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Title: Histoire de France - 1758-1789, Volume 19 (of 19)
Author: Michelet, Jules, 1798-1874
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire de France - 1758-1789, Volume 19 (of 19)" ***

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generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



[Note: Seules les erreurs clairement introduites par le typographe
ont été corrigées.

Page 157: "La flotte russe" a été remplacé par "la flotte turque" dans
"Remorqué par l'Anglais, le bas coquin Orloff, l'étrangleur de Pierre
III, détruit la flotte russe à Tschesmé (juillet 1770)."]



                         HISTOIRE

                            DE

                          FRANCE



                           PAR

                       J. MICHELET



           NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE



                     TOME DIX-NEUVIÈME



                           PARIS

                 LIBRAIRIE INTERNATIONALE
                A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS
            13, rue du Faubourg-Montmartre, 13

                           1877

  Tout droits de traduction et de reproduction réservés.



                     HISTOIRE DE FRANCE



PRÉFACE


L'Histoire de France est terminée.

J'y mis la vie.--Je ne regrette rien.

Commencée dès 1830, elle s'achève enfin (1867).

Il est rare que cette courte vie humaine suffise à de pareils labeurs.
L'un des grands travailleurs du siècle, M. de Sismondi, eut le chagrin
de ne point achever. Plus heureux, j'ai vécu assez pour mener cette
histoire jusqu'en 89, jusqu'en 95, traverser ces longs âges, enfin
joindre à cette épopée le drame souverain qui l'explique.

Tout mon enseignement et mes travaux divers convergèrent vers ce but.
Je déclinai ce qui s'en écartait, le monde et la fortune, les
fonctions publiques, estimant que l'histoire est la première de
toutes.

Mes livres secondaires, qu'on croyait des excursions, ont été les
études, les constructions préalables, parfois même des parties
essentielles du grand édifice.

Je ne réclame rien pour le travail pénible que j'eus d'explorer le
premier, à chaque âge, les sources alors peu connues (manuscrits ou
imprimés rares). J'ai été trop heureux de les signaler à l'attention.
Chacun de mes volumes, attaqué, discuté, n'en fut pas moins l'occasion
d'éditer les nouveaux documents que j'avais exploités. Beaucoup sont
maintenant publiés, dans les mains de tous.

       *       *       *       *       *

Le principe moderne, tel que je l'exposai (1846) en tête de ma
Révolution, trouve au présent volume, en Louis XV et Louis XVI, sa
confirmation décisive. La clarté saisissante des documents nouveaux,
comme une blanche lumière électrique, perce de part en part le trouble
clair-obscur où s'affaissa la monarchie.

Nos pères, par une seconde vue, aperçurent en 92 qu'un complot fort
ancien de l'étranger contre la France se tramait en Europe et dans
Versailles même. Les preuves étaient insuffisantes et ils ne pouvaient
qu'affirmer.

Dans ma Révolution, j'en pus dire davantage (sur le procès de Louis
XVI). Les royalistes eux-mêmes, leurs aveux triomphants,
éclaircissaient au moins 92.

Mais jusqu'où remontaient l'intrigue et les machinations? Récemment,
dans mon Louis XV (ch. XI, p. 179), réunissant des documents
irrécusables, j'établis que nos pères n'avaient eu qu'une vue
partielle et incomplète en ce qu'ils appelaient le Complot autrichien.
Je remontai plus haut. Je donnai un fil sûr pour l'histoire de
cinquante années: _la Conspiration de famille_. Je montrai que,
non-seulement par Marie-Antoinette, Choiseul et les traités de 1756,
mais bien avant, et dès Fleury, l'étranger régna à Versailles,--bien
plus, que le Roi fut constamment l'étranger[1].

              [Note 1: Est-ce à un étranger qu'on doit remettre
              l'épée, l'armée et le salut? grosse question.--Un livre
              spécial là-dessus, un livre fort est parti de Zurich,
              livre amer, mais salubre et sain (chose aujourd'hui si
              rare), plein de réveil et plein de vie, dont plus d'un
              dormeur vibrera. (Dufraisse, _Histoire du droit de
              guerre et de paix_, de 89 à 1815. Paris, éd.
              Lechevalier.)]

C'est là le grand courant de l'histoire et le fil général. Ceux qui
voulaient durer et garder le pouvoir, comme Fleury, Choiseul, savaient
parfaitement qu'il fallait se ranger au grand courant, ne pas s'en
écarter, se soucier fort peu de la France, être bon Espagnol, bon
Autrichien, servir la pensée fixe, l'intérêt de famille.

Louis XV écrivait tous les jours à Madrid, à sa fille l'Infante. La
grande affaire de sa vie fut de faire reine cette fille, ou mieux, de
faire impératrice la fille de sa fille qui épouserait Joseph II.

De là vient que le Roi; de coeur très-espagnol, devient
très-autrichien, l'Autriche étant la seule maison où celle de Bourbon
puisse se marier sans déroger. Joseph II naît à peine qu'il est le
mari projeté, désiré, de Versailles et Madrid. Prise énorme pour
Vienne. La catholique Autriche, par un ministre philosophe, Choiseul,
met la France en chemise, amuse l'opinion, mystifie Versailles et
Ferney.

Voilà, je le répète, le grand courant qui domine l'histoire; l'intérêt
de famille. Y eut-il un _contre-courant_? une politique française qui
balançât un peu cet ascendant de l'étranger? On voudrait bien le
croire, et quelques-uns l'ont soutenu. On eût trouvé piquant de
découvrir que Louis XV, ce roi sournois, haïssant ses ministres et
trahissant la trahison, fut en dessous un patriote. L'excellente et
curieuse publication de M. Boutaric (1866) a montré ce qu'on en doit
croire. On y voit que Conti et Broglie firent tout pour l'éclairer,
lui trouvèrent des observateurs habiles et de premier mérite, des
Vergennes et des Dumouriez, et qu'ils ne réussirent à rien. Dans ses
petits billets furtifs, il ne veut et ne cherche qu'un certain plaisir
de police.

C'est la jouissance peureuse du mauvais écolier qui croit faire un
tour à ses maîtres. Nulle part il n'est plus misérable. Il s'égare en
ses propres fils, veut tromper ses agents, ment à ceux qui mentent
pour lui, il perd la tête et convient qu'il «s'embrouille.» Là son
tyran Choiseul le pince et l'humilie. Il se renfonce dans l'obscur,
dans la vie souterraine d'un rat sous le parquet. Mais on le tient:
Versailles tout entier est sa souricière.

L'affaire d'Éon--(et la confirmation que M. Boutaric donne au récit de
M. Gaillardet, tiré des papiers d'Éon même),--cette affaire illumine
le rat dans ses plus misérables trous. Choiseul y est cruel,
impitoyable pour son maître. On ne s'étonne pas de la haine fidèle que
lui garda un homme qui haïssait peu (Louis XVI).

Sur Choiseul j'ai été très-ferme, contre Voltaire et autres dupes.
Croira-t-on que Flassan ose imprudemment dire que Choiseul n'est pas
Autrichien? (T. VI, 151.)

Que nous en coûta-t-il? rien que le monde. Enfermée désormais, perdant
à la fois ses deux Indes, bannie d'Amérique et d'Asie, la France vit
l'Anglais occuper à son aise les cinq parties du globe.

Cela apparemment nous brouille avec l'Autriche? Nullement. Remarquable
progrès de cette invasion intérieure. Vienne nous a menés quatorze ans
par le fil peu sûr d'une maîtresse usée, la Pompadour, ou d'un petit
roué, Choiseul. Elle prend à Versailles un solide établissement par
une jeune reine charmante, toute-puissante par la passion,
immuablement Autrichienne, et qui, dans le trône de France, mettra de
petits Autrichiens. De même que, par sa Caroline, Marie-Thérèse a
repris Naples et l'ascendant sur l'Italie,--par Marie-Antoinette elle
pèse sur la France, l'exploite aux moments décisifs.

Il est curieux de voir combien notre diplomatie a été et est
autrichienne. M. de Bacourt (Intr. à Lamark) n'a pas craint d'avancer
que Marie-Antoinette ne se mêla pas des affaires, n'agit pas pour sa
mère, son frère, etc.!! Voilà jusqu'où, aux derniers temps, on osait
nier l'histoire, démentir la tradition, tous les témoignages
contemporains, la concordance des mémoires, l'aveu des royalistes
eux-mêmes.

Ce n'était plus un parti, c'était la grande masse des _honnêtes gens_
et des gens _bien pensants_ qui laissait là l'histoire, préférait le
roman. Sur cette pente, la fantaisie s'enhardissait et avançait,
mêlait ses jeux à des ombres si sérieuses. La légende allait son
chemin. Des esprits inventifs, des plumes adroites, habiles, avaient
des bonheurs singuliers, des trouvailles imprévues, charmantes. Ces
nouveautés étonnaient quelques-uns; mais, dans peu, devenant
anciennes, elles auraient fini par être respectées, prendre l'autorité
du temps.

Un matin, qui l'eût cru! des archives de Vienne, d'un dépôt si
discret, si peu intéressé à éclaircir l'histoire, arrive à la légende
le plus accablant démenti!

Et de qui, s'il vous plaît? de la Reine elle-même, de sa mère de ses
frères.

Par qui? par la voie la plus sûre, l'honorable archiviste de la maison
d'Autriche, M. Arneth, qui donne ces lettres textuelles, et sans
changement que l'orthographe (qu'il a eu le tort de rectifier).

Le fameux complot autrichien, tant nié, n'est que trop réel. Qui le
dit? C'est Marie-Thérèse. Rien de plus violent que l'action de la mère
sur la fille, de celle-ci sur le Roi.

       *       *       *       *       *

Les projets de démembrement que formait la Coalition, furent-ils
connus du Roi et de la Reine, quand ils appelaient l'étranger?
Savaient-ils qu'il voulait mutiler, déchirer la France? Point fort
essentiel qui devait influer sur le jugement définitif que l'histoire
portera sur eux[2].

              [Note 2: L'ignorance où l'on était, explique
              l'indulgence des historiens, de MM. Thiers, Mignet,
              Droz, Louis Blanc, Lanfrey, Carnot, Ternaux,
              Quinet.--C'est en juin 1865, que M. Geffroy, le premier
              en France, fit connaître la publication d'Arneth,
              apprécia les vraies et les fausses lettres du Roi et de
              la Reine avec une ingénieuse et intéressante
              critique.--Voir l'appendice de son livre _Gustave III et
              la cour de France_, si riche de faits nouveaux sur
              l'histoire de ce temps.]

Les lettres publiées par Arneth montrent qu'ils furent très-avertis.
Ils surent que le secours demandé coûterait à la France ses meilleures
frontières, les barrières qui la gardent, et ne purent pas douter
qu'ainsi démantelée et à discrétion, elle ne fût en péril pour
l'intérieur, le corps même de la monarchie. L'ambassadeur d'Autriche
les avertit expressément «que les puissances ne feraient rien pour
rien,» se payeraient de l'Alsace, de nos Alpes et de la Navarre (7
mars 91, p. 147-149). Malgré cette communication, la Reine réclama de
nouveau l'invasion (20 avril). Enfin, la Coalition s'étant armée et
complétée, la Reine révéla à l'Autriche le plan de Dumouriez et le
point que devait attaquer Lafayette: «Voilà, dit-elle, _le résultat du
conseil d'hier_,» conseil tenu devant le Roi et dont elle connut par
lui le résultat pour en informer l'ennemi (26 mars 92, Arneth, 258).

Tout ce que les Campan et autres amis de la Reine, pour excuser ses
torts, nous disent de la froideur du Roi, est mis à néant par ces
lettres. Il la suspectait fort, il est vrai, à son arrivée. Il fut un
peu tardif. Mais dès 71, un an après le mariage, quoiqu'ils fussent
encore des enfants, elle était maîtresse de lui. Les ministres
étrangers le voyaient, en tiraient augure (Creutz, _ap._ Geffroy).
Duclos dit à l'avénement (en mots très-crus que je traduis): «La femme
et le lit régneront.»

Louis XVI n'eut rien de la France, ne la soupçonna même pas. De race
et par sa mère, il était un pur Allemand, de la molle Saxe des
Augustes, obèse et alourdie de sang, charnelle et souvent colérique.
Mais, à la différence des Augustes, son honnêteté naturelle, sa
dévotion, le rendirent régulier dans ses moeurs, sa vie domestique. En
pleine cour il était solitaire, ne vivant qu'à la chasse, dans les
bois de Versailles, à Compiègne ou à Rambouillet. C'est uniquement
pour la chasse, pour conserver ses habitudes, qu'il tint les États
généraux à Versailles (si près de Paris)!

S'il n'eût vécu ainsi, il serait devenu énorme, comme les Augustes, un
monstre de graisse, comme son père le Dauphin, qui dit lui-même, à
dix-sept ans, «ne pouvoir traîner la masse de son corps». Mais ce
violent exercice est comme une sorte d'ivresse. Il lui fit une vie de
taureau ou de sanglier. Les jours entiers aux bois par tous les temps.
Le soir, un gros repas où il tombait de sommeil, non d'ivresse, quoi
qu'on ait dit. Il n'était nullement crapuleux comme Louis XV. Mais
c'était un barbare, un homme tout de chair et de sang. De là sa
dépendance de la Reine. On le vit dès son âge de vingt ans, dans la
crise indécente de juillet 74. On le vit d'une manière effrayante dans
les premières grossesses. Il était hors de lui, pleurait.

Nul roi ne montra mieux une loi de l'histoire, qui a bien peu
d'exceptions: «Le Roi, c'est l'étranger.» Tout fils tient de sa mère.
Le Roi est fils de l'étrangère, et il en apporte le sang. La
succession presque toujours a l'effet d'une invasion. Les preuves en
seraient innombrables. Catherine, Marie de Médicis, nous donnèrent de
purs Italiens; la Farnèse de même (dans Charles III d'Espagne). Louis
XVI fut un vrai Saxon, et plus Allemand que l'Allemagne, dans l'alibi
complet, la parfaite ignorance du pays où il a régné.

Étrangers par la race, les rois le sont par la croyance, tous
nécessairement attachés à la religion qui veut l'obéissance et la
résignation, supprime la patrie, les fiers instincts de liberté. Le
chrétien pour patrie a le ciel, le catholique Rome. Tout roi est
_très-chrétien_. Espagne, Autriche, Portugal, etc., ont un titre
analogue. Le schisme n'y fait rien. Papauté de Moscou, papauté de
Londres, il n'importe, le trône a pour base l'autel. Notre roi, entre
tous, portant jadis la chape, chanoine à Saint-Quentin, abbé de
Saint-Martin, fut essentiellement un personnage ecclésiastique. Les
deux derniers ont été très-fidèles à ce caractère intérieur,
essentiel, de la royauté.--Louis XV, au moment décisif de son règne,
vers 1750, quand la grande question peut déjà s'entrevoir, lorsque
déjà l'on crie: «Allons brûler Versailles!» Louis XV affronte
l'avenir, et à tout prix sauve les biens de l'Église.--Louis XVI,
sérieux, excellent catholique, très-opposé à toute nouveauté,
non-seulement refusa douze ans l'État civil aux Protestants,
non-seulement garda et ménagea les biens d'Église, mais se perdit
plutôt que de demander au Clergé un serment purement politique, qui ne
blessait en rien sa foi religieuse.

       *       *       *       *       *

Telle n'était point la Reine. Elle ne fut d'aucun des deux mondes, ni
philosophe, ni dévote. Elle n'eut de religion que la famille. Malgré
sa servitude passionnée de la Polignac qui semblait l'écarter de
Vienne, il suffisait d'un mot de sa mère, de son frère, pour réveiller
en elle le fond du fonds, l'intérêt autrichien.

Les lettres qu'on vient de publier éclairent terriblement la figure de
Marie-Thérèse, la part qu'elle a dans le tragique destin de sa fille.
Elle la conseille bien comme femme et pour la vie privée, mais elle la
corrompt comme reine, exige d'elle tout ce qui doit la perdre.

Par sa lourde, pressante et infatigable insistance, ses prières (qui
vont jusqu'aux larmes), elle en fait, dans les moments graves, ce que
soupçonnait Louis XVI, un funeste agent de l'Autriche. Parfois elle la
trompe, lui ment (ment à sa fille!) Souvent elle l'exploite et spécule
sur ses grossesses qui lui asserviront le Roi. Le détail très-honteux
en est très-authentique.

On peut le dire, on lui vendit la Reine. Il ne l'eut (en juillet 1774)
qu'au prix d'une concession déplorable. Il lutta quelque peu, et là,
il est intéressant. Aidé de Maurepas, Vergennes, de ses souvenirs
surtout, de sa piété filiale, il s'obstina à repousser Choiseul,
l'ennemi de son père, le chef du parti autrichien. Mais sa servitude
charnelle lui enleva le peu qu'il avait de force et de sens. Il
faiblit trois fois pour l'Autriche, et, pour l'intérêt de Joseph, il
compromit longtemps la cause américaine.

Les véritables royalistes ne pardonneront pas aux amis de la Reine
d'avoir avili Louis XVI en le faisant compère des Calonne et des
Loménie, de l'avoir employé à couvrir de sa parole, de sa personne
aimée et populaire, ces ministres indignes. C'est le moment où il
tombe au plus bas, le seul moment où vraiment il m'étonne. Dans quel
néant moral le jeta sa matérialité pesante pour qu'il oubliât le vrai
Louis XVI, le roi dévot, et subît l'homme de la Reine, l'incrédule et
le prêtre athée (1787)!

Mais si le Roi, entraîné par la Reine, eut ce moment d'inconséquence,
reconnaissons qu'en tout le reste, il fut fidèle à sa tradition. Il ne
fut nullement, comme on a dit, incertain et variable, mais toujours le
même et très-fixe (au moins dans son for intérieur) contre toute
nouveauté, contraire à l'Amérique, contraire à Turgot et à Necker,
forcé de marcher quelquefois, mais n'avançant qu'à reculons, et en
protestant en dessous.

Les réformes que lui arracha la force de l'opinion, n'eurent aucune
portée sérieuse; on le verra par ce volume. Les fameuses Assemblées
provinciales qu'on a fait valoir récemment, ne furent qu'un leurre en
1786.--Le roi, loin de céder en rien au progrès et à la raison,
s'aigrit par les concessions, fort légères, qu'il lui fallut faire,
les mensonges qu'il lui fallut dire.--Nos pères ne se trompèrent en
rien lorsqu'ils sentirent en lui le solide, l'inconvertissable ennemi
de la Révolution.

       *       *       *       *       *

Pour établir cela et le mettre dans tout son jour, j'ai dû m'écarter
un peu, effleurer, éluder ce qui m'en éloignait. De là plusieurs
lacunes[3]. Maintes choses ne sont montrées que de profil, plusieurs
même passées tout à fait.

              [Note 3: En revanche, j'ai développé certains faits
              vraiment capitaux, par exemple, la révolution de
              Grenoble qui fit celle de la France, et pour laquelle M.
              Gariel m'avait ouvert les sources les plus
              précieuses.--Je regretterais beaucoup plus mes lacunes
              si mon ami, M. Henri Martin, dans sa judicieuse
              histoire, si riche en précieux détails, n'y suppléait
              souvent avec autant d'exactitude que de
              talent.--L'histoire de l'art est mieux dans les fines et
              savantes notices de MM. de Goncourt, que je n'aurais pu
              faire.--Deux sérieux esprits, si nets et si loyaux, MM.
              Bersot, Barni, ont donné sur nos philosophes
              d'excellents jugements qui resteront définitifs. Ils
              corrigent ce que peut avoir peut-être d'excessif ma
              critique de Rousseau.]

Rien ne me pèse plus que d'omettre sur le chemin tels faits
admirables, héroïques, qui sont restés sans récompense, sans mémoire
jusqu'ici. L'histoire doit payer pour la France.

Ces dettes me suivent et me poursuivent.

Je ne me pardonne pas de n'avoir pas parlé de cet obscur Léonidas qui
nous a sauvés à Saint-Cast, et dont la vaillance oubliée m'est révélée
à ce moment par mon savant ami, M. le professeur Macé.

Que de dévouements, que d'efforts, de sacrifices et de cruels
malheurs, que de vertus punies par la dureté du sort, dans notre
histoire maritime et coloniale! Je resterais inconsolable si je n'y
revenais un jour.

Il faut dire que la France entière du XVIIIe siècle (tant légère qu'on
la croie) a eu un esprit étonnant de générosité, parfois excessif en
bonté.--L'élan pour l'Amérique est simplement sublime.--L'attachement
bizarre, obstiné, acharné, qu'elle eut pour Louis XVI, fermant les
yeux à l'évidence, le croyant toujours un bonhomme, est ridicule, si
l'on veut, mais touchant. Aucune faute n'y put rien, non pas même les
fusillades de Paris, en 88.

Nul fiel en cette âme de France. Tellement haïe par l'Angleterre, elle
ne la hait pas du tout. Et, c'est juste au moment où l'Angleterre la
ruine, que la France l'admire, s'en engoue, la copie. Et notez que,
pour le progrès des idées, la France fait tout, l'_Angleterre rien,
pendant soixante-dix ans_. De la mort de Newton à Watt, elle est
exactement stérile (loyal aveu de M. Buckle).

Ce coeur exubérant, si facile et si bon, si charmant de la France, il
faudrait bien le dire tout au long, ce que je n'ai pu. Ces justices
dues à nos pères pour une foule d'héroïsmes obscurs, il faudrait, tôt
ou tard, qu'on les rendît enfin. On dit que Camoëns eut aux Indes un
emploi, fut l'_administrateur du bien des décédés_. Ce titre, cette
charge, sont ceux de l'historien. Je n'en resterai pas indigne,
j'acquitterai ces dettes et ne mourrai pas insolvable.

       *       *       *       *       *

Il me convient d'être mon juge. J'essayerai, si je vis, dans un
travail à part, d'apprécier cette oeuvre, en ce qu'elle a de bon,
d'incomplet, de mauvais. Je ne sais que trop ses défauts. Alors, je
pourrai faire ce qu'on ne peut dans une préface: je dirai les méthodes
dont j'ai usé selon les temps, la spécialité de nos arts historiques
que l'on connaît fort peu.

Mais je voudrais surtout y dire le travail personnel, intime, qui se
faisait en moi pendant ce long voyage. Mon oeuvre était pour moi (plus
qu'un livre) la voie de l'âme. Elle m'a fait et a fait ma vie.

Paris, 1er octobre 1866.



HISTOIRE

DE FRANCE



CHAPITRE PREMIER.

CHUTE DE BERNIS.--AVÉNEMENT DE CHOISEUL.

1758.


La paix ou la banqueroute, telle était la situation en 1758. Et une
banqueroute sanglante, des combats dans Paris, peut-être. Le roi avait
dit lui-même: «Si l'on ne paye pas la rente, il y aura une révolte.»

Le roi n'allait plus à Paris. Mais si Paris affamé avait été à
Versailles? Dans la redoutable émeute de mai 1750, quelqu'un l'avait
proposé.

L'attente d'une révolution était telle en ce moment, que plusieurs
voulaient partir, émigrer, se mettre à l'abri. Rousseau y songeait, et
bien d'autres, comme cet homme du Parlement, qui le consulta là-dessus
(_Confessions_).

Bernis aurait tout donné pour ne plus être ministre. Seulement qui eût
pris cette place? Il semblait qu'un homme perdu pouvait seul accepter
l'héritage de la ruine et du désespoir. Bernis supplia Choiseul, notre
ambassadeur à Vienne, de venir, de s'unir à lui, ou plutôt de le
remplacer.

La situation avait fort empiré depuis Rosbach. Un Condé (prince de
Clermont) battu, reculant jusqu'au Rhin. Les Anglais descendant en
France et démolissant Cherbourg, brûlant en sécurité cent vaisseaux
devant Saint-Malo. Point d'argent pour en refaire. Cinq cents millions
de dépense, trois cents millions de recette. Un déficit annuel de deux
cents millions. Le roi vivant, de mois en mois, sur les avances
usuraires que lui faisaient les banquiers, les priant, souvent en vain
(_Rich._, IX, 429). Les choses en étaient au point que l'on n'osait
plus compter. Une enquête fit connaître, en 1764, que depuis huit ans
on n'écrivait plus dans nos ports. Plus de registres de nos armements
maritimes (_Deffand_, I, 317).

Le contrôleur des finances, Séchelles, était devenu fou. Bernis était
près de l'être. Il bavardait éperdu, proposait des choses vaines,
conseillait à la Pompadour d'appeler ses ennemis, Maurepas et
Chauvelin! Chauvelin, ennemi né de la cabale autrichienne! Maurepas,
l'ennemi des maîtresses, qui, le lendemain peut-être, eût chassé la
Pompadour!

Nous n'avons pas assez dit ce qu'était ce pauvre Bernis, monté si haut
par hasard. Il n'était pas ambitieux. S'il hasarda, dit Duclos, de
faire une grande fortune, c'est qu'il ne put réussir à en faire une
petite. Son esprit, ses jolis vers, sa jolie figure poupine, longtemps
l'avaient laissé pauvre. Ayant fait un mauvais poème de la _Religion
vengée_, il plut au Roi, qui le mit auprès de la Pompadour pour la
polir, la former, la mettre au niveau de Versailles (1745). Elle le
fit ministre à Venise (1752), son agent près de l'Infante dans leur
complot autrichien. Il fut l'homme de l'Infante, beaucoup trop lié
avec elle, et lancé surtout par elle dans la criminelle affaire qui
compromettait la France sur le vain espoir que l'Autriche donnerait à
cette folle le trône des Pays-Bas.

Il se vit avec terreur l'automate dont jouait l'Autriche. Cela fut
très-ridicule pour la Convention de Hanovre. Bernis d'abord applaudit.
Mais, l'Autriche murmurant, Bernis blâma. Puis, sous le coup de
Rosbach, la marionnette vira, approuva. Il n'était plus temps.

Il était pourtant un point où cessait son obéissance, l'impuissance de
payer le subside promis à Marie-Thérèse. Il exposa sa misère à
l'impératrice elle-même, lui fit craindre que s'il y avait ici une
explosion, elle ne perdît tout à la fois. Elle-même était fort
abattue. En 1758, Frédéric vainqueur, vaincu, resta cependant si fort,
que l'Autrichien, plus malade, n'en pouvant plus, recula et se cacha
en Autriche.

Bernis, malgré la Pompadour, parla au Conseil pour la paix. Il parla
admirablement, avec la naïve éloquence de la peur, et cela gagna. Le
Roi, encore tout autrichien, partagea l'effroi de Bernis. Avec le
Dauphin, le Conseil, il passe au parti de la paix, il autorise à
traiter.

Nul homme n'aurait osé, dans une telle extrémité, prendre la
responsabilité énorme de s'opposer à la paix. Il y fallait une audace
d'ignorance que n'eût eue pas un homme. Ce fut un crime de femme.

Elles osent moins dans la vie commune, vont moins devant les
tribunaux. Mais, dans la haute vie d'intrigue, rien ne les fait
reculer. Avec un sens, souvent fin et délicat des personnes, elles ont
une ignorance terrible des choses, qui fait leur intrépidité là où
tous les hommes ont peur.

Ce fut une affaire de théâtre. La Pompadour, qui ne fut jamais qu'une
actrice, à quarante ans ne jouait plus les bergerettes; elle visait
aux grands rôles. Faible et molle (au fond), poitrinaire, usée, vide,
un vrai néant, elle avait son âme, sa force en son petit conseil
secret, trois Lorraines qu'on peut appeler la vraie cabale d'Autriche.
Avec des vues personnelles, très-diverses, elles agissaient à
merveille dans le même sens près de la créature régnante. Comme une
mauvaise indienne, sans revers, qui n'a rien dessous, salie, usée et
fripée, qu'on roidit, qu'on met à l'empois, on lui donnait de
l'attitude, une certaine consistance. Elle en reprenait l'apparence
dans ses souvenirs dramatiques. Elle paradait devant la glace, se
haranguait. Fausse en tout, elle se trompait elle-même. Elle se
refaisait Cornélie, déclamait en long, en large, sur les échasses de
Corneille. Les trois spectatrices admiraient, la trouvaient belle de
hauteur, d'indomptable obstination.

Lorsque Bernis arrivait avec ses yeux égarés, lui montrait le gouffre
béant, lui disait que le danger, la haine et la fureur publique, les
regardaient eux deux seuls, qu'on n'accusait qu'elle et lui, elle
était sourde et muette, ouvrait de grands yeux, nobles, tristes, le
laissait dire, s'agiter. «Je suis le ministre des limbes,»
disait-il, du monde des rêves, incertain, vague et flottant. Elle,
elle ne flottait point. Poussée par ses trois Lorraines, elle
travaillait en dessous à se délivrer de Bernis.

Il ne demandait pas mieux. Il brûlait de se sauver, pourvu qu'il fût
cardinal, abrité par le chapeau. Il avait un double péril. Sa
dangereuse princesse, l'Infante, l'avait fourré dans les fils obscurs
d'une intrigue nouvelle qui pouvait mettre contre lui et le Roi et le
Dauphin, de plus trois rois étrangers. Il croyait voir déjà la foudre,
croyait que, sans la robe rouge, il était en grand danger.

L'Infante qui rêvait tous les trônes, et Milan, et les Pays-Bas, et la
Pologne, et les Siciles, se jetait à ce moment dans un nouvel
imbroglio. En août 1758, la mort de la reine d'Espagne, et la mort
prochaine du roi Ferdinand, lui firent faire un plan hardi. Ferdinand,
fils d'un premier lit, aimait peu son frère D. Carlos, roi de Naples,
qui était pourtant son héritier naturel. Ne pouvait-on le décider à
adopter D. Philippe, duc de Parme, mari de l'Infante? Rome et les
Jésuites auraient applaudi. Les Jésuites, maîtres de l'Espagne,
avaient en horreur D. Carlos, frémissaient de le voir venir. Ce
prince, livré aux avocats, aux ardents légistes de Naples, faisait une
guerre terrible aux priviléges du Saint-Siége, aux Jésuites, à
l'Inquisition. Tout en s'habillant en chanoine et chantant l'office au
lutrin, il allait rapidement dans la voie d'émancipation.

Mais pour exclure D. Carlos de l'Espagne, il fallait faire un scandale
audacieux, le déclarer illégitime et bâtard adultérin, fils d'un
crime, d'une surprise du scélérat Alberoni[4].

              [Note 4: L'histoire était romanesque, mais moins
              invraisemblable qu'on n'a dit. Don Carlos n'avait nul
              rapport avec son père Philippe V, ennemi des nouveautés,
              serf (à l'excès) de l'habitude. Par sa facilité extrême
              à adopter les réformes, sa partialité pour les Italiens,
              par l'adoption empressée de leurs plans les plus
              utopiques, Carlos, on ne peut le nier, rappelait fort
              Alberoni. Celui-ci avait été maître un moment de la
              Farnèse. Il l'avait créée, inventée, tirée de son
              grenier de Parme, mise au trône de l'Espagne et des
              Indes. Italienne chez les Espagnols, seule et mal vue,
              elle n'avait d'appui que cet Italien. Elle fut six mois
              sans être grosse, ne prenant nulle racine encore contre
              le fils du premier lit. Son mentor Alberoni put lui
              rappeler comment Anne d'Autriche, enceinte à tout prix,
              se moqua de tous et régna. Alberoni était un nain, un
              gnome aux paroles magiques, diable noir aux yeux de
              diamant. Il fit miroiter devant elle le monde défait,
              refait par lui, un Don Carlos roi d'Italie, qui plus
              tard, devenant roi d'Espagne, serait un autre
              Charles-Quint. Elle n'était pas libertine, mais
              furieusement ambitieuse. Il en serait né Don
              Carlos.--Elle n'aurait conçu du roi qu'à la chute
              d'Alberoni. Celui-ci croyait la tenir par le secret; il
              la raillait. Elle fut obligée de le perdre. Elle
              espérait le tuer, l'enterrer avec ce secret. Elle envoya
              des assassins, mais par miracle il échappa.--Voilà le
              roman, bien lié, et qui eût pu réussir entre les mains
              de gens habiles autant que l'étaient les Jésuites.
              Serait-ce la cause réelle qui irrita tellement Don
              Carlos contre eux, le poussa plus qu'à l'expulsion de
              l'ordre, mais à des traitements sauvages, qu'on aurait
              crus de vengeance, qui semblaient avoir pour but la mort
              même des individus? (V. _Al. de Saint-Priest_, etc.)]

Le général des Jésuites, Ricci, travaillait à cela. Il eût cloué
Carlos à Naples, donné l'Espagne à notre Infante. Chose très-grave qui
aurait sauvé les Jésuites et en France, et en Espagne, prévenu
certainement l'abolition de leur ordre. Dans une lettre de Ricci, que
lut M. de Choiseul, dans les mémoires qui furent saisis en Espagne aux
colléges des Jésuites (V. _Al. de Saint-Priest_), la bâtardise
adultérine de D. Carlos était posée.

L'infante, pour réussir dans un plan si hasardeux, eût eu besoin que
son père fût pour elle en 1758 ce qu'il avait été en 49 et 50. Elle
avait vingt ans alors. Mais le temps avait passé. Sa familiarité
hardie, italienne, ne pouvait plaire au Roi, sec et fermé de plus en
plus. Elle n'était pas aimée. Son intrigue de Pologne contre la maison
de Saxe indisposait la Dauphine, le Dauphin, madame Adélaïde.

L'infante n'avait réellement pour elle que Bernis, son Alberoni.
Malheureusement il tombait. Il désirait de tomber, de partir sous le
chapeau, que lui-même il appelait «un excellent parapluie.» Il se
retira le 10 novembre, en appelant Choiseul, et se réservant seulement
de travailler encore pour ce qu'il avait mis en train, la paix avec le
Parlement, surtout l'affaire de l'Infante. Ce fut son dernier acte
politique. Il finit en galant homme, travaillant encore (14 novembre)
à cette adoption de l'infant par le roi d'Espagne, Ferdinand, qui
baissait rapidement (_Coxe_).

Cependant il n'était point dans l'intérêt de l'Autriche, dans les vues
de la Pompadour, que Bernis restât là à côté de Choiseul, embarrassant
celui-ci dans la trahison hardie qu'on tentait au profit de Vienne. On
n'agit pas directement, mais bien plus habilement, en employant la
cabale, la petite cour du Dauphin. On prit un moyen brutal, simple et
sûr, de les assommer. On prétendit que l'Italienne, étant au lit après
souper, aurait appelé Bernis, lui aurait dit: «Mettez-vous là.» Et ce
n'était pas Bernis qui entrait; c'était un homme du Dauphin qui redit
tout. On fit grand bruit de l'affaire. Et pourtant ce mot jeté ainsi
sans précaution, portes ouvertes, pouvait fort bien signifier:
«Mettez-vous à cette table, écrivez pour moi ceci.»

Le Roi était fort jaloux. Quand la chose lui fut rapportée, il en
voulut cruellement à l'Infante et à Bernis. Il ne put se rétracter, il
lui donna le chapeau (30 novembre), mais il le jeta plutôt «comme on
jette _un os à un chien_» (_Hausset_). Bernis se sentit perdu. Il fut
exilé le 13 décembre à Soissons, ne revint jamais, enfin s'établit à
Rome.

Mais le Roi fut bien plus cruel pour l'Infante. Il lui lança un
affront, à la tuer. Il lui écrit qu'il exile Bernis et qu'elle doit
être contente de cette _satisfaction_ qu'il lui donne (_Barbier_ VII,
110). Mot de risée, s'il voulait dire qu'elle allait être
joyeuse,--plus outrageant s'il voulait dire qu'il voulait la venger
par là de celui qui l'avilissait.

Cette fille tellement aimée, pour qui le Roi a donné le sang de cinq
cent mille hommes, reçoit ce cruel coup de fouet! Elle n'y survit
qu'un an, ayant la douleur de voir que dans le nouveau traité, en
donnant tout à l'Autriche, Choiseul ni le Roi, ni personne, ne se
souvint de l'Infante, ni de ce qu'on lui a promis. Personne ne
s'occupe plus de son adoption d'Espagne, du plan contre D. Carlos.

Le traité que Choiseul osa, en arrivant au pouvoir, fut l'étonnement
du monde. _Conticuit terra_. Nos vieux alliés les Turcs ne purent
jamais le comprendre. Il renversait toute l'histoire de France en
remontant à Richelieu, Henri IV, et François Ier, la biffait, la
démentait. On put croire qu'un cataclysme, comme un désastre de
Lisbonne, était arrivé ici, avait bouleversé le pays, du moins les
têtes de Versailles.

La France, depuis des siècles, payait des subsides annuels aux faibles
contre les forts, à la Suède, par exemple, aux princes du Rhin contre
l'Autriche. Il était neuf et piquant de payer cette grosse Autriche
pour écraser ces petits princes, nos alliés, nos amis.

Un peu plus de _huit millions_ iront chaque année à Vienne, et de plus
la France seule (allégeant Marie-Thérèse) payera la Suède et la Saxe
pour leur guerre au roi de Prusse.

Bernis promit dix huit mille hommes. _Choiseul en donne cent mille._

_Nulle paix sans Marie-Thérèse._ Seule elle jugera du point où peut
s'arrêter la France, éreintée et épuisée.

Traité naïf, autrichien, sans voile ni précaution. Tout ce que la
France a pris et tout ce qu'elle prendra, _sera pour la seule
Autriche_.

La France aidera à faire Empereur le petit Joseph, futur de notre
petite Isabelle.

Nulle mention des Pays-Bas. Ce grand appât qui charma tant à Babiole,
on n'y songe plus. L'infante étant disgraciée, outragée, enfin
mourante, qu'a-t-on besoin des Pays-Bas? On n'y prend plus intérêt.
S'il y eut un traité secret, Choiseul l'a anéanti[5].

              [Note 5: Cela acheva l'Infante. Cette belle, comme
              Henriette, sa soeur, quoique beaucoup plus brillante,
              avait toujours été malsaine, ce que semblait révéler par
              moment un signe commun, une petite gale au front.
              Henriette mourut de l'avoir fait rentrer. L'Infante
              peut-être de même. En décembre, elle fut prise d'une de
              ces maladies putrides qu'on appelait toutes alors
              petites véroles. L'éruption se fait mal. En huit jours
              elle est foudroyée. On avait grande impatience qu'elle
              mourût, fût emportée, de crainte qu'elle n'infectât
              tout. Le Roi avait son carrosse, ses chevaux qui
              hennissaient; il voulait fuir à Marly. Et tous. Ce fut
              une déroute. L'odeur était insupportable. Deux capucins
              qui faisaient voeu de se dévouer à ces choses, ne purent
              aller jusqu'au bout. L'idole, la galante, la belle,
              maintenant l'horreur de tous, fut sans pompe emportée le
              soir, jetée à Saint-Denis (_Barbier_, _Hausset_,
              etc.).]



CHAPITRE II.

CHOISEUL.--SON TRAITÉ AUTRICHIEN.--RUINE ET REVERS.

1757.


La France, sous les Choiseul, sous les trois dames importantes qui
menaient la Pompadour, fut gouvernée par la Lorraine, à peu près comme
au temps des Guises.

La Lorraine, réunie à la France, en fut maîtresse. Ce fut comme une
invasion. Elle remplit toutes les places, eut les hautes influences.

Terre pauvre, traversée, ruinée, barbare, elle avait l'ascendant
d'énergie, d'intrigue et de ruse. Militaire et corrompue, d'une
corruption sauvage, elle a donné tour à tour et les meilleurs et les
pires, et les héros, et les traîtres.

Elle est double, de France et d'Empire, Janus et souvent Judas. La
faute n'est pas à elle, mais à sa situation.

Les moeurs y étaient effroyables. Hénault le courtisan lui-même avoue
que, venant en Lorraine, «il se crut en pays Turc.» C'est faire tort à
la Turquie, si grave. On n'y vit jamais, sous les yeux de deux armées,
la scène hardiment priapique qu'y donna un Baufremont. On n'y vit pas
les fureurs galantes des nobles chanoinesses, les religieuses d'épée
qui, à Remiremont et ailleurs, ayant la haute justice, la seigneurie,
dépassaient la vie effrénée des seigneurs. Celle de Béthizy fit
légende. Furieuse d'amour pour son frère, elle étalait, criait sa
honte, et, pour plus de scandale encore, ayant failli pour un autre,
elle se cassa la tête (5 avril 1742). Cela fut fort admiré en Lorraine
et à Versailles, et mit l'inceste à la mode. Le roi avait les quatre
soeurs. Madame de Luxembourg avec son frère Villeroi, la duchesse de
Marsan avec son cardinal Soubise, Choiseul surtout qu'on va voir,
firent ainsi leur cour au roi, qui, enhardi par l'exemple, poussa plus
loin le scandale.

Deux familles de Lorraine, illustres et nécessiteuses, dans ce pays de
pauvreté, eurent la suite, le sérieux, l'attention à la fortune,
qu'avaient rarement les seigneurs. C'étaient les Beauvau, les
Choiseul. Le vieux prince de Beauvau-Craon, qui avait vingt-deux
enfants, bon mari et très-uni pendant trente ans à sa femme, maîtresse
du dernier duc, eut encore cet insigne honneur qu'une de ses filles
devint maîtresse de Stanislas. L'autre, madame de Mirepoix, froide et
rusée, fut l'Égérie de la Pompadour. Elle la sauva deux fois dans ses
moments désespérés, en lui communiquant son calme, la conseilla dans
sa voie nouvelle de l'intrigue autrichienne qui lui donna la royauté.

Plus zélée encore pour l'Autriche fut madame de Marsan, gouvernante
des enfants de France, Lorraine par son mariage, soeur de MM. de
Soubise (le cardinal, le maréchal). Très-passionnée pour ses frères,
elle poussa vivement le second, l'immortel héros de Rosbach, le
maintint par la Pompadour contre les risées, les chansons. Et elle le
grandissait toujours. Elle voulait le faire connétable.

Entre ces sages conseillères, madame de Pompadour en admettait une
autre encore, peu agréable, mais utile, un véritable homme d'affaires,
la soeur de Choiseul, madame de Grammont. Sans l'aimer, elle subissait
l'ascendant de sa logique, de sa masculine énergie.

Dans cet intérieur, madame de Mirepoix, calme, fine et douce était
appelée _le petit chat_. Et madame de Grammont ne figurait pas mal le
dogue. Sa force et sa solidité, si déplaisante qu'elle fût, soutenait
utilement ce chiffon, la Pompadour.

M. de Choiseul, fort léger, avec tous ses dons séduisants, n'aurait
jamais pris consistance, s'il n'avait été doublé d'une autre âme, d'un
second Choiseul. J'appelle ainsi cette soeur, une âme bien autrement
lorraine, épaisse, violente, tenace, mordant fort et ne lâchant pas.
Elle le tirait du badinage, elle l'empêchait de s'amuser, comme il eût
fait, aux méchancetés galantes, aux perfidies d'alcôve. Elle lui
rappelait toujours leurs six mille livres de rente, leur misère, elle
le forçait d'avancer, n'importe comment.

Le meilleur de leur patrimoine avait été la trahison. Les Choiseul
rendirent ici un service immense à l'Autriche. C'est l'un d'eux qui,
voyant la tête déménagée de Fleury, décida cet imbécile à retenir le
secours qui allait sauver notre armée de Prague. De là l'affreuse
catastrophe, l'armée gelée (comme à Moscou). Le fils de ce bon
conseiller, tout jeune, le célèbre Choiseul, est en récompense créé
colonel. Il fait quelque peu la guerre, mais surtout la chasse aux
femmes. C'était un petit doguin, roux et laid, avec une audace
cavalière, une impertinence polie, un persiflage habituel, qui le
faisait redouter. Il plaisait d'autant plus aux femmes qu'il leur
ressemblait davantage. Le grand observateur Quesnay, sous sa surface
brillante, le perce à jour. «Il eût été, dit-il, un _ami_ d'Henri
III.» (_Hausset_.)

La place de _méchant_ était vacante: il la prend. Il veut qu'on croie
qu'il est le _Méchant_ de Gresset. Il veut continuer Maurepas, spécule
sur les petites flèches qu'il lance à la Pompadour. Spéculation bien
calculée avec une femme fanée, qui a peur du moindre mot. Il
l'inquiète, puis tout à coup la charme en se donnant à elle,
trahissant une Choiseul qui visait au Roi. La Pompadour le paye avec
un riche mariage. Elle lui fit épouser la petite Crozat Duchâtel, fort
riche. Mais on ne lui mit pas cette fortune dans les mains. Il n'en
eut que la jouissance. Si sa femme (enfant de douze ans) mourait, ou
si les parents la reprenaient, il était pauvre.

C'était en 1750, à l'avènement de Mesdames Henriette et Adélaïde.
Choiseul crut ne pas déplaire en disant venir de Lorraine, en
établissant chez lui sa soeur, qui était chanoinesse. Elle avait
vingt ans, lui trente. C'était une grande forte personne, d'une voix
désagréable, d'un visage fort coloré, percé de petits trous ardents.
L'enfant de douze ans, l'épouse nominale, ne les gêna guère. Choiseul
à côté mit sa soeur, et vécut avec elle fort publiquement (_Lauzun_,
p. 9, éd. 1858; _Dumouriez_, I, 159).

Le roi n'en était pas fâché, en riait. Après un sermon, il lui dit:
«Le Père, ce me semble, a jeté des pierres dans votre jardin...--Mais,
Sire, n'en est-il pas tombé au parc de V. M.?--Vous serez damné,
Choiseul (dit le roi en souriant).--Mais vous, Sire?--Oh! c'est
différent... Moi, je suis l'Oint du Seigneur.» (_Mss. Choiseul_, _Al.
de S. Priest_).

L'inceste étant moins à la mode en 1759, Choiseul maria sa soeur, mais
il ne lui donna qu'un mari nominal, M. de Grammont, un interdit. Elle
resta constamment avec son frère, au désespoir de la pauvre petite
madame de Choiseul, qui alors avait dix sept ans. Il ne faisait rien
sans sa soeur. Et je doute fort que, sans elle, il eût pris la
responsabilité de se poser contre la paix, au moment où Louis XV
désirait négocier, au moment où Marie-Thérèse était lasse, ne recevant
plus notre argent, mais des coups terribles de Prusse qui même après
un succès la mirent en pleine retraite. Ce n'est pas seulement Duclos
qui nous le dit; c'est le bon sens: oui, chacun désirait la paix.

Bernis à Marie-Thérèse montrait la France agonisante. Qu'à ce moment
quelqu'un soit plus autrichien que l'Autriche, la raffermisse dans la
guerre, lui dise que Bernis s'est trompé, que la France a encore du
sang!... C'est chose énorme, au delà du caractère de Choiseul. Sans
sa soeur et ses Lorraines qui le poussaient par derrière, et
poussaient la Pompadour, je ne crois pas qu'il eût lui-même franchi ce
sanglant Rubicon.

L'audace de présenter l'impudent traité au roi implique que Louis XV
était encore plus absent de lui-même, plus étranger aux affaires, en
décembre 1758, qu'il ne l'était l'autre année en septembre 1757 au
traité de Babiole.

Il eut cette année le mal que Richelieu venait d'avoir, des dartres
par tout le corps.

Il vivait d'une cuisine excitante et irritante, pour faire face à
l'exigence non moins irritante et malsaine du Parc-aux-Cerfs. De là un
cerveau flottant, faible, plein de noires visions. Damiens y rôdait
toujours, et la mort, et le successeur, les théories régicides des
Jésuites, amis de son fils. Choiseul tirait cette ficelle, l'excitait
contre le Dauphin.

Choiseul, qui ne croyait à rien, profitait des lueurs dévotes qu'avait
le Roi dans ses heures d'épuisement. Quelle expiation meilleure que
d'accabler Frédéric? Quoi de plus agréable à Dieu que d'écraser le
Luthérien? l'impie, le moqueur outrageant qui se riait des rois mêmes,
qui regardait impudemment dans les Cabinets de Versailles? Frédéric
nommait ses levrettes ses marquises de Pompadour.

Le roi ne restait lucide que pour ses petits trafics, ses petites
spéculations. Un jour, il adressa ce mot à son homme d'affaires: «Ne
placez pas _sur le roi_: on dit que ce n'est pas sûr.»

La seule ressource qu'apportât Choiseul, c'était la banqueroute.

Banqueroute d'un homme d'esprit, d'abord sur ceux qu'on haïssait,
traitants et fermiers généraux. Cela ne déplaisait pas. On aimait
assez qu'à la turque, le règne fût inauguré en étranglant quelques
pachas.

Ne pouvant pas les payer, il restait un expédient, c'était de les
assassiner.

Cent millions mangés d'avance étaient dus aux receveurs généraux. Pour
payement, on les écrasa. Une compagnie de banquiers fut autorisée à
tirer sur eux, s'engageant à fournir au roi trois ou quatre millions
par mois pour un armement maritime, un grand coup qu'on méditait.

Et les fermiers généraux payés en même monnaie, éreintés. On leur
devait cent cinquante millions. On frappa sur eux soixante-douze mille
actions de mille francs, qui réduisirent de moitié leurs bénéfices.

Ce ne fut pas fait sans adresse. Choiseul flattant l'opinion,
caressant Voltaire, les salons, le parti philosophique, fit ce tour
par un philosophe. Il prit un homme de lettres, un simple maître des
requêtes, le fit contrôleur général. Homme d'esprit, homme d'affaires,
Silhouette avait lu, voyagé, vécu à Londres, travaillé à la Compagnie
des Indes. Il avait, près des philosophes, le mérite d'avoir traduit
quelque chose des libres penseurs, Pope, Warburton et Bolingbroke.
C'était un parleur agréable, dit Grimm, d'équivoque mine, l'air
double, coupable et faux. Il n'avait nul expédient que ceux où
Machault avait échoué,--impôt sur tous (rejeté),--pensions réduites
(impossible). Tout cela facile à prévoir. Nul résultat à attendre
qu'une tempête de sifflets.

L'heureuse idée de Choiseul pour gazer son crime d'Autriche, c'était
de faire que la France tournât le dos au levant, ne regardât qu'à
l'ouest vers le grand spectacle qu'il lui préparait. Idée neuve.
C'était celle qui a toujours échoué, la vieille, l'éternelle Armada de
1585, qu'on remet toujours à flot. Sans doute, un coup de surprise
n'est pas impossible. Jeter un Charles XII dans Londres, comme le
rêvait Alberoni, c'est hasardeux, mais non absurde. Les plans les plus
insensés sont ceux d'un Philippe II, qui, par de longs préparatifs,
met un grand peuple en éveil, en demeure d'organiser ses puissantes
résistances. Que dire de ces constructions étranges de bateaux plats
que Choiseul imagina en 1759 pour l'amusement des Anglais? que
Bonaparte imita.

La grande flotte qui devait couvrir le passage des bateaux, était
préparée au plus loin, à Toulon. Pour rejoindre Brest et rallier
l'autre escadre, que de chances elle avait contre elle! La longue
navigation, l'écartement des vaisseaux, les coups violents,
capricieux, qu'on a au golfe de Gascogne, la rencontre de l'ennemi
qui, dans un pareil voyage, rôdant autour, comme un requin, mordrait
de manière ou d'autre. Tempêtes de l'Armada, ou défaites de Trafalgar,
c'est ce qui ne pouvait manquer.

Au lieu de concentrer l'effort, on le divisait; à la fois, on
attaquait les trois royaumes. Le corsaire Thurot, de Dunkerque, devait
passer en Irlande. De Brest, Aiguillon menait douze mille hommes en
Écosse. Soubise, avec une armée (pas moins de cinquante mille
hommes), sur les fameux bateaux plats, devait cingler du Havre à
Londres.

À la grandeur d'un tel projet on devait tout sacrifier. Le vieux
ministre de la guerre, Bellisle, annonça, dès janvier, qu'on
n'enverrait aucun secours aux colonies. La flotte anglaise, avant
avril, nous prit déjà la Guadeloupe. Au Canada, l'intrépide Montcalm,
de Nîmes, sans renfort et sans espoir, lutta jusqu'au mois de
septembre; il fut tué, le pays perdu. Dans l'Indoustan, notre
Irlandais Lally, un fou furieux, qui n'avait que de la bravoure, avait
remplacé Dupleix. Il avait neutralisé l'homme capable, gendre de
Dupleix, l'excellent général Bussy. Il avait par ses barbaries, ses
emportements, son mépris pour les croyances indigènes, mit l'Inde
entière contre nous. Il échoua devant Madras en février 1759, et de
plus en plus déclina devant l'ascendant de lord Clive.

Ministre à soixante-seize ans, Bellisle épuisait sa vie à faire une
chose impossible, la réforme devant l'ennemi. La cour débordait dans
l'armée, la surchargeait honteusement. Nos cent soixante-dix mille
soldats avaient quarante mille officiers (c'est un officier pour
quatre hommes). Dans les cavaliers, encore pis: un officier pour trois
soldats. À Minden, nos deux généraux, Contades et Broglie, plus
brouillés entre eux qu'avec l'ennemi, perdent le temps. Broglie est
jaloux, et craint le succès de Contades. Tous deux battus, 1er août,
et la défaite de l'armée précède, annonce tristement le désastre de la
flotte.

La nuit du 16 au 17 août, notre flotte de Toulon a passé devant
Gibraltar. Cinq de ses douze vaisseaux se séparent. Réduite à sept,
cette flotte voit, de Gibraltar, quatorze vaisseaux anglais qui vont à
elle à toutes voiles. Un des nôtres se sacrifie et combat seul contre
cinq. Les autres n'en périssent pas moins.

Cela ramena au bon sens. On abandonna la partie du plan la plus
chimérique, la grosse armée sur bateaux plats que Soubise devait mener
en Tamise. On s'en tint aux expéditions d'Irlande et d'Écosse. Pour la
seconde, on n'avait plus l'héroïque prince Édouard qui entraîna les
highlands. En revanche, on avait un homme fort considérable à
Versailles, au champ de bataille de l'intrigue.

C'était le duc d'Aiguillon, le neveu de Richelieu, un de nos plus
beaux courtisans. Deux choses l'ont immortalisé, d'avoir tenu tête au
roi même dans le coeur de Châteauroux,--d'avoir pour le parti jésuite
et la plus grande gloire de Dieu mis chez le roi la Du Barry. En ce
moment il n'était bruit que du succès que les Bretons, sous
d'Aiguillon, avaient eu sur les Anglais à Saint-Cast. Duclos explique
très-bien la prudence qu'il y déploya, simple spectateur à distance,
n'ayant pas même donné d'ordres, les faisant si longtemps attendre,
que les volontaires bretons firent l'exécution d'eux-mêmes, poussèrent
les Anglais dans la mer. Pour la Pompadour et les femmes, d'Aiguillon
devint un héros.

Cette prudence consommée qu'il avait montrée à Saint-Cast ne
l'abandonna pas ici. Il n'alla pas avec les troupes et les bâtiments
de transport rejoindre la flotte à Brest. Il dit qu'un homme comme
lui, un gouverneur de Bretagne, général de l'expédition, ne pouvait
faire les premiers pas, aller se mettre sous les ordres de l'amiral de
Conflans. Celui-ci dut venir le joindre au Morbihan où il restait,
attendait dans sa dignité. L'Anglais, qui guettait Conflans, fondit
sur lui près de Belle-Isle. Forces égales. Mais Conflans, non moins
prudent que d'Aiguillon, réfléchit que son affaire n'était pas de
livrer bataille, mais de conduire l'armée d'Écosse. Il crut éviter,
éluder, se jetant entre les écueils. L'Anglais furieux l'y suivit,
perdit deux vaisseaux. Quatre des nôtres périssent; Conflans lui-même
brûle le sien. L'avant-garde (sept vaisseaux intacts) va se cacher à
Rochefort; sept autres dans la Vilaine, et ils y restent embourbés.

Déplorable catastrophe! la marine, ainsi que l'armée, battue et
déshonorée! Notre intrépide Thurot, sans espoir, et pour l'honneur,
ayant donné sa parole, partit pourtant de Dunkerque, exécuta sa
descente, prit une ville, se fit tuer.

La situation intérieure était au niveau. Deux mois après la défaite de
Minden, le désastre de Belle-Isle, le 26 octobre, eut lieu la
fermeture des caisses publiques, la suspension des payements. Le Roi
suspend pendant la guerre le payement des lettres de change qu'il a
souscrites pour deux ans (1760-1761). Il suspend pendant un an pour
deux cents millions de dettes exigibles, jusqu'à ces rescriptions
qu'il a données récemment sur les receveurs et fermiers, aux banquiers
qui avancèrent les frais de l'armement détruit. Les receveurs et
fermiers, anciens créanciers immolés au printemps, avaient fait rire.
Voici les nouveaux créanciers, les rieurs, qui pleurent à leur tour,
et non-seulement eux, mais la foule des petits rentiers misérables qui
vivaient d'annuités, qui avaient mis sottement aux royales loteries
des dernières années! Le Roi ajourne... leur pain. Ils mangeront après
la guerre.

Le Roi ne payait plus Versailles; il devait dix mois à ses gens. Une
tentative qu'il fit pour mettre un octroi sur les villes ne fit que
montrer sa faiblesse, la force et la férocité que prenaient les
Parlements. Choiseul avait beau les flatter, leur abandonner
l'Encyclopédie (janvier 1759), cela ne suffisait pas. Le Parlement de
Besançon fit pendre un commis qui osait lever l'octroi ordonné par le
Roi. Le Parlement de Paris fit pendre un huissier qui blâmait son
procès de Damiens. Actes violents, brusques, sauvages, et qui
menaçaient plus haut.

La moitié du Parlement de Besançon fut exilée; mais celui de Paris
repoussa obstinément tout ce qu'il y avait de bon dans les projets de
Silhouette: l'impôt proportionnellement levé sur tous. Désirable
égalité, mais qui n'apparaissait ici que comme une lourde surcharge
par-dessus les charges antérieures.

Choiseul, battu en finances, battu sur terre et sur mer, peu ménagé du
Parlement, arrivé en moins de dix mois, ce semble, au bout de son
rouleau, avait à craindre le Dauphin qui avait prédit ce fruit des
traités autrichiens. Le parti dévot l'accablait. Il imagina un moyen
étrange, qu'on n'eût compris en nul pays du monde. Pour balancer la
banqueroute, les revers de terre et de mer, distraire fortement le
public, il lui donna le spectacle d'un tour très-inattendu. Lui,
courtisan de Voltaire, il régale les philosophes d'une volée de coups
de bâton.

D'abord Choiseul exécute le financier philosophe Silhouette. Il en rit
lui-même. Il se joint gaiement à la meute des siffleurs et des
moqueurs. Désormais le portrait d'une ombre est appelé _silhouette_.
On s'en amuse partout, Versailles autant que Paris. Les habits à la
_silhouette_ n'ont ni poche ni gousset.

Ceci n'est qu'un commencement. Très-secrètement Choiseul commande au
lorrain Palissot une pièce qui plaira en haut lieu, qui fera rire le
Dauphin, rire le Roi qui ne rit jamais. On y verra les amis de
Choiseul, les gens de lettres les plus illustres de l'époque,
grotesquement piloriés. On y verra d'Alembert, Diderot volant dans les
poches, et Rousseau à quatre pattes «retournant à la nature,» et
gravement broutant sa laitue.



CHAPITRE III.

L'ÉCLIPSE DE VOLTAIRE.

1759-1761.


Un des grands moments de _Voltaire_, solennel et vraiment digne du roi
du _siècle de l'esprit_, avait été justement ce triste retour
d'Allemagne où, repoussé de tous côtés, pour ainsi dire, il perdit
terre, n'ayant pas un seul point du globe où il fût en sûreté
(1753-1754). Fuyant de Prusse, il fut rejeté de la France, de la
Lorraine même. Il disparut, se tint obscur et si bien caché en Alsace,
parfois dans une île du Rhin, qu'à Paris on le crut mort. La _bonne_
madame Du Deffand le croit mort et n'en pleure pas (mars 1754). Pour
comble, ses dangereux livres, autant de péchés de jeunesse,
surgissaient indiscrètement, s'imprimaient partout, quoi qu'il fît. La
Beaumelle héritait déjà, contrefaisait _Louis XIV_, avec des notes
terribles. Malgré lui l'_Essai sur les moeurs_ éclate, incomplet (deux
volumes). Malgré lui, un faux _Louis XV_. Et, pour comble d'épouvante,
par fragments perçait partout la satire choquante, obscène, où, non
content d'insulter «le fainéant Charles VII,» il met nue d'un coup de
griffe «la grisette» impertinente qui s'était si haut montée.

Il eut une de ces peurs extrêmes, qui rendaient cet homme nerveux par
moment bien ridicule. Le bon sens eût pu lui dire qu'un homme si aimé
du public n'était pas en vrai péril. On pouvait le repousser,
l'éloigner, mais le toucher? non. Dans cette panique, il fit une
comédie inutile qui l'avilissait seulement: il communia, fit ses
pâques.

La première lueur lui vint de celui qu'il haïssait, de Frédéric. Sa
charmante soeur, sous prétexte d'un voyage, vint à Colmar embrasser,
courtiser le proscrit. Frédéric mit en opéras deux tragédies de
Voltaire. Cela fit songer en Europe. On sentit qu'il n'était pas mort,
qu'on devait encore compter avec celui qui restait l'ami du plus grand
roi du monde. L'armée des encyclopédistes, Diderot et d'Alembert, ne
perdaient nulle occasion de proclamer en lui leur glorieux général.
Voltaire restait le roi des rois.

On le sentit lorsqu'en mars 1755, il s'établit aux Délices, près de
Genève, et presque en face à Lausanne, et que de ce lieu imposant
(dans la vue sublime des Alpes) partit le grand coup d'archet dont
frémit toute l'Europe, son _Ode à la liberté_, son remercîment à la
libre Suisse où il avait pu respirer. Peu après, il acheva le livre
qui reste son titre capital: l'_Essai sur les moeurs des nations_. Il
ne fut jamais plus haut.

Deux choses lui faisaient tort.

Malgré sa bonté facile, vaniteux et emporté, voulant se montrer
redoutable, prouver qu'il n'était pas léger, comme on le redisait
tant, il affectait une haine implacable pour le grand roi qui le
comblait, lui écrivait, qui fit pour lui ses beaux vers, l'héroïque
adieu de Rosbach. Voltaire, là, fut déplorable. Il fit sa cour à
Versailles, aux ennemis de la pensée et de son propre parti, disant:
«La chère Marie-Thérèse,» proposant contre Frédéric de renouveler les
chariots faucheurs des Babyloniens. Idée bizarre, s'il en fut, que le
ministre parut prendre au sérieux, exécutant pour Louis XV un joli
modèle en petit, un joujou qu'on essaya.

L'autre maladie de Voltaire, qui le vulgarisait fort, c'était madame
Denis. Autant, au château de Cirey, près de sa mathématicienne, dans
sa demi-solitude, il avait eu la vie noble, concentrée, tendue,
haute,--autant avec celle-ci, il l'eut mondaine et lâchée. Fort riche
alors, il menait le train d'un fermier général. De 1756 à 1768, sa
maison fut une auberge. Il travaillait dans son coin tout le jour,
hors du tapage; mais il ne haïssait pas cette vie folle de monde et de
bruit.

Il avait toujours eu l'imagination sensuelle. Il semble que sa flamme
brillante, son inépuisable torrent d'étincelles, tînt fort à cette
légère électricité du sexe, dont il abusait bien peu. Né si faible et
ne mangeant pas, ne vivant guère que de café, il fut pourtant un peu
satyre, d'esprit, de velléités. En le suivant patiemment, on voit que,
jusqu'au dernier jour, il eut toujours quelque femme. On a noté
parfaitement ce que fut pour lui sa nièce (Nicolardot). Sa mauvaise
humeur à Berlin vint surtout de ce qu'il ne put l'y mener. C'était
une veuve d'à peu près quarante ans, qui n'était pas belle; elle
louchait, elle était lourde, vulgaire et prétentieuse. Elle croyait
faire des vers, fit et défit pendant trente ans une mauvaise pièce,
_Alceste_. Elle ravissait Voltaire, comme actrice, par un jeu
emphatique, ampoulé, pleureur. Il jouait grotesquement le bonhomme
Lusignan; elle les Zaïres et les Chimènes, toujours les jeunes
premières. Elle en avait le tendre coeur, brûlait de se remarier. Elle
avait l'âme très-grande, elle eût dépensé sans compter. Voltaire ne
lâcha pas la clef, la limita d'abord un peu, mais une fois établi en
Suisse, il ouvrit largement la caisse. C'était chaque jour des tables
de quarante, cinquante personnes, des décorations, des costumes
somptueux venus de Paris. Dans ses lettres, on voit qu'alors il se
figure jouir beaucoup. «Je suis si heureux, dit-il, que j'en ai
honte.» Et il ajoute qu'il est heureux surtout par elle. Elle
engraisse, elle est charmante. «Sans elle tout serait un désert.» (19
septembre 1755, 27 mai 1756.)

Il signe _le Suisse_ Voltaire. Il avait loué quatre maisons, ici et
là, en des pays différents. Il ne pouvait, disait-il «tomber que sur
ses quatre pattes.» Son indépendance était d'être un homme riche et
mobile, pouvant vivre un peu partout. Sa nièce contribua à le faire
seigneur de village, enraciné dans une terre, et sur la terre serve de
France. C'est elle qui le refit Français.

Il n'était pas, il est vrai, bien établi aux Délices près Genève. Il y
branlait. Deux partis étaient dans la ville, la Genève de Calvin, et
la Genève mondaine qui sans cesse allait voir Voltaire. Mais dans la
mondaine elle-même, les pasteurs qui dominaient n'en étaient pas moins
chrétiens, anti-encyclopédistes. Dans un pamphlet anonyme, défendant
l'Encyclopédie, il confond dans la même attaque «les persécuteurs
catholiques et les fourbes protestants.» Cela fut fort envenimé par
une lettre de Rousseau, comme on le verra tout à l'heure.

Il se croyait fort à Lausanne; car c'est là qu'il offrit asile à
l'Encyclopédie persécutée (février 1758). Il donnait deux cent mille
francs pour qu'on l'imprimât à Lausanne.

Il comptait y demeurer, rester Suisse. Cela, dis-je, en février. Mais
en mai tout est changé. La Pompadour _le protége_ dans son plan
d'acheter en France la seigneurie de Ferney (_Corr._, V, 157, mai
1758).

Il eût acheté, s'il eût pu, en Lorraine, chez Stanislas. Madame Denis
eût eu là une cour pour étaler ses grâces, refaire madame Du Châtelet.
Et il y aurait trouvé une demi-indépendance. La Pompadour fit défendre
à Stanislas de le recevoir. On le voulait en France même. Toute la
cabale autrichienne, Vienne et Versailles, Kaunitz, Choiseul, la
Pompadour, l'enveloppaient. Au moindre succès de l'Autriche, Kaunitz
disait: «Avertissez-en notre ami.» L'impératrice, si dévote, et qui
proscrivait Molière, n'avait pas honte de faire jouer les tragédies
philosophiques de Voltaire. On le chantait, on le dansait; au théâtre
de la cour, on mettait ses pièces en ballets. Choiseul lui écrivait
sans cesse, encore plus que Frédéric. Il rôdait tout autour de lui
avec sa malice de chat.

La Pompadour imprime au Louvre son livre sur l'Ecclésiaste avec son
portrait en tête. Bref, on lui fera presque croire qu'il est le favori
du Roi!--Que dis-je? du Roi? du Pape. Une édition plus belle encore se
fait de l'_Ecclésiaste_ que le Pape approuvera.

Il ne renie plus la _Pucelle_. Il est si haut qu'il n'a plus besoin de
ces précautions. Société singulière. Telle est la mode, que les dames
estimées l'apprennent par coeur. Tel vers se trouve dans les lettres,
sur la petite bouche pudique, de madame de Choiseul.

Il se lâchait à ce moment dans l'ébauche de _Candide_, une orgie
d'imagination. Du joli voyage de Scarmentado (1747) et du Poème de
Lisbonne, il en avait tiré l'idée, mais en la chargeant d'indécences
et de grosses nudités, de Cunégondes à la Rubens. Dans ce moment, il
est facile de deviner qui influait. On voulait une position. On était
las d'aller, venir, d'errer. Ne serait-on chez soi, une vraie dame de
maison? Dans tout l'été de 58, on travailla à cela. En octobre, au
moment même où Choiseul devenait ministre, on négocia sérieusement
pour l'acquisition de Ferney. Triste et pauvre seigneurie qui ne
donnait guère que du foin.

On fit valoir près de Voltaire les superbes priviléges qu'Henri IV
avait attachés à ce méchant bout de frontière. «C'était, dit Voltaire,
un royaume.» Il serait un roi d'Yvetot. Idée sotte et ridicule. Ces
exemptions fiscales n'empêchaient pas que ce domaine ne fît Voltaire
dépendant, regardant toujours quel vent soufflait du côté de
Versailles.

Il acheta Ferney pour madame Denis, s'asservit par là plus encore,
s'interdisant de vendre s'il voulait s'éloigner. Le lieu lui convenait
à elle, étant sur la route même du grand monde qui allait en Suisse,
en Savoie, en Italie. Il convenait moins à Voltaire, étant froid,
humide, sous les vents neigeux. Quand de Lausanne ou des Délices, on
se rend à Ferney, on a le coeur serré. Le lieu, ennuyeux de lui-même,
n'est nullement égayé du château mesquin qu'il y fit.

Il y eut dès l'entrée un sensible coup. Sa nièce gardant l'idée du
mariage, il avait cru prudent, à l'égard du mari possible, d'avoir
d'elle une contre-lettre où elle eût reconnu qu'il restait maître de
Ferney _pour sa vie_, qu'il pouvait y finir en repos ses jours. Elle
ne tint pas la promesse de lui donner la contre-lettre. Et Voltaire se
trouva logé chez elle et non chez lui.

Parmi le rire éternel, son enseigne et sa grimace, il avait eu un vrai
moment de larmes, de nature et de coeur, l'affreux désastre de
Lisbonne et le début sanglant de la guerre de Sept Ans, ces grands
massacres inouïs, des trente mille morts en une fois! Cela troubla
l'optimisme qu'il avait professé toujours. Et plus troublé fut-il de
voir une femme intéressée, violente, qui se faisait maîtresse chez
lui, pouvait le renvoyer. Jusque-là il était _Candide_. Et par un
changement subit il fut _Martin_, le pessimiste, ne voyant que mal sur
la terre. Miracle de sa Cunégonde!

Voltaire, en 1728, le premier, contre Pascal, avait écrit: «L'homme
est heureux.»

Il y reviendra un jour en 1775. Il se réfutera lui-même et répondra à
Candide.

Mais en 1760, le coup n'en fut pas moins grave. La haute autorité du
siècle, celui vers qui tous regardaient, que tous suivaient depuis
trente ans,--Voltaire, roi, heureux, paisible,--Voltaire semblait
briser son oeuvre, lançait un livre de doute, la bacchanale effrénée,
satirique et priapique, de l'ironie désespérée.

D'autre part, le siècle, atteint, bien loin d'avoir envie de rire,
laissait échapper des larmes. On avait dédaigné les drames larmoyants
de la Chaussée. Mais voici le _Père de famille_, déclamation
sentimentale dont Voltaire n'espérait rien (16 novembre 1758), et qui
obtient à Paris, à Versailles, le plus grand succès. Les courtisans
croyaient plaire en riant; ils voient le Roi qui en pleure à chaudes
larmes. Spectacle nouveau, étonnant! Le Roi, surpris, attendri, par un
drame de Diderot!

Mais l'essor du sentiment, l'éclat pathétique et vainqueur de la
langue émue, orageuse, déclamatoire, de l'amour, c'est la _Nouvelle
Héloïse_, qui ne sera imprimée qu'en janvier 61, mais qui circule en
manuscrit (lue, dévorée) de femme en femme, et qui va faire dans la
vie, tout autant que dans les lettres, une profonde révolution.

En face le triste Voltaire imprime l'ennuyeux _Pierre le Grand_!

Le moment était excellent pour attaquer les philosophes. Leur armée
était au point d'une manoeuvre toujours périlleuse; elle tournait et
changeait de front. De leurs rangs était partie la plus aigre
dissonance. Voltaire, par trois fois, donna prise, et trois fois,
contre lui, tonna l'âpre et violente voix de Rousseau.



CHAPITRE IV.

ROUSSEAU.--NOUVELLE HÉLOÏSE.

1754-1760.


Rousseau nous apprend lui-même que l'_Émile_ eut un succès fort lent,
«de grands éloges particuliers, mais peu d'approbation publique.» Le
_Contrat social_, imprimé en Hollande, extrêmement prohibé, repoussé à
la frontière, entra tard, difficilement, fut lu par une rare élite.

Le grand, l'immense succès, fut celui de l'_Héloïse_.

C'est le plus grand succès, l'unique, qu'offre l'histoire littéraire.
Rien de tel avant, rien après.

Ce livre inspira une vive, une ardente curiosité. On s'en arrachait
les volumes. On les louait, dit Brizard, à tout prix (douze sous par
heure). Qui ne les trouvait pour le jour, les louait au moins pour la
nuit.

Ce ne fut pas chose de mode. Les moeurs en restèrent changées. Le mot
d'_amour_, dit Walpole, avait été pour ainsi dire rayé par le
ridicule, biffé du dictionnaire. On n'osait se dire amoureux. Chacun,
après l'_Héloïse_, s'en vante, et tout homme est Saint-Preux.
L'impression ne passe pas. Cela dure trente ans, toujours. Jusqu'en
plein 93, Julie règne. Les Girondins la trouvent dans madame Roland.

Comment expliquer un effet et si vif, et si profond? C'est qu'avec
tous ses défauts, c'est pourtant un livre sorti de l'amour et de la
douleur. Malgré toute sa rhétorique, ses déclamations d'écolier, c'est
ici le vrai Rousseau, comme dans la _Lettre sur les spectacles_, les
_Confessions_, les _Rêveries_.

Ses autres ouvrages sont oeuvres artificielles, fort laborieusement
arrangées.

Le vrai Rousseau est né des femmes, né de madame de Warens. Il le dit
nettement lui-même. Avant elle, il ne parlait pas, était noué et muet.
Hors de sa présence, il n'avait aucune facilité. Devant elle, liberté
parfaite, facilité d'élocution, langue abondante et chaleureuse.

Séparé, et jeté au loin sur le dur pavé de Paris, il se grima en
Romain, en citoyen, en sauvage. Il suivit Mably, Morelly, avec le
talent, la force âpre, qu'il est si aisé de prendre. Et avec cela,
_noué_. Il ne reconquit sa nature, ne fut de nouveau _dénoué_ que par
madame d'Houdetot. La grimace disparut, le Caton, le Génevois. Et dans
la passion vraie reparut le Savoyard.

       *       *       *       *       *

Tout le monde va voir les Charmettes; mais la grande impression fut
bien plus à Annecy. Les Charmettes où Rousseau déjà est un homme, un
maître de musique, lisant MM. de Port-Royal, faisant un peu
d'astronomie, sont un lieu plus sérieux. La mollesse inexprimable qui
nous fond toujours le coeur en lisant le second livre, le troisième,
des _Confessions_, est propre à l'air doux, languissant, quelque peu
fiévreux d'Annecy. Il y a là de la Maremme. Plus d'un a voulu y mourir
(Eug. Sue).

En 1865, par un beau mois de septembre, je me trouvai à Annecy,
travaillant comme toujours. Mais vers les dix heures, la matinée était
si douce, plus moyen de travailler. Nous allâmes nous asseoir au lac,
sous un fort beau saule, vieux, qui rappelle que le jardin public
était un marécage, en face de l'agréable et marécageux Albigny. Dans
une brume légère qui gazait à demi l'horizon, nous regardions la
petite île des cygnes, leurs plumes fugitives qui volaient, nageaient
sur l'eau. Les coteaux simulaient un peu, tout autour, ceux de la
Saône. À droite, le petit palais qui fut de saint François de Sales;
derrière, la ville, les églises, les couvents, la Visitation (où rêva
madame Guyon). Il y avait eu des orages, et quelques gouttes de pluie
tombaient encore par moments. Un habitant d'Annecy, assis sur le même
banc, nous expliqua que le lac s'infiltre assez loin sous la plaine.
Il se verse lentement dans un affluent du Rhône. Jadis il était bien
plus lent. Ses eaux paresseuses (tout au contraire de celles des lacs
suisses, qui montent l'été) baissent alors sensiblement, laissent ici
et là des lagunes, des flaques mortes. Il y a, dit-on, peu de fièvre,
mais quelque chose de doux, de mou qui vous ralentit. Et l'âme aussi
ne se sent que trop de ces molles douceurs.

Les nombreux canaux qui font de l'intérieur de la ville comme une
petite Venise (sans caractère, sans monuments, de si peu de
mouvement), rendent cette langueur plus sensible. Ils ont de petits
brouillards vaporeux, jolis d'effet, plus qu'agréables à l'odorat.
Ajoutez des rues en arcades, des passages obscurs mal tenus, des
fenêtres du XVIe siècle, d'autres étroites et antiques, vieux vilains
trous ornés de fleurs. Ces fleurs boivent l'impureté des canaux avec
délices et n'en sont que plus charmantes.

Rousseau dit se rappeler tout cela avec volupté. L'étroite rue sous
l'église (fermée alors en impasse) où logeait madame de Warens, entre
l'évêque, les Cordeliers et la Maîtrise où il apprend la musique,
c'est au vrai l'ancienne Savoie. Derrière la maison, le canal lourd et
d'une eau peu limpide. Mais par-dessus il voyait la campagne, «un peu
de vert.» Tous les germes de Rousseau sont là. Il y resta longtemps;
mais surtout pendant six mois, il ne fit que les vingt pas qui
séparaient les deux maisons, celle de _maman_ et la Maîtrise. Tout lui
est resté, dit-il, dans la même vivacité, la température de l'air, les
beaux costumes des prêtres, le son des cloches, l'odeur, odeur bien
mêlée sans doute et des fleurs et des canaux, des drogues
pharmaceutiques que faisait la charmante femme, et qu'elle le forçait
de goûter. Là ce cantique entendu la nuit qui le fit tant songer. Là
la rêveuse promenade qu'il fit un jour de dimanche, pendant qu'elle
était à vêpres, pensant à elle, avec elle espérant vivre et mourir...
Mais moi-même ne rêvais-je pas? Voilà que sans le vouloir, je vais et
je suis ce flot.

Plus de vingt ans passent. En vain. Le flux, le reflux des misères, la
vie dure de l'homme de lettres dans l'agitation de Paris, les
avortements, les demi-succès, les amis encyclopédistes, l'effort vers
le paradoxe, la folle attaque aux sciences, l'hymne absurde à la vie
sauvage, le travestissement romain, cela passe. Efforts vrais
pourtant, sincères. Honnête tentative pour vivre de son travail,
accorder la vie réelle avec la vie de pensée.

Ces vingt années passent. En vain. Sous tant de choses voulues,
empruntées, artificielles, subsiste le Rousseau d'Annecy.

La cloche qu'il entendit là, sonne encore... Pauvre coeur de femme,
sous le masque de Caton!... Pauvre, pauvre _citoyen_!

À peine il a fait entendre ce cri si fier, si sauvage (_Discours sur
l'inégalité_), la même année il mollit. Il veut se refaire Génevois;
mais pour cela il faut faire un premier pas en arrière. Il lui faut
_se refaire chrétien_ (1754).

Il ne s'agit point du tout d'abjurer son catholicisme qu'il a laissé
depuis longtemps. C'est Diderot, l'_Encyclopédie_, réellement qu'il
faut abjurer. Il glisse dans les _Confessions_ un peu légèrement
là-dessus. Mais les pasteurs établissent très-bien (_Gaberel_,
_Rousseau_, 62) qu'il ne fut admis _qu'ayant satisfait sur tous les
points à la doctrine_, c'est-à-dire en délaissant la foi du XVIIIe
siècle, se séparant de ses amis et soumettant sa raison à la divinité
de l'Évangile.

Cet écart fut augmenté, élargi habilement par les ministres de Genève.
Ils l'opposèrent à Voltaire. M. Vernet, la même année, tira de
Rousseau un billet contre lui très-outrageant. M. Roustan le décida à
écrire à Voltaire sa lettre respectueuse, mais irritante, accablante
contre le poème de Lisbonne. Le jeune Vernes obtint de lui, malgré son
hésitation et sa répugnance, qu'il écrivît la _Lettre sur les
spectacles_ contre d'Alembert, Voltaire, les encyclopédistes.

Jamais Rousseau cependant n'eut le coeur moins polémique. Établi à
l'Ermitage de Montmorency (9 avril 1756) dans une gentille maisonnette
où le logea madame d'Épinay, il y sentit dès le printemps un
attendrissement tout nouveau, se retrouva le Rousseau d'Annecy et des
Charmettes. Disposition peu rare alors. La veille des grandes
catastrophes (la guerre de Sept Ans commençait), il y a de ces
attendrissements singuliers de l'âme humaine. De 1755 à 1758, Gessner
donne son _Daphnis_, les _Idylles_, la _Mort d'Abel_, qu'on traduit en
toutes langues et que Diderot porte aux nues. Voltaire n'exalte pas
moins Saint-Lambert, et ses _Saisons_, faible imitation de Thompson,
que l'auteur lit en manuscrit à Doris et à Chloris, ses admiratrices
ardentes (mesdames d'Épinay, d'Houdetot).

Rousseau a quarante-quatre ans en 1756, quand il quitte Paris pour
toujours, s'établit à la campagne. En présence de la solitude, à ce
moment grave du milieu de la vie, toute la première vie souvent se
réveille. Les romans que sa mère lisait, qu'elle laissa et que
l'enfant lisait la nuit avec son père «jusqu'à la première hirondelle»
(V. les _Confessions_), il en revient le vague écho. Son charmant
roman personnel chez _Maman_, à Annecy, reparaît dans sa fraîcheur.
Une madame de Warens, mais jeune, touchante demoiselle, envahit,
remplit son esprit, avec Clarens et Chillon, l'adorable paysage où
elle naît, sans oublier la rive opposée de Savoie, où elle passa
fugitive. La voilà créée la Julie, et justement dans la mesure de
madame de Warens, peu Vaudoise, point critique, sans bel
esprit,--gracieuse, délicate dans ces dentelles (qu'aime Rousseau), et
formée, on le dirait, comme il le dit de Maman, «dans le commerce
charmant de la noblesse de Savoie.» (_Conf._, liv. III.)

Avez-vous entendu parler d'un sauvage qui fit jadis un Discours sur
l'inégalité? L'auteur ne s'en souvient plus. La trace en reste
pourtant dans la vie pauvre et vulgaire, dans l'habit inélégant, la
sèche petite perruque, que Rousseau a adoptés. Elle reste dans
l'abandon du signe aristocratique que tous portaient alors, l'épée.
Tout cela va au sauvage, au citoyen de Genève, mal à l'auteur de
_Julie_. Ne le regrette-t-il pas quand il voit venir chez lui la
charmante, l'enjouée, la douce amie de Saint-Lambert, la jeune madame
d'Houdetot?

Ah! philosophe! Le monde que tu fuyais, le voilà donc venu à toi! Et
tu t'aperçois de ton âge. Et tu ressens ta pauvreté. Cinq ans de plus
que Saint-Lambert, c'est peu en réalité. Rousseau n'a pas l'air de
savoir que, dans ce siècle de l'esprit, le temps ne compte pour rien.
Il s'injurie, se méprise, se dit vieux, se dit barbon. Saint-Lambert,
lui, semble jeune. Pourquoi? il est élégant, militaire, porte l'épée.

Le spectacle est lamentable. Il se jette d'autant plus dans cette
aveugle fureur, qu'il se dit qu'un _vieux_ comme lui ne risque point
de réussir, de séduire la jeune maîtresse d'un ami que lui, Rousseau,
ne voudrait pour rien trahir. Ses quatre lettres à _Sarah_ sont ce
qu'on peut voir de plus fou. C'est douleur, c'est frénésie, rage; il
se roule dans la honte, dans le désespoir de voir que ce jeune objet
est un sage, qu'elle a pitié, qu'elle est bonne, désolée d'avoir fait
un fou. Notez que ce nom de _Sarah_ lui-même est une maladresse et une
insigne sottise. Il est pris de Saint-Lambert, d'un roman où l'auteur
nous montre une jeune demoiselle noble qui s'éprend pour son laquais.
Rousseau qui a été laquais, dans sa rage, s'abaisse à tout prix.

Pour achever l'infortuné, la nature impitoyable à ce moment met la
main sur lui. Il a dès sa naissance apporté une infirmité. Elle se
réveillait aux moments d'exaltation, d'irritation. C'était une
rétention, une maladie de la vessie.

Madame d'Houdetot pleurait, le voyant dans cet état, abîmée à ses
genoux.

On fait cercle. Tous ses amis, à leur tour, lui jettent la pierre.
C'est le méchant, c'est le traître, c'est le chien, c'est l'ennemi.
Franchement, il faut l'avouer, toute apparence est contre lui. Je
crois tout à fait ce qu'il dit que le méprisable Grimm n'épargna nul
artifice pour lui ôter ses amis. Mais que Rousseau convienne aussi que
sa conduite discordante dut le poser comme l'homme double et le Judas
du parti. Il est dans l'_Encyclopédie_; il est dehors, il est contre.
Ses trois oeuvres (en 51, en 54, en 58, _Sciences_, _Inégalité_,
_Spectacles_) sont trois attaques violentes contre le parti philosophe
dans lequel il compte toujours. En 55, il insère encore des articles
dans ce livre qu'il renie. En 58, au moment où l'_Encyclopédie_
succombe sous les Parlements, les Jésuites, sous Trévoux et sous
Fréron, Rousseau (_Lettre sur les spectacles_) la frappe, et du coup
le plus sûr, par un livre sorti du coeur.

Qu'il dise comme Polyeucte: «Je suis chrétien!» À la bonne heure. «Je
me suis refait chrétien en 1754.» Mais alors pourquoi reste-t-il avec
les Encyclopédistes? Pourquoi loge-t-il chez eux, chez madame
d'Épinay? Pourquoi aime-t-il chez eux? Poursuit-il, entre tant de
femmes, la maîtresse de Saint-Lambert?

Sa conduite avec Voltaire n'était-elle pas singulière? En avril
(1756), quand Voltaire dans son _Préservatif_ (pamphlet pour
l'_Encyclopédie_) attaque à la fois les prêtres catholiques et
protestants, Rousseau écrit à Vernes un billet colérique, où il
l'appelle: «Ce beau génie, âme basse, grand par ses talents, vil par
leur usage.» Et le billet court partout. Le 18 août (même année), en
écrivant à Voltaire sa belle lettre contre le poème de _Lisbonne_, il
le comble de témoignages d'admiration et de respect, et ce ménagement
habile rend le coup mieux asséné.--Simple lettre pour Voltaire seul,
dit-il. On sent que de telles choses, éloquentes, étincelantes, ne
pourront rester enfermées. Et en effet, Rousseau lui-même avoue en
avoir donné des copies à trois personnes.

Ainsi en tout sa conduite était horriblement louche, tantôt par sa
nature même, sa dualité intérieure, tantôt par sa propre faute, la
fureur qui était en lui. Pour madame d'Houdetot, il jure qu'il ne veut
rien, qu'il reste pur, «qu'il l'aime trop pour vouloir la posséder.»

Mais qui aura cette idée en lisant les lettres éperdues, furieuses,
insensées, à Sarah? Lui-même qu'en savait-il? Voyait-il clair dans cet
orage, dans une si profonde nuit? Ce qui est sûr, c'est qu'il cherche
incessamment le danger, attise follement cette flamme, avec la rage
d'un malade qui, de ses ongles acharnés, creuse la cuisante blessure
dont il est brûlé, dévoré.

Deux choses très-spécialement purent exaspérer ses amis:

L'ostentation de pauvreté. Certes, Rousseau était pauvre; mais Diderot
n'est pas plus riche, il n'en parle jamais. Ce ne sont pas armes
courtoises que de faire sans cesse appel à la haine et à l'envie, de
se proclamer _le pauvre_.

L'autre chose qui paraît déjà dans la lettre sur le poème de
_Lisbonne_, et qui va paraître mieux dans le _Contrat social_, c'est
qu'il veut qu'on ait dans chaque État un Code moral qui contienne les
bonnes maximes que chacun soit tenu d'admettre. Il faut que chacun
déclare, confesse, articule sa foi (et sous peine de mort, dans le
_Contrat social_).

La discordance de Rousseau avec l'_Encyclopédie_ et l'esprit même du
siècle, là était tranchée, terrible. Là commence un cours nouveau
d'idées qui ira tout droit à la Fête de l'Être suprême.--Puis, la
réaction l'exploite, de Robespierre à De Maistre.

Rousseau et par ses tendances et par son combat bizarre (écrivant et
pour et contre), enfin par cet amour aveugle, peu loyal, leur apparut
un furieux fou, très-méchant.

Dans une dernière réunion où ils se trouvèrent en face, où l'on crut
les rapprocher, Diderot fut consterné de voir l'état horrible de
Rousseau. Et il en défaillit presque. En rentrant chez lui, il écrit:
«Mon ami, j'ai vu un damné!... Ah! je ne puis m'en remettre...
Montrez-moi, pour que je me calme, la face d'un homme de bien.»
(_Diderot_, XII, 277.)

Un damné, c'est cela même. Il portait en ce moment un enfer de
discordance; les démons se battaient en lui. Il portait son
enfantement (ses trois livres en deux années) l'_Émile_, la _Julie_,
le _Contrat_. Il portait la réaction, la planche qu'il allait tendre
au naufrage du christianisme.

L'horreur de Diderot est telle, qu'il semble avoir en ce moment comme
un pressentiment biblique. On est sûr, en lisant sa lettre, qu'il a
vu, par delà Rousseau, quelque chose de sinistre et comme un spectre
d'avenir. Diderot-Danton voit déjà la face de Rousseau-Robespierre.

       *       *       *       *       *

Un homme fort judicieux a dit à nos émigrants qui partent pour
l'Amérique, que, pour réussir là-bas, il fallait être un
naufragé,--c'est-à-dire être perdu, désespéré, prêt à tout, décidé
comme celui qui a vu la mort de près et ne ménage plus rien.

Rousseau eut cet avantage. Il en était là justement lorsque son ennemi
Grimm, indigne tyran d'une femme, obligea cette faible femme, madame
d'Épinay, à mettre Rousseau à la porte de l'Ermitage en plein décembre
(1756). Service insigne que Grimm lui rend, et qui le délivre, et qui
a fait sa grandeur.

Autre avantage, et immense, que seul entre tous il eut: _Il écrit en
pleine crise._ C'est dans la crise du coeur, au plus fort de sa
tragédie, qu'il fait d'un seul coup ses grands livres.

Montesquieu, Voltaire, Buffon, Diderot, ont produit toute leur vie. La
production est chez eux le cours même de la nature. Rousseau est une
éruption. La _Julie_, le _Contrat_, l'_Émile_, lui échappent en une
fois (1761-1762). On recule d'étonnement.

Grand moment. Tout était prêt. Le monde avait travaillé, et taillé
toutes les pierres pour le grand metteur en oeuvre. Sidney, Locke,
Mably, Morelly, Diderot (dans les discours ardents qui firent aussi
Raynal) lui préparaient sa politique. Ajoutez-y nombre d'articles
admirables et trop publiés de l'_Encyclopédie_ (art. _Autorité_,
etc.). Une demoiselle génevoise, mademoiselle Huber, la tante des
grands naturalistes, dès 1731, écrit un _Vicaire savoyard_[6].

              [Note 6: Toute critique sur Rousseau sera vaine, si l'on
              ne fait pas d'abord l'examen de _ses
              précédents_,--j'entends les précédents _de sa langue_
              (de Refuge, et de Savoie),--les précédents _de ses
              idées_. Pourquoi ne dit-on jamais que Mably le précéda
              dès 1749? Que Morelly fit un _Émile_, un remarquable
              _Traité d'éducation_ dès 1743, que sa _Basiliade_
              précéda d'un an le _Discours sur l'inégalité_, qu'elle
              parut en 1753? Rousseau, dans ce Discours, part de
              l'idée de Morelly, puis l'abandonne et recule. Il savait
              à fond tout cela, au moins par Diderot, son brûlant
              médiateur, qui chauffa le fameux Discours.]

Mais avec tout cela, n'ayant encore que la forte langue, _ferme et
serrée_ et tendue de nos meilleurs réfugiés (cette langue que Voltaire
lui-même estimait dans La Beaumelle), il n'aurait été jamais qu'un
habile rhéteur génevois, qui, par de hardis paradoxes, avait surpris
l'attention. Il n'eût jamais dépassé le succès du faux sauvage,
l'éloquente déclamation du _Discours sur l'inégalité_.

La force, la force magique, c'est que Rousseau tout à coup parle une
langue inconnue.

On l'entend pour la première fois dans la _Lettre sur les spectacles_
(1758). On est ému et surpris. Pas un mot de déclamation. Peu de
nouveau. Il reprend l'idée des auteurs chrétiens (Bossuet, Nicole,
etc.) sur les dangers du théâtre. Mais quand il parle de la Suisse,
des moeurs antiques, innocentes, il devient attendrissant. Une mélodie
inconnue s'entend. Et le coeur échappe à ce chant de Pergolèse: «Je
suis au-dessous de moi-même. Une fermentation passagère produisit en
moi quelques lueurs de talent. Il s'est montré tard, il s'est éteint
de bonne heure. En reprenant mon état naturel, je suis rentré dans le
néant. Je n'eus qu'un moment, il est passé. J'ai la honte de me
survivre. Lecteur, si vous recevez ce dernier ouvrage avec indulgence,
vous accueillerez mon ombre; car pour moi je ne suis plus.»

Qu'est-ce ceci? qu'est ce miracle? qu'il est changé! Combien sa langue
est tout à coup _dénouée_! Le coeur pour la seconde fois a fondu.
Madame d'Houdetot a rouvert la source chaude qu'ouvrit madame de
Warens. C'est comme ces eaux thermales longtemps captives; un enfant
par hasard a frappé le roc; un flot brûlant, écumant, va inonder la
vallée.

Il y a dans la _Julie_ un curieux phénomène qu'on sent bien en Savoie,
en Suisse. C'est un vent doux, dissolvant, qui par moment franchit les
monts, fond les neiges, énerve les forces. C'est ce qu'ils appellent
le _foehn_. Les coeurs aussi en sont malades, troublés, orageux,
alanguis.

On a pu le remarquer, Julie, Saint-Preux, ne citent que les poètes
italiens, surtout le Tasse et Métastase. Ils sont enivrés de musique
italienne, et nient toute autre. Le seul paysage est suisse; mais les
deux amants rappellent bien plus la Savoie. Leur langue, sauf les
moments où elle est forcée, outrée par Rousseau, est celle de cette
société dont le commerce charmant fit madame de Warens. Ce pays, si
peu productif littérairement, qui semble en être toujours à saint
François de Sales, en revanche a gardé les grâces d'une France qui
n'est plus celle-ci. Mi-gauloise, et, bon gré mal gré, mêlée d'un
souffle d'Italie, ayant Turin pour capitale, la Savoie eut une
influence qu'on n'a pas appréciée. Esprit tout à fait contraire à la
Suisse et au Dauphiné. De Turin et de Chambéry nous vinrent ces femmes
charmantes, d'apparente naïveté (la grâce du petit Savoyard), comme
la duchesse de Bourgogne, la fine comtesse de Verrue, une reine,
madame de Prie, et la Tontine et la Doguine, les deux soeurs sorties
d'Annecy, qui conquirent et gardèrent Paris, et furent belles un
demi-siècle.

Rousseau n'a pu, quoique rhéteur, et encore empêtré de sa toge
romaine, Rousseau, dis-je, n'a pu tout à fait gâter cette jolie langue
qui, dans son drame personnel, lui revint invinciblement du coeur, en
sortit par torrents. Il garde de son premier rôle des gaucheries
singulières, de grotesques réminiscences de Rousseau-Mably, par
exemple, quand il appelle sa Julie «une Agrippine» (cinquième partie,
lettre 7). Non moins ridiculement il prit le titre à la mode du grand
succès de cette année. En 1758, Colardeau avait éclaté par sa poésie
d'_Héloïse_, et on ne parlait d'autre chose. Rousseau appelle sa Julie
_Nouvelle Héloïse_. À tort. Autant, dans l'immortelle légende
d'Héloïse et d'Abailard on sent l'héroïque élan, l'émancipation de
l'esprit nouveau, autant le roman de Rousseau, avec d'apparentes
hardiesses, est opposé à cet esprit. Il désespère de la raison. Il
inaugure la rêverie, ce narcotisme qui depuis a été toujours
croissant.

L'abondance et surabondance d'une passion si prolixe, qui nous fatigue
aujourd'hui, fut justement ce qui ravit. Certes, quand on voit la
sécheresse de tous nos romans d'alors, on comprend avec quelle
surprise on se trouva dans ces eaux immenses et intarissables, une
mer! On se figurait que c'était la mer féconde, une mer de jeunesse et
de vie.

Au fait, l'enfant amoureux parle ainsi,--non, comme on croirait, dans
un langage naïf,--mais dans cette rhétorique. Endurons les deux
premiers livres. Le vrai sujet ne s'aperçoit qu'au troisième, dans la
lettre où Julie dit à Saint-Preux qu'avec un coeur plein de lui, après
une lutte cruelle, menée par son père à l'_église_ où elle épouse
Wolmar, elle sent son coeur changé tout à coup, pacifié,--changé à ce
point qu'elle appelle les devoirs du mariage non pas _sublimes_
seulement, mais (qui le croirait?) _si doux_!

Pour faire ressortir encore mieux ce merveilleux coup de la Grâce,
elle exagère dans une étrange et choquante déclamation, l'état honteux
où elle était avant d'entrer à l'église. «Les transports effrénés
d'une passion rendue furieuse... Des horreurs dont l'idée n'avait
jamais souillé mon esprit... Mon coeur était si corrompu que ma raison
ne put résister _aux discours de vos philosophes_,» etc.

Qu'enseignent donc les philosophes? L'adultère, Julie nous
l'apprend[7]. Et elle réfute longuement ce qu'ils n'ont enseigné
jamais.

              [Note 7: Elle attribue calomnieusement aux philosophes
              en général un mot léger d'Helvétius. Mais qu'ils
              n'adoptèrent nullement, et que Voltaire reproche à
              Helvétius (_Corresp._, éd. Beuchot, t. LX, p. 357).]

Mais enfin, de quelque manière qu'elle eût accepté ces doctrines,
comment cette pure, cette honnête, cette intéressante Julie, fut-elle
alors _si corrompue_? «C'est que j'aimais à réfléchir et me fiais à ma
raison.»

Ainsi la charmante femme à laquelle Rousseau nous a tellement
intéressés, celle dont notre âme attendrie, aveugle, suit
l'impulsion, la _prêcheuse_, comme il l'appelle, il va faire prêcher
par elle ce pitoyable radotage qu'on a tant de fois réfuté. Le mépris
de la sagesse, la haine du libre arbitre, le renoncement à l'action,
voilà l'enseignement de Julie.

«Quel est le plus heureux dès ce monde, du sage avec sa raison, ou du
dévot dans son délire? qu'ai-je besoin de penser, d'imaginer, dans un
moment où toutes mes facultés sont aliénées? «L'ivresse a ses
plaisirs,» disiez-vous. «Eh bien, ce délire en est une.»

Elle recueille le fruit du délire, de l'ivresse, qui est d'oublier,
d'ignorer, de se perdre de vue soi-même, d'apaiser sa conscience.

«Mes réflexions ne sont ni amères, ni douloureuses. Mes fautes me
donnent moins d'effroi que de honte. J'ai des regrets, _et non des
remords_.» Pente admirable, rapide. Elle ne se croit pas quiétiste.
Elle rit de madame Guyon. Mais madame Guyon elle-même a-t-elle dit
davantage? On s'enfonce, non sans volupté, au fond de ce demi-sommeil.
Le souvenir, s'il n'est pas douloureux, devient très-doux et Molinos
nous apprend qu'on jouit de la honte même.

Le demi-jour de l'ivresse, l'éloignement pour la lumière, pour la
raison, met encore Julie sur une autre pente. La lecture, l'examen des
Écritures, ces libertés protestantes, ne lui iront pas longtemps. Il
lui faut, dit-elle, _un culte grossier_. «Par là je me dérobe aux
fantômes d'une raison qui s'égare.» (Liv. V, lettre V.)--Et là
Rousseau est curieux. Dans une note équivoque, il loue, blâme les
catholiques; au total il les loue plutôt.

Par cette femme adorée, par la belle bouche de Julie, nous reviennent
toutes les sottises que Voltaire a pulvérisées dans ses réponses à
Pascal trente années auparavant (1734). Et tout cela nous arrive dans
cette forme séduisante qu'on ne peut pas repousser. Aux censeurs, on
répondrait: «Laissez donc, ce n'est qu'un roman, c'est la langueur
passionnée d'une femme qui se croit guérie et qui meurt encore
d'amour.»--Oui, laissez... Et tout à l'heure, ce qui passa dans
l'abandon, l'amour des molles rêveries, la haine des philosophe et de
la philosophie, bref, la réaction chrétienne, va revenir formulée!

Il y a un homme haïssable dans le livre, c'est le mari.--Comment ce
Wolmar si sage, si calme, a-t-il pu de sang-froid, étant si bien
instruit d'avance, immoler Julie à son égoïsme, faire le malheur, le
supplice de ces deux infortunés? Toutes les phrases de Rousseau pour
faire admirer _ce sage_ ne servent guère. On souffre trop à le voir
faire sur deux âmes une expérience si longue, avec la curiosité
terrible du chirurgien dans ses vivisections.

L'ingénieux, le piquant, c'est de leur faire dire à tous deux qu'ils
sont guéris, ne souffrent plus. Ils n'en souffrent que davantage.
Situation double, trouble, malsaine, de douleur sensuelle. Il le sait
bien, ce Wolmar. Il sait qu'insatiablement ils savourent les
souvenirs, les pleurs. De plus en plus il les rapproche, les expose,
les enflamme. «Plus que jamais, dit-il lui-même, ils brûlent ardemment
l'un pour l'autre.»

Julie s'efforce de sourire; elle est belle, elle prend même, dit-on,
un léger embonpoint. Elle dit: «Je suis heureuse.» Et elle se meurt
moralement. La prière ne l'en sauve pas, ni ses enfants. Elle avoue,
entourée de tout ce qu'elle aime, qu'elle est détachée de la vie.

Il faut que le roman finisse. Cette langueur mène tout droit à la
chute ou à la mort. Julie, fort heureusement, se noie et sauve
l'auteur.

Oh! qu'on aimerait bien mieux que ce Wolmar se noyât, qu'il eût
l'obligeance de _Jacques_ de Georges Sand, qui se tue à propos pour
les amants; mais ce froid Wolmar, l'égoïste, ne donne pas ce plaisir;
il survit à sa victime. L'impression reste tout entière. Les voilà,
les philosophes, ces âmes de glace et d'airain. De cet excellent livre
on garde la haine des raisonneurs et le mépris de la raison.

Ce qui plaît, c'est le supplice qui commence pour Wolmar. Julie a fait
autour de lui comme un cercle d'amis zélés qui vont le persécuter
doucement, et, bon gré mal gré, le changer et le faire chrétien.
Rousseau dit expressément dans une lettre (à M. Vernes) que l'impie se
convertira. Et l'apôtre principal, pour sauver l'âme de Wolmar, sera
l'amant de Julie.



CHAPITRE V.

LA COMÉDIE DES PHILOSOPHES, MAI 1760.--Mlle DE ROMANS.

1760-1761.


La _Julie_ ne fut imprimée qu'en janvier 1761. Mais en 1759 et en
1760, elle circulait manuscrite. Rousseau en vendait des copies. Il en
faisait des lectures d'intérêt brûlant, palpitant avec une émotion qui
souvent touchait jusqu'aux larmes. Les femmes imaginaient toutes qu'il
en était le héros. Dans sa préface et ses notes, il se garde bien de
dire non.

Sans son extérieur inculte, il allait loin auprès d'elles. Il fut tout
à coup à la mode. En décembre 1756, expulsé de l'Ermitage, écrasé dans
son monde (philosophe et financier), le voilà deux ans après recherché
d'un bien autre monde. M. le prince de Conti, madame de Luxembourg. Et
nul moyen de s'en défendre. Celle-ci, M. de Luxembourg, le prennent,
l'enlèvent, le comblent de caresses. Sous le haut château de
Montmorency, un pavillon délicieux qui fait penser aux Borromées,
solitaire, au milieu des eaux, le reçoit au mois de mai 1759. Du
_citoyen_ plus de nouvelles. L'ours est muselé, lié, bien plus,
séduit, apprivoisé.

Le pauvre M. de Luxembourg, homme doux et très-éteint, ami personnel
du Roi, fort tristement employé aux violences de Rouen, était un
étrange ami pour Rousseau. Mais combien plus la fée de ce lieu
enchanté, la tragique et sinistre Alcine, madame de Luxembourg! Avec
un esprit délicat, elle avait le coeur le plus noir, une malice
perverse et profonde. Longtemps effrénée Messaline, elle avait marqué
encore plus comme type du _Méchant_ femme. Née Villeroi, et maîtresse
effrontée de son frère, elle usa un premier mari (Boufflers). Pour
s'en faire un second d'un homme déjà marié, Luxembourg, elle employa
une perfidie meurtrière. Elle se fit la tendre amie de madame de
Luxembourg, menant la femme et le mari aux bacchanales priapiques où
cette faible créature, avilie devant son mari, grisée, et jouet de
tous, devint un objet de dégoût (_Besenval_). Elle se vomit elle-même,
mourut, et Luxembourg devint second mari de la Méchante. Ici elle
changea de système, fut décente et honorable, fort ménagée. On la
craignait. Sa passion alors était de tuer tout doucement la fille que
Luxembourg avait du premier mariage, la jeune princesse de Robecq.
Celle-ci était très-faible de poitrine; sa belle-mère lui parlait de
sa mort prochaine, l'en occupait, l'en accablait. Elle disait en
entrant chez elle: «On sent ici le cadavre.»

Choiseul, soit pour s'assurer le bonhomme Luxembourg, une des
vieilles bêtes du Roi, soit pour le piquant de la chose, faisait
l'amour à la mourante. Et, plus elle était malade, plus (c'est le fait
des poitrinaires) elle était passionnée, possédée d'amour de la vie,
de remords, d'effroi, de regret de ne pas pécher davantage. Elle
semblait déjà dans l'enfer. Elle n'en servait que mieux les saints. De
ce lit de fiévreux plaisir, au nom de son salut risqué et de
l'éternité prochaine, elle ordonnait, elle exigeait, se damnait. Mais
c'était pour Dieu.

Diderot ne s'y trompa pas. Quand il vit Choiseul, au lieu de soutenir
l'Encyclopédie, lui retirer le privilége, il n'accusa ni les Jésuites,
ni le Parlement, mais _elle_, la damnée, la désespérée, et sa rage
impérieuse.

Elle avait deux mois à vivre. Choiseul allait être quitte. Mais en lui
obéissant, il marchait à son propre but. Sec et tari, sans ressource,
ne pouvant plus faire un pas sans le Parlement, forcé d'y recourir à
toute heure, il était sûr de lui plaire par une insulte aux
philosophes. D'autre part, elle allait charmer le Dauphin, amuser
Paris. Excellente diversion qui distrairait de Silhouette, de la
demi-banqueroute, des rentes qu'on ne pouvait payer, du nouvel octroi
sur les vivres, de la cherté des denrées.

Seulement Choiseul eût voulu qu'on s'en tînt à un écrit, à une comédie
non jouée. Mais l'effet eût été trop lent. Elle n'avait pas le temps
d'attendre. Elle dit qu'elle allait mourir, mais qu'elle voulait
jouir, et se donner une fête, voir les impies au pilori, faisant
amende honorable, sinon en Grève, au théâtre.

Le parti philosophique mollissait miné en dessous. On l'avait alangui
au coeur, attendri, mortifié (la _Lettre sur les spectacles_). On le
détrempait des larmes que faisaient couler les lectures de la _Julie_.
La rêverie, l'âme chrétienne, la haine de la raison, revenaient, mais
gardant pour les philosophes quelques égards, du _respect_. C'est là
ce qu'on voulait frapper. Ceux qu'on ne respecte plus sont bien
aisément méprisés, conspués, foulés aux pieds. Telle est la noblesse
de l'homme. Un soufflet, un coup de pied amuse toujours la foule, bien
ou mal donné... On rit.

Jouer la pièce était chose hardie et non sans péril. Comment Voltaire
prendrait-il qu'on mît si publiquement les siens dans la boue? Le
public pouvait s'irriter, surtout d'une attaque morale contre ses
oracles chéris, des hommes justement honorés. Je crois volontiers que
Choiseul demanda grâce, pria. Elle fut inexorable.

Il y a toujours des gens prêts à lancer de la boue. L'ancien Rousseau
(Jean-Baptiste), assez froid versificateur, mais satyre ardent,
écumant dans ses rages et ses priapées, avait engendré Desfontaines,
qui, sentant un peu le roussi, n'en engendra pas moins Fréron.

Fréron, fort lettré, plat et lourd, un grossier Breton de Quimper, en
vingt ans expectora deux cent cinquante volumes, nauséabonds
(instructifs pourtant), de l'_Année littéraire_, sans compter la
pituite immense de je ne sais combien de livres qu'il déposa à côté.
Il était lu des amis de Voltaire. Le bon Stanislas lui-même goûtait
dans Fréron le plaisir de voir son Voltaire mis en pièces. Il donna
son nom Stanislas au célèbre fils de Fréron. Mais combien plus le
pamphlétaire fut passionnément poussé par madame Adélaïde!

Fréron se lia aisément aux ennemis de Voltaire, à l'âcre et mordant La
Beaumelle, au malfaisant Palissot. Celui-ci, enfant prodige, fameux à
douze ans, avait soutenu à treize ans une thèse de théologie. Il passa
par l'Oratoire. À dix-huit ans, il avait fait une mauvaise tragédie,
et il était marié, fixé. Il n'alla guère plus loin.

C'est lui, dit-on, que Diderot a peint, immortalisé, dans son _Neveu
de Rameau_. Le gueux vagabond, parasite, pour dîner reçoit cent
nasardes. C'est là que la vérité manque. Palissot est moins naïf; ce
n'est pas l'insouciant artiste, fainéant et paresseux. De bonne heure
il fut avisé. Il y avait une bonne mine à exploiter chez les dévots.
Le brillant hâbleur Polignac l'ouvrit par son _Anti-Lucrèce_ et Bernis
l'exploita de même par sa _Religion vengée_. Palissot ne fut pas plus
sot. Il ne monta pas aussi haut. Mais sa plume intelligente fut payée
comptant. À vingt-cinq ans, la première fois qu'il joua les
philosophes, à Nancy, il en tira une _recette générale_ des tabacs
(1755). La seconde fois, le privilége, fort lucratif dans la guerre,
_de vendre seul les gazettes étrangères_ qu'on achetait avidement.

Palissot, comme Lorrain, était sûr d'aller à Choiseul, mais il y alla
bien mieux par madame de Robecq. Il adressa à la dame ses _Lettres_
anti-philosophiques. Puis il fit, pour ainsi dire près de son lit,
inspiré d'elle (_furens quid foemina possit!_) sa comédie des
_Philosophes_ qui est bien plus qu'une satire, c'est une dénonciation.

Palissot pesait si peu que peut-être les acteurs eussent refusé sa
comédie. Pour leur inspirer terreur, on l'envoya par le Breton, le
dogue de l'_Année littéraire_.

Ce fut le grand protégé de madame Adélaïde, Fréron, qui porta la pièce
aux acteurs. «Délibérez, si vous voulez, dit-il avec insolence. Elle
sera jouée malgré vous.» Ils comprirent que de telles paroles venaient
de très-haut, se turent. La Clairon était absente. Elle fut indignée
au retour, leur dit qu'il était honteux que les acteurs se prêtassent
à conspuer les auteurs qui leur faisaient gagner leur vie; qu'elle
avait horreur du monde, qu'elle s'en irait comme Rousseau, et vivrait
au fond des bois (Collé, _Journal historique_).

La pièce n'a rien de comique que quelques phrases emphatiques prises à
la langue nouvelle, surtout aux formes solennelles de Diderot. On note
comme ridicules des locutions excellentes, neuves alors, qui sont
restées (par exemple, «Il est sous le charme,» un mot du _Fils
naturel_).

Sauf cela, Palissot copie servilement Molière. Les philosophes chez
lui sont Tartufe et sont Trissotin. Le noeud est le même. On veut
s'emparer subtilement d'une fortune et d'une héritière. Pour cela on
flatte la mère, auteur comme Philaminte, imbécile autant qu'Orgon.
Mais sur qui cela tombe-t-il? On ne le voit pas. Le seul philosophe
marié récemment alors est Helvétius, qui noblement était sorti de la
Ferme générale, et prit sans dot la fille de madame de Graffigny.

Dans Palissot, les philosophes sont des filous qui, tout en volant les
autres, se volent aussi entre eux. Ils enseignent ou le partage, ou la
_communauté des biens_. Le seul écrivain, très-obscur, qui hasardait
ce paradoxe (Morelly, _Basiliade_, 1753, et _Code de la nature_,
1755), était tout à fait en dehors du parti philosophique. Loin de là,
l'_Encyclopédie_, depuis 1756 et les articles de Quesnay, est le champ
très-spécial des Économistes qui fondent tout sur la propriété. On
n'en voit pas moins dans la pièce le philosophe Frontin, qui, pendant
que son maître enseigne la communauté des biens, la suit en lui vidant
les poches.

Un mot aigre semble lancé par la mourante elle-même, par madame de
Robecq, contre sa belle-mère. Les philosophes ont le coeur si mal
placé et si dur qu'ils attendent la mort d'un ami pour la joie de le
disséquer.

Trois personnes sont ménagées.

Voltaire est tout à fait absent. On n'eût osé. Choiseul même,
craignant qu'il ne soit irrité, lui écrit des lettres câlines.

Duclos (sauf un petit mot) est à part et respecté, comme intime ami de
Bernis et bien avec la Pompadour.

L'ami de Duclos, Rousseau, est l'honnête homme de la pièce. Il est
l'excellent Crispin qui déjoue la friponnerie de tous les autres
philosophes, ramène au bon sens la mère et fait par là que la fille
épouse celui qu'elle aime. Crispin-Rousseau s'introduit adroitement
par un jeu bouffon, mais d'un ridicule habile et voulu. Il arrive à
quatre pattes, broutant sa laitue. C'est exactement la plaisanterie de
Voltaire dans sa lettre si connue à Rousseau qu'on savait par coeur:
«Je retombe à quatre pattes. Venez brouter avec moi,» etc.

L'effet de la pièce fut grand, point gai, lugubre au contraire. On vit
le spectre amené par le libelliste lui-même, la pâle madame de Robecq
qui n'avait plus qu'un mois à vivre, qui, avant de recevoir les
sacrements, avait fait l'effort de sortir du lit, se faire apporter,
pour se repaître les yeux de la honte de ses ennemis, des impies, voir
Dieu vengé.

La pièce maniée, remaniée, écourtée, pour l'impression, ne montre
guère les traits dévots qui parurent peut-être au théâtre. Un seul a
été conservé: «Et souvent la bêtise a fait des incrédules.»

On ne voit pas qu'il y ait eu de protestation bruyante, ni cris, ni
sifflets. Mais on resta indigné. C'était une lâche insulte du pouvoir
aux plus beaux génies qui avaient honoré la France. Le Dauphin s'en
lava les mains, et dit qu'il n'y était pour rien. Cela mit tout à nu
Choiseul, l'exposa devant le public. Il eût bien voulu reculer. Le
spectre d'amour le traînait. Dans son unique mois de juin qui lui
restait encore à vivre dans le plaisir enragé, assaisonné de la mort,
elle le força de se flétrir et de se salir lui-même, d'avouer Palissot
pour son homme en lui faisant sa fortune.

Celui qui eût le plus souffert de la pièce, c'est Rousseau qui (sauf
un petit ridicule) y était fort ménagé. Il frémit de ce danger. À
l'envoi de la pièce, il dit: «Je n'accepte pas cet _horrible_
présent.» Là il montra un grand sens. Avec cette adoption fatale des
esprits rétrogrades, avec les tendances mystiques manifestées par la
_Julie_, avec telles lettres aux dévotes (à madame de Créqui) où il
leur envie leur bonheur,--il allait se précipiter, presque sans s'en
apercevoir, et se réveiller un matin coryphée du parti dévot. Il eût
été pour un jour adoré puis méprisé. Il eût eu le sort de Gilbert.

Il s'arrêta court brusquement. Il comprit que le grand succès était
dans l'inconséquence, et juste entre les deux partis. De là le
caractère propre à l'_Émile_, tout contradictoire, et qui n'en réussit
que mieux. Il veut qu'on suive la _Nature_, que l'on revienne à la
_Nature_. Mais en même temps il admet l'_Anti_-Nature, le miracle: «La
mort de Jésus est d'un Dieu.»

Les deux partis eurent donc de quoi être satisfaits? Point du tout. À
droite, à gauche, les prêtres catholiques et protestants le tiraient.
Là, il est curieux de voir l'innocence des jeunes ministres, qui
voudraient que décidément il se déclarât protestant. Un sûr moyen de
s'enterrer et d'avoir contre soi la France. Il les écarte doucement
(V. lettres à M. Vernes). Il reste au milieu bâtard qui convient mieux
à la foule, mi-raisonneur, mi-chrétien.

Mais qu'est-il au fond? chrétien. En discutant tels miracles qu'a
faits ou n'a pas faits Jésus, il garde le grand miracle: _l'Évangile
envisagé comme morale absolue_, règle unique et loi divine. Contre le
vrai credo du siècle (le but de l'homme est l'action, la raison libre
et active), il ramène l'ancien credo de rêverie, d'inaction.

Avec tout cet étalage de logique et de syllogismes, malgré ce grand
mouvement d'idées suscité par ses livres, ce raisonneur des
raisonneurs, que fonde-t-il en réalité, que commence-t-il
sérieusement? deux choses qui, peu à peu, iront énervant le monde: le
roman, la rêverie.

_Le règne de la rêverie._ Après le Rousseau raisonneur qui argumente
et discute, vient le Rousseau non raisonneur, charmant, mais si mou,
l'aimable auteur de _Paul et Virginie_.

Puis un grotesque Rousseau, barbaro-breton, dans l'effort, l'entorse,
qui pourtant par _René_ dure et toujours durera. Puis tant d'autres,
pleureurs, malades, mélancoliques, égoïstes, qui vont se pleurant
eux-mêmes, cherchant l'oubli, descendant la pente du narcotisme.

Cette pente a ses degrés. C'est le roman, c'est le tabac. Plus tard,
ce sera l'opium, chemin sûr et abrégé aux rêveries de l'autre rivage.

_Jusqu'à Rousseau point de roman._ Du moins, point de roman qui règne.
Ni Manon, ni Marianne, ni Paméla, ni Clarisse, ne faisaient de
révolution; on admirait, c'était tout. Mais sous la _Nouvelle
Héloïse_, on est dompté, entraîné; on copie, on obéit. Dès lors, le
roman est roi. Voici son avénement. La patrie est secondaire, la
religion secondaire. L'âme individuelle est tout. Chaque maladie de
cette âme, finement analysée, regardée au microscope, grossie,
admirée, fomentée, deviendra un mal favori que chacun choiera en soi.
Tous, à partir de ce moment, nous irons caressant nos plaies pour les
irriter davantage.

Il serait dur et injuste pourtant de ne pas reconnaître ce qu'eut de
noble et de beau l'apparition de la _Julie_, cette résurrection du
coeur, cette réhabilitation de l'amour. L'_Émile_, qui, après la
_Julie_, sembla un livre ennuyeux (madame de Luxembourg même n'en
soutenait pas la lecture), l'_Émile_ eut une très-belle et
attendrissante influence dans les pages aux jeunes mères sur leur
devoir d'allaitement. Elles furent touchées au coeur, ramenées aux
pauvres petits; elles trouvèrent ce devoir non doux seulement, mais
gracieux. Quoi de plus charmant qu'une femme qui a au sein un bel
enfant? Délicates et poitrinaires, sans lait, elles voulaient
allaiter. Ne perdant rien des plaisirs, des soupers, des nuits de
fatigue, elles n'allaitaient pas moins. L'infortuné nourrisson, forcé
de suivre les bals, tétait en vain la danseuse, rouge, échauffée et
tarie.

Une conversion si brusque à la nature, à l'amour, eut plus d'un effet
comique. Les femmes devinrent tout à coup extraordinairement
sensibles. Madame de Luxembourg, qui venait de faire mourir sa
belle-fille à petit feu, se trouva désormais si tendre, qu'aux
persécutions de Rousseau elle se déclara malade (V. _Madame Du
Deffand_). Tous devenant amoureux, madame Du Deffand, malgré l'âge, ne
crut pouvoir en conscience se dispenser de la mode. L'amour, à
soixante-dix ans, lui vint pour la première fois. Elle voulait un
Anglais, comme l'Édouard de Rousseau. Cela lui sembla neuf, piquant.
Elle hésitait entre trois, l'un un jeune poitrinaire, l'autre un
highlander rêveur. Elle prit enfin (malgré lui) celui qui lui
ressemblait, le plus méchant des trois, Walpole.

Mais voici le plus merveilleux! La police même est amoureuse! Le
lieutenant de police Bertin, venant au ministère, lui aussi, cherche
sa Julie. Cette Julie facétieuse, une coquine d'esprit amusant, la
d'Arnoult fait payer ses dettes par le crédule Bertin, et plante là
son Saint-Preux (_Bachaumont_).

Versailles ainsi copie Paris. On l'avait vu après _Zaïre_, à ce moment
où déjà on fut amoureux de l'amour. Le roi prit alors la Mailly
(1732). Aujourd'hui ce pauvre roi, ayant traversé tant de choses,
pouvait-on bien tenter encore de le refaire amoureux? La Pompadour, en
d'autres temps, en eût eu peur. Mais alors, dans cette guerre où
chaque jour apportait d'accablants revers, il lui fallait à tout prix
continuer, augmenter l'alibi où vivait le roi. Elle laissa faire ses
gens, Bertin, Sartines et la police. On chercha au roi sa Julie.

On la trouva en décembre 1760, au moment où le roman, manuscrit
encore, courait partout, faisait fureur, avec le plus grand succès. Le
roman paraît en janvier. Et elle est enceinte en mars 1761[8].

              [Note 8: Madame du Hausset ne date pas. Mais Barbier
              date très-bien et nous dirige parfaitement. Il dit en
              décembre 1761: «_Depuis un an_ environ, on a fait
              connaître au Roi une fille de vingt et un ans, qui a de
              l'esprit, etc.» Cela nous reporte à décembre 1760. Elle
              accoucha le 12 janvier 1761; donc, fut enceinte en mars
              1760, au moment du plus grand éclat de la _Julie_
              imprimée (_Barbier_, VII, 426).]

La dame d'une maison de jeu du Palais-Royal, bien avec les gens de
police, leur avait dit qu'elle avait leur affaire, sa soeur, une belle
personne et la plus belle du monde, fille d'un avocat de Grenoble,
neuve et jusque-là bien gardée, mademoiselle de Romans, accomplie de
taille et de formes, d'un vrai visage de reine, n'avait qu'un défaut,
d'être gigantesque à ne pas passer les portes, un colosse comme on
voit au Louvre la Pallas ou la Melpomène. Honteuse de cette taille
étrange, elle tâchait de se faire petite, en aplatissant sur sa tête
la masse de ses très-longs et admirables cheveux, ne portait que des
coiffures basses.

C'était comme une conversion, une purification pour le roi du
Parc-aux-Cerfs, d'avoir cette grande innocente, si digne, qu'on ne
pouvait la croire qu'un objet de passion. On crut que ce serait bien
vu, que cela le referait un peu devant le public. On la menait à grand
bruit d'Auteuil, où était sa maison, à Versailles, royalement, dans un
carrosse à six chevaux. La géante fut à la mode. On adopta ses
coiffures basses, et les naines en portaient aussi. Elle accoucha à
Versailles. À Versailles, elle nourrit, fidèle à la leçon d'Émile.
L'enfant était à son image, d'une extraordinaire beauté. Cela gonflait
la jeune mère. Et cela aussi la perdit. Nulle autre que la Pompadour
n'avait intérêt à la perdre. Ce fut elle certainement (quoi qu'en dise
la Hausset) qui fit croire au roi que cette fille le compromettait, le
donnait en spectacle. Mais qui avait commencé? qui avait permis
qu'elle vînt à Versailles à six chevaux? Qui aurait osé cela sans
l'aveu de la Pompadour?

Le Roi était si mort de coeur, si froid, qu'il n'objecta rien, laissa
faire ce qu'on voulait. Fin effroyable du roman! Julie ne fut pas
noyée, comme dans la _Nouvelle Héloïse_, mais on lui vola son enfant.
Ses pleurs, ses rugissements ne servirent. Elle eut beau chercher, se
désespérer quinze années. Elle ne le trouva que bien tard sous Louis
XVI. Il s'appelle l'abbé de Bourbon.



CHAPITRE VI.

PACTE DE FAMILLE.--RÈGNE DU PARLEMENT.--JÉSUITES CONDAMNÉS.

1761-1762.


Homme d'esprit, homme de cour, connaissant la France à merveille,
Choiseul, à chaque sottise, trouvait un mot noble et fier qui
plaisait, le relevait. Mieux que la sotte Pompadour, il sentait tout
le péril de rester à découvert dans la trahison d'Autriche. En 1761,
le public criait. Choiseul crie aussi, dit que l'Autriche mollit, ne
nous appuie pas assez, se plaint, menace, et donne encore une armée à
Marie-Thérèse.

En même temps il éblouit et le public et Versailles d'un fait de
grande apparence. Avec l'agilité brillante d'un acrobate accompli qui
saute d'une corde à l'autre, il se raccroche vivement à celle qui
tient au coeur du Roi. Louis XV, toute sa vie, avait été Espagnol.
Choiseul se fait Espagnol, prépare et publie, en août 1761, le fameux
Pacte de famille.

Superbe tour de voltige qui le maintenait au pouvoir. Louis XV était
Bourbon, Charles III était Bourbon. Quoi de plus beau, quoi de plus
grand (et digne de Louis XIV) que de lier en un faisceau tous les
membres de la famille, de rattacher France, Espagne, Parme, Naples, la
Sicile! Louis XV, qui ne sentait rien, sentit cela, le trouva grand.
On le trouva tel en Europe.

Pour bien juger ce projet, il faut savoir ce que l'Anglais en pensa...
L'Anglais en frémit de joie.

Il comprit parfaitement que Choiseul doublait sa proie. Les âpres
chasseur de mer virent dès ce jour les galions entrer chargés d'or
dans Portsmouth. Ils virent les ports et les villes de l'Amérique du
Sud payer d'énormes rançons. Ils virent descendre dans la mer la
grosse flotte espagnole, cette vaine cérémonie de lourds navires
impotents, canonnés, percés, coulés, avant de faire un mouvement.

Pitt, sous son air rechigné, fut si gai qu'il se lâcha par un mot de
bassesse atroce: «On n'en mettra pas plus grand pot-au-feu; mais la
soupe sera bien meilleure.»

Ce n'était pas une force qui s'ajoutait à la France, c'était un gros
embarras, une caraque de commerce, traînant derrière un vaisseau, et
qui ne faisait que l'alourdir. Choiseul, depuis ses revers maritimes,
que pouvait-il pour défendre cette Espagne? Rien. Le pacte de famille
est déclaré au mois d'août 1761. Et c'est au mois de décembre que
Choiseul avise à rendre l'essor à notre marine, qu'il suscite (par
l'exemple du premier banquier de la cour) un mouvement national de
dons, de souscriptions. La Ferme donna un vaisseau, Paris souscrit un
vaisseau, et bientôt chaque province. Enthousiasme général. Tous ces
vaisseaux sur le papier, et tout au plus en argent, combien leur
faut-il de temps pour exister réellement, pour cingler, combattre en
mer?

M. Pitt se faisait fort, avant la guerre déclarée, de faire sa razzia
immense sur les colonies espagnoles, de donner à ses requins la pâtée
la plus épaisse qu'ils aient eue jamais sous la dent. Lord Bute (le
favori du Roi) s'y opposa en Conseil, se fit vertueux, délicat, et
Pitt fièrement se retira. C'était la guerre elle-même qui donnait sa
démission. Et lord Bute, c'était la paix. Il fallait la prendre aux
cheveux (moment unique, irréparable), savoir perdre, sacrifier, pour
ne pas perdre davantage.

Lord Bute avertit Choiseul secrètement. Et celui-ci fit le sourd!

Deux choses l'enfonçaient dans la guerre: 1º son crime d'Autriche, son
traité. Il eût fallu rendre ce qu'on avait pris en Allemagne pour
l'impératrice. Et la cabale autrichienne eût jeté Choiseul à bas. 2º
En gagnant l'Espagne et la poussant en avant, ce petit Machiavel
comptait bien qu'elle aurait en mer des revers épouvantables, mais
croyait aussi que par terre elle prendrait le Portugal, lui
procurerait un gage, une conquête à échanger pour le jour terrible des
comptes, de la grande liquidation. Ainsi cette aveugle Espagne allait,
au signe de Choiseul, en n'y gagnant que des coups, tirer du feu les
marrons que l'Autriche finalement devait manger seule.

Le plan était malhonnête, chimérique et étourdi. Il n'avait qu'un côté
certain: il faisait abîmer l'Espagne dans ses flottes et ses colonies.
Mais le côté incertain, c'était que cette vieille Espagne pût de ses
bras décharnés étreindre le Portugal, défendu par l'Angleterre,
défendu par un homme fort, par Pombal, son Richelieu.

Louis XV donna là-dedans, tout comme il avait donné dans le traité de
Babiole. Choiseul s'affermit, monta, fut un vrai premier ministre,
plus que Colbert, plus que Louvois. On revit un vrai Mazarin. Ministre
des Affaires étrangères, il prit la Guerre et la Marine, ou par lui ou
par ses parents. Il emplit tout de Choiseuls, frères, cousins, neveux,
grands, petits, et des Stainville, et des Praslin. Il se fit colonel
des Suisses (énorme place d'argent). Par Bertin, son petit valet, il
avait aussi les finances. «_Choiseul_ veut dire _mangerie_,» disait
plus tard Louis XVI.

Avec ces dépenses et sa guerre, Choiseul était toujours à la merci des
Parlements, comme un mendiant à leur porte. Sa mécanique était fort
simple. À ces dogues toujours grondants, pour tirer d'eux ce qu'il
voulait, il lui suffisait de montrer leur gibier, leur proie, les
Jésuites. Le mot plaisant du sauvage dans _Candide_: «Mangeons du
Jésuite!» c'était toute la harangue de Choiseul aux Parlements.

Cela allait à merveille avec le Pacte de famille. L'homme du monde qui
haïssait le plus les Jésuites était le roi d'Espagne, Charles III, qui
n'était venu en Espagne que malgré eux, malgré leurs projets de le
faire déclarer fils d'Alberoni et bâtard adultérin. Ils étaient
très-forts en Espagne. Pas un seul fonctionnaire qui ne fût sorti des
Jésuites. Charles n'osait pas encore les frapper. Mais en arrivant, il
avait saisi contre eux l'épée de saint Dominique, se faisant le chef
de l'Inquisition, ayant pour vicaire général un dominicain, attendant
un prétexte, une occasion.

Dès 1754 et 1756, l'Espagne et le Portugal avaient pu voir en Amérique
ce qu'étaient au fond les Jésuites. Leurs Indiens du Paraguay, dans un
échange de terres que firent alors les deux Couronnes, résistèrent à
main armée. On vit à nu, à découvert, cet empire singulier, étrange
création de la ruse. Ce qu'ils n'avaient pu au Nord avec la race
énergique des Peaux-Rouges, ils l'avaient fait au Midi, se créant là,
dans des pays isolés, un certain paradis à eux. Pour leur pouvoir,
pour leur plaisir, il avaient là des troupeaux de doux imbéciles,
menés paternellement avec la verge et le fouet. Humboldt, si bon
observateur, et nullement hostile aux Jésuites, dit que, partout où
ils ont fait ces _Missions_, l'idiotisme a été si bien fondé, si bien
mêlé à la race, et le cerveau pour toujours si parfaitement rétréci,
que nulle civilisation, nul progrès n'a plus de chance.

Cela fit mieux examiner ce qu'ils étaient en Europe. Leur force était
en Espagne, où tout employé sortait de leurs mains; ils étaient
devenus l'administration elle-même. En Portugal, ils gouvernaient à
l'aide des grandes familles, ils y étaient détestés comme un ordre
tout espagnol, anti-portugais, qui aurait espagnolisé le pays. Sous
le roi Joseph, ils surent lui donner un premier ministre, Pombal, mais
qui avait vu l'Europe, l'Angleterre, et ne put rester l'humble
serviteur des Jésuites. Pombal, hardi et violent, les étonna fort en
janvier 58. Appuyé des dominicains, il osa lancer contre eux un
manifeste terrible. Il bannit du palais les confesseurs jésuites, mit
près du Roi leurs ennemis.

Tout cela, je le répète, en janvier 1758, lorsqu'ils faisaient leur
grande intrigue pour exclure Charles III de l'Espagne, et rester
maîtres en y mettant l'Infante. Ils résolurent de tenir ferme en
Portugal à tout prix. Les grands, surtout les Tavora, les Aveyro, leur
appartenaient. Le roi Joseph, tous les soirs, allait faire l'amour à
la jeune marquise de Tavora; on tira sur lui et on le blessa. Il fut
prouvé qu'avant le coup ils avaient consulté les Jésuites, qui,
d'après leurs vieilles maximes de Mariana et autres, autorisèrent le
régicide. Pombal fit décapiter, rompre, brûler tous ces grands. Il fit
par l'Inquisition condamner, comme hérétique, fit étrangler et brûler
le vieux père Malagrida. Rome s'irrita, et brûla un manifeste de
Pombal. Celui-ci, sans hésitation, saisit tous les biens des Jésuites;
il les embarqua eux-mêmes et les jeta en Italie (1759).

En France, on trouva cela dur. Voltaire avait de l'amitié pour ses
maîtres, les Jésuites, et les regardait aussi comme le meilleur
dissolvant du Christianisme. L'Anglais, d'un machiavélisme plus exquis
et plus haineux, en toute société catholique, voulait le maintien des
Jésuites, comme élément de ruine et germe de corruption. Il regretta
l'acte brusque de Pombal. Et à Paris, plus d'une grande dame anglaise
travaillait pour les Jésuites avec les gens du Dauphin.

C'était cette pourriture même, reluisant en si beau jour, qui faisait
qu'ici le public les prenait peu au sérieux. La question était grave
au Parlement, grave à Versailles, mais ridicule à Paris. Un fait trop
peu remarqué, curieux, qu'indique Barbier, c'est que huit jours après
que les Jésuites furent condamnés, personne n'y pensait plus.

Choiseul ne mit dans l'affaire aucune animosité, et il n'en était
besoin. Les Jésuites, _in extremis_, étaient au point où le malade est
sale, souille tout sous lui. L'ordure de la banqueroute que fit leur
père Lavalette fit dégoût. Et le secours odieux, gauche, qu'on crut
leur donner, les acheva par l'horreur. On a vu combien la famille
royale était maladroite; Madame, emportée, aveugle, propre à lancer
aux amis le pavé de l'ours. On crut faire peur au public. On fit, par
le Grand Conseil, condamner un notaire _suspect_ d'avoir fabriqué un
arrêt du Conseil contre les Jésuites. _Suspect_? et qui empêchait une
vérification de fait, si aisée dans les registres? On aurait bien
voulu le pendre. On le condamna aux galères. À quoi il ne consentit
pas. Il affirma son innocence, et il se coupa la gorge. C'était la
couper aux Jésuites. La Compagnie, à ce moment, salie, flétrie,
déclarée solidaire de banqueroute, resta dans son fumier si bas qu'on
ne lui vit plus le nez.

Mais on ne les laisse pas là. Voyons, qui êtes-vous, bonnes gens?
Voyons vos statuts d'Ignace, vos belles constitutions? Le Roi a beau
se jeter entre, se réserver l'examen. Le Parlement va son chemin,
jusqu'à refuser les taxes. Donc, il faut un Lit de Justice.
Intimidation ridicule. Cette foudre du Lit de Justice, qui frappe le
21 juillet, fait rire, quand elle arrive après la perte d'une bataille
(16 juillet 61). La cérémonie est grotesque quand ce Jupiter tonnant
fait son entrée militaire à Paris, avec sa défaite, entre moqué et
battu.

À lui d'avoir peur, de trembler. Le Parlement, tout en faisant, malgré
le Roi, l'examen des constitutions des Jésuites, prépare un bien autre
examen. Il veut que le Roi indique la somme des _acquits au comptant_.
Petit mot et énorme chose. Ce sont ces bons qu'il tirait sans compter
sur le trésor, pour combler ses pertes au jeu, payer sa police
secrète, et pour se débarrasser de la mendicité dorée. Enfin sa petite
Sodome, tous ses malpropres secrets, tenaient à ce mystère obscur des
_acquits au comptant_.

L'idée que le Parlement va descendre dans ces égouts, examiner, sonder
de près, cela fit pâlir tout Versailles. Le Roi montra _un coeur de
roi_, défaillit. Que deviendrait-il si ce Parlement sauvage ébruitait
tout, publiait? Le Parlement avait pour lui une force, la misère
publique, et, par moments, des procédés terriblement expéditifs. On le
vit par la pendaison de Besançon et de Paris. Tout se rapprocha de
Choiseul, qui démuselait, muselait Cerbère à sa volonté, qui disait au
Roi: «Eh! sire! laissons-leur les Jésuites. Cela les occupera.»

Le Roi, ainsi terrorisé, ne fit plus guère attention aux cris de
cinquante évêques qui criaient pour les Jésuites. Il laissa le
Parlement brûler leurs livres, leur défendre d'enseigner, de
confesser. En octobre 61, à la rentrée, peu de gens y renvoyèrent
leurs enfants. L'herbe commence à pousser dans les cours de
Louis-le-Grand (_J. Quicherat_). Un journal officiel, la _Gazette de
France_, donna au public français le jugement de Malagrida. Que
pouvait de plus Choiseul? Cela fut si agréable au Parlement de Paris,
qu'en décembre 61, il enregistra tout ce qu'on voulut et l'enregistra
purement, simplement, sans restriction.

Heureuse entente. À quel prix? Les Parlements, bride abattue, vont en
guerre contre les Jésuites, sans avoir aucun souvenir qu'il y ait un
roi en France. Le Parlement de Paris, en octobre 61, à l'énorme
majorité de 139 contre 13, déclare que les Jésuites ne furent jamais
que tolérés, que leurs statuts sont _abusifs_. Le Parlement de Rouen
prend, le 12 février 1762, la grande initiative. Il ordonne qu'au 1er
juillet les Jésuites videront les lieux, quitteront leurs maisons,
leurs colléges, que tous les biens seront saisis, les meubles vendus;
enfin que les villes enverront au procureur général leurs mémoires sur
l'éducation qu'on donnerait à la jeunesse.

Rennes et Paris suivirent ces voies, Rennes avec le plus grand éclat.
Toute la France lut, admira le réquisitoire, les écrits du procureur
général, du Breton La Chalotais.

En mars, la famille royale fit une dernière tentative, obtint que le
Grand Conseil déclarât non avenu ce qu'avaient fait les Parlements.
Mais le roi n'osa insister. Choiseul lui disait froidement: «Sire,
supprimez les Jésuites, ou supprimez les Parlements.» Mot terrible.
Cela voulait dire: «Hasardez la Révolution... Courez la chance de
revoir l'année qui vous a fait faire le chemin de la Révolte, de
revoir la guerre des rues, d'entendre le cri: _Versailles!_ et:
_Allons brûler Versailles!_»

Le Dauphin et ses meneurs voyant le roi si muet, si blême et si
annulé, proposaient un moyen extrême. C'était d'établir partout des
_États provinciaux_, pour primer les Parlements. Ces États, pour la
plupart, machines aristocratiques, auraient été admirables pour
arrêter tout progrès. S'ils agissaient sérieusement, ils déplaçaient
la royauté, la remettaient presque partout au clergé et aux seigneurs.

Là, Choiseul parla fort net. Il leva vivement le masque par ces
paroles cyniques: «Quelle que soit la forme de ces États provinciaux,
ce sera _une assemblée d'hommes_... Que fera le roi s'ils
s'unissent?... On n'exile pas son royaume.»

Choiseul aimait mieux jouer de la machine grossière, moins compliquée,
des Parlements. Seulement, qu'avait fait son jeu? Pendant une année
tout entière, on avait vu le roi, traîné toujours en arrière, dire:
Non. Et personne n'y avait pris garde. En ce moment, il écrivait à
Rome pour qu'en _réformant_ les Jésuites on les sauvât. Était-il temps
de réformer ceux qui déjà étaient morts, et dont les maisons, dont les
colléges étaient vides?

Et le roi aussi semblait mort. À quoi tenait sa reculade? À la peur
qu'on lui avait faite pour ses _acquits au comptant_, pour ses
vilenies coûteuses. Son coeur était au mauvais lieu, voilà tout. Et
dans ce moment où il voyait sa foi, son Dieu, ses Jésuites éreintés,
il laissait faire.

Un tel avilissement de l'autorité embarrassait assez Choiseul.
Qu'était cette autorité alors, si ce n'était lui-même? Lui seul il
était le pouvoir, donc, ravalé plus que personne. Mais les Parlements,
ses amis, il n'eût su comment les toucher. Il avait pu hasarder de
donner une volée à ses amis les philosophes. Ici, la chose était plus
grave. Avec ces corps violents, colériques, si habitués à pendre,
rouer, brûler, on ne pouvait guère plaisanter. Le fat était
embarrassé. Il y fallait un bon hasard. Il aurait donné beaucoup pour
que les Parlements eux-mêmes en fournissent occasion, pour qu'ils se
déconsidérassent par quelque faute grossière, quelque barbare ânerie.
Il l'eût voulu. Mais que faire? Avec toute son assurance, son air
hardi, impertinent, il reculait, et, pour rien, il n'eût attaché le
grelot.



CHAPITRE VII.

LES CALAS.--VOLTAIRE A AFFRANCHI LES PROTESTANTS.

1761-1764.


L'éclat contre les Parlements vint du point d'où nul à coup sûr
n'aurait cru pouvoir l'attendre. Il vint du peuple oublié, dont toute
la France semblait avoir détourné ses regards, d'un monde obscur qui
tâchait de ne plus être aperçu, qui n'occupait plus personne, du
triste monde protestant qui vivait dans le Midi à peu près comme en
Espagne les restes des races mauresque et juive.

Y avait-il des protestants? Non, pas un devant la loi, mais des
_Nouveaux convertis_. Mensonge atroce qui tenait ces populations
tremblantes dans le désolant supplice d'avoir deux vies: l'apparente,
de demi-hypocrisie;--et la vie secrète et cachée qui, aux grands
moments solennels, baptême, mort et mariage, les replaçait dans le
péril, les jetait dans l'aventure, le roman nocturne et furtif des
assemblées du Désert. Vieilles carrières, antres, cavernes, les lieux
sauvages et désolés, d'horreur biblique, cette poésie ne faisait pas
peu pour maintenir ces âmes sombres dans le culte de leurs pères.

Du séminaire de Lausanne, incessamment en Languedoc, venaient de
jeunes ministres pour témoigner de leur foi, prêcher au Désert,
mourir. Rien n'irritait davantage les catholiques et le clergé que
cette perpétuité de martyrs, qui, aux dépens de leur vie, démentaient
si haut le mensonge, disaient: «Vous avez beau faire. Il y a un peuple
protestant.»

On en prenait, on en pendait. On ne prenait pas Rabaut, qui, cinquante
années, en long, en large, par le Languedoc, et surtout autour de
Nîmes, errait librement, prêchait. Le pis, le plus irritant, c'est que
les autorités, intendants, etc., reconnaissaient que c'était surtout à
lui qu'on devait la tranquillité du pays. Hors le culte, en toute
chose, il prêchait l'obéissance[9].

              [Note 9: Dans ce chapitre je suis partout renseigné,
              soutenu, par le _Calas_ de M. Coquerel fils, un
              véritable chef-d'oeuvre, auquel on ne peut reprocher
              qu'un excès de modération. Mais que de choses je
              supprime, et combien je suis privé de ne pas dire ce que
              je dois à son oncle, l'auteur des _Églises du Désert_, à
              notre savant M. Haag, à notre éloquent Peyrat, à M.
              Read, au trésor de son _Bulletin historique_ du
              protestantisme!]

Fleury, en 1738, multiplia les amendes et permit même aux curés
l'emploi des moyens militaires. En 51, l'intendant Saint-Priest, pour
plaire au clergé, fit une chose provocante, infiniment dangereuse,
d'exiger que les protestants rebaptisés, remariés, subissent
expressément les sacrements catholiques. La cour eut peur, l'arrêta.

Mais si l'on employait moins ces persécutions générales, les
Parlements, par moments, frappaient des coups de terreur. Aux
fermentations du carême, de Pâques, et autres grandes fêtes, parmi les
processions où Messieurs défilaient en robe rouge, on dressait les
échafauds. Spectacle cher à ces masses qui ont des besoins
dramatiques. Mais le grand régal c'était le relaps non confessé, le
suicidé (présumé tel). On le jetait à la rue pour l'amusement du
peuple. Traîné dans la honte et la boue, tout nu sur l'infamante
claie, écorchant sa face à la terre, montrant ce qu'on cache au ciel,
prostitué aux regards, aux rires, aux indignités!

Profonde horreur! et tout cela n'avait en France aucun écho. La
question protestante durait depuis trop longtemps. Elle ennuyait,
fatiguait. Au premier mot: «Protestants,» on tournait court, on
disait: «Parlons plutôt d'autre chose.» Ayant tant, si longtemps
souffert, ils avaient usé la pitié. On croyait bien en général qu'on
leur faisait des choses indignes. On aimait mieux n'en rien savoir.
Ainsi peu à peu un mur s'était fait entre eux et la France, un mur
d'airain. Ce grand peuple vivait comme au fond d'une tour. Les
martyres, les exécutions, se faisaient en plein soleil de Toulouse,
sous son Capitole. Et on ne les voyait pas! Elles se passaient au
Peyrou de Montpellier, au sommet de ses terrasses étagées! à la vue de
cent mille homme. Et on ne le savait pas!

Triste côté de l'âme humaine. Les grosses majorités, qui sont bien
sûres de la force, deviennent étonnamment orgueilleuses et
colériques. Toute apparition de ministre semblait une audace coupable
des protestants, un outrage au grand monde catholique. Le 14
septembre, à Caussade (1761), le jeune ministre Rochette est arrêté,
se déclare noblement, ne daigne mentir. Trois jeunes gentilshommes
verriers, sans armes que leur petite épée, essayent de le dégager. Sur
cela, fureur incroyable des populations catholiques. Les paroisses
sonnent, resonnent le tocsin. Tous prennent la fourche. Les bouchers
courent avec leurs dogues. Chasse atroce! sur quel monstre donc? une
hyène du Gévaudan? L'hyène est ce peuple fou. Rochette et les trois
sont traînés à Toulouse. Triomphe et joie générale. On en jase, on
espère bien jouir bientôt du supplice; mais on ne l'eut qu'en février.

Presque au même moment que Rochette, autre capture (13 octobre 1762):
une famille de Toulouse, «qui a étranglé son fils.»

Sachons ce que sont ces gens-là:

Un bon et brave marchand d'indiennes était à Toulouse, établi depuis
quarante ans. Calas, ce marchand, avait épousé une demoiselle
accomplie, mais noble malheureusement (des Montesquieu, de Languedoc).
Elle donna à ses enfants une éducation selon sa naissance. Ils furent
nobles, dans une boutique.

Les protestants ne pouvaient avoir de servante protestante. Ils en
eurent une excellente, mais excellemment catholique. Cette bonne
fille, qui vit naître leur second fils, Louis, l'éleva, lui fut
attachée, ne manqua pas de vouloir sauver sa jeune âme, le mena
probablement aux belles églises de Toulouse, enivrantes d'encens et
de fleurs. Le petit allait volontiers chez la voisine d'en face, femme
d'un perruquier catholique, et fut presque camarade de leur fils, un
petit abbé. Louis un matin se sauve, et la perruquière le cache.
Conquête heureuse. L'archevêque est ravi, s'y intéresse. L'enfant
converti, dès sept ans, d'après les bonnes ordonnances, peut faire la
guerre à ses parents. En effet, il montre les dents. Il exige de
l'argent. Le pauvre bonhomme Calas est mandé chez l'archevêque. Il
finance. On lui fait payer 1º les dettes de Louis, six cents livres;
puis, quatre cents pour apprentissage chez un catholique, et cent
francs annuellement.--Est-ce tout? Non, de l'évêché, on signifie à
Calas qu'il ait à établir son fils. Il n'ose pas refuser, ne faisant
qu'une objection, qu'il est bien jeune, incapable. Et cependant il se
saigne. Il dit qu'il ne peut donner que trois cents francs en argent,
et dix mille en marchandises.--Est-ce tout? Non. On fait écrire par ce
misérable Louis un placet à l'Intendant pour demander que ses deux
soeurs et son petit frère Donat soient enlevés à leur père, à leur
mère, et séquestrés.

Ce placet, tombé de sa poche, fut relevé par l'aîné de la famille,
Marc-Antoine, qui lui reprocha âprement cet acte infâme.

Marc-Antoine était protestant zélé, d'un caractère sombre. Il avait
autorité dans la maison. C'était lui, et non pas le père Calas, qui
faisait la prière commune. Il était lettré, distingué. Il étudiait en
droit, et s'était fait recevoir bachelier en 59. Il voulait passer la
licence. Mais pour cela il fallait un certificat de catholicité. Il
avait horreur de le demander. Donc, il était arrêté court. Il voyait
ses camarades lancés briller au barreau. Cela le jeta en grande
tristesse. Pour se distraire, il allait aux cafés, devint joueur. Il
aurait voulu alors, se rabattant sur le commerce, que son père
l'associât. Calas, autant qu'il pouvait, le faisait son _alter ego_.
Mais fort raisonnablement, il n'osait s'associer légalement un jeune
homme déjà dérangé qui eût ruiné la famille. Nouveau chagrin pour
Marc-Antoine. Il voyait tout impossible. Il eut envie de s'en aller à
Genève, de se faire ministre, et de revenir se faire pendre. Mais
fallait-il aller si loin pour cela? Il lisait fort ceux qui ont parlé
du suicide, et le Caton de Plutarque, et tel chapitre de Montaigne, et
le monologue d'Hamlet, le Sidney surtout de Gresset.

Le 13 octobre 61, la sombre boutique reçut une visite, celle d'un
gentil jeune homme de vingt ans, nommé Lavaysse, fils d'un avocat
protestant, mais élevé par les Jésuites. Lui aussi il avait fait fi du
commerce où on le mit. Il avait l'ambition de la marine. À Bordeaux,
il étudia l'anglais, un peu de mathématique. Il voulait être pilotin.
Déjà il portait l'épée. Mais, comme tout lui réussissait, il se trouva
qu'un de ses oncles l'appelait à Saint-Domingue, sur une riche
plantation. C'était une fortune faite. Ce petit favori du sort, avec
son épée, sa gaieté, la grâce des gens heureux, invité par ces bonnes
gens, attrista encore Marc-Antoine. Sombre et muet, celui-ci soupa,
but plusieurs verres de vin. Mais avant que l'on finît, il descendit
tout doucement, ôta son habit, le plia proprement avec son gilet de
nankin, puis se pendit.

Qu'on juge du désespoir des parents. Mais la vive peur du père, de la
mère encore plus, c'était qu'on ne traitât leur fils en suicidé, que,
subissant la honteuse exhibition, et traîné tout nu sur la claie, il
ne perdît aussi ses frères, ne les déshonorât tous. La férocité
populaire gardait ces affreux souvenirs, les lazzi, les rires atroces;
elle eût pu dire dans trente ans, dans cinquante ans, au dernier des
fils: «J'ai vu ton frère sur le nez, traîné dans les rues de
Toulouse.»

Voilà ces pauvres Calas qui disent qu'il ne s'est pas tué. «Alors, on
l'a donc tué?... mais vous l'auriez entendu...» Que dire à cela? Les
voisins frémissent, et des furies crient: «Ce sont eux qui l'ont tué!»

La garde arrive, avec elle, certain capitoul, David, homme emporté,
empressé, de grand zèle et de grand bruit. Sans procès-verbal, il
enlève le cadavre, la famille, et traîne tout dans les rues pleines de
monde (un dimanche soir). Chacun aux fenêtres. «Qu'est-ce?»--«Rien que
des protestants qui ont étranglé leur fils.»

Dans la procédure d'alors, celle du cruel Moyen âge, confirmée par
Louis XIV en 1670, tout devait partir de l'Église. Le magistrat
requérait que l'autorité ecclésiastique fulminât un _Monitoire_,
sommation à tous les fidèles de déclarer ce qu'ils savaient. Cela
constituait les curés, les prêtres, juges d'instruction. On venait
leur dire à l'oreille ce qu'on savait, imaginait. On se concertait
avec eux, avant d'aller déposer. Mais le _Monitoire_ ne devait parler
qu'en général, ne pas nommer les personnes suspectées. Celui des Calas
les nommait, énonçait comme déjà certains les faits dont on allait
juger. Il disait que Marc-Antoine allait se faire catholique. Il
disait qu'en telle maison un conseil avait été tenu pour faire mourir
Marc-Antoine. Il disait jusqu'aux plaintes, aux cris, qu'avait poussés
la victime. Bref, avec un pareil acte qui tranchait tout, le procès
était tout fait, tout jugé.

Par cinq fois, par cinq dimanches, ce cri de mort, de vengeance,
partit de toutes les chaires. Le 7 novembre, à l'appui, une grande
fête sépulcrale, le service de Marc-Antoine, se fit dans l'église des
Pénitents blancs. Ces confrères (blancs, bleus, noirs, gris), c'était
à peu près tout le peuple industriel et marchand, cordonniers,
tailleurs, boulangers, etc., enrôlés sous les couleurs, les bannières
ecclésiastiques. Les confréries s'enviaient ce corps saint de
Marc-Antoine. Les curés se le disputaient. Les pénitents blancs, issus
tout droit de saint Dominique, l'emportèrent. L'église entière était
tendue de drap blanc. Sur un catafalque énorme planait un squelette
(la foule crut voir les os de Marc-Antoine). L'osseuse figure, dans la
main tenait brandillante une palme qui glorifiait son martyre,
demandait vengeance.

Qui pouvait avoir le coeur assez dur pour la refuser? Dieu s'en
mêlait. Trois miracles, quatre, qui se firent sur la tombe,
touchèrent, exaltèrent les femmes, les jetèrent dans le délire.

L'année redoutable arrivait de l'anniversaire séculaire de 1562, la
Saint-Barthélemy toulousaine. On attendait de grandes fêtes, mais les
plus chères au coeur du peuple, c'étaient les expiations protestantes
qui précéderaient. Cette grande et profonde masse a gardé un levain
étrange. Les horribles événements qui ont eu lieu en ce pays lui ont
laissé un besoin de tragédies, d'émotions. L'église de Saint-Sernin,
née de la fureur du taureau qui traîna jadis le martyr, cette superbe
église de sang, sacrée par la première croisade et les massacres de
l'Asie, rougie du sang albigeois et des massacres de l'Europe, cette
église, des cryptes aux tours, sue la mort. Le peuple, en ses caves,
va voir l'affreux bric-à-brac des crânes, des ossements sacrés, se
repaît incessamment des curiosités du sépulcre.

Pour répondre à de tels besoins, le Parlement de Toulouse, large et
grand dans ses justices, ne permit pas de regretter la vigueur de
l'Inquisition. En une seule année, dit-on, quatre cents sorciers,
hérétiques, juifs et autres, furent expédiés pêle-mêle, allèrent au
bûcher.

Dans ces cités du midi, où l'hiver, presque toujours doux, continue la
vie en plein air, à force de parler, plaider, supposer, imaginer, les
rêves populaires prennent corps et toute la fixité que peut avoir le
réel. De femmes en femmes (malades de tendresse et de fureur,
tendresse pour la victime, fureur contre les protestants), la noire
ville se trouva grosse d'une épouvantable grossesse, gonflée comme
d'un vent de haine, de colère et de venin. Un monstre éclata de ce
vent, monstre d'ineptie, de sottise, une légende qui pouvait faire
bien plus qu'une exécution,--un massacre général:

«Il est sûr, il est certain que si les protestants s'obstinent, malgré
tant de persécutions, à rester toujours protestants, il y a une cause
à cela. La cause, c'est la terreur. Ils ont un tribunal secret qui
met sur-le-champ à mort ceux qui se convertiraient.»

À quoi les prêtres ajoutaient: «C'est si vrai, que Calvin même leur
ordonne expressément de tuer le fils indocile.» (Calvin ne fait en
cela que citer, traduire la Bible, comme font les docteurs
catholiques. Mais ni les uns ni les autres ne commandent la mort des
enfants.)

Les femmes allaient bride abattue dans l'absurde. Ce tribunal, pour
exécuter les enfants, a un _sacrificateur_ patenté qui porte une épée.
Or, dans l'affaire de Calas, il y avait le pilotin Lavaysse et sa
petite épée. Voilà le _sacrificateur_. Car, pour étrangler un homme,
il faut avoir une épée.

Quoi de plus clair? Qui résiste, est un impie certainement. Il n'a ni
la foi ni le coeur. Oh! coeur dur, qui veut impunie la mort des
enfants innocents!... «Des preuves! dis-tu, des preuves!» Misérable!
s'il te faut des preuves, c'est que tu n'es pas chrétien.

Voltaire, qui court les surfaces et n'a guère de mots profonds, en a
un ici, admirable: «Jugement d'autant plus chrétien qu'il n'y avait
aucune preuve.» (Corr. avril 1762; LX, 22.)

C'est là toucher le fond des choses. Dans une religion de l'amour,
prouver ou demander preuve, c'est pécher, n'aimer pas assez. L'amour
est si fort qu'il croit le contraire de ce qu'il voit. Plus la chose
est illogique, folle, absurde (c'est le mot même de Tertullien,
d'Augustin), plus elle est matière à la foi, à la croyance d'amour.

Surprise par le mari, l'épouse dit: «Si vous aimiez, vous n'en
croiriez pas vos yeux; vous en croiriez votre coeur. Non, vous n'avez
pas la foi; vous n'eûtes jamais l'amour.»

Telle fut l'affaire des Calas, un vigoureux acte de la foi de la ville
de Toulouse. Il y avait des choses évidentes qui rendaient
invraisemblable le martyre de Marc-Antoine, mais plus c'était
invraisemblable, plus il était beau de le croire, méritant, d'un coeur
chrétien.

C'était le charmant éveil du printemps méridional, de la fermentation
première. C'était l'ouverture de l'année émouvante et dramatique où
devaient se suivre les fêtes, celle de mai en souvenir du massacre
protestant, celle de juin, la Fête-Dieu, rouge des roses albigeoises.
L'exécution de Rochette avait commencé, et, dans un _crescendo_
superbe, cela allait continuer. Les bons capitouls, unis à ce
sentiment populaire, accueillirent avec plaisir un torrent de femmes
joyeuses qui savaient ou ne savaient pas, venaient parler, soulager
leur trop-plein, leur cerveau malade. La dernière racaille eut crédit.
Ils reçurent à témoigner une fille qui venait d'être fouettée de la
main du bourreau.

Le Parlement qui, sur appel, rejugea le jugement, ne s'associa pas
moins aux sensibilités du peuple. Un seul conseiller hésita. Menacé,
il n'osa juger, s'abstint. Ce fut une merveille qu'il se trouva un
avocat, Sudre; que ce nom intrépide reste dans l'immortalité. C'était
un légiste très-fort. Il mit les choses en pleine clarté. Comment s'y
prit le Parlement pour se faire assez de ténèbres? D'une part, en
suivant certains _us_ abolis, de l'Inquisition. D'autre part, en
suivant la belle ordonnance de Louis XIV, en jugeant: que plusieurs
indices légers font un indice grave, deux graves un indice violent,
qu'avec quatre quarts de preuves et huit huitièmes de preuves, on a
deux preuves complètes, etc.

Sur treize voix, il y en eut sept contre l'accusé. Ce n'était pas
assez; mais le plus vieux des conseillers, d'abord favorable à Calas,
ne put résister à l'aspect menaçant de ses collègues, ou à
l'entraînement du peuple qui attendait, espérait.

Ce qui trancha tout peut-être, c'est que les protestants, tremblant
pour eux-mêmes plus que pour Calas, firent déclarer par leur homme,
Rabaut, le héros du Désert, par l'église de Genève, qu'on n'enseignait
nullement le meurtre des enfants. Mais cela même augmenta la fureur
des catholiques. Quoi! Rabaut si hardiment vit, se promène autour de
Nîmes, il ose se signaler, il parle, écrit, intervient! Cela fut fatal
à Calas.

Comme si on eût voulu piquer le taureau populaire, lui mettre la
braise à la queue, ce bruit court: «Ils vont échapper!» La nuit, on
place des lanternes sur le toit de la prison. La foule veille autour
inquiète. Si on lui ôtait sa proie!

Mais le voilà... Soyez heureux!... Le voilà sur la charrette entre
deux Dominicains. Ce bonhomme de 64 ans, qui n'avait marqué en rien,
le voilà (qui l'eût attendu?) d'une noblesse héroïque. Les deux moines
en sont stupéfaits. À son amende honorable, à l'échafaud, sur la roue,
il répète: «Je suis innocent.» Il prie Dieu de pardonner sa mort à ses
juges.

Il ne cria qu'au premier coup. Rompu, brisé, deux heures encore la
face tournée contre le ciel, il eut la même constance d'âme. Le
misérable capitoul David était là présent, espérant qu'il avouerait.
Il ne put se contenir, s'élança vers le roué, et lui montrant le
bûcher: «Dans un moment, tu n'es que cendre... Allons, dis,
malheureux, avoue!» Calas détourna la tête du côté de l'éternité.

L'effet fut violent, terrible. Toulouse à l'instant dégonfla. La masse
de poison, de colère, disparut. Les visages blêmes disaient l'énorme
avortement qui se faisait tout d'un coup. La folie du jugement crevait
les yeux. En ne condamnant que Calas, on supposait que ce vieillard,
faible, de jambes chancelantes, avait seul pendu, étranglé, un fort
gaillard de vingt-huit ans! On espérait apparemment que, dans l'excès
des douleurs, il accuserait les siens pour avoir quelque répit, qu'un
mot lui échapperait. On se fût servi de ce mot. La mère, le fils
Pierre et l'ami, tous auraient été rompus. Mais sa fermeté les sauva.

Les amis, parents, de Lavaysse, craignaient, quand on le fit sortir,
que le peuple ne lui fît un mauvais parti. Mais ce fut tout le
contraire. La foule l'accueillit, le bénit. Les femmes disaient:
«Qu'il est joli! qu'il a l'air doux!» Elles pleuraient encore plus que
pour Marc-Antoine.

       *       *       *       *       *

Un Marseillais qui avait vu l'exécution de Calas, en parla en mars à
Voltaire. Il sauta d'indignation. Le petit Donat Calas était à Genève.
Il le vit, le fit parler. Puis, il écrivit à la veuve, lui demandant
si elle signerait, au nom de Dieu, que Calas était mort innocent.
«Elle n'hésita pas, dit-il. Je n'hésitai pas non plus.»

Voilà qui est admirable. Voltaire n'est pas un héros. Et pourtant, à
l'imprévu, il fait la terrible entreprise de réhabiliter Calas,
c'est-à-dire de déshonorer le Parlement de Toulouse, c'est-à-dire, de
braver, blesser, peut-être, tous les Parlements.

Richelieu, quand il lui en parle, demande s'il est devenu fou.

Car, quelle arme a-t-il? Aucune. D'aucune source officielle il
n'obtient de renseignements. Les pièces sont sous la clef du Parlement
de Toulouse. Comment les atteindre là?

Que pensait M. de Choiseul? Si on eût osé le sonder, eût-il avoué
jamais (ayant besoin des Parlements) qu'il verrait avec plaisir ce
hardi soufflet donné à leur popularité?

Choiseul était bien puissant. Eh bien, dans l'ombre plus bas, une
puissance quasi-domestique existait qu'il n'osait toucher. C'était la
dynastie sournoise de la Vrillière, immuables ministres des Lettres de
cachet. Celui d'alors, Saint-Florentin, avait une maladie, la jalousie
de ses prisons. Il aimait tant ses prisonniers, que lui en enlever un
seul, c'était lui tirer du sang. Le clergé n'eût pu avoir un meilleur
geôlier, plus tenace. La cour le trouvait commode, obligeant. Il
enfermait les maris récalcitrants. Lui-même, cet ami du clergé, il
s'était par ce procédé donné une femme mariée. Il pouvait se permettre
tout. Il avait de fortes racines. Par lui, par cette femme méchante,
il exploitait son ministère de terreur pour le plaisir, effrayait,
livrait des dames. S'il est vrai, comme on le dit, que le Roi,
nullement cruel, ait été pourtant jusqu'au crime (_Rich._, IX,
353-355), je ne vois guère dans cette cour qu'un homme qui ait pu l'y
servir. Je ne vois qu'un seul visage sur qui on lise ces choses. C'est
l'image convulsive qui vous arrête tout court dans le musée de
Versailles. Face atroce, grimaçante, qu'on dirait épileptique. J'y lis
ces funèbres plaisirs. J'y lis les galères protestantes et l'exécution
de Calas.

Quand on voit les demandes ignobles de pensions, etc., qu'adressaient
ces magistrats à Saint-Florentin, quand on voit qu'il leur écrit ses
regrets de ne pas avoir des soldats pour les dragonnades, on ne peut
douter que ces juges n'aient cru par un si bel arrêt faire leur cour,
n'aient pensé que rien ne pouvait le charmer plus qu'un roué.

Voltaire avait bien de l'audace. Il écrit à ce misérable, fait
semblant d'espérer en lui. Il envoie à Saint-Florentin je ne sais
combien de personnes. Tout cela, bien entendu, inutile. Mais l'effet
est fort. Le jour dans ce lieu maudit a lui; le soleil d'aplomb arrive
au royaume sombre. Le noir coquin voit sur lui l'oeil pétillant de
Voltaire, et bientôt toute la France va le regarder en face.

«Qu'y faire? dit-il timidement. C'est l'affaire de la justice. Cela ne
me regarde pas.»

Ce n'est pas Voltaire seulement qu'il faut admirer ici, c'est la
société française. Les Anglais, si méprisants, doivent ôter leurs
chapeaux, et les Allemands, et tous. Ce mouvement électrique n'aurait
eu chez nul autre peuple des résultats si rapides. L'étincelle partie
de Ferney fait à l'instant un incendie, et point du tout éphémère. Un
foyer se crée durable de bonté intelligente, de pitié, d'humanité...

Les salons furent à l'instant des tribunaux d'équité, où le bon sens,
l'esprit fin, perçant, mit la chose à clair. Des femmes éloquentes,
admirables, parlèrent comme jamais avocat, magistrat, n'aurait su
dire. Lorsque Voltaire remit la chose à d'Alembert, il savait qu'il
évoquait là un salon, et le plus ardent, un volcan de passion,
mademoiselle Lespinasse, trois fois plus Rousseau que Rousseau. Sur
ses lettres il a passé cent ans: le papier brûle encore.

Que faisait M. de Choiseul? sa manoeuvre est ingénieuse. Il ne se met
pas encore dans l'attaque au Parlement. Il agit, mais par derrière, en
dessous, par un coup de griffe qu'il donne à Saint-Florentin. Il y
avait à Toulon un admirable forçat, un saint, le fameux jeune Fabre
qui se glissa aux galères par surprise pour sauver son père (Coquerel,
_Forçats de la foi_). Je ne sais combien de gens priaient le ministre
pour Fabre. En vain. Choiseul, en prenant le ministère de la marine,
fait ce tour à Saint-Florentin de lui voler son galérien (mai 1762).
Il en fut presque malade. Choiseul avait là sous la main une histoire
très-pathétique. Il en joua parfaitement.

Bon signe pour les Calas. Voltaire commença d'écrire, d'imprimer pour
eux à Genève. On n'osait encore à Paris. Le Parlement de Paris
laisserait-il circuler?

Voltaire l'obtint par un homme dont le nom ne doit pas périr. L'abbé
de Chauvelin, infirme, un petit homme bancroche, et qui ne vivait que
de lait, n'en était pas moins l'orateur le plus vif du Parlement,
véhément et intrépide. Il avait tâté déjà des cachots de Saint-Michel.
Il allait toujours son chemin. Loyola mourut de sa main. Dans cette
circonstance critique il ne crut pas que le Parlement de Paris dût, en
se déshonorant, défendre l'ânerie de Toulouse.

On ne sait pas bien au juste ce qui roulait sous les perruques du
Parlement de Paris. Ses Jansénistes encroûtés, en laissant circuler
Voltaire, voulaient se dédommager en emprisonnant Rousseau. La
mauvaise humeur qu'ils eurent contre tous les philosophes, en voyant
l'affaire Calas, et madame Calas à Paris, dut avoir grande influence
sur leur condamnation d'_Émile_. Ce fut justement le 8 juin qu'ils
lancèrent arrêt contre lui. Dans la nuit du 8 au 9, Rousseau s'enfuit,
sortit de France.

Voltaire avait voulu à tout prix que la veuve fût à Paris. Elle
hésitait, avait peur. Ses deux filles étaient au couvent, et l'on
pouvait les maltraiter. Mais on lui dit que c'était son devoir
d'aller. Elle alla.

Il était temps. Déjà ceux de Toulouse demandaient à Saint-Florentin
son arrestation. Dès qu'elle était à Paris, cela devenait impossible.
Tous l'entourent, tous sont pour elle. Cette dame intéressante et si
noble dans son deuil... quoi! c'est là une marchande? quoi! c'est une
protestante!... Que de préjugés effacés!

Saint-Florentin, lâchement, devant cet effet public, fait son
compliment à Voltaire, dit s'intéresser aux Calas. On eût voulu
seulement avoir le temps d'arranger contre Voltaire une machine, un
petit baril de poudre qu'on aurait mis sous Ferney.

On avait lâché Fréron pour aboyer, occuper. Pendant ce temps, un
journal peu lu, un journal français, traduit certain journal anglais
qui donne une lettre de Voltaire. Voltaire qui, en ce moment, a
tellement besoin du roi, dans cette lettre lance au roi les injures
les plus étourdies. Quelle invention heureuse, naturelle et
vraisemblable! Mais Choiseul l'en avertit. Il éclate, il rit de ces
sots, marque au fer chaud les faussaires.

Cependant autre machine (exécrable) dans Toulouse. Le Parlement, pour
excuser la sentence de Calas, veut faire un second Calas. «Oui,
dit-il, les protestants égorgent leurs propres enfants. On va vous en
donner la preuve.» (Oct. 1762.)

Deux années auparavant, l'évêque de Castres avait pris une enfant à la
famille protestante des Sirven. Cette enfant est si doucement traitée
par des religieuses auxquelles elle est confiée, qu'elle est folle,
rendue aux parents. Elle se jeta dans un puits. Une petite amie a vu
ses parents qui l'y jetaient. Témoin grave qui, plus tard, avoue avoir
dit cela pour avoir des confitures. Le Parlement de Toulouse, sans
autre témoin, sans preuves, condamne à mort les Sirven. Ces pauvres
gens, en décembre, par les neiges des Cévennes, s'enfuient. Une de
leurs filles accouche au milieu des glaces. Ils échappent cependant,
un matin tombent à Ferney.

Nouvelle secousse d'horreur. Toute l'Europe fut émue, vint voir ces
infortunés, les Calas et les Sirven. Voltaire nourrissait tout cela,
les abritait, les présentait à la foule des grands seigneurs, des gens
influents qui venaient. De l'Angleterre, de la Russie, on souscrit
pour les Calas. La France seule tardera-t-elle à se déclarer? Le Grand
Conseil est parvenu à arracher enfin les pièces au Parlement de
Toulouse. Le 1er mars 63, le bureau des cassations déclare la requête
admissible. Le 7 mars, la cassation est prononcée. Et le 8, madame
Calas est à Versailles.

Partout bien reçue. Les portes sont ouvertes à deux battants. Bon
accueil du chancelier. Force caresses des Choiseul. Le dimanche où
l'on est admis à voir dans la galerie le Roi qui va à la messe, elle
est là avec ses filles. Grand spectacle. Ces trois simples femmes,
avec leurs cornettes noires, leur deuil, c'est la Révolution.

Qu'en dit là-haut le grand Roi, au plafond de la galerie, qui dans sa
main immobile, sur l'hérésie terrassée, balance les foudres de Lebrun?
Les pauvres victimes, à Versailles, dans leur modestie muette, n'en
sont pas moins la victoire de la Justice éternelle.

On supposa que cette vue serait trop pénible au Roi. Quelqu'un eut
l'attention de glisser, de se laisser choir, pour que, détournant ses
regards, il fût dispensé de voir mesdames Calas. Mais la Reine les fit
venir, les reçut avec bonté.

Il fallut du temps encore. Ce ne fut que le 7 mars 1765, trois ans,
jour pour jour, après l'arrêt de Calas, qu'il fut déclaré innocent.

La cour fut très-maladroite. Elle défendit quelque temps l'estampe
célèbre de la famille, et puis enfin la permit. Une petite
gratification leur fut donnée pour les empêcher de poursuivre les
juges pécuniairement.

Ce Parlement, chose curieuse, n'obéit pas, n'effaça pas de ses
registres le jugement de Calas. Ce qui exprime à merveille l'orgueil
sanguinaire de ce corps et la barbarie du temps, c'est qu'il fallut
payer très-cher l'huissier qui faisait la signification au Parlement
de Toulouse. L'huissier croyait risquer sa vie.

Voltaire ne fut pas d'avis qu'on poussât plus loin les choses. La
victoire était énorme, la mieux gagnée qui fut jamais. Les
protestants, dès ce jour, ont été sauvés. Ce que la ligue de l'Europe
n'a pu, en trente ans de guerre, arracher de Louis XIV, Voltaire l'a
fait sous Louis XV avec quelques mains de papier.

L'humanité, la tolérance, sont tout à coup choses à la mode. Choiseul
fait jouer la pièce de l'_Honnête criminel_, de Fabre, délivré par
lui. Le parti contraire à Choiseul, Richelieu et les Beauvau, par une
noble concurrence, appuient aussi les protestants. Le chevaleresque
Beauvau, gouverneur du Languedoc, introduit dans ces pays, en
attendant la loi meilleure, un régime d'humanité.

Choiseul fut assez habile. Au moment où sa longue guerre et sa
misérable paix imposent la honte et la ruine, il prend son appui à
Ferney dans cette tardive victoire des idées justes et humaines. Qui
l'aurait crû? il accepte ici un représentant des églises protestantes.
Un savant, Court de Gébelin, réside à Paris dès lors, correspond avec
les ministres, les magistrats, ambassadeurs, etc. Homme éminemment
pacifique, d'érudition visionnaire, crédule, innocent, bien propre à
montrer ce que les victimes ont gardé de douceur d'âme.



CHAPITRE VIII.

L'EUROPE.--LA PAIX.

1763.


Pendant ce drame intérieur, des événements énormes avaient eu lieu en
Europe, hors de toute prévoyance, des péripéties rapides qui allaient
changer le monde. La Russie apparaissait sous une forme nouvelle, plus
barbare et plus menteuse, sous un masque d'Occident.

J'ai vu dans la nature des monstres, les grosses araignées des
tropiques, noires, aux longues pattes velues. J'ai vu des poulpes
horribles avec leur gluante méduse, les suçoirs et les ventouses
qu'ils tendent, agitent vers vous. Mais je n'ai rien vu de tel que
l'odieux minotaure russe dont on a l'image à Ferney.

Tout le monde a vu les images si différentes et si fades, que l'on fit
de Catherine, sous la couronne de lauriers, un douceâtre César
femelle, courtisane en cheveux blancs, banale comme le coin de la rue,
bonne fille, si bonne, si bonne, qu'elle attend le premier passant.
Que de bonté on y lit! La tolérance en Pologne! la peine de mort
abolie! un code philosophique établi chez les Calmouks! En recevant
ces portraits, les crédules, Diderot, Voltaire, voyaient arriver l'âge
d'or, et pleuraient à chaudes larmes.

Que dut devenir Voltaire quand, vers 1770, il reçut le vrai portrait!
OEuvre médiocre, il est vrai, mais d'admirable conscience. Un peintre
flamand, fidèle, ne peignant que ce qu'il voyait, n'osant mentir,
embellir, d'une main pesante, exacte, a donné la réalité. Seulement il
l'a grandie à la taille de cet empire, il en a fait un géant.

Elle a le regard si dur, si mornement inhumain, que le portrait de
Frédéric qu'on voit dans la même chambre, avec ses yeux bleus
terribles (comme d'un chien de faïence), à côté paraît très-doux.

Pour arriver à cet état étonnant d'endurcissement, il a fallu bien des
choses. La vraie Catherine d'abord, une laborieuse Allemande, était
bien loin de cela. La Catherine de trente-trois ans, qui fit étrangler
Pierre III, était loin encore de cela. Il a fallu que vingt ans de
plus elle entrât dans le mal, régnant avec les meurtriers (neuf ans
avec les Orloff, quinze ans avec Potemkin). Il a fallu qu'avec eux
elle entrât de plus en plus dans les assassinats en grand, les atroces
perfidies, les égorgements en masse de Pologne et de Turquie. Ajoutez
la brutalité flétrissante du torrent fangeux d'amours achetés que la
vieille incessamment renouvelait.

Elle est terriblement parée. Son roide corset, ou plutôt sa cuirasse
de pierreries, couvre-t-il un être humain? rien ne le fait présumer.
Mais on sent bien que _cela_, quoi qu'il soit, est impitoyable, qu'il
y a là un élément et de sauvage exigence. Rouge et de tête carline, le
corps épaissi de matière, énorme d'iniquités. Endurcie au plaisir
brut, elle fait trembler pour la foule des misérables forcés de passer
par cette épreuve, pour l'intrépide armée russe qui, tout entière, eut
la chance de faire l'amour à ce monstre.

Est-elle bien Russe elle-même? oui et non. Elle n'a pas l'expansion
généreuse d'un Pierre III, d'un Paul Ier; c'est une pesante Allemande
russifiée, boeuf de travail, un scribe, type de ces Allemands qui
écrasent la Russie. On le sent. Deux tyrannies ici se combinent en
une. Bureaucratie et police, inquisition plumitive, ajoutant un poids
de plomb à la terreur du Kremlin.

Moins lettrée, moins hypocrite, non moins sale, Élisabeth, vraie fille
de Pierre le Grand, avait, avant Catherine, barbarement exprimé les
appétits de la Russie.

Cette Russie semblait un ventre profond, un gouffre, une gueule qui
s'ouvrait grande à l'Ouest, disant: «Que me donnerez-vous?»

Ce monstre avait faim de tout, faim de Turquie, faim de Pologne, mais
beaucoup plus, faim de Prusse.

Cela datait de très-loin. La Pologne lui importait infiniment moins
que la Prusse, le Holstein, le Danemark, le cercle enfin de la
Baltique.

Frédéric, dans sa petitesse, simple mouche, à chaque instant, pouvait
être happé, aspiré, englouti dans cette gueule qui bâillait
horriblement.

Si petit, il avait pourtant, en 1755, fermé la porte de l'Ouest,
s'était fait gardien de l'Europe. Alors on appelait les Russes.
Frédéric leur dit: «Arrière! Vous n'entrerez pas dans l'Empire.»

Pierre III arrivant au trône, la Prusse semblait sauvée. C'était un
généreux jeune homme, parfois brutal et violent, mais d'un admirable
coeur[10]. Il voyait dans Frédéric le seul homme de l'Europe. Il se
déclara pour lui. Eh bien! l'aveugle poussée de la Russie vers l'Ouest
était si forte et si fatale, que Frédéric eut bientôt un péril dans
cet ami. Pierre III, né Holstein-Gottorp, voulait punir le Danemark
des torts faits à sa famille. Il allait traverser la Prusse, la noyer
de ses armées. Frédéric n'imagina rien de mieux pour le détourner que
de lui montrer la Pologne. Déjà les Russes, il est vrai, y entraient à
chaque instant, y venaient camper chaque hiver.

              [Note 10: Frédéric, si fort, si grave, si juste dans ses
              jugements, si sévère pour ses amis, dit cela, et je le
              crois. Le pauvre Paul que l'histoire a de même calomnié,
              était homme de grand coeur. Il eût voulu réparer, pleura
              devant Kosciusko.]

Il fit comme le cerf à la chasse quand il fait lever un cerf, le met à
sa place, échappe. À la Prusse, que la Russie eût absorbée tôt ou
tard, il substitue la Pologne et propose à son ami Pierre III de la
partager.

C'est le crime de son règne. Pour l'instant, il est puni. Au bout de
six mois le czar est dépossédé, étranglé.

Pierre III se croyait aimé. Il copiait les Prussiens, mais lui-même
était vrai Russe. Dans une généreuse confiance, il se promenait tout
seul, sans gardes ni précautions. Ses vices mêmes ne déplaisaient
pas; il buvait comme Pierre le Grand. Il eut le tort et l'imprudence
de louer trop haut la Prusse, de plier à la discipline les gardes, un
corps orgueilleux. Il voulait payer lui-même le clergé, et prenait ses
biens. Tout cela trop brusquement, malgré les sages conseils que lui
donnait Frédéric. Il l'écouta, mais en un point qui lui devint
très-fatal. C'est Frédéric qui avait désigné à la czarine, quand elle
maria Pierre III, Catherine, princesse d'Anhalt. Quoi qu'elle ait dit
dans ses Mémoires (dont on a le premier volume), elle se montra
hardiment insolente et désordonnée. Elle prédit la mort de Pierre III,
de manière à la provoquer. Il aurait pu l'enfermer. Frédéric l'en
détourna. Pierre ne fit rien, périt.

L'histoire honteuse est connue. C'est l'eau-de-vie qui fit tout.
Catherine en pleurs dit aux gardes que Pierre veut les faire
Luthériens. Dans le manifeste qui suit et qui glorifie le crime, on
mêle toute hypocrisie. Pierre III était le tyran; Catherine a été le
Brutus qui a sauvé la patrie. Pierre était l'ennemi de l'Église;
Catherine a sauvé l'Église, sauvé la religion.

Montée ainsi dans le sang par le secours du popisme, le lendemain,
impudemment, elle se dit philosophe. Elle offre tout à d'Alembert pour
qu'il élève son fils. Elle prend Voltaire par le coeur, par des dons
pour les Calas. Elle a déclaré la Prusse l'_ennemie héréditaire de la
Russie_. Mais elle n'ose agir encore; Frédéric a un répit.

Tout s'acheminait vers la paix. L'Angleterre avait atteint le plus
haut de sa victoire. Dès septembre 1760, elle eut, avec le Canada,
tout le monde américain. En janvier 61, nous perdîmes Pondichéry. Le
drapeau français disparut de l'Inde. Et en même temps le drapeau
anglais fut planté en France, à Belle-Isle (27 avril). Mais cela ne
suffit pas. Pitt voulait surtout outrager. Le point le plus cher à son
coeur, c'était Dunkerque, la présence d'une autorité britannique en
France même. À tout cela il ajoutait ces fières et amères paroles:
«L'Angleterre a l'empire des mers; je n'ai pas peur de Dunkerque, mais
le préjugé subsiste. On hasarderait sa tête à ne pas le respecter.
Dans la ruine de Dunkerque, le peuple voit un _monument éternel du
joug imposé à la France_.»

Deux choses auraient dû pourtant tempérer un peu cet orgueil.
Premièrement, l'Angleterre eut des succès trop faciles sur une France
désorganisée, qui ne combattait que d'un bras, employant l'autre, et
le meilleur, à la vaine guerre d'Allemagne. Deuxièmement, la pose
hautaine, l'orgueil imité de Pitt, couvrait dans la majorité immense
de l'Angleterre un fond avide et avare, la convoitise d'argent.

Pitt avait eu beau leur dire: «C'est en Allemagne qu'il faut conquérir
l'Amérique.» Cela n'était pas compris, ou cela semblait trop cher. On
grondait. À l'avénement de George III, l'Écossais Bute, qui
gouvernait, répondit à cette avarice. Il n'envoya plus un sou à celui
qui, dans vingt batailles, avait tant servi l'Angleterre. Les Anglais
grondèrent contre Bute plus qu'ils n'avaient fait contre Pitt, et ne
lui pardonnèrent pas d'avoir fait ce qu'ils voulaient.

Choiseul eut la paix dans les mains. On vit alors à quel point il
restait, au fond, autrichien. Toute la difficulté qu'il trouva à faire
la paix, c'est qu'on voulait que la France rendît ses conquêtes
d'Allemagne; mais, par le traité, ces conquêtes revenaient à
l'impératrice. Son intérêt arrêta tout.

Lord Bute était si avide, si impatient de la paix, que, pour abréger,
il entrait sans scrupule dans l'indigne plan des ennemis de Frédéric,
qui, pour avoir le secours de la Russie, avait offert de lui faire
cadeau de la Prusse, mettant ainsi les Tartares en Europe et presque
au Rhin. L'Autriche l'avait offert, et la France n'y répugnait pas.
Mais l'énorme, l'incroyable, c'est que l'Angleterre elle-même, si bien
servie par les victoires de Frédéric, l'eût livré!

Vienne seule voulait encore la guerre. Choiseul, sur le dos de la
France et sur le dos de l'Espagne, en 1762, avait reçu une grêle
épouvantable de revers. La pauvre Espagne fut battue en Portugal,
rançonnée aux Philippines, éreintée à la Havane. Sa riche, délicieuse
Cuba, tomba aux mains des Anglais, et ses millions, et ses vaisseaux.
Et nul secours de Choiseul. Nos corsaires nombreux, heureux, faisaient
mille tours aux Anglais. Mais la flotte était encore en partie sur le
papier. Nous ne pouvions qu'assister au naufrage de l'Espagne,
compromise si étourdiment. Vienne a beau dire. On n'en peut plus. Un
million d'hommes ont péri en Europe. Tous en ont assez.

Qu'est-ce que l'Autriche a gagné? Rien du tout. Frédéric reste le
même.

Qu'est-ce que la France a perdu? Le monde, pas davantage.

Pour longtemps elle est désarmée, abattue, humiliée.

Que cette cour de Versailles, cette monarchie criminelle, cette France
légère, étourdie, perde l'Inde, perde l'Amérique, c'est justice. Mais
le résultat laisse un problème bien grave dans le destin du genre
humain.

Du plus haut lac du Canada jusqu'à la Floride espagnole (qui est
livrée à l'Anglais), un superbe empire va se faire, tout européen,
admirable de jeunesse et de grandeur. _Qui aura péri? L'Amérique_.

Toutes les races américaines avec nous auraient subsisté. Comment. Les
sauvages le disent: «Les Français épousaient nos filles.» Un monde
mixte se fût formé, où se serait conservé le génie américain.

Les Anglais ne sauvent point, ne conservent point les races. Ils les
remplacent seulement.--Et cela encore ne se voit que dans les rares
climats moyens, où l'Anglais peut s'acclimater (Bertillon,
_Acclimatement_).

Dans l'Inde, qu'est-il advenu? Les Anglais en firent la conquête
extérieure. Ils n'y vivent point. Ils n'ont pu y rien créer.

Dupleix, mieux compris, mieux aidé du cabinet de Versailles, aurait
égalé, je le crois, la cruelle habileté, les ruses, les succès de lord
Clive. Je n'y ai aucun regret. Ce qui me laisse du regret, c'est que
la France, répandue, mêlée à l'élément indien, eût duré, fait une
race. Le mariage de Dupleix avec une femme indienne, de capacité si
grande, dit assez ce que ce mélange eût pu avoir de fécond.

L'Inde dure, fort heureusement. Elle n'est pas effacée, comme
l'Amérique du Nord, en ses races primitives. Les Anglais n'y ont rien
fait que laisser périr, crever, les admirables réservoirs qui
recevaient les pluies des Gattes, fertilisaient le pays.

Malgré tout l'écrasement du pesant boa anglais, qui ne fait que
digérer, les arts exquis de l'Indostan sont venus à l'Exposition de
1856, et ils ont éclipsé tout. (V. les _Reports_ et ma _Bible de
l'humanité_.)

On a juré mille fois devant moi que l'Italie ne pourrait renaître
jamais. Elle est renée, vit et vivra.

Eh bien! je jure à mon tour que l'Indostan revivra; qu'il revivra, et
de lui-même, et par des races amies.

Non, certes, par les Anglais, gras, vieux, riches et endormis. Non
pas, certes, par les Russes, que l'on connaît depuis deux ans, et qui
sont l'horreur du monde.

Les Russes y viendront sans doute. Il faut bien qu'ils engraissent
l'Inde de leurs corps, comme ont fait les autres peuples. Ils y
fondront plus vite encore, disparaîtront comme neige. Et bien plus que
les Anglais, ils laisseront un souvenir exécré de barbarie.

Tout cela est à la surface. L'Inde est comme l'Océan, et rien n'y
bouge en dessous. Elle revivra par sa race guerrière dont la discorde
seule a créé, et récemment a sauvé l'empire anglais. Si elle s'aide
des Européens, ce sera de ceux du Midi, Provençaux, Catalans, Grecs,
Siciliens, Maltais, Génois, de ces races sobres, qui résistent à tout
climat et qui sont aussi durables que l'est peu l'homme d'Angleterre
dans la dévorante Asie.

Une telle paix demandait des fêtes. Elles furent fort irritantes. On
trouva d'un comique amer qu'une statue triomphale, après Rosbach et
tant de hontes, fût érigée à Louis XV. Des épigrammes sanglantes
furent attachées au piédestal.

Tout cela en pleine banqueroute. Le Roi ne paye rien aux Français; il
réduit de moitié la rente; mais il paye les étrangers. L'Autriche,
après cette guerre ruineuse que l'on fit pour elle, reçoit jusqu'au
dernier sou les subsides arriérés, pas moins de trente-quatre
millions.

Nos Autrichiens s'arrondissaient. Toute la légion lorraine, les
Choiseul, Praslin, Stainville. Choiseul achète Chanteloup, se donne un
grand fief en Alsace. Son revenu primitif, de six mille livres de
rentes, a profité tellement qu'il a un million de rentes, si nous en
croyons Barbier.

On ne supprime qu'un impôt. Mais un autre le remplace. Tout impôt de
guerre persiste. Les dons gratuits des villes s'exigeront pendant cinq
ans. Le second vingtième de guerre durera encore six ans. Le premier
vingtième se classe dans l'impôt perpétuel et reste pour l'éternité.

Le 31 mai 1763, fanfares! Le Roi, avec une armée, gardes à pied,
gardes à cheval, fait son entrée redoutable, et tient son Lit de
justice. Il impose au Parlement... quoi? ces édits odieux qu'on n'ose
même publier encore. Le secret est commandé aux magistrats. Contraste
étrange! grand bruit et grande lâcheté!

Les remontrances, violentes et sur un ton inouï, firent entendre que
l'autorité par cet abus de la force se suicidait, qu'en foulant la
loi aux pieds, la royauté supprimait la base même qui soutenait la
royauté.

Le Parlement de Rouen, non moins hardi, affirma que la propriété est
un droit antérieur et supérieur à celui du gouvernement, réclama pour
la nation son imprescriptible droit d'accepter librement la loi.

La Cour des Aides alla plus loin. Par l'organe de son président, le
jeune et courageux Malesherbes, magistrat de vertu antique et
d'admirable candeur, elle prononça le mot solennel et décisif, demanda
le grand remède, l'appel des _États généraux_ (23 juillet 1763).

Les Parlements, peu amis des philosophes, leur empruntent désormais
des doctrines, des paroles même. Celui de Rouen a parlé comme eussent
fait Quesnay, Mirabeau (dont l'_Ami des hommes_ a paru dès 1755). En
1763, les _Entretiens de Phocion_ par Mably, sous forme plus faible,
font accepter les idées qui ont étonné naguère dans le _Contrat
social_ de 1762. Malesherbes, ami des philosophes, qui dans la
direction des affaires de la librairie servit si bien Rousseau et
tous, donne à la pensée commune une formule forte et simple: l'appel à
la nation.

Irait-on jusqu'à l'action? La puissance judiciaire frapperait-elle la
royauté? Les Parlements de Grenoble, Besançon, Rouen, Toulouse,
citent, appellent en justice l'homme du roi, leur gouverneur de
Province. Le plus violent fut à Toulouse. Le gouverneur Fitz-James
avait mis les magistrats aux arrêts dans leurs maisons. Le Parlement,
à son tour, voulut arrêter Fitz-James.

La question révolutionnaire se posait avec netteté: laquelle des deux
autorités avait le droit d'arrêter l'autre?

Si les Parlements s'unissaient sur ce point, si Paris surtout appuyait
ici Toulouse, on sautait d'un coup vingt-cinq ans, on passait sans
transition à l'année 89, et le cataclysme arrivait.

La cour ne marchanda pas. Elle se jeta aux genoux du Parlement de
Paris.

De cette chambre des enquêtes, si bruyante, si redoutée, du foyer de
l'opposition, Choiseul tire un simple membre, modeste, estimé,
Laverdy, et le met au ministère des Finances. Plus, le roi prie les
Parlements, les Chambres des comptes, les Aides, de lui envoyer des
mémoires, de le conseiller en finances, et pour la répartition, et (ce
qui est fort) pour l'_emploi_.

Grande, grande révolution.

Cela amortit, détrempa le Parlement de Paris, et il lâcha la proie
pour l'ombre.

Sa vraie force aurait été dans l'union des Parlements.

Il trahit, délaissa Toulouse.

Fitz-James était pair. Un pair ne peut-il être ajourné qu'ici? et le
Parlement de Paris n'est-ce pas la cour des pairs? Grosse question de
vanité?

Cinquante membres mirent de côté leur privilége et leur orgueil,
soutinrent Toulouse et dirent qu'on pouvait pousser le procès; mais
quatre-vingt-neuf votèrent pour eux-mêmes, pour leur privilége, en
désarmant les Parlements, se bornant aux remontrances, à leurs
éternels papiers.

Choiseul, à ce coup d'adresse, gagna sept années de règne. Les
Parlements désunis firent du bruit (surtout en Bretagne), mais à son
profit plutôt et contre ses ennemis.



CHAPITRE IX.

TYRANNIE DE CHOISEUL SUR LE ROI.--MORTS DE LA POMPADOUR, DU DAUPHIN,
DE LA DAUPHINE.

1763-1766.


Louis XVI était dès l'enfance imbu de l'idée que Choiseul avait
empoisonné son père. Cela est vrai moralement. Dans son impertinence
hardie il avait fort directement humilié, mortifié le Dauphin et le
roi même. Il tenait le roi en crainte, sous une espèce de terreur. On
avait pu l'entrevoir dans les Mémoires que Choiseul lui-même imprima
dans l'exil. On le voit parfaitement dans les pièces relatives aux
agents secrets du roi, publiées par M. Gaillardet (1834), Boutaric
(1866). Ces agents, de grand mérite et qui plus tard ont bien servi
Louis XVI contre la cabale autrichienne, furent persécutés par
Choiseul avec une extrême violence, sans le moindre respect du roi, et
le roi même assiégé dans son plus intime intérieur.

Choiseul était-il violent? Avec les formes charmantes et légères de
l'homme du monde, il était sec et hautain, indiscret, _méchant_ de
langue, et même dans la galanterie, si l'orgueil était blessé, on le
vit parfois cruel. En affaires, il était facile et n'eût pas poussé le
roi avec une telle insolence, s'il n'avait eu près de lui deux
très-mauvais conseillers, sa soeur, rude, impétueuse, et son cousin,
plus âgé, M. de Praslin, ministre, qui travaillait avec lui, dans son
propre appartement (sans séparation qu'une porte) et qui influait sur
lui par la pesanteur, l'insistance, un caractère triste et dur.

Dans le récit de Choiseul même (année 1760) on voit comme il effraya
le roi par le Parlement. Le Dauphin, assez gauchement, avait remis à
son père un mémoire que la Vauguyon avait fait faire par un Jésuite,
et qui, disait le Dauphin, lui était venu par hasard des mains d'un
parlementaire. On y montrait comment Choiseul travailla le Parlement
en lui immolant les Jésuites. La chose était vraie au fond; il n'y
avait d'inexact que les dates et certains détails. La Pompadour fit si
bien que Choiseul eut le mémoire, et le roi trahit son fils. Choiseul
le prit de très-haut, donna sa démission, et dit qu'il allait porter
l'affaire au Parlement même.

Le roi fut épouvanté. Il crut voir cinquante Damiens. Il pleura
abondamment et obtint grâce en avouant «que son fils avait _menti_.»
(Choiseul, _Mém._, I, p. 54.)

Choiseul ne s'en tint pas là. Il alla chez le Dauphin et le mit au
pied du mur, lui disant (si on l'en croit): «Monsieur, je puis avoir
le malheur de devenir votre sujet, mais je ne serai jamais _votre
serviteur_.»

Comment un homme en de tels termes avec le roi et son fils put-il
régner douze ans en France?

Il dura comme la tête de la cabale autrichienne, agent des doubles
mariages et des pactes bourboniens. Il arriva au pouvoir par le
mariage d'Isabelle. Il le quitta en nous donnant Marie-Antoinette, un
fléau.

Il dura, après la mort du Dauphin, parce que le roi le croyait capable
de tout, empoisonneur de son fils, et parce que le roi voulait vivre.

Enfin (c'est le beau côté) il dura en exerçant une grande force
d'opinion. Il eut la chance singulière de se trouver juste au moment
du plus admirable réveil de lumière et d'humanité. Ces belles et
grandes choses, tardives, qui enfin avaient éclaté, firent honneur à
son ministère.

Ici, le bien et le mal s'attribuent toujours au gouvernement. Si l'on
a vu de nos jours la création gigantesque des chemins de fer décupler
la circulation, et pour tels pays doubler la richesse, c'est la gloire
du gouvernement. Il en fut ainsi pour Choiseul. Quand la pourriture
des Jésuites fut arrivée au degré de décomposition dernière, quand on
purifia l'atmosphère, ce fut la gloire de Choiseul. Et il eut le
Parlement. Quand un cri perçant de Voltaire, révélant l'affaire Calas,
renversa le mur d'airain qui cachait l'enfer protestant, quand enfin
on se souvint de ce monde infortuné, ce fut la gloire de Choiseul. Et
il eut les philosophes.

Les Économistes montaient. L'admirable _Ami des hommes_ avait dit aux
propriétaires, à la noblesse obérée, que pour doubler son revenu, il
fallait aimer la terre, encourager le paysan, lui faire de bonnes
conditions, ou de fermage ou de vente. Une révolution agricole
commençait (V. _Doniol_). Elle exigea la circulation des grains, leur
libre sortie, qui, en élevant les prix, augmenta la production (1762,
1766). Ce fut l'honneur de Choiseul. Il eut les Économistes, le haut
public propriétaire. Et c'était _la société_, le monde, et ce qui
parlait.

On a vu combien il craignait les États, les assemblées. Il crut
pourtant sans danger d'amuser l'opinion par la petite comédie de
réunions de notables que feraient les localités, d'un semblant
d'élections qu'on octroya aux communes. Cela n'eut aucun effet; les
villes gouvernées en famille n'allèrent pas moins dans la ruine
jusqu'à la Révolution.

Il connaissait bien la France. Au moment de la paix terrible de 1763,
il dit que le Canada, «ces quelques arpents de neige,» n'était rien,
que nous aurions mieux, que la _France équinoxiale_, sous un climat
puissant, fécond, nous dédommagerait au centuple. Il baptisait de ce
beau nom notre funeste Cayenne, le cimetière des Européens. Il attrapa
quelques colons, ramassa des vagabonds, et cette misérable masse,
d'environ douze mille âmes, sans ressources ni précautions, fut jetée
là pour mourir. N'importe, l'effet fut produit.

Il est caractéristique pour _ce siècle de l'esprit_ de voir à quel
point un homme qui ménageait si peu le Roi, ménageait tant les salons,
et s'en occupait sans cesse. La grande affaire de l'Europe pour
Choiseul (on le dirait) c'est le vieux salon Du Deffand. Salon mixte
où l'un des chenets était le président Hénault (c'est la petite cour
de la Reine), l'autre un frère de d'Argental (c'est le parti de
Voltaire). Là venaient les _Méchantes_ illustres, madame de
Luxembourg, et madame de Mirepoix, _petit chat_ de la Pompadour, tête
froide, très-dangereuse, avec qui le Roi comptait. La pire est la
vieille aveugle qui gourmande Choiseul et Voltaire, courtisans,
flatteurs assidus de ce foyer redouté de parlages, de méchancetés.

Choiseul avait là toujours sa jeune et aimable femme, innocente petite
sainte. En la voyant, qui pouvait croire à tant de noirceurs du mari?
Il l'avait eue à douze ans, et elle gardait ses douze ans; timide,
modeste, résignée, avec son extrême mérite, elle osait parler à peine.
Elle se sentait des Crozat, de cette famille de banque (d'un laquais
devenu caissier), mais fine race du Midi, cultivée, amie des arts.
L'exquise et mignonne personne avait, malgré elle, une cour. Walpole,
qui ne loue jamais, avoue en être amoureux. Il en fait ce joli
portrait: «Oh! c'est la plus gentille, la plus honnête petite créature
qui soit jamais sortie d'un oeuf enchanté!... Tous l'aiment, excepté
son mari qui préfère sa soeur détestée.»

Mais laissons les apparences, et laissons le dessous. Quel était le
gouvernement, et le contre-gouvernement, la secrète agence du Roi qui,
il est vrai, n'agissait guère, mais contrôlait, écrivait? Le centre en
était Conti, puis Broglie. Le Roi remettait ses billets à son factotum
Lebel, qui les portait à Tercier, un commis qui envoyait et recevait
les réponses.

Deux choses disent les moeurs du temps:

Une femme-homme gouvernait Choiseul, sa soeur,--gouvernée elle-même
par un bijou équivoque, sa Julie, femme de chambre? demoiselle? on ne
sait trop quoi.

Et l'un des agents principaux du Roi était un homme-femme, le fameux
chevalier d'Éon, que son visage de fille et ses travestissements
faisaient pénétrer chez les reines, en qualité de lectrice, demoiselle
de compagnie.

Le règne de ces demoiselles, femmes de chambre, etc., est un trait de
cette époque. Les hommes étaient si indiscrets que les dames s'en
tenaient souvent aux amitiés féminines, à ces petites amies. Nombre
d'elles avaient leur Julie, leur mademoiselle de Beaumont, c'est le
nom féminin d'Éon, que le Roi envoie en Russie.

La Russie était le champ que l'intrigue européenne disputait.
Élisabeth, la fille de Pierre le Grand, fut mise au trône par l'audace
du Français la Chétardie. Mais son chancelier, Bestuchef, domina, la
fit anglaise. Pour la rattacher à la France en 1755, on imagina à
Versailles de lui donner une jolie demoiselle de compagnie.

La chose n'était pas sans danger. Un Français envoyé déjà avait
étrangement péri. Éon n'avait rien à perdre. C'était un jeune
Bourguignon, déterminé. Fils d'avocat, il avait essayé les lettres, il
avait fait deux gros livres. Il avait écrit chez Fréron. Grécourt, le
fameux satyre, le présenta à Conti. Il avait alors vingt-six ans, et
il avait la figure d'une demoiselle de dix-huit. Conti dans ses grands
projets de Pologne, de Russie même (rêvant d'épouser la Czarine),
montra à la Pompadour, au Roi, ce jeune amphibie, l'original
très-réel de Chérubin, de Faublas. On l'envoya, on réussit. La bonne
dame Élisabeth, au milieu de son sérail d'ours, fut ravie de la
surprise. Elle en sut gré à Louis XV. Elle s'unit à la France pour
anéantir la Prusse, que d'ailleurs elle détestait. Elle témoigna, sans
gêne, combien elle aimait Éon, en le chargeant (chose étonnante) de ce
que le plus grand seigneur eût demandé, de porter au roi de France ce
traité si important.

Cela fit parler de lui. On commença à débattre s'il était vraiment
homme ou femme, ou tous les deux à la fois. En guerre, certes, il
était homme; il brilla, fut capitaine. Il était grand ferrailleur.
C'était une tête de feu pour l'épée et pour la plume. Mais tout était
dans le cerveau. Les dames disaient qu'il était femme, et pourtant à
ce sujet n'en restaient pas moins curieuses, avec un danger réel, au
moins pour leur réputation.

Quand il s'agit de faire la paix, Versailles envoya à Londres le plus
aimable des Français, le bon duc de Nivernais, et, pour occuper les
Anglaises, ce brillant, ce douteux Éon. La jeune reine d'Angleterre,
une Allemande, Sophie-Charlotte, mariée à son lourd George III, était
passionnée pour la France, comme sa belle-mère, autre Allemande, dont
l'amant, l'Écossais Bute, gouvernait alors l'Angleterre. Ces dames
furent aussi curieuses. Sophie-Charlotte, si jeune, fit
l'extraordinaire imprudence de faire venir chez elle Éon.

Versailles, très-certainement, avait spéculé là-dessus. On avait
compté qu'il plairait, comme il avait fait en Russie. S'il n'eut pas
le même succès, il en eut du moins l'apparence. Lord Bute, pour
envoyer la ratification du Roi, eut ce ménagement singulier de ne pas
choisir un lord qui eût triomphé à Versailles. Il envoya un Français,
et ce jeune secrétaire, Éon!... Chose si contraire aux usages, que le
ministre Praslin se refusait à le croire. Nivernais lui dit finement:
«Cher ami, vous êtes une bête. Vous ne savez pas à quel point nous
sommes aimés ici» (lettre de février 1763).

Il eut la croix de Saint-Louis, et on le renvoya à Londres.
L'opposition eût voulu dans le traité ce mot cruel: que la France
n'aurait plus que tant de vaisseaux. Elle voulait que réellement on
exécutât Dunkerque, qu'on n'y laissât pas une pierre. Chose inutile à
l'Angleterre (Pitt lui-même en convenait), simple outrage, insulte
amère, que les deux bonnes Allemandes tâchaient de nous épargner. Cinq
mois durant on traîna, et nombre de fois Éon alla raffermir le zèle de
notre amie, Sophie-Charlotte, sans qui Bute aurait cédé. Ces
conférences mystérieuses (dans la crainte de l'opposition) n'étaient
pourtant pas trop secrètes; on a les _billets d'audience_ du maître
des cérémonies. Ce fut le malheur de la vie pour la pauvre petite
reine. On inquiéta George III, on dit que Sophie-Charlotte avait été
en Allemagne déjà connue et surprise par la fausse demoiselle, que
George IV était son fils (chose impossible par les dates).

Choiseul était si étourdi, ou si faible pour Praslin, qu'il le laissa
désigner pour successeur de Nivernais, dans cette délicate ambassade,
un Guerchy, dont le vrai mérite était la beauté de sa femme. Praslin
n'y vit que l'agrément de donner à ce cher ami un traitement de deux
cent mille francs.

Éon fut, pendant l'entr'acte, _ministre_ plénipotentiaire. Et en même
temps (la fortune à ce moment l'accablait), il eut une commission
très-secrète de Louis XV, pour _observer_, _reconnaître_, préparer un
plan de descente (juin 1763). Versailles, contre l'Angleterre, couvait
de sinistres projets, au moment du traité même. En 1764, lord
Rochefort donna les détails d'un épouvantable plan que Choiseul aurait
approuvé pour brûler Plymouth et Portsmouth (V. tout le détail dans
_Coxe_). Un tel acte, en pleine paix, le lendemain du traité, eût
rendu la France exécrable; de plus, elle l'eût replongée (épuisée et
impuissante) dans la guerre la plus terrible.

Mais la grande affaire de Choiseul (j'entends la trinité Choiseul, de
la Grammont et Praslin) c'était moins celle d'Angleterre que la sourde
guerre qu'ils faisaient à leur maître Louis XV dans son plus intime
intérieur.

Ils avaient tout, le royaume, guerre, finances, administration,
police, affaires étrangères. Le roi n'avait rien à lui que cette
agence secrète, cinq ou six hommes en Europe, qui observaient,
n'entravaient guère (ils n'auraient jamais osé). Les lettres publiées
récemment étonnent par la timidité. Le roi, dit très-bien l'éditeur
(_Boutaric_, 1866), n'y cherchait «qu'un plaisir inquiet,» une petite
joie maligne d'écolier à blâmer ses maîtres. Tout son refuge était là,
et toute sa royauté, dans ce méchant secrétaire qu'on a mis au musée
du Louvre. Il en portait la clef sur lui. Un matin pourtant il y
trouve ses papiers dérangés, brouillés. Il frémit, se voit découvert.
La Pompadour, enhardie par les Choiseul, avait osé lui prendre la clef
dans sa poche et on avait eu le temps d'entrevoir, de fureter.

Cette affaire de détruire l'agence, d'ôter au roi son secret, son
dernier retranchement, leur semblait la question de la royauté
elle-même. Il fallait un coup d'audace, frapper un agent du roi, et de
façon que les autres vissent bien que sa protection ne pouvait couvrir
personne. Effrayée, découragée, l'agence ne pouvait manquer de périr.

Ils surent ou devinèrent qu'en juin le roi avait pris Éon pour agent à
Londres. En août, ils lui envoyèrent un espion, un certain Vergy,
homme de lettres comme Éon, qui avait aussi fait des livres. Éon le
vit de part en part et il le mit à la porte. Les Choiseul furent
furieux, et ils le furent plus encore quand Éon, ayant reçu de son
ministre Praslin une lettre dure et méprisante, lui répondit
fièrement, avec la verve légère, le mordant, l'emporte-pièce qu'on
croirait de Beaumarchais. Une telle lettre, ostensible, semblait un
défi de l'agence.

On espérait qu'il viendrait se mettre dans la souricière, qu'on
prendrait l'homme et les papiers, qu'encastré dans l'épaisseur des
murs profonds de la Bastille on le ferait bien parler. On ne le paye
plus. Il reste. Praslin le rappelle, il reste. Ce même jour, 4
octobre, le roi lui écrit _que le roi a signé_ (non de sa main, mais
d'une griffe) _son rappel, qu'il doit rester, reprendre ses habits de
femme, prendre abri dans la Cité; car il n'est pas en sûreté dans son
hôtel, et ici il a de puissants ennemis_. (Bout., I, 298).

Cependant, du 4 au 15, le roi reprend un peu courage. Il s'adresse à
Laverdy, le Contrôleur des finances, il lui fait écrire un billet qui
au nom du roi invite Éon à continuer son travail. Puis, songeant que
ce ministre n'a nul pouvoir sur Éon (qui est employé des Choiseul),
par un vrai tour de Scapin, le roi (le 18 octobre) fait une lettre
dans le même sens, y _mettant le seing de Choiseul_ (par la griffe des
bureaux?).

Le vrai Choiseul cependant agissait tout au contraire. Bien loin de
reculer devant l'intention du roi (_intention constatée dans la lettre
de Laverdy_), par une pression odieuse, Choiseul et Praslin exigent
_que le roi signe une demande aux Anglais de livrer Éon_, avec ordre
d'envoyer main-forte pour qu'on s'en saisisse. Ordre à notre
ambassadeur de s'emparer de ses papiers. Le même jour, 4 novembre, le
roi avertit Éon: «Si vous ne pouvez vous sauver, sauvez du moins vos
papiers.» (_Bout._, I, 302.)

Cet ordre contradictoire pouvait faire un combat dans Londres. Éon
réunit ses amis, les arme, s'arme jusqu'aux dents. Il calcule qu'il a
tant d'épées, de sabres, de fusils turcs, qu'il peut résister
longtemps.

L'extradition est refusée. Croyez-vous que l'on s'arrête? point du
tout. On persévère dans le plan d'enlèvement. D'abord on essaie
d'attirer Éon dans un guet-apens, un duel avec ce Vergy, où l'on
aurait happé l'homme. Mais les Anglais s'y opposent. Notre ambassadeur
Guerchy alors se rapproche d'Éon, l'apaise, l'invite à souper, et par
son écuyer Chazal met de l'opium dans son vin. Endormi on eût pu le
prendre. Cela manqua. Alors Guerchy fit sauver l'empoisonneur, et
désespéré pria Vergy d'assassiner Éon(?).

Ce qui est sûr, c'est que _quelqu'un_ chez Praslin s'était chargé
d'amener Éon «_mort ou vif_» (_Bout._, I, 321), que Praslin rassurait
le roi, disait qu'on ne le tuerait pas.

Guerchy nie. Éon affirme. Il porte la chose au plein jour devant le
grand Jury de Londres. Ce Jury déclare l'accusation valable, accepte
le témoignage de Vergy, qui se repent, dit lui-même qu'on le subornait
pour ce crime. Vergy le répéta encore dans une brochure terrible.
(_Lettre à M. de Choiseul_, V. Bachaumont, t. II, 26 nov. 1764).

Éon acheta-t-il Vergy? Avec quoi? il mourait de faim. Mais Choiseul,
Praslin, Guerchy, avaient tout l'argent de la France et pouvaient
richement payer un coup de terreur sur l'agence du roi (et sur le roi
même).

Guerchy était ambassadeur. Il décline le tribunal populaire du Jury de
Londres. Mais tout ambassadeur qu'il est, il accepte des juges
anglais. Il fait évoquer l'affaire par le Banc du roi, qui l'étouffe
et ne blanchit pas Guerchy. Pourquoi celui-ci fait-il disparaître
l'homme essentiel, celui qui aurait versé l'opium? Et pourquoi
lui-même Guerchy n'ose-t-il rester en Angleterre, quitte-t-il cette
belle ambassade? On verra que Louis XV, le Dauphin et Louis XVI se
posèrent ces questions, et se firent sur tout cela une idée
très-arrêtée. Derrière Guerchy, ils virent Praslin, et derrière
Praslin, Choiseul. Ils ne doutèrent pas que Choiseul n'eût autorisé
l'opium, et sur cela le jugèrent (sans doute à tort) empoisonneur.

Ce qui étonne dans un homme d'autant d'esprit que Choiseul, c'est
qu'il crut tromper Éon. Le 14 novembre, espérant prévenir ce honteux
procès, il lui écrit une douce lettre, et tout entière de sa main,
pour lui dire, à _ce cher Éon_, de revenir au plus tôt; il le placera
dans l'armée. Éon savait parfaitement que Choiseul, Praslin, c'était
le même homme. Le piège était trop grossier. Le cuisinier a beau
cacher aux canards le grand couteau, et leur dire: «Petits! petits!»
les petits fuient encore plus fort.

Ayant tant besoin des Anglais, devenus leurs juges, les Choiseul
laissèrent aller l'affaire de Dunkerque. Ils burent la honte complète.
Et ils en eurent une autre encore: c'est que le peuple de Londres,
furieux de voir les recors français opérer chez lui comme sur le pavé
de Paris, jura que, si on touchait Éon, l'ambassadeur et l'ambassade à
l'instant seraient mis en pièces.

Tout retomba sur le roi. Les Choiseul l'avaient déjà réduit à employer
Laverdy. Ils le réduisirent au point d'implorer M. de Sartine, le
lieutenant de police. Effaré dans ses mensonges opposés, il perdait la
tête, ne s'y reconnaissait plus. Dans une lettre il dit: «Je
m'embrouille» (17 janvier 1765). Cela n'était que trop vrai. En
arrêtant les messages qu'il envoyait à Éon, ils l'obligèrent de prier
Sartine de sauver ces agents.

Enfin, pour lui faire entendre que tout était inutile, ils lui
faisaient arriver ses mystérieuses dépêches par la poste
_décachetées_. Le _cabinet noir_ s'amusait des secrets de Louis XV.
Mais, comme des magisters intraitables, Choiseul, Praslin, n'étaient
pas contents encore du châtiment. Ils voulaient que le coupable
_avouât_ (_Boutaric_, I, 127).

Pourquoi l'avilir jusque-là? Était-ce une vaine fureur? Non. On
espérait le briser au point que dans son lit même il subît le tyran
femelle que lui donneraient les Choiseul.

Le ministère des ministères, c'était certainement le poste de la
maîtresse officielle. Ce personnage historique allait disparaître du
monde. Usée de tant d'activité, pulmonique, elle traînait. Elle eût
voulu, _in extremis_, ramener l'opinion. Ses amis faisaient valoir
l'intérêt qu'elle prenait aux Économistes, la comédie qu'elle arrangea
d'obtenir que Louis XV donnât des armes à Quesnay, imprimât de ses
mains royales quelques feuilles de ses livres.

Mais, au milieu de tout cela, elle se sentait cruellement haïe de la
nation. Elle avait la Bastille, les prisons d'État. Ses geôliers
exploitaient ses peurs de femme; ils jetaient le premier venu qui
pouvait l'inquiéter aux cachots d'éternel oubli. Ces spectres sont peu
à peu sortis au grand jour vengeur, et Latude, et d'autres encore, ce
misérable, par exemple, dont les billets déchirants sont aujourd'hui
par hasard aux Archives de Pétersbourg (trouvés par M. de Lamothe en
1865).

Cette vie si bien gardée lui échappait cependant. À Vienne, on savait
déjà qu'elle avait peu de mois à vivre. Marie-Thérèse, qui en avait
si odieusement abusé, se hâtait de la renier. Elle écrivait à
l'électrice de Saxe dans son baragouin grossier: «Qu'elle n'avait
jamais usé du canal de cette femme-là, que certes un tel canal ne lui
aurait pas convenu,» etc., etc. (_Archives de Dresde_.)

Ici sa succession semblait ouverte déjà. Le débat était entre les
Lorraines. Tels pensaient à la Mirepoix, qui avec ses cinquante ans,
sa fine douce mine de chat, une perfection de convenances, semblait
nécessaire au roi, et plus que personne à Choisy était _sa société_
(Du Deffand). Mais la Grammont, impétueuse, mais la légion des
Choiseul, n'aurait pas permis cela. Elle était antipathique au roi:
cela ne l'arrêta pas. Elle crut, à trente ans, avoir aisément bon
marché de cette Pompadour en ruine, éteinte, qui n'avait plus qu'un
oeil (_Voltaire_, LX, 235). Elle crut (sachant le froid du roi pour
tout ce qui finissait) que ce meuble de rebut, flétri des commodités
basses qu'il avait fournies si longtemps, avait besoin d'un coup de
pied pour s'en aller décidément. Selon Richelieu, elle aurait essayé
de brusquer la chose dans certain souper à quatre que le roi n'osa
refuser, ni la Pompadour, quoique déjà mal avec Choiseul. À la fin,
l'ivresse arrivant, Choiseul aurait fait le galant auprès de la borgne
marquise, et son intrépide soeur se serait emparée du roi sous l'oeil
de la Pompadour.

Le plus sûr, c'est que celle-ci, voyant l'audace de l'autre, le matin
serra le roi, le tira de son mutisme, lui fit avouer qu'il était
indigné jusqu'au fond, navré de subir l'hommasse personne. «Mais,
Sire, vous êtes le maître. Pourquoi garder ces Choiseul? Votre Bernis
n'est pas loin.» Voilà ce qu'elle dut dire. Bernis était près
Soissons, déjà à Paris peut-être. Il avait précédé Choiseul, et
pouvait bien le remplacer. Le roi (selon Richelieu) vit Bernis, et fut
si brave qu'il signa l'exil de Choiseul.

Il signa, et puis frémit. Choiseul avait le Parlement; il semblait
capable de tout; il était ami des amis, des vieux maîtres de Damiens.
Le coeur manquait encore au roi; il hésitait, il ajournait. Cependant
la Pompadour est prise de vives douleurs. Elle croit que, la voyant si
bas, peu éloignée de son terme, on a voulu abréger, que le poison a
aidé. Mais point de bruit. Elle sait, par la mort de la tant aimée
(madame de Vintimille), que le roi ne veut pas de bruit, qu'il ne fera
pas de procès. Elle se contente de tout dire à Richelieu. Elle lui
lègue ce poignard contre les Choiseul.

Elle meurt (23 avril 1764). L'histoire du poison ne meurt pas. Quoique
bien peu vraisemblable, plusieurs s'efforcent d'y croire, d'après le
besoin des Choiseul, et leur violente passion. La Grammont crut que,
quoique morte, l'autre avait le dernier mot, l'avait coulée pour
toujours. Cachée sous une capote, elle alla aux Capucines, pour prier
en apparence, réellement pour fouler la bière de la Pompadour
(_Rich._, IX, 325).

       *       *       *       *       *

Beaucoup disaient: «Le roi, à son âge, a moins besoin d'une maîtresse
que d'une dame aimable, douce, qui représente bien, tienne
agréablement la cour.» Cette dame était toute trouvée. C'était madame
la Dauphine, qui avait su plaire à la reine, capter madame Adélaïde,
et peu à peu devenait agréable au roi. Elle était cultivée, savait
beaucoup de langues, entre autres le latin (et citait son Horace).
Elle avait ce don de mémoire qu'eurent ses fils Louis XVI, Monsieur.
C'était une forte personne (comme ses père et grand-père les Auguste),
blanche et grasse, avec cette richesse de chair et de sang que Louis
XVI hérita d'elle. Elle était très-saxonne, passionnée pour un de ses
frères qu'elle voulait faire roi de Pologne à la mort d'Auguste III (8
octobre 1763).

Sortie d'une maison la plus corrompue de l'Europe, elle donnait
l'exemple de toutes les vertus domestiques, travaillait
très-activement pour son frère et pour son mari. Le roi, si défiant
pour son fils, se confiait bien plus à cette bonne Allemande. Seule à
la cour elle eut le secret de son Agence et en tira parti. D'accord
avec l'abbé de Broglie, un des agents, elle donna courage à Richelieu,
à d'Aiguillon, neveu de Richelieu, pour pousser le parti Choiseul.

D'Aiguillon, qui n'était qu'un fat, s'y prit fort-mal. Gouverneur de
Bretagne, il crut pouvoir contre le Parlement faire agir les États.
Ils se réunirent contre lui pour la vieille constitution de la
province. La tête de la résistance était La Chalotais, procureur
général, le grand adversaire des Jésuites. Ils voulurent frapper à la
tête, perdre La Chalotais. L'homme était très-hardi, avait des mots
mordants. On supposa qu'il les avait écrits. On forgea de fausses
lettres pleines de mépris pour le roi. Tout cela grossier, maladroit.
Le Parlement de Paris allait en faire justice, marquer au fer chaud
les faussaires. L'affaire était menée par un petit Calonne, un
vaurien, qui voulait monter. Derrière lui, d'Aiguillon. Mais derrière
celui-ci n'allait-on pas trouver les hommes du Dauphin, la Vauguyon,
l'évêque de Verdun, le violent Nicolaï? Ignoraient-ils ce faux? Et le
Dauphin lui-même n'en sut-il rien, du moins _après_? On peut juger de
ses inquiétudes, des tristesses qu'il eut. Déjà il maigrissait; son
grand embonpoint disparut. Pour arracher l'affaire au Parlement, pour
donner au roi le courage d'agir malgré Choiseul, il fallait un
miracle. Il se fit: on put voir alors que _la bonne Allemande_, qui
seule alors influait près du roi, avait aussi certaine audace,
certaine force de caractère.

On fit signer au roi un acte qui évoquait la chose à une commission du
Grand Conseil. Les faussaires rassurés allèrent bride abattue. Le
dénonciateur Calonne est fait juge, se donne carrière, bâtit un roman,
un poème sur la prétendue conspiration universelle des Parlements, une
révolution sur le plan du _Contrat social_. Tout cela ridicule, moqué
et sifflé du public. On n'en jette pas moins aux cachots La Chalotais,
son fils et ses amis (22 novembre 1765).

Le Dauphin se mourait et la Dauphine était malade. Ces deux honnêtes
gens, selon toute apparence, souffraient de se trouver mêlés à tout
cela. Le Dauphin s'était vu dans le détroit fâcheux où il fut, vers
1750, d'immoler sa conscience d'homme à sa conscience de dévot. Il
gouvernait alors ses soeurs, et, _pour sauver l'Église_, il leur
laissa subir l'orgie de Louis XV, cette étrange cohabitation qui fit
l'étonnement du monde. Et maintenant encore _le salut du parti de
Dieu et des honnêtes gens_ lui faisait employer une épouse innocente
dans une affaire très-trouble qui devait fort lui répugner.

L'avénement de la Dauphine apparaissait. À la mort du Dauphin
(décembre 1762), elle eut du roi les trois promesses: _d'habiter au
plus près de lui_,--_d'élever Louis XVI_,--de garder le droit de son
rang, autrement dit _d'être Régente_, si le roi venait à mourir.

Cependant la Dauphine entrait fortement dans son rôle de mère, de
régente possible. Elle avait moins d'esprit que de mémoire, mais du
sérieux, du travail, de la patience, une passion incroyable de suivre
les idées et les plans du Dauphin. Pour cela rien ne lui coûtait. Elle
se mit comme à l'école, apprenant par coeur les cahiers qu'on lui
faisait d'après les papiers de son mari, cahiers d'éducation et
cahiers de gouvernement. Chaque jour, dans son oratoire, elle
répétait, comme un enfant, sa leçon à son confesseur.

Elle était fort touchante. Le devoir, malgré elle, la faisait
reprendre à la vie. Docile aux avis de Tronchin, elle quitta le régime
du lait, se nourrit mieux, reprit un aimable embonpoint. Le roi la
quittait peu. Au voyage de Compiègne (en juillet au bout de six mois
de veuvage) sa toute-puissance éclata; elle tint solennellement la
cour, et, ce qui étonna beaucoup dans la douce Allemande, c'est
qu'elle parla haut, d'une voix forte et d'un ton de maître.

Avec un homme tel que le roi, la grande question était de savoir où
elle logerait. Et bravement elle avait demandé de loger au plus près.
Le grand appartement du nord (rez-de-chaussée) qu'avaient eu la maman
Toulouse et madame de Pompadour, menait droit chez le roi par
l'escalier secret. Choiseul tremblait qu'elle ne l'eût. Il le faisait
dire peu solide. On traînait pour le réparer. Cela piqua le roi. Il
trancha, dit qu'elle logerait chez lui.

Madame Adélaïde y demeurait déjà. Mais le roi, sur sa tête, avait un
entre-sol, bien mal famé du temps des quatre soeurs. Plus tard, il fut
plus sale, étant le logis de Lebel, qui y arrangeait des surprises,
attrapait des dames au passage. On l'appelait le Trébuchet. La
Pompadour s'y cache à ses trois premières nuits. Plus tard, la Du
Barry y niche. Étrange colombier, digne de telles colombes, mais, ce
semble, impossible pour une telle dame, une telle veuve. La mettre
chez Lebel! le mot seul fait horreur. C'était braver toute pudeur,
risquer de reproduire pour la pauvre princesse les bruits qui par deux
fois coururent sur Adélaïde elle-même.

La Dauphine n'était pas une enfant. Elle savait assez, par son père,
son grand-père (publiquement amants de leurs filles) que les rois ne
respectent rien. Elle obéit pourtant. Ses meneurs qui, pour la bonne
cause, venaient de faire un faux, n'eurent pas plus de scrupule ici.
Ils la poussèrent, au nom de Dieu, mais surtout par sa passion, son
ardeur d'accomplir ce qu'avait voulu le Dauphin, de le faire (tout
mort qu'il était) vaincre, triompher et régner.

Depuis octobre (dixième mois du veuvage) tout semblait arrangé. Elle
suivait le roi partout, en voiture, à la chasse, même en janvier, fort
rajeunie, brillante. Déjà elle faisait son futur ministère. Elle dit à
Nicolaï: «Vous serez grand aumônier et cardinal. Votre frère a les
sceaux.» D'Aiguillon remplaçait Choiseul.

La chute de celui-ci semblait certaine. Un coup imprévu changea tout.
Le 1er février (à son treizième mois de veuvage), la Dauphine un matin
tombe en syncope, _et elle a une énorme perte_. L'accident est ainsi
précisé dans la note que Richelieu, homme de la Dauphine, dicta
lui-même, et qui plus tard fut imprimée par Mirabeau, réimprimée par
Soulavie (_Louis XVI_, I, 305-324).

Ce pauvre corps, gros, mou, sanguin, s'affaissa tout à coup. Si
longtemps immobile près du Dauphin, si mobile depuis chez le roi, dans
les courses, les chasses, les secousses de voitures rapides, elle
avait pu être blessée.

Tronchin, qui était avec elle, descendit chez le roi, lui dit que
cette crise n'était pas naturelle. Elle venait de boire son chocolat.
Madame Adélaïde dit qu'elle était empoisonnée. Elle tira de ses
cassettes un contre-poison qu'elle portait partout avec elle. Du 2 au
12 elle fait elle-même le chocolat de la Dauphine, qui meurt pourtant.
On l'ouvre. Nul poison apparent. Grande dispute entre médecins. Sénac
dit: «_accident_,» Tronchin soutient: «_poison_.» C'était la version
préférée de la cour, du roi, d'Adélaïde. On disait que certains
poisons tuent sans laisser de traces. Tout à coup on ne dit plus rien.
Mais ce qui saisit d'étonnement, ce fut de voir cette violente
Adélaïde elle-même reculer tout à coup, se dédire, ou du moins se
taire. Elle vit que Choiseul resterait, elle le ménagea, désirant à
tout prix avoir l'éducation du petit Louis XVI, tenir l'enfant et
l'avenir. On l'amusa ainsi pour lui fermer la bouche. Et puis, on
l'attrapa. L'enfant fut donné à la reine. Elle aimait peu sa fille.
Choiseul sut faire agir ses Jésuites polonais, les sots meneurs de la
vieille malade, qui, du reste, vécut peu de temps.

De plus en plus suspect, haï du roi, Choiseul (chose bizarre)
paraissait s'affermir. À la mort du Dauphin, quoiqu'on crût au poison,
le roi n'osa souffler. Il s'était enfermé. Choiseul perça à lui.
Surpris de son audace, le roi très-faiblement dit «_regretter peu_ le
Dauphin, mais bien l'opposition qu'il avait faite au Parlement.»

La Dauphine mourant, le roi fut accablé, mais ne fit nulle enquête. Il
ordonna seulement aux médecins des études, des recherches sur les
poisons.

S'il osait quelque chose, c'était en grand secret. Il fit sous main
une pension très-forte à son Éon de Londres, qui avait dénoncé les
Choiseul comme empoisonneurs (V. Gaillardet, Boutaric).

De plus en plus, il vivait comme un rat, sous terre et se cachant,
recherchant les ténèbres. Il prit le Parc-aux-Cerfs en haine. Il
voulut quelque temps tromper la police des Choiseul, il essaya des
moyens d'Orient, d'avoir dans certain trou (la chambrette près de la
chapelle) de ces petits mignons qui permettent l'absolu secret. Il
acheta un enfant de neuf ans, et, jusqu'à treize au moins, le tint
dans ce sépulcre. Il nourrissait, soignait, comme un petit animal
domestique, la gentille créature (c'était une fille). Nulle femme de
service. Il la servait lui-même. En même temps il lui faisait l'école
et lui apprenait ses prières, gâtait, grondait, caressait, corrigeait.
Étrange éducation, dévote et libertine. L'enfant s'en irritait, lui
disait parfois: «Je te hais.» Par cela même le petit lion en cage
l'attacha fort, si on doit en juger par la fortune qu'il lui fit
(_Richelieu_).

Mais l'enfance était tout dans ce honteux mystère. Elle grandit et fut
femme un matin, enceinte. Il ne voulut plus la garder.



CHAPITRE X.

FIN DES CHOISEUL.

1767-1770.


Si bien assis, si fortement planté, Choiseul, de plus, était ancré ici
par deux câbles, Vienne et Madrid.

Marie-Thérèse aimait tellement Louis XV, tellement notre France, que,
ne pouvant elle-même les épouser, elle brûlait de leur donner sa
fille, toutes ses filles, si elle eût pu. Elle en avait de grandes et
de petites, au choix, depuis vingt-cinq ans jusqu'à douze, pour le
Roi, le Dauphin, et tous nos petits princes. Elle mit sa Caroline à
Naples (1768). Si le Roi, à cinquante-huit ans, eût voulu une grande
personne, il y avait Marie-Élisabeth. S'il aimait plutôt les enfants,
il y avait Marie-Antoinette, une blondine à qui on envoya d'ici un
précepteur et qu'on élevait expressément pour être reine de France,
dans nos goûts, nos futilités.

Choiseul était donc cher, nécessaire à Marie-Thérèse. Mais la haine,
autant que l'amour, peut lier, plus encore peut-être. La haine
l'unissait à Madrid, la vengeance que Charles III voulait tirer de
l'Angleterre. Dès le lendemain de la paix, Choiseul lui envoya des
gens pour lui faire des canons. Il était impossible de mieux avertir
les Anglais.

Non moins indiscrètement, il eut la fatuité d'endosser le rôle
insolent d'ennemi personnel du grand Frédéric. Quelqu'un mandant
l'auteur des vers outrageants à ce prince (vers qu'on fit faire à
Palissot): «L'auteur? dit Choiseul, mais c'est moi!»

Attitude bien peu politique, mais dont l'impertinence hardie ne
déplaisait pas à la France.--À ce point qu'aujourd'hui encore
l'histoire traite fort doucement ce fidèle agent de l'Autriche.

Cette tactique, qui lui réussit tellement dans l'opinion, en faisait
un scabreux et dangereux ministre, qui, parlant toujours de la guerre,
de la descente en Angleterre, de surprendre et brûler Carthage,
risquait de nous perdre nous-mêmes.

Grisant incessamment l'Espagne, il pouvait fort bien être pris à son
propre piége, être engagé (lui et la France) dans un coup de tête
espagnol,--et cela si peu préparé, ruiné, en pleine banqueroute!

Ces vanteries guerrières allaient juste au rebours du mouvement
économique qu'il prétendait encourager. Les réformes agricoles, les
sociétés d'agriculture (V. Doniol, Bonnemère, etc.), demandaient de la
confiance dans la paix. La pauvre France avait besoin, grand besoin de
se reconnaître et de se refaire quelque peu.

Mais quoi que fût Choiseul, il avait l'opinion, la Presse, les
salons, Ferney. Cela le rendait impeccable. D'une sécurité étonnante,
Choiseul, sa soeur, avaient l'absolution d'avance dans leurs actes les
plus risqués. À tout on mettait la sourdine.

Un coup d'État contre une femme, l'emploi de la toute-puissance dans
une vengeance d'amour, en tout temps c'est chose odieuse. On la passe
à Choiseul. Il poursuivait sa belle-soeur, la jeune femme de son frère
Stainville. Repoussé, il la fait prendre (sous prétexte de mauvaises
moeurs), en pleine cour, en plein bal, par les exempts, comme une
fille, et enfermer pour toujours au couvent en correction.

Tout ce qui, plus tard, compromit tellement Marie-Antoinette, fut
accepté patiemment de madame de Grammont. Elle gouvernait son frère,
Julie la gouvernait (V. Dumouriez), Julie fut reine de France.

Les dames, excédées des bavards et des hommes qui n'étaient guère
hommes, s'étaient dit: «Plus d'amants, car c'est abdiquer.»
(_Lauzun._)--Elles croyaient rester indépendantes en s'en tenant aux
petites amies, ayant dans l'intérieur quelque bijou discret, qui
couvrait, cachait leurs faiblesses. Ici, ce fut tout le contraire.
Madame de Grammont eut un maître dans la friponne qui impudemment
l'affichait.

Mademoiselle Julie, loin d'être, comme les autres, aux petits
cabinets, tenait appartement, un entre-sol à elle, et un bureau à tout
venant. Dans le bureau trônait son petit chien. Bête adorée, idole, à
qui les plus huppés faisaient la révérence. On lui faisait des vers.
On s'ingéniait à deviner ce qui plaisait au chien, à la maîtresse. La
voyant soucieuse, un Italien trouva que dans ses chiffons elle avait
des billets de notre défunt Canada (et pas moins d'un demi-million).
Vrais chiffons, papiers de rebut. On offrit de les lui changer pour
d'excellents billets de Gênes. Il suffisait qu'elle agît près de
madame de Grammont pour qu'on secourût les Gênois contre la Corse
révoltée. Le projet plut; la soeur prit feu et enflamma le frère pour
deux vilaines choses: tromper Gênes, écraser la Corse. On traîna, on
fit si bien que les Gênois épuisés, endettés, furent trop heureux
finalement de céder cette Corse, si peu utile, et funeste plus tard.

Julie, lancée dans les affaires, en fit plus d'une. Par elle et son
crédit, M. de Penthièvre put faire le désiré mariage de sa fille avec
Orléans, faire cet entassement de deux fortunes colossales, énorme,
dangereux; un roi d'argent auprès de Louis XVI, un centre provisoire,
un foyer de révolution.

Mais l'affaire où Julie éclata tristement, ce fut le procès de Lally.

_Lally-Tullendally._ La France, étourdiment, a souvent employé des
fous sauvages ou intrigants, héros écervelés ou fourbes, comme les
O'Reilly, Lally, d'Irlande, comme le Stuart (Sobieski), les Ornano de
Corse, qui faillirent être rois de France vers 1632. Gens dangereux,
brillants, nés pour la gloire et les chutes finales, pour faire
miracle et nous casser le cou.

Lally, superbe à Fontenoy, n'en fut pas moins un homme né tristement
et de mauvais augure, marqué du sort d'avance. Par ses vertus et par
ses vices, probité, dureté, brutalité et fureurs folles, dès l'arrivée
dans l'Inde, il se brouille avec tous, insulte tous, perd tout. Il
était prisonnier à Londres quand il sut qu'on le menaçait à Paris. Il
se fait renvoyer prisonnier sur parole, apporte ici sa tête. L'intérêt
de Choiseul, pour excuser les fautes de sa guerre de Sept Ans, était
certainement de se rejeter sur Lally, de le perdre. L'ennemi capital
de celui-ci avait épousé une Choiseul. Le ministre eût voulu que le
procès se fît au Parlement, mais craignait la présence, l'énergie de
Lally; il voulait l'éloigner. Madame de Grammont ne le lui permit pas.
On disait dans Paris que Lally, revenant de l'Inde, lui avait donné
des diamants; cela voulait dire _à Julie_. La dame était fort nette.
Elle court chez son frère, s'emporte, exige que Lally soit arrêté.
Choiseul en signe l'ordre, en faisant avertir Lally. En vain. Notre
Irlandais va droit à la Bastille.

Dès lors, il est perdu. Tant de gens ruinés avec la Compagnie des
Indes entourent le Parlement. Ces magistrats, si ignorants et des
choses militaires, et de l'Inde, et de tout, n'en trouvent pas moins
que Lally a trahi les intérêts du roi. Trahi? Est-ce par erreur ou par
sottise?

Horrible fut le jugement. Quand on lui lut ce mot, _trahi_, il entra
en fureur, prit un couteau, se poignarda. Il ne put se tuer. On
l'emmena hurlant; on lui mit un bâillon; on le mit dans un tombereau,
on le frappa, on le manqua; enfin on lui scia la tête (1766).

La tête de Lally était le seul à-compte qu'on pût donner à la misère
publique, aux enragés de l'Inde et aux désespérés du Canada, aux
rentiers faméliques qui, d'époque en époque, toujours ajournée, se
mouraient. Depuis 61 et la petite banqueroute de Silhouette,
Choiseul remit tout à la paix (63). À la paix, rien. Il remit tout à
l'an 1767. Et alors, rien. Il remit tout à 69, où vint Terray,
l'exterminateur général. Et Choiseul s'en lava les mains. Il tomba à
merveille, populaire, accusant Terray, lequel ne fit pourtant que la
banqueroute de Choiseul.

L'honneur pour celui-ci ce fut d'avoir eu l'art de manier le
Parlement, de le faire tourner à sa guise. Féroce pour Lally, féroce
pour le petit La Barre dont il confirma la sentence, le Parlement,
pour Choiseul, fut très-doux. Qu'on le consultât en finances et qu'on
prît chez lui les ministres (Laverdy, Terray, etc.), cela le calmait
fort. Dans les remboursements, si ajournés, si difficiles, on
remboursait d'abord le Parlement. Choiseul, en retour, en tira la
déclaration si nouvelle: «Qu'en le roi seul était tout le pouvoir
législatif.» Le roi (1766) put solennellement proscrire l'union des
parlements, se faire même apporter de tous les parlements de France
leurs registres et biffer les noms prohibés de sa main.

Pour le dehors, Choiseul fut moins habile. Tenu par Vienne, il croyait
la tenir. Jamais il ne prévit que Vienne, cette mortelle ennemie de la
Prusse, s'arrangerait à son insu avec la Prusse et la Russie dans
l'affaire de Pologne. Il dit d'abord avec son ton tranchant: «C'est
loin, très-loin de nous. Eh! qu'importe à la France?» Puis il dit:
«Nul accord possible entre les partageants.» Puis, il s'inquiéta,
encouragea les résistances, envoya des secours minimes et dérisoires
(Boutaric, I, 145, 155). Il souleva les Turcs mais ne put faire bouger
l'Autriche.

Où se réfugia la Pologne? Précisément dans le principe catholique qui
l'avait perdue. La Confédération de Bar donne beau jeu aux hypocrites
envahisseurs qui reprochaient l'intolérance aux Polonais[11]. Menée
par des évêques, elle jure le triomphe du catholicisme, son maintien
exclusif contre les protestants (1768). Qu'arrive-t-il? Un tiers sans
scrupule viendra prendre sa part. Le jeune empereur Joseph II,
sectaire de Frédéric et de nos philosophes, entrera en Pologne.
L'Europe protestante, et l'Angleterre en tête, applaudit au partage.
L'Angleterre, tout à l'heure, empêche à main armée les faibles
tentatives de la France pour les Polonais.

              [Note 11: Dans l'_Histoire de la Pologne_ des deux
              Mickiewicz, pleine de faits nouveaux, d'idées grandes et
              profondes, je trouve une fort bonne note qui éclaire
              l'affaire obscure des _dissidents_ (p. 433). C'étaient
              uniquement les calvinistes et luthériens (et non les
              grecs, alors réunis à l'Église romaine). Les
              _dissidents_ n'étaient nullement en servitude, comme le
              disaient la Russie et la Prusse. Ils avaient deux cents
              églises et la parfaite liberté de culte. Ils occupaient
              des grades dans l'armée. Mais on les excluait des
              charges. _On leur refusait le droit de voter._ Dans un
              pays sans doute où le _veto_ d'un seul arrêtait tout, il
              semblait dangereux de faire voter des gens qu'appuyait
              l'étranger (_Mickiewicz_, 1866).--J'insiste peu sur
              cette grande affaire. Elle absorberait mon récit. Et je
              dois avant tout tenir ferme et serré le fil intérieur de
              la France.--Pour la même raison, j'ai peu parlé de la
              suppression des Jésuites, m'en rapportant à tant
              d'écrits qu'on a faits là-dessus, spécialement à celui
              d'Alexis de Saint-Priest. Pour bien comprendre la scène
              principale, celle de l'Espagne (1766), il faut se
              rappeler ce que j'ai dit dans une note du premier
              chapitre (1758), pour leur complot sur notre Infante et
              pour faire croire Charles III bâtard adultérin et fils
              d'Alberoni.]

Myope vers le Nord, Choiseul vit-il clair au Midi? Il y eut deux
succès, deux conquêtes faciles, qui eurent pour sa ruine
d'incalculables résultats. Il prit Avignon, prit la Corse.

Clément XIII, irrité du renvoi des Jésuites, d'Espagne, de Naples et
de Parme, s'en prit au plus faible des trois, à notre infant de Parme,
lança l'excommunication. Choiseul en prit prétexte pour venger les
Bourbons. Il saisit le Comtat (juin 1768). Et, presque en même temps,
jetant toute une armée en Corse, il s'en empara en trois mois (juin
1769), méprisables conquêtes. Avignon, saisi pour un jour. La Corse,
possession précaire, si peu sûre pour la France toujours secondaire en
marine, à qui la mer peut se fermer demain.

Cette petite Corse, méchant «rocher sanglant,» (_Notes de Louis XVI_),
exaspéra l'Anglais et lui fit faire une énorme sottise. En haine de
Choiseul et des Turcs, il seconda, exalta la Russie. Du fond de la
Baltique, il prend sa flotte en main, l'accueille dans ses ports.
Londres était Russe pour ses bas intérêts (les suifs, cuirs et
goudrons). L'Europe applaudissait. Les Russes vont délivrer la Grèce.
Voltaire crie: «Bravo! Salamine! Victoire! Résurrection d'Athènes!»
Remorqué par l'Anglais, le bas coquin Orloff, l'étrangleur de Pierre
III, détruit la flotte turque à Tschesmé (juillet 1770). L'Anglais a eu
le beau succès d'avoir fait de la Russie une glorieuse puissance
maritime.

La nouvelle, à l'instant portée en Allemagne, trouve Frédéric et
Joseph II en conférence, en amitié. Seconde défaite pour Choiseul. Ses
Turcs sont écrasés, son Autriche lui tourne le dos.

Sa troisième défaite est en France. Le compte de la guerre de Sept
Ans, remis à 63, remis à 67, irrémissiblement l'accable en 69. Les
banquiers de la cour n'avancent plus un sou. La catastrophe arrive, la
banqueroute, accomplie par Terray. Quelle banqueroute? celle de
Choiseul. Impudemment il crie contre Terray, et Terray peut répondre:
«Vos quinze cent millions de la guerre de Sept Ans (_V. Voltaire_),
soixante-quinze millions donnés à Vienne, c'est la banqueroute
d'aujourd'hui.» Dans cette même année 1769, Choiseul payait encore son
tribut à l'Autriche. Il fait avec Terray comme un homme qui, ayant
encombré la place d'ordures, crie haro sur le balayeur.

Le pis pour celui qui avait si bien surpris l'opinion, c'est qu'elle
risquait fort de lui échapper un matin. Visiblement il n'avait rien
prévu, et Vienne s'était moquée de lui. Le moqueur, le _méchant_,
drapé en scélérat, allait tout bonnement paraître un innocent.

Sans la guerre il était perdu, c'était sa dernière chance. Il nie
qu'il l'ait voulue. Mais ses actes, sa situation, son intérêt visible
pèsent beaucoup plus que ses paroles.

De longue date il préparait la guerre. Il aigrissait l'Anglais. Il
payait sans mystère les aboyeurs de Londres et ses faux patriotes.
Lord Rochefort réclamant pour la Corse, n'en tire qu'un mot
impertinent: «Qu'il ne ferait pas un seul pas, dans sa chambre même,
pour rassurer l'Angleterre là-dessus.»

Parler ainsi, braver la guerre, quand on est sans ressources, quand on
est arrivé, de délai en délai, à la dernière culbute, faire en pleine
banqueroute le bravache insolent, cela se comprend-il? Il avait, il
est vrai, fait des vaisseaux, mais nullement refait la marine. Il
avait en espoir la révolte des États-Unis, mais révolte future,
lointaine, éloignée de six ans, et qui viendrait trop tard. Il était
sûr d'avoir du premier coup des revers effroyables. Il n'en allait pas
moins, poussait, précipitait l'Espagne à se perdre, à nous perdre, à
entraîner la France. Cette fureur s'explique par l'intrigue intérieure
de Versailles, où Choiseul, la Grammont étaient précipités, s'ils ne
mettaient l'Europe en feu. Mais la paix triompha par un sauveur
étrange. La France fut sauvée de la guerre par la Du Barry.



CHAPITRE XI.

LA DU BARRY.--MORT DE LOUIS XV.

1770-1774.


On a vu que la Pompadour, et plus anciennement la De Prie, avaient été
de pures spéculations, arrangées et créées par la Banque, la haute
finance. Il en fut à peu près de même pour celle-ci. Elle fut
inventée, exploitée et soufflée par un escroc gascon, le joueur Du
Barry.

Richelieu, son patron, entra d'autant plus en ceci qu'il sentait deux
dangers. Choiseul pouvait pousser le roi à se remarier, à prendre un
de ces anges blonds (comme en eut tant Marie-Thérèse), qui eût
éternisé Choiseul et l'influence de l'Autriche. Le roi pouvait aussi
mourir. Et il en prenait le chemin. Après la mort de la Dauphine, il
eut comme un accès de peur, crut sentir là la main de Dieu. Mais après
il eut un retour de fureur libertine, qui tournait au Tibère. On parle
de dames forcées, surprises par des drogues érotiques, de quatre
jeunes religieuses, livrées toutes à la fois au caprice impuissant. Si
tout cela est vrai, il courait à la mort. Ce fut en Richelieu un vrai
coup de génie de couper court, vendre le Parc-aux-Cerfs, de deviner
qu'après tant de raffinements, une chose pouvait agir encore, quelle?
la vie naturelle, tout simplement monogamique, une bonne fille, le
rire et la joie.

La fille n'avait pas moins de vingt-cinq ans, avait tout traversé. Il
n'y paraissait pas. Vendue, revendue dès l'enfance, insoucieuse, elle
avait l'air d'avoir ignoré tout cela, ou du moins oublié. Elle n'eut
pas ces hontes, ces retours, ces aigreurs, qui gâtent la fille de
joie, la font triste comme un cimetière. Elle resta sereine,
admirablement gaie et bonne[12], pour faire plaisir à tout le monde,
aimer le genre humain.

              [Note 12: Elle était vraiment bonne. Brissot en conte un
              trait charmant. En 1778, quand Paris et la France
              s'étouffaient à la porte de Voltaire, Brissot, alors
              fort inconnu, un pauvre auteur mal mis, n'avait pu
              pénétrer, s'en allait tête basse. «À ce moment, dit-il,
              une jeune personne éblouissante sort, voit ma triste
              mine, s'émeut, me dit: «Monsieur, que
              vouliez-vous?--Voir M. de Voltaire.--Eh bien, dit-elle,
              je remonte: j'obtiendrai qu'on vous fasse entrer.»]

Mi-Lorraine et mi-Champenoise, mais amenée très-jeune, c'était un
enfant de Paris. Cela se sent du premier coup au fameux buste du
Louvre. Cette petite crânerie à relever ainsi la tête ne se voit guère
qu'ici. Elle est bonne, elle est gaie, jolie (quoique Walpole assure
qu'on ne l'aurait pas remarquée). Pour vingt-cinq ans elle est un peu
mesquine et de formes peu riches. Si elle était plus femme, sa vie eût
laissé trace. C'est un gamin plutôt, un gentil petit polisson, bon
diable, en train de rire.

Sa figure n'est pas libertine, ni menteuse, ni impertinente, mais
joyeuse et espiègle, ayant la malice à coup sûr et tous les menus
vices des enfants des rues de Paris. Elle n'a pas besoin, comme nos
fausses bacchantes, de singer la folie. Elle sera suffisamment folle,
ayant pourtant une petite tête pour être folle à point, délirer à
propos.

Elle naquit bien bas. Le nom carnavalesque de sa mère est dans
Rabelais, petit nom de guerre abrégé, la Bécu[13]. Quel père? le
savait-elle? Tels en font honneur à un moine, tels à un cuisinier. Je
tiens pour celui-ci. Elle n'a rien d'obscène, mais la lèvre friande.
Elle dut naître en quelque cuisine un jour de Mardi gras. Habillée en
garçon, coiffée du blanc bonnet, elle ferait penser à ce charmant
Lulli, le petit pâtissier.

              [Note 13: MM. de Goncourt ont retrouvé ce nom. Tout ceci
              chez eux est fort curieux, très-neuf, fondé sur des
              pièces précieuses, des manuscrits, etc.]

C'était à table qu'il fallait la montrer. Là elle avait tout son
essor. Richelieu et Lebel la firent souper entre eux. Le roi regardait
par un trou. Lui qui ne riait pas, qui voyait si peu rire dans son
palais maussade, il fut surpris et stupéfait... C'était la Joie
vivante, la libre liberté, et des élans et des éclats... Dans son
ravissement, il veut la voir de près. Nul embarras, nulle gêne; rien
ne l'étonne; chez lui elle est chez elle, aussi gaie, aussi folle.
Lebel est effrayé lui-même de voir le roi pris à ce point pour une
fille. Le roi n'en tient compte. Il la fait dame, la titre, la marie.

La grosse affaire, c'étaient Mesdames, si sévères, si collet-monté. Le
roi avait déjà eu des _filles_. Mais celle-ci faisait tant de bruit!
Tout Paris la chantait. Choiseul, avec sa soeur, avait organisé une
batterie terrible de chansons contre elle et le roi (_La belle
Bourbonnaise, la maîtresse de Blaise_, etc.). Honte! scandale!
horreur!... On raisonna Mesdames. On leur cita l'Ancien, le Nouveau
Testament, où l'on voit que le ciel prend bien bas ses élus. C'est
Raab, c'est Jahel (les Du Barry d'alors), qui sauvèrent le peuple de
Dieu. Plus l'instrument est vil, et plus la main d'en haut visiblement
éclate. Une chose de plus dut trancher pour Mesdames: c'est que le roi
vivrait bien plus, se réduisant à celle-ci.

On attendait, on était en prières pour qu'Esther triomphât d'Aman.
Dans un souper de prêtres, l'un dit: «Messieurs, buvons à la
Présentation!--Quelle? C'est demain la Chandeleur, où l'on présente au
Temple Notre-Seigneur... S'agit-il de cela!--Point. Je dis la
présentation de la nouvelle Esther qu'on fait aujourd'hui à
Versailles, et qui va nous sauver l'Église.» (_Mss. Hardi_, _Goncourt_,
II, 129.)

On la trouva non-seulement charmante, mais décente et plus modeste que
bien des femmes de cour. À la messe où elle parut, il y eut nombre
d'évêques. Chose plus forte, elle fut reçue chez Mesdames, à leur
concert spirituel, reçue chez leur élève, leur enfant, le Dauphin, qui
donnait un concert aussi.

Choiseul se rabattait du côté du Dauphin, voulait s'en emparer.
N'ayant pu marier le roi, il imposa, il exigea que le mariage tant
promis eût lieu aussi, que la petite fille élevée tout exprès pour la
France ne restât pas à Vienne. On céda. Elle vint. Le fatal mariage de
Marie-Antoinette se fit dans une fête tragique du plus sinistre
augure. Quel résultat? aucun pour Choiseul. Au contraire. Sa soeur,
qui s'échappait en outrages pour la Du Barry, reçut ordre du roi de ne
plus paraître à la cour.

Elle mit son exil à profit, courut les Parlements, hardie
solliciteuse. Et contre qui? contre le roi, arrangeant un procès où
indirectement il aurait été l'accusé.

Choiseul, contre son maître, avait gardé des armes, pour l'effrayer au
moins. Il avait pris doubles précautions, et défensives et offensives.

_Défensives._ C'était de lui faire signer tout, jusqu'aux mesures
hostiles qu'il prenait contre le roi même (on l'a vu dans l'affaire
d'Éon). «Le roi n'est pas mineur. Lui seul a tout voulu, tout ordonné,
tout fait.» (Choiseul, _Mém._, I, 93-94.)

Autres précautions très-directement _offensives_, Richelieu dit qu'au
moment trouble où le roi perdit le Dauphin, Choiseul en profita pour
tirer de lui contre lui une pièce accablante, où il se diffamait
lui-même. D'Aiguillon et Calonne tenaient La Chalotais; avec de
fausses pièces, ils croyaient l'égorger; le bourreau était prêt.
Choiseul fit dire au roi, au bas d'un mémoire de Calonne «qu'il
l'avouait, que celui-ci n'avait rien fait _que par ses ordres_.»

Le roi, compromis à ce point par ce mot imprudent, ayant l'air de
faire corps avec ces faussaires assassins, resta fort tristement en
cause. Lorsque le Parlement fit le procès à d'Aiguillon, lorsque,
encouragés par Choiseul, de Bretagne à Paris vinrent dix-huit cents
Bretons, pour témoigner et l'accabler, le roi, pour ainsi dire, était
coaccusé, lui qui avait couvert Calonne, agent de d'Aiguillon.

Autre affaire plus cruelle, qu'avait en main Choiseul, vrai poignard
dans les reins du roi.

Les mauvaises récoltes, qui commencèrent en 67, amenant la cherté, le
peuple en accusait l'exportation, l'agiotage sur les blés. Le roi
était associé à une compagnie, qui, d'abord honorable, tourna aux plus
vilains trafics, aux plus coupables monopoles. Le Parlement de Rouen
attaqua les monopoleurs. La cour arrêta les poursuites. Et le
Parlement insistant dit que là on avait encore reconnu le pouvoir.
Soufflet hardi, et encore aggravé par l'ironique explication: «À Dieu
ne plaise, Sire, que nous ayons pensé à vous!»

Arme terrible pour Choiseul. Versailles en dut pâlir, quand la
discussion passa de Rouen à Paris, reprise ici par notre Parlement,
sur ce volcan si inflammable, au terrain brûlant des révoltes.

Choiseul, à ce moment, faisait un coup hardi qui tranchait tout,
lançait la guerre, et pour longtemps, ce semble, le rivait au pouvoir.
Écrivant seul au roi d'Espagne, sans l'intermédiaire des commis, il
lui fit sauter le grand pas, tirer l'épée contre l'Anglais, et dès
lors entraîner la France.

Stupeur profonde ici. Le roi entre deux peurs, peur de la guerre et
peur du Parlement, n'aurait rien fait du tout. On vit là ce que c'est
qu'un enfant de Paris. La folle, la rieuse, exploita sa peur même,
l'augmenta pour le rendre hardi. Elle avait acheté _Charles Ier_ de
Van Dyck. Le montrant, elle dit: «Vois-tu ce roi? _la France!_... Eh
bien! ton Parlement te fera couper la tête aussi.»

Maupeou, Terray, deux têtes fortes, étaient derrière, et la faisaient
parler. Ils savaient au plus juste ce qu'on pouvait oser. Le Roi ayant
imposé le silence sur d'Aiguillon, et le Parlement s'en moquant, le
Roi, le 3 septembre, vint enlever les pièces. Le 24 décembre, il exila
Choiseul. La nuit du 20 janvier il enleva le Parlement.

Heureux Choiseul! Il tombe dans la gloire! Il a l'air d'emporter les
libertés publiques. Il tombe à point, à temps pour esquiver l'horreur
de la ruine publique, la banqueroute qu'il a préparée.

Sa chute est un triomphe. Toute la France va s'inscrire chez lui. Tout
court à Chanteloup. Les habiles envisagent le roi vieux et usé, et la
jeune Dauphine autrichienne dont Choiseul (on n'en doute) sera premier
ministre.

Le Roi, dans son courage de renverser Choiseul, fut très-timide
encore. Il eut peur de la voix publique, peur des révélations qu'il
pouvait faire, et qu'il ne fit que mieux, les livrant à la foule de
ses visiteurs innombrables, leur disant à tous à l'oreille ce qu'il
voulait faire répéter. Non sans raison, d'Aiguillon se demande si le
Roi n'eût pas risqué moins à mettre Choiseul en jugement.

Le Parlement était peu regrettable. Dans ses cruels procès des
derniers temps, il s'était fort souillé. Doux pour Choiseul qui lui
donnait les places, doux pour Terray qui le ménage seul dans
l'universelle ruine, il se soutenait peu dans sa vieille voie
d'austérité. Il n'avait pu rien faire, rien empêcher, ni les guerres
de ce règne, ni la ruineuse banqueroute, ni l'asservissement à
l'Autriche. Il tua les Jésuites, mais tard, et quand ils étaient
morts.

On en peut dire une seule chose, assez grave au fond: _Il parlait._ Il
prêtait une voix officielle à l'opinion. Parlage utile qui l'avança
parfois; mais funeste pourtant, s'il devait à jamais faire qu'on s'en
tînt à des paroles, et que jamais la France ne fît sa vraie
constitution.

La révolution de Maupeou, louée et saluée de Voltaire, fut approuvée
très-haut par un sérieux juge, qui eût voulu la maintenir, par
l'irréprochable Turgot. Elle rend la justice gratuite. Elle supprime
la vénalité des charges, réduit le ressort immense du Parlement de
Paris, qui comprenait Arras et Lyon, imposait des voyages immenses et
ruineux aux plaideurs, et les faisait attendre des années.

À regarder les choses froidement, on peut dire que la révolution avait
été heureuse.

Elle brisait la chaîne qui nous rattachait à l'Autriche. D'Aiguillon,
tant haï et méprisé qu'il fût, eût voulu revenir au système français,
à la tradition de son grand-oncle, le cardinal de Richelieu.

D'Aiguillon dit de la Pologne: «Qu'y pouvais-je? C'était trop tard. Il
eût fallu agir depuis longtemps. Tout était impossible dans l'état où
Choiseul laissa la France, ruinée, épuisée pour l'Autriche.» (V.
_Mémoires d'Aiguillon_.)

Quoi qu'on pût faire alors, tout gouvernement était sûr d'être
d'avance condamné, moqué, maudit, flétri. De Maupeou, d'Aiguillon, de
Terray, on ne voulait rien, on n'acceptait rien. Leur ministère
semblait un moment de passage, un carnaval malpropre où l'on ne
pouvait se mêler. On ne voulait y voir qu'une fille flanquée de trois
fripons.

Maupeou eut beau chercher. Pour sa magistrature, il trouva peu de gens
honnêtes. Ceux qui l'auraient été, ayant endossé cette honte de se
rattacher à Maupeou, se découragèrent, se salirent. Plus on les
méprisa, plus ils furent méprisables. Paris accueillait tout contre
eux.

On lut avidement les amusants mémoires où Beaumarchais soutint avoir
corrompu un des leurs. Ce Figaro, lui-même équivoque intrigant, puis
spéculateur éhonté, justement étrillé plus tard par Mirabeau, Éon,
etc., fut cru comme Évangile, quand il servit la haine, le mépris du
public pour les magistrats de Maupeou.

D'Aiguillon avait eu cependant un succès qui aurait relevé tout autre.
Tirant de la disgrâce un homme très-capable, Vergennes, il l'envoya en
Suède et y fit la révolution. La Russie et la Prusse comptaient sur
l'anarchie qu'entretenait le sénat; déjà sur le papier ils se
partageaient la Suède. (Geffroy d'après les _Archives de Suède_.) Avec
notre Vergennes et un peu d'argent de la France, la royauté y fut
rétablie par Gustave, le partage empêché. Ce fut le salut du pays
(1773).

D'Aiguillon avait fait quelques ouvertures à la Prusse. Cela venait
bien tard. Depuis un quart de siècle, Frédéric, délaissé par nous,
puis si âprement attaqué, avait pris son parti, laissé là le haut rôle
de héros, pactisé avec la barbarie, adoptant sans retour la _via mala_
des voleurs. Son affaire, à cette heure, était d'y enrôler l'Autriche,
de forcer la pudeur de la vieille Marie-Thérèse, dont la dévotion
avait honte de voler sur des catholiques. Malgré ses confesseurs qui
la rassuraient là-dessus, «elle pleurait terriblement, dit Frédéric.
Mais plus elle pleurait, et plus elle prenait de Pologne. Il fallut
qu'on lui fît sa part.»

Tout l'usage que fit Frédéric des ouvertures de d'Aiguillon, ce fut
d'en parler à l'Autriche. Celle-ci trouva là un prétexte pour
s'excuser d'entrer dans le partage, quand, tout étant réglé, elle nous
fit le honteux aveu.

Le Roi n'ayant rien fait, et ne voulant rien faire, n'en fut pas moins
blessé. Il avait toujours cru (comme Louis XIV) mettre là un des
siens. La cour, d'après le Roi, parut fort indignée. Il fallut faire
semblant de vouloir quelque chose. Aiguillon faisait mine de
rassembler des troupes, et menaçait l'Autriche aux Pays-Bas. Il réunit
à Brest, il arma une flotte. Tout cela peu utile, d'un pitoyable
résultat. Les Anglais défendirent à cette flotte de sortir; même
outrageusement, leurs frégates, à Brest, à Toulon, entrèrent, pour
surveiller les nôtres et les faire obéir à l'ordre souverain de
Londres!

C'est le point le plus bas où soit tombée la France. La situation tout
entière est exposée, mieux qu'en aucune histoire, dans les admirables
mémoires que remit Broglie à Louis XV (_Boutaric_, I et II). Mais d'un
si triste état, qu'elle est l'explication, le vrai mot qui dit tout?
_Banqueroute, épuisement_.

On a des billets de Terray à tel banquier; il le prie à genoux de lui
prêter au moins telle petite somme pour les payements du jour. Sans
quoi le misérable ne pourrait plus aller, et mettrait la clef sous la
porte.

Terray, dans sa première années avait été fort dur, l'instrument
odieux, excusable pourtant, de la nécessité. Par les moyens les plus
cruels, il établissait la balance des dépenses et des recettes. Il
voulait l'ordre, et il était capable de le faire, mais demandait
l'économie. Il n'obtint rien, et il fut entraîné. Il augmente l'impôt,
crée des taxes nouvelles. Il double les péages, les droits de greffe
et de contrôle, vend les charges municipales. Et avec tout cela, le
voilà débordé encore. Le déficit reparaît de nouveau.

En plein gâchis et n'espérant plus rien, on va, on court, on lâche
tout. Le parti Du Barry, un monde d'intrigants (cour, tripot,
sacristie), la volée dévorante de ces mouches immondes qui naissent
aux lieux fétides, emplit Versailles. Et chacun pille.--Le Roi, comme
les autres, en son petit commerce. En bon négociant, il note jour par
jour sur son carnet le prix des blés.--Gain rapace et dépense aveugle.
La folle, qui l'est de plus en plus, jette l'argent par les fenêtres.
Elle prend, donne, achète au hasard. Mais dans cette furie de dépense,
elle est (moins que folle) imbécile, elle radote, veut _une toilette
d'or!_... Meuble bête, qui fut commencé, mais la mort du Roi l'arrêta.

Cette mort est une comédie. La petite vérole l'ayant pris (à
soixante-quatre ans, d'autant plus dangereuse), le débat s'engagea de
la façon la plus étrange. Les dévots qui régnaient, craignaient les
sacrements, qui auraient effrayé, tué le Roi. Les non-dévots, par
contre, voulaient les sacrements pour envoyer le Roi au diable.
Richelieu, comme athée, était chef du parti dévot, et ce fut lui qui
se chargea d'arrêter au passage l'archevêque de Paris. Il le retint,
lui dit: «Monseigneur, s'il vous faut un homme à confesser,
prenez-moi, me voici. Et je vous en dirai de belles!» De Beaumont, qui
était un saint, mollit pourtant ici; il eut peur d'effrayer ce bon roi
si utile à la religion, et rengaina ses sacrements. (V. _La
Rochefoucauld_, _Bezenval_, _Richelieu_, _G. d'Heilly_, etc.)

Mais le Roi les voulut. Il se sentait partir. Il éloigna la Du Barry,
communia, mourut fort décemment. Le 10 mai, à deux heures, ce règne de
cinquante-neuf ans finit, et la France eut la joie d'avoir perdu le
Bien-Aimé (1715-1774).



CHAPITRE XII.

AVÉNEMENT DE LOUIS XVI.

1774.


Grâce aux récentes publications de Vienne, nous ne parlons plus au
hasard, comme on faisait, du mariage de Louis XVI, des années qui
s'écoulent avant la mort de Louis XV et des premières du nouveau
règne. L'intérieur, dans son plus intime, nous est désormais révélé.

Les deux jeunes époux avaient cela de singulier que lui, né à
Versailles, était tout Allemand, comme sa mère. Et elle au contraire,
née à Vienne, était absolument Française, ou pour mieux dire Lorraine,
comme son père, qui, épousant Marie-Thérèse, devenant Empereur, ne put
pourtant jamais apprendre l'allemand. Il était neveu de notre Régent,
lui ressemblait au moins par l'amour du plaisir, une légèreté qui
passa à sa fille.

Le Dauphin avait le malheur d'avoir des deux côtés, paternel,
maternel, un fâcheux précédent de lourdeur et d'obésité. Il combattit
cela toute sa vie par l'exercice, la chasse, la fatigue des métiers
manuels, le marteau et l'enclume. Il ne devint jamais comme son père
un monstre de graisse.

Sous ses formes un peu rudes, le fond chez lui était la sensibilité,
aveugle, il est vrai, et sanguine, qui lui échappait par accès. Morne,
muet, dur d'apparence, il n'en avait pas moins quelquefois des
torrents de larmes. Quand, coup sur coup, son père, sa mère moururent,
il eut ce cri: «Qui m'aimera!» Sa tante Adélaïde l'aimait assez, mais
aigre et sèche, elle allait peu à sa nature. Cette bonne nature parut
aux tristes fêtes du mariage où cent personnes furent étouffées; il en
eut un chagrin profond. Elle parut à l'_entrée_ dans Paris qu'il fit
plus tard; la joie, la tendresse du peuple, eurent sur lui cet effet
qu'il parla à merveille; son coeur dénoua son esprit.

On a vu que Choiseul faisait, _in extremis_, ce mariage d'Autriche
pour remonter, durer encore (mai 1770). On mariait le Dauphin malgré
lui. La petite fille vint quand personne ne la désirait. Ce que furent
l'arrivée et les premiers rapports, un témoin nous le dit, un témoin
oculaire, Vermond, le précepteur de Marie-Antoinette. Il y eut des
deux côtés un froid mortel, étrange entre si jeunes gens. L'enfant de
quatorze ans laissait son coeur à Vienne, et se croyait entre des
ennemis. Le Dauphin (de seize ans), bien instruit par ses tantes, ne
vit dans sa petite épouse qu'un agent de Marie-Thérèse.

Celle-ci, avec sa passion, son effort ordinaire pour peser sur ses
filles, fit pour son Antoinette ce qu'elle fit auparavant pour sa
Caroline de Naples. Elle l'endoctrina fortement au départ, la fit
coucher près d'elle aux derniers mois, l'entretenant la nuit du
terrible pays de France, où elle allait, lui remplissant la tête de
toutes sortes de craintes, de précautions qu'il fallait prendre,
faisant enfin tout ce qui pouvait ôter le naturel à cette enfant,
créer la défiance contre elle.

La petite était fort troublée. Elle avait une peur extrême du Dauphin,
ne permettait pas que Vermond la quittât. Ce redouté Dauphin avait
cependant l'air d'un bon jeune Allemand encore plus embarrassé
qu'elle. Le lendemain de l'arrivée, il entre, au matin: «Avez-vous
dormi?» C'est tout ce qu'il trouva. «Oui,» dit-elle. Vermond était là,
un peu éloigné seulement. Le Dauphin brusquement sortit.

Elle montrait beaucoup trop la prudence qu'on lui avait recommandée,
ne se fiant à aucune clef, cachant dans son lit même les lettres de sa
mère, et par là faisant croire qu'elles contenaient de grands secrets.
Elle écrivait le jour où ses lettres partaient, les cachetait au
moment même, les envoyait tout droit par l'ambassade. Les innocents
cahiers de ses extraits d'histoire (un complément d'éducation), elle
n'osait les continuer avec Vermond «de peur d'être surprise par M. le
Dauphin.» (_Lettres de Vermond_, p. 369-370.)

Sa mère fort maladroitement, par une exigence vaine, lui ménagea une
querelle dès l'arrivée. Elle demanda à Louis XV que mademoiselle de
Lorraine, parente de l'Empereur, fût aux fêtes après les Condé, avant
les Bouillon, les Rohan, et autres familles titrées. Vive, très-vive
résistance de tous ces gens, qui, blessant la Dauphine, se crurent dès
lors en guerre avec elle, furent ses ennemis.

Son aimable figure et sa vivacité d'enfant avaient plu fort au Roi.
Elle n'avait nullement déplu à Mesdames. Raisonnablement elle
inclinait de ce côté, attirée spécialement par la bonté de madame
Victoire. Elle y allait trois fois par jour (_Arneth_, p. 13) et elle
y voyait le Dauphin. Il était trop heureux que la jeune princesse,
isolée, d'elle-même préférât le seul lien sûr, honorable, de
Versailles. Mais Mesdames étaient suspectes à Marie-Thérèse. Elle eut
le tort très-grave d'en éloigner sa fille, qui dès lors suivit sa
nature, alla aux jeunes dames, aux rieuses étourdies, aux petites
moqueuses, dont sa mère la blâma (trop tard).

La vieille impératrice, qui, malgré elle et en tremblant, entrait dans
cette mauvaise action, le partage de la Pologne, aurait voulu que la
Dauphine lui ménageât la Du Barry. Mais cette fille, si familière, se
fût fait à l'instant amie et camarade. La Dauphine se serait brouillée
avec Mesdames, avec son mari même. Ce qui la rapprochait quelque peu
du Dauphin, c'était précisément la haine et le dégoût commun qu'ils
avaient de la Du Barry.

Autre tort, de la mère. N'ayant plus son Choiseul, voyant branler
l'alliance française, elle eût voulu à tout prix une grossesse, un
enfant, qui raffermît ici l'influence autrichienne. Impatience
étrange, inconvenante. Elle en rougit parfois. Puis elle revient à la
charge, elle inquiète, tourmente sa fille. De là beaucoup de
bavardages, tout le monde au courant de ces secrets du lit. Les
courtisans moqueurs, et les femmes de chambre (Campan, etc.), ont fort
indécemment occupé l'histoire de cela, et aux dépens de Louis XVI,
excusant par sa négligence les échappées de la jeune étourdie.

Le gouverneur la Vauguyon eut la première année un motif spécieux de
les tenir à part. C'étaient de vrais enfants encore, qui semblaient
faibles, lymphatiques. La petite grandit encore pendant deux ans.

Le Dauphin, sans jamais tomber dans les excès de Louis XV, ni boire
beaucoup, mangeait à l'allemande, lourdement, gauchement, trop vite.
Il avait des indigestions. Elle des diarrhées, coliques, etc.
(_Arneth_, p. 10, 188, 227), souvent les yeux rouges et malades
(_Arn._, p. 337, et _Soul._, II, 65). En deux ans cependant elle
engraissa un peu; sa peau alors fut extrêmement belle; elle eut
l'éclat unique, la splendeur de la beauté rousse. La Du Barry en
plaisantait, et d'autres, pour en éloigner le Dauphin par l'idée du
défaut des rousses que Ferdinand imputait à la Caroline. Antoinette du
reste brunit.

Leurs appartements à Versailles étaient fort séparés. Le Dauphin
chassait tous les jours, revenait fatigué, dormait (et même à la table
du Roi). Ce n'était pas le compte de Marie-Thérèse. Le nouveau
ministère lui était très-contraire. Il croyait (non sans cause) aux
espionnages de l'Autriche. Il n'envoyait plus même d'ambassadeur à
Vienne. Marie-Thérèse s'en mourait de chagrin, de peur, au partage de
la Pologne. La vieille y descend jusqu'à tromper sa fille même, dans
ses lettres intimes et secrètes. Le 4 mars, elle signe le Partage et
le pacte avec la Russie. Le 4 mai, elle écrit à sa fille qu'on la
calomnie en disant qu'elle s'allie avec la Russie (_Arneth_, p. 86).

Quoique M. Arneth ne donne évidemment que des lettres choisies et
triées, ce qui reste est assez honteux. On y voit qu'elle fit de sa
fille l'instrument de sa politique. Elle gémit à chaque lettre de ne
pas la savoir enceinte. Elle n'ose écrire tout. Mais elle lui dit:
«Croyez Mercy (l'ambassadeur), faites ce qu'il dira.» Vermond sans nul
doute agissait, avec un Bezenval, un fat très-corrompu, que Choiseul
avait mis comme mentor près de la Dauphine. Stylée par ces honnêtes
gens, cette enfant de quinze ans joua un triste rôle. N'ayant nul goût
pour le Dauphin, plutôt un peu de répugnance, elle fit les avances et
elle obtint le lit commun. On le voit indirectement, mais clairement,
dans une lettre du 21 juin 1771: «Il a pris médecine, mais va bien, et
m'a bien promis qu'il ne sera pas si longtemps à revenir coucher.»
Cela gagné, tout fut gagné. Le jeune homme, honnête et touché de voir
la petite (très-fière) mettre la fierté sous ses pieds, sentit son
devoir, fut exact et assidu près d'elle. Le 18 décembre, elle espère
être enceinte. «M. le Dauphin se fortifie. Il est tous les jours plus
aimable, et _il ne manque à mon bonheur_ que d'être dans le cas de ma
soeur (enceinte); _je l'espère_ bientôt.»

Les choses étaient précipitées. C'était le 18 décembre. Le partage de
la Pologne fut signé le 4 mars, nié encore en mai, avoué en juillet. La
mère eût donné toutes choses pour qu'elle fût grosse auparavant[14].

              [Note 14: Elle eût fort bien pu l'être. Leurs rapports,
              sans être complets, pouvaient être féconds; cela se voit
              souvent. Les trop zélés apologistes de la Reine, pour
              excuser ses fautes, voudraient nous faire accroire que
              le Roi était froid pour elle ou impuissant. Baudeau nous
              précise la chose (juin-juillet 74). Il avait seulement
              ce qu'ont souvent les plus robustes chez qui les
              attaches sont fortes. Nombre d'enfants (Mirabeau par
              exemple) ont un petit obstacle analogue, au frein de la
              langue; on le coupe pour la délier; souvent aussi cela
              se délie de soi-même. Il n'en fallait faire tant de
              bruit. Nous n'en parlerions pas si les gens de la Reine
              (_Campan_, etc.) n'avaient adroitement trompé le public
              là-dessus.]

La Dauphine y avait le mérite de l'obéissance. Car tous ses goûts
l'éloignaient du Dauphin. Il était sérieux et s'appliquait, employait
sa forte mémoire. Menacé d'être roi, il eût voulu entrevoir les
affaires, être admis au Conseil. Il étudiait, en bonne fortune et à
l'insu de Louis XV, avec un officier instruit qui lui parlait de
guerre et d'administration.

La Dauphine au contraire n'eut aucun goût d'études. Sa mère l'avait
fort négligée jusqu'à treize ans (1768), jusqu'à l'année où la mort de
la reine de France fit croire qu'on pourrait la faire reine. Elle
reçut alors tous les maîtres à la fois, mais n'apprit rien du tout.
Ses lettres, ses dessins, que l'on montrait, n'étaient pas d'elle. À
Versailles, elle était trop distraite ou trop vaniteuse pour refaire
son éducation. Vermond s'en désolait. Sa mère lui en écrit en vain.
«La lecture, lui dit-elle, vous est plus nécessaire qu'à une autre,
n'ayant aucun acquis, ni la musique, ni le dessein, ni la danse,
peinture et autres.» (6 janvier 1771, _Arneth_, p. 23.)

Elle n'avait de goût que pour les comédies. Elle en jouait, y
remplissait des rôles, faisait Marton, Lisette. Elle riait de
l'étiquette, et s'en allait légère cavalcader avec le frère Artois, un
petit fou. Ils font des courses à ânes, elle tombe et donne à rire.
Elle-même, avec ses dames, rit du Roi, un peu du Dauphin.

Elle était très-charmante, avec tout cela, point méchante, sensible
par moment. À l'_entrée_ dans Paris (juin 73), elle a un joli
mouvement de coeur pour ce bon peuple ému et tendre, pour son mari
aussi qui a très-bien parlé.--«Aux Tuileries, nous ne pouvions ni
avancer ni reculer. Au retour, nous sommes montés sur une terrasse
élevée. Je ne puis dire les transports d'affection qu'on nous a
témoignés. Nous avons salué le peuple avec la main. Rien de si
précieux que l'amitié du peuple; je l'ai senti et ne l'oublierai
jamais.» (_Arn._, 89.)

       *       *       *       *       *

Mais le jour redouté du Dauphin est venu. On lui apprend que Louis XV
est mort, qu'il est roi. Il s'évanouit.

Puis, revenant à lui, il s'écria:--«Oh! quel fardeau!... Et on ne m'a
rien appris!» (_Baudeau_)

Le scrupuleux jeune homme était dans un état qu'on peut dire
admirable, décidé à marcher dans la droite voie, et contre son coeur
même. On le vit tout d'abord. Sa grande religion en ce monde, c'était
son père. Son unique affection, c'était la Reine. Or, ce père, le
Dauphin, avait protégé d'Aiguillon, et l'eût gardé certainement. La
Reine aimait Choiseul qui avait fait son mariage, brûlait de le faire
revenir, Louis XVI écarta Choiseul et d'Aiguillon.

À l'ouverture première du secrétaire de Louis XV, il eut un coup au
coeur, vit à quel point l'Autriche l'enveloppait, combien il lui
faudrait se garder de la Reine. Rohan, ambassadeur à Vienne, tout
récemment, le 10 janvier, avait averti Louis XV qu'il était vendu jour
par jour. Mercy, l'ambassadeur d'Autriche, avait acheté un commis qui
lui révélait l'arrivée des dépêches et leur effet au ministère. Il
avait acheté à la cour un seigneur qui l'informait de tout. Le
ministre Kaunitz avait nos chiffres, avait copie de nos dépêches de
Versailles et des ambassades françaises dans toute l'Europe. Des
bureaux, à Liége, Bruxelles, Francfort et Ratisbonne, interceptaient
nos lettres, les lisaient au passage (_Georgel_, I, 269-304). L'homme
à qui on devait l'importante révélation fut noyé, et bientôt trouvé
dans le Danube, exposé avec un billet pour dire qu'il se noyait
lui-même (_Boutaric_, II, 378; _Flossan_, VII, 119).

Tout cela était clair. Le premier soin de Louis XVI, ce fut de cacher
les papiers relatifs à l'Autriche dans un lieu où la reine n'allait
point, la pièce des enclumes où furtivement il forgeait, près des
combles. Seul, libre encore, il écrivit en Suède, il appela de là
Vergennes, ennemi de Choiseul, et qui pouvait l'aider à lui fermer la
porte solidement.

Autre effort, et très-beau. Lui, dévot, ami du clergé et élevé par un
Jésuite, il voulait faire ministre l'homme qui devait le moins lui
plaire, Machault, la bête noire du clergé. Mais probité incontestée.
Le père même de Louis XVI en convenait dans ses papiers.

Madame Adélaïde vint cette fois encore au secours du clergé. Elle dit
que rappeler Machault, cet homme haï, c'était revenir aux disputes.
Que ne nommait-on Maurepas, si aimable, et aimé du père de Louis XVI?
Elle prit la lettre tout écrite, changea un peu l'adresse, et de
_Machault_ fit _Maurepas_.

Maurepas, si léger, avait pourtant deux vrais mérites. Il avait de
l'esprit, il était anti-autrichien. Le Roi le logea près de lui pour
avoir à toute heure son soutien, son autorité, avec celle de ses
tantes, pour se garder un peu de sa faiblesse conjugale. Entre
Maurepas et Vergennes, ses deux gardes du corps, il craignit moins,
accorda à la Reine de voir et recevoir Choiseul.

On crut que celui-ci revenait au pouvoir. Et nos Autrichiens
exultaient. Leur déroute n'en fut que mieux marquée. Le Roi reçut
Choiseul, et ne lui dit qu'un mot: «Qu'il était bien changé, devenu
gras et chauve.» Puis lui tourna le dos. Choiseul désarçonné retombe
pour jamais dans l'exil (13 juin 74).

L'Autriche eût moins perdu en perdant dix batailles. Tout son espoir
était le retour de Choiseul. Joseph II et Kaunitz, dans leurs vastes
projets de Turquie, d'Allemagne, partaient de cette idée qu'Antoinette
leur tenait la France pour s'en servir à volonté. Marie-Thérèse, à
chaque lettre, lui demande toujours d'être bonne Autrichienne, lui dit
expressément (_Arn._, 119, 124 et passim): «Mêlez-vous des
affaires... Devenez le conseil du Roi... Faites de Mercy votre
ministre.» En toute chose qui ne s'écrit pas, on la menait par Mercy,
Vermond, Bezenval, par les Choiseul et la Grammont.

Tout acte indépendant de la France leur semblait révolte. On le vit en
78, quand le Roi refusa de faire la guerre pour Joseph II; Kaunitz, si
réservé, rougit et pâlit de fureur (_Flassan_, VII). On le vit en 74;
la Grammont indignée courait Paris, disant que l'on saurait bien
mettre le Roi à la raison (_Soul._, II, 256).

Rohan, le 29 mai, avait pris congé de Marie-Thérèse (_Arn._, 116),
mais il resta à Vienne un mois pour observer encore. Il recueillit des
preuves d'autant plus accablantes de la perfidie de l'Autriche,
qu'elles concordaient à merveille avec tout ce que Broglie, dans ses
lettres secrètes, avait dit au feu Roi (V. _Boutaric_). Louis XVI
allait voir qu'il était épié, vendu, ainsi que Louis XV. Il était
défiant. Comment le changer à l'instant, obtenir qu'il s'aveugle, se
crève les deux yeux, je veux dire qu'il écarte à la fois et Broglie et
Rohan?

Marie-Thérèse était épouvantée, et encore plus l'ambassadeur-mouchard,
Mercy, qui sur sa face voyait arriver le soufflet. Leur unique
ressource était la Reine, bien jeune, il est vrai, bien légère, peu
corrompue encore, pour ruser et tromper longtemps. La mère la flatta
fort, l'appela son _amie_ (_Arn._, 122). Mercy, Vermond, lui dirent
sans nul doute qu'en servant l'Autriche, elle servait la France, le
Roi, la paix du monde. Elle était orgueilleuse, et on la prit par là
pour lui faire soutenir un mois ou deux le rôle le plus honteux pour
une femme, d'obséder, d'enivrer de caresses menteuses un mari qui lui
répugnait.

D'abord elle assura qu'après la mort presque subite du feu Roi, elle
ne serait jamais tranquille si Louis XVI n'était inoculé. Elle ferma
sa porte, s'enferma avec lui, l'enveloppant de soins et de tendresse.
Cela le toucha fort, et lui fit faire une chose sotte de confiance
illimitée. Il supprima l'agence secrète de Louis XV, donna l'ordre de
brûler cette précieuse correspondance, et les papiers de Broglie,
terribles pour l'Autriche (_Bout._, II, 410; 6 juin). Ordre inexécuté.
Du moins, il tint Broglie éloigné, se boucha les oreilles et ne voulut
jamais l'entendre.

Mais le plus fort restait à faire. Rohan venait, voulait être entendu,
et nul prétexte pour l'exclure. Le Roi était guéri, sauf des boutons
secs au visage (_Arn._, 122). Moment fort décisif où la Reine dut
emporter tout. C'était juin; il avait vingt ans. L'explosion des sens
(tardive chez l'Allemand, comme il était) n'éclatait que plus
violente, et l'aveugle désir d'un bonheur jusque-là incomplet,
ajourné.

Au 28 pourtant rien encore[15]. Paris jasait de chirurgie, d'obstacle,
etc., sachant, notant tout jour par jour. Mais il fallait auparavant
que la Reine écrasât Rohan. Cela eut lieu à l'entrée de juillet. Elle
tenait le Roi si ivre, si aveugle, que, bien loin de rien craindre,
elle voulut qu'il reçut Rohan, l'assommât en personne. Celui-ci qui
venait de rendre un tel service, qui apportait ses preuves, n'eut
qu'un regard, celui du sanglier, un grondement farouche qui le fit
fuir. Telle est la bête en l'homme!

              [Note 15: Les dates ici sont tout. On peut les établir
              non-seulement par George (I, 302), par Soulavie (III,
              179), mais surtout par Baudeau, fort désintéressé, fort
              instruit, et intime ami d'un ministre qui put lui dire
              tout (Baudeau, _Revue rétrosp._, III, 272, etc.).]

Et telle la victoire d'Ève. L'impossible devint aisé (_Baudeau_, 14
juillet 1774). Ingrat pour Broglie, et ingrat pour Rohan, il fit
encore un pas du côté de l'Autriche; il envoya à Vienne Breteuil que
demandait la Reine, et que voulait Marie-Thérèse. Il renonça à rien
voir ni savoir.

La Reine avait partie gagnée. Elle ne jouit pas modestement de sa
victoire. D'une part, espiègle, impertinente, elle insultait les
ennemis de l'Autriche, tirait la langue à d'Aiguillon. D'autre part,
sans souci des chagrins qu'en eut son mari, elle courait sans lui de
nuit, de jour, disant qu'à Vienne on était libre ainsi. Louis XVI en
grondait (_Bandeau_); sa mère s'en plaint en vain à chaque lettre
(_Arneth_).

Elle portait la tête haute, surexhaussée de plumes et de panaches,
d'aigrettes qui menaçaient le ciel. Cette mode (odieuse à sa mère, à
Mesdames) allait bien, il est vrai, à sa beauté hautaine. On a
finement remarqué (_Geoffroy_) que les portraits charmants de madame
Lebrun l'ont trop féminisée. Le front bombé, les yeux saillants, le
nez plus qu'aquilin, et presque recourbé, eussent fait un ensemble
sévère sans l'adoucissement d'un léger embonpoint et d'une
incomparable peau. La lèvre inférieure faisait lippe et semblait
sensuelle. Les sourcils, très-fournis, marquaient l'énergie du
tempérament. Sa belle chevelure le disait mieux encore par ces tons
roux et chauds qui n'ont rien de commun avec les blondes
languissantes.

Elle était colorée plus que ne le sont les grandes dames. N'aimant
guère que la viande (_Arn._, 80, 88), elle était fort sanguine, avait
aussi beaucoup d'humeurs et certaines crises bilieuses (_Id._, 188).
Elle n'était ni gaie, ni sereine, mais toujours émue, véhémente. Par
moments très-sensible et bonne: «Si touchante! écrivait sa mère
(_Arn._, 53), on ne peut pas lui résister.» Mais elle était aussi
emportée par instants, colère au moindre obstacle, et alors aveuglée,
sans respect d'elle-même. Montbarrey en raconte une scène terrible, si
bruyante, qu'un orage qui éclatait alors, passa inaperçu: on
n'entendait pas Dieu tonner.

Déjà on avait fait contre elle un très-cruel pamphlet (_Aurore_), où
on lui prêtait des amants. En avait-elle avant l'avénement? quelque
goût passager, quelque léger caprice? La chose est incertaine. Mais
elle avait une passion très-vive, pour un très-digne objet, bon autant
que charmant, madame de Lamballe. Cette jeune princesse de Savoie,
Italienne de naissance et de mère allemande, était un ange de douceur.
Elle avait de tout petits traits, une tête d'enfant, gentille (comme
on voit au portrait de Versailles, malgré la coiffure ridicule). Plus
âgée que la reine, elle semblait plus jeune, comme une mignonne petite
soeur. Mariée un moment, et très-mal, elle s'était vouée à son
beau-père, Penthièvre, venait peu à la cour, vivait seule avec lui
dans les bois de Vernon. C'était toute une idylle. La reine, chaque
hiver, l'avait vue, et pourtant ce ne fut qu'aux courses de traîneaux
(janvier 74) qu'elle fut prise au coeur. Elle la vit glisser, passer
comme un éclair. «C'était le printemps dans l'hermine.» De là un vif
caprice, une ardeur de tendresse, excessive, éphémère, fatale à la
douce personne, faible créature sans défense, née pour se donner trop,
pour aimer et mourir.



CHAPITRE XIII.

MINISTÈRE DE TURGOT.

1774-1776.


Ce matin, à cinq heures, dans la nuit noire encore (de ce 1er
novembre), d'autant plus éveillée, une voix intérieure m'avertit et me
dit: «Qui est digne aujourd'hui de parler de Turgot?»

Le caractère unique de ce grand stoïcien,--absolu de vertu, de force
et de lumière,--n'offre qu'un seul défaut: une ardeur sans mesure et
qu'on trouvait sauvage, dans l'amour du pays, l'amour du genre humain.

Il se précipitait. En dix-huit mois, il fit l'oeuvre des siècles, cent
ordonnances, dont les considérants sont autant de traités forts,
lumineux, profonds. Et la plupart étaient des victoires remportées sur
la contradiction, après de grands débats dans le Conseil. Ce qui reste
de ces débats montre sa vigueur âpre et son acharnement au bien.

Malesherbes lui-même, son collègue, étonné: «Vous vous imaginez,
disait-il, avoir l'amour du bien public. Vous en avez la rage. Il faut
être enragé pour forcer à la fois la main au roi, à Maurepas, à la
cour et au Parlement.»--Turgot répondait gravement: «Je vivrai peu...»

Il devait mourir jeune. Mais, de plus, il sentait que le pouvoir
allait lui échapper. Il était déplacé à Versailles, et son ministère y
était une anomalie, un hasard, une erreur évidemment de Maurepas. Le
plus léger des hommes avait choisi le plus austère. Il avait appelé
l'esprit même du siècle et la Révolution près de ce jeune roi, dont le
seul idéal, si différent, était son père, ou son aïeul, le duc de
Bourgogne; il voulait adoucir, mais sauver les abus.

On a beaucoup parlé de Turgot, et fort mal. On ne le comprend pas, si
on ne le replace _en ce temps_, dans ces circonstances. Le temps, le
temps, c'est tout. Laissez là vos systèmes. Seraient-ils bons en eux,
ils sont absurdes ici. Ce n'est pas d'un pays quelconque qu'il s'agit:
c'est de la France d'alors, opposée sous tant de rapports à la France
que vous voyez.

Partez d'un point d'abord très-sûr, c'est que la terre ne voulait plus
produire, _c'est qu'on semait le moins possible_. La grosse affaire du
temps était de réveiller la culture endormie, de faire qu'on voulût
travailler, labourer, semer, vivre encore. Songez bien que le sol
pesait à ses propriétaires; la terre leur était odieuse. On la donnait
presque pour rien. Déjà _un quart du sol de France était aux mains des
laboureurs_ (_Letrosne_). Circonstance heureuse, ce semble, pour la
production. Eh bien, on ne produisait pas.

S'occuper d'industrie, avant l'agriculture, faire des habits de soie
pour qui n'avait rien sous la dent, c'était la plus sotte sottise.
C'était bâtir en l'air, comme font ces tableaux de la Chine, où vous
voyez là-haut des palais, des kiosques, rien en bas, point de sol
dessous.

Il est plaisant de voir le banquier Necker, couché sur ses écus,
injurier le propriétaire, «lion dévorant,» etc. Il était trop aisé de
le décourager. Le difficile était de faire tout au contraire qu'il se
reprît à la propriété, à l'aimer, à la cultiver, à la faire
travailler, produire.

L'école Économique fut le vrai salut de la France. Elle fit un
vigoureux appel à la terre, à la liberté de vendre les produits de la
terre. Elle hâta le grand mouvement qui mettait cette terre (à vil
prix) aux mains mêmes qui la travaillaient. Ses exagérations furent
très-utiles. Nulle autre théorie n'eût répondu aux besoins du moment,
de cette France encore agricole, où la manufacture était fort
secondaire, et où il fallait à tout prix défricher, augmenter la
culture du seul aliment de la population d'alors.

Assez sur les Économistes. Quant à Turgot lui-même, on lui a imputé
tout ce qui lui venait de l'École. Je vois tout au contraire que, dans
son intendance du Limousin, et surtout dans son Ministère, il s'en
affranchit fort souvent, consulta les faits seuls, prit dans
l'occasion telles mesures que les Économistes n'auraient approuvées
nullement.

Quant à sa politique proprement dite, qui la sait? Qui osera dire ce
qu'il eût fait, s'il eût duré? Son ministère de dix-huit mois ne fut
évidemment qu'une préface. On le voit bien par la réserve qu'il garde
sur tels points, le clergé, par exemple, qu'il ajournait expressément.

Turgot, comme cadet, avait, bon gré mal gré, d'abord été d'Église. À
vingt-cinq ans, il dit qu'il ne pouvait garder ce masque, et le jeta.
Il resta solitaire, et dans sa vie on ne peut découvrir aucun rapport
d'amour. Sa timidité et la goutte (mal cruel de famille) aidèrent à
cette pureté; mais ce qui y fit plus, ce fut la vie terrible d'études
en tous les sens qu'il entreprit, voulant conquérir le savoir humain,
mais bien plus, le savoir pratique, l'action et l'administration.
Toute science, toute langue, toute littérature, toute affaire,
l'intéressaient. Je le vois à vingt ans faire un livre admirable sur
_la monnaie et le crédit_, plus tard traduire Homère, Klopstock et
Ossian, observer une comète, écrire à Buffon la critique de sa Théorie
de la terre, formuler le premier la perfectibilité humaine.

Il passa par le Parlement pour arriver à l'Intendance. On lui donna
Limoges, le plus pauvre pays. Qu'était un Intendant? Ou plutôt que
n'était-il pas? C'était un roi, ou à peu près. Quelqu'un a très-bien
dit que, depuis Richelieu, notre gouvernement était celui de trente
tyrans. Turgot le fut dans un sens admirable. Son labeur, sa rigidité,
imposèrent tellement aux ministres qu'il obtint carte blanche et fit
ce qu'il voulait. En treize ans, il changea le Limousin de fond en
comble. Les grandes entreprises qui semblent regarder le seul pouvoir
central, de son chef il les veut. Le cadastre, l'égale répartition des
tailles, la réforme de la milice, la création des écoles, on lui
passe tout. Il fait cent soixante lieues de routes. Mais c'est surtout
dans les disettes que l'on connut son énergie, son indépendance
d'esprit, même à l'égard de son École.

L'abbé Véri, un de ses camarades, homme d'affaires, de coup d'oeil
juste et fin, sentit là le génie, la force, et fort habilement le fit
accepter de Maurepas, de sa femme, leur montrant bien surtout que
c'était un sauvage, un homme gauche, impropre à la cour, qui ne
pouvait porter ombrage, un travailleur terrible, mais ne visant à
rien, si bien qu'une fois en Limousin il n'avait pas voulu des grandes
intendances, de Rouen, de Lyon même; qu'enfin, il était seul, sans
appui, et que Maurepas le renverrait quand il voudrait.

La mémorable scène entre Turgot et Louis XVI est bien connue (_Véri_,
_Lespinasse_). Le jeune Roi lui pressa les mains, lui dit qu'il
entrerait dans toutes ses vues, promit qu'il aurait du courage. Tous
deux furent très-émus. Turgot, en sortant, écrivit la belle lettre où
il dit tout l'esprit de son ministère: Ni surcharge d'impôt, ni
banqueroute, ni emprunt; _la seule économie_ et _la production_
augmentée. Il pressent les obstacles, prédit presque son sort.

Dans la réalité, il n'avait qu'un moment, cette première jeunesse du
Roi dans ses vingt ans. Soulevée au-dessus de sa lourde nature par un
élan sanguin de coeur, de sensibilité, dès vingt-cinq ou trente ans,
Louis XVI devait retomber. Turgot, en trois années, voulut faire sa
révolution.

Il y avait en France un misérable prisonnier, le blé, qu'on forçait
de pourrir au lieu même où il était né. Chaque pays tenait son blé
captif. Les greniers de la Beauce pouvaient crever de grains; on ne
les ouvrait pas aux voisins affamés. Chaque province, séparée des
autres, était comme un sépulcre pour la culture découragée. Le vin,
étant de même enfermé, à vil prix, au-dessous des frais de culture, on
avait intérêt à arracher la vigne. On criait là-dessus depuis cent
ans. Récemment on avait tenté d'abattre ces barrières. Mais le peuple
ignorant des localités y tenait. Plus la production semblait faible,
plus le peuple avait peur de voir partir son blé. Ces paniques
faisaient des émeutes. Pour relever l'agriculture par la circulation
des grains, leur libre vente, il fallait un gouvernement fort, hardi.

Turgot, entrant au ministère, se mettant à sa table, à l'instant
prépare et écrit l'admirable ordonnance de septembre, noble, claire,
éloquente. C'est la Marseillaise du blé. Donnée précisément la veille
des semailles, elle disait à peu près: «Semez, vous êtes sûr de
vendre. Désormais vous vendrez partout.» Mot magique, dont la terre
frémit. La charrue prit l'essor, et les boeufs semblaient réveillés.

C'est là-dessus qu'avait compté Turgot, et plus encore que sur
l'économie. Si la culture doublait d'activité, si le blé, si le vin,
roulant d'un bout à l'autre du royaume, récompensaient leurs
producteurs, la richesse allait croître énormément. L'État était
sauvé.

Ce n'était pas tout dans son plan. À la seconde année, Turgot
déchaînait l'industrie, qui, libre tout à coup, allait décupler
d'énergie, de volonté, d'effort. L'ouvrier fainéant, languissant chez
un maître, allait, devenant maître, travailler nuit et jour. Heureux
dans ce travail d'avoir à lui son métier, son foyer, bientôt une
famille. Il n'enchérirait pas à plaisir, donnerait à bon marché tant
de choses nécessaires à tous.

À la troisième année, Turgot devait fonder l'instruction. Dans les
cent arrêts du Conseil qu'il fit en dix-huit mois, lui-même il donne
un admirable et souverain enseignement sur nombre de matières
économiques et sociales. Il comprend toutefois que l'on doit s'élever
soi-même, que l'on ne s'instruit bien que par son propre effort,
surtout par l'examen et la discussion de ses intérêts. Il aurait
assemblé, par communes, les propriétaires et les eût fait délibérer.

Donc, _Culture affranchie_ (1775), _Industrie affranchie_ (1776), et
_Raison affranchie_ (1777).--Voilà tout le plan de Turgot.

«Tout cela trop hâté?»--Oui, mais il le fallait. Il sentait sous ses
pieds des rats qui lui creusaient le sol pour le faire bientôt
enfoncer. Nous devons le donner, le plan de ces mineurs, leur marche
souterraine, qui ne fut nullement fortuite. Ils marchèrent fort et
droit. Leur objet capital (pour la plupart du moins) est visible et
très-simple. C'est le retour de M. de Choiseul, triomphe de la cour et
de l'alliance autrichienne.

Le parti de Choiseul avait besoin d'abord qu'on rappelât le Parlement.
Ce corps avait marché si longtemps avec lui; il ne pouvait manquer de
l'aider, d'entraver la marche de Turgot. La Reine agit. La sensibilité
du Roi fut mise en jeu. Étant venu un jour à Paris, et, le trouvant
froid, la foule étant muette, il s'attrista, s'examina, rentra dans sa
conscience. Il y trouva que le Parlement avait des titres après tout,
aussi bien que la royauté, que Louis XV, en y touchant, avait fait une
chose dangereuse, révolutionnaire. Le rétablir, c'était réparer une
brèche que le Roi même avait faite dans l'édifice monarchique. Turgot
en vain lutta et réclama. Maurepas, qui ne voulait que plaire, céda.
Le Parlement rentra (novembre 1774), hautain, tel qu'il était parti,
hargneux, et résistant aux réformes les plus utiles.

Première défaite pour Turgot. L'hiver se fit la ligue générale de ses
ennemis. Il avait commencé par frapper la finance, en supprimant le
_Banquier de la cour_, ne voulant plus d'avances ni d'anticipations.
Il avait cassé les baux récents faits par Terray à des prix usuraires.
Il avait refusé le présent ordinaire des fermiers généraux. Enfin,
l'affreux tyran avait pensé qu'à l'avenir, la cour, les seigneurs, les
grandes dames, ne seraient plus _croupiers_, _croupières_
(pensionnaires) des fermiers généraux. La capitation des princes,
ducs, etc., pour la première fois fut levée, leurs carrosses visités,
comme tous, par l'octroi aux portes des villes.

Contre un pareil ministre, la route était toute tracée: 1º rappel du
Parlement; 2º attaque violente sur le point où Turgot était plus
vulnérable, _la liberté des grains_, la cherté du blé qui viendrait au
printemps.

L'année était pourtant médiocre et non pas mauvaise. La misère était
grande; on peut le croire après Louis XV et Terray. Turgot avait
ouvert des ateliers de charité. Il n'y avait de disette nulle part. À
Dijon, des troubles éclatent contre un magistrat accusé d'être du
_Pacte de famine_. Mouvement populaire qu'on imita ici assez
habilement. Des agents (que Turgot crut ceux du prince de Conti)
ameutèrent des masses crédules, les poussèrent au pillage. Ils
criaient la famine, et ils crevaient les sacs, ils jetaient les blés à
la Seine.

On laissa ces bandits courir les champs, aller même à Versailles.
L'armée de dix mille hommes qui y était toujours, qu'on nommait la
Maison du Roi, ne bougea pas, et, au contraire, c'est de là que partit
l'ordre honteux de céder. Certain capitaine des gardes, au nom du Roi
qui avait fait la faute de paraître au balcon, ordonne aux boulangers
de baisser le prix du pain.

On travaillait le Roi de très-près. Un certain Pezay, qu'il avait
consulté souvent étant Dauphin, poussait auprès de lui le banquier
génevois Necker, l'adversaire de Turgot. Necker, dans un livre
ridicule, à l'usage «des âmes sensibles,» avait ressassé et gâté le
joli petit livre de Galiani contre la secte Économique. Devant
l'émeute, il aurait dû ajourner la publication. Par une très-coupable
imprudence, il publia son livre justement ce jour même.

La fameuse police de Paris, tant admirée, qui sait tout comme Dieu, ne
voulut rien savoir, ne bougea, laissa la bande entrer, piller les
boulangers. La Justice se conduit tout aussi bien. Le Parlement
encourage l'émeute dans une supplique hypocrite, il prie le Roi
d'avoir pitié du peuple, _de faire baisser le prix du pain_.

Restait de faire pendre Turgot, qui avait fait le mal _en livrant_,
disait-on, _nos blés à l'étranger_. Mensonge, odieux mensonge! Loin
d'exporter, Turgot avait encouragé par des primes l'importation,
appelé les blés étrangers. Necker, dans son fatras, avait le tort de
répondre toujours au principe de l'exportation, et de réfuter
pesamment ce que Turgot n'avait pas dit.

Celui-ci avait contre lui tout le monde, le Roi même, qui avait les
larmes aux yeux. On vit alors la force de la foi. On vit ce que
pouvait la colère d'un homme de bien. Il accourt à Versailles, change
tout, se fait autoriser à donner des ordres à la troupe. On prend, on
pend deux des pillards. Et on rejoint la bande à Sèvres. Leurs chefs,
qui allaient être pris, tinrent ferme et furent tués. On trouva parmi
eux des officiers, vieux reîtres à vendre, qui dans la sale affaire
étaient agents provocateurs.

Cependant le Roi pleure. Il disait à Turgot: «N'avons-nous rien à nous
reprocher?» Sous _l'Henri IV_ du Pont-Neuf, on avait mis:
_Resurrexit_, et ce mot, dans l'émeute, avait été biffé. Cela
bouleversa Louis XVI. Il alla se cacher, sanglotant, dans ses
cabinets.

On espérait beaucoup de ce pleureur, en l'enlevant à Reims, loin de
ses précepteurs, pour la cérémonie du sacre. Là l'élève de Turgot
retombait en plein Moyen âge. Et pis: on ôta même de l'ancien
formulaire le seul point qu'on eût dû garder, le moment où le prêtre
interroge le peuple, lui demande _s'il voudrait ce roi_. Mais on
maintient (malgré Turgot) l'exécrable serment _d'exterminer les
hérétiques_. Le Roi n'osa le refuser, barbouilla seulement des paroles
inintelligibles. À Reims et sur la route, les cris: Vive le Roi!
l'avaient fort attendri, les cérémonies ému. Le voyant à l'état où
tout chrétien pardonne, la Reine osa lui dire qu'elle voudrait bien
revoir Choiseul. «J'ai si bien fait, dit-elle, que _le pauvre homme_
m'a arrangé lui-même l'heure commode où je pouvais le voir.» (_Arn._,
152.)

La cabale de cour tirait de là l'espoir de glisser au Conseil un homme
à elle. Turgot y met bon ordre. Il fit tout au contraire nommer celui
qu'on attendait le moins après le sacre, l'homme le moins aimé du
Clergé, Malesherbes, l'ami et protecteur des philosophes. Chose
imprévue: le Roi, que l'on croyait dévot, nomma volontiers
Malesherbes, et le chargea avec Turgot de répondre aux plaintes du
Clergé qui demandait la mort pour les auteurs impies.

Turgot avait dit franchement que, si dans ses réformes il touchait la
noblesse, non le Clergé encore, c'était «parce qu'il ne faut pas se
faire deux querelles à la fois.» Personne ne doutait qu'il ne reprît
bientôt les projets de Machault. Le Clergé menacé s'unit à ses ennemis
mêmes, seconda de son mieux les Choiseul et le Parlement.

Donc le cercle se ferme autour de lui. Tous sont toréadors, et il est
le taureau. Rien de plus grand que ce spectacle. Dans le mémorable
duel qu'il eut avec le garde des sceaux Miromesnil, on sent à
l'attitude de celui-ci qu'il a un monde derrière lui. Turgot, tout au
contraire, est seul, mais qu'il est fortement armé! non d'idées
seulement, de raison, de logique, mais de faits, mais de chiffres. On
voit combien ce prétendu rêveur possède le détail infini, le positif
des intérêts du temps.

On a dit, répété, que Turgot, aveugle sectaire de son école
Économique, ne pensait qu'à la terre et à l'agriculture. Mais tous ses
ennemis, Miromesnil dans ce débat, Monsieur dans ses pamphlets, le
Parlement dans ses remontrances, lui font précisément le reproche
contraire. Ils l'accusent _d'écraser le propriétaire_, l'agriculteur,
de favoriser tellement l'industrie qu'on désertera les campagnes (_Éd.
Daire_, 328, 335). Grief fort spécieux. L'industrie étant libre,
beaucoup d'hommes en effet délaissèrent les champs pour les villes.

Ce fameux défenseur des libertés publiques, le Parlement, voudrait
laisser sur les campagnes la charge des corvées, blâme Turgot d'y
suppléer par un impôt que tous payeront également, les privilégiés
même. Il voudrait maintenir pour l'ouvrier des villes sa triste
servitude sous les Corporations, l'apprentissage interminable et les
frais écrasants qui rendent le métier inaccessible au pauvre, n'y
laissent arriver que les enfants des maîtres, héritiers endormis des
routines éternelles. Turgot, dans son beau préambule, pose avec
grandeur le principe: «Dieu a fait du _droit de travailler_ la
propriété de tout homme. C'est la première, la plus sacrée de toutes.»
(_Éd. D._, II, 302.)

Les aigres résistances du Parlement trouvaient appui dans les gros
marchands de Paris, les six corps de métiers. La fière boutique
héréditaire fut furieuse, autant que Versailles. Turgot eut contre lui
les seigneurs et les épiciers.

Contraste curieux. L'étranger admirait. En France, tout paraissait
hostile. Marie-Thérèse elle-même est frappée de la grandeur des
résultats. La Hollande rend à Turgot un hommage significatif. Elle
montre sa confiance, offre ses capitaux à un faible intérêt. Ce sage
peuple, voyant en dix-huit mois l'ordre si merveilleusement revenu,
sent bien que, pour la première fois, c'est un homme qui conduit la
France.

«Le Roi apparemment doit être bien joyeux?» Au contraire, de plus en
plus sombre. Il avait dit à son avénement: «Je voudrais être aimé!» Et
il ne voit que mécontents. «M. Turgot, dit-il, ne se fait aimer de
personne.»

Ce ministère tout entier déplaisait. En guérissant les plaies, il les
avait montrées. Malesherbes lui-même, visitant les prisons, avait
manifesté l'horreur du vieux régime de la Grâce. Il avait obtenu du
Roi de ne plus signer de lettres de cachet. La faveur d'enfermer un
mari incommode, un fils embarrassant, un héritier qu'on voulait
écarter, ces douceurs obtenues si aisément sous la Vrillière, elles
furent désormais refusées. Le père de Mirabeau ne put continuer de
poursuivre, enfermer son fils.

Encore plus odieux fut le ministre de la guerre, Saint-Germain, vieux
soldat farouche, qui eût voulu établir dans l'armée la dure discipline
prussienne, qui supprimait les priviléges et les troupes privilégiées.
Il avait fait une charge terrible sur la Maison du Roi, commencé à
sabrer ces fainéants dorés. Les cris furent si perçants, le Roi si
ébranlé, qu'on resta à moitié chemin.

Turgot ne réussit pas mieux pour la Maison civile, la valetaille qui
dévorait Versailles. On imagine à peine ce que c'était alors que cette
ruche énorme, grouillante, dans ses recoins obscurs, cabinets,
entresols, trous noirs, soupentes fétides. Les corridors en outre, les
escaliers tout pleins de petites boutiques, marchands fripons et
marchands équivoques. Le fouet n'était pas trop pour chasser les
marchands du temple, épurer l'antre immonde. Mais quelle tempête au
premier coup! Le Roi en devint sourd, ne put plus entendre Turgot.

Son combat intérieur, obscur, mais violent, était contre la Reine, la
faiblesse, l'embarras du Roi, obligé de payer sa femme, comme il eût
fait d'une maîtresse. La Reine avait quatre millions par an. Mais elle
voulut renouveler la charge très-coûteuse de Surintendante. Aimant
déjà moins sa Lamballe, elle voulait l'étouffer d'honneurs. Elle
voulait aussi écarter, marier le petit Luxembourg qui d'abord avait
plu, mais alors ennuyait. On demandait pour lui une dot légère de
40,000 livres de rentes. L'homme du jour (1775) était l'agréable
Lauzun, pour qui elle voulait se faire venir d'Autriche une belle
garde hongroise, de grand faste, de grande dépense. Lauzun n'était pas
seul. Il avait un rival qui commençait à poindre, la délicieuse
Polignac, si charmante et si pauvre, qu'il fallait enrichir.

La férocité de Turgot ne parut jamais mieux que dans l'affaire de
Luxembourg. Au premier mot que l'on dit pour que l'État dotât le petit
favori, il éclata d'indignation. On s'adressa à Malesherbes, qui,
sentant l'affaire grave, ne voulant pas avec la Reine engager un
combat à mort, fit signer au roi cette grâce sous la forme d'_acquit
au comptant_, cette forme dont Louis XV abusa tant, et que le nouveau
roi promettait de n'employer plus. Turgot fut furieux et s'emporta
contre Malesherbes.

Les gazettes étrangères disaient: «Luxembourg a vaincu Turgot.» La
chose retentit. La reine s'excusa près de Marie-Thérèse et s'en lava
les mains, prétendant n'y être pour rien. Mais personne ne le pensait.
De même que sa soeur Caroline de Naples avait chassé le vieux ministre
dirigeant, l'illustre Tanucci, on crut que Marie-Antoinette ferait
bientôt chasser Turgot. Le Parlement le sentit mûr, près de tomber,
l'attaqua sans ménagement. On censura une brochure (de Voltaire) qui
le défendait. On condamna, on fit brûler par le bourreau, un livre
modéré, très-sage, d'un commis de Turgot (mars 1776). Coup violent. Il
voyait bien sa chute, et regrettait de succomber avant d'avoir pu
essayer la troisième partie de sa révolution, _son plan d'instruction_
et de municipalisation. Dans les dangers qu'il prévoyait, il
frémissait de laisser ce peuple orphelin qui irait, ignorant, barbare,
à sa grande crise, sans nulle préparation. Dans une lettre éloquente,
il dit au roi tout ce qu'il voit venir, lui montre la voie où il
s'engage, cette voie où un roi n'a plus que l'option d'être ou un
Charles IX, ou un Charles Ier, le choix de la mort ou du crime.

Quel que fût son chagrin de quitter le pouvoir quand il était si
nécessaire, de quitter Louis XVI que très-réellement il aimait, il
resta immuable, inflexible, sur une question: «Point de guerre! Le
premier coup de canon serait pour nous la banqueroute.» Pour en être
plus sûr, il eût supprimé la milice, eût réduit les soldats à ce que
peut fournir l'engagement volontaire. Ce plan qu'il porta au Conseil
n'y eut pour lui exactement personne. Pour la première fois il fut
seul.

Turgot ne voulait pas comprendre aux brusqueries du maître, qu'on
désirait qu'il s'en allât. Une machine très-grossière avait aigri,
troublé le roi. On forgea de prétendues lettres où Turgot (un homme si
grave) plaisantait de la reine qui ne se gênait plus, mettait sa
vanité à se montrer partout avec l'homme à la mode, jusqu'à lui
demander la plume qu'il avait portée, jusqu'à lui prendre son cheval,
asseoir là la reine de France!--Goût pourtant éphémère, goût du bruit,
du scandale. Un autre plus profond, durable, avait pris le coeur.

Si l'on en croit les parents de Turgot, en mai 1776, _une personne_ de
la cour présente au Trésor un bon signé du roi, un de ces acquits au
comptant que le roi avait tant promis à Turgot de ne plus signer. Bon
énorme! un demi-million!

Turgot ne veut payer, court au roi. «On m'a surpris,» dit celui-ci
embarrassé. «Sire, que faire?»--«Ne payez pas.»

Turgot ne paya point, et trois jours après fut destitué (_Bailly_, II,
214).

Quelle personne autre que la reine demanda ce don monstrueux? Quelle
fut assez puissante pour punir ainsi le refus? pour faire que si
honteusement le roi démentît sa parole, oubliât tous ses sentiments
(réels, sincères) d'économie? Il y fallut une force majeure, la
passion (contestée à tort) qu'il avait pour la reine, sa triste
dépendance de celle qu'il fallait acheter.

Pour avoir un prétexte, elle acquit un bijou, des diamants, qui furent
loin de coûter un demi-million. Elle était au plus fort de son goût
pour la Polignac, dans les premiers transports, faut-il dire d'amitié?
Elle tremblait de la perdre. Et la petite femme, stylée par de bas
intrigants, avait très-doucement annoncé à la reine qu'elle aurait la
douleur de s'en aller, _étant trop pauvre_, et ne pouvant vivre à
Versailles (_Campan_). La reine épouvantée chercha de l'argent à tout
prix.

Marie-Thérèse, dans une lettre, reproche amèrement _ces diamants_ à sa
fille (_Arn._, 187). Puis, dans une autre lettre, elle semble savoir
qu'il s'agit d'autre chose encore, dit ce mot singulier: «En se parant
ainsi, on _s'avilit_.» (_Arn._, 192, 1er octobre 1776.)

Malesherbes et Turgot s'en vont le même jour (_Arn._, 172).
Saint-Germain, arrêté dans sa réforme militaire, reçoit un
surveillant, meurt bientôt de chagrin.

Voltaire pleura. Et, ce qui est frappant, Frédéric et Marie-Thérèse
sentirent la perte de la France. La reine a honte, veut faire croire à
sa mère qu'elle n'a nulle part à l'événement (_Arn._, 173-174).

Turgot avait quitté sa place avec douleur. La corvée rétablie lui
arracha des larmes. Il sentit qu'avec lui tout s'en allait, que
c'était fait de la prudence, que la France, lancée dans la guerre
ruineuse, l'emprunt illimité, irait les yeux fermés à la sanglante
expérience, irait par le fer et le feu.

Ce qu'il allait faire, l'année même, c'était précisément ce qui eût
adouci, préparé le passage. Il voulait en octobre 1776 entamer sa
grande oeuvre, _l'éducation nationale_, et celle qu'on reçoit par
l'école, et celle qu'on se donne en s'instruisant de ses affaires,
examinant, jugeant les intérêts publics.

N'avait-il aucun plan, comme disent Monthion, Besenval? N'avait-il
d'autre plan que celui que nous donne l'école Économiste de Dupont de
Nemours? Je n'en crois pas un mot.

Ce que je vois, c'est que, dans les affaires, il ne suit son École que
librement, s'en écarte souvent. Ce que je vois, c'est que toute sa vie
fut dominée par l'idée haute, la foi du Progrès infini, du
développement sans bornes des puissances et des activités humaines.
«Il avait, dit Monthion, une confiance excessive, présomptueuse, dans
la sagesse populaire.» Donc on ne peut pas croire qu'il se fût arrêté
à des idées mesquines, analogues aux essais que fit Choiseul en 63,
que fit Necker en 78. Cela n'était pour lui qu'une éducation préalable
des masses, que leur préparation à l'action. Hardi autant que ferme,
il eût marché très-loin, mené très-loin le peuple, les yeux sur son
étoile, le _Progrès_, sans broncher sur le chemin du Droit.

On ne peut découvrir dans sa vie qu'un seul moment faible. Il fut
touché du roi, attendri d'un homme si jeune, naïf encore, et qui
voulait le bien. Il trompait d'autant mieux, ce roi, qu'il se trompait
lui-même. Il se croyait très-bon. Mais c'était la bonté de son père le
Dauphin, de son aïeul le duc de Bourgogne. Son évangile était les
papiers de son père et ceux du dévot Télémaque. Il sortait peu de là.
Il voulait être juste, mais pour tous les injustes. Quand on lui fit
supprimer le servage sur ses domaines, il n'osa y toucher sur les
domaines des seigneurs, _respectant la propriété_ (propriété de chair
humaine). Sur un plan de Turgot, qui ne tient compte des Ordres et
priviléges, il écrit ce mot étonnant: «Mais qu'ont donc fait les
Grands, les États de provinces, les Parlements, pour mériter leur
déchéance?» Tellement il était ignorant, ou aveugle plutôt, incapable
d'apprendre.

Là était la difficulté, plus qu'en aucune intrigue. Le réel adversaire
du progrès, de l'idée nouvelle, c'était le bon coeur de cet homme qui,
tout en admettant certaines nouveautés, n'en couvait pas moins le
passé d'une tendresse religieuse, respectait _tous les droits acquis_,
et n'y portait atteinte qu'avec regret, remords. L'ennemi véritable,
c'était surtout le roi. Il était l'antiquité même.



CHAPITRE XIV.

TRANSFORMATION DES ESPRITS.--L'ÉLAN POUR L'AMÉRIQUE.--LA GUERRE.

1760-1783.


Deux mois après la chute de Turgot, l'Amérique en péril vient ici
demander secours (17 juillet 1776). Que répondra la France?

Qu'elle-même succombe, qu'elle est obérée, ruinée? Non, la France
emprunte un milliard, se perd et sauve l'Amérique.

Cela est grand et singulier.

Quelle est donc cette France qui ressemble si peu à ce que nous
voyons?

Qui dit France, ne dit pas le roi. Et c'est là même la merveille que
la France ait tellement dominé, entraîné le roi, qu'il se soit, contre
ses idées, ses goûts et ses désirs, trouvé fatalement dans l'affaire.

La France de 1750 n'eût ni voulu, ni pu cela. Mais, en vingt-cinq
années, une nation toute autre s'était faite. Ainsi que l'enfant
retardé, qui grandit tout à coup de six pouces ou d'un pied,--ce
peuple eut brusquement deux ou trois accès de croissance.

De 1750 à 1760, par l'_Encyclopédie_, par Voltaire, Diderot et les
premiers Économistes, elle fit table rase d'un monde de vieilleries,
entre dans la vraie voie de pensée et d'activité.

Et depuis 1760, par Rousseau, et Mably, par la lutte des écoles de
Rousseau et de Montesquieu, on discuta le Juste, on rechercha le
Droit. Le succès colossal du livre de Raynal (1770) étendit ces idées
de la patrie au monde.

Mouvement rare, unique, où tous entrèrent, les femmes!... ce qui ne
s'était vu jamais. La femme, de nos jours triste agent de réaction,
fut dans ce temps admirablement jeune, ardente, devança l'homme même.

Elle est alors la fille de Rousseau, tout attendrie de lui, le lisant
nuit et jour, ne pouvant pas dormir si elle ne l'a sous l'oreiller.
Aveugle à ses contradictions, et l'embellissant de ses rêves, elle
croyait le voir, sur les ruines du monde, recommençant tout par
l'amour, refaisant le monde en trois livres (par la Femme, l'Enfant,
la Patrie).

Féconde en fut l'émotion, vive au coeur, aux entrailles. Toutes ont
conçu d'_Émile_. Ce n'est pas sans raison qu'on note les enfants nés
de ce beau moment comme animés d'un esprit supérieur, d'un don de
flamme et de génie. C'est la génération des Titans révolutionnaires;
l'autre génération non moins hardie, dans la science. C'est Danton,
Vergniaud, Desmoulins; c'est Ampère et Laplace, c'est Cuvier,
Geoffroy Saint-Hilaire.

Mademoiselle de Lespinasse marque admirablement cette heure (1776), où
les salons changèrent. _On se tut un moment_ et on se recueillit dans
l'attente solennelle de tout ce qu'allait faire Turgot. Puis on ne
parle plus que d'affaires sociales et d'intérêts publics. De plus en
plus les femmes vont de l'amour au grand amour, celui du bon, du
juste, de l'humanité, de la France.

Mêmes pensées du plus haut au plus bas, à Paris, à Versailles même. La
plus noble, la plus entourée, la charmante madame d'Egmont, dans sa
foi à la liberté, qu'écrit-elle à Gustave, au nouveau roi de Suède
(_Geffroy_)? Le nouvel évangile qui fait battre le coeur à Manon
Phlipon, la fille d'ouvrier, dans l'asile indigent où je la vois si
belle, entre Rousseau, Plutarque, bientôt l'austère épouse de ce grand
citoyen, Roland.

Les pires sont les meilleurs. N'est-il pas surprenant de voir chez
Conti, Richelieu (chez les _méchants_ de 1750), ces femmes si tendres
et si sincères? Cette d'Egmont dont l'adorable larme est immortalisée
par les _Confessions_, c'est la fille pourtant du dur et malin
Richelieu.

Voici qui est plus fort. Figaro devient un héros. L'effronté
Beaumarchais, spéculateur heureux et auteur applaudi, dans son
frétillement, agent de Du Barry ou courrier de la Reine (1774), avait
tout gagné, hors l'honneur. Mais, attentif à tout, finement il odore
d'où va souffler la gloire, il pressent le grand coeur généreux de la
France, s'empare de l'affaire d'Amérique.

Les insurgents tirent l'épée en avril 1775. Et à l'instant une voix de
la France répond, les proclame _invincibles_ (25 septembre).

Voix très-retentissante, celle de l'homme du succès, de celui qui dans
les affaires, comme au théâtre, a si bien réussi, la voix de
Beaumarchais. Il arrive de Londres, jure que l'Anglais enfonce et que
l'_Américain vaincra_.

Forte parole d'évocation magique qui plus que cent vaisseaux aida au
grand événement. C'était la publicité même. On dit même la chose
jusqu'au bout de l'Europe. Peu de journaux. Les cafés suppléaient, et
la parole bien autrement ardente. Tous avaient dans l'esprit le livre
de Raynal (depuis 1770), livre si oublié, mais si puissant alors, qui,
pendant vingt années, fut comme la Bible des deux mondes. Au fond des
mers des Indes, dans la mer des Antilles, on dévorait Raynal.
Toussaint-Louverture, qui déjà a trente-neuf ans alors, l'apprend par
coeur avec son Ancien Testament. Bernardin de Saint-Pierre s'en
inspire à l'île de France. L'Américain Franklin, si fin et si sagace,
place tout son espoir au pays de Raynal.

Pourquoi? c'est le plus beau. Nous devrions, ce semble, haïr ces
colons qui ont pris les pays découverts par nous, qui tuent nos amis
les sauvages, qui choisissent pour général Washington, l'homme même
dont le nom ouvrit tristement la guerre (1755) par l'accident de
Jumonville. Grands motifs pour haïr? Cela n'arrête rien. L'Amérique
est reçue sur le coeur de la France, et la France lui dit: «Tu
vaincras!»

Admirable intriguant! avec quelle foi hardie ce Beaumarchais répond
de la victoire! comme il est sûr de ce qu'il dit! Ils vaincront. Ils
n'ont point de poudre, et ne savent pas même en faire. Ils vaincront,
car ils sont sans armes, sinon de vieux fusils de chasse. C'est
justement cela qui emporte la France: _La justice, le Droit désarmé!_

Le prévoyant Franklin avait arrangé deux machines, l'une en France,
l'autre en Angleterre. En France, il avait un ami, le médecin Dubourg,
lié avec Vergennes, et qui obtint quelques secours secrets. Tout cela
était lent. L'Angleterre achetait, lançait sur l'Amérique une armée de
Hessois, ces durs soldats du Rhin. Les heures étaient comptées. La
chance était mauvaise, si la brûlante activité de Beaumarchais n'eût
tiré de l'argent d'ici et de l'Espagne, et tout, armes, habits,
canons, jusqu'aux chaussures, n'eût mis là sa fortune, celle de ses
amis, dans la scabreuse affaire, excellente pour se ruiner.

Tout y était obscur, la question elle-même de savoir si vraiment
l'Amérique voulait être délivrée. Nul accord, et personne n'eût pu
dire la majorité. Sparks (tr. Guizot) nous dit la chose au vrai. Les
royalistes étaient au moins aussi nombreux. Les fils des puritains,
malgré tout ce qu'on croit, n'étaient nullement républicains. Leur
grand livre, les Psaumes, c'est le livre d'un Roi. La Bible, sur la
royauté, comme sur tout, dit le pour et le contre. Ces gens d'esprit
biblique étaient des sujets fort soumis, attachés à leur George,
admirateurs aveugles de l'Angleterre, chapeau bas devant elle, éblouis
de lord Clive et de la conquête des Indes, stupéfaits de cette
grandeur.

L'Amérique avait pu lutter dans la limite de la constitution, résister
vertueusement par l'abstinence et se passer de thé; elle avait pu même
s'armer contre les soldats mercenaires; mais elle avait de grands
scrupules. Personne n'eut osé lui parler de renier sa mère, pas un
Américain. Nul n'eût eu ce courage impie.

Il fallait un impie, un brutal, pour lui dire cela, lancer le grand
blasphème, le mot d'arrachement qui devait la créer, la tirer du
néant, le mot créateur: «Sois!»

La savane, la libre forêt, ne donnent point ces grandes puissances. On
ne trouve cela qu'au fond du peuple même, aux grandes foules, aux
vieilles cités. Le rusé bonhomme Franklin sut déterrer la chose à
Londres.

C'était un certain Thomas Paine, ouvrier-matelot magister, qui avait
traversé toute chose. Fils de quaker, il avait le calme de ses pères.
C'était un homme fort, qui allait devant lui, sans soupçonner
d'obstacle et sans respecter rien, ne s'arrêtant qu'à la raison. Vrai
citoyen du monde, d'Anglais Américain, d'Américain Français, il
défendit la France, défendit Louis XVI et dans la vraie mesure (comme
coupable qu'on devait enfermer). Lui-même prisonnier, voyant de près
la mort, dans un calme admirable, il écrivait ses livres: _Droits de
l'homme_,--_Âge de raison_.

L'année 1775 (14 février) s'ouvre par le livre de Paine, _le Bon
Sens_, tiré à cent mille. C'est le plus grand succès qu'un livre ait
eu jamais. Il fut l'âme d'un peuple,--bien plus que sa pensée,--_son
acte_. Il trancha la séparation. En quatre mois, il change,
convertit l'Amérique, et le 4 juillet, il devient _La loi_ même. Il
fait l'Acte d'indépendance.

L'Amérique, à celui qui dit: «Sois,» répond: «Je suis.»

Cela fait honneur à ce peuple. Un autre eût été fort choqué. Il
mettait son orgueil à être Anglais. Paine lui dit durement: «Vous êtes
mêlé de tous les peuples. Même en cette province (Pensylvanie), pas un
tiers n'est de sang anglais.»

Il y avait aussi un préjugé très-fort pour la constitution anglaise,
l'_admirable_ et l'_incomparable_, merveille d'harmonie, et autres
bavardages. Paine réduit le tout à la très-sèche vérité. Un roi qui a
en main tant d'or et de places à donner (et plus, le budget monstre de
l'Église anglicane) rompt lourdement cette balance. Sa volonté, sous
la forme hypocrite, «la forme redoutable d'un bill du Parlement,» pèse
bien plus que l'ordre d'un despote. Celui-ci a cela de bon que c'est
un gouvernement simple: on sait à qui s'en prendre. Mais la grande
machine anglaise est si brouillée qu'on souffre très-longtemps sans
bien savoir d'où.

La pire situation, c'était d'être _des rebelles_. Devenez un État. La
France et l'Espagne aideront.

Rester Anglais, c'est la guerre éternelle. L'Europe est si drue de
royaumes, d'intérêts opposés, qu'il vous faut faire toujours la
guerre. Assez, assez de guerre. Soyez l'asile paisible des persécutés
de ce monde. Votre éloignement fait votre paix. Le sang des morts, les
pleurs de la nature, vous crient: «Séparez-vous... Le temps en est
venu (_It is time to part_).»

C'est le moment, le seul. Dans cinquante ans, il serait impossible de
réunir ce continent. Faites un gouvernement quand tout est plus
facile, neuf, entier, et qu'on peut tout régler d'après la raison.
Jeunesse est le bon temps pour semer, commencer le bien (_seed time_).

Jamais plus grande affaire ne fut sous le soleil. Car, il s'agit d'un
monde, et de tout le temps à venir. Toute postérité est mêlée à ceci.
Il en sera comme d'un nom gravé sur l'écorce d'un chêne; le chêne
croît, et le nom grandit.

Ne restez donc pas là à attendre, à vous regarder curieux,
soupçonneux. Tendez donc au voisin la main de l'amitié. Enterrez la
discorde. Plus de noms de partis, un seul nom: _citoyen_, ami franc,
résolu, champion courageux des libres États d'Amérique.

Cette rude éloquence, qui n'est pas sans grandeur, inspira les
légistes qui firent l'Acte d'indépendance, le brillant Jefferson,
Adams, si calculé, sous les yeux de Franklin, la diplomatie même. Cet
acte s'adressait très-directement à la France. C'est d'elle uniquement
en ce moment qu'il s'agissait. L'Acte part justement avec la demande
de secours (4 et 17 juillet 1776).

Donc la rédaction n'a pas un mot biblique. La phraséologie de Rousseau
est seule employée. Point de _Dieu des armées_, de _Jéhovah_, de
_Sabaoth_. Mais uniquement la _Providence_, le _Créateur_ et le
_Suprême Juge_, sont attestés comme garants des droits de liberté,
d'égalité.

Toute école française, et même Helvétius, accepteront un acte où l'on
invoque _la Nature_, où pour l'homme on réclame spécialement le droit
au _Bonheur_.

Non moins habilement, ils biffèrent dans cette pièce solennelle ce
qu'ils y avaient mis de l'esclavage. On eût choqué de front la France
de Raynal.

L'Acte arriva ici vers la fin de l'année, et fut reçu avec
enthousiasme. Mais déjà le secours était prêt, attendait le départ.
Comment dire l'adresse infinie, l'activité qui l'avaient préparé? Quel
génie fallut-il pour que Beaumarchais éblouît, entraînât des hommes
aussi flottants que le Roi et Vergennes? Il vainquit par ce mot: «De
toute façon c'est la guerre. S'ils s'arrangent entre eux, ils vont
tomber sur nous.»

Il eut en grand secret un million de la France, un million de
l'Espagne, mais ce qui ne pouvait rester inaperçu, la facilité
d'acheter, non en Hollande, mais en France, et dans nos arsenaux, les
25,000 fusils, la poudre, les 200 pièces de canon, nécessaires aux
Américains.

Il est très-beau au Havre, ce Figaro, qui défie l'Océan. Les
Américains trament, ne viennent pas prendre le secours. Il cherche, il
trouve des navires, les arme, et met dessus d'excellents officiers,
tels du grand Frédéric. Que de choses il risquait! être pris, n'être
pas payé, être sacrifié par Versailles, si l'Angleterre criait, si le
Roi prenait peur, voulait arrêter tout. C'est ce qui arriva. Un
contre-ordre survint, mais tard, et les vaisseaux filèrent (janvier
1777).

M. de Lafayette part le 26 avril. Un homme de vingt ans, dans sa
première année de mariage, laisse sa femme enceinte, secrètement
achète un vaisseau, et malgré sa famille, les défenses du Roi, les
menaces, s'embarque et traverse la mer. Lui-même il a écrit ce mot
simple, héroïque: «Dès que je connus la querelle, mon coeur fut
enrôlé, et je ne songeai plus qu'à joindre mes drapeaux.» (_Mém._, I,
7.)

L'effet fut admirable. Les Français affluèrent. L'Amérique eut des
armes et sur-le-champ vainquit (1777). Le contre-coup de joie fut tel
ici que le Roi, que Vergennes, hésitants, frémissants, furent
entraînés par le public. _La France s'allia._ Le Roi n'eut qu'à signer
(février 1778).

Il était entendu qu'il s'agissait pour nous de nous perdre et de nous
ruiner. Mais cela n'était pas facile. Personne ne voulait nous prêter.
Il y fallut un homme de talent, de ressources, un banquier admirable.
Personnage un peu ridicule par sa vanité, son pathos, pédant, fils de
pédant, M. Necker n'était pas moins un homme honnête et bon, noblement
désintéressé, qui, par sa probité, son honorable caractère, encouragea
l'Europe à prêter à la France, mit celle-ci à même de courir à son gré
dans la voie de la banqueroute. Sa vertu, ses talents, funestes à la
patrie, ont sauvé l'Amérique, servi le genre humain.

Un fermier général, qui l'aime peu, en fait, malgré lui, cet éloge:
«Sa sensibilité avait pour but les hommes en masse. Elle tenait
surtout d'un esprit d'ordre et de justice.» (_Monthion_, 204.)

L'ordre fut son objet d'abord. Les quatre mois après Turgot avaient
été un vrai pillage. Il rétablit la comptabilité. Il annonça les vues
d'un gouvernement probe qui ne craignait pas la lumière. La foi à la
lumière, à la publicité, c'est en cela qu'il rappelle Turgot. Dès sa
première année, il joue cartes sur table, avoue ce grand secret que
l'État est grevé de quarante millions de rentes viagères (7 janvier
1777). On crie: l'imprudent! l'indiscret! Et cela au contraire
rassure; on apporte l'argent à cet homme si franc qui dit tout. Genève
seule prête cent millions. Sept mois après, _la lumière dans l'impôt_.
Nulle crue de cote personnelle sans vérification publique de ce qu'a
donné la paroisse par-devant les notables que la paroisse élit (août
1777). L'année suivante, 1778, essai (timide encore) des assemblées
provinciales de Turgot, et d'abord partiel, en Berry, en Guienne, en
Dauphiné, en Bourbonnais. Assemblées où le Tiers-État sera en nombre
dominant, qui doivent éclairer, conseiller, et non entraver le
pouvoir. (V. _Lavergne_.)

Necker nourrit la guerre. Mais à ce moment même, l'Autriche aurait
voulu nous jeter par-dessus une seconde guerre, d'Allemagne, d'Europe.
Joseph, comme plusieurs des enfants de Marie-Thérèse, n'eut pas
l'esprit très-sain. Sa soeur de Naples fut un monstre de lubrique
férocité, impudente, avec son Emma. Celle de France, légère et
charmante, violente par moment, plus douce (avec ses douces femmes
Lamballe et Polignac), avait dans ses caprices, dans son visage (au
nez un peu oblique), quelque chose de discordant. Le plus bizarre
était Joseph. Ce sombre personnage, bilieux, lanciné d'humeurs âcres
et d'hémorroïdes (_Arn._, 289), semblait ne tenir dans sa peau. Il
était résolu à se faire, à tout prix, grand homme, à éclipser le roi
de Prusse. Réformateur étrange, d'une part il ferme les couvents, de
l'autre il poursuit les déistes: tout déiste sera bâtonné, dépouillé
de ses biens, tiré de sa famille, enrégimenté et perdu dans les
colonies militaires (V. _Michiels_, II, 251).

Son cauchemar était Frédéric. Ayant si aisément gagné la Gallicie, il
guettait la Bavière, énorme proie, attenant à l'Autriche, qui l'aurait
fait compacte et monstrueusement arrondie en grand _Empire du Sud_.
L'électeur de Bavière était près de la mort. Son futur successeur, le
faible Palatin, était serré de près, obsédé par l'Autriche, effrayé,
corrompu; Joseph n'était pas loin de lui faire échanger son droit, son
héritage, pour un plat de lentilles, une petite fortune que Joseph
promettait à un bâtard du Palatin. Indigne escamotage. Mais il fallait
le faire sous les yeux perçants de Frédéric qui regardait.

Joseph vint voir ce qu'il pouvait attendre de notre appui contre la
Prusse, de notre vieille servitude autrichienne sous Choiseul et la
Pompadour. Antoinette serait-elle la Pompadour de Louis XVI, pour
livrer le sang de la France? Pour lui c'était la question. Il trouva
son Choiseul très-solidement enterré à Chanteloup. La Polignac, créée
exprès pour ramener Choiseul, n'y songeait plus, exploitait la faveur.
Quoi qu'on fît, Antoinette ne pensait qu'au plaisir: si vaine et si
mobile, quelque aimée qu'elle fût du roi, elle était réellement
neutralisée par Maurepas, Vergennes. Et la France? Son coeur et ses
yeux étaient tournés vers l'Amérique. Il était insensé de lui demander
autre chose.

Joseph fut ridicule. Les nigauds admirèrent qu'il fût descendu à
l'auberge, dans un hôtel de troisième ordre. Lui qui bâtonnait les
déistes, il visita Rousseau et lui fit ses hommages.

Censeur austère des moeurs et méprisant Versailles, il alla présenter
ses respects à la Du Barry, ramassa sa jarretière. Tout fut baroque en
lui, discordant, dissonant.

Il était parti de l'idée que Louis XVI était un idiot. Il le trouva
gardé, cuirassé, averti. Vergennes, chaque matin, prévoyait et disait
au roi ce que Joseph allait lui dire le soir, lui soufflait ses
réponses. Son humeur retomba sur Marie-Antoinette. Il lui reprocha
amèrement de n'être pas encore enceinte, de n'avoir pas su faire un
Dauphin qui lui aurait donné le pouvoir de servir l'Autriche. Dans les
notes écrites qu'il lui laissa (29 mai 1777), il la tance pour ses
_parties fines_ et ses courses de nuit, lui prédit une chute affreuse.
Il fait fort bien entendre que si elle n'est pas enceinte la faute en
est à elle, qui s'est remise à vouloir coucher seule, qui glace le roi
par ses dédains, etc. (_Arneth_, _Joseph_, p. 6). Certainement
l'obstacle était l'objet chéri dont s'indigne Marie-Thérèse (_Arn._,
1779). Le charme du bijou faisait tort au gros Louis XVI. Joseph
gardait rancune et mépris à la Polignac. Cyniquement il riait à son
nom (_Voyage de Bouillé, Mél. de Barrière_).

On est émerveillé de voir avec quelle douceur, celle qu'on aurait crue
si hautaine, reçut la correction. Elle se réforma un peu, se rapprocha
de son mari (janvier 1778) pour servir sa mère et son frère. Le
Bavarois était mort (en décembre) et la crise arrivait. Et il se
trouvait justement que le roi ne pouvait plus rien, étant lié (6
février) par l'alliance américaine et la guerre avec l'Angleterre.

Joseph eut l'air d'un écolier. Il prenait la Bavière. Frédéric lui
saisit la main, l'arrête et lui prend la Bohême. Joseph arme alors. Sa
mère pleure. Elle crie: _Au secours!_ Elle implore Antoinette. Elle
espère dans le roi, «dans la tendresse du roi pour sa chère petite
femme.» (_Arn._, 247.) Et ce n'est pas en vain.

La reine obtint le 18 mars que le roi renvoyât durement le ministre de
Prusse, qui le sollicitait de s'unir, d'imposer la paix. Louis XVI se
dit neutre, mais sous main donne à Joseph un secours de quinze
millions, selon le beau traité de 1756, nous refaisant ainsi
tributaires de l'Autriche. Lâcheté misérable et demi-trahison qui ne
fut guère secrète. Une si grosse somme ne fut pas invisible. Au départ
de l'Hôtel des postes, on vit les sacs et les fourgons. Cet argent et
celui que l'on donna en 1785, au total vingt millions, restèrent
ineffaçables. Louis XV en avait donné soixante-quinze à peu près.
Cette faiblesse du roi, cette duplicité et la haine du peuple, furent
payés comptant en amour. Ce jour même du 18 mars, la reine fut
enceinte de l'enfant qui naquit le 18 décembre 1778 (ce fut Madame
d'Angoulême).

Les neuf mois de grossesse furent très-cruels à l'Amérique. Le roi,
engagé avec elle, fit tout pour agir peu, ne pas trop fâcher
l'Angleterre, dans l'idée vaine que la guerre maritime pourrait être
évitée encore, et qu'il resterait libre d'agir contre la Prusse, libre
au moins de l'intimider. Il ne fit rien pour l'Inde. Il intima à
l'Amérique de ne pas attaquer les Anglais au Canada. Il refusa
l'argent qu'elle espérait, ne le donna qu'à regret et plus tard. Il
retint notre flotte à Brest, sous le prétexte que l'Espagne voulait
intervenir. Le 27 juillet seulement, on sortit, on se canonna, mais
sans résultat décisif. Nous rentrâmes bientôt, «faute d'hommes et
d'argent,» disait-on. L'autre escadre partit de Toulon, sous
d'Estaing, arriva tard, eut un fort beau combat et puis une tempête,
se retira. L'Amérique se crut trahie.

Le roi trahissait-il? Oui et non. Il s'intéressait à la guerre
maritime, mais n'y allait que d'une main, gardait l'autre pour
protéger l'Autriche, s'il en était besoin. La situation de Joseph en
août fut pitoyable. Avec sa grande armée, il était devant Frédéric. Le
vieux, de cent façons, l'appelait au combat; et le jeune n'osait
bouger. Son armée lui semblait trop neuve; il se défiait de ses
talents; bref, restait échoué tristement, méprisable à ses propres
yeux, lui si fier, qui visait si haut!

Jamais naufragé n'empoigna la planche de salut avec la peur, la force,
dont Marie-Thérèse éperdue empoigna Marie-Antoinette. Ce sont des
pleurs, ce sont des cris: «Sauvez, sauvez votre maison! Vous sauverez
un frère, une mère qui n'en peut plus.--Dira-t-on que la France nous a
abandonnés? et cela dans votre grossesse! (269, 277, 283.)--Dieu! si
nous étions culbutés!... Non, la France ne peut laisser notre cruel
ennemi nous subjuguer... Hélas! la Russie le soutient. Notre sainte
religion va recevoir le dernier coup.»

Cela bouleversait Antoinette. Elle fut violente à seconder sa mère,
faisant venir Maurepas, Vergennes, les forçant de parler. Toujours ils
échappaient. Que voulait-elle? de l'argent? Point du tout. Elle
voulait une armée et la guerre. Donc deux guerres à la fois?
N'importe! la timidité des ministres, leurs refus, la désespéraient.
Elle n'allait plus au spectacle, affichant sa douleur, se déclarant
tout Autrichienne. Elle pleurait à fendre le coeur, et faisait pleurer
Louis XVI (_Arn._, 265). En cet état, la femme est si touchante! Quel
chagrin de lui refuser!... Deux ivresses (des sens et des pleurs),
c'est plus qu'on ne peut supporter. Le roi n'y tenait pas. L'enfant
remue!... Il ne se connaît plus, il menace la Prusse (271), et l'on
est tout près de la guerre. Enfin l'accouchement (déc.),
l'enchantement de la paternité le met comme hors de lui. Il est tout à
sa femme, à l'Autriche. Il étale son dégoût des Américains et le
regret de cette guerre. Sa joie grossière (tout allemande) aux
relevailles, est marquée d'une farce indigne, d'un outrage à ce peuple
qu'il a promis de secourir. Aux étrennes il donna à une dame, qui
admirait Franklin, la figure de Franklin au fond d'un pot de chambre.

Certainement la France exagérait Franklin. Il était ridicule d'en
faire tout à la fois un Socrate, un Newton. Ses qualités réelles, sa
vertu calculée, sa dextérité, sa finesse à exploiter l'enthousiasme,
méritaient peu un pareil fanatisme. Lorsque l'homme du siècle,
Voltaire, vint mourir à Paris (mai 1778), ce grand événement n'éclipsa
pas Franklin. On les mit de niveau. Il en riait sous cape. Son esprit,
net et sûr dans un cercle borné, ne sentait nullement la sagesse de
notre folie. Dans ses enthousiasmes qu'on croit souvent frivoles, la
France a l'instinct vrai des grandes choses de l'avenir. Le culte
qu'on rendait aux gros souliers, à l'habit brun, ces fêtes qu'on
donnait à _l'homme simple_, à l'ex-ouvrier, il les prenait pour lui;
on les donnait bien plus à l'immense avenir, à cet avénement des
classes industrielles qui marque notre temps, à la création de la
patrie commune, asile des libertés du monde.

Revenons au printemps de 1779. L'Espagne avait fini par se joindre à
nous, s'ébranlait. Notre flotte, ralliant la sienne, allait avoir la
force étonnante, inouïe, de 68 vaisseaux de ligne. Effroyable
armement, à faire trembler les mers. Qu'était-ce auprès que l'_Armada_
dont on parle toujours? L'Anglais ne l'avait pas prévu. Portsmouth
n'était pas en défense. Quarante mille Français attendaient sur nos
côtes qu'on les lançât sur l'autre bord.

Grand moment! décisif! Le Roi avait paru l'attendre et l'espérer. Il
avait réuni, gardait dans une armoire secrète tous les plans, les
projets de la descente d'Angleterre. Et alors, il l'oublie! Il est à
la famille, à la femme, à l'enfant, c'est-à-dire, à l'Autriche. Il
s'agit avant tout de sauver Joseph II. Notre intervention y réussit.
Joseph n'y perdit pas; sa folie lui valut un morceau de Bavière, sans
compter nos 15 millions. Seulement il baissa à ses yeux, espéra moins
dès lors éclipser Frédéric, douta d'être un grand homme. Dans son
orgueil morose, il nous en voulut à jamais de l'avoir sauvé, nous haït
et se tourna vers l'Angleterre. Marie-Thérèse, moins ingrate, déclara
hautement que sa fille était son salut (A., 288, 295).

Fille admirable en vérité. Dans son zèle autrichien, elle parvient
encore à faire un de ses frères électeur de Cologne, établissant
l'Autriche sur le Rhin près de Frédéric, le blessant pour toujours,
lui mettant cette épine au pied (juin 1779).

Ce ne fut qu'en juillet que nos énormes flottes, espagnole et
française, se joignirent, tinrent la mer. L'Angleterre frémissait.
Elle sentait l'Irlande qui s'agitait derrière. Elle n'avait que 38
vaisseaux qui ne parurent que pour se cacher dans Plymouth, puis
sortirent, mais pour fuir, et disparaître à toutes voiles. Qui
empêchait l'attaque? les vents? ou le scorbut? Le vrai scorbut fut à
Versailles. On eut peur de prendre Portsmouth. On eut peur de saisir
Liverpool, de le rançonner, comme le proposait Lafayette. Porter aux
Anglais ces grands coups, ces coups honteux, c'était les enrager,
fermer la porte aux négociations, que le Roi, si froid pour la guerre,
que l'octogénaire Maurepas, que le prudent Vergennes, désiraient,
surtout Necker, accablé du fardeau. Le ministre de la marine,
Sartines, en préparant la flotte gigantesque, lui avait fourni un
prétexte excellent pour rentrer: elle avait peu de vivres (17
septembre 1779).

Le courage n'avait manqué qu'à Versailles. Il brillait aux duels de
vaisseau à vaisseau. Il éclata à la Grenade où le vaillant d'Estaing
battit la flotte anglaise, força de sa personne, sans canons, par
assaut, les batteries qui dominaient l'île. De là, en Géorgie,
attaquant Savannah, à pied, d'un même élan, il se fait repousser,
blesser. Et la campagne est nulle encore pour l'Amérique (1779).

Ce trop bouillant d'Estaing n'était pas moins alors celui qui
entraînait les hommes. Le corps de la marine, entre tous orgueilleux,
insolent et aristocrate, lui reprochait deux choses: d'abord d'avoir
servi dans les troupes de terre; 2º d'écouter les avis d'un officier
_bleu_ (non noble). On fit si bien que, pendant trois campagnes,
d'Estaing, écarté d'Amérique, laissa le libre champ aux victoires de
Rodney et des flottes anglaises. Les Américains déclinaient. Toujours
et toujours des revers. Ils ébranlaient la foi. Plusieurs se mirent à
croire que l'Angleterre vaincrait, et que même elle avait raison. En
voyant Washington avoir si peu de monde, on pouvait croire encore que
la majorité, le droit du nombre était pour George. Le brillant général
Arnold en juge ainsi et se déclare _Anglais_. Pour la seconde fois,
l'Amérique périt, si la France ne vient au secours. Washington écrit
une lettre directement à Louis XVI.

Celui-ci fut mis en demeure, embarrassé. L'opinion pesait, et
fortement, pour l'Amérique, et Franklin était là, un dieu pour la
société de Paris. Comment reculer devant lui? Tout pourtant dépendait
de ce que pourrait M. Necker. L'emprunt, longtemps facile, tarissait.
Il fallut en venir aux économies difficiles, scabreuses, à la Maison
du Roi, où quatre cents charges furent supprimées à la fois. Grand
coup qui achevait de tourner la cour contre Necker. Il devait ou périr
ou grandir par l'appui des peuples. Il grandit, publia son célèbre
_Compte rendu_, première révélation (incomplète encore, il est vrai)
de l'état réel des finances. La foi de l'honnête homme à la lumière, à
la publicité, eut deux effets profonds: il éclaira la France, il sauva
l'Amérique. L'emprunt devint possible. On lui porta deux cents
millions.

Sans augmenter l'impôt, il a donc pu faire face à cinq années
terribles,--«en chargeant l'avenir?»--sans doute, mais il lui crée un
monde, et l'avenir le remercie.

Les années 80-81 sont la gloire de la France. Elle y était _la grande
nation_:

D'un côté, elle pose la vraie loi de la guerre humaine, le respect dû
aux neutres. Elle couvre les faibles (Hollande, Suède, Danemark, etc.)
de la brutalité anglaise. La Russie, dans le Nord, établit ce droit
maritime, ferme la Baltique à la guerre.

D'autre part, on finit par ce qui eût dû commencer, on donne des
troupes à l'Amérique sous Rochambeau, avec cette noble déférence de le
subordonner à Washington. Le 28 septembre, huit mille insurgés, autant
de Français, enferment dans York-Town l'armée anglaise. Lafayette
menant une colonne d'Américains, Viomesnil une de Français, enlèvent
les redoutes qui la couvrent. Et les Anglais se rendent. Leur flotte
qui venait au secours, disparaît. L'Amérique est libre. «L'humanité a
gagné la partie.»

       *       *       *       *       *

La France garde la gloire et la ruine.

L'économie était partie avec Turgot, en mai 1776. Avec Necker, s'en va
le crédit, mai 1781.

Pour la cour, les privilégiés, la grande affaire était de chasser le
bon sens, de renverser celui par qui seul on marchait encore.
Quoiqu'il eut ménagé plus que Turgot les entours de la Reine, sa
réforme hardie de la Maison royale, puis son Compte rendu qui montrait
tant de choses, avaient décidément fait de lui un objet d'horreur. Il
était absolument seul. L'effort était terrible pour le Roi,
intolérable la fatigue de garder cet homme impossible, à ce point haï,
poursuivi. Admiré de l'Europe, envié de l'Angleterre même, Necker à
Versailles était la bête noire, et personne ne lui parlait plus.

Qui n'avait-il blessé, lui financier? la finance elle-même, en
supprimant quarante receveurs généraux, en démembrant le corps
redoutable de la Ferme, qui jusqu'à lui régnait depuis Fleury. Les
Parlements lui en voulaient à mort pour son essai des Assemblées
provinciales, pour les atteintes à leurs exemptions d'impôts. Il
voulait leur ôter la torture, leur plus doux privilége. Il inquiétait
les seigneurs. En supprimant la servitude chez le Roi, il voulait
l'étendre chez eux (_avec indemnité_). Et il l'aurait fait si le Roi
ne l'avait empêché, par un respect stupide _pour la propriété!_

Il tomba (mai 81). Ses successeurs incapables, Joly, d'Ormesson, aux
quatre cents millions que Necker emprunta en cinq ans, en ajoutent
autant en trois ans.

La guerre nous dévorait. Les Polignac avaient fait deux ministres,
Castries, Ségur, gens de mérite, mais sous qui la Guerre, la Marine,
deviennent énormément coûteuses. Ministres aristocrates. Sous Ségur,
plus d'officiers qui ne soient nobles. Sous Castries, l'insolent et
violent corps de la marine, à son aise écrasa _les bleus_ (les
roturiers). D'Estaing fut écarté pour faire place à De Grasse, qui
attache son nom à l'une de nos plus terribles défaites. L'intrépide
Suffren, qui, seul et sans secours, ramena la victoire à nos flottes
dans les mers des Indes, ne pouvait amener ses nobles capitaines à
combattre de près, à la portée du pistolet (V. Roux, etc.). Trois fois
en plein combat, il fut laissé, trahi. Nul châtiment des traîtres. Ce
grand homme de mer, précurseur de Nelson, dans un duel indigne avec un
prince, un parent des coupables, devait être bientôt lâchement tué.
Crime encore impuni.

Dissolution profonde. On comprend nos revers. Le plus terrible effort
ruineux, pour prendre Gibraltar, n'avait eu nul effet (1781). Une
expédition gigantesque s'organisait l'année suivante. Par une étrange
inconséquence, on se ruine en préparatifs, et l'on montre un désir
imprudent de la paix. L'Angleterre en avait grand besoin. On pouvait
le croire, en voyant le fils de Chatham, notre plus cruel ennemi,
Pitt, vouloir qu'on traitât. Tout est imprudemment, indécemment
précipité. L'Amérique traite avant la France, la France traite avant
la Hollande (janvier 83), sans stipuler pour elle ni pour nos alliés
indiens. L'Anglais naviguera dès lors dans les Indes hollandaises,
poussera librement la réduction de l'Indostan. L'Espagne gagne à la
guerre Minorque et les Florides.

La France? Rien.

Rien que de n'avoir plus un Anglais à Dunkerque.

Rien que d'avoir sauvé, délivré l'Amérique.

Reste à payer la guerre, le milliard emprunté.

Nous le regrettons peu, quand nous avons la joie de la voir, la grande
Amérique, monter, monter si haut, dans son immensité,--orgueil,
espoir, salut du monde.

Qu'importe qu'elle oublie, dans sa voie si rapide?... Elle fait mieux
que songer au passé. Elle ouvre l'avenir, et l'éclaire par ses grands
exemples, par la solidité de son gouvernement, en face de la flottante
Europe qui ne fait plus un pas que la terre ne lui tremble aux pieds.



CHAPITRE XV.

LA REINE.--CALONNE ET FIGARO.

1774-1784.


Avant la paix, Choiseul était mort dans l'exil (1782), et avec lui le
meilleur espoir de l'Autriche. Il était mort au moment où la naissance
du Dauphin (1781), doublant l'ascendant de la Reine, lui rendait enfin
quelque chance. La Reine avait manqué sa vie.

Car pourquoi naquit-elle? pourquoi fut-elle élevée, préparée, mariée,
dans les plans de Marie-Thérèse, sinon pour faire ici un ministre
autrichien, pour refaire de la France un fief de l'Empereur? Vergennes
y résistait, et l'honnêteté de Louis XVI.

Marie-Thérèse mourut. Et la Reine, d'autant plus flottante, rejetée
d'un écueil sur l'autre, au gré des Polignac, mit leur homme au
pouvoir, leur Calonne, qui la perdit, et la royauté elle-même.

Tragique destinée! On la comprendrait peu si on ne la suivait dans
son développement, dans la série des fautes et des entraînements, des
fatalités même, qui l'ont poussée, précipitée.

L'enivrement s'explique, au début de ce règne. Tous l'éprouvaient.
Quelle joie de voir enfin s'asseoir sur le trône purifié de Louis XV
l'honnête, l'excellent jeune Roi, cette Reine charmante! Qui n'eût
tout espéré? Un grand mouvement d'art décorait ce moment, illuminait
la scène. Et la Reine en était le centre.--Tout gravitait vers
elle.--Glück arrivait pour elle de Vienne, lui apportait _Iphigénie_.
Il écrivait _Armide_ (1775), pour qui, si ce n'était pour l'Armide
couronnée de Versailles? Peu artiste elle-même, elle sentait du moins
l'art par la passion. Piccini, appelé à Versailles par la Du Barry,
n'en fut pas moins accueilli d'elle, caressé, consolé des fureurs de
partis. Elle le fit son maître de chant. Elle est touchante et belle
au souper solennel où elle réunit les rivaux, Piccini, Glück, veut
finir cette guerre de l'Allemagne et de l'Italie.

Combat d'art supérieur. Mais la France pensait à Grétry. Grétry et
Monsigny, le _Déserteur_, la _Belle Arsène_, surtout _Zémire et Azor_
(traduit en toute langue), c'étaient les grands succès populaires et
nationaux, avec le _Barbier de Séville_, la Rosine de Beaumarchais.
Art tout français, d'étoffe un peu légère, mais tout à fait du temps,
d'accord avec son peintre et son poète, Fragonard, Parny (1775). La
poésie créole de celui-ci régnait. Moins le coeur, moins l'amour, que
l'élan du plaisir. Le tout à la surface, en mobile étincelle. La vraie
furie des sens n'éclata qu'à Vincennes, aux délires de deux
prisonniers (Mirabeau..., faut-il nommer l'autre?)

Toute image d'amour, Rosine, Arsène, Armide, faisaient regarder vers
la Reine, en vérité éblouissante. Une seule femme semblait exister.
Les fats tournaient autour. Elle s'amusait d'eux, de son mari aussi
avec grande imprudence. Elle avait le tort grave d'accepter trop le
rôle d'épouse négligée, qui les enhardissait. Très-justement son frère
lui reproche sa lettre étourdie où, se moquant du roi Vulcain, elle
dit qu'elle n'a garde d'aller faire Vénus à la forge, etc. Quelle
prise funeste pour la cabale haineuse qui lui supposait vingt amants!

Certes on exagérait. À regarder de près, on est plutôt porté à croire
qu'elle n'aima vraiment aucun homme. Elle fut éblouie un moment de
Lauzun. Elle subit longtemps un grondeur ennuyeux, Coigny, qui se
faisait son pédagogue. Elle fut sans nul doute reconnaissante pour
Fersen, qui prodigua sa vie aux jours les plus terribles. En tout
cela, je ne vois rien qui semble vraiment de l'amour. Elle n'eut de
passion que pour ses deux amies, mesdames de Lamballe et de Polignac.

Lauzun, tout fat qu'il est, dit qu'il plut, mais _que ce fut tout_. Ce
qu'elle aimait en lui, c'était le bruit, la mode. Le fou charmant
arrivait de Pologne. Ce pays de roman lui avait enlevé le peu qu'il
avait de cervelle. Il est si fou, qu'il croit convertir Catherine à la
cause polonaise. Puis il lui écrit de Versailles que ce serait sa
gloire «de faire qu'après sa mort une femme restât _reine du monde_.
Nulle n'en serait plus digne que Marie-Antoinette.» Mais celle-ci
n'en a pas envie. Elle dit n'en avoir ni le coeur, ni la force. Ce qui
lui faudrait, c'est l'amour. Dans cette atmosphère érotique, où tous
chantaient Éléonore, où elle-même honorait Parny, elle eût voulu, ce
semble, être amoureuse. Mais ne l'est pas qui veut dans les temps
énervés. On sent cette faiblesse jusque dans Parny même, dans ses
chants sans haleine, élan d'un pulmonique qui se vante d'infinis
désirs.

Elle quitta Lauzun fort aisément, et cela au moment où un amour réel
se serait attaché, lorsqu'étant ruiné, poursuivi pour ses dettes, il
ne fut plus l'homme à la mode. Je l'en excuse fort, mais lui pardonne
moins son infidélité pour la charmante femme qui l'eût dû toujours
retenir.

C'était alors la mode des _inséparables amies_, dont rit madame de
Genlis. La reine le fut un moment de madame de Lamballe. Elle ne
pouvait plus la quitter. Elle renvoyait tout le monde. Seule avec elle
à Trianon, elle faisait de petit dîners, d'interminables promenades.
On en riait, on en fit des chansons. Et pourtant quel plus heureux
choix? quelle amie désintéressée, ne se mêlant de rien, prête à servir
en tout, et même aux choses les plus dures (V. plus bas l'affaire du
collier)! Elle était tout coeur, tout amour, sans vanité, se trouvant
heureuse et comblée, toute princesse qu'elle était, des humbles
privautés où la dame d'honneur était moins que servante[16].

              [Note 16: Madame de Campan (I, 99) dit crûment l'étrange
              étiquette, choquante et indécente, qui fut pour la Reine
              un supplice avec sa première duègne (V. _Hyde_) et qui
              en vérité ne pouvait être tolérable qu'avec la créature
              aimée, l'unique à qui on est bien sûr de ne déplaire
              jamais.--Les grandes dames, pour ces petits mystères,
              aimaient à s'élever une enfant aimable et discrète,
              souvent une demi-demoiselle (V. Sylvine, _Staal_).
              Couchée près de l'alcôve dans la toilette intime,
              brodant, lisant le jour derrière un paravent, elle
              savait exactement tout. À Vienne, tout passait par ces
              mignonnes favorites (de qui la Prusse achetait les
              secrets). Elles étaient de grandes puissances. Le vieux
              Duval, vivant à Vienne, le savait bien. On voit dans ses
              _Mémoires_ qu'il ne courtise pas l'Empereur, mais deux
              femmes de chambre, une sage fille de Marie-Thérèse et
              une jolie Russe, de celles avec qui la Czarine aimait à
              folâtrer.--Une gravure allemande, faite à Paris sous
              Marie-Antoinette, exprime ces moeurs naïvement: _le
              Lever_, 1774: _Freudsberg invenit; Romanet sculpsit_.]

Elle avait un attrait tout singulier d'enfance (elle n'a jamais eu que
quinze ans), une fraîcheur éblouissante, avec la candeur de Savoie. La
reine trouva délicieux d'abord d'être en ces douces mains. Sa nature
vive et forte, le riche sang de Marie-Thérèse s'arrangeait à merveille
de la faible petite amie. Mais trop faible peut-être. L'odeur de
violette la faisait trouver mal (dit madame de Buffon). Son médecin
Seetzen attribue sa faiblesse, ses spasmes singuliers, à l'éducation
énervante, aux habitudes de couvent, dont les grandes dames, selon
lui, ne se corrigeaient jamais bien.

Cette mollesse plus que féminine n'est pas sans se marquer dans les
arts de l'époque, à telles délicatesses, telles sensualités. Les
petits bains obscurs, les secrets cabinets (comme à Fontainebleau),
peuvent en donner l'idée, avec leurs glaces mal placées, leurs
ornements de nacre, point de peintures obscènes, mais faibles et
galantes, comme de main de femme, et de femme énervée.

On devina bientôt que la pauvre Lamballe, si tendre, mais passive,
n'était pas pour répondre aux vives énergies de la reine. En la
nommant Surintendante, lui donnant une place d'affaires qui la faisait
le centre de la cour, elle-même finit le tête-à-tête, la sevra des
soins personnels qu'elle eût aimés bien mieux. Leur amitié languit.
Et, juste à ce moment (août 1776), on inventa la Polignac.

Combinaison profonde. Le vrai chef des Choiseul, madame de Grammont,
travaillant pour son frère croyant que la Lamballe ni Lauzun
n'intrigueraient pour lui, désirait donner à la reine ou un amant ou
une amie. Dans son expérience, jugeant par sa Julie, elle crut qu'une
amie aurait bien plus de prise. Un jour, dans les salons Lamballe, la
reine, en ses folles plumes, flottant au vent léger, arrête et fixe
son regard sur un objet charmant, une jeune dame inconnue à la cour.
Visage d'ange, de sourire enchanteur, et de simplicité touchante, sans
diamants, sans parure; qu'une rose aux cheveux. Toujours en robe
blanche. Sa pauvreté l'exilait en province. Quelle douce occasion! La
reine s'attendrit, l'enrichit sur-le-champ, la garda, la mena partout.
L'infortunée Lamballe tâcha d'abord de se soumettre et de subir cela.
Mais c'était trop. Elle tomba malade, et eut dès lors des accès de
catalepsie. Elle quitta Versailles. Elle alla à Plombières. Elle alla
en Hollande, revint s'enfermer à Paris. Toujours inconsolable, elle
pleurait dans les bois de Sceaux (V. Guénard, Hyde, etc.).

Toute autre, la nouvelle amie, avec son abandon apparent, son air de
bergère, était très-froide au fond. C'est ce qui la fit absolue. La
Lamballe avait été moins que femme, un enfant. La Polignac fut un
maître, doux, mais impérieux, comme un amant, qui maîtrisait la reine,
par moment la faisait pleurer. «Plus avide que tendre,» disait
Marie-Thérèse. L'_ange_ avait un mari, qu'il fallut faire sur-le-champ
grand officier de la couronne, en blessant toute la cour. L'_ange_
avait un amant, Vaudreuil, un officier, à qui pour commencer on donna
trente mille livres de rente. L'_ange_ avait un ami, un certain
Adhémar, qui ne voulait pas moins que l'ambassade d'Angleterre. Et son
autre ami, Besenval, eût voulu seulement faire le gouvernement, faire
nommer les ministres. Et pourquoi tous ces Polignac n'auraient-ils pas
été au moins ministres _adjoints_?

En tout cela, la jolie femme était menée par deux démons, Diane, sa
belle-soeur, bossue, galante, d'esprit malin, pervers, et son ami
Vaudreuil, un violent créole, colère, emporté, provoquant. Voilà les
maîtres de la reine.

Était-elle asservie sans retour? On peut en douter. Elle restait
capable de sentiments honnêtes. On a vu sa patience à recevoir les
rudes corrections de son frère (1777). Elle se réforma, accepta les
devoirs, les conditions du mariage, s'accoutuma à son mari. Il avait
vingt-quatre ans, et un grand éclat de jeunesse. Il était devenu
très-fort, par delà le commun des hommes. Elle fut enceinte coup sur
coup. À peine accouchée (de Madame), elle se trouva grosse, crut avoir
un dauphin. Elle eut le malheur d'avorter. Et, par-dessus, elle eut
un grave avis du temps: elle perdit presque ses cheveux. Il lui fallut
baisser, paraître en coiffure plate, découronnée pour ainsi dire.
Frappée, elle pensa aux prophéties sinistres de sa mère. Elle pleura,
se laissa aller, versa son coeur, sans doute. Le roi pleurait aussi,
plus tendre encore pour elle, dès ce jour l'aimant trop et faiblissant
de plus en plus.

N'eût-elle pu alors quitter la Polignac, la combler et la renvoyer?
Elle y songeait peut-être (1779). Elle lui donna presque un million
pour sa fille. Elle eût voulu, dit-on, lui faire un duché en Alsace.
Mais comment satisfaire toute la bande, les amis de la dame?
Vaudreuil, à ce moment, voulait faire un ministre, faire sauter celui
de la guerre, Montbarrey, qui lui refusait de l'argent. La reine était
embarrassée, craignant la censure de Coigny, intime ami de Montbarrey.
Il lui semblait dur d'obéir. Poussée par l'insistance obstinée de la
Polignac, elle éclata et s'emporta. Mais quel coup pour la reine!
Très-froidement la dame dit qu'elle va partir, lui rendre ses
bienfaits. Adoucie tout à coup, la reine voudrait la ramener. Elle est
plus froide encore, impitoyable. La reine n'en peut plus, ne peut se
contenir, étouffe de sanglots et de larmes. Elle demande pardon, prie,
s'humilie, se jette à genoux (_Besenval_, II, 197).

Domptée ainsi, elle tomba plus bas dans sa honteuse obéissance, agit
pour son tyran avec ardeur, exigea à tout prix qu'on fît ministre
Ségur, l'homme des Polignac. Qu'était Ségur? Elle ne le savait même
pas. Un jour, elle revient triomphante, et dit à son amie: «Soyez
heureuse enfin! _Puységur_ est nommé!» (_Ibid._ 110.) Que dire d'une
si grande ignorance? Que dire de Louis XVI, si aveugle et si dominé,
qui pour elle aujourd'hui prend _Puységur_, _Ségur_ demain? Tyrannie
pitoyable! Ségur passe, et elle est enceinte (22 janvier 1781).

Ce fut un Dauphin cette fois (22 octobre). Le Roi fut dans le ciel.
Mais ce bonheur tant désiré devint un malheur pour la Reine. On cria
que l'enfant ne venait pas du Roi. Orléans, que les Polignac avaient
blessé indignement (disant qu'il se cacha au combat d'Ouessant),
Orléans, en revanche, lança un trait mortel: «Qu'il n'obéirait pas à
un _fils de Coigny_.» Imputation injuste, selon toute apparence. La
Reine, à ce moment où l'enfant fut conçu, chassait un ami de Coigny.

La Reine retombée ainsi, assotie de ses Polignac, oubliait tout et
jusqu'à sa famille, ne répondant plus même à sa soeur, la reine de
Naples (_Augeard_, 251). Elle s'oubliait elle-même, elle allait se
mêler à la cour de la Polignac, qui ne daignait en écarter ceux qui
déplaisaient à la Reine. Le plus dur pour celle-ci, c'était
l'insolence de Vaudreuil; elle le détestait, le souffrait. Mais il ne
suffisait pas de l'endurer: il fallait l'admirer, en ses goûts, ses
petits talents. Poitrinaire, disait-il, il avait droit de ne rien
faire, il était l'amateur, le juge en tout. Sa passion était surtout
pour Fragonard, Parny de la peinture. Vaudreuil, étant créole,
protégeait le créole Parny, bien reçu chez la Reine, exalté, consulté.

Un seul prince, d'Artois, «un polisson,» dit la Reine elle-même, était
de cette société. Vivant avec les filles et les danseuses, il en
apportait le langage. On ne se gênait nullement devant la Reine.
Impudemment Vaudreuil se moquait devant elle de Vermond, son vieux
précepteur. Brutalement, dans un accès, il cassait au billard un objet
d'art, délicat, précieux, auquel elle tenait. Elle ne disait rien. Il
aurait cassé davantage.

De ce planteur le nègre était la Polignac, de qui le nègre était la
Reine, de qui le nègre était le Roi.

La royauté avait passé dans cette société. On le vit en 83. Malgré le
Roi, ils lancent, font jouer _Figaro_. Malgré la Reine même, qui
préférait un autre, ils mettent au pouvoir Figaro, je veux dire
Calonne.

L'affaire La Chalotais avait mis Calonne en son jour, démontré le
coquin. Ni le Roi, ni la Reine n'en voulaient. Donc il arriva.

Nul plus charmant ministre. D'avance il avait parlé net. Il promit
tout à tous, déclara qu'au rebours de Necker, il penserait aux
fortunes _privées_, qu'il ferait plaisir à chacun. Son système, neuf,
ingénieux, était de dépenser le plus possible. Ce ministère ouvrit
comme une fête. Les femmes l'appelaient _l'enchanteur_. Si l'on
demandait peu, il disait: «Pas assez!»

Des cent millions qu'il emprunta d'abord, pas un quart n'arriva au
Roi. Il paya les dettes des princes, les gorgea. Cinquante-six
millions pour le seul comte d'Artois, et vingt-cinq pour Monsieur.
Condé n'en eut que douze, mais avec six cent mille livres en viager.
On ne dit pas ce qu'eurent les prôneurs, les menteurs, intrigants de
tous genres, qui avaient fait ce grand ministre. (V. _Augeard_, 249.)

Tout va aller à la dérive. Où est le Roi? Que devient-il, il était
travailleur, sérieux, sous Turgot. À voir aujourd'hui sa torpeur, on
le croirait hydrocéphale. La table, la vie conjugale, l'invincible
progrès de l'obésité paternelle, semblent paralyser sa grosse tête
d'embryon. On lui fait en un an signer en acquits au comptant cent
trente-six millions! Pour qui? Je ne le sais. Il ne le sait lui-même.

Le seul point où le Roi se souvient qu'il est roi, c'est l'exclusion
de Figaro, son refus obstiné de lui ouvrir la scène.

Cette énorme apostume d'âcretés, de satires, traits haineux, mots
mordants, avait mis six ans à mûrir. Elle avait (Beaumarchais le dit)
pris son germe au salon du Temple, qui, des Vendômes à Conti, fut
toujours le foyer des nouveautés risquées. Conti, ce bizarre prince en
qui tout fut contraste (Conti-de-Sades, Conti-police, Conti-Rousseau,
l'ennemi de Turgot, révolutionnaire au pire sens), pressentit au
_Barbier_ ce que deviendrait Figaro. Il le voulut marié, en défia
l'auteur, lui mit le feu au ventre.

Six ans durant, à travers les affaires, Beaumarchais prit au vol cent
mots étincelants, qui jaillissaient vers la fin des soupers. La pièce
est chargée, surchargée d'esprit; elle en est fatigante.

Elle devint fort âcre, quand Beaumarchais, pour l'affaire d'Amérique,
ne put se faire payer, ne put trouver justice ni ici, ni là-bas. Il
s'aigrit, menaça, prédit un cataclysme, et sembla le vouloir, comme si
le torrent ne devait pas d'abord le rouler des premiers et l'emporter
lui-même.

_Figaro_ est très-sombre. Pendant toute la pièce, les lazzis, le faux
rire, j'entends derrière un bruit comme un vague roulement d'orage. Il
est partout dans l'air. «Je l'entends, dit madame Roland, au clos de
la Platrière.» (_Lettres._) Et Fabre d'Églantine, au petit chant
plaintif, dont tous les coeurs ont palpité.

J'aime peu _Figaro_. Je n'y sens nullement l'esprit de la Révolution.
Stérile, tout à fait négative, la pièce est à cent lieues du grand
coeur révolutionnaire. Ce n'est point du tout là l'homme du peuple.
C'est le laquais hardi, le bâtard insolent de quelque grand seigneur
(et point du tout de Bartholo.)

La pièce manque son but. Que le grand seigneur soit un sot, d'accord.
Mais qui voudrait que le puissant fût Figaro? Il est pire que ceux
qu'il attaque. On lui sent tous les vices des grands et des petits. Si
ce drôle arrivait, que serait-ce du monde? Qu'espérer de celui qui rit
de la nature, se moque de la maternité, qui salit l'autel même, _sa
mère_!

Le Roi qui se fit lire la pièce, jura qu'on ne la jouerait pas.
Cependant (le 12 juin 1783) le pétulant d'Artois, se moquant des
défenses, allait la faire jouer chez le Roi même, à ses
Menus-Plaisirs. Un ordre l'empêcha. Cela n'arrêta pas l'audace des
amis de la Reine. Vaudreuil, le 26 septembre, la fit jouer chez lui
devant la Polignac et sa cour de trois cents personnes (_Madame V.
Lebrun_, I, 147).

Surprenante insolence. Mais ils étaient maîtres du tout. Un mois après
cet acte d'effrontée désobéissance, le Roi justement nomme leur ami
de plaisir, le ministre qu'ils poussent, l'agréable coquin qui va
faire leur fortune de la fortune de l'État. Figaro avait dit: «Rions!
car qui sait si le monde vivra dans six semaines?»--Il n'en fallut que
trois pour faire la fin du monde, pour remettre la France au prodigue
effréné, Calonne, qui emporta la monarchie.

Ayant cédé la grande chose, le Roi s'obstine à la petite. De nouveau
il empêche _Figaro_ (fin de février), mais il est débordé. La Reine
lui fait croire que la pièce est changée, qu'elle est si mauvaise
d'ailleurs, qu'en jouant cette rapsodie, on en dégoûtera le public (17
avril 1784).

Le torrent attendait, les portes du théâtre frémissaient... On se
précipite... Ce fut presque aussi gai qu'au mariage de Louis XVI.
Plusieurs furent étouffés. Une si longue attente rendait terriblement
avide; on applaudit tout au hasard. Cent représentations ne peuvent
rassasier le public.

Quelle joie! Tout est égratigné, jusqu'aux protecteurs de la pièce,
jusqu'au ministère Polignac. Leur Calonne a son mot: «Il fallait un
calculateur; ce fut un danseur qui l'obtint.»

«Sot ou méchant... C'est le substantif _qui gouverne_.»--«Son mari la
néglige.»--«Fils de butor,» etc.--C'est la Reine, le Roi, le Dauphin.
Tout était saisi âprement, et telle allusion (imprévue de l'auteur)
était avec fureur trouvée, claquée, bissée.

La pièce fut servie à merveille par les acteurs. L'attrait
mélancolique de la comtesse (ou de la Reine?), de l'épouse _négligée_,
fut très-touchant dans la Sainval, belle pleureuse de tragédie, qui
cette fois joua le comique. Mademoiselle Contat, si fine de grâce et
d'esprit, traitée jusqu'à ce jour fort durement et souvent sifflée,
joua avec un charme frémissant la rieuse, l'espiègle Suzanne. Une
enfant de cet âge à qui tout est permis, mademoiselle Ollivier qui
jouait Chérubin, prêtait son innocence à des effets de scène calculés,
sensuels, où Beaumarchais, flatteur hardi des goûts du temps, groupait
ces trois femmes amoureuses. Autour de la Sainval, autour de la
Contat, Ollivier Chérubin voltigeait, «léger comme une abeille» dans
les jardins de Trianon. C'était fort chatouilleux, sensible avec cela,
libertin, et pourtant les yeux étaient humides. Sans deviner pourquoi,
on eût tout pardonné à ce Chérubin-fille, à cette enfant touchante,
qui défaillit bientôt, mourut (à dix-huit ans), et qui, dans le plus
hasardé, gardait l'attendrissant de celle qui devait vivre peu.

Au moral, le drame valait les moeurs publiques. Tout en les censurant,
il en donnait le pire. Le Roi fut très-chagrin de son étourderie à
permettre la pièce; il fut blessé aussi pour Monsieur, critique
anonyme, qui eut de Figaro un vigoureux soufflet. Mais le Roi, je le
crois, fut bien plus blessé pour lui-même. On avait dans la pièce
repris pour la comtesse (visiblement la Reine) la très-sotte légende
d'_épouse négligée_. Il l'aimait plus alors qu'il n'avait jamais fait
plus jeune, s'attachant, s'enivrant de la possession quotidienne, la
voyant elle-même se prendre peu à peu d'habitude, de fatalité. Et
très-réellement sans guérir de ses vices, elle finit par aimer son
mari.

Que l'on jouât dans _Figaro_ les tristesses de la chère personne, et
sa légèreté, les orages de Trianon, il le trouva exorbitant. Quand
Monsieur le pria de punir Beaumarchais, il était à jouer, il saisit
une carte, et (le sang lui montant au coeur et au visage), il écrit
dessus: «Saint-Lazare.»

Arrêté! et à Saint-Lazare, où l'on fouettait les petits polissons!...
Lâche outrage d'un homme tout-puissant au talent! à celui qui, tel
quel, avait eu le bonheur de faire plus que personne dans le destin de
l'Amérique. Par cela, Beaumarchais devait rester sacré.

Une caricature atroce figurait Beaumarchais entre les mains des
bourreaux lazaristes.

Le public prit pour lui l'outrage. Et quel public? Quelle est cette
jeunesse ardente à Figaro? Quels sont ces enfants sombres et qui ne
rient de rien? Les juges mêmes de Louis XVI. Dans ce parterre, Danton,
Robespierre ont vingt ans.



CHAPITRE XVI.

MONTGOLFIER, LAVOISIER.--ROHAN ET LA VALOIS.

1783-1784.


«De l'audace, encore de l'audace!» Ce mot qu'on dit plus tard était
dans les esprits. Un fait extraordinaire, un spectacle inouï, en
montrant tout possible au courage de l'homme, exalta l'espérance,
déchaîna l'imagination.

Tout Paris réuni à la Muette, le 21 novembre 1783, vit deux hommes
dans une nacelle qu'emportait un ballon, monter majestueux et calmes.
Le ballon, trouvé le 6 juin par Montgolfier, se gonflait constamment
dans le voyage au moyen d'un réchaud, d'une combustion qui
l'emplissait de gaz. Moyen très-dangereux. Ce n'étaient pas des hommes
d'un courage vulgaire (Pilâtre, Arlandes); les premiers des mortels
qui quittèrent notre globe, osèrent mettre l'air sous leurs pieds,
soulevés vers le ciel par la machine incendiaire qui pouvait les
précipiter.

Aux Tuileries, le 1er décembre, nouvelle expérience, plus hasardeuse.
Charles et Robert gonflèrent leur ballon de _gaz inflammable_. Les
esprits, pleins alors des expériences de Franklin sur l'électricité
des nues, supposaient que ce gaz, les traversant, pourrait s'enflammer
au contact. C'était aller à la rencontre de la foudre, la défier,
présenter l'aliment à sa redoutable étincelle. On fut épouvanté.
L'humanité du Roi s'émut, défendit de tenter la chose. Mais l'attente
était excitée; la foule était tremblante, impatiente... Les intrépides
passèrent outre, malgré le Roi, partirent. L'effroi, l'enthousiasme,
le délire furent au comble. On eût dit que les hommes avaient perdu le
sens, et les femmes s'évanouissaient...

Moment rare! L'infini de l'espoir s'ouvrit. On se crut sûr de naviguer
là-haut. Les plus lointains voyages dès lors étaient faciles. Plus
d'obstacles, d'Alpes ni de fleuves, plus de vaines barrières, plus de
douanes absurdes, plus de vexations des tyrans. L'homme ailé, devenu
condor, aigle, frégate, planant sur toute la terre!

Ne rions pas trop de nos pères. N'accusons pas ces élans
d'imagination. On s'est complu à mettre leur crédule espérance aux
miracles nouveaux, en face de leur philosophie, de leur logique
politique, de leur culte de la raison. Mais nulle contradiction. La
raison, à ce moment même, éclatait en prodiges, certains, palpables,
incontestables. Le plus grand événement des sciences, depuis Newton,
avait eu lieu et bien plus important. Il ne s'agissait pas de trouver
seulement des faits, de les lier et de les calculer. La science était
née _qui seule fait son objet_, qui crée les faits eux-mêmes, bref,
un _art de créer_. Chose énorme, que le siècle cherchait comme à
tâtons, et qui un matin a jailli, si grande, du front de Lavoisier
(1775), et tout à coup si claire! populaire, accessible à tous,
offrant une langue nouvelle, entendue de toute nation.

«L'homme est un Prométhée, _un second créateur_,» voilà ce que
proclament la chimie et la mécanique à la fin de ce siècle.--L'homme
est-il _guérisseur_? Trouvera-t-il en lui un remède à ses maux? a-t-il
une puissance qui referait chez lui l'équilibre détruit? Cette
question profonde fut posée au moment où Lavoisier résolvait la
première. Mesmer nous apparut en 1778, apportant aux sciences un fait
incontestable, l'action magnétique, que l'homme peut exercer sur
l'homme pour apaiser parfois, suspendre les douleurs. Ses disciples,
les Puységur, trouvèrent, ou plutôt reconnurent, le fait du sommeil
extatique, l'état du somnambule qui semble dépasser les barrières de
la vie, voit par un sens à part. Faculté obscure, variable, peu rare
chez l'être faible, chez la femme nerveuse, surtout aux moments
troubles où l'animalité domine. Elle l'expie, en est plus faible
encore. Ces singulières puissances (de faiblesse et non pas de force)
furent d'autant plus mal observées qu'on trouva intérêt à embrouiller
la chose pour exploiter, dominer ou corrompre. Les faits réels étaient
un texte trop commode aux fictions du charlatanisme, de l'empirisme
avide. Ils furent noyés d'abord des fumées équivoques d'une
thaumaturgie médicale, illusoire et souvent funeste. Dans les crises
que le maladif, la dame délicate, éprouvaient en formant la chaîne
magnétique au baquet de Mesmer, les nerfs, vainement agités d'un vague
orage sensuel, acquéraient un degré nouveau d'agitation morbide, et
l'esprit en restait atteint. Les débilités de Mesmer étaient prêts à
toute chimère, avides de merveilles, prêts à croire, prêts à voir les
miracles de Cagliostro.

Crédulité, charlatanisme, demi-folie, tout cela se trouvait ailleurs,
au gouvernement même. Calonne avait l'aspect d'un Mesmer politique.
L'impossible n'était pas pour lui. Il riait à ce mot. Il prenait en
pitié ceux qui avaient peine à comprendre son symbole financier: «À
dépenser, on s'enrichit.»

L'impossible, de même, a disparu pour Joseph II. Il embrasse le monde.
D'une part, il prendra le Danube, divisera l'empire Ottoman. D'autre
part, il mettra la main sur la Bavière, il forcera l'Escaut. Ayant
déjà Cologne par son frère, dominant le Rhin, il va prendre Maëstricht
et dominer la Meuse, peser sur la Hollande. En mai 84, il sonne contre
lui la cloche de la guerre, défie Frédéric et l'Europe.

Témérités étranges. Vergennes et Louis XVI en frémissaient, voyaient
le monde en feu, et la France épuisée de la guerre d'Amérique entrer
dans celle d'Allemagne. La Reine seule n'avait peur de rien. Elle
suivait Joseph à l'aveugle en son rêve, voulait nous y lancer. Bien
loin qu'elle soit restée froide (comme l'a dit M. de Bacourt), ses
lettres montrent à quel point elle fut violente pour son frère,
obstinée dix-huit mois, et chicanant pour lui. Elle parla fort et
ferme aux ministres, fit venir chez elle Vergennes, voulut
l'intimider, crut l'entraver, retenant ses dépêches. Mais son moyen le
plus direct fut celui qui avait réussi en 1778. Elle obsède, enlace le
Roi, et la voilà encore enceinte (juin 1784).

On dit qu'elle fit plus. Joseph empruntant pour la guerre, on prétend
que la Reine entreprit d'y aider, soit par les juifs d'Alsace, soit
par ses banquiers même (par Laborde et S. James), qui se fièrent à
elle pour garantir l'emprunt, et qui finalement en furent payés par
nous. Ainsi tout à la fois la France par Vergennes s'efforçait
d'empêcher la guerre, la France par la Reine y poussait, en faisait
les fonds!

Pour tout cela, la Reine ne pouvait compter sur Calonne. Elle était
brouillée avec lui. Elle l'avait créé, mais malgré elle, et forcée par
la Polignac. Elle aurait mieux aimé un ami de Choiseul, Loménie, ou
tout autre qu'aurait voulu l'Autriche. Calonne le savait à merveille,
savait ne tenir qu'à un fil. Il ne fut pas un an sans lutter avec
elle, travailla sourdement à la miner, la perdre.

«_Nul ministre solide que par la faveur de l'Autriche_;» c'est ce qui
ressortait de la légende de Choiseul, qui par là se maintint au
pouvoir si longtemps. Nul n'avait cette foi plus que Rohan qui,
changé, transformé, devenu Autrichien, à Strasbourg, à Versailles,
agissait fort pour l'Empereur. Son palais de Strasbourg, son château
de Saverne étaient le grand passage d'innombrables courriers entre
Versailles et Vienne. Prince d'empire et riche en Allemagne, influent
en Alsace, Rohan agissait pour l'emprunt qu'eût fait le juif Cerfbeer
ou autre. En même temps il offrait à Versailles un projet de finance,
pour faire sauter Calonne qu'il aurait remplacé, avec l'appui de
Joseph II. Serait-il pour cela accepté de la Reine? Rentrerait-il en
grâce près d'elle? C'était la question.

Rohan, pour refaire un Choiseul, était bien mieux posé que lui, ne
partait pas de rien. Il avait à Strasbourg quatre cent mille francs de
rente, trois cent mille à Saint-Vast, en tout presque un million par
an. Il était endetté, il est vrai, devait deux millions. Somme légère
en comparaison de la colossale banqueroute de son parent Guéménée (30
millions). Tout dans la famille était grand. Fort unis, ces
Rohan-Soubise poussaient d'ensemble au ministère. Le cardinal y visait
dès longtemps, stimulé par sa cour, ses secrétaires ardents qui ne le
laissaient pas dormir. Le dirigeant était le fin, le faux abbé
Georgel. D'autres étaient plus jeunes, entre autres un jeune homme
éloquent, de noble coeur, crédule, Ramond, le célèbre Ramond (des
Pyrénées, du Mont perdu). Mais le conseiller très-intime, l'oracle,
était Cagliostro, le magicien et le prophète, homme, il est vrai,
très-fin aux choses de ce monde, propre à associer des naïfs (Ramond,
d'Épréménil), à créer ces nombreuses loges, dont le centre eût été
Strasbourg.

Grande fortune. Rohan n'était pas au niveau. Il n'était nullement un
sot, comme on a dit. Mais pitoyablement faible, et scandaleusement
libertin. Usé à cinquante ans de corps, de coeur, sous sa belle
apparence, il était lâche, et, au moindre péril, prêt à tomber
très-bas. Il n'en avait pas moins les rêves royaux de sa famille, de
ces fameux rois de Bretagne qui s'estimaient autant au moins que les
Capets, trouvaient bien jeunes les Bourbons. Rien n'avait plus flatté
Rohan que d'acquérir, d'entretenir la plus noble maîtresse qu'on pût
avoir en France, la dernière du sang des Valois.

Cette femme, à coup sûr infortunée, quelles qu'aient été ses fautes,
est restée écrasée quatre-vingts ans sous l'infamie. Récemment
cependant un peu de jour s'est fait. M. Beugnot la relève sous
certains rapports. Il nous porte à conclure que les Mémoires qu'elle
écrivit pour se laver ne sont pas méprisables autant qu'on avait
cru,--bref, que ce grand procès n'a été que jugé,--éclairci? examiné?
non.

Ce n'était pas du tout un monstre. On ne résistait guère à son
charmant aspect, à sa parole agréable, enjouée. Tout d'abord son
visage disait: «Je suis Valois,» ayant l'ovale très-noble et un peu
long de la famille. Ses yeux bleus expressifs, sous l'arc des sourcils
noirs, brillaient de certaine étincelle qu'eut cette dynastie de
poètes, de Charles d'Orléans à la divine Marguerite. Elle en avait la
bouche un peu grande et le fin sourire, prête à conter les _Cent
Nouvelles_. Avec ses jolies dents, elle avait quelque chose de
railleur, de mordant, certain attrait sauvage. Et sauvage elle fut en
effet de misère dans l'enfance jusqu'à quatorze ans. Les Saint-Remy,
ses pères, méprisant tout métier, ruinés, misérables, avaient ici la
vie qu'ils auraient eue en Canada, vivant de rien, de baies, de
misérables fruits, faisant aux bois de petits vols, que (par charité
ou par peur) on ne voulait pas voir. Ils n'étaient pas errants
cependant. Ils restaient autour de Bar-sur-Aube, près de leurs
anciens fiefs, comme attachés encore à ces terres, attendant je ne
sais quel hasard qui pourrait les y faire rentrer.

Le dernier Saint-Remy mourant, laissa trois orphelins, que la mère
mena à Paris. Celle dont nous parlons, jolie, intelligente, mendiait
pour les autres, devait rapporter tant le soir, sinon battue
cruellement. Sa mère la maltraitait; son frère, sa soeur, nourris par
elle, la malmenaient comme mendiante.

L'enfant resta assez petite, fut faible et délicate. Elle garda de
tant de souffrances une trace (qu'a remarquée Beugnot), c'est que la
nature, en formant son sein, n'acheva pas, «n'en fit qu'une moitié,
qui faisait fort regretter l'autre.»

Une bonne dame qui en eut pitié, prit les orphelins, les présente à
Louis XVI. Ce qui surprend, c'est qu'il fut peu touché. Cette race des
Valois lui parut dangereuse. Il voulait les éteindre, faisant du frère
un moine, un chevalier de Malte, et les deux soeurs religieuses. Avec
une petite pension, on les mit à Longchamps. Et dès qu'elles furent
grandes, l'abbesse, selon les vues du roi, voulut, de gré, de force,
les voiler, les enfermer là pour toujours. Dans cette abbaye, près
Paris, de renom musical, qui recevait tout le beau monde, elles
avaient rêvé une autre vie. À tout hasard, elles partirent, n'ayant
que dix-huit francs chacune, sans appui, abri, ni ami.

Ces pauvres demoiselles, seules ainsi dans la rue, étaient comme une
proie. La seule maison qu'elles connussent, était celle de leur
bienfaitrice. Mais elle leur était dangereuse. Le mari, prévôt de
Paris, corrompu, endurci dans ses exécutions sommaires des voleurs et
des filles, avait persécuté l'aînée dès quatorze ans, voulant
vilainement se payer sur l'enfant du pain qu'elle mangeait chez lui.
Elles fuirent de Paris, allèrent à Bar-sur-Aube, le pays de leurs
pères, y arrivèrent avec six francs. Une dame les reçut par charité.
Cette dame avait un neveu, militaire en congé, gendarme de la maison
du roi. La Valois n'y échappa point. L'hôte, le protecteur s'en
empare, la rend enceinte. On la marie, et elle accouche au bout d'un
mois de deux enfants. Mais elle était trop faible, les enfants ne
vinrent pas viables. Elle resta affublée d'un mari, sot, laid et
endetté, et qui n'était qu'un embarras.

Elle avait bien du nerf, ne désespéra pas. L'idée fixe qui avait
soutenu ses aïeux, la soutenait aussi: c'était sa terre, ce
patrimoine, qui, après avoir passé de main en main, était rentré alors
au domaine royal, et semblait d'autant plus facile à recouvrer. Elle
vint vaillamment seule à Paris, réclamer, mendier, avec son grand nom
de Valois. Son compatriote Beugnot, jeune avocat, lui donnait parfois
à dîner. Toujours souriante, gracieuse, elle semblait n'avoir jamais
faim, en mourait; menée au café, elle tombait sur les échaudés. Un
jour, chez une grande dame qu'elle sollicitait, elle se trouva mal;
c'était de faim.

La grande aumônerie avait par an plus d'un million et demi pour aider
la noblesse pauvre. Nulle plus noble, plus pauvre, à coup sûr, que
celle-ci. Rohan, à qui on la présente, est attendri, et lui donne
d'abord en secours deux ou trois mille francs. Mais son coeur se
prend fort; le voilà amoureux, lui si blasé, usé. Celle-ci, soit par
l'effet du nom, soit par son enjouement charmant, malicieux, certain
attrait sauvage de chatte ou de panthère, lui mit la griffe au coeur.
De Paris à Versailles, où elle était pour ses affaires, il lui écrit
des lettres éperdues (Beugnot les vit plus tard), lettres folles,
honteuses, de désir effréné. Bref, il la prend à lui, l'établit,
l'entretient sur la caisse des pauvres, la met dans un hôtel, avec
quatorze domestiques. Tout cela, dit Beugnot, bien avant le vol du
collier. Elle n'avait que faire de filoutage. Il y suffisait de
l'amour.

Dès lors, faisant figure et mendiante à quatre chevaux, elle
sollicitait à Versailles. Mal reçue pourtant des puissants, mal de la
Polignac, qui se souciait peu d'approcher de la Reine une personne
agréable et dangereusement intrigante. Elle ne fut guère mieux
accueillie de Calonne, qui crut la renvoyer avec un peu d'argent. Elle
y fut superbe d'orgueil, parla comme auraient fait Charles IX, Henri
II, lui dit que des Bourbons elle ne voulait que sa terre, qu'elle
resterait là et ne s'en irait pas qu'il ne lui eût mieux répondu.

Elle fut bien reçue de la comtesse d'Artois, de la bonne soeur du Roi,
qui aimaient peu la Polignac, bien aussi (si on doit l'en croire) de
l'intérieur de la Reine, de ses femmes, excédées du règne de
l'éternelle amie, et charmée d'introduire du nouveau en dessous. La
reine lui donna un secours. Qu'elle l'ait vue, ou non, c'est un point
secondaire. Pour ses femmes (Misery, Dervat), elle put, à l'insu de
son tyran, la Polignac, accueillir l'envoyée du parti opposé, de
Rohan, alors bon Autrichien, agent de Joseph II, et courtier de
l'emprunt que l'Autriche crut faire en Alsace. Rohan dut s'y tromper
et se croire pardonné. Se rendant nécessaire, il crut aller plus loin,
pouvoir devenir agréable. Il avait cinquante ans. Mais Besenval les
avait bien, quand il osa faire à la reine une déclaration, qui ne la
fâcha pas; elle le toléra, le garda comme ami, et même familier
d'intérieur dans ses parties de Trianon.

La reine avait trente ans, s'était assez rangée. Les excentricités
d'Orléans, les folies d'Artois, le vertige des bals de nuit (d'où une
fois elle revint en fiacre), toutes ces légèretés de jeunesse
n'allaient plus à son âge. Elle était plutôt triste. Mais le vide
d'esprit ne lui permettait pas de chercher, de trouver de plus dignes
amusements. Le catalogue de ses livres, si différent de la
bibliothèque excellente de la Pompadour, fait peine et fait pitié. On
y voit figurer _Faublas_, les livres de Rétif, si vulgaires et si
graveleux. Son goût pour jouer les soubrettes, s'exposer dans ces
rôles, non pas à huis clos aux amis, mais aux gardes de la porte même
qu'elle appelait, tout cela est peu digne de la fille de
Marie-Thérèse.

Elle n'était nullement méchante, dans l'intérieur elle était fort
aimée. Elle n'eût jamais de jeu cruel, ni de souffre-douleur, comme en
avaient trop souvent les princesses (V. la Harcourt dans
_Saint-Simon_). Mais elle aimait les farces, et le bas grotesque
italien. Espiègleries parfois fort innocentes, comme la fête où
d'Artois convalescent dut (captif et lié) souffrir les compliments
des faux bergers de Trianon. Parfois c'étaient choses malignes, comme
la comtesse d'Artois qu'on fit prendre, exposer devant tous dans un
rendez-vous. Une chose fort cruelle fut faite pour amuser la reine,
qui ne s'est jamais effacée de la tradition de Paris. Les dames de la
Halle étaient venues pour une fête, superbes et familières, dans leurs
royaux atours. Au dîner que donna le roi, les gardes du corps les
grisèrent, et (dit-on) eurent l'indignité de mêler dans les vins de
dangereuses drogues, qui leur firent dire et faire mille choses
comiquement impudiques. Certaines se jetaient aux rieurs, se livraient
elles-mêmes. Elles furent le matin rendues à leurs maris dans un état
qu'on n'ose dire. Cela fut impuni. La reine, qui le blâma, sans doute,
fut pourtant curieuse, et, dit-on, voulut voir, eut le tort d'en salir
ses yeux.

Beaucoup plus innocente était la mystification dont le cardinal de
Rohan fut l'objet en juillet 1784. La reine était alors fort triste
pour son frère, et de plus enceinte d'un mois, dans les premiers
ennuis de la grossesse. Probablement on voulait la distraire. _Figaro_
était à la mode, la fureur du moment. La reine, qui jouait Rosine du
_Barbier_ (et Suzanne plus tard, ou la comtesse Almaviva), raffolait
de Beaumarchais. Les quiproquos du dernier acte, la scène de nuit et
de forêt, furent-ils réalisés, pour l'amuser, dans le parc de
Versailles? cela n'est point invraisemblable. Rohan, bien plus que
Figaro, était mystifiable; un fat de cinquante ans rappelait encore
mieux le Falstaff si comique des _Joyeuses femmes_ de Windsor. La
farce était certainement dans les goûts connus de la reine, mais du
reste innocente. La reine eût désiré, dit-on, que le roi même y
assistât, qu'il connût son grand-aumônier. On ne voulait faire à Rohan
d'autre mal que le ridicule. La Valois, sans difficulté, se prêta à la
chose contre son bienfaiteur, croyant (sur une idée fort juste de la
nature humaine) que la Reine l'ayant mystifié, s'en étant amusé, lui
serait moins hostile et peut-être amie tout à fait.

Il fallait une actrice qui, de port, d'apparence, ressemblât à la
Reine, pour tromper les yeux de Rohan. Il y avait justement une
demoiselle d'Essigny qui avait cette ressemblance. Était-ce proprement
une fille? Non, mais son habitude était d'aller s'asseoir chaque
soirée sous les ombrages (alors beaux et grands) du Palais-Royal. Un
enfant de quatre ans qu'elle amenait, la gardait, la faisait respecter
un peu de ceux qui la suivaient. La Valois n'osa dire ce qu'était
d'Essigny. Elle la fit baronne étrangère, et la baptisa _Oliva_ (c'est
le mot _Valois_ retourné). Pour décider une telle dame, une baronne, à
s'en aller la nuit au bois, jouer un rôle scabreux, il fallait un
payement assez fort. On ne marchanda pas. La Valois dut donner quinze
mille francs à Oliva, sans doute les reçut, mais ne lui en donna que
quatre.

Oliva avait un peu peur. Elle craignait surtout que le grand seigneur
qui viendrait, ne s'émancipât trop (devant un tel témoin! la Reine,
qui serait cachée et verrait). La Valois la calma, la styla, et pour
être sûre qu'elle jouât mieux son petit rôle, elle la mena à _Figaro_,
pour voir ce cinquième acte qu'on voulait imiter.

Oliva, en robe _à l'enfant_, de fin linon blanc moucheté, sous un
blanc mantelet, une jolie _thérèse_ à la tête, fut amenée la nuit au
bas du tapis vert, dans un bosquet obscur, et tremblante attendit.

De son côté Rohan n'était pas rassuré. Non qu'il ne se crût beau dans
un habit de mousquetaire où il s'était serré. Mais il ne savait pas
jusqu'où irait la bonté de la Reine, doutait d'en être digne. La
Valois dit qu'avant, pour se faire le coeur jeune, il avait jugé bon
de prendre l'étincelle, et chez Cagliostro, et près d'une jeune Ève,
enfant qu'il avait à Passy, dans cette unique but de raviver l'amour.

Tout alla à merveille. Rohan vit la figure, ombre blanche et légère,
qui vint et d'une voix très-douce, basse (timide de passion, il n'en
douta pas), dit: «Tout est oublié!» Éperdu, il se mit à genoux, et
plus encore, en vrai esclave, s'aplatit, lui baisa le pied
(_Georgel_). Il était dans l'extase.

Mais la Valois accourt, les avertit: «On vient!» Funeste contre-temps!
bien amer à cet homme heureux!... La fausse Reine s'évanouit, pas si
vite pourtant qu'auparavant n'échappe de sa main une rose, sur
laquelle il se précipite, qu'il baise, adore... Mais il est entraîné.

La Valois voudrait nous faire croire que la Reine s'étant amusée de
Rohan, l'ayant trouvé crédule, ému, passionné, en avait eu pitié et
l'avait consolé, qu'ils eurent des rendez-vous.

Je n'en crois pas un mot.

Mais je trouve fort vraisemblable que la Reine ait fait faire la
mystification. Jamais la Valois d'elle-même n'eût offert ce salaire
énorme à Oliva, salaire royal, de celle qui peut jeter l'argent pour
un caprice.

Le lieu du rendez-vous n'est pas dans les bois de Versailles, mais
dans le Parc, fermé de grille. On n'y va pas la nuit sans un ordre
d'ouvrir.

Si la Valois avait fait de sa tête, et non autorisée, un pareil coup
d'audace, elle eût craint beaucoup plus une indiscrétion d'Oliva. Elle
l'eût ménagée davantage. Elle était bien peu inquiète, puisqu'au
risque de la faire parler elle osa empocher les deux tiers du salaire
promis.



CHAPITRE XVII.

LE COLLIER.

1785.


La mystification était trop fructueuse pour ne pas la continuer. Et ce
n'était pas difficile. La Reine, en sa triste grossesse, avait besoin
d'amusement. Elle aimait, on l'a vu, le burlesque et les petites
farces, comme en Autriche, en Italie. Le cardinal, embarrassé, avait
besoin du ministère; la passion le rendait crédule, et prêt à faire
toute folie. Et la Valois avait besoin de les exploiter tous les deux.
Fastueusement entretenue par Rohan en 83 sur la caisse ecclésiastique,
elle baissa en 84, suppléa l'amour par l'intrigue. On l'a vu gagner
dix mille francs du salaire réduit d'Oliva. Elle dut attraper quelque
argent de la Reine pour les lettres grotesques qu'elle apportait du
cardinal. Ces lettres éperdues de l'_esclave_, adorations folles,
étaient une riche source, intarissable, de risée. Le succès enhardit
la Valois. Elle osa (à l'insu de la Reine) faire de fausses réponses
en son nom; réponses encourageantes qui exaltaient Rohan, et le
rendaient sans doute plus généreux pour la Valois.

Rohan croyait toucher au but, et remplacer Calonne. Entre celui-ci et
la Reine une guerre avait éclaté en 1784. Enceinte de trois ou quatre
mois, elle avait une envie, un vif désir d'avoir Saint-Cloud, de
l'acheter aux Orléans. Saint-Cloud, c'est Paris presque, lieu libre,
où l'on rentre à toute heure. Elle avait souvenir de cette nuit de bal
où le Roi lui ferma la grille de Versailles, la laissa à la porte
négocier, prier (Bachaumont). Devenue régulière, elle avait cependant
ce caprice de la liberté, d'une propriété tout à elle, acquise en
propre et privé nom. Le Roi consent, mais Calonne résiste, disant
qu'acquis ainsi, Saint-Cloud serait terre autrichienne, propriété de
l'Empereur, si la Reine mourrait ne laissant pas d'enfants. Il résiste
six mois, ne cède que forcé par le Roi, mais se venge. Il arrête sous
un prétexte Hugeard, secrétaire de la Reine, qui a rédigé le contrat
(_Mém. d'Augeard_).

Lutte étonnante qui indigna la Reine. Calonne n'était pas un Turgot.
Prodigue des prodigues, pour elle seule il est économe. Cent millions
ont passé à son joyeux avénement pour les princes et les Polignacs. Il
a de l'argent pour Cherbourg, pour les canaux, les barrières de Paris
qui vont coûter douze millions. Il en donne quatorze pour payer
Rambouillet, acheté par le Roi. Il achète les terres de tous les
seigneurs obérés au prix qu'ils veulent (pour soixante-dix millions).
Il fait signer au Roi en un an cent trente-six millions en acquits
au comptant (dont vingt et un millions inconnus, anonymes). Et il n'en
a pas quinze pour acheter Saint-Cloud!

Combien moins aura-t-il de l'argent pour l'Autriche et les millions de
Joseph II!

La Reine aurait voulu le chasser à tout prix. Rohan, plus complaisant
et brûlant de servir, s'offrait, offrait un plan de finances qu'un
certain avocat Laporte avait écrit et lui avait donné par la Valois.

La Reine était troublée. Elle n'avait jamais eu une grossesse si
orageuse. Elle croyait mourir en couches. Dans ses craintes, elle
permit qu'on consultât pour elle le devin à la mode, grand ami de
Rohan, et qui logeait chez lui, le célèbre Cagliostro. Véritable
enchanteur, dont on n'approchait guère sans en être séduit. Aux
pratiques occultes (magnétiques et somnambuliques), il liait la
maçonnerie. C'était son originalité, ce qui le distinguait et du
fameux Borri, qui brilla à Strasbourg au XVIIe siècle, et du comte de
Saint-Germain, cet homme d'infiniment d'esprit, qui dut éblouir Louis
XV, faisant à volonté et donnant des diamants. Cagliostro l'avait vu
en Allemagne, avait pris sa tradition. Mais sa grande éloquence, son
génie sicilien, lui donnait une bien autre action, et même sur des
gens sérieux. Il semblait que par lui il vînt un nouveau dogme. Ne
brisant nul autel, il en élevait un au dieu inconnu, la Nature. Il
avait pris d'abord un point central, le Rhin, entre France et Empire,
au palais de Rohan et sous la flèche de Strasbourg.

On débitait mille choses. Les Allemands, en lui, revirent le Juif
errant. À Paris, il était musulman d'origine, fils de quelque roi
d'Orient, élevé dans les Pyramides, où il apprit à fond les sciences
occultes. Ainsi que Saint-Germain, il avait vécu trois cents ans. Il
en paraissait trente. C'est qu'il possédait le secret de rajeunir,
renouveler la vie, et la puissance aussi de réveiller l'amour.
L'amour? on le voyait, vivant, en sa charmante femme, Serafina
Feliciani, une fleur du Vésuve (lui était de l'Etna).

Cette Serafina semble être pour beaucoup dans la puissance
d'attraction qu'eut Cagliostro pour Rohan. Dès qu'ils vinrent à Paris,
le prince cardinal les établit près de lui, au Marais, paya tout et
défraya tout. Ils eurent un hôtel rue Saint-Claude. Serafina eut une
cour. Madame de Valois dut se subordonner, lui tenir compagnie. À se
loger si loin, Cagliostro gagna. Le désert attira la foule. Le plus
grand monde, les belles dames affluaient, consultaient le sage,
s'initiaient à ses mystères. On s'enivrait de sa parole et de sa
fantasmagorie. Ému, illuminé, et d'autant moins lucide, on errait
volontiers dans les sombres jardins du vieil hôtel, hantés de visions,
d'ombres aimées peut-être, de ces illusions qu'avait trouvées Rohan
sous l'heureux bosquet de Versailles.

C'est dans cette maison, de renommée douteuse, qu'on vint consulter
pour la Reine. Mais le sage, pour sonder le sort, avait besoin d'une
_innocente_. Rohan et la Valois lui amenèrent la nièce de celle-ci,
encore enfant, qui, certains rites accomplis, eut (par une carafe et à
travers l'eau trouble) la vision que l'on désirait. Une figure de la
Reine apparut, et, questionnée sur l'accouchement, donna un signe
favorable.

Un des initiés de ce temple de la Nature qu'y avait mené la Valois,
était le riche Saint-James, qui avec les Laborde, fit l'emprunt
autrichien. Saint-James était, avec les deux joailliers de la Reine,
Boehmer et Bassange, propriétaire en tiers d'un collier de diamants,
de près de deux millions, fait jadis pour la Du Barry. On ne pouvait
plus s'en défaire, ne trouvant personne assez fou. On en parlait sans
cesse. On disait qu'on donnerait bien deux cent mille francs à qui le
ferait acheter. Cagliostro sentit la portée d'un tel mot. Georgel dit
(comme la Valois) que le grand magicien «mieux que personne sut le
secret des motifs de l'acquisition du collier (t. II, 119).» Mais il
ajoute, par respect, «que c'est un grand secret, profond, des loges
égyptiennes.»

Secret fort transparent, facile à deviner. Cagliostro, expert aux
moyens d'aviver l'amour, voyant le cardinal inquiet d'avancer si peu,
et d'autre part, voyant la Reine dans l'orage, aux moments où la femme
est faible,--conseilla à Rohan l'essai d'un talisman, qui, devenu
magique par des conjurations puissantes, lierait deux coeurs, deux
âmes. Vieille recette, employée tant de fois par les Cagliostro du
Moyen âge. Rohan crut voir la Reine asservie du moment qu'on aurait pu
(comme aux coursiers sauvages) adroitement lui jeter ce _lazo_.

De naissance, elle avait la passion des diamants. Elle en reçut
beaucoup du Roi, et cependant tout d'abord, à l'avénement, acheta des
bracelets très-chers (que censure fort Marie-Thérèse). Bien plus, au
moment même (1776), des girandoles merveilleuses qu'elle ne put payer
qu'en six ans. Tout cela était éclipsé, disait-on, par les diamants de
la reine d'Angleterre, alors nouvelle reine des Indes. Le collier, qui
eût pu rivaliser, semblait trop cher. Louis XVI avait dit: «J'en
aurais deux vaisseaux.» Cependant ce collier, unique, irréparable,
allait (on l'assurait) passer en Portugal. Quelle perte pour la
France, pour la couronne de France! Aussi grande sans doute que si
elle perdait le _Régent_, notre diamant (unique!). Il semblait
très-français de garder le collier.

La royauté, cette religion, ce permanent miracle, a besoin de ces
choses éblouissantes qui étonnent, qui obligent à baisser les yeux.
Les étranges reflets du diamant aux lumières font comme un mystère de
féerie, une auréole (divine? ou diabolique?)--De là ces passions
violentes, ces furieuses manies du diamant. On sait le joaillier
terrible qui ne vendait les siens qu'en voulant les reprendre, et
poignardant les acheteurs.

Si la Reine, dit-on, avait tant d'envie du collier, pourquoi n'en
parla-t-elle pas au Roi, qui ne l'aurait pas refusé? Mais le Roi, à
l'instant, venait de lui donner Saint-Cloud (quinze millions). Mais le
Roi, à son frère allait faire don de cinq millions. Elle eût été bien
indiscrète de prendre un tel moment pour faire une troisième demande,
d'une futilité si coûteuse. Elle dut avoir honte, tout autant que
désir. On sait d'ailleurs que ces caprices, ces _envies_ de la femme
enceinte, sa friandise avide d'avoir sur-le-champ tel objet l'humilie
d'autant plus qu'elle est d'instinct aveugle, sans raison, contre la
raison. Il y faut le mystère. Le grand jour gâte tout. Offrez
l'objet; elle refuse, «car cela n'est pas raisonnable.»

Ses tentateurs, les joailliers, gens fins, que leur commerce initiait
à ces faiblesses de femme, venaient tous les jours _travailler_ avec
elle pour les parures de ses prochaines relevailles; et elle ne
pensait qu'aux bijoux. Elle voulait l'objet, mais qu'il vînt de
lui-même. Saint-James qui gagnait sur l'emprunt, Rohan visant au
ministère, auraient pu l'offrir comme _épingles_. L'affaire tardait,
traînait. Le désir l'emporta. Excédée du retard, elle permit d'agir
(si l'on croit la Valois), et dit «qu'on fît ce qu'on voudrait.»

Longtemps après, en 1797, à Bâle, les deux joailliers avouèrent à
Georgel _que la Reine n'ignora nullement_ qu'on achetait le collier
pour elle (_Georgel_, II, 66). Ils étaient trop prudents pour livrer
un pareil objet sans être sûrs de son désir.

Mais la Reine n'écrivait jamais (sinon un peu à sa mère, à son frère).
Vermond, Augeard, faisaient ses lettres. Dessales les écrivait; il
était son _faussaire en titre_, comme en ont toujours eu les rois[17].
Même les signatures des lettres aux souverains n'étaient pas de sa
main. Ses joailliers n'auraient jamais eu l'impudence d'exiger plus
que n'en avaient les rois. Il suffit donc que Rohan achetât, et qu'on
mît au traité qu'elle acceptait. C'est ce qu'on fit _sans imiter son
écriture_. Elle-même le dit à Augeard.

              [Note 17: V. S. Simon sur Rose, et ce qu'en dit M.
              Feuillet de Conches, _Revue des Deux Mondes_, 13 juillet
              1866.]

On mit sur le traité: Antoinette _de France_--et non
d'Autriche,--pour que cet objet précieux restât à la Couronne, ne
devînt jamais autrichien, comme eût pu devenir Saint-Cloud, d'après
les termes du contrat.

«Comment, dit-on, la Reine eût-elle désiré le collier? pour le cacher,
l'enfouir? L'ayant refusé publiquement, elle n'aurait osé le porter.»
Comme collier sans doute, mais fort bien sous une autre forme. Dès
longtemps elle cherchait, achetait un à un des diamants pour se faire
des bracelets. On le savait. Et c'est l'usage qu'elle eût fait de ceux
du collier.

Ce funeste bijou (dont Georgel a donné la forme), en collier, en
festons, était bien pour la Du Barry. Il était combiné pour faire
valoir le sein, descendre sur la gorge fort bas, et scintiller à son
onduleux mouvement. La Reine, plus âgée, ayant eu trois enfants, en
eut paré plutôt ses beaux bras, ceux qu'on a admirés aussi chez sa
fille. Elle aurait employé les gros diamants en bracelets, et les
petits (des festons et des noeuds) pouvaient être vendus. C'est ce qui
aidait fort à l'achat. Ces petits, qui valaient un peu plus de trois
cent mille francs, suffisaient justement pour le premier payement, qui
devait se faire en juillet.

Si l'on croit la Valois, le vrai collier, de gros diamants, valant
plus d'un million, aurait été, chez elle, livré le 1er février 1785,
par Rohan à Desclaux, un garçon de la reine. Et les petits diamants,
détachés du collier, auraient été vendus pour le compte de Rohan par
la Valois ici, par son mari Lamotte en Angleterre, où l'envoya le
cardinal. Ce mari prit des traites, pour ses frais de voyage, chez
Perregaux, banquier du cardinal, fit sa commission sans le moindre
mystère. L'ayant faite, il _revint_, et rapporta trois cent mille
francs (mai 1785).

_Il revint._ Notez bien ce mot. Si sa femme vraiment eût volé le
collier, s'il avait eu les gros diamants (plus d'un million), s'il les
avait portés, vendus en Angleterre, il y eût fait venir sa femme
apparemment, _mais ne fût jamais revenu_.

C'est ce que dit le plus simple bon sens.

Quelque peu délicats que fussent le mari et la femme, une certaine
chose assurait leur vertu. C'est que les gros diamants du collier,
objet rare et si facile à reconnaître, étaient peu faciles à voler,
dangereux, difficiles à vendre. Des objets de ce prix ne vont guère
qu'à des rois.

La grande occasion pour laquelle la reine se préparait, voulait
paraître avec tous ses diamants, c'était la grande pompe des
relevailles, où, traversant Paris, elle irait rendre grâce à
Notre-Dame. Triste fête, et d'effet sinistre. Elle fut accueillie avec
un silence mortel. Elle revint désolée à Versailles. Le roi dit
brusquement: «Je ne sais comment vous faites... Quand je vais à Paris,
tout le monde s'enroue à crier: «Vive le Roi!»

On avait pris très-mal qu'elle achetât à Saint-Cloud, eût sa maison à
elle pour rentrer à ses heures, et découcher à volonté. N'était-ce pas
assez de Versailles et des bosquets de Trianon? Les amis de Calonne
brodaient cruellement là-dessus. L'affaire d'Oliva s'ébruitait, et
plusieurs soutenaient qu'il n'y avait pas d'autre Oliva que la reine.
Rohan le croyait fermement, tâchait de le faire croire. Il avait
encadré la rose et la montrait à tout venant. Il faisait à Saverne,
dans ses jardins épiscopaux, l'_allée_ triomphale _de la Rose_. Sa
fatuité outrageante, son délire sensuel pour se persuader son rêve,
alla jusqu'à faire faire une galante boîte, d'écaille noire, entourée
de diamants. Dessus, un beau soleil levant dissipait un nuage. Dedans,
si l'on poussait un ressort, on voyait la reine en robe blanche, une
rose à la main (_Beugnot_). Don d'amour? On l'aurait pu croire. Cela
se donnait fort à un amant favorisé.

La reine, à un autre âge, pour un homme à la mode, avait bravé,
affronté le scandale, s'était fait croire coupable (et plus qu'elle ne
l'était peut-être). Mais ici, au scandale se mêlait le dégoût,
l'indignité, le ridicule. Qu'un prêtre libertin, à cinquante ans, de
fille en fille, en fût venu à elle, c'est ce dont la cabale, Monsieur,
Mesdames, et le Palais-Royal, et Calonne (le grand libelliste),
pouvaient se régaler, faire leur joie, leur victoire. La cruelle
affaire du collier arrivait en cadence. À quiconque doutait des succès
de Rohan: «Pourquoi pas? disait-on. Elle a bien reçu le collier.»

Christine, pour bien moins, dans un temps plus barbare, avait fait
sous ses yeux _saigner_ Monaldeschi. Les hommes de la reine, qui
savaient ses souffrances, sa fureur, Vermond et Breteuil, voulurent au
moins flétrir Rohan.

Dans sa folle maison, entre Cagliostro, Serafina et la Valois, et je
ne sais combien de parasites, le produit des petits diamants fondit,
disparut en deux mois. Rapportés par Lamotte, de Londres, en mai, les
cent mille écus prirent des ailes, n'attendirent pas juillet. À ce
terme du premier payement, voilà Rohan tout éperdu. Il cherche, il
prie Saint-James de payer à sa place. Saint-James en avertit Vermond,
et les deux joailliers avertissent Breteuil, ministre de Paris.
Breteuil en est ravi, espère perdre Rohan. Mais la reine pourrait
hésiter. Durement et crûment, il lui apprend la chose, le bruit qu'on
en fait dans Paris, le scandale du collier qui est la fable du public.
Elle rougit. Elle est interdite, semble ne rien savoir.

Rohan craignait extrêmement que l'on n'arrêtât la Valois, qu'on ne la
fît parler. Il la cache, elle et son mari. Puis il voulait les décider
_en ami_ à sortir de France. Le faisant, il eut pu mentir tout à son
aise, tout rejeter sur eux, dire qu'il ne savait rien, que, non
autorisés par lui, ils avaient vendu les petits diamants. La Valois
parut obéir et prit la route d'Allemagne, avec Lamotte son mari, mais
s'arrêta chez elle, à Bar-sur-Aube, attendit les événements.

Qu'eût-elle craint? Nul ne l'accusait. Georgel, l'homme du cardinal,
lui-même en fait l'aveu: Saint-James, Boehmer, Bassange, n'avaient
accusé que Rohan (G., II, 135). Elle ne se cacha nullement, alla voir
ses voisins de Bar, le duc de Penthièvre, le couvent de Clairvaux, où
l'on fêtait la Saint-Bernard (_Beugnot_).

Breteuil, habilement, avait pris le premier moment de la juste colère
du roi, à une telle révélation. Le 15 août, au grand jour de la
Saint-Louis, où Rohan officie dans ses habits pontificaux, la cour et
tout un monde emplissant la grande galerie, Breteuil crie: «Qu'on
l'arrête! qu'on arrête le cardinal!» Rohan se voit conduit devant le
roi et les ministres. Vrai tribunal; la reine y siége aussi, exaltée
et en pleurs. Le roi hors de lui-même. Anéanti, le prêtre fait la
lâche réponse d'Adam contre Ève: «Une femme m'a trompé.» Il la croyait
bien loin, déjà passée en Allemagne, s'imaginait pouvoir s'innocenter
à ses dépens.

Tant colère que parut le Roi, on savait bien qu'il reviendrait
bientôt, ne voudrait pas porter un tel coup à l'Église. On agit dans
ce sens, et on laissa Rohan faire tout ce qui pouvait l'aider. On le
laissa écrire dans son bonnet un petit mot, un ordre de brûler
certaines choses. Breteuil, son ennemi (retenu par le roi sans doute),
retarda soixante heures avant d'aller chez lui visiter ses papiers.

Rohan, mené à la Bastille par le gouverneur Delaunay, son ami
personnel, eut par ordre du roi le bel appartement, parfaite liberté
de promener, _de communiquer_. La Valois était à Clairvaux, en fête,
avec Beugnot, lorsqu'elle apprit cette nouvelle. Il la vit face à face
à ce moment, put l'observer. Elle pâlit, mais resta très-ferme pour ne
pas fuir, rentra chez elle à Bar-sur-Aube. En vain il la pria, supplia
de partir, lui montra les facilités. Elle lui dit: «Monsieur, vous
m'ennuyez!» Le conseil de Beugnot, en effet, était détestable. Fuir,
c'était s'accuser, appuyer les mensonges qu'il plairait à Rohan de
faire. Rester, c'était rendre improbable à tout jamais l'accusation.
Si elle avait eu le collier, serait-elle restée pour qu'on la
tourmentât et la forçât de rendre? Et, si elle l'avait vendu, si
elle eût eu en Angleterre le million qu'on disait, elle aurait fui
certainement. Cela tranche pour moi le procès.

Le mari, la voyant arrêtée, fut si peu troublé, qu'il eût voulu la
suivre et le demanda à l'exempt. Celui-ci refusa, «n'ayant pas d'ordre
pour lui.» (_Besenval_, II, 169.)

Il ne voulait nullement fuir, quelque instance qu'en fît Beugnot. Il
finit pourtant par comprendre que, s'il ne restait libre, si on les
tenait tous les deux, leur voix pourrait rester à jamais étouffée,
qu'en partant il pourrait de Londres parler, et tout au moins laisser
un témoignage écrit contre la calomnie[18].

              [Note 18: Georgel, et madame Campan, apologistes l'un de
              Rohan, et l'autre de la reine, ont intérêt à tout
              brouiller. Je les serre de très-près, avec les six
              volumes des mémoires d'avocats et témoins, avec
              Besenval, Augeard, Beugnot, surtout avec le _Mémoire
              justificatif_ de la Valois (1788), qui, sauf sa calomnie
              sur les galanteries de la reine, est très-fort, bien
              lié, suivi, et la pièce vraiment capitale (_Bibl. impér.
              Réserve_). Il me serait facile de relever les erreurs
              innombrables, volontaires ou involontaires, de Georgel
              et de madame Campan. Il y en a une bien grossière: ils
              placent la scène du bosquet (qui est de juillet 1784) en
              1785, dans l'affaire du collier, au moment du premier
              payement (_Georgel_, II, 80; _Campan_, II, 355).]



CHAPITRE XVIII.

PROCÈS DU COLLIER.

1785-1786.


Rohan fut bien surpris de voir que la Valois n'avait pas voulu fuir,
qu'elle restait pour répondre à tout. Les Rohan, les Soubise, fort
inquiets, lui rassemblèrent à la Bastille les grands avocats de
l'époque, les Target, les Tronchet. Une consultation eut lieu. Mais
ces docteurs trouvèrent leur homme bien malade, hochèrent la tête,
n'augurèrent rien de bon. Ses précédents étaient honteux et
déplorables. Il avait, disait-on, volé les deniers des Aveugles, pillé
les Quinze-Vingts (_Besenval_, II, 167). Il était très-notoire qu'il
avait établi et entretenu la Valois avec l'argent des pauvres.
Maintenant qu'il vivait chez son Cagliostro et sa Serafina, où il
dînait quatre fois par semaine, il était bien probable qu'il avait
prélevé sur le collier, pour son courtage, les petits diamants
rejetés, et les avait vendus à Londres pour en manger le prix dans ce
tripot. L'avis des avocats fut qu'il était perdu, qu'il n'avait de
ressources que dans la clémence du roi.

Mais Beugnot, le jeune barreau, allaient plus loin que l'affaire
d'escroquerie. Ils croyaient qu'en prenant la chose comme crime de
lèse-majesté, d'outrage au roi, d'attentat à la reine, on pouvait le
mener tout droit à l'échafaud.

Rohan _in extremis_, gisant, désespéré, n'avait pas le choix des
remèdes. Il écouta un homme que depuis quelque temps il écartait de
lui, Georgel, habile et dangereux, et qui faisait peur à son maître.
En 1774 par des moyens étranges et ténébreux, il avait pris le fil de
l'intrigue autrichienne. Ce grand service ne fut pas reconnu. Georgel
n'avança pas. Il attendit dix ans, simple abbé, secrétaire dans ce
palais de la folie, tapi dans sa mansarde, comme une araignée
suspendue. Au jour de la ruine, l'araignée descendit.

Comment restait-il libre? comment le laissait-on communiquer avec
Rohan? Breteuil disait qu'il fallait l'arrêter. Vermond dit non, et la
Reine, suivant toujours le pire conseil, adopta l'avis de Vermond.

Georgel, sans peur et sans scrupule, ne s'embarrassa pas au noeud qui
arrêtait ces pauvres avocats. Il sut bien le trancher. Il avait pour
cela une lame terrible dont Rohan même ne voyait qu'un côté. Un des
tranchants pouvait égorger la Valois; l'autre, Rohan lui-même, qui eût
été absous, mais comme incapable, idiot; et l'administration de tous
ses bénéfices eût passé à l'abbé Georgel.

Celui-ci, dès le premier jour, profitant de la peur de Rohan et de sa
famille, se fit donner une procuration et des pouvoirs illimités. Il
s'empara de tout, à Paris, à Versailles. Occupant jour et nuit deux
secrétaires, ne dormant que deux heures, fatigant six chevaux par
jour, il fit tout marcher à sa guise, dirigea les Rohan, guida les
avocats, influença les juges.

Si Georgel parvenait à donner à Rohan une ferme et solide impudence
pour bien mentir, l'affaire était sauvée. La vente s'était faite par
la Valois et son mari. Mais qui prouvait que Rohan l'eût fait faire?
En avaient-ils un ordre écrit?--«Ils avaient remis à Rohan l'argent de
cette vente.» _Qui le prouvait?_--Avaient-ils un reçu?

Un reçu! la Valois eût-elle osé le demander à un tel seigneur, son
patron? Un reçu! dans les termes intimes où ils étaient, qui pense à
demander, à donner des reçus?

Elle n'aurait que son allégation. Mais qui l'écouterait? quel poids
peut avoir sa parole? qui oserait apposer son _oui_ au _non_ d'un
prince de l'église, d'un cardinal de Rome et du chef de l'épiscopat?

Elle avait eu une arme, les folles lettres de Rohan à la Reine. Pièces
terribles, un titre à l'échafaud. Rohan lui avait dit: «Il y va de ma
tête.» Avant de partir de Paris, elle se fit un devoir de les brûler,
et cela devant un témoin qui pût en assurer Rohan.

Donc point de pièces contre lui. Cela le rassura. Et Georgel encore
mieux. Lié avec Vermond, par lui il avait un oeil dans Versailles,
savait l'inquiétude du Roi et de la Reine. On tenait Louis XVI par sa
vive sensibilité en ce qui la touchait, par sa crainte naturelle du
bruit, et son regret d'avoir fait tant d'éclat. Il eût voulu d'abord
se réfugier dans le huis-clos, remettre l'affaire aux ministres, MM.
de Vergennes et de Castries. Mais quelle ombre fâcheuse en serait
restée sur la Reine! Il eût bien mieux valu que Rohan fît appel au
Roi, aidât lui-même à étouffer la chose. Les ministres allèrent lui
demander à la Bastille, s'il ne voulait pas se fier à la bonté du Roi;
sinon l'affaire serait livrée au Parlement. Il avait grande envie
d'abréger tout, de se remettre au Roi. Mais sa famille, mais Georgel,
l'affermirent. Il demanda d'être jugé.

L'essentiel était que le public n'entendît trop les cris de la Valois.
On la tenait dans la Bastille, sous la griffe de Delaunay, l'excellent
gouverneur, le client des Rohan, qui savait comme on peut faire taire
un prisonnier. On a fait de nos jours des idylles sur la Bastille.
Dans la réalité, elle était douce aux gens qu'on ménageait (la Staal,
Marmontel, etc.); mais pour d'autres, terrible. Sans croire aux _in
pace_ qu'on se figura voir dans l'épaisseur des murs, elle avait
très-certainement au plus bas d'horribles cachots, boueux, où l'eau
entrait, et les rats d'eau, féroces, friands de nez, d'oreilles. La
Bastille (comme le fort de Brest et tant d'autres prisons) avait ses
légendes trop vraies, de prisonniers mangés, du moins attaqués jour et
nuit, mordus et mutilés. Grand moyen de terreur. Pour n'être pas mis
là, que ne faisait-on pas? L'idée seule pouvait faire défaillir une
femme. Les aumôniers parfois, dit-on, en profitèrent avec de pauvres
protestantes, qui en sortaient enceintes et converties.

La Valois, se trouvant entre quatre murs noirs, et tenue d'abord
seule, sans conseil, se trouva heureuse de voir un être humain, un
homme doux et compatissant, l'aumônier (que le gouverneur envoyait).
Elle s'épancha fort, dit tout à cet homme de Dieu. Il ne lui fut pas
difficile de tirer d'elle ce qu'on voulait savoir: _qu'elle n'avait
aucun papier_, et pas même des lettres d'amour. Elles l'auraient
servie beaucoup dans le procès: 1º on y eût vu le vilain prêtre à nu,
ignoble libertin, un gibier de Bicêtre, sans coeur et sans cervelle,
_indigne d'être cru_; 2º ces lettres montrant combien il l'avait
désirée, achetée à tout prix, auraient (contre Target et les
défenseurs de Rohan) prouvé que sa fortune précédait l'affaire du
collier, _venait de l'amour non du vol_; 3º que neuf mois avant cette
affaire, elle était richement, fastueusement entretenue (_Beugnot_).

Ces lettres, si utiles, la Valois les avait brûlées, se désarmant
ainsi pour l'honneur de Rohan. Elle avait tout détruit, sauvé Rohan,
s'était perdue.

On le devinait bien. Son compatriote Beugnot, son jeune ami, qu'elle
voulait pour avocat, n'osa pas la défendre. En vain, du fond de la
Bastille, elle appela et supplia. Elle croyait qu'il avait souvenir de
son arrivée à Paris, où il la promenait, où ils avaient passé de doux
moments. Elle avait eu un tort, de se moquer un peu de lui: il eût pu
l'oublier. Si elle avait eu le malheur de passer par l'amour de cet
indigne prêtre, la faim en était cause. Avec ses échaudés, Beugnot ne
la nourrissait pas. Dans son plus grand éclat, recevant le beau monde,
elle l'invitait fort, le traitait en ami. Elle se fia à lui, à son
moment suprême, sa dernière nuit de liberté; elle lui mit en main ses
papiers, s'aida de lui pour les brûler. C'est là qu'il parcourut les
lettres de Rohan. Lui laissant voir ses lettres, sa honte à elle-même,
elle disait assez: «J'ai péché!» Cela demandait grâce. Elle était fort
touchante dans cet appel de la Bastille. S'il y était venu, elle
l'aurait ressaisi peut-être. Elle avait vingt-six ans, étincelait
d'esprit, était (plus que jamais) charmante de grâce et de passion.

Elle était bien naïve, avec cet âge et tant d'épreuves, de s'adresser
à ce sage jeune homme, ce prudent Champenois, né pour faire son
chemin. Si elle avait encore une chance de salut, c'eût été de dire
tout, sans taire ce qui était contre elle, et d'ébranler la France du
tonnerre de l'opinion. Il eût fallu, non un Beugnot, mais bien un
Mirabeau, un intrépide fou, qui, tenté par la gloire, se perdît,
s'immortalisât. Mais eût-elle voulu elle-même être ainsi défendue?
Nullement. Espérant être ménagée de Rohan, un peu couverte par la
Reine, elle voulait ruser, ménager tous les deux. Cela fut impossible.
Tous les deux l'accablèrent. Elle se trouva prise entre l'enclume et
le marteau.

Un fait fort singulier ferait croire que d'avance le Roi, engagé
malgré lui dans ce fatal procès, redoutait les écarts hardis des
avocats, aurait ouvert l'oreille à certain compromis. Georgel, voulant
d'abord faire taire les joailliers (pour la partie du collier qu'on
vendit à Londres), demanda et _obtint du Roi_ qu'on leur assignât ce
payement sur son abbaye de Saint-Vast. Grâce étrange et bien étonnante
au début d'un pareil procès! Quoi! le Roi le poursuit et l'envoie en
justice, prévenu d'attentats qui pourraient lui coûter la tête; et
pourtant il s'y intéresse tellement, a soin de ses affaires! Ne
pourra-t-on pas dire que, tout en l'accusant, il le craint, le ménage,
achète sa discrétion? Quoi qu'il en soit, Georgel a fait un coup de
maître faisant croire que le Roi est au fond pour Rohan.

Cela énerve le procès, le rendra vain et ridicule.

Les lettres du roi au Parlement sont pitoyables de timidité, de
mollesse, très-propres à confirmer ces bruits.

On y voit un mari inquiet qui se dépêche de mettre sa femme hors de
cause. Il affirme d'abord ce qui est en litige: _Elle n'a pas reçu le
collier_.

On n'y voit pas du tout le roi. Il oublie qu'il est roi; il n'a nul
sentiment de la Majesté outragée. Beugnot dit à merveille: «La
Révolution était faite lorsque le roi s'oublie lui-même, réduit toute
la cause à une affaire d'escroquerie.»

Le roi explique, d'un ton qu'on croirait apologétique, l'arrestation
du cardinal; il mentionne l'excuse que Rohan a donnée: «_Il a été
trompé._» Cela simplifie tout. Il est dupe plus que criminel. Le juge
n'aura pas grand'peine pour trouver le coupable sur qui on doit
frapper. Il a été trompé «_par une femme_.» Rohan a peu à craindre. Si
justice se fait, ce sera seulement _in anima vili_.

Le procès est tracé d'avance. Seulement, pour arranger cela, il ne
faut pas trop de clarté. C'était précisément l'année où un magistrat
(Dupaty) demanda _qu'il n'y eût plus de procédure secrète_, que
l'accusé ne fût plus isolé, qu'il fût environné des garanties de la
publicité, que l'information, les débats, se fissent en plein soleil.
La Justice elle-même devait le désirer, vouloir sortir de la nuit
odieuse qui la rendait suspecte, obtenir le grand jour et montrer
qu'elle est la Justice.

Le contraire arriva. Le Parlement condamna Dupaty, garda et défendit
ses formes inquisitoriales, l'arbitraire infini que lui donnait
l'obscurité.

Mais le roi est le roi. Il pouvait se placer du côté du public qui
demandait cette réforme, l'imposer à son Parlement. Dans une affaire
où il était partie, où la reine même était en jeu, il devait le
vouloir, ne laisser là-dessus nulle ombre.--Le contraire arriva. Il
recula devant cette réforme. On put croire qu'il craignait que
l'affaire ne fût éclaircie.

L'épiscopat français se serait fait honneur, si son chef (le grand
aumônier) acceptant le juge laïque, il eût demandé le grand jour.
Heureuse occasion de faire taire les méchants, de montrer l'innocence
de cet agneau sans tache. Mais l'Église n'en profita pas.

Le roi, la Justice et l'Église furent d'accord pour fuir la clarté.

On montra du procès aussi peu que l'on put. On fit plus que le
supprimer. On le faussa, en écartant ceci, faisant voir cela. La nuit
absolue, pour tromper, vaut moins que les fausses lueurs.

Une chose a frappé Beugnot, c'est que dans les Mémoires, si nombreux,
d'avocats, on ne sent aucun sérieux. «Ce ne sont que jeux puérils.» Il
semble que l'affaire est arrangée d'avance, l'issue prévue, qu'il
s'agit simplement d'amuser le public et de jouer la comédie.

L'avocat de Cagliostro dit gravement comment, élevé dans les
Pyramides, il y apprit toute science. Le mémoire du prophète fut si
piquant, si curieux, qu'il y eut queue à son hôtel, où on le débitait;
il fallut y mettre des gardes.--Mademoiselle Oliva, charmant témoin,
docile, prête à dire tout ce qu'on voulait, fit un délicieux mémoire,
«très-digne, dit Georgel, de Paphos et de Gnide.»

Tous veulent amuser, être divertissants; ils visent au succès si grand
qu'eut Beaumarchais. Pour aucun d'eux l'affaire n'est sérieuse. Nul ne
semble prévoir l'effondrement moral qui va se faire, la reine avilie,
le trône ébranlé. Ils se disent: «Nulle vie n'est en jeu. Il n'y aura
pas mort d'homme... Une femme tout au plus _exposée, corrigée_.»

Mais quittons l'avant-scène. Que disait cette femme: «La reine a reçu
le collier. L'accessoire du collier, les petit diamants (inutiles pour
elle, et détachés par elle) ont été vendus par moi et mon mari à Paris
et à Londres, sur l'ordre du cardinal, à qui nous en avons remis le
prix, trois cent mille francs.»

Rohan niait cet ordre, niait avoir reçu l'argent, récriminait, disant:
«Vous avez vendu le collier.»

Par là il se lavait de la vente des petits diamants; la Valois, selon
lui, avait en même temps vendu les petits et les gros.

Rohan, du même coup, lavait la reine et lui. Tout retombait sur la
Valois.

Le premier pas évidemment que la Justice avait à faire était de
s'informer à Londres, d'obtenir par le ministère qu'elle y pût faire
enquête, d'y envoyer des hommes sûrs. Le ministère, le roi, devaient
s'y entremettre. Inexplicable énigme: rien de tel ne se fit!...

Le roi, le Parlement, les ministres n'agissent pas. On se fie pour
l'enquête, à qui? chose inouïe que ne croira pas l'avenir, on se fie
justement à l'accusé Rohan et à ses gens. Un petit secrétaire de Rohan
est envoyé avec un capucin qui prétend être sur la voie, pouvoir
diriger la recherche.

Notons ce capucin, et admirons Georgel qui manipulait tout cela.

Si la fiction est poésie, création, Georgel fut grand poète, et
vraiment créateur. Il inventa des choses, il inventa des hommes. Il
fit sortir de terre deux moines, _amis de la Valois_. C'étaient des
Mendiants, de ces rôdeurs, qui, tout en demandant, flattant, mangeant,
observent. À Paris, c'était un P. Loth, un Minime, que la Valois
sottement protégeait, à qui elle avait rendu un service essentiel,
d'obtenir (par Rohan) qu'il prêchât à la cour. L'autre capucin,
Irlandais, un P. Macdermot, son parasite à Bar, prétendit pouvoir
désigner à quels marchands en Angleterre elle avait vendu le collier.

La Valois a donné, publié minutieusement le compte des petits diamants
qu'elle vendit pour le cardinal, avec les noms, les dates et
circonstances.

Mais Rohan n'a pas publié l'enquête de son secrétaire, du capucin, sur
le collier, sur cette énorme vente qu'elle aurait faite, sur le
million et demi qu'elle en eût retiré, sur le placement qu'elle en
eût fait, etc.

Bonne ou mauvaise, la pièce rapportée par le capucin était favorable à
la reine aussi bien qu'à Rohan (faisant croire que la reine n'avait
jamais eu le collier). Donc, on pensait qu'elle serait fort bien reçue
des gens du roi, du procureur du roi, qui l'admettrait les yeux
fermés. On l'avait fait timbrer, viser à Londres par je ne sais quelle
autorité. Cela ne disait pas grand'chose, n'impliquait nullement que
cette autorité eût jugé cette pièce, la donnât pour valable.
L'autorité était peu attentive à Londres, si j'en juge par tant
d'histoires étranges, d'aventures, de désordres, de meurtres, vols et
violences, qu'on a données pour ce temps-là.

Ce visa imposa fort peu aux gens du roi. L'oeuvre du capucin leur
parut très-informe, infiniment suspecte, de fort mauvaise mine, et ils
refusèrent de l'admettre.

Un tel refus méritait le respect. Forcer la main à la magistrature,
l'obliger d'accepter une pièce véreuse, qui, si on l'acceptait,
tranchait toute l'affaire, c'était chose indigne et énorme. Mais
encore une fois, cette pièce avait le grand mérite de couvrir à la
fois et le cardinal et la reine. Les Rohan s'adressèrent au garde des
sceaux, Miromesnil. Pouvait-il juger sur les juges, faire trouver
blanc ce qu'ils avaient vu noir? Du moins ne devait-il examiner la
pièce, et surtout inviter les prétendus Anglais dont elle donnait le
témoignage, à venir s'expliquer eux-mêmes? Londres est-il donc au bout
du monde? Miromesnil ne fit rien de cela. Il força la Justice. Ordre
aux magistrats de trouver la pièce bonne et de l'employer!

Une affaire engagée ainsi était bien claire d'avance. Les témoins qui
d'abord avaient chargé Rohan, se dédirent, chargèrent la Valois. Et
nul ne les reprit de leurs variations. Par exemple, Boehmer et
Bassange, les joailliers, eurent trois avis: d'abord contre Rohan,
puis contre la Valois, longtemps après contre la reine. Quatre ans
après sa mort, en 1797, trouvant Georgel à Bâle, ils finirent par lui
avouer que la reine n'avait rien ignoré de l'achat du collier. Et en
effet eux-mêmes, sans cette garantie, auraient été bien sots de livrer
un pareil bijou.

Le procès fut un jeu. Le cardinal parlait assis, en robe rouge et
barrette rouge. On le stylait, le dirigeait. On écrivait avec respect.
La Valois, au contraire, bridée et muselée, devait marcher comme on
voulait. Si elle hasardait un écart, le greffier n'écrivait plus rien.
Georgel lui-même avoue qu'on se garda d'écrire telle échappée qui lui
venait.

Rohan lui disait une fois: «Mais, Madame, cela n'est pas vrai...;»
elle répondit en souriant: «Monsieur, autant que tout le reste. Depuis
que ces messieurs nous interrogent, vous savez que ni vous ni moi nous
ne leur avons dit un mot de vérité.»

Situation terrible. La Reine aurait voulu qu'elle chargeât le
cardinal. Était-elle libre de le faire? Un violent parti se formait
pour Rohan. Les Condés mêmes venaient solliciter pour lui. Si la
Valois avait osé parler contre, on aurait crié: «Blasphème! elle
ment!... Il faut la faire _chanter_» (la mettre à la torture). La
torture, que Necker voulut supprimer, avait ses partisans, pouvait
être ordonnée encore. À Aix (1780), avait paru l'apologie de la
torture par Muyard de Vouglans, un président, membre du Grand-Conseil.
Le pape Pie VI avait consacré cet ouvrage par son approbation. Le Roi
en accepta la dédicace et maintint la torture jusqu'en mai 1788.

Les Parlements y tenaient fort. Ce que le juge avait de terrible (et
de bien cher aussi), c'était cette terreur, cet arbitraire énorme
d'ordonner ou n'ordonner pas ce qui, au fond, tranchait tout, faisait
qu'on s'accusait soi-même. Que de saluts très-bas, que de sourires des
dames (d'autres faveurs aussi) au monsieur qui pouvait vous faire
craquer les os?

Donc la Valois rusait, était sage, ménageait Rohan. Les amis de Rohan
la voyant désarmée, et n'osant se défendre, l'accablaient à plaisir,
l'insultaient, s'en moquaient. On voulut voir jusqu'à cela pourrait
aller. Cagliostro, par un mépris glacé, lui fit perdre enfin patience.

Elle eut un accès effroyable de fureur et de désespoir. Un chandelier
était entre eux, elle le prit, et le lui lança à la tête. Scène
sauvage dont elle usa contre elle pour ne plus l'écouter du tout. On
dit qu'elle était enragée, une bête féroce, qu'elle avait mordu son
geôlier (ce qui pourtant se trouva faux).

Ce qui achevait la Valois, c'est qu'elle avait contre elle
non-seulement les amis de Rohan, mais les ennemis de la Reine, dont on
la supposait l'agent. Ces ennemis, c'était tout le monde:

1º Le Parlement, qui, forcé en décembre, dans un Lit de justice,
d'enregistrer les emprunts de Calonne, en voulut à la cour, crut la
frapper dans la Valois;

2º Calonne, fort branlant, ayant décidément épuisé le charlatanisme,
et sachant que la Reine avait son successeur tout prêt, voulait la
prévenir, l'avilir, s'il pouvait, la flétrir, l'écraser dans sa
créature la Valois. Il ne paraissait pas, mais travaillait le
Parlement par un tiers, Lamoignon (auquel il eût donné les sceaux).

Le plus terrible pour la Reine, c'est qu'à ce moment décisif,
s'ébruitait le traité par lequel Louis XVI avait arrangé les affaires
de Joseph II avec l'argent français. L'Empereur, pour le mal qu'il
avait fait aux Hollandais, exigeait qu'ils lui fissent réparation, lui
payassent dix millions d'amende. La France en paya la moitié. Utile
arrangement pour éviter la guerre. Mais le public s'en indigna, le
trouva bas et lâche, crut y revoir le temps où la France payait un
tribut à l'Autriche. On rappela l'année 78, et les quinze millions,
tant de fourgons d'argent qui partirent de l'hôtel des postes. On
soupçonna la Reine d'épuiser sous main le trésor. Et l'orage s'amassa
contre elle. Cette haine tourna en amour pour Rohan. Par un effet
bizarre, ce vieux libertin sale devient tout à coup une idole. Sa
cause devient celle du droit, de la patrie, des libertés publiques.

La cour amèrement regretta d'avoir tant ménagé Rohan. On revint à
l'idée de l'attaquer par le point grave qu'on avait écarté,
_l'attentat à la Majesté_, à l'honneur de la Reine. Pour cela, on
voulait faire venir d'Angleterre un dangereux témoin, Lamotte, mari
de la Valois. Plusieurs fois il avait couru le danger de la vie.
L'ambassadeur français, ou plutôt les Rohan, l'auraient mieux aimé
mort. Mais quand on vit l'affaire prendre si mauvaise tournure, la
cour crut au contraire qu'on pouvait l'employer, faire témoigner par
lui de l'insolence de Rohan, de ses mensonges indignes pour faire
croire qu'il avait les faveurs de la Reine. La mystérieuse boîte
d'écaille, la rose encadrée, d'autres choses, n'auraient prouvé que
trop sa fatuité calomnieuse. L'irritation du Roi aurait été au comble.
Le public même n'eût pu que le trouver coupable. On eût pu demander sa
tête.

Plan très-bon, mais tardif; Calonne le sut à temps, et, par son
Lamoignon, il fit brusquer le jugement.

Le procureur du roi avait conclu, pour toute peine, à ce que Rohan
perdit la grande aumônerie, à ce qu'il fût _blâmé_, et demandât pardon
au Roi et à la Reine. Conclusion très-molle, et singulièrement
modérée. Ses plus ardents amis n'avaient jamais nié qu'il n'eût été
déplorablement indiscret, ne dût réparation. Mais l'état des esprits
était si violent, si aveugle pour lui, qu'on ne pouvait plus faire
justice; une foule exaltée de dix mille hommes assiégeait le Palais.
L'arrêt était dicté, et on le rendit tel: Rohan, absous, loué, et la
Reine accablée en sa créature la Valois, qui serait marquée et
flétrie.

Quand les juges sortirent, la scène fut extraordinaire. Mirabeau qui
la vit, fut surpris, effrayé, de l'emportement de ce peuple; il en
prit vaguement de sinistres idées de l'avenir. Ces furieux, non
contents de crier, baisaient les mains des conseillers, se jetaient à
genoux, presque en larmes, adoraient. Rohan rentrant à la Bastille, la
foule s'indigna; le sang aurait coulé, si lui-même Rohan ne les eût
apaisés. Autre scène et plus folle: exilé par le Roi, il vit, à son
départ, tout Paris à sa porte, la foule se ruer dans ses cours,
l'appeler au balcon. Il parut, et il la bénit.

Qu'adviendrait-il de la Valois? Il n'était nullement question de lui
faire grâce, mais d'adoucir l'arrêt, de ne pas faire l'exécution
publique, où sans doute elle crierait. La Reine était embarrassée. En
lui sauvant l'exécution, elle affermissait le public dans l'idée que
c'était son agent et sa créature. En la laissant subir l'arrêt, elle
faisait dire à la cabale qu'elle n'osait sauver sa complice, que, par
une hypocrisie lâche, elle se lavait en l'immolant.

Elle était redevenue enceinte, et d'autant plus craintive, plus
sensible peut-être. Elle eût voulu qu'on n'exécutât pas (dit Adhémar).
Mais elle n'osa insister. Elle était en Conseil sous les yeux de
Vergennes, son adversaire secret, qui guettait ce qu'elle dirait. Le
Roi même, défiant et le coeur fort gonflé, aurait pu mal interpréter
un excès d'insistance. Vergennes dit sèchement que l'honneur de la
Reine exigeait qu'on suivît l'arrêt. Les ministres, moins le seul
Breteuil, voulurent aussi l'éclat, bien sûrs qu'il tournerait contre
la Reine.

Au Roi de décider. Il est juge des juges. L'exercice du droit de grâce
n'est rien qu'un second jugement qui implique certain examen.

L'examen eût donné les résultats suivants: _Point de faux_; on n'imita
pas l'écriture de la Reine (_Augeard_). _Le vol très-incertain_, sans
preuve que la pièce rejetée par les gens du Roi.--Le vrai crime,
c'était _d'avoir supposé des lettres de la Reine_ pour encourager les
folies dont la Reine était accusée.

L'arrêt était terrible. «Rasée, marquée et flagellée de verges!»--Et
le supplice durait jusqu'à la mort. À la Salpêtrière où elle allait
être jetée, ainsi qu'à Saint-Lazare, la règle était le fouet. À
Bicêtre, le fouet, jusqu'en 89, était donné même aux malades, au dire
du docteur Cullorier. Maisons d'opprobre et de cruelle risée. La honte
du châtiment d'enfance, loin d'inspirer la pitié, avait ce triste
effet que la victime avait contre elle les rieurs. Beaumarchais
l'éprouva. Quoiqu'il n'eût rien subi, il en garda la note. Ses succès,
les millions qu'on lui paya, nulle réparation ne put effacer
Saint-Lazare. Dès lors il ne rit plus. Le coup de Louis XVI lui ôta
pour jamais le rire.

Mais la Salpêtrière était bien pis. Hôpital et prison, mêlée de
voleuses et de folles, c'était une Sodome de fureurs libertines,
d'effrénées violences. Toute victime un peu distinguée, d'autant plus
était poursuivie, outragée. Qui ignorait cela? personne. L'autorité le
voyait, le souffrait, de peur de plus grands maux. Les tyrans du
théâtre, les gentilshommes de la chambre, tiraient de là une terreur
qui rendait souples les actrices. Maintes fois en ce siècle, au lieu
du For-l'Évêque, telle pour prison eut le Grand Hôpital, c'est-à-dire
fut jetée aux bêtes. La Valois, avec un tel nom, avait bien plus à
craindre, dans cette sauvage république.

Le sang royal au moins eût pu arrêter Louis XVI, le respect du passé,
la mémoire d'Henri III. N'était-ce pas déjà une chose bien étrange,
bien révolutionnaire et de terrible égalité, qu'une Valois parût à
l'échafaud? Étrange imprévoyance! Qu'il était loin alors de prévoir
qu'en sept ans les Bourbons à leur tour y suivraient les Valois.

Il était cependant humain. On l'avait vu dans tous ses actes. On le
voyait dans les touchantes instructions qu'il donna en 84 à La
Peyrouse pour le voyage autour du monde, recommandant d'épargner les
sauvages, et de leur faire du bien, de n'employer contre eux nos armes
supérieures qu'à la dernière extrémité. Une seule chose pouvait faire
tort à sa bonté, c'était sa sensibilité, violente, emportée,
pléthorique. Comme sa soeur Élisabeth, il débordait, crevait de sang.
Son teint rouge, ses lèvres gonflées et ses gros yeux saillants, ne le
disaient que trop. Facile aux larmes, il ne l'était pas moins à
certaines fureurs dont il n'était pas maître. Ici, dans une affaire
personnelle, où son coeur, sa passion, étaient tellement intéressés,
où l'on put croire que la justice fut aussi colère et vengeance, il
eût dû mieux résister.

L'exécution se fit, mais avec des précautions qui montrèrent qu'on
craignait les cris de la patiente, des protestations, des fureurs. On
prit l'heure matinale, six heures, pour qu'il y eût peu de monde.
Point de Grève. Tout se fit dans la cour grillée du Palais. On rusa
avec elle. Elle eût été un lion qu'on aurait mis moins d'adresse à la
prendre. Elle était au lit. On lui dit qu'on la demande. Elle se lève
en hâte. Dès qu'elle quitte sa chambre, on ferme la porte derrière
elle. Et entre deux portes on la prend, on la lie, on l'entraîne
furieuse, vers la grille de fer, qui de la Conciergerie fait passer
dans la cour du Palais.

L'arrêt, cruellement impudique, disait qu'elle serait fouettée _nue_.
Elle lutte, quoique liée, se débat; on arrache ses vêtements. Mais
l'effroi domina la honte, quand elle vit le fer rouge approcher...
Elle se tordit d'épouvante, détourna, déroba l'épaule... Le fer
glissa, brûla le sein...

Évanouie, anéantie, on l'emporta. Dans la voiture, reprenant
connaissance, elle s'élança par la portière, voulant se faire écraser
(_Besenval_, II, 173).

Domptée, liée, rasée, vêtue du sale habit de la maison, elle passa les
portes terribles, et se vit là dans cette ville de sept mille
créatures immondes. Énorme entassement de vies malsaines, de
souillures de tout genre. Dès l'entrée, une odeur repoussante et
nauséabonde. Les dortoirs servaient d'ateliers, la nuit, le jour,
étouffés et fétides. Dans la règle première, les tâches excessives,
impossibles, en faisaient un enfer de châtiments, de pleurs. «Qui ne
coud sa demi-chemise, aura le fouet deux fois par jour.» Rigueur
inapplicable. L'autorité s'était lassée. Pour avoir seulement un peu
d'ordre apparent, les supérieures et religieuses souffraient mille
choses infâmes, les voyaient froidement. Comme en tout hôpital alors,
on couchait six dans chaque lit. Promiscuité très-cruelle, où les
fortes régnaient. Nulle protection des faibles. Si l'autorité eût osé
s'en mêler, il y eût eu révolte, le sang eût coulé tous les jours. Ces
terribles Madeleines s'armaient au moindre mot de chaises, frappaient
à mort de tessons et de pots cassés (_Vie de madame de Lamotte_, II,
124-25). On se gardait de les troubler dans les jeux effrénés où elles
épuisaient leurs fureurs, dans la chasse surtout qu'elles faisaient
des nouvelles, la nuit, le jour, se relayant pour les désespérer de
coups et d'insomnies, les hébéter, s'en faire des esclaves idiotes.

La Valois eut grand'peur quand elle fut lâchée dans le troupeau, quand
elle se vit seule dans cette foule faut-il dire de femmes? La plupart
semblaient hommes, de traits durs, d'oeil lubrique. Une chose la
sauva, c'est que l'on sut d'avance qu'elle était victime de la Reine
(_Vie_, II, 122). Elle leur dit: «La Reine devrait être à ma place.»
Cela les adoucit. La supérieure, du reste, s'intéressa à elle, et lui
sauva le pire, la nuit. Elle la fit coucher à part, et cependant, la
première nuit, elle essaya de s'étrangler (_Besenval_, II, 173).

Dans quel état était la Reine? bien troublée, dit madame Campan. Je
l'en crois. Car je vois revenir madame de Lamballe, le bon ange des
mauvais jours. Cette femme, si faible, fit la chose la plus
courageuse. Elle entreprit d'aller au terrible hôpital, d'entrer dans
cet enfer, d'adoucir la Valois, de lui fermer la bouche. Admirable
imprudence! Mais comment croyait-elle être reçue, à ce premier accès
de fureur et de haine, quand l'épaule lui brûlait encore? Le pis,
c'est que la Reine lui donna une bourse, crut que l'argent ne nuirait
pas.

Cela tout au contraire ferma la porte de la Salpêtrière. Madame Robin,
la supérieure, fut indignée, foudroya la pauvre Lamballe de ce mot:
«Elle est condamnée, madame, mais non pas à vous voir!» (_Guénard_,
etc.).

La cour avait montré une étonnante inconséquence: la frapper, et puis
la laisser en vue dans un lieu tout public où elle exciterait
l'intérêt. La prisonnière devint la curiosité de Paris, l'objet d'un
vrai pèlerinage. Tout le monde y allait. On ne lui parlait pas; mais
on la voyait dans les cours, mêlée à ce triste troupeau; elle semblait
vouloir échapper aux regards, on la reconnaissait à sa désolation, à
ses profonds gémissements.

Elle avait touché tout le monde, les plus dures même, religieuses et
prisonnières. Les religieuses, si sèches, faites à commander, à punir,
devinrent tendres pour celle-ci, et les aumôniers encore plus. Sa
chambre fut ornée de portraits de saints, de martyrs, d'images qui
pouvaient la consoler et l'amener au repentir, l'adoucir et la
désarmer. On lui disait: «Écrivez à la Reine, et elle vous
pardonnera.»

Elle était prise encore par un autre côté. Ses compagnes si violentes,
pour elle devenaient des agneaux. La Valois est trop fière pour dire
comment elle y vivait. Ce qui est sûr, c'est qu'une certaine Angélique
la protégeait, l'aimait et la servait. Cela fondit son coeur, énerva
ses rancunes. Elle faiblit, écrivit à la Reine, et sans doute demanda
sa grâce.

Elle eut tout le contraire. On ne répondit pas. Mais on lui ôta
Angélique, en la graciant. La graciée fut désespérée, plus tard
sacrifia son pays, sa famille, alla rejoindre la Valois.

Celle-ci s'était donc humiliée en vain. Elle retombe à l'état
sauvage. Une nuit, favorisée peut-être de quelque religieuse, elle
trouva moyen de s'échapper (11 sept. 1787).

Comment? on ne le sait. Ce qu'on voit (dans Beugnot), c'est que la
malheureuse, fuyant comme un lièvre, un renard, courant de nuit sans
doute, alla à Bar-sur-Aube. Son aveugle instinct, l'idée fixe qui
avait dominé sa vie, la ramenait à son lieu de naissance. Sans but et
sans espoir. Dans cette petite ville de province, qui aurait reçu la
flétrie? Elle alla se blottir au fond d'une carrière. Là, la mère de
Beugnot, se souvenant qu'elle avait dans les mains certaine somme,
jadis laissée pour les pauvres par la Valois, eut le charitable
courage d'aller la nuit lui porter cet argent dans sa caverne. Sans
cela, elle y serait morte de faim, n'eût pu passer en Angleterre.

Mais là même de quoi vivrait-elle? Son indigence prouvait bien qu'elle
n'avait ni eu ni vendu le collier, ni placé un million. Elle ne
pouvait vivre que d'injures à la Reine. Je ne crois pas du tout que la
cour ait été si sotte que de favoriser, comme on a dit, sa fuite,
qu'elle ait déchaîné elle-même cet être dangereux qui brûlait de
parler, et que les libellistes et les libraires de Londres ne
pouvaient manquer d'exploiter.

Il y avait à Londres, en tout temps, une manufacture de pamphlets, de
libelles, fort lucrative et doublement payée, et par le public
curieux, et par la cour qui les craignait, travaillait à les
supprimer. Très-sottement sous la Du Barry, puis à l'avénement de
Marie-Antoinette, on traitait avec ces faquins, et, chose encore plus
sage, pour les marchés mystérieux, on employait les hommes les plus
retentissants de France, un Éon ou un Beaumarchais. En 1774, celui-ci
court l'Europe, de Londres à Vienne, poursuivant un libelle
(l'_Aurore_), avec mille aventures; il en fait un roman. Avec la même
adresse, en 1787, la cour traite avec la Valois, pour l'empêcher de
publier son _Mémoire justificatif_ (corrigé, dit-on, par Calonne). La
bombe cependant éclata en 1788.

Ce Mémoire, étendu, devint un véritable livre, _Vie_ de l'auteur, en
deux volumes in-8. Nouvelle peur du Roi, de la Reine. Par une
singulière imprudence, pour faire disparaître le livre, on envoie la
personne la plus en vue, que suivaient les regards, madame de
Polignac. L'édition entière est achetée. Elle périt dans un four de
Londres... moins un seul exemplaire que garda un de nos ministres et
que la Convention a fait réimprimer.

La Valois ou ses rédacteurs avaient dans le _Mémoire_, d'extrême
vraisemblance, mis un trait fort invraisemblable, romanesque et
calomnieux (les rendez-vous nocturnes que la Reine aurait donnés à
Rohan). Les libellistes à gage ne suivirent que trop cette voie.
Encouragés sans doute, payés des ennemis de la Reine, ils firent de
Marie-Antoinette, en quelques pages, une horrible légende, absurde,
insensée, dégoûtante, où elle est à la fois Messaline et la
Brinvilliers, empoisonnant Vergennes et tout ce qui lui fait obstacle,
donnant à tout venant l'arsenic et la mort-aux-rats.

Il suffit de jeter un regard sur ces pages pour voir qu'elles n'ont
nul rapport avec les vraies publications de la Valois. Pour mieux
vendre, on y mit son nom. Elle eut beau protester, jurer que ce
n'était pas d'elle. La masse passionnée avalait toute chose dans sa
voracité crédule. Par contre, Burke et nos ennemis entreprenaient dès
lors la canonisation de Marie-Antoinette. Les deux légendes étaient en
face et les deux fanatismes. La Valois risquait de nouveau d'être
prise entre, écrasée, aplatie.

Plusieurs fois, dès 1786, on avait essayé de tuer le mari. Combien
plus elle avait à craindre! Elle avait trente-deux ans. Elle eût voulu
finir. Elle pensa plusieurs fois au suicide.

Son mari, qui aussi a écrit des mémoires, dit que les Orléans
voulaient l'enlever, la traîner à Paris, la jeter à la barre de
l'Assemblée, au risque de la faire poignarder par les royalistes.

Si l'on eut cette idée, les royalistes avaient intérêt à la prévenir,
donc, à l'assassiner avant l'enlèvement.

Elle était entre deux dangers.

Elle était seule (le mari à Paris) dans ce noir infini de Londres,
alors à peu près sans police. Pas de secours à espérer. Et elle
n'aurait pas été quitte pour la mort. Elle avait un sort effroyable à
attendre. Si Damiens, pour une égratignure au Roi, fut tenaillé, que
n'eût-on fait à celle-ci? Quelle fête c'eût été pour nos enragés (si
atroces, de Vendée, de la Terreur blanche), quel joyeux carnaval, de
l'enlever dans quelque maison sûre, de s'amuser du _monstre_, de la
faire lentement mourir à coups d'épingles, qui sait, _chauffée_,
disséquée vive!... Telles étaient du moins ses terreurs.

Un soir, trois ou quatre coquins entrent chez elle et lui apprennent
qu'elle doit venir avec eux, que l'un d'eux a juré sur l'Évangile
qu'elle lui doit cent guinées, et que, selon la loi de ce pays de
liberté, il va l'emmener chez le juge. Elle leur verse à boire,
parvient à se sauver dans la maison voisine, s'enferme dans une
chambre du troisième étage. Les entendant monter, et décidée à tout
pour ne pas tomber dans leurs mains, elle se pend par les mains au
balcon. La porte de bois blanc éclate. Ils entrent... Elle lâche tout,
elle tombe... Assommée et brisée... bras et cuisse cassés, un oeil
hors de la tête, et l'épine rompue... Elle mit trois semaines à mourir
(_Mém. de Lamotte_, 199; édit. Lacour, 1858).



CHAPITRE XIX.

RÉVOLUTION DANS LA FAMILLE.--MIRABEAU.

1776-1786.


Le Roi, fort contristé de l'affaire du collier, mécontent de Paris,
peu content de la Reine, fit une chose nouvelle et unique en son
règne, rompit ses habitudes pour la première fois, voyagea. Plus il
l'aimait, plus il était blessé. Il ne lui parla pas des nouveaux
projets de Calonne; elle ne les connut qu'avec la cour et tout le
monde. Il alla voir Cherbourg, ses bons peuples des côtes.

Un triomphe lui fut arrangé. Il trôna un moment (sur ces énormes cônes
que l'on coulait pour y asseoir la digue), comme un Roi de la mer,
entre la foule en barques et la flotte tonnante. Très-imprudent
triomphe qui aida fort à Londres nos ennemis dans leurs déclamations,
irrita, effraya. Dans les fougueux discours de Burke, l'Angleterre
croyait voir la France avancer (comme un crabe) deux pinces vers
Plymouth et Portsmouth.

Gigantesque menace qui couvrait l'impuissance. Élevé par l'effort des
emprunts usuraires, le prodige éphémère que la mer emporta,
n'exprimait que trop bien notre grandeur croulante, la ruine que
Calonne avoue au Roi à son retour.

Ce triomphal voyage, un calcul du ministre, n'avait été qu'illusion.
Le Roi, le peuple, s'étaient trompés l'un l'autre. Leur
attendrissement mutuel leur cacha la situation.

C'était un temps ému et de larmes faciles. La langue en témoignait. À
chaque phrase, on lit _sensible_ et _sensibilité_. Dans les actes, les
pièces les plus froides de la diplomatie, les ministres, les rois,
disent à propos de rien: «La sensibilité de mon coeur.» Tout livre est
dans ce sens. Les _Confessions_ viennent de faire comme un cataclysme
de larmes (82). Bernardin de Saint-Pierre suit en 84. Toute la menue
littérature, les Florian et les Berquin, montent leur lyre sur cette
corde. Le théâtre s'y met dans les grands succès de Sedaine. Impulsion
si forte que 89 même n'y fera rien. Même en pleine Terreur, on ne
jouera que bergeries.

Le Roi (quels qu'aient été les sourires échangés, les demi-railleries
de la cour) est bien l'_homme sensible_ du temps. Un peu
grotesquement, il a cependant du Gessner. Ses goûts d'intérieur, de
famille, sa rondeur apparente, son obésité même, ses yeux qu'on croit
myopes (et qui ne le sont point), tout cela donne au peuple l'idée
d'un bonhomme de Roi, d'un roi fermier (c'était le mot de mon père,
qui le vit au Temple). Ses cheveux, quoi qu'on fit, échappaient et
restaient incultes; cela plaisait au paysan. Sur la côte, on savait
qu'il aimait la marine. Les foules affluèrent, s'empressèrent. On cria
fort, et les femmes pleuraient. Le Roi eut les yeux moites. Il se
croyait très-bon, rêvait du duc de Bourgogne.

Sa bonté justement était la plaie publique. Pendant qu'il se disait:
«Je suis le père du peuple,» sa sensibilité pour ce qui l'entourait
lui faisait gaspiller la vie, le sang du peuple, les trois quarts de
l'impôt en largesses insensées. Son respect filial pour tous les vieux
abus était la pierre d'achoppement, le Terme, la borne fatale où la
France était accrochée. Ménageant les seigneurs, il maintint le
servage et les corvées du paysan. Par égard pour les us, les droits
des Parlements, il maintint le secret des débats, la torture (jusqu'en
mai 88). Quand les Parlements mêmes, quittant leur esprit janséniste,
proposèrent de donner l'état civil aux protestants, le Roi s'y refusa
pour n'affliger pas le clergé.

Comment se fait-il que Malesherbes visitant les prisons et consolant
les prisonniers, pourtant n'en élargit que deux (_Sénac_, 103)?
Comment? On aurait cru manquer à Louis XV si l'on eût fait sortir tout
ce monde au grand jour, si le public eût vu la face de Latude, ou de
l'homme intrépide qui dénonça le Pacte de famine. Malesherbes du moins
tire du Roi la promesse qu'il n'y aura plus de lettres de cachet. Ce
ministre est fort dur; il est sourd aux familles qui voudraient
enfermer les leurs. Mais le Roi est très-bon; il ne résiste pas à
leurs prières; les prisons se remplissent en 1777. C'est la vraie
pente monarchique, et le retour à la tradition. Premier gentilhomme de
France, comme disait très-bien Henri IV, et protecteur de la Noblesse
(ainsi que du Clergé), le Roi pour les familles est _le gardien de
l'honneur_, naturel défenseur de l'autorité conjugale, de l'autorité
paternelle. L'unité des trois despotismes, État, Clergé, Famille, se
maintient complète en ce règne.

L'essence et la vie même de ce Gouvernement était la Lettre de cachet.
Elle ne put finir qu'avec lui. En vain Mirabeau l'attaqua. Trois ans
après son livre, au procès du Collier, la cour parut s'en souvenir;
l'homme de la Reine, Breteuil, dans ce moment critique, pour regagner
un peu de popularité, ordonne la mise en liberté des prisonniers
enfermés à la prière de leur famille (31 oct. 1785). Mais après le
Collier, on ne s'en souvient plus; tout reprend sa marche ordinaire.
En 1789, réveillé brusquement, le ministère demande ce que sont
devenus tels de ses prisonniers, oubliés de lui-même. Ils sont morts,
ou partis (Joly, _Lettres de cachet_, p. 35, 36 _note_).--La royauté
mourante, tirée de son Versailles, prisonnière elle-même (qui le
croirait?) faisait encore des prisonniers, lançait des Lettres de
cachet. En février 90, le Roi en accorde une contre un Fontalard,
qu'on envoie au _Grand Hôpital_, la plus dure des maisons de force
(Maurice, _Histoire des prisons_, 420).

Le sceau, la clef de voûte du grand sépulcre monarchique, c'est le
Roi.--_Roi_, _Bastille_, sont deux mots synonymes. On le vit en 89;
nul grand coup ne l'émeut; mais on prend la Bastille?... Il
tressaille... c'était lui-même.

Qu'il soit bien entendu que ce mot seul de _Bastille_ comprend les
mille prisons, bagnes, galères, vaisseaux et colonies. Joignez-y les
couvents, où l'on envoie par Lettre de cachet.

Quelqu'un demande à Mirabeau le père, l'_Ami des hommes_, des
nouvelles de sa femme et de sa famille: «Où est madame la
marquise?--Au couvent.--Et monsieur votre fils?--Au couvent.--Et votre
fille de Provence?--Au couvent.--Vous avez donc juré de peupler les
couvents?--Oui, Monsieur. Et si vous étiez mon fils, il y a longtemps
que vous y seriez.» (_Mém._, II., 185.) De cinq enfants, l'Ami des
hommes en tient quatre enfermés, sans parler de la mère (_ibid._,
306)[19].

              [Note 19: La mère est le plus fort. Il est affreux de
              voir, chez ce dur patriarche, Agar chassant Sarah, les
              servantes maîtresses mettant la maîtresse à la porte,
              une mère de onze enfants qui lui a apporté 60,000 livres
              de rente. Plus tard, il veut qu'elle reçoive une
              intrigante dans sa chambre, son lit. Il la fait
              _interner_, il la fait enfermer. Il la fait enlever pour
              la mettre (à son âge!) à la cruelle maison de
              Saint-Michel. Elle y serait restée à jamais ignorée, ne
              pouvant pas écrire, si sa fille n'eût intrépidement
              dénoncé la chose au Parlement.--C'est la mère qu'il hait
              et poursuit dans la fille, le fils aîné. Rien de plus
              vain que ses accusations contre son fils; ses dettes
              étaient fort peu de chose et ses désordres moindres que
              ceux des autres officiers du temps. Quant à Sophie, il
              ne l'enleva pas; c'est elle plutôt qui l'enleva. Elle
              avait, à dix-huit ans, épousé un octogénaire, qui
              souffrait très-bien le jeune homme, l'allait chercher
              quand il ne venait pas. Sophie n'endura pas cet indigne
              partage. Elle se serait tuée si elle n'avait fui et
              rejoint Mirabeau.--Le fils est cent fois moins libertin
              que le père. Celui-ci, avec son orgueil sauvage et ses
              formes austères, son dur génie de style qui fait
              illusion, a un côté bien bas qu'on ne peut oublier. Il
              gagne à les faire enfermer, mange leur bien avec ses
              coquines.--Histoire commune alors. Elle explique
              pourquoi on jetait ses enfants si aisément par la
              fenêtre, aux couvents, aux prisons, aux colonies, etc.
              Pour suffire aux dépenses insensées, aux désordres, il
              faut des sacrifices humains. La Famille représente
              exactement l'État. Folie des deux côtés, et des deux
              côtés _Déficit_.--On fait grand bruit pour l'ancien
              monde des enfants que Tyr ou Carthage, dans de rares
              circonstances, dans des dangers extrêmes, jetaient au
              brasier de Moloch. Et l'on rappelle à peine que, bien
              plus de mille ans, la famille chrétienne jetait ses
              enfants au sépulcre. Long supplice, plus cruel
              peut-être. J'ai dit au XVIIe siècle l'immense extension
              des sacrifices humains. J'ai cité la famille des Arnaud.
              Chez le premier, sur quinze enfants, _sept filles
              religieuses_, et qui _meurent jeunes_. Chez le second,
              sur douze enfants, _six filles religieuses_, qui la
              plupart _meurent jeunes_, etc. C'est bientôt dit, mais
              qui saura jamais ce que ces simples mots contiennent de
              désespoir et de dépravation? _La Religieuse_ de Diderot
              (imprimée tard, à la Révolution) en est un portrait
              faible encore. Les grands procès (_Aix_, _Loudun_,
              _Louviers_, _la Cadière_, etc.) sont des percées dans
              ces ténèbres. Mais rien n'éclaire l'histoire des moeurs
              autant que les procès des Mirabeau. Écrivant ceci en
              Provence, j'ai pu (grâce à mes amis d'Aix, Marseille et
              Toulon) lire les Mémoires et plaidoyers contradictoires
              de Mirabeau et de Portalis. Pièces infiniment curieuses
              qu'on devrait réunir, réimprimer d'ensemble. On peut y
              voir combien la piété filiale de M. Lucas de Montigny a
              atténué, adouci, supprimé.]

Ce père est-il unique, un être extraordinaire? Point du tout. Fort peu
rare au XVIIIe siècle. Dans un tout petit cercle, je vois des familles
analogues. La jeune femme de Mirabeau se marie parce qu'elle est
maltraitée de sa mère. Sa célèbre amante Sophie a une telle frayeur de
son père, qu'à dix-huit ans elle accepte de lui un mari de
soixante-quinze ans.

Dira-t-on qu'il s'agit de la noblesse uniquement? Erreur, très-grave
erreur (voir Joly, _passim_). L'austère famille janséniste, la dure
maison parlementaire, de moeurs si différentes, suivaient pourtant
même modèle. L'arbitraire monarchique se copiait au plus humble foyer.
L'aîné sur les cadets et le frère sur la soeur reproduisaient la
dureté du père, plus vexatoire encore. On le voit dans les lettres de
la pauvre Sophie (_Mém. de Mir._, II, 118); on croirait lire des pages
arrachées de _Clarisse Harlowe_.

Les Mirabeau, bruyants, retentissants, dans leurs scandales, leurs
procès, leurs clameurs, nous ont rendu un grand service. Tout ce qui
s'éteignait, s'étouffait entre quatre murs, éclata. Le foyer apparut,
et sa guerre intestine.--On vit combien l'État corrompait la Famille
par la facilité avec laquelle le Roi appuyait, secondait toutes les
tyrannies domestiques. On vit qu'en haut, en bas, ce terrible
gouvernement de la faveur et de la Grâce, ennemi du jour et de la Loi,
s'accordait, se reproduisait. Dix ans passèrent à peine, et le grand
fruit du temps que le temps n'a pu enlever, fut donné à la France, _la
Révolution de la famille_, la vraie famille enfin, créée et fondée
dans la Loi selon le coeur et la nature. C'est le Code civil de la
Convention (1794). Les moeurs suivirent la Loi. Quelle douceur
aujourd'hui auprès de cette époque, pourtant si rapprochée de nous!

Le point de départ fut Vincennes. De là pendant plusieurs années, une
voix éclatait, à soulever les voûtes, (et tous les siècles
l'entendront): «Mon père, je suis tout nu! Mon père, je suis aveugle!
Déjà, je ne vois plus qu'à travers des points noirs! Mon père, je
vais mourir des tortures de la néphrétique!...» Puis des rugissements,
et de terribles pleurs. Puis, des aveux honteux, cruels, la nature aux
abois, des délires effrénés. Va-t-il devenir fou?

C'est l'adversaire de Mirabeau, c'est Portalis lui-même, l'avocat de
sa femme, qui nous a conservé les lettres épouvantables du père contre
le fils. Elle nous montre de quelle rage il désira sa mort, pensant le
faire périr à Surinam, à Rhé, en Corse, à If, à Joux, le poussant aux
duels et à la fin comptant qu'il crèverait à Vincennes. Haine
profonde, car elle est de nature, d'antipathie, sans motif sérieux.

Mais la férocité du père semble encore moins atroce que la froideur de
la femme de Mirabeau. Il lui écrit des lettres déchirantes, d'humbles
supplications, un peu basses, il faut bien le dire (_Plaid. de
Portalis_, p. 57). À genoux devant son beau-père qui le tient aussi
enfermé, il lui demande la liberté, la vie.

Madame de Mirabeau n'avait guère le droit d'être sévère. Tête vaine et
légère, à peine mariée, elle avait été prise en faute, avait été
pardonnée, graciée, l'avait reconnu par écrit. Lui, il l'aima
toujours, et l'eût préférée à toute autre. Dans ses prisons à If, à
Joux, il la priait toujours de venir le trouver. À Joux, lorsque
Sophie, la charmante Sophie, se jeta, se donna à lui d'un tel élan, il
conjura sa femme de venir et de le sauver de lui-même. Il fit plus, il
pria son père et son beau-père d'ordonner à sa femme de venir le
trouver. Cette tragique Sophie l'épouvantait. Elle avançait vers lui
comme un abîme du destin, dans un funèbre attrait d'amour et de
suicide. Il résiste, il implore sa femme. Mais la poupée n'a garde de
quitter ses plaisirs. Elle passait sa vie de fête en fête. Elle dansa
le jour où Mirabeau fut condamné à mort. Elle joua la comédie dans la
chambre où son fils de deux ans venait de mourir.

C'était la vaine idole, sans coeur et sans cervelle, de la noblesse de
Provence. Elle finit par élire domicile chez les Galiffet (V. la
lettre indignée de l'oncle.) Un petit Galiffet la patronne contre son
mari. À l'appel du mari que répond-elle? Un mot d'un froid mortel qui
pouvait l'achever. Elle lui demande avec douceur «_s'il ne serait pas
devenu fou?_»

Il y avait espoir. La prison fait des fous[20]. Ceux qu'on trouva à la
Bastille, à Bicêtre, étaient hébétés. On a vu les fureurs de la
Salpêtrière. Un fou épouvantable existait dans Vincennes, le venimeux
de Sade, écrivant dans l'espoir de «corrompre les temps à venir.» On
l'élargit bientôt. On garda Mirabeau.

              [Note 20: La folie était infaillible dans les prisons
              épouvantables qu'on employait depuis le Moyen âge. La
              plupart furent certainement, dans l'origine, des _in
              pace_ ecclésiastiques. La tour de _Châti-moine_, à Caen,
              avait le sien à une profondeur de trente pieds, dans une
              cave, sans jour, presque sans air. Autour, de petites
              cellules où l'on était comme scellé dans le mur. Chacune
              à sa porte de fer avait un petit trou où passait le
              pain, les ordures. Dans cet horrible lieu, visité en 85,
              on trouve une femme toute nue. Une autre de dix-neuf ans
              y est dans une basse-fosse, les jambes dans l'eau, au
              milieu des reptiles. À Saint-Michel-en-Grève, cette
              funèbre abbaye, la fameuse cage de fer était placée dans
              le vieil _in pace_ des moines, cave voûtée, pratiquée
              sous leur cimetière. Le prisonnier avait sur lui les
              morts. Du cimetière à travers la voûte, l'eau filtrait;
              il recevait la pluie glacée. V. MM. Le Héricher, Joly,
              Hippeau (_Archives d'Harcourt_), Beaurepaire (_Antiq.
              norm._, XXIV, 479).]

Il est fort beau, étrange, que celui-ci, à travers une persécution si
sauvage, ayant presque usé les prisons, ne devienne pas une bête
féroce, qu'il reste à ce point _homme_, que son coeur soit si plein et
d'amour, et d'humanité, que dis-je? tendre pour son père même! S'il a
eu le tort grave d'écrire contre son père (en faveur de sa mère), il
aime cependant ce barbare, il l'exalte, lui croit du génie. Il
s'attendrit pour lui. Sortant à trente-trois ans de sa longue prison,
voyant chez un ami le portrait du tyran, il le regarde et pleure, et
s'écrie: «Pauvre père!»

En mourant, il demande à être enterré près de lui.

Sophie n'est pas moins bonne. Quand le tyran cruel a perdu ses procès,
est presque ruiné, voilà qu'elle est touchée, s'attendrit, pleure
aussi.

Cette pauvre Sophie, enfermée au couvent, qui y a accouché et qui y
meurt de faim, Mirabeau, la nourrit. Nuit et jour, il travaille. Sans
feu, sans bas, sans pain pour ainsi dire, il écrit cent volumes.
Inspiration, compilation, les livres érotiques ou révolutionnaires,
flamme et fange, tout va par torrents. Les échappées cyniques, les
aveugles fureurs, désespérées, des sens, ne peuvent empêcher de le
dire: Cet homme est très-grand à Vincennes... Oh! que je l'aime mieux
là qu'en ses fameux triomphes, mêlés de menées équivoques!

L'histoire est admirable. Elle agit presque autant que les
_Confessions_ de Rousseau. Mirabeau, dans ses lettres, ses procès, ses
mémoires (bien plus forts que tous ses discours), ouvrit un jour
nouveau sur l'âme humaine. Ce qui est curieux, c'est qu'à chaque
prison ses gardiens sont à lui. Les exempts qui l'arrêtent deviennent
ses zélés serviteurs. Tous pleurent, geôliers et porte-clefs. Lenoir,
le lieutenant de police, agit pour lui et le protége. Le _chef du
secret_ même, un homme qui sait tant et voit tant, qui doit être
endurci, Boucher, devint l'intermédiaire des deux infortunés. Sans
lui, il serait mort. Boucher court les libraires pour lui placer ses
manuscrits. Il est infatigable. Il intercède auprès du père, lui
écrit, le poursuit au fond du Limousin, il arrache la grâce, il amène
le fils, il sanglotte.... Gloire à la nature!

Gloire à l'esprit du temps! au grand élan de coeur qu'avaient produit
surtout les livres de Rousseau. On sent à quels points ils sont
maîtres, et comme ils ont percé partout.

Quelle transformation générale! Quoi! l'humanité, la pitié, les
meilleurs sentiments de l'homme, ont changé, ont dissous la Police à
ce point!... Mais s'il en est ainsi, la Police n'est plus, et le
Despotisme n'est plus! et la Révolution est faite.

Quelle étonnante chose que ce soit à Lenoir, à Boucher, que le
prisonnier adresse pour le faire imprimer ce livre des Prisons, des
Lettres de cachet, écrit de si grand coeur, de si haute liberté d'âme!
Comment l'ancien régime, du sommet à la base, ne frémit-il à ces mots
intrépides: «Mon âme, enhardie par la persécution, a élevé mon génie
abattu par les souffrances... Sans papiers, sans société, n'ayant que
très-peu de livres, privé de correspondance, de liberté, de santé!...
On ne peut avoir plus d'entraves... Libre ou non, je réclamerai
jusqu'à mon dernier soupir les droits de l'espèce humaine.»

Mot fort et vrai. Je ne vois aucun homme dans l'histoire qui ait plus
constamment prêté appui aux faibles. Il plaide pour les Corses, pour
Genève opprimée, pour les Hessois vendus par leur indigne maître. Il
plaide pour les juifs auprès de Frédéric, et il obtient leur
émancipation.

«Mais Mirabeau, sans doute, au livre des Prisons, aura du moins
tourné, éludé l'actuel, se tenant aux limites resserrées de la
question?» Vous le connaissez peu. Le Mirabeau d'alors a beaucoup de
Danton. L'Amérique envoyant sa grande Déclaration des droits, il écrit
sans détour: Tout gouvernement est déchu. Il va plus loin encore:
George a moins fait que les Capets.

Ces deux mots mis ensemble destituent Louis XVI.

Cela est grand, hardi. Mais voyons le dessous. Regardons dedans,
l'homme même.

Et d'abord écartons les exagérations grotesques, je ne sais quelle
tradition monstrueuse qu'on a faite à plaisir, d'après les effets de
tribune, l'illusion optique, les éclairs, les tonnerres, dont
s'entourait le grand acteur. C'est commun au théâtre. Mademoiselle
Clairon, fort petite, à la scène devenait colossale. À la tribune,
Mirabeau se gonflait, paraissait énorme.

La fantasmagorie de ses cheveux ébouriffés faisait parfois un lion,
parfois une tête de Méduse. Un jeune homme raconte qu'il dînait près
de lui. Mirabeau lui parla, et lui mit la main sur l'épaule. «Je la
sentis immense!» Il l'avait très-petite, la fine main de l'artiste et
du gentilhomme.

Un document très-sûr, irrécusable, c'est le plâtre pris sur le mort.
Je l'ai vu plusieurs fois, regardé de très-près, au regrettable Musée
de la Révolution qu'avait fait M. de Saint-Albin. Au bout de quinze
années, il me reste présent; il est fixé dans mon esprit.

Rien d'énorme, rien de monstrueux. Ce qui marque et qui saute aux
yeux, c'est l'audace, la familiarité hardie, et la légèreté libertine.
Il a l'air _bon vivant, bon diable_. Beaucoup certes d'esprit et de
facilité. Tout cela en dehors, donc, bien loin du génie, des dons de
profondeur qui supposent l'incubation.

Une bouche menteuse, non par hypocrisie, mais pour l'effet et
l'exagération, voulant séduire, étonner, effrayer. Un fanfaron de
crimes, ravi qu'on le suppose un profond scélérat (V. Corr. de
Lamark). Effréné de paroles, heureux qu'on le croie un satyre. Il n'en
a pas le masque. L'aiguillon bestial visiblement lui manque. Son
visage gravé semble impur, il est vrai, mais impur de pensée, de
fantaisie lubrique, d'un priapisme cérébral. Qu'une soeur, une mère,
l'aient corrompu enfant, on n'a pour le prouver que les allégations du
père. Ce qui est plus certain, c'est que ce libertin (tout au rebours
des jeunes gens d'alors) garda toujours l'horreur des filles
publiques, fut toujours amoureux dans ses libertinages, et même assez
fidèle. De vingt ans à quarante, il a eu trois amours (sa femme,
Sophie, et Nehra). S'il a tombé très-bas (en amour, comme en
politique), c'est vers sa triste fin, où il répond trop bien au sort
cruel que lui jeta son père, disant «que pour la terre il prendrait le
bourbier.»

La haine est clairvoyante aussi bien que l'amour. Elle donne une
seconde vue. Montaigne, Saint-Simon, les grands observateurs n'ont
rien de supérieur, ni peut-être d'égal aux traits forts et profonds
dont le père a marqué son fils.

Il en a un terrible, et bien paradoxal: «Nul en idées. Tout est
d'emprunt et de réminiscence. C'est une ombre. _Et il n'a aucune
passion_ (_Mém._, III, 176). Il est vorace et inégal, mais ni
gourmand, ni aimant le vin. Pour les femmes, par ma foi, ce fut pure
exubérance et jactance. Ni tendre, ni galant, ni efféminé, ni
voluptueux.--Cette tête sera toujours enfant. C'est le meilleur diable
du monde, sauf mauvaise compagnie.

«Pour le talent sans pair. Quand le diable nous avertirait cent fois
par heure, il est impossible de ne pas s'y prendre; d'autant qu'étant
capable et du pis et du mieux, cela lui est égal; _le vrai, le faux
lui étant absolument un_, le droit, le tordu tout de même, je crois
(Dieu me pardonne) qu'il en pense alors la moitié.» (_Mém._, IV, 318.)

«Dès douze ans, un matamore ébouriffé à avaler le monde.»

Trente-trois ans: «Un tonneau boursouflé, gravé et vieux, qui dit:
«Papa.» (171.) Laideur amère, sourcil atroce, un épouvantail de coton.
Tout le farouche dont il a su environner sa personne, sa réputation,
tout cela n'est que vapeur. Au fond, c'est peut-être l'homme du
royaume le plus incapable d'une méchanceté réfléchie.» (174.)

Il n'eut rien de son père, le dur et bilieux Provençal. Il a la
fougue, mais sanguine (tempérée par l'hémorragie). Né Limousin et de
mère limousine, il a de la pléthore du Nord, une ampleur rare dans le
Midi. De son père, il n'a pas les dards, l'exquis, l'atroce, mais une
veine énorme, d'incroyables torrents.

Il naît déplaisant et baroque, déjà dentu, le frein à la langue et le
pied tordu. Il naît scribe, à quatre ans, cherchant partout du papier
pour écrire. Il naît bouffon et mime, cynique, et ne croyant à rien.
«Il a toutes les qualités viles de sa souche maternelle,» aime les
petites gens (quoique fort gentilhomme au fond), et mange avec ses
paysans.

Mais ce qui en fait pour son père un véritable objet d'horreur, c'est
un terrible don de familiarité (faut-il dire, d'audace impudente?)
qu'il apporte en naissant. Ce père, «oiseau hagard entre quatre
tourelles,» est tout effarouché. Les barrières qu'il met entre,
l'enfant terrible les saute sans s'en apercevoir.

Quand son père n'a pas pu en trente-trois ans l'exterminer, il recule
un moment, l'admire (mais sans le haïr moins). C'est en effet alors
qu'il est prodigieux (bien plus qu'à la Constituante). Ses deux procès
sont des miracles. Au premier, il s'agit d'aller, au sortir de prison,
se remettre en prison à Pontarlier où il fut condamné à mort, et
remettre sa tête sur le billot, sous le coup de ses ennemis. «Depuis
feu César, dit son père, l'audace ne fut nullement comme chez lui. Il
dit avoir son étoile. Il a moins de génie, mais bien autant d'esprit.»

Et c'est pis à Aix, au procès de 83, où il redemande sa femme. Grande
terreur, ligue furieuse de tous les galants de Provence, de ces nobles
insolents, de ces riches impudents, qui veulent à tout prix la garder.
Lui, il est fort et doux, très-charmant de bonté pour elle, tenant, ne
montrant pas cette lettre d'aveu, qui aurait trop prouvé qu'elle eut
les premiers torts. Les amants au contraire firent par leur avocat
(Portalis) employer le poignard, les lettres folles, atroces, du père
de Mirabeau, où il le qualifie d'empoisonneur et d'assassin. À Aix,
ainsi qu'à Pontarlier, le père étrangle ainsi son fils.

Tout le public était pour Mirabeau. Malgré la triple garde, portes,
barrières, fenêtres, furent enfoncées. On monta sur les toits. Il
dépassa l'attente, troubla, attendrit tout le monde.

Quand, au nom de sa femme, on vient de l'égorger, lui la ménage
encore. Contraint de montrer son aveu, il craint d'en user trop; il
lui ouvre son coeur, l'y rappelle, lui montre un infini d'amour,
d'oubli et de pardon. Il arracha des larmes à ses adversaires mêmes;
le beau-père en versa; tout l'auditoire croyait qu'il allait se lever,
et donner la main à son gendre. Portalis, foudroyé, retomba sur son
banc évanoui. Il fallut l'emporter.

Mirabeau avait dit: «L'issue de ce procès dira si le mariage existe
encore.» L'arrêt définitif dit: «Non.» Le mariage eut tort. La femme
est _séparée_; adjugée aux amants.

Mirabeau disait: «Que ferais-je? Il me faudrait un coup d'épée.» Un
duel qu'après le procès il exigea de Galiffet, ne lui procura pas ce
coup libérateur. C'est Mirabeau qui blessa l'autre.

Il avait grandi en tout sens, et d'autant plus était perdu. Son nom
eut un éclat immense, mais effrayant, sinistre. Ni son père, ni son
oncle, ne voulurent plus le recevoir. Ses pourvois, ses appels furent
supprimés, tout lui fut impossible, tout fermé, excepté la mort. Il y
avait pensé plus d'une fois, l'avait essayé même (1777). Mais sa soeur
de Provence l'appela, l'obligea de vivre.

Cette soeur (la Cabris) était un Mirabeau, avec moins de douceur. Un
prodige d'esprit et d'audace. C'est elle qui délivra sa mère en
dénonçant son père. Enfermée par lui à son tour, elle brisa sa chaîne
et plaida contre lui. Mariée à un fou, on l'eût crue un peu folle,
propre au crime, propre à l'héroïsme. Mirabeau la peint franchement,
très-charmante «et très-dépravée.» Le fils de Mirabeau avoue que
madame Cabris eut sur lui un pouvoir terrible, et ne cache pas qu'en
cette crise elle nous a sauvé Mirabeau.

Il était né très-faible. S'il était resté là sous cette influence
malsaine, il eût baissé toujours. Par bonheur, son pourvoi, sa lutte
furieuse contre les nobles de Provence, le menaient à Paris. Il y
était connu, dès longtemps annoncé par son beau livre des _Prisons_,
par ses procès, surtout par une action fort généreuse qu'il fit dans
ses embarras même, sa Défense de Genève, alors occupée, écrasée par
une armée de Louis XVI. On allait bientôt reconnaître en lui la
grande voix de l'époque. Demain il serait grand, s'il n'était mort de
faim. Son père obstinément lui refusait sa pension alimentaire.
Comment subsistait-il sur ce dur pavé de Paris? On ne le sait. Et il
n'était pas seul. Un singulier bagage qu'un homme si mobile n'aime
guère à traîner, le suivait, le suivit partout, à Paris, à Londres, à
Berlin. «Et quoi? une maîtresse?...» Un berceau, un enfant.

Grand mystère de sa vie qu'on n'a pu éclaircir. Cet enfant qui
grandit, qui eut un vrai mérite, qui dans ses beaux Mémoires nous a
révélé tant de choses, est resté lui-même une énigme. Mirabeau
l'emportait partout avec inquiétude, «craignant qu'on ne le lui
retirât.» Étrange position de mère et de nourrice pour l'homme
d'aventure qui venait l'épée à la main se jeter au travers de toutes
les querelles du temps.

Rousseau et Mirabeau partirent du désespoir. Cela leur est commun.
Comparons leur destin. Rousseau naît de ce jour (1756) où, délaissé,
maudit de ses amis et de lui-même, il fut seul, sans famille, rejetant
ses enfants, fort de sa liberté, de sa pauvreté solitaire, pour couver
ses trois fils immortels, ses trois livres. Mirabeau n'est pas seul.
Chez lui, la nature fut plus forte. Celui qu'on redoutait, l'emporté,
le terrible, dans l'antre du lion cachait et nourrissait la molle
créature qui fait mollir les lions, un enfant de deux ans (1784).

L'enfant influe beaucoup plus qu'on ne croit. Il lie, retient le père.
Mirabeau sera-t-il le vrai Mirabeau de Vincennes? J'en doute. Il
gardera, sous son orage et son tonnerre, des faiblesses de femme pour
le passé, de grandes timidités d'opinion,--hélas! aussi sans doute
les transactions peu scrupuleuses et les fatalités d'argent d'un foyer
trop nécessiteux.

Est-ce que Mirabeau va bercer cet enfant? Il lui faut une mère. Il en
trouve une à point. Une jeune orpheline hollandaise, mademoiselle
Ahren (Nehra), était dans un couvent. Elle vit Mirabeau, subit son
ascendant et le suivit. Voilà un ménage complet, un changement et de
vie et d'âme. Notre homme, dégagé de sa terrible soeur, sous la jeune
influence de la douce Hollandaise, ne rêve plus que travaux paisibles,
les plus humbles, n'importe. Il veut pour les libraires faire des
compilations. Refus. Tous les vents sont de guerre, et, pour gagner sa
vie, il doit être une épée.

Si jamais une épée fut bénie, c'est celle-ci. Le pénétrant Franklin,
sans s'arrêter à sa réputation, lui fit un grand honneur, le plus
grand qu'eut jamais un homme, qui eût glorifié le plus pur!

L'Amérique en était à son second moment,--dangereux,--après la
victoire. Elle tournait, virait, rétrogradait contre elle-même.
Avait-elle expulsé tout à fait l'Angleterre? Non, elle la portait dans
son sein. La vieillerie aristocratique ne demandait qu'à reparaître.
Une chevalerie _héréditaire_, les Cincinnati se formaient. Funeste
anomalie. Washington eut le tort de s'en laisser faire le prétexte, le
centre. Quoi de plus dangereux? Si l'on disait un mot: Blasphème!
«Vous parlez contre Washington!»

Qui serait assez grave pour plaider dans une telle cause? Ce n'eût été
trop de Rousseau. Il était grand, hardi, de se porter entre deux
mondes, d'avertir la jeune Amérique, la priant, au nom de la France,
de nous garder intact l'idéal de la liberté (1784).

Mirabeau, en 85, n'a pas baissé encore. On le paye, mais pour faire
une guerre honorable à la Bourse, aux agioteurs. Entre ses amis
génevois, les uns, comme Clavières, furent purement et vaillamment
Français. Tels, du Roverray, Dumont, furent peu à peu anglais. Tel
enfin, un habile, peu scrupuleux banquier, Panchaud, travaillait pour
Calonne. Panchaud qui était son meneur, l'auteur de ses premiers
succès, de plus en plus, dans ses emprunts, avait la concurrence des
Compagnies, des grands boursiers, les Cabarrus, les Beaumarchais. Qui
oserait contre ce Figaro tirer l'épée? On ne trouva qu'un homme, le
désespéré Mirabeau.

Surprise singulière qui fit une ère nouvelle. Figaro voudrait rire, ne
peut. Le diapason change. Sa voix ne s'entend plus. Contre la gravité
de la basse profonde, il n'émet qu'un son faible, aigu, la voix des
ombres, ce son grêle et sans souffle auquel on reconnaît les morts.



CHAPITRE XX.

CALONNE.--COMÉDIE DES NOTABLES.

1787.


«Calonne fut un danseur qu'on chargea, pour un temps, du rôle de roi
de théâtre; quand il fut à bout d'haleine, quelqu'un lui suggéra le
bon système (_d'assembler les Notables_), qu'il saisit avec la sagesse
que nature a placée dans son occiput. Le tout n'est pas d'imprimer,
enregistrer, etc.; il faut faire danser ces assemblées. En niais, il
leur jette au nez un _déficit_, qu'il ne sait pas lui-même, comme s'il
avait besoin d'amasser des pierres pour le lapider. Il n'a pas imaginé
qu'on pût demander: «À qui la faute?» (Mirabeau père, _Mém._, IV, I,
95.)

Ce parleur, ce bavard, à qui on croyait tant d'esprit, il l'appelle de
son nom: _un niais_. Très-bien jugé. Exécution définitive.

Sur les Notables, il dit: «Vu de près, oh! que c'est bête!...» Ce
danseur, se trouvant à bout assemble une troupe de _guillots_
(c'est-à-dire les premiers venus), qu'il appelle la nation, dit: «Nous
avons mangé les pauvres, et nous en venons aux riches. Et, ces riches,
c'est vous, sachez-le. Dites-nous donc amiablement comment devons-nous
vous manger?»

Il est plaisant de faire, comme quelqu'un l'essaye aujourd'hui, de
faire de ce Calonne un profond révolutionnaire, qui ne jeta l'argent,
qui ne gorgea la cour, ne ruina la France «que pour les mener au bord
d'un abîme si profond, si effrayant, que roi, clergé, noblesse,
appelleraient de leurs cris les nouveautés libératrices.» Roman
bizarre qu'on n'appuie de nulle preuve. Rien, absolument rien, dans
les documents de l'époque.

Calonne fut créé, on l'a vu, par la coalition qui se fit un moment
entre Trianon et les princes, entre les Polignacs, Monsieur, d'Artois,
Condé.

On ne le comprend bien qu'en envisageant dans l'ensemble les dix
années des Polignacs, les deux phases qu'offre leur long règne.

La fin de Maurepas doublant leur ascendant, ils crurent d'abord
s'emparer de l'armée, firent ministre Ségur. Trois ans après, ils
firent Calonne contrôleur général, et purent s'emparer de la caisse.

Par Ségur, ils obtiennent l'ordonnance de 81, qui monopolisa les hauts
grades, les gros traitements pour la cour et les favoris. Le roi ferme
aux non-nobles la carrière militaire, que Louis XV ouvrit en 1750.
Pour le plus petit grade (sous-lieutenant), il faut prouver quatre
degrés de noblesse paternelle. Et les nobles eux-mêmes ne sont jamais
que capitaines. Pour être officier général, il faut être admis à
monter dans les carrosses du roi.

Pour suivre ce système, il faut que le Trésor, aussi bien que l'armée,
tombe aux mains de la cour. Voilà le vrai sens de Calonne.

Un petit magistrat, taré et endetté, que les Parlements détestaient,
que Maurepas appelait un panier percé, était juste celui que pour
toute raison on aurait dû exclure. Étranger aux finances, il avait sa
science dans la tête d'un homme équivoque, certain Panchaud, un
banquier génevois, qui, après avoir fait de mauvaises affaires, se
mêla des affaires publiques. Tout le duel du temps est en réalité
entre deux Génevois, deux banquiers, ce Panchaud et Necker.

La machine arrangée par Panchaud pour éblouir, servir à la parade,
était l'amortissement, qui, grossi _vingt-cinq ans_ par l'intérêt
composé, devait libérer le trésor, amortir douze cents millions.
_Vingt-cinq ans!_ en ces temps où tout changeait sans cesse, où l'on
mit aux Finances trois ministres en trois mois (en 1787)! _Vingt-cinq
ans!_ un malhonnête homme pouvait seul faire de telles promesses.

Calonne, pour attirer des dupes, assurait que l'emprunt s'éteignant
chaque année par remboursements, et le capital s'augmentant, les
prêteurs qui resteraient à la vingt-cinquième année, recevraient plus
de cent pour cent!

Nul charlatan de place, nul arracheur de dents, n'eut jamais tant
d'audace. Ses préambules austères ne parlent que d'économie, d'ordre
sage, de juste balance.

Ses affiches effrontées réussirent à ce point qu'en trois ans, les
badauds avec empressement lui apportèrent cinq cent millions.

À force de mentir, le menteur s'attrapa lui-même. Il crut que son
Panchaud lui continuerait à jamais le miracle de pomper l'argent dans
les poches. En 86, tout tarit. Voilà notre étourdi effaré, éperdu,
qui, du péril, se sauve en un péril plus grand, croyant _fort
niaisement_ (dit Mirabeau le père) qu'il resterait le maître d'un si
grand mouvement, mystifierait la France, et payerait en monnaie de
singe.

Que fait-il, l'imprudent? Il va fournir des pièces pour instruire son
procès, pour préparer de loin le procès qui finit au 21 janvier.

Qu'est-ce donc que la France va voir au fond du sac?

Disons-le franchement. Des chiffres? Non, des crimes.

Crimes de Calonne, crimes du roi; j'entends les fautes déplorables de
la faiblesse étrange qui, dans ces trois années, donna, gaspilla,
lâcha tout.

1º Mainte opération de Calonne était de telle nature que tout pays
gouverné par les lois lui aurait décerné le bagne. Sur des emprunts
déjà remplis, _furtivement_ il négocia des rentes pour cent
vingt-trois millions. _Sans autorisation_ du roi, il lança dans
l'agiotage, gaspilla et perdit pour douze millions de domaines, etc.

Mais ses opérations légales ne sont guère moins coupables. _Cinq cent
millions d'emprunt en trois années de paix!_

Quoiqu'en dix ans le revenu public ait augmenté de cent quarante
millions, ce furieux prodigue accroît le déficit annuel de trente-cinq
millions.

Sous le plus mauvais roi, le plus mauvais ministre, Louis XV et
Terray, l'impôt fut de trois cent millions.--Il est de cinq cent sous
Calonne.

Où passait cet argent? En partie à la rente, mais aussi aux
splendeurs de la bureaucratie, aux folies administratives. Sous
Terray, un bureau coûtait trois cent mille francs; il coûte trois
millions sous Calonne. On dédouble la Poste pour en donner moitié à
madame de Polignac, petit cadeau de deux millions.

Pour pourvoir aux dépenses de cette immense monarchie, que reste-t-il?
Bien peu:

_Cent quatre-vingt millions._

2º Ce qui suit est le plus pénible. Qui pourra croire dans l'avenir
que, sur ce reste misérable, ce pauvre denier de la France, le Roi en
jetait les deux tiers en largesses insensées?

On veut tout rejeter sur Calonne, excuser le roi. Mais bien longtemps
avant Calonne, depuis mai 76, le roi est retombé dans la vieille voie
de Louis XV, le gaspillage des acquits au comptant.

Aux années les plus pauvres, le roi est le plus généreux.

En 1783, l'année qui suit la guerre, l'année d'épuisement, le roi, en
acquits au comptant, donne cent quarante-cinq millions (Bailly, _Hist.
des finances_).

En 1785, l'année qui suit la sécheresse, la stérilité de 84, une année
presque de famine, le Roi donne cent trente-six millions.

On objecte bien vite qu'il y a là-dessus quelques pensions
diplomatiques, et l'intérêt des anticipations. C'est la moindre
partie. La masse est en faveurs, en grâces pour la Cour, dots,
établissements de famille, générosités fortuites.

À quoi allons-nous retomber? Sur les cinq cent millions de l'impôt
annuel, en ôtant les frais et les dons, en dernière analyse, il en
reste _quarante_!

Rien de pareil sous Louis XV, qui cependant par an reçoit deux cent
millions de moins. Rien de tel sous Louis XIV, aux pires temps de ses
grandes guerres. Rien, rien de tel en aucun temps. Louis XVI,
vraiment, à juger par les chiffres, est le pire des trente-deux
Capets.

On voudrait nous faire croire qu'il fut surpris de la révélation du
Déficit, qu'il avait ignoré ou n'avait pas compris les actes
déplorables qu'il signait tous les jours. C'est le mettre bien bas,
dire qu'il n'avait gardé nul sens de ses devoirs. Il n'est pas si
facile qu'on le croit de tout ignorer. Et, si l'on y parvient, c'est
un crime déjà de se faire en s'étourdissant une fausse et coupable
innocence.

Pouvait-il ignorer la somme épouvantable dont Calonne au début paya,
gorgea ses frères? Pouvait-il ignorer l'achat de Rambouillet (si
inutile), pour étendre ses chasses (quatorze millions)? Et les quinze
millions de Saint-Cloud? Ignorait-il la succion terrible d'un poulpe
insatiable, la société de Trianon, les pensions étranges de Coigny,
Dillon et Fersen? les présents monstrueux entassés sur les Polignacs?
Ce qu'on en sait est effrayant.

Le roi n'a jamais eu de favori ni d'ami personnel. Il écartait la
cour «par ses coups de boutoir.» Qui donc le changea à ce point? On
impute tout à Calonne. Le roi le connaissait et ne l'accepta qu'à
regret. Il le trouva commode et agréable, ne l'estima jamais. La
reine, il faut le dire, fut réellement la seule personne qui ait
profondément agi sur lui. Par elle, la cour de Trianon, et même la
grande cour de Versailles, non-seulement le domina, mais le changea,
le transforma. On cherchera en vain; on ne pourra trouver aucune autre
puissance qui ait pu opérer cette étrange métamorphose.

On eût pu le prévoir, quand (en 74) elle lui fit chasser ceux qui
l'éclairaient sur l'Autriche, et quand, deux ans plus tard, elle lui
fit renvoyer Turgot. Les enfants l'attachèrent encore. Les fautes
l'attachèrent, et le besoin de pardonner. Plus il souffrit par elle,
plus il aima. Le procès du Collier, qui lui fut si cruel, l'attrista,
l'éloigna un instant, mais pour le ramener plus faible que jamais. Il
l'aima pour sa honte, il l'aima pour ses larmes. Plus tard, pour son
audace et sa témérité. Il arrive à ce point (en 1787) de ne pouvoir la
quitter un moment. Quand elle va passer le jour à Trianon, quoiqu'elle
n'y couche point et doive lui revenir le soir, il ne peut durer à
Versailles et va à Trianon trois fois dans la journée. Au moindre mot
qu'elle lui dit, on le voit ému, empressé (Besenval, II, 307). Quelle
maîtresse eut jamais un pareil ascendant? La Pompadour se fit le chien
de Louis XV, ne le garda qu'à force de bassesses. Louis XVI, au
contraire, est le serf tremblant de la reine, observant son regard,
redoutant sa parole hautaine. Tout ce qu'on a conté au Moyen âge de
la magie cruelle, des opérations diaboliques, où, gardant l'apparence,
on perdait l'âme, ces histoires sont trop vraies: on les retrouve ici.

À la Fédération de 1790, un royaliste, M. de Virieu, voyant la reine
sur l'estrade, l'admira, mais ne put garder un mot: «Voyez la
magicienne!» Ce mot fut répété. Et la reine elle-même, dans la
tragique année 91, n'ayant agi que trop sur Mirabeau, Barnave,
l'appelle en souriant «La fée.»

Ses portraits successifs, de plus en plus, expriment cette énigmatique
puissance, à part de la jeunesse, à part de la beauté. Suivez-les à
Versailles. Au premier (de vingt ans), elle est éblouissante, mais
cela paraît peu encore. Ce sont les deux derniers portraits (de 31 et
32 ans), qui nous la donnent ainsi, triste, trouble, fort dangereuse.
Ce n'est pas là la bonne fée. L'image est fantasmagorique, point
naturelle, point rassurante. Est-ce Circé? Non pas. L'altier et le
tendu en diminuent le charme. Est-ce Médée? Non pas. Elle n'a pas du
tout l'obscène atrocité de la vraie Médée (Caroline). Après plusieurs
grossesses, et à trente et un ans, dans le second portrait de madame
Lebrun (86-87), elle reste fort belle, garde sa peau nacrée, «si
transparente qu'elle n'admettait nulle ombre.» Autour d'elle et sur
ses genoux, elle a ses beaux enfants. On repense à Van Dyck, à son
Henriette d'Angleterre. Moelleusement vêtue d'un très-doux velours
rouge, qui prête ses reflets au satin de la peau, elle séduirait fort,
n'était le bleu trop bleu de l'oeil, le regard fixe à faire baisser
les yeux.

Mais avec ses enfants pourquoi se roidit-elle? Ces innocents gardiens
la protégent. Ils devraient donner à ce tableau du calme. Il n'est
point innocent, il n'est point rassuré. Il n'a pas la sécurité du
noble tableau de Van Dick. La fée y nuit trop à la mère. Elle fascine
au lieu de toucher. L'artiste aussi, nerveuse et troublée de la reine,
émue de l'avenir, travaillait inquiète, et la main, je crois, a
tremblé.

Je ne crois pas du tout que le roi n'ait pas vu la pente sur laquelle
sa cruelle passion le traînait. Sous sa morne figure que l'on eût crue
insouciante, il avait de grands troubles. Un mot lui échappa qui peut
en faire juger. Quand la mort de Vergennes (janvier 87) enleva les
derniers moyens qu'il avait d'enrayer, le laissa faible et seul, il
alla voir sa tombe au cimetière et dit: «Plût au ciel que déjà je
pusse reposer à côté de vous!»

Grave parole! on croirait volontiers qu'il eut à ce moment
l'affligeante lueur de tous les changements qui s'étaient faits en
lui, de son énorme écart d'avec le premier Louis XVI.--Où est le
scrupuleux dauphin, le roi si amoureux du bien public, et, ce qui est
plus fort, _où est le roi chrétien?_ Quelle trace en son règne actuel
de ce primitif idéal du duc de Bourgogne, dont il avait, lisait,
relisait les papiers? Cet idéal du roi, quoique si favorable aux
nobles et au clergé, implique le respect du devoir, l'intérêt du
pasteur pour le troupeau que Dieu lui confia. L'âme de Fénelon y était
contenue. Combien cette âme est loin, dans l'égoïste oubli où le roi
est tombé! Que reste-t-il ici du sentiment chrétien des tendresses du
_Télémaque_ pour les misères du pauvre peuple? Il avait été élevé par
deux Jésuites, la Vauguyon, Radonvilliers, qui ne purent cependant
fausser entièrement l'honnêteté de sa bonne nature allemande. S'il
disait faux parfois, c'était faiblesse, ou bien respect humain. Nul
doute que ses très-mauvais maîtres ne lui aient de bonne heure donné
la grande tradition monarchique, le droit des rois de tromper pour le
bien. Ces leçons lui revinrent bien plus qu'on n'aurait cru en 1787.
Par trois fois, il entra, avec Calonne, avec Brienne, dans leurs plans
misérables, dans les ruses grossières qui ne pouvaient que l'avilir.

Voici ce que les faiseurs de Calonne avaient imaginé (son financier
Panchaud, son parleur Mirabeau, etc.): d'éblouir le public, à ce
fâcheux moment, et de le dérouter par l'imprévu d'un grand spectacle,
par une mise en scène dans le genre de Cagliostro. C'était l'évocation
d'une ombre.

Contre le Parlement qui se disait la France, on faisait apparaître une
certaine figure qu'on disait la France elle-même. Une fausse petite
France, choisie, triée adroitement, d'une centaine de Notables. Henri
IV autrefois fit jouer cette comédie. Le fond était ceci: Ces
Notables, arrivant sans droit, par simple choix du Roi, pouvaient
l'aider mais ne le gênaient guère. Selon les occurrences, c'était peu
ou beaucoup. Tantôt on disait: «C'est la France.» Tantôt on disait:
«Ce n'est rien.»

Mirabeau nous assure que c'est lui qui donna l'idée à Calonne. Il
avait besoin d'une place et se figurait être secrétaire des Notables.
Si on l'en croit du reste, dans cette oeuvre de ruse, il espérait
mener Calonne plus loin qu'il ne voulait, des Notables aux États
généraux, à l'Assemblée nationale. Il croyait tromper les trompeurs.
Son second, dans la ruse, était l'abbé de Périgord, M. de Talleyrand,
qui fort adroitement, d'un pied boiteux, marchait derrière le puissant
orateur, s'en faisait remorquer. Mirabeau le donna à Calonne (5
juillet 86), le lui recommanda comme un jeune homme habile, discret,
fort capable d'écrire «les très-grandes idées, conçues de son génie.»
Nul plus apte en effet à vêtir le mensonge de forme décevante et
menteuse.--Ce petit Talleyrand allait mieux à la chose que Mirabeau
lui-même, trop bruyant, trop retentissant. De Mirabeau, Calonne prit
l'avis et prit l'homme, mais l'éloigna lui-même, l'envoya à Berlin.

La singularité piquante de ce plan de Calonne, c'est qu'il offrait,
article par article, les réformes les plus contraires à ce qu'on
attendait de lui, les idées qu'on savait les plus antipathiques au
roi.

1º _Unité administrative._ La monarchie, enfin tranquille, peut
effacer les bigarrures parmi lesquelles elle a grandi. Proposition
immense qui eût fait disparaître ces corps, ces priviléges antiques
pour qui le Roi avait tant de respect (lui-même l'écrivait en 1788
dans une note sur les plans de Turgot).

2º _Égalité d'impôts par la taxe territoriale_, que jadis Machault
proposa.

On se rappelle le combat que Machault soutint cinq années (1749-1754)
contre le Dauphin, père du Roi. La terreur du Dauphin, la terreur du
Clergé, était que, pour une telle taxe, il fallait préalablement
_estimer tous les biens_. Machault voulait avoir un état des biens du
clergé. Proposition horrible qui crevait l'Arche sainte, renversait
la religion. On eût vu ce que l'oeil laïque ne devait voir jamais (que
le clergé avait quatre milliards). Le Dauphin, pour une telle cause,
fit une guerre désespérée, s'immola et ses soeurs, l'honneur et la
conscience. Louis XVI, son fils, fidèle à sa mémoire, se réglant sur
lui seul et lisant toujours ses papiers, put-il tout à coup agir
contre dans le point le plus sérieux? Était-il converti sur cela?
Point du tout. S'il fut l'invariable ennemi de la Révolution, ce fut
moins pour ses droits que pour ceux du clergé.

La taxe de Machault qu'on mettait en avant n'était rien qu'un
épouvantail. Ce qui le prouve assez, c'est qu'on la proposait sous la
forme la plus impossible, chimérique, enfantine: «Elle serait levée en
denrées.» Mais avant on allait, en estimant les biens, sonder toute
fortune, regarder dans les poches des deux ordres privilégiés.
Qu'eût-on vu? La richesse énorme du clergé, le déshonneur des nobles,
le désordre de leurs affaires. En leur donnant la peur de tout montrer
au jour, on allait les forcer de composer avec le roi, d'accorder des
subsides, d'autoriser l'emprunt refusé par le Parlement.

3º Le troisième mensonge du grand prestidigitateur, c'était une
certaine ombre de représentation nationale. Turgot, en 76, dans ses
vastes idées d'éducation politique, pour préparer la France à se
gouverner elle-même, imaginait un système d'assemblées communales,
provinciales, couronné par l'assemblée des assemblées. Necker fit un
petit essai des assemblées provinciales en 1778. Ces choses, bonnes
alors, dix ans après avaient bien peu de sens. Au moment où l'esprit
public voulait et exigeait une représentation sérieuse, où la France
allait se soulever en souveraine, en juge, ouvrir un sévère examen, le
roi et le ministre, qui voulaient l'arrêter aux vieilleries, étaient
jugés par là. On voyait des coupables occupés de gagner du temps.

Du premier coup on réclama contre ces ruses trop grossières. Les
prétendues _Assemblées provinciales_ de Calonne n'avaient rien de
provincial. (Cela fut dit crûment à Besançon, à Grenoble, etc.) Tout
émanait du roi. _Il nommait_ d'abord trente personnes qui elles-mêmes
en choisissaient trente. La Fayette, un des trente qu'on nomma d'abord
pour l'Auvergne, explique cela parfaitement. Il ajoute: «_Nous nommons
aussi_ la moitié des assemblées _inférieures_.» Ainsi ces délégués du
roi ne faisaient pas seulement l'assemblée provinciale, mais celles
des communes ou paroisses. Donc nulle élection populaire. Et rien de
sérieux. Du haut en bas, tout était faux.

Ces assemblées devaient répartir la taille, régler certains travaux,
juger en premier ressort certains litiges. En réalité, l'Intendant, le
vrai roi administratif de la province, restait maître de garder par
devers lui ce qu'il voulait, de les imiter plus ou moins. Ce qui
irritait, indignait, ce qui même à Grenoble fit repousser ces
assemblées, c'est que le ministère n'en donnant pas le règlement,
laissait ainsi louche et douteuse la limite réelle de leurs
attributions, ne voulait que créer par elles certaine opposition aux
Parlements, mais se réservait en dessous de les tenir par l'Intendant
toujours faibles, mineures, ignorantes.

Un bienfait plus réel, mais tardif, c'étaient les réformes dont
Calonne avait pris l'idée aux Économistes, à Turgot: Libre commerce
des grains,--Plus de douanes intérieures,--Meilleur règlement des
maîtrises,--Adoucissement de la gabelle,--Plus de corvée (mais en
payant),--Belle promesse d'économie, même sur la Maison du roi.

Surprenant travestissement. Le prodigue, l'effréné Calonne, tout à
coup grimé en Turgot! On ne voit plus sur sa table que les livres des
économistes. Ceux à qui il donne audience, lui trouvent en main l'_Ami
des Hommes_, annoté en cent endroits. Comédie bien suspecte à ceux qui
le soir voient ce Turgot chez les Polignacs, leur ami et celui
d'Artois, qui s'amusent de la parade, contemplent l'excellent acteur.

Le beau, c'est son austérité. Pour être secrétaire des notables,
Mirabeau n'est pas assez pur. Calonne ne veut plus que des saints. Il
ne lui faut que des rosières. Il couronne l'innocence même dans
l'ancien ami de Turgot: son premier commis des finances et le
secrétaire des Notables, ce sera Dupont de Nemours.

On est surpris et triste de voir le Roi couvrir, autoriser, accepter
comme siennes ces idées de Turgot qu'il hait, méprise au fond (on le
voit par les notes très-aigres, de sa main, qu'il met au vieux plan de
Turgot en 1788). Pour le décider au mensonge, il fallait que Calonne
répondît, garantît que tout était illusion, un moyen de sortir de
l'affaire, une planche pour passer l'abîme, et qu'une fois passé, on
jetterait du pied.

Le roi avait été d'abord surpris et alarmé. Il put se rassurer, quand
on lui fit bien voir le secret de la chose. Tout en parlant de
confiance, il ne confiait rien, gardait tout dans sa main, jouait à
volonté de la fallacieuse machine. Les cent quarante-quatre notables
ne siégeaient pas ensemble. On les tenait parqués et divisés en sept
bureaux, chacun présidé par un prince. Chaque bureau donnait une voix,
quatre bureaux sur sept faisaient majorité. _Mais dans quatre bureaux
on avait la majorité avec quarante-quatre notables._ Avec les quatre
voix de ces quatre bureaux (faux et déloyal avantage!), on primait la
majorité réelle, fût-elle de cent voix. Donc, c'est affaire de rire.
L'escamoteur attrape ces benêts de Notables, éblouis, hébétés et menés
par le nez. Ils votent les impôts, autorisent l'emprunt; ils
remplissent la caisse, s'en vont... Et le tour est joué!

Un roi, lourd comme Louis XVI, était peu propre à ces manoeuvres. Il
accepta pourtant, il prit son petit rôle, s'efforça d'être gai,
assuré, fit le brave. La veille, il écrit à Calonne: «Je n'ai pas
dormi, mais c'est de plaisir!»

Calonne et sa tête légère, son profil de renard, sa petite perruque,
était une mesquine figure pour la hâblerie redoutable qu'il apportait
à l'Assemblée. Il exposait les maux publics avec sévérité, comme s'il
n'y eût été pour rien. Il montrait l'impuissance des palliatifs,
ajoutant ce mot solennel:

«Que reste-t-il qui supplée?... LES ABUS.»

«Oui, Messieurs, dans les abus se trouve un fonds de richesse que
l'État a droit de réclamer. Dans la proscription des abus réside le
seul moyen de subvenir aux besoins... Et le plus grand des abus
serait de n'attaquer que les petits. Ce sont les plus considérables,
les plus protégés qu'il s'agit d'anéantir.»

Là, l'Assemblée se regarda. Qui siégeait? Les abus eux-mêmes.

Il poussa, s'expliqua...: «Abus qui pèsent sur la classe productive et
laborieuse, priviléges pécuniaires, exemptions injustes qui ne peuvent
décharger les uns qu'en aggravant le sort des autres.»

C'était accuser les Notables, les mettre au pied du mur, les mettant
en demeure de voter contre eux-mêmes, ou de se signaler à la haine
publique. L'impopularité dont souffrait le gouvernement, elle aurait
passé aux Notables.

Plus d'un dut regarder la porte, croire à un guet-apens. Le clergé fut
surtout inquiet de se voir fortement désigné par un mot sur
l'intolérance.

Ainsi, montrant les dents, Calonne, enveloppé de la peau du lion de
Némée, ne pouvait pourtant éviter de montrer le bout de l'oreille.
Mais il le fit avec talent. Dans un langage magnifique, il rappela le
Déficit, mal antique de l'État, qui se perd dans la nuit des temps. Sa
poésie pompeuse brouilla tout. Ce qu'on en comprit, c'est que le
Déficit s'était accru sous Necker, qu'à son départ, il fut de
quatre-vingt millions par an.

Ainsi, il aurait mis le plus fort sur le dos de Necker, détourné le
public sur un autre terrain, l'examen du _Compte rendu_ de celui-ci,
écarté, ajourné la chose capitale: le crime des cinq cent millions
empruntés, et dissipés en trois années.

Plus tard, il osa dira que Necker, quittant la caisse, n'y avait rien
laissé, qu'il n'avait pas pourvu aux dépenses de l'année.

Personne ne douta que le menteur ne fut Calonne. Il y eut un _tolle_!
véhément contre lui, un cri universel pour Necker. L'effroi fut dans
Versailles. Quelqu'un osa insinuer qu'il y aurait prudence à envoyer
les Polignacs à Londres. Quelqu'un ouvrit l'avis de se saisir de
Necker et de le bâillonner. Comment? en le faisant ministre. On
sentait qu'à propos de sa défense personnelle, il récriminerait,
démontrerait les hontes de Calonne, du roi, de la cour.

Des complices de Calonne, les premiers à coup sûr étaient les princes
qui lui vendirent sa place et en tirèrent des sommes épouvantables
(_Augeard_). En faisant Monsieur, d'Artois et Condé, présidents des
Notables, Calonne avait bien droit de croire qu'il avait là de solides
compères qui plaideraient, mentiraient pour lui. Mais ayant tant reçu,
se sentant si véreux, ils furent sous la panique. Ils cherchèrent un
abri, la popularité. Des Notables disaient que l'ordre populaire
devait avoir _autant_ de délégués que les deux autres réunis. Monsieur
et le comte d'Artois le dirent et dirent bien plus: que les deux
ordres privilégiés ne devaient avoir _que le tiers des voix_!

Mais Monsieur enfonça dans le coeur de Calonne un coup plus direct...
_Tu quoque, mi fili!_... Il dit qu'avant d'examiner l'impôt nouveau,
il faut juger l'ancien et regarder _les comptes_.

Simple menace. S'il osa dire cela, c'est qu'il était bien sûr que le
roi, que Calonne n'oseraient exposer ce fumier. Réellement le roi
avait peur. Il renia son fripon de ministre, l'accusa, se mit en
fureur. Il invectiva violemment «contre ce coquin de Calonne, qu'il
aurait dû faire pendre!» Il saisit une chaise, la maltraita, brisa,
extermina.

Des évêques, voyant que le Roi même enfonçait son ministère, le
poussèrent vivement. «Nul impôt, lui dirent-ils, que par les États
généraux.» Sorte d'appel au peuple. Calonne y répondit par un
semblable appel. Il imprima ses plans, il donna à grand bruit l'exposé
des bienfaits que les Notables repoussaient. Manifeste de guerre que
durent lire partout les curés. Deux ans plus tard, c'eût été un
tocsin. Mais rien encore n'est éveillé.

D'autre part, il rappelle de Berlin son dogue de combat, Mirabeau,
pour lui faire mordre Necker, comme il a mordu Beaumarchais. Mirabeau,
sans scrupule, usa d'un véhément pamphlet qu'il avait fait jadis
contre Calonne, biffa _Calonne_ et mit _Necker_ à la place.
Très-mauvaise action. Il ne tenait nul compte dans ce livre de ce qui
excusait les grands emprunts de Necker (la guerre), de ce qui
condamnait les emprunts de Calonne (la paix).

Le livre réussit par-dessus les nuées. Le roi en fut ravi (Mir.,
_Mém._, IV, 404), croyant Necker tué pour toujours.

Calonne y gagna peu. Son improbité le coulait. On sentait trop que
même les plus belles réformes, dans une telle bouche, étaient un
leurre. On n'eût rien accepté de lui. On sentit qu'il fallait à tout
prix purger le terrain. On le mit sur un point qui eût commencé son
procès: les échanges qu'il avait fait au préjudice du domaine.
L'accusation, dressée, fut signée _La Fayette_.

Le roi, travaillé fortement contre Calonne par la reine et Miromesnil,
reçut et lui montra avec sévérité une pièce qui prouvait son mensonge.
Joly, le successeur de Necker, témoignait qu'en effet Necker partant
en 81 avait fait les fonds de l'année. Calonne, au lieu de se
défendre, attaque et récrimine. Il accuse Miromesnil d'agir contre le
ministère. «Quel succès espérer, si l'on n'agit d'ensemble, si l'on
n'assure l'unité du pouvoir?...» Cela frappe le roi... Mais qui
pourrait-on mettre à la place de Miromesnil? Calonne désigna
Lamoignon.

Il ne s'en tint pas là. Voyant le roi facile, il saisit l'occasion,
dit qu'on n'obtiendrait pas cette unité sans renvoyer aussi Breteuil.

Breteuil! proposition hardie. C'était toucher la reine même.

Breteuil c'était l'Autriche, c'était l'homme de la famille, adopté de
Marie-Thérèse. Le roi devint rêveur; il ne refusa pas, mais dit qu'il
fallait en parler à la reine.

L'orage fut plus grand qu'il ne prévoyait même. Au premier mot, elle
bondit, s'étonna, s'emporta épouvantablement, invectiva contre
Calonne. Le roi lui parlant d'unité, elle dit que le vrai moyen de
l'établir, c'était de chasser ce Calonne qui avait tout gâté par son
assemblée des Notables. Le roi restait muet; l'excès de la colère
tourna en déluge de larmes. Elle avait perdu un enfant. Elle craignait
de perdre le Dauphin, qui maigrissait, se déformait (Arneth). Tout
l'accablait dans la famille! et on lui enlèverait son plus cher
serviteur!...

Le roi est interdit, accablé, n'ose répliquer. Venu pour renvoyer
Breteuil, il signe sans mot dire le renvoi de Calonne (7 avril).

Comment le remplacer? Plusieurs proposaient Necker; mais le roi
justement venait de l'exiler, pour avoir publié sa réponse à Calonne.
La reine proposait Loménie de Brienne, un homme antipathique au roi
(créature de celui qu'il hait tant, Choiseul!), un prêtre galantin,
frétillant, malgré l'âge, dans les salons, l'intrigue, et se mêlant de
tout,--de plus (comble d'horreur!) fort impudemment philosophe,
affichant le matérialisme. On avait osé en parler pour l'archevêché de
Paris, et le roi avait dit ce mot amer qui paraissait devoir
l'éloigner pour toujours: «Mais ne faudrait-il pas au moins qu'un
archevêque de Paris crût en Dieu?»

Faible sur tout le reste, le roi, sur cette corde, semblait fort
arrêté, ne pouvoir changer guère. Ici, chose imprévue, il mollit,
immola sa foi, sa conscience chrétienne, et pour ministre il prit le
prêtre athée. «On le veut; mais, dit-il, on s'en repentira.» Son
accablement fut extrême, profond son découragement.



CHAPITRE XXI.

LA REINE ET BRIENNE.--FERA-T-ON LA BANQUEROUTE?

1787.


La reine, toute sa vie, fidèle à sa famille, dès octobre 83, voulait
nommer Brienne, agréable à l'Autriche, créature de Choiseul, ami de
Vermond et Mercy. La Polignac, d'accord avec l'Artois, l'obligea de
subir Calonne.

L'avénement de Brienne était une défaite pour la société de Trianon,
un affranchissement pour la reine. Elle avait pu enfin rompre ses
habitudes, reconquérir son coeur. Sa longue servitude de dix ans
finissait. Nul avis de sa mère, nulle risée du public, nulle froideur,
nul orage, nulle humiliation n'y avaient réussi. Il y fallut le temps,
et que l'amie vieillît. Il y fallut la très-amère expérience que la
reine eut des Polignacs. Quand elle rompit avec Calonne, quand il lui
fit sous main une guerre si atroce, ils restèrent avec lui, infidèles
à la reine, et fidèles à la caisse.

Elle prit sa revanche au 1er mai. Faisant Brienne chef des finances,
elle dit fièrement devant toute la cour: «Ne vous y trompez pas,
messieurs, c'est un premier ministre.»

Le divorce éclata au point le plus sensible, au sujet de Vaudreuil,
cet ami de la bien-aimée, tyran de Trianon, le bruyant, l'emporté, le
fougueux personnage dont on redoutait les colères, et dont le
caractère malheureusement donnait le ton. Il venait de tirer un
million de Calonne pour je ne sais quel bien de Saint-Domingue. Mais
cela n'était rien. Il exigeait encore que le roi lui payât ses dettes.
Pour la première fois la reine eut l'intrépidité de dire Non, ou de le
faire dire. Le furieux créole, fait à être obéi, considéra cela comme
une révolte, et passa droit à l'ennemi, je veux dire à Calonne, à
l'atroce cabale des premiers émigrés, si cruels pour la reine, qui
voulaient l'enfermer, la voiler, la raser. Ils étaient sa terreur plus
que la Terreur même, au point qu'elle aima mieux se perdre que de
tomber vivante dans leurs mains.

Il semble qu'en 87, elle ait eu un bon mouvement, un élan de fierté,
un souvenir de Marie-Thérèse. C'était tard. Après le Collier, un tel
déchaînement, chansonnée, déconsidérée, elle hasardait beaucoup à
prendre le pouvoir. Deux ans entiers, elle avait défrayé les
conversations des cafés. La d'Arnoult, la Duthé, la Contat, étaient
oubliées. On ne parlait que de la reine. Versailles avait été plus
amer encore que Paris. Mesdames avaient dit un mot dur (prophétique
pour le destin du roi): «Elle serait mieux sur terre d'Autriche.»
Maintes fois madame Louise, la violente religieuse, s'était jetée aux
pieds du Roi pour qu'il lui fît faire pénitence, la mît un peu au
Val-de-Grâce.

Les meilleurs serviteurs du Roi croyaient eux-mêmes qu'aimé comme il
était encore, il lui serait toujours possible de remonter en se
séparant de la reine. Lui seul la défendait, et pouvait la
sauvegarder. Et, juste à ce moment, elle éclipse le Roi, seule, occupe
hardiment la scène. Ses amis en tremblaient, et Besenval lui-même lui
dit qu'on l'accusait d'annuler trop le roi.

Brienne était-il l'homme de poids et d'apparence derrière qui elle pût
agir? Nullement. Il était transparent. Derrière, on voyait trop la
reine. Petit prêtre vieillot, sous sa jolie figure de femme usée,
faiblet et poitrinaire, il n'exprimait que l'impuissance. Son talent,
disait-on, était la comédie qu'il jouait à huis clos. Tout était faux
en lui. Il prenait tous les masques, moins par hypocrisie que par
indécision. Jésuite et philosophe, créature de Choiseul, il n'en
jouait pas moins le disciple de Turgot. Il jouait l'administrateur
dans son archevêché de Toulouse. Aux Notables contre Calonne, il joua
le chef de parti. Il arrive fini au ministère. À cette femme il faudra
un homme. Et cet homme, sera-ce la reine?

Elle avait du courage et des moments de volonté. Mais quel défaut de
suite! quelle profonde ignorance de la situation! Quelle empreinte
funeste (de vingt ans à trente ans), elle reçut de ses Polignacs,
Diane, Vaudreuil, etc., esprits faux, violents, insolents,
provoquants, et de la petite cour militaire du comte d'Artois! Ses
nouveaux conducteurs, Mercy, Vermond, Breteuil, plus vieux, n'en
étaient pas plus graves. Elle-même incapable de juger entre deux avis.
Telle son frère la dépeint vers 1778, frivole et étourdie, telle
Besenval la trouve dix ans après, absolument la même, ne lisant point,
ne réfléchissant point, incapable de conversation suivie.

Elle était fort bizarre, en certains points baroque, sans souci de
l'opinion. Au moment où elle entre au pouvoir, devient vrai roi de
France, et devrait se montrer Française, elle rappelle qu'elle est
Autrichienne, elle prend un maître d'allemand (Campan).

Le coup pour l'achever, c'était qu'elle se fît Anglaise, qu'elle eût
un favori anglais. L'adroite et dépravée Diane, pour la tenir encore
par un fil chez les Polignacs, attira et fixa chez eux le bel Anglais
Dorset, qui (routine grossière, connue de la diplomatie) faisait
l'admirateur et quasi l'amoureux.

Dès la guerre d'Amérique, quand la France parut de coeur américaine,
la Reine avait aimé et favorisé les Anglais. Mais prendre le moment du
traité qui nous inonda de leurs produits et tua nos fabriques, le
moment où l'on fit Cherbourg, prendre ce moment, dis-je, pour traîner
partout ce Dorset, écouter ce vain badinage (qui menait cependant à
une très-réelle influence), il semblait que ce fût vouloir braver la
France, vouloir exaspérer, ulcérer la haine publique.

Agent de la vengeance anglaise, ce cruel Lovelace, en 1790, se
démasqua contre la reine, l'un des premiers lui mit la corde au cou.
Ce qu'on a dit de ses sourdes menées pour brouiller tout et pousser à
la crise, n'est que trop vraisemblable. Il n'y aida pas peu en se
chargeant (lui étranger!) d'insulter, pour la reine, le duc d'Orléans;
il le lui rendit implacable. En 1787, il réussit à faire faire à la
reine, alors toute puissante, une chose funeste: l'abandon de la
Hollande, à qui la France devrait protection. Quand l'Angleterre
payait les émeutes orangistes pour y tuer la République et l'influence
française, elle écrit: «Que nous font ces gens-là? Et qu'importe
qu'ils se battent entre eux?» (Arneth, _Jos._, 108.)

La calomnie aida. La femme du stathouder, soeur de roi, veut son mari
roi. Pour décider son frère le roi de Prusse à l'aider dans ce crime,
elle emploie la ruse grossière de dire qu'elle a été arrêtée,
insultée. Ce frère voudrait agir. Calonne et Ségur, nos ministres, ne
peuvent manquer à la Hollande. Calonne fait les fonds d'un camp qui
sera à Givet. Démonstration peu dangereuse. La Prusse n'aurait pas
fait un pas. Mais dès que la reine est maîtresse, plus de camp.
«_L'argent manque._» Fausse et menteuse excuse. Ségur ne demandait que
deux millions. Est-ce que la Hollande, si riche en numéraire, la
Hollande qui va s'inonder (noyer cinq cents millions peut-être) n'eût
pas été heureuse d'avancer deux millions qui lui eussent sauvé ce
naufrage?

Dorset en septembre put rire. La catastrophe eut lieu. La Hollande en
vain s'inonda. Les Prussiens entrèrent, vinrent soutenir la canaille
payée du stathouder. Une atroce anarchie fonda le despotisme. Ce beau
pays (si sage) de l'ordre et des moeurs graves fut, par son premier
magistrat, le stathouder, mis à sac, livré aux brigands. Il les lâcha
dans ces riches villes, pillées de fond en comble. Le ministre anglais
à la Haye, Harris, et Dorset à Versailles, arrivèrent ainsi à leur
but. Ils perdirent la Hollande, déshonorèrent la France. En janvier,
le stathouder s'inféode à ses maîtres: le Prussien, l'Anglais. La
Hollande sombre toujours.--«La France aussi!» s'écria Joseph II.

Des villes entières de Hollande émigrent, des populations de la classe
riche, intelligente, active. Excellent élément qui, quelque part qu'il
vînt, apportait le bien-être, qui, autrefois, avait créé Berlin, et
qui, en Angleterre, a tellement augmenté chez ce peuple les qualités
moyennes (qu'il n'avait nullement, ni chez les Cavaliers, ni chez les
Puritains). Ces pauvres Hollandais, justement indignés contre la
Prusse et l'Angleterre, amies de leur tyran, venaient chercher abri en
France. Les ayant protégés si mal dans leur pays, on aurait dû ici les
accueillir, les bien établir à tout prix. Dumouriez, alors à
Cherbourg, proposait de leur faire près de là une Hollande sur des
terrains disputés par la mer, qu'ils auraient exploités avec leurs
propres capitaux, de leur faire une ville qu'on eût nommée Batavia. On
n'eût fait là que son devoir, une légitime expiation. On pouvait
croire que Louis XVI, qui connaissait les lieux, et qui aimait
Cherbourg, on devait croire surtout que la reine et Brienne,
réellement coupables de l'abandon de la Hollande, feraient cette bonne
oeuvre si utile et qui eût attiré de plus en plus les émigrés. On ne
fit rien, on ne voulut rien.

Revenons en avril. Brienne, tant aimé des Notables, leur chef contre
Calonne, n'y échoue pas moins tout à plat. En vain il leur livre les
comptes, promet l'économie de quarante millions, en vain s'appuie du
bon Malesherbes, qui se laisse mettre au ministère. La seule ombre de
l'égalité, de la suppression de privilége, les glace. Au premier mot
de subvention, d'emprunt, ils ne savent que dire; ils n'ont pas
d'instructions de leurs provinces. Tels lancent le grand mot: «Aux
_États généraux_ seuls il appartient de décider.» L'assemblée, en
définitive, se croit incompétente, dit que, pour tout impôt, elle s'en
remet à la sagesse du roi.

Autrement dit, avec respect, elle le laisse dans le bourbier, devant
les Parlements irrités plus qu'avant, ou devant l'inconnu, les États
généraux.

Brienne, il est vrai, pouvait croire que ces États apparaissaient
redoutables au Parlement, autant et plus qu'à lui, et qu'il aimerait
mieux mollir que de laisser venir son grand successeur légitime,
l'assemblée de la Nation. Comment le Parlement, ce corps judiciaire,
s'est-il élevé à une telle importance politique? En usurpant le rôle
des États généraux, en parlant à leur place, en se constituant
lui-même ce qu'ils étaient: _la voix du peuple_. Le roi, le clergé, la
noblesse, avaient toujours primé dans ces États; qu'avaient-ils à en
craindre? Mais on voyait fort bien que, les États venant, le Parlement
allait se retrouver obscur, subalterne, rentrer dans la poudre des
greffes, renvoyé à ses sacs, ses dossiers, ses procès. C'était le
Parlement surtout que menaçait ce cri universel: les États généraux!

S'il suivait sa vraie politique, sa voie était toute tracée: lutter
modérément, et ne pas trop pousser le ministère. C'est ce qu'il fit
d'abord. Il enregistra les édits sur les grains, la corvée, les
assemblées provinciales. Pour la Subvention, Brienne avait à craindre;
il présenta plutôt un édit sur le timbre. Là commença la résistance.
Le Parlement imita les Notables et voulut avant tout qu'on lui montrât
les comptes. Les lui livrer, c'était le faire assemblée souveraine, à
l'égal des États. On refuse (7 juillet). Et alors, élevé par la lutte,
emporté, entraîné, le Parlement donne un spectacle inattendu. Ce
corps, jusque-là si tenace à défendre ses droits, vrais ou faux, tout
à coup s'immole et s'oublie, abdique brusquement sa tradition de trois
cents ans. Toutes ces prétentions qui lui étaient si chères, il les
met sous ses pieds. Lui aussi il appelle... les États généraux!

Le Parlement fut lui-même surpris d'un si beau mouvement, aveugle et
désintéressé, du pas immense qu'il avait fait d'élan. Il avança,
recula, avança.

Le roi double l'orage, au lieu de le calmer. Au Timbre qu'on refuse,
il ajoute la Subvention, l'envoi au Parlement. Le 6 août, en Lit de
justice, il fait enregistrer les impôts refusés, il déclare qu'il est
le seul administrateur du royaume, qu'à lui seul appartient d'appeler,
_quand il veut_, les États généraux.

Le Parlement alors, justement irrité, se souvenant de son métier de
juge, tire l'épée de justice. Il ne peut, dit-il, conniver au vol, _à
la déprédation_. La déprédation, c'est Calonne. Adrien Duport le
dénonce, et l'accusation est reçue (10 août). Calonne se garde bien de
venir; il s'enfuit de France. La cour est alarmée. Elle publie enfin
(si tard!) l'économie qu'on fait sur la maison royale[21]. Elle
allègue (si tard! et quand il n'est plus temps) l'affaire de la
Hollande, les dépenses qu'elle exigerait. Le Parlement est sourd,
défend expressément de percevoir l'impôt.

              [Note 21: La maison de la reine, plus splendide que
              celle du roi, coûtait 4 millions 700,000 livres (V. le
              budget de 1783, _État de la France en 89_, par Boileau,
              p. 412). Ajoutez-y les pensions de certains amis
              personnels: Dillon, 160,000; Fersen, 130,000; Coigny, 1
              million par an (_ibidem_, p. 338, d'après le _Recueil
              des pensions_, imprimé en 90 à l'encre rouge). Coigny
              avait de plus la Petite Écurie, qu'on supprima; il y
              perdit 100,000 livres de rente. La reine réduisit 1
              million sur sa maison. Le roi en fit autant sur ses
              gardes, ses chasses, etc. Cette réforme pénible traîna
              fort, n'arriva qu'au 11 août; l'effet fut manqué.--La
              reine imaginait qu'une si noble société prendrait bien
              tout cela. Le contraire arriva. Coigny fit une scène
              épouvantable au roi et lui lava la tête. Tous parlaient,
              clabaudaient. Besenval assez durement dit à la reine:
              «Il est affreux de vivre dans un pays où on n'est sûr de
              rien. Cela ne se voit qu'en Turquie.» (II, 236).]

Le 15 août, les Parlementaires apprennent, non pas qu'on les exile,
mais qu'ils _continueront à Troyes_ d'exercer leurs fonctions. Brienne
concentre le pouvoir, se fait premier ministre, donne à son frère la
Guerre, et des hommes à lui prennent la Marine et les Finances.
Castries, Ségur s'en vont, et avec eux, la considération du ministère.

Brienne est au plus haut, mais très-parfaitement délaissé, solitaire.
Tout court à Troyes. Parlements de provinces, tribunaux inférieurs,
les grandes Compagnies (Aides et Comptes), tout se déclare pour
Troyes. Un immense concert s'établit sur ce mot: Les États généraux!

Les procès suspendus et l'interruption des affaires irritaient fort
Paris. Le monde du Palais, les clercs, le petit peuple s'agitaient. Le
ministre fit des avances au Parlement. Une dame fut son médiateur
auprès du premier président. Il mollissait, offrait de substituer à la
Subvention deux vingtièmes, _et pour cinq années seulement_. Donc, pas
d'impôt perpétuel, _pas d'emprunt_, si l'on n'a guerre.

_Point d'emprunt!_ En leurrant le Parlement de ce mensonge, Brienne
l'apprivoise et le rappelle ici. Grande joie dans Paris. On brûle
Calonne et Polignac. On crie: «Les États généraux!» Brienne espérait
bien profiter de ce cri, de ce grand désir populaire. Il méditait un
coup. En septembre et octobre, dans toutes les vacances, il tâta,
travailla le Parlement, et, en novembre, il crut le mettre dans le
sac.

Ce corps, fort divisé, par cela même offrait des prises. L'élément
janséniste, sans y être amorti, y était faible en nombre. L'élément
des rêveurs (d'un d'Éprémesnil par exemple) qui voulaient restaurer
les libertés du Moyen âge, les libertés privilégiées, y était assez
fort. Enfin, sous Adrien Duport, le futur créateur de la Société
Jacobine, l'élément révolutionnaire se groupait, ardent et actif. Tous
voulaient, demandaient les États généraux, en plaçant sous ce mot des
idées différentes: les premiers y voyaient la machine gothique dont se
jouerait la monarchie; les derniers comptaient bien y trouver un
levier qui la démolît, et permît de la refaire de fond en comble.

La Fayette les avait demandés pour 92. Ce fut une lueur pour Brienne.
Dans un délai si long, il dit comme le fabuliste: «D'ici là, le roi,
l'âne ou moi, nous mourrons.» Quel danger de promettre? Avec ce voeu
ardent, cette passion devenue (par le refus) si violente, on pouvait
enchérir, mettre très-haut le prix des États généraux et les vendre
très-cher. La masse et les meneurs eux-mêmes s'en vont mordre à
l'appât, ne croyant pas pouvoir payer trop ces États par qui la France
enfin doit se reconquérir. On ne peut marchander la rançon de la
France.

Combien? cinq cents millions? Cela effrayerait trop. Divisons: cent
vingt d'abord pour 1788, quatre-vingt-dix pour 1789, et pour toujours
en diminuant. _Au total pour cinq ans quatre cent vingt millions!_

Mais pour avoir le temps, le calme, pour bien préparer les États, le
tout sera _voté en une fois!_

Proposition étrange, étonnante! Brienne n'ayant pu obtenir peu,
demandait hardiment beaucoup, infiniment, la somme énorme et folle,
qui l'aurait rendu maître. Au roi et à la reine alarmés il disait
qu'ayant palpé l'argent, on serait bien à l'aise d'oublier sa parole,
de donner les États ou de les éluder.

Avec ce leurre lointain et vain probablement, Brienne offrait un autre
leurre, _l'émancipation protestante_, tant demandée des philosophes.
Le roi l'a refusée deux fois aux parlements. Il l'accorde ici,
mensongère, même effrayante aux protestants. Le curé aura leur
registre. Leurs naissances, morts et mariages, jusque-là inconnus et
libres au désert, seront enregistrés par le curé leur ennemi.

Avec ces deux mensonges si grossiers, on parvint pourtant à éblouir, à
fasciner des hommes ardents, crédules par l'excès du désir. On accuse
la Révolution d'avoir été trop défiante. Mon Dieu! qu'il y fallut du
temps! combien de dures expériences! Qu'ils étaient jeunes, crédules,
ces redoutés meneurs! On assure que Duport, Duport qui tout à l'heure
créera les Jacobins, s'était laissé duper par ces facéties de Brienne,
et qu'avec ses amis, il eût donné dans le panneau.

Ce qui prouve pourtant qu'on n'était sûr de rien, c'est que, pour
emporter la chose, on prenait un moment vraiment honteux, furtif, ces
premiers jours de la rentrée où le Parlement incomplet a nombre de ses
membres encore à la vendange, à leurs affaires rurales. On ne
rougissait pas d'apporter à la salle vide encore et aux bancs déserts
la grande affaire d'argent qu'on voulait escroquer.

Un pareil filoutage aurait eu besoin du secret. Mais on avait tâté
beaucoup de gens qui ne furent pas discrets. Le coup était pour le 19.
Le 10 et le 18, certaines lettres, fort vives et menaçantes, purent
faire songer le Parlement.

Grande initiative. Mirabeau, qui la prit, avait bien des raisons
d'hésiter, de se taire. Revenu de Berlin, alors fort misérable, ayant
Nehra malade (il le devint lui-même en la soignant), il eût voulu
pouvoir se placer au loin dans la diplomatie, mais nullement écrire
pour un ministère qui sombrait. Les 10 et 18 novembre, voyant le tour
ignoble qu'on arrangeait, il en fut indigné, sa grandeur naturelle se
réveilla. Par deux lettres terribles, il menaça, il avertit. En voici
à peu près le sens:

1º Les États généraux, qu'on le veuille ou non, vont venir. Fait
certain et fatal: ils arrivent pour 89.

2º Voter cinq cents millions sur un mot captieux qui remet à cinq ans
les États, c'est d'un malhonnête homme. C'est chose périlleuse pour la
magistrature. On jugera fort mal ce pacte de la cour avec le
Parlement; on dira qu'ils s'entendent pour gouverner ensemble et pour
se passer de la France.

3º Le projet n'aura pour lui qu'une minorité honteuse. On ne peut
expliquer l'audace de Brienne qu'en supposant qu'il veut un prétexte
pour la banqueroute.

4º Mais que pourra-t-il? Rien. Il ne peut même la banqueroute.
Proscrira-t-il? Moyens d'un autre temps! Richelieu y serait, que le
siècle n'est plus à cela. Va-t-il entrer en guerre contre la nation?
un tel procès serait bientôt jugé.

Il ne peut rien, ne fera rien, que reculer, tomber, périr (Mir.,
_Mém._, IV, 459-465).

Dans de pareils moments, prophétiser, c'est faire, déterminer
l'événement. Le Parlement dut y bien regarder.

On soulevait son masque populaire, qui tenait mal à son visage. Il
avait laissé voir déjà à ses adorateurs qu'il était fort peu digne de
leur idolâtrie, contraire à leurs pensées d'égalité d'impôt, et
défenseur du privilége. Qu'il votât pour Brienne, il se précipitait,
il roulait du ciel au ruisseau.

D'autre part, Mirabeau avait percé les murs. Il avait très-bien vu,
comme s'il eût été au fond de Trianon, que derrière lui Brienne avait
un parti violent, la petite cour militaire d'Artois et de la Reine,
qui méprisait ces ruses, vantait la banqueroute, se croyait assez
fort pour payer en coups de bâton.

La surprise attendue fut tentée le 19. Le roi tient brusquement une
séance royale. Ce n'est pas un Lit de justice. Nul appareil n'indique
que rien soit imposé, forcé. Le débat est ouvert. Il semble que l'on
veuille écouter, s'éclairer. Seulement, pour marquer le cercle où il
faut se tenir, le roi et Lamoignon prêchent d'en haut le dogme
monarchique: «Le Roi est seul législateur, juge des États généraux. La
France libérée, seul il avisera à ce qui reste à faire.» Préface
altière pour étourdir sans doute. On crut que d'autant moins on
attendait l'oeuvre de ruse. Jupin tonne d'abord pour finir en Scapin.

La séance ne fut ni violente, ni inconvenante (dit M. Droz d'après des
témoins oculaires). Un janséniste seul, Robert de Saint-Vincent,
s'exprima avec véhémence. Il dit que l'acte proposé était tel que, si
un fils de famille en faisait un pareil, tout tribunal l'annulerait.

Cent millions accordés--les États en 89--c'était l'avis très-général
et fort sensé de l'assemblée. D'Éprémesnil n'eut rien de sa fougue
ordinaire. Vrai royaliste, il fut attendri pour le Roi autant que pour
la France, sentit qu'en ce moment il se perdait ou se sauvait. Il
parla à son coeur avec une onction admirable. Tous furent touchés, et
crurent le roi touché. L'était-il? C'est possible. Mais eût-il pu
changer le rôle convenu le matin, prendre seul un si grand parti?

Dans le plan de Brienne il était excellent de lasser l'assemblée,
d'épuiser les poitrines, la verbeuse éloquence de ces gens de
barreau, de la tarir patiemment jusqu'à l'heure où la Nature parle à
son tour, dit qu'on n'a pas dîné. Tout fini, chacun crut que, comme à
l'ordinaire, le Président allait prendre et compter les voix. La
surprise fut forte quand on vit Lamoignon qui montait vers le trône,
et parlait bas au roi. Ayant reçu son ordre, il se tourne, il prononce
l'enregistrement des édits.

Chacun se regardait. «Mais c'est donc un Lit de justice? qui le
savait? qui l'aurait cru? Quelle longue comédie d'écouter ces discours
pendant six heures, puisqu'on ne veut rien qu'ordonner!»

Odieuse surprise! mais frauduleuse ici, basse, en matière d'argent.
Empocher un demi-milliard.

Qui allait protester? L'universel murmure était déjà une protestation.

Mais qui allait parler? s'avancer? On y répugnait. Plus la chose était
basse et le rôle du roi pitoyable, plus il était pénible de le prendre
en flagrant délit.

Conti, tant qu'il vécut, s'était mis volontiers en avant pour des
coups fourrés, d'imprévues résistances. Eût-il hasardé celle-ci, qui,
quelle qu'en fut la forme, contenait un affront? Il était évident que
ce gros roi, mis en avant (plus faible que coupable, et de tant
d'hommes aimé encore!), recevrait là un coup sanglant.

Quel serait le désespéré, l'envenimé, qui frapperait? Il faut le dire:
celui qu'à force d'insolences la cour avait fait tel. La folle
violence de la Reine, de ses militaires de salon, s'était épuisée en
outrages sur le duc d'Orléans. Ses démarches obstinées pour revenir en
grâce, n'avaient fait que les enhardir à redoubler d'indignités. On
l'insulte en lui-même. On l'insulte en sa fille, la très-charmante
Adélaïde, par un projet de mariage qui n'est qu'une mystification. Il
était fort timide, un bellâtre, encore élégant, d'un visage rouge, et
déformé par ses excès. On le croyait fini, incapable d'agir. Il agit
cependant, sans doute remorqué, dressé pour ce terrible coup.

Non sans hésitation, et non sans grâce, avec la funèbre douceur du
matador, qui, la mort dans la main, marche au taureau,--il dit: «Sire,
je demande à Votre Majesté la permission de déposer à ses pieds ma
déclaration. Je regarde cet enregistrement comme illégal. _Il serait
nécessaire, pour la décharge_ des personnes qui seraient censées avoir
délibéré, d'ajouter qu'il est fait par très-exprès commandement de
Votre Majesté.»

Traduit brutalement, cela disait: Nous nous lavons les mains de
l'infamie.» Et encore: «Point d'argent! Personne ne remplira
l'emprunt.»

Le roi sentit la pierre qui frappait droit au front. Il se troubla, et
troubla, et fort trivialement, il bredouilla: «Ça m'est égal... Vous
êtes bien le maître.»

Et puis, se ravisant et se souvenant qu'il est roi, il dit avec
colère: «Si! c'est légal, parce que je le veux!»

Il fit signe au Garde des Sceaux, lui parla d'enlever Orléans de son
siége, de l'arracher du Parlement. Lamoignon éluda, dit qu'on n'avait
pas sous la main les moyens d'une telle violence. Le roi ne se
connaissait plus. Surpris quand il croyait surprendre, arrêté au
moment honteux, il avait eu besoin pour se remettre (contre son
reproche intérieur, sa trouble conscience) de se reprendre à la
formule grossière de la foi monarchique qui fait le fond du coeur des
rois: «Si! c'est la loi! car je le veux.»

Adieu l'argent, les quatre cents millions! La consolation de la Cour,
ce fut de jeter deux parlementaires aux forteresses, d'exiler Orléans.
Éloigné à vingt lieues de son Palais-Royal, de ses orgies du soir, il
se désespéra tout d'abord et demanda grâce. La reine se montra
très-haineuse. Elle ne céda pas qu'il n'eût l'amertume, la honte de sa
lâcheté. Elle voulut qu'il lui écrivît à elle-même. Il le fit, et
resta avili à ses propres yeux, gardant de noires pensées. Elle avait
réussi à donner à ses ennemis, sinon un chef, au moins un centre, à
donner pour caissier à l'intrigue, à l'émeute, un prince de vingt
millions de rente. S'il n'agit pas contre elle encore directement, dès
lors il la regarde, la suit dans sa course à l'abîme.

Les amis de la reine l'y poussaient de leur mieux. Ayant décidément
manqué l'escamotage de leur demi-milliard, arrêtés dans l'emprunt,
arrêtés dans l'impôt, ils prenaient leur parti vaillamment,
militairement, et conseillaient la banqueroute.

Vraie tradition de gentilhomme. L'illustre Saint-Simon, le grand
seigneur austère, la glorifie et la prêche au Régent, en la
sanctifiant «et la canonisant avec les États généraux.» Mais pourquoi
les États? La banqueroute, tellement usitée au grand siècle, semble
chose royale, une institution monarchique.

Besenval, toujours jeune (près de 70 ans), aimable étourdi, vrai
hussard, tête chaude de Pologne et Savoie, qui naquit par hasard en
Suisse, n'a pas tenu sa langue. Il nous a révélé ce qu'on eût deviné
fort bien sans lui, l'opinion de Trianon, l'estime et l'engouement
qu'on avait pour la banqueroute. «Vain propos?» Point du tout. La fine
oreille, Mirabeau, habile à écouter aux portes, et qui a des amis, en
cour, écrit au moment même (20 nov.) une lettre très-vive qui affirme
trois fois la chose.

«Dépend-il d'un gouvernement d'enchérir sur la guerre, la peste et la
famine? Le forfait qu'on prépare, l'horrible proposition qu'on apporte
au Conseil, c'est la mort de deux cent mille hommes! Mais, par-dessus
ceux-là on met à mort encore tout un monde de leurs créanciers qu'ils
ne pourront payer et qui seront sans pain.»

«Faire cela, n'est-ce pas renoncer à tout droit que l'on a sur un
peuple?»

Puis, à ce roi déchu, il a l'air d'annoncer un Clément ou un
Ravaillac:

Conspués de l'Europe, en horreur à nous-mêmes, dangereux à nos chefs,
tels nous serons, contre l'État, le roi... Craignez le fanatisme!...
la fureur de la faim vaut bien la fureur de la foi... Qui osera
répondre de la vie du roi, _de tout ce qui est près du trône?_

Le parti militaire pouvait dire à cela que «le pâle rentier» (Boileau
le nomme ainsi), l'homme ruiné, affamé, épuisé, a bien peu d'énergie.
Ces misérables encore dans la Fronde avaient pris les armes. Mais
depuis ils n'ont pas la force de crier. Les noyés du Système moururent
fort décemment. Aux plus cruelles opérations, Fleury n'entendit rien,
Choiseul rien, Terray rien.--Aujourd'hui c'est un peuple, il est
vrai, qui peut faire du bruit... Eh! tant mieux! Montons à cheval! et
sus à la canaille!... Paris a besoin de leçon.

Petit mal! et grand bien! Quel bienfait que la banqueroute! l'État,
libre, léger, dès lors, agira dans sa force, Paris perdra, c'est vrai.
La France y gagnera. L'argent et la population y reflueront; ce
gouffre de Paris n'absorbera plus le royaume, etc. C'est ce que
Bezenval dit, non pas de sa tête,--d'après «un publiciste, peu
scrupuleux, assez profond.»

Ce publiciste me semble être Linguet. Son journal, imprimé à Londres,
est l'apôtre de la banqueroute (_Annales politiques et littéraires_,
XV). Combien le payait-on? L'arrêt qui le condamne en 1788, fait
entendre que «l'homme vénal» avait le mot d'en haut, était ainsi lancé
pour préparer les choses et pour tâter l'opinion.

Sans détour, il exalte, il divinise la banqueroute, l'appelle «cette
grande et salutaire opération.» Elle peut être mauvaise en Angleterre,
car c'est le peuple qui s'engage. Mais en France, _ce n'est que le
Roi_. L'anéantissement de la dette publique, à chaque avénement,
serait _sage et très-légitime_.--Ingénieuse idée. La banqueroute,
criée au milieu des fanfares, serait apparemment une des cérémonies du
sacre.

On est émerveillé, non de l'effronterie de ce paradoxal Linguet, mais
de l'aimable aisance avec laquelle la cour, nos loyaux gentilshommes
(délicats aux duels et aux dettes de jeu) acceptent et vantent ces
doctrines. De l'honneur, pas un mot. Où donc est cet honneur qui,
selon Montesquieu, faisait l'âme des monarchies? Un roi _failli_,
fripon, dévalisant son peuple pour enrichir sa Cour, cela leur paraît
naturel.

Grand, étonnant contraste avec la vieille France qui même n'eut jamais
le mot de banqueroute, emprunta aux Lombards le mot vil de _banca
rotta_. L'austérité bourgeoise de nos vieilles Coutumes marquait de
traits atroces ceux qui en venaient là. Elles ne tiennent le
banqueroutier quitte qu'au prix d'une infamante exhibition. Parant sa
folle tête du bonnet vert des fous, il ira, demi-nu et la chemise au
vent, sur la place, siéger et frapper par trois fois la pierre.

Si la veuve ne veut pas payer pour son mari défunt, il faut
qu'impudemment elle renie son mariage. Avant qu'il entre en terre,
elle va devant tous insulter ce corps mort, lui jette au nez les clefs
de la maison.

Conseillers admirables! chevaliers scrupuleux! Voilà donc leur
avis!... Que le Roi vienne aussi, banqueroutier frauduleux, orné du
vert bonnet, narguer les affamés, jeter les clefs sur le corps de la
France.



CHAPITRE XXII.

LE COUP D'ÉTAT.--LES RÉSISTANCES DE BRETAGNE, DAUPHINÉ,
ETC.--CONVOCATION DES ÉTATS GÉNÉRAUX.

Mai-Août 1788.


Brienne était perdu s'il n'eût eu un solide appui dans la reine et son
extrême irritation. La honte du tour de passe-passe qui avait si mal
réussi, l'exalta, et pour mieux braver, elle siégea dès lors aux
comités et aux conseils. Elle opina, et prit la voix prépondérante.
Ainsi, elle trôna, se découvrit entièrement, comme avait fait depuis
dix ans sa soeur, la Caroline de Naples, tant louée de Marie-Thérèse
et donnée pour exemple à Marie-Antoinette.

Brienne, encore plus mal à la cour que dans le public, succombait sous
le faix. Il devint très-malade, sa poitrine se prit; on lui mit trois
cautères. Autour de lui ce n'étaient qu'ennemis. Sa réforme, pourtant
bien modérée, sur la maison du roi, son refus de payer les dettes de
Vaudreuil, ses sages retranchements sur les Coigny, les Polignac,
avaient exaspéré. Qu'est devenu le grand, le généreux Calonne: ce
Brienne est si sec! La jeune cour d'Artois l'aurait bien volontiers
jeté par les fenêtres. Que faire avec ce prêtre? Il est temps,
disait-on, de déployer la force.

Ce qui pouvait le plus y faire penser la reine, c'était le rude
accueil qu'elle avait reçu dans Paris. Ayant hasardé de venir à
l'Opéra, elle y fut presque huée. Elle dut se sentir comme excommuniée
de la France. De tous côtés un cri lui déchira l'oreille, ce nom:
«Madame Déficit!» Le ministre de Paris fut effrayé, la supplia de ne
plus s'y montrer. Son image y était proscrite. Le beau tableau de
madame Lebrun resta comme captif à Versailles; s'il se fût hasardé de
paraître à l'Exposition, il eut été insulté ou crevé. Dans Versailles
même, elle fut avertie, et par ses gens! En allant aux conseils, elle
entendit un musicien de la chapelle dire tout haut: «Une reine doit
rester à filer.» (Campan.)

Elle avait été très-longtemps sous la détestable influence des
bravaches étourdis, insolents, provoquants, qui contribuèrent tant à
faire précipiter la crise. Le premier goût qu'elle eut à vingt ans,
fut un officier de marine, un homme de ce corps odieux qui concentrait
en lui tout ce que la noblesse eut de plus haïssable. Trianon, on l'a
vu, et la Polignac, et la reine, subirent dix ans Vaudreuil, frère du
marin célèbre, homme cassant, emporté, d'humeur folle, usant de son
droit de créole, de passer en tout la mesure, de mépriser, écraser
tout. Par bonheur, elle n'était plus sous ces funestes influences.
Vaudreuil, avec Calonne, et tous les violents, s'étaient groupés
autour d'Artois. Elle voyait chez lui ses ennemis. Cependant elle
hésitait fort, semblait se demander parfois s'il ne vaudrait pas mieux
essayer de la violence. Pensant tout haut, dans l'intime intérieur,
devant ses femmes et familiers, elle dit un jour à Augeard, son
secrétaire, comme en l'interrogeant: «Tout cela serait bientôt fini...
Mais il faudrait verser du sang?...»

Augeard, secrétaire-chancelier, en même temps fermier général, gros
financier colère, un Ajax, un Achille, répondit sèchement: «Oui,
Madame.»

Quelle était la force réelle dont disposait la Cour? Considérable et
imposante. Si Brienne et la reine en avaient fait usage, ils eussent
pu verser bien du sang.

La force la plus sûre était celle des vingt régiments étrangers. Arme
fort dangereuse. Ces mercenaires, surtout les Suisses, se piquaient
d'être au roi, de ne pas connaître la France. Mangeant le pain du roi,
ne connaissant que lui, à Paris comme à Naples, ils eussent loyalement
tué. Les régiments dits Allemands, fort mêlés, n'étaient d'aucun
peuple. Ces barbares, barbouilleurs, massacrant les deux langues, fort
repus, souvent ivres, meute aveugle et grossière, auraient
certainement sabré sans regarder, écrasé et femmes et enfants.

La belle cavalerie de la maison du roi, ce corps hautain, superbe,
tant payé et privilégié, n'eût été guère moins sûre. Mais les Gardes
françaises pouvaient vaciller davantage, ayant des rapports dans Paris
où plusieurs étaient mariés.

L'armée, depuis 81, s'était fort transformée. _Nul officier que
noble._ De là haine et envie du sous-officier roturier à qui on
fermait l'avenir. Au moins on avait supposé que les officiers seraient
sûrs... Eh bien, le contraire arriva.

Les Polignac qui firent cette ordonnance (par Ségur, nommé tout
exprès) n'y favorisèrent la noblesse que dans une petite mesure. Les
nobles de province qui entraient au service, n'avaient rien à attendre
que de devenir capitaines. Tout grade supérieur fut pour l'autre
noblesse, celle de cour, avec tous les gros traitements. Les simples
officiers étaient très-peu payés, s'endettaient. Au service, leur
perspective était de n'arriver à rien et de mourir de faim.

Les colonels et autres supérieurs traitaient fort lestement ce peuple
de petits officiers (souvent plus nobles qu'eux). Ils commandaient,
ils punissaient avec l'insolence outrageante de hauts seigneurs, posés
en cour, pour qui la noble populace de ces provinciaux pesait peu.
Ceux-ci, pour de légers motifs, étaient brisés, chassés piteusement.
«Un colonel qui a besoin d'argent, disait-on, sait s'en faire. Il
casse un officier, vend son grade à un autre.» (V. Servan et Chassin,
_l'Armée_.)

Voilà comment la cour se trouva avoir mis contre elle non-seulement le
sous-officier non noble qui ne pouvait monter, mais l'officier
lui-même, le noble, écrasé par le favori, le colonel de
l'OEil-de-Boeuf.

Cette première révolution de 1788, ce fut celle de la noblesse.

Chose plus forte encore: la cour n'avait pas la cour même. Les grands
noms, les hautes fortunes, les pairs de France, la vraie cour du
royaume allait agir à part contre la cour de Trianon. Celle-ci put
s'apercevoir de sa grande solitude. Les pairs que Louis XV avait pu
écarter et séparer du Parlement, y siégent aujourd'hui malgré le roi.

Tout va vers une crise.

D'une part le Parlement (par la voix d'Adrien Duport) veut désarmer le
Roi, s'attaque aux Lettres de cachet.--Repoussé durement, il remonte
plus haut; accuse (sans la nommer) la reine.

Donc, mort au Parlement. Versailles hasarde un coup. Des ouvriers,
gardés à vue, impriment au château les dépêches qui vont porter
partout la foudre. Profond secret qui n'en transpire pas moins. Une
boulette de glaise, contenant une épreuve, part d'une des fenêtres,
est portée à d'Éprémesnil.

Que trouva-t-on dans cette boule? Le plus monstrueux avorton qui
peut-être fût jamais sorti de la cervelle humaine.--Un fou n'eût pas
suffi. Il fallut trois fous. On y distingue à merveille l'influence,
la main, le style de plusieurs auteurs différents.

Brienne était dans son lit, toussant fort et n'en pouvant plus, avec
ses trois cautères. Je ne puis lui imputer la partie vaillante et
brillante, jeune évidemment, du projet.

Le grand article capital était, on peut dire, signé d'une écriture
princière. Le Roi pour conseil suprême d'enregistrement prenait...
qui? Ses propres domestiques, le grand aumônier, le grand chambellan,
le grand écuyer, le grand maître de sa maison, et son capitaine des
gardes!--Ajoutez quelques dignitaires, prélats, maréchaux,
gouverneurs, chevaliers de Saint-Louis, quatre seigneurs titrés (en
tout vingt et une personnes). Cela s'appelait _Cour plénière_. Louis
XVI, en sa _Cour plénière_, renouvelait Charlemagne. Comme splendeur,
comme costume, rien n'était plus éblouissant. Qui dit _Cour plénière_
dit _fête_ (selon tous les dictionnaires). La monarchie allait être
une fête perpétuelle.

Quel dommage que le roi, si gauche, soit peu propre à jouer
Charlemagne ou Philippe-Auguste! Combien ce rôle irait mieux à ce
prince de roman, au jeune et brillant Galaor, le cousin d'Amadis de
Gaule! On donnait volontiers ce nom au charmant comte d'Artois. Son
agréable figure, qu'une bouche toujours entr'ouverte faisait paraître
un peu niaise, promettait déjà à la France le héros de l'émigration,
le roi pour qui 1815 a trouvé _le genre troubadour_.

La Sottise n'est que sotte, parfois modeste et prudente. Mais au delà,
plus naïve s'étend largement la Bêtise. Elle parade, elle triomphe,
fait la roue au soleil. C'est le caractère qui reluit dans la nouvelle
institution. Elle est très-bien combinée pour détruire ce qui reste de
la religion monarchique. Le roi était dans celle-ci un être à part que
Dieu souffle et inspire (c'est ce que Louis XIV dit expressément à son
petit-fils). Ici, derrière le roi, on voit, au lieu de Dieu, la
valetaille qui remue le mannequin.

Ce qui prouve que ces valets de Versailles travaillaient pour eux,
c'est qu'ils se sont nommés _à vie_. Choisis irrévocablement, ils
siégent dans leur dignité aussi fermes que le roi. Ceci répond à la
plainte qu'avait faite l'un d'eux (Besenval): «Qu'à Versailles, on
n'est sûr de rien.»

Une chose admirable encore, d'inimitable insolence, que Lamoignon
certainement n'écrivit que sous la dictée de ces fous, ce fut
l'étrange article: «Les Parlements _ne jugent plus que les nobles et
les prêtres_. Les roturiers sont désormais jugés par de simples
bailliages.»

Cela fait deux nations. Hors des ordres privilégiés, la vie humaine
est si peu comptée, que pour en décider, il suffit des juges
inférieurs.

Il va sans dire qu'après un tel outrage à la nation, les réformes de
Lamoignon dans le droit criminel ne comptaient guère; quelque bonnes
qu'elles fussent, personne n'y fit attention.

Les Parlements étaient réduits à quelques membres. Le reste supprimé,
ruiné, remboursé quand et comment? En rentes apparemment sur ce trésor
insolvable, qui va suspendre ses payements.

Ce que je crois de Brienne dans cette belle composition, c'est un
article de ruse, d'une ruse maladroite, risible invention d'un cerveau
faible, que la maladie affaiblit encore.

_Dans le cas de circonstances extraordinaires où nous serions obligés
d'établir de nouveaux impôts_ (mot plaisant pour un homme, qui n'a pas
cessé d'être dans cet état extraordinaire)... _d'établir de nouveaux
impôts avant les États généraux, l'enregistrement de ces impôts par la
Cour plénière n'aura qu'un effet provisoire jusqu'aux États que nous
convoquons._

Ainsi le roi à volonté va créer de nouveaux impôts. Pour le faire
avaler, on confirme l'espoir d'avoir les États généraux. Mais cela est
trop fin. La Cour est indignée de ces ménagements de Brienne. Elle
reprend la plume. «Eh! quoi, Sire? La Cour plénière alors ne fera que
du provisoire? Comment! Votre Majesté se subordonne à ces États?...»
La reine, ou le comte d'Artois, ajoutent fièrement une ligne qui
anéantit tout le reste, ôte espoir, détruit les États, même avant
qu'on les ait donnés, qui défie la nation, ferme solidement les
bourses et rend la banqueroute sûre:

_Sur cette délibération des États, nous statuerons définitivement._
Donc les États ne seront rien qu'une vaine cérémonie. On a soin ici de
le dire, d'avertir la Nation.

Cette pièce extraordinaire, éclose une fois de sa boule, courut
partout secrètement. Plusieurs parlements de province la reçurent,
protestèrent d'avance. Ici les pairs s'effrayèrent, et crurent, comme
les magistrats, qu'autour de ce monde en délire, il fallait au plus
tôt dresser des garde-fous. M. de La Rochefoucauld, admirateur et
traducteur des constitutions américaines, fut probablement celui qui
conseilla de faire une _Déclaration des droits_. Les pairs, unis au
Parlement, déclarèrent que les «coups préparés contre la magistrature
n'avaient de but que de couvrir les anciennes dissipations, sans
recourir aux États généraux, que le système de _la volonté unique_
manifesté par les ministres annonçait le projet d'anéantir _les
principes de la monarchie_.»

«Cela considéré, ils décident que: la France est une monarchie
gouvernée suivant les lois. Ces lois fondamentales embrassent: 1º le
droit de la maison régnante; 2º le droit de la nation d'accorder
l'impôt; 3º les droits et coutumes des provinces; 4º l'inamovibilité
des magistrats, leur droit de vérifier si les volontés du Roi sont
conformes aux lois fondamentales; 5º le droit du citoyen de n'être
jugé que par ses juges naturels, de n'être arrêté que pour être remis
sans délai aux juges compétents.

«Ils déclarent unanimement que si la force disperse le Parlement, elle
remet le dépôt de ces principes entre les mains du Roi et des États
généraux.»

Déjà une tentative directe de désarmer la cour en empêchant toute
levée d'impôt, avait été faite par deux conseillers, Goislard et
d'Éprémesnil. Le 4, ordre de les arrêter.

On n'avait vu que trop souvent de pareils enlèvements. Chez un peuple
devenu si patient depuis deux siècles, l'insolence de la royauté, la
brutalité militaire semblaient toutes naturelles. C'était la joie, la
risée des gardes et des mousquetaires d'insulter les grandes robes.
Ici, pour la première fois, l'homme d'épée hésita. Les deux
conseillers menacés s'étant réfugiés dans le Parlement, le capitaine
M. d'Agoult, devant l'imposante l'assemblée, se sentit pris de
respect, troublé dans sa conscience. Quand il demanda les deux
membres, tous se levèrent, s'écrièrent: «Nous sommes tous Duval et
Goislard!--Un exempt qu'il fit entrer pour les lui désigner, s'obstina
à ne pas les voir. M. d'Agoult, embarrassé et honteux de son rôle,
envoya à Versailles demander de nouveaux ordres. La séance, de jour,
de nuit, continua pendant trente heures. L'effet était obtenu;
l'esprit nouveau, le respect de la loi, l'horreur de la violer,
avaient fortement éclaté. Cette grande scène dramatique où l'homme
d'exécution avait rougi de lui-même, devint une grande leçon. Elle fut
connue partout, et partout, comme on va voir, l'épée se trouva brisée.
Duval et Goislard eux-mêmes terminèrent, se désignèrent, adressèrent
au Parlement de pathétiques adieux, et suivirent fièrement d'Agoult,
contristé et humilié.

Même avant cette grande scène, la mine était éventée. Des
protestations foudroyantes partaient de tous les Parlements. Le plus
éloigné de tous, le Parlement de Navarre, éclata dès le 2 mai. Celui
de Rouen le 5; Rennes et Nancy, le 7; Aix et Besançon, le 8; Bordeaux
et Dijon, le 9.

Ces pièces, que j'ai sous les yeux réunies dans une précieuse brochure
(Bibl. de Grenoble), sortent de la banalité ordinaire; elles sont des
appels éloquents à la loi, à l'honneur. Le vrai danger des Parlements
était que, par la création subite de quarante-sept bailliages, le
ministère allait tenter tout un peuple d'avocats et de gens de loi. Il
tentait beaucoup de villes jalouses de l'importance des villes de
Parlements. Par exemple, il pouvait se faire en Bretagne que Nantes et
Quimper, jalouses de Rennes, acceptassent les bailliages, et
saisissent l'occasion de détrôner le Parlement.

Ces oppositions surgirent, mais plus tard. Pour le moment, avec un bon
sens admirable, chacun ajourna, subordonna l'intérêt personnel.
Personne n'accepta de places d'un gouvernement flétri. Il y avait
alors, en cette France (tant légère, gâtée qu'elle fût), certaine
délicatesse, certain sentiment de l'honneur qui ne s'est guère
retrouvé aux temps soi-disant _positifs_.

Donc, le Roi, le ministre, se trouvaient réellement dans une grande
solitude. Le Roi (sauf ses cinq ou six domestiques, chambellans,
etc.), ne trouvait personne à mettre dans sa fameuse Cour plénière. Sa
parade du 8 mai fut singulièrement ridicule.

Ceux qu'on traîna de force à cette Cour plénière protestèrent avant et
après. Plaisante magistrature qu'il eût fallu garder à vue, lier sur
ses chaises curules. Après un seul jour d'essai, on ajourne
indéfiniment. Le 10 mai, le jour où partout (à Rennes, à Grenoble,
Rouen, etc.), on fit l'exécution brutale de forcer les Parlements à
enregistrer leur décès, la Cour plénière elle-même pour qui on faisait
tout ce bruit, ce triste avorton déjà était mort et enterré.

Nul spectacle plus curieux que de voir en chaque province les formes
diverses de la résistance. Elles donnent la mesure exacte de ce que
chacune d'elles gardait de vitalité sous l'écrasement monarchique.

Le Midi était assommé. Les deux Terreurs épouvantables des massacres
albigeois et des massacres protestants, tombant les uns sur les
autres, avaient admirablement monarchisé le pays. Les États de
Languedoc, tant vantés pour leur cadastre, répartition, etc.,
n'étaient pas moins épiscopaux, comme au lendemain de la conquête de
Montfort. Le Tiers-État y votait, mais _il ne parlait jamais_. Toutes
ces municipalités étaient muettes.

La Bourgogne, tous les trois ans, se réunissait vingt jours en États
pour baiser les bottes du gouverneur héréditaire, un Condé. Cinquante
bourgeois, en présence de trois cents nobles et cent prêtres, ne
soufflaient que pour voter des présents au gouvernement, aux premiers
de l'assemblée.

Trois familles suffisaient pour jouer la comédie des petits États
d'Artois. Ceux de Provence étaient nuls; le pays avait maigri jusqu'à
l'os et au squelette, à l'instar de ses montagnes, dévasté, dépouillé,
chauve; ses pauvres communautés, trop heureuses de vendre leurs voix,
étaient toutes dans la main d'un seigneur, le consul d'Aix.
L'imperceptible Navarre et le tout petit Béarn avaient seuls gardé
quelque chose des libertés antiques. En Béarn, le peuple avait au
moins un veto négatif. En Navarre, seul il votait dans les questions
d'argent.

Rouen, Besançon, Grenoble, regrettaient amèrement, redemandaient leurs
États, depuis longtemps supprimés.

La Bretagne avait les siens, on l'a vu, orageux, troubles, dominés par
un grand peuple de petits nobles turbulents. Ces dures têtes de silex
n'étaient pas moins bouillonnantes. Toujours quelques fous, du Régent
à Louis XVI, rêvaient la séparation, la Bretagne libre de la France,
seule en son trône de granit, comme un Arthur ressuscité, avec la
monarchie celtique. Un grand peuple dispersé, curés, bourgeois,
paysans, matelots, ne partageait pas ces songes, et se montrait plus
docile, entraîné pourtant par moment aux emportements de la noblesse,
aux audaces du Parlement. C'était le plus fier du royaume. Il
rappelait incessamment sa fameuse duchesse Anne et les droits de son
contrat. Lui-même parfois représentait la trop quinteuse duchesse dans
sa mauvaise humeur hautaine. En 1764, le Roi ayant écrit qu'il cassait
sa décision, le Parlement, sans voir la lettre, la lui renvoya par la
poste.

La grande bataille de la France fut réellement soutenue par deux
provinces, la Bretagne et le Dauphiné.

La Bretagne eut réellement quelque avance sur le Dauphiné. Rennes eut
son combat le 10 mai, et Grenoble le 7 juin.

Ces deux provinces avaient fort préparé l'esprit public. La Bretagne,
dès Louis XV, dès l'affaire de La Chalotais qui fit vibrer toute la
France. Le Dauphiné déjoua le mensonge des Assemblées provinciales. Le
Parlement de Grenoble dit qu'on devait publier leur règlement,
préciser leur mission: jusque-là, intrépidement, _il leur défendit de
s'assembler_ (15 décembre 1787).

La première scène décisive est celle de Rennes. Le Parlement ferme ses
portes. C'est aux commissaires du Roi, au gouverneur Thiard, à
l'intendant Molleville, de les forcer. À leur sortie du Parlement, les
pierres, les bûches et les bouteilles volent et menacent leurs têtes.

L'intendant tombe, est frappé. Que ferait la troupe? Thiard était peu
en force et défendait de tirer. Ses officiers, qui voyaient dans le
peuple tant de gentilshommes, n'avaient nulle envie de tirer sur les
leurs. Un d'eux, Blondel de Nonainville, dit: «Moi aussi, je suis
citoyen!» On lui saute au cou; on le porte en triomphe. Et nombre
d'officiers l'imitent. (Duchatellier, I, 43, 73.)

La cour ne comprit pas encore. Elle expliqua l'événement par la
mollesse de Thiard, qui n'avait pas voulu tirer sur la noblesse de
Bretagne. La révolution de Rennes commandait quelques égards, étant
surtout celle des nobles et des fils de la bonne bourgeoisie, des
étudiants en droit de cette université. Ces nobles, nous les avons
vus, dans l'affaire de Damiens, marquer entre tous les Français, par
la vive émotion, le violent amour du Roi. Ils n'étaient pas suspects
au fond. D'autant plus violents aussi dans leur attaque au ministère,
ils dressèrent son accusation. Avec l'obstination bretonne, ils la
portèrent à Versailles, par une, deux, trois députations. La première,
douze gentilshommes, brutalement mise à la Bastille; la seconde de
dix-huit, arrêtée en route, n'empêchèrent pas cinquante-trois députés
de pénétrer enfin au Roi.

Thiard n'en réussit pas moins à disperser le Parlement et à l'exiler
de Rennes. La chose fut plus difficile pour le Parlement de Grenoble.

Le Dauphiné, il faut le dire, ne ressemblait guère à la France. Il
avait certains bonheurs qui le mettaient fort à part.

Le premier, c'est que sa vieille noblesse (l'_écarlate des
gentilshommes_) avait eu le bon esprit de s'exterminer dans les
guerres; nulle ne prodigua tant son sang. À Montlhéry, sur cent
gentilshommes tués, cinquante étaient des Dauphinois. Et cela ne se
refit pas. Les anoblis pesaient très-peu. Un monde de petits nobliaux
labourant l'épée au côté, nombre d'honorables bourgeois qui se
croyaient bien plus que nobles, composaient un niveau commun rapproché
de l'égalité. Le paysan, vaillant et fier, s'estimait, portait la tête
haute.

L'histoire de leurs États est belle. On y voit la vigueur du Tiers qui
surgit du fond de la terre, la soulève avec son front. Peu nombreux,
ne formant pas le cinquième de l'assemblée, il monte. Il exige d'abord
des procès-verbaux dans sa langue, écrits en français (1388). Il
monte; il obtient d'avoir un veto négatif; s'il ne fait encore, il
empêche (1554). Dans les questions qui lui sont propres, il vote
double, il obtient la double représentation.

Un trait singulier du pays, c'est qu'en gravissant l'amphithéâtre des
Alpes, on rencontrait sur les hauteurs la vénérable et modeste image
de nos vieilles Gaules, de nos fédérations celtiques. Ces contrées
froides et stériles n'eussent jamais été habitées si on n'y eût laissé
régner le vrai gouvernement humain, la république et la raison. Tout
ce que la France désirait (ou ne connaissait même pas), tout ce que le
Dauphiné d'en bas conquérait lentement, ce pauvre Dauphiné d'en haut,
sous le vent sévère des glaciers, l'avait toujours eu. La déraison
féodale, la violence des gouvernements s'arrêtaient là; les intendants
de Richelieu, de Colbert, comprenaient eux-mêmes que, s'ils se
mêlaient de ce peuple, il descendrait, s'en irait, laissant un éternel
désert. Il avait fait un bon cadastre; on lui laissait répartir
l'impôt (payé très-exactement). On le laissait faire ses routes, ses
travaux, bref se gouverner. Ils disent très-fortement que, pour leurs
charges, ils n'ont que faire d'aucune autorisation et n'ont pas à
rendre compte,--qu'ils ont acheté ces droits, par maints sacrifices,
«par des services à la patrie qu'ils rendirent et rendront encore.»
(Fauché-Prunelle, 704.)

L'idéal américain, en bien des choses essentielles, était ainsi
suspendu au-dessus du Dauphiné. À travers toutes les misères qu'il
traversait avec la grosse monarchie, il n'avait qu'à regarder vers un
certain point des neiges pour aspirer l'air meilleur, se redresser, se
sentir homme. Dans les veines les plus royalistes, cet air gaillard de
la montagne mettait du républicain.

Depuis l'enregistrement du 10 mai, fait à main armée, jusqu'au 7 juin,
où le gouverneur Clermont-Tonnerre envoya aux magistrats les ordres
d'exil, l'irritation alla croissant. Grenoble semblait ruinée par la
perte du Parlement. La province se crut perdue. Un violent écrit du
jeune avocat Barnave fut semé la nuit dans les rues. Le 20 mai, le
Parlement avait lancé (une vive provocation qui semblait l'appel aux
armes): «Il faut enfin leur apprendre ce que peut une nation généreuse
qu'on veut mettre aux fers.»

On pensait bien qu'il y aurait un soulèvement à Grenoble. On y avait
envoyé deux solides régiments (Austrasie et Royal-Marine). L'ordre
était de ne pas tirer, mais charger à la baïonnette, n'employer que
l'arme blanche, qui, sans bruit, n'en est que plus sûre dans la foule
pour frapper de près.

J'ai sous les yeux huit ou dix relations de la journée du 7 juin;
celle du Parlement, celle de l'Hôtel de ville, les lettres du
procureur du roi, les récits d'un procureur, d'un étudiant (L.
Berriat Saint-Prix), d'autres anonymes. Le meilleur, celui d'un
religieux, est adorablement naïf. C'est un vieux cahier où le bonhomme
qui jardine, écrit les vertus des plantes, des recettes de jardinage,
de médecine, etc. Mais le tocsin a sonné. Il retourne son cahier, il
écrit la Révolution (_Bibl. de Grenoble_).

Le matin, vers six heures, des soldats portèrent aux conseillers les
lettres d'exil. Dès sept heures, très-grand mouvement: tout le
commerce, en ses quarante corps, va en procession faire compliment de
condoléance au premier président. Puis, une autre procession,
dramatique et d'effet lugubre, tout le barreau en robes noires. Devant
ces images de deuil, les boutiques se fermèrent; toute vie parut
suspendue.

Cela saisit terriblement l'esprit des femmes du peuple. Les vendeuses
des marchés s'assemblaient par pelotons. Tout à coup voilà qu'elles
fondent chez le premier président; elles se jettent sur les voitures
attelées, détellent, déchargent les malles, coupent les harnais des
chevaux. Mais pour que le Parlement ne sorte pas de la ville, il faut
s'emparer des portes. Elles étaient fort bien gardées, chacune par
trente soldats. Ces dames prenne chacune «une trique,» et vont à
l'assaut des portes. Quelques hommes déterminés se joignent à elles,
armés de bâtons, de pierres, chassent la garde, et à sa place ils se
constituent portiers. Les femmes rapportent les clefs en triomphe,
vont aux églises, montent dans tous les clochers et sonnent
furieusement le tocsin.

Il était midi. Ce bruit sinistre, retentissant par les détours de la
profonde vallée, les rudes paysans de la Tronche et des communes
voisines, dans un terrible transport, saisirent leurs fusils,
coururent. Mais les portes étaient clouées. Ils vont chercher des
échelles. Par malheur, elles sont courtes. Ils finissent par percer un
mur qui fermait une fausse porte. C'est long, mais leur seule présence
faisait voir que la campagne était une avec la ville.

La troupe n'avait pu reprendre les portes. On la réunit en bataille
sur la place principale. Deux compagnies de Royal-Marine étaient en
avant, engagées dans une rue. Il était environ deux heures. Le peuple
(au premier rang les femmes) regardait fort de travers les soldats de
Royal-Marine, insolents et provoquants autant que le noble corps de la
Marine elle-même. Beaucoup, de mine singulière, étaient des Basques ou
des Bretons. Celui qui était en tête, un sous-officier béarnais, à
grand nez crochu d'épervier, oiseau de proie, oiseau de nuit, oeil
noir de ténèbres et de ruse, blessa au premier regard leur rude
instinct de loyauté. Une des femmes n'y tint pas. Elle traverse la
rue, va à lui, et, devant sa troupe, lui applique un hardi soufflet
(récit d'un témoin oculaire). Ce Béarnais est Bernadotte. Le coup lui
valut le salut de la sorcière (Tu seras roi!). Il vit l'éclair de sa
fortune et fit commencer le feu.

Il avait une bonne chance de tout finir en deux minutes. Il n'avait
réellement que vingt ou trente _hommes_ en face, le reste femmes et
curieux. Ces vingt ou trente, chargés vivement, s'enfuirent, comme il
l'avait prévu. Mais ce qu'il ne prévoyait pas, c'est qu'ils revinrent
peu après avec une masse énorme, c'est que tout ce vaillant peuple se
mit avec eux. Devant, derrière, sur les toits, partout on ne voyait
que peuple. Tuiles, pierres, briques, pleuvaient à la fois. Notre
Béarnais est blessé, mais reste noté comme homme d'audace peu
scrupuleuse, qui n'irait pas de main morte et pouvait monter à tout.
L'affaire fut assez sanglante. Force blessés de part et d'autre. Un
vieux portefaix est tué; un jeune homme a les deux cuisses traversées.
Même un enfant de douze ans fut cruellement tué d'un coup de
baïonnette.

Le peuple, ayant l'avantage, en vint à grands coups de pierre sur la
masse des deux régiments en bataille sur la place. Au moment où M. de
Boissieux, lieutenant-colonel, défend de tirer et veut s'expliquer
avec la foule, une pierre lui frappe la tête. Il n'en persista pas
moins dans son pacifique héroïsme. Cela émut fort le peuple. On vint
lui faire réparation. Les femmes voulurent le panser et l'emportèrent
dans leurs bras.

Même dans Royal-Marine, plusieurs officiers bretons (instruits
très-certainement de l'affaire de ceux de Rennes), ne voulaient pas
qu'on se battît. Le commandant consentit à aller, avec une femme, au
commandant Clermont-Tonnerre qui donna de bonnes paroles, fit espérer
que la troupe rentrerait dans ses quartiers.

Mais cela ne suffisait pas. Un terrible flot de peuple arrivait pour
prendre au commandant les clefs du palais de justice, et rétablir,
faire siéger sur-le-champ le Parlement. L'hôtel est en vain fermé. On
brise la porte extérieure, on brise une porte intérieure, et derrière
on trouve M. de Clermont-Tonnerre avec quelques officiers.

Il faut ignorer tout à fait la nature humaine et ce que c'est que la
foule, pour croire (avec M. Taulier) qu'on ménageât le commandant. Il
fut dans un danger réel. On lui reprocha violemment l'effusion du sang
du peuple. Plusieurs voulaient qu'il livrât celui qui avait fait
tirer. D'autres que lui même expiât: un charpentier tint une hache
levée sur sa tête. Un avocat la détourna. On a voulu douter du fait,
mais le charpentier en fit gloire, ne se cacha pas, resta huit jours
encore à Grenoble, et n'en partit qu'en recevant l'argent d'une
souscription faite pour lui (Berthelon).

Dans ce danger du commandant, les consuls de la ville étaient venus à
son secours. Eux-mêmes ils furent en danger. On leur arracha de la
tête leurs chaperons municipaux. La foule cassait, brisait. Elle jeta
par les fenêtres l'argenterie du commandant (qu'on porta chez le
président). Elle ne prit rien dans l'hôtel que le dîner qui était
prêt, à point, et qu'on avala, plus du vin bu dans les caves. Un seul
lieu fut respecté, un cabinet d'histoire naturelle que possédait ce
grand seigneur. On n'y prit qu'un aigle empaillé qu'on voulait faire
figurer dans le solennel triomphe qu'on préparait au Parlement.

Le commandant sous leur dictée écrivit au Président qu'il l'invitait à
assembler le Parlement au plus tôt. Il livra les clefs du Palais. Mais
une femme ne voulait pas croire qu'il agît de bonne foi. Elle empoigna
un inspecteur militaire qui était là, l'emmena pour qu'il témoignât
avec elle que la lettre était sérieuse, venait bien du commandant.
Elle le menait «trique en main, comme un patient qu'on mène au gibet»
(cinq heures de l'après-midi).

Le Président eut beau louvoyer et refuser. On ne lui donna qu'une
heure. Le peuple se chargea lui-même d'avertir les conseillers. En
attendant, il faisait l'ouverture du Parlement. Le Président n'eût
osé. On lui prit un de ses gens, qu'on habilla superbement d'une riche
robe de chambre; on lui mit les clefs en main, et afin qu'il fût mieux
vu, un homme à califourchon l'enleva sur ses épaules. Derrière, on lui
portait la queue. Ce majestueux personnage, que nul ne connaissait,
représenta d'autant mieux le grand anonyme, le Peuple, faisant ses
affaires lui-même, rouvrant son Palais de justice, fermé par la
royauté.

Les membres du Parlement se cachaient, mais on en trouva suffisamment
pour le cortége qu'on fit au Président, de son hôtel au palais. Ces
messieurs, dans leurs robes rouges, étaient galamment conduits par
_les dames_ portant _leur trique_, de l'autre main des branches
vertes. Le tocsin ne sonnait plus, mais les cloches, à volée, joyeuses
et toutes en branle. «Les clochers jusqu'au sommet étaient remplis de
femmes bondissantes comme des chèvres.» C'était six heures du soir (en
juin). Partout des rameaux, des roses. Le carrosse du Président,
traîné lestement par des hommes (et plus vite que par des chevaux),
avançait couvert de fleurs, royalement couronné de l'aigle prisonnier
du peuple, la seule et noble dépouille qu'il emporta de sa victoire.
Une fraîche couronne de roses (assez ridiculement) avait été préparée
pour la vieille tête chenue du premier président. Il tremblait de se
compromettre, la repoussa. Mais on la portait devant lui. Un énorme
feu de joie était dressé sur la place, le Palais enguirlandé de
banderoles ou drapeaux. «Enfin des cris incroyables, une telle fête
(dit le bonhomme) que jamais les fastes de Rome n'ont fourni de
pareils exemples.»

Le Président, effrayé de son succès, trouva moyen d'écrire à l'instant
en cour que tout se faisait malgré lui. Le Commandant écrivit aussi.
Mais on saisit sa lettre, et on ne la laissa passer que quand le
Président l'eut lue à la foule et bien montré qu'elle ne contenait
aucun mal. La séance ne dura qu'une heure, et le peuple, fort modéré,
ne demanda rien que le départ du régiment qui avait versé le sang. Le
Parlement, heureux de voir finir son triomphe, fut solennellement
reconduit. Mais défense aux magistrats de sortir de la ville; défense
aux portes de les laisser passer.

Situation assez triste pour le peuple, forcé de garder presque à vue
ses chefs qui voulaient s'échapper. Les femmes étaient inquiètes.
Elles veillèrent en armes, et seules voulurent monter la garde au
palais du Parlement.

Une chose était pour Grenoble, c'est que tous les environs étaient
armés pour elle et n'attendaient qu'un signal. Mais au dedans, on
s'arrangeait pour énerver le mouvement. Pendant la nuit, les consuls
formèrent la garde bourgeoise des honorables marchands qui le matin se
saisit du corps de garde, des portes. Le peuple avait nommé une
commission pour s'entendre avec les consuls. Le procureur syndic de
cette commission était un cordonnier, lui-même de la garde bourgeoise,
de cette garde précisément que l'on opposait au peuple (V. Berthelon).
Cette opposition se marqua surtout en ce que le peuple, entendant dire
qu'on faisait venir contre lui l'artillerie de Valence, assiégeait les
dépôts d'armes, voulait prendre les fusils. Les bourgeois s'y
opposaient. Le peu de fusils qu'on eût manquaient de certaine pièce et
ne pouvaient servir à rien. De là une juste inquiétude. Les femmes,
plus d'une fois, sonnèrent le tocsin. Elles juraient de ne pas
désarmer tant qu'elles n'auraient pas vu partir le régiment meurtrier.

Ainsi, du 9 au 14, marcha la réaction. On défendit bientôt aux
bourgeois de monter la garde. Les deux régiments reprirent tous les
postes. Clermont-Tonnerre établit des batteries sur les hauteurs qui
pouvaient foudroyer la ville. Le Parlement se sauva (nuit du 13 juin).
Le soldat haïssait le peuple au point que, sur le rempart, un ouvrier
regardant la brèche du 7, la sentinelle lui tira un coup de fusil dont
la balle heureusement ne fit que trouer son chapeau.

Le 14, deux nouvelles (récit du religieux) émurent fortement Grenoble.
Le foudroyant mémoire de Rennes fut connu, la fermeté menaçante des
Bretons, l'accord des nobles, du peuple, des étudiants. On apprit en
même temps qu'à Besançon un régiment suisse avait refusé de tirer,
aimait mieux s'en aller en Suisse. La noblesse de Grenoble et celle
des environs s'assembla (le 14 juin), et les consuls, indignés d'avoir
été pris pour dupes et de voir déjà renvoyés sans façon leur garde
bourgeoise, vinrent siéger avec ces nobles. Les menaces et les
défenses de l'autorité militaire n'y firent rien. On fit vaillamment
la démarche décisive, _non-seulement de demander_ le rétablissement
des États, mais réellement _de les faire_, de les créer, les
convoquer, en invitant toutes les villes et bourgs à nommer des
députés pris dans les trois ordres, qui se réuniront à «jour convenu.»
Voilà ce qui fut écrit (_Bibl. de Grenoble_.) Mais on convint
verbalement de se réunir à Vizille, ancien château du Dauphin, que
possédait M. Périer, dont il avait fait une usine, et qu'il offrit
courageusement.

La cour se montra fort double. Elle écrivit des choses douces sur
l'amour du Roi pour le peuple. «Jamais il ne fut plus loin d'exiger de
nouveaux impôts.» (Impr. bibl. de Grenoble.) Avis paterne que l'évêque
de Grenoble répandit par les curés. En même temps, on fait filer une
armée en Dauphiné, sous l'homme le plus sévère de France, le vieux
maréchal de Vaux, durci par cinquante ans de guerre (en Corse,
Amérique, partout). On lui donne des Suisses et des Corses et beaucoup
d'artillerie. Le bailliage est établi à Valence, et on va le faire à
Grenoble à main armée. Deux des consuls de Grenoble iront répondre à
Versailles, y resteront comme otages. Le maire de Romans, enlevé, est
prisonnier en Languedoc.

Tout cela était assez vigoureux, bien combiné. Mais rien ne pouvait
servir dans un si grand mouvement. Une unanimité immense, formidable,
se déclare. Toutes les femmes prennent la ceinture aurore et bleue du
Dauphiné, les hommes la cocarde au chapeau. On arrache des murailles
l'arrêt contre les consuls. De tous côtés grandes nouvelles: _la
France est pour le Dauphiné_. Les petits États de Béarn fraternisent
avec lui. Des gentilshommes de Lyon, de Toulouse, de Provence,
adhèrent à ses résolutions et veulent agir de concert. La Guyenne va
les imiter. Les mêmes résistances éclatent juste aux deux bouts du
royaume, à Pau, à Amiens, Arras. À Pau, on dresse une potence pour
pendre le commandant. À Arras, le bailliage est chassé à coups de
bâton, tout brisé et saccagé. Le Parlement de Rouen continue de
s'assembler, met le ministère en accusation.

Tout s'arrête, et plus d'affaires. Lyon halète, Paris s'irrite par le
retard des payements. L'Hôtel de Ville a renvoyé en août ses payements
de mai.

Je copie tout ce qui précède d'un petit journal manuscrit de 8 pages
qui donne très-bien le mois de juillet, à Grenoble, les nouvelles
qu'on y recevait. Il ajoute, au 3 juillet, deux choses extrêmement
graves.

«La disgrâce du ministère a été signée pendant huit heures. La Reine a
tout fait révoquer.

«À notre assemblée du 2, _des officiers en uniforme ont signé la
délibération_.»

Jamais le vieux maréchal, qui avait vu tant de choses, n'avait vu un
tel spectacle. Il se trouva, avec ses vingt mille hommes, comme noyé
dans ce tourbillon, ce vertige populaire de vaillance, d'ardeur et de
joie. Ses officiers lui échappaient. Il l'écrivit à la cour
(_Augeard_.) Ce qui dut l'étonner surtout, ce fut, dans une telle
ardeur, un bon sens, une mesure, un sang-froid extraordinaires. Cela
ne se voit guère ailleurs. Si fermes dans les grandes choses, ils
cédaient sur les petites, qui souvent exaltent encore plus. Il crut
les embarrasser en défendant la cocarde bleue aurore, l'insigne de la
province. Mais cela leur rendait service. Il valait mieux être
Français. On disait, non sans apparence: «Toute la France sera
Dauphiné.»

De Vaux, de mauvaise humeur, avait signifié d'abord qu'on ne
s'assemblerait pas, qu'il saurait bien l'empêcher. On lui répondit
gaiement: «Nous nous assemblerons, fût-ce à la bouche du canon.»

Il se rabattit à dire: «Ce ne sera pas à Grenoble.» On n'y avait
jamais songé. Enfin il entoura Vizille de grandes forces militaires,
comme si l'on avait craint des rassemblements du peuple. Il croyait
que ses baïonnettes intimideraient l'assemblée. On n'y regarda même
pas. Cela l'achève. Il s'alite, et le voilà très-malade. On crut qu'il
y passerait. Il traîna un an ou deux.

M. Périer, fort noblement, avait préparé des tables pour servir quatre
cents personnes. La salle d'armes du vieux connétable, Lesdiguières,
était préparée pour faire siéger dignement cette première de nos
assemblées.

Le secrétaire était Mounier, juge royal de Grenoble, homme capable,
fort mesuré, qui avait tenu la plume avec adresse et courage dans les
réunions de la ville. L'assemblée s'ouvrit à huit heures, s'organisa
jusqu'à onze, examina les mémoires proposés jusqu'à minuit, signa
jusqu'à quatre heures du matin. Tout ainsi fut consommé dans un long
jour de juillet. On arrêta (outre les choses arrêtées le 14 juin):
que voulant montrer à la France un exemple d'union, d'attachement à la
monarchie, on n'octroierait les impôts qu'après délibération dans les
États généraux--que le Tiers-État aurait autant de députés que les
deux autres ordres réunis.

Une mesure admirable fut gardée par cette assemblée:

1º _La municipalité n'y domina pas._ Les députés de Grenoble,
très-nombreux, ne voulurent pas être comptés selon leur nombre.

2º _Le parlement n'y domina pas._ Quoique seul il eût d'abord dirigé
le mouvement, l'assemblée se mit à sa place, dit même indirectement
qu'il n'était pas impeccable. Elle exprime que la conduite généreuse
des Parlements avait réparé leurs torts.

3º _Nul ordre ne pesa sur les autres._ Le Tiers n'abusa pas de la
force supérieure que donnait la situation. Le clergé et la noblesse,
entraînés d'un bel élan, votèrent sans difficulté la double
représentation du Tiers.

4º L'assemblée ne se montra _pas exclusivement dauphinoise_. Elle fut
surtout française, protesta dans deux articles de son amour pour
l'unité, dit que le Dauphiné ne séparerait jamais sa cause de celle
des autres provinces.

Tout cela était très-neuf.

On sait bien que dans son fantôme d'Assemblées provinciales, le roi
avait doublé le Tiers. C'était un mensonge de plus. Puisqu'il nommait
les députés, on était sûr qu'il prendrait l'élite des faibles et des
serviles, les plus plats de la bourgeoisie.--Le Tiers aussi était
double dans les États de Languedoc. Autre leurre, autre mensonge. Les
formes ne sont rien du tout dans l'absence de la vie. Ce Tiers ne
parlait jamais, sauf un compliment ampoulé que le capitoul de Toulouse
débitait à l'ouverture. Les capitouls, les consuls, en toute chose
importante suivaient leurs seigneurs les évêques.

Non, la leçon de la France ne fut pas le type bâtard des Assemblées
provinciales, ni les États de Languedoc. Elle fut dans l'unanimité des
trois ordres du Dauphiné. Elle fut dans l'unanimité (peu durable, mais
réelle alors) des nobles bretons et du peuple.

Elle fut dans l'ébranlement de l'armée, dans cet aveu terrible du
maréchal de Vaux: _que la troupe n'est pas sûre_. Nonainville à
Rennes, Boissieux à Grenoble, s'obstinent à ne pas tirer.

Ce qui dut aussi frapper fort, c'est le changement étonnant de formes
qui se fait tout à coup dans les pièces adressées au roi. Pour la
première fois, on y parle de _sa responsabilité personnelle_, on y
fait une allusion fort nette au danger qu'il court. Dans une adresse
(manuscrite, anonyme et sans date) de Grenoble, on lui fait entendre
que la Constitution seule _fait sa sûreté_. Mais la pièce la plus
terrible (19 juin 88) vient du corps jusqu'ici le plus souple, le plus
docile, qui le croirait? du Grand Conseil. On y demande la tête de
Brienne et de Lamoignon. On dit au roi: «Il ne faudrait qu'un instant
pour détruire votre autorité... Vous tenez votre force de vos sujets;
elle est dans leurs mains. C'est uniquement de leur pécune que se
soutient votre puissance.» Puis, par deux fois, on répète avec une
insistance menaçante: «Vous devez bien les connaître, tous ces abus de
pouvoir, puisqu'ils se font par vos ordres précédés de ces douces
paroles: _De l'ordre du roi_, et qu'ils sont _signés de vous!_ Que
d'innocents dans les fers par ces lettres de cachet!... Vous ne pouvez
les ignorer; elles portent _votre signature_.»

Paroles vraiment redoutables qui commencent le procès, non pas de la
royauté seule, mais du roi, de Louis XVI.

Brienne était fort timide en réalité. Il voyait venir ces jours où
l'on rend de sérieux comptes. Un magistrat de Grenoble, le 10 mai,
demandait la mort de Terray et de Calonne. Le 19 juin, le Grand
Conseil demandait celle de Brienne, tout au moins sa condamnation.

Le Clergé, loin de l'appuyer, lui donna, au lieu d'argent, la leçon la
plus amère. En Dauphiné, en Bretagne, partout la noblesse était contre
lui, contre la cour et la reine. Le vrai moyen d'embarrasser, faire
taire tous ces privilégiés, c'était de leur lâcher le Tiers. Brienne
avait autour de lui des gens qui devaient lui faire croire que le
Tiers serait royaliste. Il employait surtout la plume d'un petit homme
de talent, fils d'un cordonnier d'Avignon, le fameux abbé Maury, un
roué et un rusé sous forme insolente, emportée. Il put être pour
beaucoup dans le parti que prit Brienne de se sauver en ouvrant la
grande Babel. Le 8 août, au nom du roi, il convoque les États
généraux.

Qu'est-ce que ces États? Il ne le sait lui-même. Il invite tout le
monde à fouiller, chercher, ce qu'au vrai ils ont été. On allait sans
difficulté trouver que le Tiers y était très-constamment écrasé,
humilié, agenouillé. À lui de prendre sa revanche au profit de la
royauté contre le Clergé, la Noblesse. La Cour, blessée par ceux-ci,
leur lançait la meute immense des avocats, des lettrés, pour les
égratigner aux jambes et les mordre par derrière.

Malesherbes était épouvanté. D'accord avec son cousin Lamoignon, dans
une timidité coupable, il démentit toute sa vie, fit un mémoire au roi
contre les États généraux.

Il se trompait d'époque, croyait que les idées de 76 suffisaient en
88.

Que pouvait faire Brienne?

Par les États, il périssait. Sans les États, il périssait. En face des
nécessités implacables de chaque jour, il fouillait au plus bas, il
cherchait dans la boue. Le 16 août, il ne peut payer qu'à moitié en
billets. Il pille, force des caisses que respecteraient des voleurs,
dépôts de charité et fonds des hôpitaux, des aumônes aux grêlés! Cela
faisait horreur! De tels crimes pour si peu d'argent!

Où sommes-nous? les plus sacrées dépenses, celles de cour, deviennent
impossibles! Les Polignacs, ennemis de Brienne, et d'Artois, son ami,
qui le poussait contre le Parlement, se liguent contre lui. La reine a
peine à le défendre. On se souvient de l'homme qui seul évoquait les
écus. Si l'on rappelait Necker? On pourrait l'exploiter, profiter de
sa main adroite pour tirer les marrons du feu. C'était peu difficile.
Son livre de 84 dit assez clairement qu'il se meurt de chagrin de
n'être plus au ministère. Sa vanité souffrante exige seulement que
l'on renvoie Brienne (25 août). Mais on le mystifie. On garde contre
lui l'homme d'exécution, Lamoignon.



CHAPITRE DERNIER.

LES FUSILLADES DE PARIS.--NECKER.--CAHIERS.--ÉLECTIONS.--MIRABEAU.

Août 1788-avril 1789.


M. Necker débuta en bon et galant homme. Trouvant le trésor vide, il y
mit sa fortune. Il versa deux millions à son entrée au ministère, et,
plus tard, engagea tout ce qu'il possédait.

Cela remonta l'âme, l'espoir et le crédit.

Les notaires, dont les fonds sont chose de confiance et sacrés, firent
un acte de foi, apportèrent six millions. Les créanciers rougirent
d'être exigeants, se contentèrent d'à-comptes, désormais sûrs d'être
payés.

Les ennemis de Necker sont bien forcés ici de l'admirer. Monthyon, le
fermier général, dit: «Sans moyens violents, sans coups de force, il
nous sauva de la banqueroute. Mille expédients de détails furent
employés, faibles séparément, puissants par leur ensemble. Toute
grande mesure eût trouvé trop d'obstacles. Son industrie fut un
prodige.» Et combien on doit l'admirer, quand on songe qu'au moyen de
tant d'embarras politiques, il se trouva en face d'une disette qui
venait à grands pas, bientôt devant l'atroce hiver, le grand hiver du
siècle (88-89) qui, rompant la circulation, doubla les maux de la
famine. Plus de travail et plus d'obéissance dans l'administration.
L'autorité morale de Necker, son crédit personnel, suppléèrent aux
ressources de l'État qui n'existait plus. De toutes parts on vint au
secours. Il parvint à passer ces terribles huit mois, à gagner le
printemps, les États généraux. Tout ce qu'on blâme en lui de fautes ou
de faiblesses s'efface devant un tel service. On peut répondre à tout:
«Il a nourri la France.»

Il fallait ces extrémités pour que la cour, la reine, Artois, les plus
antipathiques à Necker, l'appelassent, pour que le roi subît le
protestant! Dès longtemps, il haïssait Necker pour son pathos, sa
suffisance. Mais il le méprisait de plus pour ses côtés bourgeois,
qui, il est vrai, devant les grands et les puissants, le tenaient bas
et servile. Il y voyait un sot, espérait l'amuser, garder contre lui
Lamoignon, l'absolutisme même. Il montra plus d'adresse que l'on n'eût
attendu. Tout en avouant ses répugnances pour appeler le Génevois, il
dit «qu'il le suivrait en tout.» Dans les premiers rapports qu'ils
eurent, il parut confiant, s'épancha avec lui, dit: «Monsieur Necker,
voilà bien des années que j'ai à peine un instant de bonheur.» Necker
attendri: «Encore un peu de temps, Sire. Vous ne direz pas toujours
ainsi. Tout se terminera bien.»

La crédulité vaniteuse de Necker, sans doute aussi l'amour du bien
public, l'avaient trop pressé d'accepter. Lamoignon faisait croire au
roi qu'il pouvait éviter les États généraux. Des parlementaires
assuraient qu'en abandonnant la malheureuse Cour plénière, rouvrant le
Parlement, on obtiendrait de lui ce qu'on voudrait. Très-coupable
complot qui, dans une situation si dangereuse, allait neutraliser le
seul sauveur possible, détruire l'espoir qui soutenait la France. Déjà
le roi faisait imprimer les nouveaux édits.

Mais l'indigne manoeuvre des deux côtés fut arrêtée. Plusieurs
parlementaires noblement réclamèrent. Necker alla à la reine même,
humblement lui fit observer que, Lamoignon restant, son crédit serait
nul, qu'il ne pourrait fournir l'argent qu'on espérait. C'était le 7
septembre, et l'on voyait déjà avec effroi que la récolte avait manqué
partout, en France et en Europe. Necker, ce jour du 7, interdit la
sortie des grains. Cela marquait la crise, et rendit la reine
sérieuse. Necker fit apparaître le fléau imminent, l'universel chaos
et le spectre de la famine.

Les adieux du roi, de la reine, à Brienne et à Lamoignon furent
pathétiques, et ceux qu'ils auraient faits à la royauté même. En
effet, désormais, il fallait marcher droit aux États généraux. Plus de
fraude, plus d'échappatoire, la France allait venir et demander des
comptes. Cette vague terreur leur fit amèrement regretter ceux qui
emportaient le passé. On les combla, sans souci de l'opinion. On avait
les larmes aux yeux. La reine voulut embrasser Brienne, lui donna son
portrait enrichi de diamants. Elle garda sa nièce comme dame
d'honneur. Il reçut le chapeau. Un de ses neveux fut coadjuteur de son
archevêché, et un autre eut un régiment. Lamoignon, pour son fils, eut
la pairie, une ambassade, et pour lui 4,000,000 de livres (dans une
telle pénurie!).

Rien n'exaspéra plus la reine que la vive joie de Paris. Et le signal
partit de la Bastille. Les Bretons prisonniers trouvèrent le moyen
d'illuminer la plate-forme. Trois jours, trois nuits, c'est dans
toutes les rues une furie d'illuminations, pétards, fusées, etc., et
l'on casse les vitres des amis de la Cour qui n'illuminent point. Ce
désordre fut un prétexte pour l'irritation de Versailles. Le ministre
Villedeuil demanda et obtint du roi un ordre «de dissiper par la force
les attroupements.» C'était se hâter fort. Ces effervescences durent
peu. Les réprimer d'un coup, au moment de l'explosion, c'est ce qu'on
ne peut guère qu'au prix de bien du sang.

Ici, on le pouvait, ayant en main, non pas, comme à Rennes, à
Grenoble, des troupes ordinaires et peu sûres, mais des corps
privilégiés, à haute paye, aimant peu le bourgeois. La Garde de Paris,
en butte aux railleries qui toujours poursuivaient le Guet, était fort
disposée à faire voir qu'elle est «_vrai soldat_.» Son chef, le
chevalier Dubois, fut ravi de sabrer, fit une charge à fond sur le
Pont-Neuf plein de monde, galopant sur les trottoirs mêmes. Les
spectateurs paisibles, des gens de toute classe (Florian, le marquis
de Nesle, etc.) furent ou sabrés ou écrasés.

Cela irrita fort. Le lendemain, on revint avec de grosses cannes, et,
devant Henri IV, on brûla un archevêque de carton. Plusieurs, irrités
de la veille, disaient: «Brûlons les corps de garde». Dubois, dit-on,
habilement avait embusqué des fusils. On tire. Et voilà vingt-cinq
morts.

Mais il y eut, pour Lamoignon, bien plus de sang encore, deux vrais
massacres aux deux bouts de Paris. Une foule, en bonne partie de
femmes, s'était portée aux trois hôtels Dubois, Lamoignon et Brienne,
et devant criait, aboyait. Du dernier (Hôtel de la Guerre), on avertit
Sombreuil, le gouverneur des Invalides, qui les envoie, et les fusils
chargés. D'autre part, les Gardes françaises, sous M. de Biron,
entrent par l'autre bout de la rue. Opération habile et d'un succès
terrible, qu'on veut attribuer _au hasard_. La foule, serrée des deux
côtés, fait une masse compacte, où tout coup porte. Prise entre les
deux feux, elle est poussée sur l'un, sur l'autre; des deux côtés, la
mort!

C'est encore _le hasard_ qui, par la Garde de Paris, fit le carnage
aux boulevards. De la porte du Temple et de la porte Saint-Martin, on
refoula les masses au traquenard de la rue Meslay. Des deux bouts on
chargea, on sabra pêle-mêle le peuple, les promeneurs, l'habitant qui
rentrait chez lui. (Cf. Droz, II, 91; Soulavie, VI, 213-218.)

Le Parlement, rouvert le 24 septembre, manda et gronda fort Dubois, la
Garde de Paris. Qu'eût-il dit à Biron, à la Maison du roi, trop
excusés, garantis par leurs ordres? La Cour eut cette tache de sang.
On a dit, répété sottement que ce gouvernement ne périt que de sa
débonnaireté. Je ne vois point cela. Il périt de son abandon. S'il
avait trouvé dans l'armée le zèle qu'il trouva dans ces corps, il eut
certes lutté. La petite cour militaire, qui menait alors Louis XVI,
eût pu avec sa signature livrer de vraies batailles, disputer la
fortune. Mais l'armée lui tourna le dos.

Que ces choses cruelles se soient passées sous Necker, le plus humain
des hommes, cela nous éclaire fort sur un point très-obscur de la
situation où l'histoire ne dit rien. _Était-il? n'était-il pas
maître?_

Il avait l'apparence et la décoration d'un vrai premier ministre.
Protestant, il entre au Conseil! insigne grâce. Il a les embarras
immenses des finances et des subsistances. Il a la charge grave et
infiniment compliquée de préparer les États généraux. Il devrait être
fort, tenant cette misérable Cour par ses besoins et par sa peur,
ayant trois prises, le pain, l'argent, l'opinion. Il pouvait fort bien
voir, par l'effort que le roi se fit de quitter Lamoignon, combien il
était nécessaire. Il n'en profita pas, ne prit pas le haut ascendant.
De là tant de fausses mesures, en désaccord avec ses idées et sa
probité, et pourtant signées de son nom.

Ce pauvre homme de bien, né à Genève, n'était point Génevois. Il n'en
eut pas les vertueuses résistances. Allemand d'origine, il avait dans
le sang le mou et le bonasse des sujets de ces petits princes, chapeau
bas devant les valets de l'illustrissime Cour. Fils d'un précepteur ou
régent et de bonne heure commis, il tenait à la fois et du maître
d'école et du plumitif subalterne. On ne réussit guère, aux bureaux
comme ailleurs, que par l'attention soutenue d'être agréable et de
plaire à ses maîtres. Tel il resta en montant au plus haut, gardant
toujours l'humble respect de tous faquins titrés, heureux de leurs
sourires. De là un être ridicule, double, bâtard et faux, d'un côté
flatteur du public, amant de la gloriole, d'autre part tenant fort à
gagner les privilégiés, occupé de les apaiser, de se faire pardonner
le bien.

On eût pu deviner tout cela dès 84 par son livre, _Administration_. Il
y est pitoyable, visiblement il pleure de n'être plus ministre. On
sent parfaitement la prise aisée qu'on a sur un homme si faible. Dans
son pathos sentimental de bon charlatan allemand, il fait fort bien
entendre qu'on aurait grand tort de le craindre. Il attend tout _de la
vertu_ (grande tirade sur la vertu), celle des princes et des
privilégiés. Ils sont si généreux que tout s'arrangera. Qu'ils se
confient à Necker. Il est discret, prudent. Il n'en fera pas trop. Et
déjà il le prouve, en embrouillant, cachant ce que l'on veut cacher.
De quelle main délicate il touche le clergé, par exemple! déguisant sa
richesse, cotant son revenu au chiffre ridicule d'à peu près cent
millions.

On put voir tout d'abord que Necker était traîné, que, dominé des
hautes influences, attendri et trompé par l'équivoque bonhomie de
Louis XVI, il prêterait l'appui de son nom aux actes des privilégiés,
serait tout à la fois leur dupe et leur compère. L'assemblée
dauphinoise, sur qui la France avait les yeux, du 27 juillet s'était
ajournée à octobre. Réunie à Romans, elle fit un remarquable plan
d'États provinciaux. Dans ce plan, l'électeur devait être le
propriétaire payant d'impôt six francs par an (dix sous par mois, ou à
peu près _un liard par jour_). L'électeur des villes un peu plus.
Mais on excluait tout à fait le fermier, comme trop dépendant. En
effet, la propriété appartenant surtout au clergé et aux nobles,
admettre leurs fermiers innombrables, c'était mettre l'élection dans
la main des privilégiés. Les campagnes pouvaient devenir, ce qu'elles
ont été de nos jours, le brutal instrument de la réaction.

Plusieurs fermiers siégeaient à Romans, et eux-mêmes ils demandèrent
«que le fermier ne fût pas électeur», n'eût pas la dure alternative de
voter contre sa conscience, ou contre l'existence, le pain de sa
famille. À cela que va dire le roi? que va dire Necker? Ils corrigent
le plan, _veulent que le fermier vote_. Quelle dureté serait-ce
d'exclure l'innocent laboureur, l'homme des champs, etc. Ils tiennent
à donner au clergé, aux nobles, une armée d'électeurs.

C'est dans le même esprit que la Cour, si peu satisfaite des Notables
en 87, les rappelle en 88, étant sûre de n'avoir par eux que des avis
pour enrayer ou reculer. Si le ministre était ferme et loyal, il
devait rejeter, refuser à tout prix une assemblée certainement hostile
à la convocation des États généraux.

Ces Notables montrèrent une remarquable clairvoyance dans leur haine à
la liberté.

1º Ils repoussèrent presque unanimement la double représentation du
Tiers, sentirent parfaitement que, si la Nation était vraiment
représentée, le Privilége était perdu.

2º Ils parurent deviner et prévoir que la fausse démocratie serait le
sûr moyen d'étouffer, d'écraser la vraie, que le suffrage universel
serait l'arme mortelle de la contre-révolution. Ils admirent au
suffrage _même les domestiques_, laquais des villes, et valets de
charrue, ces rustres qui bientôt vont donner les Chouans. De peur
qu'ils ne se trompent et n'oublient le mot d'ordre, ils voteront _à
haute voix_. Avec ces valets, les Notables appelaient au scrutin un
monde de fainéants à vendre, de nobles affamés, parasites, et de
petits collets qui couraient les dîners.

À l'appui de ce bel avis (12 décembre), parut une incroyable lettre
des princes au roi, superbe d'insolence. Ils se croient en 1614,
s'indignent, comme les nobles firent alors, de ce qu'on croit le
bourgeois du même sang, de ce qu'on humilie cette bonne noblesse, qui
a fait roi Hugues Capet. Ils finissent par menacer, par dire que si
les premiers ordres devaient descendre ainsi, leurs protestations
dispenseraient de payer l'impôt.

Au même temps un coup répondit, un grand coup, le livre de Sieyès,
qui, d'un énorme poids, trancha les questions, qui arma la Révolution
de sa formule victorieuse, de sa hache et de son épée.

«Qu'est-ce que le Tiers? le Tout.--Le Tiers est la Nation.»

Il écarte du pied les théories des sots, des ignorants qui s'imaginent
(comme Mounier) qu'on pourrait faire ici une Angleterre.

Vous demandez qui aura droit de convoquer la Nation? Demandez donc
plutôt qui n'en a pas le droit, dans le danger de la Patrie.

Vous demandez quelle place les corps privilégiés, deux cent mille
prêtres ou nobles, auront dans l'ordre social? c'est demander quelle
place, dans le corps des malades, aura l'humeur maligne et corrompue.

Ceci s'entend assez et dépasse fort 89.

Non moins sinistrement, cet âpre, inflexible Sieyès dans les
_Instructions_ électorales du duc d'Orléans, rappela la question
suprême, la _responsabilité_. On a vu qu'à Grenoble un magistrat
l'explique par la mort de Calonne, le Grand Conseil par la mort de
Brienne, plaçant même plus haut encore la responsabilité. La brochure
d'Orléans demande «que _quelqu'un_ soit responsable.» Inutile de
nommer ce _quelqu'un_. Chacun comprendra.

Tout devient clair, fort, bref. Le public marche droit. Malheur à qui
gauchit. Le _doublement du Tiers_ est le grand shiboleth où l'on se
reconnaît. Le Parlement, cette vieille perruque, hier si populaire, a
osé rappeler les États de 1614 (les nobles triomphants et le Tiers à
genoux). Dès ce jour, sans retour, il sombre, il s'enfonce, il
descend, il s'abîme, cent pieds sous la terre. Il n'en remontera que
pour paraître en masse à la place funèbre de la Révolution.

Cette chute subite du Parlement devait avertir Necker. Il flottait
misérablement (j'en crois Droz, Mounier, Malouet, et nullement le fils
de Necker). Ce coeur sensible et tendre, qui voulait plaire à tous,
était désespéré de faire du chagrin aux privilégiés. Entre quelques
hommes et la France, la justice et l'iniquité, il se taisait, restait
admirablement impartial.

On lui montrait que la noblesse avait été partout contre Brienne (de
mai en août); qu'en Dauphiné, seule au 13 juin, elle avait convoqué
les États à Vizille; qu'à Rennes, ailleurs encore, elle avait gagné et
désarmé l'officier (noble). N'étaient-ce pas des nobles, ces vaillants
députés bretons, les douze qu'on mit à la Bastille, ces obstinés qui
vinrent, les dix-huit, et les cinquante-deux? Trente ducs et pairs
avaient offert de renoncer à leurs priviléges pécuniaires. Donc la
noblesse, haute ou petite, en majorité figurait au premier acte du
grand drame.

Un coup de vent, avant décembre, éclaircit la situation. La majorité
noble, un moment entraînée hors de son état naturel par l'esprit
généreux du siècle ou par la haine de la cour, rentra dans les rangs
rétrogrades, aussi bien que les Parlements. Ce fut fort clair en
Bretagne. Nantes et Quimper, et Rennes même (des bourgeois, des
étudiants éclatèrent contre la noblesse), furent appuyées de
Saint-Brieuc, d'Auray et d'autres villes. Contre son corps municipal,
Nantes créa une autre assemblée, plus sérieusement municipale, et qui
réellement représenta la ville. Nantes envoya au Roi demander le
doublement du Tiers (_Mellinet_). Dans le cahier commun des villes de
Bretagne qu'on fit à Rennes, la demande en fut faite expressément
d'après le Dauphiné (_Duch._, I, 85).

Des avocats terribles parlaient encore plus haut pour la cause du
peuple. Deux avocats: la faim, la mort.

La détresse s'accrut par l'hiver. Dès le 9 décembre la Seine est
prise, et tous les fleuves. Les arrivages cessent. Le froid tombe à
trente degrés. Le peuple en chaque pays retient les blés. Plus de
circulation. Tout négoce des grains est taxé d'accaparement. Le
ministère en vain demande à acheter. L'effroi entrave tout. Necker,
aux abois, de nuit, de jour, écrit lettres sur lettres et reçoit cent
courriers. D'heure en heure, de toute province, arrivent d'accablantes
nouvelles: ici, là, partout la famine.

La situation de Paris était un sujet de terreur. On l'alimentait jour
par jour, et la vie de ce corps énorme était suspendue à un fil. La
mortalité fut immense. De toutes parts, les pauvres gens périssaient
de froid et de faim. On mourait dans les greniers. On mourait dans les
rues. Des processions infinies de convois s'allongeaient vers les
cimetières. Il y eut un grand mouvement de charité, de bienfaisance,
disons-le, de prudence aussi. Que serait-il arrivé si le redoutable
Paris, au dernier degré des misères et sous l'aiguillon de la mort,
eût forcé ces palais regorgeant d'un luxe odieux, forcé, à la place
Vendôme, les insolents hôtels des Fermiers généraux? Les curés, les
philosophes, l'archevêque de Paris, tous donnèrent. Nul davantage que
le duc d'Orléans. Sa prodigalité royale fit l'inquiétude de
Versailles. Celui qui si largement jetait sa fortune privée n'avait-il
pas un but plus haut? Dès ce temps, en toute chose, imaginative et
haineuse, la Cour voit la main d'Orléans. Les clubs qui commencent à
ouvrir, sont dirigés par Orléans. Deux mille cinq cents brochures,
parues en quatre mois, sont l'oeuvre d'Orléans. Le grand mouvement des
campagnes en 1789, les vagabonds, les affamés, ceux qu'on appelait
_les brigands_, c'est Orléans qui les suscite. Il devient une légende,
un extraordinaire magicien qui, de ses occultes puissances, remue le
monde, opère les immenses phénomènes qu'offrira la Révolution.

C'est pourtant du Palais-Royal, d'un homme du duc d'Orléans (Ducrest)
qu'était venu, en 77, le meilleur de tous les conseils que reçut
jamais Louis XVI: Faire lui-même la Révolution, lui-même démolir la
Bastille, prendre l'initiative de toute grande mesure populaire. En
décembre 88, la terreur, la nécessité, rendirent le Roi moins sourd.
Au grand peuple affamé, dont la voix demandait: «Du pain!» il donne
_le Doublement du Tiers_ (27 décembre 1788).

Le Tiers (de 25 millions d'hommes) fournit autant de députés que le
Clergé et la Noblesse réunis (les deux cent mille privilégiés).

Victoire de la justice, petite, injuste encore. Et on ne l'eût pas
obtenue si le roi et la reine n'avaient pas été décidés dans le
danger, la crainte, de plus par la rancune. Ils en voulaient à la
noblesse. Cette noblesse, appui du trône, c'est elle qui le
démolissait. De la cour, de Versailles bien plus que de Paris, étaient
sortis les chansons, les libelles contre la reine. Qui avait
précipité, désarmé son ministre Brienne? sinon les nobles de province,
ces officiers qui refusèrent de faire tirer. La première illumination
pour la chute de Brienne fut celle des nobles de Bretagne, renfermés à
la Bastille. Rien de plus amer pour la reine.

Dans le doublement du Tiers, le roi, la reine, n'eurent nulle autre
pensée. Ils ne donnèrent point le change. Ils marquèrent vivement
qu'ils se vengeaient de la Noblesse. Quand on dit à Louis XVI qu'aux
Notables un seul bureau avait voté pour le Tiers à la majorité d'une
voix, il dit: «Qu'on ajoute la mienne!» La reine, le 27 décembre,
assista au Conseil, voulant publiquement participer de sa personne à
l'acte que la noblesse appelait «sa dégradation.»

Du reste, ils crurent ne faire qu'une manifestation de mécontentement.
Le Tiers augmenté gagne peu. Tout comme auparavant il n'est qu'un
ordre à part, il n'a _qu'une voix contre deux_. Il est, comme
toujours, dominé par les deux ordres supérieurs, le Clergé et la
Noblesse. Necker ne mêlant pas les trois ordres en une même assemblée,
n'accordant pas le vote par tête, conservant la vieille forme
oppressive du vote par ordres, rassurait par là la conscience du roi,
inquiète pour les privilégiés. Par là encore il espérait calmer le
ressentiment, l'indignation de la Noblesse. Il s'excusait, clignait de
l'oeil, semblait dire: «Ne vous fâchez pas! Au fond, je n'ai accordé
rien.»

Le règlement d'élection qui parut (24 janvier), étonna, effraya.
Plusieurs crurent follement que les bannis génevois, aux gages de
l'Angleterre, avaient voulu lancer la France en pleine désorganisation,
que Necker les écoutait (ce qui n'était pas vrai), qu'il voulait dans
cette grande France faire la démocratie des petits cantons de la Suisse,
ou l'égalité barbare des nomades qui ne savent ce que c'est que propriété.

La base surprenait: Tout imposé est électeur. Tout homme de
vingt-cinq ans. Cela voulait dire: tout le monde; car tous payaient la
capitation.

Quelle confiance illimitée dans l'excellence de la nature humaine, le
patriotisme des masses et la modération des pauvres!

En regardant de près, plusieurs, comme Mirabeau, jugeaient que ce
plan, d'apparence ultra-démocratique, dérobait, retirait par
l'artifice du détail ce qu'il accordait par l'ensemble. Les prêtres à
bénéfices, les nobles ayant des fiefs, donc un très-petit nombre, ont
seuls le privilége de l'élection directe. Le Tiers (la nation) n'a que
l'élection de second degré. En conservant aux vieux bailliages leurs
absurdes droits, on y annule adroitement la proportion supérieure du
Tiers. On appelle tous les petits nobles, faméliques, aisés à gagner.
On favorise les jurandes, servile oligarchie industrielle.

La convocation n'est ni uniforme, ni simultanée. Paris, la tête de la
France, qui devrait marcher devant, éclairer et guider,
très-machiavéliquement est convoqué le dernier, après tous, et de
façon à n'exercer nulle influence. On alla si loin dans la haine, la
méfiance contre la grande ville qu'on eût dû le plus ménager, qu'au 13
avril, le ministère, violant pour elle seule le principe d'élection
qu'il avait posé pour la France, décida qu'à Paris il faudrait payer
six livres de capitation pour être admis aux assemblées électorales du
Tiers.

Mirabeau va jusqu'à conclure qu'on ne voulait pas sérieusement les
États généraux. Plusieurs pensaient en effet qu'on n'y voulait qu'une
mêlée, où tous, combattant contre tous, s'annuleraient également au
profit du pouvoir royal. Une grosse masse noire de curés, venant avec
leurs haines et leur pauvreté irritée, allait engloutir les évêques.
Les anoblis, contestés, méprisés de la noblesse, voulaient
certainement l'abaisser. Mais ces vainqueurs subalternes du clergé et
de la noblesse vont eux-mêmes à leur tour être écrasés par la roture
qui veut partout un plat niveau. D'autant plus haut, sur la ruine
générale, doit monter le trône.

Dans ce plan, au premier regard, inhabile et informe, mais plein de
fautes calculées, on put montrer au roi le résultat probable: qu'on
aurait à la fois la popularité des bonnes intentions et le profit de
la duplicité (Mir., _Mém._, V, 224).

On a cru qu'en cette mesure le Roi s'était démenti, contredit, qu'il
avait pris tout à coup un sentiment novateur, révolutionnaire. Quoi de
moins vraisemblable? Mais nous n'avons pas là-dessus à douter, à
conjecturer. Les notes aigres que, en cette année 88, il écrivit sur
les plans de Turgot, et contre son idée de _grande municipalité_ ou
assemblée nationale, constatent ses sentiments réels. Écrites dix ans
après Turgot, et sans occasion apparente, elles sont sans nul doute
une protestation indirecte non pas contre Turgot, enterré dès
longtemps, mais contre Necker, contre ses mesures populaires.

Le coeur n'y fut pour rien. Celui de Louis XVI fut au fond immuable
pour le Clergé et la Noblesse, très-fixe et très-fidèle. Il y parut
bien à la fin, lorsqu'en juillet 91, non sans danger, il refusa de
mettre le feu à l'arbre féodal où l'on brûla les armoiries des nobles.
Il y parut dans son obstination à n'exiger point du clergé un serment
politique qui ne gênait en rien la conscience religieuse. Il y mit un
entêtement mortel, inexplicable. Plutôt que de céder, il aima mieux se
perdre, il aima mieux nous perdre, appeler l'étranger, trahir, livrer
la France.

Ici, le 27 décembre, il crut tout simplement donner un leurre au
Tiers, ruser avec la crise, le moment du danger, mais, conservant le
vote par ordres, rendre vain l'avantage qu'il donnait à la Nation,
maintenir la suprématie des deux ordres privilégiés.

Étrange ingratitude! On est vraiment surpris de le voir si peu touché
de l'opiniâtre attachement de la Nation. Le renvoi de Turgot, de
Necker, partout ailleurs qu'en France, l'eût fait haïr du peuple. Sa
connivence déplorable au grand pillage de Calonne, partout ailleurs,
lui eût rendu le public implacable. Les fusillades de Paris, ces
exécutions étourdies, cruelles, auraient perdu tout autre.

Rien n'y faisait. Le peuple s'acharnait dans cette surprenante fiction
que tout le mal venait d'ailleurs, que le roi ignorait les choses
qu'il signait tous les jours. Quoi qu'il pût faire, la France
persistait en ce songe, cette vaine légende, d'un certain Louis XVI
dans le genre du _bon roi_ Robert ou de Louis le _débonnaire_.

La France était très-royaliste. Et cela sans exception. Tous,
Robespierre même et Marat.

Et le plus royaliste des trois ordres, c'était le Tiers. Partout dans
les pays où il pouvait parler, dans les pays d'États, il s'était
montré tel. Cela est frappant en Bretagne, pour tout le siècle.
Lorsqu'en 50, 52, 56, on exige les nouveaux vingtièmes, Nobles et
Parlement refusent: le Tiers cède toujours: il vote obstinément pour
le roi et contre lui-même. Plus royaliste encore il est sous Louis
XVI. En 1778, il vote aveuglément tout ce qu'on veut, et en 86, au
voyage de Cherbourg, quand le roi passe, deux provinces se précipitent
au passage, tout l'acclame, le bénit, tout pleure.

Les cahiers du Tiers manifestent combien, dans sa victoire, au moment
même où il sentit sa force, il fut respectueux et tendre pour cette
vieille idole, la royauté. Ses assemblées, graves, sérieuses (autant
que celles des nobles furent tumultueuses, violentes), témoignent
d'une modération singulière. En réclamant les droits éternels de
l'espèce humaine avec simplicité, elles ne sont nullement audacieuses,
plutôt un peu timides. Le Tiers admet patiemment qu'une nation,
vingt-cinq millions d'hommes, n'aient pas plus de représentants que
deux cent mille privilégiés. Pour l'État, pour l'Église, il voudrait
relier l'avenir au passé. Il porte encore le joug chrétien. Tous ses
cahiers demandent la _liberté de conscience_. Nul ne réclame la
_liberté des cultes_. Paris, Rennes, croient que l'ordre public
n'admet qu'une religion dominante. On a accusé fortement Mirabeau et
les grands meneurs d'avoir hésité, reculé devant l'Église. Mais cela
leur semblait exigé par leurs commettants.

«La Constitution civile du clergé, cette oeuvre malheureuse de la
Constituante, lui était imposée par la majorité de ses électeurs.»
(Chassin, livre III, ch. III, p. 3.)

Les cahiers des privilégiés contrastent fort avec cette modération.
Ils sont préoccupés surtout de jeter sur les autres le fardeau que
l'ordre nouveau va imposer. Les nobles, dans les leurs, demandent la
ruine du clergé (abolition des dîmes, suppression des moines, vente
d'une partie des biens ecclésiastiques). Et le clergé, de son côté,
pour se venger des nobles, désire que les non nobles arrivent à toute
charge, même d'épée.

Les cahiers des Nobles, en maintes choses insolents et puérils,
insistent sur ce qu'eux seuls auront droit de porter l'épée, sur ce
que leurs préséances subsisteront dans les assemblées. Il leur faut un
tribunal héraldique d'épuration pour écarter la canaille, la tourbe
des anoblis. Ils veulent bien partager l'impôt, mais pour un temps
seulement. Ils pourraient avoir la bonté d'abolir leurs droits
féodaux, si on leur payait pendant dix ans une grosse indemnité. Mais
dans ces nobles cahiers, le sublime, c'est l'heureuse idée d'un ordre
_de paysans_, sans doute les fermiers ou valets des seigneurs, qui
puisse au besoin donner un coup de main à la noblesse.

J'admire les cahiers du Clergé, surprenants d'hypocrisie. Il immole
magnanimement ses priviléges pécuniaires. Mais comment les
immole-t-il? À quel prix? il faut le savoir: 1º _Il mettra sa dette à
la charge de l'État_ (grosse dette, il empruntait toujours pour ne pas
toucher à ses revenus); 2º _Les revenus des curés seront augmentés_;
3º _Le clergé répartira lui-même sa part de l'impôt_; 4º On conservera
la grosse sangsue monastique, _les couvents_, _les Mendiants_; 5º Enfin,
pour son sacrifice de vouloir donner quelque argent, il faut au
clergé donner l'âme,--_l'éducation_, l'enfant, l'avenir. Car, dit ce
bon Clergé, l'âme se perd, la moralité, depuis qu'on n'a plus les
Jésuites[22].

              [Note 22: Cela est fort curieux. La majorité du Clergé
              qui écrit ceci, ce n'est pas, comme aux assemblées de
              cet ordre, l'épiscopat, c'est le clergé inférieur, ce
              sont surtout ces curés dont plusieurs, sous divers
              rapports, seront révolutionnaires. Mais ils n'en restent
              pas moins _prêtres_. On le voit dans certains articles
              de la _visite des prisons_ dont parlent les autres
              ordres. M. Chassin remarque très-bien (livre III, ch.
              II) que le Clergé n'en parle pas. Il se soucie peu
              d'introduire le magistrat dans les cruelles prisons
              d'Église, dans ces ténébreux _in pace_. Le Clergé et la
              Noblesse s'accordent pour rester juges, pour garder
              leurs tribunaux ecclésiastiques, leurs tribunaux
              féodaux, ces justices qu'on peut dire la moelle même de
              l'iniquité. Ceux où le Clergé jugeait des questions de
              mariage, le rendait maître de la femme, de l'homme (à
              son moment faible), de la famille elle-même.]

Les cahiers, en Bretagne, révélèrent la situation. La Noblesse qui,
contre Brienne, avait pris l'avant-garde, et qu'on eût crue la tête de
l'armée de la liberté, se montra ce qu'elle était, parut fortement
rétrograde. Le Tiers trouvait dans ses cahiers, dans les pouvoirs que
lui donnaient les villes, l'injonction de ne rien faire aux États de
la province, tant qu'on n'aurait pas accepté _le vote par tête_, qui
seul donnait une valeur sérieuse au doublement du Tiers. Les nobles
(900 gentilshommes contre 42 bourgeois) furent outrageusement
provoquants. Ils avaient avec eux une masse barbare, grossière, de
paysans à eux, valets et domestiques (les chouans de demain) qu'ils
lâchaient dans le peuple, criant: «Le pain à quatre sols!» Appel
ignoble que le peuple de Rennes eut la fierté de ne comprendre pas.

Alors on essaya de la brutalité. Ces chouans jouaient du couteau. En
vain on dissout les États. Les nobles, à eux seuls, tiennent les États
dans une église. Ils y sont assiégés par la jeunesse armée, par les
forces qu'envoient et Nantes et d'autres villes. Ils se rendent. Mais
on n'obtient nulle enquête contre leurs violences. Le déni de justice
du Parlement de Rennes est approuvé, favorisé du Roi, qui renvoie tout
au suspect arbitrage d'un autre Parlement (Bordeaux). Les avocats de
Rennes lui adressent un mémoire. Le Roi le fait poursuivre par son
avocat général Séguier; il est brûlé par le Parlement de Paris (6
avril).

La Provence offrit un spectacle analogue et pire: les furieuses
résistances des nobles, leurs coupables efforts pour créer des
tempêtes dans les grands foyers redoutables, motiver des batailles et
des répressions sanglantes, qui pussent ajourner les États généraux.
La Cour de même s'y montra partiale pour l'aristocratie. La Révolution
y vainquit, mais par un moyen dangereux, de sinistre avenir, en
s'incarnant, se faisant homme, un bon tyran, idolâtré du peuple, qui y
chercha son dieu sauveur.

Mirabeau semblait peu digne d'être cette idole. Rien de plus tortueux
que sa conduite à cette époque. Avec son enfant, sa Nehra, une maison
dispendieuse, il choisissait peu les moyens. Il allait fort chez
Lamoignon (quoique opposé au coup d'État), recherchait Montmorin, en
tira quelque argent pour ne pas publier ses lettres écrites de Berlin
au ministre. Montmorin voulait l'absorber, l'aurait fait candidat aux
États généraux. Ses lettres de ce temps sont d'un royaliste timide.
Les États généraux, tant désirés, l'alarment maintenant, lui semblent
_précipités_. S'il est élu, il sera _très-monarchiste_. En tuant le
despotisme bureaucratique, il faut _relever l'autorité royale_ (Mir.,
_Mém._, V, 187-188). Il se fie peu aux masses. Le Tiers n'a ni plan,
ni lumières, etc. Avec de telles opinions, si peu de foi au peuple, il
regardait vers la Noblesse, vers sa famille, son père, et (faut-il le
dire?) vers sa femme et le monde de sa femme! Son père l'eût autorisé
à représenter ses fiefs dans la noblesse des États de Provence. Mais
les nobles, contre qui il plaidait en 84, allaient-ils l'amnistier?
Une lettre qu'il écrit à son oncle, nous apprend qu'il accepterait
d'Arimane (du Démon) une place aux États généraux, qu'il se
rapprocherait de sa femme même, c'est-à-dire irait à la gloire par la
voie d'infamie.

Le hasard le tira de là, lui sauva cette indigne chute.

D'abord Necker, contre Montmorin, s'opposa, refusa de prendre Mirabeau
pour candidat du ministère.

Deuxièmement, une femme lui vint,--je ne dis pas un amour,--certaine
madame Lejay, femme d'esprit, d'énergie, d'audace, de brutalité
colérique, la grossière image du peuple, en qui il sentit cette force,
qu'il ne connaissait nullement.

Troisièmement, les insultes, les défis, les risées atroces de la
noblesse de Provence, éveillèrent en lui une autre âme, le mirent
au-dessus de lui-même, le portèrent à une hauteur qu'il n'eut ni
avant ni après.

Gentilhomme jusqu'à la moelle, il avait pourtant de naissance du goût
pour s'encanailler dans la société des petits, de ses paysans
limousins, provençaux (c'est ce qui indignait son père). D'après eux,
il croyait le peuple doux et faible, le Tiers incapable de lutter s'il
siégeait en face des nobles dans une même assemblée. Lorsqu'il alla,
en novembre, au club qu'Adrien Duport ouvrait chez lui (au Marais, et
plus tard aux Jacobins), il n'y vit que la robe, les clabaudeurs du
Parlement, et cette élite maussade de la bourgeoisie ne le charma
guère.

L'impression fut toute autre devant sa libraire madame Lejay.
Béranger, qui l'a connue, m'a donné quelques détails sur cette
personne singulière.

C'était une petite femme, jolie, hardie, robuste, vive de la langue et
de la main. Sa vigueur au pugilat fut une des choses qui frappèrent,
qui charmèrent le plus Mirabeau. Il aimait cette gymnastique. À
Berlin, après un travail excessif, il se remettait en se battant, non
pas avec sa trop douce Nehra, mais avec son secrétaire, ses valets et
tout le monde.

Madame Lejay, qui menait son commerce et sa maison, avait fait la
mauvaise affaire d'imprimer la _Monarchie prussienne_ de Mirabeau.
Elle vint un matin lui dire que Lejay fermait boutique, que ses
échéances arrivaient, que le pauvre homme était perdu. Lui seul
pouvait les sauver en leur donnant un manuscrit scandaleux, d'un
succès certain. C'étaient ses _Lettres de Berlin_. Elle était jolie,
pressante. Mirabeau allégua qu'il ne les avait point. Il avait pris
contre lui-même une précaution singulière. Il avait mis le manuscrit
dans les mains d'un jeune homme, sûr, très-honnête, très-dévoué, lui
commandant de l'enfermer, et, s'il le lui demandait, de ne pas le lui
donner. Comment le tirer de ses mains? Comment livrer ce secret
d'honneur déjà payé deux fois? Tout cela n'arrêta guère la violente
petite femme. D'emportement, de passion, elle fut irrésistible. Elle
aurait battu Mirabeau. Il fit ce qu'elle voulait. Il força le
secrétaire où son ami tenait enfermée l'oeuvre fatale, la livra. Elle
en eut sur l'heure et de quoi payer ses billets, et de quoi faciliter
à Mirabeau son voyage d'élection qu'il ne pouvait faire sans argent.

On a dit que Mirabeau ouvrit boutique à Marseille, s'afficha _marchand
de draps_. Le fait est faux. Ce qui est sûr, c'est qu'à ce moment
décisif où il allait prendre place dans la noblesse de Provence, il se
fit peuple, se déclara contraire à l'opposition qu'elle faisait au
doublement du Tiers. Quelque appui qu'il eût au dehors, il était seul
dans l'assemblée, au milieu de ses ennemis, nullement soutenu du Tiers
(quelques municipaux serviles). Pouvait-il diviser les nobles, se
faire un appui parmi eux? On lui fit à ce sujet une très-dangereuse
ouverture. Sa femme, qui n'était plus jeune, pouvait, en revenant à
lui, lui gagner sa coterie, parents, amis ou amants. Il leur aurait
fort convenu de l'avilir, de l'énerver, de l'accabler du patronage de
ceux qui le déshonoraient. Il refusa (20 janvier 1789).

L'assemblée était d'avance si bien travaillée contre lui, qu'aux
premiers mots qu'il prononça (30 janvier), mots prudents,
très-modérés, une tempête de colères, vraies ou simulées, s'éleva. La
fureur avec laquelle il fut insulté, dépasse toute haine politique.
Évidemment les blessures que firent ses plaidoyers terribles, le coup
d'épée qu'il donna alors au petit Galiffet, après quatre ans,
saignaient encore. On avait ameuté la masse contre le _chien enragé_
(p. 269). Le plan était de _s'en défaire_ de manière ou d'autre. «Nous
l'insulterons, disaient-ils; s'il vient à bout de l'un de nous, il
faudra qu'il passe sur le corps à tous.» (262.) Donc on vit ce
spectacle indigne de cent quatre-vingts nobles ou prêtres aboyant
contre un seul homme. La pétulance du Midi ne connut aucune borne. Les
risées furent prodiguées au gentilhomme débonnaire et au mari patient.
Il attendait calme et fort, refusant aux provocateurs l'occasion
qu'ils cherchaient, contenant dans sa poitrine et accumulant l'orage
qui bientôt les écrasa.

Mirabeau put comprendre un pitoyable mystère qui a fait énormément
pour hâter la Révolution. C'est la _Terreur_ du duellisme que la
Noblesse impunément exerçait sur la nation.

Cent ou deux cent mille fainéants qui ne s'occupaient que d'escrime,
constamment humiliaient les gens laborieux, utiles, même les
militaires inférieurs qui ne savaient ce petit art. La bravoure ne
préservait pas de ces affronts continuels. Des soldats, comme Hoche ou
Marceau, étaient rossés comme les autres. Pour les tenir souples et
bas, ils avaient imaginé (c'est ce qui a fait plus tard l'horrible
affaire de Châteauvieux) de faire courir le soir dans la rue des
maîtres d'armes pour défier le soldat. Il était blessé ou tué; s'il
refusait, déshonoré.

On parle de la Terreur judiciaire de 93. On ne parle pas assez de la
fantasque Terreur qu'exerçait cette Noblesse sous l'ancien régime, et
les furieux royalistes de 89 à 92. La garde constitutionnelle,
composée de maîtres d'armes, de bretteurs et coupe-jarrets, porta
l'irritation au comble. Un membre de la Convention, Grangeneuve, qui
était un nain, fut encore, en 92, outragé dans les Tuileries.

Tout cela partait d'en haut. C'était l'amusement de la cour. On en
faisait des gorges chaudes chez d'Artois, chez ceux qui s'enfuirent au
premier jour même de l'émigration.

Le duel de Mirabeau fut d'un géant, d'un titan. Il arracha de lui-même
une montagne, la lança. C'est la foudroyante apostrophe que tous ont
retenue par coeur. Aplatis, ils ne répondirent qu'en se dispensant de
répondre. Ils prirent un prétexte absurde pour l'exclure de
l'assemblée. C'était le 8 février. Le 10, ils eurent de Paris un
admirable secours pour perdre et flétrir Mirabeau. On put voir combien
le pouvoir, libéral en apparence, était pour l'aristocratie. Le 10,
l'avocat du roi demanda au parlement, obtint que les _Lettres de
Berlin_ fussent brûlées par la main du bourreau.

Au moment où le géant semble illuminé d'éclairs, la main du bourreau
le touche! Qui ne le croirait perdu? Il court à Paris, mais n'ose y
entrer de jour. La nuit, il sollicite ses amis. Nul plus sûr
apparemment qu'un jeune homme qu'il a poussé. Ce cher ami ferme sa
porte, le renie. C'est Talleyrand.

Mirabeau avait plusieurs âmes. Et son âme dantonique s'éveillait dans
ces moments. Avec le colonel Servan, l'intrépide girondin, il
traduisit, imprima un livre qui aurait fait en haut un coup de
Terreur: _La Royauté_, de Milton. Cette bombe, en éclatant, eût touché
le trône même. Servan, dans ses propres livres (_Le soldat citoyen_),
n'avait reculé nullement devant ces moyens d'intimidation. Il y
adresse aux militaires de cour les plus directes menaces, les avertit
du jugement prochain de la Révolution.

Le Parlement, qui enfonçait dans l'impopularité, avait bien à
réfléchir avant de poursuivre, de provoquer personnellement une telle
force. Il s'arrêta, il n'osa.

On avait dit en Provence qu'il ne reviendrait jamais. Le syndic de la
Noblesse en avait fait une fête. Le jour du banquet, il arrive (7 mars
89).

Mais bien avant qu'il soit à Aix, dès Lambesc, quel est ce grand bruit
de cloches dans toute la campagne? Qu'est-ce que c'est sur les routes
que cette affluence effrayante?... Étonnant peuple du Midi! Hier, tout
semblait dormir. Aujourd'hui tout est en danse. On se l'arrache, cet
homme. «Vive le père de la Patrie!» On veut dételer la voiture,
s'atteler. Il s'y oppose, il pleure, et laisse échapper un sombre mot
prophétique (Mir., _Mém._, V, 271, 278.)

À Aix, pour fuir l'ovation, la voiture allait au galop. On la suivait
à toutes jambes. À travers les fleurs, les couronnes, les feux
d'artifice, il arrive, il descend dans les bras du peuple.

À Marseille, le 18 mars, il entre, tout travail cesse. Une masse de
cent vingt mille âmes l'enveloppe. Le carrosse est accablé de
lauriers, d'oliviers, de palmes. Les frénétiques baisent les roues.
Les femmes, dans leur transport, offrent en oblation leurs enfants
(279).

Le plus piquant du triomphe, c'est que la petite tête vaine de madame
de Mirabeau n'y tient pas. Elle est éperdue de sa gloire. Et cela dura
trois ans. Elle acheta, à sa mort, son hôtel, son lit, voulut léguer
tout son bien à l'enfant de Mirabeau. Au moment de l'ovation (mars
89), des paysans, apostés très-probablement par elle, allèrent prier
Mirabeau de la reprendre, de donner des Mirabeau.

Les nobles étaient si furieux, qu'à Aix, à Marseille et à Toulon, ils
firent un coup désespéré. On ne peut le comparer qu'à la folie de
Saint-Domingue, quand les colons imaginèrent de lâcher leurs propres
nègres, de faire par eux l'incendie, le pillage des plantations. On
organisa aux trois villes trois épouvantables émeutes. Cela n'était
que trop facile après ce cruel hiver de misère et de famine. Le blé
manqua, grande cherté. Le peuple, à Marseille, s'en prit à
l'Intendant, au Fermier de la ville, força leurs hôtels, brisa tout,
força, pilla les boutiques des boulangers. Le gouverneur, les consuls,
épouvantés, donnent au peuple encore plus qu'il ne demande (284),
baissant le prix du pain, de la viande, à un bas prix insensé. L'effet
naturel eût été, que personne ne voulant apporter du blé à ce prix, on
aurait eu la famine. On la faisait dès le jour même, chacun forçant le
boulanger à donner du pain pour quinze jours. Le gouverneur s'était
sauvé. Marseille était en grand péril. Les Génois, nombre d'étrangers,
préparaient d'affreux désordres. Plusieurs auraient eu envie de
brûler, piller le port. D'autres, pour grossir leur nombre, parlaient
d'ouvrir les prisons, de s'adjoindre les voleurs. Et déjà trois cents
bandits échappés couraient la ville.

L'autorité avait péri. Ce fut le gouverneur même de la Provence,
réfugié de Marseille à Aix, qui fit appel à Mirabeau, lui dit de
«faire ce que son coeur lui conseillerait.» Terrible appel au danger
le plus évident, à la ruine presque certaine de sa popularité. On
pouvait croire que de toute façon il était fini et tué,--ou tué de sa
hardiesse dans une entreprise impossible,--ou, s'il refusait de
répondre, tué de honte et de lâcheté.

Il montra un coeur admirable, vola à Marseille, sauva la Provence.

Ce qu'il avait hautement conseillé dans ses écrits, la _milice
nationale_ remplaçant toute force armée, il l'organise à Marseille,
aidé et par la jeunesse et par les corporations, les portefaix
(corporation redoutable). Mais on travaillait en dessous. Le 25,
pendant qu'il s'occupe à contenir un mouvement, une nouvelle
accablante, décourageante lui vient: Aix et Toulon sont en feu.

À Aix, le consul (marquis de la Fare), celui même qui avait fait
exclure Mirabeau des États, fait une indigne tentative pour pousser le
peuple à bout, pouvoir frapper, coûte que coûte. Ses provocations, ses
injures, ne suffisaient pas, il en vint à dire aux affamés «que le
crottin de cheval était assez bon pour eux.» (Mir., _Mém._, V, 306.)
On s'emporte. C'est ce qu'il voulait. Il fait tirer ses soldats. Deux
morts et plusieurs blessés. Là, le peuple exaspéré s'élance, rembarre
les soldats, les désarme. La Fare se cache. Il est assiégé. Il baisse
le prix du pain, il livre les magasins. Enfin de peur, il s'enfuit.

Cette victoire du peuple d'Aix pouvait rendre celui de Marseille plus
fier et plus difficile. Ce rude peuple est terrible. Mais le lion se
fit agneau. Mirabeau lui expliqua à merveille la situation,
l'instruisit et l'apaisa.

Le 26, le soir, aux flambeaux, il fit proclamer la hausse, et le
peuple ne murmura pas.

Aix n'était pas apaisé. On menaçait un magasin. Le gouverneur Caraman
n'y avait su d'autre remède que de faire venir des troupes, de
préparer un carnage. Mirabeau accourt à Aix, et empêche la bataille.
Il persuade au gouverneur d'écarter la force armée, de confier la
ville à elle-même, aux milices bourgeoises. Des paysans arrivaient
pour aggraver le désordre. Mirabeau court au devant, les harangue et
les renvoie. Point de sang!... Belle victoire, et vraiment
attendrissante. On mouille de larmes ce sauveur, ses habits, ses pas.
Tous pleurent, et il pleure aussi (305).

Mais voici le plus merveilleux. Les nobles, cachés tout à l'heure,
reparaissent plus fiers que jamais. Ils daigneront être officiers de
milices nationales. Mais il faut qu'on expie le trouble, que le peuple
soit puni pour avoir été massacré. «Une bonne justice prévôtale.»

«Oui, dit le peuple, pour vous.» Et voilà que les potences, sans
Mirabeau, se dresseraient. Il sauva ses ennemis.

Un des plus furieux contre lui avait été certain évêque. On le tenait
à Sisteron. Il était en grand péril. Mirabeau court, il harangue; il
enlève son évêque et le met en sûreté.

Il fut élu, on peut le dire, non-seulement à Aix, à Marseille, mais en
France. Il arriva, porté sur les bras de la France, aux États
généraux.

Ce fort et pénétrant esprit, au plus haut de son triomphe, se jugeant
sans doute au dedans, sentit certaine tristesse. Était-il digne d'être
à ce point exalté, divinisé par ce peuple confiant?

Qu'avait-on adoré en lui? le génie, surtout la force. Son triomphe
n'ouvre-t-il pas la voie au culte des forts?

Et si l'orateur est dieu, que sera-ce, chez ce peuple encore si novice
et si barbare, que sera-ce du capitaine divinisé par la victoire?

Au moment où il vint à Aix, où le peuple voulait le traîner, il fondit
en larmes, disant: «Voilà comme on devient esclave!»


FIN DU TOME DIX-NEUVIÈME ET DERNIER.



TABLE DES MATIÈRES.



PRÉFACE, I

    L'_Histoire de France_ est terminée ............................ I
    Le fil du présent volume est _la Conspiration de famille_,
      aujourd'hui prouvée, démontrée .............................. II
    Les légendes récentes ont été démenties par les lettres
      mêmes de Marie-Antoinette et de Marie-Thérèse .............. VII
    Combien Louis XVI fut Allemand, étranger à la France ........... X
    Toujours le roi en France a été l'étranger .................... XI
    L'ascendant croissant de la reine ............................ XII
    Méthode suivie dans ce volume ............................... XIII
    Adieu à la France d'alors ..................................... XV


CHAPITRE PREMIER.

    CHUTE DE BERNIS.--AVÉNEMENT DE CHOISEUL. 1758 ................. 17
      Cabale autrichienne des trois Lorraines ..................... 20
      Elles perdent Bernis et l'Infante, créent Choiseul .......... 23
      Choiseul livre la France à l'Autriche ....................... 24


CHAPITRE II.

    CHOISEUL.--SON TRAITÉ AUTRICHIEN.--RUINE ET REVERS. 1759 ...... 27
      Ascendant de la Lorraine. Règne des Lorraines ............... 28
      Choiseul et sa soeur (Grammont) ............................. 29
      Situation désespérée. Choiseul manque la descente
        d'Angleterre; banqueroute ................................. 33


CHAPITRE III.

    L'ÉCLIPSE DE VOLTAIRE. 1759-1761 .............................. 40
      Le parti autrichien fait rentrer Voltaire en France et le
        loge à Ferney ............................................. 44
      _Candide_ ................................................... 45


CHAPITRE IV.

    ROUSSEAU.--NOUVELLE HÉLOÏSE. 1764-1761 ........................ 49
      Le Rousseau naturel et le Rousseau artificiel ............... 50
      La Savoie, madame de Warens ................................. 52
      Fluctuations. Il se fait chrétien (1754) .................... 53
      Les Génevois le lancent contre Voltaire ..................... 54
      Discordances et reniements. Délire. Madame d'Houdetot
        (1756) .................................................... 56
      _Lettres sur les spectacles_ (1758). Nouvelle langue. Le
        grand schisme ............................................. 57
      La _Julie_ (janvier 1761) ................................... 62


CHAPITRE V.

    LA COMÉDIE DES PHILOSOPHES. Mai 1760.--MADEMOISELLE
      DE ROMANS. 1761 ............................................. 68
      Rousseau chez madame de Luxembourg .......................... 69
      Sa belle-fille obtient de Choiseul qu'il supprime
        l'_Encyclopédie_ et diffame les philosophes ............... 70
      Ménagements des dévots pour Rousseau ........................ 71
      Il les redoute. Caractère bâtard de l'_Émile_ ............... 78
      L'amour est à la mode. La _Julie_ du roi .................... 80


CHAPITRE VI.

    PACTE DE FAMILLE.--RÈGNE DU PARLEMENT.--JÉSUITES CONDAMNÉS.
      1761-1762 ................................................... 82
      Choiseul s'allie à l'Espagne et la compromet; se fait seul
        ministre .................................................. 83
      Il amuse les Parlements avec la chasse aux Jésuites ......... 89


CHAPITRE VII.

    LES CALAS.--VOLTAIRE A AFFRANCHI LES PROTESTANTS. 1761-1764 ... 93
      Les protestants avaient usé la pitié ........................ 95
      Calas. Fêtes meurtrières du Clergé dans le Midi ............. 96
      Violente pitié de Voltaire; son audace contre les
        Parlements ............................................... 106
      Ils répondent barbarement par le procès des Sirven ......... 110
      Choiseul heureux d'écraser ses amis des Parlements. Triomphe
        de la tolérance .......................................... 112


CHAPITRE VIII.

    L'EUROPE.--LA PAIX. 1763 ..................................... 114
      L'ogre russe. Frédéric le détourne de la Prusse sur la
        Pologne .................................................. 117
      Choiseul ne dispute que pour l'Autriche .................... 120
      La France exclue du monde, ruinée en Amérique et en Asie
        (1763). Destruction des races américaines ................ 121
      Choiseul s'assure des Parlements et se fait sept années de
        règne .................................................... 125


CHAPITRE IX.

    TYRANNIE DE CHOISEUL SUR LE ROI.--MORTS DE LA POMPADOUR, DU
      DAUPHIN, DE LA DAUPHINE. 1763-1766 ......................... 126
      Choiseul brave le roi et le dauphin, caresse l'opinion ..... 128
      Agence secrète du roi, le chevalier d'Éon .................. 132
      Embarras et humiliation du roi ............................. 139
      Lutte de la soeur de Choiseul et de la Pompadour qui meurt
        (1764) ................................................... 141
      Mort du Dauphin (1765), et lutte des Choiseul avec la
        Dauphine qui meurt (1766) ................................ 144
      Vie du roi, peureuse et furtive; l'enfant cachée ........... 148


CHAPITRE X.

    FIN DES CHOISEUL. 1767-1770 .................................. 150
      Choiseul fort par Vienne et Madrid; sa fatuité dangereuse .. 151
      Influence de sa soeur; règne de mademoiselle Julie. Corse,
        Lally, etc. .............................................. 152
      Choiseul dupe de Vienne; ne prévit rien. Partage de la
        Pologne .................................................. 155
      Il provoque la guerre; nous lègue la banqueroute ........... 158


CHAPITRE XI.

    LA DU BARRY.--MORT DE LOUIS XV. 1770-1774 .................... 160
      Le parti dévot oppose la Du Barry à Choiseul ............... 163
      Choiseul nous impose l'Autrichienne, menace le roi, tombe
        (24 décembre 1770) ....................................... 166
      D'Aiguillon, Maupeou, Terray; le coup d'État. Mémoires de
        Beaumarchais ............................................. 168
      Les deux partis se disputent le roi mourant (mai 1774) ..... 170


CHAPITRE XII.

    AVÉNEMENT DE LOUIS XVI. 1774 ................................. 172
      Louis XVI fut tout Allemand (par sa mère), Marie-Antoinette
        Lorraine (par son père) .................................. 172
      Forcé de l'épouser, il n'y voit qu'un agent de l'Autriche .. 173
      Elle suit les conseils de sa mère, qui la trompe (4 mai 1771),
        pour le partage de la Pologne ............................ 177
      Elle s'empare de son jeune mari (juin 1771) ................ 177
      Bonne nature du dauphin, charme et légèreté de la dauphine . 179
      Avénement (10 mai 1774). Effort du jeune roi pour écarter
        l'influence autrichienne; il repousse Choiseul, appelle
        Maurepas, Vergennes ...................................... 180
      Sa chute morale (juillet 1774). Il chasse Rohan, Broglie,
        ceux qui l'éclairaient sur l'Autriche .................... 183
      Triomphe de la reine, son tempérament violent; madame de
        Lamballe ................................................. 185


CHAPITRE XIII.

    MINISTÈRE DE TURGOT. 1774-1776 ............................... 187
      Les exagérations des Économistes furent utiles; il fallait
        ranimer la production découragée ......................... 189
      Génie indépendant de Turgot, nullement serf des Économistes  190
      Comment le roi le prit sans le connaître ................... 191
      La Marseillaise du blé ..................................... 192
      Son plan: Culture affranchie. Industrie affranchie. Raison
        affranchie ............................................... 193
      Intrigue des Choiseul qui font rappeler le Parlement
        (novembre 1774) .......................................... 194
      Ligue universelle contre Turgot, émeute factice ............ 195
      Faiblesse du roi; le Sacre ................................. 196
      Turgot refuse de doter les gens agréables à la reine; il
        tombe (mai 1776) ......................................... 201
      Le roi peu éducable; il trompe Turgot et se trompe, garde
        tout son coeur au passé .................................. 204


CHAPITRE XIV.

    TRANSFORMATION DES ESPRITS. 1760-1780.--L'ÉLAN POUR
      L'AMÉRIQUE.--LA GUERRE. 1777-1783 .......................... 206
      Grandeur morale de la France; trois accès de croissance en
        vingt ans ................................................ 207
      Influence de Rousseau, Raynal.--Enfants sublimes ........... 208
      Beaumarchais jure que l'Amérique vaincra (25 septembre 1776) 209
      Combien elle était peu républicaine. Paine coupe le câble
        qui l'attache à l'Europe ................................. 211
      Déclaration d'indépendance (juillet 1776) .................. 213
      Secours de Beaumarchais (janvier 1777). Départ de La Fayette
        (avril) .................................................. 214
      Necker. La confiance qu'il inspire permet à la France
        d'emprunter et de se ruiner pour l'Amérique .............. 216
      Le roi contraint par l'opinion d'agir pour l'Amérique
        (février 1778), et par la reine d'agir pour Joseph II .... 218
      Marie-Thérèse implore sa fille, qui devient enceinte le 18
        mars 1778 ................................................ 219
      Le roi agit peu ou mal pour l'Amérique, se réserve pour
        l'Autriche, sauve et indemnise Joseph (1779) ............. 223
      Force de l'opinion. Necker, par le _Compte rendu_, relève
        encore le crédit, trouve l'argent nécessaire à la guerre . 224
      Le roi forcé d'envoyer une armée. Victoire et délivrance (28
        septembre 1771) .......................................... 225
      Chute de Necker (mai 1781). Vaillance inutile de d'Estaing,
        Suffren, paralysés par l'aristocratie. Paix précipitée
        (1783) ................................................... 226


CHAPITRE XV.

    LA REINE.--CALONNE ET FIGARO. 1774-1784 ...................... 229
      Éclat qui entourait la reine.--La lutte de Glück et Piccini.
        Succès de Grétry, Monsigny, de Parny, de Fragonard. _Le
        Barbier de Séville_, etc.................................. 230
      Goût pour Lauzun. Ascendant de Coigny. Fidélité de Fersen .. 231
      Les Choiseul remplacent la Lamballe par la Polignac (mai
        1776) .................................................... 234
      Les meneurs de la Polignac. Longue servitude de la reine
        (1776-1787) .............................................. 236
      Ils s'emparent de la Guerre (1781), des Finances (1783).
        Calonne .................................................. 238
      Ils font représenter _Figaro_ (17 avril 1784) .............. 241
      Le roi met Beaumarchais à Saint-Lazare ..................... 243


CHAPITRE XVI.

    MONTGOLFIER. LAVOISIER.--ROHAN ET LA VALOIS. 1783-1774 ....... 244
      L'impossible supprimé, Première ascension en ballon (21
        novembre 1783) ........................................... 245
      L'homme devient _un créateur_. Lavoisier (1775) ............ 246
      Est-il en lui-même _un guérisseur_. Mesmer, Cagliostro ..... 247
      Folies de Joseph II appuyées de la reine ................... 248
      Rohan se fait agent de Joseph, veut remplacer Calonne ...... 249
      Sa maîtresse, madame de Valois (Lamotte) ................... 250
      Légèreté de la reine, goût des farces, des mystifications .. 254
      La Valois amuse la reine d'une mystification de Rohan
        (juillet 1784) ........................................... 256


CHAPITRE XVII.

    LE COLLIER. 1785 ............................................. 259
      La reine brouillée avec Calonne pour l'achat de Saint-Cloud  260
      Elle consulte Cagliostro que Rohan a établi près de lui .... 262
      Sa passion pour les diamants; on lui offre le Collier
        (février 1785) ........................................... 263
      Fatuité de Rohan. Il ne peut payer le Collier (juillet) .... 269
      Son arrestation (15 août). La Valois refuse de fuir ........ 270


CHAPITRE XVIII.

    PROCÈS DU COLLIER. 1785-1786 ................................. 272
      Rohan dirigé par Georgel, se sauve aux dépens de la Valois . 273
      Ménagements singuliers du roi pour Rohan ................... 277
      Ni le roi, ni le Parlement, ni le Clergé ne veulent de
        procédure publique ....................................... 278
      On laisse Rohan faire lui-même l'enquête des joailliers de
        Londres .................................................. 280
      On force les magistrats de trouver bonne la pièce rapportée
        de Londres ............................................... 282
      La Valois contenue, muselée, dirigée, crue agent de la reine 284
      Triomphe de Rohan. La Valois fouettée, marquée; à la
        Salpêtrière .............................................. 288
      Elle devient une légende, échappe, se justifie, se tue ..... 292


CHAPITRE XIX.

    RÉVOLUTION DANS LA FAMILLE.--MIRABEAU. 1776-1786 ............. 297
      Le roi à Cherbourg. _Sensibilité_ .......................... 298
      Son attachement au passé, aux vieux abus ................... 299
      Sa facilité pour accorder aux familles des lettres de cachet 300
      Dureté de la Famille. Les sacrifices humains. Couvents et
        prisons .................................................. 301
      Les Mirabeau. La voix de Vincennes (1778-1781) ............. 303
      Le Mirabeau réel; ridiculement exagéré ..................... 306
      Son procès pour sa femme (1783). Sa soeur. L'enfant
        mystérieux ............................................... 312
      Comme Rousseau, il part du désespoir ....................... 314
      Franklin le relève. On le fait écrire contre Washington,
        contre Beaumarchais (1784-1785) .......................... 315


CHAPITRE XX.

    CALONNE.--COMÉDIE DES NOTABLES. 1787 ......................... 317

      Charlatanisme de Calonne, ses meneurs ...................... 318
      Il crève la caisse publique ................................ 319
      Le roi était-il innocent des actes qu'il signait tous les
        jours? ................................................... 321
      Sa passion. La reine en 1787. Portraits .................... 323
      Combien le roi est loin de lui-même, du _Louis XVI dauphin_
        et du _Louis XVI de 1774_ ................................ 325
      Les Notables expédient pour amnistier le gaspillage et
        trouver de l'argent ...................................... 326
      Ruses grossières auxquelles le roi se laisse associer ...... 330
      La fallacieuse machine des Notables ........................ 331
      Calonne rejette le déficit sur Necker ...................... 332
      Il est repoussé des Notables, renié du roi ................. 333
      Chute du roi; la reine lui impose un prêtre athée .......... 334


CHAPITRE XXI.

    LA REINE ET BRIENNE.--FERA-T-ON LA BANQUEROUTE? 1787 ......... 337
      Brienne, créature du parti autrichien, est la défaite du
        parti Polignac ........................................... 337
      La reine, déconsidérée, prend publiquement le pouvoir ...... 338
      L'Anglais Dorset lui fait abandonner la Hollande ........... 340
      Brienne repoussé des Notables. Le Parlement demande les
        États généraux ........................................... 343
      Exil et retour du Parlement. Tentative d'escamoter 420
        millions. Dénoncée par Mirabeau. Elle avorte (19 novembre
        1787). Fureur du roi ..................................... 348
      On conseille et on glorifie la banqueroute. Doctrine de
        Saint-Simon, Besenval, Linguet, etc. ..................... 354


CHAPITRE XXII.

    LE COUP D'ÉTAT.--LES RÉSISTANCES DE BRETAGNE, DAUPHINÉ,
      ETC.--CONVOCATION DES ÉTATS GÉNÉRAUX. Mai-août 1788 ........ 357
      La reine siége aux conseils, y prend la voix prépondérante . 358
      Tentations de violence. État de l'armée .................... 359
      Écrasement du Parlement, _Cour plénière_, etc. Le roi n'aura
        plus de conseil que ses domestiques (8 mai 1788) ......... 361
      Les pairs font une Déclaration des droits (3 mai) .......... 364
      Arrestation de d'Ésprémesnil (5 mai) ....................... 365
      Protestation des Parlements (2-9 mai) ...................... 366
      Résistance de la Bretagne. Lutte de Rennes (10 mai) ........ 367
      Résistance du Dauphiné. Combat de Grenoble (7 juin) ........ 370
      La noblesse de Grenoble rétablit les anciens États. Vizille
        (27 juillet) ............................................. 380
      Toute la France suit le Dauphiné ........................... 381
      Vigueur du gouvernement, mais _la troupe n'est pas sûre_ ... 384
      Le Grand Conseil demande la tête de Brienne, menace le roi
        (19 juin) ................................................ 384
      Brienne convoque les États généraux (8 août) ............... 385


CHAPITRE XXIII ET DERNIER.

    LES FUSILLADES DE PARIS.--NECKER.--CAHIERS.--ÉLECTIONS.--MIRABEAU.
      Août 1788-avril 1789 ....................................... 388
      Le roi appelle Necker, veut l'exploiter, garder son
        ministère................................................. 389
      Chute de Brienne et Lamoignon. Fêtes de Paris. Massacres
        (septembre 1788) ......................................... 390
      Faiblesse de Necker. Ménagements pour la Cour,
        l'Aristocratie ........................................... 393
      On convoque les Notables pour soutenir les privilégiés
        (décembre) ............................................... 395
      Le coup de Sieyès: _Le Tiers est le tout_ .................. 396
      La Noblesse recule, et s'avoue rétrograde .................. 398
      Cruel hiver et famine ...................................... 399
      Le roi n'osa refuser le Doublement du Tiers (27 décembre
        1788) .................................................... 400
      Caractère équivoque du Règlement d'élection (24 janvier
        1789) .................................................... 401
      Violente lutte pour l'élection de Mirabeau ................. 408
      Mirabeau sauve la Provence, triomphe; prévoit la tyrannie .. 414


Paris.--Imprimerie Moderne (Barthier, dr.), rue J.-J.-Rousseau, 61.





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