Home
  By Author [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Title [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Language
all Classics books content using ISYS

Download this book: [ ASCII | HTML | PDF ]

Look for this book on Amazon


We have new books nearly every day.
If you would like a news letter once a week or once a month
fill out this form and we will give you a summary of the books for that week or month by email.

Title: Scènes de la vie de bohème
Author: Murger, Henry, 1822-1861
Language: French
As this book started as an ASCII text book there are no pictures available.
Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Scènes de la vie de bohème" ***

This book is indexed by ISYS Web Indexing system to allow the reader find any word or number within the document.



generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



Note du transcripteur: Cette oeuvre, adaptée en pièce de théâtre en
1849, et en livre en 1851, est aussi à l'origine de deux opéras (avec
libretti en Italien): «La Bohème» de Ruggero Leoncavallo (1897) et le
mieux connu, «La Bohème» de Giacomo Puccini (1896).



Scènes de la vie de bohème

Henry Murger

M. Levy

1869



PREFACE


Les bohèmes dont il est question dans ce livre n'ont aucun rapport avec
les bohèmes dont les dramaturges du boulevard ont fait les synonymes de
filous et d'assassins. Ils ne se recrutent pas davantage parmi les
montreurs d'ours, les avaleurs de sabres, les marchands de chaînes de
sûreté, les professeurs d'_à tout coup l'on gagne,_ les négociants des
bas-fonds de l'agio, et mille autres industriels mystérieux et vagues
dont la principale industrie est de n'en point avoir, et qui sont
toujours prêts à tout faire, excepté le bien.

La Bohème dont il s'agit dans ce livre n'est point une race née
d'aujourd'hui, elle a existé de tout temps et partout, et peut
revendiquer d'illustres origines. Dans l'antiquité grecque, sans
remonter plus haut dans cette généalogie, exista un bohème célèbre qui,
en vivant au hasard du jour le jour parcourait les campagnes de l'Ionie
florissante en mangeant le pain de l'aumône, et s'arrêtait le soir pour
suspendre au foyer de l'hospitalité la lyre harmonieuse qui avait chanté
les _Amours d'Hélène_ et la _Chute de Troie_. En descendant l'échelle
des âges, la Bohème moderne retrouve des aïeux dans toutes les époques
artistiques et littéraires. Au moyen âge elle continue la tradition
homérique avec les ménestrels et les improvisateurs, les enfants du gai
savoir, tous les vagabonds mélodieux des campagnes de la Touraine;
toutes les muses errantes qui, portant sur le dos la besace du
nécessiteux et la harpe du trouvère, traversaient, en chantant, les
plaines du beau pays, où devait fleurir l'églantine de Clémence Isaure.

À l'époque qui sert de transition entre les temps chevaleresques et
l'aurore de la renaissance, la Bohème continue à courir tous les chemins
du royaume, et déjà un peu les rues de Paris. C'est maître Pierre
Gringoire, l'ami des truands et l'ennemi du jeûne; maigre et affamé
comme peut l'être un homme dont l'existence n'est qu'un long carême, il
bat le pavé de la ville, le nez au vent tel qu'un chien qui lève,
flairant l'odeur des cuisines et des rôtisseries; ses yeux pleins de
convoitises gloutonnes, font maigrir, rien qu'en les regardant, les
jambons pendus aux crochets des charcutiers, tandis qu'il fait sonner,
dans son imagination, et non dans ses poches, hélas! Les dix écus que
lui ont promis messieurs les échevins en payement de la _très-pieuse et
dévote sotie_ qu'il a composée pour le théâtre de la salle du palais de
justice. À côté de ce profil dolent et mélancolique de l'amoureux
d'Esméralda, les chroniques de la Bohème peuvent évoquer un compagnon
d'humeur moins ascétique et de figure plus réjouie; c'est maître
François Villon, l'amant de _la belle qui fut haultmière_. Poète et
vagabond par excellence, celui-là! Et dont la poésie, largement
imaginée, sans doute à cause de ces pressentiments que les anciens
attribuent à leurs _vates_, était sans cesse poursuivie par une
singulière préoccupation de la potence, où ledit Villon faillit un jour
être cravaté de chanvre pour avoir voulu regarder de trop près la
couleur des écus du roi. Ce même Villon, qui avait plus d'une fois
essoufflé la maréchaussée lancée à ses trousses, cet hôte tapageur des
bouges de la rue Pierre-Lescot, ce pique-assiette de la cour du duc
d'Égypte, ce Salvator Rosa de la poésie, a rimé des élégies dont le
sentiment navré et l'accent sincère émeuvent les plus impitoyables, et
font qu'ils oublient le malandrin, le vagabond, et le débauché, devant
cette muse toute ruisselante de ses propres larmes.

Au reste, parmi tous ceux dont l'oeuvre peu connue n'a été fréquentée
que des gens pour qui la littérature française ne commence pas seulement
le jour où «Malherbe vint,» François Villon a eu l'honneur d'être un des
plus dévalisés, même par les gros bonnets du parnasse moderne. On s'est
précipité sur le champ du pauvre et on a battu monnaie de gloire avec
son humble trésor. Il est telle ballade écrite au coin de la borne et
sous la gouttière, un jour de froidure, par le rapsode bohème; telles
stances amoureuses improvisées dans le taudis où _la belle qui fut
haultmière_ détachait à tout venant sa ceinture dorée, qui aujourd'hui,
métamorphosées en galanteries de beau lieu flairant le musc et l'ambre,
figurent dans l'album armorié d'une Chloris aristocratique.

Mais voici le grand siècle de la renaissance qui s'ouvre. Michel-Ange
gravit les échafauds de la Sixtine et regarde d'un air soucieux le jeune
Raphaël qui monte l'escalier du Vatican, portant sous son bras les
cartons des loges. Benvenuto médite son _Persée_, Ghiberti cisèle les
portes du baptistère en même temps que Donatello dresse ses marbres sur
les ponts de l'Arno; et pendant que la cité des Médicis lutte de
chefs-d'oeuvre avec la ville de Léon X et de Jules II, Titien et
Véronèse illustrent la cité des doges; Saint-Marc lutte avec
Saint-Pierre.

Cette fièvre de génie, qui vient d'éclater tout à coup dans la péninsule
italienne avec une violence épidémique, répand sa glorieuse contagion
dans toute l'Europe. L'art, rival de Dieu, marche l'égal des rois.
Charles-Quint s'incline pour ramasser le pinceau du Titien, et François
Ier fait antichambre dans l'imprimerie où Étienne Dolet corrige
peut-être les épreuves de _Pantagruel_.

Au milieu de cette résurrection de l'intelligence, la Bohème continue
comme par le passé à chercher, suivant l'expression de Balzac, la pâte
et la niche. Clément Marot, devenu le familier des antichambres du
Louvre, devient, avant même qu'elle eût été favorite d'un roi, le favori
de cette belle Diane dont le sourire illumina trois règnes. Du boudoir
de Diane De Poitiers, la muse infidèle du poëte passe dans celui de
Marguerite De Valois, faveur dangereuse que Marot paya par la prison.
Presque à la même époque, un autre bohème, dont l'enfance avait été, sur
la plage de Sorrente, caressée par les baisers d'une muse épique, Le
Tasse, entrait à la cour du duc de Ferrare comme Marot à celle de
François Ier; mais, moins heureux que l'amant de Diane et de Marguerite,
l'auteur de la _Jérusalem_ payait de sa raison et de la perte de son
génie l'audace de son amour pour une fille de la maison d'Este.

Les guerres religieuses et les orages politiques qui signalèrent en
France l'arrivée des Médicis n'arrêtent point l'essor de l'art. Au
moment où une balle atteignait, sur les échafauds des _Innocents_, Jean
Goujon, qui venait de retrouver le ciseau païen de Phidias, Ronsard
retrouvait la lyre de Pindare, et fondait, aidé de sa pléiade, la grande
école lyrique française. À cette école du _renouveau_ succéda la
réaction de Malherbe et des siens, qui chassèrent de la langue toutes
les grâces exotiques que leurs prédécesseurs avaient essayé de
nationaliser sur le pernasse. Ce fut un bohème, Mathurin Régnier, qui
défendit un des derniers les boulevards de la poésie lyrique attaquée
par la phalange des rhéteurs et des grammairiens qui déclaraient
Rabelais barbare et Montaigne obscur. Ce fut ce même Mathurin Régnier le
cynique qui, rajoutant des noeuds au fouet satirique d'Horace, s'écriait
indigné en voyant les moeurs de son époque:

    L'honneur est un vieux saint que l'on ne chôme plus.

Au dix-septième siècle le dénombrement de la Bohème contient une partie
des noms de la littérature de Louis XIII et de Louis XIV; elle compte
des membres parmi les beaux esprits de l'hôtel Rambouillet, où elle
collabore à la _Guirlande de Julie_; elle a ses entrées au palais
Cardinal, où elle collabore à la tragédie de _Marianne_ avec le
poëte-ministre, qui fut le Robespierre de la monarchie. Elle jonche de
madrigaux la ruelle de Marion Delorme et courtise Ninon sous les arbres
de la Place Royale; elle déjeune le matin à la taverne des _Goinfres_ ou
de _l'Épée-Royale_, et soupe le soir à la table du duc de Joyeuse; elle
se bat en duel sous les réverbères pour le sonnet d'Uranie contre le
sonnet de Job. La Bohème fait l'amour, la guerre et même de la
diplomatie; et sur ses vieux jours, lasse des aventures, elle met en
poëme le vieux et le nouveau testament, émarge sur toutes les feuilles
de bénéfices, et, bien nourrie de grasses prébendes, va s'asseoir sur un
siége épiscopal ou sur un fauteuil de l'académie, fondée par l'un des
siens.

Ce fut dans la transition du seizième au dix-huitième siècle que
parurent ces deux fiers génies que chacune des nations où ils vécurent
opposent l'un à l'autre dans leurs luttes de rivalité littéraire Molière
et Shakspeare: ces illustres bohémiens dont la destinée offre tant de
rapprochements.

Les noms les plus célèbres de la littérature du dix-huitième siècle se
retrouvent aussi dans les archives de la Bohème, qui, parmi les glorieux
de cette époque, peut citer Jean-Jacques et d'Alembert, l'enfant-trouvé
du parvis notre-dame, et, parmi les obscurs, Malfilâtre et Gilbert; deux
réputations surfaites: car l'inspiration de l'un n'était que le pâle
reflet du pâle lyrisme de Jean-Baptiste Rousseau, et l'inspiration de
l'autre, que le mélange d'une impuissance orgueilleuse alliée avec une
haine qui n'avait même point l'excuse de l'initiative et de la
sincérité, puisqu'elle n'était que l'instrument payé des rancunes et des
colères d'un parti.

Nous avons clos à cette époque ce rapide résumé de la Bohème en ses
différents âges; prolégomènes semés de noms illustres que nous avons
placés à dessein en tête de ce livre, pour mettre en garde le lecteur
contre toute application fausse qu'il pourrait faire préventivement en
rencontrant ce nom de bohèmes, donné longtemps à des classes d'avec
lesquelles tiennent à honneur de différencier celle dont nous avons
essayé de retracer les moeurs et le langage.

Aujourd'hui comme autrefois, tout homme qui entre dans les arts, sans
autre moyen d'existence que l'art lui-même, sera forcé de passer par les
sentiers de la Bohème. La plupart des contemporains qui étalent les plus
beaux blasons de l'art ont été des bohémiens; et, dans leur gloire calme
et prospère, ils se rappellent souvent, en le regrettant peut-être, le
temps où, gravissant la verte colline de la jeunesse, ils n'avaient
d'autre fortune, au soleil de leurs vingt ans, que le courage, qui est
la vertu des jeunes, et que l'espérance, qui est le million des pauvres.

Pour le lecteur inquiet, pour le bourgeois timoré, pour tous ceux qui ne
trouvent jamais trop de points sur les _i_ d'une définition, nous
répéterons en forme d'axiome:

«La Bohème, c'est le stage de la vie artistique; c'est la préface de
l'Académie, de l'Hôtel-Dieu ou de la Morgue.»

Nous ajouterons que la Bohème n'existe et n'est possible qu'à Paris.

Comme tout état social, la Bohème comporte des nuances différentes, des
genres divers qui se subdivisent eux-mêmes et dont il ne sera pas
inutile d'établir la classification.

Nous commencerons par la Bohème ignorée, la plus nombreuse. Elle se
compose de la grande famille des artistes pauvres, fatalement condamnés
à la loi de l'incognito, parce qu'ils ne savent pas ou ne peuvent pas
trouver un coin de publicité pour attester leur existence dans l'art,
et, par ce qu'ils sont déjà, prouver ce qu'ils pourraient être un jour.
Ceux-là, c'est la race des obstinés rêveurs pour qui l'art est demeuré
une foi et non un métier; gens enthousiastes, convaincus, à qui la vue
d'un chef-d'oeuvre suffit pour donner la fièvre, et dont le coeur loyal
bat hautement devant tout ce qui est beau, sans demander le nom du
maître et de l'école. Cette bohème-là se recrute parmi ces jeunes gens
dont on dit qu'ils donnent des espérances, et parmi ceux qui réalisent
les espérances données, mais qui, par insouciance, par timidité, ou par
ignorance de la vie pratique, s'imaginent que tout est dit quand
l'oeuvre est terminée, et attendent que l'admiration publique et la
fortune entrent chez eux par escalade et avec effraction. Ils vivent
pour ainsi dire en marge de la société, dans l'isolement et dans
l'inertie. Pétrifiés dans l'art, ils prennent à la lettre exacte les
symboles du dithyrambe académique qui placent une auréole sur le front
des poëtes, et, persuadés qu'ils flamboient dans leur ombre, ils
attendent qu'on les viennent trouver. Nous avons autrefois connu une
petite école composée de ces types si étranges, qu'on a peine à croire à
leur existence; ils s'appelaient les disciples de _l'art pour l'art_.
Selon ces naïfs, l'art pour l'art consistait à se diviniser entre eux, à
ne point aider le hasard qui ne savait même pas leur adresse, et à
attendre que les piédestaux vinssent se placer sous leurs pas.

C'est, comme on le voit, le stoïcisme du ridicule. Eh bien, nous
l'affirmons encore une fois pour être cru, il existe au sein de la
Bohème ignorée des êtres semblables dont la misère excite une pitié
sympathique sur laquelle le bon sens vous force à revenir; car si vous
leur faites observer tranquillement que nous sommes au dix-neuvième
siècle, que la pièce de cent sous est impératrice de l'humanité, et que
les bottes ne tombent pas toutes vernies du ciel, ils vous tournent le
dos et vous appellent bourgeois.

Au reste, ils sont logiques dans leur héroïsme insensé; ils ne poussent
ni cris ni plaintes, et subissent passivement la destinée obscure et
rigoureuse qu'ils se font eux-mêmes. Ils meurent pour la plupart,
décimés par cette maladie à qui la science n'ose pas donner son
véritable nom, la misère. S'ils le voulaient cependant, beaucoup
pourraient échapper à ce dénoûment fatal qui vient brusquement clore
leur vie à un âge où d'ordinaire la vie ne fait que commencer. Il leur
suffirait pour cela de quelques concessions faites aux dures lois de la
nécessité, c'est-à-dire de savoir dédoubler leur nature, d'avoir en eux
deux êtres: le poëte, rêvant toujours sur les hautes cimes où chante le
choeur des voix inspirées; et l'homme, ouvrier de sa vie sachant se
pétrir le pain quotidien. Mais cette dualité, qui existe presque
toujours chez les natures bien trempées dont elle est un des caractères
distinctifs, ne se rencontre pas chez la plupart de ces jeunes gens que
l'orgueil, un orgueil bâtard, a rendus invulnérables à tous les conseils
de la raison. Aussi meurent-ils jeunes, laissant quelquefois après eux
une oeuvre que le monde admire plus tard, et qu'il eût sans doute
applaudie plus tôt si elle n'était pas restée invisible.

Il en est dans les luttes de l'art à peu près comme à la guerre: toute
la gloire conquise rejaillit sur le nom des chefs; l'armée se partage
pour récompenser les quelques lignes d'un ordre du jour. Quant aux
soldats frappés dans le combat, on les enterre là où ils sont tombés, et
une seule épitaphe suffit pour vingt mille morts.

De même aussi la foule, qui a toujours les yeux fixés vers ce qui
s'élève, n'abaisse jamais son regard jusqu'au monde souterrain où
luttent les obscurs travailleurs; leur existence s'achève inconnue, et,
sans avoir même quelquefois la consolation de sourire à une oeuvre
terminée, ils s'en vont de la vie ensevelis dans un linceul
d'indifférence.

Il existe dans la Bohème ignorée une autre fraction; elle se compose des
jeunes gens qu'on a trompés ou qui se sont trompés eux-mêmes. Ils
prennent une fantaisie pour une vocation, et, poussés par une fatalité
homicide, ils meurent les uns victimes d'un perpétuel accès d'orgueil,
les autres idolâtres d'une chimère.

Et ici, qu'on nous permette une courte digression. Les voies de l'art,
si encombrées et si périlleuses, malgré l'encombrement et malgré les
obstacles, sont pourtant chaque jour de plus en plus encombrées, et par
conséquent jamais la Bohème ne fut plus nombreuse.

Si on cherchait parmi toutes les raisons qui ont pu déterminer cette
affluence, on pourrait peut-être trouver celle-ci.

Beaucoup de jeunes gens ont pris au sérieux les déclamations faites à
propos des artistes et des poëtes malheureux. Les noms de Gilbert, de
Malfilâtre, de Chatterton, de Moreau, ont été trop souvent, trop
imprudemment, et surtout trop inutilement jetés en l'air. On a fait de
la tombe de ces infortunés une chaire du haut de laquelle on prêchait le
martyre de l'art et de la poésie.

    Adieu, trop inféconde terre,
    Fléaux humains, soleil glacé!
    Comme un fantôme solitaire,
    Inaperçu j'aurai passé.

Ce chant désespéré de Victor Escousse, asphyxié par l'orgueil que lui
avait inoculé un triomphe factice, est devenu un certain temps _la
Marseillaise_ des volontaires de l'art, qui allaient s'inscrire au
martyrologe de la médiocrité.

Car toutes ces funèbres apothéoses, ce _Requiem_ louangeur, ayant tout
l'attrait de l'abîme pour les esprits faibles et les vanités
ambitieuses, beaucoup, subissant cette fatale attraction, ont pensé que
la fatalité était la moitié du génie; beaucoup ont rêvé ce lit d'hôpital
où mourut Gilbert, espérant qu'ils y deviendraient poëtes comme il le
devint un quart d'heure avant de mourir, et croyant que c'était là une
étape obligée pour arriver à la gloire.

On ne saurait trop blâmer ces mensonges immoraux, ces paradoxes
meurtriers, qui détournent d'une voie où ils auraient pu réussir tant de
gens qui viennent finir misérablement dans une carrière où ils gênent
ceux à qui une vocation réelle donne seulement le droit d'entrer.

Ce sont ces prédications dangereuses, ces inutiles exaltations posthumes
qui ont créé la race ridicule des incompris, des poëtes pleurards dont
la muse a toujours les yeux rouges et les cheveux mal peignés, et toutes
les médiocrités impuissantes qui, enfermées sous l'écrou de l'inédit,
appellent la muse marâtre et l'art bourreau.

Tous les esprits vraiment puissants ont leur mot à dire et le disent en
effet tôt ou tard. Le génie ou le talent ne sont pas des accidents
imprévus dans l'humanité; ils ont une raison d'être, et par cela même ne
sauraient rester toujours dans l'obscurité; car si la foule ne va pas
au-devant d'eux, ils savent aller au-devant d'elle. Le génie, c'est le
soleil: tout le monde le voit. Le talent, c'est le diamant qui peut
rester longtemps perdu dans l'ombre, mais qui toujours est aperçu par
quelqu'un. On a donc tort de s'apitoyer aux lamentations et aux
rengaines de cette classe d'intrus et d'inutiles entrés dans l'art
malgré l'art lui-même, et qui composent dans la Bohème une catégorie
dans laquelle la paresse, la débauche et le parasitisme forment le fond
des moeurs.

_AXIOME_.

«La Bohème ignorée n'est pas un chemin, c'est un cul-de-sac.»

En effet, cette vie-là est quelque chose qui ne mène à rien. C'est une
misère abrutie, au milieu de laquelle l'intelligence s'éteint comme une
lampe dans un lieu sans air; où le coeur se pétrifie dans une
misanthropie féroce, et où les meilleures natures deviennent les pires.
Si on a le malheur d'y rester trop longtemps et de s'engager trop avant
dans cette impasse, on ne peut plus en sortir, ou on en sort par des
brèches dangereuses, et pour retomber dans une bohème voisine, dont les
moeurs appartiennent à une autre juridiction que celle de la physiologie
littéraire.

Nous citerons encore une singulière variété de bohèmes qu'on pourrait
appeler amateurs. Ceux-là ne sont pas les moins curieux. Ils trouvent la
vie de bohème une existence pleine de séductions: ne pas dîner tous les
jours, coucher à la belle étoile sous les larmes des nuits pluvieuses et
s'habiller de nankin dans le mois de décembre leur paraît le paradis de
la félicité humaine, et pour s'y introduire ils désertent, celui-ci le
foyer de la famille, celui-là l'étude conduisant à un résultat certain.
Ils tournent brusquement le dos à un avenir honorable pour aller courir
les aventures de l'existence de hasard. Mais comme les plus robustes ne
tiendraient pas à un régime qui rendrait Hercule poitrinaire, ils ne
tardent pas à quitter la partie, et, repiquant des deux vers le rôti
paternel, ils s'en retournent épouser leur petite cousine, et s'établir
notaires dans une ville de trente mille âmes; et le soir, au coin de
leur feu, ils ont la satisfaction de raconter leur _misère d'artiste_,
avec l'emphase d'un voyageur qui raconte une chasse au tigre. D'autres
s'obstinent et mettent de l'amour-propre; mais une fois qu'ils ont
épuisé les ressources du crédit que trouvent toujours les fils de
famille, ils sont plus malheureux que les vrais bohèmes, qui, n'ayant
jamais eu d'autres ressources, ont au moins celles que donne
l'intelligence. Nous avons connu un de ces bohèmes amateurs, qui, après
avoir resté trois ans dans la Bohème et s'être brouillé avec sa famille,
est mort un beau matin, et a été conduit à la fosse commune dans le
corbillard des pauvres: il avait dix mille francs de rente!

Inutile de dire que ces bohémiens-là n'ont d'aucune façon rien de commun
avec l'art, et qu'ils sont les plus obscurs parmi les plus inconnus de
la Bohème ignorée.

Nous arrivons maintenant à la vrai Bohème; à celle qui fait en partie le
sujet de ce livre. Ceux qui la composent sont vraiment les appelés de
l'art, et ont chance d'être aussi ses élus. Cette bohème-là est comme
les autres hérissée de dangers; deux gouffres la bordent de chaque côté:
la misère et le doute. Mais entre ces deux gouffres il y a du moins un
chemin menant à un but que les bohémiens peuvent toucher du regard, en
attendant qu'ils le touchent du doigt.

C'est la Bohème officielle: ainsi nommée, parce que ceux qui en font
partie ont constaté publiquement leur existence, qu'ils ont signalé leur
présence dans la vie ailleurs que sur un registre d'état civil;
qu'enfin, pour employer une expression de leur langage, leurs noms sont
sur l'affiche, qu'ils sont connus sur la place littéraire et artistique,
et que leurs produits, qui portent leur marque, y ont cours, à des prix
modérés, il est vrai.

Pour arriver à leur but, qui est parfaitement déterminé, tous les
chemins sont bons, et les bohèmes savent mettre à profit jusqu'aux
accidents de la route. Pluie ou poussière, ombre ou soleil, rien
n'arrête ces hardis aventuriers, dont tous les vices sont doublés d'une
vertu. L'esprit toujours tenu en éveil par leur ambition, qui bat la
charge devant eux et les pousse à l'assaut de l'avenir: sans relâche aux
prises avec la nécessité, leur invention, qui marche toujours mèche
allumée, fait sauter l'obstacle qu'à peine il les gêne. Leur existence
de chaque jour est une oeuvre de génie, un problème quotidien qu'ils
parviennent toujours à résoudre à l'aide d'audacieuses mathématiques.
Ces gens-là se feraient prêter de l'argent par Harpagon, et auraient
trouvé des truffes sur le radeau de la _Méduse_. Au besoin ils savent
aussi pratiquer l'abstinence avec toute la vertu d'un anachorète; mais
qu'il leur tombe un peu de fortune entre les mains, vous les voyez
aussitôt cavalcader sur les plus ruineuses fantaisies, aimant les plus
belles et les plus jeunes, buvant des meilleurs et des plus vieux, et ne
trouvant jamais assez de fenêtres par où jeter leur argent. Puis, quand
leur dernier écu est mort et enterré, ils recommencent à dîner à la
table d'hôte du hasard où leur couvert est toujours mis, et, précédés
d'une meute de ruses, braconnant dans toutes les industries qui se
rattachent à l'art, chassent du matin au soir cet animal féroce qu'on
appelle la pièce de cinq francs.

Les bohèmes savent tout, et vont partout, selon qu'ils ont des bottes
vernies ou des bottes crevées. On les rencontre un jour accoudés à la
cheminée d'un salon du monde, et le lendemain attablés sous les
tonnelles des guinguettes dansantes. Ils ne sauraient faire dix pas sur
le boulevard sans rencontrer un ami, et trente pas n'importe où sans
rencontrer un créancier.

La Bohème parle entre elle un langage particulier, emprunté aux
causeries de l'atelier, au jargon des coulisses et aux discussions des
bureaux de rédaction. Tous les éclectismes de style se donnent
rendez-vous dans cet idiome inouï, où les tournures apocalyptiques
coudoient le coq-à-l'âne, où la rusticité du dicton populaire s'allie à
des périodes extravagantes sorties du même moule où Cyrano coulait ses
tirades matamores; où le paradoxe, cet enfant gâté de la littérature
moderne, traite la raison comme on traite Cassandre dans les pantomimes;
où l'ironie a la violence des acides les plus promps, et l'adresse de
ces tireurs qui font mouche les yeux bandés; argot intelligent quoique
inintelligible pour tous ceux qui n'en ont pas la clef, et dont l'audace
dépasse celle des langues les plus libres. Ce vocabulaire de bohème est
l'enfer de la rhétorique et le paradis du néologisme.

Telle est, en résumé, cette vie de bohème, mal connue des puritains du
monde, décriée par les puritains de l'art, insultée par toutes les
médiocrités craintives et jalouses qui n'ont pas assez de clameurs, de
mensonges et de calomnies pour étouffer les voix et les noms de ceux qui
arrivent par ce vestibule de la renommée en attelant l'audace à leur
talent.

Vie de patience et de courage, où l'on ne peut lutter que revêtu d'une
forte cuirasse d'indifférence à l'épreuve des sots et des envieux, où
l'on ne doit pas, si l'on ne veut trébucher en chemin, quitter un seul
moment l'orgueil de soi-même, qui sert de bâton d'appui; vie charmante
et vie terrible, qui a ses victorieux et ses martyrs, et dans laquelle
on ne doit entrer qu'en se résignant d'avance à subir l'impitoyable loi
du _vae victis_.

_mai 1850_.

H M.



I

_COMMENT FUT INSTITUÉ LE CÉNACLE DE LA BOHÈME_


Voici comment le hasard, que les sceptiques appellent l'homme d'affaires
du bon Dieu, mit un jour en contact les individus dont l'association
fraternelle devait plus tard constituer le cénacle formé de cette
fraction de la _bohème_ que l'auteur de ce livre a essayé de faire
connaître au public.

Un matin, c'était le 8 avril, Alexandre Schaunard, qui cultivait les
deux arts libéraux de la peinture et de la musique, fut brusquement
réveillé par le carillon que lui sonnait un coq du voisinage qui lui
servait d'horloge.

--Sacrebleu! s'écria Schaunard, ma pendule à plumes avance, il n'est pas
possible qu'il soit déjà aujourd'hui.

En disant ces mots, il sauta précipitamment hors d'un meuble de son
industrieuse invention et qui, jouant le rôle de lit pendant la nuit, ce
n'est pas pour dire, mais il le jouait bien mal, remplissait pendant le
jour le rôle de tous les autres meubles, absents par suite du froid
rigoureux qui avait signalé le précédent hiver: une espèce de meuble
maître-Jacques, comme on voit.

Pour se garantir des morsures d'une bise matinale, Schaunard passa à la
hâte un jupon de satin rose semé d'étoiles en pailleté, et qui lui
servait de robe de chambre. Cet oripeau avait été, une nuit de bal
masqué, oublié chez l'artiste par une _folie_ qui avait commis celle de
se laisser prendre aux fallacieuses promesses de Schaunard, lequel,
déguisé en marquis de Mondor, faisait résonner dans ses poches les
sonorités séductrices d'une douzaine d'écus, monnaie de fantaisie,
découpée à l'emporte-pièce dans une plaque de métal, et empruntée aux
accessoires d'un théâtre.

Lorsqu'il eut vêtu sa toilette d'intérieur, l'artiste alla ouvrir sa
fenêtre et son volet. Un rayon de soleil, pareil à une flèche de
lumière, pénétra brusquement dans la chambre et le força à écarquiller
ses yeux encore voilés par les brumes du sommeil; en même temps cinq
heures sonnèrent à un clocher d'alentour.

--C'est l'aurore elle-même, murmura Schaunard; c'est étonnant. Mais,
ajouta-t-il en consultant un calendrier accroché à son mur, il n'y a pas
moins erreur. Les indications de la science affirment qu'à cette époque
de l'année, le soleil ne doit se lever qu'à cinq heures et demie; il
n'est que cinq heures, et le voilà déjà debout. Zèle coupable! cet astre
est dans son tort, je porterai plainte au bureau des longitudes.
Cependant, ajouta-t-il, il faudrait commencer à m'inquiéter un peu;
c'est bien aujourd'hui le lendemain d'hier; et comme hier était le 7, à
moins que Saturne ne marche à reculons, ce doit être aujourd'hui le 8
avril; et si j'en crois les discours de ce papier, dit Schaunard en
allant relire une formule de congé par huissier affichée à la muraille,
c'est aujourd'hui à midi précis que je dois avoir vidé ces lieux et
compté ès mains de M. Bernard, mon propriétaire, une somme de
soixante-quinze francs pour trois termes échus, et qu'il me réclame dans
une fort mauvaise écriture. J'avais, comme toujours, espéré que le
hasard se chargerait de liquider cette affaire, mais il paraîtrait qu'il
n'a pas eu le temps. Enfin, j'ai encore six heures devant moi; en les
employant bien, peut-être que... Allons... allons, en route... ajouta
Schaunard.

Il se disposait à vêtir un paletot dont l'étoffe, primitivement à longs
poils, était atteinte d'une profonde calvitie, lorsque tout à coup,
comme s'il eût été mordu par une tarentule, il se mit à exécuter dans sa
chambre une chorégraphie de sa composition qui, dans les bals publics,
lui avait souvent mérité les honneurs de la gendarmerie.

--Tiens, tiens, s'écria-t-il, c'est particulier, comme l'air du matin
vous donne des idées, il me semble que je suis sur la piste de mon air!
Voyons.

Et Schaunard, à moitié nu, alla s'asseoir devant son piano. Et après
avoir réveillé l'instrument endormi par un orageux placage d'accords, il
commença, tout en monologuant, à poursuivre sur le clavier la phrase
mélodique qu'il cherchait depuis si longtemps.

--_Do, sol, mi, do, la, si, do, ré_, boum, boum. _Fa, ré, mi, ré_. Aïe,
aïe, il est faux comme Judas, ce _ré_, fit Schaunard en frappant avec
violence sur la note aux sons douteux. Voyons le mineur... Il doit
dépeindre adroitement le chagrin d'une jeune personne qui effeuille une
marguerite blanche dans un lac bleu. Voilà une idée qui n'est pas en bas
âge. Enfin, puisque c'est la mode, et qu'on ne trouverait pas un éditeur
qui osât publier une romance où il n'y aurait pas de lac bleu, il faut
s'y conformer... _Do, sol, mi, do, la, si, do, ré;_ je ne suis pas
mécontent de ceci, ça donne assez l'idée d'une paquerette, surtout aux
gens qui sont forts en botanique. _La, si, do, ré,_ gredin de _ré_, va!
Maintenant, pour bien faire comprendre le lac bleu, il faudrait quelque
chose d'humide, d'azuré, de clair de lune, car la lune en est aussi;
tiens, mais ça vient, n'oublions pas le cygne... _Fa, mi, la, sol_,
continua Schaunard en faisant clapoter les notes cristallines de
l'octave d'en bas. Reste l'adieu de la jeune fille, qui se décide à se
jeter dans le lac bleu, pour rejoindre son bien-aimé enseveli sous la
neige; ce dénoûment n'est pas clair, murmura Schaunard, mais il est
intéressant. Il faudrait quelque chose de tendre, de mélancolique; ça
vient, ça vient, voilà une douzaine de mesures qui pleurent comme des
Madeleines; ça fend le coeur! Brr, brr, fit Schaunard en frissonnant
dans son jupon semé d'étoiles, si ça pouvait fendre le bois: il y a dans
mon alcôve une solive qui me gêne beaucoup quand j'ai du monde... à
dîner; je ferais un peu de feu avec... _la, la... ré, mi,_ car je sens
que l'inspiration m'arrive enveloppée d'un rhume de cerveau. Ah! bah!
tant pis!... Continuons à noyer ma jeune fille.

Et tandis que ses doigts tourmentaient le clavier palpitant, Schaunard,
l'oeil allumé, l'oreille tendue, poursuivait sa mélodie, qui, pareille à
un sylphe insaisissable, voltigeait au milieu du brouillard sonore que
les vibrations de l'instrument semblaient dégager dans la chambre.

--Voyons maintenant, reprit Schaunard, comment ma musique s'accroche
avec les paroles de mon poëte. Et il fredonna d'une voix désagréable ce
fragment de poésie employée spécialement pour les opéras-comiques et les
légendes de mirliton:

    La blonde jeune fille,
    Vers le ciel étoilé,
    En ôtant sa mantille,
    Jette un regard voilé;
    Et dans l'onde _azurée_
    Su lac aux flots d'_argent_...

--Comment, comment! fit Schaunard transporté d'une juste indignation,
l'onde azurée d'un lac d'argent, je ne m'étais pas encore aperçu de
celle-là, c'est trop romantique à la fin, ce poëte est un idiot, il n'a
jamais vu d'argent ni de lac. Sa ballade est stupide, d'ailleurs; la
coupe des vers me gênait pour ma musique; à l'avenir je composerai mes
poëmes moi-même, et pas plus tard que tout de suite; comme je me sens en
train, je vais fabriquer une maquette de couplets pour y adapter ma
mélodie.

Et Schaunard, prenant sa tête entre ses deux mains, prit l'attitude
grave d'un mortel qui entretient des relations avec les muses.

Au bout de quelques minutes de ce concubinage sacré, il avait mis au
monde une de ces difformités que les faiseurs de libretti appellent avec
raison des _monstres_, et qu'ils improvisent assez facilement pour
servir de canevas provisoire à l'inspiration du compositeur.

Seulement le monstre de Schaunard avait le sens commun, et exprimait
assez clairement l'inquiétude éveillée dans son esprit par l'arrivée
brutale de cette date: le 8 avril.

Voici ce couplet:

       Huit et huit font seize,
       J'pose six et retiens un.
       Je serais bien aise
       De trouver quelqu'un
       De pauvre et d'honnête
       Qui m'prête huit cents francs,
       Pour payer mes dettes
       Quand j'aurai le temps.

             Refrain.

    Et quand sonnerait au cadran _suprême_
       Midi moins un quart,
    Avec probité je payerais mon _terme_ (ter.)
       À Monsieur Bernard.

--Diable, dit Schaunard en relisant sa composition, _terme_ et
_suprême_, voilà des rimes qui ne sont pas millionnaires, mais je n'ai
point le temps de les enrichir. Essayons maintenant comment les notes se
marieront avec les syllabes.

Et avec cet affreux organe nasal qui lui était particulier, il reprit de
nouveau l'exécution de sa romance. Satisfait sans doute du résultat
qu'il venait d'obtenir, Schaunard se félicita par une grimace
jubilatoire qui, semblable à un accent circonflexe, se mettait à cheval
sur son nez chaque fois qu'il était content de lui-même. Mais cette
orgueilleuse béatitude n'eut pas une longue durée. Onze heures sonnèrent
au clocher prochain; chaque coup du timbre entrait dans la chambre et
s'y perdait en sons railleurs qui semblaient dire au malheureux
Schaunard: Es-tu prêt?

L'artiste bondit sur sa chaise.

--Le temps court comme un cerf, dit-il... il ne me reste plus que trois
quarts d'heure pour trouver mes soixante-quinze francs et mon nouveau
logement. Je n'en viendrai jamais à bout, ça rentre trop dans le domaine
de la magie. Voyons, je m'accorde cinq minutes pour trouver, et,
s'enfonçant la tête entre les deux genoux, il descendit dans les abîmes
de la réflexion.

Les cinq minutes s'écoulèrent, et Schaunard redressa la tête sans avoir
rien trouvé qui ressemblât à soixante-quinze francs.

--Je n'ai décidément qu'un parti à prendre pour sortir d'ici, c'est de
m'en aller tout naturellement; il fait beau temps, mon ami le hasard se
promène peut-être au soleil. Il faudra bien qu'il me donne l'hospitalité
jusqu'à ce que j'aie trouvé le moyen de me liquider avec M. Bernard.

Schaunard, ayant bourré de tous les objets qu'elles pouvaient contenir
les poches de son paletot, profondes comme des caves, noua ensuite dans
un foulard quelques effets de linge et quitta sa chambre, non sans
adresser en quelques paroles ses adieux à son domicile.

Comme il traversait la cour, le portier de la maison, qui semblait le
guetter, l'arrêta soudain.

--Hé, Monsieur Schaunard, s'écria-t-il en barrant le passage à
l'artiste, est-ce que vous n'y pensez pas? C'est aujourd'hui le 8.

    Huit et huit font seize,
    J'pose six et retiens un,

fredonna Schaunard; je ne pense qu'à ça!

--C'est que vous êtes un peu en retard pour votre déménagement, dit le
portier; il est onze heures et demie, et le nouveau locataire à qui on a
loué votre chambre peut arriver d'un moment à l'autre. Faudrait voir à
se dépêcher!

--Alors, répondit Schaunard, laissez-moi donc passer: je vais chercher
une voiture de déménagement.

--Sans doute, mais auparavant de déménager il y a une petite formalité à
remplir. J'ai ordre de ne pas vous laisser enlever un cheveu sans que
vous ayez payé les trois termes échus. Vous êtes en mesure probablement?

--Parbleu! dit Schaunard, en faisant un pas en avant.

--Alors, reprit le portier, si vous voulez entrer dans ma loge, je vais
vous donner vos quittances.

--Je les prendrai en revenant.

--Mais pourquoi pas tout de suite? dit le portier avec insistance.

--Je vais chez le changeur... je n'ai pas de monnaie.

--Ah! ah! reprit l'autre avec inquiétude, vous allez chercher de la
monnaie? Alors, pour vous obliger, je garderai ce petit paquet que vous
avez sous le bras et qui pourrait vous embarrasser.

--Monsieur le concierge, dit Schaunard avec dignité, est-ce que vous
vous méfieriez de moi, par hasard? Croyez-vous donc que j'emporte mes
meubles dans un mouchoir?

--Pardonnez-moi, monsieur, répliqua le portier en baissant un peu le
ton, c'est ma consigne. M. Bernard m'a expressément recommandé de ne pas
vous laisser enlever un cheveu avant que vous ne l'ayez payé.

--Mais regardez donc, dit Schaunard en ouvrant son paquet, ce ne sont
pas des cheveux, ce sont des chemises que je porte à la blanchisseuse
qui demeure à côté du changeur, à vingt pas d'ici.

--C'est différent, fit le portier après avoir examiné le contenu du
paquet. Sans indiscrétion, M. Schaunard, pourrais-je vous demander votre
nouvelle adresse?

--Je demeure rue de Rivoli, répondit froidement l'artiste qui, ayant mis
le pied dans la rue, gagna le large au plus vite.

--Rue de Rivoli, murmura le portier en se fourrant les doigts dans son
nez, c'est bien drôle qu'on lui ait loué rue de Rivoli, et qu'on ne soit
pas même venu prendre des renseignements ici, c'est bien drôle ça. Enfin
il n'emportera pas toujours ses meubles sans payer. Pourvu que l'autre
locataire n'arrive pas emménager juste au moment où M. Schaunard
déménagera! ça me ferait un _aria_ dans mes escaliers. Allons, bon,
fit-il tout à coup en passant la tête au travers du vasistas, le voilà
justement, mon nouveau locataire.

Suivi d'un commissionnaire qui paraissait ne point plier sous son faix,
un jeune homme coiffé d'un chapeau blanc Louis XIII venait en effet
d'entrer sous le vestibule.

--Monsieur, demanda-t-il au portier qui était allé au-devant de lui, mon
appartement est-il libre?

--Pas encore, monsieur, mais il va l'être. La personne qui l'occupe est
allée chercher la voiture qui doit la déménager. Au reste, en attendant,
monsieur pourrait faire déposer ces meubles dans la cour.

--Je crains qu'il ne pleuve, répondit le jeune homme en mâchant
tranquillement un bouquet de violettes qu'il tenait entre les dents;
mon mobilier pourrait s'abîmer. Commissionnaire, ajouta-t-il, en
s'adressant à l'homme qui était resté derrière lui, porteur d'un crochet
chargé d'objets dont le portier ne s'expliquait pas bien la nature,
déposez cela sous le vestibule, et retournez à mon ancien logement
prendre ce qu'il y reste encore de meubles précieux et d'objets d'art.

Le commissionnaire rangea au long d'un mur plusieurs châssis d'une
hauteur de six ou sept pieds et dont les feuilles, reployées en ce
moment les unes sur les autres, paraissaient pouvoir se développer à
volonté.

--Tenez! dit le jeune homme au commissionnaire en ouvrant à demi l'un
des volets et en lui désignant un accroc qui se trouvait dans la toile,
voilà un malheur, vous m'avez étoilé ma grande glace de Venise; tâchez
de faire attention dans votre second voyage, prenez garde surtout à ma
bibliothèque.

--Qu'est-ce qu'il veut dire avec sa glace de Venise? Marmotta le portier
en tournant d'un air inquiet autour des châssis posés contre le mur, je
ne vois pas de glace; mais c'est une plaisanterie sans doute, je ne vois
qu'un paravent; enfin, nous allons bien voir ce qu'on va apporter au
second voyage.

--Est-ce que votre locataire ne va pas bientôt me laisser la place
libre? Il est midi et demi et je voudrais emménager, dit le jeune homme.

--Je ne pense pas qu'il tarde maintenant, répondit le portier; au reste,
il n'y a pas encore de mal, puisque vos meubles ne sont pas arrivés,
ajouta-t-il en appuyant sur ces mots.

Le jeune homme allait répondre, lorsqu'un dragon en fonction de planton
entra dans la cour.

--M. Bernard? demanda-t-il en tirant une lettre d'un grand portefeuille
de cuir qui lui battait les flancs.

--C'est ici, répondit le portier.

--Voici une lettre pour lui, dit le dragon, donnez-m'en le reçu, et il
tendit au concierge un bulletin de dépêches, que celui-ci alla signer
dans sa loge.

--Pardon si je vous laisse seul, dit le portier au jeune homme qui se
promenait dans la cour avec impatience; mais voici une lettre du
ministère pour M. Bernard, mon propriétaire, et je vais la lui montrer.

Au moment où son portier entrait chez lui, M. Bernard était en train de
se faire la barbe.

--Que me voulez-vous, Durand?

--Monsieur, répondit celui-ci en soulevant sa casquette, c'est un
planton qui vient d'apporter cela pour vous, ça vient du ministère.

Et il tendit à M. Bernard la lettre dont l'enveloppe était timbrée au
sceau du département de la guerre.

--Ô mon Dieu! fit M. Bernard, tellement ému qu'il failli se faire une
entaille avec son rasoir, du ministère de la guerre! Je suis sûr que
c'est ma nomination au grade de chevalier de la légion d'honneur, que je
sollicite depuis si longtemps enfin, on rend justice à ma bonne tenue.
Tenez, Durand, dit-il en fouillant dans la poche de son gilet, voilà
cent sous pour boire à ma santé. Tiens, je n'ai pas ma bourse sur moi je
vais vous les donner tout à l'heure, attendez.

Le portier fut tellement ému par cet accès de générosité foudroyante,
auquel son propriétaire ne l'avait pas habitué, qu'il remit sa casquette
sur sa tête.

Mais M. Bernard, qui en d'autres moments aurait sévèrement blâmé cette
infraction aux lois de la hiérarchie sociale, ne parut pas s'en
apercevoir. Il mit ses lunettes, rompit l'enveloppe avec l'émotion
respectueuse d'un vizir qui reçoit un firman du sultan, et commença la
lecture de la dépêche. Aux premières lignes, une grimace épouvantable
creusa des plis cramoisis dans la graisse de ses joues monacales, et ses
petits yeux lancèrent des étincelles qui faillirent mettre le feu aux
mèches de sa perruque en broussailles.

Enfin tous ses traits étaient tellement bouleversés qu'on eût dit que sa
figure venait d'éprouver un tremblement de terre.

Voici quel était le contenu de la missive écrite sur papier à tête du
ministère de la guerre, apportée à franc étrier par un dragon, et de
laquelle M. Durand avait donné un reçu au gouvernement.

     «Monsieur et propriétaire,

      La politesse qui, si l'on en croit la mythologie, est l'aïeule des
      belles manières, m'oblige à vous faire savoir que je me trouve dans
      la cruelle nécessité de ne pouvoir point satisfaire à l'usage
      qu'on a de payer son terme, quand on doit surtout. Jusqu'à ce
      matin, j'avais caressé l'espérance de pouvoir célébrer ce beau
      jour, en acquittant les trois quittances de mon loyer. Chimère,
      illusion, idéal! Tandis que je sommeillais sur l'oreiller de la
      sécurité, le guignon, _anankè_ en grec, le guignon dispersait mes
      espérances. Les rentrées sur lesquelles je comptais, Dieu que le
      commerce va mal!!! Ne se sont pas opérées; et sur les sommes
      considérables que je devais toucher, je n'ai encore reçu que trois
      francs, qu'on m'a prêtés, je ne vous les offre pas. Des jours
      meilleurs viendront pour notre belle France et pour moi, n'en
      doutez pas, monsieur. Dès qu'ils auront lui, je prendrai des ailes
      pour aller vous en avertir et retirer de votre immeuble les choses
      précieuses que j'y ai laissées, et que je mets sous votre
      protection et celle de la loi qui, avant un an, vous en interdit le
      négoce, au cas où vous voudriez le tenter afin de rentrer dans les
      sommes pour lesquelles vous êtes crédité sur le registre de ma
      probité. Je vous recommande spécialement mon piano, et le grand
      cadre dans lequel se trouvent soixante boucles de cheveux dont les
      couleurs différentes parcourent toute la gamme des nuances
      capillaires, et qui ont été enlevées sur le front des grâces par le
      scalpel de l'amour.

     «Vous pouvez donc, monsieur et propriétaire, disposer des lambris
      sous lesquels j'ai habité. Je vous en octroie ma permission ici-bas
      revêtue de mon seing.

     «Alexandre Schaunard.»

Lorsqu'il eut achevé cette épître que l'artiste avait écrite dans le
bureau d'un de ses amis, employé au ministère de la guerre, M. Bernard
la froissa avec indignation; et comme son regard tomba sur le père
Durand, qui attendait la gratification promise, il lui demanda
brutalement ce qu'il faisait là.

--J'attends, monsieur!

--Quoi?

--Mais la générosité que monsieur... à cause de la bonne nouvelle!
Balbutia le portier.

--Sortez. Comment, drôle! Vous restez devant moi la tête couverte!

--Mais, Monsieur...

--Allons, pas de réplique, sortez, ou plutôt, non, attendez-moi. Nous
allons monter dans la chambre de ce gredin d'artiste, qui déménage sans
me payer.

--Comment, fit le portier, M. Schaunard?...

--Oui, continue le propriétaire, dont la fureur allait comme chez
Nicollet. Et s'il a emporté le moindre objet, je vous chasse,
entendez-vous? Je vous châââsse.

--Mais c'est impossible, ça, murmura le pauvre portier. M. Schaunard
n'est pas déménagé; il est allé chercher de la monnaie pour payer
monsieur, et commander la voiture qui doit emporter ses meubles.

--Emporter ses meubles! Exclama M. Bernard; courons, je suis sûr qu'il
est en train; il vous a tendu un piége pour vous éloigner de votre loge
et faire son coup, imbécile que vous êtes.

--Ah! mon Dieu! Imbécile que je suis! s'écria le père Durand tout
tremblant devant la colère olympienne de son supérieur qui l'entraînait
dans l'escalier.

Comme ils arrivaient dans la cour, le portier fut apostrophé par le
jeune homme au chapeau blanc.

--Ah çà! Concierge, s'écria-t-il, est-ce que je ne vais pas bientôt être
mis en possession de mon domicile? Est-ce aujourd'hui le 8 avril?
N'est-ce pas ici que j'ai loué, et ne vous ai-je pas donné le denier à
Dieu, oui ou non?

--Pardon, monsieur, pardon, dit le propriétaire, je suis à vous. Durand,
ajouta-t-il en se tournant vers son portier, je vais répondre moi-même à
Monsieur. Courez là-haut, ce gredin de Schaunard est sans doute rentré
pour faire ses paquets; vous l'enfermerez si vous le surprenez, et vous
redescendrez pour aller chercher la garde.

Le père Durand disparut dans l'escalier.

--Pardon, monsieur, dit en s'inclinant le propriétaire au jeune homme
avec qui il était resté seul, à qui ai-je l'avantage de parler?

--Monsieur, je suis votre nouveau locataire; j'ai loué une chambre dans
cette maison au sixième, et je commence à m'impatienter que ce logement
ne soit pas vacant.

--Vous me voyez désolé, monsieur, répliqua M. Bernard, une difficulté
s'élève entre moi et un de mes locataires, celui que vous devez
remplacer.

--Monsieur, monsieur! s'écria d'une fenêtre située au dernier étage de
la maison, le père Durand; M. Schaunard n'y est pas... mais sa chambre y
est... Imbécile que je suis, je veux dire qu'il n'a rien emporté, pas un
cheveu, monsieur.

--C'est bien, descendez, répondit M. Bernard. Mon Dieu reprit-il en
s'adressant au jeune homme, un peu de patience, je vous prie. Mon
portier va descendre à la cave les objets qui garnissent la chambre de
mon locataire insolvable, et dans une demi-heure vous pourrez en prendre
possession; d'ailleurs vos meubles ne sont pas encore arrivés.

--Pardon, monsieur, répondit tranquillement le jeune homme.

M. Bernard regarda autour de lui et n'aperçut que les grands paravents
qui avaient déjà inquiété son portier.

--Comment! Pardon... comment... murmura-t-il, mais je ne vois rien.

--Voilà, répondit le jeune homme en déployant les feuilles du chassis et
en offrant à la vue du propriétaire ébahi un magnifique intérieur de
palais avec colonnes de jaspe, bas-reliefs, et tableaux de grands
maîtres.

--Mais vos meubles? demanda M. Bernard.

--Les voici, répondit le jeune homme en indiquant le mobilier somptueux
qui se trouvait peint dans le _palais_ qu'il venait d'acheter à l'hôtel
Bullion, où il faisait partie d'une vente de décorations d'un théâtre de
société...

--Monsieur, reprit le propriétaire, j'aime à croire que vous avez des
meubles plus sérieux que ceux-ci...

--Comment, du boule tout pur!

--Vous comprenez qu'il me faut des garanties pour mes loyers.

--Fichtre! Un palais ne vous suffit pas pour répondre du loyer d'une
mansarde?

--Non, monsieur, je veux des meubles, des vrais meubles en acajou!

--Hélas, monsieur, ni l'or ni l'acajou ne nous rendent heureux, a dit un
ancien. Et puis, moi, je ne peux pas le souffrir, c'est un bois trop
bête, tout le monde en a.

--Mais enfin, monsieur, vous avez bien un mobilier, quel qu'il soit?

--Non, ça prend trop de place dans les appartements, dès qu'on a des
chaises on ne sait plus où s'asseoir.

--Mais cependant vous avez un lit! Sur quoi reposez-vous?

--Je me repose sur la Providence, monsieur!

--Pardon, encore une question, dit M. Bernard, votre profession, s'il
vous plaît.

En ce moment même le commissionnaire du jeune homme, arrivant de son
second voyage, entrait dans la cour. Parmi les objets dont étaient
chargés ses crochets, on remarquait un chevalet.

--Ah! Monsieur, s'écria le père Durand avec terreur; et il montrait le
chevalet au propriétaire. C'est un peintre!

--Un artiste, j'en étais sûr! Exclama à son tour M. Bernard, et les
cheveux de sa perruque se dressèrent d'effroi; un peintre!!! Mais vous
n'avez donc pas pris d'information sur monsieur? reprit-il en
s'adressant au portier. Vous ne saviez donc pas ce qu'il faisait?

--Dame, répondit le pauvre homme, il m'avait donné _cinque_ francs de
_dernier_ à Dieu; est-ce que je pouvais me douter...

--Quand vous aurez fini, demanda à son tour le jeune homme.

--Monsieur, reprit M. Bernard en chaussant ses lunettes d'aplomb sur son
nez, puisque vous n'avez pas de meubles, vous ne pouvez pas emménager.
La loi autorise à refuser un locataire qui n'apporte pas de garantie.

--Et ma parole, donc? fit l'artiste avec dignité.

--Ça ne vaut pas des meubles... vous pouvez chercher un logement
ailleurs. Durand va vous rendre votre denier à Dieu.

--Hein? fit le portier avec stupeur, je l'ai mis à la caisse d'épargne.

--Mais, monsieur, reprit le jeune homme, je ne puis pas trouver un autre
logement à la minute. Donnez-moi au moins l'hospitalité pour un jour.

--Allez loger à l'hôtel, répondit M. Bernard. À propos, ajouta-t-il
vivement en faisant une réflexion subite, si vous le voulez, je vous
louerai en garni la chambre que vous deviez occuper, et où se trouvent
les meubles de mon locataire insolvable. Seulement vous savez que dans
ce genre de location le loyer se paye d'avance.

Il s'agirait de savoir ce que vous allez me demander pour ce bouge? dit
l'artiste forcé d'en passer par là.

--Mais le logement est très-convenable, le loyer sera de vingt-cinq
francs par mois, en faveur des circonstances. On paye d'avance.

--Vous l'avez déjà dit; cette phrase-là ne mérite pas les honneurs du
bis, fit le jeune homme en fouillant dans sa poche. Avez-vous la monnaie
de cinq cents francs?

--Hein? demanda le propriétaire stupéfait, vous dites?...

--Eh bien, la moitié de mille, quoi! Est-ce que vous n'en avez jamais
vu? ajouta l'artiste en faisant passer le billet devant les yeux du
propriétaire et du portier, qui, à cette vue, parurent perdre
l'équilibre.

Je vais vous faire rendre, reprit M. Bernard respectueusement: ce ne
sera que vingt francs à prendre, puisque Durand vous rendra le denier à
Dieu.

--Je le lui laisse, dit l'artiste, à la condition qu'il viendra tous les
matins me dire le jour et la date du mois, le quartier de la lune, le
temps qu'il fera et la forme du gouvernement sous laquelle nous vivrons.

--Ah! Monsieur, s'écria le père Durand en décrivant une courbe de
quatre-vingt-dix degrés.

--C'est bon, brave homme, vous me servirez d'almanach. En attendant vous
allez aider mon commissionnaire à m'emménager.

--Monsieur, dit le propriétaire, je vais vous envoyer votre quittance.

Le soir même, le nouveau locataire de M. Bernard, le peintre Marcel,
était installé dans le logement du fugitif Schaunard transformé en
palais.

Pendant ce temps-là, ledit Schaunard battait dans Paris ce qu'on appelle
le rappel de la monnaie.

Schaunard avait élevé l'emprunt à la hauteur d'un art. Prévoyant le cas
où il aurait à _opprimer_ des étrangers, il avait appris la manière
d'emprunter cinq francs dans toutes les langues du globe. Il avait
étudié à fond le répertoire des ruses que le métal emploie pour
échapper à ceux qui le pourchassent; et, mieux qu'un pilote ne connaît
les heures de marée, il savait les époques où les _eaux_ étaient basses
ou hautes, c'est-à-dire les jours où ses amis et connaissances avaient
l'habitude de recevoir de l'argent. Aussi, il y avait une telle maison
où en le voyant entrer le matin on ne disait pas: voilà M. Schaunard;
mais bien: voilà le premier ou le quinze du mois. Pour faciliter et
égaliser en même temps cette espèce de dîme qu'il allait prélever,
lorsque la nécessité l'y forçait, sur les gens qui avaient le moyen de
la lui payer, Schaunard avait dressé par ordre de quartiers et
d'arrondissements un tableau alphabétique où se trouvaient les noms de
tous ses amis et connaissances. En regard de chaque nom étaient inscrits
le maximum de la somme qu'il pouvait leur emprunter relativement à leur
état de fortune, les époques où ils étaient en fonds, et l'heure des
repas avec le menu ordinaire de la maison. Outre ce tableau, Schaunard
avait encore une petite tenue de livres parfaitement en ordre et sur
laquelle il tenait état des sommes qui lui étaient prêtées jusqu'aux
plus minimes fractions, car il ne voulait pas se grever au delà d'un
certain chiffre qui était encore au bout de la plume d'un oncle normand
dont il devait hériter. Dès qu'il devait vingt francs à un individu,
Schaunard arrêtait son compte, et le soldait intégralement d'un seul
coup, dût-il, pour s'acquitter, emprunter à ceux auxquels il devait
moins. De cette manière il entretenait toujours sur la place un certain
crédit qu'il appelait sa dette flottante; et comme on savait qu'il avait
l'habitude de rendre dès que ses ressources personnelles le lui
permettaient, on l'obligeait volontiers quand on le pouvait.

Or, depuis onze heures du matin qu'il était parti de chez lui pour
tâcher de grouper les soixante-quinze francs nécessaires, il n'avait
encore réuni qu'un petit écu, dû à la collaboration des lettres m v et r
de sa fameuse liste: tout le reste de l'alphabet, ayant comme lui un
terme à payer, l'avait renvoyé des fins de sa demande.

À six heures, un appétit violent sonna la cloche du dîner dans son
estomac; il était alors à la barrière du Maine, où demeurait la lettre
u. Schaunard monta chez la lettre u, où il avait son rond de serviette,
quand il y avait des serviettes.

--Où allez-vous, monsieur? Lui dit le portier en l'arrêtant au passage.

--Chez M. U... répondit l'artiste.

--Il n'y est pas.

--Et madame?

--Elle n'y est pas non plus: ils m'ont chargé de dire à un de leurs amis
qui devait venir chez eux ce soir qu'ils étaient allés dîner en ville:
au fait, dit le portier, si c'est vous qu'ils attendaient, voici
l'adresse qu'ils ont laissée, et il tendit à Schaunard un bout de papier
sur lequel son ami U... avait écrit:

«Nous sommes allés dîner chez Schaunard, rue... numéro...; viens nous
retrouver.»

--Très-bien, dit celui-ci en s'en allant, quand le hasard s'en mêle, il
fait de singuliers vaudevilles.

Schaunard se ressouvint alors qu'il se trouvait à deux pas d'un petit
bouchon où deux ou trois fois il s'était nourri pour pas bien cher, et
se dirigea vers cet établissement, situé Chaussée du Maine, et connu
dans la basse bohème sous le nom de _la Mère Cadet._ C'est un cabaret
mangeant dont la clientèle ordinaire se compose des rouliers de la route
d'Orléans, des cantatrices de Montparnasse et des jeunes premiers de
bobino. Dans la belle saison les rapins des nombreux ateliers qui
avoisinent le Luxembourg, les hommes de lettres inédits, les
folliculaires des gazettes mystérieuses, viennent en choeur dîner chez
_la Mère Cadet_, célèbre par ses gibelottes, sa choucroûte authentique,
et un petit vin blanc qui sent la pierre à fusil.

Schaunard alla se placer sous les bosquets: on appelle ainsi chez _la
Mère Cadet_ le feuillage clair-semé de deux ou trois arbres rachitiques
dont on a fait plafonner la verdure maladive.

--Ma foi, tant pis, dit Schaunard en lui-même, je vais me donner une
bosse et faire un Balthasar intime.

Et, sans faire ni une ni deux, il commanda une soupe, une
demi-choucroûte et deux demi-gibelottes: il avait remarqué qu'en
fractionnant la portion on gagnait au moins un quart sur l'entier.

La commande de cette carte attira sur lui les regards d'une jeune
personne, vêtue de blanc, coiffée de fleurs d'oranger et chaussée de
souliers de bal, un voile en imitation d'imitation flottait sur des
épaules qui auraient bien dû garder l'incognito. C'était une cantatrice
du théâtre Montparnasse, dont les coulisses donnent pour ainsi dire dans
la cuisine de _la Mère Cadet_. Elle était venue prendre son repas
pendant un entr'acte de la _Lucie_, et achevait en ce moment, par une
demi-tasse, un dîner composé exclusivement d'un artichaut à l'huile et
au vinaigre.

--Deux gibelottes, mâtin! dit-elle tout bas à la fille qui servait le
garçon, voilà un jeune homme qui se nourrit bien. Combien dois-je,
Adèle?

--Quatre d'artichaut, quatre de demi-tasse et un sou de pain. Ça nous
fait neuf sous.

--Voilà, dit la cantatrice, et elle sortit en fredonnant:

_Cet amour que Dieu me donne_!

--Tiens, elle donne le _la_, dit alors un personnage mystérieux assis à
la même table que Schaunard, et à demi caché derrière un rempart de
bouquins.

--Elle le donne? dit Schaunard; je crois plutôt qu'elle le garde, moi.
Aussi on n'a pas idée de ça, ajouta-t-il en indiquant du doigt
l'assiette où _Lucia De Lamermoor_ avait consommé ses artichauts, faire
mariner son fausset dans du vinaigre!

--C'est un acide violent, en effet, ajouta le personnage qui avait déjà
parlé. La ville d'Orléans en produit qui jouit à juste titre d'une
grande réputation.

Schaunard examina attentivement ce particulier, qui lui jetait ainsi des
hameçons à la causerie. Le regard fixe de ses grands yeux bleus, qui
semblaient toujours chercher quelque chose, donnait à sa physionomie le
caractère de placidité béate qu'on remarque chez les séminaristes. Son
visage avait le ton du vieil ivoire, sauf les joues, qui étaient
tamponnées d'une couche de couleur brique pilée. Sa bouche paraissait
avoir été dessinée par un élève de _premiers principes_, à qui on aurait
poussé le coude. Les lèvres, retroussées un peu à la façon de la race
nègre, laissaient voir des dents de chien de chasse, et son menton
asseyait ses deux plis sur une cravate blanche, dont l'une des pointes
menaçait les astres, tandis que l'autre s'en allait piquer en terre.
D'un feutre chauve, aux bords prodigieusement larges, ses cheveux
s'échappaient en cascades blondes. Il était vêtu d'un paletot noisette à
pèlerine, dont l'étoffe, réduite à la trame, avait les rugosités d'une
râpe. Des poches béantes de ce paletot s'échappaient des liasses de
papiers et de brochures. Sans se préoccuper de l'examen dont il était
l'objet, il savourait une choucroûte garnie en laissant échapper tout
haut des signes fréquents de satisfaction. Tout en mangeant, il lisait
un bouquin ouvert devant lui, et sur lequel il faisait de temps en temps
des annotations avec un crayon qu'il portait à l'oreille.

--Eh bien! s'écria tout à coup Schaunard en frappant sur son verre avec
son couteau, et ma gibelotte?

--Monsieur, répondit la fille, qui arriva avec une assiette à la main,
il n'y en a plus; voici la dernière, et c'est monsieur qui l'a demandée,
ajouta-t-elle en déposant le plat en face de l'homme aux bouquins.

--Sacrebleu! s'écria Schaunard.

Et il y avait tant de désappointement mélancolique dans ce: sacrebleu!
Que l'homme aux bouquins en fut touché intérieurement. Il détourna le
rempart de livres qui s'élevait entre lui et Schaunard; et, mettant
l'assiette entre eux deux, il lui dit avec les plus douces cordes de sa
voix:

--Monsieur, oserais-je vous prier de partager ce mets avec moi?

--Monsieur, répondit Schaunard, je ne veux pas vous priver.

--Vous me priverez donc du plaisir de vous être agréable?

--S'il en est ainsi, monsieur... et Schaunard avança son assiette.

--Permettez-moi de ne pas vous offrir la tête, dit l'étranger.

--Ah! Monsieur, s'écria Schaunard, je ne souffrirai pas.

Mais en ramenant son assiette vers lui il s'aperçut que l'étranger lui
avait justement servi la portion qu'il disait vouloir garder pour lui.

--Eh bien! Qu'est-ce qu'il me chante, alors, avec sa politesse? Grogna
Schaunard en lui-même.

--Si la tête est la plus noble partie de l'homme, dit l'étranger, c'est
la partie la plus désagréable du lapin. Aussi avons-nous beaucoup de
personnes qui ne peuvent pas la souffrir. Moi, c'est différent, je
l'adore.

--Alors, dit Schaunard, je regrette vivement que vous vous soyez privé
pour moi.

--Comment?... pardon, fit l'homme aux bouquins, c'est moi qui ai gardé
la tête. J'ai même eu l'honneur de vous faire observer que...

--Permettez, dit Schaunard en lui mettant son assiette sous le nez.
Qu'est-ce que c'est que ce morceau-là?

--Juste ciel! Que vois-je! ô dieux! Encore une tête! C'est un lapin
bicéphale! s'écria l'étranger.

--Bicé... dit Schaunard.

--...phale. Ça vient du grec. Au fait, M. De Buffon, qui mettait des
manchettes, cite des exemples de cette singularité. Eh bien, ma foi! Je
ne suis pas fâché d'avoir mangé du phénomène.

Grâce à cet incident, la conversation était définitivement engagée.
Schaunard, qui ne voulait pas rester en reste de politesse, demanda un
litre de supplément. L'homme aux bouquins en fit venir un autre.
Schaunard offrit de la salade, l'homme aux bouquins offrit du dessert. À
huit heures du soir, il y avait six litres vides sur la table. En
causant, la franchise, arrosée par les libations du petit bleu, les
avait poussés l'un l'autre à se faire leur biographie, et ils se
connaissaient déjà comme s'ils ne s'étaient jamais quittés. L'homme aux
bouquins, après avoir écouté les confidences de Schaunard, lui avait
appris qu'il s'appelait Gustave Colline; il exerçait la profession de
philosophe, et vivait en donnant des leçons de mathématique, de
scolastique, de botanique, et de plusieurs sciences en _ique_.

Le peu d'argent qu'il gagnait à courir ainsi le cachet, Colline le
dépensait en achats de bouquins. Son paletot noisette était connu de
tous les étalagistes du quai, depuis le pont de la concorde jusqu'au
pont Saint-Michel. Ce qu'il faisait de tous ces livres, si nombreux que
la vie d'un homme n'aurait pas suffi pour les lire, personne ne le
savait, et il le savait moins que personne. Mais ce tic avait pris chez
lui les proportions d'une passion; et lorsqu'il rentrait chez lui le
soir sans y rapporter un nouveau bouquin, il refaisait pour son usage le
mot de Titus, et disait: «J'ai perdu ma journée.» Ses manières câlines
et son langage, qui offraient une mosaïque de tous les styles, les
calembours terribles dont il émaillait sa conversation, avaient séduit
Schaunard, qui demanda sur-le-champ à Colline la permission d'ajouter
son nom à ceux qui composaient la fameuse liste dont nous avons parlé.

Ils sortirent de chez _la Mère Cadet_ à neuf heures du soir,
passablement gris tous les deux, et ayant la démarche de gens qui
viennent de dialoguer avec les bouteilles.

Colline offrit le café à Schaunard, et celui-ci accepta à la condition
qu'il se chargerait des alcools. Ils montèrent dans un café situé rue
Saint-Germain-L'Auxerrois, et portant l'enseigne de _Momus_, dieu des
jeux et des ris.

Au moment où ils entraient dans l'estaminet, une discussion très-vive
venait de s'engager entre deux habitués de l'endroit. L'un d'eux était
un jeune homme, dont la figure se perdait au fond d'un énorme buisson de
barbe multicolore. Comme une antithèse à cette abondance de _poil
mentonnier_, une calvitie précoce avait dégarni son front, qui
ressemblait à un genou, et dont un groupe de cheveux, si rares qu'on
aurait pu les compter, essayait vainement de cacher la nudité. Il était
vêtu d'un habit noir tonsuré aux coudes, et laissant voir, quand il
levait le bras trop haut, des ventilateurs pratiqués à l'embouchure des
manches. Son pantalon avait pu être noir, mais ses bottes, qui n'avaient
jamais été neuves, paraissaient avoir déjà fait plusieurs fois le tour
du monde aux pieds du juif errant.

Schaunard avait remarqué que son nouvel ami Colline et le jeune homme à
grande barbe s'étaient salués.

--Vous connaissez ce monsieur? demanda-t-il au philosophe.

--Pas absolument, répondit celui-ci; seulement je le rencontre
quelquefois à la bibliothèque. Je crois que c'est un homme de lettres.

--Il en a l'habit, du moins, répliqua Schaunard. Le personnage avec
lequel discutait ce jeune homme était un individu d'une quarantaine
d'années, voué au coup de foudre apoplectique, comme l'indiquait une
grosse tête enfoncée immédiatement entre les deux épaules, sans la
transition du cou. L'idiotisme se lisait en lettres majuscules sur son
front déprimé, couvert d'une petite calotte noire. Il s'appelait M.
Mouton, et était employé à la mairie du ive arrondissement, où il tenait
le registre des décès.

--Monsieur Rodolphe! s'écriait-il avec un organe d'eunuque, en secouant
le jeune homme qu'il avait empoigné par un bouton de son habit,
voulez-vous que je vous dise mon opinion? Eh bien, tous les journaux, ça
ne sert à rien. Tenez, une supposition: je suis un père de famille, moi,
n'est-ce pas?... bon... Je viens faire ma partie de dominos au café.
Suivez bien mon raisonnement.

--Allez, allez, dit Rodolphe.

--Eh bien, continua le père Mouton, en scandant chacune de ses phrases
par un coup de poing qui faisait frémir les chopes et les verres placés
sur la table. Eh bien, je tombe sur les journaux, bon... qu'est-ce que
je vois? L'un qui dit blanc, l'autre qui dit noir, et pata ti et pata
ta. Qu'est-ce que ça me fait à moi? Je suis un bon père de famille qui
vient pour faire...

--Sa partie de dominos, dit Rodolphe.

--Tous les soirs, continua M. Mouton. Eh bien, une supposition: vous
comprenez...

--Très-bien! dit Rodolphe.

--Je lis un article qui n'est pas de mon opinion. Ça me met en colère,
et je me mange les sangs, parce que, voyez-vous, Monsieur Rodolphe, tous
les journaux, c'est des menteries. Oui, des menteries! hurla-t-il dans
son fausset le plus aigu, et les journalistes sont des brigands, des
folliculaires.

--Cependant, Monsieur Mouton...

--Oui, des brigands, continua l'employé. C'est eux qui sont cause des
malheurs de tout le monde; ils ont fait la révolution et les assignats;
à preuve Murat.

--Pardon, dit Rodolphe, vous voulez dire Marat.

--Mais non, mais non, reprit M. Mouton; Murat, puisque j'ai vu son
enterrement quand j'étais petit...

--Je vous assure...

--Même qu'on a fait une pièce au cirque, là.

--Eh bien, précisément, dit Rodolphe; c'est Murat.

--Mais qu'est-ce que je vous dis depuis une heure? s'écria l'obstiné
Mouton. Murat, qui travaillait dans une cave, quoi! Eh bien, une
supposition. Est-ce que les bourbons n'ont pas bien fait de le
guillotiner, puisqu'il avait trahi?

--Qui? guillotiné! trahi! quoi? s'écria Rodolphe en empoignant à son
tour M. Mouton par le bouton de sa redingote.

--Eh bien Marat...

--Mais non, mais non, Monsieur Mouton, Murat. Entendons-nous, sacrebleu!

--Certainement. Marat, une canaille. Il a trahi l'empereur en 1815.
C'est pourquoi je dis que tous les journaux sont les mêmes, continua M.
Mouton en rentrant dans la thèse de ce qu'il appelait une explication.
Savez-vous ce que je voudrais, moi, Monsieur Rodolphe? Eh bien, une
supposition... je voudrais un bon journal... Ah! pas grand... Bon! Et
qui ne ferait pas de phrases... Là!

--Vous êtes exigeant, interrompit Rodolphe. Un journal sans phrases!

--Eh bien, oui; suivez mon idée.

--Je tâche.

--Un journal qui dirait tout simplement la santé du roi et les biens de
la terre. Car, enfin, à quoi cela sert-il, toutes vos gazettes, qu'on
n'y comprend rien? Une supposition: moi je suis à la mairie, n'est-ce
pas? Je tiens mon registre, bon! Eh bien, c'est comme si on venait me
dire: Monsieur Mouton, vous inscrivez les décès, eh bien, faites ci,
faites ça. Eh bien, quoi, ça? Quoi, ça? Quoi! ça? Eh bien, les journaux,
c'est la même chose, acheva-t-il pour conclure.

--Évidemment, dit un voisin qui avait compris.

Et M. Mouton, ayant reçu les félicitations de quelques habitués qui
partageaient son avis, alla reprendre sa partie de dominos.

--Je l'ai remis à sa place, dit-il en indiquant Rodolphe, qui était
retourné s'asseoir à la même table où se trouvaient Schaunard et
Colline.

--Quelle buse! dit celui-ci aux deux jeunes gens en leur désignant
l'employé.

--Il a une bonne tête, avec ses paupières en capote de cabriolet et ses
yeux en boule de loto, fit Schaunard en tirant un brûle-gueule
merveilleusement culotté.

--Parbleu! Monsieur, dit Rodolphe, vous avez là une bien jolie pipe.

--Oh! J'en ai une plus belle pour aller dans le monde, reprit
négligemment Schaunard. Passez-moi donc du tabac, Colline.

--Tiens! s'écria le philosophe, je n'en ai plus.

--Permettez-moi de vous en offrir, dit Rodolphe, en tirant de sa poche
un paquet de tabac qu'il déposa sur la table.

À cette gracieuseté, Colline crut devoir répondre par l'offre d'une
tournée de quelque chose.

Rodolphe accepta. La conversation tomba sur la littérature. Rodolphe,
interrogé sur sa profession déjà trahie par son habit, confessa ses
rapports avec les muses, et fit venir une seconde tournée. Comme le
garçon allait remporter la bouteille, Schaunard le pria de vouloir bien
l'oublier. Il avait entendu résonner dans l'une des poches de Colline le
duo argentin de deux pièces de cinq francs. Rodolphe eut bientôt atteint
le niveau d'expansion où se trouvaient les deux amis et leur fit à son
tour ses confidences.

Ils auraient sans doute passé la nuit au café, si on n'était venu les
prier de se retirer. Ils n'avaient point fait dix pas dans la rue, et
ils avaient mis un quart d'heure pour les faire, qu'ils furent surpris
par une pluie torrentielle. Colline et Rodolphe demeuraient aux deux
extrémités opposées de Paris, l'un dans l'île-Saint-Louis, et l'autre à
Montmartre.

Schaunard, qui avait complétement oublié qu'il était sans domicile, leur
offrit l'hospitalité.

--Venez chez moi, dit-il, je loge ici près; nous passerons la nuit à
causer littérature et beaux-arts.

--Tu feras de la musique, et Rodolphe nous dira de ses vers, dit
Colline.

--Ma foi, oui, ajouta Schaunard, il faut rire, nous n'avons qu'un temps
à vivre.

Arrivé devant sa maison que Schaunard eut quelque difficulté à
reconnaître, il s'assit un instant sur une borne en attendant Rodolphe
et Colline qui étaient entrés chez un marchand de vin encore ouvert,
pour y prendre les premiers éléments d'un souper. Quand ils furent de
retour, Schaunard frappa plusieurs fois à la porte, car il se souvenait
vaguement que le portier avait l'habitude de le faire attendre. La
porte s'ouvrit enfin, et le père Durand, plongé dans les douceurs du
premier sommeil, et ne se rappelant pas que Schaunard n'était plus son
locataire, ne se dérangea aucunement quand celui-ci lui eut crié son nom
par le vasistas.

Quand ils furent arrivés tous trois en haut de l'escalier, dont
l'ascension avait été aussi longue que difficile, Schaunard, qui
marchait en avant, jeta un cri d'étonnement en trouvant la clef sur la
porte de sa chambre.

--Qu'est-ce qu'il y a? demanda Rodolphe.

--Je n'y comprends rien, murmura-t-il, je trouve sur ma porte la clef
que j'avais emportée ce matin. Ah! Nous allons bien voir. Je l'avais
mise dans ma poche. Eh! parbleu! la voilà encore! s'écria-t-il en
montrant une clef.

--C'est de la magie!

--De la fantasmagorie, dit Colline.

--De la fantaisie, ajouta Rodolphe.

--Mais, reprit Schaunard, dont la voix accusait un commencement de
terreur, entendez-vous?

--Quoi?

--Quoi?

--Mon piano, qui joue tout seul, _ut, la mi ré do, la si sol ré._ gredin
de _ré_, va! Il sera toujours faux.

--Mais ce n'est pas chez vous, sans doute, lui dit Rodolphe, qui ajouta
bas à l'oreille de Colline sur qui il appuya lourdement, il est gris.

--Je le crois. D'abord, ce n'est pas un piano, c'est une flûte.

--Mais, vous aussi, vous êtes gris, mon cher, répondit le poëte au
philosophe, qui s'était assis sur le carré. C'est un violon.

--Un vio... Peuh! Dis donc, Schaunard, bredouilla Colline en tirant son
ami par les jambes, elle est bonne, celle-là! Voilà monsieur qui prétend
que c'est un vio...

--Sacrebleu! s'écria Schaunard au comble de l'épouvante mon piano joue
toujours; c'est de la magie!

--De la fantasma... gorie, hurla Colline en laissant tomber une des
bouteilles qu'il tenait à la main.

--De la fantaisie, glapit à son tour Rodolphe.

Au milieu de ce charivari, la porte de la chambre s'ouvrit subitement,
et l'on vit paraître sur le seuil un personnage qui tenait à la main un
flambeau à trois branches où brûlait de la bougie rose.

--Que désirez-vous, messieurs? demanda-t-il en saluant courtoisement les
trois amis.

--Ah! Ciel, qu'ai-je fait! Je me suis trompé; ce n'est pas ici chez moi,
fit Schaunard.

--Monsieur, ajoutèrent ensemble Colline et Rodolphe, en s'adressant au
personnage qui était venu ouvrir, veuillez excuser notre ami; il est
gris jusqu'à la troisième capucine.

Tout à coup un éclair de lucidité traversa l'ivresse de Schaunard; il
venait de lire sur sa porte cette ligne écrite avec du blanc d'Espagne:

   «Je suis venue trois fois pour chercher mes étrennes.

                                «Phémie.»

--Mais si, mais si, au fait, je suis chez moi! s'écria-t-il; voilà bien
la carte de visite que Phémie est venue me mettre au jour de l'an: c'est
bien ma porte.

--Mon Dieu! Monsieur, dit Rodolphe, je suis vraiment confus.

--Croyez, monsieur, ajouta Colline, que de mon côté je collabore
activement à la confusion de mon ami.

Le jeune homme ne pouvait s'empêcher de rire.

--Si vous voulez entrer chez moi un instant, répondit-il, sans doute que
votre ami, dès qu'il aura vu les lieux, reconnaîtra son erreur.

--Volontiers.

Et le poëte et le philosophe, prenant Schaunard chacun par un bras,
l'introduisirent dans la chambre, ou plutôt dans le palais de Marcel,
qu'on aura sans doute reconnu.

Schaunard promena vaguement sa vue autour de lui, en murmurant:

--C'est étonnant comme mon séjour est embelli.

--Eh bien! Es-tu convaincu, maintenant? Lui demanda Colline.

Mais Schaunard ayant aperçu le piano, s'en était approché et faisait des
gammes.

--Hein!, vous autres, écoutez-moi ça, dit-il en faisant résonner les
accords... à la bonne heure! L'animal a reconnu son maître: _si la sol,
fa mi ré_. Ah! Gredin de _ré_! tu seras toujours le même, va! Je disais
bien que c'était mon instrument.

--Il insiste, dit Colline à Rodolphe.

--Il insiste, répéta Rodolphe à Marcel.

--Et ça donc, ajouta Schaunard en montrant le jupon semé d'étoiles, qui
était jeté sur une chaise, ce n'est pas mon ornement, peut-être! Ah! Et
il regardait Marcel sous le nez.

--Et ça, continua-t-il, en détachant du mur le congé par huissier dont
il a été parlé plus haut. Et il se mit à lire:

--«En conséquence, M. Schaunard sera tenu de vider les lieux et de les
rendre en bon état de réparations locatives, le huit avril avant midi.
Et je lui ai signifié le présent acte, dont le coût est de cinq francs.»
Ah! Ah! Ce n'est donc pas moi qui suis M. Schaunard, à qui on donne
congé par huissier, les honneurs du timbre, dont le coût est de cinq
francs? Et ça encore, continua-t-il en reconnaissant ses pantoufles dans
les pieds de Marcel, ce ne sont donc pas mes babouches, présent d'une
main chère? à votre tour, monsieur, dit-il à Marcel, expliquez votre
présence dans mes lares.

--Messieurs, répondit Marcel en s'adressant particulièrement à Colline
et à Rodolphe, monsieur, et il désignait Schaunard, monsieur est chez
lui, je le confesse.

--Ah! exclama Schaunard, c'est heureux.

--Mais, continua Marcel, moi aussi, je suis chez moi.

--Cependant, monsieur, interrompit Rodolphe, si notre ami reconnaît...

--Oui, continua Colline, si notre ami...

--Et si de votre côté vous vous souvenez que... ajouta Rodolphe, comment
se fait-il...

--Oui, reprit Colline, écho, comment il se fait!...

--Veuillez vous asseoir, messieurs, répliqua Marcel, je vais vous
expliquer le mystère.

--Si nous arrosions l'explication? Hasarda Colline.

--En cassant une croûte, ajouta Rodolphe.

Les quatre jeunes gens se mirent à table et donnèrent l'assaut à un
morceau de veau froid que leur avait cédé le marchand de vin.

Marcel expliqua alors ce qui s'était passé le matin entre lui et le
propriétaire, quand il était venu pour emménager.

--Alors, dit Rodolphe, monsieur a parfaitement raison, nous sommes chez
lui.

--Vous êtes chez vous, dit poliment Marcel.

Mais il fallut un travail énorme pour faire comprendre à Schaunard ce
qui s'était passé. Un incident comique vint encore compliquer la
situation. Schaunard, en cherchant quelque chose dans le buffet, y
découvrit la monnaie du billet de cinq cents francs que Marcel avait
changé le matin à M. Bernard.

--Ah! J'en étais bien sûr! s'écria-t-il, que le hasard ne
m'abandonnerait pas. Je me rappelle maintenant... que j'étais sorti ce
matin pour courir après lui. À cause du terme, c'est vrai, il sera venu
pendant mon absence. Nous nous sommes croisés, voilà tout. Comme j'ai
bien fait de laisser la clef sur mon tiroir!

--Douce folie! murmura Rodolphe en voyant Schaunard qui dressait les
espèces en piles égales.

--Songe, mensonge, telle est la vie, ajouta le philosophe.

Marcel riait.

Une heure après ils étaient endormis tous les quatre.

Le lendemain, à midi, ils se réveillèrent et parurent d'abord
très-étonnés de se trouver ensemble: Schaunard, Colline et Rodolphe
n'avaient pas l'air de se reconnaître et s'appelaient monsieur. Il
fallut que Marcel leur rappelât qu'ils étaient venus ensemble la veille.

En ce moment le père Durand entra dans la chambre.

--Monsieur, dit-il à Marcel, c'est aujourd'hui le neuf avril mil huit
cent quarante... il y a de la boue dans les rues, et S M. Louis-Philippe
est toujours roi de France et de Navarre. Tiens! s'écria le père Durand
en apercevant son ancien locataire. Monsieur Schaunard, par où donc
êtes-vous venu?

--Par le télégraphe, répondit Schaunard.

--Mais dites donc, reprit le portier, vous êtes encore un farceur,
vous!...

--Durand, dit Marcel, je n'aime pas que la livrée se mêle à ma
conversation; vous irez chez le restaurant voisin, et vous ferez monter
à déjeuner pour quatre personnes. Voici la carte, ajouta-t-il en
donnant un bout de papier sur lequel il avait indiqué son menu. Sortez.

--Messieurs, reprit Marcel aux trois jeunes gens, vous m'avez offert à
souper hier soir, permettez-moi de vous offrir à déjeuner ce matin, non
pas chez moi, mais chez nous, ajouta-t-il en tendant la main à
Schaunard.

À la fin du déjeuner, Rodolphe demanda la parole.

--Messieurs, dit-il, permettez-moi de vous quitter...

--Oh! Non, dit sentimentalement Schaunard, ne nous quittons jamais.

--C'est vrai, on est très-bien ici, ajouta Colline.

--De vous quitter un moment, continua Rodolphe; c'est demain que paraît
_l'Écharpe d'Iris_, un journal de modes dont je suis le rédacteur en
chef; et il faut que j'aille corriger mes épreuves, je reviens dans une
heure.

--Diable! dit Colline, ça me fait penser que j'ai une leçon à donner à
un prince indien qui est venu à Paris pour apprendre l'arabe.

--Vous irez demain, dit Marcel.

--Oh! Non, répondit le philosophe, le prince doit me payer aujourd'hui.
Et puis je vous avouerai que cette belle journée serait gâtée pour moi,
si je n'allais pas faire un petit tour à la halle aux bouquins.

--Mais tu reviendras? demanda Schaunard.

--Avec la rapidité d'une flèche lancée d'une main sûre, répondit le
philosophe, qui aimait les images excentriques.

Et il sortit avec Rodolphe.

--Au fait, dit Schaunard resté seul avec Marcel, au lieu de me dorloter
sur l'oreiller du _far niente,_ si j'allais chercher quelque or pour
apaiser la cupidité de M. Bernard?

--Mais, dit Marcel avec inquiétude, vous comptez donc toujours
déménager?

--Dame! reprit Schaunard, il le faut bien, puisque j'ai congé par
huissier, coût cinq francs.

--Mais, continua Marcel, si vous déménagez, est-ce que vous emporterez
vos meubles?

--J'en ai la prétention; je ne laisserai pas un cheveu comme dit M.
Bernard.

--Diable! ça va me gêner, fit Marcel, moi qui ai loué votre chambre en
garni.

--Tiens, c'est vrai, au fait, reprit Schaunard. Ah bah! ajouta-t-il avec
mélancolie, rien ne prouve que je trouverai mes soixante-quinze francs
aujourd'hui, ni demain, ni après.

--Mais attendez donc, s'écria Marcel, j'ai une idée.

--Exhibez, dit Schaunard.

--Voici la situation: légalement, ce logement est à moi, puisque j'ai
payé un mois d'avance.

--Le logement, oui; mais les meubles, si je paye, je les enlève
légalement; et, si cela était possible, je les enlèverais même
extralégalement, dit Schaunard.

--De façon, continua Marcel, que vous avez des meubles et pas de
logement, et que moi j'ai un logement et pas de meubles.

--Voilà, fit Schaunard.

--Moi, ce logement me plaît, reprit Marcel.

--Et moi, donc, ajouta Schaunard, il ne m'a jamais plus plu.

--Vous dites?

--Plus plu pour davantage. Oh! Je connais ma langue.

--Eh bien, nous pouvons arranger ces affaires-là, reprit Marcel; restez
avec moi, je fournirai le logement, vous fournirez les meubles.

--Et les termes? dit Schaunard.

--Puisque j'ai de l'argent aujourd'hui, je les payerai; la prochaine
fois ce sera votre tour. Réfléchissez.

--Je ne réfléchis jamais, surtout pour accepter une proposition qui
m'est agréable; j'accepte d'emblée: au fait, la peinture et la musique
sont soeurs.

--Belles-soeurs, dit Marcel.

En ce moment rentrèrent Colline et Rodolphe, qui s'étaient rencontrés.

Marcel et Schaunard leur firent part de leur association.

--Messieurs, s'écria Rodolphe en faisant sonner son gousset, j'offre à
dîner à la compagnie.

--C'est précisément ce que j'allais avoir l'honneur de proposer, fit
Colline en tirant de sa poche une pièce d'or qu'il se fourra dans
l'oeil. Mon prince m'a donné ça pour acheter une grammaire
indoustan-arabe, que je viens de payer six sous comptant.

--Et moi, dit Rodolphe, je me suis fait avancer trente francs par le
caissier de _l'Écharpe d'Iris_, sous le prétexte que j'en avais besoin
pour me faire vacciner.

--C'est donc le jour des recettes? dit Schaunard; il n'y a que moi qui
n'ai pas étrenné, c'est humiliant.

--En attendant, reprit Rodolphe, je maintiens mon offre du dîner.

--Et moi aussi, dit Colline.

--Eh bien, dit Rodolphe, nous allons tirer à pile ou face quel sera
celui qui payera la carte.

--Non, s'écria Schaunard, j'ai mieux que ça, mais infiniment mieux à
vous offrir pour vous tirer d'embarras.

--Voyons!

--Rodolphe payera le dîner, et Colline offrira un souper.

--Voilà ce que j'appellerai de la jurisprudence Salomon, s'écria le
philosophe.

--C'est pis que les noces de Gamache, ajouta Marcel.

Le dîner eut lieu dans un restaurant provençal de la rue dauphine,
célèbre par ses garçons littéraires et son _ayoli_. Comme il fallait
faire de la place pour le souper, on but et on mangea modérément. La
connaissance ébauchée la veille entre Colline et Schaunard, et plus tard
avec Marcel, devint plus intime; chacun des quatre jeunes gens arbora le
drapeau de son opinion dans l'art; tous quatre reconnurent qu'ils
avaient courage égal et même espérance. En causant et en discutant, ils
s'aperçurent que leurs sympathies étaient communes, qu'ils avaient tous
dans l'esprit la même habileté d'escrime comique, qui égaye sans
blesser, et que toutes les belles vertus de la jeunesse n'avaient point
laissé de place vide dans leur coeur, facile à mettre en émoi par la vue
ou le récit d'une belle chose. Tous quatre, partis du même point pour
aller au même but, ils pensèrent qu'il y avait dans leur réunion autre
chose que le quiproquo banal du hasard, et que ce pouvait bien être
aussi la Providence, tutrice naturelle des abonnés, qui leur mettait
ainsi la main dans la main, et leur soufflait tout bas à l'oreille
l'évangélique parabole, qui devrait être l'unique charte de l'humanité:
«Soutenez-vous, et aimez-vous les uns les autres.»

À la fin du repas, qui se termina dans une espèce de gravité, Rodolphe
se leva pour porter un toast à l'avenir, et Colline lui répondit par un
petit discours qui n'était tiré d'aucun bouquin, n'appartenait par
aucun point au beau style, et parlait tout simplement le bon patois de
la naïveté qui fait si bien comprendre ce qu'il dit si mal.

--Est-il bête ce philosophe! murmura Schaunard, qui avait le nez dans
son verre, voilà qu'il me force à mettre de l'eau dans mon vin.

Après le dîner on alla prendre le café à _Momus_, où on avait déjà passé
la soirée la veille. Ce fut à compter de ce jour-là que l'établissement
devint inhabitable pour les autres habitués.

Après le café et les liqueurs, le clan bohème, définitivement fondé,
retourna au logement de Marcel, qui prit le nom d'_Élysée_ Schaunard.
Pendant que Colline allait commander le souper qu'il avait promis, les
autres se procuraient des pétards, des fusées et d'autres pièces
pyrotechniques; et, avant de se mettre à table, on tira par les fenêtres
un superbe feu d'artifice qui mit toute la maison sens dessus dessous,
et pendant lequel les quatre amis chantaient à tue-tête:

Célébrons, célébrons, célébrons ce beau jour!

Le lendemain matin, ils se retrouvèrent ensemble de nouveau, mais sans
en paraître étonnés, cette fois. Avant de retourner chacun à leur
affaire, ils allèrent de compagnie déjeuner frugalement au café _Momus_,
où ils se donnèrent rendez-vous pour le soir, et où on les vit pendant
longtemps revenir assidûment tous les jours.

Tels sont les principaux personnages qu'on verra reparaître dans les
petites histoires dont se compose ce volume, qui n'est pas un roman, et
n'a d'autre prétention que celle indiquée par son titre; car les scènes
de la vie de bohème ne sont en effet que des études de moeurs dont les
héros appartiennent à une classe mal jugée jusqu'ici, et dont le plus
grand défaut est le désordre; et encore peuvent-ils donner pour excuse
que ce désordre même est une nécessité que leur fait la vie.



II

_UN ENVOYÉ DE LA PROVIDENCE_


Schaunard et Marcel, qui s'étaient vaillamment mis à la besogne dès le
matin, suspendirent tout à coup leur travail.

--Sacrebleu! Qu'il fait faim! dit Schaunard; et il ajouta négligemment:
est-ce qu'on ne déjeune pas aujourd'hui.

Marcel parut très-étonné de cette question, plus que jamais inopportune.

--Depuis quand déjeune-t-on deux jours de suite? dit-il. C'était hier
jeudi.

Et il compléta sa réponse en désignant de son appui-main ce commandement
de l'église:

    «Vendredi chair ne mangeras,
     Ni autre chose pareillement.»

Schaunard ne trouva rien à répondre et se mit à son tableau, lequel
représentait une plaine habitée par un arbre rouge et un arbre bleu qui
se donnent une poignée de branches. Allusion transparente aux douceurs
de l'amitié, et qui ne laissait pas en effet que d'être
très-philosophique.

En ce moment, le portier frappa à la porte. Il apportait une lettre pour
Marcel.

--C'est trois sous, dit-il.

--Vous êtes sûr? Répliqua l'artiste. C'est bon, vous nous les devrez.

Et il lui ferma la porte au nez.

Marcel avait pris la lettre et rompu le cachet. Aux premiers mots, il se
mit à faire dans l'atelier des sauts d'acrobate et entonna à tue-tête la
célèbre romance suivante, qui indiquait chez lui l'apogée de la
jubilation:

    Y'avait quat' jeunes gens du quartier,
    Ils étaient tous les quat' malades;
    On les a m'nés à l'hôtel-Dieu
       Eu! Eu! Eu! Eu!

--Eh bien, oui, dit Schaunard en continuant

    On les a mis dans un grand lit,
    deux à la tête et deux aux pieds.

--Nous savons ça.

Marcel reprit:

    Ils virent arriver un' petit' soeur,
       Eur! Eur! Eur! Eur!

--Si tu ne te tais pas, dit Schaunard, qui ressentait déjà des symptômes
d'aliénation mentale, je vais t'exécuter l'allégro de ma symphonie sur
_l'influence du bleu dans les arts_.

Et il s'approcha de son piano.

Cette menace produisit l'effet d'une goutte d'eau froide tombée dans un
liquide en ébullition.

Marcel se calma comme par enchantement.

--Tiens! dit-il en passant la lettre à son ami. Vois.

C'était une invitation à dîner d'un député, protecteur éclairé des arts
et en particulier de Marcel, qui avait fait le portrait de sa maison de
campagne.

--C'est pour aujourd'hui, dit Schaunard; il est malheureux que le billet
ne soit pas bon pour deux personnes. Mais au fait, j'y songe, ton député
est ministériel; tu ne peux pas, tu ne dois pas accepter: tes principes
te défendent d'aller manger un pain trempé dans les sueurs du peuple.

--Bah! dit Marcel, mon député est centre gauche; il a voté l'autre jour
contre le gouvernement. D'ailleurs, il doit me faire avoir une commande,
et il m'a promis de me présenter dans le monde; et puis, vois-tu, ça a
beau être vendredi, je me sens pris d'une voracité ugoline, et je veux
dîner aujourd'hui, voilà.

--Il y a encore d'autres obstacles, reprit Schaunard, qui ne laissait
pas que d'être un peu jaloux de la bonne fortune qui tombait à son ami.
Tu ne peux pas aller dîner en ville en vareuse rouge et avec un bonnet
de débardeur.

--J'irai emprunter les habits de Rodolphe ou de Colline.

--Jeune insensé! Oublies-tu que nous sommes passé le vingt du mois, et
qu'à cette époque les habits de ces messieurs sont _cloués_ et
_surcloués_?

--Je trouverai au moins un habit noir d'ici cinq heures, dit Marcel.

--J'ai mis trois semaines pour en trouver un quand j'ai été à la noce de
mon cousin; et c'était au commencement de janvier.

--Eh bien, j'irai comme ça, reprit Marcel en marchant à grands pas. Il
ne sera pas dit qu'une misérable question d'étiquette m'empêchera de
faire mon premier pas dans le monde.

--À propos de ça, interrompit Schaunard, prenant beaucoup de plaisir à
faire du chagrin à son ami, et des bottes?

Marcel sortit dans un état d'agitation impossible à décrire. Au bout de
deux heures il rentrait chargé d'un faux col.

--Voilà tout ce que j'ai pu trouver, dit-il piteusement.

--Ce n'était pas la peine de courir pour si peu, répondit Schaunard, il
y a ici du papier de quoi en faire une douzaine.

--Mais, dit Marcel en s'arrachant les cheveux, nous devons avoir des
effets, que diable!

--Et il commença une longue perquisition dans tous les coins des deux
chambres.

Après une heure de recherche, il réalisa un costume ainsi composé:

Un pantalon écossais,

Un chapeau gris,

Une cravate rouge,

Un gant jadis blanc,

Un gant noir.

--Ça te fera deux gants noirs au besoin, dit Schaunard. Mais quand tu
seras habillé, tu auras l'air du spectre solaire. Après ça, quand on est
coloriste!

Pendant ce temps Marcel essayait les bottes.

Fatalité! Elles étaient toutes deux du même pied!

L'artiste, désespéré, avisa alors dans un coin une vieille botte dans
laquelle on mettait les vessies usées. Il s'en empara.

--De _Garrick_ en _Syllabe_, dit son ironique compagnon: celle-ci est
pointue et l'autre est carrée.

--Ça ne se verra pas, je les vernirai.

--C'est une idée! Il ne te manque plus que l'habit noir de rigueur.

--Oh! dit Marcel en se mordant les poings, pour en avoir un, je
donnerais dix ans de ma vie et ma main droite, vois-tu!

Ils entendirent de nouveau frapper à la porte. Marcel ouvrit.

--Monsieur Schaunard? dit un étranger en restant sur le seuil.

--C'est moi, répondit le peintre en le priant d'entrer.

--Monsieur, dit l'inconnu, porteur d'une de ces honnêtes figures qui
sont le type du provincial, mon cousin m'a beaucoup parlé de votre
talent pour le portrait; et, étant sur le point de faire un voyage aux
colonies, où je suis délégué par les raffineurs de la ville de Nantes,
je désirerais laisser un souvenir de moi à ma famille. C'est pourquoi je
suis venu vous trouver.

--Ô sainte Providence!... murmura Schaunard. Marcel, donne un siége à
monsieur...

--M. Blancheron, reprit l'étranger; Blancheron de Nantes, délégué de
l'industrie sucrière, ancien maire de V, capitaine de la garde
nationale, et auteur d'une brochure sur la question des sucres.

--Je suis fort honoré d'avoir été choisi par vous, dit l'artiste en
s'inclinant devant le délégué des raffineurs. Comment désirez-vous avoir
votre portrait?

--À la miniature, comme ça, reprit M. Blancheron en indiquant un
portrait à l'huile; car, pour le délégué comme pour beaucoup d'autres,
ce qui n'est pas peinture en bâtiments est miniature, il n'y a pas de
milieu.

Cette naïveté donna à Schaunard la mesure du bonhomme auquel il avait
affaire, surtout quand celui-ci eut ajouté qu'il désirait que son
portrait fût peint avec des couleurs fines.

--Je n'en emploie jamais d'autres, dit Schaunard. De quelle grandeur
monsieur désire-t-il son portrait?

--Grand comme ça, répondit M. Blancheron en montrant une toile de vingt.
Mais dans quel prix ça va-t-il?

--De cinquante à soixante francs; cinquante sans les mains, soixante
avec.

--Diable! Mon cousin m'avait parlé de trente francs.

--C'est selon la saison, dit le peintre; les couleurs sont beaucoup plus
chères à différentes époques.

--Tiens! C'est donc comme le sucre?

--Absolument.

--Va donc pour cinquante francs, dit M. Blancheron.

--Vous avez tort, pour dix francs de plus vous auriez les mains, dans
lesquelles je placerais votre brochure sur la question sucrière, ce qui
serait flatteur.

--Ma foi, vous avez raison.

--Sacrebleu! dit en lui-même Schaunard, s'il continue, il va me faire
éclater, et je le blesserai avec un de mes morceaux.

--As-tu remarqué? Lui glissa Marcel à l'oreille.

--Quoi?

--Il a un habit noir.

--Je comprends et je coupe dans tes idées. Laisse-moi faire.

--Eh bien! Monsieur, dit le délégué, quand commencerons-nous? Il ne
faudrait pas tarder, car je pars prochainement.

--J'ai moi-même un petit voyage à faire; après-demain je quitte Paris.
Donc, si vous le voulez, nous allons commencer tout de suite. Une bonne
séance avancera la besogne.

--Mais il va bientôt faire nuit, et on ne peut pas peindre aux lumières,
dit M. Blancheron.

--Mon atelier est disposé pour qu'on puisse travailler à toute heure...
reprit le peintre. Si vous voulez ôter votre habit et prendre la pose,
nous allons commencer.

--Ôter mon habit! Pourquoi faire?

--Ne m'avez-vous pas dit que vous destiniez votre portrait à votre
famille?

--Sans doute.

--Eh bien, alors, vous devez être représenté dans votre costume
d'intérieur, en robe de chambre. C'est l'usage d'ailleurs.

--Mais je n'ai pas de robe de chambre ici.

--Mais j'en ai, moi. Le cas est prévu, dit Schaunard en présentant à son
modèle un haillon historié de taches de peintures et qui fit tout
d'abord hésiter l'honnête provincial.

--Ce vêtement est bien singulier, dit-il.

--Et bien précieux, répondit le peintre. C'est un vizir turc qui en a
fait présent à M. Horace Vernet, qui me l'a donné à moi. Je suis son
élève.

--Vous êtes élève de Vernet? dit Blancheron.

--Oui, monsieur, je m'en vante. Horreur, murmura-t-il en lui-même, je
renie mes dieux.

--Il y a de quoi, jeune homme, reprit le délégué en endossant la robe de
chambre qui avait une si noble origine.

--Accroche l'habit de monsieur au porte-manteau, dit Schaunard à son ami
avec un clignement d'yeux significatif.

--Dis donc, murmura Marcel en se jetant sur sa proie et en désignant le
Blancheron, il est bien bon! Si tu pouvais en garder un morceau?

--Je tâcherai! mais ce n'est pas ça, habille-toi vite et file. Sois de
retour à dix heures, je le garderai jusque-là. Surtout rapporte-moi
quelque chose dans tes poches.

--Je t'apporterai un ananas, dit Marcel en se sauvant.

Il s'habilla à la hâte. L'habit lui allait comme un gant, puis il sortit
par la seconde porte de l'atelier.

Schaunard s'était mis à la besogne. Comme la nuit était tout à fait
venue, M. Blancheron entendit sonner six heures et se souvint qu'il
n'avait pas dîné. Il en fit la remarque au peintre.

--Je suis dans le même cas; mais, pour vous obliger, je m'en passerai ce
soir. Pourtant j'étais invité dans une maison du faubourg Saint-Germain,
dit Schaunard. Mais nous ne pouvons pas nous déranger, ça compromettrait
la ressemblance.

Il se mit à l'oeuvre.

--Après ça, dit-il tout à coup, nous pouvons dîner sans nous déranger.
Il y a en bas un excellent restaurant qui nous montera ce que nous
voudrons.

Et Schaunard attendit l'effet de son trio de pluriels.

--Je partage votre idée, dit M. Blancheron, et en revanche j'aime à
croire que vous me ferez l'honneur de me tenir compagnie à table.

Schaunard s'inclina.

--Allons, se dit-il à lui-même, c'est un brave homme, un véritable
envoyé de la Providence. Voulez-vous faire la carte? demanda-t-il à son
amphitryon.

--Vous m'obligerez de vous charger de ce soin, répondit poliment
celui-ci.

--Tu t'en repentiras, Nicolas, chanta le peintre en descendant les
escaliers quatre à quatre.

Il entra chez le restaurateur, se mit au comptoir et rédigea un menu
dont la lecture fit pâlir le Vatel en boutique.

--Du bordeaux à l'ordinaire.

--Qu'est-ce qui payera?

--Pas moi probablement, dit Schaunard, mais un mien oncle que vous
verrez là-haut, un fin gourmet. Ainsi, tâchez de vous distinguer, et que
nous soyons servis dans une demi-heure, et dans de la porcelaine
surtout.

       *       *       *       *       *

À huit heures, M. Blancheron sentait déjà le besoin d'épancher dans le
sein d'un ami ses idées sur l'industrie sucrière, et il récita à
Schaunard la brochure qu'il avait écrite.

Celui-ci l'accompagna sur le piano.

À dix heures, M. Blancheron et son ami dansaient le galop et se
tutoyaient. À onze heures, ils jurèrent de ne jamais se quitter et
firent chacun un testament où ils se léguaient réciproquement leur
fortune.

À minuit, Marcel rentra et les trouva dans les bras l'un de l'autre; ils
fondaient en pleurs. Et il y avait déjà un demi-pouce d'eau dans
l'atelier. Marcel se heurta à la table et vit les splendides débris du
superbe festin. Il regarda les bouteilles, elles étaient parfaitement
vides.

Il voulut réveiller Schaunard, mais celui-ci le menaça de le tuer s'il
voulait lui ravir M. Blancheron, dont il se faisait un oreiller.

--Ingrat! dit Marcel en tirant de la poche de son habit une poignée de
noisettes. Moi qui lui apportais à dîner!



III

_LES AMOURS DE CARÊME_


Un soir de carême, Rodolphe rentra chez lui de bonne heure avec
l'intention de travailler. Mais à peine se fut-il mis à table et eut-il
trempé sa plume dans l'encrier, qu'il fut distrait par un bruit
singulier; et, appliquant l'oreille à l'indiscrète cloison qui le
séparait de la chambre voisine, il écouta et distingua parfaitement un
dialogue alterné de baisers et autres amoureuses onomatopées.

--Diable! pensa Rodolphe en regardant sa pendule, il n'est pas tard...
et ma voisine est une Juliette qui garde ordinairement son Roméo bien
après le chant de l'alouette. Je ne pourrai pas travailler cette nuit.
Et, prenant son chapeau, il sortit.

En remettant la clef dans la loge, il trouva la femme du portier
emprisonnée à demi dans les bras d'un galant. La pauvre femme fut
tellement effarouchée qu'elle resta plus de cinq minutes sans pouvoir
tirer le cordon.

--Au fait, pensa Rodolphe, il y a des moments où les portières
redeviennent des femmes.

En ouvrant la porte il trouva dans l'angle un sapeur-pompier et une
cuisinière en sortie qui se donnaient la main et échangeaient les arrhes
de l'amour.

--Eh parbleu! dit Rodolphe en faisant allusion au guerrier et à sa
robuste compagne, voilà des hérétiques qui ne songent guère que nous
sommes dans le carême.

Et il prit chemin pour se rendre chez un de ses amis qui habitait le
voisinage.

--Si Marcel est chez lui, se disait-il, nous passerons la soirée à dire
du mal de Colline. Il faut bien faire quelque chose...

Comme il frappait un vigoureux appel, la porte s'entrebâilla à demi, et
un jeune homme simplement vêtu d'un lorgnon et d'une chemise se
présenta.

--Je ne peux pas te recevoir, dit-il à Rodolphe.

--Pourquoi? demanda celui-ci.

--Tiens! dit Marcel en désignant une tête féminine qui venait
d'apparaître derrière un rideau: voici ma réponse.

--Elle n'est pas belle, répondit Rodolphe auquel on venait de refermer
la porte sur le nez. Ah çà, se dit-il quand il fut dans la rue, que
faire? Si j'allais chez Colline? Nous passerions le temps à dire du mal
de Marcel.

En traversant la rue de l'ouest, ordinairement obscure et peu
fréquentée, Rodolphe distingua une ombre qui se promenait
mélancoliquement en mâchant des rimes entre ses dents.

--Hé! Hé! dit Rodolphe, quel est ce sonnet qui fait le pied de grue?
Tiens, Colline!

--Tiens, Rodolphe! Où vas-tu?

--Chez toi.

--Tu ne m'y trouveras pas.

--Qu'est-ce que tu fais là?

--J'attends.

--Et qu'est-ce que tu attends?

--Ah! dit Colline avec une emphase railleuse, que peut-on attendre quand
on a vingt ans, qu'il y a des étoiles au ciel et des chansons dans
l'air?

--Parle en prose.

--J'attends une femme.

--Bonsoir, fit Rodolphe qui continua son chemin tout en monologuant.
Ouais! disait-il, est-ce donc aujourd'hui la Saint-Cupidon, et ne
pourrais-je faire un pas sans me heurter à des amoureux? Cela est
immoral et scandaleux. Que fait donc la police?

Comme le Luxembourg était encore ouvert, Rodolphe y entra pour abréger
son chemin. Au milieu des allées désertes, il voyait souvent fuir devant
lui, comme effrayés par le bruit de ses pas, des couples mystérieusement
enlacés et cherchant, comme dit un poëte: la double volupté du silence
et de l'ombre.

--Voilà, dit Rodolphe, une soirée qui a été copiée dans un roman. Et
cependant, pénétré malgré lui d'un charme langoureux, il s'assit sur un
banc et regarda sentimentalement la lune.

Au bout de quelque temps, il était entièrement sous le joug d'une fièvre
hallucinée. Il lui sembla que les dieux et les héros de marbre qui
peuplent le jardin quittaient leurs piédestaux pour s'en aller faire la
cour aux déesses et héroïnes leurs voisines; et il entendit
distinctement le gros Hercule faire un madrigal à la Velléda, dont la
tunique lui parut singulièrement raccourcie.

Du banc où il était assis, il aperçut le cygne du bassin qui se
dirigeait vers une nymphe d'alentour.

--Bon! Pensa Rodolphe, qui acceptait toute cette mythologie, voilà
Jupiter qui va au rendez-vous de Léda. Pourvu que le gardien ne les
surprenne pas!

Puis il se prit le front dans les mains et s'enfonça plus avant les
aubépines du sentiment.

Mais, à ce beau moment de son rêve, Rodolphe fut subitement réveillé par
un gardien qui s'approcha de lui et lui frappa sur l'épaule.

--Il faut sortir, monsieur, dit-il.

--C'est heureux, pensa Rodolphe. Si je restais encore ici cinq minutes,
j'aurais dans le coeur plus de _vergiss-meinnicht_ qu'il n'y en a sur
les bords du Rhin ou dans les romans d'Alphonse Karr.

Et, prenant sa course, il sortit en toute hâte du Luxembourg, fredonnant
à voix basse une romance sentimentale, qui était pour lui la
marseillaise de l'amour.

Une demi-heure après, ne sais comment, il était au _Prado_, attablé
devant du punch et causant avec un grand garçon célèbre par son nez,
qui, par un singulier privilége, est aquilin de profil et camard de
face; un maître nez qui ne manque pas d'esprit, et a eu assez
d'aventures galantes pour pouvoir en pareil cas donner un bon avis et
être utile à son ami.

--Donc, disait Alexandre Schaunard, l'homme au nez... vous êtes
amoureux?

--Oui, mon cher... ça m'a pris tout à l'heure, subitement, comme un
grand mal de dents qu'on aurait au coeur.

--Passez-moi le tabac, dit Alexandre.

--Figurez-vous, continua Rodolphe, que depuis deux heures je ne
rencontre que des amoureux, des hommes et des femmes deux par deux. J'ai
eu l'idée d'entrer dans le Luxembourg, où j'ai vu toutes sortes de
fantasmagories; ça m'a remué le coeur extraordinairement; il m'y pousse
des élégies; je bêle et je roucoule; je me métamorphose moitié agneau,
moitié pigeon. Regardez donc un peu, je dois avoir de la laine et des
plumes.

--Qu'est-ce que vous avez donc bu? dit Alexandre impatienté, vous me
faites poser, vous.

--Je vous assure que je suis de sang-froid, dit Rodolphe. C'est-à-dire
non. Mais je vous annoncerai que j'ai besoin d'embrasser quelque chose.
Voyez-vous, Alexandre, l'homme ne doit pas vivre seul: en un mot, il
faut que vous m'aidiez à trouver une femme... nous allons faire le tour
du bal, et la première que je vous montrerai, vous irez lui dire que je
l'aime.

--Pourquoi n'allez-vous pas le lui dire vous-même? répondit Alexandre
avec sa superbe basse nasale.

--Eh! Mon cher, dit Rodolphe, je vous assure que j'ai tout à fait oublié
comment on s'y prend pour dire ces choses-là. De tous mes romans
d'amour, ce sont mes amis qui ont écrit la préface, et quelques-uns même
le dénoûment. Je n'ai jamais su commencer.

--Il suffit de savoir finir, dit Alexandre; mais je vous comprends. J'ai
vu une jeune fille qui aime le hautbois, vous pourrez peut-être lui
convenir.

--Ah! reprit Rodolphe, je voudrais bien qu'elle eût des gants blancs et
des yeux bleus.

--Diable! Des yeux bleus, je ne dis pas... mais les gants... vous savez
qu'on ne peut pas avoir tout à la fois... cependant, allons dans le
quartier de l'aristocratie.

--Tenez, dit Rodolphe en entrant dans le salon où se tiennent les
élégantes du lieu, en voici une qui paraît bien douce... et il indiquait
une jeune fille assez élégamment mise qui se tenait dans un coin.

--C'est bon! répondit Alexandre, restez un peu en arrière; je vais lui
lancer pour vous le brûlot de la passion. Quand il faudra venir... je
vous appellerai.

Pendant dix minutes, Alexandre entretint la jeune fille qui, de temps en
temps, partait en joyeux éclats de rire et finit par lancer à Rodolphe
un sourire qui voulait assez dire: venez, votre avocat a gagné la cause.

--Allez donc, dit Alexandre, la victoire est à nous, la petite n'est
sans doute pas cruelle; mais ayez l'air naïf pour commencer.

--Vous n'avez pas besoin de me recommander cela.

--Alors, passez-moi un peu de tabac, dit Alexandre, et allez vous
asseoir près d'elle.

--Mon Dieu! dit la jeune fille, quand Rodolphe eut pris place à ses
côtés, comme votre ami est drôle, il parle comme un cor de chasse.

--C'est qu'il est musicien, répondit Rodolphe.

Deux heures après, Rodolphe et sa compagne étaient arrêtés devant une
maison de la rue Saint-Denis.

--C'est ici que je demeure, dit la jeune fille.

--Eh bien, chère Louise, quand vous reverrai-je, et où?

--Chez vous, demain soir, à huit heures.

--Bien vrai?

--Voilà ma promesse, répondit Louise en tendant ses joues fraîches à
Rodolphe qui mordit à même dans ces beaux fruits mûrs de jeunesse et de
santé. Rodolphe rentra chez lui _ivre fou_.

--Ah! dit-il en parcourant sa chambre à grands pas, ça ne peut pas se
passer comme ça; il faut que je fasse des vers.

Le lendemain matin, son portier trouva dans la chambre une trentaine de
feuilles de papier en tête desquelles s'étalait avec majesté cet
alexandrin solitaire:

Ô l'amour! Ô l'amour! Prince de la jeunesse!

Ce jour-là, le lendemain, contre ses habitudes, Rodolphe s'était
réveillé de fort bonne heure, et, bien qu'ayant peu dormi, il se leva
sur-le-champ.

--Ah! s'écria-t-il, c'est donc aujourd'hui le grand jour... mais douze
heures d'attente... avec quoi combler ces douze éternités?...

Et comme son regard était tombé sur son bureau, il lui sembla voir
frétiller sa plume qui avait l'air de lui dire: travaille?

--Ah! bien oui, travaille, foin de la prose!... Je ne veux pas rester
ici, ça pue l'encre.

Il fut s'installer dans un café où il était sûr de ne point rencontrer
d'amis.

--Ils verraient que je suis amoureux, pensa-t-il, et me plumeraient
d'avance mon idéal.

Après un repas très-succinct, il courut au chemin de fer et monta dans
un wagon.

Au bout d'une demi-heure, il était dans les bois de Ville-D'Avray.

Rodolphe se promena toute la journée, lâché à travers la nature
rajeunie, et ne revint à Paris qu'au tomber de la nuit.

Après avoir fait mettre en ordre le temple qui allait recevoir son
idole, Rodolphe fit une toilette de circonstance, et regretta beaucoup
de ne pouvoir s'habiller en blanc.

De sept à huit heures, il fut en proie à la fièvre aiguë de l'attente.
Supplice lent qui lui rappela ses jours anciens, et les anciennes amours
qui les avaient charmés. Puis, suivant son habitude, il rêva déjà une
grande passion, un amour en dix volumes, un véritable poëme lyrique avec
clairs de lune, soleils couchants, rendez-vous sous les saules,
jalousies, soupirs, et le reste. Et il en était ainsi chaque fois que le
hasard amenait une femme à sa porte, et pas une ne l'avait quitté sans
emporter au front une auréole et au cou un collier de larmes.

--Elles aimeraient mieux un chapeau ou des bottines, lui disaient ses
amis.

Mais Rodolphe s'obstinait, et jusqu'ici les nombreuses écoles qu'il
avait commises n'avaient pu le guérir. Il attendait toujours une femme
qui voulût bien poser en idole, un ange en robe de velours à qui il
pourrait tout à son aise adresser des sonnets écrits sur feuilles de
saule.

Enfin, Rodolphe entendit sonner «l'heure sainte;» et comme le dernier
coup résonnait sur le timbre de métal, il crut voir l'_Amour_ et la
_Psyché_ qui surmontaient sa pendule enlacer leurs corps d'albâtre.

Au même moment on frappa deux coups timides à la porte. Rodolphe alla
ouvrir; c'était Louise.

--Je suis de parole, dit-elle, vous voyez!

Rodolphe ferma les rideaux et alluma une bougie neuve.

Pendant ce temps, la petite s'était débarrassée de son châle et de son
chapeau, qu'elle alla poser sur le lit. L'éblouissante blancheur des
draps la fit sourire, et presque rougir.

Louise était plutôt gracieuse que jolie; sa fraîche figure offrait un
piquant mélange de naïveté et de malice. C'était quelque chose comme un
motif de Greuze arrangé par Gavarni. Toute la jeunesse attrayante de la
jeune fille était adroitement mise en relief par une toilette qui, bien
que très-simple, attestait chez elle cette science innée de coquetterie
que toutes les femmes possèdent, depuis leur premier lange jusqu'à leur
robe de noce. Louise paraissait en outre avoir particulièrement étudié
la théorie des attitudes, et prenait devant Rodolphe, qui l'examinait en
artiste, une foule de poses séduisantes dont le maniérisme avait
souvent plus de grâce que le naturel: ses pieds, finement chaussés,
étaient d'une exiguïté satisfaisante... même pour un romantique épris
des miniatures andalouses ou chinoises. Quant à ses mains, leur
délicatesse attestait l'oisiveté. En effet, depuis six mois, elles
n'avaient plus à redouter les morsures de l'aiguille. Pour tout dire,
Louise était un de ces oiseaux volages et passagers qui, par fantaisie
et souvent par besoin, font pour un jour, ou plutôt une nuit, leur nid
dans les mansardes du quartier latin et y demeurent volontiers quelques
jours, si on sait les retenir par un caprice, ou par des rubans.

Après avoir causé une heure avec Louise, Rodolphe lui montra comme
exemple le groupe de l'amour et psyché.

--Est-ce pas Paul et Virginie? dit-elle.

--Oui, répondit Rodolphe, qui ne voulut pas d'abord la contrarier par
une contradiction.

--Ils sont bien imités, répondit Louise.

--Hélas! pensa Rodolphe en la regardant, la pauvre enfant n'a guère de
littérature. Je suis sûr qu'elle se borne à l'orthographe du coeur,
celle qui ne met point d'_s_ au pluriel. Il faudra que je lui achète un
Lhomond.

Cependant, comme Louise se plaignait d'être gênée dans sa chaussure, il
l'aida obligeamment à délacer ses bottines.

Tout à coup la lumière s'éteignit.

--Tiens, s'écria Rodolphe, qui donc a soufflé la bougie?

Un joyeux éclat de rire lui répondit.

Quelques jours après, Rodolphe rencontra dans la rue un de ses amis.

--Que fais-tu donc? Lui demanda celui-ci. On ne te voit plus.

--Je fais de la poésie intime, répondit Rodolphe.

Le malheureux disait vrai. Il avait voulu demander à Louise plus que la
pauvre enfant ne pouvait lui donner. Musette, elle n'avait point les
sons d'une lyre. Elle parlait, pour ainsi dire, le patois de l'amour, et
Rodolphe voulait absolument en parler le beau langage. Aussi ne se
comprenaient-ils guère.

Huit jours après, au même bal où elle avait trouvé Rodolphe... Louise
rencontra un jeune homme blond, qui la fit danser plusieurs fois, et à
la fin de la soirée il la reconduisit chez lui.

C'était un étudiant de seconde année, il parlait très-bien la prose du
plaisir, avait de jolis yeux et le gousset sonore.

Louise lui demanda du papier et de l'encre, et écrivit à Rodolphe une
lettre ainsi conçue:

«Ne conte plus sur moi du tout, je t'embrâse pour la dernière foi.
Adieu.

«Louise.»

Comme Rodolphe lisait ce billet le soir en rentrant chez lui, sa lumière
mourut tout à coup.

--Tiens, dit Rodolphe en manière de réflexion, c'est la bougie que j'ai
allumée le soir où Louise est venue: elle devait finir avec notre
liaison. Si j'avais su, je l'aurais choisie plus longue, ajouta-t-il
avec un accent moitié dépit, moitié regret, et il déposa le billet de sa
maîtresse dans un tiroir qu'il appelait quelquefois les catacombes de
ses amours.

Un jour, étant chez Marcel, Rodolphe ramassa à terre, pour allumer sa
pipe, un morceau de papier sur lequel il reconnut l'écriture et
l'orthographe de Louise.

--J'ai, dit-il à son ami, un autographe de la même personne; seulement,
il y a deux fautes de moins que dans le tien. Est-ce que cela ne prouve
pas qu'elle m'aimait mieux que toi?

--Ça prouve que tu es un niais, lui répondit Marcel: les blanches
épaules et les bras blancs n'ont pas besoin de savoir la grammaire.



IV

_ALI-RODOLPHE, OU LE TURC PAR NÉCESSITÉ_


Frappé d'ostracisme par un propriétaire inhospitalier, Rodolphe vivait
depuis quelque temps plus errant que les nuages, et perfectionnait de
son mieux l'art de se coucher sans souper, ou de souper sans se coucher;
son cuisinier l'appelait le hasard, et il logeait fréquemment à
l'auberge de la Belle-Étoile.

Il y avait pourtant deux choses qui n'abandonnaient point Rodolphe au
milieu de ces pénibles traverses, c'était sa bonne humeur, et le
manuscrit du _Vengeur_, drame qui avait fait des stations dans tous les
lieux dramatiques de Paris.

Un jour, Rodolphe, conduit au _violon_ pour cause de chorégraphie trop
macabre, se trouva nez à nez avec un oncle à lui, le sieur Monetti,
poêlier-fumiste, sergent de la garde nationale, et que Rodolphe n'avait
pas vu depuis une éternité.

Touché des malheurs de son neveu, l'oncle Monetti promit d'améliorer sa
position, et nous allons voir comme, si le lecteur ne s'effraye pas
d'une ascension de six étages.

Donc prenons la rampe et montons. Ouf! Cent vingt-cinq marches. Nous
voici arrivés. Un pas de plus nous sommes dans la chambre, un autre nous
n'y serions plus, c'est petit, mais c'est haut; au reste, bon air et
belle vue.

Le mobilier se compose de plusieurs cheminées à la prussienne, de deux
poêles, de fourneaux économiques, quand on n'y fait pas de feu surtout,
d'une douzaine de tuyaux en terre rouge ou en tôle, et d'une foule
d'appareils de chauffage; citons encore, pour clore l'inventaire, un
hamac suspendu à deux clous fichés dans la muraille, une chaise de
jardin amputée d'une jambe, un chandelier orné de sa bobêche, et divers
autres objets d'art et de fantaisie.

Quant à la seconde pièce, le balcon, deux cyprès nains, mis en pots, la
transforment en parc pour la belle saison.

Au moment où nous entrons, l'hôte du lieu, jeune homme habillé en turc
d'opéra-comique, achève un repas dans lequel il viole effrontément la
loi du prophète, ainsi que l'indique la présence d'un ex-jambonneau et
d'une bouteille ci-devant pleine de vin. Son repas terminé, le jeune
turc s'étendit à l'orientale sur le carreau, et se mit à fumer
nonchalamment un narguillé marqué J G. Tout en s'abandonnant à la
béatitude asiatique, il passait de temps en temps sa main sur le dos
d'un magnifique chien de Terre-Neuve, qui aurait sans doute répondu à
ses caresses s'il n'eût aussi été en terre cuite.

Tout à coup un bruit de pas se fit entendre dans le corridor, et la
porte de la chambre s'ouvrit, donnant entrée à un personnage qui, sans
mot dire, alla droit à l'un des poêles servant de secrétaire, ouvrit la
porte du four et en tira un rouleau de papiers qu'il considéra avec
attention.

--Comment, s'écria le nouveau venu avec un fort accent piémontais, tu
n'as pas achevé encore le chapitre des Ventouses?

--Permettez, mon oncle, répondit le turc, le chapitre des ventouses est
un des plus intéressants de votre ouvrage, et demande à être étudié avec
soin. Je l'étudie.

--Mais, malheureux, tu me dis toujours la même chose. Et mon chapitre
des calorifères, où en est-il?

--Le calorifère va bien. Mais, à propos, mon oncle, si vous pouviez me
donner un peu de bois, cela ne me ferait pas de peine. C'est une petite
Sibérie ici. J'ai tellement froid, que je ferais tomber le thermomètre
au-dessous de zéro, rien qu'en le regardant.

--Comment, tu as déjà consumé un fagot?

--Permettez, mon oncle, il y a fagots et fagots, et le vôtre était bien
petit.

--Je t'enverrai une bûche économique. Ça garde la chaleur.

--C'est précisément pourquoi ça n'en donne pas.

--Eh bien! dit le piémontais en se retirant, je te ferai monter un petit
cotret. Mais je veux mon chapitre des calorifères pour demain.

--Quand j'aurai du feu, ça m'inspirera, dit le turc, qu'on venait de
renfermer à double tour. Si nous faisions une tragédie, ce serait ici le
moment de faire apparaître le confident. Il s'appellerait Noureddin ou
Osman, et d'un air à la fois discret et protecteur il s'avancerait
auprès de notre héros, et lui tirerait adroitement les vers du nez à
l'aide de ceux-ci:

    Quel funeste chagrin vous occupe, seigneur,
    À votre auguste front, pourquoi cette pâleur?
    Allah se montre-t-il à vos desseins contraire?
    Ou le farouche Ali, par un ordre sévère,
    A-t-il sur d'autres bords, en apprenant vos voeux,
    Éloigné la beauté qui sut charmer vos yeux?

Mais nous ne faisons pas de tragédie, et, malgré le besoin que nous
avons d'un confident, il faut nous en passer.

Notre héros n'est point ce qu'il paraît être, le turban ne fait pas le
turc. Ce jeune homme est notre ami Rodolphe recueilli par son oncle,
pour lequel il rédige actuellement un manuel du _Parfait Fumiste_. En
effet, M. Monetti, passionné pour son art, avait consacré ses jours à la
fumisterie. Ce digne piémontais avait arrangé pour son usage une maxime
faisant à peu près pendant à celle de Cicéron, et dans ses beaux moments
d'enthousiasme, il s'écriait: _Nascuntur poê... liers_. Un jour, pour
l'utilité des races futures, il avait songé à formuler un code théorique
des principes d'un art dans la pratique duquel il excellait, et il
avait, comme nous l'avons vu, choisi son neveu pour encadrer le fond de
ses idées dans la forme qui pût les faire comprendre. Rodolphe était
nourri, couché, logé, etc... et devait, à l'achèvement du _Manuel_,
recevoir une gratification de cent écus.

Dans les premiers jours, pour encourager son neveu au travail, Monetti
lui avait généreusement fait une avance de cinquante francs. Mais
Rodolphe, qui n'avait point _vu_ une pareille somme depuis près d'un an,
était sorti à moitié fou, accompagné de ses écus, et il resta trois
jours dehors: le quatrième il rentrait, seul!

Monetti, qui avait hâte de voir achever son _manuel_, car il comptait
obtenir un brevet, craignait de nouvelles escapades de son neveu; et
pour le forcer à travailler, en l'empêchant de sortir, il lui enleva ses
vêtements et lui laissa en place le déguisement sous lequel nous l'avons
vu tout à l'heure.

Cependant, le fameux _Manuel_ n'en allait pas moins _piano, piano,_
Rodolphe manquant absolument des cordes nécessaires à ce genre de
littérature. L'oncle se vengeait de cette indifférence paresseuse en
matière de cheminées, en faisant subir à son neveu une foule de misères.
Tantôt il lui abrégeait ses repas, et souvent il le privait de tabac à
fumer.

Un dimanche, après avoir péniblement sué sang et encre sur le fameux
chapitre des ventouses, Rodolphe brisa sa plume qui lui brûlait les
doigts, et s'en alla se promener dans son parc.

Comme pour le narguer et exciter encore son envie, il ne pouvait
hasarder un seul regard autour de lui sans apercevoir à toutes les
fenêtres une figure de fumeur.

Au balcon doré d'une maison neuve, un lion en robe de chambre mâchait
entre ses dents le panatellas aristocratique. Un étage au-dessus, un
artiste chassait devant lui le brouillard odorant d'un tabac levantin
qui brûlait dans une pipe à bouquin d'ambre. À la fenêtre d'un
estaminet, un gros allemand faisait mousser la bière et repoussait avec
une précision mécanique les nuages opaques s'échappant d'une pipe de
cudmer. D'un autre côté, des groupes d'ouvriers se rendant aux barrières
passaient en chantant, le _brûle-gueule_ aux dents. Enfin, tous les
autres piétons qui emplissaient la rue fumaient.

--Hélas! disait Rodolphe avec envie, excepté moi et les cheminées de mon
oncle, tout le monde fume à cette heure dans la création.

Et Rodolphe, le front appuyé sur la barre du balcon, songea combien la
vie était amère.

Tout à coup un éclat de rire sonore et prolongé se fit entendre
au-dessous de lui. Rodolphe se pencha un peu en avant pour voir d'où
sortait cette fusée de folle joie, et il _s'aperçut_ qu'il avait été
aperçu par la locataire occupant l'étage inférieur: Mademoiselle
Sidonie, jeune première au théâtre du Luxembourg.

Mademoiselle Sidonie s'avança sur sa terrasse en roulant entre ses
doigts, avec une habileté castillane, un petit papier gonflé d'un tabac
blond qu'elle tirait d'un sac en velours brodé.

--Oh! La belle tabatière, murmura Rodolphe avec une admiration
contemplative.

--Quel est cet _Ali-Baba_? pensait de son côté Mademoiselle Sidonie.

Et elle rumina tout bas un prétexte pour engager la conversation avec
Rodolphe, qui, de son côté, cherchait à en faire autant.

--Ah! Mon Dieu! s'écria Mademoiselle Sidonie, comme si elle se parlait à
elle-même; Dieu! Que c'est ennuyeux! Je n'ai pas d'allumettes.

--Mademoiselle, voulez-vous me permettre de vous en offrir? dit Rodolphe
en laissant tomber sur le balcon deux ou trois allumettes chimiques
roulées dans du papier.

--Mille remerciements, répondit Sidonie en allumant sa cigarette.

--Mon Dieu, mademoiselle... continua Rodolphe, en échange du léger
service que _mon bon ange_ m'a permis de vous rendre, oserais-je vous
demander?...

--Comment! Il demande déjà! Pensa Sidonie en regardant Rodolphe avec
plus d'attention. Ah! dit-elle, ces turcs! On les dit volages, mais bien
agréables. Parlez, monsieur, fit-elle ensuite en relevant la tête vers
Rodolphe: que désirez-vous?

--Mon Dieu, mademoiselle, je vous demanderai la charité d'un peu de
tabac; il y a deux jours que je n'ai fumé. Une pipe seulement...

--Avec plaisir, monsieur... mais comment faire? Veuillez prendre la
peine de descendre un étage.

--Hélas! Cela ne m'est point possible... je suis enfermé; mais il me
reste la liberté d'employer un moyen très-simple, dit Rodolphe.

Et il attacha sa pipe à une ficelle, et la laissa glisser jusqu'à la
terrasse, où Mademoiselle Sidonie la bourra elle-même avec abondance.
Rodolphe procéda ensuite, avec lenteur et circonspection, à l'ascension
de sa pipe, qui lui arriva sans encombre.

--Ah! mademoiselle, dit-il à Sidonie, combien cette pipe m'eût semblé
meilleure si j'avais pu l'allumer au feu de vos yeux!

Cette agréable plaisanterie en était au moins à la centième édition,
mais Mademoiselle Sidonie ne la trouva pas moins superbe.

--Vous me flattez! Crut-elle devoir répondre.

--Ah! mademoiselle, je vous assure que vous me paraissez belle comme les
trois Grâces.

--Décidément, _Ali-Baba_ est bien galant, pensa Sidonie... Est-ce que
vous êtes vraiment turc? demanda-t-elle à Rodolphe.

--Point par vocation, répondit-il, mais par nécessité; je suis auteur
dramatique, madame.

--Et moi artiste, reprit Sidonie.

Puis elle ajouta:

--Monsieur mon voisin, voulez-vous me faire l'honneur de venir dîner et
passer la soirée chez moi?

--Ah! Mademoiselle, dit Rodolphe, bien que cette proposition m'ouvre le
ciel, il m'est impossible de l'accepter. Comme j'ai eu l'honneur de vous
le dire, je suis enfermé par mon oncle, le sieur Monetti,
poêlier-fumiste, dont je suis actuellement le secrétaire.

--Vous n'en dînerez pas moins avec moi, répliqua Sidonie; écoutez bien
ceci: je vais rentrer dans ma chambre et frapper à mon plafond. À
l'endroit où je frapperai, vous regarderez et vous trouverez les traces
d'un _judas_ qui existait et a été condamné depuis: trouvez le moyen
d'enlever la pièce de bois qui bouche le trou, et, quoique chacun chez
nous, nous serons presque ensemble...

Rodolphe se mit à l'oeuvre sur-le-champ. Après cinq minutes de travail,
une communication était établie entre les deux chambres.

--Ah! fit Rodolphe, le trou est petit, mais il y aura toujours assez de
place pour que je puisse vous passer mon coeur.

--Maintenant, dit Sidonie, nous allons dîner... Mettez le couvert chez
vous, je vais vous passer les plats.

Rodolphe laissa glisser dans la chambre son turban attaché à une ficelle
et le remonta chargé de comestibles, puis le poëte et l'artiste se
mirent à dîner ensemble, chacun de son côté. Des dents, Rodolphe
dévorait le pâté, et des yeux, Mademoiselle Sidonie.

--Hélas! Mademoiselle, dit Rodolphe, quand ils eurent achevé leur repas,
grâce à vous, mon estomac est satisfait. Ne satisferiez-vous pas de même
la fringale de mon coeur, qui est à jeûne depuis si longtemps?

--Pauvre garçon! dit Sidonie.

Et, montant sur un meuble, elle apporta jusqu'aux lèvres de Rodolphe sa
main, que celui-ci _ganta_ de baisers.

--Ah! s'écria le jeune homme, quel malheur que vous ne puissiez faire
comme Saint Denis, qui avait le droit de porter sa tête dans ses mains.

Après le dîner commença une conversation amoroso-littéraire. Rodolphe
parla du _Vengeur_, et Mademoiselle Sidonie en demanda la lecture.
Penché au bord du trou, Rodolphe commença à déclamer son drame à
l'actrice, qui, pour être plus à portée, s'était assise dans un
fauteuil échafaudé sur sa commode. Mademoiselle Sidonie déclara _le
Vengeur_ un chef-d'oeuvre; et, comme elle était un peu _maîtresse_ au
théâtre, elle promit à Rodolphe de lui faire recevoir sa pièce.

Au moment le plus tendre de l'entretien, l'oncle Monetti fit entendre
dans le corridor son pas léger comme celui du _Commandeur_. Rodolphe
n'eut que le temps de fermer le judas.

--Tiens, dit Monetti à son neveu, voici une lettre qui court après toi
depuis un mois.

--Voyons, dit Rodolphe. Ah! Mon oncle, s'écria-t-il, mon oncle, je suis
riche! Cette lettre m'annonce que j'ai remporté un prix de trois cents
francs à une académie de jeux floraux. Vite ma redingote et mes
_affaires_, que j'aille cueillir mes lauriers! On m'attend au Capitole.

--Et mon chapitre des ventouses? dit Monetti froidement.

--Eh! Mon oncle, il s'agit bien de cela! Rendez-moi mes _affaires_. Je
ne peux pas sortir dans cet équipage...

--Tu ne sortiras que lorsque mon _manuel_ sera terminé, dit l'oncle, en
enfermant Rodolphe à double tour.

Resté seul, Rodolphe ne balança point longtemps sur le parti qu'il avait
à prendre... Il attacha solidement à son balcon une couverture
transformée en corde à noeuds; et, malgré le péril de la tentative, il
descendit, à l'aide de cette échelle improvisée, sur la terrasse de
Mademoiselle Sidonie.

--Qui est là? s'écria celle-ci en entendant Rodolphe frapper à ses
carreaux.

--Silence, répondit-il, ouvrez...

--Que voulez-vous? Qui êtes-vous?

--Pouvez-vous le demander? Je suis l'auteur du _Vengeur_, et je viens
rechercher mon coeur que j'ai laissé tomber dans votre chambre par le
judas.

--Malheureux jeune homme, dit l'actrice, vous auriez pu vous tuer!

--Écoutez, Sidonie... continua Rodolphe en montrant la lettre qu'il
venait de recevoir. Vous le voyez, la fortune et la gloire me
sourient... que l'amour fasse comme elles!...

       *       *       *       *       *

Le lendemain matin, à l'aide d'un déguisement masculin que lui avait
fourni Sidonie, Rodolphe pouvait s'échapper de la maison de son oncle...
il courut chez le correspondant de l'académie des jeux floraux recevoir
une églantine d'or de la force de cent écus, qui vécurent à peu près ce
que vivent les roses.

Un mois après, M. Monetti était convié, de la part de son neveu,
d'assister à la première représentation du _Vengeur_. Grâce au talent de
Mademoiselle Sidonie, la pièce eut dix-sept représentations et rapporta
quarante francs à son auteur.

Quelque temps après, c'était dans la belle saison, Rodolphe demeurait
avenue de Saint-Cloud, dans le troisième arbre à gauche en sortant du
bois de Boulogne, sur la cinquième branche.



V

_L' ÉCU DE CHARLEMAGNE_


Vers la fin du mois de décembre, les facteurs de l'administration
Bidault furent chargés de distribuer environ cent exemplaires d'un
billet de faire part, dont voici une copie que nous certifions sincère
et véritable:

     M.

     «MM. Rodolphe et Marcel vous prient de leur faire l'honneur de
     venir passer la soirée chez eux, samedi prochain, veille de noël.»
     On rira!

     _P.-S._ nous n'avons qu'un temps à vivre!!

     Programme de la fête.

     À 7 heures, ouverture des salons; conversation vive et animée.

     À 8 heures, entrée et promenade dans les salons des spirituels
     auteurs de la _montagne en couches_, comédie refusée au théâtre de
     l'Odéon.

     À 8 heures et demie, M. Alexandre Schaunard, virtuose distingué,
     exécutera sur le piano l'_Influence du bleu dans les arts_,
     symphonie imitative.

     À 9 heures, première lecture du mémoire sur l'abolition de la peine
     de la tragédie.

     À 9 heures et demie, M. Gustave Colline, philosophe hyperphysique,
     et M. Schaunard entameront une discussion de philosophie et de
     métapolitique comparées. Afin d'éviter toute collision entre les
     deux antagonistes, ils seront attachés l'un et l'autre.

     À 10 heures, M. Tristan, homme de lettres, racontera ses premières
     amours. M. Alexandre Schaunard l'accompagnera sur le piano.

     À 10 heures et demie, deuxième lecture du mémoire sur l'abolition
     de la peine de la tragédie.

     À 11 heures, récit d'une chasse au casoar, par un prince étranger.

     Deuxième partie.

     À minuit, M. Marcel, peintre d'histoire, se fera bander les yeux,
     et improvisera au crayon blanc l'entrevue de Napoléon et de
     Voltaire dans les Champs Élysées. M. Rodolphe improvisera également
     un parallèle entre l'auteur de _Zaïre_ et l'auteur de la _Bataille
     d'Austerlitz_.

     À minuit et demi, M. Gustave Colline, modestement déshabillé,
     imitera les jeux athlétiques de la 4e olympiade.

     À une heure du matin, troisième lecture du Mémoire sur l'abolition
     de la peine de la tragédie, et quête au profit des auteurs
     tragiques qui se trouveront un jour sans emploi.

     À 2 heures, ouverture des jeux et organisation des quadrilles, qui
     se prolongeront jusqu'au matin.

     À 6 heures, lever du soleil, et choeur final. Pendant toute la
     durée de la fête, des ventilateurs joueront.

     _N.-B._ toute personne qui voudrait lire ou réciter des vers sera
     immédiatement mise hors des salons et livrée entre les mains de la
     police; on est également prié de ne pas emporter les bouts de
     bougie.

Deux jours après, des exemplaires de cette lettre étaient en circulation
dans les troisièmes dessous de la littérature et des arts, et y
déterminaient une profonde rumeur.

Cependant, parmi les invités, il s'en trouvait quelques-uns qui
mettaient en doute les splendeurs annoncées par les deux amis.

--Je me méfie beaucoup, disait un de ces sceptiques: j'ai été
quelquefois aux mercredis de Rodolphe, rue de la tour-d'Auvergne, on ne
pouvait s'asseoir que moralement, et on buvait de l'eau peu filtrée dans
des poteries éclectiques.

--Cette fois, dit un autre, ce sera très-sérieux. Marcel m'a montré le
plan de la fête, et ça promet un effet magique.

--Est-ce que vous aurez des femmes?

--Oui, Phémie, Teinturière a demandé à être reine de la fête, et
Schaunard doit amener des dames du monde.

Voici, en quelques mots, l'origine de cette fête qui causait une si
grande stupéfaction dans le monde bohémien qui vit au delà des ponts.
Depuis environ un an, Marcel et Rodolphe avaient annoncé ce somptueux
gala, qui devait toujours avoir lieu _samedi prochain;_ mais des
circonstances pénibles avaient forcé leur promesse à faire le tour de
cinquante-deux semaines, si bien qu'ils en étaient arrivés à ne pouvoir
faire un pas sans se heurter à quelque ironie de leurs amis, parmi
lesquels ils s'en trouvait même d'assez indiscrets pour formuler
d'énergiques réclamations. La chose commençant à prendre le caractère
d'une _scie_, les deux amis résolurent d'y mettre fin en se liquidant
des engagements qu'ils avaient pris. C'est ainsi qu'ils avaient envoyé
l'invitation plus haut.

--Maintenant, avait dit Rodolphe, il n'y a plus à reculer, nous avons
brûlé nos vaisseaux, il nous reste devant nous huit jours pour trouver
les cent francs qui nous sont indispensables pour faire bien les choses.

--Puisqu'il les faut, nous les aurons, avait répondu Marcel. Et avec
l'insolente confiance qu'ils avaient dans le hasard, les deux amis
s'endormirent convaincus que leurs cent francs étaient déjà en route; la
route de l'impossible.

Cependant la surveille du jour désigné pour la fête, et comme rien
n'était encore arrivé, Rodolphe pensa qu'il serait peut-être plus sûr
d'aider le hasard, s'il ne voulait pas rester en affront quand l'heure
serait venue d'allumer les lustres. Pour plus de facilité, les deux amis
modifièrent progressivement les somptuosités du programme qu'ils
s'étaient imposé.

Et de modification en modification, après avoir fait subir force
deleatur à l'article gâteaux, après avoir soigneusement revu et diminué
l'article rafraîchissements, le total des frais se trouva réduit à
quinze francs.

La question était simplifiée, mais non encore résolue.

--Voyons, voyons, dit Rodolphe, il faut maintenant employer les grands
moyens, d'abord nous ne pouvons pas faire relâche cette fois.

--Impossible! reprit Marcel.

--Combien y a-t-il de temps que j'ai entendu le récit de la bataille de
Studzianka?

--Deux mois à peu près.

--Deux mois, bon, c'est un délai honnête, mon oncle n'aura pas à se
plaindre. J'irai demain me faire raconter la bataille de Studzianka, ce
sera cinq francs, ça, c'est sûr.

--Et moi, dit Marcel, j'irai vendre un _Manoir abandonné,_ au vieux
Médicis. Ça fera cinq francs aussi. Si j'ai assez de temps pour mettre
trois tourelles et un moulin, ça ira peut-être à dix francs, et nous
aurons notre budget.

Et les deux amis s'endormirent, rêvant que la princesse de Belgiojoso
les priait de changer leurs jours de réception, pour ne point lui
enlever ses habitués.

Éveillé dès le grand matin, Marcel prit une toile et procéda vivement à
la construction d'un _Manoir abandonné,_ article qui lui était
particulièrement demandé par un brocanteur de la place du carrousel. De
son côté Rodolphe alla rendre visite à son oncle Monetti, qui excellait
dans le récit de la retraite de Russie, et auquel Rodolphe procurait,
cinq ou six fois par an, dans les circonstances graves, la satisfaction
de narrer ses campagnes, moyennant un prêt de quelque argent que le
vétéran-poêlier-fumiste ne disputait pas trop quand on savait montrer
beaucoup d'enthousiasme à l'audition de ses récits.

Sur les deux heures, Marcel, le front bas et portant sous ses bras une
toile, rencontra, place du carrousel, Rodolphe qui venait de chez son
oncle; son attitude annonçait une mauvaise nouvelle.

--Eh bien, dit Marcel, as-tu réussi?

--Non, mon oncle est allé voir le musée de Versailles. Et toi?

--Cet animal de Médicis ne veut plus de _Châteaux en ruine;_ il m'a
demandé un _Bombardement de Tanger._

--Nous sommes perdus de réputation si nous ne donnons pas notre fête,
murmura Rodolphe. Qu'est-ce que pensera mon ami le critique influent, si
je lui fais mettre une cravate blanche et des gants jaunes pour rien?

Et tous deux rentrèrent à l'atelier, en proie à de vives inquiétudes.

En ce moment quatre heures sonnaient à la pendule d'un voisin.

--Nous n'avons plus que trois heures devant nous, dit Rodolphe.

--Mais, s'écria Marcel en s'approchant de son ami, es-tu bien sûr,
très-sûr, qu'il ne nous reste pas d'argent ici?... hein?

--Ni ici ni ailleurs. D'où proviendrait ce reliquat.

--Si nous cherchions sous les meubles... dans les fauteuils? On prétend
que les émigrés cachaient leurs trésors, du temps de Robespierre. Qui
sait!... Notre fauteuil a peut-être appartenu à un émigré; et puis il
est si dur, que j'ai souvent eu l'idée qu'il renfermait des métaux...
Veux-tu en faire l'autopsie?

--Ceci est du vaudeville, reprit Rodolphe d'un ton où la sévérité se
mêlait à l'indulgence. Tout à coup Marcel qui avait continué ses
fouilles dans tous les coins de l'atelier, poussa un grand cri de
triomphe.

--Nous sommes sauvés, s'écria-t-il, j'étais bien sûr qu'il y avait des
valeurs ici... tiens, vois! Et il montrait à Rodolphe une pièce de
monnaie grande comme un écu et à moitié rongée par la rouille et le
vert-de-gris.

C'était une monnaie carlovingienne de quelque valeur artistique. Sur la
légende heureusement conservée, on pouvait lire la date du règne de
Charlemagne.

--Ça, ça vaut trente sous, dit Rodolphe en jetant un coup d'oeil
dédaigneux sur la trouvaille de son ami.

--Trente sous bien employés font beaucoup d'effet, répondit Marcel. Avec
douze cents hommes, Bonaparte a fait rendre les armes à dix mille
autrichiens. L'adresse égale le nombre. Je m'en vais changer l'écu de
Charlemagne chez le père Médicis. N'y a-t-il pas encore quelque chose à
vendre ici? Tiens, au fait, si j'emportais le moulage du tibia de
Jaconowski, le tambour-major russe, ça ferait masse.

--Emporte le tibia. Mais c'est désagréable, il ne va pas rester un seul
objet d'art ici.

Pendant l'absence de Marcel, Rodolphe, bien décidé à donner la soirée
quand même, alla trouver son ami Colline, le philosophe hyperphysique
qui demeurait à deux pas de chez lui.

--Je viens te prier, lui dit-il, de me rendre un service. En ma qualité
de maître de maison, il faut absolument que j'aie un habit noir, et...
je n'en ai pas... prête-moi le tien.

--Mais, fit Colline en hésitant, en ma qualité d'invité, j'ai besoin de
mon habit noir aussi, moi.

--Je te permets de venir en redingote.

--Je n'ai jamais eu de redingote, tu le sais bien.

--Eh bien, écoute, ça peut s'arranger autrement. Au besoin, tu pourrais
ne pas venir à ma soirée, et me prêter ton habit noir.

--Tout ça, c'est désagréable; puisque je suis sur le programme, je ne
peux pas manquer.

--Il y a bien d'autres choses qui manqueront, dit Rodolphe. Prête-moi
ton habit noir et, si tu veux venir, viens comme tu voudras... en bras
de chemise... tu passeras pour un fidèle domestique.

--Oh! Non, dit Colline en rougissant. Je mettrai mon paletot noisette.
Mais enfin, c'est bien désagréable tout ça. Et comme il aperçut Rodolphe
qui s'était déjà emparé du fameux habit noir, il lui cria:

--Mais attends donc... Il y a quelques petites choses dedans.

L'habit de Colline mérite une mention. D'abord cet habit était
complétement bleu, et c'était par habitude que Colline disait mon habit
noir. Et comme il était alors le seul de la bande possédant un habit,
ses amis avaient également la coutume de dire en parlant du vêtement
officiel du philosophe: l'habit noir de Colline. En outre, ce vêtement
célèbre avait une forme particulière, la plus bizarre qu'on pût voir:
les basques très-longues, attachées à une taille très-courte,
possédaient deux poches, véritables gouffres, dans lesquelles Colline
avait l'habitude de loger une trentaine de volumes qu'il portait
éternellement sur lui, ce qui faisait dire à ses amis que, pendant les
vacances des bibliothèques, les savants et les hommes de lettres
pouvaient aller chercher des renseignements dans les basques de l'habit
de Colline, bibliothèque toujours ouverte aux lecteurs.

Ce jour-là, par extraordinaire, l'habit de Colline ne contenait qu'un
volume in-quarto de Bayle, un traité des facultés hyperphysiques en
trois volumes, un tome de Condillac, deux volumes de Swedenborg et
l'_Essai sur l'homme_ de Pope. Quand il en eut débarrassé son
habit-bibliothèque, il permit à Rodolphe de s'en vêtir.

--Tiens, dit celui-ci, la poche gauche est encore bien lourde; tu as
laissé quelque chose.

--Ah! dit Colline, c'est vrai; j'ai oublié de vider la poche aux langues
étrangères. Et il en retira deux grammaires arabes, un dictionnaire
Malai et un _Parfait bouvier_ en chinois, sa lecture favorite.

Quand Rodolphe rentra chez lui, il trouva Marcel qui jouait au palet
avec des pièces de cinq francs, au nombre de trois. Au premier moment,
Rodolphe repoussa la main que lui tendait son ami, il croyait à un
crime.

--Dépêchons-nous, dépêchons-nous, dit Marcel... nous avons les quinze
francs demandés... voici comment: j'ai rencontré un antiquaire chez
Médicis. Quand il a vu ma pièce, il a failli se trouver mal: c'était la
seule qui manquât à son médailler. Il a envoyé dans tous les pays pour
combler cette lacune, et il avait perdu tout espoir. Aussi, quand il a
eu bien examiné mon écu de Charlemagne, il n'a pas hésité un seul moment
à m'offrir cinq francs. Médicis m'a poussé du coude, son regard a
complété le reste. Il voulait dire: partageons le bénéfice de la vente
et je surenchéris; nous avons monté jusqu'à trente francs. J'en ai donné
quinze au juif, et voilà le reste. Maintenant nos invités peuvent venir,
nous sommes en mesure de leur donner des éblouissements. Tiens tu as un
habit noir, toi?

--Oui, dit Rodolphe, l'habit de Colline. Et comme il fouillait dans la
poche pour prendre son mouchoir, Rodolphe fit tomber un petit volume de
_mandchou_, oublié dans la poche aux littératures étrangères.

Sur-le-champ les deux amis procédèrent aux préparatifs. On rangea
l'atelier; on fit du feu dans le poêle; un châssis de toile, garni de
bougies, fut suspendu au plafond en guise de lustre, un bureau fut placé
au milieu de l'atelier pour servir de tribune aux orateurs; l'on plaça
devant l'unique fauteuil, qui devait être occupé par le critique
influent, et l'on disposa sur une table tous les volumes: romans,
poëmes, feuilletons dont les auteurs devaient honorer la soirée de leur
présence. Afin d'éviter toute collision entre les différents corps de
gens de lettres, l'atelier avait été, en outre, disposé en quatre
compartiments, à l'entrée de chacun desquels, sur quatre écriteaux
fabriqués en toute hâte, on lisait:

CÔTÉ DES POÈTES.--ROMANTIQUES.

CÔTÉ DES PROSATEURS.--CLASSIQUES.

Les dames devaient occuper un espace pratiqué au centre.

--Ah çà! Mais, ça manque de chaises, dit Rodolphe.

--Oh! fit Marcel, il y en a plusieurs sur le carré qui sont accrochées
le long du mur. Si nous les cueillions!

--Certainement qu'il faut les cueillir, dit Rodolphe en allant s'emparer
des siéges qui appartenaient à quelque voisin.

Six heures sonnèrent; les deux amis allèrent dîner en toute hâte et
remontèrent procéder à l'éclairage des salons. Ils en demeurèrent
éblouis eux-mêmes. À sept heures, Schaunard arriva accompagné de trois
dames qui avaient oublié de prendre leurs diamants et leurs chapeaux.
L'une d'elles avait un châle rouge, taché de noir. Schaunard la désigna
particulièrement à Rodolphe.

--C'est une femme très comme il faut, dit-il, une anglaise que la chute
des Stuarts a forcée à l'exil; elle vit modestement en donnant des
leçons d'anglais. Son père a été chancelier sous Cromwell, à ce qu'elle
m'a dit; faut être poli avec elle; ne la tutoie pas trop.

Des pas nombreux se firent entendre dans l'escalier, c'étaient les
invités qui arrivaient; ils parurent étonnés de voir du feu dans le
poêle.

L'habit noir de Rodolphe allait au-devant des dames et leur baisait la
main avec une grâce toute régence; quand il y eut une vingtaine de
personnes, Schaunard demanda s'il n'y aurait pas une tournée de quelque
chose.

--Tout à l'heure, dit Marcel; nous attendons l'arrivée du critique
influent pour allumer le punch.

À huit heures, tous les invités étaient au complet, et l'on commença à
exécuter le programme. Chaque divertissement était alterné d'une tournée
de quelque chose; on a jamais su quoi.

Vers les dix heures on vit apparaître le gilet blanc du critique
influent; il ne resta qu'une heure et fut très-sobre dans sa
consommation.

Sur le minuit, comme il n'y avait plus de bois et qu'il faisait
très-froid, les invités qui étaient assis tiraient au sort à qui
jetterait sa chaise au feu.

À une heure tout le monde était debout.

Une aimable gaieté ne cessa point de régner parmi les invités. On n'eut
aucun accident à regretter, sinon un accroc fait à la poche aux langues
étrangères de l'habit de Colline, et un soufflet que Schaunard appliqua
à la fille du chancelier de Cromwell.

Cette mémorable soirée fut pendant huit jours l'objet de la chronique du
quartier; et Phémie, Teinturière, qui avait été reine de la fête, avait
l'habitude de dire en en parlant à ses amies:

--C'était fièrement beau; il y avait de la bougie, ma chère.



VI

_MADEMOISELLE MUSETTE_


Mademoiselle Musette était une jolie fille de vingt ans, qui, peu de
temps après son arrivée à Paris, était devenue ce que deviennent les
jolies filles quand elles ont la taille fine, beaucoup de coquetterie,
un peu d'ambition et guère d'orthographe. Après avoir fait longtemps la
joie des soupers du quartier latin, où elle chantait d'une voix
toujours très-fraîche, sinon très-juste, une foule de rondes
campagnardes qui lui valurent le nom sous lequel l'ont depuis célébrée
les plus fins lapidaires de la rime, Mademoiselle Musette quitta
brusquement la rue de la harpe pour aller habiter les hauteurs
cythéréennes du quartier Bréda.

Elle ne tarda pas à devenir une des lionnes de l'aristocratie du
plaisir, et s'achemina peu à peu vers cette célébrité qui consiste à
être citée dans les courriers de Paris, ou lithographiée chez les
marchands d'estampes.

Cependant Mademoiselle Musette était une exception parmi les femmes au
milieu desquelles elle vivait. Nature instinctivement élégante et
poétique, comme toutes les femmes vraiment femmes, elle aimait le luxe
et toutes les jouissances qu'il procure; sa coquetterie avait d'ardentes
convoitises pour tout ce qui était beau et distingué; fille du peuple,
elle n'eut été aucunement dépaysée au milieu des somptuosités les plus
royales. Mais Mademoiselle Musette, qui était jeune et belle, n'aurait
jamais voulu consentir à être la maîtresse d'un homme qui ne fût pas
comme elle jeune et beau. On lui avait vu une fois refuser bravement les
offres magnifiques d'un vieillard si riche, qu'on l'appelait le Pérou de
la Chaussée-D'Antin, et qui avait mis un escalier d'or aux pieds des
fantaisies de Musette. Intelligente et spirituelle, elle avait aussi en
répugnance les sots et les niais, quels que fussent leur âge, leur titre
et leur nom.

C'était donc une brave et belle fille que Musette, qui, en amour,
adoptait la moitié du célèbre aphorisme de Champfort: «L'amour est
l'échange de deux fantaisies.» Aussi, jamais ses liaisons n'avaient été
précédées d'un de ces honteux marchés qui déshonorent la galanterie
moderne. Comme elle le disait elle-même, Musette jouait franc jeu, et
exigeait qu'on lui rendît la monnaie de sa sincérité.

Mais si ses fantaisies étaient vives et spontanées, elles n'étaient
jamais assez durables pour arriver à la hauteur d'une passion. Et la
mobilité excessive de ses caprices, le peu de soin qu'elle apportait à
regarder la bourse et les bottes de ceux qui lui en voulaient conter,
apportaient une grande mobilité dans son existence, qui était une
perpétuelle alternative de coupés bleus et d'omnibus, d'entre-sol et de
cinquième étage, de robes de soie et de robes d'indienne. Ô fille
charmante! Poëme vivant de jeunesse, au rire sonore et au chant joyeux!
Coeur pitoyable, battant pour tout le monde sous la guimpe
entre-bâillée, ô Mademoiselle Musette! Vous qui êtes la soeur de
Bernerette et de Mimi Pinson! Il faudrait la plume d'Alfred De Musset
pour raconter dignement votre insouciante et vagabonde course dans les
sentiers fleuris de la jeunesse; et certainement il aurait voulu vous
célébrer aussi, si, comme moi, il vous avait entendu chanter de votre
jolie voix fausse ce rustique couplet d'une de vos rondes favorites:

    C'était un beau jour de printemps
    Que je me déclarai l'amant,
      L'amant d'une brunette
      Au coeur de Cupidon,
      Portant fine cornette,
      Posée en papillon.

L'histoire que nous allons raconter est un des épisodes les plus
charmants de la vie de cette charmante aventurière, qui a jeté tant de
bonnets par-dessus tant de moulins.

À une époque où elle était la maîtresse d'un jeune conseiller d'état qui
lui avait galamment mis entre les mains la clef de son patrimoine,
Mademoiselle Musette avait l'habitude de donner une fois par semaine des
soirées dans son joli salon de la rue de La Bruyère. Ces soirées
ressemblaient à la plupart des soirées parisiennes, avec cette
différence qu'on s'y amusait; quand il n'y avait pas assez de place, on
s'asseyait les uns sur les autres, et il arrivait souvent aussi que le
même verre servait pour un couple. Rodolphe, qui était l'ami de Musette,
et qui ne fut jamais que son ami (ils n'ont jamais su pourquoi ni l'un
ni l'autre), Rodolphe demanda à Musette la permission de lui amener son
ami, le peintre Marcel; un garçon de talent, ajouta-t-il, à qui l'avenir
est en train de broder un habit d'académicien.

--Amenez! dit Musette.

Le soir où ils devaient aller ensemble chez Musette, Rodolphe monta chez
Marcel pour le prendre. L'artiste faisait sa toilette.

--Comment, dit Rodolphe, tu vas dans le monde avec une chemise de
couleur?

--Est-ce que ça blesse l'usage? dit tranquillement Marcel.

--Si ça le blesse? Mais jusqu'au sang, malheureux.

--Diable, fit Marcel en regardant sa chemise qui était à fond bleu, avec
vignettes représentant des sangliers poursuivis par une meute, c'est que
je n'en ai pas d'autre ici... ah bah! Tant pis! Je prendrai un faux col;
et, comme _Mathusalem_ boutonne jusqu'au cou, on ne verra pas la couleur
de mon linge.

--Comment, dit Rodolphe avec inquiétude, tu vas encore mettre
_Mathusalem_?

--Hélas! répondit Marcel, il le faut bien; Dieu le veut, et mon tailleur
aussi; d'ailleurs, il a une garniture de boutons neuve, et je l'ai
reprisé tantôt avec du noir de pêche.

_Mathusalem_ était simplement l'habit de Marcel; il le nommait ainsi
parce que c'était le doyen de sa garde-robe. _Mathusalem_ était fait à
la dernière mode d'il y a quatre ans, et était en outre d'un vert
atroce; mais, aux lumières, Marcel affirmait qu'il jouait le noir.

Au bout de cinq minutes, Marcel était habillé; il était mis avec le
mauvais goût le plus parfait: tenue de rapin allant dans le monde.

M. Casimir Bonjour ne sera jamais si étonné le jour où on lui apprendra
son élection à l'institut, que ne furent étonnés Marcel et Rodolphe en
arrivant à la maison de Mademoiselle Musette. Voici la cause de leur
étonnement: Mademoiselle Musette, qui depuis quelque temps s'était
brouillée avec son amant le conseiller d'état, avait été délaissée par
lui dans un moment fort grave. Poursuivie par ses créanciers et par son
propriétaire, ses meubles avaient été saisis et descendus dans la cour
de la maison pour être enlevés et vendus le lendemain. Malgré cet
incident, Mademoiselle Musette n'eut pas un moment l'idée de fausser
compagnie à ses invités, et ne décommanda point la soirée. Elle fit
gravement disposer la cour en salon, mit un tapis sur le pavé, prépara
tout comme à l'ordinaire, s'habilla pour recevoir, et invita tous les
locataires à sa petite fête, à la splendeur de laquelle le bon Dieu
voulut bien contribuer pour les illuminations.

Cette bouffonnerie eut un succès énorme; jamais les soirées de Musette
n'avaient eu tant d'entrain et de gaieté; on dansait et on chantait
encore, que les commissionnaires vinrent enlever meubles, tapis et
divans, et force fut alors à la compagnie de se retirer.

Musette reconduisait tout son monde en chantant:

    On en parlera longtemps, la ri ra,
      De ma soirée de jeudi;
    On en parlera longtemps, la ri ri.

Marcel et Rodolphe restèrent seuls avec Musette, qui était remontée dans
son appartement, où il ne restait plus que le lit.

--Ah çà! Mais, dit Musette, ce n'est pas déjà si gai mon aventure; il va
falloir que j'aille loger à l'hôtel de la belle étoile. Je le connais,
cet hôtel; il y a furieusement des courants d'air.

--Ah! Madame, dit Marcel, si j'avais les dons de Plutus, je voudrais
vous offrir un temple plus beau que celui de Salomon, mais...

--Vous n'êtes pas Plutus, mon ami. C'est égal, je vous sais gré de
l'intention... Ah bah! ajouta-t-elle en parcourant son appartement du
regard, je m'ennuyais ici, moi; et puis le mobilier était vieux. Voilà
près de six mois que je l'avais! Mais ce n'est pas tout, ça; après le
bal on soupe, que je soupçonne.

--Soupe-çonnons donc, dit Marcel, qui avait la maladie du calembour, le
matin surtout, où il était terrible.

Comme Rodolphe avait gagné quelque argent au lansquenet qui s'était fait
pendant la nuit, il emmena Musette et Marcel dans un restaurant qui
venait d'ouvrir.

Après le déjeuner, les trois convives, qui n'avaient aucune envie
d'aller dormir, parlèrent d'aller achever la journée à la campagne; et
comme ils se trouvaient près du chemin de fer, ils montèrent dans le
premier convoi près de partir, qui les descendit à Saint-Germain.

Toute la journée, ils coururent les bois, et ne revinrent à Paris qu'à
sept heures du soir, et cela malgré Marcel, qui soutenait qu'il ne
devait être que midi et demi, et que s'il faisait nuit, c'est parce que
le temps était couvert.

Pendant toute la nuit de la fête et tout le reste de la journée, Marcel,
dont le coeur était un salpêtre qu'un seul regard allumait, s'était
épris de Mademoiselle Musette, et lui avait fait une cour _colorée_,
comme il disait à Rodolphe. Il avait été jusqu'à proposer à la belle
fille de lui racheter un mobilier plus beau que l'ancien, avec le
produit de la vente de son fameux tableau du _Passage de la mer Rouge_.
aussi l'artiste voyait-il avec peine arriver le moment où il faudrait se
séparer de Musette, qui, tout en se laissant baiser les mains, le cou et
divers autres accessoires, se bornait à le repousser doucement toutes
les fois qu'il voulait pénétrer dans son coeur avec effraction.

En arrivant à Paris, Rodolphe avait laissé son ami avec la jeune fille,
qui pria l'artiste de l'accompagner jusqu'à sa porte.

--Me permettrez-vous de venir vous voir? demanda Marcel; je vous ferai
votre portrait.

--Mon cher, dit la jolie fille, je ne peux pas vous donner mon adresse,
puisque je n'en aurai peut-être plus demain; mais j'irai vous voir, et
je vous raccommoderai votre habit qui a un trou si grand qu'on pourrait
déménager au travers sans payer.

--Je vous attendrai comme le messie, dit Marcel.

--Pas si longtemps, dit Musette en riant.

--Quelle charmante fille! disait Marcel en s'en allant lentement; c'est
la déesse de la gaieté. Je ferai deux trous à mon habit.

Il n'avait pas fait trente pas qu'il se sentit frapper sur l'épaule:
c'était Mademoiselle Musette.

--Mon cher Monsieur Marcel, lui dit-elle, êtes-vous chevalier français?

--Je le suis: Rubens et ma dame, voilà ma devise.

--Eh bien, alors, voyez ma peine et y compatissez, noble sire, reprit
Musette, qui était un peu teintée de littérature, bien qu'elle se livrât
sur la grammaire à d'horribles Saint-Barthélemy; mon propriétaire a
emporté la clef de mon appartement, et il est onze heures du soir:
comprenez-vous?

--Je comprends, dit Marcel en offrant son bras à Musette. Il la
conduisit à son atelier, situé quai aux fleurs.

Musette tombait de sommeil; mais elle eut encore assez de force pour
dire à Marcel en lui serrant la main:

--Vous vous rappelerez ce que vous m'avez promis.

--Ô Musette! Charmante fille, dit l'artiste d'une voix un peu émue,
vous êtes ici sous un toit hospitalier; dormez en paix, bonne nuit; moi,
je m'en vais.

--Pourquoi? dit Musette, les yeux presque fermés; je n'ai point peur, je
vous assure; d'abord il y a deux chambres, je me mettrai sur votre
canapé.

--Mon canapé est trop dur pour y dormir, ce sont des cailloux cardés. Je
vous donne l'hospitalité chez moi, et je vais aller la demander pour moi
à un ami qui demeure là sur mon carré; c'est plus prudent, dit-il. Je
tiens ordinairement ma parole; mais j'ai vingt-deux ans, et vous
dix-huit, ô Musette... et je m'en vais. Bonsoir.

Le lendemain matin, à huit heures, Marcel rentra chez lui avec un pot de
fleurs qu'il avait été acheter au marché. Il trouva Musette qui s'était
jetée tout habillée sur le lit et dormait encore. Au bruit qu'il fit
elle se réveilla et tendit la main à Marcel.

--Brave garçon! Lui dit-elle.

--Brave garçon, répéta Marcel, n'est-il point là un synonyme à ridicule?

--Oh! fit Musette, pourquoi me dites-vous cela? Ce n'est pas aimable; au
lieu de me dire des méchancetés, offrez-moi donc ce joli pot de fleurs.

--C'est en effet à votre intention que je l'ai monté, dit Marcel.
Prenez-le donc, et, en retour de mon hospitalité, chantez-moi une de vos
jolies chansons; l'écho de ma mansarde gardera peut-être quelque chose
de votre voix, et je vous entendrai encore quand vous serez partie.

--Ah çà! mais, vous voulez donc me mettre à la porte? dit Musette. Et si
je ne veux pas m'en aller, moi? Écoutez, Marcel, je ne monte pas à
trente-six échelles pour dire ma façon de penser. Vous me plaisez et je
vous plais. Ça n'est pas de l'amour, mais c'en est peut-être de la
graine. Eh bien! Je ne m'en vais pas; je reste, et je resterai ici tant
que les fleurs que vous venez de me donner ne se faneront pas.

--Ah! s'écria Marcel, mais elles seront flétries dans deux jours! Si
j'avais su, j'aurais pris des immortelles.

       *       *       *       *       *

Depuis quinze jours Musette et Marcel demeuraient ensemble et menaient,
bien qu'ils fussent souvent sans argent, la plus charmante vie du monde.
Musette sentait pour l'artiste une tendresse qui n'avait rien de commun
avec ses passions antérieures, et Marcel commençait à craindre qu'il ne
fût amoureux sérieusement de sa maîtresse. Ignorant qu'elle-même
redoutait fort d'être éprise de lui, il regardait chaque matin l'état
dans lequel se trouvaient les fleurs dont la mort devait amener la
rupture de leur liaison, et il avait grand'peine à s'expliquer leur
fraîcheur chaque jour nouvelle. Mais il eut bientôt la clef du mystère:
une nuit, en se réveillant, il ne trouva plus Musette à côté de lui. Il
se leva, courut dans la chambre, et aperçut sa maîtresse qui profitait
chaque nuit de son sommeil pour arroser les fleurs et les empêcher de
mourir.



VII

_LES FLOTS DU PACTOLE_


C'était le 19 mars... et dût-il atteindre l'âge avancé de M.
Raoul-Rochette, qui a vu bâtir Ninive, Rodolphe n'oubliera jamais cette
date, car ce fut ce jour-là même, jour de Saint-Joseph, à trois heures
de relevée, que notre ami sortait de chez un banquier, où il venait de
toucher une somme de cinq cents francs en espèces sonnantes et ayant
cours.

Le premier usage que Rodolphe fit de cette tranche du Pérou, qui venait
de tomber dans sa poche, fut de ne point payer ses dettes; attendu qu'il
s'était juré à lui-même d'aller à l'économie et de ne faire aucun extra.
Il avait d'ailleurs à ce sujet des idées extrêmement arrêtées, et disait
qu'avant de songer au superflu, il fallait s'occuper du nécessaire;
c'est pourquoi il ne paya point ses créanciers, et acheta une pipe
turque, qu'il convoitait depuis longtemps.

Muni de cette emplette, il se dirigea vers la demeure de son ami Marcel,
qui le logeait depuis quelque temps. En entrant dans l'atelier de
l'artiste, les poches de Rodolphe carillonnaient comme un clocher de
village le jour d'une grande fête. En entendant ce bruit inaccoutumé,
Marcel pensa que c'était un de ses voisins, grand joueur à la baisse,
qui passait en revue ses bénéfices d'agio, et il murmura:

--Voilà encore cet intrigant d'à côté qui recommence ses épigrammes. Si
cela doit durer, je donnerai congé. Il n'y a pas moyen de travailler
avec un pareil vacarme. Cela donne des idées de quitter l'état d'artiste
pauvre pour se faire quarante voleurs. Et sans se douter le moins du
monde que son ami Rodolphe était métamorphosé en Crésus, Marcel se remit
à son tableau du _Passage de la mer Rouge_, qui était sur le chevalet
depuis tantôt trois ans.

Rodolphe, qui n'avait pas encore dit un mot, ruminant tout bas une
expérience qu'il allait faire sur son ami, se disait en lui-même:

--Nous allons bien rire tout à l'heure; ah! Que ça va donc être gai, mon
Dieu! Et il laissa tomber une pièce de cinq francs à terre.

Marcel leva les yeux et regarda Rodolphe, qui était sérieux comme un
article de la _Revue des deux Mondes._

L'artiste ramassa la pièce avec un air très-satisfait et lui fit un
très-gracieux accueil, car, bien que rapin, il savait vivre et était
fort civil avec les étrangers. Sachant, du reste, que Rodolphe était
sorti pour aller chercher de l'argent, Marcel, voyant que son ami avait
réussi dans ses démarches, se borna à en admirer le résultat, sans lui
demander à l'aide de quels moyens il avait été obtenu.

Il se remit donc sans mot dire à son travail, et acheva de noyer un
égyptien dans les flots de la mer Rouge. Comme il accomplissait cet
homicide, Rodolphe laissa tomber une seconde pièce de cinq francs. Et
observant la figure que le peintre allait faire, il se mit à rire dans
sa barbe, qui est tricolore, comme chacun sait.

Au bruit sonore du métal, Marcel, comme frappé d'une commotion
électrique, se leva subitement et s'écria:

--Comment! Il y a un second couplet?

Une troisième pièce roula sur le carreau puis une autre, puis une autre
encore; enfin tout un quadrille d'écus se mit à danser dans la chambre.

Marcel commençait à donner des signes visibles d'aliénation mentale, et
Rodolphe riait comme le parterre du théâtre-français à la première
représentation de _Jeanne de Flandre_. Tout à coup, et sans aucuns
ménagements, Rodolphe fouilla à pleines mains dans ses poches, et les
écus commencèrent un _steeple chase_ fabuleux. C'était le débordement du
Pactole, le bacchanal de Jupiter entrant chez Danaé.

Marcel était immobile, muet, l'oeil fixe; l'étonnement amenait à peu
près chez lui une métamorphose pareille à celle dont la curiosité rendit
jadis la femme de Lot victime; et comme Rodolphe jetait sur le carreau
sa dernière pile de cent francs, l'artiste avait déjà tout un côté du
corps salé.

Rodolphe, lui, riait toujours. Et auprès de cette orageuse hilarité, les
tonnerres d'un orchestre de M. Saxe eussent semblé des soupirs d'enfant
à la mamelle.

Ébloui, strangulé, stupéfié par l'émotion, Marcel pensa qu'il rêvait; et
pour chasser le cauchemar qui l'obsédait, il se mordit le doigt jusqu'au
sang, ce qui lui procura une douleur atroce au point de le faire crier.

Il s'aperçut alors qu'il était parfaitement éveillé; et voyant qu'il
foulait l'or à ses pieds, il s'écria, comme dans les tragédies:

--En croirais-je mes yeux!

Puis il ajouta, en prenant la main de Rodolphe dans la sienne:

--Donne-moi l'explication de ce mystère.

--Si je te l'expliquais, ce n'en serait plus un.

--Mais encore?

--Cet or est le fruit de mes sueurs, dit Rodolphe en ramassant l'argent,
qu'il rangea sur une table; puis se reculant de quelques pas, il
considéra avec respect les cinq cents francs rangés en piles, et il
pensait en lui-même:

--C'est donc maintenant que je vais réaliser mes rêves?

--Il ne doit pas y avoir loin de six mille francs, disait Marcel en
contemplant les écus qui tremblaient sur la table. J'ai une idée. Je
vais charger Rodolphe d'acheter mon _Passage de la mer Rouge_. Tout à
coup Rodolphe prit une pose théâtrale, et, avec une grande solennité
dans le geste et dans la voix, il dit à l'artiste:

--Écoute-moi, Marcel, la fortune que j'ai fait briller à tes regards
n'est point le résultat de viles manoeuvres, je n'ai point trafiqué de
ma plume, je suis riche mais honnête; cet or m'a été donné par une main
généreuse, et j'ai fait serment de l'utiliser à acquérir par le travail
une position sérieuse pour l'homme vertueux. Le travail est le plus
saint des devoirs.

--Et le cheval le plus noble des animaux, dit Marcel en interrompant
Rodolphe. Ah çà! ajouta-t-il, que signifie ce discours, et d'où tires-tu
cette prose? Des carrières de l'école du bon sens, sans doute?

--Ne m'interromps point et fais trêve à tes railleries, dit Rodolphe,
elles s'émousseraient d'ailleurs sur la cuirasse d'une invulnérable
volonté dont je suis revêtu désormais.

--Voyons, assez de prologue comme cela. Où veux-tu en venir?

--Voici quels sont mes projets. À l'abri des embarras matériels de la
vie, je vais travailler sérieusement; j'achèverai ma _grande machine_,
et je me poserai carrément dans l'opinion. D'abord, je renonce à la
bohème, je m'habille comme tout le monde, j'aurai un habit noir et
j'irai dans les salons. Si tu veux marcher dans ma voie, nous
continuerons à demeurer ensemble, mais il faudra adopter mon programme.
La plus stricte économie présidera à notre existence. En sachant nous
arranger, nous avons devant nous trois mois de travail assuré sans
aucune préoccupation. Mais il faut de l'économie.

--Mon ami, dit Marcel, l'économie est une science qui est seulement à la
portée des riches, ce qui fait que toi et moi nous en ignorons les
premiers éléments. Cependant, en faisant une avance de fonds de six
francs, nous achèterons les oeuvres de M Jean-Baptiste Say, qui est un
économiste très-distingué, et il nous enseignera peut-être la manière de
pratiquer cet art... Tiens, tu as une pipe turque, toi?

--Oui, dit Rodolphe, je l'ai achetée vingt-cinq francs.

--Comment! Tu mets vingt-cinq francs à une pipe... et tu parles
d'économie?...

--Et ceci en est certainement une, répondit Rodolphe: je cassais tous
les jours une pipe de deux sous; à la fin de l'année, cela constituait
une dépense bien plus forte que celle que je viens de faire... C'est
donc en réalité une économie.

--Au fait, dit Marcel, tu as raison, je n'aurais pas trouvé celle-là.

En ce moment, une horloge voisine sonna six heures.

--Dînons vite, dit Rodolphe, je veux dès ce soir me mettre en route.
Mais, à propos de dîner, je fais une réflexion: nous perdons tous les
jours un temps précieux à faire notre cuisine; or, le temps est la
richesse du travailleur, il faut donc en être économe. À compter
d'aujourd'hui nous prendrons nos repas en ville.

--Oui, dit Marcel, il y a à vingt pas d'ici un excellent restaurant; il
est un peu cher, mais comme il est notre voisin, la course sera moins
longue, et nous nous rattraperons sur le gain de temps.

--Nous irons aujourd'hui, dit Rodolphe; mais demain ou après, nous
aviserons à adopter une mesure encore plus économique... Au lieu d'aller
au restaurant, nous prendrons une cuisinière.

--Non, non, interrompit Marcel, nous prendrons plutôt un domestique qui
sera en même temps notre cuisinier. Vois un peu les immenses avantages
qui en résulteront. D'abord, notre ménage sera toujours fait: il cirera
nos bottes, il lavera mes pinceaux, il fera nos commissions; je tâcherai
même de lui inculquer le goût des beaux-arts, et j'en ferai mon rapin.
De cette façon, à nous deux nous économiserons au moins six heures par
jour en soins et en occupations qui seraient d'autant nuisibles à notre
travail.

--Ah! fit Rodolphe, j'ai une autre idée, moi... mais allons dîner.

Cinq minutes après, les deux amis étaient installés dans un des cabinets
du restaurant voisin, et continuaient à deviser d'économie.

--Voici quelle est mon idée: si, au lieu de prendre un domestique, nous
prenions une maîtresse? Hasarda Rodolphe.

--Une maîtresse pour deux! fit Marcel avec effroi, ce serait l'avarice
portée jusqu'à la prodigalité, et nous dépenserions nos économies à
acheter des couteaux pour nous égorger l'un l'autre. Je préfère le
domestique; d'abord, cela donne de la considération.

--En effet, dit Rodolphe, nous nous procurerons un garçon intelligent;
et s'il a quelque teinture d'orthographe, je lui apprendrai à rédiger.

Ça lui sera une ressource pour ses vieux jours, dit Marcel en
additionnant la carte qui se montait à quinze francs. Tiens, c'est assez
cher. Habituellement, nous dînions pour trente sous à nous deux.

--Oui, reprit Rodolphe, mais nous dînions mal, et nous étions obligés de
souper le soir. À tout prendre, c'est donc une économie.

--Tu es comme le plus fort, murmura l'artiste vaincu par ce
raisonnement, tu as toujours raison. Est-ce que nous travaillons ce
soir?

--Ma foi, non. Moi, je vais aller voir mon oncle, dit Rodolphe; c'est un
brave homme, je lui apprendrai ma nouvelle position, et il me donnera de
bons conseils. Et toi, où vas-tu, Marcel?

--Moi, je vais aller chez le vieux Médicis pour lui demander s'il n'a
pas de restaurations de tableaux à me confier. À propos, donne-moi donc
cinq francs.

--Pourquoi faire?

--Pour passer le pont des Arts.

--Ah! Ceci est une dépense inutile, et, quoique peu considérable, elle
s'éloigne de notre principe.

--J'ai tort, en effet, dit Marcel, je passerai par le pont neuf... mais
je prendrai un cabriolet.

Et les deux amis se quittèrent en prenant chacun un chemin différent,
qui, par un singulier hasard, les conduisit tous deux au même endroit,
où ils se retrouvèrent.

--Tiens, tu n'as donc pas trouvé ton oncle? demanda Marcel.

--Tu n'as donc point vu Médicis? demanda Rodolphe. Et ils éclatèrent de
rire.

Cependant ils rentrèrent chez eux de très-bonne heure... le lendemain.

Deux jours après, Rodolphe et Marcel étaient complétement métamorphosés.
Habillés tous deux comme des mariés de première classe, ils étaient si
beaux, si reluisants, si élégants, que, lorsqu'ils se rencontraient dans
la rue, ils hésitaient à se reconnaître l'un l'autre.

Leur système d'économie était, du reste, en pleine vigueur, mais
l'organisation du travail avait bien de la peine à se réaliser. Ils
avaient pris un domestique. C'était un grand garçon de trente-quatre
ans, d'origine suisse, et d'une intelligence qui rappelait celle de
Jocrisse. Du reste, il n'était pas né pour être domestique; et si un de
ses maîtres lui confiait quelque paquet un peu apparent à porter,
Baptiste rougissait avec indignation, et faisait faire la course par un
commissionnaire. Cependant Baptiste avait des qualités; ainsi, quand on
lui donnait un lièvre, il en faisait un civet au besoin. En outre, comme
il avait été distillateur avant d'être valet, il avait conservé un grand
amour pour son art, et dérobait une grande partie du temps qu'il devait
à ses maîtres à chercher la composition d'un nouveau vulnéraire
supérieur, auquel il voulait donner son nom; il réussissait aussi dans
le brou de noix. Mais où Baptiste n'avait pas de rival, c'était dans
l'art de fumer les cigares de Marcel et de les allumer avec les
manuscrits de Rodolphe.

Un jour Marcel voulut faire poser Baptiste en costume de pharaon, pour
son tableau du _Passage de la mer Rouge._ À cette proposition, Baptiste
répondit par un refus absolu et demanda son compte.

--C'est bien, dit Marcel, je vous le réglerai ce soir, votre compte.

Quand Rodolphe rentra, son ami lui déclara qu'il fallait renvoyer
Baptiste. Il ne nous sert absolument à rien, dit-il.

--Il est vrai, répondit Marcel; c'est un objet d'art vivant.

--Il est bête à faire cuire.

--Il est paresseux.

--Il faut le renvoyer.

--Renvoyons-le.

--Cependant il a bien quelques qualités. Il fait très-bien le civet.

--Et le brou de noix, donc. Il est le Raphaël du brou de noix.

--Oui; mais il n'est bon qu'à cela, et cela ne peut nous suffire. Nous
perdons tout notre temps en discussions avec lui.

--Il nous empêche de travailler.

--Il est cause que je ne pourrai pas avoir achevé mon _Passage de la mer
Rouge_ pour le salon. Il a refusé de poser pour pharaon.

--Grâce à lui, je n'ai point pu achever le travail qu'on m'avait
demandé. Il n'a pas voulu aller à la bibliothèque chercher les notes
dont j'avais besoin.

--Il nous ruine.

--Décidément, nous ne pouvons pas le garder.

--Renvoyons-le... mais alors il faudra le payer.

--Nous le payerons, mais qu'il parte! Donne-moi de l'argent, que je
fasse son compte.

--Comment, de l'argent! Mais ce n'est pas moi qui tiens la caisse, c'est
toi.

--Du tout, c'est toi. Tu t'es chargé de l'intendance générale, dit
Rodolphe.

--Mais je t'assure que je n'ai pas d'argent! Exclama Marcel.

--Est-ce qu'il n'y en aurait déjà plus? C'est impossible! On ne peut pas
dépenser 500 fr en huit jours, surtout quand on vit, comme nous l'avons
fait, avec l'économie la plus absolue, et qu'on se borne au strict
nécessaire. (C'est au strict superflu qu'il aurait dû dire.) il faut
vérifier les comptes, reprit Rodolphe; nous retrouverons l'erreur.

--Oui, dit Marcel; mais nous ne retrouverons pas l'argent. C'est égal,
consultons les livres de dépense.

Voici le spécimen de cette comptabilité, qui avait été commencée sous
les auspices de la sainte économie:

--De 19 mars. En recette, 500 fr. En dépense: une pipe turque, 25 fr;
dîner, 15 fr; dépenses diverses, 40 fr.

--Qu'est-ce que c'est que ces dépenses-là? dit Rodolphe à Marcel qui
lisait.

--Tu sais bien, répondit celui-ci, c'est le soir où nous ne sommes
rentrés chez nous que le matin. Du reste, cela nous a économisé du bois
et de la bougie.

--Après? Continue.

--Du 20 mars. Déjeuner, 1 fr 50 c; tabac, 20 c; dîner, 2 fr; un lorgnon,
2 fr 50 c. Oh! dit Marcel, c'est pour ton compte le lorgnon! Qu'avais-tu
besoin d'un lorgnon? Tu y vois parfaitement...

--Tu sais bien que j'avais à faire un compte rendu du salon dans
_l'Écharpe d'Iris_; il est impossible de faire de la critique de
peinture sans lorgnon; c'était une dépense légitime. Après?...

--Une canne en jonc...

--Ah! ça, c'est pour ton compte, fit Rodolphe, tu n'avais pas besoin de
canne.

--C'est tout ce qu'on a dépensé le 20, fit Marcel sans répondre. Le 21,
nous avons déjeuné en ville, et dîné aussi, et soupé aussi.

--Nous n'avons pas dû dépenser beaucoup ce jour-là?

--En effet, fort peu... à peine 30 fr.

--Mais à quoi donc, alors?

--Je ne sais plus, dit Marcel; mais c'est marqué sous la rubrique
dépenses diverses.

--Un titre vague et perfide! interrompit Rodolphe.

--Le 22. C'est le jour d'entrée de Baptiste; nous lui avons donné un
à-compte de 5 fr sur ses appointements; pour l'orgue de barbarie, 50 c;
pour le rachat de quatre petits enfants chinois condamnés à être jetés
dans le fleuve Jaune, par des parents d'une barbarie incroyable, 2 fr 40
c.

--Ah çà! dit Rodolphe, explique-moi un peu la contradiction qu'on
remarque dans cet article. Si tu donnes aux orgues de barbarie, pourquoi
insultes-tu les parents barbares? Et d'ailleurs quelle nécessité de
racheter des petits chinois? S'ils avaient été à l'eau-de-vie,
seulement.

--Je suis né généreux, répliqua Marcel, va, continue; jusqu'à présent on
ne s'est que très-peu éloigné du principe de l'économie.

--Du 23, il n'y a rien de marqué. Du 24, idem. Voilà deux bons jours. Du
25, donné à Baptiste, à-compte sur ses appointements, 3 fr.

--Il me semble qu'on lui donne bien souvent de l'argent, fit Marcel en
manière de réflexion.

--On lui devra moins, répondit Rodolphe. Continue.

--Du 26 mars, dépenses diverses et utiles au point de vue de l'art, 36
fr 40 c.

--Qu'est-ce qu'on peut donc avoir acheté de si utile? dit Rodolphe; je
ne me souviens pas, moi. 36 fr 40 c, qu'est-ce que ça peut donc être?

--Comment! Tu ne te souviens pas?... C'est le jour où nous sommes
montés sur les tours notre-dame pour voir Paris à vol d'oiseau...

--Mais ça coûte huit sous pour monter aux tours, dit Rodolphe.

--Oui, mais en descendant nous avons été dîner à Saint-Germain.

--Cette rédaction pèche par la limpidité.

--Du 27, il n'y a rien de marqué.

--Bon! Voilà de l'économie.

--Du 28, donné à Baptiste, à-compte sur ses gages, 6 fr.

--Ah! Cette fois, je suis sûr que nous ne devons plus rien à Baptiste.
Il se pourrait même qu'il nous dût... il faudra voir.

--Du 29. Tiens, on n'a pas marqué le 29; la dépense est remplacée par un
commencement d'article de moeurs.

--Le 30. Ah! Nous avions du monde à dîner; forte dépense, 30 fr 55 c. Le
31, c'est aujourd'hui, nous n'avons encore rien dépensé. Tu vois, dit
Marcel en achevant, que les comptes ont été tenus très-exactement. Le
total ne fait pas 500 fr.

--Alors, il doit rester de l'argent en caisse.

--On peut voir, dit Marcel en ouvrant un tiroir. Non, dit-il, il n'y a
plus rien. Il n'y a qu'une araignée.

--Araignée du matin, chagrin, fit Rodolphe.

--Où diable a pu passer tant d'argent? reprit Marcel atterré en voyant
la caisse vide.

--Parbleu! C'est bien simple, dit Rodolphe, on a tout donné à Baptiste.

--Attends donc! s'écria Marcel en fouillant dans le tiroir où il aperçut
un papier. La quittance du dernier terme! s'écria-t-il.

--Bah! fit Rodolphe, comment est-elle arrivée là?

--Et acquittée, encore, ajouta Marcel; c'est donc toi qui as payé le
propriétaire?

--Moi, allons donc! dit Rodolphe.

--Cependant, que signifie...

--Mais je t'assure...

--«Quel est donc ce mystère?» Chantèrent-ils tous deux en choeur sur
l'air final de _la Dame Blanche_.

Baptiste, qui aimait la musique, accourut aussitôt.

Marcel lui montra la quittance.

--Ah! Oui, fit Baptiste négligemment, j'avais oublié de vous le dire,
c'est le propriétaire qui est venu ce matin pendant que vous étiez
sortis. Je l'ai payé, pour lui éviter la peine de revenir.

--Où avez-vous trouvé de l'argent?

--Ah! Monsieur, fit Baptiste, je l'ai _prise_ dans le tiroir qui était
ouvert; j'ai même pensé que ces messieurs l'avaient laissé ouvert dans
cette intention, et je me suis dit: mes maîtres ont oublié de me dire en
sortant: «Baptiste, le propriétaire viendra toucher son terme de loyer,
il faudra le payer;» et j'ai fait comme si l'on m'avait commandé... sans
qu'on m'ait commandé.

--Baptiste, dit Marcel avec une colère blanche, vous avez outrepassé nos
ordres; à compter d'aujourd'hui vous ne faites plus partie de notre
maison. Baptiste, rendez votre livrée!

Baptiste ôta la casquette de toile cirée qui composait sa livrée et la
rendit à Marcel.

--C'est bien, dit celui-ci: maintenant vous pouvez partir...

--Et mes gages?

--Comment dites-vous, drôle? Vous avez reçu plus qu'on ne vous devait.
Je vous ai donné 14 fr en quinze jours à peine. Qu'est-ce que vous
faites de tant d'argent? Vous entretenez donc une danseuse?

--De corde, ajouta Rodolphe.

--Je vais donc rester abandonné, dit le malheureux domestique, sans abri
pour garantir ma tête!

--Reprenez votre livrée, répondit Marcel ému malgré lui. Et il rendit la
casquette à Baptiste.

--C'est pourtant ce malheureux qui a dilapidé notre fortune, dit
Rodolphe en voyant sortir le pauvre Baptiste. Où dînerons-nous
aujourd'hui?

--Nous le saurons demain, répondit Marcel.



VIII

_CE QUE COÛTE UNE PIÈCE DE CINQ FRANCS_


Un samedi soir, dans le temps où il n'était pas encore en ménage avec
Mademoiselle Mimi, qu'on verra paraître bientôt, Rodolphe fit
connaissance, à sa table d'hôte, d'une marchande à la toilette en
chambre, appelée Mademoiselle Laure. Ayant appris que Rodolphe était
rédacteur en chef de _l'Écharpe d'Iris_ et du _Castor_, journaux de
fashion, la modiste, dans l'espérance d'obtenir des réclames pour ses
produits, lui fit une foule d'agaceries significatives. À ces
provocations, Rodolphe avait répondu par un feu d'artifice de madrigaux
à rendre jaloux Benserade, Voiture et tous les Ruggieri du style galant;
et à la fin du dîner, Mademoiselle Laure, ayant appris que Rodolphe
était poëte, lui donna clairement à entendre qu'elle n'était pas
éloignée de l'accepter pour son Pétrarque. Elle lui accorda même, sans
circonlocution, un rendez-vous pour le lendemain.

--Parbleu! Se disait Rodolphe en reconduisant Mademoiselle Laure, voilà
certainement une aimable personne. Elle me paraît avoir de la grammaire
et une garde-robe assez cossue. Je suis tout disposé à la rendre
heureuse.

Arrivée à la porte de sa maison, Mademoiselle Laure quitta le bras de
Rodolphe en le remerciant de la peine qu'il avait bien voulu prendre en
l'accompagnant dans un quartier aussi éloigné.

--Oh! Madame, répondit Rodolphe en s'inclinant jusqu'à terre, j'aurais
désiré que vous demeurassiez à Moscou ou aux îles de la Sonde, afin
d'avoir plus longtemps le plaisir d'être votre cavalier.

--C'est un peu loin, répondit Laure en minaudant.

--Nous aurions pris par les boulevards, madame, dit Rodolphe.
Permettez-moi de vous baiser la main sur la personne de votre joue,
continua-t-il en embrassant sa compagne sur les lèvres, avant que Laure
eût pu faire résistance.

--Oh! Monsieur, exclama-t-elle, vous allez trop vite.

--C'est pour arriver plus tôt, dit Rodolphe. En amour les premiers
relais doivent être franchis au galop.

--Drôle de corps! Pensa la modiste en rentrant chez elle.

--Jolie personne! disait Rodolphe en s'en allant.

Rentré chez lui, il se coucha à la hâte, et fit les rêves les plus doux.
Il se vit ayant à son bras, dans les bals, dans les théâtres et aux
promenades, Mademoiselle Laure vêtue de robes plus splendides que celles
ambitionnées par la coquetterie de peau-d'âne.

Le lendemain à onze heures, selon son habitude, Rodolphe se leva. Sa
première pensée fut pour Mademoiselle Laure.

--C'est une femme très-bien, murmura-t-il; je suis sûr qu'elle a été
élevée à Saint-Denis. Je vais donc enfin connaître le bonheur d'avoir
une maîtresse qui ne soit pas grêlée. Décidément, je ferai des
sacrifices pour elle, je m'en vais toucher mon argent à _l'Écharpe
d'Iris_, j'achèterai des gants et je mènerai Laure dîner dans un
restaurant où on donne des serviettes. Mon habit n'est pas très-beau,
dit-il en se vêtissant; mais, bah! Le noir, ça habille si bien!

Et il sortit pour se rendre au bureau de _l'Écharpe d'Iris_. En
traversant la rue, il rencontra un omnibus sur les panneaux duquel était
collée une affiche où on lisait:

AUJOURD'HUI DIMANCHE, GRANDES EAUX À VERSAILLES.

Le tonnerre tombant aux pieds de Rodolphe ne lui aurait pas causé une
impression plus profonde que la vue de cette affiche.

--Aujourd'hui dimanche! Je l'avais oublié, s'écria-t-il, je ne pourrai
pas trouver d'argent.

Aujourd'hui dimanche!!! Mais tout ce qu'il y a d'écus à Paris est en
route pour Versailles.

Cependant, poussé par un de ces espoirs fabuleux auquel l'homme
s'accroche toujours, Rodolphe courut à son journal, comptant qu'un
bienheureux hasard y aurait amené le caissier.

M. Boniface était venu, en effet, un instant, mais il était reparti
immédiatement.

--Pour aller à Versailles, dit à Rodolphe le garçon de bureau.

--Allons, dit Rodolphe, c'est fini... mais, voyons, pensa-t-il, mon
rendez-vous n'est que pour ce soir. Il est midi, j'ai donc cinq heures
pour trouver 5 francs, 20 sous l'heure, comme les chevaux du bois de
Boulogne. En route!

Comme il se trouvait dans le quartier où demeurait un journaliste qu'il
appelait le critique influent, Rodolphe songea à faire près de lui une
tentative.

--Je suis sûr de le trouver, celui-là, dit-il en montant l'escalier;
c'est son jour de feuilleton, il n'y a pas de danger qu'il sorte. Je lui
emprunterai cinq francs.

--Tiens! C'est vous, dit l'homme de lettres en voyant Rodolphe, vous
arrivez bien; j'ai un petit service à vous demander.

--Comme ça se trouve! Pensa le rédacteur de _l'Écharpe d'Iris_.

--Étiez-vous à l'Odéon, hier?

--Je suis toujours à l'Odéon.

--Vous avez vu la pièce nouvelle, alors?

--Qui l'aurait vue? Le public de l'Odéon, c'est moi.

--C'est vrai, dit le critique: vous êtes une des cariatides de ce
théâtre. Le bruit court même que c'est vous qui en fournissez la
subvention. Eh bien! Voilà ce que j'ai à vous demander: le compte rendu
de la nouvelle pièce.

--C'est facile; j'ai une mémoire de créancier.

--De qui est-ce, cette pièce? demanda le critique à Rodolphe pendant que
celui-ci écrivait.

--C'est d'un monsieur.

--Ça ne doit pas être fort.

--Moins fort qu'un turc, assurément.

--Alors, ça n'est pas robuste. Les turcs, voyez-vous, ont une réputation
usurpée de force, ils ne pourraient pas être savoyards.

--Qu'est-ce qui les en empêcherait?

--Parce que tous les savoyards sont auvergnats, et que les auvergnats
sont commissionnaires. Et puis, il n'y a plus de turcs, sinon aux bals
masqués des barrières et aux Champs-Élysées, où ils vendent des dattes.
Le turc est un préjugé. J'ai un de mes amis qui connaît l'orient, il m'a
assuré que tous les nationaux étaient venus au monde dans la rue
Coquenard.

--C'est joli, ce que vous dites-là, dit Rodolphe.

--Vous trouvez? fit le critique. Je vais mettre ça dans mon feuilleton.

--Voilà mon analyse; c'est carrément fait, reprit Rodolphe.

--Oui, mais c'est court.

--En mettant des tirets, et en développant votre opinion critique, ça
prendra de la place.

--Je n'ai guère le temps, mon cher, et puis mon opinion critique ne
prend pas assez de place.

--Vous mettrez un adjectif tous les trois mots.

--Est-ce que vous ne pourriez pas me faufiler à votre analyse une petite
ou plutôt une longue appréciation de la pièce, hein? demanda le
critique.

--Dame, dit Rodolphe, j'ai bien mes idées sur la tragédie, mais je vous
préviens que je les ai imprimées trois fois dans _le Castor_, et
_l'Écharpe d'Iris_.

--C'est égal, combien ça fait-il de lignes, vos idées?

--Quarante lignes.

--Fichtre! Vous avez de grandes idées, vous! Eh bien, prêtez-moi donc
vos quarante lignes.

--Bon! Pensa Rodolphe, si je lui fais pour vingt francs de _copie_, il
ne pourra pas me refuser cinq francs. Je dois vous prévenir, dit-il au
critique, que mes idées ne sont pas absolument neuves. Elles sont un peu
râpées, au coude. Avant de les imprimer, je les ai hurlées dans tous les
cafés de Paris, il n'y a pas un garçon qui ne les sache par coeur.

--Oh! _quéque_ ça me fait!... Vous ne me connaissez donc pas! Est-ce
qu'il y a quelque chose de neuf au monde? Excepté la vertu.

--Voilà, dit Rodolphe quand il eut achevé.

--Foudre et tempête! Il manque encore deux colonnes... Avec quoi combler
cet abîme? s'écria le critique. Tandis que vous y êtes, fournissez-moi
donc quelques paradoxes!

--Je n'en ai pas sur moi, dit Rodolphe: mais je puis vous en prêter
quelques-uns; seulement, ils ne sont pas de moi; je les ai achetés 50
centimes à un de mes amis qui était dans la misère. Ils n'ont encore que
peu servi.

--Très-bien! dit le critique.

--Ah! fit Rodolphe en se mettant de nouveau à écrire, je vais
certainement lui demander dix francs; en ce temps-ci, les paradoxes sont
aussi chers que les perdreaux. Et il écrivit une trentaine de lignes où
on remarquait des balivernes sur les pianos, les poissons rouges,
l'école du bon sens et le vin du Rhin, qui était appelé un vin de
toilette.

--C'est très-joli, dit le critique; faites-moi donc l'amitié d'ajouter
que le bagne est l'endroit du monde où on trouve le plus d'honnêtes
gens.

--Tiens, pourquoi ça?

--Pour faire deux lignes. Bon, voilà qui est fait, dit le critique
influent, en appelant son domestique pour qu'il portât son feuilleton à
l'imprimerie.

--Et maintenant, dit Rodolphe, poussons-lui la botte! Et il articula
gravement sa demande.

--Ah! Mon cher, dit le critique, je n'ai pas un sou ici. Lolotte me
ruine en pommade, et tout à l'heure elle m'a dévalisé jusqu'à mon
dernier as pour aller à Versailles, voir les Néréides et les monstres
d'airain vomir des jets liquides.

--À Versailles! Ah çà! Mais, dit Rodolphe, c'est donc une épidémie?

--Mais pourquoi avez-vous besoin d'argent?

--Voilà le poëme, reprit Rodolphe. J'ai ce soir, à cinq heures,
rendez-vous avec une femme du monde, une personne distinguée, qui ne
sort qu'en omnibus. Je voudrais unir ma destinée à la sienne pour
quelques jours, et il me paraît décent de lui faire goûter les douceurs
de la vie. Dîner, bal, promenades, etc, etc: il me faut absolument cinq
francs; si je ne les trouve pas, la littérature française est déshonorée
dans ma personne.

--Pourquoi n'emprunteriez-vous pas cette somme à cette dame même?
s'écria le critique.

--La première fois, ce n'est guère possible. Il n'y a que vous qui
puissiez me tirer de là.

--Par toutes les momies d'Égypte, je vous jure ma grande parole
d'honneur qu'il n'y a pas de quoi acheter une pipe d'un sou ou une
virginité. Cependant, j'ai là quelques bouquins que vous pourriez aller
_laver_.

--Aujourd'hui, dimanche, impossible; la mère Mansut, Lebigre, et toutes
les piscines des quais et de la rue Saint-Jacques sont fermées.
Qu'est-ce que c'est que vos bouquins? Des volumes de poésie, avec le
portrait de l'auteur en lunettes? Mais ça ne s'achète pas, ces
choses-là.

--À moins qu'on n'y soit condamné par la cour d'assises, dit le
critique. Attendez donc, voilà encore des romances et des billets de
concert. En vous y prenant adroitement, vous pourriez peut-être en faire
de la monnaie.

--J'aimerais mieux autre chose, un pantalon, par exemple.

--Allons! dit le critique, prenez encore ce Bossuet et le plâtre de M.
Odilon Barrot; ma parole d'honneur, c'est le denier de la veuve.

--Je vois que vous y mettez de la bonne volonté, dit Rodolphe. J'emporte
les trésors; mais si j'en tire trente sous, je considérerai cela comme
le treizième travail d'Hercule.

Après avoir fait environ quatre lieues, Rodolphe, à l'aide d'une
éloquence dont il avait le secret dans les grandes occasions, parvint à
se faire prêter deux francs par sa blanchisseuse, sur la consignation
des volumes de poésies, des romances et du portrait de M. Barrot.

--Allons, dit-il en repassant les ponts, voilà la sauce, maintenant il
faut trouver le fricot. Si j'allais chez mon oncle.

Une demi-heure après, il était chez son oncle Monetti lequel lut sur la
physionomie de son neveu de quoi il allait être question. Aussi se
mit-il en garde, et prévint toute demande par une série de
récriminations telles que celles-ci:

--Les temps sont durs, le pain est cher, les créanciers ne payent pas,
les loyers qu'il faut payer, le commerce dans le marasme, etc, etc,
toutes les hypocrites litanies des boutiquiers.

--Croirais-tu, dit l'oncle, que j'ai été forcé d'emprunter de l'argent à
mon garçon de boutique pour payer un billet?

--Il fallait envoyer chez moi, dit Rodolphe. Je vous aurais prêté de
l'argent; j'ai reçu deux cents francs il y a trois jours.

--Merci, mon garçon, dit l'oncle, mais tu as besoin de ton avoir... ah!
Pendant que tu es ici, tu devrais bien, toi qui as une si belle main, me
copier des factures que je veux envoyer toucher.

--Voilà cinq francs qui me coûteront cher, dit Rodolphe en se mettant à
la besogne qu'il abrégea.

--Mon cher oncle, dit-il à Monetti, je sais combien vous aimez la
musique, et je vous apporte des billets de concert.

--Tu es bien aimable, mon garçon. Veux-tu dîner avec moi?...

--Merci, mon oncle, je suis attendu à dîner Faubourg Saint-Germain; je
suis même contrarié, parce que je n'ai pas le temps d'aller chez moi
prendre de l'argent pour acheter des gants.

--Tu n'as pas de gants? Veux-tu que je te prête les miens? dit l'oncle.

--Merci, nous n'avons pas la même main; seulement vous m'obligeriez de
me prêter...

--Vingt-neuf sous pour en acheter? Certainement, mon garçon, les voilà.
Quand on va dans le monde, il faut y aller bien mis. Mieux vaut faire
envie que pitié, disait ta tante. Allons, je vois que tu te lances, tant
mieux... Je t'aurais bien donné plus, reprit-il, mais c'est tout ce que
j'ai dans mon comptoir; il faudrait que je monte en haut, et je ne peux
pas laisser la boutique seule: à chaque instant il vient des acheteurs.

--Vous disiez que le commerce n'allait pas? L'oncle Monetti fit semblant
de ne pas entendre, et dit à son neveu, qui empochait les vingt-neuf
sous:

--Ne te presse pas pour me les rendre.

--Quel cancre! fit Rodolphe en se sauvant. Ah çà! fit-il, il manque
encore trente et un sous. Où les trouver? Mais j'y songe, allons au
carrefour de la Providence.

Rodolphe appelait ainsi le point le plus central de Paris, c'est-à-dire
le Palais-Royal. Un endroit où il est presque impossible de rester dix
minutes sans rencontrer dix personnes de connaissance, des créanciers
surtout. Rodolphe alla donc se mettre en faction au perron du
Palais-Royal. Cette fois, la Providence fut longue à venir. Enfin,
Rodolphe put l'apercevoir. Elle avait un chapeau blanc, un paletot vert
et une canne à pomme d'or... une Providence très-bien mise.

C'était un garçon obligeant et riche, quoique phalanstérien.

--Je suis ravi de vous voir, dit-il à Rodolphe; venez donc me conduire
un peu, nous causerons.

--Allons, je vais subir le supplice du phalanstère, murmura Rodolphe en
se laissant entraîner par le chapeau blanc, qui, en effet, le
_phalanstérina_ à outrance.

Comme ils approchaient du pont des Arts, Rodolphe dit à son compagnon:

--Je vous quitte, n'ayant pas de quoi acquitter cet impôt.

--Allons donc, dit l'autre en retenant Rodolphe, et en jetant deux sous
à l'invalide.

--Voilà le moment venu, pensait le rédacteur de _l'Écharpe d'Iris_ en
traversant le pont; et arrivé au bout, devant l'horloge de l'institut,
Rodolphe s'arrêta court, montra le cadran avec un geste désespéré et
s'écria:

--Sacrebleu! Cinq heures moins le quart! Je suis perdu?

--Qu'y a-t-il? dit l'autre étonné.

--Il y a, dit Rodolphe, que, grâce à vous, qui m'avez entraîné malgré
moi jusqu'ici, j'ai manqué un rendez-vous.

--Important?

--Je le crois bien, de l'argent que je devais aller chercher à cinq
heures... aux Batignolles... Jamais je n'y serai... Sacrebleu! Comment
faire?...

--Parbleu! dit le phalanstérien, c'est bien simple, venez chez moi, je
vous en prêterai.

--Impossible! Vous demeurez à Montrouge, et j'ai une affaire à six
heures Chaussée-D'Antin... sacrebleu!...

--J'ai quelques sous sur moi, dit timidement la Providence... mais
très-peu.

--Si j'avais de quoi prendre un cabriolet, peut-être arriverais-je à
temps aux Batignoles.

--Voilà le fond de ma bourse, mon cher, trente et un sous.

--Donnez vite, donnez que je me sauve! dit Rodolphe qui venait
d'entendre sonner cinq heures, et il se hâta de courir au lieu de son
rendez-vous.

--Ç'a été dur à tirer, fit-il en comptant sa monnaie.+

Cent sous, juste comme de l'or. Enfin, je suis paré, et Laure verra
qu'elle a affaire à un homme qui sait vivre. Je ne veux pas rapporter un
centime chez moi ce soir. Il faut réhabiliter les lettres, et prouver
qu'il ne leur manque que de l'argent pour être riches.

Rodolphe trouva Mademoiselle Laure au rendez-vous.

--À la bonne heure! dit-il. Pour l'exactitude, c'est une femme Bréguet.

Il passa la soirée avec elle, et fondit bravement ses cinq francs au
creuset de la prodigalité. Mademoiselle Laure était enchantée de ses
manières, et voulut bien s'apercevoir que Rodolphe ne la reconduisait
pas chez elle qu'au moment où il la faisait entrer dans sa chambre à
lui.

--C'est une faute que je fais, dit-elle. N'allez point m'en faire
repentir par une ingratitude qui est l'apanage de votre sexe.

--Madame, dit Rodolphe, je suis connu pour ma constance. C'est au point
que tous mes amis s'étonnent de ma fidélité, et m'ont surnommé le
général Bertrand de l'amour.



IX

_LES VIOLETTES DU PÔLE_


En ce temps-là, Rodolphe était très-amoureux de sa cousine Angèle, qui
ne pouvait pas le souffrir, et le thermomètre de l'ingénieur Chevalier
marquait douze degrés au-dessous de zéro.

Mademoiselle Angèle était la fille de M. Monetti, le poêlier-fumiste
dont nous avons eu occasion de parler déjà. Mademoiselle Angèle avait
dix-huit ans, et arrivait de la Bourgogne, où elle avait passé cinq
années près d'une parente qui devait lui laisser son bien après sa mort.
Cette parente était une vieille femme qui n'avait jamais été ni jeune ni
belle, mais qui avait toujours été méchante, quoique dévote, ou parce
que, Angèle qui, à son départ, était une charmante enfant, dont
l'adolescence portait déjà le germe d'une charmante jeunesse, revint au
bout de cinq années changée en une belle, mais froide, mais sèche et
indifférente personne. La vie retirée de province, les pratiques d'une
dévotion outrée et l'éducation à principes mesquins qu'elle avait reçue,
avaient rempli son esprit de préjugés vulgaires et absurdes, rétréci son
imagination, et fait de son coeur une espèce d'organe qui se bornait à
accomplir sa fonction de balancier. Angèle avait, pour ainsi dire, de
l'eau bénite au lieu de sang dans les veines. À son retour, elle
accueillit son cousin avec une réserve glaciale, et il perdit son temps
toutes les fois qu'il essaya de faire vibrer en elle la tendre corde des
ressouvenirs, souvenirs du temps où ils avaient ébauché tous deux cette
amourette à la Paul et Virginie, qui est traditionnelle entre cousin et
cousine. Cependant, Rodolphe était très-amoureux de sa cousine Angèle,
qui ne pouvait pas le souffrir; et ayant appris un jour que la jeune
fille devait aller prochainement à un bal de noces d'une de ses amies,
il s'était enhardi jusqu'au point de promettre à Angèle un bouquet de
violettes pour aller à ce bal. Et après avoir demandé la permission à
son père, Angèle accepta la galanterie de son cousin, en insistant
toutefois pour avoir des violettes blanches.

Rodolphe, tout heureux de l'amabilité de sa cousine, gambadait et
chantonnait en regagnant son _mont Saint-Bernard._ C'est ainsi qu'il
appelait son domicile. On verra pourquoi tout à l'heure. Comme il
traversait le Palais-Royal, en passant devant la boutique de Madame
Provost, la célèbre fleuriste, Rodolphe vit des violettes blanches à
l'étalage, et par curiosité il entra pour en demander le prix. Un
bouquet présentable ne coûtait pas moins de dix francs, mais il y en
avait qui coûtaient davantage.

--Diable! dit Rodolphe, dix francs, et rien que huit jours devant moi
pour trouver ce million. Il y aura du tirage; mais c'est égal, ma
cousine aura son bouquet. J'ai mon idée.

Cette aventure se passait au temps de la genèse littéraire de Rodolphe.
Il n'avait alors d'autre revenu qu'une pension de quinze francs par mois
qui lui était faite par un de ses amis, un grand poëte qui, après un
long séjour à Paris, était devenu, à l'aide de protections, maître
d'école en province. Rodolphe, qui avait eu la prodigalité pour
marraine, dépensait toujours sa pension en quatre jours; et, comme il ne
voulait pas abandonner la sainte et peu productive profession de poëte
élégiaque, il vivait le reste du temps de cette manne hasardeuse qui
tombe lentement des corbeilles de la Providence. Ce carême ne
l'effrayait pas; il le traversait gaiement, grâce à une sobriété
stoïque, et aux trésors d'imagination qu'il dépensait chaque jour pour
atteindre le 1er du mois, ce jour de pâques qui terminait son jeûne.
À cette époque, Rodolphe habitait rue Contrescarpe-Saint-Marcel, dans un
grand bâtiment qui s'appelait autrefois l'hôtel de _l'Éminence grise_,
parce que le père Joseph, l'âme damnée de Richelieu, y avait habité,
disait-on. Rodolphe logeait tout en haut de cette maison, une des plus
élevées qui soient à Paris. Sa chambre, disposée en forme de belvédère,
était une délicieuse habitation pendant l'été; mais d'octobre à avril,
c'était un petit kamtchatka. Les quatre vents cardinaux, qui pénétraient
par les quatre croisées dont chaque face était percée, y venaient
exécuter de farouches quatuor durant toute la mauvaise saison. Comme une
ironie, on remarquait encore une cheminée dont l'immense ouverture
semblait être une entrée d'honneur réservée à Borée et à toute sa suite.
Aux premières atteintes du froid, Rodolphe avait recouru à un système
particulier de chauffage: il avait mis en coupe réglée le peu de meubles
qu'il avait, et au bout de huit jours son mobilier se trouva
considérablement abrégé, il ne lui restait plus que le lit et deux
chaises; il est vrai de dire que ces meubles étaient en fer et, par
ainsi, naturellement assurés contre l'incendie. Rodolphe appelait cette
manière de se chauffer, déménager par la cheminée.

On était donc au mois de janvier, et le thermomètre, qui marquait douze
degrés au quai des lunettes, en aurait marqué deux ou trois de plus s'il
avait été transporté dans le belvédère que Rodolphe avait surnommé le
_mont Saint-Bernard,_ le _Spitzberg_, la _Sibérie_.

Le soir où il avait promis des violettes blanches à sa cousine, Rodolphe
fut pris d'une grande colère en rentrant chez lui: les quatre vents
cardinaux avaient encore cassé un carreau en jouant aux quatre coins
dans la chambre. C'était le troisième dégât de ce genre depuis quinze
jours. Aussi Rodolphe s'emporta en imprécations furibondes contre Éole
et toute sa famille le brise-tout. Après avoir bouché cette brèche
nouvelle avec un portrait d'un de ses amis, Rodolphe se coucha tout
habillé entre les deux planches cardées qu'il appelait ses matelas, et
toute la nuit il rêva violettes blanches.

Au bout de cinq jours, Rodolphe n'avait encore trouvé aucun moyen qui
pût l'aider à réaliser son rêve, et c'était le surlendemain qu'il devait
donner le bouquet à sa cousine. Pendant ce temps-là, le thermomètre
était encore descendu, et le malheureux poëte se désespérait en songeant
que les violettes étaient peut-être renchéries. Enfin la Providence eut
pitié de lui, et voici comme elle vint à son secours.

Un matin, Rodolphe alla à tout hasard demander à déjeuner à son ami, le
peintre Marcel, et il le trouva en conversation avec une femme en deuil.
C'était une veuve du quartier; elle avait perdu son mari récemment, et
elle venait demander combien on lui prendrai pour peindre sur le tombeau
qu'elle avait fait élever au défunt une _main d'homme_, au-dessous de
laquelle on écrirait:

JE T'ATTENDS, MON ÉPOUSE CHÉRIE.

Pour obtenir le travail à meilleur compte, elle fit même observer à
l'artiste qu'à l'époque où Dieu l'enverrait rejoindre son époux il
aurait à peindre une seconde main, sa main à elle, ornée d'un bracelet,
avec une nouvelle légende qui serait ainsi conçue:

NOUS VOILÀ DONC ENFIN RÉUNIS...

--Je mettrai cette clause dans mon testament, disait la veuve, et
j'exigerai que ce soit à vous que la besogne soit confiée.

--Puisque c'est ainsi, madame, répondit l'artiste, j'accepte le prix que
vous me proposez... mais c'est dans l'espérance de la _poignée de main_.
N'allez pas m'oublier dans votre testament.

--Je désirerais que vous me donniez cela le plus tôt possible, dit la
veuve; néanmoins, prenez votre temps et n'oubliez pas la cicatrice au
pouce. Je veux une main vivante.

--Elle sera parlante, madame, soyez tranquille, fit Marcel en
reconduisant la veuve. Mais, au moment de sortir, celle-ci revint sur
ses pas.

--J'ai encore un renseignement à vous demander, monsieur le peintre; je
voudrais faire écrire sur la tombe de mon mari une _machine_ en vers, où
on raconterait sa bonne conduite et les dernières paroles qu'il a
prononcées à son lit de mort. Est-ce distingué?

--C'est très-distingué, on appelle ça une épitaphe, c'est
très-distingué!

--Vous ne connaîtriez pas quelqu'un qui pourrait me faire cela à bon
marché? Il y a bien mon voisin, M. Guérin, l'écrivain public, mais il me
demande les yeux de la tête.

Ici Rodolphe lança un coup d'oeil à Marcel, qui comprit sur-le-champ.

--Madame, dit l'artiste en désignant Rodolphe, un hasard heureux a amené
ici la personne qui peut vous être utile en cette douloureuse
circonstance. Monsieur est un poëte distingué, et vous ne pourriez mieux
trouver.

--Je tiendrais à ce que ce soit très-triste, dit la veuve, et que
l'orthographe fût bien mise.

--Madame, répondit Marcel, mon ami sait l'orthographe sur le bout du
doigt: au collége, il avait tous les prix.

--Tiens, dit la veuve, mon neveu a eu aussi un prix; il n'a pourtant que
sept ans.

--C'est un enfant bien précoce, répliqua Marcel.

--Mais, dit la veuve en insistant, monsieur sait-il faire des vers
tristes?

--Mieux que personne, madame, car il a eu beaucoup de chagrins dans sa
vie. Mon ami excelle dans les vers tristes, c'est ce que les journaux
lui reprochent toujours.

--Comment! s'écria la veuve, on parle de lui dans les journaux! Alors,
il est bien aussi savant que M. Guérin, l'écrivain public.

--Oh! Bien plus! Adressez-vous à lui, madame, vous ne vous en repentirez
pas.

Après avoir expliqué au poëte le sens de l'inscription en vers qu'elle
voulait faire mettre sur la tombe de son mari, la veuve convint de
donner dix francs à Rodolphe, si elle était contente; seulement, elle
voulait avoir les vers très-vite. Le poëte promit de les lui envoyer le
lendemain même par son ami.

--Ô bonne fée Artémise, s'écria Rodolphe quand la veuve fut partie, je
te promets que tu seras contente; je te ferai bonne mesure de lyrisme
funèbre, et l'orthographe sera mieux mise qu'une duchesse. Ô bonne
vieille, puisse, pour te récompenser, le ciel te faire vivre cent sept
ans, comme la bonne eau-de-vie!

--Je m'y oppose, s'écria Marcel.

--C'est vrai, dit Rodolphe, j'oubliais que tu as encore sa main à
peindre après sa mort, et qu'une pareille longévité te ferait perdre de
l'argent. Et il leva les mains en disant: ciel n'exaucez pas ma prière!
Ah! J'ai une fière chance d'être venu ici, ajouta-t-il.

--Au fait, qu'est-ce que tu me voulais? dit Marcel.

--J'y resonge, et maintenant surtout que je suis forcé de passer la nuit
pour faire cette poésie, je ne puis me dispenser de ce que je venais de
demander: 1º à dîner; 2º du tabac, de la chandelle; et 3º ton costume
d'ours blanc.

--Est-ce que tu vas au bal masqué? C'est ce soir le premier, en effet.

--Non; mais tel que tu me vois, je suis aussi gelé que la grande armée
pendant la retraite de Russie. Certainement mon paletot de lasting vert
et mon pantalon en mérinos écossais sont très-jolis; mais c'est trop
printanier, et bon pour habiter sous l'équateur; lorsqu'on demeure sous
le pôle, comme moi, un costume d'ours blanc est plus convenable, je
dirai même plus, il est exigible.

--Prends le _martin_, dit Marcel; c'est une idée; il est chaud comme
braise, et tu seras là-dedans comme un pain dans un four.

Rodolphe habitait déjà la peau de l'animal fourré.

--Maintenant, dit-il le thermomètre va être furieusement vexé.

--Est-ce que tu vas sortir comme ça? dit Marcel à son ami, après qu'ils
eurent achevé un dîner vague, servi dans de la vaisselle, timbrée à cinq
centimes.

--Parbleu, dit Rodolphe, je me moque pas mal de l'opinion; d'ailleurs,
c'est aujourd'hui le commencement du carnaval. Et il traversa tout Paris
avec l'attitude grave du quadrupède dont il habitait le poil. En passant
devant le thermomètre de l'ingénieur Chevalier, Rodolphe alla lui faire
un pied de nez.

Rentré chez lui, non sans avoir causé une grande frayeur à son portier,
le poëte alluma sa chandelle, et eut grand soin de l'entourer d'un
papier transparent pour prévenir les malices des aquilons; et
sur-le-champ il se mit à la besogne. Mais il ne tarda pas à s'apercevoir
que si son corps était préservé à peu près du froid, ses mains ne
l'étaient pas; et il n'avait point écrit deux vers de son épitaphe,
qu'une onglée féroce vint lui mordre les doigts, qui lâchèrent la plume.

--L'homme le plus courageux ne peut pas lutter contre les éléments, dit
Rodolphe en tombant anéanti sur sa chaise. César a passé le Rubicon,
mais il n'aurait point passé la Bérésina.

Tout à coup le poëte poussa un cri de joie du fond de sa poitrine
d'ours, et il se leva si brusquement, qu'il renversa une partie de son
encre sur la blancheur de sa fourrure: il avait eu une idée, renouvelée
de Chatterton.

Rodolphe tira de dessous son lit un amas considérable de papiers, parmi
lesquels se trouvaient une dizaine de manuscrits énormes de son fameux
drame du _Vengeur_. Ce drame, auquel il avait travaillé deux ans, avait
été fait, défait, refait tant de fois, que les copies réunies formaient
un poids de sept kilogrammes. Rodolphe mit de côté le manuscrit le plus
récent et traîna les autres devant la cheminée.

--J'étais bien sûr que j'en trouverais le placement, s'écria-t-il...
avec de la patience! Voilà certainement un joli cotret de prose. Ah! Si
j'avais pu prévoir ce qui arrive, j'aurais fait un prologue, et
aujourd'hui j'aurais plus de combustible... Mais bah! On ne peut pas
tout prévoir. Et il alluma dans sa cheminée quelques feuilles du
manuscrit, à la flamme desquels il se dégourdit les mains. Au bout de
cinq minutes, le premier acte du _Vengeur_ était _joué_ et Rodolphe
avait écrit trois vers de son épitaphe.

Rien au monde ne saurait peindre l'étonnement des quatre vents
cardinaux en apercevant du feu dans la cheminée.

--C'est une illusion, souffla le vent du nord qui s'amusa à rebrousser
le poil de Rodolphe.

--Si nous allions souffler dans le tuyau, reprit un autre vent, ça
ferait fumer la cheminée. Mais comme ils allaient commencer à tarabuster
le pauvre Rodolphe, le vent du sud aperçut M. Arago à une fenêtre de
l'Observatoire, où le savant faisait du doigt une menace au quatuor
d'aquilons.

Aussi le vent du sud cria à ses frères: «Sauvons-nous bien vite,
l'almanach marque un temps calme pour cette nuit; nous nous trouvons en
contravention avec l'observatoire, et, si nous ne sommes pas rentrés à
minuit, M. Arago nous fera mettre en retenue.»

Pendant ce temps-là, le deuxième acte du _Vengeur_ brûlait avec le plus
grand succès. Et Rodolphe avait écrit dix vers. Mais il ne put en écrire
que deux pendant la durée du troisième acte.

--J'avais toujours pensé que cet acte-là était trop court, murmura
Rodolphe, mais il n'y a qu'à la représentation qu'on s'aperçoive d'un
défaut. Heureusement que celui-ci va durer plus longtemps: il y a
vingt-trois scènes, dont la scène du trône, qui devait être celui de ma
gloire... La dernière tirade de la scène du trône s'envolait en
flammèches comme Rodolphe avait encore un sixain à écrire.

--Passons au quatrième acte, dit-il, en prenant un air de feu. Il durera
bien cinq minutes, c'est tout monologue. Il passa au dénoûment, qui ne
fit que flamber et s'éteindre. Au même moment, Rodolphe encadrait dans
un magnifique élan de lyrisme les dernières paroles du défunt en
l'honneur de qui il venait de travailler. Il en restera pour une seconde
représentation, dit-il en poussant sous son lit quelques autres
manuscrits.

       *       *       *       *       *

Le lendemain, à huit heures du soir, Mademoiselle Angèle faisait son
entrée au bal, ayant à la main un superbe bouquet de violettes blanches,
au milieu desquelles s'épanouissaient deux roses, blanches aussi. Toute
la nuit, ce bouquet valut à la jeune fille des compliments des femmes,
et des madrigaux des hommes. Aussi Angèle sut-elle un peu gré à son
cousin qui lui avait procuré toutes ces petites satisfactions
d'amour-propre, et elle aurait peut-être pensé à lui davantage sans les
galantes persécutions d'un parent de la mariée qui avait dansé plusieurs
fois avec elle. C'était un jeune homme blond, et porteur d'une de ces
superbes paires de moustaches relevées en crocs, qui sont les hameçons
où s'accrochent les coeurs novices. Le jeune homme avait déjà demandé à
Angèle qu'elle lui donnât les deux roses blanches qui restaient de son
bouquet, effeuillé par tout le monde... mais Angèle avait refusé, pour
oublier à la fin du bal les deux fleurs sur une banquette, où le jeune
homme blond courut les prendre.

À ce moment-là il y avait quatorze degrés de froid dans le belvédère de
Rodolphe, qui, appuyé à sa fenêtre, regardait du côté de la barrière du
Maine les lumières de la salle de bal où dansait sa cousine Angèle, qui
ne pouvait pas le souffrir.



X

_LE CAP DES TEMPÊTES_


Il y a dans les mois qui commencent chaque nouvelle saison des époques
terribles: le 1er et le 15 ordinairement. Rodolphe, qui ne pouvait
voir sans effroi approcher l'une ou l'autre de ces deux dates, les
appelait _le Cap des Tempêtes_. Ce jour-là, ce n'est point l'aurore qui
ouvre les portes de l'orient, ce sont des créanciers, des propriétaires,
des huissiers et autres gens de sac... oches. Ce jour-là commence par
une pluie de mémoires, de quittances, de billets, et se termine par une
grêle de protêts, _Dies irae_!

Or, le matin d'un 15 avril, Rodolphe dormait fort paisiblement... et
rêvait qu'un de ses oncles lui léguait par testament toute une province
du Pérou, les Péruviennes avec.

Comme il nageait en plein dans un Pactole imaginaire, un bruit de clef
tournant dans la serrure vint interrompre l'héritier présomptueux au
moment le plus reluisant de son rêve doré.

Rodolphe se dressa sur son lit, les yeux et l'esprit encore
ensommeillés, et il regarda autour de lui.

Il aperçut alors vaguement, debout au milieu de sa chambre, un homme qui
venait d'entrer, et quel homme?

Cet étranger matinal avait un chapeau à trois cornes, sur le dos une
sacoche, et à la main un grand portefeuille; il était vêtu d'un habit à
la française, couleur gris de lin, et paraissant fort essoufflé d'avoir
gravi les cinq étages. Ses manières étaient très-affables, et sa
démarche sonore comme pourrait être celle d'un comptoir de changeur qui
entrerait en locomotion.

Rodolphe fut un instant effrayé, et, vu le chapeau à trois cornes et
l'habit, il pensa voir un sergent de ville.

Mais la vue de la sacoche passablement garnie le fit revenir de son
erreur.

--Ah! J'y suis, pensa-t-il, c'est un à-compte sur mon héritage, cet
homme vient des îles... Mais alors pourquoi n'est-il pas nègre? Et
faisant un signe à l'homme, il lui dit en désignant la sacoche:

--Je sais ce que c'est. Mettez ça là. Merci.

L'homme était un garçon de la Banque de France. À l'invitation de
Rodolphe, il répondit en mettant sous les yeux de celui-ci un petit
papier hiéroglyphé de signes et de chiffres multicolores.

--Vous voulez un reçu? dit Rodolphe. C'est juste. Passez-moi la plume et
l'encre. Là, sur la table.

--Non, je viens recevoir, répondit le garçon de recette, un effet de
cent cinquante francs. C'est aujourd'hui le 15 avril.

--Ah! reprit Rodolphe en examinant le billet... ordre Birmann. C'est mon
tailleur... Hélas! ajouta-t-il avec mélancolie en portant
alternativement les yeux sur une redingote jetée sur son lit et sur le
billet, les causes s'en vont, mais les effets reviennent. Comment! C'est
aujourd'hui le 15 avril? C'est extraordinaire! Je n'ai pas encore mangé
de fraises!

Et le garçon de recette, ennuyé de ses lenteurs, sortit en disant à
Rodolphe:

--Vous avez jusqu'à quatre heures pour payer.

--Il n'y a pas d'heure pour les honnêtes gens, répondit Rodolphe.
L'intrigant, ajouta-t-il avec regret en suivant des yeux le financier en
tricorne, il remporte son sac.

Rodolphe ferma les rideaux de son lit, et essaya de reprendre le chemin
de son héritage; mais il se trompa de route, et entra tout enorgueilli
dans un songe, où le directeur du théâtre-français venait, chapeau bas,
lui demander un drame pour son théâtre, et Rodolphe, qui connaissait les
usages, demandait des primes. Mais au moment même où le directeur
paraissait vouloir s'exécuter, le dormeur fut de nouveau éveillé à demi
par l'entrée d'un nouveau personnage, autre créature du 15 avril.

C'était M. Benoît, le mal nommé, maître de l'hôtel garni où logeait
Rodolphe: M. Benoît était à la fois le propriétaire, le bottier et
l'usurier de ses locataires; ce matin-là, M. Benoît exhalait une
affreuse odeur de mauvaise eau-de-vie et de quittance échue. Il avait à
la main un sac vide.

--Diable! Pensa Rodolphe... ce n'est plus le directeur des _Français_...
il aurait une cravate blanche... et le sac serait plein!

--Bonjour, Monsieur Rodolphe, fit M. Benoît en s'approchant du lit.

--Monsieur Benoît... bonjour. Quel événement me procure l'avantage de
votre visite?

--Mais je venais vous dire que c'est aujourd'hui le 15 avril.

--Déjà? Comme le temps passe vite! C'est extraordinaire; il faudra que
j'achète un pantalon de nankin. Le 15 avril! ah! mon Dieu! Je n'y aurais
jamais songé sans vous, Monsieur Benoît. Combien je vous dois de
reconnaissance!

--Vous me devez aussi cent soixante-deux francs, reprit M. Benoît, et il
se fait temps de régler ce petit compte.

--Je ne suis pas absolument pressé... il ne faut pas vous gêner,
Monsieur Benoît. Je vous donnerai du temps... petit compte deviendra
grand...

--Mais, dit le propriétaire, vous m'avez déjà remis plusieurs fois.

--En ce cas, réglons, réglons, Monsieur Benoît, cela m'est absolument
indifférent; aujourd'hui ou demain... Et puis, nous sommes tous
mortels... Réglons.

Un aimable sourire illumina les rides du propriétaire; et il n'y eut pas
jusqu'à son sac vide qui ne se gonflât d'espérance.

--Qu'est-ce que je vous dois? demanda Rodolphe.

--D'abord, nous avons trois mois de loyer à vingt-cinq francs; ci,
soixante-quinze francs.

--Sauf erreur, dit Rodolphe. Après?

--Plus, trois paires de bottes à vingt francs.

--Un instant, un instant, Monsieur Benoît, ne confondons pas; je n'ai
plus affaire au propriétaire, mais au bottier... je veux un compte à
part. Les chiffres sont chose grave, il ne faut pas s'embrouiller.

--Soit, dit M. Benoît, adouci par l'espoir qu'il avait de mettre enfin
un acquit au bas de ses mémoires. Voici une note particulière pour la
chaussure. Trois paires de bottes à vingt francs; ci, soixante francs.

Rodolphe jeta un regard de pitié sur une paire de bottes fourbues.

--Hélas! Pensa-t-il, elles auraient servi au _Juif Errant_ qu'elles ne
seraient point pires. C'est pourtant en courant après Marie qu'elles se
sont usées ainsi... Continuez, Monsieur Benoît...

--Nous disons soixante francs, reprit celui-ci. Plus, argent prêté,
vingt-sept francs.

--Halte-là, Monsieur Benoît. Nous sommes convenus que chaque saint
aurait sa niche. C'est à titre d'ami que vous m'avez prêté de l'argent.
Or donc, s'il vous plaît, quittons le domaine de la chaussure, et
entrons dans les domaines de la confiance et de l'amitié, qui exigent un
compte à part. À combien se monte votre amitié pour moi?

--Vingt-sept francs.

--Vingt-sept francs. Vous avez un ami à bon marché, Monsieur Benoît.
Enfin, nous disons donc: soixante-quinze, soixante et vingt-sept... Tout
cela fait?

--Cent soixante-deux francs, dit M. Benoît en présentant les trois
notes.

--Cent soixante-deux francs, fit Rodolphe... c'est extraordinaire.
Quelle belle chose que l'addition! Eh bien! Monsieur Benoît, maintenant
que le compte est réglé, nous pouvons être tranquilles tous les deux,
nous savons à quoi nous en tenir. Le mois prochain, je vous demanderai
votre acquit, et comme pendant ce temps la confiance et l'amitié que
vous avez en moi ne pourront que s'augmenter, au cas ou cela serait
nécessaire, vous pourrez m'accorder un nouveau délai. Cependant, si le
propriétaire et le bottier étaient par trop pressés, je prierai l'ami de
leur faire entendre raison. C'est extraordinaire, Monsieur Benoît; mais
toutes les fois que je songe à votre triple caractère de propriétaire,
de bottier et d'ami, je suis tenté de croire à la Sainte-Trinité.

En écoutant Rodolphe, le maître d'hôtel était devenu à la fois rouge,
vert, jaune et blanc; et, à chaque nouvelle raillerie de son locataire,
cet arc-en-ciel de la colère allait se fonçant de plus en plus sur son
visage.

--Monsieur, dit-il, je n'aime pas qu'on se moque de moi. J'ai attendu
assez longtemps. Je vous donne congé, et si ce soir vous ne m'avez pas
donné d'argent... je verrai ce que j'aurai à faire.

--De l'argent! de l'argent! est-ce que je vous en demande, moi? dit
Rodolphe; et puis d'ailleurs, j'en aurais que je ne vous en donnerais
pas... Un vendredi, ça porte malheur.

La colère de M. Benoît tournait à l'ouragan; et si le mobilier ne lui
eût pas appartenu, il aurait sans doute fracturé les membres de quelque
fauteuil.

Cependant il sortit en proférant des menaces.

--Vous oubliez votre sac, lui cria Rodolphe en le rappelant.

--Quel métier! murmura le malheureux jeune homme quand il fut seul.
J'aimerais mieux dompter des lions.

--Mais, reprit Rodolphe en sautant hors du lit et en s'habillant à la
hâte, je ne peux pas rester ici. L'invasion des alliés va se continuer.
Il faut fuir, il faut même déjeuner. Tiens, si j'allais voir Schaunard.
Je lui demanderai un couvert et je lui emprunterai quelques sous. Cent
francs peuvent me suffire... Allons chez Schaunard.

En descendant l'escalier, Rodolphe rencontra M. Benoît qui venait de
subir de nouveaux échecs chez ses autres locataires, ainsi que
l'attestait son sac vide, un objet d'art.

--Si l'on vient me demander, vous direz que je suis à la campagne...
dans les Alpes... dit Rodolphe. Ou bien, non, dites que je ne demeure
plus ici.

--Je dirai la vérité, murmura M. Benoît, en donnant à ses paroles une
accentuation très-significative.

Schaunard demeurait à Montmartre. C'était tout Paris à traverser. Cette
pérégrination était des plus dangereuses pour Rodolphe.

--Aujourd'hui, se disait-il, les rues sont pavées de créanciers.

Pourtant il ne prit point les boulevards extérieurs comme il en avait
envie. Une espérance fantastique l'encouragea, au contraire, à suivre
l'itinéraire dangereux du centre parisien. Rodolphe pensait que, dans un
jour où les millions se promenaient en public sur le dos des garçons de
recette, il se pourrait bien faire qu'un billet de mille francs,
abandonné sur le chemin, attendît son Vincent De Paul. Aussi Rodolphe
marchait-il doucement, les yeux à terre. Mais il ne trouva que deux
épingles.

Au bout de deux heures il arriva chez Schaunard.

--Ah! C'est toi, dit celui-ci.

--Oui, je viens te demander à déjeuner.

--Ah! Mon cher, tu arrives mal; ma maîtresse vient de venir, et il y a
quinze jours que je ne l'ai vue; si tu étais arrivé seulement dix
minutes plus tôt...

--Mais tu n'as pas une centaine de francs à me prêter? reprit Rodolphe.

--Comment! Toi aussi, répondit Schaunard qui était au comble de
l'étonnement... tu viens me demander de l'argent! Tu te mêles à mes
ennemis!

--Je te le rendrai lundi.

--Ou à la trinité. Mon cher, tu oublies donc quel jour nous sommes? Je
ne puis rien pour toi. Mais il n'y a rien de désespéré, la journée n'est
pas achevée. Tu peux encore rencontrer la Providence, elle ne se lève
jamais avant midi.

--Ah! reprit Rodolphe, la Providence a trop de besogne auprès des petits
oiseaux. Je m'en vais aller voir Marcel.

Marcel demeurait alors rue de Bréda. Rodolphe le trouva très-triste en
contemplation devant son grand tableau qui devait représenter le
_Passage de la mer Rouge_.

--Qu'as-tu? demanda Rodolphe en entrant, tu parais tout mortifié.

--Hélas! fit le peintre en procédant par allégorie, voilà quinze jours
que je suis dans la Semaine Sainte.

Pour Rodolphe, cette réponse était transparente comme de l'eau de roche.

--Harengs salés et radis noirs! Très-bien. Je me souviens.

En effet, Rodolphe avait la mémoire encore salée des souvenirs d'un
temps où il avait été réduit à la consommation exclusive de ce poisson.

--Diable! Diable, fit-il, ceci est grave! Je venais t'emprunter cent
francs.

--Cent francs! fit Marcel... Tu feras donc toujours de la fantaisie. Me
venir demander cette somme mythologique à une époque où l'on est
toujours sous l'équateur de la nécessité! Tu as pris du hatchich...

--Hélas! dit Rodolphe, je n'ai rien pris du tout.

Et il laissa son ami au bord de la mer Rouge.

De midi à quatre heures, Rodolphe mit tour à tour le cap sur toutes les
maisons de connaissance; il parcourut les quarante-huit quartiers et fit
environ huit lieues, mais sans aucun succès. L'influence du 15 avril se
faisait partout sentir avec une égale rigueur; cependant on approchait
de l'heure du dîner. Mais il ne paraissait guère que le dîner approchât
avec l'heure, et il sembla à Rodolphe qu'il était sur le radeau de la
_Méduse_.

Comme il traversait le pont neuf, il eut tout à coup une idée:

--Oh! Oh! Se dit-il en retournant sur ses pas, le 15 avril... le 15
avril... mais j'ai une invitation à dîner pour aujourd'hui.

Et, fouillant dans sa poche, il en tira un billet imprimé ainsi conçu:

+---------------------------------------------------+
|             BARRIÈRE DE LA VILLETTE.              |
|                                                   |
|               AU GRAND VAINQUEUR.                 |
|                                                   |
|              Salon de 300 couverts.               |
|                                                   |
|              BANQUET ANNIVERSAIRE                 |
|                                                   |
|           EN L'HONNEUR DE LA NAISSANCE            |
|                                                   |
|                      DU                           |
|                                                   |
|              MESSIE HUMANITAIRE,                  |
|                                                   |
|              _le 15 avril 184..._                 |
|                                                   |
|            Bon pour une personne.                 |
|                                                   |
|N.-B.--On n'a droit qu'à une demi-bouteille de vin.|
+---------------------------------------------------+

--Je ne partage pas les opinions des disciples du messie, se dit
Rodolphe... mais je partagerai volontiers leur nourriture. Et avec une
vélocité d'oiseau il dévora la distance qui le séparait de la barrière.

Quand il arriva dans les salons du _Grand-Vainqueur_, la foule était
immense... Le salon de trois cents couverts contenait cinq cents
personnes. Un vaste horizon de veau aux carottes de déroulait à la vue
de Rodolphe.

On commença enfin à servir le potage.

Comme les convives portaient leur cuiller à leur bouche, cinq ou six
personnes en bourgeois et plusieurs sergents de ville firent irruption
dans la salle, un commissaire à leur tête.

--Messieurs, dit le commissaire, par ordre de l'autorité supérieure, le
banquet ne peut avoir lieu. Je vous somme de vous retirer.

--Oh! dit Rodolphe en sortant avec tout le monde, oh! La fatalité qui
vient de renverser mon potage!

Il reprit tristement le chemin de son domicile, et y arriva sur les onze
heures du soir.

M. Benoît l'attendait.

--Ah! C'est vous, dit le propriétaire. Avez-vous songé à ce que je vous
ai dit ce matin? M'apportez-vous de l'argent?

--Je dois en recevoir cette nuit; je vous en donnerai demain matin,
répondit Rodolphe en cherchant sa clef et son flambeau dans la case. Il
ne trouva rien.

--Monsieur Rodolphe, dit M. Benoît, j'en suis bien fâché, mais j'ai loué
votre chambre, et je n'en ai plus d'autre qui soit disponible; il faut
voir ailleurs.

Rodolphe avait l'âme grande, et une nuit à la belle étoile ne
l'effrayait pas. D'ailleurs, en cas de mauvais temps, il pouvait coucher
dans une loge d'avant-scène à l'Odéon, ainsi que cela lui était arrivé
déjà. Seulement, il réclama _ses affaires_ à M. Benoît, lesquelles
affaires consistaient en une liasse de papiers.

--C'est juste, dit le propriétaire: je n'ai pas le droit de vous retenir
ces choses-là, elles sont restées dans le secrétaire. Montez avec moi;
si la personne qui a pris votre chambre n'est pas couchée, nous pourrons
entrer.

La chambre avait été louée dans la journée à une jeune fille qui
s'appelait Mimi, et avec qui Rodolphe avait jadis commencé un duo de
tendresse.

Ils se reconnurent sur-le-champ. Rodolphe parla tout bas à l'oreille de
Mimi, et lui serra doucement la main.

--Voyez comme il pleut! dit-il en indiquant le bruit de l'orage qui
venait d'éclater.

Mademoiselle Mimi alla droit à M. Benoît, qui attendait dans un coin de
la chambre.

--Monsieur, lui dit-elle en désignant Rodolphe... monsieur est la
personne que j'attendais ce soir... ma porte est défendue.

--Ah! fit M. Benoît avec une grimace. C'est bien!

Pendant que Mademoiselle Mimi préparait à la hâte un souper improvisé,
minuit sonna.

--Ah! dit Rodolphe en lui-même, le 15 avril est passé, j'ai enfin doublé
mon cap des tempêtes. Chère Mimi, fit le jeune homme en attirant la
belle fille dans ses bras et l'embrassant sur le cou à l'endroit de la
nuque, il ne vous aurait pas été possible de me laisser mettre à la
porte. Vous avez la bosse de l'hospitalité.



XI

_UN CAFÉ DE LA BOHÈME_


Voici par quelle suite de circonstances Carolus Barbemuche, homme de
lettres et philosophe platonicien, devint membre de la Bohème en la
vingt-quatrième année de son âge.

En ce temps-là, Gustave Colline, le grand philosophe Marcel, le grand
peintre, Schaunard, le grand musicien, et Rodolphe, le grand poëte,
comme ils s'appelaient entre eux, fréquentaient régulièrement le café
_Momus_, où on les avait surnommés les _quatre mousquetaires_, à cause
qu'on les voyait toujours ensemble. En effet, ils venaient, s'en
allaient ensemble, jouaient ensemble, et quelquefois aussi ne payaient
pas leur consommation, toujours avec un ensemble digne de l'orchestre du
conservatoire.

Ils avaient choisi pour se réunir une salle où quarante personnes
eussent été à l'aise; mais on les trouvait toujours seuls, car ils
avaient fini par rendre le lieu inabordable aux habitués ordinaires.

Le consommateur de passage qui s'aventurait dans cet antre y devenait,
dès son entrée, la victime du farouche quatuor, et, la plupart du temps,
se sauvait sans achever sa gazette et sa demi-tasse, dont des aphorismes
inouïs sur l'art, le sentiment de l'économie politique faisaient tourner
la crème. Les conversations des quatre compagnons étaient de telle
nature que le garçon qui les servait était devenu idiot à la fleur de
l'âge.

Cependant les choses arrivèrent à un tel point d'arbitraire, que le
maître du café perdit enfin patience, et il monta un soir faire
gravement l'exposé de ses griefs:

1º M. Rodolphe venait dès le matin déjeuner, et emportait dans _sa_
salle tous les journaux de l'établissement; il poussait même l'exigence
jusqu'à se fâcher quand il trouvait les bandes rompues, ce qui faisait
que les autres habitués, privés des organes de l'opinion, demeuraient
jusqu'au dîner ignorants comme des carpes en matière politique. La
société Bosquet savait à peine les noms des membres du dernier cabinet.

M. Rodolphe avait même obligé le café à s'abonner au _Castor_, dont il
était rédacteur en chef. Le maître de l'établissement s'y était d'abord
refusé; mais comme M. Rodolphe et sa compagnie appelaient tous les
quarts d'heure le garçon, et criaient à haute voix: _le Castor_!
apportez-nous _le Castor_! quelques autres abonnés, dont la curiosité
était excitée par ces demandes acharnées, demandèrent aussi _le Castor_.
On prit donc un abonnement au _Castor_, journal de la chapellerie, qui
paraissait tous les mois, orné d'une vignette et d'un article de
philosophie en _variétés_, par Gustave Colline.

2º Ledit M. Colline et son ami M. Rodolphe se délassaient des travaux de
l'intelligence en jouant au trictrac depuis dix heures du matin jusqu'à
minuit; et comme l'établissement ne possédait qu'une seule table de
trictrac, les autres personnes se trouvaient lésées dans leur passion
pour ce jeu par l'accaparement de ces messieurs, qui, chaque fois qu'on
venait le leur demander, se bornaient à répondre:

--Le trictrac est en lecture; qu'on repasse demain.

La société Bosquet se trouvait donc réduite à se raconter ses premières
amours ou à jouer au piquet.

3º M. Marcel, oubliant qu'un café est un lieu public, s'est permis d'y
transporter son chevalet, sa boîte à peindre et tous les instruments de
son art. Il pousse même l'inconvenance jusqu'à appeler des modèles de
sexes divers.

Ce qui peut affliger les moeurs de la société Bosquet.

4º suivant l'exemple de son ami, M. Schaunard parle de transporter son
piano dans le café, et n'a pas craint d'y faire chanter en choeur un
motif tiré de sa symphonie: _l'Influence du bleu dans les arts_. M.
Schaunard a été plus loin, il a glissé dans la lanterne qui sert
d'enseigne au café un transparent sur lequel on lit:

          COURS GRATUIT DE MUSIQUE VOCALE ET INSTRUMENTALE,

                      À L'USAGE DES DEUX SEXES.

                      _S'adresser au comptoir_.

Ce qui fait que ledit comptoir est tous les soirs encombré de personnes
d'une mise négligée, qui viennent s'informer _par où qu'on passe_.

En outre, M. Schaunard y donne des rendez-vous à une dame qui s'appelle
Phémie, Teinturière, et qui a toujours oublié son bonnet.

Aussi M. Bosquet le jeune a-t-il déclaré qu'il ne mettrait plus les
pieds dans un établissement où l'on outrageait ainsi la nature.

5º non contents de ne faire qu'une consommation très-modérée, ces
messieurs ont essayé de la modérer davantage. Sous prétexte qu'ils ont
surpris le moka de l'établissement en adultère avec de la chicorée, ils
ont apporté un filtre à esprit-de-vin, et rédigent eux-mêmes leur café,
qu'ils édulcorent avec du sucre acquis au dehors à bas prix, ce qui est
une insulte faite au laboratoire.

6º corrompu par les discours de ces messieurs, le garçon _Bergami_
(ainsi nommé à cause de ses favoris), oubliant son humble naissance et
bravant toute retenue, s'est permis d'adresser à la dame de comptoir une
pièce de vers dans laquelle il l'excite à l'oubli de ses devoirs de mère
et d'épouse; au désordre de son style on a reconnu que cette lettre
avait été écrite sous l'influence pernicieuse de M. Rodolphe et de sa
littérature.

En conséquence, et malgré le regret qu'il éprouve, le directeur de
l'établissement se voit dans la nécessité de prier la société Colline de
choisir un autre endroit pour y établir ses conférences
révolutionnaires.

Gustave Colline, qui était le Cicéron de la bande, prit la parole, et,
_à priori_, prouva au maître du café que ses doléances étaient ridicules
et mal fondées; qu'on lui faisait grand honneur en choisissant son
établissement pour en faire un foyer d'intelligence; que son départ et
celui de ses amis causeraient la ruine de sa maison, élevée par leur
présence à la hauteur de café artistique et littéraire.

--Mais, dit le maître du café, vous et ceux qui viennent vous voir, vous
consommez si peu.

--Cette sobriété dont vous vous plaignez est un argument en faveur de
nos moeurs, répliqua Colline.

Au reste, il ne tient qu'à vous que nous fassions une dépense plus
considérable; il suffira de nous ouvrir un compte.

--Nous fournirons le registre, dit Marcel.

Le cafetier n'eut pas l'air d'entendre, et demanda quelques
éclaircissements à propos de la lettre incendiaire que Bergami avait
adressée à sa femme.

Rodolphe, accusé d'avoir servi de secrétaire à cette passion illicite,
s'innocenta avec vivacité.

--D'ailleurs, ajouta-t-il, la vertu de madame était une sûre barrière
qui...

--Oh! dit le cafetier avec un sourire d'orgueil, ma femme a été élevée à
Saint-Denis.

Bref, Colline acheva de l'enferrer complétement dans les replits de son
éloquence insidieuse, et tout s'arrangea sur la promesse que les quatre
amis ne feraient plus leur café eux-mêmes, que l'établissement recevrait
désormais _le Castor_ gratis, que Phémie, Teinturière, mettrait un
bonnet; que le trictrac serait abandonné à la société Bosquet, tous les
dimanches de midi à deux heures, et surtout qu'on ne demanderait pas de
nouveaux crédits.

Tout alla bien pendant quelques jours.

La veille de noël, les quatre amis arrivèrent au café accompagnés de
leurs épouses.

Il y a Mademoiselle Musette, Mademoiselle Mimi, la nouvelle maîtresse de
Rodolphe, une adorable créature dont la voix bruyante avait l'éclat des
cymbales, et Phémie, Teinturière, l'idole de Schaunard. Ce soir-là,
Phémie, Teinturière, avait un bonnet. Quant à Madame Colline, qu'on ne
voyait jamais, elle était comme toujours restée chez elle, occupée à
mettre des virgules aux manuscrits de son époux. Après le café qui fut,
par extraordinaire, escorté d'un bataillon de petits verres, on demande
du punch. Peu habitué à ces grandes manières, le garçon se fit répéter
deux fois l'ordre. Phémie, qui n'avait jamais été au café, paraissait
extasiée et ravie de boire dans des verres à patte. Marcel disputait
Musette à propos d'un chapeau neuf dont il suspectait l'origine. Mimi et
Rodolphe, encore dans la lune de miel de leur ménage, avaient ensemble
une causerie muette alternée d'étranges sonorités. Quant à Colline, il
allait de femme en femme égrener avec une bouche en coeur toutes les
galantes verroteries de style ramassées dans la collection de
l'_Almanach des Muses_.

Pendant que cette joyeuse compagnie se livrait ainsi aux jeux et aux
ris, un personnage étranger, assis au fond de la salle à une table
isolée, observait le spectacle animé qui se passait devant lui avec des
yeux dont le regard était étrange.

Depuis quinze jours environ, il venait ainsi tous les soirs: c'était de
tous les consommateurs le seul qui avait pu résister au vacarme
effroyable que faisaient les bohémiens. Les scies les plus farouches
l'avaient trouvé inébranlable, il restait là toute la soirée, fumant sa
pipe avec une régularité mathématique, les yeux fixes comme s'il gardait
un trésor, et l'oreille ouverte à tout ce qui se disait autour de lui.
Au demeurant, il paraissait doux et fortuné, car il possédait une montre
retenue en esclavage dans sa poche par une chaîne d'or. Et un jour que
Marcel s'était rencontré avec lui au comptoir, il l'avait surpris
changeant un louis pour payer sa consommation. Dès ce moment, les quatre
amis le désignèrent sous le nom du _capitaliste_.

Tout à coup Schaunard, qui avait la vue excellente, fit remarquer que
les vers étaient vides.

--Parbleu! dit Rodolphe, c'est aujourd'hui le réveillon; nous sommes
tous bons chrétiens, il faut faire un extra.

--Ma foi oui, fit Marcel; demandons des choses surnaturelles.

--Colline, ajouta Rodolphe, sonne un peu le garçon. Colline agita la
sonnette avec frénésie.

--Qu'allons-nous prendre? dit Marcel. Colline se courba en deux comme un
arc et dit en montrant les femmes:

--C'est à ces dames qu'il appartient de régler l'ordre et la marche des
rafraîchissements.

--Moi, dit Musette en faisant claquer sa bouche, je ne craindrais pas du
champagne.

--Es-tu folle? Exclama Marcel, du champagne, ce n'est pas du vin,
d'abord.

--Tant pis, j'aime ça, ça fait du bruit.

--Moi, dit Mimi en câlinant Rodolphe d'un regard, j'aime mieux du
_beaune_, dans un petit panier.

--Perds-tu la tête? fit Rodolphe.

--Non, je veux la perdre, répondit Mimi, sur qui le beaune exerçait une
influence particulière. Son amant fut foudroyé par ce mot.

--Moi, dit Phémie, Teinturière, en se faisant rebondir sur l'élastique
divan, je voudrais bien du _parfait amour_. C'est bon pour l'estomac.

Schaunard articula d'une voix nasale quelques mots qui firent
tressaillir Phémie sur sa base.

--Ah! Bah! dit le premier Marcel, faisons pour cent mille francs de
dépense, une fois par hasard.

--Et puis, ajouta Rodolphe, le comptoir se plaint qu'on ne consomme pas
assez. Il faut le plonger dans l'étonnement.

--Oui, dit Colline, livrons-nous à un festin splendide: d'ailleurs nous
devons à ces dames l'obéissance la plus passive, l'amour vit de
dévouement, le vin est le jus du plaisir, le plaisir est le devoir de la
jeunesse, les femmes sont des fleurs, on doit les arroser. Arrosons!
Garçon! Garçon! Et Colline se pendit au cordon de sonnette avec une
agitation fièvreuse.

Le garçon arriva rapide comme les aquilons.

Quand il entendit parler de champagne, et de beaune, et de liqueurs
diverses, sa physionomie exécuta toutes les gammes de la surprise.

--J'ai des trous dans l'estomac, dit Mimi, je prendrais bien du jambon.

--Et moi des sardines et du beurre, ajouta Musette.

--Et moi des radis, fit Phémie, avec un peu de viande autour...

--Dites donc tout de suite que vous voulez souper, alors, reprit Marcel.

--Ça nous irait assez, reprirent les femmes.

--Garçon! Montez-nous ce qu'il faut pour souper, dit Colline gravement.

Le garçon était devenu tricolore à force de surprise.

Il descendit lentement au comptoir, et fit part au maître du café des
choses extraordinaires qu'on venait de lui demander.

Le cafetier crut que c'était une plaisanterie, mais à un nouvel appel
de la sonnette, il monta lui-même et s'adressa à Colline, pour qui il
avait une certaine estime. Colline lui expliqua qu'on désirait célébrer
chez lui la solennité du réveillon, et qu'il voulût bien faire servir ce
qu'on lui avait demandé.

Le cafetier ne répondit rien, il s'en alla à reculons en faisant des
noeuds à sa serviette. Pendant un quart d'heure il se consulta avec sa
femme, et, grâce à l'éducation libérale qu'elle avait reçue à
Saint-Denis, cette dame, qui avait un faible pour les beaux-arts et les
belles-lettres, engagea son époux à faire servir le souper.

--Au fait, dit le cafetier, ils peuvent bien avoir de l'argent, une fois
par hasard. Et il donna ordre au garçon de monter en haut tout ce qu'on
lui demandait. Puis il s'abîma dans une partie de piquet avec un vieil
abonné. Fatale imprudence!

Depuis dix heures jusqu'à minuit le garçon ne fit que monter et
descendre les escaliers. À chaque instant on lui demandait des
suppléments. Musette se faisait servir à l'anglaise et changeait de
couvert à chaque bouchée; Mimi buvait de tous les vins dans tous les
verres; Schaunard avait dans le gosier un Sahara inaltérable; Colline
exécutait des feux croisés avec ses yeux, et, tout en coupant sa
serviette avec ses dents, pinçait le pied de la table, qu'il prenait
pour le genoux de Phémie. Quant à Marcel et Rodolphe, ils ne quittaient
point les étriers du sang-froid, et voyaient, non sans inquiétude,
arriver l'heure du dénoûment.

Le personnage étranger considérait cette scène avec une curiosité grave;
de temps en temps on voyait sa bouche s'ouvrir comme pour un sourire;
puis on entendait un bruit pareil à celui d'une fenêtre qui grince en se
fermant. C'était l'étranger qui riait en dedans.

À minuit moins le quart, la dame de comptoir envoya l'addition. Elle
atteignait des hauteurs exagérées, 25 fr 75 c.

--Voyons, dit Marcel, nous allons tirer au sort quel sera celui qui ira
parlementer avec le cafetier. Ça va être grave.

On prit un jeu de dominos et on tira au plus gros dé.

Le sort désigna malheureusement Schaunard comme plénipotentiaire.
Schaunard était excellent virtuose, mais mauvais diplomate. Il arriva
justement au comptoir comme le cafetier venait de perdre avec son vieil
habitué. Fléchissant sous la honte de trois capotes, Momus était d'une
humeur massacrante, et, aux premières ouvertures de Schaunard, il entra
dans une violente colère. Schaunard était bon musicien, mais il avait un
caractère déplorable. Il répondit par des insolences à double détente.
La querelle s'envenima, et le cafetier monta en haut signifier qu'on eût
à le payer, sans quoi l'on ne sortirait pas. Colline essaya d'intervenir
avec son éloquence modérée, mais en apercevant une serviette avec
laquelle Colline avait fait de la charpie, la colère du cafetier
redoubla, et, pour se garantir, il osa même porter une main profane sur
le paletot noisette du philosophe et sur les pelisses des dames.

Un feu de peloton d'injures s'engagea entre les bohémiens et le maître
de l'établissement.

Les trois femmes parlaient amourettes et chiffons.

Le personnage étranger se dérangeait de son impassibilité; peu à peu il
s'était levé, avait fait un pas, puis deux, et marchait comme une
personne naturelle; il s'avança près du cafetier, le prit à part et lui
parla tout bas. Rodolphe et Marcel le suivaient du regard. Le cafetier
sortit enfin en disant à l'étranger:

--Certainement que je consens, Monsieur Barbemuche, certainement;
arrangez-vous avec eux.

M. Barbemuche retourna à sa table pour prendre son chapeau, le mit sur
sa tête, fit une conversion à droite, et, en trois pas, arriva près de
Rodolphe et de Marcel, ôta son chapeau, s'inclina devant les hommes,
envoya un salut aux dames, tira son mouchoir, se moucha et prit la
parole d'une voix timide:

--Pardon, messieurs, de l'indiscrétion que je vais commettre, dit-il. Il
y a longtemps que je brûle du désir de faire votre connaissance, mais je
n'avais pas trouvé jusqu'ici d'occasion favorable pour me mettre en
rapport avec vous. Me permettez-vous de saisir celle qui se présente
aujourd'hui?

--Certainement, certainement, fit Colline qui voyait venir l'étranger.

Rodolphe et Marcel saluèrent sans rien dire.

La délicatesse trop exquise de Schaunard faillit tout perdre.

--Permettez, monsieur, dit-il avec vivacité, vous n'avez pas l'honneur
de nous connaître, et les convenances s'opposent à ce que... Auriez-vous
la bonté de me donner une pipe de tabac?... Du reste, je serai de l'avis
de mes amis...

--Messieurs, reprit Barbemuche, je suis comme vous un disciple des
beaux-arts. Autant que j'ai pu m'en apercevoir en vous entendant causer,
nos goûts sont les mêmes, j'ai le plus vif désir d'être de vos amis, et
de pouvoir vous retrouver ici chaque soir... le propriétaire de cet
établissement est un brutal, mais je lui ai dit deux mots, et vous êtes
libres de vous retirer... j'ose espérer que vous ne me refuserez pas les
moyens de vous retrouver en ces lieux, en acceptant le léger service
que...

La rougeur de l'indignation monta au visage de Schaunard.

--Il spécule sur notre situation, dit-il, nous ne pouvons pas accepter.
Il a payé notre addition: je vais lui jouer les vingt-cinq francs au
billard, et je lui rendrai des points.

Barbemuche accepta la proposition et eut le bon esprit de perdre, mais
ce beau trait lui gagna l'estime de la Bohème.

On se quitta en se donnant rendez-vous pour le lendemain.

--Comme ça, disait Schaunard à Marcel, nous ne lui devons rien; notre
dignité est sauvegardée.

--Et nous pouvons presque exiger un nouveau souper ajouta Colline.



XII

_UNE RÉCEPTION DANS LA BOHÈME_


Le soir où il avait, dans un café, soldé sur sa cassette particulière la
note d'un souper consommé par les bohèmes, Carolus s'était arrangé de
façon à se faire accompagner par Gustave Colline. Depuis qu'il assistait
aux réunions des quatre amis dans l'estaminet où il les avait tirés
d'embarras, Carolus avait spécialement remarqué Colline, et éprouvait
déjà une sympathie attractive pour ce Socrate, dont il devait plus tard
devenir le Platon. C'est pourquoi il l'avait choisi tout d'abord pour
être son introducteur dans le cénacle. Chemin faisant, Barbemuche offrit
à Colline d'entrer prendre quelque chose dans un café qui se trouvait
encore ouvert. Non-seulement Colline refusa, mais encore il doubla le
pas en passant devant ledit café, et renfonça soigneusement sur ses yeux
son feutre hyperphysique.

--Pourquoi ne voulez-vous pas entrer là? dit Barbemuche, en insistant
avec une politesse de bon goût.

--J'ai des raisons, répliqua Colline: il y a dans cet établissement une
dame de comptoir qui s'occupe beaucoup de sciences exactes, et je ne
pourrais m'empêcher d'avoir avec elle une discussion fort prolongée, ce
que j'essaye d'éviter en ne passant jamais dans cette rue à midi, ni aux
autres heures du soleil. Oh! C'est bien simple, répondit naïvement
Colline, j'ai habité ce quartier avec Marcel.

--J'aurais pourtant bien voulu vous offrir un verre de punch et causer
un instant avec vous. Ne connaîtriez-vous pas dans les alentours un
endroit où vous pourriez entrer sans être arrêté par des difficultés...
mathématiques? ajouta Barbemuche, qui jugea à propos d'être énormément
spirituel.

Colline rêva un instant.

--Voici un petit local où ma situation est plus nette, dit-il.

Et il indiquait un marchand de vin.

Barbemuche fit la grimace et parut hésiter.

--Est-ce un lieu convenable? fit-il.

Vu son attitude glaciale et réservée, sa parole rare, son sourire
discret, et vu surtout sa chaîne à breloques et sa montre, Colline
s'était imaginé que Barbemuche était employé dans une ambassade, et il
pensa qu'il craignait de se compromettre en entrant dans un cabaret.

--Il n'y a pas de danger que nous soyons vus, dit-il; à cette heure,
tout le corps diplomatique est couché.

Barbemuche se décida à entrer; mais, au fond de l'âme, il aurait bien
voulu avoir un faux nez. Pour plus de sûreté, il demanda un cabinet et
eut soin d'attacher une serviette aux carreaux de la porte vitrée. Ces
précautions prises, il parut moins inquiet et fit venir un bol de punch.
Excité un peu par la chaleur du breuvage, Barbemuche devint plus
communicatif; et, après avoir donné quelques détails sur lui-même, il
osa articuler l'espérance qu'il avait conçue de faire officiellement
partie de la société des bohèmes, et il sollicitait l'appui de Colline
pour l'aider dans la réussite de ce dessein ambitieux.

Colline répondit que pour son compte il se tenait tout à la disposition
de Barbemuche, mais qu'il ne pouvait cependant rien assurer d'une
manière absolue.

--Je vous promets ma voix, dit-il, mais je ne puis prendre sur moi de
disposer de celle de mes camarades.

--Mais, fit Barbemuche, pour quelles raisons refuseraient-ils de
m'admettre parmi eux?

Colline déposa sur la table le verre qu'il se disposait à porter à sa
bouche, et d'un air très-sérieux parla à peu près ainsi à l'audacieux
Carolus:

--Vous cultivez les beaux-arts? demanda Colline.

--Je laboure modestement ces nobles champs de l'intelligence, répondit
Carolus, qui tenait à arborer les couleurs de son style.

Colline trouva la phrase bien mise, et s'inclina:

--Vous connaissez la musique? fit-il.

--J'ai joué de la contre-basse.

--C'est un instrument philosophique, il rend des sons graves. Alors, si
vous connaissez la musique, vous comprenez qu'on ne peut pas, sans
blesser les lois de l'harmonie, introduire un cinquième exécutant dans
un quatuor; autrement ça cesse d'être quatuor.

--Ça devient un quintette, répondit Carolus.

--Vous dites? fit Colline.

--Quintette.

--Parfaitement, de même que, si à la trinité, ce divin triangle, vous
ajoutez une autre personne, ça ne sera plus la trinité, ce sera un
carré, et voilà une religion fêlée dans son principe!

--Permettez, dit Carolus, dont l'intelligence commençait à trébucher
parmi toutes les ronces du raisonnement de Colline, je ne vois pas
bien...

--Regardez et suivez-moi... continua Colline, connaissez-vous
l'astronomie?

--Un peu; je suis bachelier.

--Il y a une chanson là-dessus, fit Colline. «Bachelier dit Lisette...»
Je ne me souviens plus de l'air... Allons, vous devez savoir qu'il y a
quatre points cardinaux. Eh bien, s'il surgissait un cinquième point
cardinal, toute l'harmonie de la nature serait bouleversée. C'est ce
qu'on appelle un cataclysme. Vous comprenez?

--J'attends la conclusion.

--En effet, la conclusion est le terme du discours, de même que la mort
est le terme de la vie, et que le mariage est le terme de l'amour. Eh
bien! Mon cher monsieur, moi et mes amis nous sommes habitués à vivre
ensemble, et nous craignons de voir rompre, par l'introduction d'un
autre, l'harmonie qui règne dans notre concert de moeurs, d'opinions, de
goûts et de caractères. Nous devons être un jour les quatre points
cardinaux de l'art contemporain; je vous le dis sans mitaines; et,
habitués à cette idée, cela nous gênerait de voir un cinquième point
cardinal...

--Cependant, quand on est quatre, on peut bien être cinq, hasarda
Carolus.

--Oui, mais on n'est plus quatre.

--Le prétexte est futile.

--Il n'y a rien de futile en ce monde, tout est dans tout, les petits
ruisseaux font les grandes rivières, les petites syllabes font des
alexandrins, et les montagnes sont faites de grains de sable; c'est dans
la _Sagesse des nations_; il y en a un exemplaire sur le quai.

--Vous croyez alors que ces messieurs feront des difficultés pour
m'admettre à l'honneur de leur compagnie intime?

--Je le _crains_, de cheval, fit Colline, qui ne ratait jamais cette
plaisanterie.

--Vous avez dit?... demanda Carolus étonné.

--Pardon... c'est une paillette! Et Colline reprit: dites-moi, mon cher
monsieur, quel est, dans les nobles champs de l'intelligence, le sillon
que vous creusez de préférence?

--Les grands philosophes et les bons auteurs classiques sont mes
modèles; je me nourris de leur étude. _Télémaque_ m'a le premier inspiré
la passion qui me dévore.

--_Télémaque_, il est beaucoup sur le quai, fit Colline. On l'y trouve à
toute heure, je l'ai acheté cinq sous, parce que c'était une occasion;
cependant je consentirais à m'en défaire pour vous obliger. Au reste,
bon ouvrage, et bien rédigé, pour le temps.

--Oui, monsieur, continua Carolus, la haute philosophie et la saine
littérature, voilà où j'aspire. À mon sens, l'art est un sacerdoce.

--Oui, oui, oui... dit Colline, il y a aussi une chanson là-dessus.

Et il se mit à chanter:

    Oui, l'art est sacerdoce
    Et sachons nous en servir.

--Je crois que c'est dans _Robert le Diable_, ajouta-t-il.

--Je disais donc que, l'art étant une fonction solennelle, les écrivains
doivent incessamment...

--Pardon, monsieur, interrompit Colline qui entendait sonner une heure
avancée, il va être demain matin, et je crains de rendre inquiète une
personne qui m'est chère; d'ailleurs, murmura-t-il à lui-même, je lui
avais promis de rentrer... c'est son jour!

--En effet, il est tard, dit Carolus; retirons-nous.

--Vous logez loin? demanda Colline.

--Rue Royale-Saint-Honoré, numéro 10...

Colline avait eu autrefois occasion d'aller dans cette maison, et se
ressouvint que c'était un magnifique hôtel.

--Je parlerai de vous à ces messieurs, dit-il à Carolus en le quittant,
et soyez sûr que j'userai de toute mon influence pour qu'ils vous soient
favorables... ah! Permettez-moi de vous donner un conseil.

--Parlez, dit Carolus.

--Soyez aimable et galant avec mesdemoiselles Mimi, Musette et Phémie;
ces dames exercent une autorité sur mes amis, et, en sachant les mettre
sous la pression de leurs maîtresses, vous arriveriez plus facilement à
obtenir ce que vous voulez de Marcel, Schaunard et Rodolphe.

--Je tâcherai, dit Carolus.

Le lendemain, Colline tomba au milieu du phalanstère bohème: c'était
l'heure du déjeuner, et le déjeuner était arrivé avec l'heure. Les
trois ménages étaient à table et se livraient à une orgie d'artichauts à
la poivrade.

--Fichtre! dit Colline, on fait bonne chère ici, ça ne pourra pas durer.
Je viens, dit-il ensuite, comme ambassadeur du mortel généreux que nous
avons rencontré hier soir au café.

--Enverrait-il déjà redemander l'argent qu'il a avancé pour nous?
demanda Marcel.

--Oh! fit Mademoiselle Mimi, je n'aurais pas cru ça de lui, il a l'air
si comme il faut?

--Il ne s'agit pas de ça, répondit Colline; ce jeune homme désire être
des nôtres, il veut prendre des actions dans notre société, et avoir une
part dans les bénéfices, bien entendu.

Les trois bohèmes levèrent la tête et s'entre-regardèrent.

--Voilà, termina Colline; maintenant la discussion est ouverte.

--Quelle est la position sociale de ton protégé? demanda Rodolphe.

--Ce n'est pas mon protégé, répliqua Colline: hier soir, en vous
quittant, vous m'aviez prié de le suivre; de son côté, il m'a invité à
l'accompagner, ça se trouvait parfaitement bien. Je l'ai donc suivi; il
m'a abreuvé une partie de la nuit d'attentions et de liqueurs fines,
mais j'ai néanmoins gardé mon indépendance.

--Très-bien, dit Schaunard.

--Esquisse-nous quelques-uns des traits principaux de son caractère, fit
Marcel.

--Grandeur d'âme, moeurs austères, a peur d'entrer chez les marchands de
vin, bachelier ès lettres, hostie de candeur joue de la contre-basse,
nature qui change quelquefois cinq francs.

--Très-bien, dit Schaunard.

--Quelles sont ses espérances?

--Je vous l'ai déjà dit, son ambition n'a pas de bornes; il aspire à
nous tutoyer.

--C'est-à-dire qu'il veut nous exploiter, répliqua Marcel. Il veut être
vu montant dans nos carrosses.

--Quel est son art? demanda Rodolphe.

--Oui, continua Marcel, de quoi joue-t-il?

--Son art? dit Colline, de quoi il joue? Littérature et philosophie
mêlées.

--Quelles sont ses connaissances philosophiques?

--Il pratique une philosophie départementale. Il appelle l'art un
sacerdoce.

--Il dit sacerdoce! fit Rodolphe avec épouvante.

--Il le dit.

--Et en littérature quelle est sa voie?

--Il fréquente TÉLÉMAQUE.

--Très-bien, dit Schaunard en mâchant le foin des artichauts.

--Comment! Très-bien, imbécile? interrompit Marcel; ne t'avise pas de
répéter cela dans la rue.

Schaunard, contrarié de cette réprimande, donna par-dessous la table un
coup de pied à Phémie, qu'il venait de surprendre faisant une invasion
dans sa sauce.

--Encore une fois, dit Rodolphe, quelle est sa condition dans le monde?
De quoi vit-il? Son nom? Sa demeure?

--Sa condition est honorable, il est professeur de toutes sortes de
choses au sein d'une riche famille. Il s'appelle Carolus Barbemuche,
mange ses revenus dans des habitudes de luxe et loge rue Royale, dans un
hôtel.

--Un hôtel garni?

--Non, il y a des meubles.

--Je demande la parole, dit Marcel. Il est évident pour moi que Colline
est corrompu; il a vendu d'avance son vote pour une somme quelconque de
petits verres. N'interromps pas, fit Marcel, en voyant le philosophe se
lever pour protester, tu répondras tout à l'heure. Colline, âme vénale,
vous a présenté cet étranger sous un aspect trop favorable pour qu'il
soit l'image de la vérité. Je vous l'ai dit, j'entrevois les desseins de
cet étranger. Il veut spéculer sur nous. Il s'est dit: voilà des
gaillards qui font leur chemin; il faut me fourrer dans leur poche,
j'arriverai avec eux au débarcadère de la renommée.

--Très-bien, dit Schaunard; est-ce qu'il n'y a plus de sauce?

--Non, répondit Rodolphe, l'édition est épuisée.

--D'un autre côté, continua Marcel, ce mortel insidieux que patronne
Colline n'aspire peut-être à l'honneur de notre intimité qu'avec de
coupables pensées. Nous ne sommes pas seuls ici, messieurs, continua
l'orateur en jetant sur les femmes un regard éloquent; et le protégé de
Colline, en s'introduisant à notre foyer sous le manteau de la
littérature, pourrait bien n'être qu'un séducteur félon. Réfléchissez!
Pour moi, je vote contre l'admission.

--Je demande la parole pour une rectification seulement, dit Rodolphe.
Dans son improvisation remarquable, Marcel a dit que le nommé Carolus
voulait, dans le but de nous déshonorer, s'introduire chez nous sous le
MANTEAU DE LA LITTÉRATURE.

--C'était une figure parlementaire, fit Marcel.

--Je blâme cette figure; elle est mauvaise. La littérature n'a pas de
manteau.

--Puisque je fais ici les fonctions de rapporteur, dit Colline en se
levant, je soutiendrai les conclusions de mon rapport. La jalousie qui
le dévore égare les sens de notre ami Marcel, le grand artiste est
insensé...

--À l'ordre! Hurla Marcel.

--...Insensé, au point que lui, si bon dessinateur, vient d'introduire
dans son discours une figure dont le spirituel orateur qui m'a succédé à
cette tribune a relevé les incorrections.

--Colline est un idiot, s'écria Marcel en donnant sur la table un
violent coup de poing qui détermina une profonde sensation parmi les
assiettes, Colline n'entend rien en matière de sentiment, il est
incompétent dans la question, il a un vieux bouquin à la place du coeur.
(Rires prolongés chez Schaunard.) Pendant tout ce tumulte, Colline
secouait gravement les torrents d'éloquence contenus aux plis de sa
cravate blanche. Quand le silence fut rétabli, il continua ainsi son
discours.

--Messieurs, je vais d'un seul mot faire évanouir dans vos esprits les
craintes chimériques que les soupçons de Marcel auraient pu y faire
naître à l'endroit de Carolus.

--Essaye un peu de faire évanouir, dit Marcel en raillant.

--Ce ne sera pas plus difficile que ça, répondit Colline, en éteignant
d'un souffle l'allumette avec laquelle il venait d'allumer sa pipe.

--Parlez! Parlez! Crièrent en masse Rodolphe, Schaunard et les femmes,
pour qui le débat offrait un grand intérêt.

--Messieurs, dit Colline, bien que j'aie été personnellement et
violemment attaqué dans cette enceinte, bien qu'on m'ait accusé d'avoir
vendu l'influence que je puis exercer parmi vous pour des spiritueux,
fort de ma conscience, je ne répondrai pas aux attaques qu'on fait à ma
probité, à ma loyauté, à ma moralité. (Émotion.) Mais, il est une chose
que je veux faire respecter, moi. (L'orateur se donne deux coups de
poing sur le ventre.) C'est ma prudence bien connue de vous qu'on a
voulu mettre en doute. On m'accuse de vouloir faire pénétrer parmi vous
un mortel ayant le dessein d'être hostile à votre bonheur...
sentimental. Cette supposition est une insulte à la vertu de ces dames,
et, de plus, une insulte à leur bon goût. Carolus Barbemuche est fort
laid. (Dénégation visible sur le visage de Phémie, Teinturière, rumeur
sous la table. C'est Schaunard qui corrige à coups de pied la franchise
compromettante de sa jeune amie.)

--Mais, continua Colline, ce qui va réduire en poudre le misérable
argument dont mon adversaire se fait une arme contre Carolus en
exploitant vos terreurs, c'est que ledit Carolus est philosophe
PLATONICIEN. (Sensation au banc des hommes, tumulte au banc des femmes.)

--Platonicien, qu'est-ce que ça veut dire? demanda Phémie.

--C'est la maladie des hommes qui n'osent pas embrasser les femmes, dit
Mimi, j'ai eu un amant comme ça, je l'ai gardé deux heures.

--Des bêtises, quoi! fit Mademoiselle Musette.

--Tu as raison, ma chère, lui dit Marcel, le platonisme en amour, c'est
de l'eau dans du vin, vois-tu? Buvons notre vin pur.

--Et vive la jeunesse! ajouta Musette.

La déclaration de Colline avait déterminé une réaction favorable envers
Carolus. Le philosophe voulut profiter du bon mouvement opéré par son
éloquente et adroite inculpation.

--Maintenant, continua-t-il, je ne vois pas quelles seraient justement
les préventions qu'on pourrait élever contre ce jeune mortel, qui, après
tout, nous a rendu service. Quant à moi qu'on accuse d'avoir agi à
l'étourdie en voulant l'introduire parmi nous, je considère cette
opinion comme attentatoire à ma dignité. J'ai agi dans cette affaire
avec la prudence du serpent; et si un vote motivé ne me conserve pas
cette prudence, j'offre ma démission.

--Voudrais-tu poser la question de cabinet? dit Marcel.

--Je la pose, répondit Colline. Les trois bohèmes se consultèrent, et
d'un commun accord on s'entendit pour restituer au philosophe le
caractère de haute prudence qu'il réclamait. Colline laissa ensuite la
parole à Marcel, lequel, revenu un peu de ses préventions, déclara qu'il
voterait peut-être pour les conclusions du rapporteur. Mais avant de
passer au vote définitif qui ouvrirait à Carolus l'intimité de la
bohème, Marcel fit mettre aux voix cet amendement:

     «Comme l'introduction d'un nouveau membre dans le cénacle était
      chose grave, qu'un étranger pouvait y apporter des éléments de
      discorde, en ignorant les moeurs, les caractères et les opinions de
      ses camarades, chacun des membres passerait une journée avec ledit
      Carolus, et se livrerait à une enquête sur sa vie, ses goûts, sa
      capacité littéraire et sa garde-robe. Les bohémiens se
      communiqueraient ensuite leurs impressions particulières, et l'on
      statuerait après sur le refus ou l'admission: en outre, avant cette
      admission, Carolus devrait subir un noviciat d'un mois,
      c'est-à-dire qu'il n'aurait pas avant cette époque le droit de les
      tutoyer et de leur donner le bras dans la rue. Le jour de la
      réception arrivé, une fête splendide serait donnée aux frais du
      récipiendaire. Le budget de ces réjouissances ne pourrait pas
      s'élever à moins de douze francs.»

Cet amendement fut adopté à la majorité de trois voix contre une, celle
de Colline, qui trouvait qu'on ne s'en rapportait pas assez à lui, et
que cet amendement attentait de nouveau à sa prudence.

Le soir même, Colline alla exprès de très-bonne heure au café, afin
d'être le premier à voir Carolus.

Il ne l'attendit pas longtemps. Carolus arriva bientôt, portant à la
main trois énormes bouquets de roses.

--Tiens! dit Colline avec étonnement, que comptez-vous faire de ce
jardin?

--Je me suis souvenu de ce que vous m'avez dit hier, vos amis viendront
sans doute avec leurs dames, et c'est à leur intention que j'apporte ces
fleurs; elles sont fort belles.

--En effet, il y en a au moins pour quinze sous.

--Y pensez-vous? reprit Carolus: au mois de décembre, si vous disiez
quinze francs.

--Ah! Ciel! s'écria Colline, un trio d'écus pour ces simples dons de
flore, quelle folie! Vous êtes donc parent des cordillères? Eh bien, mon
cher monsieur, voilà quinze francs que nous allons être forcés
d'effeuiller par la fenêtre.

--Comment! Que voulez-vous dire?

Colline raconta alors les soupçons jaloux que Marcel avait fait
concevoir à ses amis, et instruisit Carolus de la violente discussion
qui avait eu lieu entre les bohèmes à propos de son introduction dans le
cénacle. J'ai protesté que vos intentions étaient immaculées, ajouta
Caroline, mais l'opposition n'a pas été moins vive. Gardez-vous donc de
renouveler les soupçons jaloux qu'on a pu concevoir sur vous en étant
trop galant avec ces dames, et, pour commencer, faisons disparaître ces
bouquets.

Et Colline prit les roses et les cacha dans une armoire qui servait de
débarras.

--Mais ce n'est pas tout, reprit-il: ces messieurs désirent avant de se
lier intimement avec vous, se livrer, chacun en particulier à une
enquête sur votre caractère, vos goûts, etc. Puis, pour que Barbemuche
ne heurtât pas trop ses amis, Colline lui traça rapidement un portrait
moral de chacun des bohèmes. Tâchez de vous trouver d'accord avec eux
séparément, ajouta le philosophe, et à la fin ils seront tous pour vous.

Carolus consentit à tout.

Les trois amis arrivèrent bientôt, accompagnés de leurs épouses.

Rodolphe se montra poli avec Carolus, Schaunard fut familier, Marcel
resta froid. Pour Carolus, il s'efforça d'être gai et affectueux avec
les hommes, en étant très-indifférent avec les femmes.

En se quittant le soir, Barbemuche invita Rodolphe à dîner pour le
lendemain. Seulement, il le pria de venir chez lui à midi.

Le poëte accepta.

--Bon, se dit-il à lui-même, c'est moi qui commencerai l'enquête.

Le lendemain, à l'heure convenue, Rodolphe se rendit chez Carolus.
Barbemuche logeait en effet dans un fort bel hôtel de la Rue Royale, et
y occupait une chambre où régnait un certain confortable. Seulement,
Rodolphe parut étonné de voir, bien qu'on fût en plein jour, les volets
fermés, les rideaux tirés et deux bougies allumées sur une table. Il en
demanda des explications à Barbemuche.

--L'étude est fille du mystère et du silence, répondit celui-ci. On
s'assit et on causa. Au bout d'une heure de conversation, Carolus, avec
une patience et une adresse oratoire infinies, sut amener une phrase
qui, malgré sa forme humble n'était rien moins qu'une sommation faite à
Rodolphe d'avoir à écouter un petit opuscule qui était le fruit des
veilles dudit Carolus.

Rodolphe comprit qu'il était pris. Curieux, en outre, de voir la couleur
du style de Barbemuche, il s'inclina poliment, en assurant qu'il était
enchanté de ce que...

Carolus n'attendit pas le reste de la phrase. Il courut mettre le verrou
à la porte de la chambre, la ferma à clef en dedans, et revint près de
Rodolphe. Il prit ensuite un petit cahier dont le format étroit et le
peu d'épaisseur amenèrent un sourire de satisfaction sur la figure du
poëte.

--C'est là le manuscrit de votre ouvrage? demanda-t-il.

--Non, répondit Carolus, c'est le catalogue de mes manuscrits, et je
cherche le numéro de celui que vous me permettez de vous lire... Voilà:
_Don Lopez, ou la Fatalité,_ numéro 14. C'est sur le troisième rayon,
dit Carolus, et il alla ouvrir une petite armoire dans laquelle Rodolphe
aperçut avec épouvante une grande quantité de manuscrits. Carolus en
prit un, ferma l'armoire et vint s'asseoir en face du poëte.

Rodolphe jeta un coup d'oeil sur l'un des quatre cahiers dont se
composait l'ouvrage, écrit sur un papier format du champ de mars.

--Allons, se dit-il, ce n'est pas en vers... mais ça s'appelle DON
LOPEZ!

Carolus prit le premier cahier et commença ainsi sa lecture:

     «Par une froide nuit d'hiver, deux cavaliers, enveloppés dans les
      plis de leurs manteaux et montés sur des mules indolentes,
      cheminaient côte à côte sur l'une des routes qui traversent la
      solitude affreuse des déserts de la Sierra Morena...»

--Où suis-je? Pensa Rodolphe atterré par ce début. Carolus continua
ainsi la lecture du premier chapitre, écrit tout dans ce style.

Rodolphe écoutait vaguement et songeait à trouver un moyen de s'évader.

--Il y a bien la fenêtre, se disait-il en lui-même; mais, outre qu'elle
est fermée, nous sommes au quatrième. Ah! Je comprends maintenant toutes
ces précautions.

--Que dites-vous de mon premier chapitre? demanda Carolus; je vous en
supplie, ne me ménagez pas les critiques.

Rodolphe crut se rappeler qu'il avait entendu des lambeaux de
philosophie déclamatoire sur le suicide, proférés par le nommé Lopez,
héros du roman, et il répondit à tout hasard:

--La grande figure de Don Lopez est étudiée avec conscience; ça rapelle
la _Profession de foi du vicaire savoyard;_ la description de la mule de
Don Alvar me plaît infiniment; on dirait une ébauche de Géricault. Le
paysage offre de belles lignes; quant aux idées, c'est de la graine de
J-J Rousseau semée dans le terrain de Lesage.

Seulement, permettez-moi une observation. Vous mettez trop de virgules,
et vous abusez du mot _dorénavant_; c'est un joli mot qui fait bien de
temps en temps, ça donne de la couleur, mais il ne faut pas en abuser.
Carolus prit son second cahier et relut encore une fois le titre de
D LOPEZ OU LA FATALITÉ.

--J'ai connu un Don Lopez jadis, dit Rodolphe; il vendait des cigarettes
et du chocolat de Bayonne, c'était peut-être un parent du vôtre...
Continuez...

À la fin du second chapitre, le poëte interrompit Carolus.

--Est-ce que vous ne vous sentez pas un peu de mal à la gorge? Lui
demanda-t-il.

--Aucunement, répondit Carolus; vous allez savoir l'histoire
d'Inésille.

--J'en suis très-curieux... Cependant, si vous étiez fatigué, dit le
poëte, il ne faudrait pas...

--CHAPITRE III dit Carolus d'une voix claire.

Rodolphe examina attentivement Carolus, et s'aperçut qu'il avait le cou
très-court et le teint sanguin.

J'ai encore un espoir, pensa le poëte après qu'il eut fait cette
découverte. C'est l'apoplexie.

--Nous allons passer au CHAPITRE IV. Vous aurez l'obligeance de me dire
ce que vous pensez de la scène d'amour.

Et Carolus reprit sa lecture.

Dans un moment où il regardait Rodolphe pour lire sur sa figure l'effet
que produisait son dialogue, Carolus aperçut le poëte qui, incliné sur
sa chaise, tendait la tête dans l'attitude d'un homme qui écoute des
sons lointains.

--Qu'avez-vous? Lui demanda-t-il.

--Chut! dit Rodolphe: n'entendez-vous pas? Il me semble qu'on crie au
feu! Si nous allions voir? Carolus écouta un instant, mais n'entendit
rien.

--L'oreille m'aura tinté, fit Rodolphe, continuez; Don Alvar m'intéresse
prodigieusement; c'est un noble jeune homme.

Carolus continua à lire et mit toute la musique de son organe sur cette
phrase du jeune Don Alvar.

     «Ô Inésille, qui que vous soyez, ange ou démon, et quelle que soit
      votre patrie, ma vie est à vous, et je vous suivrai, fût-ce au
      ciel, fût-ce en enfer.»

En ce moment on frappa à la porte, et une voix appela Carolus du dehors.

--C'est mon portier, dit-il en allant entre-bâiller sa porte.

C'était en effet le portier; il apportait une lettre; Carolus l'ouvrit
avec précipitation. Fâcheux contre-temps, dit-il; nous sommes obligés de
remettre la lecture à une autre fois; je reçois une nouvelle qui me
force à sortir sans retard.

--Oh! Pensa Rodolphe, voilà une lettre qui tombe du ciel; je reconnais
le cachet de la Providence.

--Si vous voulez, reprit Carolus, nous ferons ensemble la course à
laquelle m'oblige ce message, après quoi nous irons dîner.

--Je suis à vos ordres, dit Rodolphe.

Le soir, quand il revint dans le cénacle, le poëte fut interrogé par ses
amis à propos de Barbemuche.

--Es-tu content de lui? T'a-t-il bien traité? demandèrent Marcel et
Schaunard.

--Oui, mais ça m'a coûté cher, dit Rodolphe.

--Comment? Est-ce que Carolus t'aurait fait payer? demanda Schaunard
avec une indignation croissante.

--Il m'a lu un roman dans l'intérieur duquel on se nomme Don Lopez et
Don Alvar, et où les jeunes premiers appellent leur maîtresse _Ange ou
Démon_.

--Quelle horreur! Dirent tous les bohèmes en choeur.

--Mais autrement, fit Colline, littérature à part, quel est ton avis sur
Carolus?

--C'est un bon jeune homme. Au reste, vous pourrez faire personnellement
vos observations: Carolus compte nous traiter tous les uns après les
autres. Schaunard est invité à déjeuner pour demain. Seulement, ajouta
Rodolphe, quand vous irez chez Barbemuche, méfiez-vous de l'armoire aux
manuscrits, c'est un meuble dangereux.

Schaunard fut exact au rendez-vous, et se livra à une enquête de
commissaire-priseur et d'huissier opérant une saisie. Aussi revint-il le
soir l'esprit rempli de notes; il avait étudié Carolus sous le point de
vue des choses mobilières.

--Eh bien lui demanda-t-on, quel est ton avis?

--Mais, reprit Schaunard, ce Barbemuche est pétri de bonnes qualités; il
sait les noms de tous les vins, et m'a fait manger des choses délicates,
comme on n'en fait pas chez ma tante le jour de sa fête. Il me paraît
lié assez intimement avec des tailleurs de la rue Vivienne et des
bottiers des panoramas. J'ai remarqué, en outre, qu'il était à peu près
de notre taille à tous, ce qui fait qu'au besoin nous pourrions lui
prêter nos habits. Ses moeurs sont moins sévères que Colline voulait
bien le dire; il s'est laissé mener partout où j'ai voulu le conduire,
et m'a payé un déjeuner en deux actes, dont le second s'est passé dans
un cabaret de la halle, où je suis connu pour y avoir fait des orgies
diverses dans le carnaval. Carolus est entré là-dedans comme un homme
naturel. Voilà! Marcel est invité pour demain.

Carolus savait que Marcel était, parmi les bohèmes, celui qui faisait
le plus obstacle à sa réception dans le cénacle: aussi il le traita avec
une recherche particulière; mais où il se rendit surtout l'artiste
favorable, ce fut en lui donnant l'espérance qu'il lui procurerait des
portraits dans la famille de son élève.

Quand ce fut au tour de Marcel de faire son rapport, ses amis n'y
trouvèrent plus cette hostilité de parti pris qu'il avait montrée
d'abord contre Carolus. Le quatrième jour, Colline informa Barbemuche
qu'il était admis.

--Quoi! Je suis reçu, dit Carolus au comble de la joie.

--Oui, répondit Colline, mais à corrections.

--Qu'entendez-vous par là?

--Je veux dire que vous avez encore un tas de petites habitudes
vulgaires dont il faudra vous corriger.

--Je ferai en sorte de vous imiter, répondit Carolus. Pendant tout le
temps que dura son noviciat, le philosophe platonicien fréquenta
assidûment les bohèmes; et, mis à même d'étudier plus profondément les
moeurs, il n'était pas sans éprouver quelquefois de grands étonnements.

Un matin, Colline entra chez Barbemuche le visage radieux.

--Eh bien, mon cher, lui dit-il, vous êtes définitivement des nôtres,
c'est fini. Reste maintenant à fixer le jour de la grande fête et
l'endroit où elle aura lieu; je viens m'entendre avec vous.

--Mais ça se trouve parfaitement, répondit Carolus: les parents de mon
élève sont en ce moment à la campagne; le jeune vicomte, dont je suis le
mentor, me prêtera pour une soirée les appartements: comme ça, nous
serons plus à notre aise; seulement, il faudra inviter le jeune vicomte.

--Ce serait assez délicat, répondit Colline; nous lui ouvrirons les
horizons littéraires; mais croyez-vous qu'il consente?

--J'en suis sûr d'avance.

--Alors il ne reste plus qu'à fixer le jour.

--Nous arrangerons cela ce soir au café, dit Barbemuche.

Carolus alla ensuite retrouver son élève et lui annonça qu'il venait
d'être reçu membre d'une haute société littéraire et artistique, et
que, pour célébrer sa réception, il comptait donner un dîner suivi d'une
petite fête; il lui proposait donc de faire partie des convives:

--Et comme vous ne pouvez pas rentrer tard, et que la fête se prolongera
dans la nuit, pour notre commodité, ajouta Carolus, nous donnerons ce
petit gala ici, dans les appartements. François, votre domestique, est
discret, vos parents ne sauront rien, et vous aurez fait connaissance
avec les gens les plus spirituels de Paris, des artistes, des auteurs.

--Imprimés? dit le jeune homme.

--Imprimés, certainement; l'un d'eux est rédacteur en chef de _l'Écharpe
d'Iris_ que reçoit madame votre mère; ce sont des gens très-distingués,
presque célèbres; je suis leur ami intime; ils ont de charmantes femmes.

--Il y aura des femmes? dit le vicomte Paul.

--Ravissantes, reprit Carolus.

--Ô mon cher maître, je vous remercie; certainement, nous donnerons la
fête ici; on allumera tous les lustres et je ferai ôter les housses des
meubles. Le soir, au café, Barbemuche annonça que la fête aurait lieu le
samedi suivant.

Les bohèmes invitèrent leurs maîtresses à songer à leur toilette.

--N'oubliez pas, leur dirent-ils, que nous allons dans des vrais salons.
Ainsi donc, préparez-vous; toilette simple, mais riche.

À compter de ce jour, toute la rue fut instruite que mesdemoiselles
Mimi, Phémie et Musette allaient dans le monde.

Le matin de la solennité, voici ce qui arriva. Colline, Schaunard,
Marcel et Rodolphe se rendirent en choeur chez Barbemuche, qui parut
étonné de les voir si matinalement.

--Serait-il arrivé quelque accident qui oblige la fête à être remise?
demanda-t-il avec une certaine inquiétude.

--Oui et non, répondit Colline. Seulement, voici ce qui arrive. Entre
nous, nous ne faisons jamais de cérémonie; mais quand nous devons nous
trouver avec des étrangers, vous voulons garder un certain décorum.

--Eh bien? fit Barbemuche.

--Eh bien, continua Colline, comme nous devons nous rencontrer ce soir
avec le jeune gentilhomme qui nous ouvre ses salons, par respect pour
lui et par respect pour nous, que notre tenue quasi-négligée pourrait
compromettre, nous venons simplement vous demander si vous ne pourriez
pas, pour ce soir, nous prêter quelques hardes d'une coupe avantageuse.
Il nous est presque impossible, vous devez le comprendre, d'entrer en
vareuse et en paletot sous les lambris somptueux de cette résidence.

--Mais, dit Carolus, je n'ai pas quatre habits noirs.

--Ah! dit Colline, nous nous arrangerons de ce que vous aurez.

--Voyez donc, fit Carolus en leur ouvrant une garde-robe assez bien
fournie.

--Mais vous avez là un arsenal complet d'élégances.

--Trois chapeaux! dit Schaunard avec extase; peut-on avoir trois
chapeaux quand on n'a qu'une tête?

--Et les bottes, dit Rodolphe, voyez donc!

--Il y en a des bottes! Hurla Colline.

En un clin d'oeil ils avaient choisi chacun un équipement complet.

--À ce soir, dirent-ils en quittant Barbemuche; ces dames se proposent
d'être éblouissantes.

--Mais, dit Barbemuche en jetant un coup d'oeil sur les porte-manteaux
complétement dégarnis, vous ne me laissez rien, à moi. Comment vous
recevrai-je?

--Ah! Vous, c'est différent, dit Rodolphe, vous êtes le maître de la
maison; vous pouvez laisser l'étiquette de côté.

--Cependant, dit Carolus, il ne reste plus qu'une robe de chambre, un
pantalon à pied, un gilet de flanelle et des pantoufles; vous avez tout
pris.

--Qu'importe? Nous vous excusons d'avance, répondirent les bohémiens.

À six heures, un fort beau dîner était servi dans la salle à manger. Les
bohémiens arrivèrent. Marcel boitait un peu et était de mauvaise humeur.
Le jeune vicomte Paul se précipita au-devant des dames et les conduisit
aux meilleures places. Mimi avait une toilette de haute fantaisie.
Musette était mise avec un goût plein de provocation. Phémie ressemblait
à une fenêtre garnie de verres de couleur, elle n'osait pas se mettre à
table. Le dîner dura deux heures et demie et fut d'une gaieté
ravissante.

Le jeune vicomte Paul marchait avec fureur sur le pied de Mimi qui était
sa voisine, et Phémie redemandait quelque chose à chaque service.
Schaunard était dans les pampres. Rodolphe improvisait des sonnets et
cassait des verres en marquant le rhythme. Colline causait avec Marcel,
qui était toujours maussade.

--Qu'as-tu? Lui disait-il.

--Je souffre horriblement des pieds et ça me gêne. Ce Carolus a un pied
de petite-maîtresse.

--Mais, dit Colline, il suffira de lui faire comprendre que ça ne peut
pas durer comme ça, et qu'à l'avenir il ait à faire faire sa chaussure
quelques points plus large; sois tranquille, j'arrangerai cela. Mais
passons au salon, où les liqueurs des îles nous appellent.

La fête recommença avec plus d'éclat. Schaunard se mit au piano et
exécuta, avec une verve prodigieuse, sa nouvelle symphonie: LA MORT DE
LA JEUNE FILLE. Le beau morceau de la marche du CRÉANCIER obtint les
honneurs du _ter_. Il y eut deux cordes brisées au piano.

Marcel était toujours morose, et comme Carolus venait s'en plaindre à
lui, l'artiste lui répondit:

--Mon cher monsieur, nous ne serons jamais amis intimes, et voici
pourquoi. Les dissemblances physiques sont presque toujours l'indice
certain d'une dissemblance morale, la philosophie et la médecine sont
d'accord là-dessus.

--Eh bien? fit Carolus.

--Eh bien, dit Marcel en montrant ses pieds, votre chaussure, infiniment
trop étroite pour moi, m'indique que nous n'avons pas le même caractère;
du reste, votre petite fête était charmante.

À une heure du matin, les bohémiens se retirèrent et rentrèrent chez eux
en faisant de longs détours. Barbemuche fut malade et tint des discours
insensés à son élève qui, de son côté, rêvait aux yeux bleus de
Mademoiselle Mimi.



XIII

_LA CRÉMAILLÈRE_


Ceci se passait quelque temps après la mise en ménage du poëte Rodolphe
avec la jeune Mademoiselle Mimi; et depuis environ huit jours tout le
cénacle bohémien était fort en peine à cause de la disparition de
Rodolphe, qui était subitement devenu impondérable. On l'avait cherché
dans tous les endroits où il avait habitude d'aller, et partout on avait
reçu la même réponse:

--Nous ne l'avons pas vu depuis huit jours. Gustave Colline, surtout,
était dans une grande inquiétude, et voici à quel propos. Quelques jours
auparavant, il avait confié à Rodolphe un article de haute philosophie
que celui-ci devait insérer dans les colonnes _Variétés_ du journal _le
Castor_, revue de la chapellerie élégante dont il était rédacteur en
chef. L'article philosophique était-il paru aux yeux de l'Europe
étonnée? Telle était la question que se posait le malheureux Colline; et
on comprendra cette anxiété quand on saura que le philosophe n'avait pas
encore eu les honneurs de la typographie, et qu'il brûlait du désir de
voir quel effet produirait sa prose imprimée en caractère _cicéro_. Pour
se procurer cette satisfaction d'amour-propre, il avait déjà dépensé six
francs en séance de lecture dans tous les salons littéraires de Paris,
sans y rencontrer _le Castor_. N'y pouvant plus tenir, Colline se jura à
lui-même qu'il ne prendrait pas une minute de repos avant d'avoir mis la
main sur l'introuvable rédacteur de cette feuille.

Aidé par des hasards qu'il serait trop long de faire connaître, le
philosophe s'était tenu parole. Deux jours après, il connaissait bien le
domicile de Rodolphe, et se présentait chez lui à six heures du matin.

Rodolphe habitait alors un hôtel garni d'une rue déserte située dans le
faubourg Saint-Germain, et il logeait au cinquième parce qu'il n'y avait
point de sixième. Lorsque Colline arriva à la porte, il ne trouva point
la clef dessus. Il frappa pendant dix minutes sans qu'on lui répondît de
l'intérieur; le vacarme matinal attira même le portier qui vint prier
Colline de se taire.

--Vous voyez bien que ce monsieur dort, dit-il.

--C'est pour cela que je veux le réveiller, répondit Colline en frappant
de nouveau.

--Il ne veut pas vous répondre, alors, reprit le concierge en déposant à
la porte de Rodolphe une paire de bottes vernies et une paire de
bottines de femme qu'il venait de cirer.

--Attendez donc un peu, fit Colline en examinant la chaussure mâle et
femelle, des bottes vernies toutes neuves! Je me serai trompé de porte,
ce n'est pas ici que j'ai affaire.

--Au fait, dit le portier, après qui demandez-vous?

--Des bottines de femme! continua Colline en se parlant à lui-même et en
songeant aux moeurs austères de son ami; oui, décidément je me suis
trompé. Ce n'est pas ici la chambre de Rodolphe.

--Faites excuse, monsieur, c'est ici.

--Eh bien, alors, c'est donc vous qui vous trompez, mon brave homme?

--Que voulez-vous dire?

--Certainement que vous faites erreur, ajouta Colline en indiquant les
bottes vernies. Qu'est-ce que c'est que ça?

--Ce sont les bottes de M. Rodolphe; qu'est-ce qu'il y a d'étonnant?

--Et ceci, reprit Colline en montrant les bottines, est-ce aussi à M.
Rodolphe?

--C'est à sa dame, dit le portier.

--À sa dame! Exclama Colline stupéfait! Ah! Le voluptueux! Voilà
pourquoi il ne veut pas ouvrir.

--Dame! dit le portier, il est libre, ce jeune homme; si monsieur veut
me dire son nom, j'en ferai part à M. Rodolphe.

--Non, dit Colline, maintenant que je sais où le trouver, je reviendrai;
et il alla sur-le-champ annoncer les grandes nouvelles aux amis.

Les bottes vernies de Rodolphe furent généralement traitées de fables,
dues à la richesse d'imagination de Colline, et on déclara à l'unanimité
que sa maîtresse était un paradoxe.

Ce paradoxe était pourtant une vérité; car, le soir même, Marcel reçut
une lettre collective pour tous les amis. Cette lettre était ainsi
conçue:

     «Monsieur et Madame Rodolphe, hommes de lettres, vous prient de
      leur faire l'honneur de venir dîner chez eux demain soir, à cinq
      heures précises.»

      N.-B. Il y aura des assiettes.

--Messieurs, dit Marcel en allant communiquer la lettre à ses camarades,
la nouvelle se confirme; Rodolphe a vraiment une maîtresse; de plus il
nous invite à dîner, et, continua Marcel, le post-scriptum promet de la
vaisselle. Je ne vous cache pas que ce paragraphe me paraît une
exagération lyrique; cependant il faudra voir.

Le lendemain, à l'heure indiquée, Marcel, Gustave Colline et Alexandre
Schaunard, affamés comme le dernier jour du carême, se rendirent chez
Rodolphe, qu'ils trouvèrent en train de jouer avec un chat écarlate,
tandis qu'une jeune femme disposait le couvert.

--Messieurs, dit Rodolphe en serrant la main à ses amis et en leur
désignant la jeune femme, permettez-moi de vous présenter la maîtresse
de céans.

--C'est toi qui es céans, n'est-ce pas? dit Colline, qui avait la lèpre
de ce genre de bons mots.

--Mimi, répondit Rodolphe, je te présente mes meilleurs amis, et
maintenant va tremper la soupe.

--Oh! Madame, fit Alexandre Schaunard en se précipitant vers Mimi, vous
êtes fraîche comme une fleur sauvage.

Après s'être convaincu qu'il y avait en réalité des assiettes sur la
table, Schaunard s'informa de ce qu'on allait manger. Il poussa même la
curiosité jusqu'à soulever le couvercle des casseroles ou cuisait le
dîner. La présence d'un homard lui causa une vive impression.

Quant à Colline, il avait tiré Rodolphe à part pour lui demander des
nouvelles de son article philosophique.

--Mon cher, il est à l'imprimerie. Le _Castor_ paraît jeudi prochain.

Nous renonçons à peindre la joie du philosophe.

--Messieurs, dit Rodolphe à ses amis, je vous demande pardon si je suis
resté si longtemps sans vous donner de mes nouvelles, mais j'étais dans
ma lune de miel. Et il raconta l'histoire de son mariage avec cette
charmante créature qui lui avait apporté en dot ses dix-huit ans et six
mois, deux tasses en porcelaine et un chat rouge qui s'appelait Mimi
comme elle.

--Allons, messieurs, dit Rodolphe, nous allons pendre la crémaillère de
mon ménage. Je vous préviens, au reste, que nous allons faire un repas
de bourgeois; les truffes seront remplacées par la plus franche
cordialité.

En effet, cette aimable déesse ne cessa point de régner parmi les
convives, qui trouvaient cependant que ce repas, soi-disant frugal, ne
manquait pas d'une certaine tournure. Rodolphe, en effet, s'était mis en
frais. Colline faisait remarquer qu'on changeait d'assiettes, et déclara
à haute voix que Mademoiselle Mimi était digne de l'écharpe azurée dont
on décore les impératrices du fourneau, phrase qui était complétement
_sanscrite_ pour la jeune fille, et que Rodolphe traduisait en lui
disant: «qu'elle ferait un excellent cordon bleu.»

L'entrée en scène du homard causa une admiration générale. Sous le
prétexte qu'il avait étudié l'histoire naturelle, Schaunard demanda à le
partager lui-même; il profita même de la circonstance pour casser un
couteau et pour s'adjuger la plus grosse part, ce qui excita
l'indignation générale. Mais Schaunard n'avait point d'amour-propre, en
matière de homard surtout; et comme il en restait encore une portion, il
eut l'audace de la mettre de côté, disant qu'elle lui servirait de
modèle pour un tableau de nature morte qu'il avait en train.

L'indulgente amitié eut l'air de croire à ce mensonge, fils d'une
gourmandise immodérée.

Quant à Colline, il réservait ses sympathies pour le dessert, et
s'obstina même cruellement à ne point échanger sa part de gâteau au rhum
contre une entrée à l'orangerie de Versailles que lui proposait
Schaunard.

En ce moment, la conversation commença à s'animer. Aux trois bouteilles
de cachet rouge succédèrent trois bouteilles de cachet vert, au milieu
desquelles on vit bientôt apparaître un flacon qu'à son goulot surmonté
d'un casque argenté on reconnut pour faire partie du régiment de
Royal-Champenois, un champagne de fantaisie récolté dans les vignobles
de Saint-Ouen, et vendu à Paris deux francs la bouteille, pour cause de
liquidation, à ce que prétendait le marchand.

Mais ce n'est pas le pays qui fait le vin, et nos bohèmes acceptèrent
comme de l'aï authentique la liqueur qu'on leur servit dans des verres
_ad hoc_; et malgré le peu de vivacité que le bouchon mit à s'évader de
sa prison, ils s'extasièrent sur l'excellence du crû en voyant la
quantité de mousse. Schaunard employa ce qui lui restait de sang-froid à
se tromper de verre et à prendre celui de Colline, lequel trempait
gravement son biscuit dans le moutardier, en expliquant à Mademoiselle
Mimi l'article philosophique qui devait paraître dans le _Castor_; puis
tout à coup il devint pâle et demanda la permission d'aller à la fenêtre
pour voir le soleil couchant, bien qu'il fût dix heures du soir et que
le soleil fût couché et endormi depuis longtemps.

--C'est bien malheureux que le champagne ne soit pas frappé, dit
Schaunard en essayant encore de substituer son verre vide au verre plein
de son voisin, tentative qui n'eut point de succès.

--Madame, disait à Mimi Colline, qui avait cessé de prendre l'air, on
frappe le champagne avec la glace, la glace est formée par la
condensation de l'eau, _aqua_ en latin. L'eau gèle à deux degrés, et il
y a quatre saisons, l'été, l'automne et l'hiver; c'est ce qui a causé la
retraite de Russie; Rodolphe, donne-moi un hémistiche de champagne.

--Qu'est-ce qu'il dit donc, ton ami? demanda Mimi, qui ne comprenait
pas, à Rodolphe.

--C'est un mot, répondit celui-ci; Colline veut dire un _demi-verre_.

Tout à coup Colline frappa brusquement sur l'épaule de Rodolphe, et lui
dit d'une voix embarrassée qui semblait mettre des syllabes en pâte:

--C'est demain jeudi, n'est-ce pas?

--Non, répondit Rodolphe, c'est demain dimanche.

--Non, jeudi.

--Non, encore une fois, c'est demain dimanche.

--Ah! Dimanche, fit Colline en dodelinant de la tête, plus souvent,
c'est demain jeu... di...

Et il s'endormit en allant mouler sa figure dans le fromage à la crème
qui était sur son assiette.

--Qu'est-ce qu'il chante donc avec son jeudi? fit Marcel.

--Ah! J'y suis maintenant, dit Rodolphe qui commençait à comprendre
l'insistance du philosophe, tourmenté par son idée fixe; c'est à cause
de son article du _Castor..._ tenez, il en rêve tout haut.

--Bon! dit Schaunard, il n'aura pas de café, n'est-ce pas, madame?

--À propos, dit Rodolphe, sers-nous donc le café, Mimi.

Celle-ci allait se lever, quand Colline, qui avait retrouvé un peu de
sang-froid, la retint par la taille et lui dit confidentiellement à
l'oreille:

--Madame, le café est originaire de l'Arabie, où il fut découvert par
une chèvre. L'usage en passa en Europe. Voltaire en prenait
soixante-douze tasses par jour. Moi, je l'aime sans sucre, mais je le
prends très-chaud.

--Dieu! Comme ce monsieur est savant! Pensait Mimi en apportant le café
et les pipes.

Cependant l'heure s'avançait; minuit avait sonné depuis longtemps, et
Rodolphe essaya de faire comprendre à ses convives qu'il était temps de
se retirer. Marcel, qui avait conservé toute sa raison, se leva pour
partir.

Mais Schaunard s'aperçut qu'il y avait encore de l'eau-de-vie dans une
bouteille, et déclara qu'il ne serait pas minuit tant qu'il resterait
quelque chose dans le flacon. Pour Colline, il était à cheval sur sa
chaise et murmurait à voix basse:

--Lundi, mardi, mercredi, jeudi.

--Ah çà! disait Rodolphe très-embarrassé, je ne peux pourtant pas les
garder ici cette nuit; autrefois, c'était bien; mais maintenant c'est
autre chose, ajouta-t-il en regardant Mimi, dont le regard, doucement
allumé, semblait appeler la solitude à deux.

--Comment donc faire? Conseille-moi donc un peu, toi, Marcel. Invente
une ficelle pour les éloigner.

--Non, je n'inventerai pas, dit Marcel, mais j'imiterai.

--Je me rappelle une comédie où un valet intelligent trouve le moyen de
mettre à la porte de chez son maître trois coquins ivres comme Silène.

--Je me souviens de ça, fit Rodolphe, c'est dans _Kean_. En effet, la
situation est la même.

--Eh bien, dit Marcel, nous allons voir si le théâtre est la nature.
Attends un peu, nous commencerons par Schaunard. Eh! Schaunard! s'écria
le peintre.

--Hein? Qu'est-ce qu'il y a? répondait celui-ci, qui semblait nager dans
le bleu d'une douce ivresse.

--Il y a qu'il n'y a plus rien à boire ici, et que nous avons tous soif.

--Ah! Oui, dit Schaunard, ces bouteilles, c'est si petit.

--Eh bien, reprit Marcel, Rodolphe a décidé qu'on passerait la nuit ici;
mais il faut aller chercher quelque chose avant que les boutiques soient
fermées...

--Mon épicier demeure au coin de la rue, dit Rodolphe. Schaunard, tu
devrais y aller. Tu prendras deux bouteilles de rhum de ma part.

--Oh! Oui, oh! Oui, oh! Oui, dit Schaunard en se trompant de paletot et
prenant celui de Colline, qui faisait des losanges sur la nappe avec son
couteau.

--Et d'un! dit Marcel quand Schaunard fut parti. Passons maintenant à
Colline, celui-là sera dur. Ah! Une idée. Eh! Eh! Colline, fit-il en
heurtant violemment le philosophe.

--Quoi?... quoi?... quoi?...

--Schaunard vient de partir et a pris par erreur ton paletot noisette.

Colline regarda autour de lui et aperçut en effet, à la place ou était
son vêtement, le petit habit à carreaux de Schaunard. Une idée soudaine
lui traversa l'esprit et l'emplit d'inquiétude. Colline, selon son
habitude, avait bouquiné dans la journée, et il avait acheté, pour
quinze sous, une grammaire finlandaise et un petit roman de M. Nisard,
intitulé: _le Convoi de la Laitière._ À ces deux acquisitions étaient
joints sept ou huit volumes de haute philosophie, qu'il avait toujours
sur lui, afin d'avoir un arsenal où puiser des arguments en cas de
discussion philosophique. L'idée de savoir cette bibliothèque entre les
mains de Schaunard lui donna une sueur froide.

--Le malheureux! s'écria Colline, pourquoi a-t-il pris mon paletot?

--C'est par erreur.

--Mais mes livres... il peut en faire un mauvais usage.

--N'aie point peur, il ne les lira pas, dit Rodolphe.

--Oui, mais je le connais, moi; il est capable d'allumer sa pipe avec.

--Si tu es inquiet, tu peux le rattraper, dit Rodolphe, il vient de
sortir à l'instant; si tu trouveras à la porte.

--Certainement que je le rattraperai, répondit Colline en se couvrant de
son chapeau, dont les bords sont si larges, qu'on pourrait facilement
servir dessus un thé pour dix personnes.

--Et de deux, dit Marcel à Rodolphe; te voilà libre, je m'en vais, et je
recommanderai au portier de ne point ouvrir si on frappe.

--Bonne nuit, fit Rodolphe, et merci.

Comme il venait de reconduire son ami, Rodolphe entendit dans l'escalier
un miaulement prolongé, auquel son chat écarlate répondit par un autre
miaulement, en essayant avec subtilité une évasion par la porte
entre-bâillée.

--Pauvre Roméo! dit Rodolphe, voilà sa Juliette qui l'appelle; allons,
va, fit-il en ouvrant sa porte à la bête enamourée qui ne fit qu'un bond
de l'escalier jusque entre les pattes de son amante.

Resté seul avec sa maîtresse qui, debout devant un miroir, bouclait ses
cheveux dans une charmante attitude provocatrice, Rodolphe s'approcha de
Mimi et l'enlaça dans ses bras. Puis, comme un musicien qui, avant de
commencer son morceau, frappe un placage d'accords pour s'assurer de la
capacité de son instrument, Rodolphe assit la jeune Mimi sur ses genoux
et lui appuya sur l'épaule un long et sonore baiser qui imprima une
vibration soudaine au corps de la printanière créature.

L'instrument était d'accord.



XIV

_MADEMOISELLE MIMI_


Ô mon ami Rodolphe, qu'est-il donc advenu pour que vous soyez changé
ainsi? Dois-je croire les bruits que l'on rapporte, et ce malheur a-t-il
pu abattre à ce point votre robuste philosophie? Comment pourrai-je,
moi, l'historien ordinaire de votre épopée bohème, si pleine d'éclats de
rire, comment pourrai-je raconter sur un ton assez mélancolique la
pénible aventure qui met un crêpe à votre constante gaieté, et arrête
ainsi tout à coup la sonnerie de vos paradoxes?

Ô Rodolphe, mon ami! Je veux bien que le mal soit grand, mais là, en
vérité, ce n'est point de quoi s'aller jeter à l'eau. Donc je vous
convie au plus vite à faire une croix sur le passé. Fuyez surtout la
solitude peuplée de fantômes qui éterniseraient vos regrets. Fuyez le
silence, où les échos des souvenirs seraient encore pleins de vos joies
et de vos douleurs passées. Jetez courageusement à tous les vents de
l'oubli le nom que vous avez tant aimé, et jetez avec lui tout ce qui
vous reste encore de celle-là qui le portait. Boucles de cheveux mordues
par les lèvres folles du désir; flacon de Venise, où dort encore un
reste de parfum, qui, en ce moment, serait plus dangereux à respirer
pour vous que tous les poisons du monde; au feu les fleurs, les fleurs
de gaze, de soie et de velours; les jasmins blancs; les anémones
empourprées par le sang d'Adonis, les myosotis bleus, et tous ces
charmants bouquets qu'elle composait aux jours lointains de votre court
bonheur. Alors, je l'aimais aussi, moi, votre Mimi, et je ne voyais pas
de danger à ce que vous l'aimassiez. Mais suivez mon conseil: au feu les
rubans, les jolis rubans roses, bleus et jaunes dont elle se faisait des
colliers pour agacer le regard; au feu les dentelles et les bonnets, et
les voiles et tous ces chiffons coquets dont elle se parait pour aller
faire de l'amour mathématique avec M. César, M. Jérôme, M. Charles, ou
tel autre galant du calendrier, alors que vous l'attendiez à votre
fenêtre, frissonnant sous les bises et les givres de l'hiver; au feu,
Rodolphe, et sans pitié, tout ce qui lui a appartenu et pourrait encore
vous parler d'elle; au feu les lettres d'_amour_. Tenez, en voici
précisément une, et vous avez pleuré dessus comme une fontaine, ô mon
ami infortuné!

_«Comme tu ne rentres pas, je sors pour aller chez ma tante; j'emporte
l'argent qu'il y a ici, pour prendre une voiture.--Lucile.»_ Et ce
soir-là, ô Rodolphe, vous n'avez pas dîné, vous en souvenez-vous? Et
vous êtes venu chez moi me tirer un feu d'artifice de plaisanteries qui
attestaient de la tranquillité de votre esprit. Car vous croyiez Mimi
chez sa tante, et si je vous avais dit qu'elle était chez M. César, ou
avec un comédien de Montparnasse, vous auriez certainement voulu me
couper la gorge. Au feu encore cet autre billet qui a toute la tendresse
laconique du premier:

_«Je vais me commander des bottines, il faut absolument que tu trouves
de l'argent pour que je les aille chercher après-demain.»_ Ah! mon ami,
ces bottines-là ont dansé bien des contre-danses où vous ne faisiez pas
vis-à-vis. À la flamme tous ces souvenirs, et au vent leurs cendres.

Mais d'abord, Ô Rodolphe, par amour pour l'humanité et pour la gloire de
_l'Écharpe d'Iris_ et du _Castor_, reprenez les rênes du bon goût que
vous aviez abandonnées durant votre souffrance égoïste, sans quoi il
peut arriver des choses horribles et dont vous seriez responsable. Nous
en reviendrions aux manches à gigot, aux pantalons à petit pont, et on
verrait un jour venir à la mode des chapeaux qui fâcheraient l'univers
et appelleraient la colère du ciel.

Et maintenant, voici le moment venu de raconter les amours de notre ami
Rodolphe avec Mademoiselle Lucile, surnommée Mademoiselle Mimi. Ce fut
au détour de sa vingt-quatrième année, que Rodolphe fut pris subitement
au coeur par cette passion, qui eut une grande influence sur sa vie. À
l'époque où il rencontra Mimi, Rodolphe menait cette existence
accidentée et fantastique que nous avons essayé de décrire dans les
précédentes scènes de cette série. C'était certainement un des plus gais
porte-misère qui fussent au pays de Bohème. Et lorsque dans sa journée
il avait fait un mauvais dîner et un bon mot, il marchait plus fier sur
le pavé qui souvent faillit lui servir de gîte, plus fier sous son habit
noir criant merci par toutes les coutures, qu'un empereur sous la robe
de pourpre. Dans le cénacle où vivait Rodolphe, par une pose assez
commune à quelques jeunes gens, on affectait de traiter l'amour comme
une chose de luxe, un prétexte à bouffonnerie. Gustave Colline, qui
était depuis fort longtemps en relation avec une giletière qu'il rendit
contrefaite de corps et d'esprit à force de lui faire copier jour et
nuit les manuscrits de ses ouvrages philosophiques, prétendait que
l'amour était une espèce de purgation, bonne à prendre à chaque saison
nouvelle, pour se débarrasser des humeurs. Au milieu de tous ces faux
sceptiques, Rodolphe était le seul qui osât parler avec quelque
révérence de l'amour; et quand on avait le malheur de lui laisser
prendre cette corde, il en avait pour une heure à roucouler des élégies
sur le bonheur d'être aimé, l'azur du lac paisible, chanson de la brise,
concert d'étoiles, etc, etc. Cette manie l'avait fait surnommer
l'_harmonica_, par Schaunard. Marcel avait aussi fait à ce propos un mot
très-joli, où, faisant allusion aux tirades sentimentales et germaniques
de Rodolphe, ainsi qu'à sa calvitie précoce, il l'appelait: _myosotis
chauve_. La vérité vraie était ceci: Rodolphe croyait alors sérieusement
en avoir fini avec toutes les choses de jeunesse et d'amour; il chantait
insolemment le _De Profundis_ sur son coeur qu'il croyait mort, alors
qu'il n'était qu'immobile, mais prêt au réveil, mais facile à la joie et
plus tendre que jamais à toutes les chères douleurs qu'il n'espérait
plus et qui le désespéraient aujourd'hui. Vous l'avez voulu, ô Rodolphe!
et nous ne vous plaindrons pas, car ce mal dont vous souffrez est un de
ceux qu'on envie le plus, surtout si l'on sait qu'on en est à jamais
guéri.

Rodolphe rencontra donc la jeune Mimi qu'il avait jadis connue, alors
qu'elle était la maîtresse d'un de ses amis. Et il en fit la sienne. Ce
fut d'abord un grand haro parmi les amis de Rodolphe lorsqu'ils
apprirent son mariage; mais comme Mademoiselle Mimi était fort avenante,
point du tout bégueule, et supportait sans maux de tête la fumée de la
pipe et les conversations littéraires, on s'accoutuma à elle et on la
traita comme une camarade. Mimi était une charmante femme et d'une
nature qui convenait particulièrement aux sympathies plastiques et
poétiques de Rodolphe. Elle avait vingt-deux ans; elle était petite,
délicate, mièvre. Son visage semblait l'ébauche d'une figure
aristocratique; mais ses traits, d'une certaine finesse et comme
doucement éclairés par les lueurs de ses yeux bleus et limpides,
prenaient en de certains moments d'ennui ou d'humeur un caractère de
brutalité presque fauve, où un physiologiste aurait peut-être reconnu
l'indice d'un profond égoïsme ou d'une grande insensibilité. Mais
c'était le plus souvent une charmante tête au sourire jeune et frais,
aux regards tendres ou pleins d'impérieuse coquetterie. Le sang de la
jeunesse courait chaud et rapide dans ses veines, et colorait de teintes
rosées sa peau transparente aux blancheurs de camélia. Cette beauté
maladive séduisait Rodolphe, et il passait souvent, la nuit, bien des
heures à couronner de baisers le front pâle de sa maîtresse endormie,
dont les yeux humides et lassés brillaient à demi clos sous le rideau de
ses magnifiques cheveux bruns. Mais ce qui contribua surtout à rendre
Rodolphe amoureux fou de Mademoiselle Mimi, ce furent ses mains que,
malgré les soins du ménage, elle savait conserver plus blanches que les
mains de la déesse de l'oisiveté. Cependant, ces mains si frêles, si
mignonnes, si douces aux caresses de la lèvre, ces mains d'enfant entre
lesquelles Rodolphe avait déposé son coeur de nouveau en floraison, ces
mains blanches de Mademoiselle Mimi devaient bientôt mutiler le coeur du
poëte avec leurs ongles roses.

Au bout d'un mois, Rodolphe commença à s'apercevoir qu'il avait épousé
une tempête, et que sa maîtresse avait un grand défaut. Elle
_voisinait_, comme on dit, et passait une grande partie de son temps
chez des femmes entretenues du quartier, dont elle avait fait la
connaissance. Il en résulta bientôt ce que Rodolphe avait craint
lorsqu'il s'était aperçu des relations contractées par sa maîtresse.
L'opulence variable de quelques-unes de ses _amies_ nouvelles avait fait
naître une forêt d'ambition dans l'esprit de Mademoiselle Mimi, qui
jusque-là n'avait eu que des goûts modestes et se contentait du
nécessaire, que Rodolphe lui procurait de son mieux. Mimi commença à
rêver la soie, le velours et la dentelle. Et malgré les défenses de
Rodolphe, elle continua à fréquenter les femmes, qui toutes étaient
d'accord pour lui persuader de rompre avec le bohémien qui ne pouvait
pas seulement lui donner cent cinquante francs pour s'acheter une robe
de drap.

--Jolie comme vous êtes, lui disaient ses conseillères, vous trouverez
facilement une position meilleure. Il ne faut que chercher.

Et Mademoiselle Mimi se mit à chercher. Témoin de ses fréquentes
sorties, maladroitement motivées, Rodolphe entra dans la voie
douloureuse des soupçons. Mais dès qu'il se sentait sur la trace de
quelque preuve d'infidélité, il s'enfonçait avec acharnement un bandeau
sur les yeux, afin de ne rien voir. Cependant, quoi qu'il en fût, il
adorait Mimi. Il avait pour elle cet amour jaloux, fantasque, querelleur
et bizarre que la jeune femme ne comprenait pas, parce qu'elle
n'éprouvait alors pour Rodolphe que cet attachement tiède qui résulte de
l'habitude. Et d'ailleurs, la moitié de son coeur avait déjà été
dépensée au temps de son premier amour, et l'autre moitié était encore
pleine des souvenirs de son premier amant.

Huit mois se passèrent ainsi, alternés de jours bons et mauvais. Pendant
ce temps, Rodolphe fut vingt fois sur le point de se séparer de
Mademoiselle Mimi, qui avait pour lui toutes les cruautés maladroites de
la femme qui n'aime pas. À proprement parler, cette existence était
devenue pour tous deux un enfer. Mais Rodolphe s'était habitué à ces
luttes quotidiennes, et ne craignait rien tant que de voir cesser cet
état de choses, parce qu'il sentait qu'avec lui cesseraient à jamais et
ces fièvres de jeunesse et ces agitations qu'il n'avait point ressenties
depuis si longtemps. Et puis, s'il faut tout dire aussi, il y avait des
heures où Mademoiselle Mimi savait faire oublier à Rodolphe tous les
soupçons auxquels il se déchirait le coeur. Il y avait des moments où
elle courbait à ses genoux comme un enfant, sous le charme de son regard
bleu, ce poëte à qui elle avait fait retrouver la poésie perdue, ce
jeune à qui elle avait rendu la jeunesse, et qui, grâce à elle, était
rentré sous l'équateur de l'amour. Deux ou trois fois par mois, au
milieu de leurs orageuses querelles, Rodolphe et Mimi s'arrêtaient d'un
commun accord dans l'oasis fraîche d'une nuit d'amour et de douces
causeries. Alors, Rodolphe prenait entre ses bras la tête souriante et
animée de son amie, et pendant des heures entières il se laissait aller
à lui parler cet admirable et absurde langage que la passion improvise à
ses heures de délire. Mimi écoutait calme d'abord, plutôt étonnée
qu'émue, mais à la fin, l'éloquence enthousiaste de Rodolphe, tour à
tour tendre, gai, mélancolique, la gagnait peu à peu. Elle sentait
fondre, au contact de cet amour, les glaces d'indifférence qui
engourdissaient son coeur, des fièvres contagieuses commençaient à
l'agiter, elle se jetait au cou de Rodolphe et lui disait en baisers
tout ce qu'elle n'aurait pu lui dire en paroles. Et l'aube les
surprenait ainsi, enlacés l'un à l'autre, les yeux dans les yeux, les
mains dans les mains, tandis que leurs bouches humides et brûlantes
murmuraient encore le mot immortel:

          «Qui, depuis cinq mille ans,
    Se suspend chaque nuit aux lèvres des amants.»

Mais le lendemain, le plus futile prétexte amenait une querelle, et
l'amour épouvanté s'enfuyait encore pour longtemps.

À la fin, cependant, Rodolphe s'aperçut que, s'il n'y prenait garde, les
mains blanches de Mademoiselle Mimi l'achemineraient à un abîme où il
laisserait son avenir et sa jeunesse. Un instant la raison austère parla
en lui plus fort que l'amour, et il se convainquit par de beaux
raisonnements appuyés de preuves que sa maîtresse ne l'aimait pas. Il
alla jusqu'à se dire que les heures de tendresse qu'elle lui accordait
n'étaient qu'un caprice de sens pareil à ceux que les femmes mariées
éprouvent pour leurs maris lorsqu'elles ont la fièvre d'un cachemire,
d'une robe nouvelle, ou que leur amant se trouve éloigné d'elles, ce qui
fait pendant au proverbe: «quand on n'a point de pain blanc on se
contente de pain bis.» Bref, Rodolphe pouvait tout pardonner à sa
maîtresse, excepté de n'être point aimé. Il prit donc un parti suprême
et annonça à Mademoiselle Mimi qu'elle eût à chercher un autre amant.
Mimi se mit à rire et fit des bravades. À la fin, voyant que Rodolphe
tenait bon dans sa résolution, et l'accueillait avec beaucoup de
tranquillité lorsqu'elle rentrait à la maison après une nuit et un jour
passés au dehors, elle commença à s'inquiéter un peu devant cette
fermeté à laquelle elle n'était point habituée. Elle fut alors charmante
pendant deux ou trois jours. Mais son amant ne revenait point sur ce
qu'il avait dit, et se contentait de lui demander si elle avait trouvé
quelqu'un.

--Je n'ai seulement pas cherché, répondait-elle. Cependant elle avait
cherché, et même avant que Rodolphe lui en eût donné le conseil. En
quinze jours elle avait fait deux tentatives. Une de ses amies l'avait
aidée et lui avait d'abord ménagé la connaissance d'un jeune jouvenceau
qui avait fait briller aux yeux de Mimi un horizon de cachemires de
l'Inde et de mobiliers en palissandre. Mais, de l'avis de Mimi
elle-même, ce jeune lycéen, qui pouvait être très-fort en algèbre,
n'était pas un très-grand clerc en amour; et comme Mimi n'aimait point à
faire les éducations, elle planta là son amoureux novice avec ses
cachemires, qui broutaient encore les prairies du Tibet, et ses
mobiliers de palissandre, encore en feuilles dans les forêts du
nouveau-monde.

Le lycéen ne tarda pas à être remplacé par un gentilhomme breton, dont
Mimi s'était rapidement affolée, et elle n'eut point besoin de prier
longtemps pour devenir comtesse.

Malgré les protestations de sa maîtresse, Rodolphe eut vent de quelque
intrigue; il voulut savoir au juste où il en était, et un matin, après
une nuit où Mademoiselle Mimi n'était point rentrée, il courut à
l'endroit où il la soupçonnait être, et là il put à loisir s'enfoncer en
plein coeur une de ces preuves auxquelles il faut croire quand même. Les
yeux bordés d'une auréole de volupté, il vit Mademoiselle Mimi sortir du
manoir où elle s'était fait anoblir, pendue au bras de son nouveau
maître et seigneur, lequel, il faut le dire, paraissait beaucoup moins
fier de sa nouvelle conquête que ne le fut Pâris, le beau berger grec,
après l'enlèvement de la belle Hélène.

En voyant arriver son amant, Mademoiselle Mimi parut un peu surprise.
Elle s'approcha de lui, et pendant cinq minutes ils s'entretinrent fort
tranquillement. Ils se séparèrent ensuite pour aller chacun de son côté.
Leur rupture était résolue.

Rodolphe rentra chez lui et passa la journée à disposer en paquets tous
les objets qui appartenaient à sa maîtresse.

Durant la journée qui suivit le divorce avec sa maîtresse, Rodolphe
reçut la visite de plusieurs de ses amis, et leur annonça tout ce qui
s'était passé. Tout le monde le complimenta de cet événement comme d'un
grand bonheur.

--Nous vous aiderons, ô mon poëte, lui disait un de ceux-là qui avaient
été le plus souvent témoins des misères que Mademoiselle Mimi faisait
endurer à Rodolphe, nous vous aiderons à retirer votre coeur des mains
d'une méchante créature. Et avant peu, vous serez guéri et tout prêt à
courir avec une autre Mimi les verts chemins d'Aulnay et de
Fontenay-Aux-Roses.

Rodolphe jura que c'en était à jamais fini avec les regrets et le
désespoir. Il se laissa même entraîner au bal Mabille, où sa tenue
délabrée représentait fort mal _l'Écharpe d'Iris_ qui lui procurait ses
entrées dans ce beau jardin de l'élégance et du plaisir. Là, Rodolphe
rencontra de nouveaux amis avec qui il se mit à boire. Il leur raconta
son malheur avec un luxe inouï de style bizarre, et, pendant une heure,
il fut étourdissant de verve et d'entrain.

--Hélas! Hélas! disait le peintre Marcel en écoutant la pluie d'ironie
qui tombait des lèvres de son ami, Rodolphe est trop gai, beaucoup trop!

--Il est charmant! répondit une jeune femme à qui Rodolphe venait
d'offrir un bouquet; et, quoiqu'il soit bien mal mis, je me
compromettrais volontiers à danser avec lui s'il voulait m'inviter.

Deux secondes après, Rodolphe, qui avait entendu, était à ses pieds,
enveloppant son invitation dans un discours aromatisé de tout le musc et
de tout le benjoin d'une galanterie à 80 degrés Richelieu. La dame
demeura confondue devant ce langage pailleté d'adjectifs éblouissants et
de phrases contournées et régence au point de faire rougir le talon des
souliers de Rodolphe, qui n'avait jamais été si gentilhomme
vieux-sèvres. L'invitation fut acceptée.

Rodolphe ignorait les premiers éléments de la danse à l'égal de la règle
de trois. Mais il était mû par une audace extraordinaire, il n'hésita
point à partir, et improvisa une danse inconnue à toutes les
chorégraphies passées. C'était un pas qu'on appelle le _pas des regrets
et soupirs_, et dont l'originalité obtint un incroyable succès. Les
trois mille becs de gaz avaient beau lui tirer la langue, comme pour se
moquer de lui, Rodolphe allait toujours, et jetait sans relâche, à la
figure de sa danseuse, des poignées de madrigaux entièrement inédits.

--Hélas! disait le peintre Marcel, cela est incroyable, Rodolphe me fait
l'effet d'un homme ivre qui se roule sur des verres cassés.

--En attendant, il _a fait_ une femme superbe, dit un autre en voyant
Rodolphe s'enfuir avec sa danseuse.

--Tu ne nous dis pas adieu, lui cria Marcel.

Rodolphe revint près de l'artiste et lui tendit la main. Cette main
était froide et humide comme une pierre mouillée.

La compagne de Rodolphe était une robuste fille de Normandie, riche et
abondante nature dont la rusticité native s'était promptement
aristocratisée au milieu des élégances du luxe parisien et d'une vie
oisive. Elle s'appelait quelque chose comme Madame Séraphine, et était
pour le présent la maîtresse d'un rhumatisme, pair de France, qui lui
donnait 50 louis par mois, qu'elle partageait avec un gentilhomme de
comptoir qui ne lui donnait que des coups. Rodolphe lui avait plu, elle
espéra qu'il ne lui donnerait rien, elle l'emmena chez elle.

--Lucile, dit-elle à sa femme de chambre, je n'y suis pour personne. Et,
après avoir passé dans sa chambre, elle revint au bout de cinq minutes,
revêtue d'un costume spécial. Elle trouva Rodolphe immobile et muet, car
depuis son entrée il s'était malgré lui enfoncé dans des ténèbres plein
de sanglots silencieux.

--Vous ne me regardez plus, tu ne me parles pas, dit Séraphine étonnée.

--Allons, se dit Rodolphe en relevant la tête, regardons-la, mais pour
l'art seulement!

    Et quel spectacle, alors, vint s'offrir à ses yeux!

comme dit Raoul dans _les Huguenots_.

Séraphine était admirablement belle. Ces formes splendides, habilement
mises en valeur par la coupe de son vêtement, s'accusaient pleines de
provocations sous la demi-transparence du tissu. Toutes les impérieuses
fièvres du désir se réveillèrent dans les veines de Rodolphe. Un chaud
brouillard lui monta au cerveau. Il regarda Séraphine autrement que pour
l'amour de l'esthétique, et il prit dans ses mains celles de la belle
fille. C'étaient des mains sublimes et qu'on eût dites sculptées par les
plus purs ciseaux de la statuaire grecque. Rodolphe sentit ces
admirables mains trembler dans les siennes; et, de moins en moins
critique d'art, il attira près de lui Séraphine, dont le visage se
colorait déjà de cette rougeur qui est l'aurore de la volupté.

--Cette créature est un véritable instrument de plaisir un vrai
_stradivarius_ d'amour, et dont je jouerais volontiers un air, pensa
Rodolphe, en entendant d'une manière très-distincte le coeur de la belle
battre une charge précipitée.

En ce moment un coup de sonnette violent retentit à la porte de
l'appartement.

--Lucile, Lucile, cria Séraphine à la femme de chambre, n'ouvrez pas;
dites que je ne suis pas rentrée.

À ce nom de Lucile, deux fois prononcé, Rodolphe se leva.

--Je ne veux vous gêner en aucune façon, madame, dit-il. D'ailleurs, il
faut que je me retire, il est tard et je demeure très-loin. Bonsoir.

--Comment! Vous partez? s'écria Séraphine en redoublant les éclairs de
son regard. Pourquoi, pourquoi partez-vous? Je suis libre, vous pouvez
rester.

--Impossible, répondit Rodolphe. J'attends ce soir un de mes parents qui
arrive de la terre de feu, et il me déshériterait s'il ne me trouvait
pas chez moi pour lui faire accueil. Bonsoir, madame!

Et il sortit avec précipitation. La servante alla l'éclairer, Rodolphe
leva par mégarde les yeux sur elle. C'était une jeune femme frêle, à la
démarche lente; son visage très-pâle faisait une charmante antithèse
avec sa chevelure noire ondée naturellement, et ses yeux bleus
semblaient deux étoiles malades.

--Ô fantôme! s'écria Rodolphe en se reculant devant celle qui portait le
nom et le visage de sa maîtresse.

Arrière! Que me veux-tu? Et il descendit l'escalier à la hâte.

--Mais, madame, dit la camériste en rentrant chez sa maîtresse, il est
fou, ce jeune homme!

--Dis donc qu'il est bête, répondit Séraphine exaspérée.

Oh! ajouta-t-elle, ça m'apprendra à être bonne. Si cet imbécile de Léon
avait au moins l'esprit de venir à présent!

Léon était le gentilhomme dont la tendresse portait une cravache.

Rodolphe courut chez lui tout d'une haleine. En montant l'escalier, il
trouva son chat écarlate qui poussait des gémissements plaintifs. Il y
avait deux nuits déjà qu'il appelait ainsi vainement son amante
infidèle, une Manon Lescaut angora, partie en campagne galante sur les
toits d'alentour. Pauvre bête, dit Rodolphe, toi aussi on t'a trompé; ta
Mimi t'a fait des traits comme la mienne. Bast! Consolons-nous. Vois-tu,
ma pauvre bête, le coeur des femmes et des chattes est un abîme que les
hommes et les chats ne pourront jamais sonder.

Lorsqu'il entra dans sa chambre, bien qu'il fît une chaleur
épouvantable, Rodolphe crut sentir un manteau glacé descendre sur ses
épaules. C'était le froid de la solitude, de la terrible solitude de la
nuit que rien ne vient troubler. Il alluma sa bougie et aperçut alors la
chambre dévastée. Les meubles ouvraient leurs tiroirs vides, et, du
plafond au sol, une immense tristesse emplissait cette petite chambre,
qui parut à Rodolphe plus grande qu'un désert. En marchant, il heurta du
pied les paquets renfermant les objets appartenant à Mademoiselle Mimi,
et il ressentit un mouvement de joie en voyant qu'elle n'était pas
encore venue pour les prendre, comme elle lui avait dit qu'elle le
ferait le matin. Rodolphe sentait, malgré tous ses combats, approcher
l'heure de la réaction, et il devinait bien qu'une nuit atroce allait
expier toute la joie amère qu'il avait dépensée dans la soirée.
Cependant, il espérait que son corps, brisé par la fatigue,
s'endormirait avant le réveil des angoisses, si longtemps comprimées
dans son coeur.

Comme il s'approchait du lit et en écartait les rideaux, en voyant ce
lit qui n'avait pas été dérangé depuis deux jours, devant les deux
oreillers placés l'un à côté de l'autre, et sous l'un desquels se
cachait encore à demi la garniture d'un bonnet de femme, Rodolphe sentit
son coeur étreint dans l'invincible étau de cette douleur morne qui ne
peut éclater. Il tomba au pied du lit, prit son front dans ses mains;
et, après avoir jeté un regard dans cette chambre désolée, il s'écria:

--Ô petite Mimi, joie de ma maison, est-il bien vrai que vous soyez
partie, que je vous ai renvoyée, et que je ne vous reverrai plus, mon
Dieu! ô jolie tête brune qui avez si longtemps dormi à cette place, ne
reviendrez-vous plus y dormir encore? ô voix capricieuse dont les
caresses me donnaient le délire, et dont les colères me charmaient,
est-ce que je ne vous entendrai plus? ô petites mains blanches aux
veines bleues, vous à qui j'avais fiancé mes lèvres, ô petites mains
blanches, avez-vous donc reçu mon dernier baiser? Et Rodolphe plongeait,
avec une ivresse délirante, sa tête dans les oreillers, encore imprégnés
des parfums de la chevelure de son amie. Du fond de cette alcôve il lui
semblait voir sortir le fantôme des belles nuits qu'il avait passées
avec sa jeune maîtresse. Il entendait retentir claire et sonore, au
milieu du silence nocturne, le rire épanoui de Mademoiselle Mimi, et il
se ressouvint de cette charmante et contagieuse gaieté avec laquelle
elle avait su tant de fois lui faire oublier tous les embarras et toutes
les misères de leur existence hasardeuse.

Pendant toute cette nuit il passa en revue les huit mois qu'il venait
d'écouler auprès de cette jeune femme qui ne l'avait jamais aimé
peut-être, mais dont les tendres mensonges avaient su rendre au coeur de
Rodolphe sa jeunesse et sa virilité premières.

L'aube blanchissante le surprit au moment où, vaincu par la fatigue, il
venait de fermer les yeux rougis par les larmes versées durant cette
nuit. Veille douloureuse et terrible, et comme les plus railleurs et les
plus sceptiques d'entre nous pourraient en retrouver plus d'une au fond
de leur passé.

Le matin, lorsque ses amis entrèrent chez lui, ils furent effrayés en
voyant Rodolphe, dont le visage était ravagé par toutes les angoisses
qui l'avaient assailli durant sa veille au mont d'oliviers de l'amour.

--Bon, dit Marcel, j'en étais sûr: c'est sa gaieté d'hier qui lui a
tourné sur le coeur. Ça ne peut pas durer comme ça.

Et, de concert avec deux ou trois camarades, il commença sur
Mademoiselle Mimi une foule de révélations indiscrètes, dont chaque mot
s'enfonçait comme une épine au coeur de Rodolphe. Ses amis lui
_prouvèrent_ que de tout temps sa maîtresse l'avait trompé comme un
niais, chez lui et au dehors, et que cette créature pâle comme l'ange de
la phthisie était un écrin de sentiments mauvais et d'instincts féroces.

Et l'un et l'autre, ils alternèrent ainsi dans la tâche qu'ils avaient
entreprise, et dont le but était d'amener Rodolphe à ce point où l'amour
aigri se change en mépris; mais ce but ne fut atteint qu'à moitié. Le
désespoir du poëte se changea en colère. Il se jeta avec rage sur les
paquets qu'il avait préparés la veille; et après avoir mis de côté tous
les objets que sa maîtresse avait en sa possession en entrant chez lui,
il garda tout ce qu'il lui avait donné pendant leur liaison,
c'est-à-dire la plus grande partie, et surtout les choses de toilette
auxquelles Mademoiselle Mimi tenait par toutes les fibres de sa
coquetterie, devenue insatiable dans les derniers temps.

Mademoiselle Mimi vint le lendemain dans la journée pour prendre ses
effets. Rodolphe était chez lui et seul. Il fallut que toutes les
puissances de l'amour-propre le retinssent, pour qu'il ne se jetât point
au cou de sa maîtresse. Il lui fit un accueil plein d'injures muettes,
et Mademoiselle Mimi lui répondit par ces insultes froides et aiguës qui
font pousser des griffes aux plus faibles et aux plus timides. Devant le
dédain avec lequel sa maîtresse le flagellait avec une opiniâtreté
insolente, la colère de Rodolphe éclata brutale et effrayante; un
instant, Mimi, blanche de terreur, se demanda si elle allait sortir
vivante d'entre ses mains. Aux cris qu'elle poussa, quelques voisins
accoururent et l'arrachèrent de la chambre de Rodolphe.

Deux jours après, une amie de Mimi vint demander à Rodolphe s'il voulait
rendre les affaires qu'il avait gardées chez lui.

--Non, répondit-il.

Et il fit causer la messagère de sa maîtresse. Cette femme lui apprit
que la jeune Mimi était dans une situation fort malheureuse, et qu'elle
allait manquer de logement.

--Et son amant, dont elle est si folle?

--Mais, répondit Amélie, l'amie en question, ce jeune homme n'a point
l'intention de la prendre pour maîtresse. Il en a une depuis fort
longtemps, et il paraît peu s'occuper de Mimi, qui est à ma charge et
m'embarrasse beaucoup.

--Qu'elle s'arrange, dit Rodolphe, elle l'a voulu; ça ne me regarde
pas... Et il fit des madrigaux à Mademoiselle Amélie, et lui persuada
qu'elle était la plus belle femme du monde.

Amélie fit part à Mimi de son entrevue avec Rodolphe.

--Que dit-il? Que fait-il? demanda Mimi. Vous a-t-il parlé de moi?

--Aucunement; vous êtes déjà oubliée, ma chère. Rodolphe a une nouvelle
maîtresse, et il lui a acheté une toilette superbe, car il a reçu
beaucoup d'argent, et lui-même est vêtu comme un prince. Il est
très-aimable, ce jeune homme, et il m'a dit des choses charmantes.

--Je saurai ce que cela veut dire, pensa Mimi.

Tous les jours, Mademoiselle Amélie venait voir Rodolphe sous un
prétexte quelconque; et, quoi qu'il fît, celui-ci ne pouvait s'empêcher
de lui parler de Mimi.

--Elle est fort gaie, répondait l'amie, et n'a point l'air de se
préoccuper de sa position. Au reste, elle assure qu'elle reviendra avec
vous quand elle voudra, sans faire aucune avance et uniquement pour
faire enrager vos amis.

--C'est bien, dit Rodolphe; qu'elle vienne et nous verrons.

Et il recommença à faire la cour à Amélie, qui s'en allait tout
rapporter à Mimi, et assurait que Rodolphe était fort épris d'elle.

--Il m'a encore baisé la main et le cou, lui disait-elle; voyez, c'est
tout rouge. Il veut m'emmener au bal demain.

--Ma chère amie, dit Mimi piquée, je vois où vous en voulez venir, à me
faire croire que Rodolphe est amoureux de vous, et qu'il ne pense plus à
moi. Mais vous perdez votre temps, et avec lui, et avec moi. Le fait
était que Rodolphe n'était aimable avec Amélie que pour l'attirer chez
lui souvent, et avoir l'occasion de lui parler de sa maîtresse, mais
avec un machiavélisme qui avait peut-être son but; et, s'apercevant bien
que Rodolphe aimait toujours Mimi, et que celle-ci n'était pas éloignée
de rentrer avec lui, Amélie s'efforçait, par des rapports adroitement
inventés, à éviter tout ce qui pourrait rapprocher les deux amants.

Le jour où elle devait aller au bal, Amélie vint dans la matinée
demander à Rodolphe si la partie tenait toujours.

--Oui, lui répondit-il, je ne veux pas manquer l'occasion d'être le
chevalier de la plus belle personne des temps modernes.

Amélie prit l'air coquet qu'elle avait le soir de son unique début dans
un théâtre de la banlieue, dans les quatrièmes rôles de soubrette, et
elle promit qu'elle serait prête pour le soir.

--À propos, fit Rodolphe, dites à Mademoiselle Mimi que, si elle veut
faire une infidélité à son amant en ma faveur et venir passer une nuit
chez moi, je lui rendrai toutes ses affaires.

Amélie fit la commission de Rodolphe et prêta à ses paroles un sens tout
autre que celui qu'elle avait su deviner.

--Votre Rodolphe est un homme ignoble, dit-elle à Mimi, sa proposition
est une infamie. Il veut vous faire descendre par cette démarche au rang
des plus viles créatures; et si vous allez chez lui, non-seulement il ne
vous rendra pas vos affaires, mais il vous servira en risée à tous ses
amis: c'est une conspiration arrangée entre eux.

--Je n'irai pas, dit Mimi; et comme elle vit Amélie en train de préparer
sa toilette, elle lui demanda si elle allait au bal.

--Oui, répondit l'autre.

--Avec Rodolphe?

--Oui, il doit venir m'attendre ce soir à vingt pas de la maison.

--Bien du plaisir, dit Mimi; et voyant l'heure du rendez-vous avancer,
elle courut en toute hâte chez l'amant de Mademoiselle Amélie et le
prévint que celle-ci était en train de lui machiner une petite trahison
avec son ancien amant à elle.

Le monsieur, jaloux comme un tigre et brutal comme un bâton, arriva chez
Mademoiselle Amélie, et lui annonça qu'il trouvait excellent qu'elle
passât la soirée avec lui.

À huit heures, Mimi courut à l'endroit où Rodolphe devait trouver
Amélie. Elle aperçut son amant qui se promenait dans l'attitude d'un
homme qui attend; elle passa deux fois à côté de lui, sans oser
l'aborder. Rodolphe était mis très-élégamment ce soir-là, et les crises
violentes auxquelles il était en proie depuis huit jours avaient donné
à son visage un grand caractère. Mimi fut singulièrement émue. Enfin,
elle se décida à lui parler. Rodolphe l'accueillit sans colère, et lui
demanda des nouvelles de sa santé, après quoi il s'informa du motif qui
l'amenait près de lui; tout cela d'une voix douce, et où un accent de
tendresse cherchait à se contraindre.

--C'est une mauvaise nouvelle que je viens vous annoncer: Mademoiselle
Amélie ne peut venir au bal avec vous, son amant la retient.

--J'irai donc au bal tout seul.

Ici, Mademoiselle Mimi feignit de trébucher et s'appuya sur l'épaule de
Rodolphe. Il lui prit le bras et lui proposa de la reconduire chez elle.

--Non, dit Mimi, j'habite avec Amélie; et, comme elle est avec son
amant, je ne pourrai rentrer que lorsqu'il sera parti.

--Écoutez, lui dit alors le poëte, je vous ai fait faire tantôt une
proposition par Mademoiselle Amélie; vous l'a-t-elle transmise?

--Oui, dit Mimi, mais en des termes auxquels, même après ce qui est
arrivé, je n'ai pu ajouter foi. Non, Rodolphe, je n'ai pas cru que,
malgré tout ce que vous pouvez avoir à me reprocher, vous me croyiez
assez peu de coeur pour accepter un semblable marché.

--Vous ne m'avez pas compris, ou on vous a mal rapporté les choses. Ce
qui est dit est toujours dit, fit Rodolphe; il est neuf heures, vous
avez encore trois heures de réflexion. Ma clef sera sur ma porte jusqu'à
minuit. Bonsoir. Adieu, ou au revoir.

--Adieu donc, dit Mimi d'une voix tremblante. Et ils se quittèrent...
Rodolphe rentra chez lui et se jeta tout habillé sur son lit. À onze
heures et demie Mademoiselle Mimi entrait dans sa chambre.

--Je viens vous demander l'hospitalité, dit-elle: l'amant d'Amélie est
resté chez elle, et je n'ai pu rentrer.

Jusqu'à trois heures du matin ils causèrent. Une conversation
explicative, où de temps en temps le _tu_ familier succédait au _vous_
de la discussion officielle.

À quatre heures leur bougie s'éteignit. Rodolphe voulut en allumer une
neuve.

--Non, dit Mimi, ce n'est point la peine; il est bien temps de dormir.

Et cinq minutes après, sa jolie tête brune avait repris sa place sur
l'oreiller; et, d'une voix pleine de tendresse, elle appelait les lèvres
de Rodolphe sur ses petites mains blanches aux veines bleues, dont la
pâleur nacrée luttait avec les blancheurs du drap. Rodolphe n'alluma pas
la bougie.

Le lendemain matin, Rodolphe se leva le premier; et, montrant à Mimi
plusieurs paquets, il lui dit très-doucement:

--Voici ce qui vous appartient, vous pouvez l'emporter; je tiens ma
parole.

--Oh! dit Mimi, je suis bien fatiguée, voyez-vous, et je ne pourrai pas
emporter tous ces gros paquets d'une seule fois. J'aime mieux revenir.

Et comme elle s'était habillée, elle prit seulement une collerette et
une paire de manchettes.

--J'emporterai ce qui reste... petit à petit, ajouta-t-elle en souriant.

--Allons, dit Rodolphe, emporte tout ou n'emporte rien; mais que cela
finisse.

--Que cela recommence, au contraire, et que cela dure surtout, dit la
jeune Mimi en embrassant Rodolphe.

Après avoir déjeuné ensemble, ils partirent pour aller à la campagne. En
traversant le Luxembourg, Rodolphe rencontra un grand poëte qui l'avait
toujours accueilli avec une charmante bonté. Par convenance, Rodolphe
allait feindre de ne pas le voir. Mais le poëte ne lui en donna pas le
temps; et, en passant près de lui, il lui fit un geste amical, et salua
sa jeune compagne avec un gracieux sourire.

--Quel est ce monsieur? demanda Mimi.

Rodolphe lui répondit un nom qui la fit rougir de plaisir et d'orgueil.

--Oh! dit Rodolphe, cette rencontre du poëte qui a si bien chanté
l'amour est d'un bon augure, et portera bonheur à notre réconciliation.

--Je t'aime, va, dit Mimi en serrant la main de son ami, bien qu'il
fussent au milieu de la foule.

--Hélas! Pensa Rodolphe, lequel vaut le mieux, ou de se laisser tromper
toujours pour avoir cru, ou ne croire jamais dans la crainte d'être
trompé toujours?



XV

_DONEC GRATUS..._


Nous avons raconté comment le peintre Marcel avait connu Mademoiselle
Musette. Unis un matin par le ministère du caprice, qui est le maire du
13e arrondissement, ils avaient cru, ainsi que la chose arrive
souvent, s'épouser sous le régime de la séparation de coeur. Mais un
soir, après une violente querelle où ils avaient résolu de se quitter
sur-le-champ, ils s'aperçurent que leurs mains, qui s'étaient serrées en
signe d'adieu, ne voulaient plus se séparer. Presque à leur insu leur
caprice était devenu de l'amour. Ils se l'avouèrent tous deux en riant à
moitié.

--C'est très-grave ce qui nous arrive là, dit Marcel. Comment diable
avons-nous donc fait?

--Oh! reprit Musette, nous sommes des maladroits, nous n'avons pas pris
assez de précautions.

--Qu'est-ce qu'il y a? dit en entrant Rodolphe, devenu le voisin de
Marcel.

--Il y a, répondit celui-ci en désignant Musette, que mademoiselle et
moi, nous venons de faire une jolie découverte. Nous sommes amoureux. Ça
nous sera venu en dormant.

--Oh! Oh! en dormant, je ne crois pas, fit Rodolphe. Mais qu'est-ce qui
prouve que vous aimez? Vous exagérez peut-être le danger.

--Parbleu! reprit Marcel, nous ne pouvons pas nous souffrir.

--Et nous ne pouvons plus nous quitter, ajouta Musette.

--Alors, mes enfants, votre affaire est claire. Vous avez voulu jouer au
plus fin, et vous avez perdu tous les deux. C'est mon histoire avec
Mimi. Voilà bientôt deux calendriers que nous usons à nous disputer
jour et nuit. C'est avec ce système-là qu'on éternise les mariages.
Unissez un oui avec un non, vous obtiendrez un ménage Philémon et
Baucis. Votre intérieur va faire pendant au mien; et si Schaunard et
Phémie viennent demeurer dans la maison, comme ils nous en ont menacés,
notre trio de ménages en fera une habitation bien agréable.

En ce moment Gustave Colline entra. On lui apprit l'accident qui venait
d'arriver à Musette et à Marcel.

--Eh bien, philosophe, dit celui-ci, que penses-tu de ça?

Colline gratta le poil du chapeau qui lui servait de toit, et murmura:

--J'en étais sûr d'avance. L'amour est un jeu du hasard. Qui s'y frotte
s'y pique. Il n'est pas bon que l'homme soit seul.

Le soir, en rentrant, Rodolphe dit à Mimi:

--Il y a du nouveau. Musette est folle de Marcel, et ne veut plus le
quitter.

--Pauvre fille! répondit Mimi. Elle qui a si bon appétit!

--Et de son côté, Marcel est empoigné par Musette. Il l'adore à
trente-six carats, comme dirait cet intrigant de Colline.

--Pauvre garçon! dit Mimi, lui qui est si jaloux!

--C'est vrai, dit Rodolphe, lui et moi nous sommes élèves d'Othello.

Quelque temps après, aux ménages de Rodolphe et de Marcel vint se
joindre le ménage de Schaunard; le musicien emménageait dans la maison,
avec Phémie, Teinturière.

À compter de ce jour, tous les autres voisins dormirent sur un volcan,
et, à l'époque du terme, ils envoyaient un congé unanime au
propriétaire.

En effet, peu de jours se passaient sans qu'un orage éclatât dans l'un
des ménages. Tantôt c'était Mimi et Rodolphe qui, n'ayant plus la force
de parler, s'expliquaient à l'aide des projectiles qui leur tombaient
sous la main. Le plus souvent c'était Schaunard qui faisait, au bout
d'une canne, quelques observations à la mélancolique Phémie. Quant à
Marcel et Musette, leurs discussions étaient renfermées dans le silence
du huit clos; ils prenaient au moins la précaution de fermer leurs
portes et leurs fenêtres.

Si d'aventure la paix régnait dans les ménages, les autres locataires
n'étaient pas moins victimes de cette concorde passagère. L'indiscrétion
des cloisons mitoyennes laissait pénétrer chez eux tous les secrets des
ménages bohèmes, et les initiait malgré eux à tous leurs mystères.
Aussi, plus d'un voisin préférait-il le _casus belli_ aux ratifications
des traités de paix.

Ce fut, à vrai dire, une singulière existence que celle qu'on mena
pendant six mois. La plus loyale fraternité se pratiquait sans emphase
dans ce cénacle, où tout était à tous et se partageait en entrant, bonne
ou mauvaise fortune.

Il y avait dans le mois certains jours de splendeur, où l'on ne serait
pas descendu dans la rue sans gants, jours de liesse, où l'on dînait
toute la journée. Il y en avait d'autres où l'on serait presque allé à
la cour sans bottes, jours de carême où, après n'avoir pas déjeuné en
commun, on ne dînait pas ensemble, ou bien l'on arrivait, à force de
combinaisons économiques, à réaliser un de ces repas dans lesquels les
assiettes et les couverts _faisaient relâche_, comme disait Mademoiselle
Mimi.

Mais, chose prodigieuse c'est que, dans cette association où se
trouvaient pourtant trois femmes jeunes et jolies, aucune ébauche de
discorde ne s'éleva entre les hommes; ils s'agenouillaient souvent
devant les plus futiles caprices de leurs maîtresses, mais pas un d'eux
n'eût hésité un instant entre la femme et l'ami.

L'amour naît surtout de la spontanéité; c'est une improvisation.
L'amitié, au contraire, s'édifie pour ainsi dire: c'est un sentiment qui
marche avec circonspection; c'est l'égoïsme de l'esprit, tandis que
l'amour c'est l'égoïsme du coeur.

Il y avait six ans que les bohèmes se connaissaient. Ce long espace de
temps passé dans une intimité quotidienne avait, sans altérer
l'individualité bien tranchée de chacun, amené entre eux un accord
d'idées, un ensemble qu'ils n'auraient pas trouvé ailleurs. Ils avaient
des moeurs qui leur étaient propres, un langage intime dont les
étrangers n'auraient pas su trouver la clef. Ceux qui ne les
connaissaient pas particulièrement appelaient leur liberté d'allure du
cynisme. Ce n'était pourtant que de la franchise. Esprits rétifs à toute
chose imposée, ils avaient tous le faux en haine et le commun en
mépris. Accusés de vanités exagérées, ils répondaient en étalant
fièrement le programme de leur ambition; et, ayant la conscience de leur
valeur, ils ne s'abusaient pas sur eux-mêmes.

Depuis tant d'années qu'ils marchaient ensemble dans la même vie, mis
souvent en rivalité par nécessité d'état, ils ne s'étaient pas quitté la
main et avaient passé, sans y prendre garde, sur les questions
personnelles d'amour-propre, toutes les fois qu'on avait essayé d'en
élever entre eux pour les désunir. Ils s'estimaient d'ailleurs les uns
les autres juste ce qu'ils valaient; et l'orgueil, qui est le
contre-poison de l'envie, les préservait de toutes les petites jalousies
de métier.

Cependant, après six mois de vie en commun, une épidémie de divorce
s'abattit tout à coup sur les ménages.

Schaunard ouvrit la marche. Un jour, il s'aperçut que Phémie,
Teinturière, avait un genou mieux fait que l'autre; et comme, en fait de
plastique, il était d'un purisme austère, il renvoya Phémie, lui donnant
pour souvenir la canne avec laquelle il lui faisait de si fréquentes
observations. Puis il retourna demeurer chez un parent qui lui offrait
un logement gratis.

Quinze jours après, Mimi quittait Rodolphe pour monter dans les
carrosses du jeune vicomte Paul, l'ancien élève de Carolus Barbemuche,
qui lui avait promis des robes couleur du soleil.

Après Mimi, ce fut Musette qui prit la clef des champs et rentra à grand
bruit dans l'aristocratie du monde galant, qu'elle avait quitté pour
suivre Marcel.

Cette séparation eut lieu sans querelle, sans secousse, sans
préméditation. Née d'un caprice qui était devenu de l'amour, cette
liaison fut rompue par un autre caprice.

Un soir du carnaval, au bal masqué de l'Opéra, où elle était allée avec
Marcel, Musette eut pour vis-à-vis dans une contredanse un jeune homme
qui autrefois lui avait fait la cour. Ils se reconnurent et, tout en
dansant, échangèrent quelques paroles. Sans le vouloir peut-être, en
instruisant ce jeune homme de sa vie présente, laissa-t-elle échapper un
regret sur sa vie passée. Tant fut-il qu'à la fin du quadrille, Musette
se trompa; et, au lieu de donner la main à Marcel qui était son
cavalier, elle prit la main de son _vis-à-vis_, qui l'entraîna et
disparut avec elle dans la foule.

Marcel la chercha, assez inquiet. Au bout d'une heure, il la trouva au
bras du jeune homme; elle sortait du café de l'opéra, la bouche pleine
de refrains. En apercevant Marcel, qui s'était mis dans un angle les
bras croisés, elle lui fit un signe d'adieu, en lui disant: je vais
revenir.

--C'est-à-dire ne m'attendez pas, traduisit Marcel. Il était jaloux,
mais il était logique et connaissait Musette; aussi ne l'attendit-il
pas; il rentra chez lui le coeur gros néanmoins, mais l'estomac léger.
Il chercha dans une armoire s'il n'y avait pas quelques reliefs à
manger; il aperçut un morceau de pain granitique et un squelette de
hareng saur.

--Je ne pouvais pas lutter contre des truffes, pensa-t-il. Au moins
Musette aura soupé. Et après avoir passé un coin de son mouchoir sur ses
yeux, sous le prétexte de se moucher, il se coucha.

Deux jours après, Musette se réveillait dans un boudoir tendu de rose.
Un coupé bleu l'attendait à sa porte, et toutes les fées de la mode,
mises en réquisition, apportaient leurs merveilles à ses pieds. Musette
était ravissante, et sa jeunesse semblait encore rajeunir au milieu de
ce cadre d'élégances. Alors elle recommença l'ancienne existence, fut de
toutes les fêtes et reconquit sa célébrité. On parla d'elle partout,
dans les coulisses de la bourse et jusque dans les buvettes
parlementaires. Quant à son nouvel amant, M. Alexis, c'était un charmant
jeune homme. Souvent il se plaignait à Musette de la trouver un peu
légère et un peu insoucieuse lorsqu'il lui parlait de son amour; alors
Musette le regardait en riant, lui tapait dans la main, et lui disait:

--Que voulez-vous, mon cher? Je suis restée pendant six mois avec un
homme qui me nourrissait de salade et de soupe sans beurre, qui
m'habillait avec une robe d'indienne et me menait beaucoup à l'Odéon,
parce qu'il n'était pas riche. Comme l'amour ne coûte rien, et que
j'étais folle de ce monstre, nous avons considérablement dépensé
d'amour. Il ne m'en reste guère que des miettes. Ramassez-les, je ne
vous en empêche pas. Au reste, je ne vous ai pas triché; et si les
rubans ne coûtaient pas si cher, je serais encore avec mon peintre.
Quant à mon coeur, depuis que j'ai un corset de quatre-vingts francs,
je ne l'entends pas faire grand bruit, et j'ai bien peur de l'avoir
oublié dans un des tiroirs de Marcel.

La disparition des trois ménages bohèmes occasionna une fête dans la
maison qu'ils avaient habitée. En signe de réjouissance, le propriétaire
donna un grand dîner, et les locataires illuminèrent leurs fenêtres.

Rodolphe et Marcel avaient été se loger ensemble; ils avaient pris
chacun une idole dont ils ne savaient pas bien le nom au juste.
Quelquefois il leur arrivait, l'un de parler de Musette, l'autre de
Mimi; alors ils en avaient pour la soirée. Ils se rappelaient leur
ancienne vie et les chansons de Musette, et les chansons de Mimi, et les
nuits blanches, et les paresseuses matinées, et les dîners faits en
rêve. Une à une, ils faisaient raisonner dans ces duos de souvenirs
toutes ces heures envolées; et ils finissaient ordinairement par ce
dire: qu'après tout, ils étaient encore heureux de se trouver ensemble,
les pieds sur les chenets, tisonnant la bûche de décembre, fumant leur
pipe, et de savoir l'un l'autre, comme un prétexte à causerie, pour se
raconter tout haut à eux-mêmes ce qu'ils se disaient tout bas lorsqu'ils
étaient seuls: qu'ils avaient beaucoup aimé ces créatures disparues en
emportant un lambeau de leur jeunesse, et que peut-être ils les aimaient
encore.

Un soir, en traversant le boulevard, Marcel aperçut à quelques pas de
lui une jeune dame qui, en descendant de voiture, laissait voir un bout
de bas blanc d'une correction toute particulière; le cocher lui-même
dévorait des yeux ce charmant _pourboire_.

--Parbleu, fit Marcel, voilà une jolie jambe; j'ai bien envie de lui
offrir mon bras; voyons un peu... de quelle façon l'aborderai-je? Voilà
mon affaire... c'est assez neuf.

--Pardon, madame, dit-il en s'approchant de l'inconnue dont il ne put
tout d'abord voir le visage, vous n'auriez pas par hasard trouvé mon
mouchoir?

--Si, monsieur, répondit la jeune femme; le voici. Et elle mit dans la
main de Marcel un mouchoir qu'elle tenait à la main.

L'artiste roula dans un précipice d'étonnement. Mais tout à coup un
éclat de rire qu'il reçut en plein visage le fit revenir à lui; à cette
joyeuse fanfare, il reconnut ses anciennes amours.

C'était Mademoiselle Musette.

--Ah! s'écria-t-elle, Monsieur Marcel qui fait la chasse aux aventures.
Comment la trouves-tu celle-là, hein? Elle ne manque pas de gaieté.

--Je la trouve supportable, répondit Marcel.

--Où vas-tu si tard dans ce quartier? demanda Musette.

--Je vais dans ce monument, fit l'artiste en indiquant un petit théâtre
où il avait ses entrées.

--Pour l'amour de l'art?

--Non, pour l'amour de Laure. Tiens, pensa Marcel, voilà un calembour,
je le vendrai à Colline: il en fait collection.

--Qu'est-ce que Laure? continua Musette dont les regards jetaient des
points d'interrogation. Marcel continua sa mauvaise plaisanterie.

--C'est une chimère que je poursuis et qui joue les ingénues dans ce
petit endroit. Et il chiffonnait de la main un jabot idéal.

--Vous êtes bien spirituel ce soir, dit Musette.

--Et vous bien curieuse, fit Marcel.

--Parlez donc moins haut, tout le monde nous entend; on va nous prendre
pour des amoureux qui se disputent.

--Ça ne serait pas la première fois que cela nous arriverait, dit
Marcel.

Musette vit une provocation dans cette phrase et répliqua prestement:

--Et ça ne sera peut-être pas la dernière, hein? Le mot était clair; il
siffla comme une balle à l'oreille de Marcel.

--Splendeurs des cieux, dit-il en regardant les étoiles vous êtes
témoins que ce n'est pas moi qui ai tiré le premier. Vite ma cuirasse!

À compter de ce moment le feu était engagé.

Il ne s'agissait plus que de trouver un trait d'union convenable pour
aboucher ces deux fantaisies qui venaient de se réveiller si vivaces.

Tout en marchant, Musette regardait Marcel, et Marcel regardait Musette.
Ils ne se parlaient pas; mais leurs yeux, ces plénipotentiaires du
coeur, se rencontraient souvent. Au bout d'un quart d'heure de
diplomatie, ce congrès de regards avait tacitement arrangé l'affaire. Il
n'y avait plus qu'à ratifier.

La conversation interrompue se renoua.

--Franchement, dit Musette à Marcel, où allais-tu tout à l'heure?

--Je te l'ai dit, j'allais voir Laure.

--Est-elle jolie?

--Sa bouche est un nid de sourires.

--Connu, dit Musette.

--Mais toi-même, fit Marcel, d'où venais-tu sur les ailes de cette
citadine?

--Je venais de conduire au chemin de fer Alexis, qui va faire un tour
dans sa famille.

--Quel homme est-ce que cet Alexis?

--À son tour, Musette fit de son amant actuel un ravissant portrait.
Tout en se promenant, Marcel et Musette continuèrent ainsi, en plein
boulevard, cette comédie du _revenez-y_ de l'amour. Avec la même
naïveté, tour à tour tendre et railleuse, ils refaisaient strophe à
strophe cette ode immortelle où Horace et Lydie vantent avec tant de
grâce les charmes de leurs amours nouvelles, et finissent par ajouter un
post-scriptum à leurs anciennes amours. Comme ils arrivaient au détour
d'une rue, une assez forte patrouille déboucha tout à coup.

Musette _organisa_ une petite attitude effrayée, et se cramponnant au
bras de Marcel elle lui dit:

--Ah! mon Dieu, vois donc, voilà de la troupe qui arrive, il va encore y
avoir une révolution. Sauvons-nous, j'ai une peur affreuse; viens me
reconduire!

--Mais où allons-nous? demanda Marcel.

--Chez moi, dit Musette; tu verras comme c'est joli. Je t'offre à
souper, nous parlerons politique.

--Non, dit Marcel qui pensait à M. Alexis; je n'irai pas chez toi malgré
l'offre du souper. Je n'aime pas boire mon vin dans le verre des autres.

Musette resta muette devant ce refus. Puis, à travers le brouillard de
ses souvenirs, elle aperçut le pauvre intérieur du pauvre artiste; car
Marcel n'était pas devenu millionnaire; alors Musette eut une idée; et,
profitant de la rencontre d'une autre patrouille, elle manifesta une
nouvelle terreur.

--On va se battre, s'écria-t-elle; je n'oserai jamais rentrer chez moi.
Marcel, mon ami, mène-moi chez une de mes amies qui _doit_ demeurer dans
ton quartier.

En traversant le pont neuf, Musette poussa un éclat de rire.

--Qu'y a-t-il? demanda Marcel.

--Rien! dit Musette; je me rappelle que mon amie est déménagée; elle
demeure aux Batignolles.

En voyant arriver Marcel et Musette, bras dessus, bras dessous, Rodolphe
ne fut pas étonné.

--Ces amours mal enterrées, dit-il, c'est toujours comme ça!



XVI

_LE PASSAGE DE LA MER ROUGE_


Depuis cinq ou six ans, Marcel travaillait à ce fameux tableau qu'il
affirmait devoir représenter le _Passage de la mer Rouge_ et, depuis
cinq ou six ans, ce chef-d'oeuvre de couleur était refusé avec
obstination par le jury. Aussi, à force d'aller et de revenir de
l'atelier de l'artiste au musée, et du musée à l'atelier, le tableau
connaissait si bien le chemin, que, si on l'eût placé sur des roulettes,
il eût été en état de se rendre tout seul au Louvre. Marcel, qui avait
refait dix fois, et du haut en bas remanié cette toile, attribuait à une
hostilité personnelle des membres du jury l'ostracisme qui le repoussait
annuellement du salon carré; et, dans ses moments perdus, il avait
composé en l'honneur des cerbères de l'institut un petit dictionnaire
d'injures, avec des illustrations d'une férocité aiguë. Ce recueil,
devenu célèbre, avait obtenu dans les ateliers et à l'école des
beaux-arts le succès populaire qui s'est attaché à l'immortelle
complainte de Jean Bélin, peintre ordinaire du grand sultan des turcs;
tous les rapins de Paris en avaient un exemplaire dans leur mémoire.

Pendant longtemps, Marcel ne s'était pas découragé des refus acharnés
qui l'accueillaient à chaque exposition. Il s'était confortablement
assis dans cette opinion que son tableau était, dans des proportions
moindres, le pendant attendu par les _Noces de Cana_, ce gigantesque
chef-d'oeuvre dont la poussière de trois siècles n'a pu ternir
l'éclatante splendeur. Aussi, chaque année, à l'époque du salon, Marcel
envoyait son tableau à l'examen du jury. Seulement, pour dérouter les
examinateurs et tâcher de les faire faillir dans le parti pris
d'exclusion qu'ils paraissaient avoir envers le _Passage de la mer
Rouge_, Marcel, sans rien déranger à la composition générale, modifiait
quelque détail et changeait le titre de son tableau.

Ainsi, une fois il arriva devant le jury sous le nom de _Passage du
Rubicon_; mais Pharaon, mal déguisé sous le manteau de César, fut
reconnu et repoussé avec tous les honneurs qui lui étaient dus.

L'année suivante, Marcel jeta sur un des plans de sa toile une couche de
blanc simulant la neige, planta un sapin dans un coin, et, habillant un
égyptien en grenadier de la garde impériale, baptisa son tableau:
_Passage de la Bérésina_.

Le jury, qui avait ce jour-là récuré ses lunettes sur le parement de son
habit à palmes vertes, ne fut point dupe de cette nouvelle ruse. Il
reconnut parfaitement la toile obstinée, surtout à un grand diable de
cheval multicolore qui se cabrait au bout d'une vague de la mer Rouge.
La robe de ce cheval servait à Marcel pour toutes ses expériences de
coloris, et dans son langage familier, il l'appelait tableau synoptique
des _tons fins_, parce qu'il reproduisait, avec leurs jeux d'ombre et de
lumière, toutes les combinaisons les plus variées de la couleur. Mais
une fois encore, insensible à ce détail, le jury n'eut pas assez de
boules noires pour refuser le _Passage de la Bérésina_.

--Très-bien, dit Marcel, je m'y attendais. L'année prochaine je le
renverrai sous le titre de: _Passage des Panoramas_.

--Ils seront bien attrapés... trapés... attrape... trape... chantonna le
musicien Schaunard sur un air nouveau de sa composition, un air
terrible, bruyant comme une gamme de coups de tonnerre, et dont
l'accompagnement était redouté de tous les pianos circonvoisins.

--Comment peuvent-ils refuser cela sans que tout le vermillon de ma mer
Rouge leur monte au visage et les couvre de honte? murmurait Marcel en
contemplant son tableau... quand on pense qu'il y a là-dedans pour cent
écus de couleur et pour un million de génie, sans compter ma belle
jeunesse, devenu chauve comme mon feutre. Une oeuvre sérieuse qui ouvre
de nouveaux horizons à la science des _glacis_. Mais ils n'auront pas le
dernier; jusqu'à mon dernier soupir, je leur enverrai mon tableau. Je
veux qu'il se grave dans leur mémoire.

--C'est la plus sûre manière de le faire jamais graver, dit Gustave
Colline d'une voix plaintive; et en lui-même il ajouta: il est
très-joli, celui-là, très-joli... je le répéterai dans les sociétés.
Marcel continuait ses imprécations, que Schaunard continuait à mettre en
musique.

--Ah! Ils ne veulent pas me recevoir, disait Marcel.

Ah! Le gouvernement les paye, les loge et leur donne la croix,
uniquement dans le seul but de me refuser une fois par an, le premier
mars, une toile de cent sur châssis à clef... je vois distinctement leur
idée, je la vois très-distinctement; ils veulent me faire briser mes
pinceaux. Ils espèrent peut-être, en me refusant ma _mer Rouge_, que je
vais me jeter dedans par la fenêtre du désespoir. Mais, ils connaissent
bien mal mon coeur humain, s'ils comptent me prendre à cette ruse
grossière. Je n'attendrai même plus l'époque du salon. À compter
d'aujourd'hui, mon oeuvre devient le tableau de Damoclès éternellement
suspendu sur leur existence. Maintenant, je vais une fois par semaine
l'envoyer chez chacun d'eux, à domicile, au sein de leur famille, au
plein coeur de leur vie privée. Il troublera leurs joies domestiques, il
leur fera trouver le vin sûr, le rôti brûlé, et leurs épouses amères.
Ils deviendront fous très-rapidement, et on leur mettra la camisole de
force pour aller à l'institut les jours de séance. Cette idée me
sourit.

Quelques jours après, et comme Marcel avait déjà oublié ses terribles
plans de vengeance contre ses persécuteurs, il reçut la visite du père
_Médicis_. On appelait ainsi dans le cénacle un juif nommé Salomon et
qui, à cette époque, était très-connu de toute la Bohème artistique et
littéraire, avec qui il était en perpétuels rapports. Le père Médicis
négociait dans tous les genres de bric-à-brac. Il vendait des mobiliers
complets depuis _douze_ francs jusqu'à mille écus. Il achetait tout et
savait le revendre avec bénéfice. La banque d'échange de M. Proudhon est
bien peu de chose comparée au système appliqué par Médicis, qui
possédait le génie du trafic à un degré auquel les plus habiles de sa
religion n'étaient point arrivés jusque-là. Sa boutique, située place du
carrousel, était un lieu féerique où l'on trouvait toute chose à
souhait. Tous les produits de la nature, toutes les créations de l'art,
tout ce qui sort des entrailles de la terre et du génie humain, Médicis
en faisait un objet de négoce. Son commerce touchait à tout, absolument
à tout ce qui existe, il travaillait même dans _l'idéal_. Médicis
achetait des _idées_ pour les exploiter lui-même ou les revendre. Connu
de tous les littérateurs et de tous les artistes, intime de la palette
et familier de l'écritoire, c'était l'Asmodée des arts. Il vous vendait
des cigares contre un plan de feuilleton, des pantoufles contre un
sonnet, de la marée fraîche contre des paradoxes; il causait _à l'heure_
avec les écrivains chargés de raconter dans les gazettes les cancans du
monde; il vous procurait des places dans les tribunes des parlements, et
des invitations pour les soirées particulières; il logeait à la nuit, à
la semaine ou au mois les rapins errants, qui le payaient en copies
faites au Louvre d'après les maîtres. Les coulisses n'avaient point de
mystères pour lui. Il vous faisait recevoir des pièces dans les
théâtres; il vous obtenait des tours de faveur. Il avait dans la tête un
exemplaire de l'almanach des vingt-cinq mille adresses, et connaissait
la demeure, les noms et les secrets de toutes les célébrités, même
obscures.

Quelques pages copiées dans le _brouillard_ de sa tenue de livres
pourront, mieux que toutes les explications les plus détaillées, donner
une idée de l'universalité de son commerce.

                                  20 mars 184...

--Vendu à M. L, antiquaire, le compas dont Archimède s'est servi pendant
le siége de Syracuse, 75 fr.

--Acheté à M. V, journaliste, les oeuvres complètes, non coupées, de M,
membre de l'académie, 10 fr.

--Vendu au même un article de critique sur les oeuvres complètes de
M***, membre de l'académie, 30 fr.

--Vendu à M***, membre de l'académie, un feuilleton de douze colonnes
sur ses oeuvres complètes, 250 fr.

--Acheté à M. R, homme de lettres, une appréciation critique sur les
oeuvres complètes de M***, de l'Académie Française, 10 fr; plus 50
livres de charbon de terre et 2 kilog. de café.

--Vendu à M*** un vase en porcelaine ayant appartenu à Madame du Barry,
18 fr.

--Acheté à la petite D... ses cheveux, 15 fr.

--Acheté à M. B... un lot d'articles de moeurs et les trois dernières
fautes d'orthographe faites par m le préfet de la Seine, 6 fr; plus une
paire de souliers napolitains.

--Vendu à Mademoiselle O... une chevelure blonde, 120 fr.

--Acheté à M. M..., peintre d'histoire, une série de dessins gais, 25
fr.

--Indiqué à M. Ferdinand l'heure à laquelle Madame la Baronne R... De
P... va à la messe.--Au même, loué pour une journée le petit entre-sol
du faubourg Montmartre, le tout 30 fr.

--Vendu à M. Isidore son portrait en Apollon, 30 fr.

--Vendu à Mademoiselle R... une paire de homards et six paires de gants,
36 fr (reçu 2 fr 75 c).

--À la même, procuré un crédit de six mois chez Madame***, modiste.
(Prix à débattre.)

--Procuré à Madame***, modiste, la clientèle de Mademoiselle R... (Reçu
pour ce, trois mètres de velours et six aunes de dentelle.)

--Acheté à M. R..., homme de lettres, une créance de 120 fr sur le
journal***, actuellement en liquidation, 5 fr; plus deux livres de tabac
de Moravie.

--Vendu à M. Ferdinand deux lettres d'amour, 12 fr.

--Acheté à M. J..., peintre, le portrait de M. Isidore en Apollon, 6
fr.

--Acheté à M*** 75 kilog. de son ouvrage, intitulé: _des Révolutions
sous-marines_, 15 fr.

--Loué à Madame la Comtesse de G... un service de Saxe, 20 fr.

--Acheté à M***, journaliste, 52 lignes dans son _Courrier de Paris,_
100 fr; plus une garniture de cheminée.

--Vendu à MM. O... et Cie 52 lignes dans le _Courrier de Paris_ de
M***, 300 fr; plus deux garnitures de cheminée.

--À Mademoiselle S... G..., loué un lit et un coupé pour un jour
(néant). (Voir le compte de Mademoiselle S G..., grand-livre, folios 26
et 27.)

--Acheté à M. Gustave C..., un mémoire sur l'industrie linière, 50 fr;
plus une édition rare des oeuvres de Flavius Josèphe.

--À Mademoiselle S... G... vendu un mobilier moderne 5, 000 fr.

--Pour la même, payé une note chez le pharmacien, 75 fr.

--_Id_. Payé une note chez la crémière, 3 fr 85.

Etc, etc, etc.

On voit, par ces citations, sur quelle immense échelle s'étendaient les
opérations du juif Médicis, qui, malgré les notes un peu illicites de
son commerce infiniment éclectique, n'avait jamais été inquiété par
personne.

En entrant chez les bohèmes avec cet air intelligent qui le distinguait,
le juif avait deviné qu'il arrivait à un moment propice. En effet, les
quatre amis se trouvaient en ce moment réunis en conseil, et, sous la
présidence d'un appétit féroce, dissertaient la grave question _du pain
et de la viande_. C'était un dimanche! De la fin du mois. Jour fatal et
quantième sinistre.

L'entrée de Médicis fut donc acclamée par un joyeux chorus; car on
savait que le juif était trop avare de son temps pour le dépenser en
visites de politesse; aussi sa présence annonçait-elle toujours une
affaire à traiter.

--Bonsoir, messieurs, dit le juif, comment vous va?

--Colline, dit Rodolphe couché sur son lit et engourdi dans les douceurs
de la ligne horizontale, exerce les devoirs de l'hospitalité, offre une
chaise à notre hôte: un hôte est sacré. Je vous salue en Abraham, ajouta
le poëte.

Colline alla prendre un fauteuil qui avait l'élasticité du bronze, et
l'avança près du juif en lui disant avec une voix hospitalière:

--Supposez un instant que vous êtes Cinna, et prenez ce siége.

Médicis se laissa tomber dans le fauteuil, et allait se plaindre de sa
dureté, lorsqu'il se ressouvint que lui-même l'avait jadis changé avec
Colline contre une profession de foi vendue à un député qui n'avait pas
la corde de l'improvisation. En s'asseyant, les poches du juif
résonnèrent d'un bruit argentin, et cette mélodieuse symphonie jeta les
quatre bohèmes dans une rêverie pleine de douceurs.

--Voyons la chanson maintenant, dit Rodolphe tout bas à Marcel,
l'accompagnement paraît joli.

--Monsieur Marcel, fit Médicis, je viens simplement faire votre fortune.
C'est-à-dire que je viens vous offrir une occasion superbe d'entrer dans
le monde artistique. L'art, voyez-vous bien, Monsieur Marcel, est un
chemin aride dont la gloire est l'oasis.

--Père Médicis, dit Marcel sur les charbons de l'impatience, au nom de
50 pour cent, votre patron vénéré, soyez bref.

--Oui, dit Colline, bref ainsi que le roi Pépin, qui était un sire
concis comme vous: car vous devez l'être, circoncis, fils de Jacob!

--Ouh! Ouh! Ouh! firent les bohèmes en regardant si le plancher ne
s'entr'ouvrait pas pour engloutir le philosophe.

Mais Colline ne fut pas encore englouti cette fois.

--Voici l'affaire, reprit Médicis. Un riche amateur qui monte une
galerie destinée à faire le tour de l'Europe m'a chargé de lui procurer
une série d'oeuvres remarquables. Je viens vous offrir vos entrées dans
ce musée. En un mot, je viens pour vous acheter votre _Passage de la mer
Rouge_.

--Comptant? fit Marcel.

--Comptant, répondit le juif en faisant jouer l'orchestre de ses
goussets.

--L'es-tu content? dit Colline.

--Décidément, fit Rodolphe furieux, il faudra se procurer une poire
d'angoisse pour fermer le soupirail à sottises de ce gueux-là. Brigand,
ne vois-tu pas qu'il cause d'_écus_? Il n'y a donc rien de sacré pour
toi, athée?

Colline monta sur un meuble, et prit la pose d'Harpocrate, dieu du
silence.

--Continuez, Médicis, dit Marcel en montrant son tableau. Je veux vous
laisser l'honneur de fixer vous-même le prix de cette oeuvre qui n'en a
pas. Le juif posa sur la table 50 écus en bel argent neuf.

--Après? dit Marcel, c'est l'avant-garde.

--Monsieur Marcel, dit Médicis, vous savez bien que mon premier mot est
toujours mon dernier. Je n'ajouterai rien; réfléchissez: 50 écus, cela
fait 150 francs. C'est une somme, ça!

--Une faible somme, reprit l'artiste; rien que dans la robe de mon
Pharaon, il y a pour 50 écus de cobalt. Payez-moi au moins la façon,
égalisez les piles, arrondissez le chiffre, et je vous appellerai Léon
X, Léon X _bis_.

--Voici mon dernier mot, reprit Médicis: je n'ajoute pas un sou de plus;
mais j'offre à dîner à tout le monde, vins variés à discrétion, et au
dessert je paye en or.

--Personne ne dit mot? Hurla Colline en frappant trois coups de poing
sur la table. Adjugé.

--Allons, dit Marcel, convenu.

--Je ferai prendre le tableau demain, fit le juif. Partons, messieurs,
le couvert est mis.

Les quatre amis descendirent l'escalier en chantant le choeur des
_Huguenots: À table, à table_!

Médicis traita les bohèmes d'une façon tout à fait magnifique. Il leur
offrit une foule de choses qui jusques-là étaient restées pour eux
complétement inédites. Ce fut à compter de ce dîner que le homard cessa
d'être un mythe pour Schaunard, et il contracta dès lors pour cet
amphibie une passion qui devait aller jusqu'au délire.

Les quatre amis sortirent de ce splendide festin ivres comme un jour de
vendange. Cette ivresse faillit même avoir des suites déplorables pour
Marcel qui, en passant devant la boutique de son tailleur, à deux heures
du matin, voulait absolument éveiller son créancier pour lui donner en
à-compte les 150 francs qu'il venait de recevoir. Une lueur de raison
qui veillait encore dans l'esprit de Colline retint l'artiste au bord de
ce précipice.

Huit jours après ce festival, Marcel apprit dans quelle galerie son
tableau avait pris place. En passant dans le faubourg Saint-Honoré, il
s'arrêta au milieu d'un groupe qui paraissait regarder curieusement la
pose d'une enseigne au-dessus d'une boutique. Cette enseigne n'était
autre chose que le tableau de Marcel, vendu par Médicis à un marchand de
comestibles. Seulement, le _Passage de la mer Rouge_ avait encore subi
une modification et portait un nouveau titre. On y avait ajouté un
bateau à vapeur, et il s'appelait: _Au port de Marseille_. Une ovation
flatteuse s'était élevée parmi les curieux quand on avait découvert le
tableau. Aussi Marcel se retourna-t-il ravi de ce triomphe, et murmura:
_La voix du peuple, c'est la voix de Dieu_.



XVII

_LA TOILETTE DES GRÂCES_


Mademoiselle Mimi, qui avait coutume de dormir la grasse matinée, se
réveilla un matin sur le coup de dix heures, et parut très-étonnée de ne
point voir Rodolphe auprès d'elle ni même dans la chambre. La veille au
soir, avant de s'endormir, elle l'avait pourtant vu à son bureau, se
disposant à passer la nuit sur un travail extra-littéraire qui venait de
lui être commandé, et à l'achèvement duquel la jeune Mimi était
particulièrement intéressée. En effet, sur le produit de son labeur, le
poëte avait fait espérer à son amie qu'il lui achèterait une certaine
robe printanière dont elle avait un jour aperçu le coupon aux _deux
magots_, un magasin de nouveautés fameux, à l'étalage duquel la
coquetterie de Mimi allait faire de fréquentes dévotions. Aussi, depuis
que le travail en question était commencé, Mimi se préoccupait-elle avec
une grande inquiétude de ses progrès. Souvent elle s'approchait de
Rodolphe, pendant qu'il écrivait, et, penchant la tête par-dessus son
épaule, elle lui disait gravement:

--Eh bien, ma robe avance-t-elle?

--Il y a déjà une manche, sois calme, répondait Rodolphe.

Une nuit, ayant entendu Rodolphe qui faisait claquer ses doigts, ce qui
indiquait ordinairement qu'il était content de son labeur, Mimi se
dressa brusquement sur son lit, et cria en passant sa tête brune à
travers les rideaux:

--Est-ce que ma robe est finie?

--Tiens, répondit Rodolphe en allant lui montrer quatre grandes pages
couvertes de lignes serrées, je viens d'achever le corsage.

--Quel bonheur! fit Mimi, il ne reste plus que la jupe. Combien faut-il
de pages comme ça pour faire une jupe.

--C'est selon; mais comme tu n'es pas grande, avec une dizaine de pages
de cinquante lignes de trente-trois lettres nous pourrions avoir une
jupe convenable.

--Je ne suis pas grande, c'est vrai, dit Mimi sérieusement; mais il ne
faudrait cependant pas avoir l'air de pleurer après l'étoffe: on porte
les robes très-amples, et je voudrais de beaux plis pour que ça fasse
_frou-frou_.

--C'est bien, répondit gravement Rodolphe, je mettrai dix lettres de
plus à la ligne, et nous obtiendrons le _frou-frou_.

Et Mimi se rendormait heureuse.

Comme elle avait commis l'imprudence de parler à ses amies,
Mesdemoiselles Musette et Phémie, de la belle robe que Rodolphe était en
train de lui faire, les deux jeunes personnes n'avaient pas manqué
d'entretenir messieurs Marcel et Schaunard de la générosité de leur ami
envers sa maîtresse; et ces confidences avaient été suivies de
provocations non équivoques à imiter l'exemple donné par le poëte.

--C'est-à-dire, ajoutait Mademoiselle Musette en tirant Marcel par les
moustaches, c'est-à-dire que si cela continue encore huit jours comme
ça, je serai forcée de t'emprunter un pantalon pour sortir.

--Il m'est dû onze francs dans une bonne maison, répondit Marcel; si je
récupère cette valeur, je la consacrerai à t'acheter une feuille de
vigne à la mode.

--Et moi? demandait Phémie à Schaunard. Mon peigne _noir_ (elle ne
pouvait pas dire peignoir) tombe en ruine.

Schaunard tirait alors trois sous de sa poche, et les donnait à sa
maîtresse en lui disant:

--Voici de quoi acheter une aiguille et du fil. Raccommode ton peignoir
bleu, cela t'instruira en t'amusant, _utile dulci_.

Néanmoins, dans un conciliabule tenu très-secret, Marcel et Schaunard
convinrent avec Rodolphe que chacun de son côté s'efforcerait de
satisfaire la juste coquetterie de leurs maîtresses.

--Ces pauvres filles, avait dit Rodolphe, un rien les pare, mais encore
faut-il qu'elles aient ce rien. Depuis quelque temps les beaux-arts et
la littérature vont très-bien, nous gagnons presque autant que des
commissionnaires.

--Il est vrai que je ne puis pas me plaindre, interrompit Marcel: les
beaux-arts se portent comme un charme, on se croirait sous le règne de
Léon X.

--Au fait, fit Rodolphe, Musette m'a dit que tu partais le matin et que
tu ne rentrais que le soir depuis huit jours. Est-ce que tu as vraiment
de la besogne?

--Mon cher, une affaire superbe, que m'a procurée Médicis. Je fais des
portraits à la caserne de _l'Ave Maria_, dix-huit grenadiers qui m'ont
demandé leur image à six francs l'une dans l'autre, la ressemblance
garantie un an, comme les montres. J'espère avoir le régiment tout
entier. C'était bien aussi mon idée de requinquer Musette quand Médicis
m'aura payé, car c'est avec lui que j'ai traité et pas avec mes modèles.

--Quant à moi, fit Schaunard négligemment, sans qu'il y paraisse, j'ai
deux cents francs qui dorment.

--Sacrebleu! Réveillons-les, dit Rodolphe.

--Dans deux ou trois jours je compte émarger, reprit Schaunard. En
sortant de la caisse, je ne vous cacherai pas que je me propose de
donner un libre cours à quelques-unes de mes passions. Il y a surtout,
chez le fripier d'à côté, un habit de nankin et un cor de chasse qui
m'agacent l'oeil depuis longtemps; je m'en ferai certainement hommage.

--Mais, demandèrent à la fois Rodolphe et Marcel, d'où espères-tu tirer
ce nombreux capital?

--Écoutez, messieurs, dit Schaunard en prenant un air grave et en
s'asseyant entre ses deux amis, il ne faut pas nous dissimuler aux uns
et aux autres qu'avant d'être membres de l'institut et contribuables,
nous avons encore pas mal de pain de seigle à manger, et la miche
quotidienne est dure à pétrir. D'un autre côté, nous ne sommes pas
seuls; comme le ciel nous a créés sensibles, chacun de nous s'est choisi
une chacune, à qui il a offert de partager son sort.

--Précédé d'un hareng, interrompit Marcel.

--Or, continua Schaunard, tout en vivant avec la plus stricte économie,
quand on ne possède rien, il est difficile de mettre de côté, surtout si
l'on a toujours un appétit plus grand que son assiette.

--Où veux-tu en venir?... demanda Rodolphe.

--À ceci, reprit Schaunard, que, dans la situation actuelle, nous
aurions tort les uns et les autres de faire les dédaigneux, lorsqu'il se
présente, même en dehors de notre art, une occasion de mettre un chiffre
devant le zéro qui constitue notre apport social!

--Eh bien! dit Marcel, auquel de nous peux-tu reprocher de faire le
dédaigneux? Tout grand peintre que je serai un jour, n'ai-je pas
consenti à consacrer mes pinceaux à la reproduction picturale de
guerriers français qui me payent avec leur sou de poche? Il me semble
que je ne crains pas de descendre de l'échelle de ma grandeur future.

--Et moi, reprit Rodolphe, ne sais-tu pas que depuis quinze jours je
compose un poëme didactique médico-chirurgical-osanore pour un dentiste
célèbre qui subventionne mon inspiration à raison de quinze sous la
douzaine d'alexandrins, un peu plus cher que les huîtres?... Cependant,
je n'en rougis pas; plutôt que de voir ma muse rester les bras croisés,
je lui ferais volontiers mettre le _Conducteur parisien_ en romances.
Quand on a une lyre... que diable! C'est pour s'en servir... Et puis
Mimi est altérée de bottines.

--Alors, reprit Schaunard, vous ne m'en voudrez pas quand vous saurez de
quelle source est sorti le pactole dont j'attends le débordement.

Voici quelle était l'histoire des deux cents francs de Schaunard.

Il y avait environ une quinzaine de jours, il était entré chez un
éditeur de musique qui lui avait promis de lui trouver, parmi ses
clients, soit des leçons de piano, soit des accords.

--Parbleu! dit l'éditeur en le voyant entrer, vous arrivez à propos, on
est venu justement aujourd'hui me demander un pianiste. C'est un
anglais; je crois qu'on vous payera bien... êtes-vous réellement fort?

Schaunard pensa qu'une contenance modeste pourrait lui nuire dans
l'esprit de son éditeur. Un musicien, et surtout un pianiste, modeste,
c'est en effet chose rare. Aussi Schaunard répondit-il avec beaucoup
d'aplomb:

--Je suis de première force; si j'avais seulement un poumon attaqué, de
grands cheveux et un habit noir, je serais actuellement célèbre comme le
soleil, et, au lieu de me demander huit cents francs pour faire graver
ma partition de _la Mort de la jeune fille_, vous viendriez m'en offrir
trois mille, à genoux, et dans un plat d'argent.

--Il est de fait, poursuivit l'artiste, que mes dix doigts ayant dix ans
de travaux forcés sur les cinq octaves, je manipule assez agréablement
l'ivoire et les dièses.

Le personnage auquel on adressait Schaunard était un anglais nommé M.
Birn'n. Le musicien fut d'abord reçu par un laquais bleu, qui le
présenta à un laquais vert, qui le repassa à un laquais noir, lequel
l'avait introduit dans un salon où il s'était trouvé en face d'un
insulaire accroupi dans une attitude spleenatique qui le faisait
ressembler à _Hamlet_, méditant sur le peu que nous sommes. Schaunard se
disposait à expliquer le motif de sa présence, lorsque des cris perçants
se firent entendre et lui coupèrent la parole. Ce bruit affreux qui
déchiraient les oreilles était poussé par un perroquet exposé sur un
perchoir au balcon de l'étage inférieur.

--Ô le bête, le bête! le bête! murmura l'Anglais en faisant un bond dans
son fauteuil, il fera mourir moi.

Et au même instant le volatile se mit à débiter son répertoire, beaucoup
plus étendu que celui des jacquots ordinaires; et Schaunard resta
confondu lorsqu'il entendit l'animal, excité par une voix féminine,
commencer à déclamer les premiers vers du récit de _Théramène_ avec les
intonations du conservatoire.

Ce perroquet était le favori d'une actrice en vogue dans son boudoir.
C'était une de ces femmes qui, on ne sait ni pourquoi ni comment, sont
cotées des prix fous sur le turf de la galanterie, et dont le nom est
inscrit sur les menus des soupers de gentilshommes, où elles servent de
dessert vivant. De nos jours, cela pose un chrétien d'être vu avec une
de ces païennes, qui souvent n'ont d'antique que leur acte de naissance.
Quand elles sont jolies, le mal n'est pas grand, après tout: le plus
qu'on risque, c'est d'être mis sur la paille pour les avoir mises dans
le palissandre. Mais quand leur beauté s'achète à l'once chez les
parfumeurs et ne résiste pas à trois gouttes d'eau versées sur un
chiffon, quand leur esprit tient dans un couplet de vaudeville, et leur
talent dans le creux de la main d'un claqueur, on a peine à s'expliquer
comment des gens distingués, ayant quelquefois un nom, de la raison et
un habit à la mode, se laissent emporter, par amour du lieu commun, à
élever jusqu'au terre-à-terre du caprice le plus banal, des créatures
dont leur frontin ne voudrait pas faire sa lisette.

L'actrice en question était du nombre de ces beautés du jour. Elle
s'appelait Dolorès et se disait Espagnole, bien qu'elle fut née dans
cette Andalousie parisienne qui s'appelle la rue Coquenard. Quoiqu'il
n'y ait pas dix minutes de la rue Coquenard à la rue de Provence, elle
avait mis sept ou huit ans pour faire le chemin. Sa prospérité avait
commencé au fur et à mesure de sa décadence personnelle. Ainsi, le jour
où elle fit poser sa première fausse dent, elle eut un cheval, et deux
chevaux le jour où elle fit poser la seconde. Actuellement elle menait
grand train, logeait dans un Louvre, tenait le milieu de la chaussée les
jours de Longchamp, et donnait des bals où tout Paris assistait. Le tout
Paris de ces dames? C'est-à-dire cette collection d'oisifs courtisans de
tous les ridicules et de tous les scandales; le tout Paris joueur de
lansquenet et de paradoxes, les fainéants de la tête et du bras, tueurs
de leur temps et de celui des autres; les écrivains qui se font hommes
de lettres pour utiliser les plumes que la nature leur a mises sur le
dos; les bravi de la débauche, les gentilshommes biseautés, les
chevaliers d'ordre mystérieux, toute la Bohème hantée, venue on ne sait
d'où et y retournant; toutes les créatures notées et annotées; toutes
les filles d'Ève qui vendaient jadis le fruit maternel sur un éventaire,
et qui le débitent maintenant dans des boudoirs; toute la race
corrompue, du lange au linceul, qu'on retrouve aux premières
représentations avec Golconde sur le front et le Tibet sur les épaules,
et pour qui cependant fleurissent les premières violettes du printemps
et les premières amours des adolescents. Tout ce monde-là, que les
_chroniques_ appellent tout Paris, était reçu chez Mademoiselle Dolorès,
la maîtresse du perroquet en question.

Cet oiseau, que ses talents oratoires avaient rendu célèbre dans tout le
quartier, était devenu peu à peu la terreur des plus proches voisins.
Exposé sur le balcon, il faisait de son perchoir une tribune où il
tenait, du matin jusqu'au soir, des discours interminables. Quelques
journalistes liés avec sa maîtresse lui ayant appris certaines
spécialités parlementaires, le volatile était devenu d'une force
surprenante sur _la question des sucres_. Il savait par coeur le
répertoire de l'actrice et le déclamait de façon à pouvoir la doubler
elle-même en cas d'indisposition. En outre, comme celle-ci était
polyglotte dans ses sentiments et recevait des visites de tous les coins
du monde, le perroquet parlait toutes les langues et se livrait
quelquefois dans chaque idiome à des blasphèmes qui eussent fait rougir
les mariniers à qui _Vert-Vert_ dut son éducation avancée. La société de
cet oiseau, qui pouvait être instructive et agréable pendant dix
minutes, devenait un supplice véritable quand elle se prolongeait. Les
voisins s'étaient plaints plusieurs fois; mais l'actrice les avait
insolemment renvoyés des fins de leur plainte. Deux ou trois locataires,
honnêtes pères de famille, indignés des moeurs relâchées auxquelles les
indiscrétions du perroquet les initiaient, avaient même donné congé au
propriétaire, que l'actrice avait su prendre par son faible.

L'anglais chez lequel nous avons vu entrer Schaunard avait pris patience
pendant trois mois.

Un jour, il déguisa sa fureur qui venait d'éclater sous un grand costume
d'apparat; et tel qu'il se fût présenté chez la reine Victoria un jour
de baisemain, à Windsor, il se fit annoncer chez Mademoiselle Dolorès.

En le voyant entrer, celle-ci pensa d'abord que c'était _Hoffmann_ dans
son costume de _lord Spleen_; et, voulant faire bon accueil à un
camarade, elle lui offrit à déjeuner. L'anglais lui répondit gravement
dans un français en vingt-cinq leçons que lui avait appris un réfugié
espagnol.

--Je acceptai votre invitation, à la condition que nous mangerons cet
oiseau... désagréable, et il désignait la cage du perroquet, qui, ayant
déjà flairé un insulaire, l'avait salué en fredonnant le _God save the
king._

Dolorès pensa que l'Anglais, son voisin, était venu pour se moquer
d'elle, et se disposait à se fâcher, quand celui-ci ajouta:

--Comme je étais fort riche, je mettrais le prix à la bête.

Dolorès répondit qu'elle tenait à son oiseau, et qu'elle ne voulait pas
le voir passer entre les mains d'un autre.

--Oh! Ce n'était pas dans mes mains que je voulais le mettre, répondit
l'Anglais; c'est dessous mes pieds, et il montrait le talon de ses
bottes.

Dolorès frémit d'indignation, et allait s'emporter peut-être,
lorsqu'elle aperçut, au doigt de l'Anglais, une bague dont le diamant
représentait peut-être 2,500 francs de rentes. Cette découverte fut
comme une douche tombée sur sa colère. Elle réfléchit qu'il était
peut-être imprudent de se fâcher avec un homme qui avait cinquante mille
francs à son petit doigt.

--Eh bien, monsieur, lui dit-elle, puisque ce pauvre coco vous ennuie,
je le mettrai sur le derrière; de cette façon, vous ne pourrez plus
l'entendre.

L'anglais se borna à faire un geste de satisfaction.

--Cependant, ajouta-t-il en montrant ses bottes, je aurais beaucoup
préféré...

--Soyez sans crainte, fit Dolorès; à l'endroit où je le mettrai, il lui
sera impossible de troubler milord.

--Oh! Je étais pas milord... je étais seulement esquire.

Mais au moment même où M. Birn'n se disposait à se retirer après l'avoir
saluée avec une inclinaison très-modeste, Dolorès, qui ne négligeait en
aucune occasion ses intérêts, prit un petit paquet déposé sur un
guéridon, et dit à l'Anglais:

--Monsieur, on donne ce soir, au théâtre de... une représentation à mon
bénéfice, et je dois jouer dans trois pièces. Voudriez-vous me permettre
de vous offrir quelques coupons de loges? Le prix des places n'a été que
peu augmenté.

Et elle mit une dizaine de loges entre les mains de l'insulaire.

--Après m'être montrée aussi prompte à lui être agréable, pensait-elle
intérieurement, s'il est un homme bien élevé, il est impossible qu'il me
refuse; et, s'il me voit jouer, avec mon costume rose, qui sait? Entre
voisins! Le diamant qu'il porte au doigt est l'avant-garde d'un million.
Ma foi, il est bien laid, il est bien triste, mais ça me fournira une
occasion d'aller à Londres sans avoir le mal de mer.

L'anglais, après avoir pris les billets, se fit expliquer une seconde
fois l'usage auquel ils étaient destinés, puis il demanda le prix...

--Les loges sont à soixante francs, et il y en a dix... Mais cela n'est
pas pressé, ajouta Dolorès en voyant l'Anglais qui se disposait à
prendre son portefeuille; j'espère qu'en qualité de voisin vous voudrez
bien de temps en temps me faire l'honneur d'une petite visite.

M. Birn'n répondit:

--Je n'aimai point à faire les affaires à terme; et, ayant tiré un
billet de mille francs, il le mit sur la table, et glissa les coupons de
loges dans sa poche.

--Je vais vous rendre, fit Dolorès en ouvrant un petit meuble où elle
serrait son argent.

--Oh! Non, dit l'Anglais, ce était pour boire; et il sortit en laissant
Dolorès foudroyée par ce mot.

--Pour boire! s'écria-t-elle en se trouvant seule. Quel butor! Je vais
lui renvoyer son argent.

Mais cette grossièreté de son voisin avait seulement irrité l'épiderme
de son amour-propre; la réflexion le calma; elle pensa que vingt louis
de _boni_ faisaient après tout un joli _banco_, et qu'elle avait jadis
supporté des impertinences à meilleur marché.

--Ah bah! Se dit-elle, faut pas être si fière. Personne ne m'a vue, et
c'est aujourd'hui le mois de ma blanchisseuse. Après ça, cet anglais
manie si mal la langue, qu'il a cru peut-être me faire un compliment.

Et Dolorès empocha gaiement ses vingt louis.

Mais le soir, après le spectacle, elle rentra chez elle furieuse. M.
Birn'n n'avait point fait usage des billets, et les dix loges étaient
restées vides.

Aussi, en entrant en scène à minuit et demi, l'infortunée bénéficiaire
lisait-elle, sur le visage de ses _amies_ de coulisse, la joie que
celles-ci éprouvaient en voyant la salle si pauvrement garnie.

Elle entendit même une actrice de ses amies dire à une autre, en
montrant les belles loges du théâtre inoccupées:

--Cette pauvre Dolorès n'a _fait_ qu'une avant-scène.

--Les loges sont à peine garnies.

--L'orchestre est vide.

--Parbleu! Quand on voit son nom sur l'affiche, cela produit, dans la
salle, l'effet d'une machine pneumatique.

--Aussi, quelle idée d'augmenter le prix des places!

--Un beau bénéfice. Je parierais que la recette tient dans une tirelire
ou dans le fond d'un bas.

--Ah! Voilà son fameux costume à coques de velours rouge...

--Elle a l'air d'un buisson d'écrevisses.

--Combien as-tu fait à ton dernier bénéfice? demanda l'une des actrices
à sa compagne.

--Comble, ma chère, et c'était jour de _première_; les tabourets
valaient un louis. Mais je n'ai touché que six francs: ma marchande de
modes a pris le reste. Si je n'avais pas si peur des engelures, j'irais
à Saint-Pétersbourg.

--Comment! tu n'as pas encore trente ans, et tu songes déjà à _faire_ ta
Russie?

--Que veux-tu! fit l'autre; et elle ajouta: et toi, est-ce bientôt ton
_bénéf_?

--Dans quinze jours. J'ai déjà mille écus de coupons de pris, sans
compter mes saint-cyriens.

--Tiens! Tout l'orchestre s'en va.

--C'est Dolorès qui chante.

En effet, Dolorès, pourprée comme son costume, cadençait son couplet au
verjus. Comme elle l'achevait à grand'peine, deux bouquets tombaient à
ses pieds, lancés par la main des deux actrices ses bonnes amies, qui
s'avancèrent sur le bord de leur baignoire, en criant:

--Bravo, Dolorès!

On s'imagina facilement la fureur de celle-ci. Aussi, en rentrant chez
elle, bien qu'on fût au milieu de la nuit, elle ouvrit la fenêtre et
réveilla _Coco_, qui réveilla l'honnête M. Birn'n, endormi sous la foi
de la parole donnée.

--À compter de ce jour, la guerre avait été déclarée entre l'actrice et
l'Anglais: guerre à outrance, sans repos ni trêve, dans laquelle les
adversaires engagés ne reculeraient devant aucuns frais. Le perroquet,
éduqué en conséquence, avait approfondi l'étude de la langue d'Albion,
et proférait toute la journée des injures contre son voisin, dans son
fausset le plus aigu. C'était, en vérité, quelque chose d'intolérable.
Dolorès en souffrait elle-même, mais elle espérait que, d'un jour à
l'autre, M. Birn'n donnerait congé: c'était là où elle plaçait son
amour-propre. L'insulaire, de son côté, avait inventé toutes sortes de
magies pour se venger. Il avait d'abord fondé une école de tambours dans
son salon; mais le commissaire de police était intervenu. M. Birn'n, de
plus en plus ingénieux, avait alors établi un tir au pistolet; ses
domestiques criblaient cinquante cartons par jour. Le commissaire
intervint encore, et lui fit exhiber un article du code municipal qui
interdit l'usage des armes à feu dans les maisons. M. Birn'n cessa le
feu. Mais huit jours après, Mademoiselle Dolorès s'aperçut qu'il
pleuvait dans ses appartements. Le propriétaire vint rendre visite à M.
Birn'n, qu'il trouva en train de prendre les bains de mer dans son
salon. En effet, cette pièce, fort grande, avait été revêtue sur tous
les murs de feuilles de métal; toutes les portes avaient été condamnées;
et, dans ce bassin improvisé, on avait mêlé dans une centaine de voies
d'eau une cinquantaine de quintaux de sel. C'était une véritable
réduction de l'océan. Rien n'y manquait, pas même les poissons. On y
descendait par une ouverture pratiquée dans le panneau supérieur de la
porte du milieu, et M. Birn'n s'y baignait quotidiennement. Au bout de
quelque temps, on sentait la marée dans le quartier, et Mademoiselle
Dolorès avait un demi-pouce d'eau dans sa chambre à coucher.

Le propriétaire devint furieux, et menaça M. Birn'n de lui faire un
procès en dédommagement des dégâts causés dans son immeuble.

--Est-ce que je avais pas le droit, demanda l'Anglais, de me baigner
chez moi?

--Non, monsieur.

--Si je avais pas le droit, c'est bien, dit l'Anglais plein de respect
pour la loi du pays où il vivait. C'est dommage, je amusais beaucoup
moi.

Et le soir même il donna des ordres pour qu'on fît écouler son océan. Il
n'était que temps: il y avait déjà un banc d'huîtres sur le parquet.

Cependant M. Birn'n n'avait pas renoncé à la lutte, et cherchait un
moyen légal de continuer cette guerre singulière, qui faisait les
délices de tout Paris oisif; car l'aventure avait été répandue dans les
foyers de théâtre et autres lieux de publicité. Aussi Dolorès
tenait-elle à honneur de sortir triomphante de cette lutte, à propos de
laquelle des paris étaient engagés.

Ce fut alors que M. Birn'n avait imaginé le piano. Et ce n'était point
si mal imaginé: le plus désagréable des instruments était de force à
lutter contre le plus désagréable des volatiles. Aussi, dès que cette
bonne idée lui était venue, s'était-il dépêché de la mettre à exécution.
Il avait loué un piano, et il avait demandé un pianiste. Le pianiste, on
se le rappelle, était notre ami Schaunard. L'anglais lui raconta
familièrement ses doléances à cause du perroquet de la voisine, et tout
ce qu'il avait fait déjà pour tâcher d'amener l'actrice à composition.

--Mais, milord, dit Schaunard, il y a un moyen de vous débarrasser de
cette bête: c'est le persil. Tous les chimistes n'ont qu'un cri pour
déclarer que cette plante potagère est l'acide prussique de ces animaux;
faites hacher du persil sur vos tapis, et faites-les secouer par la
fenêtre sur la cage de _Coco_: il expirera absolument comme s'il avait
été invité à dîner par le pape Alexandre VI.

--J'y ai pensé, mais le bête est gardé, répondit l'Anglais; le piano est
plus sûr.

Schaunard regarda l'Anglais, et ne comprit pas tout d'abord.

--Voici ce que je avais combiné, reprit l'Anglais. La comédienne et son
bête dormaient jusqu'à midi. Suivez bien mon raisonnement...

--Allez, fit Schaunard, je lui marche sur les talons.

--Je avais entrepris de lui troubler le sommeil. La loi de ce pays me
autorise à faire de la musique depuis le matin jusqu'au soir.
Comprenez-vous ce que je attends de vous?...

--Mais, dit Schaunard, ce ne serait pas déjà si désagréable pour la
comédienne, si elle m'entend jouer du piano toute la journée, et gratis
encore. Je suis de première force, et, si j'avais seulement un poumon
attaqué...

--Oh! Oh! reprit l'Anglais. Aussi je ne dirai pas à vous de faire de
l'excellente musique. Il faudrait seulement taper là-dessus votre
instrument. Comme ça, ajouta l'Anglais en essayant une gamme; et
toujours, toujours le même chose, sans pitié, monsieur le musicien,
toujours la gamme. Je savais un peu le médecine, cela rend fou. Ils
deviendront fou là-dessous, c'est là-dessus que je compte. Allons,
monsieur, mettez-vous tout de suite; je payerai bien vous.

--Et voilà, dit Schaunard qui avait raconté tous les détails que l'on
vient de lire, voilà le métier que je fais depuis quinze jours. Une
gamme, rien que la même, depuis sept heures du matin jusqu'au soir. Ce
n'est point là précisément de l'art sérieux; mais que voulez-vous, mes
enfants, l'Anglais me paye mon tintamarre deux cents francs par mois;
faudrait être le bourreau de son corps pour refuser une pareille
aubaine. J'ai accepté, et dans deux ou trois jours je passe à la caisse
pour toucher mon premier mois.

Ce fut à la suite de ces mutuelles confidences que les trois amis
convinrent entre eux de profiter de la commune rentrée de fonds, pour
donner à leurs maîtresses l'équipement printanier que la coquetterie de
chacune convoitait depuis si longtemps. On était convenu, en outre, que
celui qui toucherait son argent le premier attendrait les autres, afin
que les acquisitions se fissent en même temps, et que mesdemoiselles
Mimi, Musette et Phémie pussent jouir ensemble du plaisir de faire _peau
neuve_, comme disait Schaunard.

Or, deux ou trois jours après ce conciliabule, Rodolphe tenait la corde,
son poëme osanore avait été payé, il pesait quatre-vingts francs. Le
surlendemain, Marcel avait émargé chez Médicis le prix de dix-huit
portraits de caporaux, à six francs.

Marcel et Rodolphe avaient toutes les peines du monde à dissimuler leur
fortune.

--Il me semble que je sue de l'or, disait le poëte.

--C'est comme moi, fit Marcel. Si Schaunard tarde longtemps, il me sera
impossible de continuer mon rôle de Crésus anonyme.

Mais le lendemain même les bohèmes virent arriver Schaunard,
splendidement vêtu d'une jaquette en nankin jaune d'or.

--Ah! mon Dieu, s'écria Phémie, éblouie en voyant son amant si
élégamment relié, où as-tu trouvé cet habit-là?

--Je l'ai trouvé dans mes papiers, répondit le musicien en faisant un
signe à ses deux amis pour qu'ils eussent à le suivre. J'ai touché leur
dit-il, quand ils furent seuls. Voici les piles, et il étala une poignée
d'or.

--Eh bien, s'écria Marcel, en route! Allons mettre les magasins au
pillage! Comme Musette va être heureuse!

--Comme Mimi sera contente! ajouta Rodolphe.

Allons, viens-tu, Schaunard?

--Permettez-moi de réfléchir, répondit le musicien. En couvrant ces
dames des mille caprices de la mode, nous allons peut-être faire une
folie. Songez-y. Quand elles ressembleront aux gravures de _l'Écharpe
d'Iris_, ne craignez-vous pas que ces splendeurs n'exercent une
déplorable influence sur leur caractère? Et convient-il à des jeunes
hommes comme nous d'agir avec les femmes comme si nous étions des
Mondors caducs et ridés? Ce n'est pas que j'hésite à sacrifier quatorze
ou dix-huit francs pour habiller Phémie; mais je tremble; quand elle
aura un chapeau neuf elle ne voudra plus me saluer peut-être! Une fleur
dans ses cheveux, elle est si bien! Qu'en penses-tu, philosophe?
interrompit Schaunard en s'adressant à Colline qui était entré depuis
quelques instants.

--L'ingratitude est fille du bienfait, dit le philosophe.

--D'un autre côté, continua Schaunard, quand vos maîtresses seront bien
mises, quelle figure ferez-vous à leur bras dans vos costumes délabrés?
Vous aurez l'air de leurs femmes de chambre. Ce n'est pas pour moi que
je dis cela, interrompit Schaunard en se carrant dans son habit de
nankin; car, Dieu merci, je puis me présenter partout maintenant.

Cependant, malgré l'esprit d'opposition de Schaunard, il fut convenu de
nouveau que l'on dépouillerait le lendemain tous les bazars du voisinage
au bénéfice de ces dames.

Et le lendemain matin, en effet, à l'heure même où nous avons vu, au
commencement de ce chapitre, Mademoiselle Mimi se réveiller très-étonnée
de l'absence de Rodolphe, le poëte et ses deux amis montaient les
escaliers de l'hôtel, accompagnés par un garçon des _Deux Magots_ et par
une modiste, qui portaient des échantillons. Schaunard, qui avait acheté
la fameuse trompe, marchait devant en jouant l'ouverture de _la
Caravane_.

Musette et Phémie, appelées par Mimi qui habitait l'entresol, sur la
nouvelle qu'on leur apportait des chapeaux et des robes, descendirent
les escaliers avec la rapidité d'une avalanche. En voyant toutes ces
pauvres richesses étalées devant elles, les trois femmes faillirent
devenir folles de joie. Mimi était prise d'une quinte d'hilarité et
sautait comme une chèvre, en faisant voltiger une petite écharpe de
barége. Musette s'était jetée au cou de Marcel, ayant dans chaque main
une petite bottine verte, qu'elle frappait l'une contre l'autre comme
des cymbales. Phémie regardait Schaunard en sanglotant, elle ne savait
que dire:

--Ah! Mon Alexandre, mon Alexandre!

--Il n'y a point de danger qu'elle refuse les présents d'Artaxercès,
murmurait le philosophe Colline.

Après le premier élan de joie passé, quand les choix furent faits et les
factures acquittées, Rodolphe annonça aux trois femmes qu'elles eussent
à s'arranger pour essayer leur toilette nouvelle le lendemain matin.

--On ira à la campagne, dit-il.

--La belle affaire! s'écria Musette, ce n'est point la première fois que
j'aurais acheté, taillé, cousu et porté une robe le même jour. Et
d'ailleurs nous avons la nuit. Nous serons prêtes, n'est-ce pas,
mesdames?

--Nous serons prêtes! s'écrièrent à la fois Mimi et Phémie.

Sur-le-champ elles se mirent à l'oeuvre, et pendant seize heures, elles
ne quittèrent ni les ciseaux ni l'aiguille.

Le lendemain matin était le premier jour du mois de mai. Les cloches de
pâques avaient sonné depuis quelques jours la résurrection du printemps,
et de tous les côtés il arrivait empressé et joyeux; il arrivait, comme
dit la ballade allemande, léger ainsi que le jeune fiancé qui va planter
le mai sous la fenêtre de sa bien-aimée. Il peignait le ciel en bleu,
les arbres en vert, et toutes choses en belles couleurs. Il réveillait
le soleil engourdi qui dormait couché dans son lit de brouillards, la
tête appuyée sur les nuages gros de neige qui lui servaient d'oreiller
et il lui criait: ha! hé! l'ami! c'est l'heure, et me voici! vite à la
besogne! Mettez sans plus de retard votre bel habit fait de beaux rayons
neufs, et montrez-vous tout de suite à votre balcon pour annoncer mon
arrivée.

Sur quoi, le soleil s'était en effet mis en campagne, et se promenait
fier et superbe comme un seigneur de la cour. Les hirondelles, revenues
de leur pèlerinage d'orient, emplissaient l'air de leur vol; l'aubépine
blanchissait les buissons; la violette embaumait l'herbe des bois, où
l'on voyait déjà tous les oiseaux sortir de leurs nids avec un cahier de
romances sous leurs ailes. C'était le printemps en effet, le vrai
printemps des poëtes et des amoureux, et non pas le printemps de
Matthieu Laensberg, un vilain printemps qui a le nez rouge, l'onglée aux
doigts, et qui fait encore frissonner le pauvre au coin de son âtre, où
les dernières cendres de sa dernière bûche sont depuis longtemps
éteintes. Les brises attiédies couraient dans l'air transparent, et
semaient dans la ville les premières odeurs des campagnes environnantes.
Les rayons du soleil, clairs et chaleureux, allaient frapper aux vitres
des fenêtres. Au malade ils disaient: ouvrez, nous sommes la santé! Et
dans la mansarde de la fillette penchée à son miroir, cet innocent et
premier amour des plus innocentes, ils disaient: ouvre, la belle, que
nous éclairions ta beauté! Nous sommes les messagers du beau temps; tu
peux maintenant mettre ta robe de toile, ton chapeau de paille et
chausser ton brodequin coquet: voici que les bosquets où l'on danse sont
panachés de belles fleurs nouvelles, et les violons vont se réveiller
pour le bal du dimanche. Bonjour, la belle!

Comme l'angelus sonnait à l'église prochaine, les trois coquettes
laborieuses, qui avaient eu à peine le temps de dormir quelques heures,
étaient déjà devant leur miroir, donnant leur dernier coup d'oeil à leur
toilette nouvelle.

Elles étaient charmantes toutes trois, pareillement vêtues, et ayant sur
le visage le même reflet de satisfaction que donne la réalisation d'un
désir longtemps caressé.

Musette était surtout resplendissante de beauté.

--Je n'ai jamais été si contente, disait-elle à Marcel; il me semble que
le bon Dieu a mis dans cette heure-ci tout le bonheur de ma vie, et j'ai
peur qu'il ne m'en reste plus! Ah! Bah! quand il n'y en aura plus, il y
en aura encore. Nous avons la recette pour en faire, ajouta-t-elle
gaiement en embrassant Marcel.

Quant à Phémie, une chose la chagrinait.

--J'aime bien la verdure et les petits oiseaux, disait-elle, mais à la
campagne on ne rencontre personne, et on ne pourra pas voir mon joli
chapeau et ma belle robe. Si nous allions à la campagne sur le
boulevard?

--À huit heures du matin, toute la rue était mise en émoi par les
fanfares de la trompe de Schaunard qui donnait le signal du départ. Tous
les voisins se mirent aux fenêtres pour regarder passer les bohèmes.
Colline, qui était de la fête, fermait la marche, portant les ombrelles
des dames. Une heure après, toute la bande joyeuse était dispersée dans
les champs de Fontenay-Aux-Roses.

Lorsqu'ils rentrèrent à la maison le soir, bien tard, Colline, qui,
pendant la journée, avait rempli les fonctions de trésorier, déclara
qu'on avait oublié de dépenser six francs, et déposa le reliquat sur une
table.

--Qu'est-ce que nous allons en faire? demanda Marcel.

--Si nous achetions de la rente? dit Schaunard.



XVIII

_LE MANCHON DE FRANCINE_


I

Parmi les vrais bohémiens de la vraie bohème, j'ai connu autrefois un
garçon nommé Jacques D...; il était sculpteur et promettait d'avoir un
jour un grand talent. Mais la misère ne lui a pas donné le temps
d'accomplir ses promesses. Il est mort d'épuisement au mois de mars
1844, à l'hôpital Saint-Louis, salle Saint-Victoire, lit 14.

J'ai connu Jacques à l'hôpital, où j'étais moi-même détenu par une
longue maladie. Jacques avait, comme je l'ai dit, l'étoffe d'un grand
talent, et pourtant il ne s'en faisait point accroire. Pendant les deux
mois que je l'ai fréquenté, et durant lesquels il se sentait bercé dans
les bras de la mort, je ne l'ai point entendu se plaindre une seule
fois, ni se livrer à ces lamentations qui ont rendu si ridicule
l'artiste incompris. Il est mort sans _pose_, en faisant l'horrible
grimace des agonisants. Cette mort me rappelle même une des scènes les
plus atroces que j'aie jamais vues dans ce caravansérail des douleurs
humaines. Son père, instruit de l'événement, était venu pour réclamer le
corps et avait longtemps marchandé pour donner les trente-six francs
réclamés par l'administration. Il avait marchandé aussi pour le service
de l'église, et avec tant d'instance, qu'on avait fini par lui rabattre
six francs. Au moment de mettre le cadavre dans la bière, l'infirmier
enleva la serpillière de l'hôpital et demanda à un des amis du défunt
qui se trouvait là de quoi payer le linceul. Le pauvre diable, qui
n'avait pas le sou, alla trouver le père de Jacques, qui entra dans une
colère atroce, et demanda si on n'avait pas fini de l'ennuyer.

La soeur novice qui assistait à ce monstrueux débat jeta un regard sur
le cadavre et laissa échapper cette tendre et naïve parole:

--Oh! Monsieur, on ne peut pas l'enterrer comme cela, ce pauvre garçon:
il fait si froid; donnez-lui au moins une chemise, qu'il n'arrive pas
tout nu devant le bon Dieu.

Le père donna cinq francs à l'ami pour avoir une chemise, mais il lui
recommanda d'aller chez un fripier de la rue Grange-aux-Belles qui
vendait du linge d'occasion.

--Cela coûtera moins cher, ajouta-t-il.

Cette cruauté du père de Jacques me fut expliquée plus tard; il était
furieux que son fils eût embrassé la carrière des arts, et sa colère ne
s'était pas apaisée, même devant un cercueil.

Mais je suis bien loin de Mademoiselle Francine et de son manchon. J'y
reviens: Mademoiselle Francine avait été la première et unique maîtresse
de Jacques, qui n'était pourtant pas mort vieux, car il avait à peine
vingt-trois ans à l'époque où son père voulait le laisser mettre tout nu
dans la terre. Cet amour m'a été conté par Jacques lui-même, alors qu'il
était le numéro 14 et moi le numéro 16 de la salle Sainte-Victoire, un
vilain endroit pour mourir.

Ah! tenez, lecteur, avant de commencer ce récit, qui serait une belle
chose si je pouvais le raconter tel qu'il m'a été fait par mon ami
Jacques, laissez-moi fumer une pipe dans la vieille pipe de terre qu'il
m'a donnée le jour où le médecin lui en avait défendu l'usage. Pourtant,
la nuit, quand l'infirmier dormait, mon ami Jacques m'empruntait sa pipe
et me demandait un peu de tabac: on s'ennuie tant la nuit dans ces
grandes salles, quand on ne peut pas dormir et qu'on souffre!

--Rien qu'une ou deux bouffées, me disait-il, et je le laissais faire,
et la soeur Sainte-Geneviève n'avait point l'air de sentir la fumée
lorsqu'elle passait faire sa ronde. Ah! Bonne soeur! Que vous étiez
bonne, et comme vous étiez belle aussi quand vous veniez nous jeter
l'eau bénite! On vous voyait arriver de loin, marchant doucement sous
les voûtes sombres, drapée dans vos voiles blancs, qui faisaient de si
beaux plis, et que mon ami Jacques admirait tant. Ah! Bonne soeur! Vous
étiez la Béatrice de cet enfer. Si douces étaient vos consolations,
qu'on se plaignait toujours pour se faire consoler par vous. Si mon ami
Jacques n'était pas mort, un jour qu'il tombait de la neige, il vous
aurait sculpté une petite bonne vierge pour mettre dans votre cellule,
bonne soeur Sainte-Geneviève!

UN LECTEUR.--Eh bien, et le manchon? Je ne vois pas le manchon, moi.

AUTRE LECTEUR.--Et Mademoiselle Francine? Où est-elle donc?

PREMIER LECTEUR.--Ce n'est point très-gai, cette histoire!

DEUXIÈME LECTEUR.--Nous allons voir la fin.

--Je vous demande bien pardon, messieurs, c'est la pipe de mon ami
Jacques qui m'a entraîné dans ces digressions. Mais d'ailleurs, je n'ai
point juré de vous faire rire absolument. Ce n'est point gai tous les
jours la Bohème.

Jacques et Francine s'étaient rencontrés dans une maison de la rue de
la Tour-d'Auvergne, où ils étaient emménagés en même temps au terme
d'avril.

L'artiste et la jeune fille restèrent huit jours avant d'entamer ces
relations de voisinage qui sont presque toujours forcées lorsqu'on
habite sur le même carré; cependant, sans avoir échangé une seule
parole, ils se connaissaient déjà l'un l'autre. Francine savait que son
voisin était un pauvre diable d'artiste, et Jacques avait appris que sa
voisine était une petite couturière sortie de sa famille pour échapper
aux mauvais traitements d'une belle-mère. Elle faisait des miracles
d'économie pour mettre, comme on dit, les deux bouts ensemble; et comme
elle n'avait jamais connu le plaisir, elle ne l'enviait point. Voici
comment ils en vinrent tous deux à passer par la commune loi de la
cloison mitoyenne. Un soir du mois d'avril, Jacques rentra chez lui
harassé de fatigue, à jeûne depuis le matin et profondément triste,
d'une de ces tristesses vagues qui n'ont point de cause précise, et qui
vous prennent partout, à toute heure, espèce d'apoplexie du coeur à
laquelle sont particulièrement sujets les malheureux qui vivent
solitaires. Jacques, qui se sentait étouffer dans son étroite cellule,
ouvrit la fenêtre pour respirer un peu. La soirée était belle, et le
soleil couchant déployait ses mélancoliques féeries sur les collines de
Montmartre. Jacques resta pensif à sa croisée, écoutant le choeur ailé
des harmonies printanières qui chantaient dans le calme du soir, et cela
augmenta sa tristesse. En voyant passer devant lui un corbeau qui jeta
un croassement, il songea au temps où les corbeaux apportaient du pain à
élie, le pieux solitaire, et il fit cette réflexion que les corbeaux
n'étaient plus si charitables. Puis, n'y pouvant plus tenir, il ferma sa
fenêtre, tira le rideau; et comme il n'avait pas de quoi acheter de
l'huile pour sa lampe, il alluma une chandelle de résine qu'il avait
rapportée d'un voyage à la Grande-Chartreuse. Toujours de plus en plus
triste, il bourra sa pipe.

--Heureusement que j'ai encore assez de tabac pour cacher le pistolet,
murmura-t-il, et il se mit à fumer.

Il fallait qu'il fût bien triste ce soir-là, mon ami Jacques, pour qu'il
songeât à cacher le pistolet. C'était sa ressource suprême dans les
grandes crises, et elle lui réussissait assez ordinairement. Voici en
quoi consistait ce moyen: Jacques fumait du tabac sur lequel il
répandait quelques gouttes de laudanum, et il fumait jusqu'à ce que le
nuage de fumée qui sortait de sa pipe fût devenu assez épais pour lui
dérober tous les objets qui étaient dans sa petite chambre, et surtout
un pistolet accroché au mur. C'était l'affaire d'une dizaine de pipes.
Quand le pistolet était entièrement devenu invisible, il arrivait
presque toujours que la fumée et le laudanum combinés endormaient
Jacques, et il arrivait aussi souvent que sa tristesse l'abandonnait au
seuil de ses rêves.

Mais, ce soir-là, il avait usé tout son tabac, le pistolet était
parfaitement caché, et Jacques était toujours amèrement triste. Ce
soir-là, au contraire, Mademoiselle Francine était extrêmement gaie en
rentrant chez elle, et sa gaieté était sans cause, comme la tristesse de
Jacques: c'était une de ces joies qui tombent du ciel et que le bon Dieu
jette dans les bons coeurs. Donc, Mademoiselle Francine était en belle
humeur, et chantonnait en montant l'escalier. Mais, comme elle allait
ouvrir sa porte, un coup de vent entra par la fenêtre ouverte du carré
éteignit brusquement sa chandelle.

--Mon Dieu, que c'est ennuyeux! Exclama la jeune fille, voilà qu'il faut
encore descendre et monter six étages.

Mais ayant aperçu de la lumière à travers la porte de Jacques, un
instinct de paresse, enté sur un sentiment de curiosité, lui conseilla
d'aller demander de la lumière à l'artiste. C'est un service qu'on se
rend journellement entre voisins, pensait-elle, et cela n'a rien de
compromettant. Elle frappa donc deux petits coups à la porte de Jacques,
qui ouvrit, un peu surpris de cette visite tardive. Mais à peine
eut-elle fait un pas dans la chambre, la fumée qui l'emplissait la
suffoqua tout d'abord, et, avant d'avoir pu prononcer une parole, elle
glissa évanouie sur une chaise et laissa tomber à terre son flambeau et
sa clef. Il était minuit, tout le monde dormait dans la maison. Jacques
ne jugea point à propos d'appeler du secours, il craignait d'abord de
compromettre sa voisine. Il se borna donc à ouvrir la fenêtre pour
laisser pénétrer un peu d'air; et, après avoir jeté quelques gouttes
d'eau au visage de la jeune fille, il la vit ouvrir les yeux et revenir
à elle peu à peu. Lorsqu'au bout de cinq minutes elle eut entièrement
repris connaissance, Francine expliqua le motif qui l'avait amenée chez
l'artiste, et elle s'excusa beaucoup de ce qui était arrivé.

--Maintenant que je suis remise, ajouta-t-elle, je puis rentrer chez
moi.

Et il avait déjà ouvert la porte du cabinet, lorsqu'elle s'aperçut que
non-seulement elle oubliait d'allumer sa chandelle, mais encore qu'elle
n'avait pas la clef de sa chambre.

--Étourdie que je suis, dit-elle, en approchant son flambeaux du cierge
de résine, je suis entrée ici pour avoir de la lumière, et j'allais m'en
aller sans.

Mais, au même instant, le courant d'air établi dans la chambre par la
porte et la fenêtre, qui étaient restées entr'ouvertes, éteignit
subitement le cierge, et les deux jeunes gens restèrent dans
l'obscurité.

--On croirait que c'est un fait exprès, dit Francine. Pardonnez-moi,
monsieur, tout l'embarras que je vous cause, et soyez assez bon pour
faire de la lumière, pour que je puisse retrouver ma clef.

--Certainement, mademoiselle, répondit Jacques en cherchant des
allumettes à tâtons.

Il les eut bien vite trouvées. Mais une idée singulière lui traversa
l'esprit; il mit les allumettes dans sa poche, en s'écriant:

--Mon Dieu! Mademoiselle, voici bien un autre embarras. Je n'ai pas une
seule allumette ici, j'ai employé la dernière quand je suis rentré.

J'espère que voilà une ruse crânement bien machinée pensa-t-il en
lui-même.

--Mon Dieu! Mon Dieu! disait Francine, je puis bien encore rentrer chez
moi sans chandelle: la chambre n'est pas si grande pour qu'on puisse s'y
perdre. Mais il me faut ma clef; je vous en prie, monsieur, aidez-moi à
chercher, elle doit être à terre.

--Cherchons, mademoiselle, dit Jacques.

Et les voilà tous deux dans l'obscurité en quête de l'objet perdu; mais,
comme s'ils eussent été guidés par le même instinct, il arriva que
pendant ces recherches leurs mains, qui tâtonnaient dans le même
endroit, se rencontraient dix fois par minute. Et, comme ils étaient
aussi maladroits l'un que l'autre, ils ne trouvèrent point la clef.

--La lune, qui est masquée par les nuages, donne en plein dans ma
chambre, dit Jacques. Attendons un peu. Tout à l'heure elle pourra
éclairer nos recherches.

Et, en attendant le lever de la lune, ils se mirent à causer. Une
causerie au milieu des ténèbres, dans une chambre étroite, par une nuit
de printemps; une causerie qui, d'abord frivole et insignifiante, aborde
le chapitre des confidences, vous savez où cela mène... Les paroles
deviennent peu à peu confuses, pleines de réticences; la voix baisse,
les mots s'alternent de soupirs... Les mains qui se rencontrent achèvent
la pensée qui, du coeur, monte aux lèvres, et... Cherchez la conclusion
dans vos souvenirs, ô jeunes couples. Rappelez-vous, jeune homme,
rappelez-vous, jeune femme, vous qui marchez aujourd'hui la main dans la
main, et qui ne vous étiez jamais vus il y a deux jours.

Enfin, la lune se démasqua et sa lueur claire inonda la chambrette;
Mademoiselle Francine sortit de sa rêverie en jetant un petit cri.

--Qu'avez-vous? lui demanda Jacques, en lui entourant la taille de ses
bras.

--Rien, murmura Francine; j'avais cru entendre frapper. Et, sans que
Jacques s'en aperçût, elle poussa du pied, sous un meuble, la clef
qu'elle venait d'apercevoir.

Elle ne voulait pas la retrouver.

       *       *       *       *       *

PREMIER LECTEUR.--Je ne laisserai certainement pas cette histoire entre
les mains de ma fille.

DEUXIÈME LECTEUR.--Jusqu'à présent je n'ai point encore vu un seul poil
du manchon de Mademoiselle Francine; et, pour cette jeune fille, je ne
sais pas non plus comment elle est faite, si elle est brune ou blonde.

Patience, ô lecteurs, patience. Je vous ai promis un manchon, et je vous
le donnerai à la fin, comme mon ami Jacques fit à sa pauvre amie
Francine, qui était devenue sa maîtresse, ainsi que je l'ai expliqué
dans la ligne en blanc qui se trouve au-dessus. Elle était blonde,
Francine, blonde et gaie; ce qui n'est pas commun. Elle avait ignoré
l'amour jusqu'à vingt ans; mais un vague pressentiment de sa fin
prochaine lui conseilla de ne plus tarder, si elle voulait le
connaître.

Elle rencontra Jacques et elle l'aima. Leur liaison dura six mois. Ils
s'étaient pris au printemps, ils se quittèrent à l'automne. Francine
était poitrinaire, elle le savait, et son ami Jacques le savait aussi:
quinze jours après s'être mis avec la jeune fille, il l'avait appris
d'un de ses amis qui était médecin. Elle s'en ira aux feuilles jaunes,
avait dit celui-ci.

Francine avait entendu cette confidence, et s'aperçut du désespoir
qu'elle causait à son ami.

--Qu'importent les feuilles jaunes? Lui disait-elle, en mettant tout son
amour dans un sourire; qu'importe l'automne, nous sommes en été et les
feuilles sont vertes: profitons-en, mon ami... quand tu me verras prête
à m'en aller de la vie, tu me prendras dans tes bras en m'embrassant et
tu me défendras de m'en aller. Je suis obéissante, tu sais, et je
resterai.

Et cette charmante créature traversa ainsi pendant cinq mois les misères
de la vie de bohème, la chanson et le sourire aux lèvres. Pour Jacques,
il se laissait abuser. Son ami lui disait souvent: Francine va plus mal,
il lui faut des soins. Alors Jacques battait tout Paris pour trouver de
quoi faire faire l'ordonnance du médecin; mais Francine n'en voulait
point entendre parler, et elle jetait les drogues par les fenêtres. La
nuit, lorsqu'elle était prise par la toux, elle sortait de la chambre et
allait sur le carré pour que Jacques ne l'entendît point.

Un jour qu'ils étaient allés tous les deux à la campagne, Jacques
aperçut un arbre dont le feuillage était jaunissant. Il regarda
tristement Francine qui marchait lentement et un peu rêveuse.

Francine vit Jacques pâlir, et elle devina la cause de sa pâleur.

--Tu es bête, va, lui dit-elle en l'embrassant, nous ne sommes qu'en
juillet; jusqu'à octobre, il y a trois mois; en nous aimant nuit et
jour, comme nous faisons, nous doublerons le temps que nous avons à
passer ensemble. Et puis, d'ailleurs, si je me sens plus mal aux
feuilles jaunes, nous irons demeurer dans un bois de sapins: les
feuilles sont toujours vertes.

       *       *       *       *       *

Au mois d'octobre, Francine fut forcée de rester au lit. L'ami de
Jacques la soignait... La petite chambrette où ils logeaient était
située tout au haut de la maison et donnait sur une cour où s'élevait un
arbre, qui chaque jour se dépouillait davantage. Jacques avait mis un
rideau à la fenêtre pour cacher cet arbre à la malade: mais Francine
exigea qu'on retirât le rideau.

--Ô mon ami, disait-elle à Jacques, je te donnerai cent fois plus de
baisers qu'il n'a de feuilles... Et elle ajoutait: je vais beaucoup
mieux, d'ailleurs... Je vais sortir bientôt; mais comme il fera froid,
et que je ne veux pas avoir les mains rouges, tu m'achèteras un manchon.
Pendant toute la maladie, ce manchon fut son rêve unique.

La veille de la toussaint, voyant Jacques plus désolé que jamais, elle
voulut lui donner du courage; et, pour lui prouver qu'elle allait mieux,
elle se leva. Le médecin arriva au même instant, il la fit recoucher de
force.

--Jacques, dit-il à l'oreille de l'artiste, du courage! Tout est fini,
Francine va mourir.

Jacques fondit en larmes.

--Tu peux lui donner tout ce qu'elle demandera maintenant, continua le
médecin: il n'y a plus d'espoir.

Francine _entendit des yeux_ ce que le médecin avait dit à son amant.

--Ne l'écoute pas, s'écria-t-elle en étendant les bras vers Jacques, ne
l'écoute pas, il ment. Nous sortirons ensemble demain... c'est la
toussaint; il fera froid, va m'acheter un manchon... je t'en prie, j'ai
peur des engelures pour cet hiver.

Jacques allait sortir avec son ami, mais Francine retint le médecin
auprès d'elle.

--Va chercher mon manchon, dit-elle à Jacques; prends-le beau, qu'il
dure longtemps.

Et quand elle fut seule elle dit au médecin:

--Oh! Monsieur, je vais mourir, et je le sais... Mais avant de m'en
aller, trouvez-moi quelque chose qui me donne des forces pour une nuit,
je vous en prie; rendez-moi belle pour une nuit encore, et que je meure
après, puisque le bon Dieu ne veut pas que je vive plus longtemps...

Comme le médecin la consolait de son mieux, un vent de bise secoua dans
la chambre et jeta sur le lit de la malade une feuille jaune, arrachée à
l'arbre de la petite cour.

Francine ouvrit le rideau et vit l'arbre dépouillé complétement.

--C'est la dernière, dit-elle en mettant la feuille sous son oreiller.

--Vous ne mourrez que demain, lui dit le médecin, vous chez une nuit à
vous.

--Ah! Quel bonheur! fit la jeune fille... une nuit d'hiver... elle sera
longue.

Jacques rentra; il apportait un manchon.

--Il est bien joli, dit Francine; je le mettrai pour sortir.

Elle passa la nuit avec Jacques.

Le lendemain, jour de la toussaint, à l'angelus de midi, elle fut prise
par l'agonie et tout son corps se mit à trembler.

--J'ai froid aux mains, murmura-t-elle; donne-moi mon manchon.

Et elle plongea ses pauvres mains dans la fourrure...

--C'est fini, dit le médecin à Jacques; va l'embrasser.

Jacques colla ses lèvres à celle de son amie. Au dernier moment, on
voulait lui retirer le manchon, mais elle y cramponna ses mains.

--Non, non, dit-elle; laissez-le-moi: nous sommes dans l'hiver; il fait
froid. Ah! Mon pauvre Jacques... ah! Mon pauvre Jacques... qu'est-ce que
tu vas devenir? Ah! mon Dieu!

Et le lendemain Jacques était seul.

PREMIER LECTEUR.--Je le disais bien que ce n'était point gai cette
histoire.

Que voulez-vous, lecteur? On ne peut pas toujours rire.


II

C'était le matin du jour de la toussaint, Francine venait de mourir.

Deux hommes veillaient au chevet: l'un, qui se tenait debout, était le
médecin; l'autre, agenouillé près du lit, collait ses lèvres aux mains
de la morte, et semblait vouloir les y sceller dans un baiser désespéré,
c'était Jacques, l'amant de Francine. Depuis plus de six heures, il
était plongé dans une douloureuse insensibilité. Un orgue de Barbarie
qui passa sous les fenêtres vint l'en tirer.

Cet orgue jouait un air que Francine avait l'habitude de chanter le
matin en s'éveillant.

Une de ces espérances insensées qui ne peuvent naître que dans les
grands désespoirs traversa l'esprit de Jacques. Il recula d'un mois dans
le passé, à l'époque où Francine n'était encore que mourante; il oublia
l'heure présente, et s'imagina un moment que la trépassée n'était
qu'endormie, et qu'elle allait s'éveiller tout à l'heure la bouche
ouverte à son refrain matinal.

Mais les sons de l'orgue n'étaient pas encore éteints que Jacques était
déjà revenu à la réalité. La bouche de Francine était éternellement
close pour les chansons, et le sourire qu'y avait amené sa dernière
pensée s'effaçait de ses lèvres où la mort commençait à naître.

--Du courage! Jacques, dit le médecin, qui était l'ami du sculpteur.

Jacques se releva et dit en regardant le médecin:

--C'est fini, n'est-ce pas, il n'y a plus d'espérance? Sans répondre à
cette triste folie, l'ami alla fermer les rideaux du lit; et, revenant
ensuite vers le sculpteur, il lui tendit la main.

--Francine est morte... dit-il, il fallait nous y attendre. Dieu sait
que nous avons fait tout ce que nous avons pu pour la sauver. C'était
une honnête fille, Jacques, qui t'a beaucoup aimé, plus et autrement que
tu ne l'aimais toi-même; car son amour n'était fait que d'amour, tandis
que le tien renfermait un alliage. Francine est morte... mais tout n'est
pas fini, il faut maintenant songer à faire les démarches nécessaires
pour l'enterrement. Nous nous en occuperons ensemble, et pendant notre
absence nous prierons la voisine de veiller ici.

Jacques se laissa entraîner par son ami. Toute la journée ils coururent
à la mairie, aux pompes funèbres, au cimetière. Comme Jacques n'avait
point d'argent, le médecin engagea sa montre, une bague et quelques
effets d'habillement pour subvenir aux frais du convoi, qui fut fixé au
lendemain.

Ils rentrèrent tous deux fort tard le soir; la voisine força Jacques à
manger un peu.

--Oui, dit-il, je le veux bien; j'ai froid, et j'ai besoin de prendre un
peu de force, car j'aurai à travailler cette nuit.

La voisine et le médecin ne comprirent pas. Jacques se mit à table et
mangea si précipitamment quelques bouchées qu'il faillit s'étouffer.
Alors il demanda à boire. Mais en portant son verre à sa bouche, Jacques
le laissa tomber à terre. Le verre qui s'était brisé avait réveillé dans
l'esprit de l'artiste un souvenir qui réveillait lui-même sa douleur un
instant engourdie. Le jour où Francine était venue pour la première fois
chez lui, la jeune fille, qui était déjà souffrante, s'était trouvée
indisposée, et Jacques lui avait donné à boire un peu d'eau sucrée dans
ce verre. Plus tard, lorsqu'ils demeurèrent ensemble, ils en avaient
fait une relique d'amour.

Dans les rares instants de richesse, l'artiste achetait pour son amie
une ou deux bouteilles d'un vin fortifiant dont l'usage lui était
prescrit, et c'était dans ce verre que Francine buvait la liqueur où sa
tendresse puisait une gaieté charmante.

Jacques resta plus d'une demi-heure à regarder, sans rien dire, les
morceaux épars de ce fragile et cher souvenir, et il lui semblait que
son coeur aussi venait de se briser et qu'il en sentait les éclats
déchirer sa poitrine. Lorsqu'il fut revenu à lui, il ramassa les débris
du verre et les jeta dans un tiroir. Puis il pria la voisine d'aller lui
chercher deux bougies et de faire monter un seau d'eau par le portier.

--Ne t'en va pas, dit-il au médecin qui n'y songeait aucunement, j'aurai
besoin de toi tout à l'heure.

On apporta l'eau et les bougies; les deux amis restèrent seuls.

--Que veux-tu faire? dit le médecin en voyant Jacques qui, après avoir
versé de l'eau dans une sébile en bois, y jetait du plâtre fin à
poignées égales.

--Ce que je veux faire, dit l'artiste, ne le devines-tu pas? Je vais
mouler la tête de Francine; et comme je manquerais de courage si je
restais seul, tu ne t'en iras pas.

Jacques alla ensuite tirer les rideaux du lit et abaissa le drap qu'on
avait jeté sur la figure de la morte. La main de Jacques commença à
trembler et un sanglot étouffé monta jusqu'à ses lèvres.

--Apporte les bougies, cria-t-il à son ami, et viens me tenir la sébile.
L'un des flambeaux fut posé à la tête du lit, de façon à répandre toute
sa clarté sur le visage de la poitrinaire; l'autre bougie fut placée au
pied. À l'aide d'un pinceau trempé dans l'huile d'olive, l'artiste
oignit les sourcils, les cils et les cheveux, qu'il arrangea ainsi que
Francine faisait le plus habituellement.

--Comme cela elle ne souffrira pas quand nous lui enlèverons le masque,
murmura Jacques à lui-même. Ces précautions prises, et après avoir
disposé la tête de la morte dans une attitude favorable, Jacques
commença à couler le plâtre par couches successives jusqu'à ce que le
moule eût atteint l'épaisseur nécessaire. Au bout d'un quart d'heure
l'opération était terminée et avait complétement réussi.

Par une étrange particularité, un changement s'était opéré sur le visage
de Francine. Le sang, qui n'avait pas eu le temps de se glacer
entièrement, réchauffé sans doute par la chaleur du plâtre, avait afflué
vers les régions supérieures, et un nuage aux transparences rosées se
mêlait graduellement aux blancheurs mates du front et des joues. Les
paupières, qui s'étaient soulevées lorsqu'on avait enlevé le moule,
laissaient voir l'azur tranquille des yeux, dont le regard paraissait
recéler une vague intelligence; et des lèvres, entr'ouvertes par un
sourire commencé, semblait sortir, oubliée dans le dernier adieu, cette
dernière parole qu'on entend seulement avec le coeur.

Qui pourrait affirmer que l'intelligence finit absolument là où commence
l'insensibilité de l'être? Qui peut dire que les passions s'éteignent et
meurent juste avec la dernière pulsation du coeur qu'elles ont agité?
L'âme ne pourrait-elle pas rester quelquefois volontairement captive
dans le corps vêtu déjà pour le cercueil, et, du fond de sa prison
charnelle, épier un moment les regrets et les larmes? Ceux qui s'en vont
ont tant de raisons pour se défier de ceux qui restent!

Au moment où Jacques songeait à conserver ses traits par les moyens de
l'art, qui sait? Une pensée d'outre-vie était peut-être revenue
réveiller Francine dans son premier sommeil du repos sans fin. Peut-être
s'était-elle rappelé que celui qu'elle venait de quitter était un
artiste en même temps qu'un amant; qu'il était l'un et l'autre, parce
qu'il ne pouvait être l'un sans l'autre; que pour lui l'amour était
l'âme de l'art, et que, s'il l'avait tant aimée, c'est qu'elle avait su
être pour lui une femme et une maîtresse, un sentiment dans une forme.
Et alors, peut-être, Francine, voulant laisser à Jacques l'image humaine
qui était devenue pour lui un idéal incarné, avait su, morte, déjà
glacée, revêtir encore une fois son visage de tous les rayonnements de
l'amour et de toutes les grâces de la jeunesse; elle ressuscitait objet
d'art.

Et peut-être aussi la pauvre fille avait pensé vrai; car il existe,
parmi les vrais artistes, de ces Pygmalions singuliers qui, au contraire
de l'autre, voudraient pouvoir changer en marbre leurs Galatées
vivantes.

Devant la sérénité de cette figure, où l'agonie n'offrait plus de
traces, nul n'aurait pu croire aux longues souffrances qui avaient servi
de préface à la mort. Francine paraissait continuer un rêve d'amour; et
en la voyant ainsi, on eût dit qu'elle était morte de beauté.

Le médecin, brisé par la fatigue, dormait dans un coin.

Quant à Jacques, il était de nouveau retombé dans ses doutes. Son esprit
halluciné s'obstinait à croire que celle qu'il avait tant aimée allait
se réveiller; et comme de légères contractions nerveuses, déterminées
par l'action récente du moulage, rompaient par intervalles l'immobilité
du corps, ce simulacre de vie entretenait Jacques dans son heureuse
illusion, qui dura jusqu'au matin, à l'heure où un commissaire vint
constater le décès et autoriser l'inhumation.

Au reste, s'il avait fallu toute la folie du désespoir pour douter de sa
mort en voyant cette belle créature, il fallait aussi pour y croire
toute l'infaillibilité de la science.

Pendant que la voisine ensevelissait Francine, on avait entraîné Jacques
dans une autre pièce, où il trouva quelques-uns de ses amis venus pour
suivre le convoi. Les bohèmes s'abstinrent vis-à-vis de Jacques, qu'ils
aimaient pourtant fraternellement, de toutes ces consolations qui ne
font qu'irriter la douleur. Sans prononcer une de ces paroles si
difficiles à trouver et si pénibles à entendre, ils allaient tour à tour
serrer silencieusement la main de leur ami.

--Cette mort est un grand malheur pour Jacques, fit l'un d'eux.

--Oui, répondit le peintre Lazare, esprit bizarre qui avait su vaincre
de bonne heure toutes les rébellions de la jeunesse en leur imposant
l'inflexibilité d'un parti pris, et chez qui l'artiste avait fini par
étouffer l'homme, oui; mais un malheur qu'il a volontairement introduit
dans sa vie. Depuis qu'il connaît Francine, Jacques est bien changé.

--Elle l'a rendu heureux, dit un autre.

--Heureux! reprit Lazare, qu'appelez-vous heureux, comment nommez-vous
bonheur une passion qui met un homme dans l'état où Jacques est en ce
moment? Qu'on aille lui montrer un chef-d'oeuvre: il ne détournerait pas
les yeux; et pour revoir encore une fois sa maîtresse, je suis sûr qu'il
marcherait sur un Titien ou sur un Raphaël. Ma maîtresse à moi est
immortelle et ne me trompera pas. Elle habite le Louvre et s'appelle
_Joconde_.

Au moment où Lazare allait continuer ses théories sur l'art et le
sentiment, on vint avertir qu'on allait partir pour l'église.

Après quelques basses prières, le convoi se dirigea vers le cimetière...
Comme c'était précisément le jour de la fête des morts, une foule
immense encombrait l'asile funèbre. Beaucoup de gens se retournaient
pour regarder Jacques qui marchait tête nue derrière le corbillard.

--Pauvre garçon! disait l'un, c'est sa mère sans doute...

--C'est son père, disait un autre.

--C'est sa soeur, disait-on autre part.

Venu là pour étudier l'attitude des regrets à cette fête des souvenirs
qui se célèbre une fois l'an sous le brouillard de novembre, seul, un
poëte, en voyant passer Jacques, devina qu'il suivait les funérailles de
sa maîtresse.

Quand on fut arrivé près de la fosse réservée, les bohémiens, la tête
nue, se rangèrent autour. Jacques se mit sur le bord, son ami le médecin
le tenait par le bras.

Les hommes du cimetière étaient pressés et voulurent faire vitement les
choses.

--Il n'y a pas de discours, dit l'un d'eux. Allons! Tant mieux. Houp!
Camarade! Allons, là! Et la bière, tirée hors de la voiture, fut liée
avec des cordes et descendue dans la fosse. L'homme alla retirer les
cordes et sortit du trou, puis, aidé d'un de ses camarades, il prit une
pelle et commença à jeter de la terre. La fosse fut bientôt comblée. On
y planta une petite croix de bois.

Au milieu de ses sanglots, le médecin entendit Jacques qui laissait
échapper ce cri d'égoïsme:

--Ô ma jeunesse! C'est vous qu'on enterre! Jacques faisait partie d'une
société appelée _les Buveurs d'eau_, et qui paraissait avoir été fondée
en vue d'imiter le fameux cénacle de la rue des quatre-vents, dont il
est question dans le beau roman du _Grand Homme de province_. Seulement,
il existait une grande différence entre les héros du cénacle et les
_Buveurs d'eau_, qui, comme tous les imitateurs, avaient exagéré le
système qu'ils voulaient mettre en application. Cette différence se
comprendra par ce fait seul que, dans le livre de M. De Balzac, les
membres du cénacle finissent par atteindre le but qu'ils se proposaient,
et prouvent que tout système est bon qui réussit; tandis qu'après
plusieurs années d'existence la société des _Buveurs d'eau_ s'est
dissoute naturellement par la mort de tous ses membres, sans que le nom
d'aucun soit resté attaché à une oeuvre qui pût attester de leur
existence.

Pendant sa liaison avec Francine, les rapports de Jacques avec la
société des _Buveurs_ devinrent moins fréquents. Les nécessités
d'existence avaient forcé l'artiste à violer certaines conditions,
signées et jurées solennellement par les _Buveurs d'eau_, le jour où la
société avait été fondée.

Perpétuellement juchés sur les échasses d'un orgueil absurde, ces jeunes
gens avaient érigé en principe souverain, dans leur association, qu'ils
ne devraient jamais quitter les hautes cimes de l'art, c'est-à-dire que,
malgré leur misère mortelle, aucun d'eux ne voulait faire de concession
à la nécessité. Ainsi, le poëte Melchior n'aurait jamais consenti à
abandonner ce qu'il appelait sa lyre, pour écrire un prospectus
commercial ou une profession de foi. C'était bon pour le poëte Rodolphe,
un propre à rien qui était bon à tout, et qui ne laissait jamais passer
une pièce de cent sous devant lui sans tirer dessus n'importe avec quoi.
Le peintre Lazare, orgueilleux porte-haillons, n'eût jamais voulu salir
ses pinceaux à faire le portrait d'un tailleur tenant un perroquet sur
ses doigts, comme notre ami le peintre Marcel avait fait une fois en
échange de ce fameux habit surnommé _Mathusalem_, et que la main de
chacune de ses amantes avait étoilé de reprises. Tout le temps qu'il
avait vécu en communion d'idées avec les _Buveurs d'eau_, le sculpteur
Jacques avait subi la tyrannie de l'acte de société; mais dès qu'il
connut Francine, il ne voulut pas associer la pauvre enfant, déjà
malade, au régime qu'il avait accepté tout le temps de sa solitude.
Jacques était par-dessus tout une nature probe et loyale. Il alla
trouver le président de la société, l'exclusif Lazare, et lui annonça
que désormais il accepterait tout travail qui pourrait lui être
productif.

--Mon cher, lui répondit Lazare, ta déclaration d'amour était ta
démission d'artiste. Nous resterons tes amis si tu veux, mais nous ne
serons plus tes associés. Fais du métier tout à ton aise; pour moi, tu
n'es plus un sculpteur, tu es un gâcheur de plâtre. Il est vrai que tu
pourras boire du vin, mais nous, qui continuerons à boire notre eau et à
manger notre pain de munition, nous resterons des artistes.

Quoi qu'en eût dit Lazare, Jacques resta un artiste. Mais pour conserver
Francine auprès de lui, il se livrait, quand les occasions se
présentaient, à des travaux productifs. C'est ainsi qu'il travailla
longtemps dans l'atelier de l'ornemaniste Romagnési. Habile dans
l'exécution, ingénieux dans l'invention, Jacques aurait pu, sans
abandonner l'art sérieux, acquérir une grande réputation dans ces
compositions de genre qui sont devenues un des principaux éléments du
commerce de luxe. Mais Jacques était paresseux comme tous les vrais
artistes, et amoureux à la façon des poëtes. La jeunesse, en lui,
s'était éveillée tardive, mais ardente; et avec un pressentiment de sa
fin prochaine, il voulait tout entière l'épuiser entre les bras de
Francine. Aussi il arriva souvent que les bonnes occasions de travail
venaient frapper à sa porte, sans que Jacques voulût y répondre, parce
qu'il aurait fallu se déranger, et qu'il se trouvait trop bien à rêver
aux lueurs des yeux de son amie.

Lorsque Francine fut morte, le sculpteur alla revoir ses anciens amis
les _Buveurs_. Mais l'esprit de Lazare dominait dans ce cercle, où
chacun des membres vivait pétrifié dans l'égoïsme de l'art. Jacques n'y
trouva pas ce qu'il venait y chercher. On ne comprenait guère son
désespoir, qu'on voulait calmer par des raisonnements; et voyant ce peu
de sympathie, Jacques préféra isoler sa douleur plutôt que de la voir
exposée à la discussion. Il rompit donc complétement avec les _Buveurs
d'eau_ et s'en alla vivre seul.

Cinq ou six jours après l'enterrement de Francine, Jacques alla trouver
un marbrier du cimetière Montparnasse, et lui offrit de conclure avec
lui le marché suivant: le marbrier fournirait au tombeau de Francine un
entourage que Jacques se réservait de dessiner et donnerait en outre à
l'artiste un morceau de marbre blanc, moyennant quoi Jacques se mettrait
pendant trois mois à la disposition du marbrier, soit comme ouvrier
tailleur de pierres, soit comme sculpteur. Le marchand de tombeaux avait
alors plusieurs commandes extraordinaires; il alla visiter l'atelier de
Jacques, et, devant plusieurs travaux commencés, il acquit la preuve que
le hasard qui lui livrait Jacques était une bonne fortune pour lui. Huit
jours après, la tombe de Francine avait un entourage, au milieu duquel
la croix de bois avait été remplacée par une croix de pierre, avec le
nom gravé en creux.

Jacques avait heureusement affaire à un honnête homme, qui comprit que
cent kilogrammes de fer fondu et trois pieds carrés de marbre des
Pyrénées ne pouvaient point payer trois mois de travaux de Jacques, dont
le talent lui avait rapporté plusieurs milliers d'écus. Il offrit à
l'artiste de l'attacher à son entreprise, moyennant un intérêt, mais
Jacques ne consentit point. Le peu de variété des sujets à traiter
répugnait à sa nature inventive; d'ailleurs, il avait ce qu'il voulait,
un gros morceau de marbre, des entrailles duquel il voulait faire sortir
un chef-d'oeuvre qu'il destinait à la tombe de Francine.

Au commencement du printemps, la situation de Jacques devint meilleure:
son ami le médecin le mit en relation avec un grand seigneur étranger
qui venait se fixer à Paris, et y faisait construire un magnifique hôtel
dans un des plus beaux quartiers. Plusieurs artistes célèbres avaient
été appelés à concourir au luxe de ce petit palais. On commanda à
Jacques une cheminée de salon. Il me semble encore voir les cartons de
Jacques; c'était une chose charmante: tout le poëme de l'hiver était
raconté dans ce marbre qui devait servir de cadre à la flamme.
L'atelier de Jacques étant trop petit, il demanda et obtint, pour
exécuter son oeuvre, une pièce dans l'hôtel encore inhabité. On lui
avança même une assez forte somme sur le prix convenu de son travail.
Jacques commença par rembourser à son ami, le médecin l'argent que
celui-ci lui avait prêté lorsque Francine était morte; puis il courut au
cimetière, pour y faire cacher sous un champ de fleurs la terre où
reposait sa maîtresse.

Mais le printemps était venu avant Jacques, et sur la tombe de la jeune
fille mille fleurs croissaient au hasard parmi l'herbe verdoyante.
L'artiste n'eut pas le courage de les arracher, car il pensa que ces
fleurs renfermaient quelque chose de son amie. Comme le jardinier lui
demandait ce qu'il devait faire des roses et des pensées qu'il avait
apportées, Jacques lui ordonna de les planter sur une fosse voisine
nouvellement creusée, pauvre tombe d'un pauvre, sans clôture, et n'ayant
pour signe de reconnaissance qu'un morceau de bois piqué en terre, et
surmonté d'une couronne de fleurs en papier noirci, pauvre offrande de
la douleur d'un pauvre. Jacques sortit du cimetière tout autre qu'il
était entré. Il regardait avec une curiosité pleine de joie ce beau
soleil printanier, le même qui avait tant de fois doré les cheveux de
Francine lorsqu'elle courait dans la campagne, fauchant les prés avec
ses blanches mains. Tout un essaim de bonnes pensées chantait dans le
coeur de Jacques. En passant devant un petit cabaret du boulevard
extérieur, il se rappela qu'un jour, ayant été surpris par l'orage, il
était entré dans ce bouchon avec Francine, et qu'ils y avaient dîné.
Jacques entra et se fit servir à dîner sur la même table. On lui donna
du dessert dans une soucoupe à vignettes; il reconnut la soucoupe et se
souvint que Francine était restée une demie heure à deviner le rébus qui
y était peint; et il se ressouvint aussi d'une chanson qu'avait chantée
Francine, mise en belle humeur par un petit vin violet, qui ne coûte pas
bien cher, et qui contient plus de gaieté que de raisin. Mais cette crue
de doux souvenirs réveillait son amour sans réveiller sa douleur.
Accessible à la superstition, comme tous les esprits poétiques et
rêveurs, Jacques s'imagina que c'était Francine qui, en l'entendant
marcher tout à l'heure auprès d'elle, lui avait envoyé cette bouffée de
bons souvenirs à travers sa tombe, et il ne voulut pas les mouiller
d'une larme. Et il sortit du cabaret, pied leste, front haut, oeil vif,
coeur battant, presque un sourire aux lèvres, et murmurant en chemin ce
refrain de la chanson de Francine:

    L'amour rôde dans mon quartier,
    Il faut tenir ma porte ouverte.

Ce refrain dans la bouche de Jacques, c'était encore un souvenir, mais
aussi c'était déjà une chanson; et peut-être, sans s'en douter, Jacques
fit-il ce soir-là le premier pas dans ce chemin de transition qui de la
tristesse mène à la mélancolie, et de là à l'oubli. Hélas! Quoi qu'on
veuille et quoi qu'on fasse, l'éternelle et juste loi de la mobilité le
veut ainsi.

De même que les fleurs qui, nées peut-être du corps de Francine, avaient
poussé sur sa tombe, des séves de jeunesse fleurissaient dans le coeur
de Jacques, où les souvenirs de l'amour ancien éveillaient de vagues
aspirations vers de nouvelles amours. D'ailleurs, Jacques était de cette
race d'artistes et de poëtes qui font de la passion un instrument de
l'art et de la poésie, et dont l'esprit n'a d'activité qu'autant qu'il
est mis en mouvement par les forces motrices du coeur. Chez Jacques,
l'invention était vraiment fille du sentiment, et il mettait une
parcelle de lui-même dans les plus petites choses qu'il faisait. Il
s'aperçut que les souvenirs ne lui suffisaient plus, et que, pareil à la
meule qui s'use elle-même quand le grain lui manque, son coeur s'usait
faute d'émotion. Le travail n'avait plus de charmes pour lui;
l'invention, jadis fiévreuse et spontanée, n'arrivait plus que sous
l'effort de la patience; Jacques était mécontent, et enviait presque la
vie de ses anciens amis les _Buveurs d'eau_.

Il chercha à se distraire, tendit la main aux plaisirs, et se créa de
nouvelles liaisons. Il fréquenta le poëte Rodolphe, qu'il avait
rencontré dans un café, et tous deux se prirent d'une grande sympathie
l'un pour l'autre. Jacques lui avait expliqué ses ennuis; Rodolphe ne
fut pas bien longtemps à en comprendre le motif.

--Mon ami, lui dit-il, je connais ça... et lui frappant la poitrine à
l'endroit du coeur, il ajouta: vite et vite, il faut rallumer le feu
là-dedans; ébauchez sans retard une petite passion, et les idées vous
reviendront.

--Ah! dit Jacques, j'ai trop aimé Francine.

--Ça ne vous empêchera pas de l'aimer toujours. Vous l'embrasserez sur
les lèvres d'une autre.

--Oh! dit Jacques; seulement, si je pouvais rencontrer une femme qui lui
ressemblât!... et il quitta Rodolphe tout rêveur.

       *       *       *       *       *

Six semaines après, Jacques avait retrouvé toute sa verve, rallumée aux
doux regards d'une jolie fille qui s'appelait Marie, et dont la beauté
maladive rappelait un peu celle de la pauvre Francine. Rien de plus joli
en effet que cette jolie Marie, qui avait dix-huit ans moins six
semaines, comme elle ne manquait jamais de le dire. Ses amours avec
Jacques étaient nées au clair de la lune, dans le jardin d'un bal
champêtre, au son d'un violon aigre, d'une contre-basse phthisique et
d'une clarinette qui sifflait comme un merle. Jacques l'avait rencontrée
un soir, où il se promenait gravement autour de l'hémicycle réservé à la
danse. En le voyant passer roide, dans son éternel habit noir boutonné
jusqu'au cou, les bruyantes et jolies habituées de l'endroit, qui
connaissaient l'artiste de vue, se disaient entre elles:

--Que vient faire ici ce croque-mort? Y a-t-il donc quelqu'un à
enterrer?

Et Jacques marchait toujours isolé, se faisant intérieurement saigner le
coeur aux épines d'un souvenir dont l'orchestre augmentait la vivacité,
en exécutant une contredanse joyeuse qui sonnait aux oreilles de
l'artiste, triste comme un _De Profundis_. Ce fut au milieu de cette
rêverie qu'il aperçut Marie qui le regardait dans un coin, et riait
comme une folle en voyant sa mine sombre. Jacques leva les yeux, et
entendit à trois pas de lui cet éclat de rire en chapeau rose. Il
s'approcha de la jeune fille, et lui adressa quelques paroles auxquelles
elle répondit; il lui offrit son bras pour faire un tour de jardin, elle
accepta. Il lui dit qu'il la trouvait jolie comme un ange, elle se le
fit répéter deux fois; il lui vola des pommes vertes qui pendaient aux
arbres du jardin, elle les croqua avec délices en faisant entendre ce
rire sonore qui semblait être la ritournelle de sa constante gaieté.
Jacques pensa à la bible et songea qu'on ne devait jamais désespérer
avec aucune femme, et encore moins avec celles qui aimaient les pommes.
Il fit avec le chapeau rose un nouveau tour de jardin, et c'est ainsi
qu'étant arrivé seul au bal il n'en était point revenu de même.

Cependant Jacques n'avait pas oublié Francine: suivant les paroles de
Rodolphe, il l'embrassait tous les jours sur les lèvres de Marie, et
travaillait en secret à la figure qu'il voulait placer sur la tombe de
la morte.

Un jour qu'il avait reçu de l'argent, Jacques acheta une robe à Marie,
une robe noire. La jeune fille fut bien contente; seulement elle trouva
que le noir n'était pas gai pour l'été. Mais Jacques lui dit qu'il
aimait beaucoup le noir, et qu'elle lui ferait plaisir en mettant cette
robe tous les jours. Marie lui obéit.

Un samedi, Jacques dit à la jeune fille:

--Viens demain de bonne heure, nous irons à la campagne.

--Quel bonheur! fit Marie. Je te ménage une surprise, tu verras; demain
il fera du soleil.

Marie passa la nuit chez elle à achever une robe neuve qu'elle avait
achetée sur ses économies, une jolie robe rose. Et le dimanche elle
arriva, vêtue de sa pimpante emplette, à l'atelier de Jacques.

L'artiste la reçut froidement, brutalement presque.

--Moi qui croyais te faire plaisir en me faisant cadeau de cette
toilette réjouie! dit Marie, qui ne s'expliquait pas la froideur de
Jacques.

--Nous n'irons pas à la campagne, répondit celui-ci, tu peux t'en aller,
j'ai à travailler.

Marie s'en retourna chez elle le coeur gros. En route, elle rencontra un
jeune homme qui savait l'histoire de Jacques, et qui lui avait fait la
cour, à elle.

--Tiens, Mademoiselle Marie, vous n'êtes donc plus en deuil? Lui dit-il.

--En deuil, dit Marie, et de qui?

--Quoi! Vous ne savez pas? C'est pourtant bien connu; cette robe noire
que Jacques vous a donnée...

--Eh bien? dit Marie.

--Eh bien, c'était le deuil: Jacques vous faisait porter le deuil de
Francine.

--À compter de ce jour, Jacques ne revit plus Marie.

Cette rupture lui porta malheur. Les mauvais jours revinrent: il n'eut
plus de travaux et tomba dans une si affreuse misère, que, ne sachant
plus ce qu'il allait devenir, il pria son ami le médecin de le faire
entrer dans un hôpital. Le médecin vit du premier coup d'oeil que cette
admission n'était pas difficile à obtenir. Jacques, qui ne se doutait
pas de son état, était en route pour aller rejoindre Francine.

On le fit entrer à l'hôpital Saint-Louis.

Comme il pouvait encore agir et marcher, Jacques pria le directeur de
l'hôpital de lui donner une petite chambre dont on ne se servait point,
pour qu'il pût y aller travailler. On lui donna la chambre, et il y fit
apporter une selle, des ébauchoirs et de la terre glaise. Pendant les
quinze premiers jours il travailla à la figure qu'il destinait au
tombeau de Francine. C'était un grand ange aux ailes ouvertes. Cette
figure, qui était le portrait de Francine, ne fut pas entièrement
achevée, car Jacques ne pouvait plus monter l'escalier, et bientôt il ne
put plus quitter son lit.

Un jour, le cahier de l'externe lui tomba entre les mains, et Jacques,
en voyant les remèdes qu'on lui ordonnait, comprit qu'il était perdu; il
écrivit à sa famille, et fit appeler la soeur Sainte-Geneviève, qui
l'entourait de tous ses soins charitables.

--Ma soeur, lui dit Jacques, il y a là-haut, dans la chambre que vous
m'avez fait prêter, une petite figure en plâtre; cette statuette, qui
représente un ange, était destinée à un tombeau, mais je n'ai pas le
temps de l'exécuter en marbre. Pourtant, j'en ai un beau morceau chez
moi, du marbre blanc veiné de rose. Enfin... ma soeur, je vous donne ma
petite statuette pour mettre dans la chapelle de la communauté.

Jacques mourut peu de jours après. Comme le convoi eut lieu le jour même
de l'ouverture du _salon_, les _Buveurs d'eau_ n'y assistèrent pas.
L'art avant tout, avait dit Lazare.

La famille de Jacques n'était pas riche, et l'artiste n'eut pas de
terrain particulier.

Il fut enterré en quelque part.



XIX

_LES FANTAISIES DE MUSETTE_


On se rappelle peut-être comment le peintre Marcel vendit au juif
Médicis son fameux tableau du _Passage de la mer Rouge_, qui devait
aller servir d'enseigne à la boutique d'un marchand de comestibles. Le
lendemain de cette vente, qui avait été suivie d'un fastueux souper
offert par le juif aux bohèmes, comme appoint au marché, Marcel,
Schaunard, Colline et Rodolphe se réveillèrent fort tard le matin.
Encore étourdis les uns et les autres par les fumées de l'ivresse de la
veille, ils ne se ressouvinrent plus d'abord de ce qui s'était passé; et
comme l'_Angelus_ de midi sonnait à une église prochaine, ils
s'entre-regardèrent tous trois avec un sourire mélancolique.

--Voici la cloche aux sons pieux qui appelle l'humanité au réfectoire,
dit Marcel.

--En effet, reprit Rodolphe, c'est l'heure solennelle où les honnêtes
gens passent dans la salle à manger.

--Il faudrait pourtant voir à devenir d'honnêtes gens, murmura Colline,
pour qui c'était tous les jours la saint-appétit.

--Ah! Les boîtes au lait de ma nourrice, ah! Les quatre repas de mon
enfance, qu'êtes-vous devenus? ajouta Schaunard; qu'êtes-vous devenus?
Répéta-t-il sur un motif plein d'une mélancolie rêveuse et douce.

--Dire qu'il y a à cette heure, à Paris, plus de cent mille côtelettes
sur le gril! fit Marcel.

--Et autant de biftecks! ajouta Rodolphe.

Comme une ironique antithèse, pendant que les quatre amis se posaient
les uns aux autres le terrible problème quotidien du déjeuner, les
garçons d'un restaurant qui était dans la maison criaient à tue-tête
les commandes des consommateurs.

--Ils ne se tairont pas, ces brigands-là! disait Marcel; chaque mot me
fait l'effet d'un coup de pioche qui me creuserait l'estomac.

--Le vent est au nord, dit gravement Colline, en indiquant une girouette
en évolution sur un toit voisin, nous ne déjeunerons pas aujourd'hui,
les éléments s'y opposent.

--Pourquoi ça? demanda Marcel.

--C'est une remarque atmosphérique que j'ai faite, continua le
philosophe: le vent au nord signifie presque toujours abstinence, de
même que le vent au midi indique ordinairement plaisir et bonne chère.

C'est ce que la philosophie appelle les avertissements d'en haut.

--À jeûne, Gustave Colline avait la plaisanterie féroce.

En ce moment Schaunard, qui venait de plonger l'un de ses bras dans
l'abîme qui lui servait de poche, l'en retira en poussant un cri
d'angoisse.

--Au secours! Il y a quelqu'un dans mon paletot, hurla Schaunard en
essayant de dégager sa main serrée dans les pinces d'un homard vivant.

Au cri qu'il venait de pousser répondit tout à coup un autre cri.
C'était Marcel qui, en enfouissant machinalement sa main dans sa poche,
venait d'y découvrir une Amérique à laquelle il ne songeait plus:
c'est-à-dire les cent cinquante francs que le juif Médicis lui avait
donnés la veille en payement du _Passage de la mer Rouge_.

La mémoire revint alors en même temps aux bohèmes.

--Saluez, messieurs! dit Marcel en étalant sur la table un tas d'écus,
parmi lesquels frétillaient cinq ou six louis neufs.

--On les croirait vivants, fit Colline.

--La jolie voix! dit Schaunard en faisant chanter les pièces d'or.

--Comme c'est joli, ces médailles! ajouta Rodolphe; on dirait des
morceaux de soleil. Si j'étais roi, je ne voudrais pas d'autre monnaie,
et je la ferais frapper à l'effigie de ma maîtresse.

--Quand on pense qu'il y a un pays où c'est des cailloux, dit Schaunard.
Autrefois, les américains en donnaient quatre pour deux sous. J'ai un
de mes anciens parents qui a visité l'Amérique: il a été enterré dans le
ventre des Sauvages. Ça a fait bien du tort à la famille.

--Ah çà! Mais, demanda Marcel en regardant le homard qui s'était mis à
marcher dans la chambre, d'où vient cette bête?

--Je me rappelle, dit Schaunard, qu'hier j'ai été faire un tour dans la
cuisine de Médicis; il faut croire que ce reptile sera tombé dans ma
poche sans le faire exprès, ça a la vue basse, ces bêtes-là. Puisque je
l'ai, ajouta-t-il, j'ai envie de le garder, je l'apprivoiserai et je le
peindrai en rouge, ce sera plus gai. Je suis triste depuis le départ de
Phémie, ça me fera une compagnie.

--Messieurs, s'écria Colline, remarquez, je vous prie, la girouette a
tourné au sud; nous déjeunerons.

--Je le crois bien, dit Marcel en prenant une pièce d'or, en voici une
que nous allons faire cuire, et avec beaucoup de sauce.

On procéda longuement et gravement à la discussion de la carte. Chaque
plat fut l'occasion d'une discussion et voté à la majorité. L'omelette
soufflée, proposée par Schaunard, fut repoussée avec sollicitude, ainsi
que les vins blancs, contre lesquels Marcel s'éleva dans une
improvisation qui mit en relief ses connaissances oenophiles.

--Le premier devoir du vin est d'être rouge, s'écria l'artiste; ne me
parlez pas de vos vins blancs.

--Cependant, fit Schaunard, le champagne?

--Ah! Bah. Un cidre élégant! Un coco épileptique! Je donnerais toutes
les caves d'Épernay et d'Aï pour une futaille bourguignonne. D'ailleurs,
nous n'avons pas de grisettes à séduire, ni de vaudeville à faire. Je
vote contre le champagne.

Le programme une fois adopté, Schaunard et Colline descendirent chez le
restaurant du voisinage, pour commander le repas.

--Si nous faisions du feu! dit Marcel.

--Au fait, dit Rodolphe, nous ne serions pas en contravention: le
thermomètre nous y invite depuis longtemps; faisons du feu. La cheminée
sera bien étonnée.

Et il courut dans l'escalier et recommanda à Colline de faire monter du
bois.

Quelques instants après, Schaunard et Colline remontèrent, suivis d'un
charbonnier chargé d'une grosse falourde.

Comme Marcel fouillait dans un tiroir, cherchant quelques papiers
inutiles pour allumer son feu, il tomba par hasard sur une lettre dont
l'écriture le fit tressaillir et qu'il se mit à lire en se cachant de
ses amis.

C'était un billet au crayon, écrit jadis par Musette, au temps où elle
demeurait avec Marcel; cette lettre avait jour pour jour un an de date.
Elle ne contenait que ces quelques mots.

     «Mon cher ami,

      Ne sois pas inquiet après moi, je vais rentrer bientôt. Je suis
      allée me promener un peu pour me réchauffer en marchant, il gèle
      dans la chambre et le charbonnier a clos la paupière. J'ai cassé
      les deux derniers bâtons de la chaise, mais ça n'a pas brûlé le
      temps de faire cuire un oeuf. Avec ça le vent entre comme chez lui
      par le carreau, et me souffle un tas de mauvais conseils qui te
      feraient du chagrin si je les écoutais. J'aime mieux m'en aller un
      instant, j'irai voir les magasins du quartier. On dit qu'il y a du
      velours à dix francs le mètre. C'est incroyable, il faut voir cela.
      Je serai rentrée pour dîner.

     «Musette.»

--Pauvre fille! murmura Marcel en serrant la lettre dans sa poche... Et
il resta un instant pensif, la tête entre ses mains.

--À cette époque, il y avait déjà longtemps que les bohèmes étaient en
état de veuvage, à l'exception de Colline pourtant, dont l'amante était
toujours restée invisible et anonyme.

Phémie elle-même, cette aimable compagne de Schaunard, avait rencontré
une âme naïve qui lui avait offert son coeur, un mobilier en acajou, et
une bague de ses cheveux, des cheveux rouges. Cependant, quinze jours
après les lui avoir donnés, l'amant de Phémie avait voulu lui reprendre
son coeur et son mobilier, parce qu'il s'était aperçu, en regardant les
mains de sa maîtresse, qu'elle avait une bague en cheveux, mais noire;
et il osa la soupçonner de trahison.

Pourtant Phémie n'avait pas cessé d'être vertueuse; seulement, comme
plusieurs fois ses amies l'avaient raillée à cause de sa bague en
cheveux rouges, elle l'avait fait _teindre_ en noir. Le monsieur fut si
content, qu'il acheta une robe de soie à Phémie, c'était la première. Le
jour où elle l'étrenna, la pauvre enfant s'écria:

--Maintenant je puis mourir.

Quant à Musette, elle était redevenue un personnage presque officiel, et
il y avait trois ou quatre mois que Marcel ne l'avait rencontrée. Pour
Mimi, Rodolphe n'en avait plus entendu parler, excepté par lui-même
quand il était seul.

--Ah çà, s'écria tout à coup Rodolphe en voyant Marcel accroupi et
rêveur au coin de la cheminée, et ce feu, est-ce qu'il ne veut pas
prendre?

--Voilà, voilà! dit le peintre en allumant le bois qui se mit à flamber
en pétillant.

Pendant que ses amis s'agaçaient l'appétit en faisant les préparatifs du
repas, Marcel s'était de nouveau isolé dans un coin, et rangeait, avec
quelques souvenirs que lui avait laissés Musette, la lettre qu'il venait
de retrouver par hasard. Tout à coup il se rappela l'adresse d'une femme
qui était l'amie intime de son ancienne passion.

--Ah! s'écria-t-il assez haut pour être entendu, je sais où la trouver.

--Trouver quoi? fit Rodolphe. Qu'est-ce que tu fais là? ajouta-t-il en
voyant l'artiste se disposer à écrire.

--Rien, une lettre très-pressée que j'oubliais. Je suis à vous dans
l'instant, répondit Marcel, et il écrivit:

     «Ma chère enfant,

      J'ai des _sommes_ dans mon secrétaire, c'est une apoplexie de
      fortune foudroyante. Il y a à la maison un gros déjeuner qui se
      mitonne, des vins généreux, et nous avons fait du feu, ma chère,
      comme des bourgeois. Il faut voir ça, ainsi que tu disais
      autrefois. Viens passer un moment avec nous, tu trouveras là
      Rodolphe, Colline et Schaunard; tu nous chanteras des chansons au
      dessert: il y a du dessert. Tandis que nous y sommes, nous allons
      probablement rester à table une huitaine de jours. N'aie donc pas
      peur d'arriver trop tard. Il y a si longtemps que je ne t'ai
      entendue rire! Rodolphe te fera des madrigaux, et nous boirons
      toutes sortes de choses à nos amours défuntes, quitte à les
      ressusciter. Entre gens comme nous... le dernier baiser n'est
      jamais le dernier. Ah! S'il n'avait pas fait si froid l'an passé,
      tu ne m'aurais peut-être pas quitté. Tu m'as trompé pour un fagot,
      et parce que tu craignais d'avoir les mains rouges: tu as bien
      fait, je ne t'en veux pas plus pour cette fois-là que pour les
      autres; mais viens te chauffer pendant qu'il y a du feu.

      Je t'embrasse autant que tu voudras.

     «Marcel.»

Cette lettre achevée, Marcel en écrivit une autre à Madame Sidonie,
l'amie de Musette, et il la priait de faire parvenir à celle-ci le
billet qu'il lui adressait. Puis il descendit chez le portier pour le
charger de porter les lettres. Comme il lui payait sa commission
d'avance, le portier aperçut une pièce d'or reluire dans les mains du
peintre; et, avant de partir pour faire sa course, il monta prévenir le
propriétaire, avec qui Marcel était en retard pour ses loyers.

--_Mossieu_, dit-il tout essoufflé, l'_artisse_ du sixième a de
l'argent! Vous savez, ce grand qui me rit au nez quand je lui porte la
quittance.

--Oui, dit le propriétaire, celui qui a eu l'audace de m'emprunter de
l'argent pour me donner un à-compte. Il a congé.

--Oui, monsieur. Mais il est cousu d'or aujourd'hui, ça m'a brûlé les
yeux tout à l'heure. Il donne des fêtes... C'est le bon moment...

--En effet, dit le propriétaire, j'irai moi-même tantôt.

Madame Sidonie, qui se trouvait chez elle quand on lui apporta la lettre
de Marcel, envoya sur-le-champ sa femme de chambre remettre la lettre
adressée à Mademoiselle Musette.

Celle-ci habitait alors un charmant appartement dans la
Chaussée-D'Antin. Au moment où on lui remit la lettre de Marcel, elle
était en compagnie, et avait précisément, pour le même soir, un grand
dîner de cérémonie.

--En voilà un miracle! s'écria Musette en riant comme une folle.

--Qu'est-ce qu'il y a donc? Lui demanda un beau jeune homme roide comme
une statuette.

--C'est une invitation à dîner, fit la jeune femme. Hein! Comme ça se
trouve?

--Ça se trouve mal, dit le jeune homme.

--Pourquoi ça? fit Musette.

--Comment!... penseriez-vous à aller à ce dîner?

--Je le crois bien que j'y pense... Arrangez-vous comme vous voudrez.

--Mais, ma chère, cependant il n'est pas convenable... vous irez une
autre fois.

--Ah! C'est joli, ça! Une autre fois! C'est une ancienne connaissance,
Marcel, qui m'invite à dîner, et c'est assez extraordinaire pour que
j'aille voir ça en face! Une autre fois! Mais c'est rare comme les
éclipses, les dîners sérieux dans cette maison-là!

--Comment! Vous nous manquez de parole pour aller voir _cette_ personne,
dit le jeune homme, et c'est à moi que vous le dites!...

--À qui voulez-vous que je le dise donc? Au grand turc? ça ne le regarde
pas, cet homme.

--Mais c'est une franchise singulière.

--Vous savez bien que je ne fais rien comme les autres, répliqua
Musette.

--Mais que penserez-vous de moi si je vous laisse aller, sachant où vous
allez? Songez-y, Musette, pour moi, pour vous, cela est bien
inconvenant: il faut vous excuser près de ce jeune homme...

--Mon cher Monsieur Maurice, dit Mademoiselle Musette d'une voix
très-ferme, vous me connaissiez avant que de me prendre; vous saviez que
j'étais pleine de caprices, et que jamais âme qui vive n'a pu se vanter
de m'en avoir fait rentrer un.

--Demandez-moi ce que vous voudrez... dit Maurice, mais cela!... Il y a
caprice... et caprice...

--Maurice, j'irai chez Marcel: j'y vais, ajouta-t-elle en mettant son
chapeau. Vous me quitterez si vous voulez; mais c'est plus fort que moi;
c'est le meilleur garçon du monde, et le seul que j'aie jamais aimé. Si
son coeur avait été en or, il l'aurait fait fondre pour me donner des
bagues. Pauvre garçon! dit-elle en montrant sa lettre... voyez, dès
qu'il a un peu de feu, il m'invite à venir me chauffer. Ah! s'il
n'était pas si paresseux et s'il n'y avait pas eu de velours et de
soieries dans les magasins!!! J'étais bien heureuse avec lui; il avait
le talent de me faire souffrir, et c'est lui qui m'a donné le nom de
Musette, à cause de mes chansons. Au moins, en allant chez lui, vous
êtes sûr que je reviendrai auprès de vous... si vous ne me fermez pas la
porte au nez.

--Vous ne pourriez pas avouer plus franchement que vous ne m'aimez pas,
dit le jeune homme.

--Allons donc, mon cher Maurice, vous êtes trop homme d'esprit pour que
nous engagions là-dessus une discussion sérieuse. Vous m'avez comme on a
un beau cheval dans une écurie; moi, je vous aime... parce que j'aime le
luxe, le bruit des fêtes, tout ce qui résonne et tout ce qui rayonne; ne
faisons point de sentiment, ce serait ridicule et inutile.

--Au moins, laissez-moi aller avec vous.

--Mais vous ne vous amuserez pas du tout, fit Musette, et vous nous
empêcherez de nous amuser. Songez donc qu'il va m'embrasser, ce garçon,
nécessairement.

--Musette, dit Maurice, avez-vous souvent trouvé des gens aussi
accommodants que moi?

--Monsieur le vicomte, répliqua Musette, un jour que je me promenais en
voiture aux Champs-Élysées avec lord, j'ai rencontré Marcel et son ami
Rodolphe qui étaient à pied, très-mal mis tous deux, crottés comme des
chiens de berger, et fumant leur pipe. Il y avait trois mois que je
n'avais vu Marcel, et il m'a semblé que mon coeur allait sauter par la
portière. J'ai fait arrêter la voiture, et pendant une demi-heure j'ai
causé avec Marcel devant tout Paris qui passait là en équipage. Marcel
m'a offert des gâteaux de Nanterre et un bouquet de violette d'un sou,
que j'ai mis à ma ceinture. Quand il m'a eu quittée, lord voulait le
rappeler pour l'inviter à dîner avec nous. Je l'ai embrassé pour la
peine. Et voilà mon caractère, mon cher Monsieur Maurice; si ça ne vous
plaît pas, il faut le dire tout de suite, je vais prendre mes pantoufles
et mon bonnet de nuit.

--C'est donc quelquefois une bonne chose que d'être pauvre! dit le
vicomte Maurice avec un air plein de tristesse envieuse.

--Eh! Non, fit Musette: si Marcel était riche, je ne l'aurais jamais
quitté.

--Allez donc, fit le jeune homme en lui serrant la main. Vous avez mis
votre nouvelle robe, ajouta-t-il, elle vous sied à merveille.

--Au fait, c'est vrai, dit Musette; c'est comme un pressentiment que
j'ai eu ce matin. Marcel en aura l'étrenne. Adieu! fit-elle, je m'en
vais manger un peu du pain béni de la gaieté.

Musette avait ce jour-là une ravissante toilette; jamais reliure plus
séductrice n'avait enveloppé le poëme de sa jeunesse et de sa beauté. Au
reste, Musette possédait instinctivement le génie de l'élégance. En
arrivant au monde, la première chose qu'elle avait cherchée du regard
avait dû être un miroir pour s'arranger dans ses langes; et avant
d'aller au baptême, elle avait déjà commis le péché de coquetterie. Au
temps où sa position avait été des plus humbles, quand elle en était
encore réduite aux robes d'indienne imprimée, aux petits bonnets à
pompons et aux souliers de peau de chèvre, elle portait à ravir ce
pauvre et simple uniforme des grisettes. Ces jolies filles moitié
abeilles, moitié cigales, qui travaillaient en chantant toute la
semaine, ne demandaient à Dieu qu'un peu de soleil le dimanche,
faisaient vulgairement l'amour avec le coeur, et se jetaient quelquefois
par la fenêtre. Race disparue maintenant, grâce à la génération actuelle
des jeunes gens: génération corrompue et corruptrice, mais par-dessus
tout vaniteuse, sotte et brutale. Pour le plaisir de faire de méchants
paradoxes, ils ont raillé ces pauvres filles à propos de leurs mains
mutilées par les saintes cicatrices du travail, et elles n'ont bientôt
plus gagné assez pour s'acheter de la pâte d'amandes. Peu à peu ils sont
parvenus à leur inoculer leur vanité et leur sottise, et c'est alors que
la grisette a disparu. C'est alors que naquit la lorette. Race hybride,
créatures impertinentes, beautés médiocres, demi-chair, demi-onguents,
dont le boudoir est un comptoir où elles débitent des morceaux de leur
coeur, comme on ferait des tranches de rosbif. La plupart de ces filles,
qui déshonorent le plaisir et sont la honte de la galanterie moderne,
n'ont point toujours l'intelligence des bêtes dont elles portent les
plumes sur leurs chapeaux. S'il leur arrive par hasard d'avoir, non
point un amour, pas même un caprice, mais un désir vulgaire, c'est au
bénéfice de quelque bourgeois saltimbanque que la foule absurde entoure
et acclame dans les bals publics, et que les journaux, courtisans de
tous les ridicules, célèbrent par leurs réclames. Bien qu'elle fût
forcée de vivre dans ce monde, Musette n'en avait point les moeurs ni
les allures; elle n'avait point la servilité cupide, ordinaire chez ces
créatures qui ne savent lire que barême et n'écrivent qu'en chiffres.
C'était une fille intelligente et spirituelle, ayant dans les veines
quelques gouttes du sang de Manon; et, rebelle à toute chose imposée,
elle n'avait jamais pu ni su résister à un caprice, quelles que dussent
en être les conséquences.

Marcel avait été vraiment le seul homme qu'elle eût aimé. C'était du
moins le seul pour qui elle avait réellement souffert, et il avait fallu
toute l'opiniâtreté des instincts qui l'attiraient vers «tout ce qui
rayonne et tout ce qui résonne» pour qu'elle le quittât. Elle avait
vingt ans, et pour elle le luxe était presque une question de santé.
Elle pouvait bien s'en passer quelque temps, mais elle ne pouvait y
renoncer complétement. Connaissant son inconstance, elle n'avait jamais
voulu consentir à mettre à son coeur le cadenas d'un serment de
fidélité. Elle avait été ardemment aimée par beaucoup de jeunes gens
pour qui elle avait eu elle-même des goûts très-vifs; et toujours elle
procédait envers eux avec une probité pleine de prévoyance; les
engagements qu'elle contractait étaient simples, francs et rustiques
comme les déclarations d'amour des paysans de Molière. Vous me voulez
bien et je vous veux aussi; tope, et faisons la noce. Dix fois, si elle
eût voulu, Musette aurait trouvé une position stable, ce qu'on appelle
un avenir; mais elle ne croyait guère à l'avenir, et professait à son
égard le scepticisme du figaro.

--Demain, disait-elle parfois, c'est une fatuité du calendrier; c'est un
prétexte quotidien que les hommes ont inventé pour ne point faire leurs
affaires aujourd'hui. Demain, c'est peut-être un tremblement de terre. À
la bonne heure, aujourd'hui, c'est la terre ferme.

Un jour, un galant homme, avec qui elle était restée près de six mois,
et qui était devenu éperdument amoureux d'elle, lui proposa sérieusement
de l'épouser. Musette lui avait jeté un grand éclat de rire au nez à
cette proposition.

--Moi, mettre ma liberté en prison dans un contrat de mariage? Jamais!
dit-elle.

--Mais je passe ma vie à trembler de la crainte de vous perdre.

--Vous me perdriez bien plus si j'étais votre femme, répondit Musette.
Ne parlons plus de cela. Je ne suis pas libre d'ailleurs, ajouta-t-elle,
en songeant sans doute à Marcel.

Ainsi elle traversait sa jeunesse, l'esprit flottant à tous les vents de
l'imprévu, faisant beaucoup d'heureux et se faisant presque heureuse
elle-même. Le vicomte Maurice, avec qui elle était en ce moment, avait
beaucoup de peine à se faire à ce caractère indomptable, ivre de
liberté; et ce fut dans une impatience oxydée de jalousie qu'il attendit
le retour de Musette après l'avoir vue partir pour aller chez Marcel.

--Y restera-t-elle? Se demanda toute la soirée le jeune homme en
s'enfonçant ce point d'interrogation dans le coeur.

--Ce pauvre Maurice! disait Musette de son côté, il trouve ça un peu
violent. Ah! Bah! Il faut former la jeunesse. Puis, son esprit passant
subitement _à d'autres exercices_, elle pensa à Marcel, chez qui elle
allait; et, tout en passant en revue les souvenirs que réveillait le nom
de son ancien adorateur, elle se demandait par quel miracle on avait mis
la nappe chez lui. Elle relut, en marchant, la lettre que l'artiste lui
avait écrite, et ne put s'empêcher d'être un peu attristée. Mais cela ne
dura qu'un instant. Musette pensa avec raison que c'était moins que
jamais l'occasion de se désoler, et comme en ce moment un grand vent
venait de s'élever, elle s'écria:

--C'est bien drôle, je ne voudrais pas aller chez Marcel, que le vent
m'y pousserait.

Et elle continua sa route en pressant le pas, joyeuse comme un oiseau
qui revole à son premier nid.

Tout à coup la neige tomba avec abondance. Musette chercha des yeux si
elle ne trouverait pas une voiture. Elle n'en rencontra point. Comme
elle se trouvait précisément dans la rue où demeurait son amie Madame
Sidonie, celle-là qui lui avait fait parvenir la lettre de Marcel,
Musette eut l'idée d'entrer un instant chez cette femme pour attendre
que le temps lui permît de continuer sa route.

Quand Musette entra chez Madame Sidonie, elle y trouva une nombreuse
compagnie. On y continuait un lansquenet commencé depuis trois jours.

--Ne vous dérangez pas, dit Musette, je ne fais qu'entrer et sortir.

--Tu as reçu la lettre de Marcel? lui dit bas à l'oreille Madame
Sidonie.

--Oui, répondit Musette, merci; je vais chez lui; il m'invite à dîner.
Veux-tu venir avec moi? Tu t'amuseras bien.

--Eh! Non, je ne peux pas, fit Sidonie en montrant la table de jeu, et
mon terme?

--Il y a six louis, dit tout haut le banquier qui tenait les cartes.

--J'en fais deux! s'écria Madame Sidonie.

--Je ne suis pas fier, je pars pour deux, répondit le banquier, qui
avait déjà passé plusieurs fois. Roi et as. Je suis flambé!
continua-t-il en faisant tomber les cartes, tous les rois sont morts...

--On ne parle pas politique, fit un journaliste.

--Et l'as est l'ennemi de ma famille, acheva le banquier, qui retourna
encore un roi. Vive le roi! s'écria-t-il. Ma mie Sidonie, envoyez-moi
deux louis.

--Mets-les dans ta mémoire, fit Sidonie, furieuse d'avoir perdu.

--Ça fait cinq cents francs que vous me devez, petite, dit le banquier.
Vous irez à mille. Je passe la main.

Sidonie et Musette causaient tout bas. La partie continua.

--À peu près à la même heure, on se mettait à table chez les bohèmes.
Pendant tout le repas Marcel parut inquiet. Chaque fois qu'on entendait
un bruit de pas dans l'escalier, on le voyait tressaillir.

--Qu'est-ce que tu as? demandait Rodolphe; on dirait que tu attends
quelqu'un. Ne sommes-nous pas au complet?

Mais à un certain regard que l'artiste lui lança, le poëte comprit
quelle était la préoccupation de son ami.

--C'est vrai, pensa-t-il en lui-même, nous ne sommes pas au complet.

Le coup d'oeil de Marcel signifiait Musette; le regard de Rodolphe
voulait dire Mimi.

--Ça manque de femmes, dit tout à coup Schaunard.

--Sacrebleu! Hurla Colline, vas-tu te taire avec tes réflexions
libertines! Il a été convenu qu'on ne parlerait pas d'amour, ça fait
tourner les sauces.

Et les amis recommencèrent à boire à plus amples rasades, pendant qu'en
dehors la neige tombait toujours, et que dans l'âtre le bois flambait
clair en tirant des feux d'artifice d'étincelles.

Au moment où Rodolphe fredonnait tout haut le couplet d'une chanson
qu'il venait de trouver au fond de son verre, on frappa plusieurs coups
à la porte.

À ce bruit, comme un plongeur qui, frappant du pied le fond de l'eau,
remonte à la surface, Marcel, engourdi dans un commencement d'ivresse,
se leva précipitamment de sa chaise et courut ouvrir.

Ce n'était point Musette.

Un monsieur parut sur le seuil. Il tenait à la main un petit papier. Son
extérieur paraissait agréable, mais sa robe de chambre était bien mal
faite.

--Je vous trouve en bonne disposition, dit-il en voyant la table, au
milieu de laquelle apparaissait le cadavre d'un gigot colossal.

--Le propriétaire! fit Rodolphe, qu'on lui rende les honneurs qui lui
sont dus.

Et il se mit à battre aux champs sur son assiette avec son couteau et sa
fourchette.

Colline lui offrit sa chaise, et Marcel s'écria:

--Allons, Schaunard, un verre blanc à monsieur. Vous arrivez
parfaitement à propos, dit l'artiste au propriétaire. Nous étions en
train de porter un toast à la propriété. Mon ami que voilà, Monsieur
Colline, disait des choses bien touchantes. Puisque vous voici, il va
recommencer pour vous faire honneur. Recommence un peu, Colline.

--Pardon, messieurs, dit le propriétaire, je ne voudrais pas vous
déranger.

Et il déploya le petit papier qu'il tenait à la main.

--Quel est cet imprimé? demanda Marcel.

Le propriétaire, qui avait promené dans la chambre un regard
inquisitorial, aperçut l'or et l'argent qui étaient restés sur la
cheminée.

--C'est la quittance, dit-il rapidement, j'ai déjà eu l'honneur de vous
la faire présenter.

--En effet, dit Marcel, ma mémoire fidèle me rappelle parfaitement ce
détail; c'était même un vendredi, le 8 octobre, à midi un quart;
très-bien.

--Elle est revêtue de ma signature, fit le propriétaire; et si ça ne
vous dérange pas...

--Monsieur, dit Marcel, je me proposais de vous voir. J'ai longuement à
causer avec vous.

--Tout à vos ordres.

--Faites-moi donc le plaisir de vous rafraîchir, continua Marcel en
l'obligeant à boire un verre de vin. Monsieur, reprit l'artiste, vous
m'aviez envoyé dernièrement un petit papier... avec une image
représentant une dame qui tient des balances. Le message était signé
Godard.

--C'est mon huissier, dit le propriétaire.

--Il a une bien vilaine écriture, fit Marcel. Mon ami, qui sait toutes
les langues, continua-t-il en désignant Colline, mon ami a bien voulu me
traduire cette dépêche, dont le port coûte cinq francs...

--C'était un congé, fit le propriétaire, mesure de précaution... c'est
l'usage.

--Un congé, c'est cela même, fit Marcel. Je voulais vous voir pour que
nous eussions une conférence à propos de cet acte, que je désirerais
convertir en un bail. Cette maison me plaît, l'escalier est propre, la
rue est fort gaie, et puis des raisons de famille, mille choses
m'attachent à ces murs.

--Mais, dit le propriétaire en déployant de nouveau sa quittance, il y a
le dernier terme à liquider.

--Nous le liquiderons, monsieur, telle est bien ma pensée intime.

Cependant le propriétaire ne quittait point des yeux la cheminée où se
trouvait l'argent; et la fixité attractive de ses regards pleins de
convoitise était telle, que les espèces semblaient remuer et s'avancer
vers lui.

--Je suis heureux d'arriver dans un moment où, sans que cela vous gêne,
nous pourrons terminer ce petit compte, dit-il en tendant la quittance
à Marcel, qui, ne pouvant parer l'attaque, rompit encore une fois et
recommença avec son créancier la scène de don Juan avec M. Dimanche.

--Vous avez, je crois, des propriétés dans les départements?
demanda-t-il.

--Oh! répondit le propriétaire, fort peu; une petite maison en
Bourgogne, une ferme, peu de chose, mauvais rapport... les fermiers ne
payent pas... Aussi, ajouta-t-il en allongeant toujours sa quittance,
cette petite rentrée arrive à merveille... C'est soixante francs, comme
vous savez.

--Soixante, oui, fit Marcel en se dirigeant vers la cheminée, où il prit
trois pièces d'or. Nous disons soixante, et il posa les trois louis sur
la table, à quelque distance du propriétaire.

--Enfin! murmura celui-ci, dont le visage s'éclaircit soudain, et il
posa également sa quittance sur la table.

Schaunard, Colline et Rodolphe examinaient la scène avec inquiétude.

--Parbleu! Monsieur, fit Marcel, puisque vous êtes bourguignon, vous ne
refuserez pas de dire deux mots à un compatriote.

Et faisant sauter le bouchon d'une bouteille de vieux mâcon, il en versa
un plein verre au propriétaire.

--Ah! parfait, dit celui-ci... Je n'en ai jamais bu de meilleur.

--C'est un de mes oncles que j'ai par là-bas, et qui m'en envoie
quelques paniers de temps en temps.

Le propriétaire s'était levé et allongeait la main vers l'argent placé
devant lui, quand Marcel l'arrêta de nouveau.

--Vous ne refuserez pas de me faire raison encore une fois, dit-il en
versant encore à boire et en forçant le créancier à trinquer avec lui et
avec les trois autres bohèmes.

Le propriétaire n'osa pas refuser. Il but de nouveau, posa son verre, et
se disposait encore à prendre l'argent, quand Marcel s'écria:

--Au fait, monsieur, il me vient une idée. Je me trouve un peu riche en
ce moment. Mon oncle de Bourgogne m'a envoyé un supplément à ma pension.
Je craindrais de dissiper cet argent. Vous savez, la jeunesse est
folle... Si cela ne vous contrarie pas, je vous payerai un terme
d'avance.

Et, prenant soixante autres francs en écus, il les ajouta aux louis qui
étaient sur la table.

--Je vais alors vous donner une quittance du terme à échoir, dit le
propriétaire. J'en ai en blanc dans ma poche, ajouta-t-il en tirant son
portefeuille. Je vais la remplir et l'antidater. Mais il est charmant,
ce locataire, pensa-t-il tout bas en couvant les cent vingt francs des
yeux.

--À cette proposition, les trois bohèmes, qui ne comprenaient plus rien
à la diplomatie de Marcel, restèrent stupéfaits.

--Mais cette cheminée fume, cela est fort incommode.

--Que ne m'en avez-vous prévenu? J'aurais fait appeler le fumiste, dit
le propriétaire qui ne voulait pas être en reste de procédés. Demain, je
ferai venir les ouvriers. Et ayant terminé de remplir la seconde
quittance, il la joignit à la première, les poussa toutes les deux
devant Marcel, et approcha de nouveau sa main de la pile d'argent. Vous
ne sauriez croire combien cette somme arrive à point, dit-il. J'ai des
mémoires à payer pour réparations à mon immeuble... et j'étais fort
embarrassé.

--Je regrette de vous avoir fait un peu attendre, fit Marcel.

--Oh! Je n'étais pas en peine... Messieurs... J'ai l'honneur... Et sa
main s'allongeait encore...

--Oh! Oh! Permettez, fit Marcel, nous n'avons pas encore fini. Vous
savez le proverbe: quand le vin est tiré...

Et il emplit de nouveau le verre du propriétaire.

--Il faut boire...

--C'est juste, dit celui-ci en se rasseyant par politesse.

Cette fois, à un coup d'oeil que leur lança Marcel, les bohèmes
comprirent quel était son but.

Cependant le propriétaire commençait à jouer de la prunelle d'une façon
extraordinaire. Il se balançait sur sa chaise, tenait des propos
grivois, et promettait à Marcel, qui lui demandait des réparations
locatives, des embellissements fabuleux.

--En avant la grosse artillerie! dit l'artiste bas à Rodolphe, en lui
indiquant une bouteille de rhum.

Après le premier petit verre, le propriétaire chanta une gaudriole qui
fit rougir Schaunard.

Après le second petit verre, il raconta ses infortunes conjugales; et,
comme son épouse s'appelait Hélène, il se compara à Ménélas.

Après le troisième petit verre, il eut un accès de philosophie, et émit
des aphorismes comme ceux-ci:

    «La vie est un fleuve.
     La fortune ne fait pas le bonheur.
     L'homme est éphémère.
     Ah! Que l'amour est agréable!»

Et prenant Schaunard pour confident, il lui raconta sa liaison
clandestine avec une jeune fille qu'il avait mise dans l'acajou, et qui
s'appelait Euphémie. Et il fit un portrait si détaillé de cette jeune
personne, aux tendresses naïves, que Schaunard commença à être travaillé
par un étrange soupçon, qui devint une certitude lorsque le propriétaire
lui montra une lettre qu'il tira de son portefeuille.

--Oh! Ciel! s'écria Schaunard en apercevant la signature. Cruelle fille!
tu m'enfonces un poignard dans le coeur.

--Qu'a-t-il donc? s'écrièrent les bohèmes, étonnés de ce langage.

--Voyez, dit Schaunard, cette lettre est de Phémie; voyez ce pâté qui
sert de signature. Et il fit circuler la lettre de son ancienne
maîtresse; elle commençait par ces mots:

    «Mon gros louf-louf!»

--C'est moi qui suis son gros louf-louf, dit le propriétaire en essayant
de se lever, sans pouvoir y parvenir.

--Très-bien! fit Marcel qui l'observait, il a jeté l'ancre.

--Phémie! cruelle Phémie! murmurait Schaunard, tu me fais bien de la
peine.

--Je lui ai meublé un petit entre-sol, rue Coquenard, numéro 12, dit le
propriétaire. C'est joli, joli... ça m'a coûté bien cher... Mais l'amour
sincère n'a pas de prix, et puis j'ai vingt mille francs de rente...
Elle me demande de l'argent, continua-t-il en reprenant la lettre.
Pauvre chérie!... Je lui donnerai celui-là, ça lui fera plaisir... et il
allongea la main vers l'argent préparé par Marcel. Tiens, tiens! fit-il
avec étonnement en tâtonnement sur la table, où donc est-il?...

L'argent avait disparu.

--Il est impossible qu'un galant homme se prête à d'aussi coupables
manoeuvres, avait dit Marcel. Ma conscience, la morale, m'interdisent de
verser le prix de mes loyers ès mains de ce vieillard débauché. Je ne
payerai point mon terme. Mais mon âme restera du moins sans remords.
Quelles moeurs! Un homme aussi chauve! Cependant le propriétaire
achevait de se couler à fond et tenait tout haut des discours insensés
aux bouteilles.

Comme il était absent depuis deux heures, sa femme, inquiète de lui,
l'envoya chercher par la servante, qui poussa de grands cris en le
voyant.

--Qu'est-ce que vous avez fait à mon maître? demanda-t-elle aux bohèmes.

--Rien, dit Marcel; il est monté tout à l'heure pour réclamer ses
loyers; comme nous n'avions pas d'argent à lui donner, nous lui avons
demandé du temps.

--Mais il s'est _ivrogné_, dit la domestique.

--Le plus fort de cette besogne était fait, répondit Rodolphe: quand il
est venu ici, il nous a dit qu'il était allé ranger sa cave.

--Et il avait si peu de sang-froid, continua Colline, qu'il voulait nous
laisser nos quittances sans argent.

--Vous les donnerez à sa femme, ajouta le peintre en rendant les
quittances; nous sommes d'honnêtes gens, et nous ne voulons pas profiter
de son état.

--Ô mon Dieu! Qu'est-ce que va dire madame? fit la servante en
entraînant le propriétaire, qui ne pouvait plus se tenir sur ses jambes.

--Enfin! s'écria Marcel.

--Il reviendra demain, dit Rodolphe; il a vu de l'argent.

--Quand il reviendra, fit l'artiste, je le menacerai d'instruire son
épouse de ses relations avec la jeune Phémie, et il nous donnera du
temps.

Quand le propriétaire fut dehors, les quatre amis se remirent à boire et
à fumer. Seul, Marcel avait conservé un sentiment de lucidité dans son
ivresse. D'instant en instant, au moindre bruit des pas qu'il entendait
dans l'escalier, il courait ouvrir la porte. Mais ceux qui montaient
s'arrêtaient toujours aux étages inférieurs; alors l'artiste venait
lentement se rasseoir au coin de son feu. Minuit sonna, et Musette
n'était point venue.

--Au fait, pensa Marcel, peut-être n'était-elle point chez elle quand on
lui a porté ma lettre. Elle la trouvera ce soir en rentrant, et elle
viendra demain, il y aura encore du feu. Il est impossible qu'elle ne
vienne pas. Allons, à demain. Et il s'endormit au coin de l'âtre.

Au moment même où Marcel s'endormait, rêvant d'elle, Mademoiselle
Musette sortait de chez son amie, Madame Sidonie, chez qui elle était
restée jusque-là. Musette n'était point seule, un jeune homme
l'accompagnait, une voiture attendait à la porte, ils y montèrent tous
deux; la voiture partit au galop.

La partie de lansquenet continuait chez Madame Sidonie.

--Où donc est Musette? s'écria tout à coup quelqu'un.

--Où donc est le petit Séraphin? dit une autre personne.

Madame Sidonie se mit à rire.

--Ils viennent de se sauver ensemble, dit-elle. Ah! C'est une curieuse
histoire. Quelle singulière créature que cette Musette! Figurez-vous...

Et elle raconta à la société comment Musette, après s'être fâchée
presque avec le vicomte Maurice, après s'être mise en chemin pour aller
chez Marcel, était montée un instant par hasard chez elle, et comment
elle y avait rencontré le jeune Séraphin.

--Ah! Je me doutais bien de quelque chose, dit Sidonie en interrompant
son récit: je les ai observés toute la soirée: il n'est pas maladroit,
ce petit bonhomme. Bref, continua-t-elle, ils sont partis sans dire
gare, et bien fin qui les attraperait.

C'est égal, c'est bien drôle, quand on pense que Musette est folle de
son Marcel.

--Si elle en est folle, à quoi bon le Séraphin, un enfant presque? Il
n'a jamais eu de maîtresse, dit un jeune homme.

--Elle veut lui apprendre à lire, fit le journaliste, qui était fort
bête quand il avait perdu.

--C'est égal, reprit Sidonie, puisqu'elle aime Marcel, pourquoi
Séraphin? Voilà qui me passe.

--Hélas! Oui, pourquoi?

       *       *       *       *       *

Pendant cinq jours, et sans sortir de chez eux, les bohèmes menaient la
plus joyeuse vie du monde. Ils restaient à table depuis le matin
jusqu'au soir. Un admirable désordre régnait dans la chambre, que
remplissait une atmosphère pantagruélique. Sur un banc presque entier de
coquilles d'huîtres était couchée une armée de bouteilles de divers
formats. La table était chargée de débris de toute nature, et une forêt
brûlait dans la cheminée.

Le sixième jour, Colline, qui était l'ordonnateur des cérémonies,
rédigea, comme il le faisait tous les matins, le menu du déjeuner, du
dîner, du goûter et du souper, et le soumit à l'appréciation de ses
amis, qui le revêtirent chacun de leur paraphe, en signe
d'acquiescement.

Mais lorsque Colline ouvrit le tiroir qui servait de caisse, afin de
prendre l'argent nécessaire à la consommation du jour, il recula de deux
pas, et devint blême comme le spectre de Banquo.

--Qu'y a-t-il? demandèrent nonchalamment les autres.

--Il y a, qu'il n'y a plus que trente sous, dit le philosophe.

--Diable! Diable! firent les autres, ça va causer des remaniements dans
notre menu. Enfin, trente sous bien employés!... C'est égal, nous aurons
difficilement des truffes.

Quelques instants après, la table était servie. On y voyait trois plats
dressés avec beaucoup de symétrie:

Un plat de harengs;
Un plat de pommes de terre;
Un plat de fromage.

Dans la cheminée fumaient deux petits tisons gros comme le poing.

Au dehors la neige tombait toujours.

Les quatre bohèmes se mirent à table et déployèrent gravement leurs
serviettes.

--C'est singulier, disait Marcel, ce hareng a un goût de faisan.

--Ça tient à la manière dont je l'ai arrangé, répliqua Colline; le
hareng a été méconnu.

En ce moment, une joyeuse chanson montait l'escalier, et s'en vint
frapper à la porte. Marcel, qui n'avait pu s'empêcher de tressaillir,
courut ouvrir.

Musette lui sauta au cou, et le tint embrassé pendant cinq minutes.
Marcel la sentit trembler dans ses bras.

--Qu'as-tu? lui demanda-t-il.

--J'ai froid, dit machinalement Musette en s'approchant de la cheminée.

--Ah! dit Marcel, nous avions fait si bon feu!

--Oui, dit Musette en regardant sur la table les débris du festin qui
servait depuis cinq jours; je viens trop tard.

--Pourquoi? fit Marcel.

--Pourquoi? dit Musette... en rougissant un peu. Et elle s'assit sur les
genoux de Marcel; elle tremblait toujours et ses mains étaient
violettes.

--Tu n'étais donc pas libre? Lui demanda Marcel bas à l'oreille.

--Moi! Pas libre! s'écria la belle fille. Ah! Marcel! je serais assise
au milieu des étoiles, dans le paradis du bon Dieu, et tu me ferais un
signe, que je descendrais auprès de toi. Moi! Pas libre!... Elle se
remit à trembler.

--Il y a cinq chaises ici, dit Rodolphe, c'est un nombre impair, sans
compter que la cinquième est d'une forme ridicule. Et brisant la chaise
contre le mur, il en jeta les morceaux dans la cheminée. Le feu
ressuscita soudain en flamme claire et joyeuse; puis, faisant un signe à
Colline et à Schaunard, le poëte les emmena avec lui.

--Où allez-vous? demanda Marcel.

--Nous allons acheter du tabac, répondirent-ils.

--À la Havane, ajouta Schaunard en faisant un signe d'intelligence à
Marcel, qui le remercia du regard.

--Pourquoi n'es-tu pas venue plus tôt? demanda-t-il de nouveau à Musette
lorsqu'ils furent seuls.

--C'est vrai, je suis un peu en retard...

--Cinq jours pour traverser le pont Neuf! Tu as donc pris par les
Pyrénées? dit Marcel.

Musette baissa la tête et demeura silencieuse.

--Ah! Méchante fille! reprit mélancoliquement l'artiste en frappant
légèrement avec la main sur le corsage de sa maîtresse. Qu'est-ce que tu
as donc là-dessous?

--Tu le sais bien, repartit vivement celle-ci.

--Mais qu'as-tu fait depuis que je t'ai écrit?

--Ne m'interroge pas! reprit vivement Musette en l'embrassant à
plusieurs reprises; ne me demande rien! Laisse-moi me chauffer à côté de
toi pendant qu'il fait froid. Tu vois, j'avais mis ma plus belle robe
pour venir... Ce pauvre Maurice, il ne comprenait rien quand je suis
partie pour venir ici; mais c'était plus fort que moi... Je me suis mise
en route... C'est bon, le feu, ajouta-t-elle en approchant ses petites
mains de la flamme. Je resterai avec toi jusqu'à demain. Veux-tu?

--Il fera bien froid ici, dit Marcel, et nous n'avons pas de quoi dîner.
Tu es venue trop tard, répéta-t-il.

--Ah! Bah! dit Musette, ça ressemblera mieux à autrefois.

       *       *       *       *       *

Rodolphe, Colline et Schaunard restèrent vingt-quatre heures à aller
chercher leur tabac. Quand ils revinrent à la maison, Marcel était seul.

Après six jours d'absence, le vicomte Maurice vit arriver Musette.

Il ne lui fit aucun reproche, et lui demanda seulement pourquoi elle
paraissait triste.

--Je me suis querellée avec Marcel, dit-elle, nous nous sommes mal
quittés.

--Et pourtant, dit Maurice, qui sait? Vous retournerez encore auprès de
lui.

--Que voulez-vous? fit Musette, j'ai besoin de temps en temps d'aller
respirer l'air de cette vie-là. Mon existence folle est comme une
chanson; chacun de mes amours est un couplet; mais Marcel en est le
refrain.



XX

_MIMI A DES PLUMES_


I

«Eh! Non, non, non, vous n'êtes plus Lisette. Eh! Non, non, non, vous
n'êtes plus Mimi.

«Vous êtes aujourd'hui Madame la Vicomtesse; après-demain peut-être
serez-vous Madame la Duchesse, car vous avez posé le pied sur
l'escalier des grandeurs; la porte de vos rêves s'est enfin ouverte à
deux battants devant vos pas, et voici que vous venez d'y entrer
victorieuse et triomphante. J'étais bien sûr que vous finiriez ainsi une
nuit ou l'autre. Il fallait que ce fût, d'ailleurs; vos mains blanches
étaient faites pour la paresse, et appelaient depuis longtemps l'anneau
d'une alliance aristocratique. Enfin vous avez un blason! Mais nous
préférons encore celui que la jeunesse donnait à votre beauté, qui, par
vos yeux bleus et votre visage pâle, semblait écarteler d'azur sur champ
de lis. Noble ou vilaine, allez, vous êtes toujours charmante; et je
vous ai bien reconnue quand vous passiez l'autre soir dans la rue, pied
rapide et finement chaussé, aidant d'une main gantée le vent à soulever
les volants de votre robe nouvelle, un peu pour ne point la salir,
beaucoup pour laisser voir vos jupons brodés et vos bas transparents.
Vous aviez un chapeau d'un style merveilleux, et vous paraissiez même
plongée dans une profonde perplexité à propos du voile en riche dentelle
qui flottait sur ce riche chapeau. Embarras bien grave, en effet! Car il
s'agissait de savoir lequel valait le mieux et était le plus profitable
à votre coquetterie, de porter ce voile baissé ou relevé. En le portant
baissé, vous risquiez de n'être pas reconnue par ceux de vos amis que
vous auriez pu rencontrer, et qui, certes, auraient passé dix fois près
de vous sans se douter que cette opulente enveloppe cachait Mademoiselle
Mimi. D'un autre côté, en portant ce voile relevé, c'était lui qui
risquait de ne pas être vu, et alors, à quoi bon l'avoir? Vous avez
spirituellement tranché la difficulté, en baissant et en relevant tour à
tour de dix pas en dix pas, ce merveilleux tissu, tramé sans doute dans
ces contrées d'arachnides qu'on appelle les Flandres, et qui, à lui tout
seul, a coûté plus cher que toute votre ancienne garde-robe... Ah!
Mimi!... pardon... Ah! Madame la vicomtesse! J'avais bien raison, vous
le voyez, quand je vous disais: patience, ne désespérez pas; l'avenir
est gros de cachemires, d'écrins brillants, de petits soupers, etc. Vous
ne vouliez pas me croire, incrédule! Eh bien, mes prédictions se sont
pourtant réalisées, et je vaux bien, je l'espère, votre _Oracle des
Dames_, un petit sorcier in-dix-huit que vous aviez acheté cinq sous à
un bouquiniste du pont neuf, et que vous fatiguiez par d'éternelles
interrogations. Encore une fois, n'avais-je pas raison dans mes
prophéties, et me croiriez-vous maintenant si je vous disais que vous
n'en resterez pas là? Si je vous disais qu'en prêtant l'oreille
j'entends déjà sourdre, dans les profondeurs de votre avenir, le
piétinement et les hennissements des chevaux attelés à un coupé bleu,
conduit par un cocher poudré qui abaisse le marchepied devant vous en
disant: «Où va Madame?» me croiriez-vous encore si je vous disais aussi
que plus tard... ah! Le plus tard possible, mon Dieu! Atteignant le but
d'une ambition que vous avez longtemps caressée, vous tiendrez une table
d'hôte à Belleville ou aux Batignolles, et vous serez courtisée par de
vieux militaires et des Céladons à la réforme, qui viendront faire chez
vous des lansquenets et des baccarats clandestins? Mais avant d'arriver
à cette époque où le soleil de votre jeunesse aura déjà décliné,
croyez-moi, chère enfant, vous userez encore bien des aunes de soie et
de velours; bien des patrimoines sans doute se fondront aux creusets de
vos fantaisies; vous fanerez bien des fleurs sur votre front, bien des
fleurs sous vos pieds; bien des fois vous changerez de blason. On verra
tour à tour briller sur votre tête le tortil des baronnes, la couronne
des comtesses et le diadème emperlé des marquises; vous prendrez pour
devise: _Inconstance_, et vous saurez, selon le caprice ou la nécessité,
satisfaire, chacun à son tour ou même à la fois, tous ces nombreux
adorateurs qui s'en viendront faire la queue dans l'antichambre de votre
coeur comme on fait la queue à la porte d'un théâtre où l'on joue une
pièce en vogue. Allez donc, allez devant vous, l'esprit allégé de
souvenirs, remplacés par des ambitions; allez, la route est belle, et
nous la souhaitons longtemps douce à vos pieds: mais nous souhaitons
surtout que toutes ces somptuosités, ces belles toilettes ne deviennent
pas trop tôt le linceul où s'ensevelira votre gaieté.»

Ainsi parlait le peintre Marcel à la jeune Mademoiselle Mimi, qu'il
venait de rencontrer trois ou quatre jours après son second divorce avec
le poëte Rodolphe. Bien qu'il se fût efforcé de mettre une sourdine aux
railleries qui parsemaient son horoscope, Mademoiselle Mimi ne fut point
dupe des belles paroles de Marcel, et comprit parfaitement que, peu
respectueux pour son titre nouveau, il s'était moqué d'elle à outrance.

--Vous êtes méchant avec moi, Marcel, dit Mademoiselle Mimi, c'est mal:
j'ai toujours été très-bonne fille avec vous quand j'étais la maîtresse
de Rodolphe; mais si je l'ai quitté, après tout, c'est sa faute. C'est
lui qui m'a renvoyée presque sans délai; et encore, comment m'a-t-il
traitée pendant les derniers jours que j'ai passés avec lui? J'ai été
bien malheureuse, allez! Vous ne savez pas, vous, quel homme c'était que
Rodolphe: un caractère pétri de colère et de jalousie, qui me tuait par
petits morceaux. Il m'aimait, je le sais bien, mais son amour était
dangereux comme une arme à feu; et quelle existence que celle que j'ai
menée pendant quinze mois! Ah! Voyez-vous, Marcel, je ne veux pas me
faire meilleure que je ne suis, mais j'ai bien souffert avec Rodolphe,
vous le savez d'ailleurs aussi. Ce n'est point la misère qui me l'a fait
quitter, non, je vous l'assure, j'y étais habituée d'abord; et puis, je
vous le répète, c'est lui qui m'a renvoyée. Il a marché à deux pieds sur
mon amour-propre; il m'a dit que je n'avais pas de coeur si je restais
avec lui; il m'a dit qu'il ne m'aimait plus, qu'il fallait que je fisse
un autre amant; il a même été jusqu'à me désigner un jeune homme qui me
faisait la cour, et il a, par ses défis, servi de trait d'union entre
moi et ce jeune homme. J'ai été avec lui autant par dépit que par
nécessité, car je ne l'aimais pas; vous savez bien cela, vous, je n'aime
pas les _si_ jeunes gens, ils sont ennuyeux et sentimentals comme des
harmonicas. Enfin, ce qui est fait est fait, et je ne le regrette pas,
et je ferais encore de même si c'était à refaire. Maintenant qu'il ne
m'a plus avec lui et qu'il me sait heureuse avec un autre, Rodolphe est
furieux et très-malheureux; je sais quelqu'un qui l'a rencontré ces
jours-ci; il avait les yeux rouges. Cela ne m'étonne pas, j'étais bien
sûre qu'il en arriverait ainsi et qu'il courrait après moi; mais vous
pouvez lui dire qu'il perdra son temps, et que cette fois-ci c'est tout
à fait sérieux et pour de bon. Y a-t-il longtemps que vous l'avez vu,
Marcel, et est-ce vrai qu'il est bien changé? demanda Mimi avec un autre
accent.

--Bien changé, en effet, répondit Marcel. Assez changé.

--Il se désole, cela est certain; mais que voulez-vous que j'y fasse?
Tant pis pour lui! Il l'a voulu; il fallait que cela eût une fin, à la
fin. Consolez-le... vous.

--Oh! Oh! dit tranquillement Marcel, le plus gros de la besogne est
fait. Ne vous inquiétez pas, Mimi.

--Vous ne dites pas la vérité, mon cher, reprit Mimi avec une petite
moue ironique: Rodolphe ne se consolera pas si vite que cela; si vous
saviez dans quel état je l'ai vu, la veille de mon départ! C'était le
vendredi; je n'avais pas voulu rester la nuit chez mon nouvel amant,
parce que je suis superstitieuse et que le vendredi est un mauvais jour.

--Vous aviez tort, Mimi: en amour, le vendredi est un bon jour; les
anciens disaient: _Dies Veneris_.

--Je ne sais pas le latin, dit Mademoiselle Mimi en continuant. Je m'en
revenais donc de chez Paul; j'ai trouvé Rodolphe qui m'attendait en
faisant sentinelle dans la rue. Il était tard, plus de minuit, et
j'avais faim, car j'avais mal dîné. Je priai Rodolphe d'aller chercher
quelque chose pour souper. Il revint une demi-heure après; il avait
beaucoup couru pour rapporter pas grand'chose de bon: du pain, du vin,
des sardines, du fromage et un gâteau aux pommes. Je m'étais couchée
pendant son absence; il dressa le couvert près du lit; je n'avais pas
l'air de le regarder, mais je le voyais bien: il était pâle comme la
mort, il avait le frisson, et tournait dans la chambre comme un homme
qui ne sait pas ce qu'il veut faire. Dans un coin, il aperçut plusieurs
paquets de mes hardes qui étaient à terre. Cette vue parut lui faire du
mal et il mit le paravent devant ces paquets pour ne plus les voir.
Quand tout fut préparé, nous commençâmes à manger; il essaya de me faire
boire; mais je n'avais plus ni faim ni soif, et j'avais le coeur tout
serré. Il faisait froid, car nous n'avions pas de quoi faire du feu; on
entendait le vent qui soufflait dans la cheminée. C'était bien triste.
Rodolphe me regardait, il avait les yeux fixes; il mit sa main dans la
mienne, et je sentis sa main trembler, elle était à la fois brûlante et
glacée.

--C'est le souper des funérailles de nos amours, me dit-il tout bas. Je
ne répondis rien, mais je n'eus pas le courage de retirer ma main de la
sienne.

--J'ai sommeil, lui dis-je à la fin; il est tard, dormons. Rodolphe me
regarda: j'avais mis une de ses cravates sur ma tête pour me garantir
du froid; il ôta cette cravate sans parler.

--Pourquoi ôtes-tu cela? lui demandai-je, j'ai froid.

--Oh! Mimi, me dit-il alors, je t'en prie, cela ne te coûtera guère,
remets, pour cette nuit, ton petit bonnet rayé.

C'était un bonnet de nuit en indienne rayée, blanc et brun. Rodolphe
aimait beaucoup à me voir ce bonnet, cela lui rappelait quelques belles
nuits, car c'était ainsi que nous comptions nos beaux jours. En pensant
que c'était la dernière fois que j'allais dormir auprès de lui, je
n'osai pas refuser de satisfaire son caprice; je me relevai, et j'allai
prendre mon bonnet rayé qui était au fond d'un de mes paquets: par
mégarde, j'oubliai de replacer le paravent; Rodolphe s'en aperçut, et
cacha les paquets, comme il avait déjà fait.

--Bonsoir, me dit-il.--Bonsoir, lui répondis-je. Je croyais qu'il allait
m'embrasser, et je ne l'aurais pas empêché, mais il prit seulement ma
main, qu'il porta à ses lèvres. Vous savez, Marcel, combien il était
fort pour m'embrasser les mains. J'entendis claquer ses dents, et je
sentis son corps froid comme un marbre. Il serrait toujours ma main, et
il avait placé sa tête sur mon épaule, qui ne tarda pas à être toute
mouillée. Rodolphe était dans un état affreux. Il mordait les draps du
lit, pour ne pas crier; mais j'entendais bien des sanglots sourds, et je
sentais toujours ses larmes couler sur mes épaules, qu'elles brûlaient
d'abord, et qu'elles glaçaient ensuite. En ce moment-là, j'eus besoin de
tout mon courage; et il m'en a fallu, allez. Je n'avais qu'un mot à
dire, je n'avais qu'à retourner la tête: ma bouche aurait rencontré
celle de Rodolphe, et nous nous serions raccommodés encore une fois. Ah!
un instant, j'ai vraiment cru qu'il allait mourir entre mes bras, ou que
tout au moins il allait devenir fou, comme il faillit le devenir une
fois, vous rappelez-vous? J'allais céder, je le sentais; j'allais
revenir la première, j'allais l'enlacer dans mes bras, car il faudrait
vraiment n'avoir point d'âme pour rester insensible devant de pareilles
douleurs. Mais je me souvins des paroles qu'il m'avait dites la veille:
«Tu n'as point de coeur si tu restes avec moi, car je ne t'aime plus.»
Ah! en me rappelant ces duretés, j'aurais vu Rodolphe près d'expirer et
il n'aurait fallu qu'un baiser de moi, que j'aurais détourné ma lèvre,
et que je l'aurais laissé mourir. À la fin, vaincue par la fatigue, je
m'endormis à moitié. J'entendais toujours Rodolphe sangloter, et, je
vous le jure, Marcel, ce sanglot dura toute la nuit; et quand le jour
revint et que je regardai dans ce lit, où j'avais dormi pour la dernière
fois, cet amant que j'allais quitter pour aller dans les bras d'un
autre, j'ai été épouvantablement effrayée en voyant des ravages que
cette douleur faisait sur la figure de Rodolphe.

Il se leva, comme moi, sans rien dire, et faillit tomber dans la chambre
aux premiers pas qu'il fit, tant il était faible et abattu. Cependant il
s'habilla très-vite, et me demanda seulement où en étaient mes affaires
et quand je partais. Je lui répondis que je n'en savais rien. Il s'en
alla sans me dire à revoir, sans me serrer la main. Voilà comment nous
nous sommes quittés. Quel coup il a dû recevoir dans le coeur lorsqu'il
ne m'a plus trouvée en rentrant, hein?

--J'étais là lorsque Rodolphe est rentré, dit Marcel à Mimi essoufflée
d'avoir parlé aussi longtemps. Comme il prenait sa clef chez la
maîtresse d'hôtel, celle-ci lui a dit:

--La petite est partie.

--Ah! répondit Rodolphe, cela ne m'étonne pas; je m'y attendais. Et il
monta dans sa chambre, où je le suivis, craignant aussi quelque crise;
mais il n'en fut rien.

--Comme il est trop tard pour aller louer une autre chambre ce soir, ce
sera pour demain matin, me dit-il, nous nous en irons ensemble. Allons
dîner.

Je croyais qu'il voulait se griser, mais je me trompais. Nous avons fait
un dîner très-sobre dans un restaurant où vous alliez quelquefois manger
avec lui. J'avais demandé du vin de Beaune pour étourdir un peu
Rodolphe.

--C'était le vin favori de Mimi, me dit-il; nous en avons bu souvent
ensemble, à cette table où nous sommes. Je me souviens qu'un jour elle
me disait, en tendant son verre déjà plusieurs fois vidé: «Verse encore,
cela me met du _baume_ dans le coeur.» C'était un mot assez médiocre,
trouves-tu pas? Digne tout au plus de la maîtresse d'un vaudevilliste.
Ah! Elle buvait bien, Mimi. Le voyant disposé à s'enfoncer dans les
sentiers du ressouvenir, je lui parlai d'autre chose, et il ne fut plus
question de vous. Il passa la soirée entière avec moi, et parut aussi
calme que la Méditerranée. Ce qui m'étonnait le plus, c'est que ce calme
n'avait rien d'affecté. C'était de l'indifférence sincère. À minuit nous
rentrâmes.

--Tu parais surpris de ma tranquillité dans la situation où je me
trouve, me dit-il; laisse-moi te faire une comparaison, mon cher, et, si
elle est vulgaire, elle a du moins le mérite d'être juste. Mon coeur est
comme une fontaine dont on a laissé le robinet ouvert toute la nuit; le
matin, il ne reste pas une seule goutte d'eau. En vérité, de même est
mon coeur: j'ai pleuré cette nuit tout ce qui me restait de larmes. Cela
est singulier; mais je me croyais plus riche de douleurs, et, pour une
nuit de souffrances, me voilà ruiné, complétement à sec, ma parole
d'honneur! C'est comme je le dis; et dans ce même lit où j'ai failli
rendre l'âme la nuit dernière, près d'une femme qui n'a pas plus remué
qu'une pierre, alors que cette femme appuie maintenant sa tête sur
l'oreiller d'un autre, je vais dormir comme un portefaix qui a fait une
excellente journée.

--Comédie, pensai-je en moi-même; je ne serai pas plus tôt parti, qu'il
battera les murailles avec sa tête. Cependant je laissai Rodolphe seul,
et je remontai chez moi, mais je ne me couchai pas. À trois heures du
matin, je crus entendre du bruit dans la chambre de Rodolphe; j'y
descendis en toute hâte, croyant le trouver au milieu de quelque fièvre
désespérée...

--Eh bien? dit Mimi.

--Eh bien, ma chère, Rodolphe dormait, le lit n'était pas défait, et
tout prouvait que son sommeil avait été calme, et qu'il n'avait pas
tardé à s'y abandonner.

--C'est possible, dit Mimi: il était si fatigué de la nuit précédente...
mais le lendemain?...

--Le lendemain, Rodolphe est venu m'éveiller de bonne heure, et nous
avons été louer des chambres dans un autre hôtel, où nous sommes
emménagés le soir même.

--Et, demanda Mimi, qu'a-t-il fait en quittant la chambre que nous
occupions? qu'a-t-il dit en abandonnant cette chambre où il m'a tant
aimée?

--Il a fait ses paquets tranquillement, répondit Marcel; et comme il
avait trouvé dans un tiroir une paire de gants en filet que vous avez
oubliée, ainsi que deux ou trois lettres également à vous...

--Je sais bien, fit Mimi avec un accent qui semblait vouloir dire: je
les ai oubliés exprès pour qu'il lui restât quelque souvenir de moi.
Qu'en a-t-il fait? ajouta-t-elle.

--Je crois me rappeler, dit Marcel, qu'il a jeté les lettres dans la
cheminée et les gants par la fenêtre; mais sans geste de théâtre, sans
pose, fort naturellement, comme on peut le faire lorsqu'on se débarrasse
d'une chose inutile.

--Mon cher Monsieur Marcel, je vous assure qu'au fond de mon coeur je
souhaite que cette indifférence dure. Mais encore une fois, là, bien
sincèrement, je ne crois pas à une guérison si rapide, et, malgré tout
ce que vous me dites, je suis convaincue que mon pauvre poëte a le coeur
brisé.

--Cela se peut, répondit Marcel en quittant Mimi; mais cependant, ou je
me trompe fort, les morceaux sont encore bons.

Pendant ce colloque sur la voie publique, M. le vicomte Paul attendait
sa nouvelle maîtresse, qui se trouva fort en retard, et qui fut
parfaitement désagréable avec M. le vicomte. Il se coucha à ses genoux
et lui roucoula sa romance favorite, à savoir: qu'elle était charmante,
pâle comme la lune, douce comme un mouton; mais qu'il l'aimait surtout à
cause des beautés de son âme.

--Ah! pensait Mimi en déroulant les ondes de ses cheveux bruns sur la
neige de ses épaules, mon amant Rodolphe n'était pas si exclusif.


II

Ainsi que Marcel l'avait annoncé, Rodolphe paraissait être radicalement
guéri de son amour pour Mademoiselle Mimi, et trois ou quatre jours
après sa séparation d'avec elle, on vit reparaître le poëte complétement
métamorphosé. Il était mis avec une élégance qui devait le rendre
méconnaissable pour son miroir même. Rien en lui, du reste, ne semblait
faire craindre qu'il fût dans l'intention de se précipiter dans les
abîmes du néant, comme Mademoiselle Mimi en faisait courir le bruit avec
toutes sortes d'hypocrisies condoléantes. Rodolphe était en effet
parfaitement calme; il écoutait, sans que les plis de son visage se
dérangeassent, les récits qui lui étaient faits sur la nouvelle et
somptueuse existence de sa maîtresse, qui se plaisait à le faire
renseigner sur son compte par une jeune femme qui était restée sa
confidente, et qui avait occasion de voir Rodolphe presque tous les
soirs.

--Mimi est très-heureuse avec le vicomte Paul, disait-on au poëte, elle
en paraît follement _amourachée_; une seule chose l'inquiète, elle
craint que vous ne veniez troubler sa tranquillité par des poursuites
qui, du reste, seraient dangereuses pour vous, car le vicomte adore sa
maîtresse et il a deux ans de salle d'armes.

--Oh! Oh! répondait Rodolphe, qu'elle dorme donc bien tranquille, je
n'ai aucunement envie d'aller répandre du vinaigre dans les douceurs de
sa lune de miel. Quant à son jeune amant, il peut parfaitement laisser
sa dague au clou, comme _Gastibelza_, l'homme à la carabine. Je n'en
veux aucunement aux jours d'un gentilhomme qui a encore le bonheur
d'être en nourrice chez les illusions.

Et comme on ne manquait pas de rapporter à Mimi l'attitude avec laquelle
son ancien amant recevait tous ces détails de son côté, elle n'oubliait
pas de répondre en haussant les épaules:

--C'est bon, c'est bon, on verra dans quelques jours ce que tout cela
deviendra.

Cependant, et plus que toute autre personne, Rodolphe était lui-même
fort étonné de cette soudaine indifférence, qui, sans passer par les
transitions ordinaires de la tristesse et de la mélancolie, succédait
aux orageuses tempêtes qui l'agitaient encore quelques jours auparavant.
L'oubli, si lent à venir, surtout pour les désolés d'amour, l'oubli
qu'ils appellent à grands cris, et qu'à grands cris ils repoussent quand
ils le sentent approcher d'eux; cet impitoyable consolateur avait
subitement, tout à coup, et sans qu'il eût pu s'en défendre, envahi le
coeur de Rodolphe, et le nom de la femme tant aimée pouvait désormais y
tomber sans réveiller aucun écho. Chose étrange, Rodolphe, dont la
mémoire avait assez de puissance pour rappeler à son esprit les choses
qui s'étaient accomplies aux jours les plus reculés de son passé, et les
êtres qui avaient figuré ou exercé une influence dans son existence la
plus lointaine; Rodolphe, quelques efforts qu'il fit, ne pouvait pas se
rappeler distinctement, après quatre jours de séparation, les traits de
cette maîtresse qui avait failli briser son existence entre ses mains si
frêles. Les yeux aux lueurs desquels il s'était si souvent endormi, il
n'en retrouvait plus la douceur. Cette voix même, dont les colères et
dont les tendres caresses lui donnaient le délire, il ne s'en rappelait
point les sons. Un poëte de ses amis, qui ne l'avait pas vu depuis son
divorce, le rencontra un soir; Rodolphe paraissait affairé et soucieux,
il marchait à grands pas dans la rue, en faisant tournoyer sa canne.

--Tiens, dit le poëte en lui tendant la main, vous voilà! et il examina
curieusement Rodolphe.

Voyant qu'il avait la mine allongée, il crut devoir prendre un ton
condoléant.

--Allons, du courage, mon cher, je sais que cela est rude, mais enfin il
aurait toujours fallu en venir là; vaut mieux que ce soit maintenant que
plus tard; dans trois mois vous serez complétement guéri.

--Qu'est-ce que vous me chantez? dit Rodolphe, je ne suis pas malade,
mon cher.

--Eh! mon Dieu, dit l'autre, ne faites point le vaillant, parbleu! Je
sais l'histoire, et je ne la saurais pas que je la lirais sur votre
figure.

--Prenez garde, vous me faites un quiproquo, dit Rodolphe. Je suis
très-ennuyé ce soir, c'est vrai; mais quant au motif de cet ennui, vous
n'avez pas absolument mis le doigt dessus.

--Bon, pourquoi vous défendre? Cela est tout naturel; on ne rompt pas
comme cela tranquillement une liaison qui dure depuis près de deux ans.

--Ils me disent tous la même chose, fit Rodolphe impatienté. Eh bien,
sur l'honneur, vous vous trompez, vous et les autres. Je suis
profondément triste, et j'en ai l'air, c'est possible; mais voici
pourquoi: c'est que j'attendais aujourd'hui mon tailleur qui devait
m'apporter un habit neuf, et il n'est point venu; voilà, voilà pourquoi
je suis ennuyé.

--Mauvais, mauvais, dit l'autre en riant.

--Point mauvais; bon, au contraire, très-bon, excellent même. Suivez mon
raisonnement, et vous allez voir.

--Voyons, dit le poëte, je vous écoute; prouvez-moi un peu comment on
peut raisonnablement avoir l'air si attristé, parce qu'un tailleur vous
manque de parole. Allez, allez, je vous attends.

--Eh! dit Rodolphe, vous savez bien que les petites causes produisent
les plus grands effets. Je devais, ce soir, faire une visite
très-importante, et je ne la puis faire à cause que je n'ai pas mon
habit. Y êtes-vous?

--Point. Il n'y a pas jusqu'ici motif suffisant à désolation. Vous êtes
désolé... parce que... enfin. Vous êtes très-bête de faire des poses
avec moi. Voilà mon opinion.

--Mon ami, dit Rodolphe, vous êtes bien obstiné; il y a toujours de quoi
être désolé lorsqu'on manque un bonheur ou tout au moins un plaisir,
parce que c'est presque toujours autant de perdu, et qu'on a souvent
bien tort de dire, à propos de l'un ou de l'autre, je te rattraperai une
autre fois. Je me résume; j'avais, ce soir, un rendez-vous avec une
femme jeune; je devais la rencontrer dans une maison d'où je l'aurais
peut-être ramenée chez moi, si ç'avait été plus court que d'aller chez
elle, et même si ç'avait été le plus long. Dans cette maison il y avait
une soirée, dans une soirée on ne va qu'en habit; je n'ai pas d'habit,
mon tailleur devait m'en apporter un; il ne me l'apporte pas, je ne vais
pas à la soirée, je ne rencontre pas la jeune femme, qui est peut-être
rencontrée par un autre; je ne la ramène ni chez moi ni chez elle, où
elle est peut-être ramenée par un autre. Donc, comme je vous disais, je
manque un bonheur ou un plaisir; donc je suis désolé, donc j'en ai
l'air, et c'est tout naturel.

--Soit, dit l'ami; donc un pied dehors d'un enfer, vous remettez l'autre
pied dans un autre, vous; mais, mon bon ami, quand je vous ai trouvé là,
dans la rue, vous m'aviez tout l'air de faire le pied de grue.

--Je le faisais aussi parfaitement.

--Mais, continua l'autre, nous sommes là dans le quartier où habite
votre ancienne maîtresse; qu'est-ce qui me prouve que vous ne
l'attendiez pas?

--Quoique séparé d'elle, des raisons particulières m'ont obligé à rester
dans ce quartier; mais, bien que voisins, nous sommes aussi éloignés que
si nous restions elle à un pôle et moi à l'autre. D'ailleurs, à l'heure
qu'il est, mon ancienne maîtresse est au coin de son feu et prend des
leçons de grammaire française avec M. le vicomte Paul, qui veut la
ramener à la vertu par le chemin de l'orthographe. Dieu! Comme il va la
gâter! Enfin, ça le regarde, maintenant qu'il est le rédacteur en chef
de son bonheur. Vous voyez donc bien que vos réflexions sont absurdes,
et qu'au lieu d'être sur la trace effacée de mon ancienne passion, je
suis au contraire sur les traces de ma nouvelle, qui est déjà ma voisine
un peu, et qui le deviendra davantage; car je consens à faire tout le
chemin nécessaire, et, si elle veut faire le reste, nous ne serons pas
longtemps à nous entendre.

--Vraiment! dit le poëte, vous êtes amoureux, déjà?

--Voilà comme je suis, répondit Rodolphe: mon coeur ressemble à ces
logements qu'on met en location, sitôt qu'un locataire les quitte. Quand
un amour s'en va de mon coeur, je mets écriteau pour appeler un autre
amour. L'endroit d'ailleurs est habitable et parfaitement réparé.

--Et quelle est cette nouvelle idole? Où l'avez-vous connue, et quand?

--Voilà, dit Rodolphe, procédons par ordre. Quand Mimi a été partie, je
me suis figuré que je ne serais plus jamais amoureux de ma vie, et je
m'imaginai que mon coeur était mort de fatigue, d'épuisement, de tout ce
que vous voudrez. Il avait tant battu, si longtemps, si vite, et trop
vite, que la chose était croyable. Bref, je le crus mort, bien mort,
très-mort, et je songeais à l'enterrer, comme M. Marlborough. À cette
occasion, je donnai un petit dîner de funérailles où j'invitai
quelques-uns de mes amis. Les convives devaient prendre une mine
lamentable, et les bouteilles avaient un crêpe à leur goulot.

--Vous ne m'avez pas invité!

--Pardon, mais j'ignorais l'adresse du nuage où vous demeurez!

--Un des convives avait amené une femme, une jeune femme, délaissée
aussi depuis peu par un amant. On lui conta mon histoire, ce fut un de
mes amis, un garçon qui joue fort bien sur le violoncelle du sentiment.
Il parla à cette jeune veuve des qualités de mon coeur, ce pauvre défunt
que nous allions enterrer, et l'invita à boire à son repos éternel.
Allons donc, dit-elle en élevant son verre, je bois à sa santé, au
contraire; et elle me lança un coup d'oeil, un coup d'oeil à réveiller
un mort, comme on dit, et c'était ou jamais l'occasion de dire ainsi,
car elle n'avait pas achevé son toast que je sentis mon coeur chanter
aussitôt l'_O Filii_ de la résurrection. Qu'est-ce que vous auriez fait
à ma place?

--Belle question!... comment se nomme-t-elle?

--Je l'ignore encore, je ne lui demanderai son nom qu'au moment où nous
signerons notre contrat. Je sais bien que je ne suis pas dans les délais
légaux au point de vue de certaines gens; mais voilà, je sollicite près
de moi-même, et je m'accorde les dispenses. Ce que je sais, c'est que ma
future m'apportera en dot la gaieté, qui est la santé de l'esprit, et la
santé, qui est la gaieté du corps.

--Elle est jolie?

--Très-jolie, de couleur surtout; on dirait qu'elle se débarbouille le
matin avec la palette de Watteau.

    Elle est blonde, mon cher, et ses regards vainqueurs
    Allument l'incendie aux quatre coins des coeurs.

Témoin le mien.

--Une blonde? vous m'étonnez.

--Oui, j'ai assez de l'ivoire et de l'ébène, je passe au blond; et
Rodolphe se mit à chanter en gambadant:

      Et nous chanterons à la ronde,
             Si vous voulez,
    Que je l'adore, et qu'elle est blonde
           Comme les blés.

--Pauvre Mimi, dit l'ami, sitôt oubliée!

Ce nom, jeté dans la gaieté de Rodolphe, donna subitement un autre tour
à la conversation. Rodolphe prit son ami par le bras, et lui raconta
longuement les causes de sa rupture avec Mademoiselle Mimi; les
terreurs qui l'avaient assailli lorsqu'elle était partie; comment il
s'était désolé parce qu'il avait pensé qu'avec elle elle emportait tout
ce qui lui restait de jeunesse, de passion; et comment, deux jours
après, il avait reconnu qu'il s'était trompé, en sentant les poudres de
son coeur, inondées par tant de sanglots et de larmes, se réchauffer,
s'allumer et faire explosion sous le premier regard de jeunesse et de
passion que lui avait lancé la première femme qu'il avait rencontrée. Il
lui raconta cet envahissement subit et impérieux que l'oubli avait fait
en lui, sans même qu'il eût appelé au secours de sa douleur, et comment
cette douleur était morte, ensevelie dans cet oubli.

--Est-ce point un miracle que tout cela? disait-il au poëte, qui,
sachant par coeur et par expérience tous les douloureux chapitres des
amours brisés, lui répondit:

--Eh! Non, mon ami, il n'y a point de miracle plus pour vous que pour
les autres. Ce qui vous arrive m'est arrivé. Les femmes que nous aimons,
lorsqu'elles deviennent nos maîtresses, cessent pour nous d'être ce
qu'elles sont réellement. Nous ne les voyons pas seulement avec les yeux
de l'amant, nous les voyons aussi avec les yeux du poëte. Comme un
peintre jette sur un mannequin la pourpre impériale ou le voile étoilé
d'une vierge sacrée, nous avons toujours des magasins de manteaux
rayonnants et de robes de lin pur, que nous jetons sur les épaules de
créatures inintelligentes, maussades ou méchantes; et quand elles ont
ainsi revêtu le costume sous lequel nos amantes idéales passaient dans
l'azur de nos rêveries, nous nous laissons prendre à ce déguisement;
nous incarnons notre rêve dans la première femme venue, à qui nous
parlons notre langue et qui ne nous comprend pas.

Cependant que cette créature, aux pieds de laquelle nous vivons
prosternés, s'arrache elle-même la divine enveloppe, sous laquelle nous
l'avions cachée, pour mieux nous faire voir sa mauvaise nature et ses
mauvais instincts; cependant qu'elle nous met la main à la place de son
coeur, où rien ne bat plus, où rien n'a jamais battu peut-être;
cependant qu'elle écarte son voile et nous montre ses yeux éteints, et
sa bouche pâle, et ses traits flétris, nous lui remettons son voile et
nous nous écrions: «Tu mens! Tu mens! Je t'aime et tu m'aimes aussi.
Cette poitrine blanche est l'enveloppe d'un coeur qui a toute sa
juvénilité; je t'aime et tu m'aimes! Tu es belle, tu es jeune! Au fond
de tous tes vices, il y a de l'amour. Je t'aime et tu m'aimes!»

Puis à la fin, oh! Bien à la fin toujours, lorsque, après avoir eu beau
nous mettre de triples bandeaux sur les yeux, nous nous apercevons que
nous sommes nous-mêmes la dupe de nos erreurs, nous chassons la
misérable qui la veille a été notre idole; nous lui reprenons les voiles
d'or de notre poésie, que nous allons le lendemain jeter de nouveau sur
les épaules d'une inconnue, qui passe sur-le-champ à l'état d'idole
auréolée: et voilà comme nous sommes tous, de monstrueux égoïstes,
d'ailleurs, qui aimons l'amour pour l'amour; vous me comprenez, n'est-ce
pas? Et nous buvons cette divine liqueur dans le premier vase venu.

    Qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse?

--C'est aussi vrai que deux et deux font quatre, ce que vous dites-là,
dit Rodolphe au poëte.

--Oui, répondit celui-ci, c'est vrai et triste comme la moitié et demie
des vérités. Bonsoir.

Deux jours après, Mademoiselle Mimi apprit que Rodolphe avait une
nouvelle maîtresse. Elle ne s'informa que d'une chose, savoir: s'il lui
embrassait aussi souvent les mains qu'à elle.

--Aussi souvent, répondit Marcel. De plus, il lui embrasse les cheveux
les uns après les autres, et ils doivent rester ensemble jusqu'à ce
qu'il ait fini.

--Ah! répondit Mimi en passant ses mains dans sa chevelure, c'est bien
heureux qu'il n'ait pas imaginé de m'en faire autant, nous serions
restés ensemble toute la vie. Est-ce que vous croyez que c'est bien vrai
qu'il ne m'aime plus du tout, vous?

--Peuh!... Et vous, l'aimez-vous encore?

--Moi, je ne l'ai jamais aimé de ma vie.

--Si, Mimi, si, vous l'avez aimé, à ces heures où le coeur des femmes
change de place. Vous l'avez aimé, et ne vous en défendez pas, car c'est
votre justification.

--Ah! bah! dit Mimi, voilà qu'il en aime une autre, maintenant.

--C'est vrai, fit Marcel, mais _n'empêche_. Plus tard, votre souvenir
sera pour lui pareil à ces fleurs qu'on place encore toutes fraîches et
toutes parfumées entre les feuillets d'un livre et que, bien longtemps
après, on retrouve mortes, décolorées et flétries, mais ayant conservé
toujours comme un vague parfum de leur fraîcheur première.

Un soir qu'elle fredonnait à voix basse autour de lui, M. le vicomte
Paul dit à Mimi:

--Que chantez-vous là, ma chère?

--L'oraison funèbre de nos amours que mon amant Rodolphe a composée
dernièrement. Et elle se mit à chanter:

    Je n'ai plus le sou, ma chère, et le Code,
    Dans un cas pareil, ordonne l'oubli;
    Et sans pleurs, ainsi qu'une ancienne mode,
    Tu vas m'oublier, n'est-ce pas, Mimi?

    C'est égal, vois-tu, nous aurons, ma chère,
    Sans compter les nuits, passé d'heureux jours.
    Ils n'ont pas duré longtemps; mais qu'y faire?
    Ce sont les plus beaux qui sont les plus courts.



XXI

_ROMÉO ET JULIETTE_


Mis comme une gravure de son journal _l'Écharpe d'Iris_, ganté, verni,
rasé, frisé, la moustache en crocs, le stick en main, le monocle à
l'oeil, épanoui, rajeuni, tout à fait joli: tel on eût pu voir, un soir
du mois de novembre, notre ami le poëte Rodolphe, qui, arrêté sur le
boulevard, attendait une voiture pour se faire reconduire chez lui.

Rodolphe attendant une voiture? Quel cataclysme était donc tout à coup
survenu dans sa vie privée?

--À cette même heure où le poëte, transformé, tortillait sa moustache,
mâchait entre ses dents un énorme régalia, et charmait le regard des
belles, un sien ami passait aussi sur le même boulevard. C'était le
philosophe Gustave Colline. Rodolphe l'aperçut venir et le reconnut bien
vite; et de ceux qui l'auraient vu une seule fois, qui donc aurait pu ne
pas le reconnaître? Colline était chargé, comme toujours, d'une douzaine
de bouquins. Vêtu de cet immortel paletot noisette dont la solidité fait
croire qu'il a été construit par les romains, et coiffé de ce fameux
chapeau à grands rebords, dôme en castor sous lequel s'agitait l'essaim
des rêves hyperphysiques, et qui a été surnommé l'armet de Mambrin de la
philosophie moderne, Gustave Colline marchait à pas lents, et ruminait
tout bas la préface d'un ouvrage qui était depuis trois mois sous
presse... dans son imagination.

Comme il s'avançait vers l'endroit où Rodolphe était arrêté, Colline
crut un instant le reconnaître; mais la suprême élégance étalée par le
poëte jeta le philosophe dans le doute et l'incertitude.

--Rodolphe ganté, avec une canne, chimère! Utopie! Quelle aberration!
Rodolphe frisé! Lui qui a moins de cheveux que _l'Occasion_. Où donc
avais-je la tête? D'ailleurs, à l'heure qu'il est, mon malheureux ami
est en train de se lamenter, et compose des vers mélancoliques sur le
départ de la jeune Mademoiselle Mimi, qui l'a planté là, ai-je ouï dire.
Ma foi, je la regrette, moi, cette jeunesse; elle apportait une grande
distinction dans la manière de préparer le café, qui est le breuvage des
esprits sérieux. Mais j'aime à croire que Rodolphe se consolera, et
qu'il prendra bientôt une nouvelle _cafetière_.

Et Colline était si enchanté de son déplorable jeu de mots, qu'il se
serait volontiers crié _bis_... si la voix grave de la philosophie ne
s'était intérieurement réveillée en lui, et n'avait mis un énergique
holà à cette débauche d'esprit.

Cependant, comme il était arrêté près de Rodolphe, Colline fut bien
forcé de se rendre à l'évidence; c'était bien Rodolphe, frisé, ganté,
avec une canne; c'était impossible, mais c'était vrai.

--Eh! eh! parbleu, dit Colline, je ne me trompe pas, c'est bien toi,
j'en suis sûr.

--Et moi aussi, répondit Rodolphe.

Et Colline se mit à considérer son ami, en donnant à son visage
l'expression employée par M. Lebrun, peintre du roi, pour exprimer la
surprise. Mais tout à coup il aperçut deux objets bizarres dont Rodolphe
était chargé: 1º une échelle de corde; 2º une cage dans laquelle
voltigeait un oiseau quelconque. À cette vue, la physionomie de Gustave
Colline exprima un sentiment que M. Lebrun, peintre du roi, a oublié
dans son tableau des passions.

--Allons, dit Rodolphe à son ami, je vois distinctement la curiosité de
ton esprit qui se met à la fenêtre de tes yeux; je vais te satisfaire;
seulement, quittons la voie publique, il fait un froid qui gèlerait tes
interrogations et mes réponses.

Et tous deux entrèrent dans un café.

Les yeux de Colline ne quittaient point l'échelle de corde, non plus que
la cage où le petit oiseau, réchauffé par l'atmosphère du café, se mit à
chanter dans une langue inconnue à Colline, qui était cependant
polyglotte.

--Enfin, dit le philosophe en montrant l'échelle, qu'est-ce que c'est
que ça?

--C'est un trait d'union entre ma bonne amie et moi, répondit Rodolphe
avec un accent de mandoline.

--Et ça? dit Colline en indiquant l'oiseau.

--Ça, fit le poëte, dont la voix devenait douce comme le chant de la
brise, c'est une horloge.

--Parle-moi donc sans paraboles, en vile prose, mais correctement.

--Soit. As-tu lu Shakspeare?

--Si je l'ai lu! _To be or not be_. C'était un grand philosophe... Oui,
je l'ai lu.

--Te souviens-tu de _Roméo et Juliette_?

--Si je m'en souviens! dit Colline. Et il se mit à réciter:

    Non, ce n'est pas le jour, ce n'est pas l'alouette,
    Dont les chants ont frappé ton oreille inquiète,
    Non, c'est le rossignol...

Parbleu! Oui, je m'en souviens. Mais après?

--Comment! dit Rodolphe en montrant l'échelle et l'oiseau, tu ne
comprends pas? Voilà le poëme: je suis amoureux, mon cher, amoureux
d'une femme qui s'appelle Juliette.

--Eh bien, après? continua Colline impatienté.

--Voilà: ma nouvelle idole s'appelant Juliette, j'ai conçu un plan,
c'est de refaire avec elle le drame de Shakspeare. D'abord, je ne
m'appelle plus Rodolphe, je me nomme _Roméo Montaigu_, et tu m'obligeras
de ne pas m'appeler autrement. Au surplus, pour que tout le monde le
sache, j'ai fait graver des nouvelles cartes de visite. Mais ce n'est
pas tout, je vais profiter de ce que nous ne sommes pas dans le carnaval
pour m'habiller en pourpoint de velours et porter une épée.

--Pour tuer Tybald? dit Colline.

--Absolument, continua Rodolphe. Enfin, cette échelle que tu vois doit
me servir pour entrer chez ma maîtresse, qui se trouve précisément
posséder un balcon.

--Mais l'oiseau, l'oiseau? dit l'obstiné Colline.

--Eh! parbleu, cet oiseau, qui est un pigeon, doit jouer le rôle du
rossignol, et indiquer, chaque matin, le moment précis où, prêt à
quitter ses bras adorés, ma maîtresse m'embrassera par le cou et me dira
de sa voix douce, absolument comme dans la scène du balcon: Non, ce
n'est pas le jour, ce n'est pas l'alouette... c'est-à-dire non, il n'est
pas encore onze heures, il y a de la boue dans la rue, ne t'en va pas,
nous sommes si bien ici. Afin de compléter l'imitation, je tâcherai de
me procurer une nourrice, pour la mettre aux ordres de ma bien-aimée; et
j'espère que l'almanach sera assez bon pour m'octroyer de temps en temps
un petit clair de lune, alors que j'escaladerai le balcon de ma
Juliette. Que dis-tu de mon projet, philosophe?

--C'est joli comme tout, fit Colline; mais pourrais-tu m'expliquer aussi
le mystère de cette superbe enveloppe qui te rend méconnaissable... Tu
es donc devenu riche?

Rodolphe ne répondit pas, mais il fit signe à un garçon de café et lui
jeta négligemment un louis en disant:

--Payez-vous!

Puis il frappa sur son gousset, qui se mit à chanter.

--Tu as donc un clocher dans tes poches, que ça sonne tant que ça?

--Quelques louis seulement.

--Des louis en or? dit Colline d'une voix étranglée par l'étonnement;
montre un peu comment c'est fait. Sur quoi les deux amis se séparent,
Colline pour aller raconter les moeurs opulentes et les nouvelles amours
de Rodolphe; celui-ci pour rentrer chez lui.

Ceci se passait dans la semaine qui avait suivi la seconde rupture des
amours de Rodolphe avec Mademoiselle Mimi. Accompagné de son ami Marcel,
le poëte, quand il eut rompu avec sa maîtresse, éprouva le besoin de
changer d'air et de milieu, et quitta le noir hôtel garni, dont le
propriétaire le vit partir sans trop de regrets ainsi que Marcel. Tous
deux, comme nous l'avons déjà dit, allèrent chercher gîte ailleurs, et
arrêtèrent deux chambres dans la même maison et sur le même carré. La
chambre choisie par Rodolphe était incomparablement plus confortable
qu'aucune de celles qu'il eût habitées jusque-là. On y remarquait des
meubles presque sérieux; surtout un canapé en étoffe rouge devant imiter
le velours, laquelle étoffe n'observait aucunement le proverbe: «Fais ce
que dois.»

Il y avait aussi, sur la cheminée, deux vases en porcelaine avec des
fleurs, au milieu une pendule en albâtre avec des agréments affreux.
Rodolphe mit les vases dans une armoire; et comme le propriétaire était
venu pour monter la pendule arrêtée, le poëte le pria de n'en rien
faire.

--Je consens à laisser la pendule sur la cheminée, dit-il, mais
seulement comme objet d'art; elle marque minuit, c'est une belle heure,
qu'elle s'y tienne! Le jour où elle marquera minuit cinq minutes, je
déménage... Une pendule! disait Rodolphe, qui n'avait jamais pu se
soumettre à l'impérieuse tyrannie du cadran, mais c'est un ennemi intime
qui vous compte implacablement votre existence heure par heure, minute
par minute, et vous dit à chaque instant: voici une partie de ta vie qui
s'en va. Ah! Je ne pourrais pas dormir tranquille dans une chambre où se
trouverait un de ces instruments de torture, dans le voisinage desquels
la nonchalance et la rêverie sont impossibles... Une pendule dont les
aiguilles s'allongent jusqu'à votre lit et viennent vous piquer le matin
quand vous êtes encore plongé dans les molles douceurs du premier
réveil... Une pendule dont la voix vous crie: _ding, ding, ding_! C'est
l'heure des affaires, quitte ton rêve charmant, échappe aux caresses de
tes visions (et quelquefois à celles des réalités). Mets ton chapeau,
tes bottes, il fait froid, il pleut, va-t'en à tes affaires, c'est
l'heure, _ding, ding..._ C'est déjà bien assez d'avoir l'almanach... Que
ma pendule reste donc paralysée, sinon...

Et tout en monologuant ainsi, il examinait sa nouvelle demeure et se
sentait agité par cette secrète inquiétude qu'on éprouve presque
toujours en entrant dans un nouveau logement.

--Je l'ai remarqué, pensait-il, les lieux que nous habitons exercent une
influence mystérieuse sur nos pensées, et par conséquent sur nos
actions. Cette chambre est froide et silencieuse comme un tombeau. Si
jamais la gaieté chante ici, c'est qu'on l'amènera du dehors; et encore
elle n'y restera pas longtemps, car les éclats de rire mourraient sans
échos sous ce plafond bas, froid et blanc comme un ciel de neige. Hélas!
quelle sera ma vie entre ces quatre murs?

       *       *       *       *       *

Cependant, peu de jours après, cette chambre si triste était pleine de
clartés et résonnait de joyeuses clameurs; on y pendait la crémaillère,
et de nombreux flacons expliquaient l'humeur gaie des convives. Rodolphe
lui-même s'était laissé gagner par la bonne humeur contagieuse de ses
convives. Isolé dans un coin avec une jeune femme venue là par hasard et
dont il s'était emparé, le poëte madrigalisait avec elle de la parole et
des mains. Vers la fin de la _fête_, il avait obtenu un rendez-vous pour
le lendemain.

--Allons, se dit-il lorsqu'il fut seul, la soirée n'a pas été trop
mauvaise, et ce n'est pas mal inaugurer mon séjour ici.

Le lendemain, à l'heure convenue, arriva Mademoiselle Juliette. La
soirée se passa seulement en explications. Juliette avait appris la
récente rupture de Rodolphe avec cette fille aux yeux bleus qu'il avait
tant aimée; elle savait qu'après l'avoir quittée déjà une fois, Rodolphe
l'avait reprise, et elle craignait d'être la victime d'un nouveau
_revenez-y_ de l'amour.

--C'est que, voyez-vous, ajouta-t-elle avec un joli geste de mutinerie,
je n'ai point du tout envie de jouer un rôle ridicule. Je vous préviens
que je suis très-méchante; une fois _maîtresse_ ici, et elle souligna
par un regard l'intention qu'elle donnait au mot, j'y reste et ne cède
point ma place.

Rodolphe appela toute son éloquence à la rescousse pour la convaincre
que ses craintes n'étaient point fondées, et la jeune femme ayant de son
côté bon désir d'être convaincue, ils finirent par s'entendre.
Seulement, ils ne s'entendirent plus quand sonna minuit; car Rodolphe
voulait que Juliette restât, et celle-ci prétendit s'en aller.

--Non, lui dit-elle comme il insistait. Pourquoi tant se presser? Nous
arriverons bien toujours où nous devons arriver, à moins que vous ne
vous arrêtiez en route; je reviendrai demain.

Et elle revint ainsi tous les soirs pendant une semaine, pour s'en
retourner de même quand sonnait minuit.

Ces lenteurs n'ennuyaient point trop Rodolphe. En amour ou même en
caprice, il était de cette école de voyageurs qui n'ont jamais
grand'hâte d'arriver, et qui, à la route droite menant au but
directement, préfèrent les sentiers perdus qui allongent le voyage et le
rendent pittoresque. Cette petite préface sentimentale eut pour résultat
d'entraîner d'abord Rodolphe plus loin qu'il ne voulait aller. Et
c'était sans doute pour l'amener à ce point où le caprice, mûri par la
résistance qu'on lui oppose, commence à ressembler à de l'amour, que
Mademoiselle Juliette avait employé ce stratagème.

--À chaque nouvelle visite qu'elle faisait à Rodolphe, Juliette
remarquait un ton de sincérité plus prononcé dans ce qu'il lui disait.
Il éprouvait, lorsqu'elle était un peu en retard, de ces impatiences
symptomatiques qui enchantaient la jeune fille; et il lui écrivait même
des lettres dont le langage avait de quoi lui faire espérer qu'elle
deviendrait prochainement sa _maîtresse légitime_.

Comme Marcel, qui était son confident, avait une fois surpris une des
épîtres de Rodolphe, il lui dit en riant:

--Est-ce du style, ou bien penses-tu réellement ce que tu dis là?

--Vraiment oui, je le pense, répondit Rodolphe, et j'en suis bien un peu
étonné; mais cela est ainsi. J'étais, il y a huit jours, dans une
situation d'esprit très-triste. Cette solitude et ce silence, qui
avaient succédé si brutalement aux tempêtes de mon ancien ménage,
m'épouvantaient horriblement; mais Juliette est arrivée presque
subitement. J'ai entendu résonner à mon oreille les fanfares d'une
gaieté de vingt ans. J'ai eu devant moi un frais visage, des yeux pleins
de sourire, une bouche pleine de baisers, et je me suis tout doucement
laissé entraîner à suivre cette pente du caprice qui m'aura peut-être
amené à l'amour. J'aime à aimer.

Cependant Rodolphe ne tarda pas à s'apercevoir qu'il ne tenait plus
guère qu'à lui d'amener une conclusion à ce petit roman; et c'est alors
qu'il avait imaginé de copier dans Shakspeare la mise en scène des
amours de _Roméo et Juliette_. Sa future maîtresse avait trouvé l'idée
amusante et consentit à se mettre de moitié dans la plaisanterie.

C'était le soir même où ce rendez-vous était fixé que Rodolphe rencontra
le philosophe Colline, comme il venait d'acheter cette échelle de soie
en corde qui devait lui servir à escalader le balcon de Juliette. Le
marchand d'oiseaux auquel il s'était adressé n'ayant point de rossignol,
Rodolphe y substitua un pigeon, qui, lui assura-t-on, chantait tous les
matins, au lever de l'aube.

Rentré chez lui, le poëte fit cette réflexion qu'une ascension sur une
échelle de corde n'était point chose facile, et qu'il était bon de faire
une petite répétition de la scène du balcon, s'il ne voulait pas, outre
les chances d'une chute, courir le risque de se montrer ridicule et
maladroit aux yeux de celle qui allait l'attendre. Ayant attaché son
échelle à deux clous, solidement enfoncés dans le plafond, Rodolphe
employa les deux heures qui lui restaient à faire de la gymnastique; et,
après un nombre infini de tentatives, il parvint tant bien que mal à
pouvoir franchir une dizaine d'échelons.

--Allons, c'est bien, se dit-il, je suis maintenant sûr de mon affaire,
et d'ailleurs, si je restais en chemin _l'amour me donnerait des ailes_.

Et, chargé de son échelle et de sa cage à pigeon, il se rendit chez
Juliette qui habitait dans son voisinage. Sa chambre était située au
fond d'un petit jardin et possédait bien, en effet, une espèce de
balcon. Mais cette chambre était au rez-de-chaussée, et ce balcon
pouvait s'enjamber le plus facilement du monde.

Aussi Rodolphe fut-il tout atterré lorsqu'il s'aperçut de cette
disposition locale qui mettait à néant son poétique projet d'escalade.

--C'est égal, dit-il à Juliette, nous pourrons toujours exécuter
l'épisode du balcon. Voilà un oiseau qui nous éveillera demain par sa
voix mélodieuse, et nous avertira du moment précis où nous devrons nous
séparer l'un de l'autre avec désespoir. Et Rodolphe accrocha la cage
dans un angle de la chambre.

Le lendemain, à cinq heures du matin, le pigeon fut parfaitement exact,
et remplit la chambre d'un roucoulement prolongé qui aurait réveillé les
deux amants s'ils avaient dormi.

--Eh bien, dit Juliette, voilà le moment d'aller sur le balcon et de
nous faire des adieux désespérés; qu'en penses-tu?

--Le pigeon _avance_, dit Rodolphe; nous sommes en novembre, le soleil
ne se lève qu'à midi.

--C'est égal, dit Juliette, je me lève, moi.

--Tiens! Pourquoi faire?

--J'ai l'estomac creux, et je ne te cacherai pas que je mangerais bien
un peu.

--C'est extraordinaire l'accord qui règne dans nos sympathies, j'ai
également une faim atroce, dit Rodolphe en se levant aussi et en
s'habillant en toute hâte.

Juliette avait déjà allumé du feu, et cherchait dans son buffet si elle
ne trouverait rien; Rodolphe l'aidait dans ses recherches.

--Tiens, dit-il, des oignons!

--Et du lard, dit Juliette.

--Et du beurre.

--Et du pain.

--Hélas! C'était tout!

Pendant ces recherches, le pigeon optimiste et insoucieux chantait sur
son perchoir.

Roméo regarda Juliette, Juliette regarda Roméo; tous deux regardèrent le
pigeon.

Ils ne s'en dirent pas davantage. Le sort du pigeon-pendule était fixé;
il en aurait appelé en cassation que c'eût été peines perdues, la faim
est une si cruelle conseillère.

Rodolphe avait allumé du charbon, et faisait revenir du lard dans le
beurre frémissant; il avait l'air grave et solennel.

Juliette épluchait des oignons dans une attitude mélancolique.

Le pigeon chantait toujours, c'était sa _Romance du saule_.

À ces lamentations se joignit la chanson du beurre dans la casserole.

Cinq minutes après, le beurre chantait encore; mais, pareil aux
_templiers_, le pigeon ne chantait plus.

Roméo et Juliette avaient accommodé leur pendule à la crapaudine.

--Il avait une jolie voix, disait Juliette et se mettant à table.

--Il était bien tendre, fit Roméo en découpant son _réveille-matin_
parfaitement rissolé.

Et les deux amants se regardèrent et se surprirent ayant chacun une
larme dans les yeux.

...Hypocrites, c'étaient les oignons qui les faisaient pleurer!



XXII

_ÉPILOGUE DES AMOURS DE RODOLPHE ET DE MADEMOISELLE MIMI_


I

Pendant les premiers jours de sa rupture définitive avec Mademoiselle
Mimi, qui l'avait quitté, comme on se rappelle, pour monter dans les
carrosses du vicomte Paul, le poëte Rodolphe avait cherché à s'étourdir
en prenant une autre maîtresse.

Celle-là même qui était blonde, et pour laquelle nous l'avons vu
s'habiller en Roméo dans un jour de folie et de paradoxe. Mais cette
liaison, qui n'était chez lui qu'une affaire de dépit, et chez l'autre
qu'une affaire de caprice, ne pouvait pas avoir une longue durée. Cette
jeune fille n'était, après tout, qu'une folle personne, vocalisant dans
la perfection le solfége de la rouerie; spirituelle assez pour remarquer
l'esprit des autres et s'en servir à l'occasion, et n'ayant de coeur que
pour y avoir mal, quand elle avait trop mangé. Avec tout cela, un
amour-propre effréné et une coquetterie féroce qui l'eût poussé à
préférer une jambe cassée à son amant plutôt qu'un volant de moins à sa
robe ou un ruban fané à son chapeau. Beauté contestable, créature
ordinaire, dotée nativement de tous les mauvais instincts, et cependant
séductrice par certains côtés et à certaines heures. Elle ne tarda pas à
s'apercevoir que Rodolphe l'avait prise uniquement pour l'aider à lui
faire oublier l'absente, qu'elle lui faisait regretter au contraire, car
jamais son ancienne amie n'avait été si bruyante et si vivante dans son
coeur.

Un jour, Juliette, la nouvelle maîtresse de Rodolphe, causait de son
amant le poëte avec un élève en médecine qui lui faisait la cour;
l'étudiant lui répondit:

--Ma chère enfant, ce garçon-là se sert de vous comme on se sert du
nitrate pour cautériser les plaies, il veut se cautériser le coeur;
aussi vous avez bien tort de vous faire du mauvais sang et de lui être
fidèle.

--Ah! ah! s'écria la jeune fille en éclatant de rire, est-ce que vous
croyez bonnement que je me gêne? Et le soir même elle donna à l'étudiant
la preuve du contraire.

Grâce à l'indiscrétion d'un de ces amis officieux qui ne sauraient
garder inédite la nouvelle susceptible de vous causer un chagrin,
Rodolphe eut vent de l'affaire et s'en fit un prétexte pour rompre avec
sa maîtresse par intérim.

Il s'enferma alors dans une solitude absolue, où toutes les
chauves-souris de l'ennui ne tardèrent pas à venir faire leur nid, et il
appela le travail à son secours, mais ce fut en vain. Chaque soir, après
avoir sué autant de gouttes d'eau qu'il avait usé de gouttes d'encre, il
écrivait une vingtaine de lignes dans lesquelles une vieille idée plus
fatiguée que le juif errant, et mal vêtue de haillons empruntés aux
friperies littéraires, dansait lourdement sur la corde roide du
paradoxe. En relisant ces lignes, Rodolphe demeurait consterné comme un
homme qui voit pousser des orties dans la plate-bande où il a cru semer
des roses. Il déchirait alors la page où il venait d'égrener ces
chapelets de niaiseries, et la foulait aux pieds avec rage.

--Allons, disait-il en se frappant la poitrine à l'endroit du coeur, la
corde est cassée, résignons-nous. Et comme depuis longtemps une
semblable déception succédait à toutes ses tentatives de travail, il fut
pris d'une de ces langueurs découragées qui font trébucher les orgueils
les plus robustes et abrutissent les intelligences les plus lucides.
Rien n'est plus terrible, en effet, que ces luttes solitaires qui
s'engagent quelquefois entre l'artiste obstiné et l'art rebelle, rien
n'est plus émouvant que ces emportements alternées d'invocations tour à
tour suppliantes et impératives adressées à la muse dédaigneuse ou
fugitive.

Les plus violentes angoisses humaines, les plus profondes blessures
faites au vif du coeur ne causent pas une souffrance qui approche de
celle qu'on éprouve dans ces heures d'impatience et de doute si
fréquentes pour tous ceux qui se livrent au périlleux métier de
l'imagination.

--À ces violentes crises succédaient de pénibles abattements; Rodolphe
restait alors pendant des heures entières comme pétrifié dans une
immobilité hébétée. Les coudes appuyés sur sa table, les yeux fixement
arrêtés sur l'espace lumineux que le rayon de sa lampe décrivait au
milieu de cette feuille de papier, «champ de bataille» où son esprit
était vaincu quotidiennement et où sa plume s'était fourbue à poursuivre
l'insaisissable idée, il voyait défiler lentement, pareils aux figures
des chambres magiques dont on amuse les enfants, de fantastiques
tableaux qui déroulaient devant lui le panorama de son passé. C'étaient
d'abord les jours laborieux où chaque heure du cadran sonnait
l'accomplissement d'un devoir, les nuits studieuses passées en
tête-à-tête avec la muse qui venait parer de ses féeries sa pauvreté
solitaire et patiente. Et il se rappelait alors avec envie
l'orgueilleuse béatitude qui l'enivrait jadis lorsqu'il avait achevé la
tâche imposée par sa volonté. «Oh! Rien ne vous vaut, s'écriait-il,
rien ne vous égale, voluptueuses fatigues du labeur, qui faites trouver
si doux les matelas du _far niente_. Ni les satisfactions de
l'amour-propre, ni celles que procure la fortune, ni les fiévreuses
pamoisons étouffées sous les rideaux lourds des alcôves mystérieuses,
rien ne vaut et n'égale cette joie honnête et calme, ce légitime
contentement de soi-même que le travail donne aux laborieux comme un
premier salaire.» Et les yeux toujours fixés sur ces visions qui
continuaient à lui retracer les scènes des époques disparues, il
remontait les six étages de toutes les mansardes où son existence
aventureuse avait campé, et où la muse, son seul amour d'alors, fidèle
et persévérante amie, l'avait suivi toujours, faisant bon ménage avec la
misère, et n'interrompant jamais sa chanson d'espérance. Mais voici
qu'au milieu de cette existence régulière et tranquille apparaissait
brusquement la figure d'une femme; et en la voyant entrer dans cette
demeure où elle avait été jusque-là reine unique et maîtresse, la muse
du poëte se levait tristement et livrait la place à la nouvelle venue en
qui elle avait deviné une rivale, Rodolphe hésitait un instant entre la
muse à qui son regard semblait dire reste, tandis qu'un geste attractif
adressé à l'étrangère lui disait viens. Et comment la repousser, cette
créature charmante qui venait à lui, armée de toutes les séductions
d'une beauté dans son aube? Bouche mignonne et lèvre rose, parlant un
langage naïf et hardi, plein de promesses câlines; comment refuser sa
main à cette petite main blanche aux veines bleues, qui s'étendait vers
lui toute pleine de caresses? Comment dire va-t'en à ces dix-huit ans
fleuris dont la présence embaumait déjà la maison d'un parfum de
jeunesse et de gaieté? Et puis, de sa douce voix tendrement émue, elle
chantait si bien la cavatine de la tentation! Par ses yeux vifs et
brillants, elle disait si bien: je suis l'amour; par ses lèvres où
fleurissait le baiser: je suis le plaisir; par toute sa personne enfin:
je suis le bonheur, que Rodolphe s'y laissait prendre. Et d'ailleurs
cette jeune femme, après tout, n'était-ce pas la poésie vivante et
réelle, ne lui avait-il pas dû ses plus fraîches inspirations? Ne
l'avait-elle pas souvent initié à des enthousiasmes qui l'emportaient si
haut dans l'éther de la rêverie, qu'il perdait de vue les choses de la
terre? S'il avait beaucoup souffert à cause d'elle, cette souffrance
n'était-elle point l'expiation des joies immenses qu'elle lui avait
données? N'était-ce point la vengeance ordinaire de la destinée humaine,
qui interdit le bonheur absolu comme une impiété? Si la loi chrétienne
pardonne à ceux qui ont beaucoup aimé, c'est aussi parce qu'ils auront
beaucoup souffert, et l'amour terrestre ne devient une passion divine
qu'à la condition de se purifier dans les larmes. De même qu'on s'enivre
à respirer l'odeur des roses fanées, de même Rodolphe s'enivrait encore
en revivant par le souvenir de cette vie d'autrefois, où chaque jour
amenait une élégie nouvelle, un drame terrible, une comédie grotesque.
Il repassait par toutes les phases de son étrange amour pour la chère
absente, depuis leur lune de miel jusqu'aux orages domestiques qui
avaient déterminé leur dernière rupture; il se rappelait le répertoire
de toutes les ruses de son ancienne maîtresse, il redisait tous ses
_mots_. Il la voyait tourner autour de lui dans leur petit ménage,
fredonnant sa chanson de _Ma mie Annette_, et accueillant avec la même
gaieté insoucieuse les bons et les mauvais jours. Et en fin de compte il
arrivait à se dire que la raison avait toujours eu tort en amour. En
effet, qu'avait-il gagné à cette rupture? Au temps où il vivait avec
Mimi, celle-ci le trompait, il était vrai; mais s'il le savait, c'était
sa faute, après tout, et parce qu'il se donnait un mal infini pour
l'apprendre, parce qu'il passait son temps à l'affût des preuves, et que
lui-même aiguisait les poignards qu'il s'enfonçait dans le coeur.
D'ailleurs, Mimi n'était-elle pas assez adroite pour lui démontrer au
besoin que c'était lui qui se trompait? Et puis, avec qui lui était-elle
infidèle? C'était le plus souvent avec un châle, avec un chapeau, avec
des choses et non avec des hommes. Cette tranquillité, ce calme qu'il
avait espérés en se séparant de sa maîtresse, les avait-il retrouvés
après son départ? Hélas! Non. Il n'y avait de moins qu'elle dans la
maison. Autrefois sa douleur pouvait s'épancher, il pouvait s'emporter
en injures, en représentations, il pouvait montrer tout ce qu'il
souffrait, et exciter la pitié de celle qui causait ses souffrances. Et
maintenant sa douleur était solitaire, sa jalousie était devenue de la
rage; car autrefois il pouvait du moins, quand il avait des soupçons,
empêcher Mimi de sortir, la garder près de lui, dans sa possession; et
maintenant, il la rencontrait dans la rue, au bras de son amant nouveau,
et il fallait qu'il se détournât pour la laisser passer, heureuse sans
doute, et allant au plaisir.

Cette misérable vie dura trois ou quatre mois. Peu à peu le calme lui
revint. Marcel, qui avait fait un long voyage pour se distraire de
Musette, revint à Paris et se logea encore avec Rodolphe. Ils se
consolaient l'un par l'autre.

Un jour, un dimanche, en traversant le Luxembourg, Rodolphe rencontra
Mimi, en grande toilette. Elle allait au bal. Elle lui fit un signe de
tête, auquel il répondit par un salut. Cette rencontre lui donna un
grand coup dans le coeur, mais cette émotion fut moins douloureuse que
de coutume. Il se promena encore quelque temps dans le jardin du
Luxembourg, et revint chez lui. Quand Marcel rentra le soir, il le
trouva au travail.

--Ah! Bah! fit Marcel en se penchant sur son épaule, tu travailles...
des vers?

--Oui, répondit Rodolphe avec joie. Je crois que la petite bête n'est
pas tout à fait morte. Depuis quatre heures que je suis là, j'ai
retrouvé la verve des anciens jours. J'ai rencontré Mimi.

--Bah! fit Marcel avec inquiétude. Et où en êtes-vous?

--A pas peur, dit Rodolphe, nous n'avons fait que nous saluer. Ça n'a
pas été plus loin que ça.

--Bien vrai? dit Marcel.

--Bien vrai. C'est fini entre nous, je le sens; mais si je me remets à
travailler, je lui pardonne.

--Si c'est tant fini que ça, ajouta Marcel qui venait de lire les vers
de Rodolphe, pourquoi lui fais-tu des vers?

--Hélas! reprit le poëte, je prends ma poésie où je la trouve.

Pendant huit jours il travailla à ce petit poëme. Quand il eut fini, il
vint le lire à Marcel, qui s'en déclara satisfait, et qui encouragea
Rodolphe à utiliser autrement la veine qui lui était revenue.

--Car, lui observa-t-il, ce n'était pas la peine de quitter Mimi, si tu
dois toujours vivre avec son ombre. Après ça, dit-il en souriant, au
lieu de prêcher les autres, je ferais mieux de me prêcher moi-même, car
j'ai encore de la Musette plein le coeur. Enfin! Nous ne serons
peut-être pas toujours des jeunes gens affolés de créatures du diable.

--Hélas! Répliqua Rodolphe, il n'est pas besoin de dire à la jeunesse:
va-t'en.

--C'est vrai, dit Marcel, mais il y a des jours où je voudrais être un
honnête vieillard, membre de l'institut, décoré de plusieurs ordres, et
revenu des musettes de ce monde. Le diable m'emporte si j'y
retournerais! Et toi, ajouta l'artiste en riant, aimerais-tu avoir
soixante ans?

--Aujourd'hui, répondit Rodolphe, j'aimerais mieux avoir soixante
francs.

Peu de jours après, Mademoiselle Mimi, étant entrée dans un café avec le
jeune vicomte Paul, ouvrit une _Revue_ où se trouvaient imprimés les
vers que Rodolphe avait faits pour elle.

--Bon! s'écria-t-elle en riant d'abord, voilà encore mon amant Rodolphe
qui dit du mal de moi dans les journaux.

Mais quand elle eut achevé la pièce de vers, elle resta silencieuse et
toute rêveuse. Le vicomte Paul, devinant qu'elle songeait à Rodolphe,
essaya de l'en distraire.

--Je t'achèterai des pendants d'oreilles, lui dit-il.

--Ah! dit Mimi, vous avez de l'argent, vous!

--Et un chapeau de paille d'Italie, continua le vicomte Paul.

--Non, dit Mimi, si vous voulez me faire plaisir, achetez-moi ça.

Et elle lui montrait la livraison où elle venait de lire la poésie de
Rodolphe.

--Ah! pour cela, non, fit le vicomte piqué.

--C'est bien, répondit Mimi froidement. Je l'achèterai moi-même, avec de
l'argent que je gagnerai moi-même. Au fait, j'aime mieux que ce ne soit
pas avec le vôtre.

Et pendant deux jours Mimi retourna dans son ancien atelier de
fleuriste, où elle gagna de quoi acheter la livraison. Elle apprit par
coeur la poésie de Rodolphe; et, pour faire enrager le vicomte Paul,
elle la répétait toute la journée à ses amis. Voici quels étaient ces
vers:

    Alors que je voulais choisir une maîtresse
    Et qu'un jour le hasard fit rencontrer nos pas,
    J'ai mis entre tes mains mon coeur et ma jeunesse
    Et je t'ai dit: fais-en tout ce que tu voudras.

    Hélas! Ta volonté fut cruelle, ma chère:
    Dans tes mains ma jeunesse est restée en lambeaux,
    Mon coeur s'est en éclats brisé comme du verre,
      Et ma chambre est le cimetièr
      Où sont enterrés les morceaux
      De ce qui t'aima tant naguère.

    Entre nous maintenant, n--i, ni--, c'est fini,
    Je ne suis plus qu'un spectre et tu n'es qu'un fantôme,
    Et sur notre amour mort et bien enseveli,
    Bous allons, si tu veux, chanter le dernier psaume.

    Pourtant ne prenons point un air écrit trop haut,
    Nous pourrions tous les deux n'avoir pas la voix sûre;
    choisissons un mineur grave et sans fioriture;
    moi je ferai la basse et toi le soprano.

    _Mi, ré, mi, do, ré, la_.--Pas cet air, ma petite!
    S'il entendait cet air que tu chantais jadis,
    Mon coeur, tout mort qu'il est, tressaillirait bien vite,
    Et ressusciterait à ce _De Profundis_.

    _Do, mi, fa, sol, mi, do_.--Celui-ci me rappelle
    Une valse à deux temps qui me fit bien du mal
    Le fifre au rire aigu raillait le violoncelle
    Qui pleurait sous l'archet ses notes de cristal.

    _Sol, do, do, si, si, la_.--Point cet air, je t'en prie,
    Nous l'avons, l'an dernier, ensemble répété
    Avec des allemands qui chantaient leur patrie
    Dans les bois de Meudon, par une nuit d'été.

    Eh bien! ne chantons pas, restons-en là, ma chère;
    Et pour n'y plus penser, pour n'y plus revenir,
    Sur nos amours défunts, sans haine et sans colère
    Jetons en souriant un dernier souvenir.

    Nous étions bien heureux dans ta petite chambre
    Quand ruisselait la pluie et que soufflait le vent;
    Assis dans le fauteuil, près de l'âtre, en décembre
    Aux lueurs de tes yeux j'ai rêvé bien souvent.

    La houille pétillait; en chauffant sur les cendres,
    La bouilloire chantait son refrain régulier,
    Et faisait un orchestre au bal des salamandres
      Qui voltigeaient dans le foyer.

    Feuilletant un roman, paresseuse et frileuse,
    Tandis que tu fermais tes yeux ensommeillés,
    Moi je rajeunissais ma jeunesse amoureuse,
    Mes lèvres sur tes mains et mon coeur à tes pieds.

    Aussi, quand on entrait, la porte ouverte à peine,
    On sentait le parfum d'amour et de gaîté
    Dont notre chambre était du matin au soir pleine,
    Car le bonheur aimait notre hospitalité.

    Puis l'hiver s'en alla; par la fenêtre ouverte,
    Le printemps un matin vint nous donner l'éveil,
    Et ce jour-là tous deux dans la campagne verte
    Nous allâmes courir au-devant du soleil.

    C'était le vendredi de la Sainte Semaine,
    Et, contre l'ordinaire, il faisait un beau temps,
    Du val à la colline, et du bois à la plaine,
    D'un pied leste et joyeux, nous courûmes longtemps.

    Fatigués cependant par ce pèlerinage,
    Dans un lieu qui formait un divan naturel
    Et d'où l'on pouvait voir au loin le paysage,
    Nous nous sommes assis en regardant le ciel.

    Les mains pressant les mains, épaule contre épaule,
    Et sans savoir pourquoi, l'un et l'autre oppressés,
    Notre bouche s'ouvrit sans dire une parole,
      Et nous nous sommes embrassés.

    Près de nous l'hyacinthe avec la violette
    Mariaient leur parfum qui montait dans l'air pur;
    Et nous vîmes tous deux, en relevant la tête,
    Dieu qui nous souriait à son balcon d'azur.

    Aimez-vous, disait-il; c'est pour rendre plus douce
    La route où vous marchez que j'ai fait sous vos pas
    Dérouler en tapis le velours de la mousse.
    Embrassez-vous encor,--je ne regarde pas.

    Aimez-vous, aimez-vous: dans le vent qui murmure,
    Dans les limpides eaux, dans les bois reverdis,
    Dans l'astre, dans la fleur, dans la chanson des nids,
    C'est pour vous que j'ai fait renaître ma nature.

    Aimez-vous, aimez-vous; et de mon soleil d'or,
    De mon printemps nouveau qui réjouit la terre,
    Si vous êtes contents, au lieu d'une prière
    Pour me remercier--embrassez-vous encor.

    Un mois après ce jour, quand fleurirent les roses
    Dans le petit jardin que nous avions planté,
    Quand je t'aimais le mieux, sans m'en dire les causes
    Brusquement ton amour de moi s'est écarté.

    Où s'en est-il allé? Partout un peu, je pense;
    Car, faisant triompher l'une et l'autre couleur,
    Ton amour inconstant flotte sans préférence
    Du brun valet de pique au blond valet de coeur.

    Te voilà maintenant heureuse: ton caprice
    Règne sur une cour de galants jouvenceaux,
    Et tu ne peux marcher sans qu'à tes pieds fleurisse
    Un parterre émaillé d'odorants madrigaux.

    Dans les jardins de bal, quand tu fais ton entrée,
    Autour de toi se forme un cercle langoureux;
    Et le frémissement de ta robe moirée,
    Pâme en choeur laudatif ta meute d'amoureux.

    Élégamment chaussé d'une souple bottine
    Qui serait trop étroite au pied de Cendrillon,
    Ton pied est si petit qu'à peine on le devine
    Quand la valse t'emporte en son gai tourbillon.

    Dans les bains onctueux d'une huile de paresse,
    Tes mains, brunes jadis, ont retrouvé depuis
    La pâleur de l'ivoire ou du lis que caresse
    Le rayon argenté dont s'éclairent les nuits.

    Autour de ton bras blanc une perle choisie
    Constelle un bracelet ciselé par Froment,
    Et sur tes reins cambrés un grand châle d'Asie
    En cascade de plis ondule artistement.

    La dentelle de Flandre et le point d'Angleterre,
    La guipure gothique à la mate blancheur,
    Chef-d'oeuvre arachnéen d'un âge séculaire,
    De ta riche toilette achève la splendeur.

    Pour moi, je t'aimais mieux dans tes robes de toile
    Printanière, indienne ou modeste organdi,
    Atours frais et coquets, simple chapeau sans voile,
    Brodequins gris ou noirs, et col blanc tout uni.

    Car ce luxe nouveau qui te rend si jolie
    Ne me rappelle pas mes amours disparus,
    Et tu n'es que plus morte et mieux ensevelie
    Dans ce linceul de soie où ton coeur ne bat plus.

    Lorsque je composai ce morceau funéraire
    Qui n'est qu'un long regret de mon bonheur passé,
    J'étais vêtu de noir comme un parfait notaire,
    Moins les besicles d'or et le jabot plissé.

    Un crêpe enveloppait le manche de ma plume,
    Et des filets de deuil encadraient le papier
    Sur lequel j'écrivais ces strophes, où j'exhume
    Le dernier souvenir de mon amour dernier.

    Arrivé cependant à la fin d'un poëme
    Où je jette mon coeur dans le fond d'un grand trou,
    --Gaîté de croque-mort qui s'enterre lui-même,
    Voilà que je me mets à rire comme un fou.

    Mais cette gaîté-là n'est qu'une raillerie:
    Ma plume en écrivant a tremblé dans ma main,
    Et quand je souriais, comme une chaude pluie,
    Mes larmes effaçaient les mots sur le vélin.


II

C'était le 24 décembre, et ce soir-là le quartier latin avait une
physionomie particulière. Dès quatre heures du soir, les bureaux du
mont-de-piété, les boutiques des fripiers et celles des bouquinistes
avaient été encombrées par une foule bruyante qui s'en vint dans la
soirée prendre d'assaut les boutiques des charcutiers, des rôtisseurs et
des épiciers. Les garçons de comptoir, eussent-ils eu cent sous comme
Briarée, n'auraient pu suffire à servir les chalands qui s'arrachaient
les provisions. On faisait la queue chez les boulangers comme aux jours
de disette. Les marchands de vins écoulaient les produits de trois
vendanges, et un statisticien habile aurait eu peine à nombrer le
chiffre des jambonneaux et des saucissons qui se débitèrent chez le
célèbre Borel de la rue dauphine. Dans cette seule soirée, le père
Cretaine, dit _Petit-Pain_, épuisa dix-huit éditions de ses gâteaux au
beurre. Pendant toute la nuit, des clameurs bruyantes s'échappaient des
maisons garnies dont les fenêtres flamboyaient, et une atmosphère de
kermesse emplissait le quartier.

On célébrait l'antique solennité du réveillon.

Ce soir-là, sur les dix heures, Marcel et Rodolphe rentraient chez eux
assez tristement. En remontant la rue dauphine, ils aperçurent une
grande affluence dans la boutique d'un charcutier marchand de
comestibles, et ils s'arrêtèrent un instant aux carreaux, tantalisés par
le spectacle des odorantes productions gastronomiques; les deux bohèmes
ressemblaient, dans leur contemplation, à ce personnage d'un roman
espagnol, qui faisait maigrir les jambons rien qu'en les regardant.

--Ceci s'appelle une dinde truffée, disait Marcel en indiquant une
magnifique volaille laissant voir, à travers son épiderme rosé et
transparent, les tubercules périgourdins dont elle était farcie. J'ai vu
des gens impies manger de cela sans se mettre à genoux devant, ajouta le
peintre en jetant sur la dinde des regards capables de la faire rôtir.

--Et que penses-tu de ce modeste gigot de pré-salé? ajouta Rodolphe.
Comme c'est beau de couleur, on le dirait fraîchement décroché de cette
boutique de charcutier qu'on voit dans un tableau de Jordaëns. Ce gigot
est le mets favori des dieux, et de Madame Chandelier, ma marraine.

--Vois un peu ces poissons, reprit Marcel en montrant des truites, ce
sont les plus habiles nageurs de la race aquatique. Ces petites bêtes,
qui ont l'air de n'avoir aucune prétention, pourraient pourtant
s'amasser des rentes en faisant des tours de force; figure-toi que ça
remonte le courant d'un torrent à pic aussi facilement que nous
accepterions une invitation à souper ou deux. J'ai failli en manger.

--Et là-bas, ces gros fruits dorés à cône, dont le feuillage ressemble à
une panoplie de sabres sauvages, on appelle sa des ananas, c'est la
pomme de reinette des tropiques.

--Ça m'est égal, répondit Marcel, en fait de fruits je préfère ce
morceau de boeuf, ce jambon ou ce simple jambonneau cuirassé d'une gelée
transparente comme de l'ambre.

--Tu as raison, reprit Rodolphe; le jambon est l'ami de l'homme, quand
il en a. Cependant je ne repousserais pas ce faisan.

--Je le crois bien, c'est le plat des têtes couronnées.

Et comme en continuant leur chemin ils rencontrèrent de joyeuses
processions qui rentraient pour fêter Momus, Bacchus, Comus et toutes
les gourmandes divinités en _us_, ils se demandèrent l'un l'autre quel
était le seigneur Gamache dont on célébrait les noces avec une si grande
profusion de victuailles.

Marcel fut le premier qui se rappela la date et la fête du jour.

--C'est aujourd'hui réveillon, dit-il.

--Te souviens-tu de celui que nous avons fait l'an dernier? fit
Rodolphe.

--Oui, répondit Marcel, chez Momus. C'est Barbemuche qui l'a payé. Je
n'aurais jamais supposé qu'une femme aussi délicate que Phémie pût
contenir autant de saucisson.

--Quel malheur que Momus nous ait retiré nos entrées, dit Rodolphe.

--Hélas! dit Marcel, les calendriers se suivent et ne se ressemblent
pas.

--Est-ce que tu ne ferais pas bien réveillon? demanda Rodolphe.

--Avec qui et avec quoi? Répliqua le peintre.

--Avec moi, donc.

--Et de l'or?

--Attends un peu, dit Rodolphe, je vais entrer dans ce café où je
connais des gens qui jouent gros jeu. J'emprunterai quelques sesterces à
un favorisé de la chance, et je rapporterai de quoi arroser une sardine
ou un pied de cochon.

--Va donc, fit Marcel, j'ai une faim _caniche_! je t'attends là.

Rodolphe monta au café, où il connaissait du monde. Un monsieur, qui
venait de gagner trois cents francs en dix tours de bouillotte, se fit
un véritable plaisir de prêter au poëte une pièce de quarante sous,
qu'il lui offrit enveloppée dans cette mauvaise humeur que donne la
fièvre du jeu. Dans un autre instant et ailleurs qu'autour d'un tapis
vert, il aurait peut-être prêté quarante francs.

--Eh bien? demanda Marcel en voyant redescendre Rodolphe.

--Voici la recette, dit le poëte en montrant l'argent.--Une croûte et
une goutte, fit Marcel.

Avec cette somme modique, ils trouvèrent cependant le moyen d'avoir du
pain, du vin, de la charcuterie, du tabac, de la lumière et du feu.

Ils rentrèrent dans l'hôtel garni où ils habitaient chacun une chambre
séparée. Le logement de Marcel, qui lui servait d'atelier, étant le plus
grand, fut choisi pour la salle du festin, et les amis y firent en
commun les apprêts de leur Balthasar intime.

Mais à cette petite table où ils s'étaient assis, auprès de ce feu où
les bûches humides d'un mauvais bois flotté se consumaient sans flamme
et sans chaleur, vint s'asseoir et s'attabler, convive mélancolique, le
fantôme du passé disparu.

Ils restèrent, pendant une heure au moins, silencieux et pensifs, tous
deux sans doute préoccupés de la même idée et s'efforçant de la
dissimuler. Ce fut Marcel le premier qui rompit le silence.

--Voyons, dit-il à Rodolphe, ce n'est pas là ce que nous nous étions
promis.

--Que veux-tu dire? fit Rodolphe.

--Eh! mon Dieu! Répliqua Marcel, vas-tu pas feindre avec moi maintenant!
Tu songes à ce qu'il faut oublier, et moi aussi, parbleu... Je ne le nie
pas.

--Eh bien, alors...

--Eh bien, il faut que ce soit la dernière fois. Au diable les souvenirs
qui font trouver le vin mauvais et nous rendent tristes quand tout le
monde s'amuse! s'écria Marcel en faisant allusion aux cris joyeux qui
s'échappaient des chambres voisines de la leur. Allons, pensons à autre
chose, et que ce soit la dernière fois.

--C'est ce que nous disons toujours, et pourtant... fit Rodolphe en
retournant à sa rêverie.

--Et pourtant nous y revenons sans cesse, reprit Marcel. Cela tient à ce
que, au lieu de chercher franchement l'oubli, nous faisons des choses
les plus futiles des prétextes pour rappeler le souvenir; cela tient
surtout à ce que nous nous obstinons à vivre dans le même milieu où ont
vécu les créatures qui ont fait si longtemps notre tourment. Nous sommes
les esclaves d'une habitude, moins que d'une passion. C'est cette
captivité qu'il faut rompre, ou nous nous épuiserons dans un esclavage
ridicule et honteux. Eh bien, le passé est passé, il faut briser les
liens qui nous y rattachent encore; l'heure est venue d'aller en avant
sans plus regarder en arrière; nous avons fait notre temps de jeunesse,
d'insouciance et de paradoxe. Tout cela est très-beau, on en ferait un
joli roman; mais cette comédie des folies amoureuses, ce gaspillage des
jours perdus avec la prodigalité des gens qui croient avoir l'éternité à
dépenser, tout cela doit avoir un dénoûment. Sous peine de justifier le
mépris qu'on ferait de nous, et de nous mépriser nous-mêmes, il ne nous
est pas possible de continuer à vivre encore longtemps en marge de la
société, en marge de la vie presque. Car enfin, est-ce une existence que
celle que nous menons? Et cette indépendance, cette liberté de moeurs
dont nous nous vantons si fort, ne sont-ce pas là des avantages bien
médiocres? La vraie liberté, c'est de pouvoir se passer d'autrui et
d'exister par soi-même; en sommes-nous là? Non! Le premier gredin venu,
dont nous ne voudrions pas porter le nom pendant cinq minutes, se venge
de nos railleries et devient notre seigneur et maître le jour où nous
lui empruntons cent sous, qu'il nous prête après nous avoir fait
dépenser pour cent écus de ruses ou d'humilité. Pour mon compte, j'en ai
assez. La poésie n'existe pas seulement dans le désordre de l'existence,
dans les bonheurs improvisés, dans des amours qui durent l'existence
d'une chandelle, dans des rébellions plus ou moins excentriques contre
les préjugés qui seront éternellement les souverains du monde: on
renverse plus facilement une dynastie qu'un usage, fût-il même
ridicule.

Il ne suffit point de mettre un paletot d'été dans le mois de décembre
pour avoir du talent; on peut être un poëte ou un artiste véritable en
se tenant les pieds chauds et en faisant ses trois repas. Quoi qu'on
dise et quoi qu'on fasse, si l'on veut arriver à quelque chose, il faut
toujours prendre la route du lieu commun. Ce discours t'étonne
peut-être, ami Rodolphe, tu vas dire que je brise mes idoles, tu vas
m'appeler corrompu, et cependant ce que je te dis est l'expression de ma
pensée sincère. À mon insu, il s'est opéré en moi une lente et salutaire
métamorphose: la raison est entrée dans mon esprit, avec effraction, si
tu veux, et malgré moi peut-être; mais elle est entrée enfin, et m'a
prouvé que j'étais dans une mauvaise voie et qu'il y aurait à la fois
ridicule et danger à y persévérer. En effet, qu'arrivera-t-il si nous
continuons l'un et l'autre ce monotone et inutile vagabondage? Nous
arriverons au bord de nos trente ans, inconnus, isolés, dégoûtés de tout
et de nous-mêmes, pleins d'envie envers tous ceux que nous verrons
arriver à un but, quel qu'il soit, obligés pour vivre de recourir aux
moyens honteux du parasitisme, et n'imagine pas que ce soit là un
tableau de fantaisie que j'invoque exprès pour t'épouvanter. Je ne vois
pas systématiquement l'avenir en noir, mais je ne le vois pas en rose
non plus; je vois juste. Jusqu'à présent, l'existence que nous avons
menée nous était imposée; nous avions l'excuse de la nécessité.

Aujourd'hui nous ne serions plus excusables; et si nous ne rentrons pas
dans la vie commune, ce sera volontairement, car les obstacles contre
lesquels nous avons eu à lutter n'existent plus.

--Ah çà! dit Rodolphe, où veux-tu en venir? à quel propos et à quoi bon
cette mercuriale?

--Tu me comprends parfaitement, répondit Marcel avec le même accent
sérieux; tout à l'heure, ainsi que moi, je t'ai vu envahi par des
souvenirs qui te faisaient regretter le temps passé: tu pensais à Mimi
comme moi je pensais à Musette; tu aurais voulu, comme moi, avoir ta
maîtresse à tes côtés. Eh bien, je dis que nous ne devons plus ni l'un
ni l'autre songer à ces créatures; que nous n'avons pas été créés et mis
au monde uniquement pour sacrifier notre existence à ces Manons
vulgaires, et que le chevalier Desgrieux qui est si beau, si vrai et si
poétique, ne se sauve du ridicule que par sa jeunesse et par les
illusions qu'il avait su conserver. À vingt ans, il peut suivre sa
maîtresse aux îles sans cesser d'être intéressant; mais à vingt-cinq ans
il aurait mis Manon à la porte, et il aurait eu raison. Nous avons beau
dire, nous sommes vieux, vois-tu, mon cher; nous avons vécu trop et trop
vite; notre coeur est fêlé et ne rend plus que des sons faux; on n'est
pas impunément pendant trois ans amoureux d'une Musette ou d'une Mimi.
Pour moi, c'est bien fini; et, comme je veux divorcer complétement avec
son souvenir, je vais actuellement jeter au feu quelques petits objets
qu'elle a laissés chez moi dans ses diverses stations, et qui me forcent
à songer à elle quand je le retrouve.

Et Marcel, qui s'était levé, alla prendre dans le tiroir d'une commode
un petit carton dans lequel se trouvaient les souvenirs de Musette, un
bouquet fané, une ceinture, un bout de ruban et quelques lettres.

--Allons, dit-il au poëte, imite-moi, ami Rodolphe.

--Eh bien, soit! s'écria celui-ci en faisant un effort, tu as raison.
Moi aussi, je veux en finir avec cette fille aux mains pâles.

Et s'étant levé brusquement, il alla chercher un petit paquet contenant
des souvenirs de Mimi, à peu près de la même nature que ceux dont Marcel
faisait silencieusement l'inventaire.

--Ça tombe bien, murmura le peintre. Ces _biblots_ vont vous servir à
rallumer le feu qui s'éteint.

--En effet, ajouta Rodolphe, il fait ici une température capable de
faire éclore des ours blancs.

--Allons, dit Marcel, brûlons en duo. Tiens, voilà la prose de Musette
qui flambe comme un feu de punch; elle aimait joliment ça, le punch.
Allons, ami Rodolphe, attention!

Et, pendant quelques minutes, ils jetèrent alternativement dans le
foyer, qui flambait clair et bruyant, le reliquaire de leur tendresse
passée.

--Pauvre Musette, disait tout bas Marcel en regardant la dernière chose
qui lui restait dans les mains. C'était un petit bouquet fané, composé
de fleurs des champs.

--Pauvre Musette, elle était bien jolie pourtant, et elle m'aimait
bien, n'est-ce pas, petit bouquet, son coeur te l'a dit le jour où tes
fleurs étaient à sa ceinture? Pauvre petit bouquet, tu as l'air de me
demander grâce; eh bien, oui, mais à une condition, c'est que tu ne me
parleras plus d'elle, jamais! jamais!

Et, profitant d'un moment où il croyait n'être pas aperçu par Rodolphe,
il glissa le bouquet dans sa poitrine.

--Tant pis, c'est plus fort que moi. Je triche, pensa le peintre.

Et comme il jetait un regard furtif sur Rodolphe, il vit le poëte qui,
arrivé à la fin de son auto-da-fé, mettait sournoisement dans sa poche,
après l'avoir baisé avec tendresse, un petit bonnet de nuit qui avait
appartenu à Mimi.

--Allons, murmura Marcel, il est aussi lâche que moi.

Au moment même où Rodolphe allait rentrer dans sa chambre pour se
coucher, on frappa deux petits coups à la porte de Marcel.

--Qui diable peut venir à cette heure? dit le peintre en allant ouvrir.

Un cri d'étonnement lui échappa quand il eut ouvert sa porte.

C'était Mimi.

Comme la chambre était très-obscure, Rodolphe ne reconnut pas d'abord sa
maîtresse; et, distinguant seulement une femme, il pensa que c'était une
des conquêtes de passage de son ami, et par discrétion il se disposa à
se retirer.

--Je vous dérange, dit Mimi, qui était restée sur le seuil de la porte.

--À cette voix, Rodolphe tomba sur sa chaise comme foudroyé.

--Bonsoir, lui dit Mimi en s'approchant de lui et en lui serrant la
main, qu'il se laissa prendre machinalement.

--Qui diable vous amène ici, demanda Marcel, et à cette heure?

--J'ai bien froid, reprit Mimi en frissonnant; j'ai vu de la lumière
chez vous en passant dans la rue, et, quoiqu'il soit bien tard, je suis
montée. Et elle tremblait toujours; sa voix avait des sonorités
cristallines qui entraient dans le coeur de Rodolphe comme un glas
funèbre et l'emplissaient d'une lugubre épouvante et la regarda plus
attentivement à la dérobée. Ce n'était plus Mimi, c'était son spectre.
Marcel la fit asseoir au coin de la cheminée. Mimi sourit en voyant la
belle flamme qui dansait joyeusement dans le foyer.

--C'est bien bon, dit-elle en approchant de l'âtre ses pauvres mains
violettes. À propos, Monsieur Marcel, vous ne savez pas pourquoi je suis
venue chez vous?

--Ma foi non, répondit celui-ci.

--Eh bien, reprit Mimi, je venais tout simplement vous demander si vous
ne pouviez pas me faire avoir une chambre dans votre maison. On vient de
me renvoyer de mon hôtel garni, parce que je dois deux quinzaines, et je
ne sais pas où aller.

--Diable! fit Marcel en hochant la tête, nous ne sommes pas en bonne
odeur chez notre hôtelier, et notre recommandation serait déplorable, ma
pauvre enfant.

--Comment donc faire alors? dit Mimi, c'est que je ne sais pas où aller.

--Ah çà! demanda Marcel, vous n'êtes donc plus vicomtesse?

--Ah! mon Dieu, non, plus du tout.

--Mais depuis quand?

--Depuis deux mois déjà.

--Vous avez donc fait des misères au jeune vicomte?

--Non, dit-elle en jetant un regard à la dérobée sur Rodolphe, qui
s'était mis dans l'angle le plus obscur de la chambre, le vicomte m'a
fait une scène à cause des vers qu'on a composés sur moi. Nous nous
sommes disputés, et je l'ai envoyé promener; c'est un fier cancre,
allez.

--Cependant, dit Marcel, il vous avait joliment bien nippée, à ce que
j'ai vu le jour où je vous ai rencontrée.

--Eh bien! fit Mimi, figurez-vous qu'il m'a tout repris quand je suis
partie, et j'ai appris qu'il avait mis mes effets en loterie dans une
mauvaise table d'hôte, où il m'emmenait dîner. Il est pourtant riche ce
garçon, et avec toute sa fortune il est avare comme une bûche
économique, et bête comme une oie; il ne voulait pas que je boive du vin
pur, et me faisait faire maigre les vendredis. Croiriez-vous qu'il
voulait que je misse des bas de laine noire, sous le prétexte que
c'était moins salissant que les blancs! On n'a pas idée de sa; enfin, il
m'a joliment ennuyée, allez. Je puis bien dire que j'ai fait mon
purgatoire avec lui.

--Et sait-il quelle est votre position? demanda Marcel.

--Je ne l'ai pas revu ni ne veux pas le voir, répliqua Mimi, il me donne
le mal de mer quand je pense à lui; j'aimerais mieux mourir de faim que
de lui demander un sou.

--Mais, continua Marcel, depuis que vous l'avez quitté, vous n'êtes pas
restée seule.

--Ah! s'écria Mimi avec vivacité, je vous assure que si, Monsieur
Marcel: j'ai travaillé pour vivre; seulement, comme l'état de fleuriste
n'allait pas très-bien, j'en ai pris un autre: je pose pour les
peintres. Si vous avez de l'ouvrage à me donner... ajouta-t-elle
gaiement.

Et, ayant remarqué un mouvement échappé à Rodolphe qu'elle ne quittait
pas des yeux tout en parlant à son ami, Mimi reprit:

--Ah! mais, je ne pose que pour la tête et pour les mains. J'ai beaucoup
d'ouvrage, et on me doit de l'argent dans deux ou trois endroits; j'en
recevrai dans deux jours, c'est d'ici là seulement que je voudrais
trouver où loger. Quand j'aurai de l'argent, je retournerai dans mon
hôtel. Tiens, dit-elle en regardant la table, où se trouvaient encore
les préparatifs du modeste festin auquel les deux amis avaient à peine
touché, vous allez souper?

--Non, dit Marcel, nous n'avons pas faim.

--Vous êtes bien heureux, dit naïvement Mimi.

--À cette parole, Rodolphe sentit son coeur qui se serrait horriblement;
il fit à Marcel un signe que celui-ci comprit.

--Au fait, dit l'artiste, puisque vous voilà, Mimi, vous partagerez la
fortune du pot. Nous nous étions proposé de faire réveillon avec
Rodolphe, et puis... ma foi, nous avons pensé à autre chose.

--Alors, j'arrive bien, dit Mimi, en jetant sur la table où était la
nourriture un regard presque affamé. Je n'ai pas dîné, mon cher,
glissa-t-elle tout bas à l'artiste, de façon à ne pas être entendue de
Rodolphe qui mordait son mouchoir pour ne pas éclater en sanglots.

--Approche-toi donc, Rodolphe, dit Marcel à son ami nous allons souper
tous les trois.

--Non, dit le poëte en restant dans son coin.

--Est-ce que ça vous fâche, Rodolphe, que je sois venue ici? Lui demanda
Mimi avec douceur; où voulez-vous que j'aille?

--Non, Mimi, répondit Rodolphe, seulement j'ai du chagrin à vous revoir
ainsi.

--C'est ma faute, Rodolphe, je ne me plains pas; ce qui est passé est
passé, n'y songez pas plus que moi. Est-ce que vous ne pourriez plus
être mon ami, parce que vous avez été autre chose? Si, tout de même,
n'est-ce pas? Eh bien, alors, ne me faites pas mauvaise mine, et venez
vous mettre à table avec nous.

Elle se leva pour aller le prendre par la main, mais elle était si
faible, qu'elle ne put faire un pas et retomba sur la chaise.

--La chaleur m'a engourdie, dit-elle, je ne peux pas me tenir.

--Allons, dit Marcel à Rodolphe, viens nous faire compagnie.

Le poëte s'approcha de la table et se mit à manger avec eux. Mimi était
très-gaie.

Quand le frugal souper fut terminé, Marcel dit à Mimi:

--Ma chère enfant, il ne nous est pas possible de vous faire donner une
chambre dans la maison.

--Il faut donc que je m'en aille, dit-elle en essayant de se lever.

--Mais non! Mais non! s'écria Marcel, j'ai un autre moyen d'arranger
l'affaire; vous allez rester dans ma chambre, et moi j'irai loger avec
Rodolphe.

--Ça va bien vous gêner, fit Mimi, mais ça ne durera pas longtemps, deux
jours.

--Comme ça, ça ne nous gêne pas du tout, répondit Marcel; ainsi, c'est
entendu, vous êtes ici chez vous, et nous, nous allons nous coucher chez
Rodolphe. Bonsoir, Mimi dormez bien.

--Merci, dit-elle en tendant la main à Marcel et à Rodolphe qui
s'éloignaient.

--Voulez-vous vous enfermer? Lui demanda Marcel quand il fut près de la
porte.

--Pourquoi? fit Mimi en regardant Rodolphe, je n'ai pas peur!

Quand les deux amis furent seuls dans la chambre voisine qui était sur
le même carré, Marcel dit brusquement à Rodolphe:

--Eh bien, qu'est-ce que tu vas faire, maintenant?

--Mais, balbutia Rodolphe, je ne sais pas.

--Allons, voyons, ne lanterne pas, va rejoindre Mimi; si tu y retournes,
je te prédis que demain vous serez remis ensemble.

--Si c'était Musette qui fût revenue, qu'est-ce que tu ferais, toi?
demanda Rodolphe à son ami.

--Si c'était Musette qui fût dans la chambre voisine répondit Marcel, eh
bien, franchement, je crois qu'il y a un quart d'heure que je ne serais
plus dans celle-ci.

--Eh bien, moi, dit Rodolphe, je serai plus courageux que toi, je reste.

--Nous le verrons parbleu bien, dit Marcel qui s'était déjà mis au lit;
est-ce que tu vas te coucher?

--Certes, oui, répondit Rodolphe.

Mais, au milieu de la nuit, Marcel s'étant réveillé, il s'aperçut que
Rodolphe l'avait quitté.

Le matin, il alla frapper discrètement à la porte de la chambre où était
Mimi.

--Entrez, lui dit-elle; et en le voyant elle lui fit signe de parler bas
pour ne pas réveiller Rodolphe qui dormait. Il était assis dans un
fauteuil qu'il avait approché du lit, sa tête posée sur l'oreiller à
côté de celle de Mimi.

--C'est comme ça que vous avez passé la nuit? demanda Marcel
très-étonné.

--Oui, répondit la jeune femme.

Rodolphe se réveilla subitement, et, après avoir embrassé Mimi, il
tendit la main à Marcel, qui paraissait très-intrigué.

--Je vais aller chercher de l'argent pour déjeuner, dit-il au peintre,
tu tiendras compagnie à Mimi.

--Eh bien! demanda Marcel à la jeune femme quand ils furent seuls, que
s'est-il passé cette nuit?

--Des choses bien tristes, dit Mimi, Rodolphe m'aime toujours.

--Je le sais bien.

--Oui, vous avez voulu l'éloigner de moi, je ne vous en veux pas,
Marcel, vous aviez raison; je lui ai fait du mal à ce pauvre garçon.

--Et vous, demanda Marcel, est-ce que vous l'aimez encore?

--Ah! Si je l'aime, dit-elle en joignant les mains, c'est ce qui fait
mon tourment. Je suis bien changée, allez, mon pauvre ami, et il a fallu
peu de temps pour cela.

--Eh bien! Puisqu'il vous aime, que vous l'aimez, et que vous ne pouvez
pas vous passer l'un de l'autre, remettez-vous ensemble, et tâchez donc
d'y rester une bonne fois.

--C'est impossible, fit Mimi.

--Pourquoi? demanda Marcel. Certainement il serait plus raisonnable que
vous vous quittassiez; mais pour ne plus vous revoir, il faudrait que
vous fussiez à mille lieues l'un de l'autre.

--Avant peu, je serai plus loin que ça.

--Hein, que voulez-vous dire?

--N'en parlez pas à Rodolphe, cela lui ferait trop de chagrin, je vais
m'en aller pour toujours.

--Mais où?

--Tenez, mon pauvre Marcel, dit Mimi en sanglotant, regardez. Et
relevant un peu le drap de son lit, elle montra à l'artiste ses épaules,
son cou et ses bras.

--Ah! mon Dieu! s'écria douloureusement Marcel, pauvre fille!

--N'est-ce pas, mon ami, que je ne me trompe pas et que je vais mourir
bientôt?

--Mais, comment êtes-vous devenue ainsi en si peu de temps?

--Ah! répliqua Mimi, avec la vie que je mène depuis deux mois, ce n'est
pas étonnant: toutes les nuits passées à pleurer, les jours à poser dans
les ateliers sans feu, la mauvaise nourriture, le chagrin que j'avais;
et puis, vous ne savez pas tout: j'ai voulu m'empoisonner avec de l'eau
de javelle; on m'a sauvée, mais pas pour longtemps, vous voyez. Avec ça
que je n'ai jamais été bien portante; enfin, c'est ma faute: si j'étais
restée tranquille avec Rodolphe, je n'en serais pas là. Pauvre ami,
voilà encore que je lui retombe sur les bras, mais ça ne sera pas pour
longtemps, la dernière robe qu'il me donnera sera toute blanche, mon
pauvre Marcel, et on m'enterrera avec. Ah! si vous saviez comme je
souffre de savoir que je vais mourir! Rodolphe sait que je suis malade;
il est resté plus d'une heure sans parler, hier, quand il a vu mes bras
et mes épaules si maigres; il ne reconnaissait plus sa Mimi, hélas!...
Mon miroir même ne me reconnaît plus. Ah! c'est égal, j'ai été jolie, et
il m'a bien aimée. Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle en cachant sa figure
dans les mains de Marcel, mon pauvre ami, je vais vous quitter et
Rodolphe aussi. Ah! mon Dieu! et les sanglots étranglèrent sa voix.

--Allons, Mimi, dit Marcel, ne vous désolez pas, vous vous guérirez; il
faut seulement beaucoup de soins et de tranquillité.

--Ah! Non, fit Mimi, c'est bien fini, je le sens. Je n'ai plus de
forces; et quand je suis venue ici hier au soir, j'ai mis plus d'une
heure à monter l'escalier. Si j'avais trouvé une femme, c'est moi qui
serais joliment descendue par la fenêtre. Cependant il était libre,
puisque nous n'étions plus ensemble; mais, voyez-vous, Marcel, j'étais
bien sûre qu'il m'aimait encore. C'est pour ça, dit-elle en fondant en
larmes, c'est pour ça que je ne voudrais pas mourir tout de suite: mais
c'est fini, tout à fait. Tenez, Marcel, faut qu'il soit bien bon ce
pauvre ami, pour m'avoir reçue après tout le mal que je lui ai fait. Ah!
Le bon Dieu n'est pas juste, puisqu'il ne me laisse pas seulement le
temps de faire oublier à Rodolphe le chagrin que je lui ai causé. Il ne
se doute pas de l'état où je suis. Je n'ai pas voulu qu'il se couchât à
côté de moi, voyez-vous, car il me semble que j'ai déjà les vers de la
terre après mon corps. Nous avons passé la nuit à pleurer et à parler
d'autrefois. Ah! comme c'est triste, mon ami, de voir derrière soi le
bonheur auprès duquel on est passé jadis sans le voir! J'ai du feu dans
la poitrine; et quand je remue mes membres, il me semble qu'ils vont se
briser. Tenez, dit-elle à Marcel, passez-moi donc ma robe. Je vais faire
les cartes pour savoir si Rodolphe apportera de l'argent. Je voudrais
faire un bon déjeuner avec vous! Comme autrefois, ça ne me ferait pas de
mal; Dieu ne peut pas me rendre plus malade que je ne le suis. Voyez,
dit-elle à Marcel en montrant le jeu de cartes qu'elle venait de couper,
voilà du pique. C'est la couleur de la mort. Et voilà du trèfle,
ajouta-t-elle plus gaiement. Oui, nous aurons de l'argent.

Marcel ne savait que dire devant le délire lucide de cette créature qui
avait, comme elle le disait, les vers du tombeau après elle!

Au bout d'une heure Rodolphe rentra. Il était accompagné de Schaunard et
de Gustave Colline. Le musicien était en paletot d'été. Il avait vendu
ses habits de drap pour prêter de l'argent à Rodolphe, en apprenant que
Mimi était malade. Colline, de son côté, avait été vendre des livres. On
aurait voulu lui acheter un bras ou une jambe, qu'il y aurait consenti
plutôt que de se défaire de ces chers bouquins. Mais Schaunard lui avait
fait observer qu'on ne pourrait rien faire de son bras ou de sa jambe.

Mimi s'efforça de reprendre sa gaieté pour accueillir ses anciens amis.

--Je ne suis plus méchante, leur dit-elle, et Rodolphe m'a pardonné.
S'il veut me garder avec lui, je mettrai des sabots et une marmotte, ça
m'est bien égal. Décidément la soie n'est pas bonne pour ma santé,
ajouta-t-elle avec un affreux sourire. Sur les observations de Marcel,
Rodolphe avait envoyé chercher un de ses amis, qui venait d'être reçu
médecin. C'était le même qui avait jadis soigné la petite Francine.
Quand il arriva, on le laissa seul avec Mimi.

Rodolphe, prévenu d'avance par Marcel, savait déjà le danger que courait
sa maîtresse. Lorsque le médecin eut consulté Mimi, il dit à Rodolphe:

--Vous ne pouvez pas la garder. À moins d'un miracle elle est perdue. Il
faut l'envoyer à l'hôpital. Je vais vous donner une lettre pour la
pitié; j'y connais un interne, on prendra bien soin d'elle. Si elle
atteint le printemps, peut-être la tirerons-nous de là; mais si elle
reste ici, dans huit jours elle ne sera plus.

--Je n'oserai jamais lui proposer cela, dit Rodolphe.

--Je le lui ai dit, moi, répondit le médecin, et elle y consent. Demain
je vous enverrai le bulletin d'admission à la pitié.

--Mon ami, dit Mimi à Rodolphe, le médecin a raison, vous ne pourriez
pas me soigner ici. À l'hospice on me guérira peut-être; il faut m'y
conduire. Ah! Vois-tu, j'ai tant envie de vivre à présent, que je
consentirais à finir mes jours une main dans le feu, et l'autre dans la
tienne. D'ailleurs tu viendras me voir. Il ne faudra pas te faire de
chagrin; je serai bien soignée, ce jeune homme me l'a dit. On donne du
poulet, à l'hôpital, et on fait du feu. Pendant que je me soignerai, tu
travailleras pour gagner de l'argent, et quand je serai guérie, je
reviendrai demeurer avec toi. J'ai beaucoup d'espérance maintenant. Je
redeviendrai jolie comme autrefois. J'ai déjà été malade dans le temps,
quand je ne te connaissais pas; on m'a sauvée. Pourtant je n'étais pas
heureuse dans ce temps-là, j'aurais bien dû mourir. Maintenant que je
t'ai retrouvé et que nous pouvons être heureux, on me sauvera encore,
car je me défendrai joliment contre la maladie. Je boirai toute les
mauvaises choses qu'on me donnera, et si la mort me prend, ce sera de
force. Donne-moi le miroir, il me semble que j'ai des couleurs. Oui,
dit-elle en se regardant dans la glace, voilà déjà mon bon teint qui me
revient; et mes mains, vois, dit-elle, elles sont toujours bien
gentilles; embrasse-les encore une fois, ça ne sera pas la dernière, va,
mon pauvre ami, dit-elle en serrant Rodolphe par le cou et en lui noyant
le visage dans ses cheveux déroulés.

Avant de partir à l'hôpital, elle voulut que ses amis les bohèmes
restassent pour passer la soirée avec elle. Faites-moi rire, dit-elle,
la gaieté c'est ma santé. C'est ce bonnet de nuit de vicomte qui m'a
rendue malade. Il voulait m'apprendre l'orthographe, figurez-vous;
qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse? Et ses amis donc, quelle
société! Une vraie basse-cour, dont le vicomte était le paon. Il
marquait son linge lui-même. S'il se marie jamais, je suis sûre que
c'est lui qui fera les enfants.

Rien de plus navrant que la gaieté quasi posthume de cette malheureuse
fille. Tous les bohèmes faisaient de pénibles efforts pour dissimuler
leurs larmes et maintenir la conversation sur le ton de plaisanterie où
l'avait montée la pauvre enfant, pour laquelle la destinée filait si
vite le lin du dernier vêtement.

Le lendemain au matin, Rodolphe reçut le bulletin de l'hôpital. Mimi ne
pouvait pas se tenir sur ses jambes; il fallut qu'on la descendit à la
voiture. Pendant le trajet, elle souffrit horriblement des cahots du
fiacre. Au milieu de ces souffrances, la dernière chose qui meurt chez
les femmes, la coquetterie, survivait encore; deux ou trois fois elle
fit arrêter la voiture devant les magasins de nouveautés, pour regarder
les étalages.

En entrant dans la salle indiquée par son bulletin, Mimi ressentit un
grand coup au coeur; quelque chose lui dit intérieurement que c'était
entre ces murs lépreux et désolés que s'achèverait sa vie. Elle employa
tout ce qu'elle avait de volonté pour dissimuler l'impression lugubre
qui l'avait glacée.

Quand elle fut couchée dans le lit, elle embrassa Rodolphe une dernière
fois et lui dit adieu, en lui recommandant de venir la voir le dimanche
suivant, qui était jour d'entrée.

--Ça sent bien mauvais ici, lui dit-elle, apporte-moi des fleurs, des
violettes, il y en a encore.

--Oui, dit Rodolphe, adieu, à dimanche. Et il tira sur elle les rideaux
du lit. En entendant sur le parquet les pas de son amant qui s'en
allait, Mimi fut prise soudainement d'un accès de fièvre presque
délirante. Elle ouvrit brusquement les rideaux, et, se penchant à demi
hors du lit, elle s'écria d'une voix entrecoupée de larmes:

--Rodolphe, r'emmène-moi! Je veux m'en aller! La religieuse accourut à
son cri et tâcha de la calmer.

--Oh! dit Mimi, je vais mourir ici.

Le dimanche matin, qui était le jour où il devait aller voir Mimi,
Rodolphe se rappela qu'il lui avait promis des violettes. Par une
superstition poétique et amoureuse, il alla à pied, par un temps
horrible, chercher les fleurs que lui avait demandées son amie, dans ces
bois d'Aulnay et de Fontenay, où tant de fois il avait été avec elle.
Cette nature si gaie, si joyeuse, sous le soleil des beaux jours de juin
et d'août, il la trouva morne et glacée. Pendant deux heures il battit
les buissons couverts de neige, souleva les massifs et les bruyères avec
un petit bâton, et finit par réunir quelques brins de paillettes,
justement dans une partie de bois qui avoisine l'étang du Plessis, et
dont ils faisaient tous les deux leur retraite favorite quand ils
venaient à la campagne.

En traversant le village de Châtillon pour retourner à Paris, Rodolphe
rencontra sur la place de l'église le cortége d'un baptême, dans lequel
il reconnut un de ses amis qui était parrain avec une artiste de
l'opéra.

--Que diable faites-vous par ici? demanda l'ami, très-surpris de voir
Rodolphe dans ce pays.

Le poëte lui conta ce qui lui arrivait.

Le jeune homme, qui avait connu Mimi, fut très-attristé par ce récit,
et, fouillant dans sa poche, il tira un sac de bonbons du baptême, et le
remit à Rodolphe.

--Cette pauvre Mimi, vous lui donnerez ça de ma part, et vous lui direz
que j'irai la voir.

--Venez donc vite, si vous voulez arriver à temps, lui dit Rodolphe en
le quittant.

Quand Rodolphe arriva à l'hôpital, Mimi, qui ne pouvait pas bouger, lui
sauta au cou d'un regard.

--Ah! Voilà mes fleurs, s'écria-t-elle avec le sourire du désir
satisfait.

Rodolphe lui conta son pèlerinage dans cette campagne qui avait été le
paradis de leurs amours.

--Chères fleurs, dit la pauvre fille en baisant les violettes. Les
bonbons la rendirent très-heureuse aussi. On ne m'a donc pas tout à fait
oubliée! Vous êtes bons, vous autres jeunes gens. Ah! Je les aime bien,
tous tes amis, va! dit-elle à Rodolphe.

Cette entrevue fut presque gaie. Schaunard et Colline avaient rejoint
Rodolphe. Il fallut que les infirmiers vinssent les faire sortir, car
ils avaient dépassé l'heure de la visite.

--Adieu, dit Mimi; à jeudi, sans faute, et venez de bonne heure.

Le lendemain, en rentrant chez lui le soir, Rodolphe reçut une lettre
d'un élève en médecine, interne à l'hôpital, et à qui il avait
recommandé sa malade. La lettre ne contenait que deux mots:

«Mon ami, j'ai une bien mauvaise nouvelle à vous apprendre: le numéro 8
est mort. Ce matin, en passant dans la salle, j'ai trouvé le lit vide.»

Rodolphe tomba sur une chaise et ne versa pas une larme. Quand Marcel
rentra le soir, il trouva son ami dans la même attitude abrutie; d'un
geste, le poëte lui montra la lettre.

--Pauvre fille! dit Marcel.

--C'est étrange, fit Rodolphe, je ne sens rien là.

Est-ce que mon amour était mort en apprenant que Mimi devait mourir?

--Qui sait! murmura le peintre.

La mort de Mimi causa un grand deuil dans le cénacle de la Bohème.

Huit jours après, Rodolphe rencontra dans la rue l'interne qui lui avait
annoncé la mort de sa maîtresse.

--Ah! Mon cher Rodolphe, dit celui-ci en courant au devant du poëte,
pardonnez-moi le mal que je vous ai fait avec mon étourderie.

--Que voulez-vous dire? fit Rodolphe étonné.

--Comment, répliqua l'interne, vous ne savez pas, vous ne l'avez pas
revue!

--Qui? s'écria Rodolphe.

--Elle, Mimi.

--Quoi, dit le poëte qui devint tout pâle.

--Je m'étais trompé. Quand je vous ai écrit cette affreuse nouvelle,
j'avais été victime d'une erreur; et voici comment. J'étais resté absent
de l'hôpital pendant deux jours. Quand j'y suis revenu, en suivant la
visite, j'ai trouvé le lit de votre femme vide. J'ai demandé à la soeur
où était la malade; elle m'a répondu qu'elle était morte dans la nuit.
Voici ce qui était arrivé. Pendant mon absence, Mimi avait été changée
de salle et de lit. Au numéro 8 qu'elle avait quitté, on avait mis une
autre femme qui mourut le même jour. C'est ce qui vous explique l'erreur
dans laquelle je suis tombé. Le lendemain du jour où je vous ai écrit,
j'ai retrouvé Mimi dans une salle voisine. Votre absence l'avait mise
dans un état horrible; elle m'a donné une lettre pour vous. Je l'ai
portée à votre hôtel à l'instant même.

--Ah! mon Dieu! s'écria Rodolphe, depuis que j'ai cru que Mimi était
morte, je ne suis pas rentré chez moi. J'ai couché à droite et à gauche
chez mes amis. Mimi est vivante! Ô mon Dieu! Que doit-elle penser de mon
absence! Pauvre fille! pauvre fille! comment est-elle? quand l'avez-vous
vue?

--Avant-hier matin, elle n'allait ni mieux ni plus mal; elle est
très-inquiète et vous croit malade.

--Conduisez-moi sur-le-champ à la pitié, dit Rodolphe, que je la voie.

--Attendez-moi un instant, dit l'interne quand ils furent à la porte de
l'hôpital, je vais demander au directeur une permission pour vous faire
entrer.

Rodolphe attendit un quart d'heure sous le vestibule. Quand l'interne
revint vers lui, il lui prit la main et ne lui dit que ces mots:

--Mon ami, supposez que la lettre que je vous ai écrite il y a huit
jours, était vraie.

--Quoi! dit Rodolphe en s'appuyant sur une borne, Mimi...

--Ce matin, à quatre heures.

--Menez-moi à l'amphithéâtre, dit Rodolphe, que je la voie.

--Elle n'y est plus, dit l'interne. En montrant au poëte un grand
fourgon qui se trouvait dans la cour, arrêté devant un pavillon,
au-dessus duquel on lisait: _Amphithéâtre_, il ajouta: Elle est là.

C'était, en effet, la voiture dans laquelle on transporte dans la fosse
commune les cadavres qui n'ont pas été réclamés.

--Adieu, dit Rodolphe à l'interne.

--Voulez-vous que je vous accompagne? Proposa celui-ci.

--Non, fit Rodolphe en s'en allant. J'ai besoin d'être seul.



XXIII

_LA JEUNESSE N'A QU'UN TEMPS_


Un an après la mort de Mimi, Rodolphe et Marcel, qui ne s'étaient pas
quittés, inauguraient par une fête leur entrée dans le monde officiel.
Marcel, qui avait enfin pénétré au salon, y avait exposé deux tableaux,
dont l'un avait été acheté par un riche anglais qui jadis avait été
l'amant de Musette. Du produit de cette vente et de celui d'une commande
du gouvernement, Marcel avait en partie liquidé les dettes de son passé.
Il s'était meublé un logement convenable, et avait un atelier sérieux.

Presque en même temps Schaunard et Rodolphe arrivaient devant le public,
qui fait la renommée et la fortune, l'un avec un album de mélodies qui
fut chanté dans tous les concerts, et qui commença sa réputation;
l'autre avec un livre qui occupa la critique pendant un mois. Quant à
Barbemuche, il avait depuis longtemps renoncé à la Bohème, Gustave
Colline avait hérité et fait un mariage avantageux, il donnait des
soirées à musique et à gâteaux.

Un soir Rodolphe, assis dans _son_ fauteuil, les pieds sur _son_ tapis,
vit entrer Marcel tout effaré.

--Tu ne sais pas ce qui vient de m'arriver? dit-il.

--Non, répondit le poëte. Je sais que j'ai été chez toi, que tu y étais
parfaitement, et qu'on n'a pas voulu m'ouvrir.

--Je t'ai entendu, en effet. Devine un peu avec qui j'étais.

--Que sais-je, moi.

--Avec Musette, qui est tombée chez moi, hier soir, en débardeur.

--Musette! Tu as retrouvé Musette? fit Rodolphe avec un accent de
regret.

--Ne t'inquiète pas, il n'y a pas eu de reprise d'hostilités; Musette
est venue chez moi passer sa dernière nuit de bohème.

--Comment?

--Elle se marie.

--Ah bah! s'écria Rodolphe. Contre qui, seigneur?

--Contre un maître de poste qui était le tuteur de son dernier amant, un
drôle de corps, à ce qu'il paraît. Musette lui a dit: «Mon cher
monsieur, avant de vous donner définitivement ma main et d'entrer à la
mairie, je veux huit jours de liberté. J'ai mes affaires à arranger, et
je veux boire mon dernier verre de champagne, danser mon dernier
quadrille, et embrasser mon amant, Marcel, qui est un monsieur comme
tout le monde, à ce qu'il paraît. Et pendant huit jours, la chère
créature m'a cherché. C'est comme ça qu'elle est tombée chez moi hier
soir, juste au moment où je pensais à elle. Ah! Mon ami, nous avons
passé une triste nuit en somme, ce n'était plus ça du tout, mais du
tout. Nous avions l'air d'une mauvaise copie d'un chef-d'oeuvre. J'ai
même fait à propos de cette dernière séparation une petite complainte
que je vais te larmoyer, si tu permets; et Marcel se mit à fredonner les
couplets suivants:»

    Hier, en voyant une hirondelle
    Qui nous ramenait le printemps,
    Je me suis rappelé la belle
    Qui m'aima quand elle eut le temps
    --Et pendant toute la journée,
    Pensif, je suis resté devant
    Le vieil almanach de l'année
    Où nous nous sommes aimés tant.

    --Non, ma jeunesse n'est pas morte,
    Il n'est pas mort ton souvenir;
    Et si tu frappais à ma porte,
    Mon coeur, Musette, irait t'ouvrir.
    Puisqu'à ton nom toujours il tremble,--
    Muse de l'infidélité,--
    Reviens encor manger ensemble
    Le pain béni de la gaîté.

    --Les meubles de notre chambrette,
    Ces vieux amis de notre amour,
    Déjà prennent un air de fête
    Au seul espoir de ton retour.
    Viens, tu reconnaîtras, ma chère,
    Tous ceux qu'en deuil mit ton départ.
    Le petit lit-et le grand verre
    Où tu buvais souvent ma part.

    Tu remettras la robe blanche
    Dont tu te parais autrefois,
    Et comme autrefois, le dimanche,
    Nous irons courir dans les bois.
    Assis le soir sous la tonnelle,
    Nous boirons encor ce vin clair
    Où ta chanson mouillait son aile
    Avant de s'envoler dans l'air.

    Musette qui s'est souvenue,
    Le carnaval étant fini,
    Un beau matin est revenue,
    Oiseau volage, à l'ancien nid;
    Mais en embrassant l'infidèle,
    Mon coeur n'a plus senti d'émoi,
    Et Musette, qui n'est plus elle,
    disait que je n'étais plus moi.

    Adieu, va-t'en, chère adorée,
    Bien morte avec l'amour dernier;
    Notre jeunesse est enterrée
    Au fond du vieux calendrier.
    Ce n'est plus qu'en fouillant la cendre
    Des beaux jours qu'il a contenus,
    Qu'un souvenir pourra nous rendre
    La clef des paradis perdus.

--Eh bien, dit Marcel, quand il eut achevé, tu es rassuré maintenant;
mon amour pour Musette est bien trépassé, puisque les _vers_-s'y
mettent, ajouta-t-il ironiquement, en montrant le manuscrit de sa
chanson.

--Pauvre ami, dit Rodolphe, ton esprit se bat en duel avec ton coeur,
prends garde qu'il ne le tue!

--C'est déjà fait, répondit le peintre; nous sommes finis, mon vieux,
nous sommes morts et enterrés. La jeunesse n'a qu'un temps! Où dînes-tu
ce soir?

--Si tu veux, dit Rodolphe, nous irons dîner à douze sous dans notre
ancien restaurant de la rue du four, là où il y a des assiettes en
faïence de village, et où nous avions si faim quand nous avions fini de
manger.

--Ma foi, non, répliqua Marcel. Je veux bien consentir à regarder le
passé, mais ce sera au travers d'une bouteille de vrai vin, et assis
dans un bon fauteuil. Qu'est-ce que tu veux? Je suis un corrompu. Je
n'aime plus que ce qui est bon!

FIN.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Scènes de la vie de bohème" ***

Doctrine Publishing Corporation provides digitized public domain materials.
Public domain books belong to the public and we are merely their custodians.
This effort is time consuming and expensive, so in order to keep providing
this resource, we have taken steps to prevent abuse by commercial parties,
including placing technical restrictions on automated querying.

We also ask that you:

+ Make non-commercial use of the files We designed Doctrine Publishing
Corporation's ISYS search for use by individuals, and we request that you
use these files for personal, non-commercial purposes.

+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort
to Doctrine Publishing's system: If you are conducting research on machine
translation, optical character recognition or other areas where access to a
large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the use of
public domain materials for these purposes and may be able to help.

+ Keep it legal -  Whatever your use, remember that you are responsible for
ensuring that what you are doing is legal. Do not assume that just because
we believe a book is in the public domain for users in the United States,
that the work is also in the public domain for users in other countries.
Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we
can't offer guidance on whether any specific use of any specific book is
allowed. Please do not assume that a book's appearance in Doctrine Publishing
ISYS search  means it can be used in any manner anywhere in the world.
Copyright infringement liability can be quite severe.

About ISYS® Search Software
Established in 1988, ISYS Search Software is a global supplier of enterprise
search solutions for business and government.  The company's award-winning
software suite offers a broad range of search, navigation and discovery
solutions for desktop search, intranet search, SharePoint search and embedded
search applications.  ISYS has been deployed by thousands of organizations
operating in a variety of industries, including government, legal, law
enforcement, financial services, healthcare and recruitment.



Home