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Title: Scènes de la vie de jeunesse - Nouvelles
Author: Murger, Henry, 1822-1861
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Scènes de la vie de jeunesse - Nouvelles" ***

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Henry Murger

SCÈNES DE LA VIE DE JEUNESSE

Nouvelles

(1851)



Table des matières

Le souper des funérailles.
I.
II.
III.
IV.
La maîtresse aux mains rouges.
Le bonhomme Jadis.
Les amours d'Olivier.
I.
II.
III.
IV.
V.
VI.
Un poète de gouttières.
Le manchon de Francine.
I.
II.



Le souper des funérailles



I


C'était sous le dernier règne. Au sortir du bal de l'opéra, dans un
salon du café de Foy, venaient d'entrer quatre jeunes gens accompagnés
de quatre femmes vêtues de magnifiques dominos. Les hommes portaient de
ces noms qui, prononcés dans un lieu public ou dans un salon du monde,
font relever toutes les têtes. Ils s'appelaient le comte de
Chabannes-Malaurie, le comte de Puyrassieux, le marquis de Sylvers, et
Tristan-Tristan tout court. Tous quatre étaient jeunes, riches, menant
une belle vie semée d'aventures dont le récit défrayait hebdomadairement
les _Courriers de Paris,_ et n'avaient à peu près d'autre profession que
d'être heureux ou de le paraître. Quant aux femmes, qui étaient presque
jeunes, elles n'avaient d'autre profession que d'être belles, et elles
faisaient laborieusement leur métier.

La carte, commandée d'avance, aurait reçu l'approbation de tous les
maîtres de la gourmandise.

En entrant dans le salon, les quatre femmes s'étaient démasquées.
C'étaient à vrai dire de magnifiques créatures, formant un quatuor qui
semblait chanter la symphonie de la forme et de la grâce.

--Avant de nous mettre à table, messieurs, dit Tristan, permettez-moi de
faire dresser un couvert de plus.

--Vous attendez une femme? dirent les jeunes gens.

--Un homme? reprirent les femmes.

--J'attends ici un de mes amis qui fut de son vivant un charmant jeune
homme, dit Tristan.

--Comment? de son vivant! exclama M. de Puyrassieux.

--Que voulez-vous dire? ajouta M. de Sylvers.

--Je veux dire que mon ami est mort.

--Mort? firent en choeur les trois hommes.

--Mort? reprirent les femmes en dressant la tête.

--Quel conte de fées!

--Mort et enterré, messieurs.

--Comme Marlboroug?

--Absolument.

--Ah çà, mais que signifie cela? vous êtes hiéroglyphique comme une
inscription louqsorienne, ce soir, mon cher Tristan, dit le comte de
Chabannes.

--Écoutez, messieurs, répliqua Tristan. La personne que j'attends ne
viendra pas avant une heure; j'aurai donc le temps de vous conter
l'aventure, qui est assez curieuse, et qui vous intéressera d'autant
plus que vous allez en voir le héros tout à l'heure.

--Une histoire! C'est charmant. Contez! contez! s'écria-t-on de toutes
parts, à l'exception d'une des femmes, qui était restée silencieuse
depuis son entrée.

--Avant de commencer, dit Tristan, je crois qu'il serait bon d'absorber
le premier service. Je fais cette proposition à cause de mon
amour-propre de narrateur. Vous savez le proverbe....

--Non! non! dit Chabannes, l'histoire.

--Si! si! mangeons, cria-t-on d'un autre côté.

--Aux voix!--L'histoire!--Le déjeuner!--L'histoire!

--Il n'y a qu'un moyen de sortir de là, dit Tristan; c'est de voter.

--Eh bien, votons.

--Que ceux qui sont d'avis d'écouter l'histoire veuillent bien se
lever, dit Tristan. Les trois hommes se levèrent.

--Très bien, fit Tristan; que ceux qui sont d'avis de déjeuner d'abord
veuillent bien se lever.

Trois des femmes se levèrent, et parurent fort étonnées de voir leur
compagne rester assise.

--Tiens, dit l'une d'elles, Fanny s'abstient.

--Pourquoi donc? dit une autre.

--Je n'ai pas faim, répondit Fanny.

--Eh bien, il fallait voter pour l'histoire, alors.

--Je ne suis pas curieuse, murmura Fanny avec indifférence.

--En attendant, reprit Tristan, l'épreuve n'a pas de résultat, et nous
voilà aussi embarrassés qu'auparavant. Pour sortir de là et pour
contenter tout le monde, je vais vous faire une proposition; c'est de
raconter en mangeant.

--Adopté! Adopté!

--D'abord, dit le comte de Chabannes, le nom de votre ami?

--Feu mon ami s'appelle Ulric-Stanislas de Rouvres.

--Ulric de Rouvres, dirent les convives, mais il est mort!

--Puisque je vous dis _feu_ mon ami, répliqua tranquillement Tristan.

--Ah çà, demanda M. de Sylvers, ce n'était donc pas une plaisanterie, ce
que vous disiez?

--En aucune façon. Mais laissez-moi raconter maintenant, dit Tristan; et
il commença.

--En ce temps là,--il y a environ un an,--Ulric de Rouvres tomba
subitement dans une grande tristesse et résolut d'en finir avec la vie.

--Il y a un an, je me rappelle parfaitement, interrompit le comte de
Puyrassieux, il avait déjà l'air d'un fantôme.

--Mais quelle était donc la cause de cette tristesse? demanda M. de
Chabannes. Ulric avait dans le monde une position magnifique; il était
jeune, bien fait, assez riche pour satisfaire toutes ses fantaisies,
quelles qu'elles fussent. Il n'avait aucune raison raisonnable pour se
tuer.

--La raison qui vous fait faire une folie n'est jamais raisonnable, dit
entre ses dents M. de Sylvers.

--Folie ou raison, le motif qui détermina Ulric à mourir est la seule
chose que je doive taire, continua Tristan. Ulric s'était donc décidé à
mourir, et passa en Angleterre pour mettre fin à ses jours.

--Pourquoi en Angleterre? demanda un des convives.

--Parce que c'est la patrie du spleen, et que mon ami espérait qu'une
fois atteint de cette maladie, il n'oserait plus hésiter au bord de sa
résolution. Ulric passa donc la Manche, et, après avoir demeuré à
Londres quelques jours, il alla habiter dans un petit village du comté
de Sussex. Là, il recueillit tous ses souvenirs; il passa en revue tous
ses jours passés, toutes ses heures de soleil et d'ombre. Il se répéta
qu'il n'avait plus rien à faire dans la vie; et après avoir mis ses
affaires en ordre, il prit un pistolet et s'aventura dans la campagne,
où il chercha longtemps un endroit convenable pour rendre son âme à
Dieu. Au bout d'une heure de marche il trouva un lieu qui réalisait
parfaitement la mise en scène exigée pour un suicide. Il tira alors de
sa poche son pistolet, qu'il arma résolûment, et dont il posa le canon
glacé sur son front brûlant. Il avait déjà le doigt appuyé sur la
détente et s'apprêtait à la lâcher, quand il s'aperçut qu'il n'était pas
seul, et qu'à dix pas de lui il avait un compagnon s'apprêtant également
à passer dans l'autre monde.

Ulric marcha vers ce malheureux, qui avait déjà le cou engagé dans le
noeud d'une corde attachée à un arbre.

--Que faites-vous? lui demanda Ulric.

--Vous le voyez, dit l'autre, je vais me pendre. Seriez-vous assez bon
pour m'aider un peu; je crains de me manquer tout seul, n'ayant pas ici
les commodités nécessaires.

--Que désirez-vous de moi, et en quoi puis-je vous être utile, monsieur?
demanda Ulric.

--Je vous serais infiniment obligé, répondit l'autre, si vous vouliez me
tirer de dessous les pieds ce tronc d'arbre, que je n'aurai peut-être
pas la force de rouler loin de moi quand je serai suspendu en l'air. Je
vous prierai aussi de vouloir bien ne pas quitter ces lieux avant d'être
bien sûr que l'opération a complètement réussi.

Ulric regarda avec étonnement celui qui lui parlait ainsi tranquillement
au moment de mourir. C'était un homme de vingt-huit à trente ans, et
dont les traits, le costume, le langage attestaient une personne
appartenant aux classes distinguées de la société.

--Pardon, lui demanda Ulric, je suis entièrement à vos ordres, prêt à
vous rendre les petits services que vous réclamez de moi: il faut bien
s'entr'aider dans ce monde; mais pourrais-je savoir le motif qui vous
détermine à mourir si jeune? Vous pouvez me le confier sans craindre
d'indiscrétion de ma part, attendu que moi-même je me propose de me tuer
sous l'ombrage de ce petit bois.

Et Ulric montra son pistolet à l'Anglais.

--Ah! ah! dit celui-ci, vous voulez vous brûler la cervelle, c'est un
bon moyen. On me l'avait recommandé; mais je préfère la corde, c'est
plus national.

--Serait-ce à cause d'un chagrin d'amour? demanda Ulric en revenant à
son interrogatoire.

--Oh! non, dit l'Anglais, je ne suis pas amoureux.

--Une perte de fortune?

--Ah! non, je suis millionnaire.

--Peut-être quelques espérances d'ambition détruites?

--Je ne suis pas ambitieux.

--Ah! j'y suis, continua Ulric, c'est à cause du spleen, l'ennui....

--Ah! non, j'étais très heureux, très joyeux de vivre.

--Mais alors....

--Voici, monsieur, puisque cette confidence paraît vous intéresser, le
motif de ma mort. Il y a deux ans, au milieu d'un souper, j'ai parié
avec un de mes amis que je mourrais avant lui. La somme engagée est très
considérable, et le pari est connu dans les trois royaumes. Et comme la
mort n'a pas voulu venir à moi depuis ce temps, si je ne suis pas allé à
elle dans une heure, j'aurai perdu mon pari.... Et je veux le gagner....
Voilà pourquoi....

Ulric resta stupéfait.

--Maintenant, monsieur, que vous avez reçu ma confidence, je vous
rappellerai la promesse que vous m'avez faite, dit l'Anglais, qui, monté
sur le tronc d'arbre, venait de se remettre la corde au cou.

--Un instant, monsieur, de grâce, je n'aurai jamais le courage.

--Eh! monsieur, dit l'autre, pourquoi donc m'avoir interrompu alors? Je
n'ai pas de temps à perdre si je veux gagner mon pari. Il est minuit
moins dix minutes, et à minuit il faut absolument que je sois mort.

En disant ces mots, voyant que l'aide d'Ulric allait lui faire défaut,
l'Anglais chassa d'un coup de pied le tronc d'arbre qui l'attachait
encore à la terre et se trouva suspendu.

L'agonie commença sur-le-champ. Ulric ne put assister de sang froid à
cet horrible spectacle, et se sauva dans un champ voisin.

Au bout d'une demi-heure il revint près de l'arbre changé en gibet, et
trouva l'Anglais roide, immobile, parfaitement mort. Cette vue donna à
penser à mon jeune ami. Il trouva la mort fort laide, et renonça
soudainement à aller lui demander la consolation des maux que lui
faisait souffrir la vie. Seulement il se trouvait dans une situation
fort embarrassée; car il avait écrit la veille à un de ses amis qu'il
avait mis fin à ses jours, et il considérait comme une lâcheté un retour
sur cette résolution. Il s'effrayait du ridicule qui allait rejaillir
sur lui quand on apprendrait ce suicide avorté, chose aussi pitoyable à
ses yeux qu'un duel sans résultat.

Il en était là de ses hésitations quand il aperçut à terre le
portefeuille de l'Anglais pendu. Ulric l'ouvrit et y trouva une foule de
papiers, et entre autres un passeport d'une date récente et pris au nom
de sir Arthur Sydney. Ces papiers étaient ceux du défunt; et ce nom
d'Arthur était également le sien; et voici l'idée qui vint à l'esprit
d'Ulric: il prit son portefeuille, qui contenait les papiers attestant
son identité à lui, et les glissa dans le portefeuille du mort, après en
avoir retiré le passeport et les autres papiers, qu'il mit dans sa
poche.

Grâce à ce stratagème, Ulric passa pour mort. Son suicide, annoncé par
les feuilles anglaises, fut répété par les journaux français. Ulric
assista à son convoi funèbre; et après s'être rendu lui-même les
derniers honneurs, il partit pour le Mexique sous le nom de sir Arthur
Sydney. Revenu à Londres il y a environ six semaines, il m'écrivait les
détails que je viens de vous raconter.

--Tout cela est, en vérité, très merveilleux, dit Chabannes; mais si M.
Ulric de Rouvres revient à Paris, sa position y sera au moins
singulière. Sous quel nom prétend-il exister maintenant? Reprendra-t-il
le sien, ou conservera-t-il celui de Sydney?

--Je crois qu'il prendra un autre nom, répondit Tristan.

--Mais, fit observer M. de Chabannes, ce sera inutile. Il ne tardera pas
à être reconnu dans le monde.

--Il n'ira pas dans le monde, dit Tristan; je veux dire par là qu'il ne
fréquentera pas cette partie de la société parisienne qu'on appelle le
monde.

--Il aura tort, fit le comte de Puyrassieux. Dans les premiers jours son
aventure pourra lui attirer quelques regards, on chuchotera peut-être
sur son passage; mais au bout d'une semaine on n'y pensera pas, et on
parlera d'autre chose. Sa position sera au contraire fort avantageuse.
Toutes les femmes vont se l'arracher.

--Ulric ne retournera plus dans le monde, messieurs, dit Tristan.

--Mais pourquoi? demandèrent les jeunes gens.

--Pourquoi? dit tout à coup l'indifférente Fanny, en chassant du bout de
ses doigts effilés les boucles de cheveux qui semblaient par instant
faire à son visage un voile tramé de fils d'or:--Pourquoi? C'est bien
simple. M. Ulric ne peut plus reparaître dans le monde, parce qu'il est
ruiné.

--Ruiné! dirent les jeunes gens.

--Nécessairement, continua Fanny. Il n'est pas mort, c'est vrai; mais on
l'a cru tel pendant six mois. Il y a eu un acte de décès; et comme M.
Ulric de Rouvres n'avait d'autre parent que son oncle, le chevalier de
Neuil, toute la fortune de son neveu a dû retourner entre les mains de
celui-ci.

--Eh bien, dit M. de Puyrassieux, l'oncle fera une restitution
d'héritage.

--Il ne le pourra plus, continua la blonde Fanny avec la même
tranquillité. À l'heure où nous sommes, M. le chevalier de Neuil est
aussi pauvre que les vieillards qui sont aux Petits-Ménages.

--Ah! la bonne plaisanterie, dit M. de Chabannes; mais songez donc, ma
belle enfant, que ce vieillard, qui aurait remontré des ruses à tous les
avares de la comédie classique, avait en main propre au moins vingt
mille livres de rente; et si, comme on peut le supposer, il a hérité de
son neveu, celui-ci ayant cinquante mille livres de rente, M. de Neuil,
qui joue la bouillotte à un liard la carre, et qui est plus mal vêtu que
son portier, est actuellement plus que millionnaire.

--J'ai dit ce que j'ai dit, répéta Fanny. M. le chevalier de Neuil n'a
plus le sou.

--Ah çà! mais il avait donc un vice secret, ce vieillard? demanda
Chabannes.

--Il était l'ami de madame de Villerey, répondit Fanny; et, puisque vous
paraissez l'ignorer, messieurs, je vous dirai que madame de Villerey
avait pour habitude d'imposer à ses favoris l'obligation d'être les
clients de son mari.

--Eh bien, la maison de banque de Villerey est une bonne maison, dit M.
de Puyrassieux.

--La maison de Villerey a perdu dix-sept millions à la bourse dans la
quinzaine dernière, dit Fanny; si l'un de vous a des fonds dans cette
maison, je lui conseille de mettre un crêpe à son portefeuille: M. de
Villerey est en fuite.

--Il emporte vos regrets, n'est-il pas vrai, ma chère? fit M. de
Puyrassieux avec un sourire qui était une allusion.

--Il m'emporte aussi soixante-quinze mille francs, c'est ce qui me rend
un peu maussade ce soir; mais c'est une leçon, cela m'apprendra à faire
des économies, ajouta la jeune femme.

En ce moment un garçon du restaurant vint avertir Tristan qu'un monsieur
le faisait demander.

--C'est Ulric sans doute, dit Tristan; et, se retournant vers Fanny, il
lui dit tout bas à l'oreille:

--Ma chère enfant, vous vous êtes trompée, mon ami Ulric n'est pas
ruiné.

--Eh bien, qu'est-ce que cela me fait, à moi? dit Fanny.

--Remettez votre masque un instant, continua Tristan.

--Mais... pourquoi? demanda la jeune femme, en rattachant néanmoins son
loup de velours.

--Qui sait? dit Tristan, peut-être pour regagner les soixante-quinze
mille francs que vous avez perdus.



II


Trois jours auparavant Ulric de Rouvres était à Plymouth, et, sous le
nom d'Arthur Sydney, s'apprêtait à partir pour l'Inde anglaise, où il
voulait aller faire la guerre sous les drapeaux de Sa Majesté
britannique. Au moment de s'embarquer il reçut de France une lettre dont
la lecture changea soudainement ses projets; car il alla sur-le-champ
faire une visite à l'amirauté, et il en sortit pour prendre ses
passeports pour la France, où il était arrivé aussi promptement que si
le paquebot et la chaise de poste qui l'avaient amené eussent eu des
ailes.

Voici quel était le contenu de la lettre qui avait motivé cette arrivée
si prompte:

«Mon cher Ulric,

«Vous savez si je suis votre ami. Je crois vous en avoir donné des
preuves en maintes circonstances. Je vous ai vu, il y a un an, brisé par
le coup de tonnerre d'un grand malheur. C'était votre première passion
sérieuse. Vous avez faibli sous les coups de ces violents ouragans qui
éclatent au début de la jeunesse, et vous avez roulé au fond de cet
abîme où le désespoir vertigineux a plongé votre esprit dans de noirs
tourbillons. Selon l'usage, vous avez voulu mourir, et pour accomplir ce
projet vous êtes allé en Angleterre, la patrie du spleen. Là, vous avez
mis fin à vos jours, et vous êtes maintenant convenablement enterré dans
un cimetière du comté de Sussex. Selon vos voeux, on a mis sur votre
tombe un saule en larmes, et on a planté de ces petites fleurs bleues
qui étoilent les rives des fleuves allemands. Vous êtes on ne peut plus
mort, et vos amis ne vous attendent plus qu'au jugement dernier. Ayez
donc l'obligeance de ne point reparaître avant l'époque où les fanfares
de l'Apocalypse convoqueront le monde à une résurrection officielle.
Vous pouvez, du reste, dormir en paix. J'ai scrupuleusement accompli les
ordres divers que vous avez bien voulu me donner dans votre testament.
Je dois, pour votre satisfaction, vous déclarer que vous avez été
généralement regretté. Votre décès a fait couler des larmes des plus
beaux yeux du monde. Vous étiez certainement le meilleur valseur qui ait
jamais glissé sur un parquet ciré, au milieu du tourbillon circulaire
que dirige l'archet de Strauss. En apprenant votre décès, ce grand
artiste a ressenti un chagrin profond; et au dernier bal qui a eu lieu
au Jardin d'hiver, il avait mis, pour témoigner sa douleur, un crêpe à
son bâton de chef d'orchestre.

«Ah! mon ami, si vous n'aviez pas eu d'aussi bonnes raisons, combien
vous auriez eu tort de mourir! Si vous ne vous étiez pas tant pressé,
peut-être seriez-vous resté parmi nous; car je sais plusieurs mains
blanches qui se fussent tendues pour vous retenir dans la vie. Enfin,
comme on dit, ce qui est fait est fait: vous êtes mort, et vous avez eu
l'agrément d'assister à votre convoi, car je présume que vous vous étiez
adressé une lettre d'invitation; vous avez répandu des larmes sur votre
tombe, et vous vous êtes regretté sincèrement. À ce propos, mon cher
ami, puisque vous êtes un citoyen de l'autre monde, ne pourriez-vous pas
me donner quelques détails sur la façon dont on s'y comporte? La mort
est-elle une personne aimable, et fait-il bon à vivre sous son règne?
Dans quelle zone souterraine est situé son royaume? Y a-t-il quatre
saisons et diffèrent-elles des nôtres? Quels sont, je vous prie, les
agréments dont jouissent les trépassés? Quel est le mode de
gouvernement? Quel est le code des lois d'outre-vie? Vous qui devez
être, à l'heure qu'il est, instruit de toutes ces choses, vous devriez
bien me les communiquer. Au cas où je m'ennuierais par trop sous le
vieux soleil, j'irais peut-être vous rejoindre là-bas, et je l'aurais
déjà fait si je ne craignais de quitter le mal pour le pire.

«Vous avez eu l'obligeance de vous inquiéter de moi et de la façon dont
je menais l'existence depuis que vous m'aviez quitté. Je suis resté le
même, mon ami; ce qu'on appelle un excentrique, je crois. Mes goûts et
mes habitudes n'ont aucunement varié: je dors le jour et je veille la
nuit. À force de volonté et de persévérance, je suis parvenu à arrêter
complètement le mouvement intellectuel de mon être, et je me trouve on
ne peut mieux de cette inertie qui me permet d'entendre un sot parler
trois heures, sans avoir comme autrefois le méchant désir de le jeter
par la fenêtre. J'assiste avec indifférence au spectacle de la vie, qui
a ses quarts d'heure d'agrément. J'ai été, il y a quelques jours, forcé
de recourir à ma plume pour conserver mon cheval, attendu qu'une dépêche
télégraphique, arrivée je ne sais d'où, avait ruiné mon banquier, qui
m'avait fait collaborer à ses spéculations. Mais heureusement, le
lendemain de ce désastre, un parent à moi mourut dans un duel sans
témoins, avec un pâté de faisan; et comme, peu soigneux de son
caractère, il avait oublié de me déshériter, la loi naturelle m'a forcé
à recueillir son bien, qui égalait au moins la perte que m'avait causée
la pantomime du télégraphe. Vous avez dû, au reste, rencontrer cet
excellent homme, qui avait pour maxime que la vie est un festin.

«Maintenant que je vous ai, trop longuement peut-être, parlé de moi, je
vais vous entretenir d'une circonstance très bizarre qui est, à vrai
dire, le motif sérieux de cette lettre.

«Il y a environ huit jours, dans un souper de jeunes gens où j'avais été
convié, je suis resté foudroyé par l'étonnement en me trouvant en face
d'une jeune femme qui est le fantôme vivant de cette pauvre Rosette,
morte il y a un an à l'hôpital, et que vous avez voulu suivre dans la
mort. Cette ressemblance était si merveilleusement frappante, si
complète en tous points; cette créature enfin est tellement le sosie de
votre pauvre amie, qu'un instant je suis resté tout étourdi, presque
effrayé, et point éloigné de croire aux revenants. Mais le doute ne
m'était pas permis: j'avais vu, comme vous, la pauvre Rosette étendue
sur le lit de marbre de l'amphithéâtre; avec vous, je l'avais vue clouer
dans le cercueil et descendre dans cette fosse que vous avez fait
ombrager de rosiers blancs, comme pour faire à l'âme de la morte une
oasis parfumée. J'ai alors interrogé cette créature, qu'un caprice de la
nature a faite la jumelle de votre bien-aimée défunte; et supposant un
instant qu'elle était peut-être la soeur de Rosette, je lui ai demandé
si elle l'avait connue. Avec une voix qui avait les douces notes de la
voix de votre amie, Fanny m'a répondu qu'elle ne l'avait point connue,
et que d'ailleurs elle n'avait point de soeur. J'ai causé quelque temps
avec cette fille, qui est fort recherchée dans le monde de la galanterie
officielle, et je me suis convaincu que sa ressemblance avec Rosette
s'arrêtait à la forme.

«Fanny est un être de perdition, une créature vierge de toute vertu.
Appliquant à faire le mal une intelligence vraiment supérieure, cette
fille, rouée comme un congrès de diplomates, grâce à ses relations, qui
sont nombreuses, exerce dans la société où elle vit une influence qui la
rend presque redoutable, et depuis qu'elle règne avec toute
l'omnipotence de ses fatales perfections, elle a déjà causé la ruine de
bien des avenirs et le désastre de bien des jeunesses sans qu'une simple
fois son coeur, immobilisé dans sa poitrine comme un glaçon dans une mer
du pôle, ait fait une infidélité à sa raison. C'est parce que je sais de
quel amour profond vous aimiez Rosette; c'est parce que moi, sceptique
et railleur à l'endroit des choses de sentiment, je suis convaincu que
le souvenir de cette pauvre fille, qui s'est presque immolée pour vous,
comme Marguerite pour Faust, vivra autant que vous vivrez, que je vous
ai instruit de ma rencontre avec celle qui est sa copie. J'ai pensé que
votre nature de poète trouverait peut-être un certain charme mystérieux
à revoir, ne fût-ce qu'un instant, parée de toutes les grâces de la vie
et dans tous les rayonnements de la jeunesse, la douce figure qu'il y a
un an nous avons pu voir ensemble disparaître sous le vêtement des
trépassés. Au cas où, comme je le présume, les détails que je viens de
vous raconter exciteraient votre curiosité et vous amèneraient à Paris,
je vous ai d'avance préparé une entrevue avec Fanny. Vous nous trouverez
samedi prochain, c'est-à-dire dans quatre jours, après la sortie du bal
de l'Opéra, au café de Foy, où vous rencontrerez d'anciennes
connaissances.

«Pour ne pas effrayer l'assemblée, il serait peut-être convenable que
vous ne vinssiez pas avec votre linceul. Quittez donc ce négligé
mortuaire et mettez-vous à la mode des vivants. Pour des réunions du
genre de celle où je vous convie, on s'habille volontiers de noir, avec
des gants et un gilet blancs. Je vous rappelle ces détails au cas où
vous les auriez oubliés dans l'autre monde, où les usages ne sont
peut-être pas les mêmes que dans celui-ci,

«Tout à vous,

«Tristan.»



III


Pendant qu'Ulric de Rouvres se rend au rendez-vous que lui avait assigné
Tristan, nous donnerons aux lecteurs quelques explications sur les
événements qui avaient déterminé son suicide, si singulièrement avorté.

Entré de bonne heure dans la vie, car il avait été mis en possession de
sa fortune avant d'avoir atteint sa majorité, Ulric, ébloui d'abord par
le soleil levant de sa vingtième année, et étourdi par le bruit que
faisait ce monde où il était appelé à vivre, hésita un moment; et, comme
un voyageur qui, mettant pour la première fois le pied sur un sol
inconnu, craint de s'y égarer, il demanda un guide.

Il s'en présenta cinquante pour un; car, ainsi qu'aux barrières des
villes qui renferment des curiosités, on trouve aux portes du monde une
foule de cicérones qui viennent bruyamment vous offrir leurs services.

Ulric, ivre de liberté, voulut tout voir et tout savoir; nature ardente,
curieuse et impatiente, il aurait désiré pouvoir, dans une seule coupe
et d'un seul coup, boire toutes les jouissances et tous les plaisirs.

Il vit et il apprit rapidement; et, à vingt-quatre ans l'expérience lui
avait signé son diplôme d'homme.

L'esprit plein d'une science amère, le coeur changé en un cercueil qui
renfermait les cendres de sa jeunesse, et l'âme encore tourmentée par
d'insatiables désirs, il quitta ce monde où, quatre années auparavant,
il était entré l'oeil souriant et le front levé, en lui jetant la
malédiction désolée des fils d'Obermann et de René; et sinistre et
lamentable, il s'en retourna grossir le nombre de ceux qui épanchent sur
toutes choses leurs doutes amers ou leurs audacieuses négations.

La brutale disparition d'Ulric fut accueillie dans la société par une
banale accusation de misanthropie; et au bout de huit jours, on n'en
parlait plus.

De toutes ses anciennes connaissances d'autrefois, Tristan fut le seul
avec qui Ulric conserva quelques relations. Un jour il vint le voir, et
lui tint des discours qui ne laissèrent point de doute à Tristan sur les
idées de suicide qui germaient déjà dans son esprit.

--À vingt-quatre ans, c'est bien tôt, répondit Tristan; en tout cas vous
me permettrez de ne pas vous accompagner.

--Ah! c'est donc vrai ce qu'on m'avait dit sur vous? Vous êtes atteint
du mal du siècle, vous aurez trop lu _Faust_ et les esprits chagrins qui
sont venus à sa suite. C'est plutôt l'influence de ces gens-là que tout
le reste qui vous amène au bord de ce moyen extrême. Vous vous croyez
mort, vous n'êtes qu'engourdi, mon cher! Quand on a trop couru on est
fatigué, cela est naturel. Vous êtes dans une époque de repos; mais,
demain ou après, vous jetterez par la fenêtre votre résolution funeste
et vos pistolets anglais, ou vous en ferez cadeau à un pauvre diable de
poète incompris, qui n'aura pour se guérir des misères de ce monde que
le moyen extrême de s'en aller dans l'autre.

J'ai été comme vous; plus d'une fois j'ai mis la clef dans la serrure de
cette porte qui donne sur l'inconnu; mais je suis revenu sur mes pas, et
j'espère que vous ferez comme moi. Vous me répondrez que vous n'avez
plus ni coeur ni âme, et qu'il vous est impossible de croire à rien.
D'abord, on a toujours un coeur; et pourvu qu'il accomplisse sa fonction
de balancier, on n'a pas besoin de lui en demander davantage. Quant à ce
qui est de l'âme, c'est un mot pour l'explication duquel on a écrit dans
toutes les langues un million de volumes, ce qui fait qu'on est moins
fixé que jamais sur son existence et sa signification. L'âme est une
rime à _flamme,_ voilà ce qu'il y a de plus évident jusqu'ici.

Pour ce qui touche les croyances, il en est de tellement naturelles
qu'on ne peut jamais les perdre; on ne peut nier ce qu'on voit, ce qu'on
touche et ce qu'on entend. À défaut de sentiments, on a toujours des
sensations; et c'est n'être point mort que de posséder de bons yeux pour
voir le soleil, des oreilles pour entendre la musique, et des mains pour
les passer amoureusement dans la chevelure parfumée d'une femme, qui, à
défaut de ces vertus idéales que réclament les jeunes gens de l'école
romantique allemande, a au moins les qualités positives et plastiques de
sa beauté. Vous avez fini votre temps de poésie et perdu les ailes qui
vous emportaient dans les olympes de l'imagination; mais il vous reste
des pieds pour marcher encore un bon bout de temps dans une prose
substantielle et nourrissante; et ce qui vous reste à faire est le
meilleur du chemin.

Mais en voyant que ces railleries, qui lui étaient familières, à lui
poète du matérialisme et apôtre du scepticisme, semblaient provoquer
Ulric au lieu de le calmer, Tristan quitta subitement le ton qu'il avait
pris d'abord, et le sermonna avec une éloquence onctueuse, persuasive et
presque paternelle, qui eut, du moins un instant, pour résultat de le
faire renoncer à son dessein de suicide.

Cependant, à compter de ce jour, Ulric ne revint plus voir Tristan, qui,
malgré tous les soins qu'il prit pour le découvrir, fut longtemps sans
savoir ce qu'il était devenu.

Un jour Tristan faisait, en compagnie de quelques amis, une partie de
cheval dans une campagne des environs de Paris. Ce fut là que le hasard
lui fit rencontrer Ulric, après six mois de disparition. Ulric n'était
pas seul; il donnait le bras à une jeune fille de dix-huit à vingt ans,
ayant le costume des ouvrières. Ulric aussi, Ulric, qui jadis avait
donné dans le monde l'initiative de l'élégance; Ulric, qui avait été
pendant un temps le thermomètre des variations de la mode et dont les
innovations, si audacieuses qu'elles fussent, étaient toujours
acceptées; qui, s'il lui avait pris un jour l'idée de mettre des gants
rouges, en aurait fait porter à tout le _Jockey Club_, Ulric était vêtu
d'habits coupés sur les modèles trouvés sans doute dans les Herculanums
de mauvais goût. Il était méconnaissable. Cependant Tristan le reconnut
au premier regard et allait s'approcher de lui pour lui parler, quand
Ulric lui fit signe de ne pas l'aborder.

--Quel est ce mystère? murmura Tristan en s'éloignant.

En voici l'explication:

Dans les naïfs récits des romanciers et des poètes du moyen âge, on
rencontre beaucoup d'aventures de princes et de chevaliers mélancoliques
qui, fuyant les cours et les châteaux, se mettent un jour à courir le
pays, cachant leur naissance et leur fortune, et, déguisés en pauvres
trouvères, s'en vont, la guitare en main, chanter l'amour, et, parmi
toutes les femmes, en cherchent une qui _les aime pour eux-mêmes_. Ils
donnent un soupir pour un sourire, et s'arrêtent aussi volontiers sous
l'humble fenêtre des vassales que sous le balcon armorié des
châtelaines.

Enfant de ce siècle, Ulric de Rouvres, qui comptait peut-être des aïeux
parmi ces héros, demi-poètes, demi-paladins, dont sont peuplées les
vieilles légendes, semblait vouloir continuer la tradition de ces temps
barbares au milieu des moeurs civilisées de notre époque.

Voici ce qu'Ulric avait fait pour rompre complètement avec un monde où
pendant quatre années les délicatesses trop exagérées de sa nature
avaient été constamment froissées.

Après avoir réalisé toute sa fortune en rentes sur l'État, il en déposa
l'inscription entre les mains d'un notaire qui fut chargé d'utiliser les
intérêts comme il l'entendrait. Son mobilier, qui était le dernier mot
du luxe et de l'élégance modernes, ses équipages et ses chevaux, dont
quelques-uns étaient cités dans l'aristocratie hippique, furent vendus
aux enchères, et les sommes que produisirent ces ventes diverses
déposées chez le notaire qui avait la gestion de sa fortune. Ulric garda
deux cents francs seulement.

Huit jours après, les personnes qui vinrent le demander à son logement
de la Chaussée d'Antin apprirent qu'il était parti sans laisser
d'adresse.

Sous le nom de Marc Gilbert, Ulric avait été se loger dans une des plus
sombres rues du quartier Saint-Marceau. La maison où il habitait était
une espèce de caserne populaire où du matin au soir retentissait le
bruit de trois cents métiers.

Habitué au confortable recherché au milieu duquel il avait toujours
vécu, Ulric passa sans transition de l'extrême opulence au dénuement
extrême. Sa chambre était un de ces taudis humides et obscurs dans
lesquels le soleil n'ose pas aventurer un rayon, comme s'il craignait de
rester prisonnier dans ces cachots aériens. Le mobilier qui garnissait
cette chambre était celui du plus pauvre artisan.

Ce fut là qu'Ulric vint se réfugier, ce fut là qu'il essaya de se
retremper dans une autre existence. En voyant ses voisins, les ouvriers,
partir le matin pour l'atelier la chanson aux lèvres, en les voyant
rentrer le soir ployés en deux par la fatigue du labeur, mais ayant sur
le visage encore trempé de sueur ce reflet de contentement pacifique
qu'imprime l'accomplissement d'un devoir, Ulric s'était dit:

--Ceci est le vrai peuple, le peuple honnête, qui travaille et pétrit de
sa main laborieuse le pain qu'il mange le soir. C'est là, ou jamais, que
je trouverai l'homme avec ses bons instincts. C'est là, ou jamais, que
je pourrai guérir cette invincible tristesse qui m'a suivi dans cette
mansarde, où j'ai retrouvé le spectre du dégoût assis au pied de mon
lit.

Son plan était tout tracé, et il le mit sur-le-champ à exécution. Huit
jours après, Ulric, sous le nom de Marc Gilbert, avait revêtu le sarreau
plébéien, et entrait comme apprenti dans un grand atelier du voisinage.
Au bout de six mois, il savait assez son métier pour être employé comme
ouvrier. À dessein il avait choisi dans l'industrie une des professions
les plus fatigantes et exigeant plutôt la force que l'intelligence. Il
s'était fait mécanique vivante, outil de chair et d'os. Et, en voyant
ses doigts glorieusement mutilés par les saintes cicatrices du travail,
c'est à peine s'il se reconnaissait lui-même dans le robuste Marc
Gilbert, lui, l'élégant Ulric de Rouvres, dont la main aristocratique
aurait jadis pu mettre, sans le rompre, le gant de la princesse
Borghèse.

Cependant, malgré le rude labeur quotidien auquel il s'était voué, au
milieu même de son atelier, et si bruyantes qu'elles fussent, les
clameurs qui l'environnaient ne pouvaient assourdir le choeur de voix
désolées qui parlaient incessamment à son esprit.

Lorsqu'il rentrait le soir dans sa chambre, après une laborieuse
journée, Ulric ne pouvait même pas trouver ce lourd sommeil qui habite
les grabats des prolétaires. L'insomnie s'asseyait à son chevet; et,
quoi qu'il fît pour l'en détourner, son esprit descendait au fond d'une
rêverie dont l'abîme se creusait chaque jour plus profondément, et d'où
il ressortait toujours avec une amertume de plus et une espérance de
moins.

Ulric avait au coeur cette lèpre mortelle qui est l'amour du bien et du
bon, la haine du faux et de l'injuste; mais une étrange fatalité, qui
semblait marcher dans ses pas, avait toujours donné un démenti à ses
instincts et raillé la poésie de ses aspirations. Tout ce qu'il avait
touché lui avait laissé quelque fange aux mains, tout ce qu'il avait
connu lui avait gravé un mépris ou un dégoût dans l'esprit, et, comme
ces soldats qui comptent chaque combat par une blessure, chacun de ses
amours se comptait par une trahison.

Aussi, pendant ses heures de solitude, et quand il déroulait devant sa
pensée le panorama de sa vie passée, ne pouvait-il s'empêcher de pousser
des plaintes sinistres.

On est majeur à tout âge pour les passions; mais le plus grand malheur
qui puisse arriver à un homme est sans contredit une majorité précoce.
Celui qui vit trop jeune vit généralement trop vite; et les privilégiés
sont ceux-là qui, pareils aux écoliers, peuvent prendre le long chemin
et n'arriver que le plus tard possible au but où la raison enseigne la
science de la vie. Mais chacun porte en soi son destin. Il est des êtres
chez qui les facultés se développent avant l'heure, et qui, se hâtant
d'aller demander à la réalité ses logiques démentis, toujours pleins de
désenchantements, se déchirent aux épines de la vérité, à l'âge où l'on
commence à peine à respirer l'enivrant parfum des mensonges.

Lorsqu'on rencontre quelques-uns de ces malheureux mutilés par
l'expérience, il faut les accueillir avec une pitié secourable; on ne
peut interdire la plainte aux blessés, et l'ironie et le blasphème d'un
sceptique de vingt ans ne sont bien souvent que le râle de sa dernière
illusion.

Le motif qui avait amené Ulric à quitter le monde pour venir se réfugier
dans la vie des prolétaires était moins une excentricité romanesque
qu'une tentative très sérieusement méditée, et sans doute inspirée par
une espèce de philosophie mystique particulière aux esprits tourmentés
par les fièvres de l'inconnu.

Spectateur épouvanté et victime souffrante de la corruption et de la
fausseté qui règnent dans les relations du monde; trompé à chaque pas
qu'il y faisait, comme ce voyageur qui, en traversant une contrée
maudite, sentait se transformer sous sa dent, en cendre infecte ou en
fiel amer, les fruits magnifiques qui avaient tenté son regard et excité
son envie, Ulric voyait, dans cette corruption et cette fausseté même,
un fait providentiel.

--Il est juste, pensait-il, que ceux qui, en arrivant dans la vie, y
sont accueillis par le sourire doré de la fortune et trouvent dans leurs
langes, brodés par la main des fées protectrices, les talismans
enchantés qui leur assurent d'avance toutes les jouissances et toutes
les félicités qu'on peut échanger contre l'or; il est peut-être juste
que ces privilégiés, fatalement condamnés au plaisir, soient déshérités
du bonheur, la seule chose qui ne s'achète pas et ne soit point
héréditaire.

«Leur destin leur a dit en naissant: Toi, tu vivras parmi les puissants,
dans cette moitié du monde qui fait l'éternelle envie de l'autre moitié.
Tu auras la fortune et le rang. Enfant, tous tes caprices seront des
lois; jeune homme, tous les plaisirs feront cortège à ta jeunesse, et
chacune de tes fantaisies viendra s'épanouir en fleur au premier appel
de ton désir; homme, toutes les routes seront ouvertes à ton ambition.
Tu seras enfin ce qu'on appelle un heureux du monde. Mais ton bonheur
n'aura que des apparences, et chacune de tes joies sera doublée d'une
déception; car tu vas vivre dans une société où la corruption est
presque une nécessité d'existence, et la perfidie une arme de défense
personnelle qu'on doit toujours avoir à la main comme un soldat son
épée.»

C'est ainsi qu'Ulric avait raisonné intérieurement, et cette singulière
philosophie l'avait conduit à rêver cette singulière espérance.

«En revanche, ajoutait-il, ceux-là qui naissent abandonnés de la
fortune, les malheureux qui n'ont d'autre protection qu'eux-mêmes et
traversent la vie attelés à la glèbe du travail, ceux-là du moins, au
milieu de la dure existence que leur impose leur destin, doivent
conserver les bons instincts dont ils sont doués nativement. La bonne
foi, la reconnaissance, toutes les nobles qualités humaines doivent
croître dans les sillons qu'arrose la sueur du travail. L'ouvrier doit
pratiquer avec la rudesse de ses moeurs la fraternité; ne possédant
rien, il ne connaît point les haines que déterminent les rivalités
d'intérêt; ses sympathies et ses amitiés sont spontanées et sincères, et
comme celles du monde, n'ont pas seulement la durée d'une paire de gants
ou d'un bouquet de bal. Ses amours ignorent les honteux alliages dont
sont composés les amours du monde, amours faits d'ambition, d'orgueil,
de haine même quelquefois, mais jamais d'amour. L'ignorance du peuple
est une sauvegarde contre le mal, car le mal est un résultat du savoir.
On fait le bien avec le coeur seulement; le mal exige la collaboration
de l'esprit et de la raison.»

Mais cette suprême espérance, à laquelle Ulric s'était obstinément
attaché, ne survécut pas à sa tentative. Après avoir pendant six mois
vécu au milieu des hommes de labeur, l'étude et le contact des moeurs de
ce monde nouveau pour lui laissa Ulric encore plus désolé; et son
expérience l'amena à cette conclusion absolue que le bien et le bon
n'existaient pas, ou n'existaient qu'à l'état d'instincts dont
l'application et le développement n'étaient pas possibles.

Dans les classes élevées de la société, parmi le monde des cravates
blanches et des habits noirs, il avait rencontré toute la hideuse
famille des vices humains, mais ils étaient du moins correctement vêtus,
parlaient le beau langage promulgué par décrets académiques, et
n'agissaient point une seule fois sans consulter le code des
convenances. Il avait souvent, dans un salon, serré avec joie la main
droite d'un homme qui le trahissait de la main gauche, mais cette main
était irréprochablement gantée. Souvent il avait cru au sourire de ces
trahisons vivantes qu'on appelle des femmes; il s'était laissé émouvoir
par les solo de sensibilité qu'elles exécutent en public après les avoir
longuement étudiés, comme on fait d'une sonate de piano ou d'un air
d'opéra, et il avait été dupe; mais, du moins, ces femmes qui le
trompaient étaient vêtues de soie et de velours; les perles et les
diamants, arrachés au mystérieux écrin de la nature, luttaient de feux
et d'éclairs avec les flammes de leurs regards et resplendissaient sur
leur front comme une constellation d'étoiles terrestres. Ces femmes
étaient les reines du monde; elles portaient des noms qui avaient eu
déjà l'apothéose de l'histoire, et quand elles traversaient un bal,
laissant derrière elles un sillage de parfums et de grâces, tous les
hommes faisaient sur leur passage une haie d'admirations génuflexes.

--Ulric ne tarda pas à se convaincre que les moeurs de l'atelier ne
valaient pas mieux que celles du salon.

En venant pour la première fois à son travail, l'apparence chétive de sa
personne, la pâleur distinguée de son visage, la blancheur de ses mains,
jusque-là restées oisives, lui valurent, de la part de ses nouveaux
compagnons, un accueil plein d'ironie et d'insultes. Résigné d'abord aux
humbles fonctions d'apprenti, Ulric subit patiemment sans y répondre
toutes les oppressions et toutes les injures dont on l'accablait à cause
de sa faiblesse apparente, à cause de sa façon de parler, qui n'avait
rien de commun avec le vocabulaire du cabaret. Plus tard, lorsque la
pratique de son état eut développé sa force, quand la rouille du travail
eut rendu ses mains calleuses et bruni son visage empreint d'un cachet
de mâle virilité, ceux qui, en d'autres temps, avaient abusé de leur
force pour l'opprimer, changèrent subitement de langage et de manières
avec lui dès qu'ils s'aperçurent que son bras frêle soulevait les plus
lourds fardeaux aussi facilement que le souffle d'orage enlève une plume
du sol.

Au bout d'un an de séjour dans l'atelier, Ulric, dont l'intelligence
avait été remarquée par ses chefs, fut nommé contremaître. Cette
nomination excita parmi tous ses compagnons un concert de récriminations
honteuses et jalouses, et le jour où Ulric se présenta pour la première
fois à l'atelier avec son nouveau titre, la conspiration éclata d'une
façon assez menaçante pour nécessiter l'intervention des chefs.

--Qu'y a-t-il? demanda l'un d'eux en s'avançant au milieu des ouvriers
en révolte.

--Il y a, dit un des ouvriers, que nous ne voulons pas de monsieur pour
contremaître, et il désignait Ulric.

--Pourquoi n'en voulez-vous pas? dit le patron.

--Parce que c'est humiliant pour nous d'être commandés par quelqu'un
qui, il y a un an, était encore notre apprenti.

--Eh bien, répondit le maître, qu'est-ce que cela prouve?

--Ça prouve, continua l'ouvrier, qui commençait à balbutier, ça prouve
que nous sommes tous égaux et qu'on ne doit pas faire d'injustice. Il y
a des gens qui travaillent depuis dix ans dans la maison, et ça les vexe
de voir entrer un étranger comme ça _tout de go_ dans la première bonne
place qui se trouve vacante.

--Oui, c'est injuste! murmurèrent tous les ouvriers, comme pour
encourager l'orateur qui discutait leurs intérêts.

--À bas Marc Gilbert! s'écrièrent quelques voix, à bas le monsieur!

--D'ailleurs, continua l'ouvrier qui avait déjà parlé, pourquoi
avez-vous renvoyé Pierre? C'était un brave homme... qui faisait vivre sa
femme et ses enfants avec sa place.

--Silence! dit le maître d'une voix impérative, et qu'on n'ajoute plus
un mot. Je n'ai pas de compte à vous rendre, et je fais ce que je veux.
Si Pierre a perdu sa place, il est d'autant plus coupable de s'être
exposé à la perdre qu'il a une femme et des enfants. Pierre était un
paresseux qui encourageait la paresse; c'était un brave homme pour vous,
un bon enfant, et vous le regrettez parce qu'il vous comptait des heures
de travail que vous passiez au cabaret. Pour moi, Pierre était un
voleur....

Un murmure, aussitôt comprimé par un geste du maître, s'éleva parmi les
ouvriers.

--J'ai dit un voleur, et je le répète, et tous ceux qui reçoivent de
l'argent qu'ils n'ont pas gagné sont de malhonnêtes gens. Pierre a abusé
de ma confiance; pourtant j'ai été patient, j'ai eu égard à sa position
de père de famille.

Mais plus j'étais indulgent, et plus il s'est montré incorrigible. À mon
tour, j'eusse été coupable envers mes associés en conservant chez moi un
homme qui compromettait leurs intérêts. L'honnêteté est dans le devoir;
j'ai fait le mien, donc j'ai été juste en renvoyant Pierre, et juste
encore en le remplaçant par un homme honnête, laborieux, intelligent.
Est-ce ma faute si, parmi tous les ouvriers qui travaillent ici depuis
dix ans, je n'en ai pas trouvé un réunissant les qualités et les
capacités nécessaires pour remplir l'emploi vacant? Est-ce ma faute si
c'est justement l'apprenti à qui tout l'atelier commandait il y a un an
qui se trouve être le seul aujourd'hui digne de commander à tout
l'atelier? Vous parliez d'égalité tout à l'heure; eh bien, non, vous
tous qui parlez, vous n'êtes pas les égaux de Marc Gilbert. Vous n'êtes
pas égaux les uns aux autres, puisqu'il y en a parmi vous dont le
salaire est différent, et ceux-là qui vous prêchent cette égalité sont
des fous; et vous savez bien vous-mêmes, quand vous venez recevoir votre
_paye_, que celui qui travaille le plus et le mieux doit être payé
davantage que ceux dont le travail et l'habileté sont moindres.

Ainsi donc, à compter d'aujourd'hui, Marc Gilbert est votre
contremaître. C'est un autre moi-même, et j'entends qu'on le respecte et
qu'on lui obéisse comme à moi-même. Et maintenant, ceux qui ne sont pas
contents peuvent s'en aller.

Pendant ce discours, tous les ouvriers étaient silencieusement retournés
à leur travail.

--Cet homme est juste, pensa Ulric en regardant son patron.

--Monsieur Marc Gilbert, lui dit celui-ci, il y a un an vous êtes entré
dans la maison en qualité d'apprenti; aujourd'hui, après moi, vous allez
y occuper la première place. Ce n'est pas une faveur que je vous
accorde, comme je le disais tout à l'heure, c'est une justice. J'espère
que vous êtes content, et qu'en une année vous aurez fait du chemin.
Seulement, comme vous êtes un peu jeune, et que vous n'auriez pas
peut-être toute l'expérience nécessaire, nous ne vous donnerons d'abord
que les deux tiers des appointements que nous donnions à votre
prédécesseur. Néanmoins la part est encore belle, avouez-le.

Ulric resta profondément étonné par cette contradiction.

--Singulière justice, murmura-t-il quand il fut seul. On remplace un
homme paresseux, sans intelligence et sans probité, par un homme qu'on
sait être intelligent, probe et dévoué, et sans tenir compte du bénéfice
que sa gestion loyale procurera à la maison, on paye l'honnête homme
moins cher qu'on ne payait le voleur!

Au bout de huit jours, les nouvelles fonctions et l'autorité dont elles
investissaient Ulric lui avaient attiré déjà une foule de courtisans, et
ceux-là qui se montraient les plus humbles et les plus empressés autour
de lui étaient les mêmes qui jadis s'étaient montrés les plus durs et
les moins indulgents à son égard, les mêmes qui s'étaient le plus
ouvertement déclarés hostiles à sa nomination. Il expérimenta alors sur
le vif ces _nobles qualités_ qui, disait-il autrefois, devaient croître
dans les sillons arrosés par les sueurs du travail, et son coeur
s'emplit d'un nouveau dégoût en voyant ces hommes qui, devant être
pourtant liés par une commune solidarité, essayaient de se nuire les uns
aux autres en venant dénoncer les infractions qui se commettaient dans
l'atelier, espérant sans doute qu'Ulric leur payerait, en tolérant les
leurs, la dénonciation des fautes commises par ceux de leurs compagnons
dont ils se faisaient les espions.

--Ô fraternité! murmurait Ulric, fantôme chimérique, mot sonore qu'on
fait retentir comme un tocsin pour ameuter les révoltes. On peut
facilement t'inscrire sur les étendards et sur le fronton des monuments;
mais les siècles futurs ajoutés aux siècles passés auront bien de la
peine à te graver dans le coeur de l'homme.

Ainsi donc, dans les classes inférieures de la société, dans le monde
des blouses, Ulric avait retrouvé la même corruption, le même esprit de
mensonge, la même fureur d'oppression du fort contre le faible. Là,
comme ailleurs, tous les vices régnaient sous la présidence de
l'égoïsme, maître souverain; tous les nobles instincts étaient crucifiés
sur les croix de l'intérêt; là aussi, toute vertu avait son Judas et son
Pilate. Là aussi, comme ailleurs et plus qu'ailleurs, Ulric put se
convaincre par sa propre expérience que l'ingratitude, celle qui de
toutes les plantes humaines a le moins besoin de culture, croissait en
plein coeur.

En haut, il avait trouvé le mal hypocrite, rusé, mais intelligent et
presque séducteur.

En bas, il le trouva de même, mais cynique, brutal, et presque
repoussant.

Un soir Ulric était seul dans sa chambre; plongé dans une misanthropie
qui devenait chaque jour plus aiguë, la tête posée entre ses mains, ses
yeux erraient machinalement sur un livre ouvert qui se trouvait sur une
table: c'était l'_Émile_ de Rousseau, et un signe marginal semblait
annoter ce passage:

«Il faut être heureux! c'est la fin de tout être sensible; c'est le
premier désir que nous imprima la nature et le seul qui ne nous quitte
jamais. Mais où est le bonheur? Chacun le cherche et nul ne le trouve;
on use sa vie à le poursuivre et on meurt sans l'avoir atteint.»

Pour la millième fois au moins Ulric faisait en réflexion le tour de
cette phrase, dont la conclusion est si désespérée, lorsque des cris
perçants qui retentissaient au dehors vinrent brusquement l'arracher à
sa rêverie.

Ulric courut à sa fenêtre.

Des cris: au secours! Au secours! continuaient plus pressés et plus
inquiets. Ils paraissaient sortir d'une croisée faisant face au corps de
logis habité par Ulric, qui reconnut la voix d'une femme.

Il descendit en toute hâte l'escalier, et en quelques secondes il était
arrivé sur le palier de l'étage supérieur, où les cris avaient atteint
le diapason de l'épouvante.

--Qu'y a-t-il donc? demanda Ulric à quelques voisins assemblés sur le
carré.

--Ah! dit une commère avec un accent de fausse pitié, c'est la mère
Durand qui vient de trépasser, et c'est sa petite qui crie. Que c'est un
enfer dans la maison depuis quinze jours, que la vieille tousse son âme
par petits morceaux du matin au soir; qu'on ne peut pas fermer l'oeil;
que c'est bien malheureux pour de pauvres gens qui ont si besoin de
repos; que la vieille n'a pas voulu aller à l'hôpital, qu'elle était
trop fière; qu'elle a mieux aimé voir sa pauvre enfant s'abîmer le
tempérament à la veiller; qu'elle lui disait encore des sottises
par-dessus le marché; qu'enfin nous en voilà débarrassée, et que nous
allons pouvoir dormir.

Ce speach avait été prononcé d'un seul trait par une horrible femme,
dont la figure ignoble et la voix enrouée étaient ravagées par
l'ivrognerie.

Ulric entra dans la chambre, où les sanglots avaient succédé aux cris.
C'était un taudis sinistre, désolé, obscur, humide, et dont
l'atmosphère étreignait la gorge. Dans un coin, sur un grabat mal caché
par de misérables loques servant de rideaux, était étendue la morte,
cadavre jaune et long, dont les membres roidis paraissaient encore
lutter contre les attaques de l'agonie, et dont la bouche horriblement
ouverte semblait vomir des blasphèmes posthumes.

Au pied du lit, tenant dans ses mains une des mains de la trépassée,
une jeune fille en désordre était accroupie dans l'abrutissement de la
douleur et du désespoir. Une femme du voisinage essayait de lui donner
de banales consolations. À l'entrée d'Ulric la jeune fille avait à peine
levé la tête, et était aussitôt retombée dans son insensibilité.

--Madame, dit Ulric à la voisine, vous devriez emmener cette jeune fille
de cette chambre, ce spectacle la tue.

--C'est ce que je lui disais, mon cher monsieur, mais elle ne m'entend
pas.

--Il faudrait pourtant prendre auprès d'elle quelques informations, dit
Ulric, pour savoir le nom de ses parents, de ses amis, afin de les
avertir.

--Ah! la pauvre fille! je la crois bien abandonnée, répondit la voisine
en essayant de faire revenir l'orpheline au sentiment de la réalité.

Enfin elle rouvrit les yeux, qu'elle baissa aussitôt en apercevant un
étranger, et murmura quelques paroles confuses. Puis les sanglots la
reprirent, et elle tomba de nouveau à genoux au pied du lit.

--Allons, ma petite, dit la voisine, ne vous désolez donc pas comme ça!
à quoi que ça sert? Nous sommes tous mortels, d'ailleurs; et puis, après
tout, c'est un bien pour un mal. Elle n'était pas bonne, la défunte;
méchante, hargneuse et dépensière; on ne pouvait pas la souffrir dans la
maison, d'abord: demandez un peu aux voisins, vous verrez ce qu'ils vous
diront.

--Madame!... dit Ulric en jetant à la voisine un regard sévère.

--Eh! c'est la vérité du bon Dieu, ce que je dis là, reprit-elle. Vous
ne vous figurez pas, mon cher monsieur, quelle méchante créature c'était
que la mère Durand, et combien elle a fait souffrir la pauvre Rosette,
qui est bien un véritable ange de patience; qu'elle la battait comme
plâtre, et lui prenait tout l'argent qu'elle gagnait pour aller boire
toute seule des liqueurs qui l'ont conduite insensiblement au tombeau;
que le médecin l'avait bien dit, là! Aussi, moi je dis que ça ne vaut
pas la peine de tant se chagriner, et que c'est un bon débarras, comme
dit cet autre....

--Silence! madame! s'écria Ulric indigné de pareils propos. Dans un tel
moment, devant ce lit, c'est odieux.

Et comme la voisine continuait, Ulric, ne pouvant davantage contenir sa
colère, la prit par le bras et la mit dehors.

Peu à peu Rosette sortit de son abattement, et lorsque, revenue presque
entièrement à elle, elle aperçut un jeune homme dans cette chambre où
elle se croyait seule, elle ne put retenir un cri d'étonnement.

--Pardonnez-moi, mademoiselle, dit Ulric très doucement, si j'ai pris la
liberté d'entrer chez vous....

--Je... ne... vous connais pas... je ne sais, monsieur... répondit la
jeune fille en balbutiant.

--Tout à l'heure, reprit Ulric, j'ai entendu appeler au secours, et je
suis monté; voilà comment vous me trouvez ici. Veuillez m'excuser si
j'ai pris la liberté de rester; dans les circonstances douloureuses où
vous vous trouvez, et vous voyant seule, j'ai cru devoir rester pour me
mettre à votre disposition....

--Merci, monsieur, dit Rosette. Je....

--La mort de votre mère nécessite des démarches à faire; il y a une
foule de détails dont vous ne pouvez vous occuper vous-même. Il faut
prévenir vos parents, vos amis, pour qu'ils viennent vous assister....
Toutes ces courses, je les ferai. Ce sont là de légers services qui se
proposent et qui s'acceptent entre voisins, car je suis le vôtre; je
m'appelle Marc Gilbert; je suis ouvrier et je travaille dans la
fabrique de M. Vincent....

--Je n'ai ni parents ni amis; je n'avais que ma mère. Ah! Mon Dieu!
Comment faire? Qu'est-ce que je vais devenir? s'écria Rosette en
pleurant.

Ce cri, qui révélait un abandon et une misère si profonds, émut Ulric.

--S'il en est ainsi, mademoiselle, dit-il à Rosette, par amour même pour
votre mère, vous devriez accepter mes propositions, et me laisser le
soin de veiller aux tristes devoirs qu'il reste à accomplir.

Après une longue hésitation, Rosette se laissa convaincre et accepta les
offres de service que lui faisait Ulric.

Le lendemain un modeste corbillard emmenait à l'église le corps de la
mère Durand, et de là au cimetière, où Ulric avait acquis une fosse
particulière pour que l'orpheline pût y agenouiller son souvenir filial.

Deux jours après l'enterrement de sa mère, Rosette vint chez Ulric pour
le remercier de ce qu'il avait fait pour elle. Elle exprima sa
reconnaissance avec une franchise et une sincérité telles qu'Ulric resta
encore plus ému après cette seconde entrevue qu'il ne l'avait été lors
de sa première rencontre avec la jeune fille.

Quelque temps après, comme il rentrait chez lui le soir, son portier lui
remit une lettre. Ulric, inquiet de savoir qui pouvait lui écrire,
courut d'abord à la signature: il y trouva celle de Rosette. La lettre
contenait ces mots:

«Monsieur Marc, «Excusez-moi si je prends la liberté de vous écrire;
c'est que j'ai de mauvaises nouvelles à vous apprendre, et je ne puis
pas aller chez vous pour vous les dire. Il y a des méchantes gens dans
la maison, et on dit de vilaines choses sur nous deux à cause du service
que vous m'avez rendu. J'ai beaucoup de chagrin, et je voudrais vous
voir un moment. Ce soir, en revenant de mon ouvrage, je passerai par la
grande allée du jardin des plantes. «Votre servante bien reconnaissante,
«Rosette Durand.»

Ulric courut au rendez-vous que lui donnait l'orpheline. Elle venait
seulement d'arriver. Sans parler, elle prit le bras d'Ulric, et le jeune
homme s'aperçut que son coeur battait avec violence. Son visage était
pâle, fatigué, et laissait voir des traces d'une rosée de larmes. Il la
conduisit dans une allée peu fréquentée, et la fit asseoir auprès de lui
sur un banc désert.

--Qu'est-il arrivé, Rosette? demanda Ulric.

--Ne l'avez-vous pas deviné en lisant ma lettre? répondit la jeune
fille en baissant les yeux. Oh! c'est horrible, ce qu'on a dit!
ajouta-t-elle précipitamment, et une rougeur d'indignation empourpra son
visage.

--Et bien, dit Ulric, qu'a-t-on pu dire? que j'étais votre amant,
n'est-ce pas?

--Si on n'avait dit que cela, je ne souffrirais pas tant, continua
Rosette,--car ce serait seulement ma vertu qu'on attaquerait;--mais
c'est plus horrible. On a dit que nous avions joué tous les deux une
comédie, le jour même où ma mère est morte. Ce service que vous m'avez
si généreusement rendu sans me connaître, on a dit que c'était une
spéculation, un marché... conclu et payé... devant le corps de ma
mère....

--C'est odieux! On a dit cela? fit Ulric.

--Et depuis quelques jours tout le monde le répète dans la maison, dit
Rosette.

--Eh bien, ma pauvre enfant, que voulez-vous y faire? Ce que vous
m'apprenez ne m'étonne pas. Je comprends que vous vous soyez indignée
de cette monstrueuse calomnie; mais, à vrai dire, j'eusse été surpris
davantage si elle n'avait pas été faite. Il y a des gens qui ne peuvent
pas comprendre qu'on fasse le bien seulement pour le bien; nous avons
affaire à ces gens-là, et quoi que nous disions, quoi que nous fassions,
l'honnêteté de nos relations sera toujours criminelle à leurs yeux.

En ce moment une ombre passa rapidement devant le banc sur lequel ils
étaient assis, et une voix leur jeta ces mots en passant: Bonsoir, les
amoureux!

Rosette tressaillit et se serra auprès d'Ulric.

Tous deux venaient de reconnaître la voix d'une de leurs voisines.



IV


Peu de jours après leur entrevue au jardin des plantes, Ulric et Rosette
quittaient ensemble la maison où ils s'étaient connus, et emménageaient
dans un logement commun, situé dans une des rues désertes et tranquilles
qui avoisinent le Luxembourg.

Sa liaison avec Rosette n'avait été dans le principe pour Ulric que le
résultat d'une affection tranquille et presque protectrice que la jeune
orpheline lui avait tout d'abord inspirée. Mais peu à peu, à sa grande
surprise et à sa grande joie, comme un homme qui recouvre tout à coup
un sens perdu, il comprit qu'il aimait Rosette.

Alors une nouvelle existence commença pour lui. Cette misanthropie
amère, ce dégoût obstiné des hommes et des choses qui auparavant se
trahissaient dans toutes ses réflexions et dans ses moindres paroles,
s'adoucirent graduellement, et son esprit retrouva le chemin qui conduit
aux bonnes pensées.

Cependant quelquefois, par une brusque transition, il lui arrivait de
retomber dans les ombres de l'incertitude, un souvenir importun des
jours passés apparaissait tout à coup devant lui, comme une fatale
prophétie de l'avenir. Il voyait alors se dresser devant lui le fantôme
jaloux des femmes qu'il avait aimées jadis, et toutes lui criaient:
«Souviens-toi de nos leçons! Comme toutes celles qui ont tenté de faire
battre ton coeur si bien pétrifié, ta nouvelle idole te prépare une
déception: fuis-la donc aussi, celle-là qui est notre soeur à nous
toutes, qui t'avons trompé. D'ailleurs, tu te trompes toi-même en
croyant l'aimer:--les cadavres remuent quelquefois dans leur tombe;--tu
as pris un tressaillement de ton coeur pour une résurrection, ton coeur
est bien mort...»

Mais, en relevant la tête, Ulric apercevait devant lui Rosette, heureuse
et belle, Rosette, dont le coeur, gonflé d'amour et de juvénile gaieté,
semblait, comme un vase trop plein, déborder par ses lèvres en flots de
sourires. Alors, en regardant ce doux visage, en écoutant cette voix
vibrante d'une douceur sonore, Ulric croyait voir dans sa maîtresse la
fée souriante de sa vingtième année, et il l'entendait lui dire:

--C'est moi qui suis ta jeunesse, ta jeunesse dont tu t'es si mal servi.
Tu m'as renvoyée avant l'heure, et pourtant je reviens vers toi. J'ai de
grands trésors à prodiguer, et quand tu les auras dépensés, j'en aurai
encore d'autres. Laisse-toi conduire où je veux te mener: c'est à
l'amour. Tu t'es trompé, et l'on t'a trompé, toutes les fois que tu as
cru aimer; cette fois ne repousse pas l'amour sincère. Celle qui te
l'apporte a les mains pleines de bonheur, et elle veut partager avec
toi. Laisse-toi rendre heureux; il est bien temps.

Alors Ulric, couvrant de baisers insensés le visage et les mains de sa
petite Rosette, entrait dans une exaltation dont la jeune fille
s'étonnait et s'effrayait presque. Il lui parlait avec un langage dont
le lyrisme, souvent incompréhensible pour elle, faisait craindre à
Rosette que son amant ne fût devenu fou.

--Merci! mon dieu! s'écriait Ulric, vous êtes bon! La vie a longtemps
été pour moi un lourd fardeau, vous le savez. Il est arrivé un moment où
nulle force humaine n'aurait pu le supporter; j'ai failli fléchir et
m'en débarrasser par un crime. Vous l'avez vu. J'ai douté un instant de
votre justice souveraine; puis au bord de l'abîme où j'étais penché
déjà, j'ai crié vers vous du fond de mon âme: «Ayez pitié de moi!» Vous
m'avez entendu, vous avez envoyé cette femme à mon côté, et vous m'avez
sauvé par elle. Merci! mon dieu! vous êtes bon!

--Comme tu m'as aimé à temps, ma pauvre Rosette! et comme tu as bien
fait de m'aimer! si tu savais.... Maintenant, je ne suis plus le même
qu'autrefois. Le bain de jouvence de ton amour m'a métamorphosé. Dans
moi, hors moi, tout est changé. J'ai laissé au fond de mon passé
ténébreux tout ce que j'avais de flétri: passions mauvaises, instincts
haineux, mépris des hommes. Je renais à la lumière du jour, pur comme un
enfant; je salue la vie comme une bonne chose que j'ai longtemps
maudite, dédaignée; et cela, je le dis en vérité, parce que je t'aime,
et parce que tu m'aimes.

Rosette, dont l'esprit n'avait pas fréquenté le dictionnaire familier
aux passions exaltées, comme l'était devenue celle d'Ulric, ne
comprenait peut-être pas bien les mots dont il se servait, mais sous
l'obscurité du langage elle devinait le sens, et, à défaut de paroles,
elle répondait par des caresses.

Pendant près d'un an ce fut une belle vie.

Ulric et Rosette continuaient à travailler chacun de son côté; et comme
ils menaient l'existence régulière et tranquille des ménages d'ouvriers
laborieux et honnêtes, on les croyait mariés, et plus d'une fois leurs
voisins leur firent des avances pour établir entre eux des relations de
voisinage.

Mais l'un et l'autre avaient préféré rester dans la solitude de leur
amour, et s'étaient obstinément efforcés à vivre en dehors de toute
relation avec les étrangers.

Un jour, pendant l'absence de Rosette, Ulric reçut la visite d'un jeune
homme qui lui apportait une lettre.

Cette lettre était adressée à M. le comte Ulric de Rouvres.

En lisant cette suscription, Ulric ne put s'empêcher de pâlir.

--Vous vous trompez, dit-il au jeune homme qui lui avait apporté le
billet; cette lettre n'est pas pour moi.... Je m'appelle Marc Gilbert.

--Pardon, monsieur le comte, répondit le jeune homme en souriant. Ne
craignez point d'indiscrétion de ma part. Je suis envoyé par Me Morin,
votre notaire. Des motifs très sérieux l'ont mis dans l'obligation de
vous rechercher, et ce n'est qu'après bien des peines et des démarches
que nous avons pu parvenir à vous découvrir.... Cette lettre, qui est
bien pour vous, car, ayant eu l'honneur de vous voir dans l'étude de mon
patron, je puis vous reconnaître, cette lettre vous apprendra, monsieur
le comte, les raisons qui ont forcé Me Morin à troubler votre
incognito.

Ulric comprit qu'il était inutile de feindre plus longtemps, et prit
lecture du billet que lui adressait son notaire.

Il ne contenait que ces quelques lignes:

«Monsieur le comte, «Étant sur le point de vendre mon étude, je
désirerais vivement avoir avec vous un entretien pour vous rendre compte
des fonds dont vous avez bien voulu me confier le dépôt il y a dix-huit
mois. Depuis cette époque, les neuf cent mille francs déposés par vous
entre mes mains se sont presque augmentés d'un tiers, grâce à des
placements avantageux et dont je puis garantir la sûreté pour l'avenir;
toute cette comptabilité est parfaitement en ordre, et je voudrais vous
la soumettre avant de résigner mes fonctions. C'est pourquoi je vous
prie, monsieur le comte, de vouloir bien m'assigner un rendez-vous.
Selon qu'il vous plaira le mieux, j'aurai l'honneur de recevoir chez moi
M. le comte Ulric de Rouvres, ou je me rendrai chez M. Marc Gilbert.
«Recevez, etc. Morin.»

--Veuillez répondre à M. Morin que j'irai le voir demain, dit Ulric au
clerc de son notaire quand il eut achevé la lettre dont le contenu
venait brutalement lui rappeler un passé, une fortune et un nom qu'il
avait complètement oubliés. Aussi la lecture de cette lettre le
jeta-t-elle dans un courant d'idées qui amenèrent sur son front un nuage
de tristesse et d'inquiétude dont Rosette s'aperçut le soir en rentrant.

Aux interrogations de sa maîtresse Ulric répondit par un banal prétexte
d'indisposition. Le lendemain il alla voir son notaire; et, après avoir
écouté très indifféremment les explications que M. Morin lui donna sur
l'administration de sa fortune, Ulric le pria de transmettre à son
successeur tous les pouvoirs qu'il lui avait donnés; il insista surtout
pour qu'à l'avenir, et sous aucun prétexte, on ne vînt déranger son
incognito, qu'il voulait encore conserver.

--Ne désirez-vous pas que je vous remette quelque argent? demanda M.
Morin à son client singulier.

--De l'argent? dit Ulric; non, j'en gagne.... Il rentra chez lui
l'esprit plus libre, le front rasséréné, et retrouva auprès de Rosette
la tranquille et charmante familiarité que l'incident de la veille avait
vaguement refroidie. Mais le malheur avait fait brèche dans le ménage.
Peu de temps après la fabrique dans laquelle Ulric était employé comme
contremaître fut ruinée par un incendie. Ulric chercha de l'occupation
dans d'autres établissements; il essaya de se placer seulement en
qualité d'ouvrier; mais on était alors au milieu d'une crise
commerciale, et un grand relâche s'était opéré dans les travaux de son
industrie. Les patrons avaient été dans la nécessité de mettre à pied
une partie de leurs ouvriers. Ulric se trouva les bras libres,--la
sinistre liberté de la misère; et lui, _ultra-_millionnaire, il comprit
l'épouvante du père de famille, pour qui la saison du chômage est aussi
l'époque de la famine.

--Pourtant, pensait-il au retour de ses courses infructueuses, je
n'aurais qu'un mot à dire....

Quant à Rosette, jamais peut-être elle n'avait été plus gaie, jamais ses
dix-huit ans en fleur n'avaient embaumé la maison d'un plus doux parfum
de jeunesse et d'amour. Seulement elle travaillait deux heures de plus
soir et matin; et le petit ménage vécut heureux encore un mois, malgré
les privations imposées par la nécessité.

À la nécessité succéda la misère. Plusieurs fois, le soir, à la nuit
tombante, choisissant les rues désertes, Rosette s'aventura dans ces
comptoirs d'usure patentés vers lesquels les premiers vents de l'hiver
poussent une foule de misères frissonnantes, qui viennent, timides et
honteuses, demander au prêt le maigre repas du soir ou le petit cotret
de bois vert qui doit pour une heure enfumer la mansarde humide.

Peu à peu tous les tiroirs se vidèrent dans les magasins du
mont-de-piété. Et cependant, durant cette lutte avec la misère, Ulric
éprouvait la volupté singulière qui, chez quelques natures, résulte
d'un sentiment inconnu, fût-il même douloureux. Son amour souffrait en
voyant la pauvre Rosette sortir le matin, par le brouillard et le froid,
vêtue d'une pauvre robe bleue à petits pois blancs, reléguée jadis pour
cause de vétusté et devenue maintenant son unique vêtement. Mais
l'esprit d'analyse l'emportait sur le coeur. La manie de l'expérience
étouffait la voix de l'humanité, et il voulait savoir jusqu'à combien de
degrés pourrait atteindre le dévouement de Rosette.

Un soir, comme il rentrait avec Rosette, qu'il allait chercher tous les
soirs dans la maison où elle travaillait, Ulric entendit deux femmes
marchant derrière lui, mises avec le somptueux mauvais goût des lorettes
bourgeoises, railler la toilette de Rosette, qui faisait effectivement
une antithèse avec la rigueur de la saison.

--Tiens, vois donc, disait l'une, une robe d'indienne; c'est original.

--Et un chapeau de paille, ajoutait l'autre, en novembre; c'est un peu
tôt ou un peu tard.

Rosette avait entendu, mais elle ne le fit point paraître. Quant à
Ulric, il lança aux deux femmes un coup d'oeil chargé de colère et de
mépris.

Quand ils furent rentrés chez eux, Ulric fut pris d'une crise violente
dont l'exaltation effraya Rosette, pourtant accoutumée à ces explosions
d'amour. Il se jeta aux pieds de sa maîtresse, et embrassant à pleines
lèvres la petite robe bleue dont elle était vêtue, il s'écria:

--Ma pauvre fille, tu es malheureuse avec moi, tu souffres; hier et
aujourd'hui tu as eu froid, demain tu auras faim peut-être. Si tu
voulais, ta jeunesse pourrait s'épanouir au milieu d'une existence de
joie et de plaisir, au lieu de rester emprisonnée dans la misère. Mais
patience, les bons jours viendront. Toi aussi, tu seras belle, élégante,
parée, tu auras de la soie, du velours, de la dentelle, tout ce que tu
voudras, ma chère. Ah! quels trésors pourraient payer ton sourire? Tu
ne travailleras plus... tes pauvres mains, mordues tout le jour par
l'aiguille, elles ne feront plus rien que se laisser embrasser par mes
lèvres. Oh! ma chère Rosette, ma pauvre fille!... patience, tu verras.

En cet instant Ulric était bien décidé à aller le lendemain chercher de
l'argent chez son notaire.

Le lendemain, en effet, il se présenta chez le successeur de M. Morin,
qui, prévenu d'avance sur les excentricités de son client, ne parut
point surpris du costume délabré sous lequel il voyait le comte de
Rouvres.

--Monsieur, dit Ulric, je viens vous prier de me remettre quelque
argent.

--Je suis à votre disposition: quelle somme désirez-vous, monsieur le
comte? demanda le notaire.

--J'ai besoin de cinq cents francs, répondit Ulric. Le notaire entendit
cinq mille francs. Il ouvrit sa caisse et en tira cinq billets de
banque, qu'il posa sur son bureau en face d'Ulric.

--Pardon, monsieur, dit celui-ci, vous me donnez trop; c'est seulement
cinq cents francs que j'ai eu l'honneur de vous demander.

Le notaire resserra les billets, et compta vingt-cinq louis à Ulric, qui
les mit dans sa poche après avoir signé la quittance.

Mais en entendant le bruit de cet or, qui sonnait joyeusement, Ulric
fut pris de réflexions qui lui firent regretter la démarche qu'il venait
de faire. Par quelles raisons pourrait-il expliquer à Rosette la
possession de cette somme, qui aurait, pour la pauvre fille, l'apparence
d'une fortune? Ulric lui avait trop souvent répété qu'il n'avait aucune
connaissance, aucun ami, aucune protection, pour qu'il pût prétexter un
emprunt fait à quelque personne. Mais ce n'était pas encore là le vrai
motif qui inquiétait Ulric: le motif réel avait sa cause dans l'égoïsme
dont était pétri l'amour violent qu'il éprouvait pour Rosette. Ulric se
savait, plus que tout autre, habile à se créer des tourments
imaginaires. Enclin à faire ce qu'on pourrait appeler de la chimie
morale, il ne pouvait s'empêcher de soumettre tous ses sentiments,
toutes ses sensations aux expérimentations d'une logique impitoyable. Il
avait remarqué que son amour pour Rosette, amour né d'ailleurs dans des
conditions particulières, avait acquis une violence nouvelle depuis
qu'une misère, chaque jour plus agressive, avait assailli le ménage.

À ce dénûment Rosette avait toujours opposé non une résignation muette,
tristement placide et faisant la moue, mais au contraire une
indifférence en apparence si vraie, un oubli si complet, un si profond
dédain du lendemain, qu'Ulric éprouvait un charme étrange à voir cette
créature si insolente avec le malheur.

Quelquefois cependant, ayant remarqué la pâleur maladive qui peu à peu
avait envahi le visage amaigri de la jeune fille, en écoutant cette voix
dont la fraîche sérénité était souvent altérée par des éclats
métalliques, Ulric se demandait avec inquiétude si ces fanfares de
gaieté immodérée, ces fusées de rires fous qui s'échappaient sans motifs
des lèvres de sa maîtresse, n'était point semblables aux lumières
fantastiques des lampes mourantes dont les flammes, qui s'élancent par
bonds capricieux et inégaux, ne répandent jamais une clarté plus vive
que lorsqu'elles vont s'éteindre.

Alors son coeur se fendait de pitié. Il s'épouvantait lui-même de ce
déplorable égoïsme qui s'obstinait à prolonger une situation misérable
uniquement à cause d'un sentiment qui caressait son amour-propre plus
encore que son amour.

Dans ces instants où il était sous l'impression d'un esprit de justice,
il s'emportait contre lui-même en de violentes accusations.

--Ce que je fais est lâche, pensait-il, je joue avec cette malheureuse
fille une comédie d'autant plus horrible qu'elle court le danger d'en
rester victime. J'en fais froidement un holocauste à ma vanité. Pour
moi, sa jeunesse s'épuise, sa santé s'altère. J'assiste tranquillement à
ce martyre quotidien, et tandis qu'elle tremble sous les frissons de la
fièvre, je me réchauffe à la chaleur de son sourire.--Qu'ai-je besoin
d'attendre plus longtemps? ajoutait Ulric; ne suis-je pas sûr qu'elle
m'aime comme je voulais être aimé? Cet amour n'a-t-il pas subi le
contrôle de toutes les expériences, et de toutes les épreuves n'a-t-il
pas traversé sans s'altérer la plus dangereuse,--la misère? Que me
faut-il de plus?--Et si Marc Gilbert a trouvé sa perle, pourquoi Ulric
de Rouvres ne s'en parerait-il pas?--Comme Lindor, errant sous le
manteau d'un pauvre bachelier, j'ai rencontré ma Rosine; pourquoi ne
ferais-je pas comme lui? Pourquoi, à la fin de la comédie,
n'écarterais-je pas le manteau qui cache le comte Almaviva? Rosette n'en
sera-t-elle pas moins Rosette? Non, sans doute... et pourtant j'hésite;
pourtant je perpétue volontairement une existence dangereuse et presque
mortelle pour cette pauvre fille.... Et pour mon châtiment, si Dieu
voulait qu'elle mourût, je l'aurais tuée moi-même avec préméditation! Et
pourtant j'hésite...--pourquoi?...

Alors une voix qui sortait de lui-même lui répondait:

--Tu hésites, parce que tu sais bien qu'aussitôt après avoir révélé qui
tu es réellement à ta maîtresse, ton amour sera empoisonné par les
méchantes pensées que te soufflera l'esprit de doute. Ton coeur n'a pas
pu se soustraire à la tutelle de ta raison, et ta raison trouvera une
éloquence pleine de sophismes cruels pour te prouver que Rosette ne
t'aime plus qu'à cause de ton nom, de ta fortune; tu te laisseras
persuader qu'elle était lasse de toi, et qu'elle t'aurait quitté si tu
ne t'étais pas fait connaître; bien plus, tu arriveras à croire qu'elle
ne t'a jamais aimé, qu'elle jouait la comédie de l'amour, comme tu
jouais la comédie de la misère, parce qu'elle savait qui tu étais avant
même que tu la connusses. Voilà pourquoi tu hésites.

En écoutant cette voix qui l'expliquait si bien lui-même, Ulric ne
pouvait s'empêcher de répondre:

--C'est vrai! Alors il concluait de cette façon laconiquement égoïste:

--L'amour de Rosette est la seule chose qui me rattache à la vie; je
l'aime, et je crois à son amour, parce que je ne suis pour elle qu'un
ouvrier, que son dévouement me paraît sincère. Mais si je lui révèle mon
nom, mon amour sera frappé de mort, parce que je ne croirai plus à
celui de Rosette. Et je ne veux pas que mon amour meure; car c'est mon
amour que j'aime.

Telles étaient les réflexions d'Ulric en revenant de chez son notaire.
Comme il passait sur un pont, une neige épaisse commença à tomber,
dispersée par un vent glacé. Une pauvre femme qui mendiait lui tendit la
main en disant:

--Mon bon monsieur, la charité; j'ai ma fille malade, elle a froid, et
j'ai faim.

--Pauvre Rosette! murmura Ulric, elle aussi elle a froid.... Et il mit
dans la main de la mendiante le rouleau qui contenait les vingt-cinq
louis. Deux jours après les craintes d'Ulric se trouvaient réalisées.
Rosette tomba sérieusement malade. Aux premières atteintes du mal, Ulric
la fit conduire dans un hôpital.

Quand il revint à la maison et qu'il se trouva seul dans la chambre
déserte, Ulric tomba dans une prostration dans laquelle son être tout
entier demeura anéanti.

Ce fut son coeur qui sortit le premier de cet anéantissement.

Au milieu de cette chambre qui avait pendant si longtemps été un
paradis, il entendit s'éveiller le choeur des souvenirs qui chantaient
la joie des jours passés. Comme un tableau fantasmagorique, il vit
bientôt se dérouler devant lui tous les épisodes du poème de son amour.
Il vit Rosette, pétulante et gaie, tournant, chantant dans la chambre,
donnant ses soins au ménage, ou préparant le repas du soir qu'on prenait
en commun, assis au coin du feu, l'un auprès de l'autre, et toujours à
portée de lèvres.

Chaque meuble, chaque objet, lui venait rappeler la grande fête
domestique dont son acquisition avait été la cause. Toutes ces choses
muettes semblaient prendre une voix pour parler et lui dire avec un doux
accent de reproche:

--Où donc est-elle--celle-là qui avait un si grand soin de nous? Et
qu'as-tu fait de ta jeune amie?

--Ne reviendra-t-elle plus? disait la petite glace entourée d'un humble
cadre de bois de sapin verni, ne reviendra-t-elle plus celle-là qui,
coquette pour toi seul, venait me demander des conseils? J'étais
l'innocent complice de sa beauté modeste, et quand elle ondulait devant
moi ses cheveux blonds, j'aimais à lui dire: «Tu es belle, ma pauvre
fille du peuple; le printemps de la jeunesse sourit dans tes yeux bleus
comme le ciel d'une aube de mai, et l'amour qui bat dans ton coeur fait
monter à ton front une pourpre charmante. Tu regardes tes mains, et tu
fais une petite moue en voyant tes doigts mutilés par l'aiguille et les
travaux du ménage. Ah! ne les cache pas ces marques de ton labeur
diligent, sois-en fière et montre-les; pour celui qui t'aime elles te
parent plus que les bijoux les plus chers.»--Hélas! ne reviendra-t-elle
pas, et ne réfléchirai-je plus son image?

--Où donc est-elle, demandait la commode, où donc est-elle l'enfant
soigneuse et économe, qui jadis était si heureuse en rangeant les frêles
trésors de sa coquetterie? Il fut un temps où mes tiroirs étaient
pleins, et sa joie était grande à cette époque de prospérité et
d'abondance où elle avait peine à me faire contenir toutes ces petites
choses qui la rendaient si heureuse. Mais tour à tour sont partis et le
beau châle d'hiver, et la chaude robe de laine, et l'écharpe aux
couleurs vives qui semblait un arc-en-ciel flottant, et les petits
peignoirs d'été qu'elle mettait le dimanche pour aller cueillir les
roses dans les plaines fleuries de Fontenay. Puis un jour mes tiroirs
se sont trouvés vides, et ne contenaient plus que les papiers gris du
mont-de-piété, contre lesquels toutes ces pauvres richesses avaient été
échangées. Hélas! Où donc est-elle, et ne reviendra-t-elle plus, la
fille sage et économe qui avait si soin de nous?

Et comme Ulric, pour fuir ces voix qui l'emplissaient de tristesse,
s'était réfugié sur la terrasse, il aperçut, au milieu du petit jardin
planté par son amie, un oranger en caisse dont il lui avait fait cadeau
le jour de sa fête, et il entendit le frêle arbuste qui disait: «Où donc
est-elle, celle à qui tu m'as donné par un beau jour de fête?» Il faut
qu'elle soit malade ou morte, pour m'avoir oublié toute une nuit sur
cette terrasse, où la neige glaciale m'a vêtu de blanc comme d'un
linceul. Hier au matin je l'ai vue encore; elle m'avait mis là parce
qu'il faisait un peu de soleil, et que j'avais froid dans la chambre où
l'on ne faisait plus de feu. Où donc est-elle, pour m'avoir oublié, elle
qui m'aimait tant et que j'ai rendue si heureuse à l'époque de ma
floraison? Hélas! le froid de la nuit m'a tué et je ne refleurirai plus,
et quand reviendra le printemps, ses premières brises trouveront mes
rameaux morts et mes feuilles fanées. Hélas! où donc est-elle celle, à
qui tu m'as donné par un beau jour de fête?

Sous l'impression des sentiments qu'il éprouvait en ce moment, Ulric
s'épouvanta lui-même en voyant dégagé de tout raisonnement sophistique,
le monstrueux égoïsme qui lui servait de mobile.

--Je suis fou, s'écria-t-il; ma conduite avec cette pauvre fille est
plus que stupide, elle est odieuse.... Je vais la perdre, et avec elle
tout le bonheur, toute la jeunesse qu'elle avait su me rendre par cet
amour dévoué qui ne s'est pas démenti jusqu'au dernier moment. Oh! non!
non! ma pauvre Rosette, tu ne mourras pas!

Ulric courut tout d'une haleine chez son notaire, et le rencontra au
moment même où celui-ci se disposait à aller en soirée.

--Monsieur, lui dit Ulric, les raisons pour lesquelles j'avais quitté
le monde n'existent plus; je quitte mon incognito et je rentre dans la
société; je reprends possession de ma fortune; je vous prie donc, dans
le plus court délai qui vous sera possible, de réunir les fonds que j'ai
déposés chez vous. En attendant, et pour l'heure présente, de quelle
somme pouvez-vous disposer?

--Monsieur le comte, répondit le notaire, je puis sur-le-champ vous
remettre vingt-cinq mille francs.

--C'est bien, dit Ulric: je vais vous en signer la quittance. Mais ce
n'est pas tout, j'ai un autre service à vous demander.

--Je suis entièrement à vos ordres.

--Il faut, dit Ulric, que d'ici à deux jours vous m'ayez procuré un
appartement habitable pour deux personnes. Comme je n'ai pas le temps de
m'occuper de tous ces détails, je vous prierai également de me trouver
un homme d'affaires intelligent, qui s'occupera de l'ameublement. Je
veux que tout y soit sur le pied le plus confortable, qu'on n'épargne
rien. Je ne puis pas accorder plus de deux jours.

--Je prends l'engagement de ne point dépasser ce délai d'une heure,
répondit le notaire; dans deux jours, j'aurai l'honneur de vous faire
prévenir.

Le lendemain matin Ulric courut à l'hôpital pour voir sa maîtresse, et
lui avouer qui il était. Elle était hors d'état de le comprendre; la
fièvre cérébrale s'était déclarée pendant la nuit, et elle avait le
délire.

Ulric voulait l'emmener, mais les médecins s'opposèrent au transport;
néanmoins ils donnèrent quelque espérance.

Au jour fixé, l'appartement du comte Ulric de Rouvres était préparé.
Ulric y donna rendez-vous pour le soir même à trois des plus célèbres
médecins de Paris. Puis il courut chercher Rosette.

Elle venait de mourir depuis une heure. Ulric revint à son nouveau
logement, où il trouva son ancien ami Tristan, qu'il avait fait appeler,
et qui l'attendait avec les trois médecins.

--Vous pouvez vous retirer, messieurs, dit Ulric à ceux-ci. La personne
pour laquelle je désirais vous consulter n'existe plus.

Tristan, resté seul avec le comte Ulric, n'essaya pas de calmer sa
douleur, mais il s'y associa fraternellement. Ce fut lui qui dirigea les
splendides obsèques qu'on fit à Rosette, au grand étonnement de tout
l'hôpital. Il racheta les objets que la jeune fille avait emportés avec
elle, et qui, après sa mort, étaient devenus la propriété de
l'administration. Parmi ces objets se trouvait la petite robe bleue, la
seule qui restât à la pauvre défunte. Par ses soins aussi, l'ancien
mobilier d'Ulric, quand il demeurait avec Rosette, fut transporté dans
une pièce de son nouvel appartement.

Ce fut peu de jours après qu'Ulric, décidé à mourir, partait pour
l'Angleterre.

Tels étaient les antécédents de ce personnage au moment où il entrait
dans les salons du café de Foy.

L'arrivée d'Ulric causa un grand mouvement dans l'assemblée. Les hommes
se levèrent et lui adressèrent le salut courtois des gens du monde.
Quant aux femmes, elles tinrent effrontément pendant cinq minutes le
comte de Rouvres presque embarrassé sous la batterie de leurs regards,
curieux jusqu'à l'indiscrétion.

--Allons, mon cher trépassé, dit Tristan en faisant asseoir Ulric à la
place qui lui avait été réservée auprès de Fanny, signalez par un toast
votre rentrée dans le monde des vivants. Madame, ajouta Tristan en
désignant Fanny, immobile sous son masque, madame vous fera raison. Et
vous, dit-il tout bas à l'oreille de la jeune femme, n'oubliez pas ce
que je vous ai recommandé.

Ulric prit un grand verre rempli jusqu'au bord et s'écria:

--Je bois....

--N'oubliez pas que les toasts politiques sont interdits, lui cria
Tristan.

--Je bois à la Mort, dit Ulric en portant le verre à ses lèvres, après
avoir salué sa voisine masquée.

--Et moi, répondit Fanny en buvant à son tour... je bois à la jeunesse,
à l'amour. Et comme un éclair qui déchire un nuage, un sourire de
flamme s'alluma sous son masque de velours.

En entendant cette voix Ulric tressaillit sur sa chaise, et, prenant
dans sa main la main que Fanny lui abandonna, il lui dit:

--Répétez, répétez, madame....

Fanny reprit son verre, qu'elle n'avait achevé qu'à demi, et répéta avec
un accent d'enthousiasme juvénile:

--Je bois à la jeunesse, je bois à l'amour!

--C'est impossible.... Cette voix, d'où vient-elle? Ce n'est pas cette
femme qui a parlé. De quelle tombe est sortie cette voix? Quelle est
cette femme? murmura Ulric en interrogeant du regard Tristan, qui se
borna à lui répondre: «Vous avais-je menti?»

Mais tout à coup, sur un geste de Tristan, Fanny laissa tomber le
capuchon de son domino en même temps qu'elle détachait son masque, et
avec une grâce adorable elle se retourna vers Ulric, et lui dit en lui
parlant de si près qu'il sentit la fraîcheur de son haleine:

--Me ferez-vous raison, monsieur le comte?

En voyant le visage de Fanny, Ulric resta muet, foudroyé, presque
épouvanté.

Fanny était admirablement belle ce soir-là.

Une couronne de petites roses naturelles était posée sur son front comme
une auréole printanière, et les brins de son feuillage faisaient une
alliance charmante avec ses beaux cheveux blonds, dont les crêpelures
avaient l'éclat lumineux de l'or en fusion. C'était, comme idéalisée par
un poète mystique, une de ces adorables figures qui sourient si
doucement dans les toiles de Greuze.

--Rosette! ma Rosette!... c'est Rosette!... s'écria Ulric à demi fou.

--Pour tout le monde je m'appelle Fanny, dit la jeune femme en inoculant
à Ulric une exaltation qui croissait à chaque coup de son regard bleu,
je m'appelle Fanny; j'ai dix-huit ans, et je suis une des dix femmes de
Paris pour qui les hommes les plus considérables marcheraient à deux
pieds sur tous les articles du code pénal. La porte par où l'on sort de
mon boudoir ouvre sur le bagne ou sur le cimetière, et pour y pénétrer,
il y a des pères qui ont vendu leurs filles, il y a des fils qui ont
ruiné leur père. Si je voulais, je pourrais marcher pendant cent pas sur
un chemin de cadavres, et pendant une lieue sur un chemin pavé d'or;
pour l'instant où je vous parle, je suis presque ruinée à cause d'un
accès de confiance que j'ai eu dans un moment d'ennui. Aussi, pendant
un mois, vais-je coûter très cher. Voilà quelle femme je suis, monsieur
le comte, ajouta Fanny en terminant son cynique programme, et, par un
dernier coup d'oeil provocateur, elle sembla dire à Ulric:

--Maintenant, monsieur, que désirez-vous de moi?

Mais celui-ci avait à peine écouté ce qu'elle avait dit; il n'avait
entendu que le son de la voix sans prêter d'attention aux paroles; il
regardait fixement Fanny, comme on regarde un phénomène, et
n'interrompait sa contemplation que pour murmurer de temps en temps:

--Rosette! Rosette!

--Eh bien! vint lui demander tout bas son ami Tristan, ce que vous avez
vu ne vaut-il pas la peine du voyage que je vous ai fait faire?

--Mais, maintenant que je suis venu, je ne pourrai plus repartir, dit
Ulric en montrant Fanny, qui feignait d'être indifférente à la
conversation des deux hommes, bien qu'elle n'en perdît pas un mot.

--Enfin, dit Tristan en tirant Ulric à l'écart, que voulez-vous faire?

Ulric parla longuement, en baissant la voix, à l'oreille de Tristan, et
quand il eut achevé, Fanny, qui redoublait d'attention, entendit Tristan
qui répondait à son ami:

--Je vous assure qu'elle acceptera.

--Que d'affaires pour une chose si simple! murmura la créature en
elle-même; mais elle ne put dissimuler une certaine inquiétude en voyant
que le comte de Rouvres se disposait à se retirer. En effet, Ulric ne
pouvant pas contenir l'émotion qu'il avait éprouvée en se trouvant en
face du fantôme vivant de sa maîtresse morte, avait rapidement salué
tous les convives et venait de sortir, reconduit jusqu'au dehors par son
ami Tristan.

--Eh bien! ma chère, dirent les autres femmes en voyant la mine dépitée
de Fanny, voilà une conquête manquée!

--Je sais bien pourquoi, répondit celle-ci. Je l'ai mis au pied du mur.
Il est ruiné.

--Encore une fois, vous êtes dans l'erreur, ma belle, dit Tristan qui
venait de rentrer dans le salon.

--Eh bien! alors, je ne vous fais pas compliment, mon cher, répliqua
Fanny. Malgré toute la mise en scène et la bonne volonté que j'y ai mise
pour ma part, votre plan me paraît complètement manqué. Votre ami ne m'a
pas même fait l'honneur de demander à être reçu chez moi.

--Mon ami est un homme bien élevé et un homme de sens! il ne s'amuse pas
à faire des demandes inutiles. Vous n'êtes pour lui qu'une curiosité, un
objet d'art, un portrait, et rien de plus, ma chère, répondit
insolemment Tristan. Il m'a chargé d'être son homme d'affaires, et voilà
ce qu'il vous propose par mon entremise.

--Ah! voyons un peu.

--Je vous préviens d'avance qu'on ne vous a jamais fait de proposition
semblable.

--Mais parlez donc, dirent les femmes, nous sommes sur le gril de
l'impatience.

--Nous y voici. Écoutez, dit Tristan en s'adressant particulièrement à
Fanny. Le comte Ulric de Rouvres renouvelle votre mobilier.

--Le mien a six mois. Soit, dit Fanny.

--C'est presque séculaire, ajouta un des hommes.

--Le comte Ulric vous loue, dans une rue qu'il a choisie lui-même, une
chambre de 160 francs.--Ne m'interrompez pas.--Dans cette chambre il
fait disposer un charmant ménage d'occasion, qu'il tient caché en
quelque endroit. Les meubles seront garnis de tous les objets de
toilette qui vous seront nécessaires; mais je vous préviens que toute
cette garde-robe est d'occasion comme les meubles, et la robe la plus
chère ne vaut pas vingt francs.

--Après? dit Fanny.

--Après, continua Tristan, le comte Ulric vous trouvera, dans une maison
à lui connue, une occupation qui vous rapportera quarante sous par jour.

--Quelle occupation? demanda Fanny.

--Je n'en sais rien. Au reste, vous ne travaillerez qu'autant que cela
pourra vous amuser; seulement vous aurez soin de vous faire sur le bout
des doigts des piqûres d'aiguille. Vous irez dans cette maison depuis le
matin jusqu'au soir. Mon ami, M. le comte de Rouvres, ira vous chercher
pour vous reconduire au sortir de votre besogne et vous ramènera à votre
chambre, où vous passerez la soirée avec lui. À dix heures vous serez
libre de votre personne; mais le lendemain, dès sept heures, vous serez
à la disposition de M. de Rouvres, qui vous conduira à votre travail. Le
dimanche, quand le temps sera beau, vous irez avec lui à la campagne
manger du lait et cueillir des fraises. En outre, vous appellerez M. de
Rouvres _Marc_, et vous apprendrez, pour les lui chanter, quelques
chansons qu'il aime à entendre. Vous lui préparerez aussi vous-même
certaine cuisine dont il vous indiquera le menu.

--Est-ce tout? demanda Fanny qui ne savait pas si Tristan se moquait
d'elle.

--Ce n'est pas tout, reprit celui-ci. Pendant deux mois de l'hiver vous
irez travailler,--ou du moins dans la maison où vous serez censée
travailler,--vêtue seulement d'une vieille petite robe d'indienne bleue
semée de pois blancs.

--Mais j'aurai froid.

--Certainement, d'autant plus que pendant ces deux mois d'hiver vous ne
ferez pas de feu dans votre chambre.

--Ah! dit Fanny, j'ai connu des gens singuliers, mais votre ami les
surpasse; le comte de Rouvres me paraît un être ridicule. Pourquoi ne me
propose-t-il pas tout de suite de me couper la tête pour la faire
encadrer comme étant le portrait de sa maîtresse?

--Il y a pensé, dit tranquillement Tristan.

--Et après? reprit Fanny. Est-ce là tout?

--C'est tout, dit Tristan.

--Voilà ce qu'il exige? Et moi, que puis-je exiger en échange de cette
comédie, si je consens à la jouer?

--Le comte de Rouvres vous offre le traitement d'un ministre: cent mille
francs par an!

--C'est sérieux? s'écria Fanny.

--Très sérieux. On passera, si vous l'exigez, un acte notarié.

--Mais il est donc décidément bien riche?

--Il a plus d'un million de fortune.

--Et combien de temps durera cette fantaisie?

--Tant que vous le voudrez. Ah! j'oubliais de vous dire qu'en acceptant
ces conditions, vous changez de nom, comme mon ami. Il s'appellera Marc
Gilbert, et vous vous nommerez Rosette.

--Eh bien! Fanny, demanda à celle-ci une de ses compagnes, qu'en dis-tu?

--Mesdames, répondit Fanny, je ne vous connais plus. Je m'appelle
Rosette, et je suis la maîtresse vertueuse de M. Marc Gilbert.

Le lendemain soir, dans l'ancienne chambre de la rue de l'Ouest, où
Ulric avait habité pendant un an avec Rosette, Fanny, vêtue de la petite
robe bleue à pois blancs, attendait la première visite du comte de
Rouvres, qui ne tarda pas à arriver, revêtu de son ancien costume
d'ouvrier.

Pendant la première heure, et pour mieux faire comprendre à Fanny
l'esprit du personnage dont elle devait jouer le rôle, Ulric raconta à
Fanny ses amours avec Rosette.

--Ce que je vous demande avant tout, dit-il, c'est de ne jamais me
parler de ma fortune, et, le plus que vous pourrez feindre de l'ignorer
vous-même sera le mieux.

--Alors, monsieur, répondit Fanny en tirant de la poche de sa petite
robe bleue un papier qu'elle présenta à Ulric, reprenez cette lettre qui
vous appartient; car, en la trouvant sous mes yeux, je ne pourrais pas
m'empêcher de me rappeler que vous n'êtes pas M. Marc Gilbert, mais bien
M. le comte de Rouvres.

Ulric, étonné et ne comprenant pas, prit la lettre et l'ouvrit.

C'était la lettre qu'il avait reçue de son ancien notaire, M. Morin,
quand celui-ci, prêt à vendre son étude, lui demandait s'il voulait
rentrer dans la possession de sa fortune, dont les chiffres se
trouvaient établis dans cette lettre.

--Vous avez trouvé cette lettre dans la poche de cette robe? demanda
Ulric en pâlissant.

--Oui, répondit-elle, et voyant qu'elle vous était adressée, j'ai cru
devoir vous la remettre.

--Mais, continua Ulric, cette robe appartenait à Rosette, et pour que ma
lettre s'y trouvât, il fallait bien qu'elle en eût pris connaissance.

Fanny répondit par un sourire.

--Alors, continua Ulric, Rosette savait qui j'étais,--elle savait que
j'étais riche,--et son amour... ah! malheureux! Et il tomba anéanti sur
le carreau.

Environ un mois après, comme Fanny, revenue dans son appartement,
s'apprêtait à aller au bal masqué, elle vit entrer chez elle Tristan,
qui tenait à la main un petit paquet.

--Que m'apportez-vous là,--un cadeau?

--C'est un legs que vous a fait avant de mourir mon ami le comte de
Rouvres.

--Voyons, dit Fanny.

Mais elle devint furieuse en apercevant la petite robe bleue.

--Votre ami est un être ridicule, mort ou vivant; il m'a fait
banqueroute de cent mille francs.

--Ne vous pressez pas de le calomnier, dit Tristan; et il tira de la
poche de la robe un portefeuille qui contenait cent billets de banque.



La maîtresse aux mains rouges


Depuis quelque temps Théodore était beaucoup plus assidu chez sa tante
la lingère qu'aux cours de l'école de médecine; on ne le voyait plus au
café et il n'allait plus au bal.

Quel était ce mystère?

Théodore était tout simplement amoureux d'une ouvrière entrée depuis peu
dans l'atelier de sa tante. Jolie, douce, laborieuse et ne manquant
point d'un certain esprit naturel,--telle était Clémence. Elle arrivait
de sa province, où elle avait été élevée fort rigoureusement par une
parente vieille et dévote.

Et la première fois qu'il vit cette jeune fille, Théodore, qui en amour
était un garçon très improvisateur, en était tombé subitement épris.
Mais Clémence n'était pas une fille à ranger au nombre des conquêtes
faciles, comme il s'en fait tant les soirs de bal, à l'aide de deux ou
trois lieux communs madrigalisés et d'une bouteille d'Aï frappée. Aussi
Théodore comprit qu'il devait cette fois laisser de côté la devise
_Veni, vidi, vici,_ qu'il avait coutume d'arborer dans ses campagnes
galantes.

Voici donc notre amoureux forcé d'étudier la géographie du pays de
Tendre, qu'il avait jusque-là fort peu parcouru. Néanmoins Théodore ne
se désespéra pas... et tous les jours il venait passer de longues
heures chez sa tante, et, de ses yeux chargés d'une mitraille d'amour,
il assiégeait le coeur de la petite provinciale... qui tâchait de se
défendre de son mieux.

Cependant la situation commençait à devenir critique. Clémence avait
dix-huit ans, âge où les rêves des jeunes filles ont ordinairement des
moustaches,--brunes ou blondes. Clémence jura de se défendre. Mais
d'avance elle sentait qu'elle était vaincue. Elle avait beau baisser les
yeux devant Théodore, elle le voyait mieux, et le jeune homme de se dire
tout bas: Voici qui va bien, à bientôt l'assaut définitif! En effet, le
moment était venu où il ne pouvait être tenté qu'avec succès.

Malgré toutes les précautions qu'elle prenait pour le fermer, Clémence
oublia un jour la clef sur la porte de son coeur,--et l'amour entra.

Quelque temps plus loin, Clémence oubliait une autre clef sur une
porte,--celle de sa chambre, et un matin on en vit sortir Théodore.

Théodore fut pendant trois mois très enthousiasmé de sa maîtresse; mais
au bout de ce temps, son amour tomba à quelques degrés au-dessous de
l'estime sincère,--point qui, au thermomètre de la passion, équivaut à
l'indifférence.

Pourtant, Clémence était toujours la même, soumise, aimante, fidèle et
coquette, juste ce qu'il fallait pour plaire à Théodore, qui, de son
côté, devenait de plus en plus insensible à ses coquetteries.

Enfin, résolu d'en finir avec cet amour, Théodore fit un soir à sa
maîtresse un de ces outrages que toute autre femme n'eût jamais
pardonné. Au milieu d'une conversation paradoxale d'art et d'amour
comparés, et devant une nombreuse compagnie, Théodore déclara qu'il lui
était impossible d'aimer une femme qui n'aurait pas les mains blanches
et les ongles opalisés. Cette brutale épigramme adressée aux mains
rouges et meurtries de la pauvre Clémence lui entra plus avant et plus
douloureusement dans le coeur que ne l'eût fait un coup de poignard;
car cette méchanceté aiguë atteignait plus encore son amour que son
amour-propre.

Cependant, comme elle avait beaucoup d'orgueil, son parti fut pris
sur-le-champ. Elle résolut de quitter l'étudiant avant qu'il lui eût
fait comprendre d'une manière plus significative que leur liaison devait
avoir une fin.

Le lendemain, pendant que Théodore était au cours, Clémence réunit en un
paquet tous les objets qui lui appartenaient et les fit transporter dans
un hôtel des environs, où elle avait choisi une chambre. Cependant,
comme elle ne se sentait pas le courage de quitter Théodore avant de
l'avoir revu, la jeune fille attendit son retour. Peut-être
espérait-elle qu'il essayerait de lui faire oublier l'offense de la
veille; et, si banale qu'eût été l'excuse, la pauvre enfant était toute
prête à l'accueillir par un pardon.

À minuit Théodore fit prévenir qu'il ne rentrerait pas. Il voulait en
effet éviter d'avoir avec sa maîtresse une de ces explications qui, sans
qu'on le veuille, vous acheminent si souvent à un raccommodement.

Clémence comprit que tout était fini. Elle écrivit à la hâte un mot
d'adieu, et sortit de sa chambre en jetant au portrait de Théodore, qui
au moins avait l'air de lui sourire, un long regard humide de larmes.

Le matin, en rentrant, Théodore trouva le billet de sa maîtresse.

--Vive la liberté! s'écria-t-il quand il l'eut achevé; et il courut dans
un café rejoindre ses amis et leur raconter de quelle façon ferme et
brillante il venait de rompre sa chaîne.

Cependant, les premiers jours qui suivirent sa séparation d'avec
Clémence, Théodore trouva que sa petite chambre était bien grande, et
les premières nuits il lui sembla que son lit était bien large. Mais au
bout de deux semaines la lacune était comblée.

Cependant Clémence n'avait pas de nouvel amour et se souvenait encore de
Théodore. Elle avait du reste conservé l'espérance que son amant
reviendrait à elle; et pour un pas qu'il eût fait, elle était toute
disposée à en faire dix. Dans cet espoir d'un rapprochement prochain, la
pauvre délaissée s'était surtout attachée à corriger, autant qu'il lui
serait possible, le défaut physique que Théodore lui avait si
brutalement reproché. Elle tenait à montrer à l'ingrat qu'elle pouvait
avoir les mains aussi blanches que n'importe quelle lionne de n'importe
quelle aristocratie. Elle commença donc à prendre des soins qu'elle
avait négligés jusqu'alors. Elle eut des savons, des poudres, des eaux
qui lui coûtaient le plus clair de son gain modique. Enfin elle alla
même jusqu'à mettre des gants la nuit, elle qui en mettait à peine le
jour.

Chaque matin, en se levant, elle regardait avec inquiétude le progrès de
ses _remèdes_. Hélas! Ils n'opéraient pas vite! Les soins du ménage,
qu'elle tenait sur un point de propreté flamande; les travaux de couture
surtout, tout cela neutralisait l'action de ses soins coquets; et si ses
mains avaient gagné quelque délicatesse comme forme, elles étaient
restées, comme devant,--rouges, ainsi que des cerises.

La pauvre Clémence ignorait que la meilleure pâte pour blanchir les
mains s'appelle l'oisiveté, et l'eût-elle su d'ailleurs, elle n'eût
point pu en faire usage. C'était là un remède qui lui eût coûté trop
cher.

Elle resta donc avec ses mains rouges.

Un soir Clémence se rappela que, dans le beau temps de leur amour, elle
avait promis à Théodore de lui broder une bourse pour le jour de sa
fête,--et ce jour n'était pas éloigné.

--Ah! pensa la jeune fille en recueillant avec bonheur ce souvenir,
j'aurai encore le temps; en recevant mon cadeau, il verra que je ne l'ai
pas oublié, et il reviendra peut-être. Dès le lendemain elle se mit à
l'oeuvre.

Il lui restait presque toute une semaine devant elle pour ce travail;
c'était plus qu'il ne fallait, si elle avait pu disposer de tout son
temps. Mais comme ses journées ne lui appartenaient point, huit jours
devaient à peine suffire. Clémence travailla la nuit.

On était dans l'hiver,--il faisait grand froid,--et le budget de la
jeune ouvrière ne lui permettait pas de faire grand feu; souvent même
n'en faisait-elle point du tout. C'est alors que ses pauvres mains
devenaient rouges, grand Dieu! Mais quand au matin elle avait avancé sa
bourse de quelques mailles, elle oubliait froid et fatigue, et trouvait
dans l'espérance qu'elle avait d'une réconciliation prochaine de
nouvelles forces pour aller à son travail du jour. Cependant ses
veilles prolongées, dans une chambre humide et mal close, les émotions
qui l'avaient agitée depuis quelque temps, altéraient visiblement la
santé de la jeune fille, qui n'y apportait aucune attention.

Enfin le petit chef-d'oeuvre de patience et de bon goût sortit achevé de
ses mains, hélas! toujours aussi rouges que les mains de l'Aurore quand
elle ouvre les portes d'un ciel d'hiver. En admirant cette bourse, dans
laquelle elle avait mis tant de superstitieuses espérances, Clémence eut
un bon moment de joie. Elle jeta un coup d'oeil sur les murs tristes de
cette chambre où elle vivait dolente et solitaire, et elle ne put
s'empêcher de dire:

--Avant peu, je n'y serai plus--ou je n'y serai pas seule! La veille de
la Saint-Théodore, Clémence enveloppa soigneusement sa bourse dans une
boîte garnie de coton et alla chez une bouquetière prendre un bouquet où
elle fit entrer toutes les fleurs qu'elle savait préférées par Théodore;
elle fit ajouter aussi toutes celles dont le langage emblématique
pouvait éveiller le souvenir.--Hélas! réveille-t-on les morts?

Au coin d'une rue, Clémence confia son cadeau à un commissionnaire.

--Y a-t-il une réponse? demanda celui-ci.

--Non, répondit la jeune fille.--Théodore viendra lui-même,
pensait-elle.

Comme elle rentrait chez elle, elle rencontra en chemin un jeune homme
qu'elle avait vu quelquefois chez son amant.

--Tiens, vous voilà, Clémence, lui dit l'étudiant; que devenez-vous
donc?

--Vous savez bien ce qui est arrivé, répondit-elle.

--Ah oui, c'est vrai! vous êtes fâchée avec Théodore.

--Fâchée! dit Clémence, oh! fâchée!

--Ah! c'est égal... il vous regrette, allez.

--Il me regrette? fit la jeune fille, en rougissant de plaisir: il vous
l'a dit?

--Non, pas précisément, mais je le devine.--Nous allons ce soir au bal
de l'Opéra, ajouta l'étudiant. Théodore y sera. Viendrez-vous?

--Oh! dit Clémence. Je ne crois pas.... Adieu.

--Adieu, dit l'étudiant, qui continua son chemin en sifflant.

--Il me regrette! murmura Clémence quand elle fut rentrée, j'en étais
bien sûre, moi!--Quand il verra que je me souviens encore de lui, il
reviendra;--c'est l'amour-propre qui l'aura empêché de revenir plus
tôt... il ne voulait point faire le premier pas... tous les hommes sont
orgueilleux....

Et Clémence se mit à chanter d'une voix souvent interrompue par une toux
douloureuse la jolie chanson:

«Rosine à moi revient fidèle.»

Seulement, sans s'inquiéter de la mutilation qu'elle faisait subir au
vers, elle y substitua le nom de Théodore.

Vers le milieu de la journée,--heure à laquelle elle savait l'étudiant
libre,--Clémence fit une jolie toilette. Elle soigna surtout ses mains,
qu'elle avait du moins su préserver des engelures.

--Ah! disait-elle en les regardant, elles ne sont pas trop rouges
aujourd'hui. Et elle attendit.

Or, pendant qu'elle attendait, la nouvelle maîtresse de Théodore, qui en
ce moment était seule chez l'étudiant, recevait l'envoi de Clémence.
Mademoiselle Coralie, qui était une personne rusée, devina de suite que
ces cadeaux venaient d'une femme, et en voyant le C qui était brodé sur
la bourse avec un T, elle pensa que cette femme devait être
Clémence,--qu'elle avait du reste connue.

--Elle veut revenir. C'est bon, dit Coralie. Je sais ce que j'ai à
faire.

Et elle se mit à machiner tout bas une de ces vengeances doublées de
fourberie,--comme savent en trouver les femmes qui ont une rivale en
face de leur amour ou de leur vanité.

Une heure après Théodore entra. En l'entendant monter, Coralie s'était
cachée derrière les rideaux de l'alcôve, après avoir eu soin de laisser
en évidence le bouquet et la bourse, pour qu'ils tombassent d'abord sous
les yeux de Théodore,--ce qui arriva.

--Tiens, fit le jeune homme étonné, qu'est-ce que c'est que ça?

--Quoi, tu ne le devines pas? s'écria Coralie en venant lui sauter au
cou; quel jour sommes-nous aujourd'hui? Théodore songea à sa fête.

--Comment, c'est toi?... tu t'es souvenue, dit-il en regardant sa
maîtresse, qui ne baissa pas les yeux.

--Et qui donc veux-tu que ce soit? fit-elle.

--Allons, se dit Théodore en lui-même, je ne pouvais pas manquer d'avoir
une bourse, cette pauvre Clémence m'en avait promis une. Mais,
demanda-t-il à Coralie, quand donc as-tu fait cela?

--Eh bien donc, et ma surprise? répondit Coralie. J'ai fait la bourse
pendant la nuit--quand tu dormais. J'ai eu joliment froid va....
Regarde donc... il y a un C et un T... nos deux noms....

--Pauvre chérie... dit Théodore.... Elle est charmante, ta bourse.... Je
veux que tu l'étrennes ce soir au bal.... Tiens, voilà pour la
garnir.... Et comme il venait de recevoir sa pension, Théodore donna à
Coralie une belle pièce d'or....

--Ah! pensa celle-ci en prenant les vingt francs, j'ai une fière
idée.... En effet, le cerveau de cette fille, qui était une fine
mécanique à perfidie, venait d'inventer quelque chose de bien noir sans
doute, car les yeux de Coralie brillèrent d'un éclat extraordinaire....
Oh! la bonne idée, fit-elle encore tout bas.--La vipère se réjouissait
de son abondance de venin.

Cependant Clémence attendait toujours... à minuit elle attendait
encore... À une heure du matin, n'y pouvant plus tenir, elle se décida à
aller au bal de l'Opéra,--où on lui avait dit qu'elle trouverait
Théodore. Elle voulait le voir... il fallait qu'elle le vît....

Elle prit un peu d'argent--le reste de ses économies--et sortit pour
aller louer un domino. Comme elle passait devant la loge du portier,
celui-ci l'appela.

--Mademoiselle, j'ai quelque chose à vous remettre.--Clémence était déjà
dans la rue.

À deux heures elle entrait au bal de l'Opéra, le visage soigneusement
caché par un loup de velours. Comme elle traversait la salle, elle
aperçut d'abord à quelques pas d'elle deux masques qui s'apprêtaient à
se mêler à un quadrille... c'étaient Théodore et Coralie, et Clémence
avait reconnu son amant. Elle poussa un cri sourd et s'appuya contre une
banquette pour ne point tomber. Mais elle fit tant d'efforts qu'elle
parvint à comprimer la souffrance atroce qui venait de se mettre à crier
au fond de son coeur, et seule elle en entendit le bruit....

Théodore avait donné la bourse et le bouquet qu'elle lui avait envoyés à
sa maîtresse nouvelle.... En effet, la bourse pendait à la ceinture de
Coralie, et le bouquet fleurissait sa main gantée de blanc.

Clémence resta cinq minutes à regarder Coralie et Théodore danser devant
elle.--À chaque figure du quadrille ils s'embrassaient.--Au moment de
s'élancer pour le galop, Coralie laissa tomber le bouquet à terre. Elle
voulut se baisser pour le ramasser, mais Théodore l'enleva dans ses
bras.

--Il était tout fané, lui dit-il, je t'en achèterai un plus beau.... Et
ils s'envolèrent dans le tourbillon. Clémence vit son bouquet foulé sous
les mille pieds du gigantesque galop.

Elle sortit du bal avec précipitation--la tête perdue, le coeur brisé,
ne sachant pas d'où elle sortait, ignorant où elle allait.... Au bout de
deux heures de marche par une neige abondante et glacée, le hasard
ramena Clémence dans sa rue et devant sa porte.

--Tiens! vous voilà, mademoiselle, lui dit le portier; j'ai quelque
chose pour vous depuis hier. Je voulais vous le remettre quand vous êtes
partie pour le bal, mais vous ne m'avez pas répondu.... C'est un
commissionnaire qui m'a apporté cela de la part de M. Théodore.

--Théodore! dit Clémence; donnez vite, et elle arracha une petite boîte
des mains du portier.

À peine arrivée dans sa chambre, elle ouvrit la boîte et y trouva un
papier dans lequel était enveloppée une pièce d'or toute neuve, qui
s'en alla rouler à terre avec un bruit sonore. Sur le papier ces mots
avaient été écrits au crayon:--_J'ai reçu votre bourse, voici pour vos
peines._

C'était la belle idée de mademoiselle Coralie.

Clémence tomba à terre en poussant un gémissement. Une voisine
l'entendit et vint lui porter secours. Elle eut toutes les peines du
monde à retenir la jeune fille, qui, prise du délire, voulait se jeter
par la fenêtre.

Le soir un médecin fut appelé. En voyant Clémence il secoua la tête:

--Ceci est grave, dit-il, mais il est encore temps. Le lendemain
Clémence se réveillait dans un hôpital. Pendant huit jours, on eut des
espérances. Mais le matin du neuvième, en faisant sa visite, le médecin
se pencha à l'oreille de la soeur de charité, qui s'approcha tristement
du lit de Clémence.

--Je sais ce que vous voulez me dire, ma soeur... murmura la malade. Et
elle demanda les sacrements.

Le soir, comme la religieuse s'apprêtait à quitter la salle, Clémence la
fit appeler.

--Tenez, ma soeur, lui dit-elle en lui mettant dans la main une pièce
d'or qui était cachée sous son oreiller, vous mettrez ceci dans le tronc
des pauvres malades. C'est toute ma fortune. Adieu!

--Couvrez-vous, mon enfant, lui dit la soeur, en voyant qu'elle gardait
ses bras hors du lit. Vous allez avoir froid.

--Oh! qu'est-ce que cela fait maintenant? dit Clémence. Et elle se prit
à sourire en regardant ses mains que la maladie avait rendues pâles et
transparentes.--Si Théodore me voyait! murmura-t-elle. Puis elle
s'endormit et fit son dernier rêve.

Vers le milieu de la nuit elle se réveilla pour mourir. L'agonie fut
brève. On avait, comme d'habitude, envoyé chercher l'interne de garde
pour y assister. Quand l'infirmier vint le demander, il achevait une
partie avec un de ses camarades.

--Qu'est-ce qu'il y a? demanda-t-il.

--C'est la jeune fille du numéro 15 qui se meurt.

--C'est bon, j'y vais.... Théodore, prends donc ma partie. Dix minutes
après, l'interne remontait.

--Eh bien, lui dit Théodore, qui était venu passer cette nuit avec ses
amis les carabins, et le numéro 15?

--La petite est morte, dit l'interne en reprenant son jeu: _le roi_!...
c'est dommage, elle était bien jolie;--_valet_... dix-huit ans;--_passe
trèfle_...; des yeux noirs et des mains blanches... oh! mais
blanches.... Tiens, à propos, elle s'appelait Clémence, comme ton
ancienne maîtresse, je crois, Théodore.

--Ah! reprit celui-ci, Clémence! celle qui avait les mains rouges. Je ne
sais pas ce qu'elle est devenue.--_Atout, atout_ et _atout_. Mon petit,
ça me fait la _vole_ et le point.



Le bonhomme Jadis


À l'époque du terme d'avril, un jeune homme appelé Octave vint prendre
possession d'une chambre qu'il avait quelques jours auparavant arrêtée
dans une maison de la rue de la Tour d'Auvergne. Il avait l'air si
honnête, que le portier n'avait point voulu se déranger pour aller aux
renseignements, comme c'est l'usage, et lui avait loué de confiance.

Le logement d'Octave était situé au quatrième et dernier étage. C'était
une petite chambre si basse de plafond, qu'un homme d'une taille un peu
élevée n'aurait pas pu y garder son chapeau. Elle était éclairée d'un
côté par une petite fenêtre donnant sur la cour, et d'où l'on
apercevait les hauteurs de Montmartre. Un autre jour était pratiqué au
fond, c'était un châssis mobile ouvrant sur les jardins d'un pensionnat
de jeunes demoiselles. De là on apercevait une partie du panorama de
Paris.

Octave passa la journée à mettre ses affaires en ordre. Ce n'était
pourtant pas une longue besogne, car il n'avait bien juste que le
nécessaire, et à la vue de son mobilier de modeste apparence, le
portier de la maison avait fait une grimace, et s'était presque repenti
de lui avoir loué sans aller aux informations.

Son installation terminée, Octave se mit machinalement à sa fenêtre pour
juger ce que serait la vue. En levant les yeux, il aperçut à la croisée
qui faisait face à la sienne un petit vieillard, occupé à couper les
branches mortes de quelques arbustes plantés dans des caisses et
formant un jardin suspendu. Le vieux voisin, qui venait d'apercevoir
Octave, s'interrompit dans sa besogne; puis, après l'avoir examiné
quelques instants, il souleva le bonnet de laine qui couvrait ses
cheveux déjà blancs, et faisant au jeune homme un geste amical, il lui
dit en souriant:

--Monsieur, j'ai l'honneur de vous saluer. Permettez-moi de vous
souhaiter la bienvenue dans cette maison.

Octave, un peu étonné, salua le vieillard et répondit à sa politesse.
Puis, comme le voisin s'était remis à son jardinage, Octave ferma sa
fenêtre et descendit pour aller dîner.

Comme il déposait sa clef chez le portier, celui-ci le prévint qu'il
était d'habitude dans la maison de ne point rentrer après minuit, et
que, passé cette heure, on payait une amende.

Octave répondit qu'il ne se trouverait jamais dans ce cas-là, et que
d'ailleurs il sortait fort rarement le soir.

Avec une foule de précautions oratoires, qui rendirent son avertissement
très difficile à comprendre, le portier informa en outre Gustave qu'il
était libre de recevoir des femmes chez lui, à la condition que ce
seraient des personnes décentes qui ne troubleraient jamais la
tranquillité de la maison, habitée par des petits rentiers et des
ouvriers en famille.

Octave répondit qu'il recevrait peu de visites; mais que sûrement il ne
recevrait jamais de femmes chez lui.

Le portier conclut en lui demandant s'il désirait que son épouse prît
soin de son ménage, comme elle faisait pour quelques célibataires. Mais
Octave le remercia en disant que son ménage était trop peu de chose, et
qu'il avait l'habitude de le faire lui-même.

Octave rentra de très bonne-heure. Il lut toute la soirée et se coucha
à minuit. Le lendemain il sortit à dix heures le matin, rentra à quatre,
ressortit à six heures et revint à sept. Il lut toute la soirée, comme
il avait fait la veille, et se coucha à la même heure.

Tous les jours il faisait ainsi de même, avec la plus parfaite
régularité. Chaque matin il apercevait son vieux voisin qui jardinait à
la fenêtre; ils se saluaient et échangeaient quelques paroles sur
l'état du temps.

Depuis un mois Octave habitait la maison, et on n'avait pu remarquer
aucun changement dans son existence. Non seulement il ne s'était
présenté aucune visite pour lui, mais encore il n'avait reçu aucune
lettre. On causait de lui quelquefois dans la loge du portier, et on
s'étonnait un peu de l'isolement dans lequel il vivait.

Octave avait vingt ans. Son histoire était fort courte. Son père était
un petit négociant qu'une mauvaise spéculation avait ruiné. Il était
mort foudroyé par ce désastre. La mère d'Octave, ne pouvant plus payer
sa pension au collège, l'en retira avant qu'il eût achevé ses études.
Ils vécurent dans un grand dénûment l'un et l'autre pendant une année.
Au bout de ce temps la mère, qui traînait en langueur depuis la mort de
son mari, tomba malade, et mourut elle-même après quinze jours de
maladie. Quand Octave eut fait enterrer sa mère avec le produit de la
rente qu'il possédait, à peine lui restait-il assez pour entourer son
chapeau d'un crêpe. Il était orphelin à seize ans, et n'avait au monde
aucun parent, aucun ami qui pût le secourir, même d'un conseil. Il alla
au hasard chez un notaire qui jadis avait fait les affaires de son père.
C'était un homme honnête et charitable. Il eut compassion d'Octave, lui
prêta un peu d'argent et promit de s'intéresser à lui. En effet, il ne
tarda pas à le placer en qualité de secrétaire chez un de ses
clients.--Depuis quatre ans Octave occupait cette place, qui lui
rapportait douze cents francs par an. C'était peu; mais Octave était
sobre, économe, et sut encore mettre de côté quelques centaines de
francs, qui devaient lui servir quand il commencerait l'étude du
droit,--car il voulait réaliser le désir que son père avait eu de le
destiner au barreau. En attendant, il se préparait à passer son examen
de bachelier, et travaillait dans ce but avec une grande assiduité.
Depuis la mort de sa mère il n'avait fait aucune connaissance. Il
n'allait jamais ni au spectacle, ni au bal, ni au café. Ses distractions
se bornaient à quelques promenades faites le dimanche dans les environs
de Paris.

Un dimanche soir, Octave lisait auprès de sa fenêtre, quand il aperçut
son vieux voisin, dont la tête blanche s'encadrait dans un berceau de
chèvrefeuille et de plantes grimpantes. Ils se saluèrent l'un l'autre
par une inclination de tête. C'était au commencement de mai. La soirée
était magnifique; l'air doux promenait des odeurs de feuilles vertes et
de lilas, et des refrains joyeux que chantaient des ouvriers se rendant
par bandes aux barrières. De temps en temps, et suivant les variations
du vent, on entendait, tantôt distinctement, et tantôt comme des rumeurs
confuses, les orchestres des guinguettes qui peuplent les boulevards
extérieurs.

--Eh! jeune homme, s'écria tout à coup le vieux voisin, dont le visage
venait de se fendre par un large sourire,--entendez-vous?

Octave leva les yeux de dessus son livre et regarda le vieillard.

--Entendez-vous, continua celui-ci, entendez-vous les violons? et en
avant deux, allez donc! ajouta-t-il en se dandinant.

Et comme une bouffée de musique, apportée par le vent, venait
précisément de lui secouer une gamme dans les oreilles, Octave répondit
qu'il entendait en effet.

--Eh bien, continua le voisin, est-ce que cela ne vous donne pas envie
de fermer votre livre? Octave sourit, et détourna la tête en signe
négatif.

À cette réponse, le sourire du vieillard s'éteignit sur sa figure.

--Vraiment, reprit-il, ça ne vous fait rien?

--Rien! dit Octave.

--Quel âge avez-vous donc?

--J'ai vingt ans....

--Vingt ans... et ça ne vous fait rien? prodigieux! Ah! jeune homme, si
vous pouviez me prêter vos jambes, comme je les prendrais à mon cou pour
courir où sont les violons. Et vous avez vingt ans? dit le voisin avec
un accent étonné.

--Je les ai eus précisément aujourd'hui, répondit Octave, qui se
rappelait que ce jour était son anniversaire de naissance.

--Aujourd'hui! dit le vieillard en frappant dans ses deux mains.
Aujourd'hui! prodigieux! étrange en vérité! Vingt ans; eh bien, moi,
jeune homme, moi qui vous parle, aujourd'hui, ce matin, j'ai eu
soixante-cinq ans.

--On ne vous les donnerait pas, dit Octave, pour répondre.

--Oui, mais le bon Dieu me les a donnés, lui, et je ne le tiens pas
quitte. Il voudrait m'en donner encore autant, que ça ne serait pas de
refus. Au reste, quand il lui plaira d'arrêter les frais, je suis tout
prêt; au moins je n'aurai pas loin à aller. Montmartre est à deux pas,
ce sera commode, j'entendrai les violons de plus près.

Octave avait fermé son livre et regardait son voisin avec plus de
curiosité qu'il ne l'avait fait jusque-là. C'était un petit homme d'une
physionomie à la fois douce et fière. Son front, à demi couvert de
cheveux parfaitement blancs, n'avait pas une seule ride; sa bouche était
spirituelle et fine, et l'éclat de ses yeux vifs jetait sur tout son
visage une clarté gaie qui lui enlevait, à première vue, au moins un
tiers de son âge.

--Monsieur, dit-il tout à coup pendant qu'Octave l'examinait,
permettez-moi de vous faire une proposition; vous la trouverez peut-être
indiscrète, mais je me risque; après cela vous êtes libre de ne la point
accepter... ce qui me ferait de la peine, je vous l'avoue.... Voilà,
monsieur, ce que je voulais vous proposer, fit le vieillard avec un
charmant sourire. Vous m'avez dit tout à l'heure que vous aviez vingt
ans aujourd'hui même. Par un singulier rapport, il se trouve que ce jour
est l'anniversaire de ma naissance; ordinairement, à cette occasion,
j'ai toujours eu un convive ou deux, des jeunes gens toujours.--Ah! la
jeunesse! dit le vieillard en se frappant le front avec un geste et un
accent indescriptibles, la jeunesse!--Enfin, monsieur, toutes les autres
années, j'ai eu un visage ami à ma table.--On riait, on causait; au
dessert on chantait des chansons, les nouvelles et celles de jadis, et
on arrosait les chansons avec un vieux vin qui est de mon âge et que
j'ai goûté, quand il était raisin, dans un petit clos bourguignon. On
l'a mis en bouteille le jour où on m'a mis une culotte. J'en ai encore
une quarantaine de flacons dans ma cave, et je n'en bois qu'aux jours de
fête, comme aujourd'hui par exemple.--Eh bien, dit le bonhomme, je suis
sûr que j'userai la provision. Mais je reviens à ma proposition,
monsieur, car je vous ennuie en bavardant là:--C'était pour vous dire
qu'aujourd'hui je suis tout seul à dîner, tout à fait seul. L'année
dernière j'avais un voisin, un jeune homme qui logeait précisément dans
la chambre où vous êtes, et sa femme, jolie fille; quand je dis sa
femme, non, ce ne l'était pas, le pauvre garçon, puisqu'il s'est marié
avec une autre. La petite était drôle, gaie comme un pinson, et chantait
du matin au soir. Je passais ma vie à regarder ce joli ménage. Le jeune
homme est parti, comme je vous le disais, et la petite s'est mariée d'un
autre côté.--Elle doit être par là-bas à danser, ajouta le vieillard en
étendant la main du côté d'où venait la musique du bal. Enfin, monsieur,
j'ai été tout triste quand j'ai vu la chambre vide.--Qu'est-ce qui va
venir loger là? me demandais-je tous les jours avec inquiétude.--Une
vieille femme peut-être?--Ah, voyez-vous, cette idée-là me faisait
trembler. Moi qui suis vieux, je ne peux pas regarder ce qui me
ressemble. C'est prodigieux, monsieur; mais les vieilles femmes et les
enterrements, je ne peux pas voir ça. Ça m'empêche de boire pendant huit
jours. C'est pourquoi je me suis logé sur le derrière. Sur le devant,
j'aurais trop été exposé à voir les corbillards qui passent dans cette
rue du matin au soir, parce que c'est le chemin pour aller au cimetière.
Je n'aurais pu me mettre à la fenêtre. À chaque voiture qui serait
passée, j'aurais eu peur d'entendre le cocher m'appeler pour m'emmener.
Merci, je ne suis pas pressé, c'est moi qui enterrerai les autres.
Enfin, monsieur, quand vous êtes emménagé, j'ai été ravi.--Un jeune
homme! bon, voilà un jeune homme, me suis-je dit; je ferai sa
connaissance, et je me suis intéressé à vous du premier jour où je vous
ai vu. C'est pourquoi, monsieur, je vous invite à dîner avec moi pour
célébrer mon jour de naissance, qui est aussi le vôtre, à moins que vous
n'ayez disposé de votre temps.

Sans savoir pourquoi, Octave fut ému de ce bavardage plein de franchise,
de bonne humeur et de gaieté. Le vieux bonhomme paraissait attendre avec
anxiété sa réponse, et il poussa un véritable cri de joie quand Octave
lui eut répondu qu'il acceptait.

Octave descendit de chez lui et monta chez son voisin, qui lui avait
indiqué par où il devait passer.

Le portier ayant aperçu Octave qui montait l'escalier du devant, lui
demanda où il allait.

--Je vais chez mon voisin d'en face, dit Octave.

--C'est drôle, fit le portier à sa femme, voilà M. Octave qui va chez le
bonhomme Jadis. Et cet événement fut toute la soirée un thème de
causerie dans la loge.

Quand Octave entra chez le vieillard, celui-ci l'accueillit avec une
cordialité toute juvénile, qui semblait vouloir abréger tout préambule
de politesse et les mettre sur-le-champ dans l'intimité.

--Attendez-moi un instant, dit le voisin en faisant asseoir Octave, je
vais faire un bout de toilette.

--Je vous en supplie, monsieur, dit Octave en se levant, ne faites point
de _cérémonies_ à cause de moi.

--Eh! monsieur, s'écria le vieillard avec un sourire, c'est aujourd'hui
fête; on sort la croix et la bannière, comme on dit; je ne puis point
rester comme je suis là. Ne voyez-vous pas que je suis en cuisinier?
ajouta-t-il en montrant un tablier qui était serré autour de son corps;
depuis ce matin je suis auprès de mes fourneaux à préparer ma petite
_noce_; nous avons un joli petit dîner; je suis gourmand, fils de
_gueulards_, comme nous disions dans le temps jadis. Enfin, vous
verrez. J'avais bien peur de le manger tout seul, mon pauvre dîner; mais
j'ai eu la bonne idée de vous inviter. Attendez-moi, je suis à vous dans
un instant; je vous ménage une surprise; je parie que vous ne me
reconnaîtrez pas tout à l'heure. Ah! bah! Vous direz que je suis un
vieux fou; mais c'est égal, je n'ai pas de perruque et je ne porte pas
lunettes. Mon vin est bon, mes verres sont grands, et nous allons rire.

Et il passa dans une chambre voisine, laissant Octave tout stupéfait.

En attendant le retour de son hôte, Octave examina la pièce où il se
trouvait. C'était un petit salon tendu de papier de couleur gaie et
garni de meubles d'un autre âge. Les fauteuils, dont les housses étaient
enlevées, racontaient de galantes histoires et des bergeries dans le
style de Boucher et de Watteau: bergers et bergères, chaumières
fleuries, troupeaux enrubannés, Colins et Colettes, tout le monde
charmant de la pastorale. Au-dessus d'une petite glace au cadre historié
qui se trouvait posée sur la cheminée, on voyait dans un autre cadre un
parchemin jauni sur lequel était apposé le grand sceau de l'empire:
c'était un brevet de chevalier de la légion d'honneur. Au-dessous
étincelait la croix, attachée à un bout de ruban. À côté de la croix,
des épaulettes de laine noircies par la fumée de la poudre, et, pour
compléter ce trophée, un sabre d'honneur dont la lame avait brillé au
soleil des grandes batailles impériales. Aux murailles étaient accrochés
quelques tableaux, ou plutôt de simples lithographies coloriées, dont
les sujets étaient empruntés à des histoires d'amour d'une littérature
qui florissait jadis au bruit du canon. Le parquet de ce petit salon
était recouvert d'une assez belle tapisserie représentant l'enlèvement
d'Hélène.

Au bout d'un quart d'heure d'absence,--et comme Octave avait achevé son
examen,--le vieux voisin entra dans le salon. Comme il en avait prévenu
Octave, celui-ci ne le reconnut pas sur-le-champ, tant il était changé.

Le vieux voisin avait un costume d'il y a soixante ans: c'était un habit
complet de paysan endimanché.

La veste en surcot marron, culotte en velours olive, gilet de
basin,--laissant voir une chemise à petits plis, agrafée au col par un
anneau d'argent; cravate à pointes brodées, des breloques en graines
d'Amérique battant sur le ventre, des bas chinés et des souliers à
boucles;--un gros bouquet comme en ont les mariés de campagne était
attaché à la veste.

Il s'avança en souriant et d'un air leste vers Octave, qui était au
comble de l'étonnement.

--Ah! ah! fit-il, vous ne me reconnaissez pas. Je vous l'avais bien dit;
ça me fait plaisir tout de même. C'est l'habit de ma jeunesse,
voyez-vous. Je ne le mets plus qu'une fois par an, au jour de ma
naissance. Ça vous fait rire!... Ah! jeune homme... quand je mets cet
habit-là, voyez-vous, il me semble que je change de peau... et que mes
cheveux redeviennent blonds.

Et comme il disait ces paroles, ses gestes, son accent, son
regard,--tout cela n'avait que vingt ans.

Octave ne comprenait rien à cette métamorphose subite.

--Allons, dit le vieillard... passons dans la salle à manger; tout est
prêt, la table est mise, et nous n'aurons point à nous déranger. Je me
sers moi-même, mon jeune ami. Autrefois j'avais une servante jeune et
jolie; c'était la fille d'une pauvre femme; mais on jasait dans la
maison, et quand on rencontrait ma domestique, on lui chantait sur
l'escalier:

«Allons, Babet, un peu de complaisance.» J'ai entendu ça un jour et ça
m'a fâché. La pauvre fille était innocente. Je lui ai payé un an de
gages et je l'ai renvoyée; j'ai préféré rester seul plutôt que d'avoir
une servante vieille.

--Allons, dit le vieux voisin en faisant entrer Octave dans une petite
salle à manger--où un appétissant dîner était préparé,--allons, jeune
homme, asseyez-vous là,--en face de moi, et pour commencer,
buvons,--buvons à nos vingt ans!

Et, faisant sauter le bouchon d'une bouteille de vieux vin, contemporain
de son enfance, le voisin en versa deux verres et trinqua avec Octave,
qui se plaça en face de lui.

--Comment vous nommez-vous? demanda tout à coup le voisin.

--Je m'appelle Octave, dit celui-ci.

--Et moi... dit le voisin. Au fait, ajouta-t-il en riant, appelez-moi
comme tout le monde... le bonhomme Jadis... et votre maîtresse, comment
se nomme-t-elle? dites, que nous buvions à sa santé.

--Je n'ai pas de maîtresse, dit Octave en rougissant presque.

Ah! ciel!--fit le bonhomme Jadis. Vous êtes sûr.... Ordinairement
l'approche de la jeunesse a toutes les douceurs souriantes d'une aube
d'été, et, comme l'oiseau qui va tenter sa première volée et se penche
au bord du nid pour saluer d'un chant joyeux le rayon matinal, le coeur
de ceux qui arrivent à l'âge juvénile s'emplit de murmures: mille voix
pleines de charmantes promesses s'éveillent dans leur âme, et leurs
lèvres, où fleurit un beau sourire, saluent d'un cri d'espérance le
soleil levant de leur vingtième année.

Il n'en était pas de même pour Octave, qui avait trouvé le malheur
assis au seuil de son adolescence. Aussi la jeunesse lui
apparaissait-elle à travers une brumeuse tristesse, et il aurait voulu
pouvoir franchir d'un seul pas, et dans un seul jour, cet âge qui sépare
l'époque où l'on rêve de l'époque où l'on se souvient. À vingt ans, il
ne savait donc rien d'exact et de précis sur les choses de la vie.
C'était une de ces natures tardives qui atteignent quelquefois le milieu
de la jeunesse sans que rien ait tressailli dans leur coeur, recouvert
d'une cuirasse de placidité. Aussi avait-il paru étonné et presque
effrayé quand son vieux voisin lui avait demandé le nom de sa maîtresse.

Mais le vieillard parut encore surpris davantage lorsque Octave lui
répondit qu'il n'était pas amoureux. Un sourire d'incrédulité courut sur
ses lèvres, et il fit un petit geste qui voulait dire:

--Allons donc!

Mais Octave répéta sa réponse, et, en quelques mots, raconta son passé
et sa situation présente. Le vieillard l'avait écouté, les coudes sur la
table et la tête appuyée dans ses mains.

--Pas de maîtresse! C'est prodigieux! murmurait-il. Mais alors, jeune
homme, qu'est-ce que vous faites donc de vos vingt ans?

--Je suis pauvre, j'ai mon avenir à assurer, et pour moi le travail est
un devoir, dit Octave.

--Le premier devoir de la jeunesse, c'est le plaisir, et l'amour en est
la première vertu, dit le bonhomme Jadis en vidant son verre. Moi, j'ai
été vertueux. Ma conscience est en repos, ajouta-t-il avec un large
rire.

Ces maximes d'une philosophie avancée, inconnue à Octave,
l'effarouchèrent au point qu'il se leva de dessus sa chaise, comme s'il
s'apprêtait à sortir.

--Eh! là là, dit en souriant le bonhomme Jadis, n'ayez point peur, mon
jeune ami, je ne suis point le diable, rassurez-vous.--Ah! dit le
vieillard, voilà qui est certainement bien étrange. D'après ce que vous
m'avez dit, vous vivez dans l'isolement, fuyant exprès toute société,
dans la crainte qu'elle ne vous induise à mal. Je suis sans doute la
seule personne avec laquelle vous ayez consenti à avoir des relations,
et c'est probablement mon âge qui m'a valu cette préférence. Vous
m'aurez pris pour un marchand de morale, un bon _père sermon_ bien
radoteur, et vous vous serez dit: Voilà mon affaire. De même que moi,
lorsque je vous ai vu arriver ici pour la première fois, je me suis dit
de mon côté: mon nouveau voisin est jeune, ça doit faire un gaillard; il
amènera un régiment de colombes dans son pigeonnier, ajouta le bonhomme
en indiquant du doigt la chambre d'Octave, ça me réjouira la vue; et ce
soir, quand je vous ai vu à votre fenêtre et que j'ai eu l'idée de vous
inviter à partager mon dîner pour célébrer ensemble notre jour de
naissance, je me suis dit encore: Bon, ça va être gai, nous nous
conterons nos fredaines. Et puis... pas du tout, voilà que nous sommes
trompés tous deux: c'est moi qui suis le jeune homme, et c'est vous qui
avez des cheveux blancs. C'est prodigieux, n'est-ce pas? acheva le vieux
bonhomme en regardant Octave, qui ne put s'empêcher de sourire.

--Voyons, dit le bonhomme Jadis en frappant sur l'épaule d'Octave,
avouez que je vous fais peur, que vous me prenez pour un libertin, pour
un fou tout au moins. Ah! fit le vieillard avec un autre accent et en
levant les yeux vers le ciel, fou... oui, je le suis peut-être, et Dieu
me la conserve, cette chère et douce folie qui ne fait de mal à personne
et qui me fait du bien à moi. Eh! mais, dit-il en relevant la tête après
un court silence, nous boudons les bouteilles, à ce que je crois, jeune
homme.

Et débouchant un second flacon, il versa du vin dans les verres.

Octave avait d'abord eu l'idée de chercher une excuse pour se retirer;
mais un vague instinct de curiosité le retint près de ce singulier
vieillard: il but le verre que le bonhomme venait de remplir.

--Ah! bon vin de mon pays, disait celui-ci en buvant lentement, tu as
baptisé mon premier amour; et quand tu coules dans ma poitrine, il me
semble que mon coeur prend un bain de jeunesse, bon vin de mon pays!
Comme ça, dit tout à coup le vieillard en regardant son convive dans les
yeux, vous n'aurez rien à me conter? Au fait, qu'est-ce que vous me
pourriez dire? vous ne savez rien, puisque vous vivez dans un trou.

--Ah! c'est bien triste, autant vaudrait avoir pour voisin un
séminariste. Quel funèbre compagnon vous faites! Dieu vous punira, jeune
homme.

Octave releva la tête et regarda son hôte, dont le visage s'animait de
plus en plus.

--Dieu me punira! dit Octave, qu'est-ce que je fais donc de mal?
pourquoi?

--À quoi bon vous le dire? reprit le vieillard, vous ne me comprendriez
pas. Vous ne croyez pas à mon évangile; c'est pourtant un livre honnête,
car il conseille le bonheur, qui est la santé de l'âme. Après tout,
continua le bonhomme, vous n'avez que vingt ans; vous êtes en retard,
c'est vrai, mais vous pouvez vous convertir. Cependant vous aurez perdu
le meilleur temps. Pour moi, je vais déménager; cette maison m'attriste
maintenant. Je ne peux plus mettre le nez à la fenêtre sans apercevoir
une vieille figure. Je comptais sur votre voisinage; mais.... Bah! n'en
parlons plus. J'irai loger de l'autre côté de l'eau, dans le quartier
latin, c'est plein de jeunes gens; quelquefois je vais m'y promener. Je
monte dans les maisons, sous le prétexte de louer un logement, j'entre
partout, je regarde, j'écoute. Quelles jolies filles, quelle bonne
humeur! comme tout ce monde-là est heureux! Seulement ils ont le tort de
boire trop de bière; c'est mauvais, ça glace le sang. Parlez-moi du vin,
à la bonne heure. Et il se versa une nouvelle rasade.

En ce moment, le vent qui soufflait des hauteurs de Montmartre secouait
à la fenêtre de la salle à manger les lambeaux d'une vieille ronde
populaire nouvellement arrangée en quadrille; et un musicien d'alentour,
qui faisait à sa croisée des exercices de hautbois, se mit à répéter
comme un écho l'air exécuté par l'orchestre de la barrière.

Le bonhomme Jadis, qui s'était subitement tu quand il avait entendu les
sons lointains de cette musique, tressaillit et se leva précipitamment
lorsque le hautbois du voisinage répéta l'air, dont pas une note
n'était perdue.

Comme Octave faisait quelque bruit en se remuant sur sa chaise, le
vieillard, qui avait l'oreille tendue dans la direction où l'on
entendait l'instrument, se retourna vers le jeune homme et lui dit
presque brutalement:

--Chut! taisez-vous donc.

Mais le hautbois avait cessé. Il s'était mis à jouer des fragments de
musique empruntés aux opéras nouveaux.

--Il faudra que je découvre ce musicien, dit le bonhomme Jadis; et il
allait verser à boire, quand le hautbois capricieux laissa de côté la
musique moderne et recommença le vieil air populaire.

--Ah! le bon musicien, fit le bonhomme Jadis en se levant tout à fait et
en se mettant à danser dans la chambre; le bon musicien! comme c'est
bien ça.--Ça vous étonne, jeune homme, dit-il à Octave, qui paraissait
de plus en plus surpris.

--Je vais vous dire, j'ai beaucoup aimé sur cet air-là autrefois, au
temps où cette culotte, que vous me voyez, était neuve, l'habit aussi et
mes mollets aussi, dit en riant le bonhomme en frappant sur ses jambes
grêles. Ah! les pauvres quilles; elles se sont joliment trémoussées sur
cet air-là. Et pourtant, si j'avais ma pauvre Jacqueline et que nous
fussions sous le marronnier avec le gros Blaise, monté sur un tonneau et
raclant sur son violon ce vieil air, je ne m'en tirerais pas encore
trop mal. Ah! Jacqueline, voilà une fille; on l'appelait _la belle aux
cent amoureux._ Et ce n'était pas assez dire, tout le pays en tenait
pour elle; il y avait à l'armée une compagnie de gens qui s'étaient
faits soldats à cause d'elle; j'en ai fait partie à mon tour.

Pour cette fois, Octave ne douta plus que son vieux voisin ne fût fou.

Une nouvelle bouffée de vent apporta les sons de l'orchestre de la
guinguette, où l'on dansait encore le vieux quadrille dont le principal
motif avait été répété par le hautbois.

Le bonhomme Jadis ne put pas y résister cette fois.

--Encore un coup, dit-il en vidant la bouteille, buvons et en route!

--En route! dit Octave, pendant que son voisin mettait son chapeau. Où
allons-nous?

--Eh! parbleu,--nous allons à la danse. Ces diables de violons qui
s'avisent de jouer cet air-là justement aujourd'hui, quand je suis dans
mes idées. Il me semble que c'est Jacqueline qui m'appelle. Allons,
jeune homme, en avant!

Octave hésitait, mais la curiosité l'emporta.

--Je vous accompagnerai, dit-il.

--Encore un coup, fit le vieillard en montrant les verres, ça donnera
des jambes.

--Encore un coup, donc, dit Octave en trinquant avec le bonhomme Jadis.

--Et en route! fit celui-ci. Vous voyez que je marche droit et sans
canne, dit-il à Octave. Au bout d'une demi-heure, le vieillard et le
jeune homme couraient toutes les guinguettes de la barrière.

Dans chaque bal où il entrait suivi de son compagnon, le costume
singulier du bonhomme Jadis lui attirait de bruyantes ovations mêlées de
rires et de quolibets; mais le vieillard ne se fâchait pas et savait
toujours répondre à ceux qui l'agaçaient, quelque repartie qui mettait
les rieurs de son côté.

--C'est bien fâcheux, disait le bonhomme à Octave, je n'entends plus
mon air, j'aurais volontiers dansé.

--Vous oseriez... devant le monde! fit Octave avec inquiétude.

--Et pourquoi non? J'ai bien osé d'autres choses sur cet air-là. Tenez,
quand je me suis fait soldat, à cause de Jacqueline, vous savez, j'avais
à peu près votre âge, et je n'étais certainement pas la valeur en
personne. La première fois que je me suis trouvé en face des
Autrichiens, dans les plaines de la Lombardie, j'ai joliment regretté ma
Bourgogne et le violon du gros Blaise; et si on m'avait offert mon
congé, je l'aurais bien accepté. Quand j'ai entendu le premier coup de
canon,--c'était un tapage horrible, de la fumée, des cris de mort!--je
n'étais pas à mon aise. Notre commandant nous crie: Braves soldats,
c'est notre tour! en avant! en avant! C'était justement du côté des
canons. Tous mes camarades partent comme s'ils couraient à la fête; moi,
je manquais d'enthousiasme.--Mais voilà que la musique d'un régiment qui
était en position s'avise justement de jouer mon air... _Tra deri dera,
deri dera;_ moi, si doux et si paisible, j'avais à peine entendu la
ritournelle, que je me métamorphosai en héros, je devins un vrai lion,
il me poussait une crinière, et me voilà en avant de mon escadron,
engagé dans une charge avec les cuirassiers autrichiens. Le sabre au
poing, jurant, tapant comme un sourd, et fredonnant mon petit air _Tra
deri dera, deri dera, la la,_--j'allais comme le diable.--Tout à coup je
rencontre sur mon chemin un grand gaillard tout doré, qui tenait un
drapeau. _Tra deri,_ ça ferait une jolie robe pour Jacqueline, que je me
dis, et je lui tombe dessus, _deri dera_.--Je le coupe en deux,--_Tra
deri_;--je lui enlève son drapeau, _deri deri_,--Le général m'embrasse,
on met mon nom à l'ordre du jour de l'armée... et la république me fait
cadeau d'un sabre d'honneur. _Tra deri dera, la la deri_,--En 1812 un
aide de camp de Murat vient nous prier très poliment de nous donner la
peine d'entrer dans la redoute de la Moskowa. Notre colonel salue l'aide
de camp et lui répond: On y va. En arrivant sous les murs de la redoute,
nous n'étions plus que quarante de notre escadron, et le canon
tonnait... l'on aurait dit un tremblement de terre. C'est pour le coup
que je regrettais le violon du gros Blaise.--Mes camarades et moi, nous
hésitions un peu, et je me disais à moi-même en regardant la terrible
redoute:--Bien sûr, c'est imprudent d'entrer là-dedans. Mais voilà-t-il
pas qu'une musique éloignée se met à jouer mon air, _tra deri..._ Je
pars en avant, les miens me suivent, et nous tombons dans la redoute,
terribles et rapides comme des boulets vivants.... Un régiment presque
entier nous suit, puis deux, puis trois. On fait un hachis de Russes,
et j'attrape la croix d'honneur, toujours sur mon air _Tra deri deri
dera_,--et après ça, comment diable voulez-vous que j'aie peur de danser
dans un bal?

Comme le bonhomme achevait son récit, l'orchestre commença précisément
le quadrille en vogue dans lequel se trouvait l'air sur lequel le vieux
soldat avait accompli ses exploits guerriers.

--Ah! enfin, dit le vieillard, nous y voilà.... Et, quittant le bras
d'Octave, qui ne put le retenir, il fit le tour du bal pour aller
inviter une danseuse. Il s'arrêta devant une jeune fille de dix-huit ou
vingt ans, vêtue d'une toilette de couleur claire. Elle avait de jolis
yeux gris bleu, des cheveux cendrés chastement arrangés en bandeaux et
un grand air d'honnêteté sur son visage.

--Elle est charmante, dit le vieillard. Et, s'approchant de la jeune
fille, qui paraissait être venue seule au bal, le bonhomme Jadis ôta son
petit chapeau rond, se ploya en deux comme un arc, et enchâssa son
invitation dans un compliment qui avait une tournure tout à fait
galante.

La jeune fille leva les yeux sur ce cavalier singulier, et ne put
s'empêcher de sourire en voyant le costume du vieux bonhomme, qui
ressemblait à un Colin d'opéra-comique.

--Mais, monsieur, répondit-elle d'une voix douce, je ne sais pas danser.

--Vous ne savez pas danser!... fit le bonhomme. Ah! ciel! c'est
prodigieux... mais moi, j'ai su danser avant de savoir lire.

--Du moins, je ne sais pas danser comme on danse aujourd'hui, répondit
la jeune fille.

--Oh! ni moi... répliqua le vieillard, ni moi.... On va un peu plus
loin, en effet, aujourd'hui... ce sont presque des tours de force....
Cependant je n'ai pas oublié les figures... dit-il; et sur cet air
qu'on joue en ce moment, je suis sûr de me tirer d'affaire.... Si vous
voulez que nous essayions... fit le bonhomme Jadis en revenant à la
charge.

--Oh! non merci, monsieur... dit la demoiselle. Je ne suis pas venue
dans l'intention de danser. Je suis entrée ici par curiosité... un
moment... parce que c'était sur mon chemin.... Je n'ai pas l'habitude
d'aller au bal.... Merci....

--Cependant... fit le bonhomme en insistant, sur cet air-là, qui est si
joli... Écoutez-donc... _Tra deri, deri dera._ Hein! Comme c'est gai...
_deri, dera_.... Ça ne vous donne pas envie? ajouta-t-il en battant fort
prestement un entrechat.

--Merci, monsieur, merci, répondit la jeune fille en se cachant la
figure pour ne pas rire.--D'ailleurs il va pleuvoir, dit-elle.

En effet, le ciel s'était chargé, l'air était lourd, le ciel se coupait
d'éclairs par intervalles; et le quadrille était à peine commencé,
qu'une grosse pluie vint disperser les danseurs, qui se réfugièrent dans
le café, où il n'y eut bientôt plus assez de place.

Pendant le dialogue de son vieux voisin avec la jeune fille, Octave
s'était tenu à quelque distance. Mais quand l'orage avait éclaté, il
s'approcha du bonhomme Jadis et lui dit:

--Il faut nous retirer. Il est tard, d'ailleurs.

--Où diable voulez-vous que nous allions, dit le vieillard, par ce
temps affreux? Un vrai déluge! Il faut entrer quelque part... prendre
quelque chose. Nous ne pouvons pas rester là. Voilà déjà que je
ressemble à une éponge...--Ah! mon dieu! fit-il en se retournant vers la
jeune fille.... Mais vous, mademoiselle, vous ne pouvez pas rester
dehors.... Vous allez gâter votre jolie toilette. Venez avec nous vous
mettre un instant à l'abri.

--Merci, monsieur, dit-elle, je vais m'en aller... je prendrai une
voiture... je ne demeure pas loin d'ailleurs, rue Rochechouart... c'est
à côté....

Et, mal abritée sous un petit acacia faisant dôme, elle regardait
tristement la pluie qui commençait à mouiller sa robe.

--Rue Rochechouart, dit le bonhomme Jadis, mais alors nous sommes
voisins, mademoiselle.--Monsieur, fit-il en montrant Octave, qui ne
levait pas les yeux, et moi, nous habitons rue de la Tour-d'Auvergne,
numéro....

--Tiens, fit la jeune fille, nos maisons se touchent... moi j'habite le
pensionnat de demoiselles....

--Ah! fit Octave en levant les yeux. J'ai une fenêtre qui donne sur le
jardin.

--Eh bien, c'est ça! fit le bonhomme Jadis, nous sommes tous voisins....
Alors mademoiselle n'a plus de raisons pour refuser de se mettre avec
nous à l'abri; nous attendrons la fin du mauvais temps, et nous
reconduirons mademoiselle; il sera un peu tard... comme elle est
seule....

--En effet... ce serait plus prudent... dit Octave. La jeune fille garda
le silence. Le bonhomme Jadis regarda les deux jeunes gens; un sourire
courut sur ses lèvres, et il chantonna tout bas le refrain de son vieil
ami: _Tra deri, dera, dera._

--Allons, dit-il, voilà qui est entendu... entrons là-dedans. Et il se
dirigea vers le café du jardin champêtre, laissant derrière lui la jeune
fille et Octave, très embarrassés tous les deux.

--Eh bien, venez-vous? s'écria le vieillard, sur la porte du café.

--Nous voici, dit Octave, qui, après une courte hésitation se décida à
offrir la main à sa compagne pour l'aider à franchir une petite mare
d'eau.

Ce fut seulement bien après minuit que l'on put songer à se retirer.
L'orage n'avait point cessé, et il avait plu à torrents.

--Nous allons être à l'amende, disait le bonhomme Jadis à Octave, en
entendant sonner une heure du matin comme ils passaient à la barrière.

--Une heure... déjà... mon Dieu! fit la jeune fille avec épouvante.--Si
on n'allait pas m'ouvrir....

--Hi! hi! hi! fit le bonhomme Jadis en lui-même. Ça serait drôle... _Tra
deri_,--très drôle... _deri dera_....

--Rassurez-vous, mademoiselle, disait Octave à sa compagne, dont il
sentait le coeur battre sous son bras, nous voici arrivés; dans un
moment nous serons à votre porte....

Et il pressait le pas, tandis que le vieux voisin ralentissait exprès sa
marche, en murmurant des mots décousus, comme:

--Il sera trop tard... pauvre fille... rester à la porte... à la belle
étoile...--Ah! bah! _tra deri..._ si mon jeune ami savait s'y prendre...
l'hospitalité... de mon temps... _deri dera_... je sais bien ce que
j'aurais fait... pas de maîtresse... à vingt ans... _tra deri..._ c'est
prodigieux, _deri dera_....

--Tiens! Tiens! on n'ouvre pas, dit-il en s'arrêtant tout à fait à
quelque distance des deux jeunes gens, qui étaient arrêtés devant une
maison de la rue Rochechouart faisant angle avec celle de la rue de la
tour d'Auvergne.

Trois ou quatre coups de marteau retentirent violemment dans le silence
et furent répétés par tous les échos de la rue déserte.

--C'est qu'on n'ouvre pas... tout de même, continuait le bonhomme Jadis
en se rapprochant. Comment vont-ils se tirer de là?

Trois nouveaux coups ébranlèrent la porte, qui resta close.

--Eh bien, fit le vieillard en s'approchant, ils sont donc sourds?

--Ah! mon Dieu, disait la jeune fille, qui paraissait en proie à une
grande agitation, qu'est-ce que madame va dire? Et le portier qui
n'entend pas!

--Madame? Qui ça, madame? demanda le bonhomme.

--La directrice de la pension où je suis sous-maîtresse; je devais être
de retour à dix heures. Mon Dieu! je vous en prie, ajouta-t-elle en
parlant à Octave, frappez plus fort, on entendra peut-être.

Octave frappa, mais plus doucement qu'il n'avait fait, et tout en
frappant il regardait la jeune fille, dont l'inquiétude était à son
comble, et il aperçut une larme qui roulait sur sa joue. Ces pleurs
dans ses yeux bleus causèrent au jeune homme une telle impression qu'il
n'avait plus la force de frapper.

--On n'entend pas, dit-il, c'est inutile. Comment faire? Et il regarda
sa compagne.

--Ah! mon Dieu, reprit le bonhomme Jadis d'une voix ironiquement
dolente, comment faire?

--Comment faire? dit doucement la jeune fille.

--Ah! s'écria-t-elle en relevant la tête, j'entends du bruit... on a
entendu.

--C'est impossible, s'écria Octave, tout le monde dort.

--Mais on s'est réveillé.... Vous avez frappé trop fort, jeune homme,
lui dit à l'oreille le bonhomme Jadis. C'est égal, la partie est bien
engagée, mes compliments.

--Je ne vous comprends pas, fit Octave.

--_Tra deri dera_, chantonna le vieillard.

Pendant ce temps-là une petite fenêtre en oeil-de-boeuf venait de
s'ouvrir au-dessus de la porte cochère.

--Qui est là? dit une voix.

--C'est moi, répondit presque à voix basse la jeune fille.

--Qui, vous? demanda la voix; ça n'est pas un nom ça.

--Mademoiselle Clarisse, de chez Madame Hubert, la maîtresse de pension;
ouvrez.

--Ah! c'est vous, répliqua la voix. C'est vous qui rentrez à des heures
pareilles.... C'est du joli! Excusez....

--Mais ouvrez donc, s'écria Octave avec vivacité; voilà une heure que
nous sommes à la porte.

--Chut! dit doucement Clarisse en mettant sa main sur la bouche du
jeune homme, ne le fâchez pas, il est méchant et serait capable de ne
pas m'ouvrir.

--Ouvrirez-vous, à la fin? cria Octave d'une voix de tonnerre.

Le bonhomme Jadis avait entendu la recommandation faite tout bas par la
jeune fille; et voyant de quelle façon le jeune homme lui avait obéi,
il s'approcha d'Octave et lui glissa à l'oreille:

--Très bien! Je vous les réitère, mes compliments.

--Puisque c'est comme ça qu'on me parle, reprit la voix du portier, je
n'ouvrirai pas; à cette heure-ci les honnêtes gens sont couchés, il n'y
a que les vagabonds qui sont dehors.

--Vous voyez, fit Clarisse à Octave.... Je vous l'avais bien dit, il est
fâché; j'en étais bien sûre, on va me laisser à la porte, et demain
Madame Hubert ne voudra plus me recevoir. Qu'est-ce que je deviendrai?
Et elle se mit à fondre en larmes.

--Voyons, mon brave homme, dit le bonhomme Jadis au portier... vous ne
laisserez pas cette pauvre petite à la porte. Vous avez la voix
grosse... mais vous êtes sensible, le coeur est bon.... Allons! ajouta
le bonhomme, le cordon, s'il vous plaît.

Le portier crut qu'on se raillait de lui; et il s'apprêtait à refermer
la fenêtre, quand il entendit les pas d'une patrouille qui s'avançait
dans la rue; il craignit qu'on ne l'appelât, et, sans répondre, il tira
le cordon.

Au moment où elle s'y attendait le moins, Clarisse, qui était appuyée
contre la porte, la sentit fléchir sous elle....

--Il a ouvert! Il a ouvert. Merci, messieurs, je rentre bien vite....
Ah! j'ai eu bien peur, ajouta-t-elle en regardant Octave, qui
paraissait tout stupéfait. Adieu! dit-elle; et elle disparut, fermant la
porte derrière elle.

--Eh bien, dit le bonhomme Jadis à Octave, qui ne bougeait pas, est-ce
que nous allons coucher là, mon jeune ami?

--Non, non, répondit machinalement Octave en regardant toujours la
porte; le portier avait pourtant dit qu'il n'ouvrirait pas, ajouta-t-il.

--Oui, mais il a ouvert; c'est égal, dit le vieillard, vous êtes en bon
chemin maintenant. C'est toujours tout droit; et comme vous allez d'un
assez bon pas, à ce que j'ai pu voir, vous arriverez. Et maintenant,
allons nous coucher.

Arrivés à leur porte, Octave et le bonhomme Jadis recommencèrent le même
manège qu'ils venaient de faire à la porte de Mademoiselle Clarisse. Ce
ne fut qu'au bout d'un grand quart d'heure que le portier consentit à
leur ouvrir.

Octave se jeta sur son lit et ne dormit presque pas. Le lendemain, dès
le matin,--il était installé à la petite fenêtre donnant sur le jardin
de l'institution de demoiselles. À l'heure de la récréation des élèves,
Octave aperçut enfin mademoiselle Clarisse. Elle était assise sur un
petit banc appuyé au mur, et justement situé dans une perpendiculaire
directe au-dessous de la fenêtre du jeune homme. Tout à coup un petit
papier attaché à un petit morceau de bois tomba sur le livre qu'elle
tenait à la main. La jeune fille releva la tête et aperçut Octave;--elle
lui sourit en mettant un doigt sur sa bouche, ramassa le petit papier
et le mit dans sa poche; puis, la cloche ayant sonné pour la rentrée en
classe, elle disparut avec ses élèves. Octave sauta en bas de la fenêtre
et exécuta une danse folle.

--Bravo!... bravo! cria une voix qui venait d'une fenêtre de la cour.

Octave courut à sa croisée--qui était resté ouverte--et il aperçut le
bonhomme Jadis qui jardinait comme de coutume.

--Eh bien, nous savons donc danser maintenant? dit le vieillard.

Octave lui répondit par un sourire accompagné par un geste amical.

Le soir du même jour, le portier monta tout essoufflé et tout
effaré....

--Monsieur Octave, dit-il... c'est extraordinaire... ce qui arrive....

--Quoi donc? demanda le jeune homme avec inquiétude.

--Une lettre... une lettre pour vous!... C'est une dame qui l'a
apportée.... Nous en avons été saisis, ma femme et moi....

--Donnez donc vite, s'écria Octave en prenant la lettre des mains du
portier, sur qui il referma sa porte.

Quelques jours après,--le matin,--comme le bonhomme Jadis arrosait ses
fleurs, il entendit un duo d'éclats de rire qui s'échappait de la
chambre d'Octave.

--Ah! dit le bonhomme en se frottant les mains, je n'ai plus besoin de
déménager; j'ai mon affaire en face de moi, ça me rappellera Jacqueline.
Vingt ans! et pas d'amourettes! c'était trop fort aussi... À la bonne
heure, maintenant.--Il faut bien se ranger. _Tra deri, deri dera._



Les amours d'Olivier



I


Olivier avait vingt ans. La poésie n'avait d'abord été chez lui qu'une
maladie de la première jeunesse, qu'un premier amour avait fort
envenimée, et que plus tard la fréquentation de jeunes gens voués à
l'art avait rendue chronique. Le père d'Olivier, homme très rigide et
très positif, voulait faire suivre à son fils la carrière du commerce,
et dans cette intention il avait envoyé Olivier prendre des leçons de
tenue de livres chez un professeur du quartier. C'était un homme déjà
vieux, ayant mené longtemps la vie des joueurs et des débauchés, et le
moins habile physionomiste aurait lu facilement sur sa figure la carte
de tous les mauvais penchants. À quarante-cinq ans cet homme, qui
s'appelait M. Duchampy, avait épousé une jeune fille qu'il avait
séduite. À l'époque où Olivier vint prendre des leçons chez lui, M.
Duchampy était marié depuis quelques années; sa femme avait vingt-quatre
ans. C'était une femme de cette race frêle et maladive, où les poètes de
l'école poitrinaire vont ordinairement chercher leur idéal. Madame
Duchampy possédait toutes les grâces langoureuses et attractives de ces
sortes de tempéraments, hypocrites quelquefois, et qui, sous une
apparence de faiblesse, cachent de grandes provisions de force et
d'ardeur. Ses yeux d'un bleu indécis s'allumaient parfois d'un éclair
fugace aux lueurs duquel son visage, ordinairement calme et pâle,
s'animait et se colorait à la fois. Mais ce n'étaient là que de rares
accidents, de passagères éruptions de vie, résultant peut-être d'un flux
de jeunesse et de passion comprimées. Sans être précisément un appel à
la pitié, son sourire excitait l'intérêt, et paraissait accuser
confusément une vie de souffrances ignorées dont la confidence, faite de
sa voix lente et douce, pouvait être souhaitée par un jeune homme
enclin à l'élégie. Madame Duchampy restait souvent le soir dans la salle
d'étude où Olivier venait prendre sa leçon quotidienne. Elle travaillait
à quelque ouvrage de tapisserie ou donnait ses soins à une petite fille
de deux ans, qui, dans les bras de sa mère, semblait une fleur mourante
attachée à un arbrisseau malade. Pendant que son professeur s'occupait
auprès de ses autres élèves, Olivier détournait les yeux de ses cahiers
noirs de chiffres, et regardait Madame Duchampy, qui s'arrangeait
toujours de façon à être surprise dans quelque attitude de coquetterie
maternelle.

Il arriva une chose bien simple: c'est qu'Olivier n'apprit aucunement la
tenue des livres, et qu'il devint parfaitement amoureux de la femme de
son professeur. Un soir madame Duchampy se trouvant seule avec Olivier,
elle lui fit ses confidences. C'était quelques jours après la mort de
sa petite fille. Olivier tomba à ses genoux et laissa couler sur ses
mains ces larmes toutes chaudes de sincérité qui gonflent les coeurs
naïfs. Il eut toute l'éloquence de l'inexpérience. Il exprima la passion
réelle avec l'accent vrai, et il fut écouté d'autant plus qu'il était
attendu. À compter de ce jour-là Madame Duchampy s'appela Marie pour
Olivier.

Cependant, quoi qu'il eût fait pour enrayer ses progrès, afin d'avoir
un prétexte pour venir dans la maison, au bout de six mois de leçons
Olivier en savait assez pour entrer dans n'importe quel comptoir
commercial. Son professeur le lui déclara un jour; mais il ajouta:
«J'espère néanmoins que cela ne vous empêchera pas de venir nous voir,
et le plus souvent sera le mieux.» Olivier vint hardiment tous les
jours.

Le professeur ne paraissait aucunement s'inquiéter de cette assiduité.
Il en connaissait parfaitement le motif; mais il savait à quoi s'en
tenir sur les relations de ce jeune homme avec sa femme, et se tenait
rassuré sur l'innocence de cette passion, qui vivait dans l'outre-mer du
platonisme le plus pur. Un jour M. Duchampy surprit une lettre que le
poète écrivait à Marie. Cette épître, que le pudique Joseph lui-même
aurait signée sans difficulté, commençait par ces mots: «Ma soeur!» M.
Duchampy poussa un grossier éclat de rire.

--Et vous, demanda-t-il à sa femme, le nommez-vous mon frère? Cela
serait curieux. Mais en vous appelant ainsi de ces noms fraternels, ne
savez-vous point que vous semez tout simplement de la graine d'inceste
dans le terrain de l'adultère?

--Olivier est un enfant, dit Marie; c'est de l'amitié qu'il a pour moi,
c'est de la pitié que j'ai pour lui. Voilà tout, vraiment; mais, si vous
le désirez, je le renverrai.

--Non pas! répliqua le mari. À moins qu'il ne vous ennuie trop avec son
amour bleu de ciel. Gardez-le, cela m'est égal.

Au fond, M. Duchampy était réellement fort indifférent. Il n'aimait sa
femme que comme un être docile et silencieux sur lequel il pouvait à
loisir épancher ses colères quand il avait perdu au jeu. D'un autre
côté, l'assiduité d'Olivier lui servait de prétexte pour s'échapper de
son ménage et courir de honteux guilledous.

Les amours de Marie avec Olivier durèrent dix-huit mois, pendant
lesquels ils ne s'écartèrent point des pures régions du sentiment. Au
bout de ce temps, des pertes successives faites au jeu engagèrent M.
Duchampy dans d'assez méchantes affaires, compliquées de faux. Il fut
forcé de fuir en Angleterre pour éviter des poursuites. Sa femme resta à
Paris, sans ressources. Olivier, qui jusqu'alors n'était resté avec
Marie que du matin jusqu'au soir, y resta une fois du soir jusqu'au
matin: c'était une nuit d'hiver, une de ces longues nuits, si longues
et si dures pour les pauvres, si courtes et si douces pour ceux qui les
passent les bras au cou d'une femme aimée. Mais le réveil de cette nuit
fut terrible. Madame Duchampy était avertie qu'elle allait être
poursuivie comme complice de son mari, affilié à une société de gens
suspects. Voyant la liberté de sa maîtresse menacée, et sans réfléchir
un seul moment qu'il pouvait se compromettre en la dérobant aux
poursuites dont elle était l'objet, Olivier voulut sauver celle qui
n'avait désormais d'autre appui que lui. Comme il ne pouvait l'emmener
dans la maison de son père, où il logeait, Olivier pensa à un jeune
peintre de ses amis qui, outre l'atelier où il travaillait, possédait
dans un quartier voisin une chambre qui lui servait seulement pour
coucher. Urbain consentit à céder cette chambre à Olivier, qui vint y
cacher sa maîtresse. Urbain venait quelquefois passer la soirée avec les
deux jeunes gens à qui il donnait l'hospitalité. Après plusieurs
visites il revint un jour pendant l'absence d'Olivier, et passa beaucoup
de temps avec Marie; le lendemain il revint de nouveau, et aussi le
surlendemain. Le troisième jour, en rentrant le soir, Olivier ne trouva
plus personne dans la chambre:--Marie était partie, laissant pour
Olivier une lettre très laconique.

Elle lui apprenait qu'ayant reçu avis qu'on avait découvert son refuge,
elle avait dû en chercher un autre chez une parente. Olivier ne lui en
connaissait pas. Dans sa lettre Marie conseillait à son amant de ne
point compromettre sa sûreté en cherchant à la voir, et lui ajournait à
huit jours de là une entrevue, le soir, place Saint-Sulpice.

Olivier courut à l'atelier d'Urbain, pour lui apprendre ce qui lui
arrivait.

Le peintre le reçut avec un air embarrassé.

--J'étais allé dans ma chambre tantôt pour prendre quelque chose dont
j'avais besoin, dit Urbain. J'ai trouvé Marie en émoi: elle venait de
recevoir l'avis dont elle parle dans la lettre; elle est partie
sur-le-champ.... Je l'ai accompagnée, ajouta-t-il maladroitement.

--Alors, tu sais où elle est? dit Olivier avec vivacité.

--À peu près, répondit le peintre, mais ce secret n'est point le mien,
et je ne puis rien te dire. Qu'il te suffise de savoir que Marie est en
sûreté; et comprends bien que, pour un certain temps, toi, qui es
peut-être surveillé aussi, suivi sans doute, il importe, et la prudence
l'exige, que tu cesses de voir Marie. Au reste, ajouta Urbain, je suis
tout à toi, et je ferai auprès de ta maîtresse toutes les commissions
dont tu me chargeras.

Olivier n'eut aucun soupçon. Au jour que lui avait indiqué Marie, il se
trouva le soir place Saint-Sulpice; l'heure désignée avait déjà sonné et
Marie n'était pas encore arrivée. Au moment où il commençait à perdre
patience, il aperçut venir Urbain.

--Marie est malade et ne peut sortir ce soir, dit le peintre.

--Malade! fit Olivier, pâle d'angoisse. Conduis-moi vers elle.

--Non, reprit Urbain, elle me l'a défendu. Olivier regarda son ami, qui,
malgré lui, baissa les yeux.

--Je veux voir Marie absolument, dit Olivier, entends-tu cela? ce soir,
tout de suite, sans retard. Arrange-toi comme tu voudras; qu'elle vienne
ou que j'aille la trouver. Choisis, il faut que je la voie.

--C'est bien, dit Urbain, qui paraissait inquiet. Je vais aller dire à
Marie, malade, brûlée par la fièvre, qu'elle quitte son lit pour courir
la rue, sous les frissons d'un ciel noir; je lui dirai que, dût-elle
arriver en rampant sur le pavé et tomber morte sur cette place, il faut
qu'elle vienne.

--Pourquoi ne veux-tu pas me conduire chez elle? dit Olivier doucement.

--Parce qu'elle ne peut point te recevoir là où elle est; ce n'est pas
chez elle.

--Mais elle te reçoit bien, toi.

--Je ne suis pas son amant, moi, je ne suis que son ami à peine, et le
tien; le trait d'union qui vous unit, voilà tout ce que je suis. Que
décides-tu? Demain... après... dans quelques jours Marie pourra sortir
sans danger pour sa santé et pour sa liberté. Attends.

--Je n'attendrai pas une minute, dit Olivier; va chercher Marie.

--C'est bien, répondit Urbain, j'y vais. Une idée terrible traversa
l'esprit d'Olivier. Marie est chez Urbain, lui cria un instinct
prophétique; et il s'élança sur les traces du peintre, le rejoignit, et
sans avoir été aperçu, le vit entrer chez lui. Olivier se cacha dans un
angle obscur du voisinage pour surprendre Urbain au moment où il
sortirait. Au bout de quelques instants le peintre sortit de la maison
où était son atelier; il n'était point seul, quelqu'un l'accompagnait,
c'était un jeune homme.

Olivier respira plus librement, seulement son inquiétude n'avait pas
cessé.

Comment Urbain, qui l'avait quitté pour aller chercher Marie,
revenait-il avec un jeune homme et non avec Marie? et si ç'avait été
elle, comment et pourquoi se serait-elle trouvée chez Urbain? Olivier se
posait toutes ces questions en rejoignant à la hâte la place
Saint-Sulpice par un chemin plus abrégé que celui pris par Urbain.
Aussi arriva-t-il quelques secondes avant lui.

--Et Marie? cria Olivier en voyant Urbain s'avancer sur la place, où
est-elle, Marie?

--Me voilà, répondit une voix, la voix du compagnon d'Urbain, qui
n'était autre que Marie sous des habits d'homme.

--Ah! fit Olivier.... C'était donc toi, tout à l'heure!

--Mais le cri de sa maîtresse, la révélation subite de la trahison
d'Urbain, avaient frappé Olivier au coeur,--il chancela comme un homme
qui vient de recevoir une balle, et sans l'appui d'un arbre qui se
trouvait derrière lui, il serait tombé sur le pavé.

--Le malheureux! s'écria Marie, en se précipitant vers Olivier.

--Allons, bon! dit Urbain avec impatience, allons-nous faire des scènes
en public, à présent? Pourquoi êtes-vous venue? Laissez-moi seul avec
Olivier, nous nous expliquerons, c'est impossible devant vous; allez...
retournez à la maison.

Jamais les plus orageuses colères de son mari n'avaient autant épouvanté
la jeune femme que cette brutalité froide. L'attitude cruelle d'Urbain
la trouva sans résistance, et sous son regard impératif elle ploya comme
un saule sous l'ouragan. Après une courte hésitation elle se retira
lentement, laissant Urbain et Olivier seuls sur la place déjà déserte.

La fraîcheur de l'air tira un instant Olivier de son presque
évanouissement. Il regarda autour de lui.

--Où est Marie? demanda-t-il.

--Elle est retournée chez elle, chez moi, répondit Urbain brièvement.

--Chez elle... chez toi... murmura machinalement Olivier.... C'est donc
vrai... chez elle... chez toi?...

--Eh bien, oui, puisque nous demeurons ensemble. Après?... Est-ce tout
ce que tu as à me dire?

Olivier parut chercher une réponse, mais sa pensée était pour ainsi dire
asphyxiée par sa douleur, et sa parole, noyée dans les larmes,
n'arrivait pas jusqu'à sa bouche.

--Que dire à cela? murmura Urbain, j'aimerais mieux une querelle. Mais
des pleurs ici, des pleurs là-bas sans doute; que le diable les emporte
tous les deux!--Si ce qui arrive est arrivé, c'est autant la faute de
Marie que la mienne;--d'ailleurs--_c'était dans ma chambre._ Voyons,
dit-il en secouant Olivier, parle-moi, accuse-moi.... Je me défendrai si
je veux.... Marie est ma maîtresse, eh bien, oui! c'est vrai... elle
était bien la tienne!

Olivier n'entendait pas,--il avait un millier de cloches dans la tête,
qui toutes lui donnaient ce nom, Marie. Sa bouche se contractait
horriblement, et il paraissait souffrir comme s'il eût mâché des
charbons ardents. C'était une espèce d'apoplexie du désespoir.

--Mais parle-moi donc! s'écria Urbain.

--Oh! oh! fit Olivier... en tombant aux genoux du peintre... je t'en
supplie... mène-moi voir Marie;--et il retomba dans son insensibilité.

--Allons, dit Urbain, il n'y a rien à faire.

Un cabriolet passait. Urbain appela le cocher, lui paya sa course
d'avance, lui donna l'adresse d'Olivier, qui sanglotait comme une fille,
et fit monter celui-ci dans la voiture.

--Il est malade, le bourgeois, dit le cocher, il pleure.

--Il est ivre, dit Urbain.

--Ah! oui, il sue son boire par les yeux, moi j'ai pas le vin tendre.
Hue, la blonde! ajouta le cocher, en allongeant un coup de fouet à sa
rosse.



II


Pendant la course Olivier retrouva graduellement un peu de calme. En
arrivant chez lui il alla dire bonsoir à son père, qui le reçut fort
mal. Puis il monta dans sa chambre. Sans même songer à fermer la
fenêtre, par où soufflait une bise aiguë dont les baisers, qui pouvaient
être des caresses mortelles, glissaient sur son front humide d'une sueur
brûlante, Olivier s'assit près d'une table, la tête posée entre ses
mains.

Avez-vous vu dans un hôpital faire à un homme l'amputation d'un membre?
On étend le malade sur une haute table recouverte d'un drap blanc. Tout
autour se rangent le chirurgien et les élèves, qui, en les tirant de la
trousse, font cliqueter l'arsenal des instruments de chirurgie. À ce
bruit sinistre le sujet détourne la tête, épouvanté comme un cerf qui
entend l'aboi des chiens prêts à le déchirer. Sur le seuil de la salle,
les autres malades de l'hôpital viennent voir _comme cela se joue._ Le
chirurgien retrousse le parement de son habit, choisit un joli
instrument à manche d'ivoire ou de nacre, et, s'il est habile, fend d'un
seul coup l'épiderme. Une rosée pourpre vient tacher le drap.
L'opération est commencée. Le patient crie; ce n'est rien encore. Voici
tous les bistouris, tous les couteaux et les scalpels, toute la meute de
fer et d'acier qui se précipite à la curée et ouvre dans la chair une
brèche sanglante au passage de la scie qui s'en va mordre l'os. Le
chirurgien continue son exécution; et, si c'est un jour de clinique,
tâche de se distinguer, comme un musicien qui joue un solo dans un
concert à son bénéfice. Le patient hurle plus fort, la scie a entamé
l'os. Pendant ce temps-là, et tout en préparant les ligatures et les
tampons pour étancher le sang, les élèves rient et causent entre eux de
l'actrice en vogue et de la pièce sifflée. Cependant le patient pousse
un cri suprême: la scie a donné son dernier coup de dent; et le membre,
détaché du tronc, tombe dans une mare de sang.

Le chirurgien essuie ses outils, lave ses mains, rabat les manches de
son habit, et dit au malade:

--Adieu, mon brave homme. Vous n'aurez plus la goutte à cette jambe-là;
ou vous n'aurez plus d'engelures à cette main-là, si c'est un bras qu'on
vient de couper, car il y a une plaisanterie spéciale et appropriée à
chaque genre d'opération.

Quant au malade, on le transporte dans son lit:--il meurt ou il guérit.
Mais, dans ce dernier cas, il est bien sûr que sa jambe ou son bras
coupé ne lui repousseront pas--et qu'il n'aura plus à subir le martyre
d'une nouvelle amputation.

Mais si, au lieu d'un membre, il s'agit d'un sentiment, d'une passion,
d'une amitié rompue, d'un amour trahi; si c'est surtout la première de
nos illusions qu'il s'agit d'amputer, c'est autre chose de bien plus
terrible, ma foi! D'ailleurs tout n'est pas fini et l'opération n'a pas
le résultat brutal de l'acier du chirurgien, qui coupe et retranche à
jamais. À cette amitié rompue succédera une amitié nouvelle; à cet amour
trahi un amour nouveau, qui doivent, l'une se rompre encore et l'autre
être encore trahi. Et de nouveau l'expérience viendra vous dire: Je
t'avais pourtant prévenu: pourquoi n'es-tu pas encore guéri? et elle
recommencera ses terribles opérations; mais à peine partie, arrivera
derrière elle l'espérance, cette éternelle persécutrice, qui déchirera
l'appareil posé par l'expérience et détruira son ouvrage; et ainsi
toujours, jusqu'à la fin de la fin.

Il est des natures qui ne survivent pas à la mort de leur première
illusion: ce sont les natures privilégiées. Il en est d'autres chez qui
l'espérance perpétue la douleur.

Olivier avait dix-huit ans. Son premier amour et sa première amitié
gisaient flétris sur le champ de sa jeunesse. Un peu plus tôt, un peu
plus tard, qu'importe! son heure était venue. Subissant le sort commun,
il allait à son tour s'étendre sur le sinistre chevalet de torture où,
venant lui porter son premier coup de griffe et lui donner sa première
leçon, l'expérience allait le mutiler avec tous ses scalpels et tous ses
couteaux.

À cette heure même, dans une chambre voisine de la sienne, une compagnie
de jeunes gens et de jeunes femmes, buvant à plein verre le vin, qui est
le jus du plaisir, chantaient ce refrain connu:

«Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans.»

Méchant mensonge qu'on croirait écrit par un propriétaire pour faire
une réclame à ses mansardes! Triste paradoxe qui montre les coudes comme
un habit usé! Mauvais vers au milieu des vers de ce poète qui, pour
avoir trop consommé de lauriers pendant sa vie, n'en aura peut-être plus
assez pour indiquer sa tombe.

Toute la moitié de la nuit Olivier resta immobile à la même place, se
crucifiant sur la croix des souvenirs et buvant la douleur à pleine
coupe jusqu'à ce que son coeur lui criât: assez!

Pareilles aux corbeaux qui flairent les cadavres, les sinistres pensées
qui rôdent autour du désespoir voltigeaient autour d'Olivier, et lui
soufflaient au coeur la haine de la vie et l'amour de cette haine; son
cerveau ébranlé battait sous son crâne comme le marteau d'une cloche:
c'était le tocsin qui sonnait la mort prochaine de sa jeunesse.

On chantait toujours dans la chambre voisine, et chaque vers de ces
joyeux couplets, comme une flèche de gaieté acérée, s'enfonçait dans le
coeur moribond du jeune homme.

Enfin, sortant de cette muette immobilité, il prit du papier et écrivit
rapidement jusqu'au jour levant.

Il écrivit deux longues lettres, l'une à Urbain, l'autre à Marie. Ces
lettres terminées, il réunit dans un seul paquet toutes les petites
choses que sa maîtresse lui avait données _au temps de l'autrefois._ Il
ferma ce paquet en répétant une strophe d'un des poèmes les plus
lamentables d'Alfred de Musset:

        _Je rassemblais des lettres de la veille,_
        _Des cheveux, des débris d'amour;_
        _Tout ce passé me criait à l'oreille_
        _Ses éternels serments d'un jour,_

        _Je contemplais ces reliques sacrées_
        _Qui me faisaient trembler la main,_
        _Larmes du coeur par le coeur dévorées,_
        _Et que les yeux qui les avaient pleurées,_
        _Ne reconnaîtront plus demain._

Au matin, la servante de son père monta pour faire le ménage.

--Où est mon père? demanda Olivier.

--Il est sorti pour toute la journée, répondit la bonne femme.

Olivier profita de cette absence pour envoyer la servante chez le
pharmacien de la maison avec une ordonnance qu'il avait faite lui-même.
Il la chargea aussi de mettre à la poste les deux lettres pour Urbain
et Marie.

--Monsieur, dit la servante en rapportant un demi-rouleau de sirop de
pavots, vous prendrez bien garde: le pharmacien m'a bien recommandé de
vous dire de ne boire ça que par cuillerées, de deux heures en deux
heures. Il paraît que c'est _de la poison_ tout de même. C'est pour
faire dormir, pas vrai?

--Oui, dit Olivier, pour faire dormir, et il renvoya sa bonne.

En moins d'une heure il avait bu entièrement le sirop de pavots.



III


Depuis près de deux jours le père d'Olivier ne l'avait pas vu. Pris de
quelque inquiétude, il monta à la chambre de son fils pour savoir ce que
celui-ci pouvait faire. Ne trouvant point, comme d'habitude, la clef
sur la porte, qui était intérieurement fermée au double tour, il frappa
violemment et appela plusieurs fois à haute voix. On ne lui répondit
pas. Ce silence obstiné augmenta son inquiétude et l'effraya presque. Il
alla chercher de l'aide dans la maison et revint enfoncer la porte, qui
céda à la fin. Suivi de deux ou trois voisins, il se précipita dans la
chambre. Olivier se réveilla à tout ce bruit; il avait dormi trente
heures. L'énorme dose de soporifique qu'il avait prise, mortelle pour
des natures moins robustes que la sienne ne l'avait point tué, et le
premier mot qui vint caresser sa lèvre à son réveil fut le nom de Marie.

En apercevant son père, Olivier avait essayé de se lever du lit où il
s'était couché tout habillé, mais il ne put faire un pas.

Sa tête était de plomb, et il avait un enfer dans l'estomac.

--Qu'est-ce que tu as? lui demanda son père, resté seul avec lui.

--J'ai mal à la tête, dit Olivier. Et comme ses yeux venaient de
rencontrer le rouleau de sirop, il murmura: Il n'y en avait pas assez!
Il y en avait trop, au contraire, et c'était cela qui l'avait sauvé.

Ce fut seulement en voyant cette fiole que le père d'Olivier comprit sa
tentative de suicide. Il allait commencer un interrogatoire lorsqu'on
entendit marcher dans le corridor. Olivier tressaillit: il avait reconnu
le pas qui s'approchait.

--Mon père, dit-il, laissez-moi seul avec la personne qui va entrer.

--Mais tu souffres, lui dit son père; il faut envoyer chercher un
médecin.

--Non, fit Olivier avec vivacité. N'ayez point de crainte; je me suis
bien manqué. Et d'ailleurs j'ai l'idée que la personne qui vient
m'apporte le meilleur des contre-poisons. Je vous en prie, laissez-moi
seul... après, tantôt... plus tard, nous causerons... je vous dirai
tout ce que vous voudrez.

En ce moment on frappa à la porte.

--Entrez, dit Olivier.

La porte s'ouvrit. Urbain entra. Le père d'Olivier sortit. Les deux
rivaux restèrent seuls.

--Et Marie? s'écria Olivier, en essayant de se soulever sur son lit.

--Et toi? répondit Urbain.

--Ne me parle pas de moi, répliqua Olivier, parle-moi de Marie. Lui
as-tu remis ma lettre seulement? Tiens, ajouta-t-il en montrant la
fiole de sirop, je ne mentais pas, va... j'ai bu....

Puis il répéta encore.... Mais il n'y en avait pas assez. Qu'a-t-elle
dit, Marie?

--Marie n'a point reçu ta lettre; mais au moment où tu lui écrivais elle
_nous_ écrivait aussi; au moment où tu voulais mourir, comme toi elle
tentait le suicide... et comme toi elle n'est point morte, ajouta Urbain
avec vivacité.

--Oh! dit Olivier dans un mouvement de joie égoïste, Marie a voulu
mourir parce qu'elle me croyait mort... elle n'avait pas cessé de
m'aimer alors... et tu as menti. Ô Marie! ma pauvre Marie! Je lui
pardonne... je l'embrasserai encore... je la reverrai... je
l'entendrai. As-tu remarqué, Urbain, as-tu remarqué avec quelle douceur
elle dit certains mots... _mon ami_, par exemple... et _vois-tu_?...
C'est bien peu de chose, ces deux mots-là... pourtant, _mon ami_,
_vois-tu_!... ô douce musique de la voix aimée!... ô Marie! ma pauvre
Marie!...

--Je t'ai dit, reprit tranquillement Urbain, que Marie n'avait point
reçu ta lettre.

--Mais pourquoi ne la lui as-tu pas remise, toi?...

--Parce que je n'ai point revu Marie depuis le moment où je t'ai quitté,
avant-hier soir, place Saint-Sulpice.

--Comment cela? demanda Olivier. Elle n'est donc point rentrée chez
toi?

--Elle y est rentrée, dit Urbain. J'avais loué sur le même carré où
était mon atelier une chambre toute meublée, c'est là qu'elle habitait.

--Seule? dit Olivier.

--C'est là qu'elle habitait, continua Urbain. C'est là qu'on est venu
l'arrêter au moment où elle rentrait après nous avoir quittés tous les
deux sur la place Saint-Sulpice. Je te disais bien, Olivier, qu'il était
dangereux pour elle de sortir.... Malgré la précaution que j'avais eue
de la vêtir en homme, elle a été reconnue sans doute par les gens qui
l'épiaient.

Enfin, quand je suis rentré, j'ai trouvé la chambre vide et sur la
table cette lettre qu'on lui avait permis d'écrire avant de l'emmener.
La voici. Et Urbain tendit à Olivier la lettre de Marie. Elle était
écrite sur du papier et avec du crayon à dessin.

«Monsieur Urbain, je vous remercie de vos bontés pour moi; votre
hospitalité a prolongé ma liberté de quelques jours. Au moment où je
vous écris, on vient m'arrêter sur un mandat du juge d'instruction. Je
ne sais pas de quoi l'on peut m'accuser, je vous assure. J'ignorais les
affaires de mon mari. Mais, quoi qu'il arrive, j'ai pris mes précautions
pour ne point paraître devant la justice.... Dans la crainte d'être
arrêtée un jour ou l'autre, j'avais sur moi un petit flacon plein de
cette eau bleue qui vous servait pour graver...»

--De l'acide sulfurique, dit Urbain. Heureusement il était éventé.
Olivier continua à lire la lettre de Marie:

«Je boirai cette eau, qui est du poison, et ça sera fini. Je n'ai pas eu
le temps de vous aimer, Urbain, parce que je n'avais pas eu le temps
d'oublier Olivier.»

En cet endroit de la lettre, il y avait quelques mots raturés avec de
l'encre et non point du crayon, comme l'écriture de la lettre. Cette
suppression avait été faite par Urbain; mais Olivier n'en déchiffra pas
moins l'alinéa supprimé. Il continua:

«que j'ai aimé pendant si longtemps. Vous lui donnerez mes cheveux, que
j'ai coupés le jour où vous m'aviez fait déguiser en homme. MARIE.»

--Urbain, resta confondu en voyant son ami lire presque couramment ce
passage, malgré la rature qui le recouvrait.

--Pourquoi as-tu rayé cela? demanda Olivier.

--Je voulais garder les cheveux de Marie, répondit Urbain; je te les
donnerai.

--Écoute, dit Olivier, si tu veux me donner cette lettre, nous
partagerons les cheveux.

--Oui, répondit Urbain. Écoute le reste... le lendemain du jour où Marie
a été arrêtée, j'ai couru au palais de justice, où je connais quelqu'un;
c'est là que j'ai appris que Marie avait en effet tenté de se suicider.
Mais, comme je te l'ai dit, l'acide qu'elle avait employé était éventé:
elle ne mourra pas.... Maintenant je vais te dire adieu; après ce qui
est arrivé, il est probable que nous ne pouvons plus avoir de relations.
J'ai aimé Marie malgré moi, et pour une maîtresse de huit jours, je
perds un ami de longue date; j'ai du malheur.

--Pourquoi ne plus nous revoir? dit Olivier avec un sourire
mélancolique; et, tendant la main à Urbain, il ajouta: Il faut bien que
je te revoie... à qui donc veux-tu que je parle d'ELLE?

Comme Urbain sortait de chez Olivier, le père de celui-ci y rentrait.
Resté sur le carré, l'oreille collée à la porte, il avait entendu tout
l'entretien des deux jeunes gens. Il se doutait bien que la tentative de
suicide faite par son fils avait sa source dans quelque amourette
contrariée. Mais en apprenant que sa maîtresse était en état
d'arrestation, il craignit que les relations d'Olivier avec cette femme
n'eussent des suites compromettantes. Sans aucun préambule conciliateur,
il aborda la discussion avec une violente colère, que le calme d'Olivier
ne fit qu'irriter. Il fut impitoyable pour son fils, et plus impitoyable
encore pour la maîtresse de celui-ci, qu'il traita de femme perdue.

Trahi par cette femme, pour laquelle il avait frappé aux portes de la
mort, Olivier ne put l'entendre injurier par son père; celui-ci avait
été sans pitié, Olivier fut sans respect. Cette scène horrible se
prolongea deux heures. Elle se termina par cette épouvantable accusation
que le fils en délire jeta au visage du père en courroux:

--Vous avez été le bourreau de ma mère, morte lentement sous vos
colères.

--Malheureux! s'écria son père, en levant sa main, qu'il laissa aussitôt
retomber.

--Si je suis sacrilège, que Dieu vous venge! répondit Olivier.

--Retire les affreuses paroles que tu viens de dire, reprit son père.

--Retirez les injures que vous avez jetées à Marie, à une femme
malheureuse, mourante peut-être en ce moment.

--Cette femme est une misérable, elle te perdra.

--Ma mère est morte de chagrin, dit Olivier avec un regard sinistre.
Encore une fois, si j'ai menti, qu'elle me maudisse, et si je dis vrai
qu'elle vous pardonne!

Le père était blanc de fureur; et comme il venait d'apercevoir sur la
cheminée, parmi les souvenirs que Marie avait donnés à Olivier, un
portrait d'elle au daguerréotype, il le prit et s'écria:

--La voilà donc la créature pour qui tu m'insultes, malheureux!

Et jetant le portrait à terre, il l'écrasa sous son pied.

--Mon père, dit Olivier en se dressant sur son lit et en étendant sa
main vers la porte, pas un mot de plus... sortez.

--Pourquoi n'est-ce pas elle que j'ai là sous mon pied? continuait le
père en écrasant les morceaux déjà brisés du portrait.

Il n'avait pas achevé, que son fils était debout devant lui, terrible,
l'oeil hagard, la voix étranglée.

--Mon père, murmura-t-il en paroles hachées par le claquement de ses
dents... vous voyez bien cette arme... et il montrait un petit pistolet,
dit _coup de poing_, qu'il venait de décrocher du mur, vous voyez cette
arme... je n'ai pas osé m'en servir hier quand je voulais mourir... j'ai
préféré le poison, qui ne fait pas de bruit....

--Après? lui dit son père froidement, en portant la main sur les autres
souvenirs de Marie.

--Après? continua Olivier... qui armait son pistolet.... Si vous dites
un mot de plus sur Marie... si vous touchez à ces choses qui lui ont
appartenu, eh bien, mon père, je me brûle la cervelle devant vous... et
ceux qui vous connaissent diront ceci: «Il avait mis vingt ans à tuer la
mère... mais il a tué le fils d'un seul coup.»

Son père le regarda un moment... et saisissant rapidement parmi les
souvenirs un petit bouquet de fleurs fanées, il le jeta à terre....

Comme il mettait le pied dessus, Olivier porta le pistolet à son front
et lâcha la détente.

On entendit le bruit sec causé par la chute du chien sur la cheminée.

--Oh! malheur! s'écria Olivier en retombant sur son lit la tête entre
ses mains... la mort ne veut pas de moi!

Dans une visite domiciliaire faite dans la chambre huit jours
auparavant, le pistolet avait été trouvé par son père, qui l'avait
déchargé.

Olivier était resté seul. Cinq minutes après sa sortie, son père lui
envoyait la servante avec une lettre et un petit rouleau d'argent.

La lettre contenait seulement ces mots: «Voilà cent francs. Sois parti
demain.»

--Dites à mon père que je serai parti ce soir, répondit Olivier, et
allez me chercher une voiture.

Il jeta au hasard dans une malle ses habits, son linge, tous ses
papiers; il ramassa tous les souvenirs de Marie, éparpillés par
l'ouragan de la colère paternelle, les enveloppa soigneusement, et ayant
fait monter le cocher, il lui fit transporter sa malle dans la voiture.

En descendant l'escalier bien lentement, car il était faible et brisé
par toutes ces émotions, il rencontra son père.

Ils s'arrêtèrent en face l'un de l'autre, et échangèrent cet adieu plein
de voeux qui durent épouvanter le ciel:

--Va-t'en, dit le père.... Je t'abandonne et te laisse à la honte, à la
misère.

--Je sors encore vivant de cette maison, d'où ma mère est sortie morte.
Adieu, mon père, dit Olivier, je vous laisse à vos remords.

Olivier monta dans la voiture et se fit conduire chez Urbain. Il était
onze heures du soir. Le peintre était seul dans son atelier.

--Qu'y a-t-il donc? s'écria-t-il en voyant Olivier, suivi du cocher qui
portait sa malle.

--Il y a, répondit Olivier quand ils furent seuls, que mon père m'a
chassé, et pour la seconde fois je viens te demander l'hospitalité.

Urbain n'avait plus cette chambre du voisinage qu'autrefois il avait
prêtée à Olivier pour cacher Marie. Le lendemain du jour où la maîtresse
du poète était devenue la sienne, il avait quitté son second logement et
vendu les meubles pour faire vivre Marie.

--Mais, à propos, demanda Olivier, où couches-tu donc? Je ne vois pas
de lit.

--Je suis pauvre, répondit Urbain, et montrant derrière une grande toile
qui séparait l'atelier en deux, une paillasse jetée à terre, et
recouverte d'un lambeau de laine, il ajouta: «Je couche là-dessus et j'y
dors.»

--J'ai des meubles chez moi. Si tu veux que je demeure avec toi, je les
ferai transporter ici, dit Olivier. Et si mon père me les refuse, nous
achèterons un lit, au moins. J'ai cent francs.

--Pourquoi faire acheter un lit? pour le revendre dans huit jours la
moitié de ce qu'il nous aura coûté? Ô mon ami! ne sois pas si fier pour
une pile d'écus que tu as dans ta poche.... Cent francs... c'est bien
joli, mais ce n'est pas éternel, et ton pauvre magot sera bien vite
fondu, quoiqu'il ne fasse pas chaud ici, ajouta Urbain. Au reste, ton
argent est à toi; et si tu es si délicat qu'un grabat de paille
t'effraye, il y a la chambre d'en face, la chambre garnie où logeait
Marie.... Le lit est doux; mais moi je n'aime pas les douceurs, et c'est
seulement à cause de Marie que j'avais loué cette chambre.... Tu peux la
prendre si tu la veux; j'ai encore la clef. Demain, tu t'arrangeras avec
le propriétaire, qui la loue.

--Je la prendrai, dit Olivier; viens m'y conduire. Urbain le mena dans
une petite chambre assez propre, et qui n'avait pas été rangée. Tout y
était dans le même état où Marie l'avait laissé.

--Bonsoir, dit Urbain, en laissant Olivier seul. Les regards du jeune
homme tombèrent d'abord sur le lit, où se trouvaient deux oreillers. Sur
l'un d'eux se détachait un petit bonnet de femme, oublié sans doute par
Marie. Sur l'autre, une sorte de calotte, de forme dite _grecque_,
qu'Olivier avait vue plusieurs fois sur la tête d'Urbain. Cette vue
porta un coup terrible au coeur d'Olivier: son dernier doute venait de
s'évanouir. Il ferma précipitamment les rideaux pour ne plus voir.



IV


Autant Olivier avait d'abord souhaité être dans cette chambre où Marie
avait habité, autant il souhaita en être dehors lorsqu'au premier regard
qu'il y jeta, ce lieu vint lui rappeler la trahison de sa maîtresse.

Mais où aller à une heure du matin par cette froide nuit d'hiver?
D'ailleurs Olivier était dans un état horrible. La terrible journée
qu'il avait passée, succédant à la lutte terrible qu'il avait soutenue
contre le poison, avait anéanti toutes ses forces. Chauffé à outrance
par la fièvre ardente à laquelle il était en proie depuis deux jours,
son sang était presque en ébullition et grondait dans ses veines,
tellement gonflées, que celles du front s'accusaient en relief comme des
coutures bleuâtres. Au fond de sa poitrine, et flottant dans un océan de
larmes, son coeur assassiné par la souffrance se débattait en criant au
secours.

Espérant qu'à défaut de l'oubli il trouverait peut-être, pour une heure
ou deux, l'inertie du sommeil, qui est encore l'oubli, il se jeta sur
une chaise après avoir éteint la lumière. Mais le sommeil ne vint pas.
Les ténèbres appelées par Olivier se mirent à flamboyer; il eut beau
mettre ses mains sur ses yeux, et sur ses yeux abattre ses paupières, il
voyait comme en plein jour. Les rideaux du lit qu'il venait de fermer
s'entr'ouvrirent d'eux-mêmes; et sur les deux oreillers il aperçut deux
têtes, toutes deux jeunes, belles, souriantes, toutes deux les regards
humides, éblouis, perdus, et les lèvres unies par un incessant baiser;
c'étaient les deux têtes d'Urbain et de Marie.

Olivier se traîna en rampant vers la cheminée et ralluma la chandelle.
La clarté chassa les fantômes. Olivier se rassit sur la chaise; mais, ô
terreur! voici que derrière les rideaux de ce lit, qui étaient pourtant
bien fermés, Olivier entendit deux voix qui parlaient, deux voix jeunes,
tremblantes, enivrées, murmurant le dialogue éternel que l'humanité
répète depuis sa création, et dont le moindre mot est une mélodie, même
dans les langues les plus barbares. Les échos de la chambre redisaient
l'un après l'autre ces étranges paroles, qui sont les clefs du ciel. Ces
deux jeunes voix jumelles étaient la voix de Marie et la voix d'Urbain.

Il y a, je crois, un dicton proverbial qui compare le mal d'amour au mal
de dents. La comparaison est peut-être vulgaire, mais elle est vraie, du
moins par beaucoup de côtés. Cette souffrance aiguë, que les bonnes gens
appellent _des peines de coeur,_ agit sur la partie morale de l'être
avec une violence insupportable, comme l'affection à laquelle on la
compare agit sur la partie physique. L'un et l'autre de ces maux, si
différents et pourtant si semblables, vous plongent dans les braises
d'un enfer où l'on se rougit les lèvres à lancer des blasphèmes qui
forment le répertoire des damnés. On se roule par terre avec des
torsions d'enragé, on s'ouvre le front aux angles des murs, et si l'une
et l'autre de ces douleurs n'avaient point leurs intermittences et se
prolongeaient trop longtemps, elles achemineraient à la folie.

Ce qui justifie en outre la comparaison établie entre ces deux
affections, de nature si opposée, c'est l'indifférent intérêt, les
consolations banales que rencontrent et recueillent ceux-là qui les
éprouvent. On s'inquiétera beaucoup autour d'un homme qui aura une
fluxion de poitrine, ou qui aura eu le malheur de perdre son père ou sa
mère; mais s'il a perdu sa maîtresse, ou s'il a mal aux dents, on
haussera les épaules en disant: «Bon, ce n'est que cela, on n'en meurt
pas!» Où la comparaison cesse d'être possible, c'est à l'application du
remède. Le mal de dents mène chez le dentiste, qui vous arrache
quelquefois la douleur avec la dent. Mais le mal d'amour? On n'a pas
encore inventé de chirurgie morale pour arracher la douleur; et c'est
tant pis. Ce serait une industrie très productive, car celui qui la
pratiquerait aurait toute l'humanité pour clientèle.

--Ce qu'on a trouvé de mieux jusqu'à présent pour guérir des peines
d'amour--et bien longtemps avant l'homéopathie,--c'est l'amour lui-même.
Il y a bien encore la poésie. Mais alors le remède est pire que le mal,
car c'est le mal lui-même devenu chronique, passé dans le sang, passé
dans l'âme; on meurt avec.

Comme il s'était bouché les yeux pour ne point voir, Olivier se boucha
les oreilles pour ne point entendre. Mais le son des voix lui arrivait
toujours, comme si elles eussent parlé en lui-même. Il se roula sur le
carreau froid, en se mordant les poings, et il entendait toujours ces
mêmes mots, dont les syllabes lui perçaient le coeur comme les dards
d'une couvée de serpents. Il se heurta le front au mur... et il entendit
encore. Alors il se précipita vers la fenêtre de la chambre, l'ouvrit,
et se jeta la tête dans la neige épaissie qui couvrait le rebord. Sous
le poids de son front la neige fondit et fuma, ainsi que l'eau dans
laquelle on plonge un fer rouge.

C'était là de quoi mourir. Pourtant ce bain glacial eut pour un moment
un résultat salutaire. Il détermina une réaction dans la crise
désespérée qu'Olivier venait de subir. L'hallucination cessa subitement,
les fantômes s'envolèrent, les bruits de voix s'éteignirent. Il était
seul, dans l'isolement de la nuit, accoudé au bord de la fenêtre, et
regardant autour de lui la ville silencieuse endormie sous la neige, qui
tombait toujours lente et molle comme le duvet des colombes. Aucun bruit
ne troublait le calme de cette nuit polaire, ni le pas assourdi d'un
passant attardé, ni l'aboi vague et lointain d'un chien errant,
indéfiniment répété par de lamentables échos; le vol des bises, paralysé
par le froid, ne tourmentait pas les girouettes des toits voisins,
recouverts d'une fourrure d'hermine, et aucune lumière ne brillait aux
fenêtres des maisons. Après avoir contemplé quelques instants ce repos
de toutes choses, qui avait autant l'aspect de la mort que celui du
sommeil, Olivier referma sa croisée, aux carreaux de laquelle le givre
avait buriné les étranges caprices d'une mosaïque irisée.

--Tout dort, murmura-t-il avec l'accent de regret et d'envie dont
Macbeth s'écrie: «J'ai perdu le sommeil, le doux baume!» Puis, l'esprit
traversé soudainement par une idée singulière, il sortit de sa chambre
sans faire de bruit, et, se collant l'oreille à la porte de l'atelier
d'Urbain, il écouta attentivement. Il ne put rien entendre d'abord; mais
peu à peu il distingua une respiration lente et régulière. Urbain
dormait sur sa paille.

--Il dort, dit Olivier avec un sourire ironique. Ô Marie, il dort, et il
dit qu'il t'a aimée!

Olivier rentra dans sa chambre: il se sentait si fatigué, il avait la
tête si lourde, les yeux si brûlants, qu'il espéra de nouveau pouvoir,
lui aussi, dormir un instant. Après avoir encore une fois éteint la
chandelle, il entr'ouvrit les rideaux du lit, et se jeta dessus tout
habillé. Mais sa tête n'était point depuis deux minutes sur l'oreiller,
qu'un vague parfum vint l'étourdir, et il sentit son coeur, un moment
immobilisé, qui se remettait à trembler. Ce parfum était celui que Marie
employait ordinairement pour ses cheveux, un vague arôme était resté sur
cet oreiller où elle avait dormi, et sur lequel Olivier venait de poser
sa tête.



V


--Je ne puis rester ici, s'écria Olivier; et se jetant hors du lit, il
s'enveloppa dans un manteau, descendit l'escalier d'un seul trait, et se
trouva dans la rue. Sans savoir où il allait, il marcha au hasard devant
lui. Il s'asseyait sur les bornes, comptait les becs de gaz, et
pétrissait des boules de neige qu'il lançait contre les murs. Après ces
grandes crises, les distractions les plus puériles suffisent quelquefois
pour détourner l'esprit de la pensée qui alimente la douleur, et pour
amener, au moins momentanément, une trêve durant laquelle l'être tout
entier se plonge pour ainsi dire dans un bain d'insensibilité. Ce n'est
point l'absence de la douleur, c'en est le sommeil, mais un sommeil
furtif qui s'enfuit dès que le moindre accident effleure l'esprit
engourdi et le remet en face de la pensée qui fait son tourment. Alors
tout est fini. L'esprit réveillé s'en va réveiller le coeur, et la
souffrance renaît plus active et plus aiguë.

Olivier était donc dans cet état de quasi-idiotisme qui suit les
prostrations. Il était parvenu à s'isoler de lui-même, et au bout d'une
heure sa course sans but l'avait conduit à la halle: trois heures du
matin sonnaient à l'église Saint-Eustache.

Comme il était arrêté sur la place des Innocents, examinant l'aspect
fantastique de la fontaine de Jean Goujon, que la neige amoncelée avait
revêtue d'une housse blanche, Olivier fut distrait de son attention par
un grand bruit de voix qui s'élevait auprès de lui; il détourna la tête,
et voyant à deux pas un groupe d'où s'élevaient des cris et des rires,
il s'en approcha: un incident bien vulgaire était la cause de toutes ces
rumeurs, c'était un grand chien de chasse, à robe noire et aux pattes
blanches, qui venait d'engager un duel terrible avec un énorme matou
appartenant à une marchande dont l'étalage était voisin. L'objet de la
querelle était un morceau de viande avariée. Aux miaulements de son
chat, la marchande était arrivée, tombant à coups de balai sur le chien,
qui ne voulait pas lâcher prise.

--Gredin, filou, assassin, tu seras donc toujours le même, criait la
marchande, en faisant pleuvoir une grêle de coups sur le chien, qui ne
s'émouvait non plus que si on l'eût caressé avec des marabouts.

--Qu'est-ce qu'il y a là-bas? dit une voix en dehors du groupe qui
faisait galerie.

À cette voix Olivier, qui examinait le chien, comme s'il eût cherché à
le reconnaître, leva les yeux pour voir qui avait parlé.

--C'est encore votre bête féroce de chien qui veut meurtrir mon pauvre
mouton, dit la marchande.

--Allons, ici, Diane, dit le jeune homme; ici tout de suite. À l'appel
de son maître, le chien lâcha prise et reçut un dernier coup de balai de
la marchande, qui l'appela Lacenaire!

--Je ne me trompe pas, murmura Olivier à lui-même, en regardant plus
attentivement le maître du chien,--c'est Lazare,--et s'approchant du
jeune homme au moment où il allait se retirer, il lui frappa sur
l'épaule.

--Olivier! dit Lazare en se retournant et en rougissant beaucoup; vous
ici, la nuit, par cet horrible temps, continua-t-il avec un accent
embarrassé; quel singulier hasard!... est-ce qu'il y a longtemps... que
vous m'avez vu... ici, acheva-t-il avec une certaine inquiétude.

--À l'instant même, répondit Olivier. Mais, vous-même, comment se
fait-il que je vous rencontre ici?

--Oh! moi, répondit Lazare, qui paraissait plus rassuré... c'est par
curiosité. Vous savez mon tableau de Samson, dont je vous ai parlé, je
l'achève pour le prochain salon, et parmi les gens qui travaillent ici
le matin, les _forts_, j'ai pensé que je trouverais peut-être mon type.
Mais vous, reprit Lazare, vous qui êtes si délicat, qu'est-ce que vous
faites ici? Ne seriez-vous pas en aventure galante?... et comme Olivier,
en mettant la main dans sa poche, venait de faire sonner une pile
d'écus, Lazare ajouta en riant:

--Diable... vous avez de la pluie pour les Danaés.... Mais, dit-il, je
vous croyais en ménage... à ce que nous avait conté Urbain....

Comme Lazare disait ces mots, une marchande de marée, qui préparait son
étalage, regardait Olivier avec admiration.

--Regarde donc, s'écria-t-elle en parlant à une commère, sa voisine, à
qui elle désignait Olivier du doigt, regarde donc ce joli chérubin,
Marie....

--Ah! quel amour!... répondit sa voisine en élevant sa lanterne....

Dans tout ce dialogue dont il était l'objet, Olivier ne distingua qu'un
mot: Marie! et ce nom seul, arrivant juste au même instant où Lazare lui
parlait de sa maîtresse, le rendit au sentiment de la réalité.

--Eh bien, dit Lazare... en le voyant tressaillir, qu'est-ce qui vous
prend?

--Il est gelé, le pauvre enfant, fit la marchande de poisson...--Eh! la
barbiche, ajouta-t-elle, en faisant signe à Lazare, qu'elle voulait
désigner... amène-le un peu ici, ton ami.... Sa mère est donc folle, à
ce pauvre coeur, de le laisser courir comme ça la nuit, ça fait pitié,
quoi... amène-le, Barbiche.... Marie... va lui donner un peu de
bouillon, ça le réchauffera. Pauvre petit, va! il a une figure de
cire.... Eh! Marie, fais chauffer un bol.

--Oh!... murmurait Olivier, Marie... elle est donc ici, Lazare, mon
ami... je vous en prie... laissez-moi la chercher... on vient de
l'appeler... je la trouverai bien.... Laissez-moi....

--Bon, murmura Lazare... en lui-même et dans son langage pittoresque, je
comprends, j'ai fait un beau coup, _j'aurai marché sur ses cors_.

--Eh bien, viens-tu donc? s'écria la marchande, qui tenait à la main une
tasse de bouillon tout fumant.

--Merci, la mère, dit Lazare, en emmenant Olivier, c'est autre chose
qu'il lui faut.

--C'est de bon coeur, tout de même, fit la brave femme... il a tort s'il
fait le fier... pas vrai, Marie!

--Eh! oui donc, répondit la voisine et du bouillon que le roi n'en a pas
de meilleur, encore!

Cinq minutes après, Olivier était assis en face de Lazare, dans le
cabinet d'un petit cabaret. Entre eux, sur la table, se trouvait une
bouteille à demi pleine d'eau-de-vie.

--Voyons, dit Lazare, contez-moi un peu vos chagrins. Dire à un amoureux
de raconter ses amours, c'est inviter un auteur tragique à vous lire sa
tragédie. Olivier raconta toute son histoire à Lazare.... Lorsqu'il
arriva à la trahison d'Urbain, Lazare frappa sur la table et fit une
grimace de dégoût. Toujours le même! murmura-t-il. À la fin de
l'histoire... la bouteille d'eau-de-vie était vide, Olivier était ivre
et récitait des lambeaux de vers qu'il avait jadis faits pour Marie.

En ce moment trois ou quatre _déchargeurs_ entrèrent dans le cabinet et
échangèrent des poignées de mains avec Lazare.

--Tiens! Barbiche, dit l'un d'eux, voilà ta paye que tu m'as dit de
prendre pour toi, et tirant une grande bourse de cuir, il en sortit
quatre pièces de cent sous qu'il remit à Lazare....

Lazare, robuste gaillard, taillé en hercule, s'était fait déchargeur à
la halle au beurre, afin de gagner quelque argent pour procurer aux
membres d'une société d'artistes dont il faisait partie--la société _des
Buveurs d'eau_, (Voir les _Scènes de la Bohème)_--les moyens de
travailler pour la prochaine exposition. Seulement, comme il n'avait pas
de médaille, il travaillait en remplaçant, quand un des forts du marché
était malade. On l'appelait Barbiche, à cause d'un bouquet de poils roux
qui lui cachait le menton. Olivier l'avait rencontré plusieurs fois à
l'atelier de son ami Urbain, qu'on n'avait pas voulu admettre dans la
société dont Lazare était le président.

À six heures du matin Lazare fit monter Olivier dans un fiacre et le
reconduisit à l'adresse d'Urbain, que le poète avait su lui indiquer au
milieu de son ivresse.

En rentrant dans la chambre où Lazare l'avait accompagné, car il n'était
pas en état de se soutenir lui-même, Olivier, abruti par l'ivresse,
tomba sur le lit comme une masse inerte, et cette fois s'endormit
profondément.

--Hélas! murmurait Lazare en fermant les rideaux, moi aussi j'ai eu ma
Marie, et mon coeur, si pétrifié qu'il soit, garde encore la trace des
clous qui l'ont crucifié.... Ah bah! ajouta-t-il en faisant claquer ses
doigts, tout ça, c'est l'histoire ancienne d'un beau temps tombé dans le
puits. Et après cette oraison funèbre et philosophique de sa jeunesse,
Lazare sortit de la chambre. Trouvant la clef sur la porte de l'atelier
d'Urbain, il y entra.

--Qu'est-ce qui t'amène si matin, dit le peintre à moitié endormi en
voyant Lazare? Est-ce qu'il y a quelque chose de nouveau?

--Non, répondit Lazare brutalement, les mauvais temps ne sont pas
devenus meilleurs, ni toi non plus. Et, sans laisser à Urbain le temps
de l'interrompre, il ajouta: Je connais ton histoire avec Olivier et
Marie, ça ne m'étonne pas de ta part, tu as une triste et incorrigible
nature.

--Qui est-ce qui t'a dit?... fit Urbain.

--C'est Olivier, ou plutôt c'est son ivresse, répondit Lazare, et il
raconta à Urbain sa rencontre nocturne avec le poète.

Comme Urbain cherchait à s'excuser à propos de l'aventure avec Marie,
Lazare lui ferma la bouche par cette rude sortie:

--Mon cher, lui dit-il, je ne suis pas un puritain. Je ne mourrai pas
d'une indigestion de vertu, mais il y a des choses qui me soulèvent le
coeur. Bien que j'y sois personnellement étranger, il y a des actes qui
m'indignent jusqu'à la colère, et me donnent des envies de me laver les
mains si elles ont touché la main de ceux qui les ont commis. Ton cas
est du nombre.

--Mais au moins, interrompit Urbain, laisse-moi me justifier; tu ne sais
pas comment les choses se sont passées.

--Si tu avais pour toi l'excuse d'une passion sincère, j'aurais pu,
jusqu'à un certain point, comprendre que dans un moment d'oubli,
d'exaltation, tu aies pu tenter d'enlever Marie à Olivier; mais la lui
prendre chez toi, en abusant de l'hospitalité que tu lui avais offerte,
pour satisfaire une méchante fantaisie, c'est là un acte qui ne peut
pas se justifier. Ça s'appelle lâcheté dans toutes les langues
d'honnêtes gens. Si tu m'avais joué un tour semblable, je t'aurais
simplement cassé les reins avec la première chose venue: voilà mon
opinion. Maintenant, ça ne m'étonne pas qu'Olivier ait passé là-dessus
aussi tranquillement: c'est une de ces natures faibles et pacifiques qui
n'ont ni haine, ni colère, ni aucun des sentiments virils de résistance
à l'oppression, des élégies et non des hommes. Je l'ai trouvé cette nuit
sur le carreau de la halle, pleurant comme une fontaine, c'était
pitoyable. J'ai cautérisé son désespoir avec l'ivresse. Il dort
maintenant, mais quand il va se réveiller, ça sera pis. Je suis venu
pour te prévenir et te dire de le surveiller; j'ai peur qu'il ne fasse
un mauvais coup.

--Il a déjà essayé, mais il s'est manqué, dit Urbain.

--J'ignorais cela, reprit Lazare... il s'est manqué, tant pis. Si la
mort n'en a pas voulu, c'est que le malheur a des vues sur lui. Il est
mûr de bonne heure.

--Marie aussi a tenté le suicide, fit Urbain, que le dur langage de
Lazare pénétrait malgré lui, mais elle s'est manquée aussi.

--Qu'est-ce que tu aurais fait entre ces deux tombes-là? dit Lazare en
regardant Urbain en face.

--Qui sait? répondit celui-ci; j'aurais creusé la mienne, peut-être.

--Ceci est un mot de mélodrame, fit Lazare avec ironie. Ta mauvaise
nature n'a pas même la franchise, qui est la vertu de certains vices. Ce
n'est pas toi qu'un remords empêcherait de digérer la vie. Allons donc!
Entre ces deux tombes de deux êtres morts pour toi, tu aurais roulé ton
lit chaud de nouvelles amours. À la bonne heure, dis-moi cela, et je te
croirai. Maintenant, bonjour, je n'ai plus rien à te dire. Et Lazare
sortit sans tendre sa main à celle que lui offrait Urbain.

--Ah bah! fit celui-ci, quand il se trouva seul, il est toujours le
même, celui-là. Et il se rendormit tranquillement pour ne se lever qu'à
deux heures de l'après-midi.

Olivier dormit toute la journée et s'éveilla seulement le soir. D'abord
il ne put se rendre un compte bien exact de ce qui était arrivé. Peu à
peu cependant les souvenirs lui revinrent; il se rappela son horrible
nuit d'angoisses, sa rencontre avec Lazare, et le moyen employé par
celui-ci pour le faire _oublier_; Olivier se leva, la tête encore
lourde, et alla trouver Urbain, qui s'apprêtait à venir chez lui.

--Où vas-tu? lui demanda-t-il.

--Il est six heures, c'est l'_angelus_ de l'appétit; je vais dîner,
répondit le peintre.

--Où cela?

--Par là, à droite ou à gauche; je te le dirai en revenant. À propos, tu
as vu Lazare?

--Oui, en effet, répondit Olivier, je l'ai rencontré à la halle cette
nuit.

--Qu'est-ce que tu allais faire à la halle cette nuit?

--Je ne sais pas. J'étais sorti parce que je me trouvais malade.... Je
ne pouvais pas dormir dans cette chambre.... Tu comprends... malgré moi.
Je pensais....

--Oui, je comprends en effet, dit Urbain. C'est pourquoi je te répéterai
encore qu'il faut cesser de nous voir, pour ton repos, pour le mien.
Nous avons à oublier l'un et l'autre, et ce n'est point en demeurant
ensemble que nous pourrions y parvenir. Séparons-nous. Va-t'en!

--Mais où veux-tu que j'aille? répondit Olivier avec une vivacité
croissante.

--C'est dans cette chambre que Marie a vécu avec moi pendant une
semaine. En y restant, tu te rappelleras toujours que Marie a été ma
maîtresse, continua Urbain.

--Je le sais bien, s'écria Olivier, mais n'importe, je veux rester dans
cette chambre, toute peuplée de souvenirs. Je la préfère à une autre
dont les murs seraient muets et ne me comprendraient pas, quand je
parlerai _d'elle_. Si cette chambre t'ennuie, tu n'y viendras pas, toi,
ce ne sera pas difficile de n'y pas venir.... Oh! l'isolement! la
solitude.... Mais je deviendrais fou, et la folie, c'est l'oubli. Elle a
été ta maîtresse, c'est vrai.... Mais quand cela est arrivé, elle avait
perdu la tête. Son coeur dormait quand elle m'a trompé; tu sais bien ce
qu'elle écrivait: «Je n'ai pas eu le temps de vous aimer, parce que je
n'avais pas eu le temps d'oublier Olivier;» et puis elle a voulu mourir
pour moi.... Qu'est-ce que cela me fait; une infidélité? elle a été ta
maîtresse huit jours, mais auparavant, pendant les dix-huit mois que je
l'ai aimée, elle était bien la femme de son mari. Ah! vois-tu, la
jalousie ne sert à rien, quand elle ne tue pas l'amour; et le plus
souvent c'est une blessure qui le rend éternel. Ah! ma pauvre Marie....
Non, Urbain, je ne m'en irai pas, je resterai dans cette chambre.

Malgré l'égoïsme dont il était cuirassé, Urbain fut ému un moment par
l'explosion de cette passion exaltée. Mais, dit-il, en pressant dans ses
mains celles d'Olivier, c'est absurde de rester ici, encore une fois,
songes-y, c'est perpétuer ton chagrin.

--Mais je ne veux pas oublier, encore une fois! s'écria Olivier.
Comprends donc cela, je veux me souvenir, et longtemps, et toujours.

--Alors, si tu te décides à rester ici, c'est moi qui m'en irai, reprit
Urbain.

--Je te gêne donc, pourquoi veux-tu t'en aller?

--Parce que je ne veux pas rester avec toi. Cette malheureuse affaire va
fournir des cancans sur mon compte pendant six mois. Lazare et ses amis
ne m'aiment guère. Je les crois jaloux de moi, parce que j'ai eu plus de
chance qu'eux. Lazare m'a déjà fait une scène terrible ce matin. Si tu
restais avec moi, comme ils savent que tu as un peu d'argent, ils diront
et feront redire que je t'exploite après t'avoir trompé. Je ne veux pas.
J'en ai assez de ces amitiés-là. D'ailleurs, malgré toi, tu finirais par
penser comme eux.

--Je leur dirai qu'ils se trompent, reprit Olivier, qui tremblait à la
seule idée de voir Urbain le laisser seul; ne t'en va pas. Qu'est-ce que
cela te fait de rester? Je ne t'en veux pas, moi, ajouta-t-il en prenant
les mains d'Urbain. Reste, nous parlerons de Marie, je te dirai les
choses qu'elle me disait. Je n'ai pas pu tout te dire encore... car elle
m'aimait bien, va. Toi aussi, tu me raconteras ce qu'elle te disait, et
tu verras que ce n'étaient plus les mêmes choses qu'à moi. Ah! je serais
trop malheureux tout seul. Je n'avais au monde qu'elle et toi.

--C'est bien, dit Urbain. Puisque tu le veux, je resterai.

--Ah! merci! fit Olivier. Et il força le peintre à venir dîner avec lui.



VI


Ils allèrent dans un restaurant du quartier latin, où ils firent un
robuste repas largement arrosé. Olivier, qui n'avait presque rien pris
depuis trois jours, mangea non pas comme un amant désolé, mais comme un
portefaix mis à la diète. Quant à Urbain, qui, dans l'état normal, avait
toujours l'appétit d'un moine à la fin du carême, il mangea de façon à
se faire faire des compliments par Gargantua. Seulement lorsqu'on
apporta la carte, qui montait à une quinzaine de francs, il poussa un
cri terrible, et recommença plusieurs fois l'addition, ne pouvant jamais
croire qu'il fût possible d'atteindre ce chiffre fabuleux pour un seul
repas.

Les deux amis quittèrent la table dans la position de gens qui se sont
attardés avec les bouteilles.

En mettant le pied dans la rue, bien qu'il fût soigneusement enveloppé
dans son manteau, Olivier se plaignit du froid; Urbain le sentait en
effet frissonner sous son bras, et de temps en temps il entendait
claquer ses dents:

--Es-tu malade? demanda le peintre; il faudrait rentrer et te coucher.

--Non, non, dit Olivier... pas encore... je voudrais que tu vinsses avec
moi.

--Où cela? fit Urbain.

--C'est un peu loin, dit Olivier, mais il fait beau temps, cela nous
promènera.

--Allons où tu voudras.

Et il se laissa guider par le poète, qui le mena jusqu'à la barrière de
l'étoile.

--Mais, demanda Urbain étonné, quand ils furent au bout des
Champs-Élysées, où diable me mènes-tu, chez qui allons-nous, si loin, à
la campagne?

--Tu vas voir; nous arrivons, ce n'est plus bien loin, murmurait
Olivier, qui tremblait de plus en plus.

En ce moment ils avaient laissé l'arc de triomphe derrière eux, et
s'engageaient dans l'avenue de Saint-Cloud, qui conduit au bois de
Boulogne. La neige glacée criait sous leurs pas, et un vent glacial
courait des bordées dans ces lieux déserts et dégarnis de maisons.

--Ah! ça, dit Urbain un peu inquiet, où allons-nous, encore une fois?
Nous allons nous faire égorger par ici; chez qui me mènes-tu?... je ne
vois pas de maison....

Et le peintre s'arrêta un instant, comme s'il hésitait à aller plus
loin.

Ils étaient alors dans une espèce de rond-point où viennent aboutir
l'avenue de Saint-Cloud, celles de Passy, de Chaillot et deux ou trois
autres routes. Au milieu de ce rond-point se trouve une petite fontaine
entourée d'un grillage circulaire en bois, et en face, une habitation de
fantaisie, moitié renaissance et moitié gothique.

--Est-ce que c'est là que nous allons? dit Urbain, en montrant la
maison, dont la lune éclairait tous les détails: Qui diable peut loger
dans ce joujou? N'importe, entrons, j'ai hâte de voir du feu, il me
semble que je nage dans la Bérézina.

--Je ne connais personne dans cette maison, fit Olivier tranquillement.

--Mais alors, fit Urbain impatienté, où me mènes-tu? il n'y a point
d'autres maisons. Cette fois je ne vais pas plus loin.

--C'est inutile, dit Olivier, nous sommes arrivés.

--Arrivés... où?

--À la fontaine, dit le poète, tu vas l'entendre chanter....

--Sacrebleu! dit Urbain, te moques-tu de moi? Me faire faire deux
lieues, à dix heures du soir, pour me montrer une fontaine gelée, au
risque de me faire assassiner avec toi!...

--C'est ici que je venais avec Marie, dit doucement Olivier, dans les
beaux jours. Et, étendant sa main vers un immense espace, il ajouta:
Voilà les champs et les arbres! Vois-tu, dit-il à Urbain, j'ai regardé
de cette place de très beaux soleils couchants; le ciel était en feu
derrière le calvaire, on eût dit une copie de Marilhat. Souvent nous
allions jusqu'au bois de Boulogne en prenant par ce chemin bordé d'une
haie; il y a aussi des acacias blancs, le chemin était tout blanc de
fleurs tombées des arbres. C'était pendant l'été alors, maintenant c'est
la neige qui blanchit le chemin. Ma pauvre plaine! Je l'ai vue si gaie
au mois d'août dernier, il n'y a pas très longtemps, tu vois. C'était un
dimanche, un jour de fête aux environs, j'étais couché dans l'herbe,
près de ces peupliers, les blés venaient d'être fauchés, on entendait
les cigales, et au loin les tambours et les violons de la fête, la
fontaine coulait en chantant, et de bonnes odeurs couraient dans l'air
comme des fumées d'encens. Marie est venue par ce chemin où il y a un
grand noyer, je l'ai aperçue de loin; elle avait une robe blanche et une
ombrelle bleue, et son voile flottait au vent; quand elle est arrivée,
ses cheveux étaient défaits, elle avait déchiré sa robe aux buissons.
Nous sommes restés ensemble jusqu'au soir. Ah! la belle journée! J'ai
été bien heureux ce jour-là. Pourquoi me l'as-tu prise? acheva Olivier,
qui, pendant ses ressouvenirs, avait oublié Urbain et le trouvait tout à
coup devant lui. Non, reprit-il aussitôt, ne te fâche pas, ne parlons
plus de cela.... Je ne veux me rappeler du passé que les bonnes choses.
J'ai voulu revoir cet endroit. C'est bien triste, c'est comme un
linceul, les cigales sont mortes et la fontaine est gelée. Mais c'est
égal... je suis content d'être venu. Maintenant nous nous en irons si tu
veux.

--_Si tu veux_ est joli, pensa Urbain, qui n'eut cependant pas le
courage de railler tout haut.

Ils rentrèrent chez eux fort tard. Le tremblement d'Olivier avait
redoublé. Urbain fit grand feu dans la cheminée, et comme son ami ne
parvenait pas à se réchauffer, le peintre lui proposa de prendre un peu
de punch chaud.

--Ah! oui, dit Olivier... oui, je veux bien. Fais vite! Comme cela je
dormirai cette nuit, ajouta-t-il, pendant qu'Urbain était allé chercher
de l'eau-de-vie.

Ainsi qu'il l'avait espéré, Olivier dormit cette nuit-là. Mais le
lendemain il se réveillait avec une fièvre cérébrale. Urbain, effrayé,
alla chez le père d'Olivier, qui le reçut très froidement et se borna à
lui donner l'adresse de son médecin. Urbain y courut aussitôt, et,
l'ayant heureusement trouvé, le ramena auprès d'Olivier. Le médecin fit
un mauvais signe de tête, écrivit une prescription, ordonna les plus
grands soins, et alla redire au père d'Olivier que son fils était en
péril. Laissez-moi son adresse, dit le père au médecin; j'irai le voir.
Il se mit en route en effet, mais à moitié du chemin il revint sur ses
pas, et envoya seulement savoir de ses nouvelles par la bonne.

--M. Olivier est très mal, vint lui redire la servante. On a été obligé
de l'attacher sur son lit; il passe son temps à mordre une grosse
poignée de cheveux et crie à faire peur: Marie! Marie!...

--Ah! dit le père, Marie, c'est le nom de cette femme. Mal d'amour... ça
n'est pas mortel. Qu'est-ce qui le soigne?

--Un de ses amis, répondit la servante, celui qui est venu ici, il est
très inquiet....

Au bout de huit jours Olivier n'allait pas mieux. Urbain vint trouver le
père et lui demanda de l'argent. Celui-ci lui en remit un peu, mais avec
un air si maussade, qu'Urbain lui dit très sèchement:

--Le médecin ne répond pas de votre fils. En cas de malheur, devrai-je
vous prévenir pour l'enterrement, monsieur?

--Sans doute, répondit tranquillement le père.

Lazare et les autres artistes ayant appris la maladie d'Olivier étaient
accourus, et se relayaient pour venir auprès de lui la nuit. Urbain
était désespéré; il avait raconté au médecin l'histoire d'Olivier et de
Marie, la part qu'il y avait eue, et le long désespoir dont son ami
avait été atteint quand il s'était trouvé séparé de sa maîtresse.

--Dès qu'il sera un peu mieux, dit le médecin, il faudra le retirer de
cette chambre et l'éloigner de tout ce qui pourrait lui rappeler cette
femme. Au bout d'une dizaine de jours le délire devint moins fréquent.
On transporta Olivier au logement de Lazare, situé près de la maison
d'Urbain. Les _Buveurs d'eau_ mirent leur habitation sens dessus dessous
pour laisser une chambre libre au malade. Enfin le médecin commença à
donner des espérances. D'après les conseils de Lazare, Urbain avait
cessé de venir dès l'époque où Olivier avait commencé à retrouver un peu
de raison. Quand Olivier, hors de danger, demanda après lui, Lazare
répondit qu'Urbain était en voyage. Cependant avec la vie le souvenir de
Marie commençait à renaître dans le coeur d'Olivier; mais ce souvenir
n'était déjà plus la douleur ni le désespoir, c'était la mélancolie,
muse rêveuse et caressante. La convalescence d'Olivier, hâtée par les
soins fraternels de ses amis, fut entourée de toutes les distractions
qui pouvaient éloigner son coeur d'une rechute. Enfin le jour de la
première sortie arriva. C'était au commencement de mars; Lazare et
Valentin conduisirent Olivier dans le jardin du Luxembourg. Des choeurs
d'oiseaux, perchés dans les arbres verdissants, récitaient le prologue
de la saison nouvelle, dont ce beau jour était comme le premier sourire.

En ce moment, à quelques pas du banc où ils étaient assis, un jeune
homme passait avec une jeune femme, se tenant par le bras et riant tout
haut. Leurs éclats de rire firent tourner la tête à Olivier. Avant que
Lazare et Valentin eussent eu le temps de le retenir, il s'était levé de
son banc et avait couru après Urbain.

--Olivier! s'écria Urbain en reconnaissant son ancien ami; et sur un
signe que lui fit Lazare il ajouta: Je suis arrivé de voyage seulement
hier: je devais aller te voir... mais je savais de tes nouvelles.

La compagne d'Urbain s'était retirée un peu à l'écart.

--Et Marie? demanda Olivier, dont le coeur avait tout d'abord tremblé en
rencontrant le peintre son ami avec une femme.

--Mais, dit Urbain, j'ai été absent de Paris. D'ailleurs je ne m'en suis
point inquiété. J'ai l'oubli prompt. Voici qui doit te le prouver,
ajouta Urbain en montrant du doigt la jeune femme qui était avec lui.

--Oh! fit Olivier avec un éclair de regard qui trahissait la joie
intérieure, j'étais bien sûr que tu ne l'aimais pas.

--Celle-là aussi s'appelle Marie, dit Urbain en indiquant sa nouvelle
maîtresse, et je l'aime beaucoup depuis hier. Marie est morte, Vive
Marie!

--J'irai vous voir, dit Olivier en quittant Urbain.

Cette rencontre le laissa calme, et il rentra à la maison presque gai.
Le lendemain, accompagné de Lazare, Olivier alla pour voir son père et
lui demander de l'argent qui lui revenait. Son père était absent, mais
il trouva la servante.

--Ah! monsieur, lui dit-elle, je suis bien contente de vous revoir.
Voici une lettre pour vous. C'est une dame qui l'a apportée pendant que
votre père n'y était pas, heureusement! Car il l'aurait déchirée comme
il a fait des autres. Il était bien en colère après cette dame, et il
m'a menacé de me renvoyer si je lui donnais votre adresse.

Olivier avait déjà ouvert la lettre. Elle était de Marie et ne contenait
que ces mots:

«Depuis quinze jours que je suis libre, je vous ai écrit trois fois:
Vous ne m'avez pas répondu, Olivier! Vous avez cru comme tant d'autres,
sans doute, en me voyant arrêtée, que j'étais coupable. Pourtant on ne
voulait de moi que des renseignements sur mon mari. Je ne savais rien,
je n'ai pu rien dire. On m'a remise en liberté. Voilà quinze jours que
je vous attends. Vous ne m'avez pas pardonné sans doute. Je vous
attendrai encore deux jours à mon ancien logement. Si je ne vous vois
pas je quitterai Paris. Mon départ est arrêté: j'ai vendu mes meubles.
Je voudrais seulement vous dire adieu, et après vous resterez libre. Je
vous jure que je n'ai pas revu Urbain et que je ne l'ai jamais aimé.
J'ai souvent attendu, bien avant dans la nuit, devant la maison de votre
père, comptant vous voir rentrer.... Mais vous ne rentriez pas.... C'est
la dernière fois que je vous écris, et dans deux jours je serai partie.
Au revoir, ou pour toujours, adieu.

--Quand vous a-t-on remis cette lettre? demanda Olivier à la servante.

--Il y a cinq ou six jours, répondit celle-ci.

--Il est trop tard! s'écria Olivier. Oh! mon père! Cependant il força
Lazare à l'accompagner à l'ancienne demeure de Marie.

--Madame Duchampy est partie depuis quatre jours, dit le portier.

--J'aime mieux ça! murmura Lazare; et il emmena Olivier.

--Au moins Urbain ne l'a pas revue, pensa Olivier, dont l'amour
commençait à tourner à la poésie.



Un poète de gouttières


Il y a maintenant à Paris plus de poètes que de becs de gaz. Et si la
police n'y met ordre, le nombre ira encore en croissant de jour en jour.
Peu de maisons de la capitale sont privées d'un _vates_ quelconque.
Perché dans les mansardes, il empêche ses voisins de dormir par les
convulsions et les coliques d'un lyrisme nocturne. C'est dans le nid
d'un de ces oiseaux de gouttière qui pondent, bon an, mal an, deux ou
trois milliers de vers, que nous introduirons le lecteur.

Melchior (il s'appelait Melchior) habitait rue de la Tour-d'Auvergne une
chambre de cent francs dans laquelle il faisait de la poésie lyrique.
Cette chambre était meublée d'un de ces mobiliers qui sont la terreur
des propriétaires, aux approches du terme surtout. Melchior avait dans
un bureau une place qui lui rapportait quarante francs par mois, et ne
lui prenait que trois heures par jour. Ce fut à la suite d'un premier
amour très fécond en orages qu'il s'était décidé à prendre la lyre.

Ses amis encouragèrent sa déplorable manie en le comparant à Lamartine,
et, dans le tête-à-tête, avec sa modestie qui, comme celle de tant
d'autres, n'était que l'hypocrisie de l'orgueil, Melchior s'avouait, à
part lui, qu'il pourrait bien un jour justifier la comparaison. Il
avait, du reste, une foi inébranlable en lui-même, et croyait
entièrement au _nascuntur poetae_ de l'orateur romain. Si parfois il lui
venait quelques doutes sur sa vocation, il se hâtait de les dissiper par
la lecture d'un de ses poèmes, et devant cette oeuvre de son coeur il
entrait en des ravissements infinis. Il pleurait, il sanglotait, il
battait des mains, il allait se regarder dans la glace pour voir s'il
n'avait pas une auréole au front, et il en voyait une. Dans ces
moments-là, Melchior aurait voulu pouvoir se dédoubler, afin qu'une
moitié de lui-même s'inclinât devant l'autre. Et tout cela de bonne foi,
sincèrement, réellement, croyant bien qu'il ne se rendait pas la moitié
des honneurs qui lui étaient dus.

Au reste, ces ridicules n'étaient pas inhérents à la nature de Melchior.
Ils lui avaient été inoculés par les amis au milieu desquels il vivait,
et qui lui assuraient chaque jour qu'il était appelé à de hautes
destinées poétiques. Si les personnes sensées qui s'intéressaient à lui
essayaient de lui montrer dans quelle voie fausse il s'engageait aussi
gratuitement, Melchior se récriait. Il répondait qu'il avait une mission
à remplir, que les poètes sont les prêtres de l'humanité, et que, dût-il
mourir en route, il ne renierait pas son culte, etc. Melchior avait
d'ailleurs une idée fixe. Il voulait élever à la mémoire de son premier
amour un superbe monument poétique au front duquel il placerait le nom
de sa maîtresse, pour le faire passer à la postérité à côté des noms de
Laure et de Béatrix. Depuis deux ans il travaillait à ce poème, et
n'écrivait pas une strophe où il ne plantât deux saules et n'allumât une
auréole. Chaque fois qu'il avait ajouté une centaine de nouveaux vers à
son poème d'amour, il réunissait ses amis dans des soirées où l'on
buvait de l'eau non filtrée, et il leur lisait ses nouvelles élégies
qu'on applaudissait avec fureur.

Ces lectures étaient ordinairement accompagnées d'une mise en scène dont
les ridicules étaient peut-être excusables à cause du sentiment profond
et sincère où ils avaient leur source. Ainsi, Melchior lisait les
fragments de son poème d'amour sur une table où il avait d'avance
disposé symétriquement toutes les reliques qui lui étaient restées de
cette grande passion. Des vieux gants blancs, des rubans sales, un
masque de bal, des bouquets fanés, etc., tout cet attirail sentimental
était ordinairement accroché au fond de son alcôve. Au milieu se
détachait son masque à lui, moulé en plâtre et entouré d'un lambeau
d'étoffe noire qui le mettait plus en saillie. Ces puérilités étaient du
reste gravement acceptées par les amis de Melchior, qui, pendant plus de
deux ans, pratiqua avec une scrupuleuse fidélité la religion du
souvenir. Une des autres manies de ce singulier garçon était celle-ci:
il achetait tous les volumes de vers à couvertures multicolores qui,
deux fois l'an, au printemps et à l'automne, viennent s'abattre sur les
rampes des quais. Il ne se publiait pas un seul hémistiche qu'il n'en
eût connaissance; un de ses amis, garçon de bon sens, qui appelait ce
genre de recueil les _Punaises de la librairie_, lui ayant demandé
pourquoi il dépensait son argent à d'aussi bêtes acquisitions, Melchior
lui répondit qu'il fallait bien se tenir au courant des progrès de
l'art. Le fait est qu'il voulait simplement juger s'il était de la force
des auteurs des _Soupirs nocturnes_, _Matutina_ et autres _Brises de
mai_. Chaque fois qu'il paraissait un de ces abominables recueils,
Melchior se le procurait et assemblait tout le clan des poètereaux de sa
connaissance pour leur donner lecture du poème nouveau, et lorsque de
son avis et de celui de ses admirateurs la comparaison tournait à son
avantage, il était content et acceptait sans conteste la supériorité
qu'on lui accordait. C'était un spectacle vraiment bien curieux que ces
réunions où un tas de gueux, paresseux comme des lazaroni, jouaient sans
rire avec les plus graves questions d'art et se drapaient
prétentieusement dans le manteau de leur _sainte misère_: ces soirées se
terminaient ordinairement par une lecture à haute voix du _Chatterton_
de M. Alfred de Vigny. C'est avec ce livre que Melchior avait achevé de
se griser l'esprit; et combien de jeunes gens comme lui ont bu le poison
de l'amour-propre dans ces pages brûlantes!

Le drame de _Chatterton_ est certainement une belle oeuvre, mais son
succès a dû souvent peser lourd comme un remords sur la conscience de
son auteur, qui aurait pourtant dû prévoir la dangereuse influence que
ce drame pourrait exercer sur les esprits faibles et les vanités
ambitieuses. _Chatterton_ est une de ces créations qui ont tout
l'attrait de l'abîme, et cette pièce, qui n'est après tout, sous forme
dramatique, que l'apothéose de l'orgueil et de la médiocrité, avec le
suicide pour conclusion, a peut-être ouvert bien des tombes. Mais à coup
sûr les représentations de _Chatterton_ ont créé cette lamentable école
de poètes pleurards et fatalistes, contre laquelle la critique n'a pas
sévi avec assez de violence. Je l'ai dit déjà, Melchior et ses amis
faisaient partie de cette bande, et ils avaient inventé pour leur usage
cette maxime singulière «que la misère est l'engrais du talent.» Bien
que plusieurs occasions se fussent présentées qui auraient aidé Melchior
à sortir de sa mauvaise situation, il s'obstinait à y demeurer; cette
misère, disait-il, était une ombre où rayonnaient mieux ces deux pures
étoiles: la poésie et le souvenir de son premier amour. Et puis la
misère! la misère, cela prête si bien à l'élégie et au dithyrambe! cela
fournit naturellement de si glorieux parallèles! Melchior, lui, ne
trouvait même pas la sienne assez complète. Martyr, à sa couronne il
manquait une épine, comme il le chantait quelquefois, en implorant la
fatalité qui se montrait si clémente à son égard, après avoir été si
rigoureuse pour ses frères. Enfin, le croirait-on, Melchior ambitionnait
l'hôpital, et ne désirait rien tant qu'une bonne maladie qui lui
permettrait d'aller à son tour chanter un hymne à la douleur sur un
grabat de l'Hôtel-Dieu. Mais cette satisfaction lui était refusée par le
sort, et malgré les privations de toute nature qu'il subissait, et
s'imposait même parfois, sa robuste santé donnait un rubicond démenti à
ses allures de poète élégiaque. Mais Melchior était obstiné, et voyant
que le sort lui refusait la _gloire d'aller souffrir dans le lit de
Gilbert,_ il imagina une combinaison aussi ridicule que périlleuse pour
s'ouvrir la porte de _l'asile des douleurs._ Il se mit pendant quinze
jours à un régime qui aurait rendu Atlas pulmonique. Et ayant pris un
livre de médecine, il étudia, pour les simuler autant que possible, les
symptômes d'une maladie qui, à son début, ne se manifeste que par un
affaiblissement général accompagné d'une toux légère et fréquente.
Lorsqu'il crut savoir assez convenablement son rôle de phtisique pour
affronter l'examen de la science, Melchior résolut d'aller se présenter
à la consultation de l'Hôtel-Dieu. La veille du jour qu'il avait choisi,
il fit par un temps affreux une course d'environ dix lieues dans les
environs de Paris, et lorsqu'il arriva à l'hôpital, la fatigue l'avait
si bien grimé et le froid l'avait si bien enrhumé, qu'il avait l'air
d'un poitrinaire authentique.... Quand son tour fut venu de passer à la
visite, Melchior aurait bien donné cent de ses plus beaux vers pour
cracher un peu le sang. Mais il avait une mine si épouvantable, et la
peur de voir sa ruse découverte lui avait procuré une si belle fièvre,
que le médecin lui signa sur-le-champ un bulletin d'admission.

--Quelle est votre profession? lui demanda-t-il à titre de
renseignement.

--Je suis poète, monsieur, répondit Melchior en prenant une pose fatale;
c'est-à-dire un de ces malheureux que la brutalité du siècle abandonne
sans pitié à toutes les misères, et que....

--C'est bon! C'est bon! Allez vous coucher, mon ami; vous n'en mourrez
pas cette fois-ci.

Un candidat académique qui vient d'être élu n'est pas plus heureux, en
s'asseyant pour la première fois dans son fauteuil, que ne le fut
Melchior lorsqu'il entra dans la salle de l'hôpital.

--Enfin, se disait-il en se couchant dans un lit bien blanc, me voilà
donc sur cet affreux grabat des misères humaines, et sur-le-champ il
commença une ode _À l'hôpital._ Voici quel était son but: une fois cette
ode achevée, et il était bien convenu qu'elle serait sublime, Melchior
la datait du _Lieu des douleurs_, et il l'adressait à la _Revue des
Deux-Mondes_, qui s'empressait de l'imprimer, cela était encore convenu.
L'ode imprimée excitait l'admiration générale. La presse, le public,
tout le monde s'inquiétait de ce poète martyr, de cet autre Gilbert, de
ce frère de Moreau, qui agonisait sur un _infâme grabat_, etc., etc. Et
alors, cela était toujours bien convenu, on venait voir Melchior sur son
_lit de souffrance_. Les femmes du monde arrivaient en équipage et
voulaient jeter sur les blessures de son âme le baume de leurs
consolations. La chambre des députés elle-même s'émouvait; le ministre
était interpellé et donnait une pension à Melchior pour faire taire les
criailleries des journaux libéraux qui hurleraient: _Encore un grand
poète qui se meurt de misère!_ Les éditeurs accouraient en foule et se
disputaient l'honneur d'imprimer les vers de Melchior. La célébrité
chantait son nom dans tous les carrefours de l'univers, et il faisait
renchérir le laurier. Tel était sérieusement le plan combiné par
Melchior. Pendant huit jours il travailla donc à son ode, qui,
lorsqu'elle fut terminée ne comptait pas moins de trois cents vers.
C'était un ramassis de vulgarités et de prétentions, une élégie
dithyrambique encadrée dans une forme poncive et écrite dans un style
médiocre. Le poète l'adressa à une grande revue, et s'endormit, sûr de
son affaire.

Mais les choses ne se passèrent point comme le poète l'avait espéré. La
grande revue n'imprima point son ode; l'univers entier ignora qu'il
était à l'hôpital; les femmes du monde allèrent au bois, à l'Opéra et au
bal; les journaux ne publièrent aucun premier-Paris sur le nouveau
Gilbert, et le ministère ne lui accorda aucune pension. Seulement, comme
on était alors en hiver, époque où les malades sont plus nombreux et les
lits d'hôpitaux plus recherchés, le médecin, voyant que la maladie de
Melchior n'avait rien de sérieux, lui donna à entendre qu'il eût à
demander son _exeat_, s'il ne préférait pas qu'on le lui offrît. Il
retourna donc chez lui; mais, durant son séjour à l'hôpital, l'ennui,
les drogues et les tisanes qu'il avait été forcé de prendre pour faire
croire à cette fausse maladie, en avaient déterminé une vraie, et cette
leçon le fit un peu revenir sur le bonheur qu'on éprouve à _souffrir
dans le lit de Gilbert._ Lorsqu'il fut guéri il alla à la _Revue_ savoir
ce qu'on pensait de son ode et à quelle époque on l'imprimerait. On lui
répondit qu'on ne l'imprimerait pas, et il parut étonné.

Cependant cette mésaventure ne fit point renoncer Melchior à son
système: il commença de nouveau à se _monter des coups_, comme on dit,
et il ne se passait guère de jours où il ne s'ouvrît en rêve de radieux
chemins qui le conduisaient aux astres, et plus que jamais surtout il
caressait son idée fixe, qui était, comme on le sait, d'élever un
monument poétique à celle qui avait eu les prémices de son coeur. Il ne
lui manquait plus que cinq cents francs pour réaliser ce beau rêve, en
faisant imprimer son volume d'élégies. Un beau matin il ne lui manqua
plus rien: un oncle qu'il avait en Bourgogne mourut subitement, et une
somme de douze cents francs dégringola avec un grand fracas du testament
de l'oncle jusqu'au milieu de la misère du neveu, qui, sans faire ni une
ni deux, courut chez un imprimeur s'entendre pour l'impression de son
livre.

Le jour où il devait recevoir l'épreuve de la première feuille de son
livre, Melchior convoqua ses amis à une grande soirée littéraire et les
pria d'amener leurs maîtresses. Il avait, disait-il, besoin surtout d'un
auditoire de femmes. Les amis ne se firent pas prier, et au jour et à
l'heure convenus ils arrivaient, chacun suivi de sa chacune. Melchior
était en habit noir et en cravate blanche à noeud mélancolique; il
allait commencer, après une petite allocution aux dames, la lecture du
poème, déjà lu tant de fois, lorsqu'un nouveau couple retardataire entra
subitement au milieu de l'assemblée. C'était un ami de Melchior,
accompagné de sa maîtresse de la veille.

En voyant cette femme Melchior poussa un grand cri: Il venait de
reconnaître son idole, sa première maîtresse, qu'il croyait morte depuis
deux ans en Angleterre, où l'avait entraînée un mari barbare et jaloux.
La dame, en réalité, avait bien été en Angleterre; mais elle n'avait
point tardé à jeter son contrat de mariage par-dessus les moulins, et
après deux années de séjour parmi les brouillards de Londres, elle
était depuis trois mois revenue faire de la bohème galante sous le
soleil de Paris. Pour le moment elle n'était pas très heureuse, et donna
clairement à entendre à son ancien amant, avec qui elle était restée
seule, qu'elle préférait une robe et des bottines à tous les poèmes du
monde.

Le lendemain Melchior alla retirer son manuscrit de chez l'imprimeur....

--Comment, mon pauvre chéri, tu as écrit tout cela pour moi...
pendant... que.... Ah! ah! c'est bien drôle, fit la dame.

--Oui, dit Melchior, je t'ai aimée en vers pendant deux ans; maintenant
je vais t'aimer en prose. Il l'aima ainsi pendant six semaines, après
quoi il employa le reste de son argent à apprendre la tenue des livres,
afin de pouvoir entrer comme commis chez un agent de change, où il est
actuellement, aussi possédé de la fièvre des chiffres qu'il le fut jadis
de la fièvre des rimes.



Le manchon de Francine



I


Parmi les vrais bohémiens de la vraie bohème, j'ai connu autrefois un
garçon nommé Jacques D...; il était sculpteur, et promettait d'avoir un
jour un grand talent. Mais la misère ne lui a pas donné le temps
d'accomplir ses promesses. Il est mort d'épuisement au mois de mars
1844, à l'hôpital Saint-Louis, salle Sainte-Victoire, lit 14.

J'ai connu Jacques à l'hôpital, où j'étais moi-même détenu par une
longue maladie. Jacques avait, comme je l'ai dit, l'étoffe d'un grand
talent, et pourtant il ne s'en faisait point accroire. Pendant les deux
mois que je l'ai fréquenté, et durant lesquels il se sentait bercé dans
les bras de la mort, je ne l'ai point entendu se plaindre une seule
fois, ni se livrer à ces lamentations qui ont rendu si ridicule
l'artiste incompris. Il est mort sans _pose_, en faisant l'horrible
grimace des agonisants. Cette mort me rappelle même une des scènes les
plus atroces que j'aie jamais vues dans ce caravansérail des douleurs
humaines. Son père, instruit de l'événement, était venu pour réclamer le
corps et avait longtemps marchandé pour donner les trente-six francs
réclamés par l'administration. Il avait marchandé aussi pour le service
de l'église, et avec tant d'instance, qu'on avait fini par lui rabattre
six francs. Au moment de mettre le cadavre dans la bière, l'infirmier
enleva la serpillière de l'hôpital et demanda à un des amis du défunt
qui se trouvait là de quoi payer le linceul. Le pauvre diable, qui
n'avait pas le sou, alla trouver le père de Jacques, qui entra dans une
colère atroce, et demanda si on n'avait pas fini de l'ennuyer.

La soeur novice qui assistait à ce monstrueux débat jeta un regard sur
le cadavre et laissa échapper cette tendre et naïve parole:

--Oh! monsieur, on ne peut pas l'enterrer comme cela, ce pauvre garçon:
il fait si froid, donnez-lui au moins une chemise, qu'il n'arrive pas
tout nu devant le bon Dieu.

Le père donna cinq francs à l'ami pour avoir une chemise; mais il lui
recommanda d'aller chez un fripier de la rue Grange aux Belles qui
vendait du linge d'occasion.

--Cela coûtera moins cher, ajouta-t-il. Cette cruauté du père de Jacques
me fut expliquée plus tard; il était furieux que son fils eût embrassé
la carrière des arts, et sa colère ne s'était pas apaisée, même devant
un cercueil. Mais je suis bien loin de mademoiselle Francine et de son
manchon. J'y reviens: mademoiselle Francine avait été la première et
unique maîtresse de Jacques, qui n'était pourtant pas mort vieux, car il
avait à peine vingt-trois ans à l'époque où son père voulait le laisser
mettre tout nu dans la terre. Cet amour m'a été conté par Jacques
lui-même, alors qu'il était le numéro 14 et moi le numéro 16 de la salle
Sainte-Victoire, un vilain endroit pour mourir. Ah! tenez, lecteur,
avant de commencer ce récit, qui serait une belle chose si je pouvais le
raconter tel qu'il m'a été fait par mon ami Jacques, laissez-moi fumer
une pipe dans la vieille pipe de terre qu'il m'a donnée le jour où le
médecin lui en avait défendu l'usage. Pourtant la nuit, quand
l'infirmier dormait, mon ami Jacques m'empruntait sa pipe et me
demandait un peu de tabac: on s'ennuie tant la nuit dans ces grandes
salles, quand on ne peut pas dormir et qu'on souffre!

--Rien qu'une ou deux bouffées, me disait-il, et je le laissais faire,
et la soeur Sainte-Geneviève n'avait point l'air de sentir la fumée
lorsqu'elle passait faire sa ronde. Ah! bonne soeur! que vous étiez
bonne, et comme vous étiez belle aussi quand vous veniez nous jeter
l'eau bénite! On vous voyait arriver de loin, marchant doucement sous
les voûtes sombres, drapée dans vos voiles blancs, qui faisaient de si
beaux plis, et que mon ami Jacques admirait tant. Ah! bonne soeur! vous
étiez la Béatrice de cet enfer. Si douces étaient vos consolations,
qu'on se plaignait toujours pour se faire consoler par vous. Si mon ami
Jacques n'était pas mort un jour qu'il tombait de la neige, il vous
aurait sculpté une petite bonne Vierge pour mettre dans votre cellule,
bonne soeur Sainte-Geneviève!

UN LECTEUR. Eh bien, et le manchon? je ne vois pas le manchon, moi.

AUTRE LECTEUR. Et mademoiselle Francine? où est-elle donc?

PREMIER LECTEUR. Ce n'est point très gai, cette histoire!

DEUXIÈME LECTEUR. Nous allons voir la fin.

--Je vous demande bien pardon, messieurs, c'est la pipe de mon ami
Jacques qui m'a entraîné dans ces digressions. Mais d'ailleurs je n'ai
point juré de vous faire rire absolument. Ce n'est point gai tous les
jours, la bohème.

Jacques et Francine s'étaient rencontrés dans une maison de la rue de la
Tour-d'Auvergne, où ils étaient emménagés en même temps au terme
d'avril.

L'artiste et la jeune fille restèrent huit jours avant d'entamer ces
relations de voisinage qui sont presque toujours forcées lorsqu'on
habite sur le même carré; cependant, sans avoir échangé une seule
parole, ils se connaissaient déjà l'un l'autre. Francine savait que son
voisin était un pauvre diable d'artiste, et Jacques avait appris que sa
voisine était une petite couturière sortie de sa famille pour échapper
aux mauvais traitements d'une belle-mère. Elle faisait des miracles
d'économie pour mettre, comme on dit, les deux bouts ensemble; et comme
elle n'avait jamais connu le plaisir, elle ne l'enviait point. Voici
comment ils en vinrent tous deux à passer par la commune loi de la
cloison mitoyenne. Un soir du mois d'avril, Jacques rentra chez lui
harassé de fatigue, à jeun depuis le matin et profondément triste, d'une
de ces tristesses vagues qui n'ont point de cause précise et qui vous
prennent partout, à toute heure, espèce d'apoplexie du coeur à laquelle
sont particulièrement sujets les malheureux qui vivent solitaires.
Jacques, qui se sentait étouffer dans son étroite cellule, ouvrit la
fenêtre pour respirer un peu. La soirée était belle, et le soleil
couchant déployait ses mélancoliques féeries sur les collines de
Montmartre. Jacques resta pensif à sa croisée, écoutant le choeur ailé
des harmonies printanières qui chantaient dans le calme du soir, et cela
augmenta sa tristesse. En voyant passer devant lui un corbeau qui jeta
un croassement, il songea au temps où les corbeaux apportaient du pain à
Élie, le pieux solitaire, et il fit cette réflexion que les corbeaux
n'étaient plus si charitables. Puis, n'y pouvant plus tenir, il ferma sa
fenêtre, tira le rideau; et comme il n'avait pas de quoi acheter de
l'huile pour sa lampe, il alluma une chandelle de résine qu'il avait
rapportée d'un voyage à la Grande-Chartreuse. Toujours de plus en plus
triste, il bourra sa pipe.

--Heureusement que j'ai encore assez de tabac pour cacher le pistolet,
murmura-t-il, et il se mit à fumer.

Il fallait qu'il fût bien triste ce soir-là, mon ami Jacques, pour qu'il
songeât à cacher le pistolet. C'était sa ressource suprême dans les
grandes crises, et elle lui réussissait assez ordinairement. Voici en
quoi consistait ce moyen: Jacques fumait du tabac sur lequel il
répandait quelques gouttes de laudanum, et il fumait jusqu'à ce que le
nuage de fumée qui sortait de sa pipe fût devenu assez épais pour lui
dérober tous les objets qui étaient dans sa petite chambre, et surtout
un pistolet accroché au mur. C'était l'affaire d'une dizaine de pipes.
Quand le pistolet était entièrement devenu invisible, il arrivait
presque toujours que la fumée et le laudanum combinés endormaient
Jacques, et il arrivait aussi souvent que sa tristesse l'abandonnait au
seuil de ses rêves. Mais, ce soir-là, il avait usé tout son tabac, le
pistolet était parfaitement caché, et Jacques était toujours amèrement
triste. Ce soir-là, au contraire, mademoiselle Francine était
extrêmement gaie en rentrant chez elle, et sa gaieté était en cause,
comme la tristesse de Jacques: c'était une de ces joies qui tombent du
ciel et que le bon Dieu jette dans les bons coeurs. Donc, mademoiselle
Francine était en belle humeur, et chantonnait en montant l'escalier.
Mais, comme elle allait ouvrir sa porte, un coup de vent entré par la
fenêtre ouverte du carré éteignit brusquement sa chandelle.

--Mon Dieu, que c'est ennuyeux! exclama la jeune fille, voilà qu'il faut
encore descendre et monter six étages.

Mais ayant aperçu de la lumière à travers la porte de Jacques, un
instant de paresse, enté sur un sentiment de curiosité, lui conseilla
d'aller demander de la lumière à l'artiste. C'est un service qu'on se
rend journellement entre voisins, pensait-elle, et cela n'a rien de
compromettant. Elle frappa donc deux petits coups à la porte de Jacques,
qui ouvrit, un peu surpris de cette visite tardive. Mais à peine
eut-elle fait un pas dans la chambre, que la fumée qui l'emplissait la
suffoqua tout d'abord, et, avant d'avoir pu prononcer une parole, elle
glissa évanouie sur une chaise et laissa tomber à terre son flambeau et
sa clef. Il était minuit, tout le monde dormait dans la maison. Jacques
ne jugea point à propos d'appeler du secours; il craignait d'abord de
compromettre sa voisine. Il se borna donc à ouvrir la fenêtre pour
laisser pénétrer un peu d'air; et, après avoir jeté quelques gouttes
d'eau au visage de la jeune fille, il la vit ouvrir les yeux et revenir
à elle peu à peu. Lorsqu'au bout de cinq minutes elle eut entièrement
repris connaissance, Francine expliqua le motif qui l'avait amenée chez
l'artiste, et elle s'excusa beaucoup de ce qui était arrivé.

--Maintenant que je suis remise, ajouta-t-elle, je puis rentrer chez
moi.

Et elle avait déjà ouvert la porte du cabinet, lorsqu'elle s'aperçut que
non seulement elle oubliait d'allumer sa chandelle, mais encore qu'elle
n'avait pas la clef de sa chambre.

--Étourdie que je suis, dit-elle en approchant son flambeau du cierge de
résine, je suis entrée ici pour avoir de la lumière, et j'allais m'en
aller sans.

Mais au même instant le courant d'air établi dans la chambre par la
porte et la fenêtre, qui étaient restées entr'ouvertes, éteignit
subitement le cierge, et les deux jeunes gens restèrent dans
l'obscurité.

--On croirait que c'est un fait exprès, dit Francine. Pardonnez-moi,
monsieur, tout l'embarras que je vous cause, et soyez assez bon pour
faire de la lumière, pour que je puisse retrouver ma clef.

--Certainement, mademoiselle, répondit Jacques en cherchant des
allumettes à tâtons.

Il les eut bien vite trouvées. Mais une idée singulière lui traversa
l'esprit; il mit les allumettes dans sa poche en s'écriant:

--Mon Dieu! mademoiselle, voici bien un autre embarras. Je n'ai point
une seule allumette ici, j'ai employé la dernière quand je suis rentré.

J'espère que voilà une ruse crânement bien machinée! pensa-t-il en
lui-même.

--Mon Dieu! mon Dieu! disait Francine, je puis bien encore rentrer chez
moi sans chandelle: la chambre n'est pas si grande pour qu'on puisse s'y
perdre. Mais il me faut ma clef; je vous en prie, monsieur, aidez-moi à
chercher, elle doit être à terre.

--Cherchons, mademoiselle, dit Jacques.

Et les voilà tous deux dans l'obscurité en quête de l'objet perdu;
mais, comme s'ils eussent été guidés par le même instinct, il arriva que
pendant ces recherches leurs mains, qui tâtonnaient dans le même
endroit, se rencontraient dix fois par minute. Et, comme ils étaient
aussi maladroits l'un que l'autre, ils ne trouvèrent point la clef.

--La lune, qui est masquée par les nuages, donne en plein dans ma
chambre, dit Jacques. Attendons un peu. Tout à l'heure elle pourra
éclairer nos recherches.

Et, en attendant le lever de la lune, ils se mirent à causer. Une
causerie au milieu des ténèbres, dans une chambre étroite, par une nuit
de printemps; une causerie qui, d'abord frivole et insignifiante, aborde
le chapitre des confidences, vous savez où cela mène.... Les paroles
deviennent peu à peu confuses, pleines de réticences; la voix baisse,
les mots s'alternent de soupirs.... Les mains qui se rencontrent
achèvent la pensée, qui, du coeur, monte aux lèvres, et.... Cherchez la
conclusion dans vos souvenirs, ô jeunes couples! Rappelez-vous, jeune
homme, rappelez-vous, jeune femme, vous qui marchez aujourd'hui la main
dans la main, et qui ne vous étiez jamais vus il y a deux jours!

Enfin la lune se démasqua, et sa lueur claire inonda la chambrette;
mademoiselle Francine sortit de sa rêverie en jetant un petit cri.

--Qu'avez-vous? lui demanda Jacques, en lui entourant la taille de ses
bras.

--Rien, murmura Francine; j'avais cru entendre frapper. Et, sans que
Jacques s'en aperçût, elle poussa du pied, sous un meuble, la clef
qu'elle venait d'apercevoir.

Elle ne voulait pas la retrouver.

PREMIER LECTEUR. Je ne laisserai certainement pas cette histoire entre
les mains de ma fille.

SECOND LECTEUR. Jusqu'à présent je n'ai point encore vu un seul poil du
manchon de mademoiselle Francine; et, pour cette jeune fille, je ne sais
pas non plus comment elle est faite, si elle est brune ou blonde.

Patience, ô lecteurs! patience. Je vous ai promis un manchon, et je vous
le donnerai à la fin, comme mon ami Jacques fit à sa pauvre amie
Francine, qui était devenue sa maîtresse, ainsi que je l'ai expliqué
dans la ligne en blanc qui se trouve au-dessus. Elle était blonde,
Francine, blonde et gaie, ce qui n'est pas commun. Elle avait ignoré
l'amour jusqu'à vingt ans; mais un vague pressentiment de sa fin
prochaine lui conseilla de ne plus tarder si elle voulait le connaître.

Elle rencontra Jacques et elle l'aima. Leur liaison dura six mois. Ils
s'étaient pris au printemps, ils se quittèrent à l'automne. Francine
était poitrinaire, elle le savait, et son ami Jacques le savait aussi:
quinze jours après s'être mis avec la jeune fille, il l'avait appris
d'un de ses amis qui était médecin. «Elle s'en ira aux feuilles jaunes,»
avait dit celui-ci.

Francine avait entendu cette confidence, et s'aperçut du désespoir
qu'elle causait à son ami.

--Qu'importent les feuilles jaunes? lui disait-elle, en mettant tout son
amour dans un sourire; qu'importe l'automne, nous sommes en été et les
feuilles sont vertes: profitons-en, mon ami.... Quand tu me verras prête
à m'en aller de la vie, tu me prendras dans tes bras en m'embrassant et
tu me défendras de m'en aller. Je suis obéissante, tu sais, et je
resterai.

Et cette charmante créature traversa ainsi pendant cinq mois les misères
de la vie de bohème, la chanson et le sourire aux lèvres. Pour Jacques,
il se laissait abuser. Son ami lui disait souvent: «Francine va plus
mal, il lui faut des soins.» Alors Jacques battait tout Paris pour
trouver de quoi faire faire l'ordonnance du médecin; mais Francine n'en
voulait point entendre parler, et elle jetait les drogues par les
fenêtres. La nuit, lorsqu'elle était prise par la toux, elle sortait de
la chambre et allait sur le carré pour que Jacques ne l'entendît point.

Un jour qu'ils étaient allés tous les deux à la campagne, Jacques
aperçut un arbre dont le feuillage était jaunissant. Il regarda
tristement Francine, qui marchait lentement et un peu rêveuse.

Francine vit Jacques pâlir, et elle devina la cause de sa pâleur.

--Tu es bête, va, lui dit-elle en l'embrassant, nous ne sommes qu'en
juillet; jusqu'à octobre, il y a trois mois; en nous aimant nuit et
jour, comme nous faisons, nous doublerons le temps que nous avons à
passer ensemble. Et puis, d'ailleurs, si je me sens plus mal aux
feuilles jaunes, nous irons demeurer dans un bois de sapins: les
feuilles sont toujours vertes.

       *       *       *       *       *

Au mois d'octobre Francine fut forcée de rester au lit. L'ami de Jacques
la soignait.... La petite chambrette où ils logeaient était située tout
au haut de la maison et donnait sur une cour où s'élevait un arbre, qui
chaque jour se dépouillait davantage. Jacques avait mis un rideau à la
fenêtre pour cacher cet arbre à la malade; mais Francine exigea qu'on
retirât le rideau.

--Ô mon ami, disait-elle à Jacques, je te donnerai cent fois plus de
baisers qu'il n'a de feuilles.... Et elle ajoutait: Je vais beaucoup
mieux, d'ailleurs.... Je vais sortir bientôt; mais comme il fera froid,
et que je ne veux pas avoir les mains rouges, tu m'achèteras un manchon.

Pendant toute la maladie, ce manchon fut son rêve unique. La veille de
la Toussaint, voyant Jacques plus désolé que jamais, elle voulut lui
donner du courage; et, pour lui prouver qu'elle allait mieux, elle se
leva. Le médecin arriva au même instant: il la fit recoucher de force.

--Jacques, dit-il à l'oreille de l'artiste, du courage! Tout est fini,
Francine va mourir. Jacques fondit en larmes.

--Tu peux lui donner tout ce qu'elle demandera maintenant, continua le
médecin: il n'y a plus d'espoir.

Francine _entendit des yeux_ ce que le médecin avait dit à son amant.

--Ne l'écoute pas, s'écria-t-elle en étendant les bras vers Jacques, ne
l'écoute pas, il ment. Nous sortirons ensemble demain... c'est la
Toussaint; il fera froid, va m'acheter un manchon.... Je t'en prie, j'ai
peur des engelures pour cet hiver.

Jacques allait sortir avec son ami; mais Francine retint le médecin
auprès d'elle.

--Va chercher mon manchon, dit-elle à Jacques, prends-le beau, qu'il
dure longtemps.

Et quand elle fut seule, elle dit au médecin:

--Ô monsieur, je vais mourir, et je le sais.... Mais avant de m'en
aller, trouvez-moi quelque chose qui me donne des forces pour une nuit,
je vous en prie; rendez-moi belle pour une nuit encore, et que je meure
après, puisque le bon Dieu ne veut pas que je vive plus longtemps....

Comme le médecin la consolait de son mieux, un vent de bise secoua dans
la chambre et jeta sur le lit de la malade une feuille jaune, arrachée à
l'arbre de la petite cour.

Francine ouvrit le rideau et vit l'arbre dépouillé complètement.

--C'est la dernière, dit-elle en mettant la feuille sous son oreiller.

--Vous ne mourrez que demain, lui dit le médecin, vous avez une nuit à
vous.

--Ah! quel bonheur! fit la jeune fille... une nuit d'hiver... elle sera
longue. Jacques rentra; il apportait un manchon. Il est bien joli, dit
Francine; je le mettrai pour sortir. Elle passa la nuit avec Jacques.

Le lendemain, jour de la Toussaint, à l'_Angelus_ de midi, elle fut
prise par l'agonie et tout son corps se mit à trembler.

--J'ai froid aux mains, murmura-t-elle; donne-moi mon manchon. Et elle
plongea ses pauvres mains dans la fourrure.

--C'est fini, dit le médecin à Jacques; va l'embrasser. Jacques colla
ses lèvres à celles de son amie. Au dernier moment on voulait lui
retirer le manchon, mais elle y cramponna ses mains.

--Non, non, dit-elle; laissez-le-moi: nous sommes dans l'hiver; il fait
froid. Ah! mon pauvre Jacques.... Ah! mon pauvre Jacques... qu'est-ce
que tu vas devenir? Ah! mon Dieu!

Et le lendemain Jacques était seul.

PREMIER LECTEUR. Je le disais bien que ce n'était point gai, cette
histoire.

--Que voulez-vous, lecteur? on ne peut pas toujours rire.



II


C'était le matin du jour de la Toussaint: Francine venait de mourir.

Deux hommes veillaient au chevet: l'un, qui se tenait debout, était le
médecin; l'autre, agenouillé près du lit, collait ses lèvres aux mains
de la morte, et semblait vouloir les y sceller dans un baiser désespéré:
c'était Jacques, l'amant de Francine. Depuis plus de six heures il était
plongé dans une douloureuse insensibilité. Un orgue de Barbarie qui
passa sous les fenêtres vint l'en tirer.

Cet orgue jouait un air que Francine avait l'habitude de chanter le
matin en s'éveillant.

Une de ces espérances insensées qui ne peuvent naître que dans les
grands désespoirs traversa l'esprit de Jacques. Il recula d'un mois dans
le passé, à l'époque où Francine n'était encore que mourante; il oublia
l'heure présente, et s'imagina un moment que la trépassée n'était
qu'endormie, et qu'elle allait s'éveiller tout à l'heure la bouche
ouverte à son refrain matinal.

Mais les sons de l'orgue n'étaient pas encore éteints que Jacques était
déjà revenu à la réalité. La bouche de Francine était éternellement
close pour les chansons, et le sourire qu'y avait amené sa dernière
pensée s'effaçait de ses lèvres, où la mort commençait à naître.

--Du courage! Jacques, dit le médecin, qui était l'ami du sculpteur.

Jacques se releva et dit en regardant le médecin:

--C'est fini, n'est-ce pas, il n'y a plus d'espérance?

Sans répondre à cette triste folie, l'ami alla fermer les rideaux du
lit; et, revenant ensuite vers le sculpteur, il lui tendit la main.

--Francine est morte... dit-il, il fallait nous y attendre. Dieu sait
que nous avons fait tout ce que nous avons pu pour la sauver. C'était
une honnête fille, Jacques, qui t'a beaucoup aimé, plus et autrement que
tu ne l'aimais toi-même; car son amour n'était fait que d'amour, tandis
que le tien renfermait un alliage. Francine est morte... mais tout n'est
pas fini, il faut maintenant songer à faire les démarches nécessaires
pour l'enterrement. Nous nous en occuperons ensemble, et pendant notre
absence nous prierons la voisine de veiller ici.

Jacques se laissa entraîner par son ami. Toute la journée ils coururent,
à la mairie, aux pompes funèbres, au cimetière. Comme Jacques n'avait
point d'argent, le médecin engagea sa montre, une bague et quelques
effets d'habillement pour subvenir aux frais du convoi, qui fut fixé au
lendemain.

Ils rentrèrent tous deux fort tard le soir; la voisine força Jacques à
manger un peu.

--Oui, dit-il, je le veux bien; j'ai froid, et j'ai besoin de prendre un
peu de force, car j'aurai à travailler cette nuit.

La voisine et le médecin ne comprirent pas.

Jacques se mit à table et mangea si précipitamment quelques bouchées
qu'il faillit s'étouffer. Alors il demanda à boire. Mais en portant son
verre à sa bouche, Jacques le laissa tomber à terre. Le verre qui
s'était brisé avait réveillé sa douleur un instant engourdie. Le jour où
Francine était venue pour la première fois chez lui, la jeune fille, qui
était déjà souffrante, s'était trouvée indisposée, et Jacques lui avait
donné à boire un peu d'eau sucrée dans ce verre. Plus tard, lorsqu'ils
demeurèrent ensemble, ils en avaient fait une relique d'amour.

Dans les rares instants de richesse, l'artiste achetait pour son amie
une ou deux bouteilles d'un vin fortifiant dont l'usage lui était
prescrit, et c'était dans ce verre que Francine buvait la liqueur où sa
tendresse puisait une gaieté charmante.

Jacques resta plus d'une demi-heure à regarder, sans rien dire, les
morceaux épars de ce fragile et cher souvenir, et il lui sembla que son
coeur aussi venait de se briser et qu'il en sentait les éclats déchirer
sa poitrine. Lorsqu'il fut revenu à lui, il ramassa les débris du verre
et les jeta dans un tiroir. Puis il pria la voisine d'aller lui chercher
deux bougies et de faire monter un seau d'eau par le portier.

--Ne t'en va pas, dit-il au médecin, qui n'y songeait aucunement,
j'aurai besoin de toi tout à l'heure.

On apporta l'eau et les bougies; les deux amis restèrent seuls.

--Que veux-tu faire? dit le médecin en voyant Jacques qui, après avoir
versé de l'eau dans une sébile en bois, y jetait du plâtre fin à
poignées égales.

--Ce que je veux faire, dit l'artiste, ne le devines-tu pas? je vais
mouler la tête de Francine; et comme je manquerais de courage si je
restais seul, tu ne t'en iras pas.

Jacques alla ensuite tirer les rideaux du lit et abaissa le drap qu'on
avait jeté sur la figure de la morte. La main de Jacques commença à
trembler, et un sanglot étouffé monta jusqu'à ses lèvres.

--Apporte les bougies, cria-t-il à son ami, et viens me tenir la sébile.
L'un des flambeaux fut posé à la tête du lit, de façon à répandre toute
sa clarté sur le visage de la poitrinaire; l'autre bougie fut placée au
pied. À l'aide d'un pinceau trempé dans l'huile d'olive, l'artiste
oignit les sourcils, les cils et les cheveux, qu'il arrangea ainsi que
Francine faisait le plus habituellement.

--Comme cela elle ne souffrira pas quand nous lui enlèverons le masque,
murmura Jacques à lui-même.

Ces précautions prises, et après avoir disposé la tête de la morte dans
une attitude favorable, Jacques commença à couler le plâtre par couches
successives jusqu'à ce que le moule eût atteint l'épaisseur nécessaire.
Au bout d'un quart d'heure l'opération était terminée et avait
complètement réussi.

Par une étrange particularité un changement s'était opéré sur le visage
de Francine. Le sang, qui n'avait pas eu le temps de se glacer
entièrement, réchauffé sans doute par la chaleur du plâtre, avait afflué
vers les régions supérieures, et un nuage aux transparences rosées se
mêlait graduellement aux blancheurs mates du front et des joues. Les
paupières, qui s'étaient soulevées lorsqu'on avait enlevé le moule,
laissaient voir l'azur tranquille des yeux, dont le regard paraissait
receler une vague intelligence; et des lèvres, entr'ouvertes par un
sourire commencé, semblait sortir, oubliée dans le dernier adieu, cette
dernière parole qu'on entend seulement avec le coeur.

Qui pourrait affirmer que l'intelligence finit absolument là où commence
l'insensibilité de l'être? Qui peut dire que les passions s'éteignent et
meurent juste avec la dernière pulsation du coeur qu'elles ont agité?
L'âme ne pourrait-elle pas rester quelquefois volontairement captive
dans le corps vêtu déjà pour le cercueil, et, du fond de sa prison
charnelle, épier un moment les regrets et les larmes? Ceux qui s'en vont
ont tant de raisons pour se défier de ceux qui restent!

Au moment où Jacques songeait à conserver ses traits par les moyens de
l'art, qui sait? une pensée d'outre-vie était peut-être revenue
réveiller Francine dans son premier sommeil du repos sans fin. Peut-être
s'était-elle rappelé que celui qu'elle venait de quitter était un
artiste en même temps qu'un amant; qu'il était l'un et l'autre, parce
qu'il ne pouvait être l'un sans l'autre; que pour lui l'amour était
l'âme de l'art, et que, s'il l'avait tant aimée, c'est qu'elle avait su
être pour lui une femme et une maîtresse, un sentiment dans une forme.
Et alors peut-être Francine, voulant laisser à Jacques l'image humaine
qui était devenue pour lui un idéal incarné, avait su, morte, déjà
glacée, revêtir encore une fois son visage de tous les rayonnements de
l'amour et de toutes les grâces de la jeunesse; elle ressuscitait objet
d'art.

Et peut-être aussi la pauvre fille avait pensé vrai; car il existe parmi
les vrais artistes de ces Pygmalions singuliers qui, au contraire de
l'autre, voudraient pouvoir changer en marbre leurs Galatées vivantes.

Devant la sérénité de cette figure, où l'agonie n'offrait plus de
traces, nul n'aurait pu croire aux longues souffrances qui avaient servi
de préface à la mort. Francine paraissait continuer un rêve d'amour; et
en la voyant ainsi, on eût dit qu'elle était morte de beauté.

Le médecin, brisé par la fatigue, dormait dans un coin.

Quant à Jacques, il était de nouveau retombé dans ses doutes. Son esprit
halluciné s'obstinait à croire que celle qu'il avait tant aimée allait
se réveiller; et comme de légères contractions nerveuses, déterminées
par l'action récente du moulage, rompaient par intervalles l'immobilité
du corps, ce simulacre de vie entretenait Jacques dans son heureuse
illusion, qui dura jusqu'au matin, à l'heure où un commissaire vint
constater le décès et autoriser l'inhumation.

Au reste, s'il avait fallu toute la folie du désespoir pour douter de sa
mort en voyant cette belle créature, il fallait aussi pour y croire
toute l'infaillibilité de la science.

Pendant que la voisine ensevelissait Francine on avait entraîné Jacques
dans une autre pièce, où il trouva quelques-uns de ses amis, venus pour
suivre le convoi. Les bohèmes s'abstinrent vis-à-vis de Jacques, qu'ils
aimaient pourtant fraternellement, de toutes ces consolations qui ne
font qu'irriter la douleur. Sans prononcer une de ces paroles si
difficiles à trouver et si pénibles à entendre, ils allaient tour à tour
serrer silencieusement la main de leur ami.

--Cette mort est un grand malheur pour Jacques, fit l'un d'eux.

--Oui, répondit le peintre Lazare, esprit bizarre qui avait su vaincre
de bonne heure toutes les rébellions de la jeunesse en leur imposant
l'inflexibilité d'un parti pris, et chez qui l'artiste avait fini par
étouffer l'homme, oui; mais un malheur qu'il a volontairement introduit
dans sa vie. Depuis qu'il connaît Francine, Jacques est bien changé.

--Elle l'a rendu heureux, dit un autre.

--Heureux! reprit Lazare, qu'appelez-vous heureux? Comment nommez-vous
bonheur une passion qui met un homme dans l'état où Jacques est en ce
moment? Qu'on aille lui montrer un chef-d'oeuvre: il ne détournerait pas
les yeux; et pour revoir encore une fois sa maîtresse, je suis sûr qu'il
marcherait sur un Titien ou sur un Raphaël. Ma maîtresse à moi est
immortelle et ne me trompera pas. Elle habite le Louvre et s'appelle
_Joconde_.

Au moment où Lazare allait continuer ses théories sur l'art et le
sentiment on vint avertir qu'on allait partir pour l'église.

Après quelques basses prières le convoi se dirigea vers le cimetière....
Comme c'était précisément le jour de la fête des Morts, une foule
immense encombrait l'asile funèbre. Beaucoup de gens se retournaient
pour regarder Jacques, qui marchait la tête nue derrière le corbillard.

--Pauvre garçon! disait l'un, c'est sa mère sans doute.

--C'est son père, disait un autre.

--C'est sa soeur, disait-on autre part. Venu là pour étudier l'attitude
des regrets à cette fête des souvenirs, qui se célèbre une fois l'an
sous le brouillard de novembre, seul, un poète, en voyant passer
Jacques, devina qu'il suivait les funérailles de sa maîtresse.

Quand on fut arrivé près de la fosse réservée, les bohémiens, la tête
nue, se rangèrent autour. Jacques se mit sur le bord; son ami le médecin
le tenait par le bras.

Les hommes du cimetière étaient pressés et voulurent faire vivement les
choses.

--Il n'y a pas de discours, dit l'un d'eux. Allons! tant mieux. Houp!
camarade! allons, là!

Et la bière, tirée hors de la voiture, fut liée avec des cordes et
descendue dans la fosse. L'homme alla retirer les cordes et sortit du
trou; puis, aidé d'un de ses camarades, il prit une pelle et commença à
jeter de la terre. La fosse fut bientôt comblée. On y planta une petite
croix de bois.

Au milieu de ses sanglots le médecin entendit Jacques qui laissait
échapper ce cri d'égoïsme:

--Ô ma jeunesse! c'est vous qu'on enterre!

Jacques faisait partie d'une société appelée _les Buveurs d'eau_, et qui
paraissait avoir été fondée en vue d'imiter le fameux cénacle de la rue
des Quatre-Vents, dont il est question dans le beau roman du _Grand
homme de province_. Seulement il existait une grande différence entre le
héros du cénacle et les _Buveurs d'eau_, qui, comme tous les imitateurs,
avaient exagéré le système qu'ils voulaient mettre en application. Cette
différence se comprendra par ce fait seul que, dans le livre de M. de
Balzac, les membres du cénacle finissent par atteindre le but qu'ils se
proposaient et prouvent que tout système est bon qui réussit; tandis
qu'après plusieurs années d'existence la société des _Buveurs d'eau_
s'est dissoute naturellement par la mort de tous ses membres, sans que
le nom d'aucun soit resté attaché à une oeuvre qui pût attester de leur
existence.

Pendant sa liaison avec Francine, les rapports de Jacques avec la
société des _Buveurs d'eau_ devinrent moins fréquents. Les nécessités
d'existence avaient forcé l'artiste à violer certaines conditions,
signées et jurées solennellement par les _Buveurs d'eau_ le jour où la
société avait été fondée.

Perpétuellement juchés sur les échasses d'un orgueil absurde, ces jeunes
gens avaient érigé en principe souverain, dans leur association, qu'ils
ne devraient jamais quitter les hautes cimes de l'art, c'est-à-dire que,
malgré leur misère mortelle, aucun d'eux ne voulait faire de concession
à la nécessité. Ainsi le poète Melchior n'aurait jamais consenti à
abandonner ce qu'il appelait sa lyre pour écrire un prospectus
commercial ou une profession de foi. C'était bon pour le poète Rodolphe,
un propre à rien, qui était bon à tout, et qui ne laissait jamais passer
une pièce de cent sous devant lui sans tirer dessus, n'importe avec
quoi. Le peintre Lazare, orgueilleux porte-haillons, n'eût jamais voulu
salir ses pinceaux à faire le portrait d'un tailleur tenant un perroquet
sur ses doigts, comme notre ami le peintre Marcel avait fait une fois en
échange de ce fameux habit surnommé _Mathusalem_, et que la main de
chacune de ses amantes avait étoilé de reprises. Tout le temps qu'il
avait vécu en communion d'idées avec les _Buveurs d'eau_, le sculpteur
Jacques avait subi la tyrannie de l'acte de société; mais dès qu'il
connut Francine, il ne voulut pas associer la pauvre enfant, déjà
malade, au régime qu'il avait accepté tout le temps de sa solitude.
Jacques était par-dessus tout une nature probe et loyale. Il alla
trouver le président de la société, l'exclusif Lazare, et lui annonça
que désormais il accepterait tout travail qui pourrait lui être
productif.

--Mon cher, lui répondit Lazare, ta déclaration d'amour était ta
démission d'artiste. Nous resterons tes amis, si tu veux, mais nous ne
serons plus tes associés. Fais du métier tout à ton aise; pour moi, tu
n'es plus un sculpteur, tu es un gâcheur de plâtre. Il est vrai que tu
pourras boire du vin, mais nous, qui continuerons à boire notre eau et à
manger notre pain de munition, nous resterons des artistes.

Quoi qu'en eût dit Lazare, Jacques resta un artiste. Mais pour conserver
Francine auprès de lui il se livrait, quand les occasions se
présentaient, à des travaux productifs. C'est ainsi qu'il travaillât
longtemps dans l'atelier de l'ornemaniste Romagnési. Habile dans
l'exécution, ingénieux dans l'invention, Jacques aurait pu, sans
abandonner l'art sérieux, acquérir une grande réputation dans ces
composition de genre qui sont devenues un des principaux éléments du
commerce de luxe. Mais Jacques était paresseux comme tous les vrais
artistes, et amoureux à la façon des poètes. La jeunesse en lui s'était
éveillée tardive, mais ardente; et avec un pressentiment de sa fin
prochaine, il voulait tout entière l'épuiser entre les bras de Francine.
Aussi il arriva souvent que les bonnes occasions de travail venaient
frapper à sa porte sans que Jacques voulût y répondre, parce qu'il
aurait fallu se déranger, et qu'il se trouvait trop bien à rêver aux
lueurs des yeux de son amie.

Lorsque Francine fut morte, le sculpteur alla revoir ses anciens amis
les Buveurs. Mais l'esprit de Lazare dominait dans ce cercle, où chacun
des membres vivait pétrifié dans l'égoïsme de l'art. Jacques n'y trouva
pas ce qu'il venait y chercher. On ne comprenait guère son désespoir,
qu'on voulait calmer par des raisonnements; et voyant ce peu de
sympathie, Jacques préféra isoler sa douleur plutôt que de la voir
exposée à la discussion. Il rompit donc complètement avec les _Buveurs
d'eau_ et s'en alla vivre seul.

Cinq ou six jours après l'enterrement de Francine, Jacques alla trouver
un marbrier du cimetière Montparnasse, et lui offrit de conclure avec
lui le marché suivant: le marbrier fournirait au tombeau de Francine un
entourage que Jacques se réservait de dessiner, et donnerait en outre à
l'artiste un morceau de marbre blanc, moyennant quoi Jacques se mettrait
pendant trois mois à la disposition du marbrier, soit comme ouvrier
tailleur de pierres, soit comme sculpteur. Le marchand de tombeaux avait
alors plusieurs commandes extraordinaires; il alla visiter l'atelier de
Jacques, et, devant plusieurs travaux commencés, il acquit la preuve que
le hasard qui lui livrait Jacques était une bonne fortune pour lui. Huit
jours après la tombe de Francine avait un entourage, au milieu duquel la
croix de bois avait été remplacée par une croix de pierre, avec le nom
gravé en creux.

Jacques avait heureusement affaire à un honnête homme, qui comprit que
cent kilos de fer fondu et trois pieds carrés de marbre des Pyrénées ne
pouvaient point payer trois mois de travaux de Jacques, dont le talent
lui avait rapporté plusieurs milliers d'écus. Il offrit à l'artiste de
l'attacher à son entreprise moyennant un intérêt, mais Jacques ne
consentit point. Le peu de variété des sujets à traiter répugnait à sa
nature inventive; d'ailleurs il avait ce qu'il voulait, un gros morceau
de marbre, des entrailles duquel il voulait faire sortir un
chef-d'oeuvre qu'il destinait à la tombe de Francine.

Au commencement du printemps la situation de Jacques devint meilleure:
son ami le médecin le mit en relation avec un grand seigneur étranger
qui venait se fixer à Paris et y faisait construire un magnifique hôtel
dans un des plus beaux quartiers. Plusieurs artistes célèbres avaient
été appelés à concourir au luxe de ce petit palais. On commanda à
Jacques une cheminée de salon. Il me semble encore voir les cartons de
Jacques; c'était une chose charmante: tout le poème de l'hiver était
raconté dans ce marbre qui devait servir de cadre à la flamme. L'atelier
de Jacques étant trop petit, il demanda et obtint, pour exécuter son
oeuvre, une pièce dans l'hôtel, encore inhabité. On lui avança même une
assez forte somme sur le prix convenu de son travail. Jacques commença
par rembourser à son ami le médecin l'argent que celui-ci lui avait
prêté lorsque Francine était morte; puis il courut au cimetière, pour y
faire cacher sous un champ de fleurs la terre où reposait sa maîtresse.

Mais le printemps était venu avant Jacques, et sur la tombe de la jeune
fille mille fleurs croissaient au hasard parmi l'herbe verdoyante.
L'artiste n'eut pas le courage de les arracher, car il pensa que ces
fleurs renfermaient quelque chose de son amie. Comme le jardinier lui
demandait ce qu'il devait faire des roses et des pensées qu'il avait
apportées, Jacques lui ordonne de les planter sur une fosse voisine
nouvellement creusée, pauvre tombe d'un pauvre, sans clôture, et n'ayant
pour signe de reconnaissance qu'un morceau de bois piqué en terre, et
surmonté d'une couronne de fleurs en papier noirci, pauvre offrande de
la douleur d'un pauvre. Jacques sortit du cimetière tout autre qu'il n'y
était entré. Il regardait avec une curiosité pleine de joie ce beau
soleil printanier, le même qui avait tant de fois doré les cheveux de
Francine lorsqu'elle courait dans la campagne, fauchant les prés avec
ses blanches mains. Tout un essaim de bonnes pensées chantait dans le
coeur de Jacques. En passant devant un petit cabaret du boulevard
extérieur, il se rappela qu'un jour, ayant été surpris par l'orage, il
était entré dans ce bouchon avec Francine, et qu'ils y avaient dîné.
Jacques entra et se fit servir à dîner sur la même table. On lui donna
du dessert dans une soucoupe à vignettes; il reconnut la soucoupe et se
souvint que Francine était restée une demi-heure à deviner le rébus qui
y était peint; et il se ressouvint aussi d'une chanson qu'avait chantée
Francine, mise en belle humeur par un petit vin violet qui ne coûte pas
bien cher, et qui contient plus de gaieté que de raisin. Mais cette crue
de doux souvenirs réveillait son amour sans réveiller sa douleur.
Accessible à la superstition, comme tous les esprits poétiques et
rêveurs, Jacques s'imagina que c'était Francine qui, en l'entendant
marcher tout à l'heure auprès d'elle, lui avait envoyé cette bouffée de
bons souvenirs à travers sa tombe, et il ne voulut par les mouiller
d'une larme. Et il sortit du cabaret pied leste, front haut, oeil vif,
coeur battant, presque un sourire aux lèvres, et murmurant en chemin ce
refrain de la chanson de Francine:

    L'amour rôde dans mon quartier,
    Il faut tenir ma porte ouverte.

Ce refrain dans la bouche de Jacques, c'était encore un souvenir, mais
aussi c'était déjà une chanson; et peut-être, sans s'en douter, Jacques
fit-il ce soir-là le premier pas dans ce chemin de transition qui de la
tristesse mène à la mélancolie, et de là à l'oubli. Hélas! quoi qu'on
veuille et quoi qu'on fasse, l'éternelle et juste loi de la mobilité le
veut ainsi.

De même que les fleurs qui, nées peut-être du corps de Francine, avaient
poussé sur sa tombe, des sèves de jeunesse fleurissaient dans le coeur
de Jacques, où les souvenirs de l'amour ancien éveillaient de vagues
aspirations vers de nouvelles amours. D'ailleurs Jacques était de cette
race d'artistes et de poètes qui font de la passion un instrument de
l'art et de la poésie, et dont l'esprit n'a d'activité qu'autant qu'il
est mis en mouvement par les forces motrices du coeur. Chez Jacques,
l'invention était vraiment fille du sentiment, et il mettait une
parcelle de lui-même dans les plus petites choses qu'il faisait. Il
s'aperçut que les souvenirs ne lui suffisaient plus, et que, pareil à
la meule qui s'use elle-même quand le grain lui manque, son coeur
s'usait faute d'émotion. Le travail n'avait plus de charmes pour lui;
l'invention, jadis fiévreuse et spontanée, n'arrivait plus que sous
l'effort de la patience; Jacques était mécontent, et enviait presque la
vie de ses anciens amis les _Buveurs d'eau_.

Il chercha à se distraire, tendit la main aux plaisirs, et se créa de
nouvelles liaisons. Il fréquenta le poète Rodolphe, qu'il avait
rencontré dans un café, et tous deux se prirent d'une grande sympathie
l'un pour l'autre. Jacques lui avait expliqué ses ennuis; Rodolphe ne
fut pas bien longtemps à en comprendre le motif.

--Mon ami, lui dit-il, je connais ça... et lui frappant la poitrine à
l'endroit du coeur, il ajouta: Vite et vite, il faut rallumer le feu
là-dedans; ébauchez sans retard une petite passion, et les idées vous
reviendront.

--Ah! dit Jacques, j'ai trop aimé Francine.

--Ça ne vous empêchera pas de l'aimer toujours. Vous l'embrasserez sur
les lèvres d'une autre.

--Oh! dit Jacques; seulement si je pouvais rencontrer une femme qui lui
ressemblât!... Et il quitta Rodolphe tout rêveur.

       *       *       *       *       *

Six semaines après, Jacques avait retrouvé toute sa verve, rallumée aux
doux regards d'une jolie fille qui s'appelait Marie, et dont la beauté
maladive rappelait un peu celle de la pauvre Francine. Rien de plus joli
en effet que cette jolie Marie, qui avait dix-huit ans moins six
semaines, comme elle ne manquait jamais de le dire. Ses amours avec
Jacques étaient nées au clair de la lune, dans le jardin d'un bal
champêtre, au son d'un violon aigre, d'une contrebasse phtisique et
d'une clarinette qui sifflait comme un merle. Jacques l'avait rencontrée
un soir où il se promenait gravement autour de l'hémicycle réservé à la
danse. En le voyant passer roide, dans son éternel habit noir boutonné
jusqu'au cou, les bruyantes et jolies habituées de l'endroit, qui
connaissaient l'artiste de vue, se disaient entre elles:

--Que vient faire ici ce croque-mort? Y a-t-il donc quelqu'un à
enterrer?

Et Jacques marchait toujours isolé, se faisant intérieurement saigner le
coeur aux épines d'un souvenir dont l'orchestre augmentait la vivacité,
en exécutant une contredanse joyeuse qui sonnait aux oreilles de
l'artiste, triste comme un _De profundis_. Ce fut au milieu de cette
rêverie qu'il aperçut Marie qui le regardait dans un coin, et riait
comme une folle en voyant sa mine sombre. Jacques leva les yeux, et
entendit à trois pas de lui cet éclat de rire en chapeau rose. Il
s'approcha de la jeune fille, et lui adressa quelques paroles auxquelles
elle répondit; il lui offrit son bras pour faire un tour de jardin: elle
accepta. Il lui dit qu'il la trouvait jolie comme un ange, elle se le
fit répéter deux fois; il lui vola des pommes vertes qui pendaient aux
arbres du jardin, elle les croqua avec délices en faisant entendre ce
rire sonore qui semblait être la ritournelle de sa constante gaieté.
Jacques pensa à la Bible et songea qu'on ne devait jamais désespérer
avec aucune femme, et encore moins avec celles qui aimaient les pommes.
Il fit avec le chapeau rose un nouveau tour de jardin, et c'est ainsi
qu'étant arrivé seul au bal il n'en était point revenu de même.

Cependant Jacques n'avait pas oublié Francine: suivant les paroles de
Rodolphe, il l'embrassait tous les jours sur les lèvres de Marie, et
travaillait en secret à la figure qu'il voulait placer sur la tombe de
la morte.

Un jour qu'il avait reçu de l'argent, Jacques acheta une robe à Marie,
une robe noire. La jeune fille fut bien contente; seulement elle trouva
que le noir n'était pas gai pour l'été. Mais Jacques lui dit qu'il
aimait beaucoup le noir, et qu'elle lui ferait plaisir en mettant cette
robe tous les jours. Marie lui obéit.

Un samedi, Jacques dit à la jeune fille:

--Viens demain de bonne heure, nous irons à la campagne.

--Quel bonheur! fit Marie. Je te ménage une surprise, tu verras; demain
il fera du soleil.

Marie passa la nuit chez elle à achever une robe neuve qu'elle avait
achetée sur ses économies, une jolie robe rose.

Et le dimanche elle arriva, vêtue de sa pimpante emplette, à l'atelier
de Jacques.

L'artiste la reçut froidement, brutalement presque.

--Moi qui croyais te faire plaisir en me faisant cadeau de cette
toilette réjouie! dit Marie, qui ne s'expliquait pas la froideur de
Jacques.

--Nous n'irons pas à la campagne, répondit celui-ci, tu peux t'en aller,
j'ai à travailler.

Marie s'en retourna chez elle le coeur gros. En route, elle rencontra un
jeune homme qui savait l'histoire de Jacques, et qui lui avait fait la
cour, à elle.

--Tiens, mademoiselle Marie, vous n'êtes donc plus en deuil? lui dit-il.

--En deuil, dit Marie, et de qui?

--Quoi! vous ne savez pas? C'est pourtant bien connu; cette robe noire
que Jacques vous a donnée....

--Eh bien? dit Marie.

--Eh bien, c'était le deuil: Jacques vous faisait porter le deuil de
Francine.

À compter de ce jour Jacques ne revit plus Marie.

Cette rupture lui porta malheur. Les mauvais jours revinrent: il n'eut
plus de travaux et tomba dans une si affreuse misère, que, ne sachant
plus ce qu'il allait devenir, il pria son ami le médecin de le faire
entrer dans un hôpital. Le médecin vit du premier coup d'oeil que cette
admission n'était pas difficile à obtenir. Jacques, qui ne se doutait
pas de son état, était en route pour aller rejoindre Francine.

On le fit entrer à l'hôpital Saint-Louis.

Comme il pouvait encore agir et marcher, Jacques pria le directeur de
l'hôpital de lui donner une petite chambre dont on ne se servait point,
pour qu'il pût y aller travailler. On lui donna la chambre, et il y fit
apporter une selle, des ébauchoirs et de la terre glaise. Pendant les
quinze premiers jours il travailla à la figure qu'il destinait au
tombeau de Francine. C'était un grand ange aux ailes ouvertes. Cette
figure, qui était le portrait de Francine, ne fut pas entièrement
achevée, car Jacques ne pouvait plus monter l'escalier, et bientôt il ne
put plus quitter son lit.

Un jour le cahier de l'externe lui tomba entre les mains, et Jacques, en
voyant les remèdes qu'on lui ordonnait, comprit qu'il était perdu; il
écrivit à sa famille et fit appeler la soeur Sainte-Geneviève, qui
l'entourait de tous ses soins charitables.

--Ma soeur, lui dit Jacques, il y a là-haut, dans la chambre que vous
m'avez fait prêter, une petite figure en plâtre; cette statuette, qui
représente un ange, était destinée à un tombeau, mais je n'ai pas le
temps de l'exécuter en marbre. Pourtant j'en ai un beau morceau chez
moi, du marbre blanc veiné de rose. Enfin... ma soeur, je vous donne ma
petite statuette pour mettre dans la chapelle de la communauté.

Jacques mourut peu de jours après. Comme le convoi eut lieu le jour même
de l'ouverture du _salon_, les _Buveurs d'eau_ n'y assistèrent pas.
«L'art avant tout,» avait dit Lazare.

La famille de Jacques n'était pas riche, et l'artiste n'eut pas de
terrain particulier. Il fut enterré quelque part.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Scènes de la vie de jeunesse - Nouvelles" ***

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