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Title: Oeuvres Complètes de Alfred de Musset — Tome 7.
Author: Musset, Alfred de, 1810-1857
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Oeuvres Complètes de Alfred de Musset — Tome 7." ***

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made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica).



ŒUVRES COMPLÈTES

DE

ALFRED DE MUSSET

ÉDITION ORNÉE DE 28 GRAVURES

D' APRÈS LES DESSINS DE BIDA

D'UN PORTRAIT GRAVÉ PAR FLAMENG D'APRÈS L'ORIGINAL DE LANDELLE

ET ACCOMPAGNÉE D'UNE NOTICE SUR ALFRED DE MUSSET PAR SON FRÈRE

TOME SEPTIÈME

NOUVELLES ET CONTES

II

PARIS

ÉDITION CHARPENTIER

L. HÉBERT, LIBRAIRE

7, RUE PERRONET, 7

1888



CROISILLES

1839

I


Au commencement du règne de Louis XV, un jeune homme nommé Croisilles,
fils d'un orfèvre, revenait de Paris au Havre, sa ville natale. Il avait
été chargé par son père d'une affaire de commerce, et cette affaire
s'était terminée à son gré. La joie d'apporter une bonne nouvelle le
faisait marcher plus gaiement et plus lestement que de coutume; car,
bien qu'il eût dans ses poches une somme d'argent assez considérable, il
voyageait à pied pour son plaisir. C'était un garçon de bonne humeur, et
qui ne manquait pas d'esprit, mais tellement distrait et étourdi, qu'on
le regardait comme un peu fou. Son gilet boutonné de travers, sa
perruque au vent, son chapeau sous le bras, il suivait les rives de la
Seine, tantôt rêvant, tantôt chantant, levé dès le matin, soupant au
cabaret, et charmé de traverser ainsi l'une des plus belles contrées de
la France. Tout en dévastant, au passage, les pommiers de la Normandie,
il cherchait des rimes dans sa tête (car tout étourdi est un peu poète),
et il essayait de faire un madrigal pour une belle demoiselle de son
pays; ce n'était pas moins que la fille d'un fermier général,
mademoiselle Godeau, la perle du Havre, riche héritière fort courtisée.
Croisilles n'était point reçu chez M. Godeau autrement que par hasard,
c'est-à-dire qu'il y avait porté quelquefois des bijoux achetés chez son
père. M. Godeau, dont le nom, tant soit peu commun, soutenait mal une
immense fortune, se vengeait par sa morgue du tort de sa naissance, et
se montrait, en toute occasion, énormément et impitoyablement riche. Il
n'était donc pas homme à laisser entrer dans son salon le fils d'un
orfèvre; mais, comme mademoiselle Godeau avait les plus beaux yeux du
monde, que Croisilles n'était pas mal tourné, et que rien n'empêche un
joli garçon de devenir amoureux d'une belle fille, Croisilles adorait
mademoiselle Godeau, qui n'en paraissait pas fâchée. Il pensait donc à
elle tout en regagnant le Havre, et, comme il n'avait jamais réfléchi à
rien, au lieu de songer aux obstacles invincibles qui le séparaient de
sa bien-aimée, il ne s'occupait que de trouver une rime au nom de
baptême qu'elle portait. Mademoiselle Godeau s'appelait Julie, et la
rime était aisée à trouver. Croisilles, arrivé à Honfleur, s'embarqua le
cœur satisfait, son argent et son madrigal en poche, et, dès qu'il eut
touché le rivage, il courut à la maison paternelle.

Il trouva la boutique fermée; il y frappa à plusieurs reprises, non sans
étonnement ni sans crainte, car ce n'était point un jour de fête;
personne ne venait. Il appela son père, mais en vain. Il entra chez un
voisin pour demander ce qui était arrivé; au lieu de lui répondre, le
voisin détourna la tête, comme ne voulant pas le reconnaître. Croisilles
répéta ses questions; il apprit que son père, depuis longtemps gêné dans
ses affaires, venait de faire faillite, et s'était enfui en Amérique,
abandonnant à ses créanciers tout ce qu'il possédait.

Avant de sentir tout son malheur, Croisilles fut d'abord frappé de
l'idée qu'il ne reverrait peut-être jamais son père. Il lui paraissait
impossible de se trouver ainsi abandonné tout à coup; il voulut à toute
force entrer dans la boutique, mais on lui fit entendre que les scellés
étaient mis; il s'assit sur une borne, et, se livrant à sa douleur, il
se mit à pleurer à chaudes larmes, sourd aux consolations de ceux qui
l'entouraient, ne pouvant cesser d'appeler son père, quoiqu'il le sût
déjà bien loin; enfin il se leva, honteux de voir la foule s'attrouper
autour de lui, et, dans le plus profond désespoir, il se dirigea vers le
port.

Arrivé sur la jetée, il marcha devant lui comme un homme égaré qui ne
sait où il va ni que devenir. Il se voyait perdu sans ressources,
n'ayant plus d'asile, aucun moyen de salut, et, bien entendu, plus
d'amis. Seul, errant au bord de la mer, il fut tenté de mourir en s'y
précipitant. Au moment où, cédant à cette pensée, il s'avançait vers un
rempart élevé, un vieux domestique, nommé Jean, qui servait sa famille
depuis nombre d'années, s'approcha de lui.

--Ah! mon pauvre Jean! s'écria-t-il, tu sais ce qui s'est passé depuis
mon départ. Est-il possible que mon père nous quitte sans avertissement,
sans adieu?

--Il est parti, répondit Jean, mais non pas sans vous dire adieu.

En même temps il tira de sa poche une lettre qu'ils donna à son jeune
maître. Croisilles reconnut l'écriture de son père, et, avant d'ouvrir
la lettre, il la baisa avec transport; mais elle ne renfermait que
quelques mots. Au lieu de sentir sa peine adoucie, le jeune homme la
trouva confirmée. Honnête jusque-là et connu pour tel, ruiné par un
malheur imprévu (la banqueroute d'un associé), le vieil orfèvre n'avait
laissé à son fils que quelques paroles banales de consolation, et nul
espoir, sinon cet espoir vague, sans but ni raison, le dernier bien,
dit-on, qui se perde.

--Jean, mon ami, tu m'as bercé, dit Croisilles après avoir lu la lettre,
et tu es certainement aujourd'hui le seul être qui puisse m'aimer un
peu; c'est une chose qui m'est bien douce, mais qui est fâcheuse pour
toi; car, aussi vrai que mon père s'est embarqué là, je vais me jeter
dans cette mer qui le porte, non pas devant toi ni tout de suite, mais
un jour ou l'autre, car je suis perdu.

--Que voulez-vous y faire? répliqua Jean, n'ayant point l'air d'avoir
entendu, mais retenant Croisilles par le pan de son habit; que
voulez-vous y faire, mon cher maître? Votre père a été trompé; il
attendait de l'argent qui n'est pas venu, et ce n'était pas peu de
chose. Pouvait-il rester ici? Je l'ai vu, monsieur, gagner sa fortune
depuis trente ans que je le sers; je l'ai vu travailler, faire son
commerce, et les écus arriver un à un chez vous. C'est un honnête homme,
et habile; on a cruellement abusé de lui. Ces jours derniers, j'étais
encore là, et comme les écus étaient arrivés, je les ai vus partir du
logis. Votre père a payé tout ce qu'il a pu pendant une journée entière;
et, lorsque son secrétaire a été vide, il n'a pu s'empêcher de me dire,
en me montrant un tiroir où il ne restait que six francs: «Il y avait
ici cent mille francs ce matin!» Ce n'est pas là une banqueroute,
monsieur, ce n'est point une chose qui déshonore!

--Je ne doute pas plus de la probité de mon père, répondit Croisilles,
que de son malheur. Je ne doute pas non plus de son affection; mais
j'aurais voulu l'embrasser, car que veux-tu que je devienne? Je ne suis
point fait à la misère, je n'ai pas l'esprit nécessaire pour recommencer
ma fortune. Et quand je l'aurais? mon père est parti. S'il a mis trente
ans à s'enrichir, combien m'en faudra-t-il pour réparer ce coup? Bien
davantage. Et vivra-t-il alors? Non sans doute; il mourra là-bas, et je
ne puis pas même l'y aller trouver; je ne puis le rejoindre qu'en
mourant aussi.

Tout désolé qu'était Croisilles, il avait beaucoup de religion. Quoique
son désespoir lui fit désirer la mort, il hésitait à se la donner. Dès
les premiers mots de cet entretien, il s'était appuyé sur le bras de
Jean, et tous deux retournaient vers la ville. Lorsqu'ils furent entrés
dans les rues, et lorsque la mer ne fut plus si proche:

--Mais, monsieur, dit encore Jean, il me semble qu'un homme de bien a le
droit de vivre, et qu'un malheur ne prouve rien. Puisque votre père ne
s'est pas tué, Dieu merci, comment pouvez-vous songer à mourir?
Puisqu'il n'y a point de déshonneur, et toute la ville le sait, que
penserait-on de vous? Que vous n'avez pu supporter la pauvreté. Ce ne
serait ni brave ni chrétien; car, au fond, qu'est-ce qui vous effraye?
Il y a des gens qui naissent pauvres, et qui n'ont jamais eu ni père ni
mère. Je sais bien que tout le monde ne se ressemble pas, mais enfin il
n'y a rien d'impossible à Dieu. Qu'est-ce que vous feriez en pareil cas?
Votre père n'était pas né riche, tant s'en faut, sans vous offenser, et
c'est peut-être ce qui le console. Si vous aviez été ici depuis un mois,
cela vous aurait donné du courage. Oui, monsieur, on peut se ruiner,
personne n'est à l'abri d'une banqueroute; mais votre père, j'ose le
dire, a été un homme, quoiqu'il soit parti un peu vite. Mais que
voulez-vous? on ne trouve pas tous les jours un bâtiment pour
l'Amérique. Je l'ai accompagné jusque sur le port, et si vous aviez vu
sa tristesse! comme il m'a recommandé d'avoir soin de vous, de lui
donner de vos nouvelles!... Monsieur, c'est une vilaine idée que vous
avez de jeter le manche après la cognée. Chacun a son temps d'épreuve
ici-bas, et j'ai été soldat avant d'être domestique. J'ai rudement
souffert, mais j'étais jeune; j'avais votre âge, monsieur, à cette
époque-là, et il me semblait que la Providence ne peut pas dire son
dernier mot à un homme de vingt-cinq ans. Pourquoi voulez-vous empêcher
le bon Dieu de réparer le mal qu'il vous fait? Laissez-lui le temps, et
tout s'arrangera. S'il m'était permis de vous conseiller, vous
attendriez seulement deux ou trois ans, et je gagerais que vous vous en
trouveriez bien. Il y a toujours moyen de s'en aller de ce monde.
Pourquoi voulez-vous profiter d'un mauvais moment?

Pendant que Jean s'évertuait à persuader son maître, celui-ci marchait
en silence, et, comme font souvent ceux qui souffrent, il regardait de
côté et d'autre, comme pour chercher quelque chose qui pût le rattacher
à la vie. Le hasard fit que, sur ces entrefaites, mademoiselle Godeau,
la fille du fermier général, vint à passer avec sa gouvernante. L'hôtel
qu'elle habitait n'était pas éloigné de là; Croisilles la vit entrer
chez elle. Cette rencontre produisit sur lui plus d'effet que tous les
raisonnements du monde. J'ai dit qu'il était un peu fou, et qu'il cédait
presque toujours à un premier mouvement. Sans hésiter plus longtemps et
sans s'expliquer, il quitta le bras de son vieux domestique, et alla
frapper à la porte de M. Godeau.



II


Quand on se représente aujourd'hui ce qu'on appelait jadis un financier,
on imagine un ventre énorme, de courtes jambes, une immense perruque,
une large face à triple menton, et ce n'est pas sans raison qu'on s'est
habitué à se figurer ainsi ce personnage. Tout le monde sait à quels
abus ont donné lieu les fermes royales, et il semble qu'il y ait une loi
de nature qui rende plus gras que le reste des hommes ceux qui
s'engraissent non seulement de leur propre oisiveté, mais encore du
travail des autres. M. Godeau, parmi les financiers, était des plus
classiques qu'on pût voir, c'est-à-dire des plus, gros; pour l'instant
il avait la goutte, chose fort à la mode en ce temps-là, comme l'est à
présent la migraine. Couché sur une chaise longue, les yeux à demi
fermés, il se dorlotait au fond d'un boudoir. Les panneaux de glaces qui
l'environnaient répétaient majestueusement de toutes parts son énorme
personne; des sacs pleins d'or couvraient sa table; autour de lui, les
meubles, les lambris, les portes, les serrures, la cheminée, le plafond,
étaient dorés; son habit l'était; je ne sais si sa cervelle ne l'était
pas aussi. Il calculait les suites d'une petite affaire qui ne pouvait
manquer de lui rapporter quelques milliers de louis; il daignait en
sourire tout seul, lorsqu'on lui annonça Croisilles, qui entra d'un air
humble mais résolu, et dans tout le désordre qu'on peut supposer d'un
homme qui a grande envie de se noyer. M. Godeau fut un peu surpris de
cette visite inattendue; il crut que sa fille avait fait quelque
emplette; il fut confirmé dans cette pensée en la voyant paraître
presque en même temps que le jeune homme. Il fit signe à Croisilles, non
pas de s'asseoir, mais de parler. La demoiselle prit place sur un sofa,
et Croisilles, resté debout, s'exprima à peu près en ces termes:

--Monsieur, mon père vient de faire faillite. La banqueroute d'un
associé l'a forcé à suspendre ses payements, et, ne pouvant assister à
sa propre honte, il s'est enfui en Amérique, après avoir donné à ses
créanciers jusqu'à son dernier sou. J'étais absent lorsque cela s'est
passé; j'arrive, et il y a deux heures que je sais cet événement. Je
suis absolument sans ressources et déterminé à mourir. Il est très
probable qu'en sortant de chez vous je vais me jeter à l'eau. Je
l'aurais déjà fait, selon toute apparence, si le hasard ne m'avait fait
rencontrer mademoiselle votre fille tout à l'heure. Je l'aime, monsieur,
du plus profond de mon cœur; il y a deux ans que je suis amoureux
d'elle, et je me suis tu jusqu'ici à cause du respect que je lui dois;
mais aujourd'hui, en vous le déclarant, je remplis un devoir
indispensable, et je croirais offenser Dieu si, avant de me donner la
mort, je ne venais pas vous demander si vous voulez que j'épouse
mademoiselle Julie. Je n'ai pas la moindre espérance que vous
m'accordiez cette demande, mais je dois néanmoins vous la faire; car je
suis bon chrétien, monsieur, et lorsqu'un bon chrétien se voit arrivé à
un tel degré de malheur, qu'il ne lui soit plus possible de souffrir la
vie, il doit du moins, pour atténuer son crime, épuiser toutes les
chances qui lui restent avant de prendre un dernier parti.

Au commencement de ce discours, M. Godeau avait supposé qu'on venait lui
emprunter de l'argent, et il avait jeté prudemment son mouchoir sur les
sacs placés auprès de lui, préparant d'avance un refus poli, car il
avait toujours eu de la bienveillance pour le père de Croisilles. Mais
quand il eut écouté jusqu'au bout, et qu'il eut compris de quoi il
s'agissait, il ne douta pas que le pauvre garçon ne fût devenu
complètement fou. Il eut d'abord quelque envie de sonner et de le faire
mettre à la porte; mais il lui trouva une apparence si ferme, un visage
si déterminé, qu'il eut pitié d'une démence si tranquille. Il se
contenta de dire à sa fille de se retirer, afin de ne pas l'exposer plus
longtemps à entendre de pareilles inconvenances.

Pendant que Croisilles avait parlé, mademoiselle Godeau était devenue
rouge comme une pèche au mois d'août. Sur l'ordre de son père, elle se
retira. Le jeune homme lui fit un profond salut dont elle ne sembla pas
s'apercevoir. Demeuré seul avec Croisilles, M. Godeau toussa, se
souleva, se laissa retomber sur ses coussins, et s'efforçant de prendre
un air paternel:

--Mon garçon, dit-il, je veux bien croire que tu ne te moques pas de moi
et que tu as réellement perdu la tête. Non seulement j'excuse ta
démarche, mais je consens à ne point t'en punir. Je suis fâché que ton
pauvre diable de père ait fait banqueroute et qu'il ait décampé; c'est
fort triste, et je comprends assez que cela t'ait tourné la cervelle. Je
veux faire quelque chose pour toi; prends un pliant et assieds-toi là.

--C'est inutile, monsieur, répondit Croisilles; du moment que vous me
refusez, je n'ai plus qu'à prendre congé de vous. Je vous souhaite
toutes sortes de prospérités.

--Et où t'en vas-tu?

--Écrire à mon père et lui dire adieu.

--Eh, que diantre! on jurerait que tu dis vrai; tu vas te noyer, ou le
diable m'emporte.

--Oui, monsieur; du moins je le crois, si le courage ne m'abandonne pas.

--La belle avance! fi donc! quelle niaiserie! Assieds-toi, te dis-je, et
écoute-moi.

M. Godeau venait de faire une réflexion fort juste, c'est qu'il n'est
jamais agréable qu'on dise qu'un homme, quel qu'il soit, s'est jeté à
l'eau en nous quittant. Il toussa donc de nouveau, prit sa tabatière,
jeta un regard distrait sur son jabot, et continua.

--Tu n'es qu'un sot, un fou, un enfant, c'est clair, tu ne sais ce que
tu dis. Tu es ruiné, voilà ton affaire. Mais, mon cher ami, tout cela ne
suffit pas; il faut réfléchir aux choses de ce monde. Si tu venais me
demander... je ne sais quoi, un bon conseil, eh bien! passe; mais
qu'est-ce que tu veux? tu es amoureux de ma fille?

--Oui, monsieur, et je vous répète que je suis bien éloigné de supposer
que vous puissiez me la donner pour femme; mais comme il n'y a que cela
au monde qui pourrait m'empêcher de mourir, si vous croyez en Dieu,
comme je n'en doute pas, vous comprendrez la raison qui m'amène.

--Que je croie en Dieu ou non, cela ne te regarde pas, je n'entends pas
qu'on m'interroge; réponds d'abord: Où as-tu vu ma fille?

--Dans la boutique de mon père et dans cette maison, lorsque j'y ai
apporté des bijoux pour mademoiselle Julie.

--Qui est-ce qui t'a dit qu'elle s'appelle Julie? On ne s'y reconnaît
plus, Dieu me pardonne! Mais, qu'elle s'appelle Julie ou Javotte,
sais-tu ce qu'il faut, avant tout, pour oser prétendre à la main de la
fille d'un fermier général?

--Non, je l'ignore absolument, à moins que ce ne soit d'être aussi riche
qu'elle.

--Il faut autre chose, mon cher, il faut un nom.

--Eh bien! je m'appelle Croisilles.

--Tu t'appelles Croisilles, malheureux! Est-ce un nom que Croisilles?

--Ma foi, monsieur, en mon âme et conscience, c'est un aussi beau nom
que Godeau.

--Tu es un impertinent, et tu me le payeras.

--Eh, mon Dieu! monsieur, ne vous fâchez pas; je n'ai pas la moindre
envie de vous offenser. Si vous voyez là quelque chose qui vous blesse,
et si vous voulez m'en punir, vous n'avez que faire de vous mettre en
colère: en sortant d'ici, je vais me noyer.

Bien que M. Godeau se fut promis de renvoyer Croisilles le plus
doucement possible, afin d'éviter tout scandale, sa prudence ne pouvait
résister à l'impatience de l'orgueil offensé; l'entretien auquel il
essayait de se résigner lui paraissait monstrueux en lui-même; je laisse
à penser ce qu'il éprouvait en s'entendant parler de la sorte.

--Écoute, dit-il presque hors de lui et résolu à en finir à tout prix,
tu n'es pas tellement fou que tu ne puisses comprendre un mot de sens
commun. Es-tu riche?... Non. Es-tu noble?... Encore moins. Qu'est-ce que
c'est que la frénésie qui t'amène? Tu viens me tracasser, tu crois faire
un coup de tête; tu sais parfaitement bien que c'est inutile; tu veux me
rendre responsable de ta mort. As-tu à te plaindre de moi? dois-je un
sou à ton père? Est-ce ma faute si tu en es là? Eh, mordieu! on se noie
et on se tait.

--C'est ce que je vais faire de ce pas; je suis votre très humble
serviteur.

--Un moment! il ne sera pas dit que tu auras eu en vain recours à moi.
Tiens, mon garçon, voilà quatre louis d'or; va-t'en dîner à la cuisine,
et que je n'entende plus parler de toi.

--Bien obligé, je n'ai pas faim, et je n'ai que faire de votre argent!

Croisilles sortit de la chambre, et le financier, ayant mis sa
conscience en repos par l'offre qu'il venait de faire, se renfonça de
plus belle dans sa chaise et reprit ses méditations.

Mademoiselle Godeau, pendant ce temps-là, n'était pas si loin qu'on
pouvait le croire; elle s'était, il est vrai, retirée par obéissance
pour son père; mais, au lieu de regagner sa chambre, elle était restée à
écouter derrière la porte. Si l'extravagance de Croisilles lui
paraissait inconcevable, elle n'y voyait du moins rien d'offensant; car
l'amour, depuis que le monde existe, n'a jamais passé pour offense; d'un
autre côté, comme il n'était pas possible de douter du désespoir du
jeune homme, mademoiselle Godeau se trouvait prise à la fois par les
deux sentiments les plus dangereux aux femmes, la compassion et la
curiosité. Lorsqu'elle vit l'entretien terminé et Croisilles prêt à
sortir, elle traversa rapidement le salon où elle se trouvait, ne
voulant pas être surprise aux aguets, et elle se dirigea vers son
appartement; mais presque aussitôt elle revint sur ses pas. L'idée que
Croisilles allait peut-être réellement se donner la mort lui troubla le
cœur malgré elle. Sans se rendre compte de ce qu'elle faisait, elle
marcha à sa rencontre; le salon était vaste, et les deux jeunes gens
vinrent lentement au-devant l'un de l'autre. Croisilles était pâle comme
la mort, et mademoiselle Godeau cherchait vainement quelque parole qui
pût exprimer ce qu'elle sentait. En passant à côté de lui, elle laissa
tomber à terre un bouquet de violettes qu'elle tenait à la main. Il se
baissa aussitôt, ramassa le bouquet et le présenta à la jeune fille pour
le lui rendre; mais, au lieu de le reprendre, elle continua sa route
sans prononcer un mot, et entra dans le cabinet de son père. Croisilles,
resté seul, mit le bouquet dans son sein, et sortit de la maison le cœur
agité, ne sachant trop que penser de cette aventure.



III


À peine avait-il fait quelques pas dans la rue, qu'il vit accourir son
fidèle Jean, dont le visage exprimait la joie.

--Qu'est-il arrivé? lui demanda-t-il; as-tu quelque nouvelle à
m'apprendre?

--Monsieur, répondit Jean, j'ai à vous apprendre que les scellés sont
levés, et que vous pouvez rentrer chez vous. Toutes les dettes de votre
père payées, vous restez propriétaire de la maison. Il est bien vrai
qu'on a emporté tout ce qu'il y avait d'argent et de bijoux, et qu'on a
même enlevé les meubles; mais enfin la maison vous appartient, et vous
n'avez pas tout perdu. Je cours partout depuis une heure, ne sachant ce
que vous étiez devenu, et j'espère, mon cher maître, que vous serez
assez sage pour prendre un parti raisonnable.

--Quel parti veux-tu que je prenne?

--Vendre cette maison, monsieur, c'est toute votre fortune; elle, vaut
une trentaine de mille francs. Avec cela, du moins, on ne meurt pas de
faim; et qui vous empêcherait d'acheter un petit fonds de commerce qui
ne manquerait pas de prospérer?

--Nous verrons cela, répondit Croisilles, tout en se hâtant de prendre
le chemin de sa rue. Il lui tardait de revoir le toit paternel; mais,
lorsqu'il y fut arrivé, un si triste spectacle s'offrit à lui, qu'il eut
à peine le courage d'entrer. La boutique en désordre, les chambres
désertes, l'alcôve de son père vide, tout présentait à ses regards la
nudité de la misère. Il ne restait pas une chaise; tous les tiroirs
avaient été fouillés, le comptoir brisé, la caisse emportée; rien
n'avait échappé aux recherches avides des créanciers et de la justice,
qui, après avoir pillé la maison, étaient partis, laissant les portes
ouvertes, comme pour témoigner aux passants que leur besogne était
accomplie.

--Voilà donc, s'écria Croisilles, voilà donc ce qui reste de trente ans
de travail et de la plus honnête existence, faute d'avoir eu à temps, au
jour fixe, de quoi faire honneur à une signature imprudemment engagée!
Pendant que le jeune homme se promenait de long en large, livré aux plus
tristes pensées, Jean paraissait fort embarrassé. Il supposait que son
maître était sans argent, et qu'il pouvait même n'avoir pas dîné. Il
cherchait donc quelque moyen pour le questionner là-dessus, et pour lui
offrir, en cas de besoin, une part de ses économies. Après s'être mis
l'esprit à la torture pendant un quart d'heure pour imaginer un biais
convenable, il ne trouva rien de mieux que de s'approcher de Croisilles,
et de lui demander d'une voix attendrie:

--Monsieur aime-t-il toujours les perdrix aux choux?

Le pauvre homme avait prononcé ces mots avec un accent à la fois si
burlesque et si touchant, que Croisilles, malgré sa tristesse, ne put
s'empêcher d'en rire.

--Et à propos de quoi cette question? dit-il.

--Monsieur, répondit Jean, c'est que ma femme m'en fait cuire une pour
mon dîner, et si par hasard vous les aimiez toujours...

Croisilles avait entièrement oublié jusqu'à ce moment la somme qu'il
rapportait à son père; la proposition de Jean le fit se ressouvenir que
ses poches étaient pleines d'or.

--Je te remercie de tout mon cœur, dit-il au vieillard, et j'accepte
avec plaisir ton dîner; mais, si tu es inquiet de ma fortune,
rassure-toi, j'ai plus d'argent qu'il ne m'en faut pour avoir ce soir un
bon souper que tu partageras à ton tour avec moi.

En parlant ainsi, il posa sur la cheminée quatre bourses bien garnies,
qu'il vida, et qui contenaient chacune cinquante louis.

--Quoique cette somme ne m'appartienne pas, ajouta-t-il, je puis en user
pour un jour ou deux. À qui faut-il que je m'adresse pour la faire tenir
à mon père?

--Monsieur, répondit Jean avec empressement, votre père m'a bien
recommandé de vous dire que cet argent vous appartenait; et si je ne
vous en parlais point, c'est que je ne savais pas de quelle manière vos
affaires de Paris s'étaient terminées. Votre père ne manquera de rien
là-bas; il logera chez un de vos correspondants, qui le recevra de son
mieux; il a d'ailleurs emporté ce qu'il lui faut, car il était bien sûr
d'en laisser encore de trop, et ce qu'il a laissé, monsieur, tout ce
qu'il a laissé, est à vous, il vous le marque lui-même dans sa lettre,
et je suis expressément chargé de vous le répéter. Cet or est donc aussi
légitimement votre bien que cette maison où nous sommes. Je puis vous
rapporter les paroles mêmes que votre père, m'a dites en partant: «Que
mon fils me pardonne de le quitter; qu'il se souvienne seulement pour
m'aimer que je suis encore en ce monde, et qu'il use de ce qui restera
après mes dettes payées, comme si c'était mon héritage.» Voilà,
monsieur, ses propres expressions; ainsi remettez ceci dans votre poche,
et puisque vous voulez bien de mon dîner, allons, je vous prie, à la
maison.

La joie et la sincérité qui brillaient dans les yeux de Jean ne
laissaient aucun doute à Croisilles. Les paroles de son père l'avaient
ému à tel point qu'il ne put retenir ses larmes; d'autre part, dans un
pareil moment, quatre mille francs n'étaient pas une bagatelle. Pour ce
qui regardait la maison, ce n'était point une ressource certaine, car on
ne pouvait en tirer parti qu'en la vendant, chose toujours longue et
difficile. Tout cela cependant ne laissait pas que d'apporter un
changement considérable à la situation dans laquelle se trouvait le
jeune homme; il se sentit tout à coup attendri, ébranlé dans sa funeste
résolution, et, pour ainsi dire, à la fois plus triste et moins désolé.
Après avoir fermé les volets de la boutique, il sortit de la maison avec
Jean, et, en traversant de nouveau la ville, il ne put s'empêcher de
songer combien c'est peu de chose que nos afflictions, puisqu'elles
servent quelquefois à nous faire trouver une joie imprévue dans la plus
faible lueur d'espérance. Ce fut avec cette pensée qu'il se mit à table
à côté de son vieux serviteur, qui ne manqua point, durant le repas, de
faire tous ses efforts pour l'égayer.

Les étourdis ont un heureux défaut: ils se désolent aisément, mais ils
n'ont même pas le temps de se consoler, tant il leur est facile de se
distraire. On se tromperait de les croire insensibles ou égoïstes; ils
sentent peut-être plus vivement que d'autres, et ils sont très capables
de se brûler la cervelle dans un moment de désespoir; mais, ce moment
passé, s'ils sont encore en vie, il faut qu'ils aillent dîner, qu'ils
boivent et mangent comme à l'ordinaire, pour fondre ensuite en larmes en
se couchant. La joie et la douleur ne glissent pas sur eux; elles les
traversent comme des flèches: bonne et violente nature qui sait
souffrir, mais qui ne peut pas mentir, dans laquelle on lit tout à nu,
non pas fragile et vide comme le verre, mais pleine et transparente
comme le cristal de roche.

Après avoir trinqué avec Jean, Croisilles, au lieu de se noyer, s'en
alla à la comédie. Debout dans le fond du parterre, il tira de son sein
le bouquet de mademoiselle Godeau, et, pendant qu'il en respirait le
parfum dans un profond recueillement, il commença à penser d'un esprit
plus calme à son aventure du matin. Dès qu'il y eut réfléchi quelque
temps, il vit clairement la vérité, c'est-à-dire que la jeune fille, en
lui laissant son bouquet entre les mains et en refusant de le reprendre,
avait voulu lui donner une marque d'intérêt; car autrement ce refus et
ce silence n'auraient été qu'une preuve de mépris, et cette supposition
n'était pas possible. Croisilles jugea donc que mademoiselle Godeau
avait le cœur moins dur que monsieur son père, et il n'eut pas de peine
à se souvenir que le visage de la demoiselle, lorsqu'elle avait traversé
le salon, avait exprimé une émotion d'autant plus vraie qu'elle semblait
involontaire. Mais cette émotion était-elle de l'amour ou seulement de
la pitié, ou moins encore peut-être, de l'humanité? Mademoiselle Godeau
avait-elle craint de le voir mourir, lui, Croisilles, ou seulement
d'être la cause de la mort d'un homme, quel qu'il fût? Bien que fané et
à demi effeuillé, le bouquet avait encore une odeur si exquise et une si
galante tournure, qu'en le respirant et en le regardant, Croisilles ne
put se défendre d'espérer. C'était une guirlande de roses autour d'une
touffe de violettes. Combien de sentiments et de mystères un Turc aurait
lus dans ces fleurs, en interprétant leur langage! Mais il n'y a que
faire d'être Turc en pareille circonstance. Les fleurs qui tombent du
sein d'une jolie femme, en Europe comme en Orient, ne sont jamais
muettes; quand elles ne raconteraient que ce qu'elles ont vu,
lorsqu'elles reposaient sur une belle gorge, ce serait assez pour un
amoureux, et elles le racontent en effet. Les parfums ont plus d'une
ressemblance avec l'amour, et il y a même des gens qui pensent que
l'amour n'est qu'une sorte de parfum; il est vrai que la fleur qui
l'exhale est la plus belle de la création.

Pendant que Croisilles divaguait ainsi, fort peu attentif à la tragédie
qu'on représentait pendant ce temps-là, mademoiselle Godeau elle-même
parut dans une loge en face de lui. L'idée ne lui vint pas que, si elle
l'apercevait, elle pourrait bien trouver singulier de le voir là après
ce qui venait de se passer. Il fit au contraire tous ses efforts pour se
rapprocher d'elle; mais il n'y put parvenir. Une figurante de Paris
était venue en poste jouer Mérope, et la foule était si serrée, qu'il
n'y avait pas moyen de bouger. Faute de mieux, il se contenta donc de
fixer ses regards sur sa belle, et de ne pas la quitter un instant des
yeux. Il remarqua qu'elle semblait préoccupée, maussade, et qu'elle ne
parlait à personne qu'avec une sorte de répugnance. Sa loge était
entourée, comme on peut penser, de tout ce qu'il y avait de
petits-maîtres normands dans la ville; chacun venait à son tour passer
devant elle à la galerie, car, pour entrer dans la loge même qu'elle
occupait, cela n'était pas possible, attendu que monsieur son père en
remplissait seul, de sa personne, plus des trois quarts. Croisilles
remarqua encore qu'elle ne lorgnait point et qu'elle n'écoutait pas la
pièce. Le coude appuyé sur la balustrade, le menton dans sa main, le
regard distrait, elle avait l'air, au milieu de ses atours, d'une statue
de Vénus déguisée en marquise; l'étalage de sa robe et de sa coiffure,
son rouge, sous lequel on devinait sa pâleur, toute la pompe de sa
toilette, ne faisaient que mieux ressortir son immobilité. Jamais
Croisilles ne l'avait vue si jolie. Ayant trouvé moyen, pendant
l'entr'acte, de s'échapper de la cohue, il courut regarder au carreau de
la loge, et, chose étrange, à peine y eut-il mis la tête, que
mademoiselle Godeau, qui n'avait pas bougé depuis une heure, se
retourna. Elle tressaillit légèrement en l'apercevant, et ne jeta sur
lui qu'un coup d'œil; puis elle reprit sa première posture. Si ce coup
d'œil exprimait la surprise, l'inquiétude, le plaisir de l'amour; s'il
voulait dire: «Quoi! vous n'êtes pas mort!» ou: «Dieu soit béni! vous
voilà vivant!» je ne me charge pas de le démêler; toujours est-il que,
sur ce coup d'œil, Croisilles se jura tout bas de mourir ou de se faire
aimer.



IV


De tous les obstacles qui nuisent à l'amour, l'un des plus grands est
sans contredit ce qu'on appelle la fausse honte, qui en est bien une
très véritable. Croisilles n'avait pas ce triste défaut que donnent
l'orgueil et la timidité; il n'était pas de ceux qui tournent pendant
des mois entiers autour de la femme qu'ils aiment, comme un chat autour
d'un oiseau en cage. Dès qu'il eut renoncé à se noyer, il ne songea plus
qu'à faire savoir à sa chère Julie qu'il vivait uniquement pour elle;
mais comment le lui dire? S'il se présentait une seconde fois à l'hôtel
du fermier général, il n'était pas douteux que M. Godeau ne le fit
mettre au moins à la porte. Julie ne sortait jamais qu'avec une femme de
chambre, quand il lui arrivait d'aller à pied; il était donc inutile
d'entreprendre de la suivre. Passer les nuits sous les croisées de sa
maîtresse est une folie chère aux amoureux, mais qui, dans le cas
présent, était plus inutile encore. J'ai dit que Croisilles était fort
religieux; il ne lui vint donc pas à l'esprit de chercher à rencontrer
sa belle à l'église. Comme le meilleur parti, quoique le plus dangereux,
est d'écrire aux gens lorsqu'on ne peut leur parler soi-même, il
écrivit dès le lendemain. Sa lettre n'avait, bien entendu, ni ordre ni
raison. Elle était à peu près conçue en ces termes:


«Mademoiselle,


«Dites-moi au juste, je vous en supplie, ce qu'il faudrait posséder de
fortune pour pouvoir prétendre à vous épouser. Je vous fais là une
étrange question; mais je vous aime si éperdument qu'il m'est impossible
de ne pas la faire, et vous êtes la seule personne au monde à qui je
puisse l'adresser. Il m'a semblé, hier au soir, que vous me regardiez au
spectacle. Je voulais mourir; plût à Dieu que je fusse mort, en effet,
si je me trompe et si ce regard n'était pas pour moi! Dites-moi si le
hasard peut être assez cruel pour qu'un homme s'abuse d'une manière à la
fois si triste et si douce. J'ai cru que vous m'ordonniez de vivre. Vous
êtes riche, belle, je le sais; votre père est orgueilleux et avare, et
vous avez le droit d'être fière; mais je vous aime, et le reste est un
songe. Fixez sur moi ces yeux charmants, pensez à ce que peut l'amour,
puisque je souffre, que j'ai tout lieu de craindre, et que je ressens
une inexprimable jouissance à vous écrire cette folle lettre qui
m'attirera peut-être votre colère; mais pensez aussi, mademoiselle,
qu'il y a un peu de votre faute dans cette folie. Pourquoi m'avez-vous
laissé ce bouquet? Mettez-vous un instant, s'il se peut, à ma place;
j'ose croire que vous m'aimez, et j'ose vous demander de me le dire.
Pardonnez-moi, je vous en conjure. Je donnerais mon sang pour être
certain de ne pas vous offenser, et pour vous voir écouter mon amour
avec ce sourire d'ange qui n'appartient qu'à vous. Quoi que vous
fassiez, votre image m'est restée; vous ne l'effacerez qu'en m'arrachant
le cœur. Tant que votre regard vivra dans mon souvenir, tant que ce
bouquet gardera un reste de parfum, tant qu'un mot voudra dire qu'on,
aime, je conserverai quelque espérance.»

Après avoir cacheté sa lettre, Croisilles s'en alla devant l'hôtel
Godeau, et se promena de long en large dans la rue, jusqu'à ce qu'il vît
sortir un domestique. Le hasard, qui sert toujours les amoureux en
cachette, quand il le peut sans se compromettre, voulut que la femme de
chambre de mademoiselle Julie eût résolu ce jour-là de faire emplette
d'un bonnet. Elle se rendait chez la marchande de modes, lorsque
Croisilles l'aborda, lui glissa un louis dans la main, et la pria de se
charger de sa lettre. Le marché fut bientôt conclu; la servante prit
l'argent pour payer son bonnet, et promit de faire la commission par
reconnaissance. Croisilles, plein de joie, revint à sa maison et s'assit
devant sa porte, attendant la réponse.

Avant de parler de cette réponse, il faut dire un mot de mademoiselle
Godeau. Elle n'était pas tout à fait exempte de la vanité de son père,
mais son bon naturel y remédiait. Elle était, dans la force du terme, ce
qu'on nomme un enfant gâté. D'habitude elle parlait fort peu, et jamais
on ne la voyait tenir une aiguille; elle passait les journées à sa
toilette, et les soirées sur un sofa, n'ayant pas l'air d'entendre la
conversation. Pour ce qui regardait sa parure, elle était
prodigieusement coquette, et son propre visage était à coup sûr ce
qu'elle avait le plus considéré en ce monde. Un pli à sa collerette, une
tache d'encre à son doigt, l'auraient désolée; aussi, quand sa robe lui
plaisait, rien ne saurait rendre le dernier regard qu'elle jetait sur sa
glace avant de quitter sa chambre. Elle ne montrait ni goût ni aversion
pour les plaisirs qu'aiment ordinairement les jeunes filles; elle allait
volontiers au bal, et elle y renonçait sans humeur, quelquefois sans
motif; le spectacle l'ennuyait, et elle s'y endormait continuellement.
Quand son père, qui l'adorait, lui proposait de lui faire quelque cadeau
à son choix, elle était une heure à se décider, ne pouvant se trouver un
désir. Quand M. Godeau recevait ou donnait à dîner, il arrivait que
Julie ne paraissait pas au salon: elle passait la soirée, pendant ce
temps-là, seule dans sa chambre, en grande toilette, à se promener de
long en large, son éventail à la main. Si on lui adressait un
compliment, elle détournait la tête, et si on tentait de lui faire la
cour, elle ne répondait que par un regard à la fois si brillant et si
sérieux, qu'elle déconcertait le plus hardi. Jamais un bon mot ne
l'avait fait rire; jamais un air d'opéra, une tirade de tragédie, ne
l'avaient émue; jamais, enfin, son cœur n'avait donné signe de vie, et,
en la voyant passer dans tout l'éclat de sa nonchalante beauté, on
aurait pu la prendre pour une belle somnambule qui traversait ce monde
en rêvant.

Tant d'indifférence et de coquetterie ne semblait pas aisé à comprendre.
Les uns disaient qu'elle n'aimait rien; les autres, qu'elle n'aimait
qu'elle-même. Un seul mot suffisait cependant pour expliquer son
caractère: elle attendait. Depuis l'âge de quatorze ans, elle avait
entendu répéter sans cesse que rien n'était aussi charmant qu'elle; elle
en était persuadée; c'est pourquoi elle prenait grand soin de sa parure:
en manquant de respect à sa personne, elle aurait cru commettre un
sacrilège. Elle marchait, pour ainsi dire, dans sa beauté, comme un
enfant dans ses habits de fête; mais elle était bien loin de croire que
cette beauté dût rester inutile; sous son apparente insouciance se
cachait une volonté secrète, inflexible, et d'autant plus forte qu'elle
était mieux dissimulée. La coquetterie des femmes ordinaires, qui se
dépense en œillades, en minauderies et en sourires, lui semblait une
escarmouche puérile, vaine, presque méprisable. Elle se sentait en
possession d'un trésor, et elle dédaignait de le hasarder au jeu pièce à
pièce: il lui fallait un adversaire digne d'elle; mais, trop habituée à
voir ses désirs prévenus, elle ne cherchait pas cet adversaire; on peut
même dire davantage, elle était étonnée qu'il se fit attendre. Depuis
quatre ou cinq ans qu'elle allait dans le monde et qu'elle étalait
consciencieusement ses paniers, ses falbalas et ses belles épaules, il
lui paraissait inconcevable qu'elle n'eût point encore inspiré une
grande passion. Si elle eût dit le fond de sa pensée, elle eût
volontiers répondu à ceux qui lui faisaient des compliments: «Eh bien!
s'il est vrai que je sois si belle, que ne vous brûlez-vous la cervelle
pour moi?» Réponse que, du reste, pourraient faire bien des jeunes
filles, et que plus d'une, qui ne dit rien, a au fond du cœur,
quelquefois sur le bord des lèvres.

Qu'y a-t-il, en effet, au monde, de plus impatientant pour une femme que
d'être jeune, belle, riche, de se regarder dans son miroir, de se voir
parée, digne en tout point de plaire, toute disposée à se laisser aimer,
et de se dire: On m'admire, on me vante, tout le monde me trouve
charmante, et personne ne m'aime. Ma robe est de la meilleure faiseuse,
mes dentelles sont superbes, ma coiffure est irréprochable, mon visage
le plus beau de la terre, ma taille fine, mon pied bien chaussé; et tout
cela ne me sert à rien qu'à aller bâiller dans le coin d'un salon! Si un
jeune homme me parle, il me traite en enfant; si on me demande en
mariage, c'est pour ma dot; si quelqu'un me serre la main en dansant,
c'est un fat de province; dès que je parais quelque part, j'excite un
murmure d'admiration, mais personne ne me dit, à moi seule, un mot qui
me fasse battre le cœur. J'entends des impertinents qui me louent tout
haut, à deux pas de moi, et pas un regard modeste et sincère ne cherche
le mien. Je porte une âme ardente, pleine de vie, et je ne suis, à tout
prendre, qu'une jolie poupée qu'on promène, qu'on fait sauter au bal,
qu'une gouvernante habille le matin et décoiffe le soir, pour
recommencer le lendemain.

Voilà ce que mademoiselle Godeau s'était dit bien des fois à elle-même,
et il y avait de certains jours où cette pensée lui inspirait un si
sombre ennui, qu'elle restait muette et presque immobile une journée
entière. Lorsque Croisilles lui écrivit, elle était précisément dans un
accès d'humeur semblable. Elle venait de prendre son chocolat, et elle
rêvait profondément, étendue dans une bergère, lorsque sa femme de
chambre entra et lui remit la lettre d'un air mystérieux. Elle regarda
l'adresse, et, ne reconnaissant pas l'écriture, elle retomba dans sa
distraction. La femme de chambre se vit alors forcée d'expliquer de quoi
il s'agissait, ce qu'elle fit d'un air assez déconcerté, ne sachant trop
comment la jeune fille prendrait cette démarche. Mademoiselle Godeau
écouta sans bouger, ouvrit ensuite la lettre, et y jeta seulement un
coup d'œil; elle demanda aussitôt une feuille de papier, et écrivit
nonchalamment ce peu de mots:

«Eh, mon Dieu! non, monsieur, je ne suis pas fière. Si vous aviez
seulement cent mille écus, je vous épouserais très volontiers.»

Telle fut la réponse que la femme de chambre rapporta sur-le-champ à
Croisilles, qui lui donna encore un louis pour sa peine.



V


Cent mille écus, comme dit le proverbe, ne se trouvent pas dans le pas
d'un âne; et si Croisilles eût été défiant, il eût pu croire, en lisant
la lettre de mademoiselle Godeau, qu'elle était folle ou qu'elle se
moquait de lui. Il ne pensa pourtant ni l'un ni l'autre; il ne vit rien
autre chose, sinon que sa chère Julie l'aimait, qu'il lui fallait cent
mille écus, et il ne songea, dès ce moment, qu'à tâcher de se les
procurer.

Il possédait deux cents louis comptant, plus une maison qui, comme je
l'ai dit, pouvait valoir une trentaine de mille francs. Que faire?
Comment s'y prendre pour que ces trente-quatre mille francs en
devinssent tout à coup trois cent mille? La première idée qui vint à
l'esprit du jeune homme fut de trouver une manière quelconque de jouer à
croix ou pile toute sa fortune; mais, pour cela, il fallait vendre la
maison. Croisilles commença donc par coller sur sa porte un écriteau
portant que sa maison était à vendre; puis, tout en rêvant à ce qu'il
ferait de l'argent qu'il pourrait en tirer, il attendit un acheteur.

Une semaine s'écoula, puis une autre; pas un acheteur ne se présenta.
Croisilles passait ses journées à se désoler avec Jean, et le désespoir
s'emparait de lui, lorsqu'un brocanteur juif sonna à sa porte.

--Cette maison est à vendre, monsieur. En êtes-vous le propriétaire?

--Oui, monsieur.

--Et combien vaut-elle?

--Trente mille francs, à ce que je crois; du moins je l'ai entendu dire
à mon père.

Le juif visita toutes les chambres, monta au premier, descendit à la
cave, frappa sur les murailles, compta les marches de l'escalier, fit
tourner les portes sur leurs gonds et les clefs dans les serrures,
ouvrit et ferma les fenêtres; puis enfin, après avoir tout bien examiné,
sans dire un mot et sans faire la moindre proposition, il salua
Croisilles et se retira.

Croisilles, qui, durant une heure, l'avait suivi le cœur palpitant, ne
fut pas, comme on pense, peu désappointé de cette retraite silencieuse.
Il supposa que le juif avait voulu se donner le temps de réfléchir, et
qu'il reviendrait incessamment. Il l'attendit pendant huit jours,
n'osant sortir de peur de manquer sa visite, et regardant à la fenêtre
du matin au soir; mais ce fut en vain: le juif ne reparut point. Jean,
fidèle à son triste rôle de raisonneur, faisait, comme on dit, de la
morale à son maître, pour le dissuader de vendre sa maison d'une manière
si précipitée et dans un but si extravagant. Mourant d'impatience,
d'ennui et d'amour, Croisilles prit un matin ses deux cents louis et
sortit, résolu à tenter la fortune avec cette somme, puisqu'il n'en
pouvait avoir davantage.

Les tripots, dans ce temps-là, n'étaient pas publics, et l'on n'avait
pas encore inventé ce raffinement de civilisation qui permet au premier
venu de se ruiner à toute heure, dès que l'envie lui en passe par la
tête. À peine Croisilles fut-il dans la rue qu'il s'arrêta, ne sachant
où aller risquer son argent. Il regardait les maisons du voisinage, et
les toisait les unes après les autres, tâchant de leur trouver une
apparence suspecte et de deviner ce qu'il cherchait. Un jeune homme de
bonne mine, vêtu d'un habit magnifique, vint à passer. À en juger par
les dehors, ce ne pouvait être qu'un fils de famille. Croisilles
l'aborda poliment.

--Monsieur, lui dit-il, je vous demande pardon de la liberté que je
prends. J'ai deux cents louis dans ma poche et je meurs d'envie de les
perdre ou d'en avoir davantage. Ne pourriez-vous pas m'indiquer quelque
honnête endroit où se font ces sortes de choses?

À ce discours assez étrange, le jeune homme partit d'un éclat de rire.

--Ma foi! monsieur, répondit-il, si vous cherchez un mauvais lieu, vous
n'avez qu'à me suivre, car j'y vais.

Croisilles le suivit, et au bout de quelques pas ils entrèrent tous deux
dans une maison de la plus belle apparence, ou ils furent reçus le mieux
du monde par un vieux gentilhomme de fort bonne compagnie. Plusieurs
jeunes gens étaient déjà assis autour d'un tapis vert: Croisilles y prit
modestement une place, et en moins d'une heure ses deux cents louis
furent perdus.

Il sortit aussi triste que peut l'être un amoureux qui se croit aimé. Il
ne lui restait pas de quoi dîner, mais ce n'était pas ce qui
l'inquiétait.

--Comment ferai-je à présent, se demanda-t-il, pour me procurer de
l'argent? À qui m'adresser dans cette ville? Qui voudra me prêter
seulement cent louis sur cette maison que je ne puis vendre?

Pendant qu'il était dans cet embarras, il rencontra son brocanteur juif.
Il n'hésita pas à s'adresser à lui, et, en sa qualité d'étourdi, il ne
manqua pas de lui dire dans quelle situation il se trouvait. Le juif
n'avait pas grande envie d'acheter la maison; il n'était venu la voir
que par curiosité, ou, pour mieux dire, par acquit de conscience, comme
un chien entre en passant dans une cuisine dont la porte est ouverte,
pour voir s'il n'y a rien à voler; mais il vit Croisilles si désespéré,
si triste, si dénué de toute ressource, qu'il ne put résister à la
tentation de profiter de sa misère, au risque de se gêner un peu pour
payer la maison. Il lui en offrit donc à peu près le quart de ce qu'elle
valait. Croisilles lui sauta au cou; l'appela son ami et son sauveur,
signa aveuglément un marché à faire dresser les cheveux sur la tête, et,
dès le lendemain, possesseur de quatre cents nouveaux louis, il se
dirigea de rechef vers le tripot où il avait été si poliment et si
lestement ruiné la veille.

En s'y rendant, il passa sur le port. Un vaisseau allait en sortir; le
vent était doux, l'Océan tranquille. De toutes parts, des négociants,
des matelots, des officiers de marine en uniforme, allaient et venaient.
Des crocheteurs transportaient d'énormes ballots pleins de marchandises.
Les passagers faisaient leurs adieux; de légères barques flottaient de
tous côtés; sur tous les visages on lisait la crainte, l'impatience ou
l'espérance; et, au milieu de l'agitation qui l'entourait, le majestueux
navire se balançait doucement, gonflant ses voiles orgueilleuses.

--Quelle admirable chose, pensa Croisilles, que de risquer ainsi ce
qu'on possède, et d'aller chercher au delà des mers une périlleuse
fortune! Quelle émotion de regarder partir ce vaisseau chargé de tant de
richesses, du bien-être de tant de familles! Quelle joie de le voir
revenir, rapportant le double de ce qu'on lui a confié, rentrant plus
fier et plus riche qu'il n'était parti! Que ne suis-je un de ces
marchands! Que ne puis-je jouer ainsi mes quatre cents louis! Quel tapis
vert que cette mer immense, pour y tenter hardiment le hasard! Pourquoi
n'achèterais-je pas quelques ballots de toiles ou de soieries? qui m'en
empêche, puisque j'ai de l'or? Pourquoi ce capitaine refuserait-il de se
charger de mes marchandises? Et qui sait? au lieu d'aller perdre cette
pauvre et unique somme dans un tripot, je la doublerais, je la
triplerais peut-être par une honnête industrie. Si Julie m'aime
véritablement, elle attendra quelques années, et elle me restera fidèle
jusqu'à ce que je puisse l'épouser. Le commerce produit quelquefois des
bénéfices plus gros qu'on ne pense; il ne manque pas d'exemples, en ce
monde, de fortunes rapides, surprenantes, gagnées ainsi sur ces flots
changeants: pourquoi la Providence ne bénirait-elle pas une tentative
faite dans un but si louable, si digne de sa protection? Parmi ces
marchands qui ont tant amassé et qui envoient des navires aux deux bouts
de la terre, plus d'un a commencé par une moindre somme que celle que
j'ai là. Ils ont prospéré avec l'aide de Dieu; pourquoi ne pourrais-je
pas prospérer à mon tour? Il me semble qu'un bon vent souffle dans ces
voiles, et que ce vaisseau inspire la confiance. Allons! le sort en est
jeté, je vais m'adresser à ce capitaine qui me paraît aussi de bonne
mine, j'écrirai ensuite à Julie, et je veux devenir un habile négociant.

Le plus grand danger que courent les gens qui sont habituellement un peu
fous, c'est de le devenir tout à fait par instants. Le pauvre garçon,
sans réfléchir davantage, mit son caprice à exécution. Trouver des
marchandises à acheter lorsqu'on a de l'argent et qu'on ne s'y connaît
pas, c'est la chose du monde la moins difficile. Le capitaine, pour
obliger Croisilles, le mena chez un fabricant de ses amis qui lui vendit
autant de toiles et de soieries qu'il put en payer; le tout, mis dans
une charrette, fut promptement transporté à bord. Croisilles, ravi et
plein d'espérance, avait écrit lui-même en grosses lettres son nom sur
ses ballots. Il les regarda s'embarquer avec une joie inexprimable;
l'heure du départ arriva bientôt, et le navire s'éloigna de la côte.



VI


Je n'ai pas besoin de dire que, dans cette affaire, Croisilles n'avait
rien gardé. D'un autre côté, sa maison était vendue; il ne lui restait
pour tout bien que les habits qu'il avait sur le corps; point de gîte,
et pas un denier. Avec toute la bonne volonté possible, Jean ne pouvait
supposer que son maître fût réduit à un tel dénûment; Croisilles était,
non pas trop fier, mais trop insouciant pour le dire; il prit le parti
de coucher à la belle étoile, et, quant aux repas, voici le calcul qu'il
fit: il présumait que le vaisseau qui portait sa fortune mettrait six
mois à revenir au Havre; il vendit, non sans regret, une montre d'or que
son père lui avait donnée, et qu'il avait heureusement gardée; il en eut
trente-six livres. C'était de quoi vivre à peu près six mois avec quatre
sous par jour. Il ne douta pas que ce ne fût assez, et, rassuré par le
présent, il écrivit à mademoiselle Godeau pour l'informer de ce qu'il
avait fait; il se garda bien, dans sa lettre, de lui parler de sa
détresse; il lui annonça, au contraire, qu'il avait entrepris une
opération de commerce magnifique, dont les résultats étaient prochains
et infaillibles; il lui expliqua comme quoi la _Fleurette_, vaisseau à
fret de cent cinquante tonneaux, portait dans la Baltique ses toiles et
ses soieries; il la supplia de lui rester fidèle pendant un an, se
réservant de lui en demander davantage ensuite, et, pour sa part, il lui
jura un éternel amour.

Lorsque mademoiselle Godeau reçut cette lettre, elle était au coin de
son feu, et elle tenait à la main, en guise d'écran, un de ces bulletins
qu'on imprime dans les ports, qui marquent l'entrée et la sortie des
navires, et en même temps annoncent les désastres. Il ne lui était
jamais arrivé, comme on peut penser, de prendre intérêt à ces sortes de
choses, et elle n'avait jamais jeté les yeux sur une seule de ces
feuilles. La lettre de Croisilles fut cause qu'elle lut le bulletin
qu'elle tenait; le premier mot qui frappa ses yeux fut précisément le
nom de la _Fleurette_; le navire avait échoué sur les côtes de France
dans la nuit même qui avait suivi son départ. L'équipage s'était sauvé à
grand'peine, mais toutes les marchandises avaient été perdues.

Mademoiselle Godeau, à cette nouvelle, ne se souvint plus que Croisilles
avait fait devant elle l'aveu de sa pauvreté; elle en fut aussi désolée
que s'il se fût agi d'un million; en un instant, l'horreur d'une
tempête, les vents en furie, les cris des noyés, la ruine d'un homme qui
l'aimait, toute une scène de roman, se présentèrent à sa pensée; le
bulletin et la lettre lui tombèrent des mains; elle se leva dans un
trouble extrême, et, le sein palpitant, les yeux prêts à pleurer, elle
se promena à grands pas, résolue à agir dans cette occasion, et se
demandant ce qu'elle devait faire.

Il y a une justice à rendre à l'amour, c'est que plus les motifs qui le
combattent sont forts, clairs, simples, irrécusables, en un mot, moins
il a le sens commun, plus la passion s'irrite, et plus on aime; c'est
une belle chose sous le ciel que cette déraison du cœur; nous ne
vaudrions pas grand'chose sans elle. Après s'être promenée dans sa
chambre, sans oublier ni son cher éventail, ni le coup d'œil à la glace
en passant, Julie se laissa retomber dans sa bergère. Qui l'eût pu voir
en ce moment eût joui d'un beau spectacle: ses yeux étincelaient, ses
joues étaient en feu; elle poussa un long soupir et murmura avec une
joie et une douleur délicieuses:

--Pauvre garçon! il s'est ruiné pour moi!

Indépendamment de la fortune qu'elle devait attendre de son père,
mademoiselle Godeau avait, à elle appartenant, le bien que sa mère lui
avait laissé. Elle n'y avait jamais songé; en ce moment, pour la
première fois de sa vie, elle se souvint qu'elle pouvait disposer de
cinq cent mille francs. Cette pensée la fit sourire; un projet bizarre,
hardi, tout féminin, presque aussi fou que Croisilles lui-même, lui
traversa l'esprit; elle berça quelque temps son idée dans sa tête, puis
se décida à l'exécuter.

Elle commença par s'enquérir si Croisilles n'avait pas quelque parent
ou quelque ami; la femme de chambre fut mise en campagne. Tout bien
examiné, on découvrit, au quatrième étage d'une vieille maison, une
tante à demi percluse, qui ne bougeait jamais de son fauteuil, et qui
n'était pas sortie depuis quatre ou cinq ans. Cette pauvre femme, fort
âgée, semblait avoir été mise ou plutôt laissée au monde comme un
échantillon des misères humaines. Aveugle, goutteuse, presque sourde,
elle vivait seule dans un grenier; mais une gaieté plus forte que le
malheur et la maladie la soutenait à quatre-vingts ans et lui faisait
encore aimer la vie; ses voisins ne passaient jamais devant sa porte
sans entrer chez elle, et les airs surannés qu'elle fredonnait égayaient
toutes les filles du quartier. Elle possédait une petite rente viagère
qui suffisait à l'entretenir; tant que durait le jour, elle tricotait;
pour le reste, elle ne savait pas ce qui s'était passé depuis la mort de
Louis XIV.

Ce fut chez cette respectable personne que Julie se fit conduire en
secret. Elle se mit pour cela dans tous ses atours; plumes, dentelles,
rubans, diamants, rien ne fut épargné: elle voulait séduire; mais sa
vraie beauté en cette circonstance fut le caprice qui l'entraînait. Elle
monta l'escalier raide et obscur qui menait chez la bonne dame, et,
après le salut le plus gracieux, elle parla à peu près ainsi:

--Vous avez, madame, un neveu nommé Croisilles, qui m'aime et qui a
demandé ma main; je l'aime aussi et voudrais l'épouser; mais mon père,
M. Godeau, fermier général de cette ville, refuse de nous marier, parce
que votre neveu n'est pas riche. Je ne voudrais pour rien au monde être
l'occasion d'un scandale, ni causer de la peine à personne; je ne
saurais donc avoir la pensée de disposer de moi sans le consentement de
ma famille. Je viens vous demander une grâce que je vous supplie de
m'accorder; il faudrait que vous vinssiez vous-même proposer ce mariage
à mon père. J'ai, grâce à Dieu, une petite fortune qui est toute à votre
service; vous prendrez, quand il vous plaira, cinq cent mille francs
chez mon notaire, vous direz que cette somme appartient à votre neveu,
et elle lui appartient en effet; ce n'est point un présent que je veux
lui faire, c'est une dette que je lui paye, car je suis cause de la
ruine de Croisilles, et il est juste que je la répare. Mon père ne
cédera pas aisément; il faudra que vous insistiez et que vous ayez un
peu de courage; je n'en manquerai pas de mon côté. Comme personne au
monde, excepté moi, n'a de droit sur la somme dont je vous parle,
personne ne saura jamais de quelle manière elle aura passé entre vos
mains. Vous n'êtes pas très riche non plus, je le sais, et vous pouvez
craindre qu'on ne s'étonne de vous voir doter ainsi votre neveu; mais
songez que mon père ne vous connaît pas, que vous vous montrez fort peu
par la ville, et que par conséquent il vous sera facile de feindre que
vous arrivez de quelque voyage. Cette démarche vous coûtera sans doute,
il faudra quitter votre fauteuil et prendre un peu de peine; mais vous
ferez deux heureux, madame, et, si vous avez jamais connu l'amour,
j'espère que vous ne me refuserez pas. La bonne dame, pendant ce
discours, avait été tour à tour surprise, inquiète, attendrie et
charmée. Le dernier mot la persuada.

--Oui, mon enfant, répéta-t-elle plusieurs fois, je sais ce que c'est,
je sais ce que c'est!

En parlant ainsi, elle fit un effort pour se lever; ses jambes
affaiblies la soutenaient à peine; Julie s'avança rapidement, et lui
tendit la main pour l'aider; par un mouvement presque involontaire,
elles se trouvèrent en un instant dans les bras l'une de l'autre. Le
traité fut aussitôt conclu; un cordial baiser le scella d'avance, et
toutes les confidences nécessaires s'ensuivirent sans peine.

Toutes les explications étant faites, la bonne dame tira de son armoire
une vénérable robe de taffetas qui avait été sa robe de noce. Ce meuble
antique n'avait pas moins de cinquante ans, mais pas une tache, pas un
grain de poussière ne l'avait défloré; Julie en fut dans l'admiration.
On envoya chercher un carrosse de louage, le plus beau qui fût dans
toute la ville. La bonne dame prépara le discours qu'elle devait tenir à
M. Godeau; Julie lui apprit de quelle façon il fallait toucher le cœur
de son père, et n'hésita pas à avouer que la vanité était son côté
vulnérable.

--Si vous pouviez imaginer, dit-elle, un moyen de flatter ce penchant,
nous aurions partie gagnée.

La bonne dame réfléchit profondément, acheva sa toilette sans mot dire,
serra la main de sa future nièce, et monta en voiture. Elle arriva
bientôt à l'hôtel Godeau; là, elle se redressa, si bien en entrant,
qu'elle semblait rajeunie de dix ans. Elle traversa majestueusement le
salon où était tombé le bouquet de Julie, et, quand la porte du boudoir
s'ouvrit, elle dit d'une voix ferme au laquais qui la précédait:

--Annoncez la baronne douairière de Croisilles.

Ce mot décida du bonheur des deux amants; M. Godeau en fut ébloui. Bien
que les cinq cent mille francs lui semblassent peu de chose, il
consentit à tout pour faire de sa fille une baronne, et elle le fut; qui
eût osé lui en contester le titre? À mon avis, elle l'avait bien gagné.



FIN DE CROISILLES.



Cette nouvelle a été publiée pour la première fois dans le numéro de la
_Revue des Deux Mondes_ du 15 février 1839.



HISTOIRE

D'UN

MERLE BLANC

1842

I


Qu'il est glorieux, mais qu'il est pénible d'être en ce monde un merle
exceptionnel! Je ne suis point un oiseau fabuleux, et M. de Buffon m'a
décrit. Mais, hélas! je suis extrêmement rare et très difficile à
trouver. Plût au ciel que je fusse tout à fait impossible!

Mon père et ma mère étaient deux bonnes gens qui vivaient, depuis nombre
d'années, au fond d'un vieux jardin retiré du Marais. C'était un ménage
exemplaire. Pendant que ma mère, assise dans un buisson fourré, pondait
régulièrement trois fois par an, et couvait, tout en sommeillant, avec
une religion patriarcale, mon père, encore fort propre et fort pétulant,
malgré son grand âge, picorait autour d'elle toute la journée, lui
apportant de beaux insectes qu'il saisissait délicatement par le bout
de la queue pour ne pas dégoûter sa femme, et, la nuit venue, il ne
manquait jamais, quand il faisait beau, de la régaler d'une chanson qui
réjouissait tout le voisinage. Jamais une querelle, jamais le moindre
nuage n'avait troublé cette douce union.

À peine fus-je venu au monde, que, pour là première fois de sa vie, mon
père commença à montrer de la mauvaise humeur. Bien que je ne fusse
encore que d'un gris douteux, il ne reconnaissait en moi ni la couleur,
ni la tournure de sa nombreuse postérité.

--Voilà un sale enfant, disait-il quelquefois en me regardant de
travers; il faut que ce gamin-là aille apparemment se fourrer dans tous
les plâtras et tous les tas de boue qu'il rencontre, pour être toujours
si laid et si crotté.

--Eh, mon Dieu! mon ami, répondait ma mère, toujours roulée en boule
dans une vieille écuelle dont elle avait fait son nid, ne voyez-vous pas
que c'est de son âge? Et vous-même, dans votre jeune temps, n'avez-vous
pas été un charmant vaurien? Laissez grandir notre merlichon, et vous
verrez comme il sera beau; il est des mieux que j'aie pondus.

Tout en prenant ainsi ma défense, ma mère ne s'y trompait pas; elle
voyait pousser mon fatal plumage, qui lui semblait une monstruosité;
mais elle faisait comme toutes les mères qui s'attachent souvent à leurs
enfants par cela même qu'ils sont maltraités de la nature, comme si la
faute en était à elles, ou comme si elles repoussaient d'avance
l'injustice du sort qui doit les frapper.

Quand vint le temps de ma première mue, mon père devint tout à fait
pensif et me considéra attentivement. Tant que mes plumes tombèrent, il
me traita encore avec assez de bonté et me donna même la pâtée, me
voyant grelotter presque nu dans un coin; mais dès que mes pauvres
ailerons transis commencèrent à se recouvrir de duvet, à chaque plume
blanche qu'il vit paraître, il entra dans une telle colère, que je
craignis qu'il ne me plumât pour le reste de mes jours! Hélas! je
n'avais pas de miroir; j'ignorais le sujet de cette fureur, et je me
demandais pourquoi le meilleur des pères se montrait pour moi si
barbare.

Un jour qu'un rayon de soleil et ma fourrure naissante m'avaient mis,
malgré moi, le cœur en joie, comme je voltigeais dans une allée, je me
mis, pour mon malheur, à chanter. À la première note qu'il entendit, mon
père sauta en l'air comme une fusée.

--Qu'est-ce que j'entends-là? s'écria-t-il; est-ce ainsi qu'un merle
siffle? est-ce ainsi que je siffle? est-ce là siffler?

Et, s'abattant près de ma mère avec la contenance la plus terrible:

--Malheureuse! dit-il, qui est-ce qui a pondu dans ton nid?

À ces mots, ma mère indignée s'élança de son écuelle, non sans se faire
du mal à une patte; elle voulut parler, mais ses sanglots la
suffoquaient, elle tomba à terre à demi pâmée. Je la vis près d'expirer;
épouvanté et tremblant de peur, je me jetai aux genoux de mon père.

--O mon père! lui dis-je, si je siffle de travers, et si je suis mal
vêtu, que ma mère n'en soit point punie! Est-ce sa faute si la nature
m'a refusé une voix comme la vôtre? Est-ce sa faute si je n'ai pas votre
beau bec jaune et votre bel habit noir à la française, qui vous donnent
l'air d'un marguillier en train d'avaler une omelette? Si le Ciel a fait
de moi un monstre, et si quelqu'un doit en porter la peine, que je sois
du moins le seul malheureux!

--Il ne s'agit pas de cela, dit mon père; que signifie la manière
absurde dont tu viens de te permettre de siffler? qui t'a appris à
siffler ainsi contre tous les usages et toutes les règles?

--Hélas! monsieur, répondis-je humblement, j'ai sifflé comme je pouvais,
me sentant gai parce qu'il fait beau, et ayant peut-être mangé trop de
mouches.

--On ne siffle pas ainsi dans ma famille, reprit mon père hors de lui.
Il y a des siècles que nous sifflons de père en fils, et, lorsque je
fais entendre ma voix la nuit, apprends qu'il y a ici, au premier étage,
un vieux monsieur, et au grenier une jeune grisette, qui ouvrent leurs
fenêtres pour m'entendre. N'est-ce pas assez que j'aie devant les yeux
l'affreuse couleur de tes sottes plumes qui te donnent l'air enfariné
comme un paillasse de la foire? Si je n'étais le plus pacifique des
merles, je t'aurais déjà cent fois mis à nu, ni plus ni moins qu'un
poulet de basse-cour prêt à être embroché.

--Eh bien! m'écriai-je, révolté de l'injustice de mon père, s'il en est
ainsi, monsieur, qu'à cela ne tienne! je me déroberai à votre présence,
je délivrerai vos regards de cette malheureuse queue blanche, par
laquelle vous me tirez toute la journée. Je partirai, monsieur, je
fuirai; assez d'autres enfants consoleront votre vieillesse, puisque ma
mère pond trois fois par an; j'irai loin de vous cacher ma misère, et
peut-être, ajoutai-je en sanglotant, peut-être trouverai-je, dans le
potager du voisin ou sur les gouttières, quelques vers de terre ou
quelques araignées pour soutenir ma triste existence.

--Comme tu voudras, répliqua mon père, loin de s'attendrir à ce
discours; que je ne te voie plus! Tu n'es pas mon fils; tu n'es pas un
merle.

--Et que suis-je donc, monsieur, s'il vous plaît?

--Je n'en sais rien, mais tu n'es pas un merle. Après ces paroles
foudroyantes, mon père s'éloigna à pas lents. Ma mère se releva
tristement, et alla, en boitant, achever de pleurer dans son écuelle.
Pour moi, confus et désolé, je pris mon vol du mieux que je pus, et
j'allai, comme je l'avais annoncé, me percher sur la gouttière d'une
maison voisine.



II


Mon père eut l'inhumanité de me laisser pendant plusieurs jours dans
cette situation mortifiante. Malgré sa violence, il avait bon cœur, et,
aux regards détournés qu'il me lançait, je voyais bien qu'il aurait
voulu me pardonner et me rappeler; ma mère, surtout, levait sans cesse
vers moi des yeux pleins de tendresse, et se risquait même parfois à
m'appeler d'un petit cri plaintif; mais mon horrible plumage blanc leur
inspirait, malgré eux, une répugnance et un effroi auxquels je vis bien
qu'il n'y avait point de remède.

--Je ne suis point un merle! me répétais-je; et, en effet, en
m'épluchant le matin et en me mirant dans l'eau de la gouttière, je ne
reconnaissais que trop clairement combien je ressemblais peu à ma
famille.--O ciel! répétais-je encore, apprends-moi donc ce que je suis!

Une certaine nuit qu'il pleuvait averse, j'allais m'endormir exténué de
faim et de chagrin, lorsque je vis se poser près de moi un oiseau plus
mouillé, plus pâle et plus maigre que je ne le croyais possible. Il
était à peu près de ma couleur, autant que j'en pus juger à travers la
pluie qui nous inondait; à peine avait-il sur le corps assez de plumes
pour habiller un moineau, et il était plus gros que moi. Il me sembla,
au premier abord, un oiseau tout à fait pauvre et nécessiteux; mais il
gardait, en dépit de l'orage qui maltraitait son front presque tondu, un
air déserté qui me charma. Je lui fis modestement une grande révérence,
à laquelle il répondit par un coup de bec qui faillit me jeter à bas de
la gouttière. Voyant que je me grattais l'oreille et que je me retirais
avec componction sans essayer de lui répondre en sa langue:

--Qui es-tu? me demanda-t-il d'une voix aussi enrouée que son crâne
était chauve.

--Hélas! monseigneur, répondis-je (craignant une seconde estocade), je
n'en sais rien. Je croyais être un merle, mais l'on m'a convaincu que je
n'en suis pas un.

La singularité de ma réponse et mon air de sincérité l'intéressèrent. Il
s'approcha de moi et me fit conter mon histoire, ce dont je m'acquittai
avec toute la tristesse et toute l'humilité qui convenaient à ma
position et au temps affreux qu'il faisait.

--Si tu étais un ramier comme moi, me dit-il après m'avoir écouté, les
niaiseries dont tu t'affliges ne t'inquiéteraient pas un moment. Nous
voyageons, c'est là notre vie, et nous avons bien nos amours, mais je ne
sais qui est mon père. Fendre l'air, traverser l'espace, voir à nos
pieds les monts et les plaines, respirer l'azur même des cieux, et non
les exhalaisons de la terre, courir comme la flèche à un but marqué qui
ne nous échappe jamais, voilà notre plaisir et notre existence. Je fais
plus de chemin en un jour qu'un homme n'en peut faire en dix.

--Sur ma parole, monsieur, dis-je un peu enhardi, vous êtes un oiseau
bohémien.

--C'est encore une chose dont je ne me soucie guère, reprit-il. Je n'ai
point de pays; je ne connais que trois choses: les voyages, ma femme et
mes petits. Où est ma femme, là est ma patrie.

--Mais qu'avez-vous là qui vous pend au cou? C'est comme une vieille
papillotte chiffonnée.

--Ce sont des papiers d'importance, répondit-il en se rengorgeant; je
vais à Bruxelles de ce pas, et je porte au célèbre banquier *** une
nouvelle qui va faire baisser la rente d'un franc soixante-dix-huit
centimes.

--Juste Dieu! m'écriai-je, c'est une belle existence que la vôtre, et
Bruxelles, j'en suis sûr, doit être une ville bien curieuse à voir. Ne
pourriez-vous pas m'emmener avec vous? Puisque je ne suis pas un merle,
je suis peut-être un pigeon ramier.

--Si tu en étais un, répliqua-t-il, tu m'aurais rendu le coup de bec que
je t'ai donné tout à l'heure.

--Eh bien! monsieur, je vous le rendrai; ne nous brouillons pas pour si
peu de chose. Voilà le matin qui paraît et l'orage qui s'apaise. De
grâce, laissez-moi vous suivre! Je suis perdu, je n'ai plus rien au
monde;--si vous me refusez, il ne me reste plus qu'à me noyer dans
cette gouttière.

--Eh bien, en route! suis-moi si tu peux.

Je jetai un dernier regard sur le jardin où dormait ma mère. Une larme
coula de mes yeux; le vent et la pluie l'emportèrent. J'ouvris mes ailes
et je partis.



III


Mes ailes, je l'ai dit, n'étaient pas encore bien robustes. Tandis que
mon conducteur allait comme le vent, je m'essoufflais à ses côtés; je
tins bon pendant quelque temps, mais bientôt il me prit un éblouissement
si violent, que je me sentis près de défaillir.

--Y en a-t-il encore pour longtemps? demandai-je d'une voix faible.

--Non, me répondit-il, nous sommes au Bourget; nous n'avons plus que
soixante lieues à faire.

J'essayai de reprendre courage, ne voulant pas avoir l'air d'une poule
mouillée, et je volai encore un quart d'heure; mais, pour le coup,
j'étais rendu.

--Monsieur, bégayai-je de nouveau, ne pourrait-on pas s'arrêter un
instant? J'ai une soif horrible qui me tourmente, et, en nous perchant
sur un arbre...

--Va-t'en au diable! tu n'es qu'un merle! me répondit le ramier en
colère.

Et, sans daigner tourner la tête, il continua son voyage enragé. Quant à
moi, abasourdi et n'y voyant plus, je tombai dans un champ de blé.

J'ignore combien de temps dura mon évanouissement. Lorsque je repris
connaissance, ce qui me revint d'abord en mémoire fut la dernière
parole du ramier: Tu n'es qu'un merle, m'avait-il dit.--O mes chers
parents! pensai-je, vous vous êtes donc trompés! Je vais retourner près
de vous; vous me reconnaîtrez pour votre vrai et légitime enfant, et
vous me rendrez ma place dans ce bon petit tas de feuilles qui est sous
l'écuelle de ma mère.

Je fis un effort pour me lever; mais la fatigue du voyage et la douleur
que je ressentais de ma chute me paralysaient tous les membres. À peine
me fus-je dressé sur mes pattes, que la défaillance me reprit, et je
retombai sur le flanc.

L'affreuse pensée de la mort se présentait déjà à mon esprit, lorsque, à
travers les bluets et les coquelicots, je vis venir à moi, sur la pointe
du pied, deux charmantes personnes. L'une était une petite pie fort bien
mouchetée et extrêmement coquette, et l'autre une tourterelle couleur de
rose. La tourterelle s'arrêta à quelques pas de distance, avec un grand
air de pudeur et de compassion pour mon infortune; mais la pie
s'approcha en sautillant de la manière la plus agréable du monde.

--Eh, bon Dieu! pauvre enfant, que faites-vous là? me demanda-t-elle
d'une voix folâtre et argentine.

--Hélas! madame la marquise, répondis-je (car c'en devait être une pour
le moins), je suis un pauvre diable de voyageur que son postillon a
laissé en route, et je suis en train de mourir de faim.

--Sainte Vierge! que me dites-vous? répondit-elle.

Et aussitôt elle se mit à voltiger çà et là sur les buissons qui nous
entouraient, allant et venant de côté et d'autre, m'apportant quantité
de baies et de fruits, dont elle fit un petit tas près de moi, tout en
continuant ses questions.

--Mais qui êtes-vous? mais d'où venez-vous? C'est une chose incroyable
que votre aventure! Et où alliez-vous? Voyager seul, si jeune, car vous
sortez de votre première mue! Que font vos parents? d'où sont-ils?
comment vous laissent-ils aller dans cet état-là? Mais c'est à faire
dresser les plumes sur la tête!

Pendant qu'elle parlait, je m'étais soulevé un peu de côté, et je
mangeais de grand appétit. La tourterelle restait immobile, me regardant
toujours d'un œil de pitié. Cependant elle remarqua que je retournais la
tête d'un air languissant, et elle comprit que j'avais soif. De la pluie
tombée dans la nuit une goutte restait sur un brin de mouron; elle
recueillit timidement cette goutte dans son bec, et me l'apporta toute
fraîche. Certainement, si je n'eusse pas été si malade, une personne si
réservée ne se serait jamais permis une pareille démarche.

Je ne savais pas encore ce que c'est que l'amour, mais mon cœur battait
violemment. Partagé entre deux émotions diverses, j'étais pénétré d'un
charme inexplicable. Ma panetière était si gaie, mon échanson si
expansif et si doux, que j'aurais voulu déjeuner ainsi pendant toute
l'éternité. Malheureusement, tout a un terme, même l'appétit d'un
convalescent. Le repas fini et mes forces revenues, je satisfis la
curiosité de la petite pie, et lui racontai mes malheurs avec autant de
sincérité que je l'avais fait la veille devant le pigeon. La pie
m'écouta avec plus d'attention qu'il ne semblait devoir lui appartenir,
et la tourterelle me donna des marques charmantes de sa profonde
sensibilité. Mais, lorsque j'en fus à toucher le point capital qui
causait ma peine, c'est-à-dire l'ignorance où j'étais de moi-même:

--Plaisantez-vous? s'écria la pie; vous, un merle! vous, un pigeon! Fi
donc! vous êtes une pie, mon cher enfant, pie s'il en fut, et très
gentille pie, ajouta-t-elle en me donnant un petit coup d'aile, comme
qui dirait un coup d'éventail.

--- Mais, madame la marquise, répondis-je, il me semble que, pour une
pie, je suis d'une couleur, ne vous en déplaise...

--Une pie russe, mon cher, vous êtes une pie russe! Vous ne savez pas
qu'elles sont blanches? Pauvre garçon, quelle innocence[1]!

[Note 1: On trouve, en effet, des pies blanches en Russie.]

--Mais, madame, repris-je, comment serais-je une pie russe, étant né au
fond du Marais, dans une vieille écuelle cassée?

--Ah! le bon enfant! Vous êtes de l'invasion, mon cher; croyez-vous
qu'il n'y ait que vous? Fiez-vous à moi, et laissez-vous faire; je veux
vous emmener tout à l'heure et vous montrer les plus belles choses de la
terre.

--Où cela, madame, s'il vous plaît?

--Dans mon palais vert, mon mignon; vous verrez quelle vie on y mène.
Vous n'aurez pas plus tôt été pie un quart d'heure, que vous ne voudrez
plus entendre parler d'autre chose. Nous sommes là une centaine, non pas
de ces grosses pies de village qui demandent l'aumône sur les grands
chemins, mais toutes nobles et de bonne compagnie, effilées, lestes, et
pas plus grosses que le poing. Pas une de nous n'a ni plus ni moins de
sept marques noires et de cinq marques blanches; c'est une chose
invariable, et nous méprisons le reste du monde. Les marques noires vous
manquent, il est vrai, mais votre qualité de Russe suffira pour vous
faire admettre. Notre vie se compose de deux choses: caqueter et nous
attifer. Depuis le matin jusqu'à midi, nous nous attifons, et, depuis
midi jusqu'au soir, nous caquetons. Chacune de nous perche sur un arbre,
le plus haut et le plus vieux possible. Au milieu de la forêt s'élève un
chêne immense, inhabité, hélas! C'était la demeure du feu roi Pie X, où
nous allons en pèlerinage en poussant de bien gros soupirs; mais, à part
ce léger chagrin, nous passons le temps à merveille. Nos femmes, ne sont
pas plus bégueules que nos maris ne sont jaloux, mais nos plaisirs sont
purs et honnêtes, parce que notre cœur est aussi noble que notre langage
est libre et joyeux. Notre fierté n'a pas de bornes, et, si un geai ou
toute autre canaille vient par hasard à s'introduire chez nous, nous le
plumons impitoyablement. Mais nous n'en sommes pas moins les meilleures
gens du monde, et les passereaux, les mésanges, les chardonnerets qui
vivent dans nos taillis, nous trouvent toujours prêtes à les aider, à
les nourrir et à les défendre. Nulle part il n'y a plus de caquetage que
chez nous, et nulle part moins de médisance. Nous ne manquons pas de
vieilles pies dévotes qui disent leurs patenôtres toute la journée, mais
la plus éventée de nos jeunes commères peut passer, sans crainte d'un
coup de bec, près de la plus sévère douairière. En un mot, nous vivons
de plaisir, d'honneur, de bavardage, de gloire et de chiffons.

--Voilà qui est fort beau, madame, répliquai-je, et je serais
certainement mal appris de ne point obéir aux ordres d'une personne
comme vous. Mais avant d'avoir l'honneur de vous suivre, permettez-moi,
de grâce, de dire un mot à cette bonne demoiselle qui est
ici.--Mademoiselle, continuai-je en m'adressant à la tourterelle,
parlez-moi franchement, je vous en supplie; pensez-vous que je sois
véritablement une pie russe?

À cette question, la tourterelle baissa la tête, et devint rouge pâle,
comme les rubans de Lolotte.

--Mais, monsieur, dit-elle, je ne sais si je puis...

--Au nom du ciel, parlez, mademoiselle! Mon dessein n'a rien qui puisse
vous offenser, bien au contraire. Vous me paraissez toutes deux si
charmantes, que je fais ici le serment d'offrir mon cœur et ma patte à
celle de vous qui en voudra, dès l'instant que je saurai si je suis pie
ou autre chose; car, en vous regardant, ajoutai-je, parlant un peu plus
bas à la jeune personne, je me sens je ne sais quoi de tourtereau qui me
tourmente singulièrement.

--Mais, en effet, dit la tourterelle en rougissant encore davantage, je
ne sais si c'est le reflet du soleil qui tombe sur vous à travers ces
coquelicots, mais votre plumage me semble avoir une légère teinte...

Elle n'osa en dire plus long.

--O perplexité! m'écriai-je, comment savoir à quoi m'en tenir? comment
donner mon cœur à l'une de vous, lorsqu'il est si cruellement déchiré? O
Socrate! quel précepte admirable, mais difficile à suivre, tu nous as
donné, quand tu as dit: «Connais-toi toi-même!»

Depuis le jour où une malheureuse chanson avait si fort contrarié mon
père, je n'avais pas fait usage de ma voix. En ce moment, il me vint à
l'esprit de m'en servir comme d'un moyen pour discerner la vérité.
«Parbleu! pensai-je, puisque monsieur mon père m'a mis à la porte dès le
premier couplet, c'est bien le moins que le second produise quelque
effet sur ces dames.» Ayant donc commencé par m'incliner poliment, comme
pour réclamer l'indulgence, à cause de la pluie que j'avais reçue, je me
mis d'abord à siffler, puis à gazouiller, puis à faire des roulades,
puis enfin à chanter à tue-tête, comme un muletier espagnol en plein
vent.

À mesure que je chantais, la petite pie s'éloignait de moi d'un air de
surprise qui devint bientôt de la stupéfaction, puis qui passa à un
sentiment d'effroi accompagné d'un profond ennui. Elle décrivait des
cercles autour de moi, comme un chat autour d'un morceau de lard trop
chaud qui vient de le brûler, mais auquel il voudrait pourtant goûter
encore. Voyant l'effet de mon épreuve, et voulant la pousser jusqu'au
bout, plus la pauvre marquise montrait d'impatience, plus je
m'égosillais à chanter. Elle résista pendant vingt-cinq minutes à mes
mélodieux efforts; enfin, n'y pouvant plus tenir, elle s'envola à grand
bruit, et regagna son palais de verdure. Quant à la tourterelle, elle
s'était, presque dès le commencement, profondément endormie.

--Admirable effet de l'harmonie! pensai-je. O Marais! ô écuelle
maternelle! plus que jamais je reviens à vous!

Au moment où je m'élançais pour partir, la tourterelle rouvrit les yeux.

--Adieu, dit-elle, étranger si gentil et si ennuyeux! Mon nom est
Gourouli; souviens-toi de moi!

--Belle Gourouli, lui répondis-je, vous êtes bonne, douce et charmante;
je voudrais vivre et mourir pour vous. Mais vous êtes couleur de rose;
tant de bonheur n'est pas fait pour moi!



IV


Le triste effet produit par mon chant ne laissait pas que de
m'attrister.--Hélas! musique, hélas! poésie, me répétais-je en regagnant
Paris, qu'il y a peu de cœurs qui vous comprennent!

En faisant ces réflexions, je me cognai la tête contre celle d'un oiseau
qui volait dans le sens opposé au mien. Le choc fut si rude et si
imprévu, que nous tombâmes tous deux sur la cime d'un arbre qui, par
bonheur, se trouva là. Après que nous nous fûmes un peu secoués, je
regardai le nouveau venu, m'attendant à une querelle. Je vis avec
surprise qu'il était blanc. À la vérité, il avait la tête un peu plus
grosse que moi, et, sur le front, une espèce de panache qui lui donnait
un air héroï-comique; de plus, il portait sa queue fort en l'air, avec
une grande magnanimité: du reste, il ne me parut nullement disposé à la
bataille. Nous nous abordâmes fort civilement, et nous nous fîmes de
mutuelles excuses, après quoi nous entrâmes en conversation. Je pris la
liberté de lui demander son nom et de quel pays il était.

--Je suis étonné, me dit-il, que vous ne me connaissiez pas. Est-ce que
vous n'êtes pas des nôtres?

--En vérité, monsieur, répondis-je, je ne sais pas desquels je suis.
Tout le monde me demande et me dit la même chose; il faut que ce soit
une gageure qu'on ait faite.

--Vous voulez rire, répliqua-t-il; votre plumage vous sied trop bien
pour que je méconnaisse un confrère. Vous appartenez infailliblement à
cette race illustre et vénérable qu'on nomme en latin _cacuata_, en
langue savante _kakatoès_, et en jargon vulgaire catacois.

--Ma foi, monsieur, cela est possible, et ce serait bien de l'honneur
pour moi. Mais ne laissez pas de faire comme si je n'en étais pas, et
daignez m'apprendre à qui j'ai la gloire de parler.

--Je suis, répondit l'inconnu, le grand poète Kacatogan. J'ai fait de
puissants voyages, monsieur, des traversées arides et de cruelles
pérégrinations. Ce n'est pas d'hier que je rime, et ma muse a eu des
malheurs. J'ai fredonné sous Louis XVI, monsieur, j'ai braillé pour la
République, j'ai noblement chanté l'Empire, j'ai discrètement loué la
Restauration, j'ai même fait un effort dans ces derniers temps, et je me
suis soumis, non sans peine, aux exigences de ce siècle sans goût. J'ai
lancé dans le monde des distiques piquants, des hymnes sublimes, de
gracieux dithyrambes, de pieuses élégies, des drames chevelus, des
romans crépus, des vaudevilles poudrés et des tragédies chauves. En un
mot, je puis me flatter d'avoir ajouté au temple des Muses quelques
festons galants, quelques sombres créneaux et quelques ingénieuses
arabesques. Que voulez-vous! je me suis fait vieux. Mais je rime encore
vertement, monsieur, et, tel que vous me voyez, je rêvais à un poëme en
un chant, qui n'aura pas moins de six cents pages, quand vous m'avez
fait une bosse au front. Du reste, si je puis vous être bon à quelque
chose, je suis tout à votre service.

--Vraiment, monsieur, vous le pouvez, répliquai-je, car vous me voyez en
ce moment dans un grand embarras poétique. Je n'ose dire que je sois un
poète, ni surtout un aussi grand poète que vous, ajoutai-je en le
saluant, mais j'ai reçu de la nature un gosier qui me démange quand je
me sens bien aise ou que j'ai du chagrin. À vous dire la vérité,
j'ignore absolument les règles.

--Je les ai oubliées, dit Kacatogan, ne vous inquiétez pas de cela.

--Mais il m'arrive, repris-je, une chose fâcheuse: c'est que ma voix
produit sur ceux qui l'entendent à peu près le même effet que celle d'un
certain Jean de Nivelle sur... Vous savez ce que je veux dire?

--Je le sais, dit Kacatogan; je connais par moi-même cet effet bizarre.
La cause ne m'en est pas connue, mais l'effet est incontestable.

--Eh bien! monsieur, vous qui me semblez être le Nestor de la poésie,
sauriez-vous, je vous prie, un remède à ce pénible inconvénient?

--Non, dit Kacatogan, pour ma part, je n'en ai jamais pu trouver. Je
m'en suis fort tourmenté étant jeune, à cause qu'on me sifflait
toujours; mais, à l'heure qu'il est, je n'y songe plus. Je crois que
cette répugnance vient de ce que le public en lit d'autres que nous:
cela le distrait..

--Je le pense comme vous; mais vous conviendrez, monsieur, qu'il est
dur, pour une créature bien intentionnée, de mettre les gens en fuite
dès qu'il lui prend un bon mouvement. Voudriez-vous me rendre le service
de m'écouter, et me dire sincèrement votre avis?

--Très volontiers, dit Kacatogan; je suis tout oreilles.

Je me mis à chanter aussitôt, et j'eus la satisfaction de voir que
Kacatogan ne s'enfuyait ni ne s'endormait. Il me regardait fixement, et,
de temps en temps, il inclinait la tête d'un air d'approbation, avec une
espèce de murmure flatteur. Mais je m'aperçus bientôt qu'il ne
m'écoutait pas, et qu'il rêvait à son poème. Profitant d'un moment où je
reprenais haleine, il m'interrompit tout à coup.

--Je l'ai pourtant trouvée, cette rime! dit-il en souriant et en
branlant la tête; c'est la soixante mille sept cent quatorzième qui sort
de cette cervelle-là! Et l'on ose dire que je vieillis! Je vais lire
cela aux bons amis, je vais le leur lire, et nous verrons ce qu'on en
dira!

Parlant ainsi, il prit son vol et disparut, ne semblant plus se souvenir
de m'avoir rencontré.



V


Resté seul et désappointé, je n'avais rien de mieux à faire que de
profiter du reste du jour et de voler à tire-d'aile vers Paris.
Malheureusement, je ne savais pas ma route. Mon voyage avec le pigeon
avait été trop peu agréable pour me laisser un souvenir exact; en sorte
que, au lieu d'aller tout droit, je tournai à gauche au Bourget, et,
surpris par la nuit, je fus obligé de chercher un gîte dans les bois de
Mortefontaine.

Tout le monde se couchait lorsque j'arrivai. Les pies et les geais, qui,
comme on le sait, sont les plus mauvais coucheurs de la terre, se
chamaillaient de tous les côtés. Dans les buissons piaillaient les
moineaux, en piétinant les uns sur les autres. Au bord de l'eau
marchaient gravement deux hérons, perchés sur leurs longues échasses;
dans l'attitude de la méditation, Georges Dandins du lieu, attendant
patiemment leurs femmes. D'énormes corbeaux, à moitié endormis, se
posaient lourdement sur la pointe des arbres les plus élevés, et
nasillaient leurs prières du soir. Plus bas, les mésanges amoureuses se
pourchassaient encore dans les taillis, tandis qu'un pivert ébouriffé
poussait son ménage par derrière, pour le faire entrer dans le creux
d'un arbre. Des phalanges de friquets arrivaient des champs en dansant
en l'air comme des bouffées de fumée, et se précipitaient sur un
arbrisseau qu'elles couvraient tout entier; des pinsons, des fauvettes,
des rouges-gorges, se groupaient légèrement sur des branches découpées,
comme des cristaux sur une girandole. De toute part résonnaient des voix
qui disaient bien distinctement:--Allons, ma femme!--Allons, ma
fille!--Venez, ma belle!--Par ici, ma mie!--Me voilà, mon
cher!--Bonsoir, ma maîtresse!--Adieu,--mes amis!--Dormez bien, mes
enfants!

Quelle position pour un célibataire que de coucher dans une pareille
auberge! J'eus la tentation de me joindre à quelques oiseaux de ma
taille, et de leur demander l'hospitalité.--La nuit, pensais-je, tous
les oiseaux sont gris; et, d'ailleurs, est-ce faire tort aux gens que de
dormir poliment près d'eux?

Je me dirigeai d'abord vers un fossé où se rassemblaient des étourneaux.
Ils faisaient leur toilette de nuit avec un soin tout particulier, et je
remarquai que la plupart d'entre eux avaient les ailes dorées et les
pattes vernies: c'étaient les dandies de la forêt: Ils étaient assez
bons enfants, et ne m'honorèrent d'aucune attention. Mais leurs propos
étaient si creux, ils se racontaient avec tant de fatuité leurs
tracasseries et leurs bonnes fortunes, ils se frottaient si lourdement
l'un à l'autre, qu'il me fut impossible d'y tenir.

J'allai ensuite me percher sur une branche où s'alignaient une
demi-douzaine d'oiseaux de différentes espèces. Je pris modestement la
dernière place, à l'extrémité de la branche, espérant qu'on m'y
souffrirait. Par malheur, ma voisine était une vieille colombe, aussi
sèche qu'une girouette rouillée. Au moment où je m'approchai d'elle, le
peu de plumes qui couvraient ses os étaient l'objet de sa sollicitude;
elle feignait de les éplucher, mais elle eût trop craint d'en arracher
une: elle les passait seulement en revue pour voir si elle avait son
compte. À peine l'eus-je touchée du bout de l'aile, qu'elle se redressa
majestueusement.

--Qu'est-ce que vous faites donc, monsieur? me dit-elle en pinçant le
bec avec une pudeur britannique.

Et, m'allongeant un grand coup de coude, elle me jeta à bas avec une
vigueur qui eût fait honneur à un portefaix.

Je tombai dans une bruyère où dormait une grosse gelinotte. Ma mère
elle-même, dans son écuelle, n'avait pas un tel air de béatitude. Elle
était si rebondie, si épanouie, si bien assise sur son triple ventre,
qu'on l'eût prise pour un pâté dont on avait mangé la croûte. Je me
glissai furtivement près d'elle.

--Elle ne s'éveillera pas, me disais-je, et, en tout cas, une si bonne
grosse maman ne peut pas être bien méchante. Elle ne le fut pas en
effet. Elle ouvrit les yeux à demi, et me dit en poussant un léger
soupir:

--Tu me gênes, mon petit, va-t'en de là.

Au même instant, je m'entendis appeler: c'étaient des grives qui, du
haut d'un sorbier, me faisaient signe de venir à elles.--Voilà enfin de
bonnes âmes, pensai-je. Elles me firent place en riant comme des folles,
et je me fourrai aussi lestement dans leur groupe emplumé qu'un billet
doux dans un manchon. Mais je ne tardai pas à juger que ces dames
avaient mangé plus de raisin qu'il n'est raisonnable de le faire; elles
se soutenaient à peine sur les branches, et leurs plaisanteries de
mauvaise compagnie, leurs éclats de rire et leurs chansons grivoises me
forcèrent de m'éloigner.

Je commençais à désespérer, et j'allais m'endormir dans un coin
solitaire, lorsqu'un rossignol se mit à chanter. Tout le monde aussitôt
fit silence. Hélas! que sa voix était pure! que sa mélancolie même
paraissait douce! Loin de troubler le sommeil d'autrui, ses accords
semblaient le bercer. Personne ne songeait à le faire taire, personne ne
trouvait mauvais qu'il chantât sa chanson à pareille heure; son père ne
le battait pas, ses amis ne prenaient pas la fuite.

--Il n'y a donc que moi, m'écriai-je, à qui il soit défendu d'être
heureux! Partons, fuyons ce monde cruel! Mieux vaut chercher ma route
dans les ténèbres, au risque d'être avalé par quelque hibou, que de me
laisser déchirer ainsi par le spectacle du bonheur des autres!

Sur cette pensée, je me remis en chemin et j'errai longtemps au hasard.
Aux premières clartés du jour, j'aperçus les tours de Notre-Dame. En un
clin d'œil j'y atteignis, et je ne promenai pas longtemps mes regards
avant de reconnaître notre jardin. J'y volai plus vite que l'éclair...
Hélas! il était vide... J'appelai en vain mes parents: personne ne me
répondit. L'arbre où se tenait mon père, le buisson maternel, l'écuelle
chérie, tout avait disparu. La cognée avait tout détruit; au lieu de
l'allée verte où j'étais né, il ne restait qu'un cent de fagots.



VI


Je cherchai d'abord mes parents dans tous les jardins d'alentour, mais
ce fut peine perdue; ils s'étaient sans doute réfugiés dans quelque
quartier éloigné, et je ne pus jamais savoir de leurs nouvelles.

Pénétré d'une tristesse affreuse, j'allai me percher sur la gouttière où
la colère de mon père m'avait d'abord exilé. J'y passais les jours et
les nuits à déplorer ma triste existence. Je ne dormais plus, je
mangeais à peine: j'étais près de mourir de douleur.

Un jour que je me lamentais comme à l'ordinaire:

--Ainsi donc, me disais-je tout haut, je ne suis ni un merle, puisque
mon père me plumait; ni un pigeon, puisque je suis tombé en route quand
j'ai voulu aller en Belgique; ni une pie russe, puisque la petite
marquise s'est bouché les oreilles dès que j'ai ouvert le bec; ni une
tourterelle, puisque Gourouli, la bonne Gourouli elle-même, ronflait
comme un moine quand je chantais; ni un perroquet, puisque Kacatogan n'a
pas daigné m'écouter; ni un oiseau quelconque, enfin, puisque, à
Mortefontaine, on m'a laissé coucher tout seul. Et cependant j'ai des
plumes sur le corps; voilà des pattes et voilà des ailes. Je ne suis
point un monstre, témoin Gourouli, et cette petite marquise elle-même,
qui me trouvaient assez à leur gré. Par quel mystère inexplicable ces
plumes, ces ailes et ces pattes ne sauraient-elles former un ensemble
auquel on puisse donner un nom? Ne serais-je pas par hasard?...

J'allais poursuivre mes doléances, lorsque je fus interrompu par deux
portières qui se disputaient dans la rue.

--Ah, parbleu! dit l'une d'elles à l'autre, si tu en viens jamais à
bout, je te fais cadeau d'un merle blanc!

--Dieu juste! m'écriai-je, voilà mon affaire. O Providence! je suis fils
d'un merle, et je suis blanc: je suis un merle blanc!

Cette découverte, il faut l'avouer, modifia beaucoup mes idées. Au lieu
de continuer à me plaindre, je commençai à me rengorger et à marcher
fièrement le long de la gouttière, en regardant l'espace d'un air
victorieux.

--C'est quelque chose, me dis-je, que d'être un merle blanc: cela ne se
trouve point dans le pas d'un âne. J'étais bien bon de m'affliger de ne
pas rencontrer mon semblable: c'est le sort du génie, c'est le mien! Je
voulais fuir le monde, je veux l'étonner! Puisque je suis cet oiseau
sans pareil dont le vulgaire nie l'existence, je dois et prétends me
comporter comme tel, ni plus ni moins que le phénix, et mépriser le
reste des volatiles. Il faut que j'achète les Mémoires d'Alfieri et les
poèmes de lord Byron; cette nourriture substantielle m'inspirera un
noble orgueil, sans compter celui que Dieu m'a donné. Oui, je veux
ajouter, s'il se peut, au prestige de ma naissance. La nature m'a fait
rare, je me ferai mystérieux. Ce sera une faveur, une gloire de me
voir.--Et, au fait, ajoutai-je plus bas, si je me montrais tout
bonnement pour de l'argent?

--Fi donc! quelle indigne pensée! Je veux faire un poème comme
Kacatogan, non pas en un chant, mais en vingt-quatre, comme tous les
grands hommes; ce n'est pas assez, il y en aura quarante-huit, avec des
notes et un appendice! Il faut que l'univers apprenne que j'existe. Je
ne manquerai pas, dans mes vers, de déplorer mon isolement; mais ce sera
de telle sorte, que les plus heureux me porteront envie. Puisque le ciel
m'a refusé une femelle, je dirai un mal affreux de celles des autres. Je
prouverai que tout est trop vert, hormis les raisins que je mange. Les
rossignols n'ont qu'à se bien tenir; je démontrerai, comme deux et deux
font quatre, que leurs complaintes font mal au cœur, et que leur
marchandise ne vaut rien. Il faut que j'aille trouver Charpentier. Je
veux me créer tout d'abord une puissante position littéraire. J'entends
avoir autour de moi une cour composée, non pas seulement de
journalistes, mais d'auteurs véritables et même de femmes de lettres.
J'écrirai un rôle pour mademoiselle Rachel, et, si elle refuse de le
jouer, je publierai à son de trompe que son talent est bien inférieur à
celui d'une vieille actrice de province. J'irai à Venise, et je
louerai, sur les bords du grand canal, au milieu de cette cité féerique,
le beau palais Mocenigo, qui coûte quatre livres dix sous par jour; là,
je m'inspirerai de tous les souvenirs que l'auteur de _Lara_ doit y
avoir laissés. Du fond de ma solitude, j'inonderai le monde d'un déluge
de rimes croisées, calquées sur la strophe de Spencer, où je soulagerai
ma grande âme; je ferai soupirer toutes les mésanges, roucouler toutes
les tourterelles, fondre en larmes toutes les bécasses, et hurler toutes
les vieilles chouettes. Mais, pour ce qui regarde ma personne, je me
montrerai inexorable et inaccessible à l'amour. En vain me
pressera-t-on, me suppliera-t-on d'avoir pitié des infortunées qu'auront
séduites mes chants sublimes; à tout cela, je répondrai: Foin! O excès
de gloire! mes manuscrits se vendront au poids de l'or, mes livres
traverseront les mers; la renommée, la fortune, me suivront partout;
seul, je semblera! indifférent aux murmures de la foule qui
m'environnera. En un mot, je serai un parfait merle blanc, un véritable
écrivain excentrique, fêté, choyé, admiré, envié, mais complètement
grognon et insupportable.



VII


Il ne me fallut pas plus de six semaines pour mettre au jour mon premier
ouvrage. C'était, comme je me l'étais promis, un poëme en quarante-huit
chants. Il s'y trouvait bien quelques négligences, à cause de la
prodigieuse fécondité avec laquelle je l'avais écrit; mais je pensai que
le public d'aujourd'hui, accoutumé à la belle littérature qui s'imprime
au bas des journaux, ne m'en ferait pas un reproche.

J'eus un succès digne de moi, c'est-à-dire sans pareil. Le sujet de mon
ouvrage n'était autre que moi-même: je me conformai en cela à la grande
mode de notre temps. Je racontais mes souffrances passées avec une
fatuité charmante; je mettais le lecteur au fait de mille détails
domestiques du plus piquant intérêt; la description de l'écuelle de ma
mère ne remplissait pas moins de quatorze chants: j'en avais compté les
rainures, les trous, les bosses, les éclats, les échardes, les clous,
les taches, les teintes diverses, les reflets; j'en montrais le dedans,
le dehors, les bords, le fond, les côtés, les plans inclinés, les plans
droits; passant au contenu, j'avais étudié les brins d'herbe, les
pailles, les feuilles sèches, les petits morceaux de bois, les
graviers, les gouttes d'eau, les débris de mouches, les pattes de
hannetons cassées qui s'y trouvaient: c'était une description
ravissante. Mais ne pensez pas que je l'eusse imprimée tout d'une venue;
il y a des lecteurs impertinents qui l'auraient sautée. Je l'avais
habilement coupée par morceaux, et entremêlée au récit, afin que rien
n'en fût perdu; en sorte qu'au moment le plus intéressant et le plus
dramatique arrivaient tout à coup quinze pages d'écuelle. Voilà, je
crois, un des grands secrets de l'art, et, comme je n'ai point
d'avarice, en profitera qui voudra.

L'Europe entière fut émue à l'apparition de mon livre; elle dévora les
révélations intimes que je daignais lui communiquer. Comment en eût-il
été autrement? Non seulement j'énumérais tous les faits qui se
rattachaient à ma personne, mais je donnais encore au public un tableau
complet de toutes les rêvasseries qui m'avaient passé par la tête depuis
l'âge de deux mois; j'avais même intercalé au plus bel endroit une ode
composée dans mon œuf. Bien entendu d'ailleurs que je ne négligeais pas
de traiter en passant le grand sujet qui préoccupe maintenant tant de
monde: à savoir, l'avenir de l'humanité. Ce problème m'avait paru
intéressant; j'en ébauchai, dans un moment de loisir, une solution qui
passa généralement pour satisfaisante.

On m'envoyait tous les jours des compliments en vers, des lettres de
félicitation et des déclarations d'amour anonymes. Quant aux visites,
je suivais rigoureusement le plan que je m'étais tracé; ma porte était
fermée à tout le monde. Je ne pus cependant me dispenser de recevoir
deux étrangers qui s'étaient annoncés comme étant de mes parents. L'un
était un merle du Sénégal, et l'autre un merle de la Chine.

--Ah! monsieur, me dirent-ils en m'embrassant à m'étouffer, que vous
êtes un grand merle! que vous avez bien peint, dans votre poème
immortel, la profonde souffrance du génie méconu! Si nous n'étions pas
déjà aussi incompris que possible, nous le deviendrions après vous avoir
lu. Combien nous sympathisons avec vos douleurs, avec votre sublime
mépris du vulgaire! Nous aussi, monsieur, nous les connaissons par
nous-mêmes, les peines secrètes que vous avez chantées! Voici deux
sonnets que nous avons faits, l'un portant l'autre, et que nous vous
prions d'agréer.

--Voici, en outre, ajouta le Chinois, de la musique que mon épouse a
composée sur un passage de votre préface. Elle rend merveilleusement
l'intention de l'auteur.

--Messieurs, leur dis-je, autant que j'en puis juger, vous me semblez
doués d'un grand cœur et d'un esprit plein de lumières. Mais
pardonnez-moi de vous faire une question. D'où vient votre mélancolie?

--Eh! monsieur, répondit l'habitant du Sénégal, regardez comme je suis
bâti. Mon plumage, il est vrai, est agréable à voir, et je suis revêtu
de cette belle couleur verte qu'on voit briller sur les canards; mais
mon bec est trop court et mon pied trop grand; et voyez de quelle queue
je suis affublé! la longueur de mon corps n'en fait pas les deux tiers.
N'y a-t-il pas là de quoi se donner au diable?

--Et moi, monsieur, dit le Chinois, mon infortune est encore plus
pénible. La queue de mon confrère balaye les rues; mais les polissons me
montrent au doigt, à cause que je n'en ai point[2].

[Note 2: Ces descriptions du merle de la Chine et du merle du
Sénégal sont exactes.]

--Messieurs, repris-je, je vous plains de toute mon âme; il est toujours
fâcheux d'avoir trop ou trop peu n'importe de quoi. Mais permettez-moi
de vous dire qu'il y a au Jardin des Plantes plusieurs personnes qui
vous ressemblent, et qui demeurent là depuis longtemps, fort
paisiblement empaillées. De même qu'il ne suffit pas à une femme de
lettres d'être dévergondée pour faire un bon livre, ce n'est pas non
plus assez pour un merle d'être mécontent pour avoir du génie. Je suis
seul de mon espèce, et je m'en afflige; j'ai peut-être tort, mais c'est
mon droit. Je suis blanc, messieurs; devenez-le, et nous verrons ce que
vous saurez dire.



VIII


Malgré la résolution que j'avais prise et le calme que j'affectais, je
n'étais pas heureux. Mon isolement, pour être glorieux, ne m'en semblait
pas moins pénible, et je ne pouvais songer sans effroi à la nécessité où
je me trouvais de passer ma vie entière dans le célibat. Le retour du
printemps, en particulier, me causait une gêne mortelle, et je
commençais à tomber de nouveau dans la tristesse, lorsqu'une
circonstance imprévue décida de ma vie entière.

Il va sans dire que mes écrits avaient traversé la Manche, et que les
Anglais se les arrachaient. Les Anglais s'arrachent tout, hormis ce
qu'ils comprennent. Je reçus un jour, de Londres, une lettre signée
d'une jeune merlette:

«J'ai lu votre poème, me disait-elle, et l'admiration que j'ai éprouvée
m'a fait prendre la résolution de vous offrir ma main et ma personne.
Dieu nous a créés l'un pour l'autre! Je suis semblable à vous, je suis
une merlette blanche!...»

On suppose aisément ma surprise et ma joie.--Une merlette blanche! me
dis-je, est-il bien possible? Je ne suis donc plus seul sur la terre!
Je me hâtai de répondre à la belle inconnue, et je le fis d'une manière
qui témoignait assez combien sa proposition m'agréait. Je la pressais de
venir à Paris ou de me permettre de voler près d'elle. Elle me répondit
qu'elle aimait mieux venir, parce que ses parents l'ennuyaient, qu'elle
mettait ordre à ses affaires et que je la verrais bientôt.

Elle vint, en effet, quelques jours après. O bonheur! c'était la plus
jolie merlette du monde, et elle était encore plus blanche que moi.

--Ah! mademoiselle, m'écriai-je, ou plutôt madame, car je vous considère
des à présent comme mon épouse légitime, est-il croyable qu'une créature
si charmante se trouvât sur la terre sans que la renommée m'apprît son
existence? Bénis soient les malheurs que j'ai éprouvés et les coups de
bec que m'a donnés mon père, puisque le ciel me réservait une
consolation si inespérée! Jusqu'à ce jour, je me croyais condamné à une
solitude éternelle, et, à vous parler franchement, c'était un rude
fardeau à porter; mais je me sens, en vous regardant, toutes les
qualités d'un père de famille. Acceptez ma main sans délai; marions-nous
à l'anglaise, sans cérémonie, et partons ensemble pour la Suisse.

--Je ne l'entends pas ainsi, me répondit la jeune merlette; je veux que
nos noces soient magnifiques, et que tout ce qu'il y a en France de
merles un peu bien nés y soient solennellement rassemblés. Des gens
comme nous doivent à leur propre gloire de ne pas se marier comme des
chats de gouttière. J'ai apporté une provision de _bank-notes_. Faites
vos invitations, allez chez vos marchands, et ne lésinez pas sur les
rafraîchissements.

Je me conformai aveuglément aux ordres de la blanche merlette. Nos noces
furent d'un luxe écrasant; on y mangea dix mille mouches. Nous reçûmes
la bénédiction nuptiale d'un révérend père Cormoran, qui était
archevêque _in partibus_. Un bal superbe termina la journée; enfin, rien
ne manqua à mon bonheur.

Plus j'approfondissais le caractère de ma charmante femme, plus mon
amour augmentait. Elle réunissait, dans sa petite personne, tous les
agréments de l'âme et du corps. Elle était seulement un peu bégueule;
mais j'attribuai cela à l'influence du brouillard anglais dans lequel
elle avait vécu jusqu'alors, et je ne doutai pas que le climat de la
France ne dissipât bientôt ce léger nuage.

Une chose qui m'inquiétait plus sérieusement, c'était une sorte de
mystère dont elle s'entourait quelquefois avec une rigueur singulière,
s'enfermant à clef avec ses caméristes, et passant ainsi des heures
entières pour faire sa toilette, à ce qu'elle prétendait. Les maris
n'aiment pas beaucoup ces fantaisies dans leur ménage. Il m'était arrivé
vingt fois de frapper à l'appartement de ma femme sans pouvoir obtenir
qu'on m'ouvrît la porte. Cela m'impatientait cruellement. Un jour, entre
autres, j'insistai avec tant de mauvaise humeur, qu'elle se vit obligée
de céder et de m'ouvrir un peu à la hâte, non sans se plaindre fort de
mon importunité. Je remarquai, en entrant, une grosse bouteille pleine
d'une espèce de colle faite avec de la farine et du blanc d'Espagne. Je
demandai à ma femme ce qu'elle faisait de cette drogue; elle me répondit
que c'était un opiat pour des engelures qu'elle avait.

Cet opiat me sembla tant soit peu louche; mais quelle défiance pouvait
m'inspirer une personne si douce et si sage, qui s'était donnée à moi
avec tant d'enthousiasme et une sincérité si parfaite? J'ignorais
d'abord que ma bien-aimée fût une femme de plume; elle me l'avoua au
bout de quelque temps, et elle alla même jusqu'à me montrer le manuscrit
d'un roman où elle avait imité à la fois Walter Scott et Scarron. Je
laisse à penser le plaisir que me causa une si aimable surprise. Non
seulement je me voyais possesseur d'une beauté incomparable, mais
j'acquérais encore la certitude que l'intelligence de ma compagne était
digne en tout point de mon génie. Dès cet instant, nous travaillâmes
ensemble. Tandis que je composais mes poèmes, elle barbouillait des
rames de papier. Je lui récitais mes vers à haute voix, et cela ne la
gênait nullement pour écrire pendant ce temps-là. Elle pondait ses
romans avec une facilité presque égale à la mienne, choisissant toujours
les sujets les plus dramatiques, des parricides, des rapts, des
meurtres, et même jusqu'à des filouteries, ayant toujours soin, en
passant, d'attaquer le gouvernement et de prêcher l'émancipation des
merlettes. En un mot, aucun effort ne coûtait à son esprit, aucun tour
de force à sa pudeur; il ne lui arrivait jamais de rayer une ligne, ni
de faire un plan avant de se mettre à l'œuvre. C'était le type de la
merlette lettrée.

Un jour qu'elle se livrait au travail avec une ardeur inaccoutumée, je
m'aperçus qu'elle suait à grosses gouttes, et je fus étonné devoir en
même temps qu'elle avait une grande tache noire dans le dos.

--Eh, bon Dieu! lui dis-je, qu'est-ce donc? est-ce que vous êtes malade?

Elle parut d'abord un peu effrayée et même penaude; mais la grande
habitude qu'elle avait du monde l'aida bientôt à reprendre l'empire
admirable qu'elle gardait toujours sur elle-même. Elle me dit que
c'était une tache d'encre, et qu'elle y était fort sujette dans ses
moments d'inspiration.

--Est-ce que ma femme déteint? me dis-je tout bas. Cette pensée
m'empêcha de dormir. La bouteille de colle me revint en mémoire.--O
ciel! m'écriai-je, quel soupçon! Cette créature céleste ne serait-elle
qu'une peinture, un léger badigeon? se serait-elle vernie pour abuser de
moi?... Quand je croyais presser sur mon cœur la sœur de mon âme, l'être
prévilégié créé pour moi seul, n'aurais-je donc épousé que de la farine?

Poursuivi par ce doute horrible, je formai le dessein de m'en
affranchir. Je fis l'achat d'un baromètre, et j'attendis avidement qu'il
vint à faire un jour de pluie. Je voulais emmener ma femme à la
campagne, choisir un dimanche douteux, et tenter l'épreuve d'une
lessive. Mais nous étions en plein juillet; il faisait un beau temps
effroyable.

L'apparence du bonheur et l'habitude d'écrire avaient fort excité ma
sensibilité. Naïf comme j'étais, il m'arrivait parfois, en travaillant,
que le sentiment fût plus fort que l'idée, et de me mettre à pleurer en
attendant la rime. Ma femme aimait beaucoup ces rares occasions: toute
faiblesse masculine enchante l'orgueil féminin. Une certaine nuit que je
limais une rature, selon le précepte de Boileau, il advint à mon cœur de
s'ouvrir.

--O Loi! dis-je à ma chère merlette, toi, la seule et la plus aimée!
toi, sans qui ma vie est un songe! toi, dont un regard, un sourire,
métamorphosent pour moi l'univers, vie de mon cœur, sais-tu combien je
t'aime? Pour mettre en vers une idée banale déjà usée par d'autres
poètes, un peu d'étude et d'attention me font aisément trouver des
paroles; mais où en prendrai-je jamais pour t'exprimer ce que ta beauté
m'inspire? Le souvenir même de mes peines passées pourrait-il me fournir
un mot pour te parler de mon bonheur présent? Avant que tu fusses venue
à moi, mon isolement était celui d'un orphelin exilé; aujourd'hui, c'est
celui d'un roi. Dans ce faible corps, dont j'ai le simulacre jusqu'à ce
que la mort en fasse un débris, dans cette petite cervelle enfiévrée, où
fermente une inutile pensée, sais-tu, mon ange, comprends-tu, ma belle,
que rien ne peut être qui ne soit à toi? Écoute ce que mon cerveau peut
dire, et sens combien mon amour est plus grand! Oh! que mon génie fût
une perle, et que tu fusses Cléopâtre!

En radotant ainsi, je pleurais sur ma femme, et elle déteignait
visiblement. À chaque larme qui tombait de mes yeux, apparaissait une
plume, non pas même noire, mais du plus vieux roux (je crois qu'elle
avait déjà déteint autre part). Après quelques minutes
d'attendrissement, je me trouvai vis-à-vis d'un oiseau décollé et
désenfariné, identiquement semblable aux merles les plus plats et les
plus ordinaires.

Que faire? que dire? quel parti prendre? Tout reproche était inutile.
J'aurais bien pu, à la vérité, considérer le cas comme rédhibitoire, et
faire casser mon mariage; mais comment oser publier ma honte? N'était-ce
pas assez de mon malheur? Je pris mon courage à deux pattes, je résolus
de quitter le monde, d'abandonner la carrière des lettres, de fuir dans
un désert, s'il était possible, d'éviter à jamais l'aspect d'une
créature vivante, et de chercher, comme Alceste,

      Un endroit écarté,
    Où d'être un merle blanc on eût la liberté!



X


Je m'envolai là-dessus, toujours pleurant; et le vent, qui est le hasard
des oiseaux, me rapporta sur une branche de Mortefontaine. Pour cette
fois, on était couché.--Quel mariage! me disais-je, quelle équipée!
C'est certainement à bonne intention que cette pauvre enfant s'est mis
du blanc; mais je n'en suis pas moins à plaindre, ni elle moins rousse.

Le rossignol chantait encore. Seul, au fond de la nuit, il jouissait à
plein cœur du bienfait de Dieu qui le rend si supérieur aux poètes, et
donnait librement sa pensée au silence qui l'entourait. Je ne pus
résister à la tentation d'aller à lui et de lui parler.

--Que vous êtes heureux! lui dis-je: non seulement vous chantez tant que
vous voulez, et très bien, et tout le monde écoute; mais vous avez une
femme et des enfants, votre nid, vos amis, un bon oreiller de mousse, la
pleine lune et pas de journaux. Rubini et Rossini ne sont rien auprès de
vous: vous valez l'un, et vous devinez l'autre. J'ai chanté aussi,
monsieur, et c'est pitoyable. J'ai rangé des mots en bataille comme des
soldats prussiens, et j'ai coordonné des fadaises pendant que vous
étiez dans les bois. Votre secret peut-il s'apprendre?

--Oui, me répondit le rossignol, mais ce n'est pas ce que vous croyez.
Ma femme m'ennuie, je ne l'aime point; je suis amoureux de la rose:
Sadi, le Persan, en a parlé. Je m'égosille toute la nuit pour elle, mais
elle dort et ne m'entend pas. Son calice est fermé à l'heure qu'il est:
elle y berce un vieux scarabée,--et demain matin, quand je regagnerai
mon lit, épuisé de souffrance et de fatigue, c'est alors qu'elle
s'épanouira, pour qu'une abeille lui mange le cœur!


FIN DE L'HISTOIRE D'UN MERLE BLANC.


Il n'y a pas une seule page de ce conte qui ne renferme, sous la forme
d'une piquante allégorie, quelque peinture de mœurs d'une vérité
frappante, ou quelque trait de critique littéraire plein de raison et de
verve gauloise. Les souffrances, les déceptions, les chagrins des poètes
en général, et ceux de l'auteur en particulier, y sont présentés
gaiement sous des allusions si transparentes que nous ne ferons pas au
lecteur l'injure de lui en donner l'explication.

L'_Histoire d'un merle blanc_ a paru pour la première fois dans les
_Scènes de la vie privée des animaux_, ouvrage publié par livraisons et
illustré par le crayon de Grandville.



PIERRE ET CAMILLE

1844

I


Le chevalier des Arcis, officier de cavalerie, avait quitté le service
en 1760. Bien qu'il fût jeune encore, et que sa fortune lui permît de
paraître avantageusement à la cour, il s'était lassé de bonne heure de
la vie de garçon et des plaisirs de Paris. Il se retira près du Mans,
dans une jolie maison de campagne. Là, au bout de peu de temps, la
solitude, qui lui avait d'abord été agréable, lui sembla pénible. Il
sentit qu'il lui était difficile de rompre tout à coup avec les
habitudes de sa jeunesse. Il ne se repentit pas d'avoir quitté le monde;
mais, ne pouvant se résoudre à vivre seul, il prit le parti de se
marier, et de trouver, s'il était possible, une femme qui partageât son
goût pour le repos et pour la vie sédentaire qu'il était décidé à mener.

Il ne voulait point que sa femme fût belle; il ne la voulait pas laide,
non plus; il désirait qu'elle eût de l'instruction et de l'intelligence,
avec le moins d'esprit possible; ce qu'il recherchait par-dessus tout,
c'était de la gaieté et une humeur égale, qu'il regardait, dans une
femme, comme les premières des qualités.

La fille d'un négociant retiré, qui demeurait dans le voisinage, lui
plut. Comme le chevalier ne dépendait de personne, il ne s'arrêta pas à
la distance qu'il y avait entre un gentilhomme et la fille d'un
marchand. Il adressa à la famille une demande qui fut accueillie avec
empressement. Il fit sa cour pendant quelques mois, et le mariage fut
conclu.

Jamais alliance ne fut formée sous de meilleurs et de plus heureux
auspices. À mesure qu'il connut mieux sa femme, le chevalier découvrit
en elle de nouvelles qualités et une douceur de caractère inaltérable.
Elle, de son côté, se prit pour son mari d'un amour extrême. Elle ne
vivait qu'en lui, ne songeait qu'à lui complaire, et, bien loin de
regretter les plaisirs de son âge qu'elle lui sacrifiait, elle
souhaitait que son existence entière pût s'écouler dans une solitude
qui, de jour en jour, lui devenait plus chère.

Cette solitude n'était cependant pas complète. Quelques voyages à la
ville, la visite régulière de quelques amis y faisaient diversion de
temps en temps. Le chevalier ne refusait pas de voir fréquemment les
parents de sa femme, en sorte qu'il semblait à celle-ci qu'elle n'avait
pas quitté la maison paternelle. Elle sortait souvent des bras de son
mari pour se retrouver dans ceux de sa mère, et jouissait ainsi d'une
faveur que la Providence accorde à bien peu de gens, car il est rare
qu'un bonheur nouveau ne détruise pas un ancien bonheur.

M. des Arcis n'avait pas moins de douceur et de bonté que sa femme; mais
les passions de sa jeunesse, l'expérience qu'il paraissait avoir faite
des choses de ce monde, lui donnaient parfois de la mélancolie. Cécile
(ainsi se nommait madame des Arcis) respectait religieusement ces
moments de tristesse. Quoiqu'il n'y eût en elle, à ce sujet, ni
réflexion ni calcul, son cœur l'avertissait aisément de ne pas se
plaindre de ces légers nuages qui détruisent tout dès qu'on les regarde,
et qui ne sont rien quand on les laisse passer.

La famille de Cécile était composée de bonnes gens, marchands enrichis
par le travail, et dont la vieillesse était, pour ainsi dire, un
perpétuel dimanche. Le chevalier aimait cette gaieté du repos, achetée
par la peine, et y prenait part volontiers. Fatigue des mœurs de
Versailles et même des soupers de mademoiselle Quinault, il se plaisait
à ces façons un peu bruyantes, mais franches et nouvelles pour lui.
Cécile avait un oncle, excellent homme, meilleur convive encore, qui
s'appelait Giraud. Il avait été maître maçon, puis il était devenu peu à
peu architecte; à tout cela il avait gagné une vingtaine de mille livres
de rente. La maison du chevalier était fort à son goût, et il y était
toujours bien reçu, quoiqu'il y arrivât quelquefois couvert de plâtre
et de poussière; car, en dépit des ans et de ses vingt mille livres, il
ne pouvait se tenir de grimper sur les toits et de manier la truelle.
Quand il avait bu quelques coups de Champagne, il fallait qu'il pérorât
au dessert.--Vous êtes heureux, mon neveu, disait-il souvent au
chevalier: vous êtes riche, jeune, vous avez une bonne petite femme, une
maison pas trop mal bâtie; il ne vous manque rien, il n'y a rien à dire;
tant pis pour le voisin s'il s'en plaint. Je vous dis et répète que vous
êtes heureux.

Un jour, Cécile, entendant ces mots, et se penchant vers son
mari:--N'est-ce pas, lui dit-elle, qu'il faut que ce soit un peu vrai,
pour que tu te le laisses dire en face?

Madame des Arcis, au bout de quelque temps, reconnut qu'elle était
enceinte. Il y avait derrière la maison une petite colline d'où l'on
découvrait tout le domaine. Les deux époux s'y promenaient souvent
ensemble. Un soir qu'ils y étaient assis sur l'herbe:

--Tu n'as pas contredit mon oncle l'autre jour, dit Cécile. Penses-tu
cependant qu'il eût tout à fait raison? Es-tu parfaitement heureux?

--Autant qu'un homme peut l'être, répondit le chevalier, et je ne vois
rien qui puisse ajouter à mon bonheur.

--Je suis donc plus ambitieuse que toi, reprit Cécile, car il me serait
aisé de te citer quelque chose qui nous manque ici, et qui nous est
absolument nécessaire.

Le chevalier crut qu'il s'agissait de quelque bagatelle, et qu'elle
voulait prendre un détour pour lui confier un caprice de femme. Il fit,
en plaisantant, mille conjectures, et à chaque question, les rires de
Cécile redoublaient. Tout en badinant ainsi, ils s'étaient levés et ils
descendaient la colline. M. des Arcis doubla le pas, et, invité par la
pente rapide, il allait entraîner sa femme, lorsque celle-ci s'arrêta,
et s'appuyant sur l'épaule du chevalier:

--Prends garde, mon ami, lui dit-elle, ne me fais pas marcher si vite.
Tu cherchais bien loin ce que je te demandais; nous l'avons là sous mes
paniers.

Presque tous leurs entretiens, à compter de ce jour, n'eurent plus qu'un
sujet; ils ne parlaient que de leur enfant, des soins à lui donner, de
la manière dont ils l'élèveraient, des projets qu'ils formaient déjà
pour son avenir. Le chevalier voulut que sa femme prît toutes les
précautions possibles pour conserver le trésor qu'elle portait. Il
redoubla pour elle d'attentions et d'amour; et tout le temps que dura la
grossesse de Cécile ne fut qu'une longue et délicieuse ivresse, pleine
des plus douces espérances.

Le terme fixé par la nature arriva; un enfant vint au monde, beau comme
le jour. C'était une fille, qu'on appela Camille. Malgré l'usage général
et contre l'avis même des médecins, Cécile voulut la nourrir elle-même.
Son orgueil maternel était si flatté de la beauté de sa fille, qu'il fut
impossible de l'en séparer; il était vrai que l'on n'avait vu que bien
rarement à un enfant nouveau-né des traits aussi réguliers et aussi
remarquables; ses yeux surtout, lorsqu'ils s'ouvrirent à la lumière,
brillèrent d'un éclat extraordinaire. Cécile, qui avait été élevée au
couvent, était extrêmement pieuse. Ses premiers pas, dès qu'elle put se
lever, furent pour aller à l'église rendre grâces à Dieu.

Cependant, l'enfant commença à prendre des forces et à se développer. À
mesure qu'elle grandissait, on fut surpris de lui voir garder une
immobilité étrange. Aucun bruit ne semblait la frapper; elle était
insensible à ces mille discours que les mères adressent à leurs
nourrissons; tandis qu'on chantait en la berçant, elle restait les yeux
fixes et ouverts, regardant avidement la clarté de la lampe, et ne
paraissant rien entendre. Un jour qu'elle était endormie, une servante
renversa un meuble; la mère accourut aussitôt, et vit avec étonnement
que l'enfant ne s'était pas réveillée. Le chevalier fut effrayé de ces
indices trop clairs pour qu'on pût s'y tromper. Dès qu'il les eut
observés avec attention, il comprit à quel malheur sa fille était
condamnée. La mère voulut en vain s'abuser, et, par tous les moyens
imaginables, détourner les craintes de son mari. Le médecin fut appelé,
et l'examen ne fut ni long ni difficile. On reconnut que la pauvre
Camille était privée de l'ouïe, et par conséquent de la parole.



II


La première pensée de la mère avait été de demander si le mal était sans
remède, et on lui avait répondu qu'il y avait des exemples de guérison.
Pendant un an, malgré l'évidence, elle conserva quelque espoir; mais
toutes les ressources de l'art échouèrent, et, après les avoir épuisées,
il fallut enfin y renoncer.

Malheureusement à cette époque, où tant de préjugés furent détruits et
remplacés, il en existait un impitoyable contre ces pauvres créatures
qu'on appelle sourds-muets. De nobles esprits, des savants distingués ou
des hommes seulement poussés par un sentiment charitable, avaient, il
est vrai, dès longtemps, protesté contre cette barbarie. Chose bizarre,
c'est un moine espagnol qui, le premier, au seizième siècle, a deviné et
essayé cette tâche, crue alors impossible, d'apprendre aux muets à
parler sans parole. Son exemple avait été suivi en Italie, en Angleterre
et en France, à différentes reprises. Bonnet, Wallis, Bulwer, Van
Helmont, avaient mis au jour des ouvrages importants, mais l'intention
chez eux avait été meilleure que l'effet; un peu de bien avait été opéré
çà et là, à l'insu du monde, presque au hasard, sans aucun fruit.
Partout, même à Paris, au sein de la civilisation la plus avancée, les
sourds-muets étaient regardés comme une espèce d'êtres à part, marqués
du sceau de la colère céleste. Privés de la parole, on leur refusait la
pensée. Le cloître pour ceux qui naissaient riches, l'abandon pour les
pauvres, tel était leur sort; ils inspiraient plus d'horreur que de
pitié.

Le chevalier tomba peu à peu dans le plus profond chagrin. Il passait la
plus grande partie du jour seul, enfermé dans son cabinet, ou se
promenait dans les bois. Il s'efforçait, lorsqu'il voyait sa femme, de
montrer un visage tranquille, et tentait de la consoler, mais en vain.
Madame des Arcis, de son côté, n'était pas moins triste. Un malheur
mérité peut faire verser des larmes, presque toujours tardives et
inutiles; mais un malheur, sans motif accable la raison, en décourageant
la piété.

Ces deux nouveaux mariés, faits pour s'aimer et qui s'aimaient,
commencèrent ainsi à se voir avec peine et à s'éviter dans les mêmes
allées où ils venaient de se parler d'un espoir si prochain, si
tranquille et si pur. Le chevalier, en s'exilant volontairement dans sa
maison de campagne, n'avait pensé qu'au repos; le bonheur avait semblé
l'y surprendre. Madame des Arcis n'avait fait qu'un mariage de raison;
l'amour était venu, il était réciproque. Un obstacle terrible se plaçait
tout à coup entre eux, et cet obstacle était précisément l'objet même
qui eût dû être un lien sacré.

Ce qui causa cette séparation soudaine et tacite, plus affreuse qu'un
divorce, et plus cruelle qu'une mort lente, c'est que la mère, en dépit
du malheur, aimait son enfant avec passion, tandis que le chevalier,
quoi qu'il voulût faire, malgré sa patience et sa bonté, ne pouvait
vaincre l'horreur que lui inspirait cette malédiction de Dieu tombée sur
lui.

--Pourrais-je donc haïr ma fille? se demandait-il souvent durant ses
promenades solitaires. Est-ce sa faute si la colère du ciel l'a frappée?
Ne devrais-je pas uniquement la plaindre, chercher à adoucir la douleur
de ma femme, cacher ce que je souffre, veiller sur mon enfant? À quelle
triste existence est-elle réservée si moi, son père, je l'abandonne? que
deviendra-t-elle? Dieu me l'envoie ainsi; c'est à moi de me résigner.
Qui en prendra soin? qui relèvera? qui la protégera? Elle n'a au monde
que sa mère et moi; elle ne trouvera pas un mari, et elle n'aura jamais
ni frère ni sœur; c'est assez d'une malheureuse de plus au monde. Sous
peine de manquer de cœur, je dois consacrer ma vie à lui faire supporter
la sienne.

Ainsi pensait le chevalier, puis il rentrait à la maison avec la ferme
intention de remplir ses devoirs de père et de mari; il trouvait son
enfant dans les bras de sa femme, il s'agenouillait devant eux, prenait
les mains de Cécile entre les siennes: on lui avait parlé, disait-il,
d'un médecin célèbre, qu'il allait faire venir; rien n'était encore
décidé; on avait vu des cures merveilleuses. En parlant ainsi, il
soulevait sa fille entre ses bras et la promenait par la chambre; mais
d'affreuses pensées le saisissaient malgré lui; l'idée de l'avenir, la
vue de ce silence, de cet être inachevé, dont les sens étaient fermés,
la réprobation, le dégoût, la pitié, le mépris du monde, l'accablaient.
Son visage pâlissait, ses mains tremblaient; il rendait l'enfant à sa
mère, et se détournait pour cacher ses larmes.

C'est dans ces moments que madame des Arcis serrait sa fille sur son
cœur avec une sorte de tendresse désespérée et ce plein regard de
l'amour maternel, le plus violent et le plus fier de tous. Jamais elle
ne faisait entendre une plainte; elle se retirait dans sa chambre,
posait Camille dans son berceau, et passait des heures entières, muette
comme elle, à la regarder.

Cette espèce d'exaltation sombre et passionnée devint si forte, qu'il
n'était pas rare de voir madame des Arcis garder le silence le plus
absolu pendant des journées. On lui adressait en vain la parole. Il
semblait qu'elle voulût savoir par elle-même ce que c'était que cette
nuit de l'esprit dans laquelle sa fille devait vivre.

Elle parlait par signes à l'enfant et savait seule se faire comprendre.
Les autres personnes de la maison, le chevalier lui-même, semblaient
étrangers à Camille. La mère de madame des Arcis, femme d'un esprit
assez vulgaire, ne venait guère à Chardonneux[3] (ainsi se nommait la
terre du chevalier) que pour déplorer le malheur arrivé à son gendre et
à sa chère Cécile. Croyant faire preuve de sensibilité, elle s'apitoyait
sans relâche sur le triste sort de cette pauvre enfant, et il lui
échappa de dire un jour:--Mieux eût valu pour elle ne pas être
née.--Qu'auriez-vous donc fait si j'étais ainsi? répliqua Cécile presque
avec l'accent de la colère.

[Note 3: Il y a près du Mans un château de ce nom. L'auteur y passa
quelques jours en septembre 1829.]

L'oncle Giraud, le maître maçon, ne trouvait pas grand mal à ce que sa
petite nièce fût muette:--J'ai eu, disait-il, une femme si bavarde, que
je regarde toute chose au monde, n'importe laquelle, comme préférable.
Cette petite-là est sûre d'avance de ne jamais tenir de mauvais propos,
ni d'en écouter, de ne pas impatienter toute une maison en chantant de
vieux airs d'opéra, qui sont tous pareils; elle ne sera pas querelleuse,
elle ne dira pas d'injures aux servantes, comme ma femme n'y manquait
jamais; elle ne s'éveillera pas si son mari tousse, ou bien s'il se lève
plus tôt qu'elle pour surveiller ses ouvriers; elle ne rêvera pas tout
haut, elle sera discrète; elle y verra clair, les sourds ont de bons
yeux; elle pourra régler un mémoire, quand elle ne ferait que compter
sur ses doigts, et payer, si elle a de l'argent, mais sans chicaner,
comme les propriétaires à propos de la moindre bâtisse; elle saura
d'elle-même une chose très bonne qui ne s'apprend d'ordinaire que
difficilement, c'est qu'il vaut mieux faire que dire; si elle a le cœur
à sa place, on le verra sans qu'elle ait besoin de se mettre du miel au
bout de la langue. Elle ne rira pas en compagnie, c'est vrai; mais elle
n'entendra pas, à dîner, les rabat-joie qui font des périodes; elle sera
jolie, elle aura de l'esprit, elle ne fera pas de bruit; elle ne sera
pas obligée, comme un aveugle, d'avoir un caniche pour se promener. Ma
foi, si j'étais jeune, je l'épouserais très bien quand elle sera grande,
et aujourd'hui que je suis vieux et sans enfants, je la prendrais très
bien chez nous comme ma fille, si par hasard elle vous ennuyait.

Lorsque l'oncle Giraud tenait de pareils discours, un peu de gaieté
rapprochait par instants M. des Arcis de sa femme. Ils ne pouvaient
s'empêcher de sourire tous deux à cette bonhomie un peu brusque, mais
respectable et surtout bienfaisante, ne voulant voir le mal nulle part.
Mais le mal était là; tout le reste de la famille regardait avec des
yeux effrayés et curieux ce malheur, qui était une rareté. Quand ils
venaient en carriole du gué de Mauny[4], ces braves gens se mettaient en
cercle avant dîner, tâchant de voir et de raisonner, examinant tout d'un
air d'intérêt, prenant un visage composé, se consultant tout bas pour
savoir quoi dire, tentant quelquefois de détourner la pensée commune par
une grosse remarque sur un fétu. La mère restait devant eux, sa fille
sur ses genoux, sa gorge découverte, quelques gouttes de lait coulant
encore. Si Raphaël eût été de la famille, la Vierge à la Chaise aurait
pu avoir une sœur; madame des Arcis ne s'en doutait pas, et en était
d'autant plus belle.

[Note 4: Le gué de Mauny est un site pittoresque des environs du
Mans et un but de promenade pour les habitants de la ville.]



III


La petite fille devenait grande; la nature remplissait tristement sa
tâche, mais fidèlement. Camille n'avait que ses yeux au service de son
âme; ses premiers gestes furent, comme l'avaient été ses premiers
regards, dirigés vers la lumière. Le plus pâle rayon de soleil lui
causait des transports de joie.

Lorsqu'elle commença à se tenir debout et à marcher, une curiosité très
marquée lui fit examiner et toucher tous les objets qui l'environnaient,
avec une délicatesse mêlée de crainte et de plaisir, qui tenait de la
vivacité de l'enfant, et déjà de la pudeur de la femme. Son premier
mouvement était de courir vers tout ce qui lui était nouveau, comme pour
le saisir et s'en emparer; mais elle se retournait presque toujours à
moitié chemin en regardant sa mère, comme pour la consulter. Elle
ressemblait alors à l'hermine, qui, dit-on, s'arrête et renonce à la
route qu'elle voulait suivre, si elle voit qu'un peu de fange ou de
gravier pourrait tacher sa fourrure.

Quelques enfants du voisinage venaient jouer avec Camille dans le
jardin. C'était une chose étrange que la manière dont elle les
regardait parler. Ces enfants, à peu près du même âge qu'elle,
essayaient, bien entendu, de répéter des mots estropiés par leurs
bonnes, et tâchaient, en ouvrant les lèvres, d'exercer leur intelligence
au moyen d'un bruit qui ne semblait qu'un mouvement à la pauvre fille.
Souvent, pour prouver qu'elle avait compris, elle étendait les mains
vers ses petites compagnes, qui, de leur côté, reculaient effrayées
devant cette autre expression de leur propre pensée.

Madame des Arcis ne quittait pas sa fille. Elle observait avec anxiété
les moindres actions, les moindres signes de vie de Camille. Si elle eût
pu deviner que l'abbé de l'Épée allait bientôt venir et apporter la
lumière dans ce monde de ténèbres, quelle n'eût pas été sa joie! Mais
elle ne pouvait rien et demeurait sans force contre ce mal du hasard,
que le courage et la piété d'un homme allaient détruire. Singulière
chose qu'un prêtre en voie plus qu'une mère, et que l'esprit, qui
discerne, trouve ce qui manque au cœur, qui souffre!

Quand les petites amies de Camille furent en âge de recevoir les
premières instructions d'une gouvernante, la pauvre enfant commença à
témoigner une très grande tristesse de ce qu'on n'en faisait pas autant
pour elle que pour les autres. Il y avait chez un voisin une vieille
institutrice anglaise qui faisait épeler à grand'peine un enfant et le
traitait sévèrement. Camille assistait à la leçon, regardait avec
étonnement son petit camarade, suivant des yeux ses efforts, et tâchant,
pour ainsi dire, de l'aider; elle pleurait avec lui lorsqu'il était
grondé.

Les leçons de musique furent pour elle le sujet d'une peine bien plus
vive. Debout près du piano, elle roidissait et remuait ses petits doigts
en regardant la maîtresse de tous ses grands yeux, qui étaient très
noirs et très beaux. Elle semblait demander ce qui se faisait là, et
frappait quelquefois sur les touches d'une façon en même temps douce et
irritée.

L'impression que les êtres ou les objets extérieurs produisaient sur les
autres enfants ne paraissait pas la surprendre. Elle observait les
choses et s'en souvenait comme eux. Mais lorsqu'elle les voyait se
montrer du doigt ces mêmes objets et échanger entre eux ce mouvement des
lèvres qui lui était inintelligible, alors recommençait son chagrin.
Elle se retirait dans un coin, et, avec une pierre ou un morceau de
bois, elle traçait presque machinalement sur le sable quelques lettres
majuscules qu'elle avait vu épeler à d'autres, et qu'elle considérait
attentivement.

La prière du soir, que le voisin faisait faire régulièrement à ses
enfants tous les jours, était pour Camille une énigme qui ressemblait à
un mystère. Elle s'agenouillait, avec ses amies et joignait les mains
sans savoir pourquoi. Le chevalier voyait en cela une profanation:

--Ôtez-moi cette petite, disait-il; épargnez-moi cette singerie.--Je
prends sur moi d'en demander pardon à Dieu, répondit un jour la mère.

Camille donna de bonne heure des signes de cette bizarre faculté que
les Écossais appellent la double vue, que les partisans du magnétisme
veulent faire admettre, et que les médecins rangent, la plupart du
temps, au nombre des maladies. La petite sourde et muette sentait venir
ceux qu'elle aimait, et allait souvent au-devant d'eux, sans que rien
eût pu l'avertir de leur arrivée.

Non seulement les autres enfants ne s'approchaient d'elle qu'avec une
certaine crainte, mais ils l'évitaient quelquefois d'un air de mépris.
Il arrivait que l'un d'eux, avec ce manque de pitié dont parle La
Fontaine, venait lui parler longtemps en la regardant en face et en
riant, lui demandant de répondre. Ces petites rondes des enfants, qui se
danseront tant qu'il y aura de petites jambes, Camille les regardait à
la promenade, déjà à demi jeune fille, et quand venait le vieux refrain:

    Entrez dans la danse,
    Voyez comme on danse...

seule à l'écart, appuyée sur un banc, elle suivait la mesure, en
balançant sa jolie tête, sans essayer de se mêler au groupe, mais avec
assez de tristesse et de gentillesse pour faire pitié.

L'une des plus grandes tâches qu'essaya cet esprit maltraité fut de
vouloir compter avec une petite voisine qui apprenait l'arithmétique. Il
s'agissait d'un calcul fort aisé et fort court. La voisine se débattait
contre quelques chiffres un peu embrouillés. Le total ne se montait
guère à plus de douze ou quinze unités. La voisine comptait sur ses
doigts. Camille, comprenant qu'on se trompait, et voulant aider, étendit
ses deux mains ouvertes. On lui avait donné, à elle aussi, les premières
et les plus simples notions; elle savait que deux et deux font quatre.
Un animal intelligent, un oiseau même, compte d'une façon ou d'une
autre, que nous ne savons pas, jusqu'à deux ou trois. Une pie, dit-on, a
compté jusqu'à cinq. Camille, dans cette circonstance, aurait eu à
compter plus loin. Ses mains n'allaient que jusqu'à dix. Elle les tenait
ouvertes devant sa petite amie avec un air si plein de bonne volonté,
qu'on l'eût prise pour un honnête homme qui ne peut pas payer.

La coquetterie se montre de bonne heure chez les femmes: Camille n'en
donnait aucun indice.--C'est pourtant drôle, disait le chevalier, qu'une
petite fille ne comprenne pas un bonnet! À de pareils propos, madame des
Arcis souriait tristement.--Elle est pourtant belle! disait-elle à son
mari; et en même temps, avec douceur, elle poussait un peu Camille pour
la faire marcher devant son père, afin qu'il vît mieux sa taille, qui
commençait à se former, et sa démarche encore enfantine, qui était
charmante.

À mesure qu'elle avançait en âge, Camille se prit de passion, non pour
la religion, qu'elle ne connaissait pas, mais pour les églises, qu'elle
voyait. Peut-être avait-elle dans l'âme cet instinct invincible qui fait
qu'un enfant de dix ans conçoit et garde le projet de prendre une robe
de laine, de chercher ce qui est pauvre et ce qui souffre, et de passer
ainsi toute sa vie. Il mourra bien des indifférents et même des
philosophes avant que l'un d'eux explique une pareille fantaisie, mais
elle existe.

«Lorsque j'étais enfant, je ne voyais pas Dieu, je ne voyais que le
ciel,» est certainement un mot sublime, écrit, comme on sait, par un
sourd-muet. Camille était bien loin de tant de force. L'image grossière
de la Vierge, badigeonnée de blanc de céruse, sur un fond de plâtre
frotté de bleu, à peu près comme l'enseigne d'une boutique; un enfant de
chœur de province, dont un vieux surplis couvrait la soutane, et dont la
voix faible et argentine faisait tristement vibrer les carreaux, sans
que Camille en pût rien entendre; la démarche du suisse, les airs du
bedeau,--qui sait ce qui fait lever les yeux à un enfant? Mais
qu'importe, dès que ces yeux se lèvent?



IV


--Elle est pourtant belle! se répétait le chevalier, et Camille l'était
en effet. Dans le parfait ovale d'un visage régulier, sur des traits
d'une pureté et d'une fraîcheur admirables, brillait, pour ainsi dire,
la clarté d'un bon cœur. Camille était petite, non point pâle, mais très
blanche, avec de longs cheveux noirs. Gaie, active, elle suivait son
naturel; triste avec douceur et presque avec nonchalance dès que le
malheur venait la toucher; pleine de grâce dans tous ses mouvements,
d'esprit et quelquefois d'énergie dans sa petite pantomime,
singulièrement industrieuse à se faire entendre, vive à comprendre,
toujours obéissante dès qu'elle avait compris. Le chevalier restait
aussi parfois, comme madame des Arcis, à regarder sa fille sans parler.
Tant de grâce et de beauté, joint à tant de malheur et d'horreur, était
près de lui troubler l'esprit; on le vit embrasser souvent Camille avec
une sorte de transport, en disant tout haut:--Je ne suis cependant pas
un méchant homme!

Il y avait une allée dans le bois, au fond du jardin, où le chevalier
avait l'habitude de se promener après le déjeuner. De la fenêtre de sa
chambre, madame des Arcis voyait son mari aller et venir derrière les
arbres. Elle n'osait guère l'y aller retrouver. Elle regardait, avec un
chagrin plein d'amertume, cet homme qui avait été pour elle plutôt un
amant qu'un époux, dont elle n'avait jamais reçu un reproche, à qui elle
n'en avait jamais eu un seul à faire, et qui n'avait plus le courage de
l'aimer parce qu'elle était mère.

Elle se hasarda pourtant un matin. Elle descendit en peignoir, belle
comme un ange, le cœur palpitant; il s'agissait d'un bal d'enfants qui
devait avoir lieu dans un château voisin. Madame des Arcis voulait y
mener Camille. Elle voulait voir l'effet que pourrait produire sur le
monde et sur son mari la beauté de sa fille. Elle avait passé des nuits
sans sommeil à chercher quelle robe elle lui mettrait; elle avait formé
sur ce projet les plus douces espérances.--Il faudra bien, se
disait-elle, qu'il en soit fier et qu'on en soit jaloux, une fois pour
toutes, de cette pauvre petite. Elle ne dira rien, mais elle sera la
plus belle.

Dès que le chevalier vit sa femme venir à lui, il s'avança au-devant
d'elle, et lui prit la main, qu'il baisa avec un respect et une
galanterie qui lui venaient de Versailles, et dont il ne s'écartait
jamais, malgré sa bonhomie naturelle. Ils commencèrent par échanger
quelques mots insignifiants, puis ils se mirent à marcher l'un à côté de
l'autre.

Madame des Arcis cherchait de quelle manière elle proposerait à son mari
de la laisser mener sa fille au bal, et de rompre ainsi une
détermination qu'il avait prise depuis la naissance de Camille, celle
de ne plus voir le monde. La seule pensée d'exposer son malheur aux yeux
des indifférents ou des malveillants mettait le chevalier presque hors
de lui. Il avait annoncé formellement sa volonté sur ce sujet. Il
fallait donc que madame des Arcis trouvât un biais, un prétexte
quelconque, non seulement pour exécuter son dessein, mais pour en
parler.

Pendant ce temps-là, le chevalier paraissait réfléchir beaucoup de son
côté. Il fut le premier à rompre le silence. Une affaire survenue à un
de ses parents, dit-il à sa femme, venait d'occasionner de grands
dérangements de fortune dans sa famille; il était important pour lui de
surveiller les gens chargés des mesures à prendre; ses intérêts, et par
conséquent ceux de madame des Arcis elle-même, couraient le risque
d'être compromis faute de soin. Bref, il annonça qu'il était obligé de
faire un court voyage en Hollande, où il devait s'entendre avec son
banquier; il ajouta que l'affaire était extrêmement pressée, et qu'il
comptait partir dès le lendemain matin.

Il n'était que trop facile à madame des Arcis de comprendre le motif de
ce voyage. Le chevalier était bien éloigné de songer à abandonner sa
femme; mais, en dépit de lui-même, il éprouvait un besoin irrésistible
de s'isoler tout à fait pendant quelque temps, ne fût-ce que pour
revenir plus tranquille. Toute vraie douleur donne, la plupart du temps,
ce besoin de solitude à l'homme comme la souffrance physique aux
animaux.

Madame des Arcis fut d'abord tellement surprise, qu'elle ne répondit que
par ces phrases banales qu'on a toujours sur les lèvres quand on ne peut
pas dire ce qu'on pense: elle trouvait ce voyage tout simple; le
chevalier avait raison, elle reconnaissait l'importance de cette
démarche, et ne s'y opposait en aucune façon. Tandis qu'elle parlait, la
douleur lui serrait le cœur; elle dit qu'elle se trouvait lasse, et
s'assit sur un banc.

Là, elle resta plongée dans une rêverie profonde, les regards fixes, les
mains pendantes. Madame des Arcis n'avait connu jusqu'alors ni grande
joie ni grands plaisirs. Sans être une femme d'un esprit élevé, elle
sentait assez fortement et elle était d'une famille assez commune pour
avoir quelque peu souffert. Son mariage avait été pour elle un bonheur
tout à fait imprévu, tout à fait nouveau; un éclair avait brillé devant
ses yeux au milieu de longues et froides journées, maintenant la nuit la
saisissait.

Elle demeura longtemps pensive. Le chevalier détournait les yeux, et
semblait impatient de rentrer à la maison. Il se levait et se rasseyait.
Madame des Arcis se leva aussi enfin, prit le bras de son mari; ils
rentrèrent ensemble.

L'heure du dîner venue, madame des Arcis fit dire qu'elle se trouvait
malade et qu'elle ne descendrait pas. Dans sa chambre était un
prie-Dieu où elle resta à genoux jusqu'au soir. Sa femme de chambre
entra plusieurs fois, ayant reçu du chevalier l'ordre secret de veiller
sur elle; elle ne répondit pas à ce qu'on lui disait. Vers huit heures
du soir elle sonna, demanda la robe commandée à l'avance pour sa fille,
et qu'on mit le cheval à la voiture. Elle fit avertir en même temps le
chevalier qu'elle allait au bal, et qu'elle souhaitait qu'il l'y
accompagnât.

Camille avait la taille d'un enfant, mais la plus svelte et la plus
légère. Sur ce corps bien-aimé, dont les contours commençaient à se
dessiner, la mère posa une petite parure simple et fraîche. Une robe de
mousseline blanche brodée, des petits souliers de satin blanc, un
collier de graines d'Amérique sur le cou, une couronne de bluets sur la
tête, tels furent les atours de Camille, qui se mirait avec orgueil et
sautait de joie. La mère, vêtue d'une robe de velours, comme quelqu'un
qui ne veut pas danser, tenait son enfant devant une psyché, et
l'embrassait coup sur coup, en répétant: Tu es belle, tu es belle!
lorsque le chevalier monta. Madame des Arcis, sans aucune émotion
apparente, demanda à son domestique si on avait attelé, et à son mari
s'il venait. Le chevalier donna la main à sa femme, et l'on alla au bal.

C'était la première fois qu'on voyait Camille. On avait beaucoup entendu
parler d'elle. La curiosité dirigea tous les regards vers la petite
fille dès qu'elle parut. On pouvait s'attendre à ce que madame des
Arcis montrât quelque embarras et quelque inquiétude; il n'en fut rien.
Après les politesses d'usage, elle s'assit de l'air le plus calme, et
tandis que chacun suivait des yeux son enfant avec une espèce
d'étonnement ou un air d'intérêt affecté, elle la laissait aller par la
chambre sans paraître y songer.

Camille retrouvait là ses petites compagnes; elle courait tour à tour
vers l'une ou vers l'autre, comme si elle eût été au jardin. Toutes,
cependant, la recevaient avec réserve et avec froideur. Le chevalier,
debout à l'écart, souffrait visiblement. Ses amis vinrent à lui,
vantèrent la beauté de sa fille; des personnes étrangères, ou même
inconnues, l'abordèrent avec l'intention de lui faire compliment. Il
sentait qu'on le consolait, et ce n'était guère de son goût. Cependant
un regard auquel on ne se trompe pas, le regard de tous, lui remit peu à
peu quelque joie au cœur. Après avoir parlé par gestes presque à tout le
monde, Camille était restée debout entre les genoux de sa mère. On
venait de la voir aller de côté et d'autre; on s'attendait à quelque
chose d'étrange, ou tout au moins de curieux; elle n'avait rien fait que
de dire bonsoir aux gens avec une grande révérence, donner un petit
_shake-hand_ à des demoiselles anglaises, envoyer des baisers aux mères
de ses petites amies, le tout peut-être appris par cœur, mais fait avec
grâce et naïveté. Revenue tranquillement à sa place, on commença à
l'admirer. Rien, en effet, n'était plus beau que cette enveloppe dont
ne pouvait sortir cette pauvre âme. Sa taille, son visage, ses longs
cheveux bouclés, ses yeux surtout d'un éclat incomparable, surprenaient
tout le monde. En même temps que ses regards essayaient de tout deviner,
et ses gestes de tout dire, son air réfléchi et mélancolique prêtait à
ses moindres mouvements, à ses allures d'enfant et à ses poses un
certain aspect d'un air de grandeur; un peintre ou un sculpteur en eût
été frappé. On s'approcha de madame des Arcis, on l'entoura, on fit
mille questions par gestes à Camille; à l'étonnement et à la répugnance
avaient succédé une bienveillance sincère, une franche sympathie.
L'exagération, qui arrive toujours dès que le voisin parle après le
voisin pour répéter la même chose, s'en mêla bientôt. On n'avait jamais
vu un si charmant enfant; rien ne lui ressemblait, rien n'était si beau
qu'elle. Camille eut enfin un triomphe complet, auquel elle était loin
de rien comprendre.

Madame des Arcis le comprenait. Toujours calme au dehors, elle eut ce
soir-là un battement de cœur qui lui était dû, le plus heureux, le plus
pur de sa vie. Il y eut entre elle et son mari un sourire échangé, qui
valait bien des larmes.

Cependant une jeune fille se mit au piano, et joua une contredanse. Les
enfants se prirent par la main, se mirent en place et commencèrent à
exécuter les pas que le maître de danse de l'endroit leur avait appris.
Les parents, d'autre part, commencèrent à se complimenter
réciproquement, à trouver charmante cette petite fête, et à se faire
remarquer les uns aux autres la gentillesse de leurs progénitures. Ce
fut bientôt un grand bruit de rires enfantins, de plaisanteries de café
entre les jeunes gens, de causeries de chiffons entre les jeunes filles,
de bavardages entre les papas, de politesses aigres-douces entre les
mamans, bref un bal d'enfants en province.

Le chevalier ne quittait pas des yeux sa fille, qui, on le pense bien,
n'était pas de la contredanse. Camille regardait la fête avec une
attention un peu triste. Un petit garçon vint l'inviter. Elle secoua la
tête pour toute réponse; quelques bluets tombèrent de sa couronne, qui
n'était pas bien solide. Madame des Arcis les ramassa, et eut bientôt
réparé, avec quelques épingles, le désordre de cette coiffure qu'elle
avait faite elle-même; mais elle chercha vainement ensuite son mari: il
n'était plus dans la salle. Elle fit demander s'il était parti, et s'il
avait pris la voiture. On lui répondit qu'il était retourné chez lui à
pied.



V


Le chevalier avait résolu de s'éloigner sans dire adieu à sa femme. Il
craignait et fuyait toute explication fâcheuse, et comme, d'ailleurs,
son dessein était de revenir dans peu de temps, il crut agir plus
sagement en laissant seulement une lettre. Il n'était pas tout à fait
vrai que ses affaires l'appelassent en Hollande; cependant son voyage
pouvait lui être avantageux. Un de ses amis écrivit à Chardonneux pour
presser son départ; c'était un prétexte convenu. Il prit, en rentrant,
le semblant d'un homme obligé de s'en aller à l'improviste. Il fit faire
ses paquets en toute hâte, les envoya à la ville, monta à cheval et
partit.

Une hésitation involontaire et un très grand regret s'emparèrent
cependant de lui lorsqu'il franchit le seuil de sa porte. Il craignit
d'avoir obéi trop vite à un sentiment qu'il pouvait maîtriser, de faire
verser à sa femme des larmes inutiles, et de ne pas trouver ailleurs le
repos qu'il ôtait peut-être à sa maison.--Mais qui sait, pensa-t-il, si
je ne fais pas, au contraire, une chose utile et raisonnable? Qui sait
si le chagrin passager que pourra causer mon absence ne nous rendra pas
des jours plus heureux? Je suis frappé d'un malheur dont Dieu seul
connaît la cause; je m'éloigne pour quelques jours du lieu où je
souffre. Le changement, le voyage, la fatigue même, calmeront peut-être
mes ennuis; je vais m'occuper de choses matérielles, importantes,
nécessaires; je reviendrai le cœur plus tranquille, plus content;
j'aurai réfléchi, je saurai mieux ce que j'ai à faire.--Cependant Cécile
va souffrir, se disait-il au fond du cœur. Mais, son parti une fois
pris, il continua sa route.

Madame des Arcis avait quitté le bal vers onze heures. Elle était montée
en voiture avec sa fille, qui s'endormit bientôt sur ses genoux. Bien
qu'elle ignorât que le chevalier eût exécuté si promptement son projet
de voyage, elle n'en souffrait pas moins d'être sortie seule de chez ses
voisins. Ce qui n'est aux yeux du monde qu'un manque d'égards devient
une douleur sensible à qui en soupçonne le motif. Le chevalier n'avait
pu supporter le spectacle public de son malheur. La mère avait voulu
montrer ce malheur pour tâcher de le vaincre et d'en avoir raison. Elle
eut aisément pardonné à son mari un mouvement de tristesse ou de
mauvaise humeur; mais il faut penser qu'en province une telle manière de
laisser ainsi sa femme et sa fille est une chose presque inouïe; et la
moindre bagatelle en pareil cas, seulement un manteau qu'on cherche,
lorsque celui qui devrait l'apporter n'est pas là, a fait, quelquefois
plus de mal que tout le respect des convenances ne saurait faire de
bien.

Tandis que la voiture se traînait lentement sur les cailloux d'un
chemin vicinal nouvellement fait, madame des Arcis, regardant sa fille
endormie, se livrait aux plus tristes pressentiments. Soutenant Camille,
de façon à ce que les cahots ne pussent l'éveiller, elle songeait, avec
cette force que la nuit donne à la pensée, à la fatalité qui semblait la
poursuivre jusque dans cette joie légitime qu'elle venait d'avoir à ce
bal. Une étrange disposition d'esprit la faisait se reporter tour à
tour, tantôt vers son propre passé, tantôt vers l'avenir de sa
fille.--Que va-t-il arriver? se disait-elle. Mon mari s'éloigne de moi;
s'il ne part pas aujourd'hui pour toujours, ce sera demain; tous mes
efforts, toutes mes prières ne serviront qu'à l'importuner; son amour
est mort, sa pitié subsiste, mais son chagrin est plus fort que lui et
que moi-même. Ma fille est belle, mais vouée au malheur; qu'y puis-je
faire? que puis-je prévoir ou empêcher? Si je m'attache à cette pauvre
enfant, comme je le dois, comme je le fais, c'est presque renoncer à
voir mon mari. Il nous fuit, nous lui faisons horreur. Si je tentais, au
contraire, de me rapprocher de lui, si j'osais essayer de rappeler son
ancien amour, ne me demanderait-il pas peut-être de me séparer de ma
fille? Ne pourrait-il pas se faire qu'il voulût confier Camille à des
étrangers, et se délivrer d'un spectacle qui l'afflige?

En se parlant ainsi à elle-même, madame des Arcis embrassait Camille.

--Pauvre enfant! se disait-elle, moi t'abandonner! moi acheter au prix
de ton repos, de ta vie peut-être, l'apparence d'un bonheur qui me
fuirait à mon tour! cesser d'être mère pour être épouse! Quand une
pareille chose serait possible, ne vaut-il pas mieux mourir que d'y
songer?

Puis elle revenait à ses conjectures.--Que va-t-il arriver? se
demandait-elle encore. Qu'ordonnera de nous la Providence? Dieu veille
sur tous, il nous voit comme les autres. Que fera-t-il de nous? que
deviendra cette enfant?

À quelque distance de Chardonneux, il y avait un gué à passer. Il avait
beaucoup plu depuis un mois à peu près, en sorte que la rivière
débordait et couvrait les prés d'alentour. Le _passeux_ refusa d'abord
de prendre la voiture dans son bac, et dit qu'il fallait dételer, qu'il
se chargeait de traverser l'eau avec les gens et le cheval, non avec le
carrosse. Madame des Arcis, pressée de revoir son mari, ne voulut pas
descendre. Elle dit au cocher d'entrer dans le bac; c'était un trajet de
quelques minutes, qu'elle avait fait cent fois.

Au milieu du gué, le bateau commença à dévier, poussé par le courant. Le
_passeux_ demanda aide au cocher pour empêcher, disait-il, d'aller à
l'écluse. Il y avait, en effet, à deux ou trois cents pas plus bas, un
moulin avec une écluse, faite de soliveaux, de pieux et de planches
rassemblées, mais vieille, brisée par l'eau, et devenue une espèce de
cascade, ou plutôt de précipice. Il était clair que, si l'on se
laissait entraîner jusque-là, on devait s'attendre à un accident
terrible.

Le cocher était descendu de son siège; il aurait voulu être bon à
quelque chose, mais il n'y avait qu'une perche dans le bac. Le
_passeux_, de son côté, faisait ce qu'il pouvait, mais la nuit était
sombre; une petite pluie fine aveuglait ces deux hommes, qui tantôt se
relayaient, tantôt réunissaient leurs forces, pour couper l'eau et
gagner la rive.

À mesure que le bruit de l'écluse se rapprochait, le danger devenait
plus effrayant. Le bateau, lourdement chargé, et défendu contre le
courant par deux hommes vigoureux, n'allait pas vite. Lorsque la perche
était bien enfoncée et bien tenue à l'avant, le bac s'arrêtait, allait
de côté, ou tournait sur lui-même; mais le flot était trop fort. Madame
des Arcis, qui était restée dans la voiture avec l'enfant, ouvrit la
glace avec une terreur affreuse:

--Est-ce que nous sommes perdus? s'écria-t-elle.

En ce moment la perche rompit. Les deux hommes tombèrent dans le bateau,
épuisés, et les mains meurtries.

Le _passeux_ savait nager, mais non le cocher. Il n'y avait pas de temps
à perdre:

--Père Georgeot, dit madame des Arcis au _passeux_ (c'était son nom),
peux-tu me sauver, ma fille et moi?

Le père Georgeot jeta un coup, d'œil sur l'eau, puis sur la rive:

--Certainement, répondit-il en haussant les épaules d'un air presque
offensé qu'on lui adressât une pareille question.

--Que faut-il faire? dit madame des Arcis.

--Vous mettre sur mes épaules, répliqua le _passeux_. Gardez votre robe,
ça vous soutiendra. Empoignez-moi le cou à deux bras, mais n'ayez pas
peur et ne vous cramponnez pas, nous serions noyés; ne criez pas, ça
vous ferait boire. Quant à la petite, je la prendrai d'une main par la
taille, je nagerai de l'autre à la marinière, et je la passerai en l'air
sans la mouiller. Il n'y a pas vingt-cinq brasses d'ici aux pommes de
terre qui sont dans ce champ-là.

--Et Jean? dit madame des Arcis, désignant le cocher.

--Jean boira un coup, mais il en reviendra. Qu'il aille à l'écluse et
qu'il attende, je le retrouverai.

Le père Georgeot s'élança dans l'eau, chargé de son double fardeau, mais
il avait trop préjugé de ses forces. Il n'était plus jeune, tant s'en
fallait. La rive était plus loin qu'il ne disait, et le courant plus
fort qu'il ne l'avait pensé. Il fit cependant tout ce qu'il put pour
arriver à terre, mais il fut bientôt entraîné. Le tronc d'un saule
couvert par l'eau, et qu'il ne pouvait voir dans les ténèbres, l'arrêta
tout à coup: il s'y était violemment frappé au front. Son sang coula, sa
vue s'obscurcit.

--Prenez votre fille et mettez-la sur mon cou, dit-il, ou sur le vôtre;
je n'en puis plus.

--Pourrais-tu la sauver si tu ne portais qu'elle? demanda la mère.

-Je n'en sais rien, mais je crois que oui, dit le _passeux_.

Madame des Arcis, pour toute réponse, ouvrit les bras, lâcha le cou du
_passeux_, et se laissa aller au fond de l'eau.

Lorsque le _passeux_ eut déposé à terre la petite Camille saine et
sauve, le cocher, qui avait été tiré de la rivière par un paysan, l'aida
à chercher le corps de madame des Arcis. On ne le trouva que le
lendemain matin, près du rivage.



VI


Un an après cet événement, dans une chambre d'un hôtel garni situé rue
du Bouloi, à Paris, dans le quartier des diligences, une jeune fille en
deuil était assise près d'une table, au coin du feu. Sur cette table
était une bouteille de vin d'ordinaire, à moitié vide, et un verre. Un
homme courbé par l'âge, mais d'une physionomie ouverte et franche, vêtu
à peu près comme un ouvrier, se promenait à grands pas dans la chambre.
De temps en temps il s'approchait de la jeune fille, s'arrêtait devant
elle, et la regardait d'un air presque paternel. La jeune fille, alors,
étendait le bras, soulevait la bouteille avec un empressement mêlé d'une
sorte de répugnance involontaire, et remplissait le verre. Le vieillard
buvait un petit coup, puis recommençait à marcher, tout en gesticulant
d'une façon singulière et presque ridicule, pendant que la jeune fille,
souriant d'un air triste, suivait ses mouvements avec attention.

Il eût été difficile, à qui se fût trouvé là, de deviner quelles étaient
ces deux personnes: l'une, immobile, froide, pareille au marbre, mais
pleine de grâce et de distinction, portant sur son visage et dans ses
moindres gestes plus que ce qu'on appelle ordinairement la beauté;
l'autre, d'une apparence tout à fait vulgaire, les habits en désordre,
le chapeau sur la tête, buvant du gros vin de cabaret, et faisant
résonner sur le parquet les clous de ses souliers. C'était un étrange
contraste.

Ces deux personnes étaient pourtant liées par une amitié bien vive et
bien tendre. C'était Camille et l'oncle Giraud. Le digne homme était
venu à Chardonneux lorsque madame des Arcis avait été portée d'abord à
l'église, puis à sa dernière demeure. Sa mère étant morte et son père
absent, la pauvre enfant se trouvait alors absolument seule en ce monde.
Le chevalier, ayant une fois quitté sa maison, distrait par son voyage,
appelé par ses affaires et obligé de parcourir plusieurs villes de la
Hollande, n'avait appris que fort tard la mort de sa femme; en sorte
qu'il se passa près d'un mois, pendant lequel Camille resta, pour ainsi
dire, orpheline. Il y avait bien, il est vrai, à la maison une sorte de
gouvernante qui avait charge de veiller sur la jeune fille; mais la
mère, de son vivant, ne souffrait point de partage. Cet emploi était une
sinécure; la gouvernante connaissait à peine Camille, et ne pouvait lui
être d'aucun secours dans une pareille circonstance.

La douleur de la jeune fille à la mort de sa mère avait été si violente,
qu'on avait craint longtemps pour ses jours. Lorsque le corps de madame
des Arcis avait été retiré de l'eau et apporté à la maison, Camille
accompagnait ce cortège funèbre en poussant des cris de désespoir si
déchirants que les gens du pays en avaient presque peur. Il y avait, en
effet, je ne sais quoi d'effrayant dans cet être qu'on était habitué à
voir muet, doux et tranquille, et qui sortait tout à coup de son silence
en présence de la mort. Les sons inarticulés qui s'échappaient de ses
lèvres, et qu'elle seule n'entendait pas, avaient quelque chose de
sauvage; ce n'étaient ni des paroles ni des sanglots, mais une sorte de
langage horrible, qui semblait inventé par la douleur. Pendant un jour
et une nuit, ces cris affreux ne cessèrent de remplir la maison; Camille
courait de tous côtés, s'arrachant les cheveux et frappant les
murailles. On essaya en vain de l'arrêter; la force même fut inutile. Ce
ne fut que la nature épuisée qui la fit enfin tomber au pied du lit où
le corps de sa mère était couché.

Presque aussitôt, elle avait paru reprendre sa tranquillité accoutumée,
et, pour ainsi dire, tout oublier. Elle était restée quelque temps dans
un calme apparent, marchant toute la journée, au hasard, d'un pas lent
et distrait, ne se refusant à aucun des soins qu'on prenait pour elle;
on la croyait revenue à elle-même, et le médecin, qui avait été appelé,
s'y trompa comme tout le monde; mais une fièvre nerveuse se déclara
bientôt avec les plus graves symptômes. Il fallut veiller constamment
sur la malade; sa raison semblait entièrement perdue.

C'était alors que l'oncle Giraud avait pris la résolution de venir à
tout prix au secours de sa nièce.--Puisqu'elle n'a plus ni père ni mère
dans ce moment-ci, avait-il dit aux gens de la maison, je me déclare
pour son oncle véritable, chargé de la soigner et d'empêcher qu'il ne
lui arrive malheur. Cette enfant m'a toujours plu; j'ai souvent demandé
à son père de me la donner pour me faire rire. Je ne veux pas l'en
priver, c'est sa fille, mais pour l'instant je m'en empare. À son
retour, je la lui rendrai fidèlement.

L'oncle Giraud n'avait pas grande foi aux médecins, par une assez bonne
raison, c'est qu'il croyait à peine aux maladies, n'ayant jamais
lui-même été malade. Une fièvre nerveuse surtout lui paraissait une
chimère, un pur dérangement d'idées, qu'un peu de distraction devait
guérir. Il s'était donc décidé à amener Camille à Paris.--Vous voyez,
disait-il encore, qu'elle a du chagrin, cette enfant. Elle ne fait que
pleurer, et elle a raison; une mère ne vous meurt pas deux fois. Mais il
ne s'agit pas que la fille s'en aille parce que l'autre vient de partir;
il faut tâcher qu'elle pense à autre chose. On dit que Paris est très
bon pour cela; je ne connais point Paris, moi, ni elle non plus. Ainsi
donc je vais l'y mener, cela nous fera du bien à tous les deux.
D'ailleurs, quand ce ne serait que la route, cela ne peut que lui être
très bon. J'ai eu de la peine comme un autre, et toutes les fois que
j'ai vu sautiller devant moi la queue d'un postillon, cela m'a toujours
ragaillardi.

De cette façon, Camille et son oncle étaient venus à Paris. Le
chevalier, instruit de ce voyage par une lettre de l'oncle Giraud,
l'approuva. Au retour de sa tournée en Hollande, il avait rapporté à
Chardonneux une mélancolie tellement profonde, qu'il lui était presque
impossible de voir qui que ce fût, même sa fille. Il semblait vouloir
fuir tout être vivant, et chercher à se fuir lui-même. Presque toujours
seul, à cheval dans les bois, il fatiguait son corps outre mesure pour
donner quelque repos à son âme. Un chagrin caché, incurable, le
dévorait. Il se reprochait au fond du cœur d'avoir rendu sa femme
malheureuse pendant sa vie, et d'avoir contribué à sa mort.--Si j'avais
été là, se disait-il, elle vivrait, et je devais y être. Cette pensée,
qui ne le quittait plus, empoisonnait sa vie.

Il désirait que Camille fût heureuse; il était prêt, dans l'occasion, à
faire pour cela les plus grands sacrifices. Sa première idée, en
revenant à Chardonneux, avait été d'essayer de remplacer près de sa
fille celle qui n'était plus, et de payer avec usure cette dette de cœur
qu'il avait contractée; mais le souvenir de la ressemblance de la mère
et de l'enfant lui causait à l'avance une douleur intolérable. C'était
en vain qu'il cherchait à se tromper sur cette douleur même, et qu'il
voulait se persuader que ce serait plutôt à ses yeux une consolation, un
adoucissement à sa peine, de retrouver ainsi sur un visage aimé les
traits de celle qu'il pleurait sans cesse. Camille, malgré tout, était
pour lui un reproche vivant, une preuve de sa faute et de son malheur,
qu'il ne se sentait pas la force de supporter.

L'oncle Giraud n'en pensait pas si long. Il ne songeait qu'à égayer sa
nièce et à lui rendre la vie agréable. Malheureusement ce n'était pas
facile. Camille s'était laissé emmener sans résistance, mais elle ne
voulait prendre part à aucun des plaisirs que le bonhomme tâchait de lui
proposer. Ni promenades, ni fêtes, ni spectacles, ne pouvaient la
tenter; pour toute réponse, elle montrait sa robe noire.

Le vieux maître maçon était obstiné. Il avait loué, comme on l'a vu, un
appartement garni dans une auberge des Messageries, la première qu'un
commissionnaire de la rue lui avait indiquée, ne comptant y rester qu'un
mois ou deux. Il y était avec Camille depuis près d'un an. Pendant un
an, Camille s'était refusée à toutes ses propositions de partie de
plaisir, et, comme il était en même temps aussi bon et aussi patient
qu'entêté, il attendait depuis un an sans se plaindre. Il aimait cette
pauvre fille de toute son âme, sans qu'il en sût lui même la cause, par
un de ces charmes inexplicables qui attachent la bonté au malheur.

--Mais enfin, je ne sais pas, disait-il, tout en achevant sa bouteille,
ce qui peut t'empêcher de venir à l'Opéra avec moi. Cela coûte fort
cher; j'ai le billet dans ma poche; voilà ton deuil fini d'hier; tu as
là deux robes neuves; d'ailleurs tu n'as qu'à mettre ton capuchon, et...

Il s'interrompit.--Diable! dit-il, tu n'entends rien, je n'y avais pas
pensé. Mais qu'importe? ce n'est pas nécessaire dans ces endroits-là. Tu
n'entends pas, moi, je n'écoute pas. Nous regarderons danser, voilà
tout.

Ainsi parlait le bon oncle, qui ne pouvait jamais songer, quand il avait
quelque chose d'intéressant à dire, que sa nièce ne pouvait l'entendre
ni lui répondre. Il causait avec elle malgré lui. D'une autre part,
quand il essayait de s'exprimer par signes, c'était encore pire; elle le
comprenait encore moins. Aussi avait-il adopté l'habitude de lui parler
comme à tout le monde, en gesticulant, il est vrai, de toutes ses
forces; Camille s'était faite à cette pantomime parlante, et trouvait
moyen d'y répondre à sa façon.

Le deuil de Camille venait de finir en effet, comme le disait le
bonhomme. Il avait fait faire deux belles robes à sa nièce, et les lui
présentait d'un air à la fois si tendre et si suppliant, qu'elle lui
sauta au cou pour le remercier, puis elle se rassit avec la tristesse
calme qu'on lui voyait toujours.

--Mais ce n'est pas tout, dit l'oncle, il faut les mettre, ces belles
robes. Elles sont faites pour cela, ces robes; elles sont jolies, ces
robes. Et, tout en parlant, il se promenait par la chambre en faisant
danser les robes comme des marionnettes.

Camille avait assez pleuré pour qu'un moment de joie lui fût permis.
Pour la première fois depuis la mort de sa mère, elle se leva, se plaça
devant son miroir, prit une des deux robes que son oncle lui montrait,
le regarda tendrement, lui tendit la main, et fit un petit signe de tête
pour dire: Oui.

À ce signe, le bonhomme Giraud se mit à sauter comme un enfant, avec ses
gros souliers. Il triomphait: l'heure était enfin venue où il
accomplissait son dessein; Camille allait se parer, sortir avec lui,
venir à l'Opéra, voir le monde: il ne se tenait pas d'aise à cette
pensée, et il embrassait sa nièce coup sur coup, tout en criant après la
femme de chambre, les domestiques, tous les gens de la maison.

La toilette achevée, Camille était si belle, qu'elle sembla le
reconnaître elle-même, et sourit à sa propre image.--La voiture est en
bas, dit l'oncle Giraud, tâchant d'imiter avec ses bras le geste d'un
cocher qui fouette ses chevaux, et avec sa bouche le bruit d'un
carrosse. Camille sourit de nouveau, prit la robe de deuil qu'elle
venait de quitter, la plia avec soin, la baisa, la mit dans l'armoire,
et partit.



VII


Si l'oncle Giraud n'était pas élégant de sa personne, il se piquait du
moins de bien faire les choses. Peu lui importait que ses habits,
toujours tout neufs et beaucoup trop larges, parce qu'il ne voulait pas
être gêné, l'enveloppassent comme bon leur semblait, que ses bas drapés
fussent mal tirés, et que sa perruque lui tombât sur les yeux. Mais
quand il se mêlait de régaler les autres, il prenait d'abord ce qu'il y
avait de plus cher et de meilleur. Aussi avait-il retenu ce soir-là,
pour lui et pour Camille, une bonne loge découverte, bien en évidence,
afin que sa nièce pût être vue de tout le monde. Aux premiers regards
que Camille jeta sur le théâtre et dans la salle, elle fut éblouie; cela
ne pouvait manquer: une jeune fille à peine âgée de seize ans, élevée au
fond d'une campagne, et se trouvant tout à coup transportée au milieu du
séjour du luxe, des arts et du plaisir, devait presque croire qu'elle
rêvait. On jouait un ballet: Camille suivait avec curiosité les
attitudes, les gestes et les pas des acteurs; elle comprenait que
c'était une pantomime, et, comme elle devait s'y connaître, elle
cherchait à s'en expliquer le sens. À tout moment, elle se retournait
vers son oncle d'un air stupéfait, comme pour le consulter; mais il n'y
comprenait guère plus qu'elle. Elle voyait des bergers en bas de soie
offrant des fleurs à leurs bergères, des amours voltigeant au bout d'une
corde, des dieux assis sur des nuages. Les décorations, les lumières, le
lustre surtout, dont l'éclat la charmait, les parures des femmes, les
broderies, les plumes, toute cette pompe d'un spectacle inconnu pour
elle la jetait dans un doux étonnement.

De son côté, elle devint bientôt elle-même l'objet d'une curiosité
presque générale; sa parure était simple, mais du meilleur goût. Seule,
en grande loge, à côté d'un homme aussi peu musqué que l'était l'oncle
Giraud, belle comme un astre et fraîche comme une rose, avec ses grands
yeux noirs et son air naïf, elle devait nécessairement attirer les
regards. Les hommes commencèrent à se la montrer, les femmes à
l'observer; les marquis s'approchèrent, et les compliments les plus
flatteurs, faits à haute voix, à la mode du temps, furent adressés à la
nouvelle venue; par malheur, l'oncle Giraud seul recueillait ces
hommages, qu'il savourait avec délices.

Cependant Camille, peu à peu, reprit d'abord son air tranquille, puis un
mouvement de tristesse la saisit. Elle sentit combien il était cruel
d'être isolée au milieu de cette foule. Ces gens qui causaient dans
leurs loges, ces musiciens dont les instruments réglaient la mesure des
pas des acteurs, ce vaste échange de pensées entre le théâtre et la
salle, tout cela, pour ainsi dire, la repoussa en elle-même.--Nous
parlons et tu ne parles pas, semblait lui dire tout ce monde; nous
écoutons, nous rions, nous chantons, nous nous aimons, nous jouissons de
tout; toi seule ne jouis de rien, toi seule n'entends rien, toi seule
n'es ici qu'une statue, le simulacre d'un être qui ne fait qu'assister à
la vie.

Camille ferma les yeux pour se délivrer de ce spectacle; elle se souvint
de ce bal d'enfants où elle avait vu danser ses compagnes, et où elle
était restée près de sa mère. Elle revint par la pensée à la maison
natale, a son enfance si malheureuse, à ses longues souffrances, à ses
larmes secrètes, à la mort de sa mère, enfin à ce deuil qu'elle venait
de quitter, et qu'elle résolut de reprendre en rentrant. Puisqu'elle
était à jamais condamnée, il lui sembla qu'il valait mieux pour elle ne
jamais tenter de moins souffrir. Elle sentit plus amèrement qu'elle ne
l'avait encore fait que tout effort de sa part pour résister à la
malédiction céleste était inutile. Remplie de cette pensée, elle ne put
retenir quelques pleurs que l'oncle Giraud vit couler; il cherchait à en
deviner la cause, lorsqu'elle lui fit signe qu'elle voulait partir. Le
bonhomme, surpris et inquiet, hésitait et ne savait que faire; Camille
se leva, et lui montra la porte de la loge, afin qu'il lui donnât son
mantelet.

En ce moment, elle aperçut au-dessous d'elle, à la galerie, un jeune
homme de bonne mine, très richement vêtu, qui tenait à la main un
morceau d'ardoise, sur lequel il traçait des lettres et des figures avec
un petit crayon blanc. Il montrait ensuite cette ardoise à son voisin,
plus âgé que lui; celui-ci paraissait le comprendre aussitôt, et lui
répondait de la même manière avec une très grande promptitude. Tous deux
échangeaient en même temps, en ouvrant ou fermant les doigts, certains
signes qui semblaient leur servir à se mieux communiquer leurs idées.

Camille ne comprit rien, ni à ces dessins qu'elle distinguait à peine,
ni à ces signes qu'elle ne connaissait pas; mais elle avait remarqué, du
premier coup d'œil, que ce jeune homme ne remuait pas les lèvres;--prête
à sortir, elle s'arrêta. Elle voyait qu'il parlait un langage qui
n'était celui de personne, et qu'il trouvait moyen de s'exprimer sans ce
fatal mouvement de la parole, si incompréhensible pour elle, et qui
faisait le tourment de sa pensée. Quel que fut ce langage étrange, une
surprise extrême, un désir invincible d'en voir davantage lui firent
reprendre la place qu'elle venait de quitter; elle se pencha au bord de
la loge et observa attentivement ce que faisait cet inconnu. Le voyant
de nouveau écrire sur l'ardoise et la présenter à son voisin, elle fit
un mouvement involontaire comme pour la saisir au passage. À ce
mouvement, le jeune homme se retourna et regarda Camille à son tour. À
peine leurs yeux se furent-ils rencontrés, qu'ils restèrent tous deux
d'abord immobiles et indécis, comme s'ils eussent cherché à se
reconnaître; puis, en un instant, ils se devinèrent, et se dirent d'un
regard: Nous sommes muets tous deux.

L'oncle Giraud apportait à sa nièce son mantelet, sa canne et son loup,
mais elle ne voulut plus s'en aller, elle avait repris sa chaise, et
resta accoudée sur la balustrade.

L'abbé de l'Épée venait, alors de commencer à se faire connaître.

Faisant une visite à une dame, dans la rue des Fossés-Saint-Victor,
touché de pitié pour deux sourdes-muettes qu'il avait vues, par hasard,
travailler à l'aiguille, la charité qui remplissait son âme s'était
éveillée tout à coup, et opérait déjà des prodiges. Dans la pantomime
informe de ces êtres misérables et méprisés, il avait trouvé les germes
d'une langue féconde, qu'il croyait pouvoir devenir universelle, plus
vraie, en tout cas, que celle de Leibnitz. Comme la plupart des hommes
de génie, il avait peut-être dépassé son but, le voyant trop grand; mais
c'était déjà beaucoup d'en voir la grandeur. Quelle que pût être
l'ambition de sa bonté, il apprenait aux sourds-muets à lire et à
écrire. Il les replaçait au nombre des hommes. Seul et sans aide, par sa
propre force, il avait entrepris de faire une famille de ces malheureux,
et il se préparait à sacrifier à ce projet sa vie et sa fortune, en
attendant que le roi jetât les yeux sur eux.

Le jeune homme assis près de la loge de Camille était un des élèves
formés par l'abbé. Né gentilhomme et d'une ancienne maison, doué d'une
vive intelligence, mais frappé de la _demi-mort_, comme on disait alors,
il avait reçu, l'un des premiers, la même éducation à peu près que le
célèbre comte de Solar, avec cette différence qu'il était riche, et
qu'il ne courait pas le risque de mourir de faim, faute d'une pension du
duc de Penthièvre[5]. Indépendamment des leçons de l'abbé, on lui avait
donné un gouverneur, qui, étant une personne laïque, pouvait
l'accompagner partout, chargé, bien entendu, de veiller sur ses actions
et de diriger ses pensées (c'était le voisin qui lisait sur l'ardoise).
Le jeune homme profitait, avec grand soin et grande application, de ces
études journalières qui exerçaient son esprit sur toute chose, à la
lecture comme au manège, à l'Opéra comme à la messe; cependant un peu de
fierté native et une indépendance de caractère très prononcée luttaient
en lui contre cette application pénible. Il ne savait rien des maux qui
auraient pu l'atteindre, s'il fût né dans une classe inférieure ou
seulement, comme Camille, dans un autre lieu qu'à Paris. L'une des
premières choses qu'on lui avait apprises, lorsqu'il avait commencé à
épeler, avait été le nom de son père, le marquis de Maubray. Il savait
donc qu'il était, à la fois, différent des autres hommes par le
privilège de la naissance et par une disgrâce de la nature. L'orgueil et
l'humiliation se disputaient ainsi un noble esprit, qui, par bonheur, ou
peut-être par nécessité, n'en était pas moins resté simple.

[Note 5: L'histoire romanesque de ce prétendu comte de Solar est
restée un mystère. Un enfant sourd-muet, abandonné de ses parents, en
1773, fut recueilli par l'abbé de l'Épée. Après lui avoir appris à
s'exprimer dans le langage des signes, l'abbé crut reconnaître en lui
l'héritier des comtes de Solar, lui fit obtenir à ce titre une pension
du duc de Penthièvre, et l'engagea à faire valoir ses droits. Il y eut
procès.--Un jugement du Châtelet, de 1781, donna gain de cause au jeune
sourd-muet; mais sa partie adverse en appela au parlement. Le procès
demeura en suspens, l'abbé de l'Épée mourut, et la révolution survint.
Enfin le 24 juillet 1792, un arrêt définitif cassa le jugement du
Châtelet et interdit au nommé Joseph de porter à l'avenir le nom de
Solar. M. Bouilli a écrit sur ce sujet un drame en cinq actes intitulé
_l'Abbé de l'Épée_, qui a obtenu dans son temps un succès de larmes.]

Ce marquis, sourd-muet, observant et comprenant les autres, aussi fier
qu'eux tous, et qui avait aussi, auprès de son gouverneur, sur les
grands parquets de Versailles, traîné ses talons rouges à fleur de
terre, selon l'usage, était lorgné par plus d'une jolie femme, mais il
ne quittait pas des yeux Camille; de son côté, elle le voyait très bien,
sans le regarder davantage. L'opéra fini, elle prit le bras de son
oncle, et, n'osant pas se retourner, rentra pensive.



VIII


Il va sans dire que ni Camille ni l'oncle Giraud ne savaient seulement
le nom de l'abbé de l'Épée; encore moins se doutaient-ils de la
découverte d'une science nouvelle qui faisait parler les muets. Le
chevalier aurait pu connaître cette découverte; sa femme l'eût
certainement connue si elle eût vécu; mais Chardonneux était loin de
Paris; le chevalier ne recevait pas la gazette, ou, s'il la recevait, ne
la lisait pas. Ainsi quelques lieues de distance, un peu de paresse, ou
la mort, peuvent produire le même résultat.

Revenue au logis, Camille n'avait plus qu'une idée: ce que ses gestes et
ses regards pouvaient dire, elle l'employa pour expliquer à son oncle
qu'il lui fallait, avant tout, une ardoise et un crayon. Le bonhomme
Giraud ne fut point embarrassé par cette demande, bien qu'elle lui fût
adressée un peu tard, car il était temps de souper; il courut à sa
chambre, et, persuadé qu'il avait compris, il rapporta en triomphe à sa
nièce une petite planche et un morceau de craie, reliques précieuses de
son ancien amour pour la bâtisse et la charpente.

Camille n'eut pas l'air de se plaindre de voir son désir rempli de
cette façon; elle prit la planchette sur ses genoux, et fit asseoir son
oncle à côté d'elle; puis elle lui fit prendre la craie, et lui saisit
la main comme pour le guider, en même temps que ses regards inquiets
s'apprêtaient à suivre ses moindres mouvements.

L'oncle Giraud comprenait bien qu'elle lui demandait d'écrire quelque
chose, mais quoi? Il l'ignorait.--Est-ce le nom de ta mère? Est-ce le
mien? Est-ce le tien? Et pour se faire comprendre, il frappa du bout du
doigt, le plus doucement qu'il put, sur le cœur de la jeune fille. Elle
inclina aussitôt la tête; le bonhomme crut qu'il avait deviné; il
écrivit donc en grosses lettres le nom de Camille; après quoi, satisfait
de lui-même et de la manière dont il avait passé sa soirée, le souper
étant prêt, il se mit à table sans attendre sa nièce, qui n'était pas de
force à lui tenir tête.

Camille ne se retirait jamais que son oncle n'eût achevé sa bouteille;
elle le regarda prendre son repas, lui souhaita le bonsoir, puis rentra
chez elle, tenant sa petite planche entre ses bras.

Aussitôt son verrou tiré, elle se mit à son tour à écrire. Débarrassée
de sa coiffure et de ses paniers, elle commença à copier, avec un soin
et une peine infinie, le mot que son oncle venait de tracer, et à
barbouiller de blanc une grande table qui était au milieu de la chambre.
Après plus d'un essai et plus d'une rature, elle parvint assez bien à
reproduire les lettres qu'elle avait devant les yeux. Lorsque ce fut
fait, et que, pour s'assurer de l'exactitude de sa copie, elle eut
compté une à une les lettres qui lui avaient servi de modèle, elle se
promena autour de la table, le cœur palpitant d'aise comme si elle eût
remporté une victoire. Ce mot de _Camille_ qu'elle venait d'écrire lui
paraissait admirable à voir, et devait certainement, à son sens,
exprimer les plus belles choses du monde. Dans ce mot seul, il lui
semblait voir une multitude de pensées, toutes plus douces, plus
mystérieuses, plus charmantes les unes que les autres. Elle était loin
de croire que ce n'était que son nom.

On était au mois de juillet, l'air était pur et la nuit superbe. Camille
avait ouvert sa fenêtre; elle s'y arrêtait de temps en temps, et là,
rêvant, les cheveux dénoués, les bras croisés, les yeux brillants, belle
de cette pâleur que la clarté des nuits donne aux femmes, elle regardait
l'une des plus tristes perspectives qu'on puisse avoir devant les yeux:
l'étroite cour d'une longue maison où se trouvait logée une entreprise
de diligences. Dans cette cour, froide, humide et malsaine, jamais un
rayon de soleil n'avait pénétré; la hauteur des étages, entassés l'un
sur l'autre, défendait contre la lumière cette espèce de cave. Quatre ou
cinq grosses voitures, serrées sous un hangar, présentaient leurs timons
à qui voulait entrer. Deux ou trois autres, laissées dans la cour, faute
de place, semblaient attendre les chevaux, dont le piétinement dans
l'écurie demandait l'avoine du soir au matin. Au-dessus d'une porte
strictement fermée dès minuit pour les locataires, mais toujours prête
à s'ouvrir avec bruit à toute heure au claquement du fouet d'un cocher,
s'élevaient d'énormes murailles, garnies d'une cinquantaine de croisées,
où jamais, passé dix heures, une chandelle ne brillait, à moins de
circonstances extraordinaires.

Camille allait quitter sa fenêtre, quand tout à coup, dans l'ombre que
projetait une lourde diligence, il lui sembla voir passer une forme
humaine, revêtue d'un habit brillant, se promenant à pas lents. Le
frisson de la peur saisit d'abord Camille sans qu'elle sut pourquoi, car
son oncle était là, et la surveillance du bonhomme se révélait par son
bruyant sommeil; quelle apparence d'ailleurs qu'un voleur ou un assassin
vint se promener dans cette cour en pareil costume?

L'homme y était pourtant, et Camille le voyait. Il marchait derrière la
voiture, regardant la fenêtre où elle se tenait. Après quelques
instants, Camille sentit revenir son courage; elle prit sa lumière, et
avançant le bras hors de la croisée, éclaira subitement la cour; en même
temps elle y jeta un regard à demi effrayé, à demi menaçant. L'ombre de
la voiture s'étant effacée, le marquis de Maubray, car c'était lui, vit
qu'il était complètement découvert, et, pour toute réponse, posa un
genou en terre, joignant ses mains en regardant Camille, dans l'attitude
du plus profond respect.

Ils restèrent quelque temps ainsi, Camille à la fenêtre, tenant sa
lumière, le marquis à genoux devant elle. Si Roméo et Juliette, qui ne
s'étaient vus qu'un soir dans un bal masqué, ont échangé dès la première
fois tant de serments, fidèlement tenus, que l'on songe à ce que purent
être les premiers gestes et les premiers regards de deux amants qui ne
pouvaient se dire que par la pensée ces mêmes choses, éternelles devant
Dieu, et que le génie de Shakspeare a immortalisées sur la terre.

Il est certain qu'il est ridicule de monter sur deux ou trois
marchepieds pour grimper sur l'impériale d'une voiture, en s'arrêtant à
chaque effort qu'on est obligé de faire, pour savoir si l'on doit
continuer. Il est vrai qu'un homme en bas de soie et en veste brodée
risque d'avoir mauvaise grâce lorsqu'il s'agit de sauter de cette
impériale sur le rebord d'une croisée. Tout cela est incontestable, à
moins, qu'on n'aime.

Lorsque le marquis de Maubray fut dans la chambre de Camille, il
commença par lui faire un salut aussi cérémonieux que s'il l'eût
rencontrée aux Tuileries. S'il avait su parler, peut-être lui eût-il
raconté comme quoi il avait échappé à la vigilance de son gouverneur,
pour venir, au moyen de quelque argent donné à un laquais, passer la
nuit sous sa fenêtre; comme quoi il l'avait suivie lorsqu'elle avait
quitté l'Opéra; comment un regard d'elle avait changé sa vie entière;
comment enfin il n'aimait qu'elle au monde, et n'ambitionnait d'autre
bonheur que de lui offrir sa main et sa fortune. Tout cela était écrit
sur ses lèvres; mais la révérence de Camille, en lui rendant son salut,
lui fit comprendre combien un tel récit eût été inutile et qu'il lui
importait peu de savoir comment il avait fait pour venir chez elle, dès
l'instant qu'il y était venu.

M. de Maubray, malgré l'espèce d'audace dont il avait fait preuve pour
parvenir jusqu'à celle qu'il aimait, était, nous l'avons dit, simple et
réservé. Après avoir salué Camille, il cherchait vainement de quelle
façon lui demander si elle voulait de lui pour époux; elle ne comprenait
rien à ce qu'il tâchait de lui expliquer. Il vit sur la table la
planchette où était écrit le nom de _Camille_. Il prit le morceau de
craie, et, à côté de ce nom, il écrivit le sien: _Pierre_.

--Qu'est-ce que tout cela veut dire? cria une grosse voix de basse
taille; qu'est-ce que c'est que des rendez-vous pareils? Par où vous
êtes-vous introduit ici, monsieur? Que venez-vous faire dans cette
maison?

C'était l'oncle Giraud qui parlait ainsi, entrant en robe de chambre,
d'un air furieux.

--Voilà une belle chose! continua-t-il. Dieu sait que je dormais, et
que, du moins, si vous avez fait du bruit, ce n'est pas avec votre
langue. Qu'est-ce que c'est que des êtres pareils, qui ne trouvent rien
de plus simple que de tout escalader? Quelle est votre intention? Abîmer
une voiture, briser tout, faire du dégât, et après cela, quoi?
Déshonorer une famille! Jeter l'opprobre et l'infamie sur d'honnêtes
gens!...

Celui-là, non plus, ne m'entend pas encore, s'écria l'oncle Giraud
désolé. Mais le marquis prit un crayon, un morceau de papier, et
écrivit cette espèce de lettre:

«J'aime mademoiselle Camille, je veux l'épouser, j'ai vingt mille livres
de rente. Voulez-vous me la donner?»

--Il n'y a que les gens qui ne parlent pas, dit l'oncle Giraud, pour
mener les affaires aussi vite.

--Mais, dites donc, s'écria-t-il après quelques moments de réflexion, je
ne suis pas son père, je ne suis que l'oncle. Il faut demander la
permission au papa.



IX


Ce n'était pas une chose facile que d'obtenir du chevalier son
consentement à un pareil mariage, non qu'il ne fût disposé, comme on l'a
vu, à faire tout ce qui était possible pour rendre sa fille moins
malheureuse; mais il y avait dans la circonstance présente une
difficulté presque insurmontable. Il s'agissait d'unir une femme,
atteinte d'une horrible infirmité, à un homme frappé de la même
disgrâce, et, si une telle union devait avoir des fruits, il était
probable qu'elle ne ferait que mettre quelque infortuné de plus au
monde.

Le chevalier, retiré dans sa terre, toujours en proie au plus noir
chagrin, continuait de vivre dans la solitude. Madame des Arcis avait
été enterrée dans le parc, quelques saules pleureurs entouraient sa
tombe, et annonçaient de loin aux passants la modeste place où elle
reposait. C'était vers ce lieu que le chevalier dirigeait tous les jours
ses promenades. Là, il passait de longues heures, dévoré de regrets et
de tristesse, et se livrant à tous les souvenirs qui pouvaient nourrir
sa douleur.

Ce fut là que l'oncle Giraud vint le trouver tout à coup un matin. Dès
le lendemain du jour où il avait surpris les deux amants ensemble, le
bonhomme avait quitté Paris avec sa nièce, avait ramené Camille au Mans,
et l'avait laissée dans sa propre maison, pour y attendre le résultat de
la démarche qu'il allait faire.

Pierre, averti de ce voyage, avait promis d'être fidèle et de rester
prêt à tenir sa parole. Orphelin dès longtemps, maître de sa fortune,
n'ayant besoin que de prendre l'avis d'un tuteur, sa volonté n'avait à
craindre aucun obstacle. Le bonhomme, de son côté, voulait bien servir
de médiateur et tâcher de marier les deux jeunes gens, mais il
n'entendait pas que cette première entrevue, qui lui semblait
passablement étrange, pût se renouveler autrement qu'avec la permission
du père et du notaire.

Aux premiers mots de l'oncle Giraud, le chevalier montra, comme on le
pense, le plus grand étonnement. Lorsque le bonhomme commença à lui
raconter cette rencontre à l'Opéra, cette scène bizarre et cette
proposition plus singulière encore, il eut peine à concevoir qu'un tel
roman fût possible. Forcé cependant de reconnaître qu'on lui parlait
sérieusement, les objections auxquelles on s'attendait se présentèrent
aussitôt à son esprit:

--Que voulez-vous? dit-il à Giraud. Unir deux êtres également
malheureux? N'est-ce pas assez d'avoir dans notre famille cette pauvre
créature dont je suis le père? Faut-il encore augmenter notre malheur en
lui donnant un mari semblable à elle? Suis-je destiné à me voir entouré
d'êtres réprouvés du monde, objets de mépris et de pitié? Dois-je passer
ma vie avec des muets, vieillir au milieu de leur affreux silence, avoir
les yeux fermés par leurs mains? Mon nom, dont je ne tire pas vanité,
Dieu le sait, mais qui, enfin, est celui de mon père, dois-je le laisser
à des infortunés qui ne pourront ni le signer ni le prononcer?

--Non pas le prononcer, dit Giraud, mais le signer, c'est autre chose.

--Le signer! s'écria le chevalier. Êtes-vous privé de raison?

--Je sais ce que je dis, et ce jeune homme sait écrire, répliqua
l'oncle. Je vous témoigne et vous certifie qu'il écrit même fort bien et
même très couramment, comme sa proposition, que j'ai dans ma poche et
qui est fort honnête, en fait foi.

Le bonhomme montra en même temps au chevalier le papier sur lequel le
marquis de Maubray avait tracé le peu de mots qui exposaient, d'une
manière laconique, il est vrai, mais claire, l'objet de sa demande.

--Que signifie cela? dit le père. Depuis quand les sourds-muets
tiennent-ils la plume? Quel conte me faites-vous, Giraud?

--Ma foi, dit Giraud, je ne sais ce qui en est, ni comment pareille
chose peut se faire. La vérité est que mon intention était tout
bonnement de distraire Camille, et de voir un peu aussi, avec elle, ce
que c'est que les pirouettes. Ce petit marquis s'est trouvé être là, et
il est certain qu'il avait une ardoise et un crayon, dont il se servait
très lestement. J'avais toujours cru, comme vous, que, lorsqu'on était
muet, c'était pour ne rien dire; mais pas du tout. Il paraît
qu'aujourd'hui on a fait une découverte au moyen de laquelle tout ce
monde-là se comprend et fait très bien la conversation. On dit que c'est
un abbé, dont je ne sais plus le nom, qui a inventé ce moyen-là. Quant à
moi, vous comprenez bien qu'une ardoise ne m'a jamais paru bonne qu'à
mettre sur un toit; mais ces Parisiens sont si fins!

--Est-ce sérieux, ce que vous dites?

--Très sérieux. Ce petit marquis est riche, joli garçon; c'est un
gentilhomme et un galant homme; je réponds de lui. Songez, je vous en
prie, à une chose: que ferez-vous de cette pauvre Camille? Elle ne parle
pas, c'est vrai, mais ce n'est pas sa faute. Que voulez-vous qu'elle
devienne? Elle ne peut pas toujours rester fille. Voilà un homme qui
l'aime; cet homme-là, si vous la lui donnez, ne se dégoûtera jamais
d'elle à cause du défaut qu'elle a au bout de la langue; il sait ce qui
en est par lui-même. Ils se comprennent, ces enfants, ils s'entendent,
sans avoir besoin de crier pour cela. Le petit marquis sait lire et
écrire; Camille apprendra à en faire autant; cela ne lui sera pas plus
difficile qu'à l'autre. Vous sentez bien que, si je vous proposais de
marier votre fille à un aveugle, vous auriez le droit de me rire au nez;
mais je vous propose un sourd-muet, c'est raisonnable. Vous voyez que,
depuis seize ans que vous avez cette petite-là, vous ne vous en êtes
jamais bien consolé. Comment voulez-vous qu'un homme fait comme tout le
monde s'en arrange, si vous, qui êtes son père, vous ne pouvez pas en
prendre votre parti?

Tandis que l'oncle parlait, le chevalier jetait de temps en temps un
regard du côté du tombeau de sa femme, et semblait réfléchir
profondément.

--Rendre à ma fille l'usage de la pensée! dit-il après un long silence;
Dieu le permettrait-il? est-ce possible?

En ce moment, le curé d'un village voisin entrait dans le jardin, venant
dîner au château. Le chevalier le salua d'un air distrait, puis, sortant
tout à coup de sa rêverie:

-L'abbé, lui demanda-t-il, vous savez quelquefois les nouvelles, et vous
recevez les papiers. Avez-vous entendu parler d'un prêtre qui a
entrepris l'éducation des sourds-muets?

Malheureusement, le personnage auquel cette question s'adressait était
un véritable curé de campagne de ce temps-là, homme simple et bon, mais
fort ignorant, et partageant tous les préjugés d'un siècle où il y en
avait tant, et de si funestes.

--Je ne sais ce que monseigneur veut dire, répondit-il (traitant le
chevalier en seigneur de village), à moins qu'il ne soit question de
l'abbé de l'Épée.

--Précisément, dit l'oncle Giraud. C'est le nom qu'on m'a dit; je ne
m'en souvenais plus.

--Eh bien! dit le chevalier, que faut-il en croire?

--Je ne saurais, répliqua le curé, parler avec trop de circonspection
d'une matière sur laquelle je ne puis me donner encore pour complètement
édifié. Mais je suis fondé à croire, d'après le peu de renseignements
qu'il m'a été loisible de recueillir à ce sujet, que ce monsieur de
l'Épée, qui paraît être, d'ailleurs, une personne tout à fait vénérable,
n'a point atteint le but qu'il s'était proposé.

--Qu'entendez-vous par là? dit l'oncle Giraud.

--J'entends, dit le prêtre, que l'intention la plus pure peut
quelquefois faillir par le résultat. Il est hors de doute, d'après ce
que j'ai pu en apprendre, que les plus louables efforts ont été faits;
mais j'ai tout lieu de croire que la prétention d'apprendre à lire aux
sourds-muets, comme le dit monseigneur, est tout à fait chimérique.

--Je l'ai vu de mes yeux, dit Giraud; j'ai vu un sourd-muet qui écrit.

--Je suis bien éloigné, répliqua le curé, de vouloir vous contredire en
aucune façon; mais des personnes savantes et distinguées, parmi
lesquelles je pourrais même citer des docteurs de la Faculté de Paris,
m'ont assuré d'une manière péremptoire que la chose était impossible.

--Une chose qu'on voit ne peut pas être impossible, reprit le bonhomme
impatienté. J'ai fait cinquante lieues avec un billet dans ma poche,
pour le montrer au chevalier; le voilà, c'est clair comme le jour.

En parlant ainsi, le vieux maître maçon avait de nouveau tiré son
papier, et l'avait mis sous les yeux du curé. Celui-ci, à demi étonné, à
demi piqué, examina le billet, le retourna, le lut plusieurs fois à
haute voix, et le rendit à l'oncle, ne sachant trop quoi dire.

Le chevalier avait semblé étranger à la discussion; il continuait de
marcher en silence, et son incertitude croissait d'instant en instant.

--Si Giraud a raison, pensait-il, et si je refuse, je manque à mon
devoir; c'est presque un crime que je commets. Une occasion se présente
où cette pauvre fille, à qui je n'ai donné que l'apparence de la vie,
trouve une main qui recherche la sienne dans les ténèbres où elle est
plongée. Sans sortir de cette nuit qui l'enveloppe pour toujours, elle
peut rêver qu'elle est heureuse. De quel droit l'en empêcherais-je? Que
dirait sa mère, si elle était là?...

Les regards du chevalier se reportèrent encore une fois vers le tombeau,
puis il prit le bras de l'oncle Giraud, fit quelques pas à l'écart avec
lui, et lui dit à voix basse: Faites ce que vous voudrez.

--À la bonne heure! dit l'oncle; je vais la chercher, je vous l'amène;
elle est chez moi, nous revenons ensemble, ce sera fait dans un instant.

--Jamais! répondit le père. Tâchons ensemble qu'elle soit heureuse; mais
la revoir, je ne le peux pas.

Pierre et Camille furent mariés à Paris, à l'église des Petits-Pères.
Le gouverneur et l'oncle furent les seuls témoins. Lorsque le prêtre
officiant leur adressa les formules d'usage, Pierre, qui en avait assez
appris pour savoir à quel moment il fallait s'incliner en signe
d'assentiment, s'acquitta assez bien d'un rôle qui était pourtant
difficile à remplir. Camille n'essaya de rien deviner ni de rien
comprendre; elle regarda son mari, et baissa la tête comme lui.

Ils n'avaient fait que se voir et s'aimer, et c'est assez, pourrait-on
dire. Lorsqu'ils sortirent de l'église, en se tenant la main pour
toujours, c'est tout au plus s'ils se connaissaient. Le marquis avait
une assez grande maison. Camille, après la messe, monta dans un brillant
équipage, qu'elle regardait avec une curiosité enfantine. L'hôtel dans
lequel on la ramena ne lui fut pas un moindre sujet d'étonnement. Ces
appartements, ces chevaux, ces gens, qui allaient être à elle, lui
semblaient une merveille. Il était convenu, du reste, que ce mariage se
ferait sans bruit; un souper fort simple fut toute la fête.



X


Camille devint mère. Un jour que le chevalier faisait sa triste
promenade au fond du parc, un domestique lui apporta une lettre écrite
d'une main qui lui était inconnue, et où se trouvait un singulier
mélange de distinction et d'ignorance. Elle venait de Camille et
renfermait ce qui suit:

«O mon père! je parle, non pas avec ma bouche, mais avec ma main. Mes
pauvres lèvres sont toujours fermées, et cependant je sais parler. Celui
qui est mon maître m'a appris à pouvoir vous écrire. Il m'a fait
enseigner comme pour lui, par la même personne qui l'avait élevé, car
vous savez qu'il est resté comme moi très longtemps. J'ai eu beaucoup de
peine à apprendre. Ce qu'on enseigne d'abord, c'est de parler avec les
doigts, ensuite on apprend des figures écrites. Il y en a de toutes
sortes, qui expriment la peur, la colère, et tout en général. On est
très long à connaître tout, et encore plus à mettre des mots, à cause
des figures qui ne sont pas la même chose, mais enfin on en vient à
bout, comme vous voyez. L'abbé de l'Épée est un homme très bon et très
doux, de même que le père Vanin, de la Doctrine chrétienne.

«J'ai un enfant qui est très beau; je n'osais pas vous en parler avant
de savoir s'il sera comme nous. Mais je n'ai pu résister au plaisir que
j'ai à vous écrire, malgré notre peine car vous pensez bien que mon mari
et moi nous sommes très inquiets, surtout parce que nous ne pouvons pas
entendre. La bonne peut bien entendre, mais nous avons peur qu'elle ne
se trompe; ainsi nous attendons avec une grande impatience de voir s'il
ouvrira les lèvres et s'il les remuera avec le bruit des
entendants-parlants. Vous pensez bien que nous avons consulté des
médecins pour savoir s'il est possible que l'enfant de deux personnes
aussi malheureuses que nous ne soit pas muet aussi, et ils nous ont bien
dit que cela se pouvait; mais nous n'osons pas le croire.

Jugez avec quelle crainte nous regardons ce pauvre enfant depuis
longtemps, et comme nous sommes embarrassés lorsqu'il ouvre ses petites
lèvres et que nous ne pouvons pas savoir si elles font du bruit! Soyez
sûr, mon père, que je pense bien à ma mère, car elle a dû s'inquiéter
comme moi. Vous l'avez bien aimée, comme moi aussi j'aime mon enfant;
mais je n'ai été pour vous qu'un sujet de chagrin. Maintenant que je
sais lire et écrire, je comprends combien ma mère a dû souffrir.

Si vous étiez tout à fait bon pour moi, cher père, vous viendriez nous
voir à Paris; ce serait un sujet de joie et de reconnaissance pour votre
fille respectueuse.

CAMILLE.»

Après avoir lu cette lettre, le chevalier hésita longtemps. Il avait eu
d'abord peine à s'en fier à ses yeux, et à croire que c'était Camille
elle-même qui lui avait écrit; mais il fallait se rendre à l'évidence.
Qu'allait-il faire? S'il cédait à sa fille, et s'il allait en effet à
Paris, il s'exposait à retrouver, dans une douleur nouvelle, tous les
souvenirs d'une ancienne douleur. Un enfant qu'il ne connaissait pas, il
est vrai, mais qui n'en était pas moins le fils de sa fille, pouvait lui
rendre les chagrins du passé. Camille pouvait lui rappeler Cécile, et
cependant il ne pouvait s'empêcher en même temps de partager
l'inquiétude de cette jeune mère attendant une parole de son enfant.

--Il faut y aller, dit l'oncle Giraud quand le chevalier le consulta.
C'est moi qui ai fait ce mariage-là, et je le tiens pour bon et durable.
Voulez-vous laisser votre sang dans la peine? N'en est-ce pas assez,
soit dit sans reproche, d'avoir oublié votre femme au bal, moyennant
quoi elle est tombée à l'eau? Oubliez-vous aussi cette petite?
Pensez-vous que ce soit tout d'être triste? Vous l'êtes, j'en conviens,
et même plus que de raison; mais croyez-vous qu'on n'ait pas autre chose
à faire au monde? Elle vous demande de venir; partons. Je vais avec
vous, et je n'ai qu'un regret, c'est qu'elle ne m'ait pas appelé aussi.
Il n'est pas bien de sa part de n'avoir pas frappé à ma porte, moi qui
lui ai toujours ouvert.

--Il a raison, pensait le chevalier. J'ai fait inutilement et
cruellement souffrir la meilleure des femmes. Je l'ai laissée mourir
d'une mort affreuse quand j'aurais dû l'en préserver. Si je dois en être
puni aujourd'hui par le spectacle du malheur de ma fille, je ne saurais
m'en plaindre; quelque pénible que soit pour moi ce spectacle, je dois
m'y résoudre et m'y condamner. Ce châtiment m'est dû. Que la fille me
punisse d'avoir abandonné la mère! J'irai à Paris, je verrai cet enfant.
J'ai délaissé ce que j'aimais, je me suis éloigné du malheur; je veux
prendre maintenant un amer plaisir à le contempler.

Dans un joli boudoir boisé, à l'entre-sol d'un bon hôtel situé dans le
faubourg Saint-Germain, se tenaient la jeune femme et son mari lorsque
le père et l'oncle arrivèrent. Sur une table étaient des dessins, des
livres, des gravures. Le mari lisait, la femme brodait, l'enfant jouait
sur le tapis.

Le marquis s'était levé; Camille courut à son père, qui l'embrassa
tendrement, et ne put retenir quelques larmes; mais les regards du
chevalier se reportèrent aussitôt sur l'enfant. Malgré lui, l'horreur
qu'il avait eue autrefois pour l'infirmité de Camille reprenait place
dans son cœur, à la vue de cet être qui allait hériter de la malédiction
qu'il lui avait léguée. Il recula lorsqu'on le lui présenta.

--Encore un muet! s'écria-t-il.

Camille prit son fils dans ses bras; sans entendre elle avait compris.
Soulevant doucement l'enfant devant le chevalier, elle posa son doigt
sur ses petites lèvres, en les frottant un peu, comme pour l'inviter à
parler. L'enfant se fit prier quelques minutes, puis prononça bien
distinctement ces deux mots, que la mère lui avait fait apprendre
d'avance:--Bonjour, papa.

--Et vous voyez bien que Dieu pardonne tout, et toujours, dit l'oncle
Giraud.

FIN DE PIERRE ET CAMILLE.



LE

SECRET DE JAVOTTE

1844

[Illustration: LE SECRET DE JAVOTTE

... deux jeunes gens, revenant de la chasse suivaient à cheval la route
de Noisy...]



I


L'automne dernier, vers huit heures du soir, deux jeunes gens revenant
de la chasse suivaient à cheval la route de Noisy, à quelque distance de
Luzarches. Derrière eux marchait un piqueur menant les chiens. Le soleil
se couchait et dorait au loin la belle forêt de Carenelle, où le feu duc
de Bourbon aimait à chasser. Tandis que le plus jeune des deux
cavaliers, âgé d'environ vingt-cinq ans, trottait gaiement sur sa
monture, et s'amusait à sauter les haies, l'autre paraissait distrait et
préoccupé. Tantôt il excitait son cheval et le frappait avec impatience,
tantôt il s'arrêtait tout à coup et restait au pas en arrière, comme
absorbé par ses pensées. À peine répondait-il aux joyeux discours de son
compagnon, qui, de son côté, le raillait de son silence. En un mot, il
semblait livré à cette rêverie bizarre, particulière aux savants et aux
amoureux, qui sont rarement où ils paraissent être. Arrivé à un
carrefour, il mit pied à terre, et s'avançant au bord d'un fossé, il
ramassa une petite branche de saule qui était enfoncée dans le sable
assez profondément; il détacha une feuille de cette branche, et, sans
qu'on l'aperçût, la glissa furtivement dans son sein; puis, remontant
aussitôt à cheval:

--Pierre, dit-il au piqueur, prends le tourne-bride et va-t'en aux
Clignets par le village; nous rentrerons, mon frère et moi, par la
garenne; car je vois qu'aujourd'hui Gitana n'est pas sage, elle me
ferait quelque sottise si nous rencontrions dans le chemin creux quelque
troupeau de bestiaux rentrant à la ferme.

Le piqueur obéit et prit avec ses chiens un sentier tracé dans les
roches. Voyant cela, le jeune Armand de Berville (ainsi se nommait le
moins âgé des deux frères) partit d'un grand éclat de rire:

--Parbleu! dit-il, mon cher Tristan, tu es d'une prudence admirable ce
soir. N'as-tu pas peur que Gitana ne soit dévorée par un mouton? Mais tu
as beau faire; je parierais que, malgré toutes tes précautions, cette
pauvre bête, d'ordinaire si tranquille, va te jouer quelque mauvais tour
d'ici à une demi-heure.

--Pourquoi cela? demanda Tristan d'un ton bref et presque irrité.

--Mais, apparemment, répondit Armand en se rapprochant de son frère,
parce que nous allons passer devant l'avenue de Renonval, et que ta
jument est sujette à caracoler quand elle voit la grille. Heureusement,
ajouta-t-il en riant, et de plus belle, que madame de Vernage est là, et
que tu trouveras chez elle ton couvert mis, si Gitana te casse une
jambe.

--Mauvaise langue, dit Tristan souriant à son tour un peu à contre-cœur,
qu'est-ce qui pourra donc te déshabituer de tes méchantes plaisanteries?

--Je ne plaisante pas du tout, reprit Armand; et quel mal y a-t-il à
cela? Elle a de l'esprit, cette marquise; elle aime le passe-poil, c'est
de son âge. N'as-tu pas l'honneur d'être au service du roi dans le
régiment des hussards noirs? Si, d'une autre part, elle aime aussi la
chasse, et si elle trouve que ton cor fait bon effet au soleil sur ta
veste rouge, est-ce que c'est un péché mortel?

--Écoute, écervelé, dit Tristan. Que tu badines ainsi entre nous, si
cela te plaît, rien de mieux; mais pense sérieusement à ce que tu dis
quand il y a un tiers pour l'entendre. Madame de Vernage est l'amie de
notre mère; sa maison est une des seules ressources que nous ayons dans
le pays pour nous désennuyer de cette vie monotone qui t'amuse, toi,
avocat sans causes, mais qui me tuerait si je la menais longtemps. La
marquise est presque la seule femme parmi nos rares connaissances...

--La plus agréable, ajouta Armand.

--Tant que tu voudras. Tu n'es pas fâché, toi-même, d'aller à Renonval,
lorsqu'on nous y invite. Ce ne serait pas un trait d'esprit de notre
part que de nous brouiller avec ces gens-là, et c'est ce que tes
discours finiront par faire, si tu continues à jaser au hasard. Tu sais
très bien que je n'ai pas plus qu'un autre la prétention de plaire à
madame de Vernage...

--Prends garde à Gitana! s'écria Armand. Regarde comme elle dresse les
oreilles; je te dis qu'elle sent la marquise d'une lieue.

--Trêve de plaisanteries. Retiens ce que je te recommande et tâche d'y
penser sérieusement.

--Je pense, dit Armand, et très sérieusement, que la marquise est très
bien en manches plates, et que le noir lui va à merveille.


--À
quel propos cela?

--À propos de manches. Est-ce que tu te figures qu'on ne voit rien dans
ce monde? L'autre jour, en causant dans le bateau, est-ce que je ne t'ai
pas entendu très clairement dire que le noir était ta couleur, et cette
bonne marquise, sur ce renseignement, n'a-t-elle pas eu la grâce de
monter dans sa chambre en rentrant, et de redescendre galamment avec la
plus noire de toutes ses robes?

--Qu'y a-t-il d'étonnant? n'est-il pas tout simple de changer de
toilette pour dîner?

--Prends garde à Gitana, te dis-je; elle est capable de s'emporter, et
de te mener tout droit, malgré toi, à l'écurie de Renonval. Et la
semaine dernière, à la fête, cette même marquise, toujours de noir
vêtue, n'a-t-elle pas trouvé naturel de m'installer dans la grande
calèche avec mon chien et monsieur le curé, pour grimper dans ton
tilbury, au risque de montrer sa jambe?

--Qu'est-ce que cela prouve? il fallait bien que l'un de nous deux subît
cette corvée?

--Oui, mais cet _un_, c'est toujours moi. Je ne m'en plains pas, je ne
suis pas jaloux; mais pas plus tard qu'hier, au rendez-vous de chasse,
n'a-t-elle pas imaginé de quitter sa voiture et de me prendre mon propre
cheval, que je lui ai cédé avec un désintéressement admirable, pour
qu'elle pût galoper dans les bois à côté de monsieur l'officier?
Plains-toi donc de moi, je suis ta providence; au lieu de te renfermer
dans tes dénégations, tu me devrais, honnêtement parlant, ta confiance
et tes secrets.

--Quelle confiance veux-tu qu'on ait dans un étourdi tel que toi, et
quels secrets veux-tu que je te dise, s'il n'y a rien de vrai dans tes
contes?

--Prends garde à Gitana, mon frère.

--Tu m'impatientes avec ton refrain. Et quand il serait vrai que j'eusse
fantaisie d'aller ce soir faire une visite à Renonval, qu'y aurait-il
d'extraordinaire? Aurais-je besoin d'un prétexte pour te prier d'y venir
avec moi ou de rentrer seul à la maison?

--Non, certainement; de même que, si nous venions à rencontrer madame de
Vernage se promenant devant son avenue, il n'y aurait non plus rien de
surprenant. Le chemin que tu nous fais prendre est bien le plus long, il
est vrai; mais qu'est-ce que c'est qu'un quart de lieue de plus ou de
moins en comparaison de l'éternité? La marquise doit nous avoir entendus
sonner du cor; il serait bien juste qu'elle prît le frais sur la route,
en compagnie de son inévitable adorateur et voisin, M. de la
Bretonnière.

--J'avoue, dit Tristan, bien aise de changer de texte, que ce M. de la
Bretonnière m'ennuie cruellement. Semble-t-il convenable qu'une femme
d'autant d'esprit que madame de Vernage se laisse accaparer par un sot
et traîne partout une pareille ombre?

--Il est certain, répondit Armand, que le personnage est lourd et
indigeste. C'est un vrai hobereau, dans la force du terme, créé et mis
au monde pour l'état de voisin. Voisiner est son lot; c'est même presque
sa science, car il voisine comme personne ne le fait. Jamais je n'ai vu
un homme mieux établi que lui hors de chez soi. Si on va dîner chez
madame de Vernage, il est au bout de la table au milieu des enfants. Il
chuchote avec la gouvernante, il donne de la bouillie au petit; et
remarque bien que ce n'est pas un pique-assiette ordinaire et classique,
qui se croit obligé de rire si la maîtresse du logis dit un bon mot; il
serait plutôt disposé, s'il osait, à tout blâmer et tout contrecarrer.
S'il s'agit d'une partie de campagne, jamais il ne manquera de trouver
que le baromètre est à variable. Si quelqu'un cite une anecdote, ou
parle d'une curiosité, il a vu quelque chose de bien mieux; mais il ne
daigne pas dire quoi, et se contente de hocher la tête avec une modestie
à le souffleter. L'assommante créature! je ne sais pas, en vérité, s'il
est possible de causer un quart d'heure durant avec madame de Vernage,
quand il est là, sans que sa tête inquiète et effarouchée vienne se
placer entre elle et vous. Il n'est certes pas beau, il n'a pas
d'esprit; les trois quarts du temps il ne dit mot, et par une faveur
spéciale de la Providence, il trouve moyen, en se taisant, d'être plus
ennuyeux qu'un bavard, rien que par la façon dont il regarde parler les
autres. Mais que lui importe? Il ne vit pas, il assiste à la vie, et
tâche de gêner, de décourager et d'impatienter les vivants. Avec tout
cela, la marquise le supporte; elle a la charité de l'écouter, de
l'encourager; je crois, ma foi, qu'elle l'aime et qu'elle ne s'en
débarrassera jamais.

--Qu'entends-tu par là? demanda Tristan, un peu troublé à ce dernier
mot. Crois-tu qu'on puisse aimer un personnage semblable?

--Non pas d'amour, reprit Armand avec un air d'indifférence railleuse.
Mais enfin ce pauvre homme n'est pas non plus un monstre. Il est garçon
et fort à l'aise. Il a, comme nous, un petit castel, une petite meute,
et un grand vieux carrosse. Il possède sur tout autre, près de la
marquise, cet incomparable avantage que donnent une habitude de dix ans
et une obsession de tous les jours. Un nouveau venu, un officier en
congé, permets-moi de te le dire tout bas, peut éblouir et plaire en
passant; mais celui qui est là tous les jours a quinte et quatorze par
état, sans compter l'industrie, comme dit Basile.

Tandis que les deux frères causaient ainsi, ils avaient laissé les bois
derrière eux et commençaient à entrer dans les vignes. Déjà ils
apercevaient sur le coteau le clocher du village de Renonval.

--Madame de Vernage, continua Armand, a cent belles qualités; mais c'est
une coquette. Elle passe pour dévote, et elle a un chapelet bénit
accroché à son étagère; mais elle aime assez les fleurettes. Ne t'en
déplaise, c'est, à mon avis, une femme difficile à deviner et
passablement dangereuse.

--Cela est possible, dit Tristan.

--Et même probable, reprit son frère. Je ne suis pas fâché que tu le
penses comme moi, et je te dirai volontiers à mon tour: Parlons
sérieusement. J'ai depuis longtemps occasion de la connaître et de
l'étudier de près. Toi, tu viens ici pour quelques jours; tu es un jeune
et beau garçon, elle est une belle et spirituelle femme; tu ne sais que
faire, elle te plaît, tu lui en contes, et elle te laisse dire. Moi, qui
la vois l'hiver comme l'été, à Paris comme à la campagne, je suis moins
confiant, et elle le sait bien; c'est pourquoi elle me prend mon cheval
et me laisse en tête-à-tête avec le curé. Ses grands yeux noirs, qu'elle
baisse vers la terre avec une modestie parfois si sévère, savent se
relever vers toi, j'en suis bien sûr, lorsque vous courez la forêt, et
je dois convenir que cette femme a un grand charme. Elle a tourné la
tête, à ma connaissance, à trois ou quatre pauvres petits garçons qui
ont failli en perdre l'esprit; mais veux-tu que je t'exprime ma pensée?
Je te dirai, en style de Scudéry, qu'on pénètre assez facilement jusqu'à
l'antichambre de son cœur, mais que l'appartement est toujours fermé,
peut-être parce qu'il n'y a personne.

--Si tu ne te trompais pas, dit Tristan, ce serait un assez vilain
caractère.

--Non pas à son avis: qu'a-t-on à lui reprocher? Est-ce sa faute si on
devient amoureux d'elle? Bien qu'elle n'ait guère plus de trente ans,
elle dit à qui veut l'entendre qu'elle a renoncé, depuis qu'elle est
veuve, aux plaisirs du monde, qu'elle veut vivre en paix dans sa terre,
monter à cheval et prier Dieu. Elle fait l'aumône et va à confesse; or,
toute femme qui a un confesseur, si elle n'est pas sincèrement et
véritablement religieuse, est la pire espèce de coquette que la
civilisation ait inventée. Une femme pareille, sûre d'elle-même, belle
encore et jouissant volontiers des petits privilèges de la beauté, sait
composer sans cesse, non avec sa conscience, mais avec sa prochaine
confession. Aux moments mêmes où elle semble se livrer avec le plus
charmant abandon aux cajoleries qu'elle aime tout bas, elle regarde si
le bout de son pied est suffisamment caché sous sa robe, et calcule la
place où elle peut laisser prendre, sans péché, un baiser sur sa
mitaine. À quoi bon? diras-tu. Si la foi lui manque, pourquoi ne pas
être franchement coquette? Si elle croit, pourquoi s'exposer à la
tentation? Parce qu'elle la brave et s'en amuse. Et, en effet, on ne
saurait dire qu'elle soit sincère ni hypocrite; elle est ainsi et elle
plaît; ses victimes passent et disparaissent. La Bretonnière, le
silencieux, restera jusqu'à sa mort, très probablement, sur le seuil du
temple où ce sphynx aux grands yeux rend ses oracles et respire
l'encens.

Tristan, pendant que son frère parlait, avait arrêté son cheval. La
grille du château de Renonval n'était plus éloignée que d'une centaine
de pas. Devant cette grille, comme Armand l'avait prévu, madame de
Vernage se promenait sur la pelouse; mais elle était seule, contre
l'ordinaire. Tristan changea tout à coup de visage.

--Écoute, Armand, dit-il, je t'avoue que je l'aime. Tu es homme et tu as
du cœur; tu sais aussi bien que moi que devant la passion il n'y a ni
loi ni conseil. Tu n'es pas le premier qui me parle ainsi d'elle; on m'a
dit tout cela, mais je n'en puis rien croire. Je suis subjugué par cette
femme; elle est si charmante, si aimable, si séduisante, quand elle
veut...

--Je le sais très bien, dit Armand.

--Non, s'écria Tristan, je ne puis croire qu'avec tant de grâce, de
douceur, de piété, car enfin elle fait l'aumône, comme tu dis, et
remplit ses devoirs; je ne puis, je ne veux pas croire qu'avec tous les
dehors de la franchise et de la bonté, elle puisse être telle que tu te
l'imagines. Mais il n'importe; je cherchais un motif pour te laisser en
chemin, et pour rester seul; j'aime mieux m'en fier à ta parole. Je vais
à Renonval; retourne aux Clignets. Si notre bonne mère s'inquiète de ne
pas me voir avec toi, tu lui diras que j'ai perdu la chasse, que mon
cheval est malade, ce que tu voudras. Je ne veux faire qu'une courte
visite, et je reviendrai sur-le-champ.

--Pourquoi ce mystère, s'il en est ainsi?

--Parce que la marquise elle-même reconnaît que c'est le plus sage. Les
gens du pays sont bavards, sots et importuns comme trois petites villes
ensemble. Garde-moi le secret; à ce soir.

Sans attendre une réponse, Tristan partit au galop.

Demeuré seul, Armand changea de route, et prit un chemin de traverse qui
le menait plus vite chez lui. Ce n'était pas, on le pense bien, sans
déplaisir ni sans une sorte de crainte qu'il voyait son frère
s'éloigner. Jeune d'années, mais déjà mûri par une précoce expérience du
monde, Armand de Berville, avec un esprit souvent léger en apparence,
avait beaucoup de sens et de raison. Tandis que Tristan, officier
distingué dans l'armée, courait en Algérie les chances de la guerre, et
se livrait parfois aux dangereux écarts d'une imagination vive et
passionnée, Armand restait à la maison et tenait compagnie à sa vieille
mère. Tristan le raillait parfois de ses goûts sédentaires, et
l'appelait monsieur l'abbé, prétendant que, sans la Révolution, il
aurait porté la tonsure, en sa qualité de cadet; mais cela ne le fâchait
pas.--Va pour le titre, répondait-il, mais donne-moi le bénéfice. La
baronne de Berville, la mère, veuve depuis longtemps, habitait le Marais
en hiver, et dans la belle saison la petite terre des Clignets. Ce
n'était pas une maison assez riche pour entretenir un grand équipage,
mais comme les jeunes gens aimaient la chasse et que la baronne adorait
ses enfants, on avait fait venir des _foxhounds_ d'Angleterre; quelques
voisins avaient suivi cet exemple; ces petites meutes réunies formaient
de quoi composer des chasses passables dans les bois qui entouraient la
forêt de Carenelle. Ainsi s'étaient établies rapidement, entre les
habitants des Clignets et ceux de deux ou trois châteaux des environs,
des relations amicales et presque intimes. Madame de Vernage, comme on
vient de le voir, était la reine du canton. Depuis le sieur de
Franconville et le magistrat de Beauvais jusqu'à l'élégant un peu
arriéré de Luzarches, tout rendait hommage à la belle marquise, voire
même le curé de Noisy. Renonval était le rendez-vous de ce qu'il y avait
de personnes notables dans l'arrondissement de Pontoise. Toutes étaient
d'accord pour vanter, comme Tristan, la grâce et la bonté de la
châtelaine. Personne ne résistait à l'empire souverain qu'elle exerçait,
comme on dit, sur les cœurs; et c'est précisément pourquoi Armand était
fâché que son frère ne revînt pas souper avec lui.

Il ne lui fut pas difficile de trouver un prétexte pour justifier cette
absence, et de dire à la baronne en rentrant que Tristan s'était arrêté
chez un fermier, avec lequel il était en marché pour un coin de terre.
Madame de Berville, qui ne dînait qu'à neuf heures quand ses enfants
allaient à la chasse, afin de prendre son repas en famille, voulut
attendre pour se mettre à table que son fils aîné fut revenu. Armand,
mourant de faim et de soif, comme tout chasseur qui a fait son métier,
parut médiocrement satisfait de ce retard qu'on lui imposait. Peut-être
craignait-il, à part lui, que la visite à Renonval ne se prolongeât plus
longtemps qu'il n'avait été dit. Quoi qu'il en fût, il prit d'abord,
pour se donner un peu de patience, un à-compte sur le dîner, puis il
alla visiter ses chiens et jeter à l'écurie le coup d'œil du maître, et
revint s'étendre sur un canapé, déjà à moitié endormi par la fatigue de
la journée.

La nuit était venue, et le temps s'était mis à l'orage. Madame de
Berville, assise, comme de coutume, devant son métier à tapisserie,
regardait la pendule, puis la fenêtre, où ruisselait la pluie. Une
demi-heure s'écoula lentement, et bientôt vint l'inquiétude.

--Que fait donc ton frère? disait la baronne; il est impossible qu'à
cette heure et par un temps semblable il s'arrête si longtemps en route;
quelque accident lui sera arrivé: je vais envoyer à sa rencontre.

--C'est inutile, répondait Armand; je vous jure qu'il se porte aussi
bien que nous, et peut-être mieux; car, voyant cette pluie, il se sera
sans doute fait donner à souper dans quelque cabaret de Noisy, pendant
que nous sommes à l'attendre.

L'orage redoublait, le temps se passait; de guerre lasse, on servit le
dîner; mais il fut triste et silencieux. Armand se reprochait de laisser
ainsi sa mère dans une incertitude cruelle, et qui lui semblait inutile;
mais il avait donné sa parole. De son côté, madame de Berville voyait
aisément, sur le visage de son fils, l'inquiétude qui l'agitait; elle
n'en pénétrait pas la cause, mais l'effet ne lui échappait pas. Habituée
à toute la tendresse et aux confidences même d'Armand, elle sentait que,
s'il gardait le silence, c'est qu'il y était obligé. Par quelle raison?
elle l'ignorait, mais elle respectait cette réserve, tout en ne pouvant
s'empêcher d'en souffrir. Elle levait les yeux vers lui d'un air
craintif et presque suppliant, puis elle écoutait gronder la foudre, et
haussait les épaules en soupirant. Ses mains tremblaient, malgré elle,
de l'effort qu'elle faisait pour paraître tranquille. À mesure que
l'heure avançait, Armand se sentait de moins en moins le courage de
tenir sa promesse. Le dîner terminé, il n'osait se lever; la mère et le
fils restèrent longtemps seuls, appuyés sur la table desservie, et se
comprenant sans ouvrir les lèvres.

Vers onze heures, la femme de chambre de la baronne étant venue apporter
les bougeoirs, madame de Berville souhaita le bonsoir à son fils, et se
retira dans son appartement pour dire ses prières accoutumées.

--Que fait-il, en effet, cet étourdi garçon? se disait Armand, tout en
se débarrassant, pour se mettre au lit, de son attirail de chasseur.
Rien de bien inquiétant, cela est probable. Il fait les yeux doux à
madame de Vernage, et subit le silence imposant de la Bretonnière.
Est-ce bien sûr? Il me semble qu'à cette heure-ci la Bretonnière doit
être dans son coche, en route pour aller se coucher. Il est vrai que
Tristan est peut-être en route aussi; j'en doute, pourtant; le chemin
n'est pas bon, il pleut bien fort pour monter à cheval. D'une autre
part, il y a d'excellents lits à Renonval, et une marquise si polie peut
certainement offrir un asile à un capitaine surpris par l'orage. Il est
probable, tout bien considéré, que Tristan ne reviendra que demain. Cela
est fâcheux, pour deux raisons: d'abord cela inquiète notre mère, et
puis, c'est toujours une chose dangereuse que ces abris trouvés chez une
voisine; il n'y a rien qui porte moins conseil qu'une nuit passée sous
le toit d'une jolie femme, et on ne dort jamais bien chez les gens dont
on rêve. Quelquefois même, on ne dort pas du tout. Que va-t-il advenir
de Tristan s'il se prend tout de bon pour cette coquette? Il a du cœur
pour deux, mais tant pis. Elle trouvera aisé de le jouer, trop aisé,
peut-être, c'est là mon espoir. Elle dédaignera d'en agir faussement
envers un si loyal caractère. Mais, après tout, se disait encore Armand,
en soufflant sur sa bougie, qu'il revienne quand il voudra, il est beau
et brave. Il s'est tiré d'affaire à Constantine, il s'en tirera à
Renonval.

Il y avait longtemps que toute la maison reposait et que le silence
régnait dans la campagne lorsque le bruit des pas d'un cheval se fit
entendre sur la route. Il était deux heures du matin; une voix
impérieuse cria qu'on ouvrît, et tandis que le garçon d'écurie levait
lourdement, l'une après l'autre, les barres de fer qui retenaient la
grande porte, les chiens se mirent, selon leur coutume, à pousser de
longs gémissements. Armand, qui dormait de tout son cœur, réveillé en
sursaut, vit tout à coup devant lui son frère tenant un flambeau et
enveloppé d'un manteau dégouttant de pluie.

--Tu rentres à cette heure-ci? lui dit-il; il est bien tard ou bien
matin.

Tristan s'approcha de lui, lui serra la main, et lui dit avec l'accent
d'une colère presque furieuse:

--Tu avais raison, c'est la dernière des femmes, et je ne la reverrai de
ma vie.

Après quoi il sortit brusquement.



II


Malgré toutes les questions, toutes les instances que put faire Armand,
Tristan ne voulut donner à son frère aucune explication des étranges
paroles qu'il avait prononcées en rentrant. Le lendemain, il annonça à
sa mère que ses affaires le forçaient d'aller à Paris pour quelques
jours, et donna ses ordres en conséquence; il avait le dessein de partir
le soir même.

--Il faut convenir, disait Armand, que tu en agis avec moi d'une façon
un peu cavalière. Tu me fais la moitié d'une confidence, et tu t'en vas
d'un jour à l'autre avec le reste de ton secret. Que veux-tu que je
pense de ce départ impromptu?

--Ce qu'il te plaira, répondit Tristan avec une indifférence si
tranquille qu'elle semblait n'avoir rien d'emprunté, tu ne feras qu'y
perdre ta peine. J'ai eu un mouvement de colère, il est vrai, pour une
bagatelle, une querelle d'amour-propre, une bouderie, comme tu voudras
l'appeler. La Bretonnière m'a ennuyé; la marquise était de mauvaise
humeur; l'orage m'a contrarié; je suis revenu je ne sais pourquoi, et je
t'ai parlé sans savoir ce que je disais. Je conviendrai bien, si tu
veux, qu'il y a un peu de froid entre la marquise et moi; mais, à la
première occasion, tu nous verras amis comme devant.

--Tout cela est bel et bon, répliquait Armand, mais tu ne parlais pas
hier par énigme, quand tu m'as dit: C'est la dernière des femmes. Il n'y
a là mauvaise humeur qui tienne. Quelque chose est arrivé que tu caches.

--Et que veux-tu qu'il me soit arrivé? demandait Tristan.

À cette question, Armand baissait la tête, et restait muet; car en
pareille circonstance, du moment que son frère se taisait, toute
supposition, même faite en plaisantant, pouvait être aisément blessante.

Vers le milieu de la journée, une calèche découverte entra dans la cour
des Clignets. Un petit homme d'assez mauvaise tournure, à l'air gauche
et endimanché, descendit aussitôt de la voiture, baissa lui-même le
marchepied et présenta la main à une grande et belle femme, mise
simplement et avec goût. C'était madame de Vernage et la Bretonnière qui
venaient faire visite à la baronne. Tandis qu'ils montaient le perron,
où madame de Berville vint les recevoir, Armand observa le visage de son
frère avec un peu de surprise et beaucoup d'attention. Mais Tristan le
regarda en souriant, comme pour lui dire: Tu vois qu'il n'y a rien de
nouveau.

À la tournure aisée que prit la conversation, aux politesses froides,
mais sans nulle contrainte, qu'échangèrent Tristan et la marquise, il ne
semblait pas, en effet, que rien d'extraordinaire se fût passé la
veille. La marquise apportait à madame de Berville, qui aimait les
oiseaux, un nid de rouges-gorges; la Bretonnière l'avait dans son
chapeau. On descendit dans le jardin et on alla voir la volière. La
Bretonnière, bien entendu, donna le bras à la baronne; les deux jeunes
gens restèrent près de madame de Vernage. Elle paraissait plus gaie que
de coutume; elle marchait au hasard de côté et d'autre sans respect pour
les buis de la baronne, et tout en se faisant un bouquet au passage.

--Eh bien! messieurs, dit-elle, quand chassons-nous?

Armand attendait cette question pour entendre Tristan annoncer son
départ. Il l'annonça effectivement du ton le plus calme; mais, en même
temps, il fixa sur la marquise un regard pénétrant, presque dur et
offensif. Elle ne parut y faire aucune attention, et ne lui demanda même
pas quand il comptait revenir.

--En ce cas-là, reprit-elle, monsieur Armand, vous serez le seul
représentant des Berville que nous verrons à Renonval; car je suppose
que nous vous aurons. La Bretonnière dit qu'il a découvert, avec les
lunettes de mon garde, une espèce de cochon sauvage à qui la barbe vient
comme aux oiseaux les plumes...

--Point du tout, dit la Bretonnière, c'est une sorte de truie chinoise,
de couleur noire, appelée tonkin. Lorsque ces animaux quittent la
basse-cour et s'habituent à vivre dans les bois...

--Oui, dit la marquise, ils deviennent farouches, et, à force de manger
du gland, les défenses leur poussent au bout du museau.

--C'est de toute vérité, répondit la Bretonnière, non pas, il est vrai,
à la première, ni même à la seconde génération; mais il suffit que le
fait existe, ajouta-t-il d'un air satisfait.

--Sans doute, reprit madame de Vernage, et si un homme s'avisait de
faire comme mesdames les tonkines, de s'installer dans une forêt, il en
résulterait que ses petits-enfants auraient des cornes sur la tête. Et
c'est ce qui prouve, continua-t-elle en frappant de son bouquet sur la
main de Tristan, qu'on a grand tort de faire le sauvage: cela ne réussit
à personne.

--Cela est encore vrai, dit la Bretonnière; la sauvagerie est un grand
défaut.

--Elle vaut pourtant mieux, répondit Tristan, qu'une certaine espèce de
domesticité.

La Bretonnière ouvrait de grands yeux, ne sachant trop s'il devait se
fâcher.

--Oui, dit madame de Berville à la marquise, vous avez bien raison.
Grondez-moi ce méchant garçon, qui est toujours sur les grands chemins,
et qui veut encore nous quitter ce soir pour aller à Paris. Défendez-lui
donc de partir.

Madame de Vernage, qui, tout à l'heure, n'avait pas dit un mot pour
essayer de retenir Tristan, se voyant ainsi priée de le faire, y mit
aussitôt toute l'insistance et toute la bonne grâce dont elle était
capable. Elle prit son plus doux regard et son plus doux sourire pour
dire à Tristan qu'il se moquait, qu'il n'avait point d'affaires à Paris,
que la curiosité d'une chasse au tonkin devait l'emporter sur tout au
monde; qu'enfin elle le priait officiellement de venir déjeuner le
lendemain à Renonval. Tristan répondait à chacun de ses compliments par
un de ces petits saluts insignifiants qu'ont inventés les gens qui ne
savent quoi dire: il était clair que sa patience était mise à une
cruelle épreuve. Madame de Vernage n'attendit pas un refus qu'elle
prévoyait, et, dès qu'elle eut cessé de parler, elle se retourna et
s'occupa d'autre chose, exactement comme si elle eût répété une comédie
et que son rôle eût été fini.

--Que signifie tout cela? se disait toujours Armand. Quel est celui qui
en veut à l'autre? Est-ce mon frère? est-ce la Bretonnière? Que vient
faire ici la marquise?

La façon d'être de madame de Vernage était, en effet, difficile à
comprendre. Tantôt elle témoignait à Tristan une froideur et une
indifférence marquées; tantôt elle paraissait le traiter avec plus de
familiarité et de coquetterie qu'à l'ordinaire.--Cassez-moi donc cette
branche-là, lui disait-elle; cherchez-moi du muguet. J'ai du monde ce
soir, je veux être toute en fleurs; je compte mettre une robe
botanique, et avoir un jardin sur la tête.

Tristan obéissait: il le fallait bien. La marquise se trouva bientôt
avoir une véritable botte de fleurs, mais aucune ne lui plaisait.--Vous
n'êtes pas connaisseur, disait-elle, vous êtes un mauvais jardinier;
vous brisez tout, et vous croyez bien faire parce que vous vous piquez
les doigts; mais ce n'est pas cela, vous ne savez pas choisir.

En parlant ainsi, elle effeuillait les branches, puis les laissait
tomber à terre, et les repoussait du pied en marchant, avec ce dédain
sans souci qui fait quelquefois tant de mal le plus innocemment du
monde.

Il y avait au milieu du parc une petite rivière avec un pont de bois qui
était brisé, mais dont il restait encore quelques planches. La
Bretonnière, selon sa manie, déclara qu'il y avait danger à s'y
hasarder, et qu'il fallait revenir par un autre chemin. La marquise
voulut passer, et commençait à prendre les devants, quand la baronne lui
représenta qu'en effet ce pont était vermoulu, et qu'elle courait le
risque d'une chute assez grave.

--Bah! dit madame de Vernage. Vous calomniez vos planches pour faire les
honneurs de la profondeur de votre rivière; et si je faisais comme
Condé, qu'est-ce qu'il arriverait donc?

Devant monter à cheval, au retour, elle avait à la main une cravache.
Elle la jeta de l'autre côté de l'eau, dans une petite
île:--Maintenant, messieurs, reprit-elle, voilà mon bâton jeté à
l'ennemi. Qui de vous ira le chercher?

--C'est fort imprudent, dit la Bretonnière; cette cravache est fort
jolie, la pomme en est très bien ciselée.

--Y aura-t-il du moins une récompense honnête? demanda Armand.

--Fi donc! s'écria la marquise. Vous marchandez avec la gloire! Et vous,
monsieur le hussard, ajouta-t-elle en se tournant vers Tristan,
qu'est-ce que vous dites? passerez-vous?

Tristan semblait hésiter, non par crainte du danger ni du ridicule, mais
par un sentiment de répugnance à se voir ainsi provoqué pour une
semblable bagatelle. Il fronça le sourcil et répondit froidement:

--Non, madame.

--Hélas! dit madame de Vernage en soupirant, si mon pauvre Phanor était
là, il m'aurait déjà rendu ma cravache.

La Bretonnière, tâtant le pont avec sa canne, le contemplait d'un air de
réflexion profonde; appuyée nonchalamment sur la poutre brisée qui
servait de rampe, la marquise s'amusait à faire plier les planches en se
balançant au-dessus de l'eau: elle s'élança tout à coup, traversa le
pont avec une vivacité et une légèreté charmantes, et se mit à courir
dans l'île. Armand avait voulu la prévenir, mais son frère lui prit le
bras, et, se mettant à marcher à grands pas, l'entraîna à l'écart dans
une allée; là, dès que les deux jeunes gens furent seuls:

--La patience m'échappe, dit Tristan. J'espère que tu ne me crois pas
assez sot pour me fâcher d'une plaisanterie; mais cette plaisanterie a
un motif. Sais-tu ce qu'elle vient chercher ici? Elle vient me braver,
jouer avec ma colère, et voir jusqu'à quel point j'endurerai son audace;
elle sait ce que signifie son froid persiflage. Misérable cœur!
méprisable femme, qui, au lieu de respecter mon silence et de me laisser
m'éloigner d'elle en paix, vient promener ici sa petite vanité, et se
faire une sorte de triomphe d'une discrétion qu'on ne lui doit pas!

--Explique-toi, dit Armand; qu'y a-t-il?

--Tu sauras tout, car, aussi bien, tu y es intéressé, puisque tu es mon
frère. Hier au soir, pendant que nous causions sur la route, et que tu
me disais tant de mal de cette femme, je suis descendu de cheval au
carrefour des Roches. Il y avait à terre une branche de saule, que tu ne
m'as pas vu ramasser; cette branche de saule, c'était madame de Vernage
qui l'avait enfoncée dans le sable, en se promenant le matin. Elle riait
tout à l'heure en m'en faisant casser d'autres aux arbres; mais celle-là
avait un sens: elle voulait dire que la gouvernante et les enfants de la
marquise étaient allés chez son oncle à Beaumont, que la Bretonnière ne
viendrait pas dîner, et que, si je craignais d'éveiller les gens en
sortant de Renonval un peu plus tard, je pouvais laisser mon cheval chez
le bonhomme du Héloy.

--Peste! dit Armand, tout cela dans un brin de saule!

--Oui, et plût à Dieu que j'eusse repoussé du pied ce brin de saule
comme elle vient de le faire pour nos fleurs! Mais, je te l'ai dit et tu
l'as vu toi-même, je l'aimais, j'étais sous le charme. Quelle
bizarrerie! Oui! hier encore je l'adorais; j'étais tout amour, j'aurais
donné mon sang pour elle, et aujourd'hui...

--Eh bien, aujourd'hui?

--Écoute; il faut, pour que tu me comprennes, que tu saches d'abord une
petite aventure qui m'est arrivée l'an passé. Tu sauras donc qu'au bal
de l'Opéra j'ai rencontré une espèce de grisette, de modiste, je ne sais
quoi. Je suis venu à faire sa connaissance par un hasard assez
singulier. Elle était assise à côté de moi, et je ne faisais nulle
attention à elle, lorsque Saint-Aubin, que tu connais, vint me dire
bonsoir. Au même instant, ma voisine, comme effrayée, cacha sa tête
derrière mon épaule; elle me dit à l'oreille qu'elle me suppliait de la
tirer d'embarras, de lui donner le bras pour faire un tour de foyer; je
ne pouvais guère m'y refuser. Je me levai avec elle, et je quittai
Saint-Aubin. Elle me conta là-dessus qu'il était son amant, qu'elle
avait peur de lui, qu'il était jaloux, enfin, qu'elle le fuyait. Je me
trouvais ainsi tout à coup jouer, aux yeux de Saint-Aubin, le rôle d'un
rival heureux; car il avait reconnu sa grisette, et nous suivait d'un
air mécontent. Que te dirai-je? Il me parut plaisant de prendre à peu
près au sérieux ce rôle que l'occasion m'offrait. J'emmenai souper la
petite fille. Saint-Aubin, le lendemain, vint me trouver et voulut se
fâcher. Je lui ris au nez, et je n'eus pas de peine à lui faire entendre
raison. Il convint de bonne grâce qu'il n'était guère possible de se
couper la gorge pour une demoiselle qui se réfugiait au bal masqué pour
fuir la jalousie de son amant. Tout se passa en plaisanterie, et
l'affaire fut oubliée; tu vois que le mal n'est pas grand.

--Non, certes; il n'y a là rien de bien grave.

--Voici maintenant ce qui arrive: Saint-Aubin, comme tu sais, voit
quelquefois madame de Vernage. Il est venu ici et à Renonval. Or, cette
nuit, au moment même où la marquise, assise près de moi, écoutait de son
grand air de reine toutes les folies qui me passaient par la tête, et
essayait, en souriant, cette bague qui, grâce au ciel, est encore à mon
doigt, sais-tu ce qu'elle imagine de me dire? Que cette histoire de bal
lui a été contée, qu'elle la sait de bonne source, que Saint-Aubin
adorait cette grisette, qu'il a été au désespoir de l'avoir perdue,
qu'il a voulu se venger, qu'il m'a demandé raison, que j'ai reculé, et
qu'alors...

Tristan ne put achever. Pendant quelques minutes les deux frères
marchèrent en silence.

--Qu'as-tu répondu? dit enfin Armand.

--Je lui ai répondu une chose très simple. Je lui ai dit tout
bonnement: Madame la marquise, un homme qui souffre qu'un autre homme
lève la main sur lui impunément s'appelle un lâche, vous le savez très
bien. Mais la femme qui, sachant cela, ou le croyant, devient la
maîtresse de ce lâche, s'appelle aussi d'un certain nom qu'il est
inutile de vous dire. Là-dessus, j'ai pris mon chapeau.

--Et elle ne t'a pas retenu?

--Si fait, elle a d'abord voulu prendre les choses en riant, et me dire
que je me fâchais pour un propos en l'air. Ensuite, elle m'a demandé
pardon de m'avoir offensé sans dessein; je ne sais même pas si elle n'a
pas essayé de pleurer. À tout cela, je n'ai rien répliqué, sinon que je
n'attachais aucune importance à une indignité qui ne pouvait
m'atteindre, qu'elle était libre de croire et de penser tout ce que bon
lui semblerait, et que je ne me donnerais pas la moindre peine pour lui
ôter son opinion. Je suis, lui ai-je dit, soldat depuis dix ans, mes
camarades qui me connaissent auraient quelque peine à admettre votre
conte, et par conséquent je ne m'en soucie qu'autant qu'il faut pour le
mépriser.

--Est-ce là réellement ta pensée?

--Y songes-tu? Si je pouvais hésiter à savoir ce que j'ai à faire, c'est
précisément parce que je suis soldat que je n'aurais pas deux partis à
prendre. Veux-tu que je laisse une femme sans cœur plaisanter avec mon
honneur, et répéter demain sa misérable histoire à une coquette de son
bord, ou à quelqu'un de ces petits garçons à qui tu prétends qu'elle
tourne la tête? Supposes-tu que mon nom, le tien, celui de notre mère,
puisse devenir un objet de risée? Seigneur Dieu! cela fait frémir!

--Oui, dit Armand, et voilà cependant les petits badinages pleins de
grâce qu'inventent ces dames pour se désennuyer. Faire d'une niaiserie
un roman bien noir, bien scandaleux, voilà le bon plaisir de leur
cervelle creuse. Mais que comptes-tu faire maintenant?

--Je compte aller ce soir à Paris. Saint-Aubin est aussi un soldat;
c'est un brave; je suis loin de croire, Dieu m'en préserve! qu'un mot de
sa part ait jamais pu donner l'idée de cette fable fabriquée par quelque
femme de chambre; mais, à coup sûr, je le ramènerai ici, et il ne lui
sera pas plus difficile de dire tout haut la vérité, qu'il ne me le
sera, à moi, de l'entendre. C'est une démarche fâcheuse, pénible, que je
ferai là, sans nul doute; c'est une triste chose que d'aller trouver un
camarade, et de lui dire: On m'accuse d'avoir manqué de cœur. Mais
n'importe, en pareille circonstance, tout est juste et doit être permis.
Je te le répète, c'est notre nom que je défends, et s'il ne devait pas
sortir de là pur comme de l'or, je m'arracherais moi-même la croix que
je porte. Il faut que la marquise entende Saint-Aubin lui dire, en ma
présence, qu'on lui a répété un sot conte, et que ceux qui l'ont forgé
en ont menti. Mais, une fois cette explication faite, il faut que la
marquise m'entende aussi à mon tour; il faut que je lui donne bien
discrètement, en termes bien polis, en tête-à-tête, une leçon qu'elle
n'oublie jamais; je veux avoir le petit plaisir de lui exprimer
nettement ce que je pense de son orgueil et de sa ridicule pruderie. Je
ne prétends pas faire comme Bussy d'Amboise, qui, après avoir exposé sa
vie pour aller chercher le bouquet de sa maîtresse, le lui jeta à la
figure: je m'y prendrai plus civilement; mais quand une bonne parole
produit son effet, il importe peu comment elle est dite, et je te
réponds que d'ici à quelque temps, du moins, la marquise sera moins
fière, moins coquette et moins hypocrite.

--Allons rejoindre la compagnie, dit Armand, et ce soir j'irai avec toi.
Je te laisserai faire tout seul, cela va sans dire; mais, si tu le
permets, je serai dans la coulisse.

La marquise se disposait à retourner chez elle lorsque les deux frères
reparurent. Elle se doutait vraisemblablement qu'elle avait été pour
quelque chose dans leur conversation, mais son visage n'en exprimait
rien; jamais, au contraire, elle n'avait semblé plus calme et plus
contente d'elle-même. Ainsi qu'il a été dit, elle s'en allait à cheval.
Tristan, faisant les honneurs de la maison, s'approcha pour lui prendre
le pied et la mettre en selle. Comme elle avait marché sur le sable
mouillé, son brodequin était humide, en sorte que l'empreinte en resta
marquée sur le gant de Tristan. Dès que madame de Vernage fut partie,
Tristan ôta ce gant et le jeta à terre.

--Hier, je l'aurais baisé, dit-il à son frère.

Le soir venu, les deux jeunes gens prirent la poste ensemble, et
allèrent coucher à Paris. Madame de Berville, toujours inquiète et
toujours indulgente, comme une vraie mère qu'elle était, fit semblant de
croire aux raisons qu'ils prétendirent avoir pour partir. Dès le
lendemain matin, comme on le pense bien, leur premier soin fut d'aller
demander M. de Saint-Aubin, capitaine de dragons, rue
Neuve-Saint-Augustin, à l'hôtel garni où il logeait habituellement quand
il était en congé.

--Dieu veuille que nous le trouvions! disait Armand. Il est peut-être en
garnison bien loin.

--Quand il serait à Alger, répondait Tristan, il faut qu'il parle, ou du
moins qu'il écrive; j'y mettrai six mois, s'il le faut, mais je le
trouverai, ou il dira pourquoi.

Le garçon de l'hôtel était un Anglais, chose fort commode peut-être pour
les sujets de la reine Victoria curieux de visiter Paris, mais assez
gênante pour les Parisiens. À la première parole de Tristan, il répondit
par l'exclamation la plus britannique:

--Oh!

--Voilà qui est bien, dit Armand, plus impatient encore que son frère;
mais M. de Saint-Aubin est-il ici?

--Oh! no.

--N'est-ce pas dans cette maison qu'il demeure?

--Oh! yes.

--Il est donc sorti?

--Oh! no.

--Expliquez-vous. Peut-on lui parler?

--No, sir, impossible.

--Pourquoi, impossible?

--Parce qu'il est... Comment dites-vous?

--Il est malade.

--Oh! no, il est mort.



III


Il serait difficile de peindre l'espèce de consternation qui frappa
Tristan et son frère en apprenant la mort de l'homme qu'ils avaient un
si grand désir de retrouver. Ce n'est jamais, quoi qu'on en dise, une
chose indifférente que la mort. On ne la brave pas sans courage, on ne
la voit pas sans horreur, et il est même douteux qu'un gros héritage
puisse rendre vraiment agréable sa hideuse figure, dans le moment où
elle se présente. Mais quand elle nous enlève subitement quelque bien ou
quelque espérance, quand elle se mêle de nos affaires et nous prend dans
les mains ce que nous croyons tenir, c'est alors surtout qu'on sent sa
puissance, et que l'homme reste muet devant le silence éternel.

Saint-Aubin avait été tué en Algérie, dans une razzia. Après s'être fait
raconter, tant bien que mal, par les gens de l'hôtel, les détails de cet
événement, les deux frères reprirent tristement le chemin de la maison
qu'ils habitaient à Paris.

--Que faire maintenant? dit Tristan; je croyais n'avoir, pour sortir
d'embarras, qu'un mot à dire à un honnête homme, et il n'est plus.
Pauvre garçon! je m'en veux à moi-même de ce qu'un motif d'intérêt
personnel se mêle au chagrin que me cause sa mort. C'était un brave et
digne officier; nous avions bivouaqué et trinqué ensemble. Ayez donc
trente ans, une vie sans reproche, une bonne tête et un sabre au côté,
pour aller vous faire assassiner par un Bédouin en embuscade! Tout est
fini, je ne songe plus à rien, je ne veux pas m'occuper d'un conte quand
j'ai à pleurer un ami. Que toutes les marquises du monde disent ce qui
leur plaira.

--Ton chagrin est juste, répondit Armand; je le partage et je le
respecte; mais, tout en regrettant un ami et en méprisant une coquette,
il ne faut pourtant rien oublier. Le monde est là, avec ses lois; il ne
voit ni ton dédain ni tes larmes; il faut lui répondre dans sa langue,
ou, tout au moins, l'obliger à se taire.

--Et que veux-tu que j'imagine? Où veux-tu que je trouve un témoin, une
preuve quelconque, un être ou une chose qui puisse parler pour moi? Tu
comprends bien que Saint-Aubin, lorsqu'il est venu me trouver pour
s'expliquer en galant homme sur une aventure de grisette, n'avait pas
amené avec lui tout son régiment. Les choses se sont passées en
tête-à-tête; si elles eussent dû devenir sérieuses, certes, alors, les
témoins seraient là; mais nous nous sommes donné une poignée de main, et
nous avons déjeuné ensemble; nous n'avions que faire d'inviter personne.

--Mais il n'est guère probable, reprit Armand, que cette sorte de
querelle et de réconciliation soit demeurée tout à fait secrète.
Quelques amis communs ont dû la connaître. Rappelle-toi, cherche dans
les souvenirs.

--Et à quoi bon? quand même, en cherchant bien, je pourrais retrouver
quelqu'un qui se souvînt de cette vieille histoire, ne veux-tu pas que
j'aille me faire donner par le premier venu une espèce d'attestation
comme quoi je ne suis pas un poltron? Avec Saint-Aubin, je pouvais agir
sans crainte; tout se demande à un ami. Mais quel rôle jouerais-je, à
l'heure qu'il est, en allant dire à un de nos camarades: Vous
rappelez-vous une petite fille, un bal, une querelle de l'an passé? On
se moquerait de moi, et on aurait raison.

--C'est vrai; et cependant il est triste de laisser une femme, et une
femme orgueilleuse, vindicative et offensée, tenir impunément de
méchants propos.

--Oui, cela est triste plus qu'on ne peut le dire. À une insulte faite
par un homme on répond par un coup d'épée. Contre toute espèce d'injure,
publique ou non,... même imprimée, on peut se défendre; mais quelle
ressource a-t-on contre une calomnie sourde, répétée dans l'ombre, à
voix basse, par une femme malfaisante qui veut vous nuire? C'est là le
triomphe de la lâcheté. C'est là qu'une pareille créature, dans toute la
perfidie du mensonge, dans toute la sécurité de l'impudence, vous
assassine à coups d'épingle; c'est là qu'elle ment avec tout l'orgueil,
toute la joie de la faiblesse qui se venge; c'est là qu'elle glisse à
loisir, dans l'oreille d'un sot qu'elle cajole, une infamie étudiée,
revue et augmentée par l'auteur; et cette infamie fait son chemin, cela
se répète, se commente, et l'honneur, le bien du soldat, l'héritage des
aïeux, le patrimoine des enfants, est mis en question pour une telle
misère!

Tristan parut réfléchir pendant quelque temps, puis il ajouta d'un ton à
demi sérieux, à demi plaisant:

--J'ai envie de me battre avec la Bretonnière.

--À propos de quoi? dit Armand, qui ne put s'empêcher de rire. Que t'a
fait ce pauvre diable dans tout cela?

--Ce qu'il m'a fait, c'est qu'il est très possible qu'il soit au courant
de mes affaires. Il est assez dans les initiés, et passablement curieux
de sa nature; je ne serais pas du tout surpris que la marquise le prît
pour confident.

--Tu avoueras du moins que ce n'est pas sa faute si on lui raconte une
histoire, et qu'il n'en est pas responsable.

--Bah! et s'il s'en fait l'éditeur? Cet homme-là, qui n'est qu'une
mouche du coche, est plus jaloux cent fois de madame de Vernage que s'il
était son mari; et, en supposant qu'elle lui récite ce beau roman
inventé sur mon compte, crois-tu qu'il s'amuse à en garder le secret?

--À la bonne heure, mais encore faudrait-il être sûr d'abord qu'il en
parle, et même, dans ce cas-là, je ne vois guère qu'il puisse être
juste de chercher querelle à quelqu'un parce qu'il répète ce qu'il a
entendu dire. Quelle gloire y aurait-il d'ailleurs à faire peur à la
Bretonnière? Il ne se battrait certainement pas, et, franchement, il
serait dans son droit.

--Il se battrait. Ce garçon-là me gêne; il est ennuyeux, il est de trop
dans ce monde.

--En vérité, mon cher Tristan, tu parles comme un homme qui ne sait à
qui s'en prendre. Ne dirait-on pas, à t'entendre, que tu cherches une
affaire d'honneur pour rétablir ta réputation, ou que tu as besoin d'une
balafre pour la montrer à ta maîtresse, comme un étudiant allemand?

--Mais, aussi, c'est que je me trouve dans une situation vraiment
intolérable. On m'accuse, on me déshonore, et je n'ai pas un moyen de me
venger! Si je croyais réellement...

Les deux jeunes gens passaient en cet instant sur le boulevard, devant
la boutique d'un bijoutier. Tristan s'arrêta de nouveau, tout à coup,
pour regarder un bracelet placé dans l'étalage.

--Voilà une chose étrange, dit-il.

--Qu'est-ce que c'est? veux-tu te battre aussi avec la fille de
comptoir?

--Non pas, mais tu me conseillais de chercher dans mes souvenirs. En
voici un qui se présente. Tu vois bien ce bracelet d'or qui, du reste,
n'a rien de merveilleux: un serpent avec deux turquoises. Dans le
moment de ma dispute avec Saint-Aubin, il venait de commander, chez ce
même marchand, dans cette boutique, un bracelet comme celui-là, lequel
bracelet était destiné à cette grisette dont il s'occupait, et qui avait
failli nous brouiller; lorsque, après notre querelle vidée, nous eûmes
déjeuné ensemble:--Parbleu, me dit-il en riant, tu viens de m'enlever la
reine de mes pensées à l'instant où je me disposais à lui faire un
cadeau; c'était un petit bracelet avec mon nom gravé en dedans; mais, ma
foi, elle ne l'aura pas. Si tu veux le lui donner, je te le cède;
puisque tu es le préféré, il faut que tu payes ta bienvenue.--Faisons
mieux, répondis-je; soyons de moitié dans l'envoi que tu comptais lui
faire.--Tu as raison, reprit-il; mon nom est déjà sur la plaque, il faut
que le tien y soit gravé aussi, et, en signe de bonne amitié, nous y
ferons ajouter la date. Ainsi fut dit, ainsi fut fait. La date et les
deux noms, écrits sur le bracelet, furent envoyés à la demoiselle, et
doivent actuellement exister quelque part en la possession de
mademoiselle Javotte (c'est le nom de notre héroïne), à moins qu'elle ne
l'ait vendu pour aller dîner.

--À merveille! s'écria Armand; cette preuve que tu cherchais est toute
trouvée. Il faut maintenant que ce bracelet reparaisse. Il faut que la
marquise voie les deux signatures, et le jour bien spécifié. Il faut que
mademoiselle Javotte elle-même témoigne au besoin de la vérité et de
l'identité de la chose. N'en est-ce pas assez pour prouver clairement
que rien de sérieux n'a pu se passer entre Saint-Aubin et toi? Certes,
deux amis qui, pour se divertir, font un pareil cadeau à une femme
qu'ils se disputent, ne sont pas bien en colère l'un contre l'autre, et
il devient alors évident...

--Oui, tout cela est très bien, dit Tristan; ta tête va plus vite que la
mienne; mais pour exécuter cette grande entreprise, ne vois-tu pas
qu'avant de retrouver ce bracelet si précieux, il faudrait commencer par
retrouver Javotte? Malheureusement ces deux découvertes semblent
également difficiles. Si, d'un côté, la jeune personne est sujette à
perdre ses nippes, elle est capable, d'une autre part, de s'égarer fort
elle-même. Chercher, après un an d'intervalle, une grisette perdue sur
le pavé de Paris, et, dans le tiroir de cette grisette, un gage d'amour
fabriqué en métal, cela me paraît au-dessus de la puissance humaine;
c'est un rêve impossible à réaliser.

--Pourquoi? reprit Armand; essayons toujours. Vois comme le hasard, de
lui-même, te fournit l'indice qu'il te fallait; tu avais oublié ce
bracelet; il te le met presque devant les yeux, ou du moins, il te le
rappelle. Tu cherchais un témoin, le voilà, il est irrécusable; ce
bracelet dit tout, ton amitié pour Saint-Aubin, son estime pour toi, le
peu de gravité de l'affaire. La Fortune est femme, mon cher; quand elle
fait des avances, il faut en profiter. Penses-y, tu n'as que ce moyen
d'imposer silence à madame de Vernage; mademoiselle Javotte et son
serpentin bleu sont ta seule et unique ressource. Paris est grand, c'est
vrai, mais nous avons du temps. Ne le perdons pas; et d'abord, où
demeurait jadis cette demoiselle?

--À te dire vrai, je n'en sais plus rien; c'était, je crois, dans un
passage, une espèce de _square_, de cité.

--Entrons chez le bijoutier, et questionnons-le. Les marchands ont
quelquefois une mémoire incroyable; ils se souviennent des gens après
des années, surtout de ceux qui ne les payent pas très bien.

Tristan se laissa conduire par son frère; tous deux entrèrent dans la
boutique. Ce n'était pas une chose facile que de rappeler au marchand un
objet de peu de valeur acheté chez lui il y avait longtemps. Il ne
l'avait pourtant pas oublié, à cause de la singularité des deux noms
réunis.

--Je me souviens, en effet, dit-il, d'un petit bracelet que deux jeunes
gens m'ont commandé l'hiver dernier, et je reconnais bien monsieur. Mais
quant à savoir où ce bracelet a été porté, et à qui, je n'en peux rien
dire.

--C'était à une demoiselle Javotte, dit Armand, qui devait demeurer dans
un passage.

--Attendez, reprit le bijoutier. Il ouvrit son livre, le feuilleta,
réfléchit, se consulta, et finit par dire: C'est cela même; mais ce
n'est point le nom de Javotte que je trouve sur mon livre. C'est le nom
de madame de Monval, cité Bergère, 4.

--Vous avez raison dit Tristan, elle se faisait appeler ainsi; ce nom
de Monval m'était sorti de la tête; peut-être avait-elle le droit de le
porter, car son titre de Javotte n'était, je crois, qu'un sobriquet.
Travaillez-vous encore quelquefois pour elle; vous a-t-elle acheté autre
chose?

--Non, monsieur; elle m'a vendu, au contraire, une chaîne d'argent
cassée qu'elle avait.

--Mais point de bracelet?

--Non, monsieur.

--Va pour Monval, dit Armand; grand merci, monsieur. Et quant à nous, en
route pour la cité Bergère.

--Je crois, dit Tristan en quittant le bijoutier, qu'il serait bon de
prendre un fiacre. J'ai quelque peur que madame de Monval n'ait changé
plusieurs fois de domicile, et que notre course ne soit longue.

Cette prévision était fondée. La portière de la cité Bergère apprit aux
deux frères que madame de Monval avait déménagé depuis longtemps,
qu'elle s'appelait à présent mademoiselle Durand, ouvrière en robes, et
qu'elle demeurait rue Saint-Jacques.

--Est-elle à son aise? a-t-elle de quoi vivre? demanda Armand, poursuivi
par la crainte du bracelet vendu.

--Oh! oui, monsieur, elle fait beaucoup de dépense; elle avait ici un
logement complet, des meubles d'acajou et une batterie de cuisine. Elle
voyait beaucoup de militaires, toutes personnes décorées et très comme
il faut. Elle donnait quelquefois de très jolis dîners qu'on faisait
venir du café Vachette. Tous ces messieurs étaient bien gais, et il y en
avait un qui avait une bien belle voix; il chantait comme un vrai
artiste de l'Académie. Du reste, monsieur, il n'y a jamais eu rien à
dire sur le compte de madame de Monval. Elle étudiait aussi pour être
artiste; c'était moi qui faisais son ménage, et elle ne sortait jamais
qu'en citadine.

--Fort bien, dit Armand; allons rue Saint-Jacques.

--Mademoiselle Durand ne loge plus ici, répondit la seconde portière; il
y a six mois qu'elle s'en est allée, et nous ne savons guère trop où
elle est. Ce ne doit pas être dans un palais, car elle n'est pas partie
en carrosse, et elle n'emportait pas grand'chose.

--Est-ce qu'elle menait une vie malheureuse?

--Oh! mon Dieu, une vie bien pauvre. Elle n'était guère à l'aise, cette
demoiselle. Elle demeurait là au fond de l'allée, sur la cour, derrière
la fruitière. Elle travaillait toute la sainte journée; elle ne gagnait
guère et elle avait bien du mal. Elle allait au marché le matin, et elle
faisait sa soupe elle-même sur un petit fourneau qu'elle avait. On ne
peut pas dire qu'elle manquait de soin, mais cela sentait toujours les
choux dans sa chambre. Il y a une dame en deuil qui est venue, une de
ses tantes, qui l'a emmenée; nous croyons qu'elle s'est mise aux sœurs
du Bon-Pasteur. La lingère du coin vous dira peut-être cela: c'était
elle qui l'employait.

--Allons chez la lingère, dit Armand; mais les choux sont de mauvais
augure.

Le troisième renseignement recueilli sur Javotte ne fut pas d'abord plus
satisfaisant que les deux premiers. Moyennant une petite somme que sa
famille avait trouvé moyen de fournir, elle était entrée, en effet, au
couvent des sœurs du Bon-Pasteur, et y avait passé environ trois mois.
Comme sa conduite était bonne, la protection de quelques personnes
charitables l'avait fait admettre par les sœurs, qui lui montraient
beaucoup de bonté et qui n'avaient qu'à se louer de son
obéissance.--Malheureusement, disait la lingère, cette pauvre enfant a
une tête si vive qu'il ne lui est pas possible de rester en place.
C'était une grande faveur pour elle que d'avoir été reçue comme
pensionnaire par les religieuses. Tout le monde disait du bien d'elle,
et elle remplissait régulièrement ses devoirs de religion, en même temps
qu'elle travaillait très bien, car c'est une bonne ouvrière. Mais tout
d'un coup sa tête est partie; elle a demandé à s'en aller. Vous
comprenez, monsieur, que dans ce temps-ci un couvent n'est pas une
prison; on lui a ouvert les portes, et elle s'est envolée.

--Et vous ignorez ce qu'elle est devenue?

--Pas tout à fait, répondit en riant la lingère. Il y a une de mes
demoiselles qui l'a rencontrée au Ranelagh. Elle se fait appeler
maintenant Amélina Rosenval. Je crois qu'elle demeure rue de Bréda, et
qu'elle est figurante aux Folies-Dramatiques.

Tristan commençait à se décourager.--Laissons tout cela, dit-il à son
frère. À la tournure que prennent les choses, nous n'en aurons jamais
fini. Qui sait si mademoiselle Durand, madame de Monval, madame
Rosenval, n'est pas en Chine ou à Quimper-Corentin?

--Il faut y aller voir, disait toujours Armand. Nous avons trop fait
pour nous arrêter. Qui te dit que nous ne sommes pas sur le point de
découvrir notre voyageuse? Ouvrière ou artiste, nonne ou figurante, je
la trouverai. Ne faisons pas comme cet homme qui avait parié de
traverser pieds nus un bassin gelé au mois de janvier, et qui, arrivé à
moitié chemin, trouva que c'était trop froid et revint sur ses pas.

Armand avait raison cette fois. Madame Rosenval en personne fut
découverte rue de Bréda; mais il ne s'agissait plus, à cette nouvelle
adresse, du couvent, ni des choux, ni du Ranelagh. De figurante qu'elle
était naguère, madame Rosenval était devenue tout à coup, par la grâce
du hasard et d'un ancien préfet, personnage important et protecteur des
arts, _prima donna_ d'un théâtre de province. Elle habitait depuis
quelque temps une assez grande ville du midi de la France, où son
talent, nouvellement découvert, mais généreusement encouragé, faisait
les délices des connaisseurs du lieu et l'admiration de la garnison.
Elle se trouvait à Paris en passant, pour contracter, si faire se
pouvait, un engagement dans la capitale. On dit aux deux jeunes gens, il
est vrai, qu'on ne savait pas s'ils pourraient être reçus; mais ils
furent introduits par une femme de chambre dans un appartement assez
riche, d'un goût peu sévère, orné de statuettes, de glaces et de
cartons-pâtes, à peu près comme un café. La maîtresse du lieu était à sa
toilette; elle fit dire qu'on attendît, et qu'elle allait recevoir M. de
Berville.

--À présent, je te laisse, dit Armand à son frère; tu vois que nous
sommes venus à bout de notre campagne. C'est à toi de faire le reste;
décide madame Rosenval à te rendre ton bracelet; qu'elle l'accompagne
d'un mot de sa main qui donne plus de poids à cette restitution; reviens
armé de cette preuve authentique, et moquons-nous de la marquise.

Armand sortit sur ces paroles, et Tristan resta seul à se promener dans
le somptueux salon de Javotte. Il y était depuis un quart d'heure,
lorsque la porte de la chambre à coucher s'ouvrit. Un gros et grand
monsieur, à la démarche grave, à la tête grisonnante, portant des
lunettes, une chaîne, un binocle et des breloques de montre, le tout en
or, s'avança d'un air affable et majestueux.--Monsieur, dit-il à
Tristan, j'apprends que vous êtes le parent de madame Rosenval. Si vous
voulez prendre la peine d'entrer, elle vous attend dans son cabinet.

Il fit un léger salut et se retira.

--Peste! se dit Tristan, il paraît que Javotte voit à présent meilleure
compagnie que dans l'allée de la rue Saint-Jacques.

Soulevant une portière de soie chamarrée, que lui avait indiquée le
monsieur aux lunettes d'or, il pénétra dans un boudoir tendu en
mousseline rose, où madame Rosenval, étendue sur un canapé, le reçut
d'un air nonchalant. Comme on ne retrouve jamais sans plaisir une femme
qu'on a aimée, fût-ce Amélina, fût-ce même Javotte, surtout lorsque l'on
s'est donné tant de peine pour la chercher, Tristan baisa avec
empressement la main fort blanche de son ancienne conquête, puis il prit
place à côté d'elle, et débuta, comme cela se devait, par lui faire ses
compliments sur ce qu'elle était embellie, qu'il la revoyait plus
charmante que jamais, etc... (toutes choses qu'on dit à toute femme
qu'on retrouve, fût-elle devenue plus laide qu'un péché mortel).

--Permettez-moi, ma chère, ajouta-t-il, de vous féliciter sur l'heureux
changement qui me semble s'être opéré dans vos petites affaires. Vous
êtes logée ici comme un grand seigneur.

--Vous serez donc toujours un mauvais plaisant, monsieur de Berville?
répondit Javotte; tout cela est fort simple; ce n'est qu'un
pied-à-terre; mais je me fais arranger quelque chose là-bas, car vous
savez que je perche au diable.

--Oui, j'ai appris que vous étiez au théâtre.

--Mon Dieu, oui, je me suis décidée. Vous savez que la grande musique,
la musique sérieuse, a été l'occupation de toute ma vie. M. le baron,
que vous venez de voir, je suppose, sortant d'ici, et qui est un de mes
bons amis, m'a persécutée pour prendre un engagement. Que voulez-vous!
je me suis laissé faire. Nous jouons toutes sortes de choses, le drame,
le vaudeville, l'opéra.

--On m'a dit cela, reprit Tristan; mais j'ai à vous parler d'une affaire
assez sérieuse, et, comme votre temps doit être précieux, trouvez bon
que je me hâte de profiter de l'occasion que j'ai de vous faire mes
confidences. Vous souvenez-vous d'un certain bracelet?...

Tout en parlant, Tristan, par distraction, jeta les yeux sur la
cheminée; la première chose qu'il y remarqua fut la carte de visite de
la Bretonnière, accrochée à la glace.

--Est-ce que vous connaissez ce personnage-là? demanda-t-il avec
surprise.

--Oui; c'est un ami du baron; je le vois de temps en temps, et je crois
même qu'il dîne à la maison aujourd'hui. Mais, de grâce, continuez donc,
je vous en prie, et je vous écoute.



IV


Il y aurait peut-être pour le philosophe ou pour le psychologue, comme
on dit, une curieuse étude à faire sur le chapitre des distractions.
Supposez un homme qui est en train de parler des choses qui le touchent
le plus à la personne dont il aie plus à craindre ou à espérer, à un
avocat, à une femme ou à un ministre. Quel degré d'influence exercera
sur lui une épingle qui le pique au milieu de son discours, une
boutonnière qui se déchire, un voisin qui se met à jouer de la flûte?
Que fera un acteur, récitant une tirade, et apercevant tout à coup un de
ses créanciers dans la salle? Jusqu'à quel point, enfin, peut-on parler
d'une chose, et en même temps penser à une autre?

Tristan se trouvait à peu près dans une situation de ce genre. D'une
part, comme il l'avait dit, le temps pressait; le monsieur à lunettes
d'or pouvait reparaître à tout moment. D'ailleurs, dans l'oreille d'une
femme qui vous écoute, il y a une mouche qu'il faut prendre au vol; dès
qu'il n'est plus trop tôt avec elle, presque toujours il est trop tard.
Tristan attachait assez de prix à ce qu'il venait demander à Javotte
pour y employer toute son éloquence. Plus la démarche qu'il faisait
pouvait sembler bizarre et extraordinaire, plus il sentait la nécessité
de la terminer promptement. Mais, d'une autre part, il avait devant les
yeux la carte de la Bretonnière, ses regards ne pouvaient s'en détacher;
et, tout en poursuivant l'objet de sa visite, il se répétait à
lui-même:--Je retrouverai donc cet homme-là partout?

--Enfin, que voulez-vous? dit Javotte. Vous êtes distrait comme un poète
en couches.

Il va sans dire que Tristan ne voulait point parler de son motif secret,
ni prononcer le nom de la marquise.

--Je ne puis rien vous expliquer, répondit-il. Je ne puis que vous dire
une seule chose, c'est que vous m'obligeriez infiniment en me rendant le
bracelet que Saint-Aubin et moi nous vous avons donné, s'il est encore
en votre possession.

--Mais qu'est-ce que vous voulez en faire?

--Rien qui puisse vous inquiéter, je vous en donne ma parole.

--Je vous crois, Berville, vous êtes homme d'honneur. Le diable
m'emporte, je vous crois.

(Madame Rosenval, dans ses nouvelles grandeurs, avait conservé quelques
expressions qui sentaient encore un peu les choux.)

--Je suis enchanté, dit Tristan, que vous ayez de moi un si bon
souvenir; vous n'oubliez pas vos amis.

--Oublier mes amis! jamais. Vous m'avez vue dans le monde quand j'étais
sans le sou, je me plais à le reconnaître. J'avais deux paires de bas à
jour qui se succédaient l'une à l'autre, et je mangeais la soupe dans
une cuillère de bois. Maintenant je dîne dans de l'argent massif, avec
un laquais par derrière et plusieurs dindons par devant; mais mon cœur
est toujours le même. Savez-vous que dans notre jeune temps nous nous
amusions pour de bon? À présent, je m'ennuie comme un roi... Vous
souvenez-vous d'un jour,... à Montmorency?... Non, ce n'était pas vous,
je me trompe; mais c'est égal, c'était charmant. Ah! les bonnes cerises!
et ces côtelettes de veau que nous avons mangées chez le père Duval, au
Château de la Chasse, pendant que le vieux coq, ce pauvre Coco, picorait
du pain sur la table! Il y a eu pourtant deux Anglais assez bêtes pour
faire boire de l'eau-de-vie à ce pauvre animal, et il en est mort.
Avez-vous su cela?

Lorsque Javotte parlait ainsi à peu près naturellement, c'était avec une
volubilité extrême; mais quand ses grands airs la reprenaient, elle se
mettait tout à coup à traîner ses phrases avec un air de rêverie et de
distraction.

--Oui, vraiment, continua-t-elle d'une voix de duchesse enrhumée, je me
souviens toujours avec plaisir de tout ce qui se rattache au passé.

--C'est à merveille, ma chère Amélina; mais, répondez, de grâce, à mes
questions. Avez-vous conservé ce bracelet?

--Quel bracelet, Berville? qu'est-ce que vous voulez dire?

--Ce bracelet que je vous redemande, et que Saint-Aubin et moi nous vous
avions donné?

--Fi donc! redemander un cadeau! c'est bien peu gentilhomme, mon cher.

--Il ne s'agit point ici de gentilhommerie. Je vous l'ai dit, il s'agit
d'un service fort important que vous pouvez me rendre. Réfléchissez, je
vous en conjuré, et répondez-moi sérieusement. Si ce n'est que le
bracelet qui vous tient au cœur, je m'engage bien volontiers à vous en
mettre un autre à chaque bras, en échange de celui dont j'ai besoin.

--C'est fort galant de votre part.

--Non, ce n'est pas galant, c'est tout simple. Je ne vous parle ici que
dans mon intérêt.

--Mais d'abord, dit Javotte en se levant et en jouant de l'éventail, il
faudrait savoir, comme je vous disais, ce que vous en feriez, de ce
bracelet. Je ne peux pas me fier à un homme qui n'a pas lui-même
confiance en moi. Voyons, contez-moi un peu vos affaires. Il y a quelque
femme, quelque tricherie là-dessous. Tenez, je parierais que c'est
quelque ancienne maîtresse à vous ou à Saint-Aubin, qui veut me
dépouiller de mes ustensiles de ménage. Il y a quelque brouille, quelque
jalousie, quelque mauvais propos; allons, parlez donc.

--S'il faut absolument vous dire mon motif, répondit Tristan, voulant se
débarrasser de ces questions, la vérité est que Saint-Aubin est mort;
nous étions fort liés, vous le savez, et je désirerais garder ce
bracelet où nos deux noms sont écrits ensemble.

--Bah! quelle histoire vous me fabriquez là! Saint-Aubin est mort?
Depuis quand?

--Il est mort en Afrique, il y a peu de temps.

--Vrai? Pauvre garçon! je l'aimais bien aussi. C'était un gentil cœur,
et je me souviens que dans le temps il m'appelait sa beauté rose.--Voilà
ma beauté rose, disait-il. Je trouve ce nom-là très-joli. Vous
rappelez-vous comme il était drôle un jour que nous étions à
Ermenonville, et que nous avions tout cassé dans l'auberge? Il ne
restait seulement plus une assiette. Nous avions jeté les chaises par
les fenêtres à travers les carreaux, et le matin, tout justement, voilà
qu'il arrive une grande longue famille de bons provinciaux qui venaient
visiter la nature. Il ne se trouvait plus une tasse pour leur servir
leur café au lait.

--Tête de folle! dit Tristan; ne pouvez-vous, une fois par hasard, faire
attention à ce qu'on vous dit? Avez-vous mon bracelet, oui ou non?

--Je n'en sais rien du tout, et je n'aime pas les propositions faites à
bout portant.

--Mais vous avez, je le suppose, un coffre, un tiroir, un endroit
quelconque à mettre vos bijoux? Ouvrez-moi ce tiroir ou ce coffre; je ne
vous en demande pas davantage.

Javotte sembla un peu réfléchir, se rassit près de Tristan, et lui prit
la main:

--Ecoutez, dit-elle, vous concevez que, si ce bracelet vous est
nécessaire, je ne tiens pas à une pareille misère. J'ai de l'amitié pour
vous, Berville; il n'y a rien que je ne fisse pour vous obliger. Mais
vous comprenez bien aussi que ma position m'impose des devoirs. Il est
possible que, d'un jour à l'autre, j'entre à l'Opéra, dans les chœurs.
Monsieur le baron m'a promis d'y employer toute son influence. Un ancien
préfet, comme lui, a de l'empire sur les ministres, et M. de la
Bretonnière, de son côté...

--La Bretonnière! s'écria Tristan impatienté; et que diantre fait-il
ici? Apparemment qu'il trouve moyen d'être en même temps à Paris et à la
campagne. Il ne nous quitte pas là-bas, et je le retrouve chez vous!

--Je vous dis que c'est un ami du baron. C'est un homme fort distingué
que M. de la Bretonnière. Il est vrai qu'il a une campagne près de la
vôtre, et qu'il va souvent chez une personne que vous connaissez
probablement, une marquise, une comtesse, je ne sais plus son nom.

--Est-ce qu'il vous parle d'elle? Qu'est-ce que cela veut dire?

--Certainement, il nous parle d'elle. Il la voit tous les jours, pas
vrai? Il a son couvert à sa table; elle s'appelle Vernage, ou quelque
chose comme ça; on sait ce que c'est, entre nous soit dit, que les
voisins et les voisines... Eh bien! qu'est-ce que vous avez donc?

--Peste soit du fat! dit Tristan, prenant la carte de la Bretonnière et
la froissant entre ses doigts. Il faut que je lui dise son fait un de
ces jours.

--Oh! oh! Berville, vous prenez feu, mon cher. La Vernage vous touche,
je le vois. Eh bien! tenez, faisons l'échange. Votre confidence pour mon
bracelet.

--Vous l'avez donc, ce bracelet?

--Vous l'aimez donc, cette marquise?

--Ne plaisantons pas. L'avez-vous?

--Non pas, je ne dis pas cela. Je vous répète que ma position...

--Belle position! Vous moquez-vous des gens? Quand vous iriez à l'Opéra,
et quand vous seriez figurante à vingt sous par jour...

--Figurante! s'écria Javotte en colère. Pour qui me prenez-vous, s'il
vous plaît? Je chanterai dans les chœurs, savez-vous!

--Pas plus que moi; on vous prêtera un maillot et une toque, et vous
irez en procession derrière la princesse Isabelle; ou bien on vous
donnera le dimanche une petite gratification pour vous enlever au bout
d'une poulie dans le ballet de _la Sylphide_. Qu'est-ce que vous
entendez avec votre position?

--J'entends et je prétends que, pour rien au monde, je ne voudrais que
monsieur le baron pût voir mon nom mêlé à une mauvaise affaire. Vous
voyez bien que, pour vous recevoir, j'ai dit que vous étiez mon parent.
Je ne sais pas ce que vous ferez de ce bracelet, moi, et il ne vous
plaît pas de me le dire. Monsieur le baron ne m'a jamais connue que
sous le nom de madame de Rosenval; c'est le nom d'une terre que mon père
a vendue. J'ai des maîtres, mon cher, j'étudie, et je ne veux rien faire
qui compromette mon avenir.

Plus l'entretien se prolongeait, plus Tristan souffrait de la résistance
et de l'étrange légèreté de Javotte. Évidemment le bracelet était là,
dans cette chambre peut-être; mais où le trouver? Tristan se sentait par
moments l'envie de faire comme les voleurs, et d'employer la menace pour
parvenir à son but. Un peu de douceur et de patience lui semblait
pourtant préférable.

--Ma brave Javotte, dit-il, ne nous fâchons pas. Je crois fermement à
tout ce que vous me dites. Je ne veux non plus, en aucune façon, vous
compromettre; chantez à l'Opéra tant que vous voudrez, dansez même, si
bon vous semble. Mon intention n'est nullement...

--Danser! moi qui ai joué Célimène! oui, mon petit, j'ai joué Célimène à
Belleville, avant de partir pour la province; et mon directeur, M.
Poupinel, qui a assisté à la représentation, m'a engagée tout de suite
pour les troisièmes Dugazon. J'ai été ensuite seconde grande première
coquette, premier rôle marqué, et forte première chanteuse; et c'est
Brochard lui-même, qui est ténor léger, qui m'a fait résilier, et
Gustave, qui est laruette, a voyagé avec moi en Auvergne. Nous faisions
quatre ou cinq cents francs avec _la Tour de Nesle_, et _Adolphe et
Clara_; nous ne jouions que ces deux pièces-là partout. Si vous croyez
que je vais danser!

--Ne nous fâchons pas, ma belle, je vous en conjure!

--Savez-vous que j'ai joué avec Frédérick? Oui, j'ai joué avec
Frédérick, en province, au bénéfice d'un homme de lettres. Il est vrai
que je n'avais pas un grand rôle; je faisais un page dans _Lucrèce
Borgia_, mais toujours j'ai joué avec Frédérick.

--Je n'en doute pas, vous ne danserez point; je vous supplie de
m'excuser; mais, ma chère, le temps se passe, et vous répondez à
beaucoup de choses, excepté à ce que je vous demande. Finissons-en, s'il
est possible. Dites-moi: voulez-vous me permettre d'aller à l'instant
même chez Fossin, d'y prendre un bracelet, une chaîne, une bague, ce qui
vous amusera, ce qui pourra vous plaire, de vous l'envoyer ou de vous le
rapporter, selon votre fantaisie; en échange de quoi vous me renverrez
ou vous me rendrez à moi-même cette bagatelle que je vous demande, et à
laquelle vous ne tenez pas sans doute?

--Qui sait? dit Javotte d'un ton radouci; nous autres, nous tenons à peu
de chose; et je suis comme cela, j'aime mes effets.

--Mais ce bracelet ne vaut pas dix louis, et apparemment, ce n'est pas
ce qu'il y a d'écrit dessus qui vous le rend précieux?

La vanité masculine, d'une part, et la coquetterie féminine, d'une
autre, sont deux choses si naturelles et qui retrouvent toujours si
bien leur compte, que Tristan n'avait pu s'empêcher de se rapprocher de
Javotte en faisant cette question. Il avait entouré doucement de son
bras la jolie taille de son ancienne amie, et Javotte, la tête penchée
sur son éventail, souriait en soupirant tout bas, tandis que la
moustache du jeune hussard effleurait déjà ses cheveux blonds; le
souvenir du passé et l'idée d'un bracelet neuf lui faisaient palpiter le
cœur.

--Parlez, Tristan, dit-elle, soyez tout à fait franc. Je suis bonne
fille; n'ayez pas peur. Dites-moi où ira mon serpentin bleu.

--Eh bien! mon enfant, répondit le jeune homme, je vais tout vous
avouer: je suis amoureux.

--Est-elle belle?

--Vous êtes plus jolie; elle est jalouse, elle veut ce bracelet; il lui
est revenu, je ne sais comment, que je vous ai aimée...

--Menteur!

--Non, c'est la vérité; vous étiez, ma chère, vous êtes encore si
parfaitement gentille, fraîche et coquette, une petite fleur; vos dents
ont l'air de perles tombées dans une rose; vos yeux, votre pied...

--Eh bien! dit Javotte, soupirant toujours.

--Eh bien! reprit Tristan, et notre bracelet? Javotte se préparait
peut-être à répondre de sa voix la plus tendre: Eh bien! mon ami, allez
chez Fossin, lorsqu'elle s'écria tout à coup:

--Prenez garde, vous m'égratignez!

La carte de visite de la Bretonnière était encore dans la main de
Tristan, et le coin du carton corné avait, en effet, touché l'épaule de
madame Rosenval. Au même instant on frappa doucement à la porte; la
tapisserie se souleva, et la Bretonnière lui-même entra dans la chambre.

--Pardieu! monsieur, s'écria Tristan, ne pouvant contenir un mouvement
de dépit, vous arrivez comme mars en carême.

--Comme mars en toute saison, dit la Bretonnière, enchanté de son
calembour.

--On pourrait voir cela, reprit Tristan.

--Quand il vous plaira, dit la Bretonnière.

--Demain vous aurez de mes nouvelles.

Tristan se leva, prit Javotte à part:--Je compte sur vous, n'est-ce pas?
lui dit-il à voix basse; dans une heure, j'enverrai ici.

Puis il sortit, sans plus de façon, en répétant encore: À demain!

--Que veut dire cela? demanda Javotte.

--Ma foi, je n'en sais rien, dit la Bretonnière.



V


Armand, comme on le pense bien, avait attendu impatiemment le retour de
son frère, afin d'apprendre le résultat de l'entretien avec Javotte.
Tristan rentra chez lui tout joyeux.

--Victoire! mon cher, s'écria-t-il; nous avons gagné la bataille, et
mieux encore, car nous aurons demain tous les plaisirs du monde à la
fois.

--Bah! dit Armand; qu'y a-t-il donc? tu as un air de gaieté qui fait
plaisir à voir.

--Ce n'est pas sans raison ni sans peine. Javotte a hésité; elle a
bavardé; elle m'a fait des discours à dormir debout; mais enfin elle
cédera, j'en suis certain; je compte sur elle. Ce soir, nous aurons mon
bracelet, et demain matin, pour nous distraire, nous nous battrons avec
la Bretonnière.

--Encore ce pauvre homme! Tu lui en veux donc beaucoup?

--Non, en vérité, je n'ai plus de rancune contre lui. Je l'ai rencontré,
je l'ai envoyé promener, je lui donnerai un coup d'épée, et je lui
pardonne.

--Où l'as-tu donc vu? chez ta belle?

--Eh, mon Dieu! oui; ne faut-il pas que ce monsieur-là se fourre
partout?

--Et comment la querelle est-elle venue?

--Il n'y a pas de querelle; deux mots, te dis-je, une misère; nous en
causerons. Commençons maintenant par aller chez Fossin acheter quelque
chose pour Javotte, avec qui je suis convenu d'un échange; car on ne
donne rien pour rien quand on s'appelle Javotte, et même sans cela.

--Allons, dit Armand, je suis ravi comme toi que tu sois parvenu à ton
but et que tu aies de quoi confondre ta marquise. Mais, chemin faisant,
mon cher ami, réfléchissons, je t'en prie, sur la seconde partie de ta
vengeance projetée. Elle me semble plus qu'étrange.

--Trêve de mots, dit Tristan, c'est un point résolu. Que j'aie tort ou
raison, n'importe: nous pouvions ce matin discuter là-dessus; à présent
le vin est tiré, il faut le boire.

--Je ne me lasserai pas, reprit Armand, de te répéter que je ne conçois
pas comment un homme comme toi, un militaire, reconnu pour brave, peut
trouver du plaisir à ces duels sans motif, ces affaires d'enfant, ces
bravades d'écolier, qui ont peut-être été à la mode, mais dont tout le
monde se moque aujourd'hui. Les querelles de parti, les duels de cocarde
peuvent se comprendre dans les crises politiques. Il peut sembler
plaisant à un républicain de ferrailler avec un royaliste, uniquement
parce qu'ils se rencontrent: les passions sont en jeu, et tout peut
s'excuser. Mais je ne te conseille pas ici, je te blâme. Si ton projet
est sérieux, je n'hésite pas à te dire qu'en pareil cas je refuserais de
servir de témoin à mon meilleur ami.

--Je ne te demande pas de m'en servir, mais de te taire; allons chez
Fossin.

--Allons où tu voudras, je n'en démordrai pas. Prendre en grippe un
homme importun, cela arrive à tout le monde: le fuir ou s'en railler,
passe encore; mais vouloir le tuer, c'est horrible.

--Je te dis que je ne le tuerai pas; je te le promets, je m'y engage. Un
petit coup d'épée, voilà tout. Je veux mettre en écharpe le bras du
cavalier servant de la marquise, en même temps que je lui offrirai
humblement, à elle, le bracelet de ma grisette.

--Songe donc que cela est inutile. Si tu te bats pour laver ton honneur,
qu'as-tu à faire du bracelet? Si le bracelet te suffit, qu'as-tu à faire
de cette querelle? M'aimes-tu un peu? cela ne sera pas.

--Je t'aime beaucoup, mais cela sera.

En parlant ainsi, les deux frères arrivèrent chez Fossin. Tristan, ne
voulant pas que Javotte pût se repentir de son marché, choisit pour elle
une jolie châtelaine qu'il fit envelopper avec soin, ayant dessein de la
porter lui-même et d'attendre la réponse, s'il n'était pas reçu. Armand,
ayant autre chose en tête et voyant son frère plus joyeux encore à
l'idée de revenir promptement avec le bracelet en question, ne lui
proposa pas de l'accompagner. Il fut convenu qu'ils se retrouveraient le
soir.

Au moment où ils allaient se séparer, la roue d'une calèche découverte,
courant avec un assez grand fracas, rasa le trottoir de la rue
Richelieu. Une livrée bizarre, qui attirait les yeux, fit retourner les
passants. Dans cette voiture était madame de Vernage, seule,
nonchalamment étendue. Elle aperçut les deux jeunes gens, et les salua
d'un petit signe de tête, avec une indolence protectrice.

--Ah! dit Tristan, pâlissant malgré lui, il paraît que l'ennemi est venu
observer la place. Elle a renoncé à sa fameuse chasse, cette belle dame,
pour faire un tour aux Champs-Élysées et respirer la poussière de Paris.
Qu'elle aille en paix! elle arrive à point. Je suis vraiment flatté de
la voir ici. Si j'étais un fat, je croirais qu'elle vient savoir de mes
nouvelles. Mais point du tout; regarde avec quel laisser-aller
aristocratique, supérieur même à celui de Javotte, elle a daigné nous
remarquer. Gageons qu'elle ne sait ce qu'elle vient faire; ces femmes-là
cherchent le danger, comme les papillons la lumière. Que son sommeil de
ce soir lui soit léger! Je me présenterai demain à son petit lever, et
nous en aurons des nouvelles. Je me fais une véritable fête de vaincre
un tel orgueil avec de telles armes. Si elle savait que j'ai là, dans
mes mains, un petit cadeau pour une petite fille, moyennant quoi je suis
en droit de lui dire: Vos belles lèvres en ont menti et vos baisers
sentent la calomnie; que dirait-elle? Elle serait peut-être moins
superbe, non pas moins belle... Adieu, mon cher, à ce soir.

Si Armand n'avait pas plus longuement insisté pour dissuader son frère
de se battre, ce n'était pas qu'il crût impossible de l'en empêcher;
mais il le savait trop violent, surtout dans un moment pareil, pour
essayer de le convaincre par la raison; il aimait mieux prendre un autre
moyen. La Bretonnière, qu'il connaissait de longue main, lui paraissait
avoir un caractère plus calme et plus facile à aborder: il l'avait vu
chasser prudemment. Il alla le trouver sur-le-champ, résolu à voir si de
ce côté il n'y aurait pas plus de chances de réconciliation. La
Bretonnière était seul, dans sa chambre, entouré de liasses de papiers,
comme un homme qui met ses affaires en ordre. Armand lui exprima tout le
regret qu'il éprouvait de voir qu'un mot (qu'il ignorait du reste,
disait-il) pouvait amener deux gens de cœur à aller sur le terrain, et
de là en prison.

--Qu'avez-vous donc fait à mon frère? lui demanda-t-il.

--Ma foi, je n'en sais rien, dit la Bretonnière, se levant et s'asseyant
tour à tour d'un air un peu embarrassé, tout en conservant sa gravité
ordinaire: votre frère, depuis longtemps, me semble mal disposé à mon
égard; mais, s'il faut vous parler franchement, je vous avoue que
j'ignore absolument pourquoi.

--N'y a-t-il pas entre vous quelque rivalité? Ne faites-vous pas la
cour à quelque femme?...

--Non, en vérité, pour ce qui me regarde, je ne fais la cour à personne,
et je ne vois aucun motif raisonnable qui ait fait franchir ainsi à
votre frère les bornes de la politesse.

--Ne vous êtes-vous jamais disputés ensemble?

--Jamais, une seule fois exceptée, c'était du temps du choléra: M. de
Berville, en causant au dessert, soutint qu'une maladie contagieuse
était toujours épidémique, et il prétendait baser sur ce faux principe
la différence qu'on a établie entre le mot épidémique et le mot
endémique. Je ne pouvais, vous le sentez, être de son avis, et je lui
démontrai fort bien qu'une maladie épidémique pouvait devenir fort
dangereuse sans se communiquer par le contact. Nous mîmes à cette
discussion un peu trop de chaleur, j'en conviens...

--Est-ce là tout?

--Autant que je me le rappelle. Peut-être cependant a-t-il été blessé,
il y a quelque temps, de ce que j'ai cédé à l'un de mes parents deux
bassets dont il avait envie. Mais que voulez-vous que j'y fasse? Ce
parent vient me voir par hasard; je lui montre mes chiens, il trouve ces
bassets...

--Si ce n'est que cela encore, il n'y a pas de quoi s'arracher les yeux.

--Non, à mon sens, je le confesse; aussi vous dis-je, en toute
conscience, que je ne comprends exactement rien à la provocation qu'il
vient de m'adresser.

--Mais si vous ne faites la cour à personne, il est peut-être amoureux,
lui, de cette marquise chez laquelle nous allons chasser?

--Cela se peut, mais je ne le crois pas... Je n'ai point souvenance
d'avoir jamais remarqué que la marquise de Vernage pût souffrir ou
encourager des assiduités condamnables.

--Qu'est-ce qui vous parle de rien de condamnable? Est-ce qu'il y a du
mal à être amoureux?

--Je ne discute pas cette question; je me borne à vous dire que je ne le
suis point, et que je ne saurais, par conséquent, être le rival de
personne.

--En ce cas, vous ne vous battrez pas?

--Je vous demande pardon; je suis provoqué de la manière la plus
positive. Il m'a dit, lorsque je suis entré, que j'arrivais comme mars
en carême. De tels discours ne se tolèrent pas; il me faut une
réparation.

--Vous vous couperez la gorge pour un mot?

--Les conjonctures sont fort graves. Je n'entre point dans les raisons
qui ont amené ce défi; je m'en étonne parce qu'il me semble étrange,
mais je ne puis faire autrement que de l'accepter.

--Un duel pareil est-il possible? Vous n'êtes pourtant pas fou, ni
Berville non plus. Voyons, la Bretonnière, raisonnons. Croyez-vous que
cela m'amuse de vous voir faire une étourderie semblable?

--Je ne suis point un homme faible, mais je ne suis pas non plus un
homme sanguinaire. Si votre frère me propose des excuses, pourvu
qu'elles soient bonnes et valables, je suis prêt à les recevoir. Sinon,
voici mon testament que je suis en train d'écrire, comme cela se doit.

--Qu'entendez vous par des excuses valables?

--J'entends... cela se comprend.

--Mais encore?

--De bonnes excuses.

--Mais enfin, à peu près, parlez.

--Eh bien! Il m'a dit que j'arrivais comme mars en carême, et je crois
lui avoir dignement répondu. Il faut qu'il rétracte ce mot, et qu'il me
dise, devant témoins, que j'arrivais tout simplement comme M. de la
Bretonnière.

--Je crois que, s'il est raisonnable, il ne peut vous refuser cela.

Armand sortit de cette conférence non pas entièrement satisfait, mais
moins inquiet qu'il n'était venu. C'était au boulevard de Gand, entre
onze heures et minuit, qu'il avait rendez-vous avec son frère. Il le
trouva, marchant à grands pas d'un air agité, et il s'apprêtait à
négocier son accommodement dans les termes voulus par la Bretonnière,
lorsque Tristan lui prit le bras en s'écriant:

--Tout est manqué! Javotte se joue de moi, je n'ai pas mon bracelet.

--Pourquoi?

--Pourquoi? que sais-je? une idée d'hirondelle. Je suis allé chez elle
tout droit; on me répond qu'elle est sortie. Je m'assure qu'en effet
elle n'y est pas, et je demande si elle n'a rien laissé pour moi; la
chambrière me regarde avec étonnement. À force de questions, j'apprends
que madame Rosenval a dîné avec son baron à lunettes et une autre
personne, sans doute ce damné la Bretonnière; qu'ils se sont séparés
ensuite, la Bretonnière pour rentrer chez lui, Javotte et le baron pour
aller au spectacle, non pas dans la salle, mais sur le théâtre; et je ne
sais quoi encore d'incompréhensible; le tout mêlé de verbiages de
servante:--Madame avait reçu une bonne nouvelle; madame paraissait très
contente; elle était pressée, on n'avait pas eu le temps de manger le
dessert, mais on avait envoyé chercher à la cave du vin de Champagne.
Cependant je tire de ma poche la petite boîte de Fossin, que je remets à
la chambrière, en la priant de donner cela ce soir à sa maîtresse, et en
confidence. Sans chercher à comprendre ce que je ne peux savoir, je
joins à mon cadeau un billet écrit à la hâte. Là-dessus, je rentre, je
compte les minutes, et la réponse n'arrive pas. Voilà où en sont les
choses. Maintenant que cette fille a je ne sais quoi en tête, s'en
détournera-t-elle pour m'obliger? Quel vent a soufflé sur cette
girouette?

--Mais, dit Armand, le spectacle a fini tard; il lui faut bien, à cette
girouette, le temps nécessaire pour lire et répondre, chercher ce
bracelet et l'envoyer. Nous le trouverons chez toi tout à l'heure.
Songe donc que Javotte ne peut décemment accepter ton cadeau qu'à titre
d'échange. Quant à ton duel, n'y songe plus.

--Eh, mon Dieu! je n'y songe pas; j'y vais.

--Fou que tu es! et notre mère?

Tristan baissa la tête sans répondre, et les deux frères rentrèrent chez
eux.

Javotte n'était pourtant pas aussi méchante qu'on pourrait le croire.
Elle avait passé la journée dans une perplexité singulière. Ce bracelet
redemandé, cette insistance, ce duel projeté, tout cela lui semblait
autant de rêveries incompréhensibles; elle cherchait ce qu'elle avait à
faire, et sentait que le plus sage eût été de demeurer indifférente à
des événements qui ne la regardaient pas. Mais si madame Rosenval avait
toute la fierté d'une reine de théâtre, Javotte, au fond, avait bon
cœur. Berville était jeune et aimable; le nom de cette marquise mêlé à
tout cela, ce mystère, ces demi confidences, plaisaient à l'imagination
de la grisette parvenue.

--S'il était vrai qu'il m'aime encore un peu, pensait-elle, et qu'une
marquise fût jalouse de moi, y aurait-il grand risque à donner ce
bracelet? Ni le baron ni d'autres ne s'en douteraient; je ne le porte
jamais; pourquoi ne pas rendre service, si cela ne fait de mal à
personne?

Tout en réfléchissant, elle avait ouvert un petit secrétaire dont la
clef était suspendue à son cou. Là étaient entassés, pêle-mêle, tous
les joyaux de sa couronne: un diadème en clinquant pour _la Tour de
Nesle_, des colliers en strass, des émeraudes en verre qui avaient
besoin des quinquets pour briller d'un éclat douteux; du milieu de ce
trésor, elle tira le bracelet de Tristan et considéra attentivement les
deux noms gravés sur la plaque.

--Il est joli, ce serpentin, dit-elle; quelle peut être l'idée de
Berville en voulant le reprendre? je crois qu'il me sacrifie. Si
l'inconnue me connaît, je suis compromise. Ces deux noms à côté l'un de
l'autre, ce n'est pas autorisé. Si Berville n'a eu pour moi qu'un
caprice, est-ce une raison? Bah! il m'en donnera un autre; ce sera
drôle.

Javotte allait peut-être envoyer le bracelet, lorsqu'un coup de sonnette
vint l'interrompre dans ses réflexions. C'était le monsieur aux lunettes
d'or.

--Mademoiselle, dit-il, je vous annonce un succès: vous êtes des chœurs.
Ce n'est pas, de prime abord, une affaire extrêmement brillante; trente
sous, vous savez, mais qu'importe? ce joli pied est dans l'étrier. Dès
ce soir, vous porterez un domino dans le bal masqué de _Gustave_.

-Voilà une nouvelle! s'écria Javotte en sautant de joie. Choriste à
l'Opéra! choriste tout de suite! j'ai justement repassé mon chant; je
suis en voix; ce soir, _Gustave_!... Ah, mon Dieu!

Après le premier moment d'ivresse, madame Rosenval retrouva la gravité
qui convient à une cantatrice.

--Baron, dit-elle, vous êtes un homme charmant. Il n'y a que vous, et je
sens ma vocation; dînons: allons à l'Opéra, à la gloire; rentrons,
soupons, allez-vous-en; je dors déjà sur mes lauriers.

Le convive attendu arriva bientôt. On brusqua le dîner, et Javotte ne
manqua pas de vouloir partir beaucoup plus tôt qu'il n'était nécessaire.
Le cœur lui battait en entrant par la porte des acteurs, dans ce vieux,
sombre et petit corridor où Taglioni, peut-être, a marché. Comme le
ballet fut applaudi, madame Rosenval, couverte d'un capuchon rose, crut
avoir contribué au succès. Elle rentra chez elle fort émue, et, dans
l'ivresse du triomphe, ses pensées étaient à cent, lieues de Tristan,
lorsque sa femme de chambre lui remit la petite boîte soigneusement
enveloppée par Fossin, et un billet où elle trouva ces mots: «Il ne faut
pas que les plaisirs vous fassent oublier un ancien ami qui a besoin
d'un service. Soyez bonne comme autrefois. J'attends votre réponse avec
impatience.»

--Ce pauvre garçon, dit madame Rosenval, je l'avais oublié. Il m'envoie
une châtelaine; il y a plusieurs turquoises....

Javotte se mit au lit, et ne dormit guère. Elle songea bien plus à son
engagement et à sa brillante destinée qu'à la demande de Tristan. Mais
le jour la retrouva dans ses bonnes pensées.

-Allons, dit-elle, il faut s'exécuter. Ma journée d'hier a été
heureuse; il faut que tout le monde soit content.

Il était huit heures du matin quand Javotte prit son bracelet, mit son
châle et son chapeau, et sortit de chez elle, pleine de cœur, et presque
encore grisette. Arrivée à la maison de Tristan, elle vit, devant la
loge du concierge, une grosse femme, les joues couvertes de larmes.

--M. de Berville? demanda Javotte.

--Hélas! répondit la grosse femme.

--Y est-il, s'il vous plaît? Est-ce ici?

--Hélas! madame,... il s'est battu,... on vient de le rapporter... Il
est mort!

Le lendemain, Javotte chantait pour la seconde fois dans les chœurs de
l'Opéra, sous un quatrième nom qu'elle avait choisi: celui de madame
Amaldi.

FIN DU SECRET DE JAVOTTE.

_Pierre et Camille_ et _le Secret de Javotte_ ont été publiés pour la
première fois dans le _Constitutionnel_, à peu de distance l'un de
l'autre (avril et juin 1844).



MIMI PINSON

PROFIL DE GRISETTE

1845

[Illustration: Dessin de Hida. Gravé par G. Levy

Elle a les yeux et les mains prestes.
Les carabins matin et soir,
Usent les manches de leurs vestes,
Landerirette!
À son comptoir.]


I


Parmi les étudiants qui suivaient; l'an passé, les cours de l'École de
médecine, se trouvait un jeune homme nommé Eugène Aubert. C'était un
garçon de bonne famille, qui avait à peu près dix-neuf ans. Ses parents
vivaient en province, et lui faisaient une pension modeste, mais qui lui
suffisait. Il menait une vie tranquille, et passait pour avoir un
caractère fort doux. Ses camarades l'aimaient; en toute circonstance, on
le trouvait bon et serviable, la main généreuse et le cœur ouvert. Le
seul défaut qu'on lui reprochait était un singulier penchant à la
rêverie et à la solitude, et une réserve si excessive dans son langage
et ses moindres actions, qu'on l'avait surnommé la _Petite Fille_,
surnom, du reste, dont il riait lui-même, et auquel ses amis
n'attachaient aucune idée qui pût l'offenser, le sachant aussi brave
qu'un autre au besoin; mais il était vrai que sa conduite justifiait un
peu ce sobriquet, surtout par la façon dont elle contrastait avec les
mœurs de ses compagnons. Tant qu'il n'était question que de travail, il
était le premier à l'œuvre; mais, s'il s'agissait d'une partie de
plaisir, d'un dîner au Moulin de Beurre, ou d'une contredanse à la
Chaumière, la _Petite Fille_ secouait la tête et regagnait sa chambrette
garnie. Chose presque monstrueuse parmi les étudiants: non seulement
Eugène n'avait pas de maîtresse, quoique son âge et sa figure eussent pu
lui valoir des succès, mais on ne l'avait jamais vu faire le galant au
comptoir d'une grisette, usage immémorial au quartier Latin. Les beautés
qui peuplent la montagne Sainte-Geneviève et se partagent les amours des
écoles, lui inspiraient une sorte de répugnance qui allait jusqu'à
l'aversion. Il les regardait comme une espèce à part, dangereuse,
ingrate et dépravée, née pour laisser partout le mal et le malheur en
échange de quelques plaisirs.--Gardez-vous de ces femmes-là, disait-il:
ce sont des poupées de fer rouge. Et il ne trouvait malheureusement que
trop d'exemples pour justifier la haine qu'elles lui inspiraient. Les
querelles, les désordres, quelquefois même la ruine qu'entraînent ces
liaisons passagères, dont les dehors ressemblent au bonheur, n'étaient
que trop faciles à citer, l'année dernière comme aujourd'hui, et
probablement comme l'année prochaine.

Il va sans dire que les amis d'Eugène le raillaient continuellement sur
sa morale et ses scrupules.--Que prétends-tu? lui demandait souvent un
de ses camarades, nommé Marcel, qui faisait profession d'être un bon
vivant; que prouve une faute, ou un accident arrivé une fois par hasard?

--Qu'il faut s'abstenir, répondait Eugène, de peur que cela n'arrive une
seconde fois.

--Faux raisonnement, répliquait Marcel, argument de capucin de carte,
qui tombe si le compagnon trébuche. De quoi vas-tu t'inquiéter? Tel
d'entre nous a perdu au jeu; est-ce une raison pour se faire moine? L'un
n'a plus le sou, l'autre boit de l'eau fraîche; est-ce qu'Élise en perd
l'appétit? À qui la faute si le voisin porte sa montre au mont-de-piété
pour aller se casser un bras à Montmorency? la voisine n'en est pas
manchote. Tu te bats pour Rosalie, on te donne un coup d'épée; elle te
tourne le dos, c'est tout simple: en a-t-elle moins fine taille? Ce sont
de ces petits inconvénients dont l'existence est parsemée, et ils sont
plus rares que tu ne penses. Regarde un dimanche, quand il fait beau
temps, que de bonnes paires d'amis dans les cafés, les promenades et les
guinguettes! Considère-moi ces gros omnibus bien rebondis, bien bourrés
de grisettes, qui vont au Ranelagh ou à Belleville. Compte ce qui sort,
un jour de fête seulement, du quartier Saint-Jacques: les bataillons de
modistes, les armées de lingères, les nuées de marchandes de tabac; tout
cela s'amuse, tout cela a ses amours, tout cela va s'abattre autour de
Paris, sous les tonnelles des campagnes, comme des volées de friquets.
S'il pleut, cela va au mélodrame manger des oranges et pleurer; car cela
mange beaucoup, c'est vrai, et pleure aussi très volontiers: c'est ce
qui prouve un bon caractère. Mais quel mal font ces pauvres filles, qui
ont cousu, bâti, ourlé, piqué et ravaudé toute la semaine, en prêchant
d'exemple, le dimanche, l'oubli des maux et l'amour du prochain? Et que
peut faire de mieux un honnête homme qui, de son côté, vient de passer
huit jours à disséquer des choses peu agréables, que de se débarbouiller
la vue en regardant un visage frais, une jambe ronde, et la belle
nature?

--Sépulcres blanchis! disait Eugène.

--Je dis et maintiens, continuait Marcel, qu'on peut et doit faire
l'éloge des grisettes, et qu'un usage modéré en est bon. Premièrement,
elles sont vertueuses, car elles passent la journée à confectionner les
vêtements les plus indispensables à la pudeur et à la modestie; en
second lieu, elles sont honnêtes, car il n'y a pas de maîtresse lingère
ou autre qui ne recommande à ses filles de boutique de parler au monde
poliment; troisièmement, elles sont très soigneuses et très propres,
attendu qu'elles ont sans cesse entre les mains du linge et des étoffes
qu'il ne faut pas qu'elles gâtent, sous peine d'être moins bien payées;
quatrièmement, elles sont sincères, parce qu'elles boivent du ratafia;
en cinquième lieu, elles sont économes et frugales, parce qu'elles ont
beaucoup de peine à gagner trente sous, et s'il se trouve des occasions
où elles se montrent gourmandes et dépensières, ce n'est jamais avec
leurs propres deniers; sixièmement, elles sont très gaies, parce que le
travail qui les occupe est en général ennuyeux à mourir, et qu'elles
frétillent comme le poisson dans l'eau dès que l'ouvrage est terminé. Un
autre avantage qu'on rencontre en elles, c'est qu'elles ne sont point
gênantes, vu qu'elles passent leur vie clouées sur une chaise dont elles
ne peuvent pas bouger, et que par conséquent il leur est impossible de
courir après leurs amants comme les dames de bonne compagnie. En outre,
elles ne sont pas bavardes, parce qu'elles sont obligées de compter
leurs points. Elles ne dépensent pas grand'chose pour leurs chaussures,
parce qu'elles marchent peu, ni pour leur toilette, parce qu'il est rare
qu'on leur fasse crédit. Si on les accuse d'inconstance, ce n'est pas
parce qu'elles lisent de mauvais romans ni par méchanceté naturelle;
cela tient au grand nombre de personnes différentes qui passent devant
leurs boutiques; d'un autre côté, elles prouvent suffisamment qu'elles
sont capables de passions véritables, par la grande quantité d'entre
elles qui se jettent journellement dans la Seine ou par la fenêtre, ou
qui s'asphyxient dans leurs domiciles. Elles ont, il est vrai,
l'inconvénient d'avoir presque toujours faim et soif, précisément à
cause de leur grande tempérance; mais il est notoire qu'elles peuvent
se contenter, en guise de repas, d'un verre de bière et d'un cigare:
qualité précieuse qu'on rencontre bien rarement en ménage. Bref, je
soutiens qu'elles sont bonnes, aimables, fidèles et désintéressées, et
que c'est une chose regrettable lorsqu'elles finissent à l'hôpital.

Lorsque Marcel parlait ainsi, c'était la plupart du temps au café, quand
il s'était un peu échauffé la tête; il remplissait alors le verre de son
ami, et voulait le faire boire à la santé de mademoiselle Pinson,
ouvrière en linge, qui était leur voisine; mais Eugène prenait son
chapeau, et, tandis que Marcel continuait à pérorer devant ses
camarades, il s'esquivait doucement.



II


Mademoiselle Pinson n'était pas précisément ce qu'on appelle une jolie
femme. Il y a beaucoup de différence entre une jolie femme et une jolie
grisette. Si une jolie femme, reconnue pour telle, et ainsi nommée en
langue parisienne, s'avisait de mettre un petit bonnet, une robe de
guingamp et un tablier de soie, elle serait tenue, il est vrai, de
paraître une jolie grisette. Mais si une grisette s'affuble d'un
chapeau, d'un camail de velours et d'une robe de Palmyre, elle n'est
nullement forcée d'être une jolie femme; bien au contraire, il est
probable qu'elle aura l'air d'un porte-manteau, et, en l'ayant, elle
sera dans son droit. La différence consiste donc dans les conditions où
vivent ces deux êtres, et principalement dans ce morceau de carton
roulé, recouvert d'étoffe et appelé chapeau, que les femmes ont jugé à
propos de s'appliquer de chaque côté de la tête, à peu près comme les
œillères des chevaux. (Il faut remarquer cependant que les œillères
empêchent les chevaux de regarder de côté et d'autre, et que le morceau
de carton n'empêche rien du tout.)

Quoi qu'il en soit, un petit bonnet autorise un nez retroussé, qui, à
son tour, veut une bouche bien fendue, à laquelle il faut de belles
dents et un visage rond pour cadre. Un visage rond demande des yeux
brillants; le mieux est qu'ils soient le plus noirs possible, et les
sourcils à l'avenant. Les cheveux sont _ad libitum_, attendu que les
yeux noirs s'arrangent de tout. Un tel ensemble, comme on le voit, est
loin de la beauté proprement dite. C'est ce qu'on appelle une figure
chiffonnée, figure classique de grisette, qui serait peut-être laide
sous le morceau de carton, mais que le bonnet rend parfois charmante, et
plus jolie que la beauté. Ainsi était mademoiselle Pinson.

Marcel s'était mis dans la tête qu'Eugène devait faire la cour à cette
demoiselle; pourquoi? je n'en sais rien, si ce n'est qu'il était
lui-même l'adorateur de mademoiselle Zélia, amie intime de mademoiselle
Pinson. Il lui semblait naturel et commode d'arranger ainsi les choses à
son goût, et de faire amicalement l'amour. De pareils calculs ne sont
pas rares, et réussissent assez souvent, l'occasion, depuis que le monde
existe, étant, de toutes les tentations, la plus forte. Qui peut dire ce
qu'ont fait naître d'événements heureux ou malheureux, d'amours, de
querelles, de joies ou de désespoirs, deux portes voisines, un escalier
secret, un corridor, un carreau cassé?

Certains caractères, pourtant, se refusent à ces jeux du hasard. Ils
veulent conquérir leurs jouissances, non les gagner à la loterie, et ne
se sentent pas disposés à aimer parce qu'ils se trouvent en diligence à
côté d'une jolie femme. Tel était Eugène, et Marcel le savait; aussi
avait-il formé depuis longtemps un projet assez simple, qu'il croyait
merveilleux et surtout infaillible pour vaincre la résistance de son
compagnon.

Il avait résolu de donner un souper, et ne trouva rien de mieux que de
choisir pour prétexte le jour de sa propre fête. Il fit donc apporter
chez lui deux douzaines de bouteilles de bière, un gros morceau de veau
froid avec de la salade, une énorme galette de plomb, et une bouteille
de vin de Champagne. Il invita d'abord deux étudiants de ses amis, puis
il fit savoir à mademoiselle Zélia qu'il y avait le soir gala à la
maison, et qu'elle eût à amener mademoiselle Pinson. Elles n'eurent
garde d'y manquer. Marcel passait, à juste titre, pour un des talons
rouges du quartier Latin, de ces gens qu'on ne refuse pas; et sept
heures du soir venaient à peine de sonner, que les deux grisettes
frappaient à la porte de l'étudiant, mademoiselle Zélia en robe courte,
en brodequins gris et en bonnet à fleurs, mademoiselle Pinson, plus
modeste, vêtue d'une robe noire qui ne la quittait pas, et qui lui
donnait, disait-on, une sorte de petit air espagnol dont elle se
montrait fort jalouse. Toutes deux ignoraient, on le pense bien, les
secrets desseins de leur hôte.

Marcel n'avait pas fait la maladresse d'inviter Eugène d'avance; il eût
été trop sûr d'un refus de sa part. Ce fut seulement lorsque ces
demoiselles eurent pris place à table, et après le premier verre vidé,
qu'il demanda la permission de s'absenter quelques instants pour aller
chercher un convive, et qu'il se dirigea vers la maison qu'habitait
Eugène; il le trouva, comme d'ordinaire, à son travail, seul, entouré de
ses livres. Après quelques propos insignifiants, il commença à lui faire
tout doucement ses reproches accoutumés, qu'il se fatiguait trop, qu'il
avait tort de ne prendre aucune distraction, puis il lui proposa un tour
de promenade. Eugène, un peu las, en effet, ayant étudié toute la
journée, accepta; les deux jeunes gens sortirent ensemble, et il ne fut
pas difficile à Marcel, après quelques tours d'allée au Luxembourg,
d'obliger son ami à entrer chez lui.

Les deux grisettes, restées seules, et ennuyées probablement d'attendre,
avaient débuté par se mettre à l'aise; elles avaient ôté leurs châles et
leurs bonnets, et dansaient en chantant une contredanse, non sans faire,
de temps en temps, honneur aux provisions, par manière d'essai. Les yeux
déjà brillants et le visage animé, elles s'arrêtèrent joyeuses et un peu
essoufflées, lorsque Eugène les salua d'un air à la fois timide et
surpris. Attendu ses mœurs solitaires, il était à peine connu d'elles;
aussi l'eurent-elles bientôt dévisagé des pieds à la tête avec cette
curiosité intrépide qui est le privilège de leur caste; puis elles
reprirent leur chanson et leur danse, comme si de rien n'était. Le
nouveau venu, à demi déconcerté, faisait déjà quelques pas en arrière
songeant peut-être à la retraite, lorsque Marcel, ayant fermé la porte à
double tour, jeta bruyamment la clef sur la table.

--Personne encore! s'écria-t-il. Que font donc nos amis? Mais n'importe,
le sauvage nous appartient. Mesdemoiselles, je vous présente le plus
vertueux jeune homme de France et de Navarre, qui désire depuis
longtemps avoir l'honneur de faire votre connaissance, et qui est,
particulièrement, grand admirateur de mademoiselle Pinson.

La contredanse s'arrêta de nouveau; mademoiselle Pinson fit un léger
salut, et reprit son bonnet.

--Eugène! s'écria Marcel, c'est aujourd'hui ma fête; ces deux dames ont
bien voulu venir la célébrer avec nous. Je t'ai presque amené de force,
c'est vrai; mais j'espère que tu resteras de bon gré, à notre commune
prière. Il est à présent huit heures à peu près; nous avons le temps de
fumer une pipe en attendant que l'appétit nous vienne.

Parlant ainsi, il jeta un regard significatif à mademoiselle Pinson,
qui, le comprenant aussitôt, s'inclina une seconde fois en souriant, et
dit d'une voix douce à Eugène: Oui, monsieur, nous vous en prions.

En ce moment les deux étudiants que Marcel avait invités frappèrent à la
porte. Eugène vit qu'il n'y avait pas moyen de reculer sans trop de
mauvaise grâce, et, se résignant, prit place avec les autres.



III


Le souper fut long et bruyant. Ces messieurs, ayant commencé par remplir
la chambre d'un nuage de fumée, buvaient d'autant pour se rafraîchir.
Ces dames, faisaient les frais de la conversation, et égayaient la
compagnie de propos plus ou moins piquants aux dépens de leurs amis et
connaissances, et d'aventures plus, ou moins croyables, tirées des
arrière-boutiques. Si la matière manquait de vraisemblance, du moins
n'était-elle pas stérile. Deux clercs d'avoué, à les en croire, avaient
gagné vingt mille francs en jouant sur les fonds espagnols, et les
avaient mangés en six semaines avec deux marchandes de gants. Le fils
d'un des plus riches banquiers de Paris avait proposé à une célèbre
lingère une loge à l'Opéra et une maison de campagne, qu'elle avait
refusées, aimant mieux soigner ses parents et rester fidèle à un commis
des Deux-Magots. Certain personnage qu'on ne pouvait nommer, et qui
était forcé par son rang à s'envelopper du plus grand mystère, venait
incognito rendre visite à une brodeuse du passage du Pont-Neuf, laquelle
avait été enlevée tout à coup par ordre supérieur, mise dans une chaise
de poste à minuit, avec un portefeuille plein de billets de banque, et
envoyée aux État-Unis, etc.

--Suffit, dit Marcel, nous connaissons cela. Zélia improvise, et quant à
mademoiselle Mimi (ainsi s'appelait mademoiselle Pinson en petit
comité), ses renseignements sont imparfaits. Vos clercs d'avoué n'ont
gagné qu'une entorse en voltigeant sur les ruisseaux; votre banquier a
offert une orange, et votre brodeuse est si peu aux États-Unis, qu'elle
est visible tous les jours, de midi à quatre heures, à l'hôpital de la
Charité, où elle a pris un logement par suite de manque de comestibles.

Eugène était assis auprès de mademoiselle Pinson. Il crut remarquer, à
ce dernier mot, prononcé avec une indifférence complète, qu'elle
pâlissait. Mais, presque aussitôt, elle se leva, alluma une cigarette,
et, s'écria d'un air délibéré:

--Silence à votre tour! Je demande la parole. Puisque le sieur Marcel ne
croit pas aux fables, je vais raconter une histoire véritable, _et
quorum pars magna fui._

--Vous parlez latin? dit Eugène.

--Comme vous voyez, répondit mademoiselle Pinson; cette sentence me
vient de mon oncle, qui a servi sous le grand Napoléon, et qui n'a
jamais manqué de la dire avant de réciter une bataille. Si vous ignorez
ce que ces mots signifient, vous pouvez l'apprendre sans payer. Cela
veut dire: «Je vous en donne ma parole d'honneur.» Vous saurez donc
que, la semaine passée, je m'étais rendue, avec deux de mes amies,
Blanchette et Rougette, au théâtre de l'Odéon.

--Attendez que je coupe la galette, dit Marcel.

--Coupez, mais écoutez, reprit mademoiselle Pinson. J'étais donc allée
avec Blanchette et Rougette à l'Odéon, voir une tragédie. Rougette,
comme vous savez, vient de perdre sa grand'mère; elle a hérité de quatre
cents francs. Nous avions pris une baignoire; trois étudiants se
trouvaient au parterre; ces jeunes gens nous avisèrent, et, sous
prétexte que nous étions seules, nous invitèrent à souper.

--De but en blanc? demanda Marcel; en vérité, c'est très galant. Et vous
avez refusé, je suppose.

--Non, monsieur, dit mademoiselle Pinson, nous acceptâmes, et, à
l'entr'acte, sans attendre la fin de la pièce, nous nous transportâmes
chez Viot.

--Avec vos cavaliers?

--Avec nos cavaliers. Le garçon commença, bien entendu, par nous dire
qu'il n'y avait plus rien; mais une pareille inconvenance n'était pas
faite pour nous arrêter. Nous ordonnâmes qu'on allât par la ville
chercher ce qui pouvait manquer. Rougette prit la plume, et commanda un
festin de noces: des crevettes, une omelette au sucre, des beignets, des
moules, des œufs à la neige, tout ce qu'il y a dans le monde des
marmites. Nos jeunes inconnus, à dire vrai, faisaient légèrement la
grimace...

--Je le crois parbleu bien! dit Marcel.

--Nous n'en tînmes compte. La chose apportée, nous commençâmes à faire
les jolies femmes. Nous ne trouvions rien de bon, tout nous dégoûtait. À
peine un plat était-il entamé, que nous le renvoyions pour en demander
un autre.--Garçon, emportez cela; ce n'est pas tolérable; où avez-vous
pris des horreurs pareilles? Nos inconnus désirèrent manger, mais il ne
leur fut pas loisible. Bref, nous soupâmes comme dînait Sancho, et la
colère nous porta même à briser quelques ustensiles.

--Belle conduite! et comment payer?

--Voilà précisément la question que les trois inconnus s'adressèrent.
Par l'entretien qu'ils eurent à voix basse, l'un d'eux nous parut
posséder six francs, l'autre infiniment moins, et le troisième n'avait
que sa montre, qu'il tira généreusement de sa poche. En cet état, les
trois infortunés se présentèrent au comptoir, dans le but d'obtenir un
délai quelconque. Que pensez-vous qu'on leur répondit?

--Je pense, répliqua Marcel, que l'on vous a gardées en gage, et qu'on
les a conduits au violon.

--C'est une erreur, dit mademoiselle Pinson. Avant de monter dans le
cabinet, Rougette avait pris ses mesures, et tout était payé d'avance.
Imaginez le coup de théâtre, à cette réponse de Viot: Messieurs, tout
est payé! Nos inconnus nous regardèrent comme jamais trois chiens n'ont
regardé trois évêques, avec une stupéfaction piteuse mêlée d'un pur
attendrissement. Nous, cependant, sans feindre d'y prendre garde, nous
descendîmes et fîmes venir un fiacre.--Chère marquise, me dit Rougette,
il faut reconduire ces messieurs chez eux.--Volontiers, chère comtesse,
répondis-je. Nos pauvres amoureux ne savaient plus quoi dire. Je vous
demande s'ils étaient penauds! ils se défendaient de notre politesse,
ils ne voulaient pas qu'on les reconduisît, ils refusaient de dire leur
adresse... Je le crois bien! Ils étaient convaincus qu'ils avaient
affaire à des femmes du monde, et ils demeuraient rue du Chat-Qui-Pêche!

Les deux étudiants, amis de Marcel, qui, jusque-là, n'avaient guère fait
que fumer et boire en silence, semblèrent peu satisfaits de cette
histoire. Leurs visages se rembrunirent; peut-être en savaient-ils
autant que mademoiselle Pinson sur ce malencontreux souper, car ils
jetèrent sur elle un regard inquiet, lorsque Marcel lui dit en riant:

--Nommez les masques, mademoiselle Mimi. Puisque c'est de la semaine
dernière, il n'y a plus d'inconvénient.

--Jamais, monsieur, dit la grisette. On peut berner un homme, mais lui
faire tort dans sa carrière, jamais!

--Vous avez raison, dit Eugène, et vous agissez en cela plus sagement
peut-être que vous ne pensez. De tous ces jeunes gens qui peuplent les
écoles, il n'y en a presque pas un seul qui n'ait derrière lui quelque
faute ou quelque folie, et cependant c'est de là que sortent tous les
jours ce qu'il y a en France de plus distingué et de plus respectable:
des médecins, des magistrats...

--Oui, reprit Marcel, c'est la vérité. Il y a des pairs de France en
herbe qui dînent chez Flicoteaux, et qui n'ont pas toujours de quoi
payer la carte. Mais, ajouta-t-il en clignant de l'œil, n'avez-vous pas
revu vos inconnus?

--Pour qui nous prenez-vous? répondit mademoiselle Pinson d'un air
sérieux et presque offensé. Connaissez-vous Blanchette et Rougette? et
supposez-vous que moi-même...

--C'est bon, dit Marcel, ne vous fâchez pas. Mais voilà, en somme, une
belle équipée. Trois écervelées qui n'avaient peut-être pas de quoi
dîner le lendemain, et qui jettent l'argent par les fenêtres pour le
plaisir de mystifier trois pauvres diables qui n'en peuvent mais!

--Pourquoi nous invitent-ils à souper? répondit mademoiselle Pinson.



IV


Avec la galette parut, dans sa gloire, l'unique bouteille de vin de
Champagne qui devait composer le dessert. Avec le vin on parla
chanson.--Je vois, dit Marcel, je vois, comme dit Cervantès, Zélia qui
tousse; c'est signe qu'elle veut chanter. Mais, si ces messieurs le
trouvent bon, c'est moi qu'on fête, et qui par conséquent prie
mademoiselle Mimi, si elle n'est pas enrouée par son anecdote, de nous
honorer d'un couplet. Eugène, continua-t-il, sois donc un peu galant,
trinque avec ta voisine, et demande-lui un couplet pour moi.

Eugène rougit et obéit. De même que mademoiselle Pinson n'avait pas
dédaigné de le faire pour l'engager lui-même à rester, il s'inclina, et
lui dit timidement:

--Oui, mademoiselle, nous vous en prions.

En même temps il souleva son verre, et toucha celui de la grisette. De
ce léger choc sortit un son clair et argentin; mademoiselle Pinson
saisit cette note au vol, et d'une voix pure et fraîche la continua
longtemps en cadence.

--Allons, dit-elle, j'y consens, puisque mon verre me donne le _la_.
Mais que voulez-vous que je vous chante? Je ne suis pas bégueule, je
vous en préviens, mais je ne sais pas de couplets de corps de garde. Je
ne m'encanaille pas la mémoire.

--Connu, dit Marcel, vous êtes une vertu; allez votre train, les
opinions sont libres.

--Eh bien! reprit mademoiselle Pinson, je vais vous chanter à la bonne
venue des couplets qu'on a faits sur moi.

--Attention! Quel est l'auteur?

--Mes camarades du magasin. C'est de la poésie faite à l'aiguille; ainsi
je réclame l'indulgence.

--Y a-t-il un refrain à votre chanson?

--Certainement; la belle demande!

--En ce cas-là, dit Marcel, prenons nos couteaux, et, au refrain, tapons
sur la table, mais tâchons d'aller en mesure. Zélia peut s'abstenir si
elle veut.

--Pourquoi cela, malhonnête garçon? demanda Zélia en colère?

--Pour cause, répondit Marcel; mais si vous désirez être de la partie,
tenez, frappez avec un bouchon, cela aura moins d'inconvénients pour nos
oreilles et pour vos blanches mains.

Marcel avait rangé en rond les verres et les assiettes, et s'était assis
au milieu de la table, son couteau à la main. Les deux étudiants du
souper de Rougette, un peu ragaillardis, ôtèrent le fourneau de leurs
pipes pour frapper avec le tuyau de bois; Eugène rêvait, Zélia boudait.
Mademoiselle Pinson prit une assiette et fit signe qu'elle voulait la
casser, ce à quoi Marcel répondit par un geste d'assentiment, en sorte
que la chanteuse, ayant pris les morceaux pour s'en faire des
castagnettes, commença ainsi les couplets que ses compagnes avaient
composés, après s'être excusée d'avance de ce qu'ils pouvaient contenir
de trop flatteur pour elle:

    Mimi Pinson est une blonde,
    Une blonde que l'on connaît.
    Elle n'a qu'une robe au monde,
    Landerirette!
    Et qu'un bonnet.
    Le Grand Turc en a davantage.
    Dieu voulut, de cette façon,
    La rendre sage.
    On ne peut pas la mettre en gage,
    La robe de Mimi Pinson.

    Mimi Pinson porte une rose,
    Une rose blanche au côté.
    Cette fleur dans son cœur éclose,
    Landerirette!
    C'est la gaieté.
    Quand un bon souper la réveille,
    Elle fait sortir la chanson
    De la bouteille.
    Parfois il penche sur l'oreille,
    Le bonnet de Mimi Pinson.

    Elle a les yeux et la main prestes.
    Les carabins, matin et soir,
    Usent les manches de leurs vestes,
    Landerirette!
    À son comptoir.
    Quoique sans maltraiter personne,
    Mimi leur fait mieux la leçon
    Qu'à la Sorbonne.
    Il ne faut pas qu'on la chiffonne,
    La robe de Mimi Pinson.

    Mimi Pinson peut rester fille;
    Si Dieu le veut, c'est dans son droit.
    Elle aura toujours son aiguille,
    Landerirette!
    Au bout du doigt.
    Pour entreprendre sa conquête,
    Ce n'est pas tout qu'un beau garçon;
    Faut être honnête.
    Car il n'est pas loin de sa tête,
    Le bonnet de Mimi Pinson.

    D'un gros bouquet de fleurs d'orange
    Si l'amour veut la couronner,
    Elle a quelque chose en échange,
    Landerirette!
    À lui donner.
    Ce n'est pas, on se l'imagine,
    Un manteau sur un écusson
    Fourré d'hermine;
    C'est l'étui d'une perle fine,
    La robe de Mimi Pinson.

    Mimi n'a pas l'âme vulgaire,
    Mais son cœur est républicain;
    Aux trois jours elle a fait la guerre,
    Landerirette!
    En casaquin.
    À défaut d'une hallebarde,
    On l'a vue avec son poinçon
    Monter la garde.
    Heureux qui mettra sa cocarde
    Au bonnet de Mimi Pinson!

Les couteaux et les pipes, voire même les chaises, avaient fait leur
tapage, comme de raison, à la fin de chaque couplet. Les verres
dansaient sur la table, et les bouteilles, à moitié pleines, se
balançaient joyeusement en se donnant de petits coups d'épaule.

--Et ce sont vos bonnes amies, dit Marcel, qui vous ont fait cette
chanson-là! Il y a un teinturier; c'est trop musqué. Parlez-moi de ces
bons airs où on dit les choses!

Et il entonna d'une voix forte:

    Nanette n'avait pas encore quinze ans...

--Assez, assez, dit mademoiselle Pinson; dansons plutôt, faisons un tour
de valse. Y a-t-il ici un musicien quelconque?

--J'ai ce qu'il vous faut, répondit Marcel; j'ai une guitare; mais,
continua-t-il en décrochant l'instrument, ma guitare n'a pas ce qu'il
lui faut; elle est chauve de trois de ses cordes.

--Mais voilà un piano, dit Zélia; Marcel va nous faire danser.

Marcel lança à sa maîtresse un regard aussi furieux que si elle l'eût
accusé d'un crime. Il était vrai qu'il en savait assez pour jouer une
contredanse; mais c'était pour lui, comme pour bien d'autres, une espèce
de torture à laquelle il se soumettait peu volontiers. Zélia, en le
trahissant, se vengeait du bouchon.

--Êtes-vous folle? dit Marcel; vous savez bien que ce piano n'est là que
pour la gloire, et qu'il n'y a que vous qui l'écorchiez, Dieu le sait.
Où avez-vous pris que je sache faire danser? Je ne sais que _la
Marseillaise_, que je joue d'un seul doigt. Si vous vous adressiez à
Eugène, à la bonne heure, voilà un garçon qui s'y entend! mais je ne
veux pas l'ennuyer à ce point, je m'en garderai bien. Il n'y a que vous
ici d'assez indiscrète pour faire des choses pareilles sans crier gare.

Pour la troisième fois, Eugène rougit, et s'apprêta à faire ce qu'on lui
demandait d'une façon si politique et si détournée. Il se mit donc au
piano, et un quadrille s'organisa.

Ce fut presque aussi long que le souper. Après la contredanse vint une
valse; après la valse, le galop, car on galope encore au quartier Latin.
Ces dames surtout étaient infatigables, et faisaient des gambades et des
éclats de rire à réveiller tout le voisinage. Bientôt Eugène, doublement
fatigué par le bruit et par la veillée, tomba, tout en jouant
machinalement, dans une sorte de demi-sommeil, comme les postillons qui
dorment à cheval. Les danseuses passaient et repassaient devant lui
comme des fantômes dans un rêve; et, comme rien n'est plus aisément
triste qu'un homme qui regarde rire les autres, la mélancolie, à
laquelle il était sujet, ne tarda pas à s'emparer de lui.--Triste joie,
pensait-il, misérables plaisirs! instants qu'on croit volés au malheur!
Et qui sait laquelle de ces cinq personnes qui sautent si gaiement
devant moi, est sûre, comme disait Marcel, d'avoir de quoi dîner demain?

Comme il faisait cette réflexion, mademoiselle Pinson passa près de lui;
il crut la voir, tout en galopant, prendre à la dérobée un morceau de
galette resté sur la table, et le mettre discrètement dans sa poche.



V


Le jour commençait à paraître quand la compagnie se sépara. Eugène,
avant de rentrer chez lui, marcha quelque temps dans les rues pour
respirer l'air frais du matin. Suivant toujours ses tristes pensées, il
se répétait tout bas, malgré lui, la chanson de la grisette:

    Elle n'a qu'une robe au monde
    Et qu'un bonnet.

--Est-ce possible? se demandait-il. La misère peut-elle être poussée à
ce point, se montrer si franchement, et se railler d'elle-même? Peut-on
rire de ce qu'on manque de pain?

Le morceau de galette emporté n'était pas un indice douteux. Eugène ne
pouvait s'empêcher d'en sourire, et en même temps d'être ému de
pitié.--Cependant, pensait-il encore, elle a pris de la galette et non
du pain, il se peut que ce soit par gourmandise. Qui sait? c'est
peut-être l'enfant d'une voisine à qui elle veut rapporter un gâteau,
peut-être une portière bavarde, qui raconterait qu'elle a passé la nuit
dehors, un Cerbère qu'il faut apaiser.

Ne regardant pas où il allait, Eugène s'était engagé par hasard dans ce
dédale de petites rues qui sont derrière le carrefour Buci, et dans
lesquelles une voiture passe à peine. Au moment où il allait revenir sur
ses pas, une femme, enveloppée dans un mauvais peignoir, la tête nue,
les cheveux en désordre, pâle et défaite, sortit d'une vieille maison.
Elle semblait tellement faible qu'elle pouvait à peine marcher; ses
genoux fléchissaient; elle s'appuyait sur les murailles, et paraissait
vouloir se diriger vers une porte voisine, où se trouvait une boîte aux
lettres, pour y jeter un billet qu'elle tenait à la main. Surpris et
effrayé, Eugène s'approcha d'elle et lui demanda où elle allait, ce
qu'elle cherchait, et s'il pouvait l'aider. En même temps il étendit le
bras pour la soutenir, car elle était près de tomber sur une borne.
Mais, sans lui répondre, elle recula avec une sorte de crainte et de
fierté. Elle posa son billet sur la borne, montra du doigt la boîte, et
paraissant rassembler toutes ses forces:--Là! dit-elle seulement; puis,
continuant à se traîner aux murs, elle regagna sa maison. Eugène essaya
en vain de l'obliger à prendre son bras et de renouveler ses questions.
Elle rentra lentement dans l'allée sombre et étroite dont elle était
sortie.

Eugène avait ramassé la lettre; il fit d'abord quelques pas pour la
mettre à la poste, mais il s'arrêta bientôt. Cette étrange rencontre
l'avait si fort troublé, et il se sentait frappé d'une sorte d'horreur
mêlée d'une compassion si vive, que, avant de prendre le temps de la
réflexion, il rompit le cachet presque involontairement. Il lui semblait
odieux et impossible de ne pas chercher, n'importe par quel moyen, à
pénétrer un tel mystère. Évidemment cette femme était mourante; était-ce
de maladie ou de faim? Ce devait être, en tout cas, de misère. Eugène
ouvrit la lettre; elle portait sur l'adresse: «À monsieur le baron de
***,» et renfermait ce qui suit:

«Lisez cette lettre, monsieur, et, par pitié, ne rejetez pas ma prière.
Vous pouvez me sauver, et vous seul le pouvez. Croyez ce que je vous
dis, sauvez-moi, et vous aurez fait une bonne action, qui vous portera
bonheur. Je viens de faire une cruelle maladie, qui m'a ôté le peu de
force et de courage que j'avais. Le mois d'août, je rentre en magasin;
mes effets sont retenus dans mon dernier logement, et j'ai presque la
certitude qu'avant samedi je me trouverai tout à fait sans asile. J'ai
si peur de mourir de faim, que ce matin j'avais pris la résolution de me
jeter à l'eau, car je n'ai rien pris encore depuis près de vingt-quatre
heures. Lorsque je me suis souvenue de vous, un peu d'espoir m'est venu
au cœur. N'est-ce pas que je ne me suis pas trompée? Monsieur, je vous
en supplie à genoux, si peu que vous ferez pour moi me laissera respirer
encore quelques jours. Moi, j'ai peur de mourir, et puis je n'ai que
vingt-trois ans! Je viendrai peut-être à bout, avec un peu d'aide,
d'atteindre le premier du mois. Si je savais des mots pour exciter
votre pitié, je vous les dirais, mais rien ne me vient à l'idée. Je ne
puis que pleurer de mon impuissance, car, je le crains bien, vous ferez
de ma lettre comme on fait quand on en reçoit trop souvent de pareilles:
vous la déchirerez sans penser qu'une pauvre femme est là qui attend les
heures et les minutes avec l'espoir que vous aurez pensé qu'il serait
par trop cruel de la laisser ainsi dans l'incertitude. Ce n'est pas
l'idée de donner un louis, qui est si peu de chose pour vous, qui vous
retiendra, j'en suis persuadée; aussi il me semble que rien ne vous est
plus facile que de plier votre aumône dans un papier, et de mettre sur
l'adresse: «À mademoiselle Bertin, rue de l'Éperon.» J'ai changé de nom
depuis que je travaille dans les magasins, car le mien est celui de ma
mère. En sortant de chez vous, donnez cela à un commissionnaire.
J'attendrai mercredi et jeudi, et je prierai avec ferveur pour que Dieu
vous rende humain.

«Il me vient à l'idée que vous ne croyez pas à tant de misère; mais si
vous me voyiez, vous seriez convaincu.

«ROUGETTE.»

Si Eugène avait d'abord été touché en lisant ces lignes, son étonnement
redoubla, on le pense bien, lorsqu'il vit la signature. Ainsi c'était
cette même fille qui avait follement dépensé son argent en parties de
plaisir, et imaginé ce souper ridicule raconté par mademoiselle Pinson,
c'était elle que le malheur réduisait à cette souffrance et à une
semblable prière! Tant d'imprévoyance et de folie semblait à Eugène un
rêve incroyable. Mais point de doute, la signature était là; et
mademoiselle Pinson, dans le courant de la soirée, avait également
prononcé le nom de guerre de son amie Rougette, devenue mademoiselle
Bertin. Comment se trouvait-elle tout à coup abandonnée, sans secours,
sans pain, presque sans asile? Que faisaient ses amies de la veille,
pendant qu'elle expirait peut-être dans quelque grenier de cette maison?
Et qu'était-ce que cette maison même où l'on pouvait mourir ainsi?

Ce n'était pas le moment de faire des conjectures; le plus pressé était
de venir au secours de la faim.

Eugène commença par entrer dans la boutique d'un restaurateur qui venait
de s'ouvrir, et par acheter ce qu'il put y trouver. Cela fait, il
s'achemina, suivi du garçon, vers le logis de Rougette; mais il
éprouvait de l'embarras à se présenter brusquement ainsi. L'air de
fierté qu'il avait trouvé à cette pauvre fille lui faisait craindre,
sinon un refus, du moins un mouvement de vanité blessée; comment lui
avouer qu'il avait lu sa lettre?

Lorsqu'il fut arrivé devant la porte:

--Connaissez-vous, dit-il au garçon, une jeune personne qui demeure dans
cette maison, et qui s'appelle mademoiselle Bertin?

--Oh que oui! monsieur, répondit le garçon. C'est nous qui portons
habituellement chez elle. Mais si monsieur y va, ce n'est pas le jour.
Actuellement elle est à la campagne.

--Qui vous l'a dit? demanda Eugène.

--Pardi! monsieur, c'est la portière. Mademoiselle Rougette aime à bien
dîner, mais elle n'aime pas beaucoup à payer. Elle a plus tôt fait de
commander des poulets rôtis et des homards que rien du tout; mais, pour
voir son argent, ce n'est pas une fois qu'il faut y retourner! Aussi
nous savons, dans le quartier, quand elle y est ou quand elle n'y est
pas...

--Elle est revenue, reprit Eugène. Montez chez elle, laissez-lui ce que
vous portez, et si elle vous doit quelque chose, ne lui demandez rien
aujourd'hui. Cela me regarde, et je reviendrai. Si elle veut savoir qui
lui envoie ceci, vous lui répondrez que c'est le baron de ***.

Sur ces mots, Eugène s'éloigna. Chemin faisant, il rajusta comme il put
le cachet de la lettre, et la mit à la poste.--Après tout, pensa-t-il,
Rougette ne refusera pas, et si elle trouve que la réponse à son billet
a été un peu prompte, elle s'en expliquera avec son baron.



VI


Les étudiants, non plus que les grisettes, ne sont pas riches tous les
jours. Eugène comprenait très bien que, pour donner un air de
vraisemblance à la petite fable que le garçon devait faire, il eût fallu
joindre à son envoi le louis que demandait Rougette; mais là était la
difficulté. Les louis ne sont pas précisément la monnaie courante de la
rue Saint-Jacques. D'une autre part, Eugène venait de s'engager à payer
le restaurateur, et, par malheur, son tiroir, en ce moment, n'était
guère mieux garni que sa poche. C'est pourquoi il prit sans différer le
chemin de la place du Panthéon.

En ce temps-là demeurait encore sur cette place ce fameux barbier qui a
fait banqueroute, et s'est ruiné en ruinant les autres. Là, dans
l'arrière-boutique, où se faisait en secret la grande et la petite
usure, venait tous les jours l'étudiant pauvre et sans souci, amoureux
peut-être, emprunter à énorme intérêt quelques pièces dépensées gaiement
le soir et chèrement payées le lendemain. Là entrait furtivement la
grisette, la tête basse, le regard honteux, venant louer pour une partie
de campagne un chapeau fané, un châle reteint, une chemise achetée au
mont-de-piété. Là, des jeunes gens de bonne maison, ayant besoin de
vingt-cinq louis, souscrivaient pour deux ou trois mille francs de
lettres de change. Des mineurs mangeaient leur bien en herbe; des
étourdis ruinaient leur famille, et souvent perdaient leur avenir.
Depuis la courtisane titrée, à qui un bracelet tourne la tête, jusqu'au
cuistre nécessiteux qui convoite un bouquin ou un plat de lentilles,
tout venait là comme aux sources du Pactole, et l'usurier barbier, fier
de sa clientèle et de ses exploits jusqu'à s'en vanter, entretenait la
prison de Clichy en attendant qu'il y allât lui-même.

Telle était la triste ressource à laquelle Eugène, bien qu'avec
répugnance, allait avoir recours pour obliger Rougette, ou pour être du
moins en mesure de le faire; car il ne lui semblait pas prouvé que la
demande adressée au baron produisît l'effet désirable. C'était de la
part d'un étudiant beaucoup de charité, à vrai dire, que de s'engager
ainsi pour une inconnue; mais Eugène croyait en Dieu: toute bonne action
lui semblait nécessaire.

Le premier visage qu'il aperçut, en entrant chez le barbier, fut celui
de son ami Marcel, assis devant une toilette, une serviette au cou, et
feignant de se faire coiffer. Le pauvre garçon venait peut-être chercher
de quoi payer son souper de la veille; il semblait fort préoccupé, et
fronçait les sourcils d'un air peu satisfait, tandis que le coiffeur,
feignant de son côté de lui passer dans les cheveux un fer parfaitement
froid, lui parlait à demi-voix dans son accent gascon. Devant une autre
toilette, dans un petit cabinet, se tenait assis, également affublé
d'une serviette, un étranger fort inquiet, regardant sans cesse de côté
et d'autre, et, par la porte entr'ouverte de l'arrière-boutique, on
apercevait, dans une vieille psyché, la silhouette passablement maigre
d'une jeune fille, qui, aidée de la femme du coiffeur, essayait une robe
à carreaux écossais.

--Que viens-tu faire ici à cette heure? s'écria Marcel, dont la figure
reprit l'expression de sa bonne humeur habituelle, dès qu'il reconnut
son ami.

Eugène s'assit près de la toilette, et expliqua en peu de mots la
rencontre qu'il avait faite et le dessein qui l'amenait.

--Ma foi, dit Marcel, tu es bien candide. De quoi te mêles-tu, puisqu'il
y a un baron? Tu as vu une jeune fille intéressante qui éprouvait le
besoin de prendre quelque nourriture; tu lui as payé un poulet froid,
c'est digne de toi; il n'y a rien à dire. Tu n'exiges d'elle aucune
reconnaissance, l'incognito te plaît; c'est héroïque. Mais aller plus
loin, c'est de la chevalerie. Engager sa montre ou sa signature pour une
lingère que protège un baron, et que l'on n'a pas l'honneur de
fréquenter, cela ne s'est pratiqué, de mémoire humaine, que dans la
Bibliothèque bleue.

--Ris de moi si tu veux, répondit Eugène. Je sais qu'il y a dans ce
monde beaucoup plus de malheureux que je n'en puis soulager. Ceux que
je ne connais pas, je les plains; mais si j'en vois un, il faut que je
l'aide. Il m'est impossible, quoi que je fasse, de rester indifférent
devant la souffrance. Ma charité ne va pas jusqu'à chercher les pauvres,
je ne suis pas assez riche pour cela; mais quand je les trouve, je fais
l'aumône.

--En ce cas, reprit Marcel, tu as fort à faire; il n'en manque pas dans
ce pays-ci.

--Qu'importe? dit Eugène, encore ému du spectacle dont il venait d'être
témoin; vaut-il mieux laisser mourir les gens et passer son chemin?
Cette malheureuse est une étourdie, une folle, tout ce que tu voudras;
elle ne mérite peut-être pas la compassion qu'elle fait naître; mais
cette compassion, je la sens. Vaut-il mieux agir comme ses bonnes amies,
qui déjà ne semblent pas plus se soucier d'elle que si elle n'était plus
au monde, et qui l'aidaient hier à se ruiner? À qui peut-elle avoir
recours? à un étranger qui allumera un cigare avec sa lettre, ou à
mademoiselle Pinson, je suppose, qui soupe en ville et danse de tout son
cœur, pendant que sa compagne meurt de faim? Je t'avoue, mon cher
Marcel, que tout cela, bien sincèrement, me fait horreur. Cette petite
évaporée d'hier soir, avec sa chanson et ses quolibets, riant et
babillant chez toi, au moment même où l'autre, l'héroïne de son conte,
expire dans un grenier, me soulève le cœur. Vivre ainsi en amies,
presque en sœurs, pendant des jours et des semaines, courir les
théâtres, les bals, les cafés, et ne pas savoir le lendemain si l'une
est morte et l'autre en vie, c'est pis que l'indifférence des égoïstes,
c'est l'insensibilité de la brute. Ta demoiselle Pinson est un monstre,
et tes grisettes que tu vantes, ces mœurs sans vergogne, ces amitiés
sans âme, je ne sais rien de si méprisable!

Le barbier, qui, pendant ces discours, avait écouté en silence, et
continué de promener son fer froid sur la tête de Marcel, sourit d'un
air malin lorsque Eugène se tut. Tour à tour bavard comme une pie, ou
plutôt comme un perruquier qu'il était, lorsqu'il s'agissait de méchants
propos, taciturne et laconique comme un Spartiate dès que les affaires
étaient en jeu, il avait adopté la prudente habitude de laisser toujours
d'abord parler ses pratiques, avant de mêler son mot à la conversation.
L'indignation qu'exprimait Eugène en termes si violents lui fit
toutefois rompre le silence.

--Vous êtes sévère, monsieur, dit-il en riant et en gasconnant. J'ai
l'honneur de coiffer mademoiselle Mimi, et je crois que c'est une fort
excellente personne.

--Oui, dit Eugène, excellente en effet, s'il est question de boire et de
fumer.

--Possible, reprit le barbier, je ne dis pas non. Les jeunes personnes,
ça rit, ça chante, ça fume, mais il y en a qui ont du cœur.

--Où voulez-vous en venir, père Cadédis? demanda Marcel. Pas tant de
diplomatie; expliquez-vous tout net.

--Je veux dire, répliqua le barbier en montrant l'arrière-boutique,
qu'il y a là, pendue à un clou, une petite robe de soie noire que ces
messieurs connaissent sans doute, s'ils connaissent la propriétaire, car
elle ne possède pas une garde-robe très compliquée. Mademoiselle Mimi
m'a envoyé cette robe ce matin au petit jour; et je présume que, si elle
n'est pas venue au secours de la petite Rougette, c'est qu'elle-même ne
roule pas sur l'or.

--Voilà qui est curieux, dit Marcel, se levant et entrant dans
l'arrière-boutique, sans égard pour la pauvre femme aux carreaux
écossais. La chanson de Mimi en a donc menti, puisqu'elle met sa robe en
gage? Mais avec quoi diable fera-t-elle ses visites à présent? Elle ne
va donc pas dans le monde aujourd'hui?

Eugène avait suivi son ami.

Le barbier ne les trompait pas: dans un coin poudreux, au milieu
d'autres hardes de toute espèce, était humblement et tristement
suspendue l'unique robe de mademoiselle Pinson.

--C'est bien cela, dit Marcel; je reconnais ce vêtement pour l'avoir vu
tout neuf il y a dix-huit mois. C'est la robe de chambre, l'amazone et
l'uniforme de parade de Mimi. Il doit y avoir à la manche gauche une
petite tache grosse comme une pièce de cinq sous, causée parle vin de
Champagne. Et combien avez-vous prêté là-dessus, père Cadédis? car je
suppose que cette robe n'est pas vendue, et qu'elle ne se trouve dans ce
boudoir qu'en qualité de nantissement.

--J'ai prêté quatre francs, répondit le barbier; et je vous assure,
monsieur, que c'est pure charité. À toute autre je n'aurais pas avancé
plus de quarante sous, car la pièce est diablement mûre; on y voit à
travers, c'est une lanterne magique. Mais je sais que mademoiselle Mimi
me payera; elle est bonne pour quatre francs.

--Pauvre Mimi! reprit Marcel. Je gagerais tout de suite mon bonnet
qu'elle n'a emprunté cette petite somme que pour l'envoyer à Rougette.

--Ou pour payer quelque dette criarde, dit Eugène.

--Non, dit Marcel, je connais Mimi; je la crois incapable de se
dépouiller pour un créancier.

--Possible encore, dit le barbier. J'ai connu mademoiselle Mimi dans une
position meilleure que celle où elle se trouve actuellement; elle avait
alors un grand nombre de dettes. On se présentait journellement chez
elle pour saisir ce qu'elle possédait, et on avait fini, en effet, par
lui prendre tous ses meubles, excepté son lit, car ces messieurs savent
sans doute qu'on ne prend pas le lit d'un débiteur. Or, mademoiselle
Mimi avait dans ce temps-là quatre robes fort convenables. Elle les
mettait toutes les quatre l'une sur l'autre, et elle couchait avec pour
qu'on ne les saisît pas; c'est pourquoi je serais surpris si, n'ayant
plus qu'une seule robe aujourd'hui, elle l'engageait pour payer
quelqu'un.

--Pauvre Mimi! répéta Marcel. Mais, en vérité, comment
s'arrange-t-elle? Elle a donc trompé ses amis? elle possède donc un
vêtement inconnu? Peut-être se trouve-t-elle malade d'avoir trop mangé
de galette, et, en effet, si elle est au lit, elle n'a que faire de
s'habiller. N'importe, père Cadédis, cette robe me fait peine, avec ses
manches pendantes qui ont l'air de demander grâce; tenez, retranchez-moi
quatre francs sur les trente-cinq livres que vous venez de m'avancer, et
mettez-moi cette robe dans une serviette, que je la rapporte à cette
enfant. Eh bien! Eugène, continua-t-il, que dit à cela ta charité
chrétienne?

--Que tu as raison, répondit Eugène, de parler et d'agir comme tu fais,
mais que je n'ai peut-être pas tort; j'en fais le pari, si tu veux.

--Soit, dit Marcel, parions un cigare, comme les membres du Jockey-Club.
Aussi bien, tu n'as plus que faire ici. J'ai trente et un francs, nous
sommes riches. Allons de ce pas chez mademoiselle Pinson; je suis
curieux de la voir.

Il mit la robe sous son bras et tous deux sortirent de la boutique.



VII


--Mademoiselle est allée à la messe, répondit la portière aux deux
étudiants, lorsqu'ils furent arrivés chez mademoiselle Pinson.

--À la messe! dit Eugène surpris.

--À la messe! répéta Marcel. C'est impossible, elle n'est pas sortie.
Laissez-nous entrer; nous sommes de vieux amis.

--Je vous assure, monsieur, répondit la portière, qu'elle est sortie
pour aller à la messe, il y a environ trois quarts d'heure.

--Et à quelle église est-elle allée?

--À Saint-Sulpice, comme de coutume; elle n'y manque pas un matin.

--Oui, oui, je sais qu'elle prie le bon Dieu; mais cela me semble
bizarre qu'elle soit dehors aujourd'hui.

--La voici qui rentre, monsieur; elle tourne la rue; vous la voyez
vous-même.

Mademoiselle Pinson, sortant de l'église, revenait chez elle, en effet.
Marcel ne l'eut pas plus tôt aperçue, qu'il courut à elle, impatient de
voir de près sa toilette. Elle avait, en guise de robe, un jupon
d'indienne foncée, à demi caché sous un rideau de serge verte dont elle
s'était fait, tant bien que mal, un châle. De cet accoutrement
singulier, mais qui, du reste, n'attirait pas les regards, à cause de sa
couleur sombre, sortaient sa tête gracieuse coiffée de son bonnet blanc,
et ses petits pieds chaussés de brodequins. Elle s'était enveloppée dans
son rideau avec tant d'art et de précaution, qu'il ressemblait vraiment
à un vieux châle et qu'on ne voyait presque pas la bordure. En un mot,
elle trouvait moyen de plaire encore dans cette friperie, et de prouver,
une fois de plus sur terre, qu'une jolie femme est toujours jolie.

--Comment me trouvez-vous? dit-elle aux deux jeunes gens en écartant un
peu son rideau, et en laissant voir sa fine taille serrée dans son
corset. C'est un déshabillé du matin que Palmyre vient de m'apporter.

--Vous êtes charmante, dit Marcel. Ma foi, je n'aurais jamais cru qu'on
pût avoir si bonne mine avec le châle d'une fenêtre.

--En vérité? reprit mademoiselle Pinson; j'ai pourtant l'air un peu
paquet.

--Paquet de roses, répondit Marcel. J'ai presque regret maintenant de
vous avoir rapporté votre robe.

--Ma robe? Où l'avez-vous trouvée?

--Où elle était, apparemment.

--Et vous l'avez tirée de l'esclavage?

--Eh, mon Dieu! oui, j'ai payé sa rançon. M'en voulez-vous de cette
audace?

--Non pas! à charge de revanche. Je suis bien aise de revoir ma robe;
car, à vous dire vrai, voilà déjà longtemps que nous vivons toutes les
deux ensemble, et je m'y suis attachée insensiblement.

En parlant ainsi, mademoiselle Pinson montait lestement les cinq étages
qui conduisaient à sa chambrette, où les deux amis entrèrent avec elle.

--Je ne puis pourtant, reprit Marcel, vous rendre cette robe qu'à une
condition.

--Fi donc! dit la grisette. Quelque sottise! Des conditions? je n'en
veux pas.

--J'ai fait un pari, dit Marcel; il faut que vous nous disiez
franchement pourquoi cette robe était en gage.

--Laissez-moi donc d'abord la remettre, répondit mademoiselle Pinson; je
vous dirai ensuite mon pourquoi. Mais je vous préviens que, si vous ne
voulez pas faire antichambre dans mon armoire ou sur la gouttière, il
faut, pendant que je vais m'habiller, que vous vous voiliez la face
comme Agamemnon.

--Qu'à cela ne tienne, dit Marcel; nous sommes plus honnêtes qu'on ne
pense, et je ne hasarderai pas même un œil.

--Attendez, reprit mademoiselle Pinson; je suis pleine de confiance,
mais la sagesse des nations nous dit que deux précautions valent mieux
qu'une.

En même temps elle se débarrassa de son rideau, et l'étendit
délicatement sur la tête des deux amis, de manière à les rendre
complètement aveugles.

--Ne bougez pas, leur dit-elle; c'est l'affaire d'un instant.

--Prenez garde à vous, dit Marcel. S'il y a un trou au rideau, je ne
réponds de rien. Vous ne voulez pas vous contenter de notre parole, par
conséquent elle est dégagée.

--Heureusement ma robe l'est aussi, dit mademoiselle Pinson; et ma
taille aussi, ajouta-t-elle en riant et en jetant le rideau par terre.
Pauvre petite robe! il me semble qu'elle est toute neuve. J'ai un
plaisir à me sentir dedans!

--Et votre secret? nous le direz-vous maintenant? Voyons, soyez sincère,
nous ne sommes pas bavards. Pourquoi et comment une jeune personne comme
vous, sage, rangée, vertueuse et modeste, a-t-elle pu accrocher ainsi,
d'un seul coup, toute sa garde-robe à un clou?

-Pourquoi?... pourquoi?... répondit mademoiselle Pinson, paraissant
hésiter. Puis elle prit les deux jeunes gens chacun par un bras, et leur
dit en les poussant vers la porte: Venez avec moi, vous le verrez.

Comme Marcel s'y attendait, elle les conduisit rue de l'Éperon.



VIII


Marcel avait gagné son pari. Les quatre francs et le morceau de galette
de mademoiselle Pinson étaient sur la table de Rougette, avec les débris
du poulet d'Eugène.

La pauvre malade allait un peu mieux, mais elle gardait encore le lit;
et, quelle que fut sa reconnaissance envers son bienfaiteur inconnu,
elle fit dire à ces messieurs, par son amie, qu'elle les priait de
l'excuser, et qu'elle n'était pas en état de les recevoir.

--Que je la reconnais bien là, dit Marcel; elle mourrait sur la paille
dans sa mansarde, qu'elle ferait encore la duchesse vis-à-vis de son pot
à l'eau.

Les deux amis, bien qu'à regret, furent donc obligés de s'en retourner
chez eux comme ils étaient venus, non sans rire entre eux de cette
fierté et de cette discrétion si étrangement nichées dans une mansarde.

Après avoir été à l'École de médecine suivre les leçons du jour, ils
dînèrent ensemble, et, le soir venu, ils firent un tour de promenade au
boulevard Italien. Là, tout en fumant le cigare qu'il avait gagné le
matin:

--Avec tout cela, disait Marcel, n'es-tu pas forcé de convenir que j'ai
raison d'aimer, au fond, et même d'estimer ces pauvres créatures?
Considérons sainement les choses sous un point de vue philosophique.
Cette petite Mimi, que tu as tant calomniée, ne fait-elle pas, en se
dépouillant de sa robe, une œuvre plus louable, plus méritoire, j'ose
même dire plus chrétienne, que le bon roi Robert en laissant un pauvre
couper la frange de son manteau? Le bon roi Robert, d'une part, avait
évidemment quantité de manteaux; d'un autre côté, il était à table, dit
l'histoire, lorsqu'un mendiant s'approcha de lui, en se traînant à
quatre pattes, et coupa avec des ciseaux la frange d'or de l'habit de
son roi. Madame la reine trouva la chose mauvaise, et le digne monarque,
il est vrai, pardonna généreusement au coupeur de franges; mais
peut-être avait-il bien dîné. Vois quelle distance entre lui et Mimi!
Mimi, quand elle a appris l'infortune de Rougette, assurément était à
jeun. Sois convaincu que le morceau de galette qu'elle avait emporté de
chez moi était destiné par avance à composer son propre repas. Or, que
fait-elle? Au lieu de déjeuner, elle va à la messe, et en ceci elle se
montre encore au moins l'égale du roi Robert, qui était fort pieux, j'en
conviens, mais qui perdait son temps à chanter au lutrin, pendant que
les Normands faisaient le diable à quatre. Le roi Robert abandonne sa
frange, et, en somme, le manteau lui reste. Mimi envoie sa robe tout
entière au père Cadédis, action incomparable en ce que Mimi est femme,
jeune, jolie, coquette et pauvre; et note bien que cette robe lui est
nécessaire pour qu'elle puisse aller, comme de coutume, à son magasin,
gagner le pain de sa journée. Non seulement donc elle se prive du
morceau de galette qu'elle allait avaler, mais elle se met
volontairement dans le cas de ne pas dîner. Observons en outre que le
père Cadédis est fort éloigné d'être un mendiant, et de se traîner à
quatre pattes sous la table. Le roi Robert, renonçant à sa frange, ne
fait pas un grand sacrifice, puisqu'il la trouve toute coupée d'avance,
et c'est à savoir si cette frange était coupée de travers ou non, et en
état d'être recousue; tandis que Mimi, de son propre mouvement, bien
loin d'attendre qu'on lui vole sa robe, arrache elle-même de dessus son
pauvre corps ce vêtement, plus précieux, plus utile que le clinquant de
tous les passementiers de Paris. Elle sort vêtue d'un rideau; mais sois
sûr qu'elle n'irait pas ainsi dans un autre lieu que l'église. Elle se
ferait plutôt couper un bras que de se laisser voir ainsi fagotée au
Luxembourg ou aux Tuileries; mais elle ose se montrer à Dieu, parce
qu'il est l'heure où elle prie tous les jours. Crois-moi, Eugène, dans
ce seul fait de traverser avec son rideau la place Saint-Michel, la rue
de Tournon et la rue du Petit-Lion, où elle connaît tout le monde, il y
a plus de courage, d'humilité et de religion véritable que dans toutes
les hymnes du bon roi Robert, dont tout le monde parle pourtant, depuis
le grand Bossuet jusqu'au plat Anquetil, tandis que Mimi mourra inconnue
dans son cinquième étage, entre un pot de fleurs et un ourlet.

--Tant mieux pour elle, dit Eugène.

--Si je voulais maintenant, dit Marcel, continuer à comparer, je
pourrais te faire un parallèle entre Mucius Scævola et Rougette.
Penses-tu, en effet, qu'il soit plus difficile à un Romain du temps de
Tarquin de tenir son bras, pendant cinq minutes, au-dessus d'un réchaud
allumé, qu'à une grisette contemporaine de rester vingt-quatre heures
sans manger? Ni l'un ni l'autre n'ont crié, mais examine par quels
motifs. Mucius est au milieu d'un camp, en présence d'un roi étrusque
qu'il a voulu assassiner; il a manqué son coup d'une manière pitoyable,
il est entre les mains des gendarmes. Qu'imagine-t-il? Une bravade. Pour
qu'on l'admire avant qu'on le pende, il se roussit le poing sur un tison
(car rien ne prouve que le brasier fût bien chaud, ni que le poing soit
tombé en cendres). Là-dessus, le digne Porsenna, stupéfait de sa
fanfaronnade, lui pardonne et le renvoie chez lui. Il est à parier que
ledit Porsenna, capable d'un tel pardon, avait une bonne figure, et que
Scævola se doutait que, en sacrifiant son bras, il sauvait sa tête.
Rougette, au contraire, endure patiemment le plus horrible et le plus
lent des supplices, celui de la faim; personne ne la regarde. Elle est
seule au fond d'un grenier, et elle n'a là pour l'admirer ni Porsenna,
c'est-à-dire le baron, ni les Romains, c'est-à-dire les voisins, ni les
Étrusques, c'est-à-dire ses créanciers, ni même le brasier, car son
poêle est éteint. Or pourquoi souffre-t-elle sans se plaindre? Par
vanité d'abord, cela est certain, mais Mucius est dans le même cas; par
grandeur d'âme ensuite, et ici est sa gloire; car si elle reste muette
derrière son verrou, c'est précisément pour que ses amis ne sachent pas
qu'elle se meurt, pour qu'on n'ait pas pitié de son courage, pour que sa
camarade Pinson, qu'elle sait bonne et toute dévouée, ne soit pas
obligée, comme elle l'a fait, de lui donner sa robe et sa galette.
Mucius, à la place de Rougette, eût fait semblant de mourir en silence
mais c'eût été dans un carrefour ou à la porte de Flicoteaux. Son
taciturne et sublime orgueil eût été une manière délicate de demander à
l'assistance un verre de vin et un croûton. Rougette, il est vrai, a
demandé un louis au baron, que je persiste à comparer à Porsenna. Mais
ne vois-tu pas que le baron doit évidemment être redevable à Rougette de
quelques obligations personnelles? Cela saute aux yeux du moins
clairvoyant. Comme tu l'as, d'ailleurs, sagement remarqué, il se peut
que le baron soit à la campagne, et dès lors Rougette est perdue. Et ne
crois pas pouvoir me répondre ici par cette vaine objection qu'on oppose
à toutes les belles actions des femmes, à savoir qu'elles ne savent ce
qu'elles font, et qu'elles courent au danger comme les chats sur les
gouttières. Rougette sait ce qu'est la mort; elle l'a vue de près au
pont d'Iéna, car elle s'est déjà jetée à l'eau une fois, et je lui ai
demandé si elle avait souffert. Elle m'a dit que non, qu'elle n'avait
rien senti, excepté au moment où on l'avait repêchée, parce que les
bateliers la tiraient par les jambes, et qu'ils lui avaient, à ce
qu'elle disait, _raclé_ la tête sur le bord du bateau.

--Assez! dit Eugène, fais-moi grâce de tes affreuses plaisanteries.
Réponds-moi sérieusement: crois-tu que de si horribles épreuves, tant de
fois répétées, toujours menaçantes, puissent enfin porter quelque fruit?
Ces pauvres filles, livrées à elles-mêmes, sans appui, sans conseil,
ont-elles assez de bon sens pour avoir de l'expérience? Y a-t-il un
démon, attaché à elles, qui les voue à tout jamais au malheur et à la
folie, ou, malgré tant d'extravagances, peuvent-elles revenir au bien?
En voilà une qui prie Dieu, dis-tu? elle va à l'église, elle remplit ses
devoirs, elle vit honnêtement de son travail; ses compagnes paraissent
l'estimer,... et vous autres mauvais sujets, vous ne la traitez pas
vous-mêmes avec votre légèreté habituelle. En voilà une autre qui passe
sans cesse de l'étourderie à la misère, de la prodigalité aux horreurs
de la faim. Certes, elle doit se rappeler longtemps les leçons cruelles
qu'elle reçoit. Crois-tu que, avec de sages avis, une conduite réglée,
un peu d'aide, on puisse faire de telles femmes des êtres raisonnables?
S'il en est ainsi, dis-le-moi; une occasion s'offre à nous. Allons de ce
pas chez la pauvre Rougette; elle, est sans doute encore bien
souffrante, et son amie veille à son chevet. Ne me décourage pas,
laisse-moi agir. Je veux essayer de les ramener dans la bonne route, de
leur parler un langage sincère; je ne veux leur faire ni sermon ni
reproches. Je veux m'approcher de ce lit, leur prendre la main, et leur
dire...

En ce moment, les deux amis passaient devant le café Tortoni. La
silhouette de deux jeunes femmes, qui prenaient des glaces près d'une
fenêtre, se dessinait à la clarté des lustres. L'une d'elles agita son
mouchoir, et l'autre partit d'un éclat de rire.

--Parbleu! dit Marcel, si tu veux leur parler, nous n'avons que faire
d'aller si loin, car les voilà, Dieu me pardonne! Je reconnais Mimi à sa
robe, et Rougette à son panache blanc, toujours sur le chemin de la
friandise. Il paraît que monsieur le baron a bien fait les choses.

--Et une pareille folie, dit Eugène, ne t'épouvante pas?

--Si fait, dit Marcel; mais, je t'en prie, quand tu diras du mal des
grisettes, fais une exception pour la petite Pinson. Elle nous a conté
une histoire à souper, elle a engagé sa robe pour quatre francs, elle
s'est fait un châle avec un rideau; et qui dit ce qu'il sait, qui donne
ce qu'il a, qui fait ce qu'il peut, n'est pas obligé à davantage.

FIN DE MIMI PINSON.

Ce _profil de grisette_, comme l'appelle l'auteur, a été composé pour le
_Diable à Paris_, ouvrage publié par livraisons et orné de dessins par
Gavarni.

Ce conte est entièrement de pure invention.



LA MOUCHE

1853

[Illustration: LA MOUCHE

... immobile, debout derrière elle, le Chevalier observait la Marquise
qui écrivait...]

I


En 1756, lorsque Louis XV, fatigué des querelles entre la magistrature
et le grand conseil à propos de l'impôt des deux sous[6], prit le parti
de tenir un lit de justice, les membres du parlement remirent leurs
offices. Seize de ces démissions furent acceptées, sur quoi il y eut
autant d'exils.--Mais pourriez-vous, disait madame de Pompadour à l'un
des présidents, pourriez-vous voir de sang-froid une poignée d'hommes
résister à l'autorité d'un roi de France? N'en auriez-vous pas mauvaise
opinion? Quittez votre petit manteau, monsieur le président, et vous
verrez tout cela comme je le vois.

Ce ne furent pas seulement les exilés qui portèrent la peine de leur
mauvais vouloir, mais aussi leurs parents et leurs amis. Le
_décachetage_ amusait le roi. Pour se désennuyer de ses plaisirs, il se
faisait lire par sa favorite tout ce qu'on trouvait de curieux à la
poste. Bien entendu que, sous le prétexte de faire lui-même sa police
secrète, il se divertissait de mille intrigues qui lui passaient ainsi
sous les yeux; mais quiconque, de près ou de loin, tenait aux chefs des
factions, était presque toujours perdu. On sait que Louis XV, avec
toutes sortes de faiblesses, n'avait qu'une seule force, celle d'être
inexorable.

[Note 6: Deux sous pour livre du dixième du revenu. (_Note de
l'auteur_.)]

Un soir qu'il était devant le feu, les pieds sur le manteau de la
cheminée, mélancolique à son ordinaire, la marquise, parcourant un
paquet de lettres, haussait les épaules en riant. Le roi demanda ce
qu'il y avait.

-C'est que je trouve là, répondit-elle, une lettre qui n'a pas le sens
commun, mais c'est une chose touchante et qui fait pitié.

-Qu'y a-t-il au bas? dit le roi.

-Point de nom: c'est une lettre d'amour.

-Et qu'y a-t-il dessus?

-Voilà le plaisant. C'est qu'elle est adressée à mademoiselle
d'Annebault, la nièce de ma bonne amie, madame d'Estrades. C'est
apparemment pour que je la voie qu'on l'a fourrée avec ces papiers.

-Et qu'y a-t-il dedans? dit encore le roi.

-Mais, je vous dis, c'est de l'amour. Il y est question aussi de Vauvert
et de Neauflette. Est-on un gentilhomme dans ces pays-là? Votre Majesté
les connaît-elle?

Le roi se piquait de savoir la France par cœur, c'est-à-dire la noblesse
de France. L'étiquette de sa cour, qu'il avait étudiée, ne lui était pas
plus familière que les blasons de son royaume: science assez courte, le
reste ne comptant pas; mais il y mettait de la vanité, et la hiérarchie
était, devant ses yeux, comme l'escalier de marbre de son palais; il y
voulait marcher en maître. Après avoir rêvé quelques instants, il fronça
le sourcil comme frappé d'un mauvais souvenir, puis, faisant signe à la
marquise de lire, il se rejeta dans sa bergère, en disant avec un
sourire:

--Va toujours, la fille est jolie.

Madame de Pompadour, prenant alors son ton le plus doucement railleur,
commença à lire une longue lettre toute remplie de tirades amoureuses:

«Voyez un peu, disait l'écrivain, comme les destins me persécutent! Tout
semblait disposé à remplir mes vœux, et vous-même, ma tendre amie, ne
m'aviez-vous pas fait espérer le bonheur? Il faut pourtant que j'y
renonce, et cela pour une faute que je n'ai pas commise. N'est-ce pas un
excès de cruauté de m'avoir permis d'entrevoir les cieux, pour me
précipiter dans l'abîme? Lorsqu'un infortuné est dévoué à la mort, se
fait-on un barbare plaisir de laisser devant ses regards tout ce qui
doit faire aimer et regretter la vie? Tel est pourtant mon sort; je n'ai
plus d'autre asile, d'autre espérance que le tombeau, car, dès
l'instant que je suis malheureux, je ne dois plus songer à votre main.
Quand la fortune me souriait, tout mon espoir était que vous fussiez à
moi; pauvre aujourd'hui, je me ferais horreur si j'osais encore y
songer, et, du moment que je ne puis vous rendre heureuse, tout en
mourant d'amour, je vous défends de m'aimer...»

La marquise souriait à ces derniers mots.

--Madame, dit le roi, voilà un honnête homme. Mais, qu'est-ce qui
l'empêche d'épouser sa maîtresse?

--Permettez, Sire, que je continue:

«Cette injustice qui m'accable, me surprend de la part du meilleur des
rois. Vous savez que mon père demandait pour moi une place de cornette
ou d'enseigne aux gardes, et que cette place décidait de ma vie,
puisqu'elle me donnait le droit de m'offrir à vous. Le duc de Biron
m'avait proposé; mais le roi m'a rejeté d'une façon dont le souvenir
m'est bien amer, car si mon père a sa manière de voir (je veux que ce
soit une faute), dois-je toutefois en être puni? Mon dévouement au roi
est aussi véritable, aussi sincère que mon amour pour vous. On verrait
clairement l'un et l'autre, si je pouvais tirer l'épée. Il est
désespérant qu'on refuse ma demande; mais que ce soit sans raison
valable qu'on m'enveloppe dans une pareille disgrâce, c'est ce qui est
opposé à la bonté bien connue de Sa Majesté...»

--Oui-da, dit le roi, ceci m'intéresse.

«Si vous saviez combien nous sommes tristes! Ah! mon amie, cette terre
de Neauflette, ce pavillon de Vauvert, ces bosquets! je m'y promène seul
tout le jour. J'ai défendu de ratisser; l'odieux jardinier est venu hier
avec son manche à balai ferré. Il allait toucher le sable... La trace de
vos pas, plus légère que le vent, n'était pourtant pas effacée. Le bout
de vos petits pieds et vos grands talons blancs étaient encore marqués
dans l'allée: ils semblaient marcher devant moi, tandis que je suivais
votre belle image, et ce charmant fantôme s'animait par instants, comme
s'il se fût posé sur l'empreinte fugitive. C'est là, c'est en causant le
long du parterre qu'il m'a été donné de vous connaître, de vous
apprécier. Une éducation admirable dans l'esprit d'un ange, la dignité
d'une reine avec la grâce des nymphes, des pensées dignes de Leibnitz
avec un langage si simple, l'abeille de Platon sur les lèvres de Diane,
tout cela m'ensevelissait sous le voile de l'adoration. Et pendant ce
temps-là ces fleurs bien-aimées s'épanouissaient autour de nous. Je les
ai respirées en vous écoutant: dans leur parfum vivait votre souvenir.
Elles courbent à présent la tête; elles me montrent la mort...»

--C'est du mauvais Jean-Jacques, dit le roi. Pourquoi me lisez-vous
cela?

--Parce que Votre Majesté me l'a ordonné pour les beaux yeux de
mademoiselle d'Annebault.

--Cela est vrai, elle a de beaux yeux.

«Et quand je rentre de ces promenades, je trouve mon père seul, dans le
grand salon, accoudé auprès d'une chandelle, au milieu de ces dorures
fanées qui couvrent nos lambris vermoulus. Il me voit venir avec
peine,... mon chagrin dérange le sien... Athénaïs! au fond de ce salon,
près de la fenêtre, est le clavecin où voltigeaient vos doigts
délicieux, qu'une seule fois ma bouche a touchés, pendant que la vôtre
s'ouvrait doucement aux accords de la plus suave musique,... si bien que
vos chants n'étaient qu'un sourire. Qu'ils sont heureux, ce Rameau, ce
Lulli, ce Duni, que sais-je? et bien d'autres! Oui, oui, vous les aimez,
ils sont dans votre mémoire; leur souffle a passé sur vos lèvres. Je
m'assieds aussi à ce clavecin, j'essaye d'y jouer un de ces airs qui
vous plaisent; qu'ils me semblent froids, monotones! je les laisse et
les écoute mourir, tandis que l'écho s'en perd sous cette voûte lugubre.
Mon père se retourne et me voit désolé; qu'y peut-il faire? Un propos de
ruelle, d'antichambre, a fermé nos grilles. Il me voit jeune, ardent,
plein de vie, ne demandant qu'à être au monde; il est mon père et n'y
peut rien...»

--Ne dirait-on pas, dit le roi, que ce garçon s'en allait en chasse, et
qu'on lui tue son faucon sur le poing? À qui en a-t-il, par hasard?

«Il est bien vrai, reprit la marquise, continuant la lecture d'un ton
plus bas, il est bien vrai que nous sommes proches voisins et parents
éloignés de l'abbé Chauvelin...»

--Voilà donc ce que c'est! dit Louis XV en bâillant. Encore quelque
neveu des enquêtes et requêtes. Mon parlement abuse de ma bonté; il a
vraiment trop de famille.

--Mais si ce n'est qu'un parent éloigné!...

--Bon, ce monde-là ne vaut rien du tout. Cet abbé Chauvelin est un
janséniste; c'est un bon diable, mais c'est un démis. Jetez cette lettre
au feu, et qu'on ne m'en parle plus.



II


Les derniers mots prononcés par le roi n'étaient pas tout à fait un
arrêt de mort, mais c'était à peu près une défense de vivre. Que pouvait
faire, en 1756, un jeune homme sans fortune, dont le roi ne voulait pas
entendre parler? Tâcher d'être commis, ou se faire philosophe, poète
peut-être, mais sans dédicace, et le métier, en ce cas, ne valait rien.

Telle n'était pas, à beaucoup près, la vocation du chevalier de Vauvert,
qui venait d'écrire avec des larmes la lettre dont le roi se moquait.
Pendant ce temps-là, seul, avec son père, au fond du vieux château de
Neauflette, il marchait par la chambre d'un air triste et furieux.

--Je veux aller à Versailles, disait-il.

--Et qu'y ferez-vous?

--Je n'en sais rien; mais que fais-je ici.

--Vous me tenez compagnie; il est bien certain que cela ne peut pas être
fort amusant pour vous, et je ne vous retiens en aucune façon. Mais
oubliez-vous que votre mère est morte?

--Non, monsieur, et je lui ai promis de vous consacrer la vie que vous
m'avez donnée. Je reviendrai, mais je veux partir; je ne saurais plus
rester dans ces lieux.

--D'où vient cela?

--D'un amour extrême. J'aime éperdûment mademoiselle d'Annebault.

--Vous savez que c'est inutile. Il n'y a que Molière qui fasse des
mariages sans dot. Oubliez-vous aussi ma disgrâce?

--Eh! monsieur, votre disgrâce, me serait-il permis, sans m'écarter du
plus profond respect, de vous demander ce qui l'a causée? Nous ne sommes
pas du parlement. Nous payons l'impôt, nous ne le faisons pas. Si le
parlement lésine sur les deniers du roi, c'est son affaire et non la
nôtre. Pourquoi M. l'abbé Chauvelin nous entraîne-t-il dans sa ruine?

--M. l'abbé Chauvelin agit en honnête homme. Il refuse d'approuver le
dixième, parce qu'il est révolté des dilapidations de la cour. Rien de
pareil n'aurait eu lieu du temps de madame de Châteauroux. Elle était
belle, au moins, celle-là, et elle ne coûtait rien, pas même ce qu'elle
donnait si généreusement. Elle était maîtresse et souveraine, et elle se
disait satisfaite si le roi ne l'envoyait pas pourrir dans un cachot
lorsqu'il lui retirerait ses bonnes grâces. Mais cette Étioles, cette Le
Normand, cette Poisson insatiable!

--Et qu'importe?

--Qu'importe! dites-vous? Plus que vous ne pensez. Savez-vous seulement
que, à présent, tandis que le roi nous gruge, la fortune de sa grisette
est incalculable? Elle s'était fait donner au début cent quatre-vingt
mille livres de rente; mais ce n'était qu'une bagatelle, cela ne compte
plus maintenant; on ne saurait se faire une idée des sommes effrayantes
que le roi lui jette à la tête; il ne se passe pas trois mois de l'année
où elle n'attrape au vol, comme par hasard, cinq ou six cent mille
livres, hier sur les sels, aujourd'hui sur les augmentations du
trésorier des écuries; avec les logements qu'elle a dans toutes les
maisons royales, elle achète la Selle, Cressy, Aulnay, Brinborion,
Marigny, Saint-Rémi, Bellevue, et tant d'autres terres, des hôtels à
Paris, à Fontainebleau, à Versailles, à Compiègne, sans compter une
fortune secrète placée en tous pays dans toutes les banques d'Europe, en
cas de disgrâce probablement, ou de la mort du souverain. Et qui paye
tout cela, s'il vous plaît?

--Je l'ignore, monsieur, mais ce n'est pas moi.

--C'est vous, comme tout le monde, c'est la France, c'est le peuple qui
sue sang et eau, qui crie dans la rue, qui insulte la statue de Pigalle.
Et le parlement ne veut plus de cela; il ne veut plus de nouveaux
impôts. Lorsqu'il s'agissait des frais de la guerre, notre dernier écu
était prêt; nous ne songions pas à marchander. Le roi victorieux a pu
voir clairement qu'il était aimé par tout le royaume, plus clairement
encore lorsqu'il faillit mourir. Alors cessa toute dissidence, toute
faction, toute rancune; la France entière se mit à genoux devant le lit
du roi, et pria pour lui. Mais si nous payons, sans compter, ses soldats
ou ses médecins, nous ne voulons plus payer ses maîtresses, et nous
avons autre chose à faire que d'entretenir madame de Pompadour.

--Je ne la défends pas, monsieur. Je ne saurais lui donner ni tort ni
raison; je ne l'ai jamais vue.

--Sans doute; et vous ne seriez pas fâché de la voir, n'est-il pas vrai,
pour avoir là-dessus quelque opinion? Car, à votre âge, la tête juge par
les yeux. Essayez donc, si bon vous semble, mais ce plaisir-là vous sera
refusé.

--Pourquoi, monsieur?

--Parce que c'est une folie; parce que cette marquise est aussi
invisible dans ses petits boudoirs de Brinborion que le Grand Turc dans
son sérail; parce qu'on vous fermera toutes les portes au nez. Que
voulez-vous faire? Tenter l'impossible? chercher fortune comme un
aventurier?

--Non pas, mais comme un amoureux. Je ne prétends point solliciter,
monsieur, mais réclamer contre une injustice. J'avais une espérance
fondée, presque une promesse de M. de Biron; j'étais à la veille de
posséder ce que j'aime, et cet amour n'est point déraisonnable; vous ne
l'avez pas désapprouvé. Souffrez donc que je tente de plaider ma cause.
Aurai-je affaire au roi ou à madame de Pompadour, je l'ignore, mais je
veux partir.

--Vous ne savez pas ce que c'est que la cour, et vous voulez vous y
présenter!

--Eh! j'y serai peut-être reçu plus aisément par cette raison que j'y
suis inconnu.

--Vous inconnu, chevalier! y pensez-vous? Avec un nom comme le vôtre!...
Nous sommes vieux gentilshommes, monsieur; vous ne sauriez être inconnu.

--Eh bien donc! le roi m'écoutera.

--Il ne voudra pas seulement vous entendre. Vous rêvez Versailles, et
vous croirez y être quand votre postillon s'arrêtera... Supposons que
vous parveniez jusqu'à l'antichambre, à la galerie, à l'Oeil-de-Bœuf:
vous ne verrez entre Sa Majesté et vous que le battant d'une porte: il y
aura un abîme. Vous vous retournerez, vous chercherez des biais, des
protections, vous ne trouverez rien. Nous sommes parents de M. de
Chauvelin; et comment croyez-vous que le roi se venge? Par la torture
pour Damiens; par l'exil pour le parlement, mais pour nous autres, par
un mot, ou, pis encore, par le silence. Savez-vous ce que c'est que le
silence du roi, lorsque, avec son regard muet, au lieu de vous répondre,
il vous dévisage en passant et vous anéantit? Après la Grève et la
Bastille, c'est un certain degré de supplice qui, moins cruel en
apparence, marque aussi bien que la main du bourreau. Le condamné, il
est vrai, reste libre, mais il ne lui faut plus songer à s'approcher ni
d'une femme, ni d'un courtisan, ni d'un salon, ni d'une abbaye, ni d'une
caserne. Devant lui tout se ferme ou se détourne, et il se promène
ainsi au hasard dans une prison invisible.

--Je m'y remuerai tant que j'en sortirai.

--Pas plus qu'un autre. Le fils de M. de Meynières n'était pas plus
coupable que vous. Il avait, comme vous, des promesses, les plus
légitimes espérances. Son père, le plus dévoué sujet de Sa Majesté, le
plus honnête homme du royaume, repoussé par le roi, est allé, avec ses
cheveux gris, non pas prier, mais essayer de persuader la grisette.
Savez-vous ce qu'elle a répondu? Voici ses propres paroles, que M. de
Meynières m'envoie dans une lettre: «Le roi est le maître; il ne juge
pas à propos de vous marquer son mécontentement personnellement; il se
contente de vous le faire éprouver en privant monsieur votre fils d'un
état; vous punir autrement, ce serait commencer une affaire, et il n'en
veut pas; il faut respecter ses volontés. Je vous plains cependant,
j'entre dans vos peines, j'ai été mère; je sais ce qu'il doit vous en
coûter pour laisser votre fils sans état.» Voilà le style de cette
créature, et vous voulez vous mettre à ses pieds!

--On dit qu'ils sont charmants, monsieur.

--Parbleu! oui. Elle n'est pas jolie, et le roi ne l'aime pas, on le
sait. Il cède, il plie devant cette femme. Pour maintenir son étrange
pouvoir, il faut bien qu'elle ait autre chose que sa tête de bois.

--On prétend qu'elle a tant d'esprit!

--Et point de cœur; le beau mérite!

--Point de cœur! elle qui sait si bien déclamer les vers de Voltaire,
chanter la musique de Rousseau! elle qui joue Alzire et Colette! C'est
impossible, je ne le croirai jamais.

--Allez-y voir, puisque vous le voulez. Je conseille et n'ordonne pas,
mais vous en serez pour vos frais de voyage. Vous aimez donc beaucoup
cette demoiselle d'Annebault?

--Plus que ma vie.

--Allez, monsieur.



III


On a dit que les voyages font tort à l'amour, parce qu'ils donnent des
distractions; on a dit aussi qu'ils le fortifient, parce qu'ils laissent
le temps d'y rêver. Le chevalier était trop jeune pour faire de si
savantes distinctions. Las de la voiture, à moitié chemin, il avait pris
un bidet de poste, et arrivait ainsi vers cinq heures du soir à
l'auberge du Soleil, enseigne passée de mode, du temps de Louis XIV.

Il y avait à Versailles un vieux prêtre qui avait été curé près de
Neauflette: le chevalier le connaissait et l'aimait. Ce curé, simple et
pauvre, avait un neveu à bénéfices, abbé de cour, qui pouvait être
utile. Le chevalier alla donc chez le neveu, lequel, homme d'importance,
plongé dans son rabat, reçut fort bien le nouveau venu et ne dédaigna
pas d'écouter sa requête.

--Mais, parbleu! dit-il, vous venez au mieux. Il y a ce soir opéra à la
cour, une espèce de fête, de je ne sais quoi. Je n'y vais pas, parce que
je boude la marquise, afin d'obtenir quelque chose; mais voici justement
un mot de M. le duc d'Aumont, que je lui avais demandé pour quelqu'un,
je ne sais plus qui. Allez là. Vous n'êtes pas encore présenté, il est
vrai, mais pour le spectacle cela n'est pas nécessaire. Tâchez de vous
trouver sur le passage du roi au petit foyer. Un regard, et votre
fortune est faite.

Le chevalier remercia l'abbé, et, fatigué d'une nuit mal dormie et d'une
journée à cheval, il fit, devant un miroir d'auberge, une de ces
toilettes nonchalantes qui vont si bien aux amoureux. Une servante peu
expérimentée l'accommoda du mieux qu'elle put, et couvrit de poudre son
habit pailleté. Il s'achemina ainsi vers le hasard. Il avait vingt ans.

La nuit tombait lorsqu'il arriva au château. Il s'avança timidement vers
la grille et demanda son chemin à la sentinelle. On lui montra le grand
escalier. Là, il apprit du suisse que l'opéra venait de commencer, et
que le roi, c'est-à-dire tout le monde, était dans la salle[7].

[Note 7: Il ne s'agit point ici de la salle actuelle, construite par
Louis XV, ou plutôt par madame de Pompadour, mais terminée seulement en
1769 et inaugurée en 1770, pour le mariage du duc de Berri (Louis XVI)
avec Marie-Antoinette. Il s'agit d'une sorte de théâtre mobile qu'on
transportait dans une galerie ou un appartement, selon la coutume de
Louis XIV. (Note de l'auteur.)]

--Si monsieur le marquis veut traverser la cour, ajouta le suisse (à
tout hasard, on donnait du marquis), il sera au spectacle dans un
instant. S'il aime mieux passer par les appartements....

Le chevalier ne connaissait point le palais. La curiosité lui fit
répondre d'abord qu'il passerait par les appartements; puis, comme un
laquais se disposait à le suivre pour le guider, un mouvement de vanité
lui fit ajouter qu'il n'avait que faire d'être accompagné. Il s'avança
seul donc, non sans quelque émotion.

Versailles resplendissait de lumière. Du rez-de-chaussée jusqu'au faîte,
les lustres, les girandoles, les meubles dorés, les marbres
étincelaient. Hormis aux appartements de la reine, les deux battants
étaient ouverts partout. À mesure que le chevalier marchait, il était
frappé d'un étonnement et d'une admiration difficiles à imaginer; car ce
qui rendait tout à fait merveilleux le spectacle qui s'offrait à lui, ce
n'était pas seulement la beauté, l'éclat de ce spectacle même, c'était
la complète solitude où il se trouvait dans cette sorte de désert
enchanté.

À se voir seul, en effet, dans une vaste enceinte, que ce soit dans un
temple, un cloître ou un château, il y a quelque chose de bizarre, et,
pour ainsi dire, de mystérieux. Le monument semble peser sur l'homme:
les murs le regardent; les échos l'écoutent; le bruit de ses pas trouble
un si grand silence, qu'il en ressent une crainte involontaire, et n'ose
marcher qu'avec respect.

Ainsi d'abord fit le chevalier; mais bientôt la curiosité prit le dessus
et l'entraîna. Les candélabres de la galerie des Glaces, en se mirant,
se renvoyaient leurs feux. On sait combien de milliers d'amours, que de
nymphes et de bergères se jouaient alors sur les lambris, voltigeaient
aux plafonds, et semblaient enlacer d'une immense guirlande le palais
tout entier. Ici de vastes salles, avec des baldaquins en velours semé
d'or, et des fauteuils de parade conservant encore la roideur
majestueuse du grand roi; là des ottomanes chiffonnées, des pliants en
désordre autour d'une table de jeu; une suite infinie de salons toujours
vides, où la magnificence éclatait d'autant mieux qu'elle semblait plus
inutile; de temps en temps des portes secrètes s'ouvrant sur des
corridors à perte de vue; mille escaliers, mille passages se croisant
comme dans un labyrinthe; des colonnes, des estrades faites pour des
géants; des boudoirs enchevêtrés comme des cachettes d'enfants; une
énorme toile de Vanloo près d'une cheminée de porphyre; une boîte à
mouches oubliée à côté d'un magot de la Chine; tantôt une grandeur
écrasante, tantôt une grâce efféminée; et partout, au milieu du luxe, de
la prodigalité et de la mollesse, mille odeurs enivrantes, étranges et
diverses, les parfums mêlés des fleurs et des femmes, une tiédeur
énervante, l'air de la volupté.

Être en pareil lieu à vingt ans, au milieu de ces merveilles, et s'y
trouver seul, il y avait à coup sûr de quoi être ébloui. Le chevalier
avançait au hasard, comme dans un rêve.

--Vrai palais de fées, murmurait-il; et, en effet, il lui semblait voir
se réaliser pour lui un de ces contes où les princes égarés découvrent
des châteaux magiques.

Était-ce bien des créatures mortelles qui habitaient ce séjour sans
pareil? Était-ce des femmes véritables qui venaient de s'asseoir dans
ces fauteuils, et dont les contours gracieux avaient laissé à ces
coussins cette empreinte légère, pleine encore d'indolence? Qui sait?
derrière ces rideaux épais, au fond de quelque immense et brillante
galerie, peut-être allait-il apparaître une princesse endormie depuis
cent ans, une fée en paniers, une Armide en paillettes, ou quelque
hamadryade de cour, sortant d'une colonne de marbre, entr'ouvrant un
lambris doré!

Étourdi, malgré lui, par toutes ces chimères, le chevalier, pour mieux
rêver, s'était jeté sur un sofa, et il s'y serait peut-être oublié
longtemps, s'il ne s'était souvenu qu'il était amoureux. Que faisait,
pendant ce temps-là, mademoiselle d'Annebault, sa bien-aimée, restée,
elle, dans un vieux château?

--Athénaïs! s'écria-t-il tout à coup, que fais-je ici à perdre mon
temps? Ma raison est-elle égarée? Où suis-je donc, grand Dieu! et que se
passe-t-il en moi?

Il se leva et continua son chemin à travers ce pays nouveau, et il s'y
perdit, cela va sans dire. Deux ou trois laquais, parlant à voix basse,
lui apparurent au fond d'une galerie. Il s'avança vers eux et leur
demanda sa route pour aller à la comédie.

--Si monsieur le marquis, lui répondit-on (toujours d'après la même
formule), veut bien prendre la peine de descendre par cet escalier et de
suivre la galerie à droite, il trouvera au bout trois marches à monter;
il tournera alors à gauche, et quand il aura traversé le salon de Diane,
celui d'Apollon, celui des Muses et celui du Printemps, il redescendra
encore six marches; puis, en laissant à droite la salle des gardes,
comme pour gagner l'escalier des ministres, il ne peut manquer de
rencontrer là d'autres huissiers qui lui indiqueront le chemin.

--Bien obligé, dit le chevalier, et, avec de si bons renseignements, ce
sera bien ma faute si je ne m'y retrouve pas.

Il se remit en marche avec courage, s'arrêtant toujours malgré lui pour
regarder de côté et d'autre, puis se rappelant de nouveau ses amours;
enfin, au bout d'un grand quart d'heure, ainsi qu'on le lui avait
annoncé, il trouva de nouveaux laquais.

--Monsieur le marquis s'est trompé, lui dirent ceux-ci, c'est par
l'autre aile du château qu'il aurait fallu prendre; mais rien n'est plus
facile que de la regagner. Monsieur n'a qu'à descendre cet escalier,
puis il traversera le salon des Nymphes, celui de l'Été, celui de...

--Je vous remercie, dit le chevalier.

Et je suis bien sot, pensa-t-il encore, d'interroger ainsi les gens
comme un badaud. Je me déshonore en pure perte, et quand, par
impossible, ils ne se moqueraient pas de moi, à quoi me sert leur
nomenclature, et tous les sobriquets pompeux de ces salons dont je ne
connais pas un?

Il prit le parti d'aller droit devant lui, autant que faire se
pourrait.--Car, après tout, se disait-il, ce palais est fort beau, il
est très grand, mais il n'est pas sans bornes, et, fût-il long comme
trois fois notre garenne, il faudra bien que j'en voie la fin.

Mais il n'est pas facile, à Versailles, d'aller longtemps droit devant
soi, et cette comparaison rustique de la royale demeure avec une garenne
déplut peut-être aux nymphes de l'endroit, car elles recommencèrent de
plus belle à égarer le pauvre amoureux, et, sans doute pour le punir,
elles prirent plaisir à le faire tourner et retourner sur ses propres
pas, le ramenant sans cesse à la même place, justement comme un
campagnard fourvoyé dans une charmille; c'est ainsi qu'elles
l'enveloppaient dans leur dédale de marbre et d'or.

Dans les _Antiquités de Rome_, de Piranési, il y a une série de gravures
que l'artiste appelle «ses rêves», et qui sont un souvenir de ses
propres visions durant le délire d'une fièvre. Ces gravures représentent
de vastes salles gothiques: sur le pavé sont toutes sortes d'engins et
de machines, roues, câbles, poulies, leviers, catapultes, etc., etc.,
expression d'énorme puissance mise en action et de résistance
formidable. Le long des murs vous apercevez un escalier et, sur cet
escalier, grimpant, non sans peine, Piranési lui-même. Suivez les
marches un peu plus haut, elles s'arrêtent tout à coup devant un abîme.
Quoi qu'il soit advenu du pauvre Piranési, vous le croyez du moins au
bout de son travail, car il ne peut faire un pas de plus sans tomber;
mais levez les yeux, et vous voyez un second escalier qui s'élève en
l'air, et, sur cet escalier encore, Piranési sur le bord d'un autre
précipice. Regardez encore plus haut, et un escalier encore plus aérien
se dresse devant vous, et encore le pauvre Piranési continuant son
ascension, et ainsi de suite, jusqu'à ce que l'éternel escalier et
Piranési disparaissent ensemble dans les nues, c'est-à-dire dans le bord
de la gravure.

Cette fiévreuse allégorie représente assez exactement l'ennui d'une
peine inutile, et l'espèce de vertige que donne l'impatience. Le
chevalier, voyageant toujours de salon en salon et de galerie en
galerie, fut pris d'une sorte de colère.

--Parbleu! dit-il, voilà qui est cruel. Après avoir été si charmé, si
ravi, si enthousiasmé de me trouver seul dans ce maudit palais (ce
n'était plus le palais des fées), je n'en pourrai donc pas sortir! Peste
soit de la fatuité qui m'a inspiré cette idée d'entrer ici comme le
prince Fanfarinet avec ses bottes d'or massif, au lieu de dire au
premier laquais venu de me conduire tout bonnement à la salle de
spectacle!

Lorsqu'il ressentait ces regrets tardifs, le chevalier était, comme
Piranési, à la moitié d'un escalier, sur un palier, entre trois portes.
Derrière celle du milieu, il lui sembla entendre un murmure si doux, si
léger, si voluptueux, pour ainsi dire, qu'il ne put s'empêcher
d'écouter. Au moment où il s'avançait, tremblant de prêter une oreille
indiscrète, cette porte s'ouvrit à deux battants. Une bouffée d'air
embaumée de mille parfums, un torrent de lumière à faire pâlir la
galerie des Glaces, vinrent le frapper si soudainement qu'il recula de
quelques pas.

--Monsieur le marquis veut-il entrer? demanda l'huissier qui avait
ouvert la porte.

--Je voudrais aller à la comédie, répondit le chevalier.

--Elle vient de finir à l'instant même.

En même temps, de fort belles dames, délicatement plâtrées de blanc et
de carmin, donnant, non pas le bras, ni même la main, mais le bout des
doigts à de vieux et jeunes seigneurs, commençaient à sortir de la salle
de spectacle, ayant grand soin de marcher de profil pour ne pas gâter
leurs paniers. Tout ce monde brillant parlait à voix basse, avec une
demi-gaieté, mêlée de crainte et de respect.

--Qu'est-ce donc? dit le chevalier, ne devinant pas que le hasard
l'avait conduit précisément au petit foyer.

--Le roi va passer, répondit l'huissier.

Il y a une sorte d'intrépidité qui ne doute de rien, elle n'est que trop
facile: c'est le courage des gens mal élevés. Notre jeune provincial,
bien qu'il fût raisonnablement brave, ne possédait pas cette faculté. À
ces seuls mots: «Le roi va passer,» il resta immobile et presque
effrayé.

Le roi Louis XV, qui faisait à cheval, à la chasse, une douzaine de
lieues sans y prendre garde, était, comme l'on sait, souverainement
nonchalant. Il se vantait, non sans raison, d'être le premier
gentilhomme de France; et ses maîtresses lui disaient, non sans cause,
qu'il en était le mieux fait et le plus beau. C'était une chose
considérable que de le voir quitter son fauteuil, et daigner marcher en
personne. Lorsqu'il traversa le foyer, avec un bras posé ou plutôt
étendu sur l'épaule de M. d'Argenson, pendant que son talon rouge
glissait sur le parquet (il avait mis cette paresse à la mode), toutes
les chuchoteries cessèrent; les courtisans baissaient la tête, n'osant
pas saluer tout à fait, et les belles dames, se repliant doucement sur
leurs jarretières couleur de feu, au fond de leurs immenses falbalas,
hasardaient ce bonsoir coquet que nos grand'mères appelaient une
révérence, et que notre siècle a remplacé par le brutal «shakehand» des
Anglais.

Mais le roi ne se souciait de rien, et ne voyait que ce qui lui
plaisait. Alfiéri était peut-être là, qui raconte ainsi sa présentation
à Versailles, dans ses Mémoires:

«Je savais que le roi ne parlait jamais aux étrangers qui n'étaient pas
marquants; je ne pus cependant me faire à l'impassible et sourcilleux
maintien de Louis XV. Il toisait l'homme qu'on lui présentait de la tête
aux pieds, et il avait l'air de n'en recevoir aucune impression. Il me
semble cependant que, si l'on disait à un géant: _Voici une fourmi que
je vous présente_, en la regardant il sourirait, ou dirait peut-être:
Ah! le petit animal!»

Le taciturne monarque passa donc à travers ces fleurs, ces belles
dames, et toute cette cour, gardant sa solitude au milieu de la foule.
Il ne fallut pas au chevalier de longues réflexions pour comprendre
qu'il n'avait rien à espérer du roi, et que le récit de ses amours
n'obtiendrait là aucun succès.

--Malheureux que je suis! pensa-t-il, mon père n'avait que trop raison
lorsqu'il me disait qu'à deux pas du roi je verrais un abîme entre lui
et moi. Quand bien même je me hasarderais à demander une audience, qui
me protégera? qui me présentera? Le voilà, ce maître absolu qui peut
d'un mot changer ma destinée, assurer ma fortune, combler tous mes
souhaits. Il est là, devant moi; en étendant la main, je pourrais
toucher sa parure,... et je me sens plus loin de lui que si j'étais
encore au fond de ma province! Comment lui parler? comment l'aborder?
Qui viendra donc à mon secours?

Pendant que le chevalier se désolait ainsi, il vit entrer une jeune dame
assez jolie, d'un air plein de grâce et de finesse; elle était vêtue
fort simplement, d'une robe blanche, sans diamants ni broderies, avec
une rose sur l'oreille. Elle donnait la main à un seigneur _tout à
l'ambre_, comme dit Voltaire, et lui parlait tout bas derrière son
éventail. Or le hasard voulut qu'en causant, en riant et en gesticulant,
cet éventail vint à lui échapper et à tomber sous un fauteuil,
précisément devant le chevalier. Il se précipita aussitôt pour le
ramasser, et comme, pour cela, il avait mis un genou en terre, la jeune
dame lui parut si charmante, qu'il lui présenta l'éventail sans se
relever. Elle s'arrêta, sourit et passa, remerciant d'un léger signe de
tête; mais, au regard qu'elle avait jeté sur le chevalier, il sentit
battre son cœur sans savoir pourquoi.--Il avait raison.--Cette jeune
dame était la petite d'Étioles, comme l'appelaient encore les
mécontents, tandis que les autres, en parlant d'elle, disaient «la
Marquise» comme on dit «la Reine».



IV


--Celle-là me protégera, celle-là viendra à mon secours! Ah! que l'abbé
avait raison de me dire qu'un regard déciderait de ma vie! Oui, ces yeux
si fins et si doux, cette petite bouche railleuse et délicieuse, ce
petit pied noyé dans un pompon... Voilà ma bonne fée!

Ainsi pensait, presque tout haut, le chevalier rentrant à son auberge.
D'où lui venait cette espérance subite? Sa jeunesse seule parlait-elle,
ou les yeux de la marquise avaient-ils parlé?

Mais la difficulté restait toujours la même. S'il ne songeait plus
maintenant à être présenté au roi, qui le présenterait à la marquise?

Il passa une grande partie de la nuit à écrire à mademoiselle
d'Annebault une lettre à peu près pareille à celle qu'avait lue madame
de Pompadour.

Retracer cette lettre serait fort inutile. Hormis les sots, il n'y a que
les amoureux qui se trouvent toujours nouveaux, en répétant toujours la
même chose.

Dès le matin le chevalier sortit et se mit à marcher, en rêvant dans les
rues. Il ne lui vint pas à l'esprit d'avoir encore recours à l'abbé
protecteur, et il ne serait pas aisé de dire la raison qui l'en
empêchait. C'était comme un mélange de crainte et d'audace, de fausse
honte et de romanesque. Et, en effet, que lui aurait répondu l'abbé,
s'il lui avait conté son histoire de la veille?--Vous vous êtes trouvé à
propos pour ramasser un éventail; avez-vous su en profiter? Qu'avez-vous
dit à la marquise?--Rien.--Vous auriez dû lui parler.--J'étais troublé,
j'avais perdu la tête.--Cela est un tort; il faut savoir saisir
l'occasion; mais cela peut se réparer. Voulez-vous que je vous présente
à monsieur un tel? il est de mes amis; à madame une telle? elle est
mieux encore. Nous tâcherons de vous faire parvenir jusqu'à cette
marquise qui vous a fait peur, et cette fois, etc., etc.

Or le chevalier ne se souciait de rien de pareil. Il lui semblait qu'en
racontant son aventure, il l'aurait, pour ainsi dire, gâtée et déflorée.
Il se disait que le hasard avait fait pour lui une chose inouïe,
incroyable, et que ce devait être un secret entre lui et la fortune;
confier ce secret au premier venu, c'était, à son avis, en ôter tout le
prix et s'en montrer indigne.--Je suis allé seul hier au château de
Versailles, pensait-il; j'irai bien seul à Trianon (c'était en ce moment
le séjour de la favorite).

Une telle façon de penser peut et doit même paraître extravagante aux
esprits calculateurs, qui ne négligent rien et laissent le moins
possible au hasard; mais les gens les plus froids, s'ils ont été jeunes
(tout le monde ne l'est pas, même au temps de la jeunesse), ont pu
connaître ce sentiment bizarre, faible et hardi, dangereux et séduisant,
qui nous entraîne vers la destinée: on se sent aveugle, et on veut
l'être; on ne sait où l'on va, et l'on marche. Le charme est dans cette
insouciance et dans cette ignorance même; c'est le plaisir de l'artiste
qui rêve, de l'amoureux qui passe la nuit sous les fenêtres de sa
maîtresse; c'est aussi l'instinct du soldat; c'est surtout celui du
joueur.

Le chevalier, presque sans le savoir, avait donc pris le chemin de
Trianon. Sans être fort paré, comme on disait alors, il ne manquait ni
d'élégance, ni de cette façon d'être qui fait qu'un laquais, vous
rencontrant en route, ne vous demande pas où vous allez. Il ne lui fut
donc pas difficile, grâce à quelques indications prises à son auberge,
d'arriver jusqu'à la grille du château, si l'on peut appeler ainsi cette
bonbonnière de marbre qui vit jadis tant de plaisirs et d'ennuis.
Malheureusement, la grille était fermée, et un gros suisse, vêtu d'une
simple houppelande, se promenait, les mains derrière le dos, dans
l'avenue intérieure, comme quelqu'un qui n'attend personne.

--Le roi est ici! se dit le chevalier, ou la marquise n'y est pas.
Évidemment, quand les portes sont closes et que les valets se promènent,
les maîtres sont enfermés ou sortis.

Que faire? Autant il se sentait, un instant auparavant, de confiance et
de courage, autant il éprouvait tout à coup de trouble et de
désappointement. Cette seule pensée: «Le roi est ici!» l'effrayait plus
que n'avaient fait la veille ces trois mots: «Le roi va passer!» car ce
n'était alors que de l'imprévu, et maintenant il connaissait ce froid
regard, cette majesté impassible.

--Ah, bon Dieu! quel visage ferais-je si j'essayais, en étourdi, de
pénétrer dans ce jardin, et si j'allais me trouver face à face devant ce
monarque superbe, prenant son café au bord d'un ruisseau?

Aussitôt se dessina devant le pauvre amoureux la silhouette
désobligeante de la Bastille; au lieu de l'image charmante qu'il avait
gardée de cette marquise passant en souriant, il vit des donjons, des
cachots, du pain noir, l'eau de la question; il savait l'histoire de
Latude. Peu à peu venait la réflexion, et peu à peu s'envolait
l'espérance.

--Et cependant, se dit-il encore, je ne fais point de mal, ni le roi non
plus. Je réclame contre une injustice; je n'ai jamais chansonné
personne. On m'a si bien reçu hier à Versailles, et les laquais ont été
si polis! De quoi ai-je peur? De faire une sottise. J'en ferai d'autres
qui répareront celle-là.

Il s'approcha de la grille et la toucha du doigt; elle n'était pas tout
à fait fermée. Il l'ouvrit et entra résolument. Le suisse se retourna
d'un air ennuyé.

--Que demandez-vous? où allez-vous?

--Je vais chez madame de Pompadour.

--Avez-vous une audience?

--Oui.

--Où est votre lettre?

Ce n'était plus le marquisat de la veille, et, cette fois, il n'y avait
plus de duc d'Aumont. Le chevalier baissa tristement les yeux, et
s'aperçut que ses bas blancs et ses boucles de cailloux du Rhin étaient
couverts de poussière. Il avait commis la faute de venir à pied dans un
pays où l'on ne marchait pas. Le suisse baissa les yeux aussi, et le
toisa, non de la tête aux pieds, mais des pieds à la tête. L'habit lui
parut propre, mais le chapeau était un peu de travers et la coiffure
dépoudrée:

--Vous n'avez point de lettre. Que voulez-vous?

--Je voudrais parler à madame de Pompadour.

--Vraiment! et vous croyez que ça se fait comme ça?

--Je n'en sais rien. Le roi est-il ici?

--Peut-être. Sortez, et laissez-moi en repos.

Le chevalier ne voulait pas se mettre en colère; mais, malgré lui, cette
insolence le fit pâlir.

--J'ai dit quelquefois à un laquais de sortir, répondit-il, mais un
laquais ne me l'a jamais dit.

--Laquais! moi? un laquais! s'écria le suisse furieux.

--Laquais, portier, valet et valetaille, je ne m'en soucie point, et
très peu m'importe.

Le suisse fit un pas vers le chevalier, les poings crispés et le visage
en feu. Le chevalier, rendu à lui-même par l'apparence d'une menace,
souleva légèrement la poignée de son épée.

--Prenez garde, dit-il, je suis gentilhomme, et il en coûte trente-six
livres pour envoyer en terre un rustre comme vous.

--Si vous êtes gentilhomme, monsieur, moi, j'appartiens au roi; je ne
fais que mon devoir, et ne croyez pas...

En ce moment, le bruit d'une fanfare, qui semblait venir du bois de
Satory, se fit entendre au loin et se perdit dans l'écho. Le chevalier
laissa son épée retomber dans le fourreau, et, ne songeant plus à la
querelle commencée:

--Eh, morbleu! dit-il, c'est le roi qui part pour la chasse. Que ne me
le disiez-vous tout de suite?

--Cela ne me regarde pas, ni vous non plus.

--Écoutez-moi, mon cher ami. Le roi n'est pas là, je n'ai pas de lettre,
je n'ai pas d'audience. Voici pour boire, laissez-moi entrer.

Il tira de sa poche quelques pièces d'or. Le suisse le toisa de nouveau
avec un souverain mépris.

--Qu'est-ce que c'est que ça? dit-il dédaigneusement. Cherche-t-on ainsi
à s'introduire dans une demeure royale? Au lieu de vous faire sortir,
prenez garde que je ne vous y enferme.

--Toi, double maraud! dit le chevalier, retrouvant sa colère et
reprenant son épée.

--Oui, moi, répéta le gros homme.

Mais, pendant cette conversation, où l'historien regrette d'avoir
compromis son héros, d'épais nuages avaient obscurci le ciel; un orage
se préparait. Un éclair rapide brilla, suivi d'un violent coup de
tonnerre, et la pluie commençait à tomber lourdement. Le chevalier, qui
tenait encore son or, vit une goutte d'eau sur son soulier poudreux,
grande comme un petit écu.

--Peste! dit-il, mettons-nous à l'abri. Il ne s'agit pas de se laisser
mouiller.

Et il se dirigea lestement vers l'antre du Cerbère, ou, si l'on veut, la
maison du concierge; puis là, se jetant sans façon dans le grand
fauteuil du concierge même:

--Dieu! que vous m'ennuyez! dit-il, et que je suis malheureux! Vous me
prenez pour un conspirateur, et vous ne comprenez pas que j'ai dans ma
poche un placet pour Sa Majesté! Je suis de province, mais vous n'êtes
qu'un sot.

Le suisse, pour toute réponse, alla dans un coin prendre sa hallebarde,
et resta ainsi debout, l'arme au poing.

--Quand partirez-vous? s'écria-t-il d'une voix de Stentor.

La querelle, tour à tour oubliée et reprise, semblait cette fois devenir
tout à fait sérieuse, et déjà les deux grosses mains du suisse
tremblaient étrangement sur sa pique; qu'allait-il advenir? je ne sais,
lorsque, tournant tout à coup la tête: Ah! dit le chevalier, qui vient
là?

Un jeune page, montant un cheval superbe (non pas anglais; dans ce
temps-là les jambes maigres n'étaient pas à la mode), accourait à toute
bride et au triple galop. Le chemin était trempé par la pluie; la grille
n'était qu'entr'ouverte. Il y eut une hésitation; le suisse s'avança et
ouvrit la grille. Le page donna de l'éperon; le cheval, arrêté un
instant, voulut reprendre son train, manqua du pied, glissa sur la terre
humide et tomba.

Il est fort peu commode, presque dangereux, de faire relever un cheval
tombé à terre. Il n'y a cravache qui tienne. La gesticulation des jambes
de la bête, qui fait ce qu'elle peut, est extrêmement désagréable,
surtout lorsque l'on a soi-même une jambe aussi prise sous la selle.

Le chevalier, toutefois, vint à l'aide sans réfléchir à ces
inconvénients, et il s'y prit si adroitement que bientôt le cheval fut
redressé et le cavalier dégagé. Mais celui-ci était couvert de boue, et
ne pouvait qu'à peine marcher en boitant. Transporté, tant bien que mal,
dans la maison du suisse, et assis à son tour dans le grand fauteuil:

--Monsieur, dit-il au chevalier, vous êtes gentilhomme, à coup sûr. Vous
m'avez rendu un grand service, mais vous m'en pouvez rendre un plus
grand encore. Voici un message du roi pour madame la marquise, et ce
message est très pressé, comme vous le voyez, puisque mon cheval et moi,
pour aller plus vite, nous avons failli nous rompre le cou. Vous
comprenez que, fait comme je suis, avec une jambe écloppée, je ne
saurais porter ce papier. Il faudrait, pour cela, me faire porter
moi-même. Voulez-vous y aller à ma place?

En même temps, il tirait de sa poche une grande enveloppe dorée
d'arabesques, accompagnée du sceau royal.

--Très volontiers, monsieur, répondit le chevalier, prenant l'enveloppe.
Et, leste et léger comme une plume, il partit en courant sur la pointe
du pied.



V


Quand le chevalier arriva au château, un suisse était encore devant le
péristyle:

--Ordre du roi, dit le jeune homme, qui, cette fois, ne redoutait plus
les hallebardes; et, montrant sa lettre, il entra gaiement au travers
d'une demi-douzaine de laquais.

Un grand huissier, planté au milieu du vestibule, voyant l'ordre et le
sceau royal, s'inclina gravement, comme un peuplier courbé par le vent,
puis, de l'un de ses doigts osseux, il toucha, en souriant, le coin
d'une boiserie.

Une petite porte battante, masquée par une tapisserie, s'ouvrit aussitôt
comme d'elle-même. L'homme osseux fit un signe obligeant: le chevalier
entra et la tapisserie, qui s'était entr'ouverte, retomba mollement
derrière lui.

Un valet de chambre silencieux l'introduisit alors dans un salon, puis
dans un corridor, sur lequel s'ouvraient deux ou trois petits cabinets,
puis enfin dans un second salon, et le pria d'attendre un instant.

--Suis-je encore ici au château de Versailles? se demandait le
chevalier. Allons-nous recommencer à jouer à cligne-musette?

Trianon n'était, à cette époque, ni ce qu'il est maintenant, ni ce qu'il
avait été. On a dit que madame de Maintenon avait fait de Versailles un
oratoire et madame de Pompadour un boudoir. On a dit aussi de Trianon
que _ce petit château de porcelaine_ était le boudoir de Madame de
Montespan. Quoi qu'il en soit de tous ces boudoirs, il paraît que Louis
XV en mettait partout. Telle galerie où son aïeul se promenait
majestueusement était alors bizarrement divisée en une infinité de
compartiments. Il y en avait de toutes les couleurs; le roi allait
papillonnant dans ces bosquets de soie et de velours.--Trouvez-vous de
bon goût mes petits appartements meublés? demanda-t-il un jour à la
belle comtesse de Séran.--Non, dit-elle, je les voudrais bleus. Comme le
bleu était la couleur du roi, cette réponse le flatta. Au second
rendez-vous, madame de Séran trouva le salon meublé en bleu, comme elle
l'avait désiré.

Celui dans lequel, en ce moment, le chevalier se trouvait seul, n'était
ni bleu, ni blanc, ni rose, mais tout en glaces. On sait combien une
jolie femme qui a une jolie taille gagne à laisser ainsi son image se
répéter sous mille aspects. Elle éblouit, elle enveloppe, pour ainsi
dire, celui à qui elle veut plaire. De quelque côté qu'il regarde, il la
voit; comment l'éviter? Il ne lui reste plus qu'à s'enfuir, ou à
s'avouer subjugué.

Le chevalier regardait aussi le jardin. Là, derrière les charmilles et
les labyrinthes, les statues et les vases de marbre, commençait à
poindre le goût pastoral, que la marquise allait mettre à la mode, et
que, plus tard, madame Dubarry et la reine Marie-Antoinette devaient
pousser à un si haut degré de perfection. Déjà apparaissaient les
fantaisies champêtres où se réfugiait le caprice blasé. Déjà les tritons
boursouflés, les graves déesses et les nymphes savantes, les bustes à
grandes perruques, glacés d'horreur dans leurs niches de verdure,
voyaient sortir de terre un jardin anglais au milieu des ifs étonnés.
Les petites pelouses, les petits ruisseaux, les petits ponts, allaient
bientôt détrôner l'Olympe pour le remplacer par une laiterie, étrange
parodie de la nature, que les Anglais copient sans la comprendre, vrai
jeu d'enfant devenu alors le passe-temps d'un maître indolent, qui ne
savait comment se désennuyer de Versailles dans Versailles même.

Mais le chevalier était trop charmé, trop ravi de se trouver là pour
qu'une réflexion critique pût se présenter à son esprit. Il était, au
contraire, prêt à tout admirer, et il admirait en effet, tournant sa
missive dans ses doigts, comme un provincial fait de son chapeau,
lorsqu'une jolie fille de chambre ouvrit la porte et lui dit doucement:

--Venez, monsieur.

Il la suivit, et après avoir passé de nouveau par plusieurs corridors
plus ou moins mystérieux, elle le fit entrer dans une grande chambre où
les volets étaient à demi fermés. Là, elle s'arrêta et parut écouter.

--Toujours cligne-musette, se disait le chevalier.

Cependant, au bout de quelques instants, une porte s'ouvrit encore, et
une autre fille de chambre qui semblait devoir être aussi jolie que la
première, répéta du même ton les mêmes paroles:

--Venez, monsieur.

S'il avait été ému à Versailles, il l'était maintenant bien autrement,
car il comprenait qu'il touchait au seuil du temple qu'habitait la
divinité. Il s'avança le cœur palpitant; une douce lumière, faiblement
voilée par de légers rideaux de gaze, succéda à l'obscurité; un parfum
délicieux, presque imperceptible, se répandit dans l'air autour de lui;
la fille de chambre écarta timidement le coin d'une portière de soie,
et, au fond d'un grand cabinet de la plus élégante simplicité, il
aperçut la dame à l'éventail, c'est-à-dire la toute-puissante marquise.

Elle était seule, assise devant une table, enveloppée d'un peignoir, la
tête appuyée sur sa main, et paraissant très préoccupée. En voyant
entrer le chevalier, elle se leva par un mouvement subit et comme
involontaire.

--Vous venez de la part du roi?

Le chevalier aurait pu répondre, mais il ne trouva rien de mieux que de
s'incliner profondément, en présentant à la marquise la lettre qu'il
lui apportait. Elle la prit, ou plutôt s'en empara avec une extrême
vivacité. Pendant qu'elle la décachetait, ses mains tremblaient sur
l'enveloppe.

Cette lettre, écrite de la main du roi, était assez longue. Elle la
dévora d'abord, pour ainsi dire, d'un coup d'œil, puis elle la lut
avidement avec une attention profonde, le sourcil froncé et serrant les
lèvres. Elle n'était pas belle ainsi, et ne ressemblait plus à
l'apparition magique du petit foyer. Quand elle fut au bout, elle sembla
réfléchir. Peu à peu, son visage, qui avait pâli, se colora d'un léger
incarnat (à cette heure-là elle n'avait pas de rouge): non seulement la
grâce lui revint, mais un éclair de vraie beauté passa sur ses traits
délicats; on aurait pu prendre ses joues pour deux feuilles de rose.
Elle poussa un demi-soupir, laissa tomber la lettre sur la table, et se
retournant vers le chevalier:

--Je vous ai fait attendre, monsieur, lui dit-elle avec le plus charmant
sourire, mais c'est que je n'étais pas levée, et je ne le suis même pas
encore. Voilà pourquoi j'ai été forcée de vous faire venir par les
cachettes; car je suis assiégée ici presque autant que si j'étais chez
moi. Je voudrais répondre un mot au roi. Vous ennuie-t-il de faire ma
commission?

Cette fois il fallait parler; le chevalier avait eu le temps de
reprendre un peu de courage.

--Hélas! madame, dit-il tristement, c'est beaucoup de grâce que vous me
faites; mais, par malheur, je n'en puis profiter.

--Pourquoi cela?

--Je n'ai pas l'honneur d'appartenir à Sa Majesté.

--Comment donc êtes-vous venu ici?

--Par un hasard. J'ai rencontré en route un page qui s'est jeté par
terre, et qui m'a prié...

--Comment, jeté par terre! répéta la marquise en éclatant de rire. (Elle
paraissait si heureuse en ce moment, que la gaieté lui venait sans
peine.)

--Oui, madame, il est tombé de cheval à la grille. Je me suis trouvé là,
heureusement, pour l'aider à se relever, et, comme son habit était fort
gâté, il m'a prié de me charger de son message.

--Et par quel hasard vous êtes-vous trouvé là?

--Madame, c'est que j'ai un placet à présenter à Sa Majesté.

--Sa Majesté demeure à Versailles.

--Oui, mais vous demeurez ici.

--Oui-da! En sorte que c'était vous qui vouliez me charger d'une
commission.

--Madame, je vous supplie de croire...

--Ne vous effrayez pas, vous n'êtes pas le premier. Mais à propos de
quoi vous adresser à moi? Je ne suis qu'une femme... comme une autre.

En prononçant ces mots d'un air moqueur, la marquise jeta un regard
triomphant sur la lettre qu'elle venait de lire.

--Madame, reprit le chevalier, j'ai toujours ouï dire que les hommes
exerçaient le pouvoir, et que les femmes...

--En disposaient, n'est-ce pas? Eh bien! monsieur, il y a une reine de
France.

--Je le sais, madame, et c'est ce qui fait que je me suis _trouvé là_ ce
matin.

La marquise était plus qu'habituée à de semblables compliments, bien
qu'on ne les lui fît qu'à voix basse; mais dans la circonstance
présente, celui-ci parut lui plaire très singulièrement.

--Et sur quelle foi, dit-elle, sur quelle assurance avez-vous cru
pouvoir parvenir jusqu'ici? car vous ne comptiez pas, je suppose, sur un
cheval qui tombe en chemin.

--Madame, je croyais,... j'espérais...

--Qu'espériez-vous?

--J'espérais que le hasard... pourrait faire...

--Toujours le hasard! Il est de vos amis, à ce qu'il paraît; mais je
vous avertis que, si vous n'en avez pas d'autres, c'est une triste
recommandation.

Peut-être la fortune offensée voulut-elle se venger de cette
irrévérence; mais le chevalier, que ces dernières questions avaient de
plus en plus troublé, aperçut tout à coup, sur le coin de la table,
précisément le même éventail qu'il avait ramassé la veille. Il le prit,
et, comme la veille, il le présenta à la marquise, en fléchissant le
genou devant elle.

--Voilà, madame, lui dit-il, le seul ami que j'aie ici.

La marquise parut d'abord étonnée, hésita un moment, regardant tantôt
l'éventail, tantôt le chevalier.

--Ah! vous avez raison, dit-elle enfin; c'est vous, monsieur! je vous
reconnais. C'est vous que j'ai vu hier, après la comédie, avec M. de
Richelieu. J'ai laissé tomber cet éventail, et vous vous êtes _trouvé
là_, comme vous disiez.

--Oui, madame.

--Et fort galamment, en vrai chevalier, vous me l'avez rendu: je ne vous
ai pas remercié, mais j'ai toujours été persuadée que celui qui sait,
d'aussi bonne grâce, relever un éventail, sait aussi, au besoin, relever
le gant; et nous aimons assez cela, nous autres.

--Et cela n'est que trop vrai, madame; car, en arrivant tout à l'heure,
j'ai failli avoir un duel avec le suisse.

--Miséricorde! dit la marquise, prise d'un second accès de gaieté, avec
le suisse! et pour quoi faire?

--Il ne voulait pas me laisser entrer.

--C'eût été dommage. Mais, monsieur, qui êtes-vous? que demandez-vous?

--Madame, je me nomme le chevalier de Vauvert, M. de Biron avait demandé
pour moi une place de cornette aux gardes.

--Oui-da! je me souviens encore. Vous venez de Neauflette; vous êtes
amoureux de mademoiselle d'Annebault...

--Madame, qui a pu vous dire?...

--Oh! je vous préviens que je suis fort à craindre. Quand la mémoire me
manque, je devine. Vous êtes parent de l'abbé Chauvelin, et refusé pour
cela, n'est-ce pas? Où est votre placet?

--Le voilà, madame; mais, en vérité, je ne puis comprendre...

--À quoi bon comprendre? Levez-vous, et mettez votre papier sur cette
table. Je vais répondre au roi; vous lui porterez en même temps votre
demande et ma lettre.

--Mais, madame, je croyais vous avoir dit...

--Vous irez. Vous êtes entré ici de par le roi, n'est-il pas vrai? Eh
bien! vous entrerez là-bas de par la marquise de Pompadour, dame du
palais de la reine.

Le chevalier s'inclina sans mot dire, saisi d'une sorte de stupéfaction.
Tout le monde savait depuis longtemps combien de pourparlers, de ruses
et d'intrigues la favorite avait mis en jeu, et quelle obstination elle
avait montrée pour obtenir ce titre, qui, en somme, ne lui rapporta rien
qu'un affront cruel du Dauphin. Mais il y avait dix ans qu'elle le
désirait; elle le voulait, elle avait réussi. M. de Vauvert, qu'elle ne
connaissait pas, bien qu'elle connût ses amours, lui plaisait comme une
bonne nouvelle.

Immobile, debout derrière elle, le chevalier observait la marquise qui
écrivait, d'abord de tout son cœur, avec passion, puis qui
réfléchissait, s'arrêtait et passait sa main sur son petit nez, fin
comme l'ambre. Elle s'impatientait: un témoin la gênait. Enfin elle se
décida et fit une rature; il fallait avouer que ce n'était plus qu'un
brouillon.

En face du chevalier, de l'autre côté de la table, brillait un beau
miroir de Venise. Le très timide messager osait à peine lever les yeux.
Il lui fut cependant difficile de ne pas voir dans ce miroir, par-dessus
la tête de la marquise, le visage inquiet et charmant de la nouvelle
dame du palais.

--Comme elle est jolie! pensait-il. C'est malheureux que je sois
amoureux d'une autre; mais Athénaïs est plus belle, et d'ailleurs ce
serait, de ma part, une si affreuse déloyauté!...

--De quoi parlez-vous? dit la marquise. (Le chevalier, selon sa coutume,
avait pensé tout haut sans le savoir.) Qu'est-ce que vous dites?

--Moi, madame? j'attends.

--Voilà qui est fait, répondit la marquise, prenant une autre feuille de
papier; mais, au petit mouvement qu'elle venait de faire pour se
retourner, le peignoir avait glissé sur son épaule.

La mode est une chose étrange. Nos grand'mères trouvaient tout simple
d'aller à la cour avec d'immenses robes qui laissaient leur gorge
presque découverte, et l'on ne voyait à cela nulle indécence; mais elles
cachaient soigneusement leur dos, que les belles dames d'aujourd'hui
montrent au bal ou à l'Opéra. C'est une beauté nouvellement inventée.

Sur l'épaule frêle, blanche et mignonne de madame de Pompadour, il y
avait un petit signe noir qui ressemblait à une mouche tombée dans du
lait. Le chevalier, sérieux comme un étourdi qui veut avoir bonne
contenance, regardait ce signe, et la marquise, tenant sa plume en
l'air, regardait le chevalier dans la glace.

Dans cette glace, un coup d'œil rapide fut échangé, coup d'œil auquel
les femmes ne se trompent pas, qui veut dire d'une part: «Vous êtes
charmante» et de l'autre: «Je n'en suis pas fâchée.»

Toutefois la marquise rajusta son peignoir.

--Vous regardez ma mouche, monsieur?

--Je ne regarde pas, madame; je vois et j'admire.

--Tenez, voilà ma lettre; portez-la au roi avec votre placet.

--Mais, madame...

--Quoi donc?

--Sa Majesté est à la chasse; je viens d'entendre sonner dans le bois de
Satory.

--C'est vrai, je n'y songeais plus; eh bien! demain, après-demain, peu
importe.--Non, tout de suite. Allez, vous donnerez cela à Lebel. Adieu,
monsieur. Tâchez de vous souvenir que cette mouche que vous venez de
voir, il n'y a dans le royaume que le roi qui l'ait vue; et quant à
votre ami le hasard, dites-lui, je vous prie, qu'il s'accoutume à ne
pas jaser tout seul aussi haut que tout à l'heure. Adieu, chevalier.

Elle toucha un petit timbre, puis, relevant sur sa manche un flot de
dentelles, tendit au jeune homme son bras nu.

Il s'inclina encore, et du bout des lèvres effleura à peine les ongles
roses de la marquise. Elle n'y vit pas une impolitesse, tant s'en faut,
mais un peu trop de modestie.

Aussitôt reparurent les petites filles de chambre (les grandes n'étaient
pas levées), et derrières elles, debout comme un clocher au milieu d'un
troupeau de moutons, l'homme osseux, toujours souriant, indiquait le
chemin.



VI


Seul, plongé dans un vieux fauteuil, au fond de sa petite chambre, à
l'auberge du Soleil, le chevalier attendit le lendemain, puis le
surlendemain; point de nouvelles.

--Singulière femme! douce et impérieuse, bonne et méchante, la plus
frivole et la plus entêtée! Elle m'a oublié. Oh, misère! Elle a raison,
elle peut tout, et je ne suis rien.

Il s'était levé, et se promenait par la chambre.

--Rien, non, je ne suis qu'un pauvre diable. Que mon père disait vrai!
La marquise s'est moquée de moi; c'est tout simple, pendant que je la
regardais, c'est sa beauté qui lui a plu. Elle a bien été aise de voir
dans ce miroir et dans mes yeux le reflet de ses charmes, qui, ma foi,
sont véritablement incomparables! Oui, ses yeux sont petits, mais quelle
grâce! Et Latour, avant Diderot, a pris pour faire son portrait la
poussière de l'aile d'un papillon. Elle n'est pas bien grande, mais sa
taille est bien prise.--Ah! mademoiselle d'Annebault! Ah! mon amie
chérie! est-ce que moi aussi j'oublierais?

Deux ou trois petits coups secs frappés sur la porte le réveillèrent de
son chagrin.

--Qu'est-ce?

L'homme osseux, tout de noir vêtu, avec une belle paire de bas de soie,
qui simulaient des mollets absents, entra et fit un grand salut.

--Il y a ce soir, monsieur le chevalier, bal masqué à la cour, et madame
la marquise m'envoie vous dire que vous êtes invité.

--Cela suffit, monsieur, grand merci.

Dès que l'homme osseux se fut retiré, le chevalier courut à la sonnette:
la même servante qui, trois jours auparavant, l'avait accommodé de son
mieux, l'aida à mettre le même habit pailleté, tâchant de l'accommoder
mieux encore.

Après quoi le jeune homme s'achemina vers le palais, invité cette fois
et plus tranquille en apparence, mais plus inquiet et moins hardi que
lorsqu'il avait fait le premier pas dans ce monde encore inconnu de lui.

Étourdi, presque autant que la première fois, par toutes les splendeurs
de Versailles, qui, ce soir-là, n'était pas désert, le chevalier
marchait dans la grande galerie, regardant de tous les côtés, tâchant de
savoir pourquoi il était là; mais personne ne semblait songer à
l'aborder. Au bout d'une heure, il s'ennuyait et allait partir, lorsque
deux masques, exactement pareils, assis sur une banquette, l'arrêtèrent
au passage. L'un des deux le visa du doigt, comme s'il eût tenu un
pistolet; l'autre se leva et vint à lui:

--Il paraît, monsieur, lui dit le masque, en lui prenant le bras
nonchalamment, que vous êtes assez bien avec notre marquise.

--Je vous demande pardon, madame, mais de qui parlez-vous?

--Vous le savez bien.

--Pas le moins du monde.

--Oh! si fait.

--Point du tout.

--Toute la cour le sait.

--Je ne suis pas de la cour.

--Vous faites l'enfant. Je vous dis qu'on le sait.

--Cela se peut, madame, mais je l'ignore.

--Vous n'ignorez pas, cependant, qu'avant-hier un page est tombé de
cheval à la grille de Trianon. N'étiez-vous pas là, par hasard?

--Oui, madame.

--Ne l'avez-vous pas aidé à se relever?

--Oui, madame.

--Et n'êtes-vous pas entré au château?

--Sans doute.

--Et ne vous a-t-on pas donné un papier?

--Oui, madame.

--Et ne l'avez-vous pas porté au roi?

--Assurément.

--Le roi n'était pas à Trianon; il était à la chasse, la marquise était
seule,... n'est-ce pas?

--Oui, madame.

--Elle venait de se réveiller; elle était à peine vêtue, excepté, à ce
qu'on dit, d'un grand peignoir.

--Les gens qu'on ne peut pas empêcher de parler disent ce qui leur passe
par la tête.

--Fort bien, mais il paraît qu'il a passé entre sa tête et la vôtre un
regard qui ne l'a pas fâchée.

--Qu'entendez-vous par là, madame?

--Que vous ne lui avez pas déplu.

--Je n'en sais rien, et je serais au désespoir qu'une bienveillance si
douce et si rare, à laquelle je ne m'attendais pas, qui m'a touché
jusqu'au fond du cœur, pût devenir la cause d'un mauvais propos.

--Vous prenez feu bien vite, chevalier; on croirait que vous allez
provoquer toute la cour; vous ne finirez jamais de tuer tant de monde.

--Mais, madame, si ce page est tombé, et si j'ai porté son message....
Permettez-moi de vous demander pourquoi je suis interrogé.

Le masque lui serra le bras et lui dit:--Monsieur, écoutez.

--Tout ce qui vous plaira, madame.

--Voici à quoi nous pensons, maintenant. Le roi n'aime plus la marquise,
et personne ne croit qu'il l'ait jamais aimée. Elle vient de commettre
une imprudence; elle s'est mis à dos tout le parlement, avec ses deux
sous d'impôt, et aujourd'hui elle ose attaquer une bien plus grande
puissance, la compagnie de Jésus. Elle y succombera; mais elle a des
armes, et, avant de périr, elle se défendra.

--Eh bien! madame, qu'y puis-je faire?

--Je vais vous le dire. M. de Choiseul est à moitié brouillé avec M. de
Bernis; ils ne sont sûrs, ni l'un ni l'autre, de ce qu'ils voudraient
essayer. Bernis va s'en aller, Choiseul prendra sa place; un mot de vous
peut en décider.

--En quelle façon, madame, je vous prie?

--En laissant raconter votre visite de l'autre jour.

--Quel rapport peut-il y avoir entre ma visite, les jésuites et le
parlement?

--Écrivez-moi un mot: la marquise est perdue. Et ne doutez pas que le
plus vif intérêt, la plus entière reconnaissance....

--Je vous demande encore bien pardon, madame, mais c'est une lâcheté que
vous me demandez là.

--Est-ce qu'il y a de la bravoure en politique?

--Je ne me connais pas à tout cela. Madame de Pompadour a laissé tomber
son éventail devant moi; je l'ai ramassé, je le lui ai rendu; elle m'a
remercié, elle m'a permis, avec cette grâce qu'elle a, de la remercier à
mon tour.

--Trêve de façons: le temps se passe: je me nomme la comtesse
d'Estrades. Vous aimez mademoiselle d'Annebault, ma nièce;... ne dites
pas non, c'est inutile; vous demandez un emploi de cornette,... vous
l'aurez demain, et, si Athénaïs vous plaît, vous serez bientôt mon
neveu.

--Oh! madame, quel excès de bonté!

--Mais il faut parler.

--Non, madame.

--On m'avait dit que vous aimiez cette petite fille.

--Autant qu'on peut aimer; mais si jamais mon amour peut s'avouer devant
elle, il faut que mon honneur y soit aussi.

--Vous êtes bien entêté, chevalier! Est-ce là votre dernière réponse?

--C'est la dernière, comme la première.

--Vous refusez d'entrer aux gardes? Vous refusez la main de ma nièce?

--Oui, madame, si c'est à ce prix.

Madame d'Estrades jeta sur le chevalier un regard perçant, plein de
curiosité; puis, ne voyant sur son visage aucun signe d'hésitation, elle
s'éloigna lentement et se perdit dans la foule.

Le chevalier, ne pouvant rien comprendre à cette singulière aventure,
alla s'asseoir dans un coin de la galerie.

--Que pense faire cette femme? se disait-il; elle doit être un peu
folle. Elle veut bouleverser l'État au moyen d'une sotte calomnie, et,
pour mériter la main de sa nièce, elle me propose de me déshonorer! Mais
Athénaïs ne voudrait plus de moi, ou, si elle se prêtait à une pareille
intrigue, ce serait moi qui la refuserais! Quoi! tâcher de nuire à
cette bonne marquise, la diffamer, la noircir;... jamais! non, jamais!

Toujours fidèle à ses distractions, le chevalier, très probablement,
allait se lever et parler tout haut, lorsqu'un petit doigt, couleur de
rose, lui loucha légèrement l'épaule. Il leva les yeux, et vit devant
lui les deux masques pareils qui l'avaient arrêté.

--Vous ne voulez donc pas nous aider un peu, dit l'un des masques,
déguisant sa voix. Mais, bien que les deux costumes fussent tout à fait
semblables, et que tout parût calculé pour donner le change, le
chevalier ne s'y trompa point. Le regard ni l'accent n'étaient plus les
mêmes.

--Répondrez-vous, monsieur?

--Non, madame.

--Écrirez-vous?

--Pas davantage.

--C'est vrai que vous êtes obstiné. Bonsoir, lieutenant.

--Que dites-vous, madame?

--Voilà votre brevet, et votre contrat de mariage.

Et elle lui jeta son éventail.

C'était celui que le chevalier avait déjà ramassé deux fois. Les petits
amours de Boucher se jouaient sur le parchemin, au milieu de la nacre
dorée. Il n'y avait pas à en douter, c'était l'éventail de madame de
Pompadour.

--O ciel! marquise, est-il possible?...

--Très possible, dit-elle, en soulevant, sur son menton, sa petite
dentelle noire.

--Je ne sais, madame, comment répondre....

--Il n'est pas nécessaire. Vous êtes un galant homme, et nous nous
reverrons, car vous êtes chez nous. Le roi vous a placé dans la cornette
blanche. Souvenez-vous que, pour un solliciteur, il n'y a pas de plus
grande éloquence que de savoir se taire à propos....

Et pardonnez-nous, ajouta-t-elle en riant et en s'enfuyant, si, avant de
vous donner notre nièce, nous avons pris des renseignements[8].

[Note 8: Madame d'Estrades, peu de temps après, fut disgraciée avec
M. d'Argenson, pour avoir conspiré, sérieusement cette fois, contre
madame de Pompadour. (_Note de l'auteur_.)]


FIN DE LA MOUCHE.



Ce conte a paru pour la première fois en 1853, dans le feuilleton du
_Moniteur_.--C'est le dernier ouvrage d'Alfred de Musset qui ait été
publié de son vivant.


FIN DU TOME SEPTIÈME.



TABLE DU TOME SEPTIÈME


CROISILLES

HISTOIRE D'UN MERLE BLANC

PIERRE ET CAMILLE

LE SECRET DE JAVOTTE

MIMI PINSON

LA MOUCHE





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Oeuvres Complètes de Alfred de Musset — Tome 7." ***

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