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Title: Une fête de Noël sous Jacques Cartier
Author: Myrand, Ernest
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Une fête de Noël sous Jacques Cartier" ***

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                                  UNE
                             FÊTE DE NOËL
                                 SOUS
                           JACQUES CARTIER

                                  PAR

                            ERNEST MYRAND


                                QUÉBEC
                 IMPRIMERIE DE L. J. DEMERS & FRÈRE
                       30, RUE DE LA FABRIQUE

                                ----

                                1888



                              PRÉFACE

                                ----

Il y a quelques années le bibliothécaire de l'Institut Canadien de
Québec, donnant son rapport à l'assemblée générale des membres de cette
institution littéraire, faisait cette déclaration remarquable:

    Vous me permettrez, messieurs, d'exprimer un regret; les
    dix-neuf vingtièmes au moins des 7,000 volumes qui ont circulé
    parmi nos membres durant l'année qui vient de finir (1879-80),
    sont des ouvrages de littérature légère. C'est un véritable
    événement lorsque quelqu'un demande un livre sérieux. Nous
    comptons pourtant sur nos rayons un beau choix d'ouvrages sur
    les sciences exactes, l'histoire, la philosophie, la morale,
    mais presque personne ne vient secouer la poussière que s'y
    accumule. La lecture des meilleurs ouvrages de fantaisie ne sert
    qu'à délasser l'esprit, elle ne saurait ni nourrir
    l'intelligence, ni former le coeur; c'est une simple récréation
    dont il ne faut pas abuser.

Quatre ans plus tard, le bibliothécaire en exercice de la même
institution confirmait le diagnostic du mal signalé par son
prédécesseur.

    Dans le cours de la présente année, disait-il (1883-1884), la
    circulation de nos livres s'est élevée à plus de 8,130 volumes.

    Parmi ces nouveaux livres se trouvent un certain nombre
    d'ouvrages sur les sciences, et, si l'on en juge par la vogue
    qu'ils ont obtenue, on ne saurait trio engager le bureau de
    direction à augmenter la partie scientifique de notre
    bibliothèque qui a été fort négligée jusqu'aujourd'hui.
    Malheureusement, la circulation de nos livres fait voir que le
    goût des romans n'est que trop prononcé et le meilleur moyen de
    combattre la propagation de ces lectures, pour le moins
    frivoles, serait d'offrir à nos membres des ouvrages
    scientifiques qui les instruisent et les intéressent. N'est-ce
    pas là la mission de notre Institut, mêler "l'utile à
    l'agréable".

De cet état de choses, alarmant pour certains esprits pessimistes plutôt
que sérieux, un fait consolant se dégage. La statistique prouve avec
éclat, que la jeunesse de notre ville lit. Qu'elle lise un peu
légèrement, cela peut s'avouer sans trop d'alarmes, qu'elle puisse mieux
lire, cela ne compromettra personne de soutenir cet avis, un peu naïf,
comme toutes les vérités découvertes par La Palisse. Le mieux est
toujours et partout possible. Le point essentiel existe: _la jeunesse de
Québec lit_; elle aime passionnément à lire, et chez elle ce délassement
intellectuel prime de très haut dans le choix restreint de ses
amusements et de ses plaisirs. L'essentiel est obtenu, que l'essentiel
demeure.

Seulement, comme les gourmands, et les gourmets, la jeunesse préfère le
dessert aux entrées du repas, la friandise et le bonbon à la soupe et au
bifteck. Je connais plusieurs vieux de cet avis-là. Le moyen de faire
goûter à la soupe et manger le rôti ne serait pas, à mon sens, de
retrancher absolument le dessert, mais plutôt de servir une soupe
excellente, un rôtit parfait.

Ce procédé d'art culinaire a été merveilleusement appliqué aux tables de
lecture par les vulgarisateurs modernes de la science dans les oeuvres
essentiellement littéraires. Ains, pour n'en nommer que deux célèbres,
Jules Verne et Camille Flammarion se sont bien gardés de proscrire ou
d'anathématiser le _Roman_. Loin de là; c'est à la faveur, au prestige,
à l'influence bien exploitée de ce tout puissant, qu'ils doivent la
meilleure part de leurs succès. Ça été la suprême habileté de ces bons
courtisans de flatter de la sorte le Maître Souverain de notre
littérature contemporaine et, avec lui, l'innombrable légion de ses
fidèles adorateurs. Car, de quelque nom que les passions contraires le
signalent, qu'on l'idolâtre comme un fétiche, ou qu'on l'exècre et le
fuie comme un épouvantail, il n'y a que les maladroits qui osent
rencontrer de front la popularité irrésistible de l'ennemi, popularité
qui saisit, écrase, emporte et jette à l'abîme l'imprudent
contradicteur. On ne détrône pas impunément un tel monarque, et mieux
vaut, pour l'ennemi, entrer en éclaireur qu'en guérilla dans son
royaume.

Jules Verne, Flammarion n'auraient pas réussi à faire accepter leurs
ouvrages par une telle universalité de lecteurs si leurs cours
scientifiques déguisés en _romans_, n'eussent revêtu l'éclatante livrée,
parlé le langage charmeur, confessé le dogme infaillible de
l'Imagination, cette vérité éternelle de l'éternel Roman.

                                   *
                                  * *

J'en appelle au plus froid critique, le _Tour du Monde en Quatre-vingt
jours_ eût-il jamais valu à son auteur fortune et renommée, si Verne
l'eût intitulé simplement: _Géographie Universelle?_ De même, son fameux
roman-trilogie: _Enfants du capitaine Grant, Vingt mille lieus sous les
mers, l'Île mystérieuse_, aurait-il jamais eu chez les liseurs cet inouï
succès de vogue, si l'éditeur eût sévèrement publié une _Histoire
naturelle_ en trois volumes? Et le _Voyage au centre de la Terre_,
n'est-il rien autre chose qu'un admirable et merveilleux _Cours de
Physique et de Géologie_? Essayez d'écouler à la faveur de ce dernier
titre, un millier seulement de copies exactes du même ouvrage, et vous
m'en viendrez dire des nouvelles.

Aussi Jules Verne, ce lecteur sérieux popularisant chez les liseurs de
romans les notions premières des sciences positives et les données
mathématiques des arts, se garde bien de prévenir, voire même d'éveiller,
au cours du récit merveilleux, l'attention de son public. Public
dangereux s'il en fut jamais, excessivement difficile à retenir et à
fixer, public capricieux, changeant, mobile à l'extrême, s'abattant sur
un _livre nouveau_ avec la pétulance gourmande d'une volée de moineaux,
s'enlevant de même à grands bruits d'ailes et des cris colères, sitôt
que l'un des rongeurs s'est écrié: "_livre d'études!_"

L'auteur n'approche qu'avec une prudence extrême ce volage et farouche
lecteur. Comme aux petits enfants que l'on veut guérir, il ne dit pas:
"_Voici le remède_"; mais câlinement: "_Qui veut du bonbon?_" Tout
aussitôt le lecteur mord à l'amorce, se prend à l'hameçon et se noierait
au bout de la ligne plutôt que de lâcher l'appas. A travers l'intrigue
du récit, comme avec un filet à mailles inextricables, l'auteur amène
doucement, doucement, mais sûrement aussi, le lecteur frivole à sa
barque, c'est-à-dire, à son avis. Jules Verne éblouit, captive, capture
son lecteur avec l'éclat de style, tout comme l'autre, le pêcheur de
poissons, amorce sa clientèle avec des _mouches_ à corselet d'or et à
plumes rouges. Un tel lecteur une fois pris ne lui échappe... qu'au
dernier chapitre. Et encore le reprendra-t-il infailliblement à son
prochain roman scientifique.

Pareils ouvrages instruisent leurs lecteurs qu'ils amusent, et
l'excellence de leurs résultats est par trop évidente pour être
signalée. _Passe-Partout, Nemo, le capitaine Grant,_ sont de véritables
professeurs de géographie, d'histoire naturelle, de physique, déguisés
grimés convenablement en héros de romans. L'intrigue même du récit n'est
le plus souvent qu'une thèse scientifique, exposée, développée,
soutenue, établie au cours d'une aventure imaginaire autant qu'originale
et raconté en un très beau style, qui fleurit, comme un jardin de
rhétorique, les plaines arides du chiffre et les solitudes austères où
les savants de toutes les langues parlent le mot exact du théorème et de
l'équation.

Il est souvent advenu qu'un lecteur frivole, alléché par la description
brillante mais précise d'un monument, d'une ville, d'un pays, intéressé
par le détail inédit, mais toujours exact, des religions, des
gouvernements, des langues, des moeurs, des costumes, des industries,
des arts professés par les peuples de latitudes différentes, s'en est
allé compléter (en même temps que vérifier) dans les ouvrages classiques
de la science, les connaissances acquises à la lecture de Jules Verne.
Ses romans auront fait alors, mieux et plus vite que les pédagogues et
leurs sermons, un _lecteur sérieux_ d'un _lecteur frivole_ et reconquis à
l'amour du savoir une intelligence perdue de romanesque et d'aventure.

Alors, dans les bibliothèques publiques comme au foyer de la famille,
les livres sérieux occuperont une place d'honneur et de préséance, la
seule d'ailleurs qu'ils doivent tenir dans la demeure d'un homme
instruit. Alors ce ne sera plus, pour parler avec à propos le langage
excellent du rapporteur de l'Institut Canadien de Québec, ce ne sera
plus un véritable événement quand quelqu'un demandera au conservateur
d'une bibliothèque publique l'usage d'un livre sérieux.

                                 *
                                * *

Ce que Jules Verne a tenté avec un éclatant succès pour l'enseignement
populaire de la géographie universelle; ce que Flammarion réalise avec
un triomphe é en faveur des connaissances astronomiques; ce qu'enfin la
_Bibliothèque des Merveilles_ poursuit, en vulgarisant dans les foules
les sciences exactes et les arts, je crois devoir aujourd'hui l'essayer
en faveur des archives de notre Histoire du Canada.

A part ce que nous avons appris _de force_ au collège, que savons-nous
de l'Histoire du Canada? Combien d'entre nous ont eu la bravoure de
compléter les notions rudimentaires des _Abrégés_ suivis en classe, par
la lecture entière de Ferland ou de Garneau? Quels rares étudiants, les
érudits de l'avenir, sont allés vérifier après coup, dans les archives
nationales, les données mêmes de l'histoire, ont remonté le cours des
faits et retrouvé les sources, analysé ces eaux de vérité où les auteurs
disaient avoir puisé la science, de crainte que le Mensonge ne les eut
empoisonnées d'infâmes calomnies?

Et cependant, ce ne sont pas les archives précieuses, uniques,
originales, qui manquant à Québec. L'inestimable bibliothèque de
l'Université Laval, vaut, elle seule, en trésors archéologiques toutes
les collections particulières ou publiques du pays.

Le travail archéologique se réduit maintenant à la peine de lire.

En effet, les chercheurs bibliophiles de notre Histoire du Canada,
Fribault, Jacques Viger, Laverdière, Holmes, Papineau, Sir Lafontaine,
parmi les morts, les abbés Bois, Raymond Casgrain, Tanguay, Verreault,
Messieurs Joseph Charles Taché, Douglas Brymner, Benjamin Sulte, James
Lemoine, parmi les vivants, ont taillé toute la besogne, parachevé la
tâche avant même que nous jeunes gens, fussions sortis du collège.

Le vénérable doyen de notre littérature canadienne-française,
l'Honorable M. Chauveau, a publié, dans son _Introduction aux Jugements
et Délibérations du Conseil Souverain de la Nouvelle France_, une
nomenclature aussi complète qu'intéressante des principales archives
relevées au pays depuis quarante ans, et en particulier dans la province
de Québec.

Hélas! les archives de notre histoire, nos belles et glorieuses
archives, imprimées sur papier de luxe avec du caractère antique,
reliées à grands frais, tranchées d'or ou de carmin, continuent
aujourd'hui, sur les rayons de nos bibliothèques publiques, le sommeil
de mort qu'elles dormaient autrefois dans la poussière des greniers ou
l'humidité des caves, alors qu'elles étaient seulement de vieux
manuscrits, des parchemins racornis, des bouquins noirs et luisants,
livrés à la merci des ménagères qui les utilisaient à allumer le feu.
[1]

     [Note 1: Je me rappelle que ce fut dans le fond d'une boite à
     bois que l'on découvrit un des volumes du _Journal des
     Jésuites_, le seul qui ait échappé au même usage. L'autre ou
     les autres volumes ont eu l'honneur de griller les poulets ou
     mêler leurs cendres vénérables aux tisons moins historiques
     d'une bûche d'érable ou d'un rondin de merisier!

     Pour atténuer, sinon excuser, notre criminelle incurie, il
     convient d'ajouter qu'en France aussi bien qu'au Canada, les
     archéologues se plaignent amèrement de ces désastreuses
     négligences. Ecoutez ce qu'en dit un archiviste célèbre:

        Que de précieux documents ont allumé la pipe d'un
        goujat! Que de nobles parchemins, au bas desquels était
        la signature d'un roi, ont couvert les pots de conserves
        de femmes de préfets, bonnes ménagères qui les faisaient
        prendre dans les greniers de la préfecture... Je n'en
        dis pas davantage et je ne nomme personne; il n'est pas
        besoin d'autres exemples que ceux auxquels je fais
        allusion, et que je connais, pour montrer que les
        parchemins qui ont servi à faire des gargousses, et par
        cela même, à faire de l'histoire nouvelle, n'ont pas eu
        la destinée la plus triste.

     Pierre Margry, _Découvertes françaises_, 40 et 41.]

Une poussière d'oubli, froide et silencieuse comme la neige, tombe sur
elles, tombe encore, tombe toujours, les recouvre, les ensevelit sous
l'épaisseur ténébreuse d'un linceul et menace de les cacher à jamais aux
regards des hommes, de les faire disparaître, comme des cadavres de
voyageurs morts de froid, sous l'uniforme niveau, l'égalité fatale de la
steppe.

Et cependant quel labeur colossal, quels argents, quelles études
n'ont-elles pas coûté aux bibliophiles, aux chroniqueurs, aux
archéologues, aux historiens qui ont eu l'héroïque courage, la
patriotique vaillance de publier en éditions d'honneur, les manuscrits
originaux, les annales primitives de la Colonie! Par contre, combien
apparaissent mesquins désespérants, ironiques, misérablement petits, les
résultats obtenus comparés à l'effort gigantesque apporté au
parachèvement d'une aussi monumentale entreprise!

Nos archives nationales! Elles ont cependant porté bonheur aux
littérateurs de la génération précédente. Elles ont porté bonheur au
regretté Louis P. Turcotte, le vaillant auteur du _Canada sous l'Union_
(1841-1867), au romancier Joseph Marmette, qui leur doit _François de
Bienville_, son meilleur ouvrage; elles ont porté bonheur à notre érudit
compatriote canadien anglais William Kirby, l'auteur du roman fameux _Le
Chien d'Or_, merveilleuse légende canadienne française que les écrivains
de la Province de Québec ont laissé échapper de leur répertoire... faute
d'études archéologiques.

                                   *
                                  * *

Ce procédé, qui donne à l'histoire le coloris de la légende et
l'intrigue du roman, n'est pas neuf: le _Cinq Mars_ d'Alfred de Vigny en
est un frappant exemple. Son autre célèbre ouvrage, _Stello_, n'est rien
que la trilogie biographique des poëtes Gilbert, Chatterton et André
Chénier. Mais, dans cette littérature apparemment légère par le titre et
le mécanisme des moyens, quel butin de connaissances et de souvenirs
historiques!

Ce procédé, les nouvellistes de notre littérature canadienne française
l'ont employé avec un succès relativement considérable et de vogue et
d'argent. L'histoire du Canada en a retiré un étonnant profit de
vulgarisation. Les compositions de Marmette, de DeGaspé, de Bourassa, de
Kirby, de Leprohon de John Lespérance, lui ont valu un peu de cette
popularité que l'on envie, à juste titre, aux oeuvres artistiques,
scientifiquement littéraires de Jules Verne, Arthur Mangin, Camille
Flammarion et autres lettrés, partisans déguisés des sciences exactes
auprès de la jeunesse frivole qui passe en badinant à travers un cours
d'études.

Pour combien d'intelligentes et spirituelles lectrices la grande et
martiale figure de Louis de Buade comte de Frontenac fût demeurée aussi
inconnue qu'étrangère sans la lecture de _Bienville_? C'est un portrait
coloré, si l'on veut, mais un portrait vivant, un portrait historique,
saisissant de vérité photographique, lumineux de gloire comme l'époque à
laquelle il appartient.

Combien encore, sans le roman-feuilleton du même auteur--l'_Intendant
Bigot_,--combien, dis-je, des 14,000 abonnés du défunt _Opinion Publique_
n'auraient jamais lu le savant, exact et patriotique récit de la
première bataille des plaines d'Abraham?

Et cette autre description magistrale, merveilleusement empoignante de
la Revanche du 13 septembre 1759, la victoire du 28 avril 1760, gagnée
dans les champs de la vieille paroisse de Notre-Dame de Foye, sous les
remparts mêmes de Québec avec son point stratégique légendaire,
l'immortel moulin Dumont; où l'avons-nous lue, nous les jeunes?--Chez
Garneau, Ferland, Laverdière?--Non pas; mais dans _Les Anciens
Canadiens_ de cet octogénaire littérateur Philippe Aubert DeGaspé,
publiés en feuilletons dans la _Revue Canadienne_ de 1860. Notre premier
cours d'Histoire du Canada s'est donc fait dans un roman très
canadien-français, et, disons-le à la gloire de son incontestable mérite,
très historique, absolument historique.

                                   *
                                  * *

Dans _Les Plaideurs_ de Racine, _Petit Jean_ exposant son cas, dit, au
troisième acte de la comédie:

         "_Ce que je sçay le mieux, c'est mon commencement_."

Ça, mes lecteurs, la main sur la conscience, en pouvons-nous dire autant
de notre Histoire du Canada? Pour être aussi vrais que sincères ne
conviendrait-il pas de renverser ce vers-proverbe et de confesser en
toute humilité de coeur et d'esprit:

          "_Ce que je sçay le moins, c'est mon commencement_."

Et cependant, combien l'on sait d'autres choses! Oserai-je dire de
préférence?

J'ai connu, quelque part, dans un séminaire classique, un écolier,
véritable bourreau de travail, qui vous défilait toute la série
chronologique des anciens rois de l'Égypte, de Mesraïm (2,200 ans avant
Jésus-Christ), à Néchao, sans oublier un seul Pharaon! Sa prodigieuse
mémoire se faisait un jeu de répéter ce tour de force pour chacune des
nomenclatures royales des vieux empires de Syrie, d'Assyrie, de Perse,
de Macédoine, toutes étiquetées par ordre de millésimes. Or, ce
bachelier virtuose, cette vivante encyclopédie ne savait même pas
l'humble successions, liste brusquement interrompue, de nos Vice-Rois,
Lieutenants-Généraux, Gouverneurs, Grands Maîtres des Eaux et Forêts,
Administrateurs, etc., etc., alors que notre patrie se nommait la
Nouvelle-France, en Géographie comme en Histoire. Chacun son goût; mais,
au mien, j'aime mieux savoir le rôle d'équipage de la flottille de
Jacques Cartier allant à la découverte du Canada, que les noms et
prénoms des Argonautes partis avec Jason, à la conquête de la Toison
d'Or.--Que vous servira, en définitive, de connaître que Nemrod fonda
Babylone; Cécorps, Athènes; Eurotas, Sparte; Salomon, Palmyre; et si
vous ne savez pas que Samuel de Champlain fonda Québec; Laviolette,
Trois-Rivières; De Maisonneuve, Montréal; De Tracy, Sorel; Frontenac,
Kingston; De la Motte-Cadillac, Détroit; De la Galissonnière,
Ogdensburg; De Contrecoeur, Pittsburg; d'Iberville, Mobile; De
Bienville, la Nouvelle-Orléans? Saint Ignace ne dirait-il pas avec un
meilleur à-propos: _Quid prodest?_

Il était donc rigoureusement logique, pour qui voulait populariser les
archives canadiennes-françaises de commencer ce travail de
vulgarisation suivant l'ordre des dates. Or la _Relation du second Voyage
de Jacques Cartier_ est sans contredit notre premier document historique
puisque l'on y raconte la découverte du Canada. Il était difficile, le
lecteur en conviendra, d'étudier un document authentique à la fois plus
précieux et plus vénérable d'antiquité.

Non travail ne sera donc, à proprement parler, que la paraphrase
littéraire du _Second Voyage de Jacques Cartier._

Oeuvre d'imagination, dira-t-on, bagatelle! Oeuvre d'imagination si l'on
veut, composition fantaisiste où cependant la _folle du logis_ n'est
qu'une esclave de la vérité historique. A ce point, qu'elle accepte les
noms de personnes, les mots anciens de la géographie, et consent à
suivre les événements, les faits, les circonstances dans leur ordre.
Elle ne les combine pas, elle les regarde; elle se promène au milieu
d'eux, les interroge, les critique, les admire, à la manière d'un
voyageur intelligent, d'un connaisseur artiste étudiant les curiosités
d'un musée ou les monuments d'une ville étrangère. Le travail d'_Une
Fête de Noël sous Jacques Cartier_ se compose d'une série de tableaux
historiques peints sur nature, de vues exactes prises sur le terrain,
photographiées à la faveur de la lumière que peuvent concentrer à cette
distance (sept demi-siècles) les meilleurs instruments des archivistes et
des archéologues.

Aussi le public instruit qui jugera _l'épreuve_ sera-t-il d'autant plus
sévère pour l'ouvrier, qu'il se trouvera toujours en mesure de comparer
la copie à l'original. Car, la raison essentielle de ce travail étant de
faire CONNAÎTRE ET LIRE NOS ARCHIVES, j'annote le _récit littéraire_ du
texte de la relation primitive[2] non pas tant pour démontrer, par la
vérité des événements, la vraisemblance de la fantaisie, que pour
multiplier aux lecteurs les occasions de lire ce _brief récit et
succincte narration de la navigation faicte en 1535-36 par le capitaine
Jacques Cartier aux îles de Canada, Hochelaga, Saguenay et autres[3]_.
Occasion rare et précieuse, s'il en fut jamais, exceptionnelle bonne
fortune de pouvoir déguster, comme un fruit d'exquise saveur, ce beau
français du 16ième siècle, un français vieux, ou plutôt jeune comme
l'âge de Rabelais et de Montaigne, exhalant en parfum la fraîcheur
éternelle de l'esprit.

Forcément, l'attention des plus légers liseurs s'arrêtera sur ces
passages empruntés à l'original unique--imprimés à dessein avec
d'anciens caractères typographiques--- extraits bizarres, étranges comme
un grimoire, où l'orthographe primitive des mots, le suranné des
expressions, la latinisme des tournures de phraser, donnent un cachet de
haute valeur archéologique.

     [Note 2: Je me suis servi pour mon travail de la
     "Réimpression figurée de l'édition originale rarissime de
     1545 avec les variantes des manuscrits de la bibliothèque
     impériale."--Paris--Librairie Tross--1863--J'ai aussi
     consulté l'édition canadienne des _Voyages de Jacques
     Cartier_ publiée en 1843 sous les auspices de la _Société
     Littéraire et Historique_ de Québec.]

     [Note 3: D'Avezac. _Introduction historique_ à la Relation du
     Second Voyage de Jacques Cartier, page xvj.]

Et de même que la lecture des romans de Jules Verne a développé le goût
des études scientifiques, de même _la paraphrase littéraire d'un
document archéologique_ éveillera-t-elle peut-être, chez plusieurs
jeunes gens instruits, l'idée de consulter nos archives, de les lire, et
de se prendre, eux aussi, à leur savante et fascinante étude. Ce sera du
même coup développer chez les lettrés le goût de l'histoire par
excellence, celle de notre pays.

Tout le travail archéologique proprement dit est terminé maintenant, les
manuscrits déchiffrés, copiés, collationnés, imprimés, se rangent
aujourd'hui en beaux volumes sur les rayons de toutes nos bibliothèques.
Il n'y a plus qu'à ouvrir le livre... et à le lire! Et on ne lirait pas?
Je ne puis croire à cet excès d'indifférence ou de paresse!

                                   *
                                  * *

"PRENDRE PAR L'IMAGINATION CEUX-LA QUI NE VEULENT PAS DE BON GRÉ SE
LIVRER A L'ÉTUDE," tel est l'objet entier de ce livre.

Encore l'imagination de celui qui invente à conditions pareilles aux
miennes se trouve-t-elle, avec un semblable canevas, terriblement
réduite, affreusement bridée, dans le champ même de ses évolutions, le
terrain par excellence de ses manoeuvres, la _description_. Son action
restreinte demeure étroitement liée aux _causeries_ d'équipages que
défraient un petit nombre de circonstances inconnues, mais
vraisemblables, aussi rares et aussi vulgaires cependant que les
événements quotidiens, traversant la monotonie d'un long et triste
hivernage. Qui plus est, ces _causeries de matelot_ se rattachent à très
peu de sujets; sujets difficiles que l'imagination ne trouve qu'en
évoquant la vérité des sentiments intenses, vivaces, je le veux bien
admettre, mais aussi, communs à tous les hommes: sentiments de regrets
amers, angoisses lancinantes, d'illusions éblouies, croisées
presqu'aussitôt de désespoirs extrêmes, tous _sentiments personnels_ à
ces Français, acteurs d'une héroïque aventure, encore plus rongés de
nostalgie que de scorbut.

Aussi, ai-je cru devoir introduire dès le départ de l'action, un
interprète qui l'accompagne à travers l'intrigue, jusqu'à la fin du
récit. Cet interprète n'est pas mis là uniquement pour traduire les
pensées ou les sentiments des principaux rôles, la seule clarté du
langage devant suffire à cela, mais pour compléter chez le lecteur la
connaissance historique de ces mêmes personnages, de l'époque et du pays
où ils ont vécu, de leurs travaux, de leurs oeuvres.

Pour créer le type de ce personnage je n'ai eu qu'à me souvenir. Car
j'ai connu, intimement connu, dans ma vie d'écolier, au Séminaire de
Québec, Monsieur l'abbé Charles Honoré Laverdière, l'érudit archéologue,
l'éminent prêtre historien; et nul autre que lui ne m'a semblé plus apte
à remplir vaillamment ce premier rôle.

J'ai dit _interprète_, j'aurais mieux fait d'écrire _coryphée_; car mon
cicerone fantaisiste lui correspond et lui ressemble étonnamment. Avec
cette différent toutefois que le coryphée des tragédies grecques donne
la réplique aux acteurs en scène, cause, discute approuve, censure,
pleure, se lamente s'inquiète, se réjouit, se glorifie, s'exalte avec
eux; tandis que, dans le cas actuel, notre Mentor donne la réplique à
l'auditoire, c'est-à-dire aux lecteurs du livre. Il cause avec eux,
discute, approuve, condamne les idées, les sentiments, les espérances,
les désespoirs, les ambitions, les étonnements, les rêves des compagnons
de Jacques Cartier. Il profite conséquemment de l'occasion
continuellement présente de donner à ses auditeurs un _Cours quasi
complet d'Histoire du Canada_. Un nom d'homme ou de ville, une parole,
une action, une place, un monument, cités aux dialogues, ou mentionnés
dans la partie descriptive de l'ouvrage, sont pour lui autant de raison
de prendre la parole.

Ajoutez encore, comme prétextes de causerie, les analogies d'événements
ou de circonstances, les coïncidences heureuses ou bizarres, les
antithèses surprenantes d'une vie toute semée d'aventures singulières,
les parallèles glorieux, ou les fâcheux contrastes providentiellement
établis entre les hommes et leur vocation, et vous aurez autant
d'à-propos, autant d'excuses, pour ce coryphée historique de reprendre
la parole, de la garder plus longtemps même que les personnages en
scène, sa qualité de cicerone officiel lui permettant d'être prolixe,
voire même bavard sas trop d'inconvénient pour l'auteur du livre, qui
cause à sa place.

Et de même que, dans les choeurs de la tragédie antique, le coryphée
parlait quelquefois au nom de la foule, de même Laverdière parlera, de
sa voix claire et forte, au nom de l'histoire du Canada. Cet homme
autorisé en sera l'interprète accompli, et sa parole sera si vraie, si
juste, que chacun, en l'écoutant, croira entendre un écho de ses propres
pensées.

Et si le lecteur constate une divergence, ou plus, une contradiction
entre Laverdière, prononçant le jugement de la postérité, l'opinion
publique actuellement reçue, quelques heures de sage réflexions ne
tarderont pas à lui faire reconnaître et accepter la sentence du prêtre
historien. Car Laverdière ne tergiverse jamais et jamais n'hésite entre
l'opinion que l'on a et l'opinion que l'on devrait avoir sur tel homme,
telle époque ou tel événement historique.

                                    *
                                   * *

C'est donc au milieu d'un groupe de matelots que Laverdière se présente.
Les hardis malouins, les audacieux Bretons, compagnons de la fortune et
de la gloire de Jacques Cartier apparaissent; au lieu d'une troupe de
comédiens, c'est l'équipage d'une marine française qui donne à bord de
trois vaisseaux, je ne dirai pas le premier acte, mais la première scène
de cet immortel drame historique joué au Canada par la France Catholique
royale, pendant trois siècles consécutifs, et sans chute de rideau.
Laverdière n'est que le coryphée du spectacle; conséquemment il lui
appartient, et, comme toutes les opinions que je lui prête, la critique
qu'il en peut faire est réversible, et les lecteurs de ce livre ont le
droit de l'applaudir ou de le siffler.

_Un rôle d'équipage_ pour canevas! J'avoue la désespérante aridité de
mon sujet; mais la logique de mon raisonnement autant que le but de mon
travail n'empêchent de choisir. D'autre part, le mot _Noël_, pour qui le
médite profondément, nous ouvre tout un horizon de l'histoire
canadienne-française. Ce vieux cri de joie gauloise portera-t-il bonheur
à cet essai littéraire? Mes espérances veulent répondre oui; mais je me
souviens à temps que l'Avenir seul a la parole. D'ailleurs, étant donné
l'ingratitude et le fardeau d'une pareille étude, je n'en estimerai mon
succès que meilleur, si toutefois le succès... arrive.

S'il arrive! Eh! viendra-t-il jamais? Franchement j'aimerais mieux
attendre la Justice. Cette redoutable Boiteuse tarde souvent jusqu'au
soir de la vie; elle est lente, si lente quelquefois que les méchants,
que les coupables, les impunis de tous les forfaits comme les heureux de
tous les crimes, finissent par croire qu'il existe pour elle une
vieillesse et qu'elle pourrait bien mourir avant eux. Mais Elle vient à
son heure, toujours avant la fin, jamais trop tard. Le Succès, lui,
n'est pas tenu d'arriver. Voilà ce qui inquiète. A tout événement, l'on
me tiendra peut-être compte de n'avoir pas apporté à l'appui de ma thèse
un exemple facile ou de labeur ou d'imagination.

ERNEST MYRAND

Québec, 25 décembre 1887.



ÉCOLE NORMALE-LAVAL
Québec, 4 avril 1887.

L'honorable G. OUIMET.
Surintendant de l'Instruction Publique.

MONSIEUR LE SURINTENDANT.

J'ai entendu lire l'ouvrage de Monsieur Ernest Myrand, _Une fête de Noël
sous Jacques Cartier_. L'impression qui m'est restée de cette lecture
est des plus favorables.

Au point de vue religieux, il ne m'a paru y avoir absolument rien à
reprendre; au contraire, tout y est édifiant, moral, rempli de cette foi
naïve et ardente qui animait nos pieux ancêtres Bretons et Normands.

Au point de vue historique ce travail ne mérite que des éloges.
L'auteur, pénétré de respect et d'affection pour les vénérables
monuments de notre histoire a pris pour base de son récit nos plus
anciennes annales, et a voulu rassurer et satisfaire les lecteurs
sceptiques ou incrédules en mettant toujours en note le texte primitif
des documents sur lesquels il s'appuie.

Cet ouvrage, qui a dû coûter à son auteur beaucoup de recherches, me
paraît propre à faire aimer notre histoire et à faire étudier nos
vieilles archives, mine précieuse qui gît depuis si longtemps dans la
poussière de l'oubli et qui renferme encore tant de richesses
inexplorées. Chaque fois que l'occasion s'en est présentée, le brillant
écrivain à travaillé à grouper habilement une foule de faits
historiques, à les lier en faisceaux et à en former comme une gerbe de
lumière propre à éclairer la marche et à soulager la mémoire de
l'étudiant; la vérité est partout respectée et l'on s'instruit en
s'amusant à une saine lecture.

C'est un bon moyen, je crois, de vulgariser l'histoire consignée dans
nos archives canadiennes comme Jules Verne a vulgarisé la science, en la
présentant sous une forme attrayante et à la portée de tous les esprits.
Tout Canadien aimera à lire _Une fête de Noël sous Jacques Cartier_ et
en retirera, sans aucun doute, de grands avantages.

Le style de cet ouvrage m'a paru élégant, facile, plein de chaleur et de
mouvement, propre à en assurer le succès dans toutes les classes de la
société.

Veuillez agréer, Monsieur le Surintendant, l'hommage de mon sincère et
respectueux dévouement.

L. N. BÉGIN, Ptre.



                        ARGUMENT ANALYTIQUE

                               ---

PROLOGUE

UN CAUSEUR D'AUTREFOIS.

Le 24 Décembre 1885, à Québec, l'auteur d'_Une Fête de Noël sous Jacques
Cartier_ rencontre, sur la _Grande Allée_, le personnage de
Laverdière.--La conversation s'engage et l'archéologue en profite pour
donner libre essor aux souvenirs historiques de sa puissante
mémoire.--Ce que lui rappelaient en particulier le chiffre _trois_, le
nombre _treize_ et la journée du _vendredi_.--Quelle ville regardait
Laverdière. Carillons de Noël.--Une cloche absente.--Pourquoi la foule
accourait à Notre-Dame.

CHAPITRE I

LA NEF-GÉNÉRALE: "_Grande Hermine._"

Laverdière propose à son compagnon de route d'entrer à l'église... et le
transporte, à 350 ans de distance, au minuit du 25 Décembre 1535.--La
Forêt de Donnacona.--Ancienne topographie historique.--Ce qu'on peut
voir dans un profil de rivière.--Les trois vaisseaux de Jacques
Cartier.--Une chambre de batterie dans _La Grande Hermine_.--Office
divin: Dom Guillaume Le Breton, le premier des aumôniers de Jacques
Cartier pontifie en présence du Capitaine Découvreur, des officiers de la
flottille et de tout le personnel valide des trois équipages.--Etude sur
les noms inscrits au rôle d'équipage.--Le décor de la Nef-Générale.--Les
trois voilures des navires identifiées par Laverdière.--Notre-Dame de
Roc-Amadour.--_Adeste fideles_.--Foi ardente du Découvreur.

CHAPITRE II

LA CARAVELLE; "_Petite Hermine_"

Un vaisseau-hôpital.--Les scorbutiques de la flottille.--Dom
Anthoine.--Le récit d'Yvon LeGal.--Les prières de la Nativité.--Ce que
chante la Liturgie Catholique dans l Province de Québec.--Hymnes
d'église; leurs paraphrases historiques.--Les sonneries de la _Petit
Hermine_.

CHAPITRE III

LA GALIOTE: "_Emérillon_".

Les deux promeneurs quittent le vaisseau-hôpital, jettent un coup d'oeil
sur le _Fort Jacques Cartier_, et se rendent à l'embouchure du ruisseau
Saint-Michel.--Ils y découvrent l'_Emérillon_ enlisé dans la neige.--Le
cadavre du premier scorbutique, Philippe Rougemont, a été déposé à bord
de la galiote. Eustache Grossin, compagnon marinier, Guillaume Séquart
et Jehan Duvert, charpentiers du navire, font auprès du cercueil de leur
camarade la veillée des morts.--Causeries des matelots. Que deviendra
Stadaconé? La bourgade sera-t-elle grande ville? Et la montagne, comme
le rocher de Saint-Malo, aura-t-elle une ceinture de remparts crénelés,
des murailles, des tours, une citadelle pour diadème?--La mémoire de
Jacques Cartier sera-t-elle immortelle?--Adieux à Rougemont.--Les
dernières prières.

CHAPITRE IV

UN NOËL BRETON.

Réflexions de Laverdière sur les _Noëls_ de la Nouvelle-France.--Ce que
les gars de Saint-Malo pensaient des aurores boréales.--Qui les aurait
bien expliquées.--La bûche de Noël--Feu de joie.--Invocations de Jacques
Cartier.

ÉPILOGUE

Comment s'en alla Laverdière.--Et ce qu'il advint des trois vaisseaux de
Jacques Cartier.



                                  UNE
                              FÊTE DE NOËL
                                 SOUS
                            JACQUES CARTIER

                        ======================



                          CHAPITRE PREMIER

                                 ---

                              PROLOGUE

                                 ---

                       UN CAUSEUR D'AUTREFOIS

                                 ---

L'un de vos amis, me disait Laverdière, quelque littérateur à
imagination brillante, écrira sans doute merveilles sur "_Québec en l'an
2,000_". Que prouvera son succès? Pour l'avoir traité avec un éclatant
mérite, ce sujet en demeurera-t-il moins léger, capricieux, fantaisiste?
Il me rappelle, par sa facilité d'exécution, ces dentelles amusantes,
ces broderies au crochet, que l'on peut, à loisir, commencer, continuer,
abandonner, reprendre ou terminer sans compter les mailles ou les points,
ni même regarder aux dessins du patron.

C'est le genre préféré des talents faciles et paresseux. Pas d'études
pour ceux-là, pas de recherches ardues, pas de contraintes historiques
ou d'obstacles d'archéologie; il leur suffit de s'abandonner à la
dérive, à la grâce du style et de l'imagination, au fil de la plume...
le fil de l'eau, l'aval de la rivière. Et le tour est fait.

Mais, pour les vaillants du travail intellectuel, pour les archivistes,
les chroniqueurs, les historiens, pour ceux-là qui remontent les rapides
_à la perche_, refoulent les courants à coups d'aviron, font les
portages longs et pénibles, reprennent enfin les explorations
d'avant-garde hardiment risqués par les pionniers de la civilisation
chrétienne, sur une route encore lumineuse, après trois cents ans, du
passage de la gloire catholique française,--pour ceux-là, ce n'est pas le
Québec chimérique et fantaisiste du vingtième siècle qu'ils cherchent,
mais le Québec des âges héroïques, celui du 31 Décembre 1775, ou celui
du 13 Septembre 1759; le Québec provoquant et fier du 16 Octobre 1690,
ou le Québec affolé des nuits d'Octobre 1660; le Québec puritain du 20
Juillet 1629, avec le drapeau anglais flottant aux tourelles du Château
St. Louis, ou le _Kébec_ Fondé du 3 juillet 1608, le _Kébecq_ se Samuel
de Champlain, ou bien encore, ou bien enfin le _Stadaconé_ de Donnacona,
la sauvage et primitive capitale d'un royaume barbare, la bourgade
algonquine, l'amas de cabanes indiennes blotties, come des poussins,
sous une aile d'oiseau, [4] le _Canada_[5] de Jacques Cartier,
l'immortel découvreur de notre beau pays, aperçut, au matin du 14
septembre 1535, à sept demi-siècles de notre époque.

     [Note 4: "Suivant M. Richer Laflèche, ancien missionnaire
     (l'évêque actuel du diocèse des Trois-Rivières) _Stadaconé_
     dans la langue des Sauteurs signifie _aile_. La pointe de
     Québec ressemble par sa forme à une aile d'oiseau." Ferland,
     Histoire du Canada, Tome Ier, page 90.]

     [Note 5: "Ils (les sauvages) appellent une ville: _Canada_".
     Voyage de Jacques Cartier 1535-36, verso du feuillet 48.]

Ces retours au passé historique du Canada ne sont pas seulement un
plaisir de l'esprit, un exercice de la mémoire, une satisfaction
d'orgueil national, ils demeurent encore la préoccupation continue des
âmes grandes, des coeurs bien nés dans la poitrine à la hauteur des
faveurs reçues, et qui se font un devoir sacré, une religion sévère de
leur souvenir; dans la crainte que les aïeux, que les ancêtres ne soient
hélas! pour l'avenir, contraints de compléter la mesure de leurs
inestimables bienfaits en en pardonnant l'ingratitude.

C'était le maître-ès-arts, Charles Honoré Laverdière qui me
parlait ainsi, à Québec, la nuit du vingt-quatre Décembre,
mil-huit-cent-quatre-vingt-cinq. Il pouvait être onze heures et demie du
soir; conséquemment, pour parler le langage moderne, le style rapide du
chemin de fer, nous n'étions plus qu'à trente minutes de Noël;--trente
minutes, un temps égal à la distance qui nous séparait tous deux de la
ville où nous allions rentrer.

Aussi fallait-il marcher très vite pour arriver à Notre-Dame au temps de
la Messe de Minuit. Car nous étions encore loin, très loin même sur la
route, la _Grande Allée_, la rue fashionable par excellence du quartier
à la mode de notre actuelle cité, l'antique _chemin du Cap Rouge_, trois
fois centenaire comme la mémoire de Jacques Cartier. L'incomparable
beauté de la nuit, le besoin d'être seul, de penser librement,
longuement, l'idée et la raison d'un livre m'avaient engagé à refaire
une fois de plus, et certes sans regrets, la fascinante promenade du
belvédère.

Or, Laverdière était mort le 11 mars 1873. Rien, comme la date précise
de son décès et le quantième de son enterrement, n'était plus facile à
relever dans les régistres de l'état civil. Je dis bien aux régistres de
l'état civil, car, dans la chapelle du Séminaire des Missions
Etrangères[6], où le saint prêtre dormait enterré depuis douze ans, il
n'y avait point de mausolée, de marbre funéraire, pas même une
épitaphe gravée à son nom, qui rappelât à la mémoire distraite des
vivants ce mort enseveli sous le parvis du sanctuaire. En cela, il
n'était pas plus maltraité par l'ingratitude des hommes que son frère
illustre d'études et de sacerdoce, Jean-Baptiste Antoine Ferland,
couché, aussi lui, quelque part sous le choeur de Notre-Dame de Québec,
moins oublié même que Messieurs de Frontenac, de Callières, de
Vaudreuil, de la Jonquière [7], quatre des plus fameux gouverneurs de
notre Canada Français, obscurément enfouis à la Basilique, sous je ne
sais plus quelle chapelle latérale [8].

     [Note 6: Nous avons pris habitude d'appeler Séminaire de
     Québec, le Séminaire des Missions Etrangères à Québec.]

     [Note 7: Ce fut en septembre 1796, que les cendres du comte
     de Frontenac, du chevalier de Callières, du marquis de
     Vaudreuil et du marquis de la Jonquière, furent transportées
     de l'Église incendiée des Récollets à la Cathédrale de
     Québec.

        On agita l'idée d'élever dans la cathédrale un modeste
        marbre funéraire à chacun de ces grands noms et de ces
        grands chefs de notre race. La chose fut mis à l'étude,
        et ce bel et si bien, que quatre-vingt trois ans après
        la translation de ces ossements tout est encore à
        faire! Frontenac, Callières, Vaudreuil, La Jonquière
        dorment dans la ville qui a été le siège de leur
        gouvernement sans avoir même une épitaphe pour rappeler
        aux vivants où ils sont, et ce qu'ils étaient! Il est
        vrai que Champlain, le fondateur de notre ville, n'a pas
        encore de monument et que le chevalier de Mésy, autre
        gouverneur de la Nouvelle France, gît ignoré dans le
        cimetière des pauvres de l'Hôtel-Dieu de Québec!

     Faucher de Saint Maurice--_Relation des Fouilles faites au
     Collège des Jésuites, page 11_.]

     [Note 8: Très probablement la chapelle Notre-Dame de Pitié.
     L'_Histoire du Canada_ par Smith, publiée à Québec en 1815,
     nous a conservé les inscriptions gravées sur les cercueils de
     ces quatre Gouverneurs de la Nouvelle France. Les voici:

     I. M. DE FRONTENAC.--Cy gyt le Haut et Puissant Seigneur
     Louis de Buade, Comte de Frontenac, Gouverneur Général de la
     Nouvelle France, mort à Québec, le 28 Novembre 1698.

     II. M. DE CALLIÈRES.--Cy gyst Haut et puissant Seigneur
     Hector de Callières, Chevalier de Saint-Louis, Gouverneur et
     Lieutenant Général de la Nouvelle France, décédé le 26 mai
     1703.

     III. M. DE VAUDREUIL.--Cy gist haut et puissant Seigneur
     Messire Philippe Rigaud, Marquis de Vaudreuil, Grand Croix de
     l'ordre militaire de Saint Louis, Gouverneur et Lieutenant
     Général de toute la Nouvelle France, décédé le dixième
     octobre 1525.

     IV. M. DE LA JONQUIÈRE.--Cy repose le corps de Messire
     Jacques Pierre de Taffeneil, Marquis de la Jonquière, Baron
     de Castelnau, Seigneur de Hardaramagnas et autres lieux,
     Commandeur de l'ordre royal et militaire de Saint Louis, Chef
     d'Escadre des armées Navales, Gouverneur et Lieutenant
     Général pour le Roy en toute la Nouvelle France, terres et
     passes de la Louisiane. Décédé à Québec le 17 may 1752, à six
     heures et demie du soir, âgé de 67 ans.]

En vérité j'aurais dû me rappeler que Laverdière était mort, et mort
depuis douze ans, quand son fantôme m'adressa la parole, la nuit de Noël
1885. Quels motifs occultes, quelles raisons majeures, quelles urgences
surnaturelles amenaient donc sur ma route ce revenant d'outre-tombe?
Pourquoi, comment, et depuis quand Laverdière était-il là? Encore
aujourd'hui ma mémoire ne donne à ces questions rétrospectives que de
flottantes et tardives réponses. Par contre, ce dont je me souviens
parfaitement est qu'il m'apparut si brusquement et me reconnut si vite,
que, dans la joie première de notre mutuelle surprise, cette pensée de
lui demander d'où il venait me manqua absolument.

Ce mot _joie_ en étonnera plusieurs. Et cependant, je le dis sans
vantardise, l'idée même d'avoir peur ne me vint pas, non par excès de
courage, mais pour cette autre raison non moins singulière et rare que
j'oubliai de me rappeler... que Laverdière était mort! Je n'ai pas
encore eu de pire distraction.

La présence quotidienne de sa photographie, la lecture de ses oeuvres,
l'habitude constante de les étudier, une discussion historique toute
récente, où l'on avait longtemps et bien parlé de lui, m'avaient sans
doute, et à mon insu, préparé doucement à cette rencontre, terrifiante é
tous égards, mais qui, dans l'état actuel de mon esprit, me parut alors
aussi naturelle que fortuite. Comme les organes corporels, les facultés
de l'âme ont leurs torpeurs; torpeurs partielles et temporaires, si l'on
veut, de la capricieuse mémoire, mais suffisantes cependant, et de
mesure à expliquer autant qu'à produire ce bizarre phénomène cérébral.

Rien de fantastique d'ailleurs ne trahissait la présence du revenant
chez le prêtre archéologue: ni le vêtement flottant sur la charpente du
squelette, ni la démarche solennelle de silence glacial eu de sinistre
gravité, ni l'accent sépulcral de la voix creuse, ni la pâleur jaunâtre
du visage. Le vent ne faisait pas osciller son fantôme et les lumières
oranges du gaz, ou les rayons bleu-acier des lampes électriques n'en
traversaient pas le spectre à la manière du jour pénétrant une vitre,
mais projetaient, au contraire sur la blancheur immaculée de la neige,
l'ombre intense de son corps palpable.

Devinez d'où je viens? me dit-il

Je lui avouai que je ne devenais pas du tout.

Je suis allé à Sillery, voir le monument que les citoyens de cette
localité ont élevé à la mémoire du fondateur de leur paroisse[9] et au
premier missionnaire[10] de la Nouvelle-France.[11]

Puis Laverdière me raconta le détail attachant de cette découverte
historique dont il avait partagé l'honneur avec son frère d'études et de
sacerdoce, l'abbé Raymond Casgrain.

De celle-ci il passa à une autre, puis à une autre, et de cette autre à
une quatrième, toujours en remontant à travers les dates,--de Brûlart de
Sillery, Commandeur de l'Ordre de Malte, au Chevalier de St. Jean de
Jérusalem Charles Huault de Montmagny;--de Montmagny, à Brasdefer de
Chasteaufort[12];--de Chasteaufort, à Samuel de Champlain; de Champlain,
à M. De Monts;--de M. De Monts, à M. De Chates;--De M. de Chates, à
Chauvin;--de Chauvin, au marquis de la Roche;--du Marquis de la Roche, à
Roberval;--de Roberval, à Jacques Cartier;--de Jacques Cartier au
florentin Jean Verrazzano.

     [Note 9: Noël Brûlart de Sillery, fondateur de la résidence de
     Saint Joseph. Il a donné son nom à la paroisse actuelle de
     Sillery.]

     [Note 10: Ennemond Massé, premier missionnaire jésuite au
     Canada.]

     [Note 11: Ce fut à son voyage de 1524, que Jean Verrazzano,
     florentin au service de François Ier, prit possession du
     Canada au nom du Roi et lui donna, le premier, le nom de
     _Nouvelle France.--Relation abrégée de quelques missions des
     Pères de la Compagnie de Jésus dans la Nouvelle France_ par
     Bressani--annotée par le Père Martin.--Appendice, page 295.]

     [Note 12: Marc Antoine Brasdefer de Chasteaufort,
     _administrateur_ jusqu'au 11 Juin 1636.]

Aux clartés rayonnantes de cette intelligence d'élite, ces grands
personnages de l'histoire Canadienne Primitive apparaissaient comme des
acteurs rentrés tout à coup en scène et jouant, sur le théâtre même de
leurs fameux exploits, les premiers rôles comme les premiers actes de
notre héroïque épopée. Seulement, ils avaient tous la voix,
l'harmonieuse voix de Laverdière; ce qui, selon moi, ne gâtait en rien
l'expression de leurs sentiments les plus nobles et de leurs plus fières
pensées.

Contraste étonnant! Plus l'évènement était vieux, plus il s'en allait à
la dérive, au recul de cette irrésistible entraînement que nous appelons
le passé--l'irrévocable Passé--et mieux la vaillante mémoire de
l'archéologue historien l'arrêtait dans sa fuite lointaine, le fixait
éclatant de sa propre lumière, le rajeunissait d'actualité, le
sculptait, enfin en reliefs inoubliables sur l'épaisseur des ses propres
ténèbres.

Laverdière s'arrêtait longuement, avec une complaisance d'artiste, à
regarder ainsi passer devant lui les plus humbles figurants de notre
belle patrie. Il les faisait à plaisir défiler sous mon regard en une
procession interminable.

Ce ne sont que des figurants, me disait-il mais mon cher, quels
figurants! Que serait devenue sans eux l'action même des premiers rôles?
Qui l'aurait appuyée dans l'histoire, non pas cinq actes durant, comme
au théâtre, mais pendant toute une vie d'homme? Qui l'aurait maintenue
cent cinquante ans, solennelle et dramatique, au prix de silencieux dt
pénibles travaux, d'obéissances obscures, fidèles, passives?

Vous méprisez les figurants! De toute évidence vous avez le préjugé des
auditoires modernes et vous croyez que les applaudissements frénétiques,
les ovations délirantes valent mieux pour le succès d'une pièce, que le
travail caché des machinistes ou la voix discrète du souffleur.
Rappelez-vous, ami, qu'ici, au Canada, nous avons donné une tragédie
devant une salle vide, sans auditoire, c'est-à-dire sans témoins. Nous
avons joué pour l'art, comme nous nous sommes battus pour la gloire, _à
la française_. Une bonne manière, croyez-m'en! N'en cherchez pas de
meilleure. Donc, pour l'Histoire qui n'assistait pas à cette
représentation dramatique, il faut nommer tous les personnages en scène,
figurants comme premiers rôles.

Aussi ne me parlait-il pas de Jacques Cartier, mais des compagnons de
Jacques Cartier; et, sans une seule hésitation des lèvres du de la
mémoire, il ne récitait, avec la volubilité du petit écolier qui apprend
par coeur seulement, les soixante quatorze noms de marins inscrits à
St. Malo, sur le rôle d'équipage, le trente-unième jour de Mars 1535.

Il ne me disait rien de Samuel de Champlain, mais causait avec un
attachant intérêt d'Étienne Brûlé, de Champigny, de Nicolas Marsolet, de
Rouen, _le petit roi de Tadoussac_, de Jean Nicollet, de François
Marguerie, de Jean Godefroy, de Normanville, de Jacques Hertel, de
Fécamp, de Jean Amyot, de Guillaume Cousture, tos interprètes du
Fondateur de Québec,[13] et qui lui avaient rendu l'inestimable service
d'apprendre pour lui la lettre et l'esprit des langues sauvages.

     [Note 13: Benjamin Sulte: Histoire des
     Canadiens-Français--Tome Ier, page 149. Ferland: Histoire du
     Canada--Tome Ier, page 275.]

A quoi bon, disait-il, vous parler de Jacques Cartier, de Samuel
Champlain? Vous en savez suffisamment pour garder à leur mémoire un
culte d'éternelle reconnaissance. Mais leurs obscurs compagnons d'armes
et de vaisseaux, leurs frères de courages surhumains et d'héroïques
misères ne méritent-ils pas eux, l'aumône d'un souvenir?

Croiriez-vous par exemple, que les missionnaires Jésuites aient seuls en
ce pays donné des martyrs au Christ? Ignorance coupable qui ne rend pas
justice à tous les témoins du Divin Maître! Ce n'est pas amoindrir la
gloire immortelle de Brébeuf, de Lalemant, de Jogues, que d'en faire une
part à Hébert, à Antoine de la Meslée, à Louys Guimont, à Pierre
Rencontre, à Mathurin Franchetot,[14] cinq paysans, cinq confesseurs de
la Foi, cinq apôtres, qui Lui donnèrent le témoignage du sang. Cette
terre vaillante du canada favorise ceux que l'aiment, et partage, entre
les missionnaires qui l'évangélisent et les laboureurs qui
l'ensemencent, l'honneur éternel du sacerdoce et le triomphe suprême du
martyre!

     [Note 14: Relations des Jésuites--année 1661--pages 35 et 36.]

Dites-moi, ami, croiriez-vous échapper à une accusation méritée
d'ingratitude en vous rappelant seulement que Dollard des Ormeaux, le
héros de Montréal, sauva la Nouvelle France en 1660?

Dollard ne mourut pas seul: ils étaient dix-sept à la tâche glorieuse;
nous sommes aujourd'hui un million de Canadiens-Français pour nous en
souvenir. Dix-sept! un chiffre jeune, tous des noms de jeunes gens,
faciles à retenir pour des mémoires jeunes aussi, vivaces et
sympathiques. Avec un peu de coeur cela devient aisé comme un jeu de
l'esprit. Voyez plutôt:

Adam Dollard, sieur des Ormeaux, le chef de l'expédition, Jacques
Brassier, l'armurier Jean Tavernier dit La Hochetière, le serrurier
Nicolas Tillemont, Laurent Hébert dit LaRivière, le chaufournier Alonié
de Lestres, Nicolas Josselin, Robert Jurée, Jacques Boisseau dit Cognac,
Louis martin, Christophe Augier, Etienne Robin, Jean Valets, Réné
Doussin, Jean Lecompte, Simon Grenet, François Crusson dit Pilote.[15]
Dites, m'avez-vous suivi? Avez-vous compté? J'ai bien mes dix-sept?

     [Note 15: Leurs noms, recueillis par M. Souart, curé de
     Ville-Marie, furent insérés, avant la fin de l'année 1660, au
     régistre mortuaire de la paroisse, le seul monument qui les
     ait conservés.]

J'oubliai de lui répondre tant j'étais absorbé par la pensée accablante
de ce qu'il avait fallu de temps, de travail ferme et de patient courage
pour amener la Mémoire, cette grande Rebelle de l'intelligence, à un
aussi merveilleux degré de souplesse et de docilité. Et devant ce
miracle d'inflexible énergie, il me venait aux yeux, en regardant
Laverdière, cette comparaison formidable du belluaire s'enfermant avec
le tigre qu'il va dompter, qui barre la porte de la cage pour mieux
enlever toute issue aux défaillances de la chair, rendre humainement
impossibles la fuite ou le secours extérieur, compléter sciemment
l'immense péril pour contraindre son coeur à ramasser tout son courage,
préoccuper l'âme à ce point que la pensée même de la peur ne lui vienne
pas au suprême élan du combat.

Laverdière continua: En justice pour tous les héros de cette expédition
fameuse, il convient d'ajouter à l'immortel _Palmare_ de notre histoire
le nom de l'algonquin Metiwemeg et celui du huron Anahotaha. Car le
courage est une vertu humaine universelle qui ne se reconnaît pas
seulement à la couleur du sang ou à la nationalité d'un drapeau!

Laverdière dit encore: Je devrais ajouter, pour être complet, les noms
de Nicolas du Val, Mathurin Soulard et Blaise Juillet, trois autres
frères d'armes de Dollard qui périrent au début de l'expédition.

L'étrange mémoire que la mienne! remarqua le maître-ès-arts en se
frappant le front. Ce n'est pas l'orthographe bizarre des mots ou leurs
consonances singulières que la frappent, mais l'agencement, le nombre
des chiffres. Ainsi, dans le cas présent, ce n'est point l'originalité
de ce nom de famille Blaise _Juillet_ qui l'émeut, l'impressionne,
l'éveille, mais l'hiéroglyphe même, le profil serpenté du chiffre
_trois_, 3, un chiffre vivant pour moi, qui se tord et se dénoue, qui
remue, ondoie, frissonne, quand on le regarde fixement, comme les
anneaux d'un reptile.

Vous ne sauriez imaginer quel essaim de souvenirs agréables cette pensée
du chiffre _trois_ fait lever dans mon intelligence. D'où provient ce
phénomène? Je n'en sais rien. La raison comme le secret s'en rattachent
peut-être à une lointaine habitude de ma jeunesse. J'avais extrême
plaisir à chanter des _chansons de marche_. Vous savez les belles
chansons de St. Joachim et vous vous rappelez sans doute avec quels
élans de voix et de gaieté les disaient eux-mêmes, à l'âge d'or des
vacances, Ernest Adette et Patrice Doherty.[16]

     [Note 16: Prêtres du Séminaire de Québec. Le dernier, Patrice
     Doherty, spirituel au superlatif, toujours gai et d'une
     amabilité inaltérable, était le boute-en-train de toutes les
     fêtes, l'âme de tous les plaisirs, la meilleure application
     du vers immortel du poète: Eia age, nunc salta, non ita musa
     diu!

     L'abbé Doherty a certes bien fait d'écouter Virgile, il est
     mort à 34 ans!]

Quand c'était mon tour je chantais tout le temps, et au couplet et au
refrain. Or, vous avez dû remarquer, et cela comme malgré vous, combien
de fois le chiffre _trois_ entre en scène (si je puis m'exprimer ainsi)
dans l'action ou le décor de nos _chansons de marche_. Ainsi par
exemple:

                   M'en revenant de la Vendée
                   Dans mon chemin j'ai rencontré
                   _Trois_ cavaliers fort bien montés.

Voilà pour le couplet

                   J'ai vu _le loup, le renard, le lièvre_
                   J'ai vu le loup, le renard passer.

Voilà pour le refrain

_Trois_ personnages encore!

Autre exemple:

                   Mon père a fait bâtir maison
                   L'a fait bâtir à _trois_ pignons
                   Sont _trois_ charpentiers qui la font.

C'est le premier couplet du fameux _Va, va, va, p'tit bonnet-te, grand
bonnet-te!_

Le cinquième couplet demande:

                   Que portes-tu dans ton jupon?

Et le sixième couplet, son premier serre-file, lui répond tout de site:

                   C'est un pâté de _trois_ pigeons!

_Trois_! toujours _trois_, le chiffre fatidique!

Et que me direz-vous des: _Trois p'tits tambours revenant de le guerre_?
Une célèbre celle-là!

Et l'immortelle:

                   En roulant ma boule, roulant

                   Derrière chez nous est un étang
                   En roulant ma boule,
                   _Trois_ beaux canards s'en font baignant!
                   Toutes leurs plumes s'en vont au vent!
                   _Trois_ dames s'en vont les ramassant!

Ailleurs, c'est la petite Jeanneton allant à la fontaine, pour emplir
son cruchon:

                   Par ici-t-il y passe _trois_ chevaliers-barons!

Ailleurs encore, à St. Malo, beau port de mer:

                   _Trois_ beaux navires sont arrivés
                   Chargés d'avoine, chargés de blé.
                   _Trois_ dames s'en vont les marchander.
                   Marchand, marchand, combien ton blé?
                   _Trois_ francs l'avoine, six francs le blé!

Enfin, pour en finir avec le délicieux Noël canadien-français _D'où
viens-tu, bergère_, je vous rappelle son dernier couplet:

                   Y a _trois_ petits anges
                   Descendus du ciel,
                   Chantant les louanges
                   Du Père Éternel.

Ces chansons-là ont bercé le sommeil de ma première enfance, ma bonne,
mon heureuse et sainte enfance de petit paysan, réjoui la jeunesse de ma
vie d'écolier. Et l'on s'étonne après cela que la figure arabe du
chiffre trois me soit restée présente aux yeux du corps et de l'esprit,
comme un visage aimé de camarade, que les dates historiques où sa
combinaison se rencontre demeurent ineffaçablement gravées dans ma
mémoire, ou que ce nombre m'aide à grouper les personnages aussi bien
que les événements d'une époque!

A preuve: ce fut le 3 Août 1492 que Christophe Colomb partit de Palos en
Espagne, et s'en alla découvrir le Nouveau Monde. Ce fut aussi le 3
Juillet 1534 que Jacques Cartier aperçut, pour la première fois la terre
du Canada, et que ses vaisseaux entrèrent dans la Baie de Gaspé[17]. Et
de même que _trois_ caravelles la _Santa Maria_, la _Pinta_, la _Nina_
avaient découvert le Nouveau Monde, de même _trois_ navires, la _Grande
Hermine_, le _Courlieu_, l'_Emérillon_ du hardi Capitaine Jacques
Cartier, eut reconnu cet immense continent, notre pays lui-même était
divisé en _trois_ royaumes sauvages, le _Saguenay_, le _Canada_,
l'_Hochelaga_. Les premiers missionnaires du Canada étaient au nombre de
_trois_, les prêtres-récollets Jean Dolbeau, Denis Jamay, Joseph LeCaron
qui mourut de chagrin de ne pouvoir reprendre ses travaux apostoliques
au Canada redevenu français[18]. Ce fut le _trois_ Juillet 1608 que
Samuel de Champlain fonda Québec, et ce fut le 23 Mars 1633 qu'il partit
de Dieppe pour recouvrer la colonie rendue à la couronne de Louis XIII
par le traité de St. Germain en Laye. Ce furent encore _trois_
vaisseaux, le _Saint Pierre_, le _Saint Jean_, le _Don de Dieu_,[19] que
ramenèrent Champlain et reconquirent à la France Québec, aujourd'hui
irrémédiablement perdu pour elle! Et ce fut le 23 Mai 1633 que la
flottille mouilla devant la ville.

     [Note 17: Gaspé le nom français du nom sauvage _Honguedo_ que
     signifie _le bout de la terre_.]

     [Note 18: Le traité de Saint-Germain en Laye qui rendit le
     Canada à la France, fut signé, le 29 mars 1632.]

     [Note 19: Ferland, Histoire du Canada, Tome Ier, page 258.]

Que voulez-vous, me dit en riant Laverdière, reprenant haleine, que
voulez-vous, j'ai la passion du nombre _trois_! et je parierais sur lui
tout l'argent que l'on perd, soit aux tables de jeux soit à la roulette.
D'autre ont le culte du chiffre _sept_. Leur religion vaut la mienne, et
vous savez comme moi qu'affaires de goût, de modes ou de ridicules ne se
discutent pas! On les choisit seulement. J'ai les miens.

D'autre part, je vous avouerai, sans fausse honte que, de mon vivant,
j'avais la superstition du nombre 13 excessivement développée dans
l'imaginative.

Cela m'étonne!

En vérité? Vous le seriez davantage, si je vous en donnais la raison
historique!

Historique?

Écoutes, j'en appelle à vos souvenirs d'études. Ce fut le 26 (deux fois
treize), ce fut le 26 Juillet 1758 que Louisbourg capitula. Ce fut le 13
Juillet 1759, vers les deux heures du matin, que commença le
bombardement de Québec. Ce fut le 13 septembre 1759 que se livra la
première bataille des Plaines d'Abraham. Qui l'a perdue? Le 13 Septembre
1759 fut mortellement blessé le vaillant marquis de Montcalm. Avec qui
et pour qui tombait Montcalm? Ce fut par le _treizième_ article du Traité
de Paris, signé le 10 février 1763, que le roi Louis XV, de déshonorante
mémoire, céda honteusement le Canada Français et son immense territoire
à Georges III d'Angleterre. Rappelez-vous que la Révolution de 1837 fit
monter treize canadiens français à l'échafaud.[20]

     [Note 20: Colborne fit juger les prisonniers rebelles par une
     cour martiale; 89 furent condamnés à mort, 47 à la
     déportation, et tous leurs biens furent confisqués. _Treize_
     condamnés, le Chevalier de Lorimier à leur tête, périrent sur
     l'échafaud. Ces mesures sévères furent fortement blâmées en
     Angleterre, même par des personnages puissants, entre autres
     par le duc de Wellington. Laverdière: _Histoire du Canada_,
     page 221.]

Je pourrais, continua Laverdière, multiplier les exemples: je ne vous
donne que les plus cruels et les plus frappants, afin qu'ils restent
mieux en mémoire. Remarquez, s'il vous plaît, que cette fatalité du
chiffre treize est universelle, qu'elle ne suit pas telle et telle race,
ou ne s'attache pas à tel et tel peuple en particulier. Ainsi, comme
nous au Canada, les Anglais ont eu leurs dates historiques néfastes,
frappées du même chiffre. Ce fut le 13 Juillet 1755 que l'héroïque
vaincu de la Monongahéla, le brave général Braddock, mourut de ses
blessures.[21] Ce fut le 13 Septembre 1759 que leur plus grand héros,
James Wolfe, expira dans les bras de la Victoire. Ce fut le 13 juillet
1632 que Thomas Kertk remit l'_Abitation de Kébecq_ et le Château
Saint-Louis entre les mains d'Emery de Caën et du sieur DuPlessis
Bochart, les lieutenants de Samuel de Champlain. Le même jour, la
garnison anglaise reprenait la mer et le chemin de la Grande Bretagne.
Croyez-moi, le _Treize_ est une mauvaise carte; nous autres,
Canadiens-Français, l'avons eue à la dernière main, et voilà pourquoi
nous avons perdu la partie, la terrible partie jouée sur le tapis vert
du champ de bataille.

     [Note 21: Braddock avait eu cinq chevaux tués sous lui pendant
     l'action.]

Je lui dis en riant: Vous avez la haine du chiffre 13, j'en conclus
logiquement que vous avez _la peur du vendredi_. Ces deux superstitions
se complètent; leurs croyances ne forment qu'un dogme, comme leurs
mutuelles et mauvaises influences se confondent et se fortifie. Le
cas historique de M. de Montcalm en offre un saisissant exemple; il est
blessé à mort un _treize_, il expire un _vendredi_, et on l'enterre un
_vendredi_. Connaissez-vous rien de plus lamentable en matière de
fatalité? Aussi, pour moi, c'est la meilleure des raisons comme la plus
excellente des excuses de vous savoir de mon avis... sur ce point.

Que me chantez-vous là, interrompit Laverdière? Auriez-vous peur du
vendredi par hasard? Vous m'étonnez!

Je lui renvoyai mot à mot sa réponse de tout à l'heure: En vérité! Vous
le seriez bien davantage si je vous en donnais les raisons historiques.

Historiques? Allons donc? je vous écoute tous de même.

Frontenac, le plus illustre de nos gouverneurs, mourut un vendredi, le
28 novembre 1698, Montcalm, le plus brave de nos généraux mourut un
vendredi, le 14 septembre 1759; le premier jour du bombardement
de Québec était un vendredi, le 130 Juillet 1759, vous m'avez donné cette
date-là vous-même, il n'y a qu'un instant; les Acadiens furent enlevés à
Grand Pré le 5 septembre 1755, un vendredi; toujours un vendredi, le 5
août 1689, eut lieu l'épouvantable _massacre de Lachine_, une hécatombe
humaine, une boucherie si horrible, que l'anéantissement successif des
bourgades huronnes, et nos batailles perdues les plus sanglantes ne sont
que de pâles échauffourées comparées à ce féroce coup de main de la
Barbarie Indienne. L'histoire de la Nouvelle-France est encore rouge de
ces tueries abominables de nos ancêtres blancs par les sauvages; 1646,
1647, 1648, 1649, 1650, 1651, 1652, 1653, 1654, 1656, 1660,[22] sont
autant de millésimes ensanglantés qui se suivent comme les échos
rapides, désespérés, de ces voix lamentables criant "au meurtre!" par
toute la Nouvelle-France, sous le couteau des Iroquois. Et, cependant,
1689 seule demeure l'année terrible, l'année sinistre par excellence.
_L'année du massacre_, c'est le nom qu'elle portera dans l'histoire. Et
c'est un vendredi qui lui a valu tout cela! Enfin pour terminer, à votre
manière, par un épisode du Règne de la Terreur, ce fut un vendredi, le
15 février 1839, que François Marie Thomas, Chevalier de Lorimier, monta
sur l'échafaud!

     [Note 22: 1646. Assassinats du Père Jogues et de Lalande.
     1647. Meurtres commis par les Iroquois chez la tribu des Neutres.
     1648. 700 personnes massacrées à la Mission St. Joseph.
     1649. Destruction des bourgades huronnes St. Ignace et St Louis.
     Martyres de Brébeuf et de Lalemant.
     1650. Première bourgade de la tribu des Neutres enlevée par les
     Iroquois.
     1651. Seconde bourgade de la tribu des Neutres enlevée par les
     Iroquois.
     1652 Assassinats du Gouverneur DuPlessis Bochart et de 15 français.
     1653. Attaques iroquoises contre Québec, Trois-Rivières et Montréal.
     1654. Destruction de la Nation des _Eriés_ ou _Chats_.
     1656. Massacre des Hurons par les Iroquois, à l'île d'Orléans.
     Assassinat du Père Garreau.
     1660. Mort héroïque de Dollard des Ormeaux et de ses 17 compagnons
     martyrs.]

Je crois donc fermement que ces _raisons historiques_ justifient, et
amplement, mes préjugés à l'égard du vendredi.

Êtes-vous sérieux, me répondit gravement Laverdière, et croyez-vous
réellement qu'il y ait des jours heureux ou néfastes, des chiffres
talismans, des quantièmes fatals ou des vendredis porte-malheurs? Entre
ces deux superstitions j'aimerais encore mieux choisir la fatalité du
nombre 13 que la male-main du Vendredi.

Vous n'avez donc pas lu Daniel de Foë; ou la philosophie de son rire
vous aurait-elle échappé? Le spirituel railleur inspire à _Robinson
Crusoé_ l'heureuse et neuve idée de nommer _vendredi_ le féroce
cannibale qu'il vient de découvrir dans son île-prison de San Juan
Fernandez.--Et pourquoi? En souvenir du jour où Selkirk rencontra ce
moricaud la première fois? Apparemment, oui, mais en réalité, nullement.
Il poursuivait le persiflage de ces superstitieux incurables, de ces
malades imaginaires qui veulent que rien de bon n'arrive un vendredi, et
rapportent fatalement à l'influence hostile du vendredi toutes les
mauvaises rencontres, tous les désastreux hasards et toutes les
catastrophes lamentables de la vie. Ce sauvage _Vendredi_ est gai comme
un Mardi-Gras du carnaval italien, heureux comme Polycrate. Eh!
vraiment! j'ignore pourquoi il ne le serait pas! Rappelez-vous que
Molière, le plus grand des comiques modernes (et futurs probablement),
avait l'âme triste, que les fossoyeurs chantent toujours, et qu'il n'y a
rien comme une farce de croque-mort pour faire rire!

La peur du vendredi! mais il n'y a que les mauvais historiens et les
mauvais prêtres qui aient cette épouvante-là.

Quant à la mort du Christ, vous savez ce qu'il en faut penser: vous êtes
catholique, moi je suis prêtre. Job blasphéma-t-il, lorsqu'il regretta
sur son fumier le jour de sa naissance: Et l'esclave que maudirait sa
délivrance mériterait-il la liberté? N'en disons pas davantage sur ce
propos.

Ce fut un vendredi, le 3 août 1492, que les caravelles du Génois
quittèrent Palos et la terre d'Espagne, et ce fut un vendredi le 12
Octobre 1492, que le Nouveau-Monde apparut aux vigies de _la Pinta_!
Cette découverte fut le plus grand événement de l'âge moderne. Les
siècles à venir n'en produiront jamais un plus fameux!

Ce fut un vendredi, le 28 juillet 1606 que la charrue de Louis Hébert,
laboura pour la première fois le sol fécond de notre bien-aimée
patrie.[23] Après trois siècles de récollets débordantes et d'exubérantes
moissons, la prodigieuse terre du Canada n'est pas encore épuisée que je
sache. Dites-moi la date où elle deviendra stérile? Prenez garde, jeune
homme, que ce ne soit un vendredi!

     [Note 23: "Le vendredi, lendemain de notre arrivée (27 juillet
     1606), le Sieur de Poutrincourt affectionné de cette
     entreprise (_l'établissement de Port Royal en Acadie_) comme
     pour soi-même, mit une partie de ses gens en besogne, au
     labourage et culture de la terre, tandis que les autres
     s'occupaient de nettoyer les chambres et chacun appareiller
     ce qui était de son métier. Ce coup de charrue est le vrai
     commencement de la colonie française en Acadie."--LESCARBOT.
     "Louis Hébert, apothicaire de Paris, avait accompagné
     Poutrincourt dès 1604, et c'est probablement lui qui dirigea
     les travaux d'agriculture dont parle Lescarbot... Nous
     retrouvons Hébert en Acadie et plus tard à Québec, car il fut
     le premier laboureur de ces deux contrées, et les Acadiens
     comme les canadiens voient en lui le colon fondateur de leurs
     races." Benjamin Sulte: _Histoire des Canadiens-Français_,
     Tome Ier, chapitre III, page 63.

     Louis Hébert paraît être né à Paris, où il avait épousé Marie
     Rollet. En 1606, il passa à l'Acadie et Lescarbot en parle
     dans les termes suivants: (liv. IV): "Poutrincourt fit
     cultiver un parc de terre pour y semen du blé à l'aide de
     notre apothicaire, Louis Hébert, homme qui, outre
     l'expérience qu'il a en son arte, prend grand plaisir au
     labourage de la terre." Ferland: _Notes sur les Régistres de
     Notre-Dame de Québec_, page 9.]

Ce fut un vendredi, le 24 avril 1615, que le _Saint-Étienne_ partit de
Honfleur avec Denis Jamay, Jean Dolbeau et Joseph Le Caron, les trois
premiers missionnaires du Canada.

Ce fut un vendredi, le 26 juin 1615, que la première messe fut dite à
Québec. [24]

     [Note 24: Il faut excepter les messes dites, pendant
     l'hivernage des vaisseaux de Jacques Cartier, en 1535-36, par
     les aumôniers de la flotte, Dom Anthoine et Dom Guillaume Le
     Breton.]

Ce fut un vendredi, le 6 juin 1659, que François de Montmorency Laval,
notre premier évêque, arriva à Québec.

Ce fut un vendredi, le 20 octobre 1690, que Frontenac chassa des battures
de la Canardière les miliciens de la Nouvelle-Angleterre, et les força
de se rembarquer, dans le désordre d'une folle panique, sur les
vaisseaux de l'amiral Phips.

Ce fut un vendredi, le 13 septembre 1697, que le héros de la Baie
d'Hudson, Iberville, enleva le fort Nelson aux Anglais.

J'en passe, et des meilleurs. Et pour cause. J'entasserais dates sur
dates, j'accumulerais éphémérides sur éphémérides, je couvrirais trois
fois d'événements heureux, le nombre de vos jours néfastes et de vos
quantième fatidiques, que je ne prouverais rien du tout, le nombre de
vos jours néfastes et de vos quantièmes fatidiques, que je ne prouverais
rien du tout, soit à l'encontre de votre utopie, soit à l'appui de la
mienne. Étudiez l'histoire du pays et vous trouverez que les actions
décisives, politiques ou militaires, les irrémédiables désastres, les
catastrophes finales, échappent absolument é la prétendue funeste
influence du jour qui nous occupe. La première bataille des Plaines
d'Abraham [25] fut livrée un _jeudi_.

     [Note 25: "Le nom biblique que porte cet endroit à jamais
     célèbre n'a qu'un rapport très éloigné avec le père des
     Hébreux; il lui vient d'un certain Abraham Martin qui
     possédait autrefois une partie de cette étendue de
     terre.--Abraham Martin, dit _l'Écossais_, pilote, acquit, par
     donation du 10 Octobre 1648 et du 1er Février 1652, vingt
     arpents de terre d'Adrien Duchesne, et par concession de la
     Compagnie de la Nouvelle-France, douze autres arpents."
     Lemoine, _Album du Touriste._ Note E de l'Appendice.]

Que n'auriez-vous pas dit, superstitieux que vous êtes, si le combat
avait eu lieu le lendemain! Québec capitula un _mardi_, le 18 septembre
1759; Montréal, un _dimanche_, le 7 septembre 1760; le _Traité de
Paris_, qui livrait sans retour le Canada à l'Angleterre fut signé un
_jeudi_, le 10 février 1763; ce fut encore un _dimanche_ que Montgomery
fut tuée en risquant l'audacieux assaut de Québec, le matin du 31
décembre 1775. _Et reliqua_.

Croyez moi, les jours heureux ressemblent aux pierres blanches qui les
marquaient chez les anciens.

[26]Apparemment la Providence laisse tomber les premiers d'une main avare
et distraite sur tous les chemins de la vie, comme la Nature sème les
autres avec prodigalité dans le sable de tous les rivages. On en trouve
partout, et chacun peut en ramasser quelques uns. Dieu les abandonne aux
recherches avides et à l'espérance éternelle de l'homme.

     [Note 26: _Albo notanda lapillo dies_. Odes d'Horace.]

Laverdière eut tout à coup un accès de gaieté, un rire subit, qui sonna
clair, comme l'écho d'une joie enfantine.

Quels grands bébés nous sommes! s'écria-t-il. Voilà que nous discutons
des quantièmes et des vendredis, comme deux vieilles filles qui se
disputent sur le plein de la lune ou le saint du calendrier! Après tut,
c'est encore une manière (je ne dirai pas la meilleure) d'étudier notre
histoire du Canada et de rafraîchir notre mémoire à la glorieuse lumière
de ses éphémérides!

Nos éphémérides canadiennes-françaises, savez-vous bien qu'il y avait là
matière à très bel almanach? C'est un travail que j'avais commencé. Ça,
n'en parlez jamais, je vous le dis en confidence, l'aventure a raté,
magistralement raté... faute de temps.--Que voulez-vous, ajouta le
maître-ès-arts, avec un regret dans la voix, je suis parti si vite, l'on
est venu me chercher si brusquement.[27]

     [Note 27: M. l'abbé Laverdière mourut après 48 heures de
     maladie seulement.]

Qui donc? lui demandai-je sans défiance; et Laverdière me répondit:

La Mort!

Il souriait doucement comme sa belle voix harmonieuse laissait tomber ce
mot terrible qu'il prononçait avec la tendresse d'un nom ami.

La mort! Étrange phénomène, ce mot formidable, qui eût arraché un
léthargique à son sommeil fatal, ne réveilla pas ma mémoire. Et je
continuai de marcher sans épouvante à la droite de ce fantôme, croyant
toujours à la présence d'un homme vivant.

Causant de la sorte, nous arrivâmes à la hauteur de la rue _Grande
Allée_. Il existe à cet endroit précis, un renflement considérable du
sol, qui ressemble à méprise, au profil d'un flot de ressac énorme, prêt
à déferler, avec un bruit de tonnerre, sur les terrains vagues de la
banlieue et à entraîner, dans son irrésistible élan, toutes les villas
des environs.

Une tour Martello[28] basse, grise, ronde comme un phare, monte la garde
sur cette élévation de rocher. On dirait une sentinelle que le
Gouvernement Impérial a oubliée de relever, quand il rappela ses
troupes, au lendemain de la Confédération Canadienne. Bien qu'elle
appartienne à la stratégie, et soit une fortification essentiellement
militaire, elle en a peu la physionomie menaçante et conserve, en dépit
de son métier et de sa vocation, une douce expression de bonhomie,
l'air paisible et bourgeois de l'honnête artisan qu'elle abrite. Pas de
soldats sous sa toiture plate et circulaire comme un parasol chinois,
point de canons allongeant le cou dans l'embrasure de ses meurtrières
soigneusement fermées de volets, comme la fenêtre d'une maison de
campagne. On dirait un vétéran, un invalide, assis-là, autant pour
reposer sa fatigue que pour distraire sa nostalgie des anciennes
batailles, un balafré des âges héroïques s'oubliant à regarder, là-bas
dans la plaine, Wolfe, Montcalm, Lévis, Murray, Arnold ou Montgomery
passer la revue de leurs historiques régiments.

     [Note 28: Ce fut en 1808 que furent construites, sous la
     direction du général Brock, les quatre tours Martello, qui
     complètent les fortifications sud de Québec.]

La vue que l'on obtient au sommet du plateau est superbe: soit que l'on
regarde la ville neuve attifée de sa plus fraîche toilette et l'élégante
richesse de son plus fier quartier[29], soit que l'on s'attarde à
contempler, à l'horizon de Ste. Foye, le fascinant panorama de la
campagne, la falaise de St. Romuald, les hauteurs de St. David de
l'Aube-Rivière[30], le bois de Spencer Wood, la route de Sillery, les
villas de Mont Plaisant, cachées comme des nids, dans la feuillé des
bosquets ou la verdure des champs, enfin, la délicieuse vallée de la
rivière St. Charles.

     [Note 29: Le quartier Montcalm.]

     [Note 30: Ainsi nommée en mémoire du cinquième évêque de
     Québec, Mgr. François-Louis de Pourroy de l'Aube-Rivière.]

Comme la ville est changée! remarqua Laverdière.

Vous ne dites pas embellie? Eh! monsieur, vous n'êtes pas flatteur!

L'historien esquissa un sourire.--Je ne vois pas, dit-il, la même
ville que vous regardez. Ainsi, pour ne vous en donner qu'un exemple,
je vois la maison du chirurgien Arnoux dans la façade de votre
Hôtel-de-Ville[31]; la résidence de l'aide-major Jean Hugues Péan[32] au
lieu et place de la demeure actuelle du paie-maître Forest; les
quartiers-généraux du marquis Louis Joseph Montcalm de Saint Véran dans
le salon du barbier Williams;[33] les jardins de l'abbé Vignal, aux
Ursulines[34]. Je les vois tous, aussi distinctement que vous-même pouvez
regarder encore aujourd'hui la boutique du tonnelier François Gobert, au
numéro 72 de la rue St. Louis. [35]

     [Note 31: "A quelques mètres de la maison de Gobert (ou
     Gaubert) s'élève l'Hôtel-de-Ville de Québec, sur le site
     même où était en 1759 la résidence du chirurgien Arnoux."
     _Album du Touriste_ par LeMoine, page 16. Depuis la
     publication de _L'Album du touriste_, M. LeMoine aurait,
     paraît-il repris son opinion à ce propos. Il croit maintenant
     que la résidence du chirurgien Arnoux devait être la maison
     actuelle du charretier Campbell, c'est-à-dire les numéros 45
     et 47 de la rue St. Louis. Laquelle est la meilleure des deux
     suppositions? la parole est aux archéologues.]

     [Note 32: Le mari de la fameuse maîtresse de l'Intendant
     Bigot. Le juge Emsly occupait en 1815 la maison que ce soldat
     de... fortune habitait en 1758; plus tard, le Gouvernement
     l'acheta pour en faire une caserne d'officiers. LeMoine:
     _Histoire des Fortifications et des Rues de Québec_, page
     18.]

     [Note 33: La maison du charretier Campbell, Nos 45 et 47 dur
     la rue St Louis, celle des barbiers-coiffeurs Williams, No 36
     sur la même rue _(Montcalm's Head Quarters)_, et la
     boulangerie Johnson, sur la rue St. Jean (en dedans des murs)
     sont actuellement les trois plus vieilles maisons françaises
     (antérieures à la conquête) encore debout. Elles offrent un
     triple exemple de ce genre bizarre de toitures pointues,
     très hautes, percées de lucarnes ouvrant au ras des
     gouttières, comme des yeux à fleur de tête, et dessinant sur
     le ciel un profil excessivement aigu.]

     [Note 34: L'abbé Vignal, avant d'être sulpicien, logeait à
     l'encoignure des rues _Parloir_ et _Stadacona_. Il cultivait
     un terrain qu'il avait défriché et en donnait le produit au
     soutien du monastère des Ursulines. Plus tard, il quitta
     l'office de chapelain du cloître pour s'affilier au Séminaire
     de St. Sulpice. Il fut tué, rôti et mangé par les sauvages à
     Laprairie de la Magdeleine, vis-à-vis de Montréal, le 27
     octobre 1661. J. M LeMoine: "Histoire des Fortifications et
     des rues de Québec", page 18.]

     [Note 35: On y dépose, le matin du 31 décembre 1775, le
     cadavre de l'audacieux général Richard Montgomery.]

Vous me trouver bizarre et fantasque de regarder ainsi, dans les rangées
parallèles de vos maisons neuves, les bicoques disparues de la vieille
capitale française. Les gens de mon espèce sont rares, je 'avoue;
mais confessez, à votre tour, qu'il s'en retrouve toujours quelques-uns
à tous âges et en tous pays. Horace le classique Horatius Flaccus, les
connaissait bien ceux-là, qu'il appelait dans "L'art Poétique"
_laudatores temporis acti_. Il en est un célèbre qui a passé par votre
ville, il n'y a pas dix ans. Auriez-vous, par hasard, oublié lord
Dufferin? Et comprenez-vous pourquoi ce gouverneur fit reconstruire aux
frais de l'État, les portes militaires du vieux Québec, que la bêtise
ignorante de son Conseil Municipal avait rasées? Ce remarquable
diplomate était un véritable _laudator temporis acti_, dans toute la
large et noble acception du mot. Je l'admire autant que je l'en
félicite. Toutefois, n'ayant pas la richesse et la fortune du vice-roi
des Indes, j'en suis réduit à rebâtir, de mémoire et d'imagination, les
monuments classiques de votre capitale. Comprenez-vous maintenant aussi
pourquoi je regarde, à travers la pierre de vos demeures modernes, les
vieilles maisons françaises qu'elles ont remplacées? pourquoi les
terrains vagues de la cité sont pour moi remplis de chapelles
monastiques, de casernes ou de collèges? pourquoi, trempé de pluie ou
poudré de neige, je reste là, à quelque coin de vos rues historiques,
m'extasiant à voir passer les personnages fumeux de notre épopée
canadienne? Comme les vieillards je m'amuse, ou plutôt mieux, je me
console avec mes souvenirs. La mémoire! c'est le regard que voit lorsque
les yeux de la chair s'aveuglent; la mémoire! c'est l'oreille qui écoute
lorsque la tête devient sourde et pesante; la mémoire! c'est la voix
intérieure, l'incomparable amie, qui parle, qui cause, qui raconte, à
mesure que les bruits de ce monde s'éteignent et meurent, et que le
silence, avant-coureur du grand sommeil, envahit l'âme comme une vague
irrésistible.

Tout en causant de la sorte, mon étrange interlocuteur s'était mis à
marcher et moi à le suivre machinalement. Nous avions quitté la ure
St-Louis, et nous allions droit devant nous, traversant alors la place
du Vieux Marché de la Haute Ville. Ce terrain vague, servant aujourd'hui
de poste aux cochers de place et aux camionneurs, est un vaste carré
borné, au nord, par les maisons de la rue La Fabrique, à l'est, par la
Basilique Mineure de Notre-Dame de Québec, au sud, par les maisons de la
rue Buade, [36] à l'ouest, par l'emplacement désert du Collège des
Jésuites[37] servant alors de quartiers-généraux aux tailleurs de pierre
du nouveau Palais de Justice. C'est un endroit ouvert à tous les vents,
sillonné par une multitude de petits chemins de traverse courant dans
toutes les directions, d'un secours inestimable aux affairés de toutes
le besognes.

     [Note 36: Ainsi nommé en mémoire de Louis de Buade, comte de
     Frontenac.]

     [Note 37: Le Collège des Jésuites, fondé par le marquis de
     Gamache, fut bâti en 1637.]

En ce moment, les quatre grandes églises paroissiales de la ville,
Notre-Dame, St. Jean Baptiste, St. Roch et St. Sauveur [38]
carillonnèrent à haute voix l'appel de la Messe de Minuit. Il pouvait
être onze heures et trois quarts. Presqu'aussitôt le sonneur de la
Cathédrale Anglicane se mit à monter et redescendre sans relâche son
éternelle gamme en _do_ naturel. Puis soudain, après cinq ou six accords
plaqués de toutes ses cloches, et un silence de plusieurs secondes, il
commença lentement à jouer _Auld Lang Syne, l'Old Long Since, le Vieil
Autrefois_ de la vieille Écosse, une mélodie immortalisée par
l'immortelle poésie de Burns.

     [Note 38: Ainsi nommé en mémoire de M. le Sueur de
     Saint-Sauveur, ancien curé de Saint-Sauveur de Thury
     (aujourd'hui Thury-Harcourt ou simplement Harcourt), en
     Normandie, prêtre séculier, qui demeurait à Québec en 1635.
     Ferland: _Histoire du Canada_, Tome Ier, page 277.]

Puis, sans transition musicale, le clocher chanta la grande hymne des
nations chrétiennes, _Adeste fideles, laeti triumphantes_. Cette
religieuse harmonie, soutenue par la base vibrante de tous les carillons
de l'ancienne capitale mis en branle, pénétrait comme un subtil
parfum, la froide et silencieuse atmosphère de la nuit. Soit fantaisie
de l'odorat, soit caprice de l'imagination, échos flottants de la
mémoire, l'on y croyait respirer la bonne odeur de l'encens brûle dans
les temples, ou bien encore, la senteur résineuse, vivifiante et forte
du sapin et du cèdre, composant, de leurs branches entrelacées, la
verdure et la feuillée symboliques de nos _Crèches de Noël_. L'âme se
sentait envahir par le sentiment intense d'une paix profonde, suave,
exquise, comparable, par le spectacle, à la sérénité lumineuse d'un ciel
étoilé, et, par analogie de sensation, au bien-être indicible que les
sens éprouvent à la première influence du narcotique qui les endort.

Et cependant, je le dois avouer, j'écoutais mal cette magistrale
symphonie chantée, là-haut dans le ciel, par tous les clochers de la
grande ville. Mon esprit troublé par l'étrange et bizarre rencontre de
tout à l'heure, ne suivait plus qu'à travers un brut de pensées
distraites l'extatique mélodie des carillons; ce qui gâtait affreusement
l'effet charmeur des sonneries. Cela ressemblait, comme irritante
impression, à de la musique de maître écoutée dans les tapageuses
causeries d'un auditoire de sots.

Il manque une cloche au carillon, remarqua Laverdière.

Et comme je lui demandais laquelle était absente, le maître-ès-arts leva
la main sur le terrain vague où naguère s'élevait le vieux Collège des
Jésuites.

C'est grand dommage, dit-il, qu'ils laient démoli. Le _collège des
Jésuites_, voyez-vous, était la maison paternelle des missionnaires, le
_chez nous_ délicieux de ces apôtre incomparables, qui, _pour l'amour du
bon Dieu_, avaient déserté leurs familles et laissé vacantes leurs
places au foyer domestique. Le _Collège des Jésuites_; c'était la seule
étape, l'unique relais de ces conquérants évangéliques, lesquels, à
l'exemple des expéditions militaires de la stratégie moderne,
s'avançaient, à marches forcées, au coeur des pays infidèles, préférant
emporter d'assaut les citadelles du Paganisme plutôt que les assiéger.
Ces haltes étaient singulièrement courtes: le temps précis de panser les
plaie, fermer les blessures, laisser pâlir les cicatrices, le stricte
repos absolument commandé par le corps n'en pouvant plus de douleurs et
de tortures. Encore ce délassement n'était-il que fictif et dérisoire,
car le corps entrait de moitié dans les fatigues prolongées de l'étude
et les veilles interminables de la prière.

Le _Collège des Jésuites_, comme on aurait dû l'aimer! Et vous en avez
fait une caserne![39] Après tout, cette métamorphose n'était pas pour le
séminaire un incomparable outrage; de plus beaux édifices et de plus
sacrés ont éprouvé pires destins. L'histoire de la révolution française
est là pour rappeler le souvenir de cathédrales profanées, transformées
en écuries! Le _Collège des Jésuites_ aurait pu devenir une grange; et
vous savez qu'il s'en est fallu de bien peu qu'il ne servît d'étable!

     [Note 39: Le Père Jean Joseph Casot, né le 5 Octobre 1728,
     mourut la première année de notre siècle, le 16 mars 1800.
     C'était le premier jésuite de la Nouvelle France. Ce jour-là
     le gouvernement prit officiellement possession des biens de
     la Société de Jésus.]

Va donc pour la caserne! On y logea plus de soldats qu'autrefois de
séminaristes. S'y trouva-t-il, pour cela, plus de discipline et plus de
courage? Dites-moi, quels hommes dépasseront jamais en bravoure ces
stoïques martyrs de la Colonie, ces illustres violentés de la Mort,
Brébeuf et Jogues, Lalande et Gabriel Lalemant, Garreau, Buteux, Daniel,
Charles Garnier, Chabanel? Après quatre vingts ans de caserne il n'est
pas sorti de là un régiment anglais comparable à cette phalange de
Macchabées.

Oui, c'est grand dommage qu'ils aient ainsi abattu le _Collège des
Jésuites._ Pourquoi l'avoir livré aux démolisseurs? C'était une oeuvre
de trahison et vous n'en trouverez pas l'excuse. De cette maison qui
avait reçu du marquis de Gamache, son fondateur, 16,000 écus d'or comme
obole de premier bienfait, il ne reste rien sur la terre! La dynamite
est allé chercher dans le rocher de ses assises ce que les pics et les
pioches avaient été impuissants à atteindre. Les pierres bénites de
fondations, la pierre angulaire du collège, ont été traitées comme un
détritus dangereux, comme une vidange malsaine avec laquelle on a comblé
les fossés de nos fortifications militaires, les quais de notre
Commission du Havre, ou les terrassement du fameux chemin de fer de la
Rive Nord.[40] L'on n'a pas même songé à sauver de la catastrophe finale
son clocher réglementaire et é le replacer sur quelque chapelle de
mission, bâtie là-bas, aux frontières avancées de la Colonisation
canadienne française, dans la vallée du Lac St. Jean, par exemple, où
les âmes réjouies du Père DeQuen, son découvreur, et du Père Labrosse,
son apôtre, l'eussent encore entendu sonner! C'est mon avis qu'il eût
porté bonheur à la future paroisse. N'est-ce pas le vôtre?

     [Note 40: D'après M. Faucher de Saint-Maurice la cache d'armes
     du marché Montcalm aurait été jetée tout d'une pièce dans le
     quai du Chemin de Fer du Nord au quartier du Palais.
     _Relations des fouilles exécutées par Ordre du Gouvernement_
     dans les Fondations du Collège des Jésuites à Québec, page
     9.]

Phénomène bizarre, à mesure que Laverdière parlait, l'allégresses des
carillons tout à l'heure étourdissante comme leurs volées semblait
maintenant s'éteindre, s'évanouir, se confondre par transitions rapides
avec le glas sévère de quelques grandes funérailles. Les cloches
partageaient-elles la mélancolie du maître-ès-arts? ou subissais-je
moi-même, et à mon insu, sa magnétique influence? Je ne sais trop.
J'éprouvais une angoisse comparable en intensité à cette tristesse qui
déchire l'âme quand, à votre place et à leur tour, des voix étrangères
chantent les romances de vos vingt ans, alors que pour nous la jeunesse
est morte, le rêve éteint, les illusions perdues, les espérances en
cendres, toute la vie brisée comme un verre, tout l'avenir gâché sans
retour par quelque irréparable catastrophe.

Mais cet accès de spleen dura peu. L'humeur morose d'un hypocondriaque
se fût évanouie comme un songe, fondue comme une buée dans une flambée
de soleil, à cette chaude et contagieuse allégresse dont la plus haute
clameur n'était cependant qu'un écho affaibli de cette autre joie
intérieure exubérante qui possédait les âmes chrétienne en ce saint
jour. C'était vraiment un gai spectacle que le défilé interminable des
braves gens marchant à l'église par toutes les rues de la ville. Et rien
ne rafraîchissait le sang comme ce beau et grand tapage de toute une
population en liesse.

Trois raisons motivaient ce concours exceptionnel de la foule. D'abord,
la solennité même de Noël, la plus universellement célébrée de nos fêtes
religieuses. Venait ensuite, immédiatement après, cette autre séduction
puissante des québecquois, la musique; car l'on avait préparé, à cette
occasion, un programme exquis, une véritable agape artistique, un menu
superfin qui promettait aux invités du banquet des surprises ravissantes
et des merveilles _inouïes_ de vocalises. Il aurait suffi d'ailleurs,
pour s'en convaincre, d'écouter du la rue les dilettantes (y compris
ceux qui prétendent l'être), discuter _fortissimo_ les mérites et
démérites de tels virtuoses et de telles partitions. Ces messieurs
parlaient beaux-arts avec cette chaleur émoustillée qui rappelle assez
naturellement l'habitude du champagne... et ses conséquences.

Aussi spécialement séduite par les promesses de ce _Christmas Festival_
et le spectacle éclatant de notre faste liturgique, l'élite protestante
de la cité accourait-elle de partout ses quartiers élégants et même de
la banlieue. _La Banlieue de Québec_ n'est pas précisément aux confins
de la terre, mais s'aperçoit à une honnête distance, en deçà des lignes
d'horizon. Aussi, les belles dames des équipages, toutes emmitouflées de
fourrures au fond de leurs traîneaux, comme les modestes piétons
marchant allègrement le chemin qu'elles suivaient en voiture, de
Mont-Plaisant, de l'Avenue des Érables, de Sillery, de Bergerville,
voire même de Ste-Foye, auraient consenti volontiers à ce que la ville
se fût trouvée, en cette circonstance, une fois encore plus lointaine,
pour mieux contempler la féerique beauté d'une nuit d'hiver canadien.
C'était, en effet, goûter un délice de nageur que prolonger ce bain de
lumière sidérale pénétrant, à la fois, le corps et l'âme, vibrant aux
yeux avec une telle puissance d'émission que le spectateur ébloui ne
savait plus vraiment d'où elle partait: du disque argenté de la lune, ou
de la neige immaculée.

Les toitures, les mansardes, les têtes originales des cheminées
estompaient leurs silhouettes bizarres sur la blancheur des rues avec
une telle netteté de lignes et de profils, que je croyais regarder, dans
la contemplation de ce paysage lunaire, une gravure de Gustave Doré,
agrandie au cadre de la Nature. Les ombres du tableau en étaient si
intensément noires, si brusquement découpées, tranchées dans la neige,
qu'elles me semblaient creuses comme des gaufrures aussi capricieuses
que gigantesques.

Dans le firmament bleu--un azur de ciel d'été--les fumées molles des
innombrables cheminées de la ville montaient verticales. Parfois, de
légers coups de vent, des brises égarées, cherchant leur chemin d'une
aile inquiète, couchaient comme des flammes de bougies ces fumées
paisibles, quasi immobiles pour l'oeil qui les suivait dans
l'atmosphère. Alors ces vapeurs chaudes de bois ou de charbons fondus en
braises, flottantes comme des buées sur l'air pur et lumineux de la
nuit, devenaient panachées élastiques comme de la vapeur échappée des
soupapes d'une locomotive. Et les fumerolles, comme autant de piliers
qui se cassent et qui croulent, se brisaient en une infinité de petits
nuages floconneux courant à la vitesse du vent, avec des allures
d'oiseaux sauvages passant, l'automne, dans les hauteurs du ciel.

L'atmosphère était à ce point diaphane qu'un spectateur, placé, à cette
heure de minuit, au premier kiosque de la Terrasse Frontenac, aurait
embrassé, comme ne plein jour, le féerique panorama qu'elle commande, et
saisi, jusqu'aux lignes les plus lointaines de l'horizon, le majestueux
profil des Laurentides, encore nettement accentuées à sept lieues de
distance.

Aussi, _toute la ville était dans la rue_, suivant le mot d'une femme
célèbre; tout Québec était dehors, y compris le _tout-Québec obligé_ de
tels journalistes encore plus grecs par le métier que par le style. Il
aurait d'ailleurs sufi, pour s'en convaincre, de regarder, sur la rue
La Fabrique, le spectacle de cette multitude accourue des faubourgs,
foule compacte, serrée comme les arbres d'une forêt de sapin, solide,
impénétrable comme un carré d'infanterie anglaise, et que marchait sur
l'église avec l'allure provocante de régiments qui vont se battre.

Quelle foule! remarqua Laverdière avec étonnement, quelle foule! Et son
regard, large ouvert, se promenait avec stupeur sur cette mer humaine
envahissant, à la vitesse du galop d'un cheval, le terrain vague du
Vieux Marché, naguère encore désert, silencieux, endormi comme un
cimetière.

Et aussi moi je me demandais comment logerait, dans l'étroite enceinte
de 'église, la prodigieuse multitude qui s'engouffrait maintenant sous
le portique, avec l'impatiente colère d'une eau courante, longtemps
retardée par un barrage, et qui rentre tout à coup dans le creux naturel
de son lit. Des portes béantes s'échappait, en bouffées de blanche
vapeur, la chaude atmosphère intérieure de l'église. Et de la place du
Vieux marché[41] où nous étions jusque là demeurés, Laverdière et moi,
l'on entendait parfaitement jouer l'orgue. Cet écho nous arrivait sans
doute par l'entrebâillement continu des portes, ou peut-être aussi, de
la seule vibration des grandes fenêtres du portail. L'orgue chantait
avec joie, avec élan, avec l'enthousiasme contagieux d'un allégro
militaire:

                   Nouvelle agréable!
                   Un Sauveur Enfant nous est né!
                   C'est dans une étable
                   Qu'il nous est donné!

     [Note 41: Consulter les gravures de Québec en 1832.]

Si nous entrions à l'église? proposa le maître-ès-arts, d'une voix
insinuante.

A vos ordres, lui dis-je.

Et avec lui (je le croyais du moins), j'entrai à Notre-Dame.



                          CHAPITRE DEUXIÈME

                                 ----

                          LA GRANDE HERMINE.

                                 ----

Je renonce à vous peindre ou à comparer l'étonnement qui me saisit au
fermer de la porte. Ce fut une surprise telle qu'elle me pénétra, comme
la peur, d'un froid intense. J'eusse été, certes excusable de
m'épouvanter devant l'inattendu d'un spectacle étrange comme la
fantaisie d'un conte macabre. En face de moi, derrière moi, à ma droite,
sur ma gauche, se tenait debout une immense forêt de chênes, superbes de
tailles et de ramure.

Si flegmatique que soit le caractère, cela produit une bizarre et
singulière impression de tomber, de la sorte, sans transition
appréciable de temps et de lieu, au franc milieu d'un bois inconnu,
alors que vous croyez bonnement marcher, comme tout honnête citoyen
payant ses taxes, sur le trottoir municipal de votre rue, ouverte au
centre précis d'une ville bâtie de douze mille maisons habitées par
soixante mille âmes (corps inclus). Ce changement à vue, supérieur, et
de beaucoup, aux meilleures inventions de la machinerie théâtrale
moderne, vous reporte naturellement aux temps légendaires de ces
voyageurs arabes qui sautaient, à volonté, de Trébizonde à Bagdad, ou de
La Mecque à l'Alhambre, sur un tapis volant... probablement volé.

Rien ne troublait le silence farouche et l'éternelle immobilité de cette
sauvage nature. Les troncs gigantesques de ces beaux arbres,[42] serrés
les uns près des autres comme les soldats d'un régiment marchant à
l'assaut sous une pluie de mitraille, semblaient à l'avance rangés en
bataille contre les armées à venir du défricheur et du bûcheron.

     [Note 42: Auprès d'icluy lieu (_l'embouchure de la Rivière St.
     Charles_) y a ung peuple dont est seigneur le dict Donnacona
     et y est sa demeurance qui se nomme Stadaconé que est aussi
     bonne terre qu'il soit possible de veoir et bien
     fructiférente, pleine de fort beaulx arbres de la nature et
     sorte de France comme chesnes, ormes, fresnes, noyers, yfs
     (ifs), cèdres, vignes aubespines qui portent le fruit aussi
     gros que prunes de Damas et aultres arbres, soubs lesquelz
     croist de aussi beau chanvre que celui de France qui vient
     sans semence ny labour. Relation du Voyage de Jacques
     Cartier, 1535-36, feuillet 14, édition 1545.]

Ils se rangeaient autour de nous comme autant de gardes vigilantes, de
sentinelles attentives à ne pas laisser échapper l'ennemi. Ils nous
cernaient de toutes parts, et si étroitement, que leurs cercles compacts
semblaient se refermer, se rétrécir, à mesure que nous les regardions.

Nous occupions alors, Laverdière et moi, le centre d'une petite
clairière taillée dans l'épaisseur du bois par un feu de tonnerre où les
cendres mal éteintes d'un campement abandonné. Dans tous les cas,
quelles que fussent les origines d'incendie, la pluie avait eu prompte
raison de cet embrasement, car la superficie du plateau découvert ne
mesurait guère plus d'un arpent.

Sans la blancheur de la neige réverbérant la lumière raréfiée,
l'obscurité de la forêt eût été complète. Et cependant, toute cette
haute futaie, absolument nue de feuillage, se trouvait être dans une
excellente condition de lumière. Aussi je m'étonnai fort que la lune,
alors resplendissante de toute la largeur de son disque, ne vient pas à
l'inonder de ses molles et pensives clartés.

Instinctivement, je relevai la tête pour l'apercevoir; concevez, si
possible, ma stupéfaction: la lune avait, comme par magie, disparu du
firmament. Le soleil s'était-il éteint, notre satellite s'était-il
éclipsé? ou bien encore un poète incompris l'avait-il escamoté au profit
de sa muse? Je ne sais. Seulement, je reconnus au-dessus de ma tête le
ciel astronomique des mois de décembre, les constellations étincelantes
de nos superbes nuits d'hiver. Au zénith, le _gamma_ d'Andromède; à
l'est, le _Grand Chien_, les _Gémeaux_, le _Cocher_; au sud, le géant
_Orion_, le _Taureau_, sa _Pléiade_ d'étoiles sur l'épaule (cette même
constellation que les Iroquois du Canada appelaient autrefois les
_Danseuses_[43]), puis le _Bélier, l'Eridan, Pégase, le Dauphin, le
Verseau_; à l'ouest, le _Cigne, la Lyre, l'Aigle_; au nord, _Céphée,
Cassiopée,_ les deux _ourses, Hercule_ et le _Dragon_. Ce spectacle
éternellement beau, éternellement jeune, éternellement grand de l'Infini
rayonnant par les mondes stellaires, me frappa d'un tel ravissement, que
j'en oubliai d'admiration et ma terreur et ma surprise. Un ciel étoilé!
Ce merveilleux décor, après six mille ans de mise en scène, fascine
encore jusqu'à l'extase l'oeil humain insatiable de sa féerique
splendeur!

     [Note 43: Les principaux groupes d'étoiles avaient été
     observés par les sauvages et avaient même reçu des noms. Chez
     les Iroquois les _Pléiades_ étaient les _Danseurs_ et les
     _Danseuses_, la voie lactée portait le nom de _chemin des
     âmes_, la _Grande Ourse_ était désignée par un mot sauvage
     qui avait la même signification. "Ils nous raillent, dit le
     Père Lafitau, de ce que nous donnons une grande queue à la
     figure d'un animal qui n'en a presque pas et ils disent que
     les trois étoiles qui composent la queue de la _Grande Ourse_
     sont trois chasseurs qui la poursuivent. La seconde de ces
     étoiles en a une fort petite, laquelle est près d'elle, celle
     là est la chaudière du second de ces chasseurs qui porte le
     bagage et la provision des autres." L'étoile polaire était
     désigné comme _l'étoile qui ne marche pas_.

     Ferland, _Histoire du Canada_ Tome Ier, pages 139 et 140.

     Voici l'origine des _Pléiades_ suivant la légende iroquoise:

     Sept petits indiens d'autrefois avaient coutume d'apporter le
     soir le maïs qu'ils avaient récolté pour en former un
     monceau, autour duquel ils dansaient aux chansons d'un des
     leurs placé sur le sommet. Un jour, ils résolurent de faire
     une meilleure bouillie que d'ordinaire, mais leurs parents
     refusèrent de leur donner tout ce qu'il fallait pour cela;
     alors ils se mirent à causer sans avoir soupé. Un d'eux
     chantait. Devenus de plus en plus légers à mesure qu'ils
     bondissaient, ils commencèrent à s'élever de terre; les
     parents s'alarmèrent, mais il était trop tard. La ronde
     tournoyant de plus en plus haut autour du chanteur, on ne vit
     bientôt plus que six étoiles brillants, la septième, celle du
     chanteur, ayant perdu de l'éclat par suite du désir qu'il
     avait éprouvé de retourner vers la terre.]

Et devant cette muraille d'horizon incrustée d'étoiles étincelantes,
comme le feu des pierres précieuses dans les ors d'un bijou, je me
rappelai que Jean de Brébeuf, le martyr, avait autrefois contemplé la
splendeur du même spectacle, telle nuit d'hiver de l'année 1640 où, dans
le ciel, aux mêmes clartés rayonnantes, une croix miraculeuse lui était
apparue, levée tout-à-coup sur le pays des Nations Iroquoises. [44]

     [Note 44: "L'année 1640 qu'il (Jean de Brébeuf) passa, tout
     l'hiver, en mission dans la Nation Neutre une grande croix
     luy apparut, qui venoit du costé des Nations Iroquoises. Il
     le dit au Père qui l'accompagnoit; lequel luy demandant
     quelques particularitez plus grandes de cette apparition, il
     ne luy répondit autre chose, sinon que cette croix étoit si
     grande, qu'il y en avoit assez (de place) pour attacher non
     seulement une personne mais tous tant que nous estions en ce
     pays." _Relations des Jésuites_, année 1649, ch. V, page 17.]

Elle était si grande, si grande, qu'il y avait assez de place pour y
clouer non seulement un seul homme, mais encore l'entière population de
la Nouvelle-France. Et d'imagination, ou plutôt de mémoire historique, je
m'amusais à reconstruire ces prophétiques _labarum_, cherchant à deviner
quels groupes d'étoiles, constellations ou nébuleuses, ses bras immenses
avaient traversés.

Comment cette réminiscence, particulière à Jean de Brébeuf, me vint à
l'esprit, je ne saurais trop en rendre compte. Elle ne fut, selon moi,
que la suite naturelle de la pensée première de Iroquois, laquelle
m'était venue au souvenir gracieux de cette fable astronomique
expliquant, avec un rare bonheur de poësie, l'origine des _Pléiades_.
Or, rien comme le nom des bourreaux, ne rappelle mieux celui de la
victime, alors surtout que le supplicié fut illustre. Cherchez partout,
dans l'histoire universelle, au martyrologue de l'Église et nommez m'en
un plus fameux que ce premier apôtre des Hurons, le plus stoïque
confesseur de l'Évangile au Canada, comme le plus fier témoin du courage
humain sur la Terre.[45]

     [Note 45: "La constance des deux missionnaires (Jean de
     Brébeuf et Gabriel Lalemant)--surtout celle de Brébeuf, fut
     prodigieuse. Il ne donna pas le moindre signe de douleur, et
     ne fit pas entendre la plus légère plainte; aussi les
     Sauvages, aussitôt après sa mort, ouvrirent son cadavre et
     burent le sang que coula de son coeur. Ils le partagèrent
     entre les jeunes gens, dans l'idée, qu'en le mangeant, ils
     auraient une partie de ce grand courage." Bressani: Mort du
     Père Jean de Brébeuf, ch. V, page 256.]

Je m'arrêtai longtemps à contempler toutes ces étoiles éclatantes:
Sirius, Rigel, Procyon, Bételgeuse, Aldabaran, Castor, Pollux,
Bellatrix, Altair, le _delta, l'epsilon_ et le _dzêta d'Orion_ ces
_Trois Rois Mages_, que le Christianisme a cru reconnaître dans cette
page incomparable du firmament, la plus belle sans conteste, de
l'uranographie. Cette pensée de l'Épiphanie me ramena, par analogie de
circonstance et de synchronisme, à ces nuits de Noël d'autrefois si
radieuses, où je m'amusais, écolier, à reconnaître, par ces mêmes astres,
les constellations dont ils étaient les sentinelles respectives.

Sans la forêt profonde qui m'enveloppait de toutes parts je me serais
cru revenu à mon ancien poste d'observation, au promontoire de Québec,
sur le plateau même de la cité proprement dite, tant les étoiles me
paraissaient occuper une position identique. Bref, je me retrouvais, à
moins d'être la victime d'une mystification inouïe, sur le terrain
précis du Vieux Marché. Je n'avais donc pas même changé de place;
conséquemment, il n'y avait que mon voisinage d'ensorcelé. Réflexion
faite, je trouvai ma situation consolante.

Sommes-nous à Québec? demandai-je à Laverdière.

Vous l'avez dit.

Quelle heure est-il?

Minuit sonne.

Quel jour?

Le vingt-cinq décembre.

Cette année? Allons donc! vous plaisantez!

Non pas, c'est aujourd'hui la fête de Noël, l'an du Seigneur 1535. Nous
sommes à 350 ans d'hier!

1535! Il paraît que je criai cette date-là un peu haut, car mon
interlocuteur eût un froncement de sourcils et dit en me frappant du
coude: "Plus bas, s'il vous plaît, nous sommes en pays hostile." Il
ajouta presqu'aussitôt:

C'est la forêt primitive, la forêt païenne du Canada sauvage, le royaume
de Donnacona! [46] Cassez une branche, et cela suffira pour vous trahir
et vous livrer du même coup à un ennemi aussi féroce qu'invisible. [47]
Sentinelle, prenez garde à vous! C'est un bon cri d'alarme, et je prie
Dieu qu'il vous le conserve vibrant à l'oreille. Sachez, pour ne
l'oublier jamais, que chacun de ces arbres cache un anthropophage, ou
peut lui-même devenir un poteau de torture[48]. Le sol indien prête
étonnamment à ce genre de métamorphoses horribles.

     [Note 46: Le lendemain (de la première exploration de l'Ile
     d'Orléans par Jacques Cartier), le Seigneur de Canada, nommé
     _Donnacona_ en nom, et l'appellent pour seigneur Agouhanna,
     vint avecques douze barques accompaigné de plusieurs gens
     devant nos navires. _Voyage de Jacques Cartier_, 1535-36,
     feuillet 13.--édition 1545.]

     [Note 47: Aux amis qui lui représentaient les dangers d'un
     établissement à Montréal, avec un trop petit nombre de
     soldats, sur cette île occupée par une tribu considérable
     d'Indiens, M. de Maisonneuve répondait: "Je ne suis pas venu
     pour délibérer, mais pour agir. Y eût-il, à Hochelaga, autant
     d'Iroquois que d'arbres sur ce plateau (le promontoire de
     Québec), il est de mon devoir et de mon honneur d'y établir
     une colonie." Ces fières paroles méritent d'être conservées
     vivaces dans la mémoire. Elles rajeunissent le sang et le
     courage.]

     [Note 48: Les Algonquins de l'époque de Jacques Cartier
     n'étaient pas précisément des agneaux et ne valaient guère
     mieux que les Iroquois du temps de Frontenac en barbarie
     comme en férocité. A preuve cet épisode de la _Relation_ de
     1535: "Nous fut par le dict Donnacona monstré les peaulx de
     cinq testes d'hommes, estandues sur du boys, comme peaulx de
     parchemin. Lequel Donnacona nous dit que c'étoient des
     Trudamans (probablement les ancêtres des Iroquois) devers le
     Su qui leur menaient continuellement la guerre." Voyage de
     Jacques Cartier, 1535-36--feuillet 29.--édition 1545.]

Je vous l'avouerai avec candeur, j'aurais mieux aimé que Laverdière
m'eût signalé la présence d'un tigre aux environs. Cela m'eût paru moins
terrible; car je ne connais pas, dans toute l'histoire naturelle, un
fauve plus redoutable que l'homme retourné à la barbarie. Mes yeux
sortaient littéralement de leurs orbites, tant je scrutais avec effort
les moindres sinuosité de la route, sondant du regard la noirceur des
buissons, épiant les arbres, m'effrayant au bruit de mon propre marcher,
éprouvant enfin un sentiment analogue aux émotions de ces voleurs
novices qui grelottent d'épouvante en regardant dormir le malheureux
qu'ils pillent.

A ma droite, à ma gauche, devant et derrière moi, l'immense forêt
multipliait ses chênes. A qui m'eût demandé ce que je voyais dans ce
bois infini, j'aurais pu répondre naïvement: _des arbres, des arbres,
des arbres_, à la tragique manière de ce Danois célèbre qui lisait, lui,
_des mots, des mots, des mots_. Seulement, ma réponse eût été de
beaucoup plus inquiète que sarcastique.

Marchons vite, me dit le maître-ès-arts, il est tard la fête est
peut-être commencée.

Et sur ce, Laverdière partit au pas gymnastique, suivant à travers le
bois un chemin demeuré pour moi invisible. La neige, durcie au froid,
offrait au pied une résistance élastique, ce qui me permettait de suivre
aisément mon infatigable guide.

Où allons-nous? demandai-je

Au Fort Jacques Cartier, répondit-il, sans tourner la tête.

Puis il ajouta, après trois ou quatre enjambées gigantesques par-dessus
des troncs morts: entendre la messe à la _Grande Hermine_.

Cette nouvelle me causa une grande joie. Et je marchai en conséquence,
c'est-à-dire, _prestissimo_.

C'était merveilleux de remarquer comme le magique sentier s'identifiait,
par ses méandres, avec les angles droits et les arcs de cercle du tracé
cadastral actuel de nos rues dans la cité. Sans la présence des arbres
qui nous enserraient de toutes parts, j'aurais parié que je descendais
la rue La Fabrique; puis, tournant à gauche, au premier coude du chemin,
je crus m'engager dans la vieille rue St. Jean, car la route décrivait
alors une courbe très accentuée. La ligne se redressait ensuite pour se
casser encore à angle droit, tournant cette fois à droite. Évidemment je
quittais la rue st. Jean pour la rue des Pauvres,[49] (la rue de Palais,
de son titre moderne). Il y avait 133 cet endroit du chemin, un
affaissement de terrain très rapide; puis, toujours descendant, le
sentier décrivait, de droite à gauche et de gauche à droite, un grand
arc de cercle lequel, tracé sur la neige, eût donné la figure
typographique d'un S majuscule parfait.

     [Note 49: _Histoire des Fortifications et des Rues de Québec_,
     par J. M. LeMoine, page 28: "La rue qui conduisait de la rue
     Saint-Jean au palais de l'Intendant, sur les rives du
     Saint-Charles, s'appela plus tard la _Rue des Pauvres_, parce
     qu'elle traversait le terrain ou domaine dont le revenu était
     affecté aux pauvres de l'Hôtel-Dieu".]

A cet endroit Laverdière s'arrêta court, prêta l'oreille, et frappant du
pied avec impatience, il me dit: Nous n'arriverons jamais à temps,
prenons la rivière. L'hiver, notre terrible hiver du Canada, l'avait
gelée sur toute l'étendue de sa surface; et sa glace vive, bleuâtre et
transparente, d'où le vent colère du nord-est chassait la neige,
étincelait dans les ténèbres de la nuit comme une armure d'acier.

Je demandai au maître-ès-arts, le nom de cette rivière.

Il me regarda étonné. Comment, s'écria-t-il, déjà égaré?--Les Algonquins
de Jacques Cartier nommaient cette rivière _Cabir-Coubat_, à cause de
ses nombreux méandres. Ce mot, dans leur langue, est l'adjectif qui rend
cette idée. Le Découvreur du Canada la baptisa _Sainte-Croix_, en
mémoire de l'_Exaltation de la Sainte-Croix_ dont on célébrait la fête
le jour qu'il entra dans ses eaux, le 14 Septembre 1535.
Quatre-vingt-quatre ans plus tare,[50] les Pères Récollets l'appelèrent
_Saint-Charles_, en souvenir de Messire Charles des Boues,
ecclésiastique d'une haute piété, Grand Vicaire de Pontoise et Fondateur
de leurs Missions en la Nouvelle-France. Ce nom du bienfaiteur a prévalu
dans l'histoire, comme sur les cartes géographiques du pays. Rare et
précieux exemple de la reconnaissance humaine!

     [Note 50: En 1619. Les Récollets arrivèrent à Québec au mois
     de Juin de cette année.]

Voici l'embouchure de la rivière, me dit encore Laverdière, allongeant
le bras dans la direction de l'est, au fond, cette grande tache d'encre
que vous voyez là-bas, c'est le fleuve qui passe. Je fixai durant
quelques secondes ce noir qui ressemblait au vide béant de quelque
gouffre gigantesque. La neige immaculée du rivage accentuait encore
l'intensité de ces eaux ténébreuses, qui n'avaient pour correctif que
les blancheurs livides de longs glaçons flottant à leur surface, comme
des noyés revenus de l'abîme, et s'en allant à la dérive, de toute la
rapidité du courant quadruplée par la vitesse de la marée basse.

Ce fut dans le silence de cette muette contemplation, qu'à l'intervalle
régulier d'un glas qui tinte, l'écho agonisant d'une cloche m'arriva, si
faible, si dilué, si grêle, si flottant, qu'on eût dit le timbre d'une
pendule sonnant dans le vide d'une machine pneumatique. De toute
évidence, ce clocher, cette église, devait être prodigieusement éloigné
de nous.

J'étais surpris, tout de même, qu'il y eût aux seizième siècle une
chapelle catholique au franc milieu de cette forêt païenne. Je
m'étonnais davantage que les vieilles relations des missionnaires
jésuites l'eussent oubliée. J'allais m'en ouvrir à Laverdière quant
deux hommes, surgis je ne sais d'où, passèrent entre lui et moi,
silencieusement, comme des fantômes.

C'étaient deux sauvages d'une haute stature. Ils étaient chaussés de
mocassins et vêtus de grosses peaux d'ours noirs. Au sommet de leurs
têtes, rasées comme un crâne de chartreux, il y avait un panache de
plumes d'oiseaux, peintes aux couleurs voyantes du jaune, du vert et du
rouge. Leurs bras nus[51] étaient piqués de tatouages étranges: profils
d'idole corps d'animaux, dragons, couleuvres, tortues, feuilles
d'arbres, pinces de canots, le tout confondu en un gâchis incroyable.

     [Note 51: "Et sont (les sauvages) tant hommes; femmes
     qu'enfants plus durs que bêstes au froid. Car de la plus
     grande froidure que ayons veu, laquelle estait merveilleuse
     et aspre, venaient par-dessus les glaces et neiges tous les
     jours à nos navires, la pluspart d'eulx tous nuds, qui est
     chose fort (difficile) à croire qui ne la veu." Voyages de
     Jacques Cartier, 1535-36: verso du feuillet 31, édition de
     1545.]

Laverdière répondit à ma surprise par un mot qui la centupla:

Les interprètes de Jacques Cartier: Taiguragny! Domagaya!!

Bien que je fusse à leurs côtés, les deux Algonquins ne me jetèrent pas
même un coup d'oeil. On eût dit qu'ils ne voyaient personne. Il
traînaient après eux sur la neige une longue tabagane[52] chargée de la
royale dépouille d'un caribou tué à coups de flèches.

     [Note 52: Traîneau plat bien connu dans le Canada sous le nom
     de traîne sauvage. Ferland--Histoire du Canada--Tome Ier,
     page 113.]

Ils marchaient très vite, dans une direction qui faisait angle droit
avec le cours naturel de la rivière.

Où vont-ils? demandai-je à mon guide.

A Stadaconé, cela est évident.

Bien que cela parût évident à Laverdière, je me permis de lui dire:
Comment le savez-vous?

Je l'ai appris... à étudier, me répondit le prêtre-archéologue, avec un
sourire malin.--Suivez, dit-il.--Et ramassant sur la glace une écorce de
bouleau que le vent taquinait outre mesure, il se mit à lire sur elle,
ou plutôt à réciter, en la regardant: Ferland, Histoire du Canada, page
27:

"Les sauvages qui avaient été rencontrés par Jacques Cartier au Cap
Tourmente revinrent en assez grand nombre à Stadaconé, résidence
ordinaire de Donnacona et de ses sujets. C'était un village composé de
cabanes d'écorce de bouleau, et bâti sur une pointe de terre qui a la
forme d'une aile d'oiseau; elle s'étend entre le Grand Fleuve et la
rivière Sainte Croix; à cette circonstance est dû probablement le nom de
_Stadaconé_ qui signifie _aile_ en langue algonquine.

"Il est probable que Stadaconé était situé dans l'espace compris entre
la rue La Fabrique et le Côteau de Ste Geneviève près de la côte
d'Abraham. Il fallait de l'eau pour les besoins du village, et les
sauvages n'aiment pas à aller la chercher loin; ici ils en auraient eu en
abondance, car un ruisseau passait au franc milieu de la rue La Fabrique;
il allait tomber dans la rivière Saint-Charles près du lieu où se trouve
actuellement L'Hôtel-dieu. A l'extrémité du terrain un autre ruisseau
descendait le long du Côteau Sainte Geneviève."

Rappelez-vous encore le _succinct et brief_ récit du Second Voyage de
Jacques Cartier et sa description du site de la bourgade Stadaconé, le
futur emplacement de Québec.

"Il y a dit-il, une terre double, de bonne haulteur, toute labourée,
aussi bonne terre que jamais homme veist et là est la ville et
demeurance de Donnacona et de nos deux hommes qui avaient été pris le
premier voyage (Taiguragny et Domagaya, les interprètes) laquelle
demeurance se nomme Stadaconé." [53]

     [Note 53: Voyages de Jacques Cartier--1535-36, verso du
     feuillet 32, édition de 1545.

     "Le village sauvage de Stadaconé devait être situé sur la
     partie du Côteau Ste Geneviève où se trouve maintenant le
     faubourg St-Jean-Baptiste de Québec."

     _Mémoires de la Société Littéraire et Historique de Québec._]

Le maître-ès-arts ajouta, par manière de réflexion soulignée de
reproche: J'avoue qu'il importe peu de savoir le nom du locataire que
l'on remplace dans une maison. M'est avis cependant, qu'il existe un
intérêt de curiosité... ou même d'estime, à connaître quelle était au
Canada l'historique devancière du Québec historique.[54]

     [Note 54: On ne sait rien de précis sur le site de la capitale de
     Donnacona si ce n'est qu'il était à une demi-lieue de la
     rivière Lairet et qu'il en était séparé par la rivière
     St-Charles. Ferland--Histoire du Canada--Tome Ier, page 27.

     Au bout de l'Ile d'Orléans se trouvait un endroit convenable
     pour le mouillage des navires de Jacques Cartier: il s'y
     arrêta le 14 septembre 1535, le jour de l'exaltation de la
     Sainte Croix, dont ce lieux prit le nom; c'est la rivière
     St-Charles d'aujourd'hui. Tout auprès était Stadaconé,
     résidence royale du chef du Canada, remplacée maintenant par
     la ville de Québec, dont le faubourg Saint-Jean est assis
     précisément à l'endroit où gisait l'ancienne capitale des
     sauvages. D'Avezac--Brève et succincte Introduction
     Historique à la Relation du Second voyage de Jacques Cartier,
     xij.]

Ce disant, Laverdière, déchirait avec la lenteur gourmande d'un
connaisseur qui grignote un bonbon fin, la petite feuille d'écorce que,
la pauvrette, n'en pouvait mais de ses morsures. Et regardant ce débris,
que le vent allait reprendre et perdre sans retour, je pensais avec deuil
à ces annales essentielles, à ces documents primordiaux, à ces archives
inestimables de notre pays, aujourd'hui plus égarés et disparus que ce
bouleau fragile; non pas réduits, comme lui, à des lambeaux
reconstructibles après tout, mais tombés pour jamais en allés pour
toujours en une poussière fatalement morte, sur laquelle vainement
prophétiserait l'Histoire, car leurs cendres n'avaient pas, comme les
nôtres, les promesses d'un réveil, ni la certitude d'une résurrection.

Oh! j'oubliais, s'écria tout-à-coup Laverdière, en se frappant le front.
A propos de documents, j'ai quelque chose à vous montrer. Où donc ai-je
mis cela?

Puis il se mit à se fouiller avec frénésie.

C'était un spectacle comique que celui de monsieur Laverdière évoluant
de droite à gauche et de bâbord à tribord dans les poches phénoménales de
sa soutane où ses petits bras disparaissaient jusqu'aux épaules.

Finalement l'archéologue retrouva son papier... dans sa veste.

Et tout aussitôt le Mentor me demanda avec une voix railleuse:

Savez-vous lire? Aussi bien lire que regarder? En vérité vous me
répondriez non que je n'en aurais aucune surprise; il y a de par le monde,
et ce jourd'hui, tant de gens que lisent sans comprendre, et tant
d'autres que regardent sans voir. Ainsi, par exemple, voici le portrait
de Jacques Cartier.

L'historien me présenta,... devinez quoi? Une gravure? Nullement.
C'était une petite carte géographique qui n'était pas même carreautée
d'une longitude et d'une latitude, et sur laquelle était tracé le cours
entier d'un petit ruisseau, depuis les premières eaux de la source,
figurées par un réseau de petites lignes microscopiques, courant en
pattes d'insectes sur la blancheur immaculée du papier, jusqu'es aux
coups de crayons plus larges, plus noirs, plus pesants simulant et les
plus petites vagues moirées de clairs et d'obscurs, et la vitesse plus
accentuée des courants vers l'embouchure à laquelle le dessinateur avait
prêté la largeur d'un brin d'herbe.

Ça, le portrait de Jacques Cartier! m'écriai-je avec un éclat de rire
incrédule. Allons donc, mais c'est le profil géographique de la rivière
Lairet![55]

     [Note 55: La rivière Lairet tire son nom de _François Lairet_,
     un des premiers habitants de Charlesbourg qui demeurait près
     de la petite Rivière. "_Paroisse de Charlesbourg_", ouvrage
     de M. l'abbé Chs. Trudelle, page 11.]

Qui vous soutient le contraire? Je vous dis seulement que le profil
géographique de la rivière Lairet est l'exact profil de la figure
historique de Jacques Cartier. Ça, vous y êtes?

Et comme je n'y étais pas du tout: _Oculos habent et non vident_,
s'écria le bon prêtre; encore un qui regarde sans voir. Suivez-moi bien.

Et, pointant, l'un après l'autre, les capricieux méandres de la sinueuse
petite rivière Lairet:

Voici le béret, dit-il, et voici le front, voici le nez et voici la
bouche, voici le menton et voici la barbe tout le visage enfin!

Muet d'étonnement, pétrifié de surprise, je demeurais ébahis, cloué sur
place, devant la stupéfiante vérité de cette découverte.

Elle frapperait d'avantage, remarqua Laverdière, si l'on dessinait un
oeil au-dessous de la tempe droite, avec une moustache sur la bouche et
quelques coups de crayon pour la barbe. Cet ensemble de sinuosités prête
étonnamment bien à ce travail. Tenez, comme ceci.

Et Laverdière se mit à brosser fiévreusement là un oeil, là une
moustache, et là un buisson pour la barbe.

C'était bien la même petite carte géographique, avec, au milieu, le
profil de la rivière Lairet, courant à avers la blancheur du papier,
comme une veine bleue sous la finesse d'une peau transparente.

Et cependant, malgré le plus énergique effort de ma mémoire, ce profil
géographique de la rivière m'échappait absolument. Il venait de
s'effacer, de se fondre de se perdre tout entier dans un profil humain
où la sincérité des contours, la rectitude, la vérité des lignes,
l'expression saisissante de la vie particulière aux images
photographiques, concouraient étonnamment à donner la netteté lumineuse
et le relief hardi des camées.

[Illustration: Profil de la rivière Lairet.]

[Illustration: Profil de Jacques Cartier.]

Eh bien! eh bien! disait Laverdière, avec un doux accent de voix
moqueuse, _mon Cartier_ vous paraît-il suffisamment réussi? C'est un
portrait d'après _Nature_! Un bon vieil auteur que je vous garantis
classique! Et mon spirituel causeur soulignait d'un silencieux sourire
cette boutade narquoise comme la gaieté et fine comme l'esprit de notre
belle langue française.

Il y eut été souverainement malhonnête de contredire l'archéologue.
Jamais, en effet, caprice plus rare, plus gracieux, plus intelligent de
la nature ne m'avait encore été signalé. Oui, trop intelligent pour
n'être pas providentiel! Cela me plaisait d'ailleurs d'imaginer et de
croire que la Nature, plus aveugle, mais aussi plus artiste qu'Homère,
avait eu, comme les prophètes et les plus magnifiques génies,
l'intuition éclatante, le miraculeux pressentiment de la Vérité
Historique. Et qu'ainsi, à mille ans d'avenir, à cette lointaine et
séculaire distance de la conquête du Canada par l'Europe, la Nature
avait frappé cette terre à l'effigie de son découvreur. Le merveilleux
camée! La colossale estompe! Pièce unique d'antiquité, inestimable
monnaie chiffrée d'un millésime centenaire comme les âges géologiques de
notre planète. La numismatique retrouvera-t-telle jamais plus belle
médaille commémorative? [56]

     [Note 56: Le profil géographique de la Rivière Lairet a été
     relevé sur la carte officielle du comté de Québec, publiée
     sous la direction du Département des Terres de la Couronne.
     C'est la page ou plutôt la planche No. 37, _Paroisse St. Roch
     Nord_, de l'Atlas intitulé: "Atlas of the City and County of
     Quebec", from actual surveys, based upon the Cadastral Plans
     deposited in the office of the Department of Crown Lands by
     and under the supervision of H. W. Hopkins, civil engineer.
     Provincial Surveying and Pub. Co.--Walter S. MacCormac,
     manager, 1879.

     Cette référence au document original permettra aux incrédules
     de constater à la fois et la vérité de ce profil géographique
     et la fidélité de sa copie.]

Cependant, nous marchions tout le temps qu'il causait ainsi. Tout à coup
j'aperçus, à ma gauche, un grand espace libre, large d'au moins vingt
toises. On eût dit une router, un chemin de colonisation ouvert par un
groupe de hardis pionniers dans l'épaisseur de l'immense forêt. C'était
un cours d'eau qui venait se jeter dans la rivière Saint-Charles.

Ce qui me frappa le plus particulièrement dans la physionomie de ce
ruisseau fut l'élévation de sa rive gauche s'avançant sur la grève, et
jusque dans la rivière, comme un gigantesque soc de charrue. Ses flancs
rectangulaires étaient nus et verticaux comme des pans de muraille.
Évidemment, la main de l'homme avait essarté le sol à cet endroit,
abattu les sous-bois, brûlé les buissons d'épines et rasé les
broussailles du rivage.[57] Au sommet de l'éminence, sur le plateau même
de la berge, une large trouée avait été pratiquée dans les arbres de
haute futaie. Le rayon d'abatis était à ce point régulier, qu'il
dessinait à travers la forêt un demi cercle parfait. Le compas européen
avait dû prendre là des mesures. La coupe symétrique de ce déboisement
attestait indéniablement la main d'oeuvre, car les ouragans et les
cyclones, malgré leurs vieilles et terribles habitudes de travail, n'ont
pas encore acquis une telle précision géométrique. Bourgade indienne ou
colonie des blancs (peu importait ce qu'elle fut), il y avait
certainement à cet endroit une habitation d'hommes, car là-haut, sur le
fond clair-obscur du ciel étoilé se dessinait une palissade aigue, faite
de pieux taillés en dents de scie, un rempart véritable que les
blancheurs de ses poutres équarries signalaient au loin, et que
couronnait l'enceinte de cette esplanade naturelle.

     [Note 57: On aperçoit encore aujourd'hui, sur la rive gauche
     de la petite rivière Lairet, à l'endroit où elle tombe dans
     la rivière St. Charles, des traces visibles de larges fossés
     ou espèces de retranchements. _Voyages de Jacques Cartier_
     1535. Edition publiée par la Société Littéraire et Historique
     de Québec, en 1843, page 109.]

Avec quelques pièces d'artillerie, cette petite place forte eût
facilement commandé les deux rivières, leurs alentours, et résisté
victorieusement peut-être à toute la puissance du pays. J'eus la pensée
que je me trouvais alors en présence du Fort Jacques Cartier et j'allais
m'en ouvrir à Laverdière quand celui-ci m'imposa silence d'un geste.
Nous avions doublé la pointe de terre qui dérobait à nos regards
l'entrée de la Rivière Lairet.[58] Le maître-ès-arts s'arrêta brusquement
devant elle, lui tendit les bras avec un élan d'amour passionné, puis
d'une voix claire, vibrante de joie comme l'éclat d'une fanfare
militaire, il s'écria: "_Les trois vaisseaux de Jacques Cartier!_"
Parole d'honneur! Dumas n'eût pas mieux dit: _Mes Trois Mousquetaires!_

     [Note 58: Plus proche du dict Québecq y a une petite rivière
     (_la rivière St-Charles actuelle_) qui vient dedans les
     terres d'un lac distant de notre habitation (_celle de
     Québec_) de six à sept lieues. Je tines que dans cette
     rivière qui est au Nort et un quart de Norouest de notre
     habitation, ce fut le lieu où Jacques Quartier yverna,
     d'autant qu'il y a encore à une lieue dans la rivière des
     vestiges comme d'une cheminée dont on a trouvé le fondement
     et apparence d'y avoir eu des fossés autour de leur logement,
     qui estoit petit. Nous trouvâmes aussi de grandes pièces de
     bois escarrées (équarries) vermoulues, et quelque trois ou
     quatre balles de canon. Toutes ces choses monstrent
     évidemment que ça été une habitation, laquelle a esté fondée
     par les Chrestiens et que ce qui me fait dire et croire que
     c'est Jacques Quartier c'est qu'il ne se trouve point qu'aucun
     aye yverné ny basty en ces lieux que le dit Jacques Quartier
     au temps de ses descouvertures et falloit à mon jugement que
     ce lieu s'appelast Sainte Croix comme il l'avait nommé, etc.,
     etc.

     Oeuvres de Samuel de Champlain, page 156 et 157, chapitre IV,
     année 1608.

     AUTRES RÉFÉRENCES:--Ferland--Histoire du Canada--Tome Ier,
     page 26.

     Oeuvres de Champlain--Édition de 1632: Livre Ier, chap. II.
     Le Père F. Martin--Le Père Isaac Jogues--ch. II, page 24.]

Alors je regardai tout autour de moi avec stupeur. Aussi loin que l'oeil
pouvait atteindre aux limites du cercle d'horizon, il n'y avait rien,
absolument rien; sur le ciel étoilé pas une silhouette de mâture, au
rivage blanc pas même un débris de carène enlisée dans la neige, avec
ses varangues fixées à la quille, comme la gigantesque épine dorsale
d'un monstre marin.

Je remarquai seulement sur la glace à la gauche de la rivière, deux
constructions de charpentier parallèles au rivage, attenantes l'une à
l'autre comme deux vaisseaux voyageant de conserve. C'était apparemment,
deux hangars, à toits aigus, sans lucarnes. Sur la toiture de l'un
d'eux, au centre, il y avait une cheminée. On apercevait aussi, à
l'extrémité nord de cette même couverture, un clocheton de chantier, et
dans ce clocheton une petite cloche, la même peut-être que nous avions
entendu sonner.

Ils étaient bâtis sur la grève, étroitement adossés à cette muraille
naturelle, à cet escarpement si remarquable de la berge, dont Jacques
Cartier avait utilisé toute la valeur stratégique en la fortifiant d'un
triple rang de palissades et l'isolant de la plaine par des fossés
larges et profonds. [59] Immédiatement placés sous le canon du Fort ils
n'avaient pas à redouter les assauts ou les surprises que les Sauvages
pouvaient tenter contre les Français par les rivières. Car l'hiver, sur
la glace du St-Charles ou du Lairet, le chemin était grand ouvert à
l'ennemi.

     [Note 59: Voyant la malice d'eux (des sauvages) doutant qu'ils
     ne songeassent aucune trahison, et venir avecque un amas de
     gens sur nous, le capitaine (Jacques Cartier) fist renforcer
     le Fort tout à l'entour de _gros fossés larges et parfonds_,
     avecque porte à pont-lévis et renfort pour le guet de la
     nuit, pour le temps à venir, cinquante hommes à quatre quarts
     et à chacun changement des dits quarts les trompettes
     sonnantes; ce qui fut fait selon la dite Ordonnance. _Voyage
     de Jacques Cartier_, édition publiée en 1843 par la _Société
     Littéraire et Historique de Québec_, page 52, chapitre XII.]

Ces bâtiments, construits en planches grossièrement rabotées, avaient
une physionomie rude et misérable et suintaient trop le travail
crucifiant, ingrat, acharné, pour ne pas abriter sous leur toit un
secret de grande et profonde épreuve. Il en est de certaines masures
perdues dans la solitude comme de telles et telles figures humaines
qu'il nous advient de rencontrer égarées dans la foule: elles ont, quant
vous les regardes bien en face, une expression si déchirante de douleur
inconsolable ou de misère horrible qu'il vous en vient à la bouche un
goût de larmes avec une irrésistible besoin de pleurer.

J'en étais là de mes réflexions quand Charles Laverdière m'éveilla de
nouveau en criant avec enthousiasme: _Les Trois Vaisseaux de Jacques
Cartier!!! Ici, les caravelles, là-bas, le galion!_

Et comme j'hésitais à les reconnaître, Laverdière repartit: Je parie
qu'il vous faut aux yeux le corps d'un vaisseau, une mâture complète avec
appareil de cordages? Vous ne savez donc pas l'histoire de votre pays?

Très possible, monsieur le maître-ès-arts.

Je ne crois pas absolument ce que je dis là, se hâta d'ajouter
l'archéologue, comme pour donner un correctif à la vivacité du mot
lâché. Seulement votre mémoire est ingrate... ou mal cultivée.
Rappelez-vous que l'hiver de l'année 1535 fut, au Canada, l'un des plus
rigoureux du pays, et ce, de mémoire d'homme. L froid y fut terrible et
la neige si abondante qu'elle dépassait de quatre pieds les gaillards
des vaisseaux de Cartier. La glace de la rivière Sainte Croix mesura
deux brasses d'épaisseur, les boissons gelèrent dans les futailles, et
le bordage des navires, sur toute sa hauteur, était lamé d'une glace
épaisse de quatre doigts.[60]

     [Note 60: "Depuis la my Novembre jusques au quinzième d'avril
     avons été continuellement enfermés dans les glaces,
     lesquelles avaient plus de deux brasses d'épaisseur. Et
     dessus la terre, la haulteur de quatre pieds de neige et
     plus, tellement qu'elle estait plus haulte que les bortz de
     nos navires: lesquelles on duré jusques au dict temps, en
     sorte que nos breuvages étaient tous gellez dedans les
     futailles. Et par dedans nos dicts navires tant de bas que de
     hault estait la glace contre les bortz à quatre doigtz
     d'épaisseur. Et estait tout le dict fleuve, par autant que
     l'eau douce en contenait jusques au dessus du dict Hochelaga
     gellé."

     Voyage de Jacques Cartier 1535-36, verso des feuillets 36 et
     37. Édition 1545.]

Rappelez-vous encore que Jacques Cartier, une fois l'hivernage résolu,
fit enlever les agrès des trois navires pour mieux les protéger contre
les intempéries de cette formidable saison de l'année.

Cela fait qu'il est maintenant bien difficile d'apercevoir deux navires
ensevelis dans la neige à quatre pieds au-dessous de son
niveau;--d'autant plus impossible à l'heure présente, que les
charpentiers des équipages ont désarmé leurs vaisseaux, abattu jusqu'aux
chouquets les huniers des mâts, abrité enfin sous ces hangars les
gaillards les ponts, les embelles[61], les dunettes, et les châteaux de
poupe, toutes les surfaces de leurs navires, pour les protéger, les
conserver davantage intacts de la pluie, de la neige, de la glace, des
influences désastreuses du froid sur la ferrure aussi friable à la gelée
qu'une lame de verre au premier choc.

Laverdière m'amena au hangar de droite:--Voici la Nef-Générale,[62] me
dit-il en entrant, la _Grande Hermine_.

     [Note 61: Voir Bouillet au mot _gaillard_: Dictionnaire des
     Sciences des Lettres et Arts.]

     [Note 62: Probablement ainsi nommée parce qu'elle portait à
     son bord le _Capitaine-Général_. "Et depuis nous être
     entreperdus (depuis le 25 Juin 1535) avons été avec la _Nef
     generalle_ par la mer de tous vents contraires jusqu'au
     septième jour de Juillet que nous arrivasmes à la dite
     _Terre-Neuve_ et prismes terre à Isle-ès-Oiseaulx (Funk
     Island, à l'est de Terre-Neuve)." Chapitre Ier, page 27.
     Second Voyage de Jacques Cartier, édition de 1843--et
     chapitre Ier, verso du feuillet 6, édition 1545.]

Oh! qu'il était petit le navire des découvreurs de mon pays! Mais, en
revanche, comme il était grand leur courage! Je ne sache pas avoir mieux
compris, ailleurs que devant lui, la valeur absolue du mot hardiesse et
tout ce que l'héroïque témérité française peut contenir d'audaces, de
bravoures et de gloires.

Cent-vingt--soixante--quarante[63] tonneaux additionnés ensemble ne
donneraient pas la jauge d'un brick de seconde classe. Aujourd'hui l'on
part pour l'Europe cigare et sourire aux lèvres, gants et badine à la
main. Ce n'est pas que le courage ait décuplé dans les âmes... mais,
voyez-vous, le paquebot océanique jauge maintenant six mille
tonneaux.[64] N'empêche qu'il se trouve sur les quais, au matin de la
partance, des naïfs flâneurs qui s'ébahissent d'admiration pour cette
morgue de commis voyageurs, à qui le coeur va descendre au creux du
ventre avec le premier bercement de tangage.

     [Note 63: _La Grande Hermine_ jaugeait 120 tonneaux, _La
     Petite Hermine_, 60 tonneaux et _l'Emérillon_ 40 tonneaux;
     soit en tout 220 tonneaux.]

     [Note 64: Le steamer _Parisian_, de la ligne Allan, jauge
     5,400 tonneaux. Actuellement, la même compagnie
     transatlantique fait construire en Angleterre un paquebot _La
     Numide (Numidian)_ qui jaugera 6,100 tonneaux. Le cuirassé
     _Bellerophon_, en rade de Québec, pendant l'été de 1887,
     jaugeait 7,550 tonneaux.]

Dites-moi, lecteur, la Mer s'est-elle faite plus mauvaise et plus
déserte qu'au temps de Cartier? Ou l'Atlantique lui était-il demeuré
moins inconnu? De nos jours les navires sont devenus si grands, si
forts, si colossaux, si puissants de vapeur, de blindage et de voile,
qu'ils semblent amoindrir d'autant les équipages qui les montent, et de
taille, et de hardiesse et de courage. Il faut un effort de la raison
pour se rappeler que la poitrine et le coeur du marin demeurent aussi
larges sur le tillac d'un cuirassé moderne, qu'autrefois ceux des
canadiens-français sur les chaloupes pontées d'Iberville! Mais la
fortune de César n'a-t-elle été de beaucoup agrandie par la petitesse de
la barque, et la galiote à quarante tonneaux, le vieil et caduc
Esmerillon[65], n'a-t-elle pas un peu rendu le même service à la renommée
d'audace de notre immortel découvreur?

     [Note 65: "En oultre lui face, souffre et permette prendre le
     petit gallion appelé _L'Esmerillon_ que de présent il
     (Jacques Cartier) a de nous, lequel est déjà _vieil et caduc_
     pour servir à l'adoub de ceux des navires qu'en autant auront
     besoign." Documents sur Jacques Cartier, page 15, faisant
     suite aux _Voyages de Jacques Cartier_ en 1534.]

A sa fameuse et unique expédition de 1598, le Marquis de la Roche,
vice-roy de "_Canada, Isle de Sable, Terres-Neuves et Adjacentes_"
montait un vaisseau si petit "_que du pont_, dit la chronique du temps,
_on pouvait se laver les mains dans la mer_." C'était un navire
découvert, c'est-à-dire, ponté à l'avant et à l'arrière, mais ouvert au
centre, comme une chaloupe. La préceinte supérieure était si peu élevée
au dessus de la ligne de flottaison que les matelots n'avaient qu'à se
pencher sur les bastingages pour puiser l'eau dans l'Atlantique.
Traverser l'Océan avec un vaisseau ouvert? Cela donne la mesure de cette
belle audace ou, si l'on aime mieux, de cette folle témérité avec
laquelle les gabiers de la marine française risquaient, le plus souvent,
et le succès et la gloire de leurs expéditions nationales les plus
importantes. Et je ne sais laquelle admirer davantage: de l'intrépidité
du courage breton ou de la merveilleuse sollicitude d'une adorable
Providence fermant l'abîme, par douze cents lieues de chemin, sous un
esquif si misérable et si fragile que le premier paquet de mer l'eût
fait sombrer en un clin d'oeil.

Dans l'un de ses romans historiques (Jacques Cartier, page 64),
l'écrivain Émile Chevalier a confondu le vaisseau du Marquis de la Roche
avec celui du Découvreur du Canada. Telle est, du moins, l'opinion d'un
archéologue éminent, M. Joseph charles Taché, que j'avais consulté à ce
propos et qui me fit l'honneur de la réponse suivante:

M. Émile Chevalier a fait erreur. Il applique aux voyages de Cartier et
à celui-ci ce qui été dit du Marquis de la Roche et de l'une de ses
barques. J'ai fait mention de cette circonstance dans mes "Sablons"
(Histoire de l'Ile de Sable) page 56, de l'édition Cadieux et Derôme. Je
ne me remets plus où j'ai lu cela; mais c'est dans un ou plusieurs des
écrits du 17ième siècle, qui font mention de l'expédition du Marquis de
la Roche. Bien sûr que vous ne trouverez dans aucun mémoire du temps
qu'on ait dit cela de Jacques Cartier et de ses vaisseaux. M. Émile
Chevalier a fait du _défricheur_ à ce propos, comme sur bien d'autres,
si, de fait, il attribue ce dire aux voyages de Cartier ce que je n'ai
pas vérifié.

Si vous tenez encore à trouver l'origine de cette chronique vous aurez à
consulter Lescarbot, Charlevoix, Champlain, Bergeron, Leclercq. Thévet,
Jean de Laët, Guérin, et d'autres peut-être; mais toujours à propos du
Marquis de la Roche et non pas de Cartier, etc., etc.

Sans les lumières rondes des hublots, à couleur verte et glauque comme
un oeil de monstre marin, j'aurais cru que la nef-générale était
abandonnée, tant il régnait à son bord un silence absolu. C'était un
silence mystérieux, terrifiant, envahisseur comme l'eau dans une trouée
d'abordage, un silence si complet qu'il finissait par s'entendre.

Moins pour obtenir une satisfaisante réponse de Laverdière que pour me
rassurer au bruit de ma propre voix, je dis à l'historien:

Où sont donc les Français? Ne trouvez vous pas imprudent qu'ils laissent
ainsi des lampes allumées dans le navire sans personne pour faire garde?
Si le feu prenait à la caravelle durant leur absence?

Laverdière sourit: Vous croyez le vaisseau abandonné? dit-il.

Franchement, oui.

Et bien! mon cher, il y a cinquante hommes à son bord.

Cinquante hommes?

Tout aussitôt, comme si la _Grande Hermine_ eût voulu donner raison à
Laverdière et confirmer sa parole, il s'éleva un grand bruit de
piétinement. Cela ressemblait, à méprise, au tapage que fait à l'église
un auditoire qui se lève après être demeuré longtemps assis ou à genoux.

Le tumulte d'apaisa tout à coup et je n'entendis plus qu'une voix claire
et forte qui lisait avec lenteur des mots insaisissables.

Venez vite, me dit Laverdière.

L'on arrivait de plein pied à bord de la caravelle car sur le rivage, où
les Français avaient hâlé la _Grande Hermine_ pour l'atterrir
solidement, la neige était tombée avec une telle abondance que sa hauteur
dépassait le niveau des bastingages.

Ouvrez l'écoutille, commanda Laverdière. En un clin d'oeil j'enlevai le
panneau.

Tout aussitôt une bouffée d'air, chaude et parfumée comme une atmosphère
d'église, me frappa au visage. Lubin, Pivert, Rimmel eussent vainement
demandé aux savants alambics de leurs laboratoires le secret de cet
arôme exquis que Dame Nature (une artiste qui se moque bien de la chimie
distillant ses roses et ses héliotropes) composait de hasard, à temps
perdu, avec des senteurs de résine, de la fumée d'encens et une bonne
odeur de cierges éteints! Le bouquet en était à la fois si pénétrant, si
suave, si subtil, que l'imagination se refusant à la croire naturel, le
déliait encore, l'idéalisait jusqu'au divin en le voulant émané des
paroles évangéliques, vibrantes, accentuées, qui nous arrivaient
maintenant nettes et précises par le carré de l'écoutille.

"_Et pastores erant in regione eâdem vigilantes et custodientes vigilias
noctis super gregem suum. Et ecce Angelus Domini stetit juxta illos et
claritas Dei circumfulsit eos et timuerunt timore magno. Et dixit illis
Angelus: Nolite timere; ecce enim evangelizo vobis gaudium magnum quod
erit omni populo quia natus est vobie hodiè Salvator qui est Christus
Dominus in civitate David._" [66]

   [Note 66: "Or il y avait dans ce pays des bergers qui veillaient
   pendant la nuit à la garde de leur troupeau. Et voilà qu'un Ange
   du Seigneur se tint près d'eux et la Lumière de Dieu les
   environna de ses rayons et ils furent saisis d'une grande
   crainte. Mais l'Ange leur dit: Ne craignez pas, je vous apporte
   la nouvelle qui sera le sujet d'une grande joie pour vous et pour
   le peuple, c'est qu'aujourd'hui, dans la ville de David, il vous
   est né un Sauveur qui est le Christ et le Seigneur."]

C'était l'Évangile de la première des messes de Noël.

Celui qui lit, me dit tout bas à l'oreille Charles Laverdière, celui
qui lit est Dom Guillaume Le Breton, le premier des aumôniers de Jacques
Cartier.

Nus descendîmes à pas de loup l'escalier de l'écoutille--un escalier
roide comme une échelle--et nous entrâmes dans la chambre des batteries.

Le spectacle qui m'y attendait me frappa d'un éblouissement merveilleux.
Tout d'abord je ne vis rien, aveuglé que j'étais par un rayonnement de
lumière vibrant avec une extrême intensité d'éclat. Mais cette commotion
soudaine du nerf optique n'eût que la durée d'un choc.

Tout aussitôt mon esprit et mes yeux s'arrêtèrent sur un tableau dont la
beauté subjuguait à la fois comme une fascination d'extase, sens et
facultés.

Regardez bien, regardez bien, me répétait Laverdière avec instance. J'en
sais plusieurs qui me paieraient un trésor la faveur de ce spectacle.
Ils sont rares, en effet ceux-là qui ont eu comme vous, le privilège de
voir les _Compagnons de Jacques Cartier_.

Puis le Mentor ajoutait: Lescarbot, Charlevoix, Ducreux, Garneau,
Ferland on eu cette grande vision historique, mais au prix de quels
labeurs, à la fatigue de quelles veilles, à la constance de quelles
études ils l'ont achetée! Je vous la procure pour rien; c'est beau,
n'est-ce pas, de la part d'un pauvre diable comme moi!

Je regardais avec des yeux démesurément ouverts ces premiers Français,
ces audacieux gars de St. Malo, ces _maistres compaignons mariniers,
pillotes et charpentiers de navires_ hardiment venus aux _terres neuves_
du Nouveau Monde partager à la fois, l'héroïque aventure, l'audacieux
courage, et la gloire immortelle du Découvreur de mon pays. Il gonflait
le coeur et mettait du sang plein les veines ce sentiment de joie
intense, inexprimable, exubérant comme une sève, que s'empara de moi et
me posséda tout entier à la ravissante surprise de ce coup d'oeil. Ces
bonheurs trop complets sont dangereux, et je m'explique qu'ils tuent.

Mon enthousiasme et mon étonnement n'avaient qu'un mot pour se traduire:
Jacques Cartier! Jacques Cartier! Et dans l'hébétement premier de cette
brusque surprise, je me sentais partir irrésistiblement, à la manière
d'un ressort qui se détend, à répéter machinalement: Jacques Cartier!
Jacques Cartier!!

Et Lui, le Héros, le Grand Capitaine, le Découvreur de mon pays, comme
je fus prompt à le reconnaître!

N'est-ce pas qu'il se ressemble? me dit le Maître-ès-arts.

En vérité, il répondait tellement au portrait que j'avais vu de lui
autrefois, aux Salles de l'Institut Canadien de Québec, [67] que je crus
n instant que le personnage représenté dans cette peinture célèbre avait
quitté sa toile, était sorti furtivement de son cadre, pour venir
commander, après sept demi-siècles d'absence, le bord de sa
nef-générale, tenir une dernière fois parole aux équipages réunis de sa
flottille historique.

     [Note 67: Un éminent peintre Canadien-Français, M. Théophile
     Hamel, de Québec, a copié sur l'original conservé à St-Malo
     (France) le portrait de Jacques Cartier. Les quelques
     privilégiés d'entre mes compatriotes qui ont eu le bonheur de
     faire la comparaison entre cette copie et le précieux
     original, sont unanimes à déclarer que le travail du peintre
     canadien est excellent et reproduit avec une saisissante
     vérité la figure du Découvreur. La gravure s'est depuis
     emparée de l'oeuvre de M. Hamel et l'a popularisée dans tout
     le pays au moyen de vignettes sur billets de banque.]

Je ne pouvais détacher mes regards fascinés de cette figure expressive et
sympathique où l'intelligence de l'âme, l'énergie du caractère
semblaient exclusivement partager tous les jeux et tous les mouvements
de la physionomie. Une physionomie étonnamment mobile, lisible à
première vue, reflet nécessaire, reflet exact d'un tempérament
essentiellement impressionnable et nerveux.

L'oeil, grand ouvert, était d'une couleur et d'une limpidité
admirables; on eût cru voir chatoyer un diamant. Les pupilles, larges
dilatées, palpitaient à la lumière. Bien que les rétines demeurassent
intensément fixes, les paupières, fatiguées sans doute par l'excès même
de cette fixité, étaient prises de battements nerveux, de
papillotements rapides, inconscients, involontaires.

Ces titillations ne reposaient pas plus l'oeil qu'elles ne
l'obscurcissaient. Seulement cette immobilité du regard dénotait bien la
vieille habitude des marins accoutumés aux longues vigies, aux coups
d'oeil lointains et soutenus aux barres de l'horizon, en plein
scintillement de la mer au soleil, dans l'éblouissement d'une lumière
rutilante, que fait cuire et pleurer les yeux comme la fumée âcre d'un
bois de chauffage.

Comme des brises perdues, ridant au vol la surface d'une eau endormie,
les pensées toujours actives, toujours inquiètes de cette intelligence
d'élite, moiraient d'ombres et de lumières le front du Découvreur--un
front admirable qui eût arrêté le regard blasé des sculpteurs célèbres
et ravis les phrénologistes par l'harmonieuse beauté de ses lignes.

Nez long et droit, à narines dilatées, palpitantes elles aussi comme les
paupières, humant l'âcre parfum, les senteurs violentes des fortes
brises, flairant le vent, comme là-bas, au désert, les fauves d'Afrique
aspirent à pleins naseaux l'odeur chaude du sang.

Avec cela, l'attitude d'une personne qui écoute; le cou tendu, l'oeil
sec, le corps penché en avant, de toute la hauteur de la taille, à la
façon quotidienne des vieux matelots cherchant à deviner dans les
première clameur du vent les colères aveugles de la mer.

A première vue, il semblait difficile de rattacher à leurs motifs
véritables l'inquiétude de la pose et du regard. Pur cet intrépide
audacieux la découverte du Canada n'était-elle pas à la fois
l'accomplissement absolu de sa mission glorieuse te l'idéalité atteinte,
tangible palpable d'un incomparable rêve historique, le plus enivrant
comme le plus ambitieux des songes scientifiques, après celui de
Christophe Colomb?

Et cependant, la découverte du Canada, si grand événement qu'elle dût
apparaître aux siècles à venir, n'était qu'un incident heureux de
l'expédition bretonne-française. Pour Cartier et les autres aventuriers
conquérants de son époque, la _Route de la Chine_ demeurait l'idée fixe,
le cauchemar permanent, le problème éternel, insoluble et fatal comme
les énigmes du Sphinx.

C'était à ce magique chemin des Indes Occidentales, à ce Ouest
insaisissable, inaccessible, et sans cesse reculant, comme les horizons
de l'Atlantique devant la Géographie triomphante, à ces îles fortunées
de Cathay[68] et du Zipangu, le paradis de la girofle et de l'épice, que
Jacques Cartier songeait; se demandant avec angoisse si le Saint-Laurent
arrivait, le plus vite et le premier aux terres du Soleil Couchant, et
si le royaume d'Hochelaga, comme celui du Saguenay, n'avait pas vu des
_hommes blancs vêtus de drap de laine!_ [69]

     [Note 68: Marco Polo, ou Paolo, est le premier européen qui
     soit entré en Chine, qu'il nomme Cathay. Le premier également
     il fait connaître les provinces maritimes de l'Inde. Il parle
     du Bengale de Guzzurate et donne ce qu'il a entendu dire sur
     une île nommée Zipangu qui doit être le Japon. Pierre Margry:
     Découvertes Françaises: Les Deux Indes au XVe siècle, page
     81.]

     [Note 69: Jacques Cartier avait raison de craindre et de
     soupçonner un devancier européen, ainsi que l'atteste ce
     passage de la _Relation de son Second Voyage_: Car il
     (_Donnacona_) nous a certifié avoir été à la terre du
     Saguenay en laquelle il y a infini or, rubis et autres
     richesses. Et y sont des _hommes blancs_ comme en France et
     accoutrés de drap de layne. _Second Voyage de Jacques
     Cartier_ 1535-36, _verso de la page_ 40. Sur la foi de ce
     document authentique Ferland ajoute: "Donnacona disait avoir
     visité le royaume du Saguenay où il avait vu de l'or, des
     rubis, et des _hommes blancs comme les Français_, vêtus de
     drap de layne." Ferland: _Histoire du Canada._ Tome Ier, page
     36.]

A regarder cette bouche impérieuse, et peut-être colère, à lèvres
minces, étroitement fermées, tous les vieux termes de commandements
navals militaires vous revenaient à la mémoire; des mots secs, des mots
brefs, durs et tranchants comme les frappés d'une hache d'abordage, les
monosyllabes si courts, des onomatopées si aigues, que jetées à pleine
voix dans un fracas de tempête, ces ordres de manoeuvres ressemblent
plus à des cris d'oiseaux de mer ou à des craquements de mâture qu'à des
intonations de voix humaine parlant un langage humain.

La fine moustache, que l'amiral portait avec un grand air chevaleresque,
ajoutait encore à la spirituelle expression du visage. La barbe
proprement dite, noire et luisante comme un bois d'ébène, soigneusement
entretenue, couvrait, à demi longueur, le menton et le bas des joues.
Elle était scrupuleusement taillée à la royale mode du temps; la coupe
en était si naturellement exacte que Samson Ripault[70] rasant son
capitaine et maître devait encore moins regarder au miroir qu'au
portrait auguste du grand François Ier.

Le capitaine-général, et avec lui tous les gentilshommes de Saint Malo,
avaient, pour la circonstance, revêtu le costume de gala dans la
splendeur duquel ils étaient apparus aux regards émerveillés des
sauvages d'Hochelaga.[71]

     [Note 70: Samson Ripault, barbier. Consulter _Documents
     Inédits sur Jacques Cartier et le Canada_, faisant suite à la
     _Relation du Premier Voyage de Jacques Cartier_ en 1534,
     pages 10, 11, et 12, édition de 1598.]

     [Note 71: Dans cette solennelle et première rencontre de la
     race blanche et de la race cuivrée en Amérique du Nord, les
     Français apparurent grands et beaux comme des dieux aux
     regards éblouis des indiens. Ils les considéraient évidemment
     comme des êtres supérieurs, car l'on apporta devant Jacques
     Cartier, les borgnes, les boiteux, les impotents comme pour
     lui demander qu'il leur rendit la santé. Consulter le Voyage
     de Jacques Cartier. 1535-36, feuillets 22, 23, 25, et 26,
     édition 1545.]

A la droite de Jacques Cartier, capitaine-général et pilote du roi, se
tenait Marc Jallobert, son beau-frère, de St-Malo, capitaine et pilote
du _Courlieu_; à sa gauche Guillaume Le Breton Bastille, de St-Malo,
capitaine et pilote de l'_Emérillon_.

Venaient après, au second rang, les trois _Maistres de nef_, Thomas
Fourmont, de la _Grande Hermine_, Guillaume Le Marié, de la ville de
St-Malo, de la _Petite Hermine_, et Jacques Maingard, de l'_Emérillon_,
l'un des quatre fils du parrain[72] de Jacques Cartier. Charles Guillot,
le secrétaire du capitaine-général, se trouvait à la gauche de ce
dernier maître de nef.

     [Note 72: Le parrain de Jacques Cartier se nommait Guillaume
     Maingard. Jacques Cartier naquit le 31 décembre 1494. Il
     était donc âgé de 40 ans quand il découvrit le Canada.]

Venaient ensuite--et se tenant sur une seule et même ligne--les
gentilshommes de St-Malo; Claude de Pontbriand, fils du Seigneur de
Montcevelles, échanson du Dauphin, Jean Gouyon, Jean Poullet, Charles de
la Pommeraye, Jean Garnier, sieur de Chambeaux et Garnier de Chambeaux.

Enfin les parents de Jacques Cartier: Estienne Nouel ou Noël, Anthoine
des Granches, Michel, Pierres et Raoullet Maingard. Ils fermaient la
liste des officiers, gentilshommes et personnages de l'expédition.

Ce groupe, y compris l'apothicaire, Françoys Guitault, et Pierres
Marquier, le trompette, qui tous deux servaient la messe, constituait au
grand complet le personnel valide des officiers aux carrés des trois
vaisseaux.

Derrière lui se tenaient debout les maîtres compaignons mariniers et les
charpentiers de navires, lesquels constituaient les équipages proprement
dits.

Les matelots que vous voyez là, me dit Laverdière, représentent
seulement le personnel valide des trois équipages.

En effet, je me rappelai que les archives nationales consultées à St.
Malo estimaient à cent dix hommes la seconde expédition de Jacques
Cartier.

Les mariniers étaient rangés, cinq de front sur dix de profondeur, au
centre précis du navire; ce qui donnait le chiffre exact de cinquante
hommes présents, le carré des officiers et le personnel des
gentilshommes malouins inclus. Les marins formaient donc au milieu de la
chambre des batterie un long rectangle, de sorte qu'il y avait sur les
deux côtés, de tribord et à bâbord, un petite espace laissé libre, un
étroit passage courant au ras du vaigrage de la caravelle sur toute la
longueur du navire.

Suivez-moi, me dit Laverdière, je vais vous les nommer à la file.

Ce qu'il fit. Et nous nous engageâmes, lui me précédant, dans la
coursive de gauche, au ras du vaigrage de bâbord.

Ce rôle d'équipage, le voici:

Pierres Emery dict Talbot, Michel Hervé, Lucas Fammys, Françoys Guillot,
Robin Le Tort.--Julien Golet, Jehan Hamel, Jehan Fleury, Guillaume
Guilbert, Laurens Gaillot.--Jehan Anthoine, Geoffroy Ollivier, Eustache
Grossin, Guillaume Alierte, Guillaume Legentilhomme.--Françoys Duault,
Hervé Henry, Anthoine Alierte, Jehan Colas, Philippes Thomas.--Jacques
Duboy, Jehan Legentilhomme, Jehan Aismery, Colas Barbe, Goulset
Riou.--Legendre Estienne Leblanc, Jehan Pierres, Pierres Jonchée, De
Goyelle, Charles Gaillot.--Tous étaient compagnons mariniers.

Puis, quatre des charpentiers de navires:

Guillaume Séquart, Guillaume Esnault, Jehan Dabin, Jehan Duvert.--Enfin
le barbier, Samson Ripault.

Parole d'honneur, sans les avoir vus jamais, je croyais les connaître,
tant ils portaient des noms contemporains, familiers à mon oreille. Et
tout d'abord celui de Jacques Cartier, puis ces autres de Guillaume de
_Le Marié_, le maître de la _Petite Hermine_, de Guillaume _Le Breton
Bastille_, le capitaine et pilote de l'_Emérillon_, de Charles _Guillot_
le secrétaire du capitaine-général, des gentils hommes Claude de
_Pontbriand_, fils du seigneur de Montcevelles, Jean _Poullet_, Garnier
et Jean _de Chambeaux_, de Thomas _Fourmont_, le maistre de la _Grande
Hermine_, de Marc Jallobert (Jalbert) capitaine et pilote du _Courlieu_,
de Dom Guillaume _Le Breton_, le premier des aumôniers de Cartier; enfin
les noms populaires de Jehan _Hamel_, Jacques _Duboys_ (Dubois), Goulset
_Riou_ (Rioux), _Legendre_ Estienne _Leblanc_, Geoffroy _Ollivier_,
Guillaume _Esnault_ (Hénault) Françoys _Duault_, Julien _Golet_ (pour
Goulet) Françoys _Guillot_, Jehan _Fleury_ Estienne _Nouel_ (les Noël
actuels), Michel _Hervé_, Pierres Esmery dit _Talbot_, Guillaume
_Guilbert_ (pour Gilbert), Françoys Guitault, Philippes _Thomas_, Jehan
_Pierres_, etc., etc.

Ils se ressemblaient tous avec leurs barbes incultes, hérissées,
poussées longues pour mieux protéger la gorge et les poumons contre le
froid excessif de ce terrible et rigoureux hiver. Ce qui réduisait aux
seules expressions du regard tous les jeux de physionomie. Champ
lamentablement restreint pour un observateur.

Oui, en effet, je les confondais tous avec leurs yeux bleus,
renfoncés dans les orbites, à regards vifs, étincelants
d'intelligence... et de fièvre; même pâleur cadavérique au front,
accentuée davantage par une abondante chevelure rousse, épaisse comme
une fourrure, serrée comme une herbe de cimetière, poussée droit sur le
crâne, comme un bois de sapin sur le plateau d'un rocher.

La vareuse, à col large et flottant, ouverte avec ampleur, laissait voir
une poitrine bombée, musculaire, osseuse, mais blanche comme une chair
de phtisique, une poitrine d'où le hâle était disparu et qui semblait
avoir pris, à l'excès même du froid, cette pâleur glaciale de la neige.

Chacun de ces hommes portait un cierge allumé, comme autrefois, aux
fêtes de la Chandeleur, le clergé et le peuple dans les églises. Cela
répandait par toute la chambre des batteries un flamboiement de chapelle
ardente. Et cette vibration, ce rayonnement de lumière parfumée, bénie,
produisaient un effet étonnant, immense, la meilleure impression
religieuse et artistique de cet imposant spectacle.

N'est-ce pas que c'est beau? me dit Laverdière. Combien la liturgie du
catholicisme avait raison! Vraiment! c'est dommage que cette vieille
tradition monastique soit tombée en désuétude! Que voulez vous, tout
meurt, tout passe. Et le rituel de Bretagne datait du neuvième siècle!
Il n'empêche que les canonistes n'ont pas retrouvé depuis, une cérémonie
symbolique plus éclatante de _Grande Lumière surgie pour éclairer tout
homme venant en ce monde!_

Événement bizarre! la nécessité, capricieuse comme une artiste, a voulu,
cette nuit, que Jacques Cartier rétablit à son insu cette antique
observance du cérémonial breton.

Quelle nécessité? demandai-je au maître-ès-arts; je ne vous comprends
pas.

La nécessité de chauffer le navire, nécessité impérieuse, urgente à
l'extrême, le vingt-cinq Décembre, au Canada! La flamme de ces cinquante
cierges suffit à ce besoin et supplée avec avantage au système aussi
défectueux qu'insupportable des réchauds et des chaudières à feu.[73]

     [Note 73: Ces réchauds et chaudières à feu étaient en grand
     usage dans les églises et la Nouvelle-France. A preuve: "Il y
     avait quatre chandelles dans l'Église dans des petits
     chandeliers de fer en façon de gondole et cela suffit. Il y
     avait en outre deux _grandes chaudières_ fournies du magasin,
     pleine de fer pour eschauffer la chapelle (celle des
     Jésuites), elles furent allumées auparavant sur le pont. On
     avait donné ordre de les ôter après la messe (de minuit).
     Mais cela ayant été négligé, le feu prit la nuit au plancher
     qui était au dessoubs de l'une des chaudières dans laquelle
     il n'y avait pas au fond assez de cendres, etc." _Journal des
     Jésuites_--année 1645--page 21. "Le temps fut si doux (25
     décembre 1646) qu'on n'eut pas besoin de réchau sur l'autel
     pendant toutes les messes (de Noël)." _Journal des
     Jésuites_--année 1646--page 74.]

Causant de la sorte, Laverdière et moi étions demeurés à l'arrière de
la caravelle, tout au pied de l'escalier montant aux chambres du château
de poupe, réservée au logement particulier du Capitaine, Pilote du
Roi. Poste excellent, en vérité, pour embrasser d'un coup d'oeil, comme
des spectateurs au bas d'une église, l'entière physionomie de l'édifice.
Avec cela que nous avions profité des moindres accidents de terrain,
c'est-à-dire que nous avions escaladé, pour mieux voir, un gigantesque
amas de filins. Il y en avait de toutes sortes, chaînes d'ancres,
balancines, drisses, cargues, haubans, armures pour les gros câbles;
bitords, écourtes, grelins, pour les toutes petites amarres, sans
oublier le fil de caret, entassés, accumulés enchevêtrés dans un
fouillis inextricable. Et ce fut de la hauteur de cette estrade
improvisée que j'aperçus enfin les décorations de la chambre des
batteries; toute mon attention avait été jusque là captivée par
l'historique équipage de la _Grande Hermine_.

L'ornementation, bien que modeste, était très élégante. Le peu de
travail qu'elle avait dû coûter, prouvait que le maître de céans
connaissait la précieuse valeur du temps et le savait appliquer à des
travaux plus sérieux qu'oeuvres de décor. J'oubliais d'ailleurs, qu'à
cette heure même une terrible surcharge venait d'écheoir aux matelots
valides de ce vaillant équipage; que déjà vingt-cinq camarades, atteints
du scorbut, nécessitaient de leurs frères d'entre-pont des soins actifs
et continus; que le personnel des hommes sains, divisé en deux sections
égales, se relevait à tour de rôle pour les gardes du jour et les
veilles de la nuit. Ce surcroît d'ouvrages et de peines ajouté aux
besognes quotidiennes de la vie, en devait rendre le fardeau écrasant,
intolérable.

Des festons de verdure, croisée de branchettes de sapin et de mousses
courantes étaient cloués aux baux de la caravelle avec des poignards
piqués dans le bois des poutres. Ainsi relevés, à intervalles égaux, ces
festons décrivaient au plafond de la batterie de gracieux arcs de
cercle, flexibles et parfumés comme des lianes.

Les embrasures des sabords encadrés de verdures plates (un feuillage de
cèdre), renfermaient chacune une lettre gothique, écrite avec des grains
de porcelaine du pays, enfilés les uns dans les autres comme les
coquillages d'une rassade. Au vaigrage de tribord on lisait le mot
FRANCE, dont chacune lettre espacée d'un faisceau d'armes blanches,
attaché sur le vaigrage dans chaque entre-deux de sabords. Sur le
vaigrage de bâbord était écrit "BRETAGNE". Cette porcelaine, bizarrement
travaillée appartenait évidemment aux indigènes du Canada. Ceux-ci, je
m'en souvins, avaient l'habitude de fabriquer avec ce coquillage
(l'_esurgny_ des naturels d'Hochelaga), des chaînettes, des bracelets,
des colliers, des pendants d'oreille. Et les sauvages les avaient
probablement troqués avec les Français, contre de menus articles de
quincaillerie, de verroterie, d'orfèvrerie, couteaux, hachettes,
plumets, miroirs, bagues et autres hochets de ce genre.[74]

En face de moi, tout auprès, sous le tillac du gaillard d'arrière, était
dressé l'autel. Il se trouvait placé au pied du mât d'artimon. Imaginez
une table, à nappe de lin, s'appuyant à quatre angles sur des faisceaux
d'avirons étroitement liés ensemble.

La similitude du décor me rappelait cet autre tabernacle historique,
appuyé aussi lui, sur des avirons, où, le matin du 30 septembre 1670
Dollier de Casson célébra la messe en présence des corps
expéditionnaires de La Salle et des Sulpiciens au lac Érié.[75]

     [Note 74: La plus précieuse chose qu'ils (les sauvages) ont au
     monde est _esurgny--Relation du Second Voyage de Jacques
     Cartier_, page 44, édition 1843.

     Les grains de porcelaine leur servaient (aux sauvages) de
     monnaie, de parures et de gages dans les traités de paix. Ces
     grains étaient faits de la nacre de certains coquillages
     marins. Cartier appelle ces coquillages _esurgny_, les
     sauvages de la Nouvelle Angleterre les nommaient _wampum_.
     Ferland _Histoire du Canada_; Tome Ier, page 30.]

     [Note 75: On the last of September (1670) the priests made an
     altar, supported by the paddles of the canoes laid on forked
     sticks. Dollier said mass; La Salle and his followers
     received the sacrament, as did also those of his late
     colleagues; and thus they parted, the Sulpicians and their
     party descending the Grand River towards Lake Érié, etc.
     Parkman: _La Salle and the Discovery of the Great West_.
     Chapitre II, page 18.]

A l'arrière de cet autel portatif, une panoplie gigantesque, composée de
toutes les armes des équipages, se déployait en éventail. Dagues à
rouelle[76] pleines d'éclairs bleus, poignards à manche de cuivre,
étincelants comme ors, haches d'abordage aux reflets blancs, tranchantes
et aiguisées comme des rasoirs, et bouclées sur le demi-cercle dans des
étuis en cuir fauve, mousquets aux canons évasés, tromblons aux gueules
épaisses de fer, aciers polis des longues arquebuses, crosses en fonte
des pistolets, gros comme les carabines modernes de nos régiments de
cavalerie; il y en avait de toutes sortes, et Laverdière, ne me faisant
grâce d'une seule pièce, me les nommait une à une, avec la sollicitude
gourmande d'un viveur, détaillant à loisir le menu de sa carte. Tous ces
engins étranges des dernières guerres de l'âge féodal projetaient en
rayons de gloires et de soleils couchants la lumière chatoyante,
onduleuse et mouvementée des cierges. Et c'était pour les yeux une
véritable joie que suivre sur cette panoplie caractéristique d'arme
rutilantes, les feux croisés de ces _bâtons de guerre_ dont la vue seule
frappait d'épouvante les sauvages Algonquins.[77]

     [Note 76: _Dague à rouelle_: "Long poignard espagnol garni
     d'une forte garde en forme de roue." Bouillet.--Dictionnaire
     des Sciences, des Lettres et des Arts, au mot _dague_.]

     [Note 77: Et après se être entre saluez, se avança le dit
     Taiguragny de parler et dit à nostre cappitaine que le dit
     seigneur Donnacona estoit marry (mécontent) dont le dict
     cappitaine et ses gens portoient tant de _bâtons de guerre
     (arquebuse)_ parce que de leur part n'en portoient nuls
     (aucun). A quoi leur respondit le dict cappitaine que pour
     leur marrisson (_en dépit de leur mécontentement_) ne
     laisseraient à les porter et que c'estoit la coutume de
     France et qu'il le sçavait bien. _Voyage de Jacques Cartier_,
     1535-36, verso du feuillet 15, édition 1545.]

Au-dessus de l'autel se dressait un baldaquin ingénieusement fabriqué,
de toutes pièces, avec les agrès de la flottille. La hauteur du pont
était si petite cependant, que l'artiste-décorateur avait été contraint
de remplacer le dôme du baldaquin par le _ciel_ du dais, figuré,
au-dessus de l'autel par une petite voile rectangulaire, tendue raide
comme une banne. Au centre prés de cette banne il y avait, comme une
fleur d'architecture dans une voûte d'église, le mot _Saint Malo_ écrit
en cordages, avec une torsade d'amures alentour. Trois grandes voiles,
rattachées à cette banne sous une bouffante garniture de bonnettes,
fermaient comme des draperies, le fond et les deux côtés de ce baldaquin
improvisé. Celles de droite et de gauche au lieu d'être relevées, en
rideaux de fenêtres, par une patère, retombaient lâches et flasques sur
le parquet de la chambre, en voilures de navires séchant à la brise et
pendues, comme le linge des buanderies, à toutes les vergues de la
mâture.

Ils ont eu là une excellente idée, remarqua Laverdière, de remplacer les
lambrequins par et des bonnettes. Elles donnent un bel effet, très
naturel. Elles bouffent! elles bouffent!! comme si, dans la
précipitation de la manoeuvre et les joies délirantes de la découverte,
les matelots eussent mal cargué les voiles, emprisonné, par mégarde,
dans leurs plis, un peu de vent soufflé là-bas, en plein Atlantique,
par la dernière brise de mer.

Laverdière ajouta: Les bonnettes appartiennent à la _Grande Hermine_
ainsi que la grande voile qui fait draperie à la gauche du baldaquin.
Celle de droite, est la misaine de l'_Emérillon_. La toile du fond,
celle qui tombe à l'arrière de la panoplie et sur laquelle les armes se
détachent en éventail appartient au _Courlieu_.

Je le regardais avec étonnement. Eh! comment savez-vous cela, lu dis-je?

Rien de plus simple, s'écria le maître-ès-arts, les trois voilures sont
marquées, tout comme un linge de bonne maison, aux armes, aux chiffres,
aux lettres de la famille ou de la flotte. Seulement ici, c'est un
symbole, une légende qui tiennent lieu de signature.

Et comme je ne comprenais pas encore: Venez voir, dit-il, approchez.

Je marchai avec lui au pied de l'autel. Voyez-vous, dit alors
Laverdière, sur la toile grise des bonnettes ce petit quadrupède dépeint
à l'encre et qui ressemble à une martre? C'est une hermine. Regardez ici
maintenant, on le retrouve encore près de ce ris de la voilure, juste au
centre de la draperie gauche du baldaquin. Évidemment ces morceaux de
voilure appartiennent à la nef-générale, la _Grande Hermine_. L'hermine
est d'ailleurs l'animal noble par excellence, l'animal héraldique de la
Bretagne. Voilà sept cents ans qu'elle en blasonne le manteau de ses
ducs et les quartiers de son royal écu.

Regardez maintenant, au fond du dais, cet oiseau dessiné sur la voile.

Et comme je ne l'apercevais pas tout de suite, il me le pointa du doigt.

Effectivement je vis, droit au-dessus de la panoplie, un oiseau peint,
d'un noir si intense qu'il se détachait, comme un relief de la blancheur
de la voile. IL avait les ailes ouvertes, et dans l'envergure,
démesurément déployée, l'artiste inconnu avait mis une telle expression
d'essor, une si naturelle et forte image de l'envolée, que j'aurais
juré, parole d'honneur, que le geste brusque de Laverdière l'avait fait
lever de la panoplie.

On eût dit une alouette, mais une alouette gigantesque, énorme,
regardée comme à travers la lentille d'un télescope. Le caractère
distinctif de la livrée, la gentillesse des profils, sveltes et
gracieux, les doigts triangulaires du pied me le firent de prima abord
classer comme une grande famille ornithologique. Mais je repris vite mon
opinion aux remarques rectifiantes de l'archéologue. Ainsi, me
disait-il, en manière de correctif, le bec, de la'alouette, droit
comme une épée, est démesurément long chez cet oiseau-ci, et de plus se
recourbe comme un sabre, à la pointe. Les grandes jambes de l'oiseau, à
tarses effilées et grêles trahissent évidemment (évidemment pour
Laverdière, car je n'ai pas l'honneur d'être ornithologiste) trahissent
évidemment la patte caractéristique de l'échassier.

C'est un _courlis_, me dit l'archéologue, un _courlieu_, pour parler le
vieux français du seizième siècle. Aussi, cette voilure marquée à
l'effigie de cet oiseau, appartient-elle à la _Petite Hermine_. Vous
savez, n'est-ce-as, que le nom de _Courlieu_ fut changé en celui de la
_Petite Hermine_, précisément à l'occasion du second voyage de Jacques
Cartier? N'empêche que la caravelle porte à toutes ses voiles et à la
légende de son château de poupe la symbolique image de son premier
nom.[78]

     [Note 78: La _Petite Hermine_ portait auparavant (avant 1535)
     le nom de _Courlieu_, changé pour ce voyage (celui de 1535).
     Ferland: Tome I, page 21.]

Cette singularité ne vous fait-elle pas songer à l'aventure heureuse
d'une belle jeune fille, une princesse du pays des fées, réalisant son
rêve dans un mariage aussi brillant u'imprévu, et qui emporterait dans
la précipitation du départ, avec son royal trousseau de noces, sa
garde-robe marquée aux seules initiales de son nom de _demoiselle_?

Laverdière attira une dernière fois non attention sur la misaine de
l'_Emérillon_, balafrée comme un visage de vétéran, comptant, celle-là,
plus de coutures que celui-ci de cicatrices et de lézardes, une voile
toute grise de vieillesse. Elle portait, au coin de l'écoute, le dessin
d'un petit oiseau exécuté à l'encre comme deux de l'hermine et du
courlis. Seulement l'image en était si pâlie, si effacée par l'usure de
la toile, la pluie, le gros temps, le frottement des mains, qu'elle
n'était lisible que pour des yeux très vifs et très exercés. L'oiseau,
dépeint à sa grosseur naturelle, était de la taille d'un merle ou d'un
geai bleu. Le dessinateur l'avait représenté au repos, perché sur une
branche.

Ce petit oiseau, me dit Laverdière, est le faucon-épervier des
naturalistes. Il appartient à la famille des oiseaux de proie. Il se
nomme _émérillon_, en langue vulgaire et la galiote l'a pris et accepté
pour symbole. Un juste emblème du caractère français, ce petit fauve,
gai, vif, hardi, étourdi presqu'autant.

Ce fut à ce moment que j'aperçus, à la gauche de l'autel, une petite
crédence attifée de linge blanc, de fleurs artificielles, et de
lampions, alignés par alternance de couleurs verte et rouge, devant un
vieux tableau représentant la Vierge tenant l'Enfant Jésus dans ses
bras. C'était une peinture ancienne, une très ancienne peinture sur
bois, que les fissures du chêne, les griffades du temps, les stries
innombrables de la matière colorante, avaient gâchée affreusement et de
façon irréparable, C'était évidemment un panneau de salle, ou bien
encore, une boiserie de pilastre conservée comme relique-souvenir de
quelque église centenaire de Bretagne, encore plus ruinée de vieillesse
que tombée sous les pioches des démolisseurs.

L'église existe encore, me dit Laverdière, lequel, suivant sa louable
habitude s'amusait à m'écouter penser, cette boiserie vient du
sanctuaire de Notre-Dame de Roquemado.[79]

Roquemado?

Oui, Roquemado, en Bretagne, aujourd'hui Roc-Amadour[80], était au temps
de Jacques Cartier comme encore de nos jours, un lieu de pèlerinage
célèbre. Il jouissait, par toute la France, d'une renommée
extraordinaire, et les miracles qui s'y opéraient égalèrent ceux des
meilleurs thaumaturges. _Notre-Dame de Roquemado_, Jacques Cartier lui
fit voeu de pèlerin avec tout son équipage, promettant _y aller si Dieu
lui donnait grâce de retourner en France._

     [Note 79: "Notre cappitaine voyant la pitié et maladie ainsi
     esmeue fist mettre le monde en prières et oraisons et feist
     porter ung ymage en remembrance de la Vierge Marie contre un
     arbre distant de nostre fort d'un traict d'arc le travers des
     neiges et glaces. Et ordonna que le dimanche ensuyvant l'on
     dirait au dict lieu la messe. Et qua tous ceux qui pourroient
     cheminer tant sans que malades yroient à la procession
     chantant les sept psaumes de David avec la litanie en priant
     la dite Vierge qu'il luy pleut prier son cher Enfant qu'il
     eust pitié de nous. La messe dicte et célébrée devant le dict
     ymage, se feist le cappitaine pèlerin à Notre Dame de
     Roquemado promettant y aller si Dieu luy donnait grâce de
     retourner en France." _Voyage de Jacques Cartier_ 1535-36,
     feuillet 35. Édition 1545. Roquemado ou Roquamadou. "Ou pour
     mieux dire _Roque Amadou_, c'est-à-dire des Amans. C'est un
     bourg en Querci, où il y a force pèlerins." Lescarbot.]

     [Note 80: N.D. de ROQUEMADO pour Rocamadour (le roc à
     St-Amadour), bourg de France (Lot) sur l'Alzon, 133 25 kil.
     N. E. de Gourdon, chef lieu d'arrondissement à 32 kil N. de
     Cahors. Rocamadour est adossé à des rochers à pic. 1,600
     habitants. Ruines d'une abbaye, qui, selon la tradition
     contient les reliques de S. Amadour, et but de pèlerinage;
     antique église où l'on conserve, dit-on, la fameuse Durandal,
     épée du paladin Roland. Bouillet. _Dictionnaire universel
     d'Histoire et de Géographie_, 1874, pages 1618-16, au mot
     _Rocamadour_.

     Rocamadour est encore un lieu de pèlerinage.

     A M. l'abbé Bégin, qui a visité attentivement la Bretagne, je
     dois beaucoup de reconnaissance pour m'avoir donné l'énigme
     du mot ancien _Roquemado_.]

Cette boiserie peinte appartenait à la première église de rocamadour,
bâtie sous Charlemagne. Le prieur de l'abbaye l'avait donnée au
capitaine-général, à son premier départ de St-Malo, comme porte-bonheur
et sauvegarde. Avouez que le divin talisman n'a pas menti à son maître.

Elle était bien la contemporaine de Charlemagne la vieille _ymage en
remembrance de la vierge Marie_, avec sa figure écaillée, racornie,
envahie à toutes ses rides, comme un visage de centenaire, par une
moisissure fine, blanche et déliée. Cela venait autant de l'humidité de
la caravelle que du salin de la mer; car la précieuse et sainte relique
n'avait pas quitté l bord de la _Grande Hermine_ depuis la course
fameuse du hardi navigateur sur l'Océan. Elle était bien de son époque
et encore plus en ressemblance des hommes et des _artistes_ de ce temps.
Le sens du coloris comme la science du trait, manquaient absolument à
cette caricature badigeonnée de couleurs voyantes, heurtées, mal
assorties, tracées en lignes roides et grossières, où l'expression du
Beau Éternel Divin était traduite par la diabolique hideur de l'Idole.

Et cependant cette peinture claustrale, cette primitive ébauche de l'art
chrétien, plus enténébrée que les fresques des Catacombes, était
demeurée pendant sept cents ans, et pour des milliers d'âmes, le modèle,
l'idéal, le Divin regardé en plein éclat de rayonnement. Cette naïve et
rude image de la Vierge du Bel Amour et d'un Enfant, _le plus beau des
Enfants des hommes_, avait ravi plus haut que la passion et jusqu'à
l'extase les visionnaires, les ascètes, les contemplatifs religieux qui
la voyaient, eux, à la lumière de leurs ferveurs et de leur foi ardente.
Encore aujourd'hui n'est-il pas dans la foule, pour vous ou moi seuls,
une figure, un visage, un profil, vulgaire, obscur, laid à tous autres,
et qui apparaît qui demeure toujours beau, pour vous ou moi qui les
regardons dans l'auréole permanente d'une action grande et noble?

J'en étais là de mes réflexions quand une voix mâle, un peu rude à
l'oreille, comme à la main le toucher d'un cordage neuf, chanta avec une
suave et pénétrante expression religieuse:

                   _Adeste, fideles, laeti, triumphantes;_
                   _Venite, venite in Bethleem,_
                   _Natum videte Regem Angelorum._

C'était l'Invitatoire de la Fête de Noël, la vieille hymne liturgique,
le vieux _noël_ par excellence, un _lied_ centenaire comme le
Catholicisme, immortel comme lui, une poésie si belle, que là-haut, dans
le Ciel, pendant l'éternité, _les hommes de bonne volonté_ la chanteront
en souvenir de la Terre.

L'équipage répétait en choeur le refrain du divin cantique.

                   _Venite, adoremus Dominum._

Et le solo de reprendre:

                   _En, grege relicto, humiles ad cunas_
                   _Vocati pastores approperant;_
                   _Et nos ovanti gradu festinemus._

Celui qui chante, me dit Laverdière, se nomme Hamel, Jehan Hamel, un
hardi gabier, un gaillard redoutable, qui vous connaît sa mâture comme
sa gamme et les grimpe toutes deux lestement... un peu plus haut que le
bout.

La jeunesse immortelle de l'hymne déguisait mal cependant, au chorus la
caducité des voix chantantes, rouillées par la mer comme le zinc de nos
clochers, vieilles et rauques dans des poitrines de vingt ans pour avoir
trop ciré sans doute, à travers les colères du vent, les commandements
de la manoeuvre.

Toutefois, ces voix rudes de matelots disant à l'Enfant-Dieu la plus
suave des berceuses étaient exquises. A les entendre les yeux croyaient
regarder de mémoire ces naïves peintures, signées par toutes les écoles
de l'Art Moderne, où un invalide, un chevronné de cent victoires,
chante en sourdine, à travers sa fauve moustache, une dodelinette à bébé
qui s'endort.

Et je ne sais quel sentiment de lassitude vous empoignait à l'audition
de ce chant caractéristique, s'appuyant aux quantités de la prosodie,
aux mesures de la mélodie, avec cette lourdeur accoutumée des marins
pesant sur leurs rames et cadençant à leur bruit le rhythme du verset.

A certains moments, ces voix âpres de matelots, entraînées par la
chaleur du refrain, accentuaient ce mouvement de tangage avec une telle
vérité que le navire, immobile cependant sur son chantier de glace,
semblait osciller au roulis d'une longue et pesante lame. L'attitude
même des marins me confirmait dans cette illusion presque invincible. Au
moindre craquement de la charpente, imitant le cri de fatigue d'un
vaisseau qui travaille à la mer, au bruit d'une planche que fendille, au
crac d'un clou qui casse de froid, tous les regards se fixaient
d'instinct aux sabords fermés du vaigrage, comme si, à travers des
volets de chêne épais de cent lignes et bardés de fer comme une
cuirasse, il eût encore été possible de voir déferler les vagues et
blanchir l'Atlantique.

Et quand le silence, redevenu parfait, envahissait le navire, à la façon
des eaux muettes qui filtrent dans la cale et font sombrer peu à peu le
colosse, ces mêmes regards s'arrêtaient aux lumières paisibles et douces
des quatre cierges brûlant à l'autel avec une bonne odeur de cire
d'abeilles. Par attendrissement des pensées heureuses, des larmes chaudes
tombaient furtives sur ces barbes hérissées. Des sourires
indéfinissables, des rictus étranges contractaient ces bouches nerveuses
dont les lèvres bégayantes tremblotaient comme de petits visages
d'enfants prêts à pleurer. Ces vieux loups de la Mer, ces gabiers de
l'héroïque marine française, encore plus contemporains, au mépris et en
dépit de la date, des pirates d'Eric le rouge que des rameurs de
Godefroy de Bouillon, croyaient retrouver les feux des navires
rencontrés en mer, la première nuit de leur départ, et voguant (les
heureux!) sur le chemin qui rentrait en France, tandis qu'eux autres
s'en allaient loin d'elle, à la recherche d'une terre aussi douteuse
qu'inconnue.

Dans ces petites lumières irradiantes, étoilées, des cierges, empruntant
au froid terrible de l'hiver leur blancheur de neige, les extatiques
compagnons de Jacques Cartier reconnaissaient les falots des barques
soeurs ancrées au fond d'une crique armoricaine; et plus loin, à terre,
tout au sommet de la falaise, les petites fenêtres de la chaumière
bretonne, la maison paternelle avec ses lucarnes hautes et pointues,
scintillantes comme des astres.

Oui, ce que les matelots découvreurs apercevaient, en regardant l'autel
du bord et les lumières votives de Notre Dame de Roc Amadour, c'était la
vision ravissante du _chez-nous_ dans la patrie, un _at home_ hélas!
loin de douze cents lieues.

Comme l'oeil, le coeur humain a ses perspectives. Il place l'objet aimé
de ses rêves dans le cadre magique de leurs horizons de manière à ce
qu'il lui apparaisse toujours agrandi dans cette lumière enivrante de
l'extase. Mais lorsque l'image évoquée représente la Patrie Absente,
toutes les tendresses du coeur stimulées par tous les enthousiasmes de
l'esprit se dilatent au centuple, grandissent à mesure que les rivages
s'effacent, et que la distance augmentant toujours, creuse de plus en
plus l'espace interminable, jetant l'infinie profondeur d'un abîme entre
le sol natal et le proscrit!

Il ne faut pas chercher ailleurs la raison de ces larmes qui tombent
silencieuses et chaudes sur les livres d'heures grand ouverts, mais où
l'oeil noyé de pleurs ne lit plus; ne pas expliquer autrement
l'abattement, le deuil de ces têtes inclinées, la pâleur de ces fronts
que rêvent au chemin de la mère-patrie, sachant que pour eux le
reprendre maintenant est plus impossible que retrouver sur l'Atlantique
le sillage effacé de leurs trois vaisseaux.

Chez des hommes pour qui les épreuves, les amertumes de l'existence, ne
sont que des ombres sur lesquelles s'estompent, en reliefs hardis, les
vertus mâles du courage, ces regards atones, cette prostration de la
taille, cet affaissement sans ressort des membres dans un corps robuste,
cet énervement léthargique des facultés de l'âme, tout ce spectacle eût
broyé même un coeur de bronze sous l'étreinte de son désespoir.

Oui, par un jour de si grande allégresse, me disait encore Laverdière,
c'est une scène pénible, très pénible, de voir ainsi des hommes pleurer!
Et cependant, on sanglote davantage aux foyers de la Bretagne et dans
les chaumières de la Normandie. A St. Malo, à Nantes, à Fécamp, à
Dieppe, il y a des femmes de marins, des filles de marins, des soeurs de
marins des fiancées de marins qui prient à chaudes larmes, dans les
églises ou aux chevets de leurs lits, pour les absents bien-aimés; et qui
demandent à Dieu, à Notre Dame de Roc-Amadour, à Notre Dame de la Garde,
à la Mer elle-même, cette implacable aveugle, éternellement sourde,
éternellement inflexible, de leur rendre demain et l'équipage et le
navire. Et ce lendemain qu'elles attendent sur la grève appartiendra,
peut-être, au premier jour de l'Autre Monde.

Nous allions quitter la nef-générale lorsqu'un grand bruit éclata, comme
une rumeur, dans la chambre des batteries. C'était l'équipage agenouillé
qui se levait debout, au dernier évangile de la première messe.
L'aumônier Dom Guillaume Le Breton lisait de sa belle voix, grave et
reposée.

_In principio erat Verbum et Verbum erat apud Deum et Deus erat Verbum.
Hoc erat in principio apud Deum. Omnia per ipsum facta sunt; et sine
ipso factum est nihil quod factum est. Il ipso vita erat et vita erat
lux hominum et luix in tenebris lucet et tenebrae eam non
comprehenderunt..._

_Dans le principe était le Verbe, et le Verbe était en Dieu et le Verbe
était Dieu. Il était dans le principe en Dieu. Toutes choses ont été
faites par Lui; et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans Lui. En
Lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes, et la lumière
luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont point comprise..._

Ça, dites-moi, vous qui aimez l'Histoire du Canada, ces paroles ne vous
rappellent-elles pas quelque chose?

Et Laverdière, me parlant ainsi, avait un beau et grand sourire aux
lèvres.

A ma grande confusion il me fallut hélas! avouer que ce beau latin-là...
ne me rappelait rien.

Alors lui, avec l'emphase doctorale d'un professeur d'université dictant
un cours à ses élèves:

Voyage de Jacques Cartier, s'écria-t-il, expédition de 1535--recto du
feuillet vingt-sixième de la relation:

"Nostre cappitaine voyant la pitié et foy de ce dict peuple
(d'Hochelaga) dist l'Évangile Saint Jehan, savoir: l'_In principio_,
faisant le signe de la croix sur les pauvres malades, priant Dieu qu'il
donnast cognoissance de nostre saincte foy et grâce de recouvrer
chrestienté et baptême. Puis le dict cappitaine print (_prit_) une paire
d'heures et tout hauttement leut de mot à mot la Passion de Nostre
Seigneur. Sy que (_de telle sorte que_) tous les assistants le peurent
ouyr ou tout ce pauvre peuple feirent un grand silence et feurent
merveilleusement bien entendibles (_attentifs_)."

Cet extrait du manuscrit original de Jacques Cartier, Laverdière le
récitait si bien que je croyais le voir collationner et suivre à la page
de l'édition rarissime le mot à mot de la dictée aussi bizarre que
l'orthographe.

Et coupant brusquement, en pleine phrase, la citation commencée,
Laverdière passa droit au commentaire, sans transitions aucunes, de la
voix du grammairien à la fougue d'un orateur mis en verve par quelque
apostrophe victorieusement ripostée des hauteurs de la tribune.

Cortéreal, Verrazzano, Cabot, Pizarre, Cortez, Magellan, Alvarez de
Cabral, Vasco de Gama, Americus Vespuce, n'ont pas eu la pensée
grandiose de Jacques Cartier. A l'encontre de ses rivaux illustres en
gloire humaine, découvreurs comme lui de continents, fondateurs de
républiques ou d'empires, le navigateur français estima qu'il valait
mieux chercher _tout d'abord le chemin du ciel_ avant de trouver _la
route de la Chine_. Et tandis que l'Espagne, le Portugal, l'Angleterre
se disputaient à prix d'or, à coups de canons et à courses de voiles les
primeurs et la primauté des _terres neuves_ d'Amérique, Jacques
Cartier, prenant possession du Canada au nom de Jésus-Christ, lisait, en
guise de proclamation royale, la Passion du Sauveur du Monde, croyant,
en son âme et conscience, ne pas trahir son maître temporel en
reconnaissant à Dieu la domination première absolue, l'empire éternel
d'un pays plus grand que l'Europe.

Il ne venait pas, il est vrai, apprendre aux naturels farouches de ce
sauvage pays l'art infernal des _traiteurs_, l'amour maudit de l'argent,
jamais il apportait, à l'encontre de la rapacité portugaise, l'abnégation
évangélique; en retour du féroce esclavage espagnol, l'incomparable
liberté chrétienne; et opposait au lucre ignoble du commerce européen de
l'époque, l'apostolat, généreux dans tous les temps, des missionnaires
catholiques. Il apportait enfin la grande, l'inestimable nouvelle de
l'Évangile, pour laquelle seule la Providence avait permis, avait voulu
la découverte du Nouveau Monde.

Cette première entrevue de Jacques Cartier avec l'homme indigène de
l'Amérique du Nord révèle étonnamment le souci, l'anxiété crucifiante du
Découvreur pour le salut des âmes, intérêt dégagé de toute arrière
pensée de gains ou de conquêtes. Ainsi, devant la population sauvage
tout entière réuni à la bourgade d'Hochelaga,[81] Jacques Cartier ne
parle-t-il que de Dieu seul. Il ne dit rien de lui-même, ni qu'i il est,
ni d'où il vient, ni où il va, ni qui l'envoie. S'il lui advient de
parler de son maître, il dit invariablement Jésus-Christ. En l'autorité
de François Ier n'en sera pas amoindrie plus tard. Nomme-t-il son pays,
il ne dit pas la France, mais _la Terre_, parce que la Terre, pour
l'Évangile qu'il proclame, ne constitue qu'un seul et même pays.

     [Note 81: Cette entrevue de Jacques Cartier avec les sauvages
     du _royaume d'Hochelaga_ eut lieu le 3 octobre 1535.]

Cette solennelle rencontre de la race blanche et de la race cuivrée, aux
bords du St. Laurent, fait naturellement penser à l'aventure d'un
sauveteur qui repêcherait en haute mer un naufragé sur une épave. Avant
que de le secourir il n'ira pas lui demander son nom, pas plus que le
misérable lui demandera le sien pour embarquer à son bord. Quelque chose
presse davantage: la vie. As-tu faim? Meurs-tu de soif? Depuis quand? et
si l'abandonné n'est pas encore descendu à la dernière phase de
l'agonie, s'il peut manger et s'il peut boire, victoire! il est sauvé!!

En vérité l'allégorie en est par trop saisissante. Oui, le Peau-Rouge du
Canada, l'anthropophage adorateur d'idoles, avait grand'faim, avait
grand'soif de connaître le vrai Dieu. Au commencement, dans le principe,
était le Verbe, et le Verbe était en Dieu et Le Verbe était Dieu. En lui
était la vie et la vie était la lumière des hommes. Quelle aurore! quel
soleil levés tout-à-coup sur ce pays où la nuit païenne avait été longue,
si longue que pendant quinze siècles complets toutes ses générations
d'hommes étaient demeurées assises à l'ombre de la Mort!

A la fois Jacques Cartier lui apprend l'origine de la Vérité, l'origine
de la Lumière, l'origine du Temps, pour que plus tard le catéchumène
puisse saisir davantage la formidable valeur du mot _éternel_.

Ah! qui donc inspirait Jacques Cartier dans le choix excellent de cet
évangile merveilleusement approprié à la personne, à l'époque et à la
circonstance de cette rencontre mémorable? Nul autre que Celui qui
parlait autrefois à Moïse dans la voix du Buisson Ardent, celui même qui
était, bien avant sa mission dans la Judée, la Sagesse de ses
Patriarches et la Science de ses Prophètes. Celui même qui demeure
l'Esprit Saint des Apôtres dans l'Église. Jacques Cartier, cet homme qui
n'était après tout qu'un marin, apparaît soudainement transfiguré,
revêtu de toute la majesté d'un sacerdoce. Si bien que les aumôniers de
l'équipage, ne sent plus dans la solennité de cet événement capital que
les ombres pâlies, les figures éteintes, les personnages effacés d'un
ministère suprême que Jacques Cartier seul exerce!

Coïncidence providentielle! à soixante-treize ans de distance, il se
trouvera un homme pour reprendre et poursuivre la grande et fière
tradition du capitaine Malouin sur la préséance de l'autorité
chrétienne. Samuel de Champlain, le fondateur de la première ville du
Canada, l'historique cité de Québec, avait coutume de dire que le salut
d'une âme valait mieux que la conquête d'un empire et que les rois ne
doivent songer à étendre leur domination dans les pays infidèles que
pour y faire régner Jésus-Christ.[82]

N'est-ce pas que le _Père de la Nouvelle-France_ continuait à la fois le
rôle et la mission de son Découvreur?

Ce fut sur cette réflexion consolante que je quittai avec Laverdière le
bord de la nef-générale: _Grande Hermine_.

     [Note 82: Hubert Larue: _Histoire Populaire du Canada_, page
     50. Et le Père Marquette, l'immortel explorateur du
     Mississipi, ne trouvait-il pas dans l'âme baptisée d'un petit
     enfant une récompense surabondante à ses travaux
     apostoliques? C'est lui qui, revenant des sombres forêts où
     il avait découvert le _Père des Eaux_, écrivait dans sa
     relation:

     _Quand tout le voyage n'aurait valu que le salut d'une âme,
     j'estimerais toutes mes peines bien récompensées, et c'est ce
     que j'ay sujet de présumer, car lorsque je retournai nous
     passâmes par les Illinois, je fus trois jours à leur publier
     les mystères de notre foy dans toutes leurs cabanes, après
     quoy, comme nous nous embarquions on m'apporta au bord de
     l'eau un enfant moribond que je baptisay un peu avant qu'il
     mourût par une providence admirable pour le salut de cette
     âme innocente_.]



                         CHAPITRE TROISIÈME

                                ----

                         LA PETITE HERMINE

                                ----

Nous traversâmes l'espace qui séparait le _Courlieu_ de la _Grande
Hermine_, puis, après avoir soigneusement refermé sur nous l'écoutille
de la _Petite Hermine_, nous entrâmes dans la chambre de ses batteries.

Je me crus transporté dans une salle d'hôpital, tant le spectacle qui
m'y attendait me parut être la photographie saisissante des infirmeries
plaintives et des dortoirs sans sommeil de l'Hôtel-Dieu. Trois lampes
d'habitacle suspendues par des chaînettes aux baux de la caravelle
éclairaient mal cette chambre de batterie où des grabats remplaçaient
les canons.[83] Les volets blancs des sabords, soigneusement fermés et
calfeutrés d'étouppe contre le froid du dehors et les courants d'air,
simulent à se méprendre, dans le vaigrage du vaisseau, les petites
fenêtres percées dans une muraille d'hospice. Sur les deux côtés de la
caravelle, la tête au flanc du navire, étaient rangés des lits, et sur
ces lits, des moribonds couchés de file comme les morts d'un champ de
bataille au fond de la tranchée profonde. Cette comparaison sinistre
m'arrivait naturellement à l'esprit en regardant ces grabats misérables
ces matelas crevés à tous les angles, ces draps en toile à voile, gris
de vieillesse et de service, des linceuls et des suaires jetés en guise
de courtepointes sur les épaules des malades. Le joli linge! la délicate
attention!

   [Note 83: Pendant l'absence de Jacques Cartier à Hochelaga, un
   retranchement avait été élevé autour des navires et armé de
   pièces de canon, de manière à être aisément défendu contre toutes
   les forces du pays. Cette précaution était dictée par une sage
   prévoyance, car, pendant l'hiver, il s'éleva quelques nuages,
   passagers il est vrai, entre les habitants de Stadaconé et les
   Français alors réduite à un déplorable état de faiblesse.
   Ferland, _Histoire du Canada_, page 33.]

Quelque chose de particulièrement triste à regarder étaient les
mouvement nerveux, impatients et colères de tous ces corps étendus dans
des poses accablées, plus encore fatigués de leurs insomnies que de leur
mal et, si rapprochés les uns des autres, que les somnolents heurtant
les endormis les éveillaient à leur tour. Et les malades brusquement
arrachés à leurs rêves auxquels je les entendais répondre avec des
paroles épaisses de sommeil, s'allongeaient lentement, dans une
convulsion comparable aux derniers spasmes du pendu qui étrangle au bout
de sa corde cherchant la terre du pied. D'autres, tournant leur oreiller
d'une main inconsciente, se rendormaient fiévreux. Partout, et dans
chacun de ces corps, l'âme déjà inquiète, s'agitait, se tournait et
retournait avec eux, cherchant quelque part, dans sa propre demeure, un
recoin où elle pût se retrancher avec avantage contre la terrible
ennemie, et, finalement, ne point partir!

Comme ils sont entassés! m'écriai-je.

Il a fallu, me répondit Laverdière, transporter sur le _Courlieu_ les
malades de la _Grande Hermine_, afin de préparer le bord e la
nef-générale pour la fête de Noël et la célébration des Messes de
Minuit. Sans une raison aussi majeure cet encombrement serait
intolérable. Devinez combien ils sont?

Au moins vingt-quatre.

Bien touché, vous avez fait mouche.

Une belle démonstration n'est-ce pas du dicton populaire: _tassés comme
harengs en caque_?

Mais alors ces pauvres diables ne sont pas atteints de maladie
épidémique?

Nullement; leur mal frappe au visage comme le soldat du César. Regardez
ces malheureux à la bouche.

Et pour ne pas être entendu des marins que j'écoutais geindre, il me
dit, très bas, à l'oreille: "Le scorbut!"

Je m'expliquai de suite l'odeur nauséabonde flottant sur cette
atmosphère toute épaissie par les exhalaisons de l'huile rance et la
fumée aveuglante de grandes chaudières allumées au-dessous de nous, dans
la cale, pour chauffer le navire.

C'est une hideuse maladie, chuchotait le maître-ès-arts. Les gencives
enflent comme une chair corrompue, se couvrent de tumeurs et d'ulcères.
Puis des végétations charnues, molles, spongieuses, croissent en forme
de champignons, se développent à la surface des plaies vives. La bouche
devient un cloaque et l'air qu'elle aspire est si fétide qu'il
empoisonne le malade. Les hémorrhagies passives, les ecchymoses
pullulantes, les atroces douleurs cancéreuses de la tête précipitent la
catastrophe finale.

A ce propos, Laverdière me racontait qu'il y avait des scorbutiques
tellement exaspérés par l'intensité de leur mal qu'ils ne voulaient rien
entendre aux consolations de l'aumônier et pourraient leur désespoir
jusqu'au blasphème.

Alors Dom Anthoine (c'était le second des aumôniers de Cartier),
s'arrêtait au chevet de leur lit, se mettait à genoux, guettait avec
anxiété la minute de prostration nécessaire à ces crises d'extrême
violence. L'instant venu, il élevait son crucifix dans une bonne lumière
à la hauteur des yeux du malade, puis, avec cette chaleur entraînante du
missionnaire trouvant dans sa ferveur d'apôtre l'art de bien dire des
rhétoriciens:

Regardes donc Celui-ci, s'écriait-il avec une émotion irrésistible. Il
est toujours cloué!

L'on ne connaissait pas encore de parade à ce coup droit de l'éloquence
naturelle; aussi frappait-il inévitablement au coeur. L'âme blessée,
harcelée sans relâche par les atroces douleurs du corps lui-même irrité
comme une plaie vive, se rassérénait tout à coup. Ses mauvaises raisons
de colère lui échappaient, comme la suite d'un rêve dans la mémoire d'un
homme qui s'éveille, et sa haine, si corrosive qu'elle fut, se fondait
en larmes attendries et repentantes. Toute la générosité de ces loyales
et fières natures, un instant refroidie au contact d'une longue misère,
se réchauffait à cette ardente parole de charité chrétienne.

Ce spectacle vous émeut, me dit Laverdière, voilà un mois qu'il dure et
l'Histoire du Canada nous apprend qu'il va continuer encore bien
longtemps. Des cent-dix hommes qui sont ici, vingt-cinq[84] partiront par
le sabord.

   [Note 84: "Durant lequel temps (du 15 novembre au 15 avril 1536)
   nous décéda jusques au nombre de vingt-cinq personnes des bons et
   principaux compaignons que nous eussions." Voyage de Jacques
   Cartier, 1535-36, feuillet 37, édition 1545.]

Le maître-ès-arts se pencha sur un malade, le premier voisin du sabord
de chasse, à tribord--Celui-ci, ajouta-t-il, se nomme Thomas
Boulain;--le suivant, s'appelle Guillaume Bochier, de St. Malo; les
autres les gars de tribord, Jullien Plantirnet, Jehan Go, Lucas Clavier.
Toute cette bande et les précédents, appartiennent à l'équipage de
l'_Emérillon_.

Nous nous en allions de la sorte, en direction de la poupe, lui nommant
toujours, et moi toujours écoutant. Nous suivions l'étroite allée
laissée libre au milieu de navire. J'avais dépassé le grand mât de la
caravelle lorsqu'un bruit sec, celui d'une clé débarrant une serrure me
fit tressaillir. L'on eût bien dit un tromblon que l'on arme. Presque
aussitôt une porte s'ouvrit, et j'aperçus par son embrasure, au fond
d'un appartement particulier, un gros cierge allumé sur un haut
candélabre (un chandelier d'église probablement), et dont la lumière
brillante allongea de suite sur le parquet de la chambre les boiseries
du cadre de la porte. Cette cabine était située, à l'arrière du mât
d'artimon, au centre précis du château de la poupe. Quel personnage
l'occupait? Je ne fus pas longtemps à me le demander, car tout aussitôt
je vis sortir un prêtre revêtu d'un surplis dont la blancheur semblait,
à elle seule, éclairer le recoin ténébreux où gisaient les scorbutiques.
Le fil d'or de son étole scintillait à la lumière et dessinait en rayons
les arabesques de la broderie, un chef-d'oeuvre de travail fin et de
goût artistique. Ce miroitement de l'habit sacerdotal rappelait bien
l'étincelle dorée des épaulettes militaires, et ce petit détail faisait
penser que la chamarre de l'homme de guerre eût bien drapé ce soldat de
la paix.

Dom Anthoine, me dit Laverdière, le second des aumôniers de Jacques
Cartier; celui dont je vous ai parlé tout à l'heure à propos du
crucifix.

C'était un homme d'un grand air, de taille haute et droite comme la
flèche d'un clocher. Sa figure douce te sympathique avait une telle
expression de jeunesse que le regard s'étonnait de la blancheur précoce
des cheveux comme des rides profondes du visage.

Je le vis se pencher sur un grabat, prendre la main inerte d'un malade
endormi, puis, avec une voix caressante comme la câlinerie d'une mère
qui éveille un enfant paresseux:--Étienne, Étienne, dit-il.

Le scorbutique ouvrit des yeux hagards.

--Je viens vous annoncer une grande et bonne nouvelle.

Laquelle donc?

Je vous apprends la naissance du Christ, venu cette nuit même sur la
Terre pour souffrir encore plus que vous!

Pourquoi m'éveiller, soupira le malade, je me croyais en Bretagne!

Et le marin, retournant à son rêve, se rendormit en balbutiant:
"Landerneau! Ah! mon village!"

L'aumônier voulut lui parler encore, lui demander pardon de l'avoir
éveillé de la sorte, mais le patient lui tourna le dos, s'enfonça la
figure dans l'oreiller et se prit à sangloter amèrement.

L'homme qui pleure sur son grabat, me dit Laverdière, se nomme Étienne
Reumevel.[85] A soixante ans ce gabier a le coeur d'un mousse. Grâce à
Dieu, les cordages et la manoeuvre ne lui ont durci que la main! Quels
reproches se ferait Dom Anthoine à l'égard de ce malheureux, si la
navrante pensée lui venait maintenant que ce dormeur ne verra pas le
premier jour de l'année prochaine. L'on n'éveille pas les condamnés à
mort la nuit de leur exécution; l'on attend au matin pour cela.

   [Note 85: ou Princevel.]

Les paroles de mon interlocuteur donnèrent-elles à Dom Anthoine le
pressentiment de la sinistre vérité? Je ne sais trop, mais je remarquai
de suite que l'aumônier, demeuré debout, immobile, au chevet d'Étienne
Reumevel, reculait lentement de son lit, honteux comme un coupable qui
aurait manqué l'occasion de son crime, et s'éloigna sans n'oser plus
regarder personne.

Ceux qu'il passe sans arrêter, je les connais me dit encore Laverdière.
Le premier voisin de Reumevel, à gauche, est Jehan Jacques Morbihen, le
suivant Louys Douayrer, le troisième. Bertrand Apvril; tout auprès
Gilles Staffin[86] tous du bord de la _Grande Hermine_. Ils ne font que
semblant de dormir, ceux-là, car ils ont tous ensemble remué dans leurs
lits quand le Breton a dit "mon village". Tiens, voyez plutôt, le gars
de Morbihen qui tourne la tête; comme il suit l'aumônier du regard! Un
oeil d'espion!

   [Note 86: ou Stuffin.]

J'aperçus en effet, au ras de la couverture, ramenée sur la bouche comme
un cache-nez, deux yeux noirs, ardents de fièvre et d'intelligence, et
qui laissaient échapper, par mégarde sans doute, sur la courtepointe en
toile à voile, deux grosses larmes.

Cette nuit, remarqua Laverdière, cette nuit tous les gars des équipages
sont aux hameaux de la Bretagne, de la Normandie, du Dauphiné, de la
Gascogne. Il n'y a ici que des corps inertes, des cadavres d'où les âmes
et les coeurs sont partis. Ah! dans un pareil silence, si quelque vigie
grimpée là haut dans les hunier criait tout à coup: _Bretagne!
Bretagne!_ toute l'infirmerie serait deb out, et, comme le Paralytique
de l'Évangile, ramasserait son grabat.

Je regardais toujours l'aumônier venir à nous. Il s'avançait, à pas
éteints, levant timidement les yeux à la tête des lits, comme s'il eût
redouté maintenant de rencontrer ceux des dormeurs. Il passait tout
auprès de moi, quand, soudain un matelot se mit sur son séant, par un
mouvement si brusque que Dom Antoine se recula pour l'éviter, tant il
crut qu'il se levait debout.

Mais l'homme demeura immobile.--Celui-ci me dit l'archéologue, est non
seulement le compatriote, mais encore le concitoyen de l'aumônier. Ils
sont tous deux de St. Brieuc. Leurs familles habitaient des maisons
voisines sur la même rue, celle de la _Mouette_. Ce marin porte un nom
étrange, Yvon LeGal.[87]

   [Note 87: Quelque étrange que soit ce nom, je l'ai retrouvé sur le
   rôle d'équipage du _Henri IV_, l'un des paquebots de la ligne
   Bossiëre, compagnie française transatlantique. Ce steamer étant
   venu en collision, dans le port de Québec, le 3 juillet 1887,
   avec la barque _Wylo_, il s'en suivit un procès célèbre devant la
   Cour d'Amirauté. O, l'un des témoins entendus en faveur du _Henri
   IV_, se nommait _Le Galle_;--Augustin Le Galle de St-Brieuc,
   France, marin, âgé de 39 ans.]

Ce brave matelot aurait sans doute été fort étonné si on lui eût appris
qu'un de ses ancêtres a découvert le Canada et qu'il dort peut-être son
dernier sommeil sous l'estuaire de la petite rivière Lairet, avec
vingt-quatre autres bons _compagnons de mer_, restés chez nous à cause
du scorbut.

Quelle heure est-il demanda le scorbutique.

Vingt minutes à l'Horloge Virante,[88] lui répondit l'aumônier, avec un
beau sourire.

   [Note 88: _Orloge Virante_, c'est-à-dire, _minuit_. Le temps était
   mesuré avec des sabliers. "Et depuis le dit jour, 30 août,
   jusques à l'_orloge virante_, fîmes courir environ quinze lieues
   jusques le travers d'un Cap d'Isles basses que nous nommâmes les
   Isles _Sainct Germain_." _Voyage de Jacques-Cartier_, 1535-36,
   page 28, ch. Ier, édition de 1843; verso du feuillet 7, édition
   de 1545.]

--Aujourd'hui la Fête de Noël! _Le jour est fériau,--Na, unau, nau!
Da-oui!_ C'est un bon cri de joie là-bas! mais ici, comme il fait mal à
la bouche! Te souviens-tu d'un Noël d'il y a dix ans, d'un blanc Noël
d'autrefois, celui de 1525? Tu chantais la messe à St. Brieuc cette nuit
là, et, comme ça promettait d'être plus solennel que d'habitude, le père
avait sonné le départ pour la cathédrale trois gros quarts d'heure avant
le temps; ce qui nous fit perdre les carillons de tous les clochers de
la ville. Mon petit frère Genhic, en toilette neuve d'enfant de choeur,
soutanelle rouge et surplis à ailes, tout frangé de dentelures, servait
d'acolyte avec Mérault, _de la Grève_. Je me tenais moi, dans le bon
coin, entre le père et la mère. Devant moi, mes soeurs bessonnes, à
genoux, sur les talons de leurs petits sabots ferrés, dormaient, tandis
que tu prêchais trop longtemps à l'Évangile. A droite, Simonne, la
fiancée de Bertrand Samboste; à gauche Isabelle la mienne. _Terr-i-ben_!
Je vois tout cela d'ici.

Puis Le Gal regarda Samboste qui dormait à son côté, sur le grabat
voisin: Pauvre Bertrand, dit-il, comme il ronfle. Il me prend une envie,
une démangeaison de l'éveiller, rien que pour lui demander s'il rêve à
ça!

Ecoute encore. Après la messe, à la sortie, une querelle terrible, une
prise de bec épouvantable entre le père et Pierres Soubeyrol, à propos
d'un bout de chandelle que le susdit Pierres lui avait, paraît-il, volé
à l'église, en se prosternant sur le fanal du père, à l'_Élévation_. Oh!
la bonne farce!

Toutes les histoires des grand'pères, des grand'grand'pères, et des
arrière grand'grand'pères ressassées en plein vent, des mauvaises
paroles, grosses comme la tête, des éclats de rire qui sonnaient fort
comme des trompettes. Tous les gamins de la foule accourus faisaient un
beau grand rond autour de nos deux querelleurs. _Da-oui!_ l'on se serait
cru à la foire devant les saltimbanques qui se désossent ou les bouviers
de Roc-Amadour qui se battent.

Il fallut voler un cierge pour rallumer la lanterne. Maître Genhic fit
le coup. C'était un bon apôtre et l'on n'est pas acolyte pour rien. A
tous les recoins de la rue une bourrasque endiablée soufflait le
lumignon. Fallait rallumer, c'est-à-dire, battre le briquet. Et tandis
que je courais m'accroupir le long d'un mur, sous un porche, avec le
damné fanal, Mérault, le galant le plus éveillé de St-Brieuc, parlait à
mon amoureuse avec un sourire... et des yeux! _Terr-i-ben!_ comme je le
regardais. Je n'entendais pas un traître mot, ce qui ne m'empêchait pas
de tout comprendre, et le sang de me siffler aux oreilles. Je battais le
briquet avec rage... sur la tête du fanal. Le vieil Yvon criait: Prends
donc garde, ça cent ans! Mon brave homme de père cachait alors le bijou
sous son manteau: ce qui nous procurait le double avantage de marcher à
l'aveugle et de recevoir les boules de neige sur la tête.

Finalement, un maître coup; les vitres que cassent, le briquet qui
s'égare, au fond de mes poches, le père que se trompe de porte, et toute
notre bande joyeuse qui entre chez vous, Anthoine, prendre le
_réveillon_. O la bonne farce! _Da-oui!_ En a-t-il fallu manger de
vieilles salaisons pour changer, comme cela, un aussi bon sang en
scorbut!

Et tandis que la gaieté de cette pensée gauloise s'effaçait dans
l'esprit d'Yvon LeGal avec le sourire furtif de se lèvres malades, le
Breton regardait fixement la flamme de la bougie, comme si la vision
présente de ces choses lointaines se fut jouée, avec un vol silencieux
de phalène, dans le rayonnement de sa lumière.

LeGal ajouta d'une voix grave: Il y a de cela dix ans! Que le temps
passe vite! Voilà neuf ans que tu es missionnaire et voilà sept ans que
je suis marin. Les bessonnes ont quitté la maison: L'aînée en Picardie,
la cadette en Lorraine, mariées toutes deux à des paysans qui n'ont pas
sous les yeux, Dieu merci, en labourant leurs champs, le spectacle
dangereux de la Mer. Le petit Genhic, l'enfant de choeur de St. Brieuc,
est soldat. Moi, je me suis amusé à courir les grèves de Bretagne, à
voir partir les grands vaisseaux, à me demander où ils allaient quand on
les regardait à l'horizon disparaître. Tu sais où cela m'a mené?

Des quatre enfants que nous étions à la maison paternelle, pas un cette
nuit avec la vieille mère!

Il y a bien ma femme, l'amoureuse de 1725, la même en dépit de Mérault,
de Mérault qui n'a pas eu Simonne, et puis ta sainte mère à toi; mais
des femmes ensemble, c'est encore pis, ça s'encourage à pleurer. Elles
doivent être à cette heure à la maison, ou bien peut-être à l'église,
récitant leur chapelet, le visage à l'Océan; car, sans injustice, elles
doivent penser davantage à ceux d'entre nous qui sommes les plus perdus.
Douze cents lieues des terres de France, dis donc Anthoine, c'est trop
loin, même pour un exil! Comme le bon Dieu a soufflé sur nous avec
colère! Il n'y a pas de feuilles mortes plus dispersées que les nôtres,
et dans les arbres de cette sauvage forêt canadienne il n'y a pas de
nids plus vides que le _chez-nous_ de St. Brieuc!

Pauvre père Yvon! Quand il passa dans son cercueil le seuil de notre
porte, nous nous en allions dans la rue, la mère, les soeurs, Genhic et
moi, titubant de douleur comme des gens ivres, criant de chagrin,
inconsolables, désespérés et nous disant les uns aux autres qu'il n'y
aurait jamais à la maison de pire départ que celui-là. Et voilà qu'il
advient que le père est aujourd'hui celui qui nous a le moins quittés!
Il n'est parti que pour se rendre au bout de la due Du Guesclin, sa
promenade ordinaire. Seulement, il n'est pas encore revenu. Il n'en est
pas moins à St. Brieuc pour tout cela. Comme les bons vieillards, il
s'attarde à l'église; il est si bien, là, sous son banc, à dix pas du
lutrin, en pleine nef de cathédrale. Il assiste en ce moment avec les
autres, à la messe de minuit, et le bon Dieu lui permet sans doute de
s'éveiller un peu pour entendre chanter, encore une petite fois, les
vieux noëls de la Bretagne.

Pauvre père Yvon! lui si ponctuel, si exact, si régulier, comme il doit
être heureux de se voir mis là. Le voici bien, cette fois, rendu le
premier à l'église, et pour longtemps. Avec cela, plus de fanal à
allumer, plus de rafales à craindre de la part de cet exécrable
nord-ouest qui souffle en tempête, plus de chamaillis avec Pierres
Soubeyrol; le bout de chandelle brûlé jusqu'aux bobèches, la lanterne
éteinte maintenant, et pour toujours.

Yvon le Gal eut le sourire forcé d'un homme qui plaisante à
contre-coeur.

Tu sais, dit-il brusquement à Dom Anthoine, tu sais, je l'ai vu!

L'aumônier le regarda ébahi.--Tu l'as vu? mais qui donc!

Lui! le père, le mien, Yvon Le Gal l'ancien. J'ai cru d'abord que
c'était un infirmier avec sa veilleuse qui passait comme toi dans la
chambre des batteries; mais quand j'aperçus les petites vitres, les
losanges du fanal, je me suis dit: c'est le vieux! Il n'y avait que lui
qui en eut un pareil dans tout St Brieuc.

Qu'il était bien lui-même avec son costume de pêche, son chapeau en
toile goudronnée, sa vareuse bleue, flottant à grands plis dans le dos,
comme une voile qui claque au vent, ses grandes bottes de cabotage,
hautes jusqu'à la cuisse, en cuir rouge comme la vase dans les chemins
de Vannes après la pluie. Il s'en allait paisible, faisant courir
silencieusement la lumière de la lanterne sur chaque visage endormi. Il
identifiait les gars de Bretagne un par un et les nommait à un
interlocuteur invisible: Louys Boëdic; Michel Eon, de Lorient; Guillaume
de Guernezé; puis quatre _Jehan_ du bord de la _Grande Hermine_: _Jehan_
Go, un _pays_ de Quiberon; le charpentier _Jehan_ Aismery, de Vannes;
_Jehan_ Maryen, de Nantes; et _Jehan_ Jacques Morbihen, _Da-oui!_ il
savait bien sa côte de Bretagne! rien d'étonnant, il l'avait encore plus
courue qu'apprise. Il reconnut ensuite le premier gars de St. Brieuc,
Colas Barbe, de la rue Gouët; puis, à la suite, Bertrand Samboste, de la
rue du Guesclin.

Samboste est mon voisin de lit. C'était à moi le tour. _Terr-i-ben!_ Je
crus que ça serait une chose terrible que de m'entendre nommer par un
mort.

Il n'en fut rien toutefois. Le père me dit simplement, lentement,
tendrement, avec une expression navrée de désespoir qui acheva de men
fondre le coeur dans la poitrine:

Comme tu es loin, Yvon! comme tu es loin!

Il ajouta: Ta mère, celle d'Anthoine, Isabelle ta femme, sont à la
cathédrale, dans la nef. Elles, se souviennent, elles prient!

Le père dit encore:

Il ne faut pas que tu m'oublies! Tu sis, là-bas, la mer était mauvaise,
provocante, irascible. Elle crevait méchamment nos pauvres petits
bateaux sur les récifs. Cela gâtait le coeur, il devenait haineux.
Encore, si elle s'était contentée de prendre la barque! Mais emporter le
matelot et ne pas rendre le cadavre! Alors la plainte du rivage se
changeait en blasphème et toutes les chaumières criaient avec lui:
"Malédiction!"

Le spectre cessa tout-à-coup de parler, comme s'il eût eu peur d'être
entendu. Puis se penchant sur moi, avec des yeux hagards, et la voix
craintive d'un forçat qui complote, il me dit dans un râle: Là-bas!
Yvon, là-bas, mon enfant, toute colère s'expie!

Et le père levait la main dans une direction, dur un point, qu'il
n'osait pas même regarder.

Aussitôt, je me rappelai les missionnaires prêchant les retraites à St.
Malo, à Brest, à Nantes, à Rouen, et qui comparaient toujours l'éternité
à un rivage, la vie humaine à un brouillard épais, la Mort à un pilote
guidant, à l'insu de l'équipage, la marche du navire, et l'amenant
fatalement au but. Alors je me souvins qu'un soir, à St. Brieuc, dans la
cathédrale, noire de têtes, le frère-prêcheur, disait qu'il y avait, en
vue du ciel, (il appelait cela l'_entrée du port_, pour les caboteurs)
qu'il y avait, en vue du ciel, un lazaret sévère où tous les navires,
grands et petits, devaient faire escale, quels que fussent les chiffres
du tonnage, le nom de l'amiral ou l'orgueil du pavillon.

Au sortir de l'église personne ne demandait ce que le missionnaire avait
voulu faire entendre par ce vulgaire et terrible mot de lazaret.[89]
Chacun s'en allait tête basse, comptant les morts dans sa famille et se
disait, en regardant la lumière rougeâtre des chaumières échelonnées là
haut sur les falaises de Bretagne: _Les feux du Purgatoire!_

   [Note 89: Ce fut Barnabo, seigneur de Milan, qui le premier
   enjoignit de purifier avec le plus grand soin, tout ce qui
   proviendrait des pestiférés, auxquels il interdit, sous peine de
   mort, l'entrée de la Lombardie. (1383). Les Vénitiens, pour
   concilier l'intérêt de leur commerce dans le Levant avec les
   précautions commandées par le soin de la santé publique, bâtirent
   dans l'île de St-Lazare des auberges de quarantaine que l'on
   appela _lazarets_, de 1523 133 1468. Bescherelle, au mot
   _Quarantaine_.]

Ce que je te dis maintenant est long à écouter; cela prendrait, sans
doute, beaucoup de pages dans un livre; n'empêche que tout cela passa
dans ma mémoire avec la rapidité de l'éclair.

Le vieux était toujours là, au chevet du lit, muet, impassible,
attendant ma réponse,--une réponse qu'il ne me demandait plus maintenant
que par une épouvantable fixité des yeux.

Aussi moi, je demeurais cloué sur mon grabat, silencieux, stupide,
m'asséchant la gorge à me rappeler quelques mots d'excuse banale, et ne
trouvant que du creux au fond e mon cerveau vide, et de ma mémoire
paralysée.

Alors le spectre s'éloigna, marchant à reculons jusqu'à l'échelle
d'écoutille, qu'il remonta lentement, lentement, comme s'il eût voulu me
donner encore le temps de le rappeler, de lui crier enfin: "Père, j'ai
souvenir, je prie!"

Soudain le fantôme réapparut sur l'escalier, leva la lanterne à la
hauteur de son visage et demeura immobile, comme une statue.

Je poussai un cri horrible. Imaginez que les chairs de la face venaient
de tomber en poussière et que, sous le chapeau de cuir luisant, une tête
de mort, blanche, hideuse, un crâne grimaçant me regardait sans dévier!

Je me suis éveillé à mon propre cri. L'as-tu entendu Anthoine? Il a dû
être épouvantable.

Non, répondit l'aumônier.

C'est possible, repartit Yvon LeGal, car, le plus souvent, les cris que
l'on jette en songe ne sortent pas de la bouche et ne résonnent que dans
la poitrine.

C'est un mauvais rêve, tout de même, remarqua le prêtre.

Je l'avoue, Anthoine, c'est un cauchemar effrayant; mais j'aimerais
encore mieux être endormi.

Pourquoi? demanda l'aumônier.

Le rêve, vois-tu, le rêve, nous n'avons plus que lui maintenant pour
retourner en France. Un rêve! mais je donnerais toutes les flottes du
royaume pour les deux ailes d'un rêve!

Dom Anthoine sourit.--Yvon, dit-il, tu as la fièvre; je vais appeler
l'apothicaire.

LeGal haussa les épaules avec dédain--Françoys Guitault? l'homme à la
tisane! ricana-t-il. C'était bien la peine assurément de trainer une
pharmacie jusqu'à ce chien de canada! Un gradué de l'Université e
Montpellier, un docteur ès-sciences qui s'en va chez les moricauds, des
Algonquins, de sales sauvages plus barbouillés que des volets d'auberge,
apprendre à infuser des écorces, à échauder des épinettes blanches![90]

   [Note 90: L'interprète Domagaya avait lui-même été atteint du
   scorbut au point de ne pouvoir marcher. Il se guérit en
   employant, comme remède, les feuilles et l'écorce d'un arbre
   qu'il désigna. Cet arbre, nommé _anedda_ par les sauvages, était
   vraisemblablement l'épinette blanche. Le traitement indiqué fut
   essayé avec succès; et les guérisons furent si rapides et si
   complètes, que tous ceux qui voulurent s'en servir furent sur
   pied en huit jours. Ferland: _Histoire du Canada_, Tome Ier, page
   35.

   La tisane de l'Algonquin fit merveille, et sa vogue égala son
   succès. A preuve, ce passage de la Relation du Second Voyage de
   Jacques Cartier:

   ...Le capitaine fit faire du breuvage pour faire boire ès
   malades, desquelz n'y avait nul d'eulx que voulust essayer le
   dict breuvage, synon un ou deux qui se misrent en adventure
   d'icellui essayer. Tout incontinent qu'ils en eurent beu, ils
   eurent l'advantage qui se trouva être un vray et évident miracle.
   Cart de toutes maladies de quoy ils étaient entachez, après en
   avoir beu deux ou trois foys, recouvrèrent santé et guarison.
   Après ce avoir veu et congneu y a eu telle presse la dicte
   médecine que on si voulait tuer à qui premier en aurait. De sorte
   que un arbre aussi gros et aussi grand que chesne qui soit en
   France a esté employé es six jours; lequel à faict telle
   opération, que si tous les médecins de Louvain et de Montpellier
   y eussent esté avec toutes les drogues de Alexandrie, ils n'en
   eussent pas tant faict en ung an, que le dit arbre a faict en six
   jours. Car il nous a tellement profité, que tous ceux qui en on
   voullu user ont recouvert santé et guarison, la grâce à Dieu.
   _Voyage de Jacques Cartier_, 1535-36--Ch. XV, édition 1545.]

_Da-oui!_ elles valent quelque chose les pilules, les fioles et les
emplâtres du sieur Guitault. Faudra remporter ça... au retour!

Au retour! Ah! la sotte escapade! la sinistre farce! On part, un beau
matin, tout d'un coup, en fou qu'on est, sans même savoir où l'on va.
Puis arrivé (si l'on arrive) l'on sait encore moins le _pourquoi_ de
l'arrivée et le _comment_ du retour. Cette bêtise là, cette colossale
équippée, ça s'appelle _la Gloire_... avant de partir.

Quand il m'arrive de songer à cette exécrable aventure, non sang
fermente, non pas de fièvre ou de délire comme tu penses, mais de
colère, ou d'une rage blanche, féroce, aveugle, qui voudrait avoir une
mâchoire de tigre pour mordre sans lâcher dans quelqu'un ou dans quelque
chose. Ah! que sommes-nous donc venus faire en ce maudit pays, sur cette
terre de Caïn? [91] Le sais-tu toi, Anthoine?

   [Note 91: Voici ce qu'écrivait Jacques Cartier explorant la côte
   du Labrador: "Si la terre correspondoit à la bonté des ports ce
   seroit un grand bien, mais on ne doit pas l'appeler terre; ains
   (_mais_) plutôt cailloux, et rochers sauvages, et lieux propres
   aux bêtes farouches: d'autant qu'en toute la terre devers le
   Nord, je n'y vis pas tant de terre qu'il en pourroit tenir dans
   un benneau: et là toutefois je descendis en plusieurs lieux; et
   en l'Isle de _Blanc Sablon_ n'y a autre chose que mousse et
   petites épines et buissons ça et là séchez et demi-morts. Et, en
   somme, je pense que _cette terre est celle que Dieu donna à
   Caïn_." _Premier Voyage de Jacques Cartier_ (1534), ch. 8, pages
   5 et 6.]

Yvon LeGal fermait les poings et criant cela; telle était son
exaspération qu'il ne s'apercevait pas que sa bouche malade, fatiguée à
cet excès de paroles, saignait par tous ses ulcères.

Dom Anthoine le regarda avec un oeil froid, tranchant, aiguisé comme une
lame de scalpel. Puis il dit:

Oui, LeGal, je le sais, moi: car maintenant je me rappelle qu'en cette
nuit même Jésus-Christ, Notre Seigneur, a voulu naître sur la terre pour
y venir. Tu as raison, LeGal, ce n'était vraiment pas la peine de
naviguer si longtemps pour annoncer à des Sauvages une nouvelle qu'il
aurait fallu apprendre, avant le départ de St. Malo, aux marins d'une
flotte française, à des catholiques de la Basse-Bretagne! Cette
pensée-là, vois-tu, excuse ceux qui partent sans savoir où ils vont, les
console lorsqu'ils n'arrivent pas au terme, leur fait voir le retour
différable et de peu d'importance le but une fois atteint. C'est la
raison du missionnaire. Est-elle bonne celle-là?

Tu es encore meilleur qu'elle, s'écria Yvon LeGal avec chaleur.

C'était une âme grande et belle, un franc et noble coeur que cet Yvon
LeGal, oubliant, devant la splendeur de l'idée, la morsure sarcastique
des mots et jusqu'à l'aigreur de la voix railleuse.

Que veux-tu, ajouta le marin, c'est la famille qui nous gâte; ça nous
rend égoïstes. Au fond, c'est tout ce que l'on aime, rien que cela;
d'autre part, c'est tout ce qui peut nous aimer le mieux. Ah! _le
chez-nous! le chez-nous!!_ il faut encore plus de courage pour le
quitter que pour le défendre!

_Malo! Malo!!_[92] bien parlé, camarade, crièrent en même temps plusieurs
voix, ça nous fait comme cela nous autres!

   [Note 92: _Malo! Malo!!_ cri breton répondant à l'exclamation
   française: _Vive! Vive!!_]

Cette exclamation me fit tressaillir. Et j'aperçus, à la droite, à la
gauche, en face d'Yvon LeGal dix à douze frères de caravelle, couchés
sur leurs grabats, les coudes dans les oreillers, écoutant le causeur
avec des bouches grandes ouvertes. Ce trait de physionomie en disait
long sur l'intérêt vivace du récit. Les yeux brillaient autant de
curiosité que de peur, et c'était amusant de voir étinceler ces
prunelles tout à l'heure éteintes, en apparence, sous des paupières
lourdes closes. L'incomparable somnifuge qu'une histoire de revenant!

Yvon LeGal regarda ses auditeurs avec ravissement: tous des Bretons!
dit-il.

C'en était parbleu! et de bonne marque: Georget Mabille, de Ploërmel;
Jullien Plantirnet, de Landerneau; Lucas Clavier, de Lorient; Jehan
Ravy, de Tréguier; Michel Andiepvre, de Quiberon; Pierres Coupeaulx, de
Dol; Jacques Poinsault, de Quimperlé; Michel Phelipot, de Rennes; Jehan
Coumyn, de St. Pol de Léon; Richard Le Bay, de St. Cast.

Alors Yvon LeGal se leva:

Debout, les gars! commanda-t-il. C'est aujourd'hui la grande et joyeuse
fête du Christ, le jour anniversaire de sa naissance. Au nom de la
vieille Armorique, je propose trois _Noëls_ en son honneur! Ça, mes
gabiers, crions si fort qu'on nous entende jusqu'en Bretagne!

Cette explosion de joie éveilla tout le dortoir, jusqu'à Bertrand
Samboste, ronfleur incomparable, qui s'étira paresseusement en baillant
de tous ses membres. _Dame!_ qu'il dit, c'est comme cela, vous autres;
vous laissez dormir les amis quand on parle de là-bas! Ce n'est pas
généreux. Eh! bonjour St. Pol, bonjour Tréguier, bonjour Landerneau!
Quelle bonne nouvelle?

Ceux que Bertrand Samboste saluait ainsi de leurs noms de village
n'étaient autres que Jehan Coumyn, Jehan Ravy et Jullien
Plantirnet,--Tréguier, landerneau, st. Pol de Léon sont trois bons
voisins de hameaux assis depuis mille ans sur les grèves septentrionales
de la Bretagne, et qui ne se fatiguent pas encore du grand spectacle de
la Mer.

Bertrand Samboste répéta:

Quelle nouvelle?

Une grande et bonne nouvelle, répondit Dom Anthoine. Je vous apprends la
Naissance du Christ, venu cette nuit même sur la terre pour y souffrir
encore plus que vous.

Bertrand Samboste leva sur l'aumônier un regard froid, silencieux, puis
il porta la main à sa bouche malade et dit avec un sourire triste:

Cela n'est pas possible, messire aumônier, cela n'est pas possible!

Tous les voisins de Bertrand Samboste penchèrent la tête en signe
d'assentiment, et ces désespérés de la douleur répétèrent à l'unisson le
mot amer du timonier: Messire aumônier, cela n'est pas possible!

Alors le missionnaire répondait: Vous êtes couchés dans un cadre, et Il
dormait dans une crèche, sur la paille d'une étable. Vous vous plaignez?
A Bethléem Il ne s'est pas même gardé une place dans l'hôtellerie et il
vous a paternellement ménagé la vôtre, à douze cents lieues de la
patrie, sur ce navire que sa Providence a sauvé de la Mer et du Feu.

Les délicats, continuait le prêtre avec un accent de raillerie douce,
les délicats! les douillets!! ils se plaignent du bon Dieu qui a établi
leur maison dans une caravelle vice-royale portant à la corne de son mat
d'artimon le plus beau des drapeaux de la terre!

Durant que l'aumônier parlait de la sorte, Bertrand Samboste, assis sur
son séant, regardait avec inquiétude à tous les coins et recoins de la
chambre des batteries--Dom Anthoine s'en aperçut le premier.

Que cherchez-vous dit-il?

Samboste répondit: _Terr-i-ben!_ Vous me faites peur!

Qui? Moi?

Non pas, messire aumônier, mais votre surplis, votre étole, la _toilette
de Philippe!_ Quelqu'un de nous autres va-t-il encore s'en aller? Ah! le
chemin, _le chemin de Rougemont!_

Vous avez le cerveau hanté, mon excellent ami, dit le prêtre. Je
n'apporte à personne les dernier sacrements. J'attends seulement de la
_Grande Hermine_ le signal de l'_Élévation_ de la messe pour réciter
avec vous tous les Prières de la Nativité.

Cette réponse ne m'expliquait pas cependant ce que Samboste avait voulu
dire par _la toilette de Philippe_. Quel était ce pauvre Philippe dont
il parlait si mélancoliquement? Et _le chemin de Rougemont_, où
menait-il? Un horrible soupçon me traversa l'esprit et j'eus, tout de
suite, le pressentiment sinistre d'une plus sinistre vérité. Cette route
inconnue devait courir droit au cimetière, et le _pauvre Philippe_ ne
devait être autre chose que le cadavre d'un matelot jeté à la mer par un
sabord, cette porte basse de l'éternité pour les marins surpris en
route. J'allais interroger mon guide à ce propos, quand une détonation
formidable ébranla l'atmosphère.

Le canon! dit l'aumônier, l'_Élévation_ de la messe! A vos rangs
matelots!

En effet l'artillerie du Fort Jacques Cartier tirait une salve
d'honneur.[93] L'éclair des pièces et le fracas de la poudre ébranlaient
à ce point le navire que l'on aurait parié que la batterie manoeuvrait
sur le pont de la _Petite Hermine._

   [Note 93: Je n'ai fait suivre à l'équipage de Jacques Cartier
   qu'un vieil usage passé à l'état de traditionnelle coutume de la
   Nouvelle-France aux fêtes de Noël Les extraits suivants du
   _Journal des Jésuites_ le prouvent surabondamment:

   "M. le Gouverneur avait donné ordre de tirer à l'élévation (_de
   la messe de minuit_) plusieurs coups de canon lorsque notre F.
   sacristain en donnerait le signal mais il s'en oublia et ainsy on
   ne tira point." _Journal des Jésuites_, page 21. (25 Décembre
   1645.) "On tira cinq coups de canon à l'élévation de la messe de
   minuit." _Journal des Jésuites_, page 74. (25 Décembre 1646.) Le
   Fort tira cinq coups au _Te Deum_ de la messe de minuit. _Journal
   des Jésuites_, page 97. (25 Décembre 1647.)]

Alors il se passe une scène incomparable de grandeur. Tous les invalides
du bord se levèrent de leurs cadres et vinrent se ranger en ordre de
parade au milieu du vaisseau, formant, avec leurs quatre lignes, un
parallélogramme parfait. Dom Anthoine entra dans le carré, et, le visage
dans la direction de la _Grande Hermine_, récita d'une voix grave et
douce les belles prières de la Nativité. Puis il entonna, et avec lui
toute l'infirmerie poursuivit, la prose célèbre de la fête de Noël:

                   Votis Pater annuit,
                   Justum pluunt sidera:
                   Salvatorem penuit,
                   Intacta puerpera:
                   Homo Deus nascitur.

                   Tu, lumen de lumine,
                   Ante solem funderis;
                   Tu, numen de numine,
                   Ab aeterno gigneris,
                   Patri par prognies.

                   Tantus es! et superis,
                   Quae te praemit caritas!
                   Sedibhus delaberis:
                   Ut surgat infirmitas,
                   Infirmus humi jaces.

J'étais stupéfait du courage de toutes ces bouches malades chantant avec
un irrésistible élan de ferveur cette vieille hymne de la Foi
Catholique.

Les braves gens! m'écriai-je, comme ce qui'ils chantent est beau!

Laverdière eut un éclat de rire sarcastique, et me dit: En vérité,
monsieur, vous avez l'attention vive. Je vous en félicite! Ce latin-là,
voici trente ans qu'on vous le donne au lutrin de la Cathédrale. Le
paradoxe a raison, en toilette comme en musique: _Rien de neuf comme le
vieux._ Il ajoute presque aussitôt, avec un accent de doux reproche: Ah!
mon ami, si vous _écoutiez_ au lieu d'_entendre_! Oui, si vous écoutiez
attentivement chanter la Liturgie Catholique dans les vieilles églises
du Bas-Canada! Quelles grandes épopées, quels héroïques poëmes racontent
ses hymnes saintes et comme leurs strophes alternantes récitent avec un
art merveilleux les pages les mieux écrites de l'histoire du pays!

Ça, avouez-le moi, en bonne sincérité, vous est-il possible de n'être
pas ému jusqu'aux larmes lorsque, dans une grave cérémonie religieuse,
on chante à Québec, sous les voûtes centenaires de Notre-Dame,
l'invocation solennelle et magistrale du _Veni Creator Spiritus_? elle
me causait à moi, sur la terre, un attendrissement indicible. Ce n'est
plus l'oreille, mais le coeur qui écoute, qui vibre à l'unisson des voix
et de l'orgue.

_Veni Creator Spiritus!_ d'est lui que chantaient les trois équipages de
Jacques Cartier, dans l'église cathédrale de St. Malo, le 16 mai 1535,
un jour de Pentecôte! Comme l'Esprit-Saint a bien répondu à l'appel, et
que son souffle se reconnaît à la brise favorable qui s'éleva sur la
Mer, semblable au bruit du vent que les apôtres entendirent!

_Veni Creator Spiritus!_ Samuel de Champlain, à Québec,[94] La Violette,
à Trois-Rivières,[95] Paul de Chomedey, sieur de Maisonneuve, à
Montréal,[96] l'ont chanté tour à tour; et après eux, le Collège des
Jésuites, aux ordinations de ses prêtres et à ses concours de
philosophie. [97] _Veni Creator Spiritus!_ c'est lui que chantait Laval
au Séminaire des Missions Étrangères, et c'est encore lui que répètent,
dans la chapelle séculaire de sa maison, les prêtres-professeurs de son
Université. _Veni Creator Spiritus!_ c'est lui que chantaient les
avant-postes de la civilisation chrétienne, ces pionniers incomparables
de l'Évangile, les Jésuites missionnaires au pays des Hurons dans leurs
bourgades célèbres de Ste. Marie, St. Joseph, St. Louis, St.
Jean-Baptiste, St. Michel. _Veni Creator Spiritus!_ c'est lui que
chantaient ces hardis expéditionnaires du lac Gannentaha, la plus
héroïque aventure de l'apostolat catholique au pays des Iroquois, la
course la plus téméraire, la plus divinement insensée à cette mission
flottante que la Relation, et après elle l'Histoire du Canada, nommèrent
avec tant de justesse la _Mission des Martyrs_.

   [Note 94: 3 Juillet 1608. Fondation de Québec.]

   [Note 95: 4 Juillet 1634. Fondation de Trois-Rivières.]

   [Note 96: 18 mai 1642. Fondation de Montréal.]

   [Note 97: Le 2 Juillet 1666 furent soutenues, au Collège des
   Jésuites, les premières thèses publiques sur la philosophie en
   présence de messieurs De Tracy, de Courcelles et Talon.

   "Le 2 Juillet 1666 les premières disputes de Philosophie se font
   dans la Congrégation avec succès. Toutes les puissances s'y
   trouvent; M. l'Intendant entr'autres y a argumenté très bien.
   Mons. Louis Jolliet et Pierre de Francheville y ont très bien
   répondu de toute la Logique."

   "Le 15 Juillet 1667, Amador Martin et Pierre de Francheville
   soutiennent de toute la Philosophie avec honneur et en bonne
   compagnie." _Le Journal des Jésuites_, pages 345 et 355. Ferland:
   _Histoire du Canada_, Tome II, page 63.]

_Veni Creator Spiritus!_ les trois pouvoirs civils de la Nouvelle
France, le militaire, la magistrature, le gouvernement administratif, le
chantaient aux séances solennelles du _Conseil Supérieur_ à Québec, et a
l'arrivée des nouveaux vice-rois.

Fondations de villes, fondations de paroisses, fondations de collèges,
fondations d'institutions politiques, toutes ont prospéré, toutes sont
demeurées debout, fortes, vivantes, progressives, exubérantes de sève et
d'avenir. Le village est devenu cité, la mission s'est fait paroisse, le
collège, université, la Colonie, puissance, oui Puissance du Canada. Et
le chant immortel de la vieille hymne catholique se continue. Voix
ferventes des choristes, poésie des strophes, beautés de l'harmonie,
rien ne change, tout demeure, comme la Vérité dont il est le premier
écho. _Veni Creator Spiritus!_

Et, se grisant à l'enthousiasme de son propre langage, Laverdière
élevait la voix, comme s'il eût adressé la parole à quelque immense
auditoire, grandissait sa petite taille, et déclamait avec une chaleur
de gestes égale au feu sacré qui le brûlait comme une Sybille.

Aussi, écouté à travers le bruit de cette voix dominante, le chant de la
_Petite Hermine_ me semblait il un accompagnement d'orchestre soutenant
un récitatif d'opéra. Les scorbutiques chantaient toujours:

                   Coelum cui regia,
                   Stabulum non respuis;
                   Qui donas imperia,
                   Servi formam induis:
                   Sic teris superbiam.

Vous me trouvez prolixe, continuait Laverdière mis en verve par la
musique, vous me jugez bavard, intarissable. Que voulez-vous! je suis
comme les anciens, j'aime à parler, à m'appuyer sur mes idées favorites,
comme ceux-là, quant ils marchent, sur les épaules solides ou les bras
vigoureux de leurs enfants. Mes souvenirs, voilà mes meilleurs bâtons de
vieillesse!

Je vous ai donné tout à l'heure le développement historique,
l'amplification littéraire des idées religieuses et nationales que
m'inspire la prière du _Veni Creator_ chantée dans nos églises. A vous
maintenant, cher ami, de répéter l'expérience, de la reprendre sur
d'autres hymnes liturgique, avec le _Te Deum_, par exemple, un beau
sujet, facile et tout exubérant d'imagination. Je vous le donne: allons,
marchez!

Et, comme s'il se fût douté que je n'en ferais rien, il poursuivit avec
cet accent d'enthousiasme qui lui était familier: Rappelez-vous le _Te
Deum_ chanté à St-Malo, au retour de la célèbre expédition de l'année
1535, par l'équipage de Jacques Cartier, pour remercier la providence de
la découverte du Canada; et le _Te Deum_ chanté à Québec, par Samuel de
Champlain, le 23 mai 1633, pour rendre grâce à Dieu de la recouvrance du
pays; le _Te Deum_, chanté, celui-là, dans toutes les églises de la
colonie, en mémoire de l'héroïque triomphe de Dollard des Ormeaux sur
les féroces Iroquois; plus tard, le _Te Deum_ chanté, à Notre Dame de
Québec, à la nouvelle de la découverte du Mississipi; le _Te Deum_
chanté, par Louis Henepin, au lancement du _Griffon_ sur la rivière
Niagara; puis les _Te Deum_ militaires, portant, comme des drapeaux de
régiments, le chiffre de leurs glorieux millésimes: 1690, 1711, 1758;
celui de Frontenac, à Notre Dame de Québec, avec le pavillon-amiral de
sir William Phips suspendu comme trophée à la voûte sonore; celui de
Vaudreuil, à la chapelle de _Notre Dame des Victoires_, pour remercier
Dieu d'avoir prévenu par une catastrophe effroyable la flotte de
l'amiral Walker, et sauvé le Canada d'une conquête certaine; celui de
Montcalm enfin, chanté comme à Bouvines, par les aumôniers de l'armée
canadienne-française en plein champ de bataille, sous le rempart de
Carillon!

Ce _Te Deum_ est sans conteste la plus brillante de toutes ces
répétitions d'actions de grâces. Que son éclat cependant ne vous fasse
pas oublier le _Te Deum_ que Marie de l'Incarnation récitait avec ses
religieuses, à genoux sur la neige, dans la nuit du 30 décembre 1650
pour remercier Dieu... de l'incendie de leur couvent. N'est-ce pas que
devant une pareille grandeur d'âme la Providence dut elle-même trouver
son épreuve petite? Rappelez-vous encore cet autre _Te Deum_ que les
Jésuites chantaient à la chapelle de leur séminaire chaque fois que l'on
apportait au Collège _la bonne nouvelle_ qu'un père missionnaire avait
été assassiné au pays des Hurons, ou bien encore, martyrisé dans les
terribles bourgades iroquoises.

_Bonnes nouvelles!_ comme il leur en est venues en dix ans! Ce fut
d'abord celle du Père Jogues; presque aussitôt celle du père Daniel. Un
an plus tard il en vint deux à la fois, les deux meilleures:
souvenez-vous des morts glorieuses de Jean de Brébeuf et de Gabriel
Lalemant. Puis, à leur tour, les meurtres de Charles Garnier, de
Chabanel, de Buteux, de Léonard Garreau. Tant et tant, qu'à la fin, la
population de la petite ville de Québec en était arrivée à pleurer moins
au carillon des cloches en sonnant un glas qu'à la voix des Jésuites
chantant un _Te Deum_!

Le maître-ès-arts me dit encore: Écoute!--Mais Laverdière ne parla plus.
L'infirmerie seule continuaient d'une voix plaintive et lente:

                   Nobis ultro similem,
                   Te praebes in omnibus;
                   Debilibus debilem,
                   Mortalem mortalibus;
                   His trahis nos vinculis.

                   Com aegris confunderis,
                   Morbi labem nesciens;
                   Pro peccatis pateris,
                   Peccatum non faciens:
                   Hoc uno dissimilis.

Quelles paroles! s'écria le maître-ès-arts! En savez-vous de plus
intimes, de plus attachantes, de plus attendries! En seraient-ils de
mieux appropriées au divin caractère de cette fête et à la situation
désespérée de ces infirmes qui chantent avec des bouches souffrantes
l'allégresse anniversaire de la Grande Délivrance?

Etudiez cette hymne de noël en elle-même: la mélodie de son thème et
l'adorable simplicité de son récit semblent faites, comme les joies
d'Andromaque, de sourires et de larmes. Cette musique inspirée traduit
tout à la fois et le bonheur extatique de l'Épouse du Christ, pleurant
de joie devant la beauté éternelle de son Bien-Aimé, et l'amertume
inconsolable de la Mère du Christ, sanglotant de tristesse devant la
pauvreté volontaire, l'indigence absolue du Dieu fait Homme.

Tel est mon sentiment artistique à son égard, et je vous le donne pour
ce qu'il vaut. Mais de charme divin de cette mélopée grégorienne se
centuple pour moi, s'idéalise, quand, au lieu de lui prêter l'oreille
sévère du critique musical, il m'arrive (et cela très souvent) de
l'écouter avec ma seule mémoire reconnaissante de prêtre-historien.
Comme ils chantent alors dans mon âme ravie, les noëls captifs, les
noëls d'exil, les noëls douloureux de la patrie absente--25 Décembre
1629--25 Décembre 1630--25 Décembre 1631--Alors je me souviens de
Guillaume Couillard, d'Abraham Martin, de Guillaume Huboust[98], de
Pierre Desportes, de Nicolas Pivert,[99] réunis avec leurs familles dans
la chapelle déserte de notre Vieux Château St Louis, et récitant à
chaudes larmes la prière du matin.[100] Connaissez-vous spectacle plus
navrant que cet autel sans prêtre et cette communion des fidèles sans
hostie?[101] Cela ne rappelle-t-il pas le déjeuner d'un Premier l'an; où
des orphelins regardent à travers leurs sanglots les chaises vacantes de
la table familiale, attendant en vain cette bénédiction maternelle que
seule donnera maintenant à leur foyer l'invisible main de la Providence?

   [Note 98: Guillaume Huboust épousa la veuve de notre premier
   paysan Louis Hébert, mort le 27 Janvier 1627, à la suite d'un
   accident. _Dictionnaire Généalogique_ de l'abbé Tanguay.]

   [Note 99: Les cinq seuls paysans français demeurés au Canada après
   la prise de Québec par les Kertk.]

   [Note 100: "Le 13 Juillet 1632, Québec fut remis entre les mains
   d'Émery de Caën et du Sieur Du Plessis Bochart: et le même jour,
   les Anglais firent voile sur deux navires chargés de pelleteries
   et de marchandises. Il y avait déjà près de trois ans qu'ils
   s'étaient emparés du Canada. Les Français restés dans le pays
   avaient trouvé ce temps bien long: aussi furent-ils remplis de
   joie, lorsqu'à la place du pavillon anglais ils virent flotter le
   drapeau blanc. Leur satisfaction fut complète quand ils purent
   assister au saint sacrifice de la messe qui fut célébrée dans la
   demeure de Louis Hébert. Depuis le départ de Champlain (24
   Juillet 1629) ils avaient été privés de ce bonheur." Ferland:
   _Histoire du Canada_, Tome I, page 252.]

   [Note 101: Une sinistre prière du matin est celle que le Chevalier
   de Lorimier récita lui-même dans la chapelle de la prison de
   Montréal le jour de son exécution. "Aussitôt que sa toilette fut
   terminée De Lorimier sortit du cachot, et s'adressant à tous les
   prisonniers leur demanda de dire en commun la prière du matin. Ce
   fut lui-même qui la fit d'une voix haute, ferme, et bien
   accentuée." L. O. David: _Les patriotes de 1837-38_. page 245.]

Mais la Providence, poursuivit le maître-ès-arts avec un renouveau de
chaleur éloquente, mais la Providence ne se laissa pas vaincre en
générosité. Sa récompense dépassa l'épreuve de si haut qu'elle faillit
tuer de joie ces stoïques paysans qui avaient eu l'immense courage de
croire en elle jusqu'à la fin!

La récompense! demandez ce qu'elle fut à ces femmes et à ces enfants de
laboureurs à genoux sur la petite grève de la Basse-Ville; demandes ce
qu'elle fut à ces _habitants_ héroïques, à ces robustes patriotes, qui
criaient, pleuraient, riaient, tout à la fois, au spectacle de trois
grands navires portant à leurs cornes d'artimon le drapeau blanc d'Henri
IV, le vieux pavillon des anciens mains de la Bretagne, de Roberval, _le
petit roi de Vimeux_, [102] de Pontgravé, le _marchand-corsaire_, [103] de
Jacques Cartier, le hardi capitaine Découvreur!

Les trois grands navires se nommaient le _Saint-Pierre_, le
_Saint-Jean_, le _Don de Dieu_. Ils portaient la fortune d'un homme plus
heureux que César, et qui rentrait en possession de toute sa conquête,
une conquête supérieure à celle des Gaules, un pays plus vaste que sa
République, une terre plus large que la frontière du vieil Empire
Romain.[104]

   [Note 102: François de la Roque, sieur de Roberval que François Ier
   appelait le _Petit Roi de Vimeux_ à cause du crédit illimité dont
   ce gentilhomme jouissait dans sa province. Ferland: _Histoire du
   Canada_, Tome Ier, page 38.]

   [Note 103: "Pontgravé, dit Émile Souvestre, était un de ces
   navigateurs moitié-marchands, moitié-corsaires, qui lorsqu'on les
   hélait sur l'Océan, arboraient le pavillon de leur maison de
   commerce, criaient _Malouin_ et passaient sous la protection de
   leur courage."]

   [Note 104: L'étendue du Canada est évaluée à 3,610,257 milles
   carrés. C'est la plus grande des possessions britanniques.

   L'Angleterre et l'Irlande réunies n'ont que 121,115 milles carrés
   d'étendue, de sorte que le Canada est trente fois plus grand que
   le Royaume-Uni.

   L'étendue de l'Europe entière n'est que de 3,751,002 milles
   carrés, et par conséquent, il ne s'en manque que de 145,745
   milles carrés que le Canada à lui seul soit aussi grand que toute
   l'Europe.

   La surface du monde entier est évaluée par les géographes à
   52,511,004 milles carrés, et par conséquent le Canada, à lui
   seul, forme un quatorzième de l'étendue du monde entier.]

Le _Saint-Pierre_! le _Saint-Jean_!! le _Don de Dieu_!!! Dites-moi quel
prophète eût mieux trouvé les allégoriques légendes de ces trois
vaisseaux? _Pierre!_ l'apôtre de la Foi. Quel homme plus que Champlain
avait eu cette foi absolue d'une absolue Providence, lui qui estimait le
salut d'une âme préférable à la conquête d'un empire? _Jean!_ l'apôtre
de l'amour. Quel homme plus que Samuel Champlain avait aimé le Canada
Français, cette colonie née de lui, de son coeur et de son âme, plus
étroitement encore que sa famille, les enfants de son propre sang, lui
que l'Histoire appellera jusqu'à la fin des Temps: _Père de la Nouvelle
France_? Le _Don de Dieu!_ Après le paradis, en connaissez-vous un plus
magnifique sur la terre que celui de la patrie recouvrée?[105]

   [Note 105: Samuel de Champlain avait fait voeu à la Très Sainte
   vierge, s'il recouvrait jamais le Canada à la France, de lui
   bâtir une église. Ce fut en accomplissement de ce voeu autant
   qu'en mémoire de cette faveur inestimable que le Père de la
   Nouvelle France éleva, sur le site actuel de notre Basilique, une
   église sous le vocable caractéristique de _Notre-Dame de
   Recouvrance_.]

Ici le maître-ès-arts cessa de parler, moins encore pour me permettre de
répondre à mes questions rapides, que pour reprendre haleine. Ce dont il
me parut avoir grand et urgent besoin.

L'infirmerie de la caravelle achevait la Prose de Noël, et disait _Amen_
à la belle et sainte aspiration du dernier verset:

                   Cujus igne coelitus,
                   Caritas accenditur,
                   Ades alme Spiritus:
                   Qui pro nobis nascitur,
                   Da Jesum diligere.

Je vous le confesse à ma honte, ajouta Laverdière, en manière de
péroraison, je vous le confesse à honte, ces réminiscences historiques
me hantent obstinément la mémoire, même à l'église. Je m'y arrête
complaisamment, au lieu de bien prier. Que voulez-vous, ces hymnes
magistrales de _Veni Creator_ du _Te Deum_, du _Vexilla Regis
prodeunt_,[106] de l'_Ave Maris Stella_, du _Pange lingua gloriosi_
m'entraînent irrésistiblement à la suite des glorieux cortèges qu
marchent à leur rhythme. Le bon Dieu m'a pardonné ces fautes de
recueillement, ces défaillances de l'esprit, ces distractions mondaines,
car toutes ces escapades de mon imagination fatiguée d'études, se
fondaient en un sentiment intense d'amour reconnaissant, de gratitude
exaltée pour cet _étendard du Monarque Éternel déployé, pour ce mystère
de la crois éclatant aux yeux de l'univers_, et qui valait à mon pays, à
cette adorée terre du Canada catholique et français d'inestimables
bienfaits et un honneur immortel!

   [Note 106: Le chant du _Vexilla Regis_ se rattache à deux
   événements historiques également fameux et de circonstance
   presque identique. Le premier--14 Juin 1671--fut la prise de
   possession par Daumont de Saint Lusson, au nom du Roi de France
   Louis XIV, du lac Huron, du lac Supérieur, de la Grande Ile de
   Manitoulin et de toutes les terres découvertes et à découvrir
   entre les mers du Nord, de l'Ouest et du Sud. Le second--9 avril
   1382--fut la prise de possession de la Louisiane, par Réné Robert
   Cavelier, Sieur de la Salle, au nom du même Roi de France, Louis
   XIV.

   Le chant du _Vexilla Regis Prodeunt_ rappelle encore les tortures
   du Père Poncet captif chez les Iroquois: "J'offris mon sang et
   mes souffrances pour la paix, regardant ce petit sacrifice (la
   perte d'un doigt) d'un oeil doux, d'un visage serein et d'un
   coeur ferme, chantant le _Vexilla_ et je me souviens que je
   réiteray deux ou trois fois le couplet ou la strophe: _Impleta
   sunt que concinit, David fideli carmine, dicendo nationibus,
   regnaavit a ligno Deus._" _Relations des Jésuites_, année 1653,
   ch. IV, page 12.

   Le chant du _Pange linguam gloriosi_ rappelle une égale
   tristesse, peut-être même un plus long courage:

   "Mon cher amy,"

   "Je n'ay plus presque de doigts, ainsi ne vous estonnez pas si
   j'écris si mal. J'ay bien souffert depuis ma prise; mais j'ay
   bien prié Dieu aussi. Nous sommes trois François icy qui avons
   été tourmentés ensemble, et nous nous estions accordez, que
   pendant que l'on tourmenteroit l'un des trois, les deux autres
   prieroient Dieu pour luy, ce que nous faisions toujours; et nous
   nous estions accordez aussi que pendant que les deux prieroient
   Dieu, celuy qui seroit tourmenté chanteroit les Litanies de la
   Sainte Vierge, ou bien l'_Ave Maris Stelle_, ou bien le _Pange
   lingua_, ce qui se faisoit. Il est vrai que nos Iroquois s'en
   moquoient, et faisoient de grandes huées, quand ils nous
   entendoient ainsi chanter; mais cela ne nous empeschoient pas de
   le faire." _Lettre d'un Français à un sien ami de Trois-Rivières.
   Relations des Jésuites_, 1661, page 35.]

Tout-à-coup Guillaume Le Marié, le maître du _Courlieu_, apparut sur
l'escalier d'honneur de la caravelle. Il revenait de la _Grande
Hermine_. Il entra précipitamment dans le carré formé par l'équipage et
dit:

"A la gloire de Dieu! à l'honneur de la _Petite Hermine_, en ma qualité
de _maistre de la nef_, je demande deux trompettes pour répondre sur le
pont aux sonneries du vaisseau-amiral."

L'on entendait en effet en ce moment, au dehors, deux clairons chanter
la diane.[107]

   [Note 107: A ceux qui m'accuseraient de fair de la haute fantaisie
   en donnant des trompettes aux matelots de Jacques Cartier je
   réponds de la manière suivante:

   "Ce fait (la distribution des cadeaux aux sauvages d'Hochelaga,
   hommes, femmes et enfants) le dit cappitaine commanda _sonner les
   trompettes et autres instruments de musique_, desquels le dit
   peuple fust fort réjoui." _Voyage de Jacques Cartier_. 1535-36,
   verso du feuillet 26, édition 1545.]

Guillaume Le Marié n'avait pas achevé sa phrase que dix hommes sortirent
des rangs et coururent au vaigrage de tribord où deux bugles étaient
suspendus à leurs glands de soie verte. C'était une véritable curiosité
pour l'oeil que le spectacle de tous ces bras tendus vers les trompettes
de cuivre. Un instant les deux clairons disparurent dans ce fouillis de
mains insatiables. Puis deux hommes se précipitèrent sur le pont par
l'échelle d'écoutille. Les vainqueurs de cette lutte chevaleresque, les
bravi de cet héroïque tournoi se nommaient Yvon LeGal et Bertrand
Samboste, les deux gars de St-Brieuc.

A vos rangs! commanda le _maistre de nef_.

L'équipage ou plutôt les invalides reformèrent le carré.

Presque aussitôt une fanfare éclatante joua sur le pont. C'était une
musique étrange, triste comme le dernier appel du cor de Roland,
fantastique autant que l'_hallali_ du _Féroce chasseur_ passant à la
vitesse d'un galop infernal dans les ballades de Burger. Mais toutes les
nuances de cette sonnerie martiale se fondaient en un seul caractère
harmonique pour l'équipage de la _Petite Hermine_: l'orgueil de la
caravelle! Et ce sentiment unique du fier honneur relevait spontanément
la tête à ces hardis marins de Bretagne et de Normandie.

Les bugles avaient à peine sonné les dernières mesures de la diane, que
tout à coup, in détonnant vivat partit du bord de la _Grande Hermine_.
C'étaient les gaillards de la nef-générale que acclamaient leurs frères
d'armes et d'aventure, les invalides du _Courlieu. Per jou!_[108] il ne
fallait pas qu'une aussi grande et haute clameur allât s'éteindre sans
réponse dans les ténébreuses profondeurs de la solitude. Au mépris de la
discipline, malgré la voix terrible du maître de la nef que le rappelait
à la consigne, l'équipage en délire brisa les rangs, courut à
l'écoutille et s'engouffra dans son carré avec la violence d'une foule
prise de terreur panique et qui s'écrase aux portes. En un clin d'oeil,
les matelots envahirent le pont avec un bruit de paquet de mer qui tombe
d'aplomb, emportant, comme un fétu, les bois et les ferrures des
bastingages.

   [Note 108: _Per jou_, abréviation de _Per Jovem_, c'est-à-dire: par
   Jupiter!]

Et tandis que les matelots de la flotille échangeaient là haut,
au-dessus de nos têtes des _Noëls_[109] interminables, je m'approchai avec
Laverdière d'Yvon LeGal et de Bertrand Samboste, les héroïques
trompettes redescendus à la chambre des batteries.

   [Note 109: _Noël!_ le cri de joie du Moyen-Age.]

Ils offraient un spectacle lamentable. Toutes les plaies de la bouche
s'étaient rouvertes!

Qu'importe! ils leur avaient fameusement joué la Diane!

Allons toi, dit tout à coup Yvon LeGal, où donc as-tu pris ce courage?

L'autre, confidentiel, se rapprocha du camarade. Tu sais (il parlait
tout bas), tu sais, la nuit est calme, l'atmosphère sonore et le vent
souffle de l'ouest! Je me suis dit: un son que la b rise emporterait
dans cette direction... vers l'est... arriverait...

Bertrand Samboste n'acheva pas

Arrête lui crie LeGal, pas avant moi.

Alors ces deux hommes se rencontrèrent du regard--un regard aveuglé de
larmes--puis ils marchèrent précipitamment l'un sur l'autre, se
saisirent aux mains, comme des lutteurs qui s'éprouvent, dans une
étreinte formidable qui leur broya les doigts et fit craquer toutes
leurs phalanges. Un instant ils demeurèrent immobiles, comme les
personnages d'une oeuvre statuaire, puis leurs voix sourdes d'émotion
dirent ensemble: En France! En France! si, là-bas, on nous avait
entendus!

Alors je m'expliquai leur courage!

Que leur importait, après tout, à ces croyants de l'amour natal, les
principes ou les utopies de la physique? L'illusion des âmes ferventes
supplée à toute science, et, mieux qu'elle, console et fortifie.

Coquin va! bégayait Bertrand Samboste, en riant mal, tu lis dans les
yeux!

_Da-oui!_ répondait Yvon LeGal, par les yeux dans le coeur.

Et, silencieusement, les deux compagnons mariniers s'embrassèrent!

Croyez-moi, disait Laverdière, m'entraînant loin du bord de la _Petite
Hermine_, croyez-moi, compatriote, le _mal du pays_ en tuera plus ici
que le _mal de terre_. [110]

   [Note 110: _Mal de terre_ ancien nom du scorbut.--"L'hivernage de
   Cartier à Sainte-Croix (1535-36) est surtout remarquable par la
   maladie qui décima ses hommes. C'était une espèce de scorbut
   appelé plus tard _mal de terre_ mais que l'on pourrait qualifier
   plus proprement de _mal de mer_, parce que, selon toute évidence,
   il provenait des vieilles salaisons que portaient les vaisseaux.
   Pour n'avoir pas su se nourrir de viandes fraîches que pouvait
   produire la chasse, les marins perdirent vingt-cinq ou trente
   hommes des leurs, ceux-là même qui probablement manquent à la
   liste que nous possédons, car les trois équipages s'élevaient à
   cent dix hommes. Les autres malades furent guéris par les
   sauvages qui leur firent boire à cette effet une décoction
   d'épinette blanche." Benjamin Sulte: _Histoire des
   Canadiens-Français_, Tome Ier, page 130.

   L'épidémie de scorbut fut encore plus violente en Acadie, dans
   l'hiver de l'année 1604 et 1605:

   "M. de Monts passa environ un mois à faire avec Champlain
   l'exploration des côtes de la presqu'île et de la baie Française
   (Fundy) et vint enfin fixer sa colonie à l'entrée de la rivière
   des Etchemins (ou Sainte-Croix) sur une petite île qui fut aussi
   nommée île de Sainte-Croix. Cette île, n'ayant qu'une demi-lieue
   de circuit, fut bientôt défrichée, on eut même le temps de
   commencer des jardinages à la terre ferme. Mais l'hiver venu on
   se trouva sans eau et sans bois, et comme on fut bientôt réduit
   aux viandes salées, scorbut se mit dans la nouvelle colonie et
   enleva trente-six personnes jusqu'au printemps." Laverdière:
   _Histoire du Canada_, page 21.]

Et, m'en allant, je songeais avec un amer sentiment de tristesse et de
sourde colère à tous ces coeurs magnanimes qui battent dans la poitrine
des humbles, des petits, des obscurs de ce monde, et dont l'Histoire ne
s'occupe pas; à ces manoeuvres de toutes les besognes, paysans, soldats,
marins, héros anonymes que nulles fanfares ne saluent, que nulles
acclamations n'accompagnent, que rentrent, au sortir de leurs homériques
aventures, dans les ténèbres de la vie quotidienne comme des figurants
s'effacent dans les coulisses à la fin du Drame, eux, les acteurs
principaux, eux les premiers rôles!

Et je me demandais avec angoisse, si l'injustice resterait irréparable,
si de pareils dévouements de telles abnégations ne se trahiraient pas un
jour, et ne vaudraient pas à leurs auteurs l'éclat de cette vaine
gloire, passagère comme son nom, fausse comme son lustre: la
reconnaissance humaine!



                          CHAPITRE QUATRIÈME

                                 ----

                             L'ÉMÉRILLON

                                 ----

Je me rappellerai longtemps la sensation de bien-être indicible qui me
pénétra tout entier à la sortie de la caravelle. Contre l'atmosphère
horrible de cette infirmerie improvisée, les émanations pestilentielles,
les miasmes nauséabonds, l'haleine infecte de toutes ces bouches
putrides, mes poumons aspiraient maintenant avec délices le plein air
vif et pur d'une nuit d'hiver splendide, au coeur de la fort. Et
immobile, debout comme une silencieuse sentinelle au pied du promontoire
où dormait, dans son aire, la royale bourgade de Stadaconé; au coeur de
cette forêt primitive, sauvage, impénétrable, que des milliards
d'étoiles, aperçues par les à-jours d'un fouillis de branches
colossales, semblaient poudrer d'un givre étincelant. Ce plein air froid
et sec, une voluptueuse caresse pour les lèvres, vaporisait la
respiration et mettait à la bouche comme une fumée de cigarette.

Le silence absolu de cette immense forêt faisait penser au recueillement
des âmes contemplatives. Les senteurs résineuses des conifères énormes,
pins, sapins, mélèzes et cèdres, continuaient cette comparaison
religieuse en mon esprit; car, au parfum de ces grands arbres,[111] je
croyais reconnaître cet _encens d'agréable odeur_ que l'Écriture Sainte
voit monter au ciel, comme un nuage, avec la prière de l'âme. Muet et
sublime hommage d'une grandiose Nature seule à connaître Dieu dans un
pays peuplé d'hommes créés à son image et seule à l'annoncer par
l'incomparable beauté de son spectacle.

   [Note 111: "Les arbres y estoyent très beaux et de grande odeur."
   Voyage de Jacques Cartier, 1534, page 41.

   "Nous nommasme le dict lieu Sainte Croix parce que le dict jour
   nous y arrivâmes (embouchure de la rivière St. Charles). Auprès
   d'iceluy lieu y a un peuple dont est seigneur Donnacona et y est
   sa demeurance qui se nomme Stadaconé qui est aussi bonne terre
   qu'il soit possible de voir et bien fructiférente, pleine de
   _fort beaulx arbres_ de la nature et sorte de France, comme
   chesnes, ormes, noyers, yfs, cèdres, vignes aubéspines qui
   portent le fruit aussi gros que prunes de Damas et autres
   arbres." Voyage de Jacques Cartier 1535-36, recto du feuillet
   14.]

La nuit est délicieuse, me dit Laverdière, et il n'est pas tard: à peine
deux heures du matin. Si nous allions voir le Fort Jacques Cartier? Cela
prend une minute à s'y rendre et autant é le regarder, car il est tout
petit. Allons en route!

C'était un grossier rempart fait d'une suite de troncs d'arbres, chênes,
pins, merisiers, droits comme des fûts de colonnes, aussi solidement
enfoncés dans la terre qu'étroitement serrés les uns contre les autres,
et reliés ensemble par de fortes attaches. Ces pieux, aiguisés de la
tête, rappelaient aux yeux des clôtures de vergers toutes hérissées de
longs clous et de fiches aigües, précautions menaçantes et narquoises
s'il en fut jamais, désespoir du braconnage et de la maraude.

Des couleuvrines, des caronades, disposées à intervalles égaux sur toute
la circonférence de la palissade, allongeaient le cou par dessus du
parapet du rempart comme autant de chiens de garde, de bouledogues en
arrêt, flairant le vent et l'ennemi commun, le sauvage.

Vous savez, me disait Laverdière qu'en l'absence de Jacques Cartier,
(qui visitait alors le royaume d'Hochelaga), les maistre compagnons
mariniers et charpentiers de navires, demeurés au havre de Ste-Croix,
construisirent auprès des deux caravelles une palissade fortifiée qu'ils
garnirent d'artillerie.[112]

   [Note 112: Le lundy onziesme jour d'Octobre nous arrivasmes au dict
   hable Sainte-Croix ou estoient noz navires, et trouvasmes que les
   maistres mariniers qui étoient demourez, avaient faict ung fort
   devant les dictes navires, tout cloz de grosses pièces de boys,
   plantez debout joignans les unes et autres, etc. _Relation du
   Second Voyage de Jacques-Cartier_, verso du feuillet 28, édition
   de 1545.

   Et tout à lentour (du fort) garny d'artillerie et bien en "ordre
   pour soy deffendre contre toute la puissance du païs." _Voyages
   de Jacques Cartier_, 1535-36, verso du feuillet 28.]

Je fis le tour de cette étrange fortification. Sa physionomie indienne,
profondément accentuée, répondait si parfaitement aux idées préconçues
que je m'étais faites d'une bourgade palissadée, telle que décrite par
les historiens du pays, qu'au mépris de tout ce que me disait
Laverdière, et contre ma propre expérience, je me surprenais à guetter
entre les couleuvrines ou derrière les à-jours des pieux dentelés, la
silhouette fantastique, la tête emplumée de quelque farouche algonquin.

Mais une porte bardée de fer comme un bouclier du moyen-âge, une porte
taillée dans l'épaisseur de la muraille en troncs d'arbres, me fit
reconnaître tout de suite à son travail la main d'oeuvre européenne. Les
gonds, les pentures, les têtes de clous forgés les lames de fer de cette
porte massive étaient énormes. Les à-jours des pièces laissaient
apercevoir deux verrous formidables que soutenaient vaillamment, en
apparence du moins, l'action de la serrure.

Laverdière sonda la porte: elle était barrée. Je la secouai à mon tour,
mais le meilleur de mes efforts ne réussit qu'à me faire constater le
jeu de ses verrous dans leurs crampons. Il aurait fallu un vent de
tempête pour la remuer, l'ébranler, tant elle était pesamment empalée
sur ses gonds.

D'un coup d'oeil à travers les interstices des pieux je saisis tout
l'aménagement intérieur du Fort Jacques Cartier.

Alentour de la palissade il y avait une estrade solidement bâtie,
appuyée à des poutres de gros diamètre, elles-mêmes soutenues par des
piliers de large carrure. L'extrême force de la galerie s'expliquait par
le fait qu'elle avait à supporter tout le poids des caronades et des
couleuvrines, y compris la charge de leurs affûts et de leurs
projectiles.

En ce moment, et tel que prescrit par l'Ordonnance, le guet de la nuit
annonça, à voix de _trompettes sonnantes_, un changement de quart.

Tout aussitôt des aboiements furieux éclatèrent dans la montagne. Les
chiens sauvages de Stadaconé répondaient à leur manière au "Qui vive!"
des sentinelles françaises.

Ces aboiements colères en provoquèrent d'autres qui partirent, cette
fois, de notre côté, et se répétèrent en échos interminables dans la
forêt boisant alors le territoire des futures paroisses de Beauport, de
Charlesbourg, de St. Roch-Nord, de La Canardière, des deux Lorette.
C'étaient des jappements beaucoup plus brefs et beaucoup plus rauques
que ceux des chiens, pour cette excellente raison que ce n'étaient plus
des chiens mais des loups qui hurlaient.

Et Laverdière me dit d'une voix grave: Tout fait bonne garde ici: La
Forêt, le Peau-Rouge et le Blanc.

Je m'en allais songeur, le regard dans la neige, une neige épaisse et
molle comme un velours, sourde comme un tapis turc, où le bruit des pas
s'étouffait. Et je pensais avec un charme délicieux à tous ces
compagnons de Jacques Cartier que j'avais vus de mes yeux, écoutés de
mes propres oreilles. Je les entendais causer encore au fond de ma
mémoire, avec cette loquacité naturelle au caractère breton.

Je me demandais seulement, avec une certaine inquiétude, comment il se
pouvait que je fusse devenu tout à coup le contemporain du découvreur du
Canada. J'avais absolument, dans mon aventure, perdu la mémoire du point
de départ, et cette réflexion me causait la fatigue oppressante d'un
homme pris de cauchemar et qui rêverait rêver.

Mais le maître-ès-arts me secoua brusquement. A quoi pensez-vous, me
cria-t-il?

Cette question m'éveilla net.

--Au grand plaisir d'avoir connu les compagnons de Jacques Cartier.

J'en suis ravi. Et d'autant plus que, satisfaisant votre légitime
curiosité historique, j'établis du même coup la vérité de l'une de mes
thèses favorites, savoir: _que les pires angoisses de l'incertitude ne
sont pas toujours aussi crucifiantes que certaines réalité horribles_.
Le spectacle des scorbutiques de la _Petite Hermine_ en demeure pour
vous une mémorable et saisissante démonstration.

Saisissante, oui; mais concluante, jamais. Pardonnez-moi ce franc
parler, il entre dans mes habitudes.

Très-bien, donnez m'en la raison s'il vous plaît.

Ne me la demandez pas, ce serait la mauvaise foi, car la clarté aveugle.
La mère de Dom Anthoine, la soeur d'Yvon LeGal, les enfants de Reumevel,
tous les parents, tous les amis prochains ou éloignés de ces hardis
matelots vous eussent payé, au poids de l'or la faveur de cette vision,
au coût du sang, la hideur de ce spectacle. Savoir male celui que l'on
croyait mort! quel réveil pour l'espérance! Comme elle accourt, comme
elle s'installe, cette radieuse infirmière! Nommez-moi une garde-malade
attentive, infatigable, courageuse, active comme cette incomparable
vaillante! Elle croit à la guérison comme à dogme, elle lui garde la foi
jurée comme l'amour à une fiancée, elle espère jusqu'à la fin, comme une
âme! Elle va si l'on qu'on la voit suivre la convalescence jusque dans
l'agonie du bien-aimé; elle ne meurt qu'avec lui.

Le maître-ès-arts ne me répondit pas tout d'abord; seulement il leva les
épaules avec l'air ennuyé d'un homme qui se résigne à écouter sans
vouloir rien admettre. Puis, il me regarda avec un sourire froid qui me
glaça comme un attouchement cadavérique.

Mais, dit-il, si le bien-aimé était mort, ne vaudrait-il pas mieux pour
la mère, la soeur, le bon fils s'imaginer pareille catastrophe toute la
vie, qu'en acquérir la certitude une seule minute devant son cercueil?

_Si le bien-aimé était mort!_ Il me disait cela d'un ton railleur,
méchant. Et le mauvais rire avec lequel il me fixait tout à l'heure lui
revint aux lèvres, y demeura quelques secondes, puis, finalement, se
perdit avec son regard dans la neige floconneuse du chemin.

Nous nous en allions marchant l'un devant l'autre, suivant la _rive du
bois_, comme chantent les _dodelinettes_ et les complaintes canadiennes
françaises que ont bercé pour nous tous le sommeil de notre première
enfance. Nous marchions par un petit sentier battu dans la neige et dont
les sinuosité multiples semblaient calquées sur les méandres de la
rivière. Tout à coup nous arrivâmes à une clairière, à une baie coupée
en demi-lune, comme à la serpe, dans l'alluvion de la berge droite, et
qui ressemblait à l'embouchure de quelque cours d'eau dans le Ste.
Croix. Je pensai tout de suite au ruisseau St. Michel, car les vieilles
chroniques fixaient aux alentours l'hivernage des vaisseaux de Jacques
Cartier. Le vent de nord-est qui souffle avec violence toute l'année, et
particulièrement à la saison d'hiver, avait balayé la neige à cet
endroit sur un espace considérable, et la surface plane de la glace
transparente étincelait comme le cristal d'un miroir. J'aperçus au fond
de la crique, enlisé jusqu'à sa ligne de flottaison dans un immense banc
de neige, un petit bâtiment de la mâture et de la taille de nos
goélettes modernes qui font aujourd'hui le cabotage entre Québec et les
paroisses ripuaires du bas St. Laurent.

Laverdière leva la main dans la direction de la galiote:

L'_Emérillon!_ s'écria-t-il.

Puis, faisant écho à sa propre voix, l'archéologue répéta dans un éclat
de rire: L'_Emérillon!_ Cette fois il semblait se parler à lui-même.

Étant donné que l'on connût au préalable la passion grande du
maître-ès-arts pour les sports nautiques, cette gaieté singulière
s'expliquait par le souvenir hilarant d'une aventure héroï-comique. _La
chaloupe de Laverdière_! mail elle avait plus couru d'aventures à elle
seule que tous les yachts réunis de notre rade.

Donc, l'émulation, l'amour de la gloire, les émotions de la lutte,
quelque diable enfin le poussant, Laverdière construisit un yacht
superbe, à seule fin d'arracher la victoire à la _Mouette_ du Dr. Wells,
une triomphante, s'il en fût jamais. Et bon historien national qu'il
était notre prêtre-matelot donna à son léger navire un beau nom de
baptême, et l'appela _Emérillon_. Ce qui n'empêcha pas l'_Emérillon_
d'arriver... en bon dernier, en touage d'un remorqueur, le jour
(l'unique jour) qu'il disputa la palme à sa glorieuse rivale. Cela
n'était pas très illustre pour L'_Emérillon_, mais en revanche très
historique.

Il y avait d'ailleurs une grandeur d'âme incomparable, une abnégation
absolument artistique, à perdre ainsi, de gaieté de coeur, trois mille
piastres et quelques centins pour l'honneur de livrer une seconde
bataille d'Actium. Ce fut un véritable sinistre maritime... et
financier. Le souvenir en flotta sur la mémoire de Laverdière encore
plus légèrement que l'_Emérillon_ dans l'entre-quai de la Douane; car la
conscience du marin n'était pas engagée dans la responsabilité de la
catastrophe, le modèle, au dire des connaisseurs, ayant été reconnu
chef-d'oeuvre d'architecture navale, malgré que l'_Emérillon_, assis
dans l'eau, prenait la bande à tribord. La faute était-elle à...?
Neptune, et avec lui les copeaux discrets de la Rivière St. Charles en
gardent encore le formidable secret.

Toute la gaieté de cette anecdote me revenait au coeur et aux lèvres en
écoutant rire mon compagnon de route, qui me cira: "A l'abordage!" avec
un bel accent martial, en même temps qu'i enjambait lestement le
bastingage du galion.

En un clin d'oeil nous eûmes enlevé le panneau de l'écoutille et nous
nous trouvâmes sous le tillac, dans la chambre du château de proue. Une
lampe suspendue par une chaînette de cuivre éclairait mal cet
appartement où le souffle continu d'une violente rafale faisait sauter
la flamme de lumignon. Ce courant d'air était provoqué par deux
sabords--correspondant, en position, aux sabords de chasse dans les
vaisseaux de guerre du temps--que j'aperçus grand ouverts. Ce qui
m'étonna beaucoup.

Il y avait par toute la chambrette une bonne odeur de bois neuf
fraîchement travaillé, provenant sans doute d'une grande boîte, en bois
de sapin, dont les planches rudes, varlopées à la diable, étaient
criblées de noeuds suintant un gomme parfumée, couleur d'ambre et qui
revêtait dans la lumière tourmentée du lumignon les scintillements et
les reflets de l'or. Cette boîte, longue de sept pieds, haute et large
de deux, reposait sur des tréteaux et son couvercle s'appuyait debout au
vaigrage de la galiote.

Tout auprès, sur le plancher, il y avait un coffre d'outils, et dans le
casier de ce coffre, un rabot, une scie, un marteau, une livre de grands
clous forgés.

Que renfermait cette boîte? Quels ouvriers attendaient ces outils? Je ne
fus pas longtemps à me le demander, car Laverdière prévenant ma
curiosité, me dit aussitôt: venez voir.

Il détacha la lampe du bau où elle était suspendue et fit tomber sa
lumière au fond du mystérieux colis.

Je reculai d'épouvante: cette boîte était un cercueil; son contenu, le
cadavre d'un homme!

Vous aurez mal refermé l'écoutille, me dit Laverdière, _Elle_ est
entrée!

Je le regardai avec stupeur. Les lèvres nerveuses de l'archiviste,
convulsivement contractées, dessinaient un sourire étrange, d'une
expression indéfinissable.

_Elle_ est entrée, répéta le prêtre.

Qui, elle?--bégayai-je absolument ahuri, dérouté par le mysticisme de
mon interlocuteur.

Le maître-ès-arts se pencha sur moi: La Mort! dit-il avec une voix
creuse comme la tombe.

Et pour achever de m'épouvanter sans doute, il accompagna cette sinistre
farce d'un éclat de rire effrayant.

Eh! regardez donc derrière vous, ricana-t-il méchamment, je parie que
vous verrez quelqu'un.

J'avoue que je n'osai pas tourner la tête!

Oui, nous sommes quatre ici, continua l'impitoyable railleur, _Elle_ est
entré, pas la mort, mais _Elle_, la folle, la _pauvre folle du logis!_
Ah! jeune homme, jeune homme, quels pièges vous tend l'imagination. Et
comme on y tombe!

Cette plaisante mystification eut le mérite de me fâcher rouge. Je la
trouvai mauvaise, inconvenante, exécrable, précisément parce qu'elle
était bonne, excellente même, et m'avait fait grelotter de peur.

Allons nous-en, lui dis-je, allons nous-en! Et je gagnai précipitamment
l'échelle de l'écoutille.

Pourquoi? me demanda l'autre; le pauvre enfant est si seul!

A ce moment, un courant d'air passa si vite qu'il coucha la flamme du
lumignon comme pour l'éteindre.

Laverdière ajouta: Vous ne me demandez pas son nom?

Je luis répondis avec humeur: Évidemment vous tenez à me l'apprendre;
moi je ne tiens pas à le savoir: voilà la différence.

Pardon, reprit-il, ce sera plus tard, pour votre mémoire, une grande
joue de s'en souvenir. C'est le premier des vingt-cinq, le Benjamin de
l'équipage, Philippe Rougemont.[113]

   [Note 113: "Celuy jour trespassa Philippes Rougemont, natif
   d'Amboise, de l'âge de environ vingt deux ans." _Voyage de
   Jacques Cartier_, 1535-36, verso du feuillet 35. C'est le seul
   mort que Jacques Cartier nomme. Charlevoix, dans son _Histoire du
   Canada_, en nomme un autre: _De Goyelle_. Ce sont les deux seuls
   scorbutiques décédés dont nous sachions les noms.]

Toute ma mauvaise humeur tomba à cette parole. Je compris alors où
menait _le chemin de Rougemont_, et ce que Bertrand Samboste entendait
par _la toilette de Philippe_. La toilette de Philippe, c'était
l'agonisant porté dans la chambre du maître de la nef et couché sur un
lit de camp; c'était l'aumônier, Dom Anthoine, revêtant le surplis et
l'étole; c'était la petit table du Viatique avec sa garniture de linge
couleur de neige, ses deux chandeliers d'argent, les flammes immobiles
et silencieuses des cierges jaune auprès du crucifix; c'étaient les
matelots des trois équipages à genoux dans la batterie de la caravelle,
et récitant les dernières prières pour le camarade qui allait recevoir
les derniers sacrements; c'était le décor du cinquième acte, tous les
acteurs en scène, comme au théâtre.

Et, me rappelant les regards effrayés de Bertrand Samboste encore mal
revenu des émotions profondes du drame, je me disais qu'il avait dû se
passer quelque chose de terrible à la fin, à la chute du rideau. Qui
sait, mon Dieu! le petit Philippe Rougemont, pour parler le langage
coloré des gabiers, le petit Philippe Rougemont n'avait peut-être pas
voulu s'en aller _avaler sa gaffe_. Cela se voit à vingt ans! En vérité
le navrant spectacle que celui d'une âme qui part ainsi dans un cri de
désespoir!

C'était le corps d'un marin apparemment très jeune, car sa figure
accusait à peine dix-sept ans. On l'avait enseveli dans son costume, il
en était vêtu de pied en cap; rien ne manquait, pas même le chapeau
goudronné. Il n'avait pas de linceul, mais il était couché dans sa
bière, sur un lit épais de branches de sapin. La tête reposait sur un
oreiller où le duvet était remplacé par des rameaux de cèdre, un bon
édredon pour le dormeur de tel somme. C'était vraiment une aubaine, car
il était, celui-là, plus heureux que bien d'autres qui n'emportent sous
la terre que leur traversin de copeaux, ceux du cercueil!

Et la pensée me vint que ce malheureux avait une mère; qu'elle était, à
cette heure même, dans quelque obscure chapelle de hameau, au fond de la
Bretagne ou de la Normandie, à genoux devant une de ces naïves _Étables
de Bethléem_, toutes étoilées de lumières et peuplées en même temps de
bergers et d'agneaux, d'anges et de mages. Sur la paille fraîche de son
berceau, l'Enfant Jésus souriait à cette pauvre femme, lui tendait ses
petits bras avec une ravissante mignardise, comme autrefois, _cet
autre_, le premier-né de son sang, qu'elle regardait dormir au foyer de
sa chaumière, épiant, avec une délicieuse impatience, la première joie
de son regard et s'oubliant quelquefois jusqu'à l'éveiller par une
délirante caresse. Vingt ans avaient passé sur ce bonheur suprême sans
rien enlever à l'ivresse et à la vivacité du souvenir.

Revenue de l'église je revoyais cette femme mettre le couvert du cher
absent è la table familiale, rapprocher la chaise vacante; puis à la
dérobée du père et des enfants, dans la chambre solitaire du jeune
marin, déposer sur l'oreiller froid un baiser rapide et brûlant.

Enfin, elle-même endormie, rêvait que les trois vaisseaux de Cartier,
voiles hautes et mâts pavoisés, entraient dans le port de St. Malo, au
bruit des cloches et des salves, avec tous les équipages de la
flottille; et plus haut, dominant les clameurs de la foule sur les quais
et les vivats des équipages des navires en rade, il y avait pour elle,
une voix grêle, une voix enfantine criant: Mère! mère, me voici, il n'y
a plus d'exil!

Et devant le spectacle de cette pauvre femme, toute entière livrée au
ravissement de son extase, je louais Dieu en moi-même, le remerciant de
lui faire oublier sa prière, de peur qu'elle ne lui demandât le retour
de son fils comme une grâce. Autrement sa Providence m'eût paru odieuse!

N'est-ce pas? répondit tout haut mon étrange interlocuteur, qui
m'écoutait penser, suivant sa fantastique habitude. Voyez, par contre,
comme la Divine Providence prépare de loin, comme elle résigne à
l'avance cette tendre mère à la terrible épreuve. Elle retarde de six
mois la fatale nouvelle, et met à douze cents lieues le cadavre du
bien-aimé. Combien de jeunes gens, partis comme lui, rayonnants de santé
et de force, on été rapportés morts à leurs demeures, le soir même de
leur départ! Pour le matelot il existe autant de morts subites que de
fausses manoeuvres. Pour toute préparation les mères, les femmes, les
soeurs de ces misérables n'auront eu que le retard de la civière portée
par deux camarades et cachant mal, sous son drap blanc, le corps mutilé,
sanglant de la victime. La miséricorde du bon Dieu n'a pas crié "Gare!"
à ces pauvresses, mais elle leur a broyé le coeur d'un seul coup, à la
première étreinte. Et cependant, c'est cette main-là qu'il faut bénir.

Ici, l'espérance va s'éteindre avec lenteur, s'évanouir doucement dedans
le coeur maternel, comme la belle lumière d'un jour d'été.

La pensée de son fils demeure dans cette âme à la manière des parfums
pénétrants que embaument les cassolettes longtemps après que l'aromate a
disparu.

Aux premiers jours de Juillet, Jacques Cartier, l'immortel Découvreur,
va revenir en France. Un matin[114] toute la population de St-Malo
envahira, comme un flot irrésistible, les quais, les môles, les jetées,
les phares, tous les postes avancés du rivage Une caravelle, toutes
voiles dehors et pavoisée à ses trois mâts, entre dans la rade.
L'artillerie gronde à la citadelle de St-Malo et les sabords du grand
navire sont pleins d'éclairs et de fumée. L'équipage crie avec
enthousiasme le nom d'une terre inconnue: "_Canada! Canada!!_" Et la
foule en délire de répondre: "_Cartier! Cartier!_ la _Grande Hermine!_"
La mère de Rougemont sera là, venue D'Amboise,[115] à genoux, elle aussi,
sur la grève, avec les femmes, les filles, les soeurs et les fiancées
des marins, grâce à Dieu, revenus!

   [Note 114: "Et nous vinsmes au Cap de Raze et entrasmes dedans un
   hable nommé Rougnoze où prinsmes eaues et boys pour traverser la
   mer et là laissâmes l'une de nos barques et appareillasmes du
   dict hable le lundi 19ième jour du dict mois (de Juin). Et avec
   bon temps avons navigué par la Mer, tellement que le 6ième jour
   de Juillet 1536 nous sommes arrivez au hable de Sainct Malo,
   (par) grâce du Créateur. Lequel prions faisant fin à notre
   navigation, nous donner sa grâce et paradis à la fin. _Amen_."
   _Voyage de Jacques Cartier_ 1535-36, feuillet 46 et verso.]

   [Note 115: "Philippes Rougemont, natif d'Amboise." _Voyage de
   Jacques Cartier_, 1535-36, verso du feuillet 35.]

Ce sera un grand et cruel crève-coeur lorsqu'on dira à cette femme que
son Philippe n'est pas à bord du vaisseau-amiral. Son beau rêve, blessé
à l'aile, s'abattra un instant, mais pour s'envoler presque aussitôt
plus loin au large. L'envergure répondra, croyez m'en, à la distance.
_Ils étaient trois vaisseaux_. Pour sûr Philippe revient sur le
_Courlieu_. La Mer et le Vent ont de ces caprices incorrigibles
d'éparpiller à fantaisie les navires; ils ont du temps et de l'espace
pour cela.

L'_Emérillon_ arrive. C'est le plus vieux comme le plus petit des trois
vaisseaux. Pauvre mère! L'enfant attendu n'y est pas encore! Et puis,
voyez-vous, il y en a qui disent, par la ville, que vingt-cinq des
_principaux et bons maistres compagnons mariniers_ sont restés là-bas,
sous la terre, à cause du scorbut. Cette fois le coeur saigne beaucoup
dans la poitrine de la crucifiée, l'espoir exubérant, vivace, le rêve,
le divin rêve sont bien malades. Le pauvre oisillon volète encore, mais
à fleur du sol, dans les pierres du chemin, comme un perdreau blessé qui
se rase au creux d'un sillon.

Il étaient trois vaisseaux! La _Petite Hermine_ retarde encore. Oh!
lequel d'entre vous, camarades de survivants de Philippe, aura le
courage de lui dire que le _Courlieu_ a été abandonné à Stadaconé...
faute de bras pour la manoeuvre?[116] Cette fois, l'illusion ne sera plus
possible.

Malgré cette grande épreuve de la foi, admirez la tendresse de la
Providence que amène par degrés, au coeur de cette femme, la certitude
de la catastrophe, qui multiplie les étapes du chemin, atténue la
roideur de l'ascension au calvaire.

Puis, le sacrifice accompli, accepté, un soir de grande solitude et de
silencieuse douleur pour la chaumière des Rougemont, voici l'aumônier de
Jacques Cartier, dom Anthoine, venu exprès de St. Malo, qui se présente
à Amboise, et qui raconte à cette mère en deuil la mort sainte de
Philippe; non pas une agonie d'abandonné, de lépreux, au fond d'une
cabane sauvage, mais une belle mort de Catholique et de Français, une
mort en présence des _pays_ des trois équipages, à bord d'une caravelle
où l'on avait parlé d'Amboise et de St. Malo tout le temps... avant
l'agonie. Puis les dernières paroles, les derniers messages, le dernier
à-Dieu, rapportés avec une précision sacramentelle. Enfin l'heure du
départ... la Mort venue à quatre heures du soir, la veille de Noël.[117]

   [Note 116: La _Petite Hermine_ avait été abandonnée à Québec, au
   printemps de 1536--On en a retrouvé la carcasse en 1843, à
   l'embouchure du ruisseau St Michel.]

   [Note 117: Cette mort est anti-datée--Philippe Rougemont, d'après
   les meilleurs archivistes chroniqueurs, mourut un dimanche de
   Février 1536--Le lecteur saisira quels avantages d'imagination
   cet anachronisme procurait à l'auteur.]

Mort la veille de Noël! quelle révélation! Oh! comme je m'explique
maintenant pourquoi cet attendrissement involontaire, subit,
irrésistible, qui l'avait fait pleurer, comme de force, à la vue de
l'Étable de Bethléem;--pourquoi les triangles de lumières semblaient
avoir la pâleur des cierges sur les herses d'un catafalque;--pourquoi
elle trouvait au Jésus de la Crèche la figure souriante de son Philippe,
petit enfant;--pourquoi elle le voyait asses à la table familiale, sur
la chaise vacante;--pourquoi elle lui avait servi sa part de gâteau,
rempli son verre; pourquoi ce baiser de feu sur l'oreiller froid du lit
vide;--pourquoi ce rêve de galions voilés en course entrant dans le port
de St. Malo.--Ah! sa maison était alors visitée, bénie, sanctifiée par
l'âme présente de son enfant, âme bienheureuse, âme confirmée en grâces
et en joies éternelles, âme revenue elle aussi! Dites-moi, en toute
sincérité, consolation plus suave pouvait-elle humainement s'échapper
d'un plus funèbre souvenir? Seule, la Providence a le don de pareilles
antidotes, et parce qu'elle n'en vend pas le secret, ses négateurs
l'appellent _Hasard!_ Cela me fait penser au blasphème d'un mauvais fils
qui dit: "marâtre" à sa mère!

A ce moment un bruit de bottes ferrées retentit sur le pont de la
galiote, droit au-dessus de nos têtes. Presque aussitôt les panneaux de
l'écoutille s'ouvrirent bruyamment et trois hommes descendirent dans la
chambre.

Les croque-morts! me souffla Laverdière à l'oreille.

Les ouvriers de la dernière heure et de la dernière besogne! Ce
face-à-face imprévu, cette confrontation instantanée, me glaça d'effroi.
J'avoue que la présence du cercueil de Rougemont aurait dû m'y préparer.
Je n'en subis pas moins cependant cette poussée de recul que provoque
l'apparition du bourreau sur la foule qui regarde une potence.

Je les reconnus tous les trois: le plus grand se nommait Guillaume
Séquart, le charpentier; la moyenne taille, Jehan Duvert, aussi lui
charpentier de navire; le plus petit, eustache Grossin, un maître
compagnon marinier.[118] Laverdière me les avait tous signalés à bord de
la _Grande Hermine_.

   [Note 118: Ce nom de Grossin se retrouvait sur le rôle d'équipage
   de l'aviso français _le Bouvet_ ancré en rade de Québec pendant
   l'été de 1887.--On y lisait, parmi les officiers, _Grossin,
   enseigne de vaisseau_. Consulter _Le Canadien_ du 2 septembre
   1887.]

Un moment les croque-morts regardèrent silencieusement le cadavre au
visage. Puis Eustache Grossin lui toucha la joue, lui palpa les mains et
le frappa au front, à petits coups rapides, à la manière d'un visiteur
s'annonçant discrètement à une porte. La tête rendit un sont mat comme
le marbre d'une statue.

Il est parfaitement gelé dit Séquart, fermons la boîte.

Alors je m'expliquai pourquoi les sabords de chasse avaient été laissés
grands ouverts.

C'est une singulière idée, tout de même, dit Eustache Grossin, c'est une
singulière idée de geler ainsi notre petit Philippe avant de l'enterrer.
M'est avis qu'il aurait eu assez froid dans sa fosse. Pauvre Rougemont,
lui qui nous faisait promettre de le ramener à Amboise! Come nous lui
tenons bien parole!

Ça, dites moi donc, la bonne raison que l'on a de geler ainsi le
compagnon.

La forêt, répondit Jehan Duvert, la forêt est infestée de chiens
sauvages, de renards et de loups. Au printemps, à la fonte des neiges,
l'odeur du cadavre pourrait en trahir la présence. Ces animaux, dont
l'audace et la férocité se décuplent par l'excès du froid et de la faim,
ont un flair merveilleux, et seraient prompts à découvreur le corps du
camarade. Par ce moyen, le Capitaine-Général espère qu'il n'y aura plus
à craindre que les restes mortels d'un chrétien, les cendres baptisées
d'un homme deviennent la pâture des fauves, comme une charogne d'animal.

Très bien! Où les Legentilhomme doivent-ils creuser la tombe?

Tout près d'ici, à l'embouchure du ruisseau St. Michel, sur la glace
même de la rivière. On calcule qu'il faudra creuser à douze pieds pour
l'atteindre, car la neige, à cet endroit, est amoncelée à telle
épaisseur.

Mais c'est étrange, remarqua Duvert; pourquoi ne pas l'enterrer au
rivage? lui donner une fosse bénie, avec une croix de bois à la tête,
comme à la tombe d'un catholique?

Dans un mois d'ici, répondit Séquart avec un long soupir, dans un mois
d'ici, compterons-nous encore dix hommes valides? Et combien sur ce
nombre seront en état de creuser le sol à six pieds de profondeur? Si le
fléau cesse, il sera toujours facile aux survivants de relever sous
neige les cadavres des camarades et de les ensevelir en terre. Mais si
le scorbut doit nous dévorer l'un après l'autre [119] jusqu'au dernier, ne
vaut-il pas mieux mille fois s'en aller à l'Atlantique par le St.
Laurent, sur les glaces flottantes de la rivière, que de savoir nos
ossements, nos pauvres corps jetés à la voirie, abandonnés à la grève en
pâture aux chiens, aux renards et aux loups?

   [Note 119: Et tellement se esprint (_se déclara_) la dicte maladie
   (_le scorbut_) à nos trois navires que à la my-Février de _cent
   dix_ hommes que nous estions il n'y en avait pas dix sains, en
   sorte que l'un ne pouvait secourir l'autre qui estait chose
   piteuse à veoir, considéré le lieu où nous estions. Car les gens
   du pays venaient tous les jours devant notre fort qui peu de gens
   voyent, et ja (_déjà_) y en avait _huict_ de morts et plus de
   _cinquante_ en qui on ne espérait plus de vie. _Voyage de Jacques
   Cartier_, 1535-36, feuillet 35.

   Et depuis jour en aultre s'est tellement continuée la dicte
   maladie, que telle heure a esté que par tous les trois navires
   n'y avait pas trois hommes sains, de sorte que en l'ung des dits
   navires n'y avait homme qui eut pu descendre sous le tillac pour
   tirer à boire tant pour lui que pour son compagnon. Et pour
   l'heure y en avait déjà plusieurs morts. Lesquels ils nous
   convint de mettre par faiblesse sous les neiges: car il ne nous
   estoit possible de pouvoir pour lors ouvrir la terre qui estoit
   gellée, tant nous estions faibles et avyons peu de puissance.
   _Voyage de Jacques Cartier_, 1535-36, feuillet 36.

   Et pour l'heure y en avait plus de cinquante en qui on espérait
   plus de vie et le parsus (et par dessus le marché) tous malades
   que nul n'en estoit exempté excepté trois ou quatre. Mais Dieu,
   par sa saincte grâce nous regarda en pitié et nous envoya la
   congnoissance et remède de nostre guarison et santé. _Voyage de
   Jacques Cartier_, 1535-36, feuillet 37.]

Que le corps d'un homme s'en retourne en poussière Au fond de la terre,
ou qu'il pourrisse dans l'eau, cela revient toujours au même limon.
Seulement, s'il nous faut partir pendant l'exercice, je préfère m'en
aller par le sabord, suivant la coutume du navire.

L'Océan! voilà le cimetière par excellence du matelot, le véritable
champ du sommeil, labouré, celui-là, avec des proues de navires, mieux
ue tous les autres avec les socs de charrues. Là, mes gaillards, toutes
les tombes creusées d'avance et dans le sens que l'on veut: ce qui est
un avantage pour ceux qui ont un côté pour dormir. Pas de fossoyeurs à
payer, choix absolu des places, et liberté complète de changer de coin
si le voisin vous importune ou que le fond ne vous convienne pas. Bancs
de sable, couches de vases, lits de glaises ou de riches tapis de
varechs ou de mousses, il y en a pour tous les goûts. Ainsi couchés
comme des flâneurs dans l'herbe, nous y pourrons attendre l'Éternité,
sans ennui, sans impatiences, sans fatigues; tromper le retard du
dernier jugement à regarder passer d'en bas, à la surface lumineuse de
la Mer, les grandes ombres des vaisseaux qui navigueront encore sur
l'océan; compter, la nuit, les falots dans les mâtures et les lueurs des
feux de grève, tout comme autrefois à St. Malo, sur les remparts de la
ville!

Jehan Duvert ne parut pas goûter la bonne humeur et les plaisanteries du
charpentier.

Tu oublies l'âme. C'est elle qui regarde et non pas les yeux. Un
squelette voit-il plus loin qu'un cadavre? Et l'âme qui l'habitait,
s'amusera-t-elle avec son spectacle de l'Éternité, à regretter l'Océan?
Crois moi, ceux qui s'endorment comme celui-ci, et ferment les yeux à sa
manière, voient au delà ce monde de plus belles choses que les têtes de
mort avalées par les requins, ou les crânes roulés par la Mer avec les
galets du rivage.

Non, Séquart, l'Océan ne vaut pas les cimetières bretons, et ton _De
Profundis_ n'est pas meilleur que celui qu'on récite, aux croix de
chemins, dans nos villages. Tous les soirs, là-bas, la visite des
anciens, à des vieux; tous les dimanches, la promenade du hameau entre
les tombes. Puis, tout auprès, au pied de la falaise, tu sais, la plage
de St-Malo, la mer éternelle qui chante.

Le charpentier se mit à rire: _La mer éternelle qui chante_,
s'écria-t-il, on l'entendrait encore après la mort? Eh! ce n'est pas la
peine, camarade, de me contredire! Pourquoi ne crois-tu pas aux crânes
qui voient la lumière du ciel du profond de l'abîme, toi qui veux que
les dormeurs de nos cimetières bretons écoutent, dans leurs cercueils
bruire le vent et l'Atlantique? La lumière du ciel aperçue!
l'inestimable bienfait, l'incomparable correctif aux ténèbres de la
tombe. Car, ne vous êtes-vous demandés jamais quelles seront l'épaisseur
étouffante et l'horreur palpable de la dernière nuit sous la fosse
fermée? J'y songe bien souvent, moi; et maintes fois aussi la pensée du
soleil, le souvenir de cette lumière du ciel se reposant toujours sur
quelque endroit de la Mer me fait ardemment souhaiter d'y mourir.

D'ailleurs, poursuivit Séquart, il n'y a pas dans la marine de France un
galion, si petit qu'il fût, qui ne voulût pas sombrer en plein océan, en
franche tempête, toutes voiles dehors et l'équipage sur le pont, plutôt
que s'en aller mourir de vieillesse sur la grève, brûler comme un fagot
de broussailles à marée basse, et voir des brocanteurs se battre à qui
possédera la ferrure de sa coque. Cela ressemble trop à une carcasse de
poisson dévorée par des chiens. J'ai les idées de mon navire. Hélas! ne
se noie pas qui veut, et ne meurt pas qui veut en mer!

Tant mieux; et toi-même, Séquart, ne regrette pas l'abîme répondit Jehan
Duvert. C'est un bonheur pour les familles malgré ce que tu puisses en
dire, camarade. Le bon Dieu n'à pas créé l'Océan avant la Providence.
Autrement, les veuves de matelots pardonneraient-elles, et leurs petits
orphelins diraient-ils encore: Notre Père?

C'est possible, très possible, ami Jehan, j'ai tort probablement;
l'égoïsme a faussé mes idées. Je n'ai pas connu mon père, ni ma mère, je
n'ai pas eu de frères ni de soeurs; seul en ce monde, je me suis habitué
à n'être aimé de personne. Le Galion pour moi, c'est le toit paternel,
la maison accoutumée. Je ne crois être chez-nous qu'en route. Voilà
pourquoi à bord quelque catastrophe navale, quelque sinistre maritime,
lorsqu'on me dit que tel ou tel vaisseau s'est perdu corps et biens sur
la haute mer, qu'il a coulé à pic, comme une sonde, dans cent brasses
d'eau, je trouve, moi, que c'est une belle manière de périr, glorieuse
façon de s'en aller ainsi voiles hautes, drapeau à la corne, tous les
gabiers dans les haubans ou sur les vergues, comme à la parade. Cela me
fait envie, cela me donne exemple, et j'ai alors dans l'âme la grande
image d'un grand mot: mourir en homme!

Ainsi, conclut Eustache Grossin, tu ne voudrais pas du scorbut, toi?

Guillaume Séquart répondit: Franchement, non; même si l'on me donnait à
choisir entre lui et le requin.

Toutefois, dit Eustache Grossin, s'il faut rester ici avec Rougemont,
trois ou quatre cents ans sous terre, je propose...

Quatre cents ans! interrompit Guillaume Séquart, cela représente un
fameux somme! mais, dna quatre cents ans, il y aura peut-être une grande
ville, debout, là-bas, sur ce rocher.[120] Comment l'appelleront-ils dans
l'histoire: Canada? Stadaconé? Donnacona?[121] Cartierbourg? St.
Malo-ville?[122] Elle sera peut-être la capitale du pays que nous venons
de découvrir? Savez-vous bien que ce sera flatteur pour nous qui n'en
aurons jamais eu connaissance?

   [Note 120: Samuel de Champlain avait nommé notre citadelle, le
   _mont Dugas_. On conjecture que ce fut en l'honneur de Pierre Du
   Guas, Sieur de Monts, Lieutenant-Général du Roi en la
   Nouvelle-France, en 1603. M. de Monts et Samuel Champlain étaient
   amis intimes et firent ensemble, pendant les années 1606 et 1607
   la découverte de presque toutes les côtes de l'Acadie. Consulter
   aussi le fac-similé d'une carte donnant l'ancienne topographie de
   Québec et de ses environs. Ce fac-similé se trouve dans l'Édition
   des _Voyages de Champlain_ publié à Paris en 1613.]

   [Note 121: Il est certain que le mot _Québec_ ou mieux _Kebbek_,
   suivant sa primitive orthographe, était inconnu aux compagnons de
   Jacques Cartier. M. l'abbé Ferland, dans unes des notes
   explicatives publiées au pied de la page 90, tome Ier, de son
   _Histoire du Canada_, parlant de la fondation de Québec et du
   voyage de Samuel de Champlain, en 1608, dit que le fondateur,
   "après avoir reconnu l'Ile aux Lièvres, la Malbaie et l'Ile aux
   Coudres, arriva à un cap fort élevé qu'il nomma Cap Tourmente
   parce que les flots y sont toujours agités. Traversant ensuite
   vers le côté opposé il remonta le chenal qui est entre l'Ile
   d'Orléans et la terre du sud; il s'arrêta au pied d'un cap
   couronné de noyers et de vignes et situé entre une petite rivière
   (la St-Charles) et le grand fleuve (St-Laurent). Les sauvages
   nommaient ce lieu Kebbek, c'est-à-dire passage rétréci, parce
   qu'ici le St-Laurent est resserré entre deux côtes élevées. Le
   nom de Stadaconé avait disparu." Il convient aussi de consulter,
   dans ce même ouvrage, la note 3 de cette même page 90. Ailleurs,
   à la page 45, (_Histoire du Canada_, Tome Ier.) Ferland dit
   encore: "Que se passa--t-il sur les bords du St-Laurent après le
   départ des Français? (c'est-à-dire après le dernier voyage de
   Jacques Cartier au Canada en 1543). On ne saurait le dire, les
   traditions sauvages s'altérant et se perdant bien vite, Lescarbot
   et Champlain, qui les premiers ensuite, cherchèrent à les
   recueillir, n'y purent réussir à leur satisfaction. Lorsque les
   Français revinrent pour fonder Québec, soixante-cinq ans plus
   tard, _ils ne trouvèrent plus le peuple de langue huronne ou
   iroquoise_ qui avait si bien accueilli Cartier à Hochelaga.
   Pressé par les nations algonquines qui habitaient la rivière des
   Outaouais et la partie inférieure du St-Laurent il s'était
   peut-être retiré vers le midi ou l'ouest."]

   [Note 122: Un intelligent notaire, M. Falardeau, a donné e nom de
   _St. Malo-Ville_ à une vaste superficie de terrains situés dans
   le voisinage immédiat de l'Hôpital du Sacré-Coeur, à Québec, et
   qu'il offre en vente comme lots à bâtir.]

Séquart cessa tout-à-coup de parler pour sourire longuement à une pensée
étrange.

Qui sait? remarqua le songeur, qui sait? il y a des gens et des choses
qui disent la vérité quelquefois sans le savoir, comme, par exemple, le
diable et l'horoscope. Si je demandais au promontoire de Stadaconé:
"Combien as-tu d'arbres?" et que la montagne répondit: "Douze mille",
cela vous ferait-il plaisir d'apprendre maintenant que ce chiffre, à
quatre cents ans d'ici, sera le nombre exact des maisons construites
dans la ville future?[123]

   [Note 123: C'est la statistique actuelle des maisons de la cité de
   Québec telle que me l'a transmise M. Cherrier, l'auteur de
   l'_Almanach des Adresses_.]

Eustache Grossin le regarda stupéfait.

Eh! Séquart, dit-il, comment cette idée singulière t'est-elle venue?

Je l'ignore, répondit l'autre, cela m'est arrivé tout-à-l'heure à
l'esprit, à l'improviste, comme je regardais la forêt dormir debout à la
cime du Cap. J'en demeure moi-même étonné.

J'ai aussi pensé, poursuivit le rêveur, j'ai aussi pensé, en regardant
la rivière, que le Ste. Croix serait, dans trois ou quatre cents ans
d'ici, comme la Seine à Paris, la Loire à Nantes, la Garonne à Bordeaux,
la grande route du cabotage; que ses deux rives seraient bordées de
quais réunis par des ponts suspendus; que l'on y bâtirait des entrepôts,
des magasins, des manufactures, des usines, des chantiers pour la
construction des navires.

Un jour, ceux-là d'entre nous restés ici sous la terre à cause du
scorbut, seront éveillés par un bruit de pioches et de pelles. Des
ouvriers travaillant au creusement d'une aqueduc, au remblais d'une
môle, ou bien encore à l'inclinaison d'un lit de vaisseau, découvriront
nos cercueils rangés, comme à la parade, en ligne d'exercice. Et tandis
que l'on discutera l'origine de nos squelettes, pendant que les
antiquaires, les archéologues, les chercheurs d'histoires, se battront à
coup de livres sur l'authenticité de nos crânes, nous nous en irons tous
ensemble, camarades regarder sur le talus, à la hauteur de la berge,
cette montagne à qui nous avions autrefois demandé: "Combien as-tu
d'arbres?"

Et nous aurons peut-être devant les yeux le spectacle d'une grande
ville, faisant flamboyer au soleil ses flèches, ses coqs et ses croix de
clochers, le cristal des vitres et le métal des toits. Chacun de ces
arbres sera devenu maison, les sentiers de la forêt des rue pavées,
comme chez nous, à St. Malo, à St. Brieuc, à Nantes. Le roc du cap sera
converti en remparts; la cime du promontoire, en bastion de citadelle,
hérissé de créneaux, de mâchicoulis et de tours. Il y aura peut-être
aussi un Parlement comme à Rouen, notre bonne ville.

Alors les flottes de la marine marchande feront escale à Stadaconé, dans
leur marche au long cours au pays de la Chine. [124] Le St. Laurent sera
le gigantesque routier d'un négoce colossal. Quelle joie dans le
spectacle de ce havre incomparable, de cette rade encombrée de navires
portant à leurs mats d'artimon les pavillons de toutes les nationalités
du globe! Et par la ville, aux gaies et claires matinées du dimanche,
cent équipages descendus à terre, parlant à la fois dans les rues de
Canada, de Stadaconé, de Cartierbourg, de St. Malo-Ville[125]--que sais-je
moi--, toutes les langues du bonde! _Terr-i-ben!_ il fera bon alors
d'être matelot!

   [Note 124: La route de la Chine est restée forcément, jusqu'à nos
   jours, l'idée fixe d'un grand nombre de personnages éminents.
   Nous avons eu l'expédition (celle de Robert Cavelier de la Salle)
   en 16690 qui alla échouer à son début dans l'île de Montréal, et
   que l'esprit caustique de nos pères commémora en nommant le lieu
   de la débandade: _La Chine!_ Sulte. _Histoire des
   Canadiens-Français_, ch. Ier page 22.]

   [Note 125: On doit bâtir, et tout prochainement paraît-il, une
   église paroissiale au village Stadacona. Si le vocable de ce
   nouveau Temple n'est pas encore choix me serait-il permis de
   suggérer à l'autorité compétente celui de _Saint-Malo_? Ce titre
   rappellerait, avec une heureuse précision géographique, le point
   de départ de notre histoire. Car, véritablement, elle commence au
   16 mai 1635, le matin de cette Pentecôte mémorable où les trois
   équipages de Jacques Cartier réunis dans la cathédrale de St.
   Malo remirent à l'Esprit-Saint tout le soin de leur périlleuse
   entreprise; le salut de leurs personnes, la direction de leurs
   vaisseaux, le succès de leur hardie expédition aux terres neuves
   d'Amérique.]

Y aura-t-il des auberges? demanda railleusement Grossin.

S'il y en aura, riposta le charpentier, avec un sérieux comique, et un
enthousiasme bien renchéri, s'il y en aura, des cabarets, des tavernes
et des gargotes pour les bons compagnons mariniers! _Nom de nom!_ Et
tout cela plein de camarades qui rient fort, de bouchons qui sautent en
l'air, de verres qui tintent, et de refrains qui chantent!

Ça, ne pas oublier, remarqua Jehan Duvert, en manière de philosophie, ne
pas oublier que nous serons morts en ce temps-là!

Qu'est-ce à dire? Raison de plus pour avoir soif! Les plus altérés ne
sont pas toujours les vivants! Car, paraît-il, il y aura, là-bas, dans
l'autre monde, une _Baie des Chaleurs_, tout comme ici.

Tu me consoles, toi; en vérité, ça me fait aimer l'hiver.--A propos, ça
se ferme, les dimanches.

Quoi? demanda hypocritement Eustache Grossin, _la Baie des Chaleurs_?

Pas ça, malin, les auberges!--faudra toujours s'amuser en attendant
qu'elles rouvrent. Eh! bien, nous nous en irons par la ville, vers les
places publiques, regarder le monument de Jacques Cartier, constater par
nous mêmes si le visage de la statue lui ressemble.[126] Eh! pourquoi
ris-tu Séquart?

   [Note 126: Il existe à Québec une statue de Jacques Cartier, celle
   qu'un architecte très estimable M. François-Xavier Berlinguet, a
   élevée sur la toiture de sa maison. Cette pauvre statue est
   entourée de cheminées qui lui prodiguent, à l'envie, les fumées
   de la gloire. Faute de laurier on l'a couronnée d'un
   paratonnerre, e qui la met à l'abri des compagnies d'assurance et
   de leurs agents.

   Il convient d'ajuter que le Conseil Municipal de notre bonne
   ville de Québec ne fait pas payer la taxe d'enseigne à la statue
   de Jacques Cartier.]

Pourquoi je ris? Écoute. Je ne voudrais pas affirmer encore moins jurer
sur l'Évangile, que dans quatre siècles d'ici Jacques Cartier aura une
statue au Canada. Les découvreurs de notre époque ne sont pas heureux en
gloire.

Allons donc, répartit Duvert, en doutez-vous? Un homme qui va donner à
la France un pays grand comme elle!

Séquart dit encore:

Il y a quarante-trois ans, un italien, Christophe Colomb, découvrait le
Nouveau Monde. Huit ans plus tard, un pilote florentin, Americ Vespuce,
lui Enlevait l'honneur de baptiser cette terre que le génie de cet homme
avait vu dans l'Ouest, à quinze cent lieues plus loin que l'horizon de
la Mer. C'était bien le moins cependant que l'enfant portât le nom de
son père!

Tu as raison, Séquart, dirent ensemble Duvert et Grossin: c'est une
criante injustice.[127]

   [Note 127: M. de Humbolt a lavé de toute culpabilité la mémoire
   d'Americus Vespuce (Amerigho Vespucci) dont l'accusation
   éternellement dirigée contre lui d'avoir tenté d'usurper la
   gloire de Colomb. Margry: _Découvertes Françaises_, page 258.]

Voilà pour la gloire historique, conclus Séquart. Que promet d'être
maintenant la gloire humaine? Il y a trente ans aujourd'hui que Colomb
est mort. Celui qui avait donné à l'Espagne les grandes Indes
Occidentales et des îles si opulentes que tous les trésors réunis de
l'Europe n'en paieraient pas encore la richesse, n'est-il par mort à
Séville de misère et de faim? Voilà pour la gloriole mondaine!

Il y a aujourd'hui tente ans de cela. Dites-moi, y a-t-il eu un retour
de la faveur publique! Où sont les statues de Christophe Colomb à
Madrid, à Séville, à Gênes?[128]

Et vous croyez que notre Capitaine-Général, notre Jacques Cartier, le
hardi gars de Bretagne, aura sa statue à Stadaconé?

Il n'a découvert qu'un pays, qu'une route aux îles du Zipangu, aux
terres de Cathay, contre l'autre une hémisphère entière. Jacques Cartier
n'aura pas plus de monument à Stadaconé que de statue à St. Malo.[129]

   [Note 128: La statue commémorative de Christophe Colomb, élevée sur
   un piédestal orné de rostres, fut inaugurée à Gênes, le 12
   Octobre 1862, trois cent soixante-neuvième jour anniversaire de
   la découverte de l'Amérique. Comparativement aux Génois nous ne
   sommes pas en retard de reconnaissance.]

   [Note 129: Duguay-Trouin et Chateaubriand ont seuls, à St. Malo,
   l'honneur d'une statue.

   M. l'abbé Bégin qui a visité très attentivement la Bretagne, en
   1864, me racontait avoir vu, à St. Malo, à l'_Hôtel de France_ où
   il logeait, quatre statuettes représentant Duguay-Trouin, Jean
   Bart, Chateaubriand et JACQUES CARTIER. Ces statuettes ornaient
   le parterre de l'_Hôtel de France_. Ce décor fait le plus grand
   honneur à l'intelligence du propriétaire de cette maison. Il
   convient d'ajouter que la municipalité de la ville n'était pour
   rien dans l'accomplissement de cette oeuvre de reconnaissance
   patriotique.]

Il n'y aura pas plus de souvenirs dans la ville natale que dans la ville
fondée. La première oublie celui qui part, la seconde celui qui est
venu. Il se fera autour de son nom un tel silence que les coeurs fermés
des hommes sembleront l'avoir conspiré d'un mutuel accord.

Seulement, dans trois ou quatre siècles d'ici, quant tous les envieux
seront morts, et avec eux, tous les chargés de reconnaissance, il
adviendra peut-être qu'un désoeuvré, en quête de plaisir, imaginera pour
se distraire le _centenaire_ de notre découverte. Ce sera
indubitablement l'occasion de fêtes splendides, le moyen de s'amuser
encore une fois à nos dépens, cette présente aventure ne comptant pas.

Duvert et Grossin se mirent à rire: Faudra venir voir ça de l'autre
monde, et demander au Grand Amiral un permis pour descendre è terre.

Je crois bien que l'on se donnera de la peine pour l'allégorie des
états-majors et que les personnages du Capitaine-Général, des maistres
de nefs et des pilotes seront des mieux soignés. Mais, ajouta Séquart,
pour les manoeuvres, les équipages, timoniers, rameurs ou parias du fond
de la cale et charpentiers de navire, je doute fort que l'on choisisse.
Le premier cent de matelots ramassés sur les quais de la ville suffira
probablement, et ils ne s'amuseront pas à trier. On leur paiera chacun
vingt sols pour leur rôle de compagnons dans la procession historique
et... _Eh! Eh! vogue la galée_.

_Donnez-lui du vent!_

Quelle honte, quel affront pour des gabiers de notre marque, vieux comme
la mer, de nous savoir personnifiés dans ces vachers de la terre ferme,
des rebuts de cabotage, des épaves d'auberge, le déshonneur de la
profession!

Doucement, camarade, doucement _Per Jou!_ voilà de la haute fantaisie.

Par Dieu et Notre-Dame de Roc-Amadour, il y aura encore, dans quatre ou
cinq cents ans d'ici, de fiers, de braves et solides matelots français.
Notre marine sera une gloire ou l'Océan sera tari. Je te le dis,
Séquart, faudra descendre des huniers (et Grossin parlant ainsi montrait
le ciel), faudra descendre des huniers pour voir passer la procession
historique. _Da-oui!_ ça vaudra la peine de constater par nous-mêmes si
les gars du vingtième siècle auront un bon mouvement de tangage dans les
jambes, u beau costume, de belles voix des chansons gaies comme les
nôtres. Dites donc, entendre parler français, après quatre cents ans de
latin dans le Paradis, quel dessert!

Séquart et Duvert s'écrièrent ensemble: Eh! l'on parle latin là-haut?
Qu'en sais-tu, mon pauvre Eustache?

_Da-oui!_ C'est mon curé qui prétend ça.

Laisse-le dire; tu vois bien que, dans ce cas, cela serait fait exprès
pour faire taire les matelots. Ce n'est pas juste; faudra tenir pour le
bas-breton et le français. N'est-ce pas, vous autres?

_Terr-i-ben!_ répondit Grossin, qui mourra verra! Je ne suis pas même
certain de comprendre le français de mes enfants dans quatre cents ans
d'ici.

_As pas peur_, répliqua Duvert. Il faudra que la langue ait bien vieilli
pour que la terre, en français, ne s'appelle plus la terre; la mer, la
mer; le ciel, le ciel; un navire, un navire; pour que l'on ne nous
comprenne pas quand nous demanderons du pain, de l'eau, du vin, une
rame, un poignard, un cordage, une futaille!

Changeront-ils aussi le mot _patrie_?

Ils le conserveront, même malgré eux, car, vois-tu, ce mot là est
impérissable. Il se garde immortel dans toutes les langues du monde.
Seulement, ajouta Duvert, seulement j'ai bien peur qu'ils le traduisent!

Traduire quoi? demanda Séquart, je ne comprends pas.

Je dis que dans quatre cents ans d'ici les Canadiens n'auront peut-être
plus le mot France pour répondre au mot patrie.

Hein? Qu'est-ce que tu dis-là?

Ce pays que nous avons l'intention de nommer _Nouvelle France_ sur nos
cartes géographiques et dans l'histoire du globe, ce pays s'appellera
peut-être alors _Nouvelle Espagne_ ou _Nouvelle Angleterre_. A tous les
âges du monde, amis, les conquérants ont eu cette manière de traduire.

Eustache Grossin se leva debout: Il faudrait pour cela, dit-il, il
faudrait que l'empire de la mer appartint à l'Angleterre ou à l'Espagne.
Ce qui n'est pas, ce qui ne sera pas, par St. Malo! aussi longtemps que
l'on verra dans l'Atlantique les galions, les nefs, les chebecs et les
caravelles de la Bretagne.--Rappelle-toi, Duvert, que les Normands ont
conquis l'Angleterre, et n'oublie pas que tu es français!

Duvert regarda le compagnon marinier avec orgueil et lui répondit
simplement: J'aimerais mieux, Grossin, me rappeler que je suis Breton!
Avant que la France s'appelât Gaule, la Bretagne se nommait Armorique!
Nous ne sommes français que d'hier,[130] camarade, et le courage date de
plus loin. Le courage, ami, n'est pas exclusivement une qualité
française, C'est plus qu'un caractère national, c'est une vertu humaine.
Seulement, à la gloire de notre nouveau drapeau, nous sommes de tous les
peuples actuels de l'Europe, son meilleur terme de comparaison.

   [Note 130: La Bretagne ne fut définitivement rattachée au royaume
   de France qu'en 1532.]

Et voilà pourquoi tu désespères de la colonie, pourquoi tu oses croire à
sa ruine, le jour même de sa découverte? dit Grossin avec colère.

Tu sais mieux que cela, Eustache. Ce n'est pas souhaiter un événement
que d'y penser. Même avec ce pressentiment au fond du coeur, je me frais
tuer pour notre conquête.

Très-bien, cela.

Ce qui ne m'empêche pas de croire et de dire que les futurs habitants de
la grande ville que nous croyons voir cette nuit, à travers les ténèbres
de quatre siècles d'avenir, ne nous ressembleront peut-être en aucune
sorte, ni par le visage, ni par l'habit, ni par la langue.

Alors, dit Grossin, il faudra écouter attentivement carillonner les
églises pour ne pas s'y trouver tout-à-fait étrangers.

Comment cela? dit Séquart.

Toutes les cloches seront venues de France, et les cloches, voyez-vous,
sont les dernières à perdre l'accent du pays!

A moins, ajouta Séquart, qui aussi lui paraissait tourmenté par
l'horreur d'un pressentiment invincible, à moins qu'on ne les ait
fondues pour couler des boulets. Pendant un long siège les canons, comme
le hommes, finissent par avoir faim.

Dieu aimera trop la colonie pour la réduire à ce désespoir. Non,
impossible; avant qua d'en venir là, tous les Français de là-bas seront
morts. On enfume un renard, on accule un sanglier, on relance un
dix-cors, mais on n'affame pas un Français. Quand on l'assiège trop
longtemps, il fait comme le lion, il sort de la citadelle comme l'autre
de sa caverne, la garnison quitte la muraille, et se fait tuer, à
découvert, debout en pleine lumière. Puis, quand l'ennemi enterre les
corps mutilés au fond de la tranchée béante, il voit avec terreur les
têtes des cadavres garder leurs yeux ouverts, comme si la revanche était
encore possible et que la mémoire de chacun de ces morts eût un nom, un
visage à retenir, pour les colères de l'autre monde.

Cette opinion confirme mes craintes, conclut Jehan Duvert. Une fois la
garnison tuée jusqu'à son dernier homme, qui empêchera la ville d'être
emportée d'assaut? Les Espagnols ou les Anglais auront alors la victoire
facile. Avec les pièces d'artillerie trouvées sur les remparts, sans
affûts, sans boulets, sans canonniers, ils couleront des cloches
d'églises. Et ce seront elles qui chanteront, avec des carillons
éclatants, les _Te Deum_ anniversaires de leur triomphe!

Eustache Grossin se recueillit un moment, puis il répondit avec une voix
grave: Il vaudra mieux alors, camarades, ne pas s'éveiller, garder pour
nous seuls le secret de nos tombes, demander au bon Dieu qu'il nous
efface de la mémoire des vivants et que sa Paix nous endorme jusqu'à la
fin! Écouter de pareilles cloches! Moi je pleurerais trop si je les
entendais sonner. Et toi aussi Guillaume, et toi aussi Jehan, et tous
aussi, les autres, mes vieux compagnons mariniers.

Ainsi causaient ces trois hommes quand soudain un bruit de pas retentit
là-haut sur le pont de la galiote. Presque aussitôt l'écoutille s'ouvrit
brusquement et je vis, par son échelle, neuf personnages descendre au
milieu de la chambre mortuaire. Je reconnus Jehan Poullet et DeGoyelle,
de la _Grande Hermine_, puis Marc Jallobert, capitaine et pilote du
_Courlieu_, Guillaume LeMarié, maître de la _Petite Hermine_, Guillaume
LeBreton Bastille, capitaine et pilote de l'_Emérillon_ avec le maître
de la galiote Jacques Maingard, tous enfin Garnier de Chambeaux, Jean
Garnier, sieur de Chambeaux, Charles de la Pommeraye, tous trois
gentilshommes de St-Malo.

La messe vient de finir à bord de la _Grande Hermine_, dit Marc
Jallobert à Séquart. Nous venons réciter la dernière prière. Tous les
gars de St. Malo sont-ils présents?

Présents, répondirent ensemble les douze hommes. Jallobert ajouta: Il
faut se hâter, la _bénédiction du feu_ a lieu dans un quart d'heure et
le Capitaine Général nous y attend.--Êtes-vous prêt, Grossin?

Le matelot baissa silencieusement la tête et s'en alla chercher le
couvercle du cercueil.

Séquart, de son côté, ramassa le marteau et Duvert se mit à choisir les
clous dans le fond du coffre d'outils.

Ces derniers préparatifs, si petits qu'ils fussent, me parurent
épouvantables.

Guillaume Le Breton Bastille demanda: Va-t-on le fermer maintenant?

Non, dit Jacques Maingard, le maître de l'_Emérillon_, seulement après
la prière; ça nous conservera quelques minutes de plus dans l'illusion
de croire que Philippe Rougemont nous entend mieux et qu'il est moins
parti!

Les douze Malouins s'agenouillèrent alors auprès du cercueil.--Jallobert
alluma un cierge qu'il avait apporté de la nef-amirale et le plaça entre
les doigts du mort. Puis il dit:

Guillaume Le Breton Bastille, en votre qualité de capitaine et pilote de
l'_Emérillon_, la parole vous appartient, récitez le _De Profundis_.

Cet honneur vous revient, Jallobert, répondit l'officier en se récusant,
vous êtes à mon bord sans doute, mais vous représentez le
Capitaine-Général, le Pilote du Roi.--Moi, je dirai le _Notre Père_.

Alors commencèrent les alternances lugubres du _De profundis_; et quand
l'auditoire eut répondu _Amen_ à Marc Jallobert qui récitait l'oraison,
Guillaume le Breton Bastille, les yeux fixés dur le pâle visage du jeune
Marin, commença le _Notre Père_ lentement, lentement, comme pour donner
à cet incomparable graveur que nous appelons la Mémoire, le temps de
fixer dans son coeur et dans son âme une image éternelle de l'éternel
absent.

Enfin, les dernières invocations dites, celles-là, par le maître de la
galiote.

Saint Philippe!--le patron du mort.--Et l'assistance qui
répondait:--Priez pour lui.

Saint Malo!--le patron de la ville.--Et l'assistance qui
répondait:--Priez pour lui.

Saint Louis!--le patron du royaume.--Et l'assistance qui
répondait:--Priez pour lui.

Alors, suivant ordre de grades la petite colonie malouine défila devant
le cercueil.

Marc Jallobert passa le premier. Il éteignit le cierge de Philippe
Rougemont, et le donnant à Guillaume Le Breton Bastille, il dit: "tu le
rapporteras à Amboise, tu sais, c'est pout la mère." Et il déposa sur le
front glacé du camarade le baiser de l'adieu suprême. Puis vint
guillaume Le Breton Bastille; ce fut ensuite le tour de Guillaume le
Marié et celui de Jacques Maingard, de Jean et de Garnier de Chambeaux
et celui de Charles de la Pommeraye. Jean Poullet et De Goyelle
s'approchèrent les derniers. Et comme personne n'attendait après eux,
ils embrassèrent Rougemont longuement, à leur aise.

Encore une fois Eustache Grossin, Jehan Duvert et Guillaume Séquart se
trouvèrent seuls dans la chambre de proue. J'eus le soupçon de la
dernière manoeuvre, et pour ne pas écouter le sinistre marteau frapper
les clous, je m'enfuis dehors par l'échelle d'écoutille.

Trop tard cependant pour ne pas voir et ne pas entendre, par l'
entrebâillement des panneaux, Duvert et Grossin assujettir le couvercle
du cercueil et Guillaume Séquart crier à Rougemont avec une vois sourde
de larmes: "Pardonne, Philippe, pardonne!"



                          CHAPITRE CINQUIÈME

                                 ----

                            UN NOËL BRETON

                                 ----

Quel beau Noël! Quel vrai Noël! Drame, acteurs, décors, superbes,
superbes, superbes! Comme ce spectacle rafraîchit le sang! Une féerie
quoi!

C'était mon cicerone, Charles Honoré Laverdière, qui déclamait ainsi ces
paroles incroyables. Il s'oubliait, dans son enthousiasme, jusqu'à
battre des mains, comme si la représentation eût encore marché devant
lui et que les personnages fussent demeurés en scène.

Cette joie, stupide à mon sens, m'irrita.--Eh! monsieur, lui criai-je.

Mais la gaieté tapageuse de mon compagnon de route m'avait tellement
aigri le caractère et agacé les nerfs que je demeurai sottement là,
bouche bée, à le regarder de la plus idiote façon, ne trouvant rien à
lui dire. Il continuait de marcher avec cette allure vive et pétulante,
ce pas allègre et joyeux que nous avons tous quand le coeur, l'âme et la
conscience chantent en nous-même à voix égales.

Tout à coup Laverdière fit volte-face, et, marchant sur moi: Ça donc,
dit-il, il ne vous amuse pas _mon Noël_?

Je m'en veux, monsieur l'abbé, je m'en veux! Il est si gai _votre Noël!_
Parole! je voudrais être croque-mort, revenant; fossoyeur, pour en
raffoler à mon aise et vous rendre justice!

Gai! Gai! s'écria l'historien avec colère, ils en veulent tous des Noëls
gais, lui comme les autres! C'est encore moins de l'imagination que de
l'enfantillage! Rire, chanter, manger et boire! Eh! pourraient-ils
jamais célébrer autrement la solennité des fêtes chrétiennes? C'est leur
ignoble et seule façon de traduire les joies de l'esprit en plaisirs de
chair. Jeune homme, jeune homme, vous ne connaissez pas la vie si vous
croyez que Noël soit un jour nécessairement heureux, un jour férié où
personne n'ait faim, personne n'ait soif, personne ne souffre, personne
ne meurt.

Rappelez-vous donc le crucifix de Dom Anthoine. Voilà pour l'homme une
saisissante image de la vie. La croix! Le crucifié en descend-il, au
jour de Noël, pour se reposer dans sa Crèche?--S'en détache-t-il, à
l'Ascension, pour remonter au ciel? A Pâques enfin, n'est-ce pas la
croix du Vendredi-Saint avec son crucifié qui rayonne aux splendeurs de
la résurrection?--_Il est toujours cloué!_ Voilà le dernier mot de la
vie! et la dernière raison de l'aumônier!

Ah! ne m'accusez pas de vouloir exagérer, par tristesse de caractère, la
mélancolie de ce noël historique, hélas déjà trop lugubre. Vous me
reprochez aujourd'hui de charger les couleurs; la Providence assombrira
davantage le Noël de 1635. Oui, frère, dans cent ans d'ici, à la même
heure, à pareil jour, tout comme elle emporte aujourd'hui le petit
matelot découvreur sur les caravelles de Jacques Cartier, la Mort
viendra chercher, au Château des Gouverneurs Français, Samuel de
Champlain, le père de la Nouvelle France.[131] Oseriez-vous comparer la
douleur de l'équipage au deuil de la Colonie?[132]

   [Note 131: Samuel de Champlain mourut à Québec le 25 décembre
   1635.]

   [Note 132: Parlerai-je des Noëls passés à l'Ile de sable (25
   Décembre 1598,1599, 1600, 1601, et 1602) de ces _Noëls du
   désespoir_ que les bandits du Marquis de la Roche, les abandonnés
   de Chédotel, célébraient, à leur abominable façon, par le meurtre
   et le blasphème? L'intérêt de ce fait historique est petit et
   l'estime qu'on en peut avoir encore moindre. Is se réduit à une
   curiosité de la mémoire pour qui étudie l'Histoire du Canada.
   Lescarbot raconte qu'en 1598 le Marquis de la Roche s'embarqua
   avec environ 60 hommes, et n'ayant pas encore reconnu le pays,
   fit descente à l'Isle de sable. Il les quitta dans le dessein de
   les rejoindre aussitôt qu'il aurait trouvé en Acadie un lieu
   propice à l'établissement d'une colonie. Mais les tempêtes
   rompirent toutes ses mesures et il se vit obligé de repasser la
   mer abandonnant ses gens au hasard. Ils demeurèrent cinq ans
   retenus dans la dite Il, se mutinèrent et se coupèrent la gorge,
   en bandits qu'ils étaient. Henri IV, étant à Rouen, commanda à
   Chédotel, ou _Chef-d'hostel_ d'aller recueillir ces pauvres
   diables. Ce qu'il fit. De cinquante hommes qu'ils étaient,
   l'ancien pilote de l'expédition de 1598 n'en ramena que onze. Le
   roi se les fit présenter dans leurs habits de peaux de
   loups-marins, leur fit grâce de toutes les condamnations qui
   pesaient sur eux et fit remettre à chacun d'eux cinquante écus.
   Les Régistres d'Audience du Parlement de Rouen, année 1603, nous
   ont conservé leurs noms: Jacques Simon dit la Rivière, Olivier
   Delin, Michel Heulin, Robert Piquet, Mathurin Saint Gilles,
   Gilles de Bultel, Jacques Simoneau, François Prevostel, Loys
   Deschamps, Geoffroy Viret et François Delestre.]

Serez-vous encore étonné, et trouverez-vous étrange l'Église Catholique
que chante le _De profundis_ aux grandes vêpres de la Nativité? _De
profundis_, _De profundis_ Eh! eh! ce n'est pas, comme vous le dites,
absolument gai; il n'en demeure pas moins cependant un psaume
historique, et de caractère absolument humain. _De profundis_ voilà bien
le propre des joies de ce monde: de la tristesse mise en musique!

A ce moment nous rejoignîmes nos compagnons de marche qui jusque là nous
avaient précédés d'assez loin sur la rivière. Non point que la
conversation animée de mon interlocuteur nous eût fait hâter le pas à
notre insu: tout simplement les gars de St-Malo s'étaient arrêtés. Je
m'expliquais peu cette halte, car demeurés et demeurant invisibles à
leurs yeux, elle n'était point faite évidemment pour nous attendre.
L'attitude de leur groupe me frappa. Ils regardaient tous dans le ciel,
au nord de l'horizon, et se montraient alternativement quelque chose
avec de grands gestes de mains et de bras.

Ça le point du jour? s'écriait Le Breton Bastille, mais l'aurore ne se
lève pas au pôle!

Et cependant il revêtait bien une lueur d'aube ce brouillard de lumière
vague, incertaine, aux blancheurs lactées comme la tache agrandie d'une
nébuleuse énorme, poudrée comme elle d'étoiles microscopiques et dont
les scintillements pleureurs rappelaient un essaim de vers luisants,
dansant la farandole à travers la buée d'un marais. Ce nuage
phosphorescent, diaphane, montait lentement sur l'horizon à une hauteur
atteignant dix degrés, et son contour, rigoureusement incliné en arc de
cercle, faisait croire à L'ombre prochaine de quelque astre inconnu,
immédiatement voisin de la terre, et qui marchait sur elle avec une
vitesse effroyable.

Soudain, la nue se frangea d'une lumière éclatante: on eût dit un
gigantesque éventail s'ouvrant tout à coup aux doigts magiques d'une
sultane, d'une odalisque, exilée par la beauté jalouse de quelque aimée
rivale et déployant, pour se mieux rappeler l'Orient et le Pays du
Soleil, cet éventail merveilleux, incrusté, comme un diadème, non plus
de rubis et de saphirs, mais de milliards d'étoiles pailleté de
constellations et ruisselant la lumière électrique par toutes ses lames.

Un cri d'admiration, une clameur magnifique de surprise et d'ensemble
s'échappa de toutes les poitrines: _L'aurore boréale!_

Et véritablement son spectacle était merveilleux. La peinture, la
photographie même, eussent été impuissantes à fixer la magique splendeur
de ce phénomène, l'un des plus beaux, l'un des plus stupéfiants que la
Nature sache offrir aux regards éblouis de l'homme.

Plus l'émission de la lumière polaire se faisait intense, et plus vifs
se coloraient les rayons électromagnétiques lancés comme des flèches, à
de prodigieuses hauteurs sidérales et qui frappaient le zénith comme une
cible. Des figures bizarres, apparues Tout à coup dans le firmament,
disparaissaient de même, pour se reformer encore, capricieuses,
fantastiques, imprévues, avec la vitesse instantanée de la foudre, et
consterner par leur féerie les rêves les plus extravagants de
l'imagination. Quelquefois le grand arc étincelant paraissait agité par
une sorte d'effervescence comparable au dégagement des bulles d'air à la
surface d'un liquide que entre en ébullition; autres fois les lueurs
palpitantes de l'aurore boréale imageaient bien pour l'oeil ces
battements précipités du coeur dans la poitrine, à la suite des
violentes émotions de la colère ou de la peur; quelquefois encore le
grand arc lumineux variant à l'infini d'éclat, de nuances et de formes,
semblait grelotter de froid. Ses frissonnantes vibrations de lumière,
longtemps et fixement regardées, finissaient par apporter à l'oreille
d'étranges et lointaines harmonies. Autres fois enfin, d'innombrables
rayons, réunis en faisceaux, s'élevaient simultanément è divers points
de l'horizon. Ils y demeuraient fixes comme des panoplies gigantesques
formées de colossales armures, suspendues aux murailles inaccessibles du
firmament. Ainsi le plus grand des dieux scandinaves, le formidable Roi
du Nord, Odin, le Père du Monde, devait-il attacher aux colonnes de son
palais ses trophées de dépouilles opimes, quand il recevait au Valhalla
les âmes des braves morts dans les batailles. C'était véritablement en
la présence d'une telle vision qu'Ossian, le prince des bardes d'Écosse,
avait chanté ses poésies: car maintenant j'appréciais, à la grandeur,
l'enthousiasme de sa lyre.

Nous demeurâmes longtemps immobiles, silencieux, à contempler avec un
ravissement d'extase l'intraduisible beauté de ce spectacle.

J'ai beaucoup voyagé, dit Le Breton Bastille, et j'ai vu bien des
aurores polaires, en Suède, en Norvège, en Islande; mais, parole de
marin, elles ne valaient pas celle-ci.

On dit, remarqua naïvement Eustache Grossin, que les aurores boréales
sont des esprits qui se disputent et se combattent dans le ciel. Est-ce
vrai?

Le pilote de l'_Emérillon_ eut une belle expression de nonne
scandalisée.

Prenez garde! s'écria-t-il avec un sérieux de prophète, c'est un péché
grave de croire aux légendes païennes. Celle-ci nous vient des gens de
la Sibérie. C'était, en effet, une superstition commune à plusieurs
autres peuples du nord de l'Europe, mais autrefois, avant l'Évangile. A
propos, savez-vous ce que pensent les pêcheurs du Groënland des aurores
boréales?

Ça peut-il se savoir sans péché? demanda le malicieux Eustache,
reprenant l'offensive.

D'après les Groënlandais, continua Bastille, sans paraître ému de la
plaisanterie, les aurores boréales seraient produites par les âmes des
morts qui viennent à la surface du ciel revoir sur la terre les patries
qu'elles ont aimées. Légende pour légende, je choisirais celle des
Groënlandais, s'il m'en fallait accepter une. Je la crois juste; elle
est trop belle d'ailleurs pour n'être pas chrétienne. Elle nous suggère
à tous une consolante et salutaire pensée.

Je ne vois pas bien la raison de cette préférence insinua narquoisement
Grossin, lequel évidemment poussait à la querelle. Votre superstition
nous vient des Esquimaux, des païens, des idolâtres tout comme vos gens
de Sibérie. Prenez garde au péché grave.

Les Esquimaux, riposta Le Breton Bastille, les Esquimaux sont trop
abêtis pour imaginer une aussi gracieuse légende. C'est une tradition
venue d'hommes baptisés qu leur ont transmise les pêcheurs danois,
suédois, norvégiens, ou bien encore les aventuriers d'Islande. Il n'y a
pas trente ans d'ailleurs que les missionnaires catholiques se sont
éloignés de cette terre de désolation, condamnée, livrée sans retour aux
glaces éternelles.[133]

   [Note 133: "Encore aujourd'hui une peuplade de Sibérie, les
   Tongouta, prétendent que les aurores boréales sont des esprits
   qui se querellent et se combattent dans l'air." Dictionnaire de
   Boscherelle, au mot "aurore" page 291.

   Le Groënland (_green land_)(_terre verte_) ainsi nommé à cause de
   son aspect verdoyant fut découvert par l'Islandais Eric Randa en
   982. La colonie qu'il y fonda disparut en 1406.]

Quel dommage! soupira De Goyelle; si Jean Alfonse était avec nous, comme
il expliquerait bien ces grandes lumières!

Je demandai à Laverdière quel était ce _Jean Alphonse_, et le
maître-ès-arts me répondit qu'il n'était autre que le fameux Jean
Alphonse de Xantoigne, ou bien encore Jean Alfonse le Saintongeois,
celui-là même qui devait commander, sept ans plus tard, en qualité de
premier pilote, l'expédition du Sieur de Roberval, l'auteur du ROUTIER
célèbre de 1542 _où est représenté le cours du fleuve St-Laurent, depuis
le Détroit de Belle-Isle jusques au Fort de France-Roy, au Canada_.

Tu as raison, camarade, répartit Guillaume Le Breton Bastille, c'est un
grand voyageur. Il est allé si loin vers la terre du Nord, que le jour
lui a duré trois mois comptés par la réverbération du soleil![134]

Les compagnons de mer, tous gens avides de merveilleux, poussèrent un
grand cri d'admiration et firent cercle autour du maistre de la galiote,
pour mieux entendre raconter les fabuleuses aventures de l'homme de
Cognac.[135]

   [Note 134: "Toutesfois j'ay esté en ung lieu là où le jour m'a duré
   trois moys comptez par la reverberation du soleil, et n'ay pas
   voulu attendre davantage de craincte que la nuict me surprint."
   _Cosmographie de Jean Alfonse._--Voir _Les Découvertes Françaises
   et la Révolution Maritime du 14ième au 16ième siècle_ par Pierre
   Margry--V. _L'Hydrographie d'un Découvreur du canada et les
   Pilotes de Pantagruel_, page 317.]

   [Note 135: Jean Alfonse naquit au pays de Saintonge, près de la
   ville de Cognac.--Pays ici est l'équivalent de _bourg_, d'après
   le mot latin _pagus_. Saint-Onge est du canton de Segonzac.
   Pierre Margry: _Découvertes Françaises_, page 226.]

En vérité, continua Le Breton Bastille, en vérité, c'est un vieux loups,
un gaillard d'avant, un hardi de la mâture. Voilà quarante ans qu'il
navigue trois océans. A lui seul, dans sa galiasse, il a plus couru
l'Atlantique que toutes les caravelles de la Bretagne ensemble! _Per
jou!_ mes gars, il fait honneur à la marine de France! Or, parlons-en.

Autres fois Jean Alphonse passa en Angleterre. Il y vit des arbres
étranges, verdoyant au printemps comme les nôtres, mais qui, l'automne
venu, opéraient miracles. Car leurs feuilles se changeaient tout à coup
en poissons et tout à coup en oiseaux, suivant qu'elles tombaient à la
surface de l'eau, dans les rivières, ou bien à la surface du sol, dans
les terres labourées, au gré du vent. [136]

Autres fois Jean Alfonse naviguant les mers d'Asie, retrouva à
Babylone... devinez quoi, chers amis! Les pommes du Paradis Terrestre,
marquées chacune, au dedans de leur chair, à la figure d'un crucifix!
[137]

A ce mot grave de _crucifix_ les compagnons mariniers si signèrent
dévotement, comme à l'église, quand le prédicateur nommait Notre
Seigneur au sermon.

Autres fois Jean Alfonse a vu, bien loin, là-bas, au delà de
l'Équinoxial, [138] des hommes à visage de chiens, et d'autres à pieds de
chèvres; d'autres borgnes en cyclopes, n'ayant qu'un oeil au milieu du
front, et d'autres muets comme des figures de navires, qui couraient
plus vite que lévriers et ne mangeaient que des couleuvres et des
lézards.

   [Note 136: "En cette terre (Angleterre) y a une manière d'arbres
   que quand la feuille d'iceulx tombe en l'eaue se convertist en
   poisson, et si elle tombe sur la terre se convertit en oyseau."
   Cosmographie de Jean Alfonse: _Découvertes Françaises_ etc.
   Pierre Margry, page 236.]

   [Note 137: _Pommes de paradis en Babylone_ "dans lesquelles quand
   on les sépare en chacune partie apparait la figure de crucifix."
   Cosmographie de Jean Alfonse: _Découvertes Françaises_ etc.
   Pierre Margry, page 236.]

   [Note 138: "_Hommes qui sont au delà de l'équinoxial_ (l'équateur)
   à qui la teste et le corps c'est tout ung, sans cou ni fasson de
   teste, d'autres ont qui ont le visaige d'un chien et la teste
   d'un homme, et aultres qui ont pieds de chèvres et aultres qui
   n'ont qu'un oeil au front, et d'aultres qui ne parlent point et
   courent aultant que levriers, et ceulx-ci ne mangent que
   couloeuvres et leizars." Cosmographie de Jean Alfonse:
   _Découvertes Françaises_ etc. Pierre Margry, pages 236 et 237.]

Les petits enfants qui écoutent raconter _Chat Botté, Barbe Bleue,
Cendrillon, Peau d'Ane_, n'ouvrent pas mieux la bouche que les auditeurs
ébahis de l'incomparable Guillaume Le Breton Bastille. Je ne dis rien
des yeux, démesurément écarquillés, u peu plus même que ceux du Loup
quand il avala la mère-grand de _Chaperon Rouge_!

Mais le beau de l'histoire était que le maître du galion, se grisant à
son propre verbiage, croyait, plus que tous les autres ensembles, aux
blagues énormes qu'il débitait.

Un autre sujet comique d'observation était la complaisance manifeste du
glorieux Bastille s'écoutant parler devant la béate assistance, et
ramenant é lui la meilleure part dans l'admiration naïve de ses
auditeurs pour les aventures du Saintongeois.

Quel homme! mes enfants, quel homme! s'exclamait Le Breton, avec un
renouveau d'éloquence paternelle. Il explique la pluie, il a vu des
phénix, la fontaine de Jouvence, la source de Rascose, il a trouvé des
agates et des pierres d'hyènes; en Écosse on lui a montré, oui, mes très
chers enfants, on lui a montré en Écosse le véritable trou de Saint
Patrice[139] que l'on dit être un purgatoire!

Ah!

   [Note 139: Pour le détail et l'explication de ces merveilles
   imaginaires, lire la _Cosmographie de Jean Alfonse_ telle que
   reproduite par Pierre Margry dans on bel ouvrage des _Découvertes
   Françaises_--librairie Tross, édition de 1867, pages 235 à 238.

   "Nous trouverons en Écosse ce même homme (_Jean Alfonse_) en face
   d'une autre merveille que les écrivains placent en Irlande, dans
   une des îles du lac de Derg, le trou de _Saint Patris_ que l'on
   dit estre un purgatoire. Quoiqu'on ait beaucoup parlé et qu'il y
   ait même des poëmes à ce sujet, Jean Alfonse ne sait comment on
   descend dans ce trou, car _ainsi que dient aulcuns, c'est secret
   de Dieu dont il ne se fault trop enquérir_." Margry: _Découvertes
   Françaises_, page 235.

   M'est avis que Jean Alfonse s'inquiète à contre sens à propos de
   ce purgatoire; la difficulté n'est pas d'y entrer... mais d'en
   sortir.]

Laverdière riait aux larmes et aussi moi. Mais si vous croyez que les
compagnons de mer n'étaient pas sérieux et que l'illustre et
incomparable Guillaume Le Breton Bastille n'était pas grave, mes
lecteurs, vous vous trompez moult.

Incontestablement, un homme qui avait vu le Purgatoire en Écosse, avec
le trou Saint Patrice pardessus le marché, était plus qu'en mesure de
s'expliquer, comme d'expliquer aux autres, une foule de choses y compris
les aurores boréales.

Aussi, mieux peut-être encore que les gentilshommes, compagnons
mariniers et charpentiers de navires, je compris tout ce que nous
faisait perdre, en cette circonstance, l'absence du fameux Jean Alfonse.

Bastille essaya d'y suppléer par une interprétation personnelle,
beaucoup plus religieuse que scientifique, ce qui était le caractère
propre de l'instruction au moyen-âge. J'avoir qu'elle me parut
ingénieuse, bien trouvée, aussi belle que touchante chez cet homme qui
n'avait eu qu'un petit catéchisme pour seul livre d'études.

Avez-vous remarqué, continua le pilote de l'_Emérillon_, avez-vous
remarqué combien cette lumière est douce et paisible? Je ne crois pas
qu'elle appartienne au soleil.--Une idée me vient, nous sommes aux
premières heures du jour de Noël, cette clarté ne serait-elle pas un
reflet de l'autre _grande lumière_ que les Bergers de Bethléem
aperçurent à la naissance du Sauveur?

Les physionomies expressives des matelots bretons s'éclairèrent d'un
beau sourire, et je compris, à leurs regards d'admiration fervente,
combien la pensée du maître de la nef traduisait avec bonheur leurs
propres sentiments.

Eh bien! me dit Laverdière, à qui revient, selon vous, la meilleure part
de poésie dans la contemplation de ce spectacle: à la candide simplicité
de ces âmes croyantes ou à la suffisance orgueilleuse d'un bel esprit
cultivé? Et vous même, mon excellent ami, ne donneriez-vous pas toute la
creuse satisfaction de vanité que vous pourrait obtenir la démonstration
savante de ce phénomène d'électricité atmosphérique, contre le sentiment
délicieusement chrétien de ces matelots naïfs cherchant dans les
allégories religieuses la raison de tous les prodiges, et se prouvant à
eux-mêmes leurs causes les plus mystérieuses de leur vérité par
l'émotion de leur foi vive?

Je m'étonne même que ces extatiques ne finissent point par s'imaginer
entendre chanter les anges: _Gloire à Dieu au-dessus des plus hautes
étoiles!_ Cela verserait bien dans leur rêve!

Rappelez-vous les paroles de l'Évangile de ce grand jour. _Et claritas
Dei circumfulsit illos_. Savez-vous que ce serait une idée capitale que
d'illustrer, de paraphraser avec une gravure d'aurore boréale, le sens
divin de ces cinq petits mots latins-là. Le superbe canevas pour un
artiste! Je ne sache pas de glossateur qui sût apporter au texte un plus
éblouissant commentaire. Je m'étonne que les imagiers célèbres de notre
époque n'en aient pas fait encore leur profit. Et dire que cette idée de
peintres s'en est allée nicher dans une tête de matelot! J'avoue que de
prime abord cette singularité frappe l'imagination; mais elle cesse de
nous paraître étrange devant un peu de réflexion. Les pensées heureuses,
voyez-vous, font comme les oiseaux, elles ne choisissent pas leur arbre
pour chanter. Elles ne demandent que du silence et du soleil. La
Providence inspire souvent l'âme naïve d'un berger plutôt que
l'intelligence hautaine d'un penseur.

Quels hommes de Foi! s'écriait Laverdière avec admiration. Tous les
mêmes, ces découvreurs; depuis Colomb jusqu'à Champlain, l'idée du ciel
les hante. Ils voient le Paradis partout et le premier toujours, au bout
du monde comme à la fin de la vie. Ils en cherchent le chemin dans
toutes leurs hardies découvertes; la route même de la Chine n'est qu'un
prétexte pour retrouver celui-là.

Le Paradis! voilà pour ces croyants la Terre Promise par excellence, une
terre que les vigies de leurs caravelles signalent avant les îles
merveilleuses et les continents richissimes du Nouveau Monde. Aux yeux
de ces visionnaires la Mort est un horizon, l'Éternité un rivage.[140]

   [Note 140: Lors de son troisième voyage (1498-1500) Christophe
   Colomb poussant plus loin son erreur...(celle de prendre
   l'Amérique pour l'Asie)--erreur qui se complique alors d'autres
   rêveries du moyen-âge, _pense en son âme et conscience qu'il
   était près du Paradis_. Les cosmographes du moyen-âge, Saint
   Isidore, Béda, le maître de l'histoire scolastique, saint
   Ambroise, Scott, et les autres savants théologiens plaçaient tous
   le Paradis à la fin de l'Orient et en faisant dériver les quatre
   grands fleuves de la terre. L'abondance des eaux et tout ce qu'il
   voyait lui paraissait des indices de ce lieu où il ne croyait pas
   toutefois qu'on put arriver autrement que par la permission
   expresse de Dieu. Pierre Margry: _Découvertes Françaises_, page
   172.]

Et cependant, comme ils commandent à d'ignares et superstitieux
équipages! Quelles tortures morales, quels supplices physiques n'ont-ils
pas infligés à Christophe Colomb, à Jacques Cartier, à Jean Alphonse!
Pour n'en rappeler qu'un exemple, souvenez-vous que les mariniers
d'Amerigho Vespucci croyaient inspirés par le Démon les géographes qui
déterminaient les longitudes. Ailleurs qu'au bord de leurs propres
navires ces illustres capitaines n'auraient pas dit avec un meilleur à
propos: _Et in tenebris spero lucem_?[141]

   [Note 141: Beaucoup de marins, au commencement du XVIe siècle,
   croyaient encore inspirés par un démon ceux qui déterminaient les
   longitudes, comme l'avait fait en 1501 Amerigho Vespucci, cet
   homme que sa science fit choisir plus tard, en Espagne, pour
   grand pilote de la flotte royale. Pierre Margry: _Découvertes
   Françaises_, page 258.]

Tout à coup une grande lueur sanglante apparut _la rive_ du bois et nous
fûmes enveloppés d'un reflet rouge comme des personnages d'une féerie
aperçus dans la lumière d'un feu de Bengale.

A distance les tambours battaient aux champs et les trompettes sonnaient
une éclatante fanfare.

A l'encontre des prévisions de Laverdière, cette musique, bien loin de
compléter le rêve des gars de St-Malo fut pour eux un réveil instantané,
un réveil de catastrophe, brusque, violent, brutal, un de ces réveils
qui glacent le corps d'un tel froid que l'âme en est elle-même transie
jusqu'à la peur.

Les Français laissèrent échapper un grand cri, vous savez le cri des
cataleptiques et des somnambules que l'a nommés tout haut par mégarde,
et qui s'éveillent tout à coup avec un sursaut formidable. Puis, comme
une bande de chevreuils affolés par un feu de carabine, les Malouins
s'élancèrent dans la direction du Fort Jacques Cartier.

Il nous fallut bien emboîter ce pas forcené, sous peine de manquer leur
trace et les perdre sans retour. Ils marchaient droit devant eux, sur la
glace de la rivière, en dehors de tout sentier connu, entrant jusqu'aux
hanches dans les bancs de neige, plutôt que de les tourner. Nous filions
de l'avant avec une vitesse de yacht voilé en course qu'un vent de
tempête emporterait.

Étrange, en vérité, fut le spectacle qui frappa mes regards. A la
distance de plus d'un demi-mille, en aval du Fort Jacques Cartier, non
pas à la grève, mais sur la glace de la rivière, au centre précis de sa
largeur, j'aperçus un immense bûcher flamboyant de la base à la pointe,
et tout autour de lui, se tenant par la main, comme dans une ronde,
cinquante hommes environ dansant une sarabande effrénée.

Les Français! me dit Laverdière.

Et comme j'hésitais à les reconnaître: Venez, ajouta-t-il, nous allons
les identifier.

Je crus un instant, et pour de bon, que la Barbarie avait repris ces
hommes civilisés, tant la joie qui les possédait manifestait un
caractère sauvage. C'était une sauterie hideuse, à cabrioles grotesques,
entremêlées de cris féroces et de gambades ressemblant aux rondes
infernales des Iroquois autour de leurs prisonniers de guerre liés au
poteau de la torture.[142]

   [Note 142: Ces retours de la civilisation à la barbarie sont très
   rares. Ils existent cependant, même dans notre histoire. L'un des
   plus célèbres est celui rapporté par l'immortel découvreur de la
   Louisiane. Au mois d'Août de l'année 1680, Cavelier De La Salle,
   dans son voyage à la recherche de Tonti au pays des Illinois,
   raconte que les hommes qu'il avait chargés de reconstruire le
   _Griffon_ et de garder le fort Crève-Coeur, avaient déserté et
   s'alliant aux sauvages étaient devenus aussi sauvages
   qu'eux-mêmes. L'historien Parkman dans son magnifique ouvrage:
   _The discovery of the Great West_, raconte ainsi ce terrible
   épisode de la vie tourmentée du découvreur. "La Salle and his men
   pushed rapidly onward, passed Peoria Laee, and soon reached Fort
   Crève-Coeur which they found, as they expected, demolished by the
   deserters. The vessel on the stocks (_le nouveau Griffon_) was
   still left entire, though the Iroquois had found means to draw
   out the iron nails and spikes. On one of the planks were written
   the words: _Nous sommes tous sauvages, ce 19--1680_, the works, no
   doubt, of the knaves who had pillaged and destroyed the fort."
   Page 195.]

Chacun de ces hommes portait un flambeau à la main, celle-ci tenue à la
hauteur de la tête. C'était une espèce de torche, grossièrement
fabriquée d'écorces de bouleau gommées de résine, comme le prouvaient
d'ailleurs, surabondamment, l'odeur âcre de leur rouge fumée et le
pétillement de la flamme. Les marins vêtus de peaux de bêtes[143] étaient
en outre coiffés de fourrures, ce qui leur prêtait, à distance,
l'apparence de véritables indiens. Les uns étaient habillés de peaux
d'ours grossièrement cousues ensemble avec du fil de caret, d'autres,
s'étaient emmitouflés de robes de castors, d'élans, ce caribous,
d'originaux, de lynx ou de loups. Les coiffures variaient à l'infini:
bonnets de visons, d'écureuils, de blaireaux ou de rats musqués, casques
de loutre, de martre, de renard, de lapin, manufacturés à fantaisie à
toutes modes possibles ou impossibles. Parole d'honneur! l'on se fût
aisèment cru transporté en plein musée d'histoire naturelle, à la
section des animaux à fourrure.[144]

   [Note 143: Ils (les sauvages) prennent, durant les dites glaces et
   neiges, une grande quantité de bêtes sauvages, comme daims,
   cerfs, hours (ours), lièvres, martres, regnards et autres.
   _Voyage de Jacques Cartier_, 1535-36 verso du feuillet 31.]

   [Note 144: Il y a un grand nombre de cerfs, daims, ours, et autres
   bêtes. Il y a force lièvres, connins (lapins), martres, renards,
   loutres, lyevres (lièvres), écureuils, rats--lesquels sont gros à
   merveille, et autres sauvagiens. _Voyage de Jacques Cartier_,
   1535-36 verso du feuillet 33, édition 1545.]

C'était une réclame vivante, énorme, incomparable, un prodigieux
_humbug_, un _puff_ homérique que se fussent disputés à prix d'or les
agents de la Compagnie de la Baie d'Hudson ou les commis voyageurs de la
République voisine si... en ce temps-là la Baie d'Hudson eût été
découverte et les Yankees mis au monde.

Seulement, à la vue de ces visages pâles, émaciés par l'angoisse, la
maladie, la misère, en présence de ces corps frissonnants de froid et de
fièvre par tous leurs membres, un sentiment intense de commisération
envahissait l'âme entière, faisait oublier aussitôt et le ridicule et
l'accoutrement et le grotesque de l'allure pour rappeler plus que cet
état de détresse effroyable où se trouvaient réduits les hardis
découvreurs du Canada.

Et cependant les charpentiers de navires et les compagnons mariniers
criaient avec un éclat de voix et d'allégresse extraordinaires:

                   "_Le jour est fériau._
                   _Na, unau, nau!_"

Les matelots se grisaient eux-mêmes, et très vite, à cette clameur
enthousiaste. Ils trépignaient de joie, s'embrassaient, lançaient en
l'air leurs bonnets de fourrure, exécutaient des moulinets fantastiques
avec leurs torches, les secouaient au dessus de leurs têtes, les
brandissaient avec de telles saccades que les flambeaux, dans leurs
évolutions rapides, pleuvaient Des étincelles comme les grosses pièces
d'un feu d'artifice à la féerique apogée de son spectacle.

Je demandai au maître-ès-arts ce que les Bretons voulaient dire avec cet
éternel refrain, cette crucifiante ritournelle de "_Na, unau, nau!_" un
véritable aboiement de loup en famine.

Et Laverdière me répondit: C'est un vieux mot druidique, un vieux cri
païen, qui veut dire, en bon français et en bon chrétien: _Noël! Noël!!
Noël!!!_

Ça, n'en soyez pas scandalisé. L'idolâtrie s'utilise comme toute autre
chose. Rappelez-vous qu'autrefois, aux bons vieux temps du catholicisme,
les saints faisaient charrier la pierre des églises par le démon, sans
contrat. Cela sauvait du temps, de la main d'oeuvre et du numéraire. Ce
fut aussi le diable qui donna le plan de la cathédrale de Cologne; cette
fois encore Satan ne fut pas payé: on plaida contre lui en sa qualité
d'hérétique. Mais Belzébuth se rattrapa largement et prit sur l'évêque
de Cologne, Engelbert, une revanche éclatante. Il joua contre lui les
âmes de tous ses ouvriers maçons, et n'en perdit que trois! Que
voulez-vous, l'évêque était D'une faiblesse lamentable au brelan. Il
s'excusa du mieux qu'il put auprès du bon Dieu, disant que les cartes
étaient neuves et que son terrible adversaire trichait à son tour de
battre. Mais il ne brûla pas le jeu. Et, depuis lors, dans les couvents,
les moines et les esprits malins continuèrent à perdre ou gagner les
âmes... des autres! tout ceci est encore moins édifiant qu'authentique!

Et Laverdière riait! De si bon coeur, que je pensais, en l'écoutant, à
la gaieté de Colin de Plancy, un railleur aimable, se gaudissant, aussi
lui, aux frais et dépens du Moyen-Age.

L'archéologue ajouta: Soyez attentif maintenant; nous allons être
témoins de l'un des plus beaux noëls pittoresques et caractéristiques de
la vieille France.

C'était, en effet, un spectacle étrange, que la célébration de cette
fête historique religieuse, croisée, comme un tissu, de superstitions
païennes et de catholiques légendes: solennité merveilleuse par
excellence où les mystères de la liturgie druidique alternaient, au
cérémonial, avec la pompe du rite chrétien de symboles, la poésie des
usages normands, des coutumes provençales et des séculaires traditions
bretonnes.

Je vis alors le premier des aumôniers de Jacques Cartier, Dom Guillaume
LeBreton, s'avancer tout auprès du feu et lire sur lui,--comme autrefois
les exorcistes dur la tête des possédés--l'Évangile de la messe de Noël.

Cela m'étonna fort et j'en demandai la raison à Laverdière.

C'est un _feu nouveau_, me répondit le maître-ès-arts, et l'usage veut
qu'il soit béni.

Et Laverdière me raconta qu'il existait en France, au seizième siècle,
dans chacune des chaumières de hameaux une tradition immémoriale
prescrivant d'allumer à la lampe du sanctuaire de l'église voisine le
feu qui devait consumer la bûche de Noël.

Les Français-Bretons, me dit-il ont suppléé d'autant à l'impossibilité
de brûler la _tronche de naus_ dans un feu de rameaux bénis, là-bas, à
St-Malo, le jour de la Pâque Fleuries.

Jacques Cartier, Marc Jallobert, Guillaume Le Breton Bastille les ont
tous trois apportés de la muraille de leurs demeures aux murailles de
leurs navires, comme autant de gardes-bonheur, de talismans chrétiens
contre les dangers de la mer et les périlleux hasards de leur
entreprise.

C'est une pensée heureuse, n'est-ce pas, et le rapprochement en est
poëtiquement trouvé. Je ne lui sais de supérieur dans l'histoire de
notre pays, que cet autre ingénieux stratagème des missionnaires
jésuites qui plaçaient des vers luisants dans la lampe du sanctuaire
trop pauvre hélas! pour brûler toute une nuit devant l'autel du
Saint-Sacrement.

C'était un bûcher colossal, mesurant, au bas calcul, vingt pieds de
hauteur; une superbe pyramide, ou mieux un cône plein, où entrait
évidemment tout le bois d'un chêne. D'habiles espaces avaient été
ménagés aux courants d'air, et les interstices multipliés entre les
pièces rugueuses étaient profondément calfeutrés d'écorces de bouleau,
de brindilles de pins, de branchages rouges de sapins morts, de feuilles
sèches, de vieilles étoupes pleines d'huile, de gros paquets de mousse
trempées, comme des éponges, de thérebinthe et de goudron. Tout ce cumul
de matière inflammables produisait un feu intense. Aux ronflements
formidable de la flamme activée par le vent furieux d'une tempête qui
commençait à souffler, les bois de chêne, les branches sèches, les
écorces torsives, les résines et les noeuds francs répondaient par des
explosions de colère et des crépitements d'armes à feu, sonores, serrés
soutenus, comme autant de feux croisés de mousqueterie.

"En ce temps-là, disait la belle voix reposée de Dom Guillaume Le
Breton, en ce temps-là, César-Auguste rendit un édit pour le
dénombrement de ses sujets par toute la terre. Ce premier dénombrement
se fit par les soins de Cyrinus, préfet de Syrie. Tous allèrent donc se
faire inscrire, chacun dans la ville d'où il était. Et comme Joseph
était de la famille et de la maison de David, il sortit de Nazareth,
ville de Galilée, et vint en Judée dans une ville de David appelée
Bethléem afin de s'y faire enregistrer avec Marie, son épouse, qui était
enceinte. Et comme ils y étaient, le terme arriva où elle devait
enfanter, et elle enfanta de son fils premier-né; elle l'enveloppa de
langes, et le coucha dans une crèche, parce qu'il n'y avait point de
place pour eux dans l'hôtellerie. Or, il y avait dans ce pays des
bergers qui veillaient pendant la nuit à la garde de leur troupeau. Et
voilà qu'un Ange du Seigneur se tint près d'eux, et la lumière de Dieu
les environna des ses rayons..."

A ce moment précis où l'aumônier prononçait cette parole de l'Évangile:
_Et claritas Dei circumfulsit eos_, il se produisit un phénomène
étonnant de coïncidence. Le bûcher, comme s'il eût été dévoré par un feu
intelligent, s'affaissa tout à coup avec une telle recrudescence de
chaleur et de lumière que les marins reculèrent et rompirent brusquement
leur cercle pour ne pas eux-mêmes être rôtis vifs par le brasier que
déferlait sur la glace comme une mer de feu!

Cet événement, conséquence ordinaire d'une cause très naturelle, fut
cependant accepté comme un prodige par ces témoins à imaginations vives,
ardentes comme leur foi. Aussi, la plupart des matelots spectateurs de
cette merveille, crièrent-ils à pierre fendre: "Miracle! Miracle!!"

L'aumônier, et avec lui le Capitaine-Général, les officiers de marine et
les gentilshommes firent trois fois le tour du feu. Alors il fut
solennellement béni par Dom Guillaume Le Breton.[145]

Tout aussitôt Jacques Cartier demanda: Où est Benjamin?

Or, il n'y avait pas un seul homme qui s'appelât _Benjamin_ dans les
trois équipages et j'en fis de suite la remarque à Laverdière qui me
répondit:

Le capitaine découvreur demande quel est le plus jeune matelot de la
flottille, car une vieille coutume, particulière à la Bretagne, et
universellement respectée en France, veut que le plus jeune enfant de la
famille préside à la bénédiction du feu.[146]

   [Note 145: "Mais avant de s'asseoir à table on procède à la
   bénédiction du feu." La Rousse: _Grand Dictionnaire_, au mot
   _Noël_, page 1046.

   "Le curé avec son vicaire, ses chantres, ses choristes, sa croix
   et sa bannière (_celle de la paroisse_) fait trois fois le tour
   du feu." Vicomte Walsh: _Tableau Poétique des Fêtes Chrétiennes:
   la St-Jean-Baptiste_, page 329, édition de 1850.

   "Le 23 (Juin 1646) se fit le feu de la St-Jean, sur les 8 heures
   et demie du soir: M. le Gouverneur (_Montmagny_) envoya M.
   Tronquet pour sçavoir si nous (les jésuites) irions; nous allâmes
   le trouver, le père Vimont et moi (_Jérôme Lalement_) dans le
   fort. Nous allâmes ensemble au feu. M. le Gouverneur l'y suit et
   lorsqu' l'y mettait je chanté (sic) l'_Ut queant laxis_ et puis
   l'oraison." Journal des Jésuites, page 53, année 1646--page 89,
   allée 1647--page 111, année 1648--page 127 année 1649--page 141,
   année 1650.

   "Le 23 (Juin 1666) la solennité du feu de la St-Jean se fit avec
   toutes les magnificences possibles. Monseigneur l'évesque
   (_Laval_) revestu pontificalement avec tout le clergé, nos pères
   (les jésuites) en surplis, etc., etc. Il (_Laval_) présenta le
   flambeau de cire blanche à Monsieur de Tracy (_le Gouverneur_)
   qui le lui rend et l'oblige à mettre le feu le premier, etc."
   _Journal des Jésuites_, page 345, année 1666.

   Comme on le voit, ce récit imaginaire suit, observe, avec une
   rigoureuse exactitude, le précis de la tradition.]

   [Note 146: Voir _Courrier de Paris_ de _L'Univers Illustré_, année
   1884.]

Jacques Cartier dit pour la seconde fois: Où est Benjamin? Et presque
aussitôt: Où donc est Philippe?

Ce Philippe qu'il voulait n'était autre que Rougemont.

Jacques Maingard, le maître de la galiote, sortit alors des rangs de
l'état-major, s'approcha du Pilote du Roi, et, portant la main à son
bonnet de fourrure, répondit simplement:

Devant le bon Dieu, capitaine!

Jacques Cartier eut un tressaut douloureux: le mouvement de surprise
instinctif, naturel aux gens bien nés qui blessent par mégarde un
sentiment ou un souvenir.

Le précédent, commanda-t-il, avec une voix basse de tristesse.

Rien de précis comme le cérémonial d'un rite superstitieux, car,
voyez-vous, la plus légère méprise eût compromis, pour ces crédules
Bretons, les chances de l'avenir, provoqué fatalement d'inénarrables
catastrophes. Aussi les charpentiers de navires et les compagnons
mariniers se consultèrent-ils longtemps avant d'admettre que Robin
LeTort était bien le plus jeune marin de la flotille, après Philippe
Rougemont.

On lui remit de suite une gourde pleine de vin cuit. Et tout l'équipage
s'agenouilla devant le feu.

O feu! s'écria-t-il, réchauffe pendant l'hiver les pieds frileux des
petits orphelins et des vieillards infirmes!

O feu! répand ta clarté et ta chaleur chez les pauvres!

O feu! ne dévore jamais l'étaule[147] du laboureur ni la barque du marin!

Ainsi prononçant ces paroles séculaires Robin Letort versa la gourde de
vin cuit dans les flammes crépitantes du brasier.

Tout à coup cinq hommes, tirant après eux une tabagane pesamment
chargée, entrèrent dans le cercle des matelots chantant à pleine voix
avec un bel entrain:

                   _Le jour est fériau_
                   _Na, unau, nau!_[148]

   [Note 147: C'est là (devant le foyer, l'âtre) que s'accomplit avant
   toute choses, la bénédiction du feu. Le plus jeune enfant de la
   famille s'agenouille devant le feu et prononce ces mots que son
   père lui a appris: "O feu! réchauffe pendant l'hiver les pieds
   frileux des orphelins et des vieillards infirmes, répands ta
   clarté et ta chaleur sur les pauvres et ne dévore jamais l'étaule
   (l'étable) du laboureur, ni le bateau du marin." En prononçant
   ces paroles antiques l'enfant verse dans le foyer une goutte de
   vin cuit. _Courrier de Paris_ de _L'Univers Illustré_, annèe
   18585.]

   [Note 148: Une chose curieuse, c'est qu'en France ces couplets en
   l'honneur du Christ (les noëls, monuments de la poésie populaire
   et religieuse) se confondirent avec ceux que l'on chantait à la
   guillannée (_au gui l'an neuf_) et qu'il s'opéra ainsi une
   singulière fusion entre le culte des druides et la religion
   chrétienne. Le refrain d'un des plus vieux _noëls_ cité par
   Rabelais, _Le jour est périau, Na, unau, nau_, reproduit
   précisément la consonance que, de corruption en corruption, le
   patois des provinces était arrivé à donner au cri druidique _neu,
   nau_ et _neau_, en Poitou, et _nei_ et _noë_ en Bourgogne.]

C'était les deux fossoyeurs Jean et Guillaume Legentilhomme, et les
trois veilleurs de Rougemont, Jehan Duvert, Guillaume Séquart, Eustache
Grossin.

Leur traîneau était évidemment de fabrique indienne, car, sur l'avant,
recourbé comme la pince d'un canot d'écorce, il y avait une hideuse tête
d'idole grossièrement peinte à l'ocre rouge.[149]

   [Note 149: "Ils (_les sauvages_) appellent leur dieu Cudragny."
   _Voyages de Jacques Cartier_, 1534 page 12. _Voyages de Jacques
   Cartier_, 1535-36, verso du feuillet 47.]

Mais ce qui m'étonna davantage fut l'énorme _tronche_ d'arbre qui
chargeait la voiture; à ce point qu'elle paraissait écrasée, encavée
dans la glace par la pression accablante du fardeau.

Je vis alors Jacques Cartier, suivi de son état-major, faire gaiement le
tour du cercle des compagnons mariniers et charpentiers de navires.

Puis il s'écria d'une voix joyeuse: Eh! bien posons-nous la bûche,
enfants?

Et tous de répondre avec enthousiasme: Oui, père grand, promptement,
promptement, posons la bûche!

Comme ils parlent! me dit Laverdière. Cela rafraîchit le sang rien qu'à
les entendre. Le beau langage de la famille avec son incomparable
cordialité. Le matelot qui dit au Capitaine _père grand_ parce qu'à ses
yeux l'amiral représente le chef de la maison, l'aïeul, l'ancêtre. Et le
Capitaine-Général, le Pilote du Roi, qui dit: comme il parle ce feu de
joie avec les mille voix de ses flammes claires et chaudes, claires
comme le rire d'une franche et jeune gaieté, chaudes comme l'étreinte
d'une vieille et forte sympathie, le feu de joie que se dit à chacun
d'eux: _Je suis le foyer domestique._

Écoutez encore le galion, le galion qui pend la parole à son tour, et
qui dit: _Je suis la maison paternelle!_ Je vous ai suivi dans l'exil,
je me suis avec vous arraché du sol natal, je vous ai traversés la Mer
et sauvés de la Mort. Aimez-moi... en souvenir de l'autre demeure. C'est
moi qui vous ramènerai en Bretagne!

Il n'est pas jusqu'à cette terre sauvage, étrangère, ennemie, qui
n'arbore les couleurs de France aux yeux de ces bannis, comme pour ne
faire pardonner les austères rigueurs de son climat et de sa solitude;
que ne rappelle, aux déjà venus d'entre ces aventuriers héroïques, que
l'exil et la neige n'y sont pas éternels, que le sol glacé de son
immense domaine s'échauffe, tressaille, palpite au retour du soleil,
comme un coeur d'homme, qu'il germe le blé et la vigne Comme la terre de
France, qu'il est fécond, généreux, reconnaissant pour qui le cultive,
l'habite et l'appelle vaillamment patrie!

Laverdière me disait ces choses avec une éloquence passionnée, un élan
où vibraient à l'unisson l'amour et l'orgueil, ces deux plus grands
sentiments du coeur de l'homme: l'orgueil d'un paysan faisant à un
étranger--et devant elle--l'éloge de sa terre; l'amour d'un bon fils
pour sa mère, la remerciant devant tout le monde de la vie belle,
heureuse honorable qu'elle lui a donnée.

Alors Robin LeTort sortit des rangs, s'approcha de la _Cosse de Nau_ et
versa trois fois le vin cuit sur la tronche, disant d'une voix haute et
vibrante:[150]

_Allégresse! Allégresse! que Notre Seigneur nous remplisse
d'allégresse!_

   [Note 150: Puis il bénit le feu, c'est-à-dire qu'il l'arrose d'une
   libation de vin cuit à laquelle le _cariguié_ répond par des
   crépitations joyeuses.

   Dans les familles on bénissait aussi la _bûche de noël_ et on
   versait du vin dessus en disant: "Au nom du Père!" Larousse:
   _Grand Dictionnaire_, page 1046, au mot _noël_.]

Et les marins crièrent en choeur:

_Allégresse! Allégresse! que Notre Seigneur nous remplisse
d'allégresse!_[151]

Jacques Cartier poursuivit:

Et si une autre année nous ne sommes pas plus, mon Dieu, mon Dieu, ne
soyons pas moins!

Une dernière fois l'équipage s'écria avec un élan de joie suprême:

_Allégresse! Allégresse! que Notre Seigneur nous remplisse
d'allégresse!_

Allégresse! Ah! que le coeur saignait dans la poitrine à regarder ces
hommes crier _allégresse!_ Comme la bouche mentait au visage, et comme
ces lèvres douloureusement nerveuses se contractaient avec efforts pour
ne pas boire dans leur faux rire les pleurs brûlants tombés des yeux.

Alors robin LeTort et François Duault (le plus jeune et l'aîné de
l'équipage valide) vinrent se placer à chacune des extrémités de la
tronche.[152]

   [Note 151: _Mireïo: Mireille_ poëme de Mistral--voir le _Monde
   Illustré_ de Paris, allée 1884. "Allégresse, le vieillard s'écrie
   allégresse, que Notre Seigneur nous emplisse tous d'allégresse,
   et si une autre année nous ne sommes pas plus, mon Dieu, ne
   soyons pas moins. Et remplissant le verre de _clarette_ devant la
   troupe souriante il en verse trois fois sur l'arbre."]

   [Note 152: Le plus jeune prend l'arbre d'un côté, le vieillard de
   l'autre, et frères et soeurs entre les deux ils lui font faire
   ensuite _trois fois_ le tour des lumières et le tour de la
   maison. _Mireille_ poëme de Mistral. Voir le _Monde Illustré_ de
   Paris, 1884.]

Mais cette pièce d'arbre était d'un poids énorme, immobile pour deux
hommes seuls, Lucas Fammys, Guillaume Esnault, Julien Golet, Jehan
Hamel, Goulset Riou et Jacques Duboys, les six plus forts mariniers du
cortège, vinrent à la rescousse, enlevèrent la bûche de Noël, la
chargèrent sur leurs épaules et firent trois fois le tour du feu.

Je demandai à Laverdière quel était le symbolisme des trois cercles.[153]

C'est, me répondit le cicerone, un touchant usage qui ne relève ni de la
superstition, ni de la magie. En Bretagne, la nuit de Noël, on fait
trois fois le tour de la maison paternelle processionnant ainsi la
tronche consacrée.[154] Cette cérémonie conserva aux demeures du paysan et
du marin la bénédiction du ciel. Les gars de St. Malo, répètent cette
tradition familiale.

   [Note 153: Ce mot de cercle me rappelle une jolie expression de la
   _Relation primitive du Second Voyage de Jacques Cartier_: "Et
   après qu'ils (les sauvages) eurent ce faict (chanté et dansé) fit
   le dict Donnacona mettre tous ses gens d'ung côté et _fit un
   cerne sur le sable_ et y fit mettre notre cappitaine (Jacques
   Cartier) et ses gens." _Faire un cerne sur le sable_, n'est-ce
   pas gentil? _Voyage de Jacques Cartier_, 1535-36, verso du
   feuillet 16.

   Parlant du lac St-Pierre qu'il traversa, lors de son voyage à
   Hochelaga, Jacques Cartier écrit encore: _Une plaine d'eau_.
   _Voyage de Jacques Cartier_, 1535-36, verso du feuillet 20.

   Ne pas oublier davantage l'expression de l'interprète Taiguragny
   que, dans son langage pittoresque, disait que les arquebuses des
   Français étaient des _bâtons de guerre_!]

   [Note 154: "Ils lui font faire (à la bûche de Noël) trois fois le
   tour des lumières et le tour de la maison." _Mireille_, poëme de
   Mistral.]

Tandis que Laverdière et moi causions de la sorte, les huit porteurs de
la _tronche_ de Noël s'étaient éloignés du feu de joie à la distance
d'environ cinquante pas.

Je demandai à mon guide-interprète où ces braves gens prétendaient aller
avec une pareille charge aux épaules.

Mais avant qu'il eût ouvert la bouche pour me répondre, un cri sec,
bref, sans écho, rapide comme un coupé de fleuret, éclata en plein
silence.

Et tout aussitôt Lucas Fammys, Guillaume Esnault, Julien Golet, Jehan
Hamel, Goulset Riou, Jacques Duboys, Philippe Thomas, François Duault
partirent au pas gymnastique courant vaillamment sur le feu.

_Allégresse! allégresse_, s'écrièrent ensemble tous les matelots,
_allégresse, allégresse, que Notre Seigneur nous remplisse
d'allégresse!_

Elle était vraiment originale, caractéristique, entraînante, cette
course au bûcher, avec ses balancements de tangage, ses poussées
irrésistibles, comme le travail d'un navire trop chargé de l'avant et
les chocs en recul, les arcs-boutés des matelots se cabrant, mordant la
glace de tous les clous de leurs talons pour mieux résister au terrible
entraînement de cette masse inerte décuplant avec sa pesanteur la force
acquise de l'élan, et parer une culbute aussi ridicule que redoutable.

Le coureurs n'étaient plus qu'à dix pieds du feu de joie.

Soudain retentit ce cri sec et bref, sans écho, rapide comme un coupé de
fleuret, le même entendu tout à l'heure.

Instantanément, et tous ensemble, les huit compagnons mariniers, par un
puissant effort, levèrent à hauteur de bras la colossale pièce de chêne.
La bûche de Noël, suivant l'implusion de sa vitesse acquise, vint tomber
au franc milieu du brasier, soulevant dans sa chute une poussière
éblouissante d'étincelles.

Et tous les matelots se mirent à danser alentour du feu de joie,
brandissant leurs torches empanachées de fumées et de flammes, criant
avec allégresse, avec délire: _Malo! Malo!! Noël! Noël!!_

Alors Jacques Cartier, s'approchant des charbons rutilants du brasier,
s'écria: Bûche bénie! rallume le feu!

Et le Capitaine-Général ajouta les paroles traditionnelles.

O feu sacré! que la santé revienne à tous.

Que nos trois vaisseaux reprennent la Mer.

Que le vent soit favorable jusqu'aux rivages de la Bretagne.

Que nos parents, nos amis, nos bienfaiteurs, nos frères de France,
vivent jusqu'à notre retour.

Mon Dieu, souvenez-vous du Roi, François Ier, notre maître, votre
serviteur.

Étoile de la Mer, Notre Dame de Roc-Amadour, soyez notre Boussole.

O Providence! marchez devant nous sur les eaux ténébreuses de
l'Atlantique.

O feu sacré! que la clarté de ta lointaine lumière ait un reflet à nos
foyers; que la joie de tes étincelles, le rire clair de tes flammes,
soit pour les âmes oublieuses et les mémoires distraites un écho des
gaietés anciennes, une gracieuse image des bonheurs chantants de la
jeunesse.

O feu sacré! que ta puissante chaleur rayonne sur les amitiés glacées
par l'absence, l'exil, la mort.

O feu sacré! brille avec joie, avec éclat, avec ardeur pour ceux-là
d'entre nous qui ne reverront plus le ciel de la Bretagne et les terres
heureuses du royaume de France; que la vision de leurs foyers se lève
devant eux et passe lentement dans tes flammes; qu'ils reconnaissent à
ta lumière confidente les ombres tardives des ancêtres portant dans
leurs bras leurs petits enfants; qu'ils soient longtemps à regarder leur
cortège; et que le cortège lui-même se repose et s'arrête à leur
sourire.

Sol étranger, terre païenne! garde aux trépassés de notre équipage le
rafraîchissement, le repos, la lumière, la paix des cimetières bénis de
la Bretagne. Que jamais il n'advienne à nos chers morts d'être encore
plus ensevelis dans notre mémoire que sous tes neiges éternelles!...



                               ÉPILOGUE

                                 ----

Jacques Cartier parla-t-il encore longtemps de la sorte?

Je vous avoue aujourd'hui n'en savoir plus trop rien. Pas aussi
longtemps, je crois, que je demeurai là, sur la neige, immobile et
songeur, m'amusant à suivre, dans le spectacle grandiose du feu de joie,
de merveilleux effets de coruscation.

Le seul souvenir précis qui me revienne maintenant à la surface de ma
mémoire, à travers le vague de ses idées confuses, est celui des trois
veilleurs, Eustache Grossin, Jehan Duvert, Guillaume Séquart, roulant
sur la glace, pour les éteindre, les tronçons calcinés de la Bûche de
Noël.

Je me rappelle aussi avoir demandé à mon fidèle interprète la raison
d'un aussi singulier travail.

Encore une tradition sacramentelle, répondit l'archéologue, un vieil
usage breton. C'est la coutume de conserver, d'une année à l'autre, les
débris de la _Cosse de Nau_. On les places d'ordinaire sous le lit du
maître de la maison. Quand le tonnerre se fait entendre, on en jette un
morceau dans le foyer, afin de protéger la famille contre _le feu du
temps_.[155]

   [Note 155: Le _feu du temps_ pour le tonnerre, archaïsme très
   gracieux. La langue française de l'époque de Jacques Cartier,
   abondait en locutions de ce genre; plusieurs d'elles sont très
   jolies, à preuve: _muer le sang_, pour _se mettre en
   colère_;--_oindre le musel_, pour _souffleter_;--_l'aube crevée_,
   pour _le point du jour_;--_rire clair_, pour _rire
   agréablement_;--_peler la figue_, pour tromper;--_parer une
   châteigne_, pour _tramer un complot_;--_avoir mauvaise robe_,
   pour _ne pas réussir_;--_clamer ses coulpes_, pour _accuser ses
   péchés_;--_parler en pardon_, pour _parler inutilement_;--_avoir
   le cri_, pour _être accusé_;--_perdre son âge_, pour
   _mourir_;--_cueillir en haîne_, pour _prendre en
   aversion_;--_voir son pied_, pour _sortir de prison_; etc., etc.
   1873--_Dictionnaire de la Langue Française_, par C. Hippeau.

   Je viens de signaler quelques archaïsmes de la langue française
   au temps de Jacques Cartier; le lecteur aimera peut-être à
   connaître aussi certains mots de la langue sauvage parlée, à
   cette même époque, par les Algonquins du Canada. En voici
   quelques uns, choisis parmi les plus euphoniques:

   Ils appellent seigneur, agouhanna; la neige, canisa; le vent,
   cahoha; le feu, azista; l'eau, âme; la terre, damga; le blé
   osizy; le pain, carraconny; la fumée quea; la mer agosasy; les
   vagues de la mer, coda; le bois (la forêt), conda; les feuilles,
   hoga; le chemin, adde; un chien, agayo; bonjour aignaz; un petit
   enfant, exiasta; le nombre 1, segada; le nombre 9, madelon; etc.,
   etc. Ils appellent une ville: Canada. La traduction sauvage du
   mot chien, est particulièrement heureuse: agayo, on croirait
   entendre japper. Second Voyage de Jacques Cartier 1535-36
   feuillet 13, verso du feuillet 46 et des feuillets 47 et 48.]

C'est ce qu'ils vont maintenant observer. Grossin, Duvert et Séquart ont
partagé en trois parts égales les débris de la tronche de chêne. Elles
seront, chacune, placées au fond de la cale des navires. De la sorte,
les trois équipages et leurs vaisseaux seront à l'abri de la foudre
pendant l'orage.

Laverdière ajouta presque aussitôt d'une voix brève et sèche comme un
commandement de manoeuvre:

Regarde vite, le jour vient.

Ces paroles que je ne compris pas, dès l'abord, me laissèrent stupéfait.

Effectivement je regardai autour de moi, ou mieux, autour du feu;
Jacques Cartier, les aumôniers, les officiers de son état-major, les
compagnons mariniers et les charpentiers de navires avaient disparu,
comme par magie, escamotés comme des monnaies dans les manchettes d'un
prestidigitateur.

Cet isolement subit me glaça d'effroi et je reportai vivement les yeux
sur les trois croque-morts de l'_Émerillon_ qui chargeaient maintenant
le bois carbonisé sur la tabagane. Et j'entendis Guillaume Séquart qui
disait à ses camarades:

Pauvre petit Rougemont! ça lui aurait fait grand heur tout de même de
voir la fête!

Il regarde mieux que cela, répondit Duvert accompagnant cette réflexion
d'un geste énergique de la tête qui montrait bien le ciel à ses
auditeurs.

N'empêche, ajouta Eustache Grossin, en manière de réflexion mentale,
n'empêche qu'on ne s'habitue pas à voir mourir la jeunesse, et que ça
peine d'y songer!

Pour la seconde fois Charles Laverdière me dit d'un ton impératif:

Regarde vite, vite... le jour arrive!

Phénomène étrange! (le propre du rêve et sa caractéristique dominante),
plus j'ouvrais les yeux et moins les objets m'apparaissaient visibles.
Par contre, il me suffisait de fermer énergiquement las paupières pour
ramener fixe, distincte, précise et de netteté photographique absolue,
la vision des choses naguère troublées et flottantes. Je ne savais trop
comment expliquer cet événement bizarre, sinon que les lueurs expirantes
du brasier faisaient vaciller, sauter à leur lumière, tous les profils
du paysage. Le feu, comme la vie humaine, a quelquefois une agonie
tourmentée. Je regardai derrière moi pour m'en convaincre. A ma grande
stupéfaction, je m'aperçus que le feu de joie était mort, bien mort sous
ses braises éteintes et ses charbons noirs. De ses cendres épaisses,
encore tièdes, s'élevait une lente spirale de pesante fumée, fumée
blafarde, fumée grise comme le matin d'un jour de pluie.

Étais-je donc le jouet d'un songe? Quand je retournai la tête, Grossin,
Séquart et Duvert avaient disparu, à la magique façon des autres, les
maîtres compagnons mariniers et charpentiers de navires. Si loin que je
pouvais regarder à la ligne de l'horizon et sur tous les points de sa
circonférence, il m'était impossible d'apercevoir aucune silhouette
humaine.

Le maître-ès-arts, seulement, demeurait auprès de moi.

A ce moment précis le vent m'apporta de grandes bouffées d'orgue et de
voix chantantes, comme de la musique échappée par l'entrebâillement
d'une porte ouverte et close presque aussitôt.

Je voulus demander à mon guide d'où venait cette étrange mélodie, cette
musique d'église orchestrée, savante, comme le chant moderne de nos
maîtrises. Mais la métamorphose que lui-même, Laverdière, subissait, me
rendit muet d'épouvante. Je n'avais plus de lumière suffisante pour
l'apercevoir, et sa silhouette indécise semblait appartenir maintenant
aux ténèbres extérieures, s'y fondre par degrés. Cette effacement
fantasmagorique rappelait, par l'identité des effets, ces accidents de
lanterne magique où, la lumière venant tout à coup à manquer, la flamme
du lampadaire à s'affaisser dans son brûleur de cuivre, la lame de verre
colorié ne projette plus sur la muraille blanche qu'une image
vacillante, indéterminée. Ainsi m'apparaissait Charles Honoré
Laverdière. Son ombre n'était plus maintenant qu'un fantôme affreusement
pâli aux lueurs grandissantes de l'aube, un spectre si léger, si
ondulant, si subtil, que la brise l'entraînait déjà dans sa course
inconsciente, que je le voyais enfin s'évanouir, et pour jamais, comme
une buée de marécage dans l'atmosphère diaphane de l'aurore.

Je courus à lui avec l'énergique impétuosité du désespoir, craignant, à
tout instant, de le voir me laisser seul. Ce qui me causait une peur
horrible. Mais égale se maintenait la fatale et infranchissable
distance.

Cette course affolée dura longtemps. Soudain, je lâchai un cri terrible,
tendis les bras en avant, et demeurai stupéfait... Un rayon de soleil
venait de fondre de sa lumière le spectre du prêtre-archéologue.

Seulement, une voix grêle, diluée, flottante, et dont le timbre me
restera pour jamais au fond de l'oreille et de la mémoire, vint expirer,
en lointain écho, ces paroles ailées, faibles comme un souffle, timides
comme un aveu:

"Jour venu! Adieu!! Souviens-toi!!!"

Et je n'entendis plus rien... rien... rien... qu'un puissant accord
longuement soutenu sur un clavier d'orgue, des voix de jeunes filles,
des voix merveilleusement belles chantant une partition soprane, des
strettes de violons, une grande rumeur d'orchestre roulant un flot
d'harmonie, comme un ressac sur une grève sonore, des cuivres soutenant
les notes basses et lentes d'un accompagnement magistral écrit par
quelque auteur célèbre.

J'ouvris de grands yeux cette fois, des yeux bien éveillés, que les
lumières éblouissantes des gazeliers aveuglèrent... et je me retrouvai
scandaleusement assis, au fond de mon banc, à l'église, au franc milieu
de la Basilique Notre-Dame de Québec, tandis que mes voisins, tandis que
mes voisines, pieusement agenouillés, priaient avec ferveur.

L'on chantait au choeur de l'orgue une phrase de l'_Agnus Dei_ et
l'orchestre, en guise d'accompagnement, jouait sur ses premiers violons
un délicieux motif de berceuse, charmeur, endormant, d'un effet
irrésistible sur des auditeurs bien disposés et bien assis.

Cette oeuvre magistrale de Fauconnier (sa _Messe Solennelle de Noël_)[156]
avait ceci de particulier que les accompagnements d'orchestre
soutenaient une mélodie identique au _Kyrie_ et à l'_Agnus Dei_. La
berceuse, qui m'avait endormi avec les premières stances musicales du
_Kyrie_, m'éveillait maintenant au rhythme somnolent de ces mêmes
mesures. Cette singularité confirmait, d'ailleurs, l'exactitude d'une
vieille expérience physiologique sur les phénomènes natures du sommeil,
savoir: que le son des paroles habituelles, l'accent connu, le timbre
d'une voix familière, le nom du dormeur prononcé, même à voix basse,
l'éveillent plus vite que l'éclat d'un grand bruit.

   [Note 156: La Messe Solennelle de Noël de Fauconnier, fut exécutée
   à la Basilique de Notre-Dame de Québec, le 25 Décembre 1885.]

Vous savez maintenant, lecteurs, quel rêve historique a traversé cette
nuit-là mon sommeil, pourquoi et comment _Une Fête de Noël sous Jacques
Cartier_ est devenue le sujet et le titre de mon premier essai
littéraire.



                               APPENDICE

                                 -----

_Réponse de Son Excellence l'honorable Auguste Réal Angers, à une
adresse de félicitations présentée par l'Institut Canadien Français de
Québec, le 17 janvier 1888 à l'occasion de son élévation à la charge de
Lieutenant Gouverneur de la province de Québec._

Monsieur le président de l'Institut Canadien de Québec,

Messieurs,

Je constate avec un vif plaisir que votre influence a su réunir à cette
fête de l'esprit l'élite de la société française de Québec.

Avec un rare succès vous avez inspiré à la jeunesse le goût de
s'instruire, à l'âge mûr le désir de se perfectionner; goût qui absorbe
les entraînements premiers de l'adolescent, désir qui captive l'ambition
de l'homme fait.

C'est par vos soins que nous voyons rangés dans votre bibliothèque et
classés dans votre catalogue, les plus beaux produits du génie de
l'homme dans les science et dans les lettres. Vous avez fait le travail
de l'essaim qui envahit la plaine, cueillant, des prés en fleurs, les
meilleurs parfums, les sucs les plus purs. Ainsi butinant, vous avez
comblé vos rayons de livres précieux, honnêtes et charmants, miel dont
se nourrit l'intelligence, manne que nous pouvons ramasser à toute les
heures.

Du haut de leur cases, combien d'amis me reconnaissent et me sourient,
comme si je ne les avais depuis longtemps délaissés. Comme je me sens
tenté d'entreprendre avec vous, monsieur le président, un voyage autour
de cette bibliothèque. Il nous faudrait passer à travers l'histoire
contemporaine, nous arrêtant aux hauts faits de nos incomparables
annales canadiennes; voyager au moyen-âge où resplendit l'héroïque
épopée de la chevalerie et des croisades, et remonter jusqu'aux temps
anciens, faisant halte aux Thermopyles, nom qui au Canada, depuis 1813,
se prononce Chateauguay.

Dans un si long retour vers des temps envolés, nous nous verrions
délaissés des dames dont l'esprit, comme le charme, est toujours au
présent, jamais au passé.

Puis, conduits par l'ordre alphabétique du catalogue, nous arriverions
devant la porte close de la philosophie, et la clef en est aux mains du
maître-ès-sciences. Dans le catalogue, la poésie est sa voisine.
Similitude des choses de la vie réelle, c'est auprès de buissons
inextricables qu'il faut chercher les fleurs. La poésie est une fée qui
connaît tous les accents. Dans son domaine, à côté des plus riches
moissons, que de pervenches, de muguets et de violettes pour vos
parures, mesdames; mais la discrétion de l'âge me soupire à l'oreille:
passez, passez!

Comment éviter ce secrétaire en bois de santal incrusté de filigranes
d'argent, ce sachet capitonné de soie bleue où repose l'art épistolaire?
ces lettres dont l'écriture courante reconstruit le traits, le regard,
le sourire des chers absents, évoque l'image, la personnalité entière
d'êtres aimés. Lisez des lettres, surtout des lettres de femmes. Elles
sont comme ces médailles d'un autre âge, ces portraits dur ivoire, qui,
par la délicatesse des lignes, la carnation des chairs, le relief des
figures, font revivre des causeries à coeur ouvert et remettent sous la
main le velouté des meilleures heures de l'existence. Nous, le grand
nombre, nous qui n'aurons jamais cette seconde vie qui attend l'auteur,
cultivons l'art de la correspondance. Quelques lettres seront peut-être
tout ce qui restera de nous aux soins discrets de l'amitié.

Votre catalogue révèle le choix judicieux des livres qu'il contient et
ne me laisse rien à dire de ceux qu'il faut éviter. Vous inviter à
l'étude et à la lecture serait aussi un hors-d'oeuvre.

Le goût des lettres nous pénètre dans cette salle avec l'atmosphère
qu'on y respire, et nous en voyons les brillants résultats au dehors. Au
printemps dernier, un phare allumé aux terres d'Évangéline a percé les
brumes qui enveloppaient l'histoire du Bassin des Mines. Une revue
nouvelle, _Le Canada-Français_, rajeunira de jets de lumière bien des
feuilles détachées et oubliées de nos annales; la religion, les sciences
et les lettres entreront aussi dans le cadre de cette publication. Au
nombre des ouvriers de la pensée qui lui ont promis leur concours, je
trouve plusieurs des membres de votre institut; un autre a clos l'année
1887 par la "Légende d'un Peuple" que Jules Clareti a tenu sur les fonts
et que le secrétaire perpétuel de l'Académie française a saluée d'un
carillon joyeux. _1888 va commencer par la venue prochaine d'un autre
livre, fils du talent d'un des vôtres. Il est de noble lignée; sa source
remonte à nos plus vieux parchemins. Il a nom: "Noël 1535 sous Jacques
Cartier, Nouvelle-France." Vous le reconnaîtrez, j'espère, à son état,
il est roman-histoire; roman par la grâce du style, la mise en scène et
l'intérêt, histoire par l'exactitude des faits, des lieux et des dates.
Il a les yeux azurés, et le timbre de sa voix est patriotique._

Voilà, entre plusieurs, des fruits que le goût littéraire que vous avez
inspiré à faire croître.

Pour ne pas vous imposer l'ennui d'un entr'acte au début de cette
soirée, je dois restreindre ma réponse et taire le sentiment filial que
vous avez touché en moi en rappelant votre troisième président. Vous
m'avez remis en mémoire la bonne fortune que j'ai eue de faire inscrire
votre nom sur le budget de l'État au nombre des institutions bien
méritantes. Pour toutes ces bonnes paroles, rehaussées de l'éclat de
votre loyauté, je vous remercie. Revêtu du titre insigne de membre
honoraire de votre institut, je verrai toujours avec fierté vos progrès
croissant, et comptez que, dans les limites de mes attributions, mon
concours vous est acquis.

Québec, 17 janvier 1888.

                                  ---

PRÉFACE

La plupart des archives important de notre histoire ont été relevées en
moins de 40 ans.

Tout d'abord, dès 1843, la Société Littéraire et Historique de Québec
édita la _Relation des Voyages de Jacques Cartier_. Onze ans plus tard
(1854) le Gouvernement du Canada (ministère McNab-Morin) publiait une
nouvelle édition des _Edits et Ordonnances du Conseil Supérieur de la
Nouvelle-France_.[157] Subséquemment (1858) le Gouvernement du Canada
(administration McNab-Taché) édita les fameuses archives nationales
_Relations des Jésuites_. Deux archéologues éminents, MM. les abbés Bois
et Laverdière, dirigèrent l'impression de ce travail gigantesque,
laquelle fut exécutée par l'établissement typographique A. Côté & Cie.

   [Note 157: Cette édition était de beaucoup plus complète que la
   première publiée en 1803.]

En 1868, la maison Desbarats publiait à Ottawa les _Oeuvres de
Champlain_, monument impérissable élevé à la mémoire du fondateur de
notre ville par le soin filial des bibliophiles Laverdière et Casgrain.
Ce qui n'excuse pas la cité d'oublier qu'elle doit une statue à cet
illustre _Père de la Nouvelle-France_.

La première impression typographique de cet ouvrage célèbre a été
exécutée sous la surveillance de M. l'abbé Laverdière, dans l'ancien
Secrétariat de l'Évêque de Québec, au Séminaire de Québec.

En 1871, aux ateliers de M. Léger Brousseau, éditeur propriétaire du
_Courrier du Canada_. Laverdière et Casgrain publièrent encore _Le
journal des Jésuites_.

En 1883, la Législature de Québec prit sous ses auspices la publication
d'une collection de manuscrits relatifs à l'_Histoire de la
Nouvelle-France_. Ce travail représentant quatre volumes in-octavo et
plus de 2,000 pages est un véritable Eden, une Terre Promise aux
chercheurs, aux archéologues et aux bibliophiles qui ne nuiront pas,(du
moins en nombre) dans le partage de ce paradis. Cette publication a été
terminée en 1885. [158]

   [Note 158: Collection de Manuscrits contenant Lettre, Mémoires et
   autres documents historiques relatifs à la Nouvelle-France,
   recueillis aux Archives de la Province du Québec ou copiés à
   l'étranger.--Québec--Imprimerie A. Côté et Cie.]

En 1886, et sous le patronage de cette même Assemblée Législative, le
gouvernement due Québec édita les _Jugements et Délibérations du Conseil
Supérieur de la Nouvelle-France_. en même temps, la Société Historique
de Montréal publiait le _Livre d'Ordres du Chevalier de Lévis_, ouvrage
précieux s'il en fut jamais, et qui corrobore une _Relation de la Guerre
de Sept ans en Amérique_ écrite par ce même chevalier de Lévis,
l'immortel vainqueur de Ste. Foye. Cette perle archéologique,
actuellement en la possession de M. l'abbé Verreau, appartenait à la
collection Viger de fameuse et savante mémoire.[159]

Telles sont, réunies à un petit nombre de titres éclatants, les quelques
archives nécessaires aux chercheurs, archéologues, bibliophiles ou
écrivains.

   [Note 159: La Société Historique de Montréal a publié plusieurs
   autres documents de grande valeur, entre autres: _Les Véritables
   motifs des Messieurs et Dames de Notre-Dame de Montréal, pour la
   conversion des Sauvages de la Nouvelle-France_; un traduction du
   _Voyage de Kalm au Canada_, etc.

   M. Verreau, en 1873 et en 1874, et plus tard M. Brymner, ont fait
   à Londres, à Paris et à Rome des recherches importantes et qui
   ont permis d'augmenter considérablement la collection des
   archives historiques. Le rapport qui vient d'être publié par M.
   Brymner (_Rapport sur les Archives Canadiennes, par Douglas
   Brymner, archiviste, 1885_) contient l'analyse de l'immense
   collection _Haldimand_ copiée au _British Museum_ et dont une
   partie avait déjà été obtenue par les soins de M. l'app. Verreau
   et appartient maintenant à la Société Historique de Montréal.

   M. G. B. Faribault, avocat de Québec, bibliophile éminent,
   publiait en 1837, un catalogue des ouvrages sur l'histoire de
   l'Amérique et en particulier sur celle du Canada, de la Louisiane
   et de l'Acadie. Le nombre des ouvrages ainsi catalogués s'élevait
   à 969. Cette statistique nous donne une idée approximative des
   richesses archéologiques du Canada à cette époque. Les
   inestimables travaux de l'illustre érudit furent irréparablement
   anéantis par l'incendie du parlement à Montréal, la nuit du 25
   avril 1849 par les émeutiers protestants orangistes. "En un
   instant ce bel édifice devint la proie des flammes avec les
   archives de la province, les deux bibliothèques qui renfermaient
   _vingt-deux mille volumes_. Le Canada perdit dans cette
   conflagration des livres rares et précieux de la belle collection
   d'ouvrages sur l'Amérique (seize cents volumes) formée par M.
   Faribault après les plus pénibles efforts. Les pertes furent
   estimées à plus de $400,000.00." Louis P. Turcotte: Le Canada
   sous l'Union, page 112 tome Ier.]

                                   ---

CHAPITRE PREMIER

Adam Dollard (sieur des Ormeaux), commandant, âgé de 25 ans.

Jacques Brassier, âgé de 25 ans (partis de France avec M. de Maisonneuve
en 1653.)

Jean Tavernier, dit La Hochetière, armurier, âgé de 28 ans (venu aussi
de France, en 1653, avec M. de Maisonneuve.)

Nicolas Tillemont, serrurier, âgé de 25 ans.

Laurent Hébert, dit La Rivière, âgé de 27 ans.

Alonié de Lestres, chaufournier, âgé de 31 ans.

Nicolas Josselin, âgé de 25 ans. (Il était de Solesmes, arrondissement
de la Flèche, et avait suivi M. de Maisonneuve, en 1653.)

Robert Jurée, âgé de 24 ans.

Jacques Boisseau, dit Cognac, âgé de 23 ans.

Louis Martin, âgé de 21 ans.

Christophe Augier, dit Desjardins, âgé de 26 ans.

Étienne Robin dit Desforges, âgé de 27 ans (parti de France, en 1653,
avec M. de Maisonneuve).

Jean Valets, âgé de 27 ans de la paroisse de Teillé, arrondissement du
Mans (Sarthe), venu avec M. de Maisonneuve, en 1653.

Réné Doussin (sieur de Sainte-Cécile), soldat de la garnison, âgé de 30
ans (parti de France, en 1653, avec M. de Maisonneuve).

Jean Lecompte, âgé de 26 ans (de la paroisse de Chemiré, arrondissement
du Mans (Sarthe), venu avec M. de Maisonneuve, en 1653).

Simon Grenet, âgé de 25 ans.

François Crusson, dit Pilote, âgé de 24 ans (parti de France, en 1653,
avec M. de Maisonneuve).[160]

   [Note 160: Régistre de la paroisse de Ville-Marie. Sépultures. 3
   juin 1660.]

A ces dix-sept héros chrétiens, on doit joindre le brave Anahotaha, chef
des Hurons, comme aussi Metiwemeg, capitaine Algonquin, avec les trois
autres braves de sa nation, qui tous demeurèrent fidèles et moururent au
champ d'honneur; enfin les trois Français qui périrent dès le début de
l'expédition, Nicolas du Val, Mathurin Soulard et Blaise Juillet.

                                   ---

CHAPITRE DEUXIÈME

On est aujourd'hui absolument certain de l'endroit où hivernèrent les
navires de Jacques Cartier en 1535-1536. Ce site est l'embouchure de la
rivière _Lairet_.

La seule difficulté, et c'en est une considérable, est de savoir si le
Fort Jacques Cartier fut bâti sur la rive _droite_ ou la rive _gauche_
de la rivière _Lairet_.

Tout milite cependant en faveur de l'opinion allant à dire que la rive
_gauche_ du _Lairet_ fut l'exact emplacement du Fort Jacques Cartier. A
mon sens, le monument commémoratif, que le Cercle Catholique de Québec
fait élever au Découvreur, sera historiquement bien placé.

Consulter à ce propos ce que les anciens historiens ont écrit
_relativement à la Rivière Ste-Croix où Jacques Cartier se fortifia et
mis ses navires en hivernements_ en 1535-36. Pages 109, 110, 111, 112,
113, 114, 115, 116, 117, 118 et 119 de l'Appendice qui accompagne la
relation des trois Voyages (1534-1535-1541) de Jacques Cartier--édition
canadienne de 1843.

"La maison principale des Missionnaires Jésuites était à _Notre Dame des
Anges_, à deux kilomètres (demi-lieue) du Fort que Champlain avait bâti
(Québec). _Notre Dame des Anges_, sur les bords de la rivière Lairet,
près de Québec, rappelle un souvenir bien plus ancien que la résidence
des Pères Jésuites. C'est là qu'en 1535 le grand explorateur du Canada,
Jacques Cartier, éleva un petit fort pour passer l'hiver avec ses hardis
marins. Avant de quitter ces rives, où une partie de sa troupe fut
décimée par le scorbut, et où il se vit forcé d'abandonner un de ses
vaisseaux, il planta une grande croix avec un écusson aux armes de
France et l'inscription: _Franciscus Primus, Dei gratia Francorum rex,
regnat_. François Ier, par la grâce de Dieu roi de France, règne." _Le
Père Isaac Jogues_, premier apôtre des Iroquois, par le Rév. P. F.
Martin, chapitre II, page 24.

"En 1626, les Jésuites avaient formé là (à Notre Dame des Anges) leur
première résidence, à 2 milles de Québec, sur la rive _droite_ de la
petite rivière Lairet, à l'endroit où elle tombe dans la rivière St.
Charles. C'était l'extrémité du terrain que leur avait donné le duc de
Vantadour, sous le nom de Seigneurie Notre-Dame des Anges. Ce bien
portait encore le nom de _Fort Jacques Quartier_ parce qu'en 1535, il
avait été obligé d'y hiverner. On Y voit encore aujourd'hui quelques
ruines de l'ancienne maison des jésuites." _Biographie de Père
François-Joseph Bressani_ par le Rév. Père F. Martin de la Compagnie de
Jésus. Première annotation de la page 15, édition de 1852.

Le commentateur de l'édition canadienne des Voyages de Jacques Cartier,
publiés sous la direction de la Société Historique de Québec, dit à la
note 22 de la page 114 de l'appendice:

"Les Récollets arrivèrent dans la Nouvelle-France en 1615. Les Jésuites
ne vinrent qu'en 1625 et 1627 ces pères commencèrent un établissement
sur la rive _droite_ de la petite rivière Lairet à l'endroit où elle
tombe dans la rivière St. Charles."

Ce même commentateur dit encore à la note 2 de la page 109 de
l'appendice, en parlant du fort Jacques Cartier:

"On aperçoit encore aujourd'hui, (cela était écrit en 1843), sur la rive
_gauche_ de la petite rivière Lairet, à l'endroit où elle tombe dans la
rivière St. Charles, des traces visibles de larges fossés, ou espèces de
retranchements."

L'opinion évidente du commentateur est que le Fort Jacques Cartier
occupait la rive _gauche_ du Lairet, et la résidence des Jésuites, la
rive _droite_.

                                   ---

L'automne de 15358 vit donc arriver les premiers blancs qui soient
venus à Québec, (14 septembre 1535). Ils se firent un retranchement sur
la rive gauche de la petite rivière Lairet, près de l'endroit où
celle-ci se jette dans ra rivière St-Charles, vis-à-vis la
Pointe-aux-Lièvres. Ils hivernèrent dans cet endroit, à l'abris de deux
de leurs vaisseaux, la _Grande Hermine_ et la _Petite Hermine_, et de
leur retranchement.

Le 3 mai 1536, Jacques Cartier fit planter, à ce même endroit, une
grande croix d'environ trente-cinq pieds de hauteur, au croisillon de
laquelle il fit attacher un écusson aux armes de France avec
l'inscription suivante: _Franciscus primus, Dei gratia Francorum rex,
regnat_.

Quatre vingt-dix ans plus tard, l'emplacement du premier hivernement des
Français sur la terre canadienne devint celui du premier monastère des
missionnaires Jésuites. Ceux-ci en prirent possession dans une cérémonie
solennelle qui eut lieu le 23 septembre 1625. Ce lieu, dit le P. Martin,
portait le nom de Fort Jacques Cartier, en mémoire de ce navigateur
célèbre qui l'avait illustré quatre-vingt-dix ans auparavant par son
courage et sa piété... Il était situé tout près du couvent (des
Récollets), mais de l'autre côté de la rivière St-Charles, au point où
le Lairet lui verse le tribut de ses eaux.

"Ainsi, un triple souvenir s'attache à la pointe de terre située au
confluent de la rivière St-Charles et de la rivière Lairet.

"C'est l'emplacement du premier hivernement des blancs sur la terre du
Canada.

"C'est le lieu où Cartier fit arborer le signe de la Rédemption, en face
de l'antique Stadaconé.[161]

"C'est le coin du sol canadien d'où partirent les premiers héros de
cette grande épopée qui s'appelle les Missions des Jésuites dans la
Nouvelle-France".[162]

   [Note 161: Lors de son premier voyage, Cartier avait planté une
   croix à l'entrée du Bassin de Gaspé (le 24 juillet 1534). L'année
   suivante, en revenant d'Hochelaga, il fit planter une deuxième
   croix sur une des îles de l'embouchure de la Rivière St-Maurice
   (le 7 octobre 1535). Ce ne fut que le 3 mai 1536, fête de
   l'Invention de la Ste-Croix, trois jours avant son départ de
   Stadaconé, au confluent des rivières St-Charles et Lairet.]

   [Note 162: Extrait d'une _Chronique_ publiée, par M. Ernest Gagnon,
   dans _Les Nouvelles Soirées Canadiennes_, livraison du mois
   d'août 1882.]

C'est à cet endroit même que le comité littéraire et historique du
Cercle Catholique de Québec, doit, avec l'aide d'une souscription
nationale, faire élever un monument à la France colonisatrice et
chrétienne, au Découvreur et aux missionnaires martyrs. Le dessin de ce
monument est presque achevé. Il est de M. Eugène Taché, l'artiste
instruit et inspiré qui a déjà doté Québec de si beaux monuments
architectoniques.

"Les journaux de la province de Québec vous ont fait connaître le projet
d'érection d'un double monument à l'endroit précis où Jacques Cartier et
ses hardis compagnons passèrent l'hiver de 1535-36 et où,
quatre-vingt-dix ans plus tard, les Pères Jean de Brébeuf, Ennemond
Masse et Charles Lalemant jetèrent les bases de la première résidence
des missionnaires Jésuites dans la Nouvelle-France.

"L'emplacement appelé Fort Jacques Cartier a déjà été acheté par le
Cercle Catholique de Québec. Il occupe une pointe de terre, au confluent
des rivières St. Charles et Lairet, et offre aux regards un site
admirable, digne des grands souvenirs qui s'y rattachent.

"Le comité littéraire et historique du Cercle s'adressa aujourd'hui à
votre générosité et à votre patriotisme, et il vous invite à contribuer,
par votre souscription, à la réalisation de son projet, qui a déjà reçu
l'adhésion des principaux organes de la presse française et anglaise de
la province.

"Ce projet consiste:"

"1. A faire élever un _fac-simile_, en fonte, de la croix plantée par
Jacques Cartier, le 3 mai 1536, sur les bords de la rivière St. Charles,
avec l'écusson fleurdelisé et l'inscription _Franciscus Primus, Dei
gratia Francorum rex, regnat_. Cette croix sera fixée dans un socle en
granit, et aurait 35 pieds de hauteur."

"2. A faire construire une sorte de tumulus à la mémoire des premiers
missionnaires de la Nouvelle-France."

"Les noms de tous les souscripteurs, indistinctement seront inscrits
dans deux cahier d'honneur, dont l'un sera adressé au Maire de St. Malo
(en France), et l'autre remis au Maire de Québec, pour être conservé
dans les archives de ces deux filles." [163]

   [Note 163: Extrait de la _Circulaire_ publiée par le _Cercle
   Catholique de Québec_, en février 1887.]

                                 ---

M. de Voutron, en 1716, commandant le _Saint-François_, écrivait de La
Rochelle même, où avait habité Jean Alfonse le célèbre pilote
saintongeois, contemporain de Jacques Cartier:

"J'ay esté sept fois en Canada, et quoyque je m'en sois bien tiré, j'ose
assurer que le plus favorable de ces voyages m'a donné plus de cheveux
blancs que tous ceux quej'ai faits ailleurs.

"Dans tous les endroits où l'on navigue ordinairement, on ne souffre
point et l'on ne risque pas comme en Canada. C'est un tourment continuel
de corps et d'esprit.

"J'y ay profité de l'avantage de connoistre que le plus habile ne doit
pas compter sur la science".

Si les difficultés de la navigation du Canada étaient telles encore
après un siècle de fréquentation continue, quelles ne devaient-elles
être au début, lorsque Jean Alphonse en écrivait le routier dna le plus
grand détail?

Nous ne pouvons donc trop faire attention à ces paroles d'un capitaine
de vaisseau, dites près de deux siècles après l'ouverture de la
navigation du Saint Laurent par Jean Alfonse et Jacques Cartier.

Pierre Margry: _Les Navigations Françaises_ et la _Révolution Maritime_
du 14ième siècle IV _Le chemin de la Chine et les Pilotes de
Pantagruel_: pages 324 et 325.

"On ne peut se défendre de faire remarquer avec quelle prudence, quel
tact, quel jugement admirable, et en même temps avec quel courage,
Jacques Cartier pénétra dans des pays ignorés, sans accident, quoique
avec de très faibles moyens. En examinant sa conduite, on ne le trouve
pas seulement un grand navigateur, mais un habile politique, un
observateur puissant, un maître accompli dans l'art de se préparer les
voies au milieu des populations inconnues. Que l'on compare de près
cette conduite avec celles des Cortez et des Pizarre, et l'on verra que,
la question d'humanité laissée de côté, quoiqu'elle vaille assurément la
peine d'être prise en considération, ce n'est pas à ceux-ci qu'est
l'avantage."

Léon Guérin: _Les Navigateurs Français_, page 80.

"L'expédition--(celle de 1535)--était accompagnée de deux chapelains
_Dom_ Guillaume Le Breton et de _Dom_ Anthoine."

Ferland: _Histoire du Canada_, ch. Ier, page 22.

Ce titre de _Dom_ fait présumer que ces deux prêtres étaient des
religieux bénédictins.

"Le 26 Juin 1615 le Père Récollet Jean Dolbeau célébrait à Québec, au
son de la petite artillerie de l'_habitation_ la première messe qui ait
été _dite depuis l'époque de Jacques Cartier._"

Laverdière: _Histoire du Canada_, Ch. II, page 37.

L'abbé Faillon, dans une longue et savante dissertation, répond dans
l'affirmative à ceux qui lui demandent si Jacques Cartier avait des
aumôniers lors de son _second_ voyage au Canada. Leurs noms, d'ailleurs
sont inscrits sur le rôle d'équipage que Jehan Poullet présenta à la
Communauté de la Ville de St-Malo, à sa réunion du 31 mars 1535.

Les extraits suivants de la Relation du _Second Voyage de Jacques
Cartier, confirment absolument cette opinion._

"Le septième jour du dict mois, jour de Notre-Dame (7 août 1535,
samedi)--après avoir _ouï la messe_, nous partîmes de la dite Isle--(Il
aux Coudres)--pour aller amont le dit fleuve."

Page 33 de l'édition de 1843; verso du feuillet 12 de l'édition de 1545.

"Ils--(_les interprètes_)--répondirent que leur dieu nommé Cudragny
avait parlé à Hochelaga et que les trois hommes devant ditz--(_ci-haut
mentionnés_)--estaient venus de par luy leur annoncer les nouvelles
qu'il y avaient tant de glaces et de neiges qu'ilz mourraient tous.
Desquelles paroles nous prismes tous à rire, et leur dire que leur dieu
Cudragny n'était que ung sot et qu'il ne sçavait ce qu'il disait et
qu'ils le disent à ses messagiers et que Jésus les garderait bien du
froid s'ilz luy voulaient croire. Lors le dit Taignoagny et son
compagnon demandèrent au dict Capitaine s'il avait parlé à Jésus, et il
respondist _que ses prêtres_ y avaient parlé et qu'il ferait beau
temps"--(pour aller à Hochelaga).

Pages 39 de l'édition de 1843 et feuillet 19 de l'édition de 1545.

"Notre cappitaine voyant la pitié et maladie ainsi esmeue, feist mettre
le monde en prière et oraisons et feist porter ung ymage de remembrance
de la Vierge Marie contre ung arbre distant de nostre fort d'ung traict
d'arc les travers--(_à travers_)--les neiges et glaces. Et ordonne que
le dimenche en suyvant _l'on dirait au dict lieu la messe_. Et que tous
ceulx qui pourraient cheminer, tant sains que malades, yraient à la
procession chantant les sept psaulmes de David avec la litanie, et
priant la dicte vierge qu'il luy pleust prier son cher enfant qu'il eust
pitié nous. _La messe dicte et célébrée_ devant la dicte ymage, se feist
le capitaine pèlerin à Notre-Dame de Roquemado--(_Roc-Amadour_)
promettant y aller si Dieu luy donnait grâce de retourner en France."
Cette messe fut célébrée en Février 1536.

Page 57 de l'édition 1843 et feuillet 35, recto et verso, de l'édition
de 1545.

                                   ---

La route de l'Ouest! la route de l'Ouest! telle était la préoccupation
dominante, l'idée fixe, unique, obstinée de tous les découvreurs. La
crainte d'une concurrence inattendue dans la recherche des richesses
dont on se promettait la possession exclusive, l'espoir d'arriver
premier aux contrées du Japon, de la Chine et aux Indes d'Asie avaient à
ce point détraqué les cerveaux que Christophe Colomb lui-même s'
ingéniait à retrouver dans l'archipel des Antilles le Zipangu et les
domaines du grand quâân du Katay signalés dans une carte de Toscanelli.
Le grand titre des ouvrages de Jacques Cartier donne une preuve
éclatante de cette illusion géographique: _Brief récit et succincte
narration de la navigation faicte ÈS YSLES de Canada, Hochelaga et
Saguenay et autres, avec particulière meurs, langaige et cérémonies des
habitans d'icelles; fort délectable à voir._ L'espoir du lucre,
l'éternel _auri sacra fames_, avait provoqué ces expéditions héroïques
légendaires des trois premier siècles de l'_âge moderne_, expéditions
dont les périls n'avaient d'égal que l'audace des équipages.

Voici les noms des prédécesseurs de Jacques Cartier dans les
explorations tentées au Nord de l'Amérique à la recherche d'un passage
vers l'Ouest:

Jean Cabot, de Venise, 1494; Sebastien Cabot, fils du précédent, 1498;
Gaspard Cortéreal, 1500; Michel Cortéreal, 1502; Jean Gonçalves, Jean et
François Fernandès, 1501, 1503, 1504 et 1505; Jean Denys de Honfleur et
Camard de Rouen, 1506; Thomas Auber, 1508; Le baron de Lere et De Saint
Just, 1518; le florentin Jean Verrazzano, 1523; Gomez de Porto, 1525;
Jean Rut, 1527; Pierres Crignon, 1529; Jacques Cartier, 1534, 1535, 1541
et 1543.

J'ai préparé cette liste sur l'_Introduction historique aux ouvrages de
Jacques Cartier_ pa M. D'Avezac.

                                 ---

Sur le récit que fit Cartier de son voyage (celui de 1534) le roi
(François Ier) ordonna d'armer et d'équiper pour quinze mois trois
navires dont il lui conféra le commandement par une commission datée du
15 octobre 1534. Cette fois (expédition de 1535) il (Jacques Cartier)
joignit au titre de _capitaine_ celui de _pilote du roi_.

_Nouvelle Biographie Générale par Firmin Didot Frères, édition de 1855
tome 8 page 906_ au nom de _Cartier (Jacques)_.

_L'Histoire des Canadiens-Français_ de M. Benjamin Sulte donne le mot
_Macé_ au lieu de _Marc_, ce qui est conforme au texte de l'édition
rarissime (1545) du Voyage de Jacques Cartier, 1535-36; voir feuillet
32.

Marc ou Macé Jallobert avait épousé Allizon DesGranches, soeur de la
femme de Jacques Cartier.

Sulte: _Histoire des Canadiens-Français_, Tome Ier, page 12.

Jacques Cartier avait épousé Catherine DesGranches, fille de Jacques
DesGranches, connétable de la ville et cité de St. Malo.

_Brève et succincte narration historique_ par M. D'Avezac, verso du
feuillet XIV, précédant la narration du Voyage de Jacques Cartier,
1535-36.

Ni Ferland, ni Garneau, ni Benjamin Sulte ne mentionnent le nom de
_Jehan Poullet_. On le retrouve seulement dans la _Relation du Second
Voyage de Jacques Cartier_, 1535-36 recto du feuillet 22, édition 1545.

Jacques Maingard, Michel Maingard, Raoullet Maingard et Pierre Maingard,
dont les noms apparaissent au rôle d'équipage, sont les quatre fils de
Guillaume Maingard, le parrain de Jacques Cartier.

                                  ---

_Rôle d'Equipage_ de l'Expédition de 1535, présenté par Jehan Poullet à
la réunion de la Communauté de la ville de Saint-Malo, à la Baie Sainct
Jehan, mercredi, le trente-unième jour de mars 1535.

L'incertion des dicts maistre compaignons mariniers et pilottes
s'ensuyvent:

Jacques Cartier, capitaine; Thomas Fourmont, maistre de la nef;
Guillaume Le Breton Bastille, cappitaine et pilote du galion; Jacques
Maingard, maistre du galion; Marc Jallobert, cappitaine et pilotte du
_Correlieu_; Guillaume Le Marié, maistre du _Courlieu_; Laurens Boulain,
Étienne Nouel, Pierre Esmery, dict Talbot, Michel Hervé, Étienne
Princevel, Michel Audiepbre, Bertrand Samboste, Richard LeBay, Lucas
Fammys, Françoys Guitault, apoticaire; Georget Mabille, Guillaume
Séquart, charpentier; Robin Le Tort, Samson Ripault, barbier; Françoys
Guillot, Guillaume Esnault, charpentier; Jehan Dabin, charpentier; Jehan
Duvert, charpentier; Julien Golet, Thomas Boulain, Michel Phelipot,
Jehan Hamel, Jehan Fleury, Guillaume Guilbert, Colas Barbe, Laurens
Gaillot, Guillaume Bochier, Michel Eon, Jehan Anthoine, Michel Maingard,
Jehan Maryen, Bertrand Apvril, Gilles Stuffin, Geoffroy Ollivier,
Guillaume de Guernezé, Eustache Grossin, Guillaume Alierte, Jehan Ravy,
Pierre Marquier, trompecte; Guillaume Legentilhomme, Raoullet Maingard,
Françoys Duault, Hervé Henry, Yvon LeGal, Anthoine Alierte, Jehan Colas,
Jacques Poinsault, Dom Guillaume Le Breton, Dom Anthoine, Philipes
Thomas, charpentier; Jacques Duboy, Jullien Plantirnet, Jehan go, Jehan
Legentilhomme, Michel Douquais, charpentier; Jehan Aismery, charpentier;
Pierre Maingard, Lucas Clavier, Goulset Riou, Jehan Jacques Morbihen,
Pierre Nyel, Legendre Estienne Leblanc, Jehan Pierres, Jehan Coumyn,
Anthoine DesGranches, Louys Douayrer, Pierres Coupeaulx, Pierres
Jonchée.

Ce rôle d'équipage est textuellement copié des _Documents inédits sur
Jacques Cartier et le Canada_, communiqués par M. Alfred Ramé, de Rennes
et faisant suite à la Relation du _Premier Voyage de Jacques Cartier_ en
1534 d'après l'édition de 1598, pages 10, 11 et 12.

Paris.--Librairie Tross, 5, rue Neuve-des-Petits-Champs, 1865.

Les noms de _Charles Gaillot_ et de _De Goyelle_ n'apparaissent pas sur
le rôle d'équipage signé le 31 mars 1535. On les trouve sur la liste
publiée par M. Benjamin Sulte dans son _Histoire des Canadiens-Français_
Vol. I, page 12. Si l'on en croit l'ouvrage de M. James Lemoine,
_Picturesque Quebec_,[164] ces deux noms et cinq autres, auraient été
ajoutés aux 74 noms inscrits sur la Liste de l'Équipage de Jacques
Cartier, conservée dans les archives de St. Malo, et revue avec soin sur
le _fac-simile_ par M. l'abbé C. H. Laverdière. Voici quels sont ces
sept noms:

Jean Gouyon, Charles Gaillot, Claude de Pontbrians Charles de la
Pommeraye, Jean Poullet, Philippe Rougemont, de Goyelle.

   [Note 164: "The subsequent seven signatures were added in the
   answer to the Quebec Prize Historical Questions submitted in
   1879: Jean Gouyon, Charles Gaillot, Claude de Pontbrians, Charles
   de la Pommeraye, Jean Poullet, Philippe Rougemont, de Goyelle"
   _Picturesque Quebec_, appendix, page 483.]

Les équipages réunis des trois vaisseaux de Jacques Cartier, y compris
leurs officiers et les genitlshommes de St-Malo volontaires de
l'expédition, donnaient un effectif de _cent dix_ hommes. Or, le rôle
d'équipage ne compte que soixante-quatorze signatures de marins. Si l'on
y ajoute les noms des gentilshommes, Claude de Pontbriand, fils du
Seigneur de Montcevelles et Echanson de Monseigneur le Dauphin, Charles
de la Pommeraye, Jean Garnier de Chambeaux, Garnier de Chambeaux, Jean
Poullet et Jean Gouyon, l'on atteint le chiffre de quatre-vingt
personnes. Si l'on y ajoute encore le nom de _Philippe Rougemont_, le
seul de vingt-cinq à trente victimes du scorbut nommé par la relation de
Jacques Cartier, celui de _De Goyelle_, un autre mort du mal _de terre_
que Charlevoix nomme dans son _Histoire du Canada_, enfin celui de
Charles Gaillot que M. Benjamin Sulte dans son _Histoire des
Canadiens-Français_, nous dit être le secrétaire de Jacques Cartier, il
se fait que le grand total des expéditionnaires connus s'arrête à 83. Il
nous manque donc 27 autres noms pour atteindre le chiffre de 110.

Comment expliquer cette lacune? On a cherché à s'en rendre compte en
disant que ce _rôle d'équipage_ n'est qu'une liste de matelots rédigée
_au retour_ de l'expédition de 1535. Malheureusement, cette
explication est une contradiction flagrante des _Documents inédits_ que
nous possédons sur _Jacques Cartier_. Ce _rôle d'équipage_ fut présenté
par Jean Poullet, à la Communauté de Ville de St. Malo, à sa réunion du
31 mars 1535. Les archives publiées en 1865 par M. Alfred Ramé, de
Rennes, le disent en toutes lettres.--(Voir pages 8 et 9 des _Documents
inèdits_ publiés à la suite de la Relation du Voyage de Jacques Cartier
en 1534)--Plus et mieux que cela, nous savons qu'à cette séance
mémorable de la Communauté de Ville de St. Malo, Jehan Poullet en
produisant le _rôle d'équipage_, lequel portait alors _soixante et
quatorze_ signatures, se réserva le droit de récuser jusqu'à trente des
mariniers inscrits et les remplacer par d'autres de son choix.

"Et icelly Poulet a aparu le role et nombre des compagnons Que le dict
Cartier a prins pour la dicte navigation, et a esté (mis entre nos
mains?) pour incerer cy dessous, et a, icelly Poulet protesté de en
dynyer du nombre de XXV à trante et de prendre d'autres à son chouaix."

_Document inèdits sur Jacques Cartier, page 9, faisant suite à la
relation du voyage de Jacques Cartier en 1534_, édition de 1598 et
collection de Ramusio.

On remarquera que ce rôle d'équipage porte la date du 31 mars 1535 et
qu'il s'écoula plus de six semaines entre le jour de sa présentation à
la Communauté de Ville et le départ de la flottille qui mit à voile et
quitta St. Malo le 19 mai 1535. N'est-il pas à présumer que, durant cet
intervalle de temps, le _rôle d'équipage_ fut modifié en quelque façon,
et, tour à tour, amplifié ou amoindri? Il est encore probable que Jean
Poullet n'abusa pas de son privilège et qu'il ne l'appliqua qu'à moitié,
c'est-à-dire que, loin de récuser aucun des matelots inscrits sur le
rôle d'équipage il se contenta d'ajouter de vingt-à trente mariniers de
son choix aux 74 bons compagnons déjà acceptés. Cette supposition, qui
est mienne, expliquerait suffisamment, à mon sens, ce chiffre de _cent
dix hommes_ composant l'expédition.

Le _rôle d'équipage_ présenté par Jean Poullet le 31 mars 1535, à la
réunion de la Communauté de ville est demeuré de record dans les
archives de Saint-Malo. Les nouvelles recrues de Jean Poullet (s'il en
engagea aucune) ne le signèrent pas. Et pour cause; car il n'est pas
permis d'altérer en aucune manière un document officiel qui demeure de
record. N'empêche qu'elles durent signer un double de ce rôle d'équipage
que l'on tint ouvert jusqu'au départ, probablement à bord de la _Grande
Hermine_. Ce document, comme bien d'autres, ne nous serait pas parvenu.

                                 ---

En lisant les noms des personnes présentes à la _Réunion de la
Communauté de la ville de St. Malo_, le lundi huictième de feubvrier,
l'an mil cinq cents XXXIIII je trouve ceux-ci, que vraiment on dirait
empruntés à l'_Almanach de Adresses Cherrier_ tant ils ont une
orthographe contemporaine: Guillaume Deschamps, Etienne Picot, Pierres
Gosselin, Françoys Martin, Robin Gauthier le Jeune, Estienne Gilbert,
Jacques Martinet, Martin Patrix, Alain Patrix, Yvon Morel, Guillaume
Martin Lalonde, Hamon Gauthier, Bertrand Picot, et plusieurs aultres des
bourgeois congrégés (_réunis_) et assemblés comme dict est.

Le Gouverneur et Lieutenant-Général pour le Roy en Bourgogne et pour Mgr
le Dauphin de Normandie se nommait _Philippes Chabot_.

Je lis encore, au procès-verbal de la _Réunion de la Communauté de Ville
de St. Malo_, tenue le 31 mars 1535--séance à laquelle fut présenté le
rôle d'équipage de l'expédition de Jacques Cartier--les noms suivants
des _bourgeois_ du temps.

Comme il est facile de s'en convaincre, ils ont une orthographe moderne:

Jacques Martinet, Pierres Hamelin, Guillaume Pepin Guillaume
Saint-Maurs, Pierres Colin, Pierres May, etc.

Extrait de _l'Appendice au voyage de Jacques Cartier 1534. Documents
inédits_, vol. Ier, Alfred Ramé, page 5, 6, 7, 8 et 9.

                                ---

CHAPITRE TROISIÈME

Les _Te Deum_ militaires portant, comme des drapeaux de régiments, le
chiffre de leurs glorieux millésimes: 1690, 1711, 1758; celui de
Frontenac, à Notre Dame de Québec, avec le pavillon-amiral de Sir
William Phips, suspendu comme trophée à la voûte sonore, etc., etc.

Cette victoire fit grand bruit en Europe, surtout à Paris, où l'on
admira beaucoup l'audace et le sang-froid guerrier du Comte de
Frontenac. Fier de ses sujets du Canada, Louis XIV fit frapper une
médaille pour perpétuer le souvenir de cet exploit. L'Université Laval
en possède un très beau spécimen dans son musée de numismatique. Ce
spécimen est unique au pays.

En voici la description:

On y voit la ville de Québec assise sur un rocher, étayant à ses pieds
des pavillons et des estendards aux armes d'Angleterre. Elle a prés
d'elle un animal qu'on appelle _Castor_, et qui est fort commun en
Canada. Au pied du rocher, est le fleuve de Saint Laurent appuyé sur une
urne. La légende, _Francia in Novo Orbe Victrix_, signifie: _La France
Victorieuse dans le Nouveau Monde_. L'exergue, _Kebeca Liberata M. DC.
XC_: _Québec délivré 1690_.

_Médailles de Louis le Grand, Imprimerie Royale, 1723._

                                ---

CHAPITRE QUATRIÈME

Commentaire sur cette parole du charpentier Séquart:

_Et vous croyez que notre Capitaine-Général, notre Jacques Cartier, le
hardi gars de Bretagne, aura sa statue é Stadaconé?... Jacques Cartier
n'aura pas plus de monument à Stadaconé que de statue à St. Malo,_ etc.

Qu'ont-ils fait, là-bas, les Français d'Europe? oui, qu'ont-ils fait sur
la terre de Bretagne pour garder immortelle la mémoire de Jacques
Cartier? Où est le monument de leur découvreur par excellence? Et sur
laquelle de leurs places publiques, la grande et forte race de leurs
paysans, de leurs marins, de leurs soldats va-t-elle, aux anniversaires
historique, saluer sa statue, acclamer son nom écrit en bronze sur un
flamboyant piédestal? La parole est à la ville de St. Malo, à la
Bretagne, à la France elle-même.

Il y a vingt ans, le 19 février 1868, le romancier Émile chevalier
publiait un livre qu'il signait d'un beau titre: JACQUES CARTIER.

"Saluez avec moi, s'écriait-il dans la dédicace de son roman historique,
saluez avec moi... le premier Découvreur Français, un Breton, homme de
forte souche, de coeur haut et droit, le premier qui ait baisé cette
terre d'Amérique!"

Jacques Cartier! l'une de nos illustrations. Ah! le mot est chétif: un
de nos génies, devrais-je dire. Et pas une statue ne lui a été érigée
chez nous! A lui pas un monument, pas une inscription, pas un symbole de
la reconnaissance générale! O Athéniens! Athéniens! En France, il ne se
trouve peut-être pas cent mille personnes sachant qu'il a existé un
Jacques Cartier.

Eh! bien, ce que je demande pour Jacques Cartier, notre Christophe
Colomb à nous Français, l'un de ceux Qui devraient faire marque dans nos
annales historiques, l'un des plus ignorés pourtant, ce que je demande,
c'est un monument élevé soit à Saint-Malo, soit à Rennes, soit même à
Paris,--pourquoi non?--qui transmette désormais à la postérité le
souvenir de ce grand homme. Ce que je demande, pour l'honneur de mes
compatriotes, et _au nom d'un million de Français reconnaissants qui, de
l'Atlantique, béniront notre oeuvre_, c'est que l'on se mette à la tête
d'un mouvement ayant pour but de rendre à l'un de nos plus illustres, de
nos plus vertueux citoyens, à Jacques Cartier, l'hommage que la
légèreté, plus encore que l'ingratitude, a négligé de lui rendre jusqu'à
ce jour.

Une statue à Jacques Cartier, au Découvreur du Canada!

Hélas! trois fois hélas! comme pleure la Tragédie Grecque, le roman
patriotique du patriote Émile Chevalier n'a pas eu l'honneur de la
centième édition. Cette gloire appartient exclusivement aujourd'hui aux
livres scandaleux et obscènes. Vingt années ont passé sur le livre du
courageux écrivain qui a réédité _Sagard_ et son _Histoire du Canada_,
vingt ans d'oubli, d'indifférence, et de silence fatal. Le livre est
perdu, l'enthousiasme éteint, le rêve évanoui. Nulle part il n'y a de
monument! Pas de statue à St. Malo, pas de statue à Rennes, pas de
statue à Paris!

Cartier subirait-il donc, et tout entier, le sort effroyable des marins
pleurés par le poëte:

_Le corps se perd dans l'eau, le nom dans la mémoire_?

Ainsi, nous avons un collège électoral qui porte le nom de _Jacques
Cartier_. Il y a, à Montréal, une place _Jacques Cartier_. Il existe
encore, dans notre métropole commerciale, un carré _Jacques Cartier_,
une banque _Jacques Cartier_ une rue _Jacques Cartier_.[165]

   [Note 165: Montréal aurait eu tort d'oublier Jacques Cartier car
   elle lui doit son nom.

   "Après que nous feusmes yssus (_sortis_) de la dicte ville,
   (_Hochelaga_) plusieurs hommes et femmes nous vinrent conduyre
   sur la montagne cy-devant dicte, qui est par nous nommée, _Mont
   royal_, distant du dict lieu d'ung quart de lieues. Et nous
   estans sur icelle montaigne eusmes veue et congnaissance de plus
   de trente lieues à l'environ (_à l'entour_) d'icelle."

   _Relation_ du second _Voyage de Jacques Cartier_, verso du
   feuillet 26 et recto du feuillet 27.]

A Québec, nous avons une division municipale qui porte le nom de
quartier _Jacques Cartier_, un marché _Jacques Cartier_ une rue _Jacques
Cartier_, très bien nommée celle-là, parce qu'elle traverse dans toute
sa longueur la presqu'île de la _Pointe-aux-Lièvres et nous mène, par le
pont Bickell, droit au site de l'hivernage des vaisseaux du Découvreur
en 1535-36_.

Nous avons encore dans le collège électoral de _Québec_ une paroisse que
porte le nom de St. Gabriel de Val-_Cartier_. Puis encore, dans le même
comté, le grand lac et le petit lac _Jacques Cartier_ qui donne son nom
à la vallée qu'elle arrose, elle coule dans trois comtés, Montmorency,
Québec, Portneuf, avant de se jeter dans le St. Laurent qu'elle atteint
près de la paroisse de Cap Santé.

Mais toute cette nomenclature géographique et cadastrale ne suffit pas à
la renommée historique du Découvreur.

Aussi, l'an prochain (1889) sur la façade du Palais Législatif, dans une
des ouvertures du Campanile dédié à Jacques Cartier, le Gouvernement de
la Province de Québec placera la statue, grandeur héroïque, de
l'Illustre Découvreur. Certes, le piédestal sera digne de l'oeuvre de
notre éminent artiste sculpteur Hébert, car elle dominera à cette
hauteur, près de quatre cent pieds, l'estuaire de la rivière St.
Charles, de cette historique Cabir-Coubat qui vit entrer dans ses eaux,
le matin du 14 septembre 1535, trois petits navires pavoisés aux
couleurs de France, qui portaient l'Évangile et l'avenir du Canada!

L'an prochain donc, nous aurons chez nous À Québec, la statue que le
patriotique écrivain Chevalier cherchait vainement sur les boulevards de
St. Malo, de Rennes et de Paris.[166]

   [Note 166: Je sais, de source certaine, que la décoration
   historique du Palais Législatif de la Province de Québec a été
   accordée à notre ami M. Eugène Hamel par le Gouvernement de
   Québec. Cet artiste distingué a déjà préparé les esquisses de
   deux tableaux représentant, le premier, _Christophe Colomb reçu
   par Ferdinand et Isabelle_, après la découverte de l'Amérique, le
   second, _Jacques Cartier à Hochelaga_. Ces deux tableaux seront
   exécutés dans les panneaux dominant, aux salles de l'_Assemblée
   Législative_ et du _Conseil Législatif_, les fauteuils des
   Présidents de ces deux chambres.]



                                ----

                         TABLE DES MATIÈRES

                                ----

Préface
Critique
Argument analytique.

CHAPITRE PREMIER

_Prologue_:-Un causeur d'autrefois.

CHAPITRE DEUXIÈME

La _Grande Hermine_.

CHAPITRE TROISIÈME

La _Petite Hermine_.

CHAPITRE QUATRIÈME

L'Emérillon.

CHAPITRE CINQUIÈME

Un Noël Breton
_Épilogue_.

APPENDICE





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Une fête de Noël sous Jacques Cartier" ***

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