des faubourgs ou du désert.

Elle peuvent sentir, ensuite; si elles raisonnent et comprennent,
pourquoi elles ont fait ceci plutôt que cela; mais sur le moment elles
l'ignorent, car elles sont les jouets de leur sensibilité à surprises,
les esclaves étourdies des événements, des milieux, des émotions, des
rencontres et de tous les effleurements dont tressaille leur âme et leur
chair!

M. Auballe, s'était levé. Il fit quelques pas, me regarda, et dit en
souriant:

--Voilà un amour dans le désert!

Je demandai.

--Si elle revenait?

Il murmura.

--Sale fille!... Cela me ferait plaisir tout de même.

--Et vous pardonneriez le berger?

--Mon Dieu, oui. Avec les femmes, il faut toujours pardonner... ou
ignorer.



HAUTOT PÈRE ET FILS

Devant la porte de la maison, demi-ferme, demi-manoir, une de ces
habitations rurales mixtes qui furent presque seigneuriales et
qu'occupent à présent de gros cultivateurs, les chiens, attachés aux
pommiers de la cour, aboyaient et hurlaient à la vue des carnassières
portées par le garde et des gamins. Dans la grande salle à
manger-cuisine, Hautot père, Hautot fils, M. Bermont, le percepteur, et
M. Mondaru, le notaire, cassaient une croûte et buvaient un verre avant
de se mettre en chasse, car c'était jour d'ouverture.

Hautot père, fier de tout ce qu'il possédait, vantait d'avance le gibier
que ses invités allaient trouver sur ses terres. C'était un grand
Normand, un de ces hommes puissants, sanguins, osseux, qui lèvent sur
leurs épaules des voitures de pommes. Demi-paysan, demi-monsieur, riche,
respecté, influent, autoritaire, il avait fait suivre ses classes,
jusqu'en troisième, à son fils Hautot César, afin qu'il eût de
l'instruction, et il avait arrêté là ses études de peur qu'il devînt un
monsieur indifférent à la terre.

Hautot César, presque aussi haut que son père, mais plus maigre, était
un bon garçon de fils, docile, content de tout, plein d'admiration, de
respect et de déférence pour les volontés et les opinions de Hautot
père.

M. Bermont, le percepteur, un petit gros qui montrait sur ses joues
rouges de minces réseaux de veines violettes pareils aux affluents et au
cours tortueux des fleuves sur les cartes de géographie, demandait:

--Et du lièvre--y en a-t-il, du lièvre?...

Hautot père, répondit:

--Tant que vous en voudrez, surtout dans les fonds du Puysatier.

--Par où commençons-nous?--interrogea le notaire, un bon vivant de
notaire gras et pâle, bedonnant aussi et sanglé dans un costume de
chasse tout neuf, acheté à Rouen l'autre semaine.

--Eh bien, par là, par les fonds. Nous jetterons les perdrix dans la
plaine et nous nous rabattrons dessus.

Et Hautot père se leva. Tous l'imitèrent, prirent leurs fusils dans les
coins, examinèrent les batteries, tapèrent du pied pour s'affermir dans
leurs chaussures un peu dures, pas encore assouplies par la chaleur du
sang; puis ils sortirent; et les chiens se dressant au bout des attaches
poussèrent des hurlements aigus en battant l'air de leurs pattes.

On se mit en route vers les fonds. C'était un petit vallon, ou plutôt
une grande ondulation de terres de mauvaise qualité, demeurées incultes
pour cette raison, sillonnées de ravines, couvertes de fougères,
excellente réserve de gibier.

Les chasseurs s'espacèrent, Hautot père tenant la droite, Hautot fils
tenant la gauche, et les deux invités au milieu. Le garde et les
porteurs de carniers suivaient. C'était l'instant solennel où on attend,
le premier coup de fusil, où le coeur bat un peu, tandis que le doigt
nerveux tâte à tout instant les gâchettes.

Soudain, il partit, ce coup! Hautot père avait tiré. Tous s'arrêtèrent
et virent une perdrix, se détachant d'une compagnie qui fuyait à
tire-d'aile, tomber dans un ravin sous une broussaille épaisse. Le
chasseur excité se mit à courir, enjambant, arrachant les ronces qui le
retenaient, et il disparut à son tour dans le fourré, à la recherche de
sa pièce.

Presque aussitôt, un second coup de feu retentit.

--Ah! ah! le gredin, cria M. Bermont, il aura déniché un lièvre
là-dessous.

Tous attendaient, les yeux sur ce tas de branches impénétrables au
regard.

Le notaire, faisant un porte-voix de ses mains, hurla: «Les avez-vous?»
Hautot père ne répondit pas; alors, César, se tournant vers le garde,
lui dit: «Va donc l'aider, Joseph. Il faut marcher en ligne. Nous
attendrons».

Et Joseph, un vieux tronc d'homme sec, noueux, dont toutes les
articulations faisaient des bosses, partit d'un pas tranquille et
descendit dans le ravin, en cherchant les trous praticables avec des
précautions de renard. Puis, tout de suite, il cria:

--Oh! v'nez! v'nez! y a un malheur d'arrivé.

Tous accoururent et plongèrent dans les ronces. Hautot père, tombé sur
le flanc, évanoui, tenait à deux mains son ventre d'où coulait à travers
sa veste de toile déchirée par le plomb de longs filets de sang sur
l'herbe. Lâchant son fusil pour saisir la perdrix morte à portée de sa
main, il avait laissé tomber l'arme dont le second coup, partant au
choc, lui avait crevé les entrailles. On le tira du fossé, on le
dévêtit, et on vit une plaie affreuse par où les intestins sortaient.
Alors, après qu'on l'eut ligaturé tant bien que mal, on le reporta chez
lui et on attendit le médecin qu'on avait été quérir, avec un prêtre.

Quand le docteur arriva, il remua la tête gravement, et se tournant vers
Hautot fils qui sanglotait sur une chaise:

--Mon pauvre garçon, dit-il, ça n'a pas bonne tournure.

Mais quand le pansement fut fini, le blessé remua les doigts, ouvrit la
bouche, puis les yeux, jeta devant lui des regards troubles, hagards,
puis parut chercher dans sa mémoire, se souvenir, comprendre, et il
murmura:

--Nom d'un nom, ça y est!

Le médecin lui tenait la main.

--Mais non, mais non, quelques jours de repos seulement, ça ne sera
rien.

Hautot reprit:

--Ça y est! j'ai l'ventre crevé! Je le sais bien.

Puis soudain:

--J'veux parler au fils, si j'ai le temps.

Hautot fils, malgré lui, larmoyait et répétait comme un petit garçon:

--P'pa, p'pa, pauv'e p'pa!

Mais le père, d'un ton plus ferme:.

--Allons pleure pu, c'est pas le moment. J'ai à te parler. Mets-toi là,
tout près, ça sera vite fait, et je serai plus tranquille. Vous autres,
une minute s'il vous plaît.

Tous sortirent laissant le fils en face du père.

Dès qu'ils furent seuls:

--Écoute, fils, tu as vingt-quatre ans, on peut te dire les choses. Et
puis il n'y a pas tant de mystère à ça que nous en mettons. Tu sais bien
que ta mère est morte depuis sept ans, pas vrai, et que je n'ai pas plus
de quarante-cinq ans moi, vu que je me suis marié à dix-neuf. Pas vrai?

Le fils balbutia:

--Oui, c'est vrai.

---Donc ta mère est morte depuis sept ans, et moi je suis resté veuf. Eh
bien! ce n'est pas un homme comme moi qui peut rester veuf à trente-sept
ans, pas vrai?

Le fils répondit:

--Oui, c'est vrai.

Le père, haletant, tout pâle et la face crispée continua:

--Dieu que j'ai mal! Eh bien, tu comprends. L'homme n'est pas fait pour
vivre seul, mais je ne voulais pas donner une suivante à ta mère, vu que
je lui avais promis ça. Alors... tu comprends?

--Oui, père.

--Donc, j'ai pris une petite à Rouen, rue de l'Éperlan, 18, au
troisième, la seconde porte--je te dis tout ça, n'oublie pas,--mais une
petite qui a été gentille tout plein pour moi, aimante, dévouée, une
vraie femme, quoi? Tu saisis, mon gars?

--Oui, père.

--Alors, si je m'en vas, je lui dois quelque chose, mais quelque chose
de sérieux qui la mettra à l'abri. Tu comprends?

--Oui, père.

--Je te dis que c'est une brave fille, mais là, une brave, et que, sans
toi, et sans le souvenir de ta mère, et puis sans la maison où nous
avons vécu tous trois, je l'aurais amenée ici, et puis épousée, pour
sûr... écoute... écoute... mon gars... j'aurais pu faire un testament...
je n'en ai point fait! Je n'ai pas voulu... car il ne faut point écrire
les choses... ces choses-là... ça nuit trop aux légitimes... et puis ça
embrouille tout... ça ruine tout le monde! Vois-tu, le papier timbré,
n'en faut pas, n'en fais jamais usage. Si je suis riche, c'est que je ne
m'en suis point servi de ma vie. Tu comprends, mon fils!

--Oui, père.

--Écoute encore... Écoute bien... Donc, je n'ai pas fait de testament...
je n'ai pas voulu..., et puis je te connais, tu as bon coeur, tu n'es
pas ladre, pas regardant, quoi. Je me suis dit que, sur ma fin, je
te conterais les choses et que je te prierais de ne pas oublier la
petite:--Caroline Donet, rue de l'Éperlan, 18, au troisième, la seconde
porte, n'oublie pas.--Et puis, écoute encore. Vas-y tout de suite quand
je serai parti--et puis arrange-toi pour qu'elle ne se plaigne pas de ma
mémoire.--Tu as de quoi.--Tu le peux,--je te laisse assez... Écoute...
En semaine on ne la trouve pas. Elle travaille chez Mme Moreau, rue
Beauvoisine. Vas-y le jeudi. Ce jour-là elle m'attend. C'est mon jour,
depuis six ans. Pauvre p'tite, va-t-elle pleurer!... Je te dis tout ça,
parce que je te connais bien, mon fils. Ces choses-là on ne les conte
pas au public, ni au notaire, ni au curé. Ça se fait, tout le monde le
sait, mais ça ne se dit pas, sauf nécessité. Alors personne d'étranger
dans le secret, personne que la famille, parce que la famille, c'est
tous en un seul. Tu comprends?

--Oui, père.

--Tu promets?

--Oui, père.

--Tu jures?

--Oui, père

--Je t'en prie, je t'en supplie, fils, n'oublie pas. J'y tiens.

--Non, père.

--Tu iras toi-même. Je veux que tu t'assures de tout.

--Oui, père.

--Et puis, tu verras... tu verras ce qu'elle t'expliquera. Moi je ne
peux pas te dire plus. C'est juré.

--Oui, père.

--C'est bon, mon fils. Embrasse-moi. Adieu. Je vas claquer, j'en suis
sûr. Dis-leur qu'ils entrent.

Hautot fils embrassa son père en gémissant, puis, toujours docile,
ouvrit la porte, et le prêtre parut, en surplis blanc, portant les
saintes huiles.

Mais le moribond avait fermé les yeux, et il refusa de les rouvrir,
il refusa de répondre, il refusa de montrer, même par un signe, qu'il
comprenait.

Il avait assez parlé, cet homme, il n'en pouvait plus. Il se sentait
d'ailleurs à présent le coeur tranquille, il voulait mourir en paix.
Qu'avait-il besoin de se confesser au délégué de Dieu, puisqu'il venait
de se confesser à son fils, qui était de la famille, lui.

Il fut administré, purifié, absous, au milieu de ses amis et de ses
serviteurs agenouillés, sans qu'un seul mouvement de son visage révélât
qu'il vivait encore.

Il mourut vers minuit, après quatre heures de tressaillements indiquant
d'atroces souffrances.


II


Ce fut le mardi qu'on l'enterra, la chasse ayant ouvert le dimanche.
Rentré chez lui, après avoir conduit son père au cimetière, César Hautot
passa le reste du jour à pleurer. Il dormit à peine la nuit suivante
et il se sentit si triste en s'éveillant qu'il se demandait comment il
pourrait continuer à vivre.

Jusqu'au soir cependant il songea que, pour obéir à là dernière volonté
paternelle, il devait se rendre à Rouen le lendemain, et voir cette
fille Caroline Donet qui demeurait rue de l'Éperlan, 18, au troisième
étage, la seconde porte. Il avait répété, tout bas, comme on marmotte
une prière, ce nom et cette adresse, un nombre incalculable de
fois, afin de ne pas les oublier, et il finissait par les balbutier
indéfiniment, sans pouvoir s'arrêter ou penser à quoi que ce fût, tant
sa langue et son esprit étaient possédés par cette phrase.

Donc le lendemain, vers huit heures, il ordonna d'atteler Graindorge
au tilbury et partit au grand trot du lourd cheval normand sur la
grand'route d'Ainville à Rouen. Il portait sur le dos sa redingote
noire, sur la tête son grand chapeau de soie et sur les jambes sa
culotte à sous-pieds, et il n'avait pas voulu, vu la circonstance,
passer par-dessus son beau costume, la blouse bleue qui se gonfle au
vent, garantit le drap de la poussière et des taches, et qu'on ôte
prestement à l'arrivée, dès qu'on a sauté de voiture.

Il entra dans Rouen alors que dix heures sonnaient, s'arrêta comme
toujours à l'hôtel des Bons-Enfants, rue des Trois-Mares, subit les
embrassades du patron, de la patronne et de ses cinq fils, car on
connaissait la triste nouvelle; puis, il dut donner des détails sur
l'accident, ce qui le fit pleurer, repousser les services de toutes ces
gens, empressées parce qu'ils le savaient riche, et refuser même leur
déjeuner, ce qui les froissa.

Ayant donc épousseté son chapeau, brossé sa redingote et essuyé ses
bottines, il se mit à la recherche de la rue de l'Éperlan, sans oser
prendre de renseignements près de personne, de crainte d'être reconnu et
d'éveiller les soupçons.

À la fin, ne trouvant pas, il aperçut un prêtre, et se fiant à la
discrétion professionnelle des hommes d'église, il s'informa auprès de
lui.

Il n'avait que cent pas à faire, c'était justement la deuxième rue à
droite.

Alors, il hésita. Jusqu'à ce moment, il avait obéi comme une brute à la
volonté du mort. Maintenant il se sentait tout remué, confus, humilié à
l'idée de se trouver, lui, le fils, en face de cette femme qui avait été
la maîtresse de son père. Toute la morale qui gît en nous, tassée au
fond de nos sentiments par des siècles d'enseignement héréditaire, tout
ce qu'il avait appris depuis le catéchisme sur les créatures de mauvaise
vie, le mépris instinctif que tout homme porte en lui contre elles, même
s'il en épouse une, toute son honnêteté bornée de paysan, tout cela
s'agitait en lui, le retenait, le rendait honteux et rougissant.

Mais il pensa:--«J'ai promis au père. Faut pas y manquer.» Alors il
poussa la porte entre-bâillée de la maison marquée du numéro 18,
découvrit un escalier sombre, monta trois étages, aperçut une porte,
puis une seconde, trouva une ficelle de sonnette et tira dessus.

Le din-din qui retentit dans la chambre voisine lui fit passer un
frisson dans le corps. La porte s'ouvrit et il se trouva en face d'une
jeune dame très bien habillée, brune, au teint coloré, qui le regardait
avec des yeux stupéfaits.

Il ne savait que lui dire, et, elle, qui ne se doutait de rien, et qui
attendait l'autre, ne l'invitait pas à entrer. Ils se contemplèrent
ainsi pendant près d'une demi-minute. À la fin elle demanda:

--Vous désirez, monsieur?

Il murmura:

--Je suis Hautot fils.

Elle eut un sursaut, devint pâle, et balbutia comme si elle le
connaissait depuis longtemps:

--Monsieur César?

--Oui.

--Et alors?

--J'ai à vous parler de la part du père.

Elle fit--Oh! mon Dieu!--et recula pour qu'il entrât. Il ferma la porte
et la suivit.

Alors il aperçut un petit garçon de quatre ou cinq ans, qui jouait avec
un chat, assis par terre devant un fourneau d'où montait une fumée de
plats tenus au chaud.

--Asseyez-vous, disait-elle.

Il s'assit.... Elle demanda:

--Eh bien?

Il n'osait plus parler, les yeux fixés sur la table dressée au milieu de
l'appartement, et portant trois couverts, dont un d'enfant. Il regardait
la chaise tournée dos au feu, l'assiette, la serviette, les verres, la
bouteille de vin ronge entamée et la bouteille de vin blanc intacte.
C'était la place de son père, dos au feu! On l'attendait. C'était son
pain qu'il voyait, qu'il reconnaissait près de la fourchette, car la
croûte était enlevée à cause des mauvaises dents d'Hautot. Puis, levant
les yeux, il aperçut, sur le mur, son portrait, la grande photographie
faite à Paris l'année de l'Exposition, la même qui était clouée
au-dessus du lit dans la chambre à coucher d'Ainville.

La jeune femme reprit:

--Eh bien, monsieur César?

Il la regarda. Une angoisse l'avait rendue livide et elle attendait, les
mains tremblantes de peur.

Alors il osa.

--Eh bien, mam'zelle, papa est mort dimanche, en ouvrant la chasse.

Elle fut si bouleversée qu'elle ne remua pas. Après quelques instants de
silence, elle murmura d'une voix presque insaisissable:

--Oh! pas possible!

Puis, soudain, des larmes parurent dans ses yeux, et levant ses mains
elle se couvrit la figure en se mettant à sangloter. Alors, le petit
tourna la tête, et voyant sa mère en pleurs, hurla. Puis, comprenant
que ce chagrin subit venait de cet inconnu, il se rua sur César, saisit
d'une main sa culotte et de l'autre il lui tapait la cuisse de toute
sa force. Et César demeurait éperdu, attendri, entre cette femme qui
pleurait son père et cet enfant qui défendait sa mère. Il se sentait
lui-même gagné par l'émotion, les yeux enflés par le chagrin; et, pour
reprendre contenance, il se mit à parler.

--Oui, disait-il, le malheur est arrivé dimanche matin, sur les huit
heures.... Et il contait, comme si elle l'eût écouté, n'oubliant aucun
détail, disant les plus petites choses avec une minutie de paysan. Et le
petit tapait toujours, lui lançant à présent des coups de pied dans les
chevilles.

Quand il arriva au moment où Hautot père avait parlé d'elle, elle
entendit son nom, découvrit sa figure et demanda:

--Pardon, je ne vous suivais pas, je voudrais bien savoir.... Si ça ne
vous contrariait pas de recommencer.

Il recommença dans les mêmes termes: «Le malheur est arrivé dimanche
matin sur les huit heures....»

Il dit tout, longuement, avec des arrêts, des points, des réflexions
venues de lui, de temps en temps. Elle l'écoutait avidement, percevant
avec sa sensibilité nerveuse de femme toutes les péripéties qu'il
racontait, et tressaillant d'horreur, faisant: «Oh mon Dieu!» parfois.
Le petit, la croyant calmée, avait cessé de battre César pour prendre la
main de sa mère, et il écoutait aussi, comme s'il eût compris.

Quand le récit fut terminé, Hautot fils reprit:

--Maintenant, nous allons nous arranger ensemble suivant son désir.
Écoutez, je suis à mon aise, il m'a laissé du bien. Je ne veux pas que
vous ayez à vous plaindre....

Mais elle l'interrompit vivement.

--Oh! monsieur César, monsieur César, pas aujourd'hui. J'ai le coeur
coupé.... Une autre fois, un autre jour.... Non, pas aujourd'hui.... Si
j'accepte, écoutez... ce n'est pas pour moi... non, non, non, je vous le
jure. C'est pour le petit. D'ailleurs, on mettra ce bien sur sa tête.

Alors César, effaré, devina, et balbutiant:

--Donc... c'est à lui... le p'tit?

--Mais oui, dit-elle.

Et Hautot fils regarda son frère avec une émotion confuse, forte et
pénible.

Après un long silence, car elle pleurait de nouveau, César, tout à fait
gêné, reprit:

--Eh bien, alors, mam'zelle Donet, je vas m'en aller. Quand voulez-vous
que nous parlions de ça?

Elle s'écria:

--Oh! non, ne partez pas, ne partez pas, ne me laissez pas toute seule
avec Émile! Je mourrais de chagrin. Je n'ai plus personne, personne que
mon petit. Oh! quelle misère, quelle misère, monsieur César. Tenez,
asseyez-vous. Vous allez encore me parler. Vous me direz ce qu'il
faisait, là-bas, toute la semaine.

Et César s'assit, habitué à obéir.

Elle approcha, pour elle, une autre chaise de la sienne, devant le
fourneau où les plats mijotaient toujours, prit Émile sur ses genoux, et
elle demanda à César mille choses sur son père, des choses intimes où
l'on voyait, où il sentait sans raisonner qu'elle avait aimé Hautot de
tout son pauvre coeur de femme.

Et, par l'enchaînement naturel de ses idées, peu nombreuses, il en
revint à l'accident et se remit à le raconter avec tous les mêmes
détails.

Quand il dit: «Il avait un trou dans le ventre, on y aurait mis les deux
poings», elle poussa une sorte de cri, et les sanglots jaillirent de
nouveau de ses yeux. Alors, saisi par la contagion, César se mit aussi à
pleurer, et comme les larmes attendrissent toujours les fibres du coeur,
il se pencha vers Émile dont le front se trouvait à portée de sa bouche
et l'embrassa.

La mère, reprenant haleine, murmurait:

--Pauvre gars, le voilà orphelin.

--Moi aussi, dit César.

Et ils ne parlèrent plus.

Mais soudain, l'instinct pratique de ménagère, habituée à songer à tout,
se réveilla chez la jeune femme.

--Vous n'avez peut-être rien pris de la matinée, monsieur César?

--Non, mam'zelle.

--Oh! vous devez avoir faim. Vous allez manger un morceau.

--Merci, dit-il, je n'ai pas faim, j'ai eu trop de tourment.

Elle répondit:

--Malgré la peine, faut bien vivre, vous ne me refuserez pas ça! Et puis
vous resterez un peu plus. Quand vous serez parti, je ne sais pas ce que
je deviendrai.

Il céda, après quelque résistance encore, et s'asseyant dos au feu, en
face d'elle, il mangea une assiette de tripes qui crépitaient dans le
fourneau et but un verre de vin rouge. Mais il ne permit point qu'elle
débouchât le vin blanc.

Plusieurs fois il essuya la bouche du petit qui avait barbouillé de
sauce tout son menton.

Comme il se levait pour partir, il demanda:

--Quand est-ce voulez-vous que je revienne pour parler de l'affaire,
mam'zelle Donet?

--Si ça ne vous faisait rien, jeudi prochain, monsieur César. Comme ça
je ne perdrais pas de temps. J'ai toujours mes jeudis libres.

--Ça me va, jeudi prochain.

--Vous viendrez déjeuner, n'est-ce pas?

--Oh! quant à ça, je ne peux pas le promettre.

--C'est qu'on cause mieux en mangeant. On a plus de temps aussi.

--Eh bien, soit. Midi alors.

Et il s'en alla après avoir encore embrassé le petit Émile, et serré la
main de Mlle Donet.



III


La semaine parut longue à César Hautot. Jamais il ne s'était trouvé seul
et l'isolement lui semblait insupportable. Jusqu'alors, il vivait à
côté de son père, comme son ombre, le suivait aux champs, surveillait
l'exécution de ses ordres, et quand il l'avait quitté pendant quelque
temps le retrouvait au dîner. Ils passaient les soirs à fumer leurs
pipes en face l'un de l'autre, en causant chevaux, vaches ou moutons;
et la poignée de main qu'ils se donnaient au réveil semblait l'échange
d'une affection familiale et profonde.

Maintenant César était seul. Il errait par les labours d'automne,
s'attendant toujours à voir se dresser au bout d'une plaine la grande
silhouette gesticulante du père. Pour tuer les heures, il entrait chez
les voisins, racontait l'accident à tous ceux qui ne l'avaient pas
entendu, le répétait quelquefois aux autres. Puis, à bout d'occupations
et de pensées, il s'asseyait au bord d'une route en se demandant si
cette vie-là allait durer longtemps.

Souvent il songea à Mlle Donet. Elle lui avait plu. Il l'avait trouvée
comme il faut, douce et brave fille, comme avait dit le père. Oui, pour
une brave fille, c'était assurément une brave fille. Il était résolu à
faire les choses grandement et à lui donner deux mille francs de rente
en assurant le capital à l'enfant. Il éprouvait même un certain plaisir
à penser qu'il allait la revoir le jeudi suivant, et arranger cela avec
elle. Et puis l'idée de ce frère, de ce petit bonhomme de cinq ans,
qui était le fils de son père, le tracassait, l'ennuyait un peu et
l'échauffait en même temps. C'était une espèce de famille qu'il avait
là dans ce mioche clandestin qui ne s'appellerait jamais Hautot, une
famille qu'il pouvait prendre ou laisser à sa guise, mais qui lui
rappelait le père.

Aussi quand il se vit sur la route de Rouen, le jeudi matin, emporté
par le trot sonore de Graindorge, il sentit son coeur plus léger, plus
reposé qu'il ne l'avait encore eu depuis son malheur.

En entrant dans l'appartement de Mlle Donet, il vit la table mise comme
le jeudi précédent, avec cette seule différence que la croûte du pain
n'était pas ôtée.

Il serra la main de la jeune femme, baisa Émile sur les joues et
s'assit, un peu comme chez lui, le coeur gros tout de même. Mlle Donet
lui parut un peu maigrie, un peu pâlie. Elle avait dû rudement pleurer.
Elle avait maintenant un air gêné devant lui comme si elle eût compris
ce qu'elle n'avait pas senti l'autre semaine sous le premier coup de son
malheur, et elle le traitait avec des égards excessifs, une humilité
douloureuse, et des soins touchants comme pour lui payer en attention
et en dévouement les bontés qu'il avait pour elle. Ils déjeunèrent
longuement, en parlant de l'affaire qui l'amenait. Elle ne voulait pas
tant d'argent. C'était trop, beaucoup trop. Elle gagnait assez pour
vivre, elle, mais elle désirait seulement qu'Émile trouvât quelques sous
devant lui quand il serait grand. César tint bon, et ajouta même un
cadeau de mille francs pour elle, pour son deuil.

Comme il avait pris son café, elle demanda:

--Vous fumez?

--Oui... J'ai ma pipe.

Il tâta sa poche. Nom d'un nom, il l'avait oubliée! Il allait se désoler
quand elle lui offrit une pipe du père, enfermée dans une armoire. Il
accepta, la prit, la reconnut, la flaira, proclama sa qualité avec une
émotion dans la voix, l'emplit de tabac et l'alluma. Puis il mit Émile
à cheval sur sa jambe et le fit jouer au cavalier pendant qu'elle
desservait la table et enfermait, dans le bas du buffet, la vaisselle
sale pour la laver, quand il serait sorti.

Vers trois heures, il se leva à regret, tout ennuyé à l'idée de partir.

--Eh bien! mam'zelle Donet, dit-il, je vous souhaite le bonsoir et
charmé de vous avoir trouvée comme ça.

Elle restait devant lui, rouge, bien émue, et le regardait en songeant à
l'autre.

--Est-ce que nous ne nous reverrons plus? dit-elle.

Il répondit simplement:

--Mais oui, mam'zelle, si ça vous fait plaisir.

--Certainement, monsieur César. Alors, jeudi prochain, ça vous irait-il?

--Oui, mam'zelle Donet.

--Vous venez déjeuner, bien sûr?

--Mais..., si vous voulez bien, je ne refuse pas.

--C'est entendu, monsieur César, jeudi prochain, midi, comme
aujourd'hui.

--Jeudi midi, mam'zelle Donet!



BOITELLE

A _Robert Pinchon_


Le père Boitelle (Antoine) avait dans tout le pays la spécialité des
besognes malpropres. Toutes les fois qu'on avait à faire nettoyer
une fosse, un fumier, un puisard, à curer un égout, un trou de fange
quelconque, c'était lui qu'on allait chercher.

Il s'en venait avec ses instruments de vidangeur et ses sabots enduits
de crasse, et se mettait à sa besogne en geignant sans cesse sur son
métier. Quand on lui demandait alors pourquoi il faisait cet ouvrage
répugnant, il répondait avec résignation:

--Pardi, c'est pour mes enfants qu'il faut nourrir. Ça rapporte plus
qu'autre chose.

Il avait, en effet, quatorze enfants. Si on s'informait de ce qu'ils
étaient devenus, il disait avec un air d'indifférence:

--N'en reste huit à la maison. Y en a un au service et cinq mariés.

Quand on voulait savoir s'ils étaient bien mariés, il reprenait avec
vivacité:

--Je les ai pas opposés. Je les ai opposés en rien. Ils ont marié comme
ils ont voulu. Faut pas opposer les goûts, ça tourne mal. Si je suis
ordureux, mé, c'est que mes parents m'ont opposé dans mes goûts. Sans
ça, j'aurais devenu un ouvrier comme les autres.

Voici en quoi ses parents l'avaient contrarié dans ses goûts.

Il était alors soldat, faisant son temps au Havre, pas plus bête qu'un
autre, pas plus dégourdi non plus, un peu simple pourtant. Pendant les
heures de liberté, son plus grand plaisir était de se promener sur le
quai, où sont réunis les marchands d'oiseaux. Tantôt seul, tantôt avec
un pays, il s'en allait lentement le long des cages où les perroquets à
dos vert et à tête jaune des Amazones, les perroquets à dos gris et à
tête rouge du Sénégal, les aras énormes qui ont l'air d'oiseaux cultivés
en serre, avec leurs plumes fleuries, leurs panaches et leurs aigrettes,
les perruches de toute taille, qui semblent coloriées avec un soin
minutieux par un bon Dieu miniaturiste, et les petits, tout petits
oisillons sautillants, rouges, jaunes, bleus et bariolés, mêlant leurs
cris au bruit du quai, apportent dans le fracas des navires déchargés,
des passants et des voitures, une rumeur violente, aiguë, piaillarde,
assourdissante, de forêt lointaine et surnaturelle.

Boitelle s'arrêtait, les yeux ouverts, la bouche ouverte, riant et ravi,
montrant ses dents aux kakatoès prisonniers qui saluaient de leur huppe
blanche ou jaune le rouge éclatant de sa culotte et le cuivre de son
ceinturon. Quand il rencontrait un oiseau parleur, il lui posait des
questions; et si la bête se trouvait ce jour-là disposée à répondre et
dialoguait avec lui, il emportait pour jusqu'au soir de la gaieté et du
contentement. A regarder les singes aussi il se faisait des bosses de
plaisir, et il n'imaginait point de plus grand luxe pour un homme riche
que de posséder ces animaux ainsi qu'on a des chats et des chiens. Ce
goût-là, ce goût de l'exotique, il l'avait dans le sang comme on a
celui de la chasse, de la médecine ou de la prêtrise. Il ne pouvait
s'empêcher, chaque fois que s'ouvraient les portes de la caserne, de
s'en revenir au quai comme s'il s'était senti tiré par une envie.

Or une fois, s'étant arrêté presque en extase devant un araraca
monstrueux qui gonflait ses plumes, s'inclinait, se redressait, semblait
faire les révérences de cour du pays des perroquets, il vit s'ouvrir la
porte d'un petit café attenant à la boutique du marchand d'oiseaux, et
une jeune négresse, coiffée d'un foulard rouge, apparut, qui balayait
vers la rue les bouchons et le sable de l'établissement.

L'attention de Boitelle fut aussitôt partagée entre l'animal et la
femme, et il n'aurait su dire vraiment lequel de ces deux êtres il
contemplait avec le plus d'étonnement et de plaisir.

La négresse, ayant poussé dehors les ordures du cabaret, leva les yeux,
et demeura à son tour éblouie devant l'uniforme du soldat. Elle restait
debout, en face de lui, son balai dans les mains comme si elle lui eût
porté les armes, tandis que l'araraca continuait à s'incliner. Or le
troupier au bout de quelques instants fut gêné par cette attention,
et il s'en alla à petits pas, pour n'avoir point l'air de battre en
retraite.

Mais il revint. Presque chaque jour il passa devant le café des
Colonies, et souvent il aperçut à travers les vitres la petite bonne
à peau noire qui servait des bocks ou de l'eau-de-vie aux matelots du
port. Souvent aussi elle sortait en l'apercevant; bientôt, même, sans
s'être jamais parlé, ils se sourirent comme des connaissances; et
Boitelle se sentait le coeur remué, en voyant luire, tout à coup, entre
les lèvres sombres de la fille, la ligne éclatante de ses dents. Un
jour enfin il entra, et fut tout surpris en constatant qu'elle parlait
français comme tout le monde. La bouteille de limonade, dont elle
accepta de boire un verre, demeura, dans le souvenir du troupier,
mémorablement délicieuse; et il prit l'habitude de venir absorber, en ce
petit cabaret du port, toutes les douceurs liquides que lui permettait
sa bourse.

C'était pour lui une fête, un bonheur auquel il pensait sans cesse, de
regarder la main noire de la petite bonne verser quelque chose dans son
verre, tandis que les dents riaient, plus claires que les yeux. Au bout
de deux mois de fréquentation, ils devinrent tout à fait bons amis, et
Boitelle, après le premier étonnement de voir que les idées de cette
négresse étaient pareilles aux bonnes idées des filles du pays, qu'elle
respectait l'économie, le travail, la religion et la conduite, l'en aima
davantage, s'éprit d'elle au point de vouloir l'épouser.

Il lui dit ce projet qui la fit danser de joie. Elle avait d'ailleurs
quelque argent, laissé par une marchande d'huîtres, qui l'avait
recueillie quand elle fut déposée sur le quai du Havre par un capitaine
américain. Ce capitaine l'avait trouvée âgée d'environ six ans, blottie
sur des balles de coton dans la calle de son navire, quelques heures
après son départ de New-York. Venant au Havre, il y abandonna aux soins
de cette écaillère apitoyée ce petit animal noir caché à son bord, il ne
savait par qui ni comment. La vendeuse d'huîtres étant morte, la jeune
négresse devint bonne au café des Colonies.

Antoine Boitelle ajouta:

--Ça se fera si les parents n'y opposent point. J'irai jamais contre
eux, t'entends ben, jamais! Je vas leur en toucher deux mots à la
première fois que je retourne au pays.

La semaine suivante en effet, ayant obtenu vingt-quatre heures de
permission, il se rendit dans sa famille qui cultivait une petite ferme
à Tourteville, près d'Yvetot.

Il attendit la fin du repas, l'heure où le café baptisé d'eau-de-vie
rendait les coeurs plus ouverts, pour informer ses ascendants Qu'il
avait trouvé une fille répondant si bien à ses goûts, à tous ses goûts,
qu'il ne devait pas en exister une autre sur la terre pour lui convenir
aussi parfaitement.

Les vieux, à ce propos, devinrent aussitôt circonspects, et demandèrent
des explications. Il ne cacha rien d'ailleurs que la couleur de son
teint.

C'était une bonne, sans grand avoir, mais vaillante, économe, propre, de
conduite, et de bon conseil. Toutes ces choses-là valaient mieux que de
l'argent aux mains d'une mauvaise ménagère. Elle avait quelques sous
d'ailleurs, laissés par une femme qui l'avait élevée, quelques gros
sous, presque une petite dot, quinze cents francs à la caisse d'épargne.
Les vieux, conquis par ses discours, confiants d'ailleurs dans son
jugement, cédaient peu à peu, quand il arriva au point délicat. Riant
d'un rire un peu contraint:

--Il n'y a qu'une chose, dit-il, qui pourra vous contrarier. Elle n'est
brin blanche.

Ils ne comprenaient pas et il dut expliquer longuement avec beaucoup de
précautions, pour ne les point rebuter, qu'elle appartenait à la race
sombre dont ils n'avaient vu d'échantillons que sur les images d'Épinal.

Alors ils furent inquiets, perplexes, craintifs, comme s'il leur avait
proposé une union avec le Diable.

La mère disait:--Noire? Combien qu'elle l'est. C'est-il partout?

Il répondait:--Pour sûr: Partout, comme t'es blanche partout, té!

Le père reprenait:--Noire? C'est-il noir autant que le chaudron?

Le fils répondait:--Pt'être ben un p'tieu moins! C'est noire, mais point
noire à dégoûter. La robe à m'sieu l'curé est ben noire, et alle n'est
pas pu laide qu'un surplis qu'est blanc.

Le père disait:--Y en a-t-il de pu noires qu'elle dans son pays?

Et le fils, convaincu, s'écriait:

--Pour sûr!

Mais le bonhomme remuait la tête.

--Ça doit être déplaisant?

Et le fils:

--C'est point pu déplaisant qu'aut'chose, vu qu'on s'y fait en rin de
temps.

La mère demandait:

--Ça ne salit point le linge plus que d'autres, ces piaux-là?

--Pas plus que la tienne, vu que c'est sa couleur.

Donc, après beaucoup de questions encore, il fut convenu que les parents
verraient cette fille avant de rien décider et que le garçon, dont le
service allait finir l'autre mois, l'amènerait à la maison afin qu'on
pût l'examiner et décider en causant si elle n'était pas trop foncée
pour rentrer dans la famille Boitelle.

Antoine alors annonça que le dimanche 22 mai, jour de sa libération, il
partirait pour Tourteville avec sa bonne amie.

Elle avait mis pour ce voyage chez les parents de son amoureux ses
vêtements les plus beaux et les plus voyants, où dominaient le jaune, le
rouge et le bleu, de sorte qu'elle avait l'air pavoisée pour une fête
nationale.

Dans la gare, au départ du Havre, on la regarda beaucoup, et Boitelle
était fier de donner le bras, à une personne qui commandait ainsi
l'attention. Puis, dans le wagon de troisième classe où elle prit place
à côté de lui, elle imposa une telle surprise aux paysans que ceux des
compartiments voisins montèrent sur leurs banquettes pour l'examiner
par-dessus la cloison de bois qui divisait la caisse roulante. Un
enfant, à son aspect, se mit à crier de peur, un autre cacha sa figure
dans le tablier de sa mère.

Tout alla bien cependant jusqu'à la gare d'arrivée. Mais lorsque le
train ralentit sa marche en approchant d'Yvetot, Antoine se sentit mal
à l'aise, comme au moment d'une inspection quand il ne savait pas sa
théorie. Puis, s'étant penché à la portière, il reconnut de loin son
père qui tenait la bride du cheval attelé à la carriole, et sa mère
venue jusqu'au treillage qui maintenait les curieux.

Il descendit le premier, tendit la main à sa bonne amie, et, droit,
comme s'il escortait un général, il se dirigea vers sa famille.

La mère, en voyant venir cette dame noire et bariolée en compagnie de
son garçon, demeurait tellement stupéfaite qu'elle n'en pouvait ouvrir
la bouche, et le père avait peine à maintenir le cheval que faisait
cabrer coup sur coup la locomotive ou la négresse. Mais Antoine, saisi
soudain par la joie sans mélange de revoir ses vieux, se précipita, les
bras ouverts, bécota la mère, bécota le père malgré l'effroi du bidet,
puis se tournant vers sa compagne que les passants ébaubis considéraient
en s'arrêtant, il s'expliqua.

--La v'là! J'vous avais ben dit qu'à première vue alle est un brin
détournante, mais sitôt qu'on la connaît, vrai de vrai, y a rien de plus
plaisant sur la terre. Dites-y bonjour qu'à ne s'émeuve point.

Alors la mère Boitelle, intimidée elle-même à perdre la raison, fit une
espèce de révérence, tandis que le père ôtait sa casquette en murmurant:
«J'vous la souhaite à vot' désir». Puis sans s'attarder on grimpa dans
la carriole, les deux femmes au fond sur des chaises qui les faisaient
sauter en l'air à chaque cahot de la route, et les deux hommes par
devant, sur la banquette.

Personne ne parlait. Antoine inquiet sifflotait un air de caserne, le
père fouettait le bidet, et la mère regardait de coin, en glissant des
coups d'oeil de fouine, la négresse dont le front et les pommettes
reluisaient sous le soleil comme des chaussures bien cirées.

Voulant rompre la glace, Antoine se retourna.

--Eh bien, dit-il, on ne cause pas?

--Faut le temps; répondit la vieille.

Il reprit:

--Allons, raconte à la p'tite l'histoire des huit oeufs de ta poule.

C'était une farce célèbre dans la famille. Mais comme sa mère se taisait
toujours, paralysée par l'émotion, il prit lui-même la parole et narra,
en riant beaucoup, cette mémorable aventure. Le père, qui la savait par
coeur, se dérida aux premiers mots; sa femme bientôt suivit l'exemple,
et la négresse elle-même, au passage le plus drôle, partit tout à coup
d'un tel rire, d'un rire si bruyant, roulant, torrentiel, que le cheval
excité fit un petit temps de galop.

La connaissance était faite. On causa.

A peine arrivés, quand tout le monde fut descendu, après qu'il eut
conduit sa bonne amie dans la chambre pour ôter sa robe qu'elle aurait
pu tacher en faisant un bon plat de sa façon destiné à prendre les vieux
par le ventre, il attira ses parents devant la porte, et demanda, le
coeur battant.

--Eh ben, quéque vous dites?

Le père se tut. La mère plus hardie déclara:

--Alle est trop noire! Non, vrai, c'est trop. J'en ai eu les sangs
tournés.

--Vous vous y ferez, dit Antoine.

--Possible, mais pas pour le moment. Ils entrèrent et la bonne femme
fut émue en voyant la négresse cuisiner. Alors elle l'aida, la jupe
retroussée, active malgré son âge.

Le repas fut bon, fut long, fut gai. Quand on fit un tour ensuite,
Antoine prit son père à part.

--Eh ben, pé, quéque t'en dis?

Le paysan ne se compromettait jamais.

--J'ai point d'avis. D'mande à ta mé.

Alors Antoine rejoignit sa mère et la retenant en arrière.

--Eh ben, ma mé, quéque t'en dis?

--Mon pauv'e gars, vrai, alle est trop noire. Seulement un p'tieu moins
je ne m'opposerais pas, mais c'est trop. On dirait Satan!

Il n'insista point, sachant que la vieille s'obstinait toujours, mais il
sentait en son coeur entrer un orage de chagrin. Il cherchait ce qu'il
fallait faire, ce qu'il pourrait inventer, surpris d'ailleurs qu'elle ne
les eût pas conquis déjà comme elle l'avait séduit lui-même. Et ils s'en
allaient tous les quatre à pas lents à travers les blés, redevenus peu
à peu silencieux. Quand on longeait une clôture les fermiers
apparaissaient à la barrière, les gamins grimpaient sur les talus, tout
le monde se précipitait au chemin pour voir passer la «noire» que
le fils Boitelle avait ramenée. On apercevait au loin des gens qui
couraient à travers les champs comme on accourt quand bat le tambour des
annonces de phénomènes vivants. Le père et la mère Boitelle effarés de
cette curiosité semée par la campagne à leur approche, hâtaient le pas,
côte à côte, précédant de loin leur fils à qui sa compagne demandait ce
que les parents pensaient d'elle.

Il répondit en hésitant qu'ils n'étaient pas encore décidés.

Mais sur la place du village ce fut une sortie en masse de toutes
les maisons en émoi, et devant l'attroupement grossissant, les vieux
Boitelle prirent la fuite et regagnèrent leur logis, tandis qu'Antoine
soulevé de colère, sa bonne amie au bras, s'avançait avec majesté sous
les yeux élargis par l'ébahissement.

Il comprenait que c'était fini, qu'il n'y avait plus d'espoir, qu'il
n'épouserait pas sa négresse; elle aussi le comprenait; et ils se mirent
à pleurer tous les deux en approchant de la ferme. Dès qu'ils y furent
revenus, elle ôta de nouveau sa robe pour aider la mère à faire
sa besogne; elle la suivit partout, à la laiterie, à l'étable,
au poulailler, prenant la plus grosse part, répétant sans cesse:
«Laissez-moi faire, madame Boitelle», si bien que le soir venu, la
vieille, touchée et inexorable, dit à son fils: «C'est une brave fille
tout de même. C'est dommage qu'elle soit si noire, mais vrai, alle l'est
trop. J'pourrais pas m'y faire, faut qu'alle r'tourne, alle est trop
noire!»

Et le fils Boitelle dit à sa bonne amie:

--Alle n'veut point, alle te trouve trop noire. Faut r'tourner. Je
t'aconduirai jusqu'au chemin de fer. N'importe, t'éluge point. J'vas
leur y parler quand tu seras partie.

Il la conduisit donc à la gare en lui donnant encore bon espoir, et
après l'avoir embrassée, la fit monter dans le convoi qu'il regarda
s'éloigner avec des yeux bouffis par les pleurs.

Il eut beau implorer les vieux, ils ne consentirent jamais.

Et quand il avait conté cette histoire que tout le pays connaissait,
Antoine Boitelle ajoutait toujours:

--A partir de ça, j'ai eu de coeur à rien, à rien. Aucun métier ne
m'allait pu, et j'sieus devenu ce que j'sieus, un ordureux.

On lui disait:

--Vous vous êtes marié pourtant.

--Oui, et j'peux pas dire que ma femme m'a déplu pisque j'y ai fait
quatorze éfants, mais c'n'est point l'autre, oh non pour sûr, oh non!
L'autre, voyez-vous, ma négresse, alle n'avait qu'à me regarder, je me
sentais comme transporté...



L'ORDONNANCE


Le cimetière plein d'officiers avait l'air d'un champ fleuri. Les képis
et les culottes rouges, les galons et les boutons d'or, les sabres, les
aiguillettes de l'état-major, les brandebourgs des chasseurs et des
hussards passaient au milieu des tombes dont les croix blanches ou
noires ouvraient leurs bras lamentables, leurs bras de fer, de marbre ou
de bois sur le peuple disparu des morts.

On venait d'enterrer la femme du colonel de Limousin. Elle s'était noyée
deux jours auparavant, en prenant un bain.

C'était fini, le clergé était parti, mais le colonel, soutenu par deux
officiers, restait debout devant le trou au fond duquel il voyait encore
le coffre de bois qui cachait, décomposé déjà, le corps de sa jeune
femme.

C'était presque un vieillard, un grand maigre à moustaches blanches
qui avait épousé, trois ans plus tôt, la fille d'un camarade, demeurée
orpheline après la mort de son père, le colonel Sortis.

Le capitaine et le lieutenant sur qui s'appuyait leur chef essayaient
de l'emmener. Il résistait, les yeux pleins de larmes qu'il ne laissait
point couler, par héroïsme, et, murmurant, tout bas: «Non, non, encore
un peu», il s'obstinait à rester là, les jambes fléchissantes, au bord
de ce trou, qui lui paraissait sans fond, un abîme où étaient tombés son
coeur et sa vie, tout ce qui lui restait sur terre.

Tout à coup le général Ormont s'approcha, saisit par le bras le colonel,
et l'entraînant presque de force: «Allons, allons, mon vieux camarade,
il ne faut pas demeurer là.» Le colonel obéit alors, et rentra chez lui.

Comme il ouvrait la porte de son cabinet, il aperçut une lettre sur
sa table de travail. L'ayant prise, il faillit tomber de surprise et
d'émotion, il avait reconnu l'écriture de sa femme. Et la lettre portait
le timbre de la poste avec la date du jour même. Il déchira l'enveloppe
et lut.

«PÈRE,

Permettez-moi de vous appeler encore père, comme autrefois. Quand vous
recevrez cette lettre, je serai morte, et sous la terre. Alors peut-être
pourrez-vous me pardonner.

Je ne veux pas chercher à vous émouvoir ni à atténuer ma faute. Je veux
dire seulement, avec toute la sincérité d'une femme qui va se tuer dans
une heure, la vérité entière et complète.

Quand vous m'avez épousée, par générosité, je me suis donnée à vous, par
reconnaissance et je vous ai aimé de tout mon coeur de petite fille. Je
vous ai aimé ainsi que j'aimais papa, presque autant; et un jour, comme
j'étais sur vos genoux, et comme vous m'embrassiez, je vous ai appelé:
«Père», malgré moi. Ce fut un cri du coeur, instinctif, spontané. Vrai,
vous étiez pour moi un père, rien qu'un père. Vous avez ri, et vous
m'avez dit: «Appelle-moi toujours comme ça, mon enfant, ça me fait
plaisir.»

Nous sommes venus dans cette ville et--pardonnez-moi, père--je suis
devenue amoureuse. Oh! j'ai résisté longtemps, presque deux ans, vous
lisez bien, presque deux ans, et puis j'ai cédé, je suis devenue
coupable, je suis devenue une femme perdue.

Quant à lui?--Vous ne devinerez pas qui. Je suis bien tranquille
là-dessus, puisqu'ils étaient douze officiers, toujours autour de moi et
avec moi, que vous appeliez mes douze constellations.

Père, ne cherchez pas à le connaître et ne le haïssez pas, lui. Il a
fait ce que n'importe qui aurait fait à sa place, et puis, je suis sûre
qu'il m'aimait aussi de tout son coeur.

Mais, écoutez--un jour, nous avions rendez-vous dans l'île des Bécasses,
vous savez la petite île, après le moulin. Moi, je devais y aborder en
nageant, et lui devait m'attendre dans les buissons, et puis rester
là jusqu'au soir pour qu'on ne le vît pas partir. Je venais de le
rejoindre, quand les branches s'ouvrent et nous apercevons Philippe,
votre ordonnance, qui nous avait surpris. J'ai senti que nous étions
perdus et j'ai poussé un grand cri; alors il m'a dit--lui, mon
ami!--Allez-vous-en à la nage, tout doucement, ma chère, et laissez-moi
avec cet homme.

Je suis partie, si émue que j'ai failli me noyer, et je suis rentrée
chez vous, m'attendant à quelque chose d'épouvantable.

Une heure après, Philippe me disait, à voix basse, dans le corridor du
salon où je l'ai rencontré. «Je suis aux ordres de madame, si elle avait
quelque lettre à me donner». Alors je compris qu'il s'était vendu, et
que mon ami l'avait acheté.

Je lui ai donné des lettres, en effet,--toutes mes lettres.--Il les
portait et me rapportait les réponses.

Cela a duré deux mois environ. Nous avions confiance en lui, comme vous
aviez confiance en lui, vous aussi.

Or, père, voici ce qui arriva. Un jour, dans la même île où j'étais
venue à la nage, mais, seule, cette fois, j'ai retrouvé votre
ordonnance. Cet homme m'attendait et il m'a prévenue qu'il allait nous
dénoncer à vous et vous livrer des lettres gardées par lui, volées, si
je ne cédais point à ses désirs.

Oh! père, mon père, j'ai eu peur, une peur lâche, indigne, peur de vous
surtout, de vous si bon, et trompé par moi, peur pour lui encore,--vous
l'auriez tué--pour moi aussi, peut-être, est-ce que je sais, j'étais
affolée, éperdue, j'ai cru l'acheter encore une fois ce misérable qui
m'aimait aussi, quelle honte!

Nous sommes si faibles, nous autres, que nous perdons la tête bien plus
que vous. Et puis, quand on est tombé, on tombe toujours plus bas, plus
bas. Est-ce que je sais ce que j'ai fait? J'ai compris seulement qu'un
de vous deux et moi allions mourir--et je me suis donnée à cette brute.

Vous voyez, père, que je ne cherche pas à m'excuser.

Alors, alors--alors, ce que j'aurais dû prévoir est arrivé--il m'a prise
et reprise quand il a voulu en me terrifiant. Il a été aussi mon amant,
comme l'autre, tous les jours. Est-ce pas abominable? Et quel châtiment,
père?

Alors, moi, je me suis dit. Il faut mourir. Vivante, je n'aurais pu vous
confesser un pareil crime. Morte, j'ose tout. Je ne pouvais plus faire
autrement que de mourir, rien ne m'aurait lavée, j'étais trop tachée. Je
ne pouvais plus aimer, ni être aimée; il me semblait que je salissais
tout le monde, rien qu'en donnant la main.

Tout à l'heure, je vais aller prendre mon bain et je ne reviendrai pas.

Cette lettre pour vous ira chez mon amant. Il la recevra après ma mort,
et sans rien comprendre, vous la fera tenir, accomplissant mon dernier
voeu. Et vous la lirez, vous, en revenant du cimetière.

Adieu, père, je n'ai plus rien à vous dire. Faites ce que vous voudrez,
et pardonnez-moi.»

Le colonel s'essuya le front couvert de sueur. Son sang-froid, le
sang-froid des jours de bataille lui était revenu tout à coup.

Il sonna.

Un domestique parut.

--Envoyez-moi Philippe, dit-il.

Puis, il entr'ouvrit le tiroir de sa table.

L'homme entra presque aussitôt, un grand soldat à moustaches rousses,
l'air malin, l'oeil sournois.

Le colonel le regarda tout droit.

--Tu vas me dire le nom de l'amant de ma femme.

--Mais, mon colonel...

L'officier prit son revolver dans le tiroir entr'ouvert.

--Allons, et vite, tu sais que je ne plaisante pas.

--Eh bien!... mon colonel..., c'est le capitaine Saint-Albert.

A peine avait-il prononcé ce nom, qu'une flamme lui brûla les yeux, et
il s'abattit sur la face, une balle au milieu du front.



LE LAPIN


Maître Lecacheur apparut sur la porte de sa maison, à l'heure ordinaire,
entre cinq heures et cinq heures un quart du matin, pour surveiller ses
gens qui se mettaient au travail.

Rouge, mal éveillé, l'oeil droit ouvert, l'oeil gauche presque fermé,
il boutonnait avec peine ses bretelles sur son gros ventre, tout en
surveillant, d'un regard entendu et circulaire, tous les coins connus de
sa ferme. Le soleil coulait ses rayons obliques à travers les hêtres du
fossé et les pommiers ronds de la cour, faisait chanter les coqs sur
le fumier et roucouler les pigeons sur le toit. La senteur de l'étable
s'envolait par la porte ouverte et se mêlait, dans l'air frais du matin,
à l'odeur âcre de l'écurie où hennissaient les chevaux, la tête tournée
vers la lumière.

Dès que son pantalon fut soutenu solidement, maître Lecacheur se mit
en route, allant d'abord vers le poulailler, pour compter les oeufs du
matin, car il craignait des maraudes depuis quelque temps.

Mais la fille de ferme accourut vers lui en levant les bras et criant:
«Maît' Cacheux, maît' Cacheux, on a volé un lapin, c'te nuit.»

--Un lapin?

--Oui, maît'Cacheux, l'gros gris, celui de la cage à draite.

Le fermier ouvrit tout à fait l'oeil gauche et dit simplement:

--Faut vé ça.

Et il alla voir.

La cage avait été brisée, et le lapin était parti.

Alors l'homme devint soucieux, referma son oeil droit et se gratta le
nez. Puis, après avoir réfléchi, il ordonna à la servante effarée, qui
demeurait stupide devant son maître:

--Va quéri les gendarmes. Dis que j'les attends sur l'heure.

Maître Lecacheur était maire de sa commune, Pavigny-le-Gras, et
commandait en maître, vu son argent et sa position.

Dès que la bonne eut disparu, en courant vers le village, distant d'un
demi-kilomètre, le paysan rentra chez lui, pour boire son café et causer
de la chose avec sa femme.

Il la trouva soufflant le feu avec sa bouche, à genoux devant le foyer.

Il dit dès la porte:

--V'là qu'on a volé un lapin, l'gros gris.

Elle se retourna si vite qu'elle se trouva assise par terre, et
regardant son mari avec des yeux désolés:

--Qué qu'tu dis, Cacheux! qu'on a volé un lapin?

--L'gros gris.

--L'gros gris?

Elle soupira.

--Qué misère! qué qu'a pu l'vôlé, çu lapin.

C'était une petite femme maigre et vive, propre, entendue à tous les
soins de l'exploitation.

Lecacheur avait son idée.

--Ça doit être çu gars de Polyte.

La fermière se leva brusquement, et d'une voix furieuse:

--C'est li! c'est li! faut pas en trâcher d'autre. C'est li! Tu l'as
dit, Cacheux!

Sur sa maigre figure irritée, toute sa fureur paysanne, toute son
avarice, toute sa rage de femme économe contre le valet toujours
soupçonné, contre la servante toujours suspectée, apparaissaient dans la
contraction de la bouche, dans les rides des joues et du front.

--Et qué que t'as fait? demanda-t-elle.

--J'ai envéyé quéri les gendarmes.

Ce Polyte était un homme de peine employé pendant quelques jours dans
la ferme et congédié par Lecacheur après une réponse insolente. Ancien
soldat, il passait pour avoir gardé de ses campagnes en Afrique des
habitudes de maraude et de libertinage. Il faisait, pour vivre, tous les
métiers. Maçon, terrassier, charretier, faucheur, casseur de pierres,
ébrancheur, il était surtout fainéant; aussi ne le gardait-on nulle
part et devait-il par moments changer de canton pour trouver encore du
travail.

Dès le premier jour de son entrée à la ferme, la femme de Lecacheur
l'avait détesté; et maintenant elle était sûre que le vol avait été
commis par lui.

Au bout d'une demi-heure environ, les deux gendarmes arrivèrent. Le
brigadier Sénateur était très haut et maigre, le gendarme Lenient, gros
et court.

Lecacheur les fit asseoir, et leur raconta la chose. Puis on alla
voir le lieu du méfait afin de constater le bris de la cabine et de
recueillir toutes les preuves. Lorsqu'on fut rentré dans la cuisine, la
maîtresse apporta du vin, emplit les verres et demanda avec un défi dans
l'oeil:

--L'prendrez-vous, c'ti-là?

Le brigadier, son sabre entre les jambes, semblait soucieux. Certes, il
était sûr de le prendre si on voulait bien le lui désigner. Dans le cas
contraire, il ne répondait point de le découvrir lui-même. Après avoir
longtemps réfléchi, il posa cette simple question:

--Le connaissez-vous, le voleur?

Un pli de malice normande rida la grosse bouche de Lecacheur qui
répondit:

--Pour l'connaître, non, je l'connais point, vu que j'l'ai pas vu vôler.
Si j'l'avais vu, j'y aurais fait manger tout cru, poil et chair, sans
un coup d'cidre pour l'faire passer. Pour lors, pour dire qui c'est,
je l'dirai point, nonobstant, que j'crais qu'c'est çu propre à rien de
Polyte.

Alors il expliqua longuement ses histoires avec Polyte, le départ de ce
valet, son mauvais regard, des propos rapportés, accumulant des preuves
insignifiantes et minutieuses.

Le brigadier, qui avait écouté avec grande attention tout en vidant son
verre de vin et en le remplissant ensuite, d'un geste indifférent, se
tourna vers son gendarme:

--Faudra voir chez la femme au berqué Severin, dit-il.

Le gendarme sourit et répondit par trois signes de tête.

Alors, Mme Lecacheur se rapprocha, et tout doucement, avec des ruses
de paysanne, interrogea à son tour le brigadier. Ce berger Severin, un
simple, une sorte de brute, élevé dans un parc à moutons, ayant grandi
sur les côtes au milieu de ses bêtes trottantes et bêlantes, ne
connaissant guère qu'elles au monde, avait cependant conservé au fond
de l'âme l'instinct d'épargne du paysan. Certes, il avait dû cacher,
pendant des années et des années, dans des creux d'arbre ou des trous de
rocher tout ce qu'il gagnait d'argent, soit en gardant les troupeaux,
soit en guérissant, par des attouchements et des paroles, les entorses
des animaux (car le secret des rebouteux lui avait été transmis par un
vieux berger qu'il avait remplacé). Or, un jour, il acheta, en vente
publique, un petit bien, masure et champ, d'une valeur de trois mille
francs.

Quelques mois plus tard, on apprit qu'il se mariait. Il épousait une
servante connue pour ses mauvaises moeurs, la bonne du cabaretier. Les
gars racontaient que cette fille, le sachant aisé, l'avait été trouver
chaque nuit, dans sa hutte, et l'avait pris, l'avait conquis, l'avait
conduit au mariage, peu à peu, de soir en soir.

Puis, ayant passé par la mairie et par l'église, elle habitait
maintenant la maison achetée par son homme, tandis qu'il continuait à
garder ses troupeaux, nuit et jour, à travers les plaines.

Et le brigadier ajouta:

--V'là trois s'maines que Polyte couche avec elle, vu qu'il n'a pas
d'abri, ce maraudeur.

Le gendarme se permit un mot:

--Il prend la couverture au berger.

Madame Lecacheur, saisie d'une rage nouvelle, d'une rage accrue par une
colère de femme mariée contre le dévergondage, s'écria:

--C'est elle, j'en suis sûre. Allez-y. Ah! les bougres de voleux!

Mais le brigadier ne s'émut pas:

--Minute, dit-il. Attendons midi, vu qu'il y vient dîner chaque jour. Je
les pincerai le nez dessus.

Et le gendarme souriait, séduit par l'idée de son chef; et Lecacheur
aussi souriait maintenant, car l'aventure du berger lui semblait
comique, les maris trompés étant toujours plaisants.

Midi venait de sonner, quand le brigadier Sénateur, suivi de son homme,
frappa trois coups légers à la porte d'une petite maison isolée, plantée
au coin d'un bois, à cinq cents mètres du village.

Ils s'étaient collés contre le mur afin de n'être pas vus du dedans;
et ils attendirent. Au bout d'une minute ou deux, comme personne ne
répondait, le brigadier frappa de nouveau. Le logis semblait inhabité
tant il était silencieux, mais le gendarme Lenient, qui avait l'oreille
fine, annonça qu'on remuait à l'intérieur.

Alors Sénateur se fâcha. Il n'admettait point qu'on résistât une seconde
à l'autorité et, heurtant le mur du pommeau de son sabre, il cria:

--Ouvrez, au nom de la loi!

Cet ordre demeurant toujours inutile, il hurla:

--Si vous n'obéissez pas, je fais sauter la serrure. Je suis le
brigadier de gendarmerie, nom de Dieu! Attention, Lenient.

Il n'avait point fini de parler que la porte était ouverte, et Sénateur
avait devant lui une grosse fille très rouge, joufflue, dépoitraillée,
ventrue, large des hanches, une sorte de femelle sanguine et bestiale,
la femme du berger Severin.

Il entra.

--Je viens vous rendre visite, rapport à une petite enquête, dit-il.

Et il regardait autour de lui. Sur la table une assiette, un pot à
cidre, un verre à moitié plein annonçaient un repas commencé. Deux
couteaux traînaient côte à côte. Et le gendarme malin cligna de l'oeil à
son chef.

--Ça sent bon, dit celui-ci.

--On jurerait du lapin sauté, ajouta Lenient très gai.

--Voulez-vous un verre de fine? demanda la paysanne.

--Non, merci. Je voudrais seulement la peau du lapin que vous mangez.

Elle fit l'idiote; mais elle tremblait.

--Qué lapin?

Le brigadier s'était assis et s'essuyait le front avec sérénité.

--Allons, allons, la patronne, vous ne nous ferez pas accroire que vous
vous nourrissiez de chiendent. Que mangiez-vous, là, toute seule, pour
votre dîner?

--Mé, rien de rien, j'vous jure. Un p'tieu d'beurre su l'pain.

--Mazette, la bourgeoise, un p'tieu d'beurre su l'pain... vous faites
erreur. C'est un p'tieu d'beurre sur le lapin qu'il faut dire. Bougre!
il sent bon vot'beurre, nom de Dieu! c'est du beurre de choix, du beurre
d'extra, du beurre de noce, du beurre à poil, pour sûr, c'est pas du
beurre de ménage, çu beurre-là!

Le gendarme se tordait et répétait:

--Pour sûr, c'est pas du beurre de ménage.

Le brigadier Sénateur étant farceur, toute la gendarmerie était devenue
facétieuse.

Il reprit:

--Ous'qu'il est vot'beurre?

--Mon beurre?

--Oui, vot'beurre.

--Mais dans l'pot.

--Alors, ous'qu'il est l'pot?

--Qué pot?

--L'pot à beurre, pardi!

--Le v'là.

Elle alla chercher une vieille tasse au fond de laquelle gisait une
couche de beurre rance et salé.

Le brigadier le flaira et, remuant le front:

---C'est pas l'même. Il me faut l'beurre qui sent le lapin sauté.
Allons, Lenient, ouvrons l'oeil; vois su l'buffet, mon garçon; mé j'vas
guetter sous le lit.

Ayant donc fermé la porte, il s'approcha du lit et le voulut tirer;
mais le lit tenait au mur, n'ayant pas été déplacé depuis plus d'un
demi-siècle apparemment. Alors le brigadier se pencha, et fit craquer
son uniforme. Un bouton venait de sauter.

--Lenient, dit-il.

--Mon brigadier?

--Viens, mon garçon, viens au lit, moi je suis trop long pour voir
dessous. Je me charge du buffet.

Donc, il se releva, et attendit, debout, que son homme eût exécuté
l'ordre.

Lenient, court et rond, ôta son képi, se jeta sur le ventre, et collant
son front par terre, regarda longtemps le creux noir sous la couche.
Puis, soudain, il s'écria:

--Je l'tiens! Je l'tiens!

Le brigadier Sénateur se pencha sur son homme.

--Qué que tu tiens, le lapin?

--Non, l'voleux!

--L'voleux! Amène, amène!

Les deux bras du gendarme allongés sous le lit avaient appréhendé
quelque chose, et il tirait de toute sa force. Un pied, chaussé d'un
gros soulier, parut enfin, qu'il tenait de sa main droite.

Le brigadier le saisit: «Hardi! hardi! tire!»

Lenient, à genoux maintenant, tirait sur l'autre jambe. Mais la besogne
était rude, car le captif gigotait ferme, ruait et faisait gros dos,
s'arc-boutant de la croupe à la traverse du lit.

--Hardi! hardi! tire, criait Sénateur.

Et ils tiraient de toute leur force, si bien que la barre de bois
céda et l'homme sortit jusqu'à la tête, dont il se servit encore pour
s'accrocher à sa cachette.

La figure parut enfin, la figure furieuse et consternée de Polyte dont
les bras demeuraient étendus sous le lit.

--Tire! criait toujours le brigadier.

Alors un bruit bizarre se fît entendre; et, comme les bras s'en venaient
à la suite des épaules, les mains se montrèrent à la suite des bras et,
dans les mains, la queue d'une casserole, et, au bout de la queue, la
casserole elle-même, qui contenait un lapin sauté.

--Nom de Dieu, de Dieu, de Dieu, de Dieu! hurlait le brigadier fou de
joie, tandis que Lenient s'assurait de l'homme.

Et la peau du lapin, preuve accablante, dernière et terrible pièce à
conviction, fut découverte dans la paillasse.

Alors les gendarmes rentrèrent en triomphe au village avec le prisonnier
et leurs trouvailles.

Huit jours plus tard, la chose ayant fait grand bruit, maître Lecacheur,
en entrant à la mairie pour y conférer avec le maître d'école, apprit
que le berger Severin l'y attendait depuis une heure.

L'homme était assis sur une chaise, dans un coin, son bâton entre les
jambes. En apercevant le maire, il se leva, ôta son bonnet, salua d'un:

--Bonjou, maît'Cacheux.

Puis demeura debout, craintif, gêné.

--Qu'est-ce que vous demandez? dit le fermier.

--V'là, maît'Cacheux. C'est-i véridique qu'on a volé un lapin cheux
vous, l'aut'semaine?

--Mais oui, c'est vrai, Severin.

--Ah! ben, pour lors c'est véridique.

--Oui, mon brave.

--Qué qui l'a volé, çu lapin?

--C'est Polyte Ancas, l'journalier.

--Ben, ben. C'est-i véridique itou qu'on l'a trouvé sous mon lit?

--Qui ça, le lapin?

--Le lapin et pi Polyte, l'un au bout d'l'autre.

--Oui, mon pauv'e Severin. C'est vrai.

--Pour lors, c'est véridique?

--Oui. Qu'est-ce qui vous a donc conté c't'histoire-là?

--Un p'tieu tout l'monde. Je m'entends. Et pi, et pi, vous n'en savez
long su l'mariage, vu qu'vous les faites, vous qu'êtes maire.

--Comment sur le mariage?

--Oui, rapport au drait.

--Comment rapport au droit?

--Rapport au drait d'l'homme et pi au drait d'la femme.

--Mais, oui.

--Eh! ben, dites-mé, maît'Cacheux, ma femme a-t-i l'drait de coucher avé
Polyte?

--Comment, de coucher avec Polyte?

--Oui, c'est-i son drait, vu la loi, et pi vu qu'alle est ma femme, de
coucher avec Polyte?

--Mais non, mais non, c'est pas son droit.

--Si je l'y r'prends, j'ai-t-i l'drait de li fout' des coups, mé, à elle
et pi à li itou?

--Mais... mais... mais oui.

--C'est ben, pour lors. J'vas vous dire. Eune nuit, vu qu'j'avais
d'z'idées, j'rentrai, l'aute semaine, et j'les y trouvai, qu'i n'étaient
point dos à dos. J'foutis Polyte coucher dehors; mais c'est tout, vu que
je savais point mon drait. C'te fois-ci, j'les vis point. Je l'sais par
l's autres. C'est fini, n'en parlons pu. Mais si j'les r'pince... nom
d'un nom, si j'les r'pince. Je leur ferai passer l'goût d'la rigolade,
maît'Cacheux, aussi vrai que je m'nomme Severin...



UN SOIR


Le _Kléber_ avait stoppé, et je regardais de mes yeux ravis l'admirable
golfe de Bougie qui s'ouvrait devant nous. Les forêts kabyles couvraient
les hautes montagnes; les sables jaunes, au loin, faisaient, à la mer
une rive de poudre d'or, et le soleil tombait en torrents de feu sur les
maisons blanches de la petite ville.

La brise chaude, la brise d'Afrique, apportait à mon coeur joyeux,
l'odeur du désert, l'odeur du grand continent mystérieux où l'homme du
Nord ne pénètre guère. Depuis trois mois, j'errai sur le bord de ce
monde profond et inconnu, sur le rivage de cette terre fantastique de
l'autruche, du chameau, de la gazelle, de l'hippopotame, du gorille, de
l'éléphant et du nègre. J'avais vu l'arabe galoper dans le vent, comme
un drapeau qui flotte et vole et passe, j'avais couché sous la tente
brune, dans la demeure vagabonde de ces oiseaux blancs du désert.
J'étais ivre de lumière, de fantaisie et d'espace.

Maintenant, après cette dernière excursion, il faudrait partir,
retourner en France, revoir Paris, la ville du bavardage inutile, des
soucis médiocres et des poignées de mains sans nombre. Je dirais adieu
aux choses aimées, si nouvelles, à peine entrevues, tant regrettées.

Une flotte de barques entourait le paquebot. Je sautai dans l'une
d'elles où ramait un négrillon, et je fus bientôt sur le quai, près de
la vieille porte sarrazine, dont la ruine grise, à l'entrée de la cité
kabyle, semble un écusson de noblesse antique.

Comme je demeurais debout sur le port, à côté de ma valise, regardant
sur la rade le gros navire à l'ancre, et stupéfait d'admiration devant
cette côte unique, devant ce cirque de montagnes baignées par les flots
bleus, plus beau que celui de Naples, aussi beau que ceux d'Ajaccio et
de Porto, en Corse, une lourde main me tomba sur l'épaule.

Je me retournai et je vis un grand homme à barbe longue, coiffé d'un
chapeau de paille, vêtu de flanelle blanche, debout à côté de moi, et me
dévisageant de ses yeux bleus.

--N'êtes-vous pas mon ancien camarade de pension? dit-il.

--C'est possible. Comment vous appelez-vous?

--Trémoulin.

--Parbleu! Tu étais mon voisin d'études.

--Ah! vieux, je t'ai reconnu du premier coup, moi.

Et la longue barbe se frotta sur mes joues.

Il semblait si content, si gai, si heureux de me voir, que, par un élan
d'amical égoïsme, je serrai fortement les deux mains de ce camarade de
jadis, et que je me sentis moi-même très satisfait de l'avoir ainsi
retrouvé.

Trémoulin avait été pour moi pendant quatre ans le plus intime, le
meilleur de ces compagnons d'études que nous oublions si vite à peine
sortis du collège. C'était alors un grand corps mince, qui semblait
porter une tête trop lourde, une grosse tête ronde, pesante, inclinant
le cou tantôt à droite, tantôt à gauche, et écrasant la poitrine étroite
de ce haut collégien à longues jambes.

Très intelligent, doué d'une facilité merveilleuse, d'une rare souplesse
d'esprit, d'une sorte d'intuition instinctive pour toutes les études
littéraires, Trémoulin était le grand décrocheur de prix de notre
classe.

On demeurait convaincu au collège qu'il deviendrait un homme illustre,
un poète sans doute, car il faisait des vers et il était plein d'idées
ingénieusement sentimentales. Son père, pharmacien dans le quartier du
Panthéon, ne passait pas pour riche.

Aussitôt après le baccalauréat, je l'avais perdu de vue.

--Qu'est-ce que tu fais ici? m'écriai-je.

Il répondit en souriant:

--Je suis colon.

--Bah! Tu plantes?

--Et je récolte.

--Quoi?

--Du raisin, dont je fais du vin.

--Et ça va?

--Ça va très bien.

--Tant mieux, mon vieux.

--Tu allais à l'hôtel?

--Mais, oui.

--Eh bien, tu iras chez moi.

--Mais!...

--C'est entendu.

Et il dit au négrillon qui surveillait nos mouvements:

--Chez moi, Ali.

Ali répondit:

--Foui, moussi.

Puis se mit à courir, ma valise sur l'épaule, ses pieds noirs battant la
poussière.

Trémoulin me saisit le bras, et m'emmena. D'abord il me posa des
questions sur mon voyage, sur mes impressions, et, voyant mon
enthousiasme, parut m'en aimer davantage.

Sa demeure était une vieille maison mauresque à cour intérieure, sans
fenêtres sur la rue, et dominée par une terrasse qui dominait elle-même
celles des maisons voisines, et le golfe et les forêts, les montagnes,
la mer.

Je m'écriai:

--Ah! voilà ce que j'aime, tout l'Orient m'entre dans le coeur en ce
logis. Cristi! que tu es heureux de vivre ici! Quelles nuits tu dois
passer sur cette terrasse! Tu y couches?

--Oui, j'y dors pendant l'été. Nous y monterons ce soir. Aimes-tu la
pêche?

--Quelle pêche?

--La pêche au flambeau.

--Mais oui, je l'adore.

--Eh bien, nous irons, après dîner. Puis nous reviendrons prendre des
sorbets sur mon toit.

Après que je me fus baigné, il me fit visiter la ravissante ville
kabyle, une vraie cascade de maisons blanches dégringolant à la mer,
puis nous rentrâmes comme le soir venait, et après un exquis dîner nous
descendîmes vers le quai.

On ne voyait plus rien que les feux des rues et les étoiles, ces larges
étoiles luisantes, scintillantes, du ciel d'Afrique.

Dans un coin du port, une barque attendait Dès que nous fûmes dedans, un
homme dont je n'avais point distingué le visage se mit à ramer pendant
que mon ami préparait le brasier qu'il allumerait tout à l'heure. Il me
dit:

--Tu sais, c'est moi qui manie la fouine. Personne n'est plus fort que
moi.

--Mes compliments.

Nous avions contourné une sorte de môle et nous étions, maintenant, dans
une petite baie pleine de hauts rochers dont les ombres avaient l'air de
tours bâties dans l'eau, et je m'aperçus, tout à coup, que la mer
était phosphorescente. Les avirons qui la battaient lentement, à coups
réguliers, allumaient dedans, à chaque tombée, une lueur mouvante et
bizarre qui traînait ensuite au loin derrière nous, en s'éteignant. Je
regardais, penché, cette coulée de clarté pâle, émiettée par les rames,
cet inexprimable feu de la mer, ce feu froid qu'un mouvement allume et
qui meurt dès que le flot se calme. Nous allions dans le noir, glissant
sur cette lueur, tous les trois.

Où allions-nous? Je ne voyais point mes voisins, je ne voyais rien que
ce remous lumineux et les étincelles d'eau projetées par les avirons. Il
faisait chaud, très chaud. L'ombre semblait chauffée dans un four, et
mon coeur se troublait de ce voyage mystérieux avec ces deux hommes dans
cette barque silencieuse.

Des chiens, les maigres chiens arabes au poil roux, au nez pointu, aux
yeux luisants, aboyaient au loin, comme ils aboient toutes les nuits
sur cette terre démesurée, depuis les rives de la mer jusqu'au fond du
désert où campent les tribus errantes. Les renards, les chacals, les
hyènes, répondaient; et non loin de là, sans doute, quelque lion
solitaire devait grogner dans une gorge de l'Atlas.

Soudain, le rameur s'arrêta. Où étions-nous? Un petit bruit grinça près
de moi. Une flamme d'allumette apparut, et je vis une main, rien qu'une
main, portant cette flamme légère vers la grille de fer suspendue à
l'avant du bateau et chargée de bois comme un bûcher flottant.

Je regardais, surpris, comme si cette vue eût été troublante et
nouvelle, et je suivis avec émotion la petite flamme touchant au bord de
ce foyer une poignée de bruyères sèches qui se mirent à crépiter.

Alors, dans la nuit endormie, dans la lourde nuit brûlante, un grand feu
clair jaillit, illuminant, sous un dais de ténèbres pesant sur nous, la
barque et deux hommes, un vieux matelot maigre, blanc et ridé, coiffé
d'un mouchoir noué sur la tête, et Trémoulin, dont la barbe blonde
luisait.

--Avant! dit-il.

L'autre rama, nous remettant en marche, au milieu d'un météore, sous
le dôme d'ombre mobile qui se promenait avec nous. Trémoulin, d'un
mouvement continu, jetait du bois sur le brasier qui flambait, éclatant
et rouge.

Je me penchai de nouveau et j'aperçus le fond de la mer. A quelques
pieds sous le bateau il se déroulait lentement, à mesure que nous
passions, l'étrange pays de l'eau, de l'eau qui vivifie, comme l'air du
ciel, des plantes et des bêtes. Le brasier enfonçant jusqu'aux rochers
sa vive lumière, nous glissions sur des forêts surprenantes d'herbes
rousses, rosés, vertes, jaunes. Entre elles et nous une glace
admirablement transparente, une glace liquide, presque invisible, les
rendait féeriques, les reculait dans un rêve, dans le rêve qu'éveillent
les océans profonds. Cette onde claire si limpide qu'on ne distinguait
point, qu'on devinait plutôt, mettait entre ces étranges végétations
et nous quelque chose de troublant comme le doute de la réalité, les
faisait mystérieuses comme les paysages des songes.

Quelquefois les herbes venaient jusqu'à la surface, pareilles à des
cheveux, à peine remuées par le lent passage de la barque.

Au milieu d'elles, de minces poissons d'argent filaient, fuyaient, vus
une seconde et disparus. D'autres, endormis encore, flottaient suspendus
au milieu de ces broussailles d'eau, luisants et fluets, insaisissables.
Souvent un crabe courait vers un trou pour se cacher, ou bien une méduse
bleuâtre et transparente, à peine visible, fleur d'azur pâle, vraie
fleur de mer, laissait traîner son corps liquide dans notre léger
remous; puis, soudain, le fond disparaissait, tombé plus bas, très loin,
dans un brouillard de verre épaissi. On voyait vaguement alors de gros
rochers et des varechs sombres, à peine éclairés par le brasier.

Trémoulin, debout à l'avant, le corps penché, tenant aux mains le long
trident aux pointes aiguës qu'on nomme la fouine, guettait les rochers,
les herbes, le fond changeant de la mer, avec un oeil ardent de bête qui
chasse.

Tout à coup, il laissa glisser dans l'eau, d'un mouvement vif et doux,
la tête fourchue de son arme, puis il la lança comme on lance une
flèche, avec une telle promptitude qu'elle saisit à la course un grand
poisson fuyant devant nous.

Je n'avais rien vu que le geste de Trémoulin, mais je l'entendis grogner
de joie, et, comme il levait sa fouine dans la clarté du brasier,
j'aperçus une bête qui se tordait traversée par les dents de fer.
C'était un congre. Après l'avoir contemplé et me l'avoir montré en
le promenant au-dessus de la flamme, mon ami le jeta dans le fond du
bateau. Le serpent de mer, le corps percé de cinq plaies, glissa, rampa,
frôlant mes pieds, cherchant un trou pour fuir, et, ayant trouvé entre
les membrures du bateau une flaque d'eau saumâtre, il s'y blottit, s'y
roula presque mort déjà.

Alors, de minute en minute, Trémoulin cueillit, avec une adresse
surprenante, avec une rapidité foudroyante, avec une sûreté miraculeuse,
tous les étranges vivants de l'eau salée. Je voyais tour à tour passer
au-dessus du feu, avec des convulsions d'agonie, des loups argentés, des
murènes sombres tachetées de sang, des rascasses hérissées de dards, et
des sèches, animaux bizarres qui crachaient de l'encre et faisaient la
mer toute noire pendant quelques instants, autour du bateau.

Cependant je croyais sans cesse entendre des cris d'oiseaux autour
de nous, dans la nuit, et je levais la tête m'efforçant de voir d'où
venaient ces sifflements aigus, proches ou lointains, courts ou
prolongés. Ils étaient innombrables, incessants, comme si une nuée
d'ailes eût plané sur nous, attirées sans doute par la flamme. Parfois
ces bruits semblaient tromper l'oreille et sortir de î'eau.

Je demandai:

--Qui est-ce qui siffle ainsi?

--Mais ce sont les charbons qui tombent.

C'était en effet le brasier semant sur la mer une pluie de brindilles en
feu. Elles tombaient rouges ou flambant encore et s'éteignaient avec une
plainte douce, pénétrante, bizarre, tantôt un vrai gazouillement, tantôt
un appel court d'émigrant qui passe. Des gouttes de résine ronflaient
comme des balles ou comme des frelons et mouraient brusquement en
plongeant. On eût dit vraiment des voix d'êtres, une inexprimable et
frêle rumeur de vie errant dans l'ombre tout près de nous.

Trémoulin cria soudain:

--Ah... la gueuse!

Il lança sa fouine, et, quand il la releva, je vis, enveloppant les
dents de la fourchette, et collée au bois, une sorte de grande loque de
chair rouge qui palpitait, remuait, enroulant et déroulant de longues
et molles et fortes lanières couvertes de suçoirs autour du manche du
trident. C'était une pieuvre.

Il approcha de moi cette proie, et je distinguai les deux gros yeux du
monstre qui me regardaient, des yeux saillants, troubles et terribles,
émergeant d'une sorte de poche qui ressemblait à une tumeur. Se croyant
libre, la bête allongea lentement un de ses membres dont je vis les
ventouses blanches ramper vers moi. La pointe en était fine comme un
fil, et dès que cette jambe dévorante se fut accrochée au banc, une
autre se souleva, se déploya pour la suivre. On sentait là-dedans, dans
ce corps musculeux et mou, dans cette ventouse vivante, rougeâtre et
flasque, une irrésistible force. Trémoulin avait ouvert son couteau, et
d'un coup brusque, il le plongea entre les yeux.

On entendit un soupir, un bruit d'air qui s'échappe; et le poulpe cessa
d'avancer.

Il n'était pas mort cependant, car la vie est tenace en ces corps
nerveux, mais sa vigueur était détruite, sa pompe crevée, il ne pouvait
plus boire le sang, sucer et vider la carapace des crabes.

Trémoulin, maintenant, détachait du bordage, comme pour jouer avec cet
agonisant, ses ventouses impuissantes, et, saisi soudain par une étrange
colère, il cria:

--Attends, je vas te chauffer les pieds.

D'un coup de trident il le reprit et, l'élevant de nouveau, il fit
passer contre la flamme, en les frottant aux grilles de fer rougies du
brasier, les fines pointes de chair des membres de la pieuvre.

Elles crépitèrent en se tordant, rougies, raccourcies par le feu; et
j'eus mal jusqu'au bout des doigts de la souffrance de l'affreuse bête.

--Oh! ne fais pas ça, criai-je.

Il répondit avec calme:

--Bah! c'est assez bon pour elle.

Puis il rejeta dans le bateau la pieuvre crevée et mutilée qui se traîna
entre mes jambes, jusqu'au trou plein d'eau saumâtre, où elle se blottit
pour mourir au milieu des poissons morts.

Et la pêche continua longtemps, jusqu'à ce que le bois vint à manquer.

Quand il n'y en eut plus assez pour entretenir le feu, Trémoulin
précipita dans l'eau le brasier tout entier, et la nuit, suspendue sur
nos têtes par la flamme éclatante, tomba sur nous, nous ensevelit de
nouveau dans ses ténèbres.

Le vieux se remit à ramer, lentement, à coups réguliers. Où était le
port, où était la terre? où était l'entrée du golfe et la large mer?
Je n'en savais rien. Le poulpe remuait encore près de mes pieds, et je
souffrais dans les ongles comme si on me les eût brûlés aussi. Soudain,
j'aperçus des lumières; on rentrait au port.

--Est-ce que tu as sommeil? demanda mon ami.

--Non, pas du tout.

--Alors, nous allons bavarder un peu sur mon toit.

--Bien volontiers.

Au moment où nous arrivions sur cette terrasse, j'aperçus le croissant
de la lune qui se levait derrière les montagnes. Le vent chaud glissait
par souffles lents, plein d'odeurs légères, presque imperceptibles,
comme s'il eût balayé sur son passage la saveur des jardins et des
villes de tous les pays brûlés du soleil.

Autour de nous, les maisons blanches aux toits carrés descendaient vers
la mer, et sur ces toits on voyait des formes humaines couchées ou
debout, qui dormaient ou qui rêvaient sous les étoiles, des familles
entières roulées en de longs vêtements de flanelle et se reposant, dans
la nuit calme, de la chaleur du jour.

Il me sembla tout à coup que l'âme orientale entrait en moi, l'âme
poétique et légendaire des peuples simples aux pensées fleuries. J'avais
le coeur plein de la Bible et des Mille et une Nuits; j'entendais des
prophètes annoncer des miracles et je voyais sur les terrasses de palais
passer des princesses en pantalons de soie, tandis que brûlaient, en des
réchauds d'argent, des essences fines dont la fumée prenait des formes
de génies.

Je dis à Trémoulin:

--Tu as de la chance d'habiter ici.

Il répondit:

--C'est le hasard qui m'y a conduit.

--Le hasard?

--Oui, le hasard et le malheur.

--Tu as été malheureux?

--Très malheureux.

Il était debout, devant moi, enveloppé de son burnous, et sa voix me fit
passer un frisson sur la peau, tant elle me sembla douloureuse.

Il reprit après un moment de silence:

--Je peux te raconter mon chagrin. Cela me fera peut-être du bien d'en
parler.

--Raconte.

--Tu le veux?

--Oui.

--Voilà. Tu te rappelles bien ce que j'étais au collège: une manière
de poète élevé dans une pharmacie. Je rêvais de faire des livres, et
j'essayai, après mon baccalauréat. Cela ne me réussit pas. Je publiai un
volume de vers, puis un roman, sans vendre davantage l'un que l'autre,
puis une pièce de théâtre qui ne fut pas jouée.

Alors, je devins amoureux. Je ne te raconterai pas ma passion. A côté
de la boutique de papa, il y avait un tailleur, lequel était père d'une
fille. Je l'aimai. Elle était intelligente, ayant conquis ses diplômes
d'instruction supérieure, et avait un esprit vif, sautillant, très en
harmonie, d'ailleurs, avec sa personne. On lui eût donné quinze ans bien
qu'elle en eût plus de vingt-deux. C'était une toute petite femme, fine
de traits, de lignes, de ton, comme une aquarelle délicate. Son nez, sa
bouche, ses yeux bleus, ses cheveux blonds, son sourire, sa taille, ses
mains, tout cela semblait fait pour une vitrine et non pour la vie à
l'air. Pourtant elle était vive, souple et active incroyablement. J'en
fus très amoureux. Je me rappelle deux ou trois promenades au jardin du
Luxembourg, auprès de la fontaine de Médicis, qui demeureront assurément
les meilleures heures de ma vie. Tu connais, n'est-ce pas, cet état
bizarre de folie tendre qui fait que nous n'avons plus de pensée que
pour des actes d'adoration? On devient véritablement un possédé que
hante une femme, et rien n'existe plus pour nous à côté d'elle.

Nous fûmes bientôt fiancés. Je lui communiquai mes projets d'avenir
qu'elle blâma. Elle ne me croyait ni poète, ni romancier, ni auteur
dramatique, et pensait que le commerce, quand il prospère, peut donner
le bonheur parfait.

Renonçant donc à composer des livres, je me résignai à en vendre, et
j'achetai, à Marseille, la Librairie Universelle, dont le propriétaire
était mort.

J'eus là trois bonnes années. Nous avions fait de notre magasin une
sorte de salon littéraire où tous les lettrés de la ville venaient
causer. On entrait chez nous comme on entre au cercle, et on échangeait
des idées sur les livres, sur les poètes, sur la politique surtout. Ma
femme, qui dirigeait la vente, jouissait d'une vraie notoriété dans
la ville. Quant à moi, pendant qu'on bavardait au rez-de-chaussée,
je travaillais dans mon cabinet du premier qui communiquait avec la
librairie par un escalier tournant. J'entendais les voix, les rires, les
discussions, et je cessais d'écrire parfois, pour écouter. Je m'étais
mis en secret à composer un roman--que je n'ai pas fini.

Les habitués les plus assidus étaient M. Montina, un rentier, un grand
garçon, un beau garçon, un beau du Midi, à poil noir, avec des yeux
complimenteurs, M. Barbet, un magistrat, deux commerçants, MM. Faucil et
Labarrègue, et le général marquis de Flèche, le chef du parti royaliste,
le plus gros personnage de la province, un vieux de soixante-six ans.

Les affaires marchaient bien. J'étais heureux, très heureux.

Voilà qu'un jour, vers trois heures, en faisant des courses, je passai
par la rue Saint-Ferréol et je vis sortir soudain d'une porte une femme
dont la tournure ressemblait si fort à celle de la mienne que je me
serais dit: «C'est elle!» si je ne l'avais laissée, un peu souffrante,
à la boutique une heure plus tôt. Elle marchait devant moi, d'un pas
rapide, sans se retourner. Et je me mis à la suivre presque malgré moi,
surpris, inquiet.

Je me disais: «Ce n'est pas elle. Non. C'est impossible, puisqu'elle
avait la migraine. Et puis qu'aurait-elle été faire dans cette maison?»

Je voulus cependant en avoir le coeur net, et je me hâtai pour la
rejoindre. M'a-t-elle senti ou deviné ou reconnu à mon pas, je n'en sais
rien, mais elle se retourna brusquement. C'était elle! En me voyant elle
rougit beaucoup et s'arrêta, puis, souriant:

--Tiens, te voilà?

J'avais le coeur serré.

--Oui. Tu es donc sortie? Et ta migraine?

--Ça allait mieux, j'ai été faire une course.

--Où donc?

--Chez Lacaussade, rue Cassinelli, pour une commande de crayons.

Elle me regardait bien en face. Elle n'était plus rouge, mais plutôt
un peu pâle. Ses yeux clairs et limpides,--ah! les yeux des
femmes!--semblaient pleins de vérité, mais je sentis vaguement,
douloureusement, qu'ils étaient pleins de mensonge. Je restais devant
elle plus confus, plus embarrassé, plus saisi qu'elle-même, sans oser
rien soupçonner, mais sûr qu'elle mentait. Pourquoi? je n'en savais
rien.

Je dis seulement:

--Tu as bien fait de sortir si ta migraine va mieux.

--Oui, beaucoup mieux.

--Tu rentres?

--Mais oui.

Je la quittai, et m'en allai seul, par les rues. Que se passait-il?
J'avais eu, en face d'elle, l'intuition de sa fausseté. Maintenant
je n'y pouvais croire; et quand je rentrai pour dîner, je m'accusais
d'avoir suspecté, même une seconde, sa sincérité.

As-tu été jaloux, toi? oui ou non, qu'importe! La première goutte de
jalousie était tombée sur mon coeur. Ce sont des gouttes de feu. Je ne
formulais rien, je ne croyais rien. Je savais seulement qu'elle avait
menti. Songe que tous les soirs, quand nous restions en tête à tête,
après le départ des clients et des commis, soit qu'on allât flâner
jusqu'au port, quand il faisait beau, soit qu'on demeurât à bavarder
dans mon bureau, s'il faisait mauvais, je laissais s'ouvrir mon coeur
devant elle avec un abandon sans réserve, car je l'aimais. Elle était
une part de ma vie, la plus grande, et toute ma joie. Elle tenait dans
ses petites mains ma pauvre âme captive, confiante et fidèle.

Pendant les premiers jours, ces premiers jours de doute et de détresse
avant que le soupçon se précise et grandisse, je me sentis abattu et
glacé comme lorsqu'une maladie couve en nous. J'avais froid sans cesse,
vraiment froid, je ne mangeais plus, je ne dormais pas.

Pourquoi avait-elle menti? Que faisait-elle dans cette maison? J'y étais
entré pour tâcher de découvrir quelque chose. Je n'avais rien trouvé.
Le locataire du premier, un tapissier, m'avait renseigné sur tous ses
voisins, sans que rien me jetât sur une piste. Au second habitait une
sage-femme, au troisième une couturière et une manicure, dans les
combles deux cochers avec leurs familles.

Pourquoi avait-elle menti? Il lui aurait été si facile de me dire
qu'elle venait de chez la couturière ou de chez la manicure. Oh! quel
désir j'ai eu de les interroger aussi! Je ne l'ai pas fait de peur
qu'elle en fût prévenue et qu'elle connût mes soupçons.

Donc, elle était entrée dans cette maison et me l'avait caché. Il y
avait un mystère. Lequel? Tantôt j'imaginais des raisons louables, une
bonne oeuvre dissimulée, un renseignement à chercher, je m'accusais de
la suspecter. Chacun de nous n'a-t-il pas le droit d'avoir ses petits
secrets innocents, une sorte de seconde vie intérieure dont on ne doit
compte à personne? Un homme, parce qu'on lui a donné pour compagne une
jeune fille, peut-il exiger qu'elle ne pense et ne fasse plus rien sans
l'en prévenir avant ou après? Le mot mariage veut-il dire renoncement
à toute indépendance, à toute liberté? Ne se pouvait-il faire qu'elle
allât chez une couturière sans me le dire ou qu'elle secourût la famille
d'un des cochers? Ne se pouvait-il aussi que sa visite dans cette
maison, sans être coupable, fût de nature à être, non pas blâmée, mais
critiquée par moi? Elle me connaissait jusque dans mes manies les
plus ignorées et craignait peut-être, sinon un reproche, du moins une
discussion. Ses mains étaient fort jolies, et je finis par supposer
qu'elle les faisait soigner en cachette par la manicure du logis suspect
et qu'elle ne l'avouait point pour ne pas paraître dissipatrice. Elle
avait de l'ordre, de l'épargne, mille précautions de femme économe et
entendue aux affaires. En confessant cette petite dépense de coquetterie
elle se serait sans doute jugée amoindrie à mes yeux. Les femmes ont
tant de subtilités et de roueries natives dans l'âme.

Mais tous mes raisonnements ne me rassuraient point. J'étais jaloux. Le
soupçon me travaillait, me déchirait, me dévorait. Ce n'était pas encore
un soupçon, mais le soupçon. Je portais en moi une douleur, une angoisse
affreuse, une pensée encore voilée--oui, une pensée avec un voile
dessus--ce voile, je n'osais pas le soulever, car, dessous, je
trouverais un horrible doute... Un amant!... N'avait-elle pas un
amant?... Songe! songe! Cela était invraisemblable, impossible... et
pourtant?...

La figure de Montina passait sans cesse devant mes yeux. Je le voyais,
ce grand bellâtre aux cheveux luisants, lui sourire dans le visage, et
je me disais: «C'est lui.»

Je me faisais l'histoire de leur liaison. Ils avaient parlé d'un livre
ensemble, discuté l'aventure d'amour, trouvé quelque chose qui leur
ressemblait, et de cette analogie avaient fait une réalité.

Et je les surveillais, en proie au plus abominable supplice que puisse
endurer un homme. J'avais acheté des chaussures à semelles de caoutchouc
afin de circuler sans bruit, et je passais ma vie maintenant à monter et
à descendre mon petit escalier en limaçon pour les surprendre. Souvent,
même, je me laissais glisser sur les mains, la tête la première, le long
des marches, afin de voir ce qu'ils faisaient. Puis je devais remonter
à reculons, avec des efforts et une peine infinis, après avoir constaté
que le commis était en tiers.

Je ne vivais plus, je souffrais. Je ne pouvais plus penser à rien, ni
travailler, ni m'occuper de mes affaires. Dès que je sortais, dès que
j'avais fait cent pas dans la rue, je me disais: «Il est là», et je
rentrais. Il n'y était pas. Je repartais! Mais à peine m'étais-je
éloigné de nouveau, je pensais: «Il est venu, maintenant», et je
retournais.

Cela durait tout le long des jours.

La nuit, c'était plus affreux encore, car je la sentais à côté de
moi, dans mon lit. Elle était là, dormant ou feignant, de dormir!
Dormait-elle? Non, sans doute. C'était encore un mensonge?

Je restais immobile, sur le dos, brûlé par la chaleur de son corps,
haletant et torturé. Oh! quelle envie, une envie ignoble et puissante,
de me lever, de prendre une bougie et un marteau, et, d'un seul coup, de
lui fendre la tête, pour voir dedans! J'aurais vu, je le sais bien,
une bouillie de cervelle et de sang, rien de plus. Je n'aurais pas su!
Impossible de savoir! Et ses yeux! Quand elle me regardait, j'étais
soulevé par des rages folles. On la regarde--elle vous regarde! Ses yeux
sont transparents, candides--et faux, faux, faux! et on ne peut deviner
ce qu'elle pense, derrière. J'avais envie d'enfoncer des aiguilles
dedans, de crever ces glaces de fausseté.

Ah! comme je comprends l'inquisition! Je lui aurais tordu les poignets
dans des manchettes de fer.--Parle... avoue!... Tu ne veux pas?...
attends!...--Je lui aurais serré la gorge doucement...--Parle, avoue!...
tu ne veux pas?...,--et j'aurais serré, serré, jusqu'à la voir râler,
suffoquer, mourir... Ou bien je lui aurais brûlé les doigts sur le
feu... Oh! cela, avec quel bonheur je l'aurais fait!...

--Parle... parle donc... Tu ne veux pas?

--Je les aurais tenus sur les charbons, ils auraient été grillés, par le
bout... et elle aurait parlé... certes!... elle aurait parlé...

Trémoulin, dressé, les poings fermés, criait. Autour de nous, sur les
toits voisins, les ombres se soulevaient, se réveillaient, écoutaient,
troublées dans leur repos.

Et moi, ému, capté par un intérêt puissant, je voyais devant moi, dans
la nuit, comme si je l'avais connue, cette petite femme, ce petit être
blond, vif et rusé. Je la voyais vendre ses livres, causer avec les
hommes que son air d'enfant troublait, et je voyais dans sa fine tête de
poupée les petites idées sournoises, les folles idées empanachées, les
rêves de modistes parfumées au musc s'attachant à tous les héros des
romans d'aventures. Comme lui je la suspectais, je la détestais, je la
haïssais, je lui aurais aussi brûlé les doigts pour qu'elle avouât.

Il reprit, d'un ton plus calme:

--Je ne sais pas pourquoi je te raconte cela. Je n'en ai jamais parlé à
personne. Oui, mais je n'ai vu personne depuis deux ans. Je n'ai causé
avec personne, avec personne! Et cela me bouillonnait dans le coeur
comme une boue qui fermente. Je la vide. Tant pis pour toi.

Eh bien, je m'étais trompé, c'était pis que ce que j'avais cru, pis que
tout. Écoute. J'usai du moyen qu'on emploie toujours, je simulai des
absences. Chaque fois que je m'éloignais, ma femme déjeunait dehors. Je
ne te raconterai pas comment j'achetai un garçon de restaurant pour la
surprendre.

La porte de leur cabinet devait m'être ouverte, et j'arrivai, à l'heure
convenue, avec la résolution formelle de les tuer. Depuis la veille je
voyais la scène comme si elle avait déjà eu lieu! J'entrais! Une petite
table couverte de verres, de bouteilles et d'assiettes, la séparait de
Montina. Leur surprise était telle en m'apercevant qu'ils demeuraient
immobiles. Moi, sans dire un mot, j'abattais sur la tête de l'homme
la canne plombée dont j'étais armé. Assommé d'un seul coup, il
s'affaissait, la figure sur la nappe! Alors je me tournais vers elle, et
je lui laissais le temps--quelques secondes--de comprendre et de tordre
ses bras vers moi, folle d'épouvante, avant de mourir à son tour. Oh!
j'étais prêt, fort, résolu et content, content jusqu'à l'ivresse. L'idée
du regard éperdu qu'elle me jetterait sous ma canne levée, de ses mains
tendues en avant, du cri de sa gorge, de sa figure soudain livide et
convulsée, me vengeait d'avance. Je ne l'abattrais pas du premier coup,
elle! Tu me trouves féroce, n'est-ce pas? Tu ne sais pas ce qu'on
souffre. Penser qu'une femme, épouse ou maîtresse, qu'on aime, se donne
à un autre, se livre à lui comme à vous, et reçoit ses lèvres comme les
vôtres! C'est une chose atroce, épouvantable. Quand on a connu un jour
cette torture, on est capable de tout. Oh! je m'étonne qu'on ne tue pas
plus souvent, car tous ceux qui ont été trahis, tous, ont désiré tuer,
ont joui de cette mort rêvée, ont fait, seuls dans leur chambre, ou
sur une route déserte, hantés par l'hallucination de la vengeance
satisfaite, le geste d'étrangler ou d'assommer.

Moi, j'arrivai à ce restaurant. Je demandai: «Ils sont là?» Le garçon
vendu répondit: «Oui, monsieur», me fit monter un escalier, et me
montrant une porte: «Ici!» dit-il. Je serrais ma canne comme si mes
doigts eussent été de fer. J'entrai.

J'avais bien choisi l'instant. Ils s'embrassaient, mais ce n'était pas
Montina. C'était le général de Flèche, le général qui avait soixante-six
ans!

Je m'attendais si bien à trouver l'autre, que je demeurai perclus
d'étonnement.

Et puis... et puis... je ne sais pas encore ce qui se passa en moi...
non... je ne sais pas? Devant l'autre, j'aurais été convulsé de
fureur!... Devant celui-là, devant ce vieil homme ventru, aux joues
tombantes, je fus suffoqué par le dégoût. Elle, la petite, qui semblait
avoir quinze ans, s'était donnée, livrée à ce gros homme presque gâteux,
parce qu'il était marquis, général, l'ami et le représentant des rois
détrônés. Non, je ne sais pas ce que je sentis, ni ce que je pensai. Ma
main n'aurait pas pu frapper ce vieux! Quelle honte! Non, je n'avais
plus envie de tuer ma femme, mais toutes les femmes qui peuvent faire
des choses pareilles! Je n'étais plus jaloux, j'étais éperdu comme si
j'avais vu l'horreur des horreurs!

Qu'on dise ce qu'on voudra des hommes, ils ne sont point si vils que
cela! Quand on en rencontre un qui s'est livré de cette façon, on le
montre au doigt. L'époux ou l'amant d'une vieille femme est plus méprisé
qu'un voleur. Nous sommes propres, mon cher. Mais elles, elles, des
filles, dont le coeur est sale! Elles sont à tous, jeunes ou vieux, pour
des raisons méprisables et différentes, parce que c'est leur profession,
leur vocation et leur fonction. Ce sont les éternelles, inconscientes et
sereines prostituées qui livrent leur corps sans dégoût, parce qu'il
est marchandise d'amour, qu'elles le vendent ou qu'elles le donnent, au
vieillard qui hante les trottoirs avec de l'or dans sa poche, ou bien,
pour la gloire, au vieux souverain lubrique, au vieil homme célèbre et
répugnant!...

Il vociférait comme un prophète antique, d'une voix furieuse, sous le
ciel étoilé, criant, avec une rage de désespéré, la honte glorifiée de
toutes les maîtresses des vieux monarques, la honte respectée de toutes
les vierges qui acceptent de vieux époux, la honte tolérée de toutes les
jeunes femmes qui cueillent, souriantes, de vieux baisers.

Je les voyais, depuis la naissance du monde, évoquées, appelées par lui,
surgissant autour de nous dans cette nuit d'Orient, les filles, les
belles filles à l'âme vile qui, comme les bêtes ignorant l'âge du mâle,
furent dociles à des désirs séniles. Elles se levaient, servantes des
patriarches chantées par la Bible, Agar, Ruth, les filles de Loth, la
brune Abigaïl, la vierge de Sunnam qui, de ses caresses, ranimait David
agonisant, et toutes les autres, jeunes, grasses, blanches, patriciennes
ou plébéiennes, irresponsables femelles d'un maître, chair d'esclave
soumise, éblouie ou payée!

Je demandai:

---Qu'as-tu fait?

Il répondit simplement:

--Je suis parti. Et me voici.

Alors nous restâmes l'un près de l'autre, longtemps, sans parler,
rêvant!...

J'ai gardé de ce soir-là une impression inoubliable. Tout ce que j'avais
vu, senti, entendu, deviné, la pêche, la pieuvre aussi peut-être, et ce
récit poignant, au milieu des fantômes blancs, sur les toits voisins,
tout semblait concourir à une émotion unique. Certaines rencontres,
certaines inexplicables combinaisons de choses, contiennent assurément,
sans que rien d'exceptionnel y apparaisse, une plus grande quantité de
secrète quintessence de vie que celle dispersée dans l'ordinaire des
jours.



LES ÉPINGLES


--Ah! mon cher, quelles rosses, les femmes!

--Pourquoi dis-tu ça?

--C'est qu'elles m'ont joué un tour abominable.

--A toi?

--Oui, à moi.

--Les femmes, ou une femme?

--Deux femmes.

--Deux femmes en même temps?

--Oui.

--Quel tour?

Les deux jeunes gens étaient assis devant un grand café du boulevard
et buvaient des liqueurs mélangées d'eau, ces apéritifs qui ont l'air
d'infusions faites avec toutes les nuances d'une boîte d'aquarelle.

Ils avaient à peu près le même âge: vingt-cinq à trente ans. L'un était
blond et l'autre brun. Ils avaient la demi-élégance des coulissiers, des
hommes qui vont à la Bourse et dans les salons, qui fréquentent partout,
vivent partout, aiment partout. Le brun reprit:

--Je t'ai dit ma liaison, n'est-ce pas, avec cette petite bourgeoise
rencontrée sur la plage de Dieppe?

--Oui.

--Mon cher, tu sais ce que c'est. J'avais une maîtresse à Paris, une que
j'aime infiniment, une vieille amie, une bonne amie, une habitude enfin,
et j'y tiens.

--A ton habitude?

--Oui, à mon habitude et à elle. Elle est mariée aussi avec un brave
homme, que j'aime beaucoup également, un bon garçon très cordial, un
vrai camarade! Enfin c'est une maison où j'avais logé ma vie.

--Eh bien?

--Eh bien! ils ne peuvent pas quitter Paris, ceux-là, et je me suis
trouvé veuf à Dieppe.

--Pourquoi allais-tu à Dieppe?

--Pour changer d'air. On ne peut pas rester tout le temps sur le
boulevard.

--Alors?

--Alors, j'ai rencontré sur la plage la petite dont je t'ai parlé.

--La femme du chef de bureau?

--Oui. Elle s'ennuyait beaucoup. Son mari, d'ailleurs, ne venait que
tous les dimanches, et il est affreux. Je la comprends joliment. Donc,
nous avons ri et dansé ensemble.

--Et le reste?

--Oui, plus tard. Enfin, nous nous sommes rencontrés, nous nous sommes
plu, je le lui ai dit, elle me l'a fait répéter pour mieux comprendre,
et elle n'y a pas mis d'obstacle.

--L'aimais-tu?

--Oui, un peu; elle est très gentille.

--Et l'autre?

--L'autre était à Paris! Enfin, pendant six semaines, ç'a été très bien
et nous sommes rentrés ici dans les meilleurs termes. Est-ce que tu sais
rompre avec une femme, toi, quand cette femme n'a pas un tort à ton
égard?

--Oui, très bien.

--Comment fais-tu?

--Je la lâche.

--Mais comment t'y prends-tu pour la lâcher?

--Je ne vais plus chez elle.

--Mais si elle vient chez toi?

--Je... n'y suis pas.

--Et si elle revient?

--Je lui dis que je suis indisposé.

--Si elle te soigne?

--Je... je lui fais une crasse.

--Si elle l'accepte?

--J'écris des lettres anonymes à son mari pour qu'il la surveille les
jours où je l'attends.

--Ça c'est grave! Moi je n'ai pas de résistance. Je ne sais pas rompre.
Je les collectionne. Il y en a que je ne vois plus qu'une fois par an,
d'autres tous les dix mois, d'autres au moment du terme, d'autres les
jours où elles ont envie de dîner au cabaret. Celles que j'ai espacées
ne me gênent pas, mais j'ai souvent bien du mal avec les nouvelles pour
les distancer un peu.

--Alors...

--Alors, mon cher, la petite ministère était tout feu, tout flamme, sans
un tort, comme je te l'ai dit! Comme son mari passe tous ses jours au
bureau, elle se mettait sur le pied d'arriver chez moi à l'improviste.
Deux fois elle a failli rencontrer mon habitude.

--Diable!

--Oui. Donc j'ai donné à chacune ses jours, des jours fixes pour éviter
les confusions. Lundi et samedi à l'ancienne. Mardi, jeudi et dimanche à
la nouvelle.

--Pourquoi cette préférence?

--Ah! mon cher, elle est plus jeune.

--Ça ne te faisait que deux jours de repos par semaine.

--Ça me suffit.

--Mes compliments!

--Or, figure-toi qu'il m'est arrivé l'histoire la plus ridicule du monde
et la plus embêtante. Depuis quatre mois tout allait parfaitement; je
dormais sur mes deux oreilles et j'étais vraiment très heureux quand
soudain, lundi dernier, tout craque.

J'attendais mon habitude à l'heure dite, une heure un quart, en fumant
un bon cigare.

Je rêvassais, très satisfait de moi, quand je m'aperçus que l'heure
était passée. Je fus surpris car elle est très exacte. Mais je crus à
un petit retard accidentel. Cependant une demi-heure se passe, puis une
heure, une heure et demie et je compris qu'elle avait été retenue par
une cause quelconque, une migraine peut-être ou un importun. C'est très
ennuyeux ces choses-là, ces attentes... inutiles, très ennuyeux et très
énervant. Enfin, j'en pris mon parti, puis je sortis et, ne sachant que
faire, j'allai chez elle.

Je la trouvai en train de lire un roman.

--Eh bien, lui dis-je?

Elle répondit tranquillement:

--Mon cher, je n'ai pas pu, j'ai été empêchée.

--Par quoi?

--Par... des occupations.

--Mais... quelles occupations?

--Une visite très ennuyeuse.

Je pensai qu'elle ne voulait pas me dire la vraie raison, et, comme elle
était très calme, je ne m'en inquiétai pas davantage.

Je comptais rattraper le temps perdu, le lendemain, avec l'autre.

Le mardi donc, j'étais très... très ému et très amoureux en expectative,
de la petite ministère, et même étonné qu'elle ne devançât pas l'heure
convenue. Je regardais la pendule à tout moment suivant l'aiguille avec
impatience.

Je la vis passer le quart, puis la demie, puis deux heures... Je ne
tenais plus en place, traversant à grandes enjambées ma chambre, collant
mon front à la fenêtre et mon oreille contre la porte pour écouter si
elle ne montait pas l'escalier.

Voici deux heures et demie, puis trois heures! Je saisis mon chapeau et
je cours chez elle. Elle lisait, mon cher, un roman!

--Eh bien? lui dis-je avec anxiété.

Elle répondit, aussi tranquillement que mon habitude:

--Mon cher, je n'ai pas pu, j'ai été empêchée.

--Par quoi?

--Par... des occupations.

--Mais... quelles occupations?

--Une visite ennuyeuse.

Certes, je supposai immédiatement qu'elles savaient tout; mais elle
semblait pourtant si placide, si paisible que je finis par rejeter mon
soupçon, par croire à une coïncidence bizarre, ne pouvant imaginer
une pareille dissimulation de sa part. Et après une heure de causerie
amicale, coupée d'ailleurs par vingt entrées de sa petite fille, je dus
m'en aller fort embêté.

Et figure-toi que le lendemain...

--Ç'a a été la même chose?

--Oui... et le lendemain encore. Et ça a duré ainsi trois semaines, sans
une explication, sans que rien me révélât cette conduite bizarre dont
cependant je soupçonnais le secret.

--Elles savaient tout?

--Parbleu. Mais comment? Ah! j'en ai eu du tourment avant de
l'apprendre.

--Comment l'as-tu su enfin?

--Par lettres. Elles m'ont donné, le même jour, dans les mêmes termes,
mon congé définitif.

--Et?

--Et voici... Tu sais, mon cher, que les femmes ont toujours sur elles
une armée d'épingles. Les épingles à cheveux, je les connais, je m'en
méfie, et j'y veille, mais les autres sont bien plus perfides, ces
sacrées petites épingles à tête noire qui nous semblent toutes
pareilles, à nous grosse bêtes que nous sommes, mais qu'elles
distinguent, elles, comme nous distinguons un cheval d'un chien.

Or, il paraît qu'un jour ma petite ministère avait laissé une de ces
machines révélatrices piquée dans ma tenture, près de ma glace.

Mon habitude, du premier coup, avait aperçu sur l'étoffe ce petit point
noir gros comme une puce, et sans rien dire l'avait cueilli, puis avait
laissé à la même place une de ses épingles à elle, noire aussi, mais
d'un modèle différent.

Le lendemain, la ministère voulut reprendre son bien, et reconnut
aussitôt la substitution; alors un soupçon lui vint, et elle en mit
deux, en les croisant.

L'habitude répondit à ce signe télégraphique par trois boules noires,
l'une sur l'autre.

Une fois ce commerce commencé, elles continuèrent à communiquer, sans se
rien dire, seulement pour s'épier. Puis il paraît que l'habitude, plus
hardie, enroula le long de la petite pointe d'acier un mince papier où
elle avait écrit: «Poste restante, boulevard Malesherbes, C. D.»

Alors elles s'écrivirent. J'étais perdu. Tu comprends que ça n'a pas
été tout seul entre elles. Elles y allaient avec précaution, avec mille
ruses, avec toute la prudence qu'il faut en pareil cas. Mais l'habitude
fît un coup d'audace et donna un rendez-vous à l'autre.

Ce qu'elles se sont dit, je l'ignore! Je sais seulement que j'ai fait
les frais de leur entretien. Et voilà!

--C'est tout.

--Oui.

--Tu ne les vois plus.

--Pardon, je les vois encore comme ami; nous n'avons pas rompu tout à
fait.

--Et elles, se sont-elles revues?

--Oui, mon cher, elles sont devenues intimes.

--Tiens, tiens. Et ça ne te donne pas une idée, ça?

--Non, quoi?

--Grand serin, l'idée de leur faire repiquer des épingles doubles?



DUCHOUX


En descendant le grand escalier du cercle chauffé comme une serre par
le calorifère, le baron de Mordiane avait laissé ouverte sa fourrure;
aussi, lorsque la grande porte de la rue se fut refermée sur lui,
éprouva-t-il un frisson de froid profond, un de ces frissons brusques
et pénibles qui rendent triste comme un chagrin. Il avait perdu quelque
argent, d'ailleurs, et son estomac, depuis quelque temps, le faisait
souffrir, ne lui permettait plus de manger à son gré.

Il allait rentrer chez lui, et soudain la pensée de son grand
appartement vide, du valet de pied dormant dans l'antichambre, du
cabinet où l'eau tiédie pour la toilette du soir chantait doucement sur
le réchaud à gaz, du lit large, antique et solennel comme une couche
mortuaire, lui fit entrer jusqu'au fond du coeur, jusqu'au fond de la
chair, un autre froid plus douloureux encore que celui de l'air glacé.

Depuis quelques années il sentait s'appesantir sur lui ce poids de la
solitude qui écrase quelquefois les vieux garçons. Jadis, il était fort,
alerte et gai, donnant tous ses jours au sport et toutes ses nuits
aux fêtes. Maintenant, il s'alourdissait et ne prenait plus plaisir
à grand'chose. Les exercices le fatiguaient, les soupers et même les
dîners lui faisaient mal, les femmes l'ennuyaient autant qu'elles
l'avaient autrefois amusé.

La monotonie des soirs pareils, des mêmes amis retrouvés au même lieu,
au cercle, de la même partie avec des chances et des déveines balancées,
des mêmes propos sur les mêmes choses, du même esprit dans les mêmes
bouches, des mêmes plaisanteries sur les mêmes sujets, des mêmes
médisances sur les mêmes femmes, l'écoeurait au point de lui donner, par
moments, de véritables désirs de suicide. Il ne pouvait plus mener cette
vie régulière et vide, si banale, si légère et si lourde en même temps,
et il désirait quelque chose de tranquille, de reposant, de confortable,
sans savoir quoi.

Certes, il ne songeait pas à se marier, car il ne se sentait pas le
courage de se condamner à la mélancolie, à la servitude conjugale,
à cette odieuse existence de deux êtres, qui, toujours ensemble, se
connaissaient jusqu'à ne plus dire un mot qui ne soit prévu par l'autre,
à ne plus faire un geste qui ne soit attendu, à ne plus avoir une
pensée, un désir, un jugement qui ne soient devinés. Il estimait qu'une
personne ne peut être agréable à voir encore que lorsqu'on la connaît
peu, lorsqu'il reste en elle du mystère, de l'inexploré, lorsqu'elle
demeure un peu inquiétante et voilée. Donc il lui aurait fallu une
famille qui n'en fût pas une, où il aurait pu passer une partie
seulement de sa vie; et, de nouveau, le souvenir de son fils le hanta.

Depuis un an, il y songeait sans cesse, sentant croître en lui l'envie
irritante de le voir, de le connaître. Il l'avait eu dans sa jeunesse,
au milieu de circonstances dramatiques et tendres. L'enfant, envoyé dans
le Midi, avait été élevé près de Marseille, sans jamais connaître le nom
de son père.

Celui-ci avait payé d'abord les mois de nourrice, puis les mois de
collège, puis les mois de fête, puis la dot pour un mariage raisonnable.
Un notaire discret avait servi d'intermédiaire sans jamais rien révéler.

Le baron de Mordiane savait donc seulement qu'un enfant de son sang
vivait quelque part, aux environs de Marseille, qu'il passait pour
intelligent et bien élevé, qu'il avait épousé la fille d'un architecte
entrepreneur, dont il avait pris la suite. Il passait aussi pour gagner
beaucoup d'argent.

Pourquoi n'irait-il pas voir ce fils inconnu, sans se nommer, pour
l'étudier d'abord et s'assurer qu'il pourrait au besoin trouver un
refuge agréable dans cette famille?

Il avait fait grandement les choses, donné une belle dot acceptée avec
reconnaissance. Il était donc certain de ne pas se heurter contre un
orgueil excessif; et cette pensée, ce désir, reparus tous les jours, de
partir pour le Midi, devenaient en lui irritants comme une démangeaison.
Un bizarre attendrissement d'égoïste le sollicitait aussi, à l'idée de
cette maison riante et chaude, au bord de la mer, où il trouverait sa
belle-fille jeune et jolie, ses petits-enfants aux bras ouverts, et son
fils qui lui rappellerait l'aventure charmante et courte des lointaines
années. Il regrettait seulement d'avoir donné tant d'argent, et que
cet argent eût prospéré entre les mains du jeune homme, ce qui ne lui
permettait plus de se présenter en bienfaiteur.

Il allait, songeant à tout cela, la tête enfoncée dans son col de
fourrure; et sa résolution fut prise brusquement. Un fiacre passait;
il l'appela, se fit conduire chez lui; et quand son valet de chambre,
réveillé, eut ouvert la porte:

--Louis, dit-il, nous partons demain soir pour Marseille. Nous y
resterons peut-être une quinzaine de jours. Vous allez faire tous les
préparatifs nécessaires.

Le train roulait, longeant le Rhône sablonneux, puis traversait des
plaines jaunes, des villages clairs, un grand pays fermé au loin par des
montagnes nues.

Le baron de Mordiane, réveillé après une nuit en sleeping, se regardait
avec mélancolie dans la petite glace de son nécessaire. Le jour cru du
Midi lui montrait des rides qu'il ne se connaissait pas encore: un état
de décrépitude ignoré dans la demi-ombre des appartements parisiens.

Il pensait, en examinant le coin des yeux, les paupières fripées, les
tempes, le front dégarnis:

---Bigre, je ne suis pas seulement défraîchi. Je suis avancé.

Et son désir de repos grandit soudain, avec une vague envie, née en lui
pour la première fois, de tenir sur ses genoux ses petits-enfants.

Vers une heure de l'après-midi, il arriva, dans un landau loué à
Marseille, devant une de ces maisons de campagne méridionales si
blanches, au bout de leur avenue de platanes, qu'elles éblouissent et
font baisser les yeux. Il souriait en suivant l'allée et pensait:

--Bigre, c'est gentil!

Soudain, un galopin de cinq à six ans apparut, sortant d'un arbuste, et
demeura debout au bord du chemin, regardant le monsieur avec ses yeux
ronds.

Mordiane s'approcha:

--Bonjour, mon garçon.

Le gamin ne répondit pas.

Le baron, alors, s'étant penché, le prit dans ses bras pour l'embrasser,
puis, suffoqué par une odeur d'ail dont l'enfant tout entier semblait
imprégné, il le remit brusquement à terre en murmurant:

--Oh! c'est l'enfant du jardinier.

Et il marcha vers la demeure.

Le linge séchait sur une corde devant la porte, chemises, serviettes,
torchons, tabliers et draps, tandis qu'une garniture de chaussettes
alignées sur des ficelles superposées emplissait une fenêtre entière,
pareille aux étalages de saucisses devant les boutiques de charcutiers.

Le baron appela.

Une servante apparut, vraie servante du Midi, sale et dépeignée, dont
les cheveux, par mèches, lui tombaient sur la face, dont la jupe, sous
l'accumulation des taches qui l'avaient assombrie, gardait de sa couleur
ancienne quelque chose de tapageur, un air de foire champêtre et de robe
de saltimbanque.

Il demanda:

--M. Duchoux est-il chez lui?

Il avait donné, jadis, par plaisanterie de viveur sceptique, ce nom à
l'enfant perdu afin qu'on n'ignorât point qu'il avait été trouvé sous un
chou.

La servante répéta:

--Vous demandez M. Duchouxe?

--Oui.

--Té, il est dans la salle, qui tire ses plans.

--Dites-lui que M. Merlin demande à lui parler.

Elle reprit, étonnée:

--Hé! donc, entrez, si vous voulez le voir. Et elle cria:

--Mosieu Duchouxe, une visite!

Le baron entra, et, dans une grande salle, assombrie par les volets à
moitié clos, il aperçut indistinctement des gens et des choses qui lui
parurent malpropres.

Debout devant une table surchargée d'objets de toute sorte, un petit
homme chauve traçait des lignes sur un large papier.

Il interrompit son travail et fit deux pas.

Son gilet ouvert, sa culotte déboutonnée, les poignets de sa chemise
relevés, indiquaient qu'il avait fort chaud, et il était chaussé de
souliers boueux révélant qu'il avait plu quelques jours auparavant.

Il demanda, avec un fort accent méridional:

--À qui ai-je l'honneur?...

--Monsieur Merlin... Je viens vous consulter pour un achat de terrain à
bâtir.

--Ah! ah! très bien!

Et Duchoux, se tournant vers sa femme, qui tricotait dans l'ombre:

--Débarrasse une chaise, Joséphine.

Mordiane vit alors une femme jeune, qui semblait déjà vieille, comme
on est vieux à vingt-cinq ans en province, faute de soins, de lavages
répétés, de tous les petits soucis, de toutes les petites propretés, de
toutes les petites attentions de la toilette féminine qui immobilisent
la fraîcheur et conservent, jusqu'à près de cinquante ans, le charme et
la beauté. Un fichu sur les épaules, les cheveux noués à la diable, de
beaux cheveux épais et noirs, mais qu'on devinait peu brossés, elle
allongea vers une chaise des mains de bonne et enleva une robe d'enfant,
un couteau, un bout de ficelle, un pot à fleurs vide et une assiette
grasse demeurés sur le siège qu'elle tendit ensuite au visiteur.

Il s'assit et s'aperçut alors que la table de travail de Duchoux
portait, outre les livres et les papiers, deux salades fraîchement
cueillies, une cuvette, une brosse à cheveux, une serviette, un revolver
et plusieurs tasses non nettoyées.

L'architecte vit ce regard et dit en souriant:

--Excusez! il y a un peu de désordre dans le salon; ça tient aux
enfants.

Et il approcha sa chaise pour causer avec le client.

--Donc, vous cherchez un terrain aux environs de Marseille?

Son haleine, bien que venue de loin, apporta au baron ce souffle d'ail
qu'exhalent les gens du Midi ainsi que des fleurs leur parfum.

Mordiane demanda:

--C'est votre fils que j'ai rencontré sous les platanes?

--Oui. Oui, le second.

--Vous en avez deux?

--Trois, monsieur, un par an.

Et Duchoux semblait plein d'orgueil.

Le baron pensait: «S'ils fleurent tous le même bouquet, leur chambre
doit être une vraie serre.»

Il reprit:

--Oui, je voudrais un joli terrain près de la mer, sur une petite plage
déserte...

Alors Duchoux s'expliqua. Il en avait dix, vingt, cinquante, cent et
plus, de terrains dans ces conditions, à tous les prix, pour tous les
goûts. Il parlait comme coule une fontaine, souriant, content de lui,
remuant sa tête chauve et ronde.

Et Mordiane se rappelait une petite femme blonde, mince, un peu
mélancolique et disant si tendrement: «Mon cher aimé» que le souvenir
seul avivait le sang de ses veines. Elle l'avait aimé avec passion, avec
folie, pendant trois mois; puis, devenue enceinte en l'absence de son
mari qui était gouverneur d'une colonie, elle s'était sauvée, s'était
cachée, éperdue de désespoir et de terreur, jusqu'à la naissance de
l'enfant que Mordiane avait emporté, un soir d'été et qu'ils n'avaient
jamais revu.

Elle était morte de la poitrine trois ans plus tard, là-bas, dans la
colonie de son mari qu'elle était allé rejoindre. Il avait devant lui
leur fils; qui disait, en faisant sonner les finales comme des notes de
métal:

--Ce terrain-là, monsieur, c'est une occasion unique...

Et Mordiane se rappelait l'autre voix, légère comme un effleurement de
brise, murmurant:

--Mon cher aimé, nous ne nous séparerons jamais...

Et il se rappelait ce regard bleu, doux, profond, dévoué, en contemplant
l'oeil rond, bleu aussi, mais vide de ce petit homme ridicule qui
ressemblait à sa mère, pourtant...

Oui, il lui ressemblait de plus en plus de seconde en seconde; il lui
ressemblait par l'intonation, par le geste, par toute l'allure; il lui
ressemblait comme un singe ressemble à l'homme; mais il était d'elle, il
avait d'elle mille traits déformés irrécusables, irritants, révoltants.
Le baron souffrait, hanté soudain par cette ressemblance horrible,
grandissant toujours, exaspérante, affolante, torturante comme un
cauchemar, comme un remords!

Il balbutia:

--Quand pourrons-nous voir ensemble ce terrain?

--Mais, demain, si vous voulez.

--Oui, demain. Quelle heure?

--Une heure.

--Ça va.

L'enfant rencontré sous l'avenue apparut dans la porte ouverte et cria:

--Païré!

On ne lui répondit pas.

Mordiane était debout avec une envie de se sauver, de courir, qui lui
faisait frémir les jambes. Ce «Païré» l'avait frappé comme une balle.
C'était à lui qu'il s'adressait, c'était pour lui, ce païré à l'ail, ce
païré du Midi.

Oh! qu'elle sentait bon, l'amie d'autrefois!

Duchoux le reconduisait.

--C'est à vous, cette maison? dit le baron.

--Oui monsieur, je l'ai achetée dernièrement. Et j'en suis fier. Je suis
enfant du hasard, moi, monsieur, et je ne m'en cache pas; j'en suis
fier. Je ne dois rien à personne, je suis le fils de mes oeuvres; je me
dois tout à moi-même.

L'enfant, resté sur le seuil, criait de nouveau, mais de loin:

--Païré!

Mordiane, secoué de frissons, saisi de panique, fuyait comme on fuit
devant un grand danger.

--Il va me deviner, me reconnaître, pensait-il. Il va me prendre dans
ses bras et me crier aussi: «Païré», en me donnant par le visage un
baiser parfumé d'ail.

--A demain, monsieur.

--A demain, une heure.


Le landau roulait sur la route blanche.

--Cocher, à la gare!

Et il entendait deux voix, une lointaine et douce, la voix affaiblie
et triste des morts, qui disait: «Mon cher aimé». Et l'autre sonore,
chantante, effrayante, qui criait: «Païré», comme on crie: «Arrêtez-le»,
quand un voleur fuit dans les rues.

Le lendemain soir, en entrant au cercle, le comte d'Etreillis lui dit:

--On ne vous a pas vu depuis trois jours. Avez-vous été malade?

--Oui, un peu souffrant. J'ai des migraines, de temps en temps.



LE RENDEZ-VOUS


Son chapeau sur la tête, son manteau sur le dos, un voile noir sur le
nez, un autre dans sa poche dont elle doublerait le premier quand elle
serait montée dans le fiacre coupable, elle battait du bout de son
ombrelle la pointe de sa bottine, et demeurait assise dans sa chambre,
ne pouvant se décider à sortir, pour aller à ce rendez-vous.

Combien de fois, pourtant, depuis deux ans, elle s'était habillée ainsi,
pendant les heures de Bourse de son mari, un agent de change très
mondain, pour rejoindre dans son logis de garçon le beau vicomte de
Martelet, son amant.

La pendule derrière son dos battait les secondes vivement; un livre
à moitié lu bâillait sur le petit bureau de bois de rose, entre les
fenêtres, et un fort parfum de violette, exhalé par deux petits bouquets
baignant en deux mignons vases de Saxe sur la cheminée, se mêlait à une
vague odeur de verveine soufflée sournoisement par la porte du cabinet
de toilette demeurée entr'ouverte.

L'heure sonna--trois heures--et la mit debout. Elle se retourna pour
regarder le cadran, puis sourit, songeant:--«Il m'attend déjà. Il va
s'énerver». Alors, elle sortit, prévint le valet de chambre qu'elle
serait rentrée dans une heure au plus tard--un mensonge--descendit
l'escalier et s'aventura dans la rue, à pied.

On était aux derniers jours de mai, à cette saison délicieuse où le
printemps de la campagne semble faire le siège de Paris et le conquérir
par-dessus les toits, envahir les maisons, à travers les murs, faire
fleurir la ville, y répandre une gaieté sur la pierre des façades,
l'asphalte des trottoirs et le pavé des chaussées, la baigner, la griser
de sève comme un bois qui verdit.

Madame Haggan fit quelques pas à droite avec l'intention de suivre,
comme toujours, la rue de Provence où elle hélerait un fiacre, mais la
douceur de l'air; cette émotion de l'été qui nous entre dans la gorge en
certains jours, la pénétra si brusquement, que, changeant d'idée, elle
prit la rue de la Chaussée-d'Antin, sans savoir pourquoi, obscurément
attirée par le désir de voir des arbres dans le square de la Trinité.
Elle pensait: «Bah! il m'attendra dix minutes de plus.» Cette idée, de
nouveau, la réjouissait, et, tout en marchant à petits pas, dans la
foule, elle croyait le voir s'impatienter, regarder l'heure, ouvrir la
fenêtre, écouter à la porte, s'asseoir quelques instants, se relever,
et, n'osant pas fumer, car elle le lui avait défendu les jours de
rendez-vous, jeter sur la boîte aux cigarettes des regards désespérés.

Elle allait doucement, distraite par tout ce qu'elle rencontrait, par
les figures et les boutiques, ralentissant le pas de plus en plus et si
peu désireuse d'arriver qu'elle cherchait, aux devantures, des prétextes
pour s'arrêter.

Au bout de la rue, devant l'église, la verdure du petit square l'attira
si fortement qu'elle traversa la place, entra dans le jardin, cette cage
à enfants, et fit deux fois le tour de l'étroit gazon, au milieu des
nounous enrubannées, épanouies, bariolées, fleuries. Puis elle prit une
chaise, s'assit, et levant les yeux vers le cadran rond comme une lune
dans le clocher, elle regarda marcher l'aiguille.

Juste à ce moment la demie sonna, et son coeur tressaillit d'aise en
entendant tinter les cloches du carillon. Une demi-heure de gagnée, plus
un quart d'heure pour atteindre la rue Miromesnil, et quelques minutes
encore de flânerie,--une heure! une heure volée au rendez-vous! Elle y
resterait quarante minutes à peine, et ce serait fini encore une fois.

Dieu! comme ça l'ennuyait d'aller là-bas! Ainsi qu'un patient montant
chez le dentiste, elle portait en son coeur le souvenir intolérable de
tous les rendez-vous passés, un par semaine en moyenne depuis deux ans,
et la pensée qu'un autre allait avoir lieu, tout à l'heure, la crispait
d'angoisse de la tête aux pieds. Non pas que ce fût bien douloureux,
douloureux comme une visite au dentiste, mais c'était si ennuyeux, si
ennuyeux, si compliqué, si long, si pénible que tout, tout, même une
opération, lui aurait paru préférable. Elle y allait pourtant, très
lentement, à tous petits pas, en s'arrêtant, en s'asseyant, en flânant
partout, mais elle y allait. Oh! elle aurait bien voulu manquer encore
celui-là, mais elle avait fait poser ce pauvre vicomte, deux fois
de suite le mois dernier, et elle n'osait point recommencer si tôt.
Pourquoi y retournait-elle? Ah! pourquoi? Parce qu'elle en avait pris
l'habitude, et qu'elle n'avait aucune raison à donner à ce malheureux
Martelet quand il voudrait connaître ce pourquoi! Pourquoi avait-elle
commencé? Pourquoi? Elle ne le savait plus! L'avait-elle aimé? C'était
possible! Pas bien fort, mais un peu, voilà si longtemps! Il était bien,
recherché, élégant, galant, et représentait strictement, au premier coup
d'oeil, l'amant parfait d'une femme du monde. La cour avait duré trois
mois,--temps normal, lutte honorable, résistance suffisante--puis elle
avait consenti, avec quelle émotion, quelle crispation, quelle peur
horrible et charmante à ce premier rendez-vous, suivi de tant d'autres,
dans ce petit entresol de garçon, rue de Miromesnil. Son coeur?
Qu'éprouvait alors son petit coeur de femme séduite, vaincue, conquise,
en passant pour la première fois la porte de cette maison de cauchemar?
Vrai, elle ne le savait plus! Elle l'avait oublié! On se souvient d'un
fait, d'une date, d'une chose, mais on ne se souvient guère, deux ans
plus tard, d'une émotion qui s'est envolée très vite, parce qu'elle
était très légère. Oh! par exemple, elle n'avait pas oublié les autres,
ce chapelet de rendez-vous, ce chemin de la croix de l'amour, aux
stations si fatigantes, si monotones, si pareilles, que la nausée lui
montait aux lèvres en prévision de ce que ce serait tout à l'heure.

Dieu! ces fiacres qu'il fallait appeler pour aller là, ils ne
ressemblaient pas aux autres fiacres, dont on se sert pour les courses
ordinaires! Certes, les cochers devinaient. Elle le sentait rien qu'à
la façon dont ils la regardaient, et ces yeux des cochers de Paris sont
terribles! Quand on songe qu'à tout moment, devant le tribunal, ils
reconnaissent, au bout de plusieurs années, des criminels qu'ils ont
conduits une seule fois, en pleine nuit, d'une rue quelconque à une
gare, et qu'ils ont affaire à presque autant de voyageurs qu'il y a
d'heures dans la journée, et que leur mémoire est assez sûre pour qu'ils
affirment: «Voilà bien l'homme que j'ai chargé rue des Martyrs, et
déposé gare de Lyon, à minuit quarante, le 10 juillet de l'an dernier!»
n'y a-t-il pas de quoi frémir, lorsqu'on risque ce que risque une jeune
femme allant à un rendez-vous, en confiant sa réputation au premier venu
de ces cochers! Depuis deux ans elle en avait employé, pour ce voyage
de la rue Miromesnil, au moins cent à cent vingt, en comptant un par
semaine. C'étaient autant de témoins qui pouvaient déposer contre elle
dans un moment critique.

Aussitôt dans le fiacre, elle tirait de sa poche l'autre voile, épais
et noir comme un loup, et se l'appliquait sur les yeux. Cela cachait
le visage, oui, mais le reste, la robe, le chapeau, l'ombrelle, ne
pouvait-on pas les remarquer, les avoir vus déjà? Oh! dans cette rue de
Miromesnil, quel supplice! Elle croyait reconnaître tous les passants,
tous les domestiques, tout le monde. A peine la voiture arrêtée, elle
sautait et passait en courant devant le concierge toujours debout sur
le seuil de sa loge. En voilà un qui devait tout savoir, tout,--son
adresse,--son nom,--la profession de son mari,--tout,--car ces
concierges sont les plus subtils des policiers! Depuis deux ans elle
voulait l'acheter, lui donner, lui jeter, un jour ou l'autre, un billet
de cent francs en passant devant lui. Pas une fois elle n'avait osé
faire ce petit mouvement de lui lancer aux pieds ce bout de papier
roulé! Elle avait peur.--De quoi?--Elle ne savait pas!--D'être rappelée,
s'il ne comprenait point? D'un scandale? d'un rassemblement dans
l'escalier? d'une arrestation peut-être? Pour arriver à la porte du
vicomte, il n'y avait guère qu'un demi-étage à monter, et il lui
paraissait haut comme la tour Saint-Jacques! A peine engagée dans le
vestibule, elle se sentait prise dans une trappe, et le moindre bruit
devant ou derrière elle, lui donnait une suffocation. Impossible de
reculer, avec ce concierge et la rue qui lui fermaient la retraite; et
si quelqu'un descendait juste à ce moment, elle n'osait pas sonner chez
Martelet et passait devant la porte comme si elle allait ailleurs! Elle
montait, montait, montait! Elle aurait monté quarante étages! Puis,
quand tout semblait redevenu tranquille dans la cage de l'escalier, elle
redescendait en courant avec l'angoisse dans l'âme de ne pas reconnaître
l'entresol!

Il était là, attendant dans un costume galant en velours doublé de soie,
très coquet, mais un peu ridicule, et depuis deux ans, il n'avait rien
changé à sa manière de l'accueillir, mais rien, pas un geste!

Dès qu'il avait refermé la porte, il lui disait: «Laissez-moi baiser vos
mains, ma chère, chère amie!» Puis il la suivait dans la chambre, où
volets clos et lumières allumées, hiver comme été, par chic sans doute,
il s'agenouillait devant elle en la regardant de bas en haut avec un air
d'adoration. Le premier jour ça avait été très gentil, très réussi, ce
mouvement-là! Maintenant elle croyait voir M. Delaunay jouant pour la
cent vingtième fois le cinquième acte d'une pièce à succès. Il fallait
changer ses effets.

Et puis après, oh! mon Dieu! après! c'était le plus dur! Non, il ne
changeait pas ses effets, le pauvre garçon! Quel bon garçon, mais
banal!...

Dieu que c'était difficile de se déshabiller sans femme de chambre! Pour
une fois, passe encore, mais toutes les semaines cela devenait odieux!
Non, vrai, un homme ne devrait pas exiger d'une femme une pareille
corvée! Mais s'il était difficile de se déshabiller, se rhabiller
devenait presque impossible et énervant à crier, exaspérant à gifler
le monsieur qui disait, tournant autour d'elle d'un air
gauche:--«Voulez-vous que je vous aide.»--L'aider! Ah oui! à quoi? De
quoi était-il capable? Il suffisait de lui voir une épingle entre les
doigts pour le savoir.

C'est à ce moment-là peut-être qu'elle avait commencé à le prendre en
grippe. Quand il disait: «Voulez-vous que je vous aide!» Elle l'aurait
tué. Et puis était-il possible qu'une femme ne finît point par détester
un homme qui, depuis deux ans, l'avait forcée plus de cent vingt fois à
se rhabiller sans femme de chambre?

Certes il n'y avait pas beaucoup d'hommes aussi maladroits que lui,
aussi peu dégourdis, aussi monotones. Ce n'était pas le petit baron de
Grimbal qui aurait demandé de cet air niais: «Voulez-vous que je vous
aide?» Il aurait aidé, lui, si vif, si drôle, si spirituel. Voilà!
C'était un diplomate; il avait couru le monde, rôdé partout, déshabillé
et rhabillé sans doute des femmes vêtues suivant toutes les modes de la
terre, celui-là!...

L'horloge de l'église sonna les trois quarts. Elle se dressa, regarda le
cadran, se mit à rire en murmurant «Oh! doit-il être agité!» puis elle
partit d'une marche plus vive, et sortit du square.

Elle n'avait point fait dix pas sur la place quand elle se trouva nez à
nez avec un monsieur qui la salua profondément.

--Tiens, vous, baron?--dit-elle, surprise. Elle venait justement de
penser à lui.

--Oui, madame.

Et il s'informa de sa santé, puis, après quelques vagues propos, il
reprit:

--Vous savez que vous êtes la seule--vous permettez que je dise de
mes amies, n'est-ce pas?--qui ne soit point encore venue visiter mes
collections japonaises.

--Mais, mon cher baron, une femme ne peut aller ainsi chez un garçon?

--Comment! comment! en voilà une erreur quand il s'agit de visiter une
collection rare!

--En tout cas, elle ne peut y aller seule.

--Et pourquoi pas? mais j'en ai reçu des multitudes de femmes seules,
rien que pour ma galerie! J'en reçois tous les jours. Voulez-vous que
je vous les nomme--non--je ne le ferai point. Il faut être discret
même pour ce qui n'est pas coupable. En principe, il n'est inconvenant
d'entrer chez un homme sérieux, connu, dans une certaine situation, que
lorsqu'on y va pour une cause inavouable!

--Au fond, c'est assez juste ce que vous dites-la.

--Alors vous venez voir ma collection.

--Quand?

--Mais tout de suite.

--Impossible, je suis pressée.

--Allons donc. Voilà une demi-heure que vous êtes assise dans le square.

--Vous m'espionniez?

--Je vous regardais.

--Vrai, je suis pressée.

--Je suis sûr que non. Avouez que vous n'êtes pas très pressée.

Madame Haggan se mit à rire, et avoua:

--Non... non... pas... très...

Un fiacre passait à les toucher. Le petit baron cria: «Cocher!» et la
voiture s'arrêta. Puis, ouvrant la portière:

--Montez, madame.

--Mais, baron, non, c'est impossible, je ne peux pas aujourd'hui.

--Madame, ce que vous faites est imprudent, montez! On commence à nous
regarder, vous allez former un attroupement; on va croire que je vous
enlève et nous arrêter tous les deux, montez, je vous en prie!

Elle monta, effarée, abasourdie. Alors il s'assit auprès d'elle en
disant au cocher: «rue de Provence».

Mais soudain elle s'écria:

--Oh! mon Dieu, j'oubliais une dépêche très pressée, voulez-vous me
conduire, d'abord, au premier bureau télégraphique?

Le fiacre s'arrêta un peu plus loin, rue de Châteaudun, et elle dit au
baron:

--Pouvez-vous me prendre une carte de cinquante centimes? J'ai promis
à mon mari d'inviter Martelet à dîner pour demain, et j'ai oublié
complètement.

Quand le baron fut revenu, sa carte bleue à la main, elle écrivit au
crayon:

--«Mon cher ami, je suis très souffrante; j'ai une névralgie atroce qui
me tient au lit. Impossible sortir. Venez dîner demain soir pour que je
me fasse pardonner.

«JEANNE.»

Elle mouilla la colle, ferma soigneusement, mit l'adresse: «Vicomte de
Martelet, 240, rue Miromesnil,» puis, rendant la carte au baron:

--Maintenant, voulez-vous avoir la complaisance de jeter ceci dans la
boîte aux télégrammes.



LE PORT


I


Sorti du Havre le 3 mai 1882, pour un voyage dans les mers de Chine, le
trois-mâts carré _Notre-Dame-des-Vents,_ rentra au port de Marseille le
8 août 1886, après quatre ans de voyages. Son premier chargement déposé
dans le port chinois où il se rendait, il avait trouvé sur-le-champ un
fret nouveau pour Buenos-Ayres, et de là, avait pris des marchandises
pour le Brésil.

D'autres traversées, encore des avaries, des réparations, les calmes de
plusieurs mois, les coups de vent qui jettent hors la route, tous les
accidents, aventures et mésaventures de mer, enfin, avaient tenu loin de
sa patrie ce trois-mâts normand qui revenait à Marseille le ventre plein
de boîtes de fer-blanc contenant des conserves d'Amérique.

Au départ il avait à bord, outre le capitaine et le second, quatorze
matelots, huit normands et six bretons. Au retour il ne lui restait plus
que cinq bretons et quatre normands, le breton était mort en route,
les quatre normands disparus en des circonstances diverses avaient été
remplacés par deux américains, un nègre et un norvégien racolé, un soir,
dans un cabaret de Singapour.

Le gros bateau, les voiles carguées, vergues en croix sur sa mâture,
traîné par un remorqueur marseillais qui haletait devant lui, roulant
sur un reste de houle que le calme survenu laissait mourir tout
doucement, passa devant le château d'If, puis sous tous les rochers gris
de la rade que le soleil couchant couvrait d'une buée d'or, et il entra
dans le vieux port où sont entassés, flanc contre flanc, le long des
quais, tous les navires du monde, pêle-mêle, grands et petits, de toute
forme et de tout gréement, trempant comme une bouillabaisse de bateaux
en ce bassin trop restreint, plein d'eau putride où les coques se
frôlent, se frottent, semblent marinées dans un jus de flotte.

_Notre-Dame-des-Vents_ prit sa place, entre un brick italien et une
goélette anglaise qui s'écartèrent pour laisser passer ce camarade;
puis, quand toutes les formalités de la douane et du port eurent été
remplies, le capitaine autorisa les deux tiers de son équipage à passer
la soirée dehors.

La nuit était venue. Marseille s'éclairait. Dans la chaleur de ce soir
d'été, un fumet de cuisine à l'ail flottait sur la cité bruyante, pleine
de voix, de roulements, de claquements, de gaieté méridionale.

Dès qu'ils se sentirent sur le port, les dix hommes que la mer roulait
depuis des mois se mirent en marche tout doucement, avec une hésitation
d'êtres dépaysés, désaccoutumés des villes, deux par deux, en
procession.

Ils se balançaient, s'orientaient, flairant les ruelles qui aboutissent
au port, enfiévrés par un appétit d'amour qui avait grandi dans leurs
corps pendant leurs derniers soixante-six jours de mer. Les normands
marchaient en tête, conduits par Célestin Duclos, un grand gars fort et
malin qui servait de capitaine aux autres chaque fois qu'ils mettaient
pied à terre. Il devinait les bons endroits, inventait des tours de sa
façon et ne s'aventurait pas trop dans les bagarres si fréquentes entre
matelots dans les ports. Mais quand il y était pris il ne redoutait
personne.

Après quelque hésitation entre toutes les rues obscures qui descendent
vers la mer comme des égouts et dont sortent des odeurs lourdes, une
sorte d'haleine de bouges, Célestin se décida pour une espèce de
couloir, tortueux où brillaient, au-dessus des portes, des lanternes en
saillie portant des numéros énormes sur leurs verres dépolis et colorés.
Sous la voûte étroite des entrées, des femmes en tablier, pareilles à
des bonnes, assises sur des chaises de paille, se levaient en les voyant
venir, faisant trois pas jusqu'au ruisseau qui séparait la rue en deux
et coupaient la route à cette file d'hommes qui s'avançaient lentement,
en chantonnant et en ricanant, allumés déjà par le voisinage de ces
prisons de prostituées.

Quelquefois, au fond d'un vestibule, apparaissait, derrière une seconde
porte ouverte soudain et capitonnée de cuir brun, une grosse fille
dévêtue, dont les cuisses lourdes et les mollets gras se dessinaient
brusquement sous un grossier maillot de coton blanc. Sa jupe courte
avait l'air d'une ceinture bouffante; et la chair molle de sa poitrine,
de ses épaules et de ses bras, faisait une tache rose sur un corsage de
velours noir bordé d'un galon d'or. Elle appelait de loin: «Venez-vous,
jolis garçons?» et parfois sortait elle-même pour s'accrocher à l'un
d'eux et l'attirer vers sa porte, de toute sa force, cramponnée à lui
comme une araignée qui traîne une bête plus grosse qu'elle. L'homme,
soulevé par ce contact, résistait mollement, et les autres s'arrêtaient
pour regarder, hésitants entre l'envie d'entrer tout de suite et celle
de prolonger encore cette promenade appétissante. Puis, quand la femme
après des efforts acharnés avait attiré le matelot jusqu'au seuil de
son logis, où toute la bande allait s'engouffrer derrière lui, Célestin
Duclos, qui s'y connaissait en maisons, criait soudain: «Entre pas là,
Marchand, c'est pas l'endroit.»

L'homme alors obéissant à cette voix se dégageait d'une secousse brutale
et les amis se reformaient en bande, poursuivis par les injures immondes
de la fille exaspérée, tandis que d'autres femmes, tout le long de la
ruelle, devant eux, sortaient de leurs portes, attirées par le bruit,
et lançaient avec des voix enrouées des appels pleins de promesses.
Ils allaient donc de plus en plus allumés, entre les cajoleries et les
séductions annoncées par le choeur des portières d'amour de tout le haut
de la rue, et les malédictions ignobles lancées contre eux par le choeur
d'en bas, par le choeur méprisé des filles désappointées. De temps en
temps ils rencontraient une autre bande, des soldats qui marchaient avec
un battement de fer sur la jambe, des matelots encore, des bourgeois
isolés, des employés de commerce. Partout, s'ouvraient de nouvelles rues
étroites, étoilées de fanaux louches. Ils allaient toujours dans
ce labyrinthe de bouges, sur ces pavés gras où suintaient des eaux
putrides, entre ces murs pleins de chair de femme.

Enfin Duclos se décida et s'arrêtant devant une maison d'assez belle
apparence, il y fit entrer tout son monde.


II


La fête fut complète! Quatre heures durant, les dix matelots se
gorgèrent d'amour et de vin. Six mois de solde y passèrent.

Dans la grande salle du café, ils étaient installés en maîtres,
regardant d'un oeil malveillant les habitués ordinaires qui
s'installaient aux petites tables, dans les coins, où une des filles
demeurées libres, vêtue en gros baby ou en chanteuse de café-concert,
courait les servir, puis s'asseyait près d'eux.

Chaque homme, en arrivant, avait choisi sa compagne qu'il garda toute la
soirée, car le populaire n'est pas changeant. On avait rapproché trois
tables et, après la première rasade, la procession dédoublée, accrue
d'autant de femmes qu'il y avait de mathurins, s'était reformée dans
l'escalier. Sur les marches de bois, les quatre pieds de chaque couple
sonnèrent longtemps, pendant que s'engouffrait, dans la porte étroite
qui menait aux chambres, ce long défilé d'amoureux.

Puis on redescendit pour boire, puis on remonta de nouveau, puis on
redescendit encore.

Maintenant, presque gris, ils gueulaient! Chacun d'eux, les yeux rouges,
sa préférée sur les genoux, chantait ou criait, tapait à coups de poings
la table, s'entonnait du vin dans la gorge, lâchait en liberté la brute
humaine. Au milieu d'eux, Célestin Duclos, serrant contre lui une grande
fille aux joues rouges, à cheval sur ses jambes, la regardait avec
ardeur. Moins ivre que les autres, non qu'il eût moins bu, il avait
encore d'autres pensées, et, plus tendre, cherchait à causer. Ses idées
le fuyaient un peu, s'en allaient, revenaient et disparaissaient sans
qu'il pût se souvenir au juste de ce qu'il avait voulu dire.

Il riait, répétant:

--Pour lors, pour lors... v'là longtemps que t'es ici.

--Six mois, répondit la fille.

Il eut l'air content pour elle, comme si c'eût été une preuve de bonne
conduite, et il reprit:

--Aimes-tu c'te vie-là?

Elle hésita, puis résignée:

--On s'y fait. C'est pas plus embêtant qu'autre chose. Être servante ou
bien rouleuse, c'est toujours des sales métiers.

Il eut l'air d'approuver encore cette vérité.

--T'es pas d'ici? dit-il.

Elle fit «Non» de la tête, sans répondre.

--T'es de loin?

Elle fit «Oui» de la même façon.

--D'où ça?

Elle parut chercher, rassembler des souvenirs, puis murmura:

--De Perpignan.

Il fut de nouveau très satisfait et dit:

--Ah oui!

A son tour elle demanda:

--Toi, t'es marin?

--Oui, ma belle.

--Tu viens de loin?

--Ah oui! J'en ai vu des pays, des ports et de tout.

--T'as fait le tour du monde, peut-être?

--Je te crois, plutôt deux fois qu'une.

De nouveau elle parut hésiter, chercher en sa tête une chose oubliée,
puis, d'une voix un peu différente, plus sérieuse.

--T'as rencontré beaucoup de navires dans tes voyages?

--Je te crois, ma belle.

--T'aurais pas vu _Notre-Dame-des-Vents_, par hasard?

Il ricana:

--Pas plus tard que l'autre semaine.

Elle pâlit, tout le sang quittant ses joues, et demanda:

--Vrai, bien vrai?

--Vrai, comme je te parle.

--Tu ments pas, au moins?

Il leva la main.

--D'vant l'bon Dieu! dit-il.

--Alors, sais-tu si Célestin Duclos est toujours dessus?

Il fut surpris, inquiet, voulut avant de répondre en savoir davantage.

--Tu l'connais?

A son tour elle devint méfiante.

--Oh, pas moi! c'est une femme qui l'connaît.

--Une femme d'ici?

--Non, d'à côté.

--Dans la rue?

--Non, dans l'autre.

--Qué femme?

--Mais, une femme donc, une femme comme moi.

--Qué qué l'y veut, c'te femme?

--Je sais-t'y mé, quéque payse?

Ils se regardèrent au fond des yeux, pour s'épier, sentant, devinant que
quelque chose de grave allait surgir entre eux.

Il reprit.

--Je peux t'y la voir, c'te femme?

--Quoi que tu l'y dirais?

--J'y dirais... j'y dirais... que j'ai vu Célestin Duclos.

--Il se portait ben, au moins?

--Comme toi et moi, c'est un gars?

Elle se tut encore rassemblant ses idées, puis, avec lenteur.

--Ous qu'elle allait, _Notre-Dame-des-Vents?_

--Mais, à Marseille, donc.

--Elle ne put réprimer un sursaut.

--Ben vrai?

--Ben vrai!

--Tu l'connais Duclos?

--Oui je l'connais.

Elle hésita encore, puis tout doucement.

--Ben. C'est ben!

--Qué que tu l'y veux?

--Écoute, tu y diras... non rien!

Il la regardait toujours de plus en plus gêné. Enfin il voulut savoir.

--Tu l'connais itou, té?

--Non, dit-elle.

--Alors qué que tu l'y veux?

Elle prit brusquement une résolution, se leva, courut au comptoir où
trônait la patronne, saisit un citron qu'elle ouvrit et dont elle fit
couler le jus dans un verre, puis elle emplit d'eau pure ce verre, et,
le rapportant.

--Bois ça!

--Pourquoi?

--Pour faire passer le vin. Je te parlerai d'ensuite.

Il but docilement, essuya ses lèvres d'un revers de main, puis annonça.

--Ça y est, je t'écoute.

--Tu vas me promettre de ne pas l'y conter que tu m'as vue, ni de qui tu
sais ce que je te dirai. Faut jurer.

Il leva la main, sournois.

--Ça, je le jure.

--Su l'bon Dieu?

--Su l'bon Dieu.

--Eh ben tu l'y diras que son père est mort, que sa mère est morte,
que son frère est mort, tous trois en un mois, de fièvre typhoïde, en
janvier 1883, v'là trois ans et demi.

A son tour, il sentit que tout son sang lui remuait dans le corps, et il
demeura pendant quelques instants tellement saisi qu'il ne trouvait rien
à répondre; puis il douta et demanda.

--T'es sûre?

--Je suis sûre.

--Qué qui te l'a dit?

Elle posa les mains sur ses épaules, et le regardant au fond des yeux.

--Tu jures de ne pas bavarder.

--Je le jure.

--Je suis sa soeur!

Il jeta ce nom, malgré lui.

--Françoise?

Elle le contempla de nouveau fixement, puis, soulevée par une épouvante
folle, par une horreur profonde, elle murmura tout bas, presque dans sa
bouche.

--Oh! oh! c'est toi, Célestin?

Ils ne bougèrent plus, les yeux dans les yeux.

Autour d'eux, les camarades hurlaient toujours! Le bruit des verres, des
poings, des talons scandant les refrains et les cris aigus des femmes se
mêlaient au vacarme des chants.

Il la sentait sur lui, enlacée à lui, chaude et terrifiée, sa soeur!
Alors, tout bas, de peur que quelqu'un l'écoutât, si bas qu'elle même
l'entendit à peine.

--Malheur! j'avons fait de la belle besogne!

Elle eut, en une seconde, les yeux pleins de larmes et balbutia.

--C'est-il de ma faute?

Mais, lui soudain.

--Alors ils sont morts?

--Ils sont morts.

--Le pé, la mé, et le fré?

--Les trois en un mois, comme je t'ai dit. J'ai resté seule, sans
rien que mes hardes, vu que je devions le pharmacien, l'médecin et
l'enterrement des trois défunts, que j'ai payé avec les meubles.

J'entrai pour lors comme servante chez maît'e Cacheux, tu sais bien,
l'boiteux. J'avais quinze ans tout juste à çu moment-là pisque t'es
parti quand j'en avais point quatorze. J'ai fait une faute avec li. On
est si bête quand on est jeune. Pi j'allai comme bonne du notaire qui
m'a aussi débauchée et qui me conduisit au Havre dans une chambre.
Bientôt il n'est point r'venu; j'ai passé trois jours sans manger et
pi ne trouvant pas d'ouvrage, je suis entrée en maison, comme bien
d'autres. J'en ai vu aussi du pays, moi! ah! et du sale pays! Rouen,
Évreux, Lille, Bordeaux, Perpignan, Nice, et pi Marseille, où me v'là!

Les larmes lui sortaient des yeux et du nez, mouillaient ses joues,
coulaient dans sa bouche.

Elle reprit:

--Je te croyais mort aussi, té? mon pauv'e Célestin.

Il dit:

--Je t'aurais point r'connue, mé, t'étais si p'tite alors, et te v'là si
forte! mais comment que tu ne m'as point reconnu, té?

Elle eut un geste désespéré.

--Je vois tant d'hommes qu'ils me semblent tous pareils!

Il la regardait toujours au fond des yeux, étreint par une émotion
confuse et si forte qu'il avait envie de crier comme un petit enfant
qu'on bat. Il la tenait encore dans ses bras, à cheval sur lui, les
mains ouvertes dans le dos de la fille, et voilà qu'à force de la
regarder il la reconnut enfin, la petite soeur laissée au pays avec tous
ceux qu'elle avait vus mourir, elle, pendant qu'il roulait sur les
mers. Alors prenant soudain dans ses grosses pattes de marin cette
tête retrouvée, il se mit à l'embrasser comme on embrasse de la chair
fraternelle. Puis des sanglots, de grands sanglots d'homme, longs comme
des vagues, montèrent dans sa gorge pareils à des hoquets d'ivresse.

Il balbutiait:

--Te v'là, te r'voilà, Françoise, ma p'tite Françoise...

Puis tout à coup il se leva, se mit à jurer d'une voix formidable en
tapant sur la table un tel coup de poing que les verres culbutés se
brisèrent. Puis il fit trois pas, chancela, étendit les bras, tomba sur
la face. Et il se roulait par terre en criant, en battant le sol de ses
quatre membres, et en poussant de tels gémissements qu'ils semblaient
des râles d'agonie.

Tous ces camarades le regardaient en riant.

--Il est rien saoul, dit l'un.

--Faut le coucher, dit un autre, s'il sort on va le fiche au bloc.

Alors comme il avait de l'argent dans ses poches, la patronne offrit
un lit, et les camarades, ivres eux-mêmes à ne pas tenir debout, le
hissèrent par l'étroit escalier jusqu'à la chambre de la femme qui
l'avait reçu tout à l'heure, et qui demeura sur une chaise, au pied de
la couche criminelle, en pleurant autant que lui, jusqu'au matin.



LA MORTE


Je l'avais aimée éperdument! Pourquoi aime-t-on? Est-ce bizarre de ne
plus voir dans le monde qu'un être, de n'avoir plus dans l'esprit qu'une
pensée, dans le coeur qu'un désir, et dans la bouche qu'un nom: un
nom qui inonde incessamment, qui monte, comme l'eau d'une source, des
profondeurs de l'âme, qui monte aux lèvres, et qu'on dit, qu'on redit,
qu'on murmure sans cesse, partout, ainsi qu'une prière.

Je ne conterai point notre histoire. L'amour n'en a qu'une; toujours
la même. Je l'avais rencontrée et aimée. Voilà tout. Et j'avais vécu
pendant un an dans sa tendresse, dans ses bras, dans sa caresse, dans
son regard, dans ses robes, dans sa parole, enveloppé, lié, emprisonné
dans tout ce qui venait d'elle, d'une façon si complète que je ne savais
plus s'il faisait jour ou nuit, si j'étais mort ou vivant, sur la
vieille terre ou ailleurs.

Et voilà qu'elle mourut. Comment? Je ne sais pas, je ne sais plus.

Elle rentra mouillée, un soir de pluie, et le lendemain, elle toussait.
Elle toussa pendant une semaine environ et prit le lit.

Que s'est-il passé. Je ne sais plus.

Des médecins venaient, écrivaient, s'en allaient. On apportait des
remèdes; une femme les lui faisait boire. Ses mains étaient chaudes, son
front brûlant et humide, son regard brillant et triste. Je lui parlais,
elle me répondait. Que nous sommes-nous dit? Je ne sais plus. J'ai tout
oublié, tout, tout! Elle mourut, je me rappelle très bien son petit
soupir, son petit soupir si faible, le dernier. La garde dit: «Ah!» Je
compris, je compris!

Je n'ai plus rien su. Rien. Je vis un prêtre qui prononça ce mot: «Votre
maîtresse». Il me sembla qu'il l'insultait. Puisqu'elle était morte on
n'avait plus le droit de savoir cela. Je le chassai. Un autre vint qui
fut très bon, très doux. Je pleurai quand il me parla d'elle.

On me consulta sur mille choses pour l'enterrement. Je ne sais plus.
Je me rappelle cependant très bien le cercueil, le bruit des coups de
marteau quand on la cloua dedans. Ah! mon Dieu!

Elle fut enterrée! Enterrée! Elle! dans ce trou! Quelques personnes
étaient venues, des amies. Je me sauvai. Je courus. Je marchai longtemps
à travers des rues. Puis je rentrai chez moi. Le lendemain je partis
pour un voyage.

Hier, je suis rentré à Paris.

Quand je revis ma chambre, notre chambre, notre lit, nos meubles, toute
cette maison où était resté tout ce qui reste de la vie d'un être après
sa mort, je fus saisi par un retour de chagrin si violent que je faillis
ouvrir la fenêtre et me jeter dans la rue. Ne pouvant plus demeurer au
milieu de ces choses, de ces murs qui l'avaient enfermée, abritée, et
qui devaient garder dans leurs imperceptibles fissures mille atomes
d'elle, de sa chair et de son souffle, je pris mon chapeau, afin de me
sauver.

Tout à coup, au moment d'atteindre la porte, je passai devant la grande
glace du vestibule qu'elle avait fait poser là pour se voir, des pieds à
la tête, chaque jour, en sortant, pour voir si toute sa toilette allait
bien, était correcte et jolie, des bottines à la coiffure.

Et je m'arrêtai net en face de ce miroir qui l'avait si souvent
reflétée. Si souvent, si souvent, qu'il avait dû garder aussi son image.

J'étais là debout, frémissant, les yeux fixés sur le verre, sur le verre
plat, profond, vide, mais qui l'avait contenue tout entière, possédée
autant que moi, autant que mon regard passionné. Il me sembla que
j'aimais cette glace,--je la touchai,--elle était froide! Oh! le
souvenir! le souvenir! miroir douloureux, miroir brûlant, miroir vivant,
miroir horrible, qui fait souffrir toutes les tortures! Heureux les
hommes dont le coeur, comme une glace où glissent et s'effacent les
reflets, oublie tout ce qu'il a contenu, tout ce qui a passé devant lui,
tout ce qui s'est contemplé, miré, dans son affection, dans son amour!
Comme je souffre!

Je sortis et, malgré moi, sans savoir, sans le vouloir, j'allai vers le
cimetière. Je trouvai sa tombe toute simple, une croix de marbre avec
ces quelques mots: «Elle aima, fut aimée, et mourut».

Elle était là, là-dessous, pourrie! Quelle horreur! Je sanglotais, le
front sur le sol.

J'y restai longtemps, longtemps. Puis je m'aperçus que le soir venait.
Alors un désir bizarre, fou, un désir d'amant désespéré s'empara de moi.
Je voulus passer la nuit près d'elle, dernière nuit, à pleurer sur sa
tombe. Mais on me verrait, on me chasserait. Comment faire? Je fus rusé.
Je me levai et me mis à errer dans cette ville des disparus. J'allais,
j'allais. Comme elle est petite cette ville à côté de l'autre, celle où
l'on vit! Et pourtant comme ils sont plus nombreux que les vivants, ces
morts. Il nous faut de hautes maisons, des rues, tant de place, pour les
quatre générations qui regardent le jour en même temps, boivent l'eau
des sources, le vin des vignes et mangent le pain des plaines.

Et pour toutes les générations des morts, pour toute l'échelle de
l'humanité descendue jusqu'à nous, presque rien, un champ, presque rien!
La terre les reprend, l'oubli les efface. Adieu!

Au bout du cimetière habité, j'aperçus tout à coup le cimetière
abandonné, celui où les vieux défunts achèvent de se mêler au sol, où
les croix elles-mêmes pourrissent, où l'on mettra demain les derniers
venus. Il est plein de roses libres, de cyprès vigoureux et noirs, un
jardin triste et superbe, nourri de chair humaine.

J'étais seul, bien seul. Je me blottis dans un arbre vert. Je m'y cachai
tout entier, entre ces branches grasses et sombres.

Et j'attendis, cramponné au tronc comme un naufragé sur une épave.

Quand la nuit fut noire, très noire, je quittai mon refuge et me mis à
marcher doucement, à pas lents, à pas sourds, sur cette terre pleine de
morts.

J'errai longtemps, longtemps, longtemps. Je ne la retrouvais pas. Les
bras étendus, les yeux ouverts, heurtant des tombes avec mes mains, avec
mes pieds, avec mes genoux, avec ma poitrine, avec ma tête elle-même,
j'allais sans la trouver. Je touchais, je palpais comme un aveugle qui
cherche sa route, je palpais des pierres, des croix, des grilles de fer,
des couronnes de verre, des couronnes de fleurs fanées! Je lisais les
noms avec mes doigts, en les promenant sur les lettres. Quelle nuit!
quelle nuit! Je ne la retrouvais pas!

Pas de lune! Quelle nuit! j'avais peur, une peur affreuse dans ces
étroits sentiers, entre deux lignes de tombes! Des tombes! des tombes!
des tombes! Toujours des tombes! A droite, à gauche, devant moi, autour
de moi, partout, des tombes! Je m'assis sur une d'elles, car je ne
pouvais plus marcher tant mes genoux fléchissaient. J'entendais battre
mon coeur! Et j'entendais autre chose aussi! Quoi? un bruit confus
innommable! Était-ce dans ma tête affolée, dans la nuit impénétrable, ou
sous la terre mystérieuse, sous la terre ensemencée de cadavres humains,
ce bruit? Je regardais autour de moi!

Combien de temps suis-je resté là? Je ne sais pas. J'étais paralysé par
la terreur, j'étais ivre d'épouvante, prêt à hurler, prêt à mourir.

Et soudain il me sembla que la dalle de marbre sur laquelle j'étais
assis remuait. Certes, elle remuait, comme si on l'eût soulevée. D'un
bond je me jetai sur le tombeau voisin, et je vis, oui, je vis la pierre
que je venais de quitter se dresser toute droite; et le mort apparut, un
squelette nu qui, de son dos courbé la rejetait. Je voyais, je voyais
très bien, quoique la nuit fût profonde. Sur la croix je pus lire:

«Ici repose Jacques Olivant, décédé à l'âge de cinquante et un ans.
Il aimait les siens, fut honnête et bon, et mourut dans la paix du
Seigneur.»

Maintenant le mort aussi lisait les choses écrites sur son tombeau. Puis
il ramassa une pierre dans le chemin, une petite pierre aiguë, et se
mit à les gratter avec soin, ces choses. Il les effaça tout à fait,
lentement, regardant de ses yeux vides la place où tout à l'heure elles
étaient gravées; et, du bout de l'os qui avait été son index, il écrivit
en lettres lumineuses comme ces lignes qu'on trace aux murs avec le bout
d'une allumette:

«Ici repose Jacques Olivant, décédé à l'âge de cinquante et un ans. Il
hâta par ses duretés la mort de son père dont il désirait hériter, il
tortura sa femme, tourmenta ses enfants, trompa ses voisins, vola quand
il le put et mourut misérable.»

Quand il eût achevé d'écrire, le mort immobile contempla son oeuvre. Et
je m'aperçus, on me retournant, que toutes les tombes étaient ouvertes,
que tous les cadavres en étaient sortis, que tous avaient effacé les
mensonges inscrits par les parents sur la pierre funéraire, pour y
rétablir la vérité.

Et je voyais que tous avaient été les bourreaux de leurs proches,
haineux, déshonnêtes, hypocrites, menteurs, fourbes, calomniateurs,
envieux, qu'ils avaient volé, trompé, accompli tous les actes honteux,
tous les actes abominables, ces bons pères, ces épouses fidèles, ces
fils dévoués, ces jeunes filles chastes, ces commerçants probes, ces
hommes et ces femmes dits irréprochables.

Ils écrivaient tous en même temps, sur le seuil de leur demeure
éternelle, la cruelle, terrible et sainte vérité que tout le monde
ignore ou feint d'ignorer sur la terre.

Je pensai qu'_elle_ aussi avait dû la tracer sur sa tombe. Et sans peur
maintenant, courant au milieu des cercueils entr'ouverts, au milieu des
cadavres, au milieu des squelettes, j'allai vers elle, sûr que je la
trouverais aussitôt.

Je la reconnus de loin, sans voir le visage enveloppé du suaire.

Et sur la croix de marbre où tout à l'heure j'avais lu:

«Elle aima, fut aimée, et mourut.»

J'aperçus.

«Étant sortie un jour pour tromper son amant, elle eut froid sous la
pluie, et mourut.»

Il paraît qu'on, me ramassa, inanimé, au jour levant, auprès d'une
tombe.



TABLE DES MATIÈRES


ALLOUMA

HAUTOT PÈRE ET FILS

BOITELLE

L'ORDONNANCE

LE LAPIN

UN SOIR

LES ÉPINGLES

DUCROUX

LE RENDEZ-VOUS

LE PORT

LA MORTE





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La Main Gauche" ***

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