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Title: Le gorille
Author: Méténier, Oscar, 1859-1913
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le gorille" ***

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from images generously made available by the Bibliotheque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.



LE GORILLE
Roman Parisien

par

OSCAR MÉTÉNIER


1891


VICTOR-HAVARD, ÉDITEUR
168, Boulevard Saint-Germain, Paris



I


Dans un fumoir élégant de la rue Bellechasse, un soir de mai, se
trouvaient réunis trois hommes, trois amis d'enfance, charmés de se
retrouver après une longue séparation.

Ils n'étaient ni vieux ni jeunes. L'amphitryon était un militaire de
haut grade, raide comme une lance, au parler brusque et bref, mais de
cordiale humeur avec ses intimes, c'est-à-dire avec peu de gens.

Le deuxième avait dépensé en voyages d'exploration le meilleur de sa vie.
Il portait les insignes ordinaires de cette carrière aventureuse; il
était absolument chauve et très barbu.

Le troisième était un personnage de grande taille, aux cheveux blonds
mêlés de blancs, à physionomie expressive, douce et attristée. L'homme
du monde dominait en lui, comme l'homme d'action dans le militaire, et le
sceptique dans le voyageur.

Et c'était justement pour fêter le retour de ce dernier, Adrien de
Vermont, arrivé récemment de la côte orientale d'Afrique, que le général
Mayran avait convoqué Paul de Breuilly.

M. de Vermont, emporté par son sujet, avait évoqué en poète la vie
mystérieuse de ces pays étranges, éternellement rebelles à la
civilisation européenne. Il en vint à parler chasses.

--Je me souviendrai toujours, dit-il, d'une certaine chasse au gorille
qui m'a fait éprouver une des plus fortes émotions que j'aie ressenties.

--Raconte-nous cela, s'exclama le général; mais d'abord édifie-nous sur
les moeurs particulières de cet animal-là. Je suis un ignorant, tu sais.

M. de Vermont sourit.

--Les gorilles, dit-il, sont, suivant la science officielle, des
mammifères, des quadrumanes, famille des simiens, division des singes
anthropomorphes, genre voisin des chimpanzés, créé par Isidore Geoffroy
Saint-Hilaire et ne renfermant qu'une seule espèce: le _gorilla gina_ de
Hannon, le _gorgona_ de Pline, le _pongo_ d'André Battel. Pour les nègres
de la Guinée, les gorilles sont d'assez méchants nègres, velus comme les
troncs séculaires ou les roches où ils vivent, faisant des fagots,
construisant des cabanes au moyen de ces fagots, enlevant des négresses
pour leur sérail, mais ne sachant ni parler un idiome, ni faire du feu,
ces deux apanages de l'humanité. Un peloton de gorilles, armés de ses
dents et de simples bâtons, mettrait en fuite un de tes bataillons,
Gustave, alors même que tu le commanderais en personne.

--Cette petite digression, dit le général, pour en arriver à nous dire
que tu as tué tout seul une douzaine de ces colosses-là?

--Non, un seul, et pas à moi seul! J'étais à Denis, au Gabon, côte de
Guinée. Une vaste case, au pied d'une colline, à la lisière d'un
hémicycle de pâturages, bordé de grands bois, était habitée par un
clergyman anglais avec sa famille. Sa fille aînée, miss Esther, était
âgée de dix-huit ans et fort belle.

Un beau jour, elle disparut. Je laissai la mère et les autres soeurs en
larmes, et je partis avec le père et quelques gaillards déterminés, pour
une battue, de celles où une branche cassée, où des empreintes de pas
sont les seuls guides.

Après trois jours, nous revenions plus tristes qu'en partant. Au moment
de revoir fumer le toit de la case dans la plaine, nous retrouvâmes, sous
un grand arbre, Esther gisant meurtrie, presque méconnaissable, roulée
dans ses vêtements déchirés et tachés de sang. Elle semblait morte.
Cependant ses yeux étaient ouverts et ils nous regardaient. Le clergyman
se prosterna, en portant vivement la main sur le coeur de son enfant.
Plus médecin que lui, j'examinai la situation, qui semblait désespérée,
et je dis au père quelques mots à voix basse. Il frémit. La jeune fille
fut relevée et emportée à la maison avec des précautions infinies, tandis
qu'un nègre nous devançait pour annoncer à la mère que miss Esther
n'était pas morte. Je puis vous dire qu'elle avait été guettée, emportée
et violentée par un gorille.

Brisée, anéantie, folle de peur, miss Esther  n'avait pu ni fuir, ni même
se rappeler par où son athlétique ravisseur avait passé; elle s'était
renfermée dans l'immobilité de l'oiseau surpris par la couleuvre;
seulement elle avait supplié avec des larmes dans une langue que les
gorilles n'entendent pas, et, comme le lion de Florence, le bourreau
semblait avoir eu pitié de sa victime.

La brute avait subi l'ascendant d'une race supérieure, en abritant la
prisonnière dans une cabane inaccessible, ébauchée sur un roc où l'on
n'arrivait qu'en grimpant aux arbres. Le gorille lui apportait des
fruits; mais, la voyant agoniser toujours et refuser toute nourriture,
il prit son parti: il la chargea de nouveau, et sans plus songer à sa
lubricité, il reporta Esther à l'endroit où il l'avait surprise et où
nous venions de la retrouver.

Pour un gorille, il fit là quelque chose approchant du sublime; pour
nous, il se désignait à notre vengeance. Elle fut terrible.

Le récit d'Adrien avait couvert de sueur le front de Paul de Breuilly.

--Savez-vous qu'il y a des gorilles ailleurs que dans les forêts du
Gabon? dit-il à ses amis; seulement ils sont plus impitoyables! Mais
pardon, Adrien, de t'avoir interrompu. Poursuis. La vengeance, dis-tu,
fut terrible? Savourons un peu cette vengeance.

--Voici, dit Adrien. Je laissai miss Esther entourée des soins de sa
famille, et je repartis pour les bois. Je n'avais avec moi que trois
compagnons: un matelot français, un soldat anglais, un petit pointer, mon
vieux compagnon de chasse; peu de vivres, des fusils de choix, des
munitions excellentes. Quant au chien, il avait son admirable instinct et
une obéissance inconnue chez les hommes. Bref, nous découvrîmes enfin la
retraite du gorille, vieux solitaire qui avait élu domicile à une lieue
de la plaine, dans l'endroit escarpé dont je vous ai dit un mot.

Il vivait de rapines, et il avait étranglé plus d'une négresse sans que
personne s'en fût ému autant que de la disparition de miss Esther.

Surpris dans son fort, il ne chercha nullement à fuir. Quand il nous vit,
non sans étonnement, parvenus de trois côtés différents sur son aire
rocailleuse, le poil de son col se hérissa, ses narines se dilatèrent et,
faisant entendre un cri de guerre aussi rauque qu'une trompette marine,
ce lutteur, qui attaquait les panthères, sembla choisir qui de nous trois
il égorgerait le premier.

Une première balle envoyée par le matelot français le toucha au dos, mais
ne fit que lui effleurer l'omoplate. Il se retourna et, d'un bond
prodigieux, se trouva à portée de mordre le canon du fusil et de le
casser entre ses dents comme un sucre d'orge.

L'Anglais tira. J'ajustai aussi, mais je tremblais d'atteindre le
matelot. En peu de temps, grâce à nos revolvers, le gorille reçut une
averse de balles.

Les reins brisés, il faisait tête encore, hurlait, bataillait. Il nous
aurait écharpés, broyés, malgré ses blessures, si une dernière balle que
je lui logeai dans l'oeil ne l'avait fait rouler par terre; il tomba,
cette fois, pour ne plus se relever.

Son dernier cri fut celui de l'homme que l'on égorge. Nous le trouvâmes
Couché dans une boue sanglante, labourée par les ongles de ses mains
énormes. Son cadavre était effrayant à voir. Nous lui fîmes un bûcher
avec les débris de son ajoupa. Ainsi finit cet Almaviva rudimentaire!

Le comte avait écouté ce récit avec un intérêt fiévreux.

--Si tu rencontrais sur le boulevard, dit-il à M. de Vermont, un gorille
de l'espèce du tien, bien qu'ayant un état civil en règle et une position
notariée excellente, te chargerais-tu de le tuer?

--Cela dépend, repartit le sceptique, sans trop comprendre où Paul
voulait en venir. Si j'étais sûr de l'impunité et qu'il s'agît de venger
une miss Esther....

--Il y a longtemps, dit tristement le comte de Breuilly, que je me pose
cette question....

--Voilà une transition superbe pour arriver à faire ton petit récit, mon
cher Paul, dit le général. Eh bien! si Adrien a fini, à toi la parole!

--C'est que je n'ai nulle envie de la prendre, dit le comte d'un air
naïvement contrit.

--Pour te taire, dit Adrien, il faut que tu craignes de nous intéresser
trop.

--Ou pas assez, objecta Paul. Je voulais dire seulement qu'ayant fait de
l'anthropologie, je tiens la communauté d'origine du genre humain pour
une question secondaire. Pour moi, il est aisé de reconnaître à
première vue que tel type humain procède des ruminants, tel autre des
batraciens, tel autre des singes; celui-ci de l'aigle, celui-là du hibou.
On coudoie des gorilles et des bouledogues, exactement vêtus comme vous
et moi et se croyant nos égaux. C'est très drôle et très horrible.

Sur ce point, un domestique entra et remit à M. Mayran un journal sur un
Plateau de vermeil.

Le général regarda la bande et lut cette adresse écrite à la main:

_A Monsieur le général Mayran, pour remettre à Monsieur le comte de
Breuilly_.

--Écriture de femme! pensa le militaire; mais il se tut et passa le
journal à Paul.

C'était une feuille mondaine. Paul déchira la bande d'un geste brusque,
déplia rapidement le journal, passa à la seconde page, comme s'il était
sûr de ne rien trouver d'intéressant dans la première, et penché vers la
lampe, il s'arrêta tout à coup à un article quelconque, mais qu'un large
trait de plume désignait à son attention.

Presque en même temps il saisit son chapeau, passa lestement son
pardessus et dit à ses interlocuteurs ébahis:

--Pardon, mes amis, de prendre aussi promptement congé de vous; mais il
faut que je parte. Que Mayran veuille bien me faire avancer une voiture!

Quand il fut à la portière de la voiture de louage qu'un domestique était
allé chercher, Paul de Breuilly jeta au cocher ces seuls mots: Gare
Montparnasse!

En même temps, Gustave Mayran et Adrien de Vermont se demandaient si le
comte était conspirateur ou amoureux.

--As-tu toujours connu de Breuilly aussi étrange? demanda de Vermont au
militaire.

--Paul, répliqua Mayran, est un homme dont la poitrine est percée de part
en part et qui porte le fer dans sa plaie. S'il vit encore, c'est par un
miracle de volonté.

--Un amour tardif, peut-être?

--Oh! moi, dit le général, je n'entends rien à l'amour! D'ailleurs, Paul
n'a plus vingt ans.

--Où était-il à vingt ans? demanda Adrien.

--Je crois, en Allemagne, dit Gustave; mais je n'ai jamais su ce qu'il y
avait fait.



II


Le comte de Breuilly était originaire du Languedoc, et très gentilhomme
au point de vue du caractère.

Sa vie avait été pleine de mystère. Militaire, il avait quitté le service
pour se marier, et, depuis lors, il s'était voué à la science avec
l'acharnement d'un homme qui se fuit lui-même, et à la musique par
passe-temps. Il s'était fait ainsi une vie occupée, la partageant entre
ses livres, son violon et les soins qu'il rendait à sa famille. Il avait
eu deux enfants, un garçon, d'humeur bouillante et aventureuse, et une
fillette, blonde, pâlotte, pour qui son frère était le soleil.

Le siège prussien avait emprisonné dans Paris, en 1870, le père, la femme
et les enfants.

François de Breuilly, engagé volontaire, tomba à Champigny, dans un fossé
de neige, pour ne plus se relever. Le père sortit de Paris pour aller
reconnaître les restes de son fils unique. Louise, malgré les efforts
réunis de son père et de sa mère, avait voulu l'accompagner.

Sa détermination était si formelle, et pour ainsi dire si violente, que
le père céda, et ce fut la jeune fille qui, en furetant le long d'une
tranchée funéraire, entre les deux files de Frères de la Doctrine
chrétienne qui maniaient la pioche dans ce cimetière improvisé, prononça
tout à coup, le doigt levé, ce seul mot: _François!_. Puis elle
chancela.... Le comte regarda le mort en soutenant sa fille évanouie.
François était là, tranquille et raide sur sa dernière couche, un trou à
la tempe, le képi encore au front. Le père trouva la force d'emporter
sa fille, croyant retenir vivante la seconde  des créatures qu'il avait
le plus aimées; mais elle ne se remit point de cette épreuve. Elle était
dans l'âge d'éclosion des jeunes filles. L'ébranlement de la douleur
et le froid lui furent fatals. Peu de mois après, elle mourut de la balle
qui avait tué son frère.

M. de Breuilly et sa femme se demandèrent s'il était possible d'être plus
malheureux.

La maison était bien vide et les jours désormais coulèrent longs et
tristes pour ces deux êtres si éprouvés.

Parfois, dans le silence de cette demeure désolée, le père, commençait
Une phrase:

«Quand j'avais vingt ans!...» Mais il n'achevait pas.

--Eh bien! répliquait la comtesse, quand vous aviez vingt ans?

--Ai-je dit cela? répondait Paul; mais il semblait avoir oublié déjà sa
pensée.

Blanche se répétait à elle-même:

--Que signifie? Il était alors en Allemagne, mais, à part des études
scientifiques, je n'ai jamais su ce qu'il y avait fait. Du reste, les
hommes sont généralement sobres dans le récit de leur première jeunesse;
il ne faut pas le tourmenter, il est assez malheureux....

Un matin, à sa stupéfaction, Blanche, arrangeant dans un vase les fleurs
qu'elle avait cueillies la veille au cimetière, crut entendre, et entendit
en effet, le susurrement d'un archet sur un stradivarius qui, depuis la
bataille de Champigny, n'était pas sorti de sa boîte. Elle tourna vivement
la tête vers les fenêtres de Paul, et il lui fallut l'entrevoir pendant
quelques minutes, avec l'instrument de musique à la main, pour se
convaincre qu'il avait repris son violon et qu'il en jouait.

Il y avait quelque chose d'effrayant pour elle dans cette espèce de
miracle; mais, si consoler son mari de leur commune douleur était bien un
devoir qu'elle s'était imposé, elle n'en tenait pas moins Paul pour
inconsolable. Vouée désormais aux capelines noires, répudiant les grâces
de son sexe, se plaisant même à ressembler aux religieuses, elle n'était
plus femme; et, à ce trait d'un archet courant, agile encore, sur une
chanterelle raffermie, elle augura que sa propre vieillesse avait devancé
les années de Paul. Son mari, plus robuste et peut-être moralement plus
jeune, n'avait donc pas dit encore aux joies de la terre un éternel adieu?

Les solitaires et les mélancoliques remarquent tout. Paul avait un gardien
plus attentif dans la personne de Blanche que dans n'importe quel infirmier;
d'abord parce qu'elle l'aimait, et ensuite parce que, n'ayant
plus que lui, elle tenait à l'avoir tout entier. Ce réveil accidentel du
violon eut donc des retentissements extraordinaires dans l'hôtel de la
rue de Verneuil, où habitaient les deux époux. Il marquait une crise, une
transition.

Mais il fallait que Blanche se définît à elle-même cette métamorphose,
car elle ne pouvait dire à un homme désespérément triste: Vous êtes donc
bien gai aujourd'hui?

Paul modula plusieurs fois une phrase charmante, une phrase unique,
Inconnue de Blanche, qui, grande pianiste, croyait avoir, dans la
mémoire, toutes les musiques de quelque renom. Le retour de Paul à la
musique étonna d'autant plus que son caractère était plus égal. Il ne se
reposait jamais d'être lui-même, parce que cela tenait à sa nature et ne
le fatiguait pas. Les caprices lui étaient inconnus. De telles gens ne
courent point les rues; aussi les hommes, qui l'avaient apprécié dans ses
jours heureux, le recherchaient encore. C'est ainsi que, deux fois par
semaine, on voyait, arrêtés à sa porte, quelques équipages du faubourg
Saint-Germain.

On venait là pour causer comme on ne cause plus guère. La tristesse de
cet intérieur n'en avait pas banni ce certain tour d'esprit aimable, qui
s'était jadis réfugié à la Conciergerie lorsque la Terreur y avait exilé
le _high life_ du temps.

Ces réunions autour d'une table à thé commençaient à neuf heures pour
finir à onze. Par exception, le petit vicomte de Charaintru, qui vivait
sans penser, n'était pas le moins assidu, bien qu'en gommeux et en
désoeuvré qu'il était, il ne pût trouver personne chez le comte Paul qui
ressemblât à ses habituelles relations; mais Charaintru était capable
d'attachement, et il n'était pas fâché de faire événement dans un milieu
où on l'écoutait d'autant plus volontiers, qu'il donnait rarement à ses
interlocuteurs la peine de lui répondre. Très potinier, il mettait _les
pieds dans le plat_, selon son expression, mais sans malice et assuré de
l'indulgence d'un hôte plus âgé et très miséricordieux comme l'était Paul.

Cet enfant terrible de trente-six ans, habitué à rire lui-même de son
prénom d'Hercule, n'avait étouffé de sa vie aucun serpent, et quand il
était naïvement vipérin, c'était par bavardage et sans noirceur aucune.

Or, il lui arriva de dire un jour, avec une étourderie qui semblait
enfantine, que Paul avait donné à ses promenades un nouvel itinéraire,
puisque Charaintru le voyait tous les jours, entre quatre et cinq, passer
sous ses fenêtres de la rue d'Anjou.

--Surveillez-le, Madame, ajouta-t-il, en s'adressant à Blanche: votre
mari est dans l'âge critique des hommes, l'âge des passions tardives et
des incurables amours.

--Voilà, dit Paul avec un sourire impénétrable,  ce qui s'appelle mettre,
d'intention  au moins, les pieds dans le plat.

--De ma vie, cher ami, vous le savez du reste, répliqua le pygmée, je
n'ai fait autre chose.

--Vous avez pris mon mari pour un autre, dit Blanche; car il va plus
souvent au cimetière qu'au faubourg Saint-Honoré.

--Je puis, dit Paul, avoir conçu soudainement un amour à la Des Grieux,
pour une ingénue des Folies-Marigny!

--Non, mon cher, riposta Charaintru, excusez-moi! Les répétitions des
Folies-Marigny finissent à trois heures, et, vu la pluie, le café des
Ambassadeurs n'ouvrira que dans quinze jours. Enfin, dans mon voisinage,
il n'y a pas de bouquinistes pour vous couvrir. Cherchez-vous des nids
de corneilles dans les peupliers de l'Elysée? Pas davantage!

--Arrivons, répartit Paul, un peu contrarié; nommez, sans attendre,
l'objet de ma flamme.

--C'est m'imposer silence, car j'ignore jusqu'à la première lettre de
son nom.

Cependant la comtesse cherchait, sans le trouver, ce que son mari allait
faire, chaque jour, à la même heure, rue d'Anjou Saint-Honoré....

---Eh! mon Dieu! continua Charaintru, j'ai failli, moi aussi, avoir un
roman dans ma propre rue, circonstance toujours agréable par un temps de
pluie. La jeune dame était fort grande et blonde, approchant comme vous,
cher de Breuilly; par contre, le mari était un petit noir, environ comme
moi, et qui paraissait mauvais comme la gale (je ne nomme personne!).
Voici donc mon petit potin personnel. Commencement....

--Peut-être, interjeta Paul, feriez-vous mieux de commencer par la fin.

--Pourquoi? demanda naïvement Hercule.

--Pour abréger, riposta le maître de la maison avec une nuance de
sévérité mécontente.

--Vous me troublez, s'écria Charaintru, comme un enfant interrompu dans
la récitation de sa fable.

--Je demande le dénouement, répéta Paul d'un ton contenu, mais froid.

--Il n'y a pas eu de dénouement, dit Hercule.

--Pardon, il y a toujours un dénouement.

--Fleurs et correspondance anonymes, tout s'est borné là!

--Correspondance se dit d'un échange de lettres. Avez-vous reçu des
réponses?

--Pas une, répondit le petit vicomte avec une franche bonhomie.

--Alors, mon bon, pas de noeud à l'intrigue. Est-ce tout?

--Oui, dit Charaintru.

--Pas de correspondance? Pas d'intrigue? Ce n'est donc ni un roman, ni
même un potin! Vous n'avez pas tenu votre promesse, et je vous retire la
parole.

Charaintru regarda Blanche, qui regardait son mari.

Il y eut un froid; mais Mme de Breuilly fit dérailler la causerie, qui
roula dans une autre direction.

Quand il fut avéré pour elle que Paul sortait à des heures régulières et
qu'il y tenait, et quand elle eut essayé vainement de lui faire avouer le
but de ses sorties, à tort ou à raison elle ne douta plus de ce qu'elle
appelait «sa disgrâce».

Jamais, toutefois, Paul n'avait été plus prévenant ni plus gracieux;
Mais la jalousie, comme l'amour, court à son projet sans s'inquiéter
Beaucoup de la logique. Un homme qui s'absente sans dire où il va trompe
nécessairement sa femme, et s'il en aime une autre, c'est donc qu'il
n'aime plus la première?

Il ne s'offrait, pour Blanche, que deux moyens de combattre l'ennemie,
puisqu'il y avait nécessairement une ennemie: ou courir sus et la
combattre, ou bien employer ce moyen délicat et généreux qui consiste à
négliger la rivale et à ramener sur soi seule l'attention et la préférence,
par une incomparable tendresse.

Il était dans les aptitudes de la comtesse, femme supérieurement noble
d'esprit et de coeur, d'incliner au second parti et de le suivre avec
beaucoup d'art et d'opiniâtreté. On vit donc alors ce que l'on voit
rarement: une mère en deuil rejeter ses crêpes et, du recueillement de
la vie dévote, revenir à la fébrile activité de la vie, mondaine, à
commencer  par la musique.

Elle se commanda d'être belle et aimable, et elle le pouvait encore. Elle
se préoccupa de mille riens, délaissés, oubliés, et son miroir put lui
rendre ce témoignage: que la plupart des femmes plus jeunes qu'elle ne
pouvaient entrer en ligne avec la comtesse de Breuilly.

N'étant plus une jeune femme, elle fut une femme jeune. Paul y prit garde
et l'en félicita de façon à la payer de ses soins; mais Blanche n'osait
attaquer de front cette heure redoutable de «quatre heures», à laquelle
Paul disparaissait invariablement; et, quoique se sentant déjà plus
forte, elle se prêchait le courage à elle-même, sans parvenir à se le
donner.

Enfin, un jour d'été, où la beauté d'un temps doux, après un orage,
conviait les rares Parisiens restés à Paris à revoir les horizons
factices du bois de Boulogne, Blanche eut l'audace de demander à Paul
deux heures de son temps et le tour des lacs.

Il était trois heures et demie. Paul y consentit sans hésiter, et il
s'exécuta de la meilleure grâce.

Ils partirent comme de vieux amants pour le bois, et la promenade se
serait accomplie dans toutes les conditions d'un contentement parfait
pour Mme de Breuilly si, au point de séparation des deux lacs, un rien,
un pli de rose n'avait rappelé soudainement Blanche à ses préoccupations.



III


Le coupé de maître qui menait Blanche et Paul dans la direction de
Longchamps se trouva un moment retardé, entre les deux lacs, par un
embarras de voitures. Il y en eut une qui, par une fausse manoeuvre de
son conducteur, faillit frapper en flanc, de sa flèche d'acier, le siège
du cocher de M. de Breuilly.

C'était un landau bleu, découvert et attelé dans le dernier genre. Une
très jeune femme y trônait seule. Abritée sous une ombrelle doublée et
bordée de guipure blanche, l'inconnue, dont la toilette rose et grise,
plus austère que les modes nouvelles, faisait pourtant valoir une taille
svelte et délicieuse, ne put retenir un léger cri en voyant la tête de
ses chevaux se heurter presque à la lanterne de l'autre voiture. En ce
moment, les yeux des trois personnes se rencontrèrent.

Paul porta, comme instinctivement, la main à son chapeau; pas un muscle
de son visage ne tressaillit. La jeune blonde rougit en souriant vaguement,
mais elle tourna aussitôt toute son attention sur la dame qui
accompagnait M. de Breuilly. Les deux femmes passèrent ainsi, l'une de
l'autre, une de ces revues auprès desquelles une inspection militaire
n'est qu'un jeu d'enfants. Rien n'échappa ni à l'une ni à l'autre,
sur leur âge, leur condition, leur toilette, l'expression de leur
physionomie.

Blanche acquit la conviction que la belle blonde connaissait M, de
Breuilly. Mais, pensa-t-elle, si c'est là ma rivale, chaque jour visitée
entre quatre et cinq heures par mon mari, comment l'a-t-il prévenue de ne
pas l'attendre aujourd'hui? Nous sommes partis de la rue de Verneuil
avant quatre heures, et Paul ne m'avait pas quittée un seul instant! De
quel raisonnement a-t-elle conclu que Paul n'irait point, qu'il viendrait
ici, qu'elle pourrait le rencontrer et échanger encore avec lui, faute de
mieux, un regard tendre?

--Mon ami, dit Blanche résolument, vous connaissez cette personne
vraiment charmante? Vous plaît-il de me dire son nom?

--Je ne suis pas l'_Almanach Bottin_, objecta Paul en souriant.

Réponse si raisonnable et si parfaitement unie, que Blanche en fut
désarçonnée encore une fois. Mais, se ravisant:

--Je n'ai, dit-elle, aucun souvenir de ce visage, du temps où j'étais du
monde et où j'y allais! Et vous, mon ami?

--Le monde est un kaléidoscope! dit le comte évasivement.

--Elle vous ressemble un peu, cette gracieuse figure, insista Blanche.

--Flatteur pour moi! balbutia Paul, en s'inclinant d'un air distrait. Ce
visage où pas une ride ... tandis que le mien....

Il n'acheva point.

--Mon ami, dit, un kilomètre plus loin, la pauvre comtesse, il y a de
chacun de nous une histoire que nous savons seuls, et que nous oublions
même quelquefois.

--Oui, répliqua Paul; cette remarque, qui est, je crois, d'Alphonse Karr,
pourrait être de vous, qui avez, dans l'occasion, tant de verve et
d'humour,

--Merci, mon ami. Eh bien! je me figure qu'il existe de vous une histoire
inédite, antérieure à moi, et dont vous me faites mystère  depuis
quelques vingt ans.

--Une seule histoire serait trop peu, ma chère Blanche. Moi, je parie
pour la demi-douzaine, sans avoir pris le temps de les compter avant de
vous répondre. Que de folies s'accomplissent pour un jeune homme, entre
vingt et vingt-cinq ans! Mais tout cela tiendrait aujourd'hui dans la
paume de la main.

--Y compris le sang des blessures et les cendres des souvenirs?

--Le sang des blessures! répéta Paul avec une feinte ironie. Il faudrait
savoir d'abord si les blessures de cette époque de la vie rendent
beaucoup de sang!

--La cicatrice que vous portez au menton, mon ami, et que vous attribuez
à un accident de chasse, pourrait bien....

--Non, répondit le comte avec une sévérité triste mais décisive, non!
Absolument rien de romanesque de ce côté! Tournez hardiment la page,
cette blessure n'était qu'une blessure bête!

Mme de Breuilly se mordit les lèvres et ne parla plus.

Au, bout d'un moment, Paul, craignant d'avoir affligé Blanche par un peu
de brusquerie,  renoua la conversation sur un sujet différent. Il parla
musique avec un intérêt qui gagna la comtesse, et elle finit par ne
plus ressentir l'acuité du trait que le regard de la jeune inconnue
lui avait décoché. En se retrouvant dans son salon sans avoir eu à
s'affliger, ce jour-là, de l'absence de son mari, elle s'approcha de son
piano, l'ouvrit et elle chercha sur le clavier la phrase musicale dont
elle avait eu la révélation, un matin que Paul jouait du violon après des
années de silence.

On ne sait ni pourquoi une phrase musicale rentre dans la mémoire, ni
Pourquoi elle en sort; C'est de sa promenade au bois que Blanche avait
rapporté cette musique. Elle l'essaya, la retrouva, et le résultat fut
qu'en même temps, ou presque en même temps, Paul reprit son archet et
joua du commencement à la fin, non plus une phrase détachée, mais tout le
morceau, parfaitement nouveau pour la comtesse. Elle se tut, pour bien
écouter, et, cette fois, retenir le chef-d'œuvre inconnu.

C'en était un, sans nom d'auteur, mais à la composition duquel le génie
Allemand avait dû présider.

Blanche se leva, ouvrit la porte du salon, qui donnait dans le cabinet
de son mari, et elle lui dit:

--Quelle est donc cette musique que nous jouons tous les deux sans nous
être concertés?

--J'ai entendu cela à Dresde, il y a vingt-cinq ans; un duo pour violon
et clavecin, comme on disait encore dans la société française de ce
pays-là. Et vous, Blanche, vous la connaissez sans doute pour me l'avoir
entendu fredonner?

--Si vous saviez, mon ami, où trouver cette musique, nous pourrions
l'étudier ensemble, puisque vous l'aimez.

--Je m'en informerai, répliqua M. de Breuilly.

Mais, du ton même dont il fit cette réponse, Blanche inféra qu'il était
résolu à ne pas s'en occuper. Elle pensa qu'il exécutait ce duo avec une
autre musicienne qu'elle, et peut-être ... rue d'Anjou-Saint-Honoré.

--Êtes-vous bien sûr, Paul, reprit-elle, avec un triste sourire, d'aimer
encore à faire de la musique avec moi?

--Et vous, ma chère Blanche, êtes-vous bien sûre de ne pas exiger de moi,
depuis quelque temps, la démonstration extérieure de sentiments qui, chez
moi, pour être plus latents, n'en sont que plus profonds? Nous avons
traversé de si grandes peines, que nous sommes excusables d'être un peu
moins alertes qu'aux beaux jours.

--Le coeur des femmes est ainsi fait, interrompt la comtesse, qu'elles
veulent tout avoir, dans ce moment suprême où elles sentent que tout va
leur échapper.

--C'est un cri du fond de ton âme, Blanche, répondit Paul en allant à
elle et la pressant dans ses bras. Pauvre enfant, que crains-tu de perdre
encore? D'où vient la fébrile appréhension qui te ronge? De qui donc ou
de quoi donc te sens-tu jalouse? L'étais-tu de nos pauvres enfants,
quand tu me voyais les adorer! Le serais-tu d'un troisième enfant, si
Dieu nous l'accordait encore? Et toi-même, l'aimerais-tu moins que moi?

--Oui, naturellement, s'il était l'enfant, d'une autre mère! Mais, que
parlez-vous d'un troisième enfant? Vous savez, hélas! tout comme moi, que
je n'en aurai plus... Seulement, la prédilection pseudo-paternelle,
l'adoption est quelquefois une tentation de votre âge, Paul.

--Oui, très forte! répondit loyalement le comte. Mais je sens bien par
ce que vous venez de dire, que vous ne partagez point ce genre de
prédilection! Il serait donc absurde, de ma part, d'y songer,

--Vous y avez donc songé, vous?

--Je viens de le dire.

--Vous aviez en vue quelqu'enfant?

--C'est fini, n'en parlons plus jamais!

Il n'y avait pas à répliquer.

Blanche sortit, effrayée par l'expression du visage de son mari.

Mais quand M. de Breuilly fut seul, il pleura, longtemps, comme une
femme, les poings dans les yeux, sans aucun bruit. Le terrain venait de
manquer sous ses pas....

--Eh bien!_dit une voix qu'à travers la porte M. de Breuilly reconnut
pour celle de Charaintru, demandez à monsieur le comte s'il consent à me
recevoir, quoique l'heure assurément soit mal choisie.

Le domestique ainsi interpellé vint frapper  à la porte de Paul, déjà
occupé, devant sa toilette, à faire disparaître la trace de ses pleurs
par des ablutions réitérées.

--Dans un moment, Hercule, je suis à vous, cria-t-il à Charaintru par la
porte entrebâillée, et bien que mentalement il envoyât le visiteur à tous
les diables.

Quand ils furent en présence:

--Mon cher Paul, dit Hercule, je viens sans façon vous demander à dîner,
sous la réserve de l'agrément de madame de Breuilly, bien entendu.

--Je me porte garant pour elle, répliqua Paul en offrant un siège à
Charaintru. Qu'y a-t-il de nouveau?

--Je voulais, reprit celui-ci, être très sûr de vous rencontrer, et j'ai
choisi l'heure du repas, ayant quelque chose d'important à vous dire.
Nous sommes seuls, n'est-ce pas?

--Absolument seuls.

--Tant mieux; ce que j'ai à vous dire ne comporte aucun témoin.

--Je vous écoute.

--L'autre jour, mon cher Paul, dit Charaintru, je vous ai horripilé, sans
le vouloir, par un stupide bavardage...

--J'ai oublié cela, mon cher Hercule. D'ailleurs, que pouvait
m'importer?...

--Aujourd'hui, je viens demander un service, comme si vous étiez fort
disposé à me le rendre.

--J'espère que vous n'en doutez pas.

--Que vous êtes bon! Eh bien! là, que savez-vous de la position
financière de Berwick, le banquier bien connu?

--Mais quelle raison aurais-je de savoir cela? Les banquiers juifs et
moi...

--Mon Dieu! les plus purs d'entre nous peuvent avoir eu affaire à des
banquiers juifs! Berwick est excessivement en vue. Vous êtes riche. Vous
spéculez quelquefois...

--Ici est votre erreur, Hercule; je ne spécule jamais.

--Sans spéculer positivement, vous avez, m'a-t-on dit, un compte ouvert
chez Berwick. Sa solvabilité vous intéresse donc, et alors, s'il est
quelqu'un de bien informé, c'est vous. Informez-moi donc à mon tour.

--Eh bien! Hercule, vous me croirez si vous pouvez, mais c'est à vous que
je demanderais la cote de Berwick sur la place, si j'avais besoin de le
savoir. Je ne sais rien, vous semblez savoir quelque chose, puisque vous
en demandez plus; eh bien! dites-moi ce que vous savez, et c'est vous
qui m'aurez rendu service.

--Je vais tout vous dire, Paul. Je suis venu à vous, vous sachant homme
de conseil, parce que j'ai ouï dire que le nouvel attelage de Berwick,
acquis pour épater le bourgeois, masque l'imminence d'une banqueroute,
et ... je suis fortement engagé avec Berwick. En second lieu, parce que
vous passez pour connaître sinon le Berwick lui-même, du moins ses
origines, ses attaches, sa famille, et que vous devez la vérité à un ami
comme moi... Vous pouvez savoir si, comme on le dit encore, les beaux
yeux de madame Berwick soutiennent le crédit du banquier; si un protecteur
anonyme, mais puissant, est sollicité d'empêcher la barque de sombrer,
si....

Le vicomte de Charaintru allait toujours récitant la leçon qu'il s'était
faite à lui-même avant d'entrer chez Paul. Chemin faisant, toutefois, il
eut l'idée de regarder M. de Breuilly, et la pâleur qui couvrait les
traits de son interlocuteur arrêta court le petit Hercule.

--Mais ... vous n'êtes pas bien? lui demanda-t-il avec un cordial intérêt,
en lui saisissant les deux mains. Vous souffrez! Dois-je appeler?

Paul, qui agonisait en silence, ne put que lui faire un signe impérieux
de s'abstenir.

Charaintru imagina qu'il venait et cette fois sans le vouloir, de mettre
encore les pieds dans le plat.

Paul, toujours silencieux mais se raidissant, fit l'effort de se lever
et de marcher--en s'appuyant aux meubles--vers une fenêtre du salon. Elle
était entr'ouverte; il l'ouvrit toute grande par un geste brusque, aspira
à longs traits l'air du dehors, et comme Hercule l'avait suivi, prêt à le
soutenir, Paul se retourna enfin et lui dit:

--Ce n'est rien!... Un éblouissement!... J'ai beaucoup souffert dans ma
vie, et ... je ne suis plus jeune!...

--Ce n'est pas ce que je vous ai dit, au moins, mon cher Paul?

Paul, s'asseyant près de la fenêtre ouverte et regardant Charaintru bien
en face, avec un sourire forcé, lui répondit:

--C'est si peu ce que vous m'avez dit que, déjà souffrant à votre
arrivée, je n'ai pas saisi un mot des dernières choses que vous m'avez
racontées. Je voyais remuer vos lèvres et je ne vous entendais plus. De
quoi parliez-vous donc?

--Je parlais des _potins_ qui courent sur Berwick, et je vous demandais...

--Ah! oui! s'il vendait sa femme pour combler un déficit? Si un galant
homme sauverait sa barque ou son huit-ressorts à point nommé? Écoutez
bien ceci, Charaintru:  je ne sais pourquoi vous m'avez choisi pour
confident à propos des opérations d'un homme qui n'a jamais été pour moi
que le guichet vitré et grillé d'une caisse plus ou moins publique. Si
vous avez fait la cour à sa femme, comme vous le donniez, l'autre soir,
à entendre, en appelant Berwick le _petit noir_, vous savez à vos dépens
à quoi vous en tenir sur la vertu de cette dame? Et alors, pourquoi
m'interrogez-vous? Si vous avez des fonds chez ce banquier, retirez-les!
Je n'en sais pas davantage.

Hercule écoutait Paul avec une sérieuse attention; mais doutant encore
de l'ignorance dans laquelle Paul se drapait avec tant de tranquillité
apparente, il ajouta:

--Mais enfin, vous, monsieur de Breuilly, si vous aviez à cette heure
des fonds chez Berwick, les retireriez-vous?

Ici Paul eut une minute d'hésitation. S'il croyait à la vertu de Mme
Berwick, il était cruellement édifié sans doute sur l'actif et sur la
probité du mari. Il retarda sa réponse en adressant à Charaintru cette
question:

--Somme toute, que vous doit Berwick?

--Cent cinquante mille francs! Répliqua le petit vicomte sans hésiter.

Paul se releva, marcha dans le salon comme s'il se livrait en lui un
combat terrible, et il finit par dire à Hercule:

--Berwick est bon pour vos cent cinquante mille francs.



IV


Paul de Breuilly donna à dîner au petit vicomte, comme si de rien
n'était. Blanche, qui ignorait la conversation qui avait précédé le
dîner, fut presque enjouée. Il vint, dans la soirée, plusieurs personnes.
Il y eût une table de whist où Paul prit place. Mme de Breuilly eut un
assez long aparté avec Charaintru. Mais, bien que Paul se défiât de la
sotte langue d'Hercule, il s'était assuré de son silence en lui demandant
sa parole d'honneur de laisser les Berwick de côté dans ses causeries de
ce soir-là, et le petit vicomte étant bien vicomte en ceci, qu'il savait
tenir sa parole.

Cependant, à un chasse-croisé dans la partie de whist, Paul, ayant quitté
son fauteuil, vint auprès du divan où Blanche causait avec Hercule.

--Le vicomte me parlait de vous, mon ami, répliqua Blanche; il me
conviait à lui dire s'il serait accueilli en vous faisant une amicale
proposition qu'il m'a exposée en détail.

--Et laquelle? demanda Paul en serrant légèrement le bras d'Hercule.

--Je prie madame de conserver la parole pour vous exposer ce dont il
s'agit. Elle s'en acquittera mieux que moi.

--Mon Dieu, reprit Blanche, cela n'est pas d'une complication extrême,
M. de Charaintru a, paraît-il, un cheval anglais dont la taille (c'est
le vicomte qui parle) correspond mieux à la vôtre qu'à la sienne. De
plus, il s'est épris d'un double poney ... sans grand usage chez nous,
depuis que...

--Oui, interrompit Paul, qui voulait dispenser Mme de Breuilly de
prononcer le nom de son fils mort. Et alors Hercule rêverait un échange?

--Avec toutes les compensations voulues! ajouta aussitôt le petit vicomte
d'un ton courtois.

--Cela se trouve merveilleusement bien, reprit Paul sans sourciller: je
veux réformer mon écurie. Je ne puis donc point acquérir votre anglais;
mais, au prix qui vous conviendra, mon double poney est à vous.

Blanche ne s'était nullement attendue à un accord aussi prompt, sachant
que Paul gardait le poney en souvenir du pauvre François. Et puis ce
mot: réformer mon écurie, indiquait des résolutions qu'elle n'avait pas
soupçonnées.

--Voulez-vous aussi notre Clarence, insista M. de Breuilly. Vous pourrez
y atteler votre anglais, s'il est à deux fins.

--Je réfléchirai à cela, repartit Hercule, presque aussi surpris de
cette liquidation de la remise que Blanche de la liquidation de l'écurie.

Puis les groupes du salon se formèrent autrement. Hercule alla s'asseoir
au whist, et Blanche, tout en causant avec deux dames de ses amies, sonna
pour le thé.

A onze heures et demie, il n'y avait plus personne dans le salon de la
rue de Verneuil; Blanche se faisait déshabiller par sa femme de chambre,
et Paul, retiré dans son cabinet, se mettait à compulser des papiers
et à couvrir de chiffres plusieurs pages.

Le lendemain matin, quand Blanche s'éveilla, le poney de son fils était
déjà emmené par le palefrenier chez le petit vicomte, sur l'ordre de
Paul, qui, par cette attention délicate, évita à la pauvre mère le
chagrin de voir partir, et peut-être la fantaisie de caresser une
dernière fois le cheval que François avait aimé et monté.

Ce fut ensuite sans aucune solennité et du ton uni et affectueux dont
les gens courageux savent parler d'une grande catastrophe à ceux qu'ils
chérissent, ce fut, en un mot, avec la bonne humeur d'un ancien soldat
que Paul dit à sa femme:

--Eh bien! ma chère, il faut nous préparer à un petit sacrifice purement
mondain. Il n'est qu'heur et malheur ici-bas! Bienheureux sommes-nous
encore, vous et moi, puisqu'il n'y va que de la caisse! Je connais votre
grand coeur et votre excellent esprit, et je dois vous avouer que nous
sommes décidément ... un peu ruinés! Je n'ai que faire de vous dire que
je n'ai point perdu au jeu, puisque je ne joue point. Je ne suis d'aucun
cercle et je ne vais jamais à la Bourse. Quoi qu'il en soit, j'ai perdu
et pas mal perdu! Rassurez-vous: votre dot est intacte! Du reste, voici
les chiffres...

Et, tirant de son portefeuille une petite note, Paul lut ce qui suit:

--Cet hôtel vaut cent cinquante mille francs, au prix, faible toujours,
d'une réalisation immédiate. Il y a ici cinquante mille francs de
tableaux et de mobilier. Mes chevaux et ma voiture représentent, au
bas mot, vingt mille francs. Et il me faut 300,000 francs en chiffres
ronds pour boucher un trou qui n'a été creusé ni par mon incurie, ni par
mon imprudence. Ma fortune y passera, mais vous voyez que cela n'effleure
en rien le patrimoine qui vous est propre et qui est placé en rentes, car
j'aimerais mieux mourir que d'y toucher.

--Mais alors, Paul, il ne vous restera rien? Et comment cela est-il
arrivé?

--Eh bien! nous avions de la marge pour vivre et nous n'aurons plus que
le nécessaire; nous en aimerons-nous moins?...

--Tout pour ce mot-là, Paul! s'écria l'honnête et tendre femme en
se jetant dans les bras de son mari. Je ne regretterai rien, je ne
m'apercevrai de rien. Je te dis, Paul, qu'à part le deuil qui nous
suivra jusqu'à la tombe, je suis la plus heureuse des femmes avec toi!

--Aussi est-ce sans aucune appréhension, ma chère Blanche, que je t'avais
attendue là.

--Maintenant, est-il bien sûr que ... ce soit perdu, perdu sans remède!

--Oui!

--Vous avez été trompé?

--Je voudrais vous répondre que non, car j'ai, moi aussi, de
l'amour-propre.... Enfin, mettons que j'aie été trompé....

--Ah! mais ... où allons-nous prendre notre retraite?

--J'ai pensé, cette nuit, que peut-être il vous agréerait, comme à
moi, de vous rapprocher des tombes qui nous sont chères. Alors ... les
Batignolles?... Le cimetière Montmartre est tout près de là.

--Les Batignolles! Pourquoi pas? Répliqua sans hésiter la comtesse.

--Laisse-moi t'admirer! dit Paul en couvrant de baisers les mains de
Blanche.

La liquidation de M. et de Mme de Breuilly fut prompte et cruelle.
En voulant réserver les objets auxquels se rattachaient de précieux
souvenirs, Paul et Blanche s'aperçurent qu'à ce compte ils
n'abandonneraient aux tapissiers que des banquettes. On attaqua la
réserve en fermant les yeux, de peur de s'attendrir, et le mobilier
tout entier, sauf les portraits de famille et quelques meubles
personnels, y passa. Le poney de François était vendu à Hercule, les
deux lits de François et de sa soeur, avec les armes du premier et les
poupées de Louise, furent conservés comme reliques.

Ces émotions, sans cesse renaissantes pendant huit jours, firent ployer
la taille encore si droite de Paul, comme sous un invisible fardeau. Mais
son chagrin n'était pas borné à l'abandon de son hôtel. Il en avait un
autre dont il ne parlait à personne.

Les Anglais meurent du spleen, qui n'a pas de larmes et qui n'a pas
d'objet. Les Allemands ne connaissent en général, de la douleur, que les
phrases à effet et les libations posthumes. Seuls, les Français, qui
passent pour légers, peuvent devenir fous de chagrin ou en mourir.

Le logis que Paul de Breuilly loua aux Batignolles, après avoir vendu le
petit palais de la rue de Verneuil, était situé rue de la Condamine.
C'était un modeste rez-de-chaussée, sur un perron de dix marches, entre
cour et jardin. Le jardinet, au midi, séparé, par ses murs d'espaliers,
des jardins du voisinage; la cour, au nord, ayant un puits, un poulailler
et des plantes grimpantes.

Les lits des enfants, dans deux jolies mansardes, demeurèrent faits,
comme si ces êtres si chers étaient attendus. Les divers souvenirs qui
restaient d'eux furent groupés à leur chevet: des nippes, des jouets,
des cheveux coupés à différents âges, sur des têtes blondes ou brunes,
et enchâssés dans des médaillons, au-dessous de photographies.

Le matin, en se levant, Paul s'occupait avant tout de Blanche, la
grondait amicalement s'il lui trouvait les yeux rougis par l'insomnie ou
par les pleurs. Puis, après un déjeuner frugal, il s'occupait du jardin.

Une servante unique avait remplacé chez le comte cinq ou six domestiques.
Dès que la maisonnette était en ordre, Paul et Blanche, dans deux pièces
contiguës, séparées seulement par une porte ouverte où flottait un
lambeau de vieille tapisserie de Beauvais, essayaient de s'intéresser à
quelque travail. Paul s'occupait des livres en petit nombre dont il
n'avait pas consenti à se séparer, Blanche brodait ou le plus souvent
raccommodait elle-même le linge de la famille. Le soir, la musique
rapprochait aussi les deux époux, qui s'étaient ordonné à eux-mêmes de
faire face à la vie en braves, et de ne point s'assassiner mutuellement
de leur douleur.

Mais, n'ayant plus de chevaux, Paul n'avait pas moins besoin d'exercice,
et même d'exercices violents, pour conserver sa santé, altérée par les
épreuves. Il s'imposait pour ainsi dire des marches forcées. Blanche
était la première à l'y engager, quand il les oubliait, bien qu'elle fût
portée à mesurer, par un reste d'inquiétude jalouse, les heures que son
mari passait dehors. Mais les heures de ces absences n'étaient pas fixes.
Il n'y avait donc point de convention entre la mystérieuse inconnue et
lui. Blanche évita longtemps de revenir, avec Paul, sur les causes de sa
ruine, parce qu'elle sentait que son mari était humilié d'avoir perdu sa
fortune. Jamais elle ne s'était beaucoup occupée des questions d'argent.
Cette négligence est assez fréquente chez les femmes nées au milieu du
luxe, et qui ont pour mari un homme incapable d'aventurer le commun
patrimoine. Cependant la question devait renaître, surtout depuis que
Paul et Blanche faisaient ensemble assaut d'économie.

--Vous saurez une fois, ma chère amie, dit Paul, comment un désastre
financier est venu s'ajouter à nos autres désastres; mais je vous demande
en grâce la permission de choisir l'heure de cette confession. Qu'il
vous suffise de savoir positivement qu'elle vous sera faite. Reconnaissez
qu'il me serait plus doux de m'exécuter sur ce point, si j'avais une fois
réussi à réparer cette brèche. Eh bien! je ne veux pas encore désespérer.

Mais rien ne changeait dans le régime austère des deux reclus, et,
quoique certaines  amitiés anciennes leur fussent demeurées  aussi
fidèles rue de la Condamine que rue de Verneuil, quoique, tous les mardis
et tous les jeudis, quelques voyageurs  d'outre-Seine vinssent faire
stopper leurs chevaux devant la petite grille de l'ermitage, la mélancolie
de Paul semblait s'augmenter, et ses longues promenades hygiéniques
devenaient plus rares.

La capitulation suprême semblait entrer peu à peu dans la pensée de ce
Courageux champion. Il se plaignait par instants de palpitations
violentes et prolongées, mais, sans consentir à voir aucun médecin.

Enfin, la maladie éclata.

Le docteur de la famille, Billardel, le fameux sceptique, habitué du café
Procope, ancien convive de Paul et son contradicteur en matière de
religion, de politique et d'économie sociale, fut appelé par Mme de
Breuilly, qui avait autant de confiance dans l'amitié et dans l'habileté
de l'homme que d'aversion pour ses opinions. Billardel inventa une
maladie nerveuse sans gravité, ordonna des boulettes de mie de pain, sous
des noms scientifiques; mais il dit à la comtesse, en sortant:

--M. de Breuilly n'a qu'un seul mal, dont je ne guéris, il est vrai
personne: il meurt de chagrin.

--De quel chagrin? demanda vivement Blanche.

--Cherchez, madame! vous trouverez peut-être. Les femmes s'y entendent
mieux que les médecins.

--A son âge, ce ne serait pas?...

--Pourquoi non? riposta Billardel. Il n'y a pas d'âge pour cela!

Retirée dans sa chambre, Blanche se prit la tête à deux mains, demandant
Un miracle à Dieu.

Mais elle ne pouvait exiger de Dieu qu'il lui donnât, à son âge, un
troisième enfant, ni qu'il fit trouver à la femme légitime sa rivale
aimable.

Cependant, en retournant auprès de Paul, Blanche lui dit avec la
résignation d'une martyre:

--Vous êtes triste, mon bon ami, accablé, ennuyé surtout. Je ne suffis
pas pour vous distraire. Le docteur veut absolument pour vous de la
distraction. Y aurait-il quelqu'un dont la société vous amuserait?

Paul regarda fixement Mme de Breuilly et ne répondit rien d'abord. Puis
il parla:

--Tant de générosité, dit-il, ne restera pas sans récompense. Oui, il y a
quelqu'un que j’aimerais à voir. Mais ce quelqu’un, tu ne le connais pas.

--Comment ne me l'avez-vous pas présenté?

--Ce quelqu'un...

Mais il n'acheva point, et sa tête s'inclina sur sa poitrine.

--Est-ce un homme ou une femme?

--Ne me demande rien, Blanche.

--Mais encore...

Paul ne sortit point de son mutisme. Il sembla à sa femme qu'il étouffait,
car il rougit excessivement.

Il étendit la main, comme s'il cherchait un breuvage. Blanche lui tendit
un verre d'eau sucrée placé sur un guéridon à quelques pas de lui.

--Puisque vous ne pouvez me parler de cela, je vais, dit Blanche dès
qu'elle vit son mari plus calme, je vais vous donner un exemple que vous
suivrez certainement, car l'aveu à vous faire me coûte probablement
encore plus que l'aveu que je vous demande.

Paul tressaillit et sembla se ranimer tout à fait.

--Il y a, reprit Mme de Breuilly, dix jours que vous gardez la chambre.
Le cinquième jour, on frappa timidement à la porte du vestibule. Par un
coup d'oeil jeté vers la grille, je m'aperçus qu'elle n'était pas fermée.
Annette, notre unique servante était sans doute sortie pour un instant.
J'ouvris la porte du vestibule, et une dame voilée parut devant moi. Elle
paraissait fort troublée.

--Que souhaitez-vous, madame? Lui demandai-je.

--Mon mari, n'ayant pas vu M. de Breuilly depuis quelques jours, m'a
chargée de prendre de ses nouvelles.

--A qui ai-je l'honneur de parler, madame?

Pour toute réponse, la dame voilée me tendit une carte écrite à la main
sur laquelle je lus: _Laure Widmer_.

--Mon mari, lui dis-je alors, est plutôt indisposé que malade. Il ne
saurait vous recevoir, il repose en ce moment. Je mentais, mon cher Paul!
J'avais pour excuse d'avoir déjà reconnu sous son voile la dame ... du
bois de Boulogne!



V


A cet aveu de Blanche, un pli soucieux crispa le front et les lèvres du
malade. Mais Blanche continua:

--Je mentais! je promis à la dame de vous remettre sa carte, et j'étais
résolue déjà à ne point le faire. Quelle était ma pensée? Celle d'écarter
de la voie douloureuse où je marche, une pierre de plus... Je cédais à
mon aversion instinctive de femme pour une autre femme, plus jeune, plus
belle et qui me paraissait vous aimer... Pour abréger, et sans offrir à
la dame d'entrer, ce qui était peu courtois, je dis à l'inconnue que
votre première sortie serait pour rendre à son mari cette visite, et je
la congédiai. Par bonheur pour le succès de mon mensonge, Annette ne
rentra que lorsque la visiteuse était déjà loin. Voilà mon péché, sans
réticence aucune. Et maintenant, la dame du Bois, la dame au voile qui se
dit être Laure Widmer, est peut-être justement la personne dont l'absence
vous cause tant d'ennui, et que vous souhaiteriez voir auprès de vous.
Dois-je, en expiation de ma faute, aller la chercher?

--Vous n'avez pas conservé cette carte? demanda Paul, dont les mains se
tordaient avec une agitation fiévreuse.

--Je l'ai brûlée sur-le-champ! Répliqua Blanche sans hésiter.

--Voici, dit alors le comte après une méditation douloureuse: j'ai à
choisir entre de nouvelles réticences vis-à-vis de vous (je ne dis pas
mensonges, car je n'ai pas conscience de vous avoir jamais menti!) et
le récit complet d'une chose que mon orgueil et le respect de vos
sentiments pour moi m'engageaient à ne point vous faire. Avant de vous
initier à des circonstances de moins d'intérêt pour vous que vous ne
l'imaginez, je voudrais avoir terminé une oeuvre entreprise dans un but
qui m'honore, veuillez le croire. Eh bien! voulez-vous me faire encore
quelques mois de crédit? Je laisse cela à votre entière discrétion.
Parlez! Quant à aller chercher Laure Widmer, je vous en dispense. Je la
verrai, quand je serai en état de sortir. En attendant, je vais lui
adresser quelques lignes que vous lirez, et que vous ne ferez jeter
à la poste que si vous en approuvez la teneur.

--J'attendrai le temps qu'il vous plaira, mon ami; et je mettrai moi-même
votre lettre à la poste sans l'avoir lue.

--J'exige que vous la lisiez!

Paul parlait très fermement.

--Je vous obéirai, répliqua Mme de Breuilly en baissant la tête.

--C'est bien, dit le comte, en congédiant sa femme d'un geste un peu
impatient.

Elle se retira sans ajouter un mot.

Paul, sans plus attendre, se mit à son bureau  et, écrivit, non pas comme
les comédiens  écrivent ou feignent d'écrire quand ils sont en scène,
mais avec une difficulté extrême, cherchant et ne trouvant pas ses mots.

Enfin, après une série de projets, raturés les uns après les autres, il
parut s'arrêter à une rédaction, qu'il relut plusieurs fois avant de
l'adopter définitivement.

Sur ces entrefaites, Hercule de Charaintru, qui n'avait pas abandonné
non plus les exilés de Batignolles, arriva rue de la Condamine avec son
habituel et si merveilleux à-propos.

Il fut reçu d'abord par Mme de Breuilly, beaucoup trop troublée pour
bénir l'arrivée du personnage en pareil moment.

--Cette fois, dit-il, ayant une lieue de poste à courir pour visiter mes
amis, je me suis botté et éperonné comme vous voyez, et j'ai fait l'étape
sur mon poney, au lieu de me voiturer en coupé. Il est délicieux, ce
petit cheval-là, et je ne l'ai pas payé trop cher à votre mari.

--Vous auriez pu le faire entrer dans la cour, dit Blanche.

--Ah! mon groom est resté à la porte avec les deux chevaux. Puis-je être
admis à l'honneur de visiter notre savant dans le sanctuaire de ses
livres?

Et sans attendre la réponse de Blanche, il se dirigea vers le cabinet
De son ami. C'est à regret que Paul, ayant reconnu sa voix, lui cria
d'entrer.

--Mon excellent ami, dit Hercule, je vous dérange évidemment; mais je
tenais à vous faire les remerciements que je vous dois, tant pour le
cheval que pour une affaire plus grave, vous savez?

--Bonjour, Charaintru. Entrez donc, je suis enchanté de vous voir.

--Ce que vous faites là est donc d'une gaieté médiocre, puisque c'est
encore moins amusant que moi?

--Très médiocre, mais il y a sur la terre où nous sommes des obligations
de force majeure, et dame...

--D'abord, il y a les obligations d'Orléans...

--Vous en avez? Vous êtes bien heureux...

--J'en ai, parce que je viens d'en acheter, quoiqu'elles ne soient pas à
bas prix; mais, après avoir été remboursé par Berwick de mes 150,000
francs, suivant votre prophétie, et m'étant tâté depuis lors pour
trouver un bon emploi, je ne me suis décidé qu'hier à celui-ci, et je
vous en apportais la nouvelle.

--Vous mettez du temps à réfléchir, mon cher; car ce remboursement
remonte, je crois, à l'époque de mon déménagement?

Charaintru, en rentrant chez son ami, avait naturellement, par égard pour
Blanche, laissé la porte du salon ouverte, en sorte que Mme de Breuilly
était en tiers, sans le vouloir positivement, dans cette conversation.
Elle ne put rien perdre, quand même elle l'aurait souhaité, du bavardage
d'Hercule qui, s'étant offert un siège à lui-même en se mettant à cheval
sur une chaise, continua  de son ton de fausset:

--Vous aviez dit vrai, et il paraît que le banquier en question a trouvé
à temps de quoi payer ses chevaux neufs et son landau bleu. Son aimable
femme a pu continuer à fréquenter le bois dans ce gracieux équipage et en
dépit des médisances, ni madame Berwick, ni la caisse de monsieur Berwick
n'ont perdu leur réputation. On prête à une amitié désintéressée; cette
réouverture du Pactole....

Paul regardait fixement Charaintru, et son regard sévère conviait
vainement Hercule à s'arrêter.

--Est-ce par ironie ou par conviction, lui demanda-t-il enfin, que vous
parlez d'une amitié désintéressée?

--Moi, répliqua Charaintru, je nie les immolations absolues. Ne fût-ce
que par un sourire, une jolie femme sait toujours reconnaître les
services qu'on lui rend, et...

Ici la voix de Mme de Breuilly se fit entendre pour dire d'un ton
sardonique:

--N'est-ce pas un peu cher, un sourire de cent cinquante mille francs?

--II y a des sourires que l'on ne saurait payer, dit courtoisement
Charaintru, en revenant  vers la porte du cabinet, devant laquelle
Blanche, debout, semblait plus occupée d'un écheveau de soie qu'elle
dénouait,  que du fil de cette causerie.

--Bref, dit Paul avec brusquerie, on veut que madame Berwick ait procuré
à son mari, par ses beaux yeux, les fonds qui manquaient à la caisse du
banquier? Et va-t-on jusqu'à nommer l'auteur de ce libre échange?

--On va jusque-là, mais avec des noms si invraisemblables que des paris
se sont ouverts. D'abord, on ne voit jamais ni Berwick ni aucun de ses
amis dans le landau bleu; ensuite, les gens qui fréquentent cette maison
sont généralement des ganaches; non qu'il n'y ait, par le monde, beaucoup
de ganaches parmi les soupirants d'amour, mais enfin, il y a de ces
ganaches qui sont au-dessus et au-dessous du soupçon! A défaut d'un
jeune premier en rage de se ruiner, il faudrait un vieux beau en rupture
de ban conjugal. Les vieux beaux sont quelquefois très généreux...

--Ah ça! interrompit M. de Breuilly, est-ce pour nous raconter ces
hypothèses outrageantes pour une femme qui n'a jamais fait parler d'elle,
que vous êtes venu en poste de la rue d'Anjou à la rue de la Condamine?

Paul était d'autant plus impatient de clore l'incident, que Blanche
paraissait plus pâle et plus troublée depuis que Charaintru avait pris
la parole.

--Non, répliqua Charaintru; je voulais aussi reconnaître le service si
grand que vous m'avez rendu, en vous donnant à mon tour un conseil pour
rétablir votre fortune.

--Ah! parlez! dit Blanche, cela ne serait pas de refus. Si ce conseil est
bon, je vous remets tous vos petits péchés.

--Voici! dit Hercule. Berwick monte une affaire dans laquelle je serai
compris; il serait aisé sans doute à Paul de s'y faire comprendre. Une
affaire de la force de vingt mille chevaux: la concession des fumiers
de la ville de Paris!

--Je suis bien revenu des affaires, dit M. de Breuilly en souriant
tristement, et il me serait d'autant plus difficile de souscrire à
aucune, que le peu qui me reste ne m'appartient pas.

--Si vous avez de ces scrupules, repartit Hercule, madame pourrait ne pas
les avoir, et je suis sûr qu'avec ses capitaux personnels, elle serait
ravie de vous enrichir.

--Mon ami, dit froidement M. de Breuilly, ces distinctions sont hors de
saison chez nous. II ne faut parler ni de corde dans la maison d'un
pendu, ni de spéculation dans la maison d'un homme ruiné. D'ailleurs, en
me mêlant des entreprises de votre banquier, je craindrais à juste raison
d'être considéré par les vipères de vos amis, comme «un vieux beau» en
quête d'un sourire de Madame Berwick, et je serais désolé de compromettre
en rien son honneur. Brisons donc là et, si les fleurs de notre jardin
sont dignes d'un regard de vous, priez madame de vous les montrer, tandis
que j'achève une lettre pressante.

Cette lettre, si malencontreusement interrompue par la visite du petit
vicomte, était définitivement ainsi conçue:

«Madame,

«Madame de Breuilly m'a fait part d'une démarche obligeante que vous avez
faite au cours de mon indisposition, de la part de votre mari et de la
vôtre, pour prendre des nouvelles de ma santé.

«J'ai différé de jour en jour l'expression de ma gratitude, espérant me
trouver assez rétabli pour vous la porter moi-même. Malheureusement il
n'en est rien encore.

«Dès que je le pourrai, je prendrai, en allant vous visiter, la liberté
de vous présenter madame de Breuilly, flattée de connaître personnellement
une famille dont les ascendants firent à ma première jeunesse un aimable
accueil lorsque je visitais l'Allemagne.

«Daignez, je vous prie, madame, agréer, etc.

«PAUL DE BREUILLY.»

A la suite de la visite de Charaintru, M. de Breuilly présenta
gracieusement à sa femme une enveloppe à l'adresse de Mme Laure Widmer.
Non moins gracieusement, Blanche la rendit à son mari, sans l'avoir
ouverte.

--Vous oubliez nos conventions, lui dit-il.

--Soit, dit Mme de Breuilly en s'exécutant.

Et elle ajouta en riant: Je vais même la clore pour plus de sûreté.
Alors, elle mouilla la gomme de l'enveloppe, la posa sur le marbre de la
cheminée et elle retourna paisiblement à sa broderie.

A compter de ce moment, la pensée de Paul sembla se rasséréner; sa santé
en éprouva le contre-coup favorable, et peu de temps après il était en
pleine convalescence.



VI


Un matin de printemps de l'année 1873, Paul de Breuilly, habitant alors
la rue de Verneuil, arpentait, à dix heures du matin, la contre-allée de
l'avenue Gabrielle aux Champs-Elysées. Le temps était gris et douteux,
contrastant avec les primeurs de la végétation parisienne, souvent
surprise en pleine éclosion par des avalanches de neige. Les piétons et
les cavaliers étaient si rares que le comte, par moments, aurait pu se
croire dans une ville morte. Il marchait pour marcher. Les grandes
douleurs ont souvent de ces besoins et de ces fantaisies gymnastiques.
Comme il allait, sans but déterminé, devant lui, se tenant droit et
cambrant son parapluie sous son bras d'un air qu'il voulait rendre
dispos, il se trouva face à face avec une jeune femme, mince et blonde
et, malgré la discrétion d'un voile brun, assez visiblement jolie pour
rendre Paul attentif à ses traits.

Mais elle ne se bornait point à être jolie. M. de Breuilly, en
l'examinant, lui trouva une ressemblance qui l'intrigua, l'émut; et s'il
n'avait pas été un homme déjà mûr, à qui ces caprices ne sont plus
permis, il se serait attaché aux pas de l'inconnue.

A part l'instant si court où les yeux de l'un et de l'autre se
rencontrèrent et se confondirent, la jeune personne marchait l'oeil en
terre, et l'élégante simplicité de sa mise et de sa tournure faisait
écarter de prime abord toute idée d'intrigue vulgaire.

Elle tenait dans sa petite main gantée de suède un mouchoir brodé; sous
le regard du passant, elle raffermit sa marche, cacha son mouchoir et
accéléra le pas, en baissant les yeux, qu'elle avait fort grands.

Paul fut frappé de cette rencontre, sans s'expliquer pourquoi.

Il passa, s'efforçant de n'y plus penser.

Il ne put y parvenir. L'image s'était comme fixée dans sa mémoire; elle
Eclipsait le reste, comme ce disque fauve qui persiste dans notre œil
fermé, après que nous avons considéré le soleil.

Paul avança jusqu'à l'embouchure de la rue de Ponthieu, puis il revint
sur ses pas. A la hauteur de la grille de l'ambassade anglaise, il se
trouva vis-à-vis de la jeune dame, revenant, elle aussi, en sens opposé.

Les deux promeneurs, surpris de leur double rencontre, allaient se perdre
de vue, quand Paul remarqua, à vingt pas derrière la dame, le mouchoir
brodé qu'il avait vu à la main de la dame une première fois. Il alla le
ramasser, sans rien dire, puis, hâtant le pas, il rejoignit la promeneuse
et le lui offrit en se découvrant.

--Ce mouchoir marqué L. B. est-il à vous, madame? demanda-t-il d'un ton
respectueux.

La jeune femme reconnut le mouchoir, le prit vivement et balbutia un
Remerciement plein de confusion.

--Vous vous appelez Léontine, Louise ou Laure? ajouta galamment M. de
Breuilly désireux de prolonger la conversation.

--Je m'appelle Laure en effet ... mais peu importe!

Elle salua de la tête et allait fuir.

--Non! reprit le comte, vous êtes moins pressée de partir qu'il ne vous
convient de le paraître! Un sentiment que nous ne nous expliquons pas
nous a fait l'un et l'autre revenir sur nos pas... Il y a entre nous un
air de famille extraordinaire, convenez-en! Il est impossible que vous
n'en ayez pas été frappée comme moi. A votre âge, vous pourriez être ma
fille, et vous ne me prenez pas, je l'espère, pour un de ces malotrus
qui abordent sans cause une dame dans la rue!

--J'avoue, monsieur, avoir été frappée comme vous de cet air de famille
dont vous parlez; mais comment rendrais-je excusable pour l'oeil du monde
la folie que j'aurais de causer plus longtemps avec vous? Vous-même,
vous vous méprendriez sur ce que je suis...

Elle hésita un instant, puis, cédant à une curiosité dont elle ne fut pas
maîtresse:

--Mais à qui ai-je honneur de parler? demanda la jeune femme.

Paul se nomma sur-le-champ. Son interlocutrice changea de couleur.

--Consentiriez-vous à être présenté à mon mari? demanda-t-elle à
brûle-pour-point.

--Sans doute, madame, répondit le gentilhomme, qui ne désirait rien de
plus que de rendre nette cette situation étrange.

--Vous avez sans doute rencontré autrefois une famille de Lussan?

Ce fut au tour de Paul de se troubler.

--Vous auriez connu ... Charlotte? fit-il en pâlissant?

--J'ai été élevée, répondit-elle, en face de votre portrait.

--Comment donc, de prime abord, ne m'avez-vous pas reconnu?

--Qui vous dit, au contraire, que telle n'ait pas été ma première pensée?

--Mais, qui êtes-vous, madame, par rapport à Mme de Lussan?

--Sa petite-fille!

--Et votre mère?

--Écoutez, monsieur de Breuilly; vous savez comment les de Lussan se
trouvaient en Saxe depuis 1832? A la suite des événements de la duchesse
de Berry, étant du nombre des familles françaises compromises dans cette
insurrection, la famille de Lussan émigra et s'établit à Dresde. M. et
Mme de Lussan, mes grands parents, y devinrent le centre d'une autre et
Plus ancienne émigration datant de la révocation de l'édit de Nantes.
Leur fille, Charlotte, était âgée de huit ans. Elle avait dix-huit ans en
1842, quand elle se maria...

--Passons! interrompit le comte de Breuilly en faisant le geste d'écarter
un nuage appesanti sur son front.

--De cette union naquit en 1843 une petite fille Laure, que vous avez
devant vous...

--Vous vous appelez Laure ... Widmer! demanda le comte très bas et comme
si ce nom de Widmer lui serrait la gorge.

--C'est ce nom que j'ai porté jusqu'au jour de mon propre mariage avec
M. Berwick, à qui j'aurai le plaisir de vous présenter.

--Mais votre mère, Charlotte de Lussan?

--A rendu son âme à Dieu, en 1846, trois ans après m'avoir mis au monde.
Vous l'ignoriez?

--Hélas! murmura Paul en creusant le sable de l'allée du bout de son
parapluie, elle est morte sans que je l'aie revue!

--Elle est morte veuve....

--Elle a été libre? s'écria Paul dont les yeux s'humectèrent.

II y avait un banc à quelques pas de l'endroit où Laure et le comte
causaient debout. Il s'approcha du banc et y tomba plutôt qu'il ne s'y
assit.

--Votre place est là! dit-il à la jeune femme après cinq minutes
d'accablement, ici, à ma gauche, Laure, près de ce coeur dont vous venez
de rouvrir les blessures!

--Monsieur, repartit Laure, interdite, nous sommes ici en public. Nous ne
sommes pas censés nous connaître, et....

--Ne pas nous connaître! La fille de Charlotte et moi! Mais vous me
rappelez, mon enfant, aux réalités présentes. Je ne vous avais jamais
vue, puisque vous n'étiez pas encore de ce monde, quand j'étais à Dresde
et qu'un drame ignoré de vous, j'espère.... Enfin, Charlotte a pu me
croire mort! Elle vous a pourtant légué quelque sympathie pour mon
souvenir, puisque mon portrait, conservé par elle, a été longtemps
conservé par vous?

--Un jour d'égarement n'est pas un crime?

--Ah! vous saviez?... J'aurais dû mourir alors!

Sans prolonger l'entretien, Paul se leva en s'excusant d'être demeuré
assis un instant devant Mme Berwick. Puis, se découvrant, il fit à la
jeune femme un salut profond.

--J'espère, madame, vous revoir avant longtemps.

--Rue d'Anjou-Saint-Honoré. n° 19, répondit Laure en rendant son salut
à Paul.

Paul se rassit dès que Laure se fut éloignée, et, les yeux fixés sur
l'empreinte des petites bottines de la fille de Charlotte dans la terre
humide, il revécut en une demi-heure toutes les émotions de sa vie
passée.

Enfin, il se leva avec effort pour retourner chez lui.

--Morte veuve, un an après mon mariage!... répétait-il par instants. Elle
m'attendit peut-être! Elle ne serait pas morte  si elle avait appris que
je vivais encore!... Oui, décidément, le suicide est un crime. Si je
n'avais subi le coupable entraînement de Werther, épris d'une autre
Charlotte, si je n'avais pas voulu venger sur moi-même l'union conclue
entre ma Charlotte et ce Widmer, mon rival n'en serait pas moins mort
quelques années après, et au lieu d'un souvenir de sang, j'aurais laissé
à ma bien-aimée un souvenir aimable; elle aurait gardé cette foi qui fait
vivre. Nous nous serions cherchés et retrouvés aisément sans doute, et
notre bonheur à deux, couronnant ma patience, aurait prolongé ses jours!
Et aujourd'hui je retrouve cette enfant qui me semble tout moi, ou plutôt
un mélange de mes traits et des traits de sa pauvre mère! Elle a mon
profil et ses yeux?... J'ai perdu les autres! celui-là seul me reste. Ah!
comme je vais l'aimer, cette Laure, cette épave de ma jeunesse! L'aimer,
et la pauvre Blanche que dira-t-elle?... Mon devoir impérieux est de me
taire, car Blanche ne pourra aimer Laure!

M. de Breuilly était visiblement agité en rentrant rue de Verneuil, et
bien qu'il se contînt en face de Blanche, à l'animation de ses yeux, sa
femme imagina aisément qu'il avait fait une rencontre extraordinaire.
Mais il ne répondit point aux questions que Blanche lui adressait au
sujet de sa promenade, et Paul rentra peu à peu dans l'apparente
monotonie de ses pensées et de ses occupations.

Dans les jours qui suivirent, il reçut une lettre de Gustave Mayran,
datée de Tarbes. M. Mayran, général de brigade, entretenait son ancien
compagnon d'armes du désir qu'il éprouvait de se rapprocher de Paris et
des difficultés de ce changement. Il priait Paul, qui avait conservé dans
l'armée de vieilles amitiés, de s'occuper de lui.

Paul et Gustave avaient servi ensemble en Algérie, sous le maréchal
Bugeaud, et Blanche salua avec joie le changement que ces réminiscences
apporteraient au cours des idées de son mari.

Elle-même se souvenait avec plaisir que, n'étant pas encore mariée, elle
avait suivi, de loin, avec un anxieux intérêt, le jeune militaire dans
ses campagnes.

Paul de Breuilly était sous les ordres du colonel de Montagnac, qui périt
en héros à Sidi-Ibrahim, avec la plupart de ses compagnons. Il fut de ces
quatre-vingt-trois hommes qui, bloqués par les Arabes dans un marabout,
y épuisèrent leurs vivres et leurs munitions, et, après trois jours de
lutte désespérée, tentèrent une trouée à la baïonnette.

Paul fut un des treize qui parvinrent seuls à se sauver. Après un pareil
Fait d'armes, il fut décoré.

Il continua à se distinguer dans les rangs des colonnes conduites par les
Généraux Bedeau, de Mac-Mahon et Lamoricière.

Après la défaite d'Abd-el-Kader, Paul, devenu lieutenant, fut désigné
pour faire partie de l'escorte de l'émir prisonnier, envoyé à
Djemma-Gazahouat.

La conquête de l'Algérie une fois terminée, Paul de Breuilly demanda son
changement, et il débarquait à Toulon, le 29 décembre 1847, en même temps
que l'émir prisonnier.

Ce fut une grande joie pour Blanche que de revoir en congé ce jeune
Lieutenant échappé à tant de périls.

Paul de Breuilly servit jusqu'à la fin de la guerre de Crimée et se
retira avec le grade de capitaine.

Il s'était marié dans l'intervalle, en 1850, et il était père de
François, né en 1851.

Ces souvenirs animèrent pendant quelques jours la solitude de la rue de
Verneuil sans faire oublier sa rencontre avec Laure Widmer.



VII


Ainsi s'ouvrit, du printemps 1873 jusque vers le milieu de l'année 1874,
cette ère singulière pour un homme de l'humeur de Paul, d'une vie morale
en partie double.

Chez lui, il était le mari qui console sa femme et qui pleure avec elle
ses enfants. Hors de chez lui, il était l'amant, vivant du souvenir de
sa maîtresse et la retrouvant dans une fille, dont les beaux yeux le
rattachaient à l'existence.

Il se fit présenter, en effet, peu de jours après la rencontre aux
Champs-Elysées, à ce Berwick, le petit noir, comme Charaintru l'appela
plus tard, et qui n'était autre qu'un juif allemand de la plus belle eau.

Paul tomba des nues en l'apercevant, tant le financier cynique était
caractérisé par la physionomie, le geste, l'accent grasseyant de ce
Gobseck bavarois. Trop âgé pour sa femme, Berwick appartenait à la secte
Des ramoneurs. D'une mèche de cheveux abondante, ingénieusement détournée
de sa destination primitive, qui était de garnir l'occiput, il se
faisait, à l'aide de son coiffeur et de beaucoup de pommade, un toupet
tout entier. Cette mèche providentielle revenait par devant couper, d'un
bandeau noir de jais, un front déjà trop bas et qui faisait songer aux
batraciens. L'oeil bouffi et protubérant appartenait bien à cette
dernière espèce. Comme les Tartares, Berwick devait voir derrière lui,
sans tourner la tête. Son menton exprimait la brutalité, comme son nez
pointu marquait une finesse de renard. Il avait les doigts carrés, les
mains courtes et velues.

Paul regarda tour à tour Laure et Berwick, et il comprit que l'orpheline
était tombée dans un piège et avait été sacrifiée à quelque spéculation;
mais il ne pouvait s'en expliquer avec elle.

Quant à Berwick, il ne vit dans la connaissance inattendue que Laure lui
Faisait faire, que la pêche miraculeuse d'un client. Le jour où Paul
franchit le seuil de cette demeure, la maison Berwick savait que M. de
Breuilly était riche, et que le moyen probable de le faire financer était
de jouer de la flûte des souvenirs. Berwick ne savait pas et ne pouvait
savoir qu'une vingtaine d'années auparavant un monsieur français avait
tenté de se suicider par amour pour sa belle-mère, Charlotte Widmer, que
lui, Berwick, n'avait jamais connue.

Mais de prime abord la cicatrice formidable que Paul avait au menton,
puisque la balle d'un pistolet lui avait brisé la mâchoire, intrigua
vivement le banquier. Il questionna sa femme. Celle-ci ne savait rien,
sinon que peut-être un duel de jeunesse avait provoqué l'accident; elle
ne pouvait en assigner la date.

Le portrait de M. de Breuilly, que Laure conservait toujours, ne
mentionnait pas cette cicatrice; mais enfin ce Paul, qui était riche,
qui avait été militaire, devait avoir la tête chaude, un caractère
violent, sous les dehors d'un homme très bien élevé, II fallait le
ménager, ne l'irriter en rien. Telle fut l'opinion  de Berwick.

De son côté, Paul se fit de bois vis-à-vis d'un homme qui lui était
antipathique; car il était résolu à se lier intimement avec Laure à tout
prix. Il parvint même, en quelques semaines, à faire croire à Berwick
que ses discours sur les opérations de Bourse l’intéressaient infiniment.

Mais Berwick n'était pas toujours là: il n'y était même presque jamais,
car il ne trônait au salon que les soirs. Et quand Paul pouvait se rendre
rue d'Anjou Saint-Honoré, n° 19, c'était justement à l'heure où, dans un
entresol de la rue Le Peletier, Berwick dépouillait ses carnets et
faisait son courrier. Laure était grande musicienne, et Paul bon
violoniste. Tous deux passaient chaque jour quelques instants délicieux.

Lorsque Paul prenait congé de Laure pour retourner rue de Verneuil,
l'image de la jeune femme l'y suivait, tout comme celle de Charlotte
l'avait suivi autrefois de Dresde à Freyberg, quand il retournait dans
cette dernière ville pour y continuer ses études scientifiques.

La musique qu'il venait de faire avec Laure et qui remplissait encore ses
Oreilles tout le long du chemin, était justement celle que Charlotte et
lui retrouvaient jadis sous leurs doigts, dans les soirées fréquentes
qu'ils passaient ensemble.

Cette musique fût longtemps le seul langage qu'en présence de Widmer se
Permit leur amour, car Paul respectait le toit conjugal autant que
Charlotte le respectait elle-même. Mais un jour vint où, dans un moment
d'égarement et de passion, Charlotte oublia qu elle était épouse. Elle
devint enceinte. Épouvantée, comprenant enfin l'étendue de sa faute, elle
conjura son amant de partir et de l'oublier.

Voyant toutes ses supplications se briser devant l'inflexible résolution
de Charlotte, fou de désespoir, Paul crut alors se rendre à lui-même une
cruelle justice en tentant de se supprimer.

Ainsi ramené, à tant d'années de distance, aux émotions d'alors, M. de
Breuilly retrouvait, toutes les émotions qu'il avait traversées à vingt
ans, et condamnait tous les raisonnements qu'il s'était faits pour
en arriver à se brûler la cervelle. Le nouveau Werther, plus ou moins
fasciné par l'exemple de l'ancien, était tombé dans son sang, mais il
n'était pas parvenu à se tuer. Après une longue maladie, pendant laquelle
son état de faiblesse avait fait désespérer de sa raison, emmené dans les
Alpes, au canton de Schwitz, il y demeura au village d'Einsiedeln, en
face du couvent célèbre de ce nom. C'est là que la solitude et l'amitié
des Bénédictins rendirent un peu de calme à son âme en révolte, et il
reprit, un beau jour, le chemin de la France, de Paris, du foyer
paternel.

Il crut expier la lâcheté de son suicide en se faisant soldat. La
campagne d'Algérie offrit à son impatience l'occasion de se distinguer
et des actions d'éclat, pour lesquelles il fut mis à l'ordre du jour de
son régiment, l'une lui valut la croix de la Légion d'honneur, et l'autre
sa première épaulette.

Le mariage de Paul et de Blanche éprouva d'abord quelques difficultés.

Dès longtemps rapprochées par l'amitié, les deux familles avaient de tout
temps rêvé cette union. De tout temps aussi Blanche en avait caressé le
projet. Petite fille, elle avait appelé Paul son mari, mais au retour
d'Allemagne, elle vit bien que l'âme de Paul était ailleurs.

L'attention distraite qu'il accordait à la jeune fille irrita
l'inclination de cette dernière au lieu de l'amortir. Le culte de
Blanche redoubla de ferveur quand elle vit Paul en uniforme.

Sous différents prétextes, Paul ajourna longtemps cette union; mais il
n'avouait point la cause réelle et même il ne l'articula jamais devant
personne. Enfin, il céda, lorsqu'il se crut assuré de pouvoir faire
honneur à un engagement, qui était celui de rendre Blanche heureuse.

En 1873, tout avait bien changé. Ce n'était pas de la science qu'elle
était jalouse, et ce n'était plus des hasards de la guerre qu'elle était
inquiète.

Elle était inquiète et jalouse d'une rivale dont elle supposait
l'existence, mais qu'à vrai dire elle ne connaissait pas.

De son côté, Paul évita d'abord de porter devant Laure Berwick aucun
Jugement sur son mari; mais ce fut elle qui se plaignit d'avoir été
sacrifiée par son tuteur à des convenances purement matérielles.

Bien loin d'exciter ses plaintes, Paul cherchait à les apaiser.

--Toutes les jeunes filles, disait-il, se forgent un idéal de félicité,
comme si la vie réelle tenait en réserve pour tous les oiseaux un nid
environné de fleurs et doublé de soie et de mousse. Il faut en rabattre
et consentir à ce que les hommes ne soient pas des anges.

--Sans être des anges, répliquait Laure, ils pourraient ne pas être des
démons.

--L'incompatibilité d'humeur exagère des griefs insignifiants. Mais,
quand les années ont passé sur certains froissements, l'habitude les
émousse. On découvre le pouvoir de la patience, et la forme cesse de
l'emporter sur le fond.

--Excepté, ripostait Laure, quand la forme est brutale et que le fonds
est mauvais. D'ailleurs, je ne saurais supporter certains outrages! Le
luxe apparent dans lequel M. Berwick me fait vivre ne peut me cacher les
moyens qu'il emploie pour le faire durer. Sachez, mon ami, qu'il a été
souvent à deux doigts de sa perte. Mieux vaut mille fois un bon juif
qu'un juif prétendu converti. J'ai remarqué que ces modernisés n'ont ni
les vertus de notre monde, quoiqu'ils s'y rattachent, ni les talents
spéciaux de la race qu'ils ont reniée. Un franc israélite thésaurise et
fait fortune; un faux israélite spécule et se ruine. Considérez bien les
choses et vous verrez cela partout.

Paul ne se paya pas de ces raison. Il voulut mettre sur le compte des
vapeurs les mélancolies d'une épouse qui n'était pas mère, et plus il
haïssait Berwick, plus il s'attacha à le bien pénétrer.

Il feignit même, devant Berwick, de trouver Mme Berwick fantasque, et
Comme rien ne facilite les affaires comme une intimité apparente,
Berwick, pour transformer Paul en bailleur de fonds, s'appliqua d'abord
à le transformer en intime ami.

Tandis que le gentilhomme et le banquier se livraient à ces travaux
d'approche, mais sans qu'ils fussent encore couronnés de succès, il vint
un jour où Laure éplorée s'écria, sans préambule, en voyant entrer chez
elle M. de Breuilly:

--Mon ami, venez à mon aide! Sauvez-moi de lui!...

--Qu'y a-t-il donc de nouveau? Demanda Paul.

--Je ne puis vous le dire!

Et la jeune femme se jeta, sans rien ajouter, dans les bras de son père.

Quand elle eut pleuré longtemps:

--J'avais cru, reprit-elle assise à ses côtés, j'avais cru, en vous
retrouvant, retrouver le bonheur: je m'arrangeais déjà pour en jouir,
pour le rendre éternel! J'étais, en espérance, délivrée de mes heures
mortelles, les heures de quatre à six où M. Berwick est partout, excepté
chez lui, mais sur le point de rentrer. Je me disais: Dans les courts
jours d'hiver, je sortirai avec mon père, en voiture, et nous irons à
travers le bois désert ou à travers les rues remplies de boutiques et de
monde, regardant, causant, voyant sans être vus...

--Oui, c'est charmant, tout cela, répliqua Paul amèrement, mais ma femme,
mais votre mari seront-ils obligés de comprendre que M. de Breuilly est
le père d'une femme de trente ans, dont la mère chérie par lui n'a jamais
été pourtant sa femme?

--Que vole-t-on aux autres quand on ne leur prend rien?

--Mais votre mari aura le droit de penser que notre intimité va plus
loin.

--Il pensera ce qu'il voudra. Je connais ses relations avec des
drôlesses, et si je suivais son exemple et même ses inspirations,
il y a longtemps que ... mais il sera déçu aussi en cela, car je ne
verrai et ne chercherai en vous que l'ami, que le père!

--Mais enfin, reprit M. de Breuilly, vous m'avez abordé en me disant:
Sauvez-moi! De quoi parliez-vous?

--D'une chose tellement horrible que je ne trouve pas d'expression pour
vous la dire? Dussiez-vous feindre et mentir, faites-le parler lui-même!

Après avoir songé profondément à ce que Laure lui demandait, Paul lui
dit:

--Je crois savoir ce qu'il faut faire. De quelque temps, je vais feindre
de ne plus m'occuper de vous. Par contre, je verrai de plus en plus votre
mari, et, me croyant pris dans le filet des spéculations qu'il me
propose, dussé-je m'associer en apparence jusqu'à  ses plaisirs, je
surprendrai sans doute le secret de ses desseins. Alors, je vous verrai,
ou je vous écrirai, selon les cas, assuré que je suis d'avance que le
secret sera gardé, où ma lettre lue et détruite entre le moment où vous
sortirez de chez vous pour la lire et le moment où vous y rentrerez.
Adieu donc, ou plutôt au revoir!

Mme Berwick lui répondit:

--Tout ce qu'il vous plaira. Je me fie à vous. Je n'espère qu'en vous!

Cette scène avait lieu dans l'été de 1874.

Laure fut plusieurs jours sans voir M. de Breuilly.

Après quatre heures, ne l'attendant plus, elle sortait en voiture.

Enfin, un jour, au moment précis où son landau émergeait de la porte
cochère et où Laure était seule comme toujours, un pli cacheté vola de la
main d'un passant inconnu sur les genoux de la jeune femme, et bien que
l'écriture de la suscription lui fût inconnue, elle ne douta pas un
instant de l'origine de cette lettre. Elle la cacha dans son sein et
attendit d'être au Bois pour l'ouvrir.



VIII


Berwick revenait de la Bourse; il allait atteindre la maison de la rue
Le Peletier, n° 5, dont l'entresol était occupé par ses bureaux,
lorsqu'il rencontra M. de Breuilly.

Paul s'était présenté chez le banquier, il ne l'avait pas trouvé, mais
comme il s'était mis en tête de le voir, il était sorti, préférant
attendre son homme en se promenant dans la rue.

--Mon très cher comte, lui dit Berwick, en passant familièrement son
bras sous le bras de Paul, vous exaucez le plus cher de mes voeux en
venant me trouver. Avez-vous réfléchi à mes propositions? Vous
réconciliez-vous un peu avec ces coquines d'affaires? Vous savez si j'ai
de la prédilection pour vous; mais, à propos, passons donc la soirée
ensemble! J'ai quelques signatures à donner, vous me ferez la faveur de
m'attendre un instant. Vous dînez aujourd'hui au café Anglais avec moi.
On ne vous voit plus à la maison. Je suis fin, moi, et j'ai très bien
remarqué que vous êtes un peu en froid avec Mme Berwick. Mon Dieu, je
ne vous en fais pas un reproche, je sais qu'elle est un peu fantasque.
Je le regrette pour elle, car vous êtes un ami d'excellent conseil.

Tout en parlant, le banquier était entré dans son cabinet personnel par
une porte particulière. Il avait offert un siège à son hôte, et il
s'était enfoncé jusque sous les coudes dans un vaste fauteuil de cuir,
il fit retentir un timbre. Des employés entrèrent portant des lettres et
des effets à signer. Berwick lut avec méthode des paperasses couvertes
de chiffres, et il se mit à abattre des signatures.

Tout à coup il se leva et dit à M. de Breuilly:

--Maintenant, je suis à vous.

Paul, résigné et résolu, envoya rue de Verneuil un exprès avertir
Blanche qu'il ne rentrerait pas pour dîner, et les deux hommes
traversèrent le boulevard des Italiens.

Berwick fit bien les choses. Il ne manqua rien à ce dîner pour porter
Insensiblement les deux convives à ce degré où l'expansion est plus
facile.

--Mais enfin vous êtes marié, monsieur le comte, demanda tout à coup le
banquier, est-ce que nous n'aurons pas une belle fois l'honneur de
connaître madame la comtesse.

Depuis notre deuil, monsieur Berwick, nous n'allons pas dans le monde;
Ma femme vit dans la retraite, je ne saurais lui faire violence à cet
égard.

--Il y a pourtant dans la vie conjugale, reprit Berwick, des situations
de force majeure. Quand on occupe un certain rang dans le monde, on a des
relations à soutenir. Qui quitte sa place la perd. Les hommes savent,
mieux que les femmes, se conformer aux situations. Nos dames ont la
prétention de nous gouverner un peu. C'est à se demander, quand on les
voit si peu à la question, si elles sont positivement nos égales.

--Cela dépend de ce que vous entendez par là, monsieur Berwick; j'ai
peut-être des idées un peu différentes, mais je vous ferai grâce de ma
philosophie.

--Je ne suis pas philosophe, moi, monsieur le comte; je suis plutôt
mécanicien. Tenez, le monde moral obéit, comme le monde matériel, aux
lois de la statique et de la dynamique. Or, comme il est avéré que le
vice inhérent à toutes les machines est la déperdition des forces par
le frottement, il m'est avis que, dans la vie de famille, il convient
de le supprimer quand on peut; alors ça marche tout seul.

--Ah! vous avez supprimé, les frottements dans la vie de famille?

--Permettez, répondit Berwick, je vais vous exposer cela très simplement.
Moi, par exemple, j'ai épousé Laure Widmer, qui est une femme pétrie
d'esprit, d'intelligence, etc., mais je ne vivrais pas avec elle dans
une paix constante si je n'avais pris en tout la haute main.

--Et en quoi consiste cette haute main? demanda Paul d'un air intrigué.

--Mon Dieu! je répugnerais à parler de cela aussi crûment si j'étais un
jeune marié... Pour éviter, toute discussion, je ne consulte jamais ma
femme... Comme je tenais à ce qu'on ne me fît jamais aucune condition,
j'ai commencé par ériger en principe que les délibérations seraient
superflues.

--En tout?

--En tout.

--C'est là ce qu'on appelle subir l'amour sans le partager. Ce genre de
passivité vous suffit?

--Le partager? Est-ce que nos femmes nous aiment? Et qu'est-ce, à
proprement parler, qu'aimer?

--Cette question nous mènerait loin, monsieur Berwick, si j'essayais
d'y répondre; mais là où l'amour n'existe point, je ne vois pas trop
quel plaisir...

--Ah! un plaisir très borné, quand la fantaisie des personnes n'y mêle
pas un peu d'imprévu! C'est comme le vin d'ordinaire qui, fût-il du
bordeaux à huit francs, finit par faire regretter la piquette. J'avoue,
du reste, que j'ai surtout eu besoin de toute mon autorité pour faire
bonne figure vis-à-vis de la famille de ma femme, composée en grande
partie de gens qui, à tort ou à raison, se croyaient le droit de me
regarder de haut, parce que je suis un parvenu.

--Et alors, monsieur Berwick, vous avez un peu mis l'orgueil des Lussan
à la raison?

--Oui et non! Je trouvais assez piquant de m'être adjoint une personne
m'ayant sacrifié son origine nobiliaire. Elle subit d'ailleurs cette
nécessité d'assez bonne grâce, mais ce n'est pas tout.

--Et que peut-il y avoir de plus?

--Eh bien! il y a eu pour moi des jours d'anxiété; car tout ne réussit
pas quand on commence avec rien. Je pars d'un principe: dans mon opinion,
les grâces de la femme doivent concourir à la fortune du mari. Ne vous
cabrez pas! Deux époux sont deux associés; ne faut-il pas que chacun,
dans la mesure de ses moyens, aide l'autre à arriver au but unique, la
fortune? Pourquoi la femme profiterait-elle d'un bien-être acquis au
prix des sueurs du mari exclusivement? Connaissez-vous une société dans
laquelle les associés ne participent qu'aux profits sans avoir à supporter
l'aléa des pertes? Dès l'instant que l'intérêt est commun, il ne convient
pas que l'on puisse reprocher à l'autre de consommer sans produire. Quand
on joue à deux la comédie sociale, il est bon de savoir monter tour à
tour sur les planches et de remplir le rôle.

--Et, comme cela, vous aimeriez que Mme Berwick battît aussi la caisse
pour la remplir?

--Oh! il y a tambour et tambour, comme il y a planches et planches!
Mais c'est sur ce point qu'elle a été d'un rétif...

--Je croyais qu'en toutes choses vous aviez la haute main?

--Toujours est-il que, vivant dans l'opulence, elle ne m'a apporté
jusqu'ici dans mes affaires nul concours. Elle reçoit mal les gens que
j'ai le plus grand intérêt à ménager. Vous seul aviez fait exception
jusqu'ici, et, comme un fait exprès, c'est presque de vous seul que je
n'attendais aucun service, puisque, par sympathie, je ne me suis, au
contraire, attaché qu'à vous en rendre.

--Ainsi, Mme Berwick fait grise mine à des gens à qui vous passez la
main sur le dos?

--Eh bien, oui! s'écria le banquier avec une sorte d'emportement; j'ai
à Paris, de passage, un correspondant étranger avec lequel je traite
une affaire de la plus haute importance. Ce capitaliste éprouve, à n'en
pas douter, un goût très vif pour Mme Berwick. Sans l'enhardir à l'excès,
elle pourrait répondre en quelque façon à la faveur que cet étranger
lui témoigne. Entre forfaire à ses devoirs et blesser des sentiments
délicats et tendres, il y a de la marge, et elle ne donne que des
camouflets à un homme de qui j'attends l'avenir, peut-être le salut de
ma maison! Je prétends que, si une femme a de la coquetterie (et toutes
en ont!), il vaut mieux que cela profite à son mari qu'à elle seule. Et
enfin, si une femme a un amant, elle doit au moins atténuer sa faute
envers son mari par des avantages qu'il en recueille, sans savoir d'où
ils viennent, et qui l'indemnisent.

L'excellent Berwick s'animait et ricanait si agréablement, en tenant
ces propos, que Paul, de plus en plus stupéfait, n'eut pas le courage
de lui déclarer qu'il le tenait tout simplement pour un drôle. Mais d'un
entretien aussi scandaleux il recueillit cette leçon que la beauté de
Laure était mise à prix et qu'au profit de la caisse conjugale, on
l'engageait à fouler aux pieds le contrat.

L'indignation de M. de Breuilly était peut-être moins forte que son
dégoût. Toutefois, il se demanda s'il était bien sûr que Berwick ne le
tînt pas pour un amant de Laure, duquel, à défaut du soupirant étranger
en vedette, le banquier pensait à tirer parti.

Berwick savait bien que Paul s'était présenté chez lui sous les auspices
d'anciens souvenirs de famille; mais le comte, de son côté, était sûr
qu'à un homme de cette trempe la fille de Charlotte, n'avait jamais
parlé du lien mystérieux qui l'unissait à Paul, ni surtout de la tragédie
sanglante qui avait rompu ce lien.

M. de Breuilly se sentait rougir en pensant être considéré par le
banquier comme un amant en titre, à qui Berwick tendait la main en lui
donnant à dîner.

Peu s'en fallut qu'il n'éclatât; mais le salut de Laure, qu'elle-même
avait remis entre ses mains, lui sembla plus précieux que l'éclat d'une
rupture, et, après avoir pris congé du banquier sur le seuil du Café
anglais, dans les termes d'une amitié et d'une gratitude ironiques pour
son amphitryon, il sauta en voiture pour aller écrire à Laure la lettre
suivante:

«Ma chère Laure,

«Vous m'avez prié de découvrir les secrets desseins de votre mari: vous
n'avez pas eu le courage de me faire part des insinuations infâmes
auxquelles vous étiez en butte et dont vous ne deviniez que trop le sens
et la portée. Je comprends votre réserve.

«Je sors d'une entrevue avec M. Berwick. Vos craintes n'étaient
malheureusement que trop fondées. J'éprouve trop de dégoût pour vouloir
entrer dans le détail de notre conversation; je résumerai en deux
mots l'impression qui m'en est restée:

«Votre mari, je l'ai deviné, est sur le chemin de la ruine. C'est en
vous que gît sa dernière espérance. Il veut vous vendre! Il veut
escompter son déshonneur, et c'est sur le vôtre qu'il tentera de
reconstruire l'édifice de sa nouvelle fortune. Le nom de l'amant importe
peu, vous serez au plus offrant et dernier enchérisseur!

«Vous avez à choisir entre deux partis: résister ou fuir! Résister!
Est-ce possible? J'en doute. Vos deux volontés seront opiniâtres. Vous
ne céderez jamais, lui non plus.

«Fuir! Peut-être serait-ce plus sage, mais où'? Comment? Laure, vous
avez un ami, mieux que cela, un père, disposé à tous les sacrifices pour
sauver son enfant. A quelque parti que vous vous arrêtiez, comptez sur
moi. Dans les deux cas, je suis à vous. Décidez!

«PAUL.»

Cette lettre, que Mme Berwick avait reçue en partant pour le Bois, elle
la lut, tandis que ses chevaux l'entraînaient trop rapidement pour que
nul ne pût voir ce qu'elle tenait; elle réfléchit que, pour répondre à
M. de Breuilly avec plus de sûreté, il valait mieux ne pas attendre
d'être rentrée. Elle déchira une page de son carnet et, au détour d'une
allée qui semblait presque déserte, ayant fait arrêter sa voiture, elle
traça au crayon ces seuls mots:

«Je ne sais quel parti prendre. Pensez et agissez pour moi.»

La lettre de Paul, déjà froissée, gisait aux pieds de Laure, dans le
fond de la voiture.

En ce moment, quelqu'un arrivant par derrière avec une autre personne
que, dans sa préoccupation douloureuse, Laure n'avait pas remarquée non
plus, tourna le bouton de la portière et invita son acolyte à monter.

Mme Berwick reconnut son mari et, dans son compagnon, un «vieux beau»,
Dalmate à breloques et à bagues, auquel elle avait, depuis quelque
temps, fait défendre sa porte. Ce dernier se présenta tête nue et d'un
air aussi avenant que le comportaient sa moustache en crocs et son œil
fourbe. Elle salua du geste en cachant lestement son carnet, tandis
qu'instinctivement, du pied, elle cherchait par terre la lettre de Paul
pour la soustraire à toute curiosité; mais son pied ne trouva rien, et
elle comprit qu'en ouvrant la portière, Berwick avait déjà ramassé ce
papier révélateur.



IX


_De Laure à M. de Breuilly_

Mon bon père,

J'écris ceci à l'heure de la Bourse, le seul moment du jour où je sois
maîtresse de ma liberté. J'écris devant le feu, quoique les cheminées,
dans cette saison, ne soient pas généralement rallumées encore. C'est
afin de pouvoir y jeter ce papier à la moindre alerte. N'est-ce pas une
vie de prisonnière?

Je n'ai pas à vous dire comment votre lettre m'est parvenue un jour que
j'allais au Bois: je crayonnais la réponse.

Par préméditation ou par hasard, mon mari, qui ne va guère au Bois, se
trouva là pour monter dans ma voiture, où il ne monte jamais; il y
servait d'introducteur à un convive que j'avais supprimé, il y a quinze
jours. Je vous reparlerai forcément de ce convive, mais je vais, par un
aveu terrible, au devant d'un trop juste reproche: ne voulant ni jeter
votre lettre en menus morceaux, ni la conserver, je l'avais froissée et
jetée sous mes pieds; pour attendre le moment où je pourrais la livrer
aux flammes. A compter de l'instant où M. Berwick est monté dans la
voiture, la lettre a disparu, je ne sais comment il l'a ramassée.

Introduit de haute lutte dans ma voiture à la faveur d'une surprise,
l'ami de mon mari, M. Sebenico, fut exactement pour moi comme si je ne
l'avais pas éconduit.

Devant moi, M. Berwick voulut le retenir à dîner pour le jour même.

--Je n'accepterai, dit Sebenico en s'inclinant vers moi, qu'autant que
madame...

--Le désir de M. Berwick est un ordre, répondis-je en regardant
l'étranger avec une profonde indifférence.

Sebenico accepta, sans insister, comme s'il n'avait pas compris.

Au retour, à la façon dont mon mari sortit du salon, en m'y laissant
seule avec Sebenico, je jugeai qu'il était impatient de lire la lettre
volée. Je prétextai le besoin de changer de toilette, et je passai dans
ma chambre à mon tour. J'y séjournai peu d'instants, car je tremblais
que Berwick n'y vint, votre lettre d'une main et un pistolet de l'autre.

C'était un enfantillage, et, du reste, la présence même chez nous de
l'odieux Dalmate me rassura. Quand je me retrouvai avec ce dernier,
il me demanda si j'étais toujours aussi froide. La pensée de ce qui se
passait dans le cerveau de M. Berwick jetait un trouble profond dans
le mien. Sebenico me vit émue, sa vanité en trouva l'explication dans
le souvenir de libertés qu'il s'était permises avant son bannissement de
chez moi. Il pensa sans doute que cette émotion était un encouragement,
et qu'une femme interdite était repentante et à moitié vaincue. Il
recommença à m'obséder de protestations et de coups d'oeil que son
accent et son âge rendaient ridicules. Je n'y répondais en aucune sorte;
mais je demeurais immobile, tranquillement assise, et je me contentais
d'éloigner mes mains qu'il s'efforçait de saisir.

Enfin M. Berwick rentra. J'étais pâle, doublement anxieuse. Je compris
que mon mari avait lu la lettre, d'après le regard qu'il me lança. Mais
aussitôt, reprenant son sourire et son ton mielleux, il dit à son
hôte:

--J'espère que vous n'aurez pas abusé de ce petit tête-à-tête?

--Eh! répliqua Sebenico d'un ton gaillard, ce n'est pas l'envie qui
m'en a manqué; madame a le don de me faire oublier tout et toutes,
quand je la considère. II est même heureux, pour le salut de ma cervelle,
que vous soyez si vite arrivé.

--Vous oubliez, répondis-je au Dalmate en le persiflant, qu'il faut être
deux pour perdre la tête.

Permettez-moi, mon ami, de ne vous raconter au long ni la conversation,
ni le dîner, ni l'offre que fit Sebenico de sa loge à l'Opéra, ni la
façon dont Berwick accepta, pour m'obliger à l'y suivre. A mon grand
déplaisir, je me retrouvai seule avec l'étranger pendant un entr'acte,
M. Berwick étant sorti de la loge, sous un prétexte futile et sans
m'offrir son bras pour aller au foyer.

Ainsi, je restai le point de mire de la curiosité, et je pus juger que
la façon dont cet homme me parlait de trop près éveillait des sourires
dans la salle; en faisant braquer  sur nous des lorgnettes.

Mais tout cela n'était rien encore. Sebenico, à la sortie du spectacle,
prit congé de nous, en m'annonçant qu'il viendrait bientôt me remercier
de mes _bontés_.

Je remontai dans mon coupé avec mon mari. Le tour de Berwick était venu.
Ici encore, je ne me sens la force ni de revivre ces vingt minutes-là,
ni de les écrire.

Me montrant la lettre à la lueur des réverbères sans la lâcher un seul
instant, il commença par me demander si je connaissais cette écriture,
et sur ma réponse que je ne savais pas lire à minuit sans lumière, il
me dit qu'il n'avait pas besoin de lumière pour me faire expier ma
trahison.

Vous dirai-je qu'il me frappa? Vous dirai-je que, de son aveu, peu lui
Importait d'où venait son déshonneur, pourvu que l'amant de mon choix
le sauvât d'une ruine imminente, que j'avais préparée en fermant ma
maison à tout venant, suivant mon caprice.

Laissons ces horreurs! J'avais du laudanum dans ma chambre, et si, dès
cette nuit-là, je n'en fis pas usage, c'est au souvenir de ma pauvre
mère que je le dois.

Brisée, anéantie, vous espérant, redoutant votre présence, en un mot
plus morte que vive, je reçus, à deux jours de là, du Dalmate la visite
de digestion.

Quelque honte que pour moi vous en puissiez ressentir, je vous confesse
que, pour gagner du temps, le temps de vous attendre, je laissai à cet
impudent des espérances.

Tout Dalmate qu'il est, il faut que cet individu soit bien peu
physionomiste, car, de la main que j'abandonnai à ces repoussantes
lèvres, j'eusse versé du poison si j'en avais eu à ma portée.

Berwick sut sans doute par les domestiques la visite que je venais
De recevoir. A la façon cynique dont il inspecta les meubles et ma
toilette, je compris ce que j'aurais voulu ignorer toujours. Je parvins
à lui parler d'un ton si souriant et si tranquille (celui des femmes qui
ont quelque chose à se reprocher), qu'il crut sans doute à son malheur
et à ma défaite.

L'idée même de ce malheur le rendit si heureux qu'il eut une lueur
d'amabilité pour moi. Il lui échappa de me dire qu'il attendait la
visite de Sebenico le surlendemain, pour la conclusion de leur grande
affaire.

Adieu, mon ami, mon père, les minutes sont maintenant des siècles. Je
me suis procurée la double clef de l'escalier de service pour m'enfuir
d'ici, à l'insu de mes domestiques, si vous me commandez de m'enfuir.
Où irai-je? Le temps et Sebenico marchent. Berwick me surveille, les
valets m'espionnent. Je perds la tête! Pensez pour moi!

Votre fille,

L....

P.-S.--Je sortirai à quatre heures en voiture. J'aurai sur moi cette
lettre. Je la jetterai moi-même à la poste, si je ne vous rencontre pas.

A la lecture d'une semblable lettre, la première pensée de Paul de
Breuilly fut de recommander sa fille à la protection des lois, il ne
s'y arrêta pas. La protection des lois ne s'achète qu'au prix du
scandale. La justice informe, mais elle informe à la façon de l'ours de
la fable, qui écrase la tête de son maître pour le délivrer d'un
moucheron. A quel homme, jeune ou vieux, portant la robe, une femme qui
se respecte ira-t-elle dénoncer son mari, qui veut la vendre? Quelle
femme affrontera, même à huis clos, les questions qu'un pareil fait
dictera à ses juges?

Il ne reste, se dit-il, que les expédients de la défense individuelle.
Mettre le mari dans l'impuissance de nuire en le fuyant, ou en le tuant;
ou bien le réduire, lui qui veut vendre les autres, en l'achetant
lui-même!  Mais la fuite passera toujours pour un enlèvement; une femme
n'est jamais réputée partir seule.

Tuer Berwick? Celui qui le provoquerait sera obligatoirement réputé
l'amant de sa femme.

Acheter Berwick? Oui, il n'y aurait que cela de vraiment pratique. Mais
alors, ce serait subir les conditions d'un adversaire victorieux. Payer
pour empêcher la persécution, la violence! Payer pour avoir le droit de
vivre et pour désarmer celui qui prétend empêcher les autres de vivre!
C'est monstrueux! Si Laure ne cède pas (et elle ne cédera pas), quel
sort, quelles brutalités l'attendent! Et moi qui, les mains liées par
le respect que je dois à Blanche, ne puis ni me mouvoir en liberté, ni
montrer même la moindre préoccupation de cet intérêt qui m'enfièvre!
Ne pouvoir dire, dans le moment de la lutte: Cette femme que je dois
protéger et que je veux sauver, c'est ma fille! Car enfin, je ne puis
ni inventer une fable, ni confesser la vérité! Assurément, je puis
disposer de ma fortune personnelle, comme bon me semble, puisque j'ai
perdu mes enfants; mais comment avouer que j'en aurai disposé?
J'alléguerai vainement que je l'ai perdue; je ne suis ni joueur de
baccarat ni joueur à la Bourse. J'aurai eu beau respecter l'héritage
personnel de ma femme, je n'en serai pas moins ruiné et, par contrecoup,
je l'aurai appauvrie! Je vivrai donc désormais de ses deniers, n'étant
plus en âge de réparer mes brèches. De bonne grâce, elle subira mes
revers; mais je devrai lui en cacher la cause, comme une honte. Je veux
admettre que je fasse à Blanche l'aveu devant lequel j'ai toujours
reculé, afin d'avoir un prétexte de m'occuper de Laure ouvertement, et
de lui chercher un asile. Si cet asile est ma maison, la présence de
Laure y sera le reproche vivant d'un premier amour. Si je crée à la
fille de Charlotte un autre asile, une autre retraite, jamais Blanche
n'admettra que cette retraite ne soit point un second ménage. D'ailleurs,
dans l'une comme dans l'autre hypothèse, Berwick est un fin limier qui
aura bientôt déjoué les précautions les plus ingénieuses, et c'est alors
que ses exigences pécuniaires croîtront, comme prix de sa complaisance
pour un marché honteux.  Et cependant, elle m'a dit: «Pensez pour moi!
Disposez de moi!» Un égoïste de bon sens me dirait: «Laure n'est pas
ta fille! Elle s'appelle Laure Widmer! Tu n'es pas responsable d'elle;
abandonne-la!» Mon coeur se révolte contre cette lâcheté!... Abandonner
la fille aujourd'hui, ce serait le digne pendant d'avoir voulu déserter
la vie, pour n'avoir pu posséder la mère! Eh bien, quelle partie de
moi-même dois-je immoler pour la sauver? Le bonheur de Blanche, l'honneur
de Laure ou ma fortune?

Telle était la torture morale de cet homme sensible, délicat entre tous,
Compliquée par l'obligation de ne rien laisser paraître de cette torture;
et c'est alors que Charaintru vînt, avec son étourderie habituelle,
arracher Paul à sa solitude et retourner le fer dans la blessure, en
rejetant une fois encore la question Berwick sur le tapis.

Le petit vicomte somma avec insistance son ami de répondre au sujet de
la solvabilité du banquier, et à cette sommation Paul répondit par
l'assurance que Charaintru serait payé. À compter de ce moment, M. de
Breuilly devenait le débiteur anonyme et indirect d'Hercule. A compter
De ce moment, il devait réaliser, et (par un moyen qu'il n'avait pas
trouvé encore) faire passer dans les mains d'Hercule, sans que Berwick
fût tenté de les arrêter au passage, ces malheureux cent cinquante mille
francs. C'est ainsi que, dès le soir même, au grand étonnement de
Charaintru, qui ne se doutait pas d'avoir déterminé ce sacrifice, Paul
annonçait sa résolution de vendre sa voiture et ses chevaux; aveu
bientôt suivi d'exécution, comme de la vente de son hôtel et de son
mobilier.

Les jours qui suivirent furent bien remplis.

M. de Breuilly s'adressa à Falconet, l'homme d'affaires attitré de
Tout le faubourg Saint-Germain, pour connaître la situation exacte du
banquier Berwick et, de l'autre, pour le charger des réalisations qu'il
avait arrêtées.

Le crédit du comte était d'autant mieux établi qu'il n'y avait jamais
fait appel. D'ailleurs, Falconet était de ces confidents vis-à-vis
desquels les réticences sont superflues.

M. de Breuilly avait besoin d'argent. Mieux que lui peut-être, Falconet
sut chiffrer la position de fortune des deux époux, et il n'attendit
pas la consommation des ventes pour mettre à la disposition de Paul
les capitaux qu'il disait lui être nécessaires.

Ces préliminaires accomplis, la faillite imminente de Berwick roulait
sur un déficit de trois cent mille francs, chiffre qui dépassait de près
d'un tiers les prévisions du comte; mais il ne sourcilla point.

Il lui restait à délivrer Laure de ses angoisses.

Ce fut encore la promenade quotidienne de Mme Berwick au Bois qui
Lui offrit le moyen de communiquer avec elle sans retourner rue
d'Anjou-Saint-Honoré. Chaque jour, elle scrutait, en les traversant,
les plis de la foule des promeneurs, sans que son ami y apparût. Enfin,
une fois qu'à demi mourante de peur à la pensée de rentrer dans un
moment à l'hôtel somptueux qui était son lieu de torture, elle passait
sa revue accoutumée, elle vit Paul droit en face de l'avenue, assis sur
une des premières chaises qui borde le grand lac. L'échange des regards
fut rapide. Le comte se leva et, porta en silence la main à son chapeau,
puis il fit un pas, en avant de l'arbre au pied duquel il se trouvait.

Mme Berwick fit arrêter, et, ostensiblement pour les oreilles de son
cocher, qui devait être, lui aussi, un espion, elle dit à M. de
Breuilly:

--Vous voici donc revenu de votre excursion en Languedoc?

--Oui, madame, et je songeais au plaisir de me présenter chez vous;
mais vous paraissez souffrante?

--Au contraire, je ne me suis jamais mieux portée; mais ne voulez-vous
pas me faire ici la visite que vous venez de m'annoncer à l'heure même?

--Pourquoi pas? répliqua le comte en s'asseyant respectueusement sur le
siège du devant du landau.

La portière était refermée.

--Allez maintenant! dit Mme Berwick à son cocher. Ah!... Il était temps,
ajouta la jeune femme, qui sembla à Paul bien pâlie. Parlez-vous toujours
allemand?

--Moins bien que vous, madame, mais très passablement encore.

Alors, dans la langue de Goethe, la fille de Charlotte dit à son ami:

--A quel parti vous êtes-vous arrêté pour moi?

--Voici! répondit-il, en lui tendant un portefeuille.



X


M. de Breuilly n'avait peut-être point passé, en tout, un quart d'heure
dans le landau de Mme Berwick; et néanmoins dans ce court espace de
temps, la physionomie de la jeune femme avait complètement changé.

Elle était redevenue radieuse, et c'est à peine si un pli fugitif du
front marqua le moment où elle aperçut ses fenêtres de la rue d'Anjou.

C'était merveille que Berwick n'eût jamais  entravé les promenades de
sa femme au Bois; mais c'était moins par intérêt pour sa distraction et
pour sa santé que pour avoir, au vu de tous, une réclame vivante de sa
maison. Son équipage, ses chevaux, sa femme allaient jouer là le rôle
du chariot rouge d'_Old England_ ou du char-à-bancs de l'_Insecticide
Vicat_. Pour un rien, à défaut d'armoiries, Berwick aurait fait graver
sur les lanternes et peindre sur les portières: _Berwick et Cie,
banquiers. Entrez sans frapper_.

L'accueil de Mme Berwick à son mari, qui rentrait plus tôt que de
coutume, le remplit de stupéfaction.

--Vous voilà délivré des affaires, lui dit-elle du ton amical dont une
femme heureuse parle à son mari. Voici un siège qui vous attend.

Il était si peu fait à ces allures, qu'il regarda sous le fauteuil s'il
n'y avait pas quelque surprise à la dynamite.

--Votre situation s'est-elle un peu améliorée? Vos inquiétudes se
calment-elles? continua Laure d'une voix presque caressante.

--Le salut commun est toujours en question, répliqua le banquier d'une
voix dolente, et la question est toujours posée de la même manière.
Sebenico, offensé de vos rigueurs, est disposé à les oublier après
vous avoir donné des preuves de son peu de ressentiment; et, à votre
accueil plus gracieux de la dernière fois, il a répondu aussitôt par la
reprise des négociations pendantes avec moi. Que voulez-vous, ma chère?
Il est tout naturel que l'on soit susceptible. Vous l'êtes bien, vous.
Et pourquoi ferait-on des affaires? Pourquoi confierait-on des capitaux
à une maison où l'on est reçu comme un chien dans un jeu de quilles?
Sebenico a le choix.

--Il est bien exigeant, ce Sebenico! Il y a maison et maison. La rue
d'Anjou, n° 19, n'est pas la rue Le Peletier, n° 5. C'est rue Le Peletier
qu'il a affaire, plutôt qu'ici.

--Quant à moi, les deux adresses me semblent difficilement séparables,
et elles le sont si peu, dans la pensée de mon client, qu'il m'a promis
de venir tout à l'heure et de rester à dîner avec nous. Je l'ai même
devancé pour donner les ordres indispensables.

--Les ordres! Ne vous en mettez pas en peine, mon ami; je vais les
donner moi-même, pour que la réception à faire à M. Sebenico soit à la
hauteur de son mérite.

Et, sans attendre la réponse de son mari, elle sonna.

Un domestique parut.

--Monsieur Sebenico, vous savez qui est monsieur Sebenico?

--Oui, Madame.

--Il viendra tout à l'heure, et vous lui direz que nous sommes sortis.

Berwick bondit sur sa chaise:

--Mais, s'écria-t-il, vous rêvez, madame!

--Vous allez voir dans un moment que je ne rêve, point; d'ailleurs,
ajouta-t-elle d'un ton de dignité offensée, si je rêve quelque part, ce
n'est jamais devant mes gens!

Puis, s'adressant au domestique,

--Allez! fit-elle.

La porte se referma.

--M'expliquerez-vous enfin?... tonna Berwick en courant vers sa femme,
les poings crispés.

--Oui, mon ami, je vous expliquerai, quand vous vous serez rassis. Vous
me parlez de trop près. Vous avez fumé et l'odeur du tabac m'incommode.
Voyons, dites-moi franchement à quel chiffre se monte ce fameux déficit
qui devait, à la fin du mois, vous faire suspendre vos paiements?

--Faute de 275,000 francs, mon bilan sera déposé, et adieu les loges et
les voitures! fit Berwick, qui avait reculé docilement de quelques pas.

--Je croyais, dit Laure, que c'était 300,000 fr.?

--A présent, vous connaissez mieux que moi mes affaires.

--Si je ne les connais pas mieux, je les connais tout aussi bien, et je
les traite peut-être avec plus de bonheur que vous! Eh bien! faites-moi
un reçu de 300,000 francs!

--Vous avez 300,000 francs à me donner? dit Berwick, ahuri, en se
renversant sur sa chaise en face de sa femme.

--Peut-être, riposta Laure d'un ton absolument sérieux.

--Vous les avez? Où sont-ils?

--Oh! répondit Mme Berwick, rien ne presse; le reçu d'abord, s'il vous
plaît.

--Un reçu? Ne sommes-nous pas communs en biens?

--Pas tout à fait, si vous vous rappelez notre contrat. Si je vous prête,
il est entendu que vous me rendrez.

--Vous n'avez rien en propre que cette méchante bicoque de Dresde, louée
cent florins par an.

--Enfin, mon ami, au lieu de nous égarer en vains propos, faites-moi,
sur papier timbré, un reçu de 300,000 francs en bonne et due forme, et,
si la forme vous embarrasse, en voici le modèle que vous n'aurez qu'à
transcrire, mot pour mot.

Le modèle du reçu dépista la curiosité de Berwick; car il était de
l'écriture de Laure, bien qu'il eût été dicté par Falconet à Paul,
avec les noms en blanc.

--Vous êtes bien forte pour une femme seule, dit le banquier; je ne sais
si je dois en passer par là.

--C'est comme il vous plaira, répliqua Mme Berwick, qui semblait
impassible. Vous êtes libre!

En ce moment, le timbre de la porte retentit, et l'on entendit Sebenico
qui entrait sans même demander si M. et Mme Berwick étaient visibles.

Ce fut une seconde d'agonie pour le banquier; car le domestique avait
ordre de congédier trois cent mille francs, sous les traits du Dalmate,
qui allait franchir le seuil; mais, pour prix de ce congé, trois cent
mille francs étaient offerts à Berwick par Laure, qui ne lui avait
jamais menti.

Le Juif fit le geste de se précipiter pour prévenir l'irrémédiable avanie
qui allait être faite à l'étranger; mais, pour l'arrêter, Mme Berwick
n'eut besoin que de dire à son mari, en levant l'index de sa jolie main
jusqu'à ses lèvres:

--Prenez garde! Trop parler nuit!

--Mais enfin!... tonna une voix dans l'anti-chambre, je vous dis que
monsieur Berwick m'a invité à dîner.

Le Dalmate se fâchait.

--Vous voyez, dit le Juif à sa femme d'un ton très bas, car il n'avait
nulle envie, en trahissant sa présence à la maison, de se compromettre
à tout jamais. Il écouta l'altercation en retenant son haleine.

Laure, beaucoup moins effrayée, eut de la peine à s'empêcher de rire.

Enfin, le bruit de la porte d'entrée, que l'on refermait à tour de bras,
lui fit dire avec ironie:

--Il paraît qu'en Dalmatie, c'est comme cela qu'on ferme les portes dans
les bonnes maisons.

--Cet homme est furieux! s'écria Berwick. Il est capable de me provoquer
à présent.

--Il est provocant, en effet, mais peut-être pas comme vous l'entendez.
Finalement, j'ai été insultée ici, chez moi, par ce galantin de
l'Adriatique, et vous n'étiez pas là pour défendre ou venger mon honneur.
J'en ai assez.

--Pas de mélodrame, et finissons-en avec les rébus! N'avez-vous pas
300,000 fr?

--Voici, dit Laure, de l'encre, une plume, du papier, voire du papier
timbré, enfin tout ce qu'il faut pour écrire un reçu. Ecrivez-le. Quand
je l'aurai, donnant, donnant!

Berwick se résigna et il transcrivit le reçu. Laure regardait s'il le
Transcrivait exactement, en se tenant penchée par-dessus son épaule.

--Vous oubliez quelque chose, lui dit-elle, en lui désignant de l'ongle
un membre de phrase omis.

--Pure inadvertance, riposta le banquier en rougissant.

--Tout y est bien, maintenant, lui dit-elle, quand il eut apposé sa
signature. Donnez-moi cela.

Elle prit le reçu, le plia, puis:

--Tenez, fit-elle, voici une clef, celle du chiffonnier de ma chambre.
Le dernier tiroir en bas. Vous y trouverez trois liasses de cent mille
francs en billets de banque.

A ces mots, Berwick sauta sur la clef, courut à la chambre de sa femme,
Força presque le tiroir en l'ouvrant, saisit, compta les trois cent
mille francs, les enfouit dans les poches de son veston et, rentrant
dans le salon, il dit, comme étonné:

--Il y a le compte!... Mais, ajouta-t-il aussitôt d'un ton railleur,
j'ai donné le reçu pour avoir les 300,000 francs; maintenant que je les
ai, je veux le reçu.

--Votre probité naturelle, mon ami, a de ces retours!...

--Il me faut le reçu! dit-il d'une voix sèche.

--Ce serait un vol, objecta Laure, d'un ton très doux.

--Vous dites?

--Je dis que vous ne l'aurez pas.

--J'aurai bientôt fait de le reprendre.

Et il se jeta sur sa femme, lui tordant les bras et fouillant avec
frénésie dans la poche de sa robe.

--Misérable! Vous pouvez me tuer, mais vous ne pouvez le reprendre; il
n'est plus là!

--S'il n'est pas sur vous, il est quelque part dans un meuble.

--Cherchez, dit-elle, vous ne trouverez pas.

--Je suis refait, fit Berwick, l'oreille basse.

--Est-ce là votre façon de remercier! Je vous sauve l'honneur, la vie,
et vous n'avez pas un mot aimable à me dire?

--Je voudrais remercier le véritable auteur de cette munificence, mais
il faudrait pour cela le connaître, savoir son nom.

--Cherchez, répéta Laure, vous ne trouverez pas.

--Vous avez donc un amant, madame, avec tous vos airs de vertu? Il vous
a enseigné la défiance!

--Tout est possible, dit-elle; n'est-ce pas vous qui m'avez montré le
chemin?

--Trêve de plaisanteries! C'est votre fameux comte de Breuilly, sans
doute?

--Demandez-le-lui!

--Mettons d'abord cela en lieu sûr, fit Berwick en se rendant à son
cabinet avec les billets de banque.

Dès qu'il fut sorti de la chambre, Laure prit, dans la corbeille de bois
à brûler, près de la cheminée, une bûche légèrement fendue qu'elle
transporta dans l'âtre de sa chambre, après en avoir retiré, et caché
dans le tiroir où avaient été les 300,000 fr., le reçu de son mari. Puis
elle mit la clef de ce tiroir dans un autre meuble dont elle retira la
clef à son tour.

Ces précautions prises, elle se rendit à la salle à manger, où, d'un air
distrait, le banquier parcourait les journaux du soir.

Le dîner eut lieu sans encombre, et les époux semblèrent en si bonne
Harmonie que les domestiques se demandaient si leurs maîtres étaient
bien les mêmes que les jours précédents.

Non que Mme Berwick donnât jamais volontairement le spectacle sans
dignité des dissidences conjugales; mais il était rare que le fond de
grossièreté de Berwick ne se traduisît point par quelque boutade de
mauvais ton.

Ce soir-là, il fut doux, doux comme s'il y avait eu là quelque convive.
En réalité, il songeait que cette haute main, dont il était si fier, il
venait de la perdre tout à fait, et que des égards au moins temporaires
étaient dus à une femme qui avait su faire tomber dans sa caisse une
aubaine de 300,000 francs.

Laure n'eut toutefois de véritable repos qu'après avoir utilisé sa
première sortie pour mettre le reçu en sûreté chez une personne de
confiance; car elle, redoutait, pour ce papier, nonobstant les
précautions prises, le sort de la lettre de M. de Breuilly.

De son côté, Berwick se demandait s'il devait attribuer à M. de Breuilly
le secours inespéré qui venait de rétablir son crédit, et si Laure
n'avait pas donné volontairement au comte les marques de tendresse
refusées au Dalmate.

La lettre volée lui prouvait que l'intimité, morale au moins, du comte
et de Laure avait été poussée très loin. La façon dont Berwick y était
traité ne laissait, pour ce dernier, nulle place au doute. Il pensait
qu'une femme est nécessairement infidèle dès qu'elle prête l'oreille au
mal qu'un tiers lui dit de son mari.

Il aurait frappé juste s'il eût eu devant lui des caractères ordinaires.
Il ne pouvait se douter du lien qui unissait sa femme à M. de Breuilly.



XI


Dès que Laure eut pu se recueillir, elle s'inquiéta sérieusement de
revoir M. de Breuilly, et, dans ce but, elle fut assidue à croiser en
voiture devant la place du bois de Boulogne où il lui était arrivé de
le rencontrer. Tout fut inutile. Elle ne pouvait pas aller rue de
Verneuil. Elle se décida à écrire, bien que, par expérience, le sort des
lettres lui semblât fort problématique; mais la délicatesse la plus
élémentaire ne lui permettait pas de rester muette en face d'un pareil
bienfait.

A vrai dire, la fille de Charlotte ne s'était jamais préoccupée de savoir
si Paul était plus ou moins riche.

Elle l'avait cru dans une aisance conforme à sa naissance et aux
habitudes qu'elle lui voyait; puis, le service immense et inespéré
qu'elle avait reçu de lui trahissait des ressources financières
considérables. Ce qu'elle ne pouvait imaginer (car le gentilhomme
s'était abstenu de toute réflexion à cet égard), c'est qu'il eût éventré,
pour sauver la jeune femme, le seul baril d'or dont se composait sa
fortune personnelle.

En aucun cas, Mme Berwick ne pouvait demeurer inactive, ni ignorante
de ce que le comte était devenu. Son coeur aimant et reconnaissant lui
avait fait d'ailleurs une telle nécessité de voir celui qu'elle appelait
son père, que peut-être elle eût choisi sans hésiter la misère si on
lui eût donné le choix d'être pauvre et de garder son ami, ou de lui
dire un éternel adieu pour conserver l'opulence.

Si la société de M. de Breuilly eût été celle des Berwick, peu de jours
auraient suffi pour permettre à Laure de se renseigner; mais les couches
sociales sont si distinctes à Paris, qu'une étrangère surtout comme
Mme Berwick, ne savait comment s'y prendre.

D'ailleurs les questions irréfléchies sont toujours dangereuses dans
un monde nouveau que l'on connaît mal, et le premier mot qu'elle aurait
prononcé devant un tiers indifférent aurait pu provoquer, notamment
au moins, cette réflexion:

«En quoi M. de Breuilly peut-il intéresser madame Berwick?»

Ce qui l'affligeait le plus, c'était la crainte que Paul ne fût malade,
ou qu'il eût clos ses relations avec elle par un bienfait, avec
l'arrière-pensée de ne pas les prolonger.

Elle lui écrivit donc:

«L'enfant que vous avez sauvée d'un si grand péril ne peut s'habituer
à ne plus vous voir. J'ai le besoin absolu de vous dire que votre
bienfait n'a pas été stérile, et que vos instructions ont été suivies
de point en point. Je ne voudrais pas que la situation compromise, puis
par vous rétablie, fût la seule preuve que vous eussiez de ma
reconnaissance.

«D'ailleurs, en _recevant_, vous savez que j'ai résolu de _rendre_!
Ne me laissez pas languir sans nouvelles de vous».

Cette lettre demeura sans réponse. Les jours, les semaines se passèrent
ainsi.

Mme Berwick avait beau se dire: «S'il s'abstient, c'est par nécessité.»
Cette nécessité l'épouvantait. L'infernal banquier y était-il pour
quelque chose? Il se doutait que M. de Breuilly avait joué un rôle dans
cette aventure; mais son intérêt même lui commandait de ménager un ennemi
en qui il avait trouvé un pareil allié. Dans quel but alors se serait-il
arrêté à un autre parti?

Après tant de petites infamies, le Juif s'avisait-il d'un tardif scrupule
d'honneur? Voulait-il ignorer officiellement qu'il avait été sauvé par
l'amant de sa femme?

Laure creusa la question et ne trouva rien.

En attendant, Berwick vivait en côtoyant sa femme, sans la froisser.
Il ne lui marquait qu'une courtoise indifférence. S'il continuait à
l'espionner et à la faire espionner, comme cela était plus que probable,
qu'aurait-il découvert, puisqu'il n'y avait rien?

Le gros de l'hiver se passa. Le banquier paraissait content de ses
affaires. Il menait sa femme au spectacle, et Paul était aussi invisible
dans les théâtres que dans la rue.

L'hôtel de la rue de Verneuil avait été vendu à huis clos; sans quoi,
la publicité de cette vente serait apparue à la quatrième page de
quelque journal, et Laure en aurait été avertie.

La seule explication plausible pour elle était la maladie ou l'absence;
mais elle ne se serait jamais avisée de la ruine.

Cependant il est bien rare que la volonté d'une femme qui aime n'arrive
pas à ses fins. Quand les jours plus longs et meilleurs permirent à
Mme Berwick de sortir à pied, elle commença par habituer ses argus,
maître et valets, à des sorties très apparentes, avec un but très avéré
pour objet. Tantôt elle se faisait conduire en voiture à quelque point
des promenades les plus rapprochées, les Champs-Elysées, le parc Monceau,
et, descendue-là, elle renvoyait ses chevaux, pour rentrer à pied. Tantôt
elle portait ostensiblement des secours à quelque famille pauvre, dont
elle donnait l'adresse. Ceci expliquait ses sorties matinales. Elle ne
s'en fit pas faute, et, pour le bel air comme pour son propre crédit,
Berwick fut flatté, en apparence, d'avoir pour femme une dame de charité.

Mais la charité sert trop souvent de prétexte à des fugues féminines qui
n'ont rien de trop catholique; Berwick le savait, et il est probable que
Laure était fréquemment suivie.

Toutefois, elle ne se démentit point; elle cherchait M. de Breuilly sans
le dire, et ce fut d'une fruitière de la rue de Verneuil qu'elle apprit
enfin que le comte avait déménagé. Toutefois, il fut impossible à cette
femme de dire où il était allé. Il restait à savoir quel chemin son
mobilier avait pu prendre, et il fallait, pour cela, s'adresser aux
entreprises de déménagements; mais cette recherche, faite un peu au
hasard, n'aboutit point, et elle pouvait d'autant moins aboutir, que
les meubles avaient été, non déménagés, mais vendus.

Quelque soin que Paul eût pris de laisser ignorer sa retraite, Mme
Berwick, rencontrant un jour le double poney noir sur lequel elle
Avait vu jadis le comte au Bois, eut la hardiesse de faire signe au
Palefrenier qui le montait et de lui dire, avec un sans-gêne dont elle
ne se serait pas crue capable:

--Cette jolie bête appartient à l'écurie du comte de Breuilly, n'est-ce
pas?

--Pardon, madame, elle est à présent à M. de Charaintru.

--Ah! depuis quand le comte l'a-t-il vendue?

--Oh! dit le palefrenier, cela remonte à plusieurs mois.

--Et sait-on où le comte demeure à présent?

--Monsieur le comte, répondit le domestique, demeure rue de la Condamine,
aux Batignolles.

Mme Berwick était enfin en possession du renseignement qui lui avait
coûté tant de soins, de recherches et de peines. Elle pouvait sauter
dans une voiture de place et courir sur-le-champ à l'adresse indiquée,
savoir enfin, par suite de quelles étranges circonstances un habitant
du faubourg Saint-Germain avait émigré au fond d'un quartier où les
hommes portent des abat-jour verts.

Mais un scrupule l'arrêtait. Elle qui avait toujours respecté, et
pour cause, les pénates de la comtesse Blanche, ne pouvait encourir
l'étonnement douloureux qu'elle lui causerait rue de la Condamine
comme ailleurs. Malgré son impatience, elle voulut prendre le temps de
la réflexion jusqu'au lendemain, et dès le matin, elle partait décidément
pour les Batignolles.

On sait ce qui s'y passa. On sait qu'alors Paul de Breuilly, malade,
confinait dans une obscurité calculée ses malaises et sa tristesse et
que Blanche en était parfois réduite à ouvrir elle-même sa porte.

La fatalité, qui avait déjà livré une lettre de Paul à Berwick, fit
tomber entre les mains du banquier la réponse écrite de Paul à la
démarche de Laure, Cette réponse adressée à Mme Laure Widmer intrigua
plus Berwick que si elle eût été adressée à Mme Berwick; donc il
l'ouvrit, et, comme le comte y parlait de présenter Mme de Breuilly
à Mme Berwick, il jugea qu'il était habile de donner cette lettre à sa
femme et d'attribuer la rupture du cachet à une inadvertance.

Du tout il résulta pour Laure que Paul était malade et ruiné; que sa
ruine avait été la cause de son silence et qu'il avait poussé la
générosité jusqu'à dérober à sa fille la cause réelle de son malheur.

La nécessité d'une restitution se dressa devant elle. Si le banquier
prospérait, il fallait que le remboursement commençât; mais, si M. et
Mme de Breuilly se présentaient chez elle, Laure pourrait-elle, sans
indiscrétion, faire une allusion quelconque aux faits accomplis?
Pourrait-elle dire à Paul, devant Blanche, qu'elle était débitrice et
qu'elle songeait à s'acquitter? Et, avant tout, Paul avait-il eu
seulement connaissance de la dernière lettre adressée par elle rue de
Verneuil? La réponse du comte faisait allusion à la visite, mais point
à la lettre.

Elle se fia au hasard du soin de faciliter une tâche aussi difficile.
Seulement la visite annoncée se fit inutilement attendre. La
convalescence de Paul n'était donc pas encore déclarée?

Laure se dit bien qu'elle devait questionner son mari sur l'état actuel
de ses finances et insinuer de quelque manière qu'elle avait besoin
d'argent; mais, dès que cette allusion à l'existence du reçu en eut
ravivé le souvenir dans l'esprit du banquier, celui-ci recommença
à demander ce que cette pièce compromettante était devenue. Il en parla
un peu tous les jours, puis il manifesta de l'impatience de ce que Laure
ne lui répondait point; puis il menaça Laure d'indiscrétions qui,
pourtant, ne pouvaient émaner que de lui et dont il aurait été la
première victime.

Il voulait que Laure lui montrât au moins le reçu, pour l'aider à s'en
rappeler les termes et pour voir de quelle manière il était forcé de
tenir son engagement. Laure continua à dire qu'il n'était plus en sa
possession. Le banquier eut beau prétendre que sa caisse devait être le
dépôt des affaires et des secrets de famille, et que rien n'était en
sûreté que là, Mme Berwick fut inexorable. Elle allégua que, pour payer
ses dettes personnelles, elle se contenterait de cinquante mille francs
par an, mais qu'elle tenait à honneur de les solder.

--Eh bien! dit Berwick, je ne veux rien rendre, jusqu'à ce qu'il m'ait
été prouvé que ces malheureux trois cent mille francs ne sont pas le prix
de notre déshonneur. Vous voyez le comte presque tous les jours, et ce
n'est apparemment point pour parler  politique ensemble. L'existence de
ce reçu dans des mains tierces me tient sous le couteau. Le reçu doit
être modifié, en tout cas. Si vous étiez bien inspirée, vous feriez ce
que je vous demande, ne fût-ce que pour prévenir le scandale d'un procès
entre nous.

Laure, alarmée, vit bien que son mari allait en revenir aux emportements
et aux violences, tandis qu'à elle-même sa conscience lui faisait un
devoir de secourir son père, comme lui-même l'avait secourue.

On était alors à la fin de mars.

Un beau jour, Berwick, se disant épuisé par le travail et dominé par un
ardent besoin de respirer un meilleur air que l'air de Paris, annonça
qu'il avait loué une propriété d'agrément et qu'il allait s'y rendre.
Sans autre forme de procès, il pria sa femme de se préparer à le suivre,
et comme elle lui demandait en quel pays se trouvait cette propriété,
il lui répondit qu'il tenait à lui ménager une surprise.

--Mais, du moins, lui dit-elle, emporterai-je ce qu'il faut pour une
absence de huit jours ou de trois mois, et pour habiter les Ardennes
ou la Provence.

--Peu importe, lui dit-il, emportez ce qu'il faut pour demeurer n'importe
où et partout. Quant à la durée, elle dépendra du bien que cette absence
pourra me faire. Il est temps que je songe à sauver la barque en sauvant
le pilote. Vous êtes la dernière à vous apercevoir que ma santé s'altère
profondément et de plus en plus.

Puis, dès le lendemain de ce jour-là, il annonça son départ pour le soir
même.

Mme Berwick, prêtant à son mari quelque dessein sinistre, n'avait plus
ni le temps, ni aucun moyen de communiquer avec M. de Breuilly.

Les malles furent improvisées; l'appartement de la rue d'Anjou fut fermé
et, à la nuit close, après un dîner silencieux auquel Laure ne toucha
point, un omnibus de famille conduisit les deux époux à la gare
Montparnasse.

Laure espéra du moins connaître la destination lorsque Berwick prendrait
les billets; mais il la fit entrer dans la salle d'attente des premières,
pendant qu'un domestique allait au guichet et faisait enregistrer les
bagages. Elle monta donc en voiture, littéralement sans savoir où elle
allait.

Pour comble, elle se trouva seule dans le compartiment avec Berwick.



XII


A la stupéfaction du concierge de la rue d'Anjou, n° 19, M. Berwick
était, dès le surlendemain, de retour dans son appartement, après avoir
annoncé une absence lointaine et prolongée. Le trousseau de ses clefs à
la main, il s'enferma chez lui tout seul, car il avait congédié les
domestiques qu'il n'avait pas emmenés. Il pratiqua une minutieuse
perquisition; tous les meubles à l'usage personnel de Laure y passèrent.
Ce fut en vain; le reçu n'était réellement pas rue d'Anjou.

Il était impossible, d'après les relations au moins amicales entre
M. de Breuilly et Laure, que celle-ci n'eût pas donné au comte, en
garantie d'un versement qui ne pouvait être venu que de lui, le papier
qui représentait les 300,000 francs. Ainsi, le créancier réel n'était
plus Mme Berwick: c'était l'ami imprudent et généreux qui avait fourni
cette somme, et c'était lui qu'il importait de sonder, de provoquer à un
aveu, de désarmer, s'il rêvait une campagne contre le débiteur. Berwick
prit donc une résolution hardie. Peu soucieux du mépris non dissimulé
du gentilhomme pour un Gobseck de son caractère, il affronta une entrevue
nouvelle avec lui. Paul l'avait, par écrit, traité de drôle, mais le
banquier se souciait peu des injures qui rentraient, selon lui, dans la
catégorie des _frottements inutiles_, nuisibles au bon fonctionnement
des affaires.

Le banquier apprit aisément, par Charaintru, l'adresse actuelle de Paul
et, comprenant qu'il ne pouvait faire venir à son cabinet de la rue Le
Peletier un personnage qui ne lui devait rien, il résolut d'aller aux
Batignolles. Il avait une entrée toute naturelle; s'il rencontrait la
comtesse chez elle, il pouvait se plaindre aimablement d'avoir été
frustré d'une visite annoncée par M. le comte lui-même.

Quel que fût l'empire de Paul sur lui-même, son visage marqua un vif
Dégoût quand Annette annonça à son maître le nom du visiteur qui le
demandait. Mais la défense des portes est plus difficile dans les
petites maisons que dans les grandes. Il n'y avait pas là de portières
épaisses et de pièces en enfilades pour amortir les voix.

A quelques mètres, Berwick entendit Annette prononcer son nom; il avait
Même entrevu déjà la figure austère du comte par une porte entrebâillée.

--Faites entrer! fut la seule réplique de Paul à l'annonce de cette
visite inattendue; et quand le banquier parut devant le gentilhomme,
celui-ci était debout derrière sa table à écrire, s'inclinait sans
ouvrir la bouche et de la main lui désignait un fauteuil.

À voir entrer Berwick souriant, pétillant, mis à la dernière mode, ganté
de frais et exhalant un vétiver intense, on aurait dit que ces messieurs
n'avaient pas cessé de se voir et que le banquier continuait simplement
avec M. de Breuilly d'anciennes relations de haute courtoisie.

--Monsieur le comte, dit le Juif, après les compliments d'usage, je veux
vous prendre pour confident. A une époque encore peu éloignée, j'ai
passé par de mauvais jours. Une confiance excessive peut-être dans des
opérations qui ne la méritaient pas me firent craindre un moment de
succomber dans la lutte. Ah! le terrain de la banque est bien glissant,
même pour un vieux patineur comme moi! Un banquier est difficile à
tromper; mais il se trompe quelquefois!... Il est homme!

À l'ouïe de cette tirade, le visage de Paul s'allongeait, de plus en
plus ennuyé; Berwick s'en aperçut.

--Toujours est-il, poursuivit-il, qu'un secours providentiel, offert par
une main inconnue, me tira d'embarras d'une façon singulière, au moment
où je m'y attendais le moins. Quelqu'un, qui poussa la délicatesse
jusqu'à garder l'anonyme, me procura sans garantie aucune, le moyen de
faire face à mes échéances. Cet inconnu pensa-t-il que le masque épais
dont il avait si généreusement couvert son visage ne serait jamais percé
par mes regards? Ou bien fit-il à ma loyauté l'honneur de croire qu'elle
serait d'autant plus scrupuleuse, qu'il m'était plus facile, si je
n'étais pas ce que je suis, d'oublier le bienfait? A la seconde question,
ma présence chez vous répond suffisamment. Elle est en même temps une
dénégation opposée à la première.

--Pardon, monsieur, répondit le comte, toujours glacé, je ne vois
décidément pas où vous voulez en venir. Il est invraisemblable de
m'attribuer un service aussi extraordinaire, rendu à quelqu'un qui n'est
ni mon parent, ni mon ami.

--Je regrette amèrement, monsieur le comte, que vous ne soyez plus le
mien, mais je suis demeuré le vôtre, et, quand même je ne le serais plus,
ma venue ici est l'accomplissement d'un devoir. Si vous n'êtes pas
l'auteur de cette belle action, le connaissez-vous? Je pense qu'alors
vous m'aideriez à le découvrir. Quant à moi, les relations anciennes que
vous avez soutenues avec ma famille vous désignaient comme seul capable
d'une pareille abnégation, dictée sans doute par des souvenirs qui vous
sont toujours chers; et dans cette hypothèse, ce que vous m'avez prêté,
je me suis mis en mesure de vous le rendre,

--Ainsi, dit Paul, je ne vous ai pas réclamé  d'argent, et vous m'en
apportez? Mais pour l'accepter il faudrait que j'eusse reconnu la dette.

--Et c'est ce que vous allez faire, mon cher comte; car il m'est
impossible de rester  dans la situation où je suis. Vous n'êtes plus mon
ami, dites-vous? A plus forte raison n'avez-vous pas de cadeaux à me
faire, et il ne me convient pas, à moi, d'en recevoir.

Paul était excessivement combattu; car, ou Berwick, ayant appris la
vérité, venait réellement pour s'acquitter, et la position du comte
Etait trop amoindrie pour qu'il pût mépriser une pareille aubaine; ou
bien le rusé banquier voulait seulement obtenir la preuve que Paul avait
réellement fourni à Laure les 300,000 francs.

Paul savait parfaitement que, à vues humaines, il faut être l'amant
d'une femme, quand on n'est ouvertement ni son frère, ni son père, ni
son mari, pour accomplir des actions d'un pareil dévouement; et si
Berwick voulait avoir une preuve matérielle de l'infidélité de sa femme,
il n'en avait pas de plus belle à recueillir que l'aveu du service
rendu par Paul.

Et le comte ne voulait ni perdre décidément sa fortune, ni compromettre
Laure en s'avouant l'auteur du bienfait.

Il regardait fixement Berwick, qui ne baissait pas les yeux, et qui
cherchait en vain, dans la physionomie de son interlocuteur, une trace
des sentiments qui l'agitaient.

--Monsieur, dit-il enfin au banquier, vous n'êtes point mon obligé, et
pour ce motif je ne puis que vous remercier de la sollicitude exquise
qui vous conduit chez moi. Il est en effet possible que, par mes
relations personnelles et sous le sceau de la confidence, j'aie connu
l'auteur de cette libéralité dont vous parlez. Si elle a raffermi votre
crédit, j'en suis aise. Si vous avez à coeur une restitution, cette
restitution sera certainement bienvenue, mais pour que je puisse en
toucher un mot à la personne que cela intéresse, au moins faudrait-il
que je pusse lui dire sous quelle forme cette restitution aurait lieu.
De quelle somme s'agit-il et qu'offrez-vous?

--Mon Dieu! repartit Berwick avec une sorte de bonhomie, j'ai lancé
depuis peu l'affaire des «Fumiers de la ville de Paris». Or, il a été
créé des parts de propriété de cette mine inépuisable, pour récompenser
certains concours. Je m'en suis réservé une quantité considérable et je
puis en disposer en faveur de quelques privilégiés, sans leur faire
bourse délier. Ces titres, qui ne coûteraient rien à mon créancier, le
nantiraient d'un revenu tel, à moins qu'il ne préférât les vendre en
hausse, qu'il serait remboursé, capital et intérêts, en peu d'années.

Quoique Paul ne fût pas un homme de Bourse, il se rappela tout
soudainement les parts de propriété de certaines entreprises et il eut
sur les lèvres un mot qu'il n'articula pas: monnaie de singe!

Accepter ce mode de remboursement, c'était désarmer sa fille, à qui il
était bien réellement dû 300,000 francs, et liquider, en ce qui le
concernait lui-même, une créance de cette somme par un tant pour cent
dérisoire.

Il n'avait pas fait un sacrifice pour en bénéficier; en sauvant Laure
du déshonneur et de la persécution, il n'avait compté sur aucun avantage.

Il aurait accepté s'il avait été seul, aimant mieux, que sais-je? Trente
mille francs, sur trois cent mille que rien, mais il fut intraitable.

Seulement, comme il voulait réfléchir, il ajourna.

--J'ignore absolument, monsieur, quel accueil pourra être fait à cette
ouverture officieuse; mais il est une question à laquelle vous n'avez
pas répondu Quel est le quantum de la créance?

--Puisque ce n'est pas affaire à vous, monsieur le comte, en quoi ce
chiffre peut-il vous intéresser?

--Vous avez raison, répliqua M. de Breuilly avec brusquerie. Eh bien!
je dirai un mot dans l'occasion de vos «Fumiers de la ville de Paris».
C'est tout ce que je puis faire.

--Si vous jetiez un coup d'oeil sur la cote, ajouta le Juif d'un air
insinuant, vous verriez que, ces jours-ci, ces titres-là sont cotés
très haut. Or, tout a des fluctuations, et....

--Oui, interrompit Paul, ces fluctuations peuvent être défavorables si
l'on ne se hâte?

--Je ne dis pas cela, objecta Berwick; mais l'occasion n'a qu'un cheveu.

--J'ai dit, riposta le comte en se levant.

C'était mettre Berwick en demeure de l'imiter. Il le fit.

--Ah! il fait fi de mes parts de propriété qui ne lui coûteraient rien,
ni à moi non plus, et dont je lui avais apporté un ballot dans ma
voiture. Décidément, c'est un homme indécrottable, pensa le banquier.

Puis haut:

--Aurai-je l'honneur de vous revoir, monsieur le comte?

--C'est douteux, monsieur Berwick. Je suis avec Mme de Breuilly sur le
point de m'absenter.

Puis, dès que Berwick eut franchi la grille:

--Annette, dit Paul à la vieille femme de chambre, vous avez bien vu cet
homme? Je n'y suis jamais pour lui.

Comme il revenait sur ses pas en traversant la cour, le facteur sonna et
Remit une lettre qui portait le timbre de Tarbes.

La suscription était de Gustave Mayran. Paul sourit avant de l'avoir
ouverte, à la pensée d'y trouver la reconnaissance et le contentement
d'un ami.

Elle était courte, comme toutes les missives du général:

«Merci, mon vieux Paul! Tes démarches ont été couronnées de succès, et,
grâce à toi, je vais commander à Lunéville, ce qui, par la canicule
prochaine, sera plus rafraîchissant que Tarbes; et puis, étant de
Verdun, j'aime la Lorraine, je suis là chez moi. Les journaux annoncent
qu'Adrien de Vermont est arrivé de l'Afrique Centrale. Je pars pour
Paris. Le quartier général sera chez moi, rue de Bellechasse. J'aurai un
mois à vous consacrer.

«Mes plus empressés hommages à madame la comtesse.

«GUSTAVE MAYRAN».



XIII


Le village de Clamart, dont les omnibus ont fait un faubourg de Paris,
rive gauche, a pour attrait principal le voisinage de ses bois. Il forme
plus ou moins, du côté sud-ouest de Paris, un pendant à ce que fut jadis
Romainville, au nord-est. C'est ainsi qu'aller à Clamart, pour toute une
Colonie de négociants parisiens retirés des affaires, c'est encore aller
à la campagne. Si l'on traverse le bois dans sa partie la plus étroite,
au sud, on aperçoit, à peu de distance, au bout d'une plaine, un vrai
village de cultivateurs, sans enseignes peintes sur ses pignons, sans
orgue de Barbarie, enfin tout un étonnement pour le citadin, qui respire
là, à pleine poitrine, un air vif et vierge, et qui entend chanter les
coqs et bêler les moutons; cette, bourgade en dehors des voies ferrées
est le Plessis-Piquet.

S'il n'y a guère, à Clamart, que de fort petites propriétés bourgeoises,
il n'y en avait pas du tout au Plessis-Piquet, hormis une, plus grande
qu'aucune de celles de Clamart, et qui tranchait avec les corps de
ferme d'alentour. Les hôtes de cette habitation, appelée dans le pays
_le Château_, étaient là depuis peu et fort peu connus. Le maître de la
maison venait chaque matin, en cabriolet, prendre le train de Paris à la
gare de Clamart. Il revenait le soir, à des heures indéterminées. Il y
avait une dame que l'on apercevait à peine dans les jardins et qui n'en
franchissait jamais les clôtures. Le seul personnage bien apparent de
la maison était un maître-valet, altier, monosyllabique et plus
ordinairement silencieux, qui faisait les emplettes et payait les
fournitures. Quand on sonnait, il se montrait à la grille. Le château
ne recevait pas de visites, et cette absence de relations avait fait
surnommer ses habitants: les ours.

Quant à Clamart, sa colonie parisienne, qui ne se renouvelle guère,
s'était enrichie, vers le même temps, d'un nouveau membre.

C'était un homme de haute taille et de tournure distinguée. Il pouvait
avoir cinquante ans et ne connaissait non plus personne.

Ordinairement en costume de chasse, complet de velours marron, feutre mou
De couleur grise, avec un crêpe fané et un ruban noir, il ne portait
point de fusil, mais une gibecière, qui lui servait pour la récolte
des herbes sauvages et des fleurs.

Il se promenait beaucoup et de tous côtés. Un voile vert, à la façon
Des Anglais, lui couvrait le visage. Ses allures étaient celles d'un
convalescent qui va sans but déterminé. Les lézards, les papillons, les
oiseaux, les phénomènes de la nature semblaient seuls captiver son
attention. Dès qu'il est avéré qu'un flâneur herborise, dessine ou fait
collection  de coléoptères, les gens affairés, les gens _sérieux_ ne
prennent plus garde à lui. C'est ce qui lui arriva. Du reste, il avait
l'air trop respectable pour éveiller la défiance; il était trop uni pour
faire événement. Comme on ignorait son nom, on disait simplement de lui:
C'est le monsieur qui bâille aux mouches. Entre autres excursions
habituelles, il s'attardait souvent au pourtour du parc dépendant du
château du Plessis. Là, dans les sentiers tracés par le hasard, il
trouvait plus de fleurs et d'insectes à son gré. Quelquefois il
s'asseyait sur une souche, pour examiner à la loupe  les coléoptères
récoltés par lui dans son petit flacon d'entomologiste, ou bien il
tirait de sa gibecière un livre qu'il lisait jusqu'au coucher du soleil.

L'habitation de ce personnage était la plus petite case de Clamart, à
côté du presbytère. Il l'avait louée, meublée et y avait installé sa
femme. Une dame très comme il faut, et leur femme de chambre, personne
en cheveux gris, discrète dans ses allures, muette comme ses maîtres et
pour eux d'un respect attentif qui ne se démentait jamais.

Tout ce que l'on savait de ces gens était, pour avoir entendu la
maîtresse appeler sa servante, que celle-ci s'appelait Annette. De
la maison dépendait un tout petit jardin, qui pouvait avoir six arbres
fruitiers et trois plates-bandes de fleurs. La dame y brodait sur un
pliant, une partie du jour.

A l'un des angles du parc, dans la région la plus éloignée du château,
il y avait un kiosque, séparé des champs par un saut-de-loup et d'où
l'on découvrait Châtenay et la déclivité de son côteau. La châtelaine
inconnue, que l'on ne voyait jamais en toilette, y venait quelquefois
en déshabillé champêtre, mais toujours seule. Elle demeurait là, sous
son baldaquin de chaume et ses courtines de lierre, assise à une table
rustique, où elle se tenait accoudée, la tête dans les deux mains.
Il était inévitable que ces stations douloureuses en apparence, et
assez prolongées, éveilleraient bientôt l'attention du promeneur à la
gibecière, qui venait fureter fort souvent par là. Les deux étrangers se
connaissaient sans doute, car dès la première fois qu'ils s'aperçurent,
la dame envoya un baiser au monsieur, qui répondit par un affectueux
salut de la main.

Mais aussitôt la dame porta le doigt à ses lèvres en désignant, de
l'autre main, les alentours du kiosque. Alors le promeneur s'assit en
face de la dame, sous des buissons qui bordaient le sentier, et il
attendit. La dame tira de la poche de sa robe un carnet et un crayon,
traça quelques mots, et choisissant une petite pierre, y assujettit le
billet et lança le projectile de l'autre côté du saut-de-loup. Le
promeneur ramassa cette dépêche, la déplia, et parut atterré de ce qu'il
lisait. Répondre par le même moyen était chose facile; mais, pour un
homme prudent, il y avait cette différence que le billet, une fois tombé
entre ses mains, était en sûreté, tandis que les appréhensions exprimées
par la dame sur la surveillance dont elle était l'objet, rendaient
dangereuse la réciproque. La dame exprima cette appréhension par signes;
mais comme la réponse était urgente, il fut sans doute convenu, aussi par
signes entre eux, que la damne rejetterait la réponse après l'avoir lue.
C'est ce qui eut lieu.

Dès le lendemain, mais par un chemin tout différent et à une autre heure,
le promeneur revint au pied du kiosque. La dame n'y étant point, il se
mit à aller et venir avec une agitation inquiète. Enfin, elle parut,
et le télégraphiste sembla un peu calmé. Ces rendez-vous mystérieux
présentèrent pendant quelque temps peu de variété, mais apparemment
ils prirent tout à coup un caractère tragique, puisque, oubliant les
précautions antérieures, le promeneur alla jusqu'à dire à la dame:

--Voulez-vous fuir?

--Et le saut-de-loup? Et ce costume? répliqua-t-elle, en montrant
qu'elle était en robe de chambre et en pantoufles, sans même un chapeau
de jardin.

Le promeneur insista, promit d'amoindrir la difficulté en se portant
lui-même au fond du saut-de-loup, au risque de se déchirer les mains aux
acacias qui le garnissaient, dans le but de soutenir les pieds de
la dame pour lui faciliter la descente.

Mais la dame ajourna cette proposition, qui lui semblait désespérée.
Il y eut cependant, par un échange de missives nouvelles, quelque chose
de convenu pour un jour suivant.

Ce jour-là, la dame se présenta au kiosque, vers le déclin du soleil.
Elle était en habit de ville, mais fort simplement vêtue. Elle commença
par jeter au promeneur, qui était naturellement à son poste, un fort
léger sac de nuit; puis, ayant regardé une dernière fois autour d'elle
et n'ayant vu personne, elle vint à pas lents et d'un air distrait
jusqu'au bord du saut-de-loup.

Tout à coup elle s'y assit, les pieds pendants au dehors. De son côté,
le promeneur s'était laissé couler sous les acacias du fossé, et il se
tenait plaqué à la muraille et les bras étendus au-dessus de sa tête
pour soutenir la fugitive, lorsqu'en se retournant, pour se retenir aux
branches d'un arbre du parc, la dame s'arrêta soudain en poussant un
léger cri.

Aussitôt son mystérieux ami disparut derrière le buisson le plus
rapproché du fossé.

Au moment de remonter dans le champ, et comme il s'assurait que la dame
Etait tranquillement rétablie dans le kiosque, le galop d'un chien fit
bruire les broussailles du fond du saut-de-loup.

L'étranger se mit en défense contre une attaque possible de l'animal,
mais en levant les yeux à cinquante mètres du kiosque, et droit en face
de lui, il vit, se tenant debout d'un air narquois, le maître-valet,
qui formait la garde du château et qui semblait attendre, sans ouvrir la
bouche, à quel parti allait s'arrêter le délinquant.

Le chien, n'osant attaquer sans doute, se contenta d'aboiements furieux,
et le promeneur, assis paisiblement en apparence sur le bord opposé et
un long couteau ouvert dans la main, se borna à dire, avec une nuance de
hauteur, au domestique:

--Voulez-vous rappeler ce chien?

--Il fait son devoir, objecta le valet sur le même ton.
Que cherchiez-vous dans ce fossé? C'est ici une propriété close.


--Il m'en souviendra, riposta l'autre, qui, s'installant commodément sur
le revers du saut-de-loup, au lieu de continuer sa retraite, affecta de
tirer un livre de sa poche et de continuer une lecture, tandis que le
chien aboyait toujours.

En présence de cette attitude, le domestique dut se taire et il rappela
le chien, dont l'intervention n'avait plus d'objet.

Quand le chien et l'homme se furent éloignés,  l'ami de la châtelaine
s'assura que la paix de cette dernière, toujours assise dans le kiosque,
n'avait pas été matériellement troublée, et il reprit à pas lents sa
promenade, en jetant à la dame un adieu mimique qui signifiait:
Au revoir! à bientôt!

La journée ne devait pas finir sur cet incident.

La nuit était tout à fait venue.

L'entomologiste rentra chez lui sans hâter le pas et il trouva sa femme
un peu inquiète de sa longue absence; mais son visage était si calme et
le bocal aux insectes si bien rempli, que toute explication devenait
inutile. Cependant il ne vida point sa gibecière devant sa compagne. Elle
renfermait un paquet qui ne lui appartenait point et qu'il eut hâte de
dérober à la curiosité comme aux questions que cet objet pourrait faire
naître.

Soit qu'il eût omis de le rendre, soit qu'il n'eût pas jugé à propos de
le faire, de peur d'attirer de nouveau sur lui l'attention, il le cacha
dans sa propre chambre et il passa dans la salle à manger pour le repas
du soir.

En même temps revenait de Paris le châtelain du Plessis-Piquet, ce jaloux
qui faisait exercer sur sa femme une si étroite surveillance. Après
quelques mots échangés avec le maître-valet, cet Othello ne se coucha
point sans avoir parcouru la lisière de son parc avec une lanterne
sourde. Si quelque rôdeur avait été levé à une heure où tous les
habitants du Plessis ronflaient déjà à poings fermés, ce rôdeur aurait
pu voir marcher lentement, le long du saut-de-loup, l'habitant du
château avec sa lanterne. Il aurait pu le voir inspecter le point faible
du rempart extérieur et y reconnaître la trace des pas du promeneur
indiscret. Cependant ce dernier, enfoncé, à Clamart, dans une vieille
bergère, parcourait ses journaux et prenait connaissance d'un billet
arrivé en son absence.

L'entomologiste n'était autre que le vieil ami et le compagnon d'armes de
Gustave Mayran. Le billet était du général, conviant Paul de Breuilly à
venir dîner rue Bellechasse et y passer la soirée en tiers avec M. de
Vermont.

On se souvient de l'entrevue des trois amis, du récit que le voyageur fit
d'une chasse au gorille, et de l'insistance que Paul mettait à savoir
comment on peut se défaire d'un gorille du boulevard, lorsqu'un journal
tombant chez Mayran, à l'adresse du comte, rompit soudainement l'entretien
et contraignit Paul à reprendre, sans plus tarder, le chemin de Clamart.

Sans doute ce brusque départ fut provoqué par des incidents nouveaux et
graves; car, peu de jours après, Paul revenait chez le général, après
avoir prié par un mot Adrien de Vermont de s'y rencontrer également.

Fort intrigués de cette convocation, les deux amis du comte se trouvaient
réunis lorsque, ce dernier arriva rue Bellechasse.

--Messieurs, leur dit-il après leur avoir serré la main, nous nous sommes
quittés l'autre jour sur la mort d'un gorille, et c'était mon tour de
vous raconter une histoire. Je reprends donc la parole que vous m'aviez
accordée. S'il s'agit d'une histoire toute personnelle et intime, vous
n'en serez pas surpris; n'y a-t-il pas trente ans que je vis coeur à
coeur avec vous?

--Il faut dire, objecta de Vermont, qu'il y a pourtant quelques lacunes
involontaires dans nos biographies; car, enfin, nous sommes restés
longtemps sans nous voir.

--Désormais, répondit Paul, il n'y en aura plus dans la mienne.

Et alors il leur raconta son histoire jusqu'à la visite de Berwick aux
Batignolles.

Après un moment de repos, il reprit la parole pour dire à ses deux
auditeurs avec plus de solennité que dans son récit précédent:

--Maintenant, mes amis, quand je vous aurai fait l'exposé de quelques
faits accomplis depuis la visite du banquier, je ferai appel à vos
lumières, à votre honneur, car j'ai un conseil de vie ou de mort à vous
demander!

Vermont et Mayran redoublèrent d'attention, et ce fut avec une profonde
Tristesse et une indignation à peine dissimulée que le comte acheva ce
qui lui restait à dire.



XIV


Paul poursuivit:

--Vous avez vu que Berwick enlevait sa femme de la rue d'Anjou et
la faisait disparaître, au moment où il se préparait à m'offrir un
remboursement dérisoire. Le but évident qu'il s'était proposé était de
la mettre dans l'impossibilité de communiquer et de s'entendre avec moi.
Mais, quelle que fût la sévérité de la surveillance dont Laure était
l'objet, et la défense de la laisser sortir du château, lui absent, Mme
Berwick me fit passer un billet par un moyen que ses argus n'avaient pas
prévu Ce fut la proximité de la route et du parc qui le lui fournit. Un
facteur rural suivait le bord du saut-de-loup, et quelques mots tracés au
crayon et enfermés dans une enveloppe affranchie à mon adresse furent
jetés à cet homme de la même façon que ceux par lesquels  elle devait
plus tard correspondre avec moi. Par là, j'appris le lieu de la
séquestration et son objet. Cette séquestration avait quelque chose de
sinistre. Elle ne pouvait  durer que si Berwick nourrissait quelque
sombre dessein. Je pris immédiatement la résolution de me rapprocher de
Laure. J'avais été malade. J'étais à peine remis; la comtesse trouva très
naturel que Billardel, prévenu par moi, me recommandât un séjour à la
campagne, et cela le plus tôt possible; aussi vis-je Blanche très
empressée à favoriser ce changement d'air. Je me chargeai de découvrir,
à proximité de Paris, une habitation proportionnée à nos moyens actuels,
et je partis pour Clamart. J'y arrêtai, dans la journée même, le petit
nid que Blanche et moi y habitons, et j'étudiai sans bruit les abords
de la prison où Laure languissait avec ses propres domestiques pour
geôliers. Ne pouvant me présenter chez elle, ni avoir l'air de la
connaître, je dus faire un siège en règle avant de parvenir à
l'apercevoir. La seule promenade qui lui fût permise, celle de son
propre jardin, me la montra dolente, accablée, et ne prenant plus la
peine de s'habiller pour errer dans les allées de son parc. Je ne
pouvais naturellement lui écrire, et elle était bien éloignée de me
croire là. Enfin, un jour, nos regards se rencontrèrent d'un côté à
l'autre du large fossé qui la séparait du monde, et nous pûmes reprendre
la conversation. Je lui fis connaître la démarche de son mari pour me
rendre une somme considérable dont il feignait de croire qu'il n'avait
été délivré aucun reçu... Laure comprit tout de suite que c'était un
moyen employé par Berwick de me faire avouer ma complicité dans cette
affaire; mais je la rassurai en lui disant dans quels termes j'avais
répondu. J'ajoutai que, peu de jours après, j'avais fait savoir à Berwick
le refus d'une tierce personne, auteur du versement des trois cent mille
francs, d'entrer en arrangement avec lui.

--Vous avez bien fait, me dit Laure, car si vous aviez accepté ce que
M. Berwick vous proposait, nous nous serions trouvés désarmés. Il
n'aurait plus gardé aucun ménagement vis-à-vis de moi.

--Ces ménagements, poursuivit Paul, ne devaient pas durer longtemps.
Je ne vous raconterai pas par le menu, mes amis, mes rendez-vous avec Mme
Berwick. Par eux, je fus tenu au courant de ce qui se passait dans la
place. Le banquier n'avait pas obtenu de moi l'aveu de la créance,
quoique bien persuadé d'ailleurs que j'étais le créancier, mais il avait
appris à compter sur moi pour secourir sa femme dans les cas extrêmes.
Avait-il de nouveau besoin d'argent? Cela est probable, d'après
l'insistance nouvelle qu'il mît à connaître le nom du bailleur de fonds.
Il eut la constance d'exposer à Laure les avantages attachés aux fameuses
«parts de propriété» qu'il m'avait offertes. Il persuada même à sa femme
qu'il y aurait profit pour elle à accepter de ces parts de propriété, en
échange du reçu des 300,000 francs. Je ne fus pas peu surpris d'entendre
Mme Berwick me demander si je n'avais pas eu tort de refuser. Tout compte
fait, suivant elle, ce mode de remboursement pouvait mieux valoir que
le néant. Je la détrompai. Quoi qu'il en soit, Berwick, furieux de
trouver sa femme aussi opposée que moi à une liquidation de la dette qui
lui permettrait d'en contracter de nouvelles, eut recours au moyen des
lâches: il lui donna huit jours pour déclarer le nom du prêteur, puisqu'il
tenait à effectuer le remboursement; à défaut de quoi, dans un transport
de colère, il lui signifia carrément qu'il la tuerait. Elle prit peur;
elle le savait homme à accomplir sa menace, non avec le bruyant éclat
d'un assassin vulgaire, mais avec ces précautions abominables qui,
sans égarer la justice, donnent au criminel l'espoir de l'impunité.
Représentez-vous cette infortunée enfermée vis-à-vis de son bourreau,
dans une habitation vaste, mais presque déserte, l'indifférence et
l'éloignement de la domesticité, un vide d'un demi-kilomètre entre le
château et les maisons du village, et vous comprendrez ce que j'ai
éprouvé jours et nuits depuis lors.

Or, j'étais avec vous, j'étais ici le surlendemain du jour où j'avais
été sur le point de faire réussir l'évasion de Laure, entravée dans son
accomplissement par l'apparition soudaine du valet qui garde à vue
Mme Berwick. J'étais, dis-je, avec vous, quand un journal, tombant ici,
le soir, au milieu de notre causerie, me révéla le subterfuge infâme
auquel Berwick avait recours pour forcer mon incognito. Il me prenait à
partie, dans un de ces échos à initiales transparentes dont j'étais
obligé de reconnaître l'inspirateur, quoiqu'il puisse paraître
invraisemblable qu'un mari mette en jeu l'honneur de sa propre femme.

Voici, au surplus, l'article en question:

«Il n'est bruit, en ce moment, dans les salons de la haute société
parisienne, que d'une aventure dont Mme B..., la femme d'un banquier
bien connu, aurait été l'héroïne.

«M. de B..., dont la récente et subite retraite dans un quartier
excentrique a donné lieu, depuis quelque temps, à des suppositions plus
ou moins fondées, poursuivait,  paraît-il, Mme B... de ses assiduités.
De son côté, Mme B... n'était pas insensible, malgré la différence d'âge.

«M. de B..., du reste, ancien militaire  a encore fort belle prestance,
malgré ses cinquante ans.

«Toujours est-il que M. B... ayant emmené sa femme dans sa propriété de
C..., M. de B... les suivit et, avant hier soir, à la nuit tombante, il
tentait d'opérer, de concert avec elle, l'enlèvement de la jeune femme.

«Ici commence le côté comique de l'histoire. Un chien dénonça par ses
aboiements la présence d'un inconnu à un valet qui se promenait au fond
du parc, et celui-ci arriva au saut-de-loup qu'il s'agissait de franchir,
juste au moment où la dame allait se laisser choir aux bras de son
ravisseur!

«Aussitôt alerte, tumulte, scandale, fuite de l'amant et arrivée du mari,
qui trouve sa femme en toilette de voyage et prête à lever le pied. On
rapporte que M. de B...., qui est marié, avait déjà opéré le sauvetage
d'un sac de nuit qui contenait des objets indispensables. Nous tiendrons
nos lecteurs au courant de l'aventure, et leur dirons si M. de B... est
venu réclamer une récompense en rapportant au château le sac de nuit en
question.»

--Que dis-tu de cela, Adrien? fit Mayran en passant à M. de Vermont le
journal qu'il venait de lire.

--J'ai vu ailleurs de semblables ordures, repartit le sceptique; dans
certains pays d'Amérique, cela se fait couramment et avec non moins
d'effronterie.

--Cela ne se pratique pas encore avec impunité en France, repartit Paul
avec emportement, et malheur à l'auteur, quel qu'il soit, de cette
infamie! L'ayant lue, vous vous en souvenez, je levai brusquement
la séance et je repartis pour la campagne.

Mayran, en sa qualité de général, se montrait d'autant plus froid que
les situations étaient plus graves.

--Il y a ici quelqu'un en mauvaise passe, dit-il, mais qui? La réputation
de Mme Berwick, dont on mettra le nom sur l'initiale incriminée. Berwick,
qui évidemment ne se bat pas! Le journaliste? Il se retranchera derrière
Berwick. Il excipera, comme on dit, de sa bonne foi, et si Paul pourfend
le journaliste, le banquier reste debout.

--Une provocation, dit Adrien, n'atteint donc pas le coupable. Elle met
Mme Berwick en cause, et elle n'expose que Paul.

--Il doit être pourtant possible de forcer Berwick à se battre, et je
l'y forcerai, dussé-je le souffleter publiquement et périodiquement.

--Tu iras en correctionnelle pour voies de fait, lui dit Vermont; et
devant les tribunaux  le nom de ta pauvre Dulcinée sera livré en pâture
aux quolibets. Est-ce là ton but? Non, évidemment.

Le général était pensif.

--Il y a, dit-il, une chose que je n'aperçois pas. Quel intérêt Berwick
a-t-il à diffamer sa femme, dans une feuille publique et à provoquer, de
la part de l'homme qui s'intéresse à elle, des représailles inévitables?

--Affaire de _chantage_, riposta M. de Vermont. Avec le tendre intérêt
que notre ami porte à sa fille, il payera, pour faire taire, comme il a
payé déjà pour sauver Mme Berwick d'un ignoble guet-apens!

--On n'a pas tous les jours 300,000 fr. sous la main, ajouta M. de
Breuilly avec une ironique tristesse. En attendant, messieurs,
continua-t-il avec emportement, les faits se réduisent à ceci: Laure est
aux mains d'un assassin, d'un empoisonneur, et Laure est ma fille! Elle
n'a de protecteur que moi. Je tuerai le gorille, je tuerai Berwick.
Parlons seulement des voies, moyens et armes. Vous serez naturellement
mes témoins, et je suis l'offensé.

--Dieu sait, dit le général, si je respecte tes sentiments, ton anxiété,
ta colère. Mais voilà de ces extrémités auquel l'amour nous porte, et
que, pour ma part, j'avoue n'avoir jamais connues! Et encore, s'il
s'agissait de Charlotte elle-même, qui n'est plus, mais c'est de sa fille
qu'il s'agit, et sa fille ne porte pas ton nom!

--C'est pourtant le seul enfant qui me reste, repartit le comte avec un
sanglot dans la gorge; tu n'as pas comme moi, Gustave, perdu les deux
autres!

--J'aimerais mieux pour toi, répliqua Mayran, que tu n'eusses jamais
rencontré ni adopté cette enfant-là! Mais revenons à notre sujet: il y a
devant nous, comme tu le dis, un gorille qui torture une femme. Une femme
qui est ta fille! Il faut tuer le gorille pour la sauver. Eh bien! Nous
allons au journal; nous demandons à parler à l'auteur de l'écho. On nous
le nomme ou, par un scrupule que je conçois, le directeur du journal
accepte la responsabilité de l'article. Nous l'examinons avec lui; il
appert de là que le racontar est venu du dehors, et nous sommons le
directeur d'en dénoncer l'auteur ou de se placer en face de toi. A
compter de ce moment, nous avons livré deux noms que nous aurions tenu à
taire; mais de quel droit irions-nous demander raison à Berwick, qui
n'est pas moins outragé que vous deux? Il dira ne rien savoir.

--Berwick sait tout, allez! dit M. de Breuilly. Lui seul a pu trahir ce
que lui seul sait. Le soufflet que je lui réserve n'aura pas besoin de
commentaires.

--Mais alors, dit Adrien, de par ce soufflet il devient l'offensé.

--Eh que m'importe! pourvu qu'il meure de ma main! Épée, sabre de
cavalerie, pistolet, carabine, tout ce qu'il voudra, tout m'est égal!
Et si l'on veut, successivement avec toutes ces armes, car c'est d'un
duel à mort qu'il s'agit!

--Les Américains, dit Adrien, ont une manière de trancher la difficulté:
ils partent chacun avec une carabine chargée, de deux points opposés
d'une forêt, et ils vont devant eux jusqu'à ce qu'ils se rencontrent.
Le premier, qui aperçoit l'autre lui envoie une balle dans la tête et
tout est dit.

--Cela, objecta le général, dans nos idées françaises, ressemblerait fort
à un assassinat, vu l'absence de témoins. Un braconnier  à l'affût tirant
sur un garde ne procède pas autrement.

--Soyons sérieux, reprit Paul; le duel sera tout ce que vous voudrez,
français, américain ou allemand, pourvu qu'il ait lieu. Dictez-en les
conditions, je m'y range par avance.

Mayran, voyant à quel paroxysme de fureur Paul était graduellement
arrivé, lui dit alors avec la douceur et la fermeté d'un homme à qui son
grade assure partout la préséance:

--Veux-tu t'écarter un moment pour laisser à Adrien et à moi la
possibilité d'échanger quelques mots à ce sujet?

--De grand coeur, répondit M. de Breuilly; je vais passer un moment dans
la salle de billard et attendre vos conclusions.

A ces mots il sortit et l'on entendit rouler furieusement les billes sur
le tapis vert.

--Paul, dit Adrien au général, se croit déjà en face de l'ennemi.

Mayran secoua la tête, et les deux hommes se parlèrent quelque temps à
Voix basse.

Tout à coup, le général ouvrit la porte de la salle de billard et, suivi
de M. de Vermont, il dit à M. de Breuilly:

--Paul, tu nous as pris pour arbitres; tu as accepté notre décision par
avance; eh bien! ce duel est tout bonnement impossible, il n'aura pas
lieu.

Le comte parut d'abord atterré, puis il dit:

--Impossible n'est pas français, il s'agit d'un père qui veut venger et
sauver sa fille.

--Eh bien! répliqua le général, c'est sur elle et sur toi que tu
déchargerais ton arme, tu n'atteindrais pas Berwick.

--Si tu frappes Berwick au visage, ajouta M. de Vermont, tu produis
inévitablement un scandale, car, bâti comme il est, au lieu de riposter,
il ira se plaindre, et alors, c'est Mme Berwick qui aura reçu le
soufflet.

Par respect pour l'amitié, Paul baissa la tête; mais il ne sortit plus
de sa bouche un mot qui pût faire penser à ses deux amis qu'il avait
ratifié leur sentence.

A la suite de cette conversation, le comte retourna à Clamart; mais, dès
que Mme de Breuilly se fut endormie et qu'Annette se fût retirée dans sa
chambre, il sortit, armé, pour aller rôder, le reste de la nuit, autour
du château.

--A tout événement, pensa-t-il, je serai là.



XV


Il était entre onze heures et minuit lorsque Berwick, à l'insu de sa
femme et de ses gens, sortit du château par une porte-fenêtre du salon,
en portant une lanterne sourde et son fusil de chasse passé par la
bretelle sur son épaule droite.

Il appela le chien de garde et tous deux, furetant, commencèrent en
silence le tour complet de la propriété. Ces rondes de Berwick étaient
assez habituelles. C'était le seul moment où il pût vérifier sans témoins
l'état des clôtures, la trace des pas dans le sable, et les trouées dans
le taillis.

La plus grande partie du parc était bordée par le saut-de-loup. Ce
saut-de-loup n'était visible qu'au bord, rempli qu'il était jusqu'à fleur
du sol par des arbustes épineux rasés à la faux et qui lui donnaient
l'air d'une bande de pelouse. Le temps y avait, çà et là, pratiqué des
trouées, et par endroits la végétation avait même disparu; mais, vu du
parc, le site se trouvait dégagé partout, et le propriétaire, en se
promenant n'apercevait pas ses propres limites.

Berwick s'avançait, à pas lents, tantôt à ciel ouvert, tantôt sous les
groupes d'arbres de haute futaie où serpentait l'allée, mais sans
s'éloigner jamais beaucoup du fossé, au bord duquel il s'arrêtait par
moments, regardant le sol et les herbes avec sa lanterne.

La nuit était assez claire pour que le banquier distinguât les traces
récentes du pas de sa femme et celle de son maître-valet.

Quand il fut près du kiosque, il se dirigea de ce côté, y entra, regarda
si quelque papier avait été oublié là; mais il n'y trouva qu'une chaise
de jardin, déplacée par la dernière personne qui s'était assise devant
la table, Laure certainement.

Il ressortit du kiosque, qui était le point le plus éloigné du château,
et, se souvenant que ce point avait été choisi par l'assaillant pour
tenter l'assaut, il examina longuement les buissons et jusqu'aux pierres
du mur.

De ce point du parc, le château était naturellement invisible; autrement,
M. de Breuilly et Laure ne l'auraient pas choisi pour une évasion. Un
petit bois interceptait l'horizon, et ce n'est qu'au détour de ce bois
que Berwick s'arrêta de nouveau et regarda la façade de son habitation.
Toutes les fenêtres étaient obscures, excepté deux, l'une, celle de la
chambre de Mme Berwick; l'autre, celle de sa propre chambre, où il avait,
à dessin, laissé en sortant une lampe allumée.

Du côté de la route un coin de haie, flanqué d'un saule et de quelques
noisetiers, qui formaient une tache obscure. Le chien aspira l'air dans
cette direction et il commença à gronder, mais les yeux de Berwick ne
parvenaient pas à sonder ce fourré. Le chien persévérant dans son
inquiétude, le banquier, par un mouvement instinctif, posa sa lanterne à
terre et arma son fusil.

Alors une silhouette foncée, que Berwick avait prise pour celle d'un
tronc de saule, parut mouvoir deux de ses branches. Le craquement léger
d'une batterie que l'on arme répondit à la démonstration belliqueuse
de Berwick, et le chien, une patte levée, tomba définitivement en arrêt.

Il éventait fortement dans la direction de la haie, et grondait toujours,
mais très bas, quoique plus rageusement.

Rien ne ressemble au craquement d'une batterie comme un craquement de
branches dans un vieux arbre, à la moindre brise; cependant, vu l'attitude
du chien, le doute n'était guère permis, il y avait là quelqu'un.

--Qui va là? cria Berwick d'une voix faible, mais distincte.

Pas de réponse.

Alors, de peur de s'aventurer inconsidérément, le banquier ramassa une
Petite pierre et la lança par-dessus le saut-de-loup, dans la direction
du fourré.

La silhouette fit un mouvement, le chien aboya, et son maître répéta la
question: «Qui va là?» mais, cette fois, d'un ton plus impérieux.

--L'ennemi! répondit cette fois le fantôme, dont le visage s'accentua au
clair de lune; car il avait fait un pas en avant, sur la provocation de
Berwick, et la forme de son corps se dessinait maintenant sur la pâleur
de l'horizon nocturne.

Sans donner au banquier stupéfait le temps de faire un seul mouvement,
M. de Breuilly avait épaulé son fusil et mis en joue son adversaire.

--Ne bougez pas, monsieur Berwick! lui cria-t-il, et alors je ne tirerai
pas. Seulement, déposez votre fusil!

Le banquier obéit machinalement à cette injonction terrible en couchant à
terre son fusil armé.

Paul abaissa son arme, mais en la conservant à la main.

--Je suis heureux, reprit le comte, d'un hasard qui me procure un
entretien décisif avec vous. Vous reconnaissez-vous l'auteur d'un écho
publié dans un journal d'avant-hier et qui met en scène madame Berwick,
vous et moi?

--Non! répondit le banquier, et j'ignore ce dont vous me parlez, monsieur
le comte!

--Vous mentez! dit Paul, et vous m'en rendrez raison!

--Me battre avec vous? Ce serait une singulière façon de reconnaître un
signalé service que vous m'avez rendu! Mais ne vous ai-je pas moi-même
offert la restitution d'une somme que vous ne me réclamiez pas, et de
laquelle il n'existe aucune reconnaissance écrite, ni aucune trace?

--Vous mentez! répéta de Breuilly; cette preuve existe, et si elle
n'existait pas, vous ne m'auriez rien offert du tout! Vous ne l'avez fait
qu'après avoir épuisé tous les moyens, l'obsession, la menace,
la violence même, et la violence envers une femme!

--Mais, monsieur, cette femme est ma femme!

--Cette femme est ma fille! riposta le Comte. J'ai considéré comme un
devoir de la sauver du déshonneur au prix de ma fortune. Aujourd'hui je
considère encore comme un devoir de la délivrer de son bourreau, même au
prix de ma vie. L'un de nous est de trop ici-bas; nous allons régler
cette affaire à l'instant même!

--Mais c'est un duel sans témoins, un assassinat!

--Pardon, monsieur Berwick, dans un assassinat les deux adversaires ne
sont pas pareillement armés et prévenus. Lavons donc notre linge sale
en famille! Nous avons pour cela tout ce qu'il faut! Il est minuit
quarante-cinq, ajouta-t-il en consultant rapidement sa montre. Sur le
coup d'une heure, aux cloches du Plessis-Piquet, nous épaulerons et le
premier prêt tirera! Reprenez votre fusil et tenez-vous en garde!
Si vous essayez de fuir, vous êtes un homme mort!

Dompté par la volonté de M. de Breuilly, Berwick, déjà plus mort que vif,
Ramassa son fusil.

Juste à ce moment, l'horloge de l'église sonna au loin les trois
quarts....

A minuit, Mme de Breuilly se réveilla; elle regarda la pendule, après
s'être assurée que son mari était absent; il était donc ressorti?
Pourquoi? Elle fut atterrée, car jamais il n'était arrivé pareille chose.
Rien n'annonçait, dans l'état de la chambre de Paul, qu'il fût sorti
précipitamment. Tous les objets étaient à leur place accoutumée. Non,
cependant! Le fusil de chasse, le beau Devismes de M. de Breuilly n'était
point suspendu à des cornes de chamois, entre les deux fenêtres! Paul
était parti en costume de chasseur, après être revenu de Paris en costume
de ville. Cette transformation et ce départ s'étaient opérés entre dix
heures et demie, heure de l'arrivée du train, et le moment où Blanche
avait rouvert les yeux.

Dans son trouble, elle appela Annette. Annette ne savait rien, n'ayant
rien entendu. Elle se releva aussi. Les deux femmes cherchèrent ensemble.
Paul avait fermé la porte de la maisonnette et emporté la clef. Mme de
Breuilly pouvait sortir, en cas ne nécessité, par une des fenêtres du
rez-de-chaussée; mais son mari avait prémédité une absence de quelque
durée, sans quoi, dans ce village profondément endormi, il aurait, pour
une absence de quelques instants seulement, laissé la clef dans la
serrure, et la porte fermée au pêne.

Enfin, Paul n'était pas dans le jardin.

Ces constatations rapides furent opérées en silence.

A une heure du matin, M. de Breuilly n'étant, pas de retour Mme de
Breuilly, qui s'était habillée, partait.

Pour aller où?

Pour suivre le premier des chemins que prenait habituellement son mari
dans ses promenades. Mais l'un l'aurait conduite à Fleury, l'autre dans
la plaine haute du Plessis-Piquet, deux directions opposées.

Annette accompagnait sa maîtresse. Elles se consultèrent. La situation
était inquiétante. La lune était levée. Sans savoir pourquoi, Blanche et
Annette marchèrent dans la lumière, plutôt que de s'enfouir dans l'ombre.

Elles arrivèrent ainsi, en peu de temps, mais en un siècle selon la
mesure de leur impatience, sur la lisière du bois, du côté du Plessis.

Là, elles parcoururent la plaine d'un regard attentif. Il n'y avait
personne. Cependant un chien hurlait dans l'éloignement, sur la gauche.
Elles marchèrent de ce côté.

À quelque distance du château, elles remarquèrent une certaine
agitation: des lumières couraient dans les fenêtres et dans le parc,
chose inexplicable à pareille heure.

L'une de ces lumières longeait rapidement le saut-de-loup; elle était
portée par une jeune femme qui précédait plusieurs personnes. A peine
vêtue, les cheveux en désordre et flottants sur ses épaules, elle
avançait, l'oeil en terre, fouillant du regard les herbes et les buissons
à droite et à gauche.

Blanche, qui n'apercevait que par le dos cette femme éperdue, suivit,
avec Annette, le sentier extérieur au saut-de-loup, comme si le même
danger, le même malheur enchaînait ses pas à ceux de ces chercheurs
enfiévrés. Par moments, ils disparaissaient derrière les arbres, mais
pour reparaître bientôt, marchant toujours le long de la clôture et
guidés par un chien, qui semblait, lui, savoir mieux que personne où il
allait.

Tout à coup le chien s'arrêta. Les personnes attachées à ses pas firent
halte et formèrent une sorte de cercle. Il y avait à terre un homme tombé
sur la face. Un fusil était encore entre ses mains et couché sous lui en
travers. Des domestiques le placèrent sur le dos, tandis que la jeune
femme avançait la lumière vers le visage de la victime.

--Mort! murmurèrent les assistants d'une seule voix.

--Mort! en êtes-vous sûrs? demanda la jeune femme, qui s'était retournée
pour interroger les personnes qui l'accompagnaient.

En ce moment, le visage de l'inconnue fit face à Blanche, glacée de
terreur, qui se tenait immobile avec Annette, sur le chemin bordant le
saut-de-loup.

Ce visage pâle fit frissonner Mme de Breuilly. C'était le même qu'au
Bois, du temps d'une jalousie naissante, son mari avait salué, dans le
moment où la flèche du landau bleu menaçait de renverser le coupé de
Blanche.

C'était le même visage qui s'était offert à elle rue de la Condamine.
C'était la main de cette femme qui lui avait tendu une carte sur laquelle
on lisait: Laure Widmer.

Un pressentiment sinistre concentra sur le champ l'attention de Blanche
sur les traits du mort. Cet homme replet et presque chauve n'était pas
M. de Breuilly, mais il avait un trou noir entre les yeux.

La façon dont était tombé son fusil marquait assez qu'il ne s'était pas
tué lui-même.

Le maître-valet dit:

--On a tiré sur monsieur de l'autre côté du chemin. Les chiens sont
abattus, le fusil est déchargé, donc monsieur s'est défendu.

--Il s'est défendu? répéta la jeune femme, qui était tombée à genoux à
côté du cadavre. Il a tiré sur... Ah! mon Dieu! Et rejetant ses cheveux
en arrière, elle se redressa comme par une détente:

--Il faut que je sorte d'ici! que je voie!...

Mais, comme il n'y avait nulle porte à proximité, elle s'élança vers le
saut-de-loup, sans s'inquiéter de l'existence du fossé et, alerte comme
un chevreuil, elle se laissa glisser le long du mur, courut à travers les
broussailles jusqu'à l'éboulis par où elle avait déjà dû s'enfuir, sans
s'inquiéter des lambeaux de robe qu'elle laissait aux épines du chemin,
et elle reparut sur la crête opposée; puis, elle revint, en courant,
en face de l'endroit où les domestiques étaient occupés à relever, pour
l'emporter, le corps de leur maître.

--Qui cherchez-vous? s'écria Blanche en se jetant au devant de Mme
Berwick.

--Venez, cherchons ensemble! fut l'unique réponse de la jeune femme.

Tout à coup Blanche, Annette et Laure poussèrent un cri d'horreur:

--Mon mari! Mon maître! Mon père!

C'était Paul de Breuilly qu'elles venaient de reconnaître, respirant
encore, malgré une blessure à la poitrine d'où le sang coulait à flots.
Ses courtes moustaches encore blondes, sa barbiche pointue, ses cheveux
coupés courts, enfin sa fière attitude jusque dans les défaillances
suprêmes, lui donnaient une vague ressemblance avec le duc de Guise,
dans le tableau de Paul Delaroche.

Annette souleva le buste de son maître, qui ouvrit les yeux et sembla
reprendre une sorte de vie en voyant réunis les deux êtres qu'il
chérissait.

L'oeil égaré, la main fiévreuse, Mme de Breuilly cherchait, avec son
mouchoir à arrêter le sang de la blessure.

Laure s'arrachait les cheveux et, se jetant sur Paul à corps perdu, elle
l'appelait des noms les plus tendres....

--Mais qui êtes-vous donc enfin, madame? s'écria Blanche, pour qui ce
partage de sa douleur était trop cruel, en repoussant brusquement la
femme de Berwick.

--Votre fille! articula le blessé; quoi qu'il advienne, aimez-la bien!...

Les deux femmes se regardèrent; la mère comprit tout, pardonna tout!
Elle sentit s'enfuir ses défiances et ses soupçons et, dans un élan
sublime, elle ouvrit ses bras à la fille de Charlotte, qui y tomba en
gémissant!

Paris, 1883.

LE GORILLE
FIN



       *       *       *       *       *



LOIN DES YEUX LOIN DU COEUR

par

OSCAR MÉTÉNIER


Avril 1889.

Imprimerie E. Mazereau, Tours.



Un matin du mois de septembre 1879, le capitaine Villefort descendit de
cheval sur la place du Château, à Saint-Germain-en-Laye. Il jeta la bride
à son ordonnance.

--Conduis les chevaux à l'écurie, et reviens me trouver ici.

Il désignait la terrasse d'un café qui faisait face à l'église.

--Bien, mon capitaine!

Et tandis que le chasseur s'éloignait au grand trot, le capitaine alla
s'attabler au café qu'il avait désigné, puis il parut s'absorber dans
l'observation des fidèles qui défilaient devant lui pour se rendre à
l'église.

C'était un dimanche; les cloches sonnaient à pleines volées. Saint-Germain
est une vraie ville de province, plantée à peu de kilomètres de Paris.
Excepté à l'heure des trains, en temps ordinaire, les rues sont assez
mornes, mais, ce jour-là, tout Saint-Germain bat le pavé.

Une demi-heure après, l'ordonnance était de retour.

--Promène-toi sur la place, lui dit l'officier, tout à l'heure j'aurai
besoin de toi.

Le brosseur fit le salut militaire, et se retira.

Quelques minutes s'étaient à peine écoulées, qu'un groupe déboucha de la
place et parut requérir toute l'attention du capitaine. Un vieillard à
cheveux blancs donnait le bras à une dame âgée. Près d'eux marchait
une jeune fille, simplement quoique fort élégamment vêtue et portant un
livre d'Heures.

Ces trois personnages étaient suivis à quelques pas d'un vieux domestique.

--Bonnivard! appela le capitaine.

L'ordonnance accourut.

--Tu vois ce vieux bonhomme qui suit ses maîtres!

--Oui, mon capitaine.

--Tu vas l'accoster, lui demander s'il ne s'appelle pas François, et
s'il n'est pas au service de monsieur de Sermaise.

--Bien, mon capitaine!

--Il te répondra: oui, alors tu lui diras que l'officier dont tu es
l'ordonnance désirerait le voir à l'issue de la messe. S'il consent à se
rendre à ton invitation, tu l'attendras et tu le conduiras chez moi, rue
Saint-Thomas, numéro 2.

--Et s'il demande de la part de qui je viens?

--Tu ne répondras rien, répliqua vivement le capitaine, ou plutôt tu lui
diras simplement: de la part d'un officier qui connaît ses maîtres. Pas
d'indiscrétion!

--Compris, mon capitaine!

L'ordonnance cligna de l'oeil d'un air entendu, et gravit rapidement
Les degrés de l'église. C'était un garçon précieux que Bonnivard. Né sur
les hauteurs de Belle-ville, il réalisait le type du gamin de Paris.
Successivement sculpteur sur bois, figurant, puis artiste dans les
Petits théâtres de banlieue, le hasard de la circonscription avait fait
de lui, à vingt et un ans, un chasseur à cheval. Amoureux de sa liberté,
dédaigneux des honneurs, il avait préféré passer tranquillement son
congé au service d'un officier célibataire, plutôt que de se plier aux
exigences quotidiennes du métier militaire. Piètre soldat, mais excellent
brosseur, très apprécié de son capitaine, dont il avait acquis la
confiance entière.

Sûr que la mission dont il l'avait chargé serait exactement remplie,
l'officier rentra chez lui, très soucieux. Le capitaine Villefort avait
trente-cinq ans; son abord, très dur, décourageait par une froideur
invincible. La couleur foncée de ses cheveux coupés ras, un peu
grisonnants sur les tempes, ajoutait encore à l'austérité de sa mine.
Il était depuis peu de temps remonté dans son appartement, quand
Bonnivard arriva ramenant le vieux domestique.

Introduit aussitôt, François s'arrêta, rendu muet par l'émotion, sur le
seuil de la porte.

--Ah! monsieur Pierre! fit-il d'une voix étranglée, j'avais comme un
pressentiment...

--Mais oui, Pierre, fit en souriant le capitaine qui tendit en même temps
la main au vieux serviteur, tu me reconnais donc encore, toi?

--Si je vous reconnais, moi qui vous ai élevé!

--Une éducation qui ne t'a guère réussi.

--Ah! Pouvez-vous dire, monsieur Pierre? Vous avez bien quelques défauts,
mais aussi de grandes qualités.

--Des qualités, moi? fit le capitaine d'un air étonné. Je t'ai pourtant
fait assez enrager ... et même souffrir.

François secoua la tête.

--Tout cela n'est rien, répliqua-t-il.

--Tu es un homme antique, mon vieux François. Alors, sincèrement, tu es
content de me revoir?

--Si je suis content!... dès l'instant que ce n'est pas à la maison.

--J'y serais donc mal reçu? demanda le capitaine, d'un ton plein
d'amertume.

--Je n'ai pas dit cela, monsieur Pierre.

Il y eut un moment de silence que François rompit le premier.

--Alors, vous n'êtes plus à Lunéville?

--J'y étais encore, il n'y a pas huit jours ... mais j'ai été
changé... Maintenant, écoute, François, donne-moi ta parole de ne pas
dire à la maison que tu m'as rencontré.

--Oui, monsieur, à moins que votre oncle, monsieur de Sermaise, ne me le
demande, car je lui dirais la vérité.

--Oh! mon oncle ne doit pas parler de moi bien souvent.

De nouveau François garda le silence.

--Et maintenant, dit brusquement le capitaine, quelle est cette demoiselle
que j'ai vu entrer avec vous à l'église tout à l'heure?

--Comment se fait-il que vous ne me parliez pas d'abord de madame
Villefort, votre mère?

--J'ai eu de ses nouvelles dernièrement, avant mon départ de Lunéville.

--C'est une longue histoire, monsieur Pierre. Je pensais que vous le
saviez ... puisque madame votre mère vous écrit quelquefois.

--Deux ou trois fois par an ... mais j'ignorais l'existence de cette
demoiselle.

--Pour que madame ne vous ai rien dit, il faut qu'elle ait ses raisons,
et alors moi, qui suis au service de madame....

--Et plus au mien! interrompit Villefort.

--Je ne parle pas non plus de mademoiselle, acheva François.

--Il y a donc quelque chose à reprendre? Autrement, tu ne te gênerais pas
pour parler.

--Il n'y à rien à reprendre dans un secret; ce qui serait à reprendre, ce
serait de le trahir.

--Ainsi, mademoiselle est un secret. Tu es discret, c'est bien. Je
m'arrangerai autrement pouf apprendre ce que je désire savoir. Au revoir,
mon vieux François, sans rancune.

--Monsieur Pierre sait bien que je suis à sa disposition entière pour
tout ce qu'il me sera possible de faire pour lui.

--J'y compte bien.

Et ayant de nouveau serré la main du vieux serviteur, le capitaine
Villefort le reconduisit jusqu'à la porte.

Après cet entretien qui, en somme, ne lui apprenait rien, Pierre Villefort
resta rêveur; il songea à son passé, à cette jeunesse orageuse qui lui
avait aliéné l'affection des siens, à l'exception peut-être de celle de
l'homme qu'il avait fait le plus souffrir, après ses parents, le vieux
François.

Le capitaine Villefort avait perdu son père très jeune. Sa nature
ombrageuse et rebelle avait refusé de se plier sous le joug, pourtant
très doux, de M. de Sermaise. Après des années de dissipation, il avait
rompu avec éclat et, laissant plongés dans le deuil les deux êtres qu'il
eût dû chérir, son oncle et sa mère, il s'était engagé.

A la maison Sermaise, où il eût pu vivre heureux, on avait retourné sans
une plainte contre la muraille le portrait de l'ingrat, attendant, pour
lui faire reprendre sa place, le retour de l'enfant prodigue. Par bonheur,
la vie rude du régiment avait apaisé le tempérament fougueux de Pierre
Villefort. Il était resté sombre, taciturne, se liant difficilement;
devenu officier, il n'avait jamais eu avec ses camarades que des relations
polies, point d'intimité. A des reprises différentes, il s'était senti au
coeur le désir de voir M. de Sermaise, d'embrasser sa mère. Son orgueil
s'était toujours révolté devant l'acte de soumission qu'il eût fallu
faire, et voilà que le jour où, vaincu enfin, complètement amendé, il
revenait demander le pardon des injures passées, il trouvait sa place
prise, au foyer de sa famille, et par une étrangère!

Car, il n'en pouvait douter, cette jeune fille, que François appelait
mademoiselle, sur le compte de laquelle il refusait de s'expliquer, ne
pouvait être qu'une enfant d'adoption, chez qui les deux vieillards
avaient concentré l'affection qui lui était due, à lui, Villefort! Sans
quoi pourquoi ces réticences?

Le capitaine se perdait en conjectures; il se promit de savoir, _per fas
et nefas_, qui était cette intruse, mais pendant plusieurs jours, son
esprit hésitant et orgueilleux ne s'arrêta à aucune résolution.

Le dimanche suivant, le capitaine Villefort monta à cheval, et vers onze
heures, il se trouva devant l'église, au moment où les fidèles sortaient
à pas lents de la grand'messe.

Il put alors voir de face et fort distinctement sa mère, son oncle, la
jeune personne qui les accompagnait, et derrière eux, le vieux François,
sans leur laisser au grand trot qu'il menait, d'autre loisir que celui de
s'écarter sur son passage. Il n'en fut pas de même de François. Les yeux
des deux hommes se rencontrèrent, mais Pierre détourna la tête et
François baissa la sienne.

Tout cela fut l'affaire d'une minute.

Pierre Villefort avait vu la demoiselle, elle lui parut avoir dix-huit
ans et être d'agréable tournure. Plus elle lui parut jolie, plus il la
détestait d'instinct.

En jeune et habile commère qu'elle était, n'avait-elle pas su, par des
manoeuvres savantes, se faire un nid dans la maison, sa maison à lui, où
il avait perdu droit de cité?

Toutes les colères, tous les sentiments justes ou injustes qui avaient
séparé Pierre des siens bouillonnaient à cette heure en lui, et c'était
sur l'usurpatrice que ces colères allaient tomber?

Elle était pieuse ... en apparence, mais il ne manque pas d'hypocrites!
Et l'hypocrisie était de mise avec des dévots comme M. de Sermaise et sa
soeur.

Donc le capitaine Villefort n'eut plus qu'une pensée: _la vengeance_.

Il résolut à tout prix de faire l'autopsie morale de l'inconnue, afin de
_la démolir_ ensuite plus sûrement.

Dans la course désordonnée à laquelle il se livra sur les collines des
environs, en sortant des murs de Saint-Germain, il atteignit sans le
savoir la Porte Jaune qui est un des accès de la forêt de Marly. Quand
il se fut engagé un peu avant dans ces routes étroites et montueuses,
capitonnées d'herbes, de bruyères, et sur lesquelles des chênes altiers
projettent l'ombre de leurs obliques rameaux, il attacha son cheval à
l'angle du premier carrefour venu et, le dos appuyé contre les racines
d'un tronc gigantesque, enfouies sous des gerbes de fougères de six
pieds de haut, au milieu de la paix profonde du bois, il fit un retour
sur lui-même et songea. Après tout, si c'était une parente éloignée,
recueillie par devoir autant que par inclination, l'attentat commis au
détriment de Pierre perdait de son importance. En somme, c'était lui qui,
à vingt ans, avait fui pour s'engager, le toit maternel, et si le temps
n'avait fait qu'aggraver la situation, l'inconnue n'en était pas le
premier auteur. Si elle avait un droit, un prétexte quelconque de se
trouver là, il restait à savoir dans quelles mesures et dans quelles vues
elle en avait usé.

Propriétaire foncier, établi à Saint-Germain depuis plus de trente ans,
M. de Sermaise devait y avoir un notaire. Ce notaire devait savoir bien
des choses. Et, s'il était blessant pour un neveu, comme, pour son oncle,
que le neveu demandât des informations sur sa propre famille à un
officier ministériel, il ne l'était pour personne qu'un tiers se
présentât chez ce dernier, comme s'il songeait à épouser la pupille (on
pouvait lui prêter cette qualité) de M. de Sermaise.

Seulement, Pierre Villefort ne savait à qui confier cette mission
délicate. Il n'avait aucun ami dans son régiment; quant à paraître
lui-même, il n'y songeait pas, car il ne voulait pas se nommer, et moins
encore user d'un faux nom.

Il songea bien au Frontin que le hasard lui avait fourni en la personne
de son brosseur; mais il fallait alors lui faire une confidence devant
laquelle l'orgueil légitime de Pierre se cabrait.

Fallait-il attendre que la glace fût rompue entre lui et les officiers
De son régiment pour choisir entre eux un _alter ego_ qui ferait la
commission? Mais cela pouvait durer et la vengeance est impatiente,
quoique moins impatiente que l'amour.

--Allons, conclut Villefort après un temps de réflexion, je crois
décidément qu'en fait d'ami je ferai bien de m'en tenir à Bonnivard. Mon
drôle est intelligent. Pour un peu d'argent, il marchera et parlera
comme je voudrai.

Un matin que le capitaine fumait sa pipe dans sa chambre, tandis que son
Ordonnance ajustait sur un fauteuil l'uniforme bien brossé et les armes
bien astiquées de son chef:

--Bonnivard, dit Villefort, j'ai une mission à te confier.

--A votre service, mon capitaine.

--C'est délicat. Je voudrais avoir des informations positives sur une
jeune personne de cette ville, et je ne peux pas les prendre moi-même.
Tu vas aller chez un notaire et tu te présenteras comme pour prendre des
renseignements sur une personne que tu désirerais épouser.

La famille de Sermaise habite rue de Mantes, au coin de la rue Trompette.
Ce que je veux savoir, c'est le nom d'une demoiselle qui demeure dans
cette maison et qui ne doit avoir aucun lien de parenté avec la famille
de Sermaise. Bref, tu feras attention à tout ce que le notaire te dira.
Tu remarqueras, si tu le peux, ce qu'il évitera de te dire et tu me
rendras du tout un compte scrupuleux. Si je suis content de toi, tu auras
un louis.

--Avez-vous souvent de ces commissions-là, mon capitaine!

Villefort ne répondit rien; puis, après un tour de chambre:

--A propos, il se peut que le notaire te parle d'une dame Villefort,
parente de M. de Sermaise, et ma parente éloignée. Il n'y a pas à
insister là-dessus.

--Compris, mon capitaine.

--C'est très bien, et tâche de ne pas oublier ton rôle.

--Pas de danger, mon capitaine! Je suis _artiste_, moi! Ah! si vous
aviez pu me voir dans le _Roman d'un jeune homme pauvre_, de M. Octave
Feuillet, aux Folies-Belleville!

Le brosseur s'esquiva; il se brossa les cheveux avec une raie au milieu
du front, cira ses moustaches, et reparaissant devant le capitaine en
pantalon de toile et en manches de chemises:

--Et le costume de mon nouvel emploi, mon capitaine?

Villefort tira de son porte-manteau un complet d'été et des bottines.

--Il ne me manque plus maintenant que des gants et un stick, mon
capitaine.

--Tu n'as pas tes gants d'ordonnance?

--Jamais de la vie! J'aurais l'air d'un fantassin déguisé. Des gants de
Suède, s'il vous plaît!

Villefort souscrivit à cette fantaisie en souriant, et considéra un
instant le chasseur à cheval transformé en pékin aisé.

--Le notaire de la famille de Sermaise doit être Me Balaru, demeurant rue
de Pontoise. Maintenant file, et ne flâne pas trop en chemin.

--Je ne tiens pas à rencontrer le colonel dans ce costume!

--Je vais donc enfin les tenir tous, pensa Villefort, y compris les
ficelles avec lesquelles cette aventurière les fait tous mouvoir.

Comme il se berçait de cette amère espérance, Bonnivard reparut d'un air
assez satisfait.

--Réponse du notaire, mon capitaine:

«Comme dépositaire des intérêts de l'honorable M. de Sermaise, il ne
m'appartient, monsieur, de vous répondre que ce que tout le monde peut
savoir. M. de Sermaise vit dans son immeuble avec sa soeur veuve et
ils ont près d'eux une jeune orpheline alsacienne, Mlle Soultznach,
recueillie d'abord par l'asile du Vésinet, puis, adoptée par M. de
Sermaise, qui, moyennant une adoption régulière conforme aux articles 344
et suivants du code Napoléon, lui a conféré le droit de signer et de se
faire appeler Geneviève de Sermaise. L'orpheline ainsi adoptée aura en se
mariant, si elle se marie, ce qu'il plaira à son bienfaiteur de lui
donner en dot, s'il juge à propos de lui donner quelque chose. Toutes ces
personnes jouissent d'une considération exceptionnelle et méritée. Je
suis votre très humble.»

--C'est du La Palisse tout pur, pensa Villefort, en secouant la cendre de
sa pipe sur le bord de la cheminée. Maintenant, rends-moi mes effets,
voici ton louis.

Dès qu'il fut seul, il prit un code, qui était du nombre infiniment
restreint des livres de sa bibliothèque et il médita profondément sur le
titre de l'adoption. Pierre était bien l'héritier de sa mère qui était
presque pauvre, mais il n'était pas l'héritier réservataire de son oncle
qui pouvait disposer de toute sa fortune, comme bon lui semblait. Au
contraire, l'adoption de Geneviève par M. de Sermaise, conférant à la
jeune fille le droit d'enfant légitime, si M. de Sermaise entendait
attribuer à son neveu Pierre la quotité disponible, soit la moitié de son
bien, Geneviève était héritière réservatrice et de plein droit de l'autre
moitié.

--Et voilà, se dit le capitaine, ce que j'ai gagné à m'engager par un
coup de tête! J'ai perdu cent cinquante mille francs! On m'a fabriqué
de toutes pièces une pseudo-cousine et, pour me récupérer, il ne me
resterait qu'à épouser la susdite! Une lâcheté à laquelle je ne me
résoudrai jamais! Ou bien, dans mon désir de m'assurer la quotité
disponible de l'héritage de mon oncle, il me faudrait feindre des
sentiments que je n'ai pas. Je me sens aussi incapable de cette lâcheté
que de la première; j'ai vécu de ma solde et de quelques bribes de
l'avoir paternel, je continuerai! Mais, auparavant, j'aurai pulvérisé
Geneviève Soultznach! J'aurai acheté assez cher ce dernier plaisir!

A quelque temps de là, c'est-à-dire vers la mi-octobre et comme Villefort
couvait sa haine, épiant une occasion favorable pour l'assouvir, son
brosseur lui fit une ouverture assez originale. Les vingt francs
l'avaient mis en goût.

--Mon capitaine, dit-il, un jour que Pierre n'était pas trop houleux,
si je ne craignais pas de déplaire à mon capitaine, je lui dirais que,
par une circonstance du petit dieu Cupidon, je me trouve avoir des
intelligences dans la place.

--Quelle place? demanda brusquement Villefort.

--La place assiégée, rue de Mantes, au coin de la rue Trompette.

--La cuisinière sans doute? fit vivement l'officier de cavalerie.

--Naturablement? répliqua l'ordonnance.

--Et que diable ferai-je de ton intrigue avec une servante?

--Ce qu'aucun notaire ne dira, cette fille le sait et me l'a dit.

Pierre songea aussitôt que des papiers de M. de Sermaise avaient pu
tomber entre les mains de cette fille et, ramené par le respect de
lui-même au respect de la famille, il répliqua vertement à son brosseur:

--Il faut que cette gueuse soit bien osée, pour entretenir un soldat de
secrets qu'elle vole et qui ne regardent ni toi, ni elle; elle pourrait
se contenter de te faire déguster le vin de la cave, ce dont, j'imagine,
elle ne se fait pas faute.

--Je mentirais, mon capitaine, si je ne convenais que le vin est bon;
mais il paraît que ces personnes ont un autre enfant que Mlle de Sermaise
et qu'ils seraient bien aise de le revoir....

--Quel rapport y a-t-il entre cela et moi? interrompit brutalement
Villefort.

--C'est que, à ce qu'elle m'a dit ... c'est un officier ... il serait à
Lunéville, et ... il porte le même nom que vous, mon capitaine!

Pierre maudit en cet instant la fantaisie qu'il avait eue de parler à
son brosseur de M. de Sermaise, mais il était trop tard pour reprendre
ses paroles.

--Un mien cousin, en effet, un parent éloigné ... je ne puis rien faire
à tout cela.

Là-dessus, Pierre improvisa une commission pour son ordonnance et il le
Congédia pour être seul.

--Alors, pensa-t-il, me voilà la fable de mes subordonnés. Mon histoire,
celle de ce coucou d'Alsace, court les cuisines! On fait des allusions
devant moi, on ne rit pas devant moi, mais on rit quand j'ai le dos
tourné. Il faut que tout cela finisse. Je ferai n'importe quelle rentrée
sur la scène, pourvu que ce soit le fouet à la main! Et alors gare au nez
des moqueurs?

Le même soir, un commissionnaire, qui n'était pas l'ordonnance du
capitaine, remettait à François un billet de Pierre, dont celui-ci ne
reconnut pas l'écriture, pour l'excellente raison que, depuis dix ans,
il était devenu presque aveugle; mais, comme il tenait Geneviève en
estime particulière, il lui porta le billet à lire.

Ce billet contenait ces seuls mots:

«Mon bon François, j'ai besoin de te parler. C'est demain mardi, jour
de marché; passe en allant ou en revenant, rue Saint-Thomas, numéro 2.
--P.V.»

François, à cette lecture, reprit le billet des mains de la demoiselle
un peu plus vite que la bienséance ne le comportait,

--Cela vous chiffonne, François, de me l'avoir donné à lire.

--Il est vrai, Mademoiselle! Que Mademoiselle daigne m'excuser!

--Parce que c'est un secret à vous?

--Peut-être bien ... en effet!

--Il paraît, ajouta-t-elle, que M. Pierre est ici?

--N'en dites rien, Mademoiselle, c'est trop extraordinaire!

--Je ne vous comprends pas, François; il n'y a qu'une chose
extraordinaire; c'est qu'il ne soit pas toujours ici! Ses parents
seraient si heureux!

--C'est à savoir, murmura François en secouant tristement la tête.

--Enfin, vous irez, n'est-ce pas?

--Il le faut bien!

--Je suis sûre que vous l'avez déjà revu?

--Que Mademoiselle ne me questionne pas, je ne pourrais lui répondre que
la vérité, et j'ai promis de ne rien dire! Mais vous ne direz rien, vous
non plus, n'est-ce pas?

--C'est une conspiration, à ce que je vois!

Et la jeune fille se mit à fredonner l'air des conspirateurs de _la Fille
de Madame Angot_ et elle se retira épanouie sans s'expliquer davantage.

Le lendemain, entre huit et neuf heures, François frappait à la porte du
Capitaine Villefort.

Le capitaine lui tendit la main et lui désigna une chaise; puis il
s'enfonça jusqu'aux aisselles dans son fauteuil.

--François, lui dit-il sans préambule, M. de Sermaise, mon oncle, a
pris à son service une fille qui vole son vin pour les soldats de la
garnison...

--Cela ne me surprend pas. J'avais cru m'apercevoir de quelque
chose ... des bouteilles bouchées, mais fades, fades comme si on les
avait remplies d'eau. Oh! Le compte y était tout de même.

--Mais elle ne vole pas seulement le vin de l'oncle, elle fouille dans
ses papiers quand vous êtes tous dehors, et elle surprend nos secrets
de famille. Puis elle les redit à tel homme de mon escadron que je
pourrais désigner. C'est ignoble!

--Vous me faites frémir, monsieur Pierre, c'est une fille à pendre.

--Non, mais à congédier dans une heure.

--Mais, enfin, comment pouvez-vous savoir cela, monsieur?

--Peu importe. Je n'ai pas fini. La demoiselle d'Alsace, Geneviève
Soultznach, aujourd'hui par acte authentique mademoiselle de Sermaise,
est l'héritière légitime de mon oncle. Quel que soit le motif qui ait
déterminé mon oncle à me déshériter, il ne saurait me convenir de me
rencontrer avec elle. Si je me décide à visiter ma mère et mon oncle, je
tiens à ce qu'elle soit absente!

--Ah! la pauvre demoiselle, si pieuse, si bonne! Mais c'est le soleil
dans la maison que cette jeunesse! Elle n'a plus ni père, ni mère, elle!

--Et moi? demanda Pierre d'un ton terrible.

François se tut et essuya furtivement ses vieux yeux.

--En conséquence, poursuivit Pierre, je t'autorise formellement à dire
de ma part à mon oncle ce qui regarde la fille de cuisine, à annoncer ma
prochaine visite à ma mère et à faire connaître en particulier à la
nommée Geneviève Soultznach que je désire ne pas la trouver là.

--J'obéirai, dit François, les yeux rouges de larmes. Seulement ... oui,
pour éviter une mortification aussi cruelle à mademoiselle, je sais bien
ce que je ferai! Car, si choyée qu'elle soit chez _nous_, elle est
orpheline et pauvre par le fait.... Enfin, je m'entends....

--Va, François, reprit Villefort, qui craignait de s'apitoyer lui-même,
ce sera pour demain mercredi entre le déjeuner et le dîner; bien entendu,
je n'accepterai pas à la maison un verre d'eau.

--Adieu, monsieur Pierre, et au revoir! Je bous dans ma peau en songeant
à ces commissions-là.... Mais tenez-les pour faites ... c'est votre
volonté, voilà tout?...

François partit sans que Pierre levât seulement les yeux.

Le lendemain, mercredi, à l'issue du déjeuner, en attendant l'heure de
se présenter rue de Mantes, Pierre Villefort courait à cheval dans la
forêt de Marly quand, à un carrefour, il aperçut une Victoria arrêtée,
en avant de laquelle se tenait une dame, le visage entièrement masqué par
un chevalet de campagne. Le cocher sommeillait, non sur le siège, mais
commodément étendu sur les coussins de la voiture. Comme le capitaine
hésitait entre plusieurs avenues, la dame artiste eut le temps d'ébaucher
ce cavalier, dont l'uniforme donnait sur un fonds d'arbres roussis par
l'automne une note bleue assez agréable.

Villefort, campé déjà sans le savoir sur le paysage, se décida pour
l'avenue de droite. Il jeta en passant un regard sur l'artiste: c'était
Geneviève!

A un mouvement involontaire du capitaine, celle-ci eut un pressentiment.

--François! murmura-t-elle, comme si elle avait peur.

Le domestique se réveilla et, à l'aspect de l'officier qui s'éloignait,
il porta machinalement la main à sa casquette galonnée.

--C'est lui, se dit Geneviève, je m'en doutais.

Bien assuré que la jeune fille n'était pas rue de Mantes, Villefort ne
fit qu'un temps de galop jusqu'à l'hôtel Sermaise. Là, il entra, attacha
sans façon son cheval à l'écurie, et marcha au devant de sa mère et de
son oncle qu'il voyait assis dans le jardin.

--Tu t'es donc enfin souvenu de nous? s'écria Mme Villefort en sautant
au cou de son fils à qui, en même temps, M. de Sermaise tendait la main.

--Je n'ai jamais cessé de songer à vous, répondit le capitaine en
s'asseyant sur un banc, près de sa mère.

--Sais-tu que tu es un fort beau capitaine, reprit l'oncle d'un ton
aimable. Tu es donc en garnison à Saint-Germain?

--Oui, mon oncle.

--Tu nous as déjà rendu un bon office en nous apprenant à quelle servante
nous avions affaire. Elle est congédiée.

--C'est heureux, car le mal qu'elle a fait n'est pas prêt d'être réparé,
dit gravement  Villefort.

--Bah! qui se soucie de mes vieilles histoires! Ce n'est jamais que pour
le principe qu'il fallait sauvegarder.

--Mais, mon oncle, vos secrets sont aussi un peu les miens.

--Des indiscrétions auraient-elles été commises?

--On sait, par exemple, insinua Villefort, qu'un fils négligent, un
neveu plus ou moins indigne, exilé de la maison depuis quinze ans, a été
supplanté ici par une étrangère, dont j'ignorais encore l'existence
il y a huit jours, ce qui n'a rien de très flatteur pour le nommé Pierre
Villefort.

Il y eut un moment de silence pénible.

--Tu ne nous parles pas de notre vieux François, dit Mme Villefort,
pour renouer la conversation. Tu ne l'accuseras pas de ne pas t'aimer,
celui-là?

--Non, je ne l'en accuserai jamais.... C'est un coeur, lui! Riposta
sèchement le capitaine.

Cet éloge de François, quelque mérité qu'il fût, froissa les deux
vieillards qui ne se sentaient pas inférieurs, comme sensibilité,
à leur vieux domestique.

M. de Sermaise considéra un moment le bout de son escarpin d'un air
indéchiffrable, puis:

--Eh bien, Pierre, demanda-t-il, aurons-nous de temps en temps la visite
du capitaine Villefort?

--Oui, mon oncle, si vous le permettez, car il serait blessant pour
nous tous de justifier en aucune mesure les médisances, mais je vous
demanderai comme faveur d'être dispensé ces jours-là, comme aujourd'hui,
de la compagnie d'une personne dont la présence est une mortification
pour moi. Je tiens à ne pas la trouver sur mon chemin.

Ici, M. de Sermaise et Mme Villefort s'entre-regardèrent avec une
profonde tristesse.

--Nous avons pu juger, en effet, dit le vieillard, que la présence de
cette personne t'offusque, puisqu'elle n'est pas là, mais peut-être que
tes préventions contre elle s'éteindraient si tu apprenais à la
connaître!

--Je n'y consentirai jamais, mon oncle, c'est mon dernier mot.

--Alors, riposta M. de Sermaise offensé, c'est adieu, et non au revoir,
que je te dis. Quant à ta mère, elle est chez elle ici, elle le sait
surabondamment. C'est elle qui te recevra, et je me permets de t'engager
à la voir souvent, car nous sommes vieux ... et tout exige que la mère
et l'enfant soient ou paraissent unis!

--Il est vrai, dit Pierre. Eh bien, il en sera ainsi. Adieu, mon oncle!
Au revoir, ma mère!

Il se leva péniblement ému.

Mme Villefort regardait son fils avec des yeux inondés de larmes, mais
sans articuler une parole. Elle et lui étaient debout.

M. de Sermaise demeurait seul assis et visiblement accablé.

Tout à coup, il se leva aussi, vint frapper familièrement sur l'épaule
du capitaine et lui dit:

--Vois-tu, mon enfant, tu empoisonnes volontairement ta vie par ton
entêtement. J'ai là-haut dans ma chambre un livre où, depuis vingt ans,
j'écris mes pensées jour par jour; quand je n'y serai plus, tu le liras
ligne à ligne et alors tu pleureras et tu me pleureras! Et tu n'accuseras
que toi seul!

--Alors j'aimerais mieux le lire de suite, dit vivement Pierre.

--Tu le veux? Eh bien! va, tu trouveras sur mon bureau un livre à
fermoir. Voici la clef, va, et connais la vérité sur toi-même et sur les
autres....

--J'accepte, dit Villefort d'un ton résolu.

Il prit la clef et monta chez M. de Sermaise.

--Que fais-tu, mon ami, dit la veuve à son frère quand ils furent seuls.
Tu livres ainsi, sans les avoir relues, les confidences d'une vie aussi
longue à un pauvre malade enclin à tourner tous les textes au profit de
ses folles rancunes.

--Qu'importe, répliqua M. de Sermaise, il faut que cette situation soit
liquidée. On peut regarder le fond de ma vie, on n'y verra que tendresse
et loyauté. Si Pierre prend de cette lecture texte contre moi, c'est
qu'il sera fou incurablement.

Mme Villefort reprit avec résignation son ouvrage de tapisserie qui
occupait ses mains sans distraire sa tête d'une préoccupation pleine
d'angoisses, tandis que son frère lisait, sans lire.

Deux mortelles heures passèrent ainsi, et Pierre ne descendait pas. Les
deux vieillards tremblaient que François ne ramenât Geneviève avant le
départ du capitaine.

Cependant le jour baissait et cinq heures venait de sonner, quand les
venteaux verts de la porte cochère grincèrent sur leurs gonds et François
apparut, mais, à part les engins de peinture de Geneviève, la Victoria
était vide.

--Et mademoiselle? demanda Mme Villefort.

--Mademoiselle s'est arrêtée à l'église, elle prie madame de vouloir bien
aller l'y chercher quand madame le jugera à propos,

Ceci fut dit à haute voix, dans la cour.

La vieille dame affecta de ne manifester aucune surprise de ce retard;
dans son for intérieur, elle admira la délicatesse de la jeune fille, qui
avait compris que l'offre de François de la mener peindre devait avoir
du rapport avec la venue du capitaine, et qui ne voulait pas revenir à la
maison mal à propos.

Tout à coup Pierre apparut dans le vestibule.

Il descendit très calme en apparence, mais excessivement pâle.

A sa vue, François se découvrit et s'avança vers lui sans oser lui
adresser la parole. Mme Villefort feignit de s'occuper d'un massif de
rosiers, qu'elle émondait avec ses ciseaux, tandis que M. de Sermaise
s'avançait, tenant toujours son journal dans ses mains tremblantes.

Pierre considéra tour à tour ces visages vénérables, altérés par
l'angoisse présente et le souvenir d'anciennes douleurs, puis:

--Ne dételle, pas, François, dit-il de ce ton bref qui lui était propre,
j'ai besoin pour un quart-d'heure de la voiture et de toi.

Et comme François, intrigué, considérait Pierre pour s'assurer que
c'était sérieux:

--Vous permettez, mon oncle? ajouta-t-il.

--Volontiers, répondit M. de Sermaise, mais ton cheval?

--Je vais venir le reprendre. A propos, voici votre clef.

--Fais, fais! repartit l'oncle qui ne pouvait s'imaginer où Pierre
voulait aller à pareille heure.

Le capitaine monta dans la Victoria.

--A l'église! commanda-t-il tout bas.

Place du Château, Pierre Villefort sauta à bas de la voiture et entra
dans l'église, presque déserte à cette heure. Avec aussi peu de bruit
qu'il était possible, il s'avança vers la place où Geneviève était
assise.

En apercevant le capitaine, la jeune fille tressaillit.

Pierre s'inclina respectueusement et dit à voix basse:

--La voiture de mademoiselle l'attend!

Geneviève, troublée, rougit excessivement, elle se leva comme mue par un
Ressort et obéit.

--Je vous remercie, monsieur, balbutia-t-elle.

Elle salua l'autel et, escortée du capitaine, elle atteignit le bénitier,
où Pierre l'avait devancée pour lui tendre la goutte d'eau lustrale: elle
se signa, s'inclina encore pour remercier et sortit en pleine lumière
sous le péristyle de l'église. Le capitaine fit un geste. La Victoria
vint s'arrêter devant eux.

Villefort mit Geneviève en voiture, et dit à François, qui n'en revenait
pas:

--Rue de Mantes.

--Monsieur ne monte pas?

Pierre fit un signe négatif et salua de nouveau. La voiture partit au
trot.

Villefort revint à pied. A son arrivée rue de Mantes, la cour était déjà
déserte. François achevait de dételer. Le capitaine ne demanda à voir
personne.

Il se fit simplement amener son cheval.

--Merci ... et au revoir! dit-il à François, en mettant le pied à
l'étrier; puis il piqua des deux et s'éloigna au galop.

M. de Sermaise, cédant à une curiosité bien naturelle, était remonté chez
lui, pensant retrouver sur le fameux livre la trace des sentiments qui
avaient animé Pierre pendant sa lecture. Le livre était intact, à la
réserve de trois pages qui étaient cornées: la première, à la date de
juillet 1863, portait collée au verso une lettre de Pierre, pleine
d'injures et d'outrages à l'adresse de sa famille. Elle était jadis
tombée entre les mains de M. de Sermaise, par hasard, et elle venait là
après le récit des amertumes sans nombre dont le jeune homme avait
abreuvé ses parents.

Pierre s'était contenté de tracer en travers de cette lettre, au crayon
rouge, ces simples mots:

«Authentique et infâme.--Pierre Villefort»

--Après quinze ans, pensa M. de Sermaise, c'est ainsi que Pierre se juge
lui-même! C'est très beau de la part d'un capitaine de trente-six ans!

Et il essuya une larme qui lui parut bien douce.

L'autre page, cornée beaucoup plus loin, exprimait aussi les hésitations
Eprouvées par M. de Sermaise, quand, dévoré du désir d'être aimé de
quelqu'un, il avait recueilli Geneviève Soultznach, âgée de dix ans,
et qui végétait à l'Asile alsacien-lorrain du Vésinet; Geneviève,
remarquablement douée à tous égards, était fille d'un fonctionnaire
ruiné et orpheline.

Pierre Villefort avait corné cette page mémorable, mais sans l'annoter
d'aucune manière. Il avait passé outre.

Enfin, plus loin encore, M. de Sermaise trouva dans son manuscrit ces
mots soulignés avec le même crayon rouge:

«... Pierre est lieutenant de cavalerie. Ses notes sont honorables; si
son coeur se tournait vers moi, mais spontanément et sans aucun calcul
que celui de l'amitié, il me semble que je pourrais l'aimer encore....»

A la suite de cette phrase déchirante dans sa simplicité, Pierre avait
tracé au crayon rouge un point d'interrogation sceptique et pâle.

Et puis, roide comme la justice ou comme l'ingratitude, mais peut-être
Aussi comme la fausse honte, le capitaine Villefort était sorti de la
maison Sermaise ... mais il était allé chercher à l'église, où il avait
entendu dire qu'elle attendait son rappel, cette jeune fille qu'il avait
dit à François, à Mme Villefort, à M. de Sermaise lui-même, ne vouloir
pas trouver sur son chemin!

Au dîner, M. de Sermaise fut plus gai que de coutume. Chacun, y compris
François qui servait, cherchait à deviner la pensée qui le faisait
sourire, quand il dit à Geneviève:

--Eh bien! fillette, c'est donc ce polisson de capitaine qui est allé te
chercher?

--Oui, père, c'est bien gracieux de la part de monsieur Villefort,
d'autant plus qu'à vrai dire, je ne lui ai jamais été présentée. Quand
je l'ai vu paraître, j'ai éprouvé le sentiment d'un petit chien qui
s'était égaré et que son maître vient rechercher. Car il est sévère de
visage, monsieur Villefort! Enfin, il ne m'a pas corrigée! Il était même
bien bon de s'occuper de moi. N'ai-je pas le tort de vous aimer?

--Il te pardonnerait bien vite ce défaut-là, dit l'oncle, s'il était
capable de le partager.

--De tels sentiments ne se partagent pas, dit en secouant la tête Mme
Villefort, ils n'engendrent que la jalousie.

--Oh! moi, dit Geneviève avec une étourderie charmante, je me chargerais
bien de vous aimer concurremment avec quelqu'un. Je ne suis jalouse de
rien, ni de personne. Et d'abord, je n'en ai pas le droit. La preuve,
c'est que j'ai pris ce matin, avec joie, la poudre d'escampette. J'avais
bien compris pourquoi François m'emmenait me promener. Il était bien
naturel que monsieur Pierre voulût vous voir seuls. J'en aurais fait
autant à sa place. Oh! à propos, monsieur Pierre!... Il a posé sans le
savoir aujourd'hui, devant moi, et j'ai pris sa photographie instantanée
avec son cheval! François, mon étude! Hein! est-il ressemblant?

--Le cheval surtout, dit François sérieusement.

--Tu pourrais me faire un bien grand plaisir, mon enfant, Ce serait en me
donnant cette étude-là?

--Elle est à vous, père, dit l'espiègle jeune fille en embrassant M. de
Sermaise.

--Ah! si le modèle était là, comme j'aurais du plaisir à mettre un
couvert de plus, soupira le vieux domestique, qui avait son franc parler
dans la famille.

Tous se turent.

C'était formuler, d'une façon saisissante et naïve à la fois, la secrète
Préoccupation et peut-être même, à présent, l'espérance de tous.

A quelques jours de là, Pierre reparut rue de Mantes sans s'être fait
annoncer. Il était en grande tenue. François vint lui ouvrir.

--C'est toi, vieille bête, lui dit le capitaine d'une meilleure voix que
par le passé.

--Oui, monsieur Pierre! Vous désirez voir madame votre mère?

--Madame Villefort et les autres! Dit simplement le capitaine en
regardant François bien en face.

Cet: «Et les autres!» fit sauter de joie le vieux domestique, qui se
précipita dans l'escalier, en annonçant à pleine voix:

--Monsieur Pierre Villefort!

M. de Sermaise, qui avait entr'ouvert sa porte pour savoir qui il
entendait parler à l'étage inférieur, la referma sans bruit, et Mme
Villefort descendit seule.

Pierre embrassa sa mère sans parler, puis:

--Mon oncle ne descend pas? demanda-t-il.

--Hélas! mon enfant, après ce qui s'est passé....

--C'est juste, répliqua le capitaine. Du reste, c'est à moi de le
remercier de la communication qu'il m'a faite l'autre jour. Je vais
monter chez lui, s'il veut bien me recevoir.

--Va sans crainte, mon enfant; mais c'est ... qu'il n'est pas seul.

--Il est occupé?

--Oh! à ne rien faire! À laisser faire son portrait.

--Raison de plus. Ce sera pour moi une occasion de saluer le peintre.

--Merci, cher enfant!

Pierre monta et frappa à la porte de son oncle qui cria: Entrez!

A la vue du capitaine, Geneviève salua discrètement et fit mine de se
retirer.

--Pardon, mademoiselle, vous n'êtes pas de trop ici, puisque vous y êtes
chez vous, dit Villefort.

--Il me semble, hasarda la jeune fille, enhardie par cette parole
courtoise, que vous êtes ici plus encore chez vous que je ne saurais
l'être.

--Il vous plaît de le penser, répliqua le capitaine souvent problématique
dans la concision de ses phrases.

Puis quand tous trois furent assis:

--Mon oncle, dit Pierre, je compte quitter Saint-Germain, j'ai tenu à
prendre congé de vous, de ma mère et de ... mademoiselle de Sermaise,
ajouta-t-il avec effort.

--Pourquoi nous quitter? Ta présence à notre foyer serait notre joie,
s'exclama M. de Sermaise.

--Ah! si vous restiez, monsieur Villefort, dit Geneviève tout à coup,
vous auriez de moi une bien belle récompense!

--Laquelle? demanda vivement Pierre en fronçant légèrement le sourcil.

--Daignez venir ici, monsieur, dit la jeune fille sans lever les yeux de
sa palette.

Pierre, très étonné, se leva et s'avança vers la jeune artiste.

--Écoutez, lui dit-elle alors tout bas en souriant, malgré les larmes qui
perlaient au bord de ses paupières, je ne vous offrirai pas ma main, vous
ne sauriez qu'en faire, ni votre portrait, je ne me sens pas de force,
il n'y a que M. de Sermaise pour s'intéresser à mes barbouillages. Mieux
que cela! Mieux que tout cela!

Et Geneviève chuchota à l'oreille de Pierre:

--Je m'en irais sans rien emporter d'ici, qu'une éternelle reconnaissance!

Villefort tressaillit.

--Que dites-vous donc là tous deux? demanda M. de Sermaise, impatienté de
ne rien comprendre à cet aparté.

--Des trois choses dont parle mademoiselle, dit tout haut Villefort, je
n'en accepte qu'une mon portrait, quand elle aura fini, le vôtre, mon
oncle. Il remplacera celui qu'on a tourné contre le mur, ajouta-t-il
en riant. Ainsi, c'est entendu, mon portrait quand je reviendrai. En
attendant, je pars!

--Pour longtemps? demanda M. de Sermaise assombri.

--Cela dépendra, murmura le capitaine; mais vous aurez de mes nouvelles.

Puis, désignant le livre à fermoir:

--Vous allez brûler cela, je pense?

--C'est fait, mon enfant, répondit le vieillard, en lui montrant que
du fameux journal il ne restait plus que les feuillets blancs et la
couverture.

--Voilà un oncle parfait, s'écria le capitaine.

--Oh! je le sais! dit Geneviève avec ferveur.

--Non! simplement un oncle, rectifia M. de Sermaise.

--Dans tous les cas, un oncle rare! Déclara Villefort.

--Ce duo, dit gaiement le vieillard, est aimable à entendre, mais il a
duré suffisamment. Il en est un autre qui ne me déplairait pas non
plus....

--Lequel? demanda Geneviève.

--Puisque Pierre part, j'espère bien que ce sera pour son retour,
répondit M. de Sermaise sans s'expliquer davantage.

Le capitaine regarda la jeune fille qui baissa les yeux.

Après quelques instants de silence, Villefort se leva de nouveau et
dit adieu à son oncle et à Geneviève. Pour toute plainte, pour toute
réclamation contre un arrêt qui lui faisait peine, M. de Sermaise dit à
Pierre résolument:

--J'aurai demain soixante-quinze ans. Fais-moi un grand plaisir. Tu me
dois bien cela.

--Que désirez-vous?

--Ne pars pas! Reste.

Villefort ne répondit pas. Il regarda la jeune fille.

--Monsieur Pierre accepte! déclara joyeusement Geneviève.

Elle lui tendit la main, sur laquelle le capitaine déposa un baiser.

--Enfin! voilà donc mon dîner à quatre couverts! s'écria François qui
entrait à ce moment avec Mme Villefort.

Tours, Avril 1889.

LOIN DES YEUX LOIN DU CŒUR
FIN

       *       *       *       *       *





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