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Title: Le temple de Gnide
Author: Montesquieu, Charles de Secondat, baron de, 1689-1755
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le temple de Gnide" ***

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produced from images generously made available by the
Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)



LE TEMPLE DE GNIDE.

[Marque d'imprimeur]

PARIS.

IMPRIMERIE ET FONDERIE DE J. PINARD, RUE D'ANJOU-DAUPHINE, Nº. 8.

M DCCC XXIV.



_Imprimé à cent quarante exemplaires._

    _Pinard._



_L'IMPRIMEUR AU LECTEUR._


_On sera sans doute étonné de l'idée que j'ai eue d'imprimer LE TEMPLE
DE GNIDE sur une grande dimension, et, comme le disait un homme
d'esprit, de mettre les Grâces en in-folio; mais voulant, dans une
édition qui est presque mon début typographique dans la capitale, réunir
tout le luxe de la Fonderie et de l'Imprimerie à celui de la Gravure en
relief des ornemens, j'ai dû choisir un ouvrage qui fournît le motif de
plusieurs vignettes. J'ai donc voulu essayer de produire avec le bois
les effets de la taille-douce. Cette tentative qui, je le crois, n'a été
faite par aucun Imprimeur moderne, présentait une grande difficulté;
c'était d'imprimer, en même temps que le caractère, des vignettes d'une
dimension aussi étendue, et d'obtenir des résultats satisfaisans._

_Chaque Chant est orné d'une gravure sur bois exécutée par M. Thompson,
célèbre graveur anglais, qui s'est en quelque sorte naturalisé en
France. M. Lafitte, dessinateur du cabinet du Roi, et M. Devéria, son
élève, connus tous les deux par un grand nombre de compositions
agréables, ont été chargés des dessins._

_Les vignettes, commencées depuis plusieurs années et pendant que
j'étais à Bordeaux, peuvent donner une idée du talent de M. Thompson, et
du degré de perfection que ce genre de gravure peut obtenir entre ses
mains._

_Je n'ai rien épargné pour les caractères qui ont été employés dans cet
ouvrage. M. Lombardat, auquel la gravure en a été confiée, les a refaits
plusieurs fois, d'après les dessins que je lui ai remis, et les
observations que je lui faisais sur chaque lettre. Il a porté dans ce
travail un zèle et une constance dont je ne puis assez faire l'éloge. Le
caractère italique de cet Avertissement a reçu des formes nouvelles. Les
amateurs de la typographie jugeront si elles sont préférables aux
anciennes. Toutes les lettres des titres ont été gravées par moi._

_On remarquera que l'INVOCATION AUX MUSES est composée avec un caractère
différent, mais de même dimension. Ce caractère se distingue par
quelques lettres d'un dessin nouveau introduites depuis quelques années
dans l'imprimerie. Ce volume est donc en quelque sorte un SPECIMEN de
quelques types de ma fonderie et de mon imprimerie, en même temps qu'il
est un monument élevé à la mémoire de l'immortel auteur de L'ESPRIT DES
LOIS, par un de ses compatriotes._

_Le papier est sorti des fabriques de MM. Mongolfier, d'Annonai, qui
depuis long-temps sont en possession de fournir les papiers les plus
beaux et les plus convenables à la typographie._

_Cette édition est précédée DE PRÉLIMINAIRES sur LE TEMPLE DE GNIDE, qui
ne se trouvent dans aucune de celles qui ont été imprimées jusqu'à ce
jour. Ils ont été rédigés par M. Charles Nodier, si avantageusement
connu dans les lettres, et dont le talent aimable semble avoir été créé
pour traiter ce sujet._



PRÉLIMINAIRES SUR LE TEMPLE DE GNIDE.


On n'essaiera pas d'apprécier ici le prodigieux talent de MONTESQUIEU.
Les anciens avaient représenté un satyre qui mesurait avec un thyrse
Polyphème endormi, et il faut en effet quelque chose du cynisme d'un
satyre pour entreprendre de mesurer les géants.

Qui pourrait calculer la hauteur de cet immense génie qui s'est élevé
dans _l'Esprit des Lois_ au niveau d'Aristote et de Cicéron, qui a
laissé loin de lui Tacite et Machiavel dans le sublime tableau _de la
Grandeur et de la Décadence des Romains_, qui a été aussi fin et plus
profond que Lucien dans les _Lettres Persanes_, aussi vrai que
Plutarque, et aussi éloquent que Rousseau dans le _Dialogue d'Eucrate et
de Sylla_, et qui serait encore, avec LE TEMPLE DE GNIDE _tout seul_, un
des esprits les plus brillans du siècle de l'esprit?

À considérer le style du TEMPLE DE GNIDE comme une simple étude, cet
ouvrage sera toujours une des choses les plus achevées qui soient
sorties de la main des hommes. Quelle délicatesse dans les idées! quelle
élégance dans le tour! quel heureux choix dans les expressions! quelle
heureuse variété dans les images! quel nombre, quelle cadence, quelle
pompe, quelle harmonie! Qu'on s'imagine, et l'on n'imaginera rien de
trop, les plus belles pages de l'Anthologie traduites avec le goût de
Fénélon et l'esprit de Voltaire!

Il était bien difficile d'être si doux sans fadeur, d'être si poli sans
froideur, si soigné sans afféterie, si brillant sans affectation. La
muse de MONTESQUIEU a l'ingénieuse coquetterie de la bergère de Boileau.
Sa parure éclipse les rubis et les diamans, et cependant ce ne sont que
des fleurs.

La première impression que fasse éprouver la lecture du TEMPLE DE GNIDE
à ceux qui ne connaissent de MONTESQUIEU que ses ouvrages sévères, c'est
l'étonnement. L'aigle de Jupiter se nourrit de la même ambroisie que les
colombes de Vénus, mais on le croirait étranger aux mystères de leur
déesse.

Ce n'est cependant pas aux seules conceptions d'une philosophie sublime
que Platon doit le surnom de divin. La Grèce idolâtrait aussi ses fables
charmantes, ses spirituelles allégories, ses rêveries délicieuses. Il
eut un génie familier comme son maître, et toutes les traditions
attestent que ce génie était l'Amour.

Le culte de la beauté est bien loin d'être incompatible avec celui de la
sagesse. Chez les peuples qui nous ont transmis les lumières de la
philosophie, les Muses et les Grâces étaient souvent adorées sur le même
autel.

Toutes les idées aimables doivent découler facilement des organisations
puissantes. La grâce de l'esprit tire son origine de la force et de
l'immensité morale, comme la grâce personnifiée tire la sienne des flots
de la mer.

Il n'y a d'ailleurs pas autant de distance qu'on se l'imagine entre la
vaste pensée du législateur des nations et les tendres affections d'une
âme aimante. Depuis Orphée jusqu'à Pythagore, tous les philosophes
étaient des poëtes. C'étaient les divinités des bois et des ruisseaux
qui enseignaient les sages. Avant de donner des lois aux Romains, Numa
ne se plaisait que dans la conversation des Nymphes, et une âme qui ne
comprendrait pas l'amour, serait peut-être indigne d'embrasser les
intérêts du monde.

Mais il ne faut pas une médiocre étendue de facultés pour associer ce
qu'il y a de plus solennel dans les méditations du génie, et ce qu'il y
a de plus gracieux dans les sentimens du coeur. Il n'appartient qu'à
Hercule de déposer quand il le veut sa massue pour jouer avec des
fuseaux.

Le commencement de la Préface du TEMPLE DE GNIDE contient un de ces
mensonges littéraires qui sont devenus si communs. MONTESQUIEU l'aurait
fait adopter aisément par la critique, s'il avait mis plus d'intérêt à
la persuader. LE TEMPLE DE GNIDE, publié en France comme un ouvrage
original, aurait pu, aux yeux des juges les plus habiles, passer pour un
plagiat. C'est une excursion d'Anacréon dans la prose, ou de Xénophon
dans le roman.

On a souvent usé du même stratagème, et le public ne s'y est jamais
trompé. _Il n'est pas donné à tout le monde d'aller à Corinthe_, et d'en
rapporter des manuscrits grecs comme LE TEMPLE DE GNIDE.

Cette Préface finit par une de ces ironies charmantes qui ne vont bien
qu'au génie. La marotte de la Folie n'est qu'une marotte dans les mains
de Rabelais; mais quand MONTESQUIEU la saisit, c'est presque un sceptre.

Un homme très spirituel disait à une dame qui s'embarrassait dans
l'éloge de _l'Esprit des Lois_: «Sauvez-vous par le TEMPLE DE GNIDE!...»
Ce qu'il y a de plus extraordinaire dans ce livre, c'est cette tendresse
inexprimable de sentiment que MONTESQUIEU a portée jusque dans la
galanterie française de son époque, antipode effrayant du sentiment. On
ne pouvait écrire ainsi sans aimer. Que n'ose-t-on dire de MONTESQUIEU
ce qu'il dit lui-même d'Aristée. «Je n'ai rien oublié de ce qu'il a dit,
car je suis inspiré par le même dieu qui le faisait parler!»

Apelle avait consacré à Neptune un tableau qu'il suspendit à ses
rivages; le tableau de MONTESQUIEU aurait bien mérité d'être attaché aux
rivages de Gnide, si Vénus y avait encore eu des autels.

    CH. NODIER.



PRÉFACE DU TRADUCTEUR.


Un ambassadeur de France à la Porte Ottomane, connu par son goût pour
les lettres, ayant acheté plusieurs manuscrits grecs, il les porta en
France. Quelques uns de ces manuscrits m'étant tombés entre les mains,
j'y ai trouvé l'ouvrage dont je donne ici la traduction.

Peu d'auteurs grecs sont venus jusqu'à nous, soit qu'ils aient péri dans
la ruine des bibliothèques, ou par la négligence des familles qui les
possédaient.

Nous recouvrons de temps en temps quelques pièces de ces trésors. On a
trouvé des ouvrages jusque dans les tombeaux de leurs auteurs; et, ce
qui est à peu près la même chose, on a trouvé celui-ci parmi les livres
d'un évêque grec.

On ne sait ni le nom de l'auteur, ni le temps auquel il a vécu. Tout ce
qu'on en peut dire, c'est qu'il n'est pas antérieur à Sapho, puisqu'il
en parle dans son ouvrage.

Quant à ma traduction, elle est fidèle. J'ai cru que les beautés qui
n'étaient point dans mon auteur n'étaient point des beautés; et j'ai
souvent quitté l'expression la moins vive, pour prendre celle qui
rendait mieux sa pensée.

J'ai été encouragé à cette traduction par le succès qu'a eu celle du
Tasse. Celui qui l'a faite ne trouvera pas mauvais que je coure la même
carrière que lui. Il s'y est distingué d'une manière à ne rien craindre
de ceux même à qui il a donné le plus d'émulation.

Ce petit roman est une espèce de tableau, où l'on a peint avec choix les
objets les plus agréables. Le public y a trouvé des idées riantes, une
certaine magnificence dans les descriptions, et de la naïveté dans les
sentimens.

Il y a trouvé un caractère original, qui a fait demander aux critiques
quel en était le modèle; ce qui devient un grand éloge lorsque l'ouvrage
n'est pas méprisable d'ailleurs.

Quelques savans n'y ont point reconnu ce qu'ils appellent l'art; il
n'est point, disent-ils, selon les règles. Mais si l'ouvrage a plu, vous
verrez que le coeur ne leur a pas dit toutes les règles.

Un homme qui se mêle de traduire ne souffre point patiemment que l'on
n'estime pas son auteur autant qu'il le fait; et j'avoue que ces
messieurs m'ont mis dans une furieuse colère. Mais je les prie de
laisser les jeunes gens juger d'un livre qui, en quelque langue qu'il
ait été écrit, a certainement été fait pour eux. Je les prie de ne point
les troubler dans leurs décisions. Il n'y a que des têtes bien frisées
et bien poudrées qui connaissent tout le mérite du TEMPLE DE GNIDE.

À l'égard du beau sexe, à qui je dois le peu de momens heureux que je
puis compter dans ma vie, je souhaite de tout mon coeur que cet ouvrage
puisse lui plaire. Je l'adore encore; et, s'il n'est plus l'objet de mes
occupations, il l'est de mes regrets.

Que si les gens graves désiraient de moi quelque ouvrage moins frivole,
je suis en état de les satisfaire. Il y a trente ans que je travaille à
un livre de douze pages, qui doit contenir tout ce que nous savons sur
la métaphysique, la politique et la morale, et tout ce que de grands
auteurs ont oublié dans les volumes qu'ils ont donnés sur ces
sciences-là.



INVOCATION AUX MUSES.



  Quand MONTESQUIEU composa la pièce suivante, il avait l'intention de
  la placer en tête du second volume de _l'Esprit des Lois_, mais depuis
  il changea d'avis. Et en effet, le style de cette Invocation, le ton
  qui y règne, semblent convenir davantage à la conception gracieuse du
  TEMPLE DE GNIDE qu'aux idées sévères de la législation.

  Je pense donc qu'on ne me saura pas mauvais gré d'avoir placé ici
  cette Invocation aux Muses.

      NOTE DE L'ÉDITEUR.



    .......................... Narrate, Puellæ
    Pierides; prosit mihi vox dixisse Puellas.

        JUV. _sat._ IV, _v. 35_.


Vierges du mont Piérie, entendez-vous le nom que je vous donne?
Inspirez-moi. Je cours une longue carrière; je suis accablé de tristesse
et d'ennui. Mettez dans mon esprit ce charme et cette douceur que je
sentais autrefois, et qui fuit loin de moi. Vous n'êtes jamais si
divines que quand vous menez à la sagesse et à la vérité par le plaisir.

Mais, si vous ne voulez point adoucir la rigueur de mes travaux, cachez
le travail même: faites qu'on soit instruit, et que je n'enseigne pas;
que je réfléchisse, et que je paraisse sentir; et lorsque j'annoncerai
des choses nouvelles, faites qu'on croie que je ne savais rien, et que
vous m'avez tout dit.

Quand les eaux de votre fontaine sortent du rocher que vous aimez, elles
ne montent point dans les airs pour retomber: elles coulent dans la
prairie; elles font vos délices, parce qu'elles font les délices des
bergers.

Muses charmantes, si vous portez sur moi un seul de vos regards, tout le
monde lira mon ouvrage, et ce qui ne saurait être un amusement sera un
plaisir.

Divines Muses, je sens que vous m'inspirez, non pas ce qu'on chante à
Tempé sur les chalumeaux, ou ce qu'on répète à Délos sur la lyre; vous
voulez que je parle à la raison: elle est le plus parfait, le plus noble
et le plus exquis de nos sens.



LE TEMPLE DE GNIDE.


[Illustration]

PREMIER CHANT.


Vénus préfère le séjour de Gnide à celui de Paphos et d'Amathonte. Elle
ne descend point de l'Olympe sans venir parmi les Gnidiens. Elle a
tellement accoutumé ce peuple heureux à sa vue, qu'il ne sent plus cette
horreur sacrée qu'inspire la présence des dieux. Quelquefois elle se
couvre d'un nuage, et on la reconnaît à l'odeur divine qui sort de ses
cheveux parfumés d'ambroisie.

La ville est au milieu d'une contrée sur laquelle les dieux ont versé
leurs bienfaits à pleines mains: on y jouit d'un printemps éternel; la
terre, heureusement fertile, y prévient tous les souhaits; les troupeaux
y paissent sans nombre, les vents semblent n'y régner que pour répandre
partout l'esprit des fleurs: les oiseaux y chantent sans cesse; vous
diriez que les bois sont harmonieux: les ruisseaux murmurent dans les
plaines: une chaleur douce fait tout éclore; l'air ne s'y respire
qu'avec la volupté.

Auprès de la ville est le palais de Vénus. Vulcain lui-même en a bâti
les fondemens; il travailla pour son infidèle quand il voulut lui faire
oublier le cruel affront qu'il lui fit devant les dieux.

Il me serait impossible de donner une idée des charmes de ce palais: il
n'y a que les Grâces qui puissent décrire les choses qu'elles ont
faites. L'or, l'azur, les rubis, les diamans y brillent de toutes
parts... Mais j'en peins les richesses, et non pas les beautés.

Les jardins en sont enchantés: Flore et Pomone en ont pris soin; leurs
nymphes les cultivent. Les fruits y renaissent sous la main qui les
cueille; les fleurs succèdent aux fruits. Quand Vénus s'y promène
entourée de ses Gnidiennes, vous diriez que, dans leurs jeux folâtres,
elles vont détruire ces jardins délicieux; mais, par une vertu secrète,
tout se répare en un instant.

Vénus aime à voir les danses naïves des filles de Gnide. Ses nymphes se
confondent avec elles. La déesse prend part à leurs jeux; elle se
dépouille de sa majesté; assise au milieu d'elles, elle voit régner dans
leur coeur la joie et l'innocence.

On découvre de loin une grande prairie, toute parée de l'émail des
fleurs. Le berger vient les cueillir avec sa bergère; mais celle qu'elle
a trouvée est toujours la plus belle, et il croit que Flore l'a faite
exprès.

Le fleuve Céphée arrose cette prairie et y fait mille détours. Il arrête
les bergères fugitives: il faut qu'elles donnent le tendre baiser
qu'elles avaient promis.

Lorsque les nymphes approchent de ses bords, il s'arrête; et ses flots
qui fuyaient trouvent des flots qui ne fuient plus. Mais lorsqu'une
d'elles se baigne il est plus amoureux encore, ses eaux tournent autour
d'elle; quelquefois il se soulève pour l'embrasser mieux; il l'enlève,
il fuit, il l'entraîne. Ses compagnes timides commencent à pleurer: mais
il la soutient sur ses flots; et, charmé d'un fardeau si cher, il la
promène sur sa plaine liquide. Enfin, désespéré de la quitter, il la
porte lentement sur le rivage, et console ses compagnes.

À côté de la prairie est un bois de myrtes dont les routes font mille
détours. Les amans y viennent se conter leurs peines: l'Amour, qui les
amuse, les conduit par des routes toujours plus secrètes.

Non loin de là est un bois antique et sacré où le jour n'entre qu'à
peine: des chênes, qui semblent immortels, portent au ciel une tête qui
se dérobe aux yeux. On y sent une frayeur religieuse: vous diriez que
c'était la demeure des dieux lorsque les hommes n'étaient pas encore
sortis de la terre.

Quand on a trouvé la lumière du jour, on monte une petite colline sur
laquelle est le temple de Vénus: l'univers n'a rien de plus saint ni de
plus sacré que ce lieu.

Ce fut dans ce temple que Vénus vit pour la première fois Adonis: le
poison coula au coeur de la déesse. Quoi! dit-elle, j'aimerais un
mortel! Hélas! je sens que je l'adore. Qu'on ne m'adresse plus de voeux;
il n'y a plus à Gnide d'autre dieu qu'Adonis.

Ce fut dans ce lieu qu'elle appela les Amours, lorsque, piquée d'un défi
téméraire, elle les consulta. Elle était en doute si elle s'exposerait
nue aux regards du berger troyen. Elle cacha sa ceinture sous ses
cheveux; ses nymphes la parfumèrent; elle monta sur son char traîné par
des cygnes, et arriva dans la Phrygie. Le berger balançait entre Junon
et Pallas; il la vit, et ses regards errèrent et moururent: la pomme
d'or tomba aux pieds de la déesse; il voulut parler, et son désordre
décida.

Ce fut dans ce temple que la jeune Psyché vint avec sa mère, lorsque
l'Amour, qui volait autour des lambris dorés, fut surpris lui-même par
un de ses regards. Il sentit tous les maux qu'il fait souffrir. C'est
ainsi, dit-il, que je blesse! Je ne puis soutenir mon arc ni mes
flèches. Il tomba sur le sein de Psyché. Ah! dit-il, je commence à
sentir que je suis le dieu des plaisirs.

Lorsqu'on entre dans ce temple, on sent dans le coeur un charme secret
qu'il est impossible d'exprimer: l'âme est saisie de ces ravissemens que
les dieux ne sentent eux-mêmes que lorsqu'ils sont dans la demeure
céleste. Tout ce que la nature a de riant est joint à tout ce que l'art
a pu imaginer de plus noble et de plus digne des dieux.

Une main, sans doute immortelle, l'a partout orné de peintures qui
semblent respirer. On y voit la naissance de Vénus, le ravissement des
dieux qui la virent, son embarras de se voir toute nue, et cette pudeur
qui est la première des grâces.

On y voit les amours de Mars et de la déesse. Le peintre a représenté le
dieu sur son char, fier et même terrible: la Renommée vole autour de
lui; la Peur et la Mort marchent devant ses coursiers couverts d'écume;
il entre dans la mêlée, et une poussière épaisse commence à le dérober.
D'un autre côté, on le voit couché languissamment sur un lit de roses;
il sourit à Vénus: vous ne le reconnaissez qu'à quelques traits divins
qui restent encore. Les Plaisirs font des guirlandes dont ils lient les
deux amans: leurs yeux semblent se confondre: ils soupirent; et,
attentifs l'un à l'autre, ils ne regardent pas les Amours qui se jouent
autour d'eux.

Dans un appartement séparé, le peintre a représenté les noces de Vénus
et de Vulcain. Toute la cour céleste y est assemblée. Le dieu paraît
moins sombre, mais aussi pensif qu'à l'ordinaire. La déesse regarde d'un
air froid la joie commune: elle lui donne négligemment une main qui
semble se dérober; elle retire de dessus lui des regards qui portent à
peine, et se tourne du côté des Grâces.

Dans un autre tableau, on voit Junon qui fait la cérémonie du mariage.
Vénus prend la coupe pour jurer à Vulcain une fidélité éternelle: les
dieux sourient, et Vulcain l'écoute avec plaisir.

De l'autre côté, on voit le dieu impatient qui entraîne sa divine
épouse; elle fait tant de résistance, que l'on croirait que c'est la
fille de Cérès que Pluton va ravir, si l'oeil qui voit Vénus pouvait
jamais se tromper.

Plus loin de là, on le voit qui l'enlève pour l'emporter sur le lit
nuptial. Les dieux suivent en foule. La déesse se débat et veut échapper
des bras qui la tiennent. Sa robe fuit ses genoux; la toile vole; mais
Vulcain répare ce beau désordre, plus attentif à la cacher, qu'ardent à
la ravir.

Enfin, on le voit qui vient de la poser sur le lit que l'Hymen a
préparé: il l'enferme dans les rideaux, et il croit l'y tenir pour
jamais. La troupe importune se retire; il est charmé de la voir
s'éloigner. Les déesses jouent entre elles; mais les dieux paraissent
tristes; et la tristesse de Mars a quelque chose d'aussi sombre que la
noire jalousie.

Charmée de la magnificence de son temple, la déesse elle-même y a voulu
établir son culte: elle en a réglé les cérémonies, institué les fêtes,
et elle y est en même temps la divinité et la prêtresse.

Le culte qu'on lui rend presque par toute la terre est plutôt une
profanation qu'une religion. Elle a des temples où toutes les filles de
la ville se prostituent en son honneur, et se font une dot des profits
de leur dévotion. Elle en a où chaque femme mariée va, une fois en sa
vie, se donner à celui qui la choisit, et jette dans le sanctuaire
l'argent qu'elle a reçu. Il y en a d'autres où les courtisanes de tous
les pays, plus honorées que les matrones, vont porter leurs offrandes.
Il y en a enfin où les hommes se font eunuques, et s'habillent en
femmes, pour servir dans le sanctuaire, consacrant à la déesse, et le
sexe qu'ils n'ont plus, et celui qu'ils ne peuvent pas avoir.

Mais elle a voulu que le peuple de Gnide eût un culte plus pur, et lui
rendît des honneurs plus dignes d'elle. Là, les sacrifices sont des
soupirs, et les offrandes un coeur tendre. Chaque amant adresse ses
voeux à sa maîtresse, et Vénus les reçoit pour elle.

Partout où se trouve la beauté, on l'adore comme Vénus même; car la
beauté est aussi divine qu'elle.

Les coeurs amoureux viennent dans le temple; ils vont embrasser les
autels de la Fidélité et de la Constance.

Ceux qui sont accablés des rigueurs d'une cruelle y viennent soupirer:
ils sentent diminuer leurs tourmens, ils trouvent dans leur coeur la
flatteuse espérance.

La déesse, qui a promis de faire le bonheur des vrais amans, le mesure
toujours à leurs peines.

La jalousie est une passion qu'on peut avoir, mais qu'on doit taire. On
adore en secret les caprices de sa maîtresse, comme on adore les décrets
des dieux, qui deviennent plus justes lorsqu'on ose s'en plaindre.

On met au rang des faveurs divines, le feu, les transports de l'amour,
et la fureur même: car, moins on est maître de son coeur, plus il est à
la déesse.

Ceux qui n'ont point donné leur coeur sont des profanes qui ne peuvent
pas entrer dans le temple: ils adressent de loin leurs voeux à la
déesse, et lui demandent de les délivrer de cette liberté, qui n'est
qu'une impuissance de former des désirs.

La déesse inspire aux filles de la modestie: cette qualité charmante
donne un nouveau prix à tous les trésors qu'elle cache.

Mais jamais, dans ces lieux fortunés, elles n'ont rougi d'une passion
sincère, d'un sentiment naïf, d'un aveu tendre.

Le coeur fixe toujours lui-même le moment auquel il doit se rendre; mais
c'est une profanation de se rendre sans aimer.

L'Amour est attentif à la félicité des Gnidiens: il choisit les traits
dont il les blesse. Lorsqu'il voit une amante affligée, accablée des
rigueurs d'un amant, il prend une flèche trempée dans les eaux du fleuve
d'oubli. Quand il voit deux amans qui commencent à s'aimer, il tire sans
cesse sur eux de nouveaux traits. Quand il en voit dont l'amour
s'affaiblit, il le fait soudain renaître ou mourir: car il épargne
toujours les derniers jours d'une passion languissante: on ne passe
point par les dégoûts avant de cesser d'aimer; mais de plus grandes
douceurs font oublier les moindres.

L'Amour a ôté de son carquois les traits cruels dont il blessa Phèdre et
Ariane, qui, mêlés d'amour et de haine, servent à montrer sa puissance,
comme la foudre sert à faire connaître l'empire de Jupiter.

À mesure que le dieu donne le plaisir d'aimer, Vénus y joint le bonheur
de plaire.

Les filles entrent chaque jour dans le sanctuaire pour faire leur prière
à Vénus. Elles y expriment des sentimens naïfs comme le coeur qui les
fait naître. Reine d'Amathonte, disait une d'elles, ma flamme pour
Thyrsis est éteinte: je ne te demande pas de me rendre mon amour; fais
seulement qu'Ixiphile m'aime.

Une autre disait tout bas: Puissante déesse, donne-moi la force de
cacher quelque temps mon amour à mon berger, pour augmenter le prix de
l'aveu que je veux lui en faire.

Déesse de Cythère, disait une autre, je cherche la solitude; les jeux de
mes compagnes ne me plaisent plus. J'aime peut-être. Ah! si j'aime
quelqu'un, ce ne peut être que Daphnis.

Dans les jours de fête, les filles et les jeunes garçons viennent
réciter des hymnes en l'honneur de Vénus: souvent ils chantent sa
gloire, en chantant leurs amours.

Un jeune Gnidien, qui tenait par la main sa maîtresse, chantait ainsi:
Amour, lorsque tu vis Psyché, tu te blessas sans doute des mêmes traits
dont tu viens de blesser mon coeur: ton bonheur n'était pas différent du
mien; car tu sentais mes feux, et moi j'ai senti tes plaisirs.

J'ai vu tout ce que je décris. J'ai été à Gnide: j'y ai vu Thémire, et
je l'ai aimée; je l'ai vue encore, et je l'ai aimée davantage. Je
resterai toute ma vie à Gnide avec elle, et je serai le plus heureux des
mortels.

Nous irons dans le temple, et jamais il n'y sera entré un amant si
fidèle: nous irons dans le palais de Vénus, et je croirai que c'est le
palais de Thémire; j'irai dans la prairie, et je cueillerai des fleurs
que je mettrai sur son sein: peut-être que je pourrai la conduire dans
le bocage où tant de routes vont se confondre; et, quand elle sera
égarée... L'Amour, qui m'inspire, me défend de révéler ses mystères.



[Illustration]

SECOND CHANT.


Il y a à Gnide un antre sacré que les nymphes habitent, où la déesse
rend ses oracles. La terre ne mugit point sous les pieds; les cheveux ne
se dressent point sur la tête; il n'y a point de prêtresses, comme à
Delphes, où Apollon agite la Pythie: mais Vénus elle-même écoute les
mortels, sans se jouer de leurs espérances ni de leurs craintes.

Une coquette de l'île de Crète était venue à Gnide: elle marchait
entourée de tous les jeunes Gnidiens; elle souriait à l'un, parlait à
l'oreille à l'autre, soutenait son bras sur un troisième, criait à deux
autres de la suivre. Elle était belle et parée avec art; le son de sa
voix était imposteur comme ses yeux. Ô ciel! que d'alarmes ne
causa-t-elle point aux vraies amantes! Elle se présenta à l'oracle,
aussi fière que les déesses; mais soudain nous entendîmes une voix qui
sortait du sanctuaire: Perfide, comment oses-tu porter tes artifices
jusque dans les lieux où je règne avec la candeur? Je vais te punir
d'une manière cruelle; je t'ôterai tes charmes, mais je te laisserai le
coeur comme il est. Tu appelleras tous les hommes que tu verras; ils te
fuiront comme une ombre plaintive, et tu mourras accablée de refus et de
mépris.

Une courtisane de Nocrétis vint ensuite, toute brillante des dépouilles
de ses amans. Va, dit la déesse, tu te trompes, si tu crois faire la
gloire de mon empire: ta beauté fait voir qu'il y a des plaisirs, mais
elle ne les donne pas. Ton coeur est comme le fer; et quand tu verrais
mon fils même, tu ne saurais l'aimer. Va prodiguer tes faveurs aux
hommes lâches qui les demandent, et qui s'en dégoûtent; va leur montrer
tes charmes, que l'on voit soudain, et que l'on perd pour toujours. Tu
n'es propre qu'à faire mépriser ma puissance.

Quelque temps après, vint un homme riche, qui levait les tributs du roi
de Lydie. Tu me demandes, dit la déesse, une chose que je ne saurais
faire, quoique je sois la déesse de l'amour. Tu achètes des beautés pour
les aimer; mais tu ne les aimes pas, parce que tu les achètes. Tes
trésors ne te seront point inutiles; ils serviront à te dégoûter de tout
ce qu'il y a de plus charmant dans la nature.

Un jeune homme de Doride, nommé Aristée, se présenta ensuite. Il avait
vu à Gnide la charmante Camille; il en était éperdument amoureux: il
sentait tout l'excès de son amour, et il venait demander à Vénus qu'il
pût l'aimer davantage.

Je connais ton coeur, lui dit la déesse: tu sais aimer. J'ai trouvé
Camille digne de toi: j'aurais pu la donner au plus grand roi du monde;
mais les rois la méritent moins que les bergers.

Je parus ensuite avec Thémire. La déesse me dit: Il n'y a point dans mon
empire de mortel qui me soit plus soumis que toi. Mais que veux-tu que
je fasse? Je ne saurais te rendre plus amoureux, ni Thémire plus
charmante. Ah! lui dis-je, grande déesse, j'ai mille grâces à vous
demander: faites que Thémire ne pense qu'à moi, qu'elle ne voie que moi,
qu'elle se réveille en songeant à moi; qu'elle craigne de me perdre
quand je suis présent, qu'elle m'espère dans mon absence; que, toujours
charmée de me voir, elle regrette encore tous les momens qu'elle a
passés sans moi.



[Illustration]

TROISIÈME CHANT.


Il y a à Gnide des jeux sacrés qui se renouvellent tous les ans: les
femmes y viennent de toutes parts disputer le prix de la beauté. Là, les
bergères sont confondues avec les filles des rois; car la beauté seule y
porte les marques de l'empire. Vénus y préside elle-même: elle décide
sans balancer, elle sait bien quelle est la mortelle heureuse qu'elle a
le plus favorisée.

Hélène remporta ce prix plusieurs fois: elle triompha lorsque Thésée
l'eut ravie; elle triompha lorsqu'elle eut été enlevée par le fils de
Priam; elle triompha enfin, lorsque les dieux l'eurent rendue à Ménélas,
après dix ans d'espérance. Ainsi ce prince, au jugement de Vénus même,
se vit aussi heureux époux que Thésée et Paris avaient été heureux
amans.

Il vint trente filles de Corinthe, dont les cheveux tombaient à grosses
boucles sur les épaules. Il en vint dix de Salamine, qui n'avaient
encore vu que treize fois le cours du soleil. Il en vint quinze de l'île
de Lesbos, et elles se disaient l'une à l'autre: Je me sens tout émue;
il n'y a rien de si charmant que vous: si Vénus vous voit des mêmes yeux
que moi, elle vous couronnera au milieu de toutes les beautés de
l'univers.

Il vint cinquante femmes de Milet. Rien n'approchait de la blancheur de
leur teint et de la régularité de leurs traits: tout faisait voir ou
promettait un beau corps; et les dieux qui les formèrent n'auraient rien
fait de plus digne d'eux, s'ils n'avaient plus cherché à leur donner des
perfections que des grâces.

Il vint cent femmes de l'île de Chypre. Nous avons, disaient-elles,
passé notre jeunesse dans le temple de Vénus: nous lui avons consacré
notre virginité et notre pudeur même. Nous ne rougissons point de nos
charmes; nos manières, quelquefois hardies et toujours libres, doivent
nous donner de l'avantage sur une pudeur qui s'alarme sans cesse.

Je vis les filles de la superbe Lacédémone. Leur robe était ouverte par
les côtés, depuis la ceinture, de la manière la plus immodeste; et
cependant elles faisaient les prudes, et soutenaient qu'elles ne
violaient la pudeur que par amour pour la patrie.

Mer fameuse par tant de naufrages, vous savez conserver des dépôts
précieux. Vous vous calmâtes, lorsque le navire Argo porta la toison
d'or sur votre plaine liquide; et lorsque cinquante beautés sont parties
de Colchos et se sont confiées à vous, vous vous êtes courbée sous
elles.

Je vis aussi Oriane, semblable aux déesses. Toutes les beautés de Lydie
entouraient leur reine. Elle avait envoyé devant elle cent jeunes filles
qui avaient présenté à Vénus une offrande de deux cents talens. Candaule
était venu lui-même, plus distingué par son amour que par la pourpre
royale: il passait les jours et les nuits à dévorer de ses regards les
charmes d'Oriane: ses yeux erraient sur son beau corps, et ses yeux ne
se lassaient jamais. Hélas! disait-il, je suis heureux; mais c'est une
chose qui n'est sue que de Vénus et de moi: mon bonheur serait plus
grand s'il donnait de l'envie. Belle reine, quittez ces vains ornemens;
faites tomber cette toile importune; montrez-vous à l'univers; laissez
le prix de la beauté, et demandez des autels.

Auprès de là étaient vingt Babyloniennes: elles avaient des robes de
pourpre brodées d'or; elles croyaient que leur luxe augmentait leur
prix. Il y en avait qui portaient, pour preuve de leur beauté, les
richesses qu'elle leur avait fait acquérir.

Plus loin, je vis cent femmes d'Égypte qui avaient les yeux et les
cheveux noirs. Leurs maris étaient auprès d'elles, et ils disaient: Les
lois nous soumettent à vous en l'honneur d'Isis; mais votre beauté a sur
nous un empire plus fort que celui des lois: nous vous obéissons avec le
même plaisir que l'on obéit aux dieux; nous sommes les plus heureux
esclaves de l'univers.

Le devoir vous répond de notre fidélité: mais il n'y a que l'amour qui
puisse nous promettre la vôtre.

Soyez moins sensibles à la gloire que vous acquerrez à Gnide, qu'aux
hommages que vous pouvez trouver dans votre maison, auprès d'un mari
tranquille, qui, pendant que vous vous occupez des affaires du dehors,
doit attendre, dans le sein de votre famille, le coeur que vous lui
rapportez.

Il vint des femmes de cette ville puissante qui envoie ses vaisseaux au
bout de l'univers: les ornemens fatiguaient leur tête superbe; toutes
les parties du monde semblaient avoir contribué à leur parure.

Dix beautés vinrent des lieux où commence le jour: elles étaient filles
de l'Aurore; et, pour la voir, elles se levaient tous les jours avant
elle. Elles se plaignaient du Soleil, qui faisait disparaître leur mère;
elles se plaignaient de leur mère, qui ne se montrait à elles que comme
au reste des mortels.

Je vis, sous une tente, une reine d'un peuple des Indes. Elle était
entourée de ses filles, qui déjà faisaient espérer les charmes de leur
mère: des eunuques la servaient, et leurs yeux regardaient la terre;
car, depuis qu'ils avaient respiré l'air de Gnide, ils avaient senti
redoubler leur affreuse mélancolie.

Les femmes de Cadix, qui sont aux extrémités de la terre, disputèrent
aussi le prix. Il n'y a point de pays dans l'univers où une belle ne
reçoive des hommages; mais il n'y a que les plus grands hommages qui
puissent apaiser l'ambition d'une belle.

Les filles de Gnide parurent ensuite. Belles sans ornemens, elles
avaient des grâces au lieu de perles et de rubis. On ne voyait sur leur
tête que les présens de Flore; mais ils y étaient plus dignes des
embrassemens de Zéphyre. Leur robe n'avait d'autre mérite que celui de
marquer une taille charmante, et d'avoir été filée de leurs propres
mains.

Parmi toutes ces beautés, on ne vit point la jeune Camille. Elle avait
dit: Je ne veux point disputer le prix de la beauté; il me suffit que
mon cher Aristée me trouve belle.

Diane rendait ces jeux célèbres par sa présence. Elle n'y venait point
disputer le prix; car les déesses ne se comparent point aux mortelles.
Je la vis seule: elle était belle comme Vénus; je la vis auprès de
Vénus: elle n'était plus que Diane.

Il n'y eut jamais un si grand spectacle: les peuples étaient séparés des
peuples; les yeux erraient de pays en pays, depuis le couchant jusqu'à
l'aurore: il semblait que Gnide fût tout l'univers.

Les dieux ont partagé la beauté entre les nations, comme la nature l'a
partagée entre les déesses. Là, on voyait la beauté fière de Pallas;
ici, la grandeur et la majesté de Junon; plus loin, la simplicité de
Diane, la délicatesse de Thétis, le charme des Grâces, et quelquefois le
sourire de Vénus.

Il semblait que chaque peuple eût une manière particulière d'exprimer sa
pudeur, et que toutes ces femmes voulussent se jouer des yeux: les unes
découvraient la gorge et cachaient leurs épaules: les autres montraient
les épaules et couvraient la gorge: celles qui vous dérobaient le pied
vous payaient par d'autres charmes: et là on rougissait de ce qu'ici on
appelait bienséance.

Les dieux sont si charmés de Thémire qu'ils ne la regardent jamais sans
sourire de leur ouvrage. De toutes les déesses, il n'y a que Vénus qui
la voie avec plaisir, et que les dieux ne raillent point d'un peu de
jalousie.

Comme on remarque une rose au milieu des fleurs qui naissent dans
l'herbe, on distingua Thémire de tant de belles. Elles n'eurent pas le
temps d'être ses rivales: elles furent vaincues avant de la craindre.
Dès qu'elle parut, Vénus ne regarda qu'elle. Elle appela les Grâces.
Allez la couronner, leur dit-elle: de toutes les beautés que je vois,
c'est la seule qui vous ressemble.



[Illustration]

QUATRIÈME CHANT.


Pendant que Thémire était occupée avec ses compagnes au culte de la
déesse, j'entrai dans un bois solitaire: j'y trouvai le tendre Aristée.
Nous nous étions vus le jour que nous allâmes consulter l'oracle; c'en
fut assez pour nous engager à nous entretenir: car Vénus met dans le
coeur, en la présence d'un habitant de Gnide, le charme secret que
trouvent deux amis, lorsque, après une longue absence, ils sentent dans
leurs bras le doux objet de leurs inquiétudes.

Ravis l'un de l'autre, nous sentîmes que notre coeur se donnait; il
semblait que la tendre Amitié était descendue du ciel pour se placer au
milieu de nous. Nous nous racontâmes mille choses de notre vie. Voici à
peu près ce que je lui dis:

Je suis né à Sybaris, où mon père Antiloque était prêtre de Vénus. On ne
met point, dans cette ville, de différence entre les voluptés et les
besoins; on bannit tous les arts qui pourraient troubler un sommeil
tranquille; on donne des prix, aux dépens du public, à ceux qui peuvent
découvrir des voluptés nouvelles; les citoyens ne se souviennent que des
bouffons qui les ont divertis, et ont perdu la mémoire des magistrats
qui les ont gouvernés.

On y abuse de la fertilité du terroir, qui y produit une abondance
éternelle; et les faveurs des dieux sur Sybaris ne servent qu'à
encourager le luxe et la mollesse.

Les hommes sont si efféminés, leur parure est si semblable à celle des
femmes, ils composent si bien leur teint, ils se frisent avec tant
d'art, ils emploient tant de temps à se corriger à leur miroir, qu'il
semble qu'il n'y ait qu'un sexe dans toute la ville.

Les femmes se livrent au lieu de se rendre: chaque jour voit finir les
désirs et les espérances de chaque jour: on ne sait ce que c'est que
d'aimer et d'être aimé; on n'est occupé que de ce qu'on appelle si
faussement jouir.

Les faveurs n'y ont que leur réalité propre; et toutes ces circonstances
qui les accompagnent si bien, tous ces riens qui sont d'un si grand
prix, ces engagemens qui paraissent toujours plus grands, ces petites
choses qui valent tant, tout ce qui prépare un heureux moment, tant de
conquêtes au lieu d'une, tant de jouissances avant la dernière, tout
cela est inconnu à Sybaris.

Encore si elles avaient la moindre modestie, cette faible image de la
vertu pourrait plaire; mais non: les yeux sont accoutumés à tout voir,
et les oreilles à tout entendre.

Bien loin que la multiplicité des plaisirs donne aux Sybarites plus de
délicatesse, ils ne peuvent plus distinguer un sentiment d'avec un
sentiment.

Ils passent leur vie dans une joie purement extérieure: ils quittent un
plaisir qui leur déplaît pour un plaisir qui leur déplaira encore: tout
ce qu'ils imaginent est un nouveau sujet de dégoût.

Leur âme, incapable de sentir les plaisirs, semble n'avoir de
délicatesse que pour les peines: un citoyen fut fatigué, toute une nuit,
d'une rose qui s'était repliée dans son lit.

La mollesse a tellement affaibli leurs corps, qu'ils ne sauraient remuer
les moindres fardeaux; ils peuvent à peine se soutenir sur leurs pieds;
les voitures les plus douces les font évanouir; lorsqu'ils sont dans les
festins, l'estomac leur manque à tous les instans.

Ils passent leur vie sur des siéges renversés, sur lesquels ils sont
obligés de se reposer tout le jour, sans s'être fatigués: ils sont
brisés quand ils vont languir ailleurs.

Incapables de porter le poids des armes, timides devant leurs
concitoyens, lâches devant les étrangers, ils sont des esclaves tout
prêts pour le premier maître.

Dès que je sus penser, j'eus du dégoût pour la malheureuse Sybaris.
J'aime la vertu, et j'ai toujours craint les dieux immortels. Non,
disais-je, je ne respirerai pas plus long-temps cet air empoisonné: tous
ces esclaves de la mollesse sont faits pour vivre dans leur patrie, et
moi pour la quitter.

J'allai pour la dernière fois au temple, et, m'approchant des autels où
mon père avait tant de fois sacrifié: Grande déesse, dis-je à haute
voix, j'abandonne ton temple, et non pas ton culte: en quelque lieu de
la terre que je sois, je ferai fumer pour toi de l'encens; mais il sera
plus pur que celui qu'on t'offre à Sybaris.

Je partis, et j'arrivai en Crète. Cette île est toute pleine des
monumens de la fureur de l'Amour. On y voit le taureau d'airain, ouvrage
de Dédale, pour tromper ou pour satisfaire les égaremens de Pasiphaé; le
labyrinthe, dont l'Amour seul sut éluder l'artifice; le tombeau de
Phèdre, qui étonna le Soleil, comme avait fait sa mère; et le temple
d'Ariane qui, désolée dans les déserts, abandonnée par un ingrat, ne se
repentait pas encore de l'avoir suivi.

On y voit le palais d'Idoménée, dont le retour ne fut pas plus heureux
que celui des autres capitaines grecs: car ceux qui échappèrent au
danger d'un élément colère, trouvèrent leur maison plus funeste encore:
Vénus irritée leur fit embrasser des épouses perfides, et ils moururent
de la main qu'ils croyaient la plus chère.

Je quittai cette île si odieuse à une déesse qui devait faire quelque
jour la félicité de ma vie.

Je me rembarquai, et la tempête me jeta à Lesbos. C'est encore une île
peu chérie de Vénus: elle a ôté la pudeur du visage des femmes, la
faiblesse de leur corps, et la timidité de leur âme. Grande Vénus,
laisse brûler les femmes de Lesbos d'un feu légitime; épargne à la
nature humaine tant d'horreurs.

Mitylène est la capitale de Lesbos; c'est la patrie de la tendre Sapho.
Immortelle comme les Muses, cette fille infortunée brûle d'un feu
qu'elle ne peut éteindre. Odieuse à elle-même, trouvant ses ennuis dans
ses charmes, elle hait son sexe, et le cherche toujours. Comment,
dit-elle, une flamme si vaine peut-elle être si cruelle? Amour, tu es
cent fois plus redoutable quand tu te joues que quand tu t'irrites.

Enfin je quittai Lesbos, et le sort me fit trouver une île plus profane
encore; c'était celle de Lemnos. Vénus n'y a point de temple: jamais les
Lemniens ne lui adressèrent de voeux. Nous rejetons, disent-ils, un
culte qui amollit les coeurs. La déesse les en a souvent punis: mais,
sans expier leur crime, ils en portent la peine, toujours plus impies à
mesure qu'ils sont plus affligés.

Je me remis en mer, cherchant toujours quelque terre chérie des dieux;
les vents me portèrent à Délos. Je restai quelques mois dans cette île
sacrée. Mais, soit que les dieux nous préviennent quelquefois sur ce qui
nous arrive, soit que notre âme retienne de la divinité, dont elle est
émanée, quelque faible connaissance de l'avenir, je sentis que mon
destin, que mon bonheur même, m'appelaient dans un autre pays.

Une nuit que j'étais dans cet état tranquille où l'âme, plus à
elle-même, semble être délivrée de la chaîne qui la tient assujettie, il
m'apparut, je ne sus pas d'abord si c'était une mortelle ou une déesse.
Un charme secret était répandu sur toute sa personne: elle n'était point
belle comme Vénus, mais elle était ravissante comme elle: tous ses
traits n'étaient point réguliers, mais ils enchantaient tous ensemble:
vous n'y trouviez point ce qu'on admire, mais ce qui pique: ses cheveux
tombaient négligemment sur ses épaules, mais cette négligence était
heureuse: sa taille était charmante; elle avait cet air que la nature
donne seule et dont elle cache le secret aux peintres mêmes. Elle vit
mon étonnement; elle en sourit. Dieux! quel souris! Je suis, me dit-elle
d'une voix qui pénétrait le coeur, la seconde des Grâces: Vénus, qui
m'envoie, veut te rendre heureux; mais il faut que tu ailles l'adorer
dans son temple de Gnide. Elle fuit, mes bras la suivirent: mon songe
s'envola avec elle; et il ne me resta qu'un doux regret de ne la plus
voir, mêlé du plaisir de l'avoir vue.

Je quittai donc l'île de Délos: j'arrivai à Gnide. Je puis dire que
d'abord je respirai l'amour. Je sentis, je ne puis pas bien exprimer ce
que je sentis. Je n'aimais pas encore, mais je cherchais à aimer: mon
coeur s'échauffait comme dans la présence de quelque beauté divine.
J'avançai, et je vis de loin des jeunes filles qui jouaient dans la
prairie: je fus d'abord entraîné vers elles. Insensé que je suis,
disais-je, j'ai, sans aimer, tous les égaremens de l'amour: mon coeur
vole déjà vers des objets inconnus, et ces objets lui donnent de
l'inquiétude. J'approchai; je vis la charmante Thémire. Sans doute que
nous étions faits l'un pour l'autre. Je ne regardai qu'elle; et je crois
que je serais mort de douleur, si elle n'avait tourné sur moi quelques
regards. Grande Vénus, m'écriai-je, puisque vous devez me rendre
heureux, faites que ce soit avec cette bergère: je renonce à toutes les
autres beautés; elle seule peut remplir vos promesses et tous les voeux
que je ferai jamais.



[Illustration]

CINQUIÈME CHANT.


Je parlais encore au jeune Aristée de mes tendres amours; ils lui firent
soupirer les siens: je soulageai son coeur en le priant de me les
raconter. Voici ce qu'il me dit: je n'oublierai rien; car je suis
inspiré par le même dieu qui le faisait parler.

Dans tout ce récit, vous ne trouverez rien que de très simple: mes
aventures ne sont que les sentimens d'un coeur tendre, que mes plaisirs,
que mes peines; et, comme mon amour pour Camille fait le bonheur, il
fait aussi toute l'histoire de ma vie.

Camille est fille d'un des principaux habitans de Gnide. Elle est belle;
elle a une physionomie qui va se peindre dans tous les coeurs: les
femmes qui font des souhaits demandent aux dieux les grâces de Camille;
les hommes qui la voient veulent la voir toujours, ou craignent de la
voir encore.

Elle a une taille charmante, un air noble, mais modeste, des yeux vifs
et tout prêts à être tendres, des traits faits exprès l'un pour l'autre,
des charmes invisiblement assortis pour la tyrannie des coeurs.

Camille ne cherche point à se parer; mais elle est mieux parée que les
autres femmes.

Elle a un esprit que la nature refuse presque toujours aux belles. Elle
se prête également au sérieux et à l'enjouement. Si vous voulez, elle
pensera sensément; si vous voulez, elle badinera comme les Grâces.

Plus on a d'esprit, plus on en trouve à Camille. Elle a quelque chose de
si naïf, qu'il semble qu'elle ne parle que le langage du coeur. Tout ce
qu'elle dit, tout ce qu'elle fait, a les charmes de la simplicité; vous
trouvez toujours une bergère naïve. Des grâces si légères, si fines, si
délicates, se font remarquer, mais se font encore mieux sentir.

Avec tout cela, Camille m'aime: elle est ravie quand elle me voit; elle
est fâchée quand je la quitte; et, comme si je pouvais vivre sans elle,
elle me fait promettre de revenir. Je lui dis toujours que je l'aime,
elle me croit: je lui dis que je l'adore, elle le sait; mais elle est
ravie, comme si elle ne le savait pas. Quand je lui dis qu'elle fait la
félicité de ma vie, elle me dit que je fais le bonheur de la sienne.
Enfin elle m'aime tant, qu'elle me ferait presque croire que je suis
digne de son amour.

Il y avait un mois que je voyais Camille sans oser lui dire que je
l'aimais, et sans oser presque me le dire à moi-même: plus je la
trouvais aimable, moins j'espérais d'être celui qui la rendrait
sensible. Camille, tes charmes me touchaient; mais ils me disaient que
je ne te méritais pas.

Je cherchais partout à t'oublier; je voulais effacer de mon coeur ton
adorable image. Que je suis heureux! je n'ai pu y réussir; cette image y
est restée, et elle y vivra toujours.

Je dis à Camille: J'aimais le bruit du monde, et je cherche la solitude;
j'avais des vues d'ambition, et je ne désire plus que ta présence; je
voulais errer sous des climats reculés, et mon coeur n'est plus citoyen
que des lieux où tu respires: tout ce qui n'est point toi s'est évanoui
de devant mes yeux.

Quand Camille m'a parlé de sa tendresse, elle a encore quelque chose à
me dire; elle croit avoir oublié ce qu'elle m'a juré mille fois. Je suis
si charmé de l'entendre, que je feins quelquefois de ne la pas croire,
pour qu'elle touche encore mon coeur: bientôt règne entre nous ce doux
silence qui est le plus tendre langage des amans.

Quand j'ai été absent de Camille, je veux lui rendre compte de ce que
j'ai pu voir ou entendre. De quoi m'entretiens-tu? me dit-elle:
parle-moi de nos amours; ou, si tu n'as rien pensé, si tu n'as rien à me
dire, cruel, laisse-moi parler.

Quelquefois elle me dit en m'embrassant: Tu es triste. Il est vrai, lui
dis-je; mais la tristesse des amans est délicieuse; je sens couler mes
larmes, et je ne sais pourquoi, car tu m'aimes; je n'ai point de sujet
de me plaindre, et je me plains: ne me retire point de la langueur où je
suis; laisse-moi soupirer en même temps mes peines et mes plaisirs.

Dans les transports de l'amour, mon âme est trop agitée; elle est
entraînée vers son bonheur sans en jouir: au lieu qu'à présent je goûte
ma tristesse même. N'essuie point mes larmes: qu'importe que je pleure,
puisque je suis heureux?

Quelquefois Camille me dit: Aime-moi. Oui, je t'aime. Mais comment
m'aimes-tu? Hélas! lui dis-je, je t'aime comme je t'aimais: car je ne
puis comparer l'amour que j'ai pour toi qu'à celui que j'ai eu pour
toi-même.

J'entends louer Camille par tous ceux qui la connaissent: ces louanges
me touchent comme si elles m'étaient personnelles, et j'en suis plus
flatté qu'elle-même.

Quand il y a quelqu'un avec nous, elle parle avec tant d'esprit, que je
suis enchanté de ses moindres paroles; mais j'aimerais encore mieux
qu'elle ne dît rien.

Quand elle fait des amitiés à quelqu'un, je voudrais être celui à qui
elle fait des amitiés, quand tout à coup je fais réflexion que je ne
serais point aimé d'elle.

Prends garde, Camille, aux impostures des amans. Ils te diront qu'ils
t'aiment: et ils diront vrai; ils te diront qu'ils t'aiment autant que
moi: mais je jure par les dieux que je t'aime davantage.

Quand je l'aperçois de loin, mon esprit s'égare: elle approche, et mon
coeur s'agite: j'arrive auprès d'elle, et il semble que mon âme veut me
quitter, que cette âme est à Camille, et qu'elle va l'animer.

Quelquefois je veux lui dérober une faveur; elle me la refuse, et dans
un instant elle m'en accorde une autre. Ce n'est point un artifice:
combattue par sa pudeur et son amour, elle voudrait me tout refuser,
elle voudrait pouvoir me tout accorder.

Elle me dit: Ne vous suffit-il pas que je vous aime? Que pouvez-vous
désirer après mon coeur? Je désire, lui dis-je, que tu fasses pour moi
une faute que l'amour fait faire, et que le grand amour justifie.

Camille, si je cesse un jour de t'aimer, puisse la Parque se tromper, et
prendre ce jour pour le dernier de mes jours! Puisse-t-elle effacer le
reste d'une vie que je trouverais déplorable, quand je me souviendrais
des plaisirs que j'ai eus en aimant!

Aristée soupira et se tut; et je vis bien qu'il ne cessa de parler de
Camille que pour penser à elle.



[Illustration]

SIXIÈME CHANT.


Pendant que nous parlions de nos amours, nous nous égarâmes; et, après
avoir erré long-temps, nous entrâmes dans une grande prairie. Nous fûmes
conduits, par un chemin de fleurs, au pied d'un rocher affreux. Nous
vîmes un antre obscur; nous y entrâmes, croyant que c'était la demeure
de quelque mortel. Ô dieux! qui aurait pensé que ce lieu eût été si
funeste? À peine y eus-je mis le pied, que tout mon corps frémit, mes
cheveux se dressèrent sur la tête. Une main invisible m'entraînait dans
ce fatal séjour: à mesure que mon coeur s'agitait, il cherchait à
s'agiter encore. Ami, m'écriai-je, entrons plus avant, dussions-nous
voir augmenter nos peines. J'avance dans ce lieu où jamais le soleil
n'entra, et que les vents n'agitèrent jamais. J'y vis la Jalousie. Son
aspect était plus sombre que terrible: la Pâleur, la Tristesse, le
Silence, l'entouraient, et les Ennuis volaient autour d'elle. Elle
souffla sur nous, elle nous mit la main sur le coeur, elle nous frappa
sur la tête; et nous ne vîmes, nous n'imaginâmes plus que des monstres.
Entrez plus avant, nous dit-elle, malheureux mortels; allez trouver une
déesse plus puissante que moi. Nous vîmes une affreuse divinité, à la
lueur des langues enflammées des serpens qui sifflaient sur sa tête;
c'était la Fureur. Elle détacha un de ses serpens, et le jeta sur moi:
je voulus le prendre; déjà, sans que je l'eusse senti, il s'était glissé
dans mon coeur. Je restai un moment comme stupide; mais, dès que le
poison se fut répandu dans mes veines, je crus être au milieu des
enfers: mon âme fut embrasée, et, dans sa violence, tout mon corps la
contenait à peine: j'étais si agité, qu'il me semblait que je tournais
sous le fouet des Furies. Nous nous abandonnâmes à nos transports; nous
fîmes cent fois le tour de cet antre épouvantable: nous allions de la
Jalousie à la Fureur, et de la Fureur à la Jalousie: nous criions,
Thémire! nous criions, Camille! Si Thémire ou Camille était venue, nous
l'aurions déchirée de nos propres mains.

Enfin nous trouvâmes la lumière du jour; elle nous parut importune, et
nous regrettâmes presque l'antre affreux que nous avions quitté. Nous
tombâmes de lassitude; et ce repos même nous parut insupportable. Nos
yeux nous refusèrent des larmes, et notre coeur ne put plus former de
soupirs.

Je fus pourtant un moment tranquille: le sommeil commençait à verser sur
moi ses doux pavots. Ô dieux! ce sommeil même devint cruel. J'y voyais
des images plus terribles pour moi que les pâles ombres: je me
réveillais à chaque instant sur une infidélité de Thémire; je la
voyais... Non, je n'ose encore le dire; et ce que j'imaginais seulement
pendant la veille, je le trouvais réel dans les horreurs de cet affreux
sommeil.

Il faudra donc, dis-je en me levant, que je fuie également les ténèbres
et la lumière! Thémire, la cruelle Thémire m'agite comme les furies. Qui
l'eût cru, que mon bonheur serait de l'oublier pour jamais!

Un accès de fureur me reprit: Ami, m'écriai-je, lève-toi. Allons
exterminer les troupeaux qui paissent dans cette prairie: poursuivons
ces bergers dont les amours sont si paisibles. Mais non: je vois de loin
un temple; c'est peut-être celui de l'Amour: allons le détruire, allons
briser sa statue, et lui rendre nos fureurs redoutables. Nous courûmes,
et il semblait que l'ardeur de commettre un crime nous donnât des forces
nouvelles: nous traversâmes les bois, les prés, les guérets; nous ne
fûmes pas arrêtés un instant: une colline s'élevait en vain, nous y
montâmes; nous entrâmes dans le temple: il était consacré à Bacchus. Que
la puissance des dieux est grande! Notre fureur fut aussitôt calmée.
Nous nous regardâmes, et nous vîmes avec surprise le désordre où nous
étions.

Grand Dieu! m'écriai-je, je te rends moins grâces d'avoir apaisé ma
fureur, que de m'avoir épargné un grand crime. Et, m'approchant de la
prêtresse: Nous sommes aimés du dieu que vous servez; il vient de calmer
les transports dont nous étions agités: à peine sommes-nous entrés dans
ce lieu, que nous avons senti sa faveur présente; nous voulons lui faire
un sacrifice. Daignez l'offrir pour nous, divine prêtresse. J'allai
chercher une victime, et je l'apportai à ses pieds.

Pendant que la prêtresse se préparait à donner le coup mortel, Aristée
prononça ces paroles: Divin Bacchus, tu aimes à voir la joie sur le
visage des hommes; nos plaisirs sont un culte pour toi, et tu ne veux
être adoré que par les mortels les plus heureux.

Quelquefois tu égares doucement notre raison; mais, quand quelque
divinité cruelle nous l'a ôtée, il n'y a que toi qui puisses nous la
rendre.

La noire Jalousie tient l'Amour sous son esclavage; mais tu lui ôtes
l'empire qu'elle prend sur nos coeurs, et tu la fais rentrer dans sa
demeure affreuse.

Après que le sacrifice fut fait, tout le peuple s'assembla autour de
nous; et je racontai à la prêtresse comment nous avions été tourmentés
dans la demeure de la Jalousie. Et tout à coup nous entendîmes un grand
bruit, et un mélange confus de voix et d'instrumens de musique. Nous
sortîmes du temple, et nous vîmes arriver une troupe de Bacchantes qui
frappaient la terre de leurs thyrses, criant à haute voix: Evohé! Le
vieux Silène suivait, monté sur son âne: sa tête semblait chercher la
terre; et, sitôt qu'on abandonnait son corps, il se balançait comme par
mesure. La troupe avait le visage barbouillé de lie. Pan paraissait
ensuite avec sa flûte, et les Satyres entouraient leur roi. La joie
régnait avec le désordre; une folie aimable mêlait ensemble les jeux,
les railleries, les danses, les chansons. Enfin je vis Bacchus: il était
sur son char traîné par des tigres, tel que le Gange le vit au bout de
l'univers, portant partout la joie et la victoire.

À ses côtés était la belle Ariane. Princesse, vous vous plaigniez encore
de l'infidélité de Thésée, lorsque le dieu prit votre couronne et la
plaça dans le ciel. Il essuya vos larmes. Si vous n'aviez pas cessé de
pleurer, vous auriez rendu un dieu plus malheureux que vous, qui n'étiez
qu'une mortelle. Il vous dit: Aimez-moi. Thésée fuit; ne vous souvenez
plus de son amour; oubliez jusqu'à sa perfidie. Je vous rends immortelle
pour vous aimer toujours.

Je vis Bacchus descendre de son char; je vis descendre Ariane: elle
entra dans le temple. Aimable dieu, s'écria-t-elle, restons dans ces
lieux, et soupirons-y nos amours. Faisons jouir ce doux climat d'une
joie éternelle. C'est auprès de ces lieux que la reine des coeurs a posé
son empire: que le dieu de la joie règne auprès d'elle, et augmente le
bonheur de ces peuples déjà si fortunés.

Pour moi, grand dieu, je sens déjà que je t'aime davantage. Quoi! tu
pourrais quelque jour me paraître encore plus aimable! Il n'y a que les
immortels qui puissent aimer à l'excès, et aimer toujours davantage; il
n'y a qu'eux qui obtiennent plus qu'ils n'espèrent, et qui sont plus
bornés quand ils désirent que quand ils jouissent.

Tu seras ici mes éternelles amours. Dans le ciel, on n'est occupé que de
sa gloire; ce n'est que sur la terre et dans les lieux champêtres que
l'on sait aimer. Et pendant que cette troupe se livrera à une joie
insensée, ma joie, mes soupirs, et mes larmes même, te rediront sans
cesse mes amours.

Le dieu sourit à Ariane; il la mena dans le sanctuaire. La joie s'empara
de nos coeurs: nous sentîmes une émotion divine. Saisis des égaremens de
Silène et des transports des Bacchantes, nous prîmes un thyrse, et nous
nous mêlâmes dans les danses et dans les concerts.



[Illustration]

SEPTIÈME CHANT.


Nous quittâmes les lieux consacrés à Bacchus; mais bientôt nous crûmes
sentir que nos maux n'avaient été que suspendus. Il est vrai que nous
n'avions point cette fureur qui nous avait agités; mais la sombre
tristesse avait saisi notre âme, et nous étions dévorés de soupçons et
d'inquiétudes.

Il nous semblait que les cruelles déesses ne nous avaient agités que
pour nous faire pressentir des malheurs auxquels nous étions destinés.

Quelquefois nous regrettions le temple de Bacchus; bientôt nous étions
entraînés vers celui de Gnide: nous voulions voir Thémire et Camille,
ces objets puissans de notre amour et de notre jalousie.

Mais nous n'avions aucune de ces douceurs que l'on a coutume de sentir
lorsque, sur le point de revoir ce qu'on aime, l'âme est déjà ravie, et
semble goûter d'avance tout le bonheur qu'elle se promet.

Peut-être, dit Aristée, que je trouverai le berger Lycas avec Camille;
que sais-je s'il ne lui parle pas dans ce moment? Ô dieux! l'infidèle
prend plaisir à l'entendre!

On disait l'autre jour, repris-je, que Thyrsis, qui a tant aimé Thémire,
devait arriver à Gnide; il l'a aimée, sans doute qu'il l'aime encore: il
faudra que je dispute un coeur que je croyais tout à moi.

L'autre jour Lycas chantait ma Camille: que j'étais insensé! j'étais
ravi de l'entendre louer.

Je me souviens que Thyrsis porta à ma Thémire des fleurs nouvelles:
malheureux que je suis! elle les a mises sur son sein! C'est un présent
de Thyrsis, disait-elle. Ah! j'aurais dû les arracher, et les fouler à
mes pieds.

Il n'y a pas long-temps que j'allais avec Camille faire à Vénus un
sacrifice de deux tourterelles; elles m'échappèrent, et s'envolèrent
dans les airs.

J'avais écrit sur des arbres mon nom avec celui de Thémire, j'avais
écrit mes amours: je les lisais et relisais sans cesse; un matin je les
trouvai effacés.

Camille, ne désespère point un malheureux qui t'aime: l'amour qu'on
irrite peut avoir tous les effets de la haine.

Le premier Gnidien qui regardera ma Thémire, je le poursuivrai jusque
dans le temple, et je le punirai, fût-il aux pieds de Vénus.

Cependant nous arrivâmes près de l'antre sacré où la déesse rend ses
oracles. Le peuple était comme les flots de la mer agitée: ceux-ci
venaient d'entendre, les autres allaient chercher leur réponse.

Nous entrâmes dans la foule; je perdis l'heureux Aristée. Déjà il avait
embrassé sa Camille; et moi je cherchais encore ma Thémire.

Je la trouvai enfin. Je sentis ma jalousie redoubler à sa vue, je sentis
renaître mes premières fureurs. Mais elle me regarda, et je devins
tranquille. C'est ainsi que les dieux renvoient les Furies, lorsqu'elles
sortent des enfers.

Ô dieux! me dit-elle, que tu m'as coûté de larmes! Trois fois le soleil
a parcouru sa carrière; je craignais de t'avoir perdu pour jamais: cette
parole me fait trembler. J'ai été consulter l'oracle. Je n'ai point
demandé si tu m'aimais; hélas! je ne voulais que savoir si tu vivais
encore. Vénus vient de me répondre que tu m'aimes toujours.

Excuse, lui dis-je, un infortuné qui t'aurait haïe, si son âme en était
capable. Les dieux, dans les mains desquels je suis, peuvent me faire
perdre la raison: ces dieux, Thémire, ne peuvent pas m'ôter mon amour.

La cruelle Jalousie m'a agité, comme dans le Tartare on tourmente les
ombres criminelles. J'en tire cet avantage, que je sens mieux le bonheur
qu'il y a d'être aimé de toi, après l'affreuse situation où m'a mis la
crainte de te perdre.

Viens donc avec moi, viens dans ce bois solitaire: il faut qu'à force
d'aimer j'expie les crimes que j'ai faits. C'est un grand crime,
Thémire, de te croire infidèle.

Jamais les bois de l'Élysée, que les dieux ont faits exprès pour la
tranquillité des ombres qu'ils chérissent; jamais les forêts de Dodone,
qui parlent aux humains de leur félicité future; ni les jardins des
Hespérides, dont les arbres se courbent sous le poids de l'or qui
compose leurs fruits, ne furent plus charmans que ce bocage enchanté par
la présence de Thémire.

Je me souviens qu'un Satyre, qui suivait une Nymphe qui fuyait tout
éplorée, nous vit, et s'arrêta. Heureux amans! s'écria-t-il, vos yeux
savent s'entendre et se répondre; vos soupirs sont payés par des
soupirs! Mais moi, je passe ma vie sur les traces d'une bergère
farouche; malheureux pendant que je la poursuis, plus malheureux encore
lorsque je l'ai atteinte.

Une jeune Nymphe, seule dans ce bois, nous aperçut et soupira. Non,
dit-elle, ce n'est que pour augmenter mes tourmens, que le cruel Amour
me fait voir un amant si tendre.

Nous trouvâmes Apollon assis auprès d'une fontaine. Il avait suivi
Diane, qu'un daim timide avait menée dans ces bois. Je le reconnus à ses
blonds cheveux, et à la troupe immortelle qui était autour de lui. Il
accordait sa lyre; elle attire les rochers, les arbres la suivent, les
lions restent immobiles. Mais nous entrâmes plus avant dans les forêts,
appelés en vain par cette divine harmonie.

Où croyez-vous que je trouvai l'Amour? Je le trouvai sur les lèvres de
Thémire; je le trouvai ensuite sur son sein; il s'était sauvé à ses
pieds: je l'y trouvai encore; il se cacha sous ses genoux: je le suivis,
et je l'aurais toujours suivi, si Thémire toute en pleurs, Thémire
irritée ne m'eût arrêté. Il était à sa dernière retraite: elle est si
charmante, qu'il ne saurait la quitter. C'est ainsi qu'une tendre
fauvette, que la crainte et l'amour retiennent sur ses petits, reste
immobile sous la main avide qui s'approche, et ne peut consentir à les
abandonner.

Malheureux que je suis! Thémire écouta mes plaintes, elle n'en fut point
attendrie: elle entendit mes prières, elle devint plus sévère. Enfin je
fus téméraire: elle s'indigna; je tremblai: elle me parut fâchée; je
pleurai: elle me rebuta; je tombai, et je sentis que mes soupirs
allaient être mes derniers soupirs, si Thémire n'avait mis la main sur
mon coeur, et n'y eût rappelé la vie.

Non, dit-elle, je ne suis pas si cruelle que toi; car je n'ai jamais
voulu te faire mourir, et tu veux m'entraîner dans la nuit du tombeau.
Ouvre ces yeux mourans, si tu ne veux que les miens se ferment pour
jamais.

Elle m'embrassa: je reçus ma grâce, hélas! sans espérance de devenir
coupable.



CÉPHISE ET L'AMOUR.



  _Comme cette Pièce m'a paru être du même auteur, j'ai cru devoir la
  traduire et la mettre ici._



Un jour que j'errais dans les bois d'Idalie avec la jeune Céphise, je
trouvai l'Amour qui dormait couché sur des fleurs, et couvert par
quelques branches de myrte qui cédaient doucement aux haleines des
Zéphyrs. Les Jeux et les Ris, qui le suivent toujours, étaient allés
folâtrer loin de lui: il était seul. J'avais l'Amour en mon pouvoir; son
arc et son carquois étaient à ses côtés; et, si j'avais voulu, j'aurais
volé les armes de l'Amour. Céphise prit l'arc du plus grand des dieux:
elle y mit un trait sans que je m'en aperçusse, et le lança contre moi.
Je lui dis en souriant: Prends-en un second; fais-moi une autre
blessure; celle-ci est trop douce. Elle voulut ajuster un autre trait;
il lui tomba sur le pied, et elle cria doucement: c'était le trait le
plus pesant qui fût dans le carquois de l'Amour. Elle le reprit, le fit
voler; il me frappa, je me baissai. Ah! Céphise, tu veux donc me faire
mourir? Elle s'approcha de l'Amour. Il dort profondément, dit-elle; il
s'est fatigué à lancer ses traits. Il faut cueillir des fleurs pour lui
lier les pieds et les mains. Ah! je n'y puis consentir; car il nous a
toujours favorisés. Je vais donc, dit-elle, prendre ses armes, et lui
tirer une flèche de toute ma force. Mais il se réveillera, lui dis-je.
Eh bien! qu'il se réveille: que pourra-t-il faire que nous blesser
davantage? Non, non, laissons-le dormir; nous resterons auprès de lui,
et nous en serons plus enflammés.

Céphise prit alors des feuilles de myrtes et de roses. Je veux,
dit-elle, en couvrir l'Amour. Les Jeux et les Ris le chercheront, et ne
pourront plus le trouver. Elle les jeta sur lui, et elle riait de voir
le petit dieu presque enseveli. Mais à quoi m'amusé-je? dit-elle. Il
faut lui couper les ailes, afin qu'il n'y ait plus sur la terre d'hommes
volages; car ce dieu va de coeur en coeur, et porte partout
l'inconstance. Elle prit ses ciseaux, s'assit; et, tenant d'une main le
bout des ailes dorées de l'Amour, je sentis mon coeur frappé de crainte.
Arrête, Céphise! Elle ne m'entendit pas. Elle coupa le sommet des ailes
de l'Amour, laissa ses ciseaux, et s'enfuit.

Lorsqu'il se fut réveillé, il voulut voler; et il sentit un poids qu'il
ne connaissait pas. Il vit sur les fleurs le bout de ses ailes; il se
mit à pleurer. Jupiter, qui l'aperçut du haut de l'Olympe, lui envoya un
nuage qui le porta dans le palais de Gnide, et le posa sur le sein de
Vénus. Ma mère, dit-il, je battais de mes ailes sur votre sein; on me
les a coupées: que vais-je devenir? Mon fils, dit la belle Cypris, ne
pleurez point; restez sur mon sein, ne bougez pas; la chaleur va les
faire renaître. Ne voyez-vous pas qu'elles sont plus grandes?
Embrassez-moi: elles croissent: vous les aurez bientôt comme vous les
aviez; j'en vois déjà le sommet qui se dore: dans un moment... C'est
assez; volez, volez, mon fils. Oui, dit-il, je vais me hasarder. Il
s'envola; il se reposa auprès de Vénus, et revint d'abord sur son sein.
Il reprit l'essor; il alla se reposer un peu plus loin, et revint encore
sur le sein de Vénus. Il l'embrassa: elle lui sourit; il l'embrassa
encore, et badina avec elle; et enfin il s'éleva dans les airs, d'où il
règne sur toute la nature.

L'Amour, pour se venger de Céphise, l'a rendue la plus volage de toutes
les belles; il la fait brûler chaque jour d'une nouvelle flamme. Elle
m'a aimé; elle a aimé Daphnis, et elle aime aujourd'hui Cléon. Cruel
Amour, c'est moi que vous punissez! Je veux bien porter la peine de son
crime; mais n'auriez-vous point d'autres tourmens à me faire souffrir?



FIN.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le temple de Gnide" ***

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