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Title: Vie de Franklin
Author: Mignet, Francois-Auguste, 1796-1884
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Vie de Franklin" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))



                                VIE
                                 DE
                              FRANKLIN


                           PAR M. MIGNET

                   MEMBRE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
        SECRÉTAIRE PERPÉTUEL DE L'ACADÉMIE DES SCIENCES MORALES
                           ET POLITIQUES



                         CINQUIÈME ÉDITION.



                              PARIS
                       LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
                DIDIER ET CIE, LIBRAIRES-ÉDITEURS
                   35, QUAI DES AUGUSTINS, 35


                               1870

Paris.--Imprimerie Adolphe Lainé, rue des Saints-Pères, 19.



                               VIE
                           DE FRANKLIN



AVERTISSEMENT


J'ai surtout fait usage, pour composer cette _Vie de Franklin_, de ses
écrits, de ses Mémoires, de ses Lettres, publiés, en six volumes in-8°,
par son petit-fils William Temple Franklin. Voici le titre de cette
précieuse collection des oeuvres de ce grand homme «Memoirs on the
life and writings of Benjamin Franklin LL. D. F. R. S., etc., minister
plenipotentiary from the United-States of America at the Court of
France, and for the Treaty of Peace and Independance with Great Britain,
etc., written by himself to a late period, and continued to the time of
his death by his grandson William Temple Franklin.» J'ai complété ce
qui concerne ses ouvrages en me servant du recueil qui en a été formé
à Londres en trois volumes, sous le titre de _The Works of Benjamin
Franklin_. Les Mémoires ont été traduits et imprimés plusieurs fois;
il en est de même de ses principaux écrits politiques, philosophiques,
scientifiques.

J'ai eu recours également aux deux grandes collections publiées par M.
Jared Sparks, au nom du Congrès des États Unis; l'une renfermant, en
douze volumes, toutes les correspondances des agents et du gouvernement
des États-Unis relatives à l'indépendance américaine (_the diplomatic
Correspondence of the american Revolution_; Boston, 1829); et l'autre
contenant, en douze volumes aussi, la vie, les lettres et les écrits de
Georges Washington sur la guerre, la constitution, le gouvernement
de cette république. (_The Writings of George Washington, being his
Correspondences, Addresses, Messages, and other Papers official and
private, selected and published from the original Manuscripts, with the
Life of the Author_; Boston, 1837.) Je n'ai pas consulté sans utilité
ce qu'ont dit de Franklin deux hommes qui ont vécu neuf ans dans son
intimité lorsqu'il était à Passy: l'abbé Morellet dans ses Mémoires, et
Cabanis dans la _Notice_ qu'il a donnée sur lui (tome V des _Oeuvres_ de
Cabanis).

Enfin je me suis servi également, dans ce que j'ai dit sur l'Amérique
avant son indépendance et pendant la guerre qu'elle a soutenue pour
l'établir, de l'_History of the Colonisation of the United-States_, par
M. George Bancroft; de _Storia della Guerra dell' Independenza degli
Stati-Uniti d'America_ (quatre volumes), par M. Botta, laquelle contient
les principaux discours et actes officiels; de l'excellent ouvrage de M.
de Tocqueville sur la _Démocratie en Amérique_, et de la Correspondance
déposée aux Archives des affaires étrangères.



                           PREMIÈRE PARTIE



CHAPITRE PREMIER

Enseignements qu'offre la vie de Franklin.


«Né dans l'indigence et dans l'obscurité, dit Franklin en écrivant ses
Mémoires, et y ayant passé mes premières années, je me suis élevé dans
le monde à un état d'opulence, et j'y ai acquis quelque célébrité. La
fortune ayant continué à me favoriser, même à une époque de ma vie
déjà avancée, mes descendants seront peut-être charmés de connaître les
moyens que j'ai employés pour cela, et qui, grâce à la Providence, m'ont
si bien réussi; et ils peuvent servir de leçon utile à ceux d'entre eux
qui, se trouvant dans des circonstances semblables, croiraient devoir
les imiter.»

Ce que Franklin adresse à ses enfants peut être utile à tout le monde.
Sa vie est un modèle à suivre. Chacun peut y apprendre quelque chose,
le pauvre comme le riche, l'ignorant comme le savant, le simple citoyen
comme l'homme d'État. Elle offre surtout des enseignements et des
espérances à ceux qui, nés dans une humble condition, sans appui et sans
fortune, sentent en eux le désir d'améliorer leur sort, et cherchent les
moyens de se distinguer parmi leurs semblables. Ils y verront comment
le fils d'un pauvre artisan, ayant lui-même travaillé longtemps de
ses mains pour vivre, est parvenu à la richesse à force de labeur, de
prudence et d'économie; comment il a formé tout seul son esprit aux
connaissances les plus avancées de son temps, et plié son âme à la vertu
par des soins et avec un art qu'il a voulu enseigner aux autres; comment
il a fait servir sa science inventive et son honnêteté respectée aux
progrès du genre humain et au bonheur de sa patrie.

Peu de carrières ont été aussi pleinement, aussi vertueusement, aussi
glorieusement remplies que celle de ce fils d'un teinturier de Boston,
qui commença par couler du suif dans des moules de chandelles, se fit
ensuite imprimeur, rédigea les premiers journaux américains, fonda les
premières manufactures de papier dans ces colonies dont il accrut la
civilisation matérielle et les lumières; découvrit l'identité du fluide
électrique et de la foudre, devint membre de l'Académie des sciences de
Paris et de presque tous les corps savants de l'Europe; fut auprès de la
métropole le courageux agent des colonies soumises, auprès de la France
et de l'Espagne le négociateur heureux des colonies insurgées, et se
plaça à côté de George Washington comme fondateur de leur indépendance;
enfin, après avoir fait le bien pendant quatre-vingt-quatre ans, mourut
environné des respects des deux mondes comme un sage qui avait étendu
la connaissance des lois de l'univers, comme un grand homme qui avait
contribué à l'affranchissement et à la prospérité de sa patrie, et
mérita non-seulement que l'Amérique tout entière portât son deuil,
mais que l'Assemblée constituante de France s'y associât par un décret
public.

Sans doute il ne sera pas facile, à ceux qui connaîtront le mieux
Franklin, de l'égaler. Le génie ne s'imite pas; il faut avoir reçu de
la nature les plus beaux dons de l'esprit et les plus fortes qualités du
caractère pour diriger ses semblables, et influer aussi considérablement
sur les destinées de son pays. Mais, si Franklin a été un homme
de génie, il a été aussi un homme de bon sens; s'il a été un homme
vertueux, il a été aussi un homme honnête; s'il a été un homme d'État
glorieux, il a été aussi un citoyen dévoué. C'est par ce côté du bon
sens, de l'honnêteté, du dévouement, qu'il peut apprendre à tous ceux
qui liront sa vie à se servir de l'intelligence que Dieu leur a donnée
pour éviter les égarements des fausses idées; des bons sentiments que
Dieu a déposés dans leur âme, pour combattre les passions et les vices
qui rendent malheureux et pauvre. Les bienfaits du travail, les heureux
fruits de l'économie, la salutaire habitude d'une réflexion sage qui
précède et dirige toujours la conduite, le désir louable de faire
du bien aux hommes, et par là de se préparer la plus douce des
satisfactions et la plus utile des récompenses, le contentement de soi
et la bonne opinion des autres: voilà ce que chacun peut puiser dans
cette lecture.

Mais il y a aussi dans la vie de Franklin de belles leçons pour
ces natures fortes et généreuses qui doivent s'élever au-dessus des
destinées communes. Ce n'est point sans difficulté qu'il a cultivé
son génie, sans effort qu'il s'est formé à la vertu, sans un travail
opiniâtre qu'il a été utile à son pays et au monde. Il mérite d'être
pris pour guide par ces privilégiés de la Providence, par ces nobles
serviteurs de l'humanité, qu'on appelle les grands hommes. C'est par eux
que le genre humain marche de plus en plus à la science et au bonheur.
L'inégalité qui les sépare des autres hommes et que les autres hommes
seraient tentés d'abord de maudire, ils en comblent promptement
l'intervalle par le don de leurs idées, par le bienfait de leurs
découvertes, par l'énergie féconde de leurs impulsions. Ils élèvent peu
à peu jusqu'à leur niveau ceux qui n'auraient jamais pu y arriver tout
seuls. Ils les font participer ainsi aux avantages de leur bienfaisante
inégalité, qui se transforme bientôt pour tous en égalité d'un ordre
supérieur. En effet, au bout de quelques générations, ce qui était le
génie d'un homme devient le bon sens du genre humain, et une nouveauté
hardie se change en usage universel. Les sages et les habiles des divers
siècles ajoutent sans cesse à ce trésor commun où puise l'humanité, qui
sans eux serait restée dans sa pauvreté primitive, c'est-à-dire dans son
ignorance et dans sa faiblesse. Poussons donc à la vraie science, car
il n'y a pas de vérité qui, en détruisant une misère, ne tue un vice.
Honorons les hommes supérieurs, et proposons-les en imitation; car c'est
en préparer de semblables, et jamais le monde n'en a eu un besoin plus
grand.



CHAPITRE II

Origine de Franklin.--Sa famille.--Son éducation.--Ses premières
occupations chez son père.--Son apprentissage chez son frère James
Franklin comme imprimeur.--Ses lectures et ses opinions.


La famille de Franklin était une famille d'anciens et d'honnêtes
artisans. Originaire du comté de Northampton en Angleterre, elle
y possédait, au village d'Ecton, une terre d'environ trente acres
d'étendue, et une forge qui se transmettait héréditairement de père en
fils par ordre de primogéniture. Depuis la révolution qui avait changé
la croyance religieuse de l'Angleterre, cette famille avait embrassé
les opinions simples et rigides de la secte presbytérienne, laquelle ne
reconnaissait, ni comme les catholiques la tradition de l'Église et la
suprématie du pape, ni comme les anglicans la hiérarchie de l'épiscopat
et la suprématie ecclésiastique du roi. Elle vivait très-chrétiennement
et très-démocratiquement, élisant ses ministres et réglant elle-même son
culte. Ce furent les pieux et austères partisans de cette secte qui, ne
pouvant pratiquer leur foi avec liberté dans leur pays sous le règne des
trois derniers Stuarts, aimèrent mieux le quitter pour aller fonder,
de 1620 à 1682, sur les côtes âpres et désertes de l'Amérique
septentrionale, des colonies où ils pussent prier et vivre comme ils
l'entendaient. La religion rendue plus sociable encore par la liberté,
la liberté rendue plus régulière par le sentiment du devoir et le
respect du droit, furent les fortes bases sur lesquelles reposèrent les
colonies de la Nouvelle-Angleterre et se développa le grand peuple des
États-Unis.

Le père de Benjamin Franklin, qui était un presbytérien zélé, partit
pour la Nouvelle-Angleterre à la fin du règne de Charles II, lorsque
les lois interdisaient sévèrement les conventicules des dissidents
religieux. Il se nommait Josiah, et il était le dernier de quatre
frères. L'aîné, Thomas, était forgeron; le second, John, était
teinturier en étoffes de laine; le troisième, Benjamin, était, comme
lui, teinturier en étoffes de soie. Il émigra avec sa femme et trois
enfants vers 1682, l'année même pendant laquelle le célèbre quaker
Guillaume Penn fondait sur les bords de la Delaware la colonie de
Pensylvanie, où son fils était destiné à jouer, trois quarts de siècle
après, un si grand rôle. Il alla s'établir à Boston, dans la colonie de
Massachussets, qui existait depuis 1628. Son ancien métier de teinturier
en soie, qui était un métier de luxe, ne lui donnant pas assez
de profits pour les besoins de sa famille, il se fit fabricant de
chandelles.

Ce ne fut que la vingt-quatrième année de son séjour à Boston qu'il eut
de sa seconde femme, Abiah Folgier, Benjamin Franklin. Il s'était marié
deux fois. Sa première femme, venue avec lui d'Angleterre, lui avait
donné sept enfants. La seconde lui en donna dix. Benjamin Franklin, le
dernier de ses enfants mâles et le quinzième de tous ses enfants, naquit
le 17 janvier 1706. Il vit jusqu'à treize de ses frères et de ses soeurs
assis en même temps que lui à la table de son père, qui se confia dans
son travail et dans la Providence pour les élever et les établir.

L'éducation qu'il leur procura ne pouvait pas être coûteuse, ni dès lors
bien relevée. Ainsi Benjamin Franklin ne resta à l'école qu'une année
entière. Malgré les heureuses dispositions qu'il montrait, son père ne
voulut pas le mettre au collège, parce qu'il ne pouvait pas supporter
les dépenses d'une instruction supérieure. Il se contenta de l'envoyer
quelque temps chez un maître d'arithmétique et d'écriture. Mais s'il ne
lui donna point ce que Benjamin Franklin devait se procurer plus tard
lui-même, il lui transmit un corps sain, un sens droit, une honnêteté
naturelle, le goût du travail, les meilleurs sentiments et les meilleurs
exemples.

L'avenir des enfants est en grande partie dans les parents. Il y a un
héritage plus important encore que celui de leurs biens, c'est celui
de leurs qualités. Ils communiquent le plus souvent, avec la vie, les
traits de leur visage, la forme de leur corps, les moyens de santé ou
les causes de maladie, l'énergie ou la mollesse de l'esprit, la force ou
la débilité de l'âme, suivant ce qu'ils sont eux-mêmes. Il leur importe
donc de soigner en eux leurs propres enfants. S'ils sont énervés, ils
sont exposés à les avoir faibles; s'ils ont contracté des maladies,
ils peuvent leur en transmettre le vice et les condamner à une vie
douloureuse et courte. Il n'en est pas seulement ainsi dans l'ordre
physique, mais dans l'ordre moral. En cultivant leur intelligence dans
la mesure de leur position, en suivant les règles de l'honnête et les
lois du vrai, les parents communiquent à leurs enfants un sens plus
fort et plus droit, leur donnent l'instinct de la délicatesse et de
la sincérité avant de leur en offrir l'exemple. Et, au contraire, en
altérant dans leur propre esprit les lumières naturelles, en enfreignant
par leur conduite les lois que la providence de Dieu a données au monde,
et dont la violation n'est jamais impunie, ils les font ordinairement
participer à leur imperfection intellectuelle et à leur dérèglement
moral. Il dépend donc d'eux, plus qu'ils ne pensent, d'avoir des enfants
sains ou maladifs, intelligents ou bornés, honnêtes ou vicieux, qui
vivent bien ou mal, peu ou beaucoup. C'est la responsabilité qui pèse
sur eux, et qui, selon qu'ils agissent eux-mêmes, les récompense ou les
punit dans ce qu'ils ont de plus cher.

Franklin eut le bonheur d'avoir des parents sains, laborieux,
raisonnables, vertueux. Son père atteignit l'âge de quatre-vingt-neuf
ans. Sa mère, aussi distinguée par la pieuse élévation de son âme que
par la ferme droiture de son esprit, en vécut quatre-vingt-quatre. Il
reçut d'eux et le principe d'une longue vie, et, ce qui valait
mieux encore, les germes des plus heureuses qualités pour la remplir
dignement. Ces germes précieux, il sut les développer. Il apprit de
bonne heure à réfléchir et à se régler. Il était ardent et passionné,
et personne ne parvint mieux à se rendre maître absolu de lui-même.
La première leçon qu'il reçut à cet égard, et qui fit sur lui une
impression ineffaçable, lui fut donnée à l'âge de six ans. Un jour de
fête, il avait quelque monnaie dans sa poche, et il allait acheter des
jouets d'enfants. Sur son chemin, il rencontra un petit garçon qui avait
un sifflet, et qui en tirait des sons dont le bruit vif et pressé le
charma. Il offrit tout ce qu'il avait d'argent pour acquérir ce sifflet
qui lui faisait envie. Le marché fut accepté; et, dès qu'il en fut
devenu le joyeux possesseur, il rentra chez lui en sifflant à étourdir
tout le monde dans la maison. Ses frères, ses soeurs, ses cousines,
lui demandèrent combien il avait payé cet incommode amusement. Il leur
répondit qu'il avait donné tout ce qu'il avait dans sa poche. Ils se
récrièrent, en lui disant que ce sifflet valait dix fois moins, et ils
énumérèrent malicieusement tous les jolis objets qu'il aurait pu acheter
avec le surplus de ce qu'il devait le payer. Il devint alors tout
pensif, et le regret qu'il éprouva dissipa tout son plaisir. Il se
promit bien, lorsqu'il souhaiterait vivement quelque chose, de savoir
auparavant combien cela coûtait, et de résister à ses entraînements par
le souvenir du _sifflet_.

Cette histoire, qu'il racontait souvent et avec grâce, lui fut utile
en bien des rencontres. Jeune et vieux, dans ses sentiments et dans ses
affaires, avant de conclure ses opérations commerciales et d'arrêter ses
déterminations politiques, il ne manqua jamais de se rappeler l'achat
du sifflet.--C'était l'avertissement qu'il donnait à sa raison, le frein
qu'il mettait à sa passion. Quoi qu'il désirât, qu'il achetât ou qu'il
entreprît, il se disait: _Ne donnons pas trop pour le sifflet_. La
conclusion qu'il en avait tirée pour lui-même, il l'appliquait aux
autres, et il trouvait que «la plus grande partie des malheurs de
l'espèce humaine venaient des estimations fausses qu'on faisait de la
valeur des choses, et de ce qu'on _donnait trop pour les sifflets_».

Dès l'âge de dix ans, son père l'avait employé dans sa fabrication de
chandelles; pendant deux années il fut occupé à couper des mèches, à les
placer dans les moules, à remplir ensuite ceux-ci de suif, et à faire
les commissions de la boutique paternelle. Ce métier était peu de son
goût. Dans sa généreuse et intelligente ardeur, il voulait agir, voir,
apprendre. Élevé aux bords de la mer, où, durant son enfance, il allait
se plonger presque tout le jour dans la saison d'été, et sur les flots
de laquelle il s'aventurait souvent avec ses camarades en leur servant
de pilote, il désirait devenir marin. Pour le détourner de cette
carrière, dans laquelle était déjà entré l'un de ses fils, son père le
conduisit tour à tour chez des menuisiers, des maçons, des vitriers, des
tourneurs, etc., afin de reconnaître la profession qui lui conviendrait
le mieux. Franklin porta dans les divers ateliers qu'il visitait cette
attention observatrice qui le distingua en toutes choses, et il apprit
à manier les instruments des diverses professions en voyant les autres
s'en servir. Il se rendit ainsi capable de fabriquer plus tard, avec
adresse, les petits ouvrages dont il eut besoin dans sa maison, et les
machines qui lui furent nécessaires pour ses expériences. Son père se
décida à le faire coutelier. Il le mit à l'essai chez son cousin Samuel
Franklin, qui, après s'être formé dans ce métier à Londres, était venu
s'établir à Boston; mais la somme exigée pour son apprentissage ayant
paru trop forte, il fallut renoncer à ce projet. Franklin n'eut point
à s'en plaindre, car bientôt il embrassa une profession à laquelle il
était infiniment plus propre.

Son esprit était trop actif pour rester dans l'oisiveté et dans
l'ignorance. Il aimait passionnément la lecture: la petite bibliothèque
de son père, qui était composée surtout de livres théologiques, fut
bientôt épuisée. Il y trouva un _Plutarque_ qu'il dévora, et il eut les
grands hommes de l'antiquité pour ses premiers maîtres. L'_Essai sur les
projets_, de Defoë, l'amusant auteur de _Robinson Crusoé_, et l'_Essai
sur les moyens de faire le bien_, du docteur Mather, l'intéressèrent
vivement, parce qu'ils s'accordaient avec le tour de son imagination
et le penchant de son âme. Le peu d'argent qu'il avait était employé à
acheter des livres.

Son père, voyant ce goût décidé et craignant, s'il ne le satisfaisait
point, qu'il ne se livrât à son autre inclination toujours subsistante
pour la marine, le destina enfin à être imprimeur. Il le plaça en 1718
chez l'un de ses fils, nommé James, qui était revenu d'Angleterre,
l'année précédente, avec une presse et des caractères d'imprimerie.
Le contrat d'apprentissage fut conclu pour neuf ans. Pendant les huit
premières années Benjamin Franklin devait servir sans rétribution son
frère, qui, en retour, devait le nourrir et lui donner, la neuvième
année, le salaire d'un ouvrier.

Il devint promptement très-habile. Il avait beaucoup d'adresse, qu'il
accrut par beaucoup d'application. Il passait le jour à travailler, et
une partie de la nuit à s'instruire. C'est alors qu'il étudia tout ce
qu'il ignorait, depuis la grammaire jusqu'à la philosophie; qu'il apprit
l'arithmétique, dont il savait imparfaitement les règles, et à
laquelle il ajouta la connaissance de la géométrie et la théorie de la
navigation; qu'il fit l'éducation méthodique de son esprit, comme il fit
un peu plus tard celle de son caractère. Il y parvint à force de volonté
et de privations. Celles-ci, du reste, lui coûtaient peu, quoiqu'il
prît sur la qualité de sa nourriture et les heures de son repos pour se
procurer les moyens et le temps d'apprendre. Il avait lu qu'un auteur
ancien, s'élevant contre l'_usage de manger de la chair_, recommandait
de ne se nourrir que de végétaux. Depuis ce moment, il avait pris la
résolution de ne plus rien manger qui eût vie, parce qu'il croyait que
c'était là une habitude à la fois barbare et pernicieuse. Pour tirer
profit de sa sobriété systématique, il avait proposé à son frère de se
nourrir lui-même, avec la moitié de l'argent qu'il dépensait pour cela
chaque semaine. L'arrangement fut agréé; et Franklin, se contentant
d'une soupe du gruau qu'il faisait grossièrement lui-même, mangeant
debout et vite un morceau de pain avec un fruit, ne buvant que de l'eau,
n'employa point tout entière la petite somme qui lui fut remise par son
frère. Il économisa sur elle assez d'argent pour acheter des livres, et,
sur les heures consacrées aux repas, assez de temps pour les lire.

Les ouvrages qui exercèrent le plus d'influence sur lui furent: l'_Essai
sur l'entendement humain_ de Locke, le _Spectateur_ d'Addison, les
_Faits mémorables de Socrate_ par Xénophon. Il les lut avidement, et
y chercha des modèles de réflexion, de langage, de discussion. Locke
devint son maître dans l'art de penser, Addison dans celui d'écrire,
Socrate dans celui d'argumenter. La simplicité élégante, la sobriété
substantielle, la gravité fine et la pénétrante clarté du style
d'Addison, furent l'objet de sa patiente et heureuse imitation. Une
traduction des _Lettres provinciales_, dont la lecture l'enchanta,
acheva de le former à l'usage de cette délicate et forte controverse
où, guidé par Socrate et par Pascal, il mêla le bon sens caustique et la
grâce spirituelle de l'un avec la haute ironie et la vigueur invincible
de l'autre.

Mais, en même temps qu'il acquit plus d'idées, il perdit les vieilles
croyances de sa famille. Les oeuvres de Collins et de Shaftesbury le
conduisirent à l'incrédulité par le même chemin que suivit Voltaire. Son
esprit curieux se porta sur la religion pour douter de sa vérité, et
il fit servir sa subtile argumentation à en contester les vénérables
fondements. Il resta quelque temps sans croyance arrêtée, n'admettant
plus la révélation chrétienne, et n'étant pas suffisamment éclairé par
la révélation naturelle. Cessant d'être chrétien soumis sans être devenu
philosophe assez clairvoyant, il n'avait plus la règle morale qui lui
avait été transmise, et il n'avait point encore celle qu'il devait
bientôt se donner lui-même pour ne jamais l'enfreindre.



CHAPITRE III

Relâchement de Franklin dans ses croyances et dans sa conduite Ses
fautes, qu'il appelle ses _errata_.


La conduite de Franklin se ressentit du changement de ses principes:
elle se relâcha. C'est alors qu'il commit les trois ou quatre fautes
qu'il nomme les _errata_ de sa vie, et qu'il corrigea ensuite avec grand
soin, tant il est vrai que les meilleurs instincts ont besoin d'être
soutenus par de fermes doctrines.

La première faute de Franklin fut un manque de bonne foi à l'égard de
son frère. Il n'avait pas à se louer de lui. Son frère était exigeant,
jaloux, impérieux, le maltraitait quelquefois, et il exerçait sans
ménagement et sans affection l'autorité que la règle et l'usage
donnaient au maître sur son apprenti. Il trouvait le jeune Franklin trop
vain de son esprit et de son savoir, bien qu'il eût tiré de l'un et de
l'autre un très-bon parti pour lui-même. Il avait en effet commencé vers
1721 à imprimer un journal intitulé _the New England Courant_. C'était
le second qui paraissait en Amérique. Le premier s'appelait _the Boston
News Letter_. Le jeune Franklin, après en avoir composé les planches et
tiré les feuilles, le portait aux abonnés. Il se sentit capable de
faire mieux que cela, et il déposa clandestinement des articles dont
l'écriture était contrefaite, et qui réussirent beaucoup. Le succès
qu'ils obtinrent l'enhardit à s'en désigner comme l'auteur, et il
travailla depuis lors ouvertement au journal, au grand avantage de son
frère. Or il arriva qu'un jour des poursuites furent dirigées, pour un
article politique trop hardi, contre James Franklin, qui fut emprisonné
pendant un mois. De plus, son journal fut supprimé.

Les deux frères convinrent de le faire reparaître sous le nom de
Benjamin Franklin, qui en avait été quitte pour une mercuriale. Il
fallut pour cela annuler l'ancien contrat d'apprentissage, afin que le
cadet sortît de la dépendance de l'aîné, devînt libre de sa conduite et
responsable de ses publications. Mais, pour que James ne fût pas privé
du travail de Benjamin, on signa un nouveau brevet d'apprentissage qui
devait rester secret entre les parties, et les lier comme auparavant.
Quelque temps après, une des nombreuses querelles qui s'élevaient entre
les deux frères étant survenue, Benjamin se sépara de James; il profita
de l'annulation du premier engagement, pensant bien que son frère
n'oserait pas invoquer le second. Mais celui-ci, outré de son manque
de foi et soutenu par son père, qui embrassa son parti, empêcha que
Franklin n'obtînt de l'ouvrage à Boston.

Franklin résolut d'en aller chercher ailleurs. Au tort qu'il avait eu
de se soustraire à ses obligations envers son frère, il ajouta celui de
quitter secrètement sa famille, qu'il laissa plongée dans la désolation.
Sans le prévenir de son projet, après avoir vendu quelques livres
pour se procurer un peu d'argent, il s'embarqua en septembre 1723 pour
New-York. Ce fut dans le trajet de Boston à cette ville qu'il cessa de
se nourrir uniquement de végétaux. Il aimait beaucoup le poisson; les
matelots, retenus dans une baie par un grand calme, y avaient pêché des
morues. Pendant qu'ils les arrangeaient pour les faire cuire, Franklin
assistait aux apprêts de leur repas, et il aperçut de petites morues
dans l'estomac des grandes, qui les avaient avalées. «Ah! ah!
dit-il, vous vous mangez donc entre vous? Et pourquoi l'homme ne
vous mangerait-il pas aussi?» Cette observation le fit renoncer à son
système, et il se tira d'une manie par un trait d'esprit.

Il ne trouva point de travail à New-York, où l'imprimerie n'était pas
plus florissante que dans le reste des colonies, qui tiraient encore
tout de l'Angleterre, et le peu de livres dont elles avaient besoin, et
le papier qu'elles employaient, et les gazettes qu'elles lisaient, et
les almanachs mêmes qu'elles consultaient. Il était un jour réservé à
Franklin de faire une révolution à cet égard; mais, pour le moment, il
n'eut pas le moyen de gagner sa vie à New-York, et il se détermina à
pousser jusqu'à Philadelphie. Il s'y rendit par mer, dans une mauvaise
barque que les vents ballottaient, que la pluie inonda, où il souffrit
la faim, fut saisi par la fièvre, et d'où il descendit harassé, souillé
de boue, en habit d'ouvrier, avec un dollar et un schelling dans sa
poche. C'est dans cet équipage qu'il fit son entrée à Philadelphie, dans
la capitale de la colonie dont il devait être le mandataire à Londres,
de l'État dont il devait être le représentant au Congrès et le président
suprême.

Il fut employé par un mauvais imprimeur nommé Keimer, qui s'y était
récemment établi avec une vieille presse endommagée et une petite
collection de caractères usés fondus en Angleterre. Grâce à Franklin,
qui était un excellent ouvrier, cette imprimerie imparfaite marcha assez
bien. Son habileté, sa bonne conduite, la distinction de ses manières
et de son esprit, le firent remarquer du gouverneur de la Pensylvanie,
William Keith, qui aurait voulu l'attacher à la province comme
imprimeur. Il se chargea donc d'écrire à son père Josiah, pour lui
persuader de faire les avances nécessaires à son établissement. Honoré
du suffrage du gouverneur, la poche bien remplie des dollars qu'il avait
économisés, Franklin se hasarda à reparaître dans sa ville natale, au
milieu de sa famille, qui l'accueillit avec joie et sans reproche. Mais
le vieux Josiah ne se rendit point aux voeux du gouverneur Keith, qu'il
trouva peu sage de mettre tant de confiance dans un jeune homme de
dix-huit ans qui avait quitté la maison paternelle. Il refusa donc, et
parce qu'il n'avait pas le moyen de lui monter une imprimerie, et parce
qu'il ne le jugeait pas capable encore de la conduire.

Il ne se trompait point en se défiant de la prudence de son fils.
Franklin commit à cette époque le second de ses _errata_, en se rendant
coupable d'une faute moins blâmable que la première par l'intention,
mais pouvant être plus grave par les conséquences. Un ami de sa famille,
nommé Vernon, le chargea de recouvrer la somme de trente-cinq livres
sterling (huit cent quarante francs de France) qui lui était due à
Philadelphie. Ce dépôt, qu'il aurait fallu garder intact jusqu'à ce que
son possesseur le réclamât, Franklin eut la faiblesse de l'entamer
pour venir en aide à ses propres amis. Deux compagnons d'étude et
d'incrédulité, spirituels mais oisifs, habiles à argumenter et même
à écrire, mais hors d'état de gagner de quoi vivre dans les colonies,
féconds en projets, mais dénués d'argent, l'avaient suivi de Boston
à Philadelphie: ils se nommaient, l'un Collins, et l'autre Ralph. Ils
vécurent à ses dépens, le premier à Philadelphie, le second à Londres,
lorsqu'ils s'y rendirent ensemble avant la fin même de cette année.
Comme le salaire de ses journées ne suffisait pas, il se servit de
la somme dont le recouvrement lui avait été confié. Il avait bien
le dessein de la compléter ensuite, mais en aurait-il la puissance?
Heureusement pour lui, Vernon ne la redemanda que beaucoup plus tard.

Cette faute, qui tourmenta sa conscience pendant plusieurs années, et
qui resta suspendue sur son honnêteté comme une redoutable menace, ne
fut point le dernier de ses _errata_. En arrivant à Philadelphie, la
première personne qu'il avait remarquée était une jeune fille à peu près
de son âge, dont la tournure agréable, l'air doux et rangé, lui avaient
inspiré autant de respect que de goût. Cette jeune fille, qui, six
années après, devint sa femme, s'appelait miss Read. Il lui avait fait
la cour, et elle éprouvait pour lui l'affection qu'il avait ressentie
pour elle. Lorsqu'il fut revenu de Boston, le gouverneur Keith,
persistant dans ses bienveillants projets, qui semblaient s'accorder
avec les intérêts de la colonie, lui dit: «Puisque votre père ne veut
pas vous établir, je me chargerai de le faire. Donnez-moi un état des
choses qu'il faut tirer d'Angleterre, et je les ferai venir: vous me
payerez quand vous le pourrez. Je veux avoir ici un bon imprimeur, et
je suis sûr que vous réussirez.» Franklin dressa le compte qui lui était
demandé. La somme de cent livres sterling (deux mille cinq cents francs)
lui parut suffisante à l'acquisition d'une petite imprimerie, qu'il
dut aller acheter lui-même en Angleterre, sur l'invitation et avec des
lettres du gouverneur.

Avant de partir, il aurait été assez enclin à épouser miss Read. Mais la
mère de celle-ci, les trouvant trop jeunes, renvoya sagement le mariage
au moment où Franklin reviendrait de Londres et s'établirait comme
imprimeur à Philadelphie. Ayant _conclu_, pour employer ses propres
paroles, _avec miss Read un échange de douces promesses_, il quitta le
continent américain, suivi de son ami Ralph. A peine arrivé à Londres,
il s'aperçut que le gouverneur Keith l'avait leurré. Les lettres de
recommandation et de crédit qu'il lui avait spontanément offertes, il
ne les avait pas envoyées. Par une disposition étrange de caractère, le
désir d'être bienveillant le rendait prodigue de promesses, la vanité
de se mettre en avant le conduisait à être trompeur. Il offrait sans
pouvoir tenir et devenait funeste à ceux auxquels il s'intéressait, sans
toutefois vouloir leur nuire.

Franklin, au lieu de devenir maître, se vit réduit à rester ouvrier. Il
s'arrêta dix-huit mois à Londres, où il travailla successivement chez
les deux plus célèbres imprimeurs, Palmer et Wats. Il y fut reçu d'abord
comme pressier, ensuite comme compositeur. Plus sobre, plus laborieux,
plus prévoyant que ses camarades, il avait toujours de l'argent; et,
quoiqu'il ne bût que de l'eau, il répondait pour eux auprès du marchand
de bière, chez lequel ses camarades buvaient souvent à crédit. «Ce petit
service, dit-il, et la réputation que j'avais d'être un bon plaisant et
de savoir manier la raillerie, maintinrent ma prééminence parmi eux. Mon
exactitude n'était pas moins agréable au maître, car jamais je ne fêtais
_saint Lundi_, et la promptitude avec laquelle je composais faisait
qu'il me chargeait toujours des ouvrages pressés, qui sont ordinairement
les mieux payés.» Son ami Ralph était à sa charge. Sur ses économies, il
lui avait fait des avances assez considérables. Mais leur liaison n'eut
pas une meilleure issue que ne l'avait eue l'amitié de Franklin pour
Collins. Celui-ci, devenu dissipé, ivrogne, impérieux, ingrat, avait
rompu avec Franklin avant son départ d'Amérique, et alla lui-même mourir
aux îles Barbades, en y élevant le fils d'un riche Hollandais. Ralph,
malgré son talent littéraire, fut réduit à s'établir dans un village
comme maître d'école. Marié en Amérique, il avait contracté à Londres
une liaison intime avec une jeune ouvrière en modes. Franklin visitait
celle-ci assez souvent pendant l'absence de Ralph; il lui donnait même
ce dont elle avait besoin et ce que son travail ne suffisait point à
lui procurer. Mais il prit trop de goût à sa compagnie et se laissa
entraîner à le lui montrer. Il avait complétement négligé de donner de
ses nouvelles à miss Read, ce qui fut le troisième de ses _errata_;
et non-seulement il se rendit coupable d'oubli envers elle, mais il
courtisa la maîtresse de son ami: ce qui fut le quatrième et le dernier
de ses _errata_. S'étant permis à son égard quelques libertés qui furent
repoussées, comme il l'avoue, avec un _ressentiment convenable_, Ralph
en fut instruit, et tout commerce d'amitié cessa entre eux. Ralph
signifia à Franklin que sa conduite annulait sa créance, le dispensait
lui-même de toute gratitude ainsi que de tout payement, et il ne lui
restitua jamais les vingt-sept livres sterling (six cent quarante-huit
francs) qu'il lui devait.

En réfléchissant aux écarts de ses amis et à ses propres fautes,
Franklin changea alors de maximes. Les principes relâchés de Collins, de
Ralph et du gouverneur Keith, qui l'avaient trompé; l'affaiblissement
de ses croyances morales, qui l'avait conduit lui-même à méconnaître
l'engagement contracté envers son frère, à violer le dépôt confié à sa
probité par Vernon, à oublier la promesse de souvenir et d'affection
faite à miss Read, à tenter la séduction de la maîtresse de son ami, lui
montrèrent la nécessité de règles fixes pour l'esprit, inviolables
pour la conduite. «Je demeurai convaincu, dit-il, que la _vérité_,
la _sincérité_, l'_intégrité_ dans les transactions entre les hommes
étaient de la plus grande importance pour le bonheur de la vie, et je
formai par écrit la résolution de ne jamais m'en écarter tant que je
vivrais.» Cette résolution, qu'il prit à l'âge de dix-neuf ans, il la
tint jusqu'à l'âge de quatre-vingt-quatre. Il répara successivement
toutes ses fautes et n'en commit plus. Il accomplit, d'après des idées
raisonnées, des devoirs certains, et s'éleva même jusqu'à la vertu.

Comment y parvint-il? C'est ce que nous allons voir.



CHAPITRE IV

Croyance philosophique de Franklin.--Son art de la vertu.--Son algèbre
morale.--Le perfectionnement de sa conduite.


En lisant la Bible et, dans la Bible, le livre des Proverbes, Franklin
y avait vu: _La longue vie est dans ta main droite et la fortune dans ta
main gauche_. Lorsqu'il examina mieux l'ordre du monde, et qu'il aperçut
les conditions auxquelles l'homme pouvait y conserver la santé et s'y
procurer le bonheur, il comprit toute la sagesse de ce proverbe. Il
pensa qu'il dépendait, en effet, de lui de vivre longtemps et de devenir
riche. Que fallait-il pour cela? Se conformer aux lois naturelles et
morales données par Dieu à l'homme.

L'univers est un ensemble de lois. Depuis les astres qui gravitent
durant des millions de siècles dans l'espace infini, en suivant
les puissantes impulsions et les attractions invariables que leur
a communiquées le suprême Auteur des choses, jusqu'aux insectes qui
s'agitent pendant quelques minutes autour d'une feuille d'arbre, tous
les corps et tous les êtres obéissent à des lois. Ces lois admirables,
conçues par l'intelligence de Dieu, réalisées par sa bonté, entretenues
par sa justice, ont introduit le mouvement avec toute sa perfection,
répandu la vie avec toute sa richesse, conservé l'ordre avec toute son
harmonie, dans l'immense univers. Placé au milieu, mais non au-dessus
d'elles, fait pour les comprendre, mais non pour les changer, soumis aux
lois matérielles des corps et aux lois vivantes des êtres, l'homme, la
plus élevée et la plus compliquée des créatures, a reçu le magnifique
don de l'intelligence, le beau privilége de la liberté, le divin
sentiment de la justice. C'est pourquoi, intelligent, il est tenu de
savoir les lois de l'univers: juste, il est tenu de s'y soumettre;
libre, s'il s'en écarte, il en est puni: car on ne saurait les
enfreindre, soit dans l'ordre physique, soit dans l'ordre moral, sans
subir le châtiment de son ignorance ou de sa faute. La santé ou la
maladie, la félicité ou le malheur, dépendent pour lui du soin habile
avec lequel il les observe, ou de la dangereuse persévérance avec
laquelle il y manque. C'est ce que comprit Franklin.

De la contemplation de l'ordre du monde, remontant à son auteur,
il affirma Dieu, et l'établit d'une manière inébranlable dans son
intelligence et dans sa conscience. De la nature différente de
l'esprit et et de la matière, de l'esprit indivisible et de la matière
périssable, il conclut, avec le bon sens de tous les peuples et les
dogmes des religions les plus grossières comme les plus épurées, la
permanence du principe spirituel, ou l'immortalité de l'âme. De la
nécessité de l'ordre dans l'univers, du sentiment de la justice dans
l'homme, il fit résulter la récompense du bien et la punition du mal,
ou en cette vie ou en une autre. L'existence de Dieu, la survivance de
l'âme, la rémunération ou le châtiment des actions, suivant qu'elles
étaient conformes ou contraires à la règle morale, acquirent à ses yeux
l'autorité de dogmes véritables. Sa croyance naturelle prit la certitude
d'une croyance révélée, et il composa, pour son usage personnel, une
petite liturgie ou forme de prières, intitulée _Articles de foi et actes
de religion_.

A cette religion philosophique il fallait des préceptes de conduite.
Franklin se les imposa. Il aspira à une sorte de perfection humaine. «Je
désirais, dit-il, vivre sans commettre aucune faute dans aucun temps,
et me corriger de toutes celles dans lesquelles un penchant naturel,
l'habitude ou la société pouvaient m'entraîner.» Mais les résolutions
les plus fortes ne prévalent pas tout de suite contre les inclinations
et les habitudes. Franklin sentit qu'il faut se vaincre peu à peu et se
perfectionner avec art. Il lui parut que la méthode morale était aussi
nécessaire à la vertu que la méthode intellectuelle à la science. Il
l'appela donc à son secours.

Il fit un dénombrement exact des qualités qui lui étaient nécessaires,
et auxquelles il voulait se former. Afin de s'en donner la facilité
par la pratique, il les distribua entre elles de façon qu'elles se
prêtassent une force mutuelle en se succédant dans un ordre opportun.
Il ne se borna point à les classer, il les définit avec précision,
pour bien savoir et ce qu'il devait faire et ce qu'il devait éviter.
En plaçant sous treize noms les treize préceptes qu'il se proposa de
suivre, voici le curieux tableau qu'il en composa:

«Ier. Tempérance. Ne mangez pas jusqu'à vous abrutir, ne buvez pas
jusqu'à vous échauffer la tête.

«IIe. Silence. Ne parlez que de ce qui peut être utile à vous ou aux
autres.

«IIIe. Ordre. Que chaque chose ait sa place fixe. Assignez à chacune de
vos affaires une partie de votre temps.

«IVe. Résolution. Formez la résolution d'exécuter ce que vous devez
faire, et exécutez ce que vous aurez résolu.

«Ve. Frugalité. Ne faites que des dépenses utiles pour vous ou pour les
autres, c'est-à-dire ne prodiguez rien.

«VIe. Industrie. Ne perdez pas le temps; occupez-vous toujours de
quelque objet utile. Ne faites rien qui ne soit nécessaire.

«VIIe. Sincérité. N'employez aucun détour: que l'innocence et la justice
président à vos pensées et dictent vos discours.

«VIIIe. Justice. Ne faites tort à personne, et rendez aux autres les
services qu'ils ont droit d'attendre de vous.

«IXe. Modération. Évitez les extrêmes; n'ayez pas pour les injures le
ressentiment que vous croyez qu'elles méritent.

«Xe. Propreté. Ne souffrez aucune malpropreté sur vous, sur vos
vêtements, ni dans votre demeure.

«XIe. Tranquillité. Ne vous laissez pas émouvoir par des bagatelles ou
par des accidents ordinaires et inévitables.

«XIIe. Chasteté....

«XIIIe. Humilité. Imitez Jésus et Socrate.»

Cette classification des règles d'une morale véritablement usuelle, ne
recommandant point de renoncer aux penchants de la nature, mais de les
bien diriger; ne conduisant point au dévouement, mais à l'honnêteté;
préparant à être utile aux autres en se servant soi-même; propre de tous
points à former un homme et à le faire marcher avec droiture et succès
dans les voies ardues et laborieuses de la vie; cette classification
n'avait rien d'arbitraire pour Franklin. «Je plaçai, dit-il, la
_tempérance_ la première, parce qu'elle tend à maintenir la tête froide
et les idées nettes; ce qui est nécessaire quand il faut toujours
veiller, toujours être en garde, pour combattre l'attrait des anciennes
habitudes et la force des tentations qui se succèdent sans cesse. Une
fois affermi dans cette vertu, le _silence_ deviendrait plus facile; et
mon désir étant d'acquérir des connaissances autant que de me fortifier
dans la pratique des vertus; considérant que, dans la conversation, on
s'instruit plus par le secours de l'oreille que par celui de la langue;
désirant rompre l'habitude que j'avais contractée de parler sur des
riens, de faire à tout propos des jeux de mots et des plaisanteries,
ce qui ne rendait ma compagnie agréable qu'aux gens superficiels,
j'assignai le second rang au _silence_. J'espérai que, joint à
l'_ordre_, qui venait après, il me donnerait plus de temps pour suivre
mon plan et mes études. La _résolution_, devenant habituelle en moi,
me communiquerait la persévérance nécessaire pour acquérir les autres
vertus; la _frugalité_ et l'_industrie_, en me soulageant de la dette
dont j'étais encore chargé, et en faisant naître chez moi l'aisance et
l'indépendance, me rendraient plus facile l'exercice de la _sincérité_,
de la _justice_, etc.»

Sentant donc qu'il ne parviendrait point à se donner toutes ces vertus
à la fois, il s'exerça à les pratiquer les unes après les autres. Il
dressa un petit livret où elles étaient toutes inscrites à leur rang,
mais où chacune d'elles devait tour à tour être l'objet principal de
son observation scrupuleuse durant une semaine[1]. A la fin du jour, il
marquait par des croix les infractions qu'il pouvait y avoir faites, et
il avait à se condamner ou à s'applaudir, selon qu'il avait noté plus
ou moins de manquements à la vertu qu'il se proposait d'acquérir. Il
parcourait ainsi en treize semaines les treize vertus dans lesquelles
il avait dessein de se fortifier successivement, et répétait quatre
fois par an ce salutaire exercice. L'_ordre_ et le _silence_ furent plus
difficiles à pratiquer pour lui que les vertus plus hautes, lesquelles
exigeaient une surveillance moins minutieuse. Voici le livret qui était
comme la confession journalière de ses fautes et l'incitation à s'en
corriger:

  +-------------+--------+-----+-----+--------+-----+--------+------+
  |             |Dimanche|Lundi|Mardi|Mercredi|Jeudi|Vendredi|Samedi|
  +-------------+--------+-----+-----+--------+-----+--------+------+
  | Tempérance  |        |     |     |        |     |        |      |
  | Silence     |   +    |  +  |     |   +    |     |    +   |      |
  | Ordre       |   +    |  +  |  +  |        |  +  |    +   |  +   |
  | Résolution  |        |     |  +  |        |     |    +   |      |
  | Frugalité   |        |     |  +  |        |     |    +   |      |
  | Industrie   |        |     |     |        |     |        |      |
  | Sincérité   |        |     |     |        |     |        |      |
  | Justice     |        |     |     |        |     |        |      |
  | Modération  |        |     |     |        |     |        |      |
  | Propreté    |        |     |     |        |     |        |      |
  | Tranquillité|        |     |     |        |     |        |      |
  | Chasteté    |        |     |     |        |     |        |      |
  | Humilité    |        |     |     |        |     |        |      |
  +-------------+--------+-----+-----+--------+-----+--------+------+

[Note 1: Il est daté du dimanche 1er juillet 1733.]

Ce jeune sage, qui disait avec Cicéron que la philosophie était le guide
de la vie, la maîtresse des vertus, l'ennemie des vices, élevait
jusqu'à Dieu la philosophie, à l'aide de laquelle il agrandissait
son intelligence, il épurait son âme, il réglait sa conduite, il se
confessait et se corrigeait de ses imperfections. Il rapportait tout
au Créateur des êtres, à l'Ordonnateur des choses, comme à la source
du bien et de la vérité, et il invoquait son assistance par la prière
suivante:

«O bonté toute-puissante! père miséricordieux! guide indulgent! augmente
en moi cette sagesse qui peut découvrir mes véritables intérêts!
Affermis-moi dans la résolution d'en suivre les conseils, et reçois les
services que je puis rendre à tes autres enfants, comme la seule marque
de reconnaissance qu'il me soit possible de te donner pour les faveurs
que tu m'accordes sans cesse!»

La gymnastique morale que suivit Franklin pendant un assez grand nombre
d'années, et que secondèrent sa bonne nature et sa forte volonté, lui
furent singulièrement utiles. Nul n'entendit aussi bien que lui l'art
de se perfectionner. Il était sobre, il devint tempérant; il était
laborieux, il devint infatigable; il était bienveillant, il devint
juste; il était intelligent, il devint savant. Depuis lors il se montra
toujours sensé, véridique, discret; il n'entreprit rien avant d'y avoir
fortement pensé, et n'hésita jamais dans ce qu'il avait à faire.
Sa fougue naturelle se changea en patience calculée; il réduisit sa
causticité piquante en une gaieté agréable qui se porta sur les choses
et n'offensa point les personnes. Ce qu'il y avait de ruse dans son
caractère se contint dans les bornes d'une utile sagacité. Il pénétra
les hommes et ne les trompa point; il parvint à les servir, en empêchant
qu'ils pussent lui nuire. Il se proposait de donner à ces préceptes de
conduite un commentaire qu'il aurait appelé l'_Art de la vertu_; mais il
ne le fit point. Ses affaires commerciales, qui prirent un développement
considérable, et les affaires publiques, qui l'absorbèrent ensuite
pendant cinquante ans, ne lui permirent pas de composer cet ouvrage,
où il aurait démontré que ceux qui voulaient être heureux, même dans
ce monde, étaient intéressés à être vertueux. Il s'affermit toujours
davantage dans cette opinion, et, vers la fin de sa vie, il avait
coutume de dire que la morale est le seul calcul raisonnable pour le
bonheur particulier, comme le seul garant du bonheur public. «Si les
coquins, ajoutait-il, savaient tous les avantages de la vertu, ils
deviendraient honnêtes gens par coquinerie.»

Mais la méthode qu'il a laissée et l'expérience qu'il en a faite
suffisent à ceux qui seraient tentés de l'imiter. Ils s'en trouveraient
aussi bien qu'il s'est trouvé bien lui-même d'imiter Socrate, avec
lequel il avait quelques ressemblances de nature. Il faut toujours
se proposer de grand modèles pour avoir de hautes émulations. A sa
gymnastique morale on pourrait joindre ce qu'il appelait son _algèbre
morale_, qui servait à éclairer ses actions, comme l'_Art de la vertu_
à les régler. Voici en quoi consistait cette algèbre. Toutes les fois
qu'il y avait une affaire importante ou difficile, il ne prenait ses
résolutions qu'après un très-mûr examen durant plusieurs jours de
réflexion. Il cherchait les raisons _pour_ et les raisons _contre_. Il
les écrivait sur un papier à deux colonnes, en face les unes des autres.
De même que dans les deux termes d'une équation algébrique on élimine
les quantités qui s'annulent, il effaçait dans ses colonnes les raisons
contraires qui se balançaient, soit qu'une raison _pour_ valût une, deux
ou trois raisons _contre_, soit qu'une raison _contre_ valût plusieurs
raisons _pour_. Après avoir écarté celles qui s'annulaient en s'égalant,
il réfléchissait quelques jours encore pour chercher s'il ne se
présenterait point à lui quelque aperçu nouveau, et il prenait ensuite
son parti résolûment, d'après le nombre et la qualité des raisons qui
restaient sur son tableau. Cette méthode, excellente pour étudier
une question sous toutes ses faces, rendait la légèreté de l'esprit
impossible, et l'erreur de la conduite improbable.

Franklin puisa, comme nous allons le voir, dans l'éducation intelligente
et vertueuse qu'il se donna à lui-même d'après un plan qui n'arriva
pas tout de suite à sa perfection, la prospérité de son industrie,
l'opulence de sa maison, la vigueur de son bon sens, la pureté de sa
renommée, la grandeur de ses services. Aussi, quelques années avant de
mourir, écrivait-il pour l'usage de ses descendants: _Qu'un de leurs
ancêtres, aidé de la grâce de Dieu, avait dû_ à ce qu'il appelait
CE PETIT EXPÉDIENT _le bonheur constant de toute sa vie, jusqu'à sa
soixante et dix-neuvième année_.--«Les revers qui peuvent encore lui
arriver, ajoutait-il, sont dans les mains de la Providence; mais s'il
en éprouve, la réflexion sur le passé devra lui donner la force de les
supporter avec plus de résignation. Il attribue à la _tempérance_ la
santé dont il a si longtemps joui, et ce qui lui reste encore d'une
bonne constitution; à l'_industrie_ et à la _frugalité_, l'aisance qu'il
a acquise d'assez bonne heure, et la fortune dont elle a été suivie,
comme aussi les connaissances qui l'ont mis en état d'être un citoyen
utile, et d'obtenir un certain degré de réputation parmi les hommes
instruits; à la _sincérité_ et à la _justice_, la confiance de son pays
et les emplois honorables dont il a été chargé; enfin, à l'influence
réunie de toutes les vertus, même dans l'état d'imperfection où il a
pu les acquérir, cette égalité de caractère et cet enjouement de
conversation qui font encore rechercher sa compagnie, et qui la rendent
encore agréable aux jeunes gens.»

Montrons maintenant l'application qu'il fit de sa méthode à sa vie, et
voyons-en les mérites par les effets.



CHAPITRE V

Moyens qu'emploie Franklin pour s'enrichir.--Son imprimerie.--Son
journal.--Son Almanach populaire et sa _Science du bonhomme
Richard_.--Son mariage, la réparation de ses fautes.--Age auquel, se
trouvant assez riche, il quitte les affaires commerciales pour les
travaux de la science et pour les affaires publiques.


Franklin était retourné de Londres à Philadelphie le 11 octobre 1726. Il
fit un moment le commerce avec un marchand assez riche et fort habile,
qui, l'ayant remarqué à Londres pour son intelligence, son application,
son honnêteté, l'avait pris en amitié et voulait se l'associer. Ce
marchand, qui se nommait Denham, lui donna d'abord cinquante livres
sterling par an, et devait l'envoyer, avec une cargaison de pain et de
farines, dans les Indes occidentales. Mais une maladie l'emporta, et
Franklin rentra comme ouvrier chez l'imprimeur Keimer. Celui-ci le paya
d'abord fort bien pour qu'il instruisît trois apprentis, auxquels il
était incapable de rien apprendre lui-même; et, lorsqu'il les crut en
état de se passer de leçons, il le querella sans motif et l'obligea à
sortir de chez lui. Ce procédé était entaché d'ingratitude en même temps
que d'injustice. Franklin avait adroitement suppléé aux caractères qui
manquaient à l'imprimerie de Keimer. On n'en fondait pas encore dans les
colonies anglaises. Se servant de ceux qui étaient chez Keimer comme de
poinçons, Franklin avait fait des moules et y avait coulé du plomb.
A l'aide de ces matrices imitées, il avait complété généreusement
l'imprimerie de Keimer, lequel ne tarda point à se repentir de s'être
privé de son utile coopération. Franklin n'était pas seulement très-bon
compositeur et fondeur ingénieux, il pouvait être habile graveur.

Or il arriva que la colonie de New-Jersey chargea Keimer d'imprimer pour
elle un papier-monnaie. Il fallait dessiner une planche, et la graver
après y avoir tracé des caractères et des vignettes qui en rendissent la
contrefaçon impossible; personne autre que Franklin ne pouvait faire cet
ouvrage compliqué et délicat. Keimer le supplia de revenir chez lui, en
lui disant que d'anciens amis ne devaient pas se séparer pour quelques
mots qui n'étaient l'effet que d'un moment de colère. Franklin ne se
laissa pas plus tromper par ses avances qu'il ne s'était mépris sur ses
emportements. Il savait que l'intérêt dictait les unes comme il avait
suggéré les autres. Il s'était déjà entendu avec un des apprentis de
Keimer, nommé Hugues Mérédith, dont l'engagement expirait dans quelques
mois, et qui lui avait proposé de monter alors en commun une imprimerie,
pour laquelle lui fournirait ses fonds et Franklin son savoir-faire. La
proposition avait été acceptée, et le père de Mérédith avait commandé à
Londres tout ce qui était nécessaire pour l'établissement de son fils et
de son associé.

En attendant que Mérédith devînt libre, et que la presse et les
caractères achetés en Angleterre arrivassent, Franklin ne refusa point
l'offre de Keimer. Il grava une planche en cuivre, avec des ornements
qu'on admira d'autant plus qu'elle était la première qu'on eût vue en ce
pays. Il alla l'exécuter à Burlington, sous les yeux des hommes les plus
distingués de la province, chargés de surveiller le tirage des billets
et de retirer ensuite la planche. Keimer reçut une somme assez forte; et
Franklin, dont on loua beaucoup l'habileté, gagna, par la politesse
de ses manières, l'étendue de ses connaissances, l'agrément de ses
entretiens, la sûreté de ses jugements, l'estime et l'amitié des membres
de l'assemblée du New-Jersey, avec lesquels il passa trois mois. L'un
d'eux, vieillard expérimenté et pénétrant, l'inspecteur général de la
province, Isaac Detow, lui dit: «Je prévois que vous ne tarderez pas
à succéder à toutes les affaires de Keimer, et que vous ferez votre
fortune à Philadelphie dans ce métier.»

Il ne se trompait point. La modeste imprimerie de Franklin fut montée
en 1728; elle n'avait qu'une seule presse. Franklin s'établit avec
son associé Mérédith dans une maison qu'il loua près du marché de
Philadelphie, moyennant vingt-quatre livres sterling (cinq cent
soixante-seize francs), et dont il sous-loua une portion à un vitrier
nommé Thomas Godfrey, chez lequel il se mit en pension pour sa
nourriture. Il fallait gagner les intérêts de la somme de deux cents
livres sterling (quatre mille huit cents francs) consacrée à l'achat
du matériel de l'imprimerie, le prix du loyer, et les frais d'entretien
pour Mérédith et pour lui, avant d'avoir le moindre bénéfice. Cela
paraissait d'autant moins présumable, qu'il y avait deux imprimeurs
dans la ville: Bradford, chargé de l'impression des lois et des actes de
l'assemblée de Pensylvanie, et Keimer. Plus de constance dans le
travail et plus de mérite dans l'oeuvre pouvaient seuls lui donner la
supériorité sur ses concurrents; il le sentit, et ne négligea rien de ce
qui devait établir sous ce double rapport sa bonne renommée. Il était
à l'ouvrage avant le jour, et souvent il ne l'avait pas encore quitté à
onze heures du soir. Il ne terminait jamais sa journée sans avoir
achevé toute sa tâche et mis toutes ses affaires en ordre. Ses vêtements
étaient toujours simples. Il allait acheter lui-même dans les magasins
le papier qui lui était nécessaire et qu'il transportait à son
imprimerie sur une brouette à travers les rues. On ne le voyait jamais
dans les lieux de réunion des oisifs; il ne se permettait ni partie de
pêche, ni partie de chasse. Ses seules distractions étaient ses livres;
et encore ne s'y livrait-il qu'en particulier, et lorsque son travail
était fini. Il payait régulièrement ce qu'il prenait, et fut bientôt
généralement regardé comme un jeune homme laborieux, honnête, habile,
exécutant bien ce dont il était chargé, fidèle aux engagements qu'il
contractait, digne de l'intérêt et de la confiance de tout le monde.

Son association avec Mérédith ne dura point. Élevé dans les travaux
de la campagne jusqu'à l'âge de trente ans, Mérédith se pliait
difficilement aux exigences d'un métier qu'il avait appris trop tard. Il
n'était ni un bon ouvrier, ni un ouvrier assidu. Le goût de la boisson
entretenait son penchant à la paresse. Il sentit que la vie aventureuse
des pionniers dans les terres de l'Ouest lui conviendrait mieux que la
vie régulière des artisans dans les villes. Il offrit à Franklin de lui
céder ses droits, s'il consentait à rembourser son père des cent livres
sterling qu'il avait dépensées, à acquitter cent livres qui restaient
encore dues au marchand de Londres, à lui remettre à lui-même trente
livres (sept cent vingt francs), enfin à payer ses dettes, et à lui
donner une selle neuve. Le contrat fut conclu à ces conditions. Mérédith
partit pour la Caroline du Sud, et Franklin resta seul à la tête de
l'imprimerie.

Il la fit prospérer. L'exactitude qu'il mit dans son travail et
la beauté de ses impressions lui valurent bientôt la préférence du
gouvernement colonial et des particuliers sur Bradford et sur Keimer.
L'assemblée de la province retira au premier la publication de ses
billets et de ses actes pour la donner à Franklin; et le second, perdant
tout crédit comme tout ouvrage, se transporta de Philadelphie aux
Barbades. Franklin obtint l'impression du papier-monnaie de la
Pensylvanie, qui avait été de quinze mille livres sterling (trois cent
soixante mille francs) en 1723, et qui fut de cinquante-cinq mille (un
million trois cent mille francs) en 1730. Le gouvernement de New-Castle
lui accorda bientôt aussi l'impression de ses billets, de ses votes et
de ses lois.

Les premiers succès en amènent toujours d'autres. L'industrie de
Franklin s'étendit avec sa prospérité. Au commerce de l'imprimerie il
ajouta successivement la fondation d'un journal, l'établissement d'une
papeterie, la rédaction d'un almanach. Ces entreprises furent aussi
avantageuses à l'Amérique septentrionale que lucratives pour lui. Les
colonies n'avaient ni journaux, ni almanachs, ni papeteries à elles.
Avant Franklin, on y réimprimait les gazettes d'Europe comme elles y
étaient envoyées, on y tirait tout le papier de la métropole, et on y
répandait ces almanachs insignifiants ou trompeurs qui n'apprenaient
rien au peuple, ou qui entretenaient en lui une superstitieuse
ignorance.

Franklin fut le premier qui, dans le journal de son frère à Boston, et
dans le sien à Philadelphie, discuta les matières les plus intéressantes
pour son temps et pour son pays. Il le fit servir à l'éducation
politique et à l'enseignement moral de ses compatriotes, dont il
développa l'esprit de liberté par le contrôle discret, mais judicieux,
de tous les actes du gouvernement colonial, et auxquels il prouva, sous
toutes les formes, que les hommes vicieux ne peuvent être des hommes de
bon sens. Il devint ainsi l'un de leurs principaux instituteurs avant
d'être l'un de leurs plus glorieux libérateurs.

Son almanach, qu'il commença à publier en 1732, sous le nom de _Richard
Saunders_, et qui est resté célèbre sous celui du _Bonhomme Richard_,
fut pour le peuple ce que son journal fut pour les classes éclairées. Il
devint pendant vingt-cinq ans un bréviaire de morale simple, de savoir
utile, d'hygiène pratique à l'usage des habitants de la campagne.
Franklin y donna, avec une clarté saisissante, toutes les indications
propres à améliorer la culture de la terre, l'éducation des bestiaux,
l'industrie et la santé des hommes, et il y recommanda, sous les formes
de la sagesse populaire, les règles les plus capables de procurer le
bonheur par la bonne conduite.

Il résuma dans la _Science du Bonhomme Richard_, ou le _Chemin de la
fortune_, cette suite de maximes dictées par le bon sens le plus délicat
et l'honnêteté la plus intelligente. C'est l'enseignement même du
travail, de la vigilance, de l'économie, de la prudence, de la sobriété,
de la droiture. Il les conseille par des raisons simples et profondes,
avec des mots justes et fins. La morale y est prêchée au nom de
l'intérêt, et la vérité économique s'y exprime en sentences si
heureuses, qu'elles sont devenues des proverbes immortels. Voici
quelques-uns de ces proverbes, agréables à lire, utiles à suivre:

«L'oisiveté ressemble à la rouille, elle use beaucoup plus que le
travail: la clef dont on se sert est toujours claire.

«Ne prodiguez pas le temps, car c'est l'étoffe dont la vie est faite.

«La paresse va si lentement, que la pauvreté l'atteint bientôt.

«Le plaisir court après ceux qui le fuient.

«Il en coûte plus cher pour entretenir un vice que pour élever deux
enfants.

«C'est une folie d'employer son argent à acheter un repentir.

«L'orgueil est un mendiant qui crie aussi haut que le besoin, et qui est
bien plus insatiable.

«L'orgueil déjeune avec l'abondance, dîne avec la pauvreté, et soupe
avec la honte.

«Il est difficile qu'un sac vide se tienne debout.

«On peut donner un bon avis, mais non pas la bonne conduite.

«Celui qui ne sait pas être conseillé ne peut pas être secouru.

«Si vous ne voulez pas écouter la raison, elle ne manquera pas de se
faire sentir.

«L'expérience tient une école où les leçons coûtent cher; mais c'est la
seule où les insensés puissent s'instruire.»

Cet almanach, dont près de dix mille exemplaires se vendaient tous les
ans, eut un grand succès et une non moins grande influence. Franklin
le fit servir de plus à doter son pays d'une nouvelle industrie: il
l'échangea pour du chiffon qu'on perdait auparavant, et avec lequel il
fabriqua du papier. Sa papeterie fournit les marchands de Boston, de
Philadelphie et d'autres villes d'Amérique, et bientôt, à son imitation,
on fonda cinq ou six papeteries en Amérique. Il apprit ainsi à ses
compatriotes à se passer du papier de la métropole, comme de ses
journaux, de ses almanachs, et bientôt de son administration.

Grâce à lui, les imprimeries se multiplièrent également dans les
colonies. Il forma d'excellents ouvriers, qu'il envoya avec des
presses et des caractères dans les diverses villes qui n'avaient point
d'imprimeurs, et qui sentaient le besoin d'en avoir. Il formait avec
eux, pendant six ans, une société dans laquelle il se réservait un tiers
des bénéfices. Son imprimerie fut ainsi le berceau de plusieurs autres,
et sa confiance généreuse se trouva toujours si bien placée, qu'elle ne
l'exposa jamais à un regret ni à un mécompte.

Le produit de plus en plus abondant de ces diverses industries lui
procura d'abord l'aisance, puis la richesse. Il n'avait pas attendu ce
moment pour corriger ses anciens _errata_. Il avait restitué à Vernon la
somme qu'il lui devait, en joignant les intérêts au capital. Il s'était
cordialement réconcilié avec son frère James. Le tort qu'il lui avait
fait autrefois, il le répara envers son fils, en formant celui-ci à
l'état d'imprimeur, et en lui donnant ensuite toute une collection de
caractères neufs. Ces réparations soulagèrent sa conscience, mais il y
en eut une qui contenta son coeur. Il épousa, en 1730, miss Read, qu'à
son retour de Londres, en 1726, il avait trouvée mariée et malheureuse.
Sa mère l'avait unie à un potier nommé Rogers, rempli de paresse et de
vices, dissipé, ivrogne, brutal, et qu'on sut depuis être déjà
marié ailleurs. Le premier mariage rendait le second nul; et Rogers,
disparaissant de Philadelphie, où il était perdu de dettes et de
réputation, abandonna la jeune femme qu'il avait trompée. Franklin,
touché du malheur de miss Read, qu'il attribuait à sa propre légèreté,
et cédant à son ancienne inclination pour elle, lui offrit sa main,
qu'elle accepta avec un joyeux empressement.

«Elle fut pour moi, dit-il, une tendre et fidèle compagne, et m'aida
beaucoup dans le travail de la boutique; nous n'eûmes tous deux qu'un
même but, et nous tâchâmes de nous rendre mutuellement heureux.» Ils
le furent l'un par l'autre pendant plus de cinquante ans. Laborieuse,
économe, honnête, la femme eut des goûts qui s'accordèrent parfaitement
avec les résolutions du mari. Elle pliait et cousait les brochures,
arrangeait les objets en vente, achetait les vieux chiffons pour faire
du papier, surveillait les domestiques, qui étaient aussi diligents que
leurs maîtres, pourvoyait aux besoins d'une table simple, pendant que
Franklin, le premier levé dans sa rue, ouvrait sa boutique, travaillait
en veste et en bonnet, brouettait, emballait lui-même ses marchandises,
et donnait à tous l'exemple de la vigilance et de la modestie. Il était
alors si sobre et si économe, qu'il déjeunait avec du lait sans thé,
pris dans une écuelle de terre de deux sous avec une cuiller d'étain.
Un matin pourtant, sa femme lui apporta son thé dans une tasse de
porcelaine avec une cuiller d'argent. Elle en avait fait l'emplette, à
son insu, pour vingt-trois schellings; et, en les lui présentant, elle
assura, pour excuser cette innovation hardie, que son mari méritait une
cuiller d'argent et une tasse de porcelaine tout aussi bien qu'aucun de
ses voisins. «Ce fut, dit Franklin, la première fois que la porcelaine
et l'argenterie parurent dans ma maison.»

Comme la femme forte de la Bible, elle remplit dignement tous ses
devoirs, et elle dirigea avec des soins intelligents la première
éducation des enfants qui naquirent d'une union que la Providence
ne pouvait manquer de bénir. Associée aux humbles commencements de
Franklin, elle partagea ensuite son opulence, et jouit de sa grande et
pure célébrité. Cet homme industrieux sans être avide, ce vrai sage,
sachant entreprendre et puis s'arrêter, ne voulut pas que la richesse
fût l'objet d'une recherche trop prolongée de sa part. Après avoir
consacré la moitié de sa vie à l'acquérir, il se garda bien d'en perdre
l'autre moitié à l'accroître. Son premier but étant atteint, il s'en
proposa d'autres d'un ordre plus élevé. Cultiver son intelligence,
servir sa patrie, travailler aux progrès de l'humanité, tels furent les
beaux desseins qu'il conçut et qu'il exécuta. A quarante-deux ans, il
se regarda comme suffisamment riche. Cédant alors son imprimerie et son
commerce à David Halle, qui avait travaillé quelque temps avec lui, et
qui lui conserva pendant dix-huit ans une part dans les bénéfices, il
se livra aux travaux et aux actes qui devaient faire de lui un savant
inventif, un patriote glorieux, et le placer parmi les grands hommes.



CHAPITRE VI

Établissements d'utilité publique et d'instruction fondés par
Franklin.--Influence qu'ils ont sur la civilisation matérielle et
morale de l'Amérique.--Ses inventions et ses découvertes comme
savant.--Grandeur de ses bienfaits et de sa renommée.


Dès la fin de 1727, Franklin avait fondé, fort obscurément encore, un
_club_ philosophique à Philadelphie. Ce club, qui s'appela la _junte_,
et dont il rédigea les statuts, était composé des gens instruits de
sa connaissance. La plupart étaient des ouvriers comme lui: le vitrier
Thomas Godfrey, qui était habile mathématicien; le cordonnier William
Parsons, qui était versé dans les sciences et devint inspecteur général
de la province; le menuisier William Maugridje, très-fort mécanicien;
l'arpenteur Nicolas Scull, des compositeurs d'imprimerie et de jeunes
commis négociants qui occupèrent plus tard des emplois élevés dans la
colonie, en faisaient partie. Cette réunion se tint tous les dimanches,
d'abord dans une taverne, puis dans une chambre louée. Chaque membre
était obligé d'y proposer à son tour des questions sur quelque point de
morale, de politique ou de philosophie naturelle, qui devenait le sujet
d'une discussion en règle. Ces questions étaient lues huit jours avant
qu'on les discutât, afin que chacun y réfléchît et se préparât à les
traiter. Après avoir employé toute la semaine au travail, Franklin
allait passer là son jour de repos, dans des entretiens élevés, dans
des lectures instructives, dans des discussions fortifiantes, avec des
hommes éclairés et honnêtes. «C'était, d'après lui, la meilleure école
de philosophie, de morale et de politique qui existât dans la province.»

La _Société philosophique_ de Philadelphie prit en quelque sorte
naissance dans ce club, où ne pénétrèrent que des pensées bienveillantes
et des sentiments généreux. Beaucoup de personnes désirant en faire
partie, il fut permis à chaque membre, sur la proposition de Franklin,
d'instituer un autre club de la même nature, qui serait affilié à la
_junte_. Les clubs secondaires qui se formèrent ainsi furent des moyens
puissants pour propager des idées utiles. Franklin s'y prépara un parti,
qu'il dirigea d'autant mieux que ce parti s'en doutait moins, et
qu'en suivant de sages avis il croyait n'obéir qu'à ses propres
déterminations.

Franklin aimait à conduire les autres. Il y était propre. Son esprit
actif, ardent, fécond, judicieux, son caractère énergique et résolu,
l'appelaient à prendre sur eux un ascendant naturel. Mais cet ascendant,
qu'il acquit de bonne heure, il ne l'exerça pas toujours de la même
façon. Lorsqu'il était enfant, il commandait aux enfants de son âge,
qui le reconnaissaient sans peine pour le directeur de leurs jeux
et l'acceptaient pour chef dans leurs petites entreprises. Durant sa
jeunesse, il était dominateur, dogmatique, tranchant. Il faisait en
quelque sorte violence aux autres par la supériorité un peu arrogante
de son argumentation: il entraînait en démontrant. Mais il s'aperçut
bientôt que cette méthode orgueilleuse, si elle soumettait les esprits,
indisposait les amours-propres. Frappé de la méthode ingénieuse qu'avait
employée Socrate pour conduire ses adversaires, au moyen de questions
en apparence naïves et au fond adroites, à travers des détours dont
il connaissait et dont eux ignoraient l'issue, à reconnaître la vérité
incontestable de ses idées par l'évidente absurdité des leurs,
il l'adopta avec un grand succès. Il allait ainsi interrogeant et
confondant tout le monde. Mais si le procédé socratique, dans lequel il
excellait, lui ménageait des triomphes, il lui laissait des ennemis. Les
hommes n'aiment pas qu'on leur prouve trop leurs erreurs; Franklin le
comprit: il devint moins argumentateur et plus persuasif. Il conserva le
même besoin de faire accepter les idées qu'il croyait vraies et bonnes,
mais il s'y prit mieux. Il mit dans ses intérêts l'amour-propre ainsi
que la raison de ceux auxquels il s'adressait, et il ne se servit plus
vis-à-vis d'eux que des formules modestes et insinuantes: _Il me semble
que_, _J'imagine_, _Si je ne me trompe_, etc. Les projets véritablement
utiles qu'il conçut, il ne les présenta point comme étant de lui; il les
attribua à des amis dont il ne donnait pas le nom; et, tandis que les
avantages devaient en être recueillis par tous, le mérite n'en revenait
à personne: ce qui s'accommodait à la faiblesse humaine et désarmait
l'envie. Aussi vit-il depuis lors toutes ses propositions adoptées.

Il fit usage, pour la première fois, de cet adroit moyen, lorsqu'il
voulut fonder une bibliothèque par souscription. Il y avait peu de
livres à Philadelphie; Franklin proposa, _au nom de plusieurs personnes
qui aimaient la lecture_, d'en acheter en Angleterre aux frais d'une
association dont chaque membre payerait d'abord quarante schellings
(quarante-huit francs), ensuite dix schellings par an pendant cinquante
ans. Grâce à cet artifice, son projet ne rencontra aucune objection. Il
se procura cinquante, puis cent souscripteurs, et la bibliothèque fut
bientôt établie. Elle répandit le goût de la lecture, et l'exemple de
Philadelphie fut imité par les villes principales des autres colonies.

«Notre bibliothèque par souscription, dit Franklin, fut ainsi la mère de
toutes celles qui existent dans l'Amérique septentrionale, et qui
sont aujourd'hui si nombreuses. Ces établissements sont devenus
considérables, et vont toujours en augmentant; ils ont contribué à
rendre généralement la conversation plus instructive, à répandre
parmi les marchands et les fermiers autant de lumières qu'on en trouve
ordinairement dans les autres pays parmi les gens qui ont reçu une bonne
éducation, et peut-être même à la vigoureuse résistance que toutes les
colonies américaines ont apportée aux attaques dirigées contre leurs
priviléges.»

Cet établissement ne fut pas le seul que l'Amérique dut à Franklin: il
proposa avec le même art, et fit adopter par l'influence de la
_junte_, la fondation d'une Académie pour l'éducation de la jeunesse de
Pensylvanie. La souscription qu'il provoqua produisit cinq mille livres
sterling (cent vingt mille francs). On désigna alors les professeurs,
et on ouvrit les écoles dans un grand édifice qui avait été destiné
aux prédicateurs ambulants de toutes les sectes, et qui fut adapté par
Franklin à l'usage de la nouvelle Académie. Il en rédigea lui-même
les règlements, et une charte l'organisa en corporation. Son fondateur
principal l'administra pendant quarante années, et il eut le bonheur
d'en voir sortir des jeunes gens qui se distinguèrent par leurs talents
et devinrent l'ornement de leur pays.

Sans bibliothèque et sans collège avant Franklin, Philadelphie était
aussi sans hôpital; il n'y avait aucun moyen d'y prévenir ou d'y
éteindre les incendies, et la police de nuit était négligemment faite
par des constables. Ses rues n'étaient point pavées, et le manque
d'éclairage les laissait le soir dans une obscurité dangereuse. Dans
les saisons pluvieuses, elles ne formaient qu'un bourbier où l'on
s'enfonçait pendant le jour, et où l'on n'osait pas s'engager durant
la nuit. Franklin les fit paver et éclairer à l'aide de souscriptions,
auxquelles il eut recours aussi pour la fondation d'un hôpital. Il fit
établir, pour veiller à la sûreté commune, une garde soldée, que chacun
paya en proportion des intérêts qu'il avait à défendre, et il organisa
une compagnie de l'_Union_ contre les incendies, devenus depuis lors
beaucoup moins fréquents. Il forma également des associations et des
tontines pour les ouvriers, et il essaya divers plans de secours pour
les infirmes et les vieillards.

Son génie inventif, tourné vers le bien-être des hommes, ne chercha pas
avec moins de succès à pénétrer les secrets de la nature; il l'avait
fortifié en le cultivant. Il avait appris tout seul le français,
l'italien, l'espagnol, le latin, et il lisait les grands ouvrages
écrits dans ces langues tout comme ceux qui avaient été composés dans la
sienne. La vigueur de son attention et la fidélité de sa mémoire étaient
telles, qu'il n'oubliait rien de ce qu'il avait intérêt à savoir et à
retenir.

Il était doué surtout de l'esprit d'observation et de conclusion:
observer le conduisait à découvrir, conclure à appliquer. Traversait-il
l'Océan, il faisait des expériences sur la température de ses eaux,
et il constatait qu'à la même latitude celle de son courant était plus
élevée que celle de sa partie immobile. Il donnait par là aux marins un
moyen facile de connaître s'ils se trouvaient sur le passage même de cet
obscur courant de la mer, afin d'y rester ou d'en sortir, suivant qu'il
hâtait ou contrariait la marche de leurs navires. Entendait-il des sons
produits par des verres mis en vibration, il remarquait que ces sons
différaient selon la masse du verre et selon le rapport de celle-ci à sa
capacité, à son évasement et à son contenu. De toutes ces remarques, il
résultait un instrument de musique, et Franklin inventait l'_harmonica_.
Examinait-il la perte de chaleur qui se faisait par l'ouverture des
cheminées et l'accumulation étouffante qu'en produisait un poêle fermé,
il tirait de ce double examen, en combinant ensemble ces deux moyens de
chauffage, une cheminée qui était économique comme un poêle, et un poêle
qui était ouvert comme une cheminée. Ce poêle en forme de cheminée
fut généralement adopté, et Franklin refusa une patente pour le vendre
exclusivement. «Comme nous retirons, dit-il, de grands avantages des
inventions des autres, nous devons être charmés de trouver l'occasion
de leur être utiles par les nôtres, et nous devons le faire avec
générosité.»

Mais une importante et glorieuse découverte fut celle de la nature de
la foudre et des lois de l'électricité. Il était réservé à la science
du dix-huitième siècle de connaître surtout les principes et les
combinaisons des corps, comme la science du dix-septième avait eu la
gloire de constater les règles mathématiques de leur pesanteur et de
leurs mouvements. Si l'un de ces grands siècles avait pénétré jusqu'aux
profondeurs de l'espace pour y découvrir la forme elliptique des astres,
y mesurer leur grandeur, y calculer leur marche, y assigner la force
respective de leurs attractions, l'autre, non moins sagace et non moins
fécond, était destiné, par le développement naturel de l'esprit humain,
à porter ses observations sur notre globe, sur la matière qui le
compose, l'atmosphère qui l'entoure, les fluides mystérieux qui
l'agitent, les êtres variés qui l'animent. A la fondation véritable
de l'astronomie devait succéder celle de la physique, de la chimie,
de l'histoire naturelle positives; à Galilée, à Keppler, à Huyghens, à
Newton, à Leibnitz, devaient succéder Franklin, Priestley, Lavoisier,
Berthollet, Laplace, Volta, Linné, Buffon et Cuvier.

Le fluide électrique était appelé non-seulement à être une de ses plus
belles découvertes, mais un de ses plus puissants moyens d'en opérer
d'autres; car, rendu maniable, il devenait un instrument incomparable
de décomposition. Sans se douter que la force attractive qui se trouvait
dans l'ambre ([Greek: êlektron] des anciens, d'où lui est venu le nom
d'_électricité_) et dans certains corps était la même que cette force
terrible qui tombait du ciel avec fracas au milieu des orages, on
l'étudiait avec soin depuis le commencement du siècle. Hawksbée l'avait
soumise, vers 1709, à quelques expériences. Gray et Welher, en 1728,
avaient démontré que cette substance se communiquait d'un corps à
l'autre, sans même que ces corps fussent en contact. Ils avaient
remarqué qu'on pouvait tirer des étincelles d'une verge de fer suspendue
en l'air par un lien en soie ou en cheveux, et que, dans l'obscurité,
cette verge de fer était lumineuse à ses deux bouts.

Le docte intendant des jardins du roi de France, Dufay, avait trouvé, en
1733, que le verre produisait par son frottement une autre électricité
que la résine, et il avait distingué l'électricité _vitreuse_ et
l'électricité _résineuse_. Désaguliers, de 1739 à 1742, avait donné
le nom de _conducteur_ aux tiges métalliques à travers lesquelles
l'électricité passait avec une rapide facilité. Enfin, en 1742,
l'appareil électrique imaginé dans le siècle précédent par Otto de
Guerike, l'habile inventeur de la machine pneumatique, ayant, par des
perfectionnements successifs, reçu son organisation définitive, le
professeur Bose à Wittemberg, le professeur Winkler à Leipsick, le
bénédictin Gordon à Erfurt, le docteur Ludolf à Berlin, avaient, par
d'assez fortes décharges, tué de petits oiseaux et mis le feu à l'éther,
à l'alcool et à plusieurs corps combustibles.

La science en était arrivée là: elle produisait quelques curieux
phénomènes dont elle ne donnait pas de satisfaisantes explications,
lorsque Franklin s'en occupa par hasard, mais avec génie. Dans un voyage
qu'il fit à Boston en 1746, l'année même où Muschenbroeck découvrit la
fameuse bouteille de Leyde et ses phénomènes bizarres, il assista à des
expériences électriques imparfaitement exécutées par le docteur
Spence, qui venait d'Écosse. Peu après son retour à Philadelphie, la
bibliothèque qu'il avait fondée reçut du docteur Collinson, membre de la
Société royale de Londres, un tube en verre, avec des instructions pour
s'en servir. Franklin renouvela les expériences auxquelles il avait
assisté, y en ajouta d'autres, et fabriqua lui-même avec plus de
perfection les machines qui lui étaient nécessaires. Il y ajouta la
charge par cascades, qui devint la première batterie électrique, dont
les effets furent supérieurs à ceux obtenus jusque-là. Avec sa sagacité
pénétrante et inventive, il vit d'abord que les corps à pointe avaient
le pouvoir d'attirer la matière électrique; il pensa ensuite que cette
matière était un fluide répandu dans tous les corps, mais à l'état
latent; qu'elle s'accumulait dans certains d'entre eux où elle était en
_plus_, et abandonnait certains autres où elle était en _moins_; que la
décharge avec étincelle n'était pas autre chose que le rétablissement de
l'équilibre entre l'électricité en _plus_, qu'il appela _positive_,
et l'électricité en _moins_, qu'il appela _négative_. Cette belle
conclusion le conduisit bientôt à une autre plus forte encore.

La couleur de l'étincelle électrique, son mouvement brisé lorsqu'elle
s'élance vers un corps irrégulier, le bruit de sa décharge; les effets
singuliers de son action, au moyen de laquelle il fondit une lame mince
de métal entre deux plaques de verre, changea les pôles de l'aiguille
aimantée, enleva toute la dorure d'un morceau de bois sans en altérer la
surface; la douleur de sa sensation, qui pour de petits animaux allait
jusqu'à la mort, lui suggérèrent la pensée hardie qu'elle provenait
de la même matière dont l'accumulation formidable dans les nuages
produisait la lumière brillante de l'éclair, la violente détonation
du tonnerre, brisait tout ce qu'elle rencontrait sur son passage
lorsqu'elle descendait du ciel pour se remettre en équilibre sur la
terre. Il en conclut l'identité de l'électricité et de la foudre. Mais
comment l'établir? Sans démonstration, une vérité reste une hypothèse
dans les sciences, et les découvertes n'appartiennent pas à ceux qui
affirment, mais à ceux qui prouvent.

Franklin se proposa donc de vérifier l'exactitude de sa théorie en
tirant l'éclair des nuages. Le premier moyen qu'il conçut fut d'élever
jusqu'au milieu d'eux des verges de fer pointues qui l'attireraient. Ce
moyen ne lui semblant point praticable parce qu'il ne trouva point de
lieu assez haut, il en imagina un autre. Il construisit un cerf-volant
formé par deux bâtons revêtus d'un mouchoir de soie. Il arma le bâton
longitudinal d'une pointe de fer à son extrémité la plus élevée. Il
attacha au cerf-volant une corde en chanvre, terminée par un cordon
en soie. Au point de jonction du chanvre, qui était conducteur de
l'électricité, et du cordon en soie qui ne l'était pas, il mit une clef,
où l'électricité devait s'accumuler, et annoncer sa présence par des
étincelles. Son appareil ainsi disposé, Franklin se rend dans une
prairie un jour d'orage. Le cerf-volant est lancé dans les airs par son
fils, qui le retient par le cordon de soie, tandis que lui-même, placé
à quelque distance, l'observe avec anxiété. Pendant quelque temps il
n'aperçoit rien, et il craint de s'être trompé. Mais tout d'un coup
les fils de la corde se roidissent, et la clef se charge. C'est
l'électricité qui descend. Il court au cerf-volant, présente son doigt à
la clef, reçoit une étincelle, et ressent une forte commotion qui aurait
pu le tuer, et qui le transporte de joie. Sa conjecture se change en
certitude, et l'identité de la matière électrique et de la foudre est
prouvée.

Cette vérification hardie, cette découverte immortelle qui devait le
placer au premier rang dans la science, fut faite en juin 1752. Ses
autres découvertes sur l'électricité dataient de 1747. Il avait
expliqué alors la décharge électrique de la bouteille de Leyde par le
rétablissement de l'équilibre entre l'électricité diverse qui réside
dans ses deux parties; les différences de l'électricité _vitreuse_
et _résineuse_, par les lois de l'électricité _positive_ et de
l'électricité _négative_. Dans ce moment, il expliqua la foudre par
l'électricité elle-même. Il conjectura aussi que l'éclat mystérieux des
aurores boréales provenait de décharges électriques opérées dans les
régions élevées de l'atmosphère, où l'air, devenu moins dense, donnait à
l'électricité une extension plus lumineuse.

De même que l'observation le menait ordinairement à une théorie, la
théorie était toujours suivie pour lui d'une application utile. Il
aimait à acquérir le savoir, mais encore plus à le faire servir aux
progrès et au bien-être du genre humain. Il constata que des tiges de
fer pointues, s'élevant dans l'air et s'enfonçant à quelques pieds dans
la terre humide ou dans l'eau, avaient la propriété ou de repousser
les corps chargés d'électricité, ou de donner silencieusement et
imperceptiblement passage au feu de ces corps, ou encore de recevoir ce
feu sans l'abandonner, s'il se précipitait sur elles par une décharge
instantanée, et de le conduire jusqu'à sa grande masse terrestre
sans qu'il fit aucun mal. Il conseilla dès lors de mettre à l'abri de
l'électricité formidable des nuages les monuments publics, les maisons,
les vaisseaux, au moyen de ces pointes salutaires qui les préservaient
des atteintes ou des effets de la foudre. Non-seulement il détermina le
mode d'action de ces pointes, mais il circonscrivit l'étendue circulaire
de leur influence. A la grande découverte de l'électricité céleste
il ajouta le bienfait rassurant des paratonnerres. L'Amérique et
l'Angleterre les adoptèrent et s'en couvrirent. L'orageuse atmosphère
fut désarmée de ses périls, et ceux-là seuls restèrent exposés aux coups
de la foudre que l'ignorance ou le préjugé détourna de s'en garantir.

La renommée de Franklin se répandit bientôt, avec sa théorie, dans le
monde entier. Une incrédulité négligente et presque railleuse avait
accueilli, dans la Société royale de Londres, ses premières assertions,
que le docteur Mitchell avait communiquées à cette illustre compagnie.
Le Traité et les lettres où Franklin avait raconté ses expériences
et développé ses explications y avaient été lus et écartés fort
dédaigneusement; mais la science triompha bientôt du préjugé, la science
qui a contre le doute la démonstration, et qui élève au-dessus du dédain
par la gloire. Le Traité de Franklin, que publia un membre même de
la Société royale, le docteur Fothergill, fut traduit en français,
en italien, en allemand. Répandu sur tout le continent, il fit une
révolution. Les expériences du philosophe américain, que Dalibard avait
faites à Marly-le-Roi en même temps que lui, furent répétées à Montbard
par le grand naturaliste Buffon; à Saint-Germain, par le physicien
Delor, devant Louis XV, qui voulut en être témoin; à Turin, par le
père Beccaria; en Russie, par le professeur Richmann, qui, recevant une
décharge trop forte, tomba foudroyé, et donna un martyr à la science.
Partout concluantes, elles firent adopter avec admiration le système
nouveau, qui fut appelé _franklinien_, du nom de son auteur.

Tout d'un coup célèbre, le sage de Philadelphie devint l'objet des
empressements universels, et fut chargé d'honneurs académiques. La
médaille de Godfrey Coley lui fut décernée par la Société royale de
Londres, qui, réparant son premier tort, le nomma l'un de ses membres,
sans l'astreindre au payement de vingt-trois guinées que chacun
de ceux-ci versait en y entrant. Les universités de Saint-André et
d'Édimbourg en Écosse, celle d'Oxford en Angleterre, lui conférèrent le
grade de docteur, qui servit depuis lors à le désigner dans le monde.
L'Académie des sciences de Paris se l'associa, comme elle s'était
associé Newton et Leibnitz. Les divers corps savants de l'Europe
l'admirent dans leur sein. A cette gloire de la science, qu'il aurait
étendue encore s'il y avait consacré son esprit et son temps, il ajouta
la gloire politique. Il fut accordé à cet homme, heureux parce qu'il
fut sensé, grand parce qu'il eut un génie actif et un coeur dévoué, de
servir habilement et utilement sa patrie durant cinquante années,
et, après avoir pris rang parmi les fondateurs immortels des vérités
naturelles, de compter au nombre des libérateurs généreux des peuples.



                           DEUXIÈME PARTIE



CHAPITRE VII

Vie publique de Franklin.--Divers emplois dont il est investi par la
confiance du gouvernement et par celle de la colonie.--Son élection
à l'Assemblée législative de la Pensylvanie.--Influence qu'il y
exerce.--Ses services militaires pendant la guerre avec la France.--Ses
succès à Londres comme agent et défenseur de la colonie contre les
prétentions des descendants de Guillaume Penn, qui en possédaient le
gouvernement héréditaire.


La vie publique de Franklin avait commencé bien avant que se terminât sa
vie commerciale. Il les mêla quelque temps ensemble, jusqu'à ce qu'il se
consacrât tout à fait à la première en abandonnant la seconde. Dès 1736,
il avait été nommé secrétaire de l'Assemblée législative de Pensylvanie.
Le maître général des postes en Amérique l'avait désigné, en 1737, comme
son délégué dans cette colonie. A la mort de ce fonctionnaire important,
survenue en 1753, le gouvernement britannique, appréciant son habileté,
l'investit de cette grande charge, qui lui offrit l'occasion de rendre
les relations plus actives et la civilisation plus étendue en Amérique,
de procurer à l'Angleterre un revenu postal plus considérable, et de
percevoir lui-même de vastes profits. Il déboursa beaucoup d'argent
pendant les premières années pour améliorer ce service, qui rapporta
ensuite trois fois plus, et dont se ressentirent utilement l'agriculture
et le commerce des colonies.

La confiance qu'inspiraient son intelligente sagesse et son inaltérable
justice lui valut les emplois les plus divers. Le gouverneur le nomma
juge de paix; la corporation de la cité le choisit pour être l'un des
membres du conseil commun, et ensuite _alderman_. Ses concitoyens, sans
qu'il briguât leur suffrage, l'envoyèrent à l'assemblée de la province,
et renouvelèrent d'eux-mêmes son mandat par dix élections successives.
Il avait pour maxime de ne jamais _demander, refuser ni résigner aucune
place_, et il les remplissait toutes aussi bien que s'il n'en avait eu
qu'une seule.

Entré dans l'Assemblée de Pensylvanie, il y obtint un crédit immense.
Il devint l'âme de ses délibérations, et rien ne s'y fit sans qu'il en
inspirât le projet et qu'il en dirigeât l'exécution. Il avait toujours
soin de disposer les esprits à ce qu'il fallait voter ou entreprendre
par des publications courtes, vives, concluantes, qui lui valaient
l'assentiment du public et entraînaient sa coopération. C'est ainsi
qu'il fut le conseiller permanent de la colonie pendant la paix, et même
son défenseur militaire pendant les guerres qui survinrent, après 1742
et 1754, entre la Grande-Bretagne et la France. Ces deux guerres, dont
l'une éclata au sujet de la succession d'Autriche, et dont l'autre
s'éleva à l'occasion de la Silésie que le roi de Prusse avait depuis
peu conquise, divisèrent ces deux grandes puissances, qui embrassaient
toujours des partis différents, par rivalité de politique et opposition
d'intérêts. Durant la première, la France ayant attaqué, de concert
avec le roi de Prusse, la maison d'Autriche, l'Angleterre se déclara
en faveur de l'impératrice Marie-Thérèse; durant la seconde, la France
s'étant unie à Marie-Thérèse pour envahir les États du roi de Prusse,
l'Angleterre devint la protectrice de Frédéric II. Les effets de leur
désaccord s'étendirent du continent d'Europe à celui d'Amérique.

Il fallut mettre les colonies en état de défense. La Pensylvanie en
avait particulièrement besoin; elle n'avait ni troupes ni armes. Sur la
provocation de Franklin, dix mille hommes s'associèrent pour s'organiser
en milice et pour acquérir des canons. On en acheta huit à Boston, on
en commanda à Londres; et Franklin alla en réclamer auprès du gouverneur
royal de New-York, Clinton, qui ne voulait pas en donner d'abord, et de
qui il en obtint dix-huit au milieu des épanchements adroits d'un repas.
Il fut aussi chargé de négocier à Carlisle un traité défensif avec
les six nations indiennes qui habitaient entre le lac Ontario et les
frontières des colonies anglo-américaines. Ce traité, qu'il conclut
de concert avec le président Norris, délégué comme lui auprès des
belliqueux sauvages de la confédération iroquoise, couvrit au delà des
monts Alleghanys les colonies que les batteries de canon protégèrent sur
le littoral de la mer.

Mais le danger devint plus redoutable pendant la guerre de Sept Ans. Les
Français du Canada, avec les sauvages de leur parti, descendirent
les lacs pour attaquer les colonies anglaises du côté du continent.
Celles-ci, alarmées, envoyèrent des commissaires à Albany pour aviser,
avec les six nations indiennes, aux moyens de défense. Ces commissaires,
au nombre desquels était Franklin, se réunirent en congrès la mi-juin de
l'année 1754. Pour la première fois, on conçut et on proposa des projets
d'_union_ des treize colonies. Celui que présenta Franklin fut préféré
à tous les autres. Il confiait le gouvernement de l'_Union_ à un
_président_ nommé par la couronne et payé par elle, et en remettait la
suprême direction à un _grand conseil_ choisi par les représentants du
peuple qui composaient les diverses assemblées coloniales. Ce plan, à
peu près semblable à celui qu'adoptèrent les colonies au moment de leur
émancipation, fut voté à l'unanimité dans le congrès d'Albany.

Mais il ne se réalisa point. Le gouvernement métropolitain le trouva
trop démocratique, et y vit des dangers pour lui. Il craignit que les
colonies ne devinssent belliqueuses en se défendant, et qu'en apprenant
à se suffire à elles-mêmes elles ne parvinssent à se passer de lui. Il
aima donc mieux se charger de leur défense, et il y envoya le général
Braddock avec deux régiments. Les assemblées coloniales, de leur côté,
eurent peur d'accroître la prérogative royale en mettant à leur tête
un _président_ qui dépendrait de la couronne; et elles ne voulurent pas
s'exposer à affaiblir leur existence particulière par l'établissement
d'une administration générale qui, les représentant toutes, serait
supérieure à chacune d'elles. Cette organisation commune, qui devait
faire la force, assurer la liberté, devenir la gloire des treize
colonies changées en _États-Unis_, ne pouvait être un acte de simple
prévoyance, mais de pressante nécessité. Elle fut ajournée de vingt ans.

Le général Braddock débarqua en Virginie, pénétra dans le Maryland, et
se disposa, après avoir franchi les Alleghanys, à s'avancer, en longeant
les lacs, jusqu'aux frontières du Canada. Les moyens de transport lui
manquaient. L'actif et ingénieux Franklin lui procura en quelques jours
cent cinquante chariots et quinze cents chevaux de selle et de bât
qui lui étaient nécessaires. Il n'y parvint point sans s'engager
personnellement pour quatre cent quatre-vingt mille francs envers ceux
qui les fournirent. Secondé par l'industrieux dévouement de Franklin,
le général Braddock se mit en marche ayant à côté de lui le colonel
virginien George Washington, qui, à peine âgé de vingt-deux ans, avait
donné des signes éclatants d'une bravoure entreprenante et froide et
d'une prudence forte. Au début de la guerre, il avait surpris et mis
en fuite un détachement de Français commandé par Jumonville, qui avait
succombé dans cette rencontre; il connaissait parfaitement ce genre de
guerre. Mais le général Braddock, qui ne savait que la guerre régulière,
voulut se battre dans les ravins boisés de l'Amérique comme il aurait
pu le faire dans les plaines découvertes de l'Europe. Il marcha avec
des masses compactes contre des ennemis embusqués et des Indiens épars.
Après avoir franchi les gués de la Monongahela pour aller attaquer
le fort Duquesne, il fut surpris, mis en déroute, et tué. Sur
quatre-vingt-six officiers de sa petite armée, vingt-six restèrent sur
le champ de bataille et trente-sept furent blessés. George Washington,
qui eut quatre balles dans son habit et deux chevaux tués sous lui,
se retira avec les débris des troupes anglaises. Le jeune arpenteur de
Virginie et l'ancien garçon imprimeur de Philadelphie, qui devaient se
rendre l'un et l'autre si célèbres plus tard en défendant l'indépendance
des colonies contre l'Angleterre, se distinguèrent alors en protégeant
la sûreté des colonies contre la France.

Après la défaite de Braddock, Franklin fit voter par l'Assemblée de
Pensylvanie une taxe de cinquante mille livres sterling (un million deux
cent mille francs), à ajouter aux dix mille livres sterling (deux
cent quarante mille francs) qui avaient été levées auparavant, sur sa
proposition. Il obtint qu'on organisât régulièrement la milice, et
qu'on la formât aux manoeuvres. Comme la frontière de cette colonie se
trouvait particulièrement exposée aux invasions, et que les colons y
étaient attaqués par les sauvages qui dévastaient leurs habitations, les
tuaient et les scalpaient, Franklin fut chargé de la protéger au moyen
d'une ligne de forts. Se plaçant à la tête d'une troupe d'environ cinq
cents hommes armés de fusils et de haches, Franklin, qui était bon à
tout, s'avança vers le nord-ouest, à l'âge de cinquante ans, dans les
rigueurs du mois de janvier de l'année 1756, bivaqua au milieu des
pluies et des neiges, fit le général et l'ingénieur, poursuivit les
Indiens, qu'il éloigna, et éleva, dans des lieux propices et à des
distances convenables, trois forts qui se soutenaient mutuellement. Dans
ces forts construits avec des troncs d'arbres, entourés de fossés et de
palissades, il laissa de petites garnisons sous les ordres du colonel
Clapham, très-expérimenté dans la guerre contre les sauvages.

A son retour de Philadelphie, le régiment de la province le nomma son
colonel. Cette nomination, qui lui avait été offerte et qu'il avait
refusée dès 1742, il l'accepta en 1756; il passa en revue douze cents
hommes bien équipés, pleins d'ardeur, enorgueillis de l'avoir pour chef.
Mais le gouvernement britannique, conservant sa défiance à l'égard des
colonies, cassa les bills qui y organisaient des forces permanentes,
enleva les grades qui avaient été conférés, et pourvut à leur défense
en y envoyant le général Loudon. Il leur demandait des taxes et non des
troupes.

Cette question des taxes devint dès ce moment une source de difficultés,
et mit les talents de Franklin dans un jour nouveau et éclatant. Avant
de susciter le grave conflit qui divisa la Grande-Bretagne et ses
colonies, elle amena une lutte très-vive entre la Pensylvanie et les
héritiers de Guillaume Penn, qui étaient les _propriétaires_ de cette
colonie, d'après la charte de son établissement. Penn en avait été tout
à la fois le fondateur et le gouverneur. Cédant une partie du vaste
terrain qu'il avait reçu, il avait soustrait le reste de ses immenses
domaines à toute espèce de taxe, afin de soutenir par là les charges et
l'éclat du gouvernement colonial. Moyennant cette exemption d'impôts,
il ne devait recevoir aucune rétribution pécuniaire. Ses descendants
n'étaient plus dans la même position que lui; ils avaient quitté la
colonie pour s'établir en Angleterre. N'ayant plus l'administration
directe de la province, mais y déléguant des gouverneurs payés par elle,
ils avaient perdu le droit d'exemption de taxes accordé à leur ancêtre
sous une condition qui n'existait plus. Ils ne persistaient pas moins
à l'exiger; et, dans les instructions qu'ils donnaient à leurs
mandataires, ils leur avaient interdit de sanctionner les bills qui
n'affranchiraient pas leurs propriétés des charges imposées au reste
de la province. Depuis quelque temps le désaccord était devenu d'autant
plus animé à cet égard, que l'Assemblée avait voté des levées d'argent
fréquentes et considérables pour les besoins et la défense de la
colonie. Les domaines des _propriétaires_ étaient tout aussi bien
protégés que ceux des colons, et il était juste qu'ils contribuassent
également aux charges publiques. Néanmoins il avait fallu employer
des moyens termes suggérés par l'adresse de Franklin, pour décider les
gouverneurs à ne pas s'y montrer contraires.

Mais enfin, en 1757, l'Assemblée ayant voté pour le _service du roi_ une
somme de cent mille livres sterling (deux millions quatre cent quarante
mille francs), dont une partie devait être remise au général Loudon, le
gouverneur Denny en interdit la levée, parce qu'elle devait peser aussi
sur les biens des _propriétaires_. Les représentants de la Pensylvanie,
indignés de cet acte d'égoïsme et d'injustice, députèrent Franklin à
Londres avec une pétition au roi, pour se plaindre de ce que l'autorité
du gouverneur s'exerçait au détriment des privilèges de la colonie et
des intérêts de la couronne.

Arrivé en Angleterre, le délégué de la Pensylvanie y trouva l'opinion
publique mal instruite et mal disposée. On avait représenté la colonie
comme ingrate envers les descendants de son fondateur, et comme refusant
elle-même les moyens de résister aux Français du Canada et de repousser
les sauvages des hauts lacs. Avec son habileté patiente, Franklin
s'occupa de faire connaître la question avant de chercher à la faire
résoudre. Il écrivit des articles dans les journaux, et il publia
un ouvrage concluant _sur la constitution de la Pensylvanie et les
différends qui s'étaient élevés_ entre les gouverneurs et l'Assemblée
de la colonie. Quand il eut rendus évidents le droit de la colonie et
le tort des _propriétaires_; quand il eut montré que la première avait
toujours agi dans un intérêt général et juste, que les seconds avaient
recherché la satisfaction d'un intérêt particulier et non fondé, il
poursuivit l'affaire devant les lords du conseil, qui en étaient les
juges. Les _propriétaires_, redoutant une condamnation, entrèrent en
arrangement. Ils se soumirent à être taxés dans leurs biens, à
condition qu'ils le seraient d'une manière modérée et équitable. Cette
transaction, ménagée par Franklin, fut agréée par la colonie.

Le succès qu'avait obtenu l'habile négociateur de la Pensylvanie lui
fit un grand honneur dans le reste de l'Amérique. Aussi le Maryland, le
Massachussets, la Géorgie, pleins de confiance en lui, le nommèrent leur
agent auprès de la métropole. Il rendit profitable à toute l'Amérique
anglaise la prolongation de son séjour à Londres. Ce fut sur son conseil
et d'après ses indications que le premier et le plus grand des Pitt,
lord Chatham, entreprit et exécuta la conquête du Canada. Franklin lui
démontra ensuite combien la conservation de cette colonie française
serait utile à la sûreté des colonies de la Grande-Bretagne, qui ne
pourraient plus être envahies ou inquiétées du côté de la terre ferme.
Après en avoir provoqué la conquête, il en prépara la cession. Le traité
du 10 février 1763, qui termina la guerre de Sept Ans, laissa le Canada
à l'Angleterre. Dès ce moment les colonies anglaises furent à l'abri
de tout danger sur le continent américain, et purent se développer sans
obstacle vers l'ouest. Lorsque Franklin, dont le fils avait été nommé
gouverneur de New-Jersey, retourna à Philadelphie dans l'été de 1762,
l'Assemblée de Pensylvanie, voulant le dédommager de ses dépenses et
reconnaître l'efficace intervention de son patriotisme, lui accorda une
indemnité de cinq mille livres sterling (cent vingt mille francs), et
lui adressa des remercîments publics, _tant_, dit-elle, _pour s'être
fidèlement ac__quitté de ses devoirs envers la province que pour avoir
rendu des services nombreux et importants à l'Amérique en général,
pendant son séjour dans la Grande-Bretagne_.

Après les différends de la Pensylvanie avec les descendants de son
fondateur, survinrent des contestations plus graves entre toutes les
colonies et la métropole. Cette fois aussi Franklin fut chargé
de soutenir les droits de l'Amérique contre les prétentions de
l'Angleterre.



CHAPITRE VIII

Seconde mission de Franklin à Londres.--Ses habiles négociations pour
empêcher une rupture entre l'Angleterre et l'Amérique, au sujet des
taxes imposées arbitrairement par la métropole à ses colonies.--Objet
et progrès de cette grande querelle.--Rôle qu'y joue Franklin.--Sa
prévoyance et sa fermeté.--Écrits qu'il publie.--Trames qu'il
découvre.--Outrages auxquels il est en butte devant le conseil privé
d'Angleterre.--Calme avec lequel il les reçoit, et souvenir profond
qu'il en conserve.


Franklin n'avait pas combattu avec tant de persévérance et de succès
les exigences des _propriétaires_ de la Pensylvanie sans encourir leur
inimitié. Ceux-ci, appuyés sur l'autorité du gouverneur, secondés par
les partisans qu'ils conservaient encore dans la colonie, mirent tout
en oeuvre pour écarter leurs adversaires de l'Assemblée, lors de son
renouvellement à l'automne de 1764. Ils dirigèrent particulièrement
leurs efforts contre l'élection de Franklin, qu'ils parvinrent à
empêcher. Après quatorze années d'un mandat toujours donné sans
opposition, toujours rempli avec dévouement, Franklin fut dépossédé de
son siége dans l'assemblée coloniale; mais son parti, qui y conservait
la majorité, l'envoya de nouveau, comme agent de la province, auprès de
la cour d'Angleterre.

La veille de son départ, il fit à ses compatriotes des adieux touchants:
«Je vais, dit-il, prendre congé peut-être pour toujours du pays que je
chéris, du pays dans lequel j'ai passé la plus grande partie de ma vie.
Je souhaite toutes sortes de bonheur à mes ennemis.»

Il était chargé de supplier le roi de racheter des _propriétaires_ le
droit de gouverner la colonie. Mais un plus grand rôle l'attendait
en Angleterre. «Cette seconde mission, dit le docteur William Smith,
semblait avoir été préordonnée dans les conseils de la Providence; et
l'on se souviendra toujours, à l'honneur de la Pensylvanie, que l'agent
choisi pour soutenir et défendre les droits d'une seule province à la
cour de la Grande-Bretagne, devint le champion intrépide des droits
de toutes les colonies américaines, et qu'en voyant les fers qu'on
travaillait à leur forger il conçut l'idée magnanime de les briser avant
qu'ont pût les river.»

La querelle commença bientôt. Une taxe que le parlement d'Angleterre
voulut, en 1765, étendre aux colonies, en fut le premier signal. Les
Anglais jouissaient, dans toute l'étendue de l'empire britannique, des
garanties politiques et civiles que leurs ancêtres avaient consacrées
par la _grande charte_ et par le _bill des droits_. La sûreté de leurs
personnes, la liberté de leur pensée, la possession protégée de leurs
biens, le vote discuté de l'impôt, le jugement par jury, l'intervention
dans les affaires communes, voilà ce qu'ils tenaient de leur naissance
et ce qu'ils devaient aux institutions de leur pays, si laborieusement
acquises, si patiemment perfectionnées, si respectueusement maintenues.
Ces garanties inviolables de leur liberté et de leur propriété, cette
participation aux lois qui devaient les régir, les colons anglais
les avaient transportées avec eux sur les rivages de l'Amérique
septentrionale en s'y établissant. Ils les pratiquaient avec une fierté
tranquille; il y étaient attachés invinciblement comme à un droit de
leur sang, à une habitude de leur vie, à la première condition de leur
honneur et de leur bien-être.

Quoique les treize colonies n'eussent pas la même composition sociale ni
la même administration politique, elles avaient toutes les institutions
fondamentales de l'Angleterre. Au sud et au nord de l'Hudson, les
colonies différaient entre elles par la nature de leur population et le
mode de leur culture. Au sud de l'Hudson, la Virginie, les Carolines, la
Géorgie, avaient une organisation territoriale plus aristocratique.
Les propriétaires y possédaient de plus vastes domaines; ils les
transmettaient à leurs fils aînés, d'après la loi de succession de la
métropole; en beaucoup d'endroits, il les faisaient cultiver par des
esclaves. Au nord, au contraire, l'égalité civile la plus parfaite,
fortifiée par l'indépendance chrétienne la plus absolue, avait rendu
les colonies de Connecticut, de Rhode-Island, de Massachussets, de
New-Hampshire, etc., des États purement démocratiques. Il n'y avait
ni différence dans les conditions, ni majorats dans les familles, ni
travail servile dans les campagnes; on n'y trouvait ni propriétaires
puissants ni cultivateurs esclaves.

Non-seulement la composition, mais le gouvernement des colonies
n'étaient pas les mêmes. Ainsi, d'après les chartes de leur fondation,
les unes, comme la Pensylvanie, le Maryland, les Carolines et la
Géorgie, cédées en propriété à un homme ou à un établissement, avaient à
leur tête un gouverneur désigné par leurs _propriétaires_. Ce
gouverneur y était chargé du pouvoir exécutif, et les administrait sous
l'inspection et le contrôle de la couronne. D'autres, à l'instar de
New-York, étaient régies par un gouverneur royal; d'autres, enfin,
au nombre desquelles se trouvaient le Connecticut, le New-Jersey, le
Massachussets, Rode-Island, le New-Hampshire, s'administraient sous le
patronage de la mère patrie.

Mais si les colonies différaient sous ces rapports, elles se
ressemblaient sous d'autres. Ainsi toutes étaient divisées en communes
qui formaient le comté, en comtés qui formaient l'État, en attendant
que les États formassent l'_Union_. Dans toutes, les communes décidaient
librement les affaires locales; les comtés nommaient des représentants
à l'Assemblée générale de l'État, qui était comme le parlement des
colonies. Ce parlement, où l'on délibérait sur les intérêts communs de
la colonie, où l'on faisait les bills qui devaient la régir, où l'on
votait les taxes nécessaires à ses besoins, était plus démocratique
que le parlement d'Angleterre. Il ne formait qu'une chambre, la grande
noblesse féodale et le corps épiscopal, qui, dans la mère patrie,
avaient donné naissance à la chambre des lords, n'ayant point traversé
les mers. Il y avait bien une noblesse dans la Virginie et dans la
Caroline, mais, en général, les émigrants qui avaient fondé les colonies
appartenaient aux communes. La division de l'autorité législative, qui
n'y existait point en vertu de la différence des classes, ne s'y était
pas encore opérée, comme cela se fit après la guerre de l'indépendance,
selon la science des pouvoirs. L'institution d'une pairie héréditaire
n'avait pas été remplacée par l'établissement d'un sénat électif; une
seule Assemblée, annuellement nommée, exerçait dans chaque colonie la
souveraineté, sous le contrôle et la sanction du gouverneur.

Jusqu'alors, les colonies avaient exercé le droit de se taxer
elles-mêmes. Le roi leur demandait, par l'entremise des gouverneurs, les
subsides qui étaient nécessaires à la mère patrie, et elles votaient
ces subsides librement. Outre les sommes extraordinaires que les
Anglo-Américains accordaient dans ces moments de besoin, ils payaient
sur leurs biens et sur leurs personnes des impôts montant à dix-huit
pence par livre sterling; sur tous leurs offices, toutes leurs
professions, tous leurs genres de commerce, des taxes proportionnées à
leur gain, et s'élevant à une demi-couronne par livre. Ils acquittaient
en outre un droit sur le vin, sur le rhum, sur toutes les liqueurs
spiritueuses, et versaient au fisc anglais dix livres sterling par
tête de nègres introduits dans les colonies à esclaves. Ce revenu
considérable, que le gouvernement britannique percevait dans l'Amérique
du Nord, correspondait à un profit non moins étendu qu'en retirait
la nation anglaise en y exerçant le monopole du commerce et de la
navigation. La métropole fournissait ses colonies de tous les objets
manufacturés qu'elles consommaient. Celles-ci, dont la population et la
richesse s'accroissaient avec une étonnante rapidité, avaient couvert de
villes laborieuses et d'opulentes cultures une côte naguère déserte et
boisée. Un peu plus d'un siècle avait suffi pour transformer quelques
centaines de colons anglais en un peuple de deux millions cinq cent
mille Américains, qui tirait de l'Angleterre, trois ans avant sa rupture
avec elle, pour six millions vingt-deux mille cent trente-deux livres
sterling de marchandises. Cette somme équivalait presque à la totalité
des exportations anglaises dans le monde entier pendant l'année 1704,
c'est-à-dire moins de trois quarts de siècle auparavant. Le revenu pour
le trésor public, le gain pour la nation, la grandeur pour l'État, qui
résultaient du prospère développement des colonies, de leur attachement
filial et de leur libre dépendance, l'Angleterre les compromit par une
orgueilleuse avidité et un téméraire esprit de domination.

Dès 1739, on avait proposé à Robert Walpole de les imposer, pour aider
la métropole à soutenir la guerre contre l'Espagne; mais l'adroit et
judicieux ministre avait répondu en ricanant: «Je laisse cela à faire
à quelqu'un de mes successeurs qui aura plus de courage que moi et
qui aimera moins le commerce. Ce successeur se rencontra en 1764. Le
ministre Grenville ne craignit pas d'entrer dans la voie périlleuse des
usurpations, en transportant au parlement britannique le droit de taxe,
qui avait appartenu jusque-là aux assemblées américaines. Ce n'était pas
seulement une innovation, c'était un coup d'État. Les colonies n'avaient
point de représentant dans la Chambre des communes d'Angleterre, et ne
pouvaient être légalement soumises à des décisions qu'elles n'avaient
pas consenties. Grenville, néanmoins, présenta en 1764 au parlement, et
fit adopter par lui en 1765, l'_acte du timbre_, qui frappait d'un droit
toutes les transactions en Amérique, en obligeant les colons à acheter,
à vendre, à prêter, à donner, à tester, sur du papier marqué, imposé par
le fisc.

Déjà mécontentes de certaines résolutions prises en parlement dans
l'année 1764, pour grever de taxes le commerce américain rendu
libre avec les Antilles françaises, et pour limiter les payements en
papier-monnaie et les exiger en espèces, les colonies ne se continrent
plus à cette nouvelle. Elles regardèrent l'acte du timbre comme
une atteinte audacieuse portée à leurs droits et un commencement de
servitude si elles n'y résistaient pas: elles l'appelèrent la _folie de
l'Angleterre_ et la _ruine de l'Amérique_. Dans leur indignation unanime
et tumultueuse, qui éclata en mouvements populaires et en délibérations
légales, elles défendirent de se servir du papier marqué, contraignirent
les employés chargés de le vendre à se démettre de leur office,
pillèrent les caisses dans lesquelles il était transporté, et le
brûlèrent. Les journaux américains, alors nombreux et hardis, soutinrent
qu'il fallait _s'unir_ ou _mourir_. Un congrès, composé des députés de
toutes les colonies, s'assembla (7 octobre 1765) à New-York, et, dans
une pétition énergique, se déclara résolu, tout en restant fidèle à la
couronne, à défendre sans fléchir ses libertés. Faisant usage des
armes redoutables qu'ils pouvaient employer contre l'Angleterre,
les Anglo-Américains s'engagèrent mutuellement à se passer de ses
marchandises, opposant ainsi l'intérêt de son commerce à l'ambition de
son gouvernement. Une ligue de _non-importation_ fut conclue, et,
qui mieux est, observée. L'Amérique rompit commercialement avec la
Grande-Bretagne.

Devant ces fortes manifestations et ces habiles mesures, la métropole
céda. Un ministère nouveau, formé par le marquis de Rockingham, remplaça
le cabinet que Grenville dirigeait avec une témérité si entreprenante.
Franklin, entendu par la Chambre des communes, mit tant de clarté
dans ses renseignements, tant d'esprit dans ses observations, tant de
justesse dans ses conseils, qu'il contribua puissamment à ruiner l'acte
du timbre, dont il fit sentir tout le poids pour l'Amérique et tout le
péril pour l'Angleterre. Cet acte fut révoqué le 22 février 1766, mais
avec une sagesse incomplète.

En effet, le gouvernement anglais renonça à une imprudente mesure, mais
il ne se désista point du droit exorbitant qu'il s'était arrogé de la
prendre. Il prétendait que le pouvoir législatif du parlement s'étendait
sur toutes les parties du territoire britannique. La révocation de
l'acte du timbre fut donc accompagnée d'un bill établissant que le roi,
les lords et les communes de la Grande-Bretagne avaient le droit de
faire des lois et des statuts obligatoires pour les colonies. Cette
dangereuse théorie ne tarda point à recevoir une nouvelle application.
Dans l'été de 1769, le gouvernement anglais, croyant que les colonies
supporteraient plus facilement une taxe indirecte ajoutée au prix des
objets de consommation qu'elles tiraient de la métropole, mit un droit
sur le verre, le papier, le cuir, les couleurs et le thé. Il
recommença ainsi la lutte qui devait aboutir cette fois à un entier
assujettissement ou à une indépendance absolue des colonies.

L'Amérique résista à l'impôt des marchandises avec la même énergie et la
même unanimité qu'à la taxe du timbre. La province de Massachussets,
qui était la plus populeuse et la plus puissante, donna le signal de
l'opposition. Elle avait provoqué la réunion du congrès de New-York en
1765, elle provoqua alors le renouvellement de la ligue coloniale contre
l'importation des produits anglais. Son Assemblée ordinaire ayant été
dissoute, elle convoqua hardiment une Assemblée extraordinaire sous le
non de _Convention_. Elle s'imposa ces généreux sacrifices qui annoncent
chez les peuples le profond sentiment du droit et les préparent, par les
rudes efforts de la vertu, au difficile usage de la liberté. Des troupes
furent envoyées dans Boston, capitale de cette province, où le sang
coula, mais où la résistance ne faiblit point. La ligue fut signée dans
les treize colonies. Partout on s'imposa des privations: on renonça
à prendre du thé, on se vêtit grossièrement; on rejeta les matières
premières et les objets manufacturés venant d'Angleterre; on ne consomma
que les produits de l'Amérique, dont les fabriques naissantes furent
protégées par des souscriptions. Unanimes et persévérantes dans leur
système de _non-importation_, les colonies annulèrent ainsi le droit que
s'arrogeait la métropole, en repoussant ses marchandises.

La perte imminente de ce vaste débouché, l'inutile et sanglant emploi
des troupes envoyées de New-York dans le Massachussets, la crainte de
détacher l'Amérique de l'Angleterre en l'habituant à lui désobéir et en
l'obligeant à la détester, semblèrent ramener un moment le gouvernement
britannique à de meilleurs conseils. Lord North, chef d'un nouveau
ministère, supprima, le 5 mars 1770, toutes les taxes établies sur
les marchandises, excepté celle sur le thé. Ce n'était point assez.
La réconciliation ne fut pas entière, la défiance se maintint. Des
confédérations secrètes se formèrent pour la défense des libertés
américaines, et la lutte, restée sourde en 1771, reprit en 1772, lorsque
le gouvernement anglais résolut d'assurer l'exécution de ses lois dans
les colonies en y mettant les divers magistrats sous la dépendance
unique de la couronne.

Franklin n'était point resté inactif durant cette longue crise. Après
son efficace intervention contre la taxe du timbre, il avait été nommé
agent du Massachussets, du New-Jersey et de la Géorgie. Il n'avait rien
oublié pour réconcilier la Grande-Bretagne et l'Amérique, en éclairant
l'une sur ses intérêts, et en soutenant l'autre dans ses droits. Il
aurait voulu maintenir l'intégrité de l'empire britannique, mais il
était trop clairvoyant pour ne pas en apercevoir l'extrême difficulté.
Il jugea de bonne heure, avec son ferme bon sens, toute la gravité
et toute l'étendue du désaccord survenu. Il prévit que ce désaccord
conduirait presque inévitablement à une rupture; que cette rupture
entraînerait une guerre redoutable; que cette guerre exigerait des
sacrifices prolongés; que, pour persévérer dans ces sacrifices, déjà
difficiles aux peuples fortement constitués, un peuple nouveau devait
se pénétrer peu à peu des sentiments de patriotisme et de dévouement qui
les inspirent; qu'il fallait, pour lui donner ces sentiments, épuiser
tous les moyens de conciliation, et le convaincre ainsi tout entier
qu'il ne lui restait d'autre ressource que celle de s'insurger et de
vaincre.

C'est d'après cette opinion, que partageaient avec lui John Jay, John
Adams, George Washington, Thomas Jefferson, et d'autres excellents
personnages qui prirent rang parmi les sauveurs de l'Amérique, qu'il se
conduisit, soit dans ses rapports avec le gouvernement métropolitain,
soit dans ses conseils à ses compatriotes. Il publia de nombreux
écrits pour éclairer l'Angleterre sur l'injustice et la faute qu'elle
commettait. Il exposa d'une manière claire et piquante les priviléges
et les griefs des colonies. Dans le premier ouvrage qu'il imprima,
avec cette épigraphe: _Les flots ne se soulèvent que lorsque le vent
souffle_, il prouva que le parlement où les colonies n'étaient point
représentées, n'avait pas plus le droit de les taxer qu'il ne possédait
celui de taxer le Hanovre. Afin de mettre en évidence l'absurdité de
cette prétention, il fit imprimer et répandre un édit supposé du roi de
Prusse, qui établissait une taxe sur les habitants de l'Angleterre comme
descendants d'émigrés de ses domaines. Ne se contentant point de la
démonstration du droit, il s'adressa à l'intérêt de l'Angleterre et
l'avertit que, si elle persistait dans ce système d'illégalité et
d'oppression, elle perdrait les colonies et se mutilerait de ses propres
mains. C'est ce qu'il exposa, sous la forme ironique du conseil, dans
une brochure intitulée _Moyen de faire un petit État d'un grand empire_.

Mais ses sages avis, ses courageuses remontrances, ses ingénieuses et
prophétiques menaces, n'eurent aucune influence sur le gouvernement
britannique. Il est des moments où ceux qui conduisent les États ne
voient et n'écoutent rien. On ne les éclaire pas en les avertissant, on
les irrite. Franklin devint suspect aux ministres anglais et haï du roi.
On l'accusa de fomenter la résistance des colonies et de les pousser
à rompre avec la métropole, d'après un plan perfidement conçu
et astucieusement suivi. La couronne étendit donc sur elles ses
usurpations, et crut, en diminuant leurs priviléges, les priver des
moyens de lui désobéir. C'est alors qu'elle voulut y placer dans
sa dépendance la justice comme l'administration. Introduisant cette
innovation dans le Massachussets, elle paya le président de la cour
supérieure, qui avait reçu jusqu'alors ses appointements de la colonie.
L'Assemblée protesta; elle fut dissoute. Le complot contre les libertés
de cette puissante province ne s'arrêta point là. Le gouverneur
Hutchinson, le secrétaire André Olivier, et quelques colons infidèles,
avaient écrit en Angleterre pour provoquer la révocation de la charte du
Massachussets et l'emploi de mesures coercitives. Ces lettres tombèrent
entre les mains de Franklin, qui les communiqua à ses commettants.
L'indignation qu'on en ressentit dans la colonie fut extrême. La chambre
des représentants porta plainte contre les coupables auteurs de cette
correspondance, comme ayant suggéré des mesures tendant à détruire
l'harmonie entre la Grande-Bretagne et la colonie de Massachussets,
fait introduire une force militaire dans cette colonie, et comme s'étant
rendus responsables des malheurs causés par la collision des soldats
et des habitants. Elle les accusa devant le conseil privé d'Angleterre.
Franklin fut chargé de poursuivre l'accusation.

Le ministère anglais et le roi George, qui le détestaient, crurent
avoir trouvé l'occasion de le perdre en le diffamant. Un avocat hardi,
facétieux, impudent, nommé Wedderburn, fut chargé de défendre les
accusés et d'outrager l'accusateur. Le vénérable docteur Franklin, que
le monde entier admirait et respectait, fut, pendant plusieurs heures,
en butte à de grossiers sarcasmes et aux plus violentes injures.
L'avocat Wedderburn le traita de _voleur_ de lettres, dit qu'il voulait
le _faire marquer du sceau de l'infamie_, et il provoqua plusieurs fois
le rire indécent des lords du conseil, qui s'associèrent aux outrages
de ce déclamateur vénal. Quant à lui, assis en face de l'avocat, il
l'écouta fort tranquillement et du visage le plus serein. A chaque
injure il faisait un petit signe de la main par-dessus son épaule, pour
indiquer que l'injure passait outre et ne l'atteignait pas. Mais, sous
la forte impassibilité du sage, le ressentiment pénétra dans le coeur
froissé de l'homme, et Franklin dit en sortant à un ami qui l'avait
accompagné: «Voilà un beau discours, que l'acheteur n'a pas encore fini
de payer; il pourra lui coûter plus cher qu'il ne pense.» George III
le paya, en effet, bientôt de la perte de l'Amérique. Le souvenir
que Franklin conserva de cette séance du 20 janvier 1774, où les
provocateurs des usurpations anglaises furent absous avec honneur, où le
défendeur des libertés américaines fut diffamé avec préméditation,
resta profondément gravé dans son âme. L'habit complet de velours
de Manchester qu'il portait le jour où il fut ainsi offensé, il s'en
revêtit quatre ans après, le 6 février 1778, en signant à Paris, avec
le plénipotentiaire du roi de France, le traité d'alliance qui devait
faciliter la victoire et assurer l'indépendance des colonies insurgées.



CHAPITRE IX

Destitution de Franklin comme maître général des postes en
Amérique.--Mesures prises contre Boston et la colonie de
Massachussets.--Réunion à Philadelphie d'un congrès général conseillé
par Franklin.--Nobles suppliques de ce congrès transmises à Franklin,
et repoussées par le roi et les deux chambres du parlement.--Plans de
conciliation présentés par Franklin.--Magnifique éloge que fait de lui
lord Chatham dans la Chambre des pairs.--Son départ pour l'Amérique.


Le gouvernement anglais, qui avait espéré atteindre Franklin dans sa
réputation, voulut l'atteindre aussi dans sa fortune: il le destitua de
sa charge de maître général des postes en Amérique. Disposé à suivre les
voies de la violence, il trouva une occasion de s'y précipiter. La taxe
sur le thé avait été maintenue. La Compagnie des Indes ayant expédié
soixante caisses de thé en Amérique, les villes de Philadelphie et de
New-York renvoyèrent celles qui leur étaient adressées; mais la ville de
Boston alla plus loin, elle les jeta à la mer.

Ce procédé violent excita la colère et enhardit le despotisme du
gouvernement métropolitain, qui se décida à ruiner le commerce de
la ville de Boston, à révoquer les priviléges de la province
de Massachussets, et à dompter toute résistance de la part des
Anglo-Américains. En mars 1774, lord North demanda au parlement: le
blocus de Boston; la nomination par la couronne des conseillers du
gouverneur, des juges, des divers magistrats, de tous les employés
du Massachussets, sans que les représentants de la colonie pussent
s'entremettre dans son administration; la faculté de faire juger hors de
la colonie, et jusqu'en Angleterre, quiconque, dans un tumulte, aurait
commis un homicide ou tout autre crime capital; l'autorisation de loger
les soldats chez les habitants. Toutes ces propositions furent votées.
Une flotte alla bloquer Boston, où le général Gage s'établit avec
une petite armée, tandis qu'on leva en Angleterre des forces plus
considérables pour écraser les colonies si elles osaient remuer.

L'indignation contre les nouveaux actes du parlement anglais fut
générale en Amérique. Boston se décida à résister avec courage, et
toutes les colonies résolurent de soutenir Boston avec vigueur. Elles
comprirent que la province de Massachussets serait le tombeau ou l'asile
de la liberté américaine. La belliqueuse Virginie donna l'exemple.
Son assemblée implora la miséricorde de Dieu par un jour de jeûne, de
prières et de douleur; et, cassée par le gouverneur, elle déclara, avant
de se séparer, que faire violence à une colonie, c'était la faire à
toutes. On renouvela, en la rendant plus rigoureuse, la ligue pour
interdire non-seulement toute importation, mais encore toute exportation
avec l'Angleterre. Dans le Massachussets, les anciens magistrats
cessèrent leurs fonctions; les nouveaux refusèrent de les remplir, soit
volontairement, soit par crainte. Il n'y eut plus de justice; il ne
resta que la guerre, à laquelle on s'apprêta de toutes parts. On leva
des compagnies, on fabriqua de la poudre. Les hommes s'exercèrent aux
armes, les femmes fondirent des balles, et une armée accourut pour
s'opposer aux entreprises du général Gage, lequel s'était posté, avec
six régiments et de l'artillerie, sur une langue de terre qui séparait
du continent Boston, déjà bloqué par des vaisseaux de guerre du côté de
la mer.

Il fallait que les sentiments de toutes les colonies trouvassent un
organe unique, que leurs efforts reçussent une direction commune.
Franklin avait écrit, une année auparavant: «La marche la plus sage et
la plus utile que pourraient adopter les colonies serait d'assembler un
_congrès général_..... de faire une déclaration positive et solennelle
de leurs droits, de s'engager réciproquement et irrévocablement à
n'accorder aucun subside à la couronne... jusqu'à ce que ces droits
aient été reconnus par le roi et par les deux chambres du parlement; et
enfin, de communiquer cette résolution au gouvernement anglais. Je suis
convaincu qu'une telle démarche amènerait une crise décisive; et, soit
qu'on nous accordât nos demandes, soit qu'on recourût à des mesures de
rigueur pour nous forcer à nous en désister, nous n'en parviendrions pas
moins à notre but; car l'odieux qui accompagne toujours l'injustice
et la persécution contribuerait à nous fortifier, en resserrant notre
union; et l'univers reconnaîtrait que notre conduite a été honorable.»
Ce conseil, donné dans l'été de 1773, fut suivi dans celui de 1774.
Un congrès général fut convoqué, et se réunit le 5 septembre à
Philadelphie, capitale de la plus centrale des colonies.

Ce congrès était composé de cinquante-cinq membres. Choisi parmi les
hommes les plus accrédités, les plus habiles, les plus respectés des
treize colonies, il comptait dans son sein les Peyton Randolph, les
George Washington, les Patrick Henry, les John Adams, les Livingston,
les Rutledge, les John Jay, les Lee, les Mifflin, les Dickinson, etc.,
qui se rendirent les immortels défenseurs de l'indépendance américaine.
C'est ainsi que savent élire les peuples qui sont devenus capables de se
gouverner. Ils choisissent bien, et ils obéissent de même. Ils délèguent
les choses difficiles aux hommes supérieurs, qu'ils suivent avec
docilité après les avoir investis de toute leur confiance avec
discernement. Ce congrès mémorable, où l'accord des esprits prépara
l'accord des actes, décida qu'il fallait soutenir Boston contre les
forces anglaises, et lever des contributions pour venir à son aide,
encourager et entretenir la résistance de la province de Massachussets
contre les mesures oppressives du parlement britannique. Il publia en
même temps une déclaration des _droits_ qui appartenaient aux colonies
anglaises de l'Amérique septentrionale, en vertu des lois de la nature,
des principes de la constitution britannique et des chartes concédées.
Cette déclaration solennelle fut accompagnée d'une pétition au roi,
d'une adresse au peuple de la Grande-Bretagne, et d'une proclamation à
toutes les colonies anglaises.

Un profond sentiment de la justice de leur cause, une ferme confiance
dans leurs forces, la dignité d'hommes libres, le respect de sujets
encore fidèles, l'affection de concitoyens désireux de n'être pas
contraints à devenir des ennemis pour ne pas se laisser réduire à être
des esclaves, respiraient dans tous les actes de ces fiers et énergiques
Américains. Ils disaient au peuple anglais: «Sachez que nous nous
croyons aussi libres que vous l'êtes; qu'aucune puissance sur la terre
n'a le droit de nous prendre notre bien sans notre consentement; que
nous entendons participer à tous les avantages que la constitution
britannique assure à tous ceux qui lui sont soumis, notamment à
l'inestimable avantage du jugement par jury; que nous regardons comme
appartenant à l'essence de la liberté anglaise que personne ne puisse
être condamné sans avoir été entendu, ni puni sans avoir eu la faculté
de se défendre; que nous pensons que la constitution ne donne point au
parlement de la Grande-Bretagne le pouvoir d'établir sur aucune partie
du globe une forme de gouvernement arbitraire. Tous ces droits, et bien
d'autres qui ont été violés à plusieurs reprises, sont sacrés pour
nous comme pour vous.» Ils le conjuraient de ne pas en souffrir plus
longtemps l'infraction à leur égard, et de nommer un parlement pénétré
de la sagesse et de l'indépendance nécessaires pour ramener entre tous
les habitants de l'empire britannique l'harmonie et l'affection que
désirait ardemment tout vrai et tout honnête Américain.

Dans la supplique au roi, ils disaient que, loin d'introduire aucune
nouveauté, ils s'étaient bornés à repousser les nouveautés qu'on avait
voulu établir à leurs dépens; qu'ils ne s'étaient rendus coupables
d'aucune offense, à moins qu'on ne leur reprochât d'avoir ressenti
celles qui leur avaient été faites. Ils rappelaient à George III que ses
ancêtres avaient été appelés à régner en Angleterre pour garantir une
nation généreuse du despotisme d'un roi superstitieux et implacable;
que son titre à la couronne était le même que celui de son peuple à la
liberté; qu'ils ne voulaient pas déchoir de la glorieuse condition de
citoyens anglais, et supporter les maux de la servitude qu'on préparait
à eux et à leur postérité. Ils ajoutaient: «Comme Votre Majesté a le
bonheur, entre tous les autres souverains, de régner sur des citoyens
libres, nous pensons que le langage d'hommes libres ne l'offensera
point. Nous espérons, au contraire, qu'elle fera tomber tout son royal
déplaisir sur ces hommes pervers et dangereux qui, s'entremettant
audacieusement entre votre royale personne et ses fidèles sujets,
s'occupant depuis quelques années à rompre les liens qui unissent les
diverses parties de votre empire, abusant de votre autorité, calomniant
vos sujets américains, et poursuivant les plus désespérés et les plus
coupables projets d'oppression, nous ont à la fin réduits, par
une accumulation d'injures trop cruelles pour être supportées plus
longtemps, à la nécessité de troubler de nos plaintes le repos de Votre
Majesté.»

Toutes ces pièces furent envoyées à Franklin. Le prévoyant négociateur
de l'Amérique ne croyait pas plus que le sage Washington et la plupart
des membres du congrès à la possibilité d'une réconciliation avec
l'Angleterre. Néanmoins, faisant son devoir jusqu'au bout, il avait agi
comme s'il n'en avait pas désespéré. Un nouveau parlement s'était
réuni le 29 novembre 1774, et le ministère avait engagé une négociation
indirecte avec Franklin. On lui avait demandé quelles seraient les
conditions d'un retour des colonies à l'obéissance. Il les avait
rédigées en dix-sept articles. Les principaux de ces articles étaient
l'abandon du droit sur le thé, dont les cargaisons détruites seraient
payées par Boston; la révision des lois sur la navigation, et le retrait
des actes restrictifs pour les manufactures coloniales; la renonciation,
de la part du parlement d'Angleterre, à tout droit de législation et de
taxe sur les colonies; la faculté accordée aux colonies de s'imposer en
temps de guerre proportionnellement à ce que payerait l'Angleterre,
qui, en temps de paix, aurait le monopole du commerce colonial;
l'interdiction d'envoyer des troupes sur le territoire américain sans le
consentement des assemblées législatives des provinces; le payement
par ces assemblées des gouverneurs et des juges nommés par le roi; la
révocation des dernières mesures prises contre le Massachussets.

Ces articles, discutés tour à tour avec les docteurs Barclay,
Fothergill, les lords Hyde et Howe, amis du ministère, et remaniés
même sur quelques points, ne furent point agréés par le ministre des
colonies, lord Darmouth, ni par le chef du cabinet, lord North. La
pétition du congrès au roi, qui survint pendant cette négociation
détournée, ne produisit pas plus d'effet. Elle fut reçue avec un
silencieux dédain. L'adresse au peuple de la Grande-Bretagne ne rendit
pas le nouveau parlement plus circonspect, plus juste, plus prévoyant
que l'ancien. Une majorité obséquieuse et téméraire, enivrée de
l'orgueil métropolitain, et entraînée par la politique étourdie du
ministère, pensa qu'il ne fallait point ramener les colonies par des
concessions, mais les soumettre par les armes.

Des voix généreuses s'élevèrent cependant en leur faveur dans le
parlement. Wilkes et Burke, à la chambre des communes, lord Chatham, à
la chambre des lords, se firent leurs défenseurs. Ce grand homme d'État
prévit, déplora et aurait voulu éviter leur séparation, que provoquait
l'Angleterre même, dont il avait, pendant sa glorieuse administration,
relevé la puissance. Il avait appris du docteur Franklin, qui l'avait
visité dans sa terre de Hayes, et chez lequel il s'était rendu
lui-même avec un certain éclat à Londres, l'état réel des populations
anglo-américaines, les limites de leurs prétentions comme celles de
leur obéissance. Il avait applaudi à la pétition énergique et mesurée
qu'elles avaient adressée au roi, et il avait dit à Franklin que
«le congrès assemblé à Philadelphie avait agi avec tant de calme, de
sagesse, de modération, qu'il croyait qu'on chercherait en vain une plus
respectable assemblée d'hommes d'État, depuis les plus beaux siècles des
Grecs et des Romains.»

Au moment où cette redoutable affaire avait été agitée dans le
parlement, tout accablé qu'il était par l'âge et par les infirmités,
lord Chatham s'était rendu à la Chambre des pairs pour empêcher la
guerre entre la métropole et les colonies, s'il en était temps encore.
Il y avait introduit lui-même Franklin, d'après le conseil duquel il
demanda que les troupes fussent retirées de Boston, comme le premier
pas à faire dans la voie désirable d'un accord. Il parla avec toute
l'autorité de la prévoyance et toute l'inutilité de l'opposition. Sa
motion fut rejetée. Franklin sortit de cette séance (20 janvier 1775)
pénétré d'enthousiasme pour le noble patriotisme, l'esprit vaste, la
parole pathétique de ce puissant orateur. Il écrivit aussitôt à
lord Stanhope, ami de lord Chatham: «Le docteur Franklin est plein
d'admiration pour cet homme véritablement grand. Il a souvent rencontré
dans le cours de sa vie l'éloquence sans sagesse et la sagesse sans
éloquence; mais il les trouve ici réunies toutes deux.»

Quelques jours après (le 2 février 1775), lord Chatham, sans se laisser
rebuter par un premier échec, présenta un plan de réconciliation assez
conforme aux idées de Franklin. Celui-ci assista encore à la séance de
la chambre des lords, où fut habilement développé le plan d'une union
sur le point de se rompre pour toujours. Lord Sandwich répondit à
lord Chatham: il le fit avec violence. En combattant le défenseur des
colonies, il ne craignit pas d'attaquer leur agent, qu'il avait aperçu
dans l'assemblée. Il demanda qu'on ne prît point en considération et
qu'on rejetât sur-le-champ un projet qui ne lui paraissait pas être la
conception d'un pair de la Grande-Bretagne, mais l'oeuvre de quelque
Américain. Se retournant alors vers la barre où était appuyé Franklin,
il ajouta en le regardant: «Je crois avoir devant moi la personne qui
l'a rédigé, l'un des ennemis les plus cruels et les plus acharnés qu'ait
jamais eus l'Angleterre.»

Franklin n'éprouva aucun trouble en entendant cette soudaine apostrophe
et en voyant tous les yeux dans l'assemblée dirigés sur lui. Il
semblait, au calme de son visage et à l'aisance de son regard, que
l'attaque véhémente de lord Sandwich s'adressait à un autre. Mais il ne
put se défendre d'une émotion intérieure lorsque lord Chatham, dont les
ducs de Richmont, de Manchester, les lords Shelburne, Camdem, Temple,
Littleton, avaient appuyé la proposition, reprenant la parole, releva
l'opinion blessante qu'avait exprimée lord Sandwich sur Franklin, et
voulut faire connaître au monde entier les sentiments que lui inspirait
cet homme illustre et respectable. «Je suis, dit-il avec une noblesse un
peu hautaine, le seul auteur du plan présenté à la chambre. Je me crois
d'autant plus obligé de faire cette déclaration, que plusieurs de vos
seigneuries semblent en faire peu de cas; car, si ce plan est si faible,
si vicieux, il est de mon devoir de ne pas souffrir qu'on soupçonne qui
que ce soit d'y avoir pris part. On a reconnu que jusqu'ici mon défaut
n'était pas de prendre des avis et de suivre les suggestions des autres.
Mais je n'hésite pas à déclarer que, si j'étais premier ministre en ce
pays, je ne rougirais point d'appeler publiquement à mon aide un
homme qui connaît les affaires d'Amérique aussi bien que la personne à
laquelle on a fait allusion d'une manière si injurieuse; un homme pour
la science et la sagesse duquel toute l'Europe a la plus haute estime,
qu'elle place sur le même rang que nos Boyle et nos Newton, et qui fait
honneur non-seulement à la nation anglaise, mais à la nature humaine.»
Ce magnifique éloge, sorti d'une bouche si imposante et si fière,
faillit faire perdre contenance au philosophe de Philadelphie, que
n'avaient pas embarrassé un seul instant les injures de lord Sandwich.

Les habitants du Massachussets furent déclarés rebelles, et de nouvelles
troupes partirent pour aller joindre celles que commandait déjà le
général Gage, chargé de les châtier et de les soumettre. Franklin
comprit que, l'épée étant tirée du fourreau, la guerre ne se terminerait
que par l'assujettissement ou l'indépendance des colonies américaines.
Il ne pouvait plus rester en Angleterre avec utilité pour sa patrie et
sans danger pour lui-même. Objet des soupçons et de l'animadversion du
gouvernement britannique, il avait été prévenu qu'on songeait à le
faire arrêter, sous prétexte qu'il avait fomenté une rébellion dans
les colonies. Il se mit en garde contre ce dessein avec une vigilante
finesse, et prépara clandestinement son départ. Il demanda plusieurs
rendez-vous politiques pour le soir même du jour où il devait avoir
quitté l'Angleterre. En croyant le tenir toujours sous sa main,
le ministère ne devait pas se hâter de le prendre, s'il en avait
l'intention. On le supposait encore à Londres, qu'il était déjà en
mer, voguant pour l'Amérique, à laquelle il portait les conseils de
son expérience, les ressources de son habileté, les ardeurs de son
patriotisme, l'éclat et l'autorité de sa renommée.

Le rôle de conciliateur était fini pour Franklin, celui d'ennemi allait
commencer: il devait être aussi opiniâtre dans l'un qu'il s'était montré
patient dans l'autre. Franklin ne prenait jamais son parti faiblement.
En chaque situation, plaçant son but là où se trouvait le devoir envers
son pays, il y marchait avec clairvoyance et avec courage, sans détour
comme sans lassitude. Il savait que, dans les débats des hommes et dans
les luttes des peuples, celui-là l'emporte toujours qui veut le mieux et
le plus longtemps. Pour donner dès lors à ses compatriotes cette volonté
qui sait entreprendre, qui peut durer, qui doit prévaloir, cette volonté
puissante qu'éclaire la vue de l'intérêt, qu'entretient le sentiment du
devoir, qu'anime la force de la passion, il fallait la former peu à
peu, la rendre profonde et unanime, afin qu'elle devînt inflexible et
victorieuse. C'est à quoi il s'appliqua; il mit tous ses soins et
toute son adresse à faire reconnaître à l'Amérique entière l'inévitable
nécessité de la résistance par l'évidente impossibilité de la
réconciliation. Cette politique du sage philosophe Franklin fut celle
du vertueux général Washington et du ferme démocrate Jefferson,
c'est-à-dire des trois plus illustres fondateurs de l'Union américaine.
Mais, après avoir été conduite à une rupture avec l'Angleterre,
l'Amérique avait besoin qu'on tirât de cette rupture son indépendance,
et que, pour assurer et affermir cette indépendance, on pourvût à sa
défense militaire et à son organisation politique, on lui donnât des
armées, on lui procurât des alliances, on lui assurât des institutions.
Ici, avec une nouvelle situation, commence pour Franklin une oeuvre
nouvelle. A toutes les gloires qu'il a déjà acquises va se joindre celle
de présider à la naissance, de concourir au salut, de travailler à la
constitution d'un grand peuple.



CHAPITRE X

Retour de Franklin en Amérique.--Sa nomination et ses travaux comme
membre de l'Assemblée de Pensylvanie et du congrès colonial.--Résistance
armée des treize colonies.--Leur mise hors de la protection et de la
paix du roi par le parlement britannique.--Leur déclaration solennelle
d'indépendance, et leur constitution en _États-Unis_.--Organisation
politique de la Pensylvanie sous l'influence de Franklin.--Mission
sans succès de lord Howe en Amérique.--Premières victoires des
Anglais.--Situation périlleuse des Américains.--Envoi de Franklin en
France pour y demander du secours et y négocier une alliance.


Embarqué le 22 mars 1775, Franklin arriva, après six semaines de
traversée, au cap Delaware, et remit le pied sur cette terre d'Amérique
qu'il avait laissée onze années auparavant cordialement soumise à la
mère patrie, et qu'il trouva prête à affronter avec un magnanime élan
tous les périls d'une insurrection sans retour et d'une guerre sans
réconciliation. Il y fut reçu avec les témoignages d'une affectueuse
reconnaissance et d'une vénération universelle. Le lendemain même du
jour où il entra à Philadelphie, la législature de la Pensylvanie le
nomma, d'une commune voix, membre du second congrès qui venait de se
réunir le 10 mai dans cette ville. La guerre avait déjà éclaté. Quelques
détachements de l'armée anglaise s'étaient, le 10 avril 1775, avancés
jusqu'à Lexington et à Concord, y avaient commis d'odieux ravages, et
avaient été obligés de se replier précipitamment sur Boston, poursuivis
par les miliciens américains, peu aguerris, mais pleins d'ardeur et de
courage.

L'attaque de Lexington et de Concord avait irrité l'Amérique au dernier
point. Le congrès décida à l'unanimité que les colonies devaient être
mises en état de défense (15 juin 1776), et à l'unanimité aussi il
décerna le commandement suprême des forces continentales au général
Washington. Admirable accord! Il n'y avait ni envie dans les coeurs,
ni dissentiment dans les volontés. Le peuple donnait l'autorité avec
confiance, les chefs l'acceptaient avec modestie et l'exerçaient avec
dévouement.

Franklin, qui fut à cette époque chargé des missions les plus délicates,
consacra tout son temps à la chose publique. Membre de l'assemblée de
Pensylvanie et du congrès, il se partageait entre les intérêts de sa
province et ceux de l'Amérique entière. Dès six heures du matin,
il allait au comité de sûreté chargé de pourvoir à la défense de la
Pensylvanie; il y restait jusqu'à neuf. De là il se rendait au congrès,
qui ne se séparait qu'à quatre heures après midi. «La plus grande
unanimité, écrivait-il à un de ses amis de Londres, règne dans ces deux
corps, et tous les membres sont très-exacts à leur poste. On aura peine
à croire, en Angleterre, que l'amour du bien public inspire ici autant
de zèle que des places de quelques mille livres le font chez vous.»

Deux jours après l'élévation de Washington au commandement militaire, et
un peu avant son arrivée au camp de Cambridge, le général Gage, pressé
entre Boston et les troupes américaines que dirigeait encore le général
Ward, attaqua celles-ci pour se dégager du côté de Bunker'hill. Il
obtint un succès partiel, mais insignifiant. Ce fut l'unique avantage
que remporta le général Gage. Depuis lors il fut serré de près par
le vigilant Washington dans la presqu'île de Boston, et fut remplacé
bientôt par le général Howe, envoyé en Amérique avec des forces
supérieures. Vers cette époque, Franklin, auquel son bon sens autant que
son désir faisait dire que «la Grande-Bretagne avait perdu les colonies
pour toujours,» écrivit avec originalité et non sans calcul, à un de ses
correspondants d'Angleterre qui semblait douter de la persévérance et de
la réussite des _Yankees_, comme on appelait les Anglo-Américains: «La
Grande-Bretagne a tué dans cette campagne cent cinquante _Yankees_,
moyennant trois millions de dépenses, ce qui fait vingt mille livres par
tête; et sur la montagne Bunker, elle a gagné un mille de terrain, dont
nous lui avons repris la moitié en nous postant sur la partie cultivée.
Dans le même temps, il est né en Amérique soixante mille enfants sur
notre territoire. D'après ces données, sa tête mathématique trouvera
facilement, par le calcul, quels sont et les dépenses et le temps
nécessaires pour nous tuer tous et conquérir nos possessions.»

L'Angleterre ne voulut pas comprendre la gravité de cette situation.
Elle ne vit pas que les Américains avaient encore plus d'intérêt à lui
résister qu'elle n'en avait à les soumettre, et qu'ils déploieraient
pour affermir leur liberté politique autant d'énergie qu'en avaient
montré leurs opiniâtres ancêtres pour assurer leur liberté religieuse.
Au lieu d'accueillir une dernière supplication que les colonies
adressèrent à la mère patrie pour se réconcilier avec elle si les
bills attentatoires à leurs priviléges étaient révoqués, le parlement
britannique les mit _hors de la paix du roi et de la protection de la
couronne_. A cette déclaration d'inimitié il n'y avait plus à répondre
que par une déclaration d'indépendance. Le moment était venu pour
l'Amérique de se détacher entièrement de l'Angleterre, et les esprits y
étaient merveilleusement préparés.

Le congrès donc, sur le rapport d'une commission composée de Benjamin
Franklin, de Thomas Jefferson, de John Adams, de Rogers Sherman, de
Philipp Livingston, annonça, le 4 juillet 1776, que les treize
colonies, désormais affranchies de toute obéissance envers la couronne
britannique, et renonçant à tout lien politique avec l'Angleterre,
formaient des États libres et indépendants, sous le nom d'_États-Unis
d'Amérique_. Cette mémorable déclaration d'indépendance fut rédigée par
l'avocat virginien Jefferson avec une généreuse grandeur de pensées
et une mâle simplicité de langage dignes d'inaugurer la naissance d'un
peuple. Pour la première fois, les droits d'une nation étaient fondés
sur les droits mêmes du genre humain, et l'on invoquait, pour établir
sa souveraineté, non l'histoire, mais la nature. Les théories de l'école
philosophique française, adoptées sur le continent américain avant
d'être réalisées sur le continent d'Europe, succédaient aux pratiques
du moyen âge; les constitutions remplaçaient les chartes, et à
la concession ancienne des priviléges partiels se substituait la
revendication nouvelle des libertés générales. Voici comment parlaient
ces grands novateurs:

«Nous croyons, et cette vérité porte son évidence en elle-même, que tous
les hommes sont nés égaux, qu'ils ont tous été dotés par leur Créateur
de certains droits inaliénables; qu'au nombre de ces droits sont la vie,
la liberté et la recherche du bien-être; que, pour assurer ces droits,
il s'est établi parmi les hommes des gouvernements qui tirent leur
légitime autorité du consentement des gouvernés; que, toutes les fois
qu'une forme de gouvernement devient contraire à ces fins-là, un peuple
a le droit de la modifier ou de l'abolir, et d'instituer un gouvernement
nouveau fondé sur de tels principes, et si bien ordonné, qu'il puisse
mieux lui garantir sa sécurité et assurer son bonheur. Il est vrai
cependant que la prudence invite à ne pas changer légèrement, et pour
des causes passagères, les gouvernements anciennement établis. Et, en
fait, l'expérience a montré que les hommes sont plus disposés à souffrir
lorsque leurs maux sont supportables qu'à user de leurs droits pour
abolir les établissements auxquels ils sont habitués. Mais, lorsqu'une
longue suite d'abus et d'usurpations invariablement dirigés vers le même
but démontre qu'on a le dessein de les soumettre à un despotisme absolu,
il est de leur droit, il est de leur devoir de se soustraire au joug
d'un pareil gouvernement, et de pourvoir à leur sécurité future en la
confiant à de nouveaux gardiens. Telle a été jusqu'ici la patience
de ces colonies, et telle est maintenant la nécessité qui les force à
changer les bases du gouvernement.»

Après avoir énuméré leurs griefs, et exposé toutes les tentatives qu'ils
avaient faites, mais en vain, pour se réconcilier avec un peuple resté
sourd à la voix de la justice comme à celle du sang, ils ajoutaient:
«Nous donc, les représentants des États-Unis d'Amérique, réunis en
congrès général, en appelant au Juge suprême du monde de la droiture de
nos intentions, au nom et par l'autorité du peuple de ces colonies, nous
proclamons et déclarons que ces colonies unies sont de droit et doivent
être des États libres et indépendants;..... que, comme États libres
et indépendants, elles possèdent le droit de poursuivre la guerre, de
conclure la paix, de contracter des alliances, de faire des traités
de commerce, et d'accomplir tous les actes qui appartiennent aux États
indépendants. Pour soutenir cette déclaration, mettant toute notre
espérance et toute notre foi dans la protection de la divine Providence,
nous nous engageons mutuellement, les uns envers les autres, à y
employer nos vies, nos biens et notre honneur.»

Ce grand acte d'affranchissement, cette fière revendication de la pleine
souveraineté, furent accueillis avec transport dans les treize colonies,
qui se disposèrent à les maintenir avec une énergique persévérance. Le
congrès devint le gouvernement général de l'_Union_. La guerre, la paix,
les alliances, les emprunts, l'émission du papier-monnaie, la formation
des armées, la nomination des généraux, l'envoi des ambassadeurs, toutes
les mesures d'intérêt commun furent dans ses attributions, tandis
que les États particuliers conservèrent, en l'étendant, leur libre
administration et leur souveraineté législative. Il fallut toutefois
dégager les gouvernements de ces treize États des liens qui les
rattachaient encore au gouvernement métropolitain, et leur donner une
organisation séparée et complète. Ils furent donc invités par le congrès
à se constituer eux-mêmes; ils le firent dans des assemblées appelées
_conventions_.

La convention de Pensylvanie élut pour son président Franklin, dont les
idées prévalurent dans la constitution qu'elle se donna. Ce législateur
original, portant dans l'organisation politique le besoin de simplicité
et la hardiesse de conception qu'il avait montrés dans la pratique de
la vie et dans l'étude de la science, sortit entièrement des doctrines
comme des habitudes anglaises. Il changea même la forme des deux
principaux ressorts du gouvernement. Ayant confiance dans la pensée
humaine et se mettant en garde contre l'ambition politique, il se
prononça pour l'unité du pouvoir législatif et pour la division du
pouvoir exécutif. Il ne fit admettre en Pensylvanie qu'une seule
assemblée délibérante et déléguer qu'une autorité partagée.

L'organisation du gouvernement pensylvanien était en complet désaccord
avec la constitution du gouvernement britannique, où le pouvoir
législatif était divisé et le pouvoir exécutif concentré, ce qui rendait
la délibération plus lente et plus sage, l'action plus prompte et plus
sûre. La théorie de Franklin n'était que séduisante. L'histoire ne
lui était pas favorable, et l'expérience la fit bientôt abandonner.
Cependant la théorie pensylvanienne, qui cessa de convenir à l'Amérique
douze années après, fit fortune en Europe; Franklin y devint chef
d'école. Il inspira, en 1789, les organisateurs nouveaux de la France;
et l'un des principaux et des plus sages d'entre eux, le vertueux duc
de la Rochefoucauld, membre du comité avec Sieyès, Mirabeau, Chapelier,
etc., disait alors de lui: «Franklin seul, dégageant la machine
politique de ces mouvements multipliés et des contre-poids tant admirés
qui la rendaient si compliquée, proposa de la réduire à la simplicité
d'un seul corps législatif. Cette grande idée étonna les législateurs de
la Pensylvanie; mais le philosophe calma les craintes d'un grand nombre
d'entre eux, et les détermina enfin tous à adopter un principe dont
l'Assemblée nationale a fait la base de la constitution française.»
Hélas! la France ne put pas supporter plus longtemps que l'Amérique
cette organisation trop simple et trop faible, qui ne préservait point
la loi des décisions précipitées et irréfléchies, qui ne couvrait point
l'État contre la fougue des passions subversives. Les machines les plus
complexes ne sont pas les moins sûres; et lorsque les ressorts en sont
bien adaptés entre eux, elles donnent la plus grande force dans la plus
grande harmonie. Image de la société si compliquée dans ses besoins, la
machine politique réclame des ressorts multiples et savamment combinés,
qui concourent par leur action diverse à l'utilité commune.

Quoi qu'il en soit, peu de temps après la déclaration générale
d'indépendance et la constitution particulière des treize États, lord
Howe, investi du commandement de la flotte anglaise, arriva en Amérique
pour faire des propositions aux colonies avant de les attaquer à fond.
Son frère, le général Howe, successeur du général Gage comme chef des
troupes de terre, devait avoir sous ses ordres une forte armée, composée
surtout d'Allemands. Lord Howe n'était chargé que d'inviter les colonies
à l'obéissance en leur offrant le pardon métropolitain. Il écrivit, du
bord du vaisseau amiral, à son ami Franklin, avec lequel il avait déjà
négocié secrètement à Londres, et qu'il priait de le seconder dans sa
mission. Franklin lui répondit: «Offrir le pardon à des colonies qui
sont les parties lésées, c'est véritablement exprimer l'opinion que
votre nation mal informée et orgueilleuse a bien voulu concevoir de
notre ignorance, de notre bassesse et de notre insensibilité; mais
cette démarche ne peut produire d'autre effet que d'augmenter notre
ressentiment. Il est impossible que nous pensions à nous soumettre à un
gouvernement qui, avec la barbarie et la cruauté la plus féroce, a brûlé
nos villes sans défense au milieu de l'hiver, a excité les sauvages à
massacrer nos cultivateurs, et nos esclaves à assassiner leurs maîtres,
et qui nous envoie en ce moment des mercenaires étrangers pour inonder
de sang nos établissements. Ces injures atroces ont éteint jusqu'à la
dernière étincelle d'affection pour une mère patrie qui nous était jadis
si chère.»

Lord Howe s'étant adressé au congrès, cette assemblée désigna pour
l'entendre Franklin, Adams et Rutledge. Les commissaires américains
entrèrent en conférence avec l'amiral anglais dans l'île des États
(Staten-Island), en face d'Amboy. Aux propositions de rentrer dans
le devoir, avec la promesse vague d'examiner de nouveau les actes qui
faisaient l'objet de leurs plaintes, ils répondirent qu'il n'y avait
plus à espérer de leur part un retour à la soumission; qu'après avoir
montré une patience sans exemple, ils avaient été contraints de se
soustraire à l'autorité d'un gouvernement tyrannique; que la déclaration
de leur indépendance avait été acceptée par toutes les colonies, et
qu'il ne serait plus même au pouvoir du congrès de l'annuler; qu'il ne
restait donc à la Grande-Bretagne qu'à traiter avec eux comme avec les
autres peuples libres. Cette froide et irrévocable signification de leur
désobéissance et de leur souveraineté fut confirmée par le congrès,
qui, le 17 septembre 1776, publia le rapport de ses commissaires, en
approuvant leur langage et leur conduite. Il fallait maintenant faire
prévaloir une aussi fière résolution les armes à la main, et lui donner
la consécration indispensable de la victoire.

Ce n'était point le tour qu'avaient pris jusque-là les choses. La guerre
n'avait pas été heureuse pour les Américains. Ils avaient tenté tout
d'abord une diversion hardie, en entreprenant la conquête du Canada,
qui les aurait préservés de toute hostilité vers leur frontière
septentrionale, et aurait privé les Anglais de leur principal point
d'appui sur le continent. Le général Montgomery s'était avancé par
les lacs pour attaquer cette province du côté de Montréal, tandis que
Washington avait envoyé de son camp de Cambridge le colonel Arnold, qui,
remontant l'Hudson et la Sorel, devait y pénétrer du côté de Québec.
Grâce à ces deux vaillants hommes, cette audacieuse invasion fut sur le
point de réussir. Montgommery entra dans Montréal, se rendit à marches
forcées devant Québec, l'investit avec sa petite troupe, et allait s'en
rendre maître par un assaut, lorsqu'il tomba sous la mitraille anglaise.
Le colonel Arnold, après des fatigues incroyables et des périls sans
nombre, ayant traversé des pays impraticables au coeur d'un hiver
rigoureux, arriva pour continuer l'héroïque entreprise de Montgommery
sans avoir le moyen de l'achever. Être arrêté un instant dans
l'exécution des desseins qui dépendent de la promptitude des succès et
de l'étonnement des esprits, c'est y avoir échoué. Québec, dont la prise
avait été manquée par la mort soudaine de Montgommery, s'était mis en
état de défense; et le Canada, n'ayant point été enlevé aux Anglais par
surprise, ne pouvait être conquis sur eux par une guerre régulière.
Les Anglais devaient bientôt y être plus forts que les Américains, et
contraindre ceux-ci à l'évacuer pour toujours.

Non-seulement le plan d'attaque des insurgés contre les possessions
britanniques n'avait point réussi, mais leur plan de défense sur leur
propre territoire avait été accompagné de grands revers. Les Anglais,
n'ayant plus à châtier une seule province, mais à dompter les treize
colonies, avaient changé leurs dispositions militaires. Il ne convenait
point de rester à Boston, dont le golfe était trop tourné vers l'une
des extrémités de l'Amérique insurgée, et ils songèrent à occuper une
position plus centrale. Le beau fleuve de l'Hudson, près de l'embouchure
duquel était assise la riche ville de New-York, et dont le cours
séparait presque en deux les colonies du nord-est et les colonies du
sud-ouest, établissait, par le lac Champlain et la rivière de la Sorel,
une communication intérieure avec le Canada. Cette ligne était, sous
tous les rapports, importante à acquérir pour les Anglais. Maîtres des
bouches et du cours de l'Hudson, ils pouvaient, du quartier général de
New-York comme d'un centre, diriger des expéditions militaires sur les
divers points de la circonférence insurgée, et envahir les provinces de
la rive gauche ou celles de la rive droite, selon que les y pousserait
leur politique ou leur ressentiment. Ils résolurent donc de s'en emparer
et de s'y établir.

Ils avaient évacué Boston au printemps (17 mars) de 1776. Leur armée
ne s'élevait pas alors au-dessus de onze mille hommes; mais ils avaient
reçu dans l'été des renforts qui leur étaient venus de l'Europe, des
Antilles et des Florides. Le général Howe avait de vingt-quatre à trente
mille hommes disciplinés et aguerris, lorsqu'il se décida à attaquer
l'île Longue (Long-Island), située en avant de New-York, et dont la
pointe méridionale s'avance vers les bouches de l'Hudson. Le prévoyant
Washington avait quitté son camp de Cambridge, et, devinant le dessein
des Anglais, il s'était posté avec treize mille miliciens sur le point
qu'ils voulaient envahir, pour le leur disputer. Mais ses forces
étaient trop peu considérables, et la qualité de ses troupes était trop
inférieure pour qu'il eût l'espérance d'y parvenir. Le mérite de ce
grand homme devait être pendant longtemps de soutenir sa cause en
se faisant battre pour elle, et de se montrer assez constant dans le
dessein de sauver son pays et assez inébranlable aux revers, pour se
donner le temps comme le moyen de vaincre.

Les Anglais descendirent dans Long-Island, et y gagnèrent une sanglante
bataille sur les Américains, qui y perdirent près de deux mille hommes.
Ils débarquèrent ensuite sur le continent, marchèrent sur New-York, que
l'armée des insurgés évacua, remontèrent l'Hudson, et s'emparèrent des
forts Washington et Lee, placés sur ses deux rives vis-à-vis l'un de
l'autre, et commandant le cours du fleuve. Ils conquirent ensuite la
province voisine de New-Jersey, où s'était d'abord retiré le général
américain avec les faibles débris de son armée. Suivi de quatre mille
hommes seulement, il s'était posté à Trenton, sur la Delaware, et
bientôt les forces supérieures du général anglais l'avaient réduit à
quitter cette dernière position dans le New-Jersey. Battu, mais non
découragé, dépourvu de moyens de résistance, mais soutenu par une
volonté indomptable, il passa alors la Delaware, afin de couvrir
Philadelphie, où siégeait le congrès et où devait marcher d'un moment
à l'autre l'armée victorieuse, pour prendre la capitale et disperser le
gouvernement de l'insurrection.

La situation ne pouvait pas être plus périlleuse: elle semblait
désespérée. L'Amérique avait un habile général, mais elle n'avait
pas d'armée régulière. Manquant d'armes, de munitions, de vivres, de
vêtements même pour les soldats, Washington était obligé de lutter
contre des troupes régulières, bien conduites, fournies de tout, avec
des miliciens braves mais mal organisés, qui arrivaient et se retiraient
selon le terme de leurs engagements, et qui conservèrent longtemps
l'indiscipline de l'insurrection. Le congrès lui-même exerçait une
souveraineté générale, faible et mal obéie. Il ne pouvait ni faire des
lois obligatoires pour les États particuliers, ni lever des troupes
sur leur territoire, ni les soumettre à des impôts. Ces divers droits
appartenaient aux États eux-mêmes, qui possédaient la souveraineté
effective, et auprès desquels le congrès n'intervenait que par la voie
du conseil et des recommandations. Il avait été émis, pour le service
de l'_Union_, vingt-quatre millions de dollars (cent vingt millions
de francs) d'un papier-monnaie qui fut promptement discrédité. Dans ce
moment de suprême péril, où il devait pourvoir à tant de besoins avec un
papier-monnaie sans valeur, résister, avec une armée presque dissoute, à
l'invasion anglaise qui s'étendait, et au parti métropolitain qui, sous
le nom de _loyaliste_, levait hardiment la tête, le congrès n'avait
d'autre ressource que de chercher au dehors des secours en armes et en
argent par des emprunts, des secours en hommes et en vaisseaux par des
alliances.

Il tourna d'abord les yeux vers la France. Cette nation, depuis
longtemps célèbre par la générosité de ses sentiments, était devenue,
par la récente liberté de ses idées, plus accessible encore à l'appel
d'un peuple opprimé qui tentait de s'affranchir. Pays des pensées
hardies et des nobles dévouements, la France était plus disposée que
jamais à se passionner pour les causes justes, à s'engager dans les
entreprises utiles aux progrès du genre humain. Elle marchait à grands
pas, par la voie des théories, vers le même but où les Américains
avaient été conduits par la route des traditions, et sa révolution de
liberté était à treize ans de date de leur révolution d'indépendance.
D'ailleurs, le penchant de la nation se rencontrait ici avec les calculs
du gouvernement, et l'enthousiasme populaire était cette fois d'accord
avec l'intérêt politique. Assister les Américains contre les Anglais,
c'était se préparer un allié et se venger d'un ennemi. Personne mieux
que Franklin ne pouvait aller plaider en France la cause de l'Amérique.
Le libre penseur devait y obtenir l'appui zélé des philosophes qui
dirigeaient dans ce moment l'esprit public; le négociateur adroit devait
y décider la prompte coopération du ministre prévoyant et capable qui y
conduisait les affaires étrangères; l'homme spirituel devait y plaire
à tout le monde, et le noble vieillard ajouter aux sympathies du peuple
pour son pays par le respect que le peuple porterait à sa personne.
Aussi le congrès le désigna-t-il, malgré son grand âge, pour cette
lointaine et importante mission.



CHAPITRE XI

Accueil que Franklin reçoit en France.--Proposition faite à Louis XVI,
par M. de Vergennes, de soutenir la cause des _États-unis_ immédiatement
après leur déclaration d'indépendance.--Secours particuliers qu'il leur
donne.--Démarches actives de Franklin auprès de la France, de l'Espagne,
de la Hollande.--Son établissement à Passy.--Résistance magnanime
de Washington à l'invasion anglaise à Trenton, à Princeton, à
Germantown.--Victoire remportée par le général américain Gates sur
le général anglais Burgoyne, forcé de se rendre à Saratoga.--Traité
d'alliance et de commerce conclu par Franklin entre les États-Unis et
la France, le 6 février 1778.--Sa présentation à la cour.--Enthousiasme
dont il est l'objet; sa rencontre avec Voltaire.


Nommé commissaire des États-Unis auprès de la France, et accrédité
bientôt aussi auprès de l'Espagne, qu'unissait étroitement à elle le
pacte de famille, Franklin partit de Philadelphie le 28 octobre 1776,
accompagné de ses deux petits-fils, William Temple Franklin et Benjamin
Franklin Bache. Il avait été précédé à Paris par M. Silas Deane, et il
devait y être suivi par M. Arthur Lee, que le congrès lui avait
donnés pour collègues. Après une traversée de cinq semaines, il arriva
heureusement, le 3 décembre, dans la baie de Quiberon. Ce n'était pas
la première fois qu'il visitait la France; il l'avait déjà traversée en
1768, après un voyage qu'il avait fait sur le continent, lorsqu'il était
agent des colonies à Londres. A cette époque, il avait été présenté à
Louis XV, qui avait voulu voir celui dont le hardi génie avait dérobé la
foudre aux nuages. Il venait persuader maintenant au successeur de Louis
XV d'arracher la domination de l'Amérique aux Anglais.

Après avoir passé quelques jours à Nantes, il se rendit à Paris, où
l'annonce de son arrivée avait produit et où sa présence entretint une
sensation extraordinaire. La lutte des Américains contre les Anglais
avait ému l'Europe, et surtout la France. Les _insurgents_, comme on
appelait les colons révoltés, y étaient l'objet d'un intérêt incroyable.
Dans les cafés et dans les lieux publics, on ne parlait que de la
justice et du courage de leur résistance. Tous ceux dont l'épée était
oisive et dont le coeur aimait les nobles aventures, voulaient s'enrôler
à leur service. La vue de Franklin, la simplicité sévère de son costume,
la bonhomie fine de ses manières, le charme attrayant de son esprit, son
aspect vénérable, sa modeste assurance et son éclatante renommée,
mirent tout à fait à la mode la cause américaine. «Je suis en ce moment,
écrivait-il un peu plus tard à propos de l'engouement dont il était
l'objet, le personnage le plus remarquable dans Paris.» Il ajoutait dans
une autre lettre: «Les Américains sont traités ici avec une cordialité,
un respect, une affection qu'ils n'ont jamais rencontrés en Angleterre
lorsqu'ils y ont été envoyés.»

Cependant il ne voulut point prendre encore de caractère public, de peur
d'embarrasser la cour de France et de compromettre le gouvernement de
l'Union, si ce caractère n'était point reconnu. Aussi ne fut-il d'abord
reçu qu'en particulier par M. de Vergennes, qui aurait craint, s'il
avait reçu officiellement lui et ses collègues, d'exciter les ombrages
de l'Angleterre sans qu'on fût prêt à la combattre encore. En homme
d'État prévoyant et résolu, ce ministre avait poussé depuis plusieurs
mois le gouvernement de Louis XVI à s'engager dans cette guerre. Dès que
la déclaration d'indépendance avait été connue, il avait adressé, le
31 août 1776, au roi, en présence de MM. de Maurepas, de Sartine, de
Saint-Germain et de Clugny, membres de son conseil, un rapport sur le
parti qu'il convenait de prendre dans ce moment solennel. Avec la vue
la plus nette et par les considérations les plus politiques et les plus
hautes, il déclarait que la guerre deviendrait tôt ou tard inévitable,
qu'elle serait uniquement maritime, et qu'elle aurait à la fois
l'opportunité de la vengeance, le mérite de l'utilité et la gloire de la
réussite.

«Quel plus beau moment, disait-il, la France pourrait-elle choisir pour
effacer la honte de la surprise odieuse qui lui fut faite en 1755, et de
tous les désastres qui en furent la suite, que celui où l'Angleterre
est engagée dans une guerre civile, à mille lieues de la métropole?...»
Persuadé que les colonies étaient irréconciliables avec l'Angleterre,
croyant que la France pouvait établir avec elles une liaison solide,
_nul intérêt ne devant diviser deux peuples qui ne communiquaient entre
eux qu'à travers de vastes espaces de mers_, désirant que le commerce de
leurs denrées et de leurs produits vînt animer ses ports et vivifier
son industrie, conseillant de priver du même coup la Grande-Bretagne des
ressources qui avaient tant contribué à ce haut _degré d'honneur et
de richesse_ où elle était parvenue, il ajoutait: «Si Sa Majesté,
saisissant une circonstance unique, que les siècles ne reproduiront
peut-être jamais, réussissait à porter à l'Angleterre un coup assez
sensible pour abattre son orgueil et pour faire rentrer sa puissance
dans de justes bornes, elle aurait la gloire de n'être pas seulement le
bienfaiteur de son peuple, mais celui de toutes les nations.»

Cette forte politique ne devait pas être adoptée sur-le-champ par M.
de Maurepas ni par Louis XVI. Toutefois, le cabinet de Versailles,
obéissant à l'irrésistible impulsion de ses intérêts, secourut
secrètement les colonies insurgées. Déjà, dans le mois de mai 1776,
il avait mis un million de livres tournois à la disposition des agents
chargés de leur procurer des munitions et des armes. Le fameux
et entreprenant Beaumarchais dirigeait l'achat et l'envoi de ces
fournitures militaires. En 1777, deux millions de plus furent consacrés
sous main à ce service. Les commissaires américains furent admis en
outre à traiter avec les fermiers généraux de France, auxquels ils
vendirent du tabac de Virginie et de Maryland pour deux millions de
livres. Leurs navires furent reçus dans les ports de France, et
le gouvernement ferma les yeux sur l'enrôlement des officiers qui
s'engageaient sous leur drapeau, l'acquisition des armes qui étaient
expédiées pour leurs troupes, la vente des prises qui étaient faites
par leurs corsaires. Cette hostilité couverte, dont se plaignait
l'Angleterre, devait bientôt se changer en guerre déclarée.

En attendant l'occasion qui devait donner la France pour alliée à
l'Amérique, Franklin s'était établi dans l'agréable village de Passy,
aux portes mêmes de Paris; il y occupait une maison commode, avec un
vaste jardin. Il avait dans son voisinage très-rapproché la veuve du
célèbre Helvétius, si généreux comme fermier général, si repoussant
comme philosophe. Elle habitait Auteuil avec une petite colonie d'amis
distingués, au nombre desquels étaient le spirituel abbé Morellet et
le savant médecin Cabanis. Elle recevait tout ce que Paris avait de
considérable dans les lettres et dans l'État. Franklin se lia d'une
étroite amitié avec cette femme excellente et gracieuse, remarquable
encore par sa beauté, recherchée par son esprit, attrayante par sa
douceur, incomparable par sa bonté. Il vécut neuf ans dans son aimable
intimité. C'est auprès d'elle qu'il vit les chefs des encyclopédistes,
d'Alembert et Diderot; c'est à elle qu'il dut son amitié avec Turgot,
le philosophique prophète de l'indépendance américaine, précurseur
entreprenant de la Révolution française. Après avoir annoncé en 1750,
avec une force d'esprit rare, qu'avant vingt-cinq années les colonies
anglaises se sépareraient de la métropole comme un fruit mûr se détache
de l'arbre, Turgot venait de quitter les conseils de Louis XVI pour
avoir voulu mettre les institutions de la France au niveau de ses idées,
accorder son état politique avec son progrès social et prévenir les
violences d'une révolution par l'accomplissement d'une réforme. C'est
surtout chez madame Helvétius qu'il entra en commerce régulier avec tous
ces philosophes du dix-huitième siècle, qui s'étaient rendus les maîtres
des esprits et s'étaient faits les instituteurs des peuples. Secondé par
ce parti généreux, hardi, actif, puissant, Franklin, après avoir gagné
le public à sa cause, n'oubliait rien pour y amener le gouvernement.
Il pressait la cour de Versailles; il écrivait à celle de Madrid, avec
laquelle le congrès, se reposant _sur sa sagesse et son intégrité_,
l'avait chargé de négocier un traité d'amitié et de commerce; il
envoyait Arthur Lee à Amsterdam et à Berlin; il garantissait la sûreté
de l'emprunt qui devait permettre d'acquérir des armes et de poursuivre
la guerre; il hâtait enfin de ses voeux comme de ses efforts la
résolution que prendrait l'Europe d'embrasser la défense de l'Amérique.

Ce moment arriva. La résistance prolongée et sur quelques points
heureuse des _insurgents_ décida le gouvernement de Louis XVI à les
secourir. Après la défaite de Long-Island, l'évacuation de New-York, la
prise des forts de l'Hudson, la conquête de New-Jersey, Washington
avait sauvé son pays par la mâle constance de son caractère et l'habile
circonspection de ses manoeuvres. Non-seulement il avait évité de se
laisser acculer entre l'armée et la flotte anglaise, comme l'aurait
voulu le général Howe pour lui faire mettre bas les armes, mais il avait
conçu et il exécuta le dessein de surprendre, au coeur de l'hiver, les
corps britanniques dispersés dans le New-Jersey. Lorsqu'on le croyait
affaibli, abattu, impuissant, il passa la Delaware sur la glace, se
dirigea, le 25 décembre 1776, par une audacieuse marche de nuit, vers
Trenton, qu'il surprit et dont il s'empara, après avoir forcé les
troupes hessoises à se rendre prisonnières. Tous les détachements
anglais qui bordaient le cours de la Delaware se replièrent; et,
au moment où lord Cornwallis vint avec des forces supérieures pour
reprendre Trenton, le général des insurgés, se dérobant à lui par un
mouvement aussi hardi qu'heureux, alla, sur ses derrières mêmes, battre
un corps britannique à Princeton. A la suite d'avantages aussi brillants
et aussi inattendus, Washington établit ses quartiers d'hiver, non plus
en Pensylvanie, mais dans le New-Jersey, qu'abandonna en grande partie
l'armée d'invasion. Il se plaça dans la position montagneuse et forte
de Morristown, d'où il ne cessa de harceler les Anglais par des
détachements envoyés contre eux. Ces victoires relevèrent dans l'opinion
la cause américaine, mais elles ne parvinrent à suspendre qu'un instant
les progrès de la conquête anglaise.

En effet, dans la campagne de 1777, le général Howe se transporta en
Pensylvanie pour occuper cette province centrale et s'établir au siége
du gouvernement insurrectionnel. Au lieu d'y pénétrer par le New-Jersey,
il entra par la baie de la Chesapeake. A la tête de dix-huit mille
hommes qu'il avait débarqués, il marcha sur Philadelphie. Washington
essaya de couvrir la capitale de l'Union américaine. Il avait reçu
vingt-quatre mille fusils envoyés de France, et il avait été joint par
le chevaleresque précurseur de ce grand peuple, par le généreux marquis
de la Fayette, qui, se dérobant aux tendresses d'une jeune femme,
enfreignant les ordres formels d'une cour encore indécise, avait quitté
son régiment, sa famille, son pays pour aller mettre son épée et sa
fortune au service de la liberté naissante, de cette liberté dont il
devait être, pendant soixante ans, le noble champion dans les deux
mondes, sans l'abandonner dans aucun de ses périls, sans la suivre dans
aucun de ses égarements.

Investi de pouvoirs extraordinaires que lui avait conférés le congrès
dans ce moment redoutable, Washington attendit les Anglais sur la
Brandywine. Il ne put les empêcher de franchir cette rivière et d'entrer
victorieusement, après l'avoir battu le 11 septembre, dans Philadelphie,
d'où le congrès se retira d'abord à Lancaster, et puis à York-Town.
Mais, toujours inébranlable, il se maintint devant les Anglais, auxquels
il ne laissa ni sécurité ni repos. Renouvelant à Germantown la
manoeuvre qui lui avait si bien réussi l'année précédente à Trenton et
à Princeton, il attaqua l'armée ennemie non loin de Philadelphie, la
culbuta, et aurait remporté sur elle un plus grand avantage sans un
brouillard qui mit le désordre dans ses troupes et les précipita dans
une retraite soudaine. Il s'établit ensuite dans un camp fortifié à
vingt milles environ de Philadelphie, à Valley-Forge, sur un terrain
couvert de bois, borné d'un côté par le Schuylkill, et de l'autre par
des chaînes de collines, d'où il tint le général Howe en échec.

Tandis que Washington contenait l'armée anglaise sur le Schuylkill et
la Delaware, il s'était passé des événements très-graves sur les lacs
du Nord et sur le haut cours de l'Hudson. Les Américains, arrêtés dans
l'invasion du Canada, avaient été contraints de se replier sur leur
propre territoire, où ils furent attaqués, dans l'été de 1777, par le
général Burgoyne, avec une armée d'environ dix mille hommes, venue en
grande partie d'Angleterre. Ce capitaine entreprenant descendit le lac
Champlain, occupa la forteresse de Ticondéroga, placée en avant du lac
Georges, se rendit maître des autres forts qui couvraient ce côté de la
frontière septentrionale des États-Unis, et passa sur la rive droite de
l'Hudson, dont il suivit le cours, avec le projet de s'emparer d'Albany
et d'aller joindre l'armée centrale établie dans New-York.

Mais, arrivé à Saratoga, il y rencontra le général américain Gates, qui
marchait à sa rencontre à la tête de quinze mille hommes. Là finirent
ses succès et commencèrent ses désastres. Non-seulement Gates l'arrêta,
mais il le battit plusieurs fois, lui enleva tous les moyens d'opérer
sa retraite, l'assiégea dans une position désespérée, et, après une
terrible lutte qui dura tout un mois, le contraignit à se rendre avec
son armée. Le 17 octobre, Burgoyne signa une capitulation par laquelle
les cinq mille huit cents hommes qui lui restaient laissèrent leurs
armes entre les mains de leurs ennemis victorieux, et furent conduits
comme prisonniers de guerre à Boston, d'où on les transporta en Europe,
sous la condition qu'ils ne serviraient plus pendant toute la durée de
la guerre.

Cet événement eut des suites considérables. Jointe à la résistance
opiniâtre de Washington, la victoire de Gates produisit un effet
extraordinaire en Europe. Franklin en tira un grand parti. «La
capitulation de Burgoyne, écrivit-il, a causé en France la joie la plus
générale, comme si cette victoire avait été remportée par ses propres
troupes sur ses propres ennemis, tant sont universels, ardents,
sincères, la bonne volonté et l'attachement de cette nation pour nous
et pour notre cause!» Il saisit ce moment d'enthousiasme et de confiance
pour entraîner le cabinet de Versailles dans l'alliance qu'il lui
proposait depuis longtemps avec les États-Unis. Le 4 décembre, en
apprenant au comte de Vergennes que le général Burgoyne avait capitulé
à Saratoga, il ne craignit pas d'avancer que le général Howe serait
bientôt réduit à en faire autant à Philadelphie. Il le croyait
fermement; car lorsqu'on lui avait annoncé que le général Howe avait
pris Philadelphie, il avait répondu: _Dites plutôt que Philadelphie a
pris le général Howe_. Il fit sentir à la cour de France combien il lui
importait de se décider promptement. Elle pouvait s'unir sans témérité
à un pays qui savait si bien se défendre, et elle devait traiter sans
retard avec lui, de peur qu'il ne trouvât l'Angleterre disposée aux
concessions par la défaite. C'est ce que la cour de Versailles admit
avec sagacité et exécuta avec résolution. Dès le 7 décembre, M. de
Vergennes dicta une note qui fut communiquée à Franklin, à Silas Deane
et à Arthur Lee, pour leur annoncer que la maison de Bourbon, déjà bien
disposée, par ses intérêts comme par ses penchants, en faveur de la
cause américaine, prenait confiance dans la solidité du gouvernement des
États-Unis depuis les derniers succès qu'il avait obtenus, et n'était
pas éloignée d'établir avec lui un _concert plus direct_.

Le lendemain même, Franklin, Silas Deane et Arthur Lee se montrèrent
prêts à entrer en négociation. Ils renouvelèrent la proposition d'un
traité de commerce et d'amitié; et, le 16, ils entrèrent en pourparlers
à Passy avec M. Gérard de Rayneval, premier commis des affaires
étrangères et secrétaire du conseil d'État, que Louis XVI avait désigné
pour être son plénipotentiaire. On convint sans peine d'une étroite
alliance, et il fut promis aux négociateurs américains un secours
additionnel de trois millions pour le commencement de l'année 1778. On
aurait pu signer sur-le-champ ce grand accord, si la France n'avait pas
voulu agir de concert avec l'Espagne. Afin d'avoir son utile concours,
on expédia un courrier au cabinet de Madrid, trop lent pour se décider
vite, et ayant trop à perdre dans l'émancipation des colonies du nouveau
monde pour ne pas hésiter à en seconder le premier exemple. L'invitation
ne fut pas encore acceptée de sa part, et l'on se borna, par une clause
secrète, à lui réserver une place dans le traité, en même temps que, par
un autre article, on provoquait à entrer dans l'alliance tous les
États qui, ayant reçu des injures de la Grande-Bretagne, désiraient
l'abaissement de sa puissance et l'humiliation de son orgueil.

Les deux traités furent signés le 6 février. Le 8, les plénipotentiaires
américains, en les envoyant au président des États-Unis, lui disaient:
«Nous avons la grande satisfaction de vous apprendre, ainsi qu'au
congrès, que les traités avec la France sont conclus et signés. Le
premier est un traité d'amitié et de commerce; l'autre est un traité
d'alliance, dans lequel il est stipulé que si l'Angleterre déclare
la guerre à la France, ou si, à l'occasion de la guerre, elle tente
d'empêcher son commerce avec nous, nous devons faire cause commune
ensemble, et joindre nos forces et nos conseils. Le grand objet de
ce traité est déclaré être d'_établir la liberté, la souveraineté,
l'indépendance absolue et illimitée des États-Unis, aussi bien en
matière de gouvernement qu'en matière de commerce_. Cela nous est
garanti par la France avec tous les pays que nous possédons et que nous
posséderons à la fin de la guerre.

«Nous avons trouvé, en négociant cette affaire, la plus grande
cordialité dans cette cour; on n'a pris ni tenté de prendre aucun
avantage de nos présentes difficultés pour nous imposer de dures
conditions; mais la magnanimité et la bonté du roi ont été telles, qu'il
ne nous a rien proposé que nous n'eussions dû agréer avec empressement
dans l'état d'une pleine prospérité et d'une puissance établie et
incontestée. La base du traité a été la plus _parfaite égalité et
réciprocité_. En tout, nous avons de grandes raisons d'être satisfaits
de la bonne volonté de cette cour et de la nation en général, et nous
souhaitons que le congrès la cultive par tous les moyens les plus
propres à maintenir l'union et à la rendre permanente.»

Ainsi s'accomplit ce grand acte, sans lequel, malgré la constance
valeureuse de ses généraux et la déclaration magnanime de son congrès,
l'Amérique aurait fini par succomber sous les efforts de la trop
puissante Angleterre. Il marqua le véritable avénement des États-Unis
parmi les nations. La France se chargea de les y introduire avec une
habile générosité. Le plus ancien roi de l'Europe, fidèle aux traditions
de sa race et à la politique de son pays, devint le protecteur de la
république naissante du nouveau monde, comme ses ancêtres avaient été
les utiles alliés des républiques du vieux monde, et avaient soutenu
tour à tour les cantons suisses, les villes libres d'Italie, les
Provinces-Unies de Hollande et les États confédérés de l'Allemagne.
La France ne craignit pas de s'engager dans une longue guerre pour
atteindre un grand but.

Franklin eut le mérite d'avoir préparé et signé les deux actes qui
procurèrent à sa patrie un belliqueux défenseur, proclamèrent sa
souveraineté, garantirent son existence, étendirent son commerce,
assurèrent sa victoire, et lui ouvrirent les plus vastes perspectives
sur le continent américain. Ces deux traités, où furent introduites les
dispositions les plus libérales; où le droit d'aubaine, qui rendait la
propriété immobilière incomplète pour les étrangers dans chaque pays,
fut aboli; où la liberté des mers fut consacrée par la solennelle
admission du droit des neutres que les Anglais ne respectaient point,
et par la condamnation des blocus fictifs et du droit de visite que les
Anglais avaient établis dans leur code maritime pour la commodité de
leur domination; où la France se fit la protectrice des Américains
dans la Méditerranée contre les Barbaresques, comme elle le devint
dans l'Océan contre les Anglais; où les deux parties contractantes
se promirent de ne pas déposer les armes avant que l'indépendance
américaine fût reconnue, et de ne pas traiter l'une sans l'autre; ces
deux traités, où les intérêts mutuels furent avoués avec franchise,
réglés avec équité, et soutenus jusqu'au bout avec une persévérante
bonne foi, firent le plus grand honneur à Franklin. On peut dire que le
principal négociateur de l'Amérique contribua à la sauver tout autant
que son plus vaillant capitaine: il fut alors au comble du bonheur et de
la renommée.

Aussi, lorsque M. de Vergennes le présenta à Louis XVI dans le château
de Versailles, il y fut l'objet d'une véritable ovation, jusque parmi
les courtisans. Il parut à cette royale audience avec une extrême
simplicité de vêtements. Son âge, sa gloire, ses services, l'alliance si
souhaitée qu'il venait de conclure, avaient attiré une grande foule dans
les vastes galeries du palais de Louis XIV. On battit des mains sur son
passage, saisi qu'on était d'un sentiment de respect et d'admiration à
la vue de ce vieillard vénérable, de ce savant illustre, de ce patriote
heureux. Le roi l'accueillit avec une distinction cordiale. Il le
chargea d'assurer les États-Unis d'Amérique de son amitié, et, le
félicitant lui-même de tout ce qu'il avait fait depuis qu'il était
arrivé dans son royaume, il lui en exprima son entière satisfaction. Au
retour de cette audience, la foule accueillit Franklin avec les mêmes
manifestations, et lui servit longtemps de cortége.

L'enthousiasme dont il fut l'objet à Versailles se renouvela bientôt
pour lui à Paris. Ce fut sur ces entrefaites que Voltaire, âgé de
quatre-vingt-quatre ans, quitta Ferney, et revint, avant de mourir, dans
cette ville où dominaient alors ses disciples, et où il ne rencontra
plus d'adversaires de son génie et d'envieux de sa gloire. Tout le
monde voulut voir ce grand homme, applaudir l'auteur de tant de
chefs-d'oeuvre, s'incliner devant le souverain intellectuel qui
gouvernait l'esprit humain en Europe depuis cinquante ans. Franklin
ne fut pas des derniers à visiter Voltaire, qui le reçut avec les
sentiments de curiosité et d'admiration qui l'attiraient vers lui. Il
l'entretint d'abord en anglais; et comme il avait perdu l'habitude de
cette langue, il reprit la conversation en français, et lui dit avec une
grâce spirituelle: _Je n'ai pu résister au désir de parler un moment la
langue de M. Franklin_. Le sage de Philadelphie, présentant alors son
petit-fils au patriarche de Ferney, lui demanda de le bénir: _God and
liberty_, Dieu et la liberté, dit Voltaire en levant les mains sur
la tête du jeune homme, voilà la seule bénédiction qui convienne au
petit-fils de M. Franklin.»

Peu de temps après, ils se rencontrèrent encore à la séance publique
de l'Académie des sciences, et se placèrent à côté l'un de l'autre. Le
public contemplait avec émotion ces deux glorieux vieillards qui avaient
surpris les secrets de la nature, jeté tant d'éclat sur les
lettres, rendu de si grands services à la raison humaine, assuré
l'affranchissement des esprits et commencé l'émancipation des
peuples. Cédant eux-mêmes à l'irrésistible émotion de l'assemblée, ils
s'embrassèrent au bruit prolongé des applaudissements universels. On dit
alors, en faisant allusion aux récents travaux législatifs de Franklin
et aux derniers succès dramatiques de Voltaire, que _c'était Solon qui
embrassait Sophocle_; c'était plutôt le génie brillant et rénovateur
de l'ancien monde qui embrassait le génie simple et entreprenant du
nouveau.



CHAPITRE XII

Tentatives de réconciliation faites auprès de Franklin par le
gouvernement anglais.--Bills présentés par lord North et votés par le
gouvernement britannique.--Ils sont refusés en Amérique.--Diversion que
la guerre contre l'Angleterre de la part de la France, de l'Espagne
et de la Hollande, amène en faveur des États-Unis.--Succès des
alliés.--Démarches et influence de Franklin.--Expédition française
conduite par Rochambeau, qui, de concert avec Washington, force lord
Cornwallis et l'armée anglaise à capituler dans York-Town.--Négociations
pour la paix.--Signature par Franklin du traité de 1783, qui consacre
l'indépendance des États-Unis, que l'Angleterre est réduite à
reconnaître.


L'Angleterre avait été profondément troublée par la capitulation de
Saratoga. La conquête des colonies insurgées n'avançait point; le
général Howe, réduit à l'impuissance sur la Delaware, demandait à être
remplacé; le général Bourgoyne, battu sur l'Hudson, était contraint de
se rendre. Au lieu d'opérer l'invasion des États-Unis par le Canada, on
avait à craindre de nouveau l'invasion du Canada par les États-Unis.
Le ministère, déconcerté dans ses plans et revenu de ses présomptueuses
espérances, voyait s'accroître les attaques de l'opposition, qui
l'accusait à la fois d'injustice et de témérité, s'envenimer le
mécontentement du peuple, qui lui reprochait les charges financières
dont il était accablé et la détresse commerciale dont il souffrait.
Il redoutait, de plus, que la France et l'Espagne ne se décidassent à
embrasser, comme elles le firent, la cause devenue moins incertaine des
États-Unis, et qu'à la guerre avec les rebelles d'Amérique ne se joignît
la guerre avec les deux puissances maritimes de l'Europe les plus fortes
après la Grande-Bretagne.

Lord North, tout en se livrant aux plus vastes préparatifs militaires
pour faire face à toutes les inimitiés, essaya de les conjurer. Il
s'adressa d'abord à Franklin, auquel l'Angleterre croyait le pouvoir
d'apaiser un soulèvement dont elle le considérait comme le provocateur.
Vers les commencements de janvier 1778, lorsqu'il était en pleine
négociation avec la France, ses vieux amis David Hartley, secrètement
attaché à lord North quoique membre whig de la Chambre des communes,
et le chef des Frères moraves, James Hutton, qui avait ses entrées
au palais de Georges III, furent chargés de lui proposer une
réconciliation. James Hutton vint lui offrir à Paris les conditions
que lord North présenta bientôt au parlement. Franklin refusa, comme
insuffisante, la restitution des anciens privilèges dont les colonies
auraient été satisfaites avant la guerre, et dont elles ne pouvaient
plus se contenter après leur séparation. Il leur fallait maintenant
l'indépendance. Elles étaient résolues à ne pas s'en départir, et
l'Angleterre n'était point encore prête à la leur accorder. James Hutton
retourna attristé à Londres, d'où il conjura Franklin de faire à son
tour quelque proposition, ou tout au moins de lui donner son avis.
«L'Arioste prétend, répondit Franklin au frère morave, que toutes les
choses perdues sur la terre doivent se trouver dans la lune; en ce cas,
il doit y avoir une grande quantité de bons avis dans la lune, et il
y en a beaucoup des miens formellement donnés et perdus dans cette
affaire. Je veux néanmoins, à votre requête, en donner encore un petit,
mais sans m'attendre le moins du monde qu'il soit suivi. Il n'y a que
Dieu qui puisse donner en même temps un bon conseil et la sagesse pour
en faire usage.

«Vous avez perdu par cette détestable guerre, et par la barbarie avec
laquelle elle a été poursuivie, non-seulement le gouvernement et le
commerce de l'Amérique, mais, ce qui est bien pis, l'estime, le respect,
l'affection de tout un grand peuple qui s'élève, qui vous considère à
présent, et dont la postérité vous considérera comme la plus méchante
nation de la terre. La paix peut sans doute être obtenue, mais en
abandonnant toute prétention à nous gouverner.»

Il demandait donc qu'on disgraciât les _loyalistes_ américains qui
avaient provoqué la guerre, les ministres anglais qui l'avaient
déclarée, et les généraux qui l'avaient faite; qu'on gardât tout au plus
le Canada, la Nouvelle-Écosse, les Florides, et qu'on renonçât à tout le
reste du territoire de l'Amérique, pour établir une amitié solide avec
elle. «Mais, ajoutait-il, je connais votre peuple: il ne verra point
l'utilité de pareilles mesures, ne voudra jamais les suivre, et trouvera
insolent à moi de les indiquer.»

Ces mesures, que l'Angleterre se vit contrainte d'adopter en grande
partie cinq années plus tard, furent remplacées par les _bills
conciliatoires_ de lord North. Ce ministre proposa au parlement, qui y
consentit, de renoncer à imposer des taxes à l'Amérique septentrionale,
de retirer toutes les lois promulguées depuis le 10 février 1763,
d'accorder aux Américains le droit de nommer leurs gouverneurs et leurs
chefs militaires. Des commissaires anglais furent désignés pour offrir à
l'Amérique ces bills, que David Hartley envoya le 18 février à Franklin.
Les traités avec la France étaient alors signés, et, six jours après
leur conclusion, Franklin avait écrit à Hartley: «L'Amérique a été jetée
dans les bras de la France. C'était une fille attachée à ses devoirs
et vertueuse. Une cruelle marâtre l'a mise à la porte, l'a diffamée, a
menacé sa vie. Tout le monde connaît son innocence et prend son parti.
Ses amis désiraient la voir honorablement mariée... Je crois qu'elle
fera une bonne et utile femme, comme elle a été une excellente et
honnête fille, et que la famille d'où elle a été si indignement chassée
aura un long regret de l'avoir perdue.»

Lorsqu'il connut les bills, il les déclara trop tardifs, tout à fait
inadmissibles, et plus propres à éloigner la paix qu'à y conduire.
William Pultney se joignit à James Hutton et à David Hartley pour le
conjurer d'opérer, entre la métropole et les colonies, un rapprochement
qu'ils croyaient dépendre de lui. Franklin leur assura à tous que
désormais ce rapprochement ne pouvait s'effectuer qu'au prix de
l'_indépendance reconnue des États-Unis_, et au moyen d'un simple traité
d'amitié et de commerce. David Hartley se rendit alors à Paris, pour
essayer de rompre l'union redoutable que l'Amérique venait de conclure
avec la France. Il y arriva dans la dernière quinzaine d'avril. Il fit
à Franklin l'ouverture d'un traité de commerce, où certains avantages
seraient concédés à l'Angleterre, avec laquelle l'Amérique s'engagerait
de plus dans une alliance défensive et offensive, même contre la France.
Franklin répondit que l'Angleterre serait heureuse si on l'admettait,
malgré ses torts, à jouir des avantages commerciaux qu'avait obtenus la
France; qu'elle se trompait si elle croyait, en signant la paix avec
les Américains, les enchaîner dans une guerre contre la nation généreuse
dont ils avaient trouvé l'amitié au moment de leur détresse et de leur
oppression, et qu'ils la défendraient en cas d'attaque, comme les y
obligeaient le sentiment de la reconnaissance et la foi des traités.

David Hartley, n'ayant pu réussir à ébranler la nouvelle alliance,
retourna, le 23 avril, en Angleterre. En quittant Franklin, il lui
écrivit: «Ni mes pensées ni mes actes ne manqueront jamais pour pousser
à la paix dans un temps ou dans un autre. Votre puissance, à cet égard,
est infiniment plus grande que la mienne; c'est en elle que je place mes
dernières espérances. Je finis en vous rappelant que ceux qui procurent
la paix sont bénis.» Il semblait craindre pour son vieil ami quelque
danger, puisqu'il ajoutait d'une façon mystérieuse: «Les temps orageux
vont venir, prenez garde à votre sûreté; les événements sont incertains,
et les hommes mobiles.» Franklin, tout en le remerciant de son
affectueuse sollicitude, lui répondit avec une spirituelle tranquillité:
«Ayant presque achevé une longue vie, je n'attache pas grand prix à
ce qui m'en reste. Comme le marchand de drap qui n'a plus qu'un petit
morceau d'une pièce, je suis prêt à dire: Ceci n'étant que le dernier
bout, je ne veux pas être difficile avec vous; prenez-le pour ce qui
vous plaira. Peut-être le meilleur parti qu'un vieil homme puisse tirer
de lui est de se faire martyr.»

Il eut soin de tenir la cour de France au courant de toutes les
tentatives faites auprès de lui, afin qu'aucun nuage ne troublât le
bon accord, et qu'aucune incertitude ne dérangeât le concert des deux
alliés. M. de Vergennes l'en remercia au nom de Louis XVI: «Le grand
art du gouvernement anglais, lui dit-il, est d'exciter toujours les
divisions, et c'est par de pareils moyens qu'il espère maintenir son
empire. Mais ce n'est ni auprès de vous ni auprès de vos collègues que
de semblables artifices peuvent être employés avec succès... Au reste,
il est impossible de parler avec plus de franchise et de fermeté que
vous ne l'avez fait à M. Hartley: il n'a aucune raison d'être satisfait
de sa mission.»

M. de Vergennes exprimait la même confiance envers le peuple des
États-Unis: il ne se trompait point. Les bills conciliatoires de lord
North parvinrent en Amérique plus tôt que les traités avec la France:
ils y furent connus vers le milieu d'avril. Washington les jugea
insuffisants et inadmissibles, tout comme l'avait fait Franklin; et
le congrès, partageant la pensée des deux plus sensés et plus glorieux
soutiens de l'indépendance américaine, les rejeta sans hésitation et à
l'unanimité des voix. Il déclara qu'il n'admettrait aucune proposition
de paix, à moins que l'Angleterre ne retirât ses troupes et ses flottes,
et ne reconnût l'indépendance des États-Unis. A peine avait-il repoussé
les bills, qu'arrivèrent (le 2 mai) les traités; ils causèrent des
transports de joie. L'espérance fut universelle. Le congrès les ratifia
sur-le-champ, et nomma Franklin son ministre auprès de la cour de
France, qui, de son côté, accrédita M. Gérard de Rayneval auprès
du gouvernement des États-Unis. Dans la noble effusion de sa
reconnaissance, le congrès écrivit à ses commissaires: «Nous admirons la
sagesse et la vraie dignité de la cour de France, qui éclatent dans la
conclusion et la ratification des traités faits avec nous. Elles tendent
puissamment à faire disparaître cet esprit étroit dans lequel le genre
humain a été assez malheureux pour s'entretenir jusqu'à ce jour. Ces
traités montrent la politique inspirée par la philosophie, et fondent
l'harmonie des affections sur la base des intérêts mutuels. La France
nous a liés plus fortement par là que par aucun traité réservé, et cet
acte noble et généreux a établi entre nous une éternelle amitié.»

Cette étroite union ne pouvant être ébranlée, il fallait essayer de la
vaincre. L'Angleterre poursuivit donc la guerre avec l'Amérique, et la
commença avec la France. La France s'y attendait et s'y était préparée.
Grâce au patriotisme d'un grand ministre, sa marine, si faible et si
humiliée dans la guerre de Sept ans, s'était rétablie et relevée. Le duc
de Choiseul y avait appliqué son génie prévoyant, et, avec une fierté
toute nationale, il avait commencé, sous les dernières années de Louis
XV, la restauration maritime de la France, que les ministres de Louis
XVI avaient soigneusement continuée, surtout depuis les désaccords qui
avaient éclaté entre les colonies américaines et leur métropole.

Des flottes étaient réunies dans les principales rades; des vaisseaux
étaient en construction sur tous les chantiers. A leur bravoure
ordinaire, nos marins joignaient une instruction supérieure et une
grande habileté de manoeuvres. Aussi les vit-on durant cinq années,
sous les d'Orvilliers, les d'Estaing, les de Grasse, les Guichen, les
Lamotte-Piquet, les Suffren, etc., affronter résolûment et combattre
sans désavantage les flottes anglaises sur toutes les mers, dominer dans
la Méditerranée, balancer la fortune dans l'Océan, résister héroïquement
dans l'Inde, et réussir en Amérique. Belle et patriotique prévoyance
qui permit à Louis XVI d'entreprendre avec hardiesse, de poursuivre avec
constance, d'exécuter avec bonheur une des choses les plus grandes et
les plus glorieuses de notre histoire!

Le premier effet de son intervention en Amérique fut d'amener
l'évacuation de la Pensylvanie par les Anglais. Tandis que le comte
d'Orvilliers livrait la mémorable bataille navale d'Ouessant à l'amiral
Keppel, dont l'escadre, maltraitée, prenait le large, le comte d'Estaing
s'avançait vers l'Amérique avec une flotte de douze vaisseaux de ligne
et de quatre frégates, pour aller, sur le conseil de Franklin, bloquer
l'amiral Howe dans la Delaware, et enfermer dans Philadelphie sir Henri
Clinton, qui avait succédé au commandement militaire du général Howe.
Mais la flotte et l'armée anglaises avaient échappé au péril en quittant
ces parages. L'une avait reçu l'ordre de transporter cinq mille hommes
dans la Floride pour protéger cette province, et l'autre avait opéré sa
retraite sur New-York. Lorsque le comte d'Estaing arriva, il ne trouva
plus ceux qu'il venait surprendre; la crainte seule de son approche
avait fait reculer l'invasion anglaise.

Washington, fidèle à son plan d'une entreprenante défensive, harcela
Clinton dans sa marche sur New-York, repassa la Delaware après lui,
l'attaqua avec avantage à Montmouth dans le New-Jersey, se porta de
nouveau du côté oriental de l'Hudson; et lorsque les Anglais, revenant
presque à leur point de départ, se furent renfermés dans cette ville,
il prit, à peu de distance de leur quartier général, de fortes
positions d'où il put surveiller leurs mouvements et s'opposer à leurs
entreprises. Il forma une ligne de cantonnements autour de New-York,
depuis le détroit de Long-Island jusqu'aux bords de la Delaware.

Les Anglais ne furent point expulsés du territoire américain dans cette
campagne, mais ils perdirent une grande partie de ce qu'ils y avaient
conquis. Dans la campagne suivante, ils eurent à combattre un nouvel
ennemi. L'Espagne, après un impuissant essai de médiation, se joignit
à la France dans l'été de 1779 (juin), et fut secondée bientôt par
la Hollande, que l'Angleterre attaqua en 1780, parce qu'elle s'était
montrée commercialement favorable aux _insurgents_ en 1778. L'appui des
trois principales puissances maritimes de l'Europe, et la neutralité
armée conclue vers ce temps (juillet et août 1780) entre la Russie, le
Danemark, la Suède, contre les théories et les pratiques oppressives
des anciens maîtres de la mer, furent pour les États-Unis une diversion
puissante et un heureux encouragement.

L'Angleterre se vit obligée de disperser ses forces dans toutes les
régions du monde. Elle eut à se défendre dans la Méditerranée, où les
Français et les Espagnols lui reprirent Minorque et tentèrent de lui
enlever Gibraltar; vers les côtes d'Afrique, où elle perdit tous ses
forts et tous ses établissements sur le Sénégal; aux Indes, où après
s'être emparée tout d'abord de Pondichéry, de Chandernagor, de Mahé,
elle fut privée de Gondelour et eut à combattre le redoutable Hyder-Aly
et l'héroïque bailli de Suffren; en Amérique, où les Français,
qu'elle avait dépouillés des îles de Saint-Pierre, de Miquelon et
de Sainte-Lucie, conquirent sur elle la Dominique, Saint-Vincent,
la Grenade, Tabago, Saint-Christophe, Nevis, Montserrat, et où les
Espagnols se rendirent maîtres de la Mobile et soumirent la Floride
occidentale avec la ville de Pensacola, qu'ils avaient cédée dans la
paix du 10 février 1763. Malgré la coalition ouverte ou secrète du monde
contre sa puissance, cette fière et énergique nation tint ferme sur
toutes les mers, fit face à toutes les inimitiés, et ne renonça point à
dompter et à punir ses colonies révoltées.

Seulement, elle changea son plan d'attaque. Sir Henri Clinton avait
vainement essayé de reprendre les anciens desseins du général Howe en
se rendant maître de tout le cours de l'Hudson; il avait rencontré la
résistance victorieuse de Washington, qui l'avait réduit à l'inaction
dans New-York. Mais, tandis que le général américain, toujours posté
avec son armée dans des positions qu'il rendait imprenables, défendait
l'accès intérieur du pays, les Anglais se décidèrent à ravager ses côtes
et à porter la ruine là où ils ne pouvaient plus opérer la conquête. Des
corps considérables, détachés de l'armée centrale de New-York, allèrent
sur des flottilles dévaster les rivages des deux Carolines, de
la Virginie, de la Pensylvanie, de New-Jersey, de New-York, de la
Nouvelle-Angleterre. Les villes de Portsmouth, de Suffolk, de New-Haven,
de Farifiel, de Norwalk, de Charlestown, de Falmouth, de Norfolk, de
Kingston, de Bedford, de Egg-Harbourg, de Germanflatts, furent saccagées
et brûlées. De plus, sir Henri Clinton, ayant reçu des renforts
d'Europe, reprit le projet d'invasion, non plus par le centre des
États-Unis, où Washington l'avait fait échouer jusque-là, mais par son
extrémité méridionale, où il devait rencontrer moins d'obstacle. Il alla
joindre, dans le sud, lord Cornwallis, qui se rendit assez promptement
maître des deux Carolines.

Il importait que la France, dont les flottes avaient paru plus qu'elles
n'avaient agi sur les côtes américaines, vînt au secours des États-Unis
d'une manière efficace. Le général la Fayette, qu'une amitié étroite
avait promptement lié à Washington, qui avait acquis la confiance du
congrès par la générosité de son dévouement et la brillante utilité de
ses services, se rendit en Europe pour se concerter avec Franklin et
solliciter, d'accord avec lui, cette assistance devenue nécessaire. Le
plénipotentiaire américain n'avait pas négligé les intérêts de son
pays, et, afin de préparer sa victoire, il avait soigneusement entretenu
l'union entre lui et ses alliés. Il avait repoussé les offres d'une
trêve de sept ans, que lord North lui avait proposée par l'entremise de
David Hartley, dans l'espoir de séparer l'Amérique de la France et de
les accabler tour à tour en les attaquant à part. Il avait demandé que
la trêve équivalût à la paix par une durée de trente ans et qu'elle
fût générale: c'était déjouer les desseins secrets de l'Angleterre, qui
n'insista point. Après avoir obtenu de la cour de Versailles des secours
considérables d'argent, qui s'élevèrent à trois millions pour 1778, à
un seulement pour 1779, à quatre pour 1780, à quatre aussi pour 1781,
indépendamment de la garantie d'un emprunt de cinq millions de florins
contracté par les États-Unis en Hollande, Franklin obtint encore l'envoi
d'une flotte conduite par le chevalier de Ternay, et d'une petite armée
que commanda le comte de Rochambeau, placé sous les ordres directs du
général Washington.

Avant que la Fayette retournât en Amérique, Franklin fut chargé de
remettre une épée d'honneur à ce jeune et vaillant défenseur des
États-Unis. Il la lui envoya au Havre par son petit-fils, en lui
adressant une lettre dans laquelle il lui exprimait, avec le tour
d'esprit le plus délicat, la plus flatteuse des gratitudes: «Monsieur,
lui disait-il, le congrès, qui apprécie les services que vous avez
rendus aux États-Unis, mais qui ne saurait les récompenser dignement, a
résolu de vous offrir une épée, faible marque de sa reconnaissance. Il
a ordonné qu'elle fût ornée de devises convenables; quelques-unes des
principales actions de la guerre dans laquelle vous vous êtes distingué
par votre bravoure et votre conduite y sont représentées; elles en
forment, avec quelques figures allégoriques, toutes admirablement
exécutées, la principale valeur. Grâce aux excellents artistes que
présente la France, je vois qu'il est facile de tout exprimer, excepté
le sentiment que nous avons de votre mérite et de nos obligations envers
vous. Pour cela, les figures et même les paroles sont insuffisantes.»

Le retour du général la Fayette en Amérique, au mois d'avril 1780,
et l'arrivée en juillet du corps expéditionnaire de Rochambeau à
Rhode-Island, que sir Henri Clinton avait évacué l'année précédente,
n'amenèrent encore rien de décisif dans cette campagne. Rochambeau
fut réduit quelque temps à l'inaction dans Newport par une flotte
britannique supérieure à la flotte française qui l'avait conduit. Les
Anglais, toujours resserrés dans New-York par Washington, ne firent
aucun progrès au centre des États, mais ils continuèrent leur marche
victorieuse au sud. Cornwallis, après avoir battu à Cambden le général
Gates, s'affermit dans les Carolines. Il se disposa à passer dans la
Virginie, qu'Arnold, devenu traître à son pays et infidèle à sa gloire,
ravageait avec une flottille et une troupe anglaises, en remontant la
Chesapeake et le Potomak. Il s'y transporta en effet l'année suivante,
prit possession des deux villes d'York-Town et de Gloucester, où il se
fortifia avec l'intention d'étendre de plus en plus du midi au nord
la conquête anglaise. Mais le général Washington, qui avait opposé
la Fayette à Arnold, Green à Cornwallis, combina bientôt une grande
opération qui couronna la campagne de 1781 par une mémorable victoire,
et mit fin à la guerre.

Pour en fournir les moyens à Washington, Franklin, à qui avait été
envoyé par le congrès le colonel John Laurens, afin qu'il obtînt de la
cour de Versailles de plus grands secours en argent, en hommes et en
vaisseaux, s'était adressé à M. de Vergennes avec les instances les
plus vives et les raisons les plus hautes. A la suite d'une violente et
longue attaque de goutte, il lui avait écrit: «Ma vieillesse s'accroît:
je me sens affaibli, et il est probable que je n'aurai pas longtemps à
m'occuper de ces affaires. C'est pourquoi je saisis cette occasion de
dire à Votre Excellence que les conjonctures présentes sont extrêmement
critiques. Si l'on souffre que les Anglais recouvrent ce pays,
l'opportunité d'une séparation effective ne se présentera plus dans le
cours des âges; la possession de contrées si vastes et si fertiles, et
de côtes si étendues, leur donnera une base tellement forte pour
leur future grandeur, par le rapide accroissement de leur commerce et
l'augmentation de leurs matelots et de leurs soldats, qu'il deviendront
la _terreur de l'Europe_ et qu'ils exerceront avec impunité l'insolence
qui est naturelle à leur nation.» M. de Vergennes partagea le sentiment
de Franklin, et Louis XVI accéda à ses demandes. Une somme de six
millions de livres fut mise à la disposition de Washington; des
munitions, des armes et des effets d'habillement pour vingt mille hommes
furent expédiés en Amérique, et le comte de Grasse reçut l'ordre de s'y
rendre avec une flotte de vingt-six vaisseaux de ligne, de plusieurs
frégates, et une nouvelle troupe de débarquement.

Quant à Franklin, ébranlé par sa dernière indisposition, et craignant
de ne plus mettre au service de son pays qu'un esprit fatigué et une
activité ralentie, il demanda au congrès de lui accorder un successeur.
«J'ai passé ma soixante et quinzième année, écrivait-il au président de
cette assemblée, et je trouve que la longue et sévère attaque de goutte
que j'ai eue l'hiver dernier m'a excessivement abattu. Je n'ai pas
encore recouvré entièrement les forces corporelles dont je jouissais
auparavant. Je ne sais pas si mes facultés mentales en sont diminuées,
je serais probablement le dernier à m'en apercevoir; mais je sens
mon activité fort décrue, et c'est une qualité que je regarde comme
particulièrement nécessaire à votre ministre auprès de cette cour...
J'ai été engagé dans les affaires publiques, et j'ai joui de la
confiance de mon pays dans cet emploi ou dans d'autres, durant le long
espace de cinquante ans. C'est un honneur qui suffit à satisfaire une
ambition raisonnable; et aujourd'hui il ne m'en reste pas d'autre que
celle du repos, dont je désire que le congrès veuille bien me gratifier
en envoyant quelqu'un à ma place. Je le prie en même temps d'être bien
assuré qu'aucun doute sur le succès de notre glorieuse cause, qu'aucun
dégoût éprouvé à son service, ne m'a induit à résigner mes fonctions. Je
n'ai pas d'autres raisons que celles que j'ai données. Je me propose de
rester ici jusqu'à la fin de la guerre, qui durera peut-être au delà de
ce qui me reste de vie; et si j'ai acquis quelque expérience propre
à servir mon successeur, je la lui communiquerai librement et je
l'assisterai, soit de l'influence qu'on me suppose, soit des conseils
qu'il pourra désirer de moi.»

Mais le congrès n'eut garde de priver la cause américaine d'un serviteur
si grand et si utile encore. John Jay, qui était accrédité auprès de la
cour d'Espagne, comme John Adams auprès des Provinces-Unies de Hollande,
avait écrit de Madrid au congrès, en se louant de l'assistance qu'il
avait reçue du docteur Franklin: «Son caractère est ici en grande
vénération, et je crois sincèrement que le respect qu'il a inspiré à
toute l'Europe a été d'une utilité générale à notre cause et à notre
pays.» Le congrès n'accéda donc point à son voeu. Il espérait que des
conférences allaient s'ouvrir sous la médiation de l'Autriche et de la
Russie, et son président lui répondit en lui annonçant qu'il avait été
désigné pour les conduire, avec John Jay, John Adams, Henri Laurens et
Thomas Jefferson. «Vous retirer du service public dans cette conjoncture
aurait des inconvénients, car le désir du congrès est de recourir à
votre habileté et à votre expérience dans cette prochaine négociation.
Vous trouverez le repos qui vous est nécessaire après avoir rendu ce
dernier service aux États-Unis.» Le secrétaire des affaires étrangères,
Robert Livingston, lui exprimait aussi l'espoir «qu'il accepterait la
nouvelle charge qui lui était imposée avec de si grands témoignages
d'approbation du congrès, pour achever de mener à bien la grande cause
dans laquelle il s'était engagé.»

Franklin se rendit. La crise décisive était arrivée. Lorsque le comte
de Grasse avait paru dans les eaux de la Chesapeake avec sa puissante
flotte, Washington, laissant des troupes suffisantes pour défendre les
postes fortifiés de l'Hudson, et trompant sir Henri Clinton sur ses
desseins, se porta vivement, réuni à Rochambeau, vers le sud, pour
dégager cette partie du territoire américain de l'invasion britannique.
Il rejoignit en Virginie la Fayette, qu'avait renforcé le nouveau corps
de débarquement, et tous ensemble, ils allèrent attaquer dans York-Town
lord Cornwallis, jusque-là victorieux. L'armée anglaise, enfermée dans
cette place, où elle fut bloquée du côté de la mer par les troupes
combinées de la France et de l'Amérique, après avoir perdu ses
postes avancés, été chassée de ses redoutes enlevées d'assaut, se vit
contrainte de capituler le 19 octobre 1781. Sept mille soldats, sans
compter les matelots, se rendirent prisonniers de guerre. La défaite de
Cornwallis fut le complément de la défaite de Burgoyne, et Washington
acheva à York-Town l'oeuvre glorieuse de la délivrance américaine,
commencée par le général Gates à Saratoga. La première de ces
capitulations avait procuré l'alliance de la France; la seconde donna la
paix avec l'Angleterre.

L'Angleterre, en effet, comprit dès ce moment l'inutilité de ses efforts
pour reconquérir l'obéissance de l'Amérique. Dans une guerre de six ans
elle n'avait pu ni envahir le territoire de ses anciennes colonies par
le nord, ni s'y avancer par le centre, et elle s'y trouvait maintenant
arrêtée et vaincue au sud. Dépouillée d'une partie de ses possessions
par la France, l'Espagne et la Hollande, qui menaçaient de lui en
enlever d'autres; attaquée dans ses principes de domination maritime par
la Russie, le Danemark, la Suède, l'Autriche et la Prusse qui avaient
formé contre elle la ligue de la neutralité armée; affaiblie dans ses
ressources, paralysée dans son industrie, réduite dans son commerce,
atteinte dans son orgueil, elle songea sérieusement à reconnaître
l'indépendance de ces colonies, dont, sept années auparavant, elle
n'avait pas consenti à supporter les priviléges. Le ministère de
lord North, qui avait refusé naguère la médiation de la Russie et de
l'Autriche, essaya, avant de succomber sous ses fautes politiques et ses
revers militaires, de reprendre les négociations avec Franklin.

Au commencement de janvier 1782, David Hartley pressentit de sa part le
docteur son ami sur une paix séparée, dans laquelle l'_indépendance_ des
États-Unis serait reconnue, mais ne serait pas _dictée et hautainement
commandée par la France_. Franklin ne voulut admettre qu'une paix
commune à l'Amérique et à ses alliés. Ce fut en vain que lord North fit
sonder de nouveau, pour des négociations isolées, les plénipotentiaires
américains par M. Digges, et les ministres du roi de France par M. Fort.
Des deux côtés, avec une habile entente et une égale bonne foi, on lui
répondit qu'on ne consentirait à traiter que de concert, ou qu'on ne
cesserait pas de combattre ensemble. Du reste, le ministère qui avait
amené la guerre ne pouvait conclure la paix. Cette oeuvre était réservée
à un ministère sorti de l'opposition, animé de l'esprit de liberté et
armé de sa puissance. Au mois d'avril 1782, le généreux lord Shelburne
et l'éloquent Charles Fox formèrent, à la place du cabinet téméraire de
lord North, qui venait de se dissoudre, le cabinet conciliant chargé de
rétablir l'harmonie entre l'Angleterre et l'Amérique, et de pacifier le
monde.

Richard Oswald reçut de lord Shelburne l'ordre de se rendre auprès
de Franklin, et d'ouvrir avec lui les premières négociations. Il lui
attesta le désir sincère des nouveaux ministres de conclure la paix
générale, mais sans souffrir qu'on employât des termes capables
d'humilier l'Angleterre, car elle aurait dans ce cas encore assez
de passion, de ressource et de fierté pour reprendre la guerre, et
y persister avec une énergie indomptable. Afin donc que la cour de
Versailles ne parût pas imposer à la cour de Londres l'indépendance de
ses anciennes colonies, les négociations se poursuivirent séparément
de la part des États-Unis et de leurs alliés, mais avec la sincère
résolution de n'agir que de concert et de ne conclure qu'en même temps.
Elles furent actives et longues. Les pourparlers préliminaires et les
discussions définitives durèrent un an et demi. Il y avait à régler,
outre l'indépendance de la nouvelle nation, l'étendue de son territoire,
les droits de sa navigation, les lieux de ses pêcheries, les intérêts
antérieurement et réciproquement engagés du côté des Américains en
Angleterre, du côté des Anglais en Amérique; il y avait de plus à
déterminer ce que les alliés garderaient de leurs conquêtes et ce qu'ils
en restitueraient à la Grande-Bretagne, pour rentrer eux-mêmes dans
les possessions qu'ils avaient perdues. D'un sang-froid patient, d'une
fermeté habile, d'une droiture insinuante, Franklin, toujours uni à la
France, mena ces négociations, dont il eut la principale conduite, à une
conclusion heureuse.

Les articles préliminaires signés par les plénipotentiaires
américains avec Richard Oswald, le 30 novembre 1782, le furent par les
plénipotentiaires français et espagnols avec Alleyne Fitz-Herbert le 20
janvier, et les plénipotentiaires hollandais le 2 septembre 1783. Ces
articles préliminaires, changés en clauses définitives par les traités
conclus le même jour (3 septembre 1783) à Versailles et à Paris,
assurèrent à la France et à l'Espagne une partie considérable de leurs
conquêtes, et à l'Amérique les précieux avantages qui étaient l'objet de
son ambition, la cause de son soulèvement, et qui devinrent le prix
de sa persévérance et de sa victoire. Par le traité de Versailles, la
France garda Tabago et Sainte-Lucie, dans les Antilles; ne se dessaisit
point des établissements du Sénégal, bien qu'elle récupérât l'île de
Gorée en Afrique; obtint la restitution de Chandernagor, de Mahé, de
Pondichéry, avec les promesses d'un territoire plus étendu dans les
Indes orientales; l'Espagne conserva Minorque, qu'elle avait reprise
dans la Méditerranée, et la Floride, dont elle s'était emparée en
Amérique; la Hollande, enfin, rentra en possession des colonies qu'elle
avait perdues, sauf Negapatnam, qu'elle céda à l'Angleterre. Par le
traité de Paris, que Franklin signa avec son vieil et persévérant ami
David Hartley, la métropole admit la pleine indépendance et la légitime
souveraineté de ses anciennes colonies; elle leur concéda le droit de
pêche sur les bancs de Terre-Neuve, dans le golfe Saint-Laurent et
dans tous les lieux où les Américains l'avaient exercé avant leur
insurrection. Elle leur reconnut pour limites: à l'est, la rivière
Sainte-Croix; à l'ouest, les rives du Mississipi; et, au nord, une ligne
qui, partie de l'angle de la Nouvelle-Écosse, traversait par le
milieu le lac Ontario, le lac Érié, le lac Huron, le lac Supérieur, et
aboutissait au lac Woods pour descendre de là jusqu'au Mississipi, dont
la navigation leur était garantie.

Le congrès ratifia sans hésitation et sans délai le traité qui faisait
des États-Unis une grande nation pour tout le monde. Avant même qu'il
fût signé, les hostilités avaient été suspendues, et les troupes
françaises étaient retournées en Europe. Après sa conclusion, les
forces anglaises évacuèrent New-York, et le congrès licencia l'armée
américaine. En se séparant de ses soldats, auxquels il avait communiqué
son héroïque constance et sa patriotique abnégation, qui avaient
accompli par huit ans de travaux, de souffrances, de victoires, la
magnifique tâche de la délivrance de leur pays, Washington vit les
larmes couler de leurs yeux, et son noble visage en fut ému. Il leur fit
de mâles et touchants adieux. Se rendant ensuite au milieu du congrès,
il déposa le commandement militaire dont il avait été investi, et qu'il
avait si utilement et si glorieusement exercé. «Bien des hommes, lui
dit le président de cette assemblée, ont rendu d'éminents services pour
lesquels ils ont mérité les remercîments du public. Mais vous, Monsieur,
une louange particulière vous est due; vos services ont essentiellement
contribué à conquérir et à fonder la liberté et l'indépendance de votre
pays; ils ont droit à toute la reconnaissance d'une nation libre.» Le
congrès décida unanimement qu'une statue équestre lui serait érigée dans
la ville qui servirait de siége au gouvernement, et qui prit elle-même
son nom. Après avoir sauvé sa patrie, Washington retourna avec la
simplicité d'un ancien Romain dans sa terre de Mont-Vernon, où il
présida lui-même à la culture de ses champs, et vécut comme le plus
désintéressé des citoyens et le plus modeste des grands hommes.

Quant à Franklin, après avoir consolidé la libre existence de son pays
par le traité de Paris, il en étendit et en régularisa les relations
commerciales dans divers pays de l'Europe. Ou seul, ou associé à Adams,
à Jay et à Jefferson, il conclut des traités de commerce avec la Suède
et la Prusse, en négocia avec le Portugal, le Danemark et l'Empire. En
même temps qu'il agissait en patriote, il vivait en sage. Il pratiquait
toujours les vertus fortes et aimables qu'il s'était données dans sa
jeunesse. Disposant de lui-même au milieu des plus nombreuses affaires,
ne paraissant jamais soucieux lorsqu'il portait le poids des plus graves
préoccupations, il avait son temps libre pour ceux qui voulaient le
voir, il conservait sa gaieté spirituelle pour ceux qu'il voulait
charmer.

Aussi sa compagnie était recherchée, non comme la plus illustre, mais
comme la plus agréable. Il inspirait à ses amis de la tendresse et du
respect, de l'attrait et de l'admiration: il ne les aimait pas non
plus faiblement. Il éprouvait surtout une vive affection pour madame
Helvétius, qu'il appelait _Notre-Dame-d'Auteuil_, et qui venait toutes
les semaines dîner au moins une fois chez lui à Passy avec sa petite
colonie. Il avait perdu sa femme en 1779; et, malgré ses soixante-seize
ans, il proposa à madame Helvétius, un peu avant la fin de la guerre, de
l'épouser. Mais elle avait refusé la main de Turgot, et elle n'accepta
point la sienne. Franklin lui écrivit alors une lettre qui est un modèle
d'esprit et de grâce:

«Chagriné, lui dit-il, de votre résolution prononcée si fortement hier
soir, de rester seule pendant la vie, en l'honneur de votre cher mari,
je me retirai chez moi, je tombai sur mon lit, je me crus mort, et je me
trouvai dans les Champs-Élysées.

«On m'a demandé si j'avais envie de voir quelques personnages
particuliers.--Menez-moi chez les philosophes.--Il y en a deux qui
demeurent ici près, dans ce jardin. Ils sont de très-bons voisins, et
très-amis l'un de l'autre.--Qui sont-ils?--Socrate et Helvétius.--Je les
estime prodigieusement tous les deux; mais faites-moi voir premièrement
Helvétius, parce que j'entends un peu de français et pas un mot
de grec.--Il m'a reçu avec beaucoup de courtoisie, m'ayant connu,
disait-il, de caractère, il y a quelque temps. Il m'a demandé mille
choses sur la guerre et sur l'état présent de la religion, de la liberté
et du gouvernement en France. Vous ne me demandez donc rien de votre
amie Madame Helvétius? et cependant elle vous aime encore excessivement,
et il n'y a qu'une heure que j'étais chez elle.--Ah! dit-il, vous me
faites souvenir de mon ancienne félicité; mais il faut l'oublier pour
être heureux ici. Pendant plusieurs années je n'ai pensé qu'à elle,
enfin je suis consolé: j'ai pris une autre femme, la plus semblable à
elle que je pouvais trouver. Elle n'est pas, c'est vrai, tout à fait
si belle, mais elle a autant de bon sens et d'esprit, et elle m'aime
infiniment: son étude continuelle est de me plaire. Elle est sortie
actuellement chercher le meilleur nectar et ambroisie pour me régaler
ce soir. Restez chez moi, et vous la verrez.--J'aperçois, disais-je, que
votre ancienne amie est plus fidèle que vous; car plusieurs bons partis
lui ont été offerts, qu'elle a refusés tous. Je vous confesse que je
l'ai aimée, moi, à la folie; mais elle était dure à mon égard, et m'a
rejeté absolument, pour l'amour de vous.--Je vous plains, dit-il, de
votre malheur; car vraiment c'est une bonne femme et bien aimable...--A
ces mots, entrait la nouvelle Madame Helvétius; à l'instant je l'ai
reconnue pour Madame Franklin, mon ancienne amie américaine. Je l'ai
réclamée; mais elle me disait froidement: «J'ai été votre bonne femme
quarante-neuf années et quatre mois, presque un demi-siècle. Soyez
content de cela. J'ai formé ici une connexion qui durera l'éternité.»
Mécontent de ce refus de mon Eurydice, j'ai pris tout de suite la
résolution de quitter ces ombres ingrates, et de revenir en ce bon monde
revoir ce soleil et vous. Me voici; vengeons-nous.»

Mais il lui fallut bientôt quitter madame Helvétius, et avec elle
son agréable demeure de Passy, et cette France où il avait tant
d'admirateurs et tant d'amis. Son pays avait encore besoin de lui. Après
la paix de 1783, la fédération américaine était près de se dissoudre, et
les États particuliers, par un excès d'indépendance, semblaient sur le
point de perdre la république, qu'on avait eu tant de peine à fonder.
La présence de Franklin, qui avait enfin obtenu d'être remplacé par M.
Jefferson, comme ministre près la cour de Versailles, était nécessaire
en Amérique pour arrêter une désunion menaçant de devenir fatale.
«Il faut absolument, disait Jefferson, que ce grand homme retourne en
Amérique. S'il mourait, j'y ferais transporter sa cendre; son cercueil
réunirait encore tous les partis.» Franklin, après avoir si habilement
développé la civilisation de son pays, si puissamment contribué à
l'établissement de son indépendance, avait à consolider son avenir en
fortifiant sa constitution.



CHAPITRE XIII

Faiblesse des gouvernements fédératifs.--Nécessité de fortifier
l'Union américaine.--Retour de Franklin à Philadelphie.--Admiration
et reconnaissance qu'il excite.--Sa présidence de l'État de
Pensylvanie.--Sa nomination à la convention chargée de réviser le pacte
fédéral et de donner aux États-Unis leur constitution définitive.--Sa
retraite.--Sa mort.--Deuil public en Amérique et en France.--Conclusion.


Les républiques démocratiques sont exposées à deux dangers: à la
précipitation des volontés, et à la lenteur des actes. L'autorité
législative y est ordinairement trop prompte, et l'autorité exécutive
trop faible, parce qu'elles concentrent l'une et divisent l'autre: de là
trop fréquemment la violence de la loi et l'impuissance du gouvernement.
A cette double imperfection des républiques démocratiques s'en joint une
autre pour les républiques fédératives.

Composées d'États divers, juxtaposés plus qu'unis, se rapprochant
par quelques intérêts généraux, se séparant par de nombreux intérêts
particuliers, celles-ci forment une agrégation de petits gouvernements
dont le lien est débile, l'accord rare, l'action commune ou incertaine,
ou insuffisante, ou tardive. La faiblesse du gouvernement central est le
vice des fédérations. Cette faiblesse avait été jusque-là visible dans
l'histoire. Elle avait fait promptement périr les fédérations informes
essayées chez les peuples anciens. Elle avait condamné ou aux divisions
ou à l'impuissance toutes les fédérations modernes: et l'Empire
d'Allemagne, comprenant des souverainetés de diverse nature et de
diverses dimensions; et la Ligue helvétique, dans laquelle entraient des
cantons différents d'origine, d'organisation, de culte et de grandeur;
et la république des Provinces-Unies des Pays-Bas, où des territoires
sans proportion d'étendue, et des villes sans égalité d'importance,
s'étaient rapprochés pour se soustraire à la tyrannie, croire, vivre et
se gouverner en liberté.

La fédération des États-Unis semblait exposée au même péril par la même
faiblesse. Elle avait été mal organisée; le congrès y formait le seul
pouvoir central. Dès le début de la guerre, malgré le danger commun et
l'enthousiasme universel, la débilité de ce pouvoir s'était montrée.
Il n'exerçait qu'une action morale sur les États particuliers, auprès
desquels il avait le droit de requête et non de commandement. Washington
en avait souffert, et s'en était plaint. «Notre système politique,
avait-il écrit en 1778, peut être comparé au mécanisme d'une horloge,
et nous devrions en tirer une leçon. Il n'y aurait aucun avantage à
maintenir les petites roues en état, si l'on négligeait la grande roue
qui est le point d'appui et le premier moteur de toute la machine.... On
n'a pas besoin, suivant moi, de l'esprit de prophétie pour prédire les
conséquences de l'administration actuelle, et pour annoncer que tout
le travail que font les États en composant individuellement des
constitutions, en décrétant des lois et en confiant les emplois à leurs
hommes les plus habiles, n'aboutira pas à grand'chose. Si le grand
ensemble est mal dirigé, tous les détails seront enveloppés dans le
naufrage général, et nous aurons le remords de nous être perdus par
notre propre folie et notre négligence.»

Après la conclusion de la paix, le mal avait empiré, l'autorité du
congrès était devenue encore plus impuissante. Les États se séparaient
en quelque sorte de l'_Union_, et les partis divisaient les États.
La république, ébranlée dans son organisation, était menacée dans
son existence. C'est pendant qu'elle tombait ainsi en dissolution
que Franklin vint lui apporter les secours de son bon sens et les
recommandations de son patriotisme. Il avait soixante-dix-neuf ans
lorsqu'il quitta la France.

Une maladie cruelle, la pierre, le tourmentait de ses pesantes douleurs.
Il ne put aller prendre congé du roi à Versailles; il écrivit à M.
de Vergennes: «Je vous demande de m'accorder la grâce d'exprimer
respectueusement à Sa Majesté, pour moi, le sentiment profond que j'ai
de tous les inestimables bienfaits que sa bonté a accordés à mon pays.
Ce sentiment ne remplira pas d'un faible souvenir ce qui me reste de
vie, et il sera aussi profondément gravé dans le coeur de tous mes
concitoyens. Mes sincères prières s'adressent à Dieu pour qu'il répande
toutes ses bénédictions sur le roi, sur la reine, sur leurs enfants et
sur toute la famille royale, jusqu'aux dernières générations.»

Le regret que son départ inspira fut vif et universel. Une litière de
la reine vint le chercher à Passy, pour le transporter plus doucement au
Havre. Il se sépara, les larmes aux yeux, de ses chers amis de France,
et surtout de madame Helvétius, qu'il n'espérait plus revoir dans cette
vie, et à laquelle il écrivait quelque temps après, des bords du rivage
américain, avec l'effusion d'une haute et touchante tendresse: «J'étends
les bras vers vous, malgré l'immensité des mers qui nous séparent, en
attendant le baiser céleste que j'espère fermement vous donner un jour.»

Parti du Havre avec ses deux petits-fils le 28 juillet 1785, il arriva
le 14 septembre au-dessous de Gloucester-Point, en vue de Philadelphie.
En touchant la terre d'Amérique, il écrivit, comme dernières paroles,
sur son journal: «Mille actions de grâces à Dieu pour toutes ses
bontés!» Il fut reçu par les acclamations de la foule, au son des
cloches, au milieu des bénédictions d'un peuple qu'il avait aidé à
devenir libre. En annonçant son heureux retour, le ministre de France
écrivait à M. de Vergennes: «La longue absence de M. Franklin, les
services qu'il a rendus, la modération et la sagesse de sa conduite
en France lui ont mérité les applaudissements et le respect de ses
concitoyens..... On ne balance pas à mettre son nom à côté de celui du
général Washington. Toutes les gazettes l'annoncent avec emphase. On
l'appelle le soutien de l'indépendance et du bonheur de l'Amérique, et
l'on est persuadé que son nom fera à jamais la gloire des Américains. Un
membre du congrès m'a dit, à cette occasion, que M. Franklin avait été
particulièrement destiné par la Providence à la place qu'il a remplie
avec tant de distinction.» Franklin recueillait le prix de soixante ans
de vertus et de services.

Tout d'abord élu membre du conseil exécutif suprême de Philadelphie, il
fut bientôt nommé président de l'État de Pensylvanie. L'ancienne colonie
dont il était la lumière et la gloire le choisit ensuite pour son
représentant dans la célèbre _convention_ de 1787, présidée par
Washington, et chargée de réviser la constitution fédérale. Les hommes
admirables qui composèrent cette assemblée préservèrent leur pays d'une
décomposition imminente. Au-dessus des préjugés comme des faiblesses
démocratiques, pleins de vertu et de prévoyance, ils firent, avec un
patriotisme savant, une république qui put durer, et une fédération
qui put agir. Ils donnèrent à l'Amérique la constitution qui la régit
encore. Cette constitution divisa le pouvoir législatif entre une
chambre des représentants élue tous les deux ans par le peuple, et un
sénat renouvelé tous les six ans par les législatures des États; elle
réunit le pouvoir exécutif pour quatre ans au moins dans les mains d'un
président de la république sorti du voeu national, mais par la voie
laborieuse et éclairée du suffrage indirect; elle établit enfin une
force centrale capable de lier solidement les États sans les assujettir,
en subordonnant, dans les choses d'intérêt commun, leur souveraineté
particulière à la souveraineté générale. Pour la première fois on fonda
une fédération vigoureuse qui eut son chef, ses assemblées, ses lois,
ses tribunaux, ses troupes, ses finances, et qui put maintenir en corps
de nation non-seulement les treize colonies primitives, mais un grand
nombre d'autres n'ayant ni la même origine, ni le même climat, ni la
même organisation, ni le même esprit, et différant aussi bien par les
intérêts que par les habitudes.

Franklin adhéra à cette constitution, bien qu'il ne l'approuvât point
tout entière. Il penchait pour une seule chambre, et il n'aurait pas
voulu que le président fût rééligible. L'unité et la force du pouvoir
lui convenaient cependant. «Quoiqu'il règne parmi nous, écrivait-il, une
crainte générale de donner trop de pouvoir à ceux qui seront chargés de
nous gouverner, je crois que nous courons plutôt le danger d'avoir pour
eux trop peu d'obéissance.» Sacrifiant avec bonne grâce ses opinions
particulières, il disait sagement: «Ayant vécu longtemps, je me suis
trouvé plus d'une fois obligé, par de nouveaux renseignements, ou par
de plus mûres réflexions, à changer d'opinion, même sur des sujets
importants. C'est pour cela que plus je deviens vieux, plus je suis
disposé à douter de mon jugement.» Il soumit donc son grand esprit à
la règle qui fut donnée à son pays; et, afin qu'elle acquît plus
d'autorité, il demanda et il obtint qu'on ajoutât à la constitution
cette formule: _Fait et arrêté d'un consentement unanime_.

La constitution fédérale fut présentée à l'acceptation du peuple,
qui l'admit dans les divers États, dont les délégués nommèrent,
d'une commune voix, en 1789, Washington président de la république.
L'Amérique, sortie de la crise de l'organisation aussi heureusement
qu'elle était sortie de la crise de l'indépendance, échappa par sa
sagesse aux dangers civils, comme elle avait triomphé par son courage
des dangers militaires. Elle se fit gouverner par celui-là même qui
l'avait sauvée. Ce grand homme sut diriger l'État avec le ferme bon
sens, le patriotique dévouement, la haute prévoyance qu'il avait
déployés tour à tour pour le défendre et l'organiser. Se servant à
la fois des deux partis qui, sous les noms de _fédéraliste_ et de
_républicain_, inclinaient, le premier vers une concentration plus forte
du pouvoir général, le second vers un grand mouvement démocratique, il
en admit les deux chefs dans son conseil, le colonel Hamilton et Thomas
Jefferson. Sous sa direction ferme et habile, le peuple des États-Unis
adopta des maximes de conduite dont il ne s'est pas départi, et entra
dans les voies qu'il ne devait plus abandonner. Pacifique en Europe,
entreprenant en Amérique, ne rencontrant aucun ennemi dans le vieux
monde, aucun obstacle dans le nouveau, il s'avança avec liberté et avec
ardeur vers les vastes destinées que sa position géographique, sa forme
fédérale, l'exemple de son indépendance et le progrès de sa civilisation
lui réservaient sur cet immense continent.

Franklin en fut heureux. «Je vois avec plaisir, dit-il, que les ressorts
de notre grande machine commencent enfin à marcher. Je prie Dieu de
bénir et de guider le travail de ses rouages. Si quelque forme de
gouvernement est capable de faire le bonheur d'une nation, celle que
nous avons adoptée promet de produire cet effet.» Après avoir pris part
à la constitution fédérale, et avoir atteint le terme de sa présidence
de l'État de Pensylvanie, il se regarda comme quitte envers son pays,
et se retira entièrement des affaires à l'âge de quatre-vingt-deux ans.
«J'espère, écrivait-il à son ami le duc de la Rochefoucauld, pendant
le peu de jours qui me restent, pouvoir jouir du repos que j'ai si
longtemps désiré.» Mais ce repos ne fut pas long ni doux. La pierre,
dont il était attaqué depuis 1782, s'était développée et lui causait des
souffrances de plus en plus vives. Elle le força, dans la dernière année
de sa vie, à garder presque constamment le lit et à faire un fréquent
usage de l'opium pour calmer ses douleurs. Elle n'eut cependant pas le
pouvoir de troubler sa sérénité, d'affaiblir sa bienveillance, d'altérer
sa gaieté. «En possession de tout son esprit, dit le docteur Jones, son
médecin, outre la disposition qu'il conservait et la promptitude qu'il
montrait à faire le bien, il se livrait à des plaisanteries et racontait
des anecdotes qui charmaient tous ceux qui l'entendaient.»

Mais en même temps qu'il se mettait au-dessus de la douleur, il
s'élevait à des pensées plus hautes; il disait, avec une ferme
confiance, que tous les maux de cette vie ne sont qu'une légère piqûre
d'épingle en comparaison du bonheur de notre existence future. Il se
réjouissait d'être sur le point d'entrer dans le séjour de la félicité
éternelle; il parlait avec enthousiasme «du bonheur de voir le glorieux
Père des esprits, dont l'essence est incompréhensible pour l'homme
le plus sage du monde, d'admirer ses oeuvres dans les mondes les plus
élevés, et d'y converser avec les hommes de bien de toutes les parties
de l'univers.»

Telles étaient les sublimes contemplations où il se laissait ravir,
lorsqu'il fut atteint, au printemps de 1790, d'une pleurésie aiguë qui
l'enleva. Trois jours avant sa mort, il fit faire son lit par sa fille,
_afin_, disait-il, _de mourir d'une manière plus décente_. Il n'avait
que des expressions de reconnaissance pour l'Être suprême, qui, durant
sa longue carrière, lui avait accordé tant de faveurs, et il regardait
les souffrances qu'il éprouvait comme une faveur de plus pour le
détacher de la vie. Il en sortit avec une joie tranquille et une foi
confiante, le 17 avril 1790, à onze heures du soir.

Il avait, par son testament, légué une somme aux écoles gratuites, où il
avait reçu sa première instruction; une autre, pour rendre la Schuylkill
navigable; une autre, aux villes de Boston et de Philadelphie, pour
faciliter l'établissement des jeunes apprentis de ces deux villes où il
avait été apprenti lui-même; et toutes les créances qu'il n'avait pas
recouvrées, à l'hôpital de Philadelphie. Son codicille, dans lequel
il réglait l'emploi de cet argent avec une ingénieuse prévoyance, se
terminait par cette simple et touchante disposition: «Je donne à mon
ami, à l'ami du genre humain, le général Washington, ma belle canne
ayant une pomme d'or curieusement travaillée en forme de bonnet de
liberté. Si c'était un sceptre, il l'a mérité, et il serait bien placé
dans ses mains.»

La mort de Franklin fut une affliction pour les deux mondes. A
Philadelphie, tout le peuple se porta à ses funérailles, qui se firent
au son lugubre des cloches drapées de noir, et avec les marques du
respect universel. Le congrès, exprimant la reconnaissance et les
regrets des treize colonies pour ce bienfaiteur plein de génie, pour ce
libérateur plein de courage, ordonna un deuil général de deux mois dans
toute l'Amérique.

Lorsque la nouvelle de sa mort arriva en France, l'Assemblée
constituante était au milieu de ses travaux. Éloquent interprète de la
douleur commune, Mirabeau monta à la tribune, le 11 juin, et s'écria:
«Franklin est mort! Il est retourné au sein de la Divinité, le génie qui
affranchit l'Amérique et versa sur l'Europe des torrents de lumière! Le
sage que deux mondes réclament, l'homme que se disputent l'histoire des
sciences et l'histoire des empires, tenait sans doute un rang élevé dans
l'espèce humaine.

«Assez longtemps les cabinets politiques ont notifié la mort de ceux
qui ne furent grands que dans leur éloge funèbre; assez longtemps
l'étiquette des cours a proclamé des deuils hypocrites. Les nations ne
doivent porter que le deuil de leurs bienfaiteurs; les représentants
des nations ne doivent recommander à leur hommage que les héros de
l'humanité.

«Le congrès a ordonné, dans les quatorze États de la confédération, un
deuil de deux mois pour la mort de Franklin, et l'Amérique acquitte
en ce moment ce tribut de vénération pour l'un des pères de sa
constitution. Ne serait-il pas digne de nous, Messieurs, de nous unir
à cet acte religieux, de participer à cet hommage rendu, à la face de
l'univers, et aux droits de l'homme, et au philosophe qui a le plus
contribué à en propager la conquête sur toute la terre? L'antiquité
eût élevé des autels à ce vaste et puissant génie, qui, au profit des
mortels, embrassant dans sa pensée le ciel et la terre, sut dompter la
foudre et les tyrans[2]. La France, éclairée et libre, doit du moins un
témoignage de souvenir et de regret à l'un des plus grands hommes qui
aient jamais servi la philosophie et la liberté.

[Note 2: Eripuit coelo fulmen sceptrumque tyrannis.]

«Je propose qu'il soit décrété que l'Assemblée nationale portera pendant
trois jours le deuil de Benjamin Franklin.»

Cette proposition, appuyée par la Fayette et le duc de la Rochefoucauld,
fut adoptée, et la France s'associa au deuil comme à l'admiration de
l'Amérique pour ce grand homme.

Tels furent les honneurs rendus à cet homme extraordinaire, qui avait
si admirablement rempli la vie et si bien compris la mort. Il regardait
l'une comme le perfectionnement de l'autre; et, dès l'âge de vingt-trois
ans, il avait fait pour lui, avec des paroles empruntées au métier qu'il
exerçait alors, mais dans une forme spirituelle, cette épitaphe, où est
inscrite sa confiance en Dieu et son assurance dans un avenir meilleur:

               CI-GÎT
       NOURRITURE POUR LES VERS,
             LE CORPS DE
          BENJAMIN FRANKLIN,
             IMPRIMEUR,
  COMME LA COUVERTURE D'UN VIEUX LIVRE
    DONT LES FEUILLETS SONT DÉCHIRÉS,
      DONT LA RELIURE EST USÉE,
    MAIS L'OUVRAGE NE SERA PAS PERDU,
  CAR IL REPARAÎTRA, COMME IL LE CROIT,
      DANS UNE NOUVELLE ÉDITION,
         REVUE ET CORRIGÉE
           PAR L'AUTEUR.

Le pauvre ouvrier qui composait cette épitaphe, après être entré en
fugitif dans Philadelphie et y avoir erré sans ouvrage, y devint le
législateur et le chef de l'État. Indigent, il arriva par le travail à
la richesse; ignorant, il s'éleva par l'étude à la science; inconnu, il
obtint par ses découvertes comme par ses services, par la grandeur de
ses idées et par l'étendue de ses bienfaits, l'admiration de l'Europe et
la reconnaissance de l'Amérique.

Franklin eut tout à la fois le génie et la vertu, le bonheur et la
gloire. Sa vie, constamment heureuse, est la plus belle justification
des lois de la Providence. Il ne fut pas seulement grand, il fut bon; il
ne fut pas seulement juste, il fut aimable. Sans cesse utile aux autres,
d'une sérénité inaltérable, enjoué, gracieux, il attirait par les
charmes de son caractère, et captivait par les agréments de son esprit.
Personne ne contait mieux que lui. Quoique parfaitement naturel, il
donnait toujours à sa pensée une forme ingénieuse, et à sa phrase
un tour saisissant. Il parlait comme la sagesse antique, à laquelle
s'ajoutait la délicatesse moderne. Jamais morose, ni impatient, ni
emporté, il appelait la mauvaise humeur la _malpropreté de l'âme_,
et disait que _la vraie politesse envers les hommes doit être la
bienveillance_. Son adage favori était que _la noblesse était dans la
vertu_. Cette noblesse, qu'il aida les autres à acquérir par ses livres,
il la montra lui-même dans sa conduite. Il s'enrichit avec honnêteté, il
se servit de sa richesse avec bienfaisance, il négocia avec droiture,
il travailla avec dévouement à la liberté de son pays et aux progrès du
genre humain.

Sage plein d'indulgence, grand homme plein de simplicité, tant qu'on
cultivera la science, qu'on admirera le génie, qu'on goûtera l'esprit,
qu'on honorera la vertu, qu'on voudra la liberté, sa mémoire sera l'une
des plus respectées et des plus chéries. Puisse-t-il être utile
encore par ses exemples après l'avoir été par ses actions! L'un des
bienfaiteurs de l'humanité, qu'il reste un de ses modèles!

FIN DE LA VIE DE FRANKLIN



                            LA SCIENCE
                                DU
                         BONHOMME RICHARD

                   OU LE CHEMIN DE LA FORTUNE

Tel qu'il est clairement indiqué dans un vieil almanach de Pensylvanie,
intitulé: l'Almanach du bonhomme Richard.



AMI LECTEUR,

J'ai ouï dire que rien ne fait tant de plaisir à un auteur que de voir
ses ouvrages cités par d'autres avec respect. Juge d'après cela combien
je dus être content de l'aventure que je vais te raconter.

J'arrêtai dernièrement mon cheval dans un endroit où il y avait beaucoup
de monde assemblé pour une vente à l'enchère. L'heure n'étant pas encore
venue, l'on causait de la dureté des temps. Quelqu'un, s'adressant à un
bon vieillard en cheveux blancs et assez bien mis, lui dit: «Et vous,
père Abraham, que pensez-vous de ce temps-ci? Ces lourds impôts ne
vont-ils pas tout à fait ruiner le pays? Comment ferons-nous pour
les payer? Que nous conseilleriez-vous?»--Le père Abraham attendit un
instant, puis répondit: «Si vous voulez avoir mon avis, je vais vous
le donner en peu de mots, car _un mot suffit au sage_, comme dit le
bonhomme Richard.» Chacun le priant de s'expliquer, l'on fit cercle
autour de lui, et il poursuivit en ces termes:

«Mes amis, les impôts sont, en vérité, très-lourds, et pourtant, si ceux
du gouvernement étaient les seuls à payer, nous pourrions encore nous
tirer d'affaire; mais il y en a bien d'autres et de bien plus onéreux
pour quelques-uns de nous. Nous sommes cotés pour le double au moins par
notre paresse, pour le triple par notre orgueil, pour le quadruple par
notre étourderie, et, pour ces impôts-là, le percepteur ne peut nous
obtenir ni diminution ni délai; cependant tout n'est pas désespéré, si
nous sommes gens à suivre un bon conseil: _Aide-toi, le Ciel t'aidera_,
dit le bonhomme Richard.

I. «On regarderait comme un gouvernement insupportable celui qui
exigerait de ses sujets la dixième partie de leur temps pour son
service; mais la paresse est bien plus exigeante chez la plupart d'entre
nous. L'oisiveté, qui amène les maladies, raccourcit beaucoup la vie.
_L'oisiveté, comme la rouille, use plus que le travail; la clef est
claire tant que l'on s'en sert_, dit le bonhomme Richard.--_Vous aimez
la vie_, dit-il encore: _ne perdez donc pas le temps, car c'est l'étoffe
dont la vie est faite_. Combien de temps ne donnons-nous pas au sommeil
au delà du nécessaire, oubliant que _renard qui dort ne prend pas de
poule_, et que _nous aurons le temps de dormir dans la bière_, comme dit
le bonhomme Richard.

«Si le temps est le plus précieux des biens, _la perte du temps_, comme
dit le bonhomme Richard, _doit être la plus grande des prodigalités_. Il
nous dit ailleurs: _Le temps perdu ne se retrouve plus;--assez de temps
est toujours trop court_. Ainsi donc, au travail, et pour cause! de
l'activité! et nous ferons davantage avec moins de peine. _L'oisiveté
rend tout difficile; le travail rend tout aisé;--celui qui se lève
tard traîne tout le jour, et commence à peine son ouvrage à la
nuit.--Fainéantise va si lentement, que pauvreté l'atteint tout de
suite.--Pousse les affaires, et qu'elles ne te poussent pas.--Se coucher
tôt, se lever tôt, donnent santé, richesse et sagesse_, comme dit le
bonhomme Richard.

«Et que signifient ces souhaits et cet espoir d'un temps meilleur?
Nous ferons le temps meilleur, si nous savons nous remuer nous-mêmes.
_Activité n'a que faire de souhaits; qui vit d'espoir mourra de
faim;--point de gain sans peine.--Il faut m'aider de mes mains, faute de
terres, ou, si j'en ai, elles sont écrasées d'impôts;--un métier est
un fonds de terre, une profession est un emploi qui réunit honneur et
profit_; mais il faut travailler à son métier et suivre sa profession,
sans quoi ni le _fonds_, ni l'_emploi_ ne nous mettront en état de
payer l'impôt. Si nous sommes laborieux, nous n'aurons pas à craindre la
disette; car _la faim regarde à la porte du travailleur; mais elle n'ose
pas y entrer_. Les commissaires et les huissiers n'y entreront pas non
plus; _car l'activité paye les dettes, tandis que le découragement les
augmente_. Il n'est que faire que vous trouviez un trésor ni qu'il vous
arrive un riche héritage. _Activité est mère de prospérité, et Dieu ne
refuse rien au travail_. Ainsi donc, labourez profondément pendant
que les paresseux dorment, et vous aurez du blé à vendre et à garder.
Travaillez pendant que c'est aujourd'hui, car vous ne savez pas combien
vous en serez empêché demain. _«Un aujourd'hui» vaut deux «demain,»_
comme dit le bonhomme Richard; et encore: _Ne remets jamais à demain
ce que tu peux faire aujourd'hui._ Si vous étiez au service d'un bon
maître, ne seriez-vous pas honteux qu'il vous surprît les bras croisés?
Mais vous êtes votre propre maître. Rougissez donc de vous surprendre
à rien faire, quand il y a tant à faire, pour vous-même, pour votre
famille, pour votre pays. Prenez vos outils sans mitaines, souvenez-vous
que _chat ganté ne prend pas de souris_, comme dit le bonhomme Richard.
Il est vrai qu'il y a beaucoup de besogne et peut-être avez-vous le
bras faible; mais tenez ferme, et vous verrez des merveilles, car, _à la
longue, les gouttes d'eau percent la pierre;--avec de l'activité et de
la patience, la souris coupe le câble;--les petits coups font tomber de
grands chênes_.

«Je crois entendre quelqu'un de vous me dire: «Mais ne peut-on se donner
un instant de loisir?» Je te dirai, mon ami, ce que dit le bonhomme
Richard: _Emploie bien ton temps, si tu songes à gagner du loisir;
et puisque tu n'es pas sûr d'une minute, ne perds pas une heure._ Le
loisir, c'est le moment de faire quelque chose d'utile; ce loisir,
l'homme actif l'obtiendra, mais le fainéant, jamais; car _une vie de
loisir et une vie de fainéantise sont deux.--Bien des gens voudraient
vivre sans travailler, sur leur seul esprit; mais ils échouent faute
de fonds_. Le travail, au contraire, amène à sa suite les aises,
l'abondance, la considération.--_Fuyez les plaisirs et ils courront
après vous_.--_La fileuse diligente ne manque pas de chemises_;--_à
présent que j'ai vache et moutons, chacun me donne le bonjour_.

II. «Mais indépendamment de l'amour du travail, il nous faut encore
de la stabilité, de l'ordre, du soin, et veiller à nos affaires de nos
propres yeux, sans nous en rapporter tant à ceux des autres; car,
comme dit le bonhomme Richard, _je n'ai jamais vu venir à bien arbre ou
famille changés souvent de place_; et encore: _trois déménagements sont
pires qu'un incendie_. Puis ailleurs: _garde ta boutique et ta boutique
te gardera_. Et ailleurs encore: _si vous voulez que votre besogne soit
faite, allez-y; si vous voulez qu'elle ne soit pas faite, envoyez-y_.
Le bonhomme dit aussi: _Celui qui par la charrue veut s'enrichir, de sa
main doit la tenir_; et ailleurs: _l'oeil du maître fait plus d'ouvrage
que ses deux mains_;--_faute de soin fait plus de tort que faute de
science_;--_ne pas surveiller vos ouvriers, c'est leur livrer votre
bourse ouverte_. Le trop de confiance est la ruine de plusieurs: _dans
les choses de ce monde, ce n'est pas la foi qui sauve, mais le doute_.
Le soin que l'on prend soi-même est celui qui fructifie le mieux; _car,
si vous voulez avoir un serviteur fidèle et qui vous plaise, servez-vous
vous-même. Grand malheur naît parfois de petite négligence. Faute d'un
clou, le fer du cheval se perd; faute d'un fer, on perd le cheval; faute
d'un cheval, le cavalier est perdu_, parce que son ennemi l'atteint et
le tue: le tout, faute d'attention au clou d'un fer à cheval.

III. «C'en est assez, mes amis, sur l'activité et l'attention à nos
propres affaires; il faut y ajouter l'économie, si nous voulons assurer
le succès de notre travail. Un homme, s'il ne sait pas mettre de côté à
mesure qu'il gagne, aura toute la vie le nez sur la meule et mourra sans
le sou.--_A cuisine grasse, testament maigre_. Bien des fonds de terre
s'en vont à mesure qu'ils viennent, depuis que les femmes oublient pour
le thé le rouet et le tricot; depuis que les hommes laissent, pour le
punch, la scie ou le rabot. Si vous voulez être riche, apprenez à mettre
de côté pour le moins autant qu'à gagner. _L'Amérique n'a pas enrichi
l'Espagne_, parce que ses dépenses ont toujours dépassé ses recettes.

«Laissez là toutes vos folies dispendieuses, et vous n'aurez plus tant à
vous plaindre de la dureté des temps, de la pesanteur de l'impôt et des
charges du ménage; car _les femmes et le vin, le jeu et la mauvaise
foi, font petites les richesses et grands les besoins_; et, comme le
dit ailleurs le bonhomme Richard, _un vice coûte plus à nourrir que deux
enfants_.

«Vous pensez peut-être qu'un peu de thé, un peu de punch de temps à
autre, un plat un peu plus recherché, des habits un peu plus brillants,
une partie de plaisir par-ci, par-là, ne tirent pas à conséquence; mais
souvenez-vous que _les petits ruisseaux font les grandes rivières_.
Défiez-vous des petites dépenses. _Il ne faut qu'une petite fente pour
couler à fond un grand navire_, dit le bonhomme Richard.--_Les gens
friands seront mendiants_;--_les fous font la noce et les sages la
mangent_.

«Vous voilà tous assemblés ici pour acheter des colifichets et des
babioles: vous appelez cela des _biens_; mais si vous n'y prenez garde,
cela pourra être des _maux_ pour plusieurs d'entre vous. Vous comptez
qu'ils seront vendus bon marché, et peut-être seront-ils en effet vendus
au-dessous du prix courant; mais si vous n'en avez que faire, ils
seront encore trop chers pour vous. Rappelez-vous ce que dit le bonhomme
Richard: _Achète ce qui t'est inutile, et tu vendras, sous peu, ce qui
t'est nécessaire_. Il dit encore: _Réfléchis bien avant de profiter du
bon marché_; nous faisant entendre que le _bon marché_ n'est peut-être
qu'apparent, ou que l'achat, par la gêne qu'il amène, nous fera plus de
mal que de bien; car il dit dans un autre endroit: _Les bons marchés ont
ruiné nombre de gens_; et ailleurs: _c'est une folie que d'employer son
argent à acheter un repentir_. Et cependant cette folie se renouvelle
chaque jour dans les ventes, faute de penser à l'Almanach. Combien
pour la parure de leurs épaules ont fait jeûner leur ventre, et presque
réduit leur famille à mourir de faim! _Soie et satin, écarlate et
velours, éteignent le feu de la cuisine_, dit le bonhomme Richard; loin
d'être les _nécessités_ de la vie, ils en sont à peine les _commodités_,
et pourtant, parce qu'ils brillent à la vue, combien de gens s'en font
un besoin! Par ces extravagances et autres semblables, les gens du
bel air sont réduits à la pauvreté et forcés d'emprunter à ceux qu'ils
méprisaient auparavant, mais qui se sont maintenus par l'activité et
l'économie; ce qui prouve qu'_un laboureur sur ses pieds est plus grand
qu'un gentilhomme à genoux_, comme dit le bonhomme Richard. Peut-être
avaient-ils reçu quelque petit héritage sans savoir comment cette
fortune avait été acquise: «_Il est jour_, pensaient-ils, _il ne sera
jamais nuit_; que fait une si mesquine dépense sur une telle somme?»
Mais, _à force de puiser à la huche sans y rien mettre, on en trouve le
fond_, comme dit le bonhomme Richard; et c'est alors, _c'est quand le
puits est à sec, que l'on sait le prix de l'eau_. Mais, direz-vous,
c'est ce qu'ils auraient su plus tôt, s'ils avaient suivi le conseil
du bonhomme Richard: «_Voulez-vous savoir le prix de l'argent, allez et
essayez d'en emprunter_.» Qui va à l'emprunt cherche un affront; et de
fait, il en arrive autant à celui qui prête à certaines gens, quand il
veut rentrer dans ses fonds.

«Le bonhomme Richard nous avertit et nous dit: _L'orgueil de la parure
est une vraie malédiction; avant de consulter votre fantaisie, consultez
votre bourse_. Il nous dit aussi: _L'orgueil est un mendiant qui crie
aussi haut que le besoin et avec bien plus d'effronterie_. Avez-vous
fait emplette d'une jolie chose, il vous en faut acheter dix autres,
pour que vos acquisitions anciennes et nouvelles ne jurent pas entre
elles. Aussi, dit le bonhomme Richard, _il est plus aisé de réprimer
le premier désir que de contenter tous ceux qui suivent_. Le pauvre qui
singe le riche est véritablement aussi fou que la grenouille qui s'enfle
pour égaler le boeuf en grosseur. _Les grands vaisseaux peuvent risquer
davantage, mais les petits bateaux ne doivent pas s'écarter du rivage_.

«Au surplus, les folies de cette nature sont assez vite punies; car,
comme dit le bonhomme Richard: _L'orgueil qui dîne de vanité soupe de
mépris_.--_L'orgueil déjeune avec l'abondance, dîne avec la pauvreté, et
soupe avec la honte_.

«Et que revient-il, après tout, de cette envie de paraître pour laquelle
on a tant de risques à courir et tant de peines à subir? Elle ne peut
conserver un jour de plus la santé, ni adoucir la souffrance. Elle
n'ajoute pas un grain au mérite de la personne; elle éveille la
jalousie, elle hâte le malheur.

«Quelle sottise n'est-ce pas de s'endetter pour de telles superfluités!
Dans cette vente-ci, l'on vous offre _six mois de crédit_, et c'est
peut-être là ce qui a engagé quelques-uns de nous à s'y rendre,
parce que, n'ayant pas d'argent à débourser, nous espérons nous parer
gratuitement. Mais pensez-vous à ce que vous faites en vous endettant?
Vous donnez à autrui pouvoir sur votre liberté. Si vous ne payez pas au
terme fixé, vous rougirez de voir votre créancier; vous tremblerez en
lui parlant: vous inventerez de pitoyables excuses, et, par degrés, vous
arriverez à perdre votre franchise, vous tomberez dans les mensonges les
plus tortueux et les plus vils; car _mentir n'est que le second vice; le
premier est de s'endetter_, dit le bonhomme Richard;--_le mensonge monte
en croupe de la dette_, dit-il encore à ce sujet. Un homme né libre ne
devrait jamais rougir ni trembler devant tel homme vivant que ce soit;
mais souvent la pauvreté efface et courage et vertu.--_Il est difficile
à un sac vide de se tenir debout_. Que penseriez-vous d'un gouvernement
qui vous défendrait par un édit de vous habiller comme un grand seigneur
ou comme une grande dame, sous peine de prison ou de servitude? Ne
direz-vous pas que vous êtes libres; que vous avez le droit de vous
habiller comme bon vous semble; qu'un tel édit est un attentat formel
à vos priviléges, qu'un tel gouvernement est tyrannique?--et cependant
vous consentez à vous soumettre à une tyrannie semblable, dès l'instant
où vous vous endettez _pour briller_! Votre créancier est autorisé à
vous priver, selon son bon plaisir, de votre liberté, en vous confinant
pour la vie dans une prison, ou bien en vous vendant comme esclave si
vous n'êtes pas en état de le payer. Quand vous avez fait votre marché,
peut-être ne songiez-vous guère au payement; mais, comme dit le bonhomme
Richard, _les créanciers ont meilleure mémoire que les débiteurs_.--_Les
créanciers_, dit-il encore, _forment une secte superstitieuse,
observatrice des jours et des temps_. Le jour de l'échéance arrive avant
que vous l'ayez vu venir, et l'on monte chez vous avant que vous soyez
en mesure; ou bien, si votre dette est présente à votre esprit, le
terme, qui vous avait d'abord paru si long, vous paraîtra bien peu de
chose à mesure qu'il s'accourcit; vous croirez que le temps s'est mis
des ailes aux talons comme aux épaules.--_Le carême est bien court pour
qui doit payer à Pâques_.

«Peut-être vous croyez-vous à ce moment en position de faire, sans
préjudice, quelques petites extravagances; mais alors épargnez, pendant
que vous le pouvez, pour le temps de la vieillesse et du besoin.--_Le
soleil du matin ne brille pas tout le jour_. Le gain est passager
et incertain; mais la dépense sera, toute votre vie, continuelle et
certaine; et _il est plus aisé de bâtir deux cheminées que d'en tenir
une chaude_, comme dit le bonhomme Richard; _ainsi_, ajoute-t-il, _allez
plutôt vous coucher sans souper que de vous lever avec une dette. Gagnez
ce que vous pouvez, et tenez bien ce que vous gagnez: voilà la pierre
qui changera votre plomb en or_; et quand vous posséderez cette pierre
philosophale, soyez sûrs que vous ne vous plaindrez plus de la dureté
des temps ni de la difficulté à payer l'impôt.

IV. «Cette doctrine, mes amis, est celle de la raison et de la
sagesse; n'allez pas cependant vous confier uniquement à l'activité, à
l'économie, à la prudence, bien que ce soient d'excellentes choses. Car
elles vous seraient tout à fait inutiles sans la bénédiction du Ciel.
Demandez donc humblement cette bénédiction, et ne soyez pas sans
charité pour ceux qui paraissent en avoir besoin présentement, mais
_consolez-les et aidez-les_. N'oubliez pas que Job fut bien misérable,
et qu'ensuite il redevint heureux.

«Et maintenant, pour terminer: _l'expérience tient une école qui coûte
cher; mais c'est la seule où les insensés puissent s'instruire_, comme
dit le bonhomme Richard, et encore n'y apprennent-ils pas grand'chose.
Il a bien raison de dire que _l'on peut donner un bon avis, mais non
la conduite_. Toutefois, rappelez-vous ceci: _qui ne sait pas être
conseillé, ne peut être secouru_; et puis ces mots encore: _si vous
n'écoutez pas la raison, elle ne manquera pas de vous donner sur les
doigts_, comme dit le bonhomme Richard.»

Le Vieillard finit ainsi sa harangue. On l'avait écouté; on approuva ce
qu'il venait de dire et l'on fit sur-le-champ le contraire, précisément
comme il arrive, aux sermons ordinaires; car la vente s'ouvrit et chacun
enchérit de la manière la plus extravagante.--Je vis que ce brave homme
avait soigneusement étudié mes Almanachs et digéré tout ce que j'avais
dit sur ces matières pendant vingt-cinq ans. Les fréquentes citations
qu'il avait faites eussent fatigué tout autre que l'auteur cité; ma
vanité en fut délicieusement affectée, bien que je n'ignorasse pas
que, dans toute cette sagesse, il n'y avait pas la dixième partie
qui m'appartînt et que je n'eusse glanée dans le bon sens de tous les
siècles et de tous les pays. Quoi qu'il en soit, je résolus de mettre
cet écho à profit pour moi-même; et, bien que d'abord je fusse décidé
à m'acheter un habit neuf, je me retirai, déterminé à faire durer le
vieux.

Ami lecteur, si tu peux en faire autant, tu y gagneras autant que moi.



                            CONSEILS
                       POUR FAIRE FORTUNE
                          PAR FRANKLIN



I

AVIS D'UN VIEIL OUVRIER À UN JEUNE OUVRIER

Souvenez-vous que le _temps_ est de l'argent. Celui qui, par son
travail, peut gagner dix francs par jour, et qui se promène ou reste
oisif une moitié de la journée, quoiqu'il ne débourse que quinze sous
pendant ce temps de promenade ou de repos, ne doit pas se borner à faire
compte de ce déboursé seulement: il a réellement dépensé, disons mieux,
il a jeté cinq francs de plus.

Souvenez-vous que le _crédit_ est de l'argent. Si un homme me laisse
son argent dans les mains après l'échéance de ma dette, il m'en donne
l'intérêt, ou tout le produit que je puis en retirer pendant le temps
qu'il me le laisse. Le bénéfice monte à une somme considérable pour un
homme qui a un crédit étendu et solide, et qui en fait un bon usage.

Souvenez-vous que l'argent est de nature à se multiplier par lui-même.
L'argent peut engendrer l'argent; les petits qu'il a faits en font
d'autres plus facilement encore, et ainsi de suite. Cinq francs employés
en valent six; employés encore, ils en valent sept et vingt centimes,
et proportionnellement ainsi jusqu'à cent louis. Plus les placements se
multiplient, plus ils se grossissent; et c'est de plus en plus vite que
naissent les profits. Celui qui tue une truie pleine, en anéantit toute
la descendance, jusqu'à la millième génération. Celui qui engloutit
un écu, détruit tout ce que cet écu pouvait produire, et jusqu'à des
centaines de francs.

Souvenez-vous qu'une somme de cinquante écus par an peut s'amasser en
n'épargnant guère plus de huit sous par jour. Moyennant cette faible
somme, que l'on prodigue journellement sur son temps ou sur sa dépense,
sans s'en apercevoir, un homme, avec du crédit, a, sur sa seule
garantie, la possession constante et la jouissance de mille écus à
cinq pour cent. Ce capital, mis activement en oeuvre par un homme
industrieux, produit un grand avantage.

Souvenez-vous du proverbe: _Le bon payeur est le maître de la bourse des
autres_. Celui qui est connu pour payer avec ponctualité et exactitude
à l'échéance promise, peut, en tout temps, en toute occasion, jouir
de tout l'argent dont ses amis peuvent disposer; ressource parfois
très-utile. Après le travail et l'économie, rien ne contribue plus au
succès d'un jeune homme dans le monde que la ponctualité et la justice
dans toute affaire: c'est pourquoi, lorsque vous avez emprunté de
l'argent, ne le gardez jamais une heure au delà du terme où vous avez
promis de le rendre, de peur qu'une inexactitude ne vous ferme pour
toujours la bourse de votre ami.

Les moindres actions sont à observer en fait de crédit. Le bruit de
votre marteau qui, à cinq heures du matin, ou à neuf heures du soir,
frappe l'oreille de votre créancier, le rend facile pour six mois
de plus: mais s'il vous voit à un billard, s'il entend votre voix au
cabaret, lorsque vous devez être à l'ouvrage, il envoie pour son argent
dès le lendemain, et le demande avant de le pouvoir toucher tout à la
fois. C'est par ces détails que vous montrez si vos obligations sont
présentes à votre pensée; c'est par là que vous acquérez la réputation
d'un homme d'ordre, aussi bien que d'un honnête homme, et que vous
augmentez encore votre crédit.

Gardez-vous de tomber dans l'erreur de plusieurs de ceux qui ont du
crédit, c'est-à-dire de regarder comme à vous tout ce que vous possédez,
et de vivre en conséquence. Pour prévenir ce faux calcul, tenez à mesure
un compte exact, tant de votre dépense que de votre recette. Si vous
prenez d'abord la peine de mentionner jusqu'aux moindres détails, vous
en éprouverez de bons effets; vous découvrirez avec quelle étonnante
rapidité une addition de menues dépenses monte à une somme considérable,
et vous reconnaîtrez combien vous auriez pu économiser pour l'avenir,
sans vous occasionner une grande gêne.

Enfin, le chemin de la fortune sera, si vous le voulez, aussi uni
que celui du marché. Tout dépend surtout de deux mots: _travail et
économie_; c'est-à-dire, de ne dissiper ni le _temps_, ni l'_argent_,
mais de faire de tous deux le meilleur usage qu'il est possible. Sans
travail et sans économie, vous ne ferez rien; avec eux, vous ferez tout.
Celui qui gagne tout ce qu'il peut gagner honnêtement, et qui épargne
tout ce qu'il gagne, sauf les dépenses nécessaires, ne peut manquer de
devenir _riche_, si toutefois cet Être qui gouverne le monde, et vers
lequel tous doivent lever les yeux pour obtenir la bénédiction de leurs
honnêtes efforts, n'en a pas, dans la sagesse de sa Providence, décidé
autrement.



II

AVIS NÉCESSAIRES A CEUX QUI VEULENT ÊTRE RICHES

La possession de l'argent n'est avantageuse que par l'usage qu'on en
fait.

Avec six louis par an vous pouvez avoir l'usage d'un capital de
cent louis, pourvu que vous soyez d'une prudence et d'une honnêteté
reconnues.

Celui qui fait par jour une dépense inutile de huit sous, dépense
inutilement plus de six louis par an, ce qui est le prix que coûte
l'usage d'un capital de cent louis.

Celui qui perd chaque jour dans l'oisiveté pour huit sous de son temps,
perd l'avantage de se servir d'une somme de cent louis tous les jours de
l'année.

Celui qui prodigue, sans fruit, pour cinq francs de son temps, perd cinq
francs tout aussi sagement que s'il les jetait dans la mer.

Celui qui perd cinq francs, perd non-seulement ces cinq francs, mais
tous les profits qu'il en aurait encore pu retirer en les faisant
travailler, ce qui, dans l'espace de temps qui s'écoule entre la
jeunesse et l'âge avancé, peut monter à une somme considérable.



III

AUTRE AVIS

Celui qui vend à crédit demande de l'objet qu'il vend un prix équivalent
au principal et à l'intérêt de son argent, pour le temps pendant lequel
il doit en rester privé; celui qui achète à crédit paye donc un intérêt
pour ce qu'il achète; et celui qui paye en argent comptant pourrait
placer cet argent à intérêt; ainsi, celui qui possède une chose qu'il a
achetée, paye un intérêt pour l'usage qu'il en fait.

Toutefois, dans ses achats, il est mieux de payer comptant, parce
que celui qui vend à crédit, s'attendant à perdre cinq pour cent en
mauvaises créances, augmente d'autant le prix de ce qu'il vend à crédit
pour se couvrir de cette différence.

Celui qui achète à crédit paye sa part de cette augmentation. Celui qui
paye argent comptant y échappe, ou peut y échapper.



IV

MOYENS D'AVOIR TOUJOURS DE L'ARGENT
DANS SA POCHE

Dans ce temps, où l'on se plaint généralement que l'argent est rare, ce
sera faire acte de bonté que d'indiquer aux personnes qui sont à court
d'argent, le moyen de pouvoir mieux garnir leurs poches. Je veux
leur enseigner le véritable secret de gagner de l'argent, la méthode
infaillible pour remplir les bourses vides, et la manière de les
garder toujours pleines. Deux simples règles, bien observées, en feront
l'affaire.

Voici la première: Que la probité et le travail soient vos compagnons
assidus.

Et la seconde: Dépensez un sou de moins par jour que votre bénéfice net.

Par là, votre poche si plate commencera bientôt à s'enfler, et n'aura
plus à crier jamais que son ventre est vide; vous ne serez pas maltraité
par des créanciers, pressé par la misère, rongé par la faim, glacé par
la nudité. Le ciel brillera pour vous d'un éclat plus vif, et le plaisir
fera battre votre coeur. Hâtez-vous donc d'embrasser ces règles et
d'être heureux. Écartez loin de votre esprit le souffle glacé du chagrin
et vivez indépendant. Alors vous serez un homme, et vous ne cacherez
point votre visage à l'approche du riche; vous n'éprouverez point de
déplaisir de vous sentir petit lorsque les fils de la fortune marcheront
à votre droite; car l'indépendance, avec peu ou beaucoup, est un
sort heureux, et vous place de niveau avec les plus fiers de ceux que
décorent les ordres et les rubans. Oh! soyez donc sages; que le travail
marche avec vous dès le matin; qu'il vous accompagne jusqu'au moment où
le soir vous amènera l'heure du sommeil. Que la probité soit comme l'âme
de votre âme, et n'oubliez jamais de conserver un sou de reste, après
toutes vos dépenses comptées et payées; alors vous aurez atteint le
comble du bonheur, et l'indépendance sera votre cuirasse et votre
bouclier, votre casque et votre couronne; alors vous marcherez tête
levée sans vous courber devant des habits de soie parce qu'ils seront
portés par un misérable qui aura des richesses, sans accepter un affront
parce que la main qui vous l'offrira étincellera de diamants.



V

LE SIFFLET

A mon avis il serait très-possible pour nous de tirer de ce bas monde
beaucoup plus de bien, et d'y souffrir moins de mal, si nous voulions
seulement prendre garde de _ne donner pas trop pour nos sifflets_; car
il me semble que la plupart des malheureux qu'on trouve dans le monde
sont devenus tels par leur négligence de cette précaution.

Vous demandez ce que je veux dire? Vous aimez les histoires, et vous
m'excuserez si je vous en donne une qui me regarde moi-même.

Quand j'étais un enfant de cinq ou six ans, mes amis, un jour de fête,
remplirent ma petite poche de sous. J'allai tout de suite à une boutique
où on vendait des babioles; mais, étant charmé du son d'un sifflet que
je rencontrai en chemin dans les mains d'un autre petit garçon, je lui
offris et lui donnai volontiers pour cela tout mon argent. Revenu chez
moi, sifflant par toute la maison, fort content de mon achat, mais
fatiguant les oreilles de toute la famille, mes frères, mes soeurs, mes
cousines, apprenant que j'avais tant donné pour ce mauvais bruit, me
dirent que c'était dix fois plus que la valeur. Alors ils me firent
penser au nombre de bonnes choses que j'aurais pu acheter avec le reste
de ma monnaie, si j'avais été plus prudent: ils me ridiculisèrent tant
de ma folie, que j'en pleurai de dépit, et la réflexion me donna plus de
chagrin que le sifflet de plaisir.

Cet accident fut cependant, dans la suite, de quelque utilité pour moi,
l'impression restant sur mon âme; de sorte que, lorsque j'étais tenté
d'acheter quelque chose qui ne m'était pas nécessaire, je disais en
moi-même: _Ne donnons pas trop pour le sifflet_, et j'épargnais mon
argent.

Devenant grand garçon, entrant dans le monde et observant les actions
des hommes, je vis que je rencontrais nombre de gens qui _donnaient trop
pour le sifflet_.

Quand j'ai vu quelqu'un qui, ambitieux de la faveur de la cour,
consumait son temps en assiduités aux levers, son repos, sa liberté,
sa vertu, et peut-être même ses vrais amis pour obtenir quelque petite
distinction, j'ai dit en moi-même: Cet homme _donne trop pour son
sifflet_.

Quand j'en ai vu un autre, avide de se rendre populaire, et pour cela
s'occupant toujours de contestations publiques, négligeant ses affaires
particulières, et les ruinant par cette négligence: _Il paye trop_,
ai-je dit, _pour son sifflet_.

Si j'ai connu un avare qui renonçait à toute manière de vivre
commodément, à tout le plaisir de faire du bien aux autres, à toute
l'estime de ses compatriotes et à tous les charmes de l'amitié pour
avoir un morceau de métal jaune: Pauvre homme, disais-je, _vous donnez
trop pour votre sifflet_.

Quand j'ai rencontré un homme de plaisir, sacrifiant tout louable
perfectionnement de son âme, et toute amélioration de son état, aux
voluptés du sens purement corporel, et détruisant sa santé dans leur
poursuite: Homme trompé, ai-je dit, vous vous procurez des peines au
lieu des plaisirs; _vous payez trop pour votre sifflet_.

Si j'en ai vu un autre, entêté de beaux habillements, belles maisons,
beaux meubles, beaux équipages, tous au-dessus de sa fortune, qu'il ne
se procurait qu'en faisant des dettes, et en allant finir sa carrière
dans une prison: Hélas! ai-je dit, _il a payé trop pour son sifflet_.

Quand j'ai vu une très-belle fille, d'un naturel bon et doux, mariée
à un homme féroce et brutal, qui la maltraite continuellement: C'est
grand' pitié, ai-je dit, qu'elle ait _tant payé pour un sifflet_.

Enfin j'ai conçu que la plus grande partie des malheurs de l'espèce
humaine viennent des estimations fausses qu'on fait de la valeur des
choses, et de ce qu'_on donne trop pour les sifflets_.

Néanmoins, je sens que je dois avoir de la charité pour ces gens
malheureux, quand je considère qu'avec toute la sagesse dont je me
vante, il y a certaines choses, dans ce bas monde, si tentantes, que, si
elles étaient mises à l'enchère, je pourrais être très-facilement porté
à me ruiner par leur achat, et trouver que j'aurais encore une fois
_donné trop pour le sifflet_.



TABLE DES MATIÈRES


Avertissement.

PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE PREMIER

Enseignements qu'offre la vie de Franklin.

CHAPITRE II

Origine de Franklin.--Sa famille.--Son éducation.--Ses premières
occupations chez son père.--Son apprentissage chez son frère James
Franklin comme imprimeur.--Ses lectures et ses opinions.

CHAPITRE III

Relâchement de Franklin dans ses croyances et dans sa conduite.--Ses
fautes, qu'il appelle ses _errata_.

CHAPITRE IV

Croyance philosophique de Franklin.--Son art de la vertu.--Son algèbre
morale.--Le perfectionnement de sa conduite.

CHAPITRE V

Moyens qu'emploie Franklin pour s'enrichir.--Son imprimerie.--Son
journal.--Son Almanach populaire et sa _Science du bonhomme
Richard_.--Son mariage, la réparation de ses fautes.--Age auquel, se
trouvant assez riche, il quitte les affaires commerciales pour les
travaux de la science et pour les affaires publiques.

CHAPITRE VI

Établissements d'utilité publique et d'instruction fondés par
Franklin.--Influence qu'ils exercent sur la civilisation matérielle
et morale de l'Amérique.--Ses inventions et ses découvertes comme
savant.--Grandeur de ses bienfaits et de sa renommée.



DEUXIÈME PARTIE

CHAPITRE VII

Vie publique de Franklin.--Divers emplois dont il est investi par la
confiance du gouvernement et par celle de la colonie.--Son élection
à l'Assemblée législative de la Pensylvanie.--Influence qu'il y
exerce.--Ses services militaires pendant la guerre avec la France.--Ses
succès à Londres comme agent et défenseur de la colonie contre les
prétentions des descendants de Guillaume Penn, qui en possédaient le
gouvernement héréditaire.

CHAPITRE VIII

Seconde mission de Franklin à Londres.--Ses habiles négociations pour
empêcher une rupture entre l'Angleterre et l'Amérique, au sujet des
taxes imposées arbitrairement par la métropole à ses colonies.--Objet
et progrès de cette grande querelle.--Rôle qu'y joue Franklin.--Sa
prévoyance et sa fermeté.--Écrits qu'il publie.--Trames qu'il
découvre.--Outrages auxquels il est en butte devant le conseil privé
d'Angleterre.--Calme avec lequel il les reçoit, et souvenir profond
qu'il en conserve.

CHAPITRE IX

Destitution de Franklin comme maître général des postes en
Amérique.--Mesures prises contre Boston et la colonie de
Massachussets.--Réunion à Philadelphie d'un congrès général conseillé
par Franklin.--Nobles suppliques de ce congrès transmises à Franklin,
et repoussées par le roi et les deux chambres du parlement.--Plans de
conciliation présentés par Franklin.--Magnifique éloge que fait de lui
lord Chatham dans la chambre des pairs.--Son départ pour l'Amérique.

CHAPITRE X

Retour de Franklin en Amérique.--Sa nomination et ses travaux comme
membre de l'assemblée de Pensylvanie et du congrès colonial.--Résistance
armée des treize colonies.--Leur mise hors de la protection et de la
paix du roi par le parlement britannique.--Leur déclaration solennelle
d'indépendance, et leur constitution en _États-Unis_.--Organisation
politique de la Pensylvanie sous l'influence de Franklin.--Mission
sans succès de lord Howe en Amérique.--Premières victoires des
Anglais.--Situation périlleuse des Américains.--Envoi de Franklin en
France pour y demander du secours et y négocier une alliance.

CHAPITRE XI

Accueil que Franklin reçoit en France.--Proposition faite à Louis XVI,
par M. de Vergennes, de soutenir la cause des _États-Unis_ immédiatement
après leur déclaration d'indépendance.--Secours particuliers qu'il leur
donne.--Démarches actives de Franklin auprès de la France, de l'Espagne,
de la Hollande.--Son établissement à Passy.--Résistance magnanime
de Washington à l'invasion anglaise à Trenton, à Princeton, à
Germantown.--Victoire remportée par le général américain Gates sur
le général anglais Burgoyne, forcé de se rendre à Saratoga.--Traité
d'alliance et de commerce conclu par Franklin entre les États-Unis et
la France, le 6 février 1778.--Sa présentation à la cour.--Enthousiasme
dont il est l'objet; sa rencontre avec Voltaire.

CHAPITRE XII

Tentatives de réconciliation faites auprès de Franklin par le
gouvernement anglais.--Bills présentés par lord North et votés par le
gouvernement britannique.--Ils sont refusés en Amérique.--Diversion que
la guerre contre l'Angleterre de la part de la France, de l'Espagne
et de la Hollande, amène en faveur des États-Unis.--Succès des
alliés.--Démarches et influence de Franklin.--Expédition française
conduite par Rochambeau, qui, de concert avec Washington, force lord
Cornwallis et l'armée anglaise à capituler dans York-Town.--Négociations
pour la paix.--Signature par Franklin du traité de 1783, qui consacre
l'indépendance des États-Unis, que l'Angleterre est réduite à
reconnaître.

CHAPITRE XIII

Faiblesse des gouvernements fédératifs.--Nécessité de fortifier
l'Union américaine.--Retour de Franklin à Philadelphie.--Admiration
et reconnaissance qu'il excite.--Sa présidence de l'État de
Pensylvanie.--Sa nomination à la convention chargée de reviser le pacte
fédéral et de donner aux États-Unis leur constitution définitive.--Sa
retraite.--Sa mort.--Deuil public en Amérique et en France.--Conclusion.


La Science du bonhomme Richard.

Conseils pour faire fortune.



FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES





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