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Title: Riquet à la Houppe - Conte
Author: Perrault, Charles, 1628-1703
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Riquet à la Houppe - Conte" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)



                               RIQUET
                            A LA HOUPPE

                             20e Série

[Illustration]

                         COLLECTION PICARD
                    BIBLIOTHÈQUE DES TOUT PETITS
______________________________________________________________________



                                Riquet
                             à la Houppe

                                CONTE
                         de Charles Perrault.

                    Quatre gravures de G. Ripart



                                Paris
                  Librairie d'Éducation Nationale
                    A. PICARD et KAAN, Éditeurs
                        11, rue Soufflot, 11.



                         RIQUET A LA HOUPPE

                                CONTE


Il était une fois une reine qui eut un fils si laid et si mal fait,
qu'on douta longtemps s'il avait forme humaine. Une fée assistait à
sa naissance, elle assura qu'il aurait beaucoup d'esprit: elle ajouta
même qu'il pourrait, en vertu du don qu'elle venait de lui faire,
donner autant d'esprit qu'il en aurait à la personne qu'il aimerait le
mieux.

Tout cela consola un peu la pauvre reine, affligée d'avoir mis au
monde un si vilain marmot. Il est vrai que cet enfant ne commença pas
plus tôt à parler qu'il dit mille jolies choses, et qu'il avait dans
toutes ses actions je ne sais quoi de si spirituel, qu'on en était
charmé. J'oubliais de dire qu'il vint au monde avec une petite houppe
de cheveux sur la tête, ce qui fit qu'on le nomma Riquet à la Houppe.

Au bout de sept ou huit ans, la reine d'un royaume voisin devint mère
de deux filles. La première qui vint au monde était plus belle que le
jour; la reine en fut si aise qu'elle faillit être malade de joie. La
même fée qui avait assisté à la naissance du petit Riquet à la Houppe
était présente, et, pour modérer l'allégresse de la reine, elle lui
déclara que cette petite princesse n'aurait point d'esprit, et qu'elle
serait aussi stupide qu'elle était belle. Cela mortifia beaucoup
la reine; mais elle eut, quelques moments après, un bien plus grand
chagrin; car la seconde fille qui vint au monde se trouva extrêmement
laide. «Ne vous affligez point tant, madame, lui dit la fée, votre
fille sera récompensée d'ailleurs, et elle aura tant d'esprit qu'on
ne s'apercevra presque pas qu'il lui manque de la beauté. Dieu le
veuille! répondit la reine; mais n'y aurait-il point moyen de faire
avoir un peu d'esprit à l'aînée, qui est si belle?--Je ne puis rien
pour elle, madame, du côté de l'esprit, lui dit la fée; mais je puis
tout, du côté de la beauté; et, comme il n'y a rien que je ne veuille
faire pour votre satisfaction, je vais lui donner pour don de pouvoir
rendre beau ou belle la personne qui lui plaira.»

A mesure que ces deux princesses devinrent grandes, leurs perfections
crurent aussi avec elles, et on ne parlait partout que de la beauté
de l'aînée et de l'esprit de la cadette. Il est vrai que leurs défauts
augmentèrent beaucoup avec l'âge. La cadette enlaidissait à vue
d'oeil, et l'aînée devenait plus stupide de jour en jour.

Quoique la beauté soit un grand avantage, la cadette l'emportait
presque toujours sur son aînée, dans toutes les compagnies. D'abord on
allait du côté de la plus belle, pour la voir et pour l'admirer; mais
bientôt après on allait à celle qui avait le plus d'esprit, pour lui
entendre dire mille choses agréables.

L'aînée, quoique fort stupide, le remarqua; et elle eût donné sans
regret toute sa beauté pour avoir la moitié de l'esprit de sa soeur.
La reine ne put s'empêcher de lui reprocher plusieurs fois sa bêtise:
ce qui pensa faire mourir de douleur cette pauvre princesse.

Un jour qu'elle s'était retirée dans un bois pour s'y plaindre de
son malheur, elle vit venir à elle un petit homme fort laid et fort
désagréable, mais vêtu très magnifiquement. C'était le jeune prince
Riquet à la Houppe, qui, ayant beaucoup remarqué ses portraits qui
couraient par tout le monde, avait quitté le royaume de son père pour
avoir le plaisir de la voir et de lui parler. Ravi de la rencontrer
ainsi toute seule, il l'aborde avec tout le respect et toute la
politesse imaginables. S'étant aperçu, après lui avoir fait ses
compliments, qu'elle était fort mélancolique, il lui dit: «Je ne
comprends point, madame, comment une personne aussi belle que vous
l'êtes peut être aussi triste que vous le paraissez; car, quoique je
puisse me vanter d'avoir vu une infinité de belle personnes, je puis
dire que je n'en ai jamais vu dont la beauté approche de la vôtre.»

[Illustration: Riquet à la Houppe aborda la princesse avec toute la
politesse imaginable.]

«--Cela vous plaît à dire, monsieur, lui répondit la princesse,» et
elle en demeura là.--«La beauté, reprit Riquet à la Houppe, est un si
grand avantage, qu'il doit tenir lieu de tout le reste, et quand on
la possède, je ne vois pas qu'il y ait rien qui puisse nous affliger
beaucoup.--J'aimerais mieux, dit la princesse, être aussi laide que
vous, et avoir de l'esprit que d'avoir de la beauté comme j'en ai, et
être bête autant que je le suis.--Il n'y a rien, madame, qui marque
davantage qu'on a de l'esprit, que de croire n'en pas avoir, et il
est de la nature de ce bien là que plus on en a, plus on croit en
manquer.--Je ne sais pas cela, dit la princesse; mais je sais que je
suis fort bête, et c'est de là que vient le chagrin qui me tue.--Si ce
n'est que cela, madame, qui vous afflige, je puis aisément mettre fin
à votre douleur.--Et comment ferez-vous? dit la princesse.--J'ai le
pouvoir, madame, dit Riquet à la Houppe, de donner de l'esprit autant
qu'on en saurait avoir à la personne que je dois aimer le plus; et
comme vous êtes, madame, cette personne, il ne tiendra qu'à vous
que vous n'ayez autant d'esprit qu'on peut en avoir, pourvu que vous
vouliez bien m'épouser.»

La princesse demeura tout interdite, et ne répondit rien. «Je vois,
reprit Riquet à la Houppe, que cette proposition vous fait de la
peine, et je ne m'en étonne pas; mais je vous donne un an tout entier
pour vous y résoudre.» La princesse avait si peu d'esprit, et en même
temps une si grande envie d'en avoir, qu'elle accepta la proposition
qui lui était faite. Elle n'eut pas plus tôt promis à Riquet à la
Houppe qu'elle l'épouserait dans un an à pareil jour, qu'elle se
sentit tout autre qu'elle n'était auparavant: elle se trouva une
facilité incroyable à dire tout ce qu'il lui plaisait, d'une
manière fine, aisée et naturelle. Elle commença, dès ce moment, une
conversation galante et soutenue avec Riquet à la Houppe, où elle
brilla d'une telle force, que Riquet à la Houppe crut lui avoir donné
plus d'esprit qu'il ne s'en était réservé pour lui-même.

Quand elle fut retournée au palais, toute la cour ne savait que penser
d'un changement si subit et si extraordinaire; car autant qu'on lui
avait entendu dire d'impertinences auparavant, autant l'écoutait-on
dire des choses sensées et spirituelles. Toute la cour en eut une joie
qui ne se peut imaginer; il n'y eut que sa cadette qui n'en fut
pas bien aise, parce que, n'ayant plus sur son aînée l'avantage de
l'esprit, elle ne paraissait plus auprès d'elle qu'une guenon fort
désagréable.

Le bruit de ce changement s'étant répandu, tous les jeunes princes des
royaumes voisins la demandèrent en mariage; mais elle n'en trouvait
point qui eût assez d'esprit, et elle les écoutait tous, sans
s'engager à aucun d'eux. Cependant il en vint un si puissant, si
riche, si spirituel, et si bien fait, qu'elle ne put s'empêcher
d'avoir de la bonne volonté pour lui. Son père s'en étant aperçu, lui
dit qu'il la faisait la maîtresse sur le choix d'un époux. Comme plus
on a d'esprit, et plus on a de peine à prendre une ferme résolution
sur cette affaire, elle demanda, à son père, qu'il lui donnât du temps
pour y penser.

Elle alla par hasard se promener dans le même bois où elle avait
trouvé Riquet à la Houppe. Dans le temps qu'elle se promenait, rêvant
profondément, elle entendit un bruit sourd sous ses pieds. Ayant prêté
l'oreille, elle entendit que l'un disait: «Apporte-moi cette marmite;»
l'autre: «Mets du bois dans ce feu.» La terre s'ouvrit dans le même
temps, et elle vit sous ses pieds comme une grande cuisine pleine de
cuisiniers, de marmitons et de toutes sortes d'officiers nécessaires
pour faire un festin magnifique. Il en sortit une bande de vingt ou
trente rôtisseurs, qui allèrent se camper dans une allée du bois,
autour d'une table fort longue, et qui tous, la lardoire à la main et
la queue de renard sur l'oreille, se mirent à travailler en cadence,
au son d'une chanson harmonieuse.

[Illustration: C'est, madame, pour le prince Riquet à la Houppe.]

La princesse, étonnée de ce spectacle, leur demanda pour qui ils
travaillaient. «C'est, madame, lui répondit le plus apparent de la
bande, pour le prince Riquet à la Houppe, dont les noces se feront
demain.» La princesse se souvenant tout à coup qu'il y avait un an
qu'à pareil jour elle avait promis d'épouser le prince Riquet à la
Houppe, pensa tomber de son haut. Ce qui faisait qu'elle ne s'en
souvenait pas, c'est que, quand elle fit cette promesse, elle était
une bête, et qu'en prenant le nouvel esprit que le prince lui avait
donné, elle avait oublié toutes ses sottises.

Elle n'eut pas fait trente pas, en continuant sa promenade, que Riquet
à la Houppe se présenta à elle, brave, magnifique, et comme un prince
qui va se marier. «Vous me voyez, dit-il, madame, exact à tenir ma
parole, et je ne doute point que vous ne veniez ici pour exécuter la
vôtre et me rendre, en me donnant la main, le plus heureux de tous les
hommes.--Je vous avouerai franchement, répondit la princesse, que je
n'ai pas encore pris ma résolution là-dessus, et que je ne crois
pas pouvoir jamais la prendre telle que vous la souhaitez.--Vous
m'étonnez, madame, lui dit Riquet à la Houppe.--Je le crois, dit la
princesse, et assurément, si j'avais affaire à un brutal, à un homme
sans esprit, je me trouverais bien embarrassée. Une princesse n'a que
sa parole, me dirait-il, et il faut que vous m'épousiez, puisque vous
me l'avez promis; mais comme celui à qui je parle est l'homme du monde
qui a le plus d'esprit, je suis sûre qu'il entendra raison. Vous savez
que, quand je n'étais qu'une bête, je ne pouvais néanmoins me résoudre
à vous épouser; comment voulez-vous qu'ayant l'esprit que vous m'avez
donné, qui me rend encore plus difficile, je prenne aujourd'hui une
résolution que je n'ai pu prendre dans ce temps-là? Si vous pensiez
tout de bon à m'épouser, vous avez eu grand tort de m'ôter ma bêtise.

--Si un homme sans esprit, répondit Riquet à la Houppe, serait bien
reçu, comme vous venez de me le dire, à vous reprocher votre manque
de parole, pourquoi voulez-vous, madame, que je n'en use pas de
même, dans une chose où il y va de tout le bonheur de ma vie? Est-il
raisonnable que les personnes qui ont de l'esprit soient d'une pire
condition que celles qui n'en ont pas? Le pouvez-vous prétendre, vous
qui en avez tant et qui avez tant souhaité d'en avoir? Mais venons au
fait, s'il vous plaît. A la réserve de ma laideur, y a-t-il quelque
chose en moi qui vous déplaise? Êtes-vous mal contente de ma
naissance, de mon esprit, de mon humeur et de mes manières?

--Nullement, répondit la princesse; j'aime en vous tout ce que vous
venez de me dire.--Si cela est ainsi, reprit Riquet à la Houppe, je
vais être heureux, puisque vous pouvez me rendre le plus aimable des
hommes.--Comment cela se peut-il faire? lui dit la princesse.--Cela se
fera, répondit Riquet à la Houppe, si vous m'aimez assez pour
souhaiter que cela soit; et afin madame que vous n'en doutiez pas,
sachez que la même fée qui, au jour de ma naissance, me fit le don de
pouvoir rendre spirituelle la personne qui me plairait, vous a aussi
fait le don de pouvoir rendre beau celui que vous aimerez et à qui vous
voudrez bien faire cette faveur.

[Illustration: Riquet à la Houppe parût aux yeux de la princesse
l'homme du monde le plus beau...]

--Si la chose est ainsi, dit la princesse, je souhaite de tout mon
coeur que vous deveniez le prince du monde le plus beau et le plus
aimable, et je vous en fais le don autant qu'il est en moi.»

La princesse n'eut pas plus tôt prononcé ces paroles, que Riquet à la
Houppe parut à ses yeux l'homme du monde le plus beaux, le mieux fait
et le plus aimable qu'elle eût jamais vu.

La princesse lui promit sur-le-champ de l'épouser, pourvu qu'il en
obtînt le consentement du roi son père. Le roi, ayant su que sa fille
avait beaucoup d'estime pour Riquet à la Houppe, qu'il connaissait,
d'ailleurs, pour un prince très spirituel et très sage, le reçut avec
plaisir pour son gendre. Dès le lendemain, les noces furent faites,
ainsi que Riquet à la Houppe l'avait prévu, et selon les ordres qu'il
en avait donnés longtemps auparavant.



Paris.--Imprimerie A. PICARD et KAAN,
192, rue de Tolbiac.--199. D.P.





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