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Title: Les enfants des Tuileries
Author: Pitray, Olga de Ségur, vicomtesse, 1835-
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les enfants des Tuileries" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)



                       BIBLIOTHÈQUE ROSE ILLUSTRÉE



                              LES ENFANTS
                             DES TUILERIES


                                  PAR

                       MME LA VICOMTESSE DE PITRAY
                              NÉE DE SÉGUR



                            Ouvrage illustré
                        DE 29 VIGNETTES SUR BOIS
                              PAR É. BAYARD


                            NEUVIÈME ÉDITION


                                 1903



                                 PARIS
                       LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
                  79, _BOULEVARD SAINT-GERMAIN_, 79


             Droits de propriété et de traduction réservés



OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

PUBLIÉS DANS LA BIBLIOTHÈQUE ROSE ILLUSTRÉE

Les débuts du gros Philéas; 2e édition, un volume avec
57 vignettes par H. Castelli.

Le château de la Pétaudière; 2e édition, un volume avec
78 gravures d'après A. Marie.

Le Fils du Maquignon; un volume avec 65 gravures par
Riou.

_Prix de chaque volume, broché, 2 fr. 25_



A MA FILLE

JEANNE DE PITRAY

Chère enfant, voici le livre qui t'est destiné: garde toujours ta
charmante simplicité, ton coeur excellent, afin de devenir une
Élisabeth, une Irène, une Noémi: le bon Dieu te préservera, je l'espère,
de ressembler, même de loin, à une Héloïse, à une Constance ou à une
Herminie. C'est le voeu le plus cher de celle qui t'aime et te bénit de
tout son coeur.

Ta mère,

Vicomtesse DE PITRAY,
Née de SÉGUR.

Livet, 14 mai 1856.



                             LES ENFANTS
                            DES TUILERIES.



CHAPITRE PREMIER.

L'ÉLÉGANTE ET L'ÉLÉGANT.


Aaaah! Dieu! que c'est ennuyeux, la campagne! toujours de la verdure,
des animaux, et pas moyen de faire de la toilette! personne pour vous
regarder! Aussi mes jolies robes se fanent dans l'armoire! jusqu'à ma
pauvre poupée qui est condamnée comme moi... aaaah! à porter des robes
de toile... oh! mes chères Tuileries, quand vous reverrai-je?

Tel était le monologue qu'Irène de Morville se débitait à demi-voix, par
une belle matinée d'automne: assise auprès de la fenêtre, elle regardait
d'un air renfrogné le beau paysage qui s'offrait à sa vue. Ni les
pelouses vertes, ni les corbeilles remplies de fleurs, ni même le petit
bateau qui se balançait au bord d'une jolie rivière anglaise, ne
parvenaient à la dérider: elle finit par baisser les yeux avec humeur
sur une robe de velours bleu appartenant à sa poupée, et qui était
étalée sur ses genoux.

Elle recommença bientôt à bâiller de plus belle quand, au milieu d'un
_aaah!_ formidable, une porte s'ouvrant avec fracas la fit sauter sur sa
chaise et pousser un cri de frayeur.

«Qui vient ici? dit Irène... ah! c'est toi, Julien? que c'est sot
d'entrer ici comme un ouragan! que c'est bête!

--Ne grogne donc pas, répondit Julien en riant; je t'apporte une bonne
nouvelle, devine un peu.»

Irène bondit de sa chaise.

«Ce ne sera pas long, s'écria-t-elle en battant des mains: à tes yeux
brillants de joie, je vois que nous retournons à Paris, n'est-ce pas?

--Tu y es, répondit Julien. Hein! quel bonheur?

--Enfin! dit Irène avec explosion, je vais donc reprendre ma bonne, ma
charmante vie de Paris! Oh! ma chère poupée, nous allons aller à
l'Éclair pour moi, chez Béreux pour toi, et nous nous ferons bien belles
pour faire enrager toutes nos amies!

--Et moi donc, reprit Julien, en se frottant les mains, vais-je m'en
donner à la Bourse des Timbres! Jordan, Vervins et moi, nous allons
faire marcher ça un peu bien, va! il y a des bêtas de petits garçons qui
aiment mieux jouer aux barres. Est-ce nigaud! Vendre cher et acheter bon
marché ces jolis timbres bleus, blancs, violets, rouges, voilà un
meilleur passe-temps pour des garçons sérieux et intelligents comme
nous.

IRÈNE.

C'est si amusant de se promener aux Tuileries, en élégante, et
d'entendre dire: «Quelle gentille enfant! qu'elle est bien mise! quelle
jolie tournure!

JULIEN.

.... Et d'enfoncer les autres en leur colloquant des timbres communs,
qu'on leur fait payer très-cher, et puis de se promener devant tout le
monde avec un stick à la main et un lorgnon à l'oeil!

IRÈNE.

Comment, un lorgnon? tu as un lorgnon, toi! Où l'as-tu pris?

JULIEN.

Et nos timbres, donc! ce sont eux qui me l'ont donné. Je le cache pour
qu'on ne se moque pas de moi, ici. Nos voisins sont si bêtes! tiens,
regarde, n'est-ce pas qu'il est joli? (_Il le montre à sa soeur._)

IRÈNE.

Oui, il est assez bien, mais comment fais-tu pour voir à travers? Il me
semble (_elle regarde dedans_) que ça rapetisse affreusement tous les
objets.

JULIEN.

Tant mieux! c'est exprès, puisque je suis myope.

IRÈNE.

Toi? ah! ah! quelle plaisanterie! Tu as toujours eu des yeux excellents,
mon cher; hier encore tu voyais sur la colline les ailes des moulins à
vent de Fresnoy; et ils sont à deux lieues d'ici.

JULIEN, _avec humeur._

Ce n'est pas une raison: (_Irène rit toujours_) finis donc, toi, tu
m'impatientes avec tes ah! ah! Tiens, je vais te prouver que je suis
myope!

IRÈNE, _avec ironie._

Cela me fera plaisir!

JULIEN, _gravement._

Vois-tu cette femme qui sarcle dans l'allée droite, là-bas?

IRÈNE.

Oui: après?

JULIEN.

Eh bien, ma chère, je crois que c'est une vache.»

Irène se remit à rire de plus belle en se moquant de son frère: Julien
allait se fâcher sérieusement quand ils virent entrer les enfants du
jardinier.

[Illustration: «Qu'est-ce que vous voulez?» (Page 9.)]

IRÈNE.

Bonjour, Amable, bonjour, Léonore: qu'est-ce que vous voulez?

LÉONORE.

Vous souhaiter le bonsoir, mamzelle, vous offrir ce bouquet et vous dire
combien nous sommes fâchés d'apprendre que vous allez bientôt partir.

IRÈNE.

Merci. (_Elle prend le bouquet et le jette en poussant un cri._) Dieu!
quelle horreur! quelle infamie!

LES ENFANTS.

Qu'est-ce qu'il y a?

IRÈNE.

Une chenille.... une atroce, une monstrueuse chenille! pouah! (_Elle
fait des mines._) J'ai cru que j'allais me trouver mal! je frissonne à
l'idée seule d'avoir pu toucher cette ignoble bête!

LÉONORE, _interdite._

Je suis bien fâchée, mamzelle....

IRÈNE.

Me voilà remise. Tiens, puisque te voilà, aide-moi à faire les malles de
ma poupée. Veux-tu?

LÉONORE.

Je veux bien, mamzelle. Oh! les belles choses!

IRÈNE, _riant._

Ça, ce sont des horreurs, ma pauvre fille n'a plus que des vieilleries:
elle a grand besoin de se remonter chez Béreux.

LÉONORE.

Qu'est-ce que c'est Béreux, mamzelle?

IRÈNE.

C'est sa couturière, ma chère amie.

LÉONORE, _avec stupeur_.

Mamzelle vot' poupée a une couturière?

IRÈNE.

Je crois bien! et que j'emploie sans cesse, encore! Tu ne peux pas te
figurer comme c'est cher à habiller, une poupée élégante. Tiens, voilà
son coffre à bijoux.

LÉONORE, _saisie_.

Hélas! seigneur! tout ça pour une poupée!...

Les deux petites filles continuèrent, l'une à étaler orgueilleusement
les richesses de sa poupée, puis ses richesses à elle, l'autre à tout
admirer; pendant ce temps, Julien causait avec Amable et lui disait d'un
air de protection:

«Tu es bien heureux d'aimer la campagne, toi! moi, je ne peux pas la
supporter; c'est si triste! toujours être seul.

--Et monsieur votre père? Et madame votre mère? Et mamzelle Irène?
disait Amable, c'est une bonne et belle société, monsieur Julien: elle
devrait vous faire bien plaisir!

--Nous autres, vois-tu, répliqua Julien avec importance, nous avons des
occupations qui ne nous permettent pas de nous voir souvent. Papa est
sans cesse à Paris, occupé d'affaires importantes. Maman a des visites
ou fait des visites. Quand nous les voyons, ils sont très-bons et
très-affectueux, mais nous les voyons très-peu. C'est donc seulement à
Paris que nous menons une vie agréable.

AMABLE.

Et mam'zelle Irène! elle vous tient compagnie: ça doit vous désennuyer
ici, monsieur Julien?

JULIEN.

Irène? joliment! elle passe ses récréations à s'habiller, se
déshabiller, se rhabiller, s'attifer de trente-six façons différentes.
Quand ce n'est pas elle, c'est sa poupée. Oui, en vérité: jolie
ressource que la société d'Irène!

IRÈNE, _s'approchant_.

Qu'est-ce que tu dis? encore du mal de moi, évidemment! on dirait que tu
es une perfection, toi qui te traînes partout d'un air ennuyé, toi qui
pourrais t'occuper de pêche, de jardinage, de chasse, et qui ne sais que
te pavaner! moi, au moins, je m'amuse avec ma poupée....

JULIEN.

Je te conseille de me dire cela, toi qui passes ta vie à faire la
roue....»

Les enfants du jardinier s'échappèrent de la chambre pendant qu'Irène et
Julien, rouges et furieux, se disaient des choses de plus en plus
désagréables. Ceux-ci finirent par se séparer fort en colère; l'une
continua à faire les malles de sa poupée, l'autre alla visiter sa
collection de timbres, d'où il espérait bien tirer de quoi acheter une
chaîne de montre; cette chaîne était l'objet de tous ses désirs.

Irène avait douze ans et Julien treize ans et demi; leur père était
agent de change: leur séjour annuel à Paris développait chaque jour
davantage en eux les défauts dont la vanité était le principe. Leur mère
était bonne et tendre, mais malheureusement, entraînée dans le
tourbillon du monde, elle était peu avec ses enfants. M. de Morville,
leur père, les voyait moins encore, quoiqu'il les aimât
très-sincèrement; ses nombreuses affaires le retenaient loin de sa
famille, et c'est à peine s'il passait avec ses enfants et sa femme une
heure chaque jour.

Le lendemain de leur dispute, le frère et la soeur se réconcilièrent
d'un commun accord; la mauvaise humeur d'Irène n'avait pu tenir contre
un compliment de Julien sur sa robe nouvelle, et la rancune de Julien
s'était évanouie à propos d'une exclamation d'Irène sur une cravate
rose.

JULIEN.

Eh bien, Irène, nous partons demain décidément, tu sais?

IRÈNE.

Oui, Dieu merci! Je crois que nous allons voyager avec Élisabeth et
Armand de Kermadio.

JULIEN.

Nos petits voisins des bains de mer? Ah!...

IRÈNE.

Papa a dit l'autre jour à maman que M. de Kermadio voulait aller à Paris
vers le 15 novembre. Ainsi tu vois....

JULIEN.

Ça m'est assez égal, du reste: il ne me va pas, cet Armand. Jouer,
toujours jouer, c'est ennuyeux, et il ne sort pas de là; on ne peut pas
causer sérieusement avec lui; d'ailleurs, il est d'une ignorance
honteuse sur les timbres, et il hausse les épaules quand on parle de
tailleur.

IRÈNE.

Élisabeth aussi est singulière: figure-toi qu'elle ne savait pas ce que
c'était que Béreux et qu'elle n'avait jamais été à l'Éclair!...

JULIEN.

Oh!... elle est digne de son frère.

IRÈNE.

C'est dommage, vraiment! car elle est assez bonne fille!

JULIEN.

Toujours de bonne humeur.

IRÈNE.

Et très-complaisante.

JULIEN.

C'est vrai, et Armand aussi; pourtant ce sera très-ennuyeux de les voir
aux Tuileries, s'ils n'ont pas bon genre comme nous!

La conversation en resta là. Le lendemain, M. et Mme de Morville
quittèrent le château avec Irène et Julien. Les gens attachés à la
maison les laissèrent partir sans regret, car ils voyaient à peine leurs
maîtres, et les enfants avaient toujours un air dédaigneux ou ennuyé qui
choquait ces braves gens.

Léonore et Amable se remirent donc gaiement au travail en se félicitant
de voir partir les poupées, les lorgnons et les propriétaires de ces
charmants objets, tandis qu'Irène et Julien, nonchalamment installés
dans la calèche qui les emportait vers le chemin de fer, prenaient des
poses gracieuses et préludaient ainsi avec bonheur aux joies qui les
attendaient à Paris et en particulier aux Tuileries. Laissons-les à
leurs occupations et à leurs pensées frivoles pour faire connaissance
avec les petits de Kermadio.



CHAPITRE II.

DEUX PETITS BRETONS.


«Chère enfant, disait Mlle Heiger à son élève, reposez-vous donc un peu:
vous savez bien que je vous aiderai à faire cette robe ce soir, et vous
vous fatiguez par trop, ce matin: il vaudrait bien mieux faire notre
promenade accoutumée.

--Oh! chère mademoiselle, encore un quart d'heure, répondit Élisabeth,
d'un ton suppliant. C'est justement parce que vous m'aiderez ce soir,
que je me dépêche....

MADEMOISELLE HEIGER, souriant.

Voilà qui est curieux, par exemple!

ÉLISABETH.

Mais certainement: grâce à vous je ferai facilement la camisole qu'il
m'eût fallu donner à Marthe sans être faite, et elle ne s'en serait
jamais tirée, bien sûr.

MADEMOISELLE HEIGER.

Ah! comme l'ambition vient....

ÉLISABETH, _riant_.

En cousant! Chère mademoiselle, que vous êtes aimable de m'aider dans
cette bonne oeuvre!»

Mlle Heiger se pencha vers Élisabeth et l'embrassa tendrement pour toute
réponse.

ARMAND, _entrant_.

«Ah! ah! on s'embrasse ici?

ÉLISABETH.

Pourquoi pas, quand on s'aime.

ARMAND.

C'est très-bien, mais... il ne s'agit pas de ça.

ÉLISABETH.

Oh! mon Dieu! quel air consterné! qu'est-ce qu'il y a, Armand?

ARMAND, _soupirant_.

Hélas! il y a que nous partons pour Paris après-demain.»

Élisabeth échangea avec son institutrice un regard désolé.

«Déjà! dit-elle. Ah! mon Dieu, comme c'est tôt! Grand'mère ne revient à
Paris que pour Noël: mes cousins de Marsy, de même. Nous serons donc
seuls à Paris, jusque-là?

MADEMOISELLE HEIGER.

Que voulez-vous, chère petite! votre père a évidemment un besoin sérieux
d'y retourner; nous avons, comme consolation, la perspective de visiter
les nouveaux boulevards, qui sont, dit-on, magnifiques.

ARMAND.

C'est vrai, mademoiselle, mais je suis comme Élisabeth: j'aimerais mieux
rester encore ici très-longtemps. C'est si amusant, la campagne! Je
viens à peine de tout arranger dans mon jardin. J'espérais y récolter
moi-même les salades d'hiver, et puis voilà mes autres projets dans
l'eau.

ÉLISABETH.

Qu'est-ce que tu voulais faire, mon pauvre ami?

ARMAND.

Préparer avec Daniel des piéges à loups, faire une pêche de beaux
coquillages pour augmenter ta collection, et enfin, organiser ma bande
d'enfants bûcherons.

MADEMOISELLE HEIGER.

Comment! des enfants bûcherons? que voulez-vous dire, Armand?

ARMAND.

Il y a une masse de bois mort dans la forêt de papa, mademoiselle, et
j'ai obtenu de lui que Daniel apprît à tous les enfants du village à
bien faire des fagots; ça leur permettra de se chauffer tous sans
dépenser un sou, et ça nettoiera les bois de papa.

ÉLISABETH, _l'embrassant_.

«Bon, excellent frère! c'est une charmante idée que tu as eue là.

ARMAND.

Elle est bien simple! mais je me réjouissais de les aider, et cela me
fait de la peine de ne pas voir Daniel instruire son «régiment» comme il
l'appelle déjà.

--Je suis bien désolée aussi, va, répliqua Élisabeth: j'espérais faire
la semaine prochaine les habits d'hiver de la mère Yvonne, et j'ai à
peine le temps de faire ceux de la petite Marthe.

ARMAND.

Pauvre Élisabeth! quel malheur que je ne sache pas coudre! j'aurais
travaillé aujourd'hui et demain avec toi!

ÉLISABETH.

Merci, Armand, tu es bon....

MADEMOISELLE HEIGER.

Heureusement qu'Élisabeth a quelqu'un qui l'aime tendrement: ce
quelqu'un a pris, sans en rien dire, les étoffes destinées à Yvonne et
(_elle ouvre une armoire_) elle a fait les vêtements d'hiver.»

Élisabeth sauta au cou de son institutrice et l'embrassa avec effusion.

«C'est donc pour cela que vous vous en alliez de si bonne heure tous les
soirs, dit-elle. Oh! bonne mademoiselle, que je vous aime, que je vous
aime! C'est à étouffer de joie, cette surprise!

ARMAND.

Dis donc, Irène... je veux dire Élisabeth, sors-tu bientôt pour te
promener?

ÉLISABETH.

Oui, tout de suite (_riant_), Julien.

--Tu m'appelles bien Irène, répliqua Élisabeth, joyeusement.

--C'est différent, dit Armand, moi je m'étais trompé; je pensais, je ne
sais pourquoi, aux petits de Morville.

--Et pourquoi avez-vous l'air si contrarié de cette plaisanterie
d'Élisabeth, Armand? dit alors Mlle Heiger.

--Parce que.... Julien de Morville ne me plaît pas... beaucoup,
mademoiselle,» répondit Armand en hésitant.

Mlle Heiger se mit à rire.

«Voilà un petit accès d'orgueil, mon pauvre Armand, dit-elle.

--Chère mademoiselle, s'écria Élisabeth, j'ai eu tort, en effet, de
plaisanter ainsi; mais franchement Julien est insupportable et je
conçois qu'Armand ne veuille pas lui ressembler.

--Je n'aimerais pas beaucoup de mon côté, je vous l'avoue, rassembler à
Irène.

--Elle est pourtant jolie, dit Mlle Heiger gaiement, et Julien, mon cher
Armand, est très-bien.

--Oui, mademoiselle, certainement, répliqua Armand avec vivacité; mais
il est toujours occupé de sa personne, de sa toilette, de ses amis
élégants, de son lorgnon, de ses timbres, de....

--Assez, assez, s'écria Mlle Heiger, un peu de charité, Armand!

--Moi, dit Élisabeth, je remercie le bon Dieu de ne pas être jolie comme
Irène; cela dispose trop à s'occuper de ses toilettes. Celles de Marthe
occupent moins....

MADEMOISELLE HEIGER, _riant_

Et cela vaut mieux.

--Eh bien! dit Mme de Kermadio en entrant dans la salle d'études; ne
nous promenons-nous pas aujourd'hui? il faut descendre, en tout cas, mes
enfants, car on sait déjà dans le village que nous partons bientôt; tous
nos pauvres protégés sont venus pour vous faire leurs adieux, et vous
dire combien ils regrettent de vous voir quitter sitôt la campagne.»

On descendit dans la cour et les enfants se virent entourés par une
foule d'ouvriers accompagnés de leur famille. Plusieurs de ces bonnes
gens avaient les larmes aux yeux.

«C'est donc déjà que vous partez? disait l'un.

--Hélas! qu'on vous a peu vus cette année! disait un autre.

--Monsieur Armand, je n'oublierai pas votre commission, s'écriait un
petit garçon.... Je serai si content si je peux trouver ce qui vous fera
plaisir!

--Mamzelle Élisabeth, disait une bonne femme, mon casaquin va à
souhait; vous êtes tout à fait habile, vous n'avez pas affaire à une
ingrate, allez!

--Vous reviendrez vite, n'est-ce pas? s'écriait une petite fille.

--Dépêchez-vous, disait un bûcheron; le temps nous dure joliment sans
vous!

--Je crois bien, reprit-on en choeur, lorsque Kermadio est vide, le
village est comme un corps sans âme....

--Merci, merci! disaient les enfants et leur mère; soyez tranquilles,
mes bons amis, nous serons de retour ici le plus tôt possible.»

M. de Kermadio arriva alors; sa belle et douce figure était souriante,
et il serrait cordialement les mains des rudes travailleurs qui
s'empressaient au-devant de lui.

«Ne craignez rien, mes chers amis, leur dit-il, nous reviendrons dans
quelques mois, car Kermadio est notre résidence favorite; nous vous
aimons tous bien sincèrement et c'est une joie pour nous que d'être vos
voisins et vos amis.»

Un cri général s'éleva:

«Vive notre bon Monsieur, vive la bonne madame!

--Et ses excellents enfants, ajouta une bonne femme: ils savent déjà
faire le bien comme leurs parents.

--Chut! dit Mme de Kermadio, ne parlons pas de cela, mère Yvonne.

--Eh! j'en parlerai, la bonne Dame, tiens! faut-il pas que la
reconnaissance m'étouffe?

--Non, non, dit Mme de Kermadio en riant: mais pour quelques petits
services rendus, il ne faut pas se croire....

--QUELQUES... PETITS... services! oh! chère Dame du bon Dieu! peut-on, à
ce point, oublier ses bienfaits! Était-ce un _petit_ service que d'avoir
réparé ma pauv' chaumière, hein?

--Il le fallait bien, elle tombait en ruines! dit M. de Kermadio, en
souriant.

--Bon, et d'un! était-ce un _petit_ service que d'avoir acheté ma vache
malade et de m'en avoir rendu une autre, belle et bien portante; ma
pauvre vieille vache a crevé chez vous quarante-huit heures après son
arrivée, tandis que la vôtre me donne ses huit livres de beurre la
semaine; hein! en v'là t'il un, de _petit_ service?

--Allons, allons, mère Yvonne, au lieu de causer du passé, suivez donc
Élisabeth qui vous fait signe de venir avec elle,» dit Mme de Kermadio.

[Illustration: «Vive notre bon Monsieur...» (Page 22.)]

Mère Yvonne obéit en grommelant: «_Petits_ services! Bons saints du
Paradis, ils ne m'empêcheront pas de dire ce que je pense, ah! mais non,
da! et je le leur dirai, en face; je me gênerais peut-être pour aimer et
vénérer ces bons coeurs-là....»

Le reste se perdit dans l'éloignement, et peu à peu la foule se
dispersa, après avoir pris affectueusement congé des châtelains de
Kermadio. On sentait de part et d'autre un vrai, un sérieux attachement,
et les bons Bretons exprimaient avec effusion leurs regrets du départ,
leurs espérances d'un prompt retour.

La famille fit en silence sa promenade accoutumée: chacun regrettait
cette belle et paisible campagne où l'on vivait si heureux, si aimé. La
mer, qui baignait la plage de Kermadio, faisait entendre son doux et
incessant murmure: les grands chênes laissaient pendre leurs branches
énormes jusque dans les flots et l'on respirait avec délices la brise du
soir.

«Retrouverons-nous cela à Paris? dit Armand à demi-voix.

--Non, dit sa mère en l'embrassant, mais nous y verrons bientôt toute
notre chère famille réunie, et ici, nous ne pouvons l'avoir, tu le sais!

--C'est cela qui me console, dit Élisabeth! Cette chère grand'mère!
quelle joie de la revoir!

--Oh! oui, dit Armand, à cause de cela je suis enchanté. Jacques et Paul
sont comme nous, du reste; ils aiment bien la campagne, mais ils veulent
avant tout rejoindre grand'mère!

--Je crois bien! reprit Élisabeth vivement: qui est-ce qui ne l'aimerait
pas cette bonne grand'mère, si bonne, si gaie, si spirituelle, si
complaisante, si indulgente, si....»

Tout le monde riait en entendant Élisabeth parler avec son animation
ordinaire, animation tellement augmentée par son émotion que la
respiration lui manqua tout à coup.

«Il faut avouer, dit gaiement Mlle Heiger, que si votre grand'mère ne
vous aimait pas, Élisabeth, elle vous ferait un vif chagrin.

--Je crois bien! dit Armand; aussi elle aime joliment Élisabeth, allez,
mademoiselle!

--Et toi aussi, s'empressa de dire sa soeur.

--Oui, mais moins, répliqua Armand; et elle a raison; tu vaux mieux que
moi.

--Oh! non, Armand! s'écria Élisabeth.

--Si, si! je le sais bien, va! mais je ferai des efforts pour me
corriger, sois tranquille. Tiens, je fais rire papa! C'est vrai pourtant
ce que je dis là, papa; je deviendrai meilleur.

--Tu prends là une excellente résolution, cher enfant,» répliqua M. de
Kermadio, en serrant la main de son fils.

La promenade achevée, chacun alla faire ses préparatifs de départ. Les
deux dernières soirées s'écoulèrent calmes et heureuses: Mme de
Kermadio, Mlle Heiger et Élisabeth finissaient des vêtements pour les
pauvres, tandis qu'on causait gaiement; une partie des veillées se
passèrent à écouter une lecture amusante et instructive faite par M. de
Kermadio, qui avait un rare talent de lecteur. Armand, lui, faisait des
filets à poisson ou dessinait.

Enfin, le jour du départ arriva et tous, le coeur gros, quittèrent
Kermadio et prirent le chemin de fer, ne pensant guère qu'ils allaient
retrouver en route leurs brillants et vaniteux amis.

[Illustration]



CHAPITRE III.

L'ACCIDENT.


«Mantes, sept minutes d'arrêt....

--Cherchons un wagon vide, ou tout au moins pas trop encombré, dit Mme
de Morville à son mari....

M. DE MORVILLE.

Ah! bonjour, cher monsieur de Kermadio. Vous voyagez en famille,
n'est-ce pas?

M. DE KERMADIO.

Oui, nous sommes tous dans ce wagon.

M. DE MORVILLE.

C'est parfait! je vais avertir Mme de Morville: nous allons faire route
ensemble, si vous le permettez.

M. DE KERMADIO.

Mais comment donc! nous en serons ravis!»

Et la famille de Morville vint s'installer avec la famille de Kermadio.
Élisabeth fit une petite moue, car Mlle Heiger avait dû descendre du
wagon et chercher une place ailleurs. On échangea des bonjours; puis la
conversation s'engagea entre les enfants tandis que les parents
causaient de leur côté.

JULIEN.

Hein, mes amis, quel bonheur pour nous de quitter enfin ces maudites
campagnes?

ARMAND.

Parlez pour vous, Julien: quant à moi, je suis désolé de revenir sitôt à
Paris.

JULIEN.

Sitôt, mais nous sommes au 15 novembre déjà, malheureux! Vous appelez
ça, tôt?

ARMAND.

Certainement! j'avais encore mille choses à faire à la campagne, et
toutes si amusantes!

JULIEN.

Lesquelles donc?

ARMAND.

Finir de soigner mon jardin, ramasser des châtaignes; faire des piéges à
loups; aider les pauvres enfants à faire leur provision de bois mort
pour l'hiver, aller chercher des coquilla....

JULIEN, _l'interrompant_.

Fi! l'horreur! mais, mon cher, vous devez user une masse de gants à
faire toutes ces sales besognes?

ARMAND, _riant_.

Ah! ah! ah! je crois bien que j'en userais, si j'avais la bêtise d'en
mettre!

JULIEN, _avec dédain_.

Ce sont des travaux de paysan que vous faites, alors?

ARMAND, _vivement_.

De paysan comme de grand seigneur. Tous les enfants de mon âge s'amusent
à cela, et ils ont bien raison.

JULIEN, _avec orgueil_.

Pas les enfants comme il faut, mon cher.

ARMAND.

Ces enfants-là, tout comme les autres: quand Jacques et Paul sont venus
à Kermadio, ils ont fait comme moi, et m'ont dit qu'à Vély ils avaient
aussi leur jardin et que leurs occupations ressemblaient aux miennes.

JULIEN.

C'est possible, mais c'est bien drôle!

Pendant que les deux petits garçons causaient ainsi, Irène disait à
Élisabeth: «Quelle toilette mettrez-vous cet hiver?

ÉLISABETH.

Maman ne s'en est pas encore occupée, et je n'ai pas songé à le lui
demander.

IRÈNE, _surprise_.

En vérité! moi, je sais d'avance tout ce que je veux avoir pour moi et
pour ma poupée.

ÉLISABETH.

Ce n'est pas une grande affaire que de se dire qu'on aura deux robes,
l'une pour tous les jours en mérinos ou en drap, l'autre pour les
dimanches, en popeline ou en alpaga.

IRÈNE.

Ciel! ma chère, croyez-vous que deux robes me suffiraient? mais j'aurais
l'air d'une pauvresse!

ÉLISABETH.

Je vous assure que je n'ai que cela, et pourtant je ne me considère pas
du tout comme une pauvresse!

IRÈNE, _avec importance_.

Moi, voici ce que j'aurai. Remarquez que c'est moi qui ai inventé les
garnitures de mes toilettes.

ÉLISABETH, _étonnée_.

Vous avez des robes garnies? des jupes toutes simples sont bien plus
commodes pour jouer.

IRÈNE.

A la campagne, à la rigueur, oui; mais à Paris, ma chère, aux Tuileries!
songez donc qu'il y a un monde fou!

ÉLISABETH, _riant_.

Comment! il n'y a que des fous aux Tuileries? Merci pour Armand et moi
qui y allons toujours.

IRÈNE.

Ne vous moquez pas, et écoutez ce que j'aurai en jolies toilettes: robe
de faye....

ÉLISABETH.

Qu'est-ce que c'est que ça, de la _faye_?

IRÈNE, _riant_.

Ah! ah! ah! quelle innocente! mais c'est de la soie, ma chère, de la
soie magnifique, d'un grain tout particulier.

ÉLISABETH.

Comment des grains? Ah! que ça doit être drôle!

IRÈNE.

Ah! ah! ah! quelle ignorance! cela veut dire que c'est une étoffe de
choix.

ÉLISABETH, _tranquillement_.

Très-bien: voyez-vous, je ne me connais guère en toilettes, je laisse
maman s'en occuper pour moi.

IRÈNE.

Vous avez bien tort! je reprends:

Robe de faye bleu de France avec dentelles de Cluny, blanches, sur
toutes les coutures; robe de velours vert, garnie de grèbe avec casaque
pareille, garnie de même.

Robe de satin gris avec brandebourgs de velours vert et épaulettes
noires.

Robe de taffetas lilas avec bandes de soie gris chiné, en biais, et
gilet gladiateur gris chiné, à manches.

Robe de....

ÉLISABETH.

Mais, mon Dieu, c'est tout un régiment de toilettes! et des robes
simples pour les Tuileries?

IRÈNE

Mais c'est justement pour les Tuileries, ces toilettes-là.

ÉLISABETH

Vous ne pourrez jamais jouer avec ces belles choses?

IRÈNE.

Moi, par exemple! jouer sottement pour abîmer mes belles affaires;
certes non, je ne jouerai pas; je me promènerai avec ma poupée qui sera
aussi bien mise que moi.

ÉLISABETH, _souriant_.

J'ai plusieurs poupées, moi; elles marchent, parlent, rient et sont
très-gentilles.

IRÈNE.

Tiens, ce doit être une mécanique qui les fait aller! qui est-ce qui
vous les a données?

ÉLISABETH.

C'est le bon Dieu.

IRÈNE.

Ah! Ah! quelle plaisanterie! le bon Dieu vous donne des poupées?

ÉLISABETH.

Il me donne mieux que des poupées, puisque celles dont je vous parle et
que j'appelle en riant mes poupées, sont des enfants pauvres.

IRÈNE.

Ça doit être ennuyeux, je ne ferais jamais.... Ah! mon Dieu! mon Dieu,
qu'est-ce qu'il y a? (_criant_) au secours, je suis morte!

JULIEN, _de même_.

Miséricorde, je suis perdu...»

Le train venait de dérailler violemment et plusieurs wagons, parmi
lesquels se trouvait celui contenant nos petits voyageurs, venaient de
verser. Élisabeth et Armand ne criaient pas comme les petits de
Morville; leur première idée avait été de rassurer leurs parents qui
craignaient pour eux.

IRÈNE.

Aïe! Julien m'écrase; je suis blessée: mon sang doit couler... quel
malheur! (_Elle sanglote._)

JULIEN.

Ah! mon Dieu! voilà mon gilet neuf déchiré. Quel malheur!

M. DE MORVILLE.

Silence donc, mes enfants; sortez du wagon et ne dites pas de ces
sottises-là!

IRÈNE, _pleurnichant_.

Je ne sais par où sortir! nous sommes sens dessus dessous!

MADAME DE MORVILLE.

Suis-moi, mon enfant. (_Elle sort péniblement par la portière._) Tu peux
bien passer par où j'ai passé moi-même, je pense.

IRÈNE, _grimpant_.

Ah là! là! que c'est difficile!

M. DE MORVILLE, _agacé_.

Ne crie pas tant: va toujours.

«Ah! mon Dieu, se mit à crier Irène, je viens de me couper la main à la
glace. Que je souffre, que c'est profond! comme ça saigne! mon sang, mon
pauvre sang coule! au secours!»

Et la frayeur de la petite fille était telle qu'elle tomba en pâmoison
dans les bras de sa mère éperdue.

Pendant cette scène, M. de Kermadio faisait sortir du wagon sa femme et
ses enfants, et hissa Julien, qui se montrait gauche et grognon.

MADAME DE KERMADIO, _effrayée_.

Ah! mon pauvre Armand! quelle bosse tu as au front? cela doit te faire
grand mal!

ARMAND.

Un peu, maman, mais ça se passera; ne vous en tourmentez pas.

M. DE KERMADIO, _inquiet_.

Comme tu es pâle, Élisabeth! souffres-tu?

ÉLISABETH, _sans l'écouter._

Mon Dieu! où est donc Mlle Heiger? ah! quel bonheur! la voilà qui
arrive! elle n'a rien, grâce au ciel. (_Elle se jette dans ses bras._)

[Illustration: Elle tomba en pâmoison. (Page 36).]

MADEMOISELLE HEIGER.

Quelle joie de nous retrouver tous sains et sauf! (_Avec terreur._) Ah!

MADAME DE KERMADIO, _effrayée_.

Qu'y a-t-il donc?

MADEMOISELLE HEIGER.

Mais vous êtes blessée, chère Élisabeth? oh! madame, regardez, quelle
affreuse plaie au bras! comme elle saigne, mon Dieu! et les éclats de
verre qui sont dans la plaie....

ÉLISABETH.

Ce n'est rien, chère mademoiselle: n'effrayez pas maman, je vous en
prie: en tombant la glace s'est brisée sous mon bras.

--Comment, dit Mme de Kermadio inquiète, tu es blessée, mon enfant!

ÉLISABETH, _souriant_.

Un peu, mais ce bobo n'est rien auprès de ce qu'ont les autres.

Sa mère et son institutrice se regardaient avec émotion, tout en pansant
avec soin le bras de cette courageuse enfant.

MADAME DE MORVILLE, _tristement_.

Regarde, Irène, compare ta petite coupure à la blessure d'Élisabeth, ta
frayeur à son courage, et dis-moi si Mme de Kermadio ne doit pas être
aussi fière de sa fille que je le suis peu de la mienne.

Les pleurs d'Irène s'étaient séchés depuis la découverte de la blessure
d'Élisabeth: elle répondit à demi-voix:

«C'est vrai, maman, mais elle a six mois de plus que moi.»

Mme de Morville secoua la tête sans rien dire. Élisabeth, une fois
pansée, avait pris un petit carré de taffetas d'Angleterre et l'offrit à
Irène.

«Tenez, Irène, lui dit-elle en souriant, mettez cela sur votre coupure,
ça empêchera l'air de l'envenimer davantage.

--Merci, ma bonne, ma chère Élisabeth, dit Irène émue, en l'embrassant:
vous êtes bien aimable de songer à moi dans un pareil moment.»

On venait de relever les wagons, qui n'étaient qu'à demi renversés sur
un talus; les voyageurs aidaient de très-bonne grâce les employés du
chemin de fer, afin de pouvoir faire repartir le train avec une
locomotive de rechange qui venait d'arriver.

Armand, sans penser à sa meurtrissure au front, aidait de tout son coeur
avec son père. Quand il s'agit de relever les wagons, il donna l'idée de
mouiller les cordes avec lesquelles on tirait les voitures, afin
qu'elles eussent plus de solidité.

«Julien, viens donc nous aider! cria M. de Morville.

--J'ai des courbatures, répondit Julien d'une voix larmoyante; je n'en
peux plus, papa! (Il se disait à part lui: Comme Armand est sale, je
serais comme lui si j'aidais aussi.)

--Paresseux! dit son père, l'exemple de ton ami devrait t'encourager, au
contraire! Il a le même âge que toi, et vois comme il nous aide!

--Je crois bien! s'écria le chef du train; ce petit monsieur-là a déjà
un solide poignet et une rude intelligence: avec ça, serviable et gai.
Son père doit être fier de lui!»

Les derniers préparatifs se terminèrent enfin, à la joie générale. On
remonta dans le train, et les deux familles, arrivées à Paris, se
séparèrent en se disant à revoir; Irène et Julien, très-honteux
d'eux-mêmes et jaloux intérieurement de la supériorité de coeur, de
courage et d'intelligence que venaient de montrer les petits de
Kermadio.

[Illustration]



CHAPITRE IV.

AUX TUILERIES.


«Êtes-vous prête, mademoiselle Irène?

--A l'instant, Zélie. Mon toquet? bien; attendez! mon chignon penche
trop à gauche. Qu'il est désagréable, ce Leroy, de ne pas me l'avoir
fait à boucles! J'en demanderai un à boucles à maman. Les coques de
celui-ci sont trop sérieuses, trop lourdes pour ma figure. Mes gants,
Zélie; non, pas les foncés, les gris clair tout neufs: oui, ceux-là;
dépêchez-vous donc, vous êtes d'une lenteur qui me porte sur les nerfs.»

Irène mit ses gants, les boutonna avec soin, puis jeta un regard
triomphant sur l'armoire à glace qui lui montrait sa petite personne
tout entière.

Toque de velours vert, ornée de grèbe, robe et casaque pareille à la
toque, gants gris, bottes vernies à glands d'or, manchon de grèbe, telle
était la toilette d'Irène: elle avait de plus une coiffure des plus
savantes, compliquée de cet énorme chignon à coques bouffantes qu'elle
trouvait trop _sérieux_. Ainsi arrangée, Irène avait perdu la grâce et
la naïveté de son âge: elle paraissait si peu naturelle et même si
ridicule, que Zélie ne put s'empêcher de marmotter entre ses dents:

«Quelle pitié de laisser ainsi des enfants s'attifer en chiens fous!»

Au même instant, Julien fit son entrée dans la chambre. Il était aussi
pimpant que sa soeur, et jouait négligemment avec son fameux lorgnon.

«Allons donc, lambine, s'écria-t-il, en route pour les Tuileries; j'ai
des rendez-vous d'affaires, et mes acheteurs de timbres doivent
s'impatienter.

--Je suis prête. Zélie, ma poupée! Partons maintenant,» dit Irène, se
regardant une dernière fois avec complaisance dans la glace.

En disant ces mots, elle prit le bras que lui offrait son frère et se
dirigea avec lui vers ces chères Tuileries, où leur vanité devait être
satisfaite. Il y avait déjà beaucoup de monde quand ils arrivèrent:
leurs riches toilettes, leurs charmantes figures, leurs tournures
élégantes firent sensation. Julien, que ce succès évident gonflait
d'orgueil, se mit à pérorer dans un groupe de petits garçons, tandis
qu'Irène allait échanger des poignées de main et de gracieuses
révérences avec quelques élégantes qui l'accueillirent avec
empressement, quoique sa toilette excitât visiblement leur jalousie.

JULIEN.

Bonjour, Jordan; où est votre frère?

JORDAN.

Chut! il fait une rafle de timbre _Guatemala_ à un petit imbécile qui
n'en connaît pas la valeur. Le voyez-vous en conférence là-bas?

JULIEN.

Bravo! part à trois, n'est-ce pas?

JORDAN.

Bien entendu! Il y a de nouveaux venus aujourd'hui qui veulent faire les
fendants; il s'agit de leur colloquer tous nos fonds de magasin.
Chargez-vous donc de ça, Julien; vous vous y entendez comme pas un.

JULIEN.

Compris! (_Il s'approche des arrivants._) Bonjour, messieurs; vous me
voyez ravi: je viens de recevoir quelques timbres allemands fort rares.
Voulez-vous les voir?

--Certainement, voyons donc ça! s'écrièrent les pauvres innocents.

Julien ouvrit avec précaution un portefeuille-album rempli de timbres de
toute espèce.

«Voilà, dit-il.

UN PETIT GARÇON.

C'est très-joli, très-curieux! Voulez-vous m'en céder deux ou trois?

LES AUTRES.

A nous aussi, n'est-ce pas?

JULIEN, _feignant d'hésiter_.

C'est que... ça ne peut être acheté que par des gens très-riches, vu
qu'ils sont très-chers.

UN PETIT GARÇON.

Ça nous va; nous avons de l'argent.

JULIEN.

Chaque timbre vaut quatre francs. Ce serait de la folie d'en prendre
plus d'un.

LE PETIT GARÇON, _avec orgueil_.

J'en prends trois! (_Il paye Julien._)

LES AUTRES.

Nous aussi. Donnez, voilà l'argent.

JULIEN.

Merci. A votre service, mes chers amis. J'en ai d'autres à votre
disposition.»

Les petits garçons s'éloignèrent pour montrer à tout le monde leurs
acquisitions.

«Eh bien, dit Julien à Jordan, ai-je mené ça lestement?

--Admirable, mon cher, répondit Jordan, vous avez le génie des affaires.
Ah! voilà Jules qui arrive. Eh bien, ces Guatemalas?

--Les voilà, dit triomphalement Jules, en ouvrant son carnet.

--Sabre de bois! dit Julien, trente-deux! Quel trésor! Et combien
avez-vous payé ça, Jules?

--Devinez, dit Jules en se croisant les bras.

--Seize francs? dit Jordan.

--Moins.

--Je parie, s'écria Julien, qu'il aura échangé ça contre des
français!...

--Juste!» dit Jules en se frottant les mains. Jordan et Julien
éclatèrent de rire.

«Il a été un peu bien enfoncé, allez! continua Jules avec orgueil. Je le
voyais compter ses guatemalas quand je l'aborde tout à coup, et je lui
dis: «Tiens, vous aussi, vous avez des timbres?

--Oui, dit Ernest, ils sont rares, n'est-ce pas?

--Rares, ces timbres-là? pas le moins du monde.

--Alors je ne trouverai pas à les échanger facilement?

--Je ne pense pas.

(Voilà un garçon qui a les larmes aux yeux en m'entendant.)

--Allons, lui dis-je, vous n'avez donc que cela dans votre bourse pour
faire si triste mine?

--Oui, répondit-il piteusement.

--Tenez, je suis bon enfant et j'ai de l'argent, par-dessus le marché.
Donnez-moi ces saletés-là, je vous offre en échange des timbres français
tout neuf. Ça vaut de l'argent comptant ça.»

Il était ravi, l'imbécile! Nous avons fait l'échange et voilà.

Jordan et Julien riaient comme des fous à ce récit.

JULES.

Ah! voilà Vervins: écoutez un peu mon exploit, Vervins.

Et il se mit à lui raconter la tromperie qu'il venait de faire.
Laissons-les à leur conversation et allons retrouver Irène et ses amies.

IRÈNE.

.... Vois-tu, Constance, le vert et le bleu ne vont pas ensemble: ça
jure trop, ces couleurs-là; demande plutôt à Noémi qui arrive. Bonjour,
ma chérie. Oh! la délicieuse toilette que tu as là.

NOÉMI.

La tienne la vaut bien, mon coeur. Ah! par exemple, ta poupée est la
reine des Tuileries aujourd'hui! l'amour de costume! C'est de chez
Béreux?

IRÈNE.

Je prends tout chez elle, tu sais.

NOÉMI.

Bonjour, Constance, bonjour, Herminie, vous allez bien?

Noémi, en disant cela, voulut embrasser ses amies, mais elles se
reculèrent vivement.

«Prends garde à mon rouge! dit Constance.

--Prends garde à ma poudre de riz! dit Herminie.

--Tiens, c'est vrai, dit Noémi, surprise; je n'avais pas va que vous
étiez peintes.

--Peinte toi-même, dit Constance avec colère pour un peu de rouge,
faut-il crier des choses pareilles!

--Et pour quelques pincées de blanc, ajouta Herminie, ce n'est pas la
peine de s'étonner.

--J'imite maman, d'ailleurs, reprit Constance

--Et moi aussi, dit Herminie, c'est si naturel! N'est-ce pas, Irène?

--Certainement, répondit cette dernière, et pas plus tard que demain, je
ferai comme vous.

--Moi pas, dit Noémi: ça me gênerait pour me faire embrasser par maman.»

Constance et Herminie éclatèrent de rire.

«Elle t'embrasse donc souvent, ta mère! s'écrièrent-elles.

--Certainement, dit Noémi étonnée; les vôtres n'en font-elles pas
autant?»

Constance secoua la tête.

«Je vois maman deux ou trois fois par semaine, dit-elle.

.... Bonjour, maman.

--Bonjour, petite.

--Va chez ta bonne, je suis pressée de sortir.... Et voilà.

--Et elle ne t'embrasse pas? dit Noémi enjoignant les mains.

CONSTANCE.

Elle n'y pense jamais.

NOÉMI.

Ça doit te faire beaucoup de peine?

CONSTANCE, _avec insouciance_.

Non, j'y suis habituée, ça ne me fait plus rien.

HERMINIE.

Moi, j'ai une maman qui joue très-bien du piano, et qui chante
très-bien, malheureusement pour moi; car lorsqu'elle ne va pas jouer ou
chanter dans le monde, elle passe tout son temps à étudier sans jamais
s'occuper de moi. Je vais au cours avec ma bonne, mais dans les moments
où je suis seule et où je ne travaille pas, je m'ennuie à la mort.

NOÉMI.

Et toi non plus, ta mère ne t'embrasse pas?

HERMINIE.

Si, quelquefois, elle me baise le front; mais elle a toujours l'air
distrait, alors ça ne me fait pas plaisir. Ah! bah! parlons d'autre
chose; voulez-vous faire faire des visites par nos poupées, ce sera
amusant et cela ne nous chiffonnera pas.

LES PETITES FILES.

C'est cela! c'est une bonne idée!»

Elles organisèrent ce semblant de jeu et furent bientôt absorbées par le
plaisir de faire parler et saluer leurs poupées.

Pendant qu'Irène et Julien se dirigeaient vers les Tuileries, Élisabeth
et Armand se préparaient aussi à s'y rendre.

«Viens-tu, Élisabeth? dit Armand en mettant son chapeau.

--A l'instant, répondit sa soeur, je prends ma poupée et je suis à toi.

--Elle n'est pas très-neuve, dit Armand en examinant la figure fanée et
les vêtements modestes de la poupée.

ÉLISABETH.

Bah! elle m'amuse tout autant qu'une belle. Anna, voulez-vous venir, je
vous en prie, nous sommes prêts. Adieu, chère maman, adieu, bonne
mademoiselle, je suis bien fâchée que votre mal de tête vous empêche de
venir avec nous aujourd'hui.»

Et les enfants, après avoir embrassé leur mère, se dirigèrent gaiement,
suivis de leur bonne, vers les Tuileries.

«Ah! quel bonheur, voilà Irène, s'écria Élisabeth en arrivant. Je vais
pouvoir jouer avec elle, au revoir, Armand.

Au revoir, Élisabeth, moi je vais rejoindre Julien que j'aperçois
là-bas. Anna, asseyez-vous là, je vous en prie; je vous promets de ne
pas jouer hors de l'allée de Diane.

ANNA.

Bien, monsieur Armand; j'y compte.»

Élisabeth avait couru vers Irène et lui avait tendu la main.

«Bonjour, chère amie, dit-elle, avec son bon sourire, me voilà guérie et
prête à jouer. Voulez-vous de moi et de ma poupée?

IRÈNE, _embarrassée_.

Bonjour, Élisa... bonjour, mademoiselle, je vais demander à ces
demoiselles si elles veulent bien vous laisser jouer avec elles.

CONSTANCE, _à demi-voix_.

Non, certainement. Voyez quelle toilette a cette petite! Quelle
misérable robe de drap bleu, sans garnitures, et des brodequins pas
vernis! Je ne veux pas d'elle, Irène.

HERMINIE, _de même_.

Ni moi non plus, Constance a raison; et puis, voyez, ma chère, comment
pourriez-vous jouer convenablement avec elle! Sa poupée est si mal mise!
renvoyez-la.

NOÉMI, _de même_.

Pourquoi? Elle-a l'air très-bon, gai et intelligent. Essayez de jouer
avec elle, croyez-moi.

[Illustration: «C'est inouï d'oser vouloir jouer avec nous.» (Page 55.)]

--Non, non, reprirent aigrement Constance et Herminie, nous n'en voulons
pas.»

Élisabeth, à quelques pas seulement du petit groupe, avait presque tout
entendu: elle devint rouge, jeta à Irène toute confuse un regard de
reproche et s'éloigna rapidement.

NOÉMI, _étonnée_.

Eh bien, elle s'en va comme cela? Est-elle drôle, cette petite fille!

CONSTANCE.

Oh! laissez-la tranquille: c'est inouï d'oser vouloir jouer avec nous
quand on a une toilette pareille!

HERMINIE.

Vous la connaissez donc, Irène? Elle paraissait très-familière avec
vous: ce n'est pas une brillante connaissance que vous avez là, ma
chère! Tâchez donc de vous en débarrasser.

CONSTANCE.

C'est bien dit. Vous avez eu joliment raison de l'appeler
_Mademoiselle_: ça lui apprendra à vous respecter.

NOÉMI.

Je ne suis pas de votre avis; mais bah! elle est partie; n'y pensons
plus et jouons. Eh bien! Irène, quel air pensif?

IRÈNE, _tressaillant_.

Ce n'est rien, oui, jouons; cela me distraira et me fera oublier cette
ennuyeuse voisine.

Une scène semblable se passait entre Julien et Armand. Celui-ci, arrivé
près de Julien, s'était vu repoussé avec le plus froid dédain. Indigné,
il dit nettement à Julien sa façon de penser sur sa conduite, puis il
alla rejoindre la pauvre Élisabeth, qu'il trouva pleurant amèrement près
d'Anna. Ils se racontèrent mutuellement ce qui leur était arrivé et se
promirent bien de ne plus s'approcher des deux orgueilleux qui avaient
été si impertinents à leur égard: Anna leur fit acheter des plaisirs,
cela les consola un peu, et, leur goûter fini, ils reprirent le chemin
de la maison, pressés qu'ils étaient de raconter à leur mère leurs
tristes aventures.

[Illustration]



CHAPITRE V.

RENDEZ LE BIEN POUR LE MAL.


A leur grande joie, les enfants trouvèrent Mme de Kermadio seule dans le
salon.

«Eh bien! mes enfants, quel air consterné, leur dit-elle, vous est-il
arrivé quelque accident?

ÉLISABETH.

Non, maman: pas d'accident; mais nous avons eu du chagrin....»

Et en achevant ces mots, le coeur de la pauvre Élisabeth lui manquant,
elle fondit en larmes.

«Qu'y a-t-il donc, chère enfant? reprit la mère, en attirant sa fille à
ses côtés. Voyons, Armand, toi qui es plus calme, explique-moi ce qui
est arrivé, car cela m'inquiète! Élisabeth ne pleure jamais sans motif
grave, et toi, mon pauvre enfant, je vois que tu as les larmes aux yeux.
Assieds-toi là, et parle.»

Armand ne se le fit pas dire deux fois: il raconta tout d'une haleine ce
qui s'était passé aux Tuileries; la froideur d'Irène, l'impertinence de
ses amis, la grossièreté de Julien, tout fut dépeint en traits de feu.
Élisabeth, qui s'était calmée, compléta le récit.

«Hein, maman, que pensez-vous de ces gens-là?» dit Armand en finissant.

Et il se croisa les bras en regardant sa mère d'un air si formidable,
que celle-ci ne put s'empêcher de sourire.

MADAME DE KERMADIO. Je vais probablement te choquer, Armand, si je dis
franchement ce que je pense de _ces gens-là_?

ARMAND. Me choquer, vous maman? oh non, jamais, vous le savez bien!

MADAME DE KERMADIO. Eh bien, Armand, pour te dire toute ma pensée, je
les plains, oh! mais de toute mon âme.

Armand resta interdit.

«Je vous comprends, chère maman, s'écria Élisabeth, et je veux faire
comme vous.

--Dame! moi aussi, dit Armand en se grattant l'oreille, quoique ce soit
très-difficile; car je leur en veux terriblement, savez-vous, maman!

MADAME DE KERMADIO. Non, mon ami.

ARMAND, _surpris_.

Comment, non, maman! vous avez mal entendu mes derniers mots; j'ai dit
que....

--J'ai très-bien entendu, très-bien compris, dit Mme de Kermadio en
souriant, mais je te connais trop bien, mon cher Armand, pour ne pas
savoir que tu leur pardonnes du fond du coeur, quoi que tu dises.
Voyons, si Julien souffrait et t'appelait à son secours maintenant,
irais-tu?

ARMAND, _avec élan_.

Oh oui! maman, sans hésiter.

MADAME DE KERMADIO.

Tu vois bien, cher petit, que ton coeur pardonne déjà sans se douter de
sa générosité. Ne pense plus à cela, crois-moi, et accepte cette petite
humiliation comme un bon coeur chrétien doit le faire. Élisabeth a déjà
pris son parti là-dessus. Regarde-la plutôt.»

Élisabeth s'était peu à peu consolée pendant que sa mère parlait; elle
n'avait pu remarquer sans sourire, l'attitude rageuse, puis repentante
de son brave petit frère. Les sourcils d'Armand étaient encore froncés,
mais il avait la tête basse et semblait si drôle à voir, partagé entre
la colère, la bonté et le regret, que sa soeur n'y put tenir et cacha sa
figure dans son mouchoir pour rire tout bas à son aise.

En la regardant, Armand éclata de rire, ce qui permit à Élisabeth d'en
faire autant, sans se gêner.

Leur conversation finit gaiement. Le frère et la soeur consolés,
organisèrent immédiatement des promenades instructives et amusantes,
destinées à leur faire bien connaître Paris. Ils visitèrent les
nouvelles magnificences qu'ils n'avaient pas vues, les nouveaux
boulevards, le parc Monceaux, le bois de Vincennes, Notre-Dame
restaurée, la Sainte-Chapelle: toutes ces intéressantes excursions les
menèrent jusqu'au moment où leurs cousins de Marsy arrivèrent à Paris,
et un beau matin, ils virent, à leur grande joie, Jacques, Paul, Jeanne
et Françoise de Marsy se précipiter dans leurs bras. Cousins et cousines
étaient enchantés de se revoir: ils organisèrent des promenades en
commun et projetèrent des parties admirables aux Tuileries.

Dès le lendemain, en effet, tous se rendirent à l'allée de Diane, et là
on se mit à jouer à cache-cache. C'était d'autant plus amusant qu'il y
avait peu de monde ce jour-là: aussi les enfants couraient-ils de tout
leur coeur et de toutes leurs forces. Dans une de ses courses, Élisabeth
heurta une petite fille qui était assise toute seule à l'écart.

ÉLISABETH.

Pardon, mad... Oh! Irène....

[Illustration: On se mit à jouer à cache-cache... (Page 60.)]

IRÈNE, _embarrassée_.

Ce n'est rien, Élisabeth, vous ne m'avez pas fait mal.

Élisabeth sembla hésiter, rougit un peu, puis se rapprochant d'Irène,
elle reprit:

«Pourquoi ne jouez-vous pas, Irène?

--Parce que je suis toute seule! répondit tristement l'élégante.

--Cela vous amuserait-il de jouer avec nous? dit Élisabeth, d'un ton
affectueux.

--Oh oui! dit Irène, en baissant la tête, mais je ne sais pas... ce ne
serait pas agréable pour....

--Pour qui? dit Élisabeth en souriant.

--Pour vous, dit Irène à voix basse. J'ai été si froide, si impolie pour
vous, pauvre Élisabeth, il y a trois semaines; vous devez certainement
m'en vouloir.

--Irène, dit Élisabeth, d'un ton sérieux, il y a dans le Pater:
«_pardonnez-nous nos offenses comme nous les pardonnons à ceux qui nous
ont offensés;_» je vous en voulais d'abord, mais maintenant je vous
pardonne, et de toute mon âme.

--Ah! merci, Élisabeth, s'écria Irène, les larmes aux yeux, c'est bien,
c'est beau ce que vous faites et ce que vous dites là: accordez-moi
votre amitié, je vous en prie; j'ai tant besoin, je le vois maintenant,
de bons conseils et de bons exemples!

--De tout mon coeur, chère Irène, dit Élisabeth en l'embrassant.

--Alors, au lieu de jouer, causons encore un peu, je vous en prie, dit
Irène en se rasseyant.

ÉLISABETH, _s'asseyant_.

Très-volontiers. Voyons, de quoi voulez-vous causer?

IRÈNE.

Racontez moi votre vie; elle doit être plus intéressante que la mienne:
vous êtes toujours contente, gaie, en train, tandis que je m'ennuie sans
cesse: à quoi cela tient-il?

ÉLISABETH.

J'aime, je suis aimée, et je m'occupe toujours: voilà le secret.

IRÈNE.

Expliquez-moi cela, je vous en prie, chère Élisabeth?

ÉLISABETH.

Je travaille avec mon institutrice, puis je m'occupe avec maman.

IRÈNE, _pensive_.

C'est une vie très-austère, mais que vous savez rendre agréable.

ÉLISABETH.

Je ne la rends pas agréable, vu qu'elle l'est par elle-même!

IRÈNE.

C'est pourtant bien plus amusant de s'occuper de toilettes et de
promenades, de ne travailler que lorsque cela fait plaisir.

ÉLISABETH.

Et cependant vous vous ennuyez sans cesse, tandis que ma vie _austère_,
comme vous l'appelez, m'empêche de jamais m'ennuyer: laquelle vaut
mieux?

IRÈNE.

Ah! la vôtre, je le vois, mais il faut du courage pour changer toutes
ses habitudes, et... je n'en ai guère.

ÉLISABETH, _riant_.

On ne peut pas changer tout d'un coup: essayez tout doucement de devenir
laborieuse et vous verrez comme vous serez contente; pour commencer, je
vais vous donner deux conseils. Oh! je suis terrible quand j'aime
quelqu'un, je vous en préviens, et je veux vous changer.

IRÈNE, _l'embrassant_.

Voyons les conseils?

ÉLISABETH.

A votre place, je penserais souvent à Dieu, et je tâcherais d'être bonne
et aimable pour mes parents, pour mon frère et pour ceux qui
m'entourent; voulez-vous suivre ce conseil?

IRÈNE.

Il est très-bon: j'essayerai, je vous le promets.

ÉLISABETH.

Très-bien. Et puis, à votre place, moi, je m'occuperais.

IRÈNE.

Ah! voilà le terrible; tout m'ennuie!

ÉLISABETH.

Même le piano, sur lequel vous êtes déjà si forte?

IRÈNE.

Cela moins que le reste.

ÉLISABETH.

C'est un commencement: cultivez votre talent, déjà si beau!
perfectionnez-le, étudiez à des heures régulières, chose
très-importante: vous verrez que peu à peu, vous vous intéresserez à
autre chose et que vous finirez par....

ARMAND, _accourant_.

Élisabeth, Élisa..., oh! mademoiselle Irène.... (_Il salue._)

IRÈNE.

Dites Irène tout court, s'écria la petite fille en lui tendant la main:
j'ai demandé pardon à Élisabeth de ma grossièreté, et elle veut bien
m'aimer encore.

ARMAND.

J'en suis enchanté, Irène: vous êtes une bonne enfant de convenir de vos
torts; cela me raccommode tout à fait avec vous.

--Où est Julien?

IRÈNE.

Là-bas, sous les quinconces: il s'ennuie, car il est tout seul et ne
sait que faire.

A peine Armand eut-il entendu ces mots qu'il partit comme un trait et
alla trouver Julien qui se promenait en bâillant. Le petit de Morville
fut agréablement surpris des avances d'Armand et s'y montra
très-sensible. Quand les enfants se quittèrent, tous étaient dans le
meilleur accord du monde, et lorsque les petits de Kermadio, les yeux
brillants de joie, racontèrent à leur mère ce qui s'était passé aux
Tuileries, le tendre et long baiser qu'ils reçurent les récompensa
amplement de leur généreuse conduite.

[Illustration]



CHAPITRE VI.

IRÈNE ET JULIEN S'AMUSENT


Irène, de retour à la maison, essaya courageusement de suivre les bons
conseils d'Élisabeth. Elle se mit donc au piano, décidée à y consacrer
une heure avant le dîner. Malheureusement pour ses bonnes résolutions,
elle était à peine depuis un quart d'heure à étudier lorsque Noémi entra
conduite par Julien.

NOÉMI.

Quelle ardeur de travail, chérie, c'est superbe! peut-on vous
interrompre?

IRÈNE.

Vous êtes toujours la bienvenue, ma bonne Noémi.

JULIEN.

Surtout comme messagère de bonnes nouvelles.

IRÈNE.

Ah! qu'y a-t-il de nouveau, Noémi?

NOÉMI.

D'abord un bal chez maman pour mardi, chère amie, ainsi préparez vos
toilettes et celles de votre poupée.

IRÈNE, _avec joie_.

C'est charmant. Quel bonheur! je vais me faire éblouissante pour vous
faire honneur!

JULIEN.

Ce n'est pas tout! devine ce qu'il y aura dans quinze jours chez Mlle
Noémi?

IRÈNE, _intriguée_.

Un bal costumé?

NOÉMI.

Bien mieux que ça!

IRÈNE.

Un bal en dominos?

NOÉMI.

Vous n'y êtes pas!

IRÈNE.

Un déjeuner de cérémonie?

JULIEN.

Elle ne devinera jamais, mademoiselle. Faites lui grâce!

NOÉMI, _riant_.

Vous avez raison. Nous jouerons la comédie chère mignonne, et je compte
sur vous, comme sur monsieur Julien, pour jouer avec moi une opérette.

IRÈNE.

Ah! quelle joie! (_Elle embrasse Noémi._) Que vous êtes donc bonne et
gentille!

NOÉMI.

Acceptez-vous?

IRÈNE.

Comment pouvez-vous me faire une pareille question! Avec transport, avec
enthousiasme! Que jouerons-nous?

NOÉMI, _sans l'écouter_.

Nous serons en bergères: costumes Watteau, poudre, mouches, guirlandes
de fleurs, houlette et des flots de rubans. Ce sera délicieux!

JULIEN.

Et moi, comment serai-je?

NOÉMI.

En Prince Charmant.

JULIEN, _radieux_.

Comme c'est aimable à vous, mademoiselle, de m'avoir choisi ce rôle; je
suis sûr qu'il me conviendra très-bien!

NOÉMI.

A présent, je me sauve. Tenez, voici vos rôles et les gravures pour vos
costumes. Apprenez les rôles, commandez vos toilettes, et venez répéter
tous les jours chez moi à deux heures. A demain!

Restés seuls, le frère et la soeur se félicitèrent de la brillante
perspective qui s'ouvrait devant eux; leur vanité se réjouissait à
l'idée de paraître au bal et surtout de jouer la comédie. Les bonnes
résolutions qu'Irène avait rapportées de sa conversation avec Élisabeth
s'évanouirent rapidement, et elle fut bientôt aussi absorbée que son
frère par les répétitions, les costumes et les mille soucis qu'entraîne
ce genre de plaisir.

Irène avait pourtant gardé la volonté de faire ce que lui avait
conseillé son amie, et elle trouva moyen d'étudier presque chaque jour
son piano. Souvent aussi, elle réprima des mouvements d'humeur; elle se
retint dans son impatience en songeant à Élisabeth, et quoiqu'elle allât
peu aux Tuileries, préoccupée qu'elle était par son rôle et ses
toilettes, elle se montra empressée et affectueuse avec la petite de
Kermadio pendant le peu d'instants que lui laissaient ses répétitions.
Élisabeth, jugeant inutile de lui donner d'autres avis dans l'état de
fièvre où elle la voyait, se contenta d'être très-amicale.

Le jour du bal, Irène, le coeur palpitant, vit arriver Leroy qui devait
la coiffer à midi, car il était demandé partout et n'avait pu accorder
que cette heure matinale. Irène, malgré les observations de sa mère,
avait voulu Leroy quand même, et se condamna au supplice d'être mal à
l'aise toute la journée pour ne pas déranger sa coiffure.

Leroy se surpassa: la jolie figure d'Irène rayonnait d'orgueil quand le
célèbre coiffeur se recula en disant:

«C'est fini et c'est charmant. Je puis faire aussi bien, mais mieux,
c'est impossible!»

Irène avait, en effet, une délicieuse coiffure. Ses beaux cheveux blonds
étaient ondulés et relevés en bandeaux capricieusement disposés. Des
flots de boucles s'échappaient de son peigne orné de turquoises; des
guirlandes de myosotis étaient disposées sur sa tête et, lui entourant
le cou, formaient un délicieux collier de fleurs tenant à la coiffure.
Irène, radieuse, remercia Leroy de tout son coeur, et, l'avouerons-nous,
elle s'installa devant sa psyché pour jouir toute la journée du
spectacle de sa belle coiffure: elle passa ainsi son après-midi, faisant
des grâces, s'admirant sans cesse, et ne pensant plus guère à Élisabeth
et aux bonnes résolutions que celle-ci lui avait fait prendre. Le soir
venu, Irène mit avec bonheur une robe de tarlatane bleue, relevée par
des bouquets de myosotis; la berthe du corsage était couverte des mêmes
fleurs, et ses petits souliers de satin bleu avaient pour bouffettes une
touffe de myosotis. Julien n'était pas moins beau que sa soeur: il avait
un habit à la française, un gilet blanc, une culotte courte, des bas de
soie blanche et des souliers à boucles. Lui et ses amis s'étaient donné
le mot pour imiter le costume de cour.

M. et Mme de Morville étaient fiers de leurs charmants enfants. Leurs
louanges imprudentes achevèrent d'exalter la vanité d'Irène et de
Julien. Si l'on avait pu voir leurs âmes, on aurait été effrayé des
défauts qui s'y épanouissaient rapidement; mais on ne pensait qu'à leurs
corps, et les idées sérieuses étaient malheureusement écartées par tous,
comme des pensées importunes.

L'entrée dans le bal fut triomphante: Constance, Herminie et d'autres
élégantes des Tuileries se retrouvaient là; elles jetèrent sur Irène des
regards d'envie, de jalousie, de colère, qui charmèrent la vaniteuse
enfant comme le plus flatteur des hommages. Ce fut elle qui dansa le
plus gracieusement: elle eut la joie d'entendre Mme de Valmier, la mère
de Noémi, la prier de danser une mazourka avec Julien, et là encore leur
triomphe fut éclatant et complet. De tous côtés, les épithètes de
«charmants, adorables, délicieux,» venaient frapper leurs oreilles
ravies; Julien partageait les succès d'Irène et sa joie orgueilleuse;
jamais leurs sourires n'avaient été si doux, leurs regards si brillants,
leurs démarches si gracieuses: ils se sentaient admirés, ils étaient
heureux! Un dernier succès vint enivrer Irène: Constance dut jouer une
valse pour obéir à un caprice de Noémi; elle s'embrouilla bientôt et
s'arrêta rouge, confuse et prête à pleurer.

[Illustration: Le soir venu... (Page 73.)]

«Tu ne te rappelles pas bien ta valse, dit alors Irène d'un air moqueur;
laisse-moi jouer à ta place, Constance: j'en sais une plus jolie.»

Constance, dépitée, lui céda sa place, et Irène, surexcitée par la
vanité, se mit à exécuter une des plus belles, mais des plus difficiles
valses de Schulhoff. Elle la joua avec une telle perfection que les
bravos éclatèrent quand elle eut fini et que l'attention se détourna de
Noémi pour se reporter sur la jolie pianiste.

De nouveau, mille compliments vinrent pleuvoir sur Irène, devenue la
reine du bal, et ce fut dans l'enivrement de l'orgueil et de la vanité,
que la petite fille et son frère se retirèrent avec leurs parents à la
fin de la soirée.

Ces triomphes dangereux eurent le triste résultat de replonger le coeur
et l'esprit d'Irène dans des idées de frivolité et de toilette. Elle
négligea Élisabeth, car elle sentait au fond du coeur que son amie
devait la blâmer, et elle se jeta à corps perdu dans les mille
distractions que lui offraient ses costumes à essayer et ses
répétitions.

Un jour, pourtant, Élisabeth l'arrêta au moment où elle passait dans les
Tuileries d'un pas rapide pour se rendre chez Noémi.

ÉLISABETH.

Je ne vous vois presque plus, ma chère Irène. Que devenez-vous donc?

IRÈNE, _embarrassée_.

Ma bonne Élisabeth, vous êtes bien gentille de vous être aperçue de
cela! Je suis un peu absorbée par Noémi, c'est vrai!

ÉLISABETH, _souriant_.

Un peu, et même beaucoup! Est-elle malade?

IRÈNE, _rougissant_.

Non, Dieu merci; mais nous allons jouer la comédie et je vais répéter
chez elle.

--Ah! dit Élisabeth.

Ce _ah_! était si triste qu'Irène se sentit tout à fait mal à son aise.
Il y eut un moment de silence.

«Il faut que je me sauve, je suis en retard, reprit Irène, d'un air
contraint; à revoir, Élisabeth.

ÉLISABETH, _soupirant_.

Au revoir, ma chère Irène.»

Ce soupir fut désagréable à Irène: elle quitta brusquement Élisabeth et
se dirigea, suivie de sa bonne, vers la maison de Noémi. Cette
répétition était la dernière. Irène dut faire quelques efforts pour ne
pas être distraite et bien jouer. Malgré elle, les quelques paroles
d'Élisabeth revenaient à sa mémoire: elle en chassa le souvenir, non
sans peine; mais le soir venu, au moment de s'endormir, elle y repensa
encore et se mit à pleurer. Elle ne savait trop pourquoi, elle se
sentait la conscience mal à l'aise: elle se tranquillisa un peu on se
disant qu'au bout du compte, elle n'était pas forcée de préférer
Élisabeth à Noémi. Là-dessus, elle finit par s'endormir. Le lendemain,
son joli costume la consola très-vite de son chagrin et ce fut en
sautant de joie qu'elle s'habilla pour la comédie.

Julien n'était pas moins joyeux que sa soeur. Il courut chez elle, à
peine habillé, sous prétexte de la voir, mais en réalité pour recevoir
des compliments.

Ils partirent avec leurs parents, et ce soir-là, comme le jour du bal,
ils eurent une série de triomphes des plus flatteurs pour leur
amour-propre.

[Illustration]



CHAPITRE VII.

COMME QUOI L'ON S'AMUSE MAL QUELQUEFOIS.


Le lendemain de cette brillante soirée, Irène et Julien étaient
très-fatigués et plus tristes encore que fatigués. L'étourdissement de
la fête passé, leur conscience leur reprochait vaguement quelque chose:
c'est trop souvent en flattant des défauts de toute espèce que l'on se
procure un amusement imparfait et passager.

C'était cela qui troublait les petits de Morville; aussi étaient-ils
fort maussades et virent-ils arriver avec plaisir le moment d'aller se
promener aux Tuileries.

Ils espéraient y rencontrer Noémi et leurs autres amis, afin de parler
de leur soirée de la veille, mais aucun d'eux n'y était. En revanche ils
y trouvèrent Élisabeth et Armand sans leurs cousins. Rien ne pouvait
leur être plus désagréable que la vue de leurs amis de Kermadio, ce
jour-là: ils se sentaient sérieusement blâmés par eux, leur conscience
leur disait qu'ils étaient blâmés avec raison, et cela leur causait une
grande gêne.

Ils furent donc agréablement surpris quand Élisabeth les aborda en leur
disant:

«Bonjour, mes amis; je n'ai qu'une demi-heure à rester aux Tuileries,
aujourd'hui: j'en suis désolée, car je ne vous vois presque plus.

ARMAND.

Moi aussi. Eh bien! prince Charmant, il paraît que vous avez joué à
merveille hier au soir?

--Comment savez-vous?... dit Julien flatté et surpris.

ARMAND.

Par la voix de la renommée; autrement dit par mon cousin Jacques, qui
était hier au soir chez Mme de Valmier.

JULIEN.

Ah! j'en suis bien aise! il s'est amusé alors?

ARMAND, _tranquillement_.

Non; pas trop!

JULIEN, _vexé_.

Et pourquoi donc ça? les costumes étaient charmants, la pièce aussi!

ARMAND.

Non, cela manquait de gaieté, à ce qu'il dit. Franchement, Julien, ce
n'est pas un amusement d'enfant qu'une comédie comme celle là.

ÉLISABETH.

Je trouve qu'Armand a raison. Se costumer _pour de bon_ et imiter les
_vrais_ acteurs, c'est ennuyeux et surtout mauvais.

IRÈNE, _se récriant_.

Par exemple, et comment ça?

ÉLISABETH.

Maman dit que cela excite l'orgueil, la vanité, la coquetterie, que cela
détourne du travail, de la vie calme, de la bonne vie de famille, (_avec
intention_) des _vrais_ amis. (_Irène rougit._) Voyons, Irène, chère
amie, avouez que tous ces jours-ci, vous n'avez pensé qu'à des choses
frivoles et que vous avez négligé tous vos devoirs sérieux.

IRÈNE, _à demi-voix_.

C'est vrai, Élisabeth.

ÉLISABETH.

Que résulte-t-il de tous ces mauvais plaisirs? Qu'on se sent mal à son
aise et qu'on s'en veut d'être frivole sans avoir le courage de cesser
de l'être!

IRÈNE, _soupirant_.

C'est très-vrai, je l'avoue! J'ai pensé tout cela, surtout ce matin!

ARMAND.

Voyez-vous, Julien, tout cela ne vaut pas nos simples charades; voilà
qui est amusant et qui est un vrai passe-temps d'enfants!

JULIEN.

De quelles charades parlez-vous, Armand?

ARMAND.

De celles que nous allons jouer bientôt chez grand'mère, comme nous le
faisons tous les ans.

JULIEN.

Et qui joue avec vous?

ÉLISABETH.

Nos cousins et cousines de Marsy.

IRÈNE.

Et vos costumes, qui les fait?

ARMAND.

Nous-mêmes, avec des affaires que grand'mère nous prête. L'année
dernière, j'étais en Turc avec un turban gros comme une citrouille sur
la tête. Paul était en Tarentule, et puis, il a joué ensuite un oignon
d'Egypte. Dieu, avons-nous ri!

JULIEN, _souriant_.

Le fait est que ça devait être bien drôle!

IRÈNE, _avec curiosité_.

Je voudrais bien vous voir jouer vos charades, Élisabeth!

ÉLISABETH.

C'est facile: je demanderai à grand'mère de vouloir bien inviter M. et
Mme de Morville et vous deux: elle sait que je vous aime bien: quoique
vous ne soyez pas de la famille, elle le fera volontiers, j'en suis
sûre.

[Illustration: J'étais un turc. (Page 84.)]

IRÈNE.

Vous n'avez donc personne d'invité, à cette fête?

ARMAND.

Ce n'est pas une fête, Irène: c'est une réunion de famille. Il n'y a que
nos parents, mon oncle Gaston et mon oncle Woldemar.

ÉLISABETH.

D'ailleurs, grand'mère dit que c'est très-mauvais d'exciter la vanité
des enfants en les donnant en spectacle; tandis que les charades sont
pour faire rire, et je vous assure qu'on n'y manque pas!

--Élisabeth, dit Mlle Heiger, en s'approchant, l'heure de notre visite à
Mme de Gursé est venue. Dites adieu, ainsi qu'Armand, à vos amis et
partons vite.

--Déjà? dit Élisabeth.

--Ah! quel dommage! s'écrièrent les petits de Morville.

--Au revoir, Irène, à revoir, Julien, dirent Élisabeth et Armand. A
bientôt, n'est-ce pas?»

Et l'on se sépara en s'embrassant affectueusement.

Restés seuls, les petits de Morville se regardèrent un instant en
silence.

«Quelle bonne enfant que cette Élisabeth! dit enfin Irène, avec
conviction.

--J'en dis autant d'Armand. Il me plaît beaucoup, maintenant, répondit
Julien.

--Ils ont raison! reprit Irène d'un air pensif. Nos fêtes sont
mauvaises.

--Quelle idée, dit Julien avec humeur. Pourquoi dis-tu une chose
pareille?

IRÈNE.

Si ce n'était pas mauvais, Julien, je n'aurais pas la conscience
inquiète comme je l'ai.

JULIEN.

En quoi, inquiète? Tu n'as rien fait de mal, après tout!

IRÈNE.

Si, c'était mal de se mirer pendant des heures entières, et je l'ai fait
quand j'ai été coiffée. C'était mal de prendre la place de Constance au
piano, au lieu de l'encourager, et je l'ai fait! C'était mal d'être
orgueilleuse pour avoir bien dansé la mazurka, et j'avais le coeur
gonflé d'orgueil, et plein de dédain pour les autres.

JULIEN, _hésitant_.

C'est possible, ce que tu dis là: j'ai bien quelque chose de semblable à
me reprocher aussi; mais... notre comédie, notre pauvre comédie, qu'y
avait-il de mal là dedans?

IRÈNE, _avec émotion_.

Là plus qu'au bal, j'ai été coupable, je le reconnais maintenant. Quand
Herminie s'est trompée, qu'elle a balbutié, j'aurais pu, j'aurais dû lui
souffler la phrase qu'elle avait oubliée et que je savais. Au lieu de
cela, j'ai ri; cela a fini de la troubler, de la désoler, la pauvre
petite: elle n'a continué qu'avec peine, et après le spectacle, sa mère
l'a durement grondée..., et ma constante préoccupation de ma toilette,
mon désir de briller, même aux dépens de Noémi qui est si bonne; tout
cela, vois-tu, est mal; vraiment mal!»

Irène s'était animée en parlant: sa vivacité, sa voix émue touchèrent
Julien.

«Allons, petite soeur, calme-toi, lui dit-il; tu as raison, là, et je me
sens aussi coupable que toi.»

En finissant ces mots, il embrassa tendrement sa soeur. Irène était si
peu habituée aux démonstrations affectueuses de Julien, qu'elle resta
d'abord interdite, puis elle fondit en larmes en se jetant au cou de son
frère.

«Oh! mon cher Julien, murmura-t-elle à travers ses larmes! Que c'est bon
d'être aimée de son frère! Que je te remercie!

--Irène, chère soeur, dit Julien, les larmes aux yeux, je te remercie à
mon tour. Oui, aimons-nous sincèrement; je sens à présent combien il est
triste de vivre comme nous le faisions, indifférents l'un à l'autre.
Grâce à Dieu, je sens aujourd'hui tout le prix de ta tendresse: je veux
être ton ami et ton frère, entends-tu, chère soeur? Non pas seulement de
nom, mais en réalité.»

Irène s'essuya les yeux à la hâte, car Zélie s'approchait d'un air
inquiet. Les enfants, suivis de leur bonne, revinrent à la maison en
causant affectueusement, heureux pour la première fois de sentir leur
égoïsme se fondre et se changer en tendresse vraie, en amitié dévouée
l'un pour l'autre.

[Illustration]



CHAPITRE VIII.

LES DEUX CLUBS.


«Ah çà! ma chère, disait la semaine suivante Constance à Irène, on ne
vous voit presque plus, que devenez-vous?

--J'ai été un peu souffrante, répondit Irène; c'est pour cela que je ne
suis pas venue tous ces jours-ci.

CONSTANCE.

Alors, vous ne savez pas la grande nouvelle?

IRÈNE.

Non, vraiment. Laquelle donc?

CONSTANCE.

Herminie et moi, avec M. Jordan, fondons ici le _club du Beau monde_.
Vous êtes inscrite, bien entendu, ainsi que monsieur Julien. On ne
reçoit que les petites filles en robe de soie et les petits garçons en
paletots élégants.

IRÈNE, _faiblement_.

Mais je ne sais pas si je peux....

CONSTANCE.

Ah! ma chère, il est impossible que vous n'en soyez pas! Vous seriez
montrée au doigt si vous refusiez! Venez, voilà ces demoiselles qui nous
cherchent. Allons vite vous faire recevoir.»

Irène se laissa entraîner à demi flattée, à demi mécontente: elle vit
bientôt avec déplaisir que l'on avait fait cela pour humilier les
enfants simplement mis, que les élégants voulaient chasser des
Tuileries.

IRÈNE.

Mes chers amis, vraiment je ne vois pas trop la nécessité de fonder ce
club. A quoi bon imiter nos papas quand les Tuileries ne nous ont réunis
jusqu'ici que pour jouer?

HERMINIE, _avec autorité_.

Ma toute belle, c'est justement pour empêcher ces jeux de chevaux
échappés que nous fondons «_le Beau monde:_» il vient ici un tas
d'enfants qui déconsidèrent les Tuileries. Cela est choquant; cela ne
peut durer.

CONSTANCE.

Parfaitement raisonné. Il est révoltant de coudoyer à chaque instant des
enfants vêtus d'une façon misérable. Il ne doit venir ici que des
personnes riches. Que les autres s'en aillent!

Dans ce moment, Jordan et son frère arrivèrent, entraînant Julien, qui
semblait se laisser faire de très-mauvaise grâce; mais de même qu'Irène
le respect humain, la fausse honte, l'empêchaient de dire sa pensée et
de rompre avec les faux amis qui formaient le nouveau Club.

JORDAN.

Là, à présent, nous voici au complet.--Je vais lire notre règlement.
Mesdemoiselles et Messieurs, voulez-vous?

TOUS LES ENFANTS.

Oui, oui, lisez!

Jordan tire un cahier de sa poche et lit ce qui suit:

«Règlement du Club des Tuileries: _Le Beau Monde_.

ART. 1er.

Les membres du Club ne devront jamais porter que des vêtements élégants.

ART. 2.

Les demoiselles doivent jurer de ne jamais s'affubler de drap, mérinos
et autres étoffes grossières, indignes du _Beau Monde_.--Les messieurs
devront être, dans leur genre, aussi élégants que les demoiselles.

ART. 3.

Les membres du Club ne devront, sous aucun prétexte, jouer avec les
enfants grossièrement habillés.

ART. 4.

Les membres du Club ne joueront jamais que d'une façon _comme il faut_;
leurs jeux devant être en rapport avec leurs toilettes et leurs devoirs
de société élégante.--Sont abolis cache-cache, colin-maillard, les
barres et tous jeux semblables,--La corde est tolérée, lorsqu'il y a du
monde pouvant faire cercle et regarder....»

Un grand éclat de rire interrompit le lecteur; tous les enfants
tournèrent la tête et virent Armand, Élisabeth, leurs cousins et
quelques autres enfants qui avaient écouté Jordan et riaient de tout
leur coeur.

CONSTANCE, _indignée_.

Voilà les gens mal mis! qu'est-ce qu'ils viennent faire ici?

JORDAN.

Comme c'est ridicule de venir déranger nos occupations!

HERMINIE, _avec majesté_.

Petits et petites, allez-vous-en: nous ne vous connaissons pas, nous ne
voulons pas vous connaître, et c'est très-indiscret de venir écouter ce
que nous disons.

ARMAND, _tranquillement_.

Petits et petites, les Tuileries sont à tout le monde, vous lisez à
haute voix, ce n'est donc pas un secret, et comme vous lisez des
bêtises, nous rions, voilà tout.

JORDAN, _indigné_.

Des bêtises?...

JACQUES DE MARSY.

Et des énormes, encore; ah! il faut à ces demoiselles et à ces messieurs
de beaux vêtements?

CONSTANCE, _aigrement_.

Mêlez-vous de ce qui vous regarde, polisson.

ÉLISABETH, _à ses compagnons_.

Laissons-les, mes amis: maman m'a dit plus d'une fois que les enfants
devraient se réunir pour faire du bien. Fondons aussi un club, nous, un
club bon, utile, intéressant, que nous appellerons le _Club de la
Charité_: tous ceux qui voudront en être seront les bienvenus.

VERVINS.

Ah! Ah! ah! vous demandez la charité, alors?

ARMAND, _vivement_.

Dites donc, vous, tâchez de fermer votre grande bouche et de cacher vos
vilaines dents jaunes (_on rit_); respectez ma soeur, entendez-vous,
gandin?

ÉLISABETH.

Tais-toi, Armand, ne dis pas de choses désagréables à Vervins. Non,
monsieur, nous ne demandons pas la charité, nous la ferons, au
contraire, puisque papa et nos oncles veulent bien nous donner de
l'argent plus qu'il ne nous en faut pour nos menus plaisirs. Vous
trouvez mauvais que nous ne soyons pas aussi bien mis que vous: c'est
que notre maman le veut ainsi; et elle a bien raison: au moins nous
sommes libres de jouer à notre aise, et comme cela, il nous reste
quelque chose dans notre bourse quand il y a quelque misère à soulager.

JEANNE DE MARSY.

Tu as bien parlé, Élisabeth; viens, retournons près de Mlle Heiger pour
organiser notre club, ça va être très-intéressant.

LES AUTRES ENFANTS.

C'est cela.

ARMAND.

Bonsoir, le beau monde, continuez de débiter vos sornettes, nous ne vous
dérangerons pas dans vos amusements. Ah! ah! Ah! que c'est donc bête de
s'amuser à s'ennuyer!

Et il partit en courant, suivi de sa soeur et de leurs cousins et amis.

Restés seuls, les élégants se regardèrent.

NOÉMI.

Elle a bien parlé, cette petite fille, n'est-ce pas, Ir.... Eh bien! où
est donc Irène?

JORDAN.

Et Julien?

HERMINIE.

Ils sont partis tout doucement pendant que vous lisiez, monsieur; je les
ai vus aller rejoindre leur bonne et quitter les Tuileries.

NOÉMI.

C'est singulier: ce n'est pas leur heure de départ!

CONSTANCE, _aigrement_.

Elle est si bizarre, cette Irène; elle ne veut rien faire comme les
autres: elle tâche toujours de se singulariser pour qu'on la remarque:
je ne peux pas souffrir ces manières-là!

HERMINIE.

Vous avez bien raison, c'est crispant de voir comme elle est affectée;
ses maîtres, qui me donnent aussi des leçons, me disent sans cesse
qu'elle et Julien passent le temps de leurs études à faire des mines et
à se regarder dans la glace.

NOÉMI.

N'en dites pas de mal, voyons, et songeons plutôt à nous amuser.

VERVINS.

Voulez-vous regarder mes albums de timbres?

JULES.

C'est ça; les messieurs vont faire des affaires et les demoiselles les
conseilleront.

Les élégants acceptèrent la proposition et bientôt on n'entendit plus
que:

«J'ai des mexicains: qui en veut?

--Moi, j'en prends cinq.

--Il n'y a pas de confédérés, aujourd'hui?

--Marchandise précieuse, mon cher! Si vous en avez, gardez-la; ils ne
pourront qu'augmenter.

--Jules, cédez-moi vos russes!

--A combien?

--Dix francs, les cinq.

--Merci! on vous en donnera des russes à ce prix-là!

--Dites votre chiffre, alors?

--Quinze francs.

--Oh là! là!

--Dame, c'est à prendre ou à laisser; dépêchez-vous; on me les
demande....

--Donnez, allons, quoique ce soit un prix salé!

--Eh! Vervins, avez-vous vendu mes italiens?

--Oui, mais mal!

--Combien, voyons?

--Neuf francs cinquante centimes, et encore j'ai eu de la peine.

--Miséricorde, en voilà une débâcle! ils ont donc baissé?

--Vous le voyez bien.»

Entre petites filles on entendait des conversations dans le genre de
celles-ci:

«Allez-vous patiner au Bois, cet hiver?

[Illustration: Jupe de velours noir garnie de cygne. (Page 101.)]

--Je crois bien! on vient de me faire un costume pour cela; un amour, ma
chère!

--Qu'est-ce que c'est?

--Jupe de velours noir garnie de cygne, casaque pareille, toque avec
plume de lophophore, c'est adorable; et des bottes! ah! ma chère, Meyer
s'est surpassé!»

Plus loin, on entendait Constance dire à Herminie:

«En règle générale, ma toute belle, le lait virginal est toujours mal
fait chez les petits parfumeurs. Il n'y a que Rimmel ou Claye pour bien
arranger cela.

--J'irai chez eux alors, bien certainement! ont-ils de quoi brunir les
sourcils?

--Oui. Je vous recommande aussi leur rouge, il est parfait. A propos de
cela, comment vous mettez-vous du blanc?

--C'est un secret, mais pour vous je n'ai rien de caché. Je mets du cold
cream sur le visage; je le laisse dix minutes, je l'essuie légèrement et
je me poudre; cela fait un effet admirable.»

Pendant que les élégants _s'amusaient_ ainsi, Mlle Heiger aidait
Élisabeth à rédiger son règlement pour le _Club de la Charité_. Quand ce
fut fait, Élisabeth réclama l'attention générale.

Élisabeth lut ce qui suit:

_«Article 1er._--Chaque enfant devra se charger d'un petit pauvre,
fourni par mon oncle Gaston: en sa qualité de président de la société
des pauvres apprentis, cela lui sera facile de nous en indiquer.

ARMAND.

Si je prenais Jordan? (_On rit._)

ÉLISABETH, _continuant_.

_Article 2._--Tous les samedis, chacun de nous rendra compte de ce qu'il
aura fait dans la semaine.

_Article 3._--On sera aimable, bienveillant pour tous les enfants connus
et inconnus, et l'on tâchera non-seulement de leur donner de bons
conseils, mais encore de leur rendre le bien pour le mal et de leur
inspirer de bons sentiments.

ARMAND.

Je proteste!... (_on rit_) et de toutes mes forces encore! on nous
demande tout simplement d'être parfaits. Je déclare que je ne le suis
pas et qu'il se passera très, très-longtemps avant que je le sois. Mon
honnêteté m'ordonne de vous dire cela à tous, pour ne pas vous prendre
en traître, vu que je suis vif comme la poudre et que je ne réponds pas
de moi.

ÉLISABETH, _riant_.

Voyons, Armand, tu n'es pas si diable que tu en as l'air. Tu t'y feras,
va!

ARMAND.

Nous verrons ça; en tout cas, je ferai tous mes efforts pour être
meilleur, je t'assure.»

On se sépara sur cette bonne parole et chacun s'en retourna chez soi, le
coeur content, convaincu que la bonne et charmante idée d'Élisabeth
ferait grand bien aux protecteurs comme à leurs petits protégés.

[Illustration]



CHAPITRE IX.

UNE SÉANCE DU CLUB DE LA CHARITÉ.


«Enfin, voilà Élisabeth! s'écria Irène avec joie, on courant vers son
amie.

--Et le bon Armand, dit Julien en allant serrer la main du petit Breton.

ÉLISABETH.

Bonjour, mes amis, il y a quinze jours que je ne vous ai vus ici,
pourquoi ne venez-vous plus aux Tuileries?»

Irène et Julien donnèrent, en balbutiant, quelques mauvaises raisons. Au
fond, ils étaient embarrassés de choisir entre les petits de Kermadio,
qu'ils aimaient, et leurs connaissances du club _Le Beau Monde_, qu'ils
n'aimaient pas, mais qui flattaient leur vanité. Ce jour-là, pourtant,
ils s'étaient décidés à venir aux Tuileries, les élégants ayant été tous
goûter chez Noémi; les petits de Morville, honteux de leur lâcheté,
avaient voulu profiter de cette circonstance pour revoir leurs amis.

JULIEN.

Mais qu'avez-vous donc, Armand? Vous avez l'air tout affairé
aujourd'hui.

IRÈNE.

Et vous aussi, Élisabeth; est-ce que nous vous gênons?

ÉLISABETH.

Non, si vous voulez bien venir avec nous et assister à notre compte
rendu du _Club de la Charité_; vous en avez peut-être entendu parler?

IRÈNE.

Oui, Noémi m'en a dit quelques mots.

ÉLISABETH.

Eh bien, nous allons aujourd'hui raconter ce que nous avons fait. Si
cela vous intéresse, vous pouvez nous accompagner.

JULIEN.

Et moi, Élisabeth, puis-je venir aussi?

ÉLISABETH.

Certainement. Allons vite à la grande allée: on nous y attend.

Les petits de Marsy et quelques autres enfants étaient déjà rassemblés,
en effet: ils accueillirent les arrivants avec une joie affectueuse qui
toucha visiblement Irène et Julien.

JACQUES.

Allons, Élisabeth; à toi de commencer: tu es notre présidente et tu as
la parole.

ÉLISABETH, _souriant_.

Ici les premiers doivent être les derniers, comme dans l'Évangile: je
demande à Jeanne de commencer.

On s'assit et Jeanne prit la parole.

«Mon oncle Gaston m'a donné, dit-elle, une pauvre petite aveugle à
secourir. Elle s'appelle Louise et a treize ans; elle est très-bonne et
très-gentille, mais elle est désolée de son infirmité; elle n'a perdu la
vue que depuis un an; il me faut non-seulement la secourir, mais aussi
la consoler. J'y vais tous les jours, avant le déjeuner; je l'aide à
faire sa toilette, je lui apprends à s'occuper, à faire le ménage à
tâtons; je lui lis des histoires, je lui chante des cantiques, et elle
ne pleure plus maintenant. Dieu merci! sa mère est bien contente: moi
aussi.»

Un murmure d'approbation s'éleva quand Jeanne se tut. Irène et Julien se
regardèrent avec un mélange de surprise et d'attendrissement.

ÉLISABETH.

Merci, Jeanne. Jacques, à ton tour.

JACQUES.

Mon oncle m'a donné un petit blessé. C'est un pauvre enfant qui a eu la
jambe écrasée par une poutre: on la lui a coupée et il est dans son lit
très-malade, et exaspéré d'être mutilé ainsi. J'ai eu bien du mal avec
lui! Les premiers jours il gardait un silence obstiné, ou bien il ne
parlait que pour dire les vilaines choses sur le sort, sur la
Providence, enfin, beaucoup de paroles tristes à entendre. Hier, il m'a
dit brusquement:

«Pourquoi venez-vous me voir, puisque je vous suis étranger?

--Vous n'êtes pas un étranger pour moi, lui ai-je dit; ne sommes-nous
pas frères devant le bon Dieu?»

Il me regarda avec des yeux singuliers.

«Le bon Dieu! a-t-il dit, il n'est guère bon pour moi!

--Ne dites pas cela, me suis-je écrié; il vous aime, mon pauvre Adolphe!
et moi aussi, je vous aime, je souffre de vous voir souffrir et
surtout....

--Eh bien? dit-il, achevez.

--Eh bien! je me désole de voir votre coeur si triste.

--Pourquoi dites-vous que vous m'aimez, a-t-il repris; vous vous moquez
de moi sans doute....»

J'ai eu les larmes aux yeux et j'ai détourné la tête sans répondre.

«Je vous fais de la peine, a continué le blessé d'une voix émue; est-ce
pour cela que vous avez des larmes dans les yeux?

--Vous doutez de mon affection, Adolphe, cela m'afflige, mon ami!»

Adolphe me saisit les mains.

«Vous avez dit....

--J'ai dit: mon ami; ne voulez-vous pas me laisser vous appeler ainsi,
Adolphe?»

Il s'est caché la tête dans ses mains en fondant en larmes: j'ai voulu
le consoler.

«Laissez, a-t-il dit, ces larmes me font tant de bien! Oh! que c'est bon
d'aimer, de se repentir!...»

A partir de ce moment, il a changé complètement; il est devenu
affectueux, résigné, patient, et son pauvre coeur n'est plus révolté,
mais soumis.

On remercia Jacques avec effusion de son compte rendu. Irène et Julien,
pour la première fois de leur vie, comprenaient les nobles émotions, les
saintes joies de la charité.

Les autres enfants racontèrent le résultat de leur mission; il ne
restait plus qu'Élisabeth et Armand.

ÉLISABETH.

A ton tour, Armand, dis nous l'histoire de ton protégé.

ARMAND.

Moi, je n'ai pas d'enfant, il n'y en avait plus de disponible (_on
rit_); j'ai un vieil ivrogne (_on rit plus fort_), c'est le concierge de
mon oncle Ernest, un brave homme, mais il boit; oh! mais il boit
tellement d'eau-de-vie que c'est une pitié! Alors j'ai été le voir avec
mon oncle, je l'ai fait convenir qu'il devait se corriger, et je lui ai
proposé de le guérir. J'avais entendu parler du docteur Tribault, de sa
méthode pour rendre les ivrognes très-sobres: mon oncle et moi, nous
avons conduit le nôtre chez le docteur (_on rit_). Savez-vous ce qu'il a
fait pour le guérir de son amour pour l'eau-de-vie? il l'a gardé chez
lui trois jours entiers, ne lui faisant manger et boire que des choses
imprégnées d'eau-de-vie; c'était exécrable, je le sais parce que j'en ai
goûté un peu: mon malheureux ivrogne trouvait ça dégoûtant, ça lui
donnait des haut-le-coeur, et il a demandé grâce le second jour, mais le
docteur a tenu ferme, il n'a pas lâché mon pauvre ivrogne avant la fin
des trois jours: alors, il lui a donné une bouteille d'eau-de-vie en
disant:

«Tenez, mon ami, vous êtes libre, buvez à discrétion maintenant, je vous
le permets.

--Moi, boire, pouah! certes non, je ne boirai pas de cette saleté: ça me
fait bondir le coeur rien que de la voir; ça me rappelle mon horreur de
nourriture et de boisson de ces jours-ci!

--Voyons, essayez....

--Jamais... j'aime mieux de l'huile de ricin! (On rit.)»

[Illustration: C'est un brave homme, mais il boit! (Page 110.)]

Mon ivrogne était parfaitement guéri; le docteur est ravi, et c'est la
femme de mon ivrogne qui est heureuse! elle pleurait en me remerciant de
ma bonne idée, et elle me disait: «Grâce à vous, monsieur Armand, mon
mari ne nous laissera plus dans la misère, les enfants et moi, pour
aller boire à son maudit cabaret.»

--Bravo! s'écrièrent les enfants: tu as fait là une chose excellente,
Armand!

ARMAND.

A toi, Élisabeth, tu nous dois ton histoire.

ÉLISABETH.

Très-volontiers; la voici:

«J'ai eu pour partage de soigner une vieille femme paralysée des jambes;
comme pour Armand, il n'y avait plus d'enfants pauvres ou affligés à me
confier. J'ai donc été voir ma paralytique. Je trouve une femme furieuse
d'être dans cet état, et très-aigrie par la souffrance: elle me tourne
le dos en déclarant qu'elle ne me dirait pas un mot, qu'elle me défend
de la toucher et même de l'approcher. Je lui parle, je veux lui faire
entendre raison, peine perdue: je fais son ménage le mieux que je peux,
et chaque jour, je reviens (j'étais avec Mlle Heiger, bien entendu!) la
soigner de mon mieux; elle continuait à ne pas vouloir dire une parole,
lorsqu'avant-hier, j'ai le malheur d'oublier sa défense, je veux l'aider
à se soulever et je reçois un soufflet, oh mais! un soufflet en règle,
Mlle Heiger a poussé un cri, mais je me suis hâtée de lui dire, en
joignant les mains: «Pardonnez-lui, car elle doit être bien malheureuse
pour maltraiter celle qui l'aime et l'aimera malgré elle.»

Alors la paralytique m'a tendu les bras sans rien dire, je me suis
approchée avec joie de la pauvre femme repentante, et elle a embrassé ma
joue toute rouge, ç'a été le signal de la paix: nous nous entendons
très-bien maintenant!»

Ce touchant récit finit la réunion du _Club de la Charité_: l'on se
sépara ensuite: Irène et Julien étaient sérieusement touchés de ce
qu'ils avaient entendu et prenaient de bonnes résolutions pour l'avenir.

[Illustration]



CHAPITRE X.

UNE SÉANCE DU CLUB DU BEAU MONDE.


L'enfer est, dit-on, pavé de bonnes intentions. Cela signifie que les
actions doivent accompagner les bons desseins, sans quoi les sages
résolutions restent stériles et l'on a des remords de plus, en songeant
qu'on a voulu bien faire et qu'on n'a pas eu la force d'agir comme on se
le promettait.

C'est ce qui arrivait pour Irène et Julien: leurs habitudes futiles et
dissipées, leurs amis faux et vains, les entraînaient à reprendre un
train de vie qui ne suffisait plus à leurs coeurs, ni à leurs esprits:
ils s'amusaient parfois à satisfaire leur besoin de briller, mais le
plus souvent, ils n'approuvaient qu'en apparence ce que leur conscience
blâmait en secret.

Pourtant comme ils étaient gais, élégants, et surtout comme ils étaient
fort riches, Irène et Julien se voyaient recherchés plus que jamais par
leurs amis du club _le Beau Monde_. C'est là que nous les retrouvons,
quelques jours après leur réunion avec Élisabeth et ses amis.

La vente des timbres était des plus animées, ce jour-là; jamais Vervins,
Jordan et Jules n'avaient déployé autant d'activité, de génie des
affaires. Julien lui-même s'était laissé entraîner par leur exemple et
faisait comme eux, des spéculations, aussi bonnes pour lui que mauvaises
pour ses acheteurs de timbres. Chacun criait, allait, venait, discutait,
lorsqu'une voix grave domina tout à coup le tumulte.

«Mes petits messieurs, il n'est pas permis de faire du commerce ici.»

Tous les _spéculateurs_ restèrent pétrifiés devant un surveillant qui se
tenait au milieu d'eux, les bras croisés, et fronçant les sourcils.

«Fi! continua-t-il, des enfants honnêtes passent leur temps à trafiquer,
au lieu de jouer et de courir, comme cela devrait être! Voilà donc
pourquoi vous vous cachiez sous les quinconces depuis quelque temps?
Mais je soupçonnais cela.... J'ai guetté et je surprends vos vilaines
manoeuvres!

VERVINS, _troublé_.

Mais monsieur, il est bien permis d'échanger des timbres, c'est un
amusement comme un autre!

LE SURVEILLANT, _avec force_.

Ne mentez pas, monsieur: vous trafiquiez, et vous vous trompiez les uns
les autres; je le sais, car j'ai entendu tout à l'heure votre
conversation avec votre camarade. (_Il désigne Jordan._)

JORDAN, _aigrement_.

Ah! par exemple! nous n'avons rien dit que de très-simple, de
très-honnête!

LE SURVEILLANT, _avec ironie_.

Ah! c'est donc honnête de dire: «Je viens de gagner sept francs
vingt-cinq centimes sur Anastase!

«Et moi cinq francs cinquante centimes sur Étienne! Ils sont refaits en
plein, ces imbéciles; les affaires vont joliment, aujourd'hui!»

(_Exclamations parmi les enfants._)

ANASTASE, _en colère_.

C'est très-mal, je ne veux plus être votre ami, je ne veux plus être du
club _du Beau Monde_: je ne jouerai plus avec vous. Je vais rejoindre
Armand et Élisabeth. (_Il s'en va en courant._)

Étienne, _indigné_.

Moi aussi; j'aime mieux jouer et être simple que de me voir prendre mon
argent comme ça! (_Il suit Anastase._)

LE SURVEILLANT.

Si ça ne fait pas pitié de voir des enfants s'exciter à la vanité avec
leur _Beau Monde_, et les voir mépriser des enfants raisonnables! Bien
le bonsoir, messieurs; j'ai l'oeil sur vous. Plus d'affaires, ou gare à
vous!»

Le surveillant s'éloigna alors en grommelant, laissant les enfants à
moitié en colère, à moitié terrifiés.

CONSTANCE, _avec aigreur_.

Vilain bonhomme! c'est un tyran, de ne pas nous laisser faire ce qui
nous plaît!

HERMINIE, _tapant du pied_.

Et d'oser nous faire des reproches!

NOÉMI.

Ah! mes amis, franchement il a raison: en y réfléchissant, il vaut bien
mieux jouer que de se pavaner comme nous le faisons! Et puis, c'est bien
plus gentil de jouer tous ensemble: nous repoussons les enfants
simplement mis, je ne sais pas pourquoi!

CONSTANCE, _avec dignité_.

Je ne m'abaisserai jamais à fréquenter des gens portant de pareilles
toilettes.

HERMINIE.

Que va devenir notre club...? Eh bien, Irène, vous vous en allez?

IRÈNE.

Oui, je ne veux plus avoir la honte d'être blâmée par le gardien.
Viens-tu, Julien?

JULIEN.

Oh! oui! je ne recommencerai pas, je t'assure, à me mettre dans une
position pareille!

JORDAN.

Comment, vous vous en allez! Et notre club?

JULIEN.

Je m'en moque, j'en ai assez; j'en ai même trop...

CONSTANCE.

Irène, restez donc, n'abandonnez pas le club, vous, au moins!

IRÈNE.

Si vraiment; je veux bien jouer, mais je ne veux plus de ce bête de club
qui ne sert à rien qu'à nous rendre vaniteux. A demain, mes amis;
aujourd'hui, je vais embrasser Élisabeth, Armand, leurs amis, et leur
dire que je serai très-contente de jouer avec eux.

CONSTANCE.

Mais... allons bon, voilà qu'il pleut! Ah! ma robe, ma jolie robe! mon
satin lilas sera perdu....

HERMINIE.

Mes plumes de paon seront défrisées, si ça continue! Aïe!... il me tombe
de l'eau dans le cou....

NOÉMI.

Sauvons-nous sous les arcades de la rue de Rivoli avec nos bonnes!

Ces mots furent le signal d'une débandade générale; le _Beau Monde_
courut à toutes jambes vers la grille, au milieu d'une pluie devenue
torrentielle; les élégants se bousculaient tellement en montant
l'escalier qui conduit à la porte d'entrée, que plusieurs d'entre eux
tombèrent: ils se relevèrent furieux, pleins de boue et de sable, et se
disant des choses désagréables les uns aux autres.

Les malheureux finirent par arriver sous les arcades, mais dans l'état
le plus déplorable qu'on puisse imaginer: leurs belles toilettes étaient
toutes perdues; leurs visages exprimaient le dépit et la colère.

La déroute du _Beau Monde_ attira l'attention de plusieurs gamins: ils
accoururent en se bousculant et firent cercle autour des élégants
consternés.

UN GAMIN.

Ohé Titi, en v'là des boules et des balles! sac à papier, qué joli
spectacle!

DEUXIÈME GAMIN.

Tiens, Dodolphe, v'là une merveilleuse qui perd son rouge, il rigole sur
son menton...

TROISIÈME GAMIN.

Prends garde de l'perdre; ah! en v'là une qu'a du blanc et du noir
pêle-mêle. C'est comme pour les pies!

[Illustration: Ohé Titi! en v'là des boules...! (Page 120.)]

PREMIER GAMIN.

C'est, ma foi, vrai. C'est gentil de voir tout ça gratis!

JORDAN.

Allez-vous en, polissons! Donnez-nous la paix.

PREMIER GAMIN.

M'sieur a ses nerfs?

JULES.

Mauvais garnement, respecte-nous ou gare à toi!

DEUXIÈME GAMIN.

Oh la la! maman, j'ai t'y peur! (_Chantant_).

        En avant, marchons,
        Contre ces garçons....

(_Il s'avance vers Jules._)

JULES, _reculant_.

Eh bien! eh bien! ma bonne, au secours!

TROISIÈME GAMIN.

Bébé crie; vite, la nourrice, du lolo pour consoler Fanfan!

LA BONNE.

Allez-vous-en, gamins, laissez ces enfants tranquilles.

PREMIER GAMIN.

La rue est à tout le monde, d'abord....

DEUXIÈME GAMIN

Et puis, c'est pas des enfants, ça!

HERMINIE, _indignée_.

Par exemple!

DEUXIÈME GAMIN.

Non, c'est des chiens fous; ainsi, on peut regarder ça.

CONSTANCE, _furieuse_.

Ça! l'insolent!

UN SERGENT DE VILLE, _arrivant_.

Arrière, les gamins! (_les gamins se sauvent en criant:_ «v'là les
chiens fous, hou, hou....») Et vous, mesdemoiselles et messieurs,
veuillez circuler; voilà la pluie finie, du reste; vous pouvez aller et
venir.

Les élégants, trempés, sales, grognons, et quelques-uns d'entre eux
barbouillés par leur maquillage à moitié enlevé, s'en allèrent
piteusement avec leurs bonnes; ils eurent la douleur de rencontrer, au
détour d'une rue, les implacables gamins qui les escortèrent pendant
quelques minutes en se moquant d'eux et en les huant, tandis que les
passants riaient à gorge déployée, et des lazzis des gamins et des mines
ridicules du _beau monde_.

[Illustration]



CHAPITRE XI.

CHEZ LA GRAND'MÈRE D'ÉLISABETH


Le lendemain de cette scène, Irène reçut d'Élisabeth le billet suivant:

        «Chère amie,

        Grand'mère me charge de demander à M. et à Mme de Morville de
        vouloir bien t'amener chez elle, ainsi que Julien, jeudi soir, à
        huit heures; mes cousins et cousines de Marsy, Armand et moi,
        devrons jouer deux charades. A jeudi, j'espère: en attendant, je
        t'embrasse comme je t'aime, ma bonne Irène, de toute mon âme.

        Ton amie dévouée,

        ÉLISABETH DE KERMADIO.»

Irène, enchantée, courut chercher Julien: tous deux se hâtèrent de
porter à leur mère la gentille lettre d'Élisabeth, et lui demander de
vouloir bien, ainsi que leur père, les mener le soir chez Mme de Gursé,
la grand'mère des petits de Kermadio et de Marsy.

Mme de Morville y consentit volontiers, et Irène, après avoir remercié
sa mère, écrivit à Élisabeth pour lui dire qu'elle pouvait compter sur
eux.

Le jeudi matin, les six cousins et cousines, fort affairés, se rendirent
ensemble chez Mme de Gursé, pour préparer leurs fameuses charades; ils
se retirèrent dans le petit salon, afin d'y chercher les _mots_ pour le
soir.

JEANNE.

Messieurs, mesdames, dépêchez-vous de trouver une bonne charade, car je
vous déclare que je me sens bête comme un pot: je n'en trouve pas la
queue d'une, pour ma part!

PAUL.

Il n'y a pas besoin de nous décourager. Nous le sommes déjà bien assez
sans ça! (_Il réfléchit._)

ÉLISABETH.

Le difficile est de trouver des charades dont les mots soient simples,
aisés à jouer et amusants pour tout le monde. (_Elle réfléchit._)

JACQUES.

Je crois que... non, ce serait mauvais!

ARMAND.

Ah! j'ai trouvé... impossible! le tout serait trop long à jouer....

[Illustration: Le difficile est de trouver des charades... (Page 126.)]

JEANNE.

Tiens! si nous prenions... bah! que je suis étourdie; cela n'irait
jamais!

ÉLISABETH, _riant_.

Eh bien! le commencement promet. Nos spectateurs seront contents, ce
soir, si nous allons de ce train-là.

JEANNE.

C'est inquiétant, tu as raison! arranger nos mots, notre théâtre, nos
costumes!...

FRANÇOISE.

Heureusement que maman et ma tante de Kermadio vont venir bientôt nous
aider!

JACQUES.

Et Mlle Heiger aussi. Elle finit une lettre et arrive tout de suite
après, à ce que dit Armand.

FRANÇOISE.

J'en sais un! j'en sais un superbe....

TOUS.

Qu'est-ce que c'est? dis vite!

FRANÇOISE, _triomphante_.

_Mésange!_ C'est ça, un joli mot?

JEANNE, _réfléchissant_.

Il n'est pas facile.

ÉLISABETH.

Il est même impossible!

FRANÇOISE, _vivement_.

Pourquoi ça, mademoiselle la difficile?

ÉLISABETH.

Parce que _ange_ serait très-bien, _mésange_, aussi; mais le premier mot
_més_, comment nous en tirer?

FRANÇOISE.

La belle affaire! Ce sera quelqu'un qui dira toujours _maiz_, _maiz_,
parce qu'il sera embarrassé.

(_Les enfants rient._)

François commençait à devenir très-rouge quand les mamans et Mlle Heiger
entrèrent. Les pauvres acteurs leur demandèrent du secours.

MADAME DE MARSY.

Voyons! courage. Cherchez un mot simple et qui ne demande qu'un jeu
facile: _talent_, _tailleur_, que sais-je, moi!

MADAME DE KERMADIO.

_Balai, piqueur...._

JACQUES.

Non, _piqûre_, ce sera mieux! Merci, ma tante, merci, maman.

TOUS.

C'est ça! _piqûre_, ce sera très-bien.

JACQUES, _affairé_.

_Pique-hure._ Voilà comment nous devons jouer cela.

Il y aura une brouille entre deux vieilles portières, pour le premier
mot; pour le second, on servira, à un déjeuner de gourmands, une hure de
sanglier en carton, comme plat du milieu: vous jugez du désappointement
général.

Au dernier, ce sera M. de Rosbourg, piqué par un serpent et sauvé par
Paul d'Aubert[1].

[Note 1: Épisode tiré du livre de la comtesse de Ségur, _les Vacances._]

TOUS.

Bravo! Jacques; c'est charmant, très-bien inventé!

MADAME DE MARSY.

Très gentil et ingénieux: la piqûre surtout sera charmante à jouer.

PAUL.

Et la seconde charade? cherchons-la, puisque voilà la première trouvée.

JEANNE.

_Charité_ serait très-bien et très-joli à jouer.

MADAME DE KERMADIO.

Ah! voilà une idée excellente, chère enfant!

MADAME DE MARSY.

En effet, c'est simple et facile à jouer.

PAUL.

Oui, oui; c'est ça! _chat_, l'aventure de ma vieille cousine avec le
charretier; _riz_, un dîner de poltrons effrayés du choléra, et _thé_,
un thé comme celui de Mme Gibou, que maman nous lisait l'autre jour.

LES ENFANTS.

Bravo! c'est parfait.

MADEMOISELLE HEIGER.

Maintenant il faut s'occuper de distribuer les rôles à chacun,
d'arranger les costumes et les décors.

Les enfants, enchantés d'avoir enfin trouvé leurs mots, se mirent à tout
organiser. Lorsque les rôles durent être distribués, Jeanne déclara
malignement qu'elle donnait à Paul le soin de représenter la hure de
sanglier.

PAUL, _vivement_.

Tu veux me vexer, taquine? mais je vais t'attraper en acceptant; je
jouerai si bien mon rôle que je donnerai des fous rires à tout le monde.

JEANNE, _riant_.

Je demande aussi qu'on t'offre le rôle du chat; il sera si intéressant!

PAUL, _se rebiffant_.

Ah! tu m'ennuies à la fin, de me fourrer toujours dans les bêtes comme
ça! l'année dernière, c'était la même histoire....

JEANNE, _gaiement_.

Mais ça t'amuserait tant, d'égratigner et de faire le gros dos!

PAUL, _décidé_.

J'accepte, et je te ferai des _phout... phout..._ si terribles, que tu
ne seras pas contente de m'avoir offert le rôle!

Tout le monde riait en les écoutant et l'on finit de tout organiser, à
la satisfaction générale.

Le soir venu, la famille de Morville arriva et fut reçue à merveille par
l'excellente grand'mère d'Élisabeth, Mme de Gursé. Irène et Julien
étaient fort impatients de savoir comment les petits acteurs se
tireraient de leurs rôles.

Lorsqu'on fut installé dans le salon, converti en salle de spectacle, on
leva le rideau et la première charade commença.

[Illustration]



CHAPITRE XII.

PREMIÈRE CHARADE.


PIQUE.

        PERSONNAGES.                                 ACTEURS.

        Mme Petit-Colin, portière[2]               _Mlle Jeanne._

        Mme Gros-Colin, portière[3]                _Mlle Élisabeth._

        M. Conciliant, voisin[4]                   _M. Jacques._

        Mimi, fils de Mme Petit-Colin[5]           _M. Paul._

        Titi, fils de Mme Gros-Colin[6]            _M. Armand._

        Marinette, fille de M. Conciliant[7]       _Mlle Françoise._

              Le théâtre représente une loge de concierge.

[Note 2: Bonnet à rubans rouges, robe verte à queue, châle de toutes
couleurs, collier d'énormes boules.]

[Note 3: Bonnet à rubans roses et bleus, robe rouge à queue, châle vert,
doigts couverts de bagues.]

[Note 4: Redingote noire, pantalon gris, gilet blanc, cravate
très-empesée, lunettes bleues, grand chapeau gris.]

[Note 5: Blouse grise, pantalon blanc, toque ridiculement ornée et
beaucoup trop empanachée.]

[Note 6: Veste bleue, pantalon blanc, toque d'un autre genre que celle
de Mimi, aussi ridiculement ornée.]

[Note 7: Simple et gentil costume de fantaisie.]


SCÈNE I.

MADAME PETIT-COLIN, MIMI.


MADAME PETIT-COLIN.

Je suis contente que nous soyons habillés, Mimi, car je ne serais pas
étonnée de recevoir des visites, aujourd'hui!

MIMI, _bâillant_.

Ah! bah, maman, et qui donc qui viendrait?

MADAME PETIT-COLIN.

Quand ça ne serait que la vieille Gros-Colin qui aime tant à jouer de la
langue; elle ne peut pas se tenir de parler, et faut qu'elle aille de
porte en porte cancaner et assommer tous les voisins. (_Voyant entrer
Mme Colin._) Ah! bonjour, ma chère madame Gros-Colin; que vous êtes donc
aimable de venir comme ça voir les amis!


SCÈNE II.

MADAME GROS-COLIN, _entrant_.


Je ne pouvais pas passer devant votre porte sans entrer, madame
Petit-Colin! Titi, dis bonjour à ton cher Mimi.

TITI, _grognant_.

Bonjour, toi!

MIMI, rechigné.

Bonjour, toi!

MADAME PETIT-COLIN.

Allez jouer, mes petits amours.

(_Les enfants vont dans un coin et restent immobiles, causant à peine et
se tirant la langue de temps en temps._)

MADAME GROS-COLIN.

Une chose qui m'a toujours étonnée et que je venais vous demander
aujourd'hui, ma voisine, c'est pourquoi que vous vous appelez Colin
comme moi?

MADAME PETIT-COLIN.

La même chose m'étonnait aussi!

MADAME GROS-COLIN.

Pourquoi ça, s'il vous plaît?

MADAME PETIT-COLIN, _avec fierté_.

Parce que nous sommes les seuls qui devons porter le nom de Colin.

MADAME GROS-COLIN, _vivement_.

Je dis la même chose: c'est à nous seuls que revient cet honorable
nom....

MADAME PETIT-COLIN, _aigrement_.

Vous devez vous tromper, Mame, nous sommes les seuls vrais Colin!

MADAME GROS-COLIN, _très-vivement_.

Vous vous trompez vous même, Mame; il n'y a que nous.

MADAME PETIT-COLIN.

Ceci est fort. Lisez ces papiers.

(_Elle lui donne une liasse de cahiers._)

MADAME GROS-COLIN.

Et lisez ceci, il n'y a rien à répondre.

(_Elle tire de sa poche un rouleau de papiers. Les deux femmes lisent
tout bas, en gesticulant._)

MIMI.

Je te dis moi, que je tire la langue plus vite que toi!

TITI.

Pas vrai, c'est moi!

MIMI, _tirant la langue_.

Tiens! tiens! tiens! vois-tu comme je fais bien ça?

TITI, _de même_.

Et tiens! et tiens! et tiens! je le fais mieux....

MIMI.

Comptons combien de fois nous la tirerons chacun dans une minute,
veux-tu?

TITI.

Veux bien.

(_Ils vont devant la glace et tirent la langue le plus vite qu'ils
peuvent en se faisant d'atroces grimaces._)

MADAME GROS-COLIN, _jetant les papiers_.

C'est un tissu de mensonges! les seuls Colin, c'est nous!

MADAME PETIT-COLIN, _de même_.

Fausseté! horreur! Il n'y a que nous de _vérédiques_!

MADAME GROS-COLIN, _en colère_.

Ne répétez pas ça, portière; il n'y a plus qu'une branche de Colin,
c'est nous....

MADAME PETIT-COLIN, _furieuse_.

Une branche, une _souche_ morte, vous voulez dire!

MADAME GROS-COLIN, _exaspérée_.

Madame!...

MADAME PETIT-COLIN, _de même_.

Madame!...


SCÈNE III.


MONSIEUR CONCILIANT, _entrant_.

Bonjour, Ma.... Ah! mon Dieu! qu'y a-t-il donc, mes chères dames?

MARINETTE, _avec reproche_.

Oh! Mimi; oh! Titi, pourquoi vous tirez-vous la langue comme ça?

MADAME GROS-COLIN, _embarrassée_.

Nous nous disputons un peu, monsieur Conciliant, à cause de nos noms.

MADAME PETIT-COLIN.

Oui, parce que chacune de nous soutenait que son nom n'appartenait qu'à
elle seule, et que les autres étaient de faux Colin.

MONSIEUR CONCILIANT.

Et ce n'était que cela qui vous troublait tant?

LES DEUX PORTIÈRES, _indignées_.

Comment, que cela?

MONSIEUR CONCILIANT.

Certainement, car je puis vous mettre d'accord; connaissant vos deux
familles depuis longtemps, je suis au courant de toutes vos affaires.

LES DEUX FEMMES.

Eh bien! qui est la vraie Colin?

MONSIEUR CONCILIANT.

Vous êtes toutes deux de vraies Colin; seulement l'une est de la branche
des Colin-Maillard, et l'autre, de la branche des Colin-Tampon!

MADAME PETIT-COLIN, _rassurée_.

Vous êtes sûr?

MONSIEUR CONCILIANT, _gravement_.

Très-sûr!

MADAME GROS-COLIN.

Mais alors, nous sommes parentes?

MONSIEUR CONCILIANT.

Certainement!

MADAME PETIT-COLIN.

Et moi qui l'ignorais....

MADAME GROS-COLIN.

Je vous rendais bien la pareille! Embrassons-nous, ma cousine, et vivons
en paix.

(_Elles se jettent dans les bras l'une de l'autre. Monsieur Conciliant
se frotte les mains en riant._)

MARINETTE.

Voyez, mes amis, le bon exemple que vous donnent vos mamans. Soyez
gentils et embrassez-vous aussi!

MIMI.

Elle a raison. Veux-tu, Titi?

TITI.

Veux bien! C'est vilain de tirer la langue; ça nous rendrait bien laids!

MARINETTE.

Et surtout, cela offense le bon Dieu et la sainte Vierge!

(_Les enfants s'embrassent. La toile tombe._)


HURE.

        PERSONNAGES.                                   ACTEURS.

        Mme Harpagon[8]                             _Mlle Jeanne._

        Jocrisset, domestique et cuisinier[9]       _M. Jacques._

        M. Gourmet[10]                              _M. Armand._

        Mme Gourmet[11]                             _Mlle Élisabeth._

        Mlle Gourmet[12]                            _Mlle Françoise._

        Une hure de sanglier en carton[13]          _M. Paul._

              Le théâtre représente une salle à manger.

[Note 8: Vêtements râpés, sales et n'allant pas ensemble. Robe de satin
jaune fanée, bonnet fripé en tulle orné de rubans roses tachés; un
soulier et une pantoufle; un mouchoir brodé taché d'encre.]

[Note 9: Habit brun couvert de reprises, veste jaune trop courte,
pantalon vert avec des morceaux noirs aux genoux; casquette sans
visière.]

[Note 10: Toilette élégante, mais tachée de graisse.]

[Note 11: Toilette semblable à celle de son mari, aussi chargée de
taches de graisse.]

[Note 12: Comme ses parents, élégante et couverte de taches.]

[Note 13: Le petit acteur est accroupi sur un plat: il est recouvert
d'une peau de chevreuil. Sur sa figure, une gaze couverte de plumes, ne
laissant voir que les yeux et d'énormes défenses (des morceaux de mie de
pain taillés en pointe, attachés à la gaze, simulent les défenses);
oreilles postiches en queue de lapin: le sanglier doit faire des yeux
terribles, pour compléter l'effet.]


SCÈNE I.

MADAME HARPAGON, JOCRISSET.


MADAME HARPAGON.

Que c'est ennuyeux de donner à dîner! et à ces assommants Gourmet,
encore! Ils vont dévorer, j'en suis sûre.... Jocrisset!

JOCRISSET, _s'avançant_.

Madame me réclame?

MADAME HARPAGON.

Tu n'as pas oublié ce que je t'ai recommandé?

JOCRISSET.

Quoi donc, madame?

MADAME HARPAGON, _impatientée_.

Enfin, tu te rappelles ce que j'ai dit! Sers vite et peu. Emporte les
plats et n'offre que le moins possible.

JOCRISSET.

Oui, madame, j'emporterai vite et peu. J'offrirai les plats que je
servirai. C'est-à-dire non... je servirai les plats que j'offrirai....

MADAME HARPAGON.

Mais non! mais non! c'est le contraire!

JOCRISSET.

C'est égal, madame, j'ai compris, et madame peut être sûre que....


SCÈNE II.

LES MÊMES, MADAME, M. ET MADEMOISELLE GOURMET


MADAME GOURMET.

Bonjour, chère madame, nous sommes exacts j'espère!

M. GOURMET.

Et mourant de faim....

MADAME HARPAGON, _à part_.

Aïe! (_Haut._) Soyez les bienvenus! Vous voyez que je vous attendais,
quasi à table. Asseyons-nous vite et réparons le temps perdu. (_On
s'assied: Jocrisset sert._)

JOCRISSET, _très-vite_.

Madame ne veut pas de côtelettes? (_Il passe sans attendre la réponse;
il fait la même chose pour chaque convive: personne ne mange. Mme
Harpagon est radieuse, les Gourmet, consternés._)

MADAME HARPAGON, enchantée.

Quel triste appétit nous avons! Jocrisset, sers le poulet.

JOCRISSET.

La couveuse morte? Oui, madame, tout de suite.

M. GOURMET, _bas_.

Horreur! Anastasie, as-tu entendu?

MADAME GOURMET, _de même_.

Que trop, hélas!

MADEMOISELLE GOURMET, _de même_.

J'en mangerai tout de même, moi; tant pis, j'ai trop faim!

M. GOURMET.

Ma fille, je te le défends! N'en mange pas, Clélie, si tu aimes ton
père.

MADAME HARPAGON, _bas_.

Jocrisset, ne sers que la carcasse! (_Jocrisset se trompe et offre les
bons morceaux. La petite Gourmet prend tout. Mme Harpagon s'agita avec
douleur._)

JOCRISSET.

Madame, faut-il découvrir le plat du milieu?

MADAME HARPAGON.

Sans doute; tu as eu tort de l'oublier.

MADAME GOURMET, _bas_.

Oh! bonheur, nous allons manger....

M. GOURMET, _bas_.

Servons-nous sans dire gare, ou sans cela nous sommes perdus!
(_Jocrisset découvre la hure qui est sur la table._)

M. GOURMET, _haut_.

Ah! voilà un plat qui me réjouit. Cela m'amusera de le découper. J'ai un
talent tout particulier pour cela. (_Il attire le plat vers lui._)

MADAME HARPAGON, _très-agitée_.

Non, cher monsieur, non! Jocrisset va emporter le plat et vous évitera
cette peine.

MADAME GOURMET, _aigrement_.

Doutez-vous de l'adresse de mon mari, madame?

MADAME HARPAGON, _embarrassée_.

Non certes; mais il vaudrait mieux... ce serait préférable....

M. GOURMET.

Dieu! que c'est dur! mon couteau ne peut pas... eh bien! eh bien! Oh!
grand Dieu! c'est du carton!

MADEMOISELLE GOURMET.

Ah ben! on ne peut donc pas manger, ici? N'y avait que la couveuse!

MADAME HARPAGON, _balbutiant_.

Mon Dieu, vous savez... ces plats du milieu... sont pour la montre
souvent... pour orner....

M. GOURMET, _se levant_.

En voilà assez! nous vous saluons, madame, et nous allons chercher
ailleurs de quoi manger.

MADAME GOURMET, _de même_.

Et nous avons chez nous un cuissot de chevreuil (pas en carton!) que
nous allons manger à nous seuls, sans inviter personne!

MADAME HARPAGON, _désolée_.

Ciel! si j'avais su! Restez donc; on va rapporter les côtelettes, et il
y a encore des pommes de terre, n'est-ce pas, Jocrisset?

JOCRISSET.

Les pommes de terre germées? Certainement, madame.

MADEMOISELLE GOURMET.

Ça doit être bon!

M. GOURMET.

Plus un mot! Partons, ma femme et ma fille.

(_Ils sortent._)

MADAME HARPAGON, _désolée_.

Coquin de sanglier! Il est cause de tout! (_Elle montre le poing à la
hure qui lui fait des yeux terribles. La toile tombe._)

PIQURE.

        Personnages.                       Acteurs.

        Comte de Rosbourg[14]           _M. Jacques._

        Paul d'Aubert[15]               _M. Paul._

        Première sauvage[16]            _Mlle Élisabeth._

        Deuxième sauvage                _Mlle Jeanne._

        Troisième sauvage               _Mlle Françoise._

        Quatrième sauvage               _M. Armand._

   Le théâtre représente une plaine. A droite, un arbre figuré par
              une grosse planche de sapin.

[Note 14: Habits très-usés et déchirés, mais aussi propres que possible.
Grande barbe, longs cheveux.]

[Note 15: Habits comme ceux de M. de Rosbourg.]

[Note 16: Corsages blancs, jupons en coton brodé et en peaux de bêtes,
guirlandes de fleurs sur la poitrine et le dos. Carquois, flèches,
couronnes de plumes; cheveux à la chinoise.]


M. DE ROSBOURG, _seul, se promenant_.

Que je suis malheureux! Ma vie se passera-t-elle dans cette île, loin de
ma chère femme, de ma chère fille, cette enfant bien aimée? Ah! mon
Dieu! Donnez-moi le courage qui me manque.... (_Il s'assied, accablé,
sur une pierre._) Ah!... (_Il se lève._) je viens d'être piqué! Ciel! un
serpent à sonnettes, et je suis seul, loin du village.... (_Il essaye
vainement de marcher._) Je suis perdu! ma femme, ma chère fille,
adieu.... Seigneur, prenez pitié de moi! (_Il retombe assis sur un
rocher et prie._)

PAUL, _accourant._

Mon père, mon père, qu'avez-vous? Dieu! que vous êtes pâle!

M. DE ROSBOURG, _d'une voix faible_.

Ne t'afflige pas, Paul... un serpent... m'a piqué.... Je me sens mal....
(_Il s'évanouit._)

PAUL, _avec désespoir_.

O mon pauvre père! Comment le sauver? Personne ici pour le secourir. A
moi! à moi! il va mourir; mon Dieu, inspirez-moi!... Ah! quelle idée!
(_Il cherche la blessure, la découvre, puis suce la plaie._)

M. DE ROSBOURG, _ouvrant les yeux_.

Quel mieux je ressens! Quel miracle!... Ciel! Paul, que fais-tu? (_Il
veut l'empêcher de continuer._)

PAUL, _se débattant_.

Laissez, mon père! Vous n'avez pas le droit de m'empêcher d'agir. Je
veux que vous viviez, je veux vous sauver, moi, moi qui vous dois la
vie!

M. DE ROSBOURG.

Paul, mon enfant... je ne veux pas.... Ah! mes forces s'épuisent! (_Il
retombé évanoui. Paul profite de cette faiblesse pour achever de sucer
la plaie._)

UNE PREMIÈRE SAUVAGE, _accourant_.

Quoi arriver ici? On criait!

PAUL, _se relevant_.

Mon père a été piqué par un serpent à sonnettes il y a plus d'une heure.

DEUXIÈME SAUVAGE.

Trop tard pour sauver lui! Lui, perdu!

PAUL.

Ne craignez rien. J'ai sucé la plaie. Il est hors de danger.

M. DE ROSBOURG, _revenant à lui_.

Paul, où es-tu? Tu souris, tu m'embrasses.... Tu m'as sauvé! (_Il se
lève._) Je le sens, tout le venin de ma blessure est parti. Mon Dieu! il
a peut-être passé dans tes veines, cher et excellent enfant!

PAUL, _d'une voix éteinte_.

Non, mon père, ne craignez rien pour moi; mais ces émotions m'ont
brisé... je ne puis.... (_Il tombe dans les bras de M. de Rosbourg._)

M. DE. ROSBOURG, _pleurant_.

Mon fils, mon enfant! reviens à toi!

[Illustration: Trop tard pour sauver lui! (Page 148.)]

PREMIÈRE SAUVAGE.

Attends, Gligala venir là-bas et apporter bons remèdes.

TROISIÈME SAUVAGE, _accourant_.

Paul évanoui? Crains rien; voilà pour faire revenir lui. (_Elle lui fait
respirer un jus d'herbe._)

PAUL, _ouvrant les yeux_.

Mon père, je suis mieux. Merci, mes amies, merci de vos bons soins.

M. DE ROSBOURG.

Oh! mon Paul, que je suis heureux! Et moi qui me désolais de notre
infortune! Je vois qu'aimé par un coeur comme le tien, je ne puis être
vraiment malheureux!

QUATRIÈME SAUVAGE, _arrivant_.

Ami, ami, dans le lointain, voir venir un vaisseau comme le tien. Il
vient vite vers terre.

M. DE ROSBOURG.

Paul, ton dévouement est béni de Dieu! Un vaisseau.... C'est la France!
c'est la famille....

PAUL.

Cher père, vous allez être heureux?

M. DE ROSBOURG, _avec tendresse_.

Oui, mais jamais sans toi! (_La toile tombe._)



CHAPITRE XIII.

SECONDE CHARADE.


CHAT.

        Personnages.                           Acteurs.

        Mme Dur-à-Cuir[17]                  _Mlle Jeanne._

        Sacripant, charretier[18]           _M. Jacques._

        Diablotin, gamin[19]                _Mlle Françoise._

        Mme Cancanier, portière[20]         _Mlle Élisabeth._

        M. Cancanier, portier, son mari[21] _M. Armand._

        Un Chat[22]                         _M. Paul._

              La scène représente une rue.

[Note 17: Chapeau à fleurs fanées, mis de travers; cheveux gris
ébouriffés; robe et manteau de couleur sombre; un énorme parapluie à la
main.]

[Note 18: Blouse, pantalon en toile; large casquette sur l'oreille.]

[Note 19: Blouse, pantalon en toile; bonnet de police en papier.]

[Note 20: Costume de Mme Petit-Colin, plus un tablier et un balai.]

[Note 21: Costume de M. Conciliant, plus un tablier et un balai.]

[Note 22: L'acteur est enveloppé d'une fourrure; oreilles postiches,
queue démesurément longue.]


SCÈNE I.

(_On entend miauler lamentablement dans la coulisse._)


MADAME DUR-A-CUIR, _entrant_.

J'entends miauler par ici! Il doit y avoir quelque misérable qui
tourmente une pauvre bête sans défense... (_Elle agite son parapluie._)
Que vois-je! (_Elle regarde dans la coulisse._) Un charretier fouette un
angora.... L'infâme! et la victime, grimpée à moitié sur une voiture, ne
peut ni descendre ni monter! Horrible spectacle!... Je vole au secours
du malheur! (_Elle s'élance dans la coulisse, son parapluie levé. On
entend de grands cris._)


SCÈNE II.

MADAME DUR-A-CUIR, SACRIPANT, DIABLOTIN, le CHAT, _entrent en désordre_.


SACRIPANT.

Ah çà! allez-vous me laisser tranquille, à la fin, ma bonne femme! On ne
peut donc pas s'amuser un brin sans être maltraité?

MADAME DUR-A-CUIR.

Gredin! tu appelles _s'amuser_, tourmenter, torturer un malheureux
animal! (_Elle lui montre le poing._) Touches-y, maintenant que je l'ai
pris sous ma protection....

LE CHAT.

Miaou, miaou.

DIABLOTIN, _déclamant_.

Qu'ils sont touchants, les cris de l'innocence!

SACRIPANT.

Ne me défiez pas, la mère, car je vous lui en ferais voir de toutes les
couleurs, à vot' protégé!

MADAME DUR-A-CUIR, _le parapluie levé_.

Approche, si tu l'oses!

SCÈNE III.

MADAME CANCANIER, _entrant_.

Bravo! ma bonne femme, tu as mon estime. Je vole à ton secours! (_Elle
se place près de Mme Dur-à-Cuir, la balai en l'air._)

M. CANCANIER, _accourant_.

De quoi te mêles-tu, toi? Toujours fourrée dans les bagarres! Attends un
peu que je me mette dans le parti ennemi pour te donner une leçon. (_Il
se range à côté de Sacripant qui a son fouet en l'air._)

DIABLOTIN, _riant_.

Allez, la musique! En avant, Minet, déploie ton organe et anime la
partie! (_Le chat s'élance en miaulant et griffe énergiquement les
figures de Sacripant et de Cancanier._)

LE CHAT, _jurant_.

Phout.... Phout.... (_vite et griffant_) phout, phout-phout....

SACRIPANT.

Aïe! Je suis éborgné.... Horreur de bête! va! Hé! le pharmacien, viens
me panser, j'ai le nez en compote! (_Il jette son fouet et se sauve en
courant._)

CANCANIER.

Oh! là! là! j'ai la joue en marmelade; vilain animal.... Dieu! que ça me
cuit! Vite, un médecin pour mes blessures! Brrrou! que j'ai mal! (_Il
s'en va en se tenant la tête._)

DIABLOTIN, _chantant_.

La victoire est à nous!

MADAME CANCANIER.

Et v'là le champ de bataille qui nous reste....

MADAME DUR-A-CUIR.

Avec armes et bagages!

LE CHAT.

Miaou....

MADAME CANCANIER.

Qu'allons-nous faire de ce pauvre animal?

MADAME DUR-A-CUIR.

Je l'emmène. Il me servira de compagnon et je raconterai son trait de
bravoure à qui voudra l'entendre.

MADAME CANCANIER.

Je vous ferai écho, les oreilles de M. Cancanier seront rebattues de
notre gloire! (_Le chat se précipite dans les bras de Mme Dur-à-Cuir._)

DIABLOTIN.

Tableau touchant! Je suis ému! Je suis ému!...

(_La toile tombe._)

RIZ.

        Personnages.                               Acteurs.

        M. Tremblotant[23]                      _M. Jacques._

        Mme Tremblotant                         _Mlle Jeanne._

        Le docteur Tukanmaime                   _M. Armand._

        M. Huileux, apothicaire                 _M. Paul._

        Mme Gémissons, cousine de Tremblotant   _Mlle Élisabeth._

        Mlle Azelma Tremblotant                 _Mlle Françoise._

              La scène représente une salle à manger.

[Note 23: Costumes de fantaisie.]



SCÈNE I.

MONSIEUR, MADAME, MADEMOISELLE TREMBLOTANT, MADAME GÉMISSONS, _à table_.


M. TREMBLOTANT.

Qu'avons-nous encore à manger, ma femme?

MADAME TREMBLOTANT.

Toujours la même chose, mon ami. Au temps de choléra où nous sommes, on
ne saurait trop manger de cet aliment précieux. (_Elle montre une
terrine._)

MADAME GÉMISSONS.

Vous avez bien raison, ma cousine; un malheur est si vite arrivé! (_Elle
mange._)

M. TREMBLOTANT.

Ça bourre joliment de ne manger que de ce... légume-là! (_Il se frotte
l'estomac._)

MADAME GÉMISSONS.

Le fait est que ça ne veut plus passer. (_Elle se renverse sur sa
chaise._)

MADEMOISELLE TREMBLOTANT.

Ah! mon Dieu, maman, v'là ma cousine qu'a le choléra, elle devient toute
verte!

MADAME TREMBLOTANT, _bondissant_.

Ciel de Dieu! c'est vrai! Vite, Azelma, un médecin.... Cours chercher un
médecin. Tâche d'amener le docteur Tukanmaime. (_Azelma sort en
courant._)

M. TREMBLOTANT, _terrifié_.

Ah! Seigneur! je suis pris aussi, pour sûr. Je me sens tout drôle....
(_Il tombe évanoui sur sa chaise._)

MADAME GÉMISSONS, _pleurant_.

Nous allons mourir! A la fleur de l'âge, hélas! (_Elle se tord les
mains._)

MADAME TREMBLOTANT.

Ne craignez rien, ma cousine, je prierai pour le repos de votre âme!


SCÈNE II.

Les mêmes, LE DOCTEUR, AZELMA.


LE DOCTEUR.

Qu'y a-t-il donc? Oh! oh! deux malades, bonne aubaine! (_Il leur tâte le
pouls._)

Fièvre violente.--Bien. Face rouge et gonflée. Très-bien.--Agitation
convulsive! Parfait. (_Les deux malades poussent des cris plaintifs._)

MADAME TREMBLOTANT, _épouvantée_.

Grand Dieu! docteur, que vous êtes sinistre dans vos paroles!

LE DOCTEUR, _gaiement_.

Et qu'ont-ils mangé, ces chers malades, ma bonne dame?

MADAME TREMBLOTANT.

Mais simplement de ceci, docteur; c'est ce qu'il y a de plus sain en
temps de choléra. (_Elle montre une énorme terrine presque vide._)

LE DOCTEUR.

Quelle quantité chaque malade en a-t-il mangé?

M. TREMBLOTANT, _d'une voix faible_.

Je n'en ai mangé que quatre à cinq livres pour ma part.

MADAME GÉMISSONS, _de même_.

Et moi, pas davantage.

LE DOCTEUR, _tranquillement_.

Ceci me rassure. Ce n'est pas précisément le choléra, alors, mais une
violentissime indigestion cholérique dont nous allons débarrasser les
patients.

Monsieur Tremblotant, vous allez.... (_Il lui parle bas à l'oreille_)
dans votre chambre.

M. TREMBLOTANT, _joignant les mains_.

Cinq, docteur! Cinq de suite? cela va bien m'éprouver!

LE DOCTEUR, _avec force_.

Il le faut! un par livre, c'est la règle! Vous, Madame, vous.... (_Il
lui parle bas_) dans la chambre de votre cousine.

MADAME GÉMISSONS.

Ah! docteur! cinq tout entiers? Ça me bouleversera!

LE DOCTEUR, _avec autorité_.

Madame, ne discutez pas la médecine! (_Les malades sortent en gémissant
chacun de son côté._)


SCÈNE III.

Les mêmes _hors les malades_, M. HUILEUX, _arrivant_.


M. HUILEUX, _avec un gros rouleau enveloppé sous le bras._ (_On voit le
bout de son instrument dépasser le papier._)

Je vous ai vu entrer ici, docteur, et je pense qu'on doit avoir, grâce à
vous, besoin de mon ministère?

LE DOCTEUR.

Oui, mon cher Huileux, il faut.... (_Il lui parle bas._) Cinq à Mme
Gémissons, cinq à M. Tremblotant, et bien en conscience.

M. HUILEUX, _avec fierté_.

Ne craignez rien, docteur; j'aimerais mieux mourir que de faire grâce
d'une goutte! (_Il entre chez Mme Gémissons. Grand silence._)

M. HUILEUX, _avec solennité_ (_dans la coulisse_).

Un..., deux..., trois....

MADAME GÉMISSONS, _dans la coulisse_.

Assez, assez! Je n'en peux plus!

M. HUILEUX, _de même_.

On en peut toujours, madame. Courage!

MADAME TREMBLOTANT.

La malheureuse! Ses plaintes sont déchirantes à entendre.

M. HUILEUX.

Quatre..., cinq! (_Il sort de chez Mme Gémissons et va chez M.
Tremblotant. Grand silence._)

M. HUILEUX, _dans la coulisse_.

Un..., deux....

M. TREMBLOTANT, _de même_.

Pas plus! pas plus!

M. HUILEUX, _de même_.

Monsieur, soyez homme! Mme Gémissons ne se plaignait qu'au troisième, et
pourtant elle en a eu cinq!

M. TREMBLOTANT, _de même_.

Vous trouvez que ce n'est rien?

M. HUILEUX, _de même_.

Peu de chose, mon cher monsieur.... Allons, recommençons! Trois...
quatre!...

M. TREMBLOTANT, _de même_.

Grâce.... Miséricorde!

M. HUILEUX, _de même_.

Cinq....

M. TREMBLOTANT, _de même_.

Ah! je suis mort!

M. HUILEUX, _sortant_.

Quand vous le serez pour de bon, vous ne le direz pas.

LE DOCTEUR.

C'est fini? Bravo! Allons, mon cher Huileux, courons chez nos autres
malades, et sauvons l'humanité souffrante. (_Ils sortent._)

MADAME GÉMISSONS _paraît_, _courbée en deux_, _à la porte de sa
chambre_.

Oh! la, la!

M. TREMBLOTANT, _paraissant de même_.

Ah! grand Dieu!

_Mme Tremblotant et Azelma se désolent_

_La toile tombe._

[Illustration: Et sauvons l'humanité souffrante. (Page 162.)]

THÉ.

        Personnages.                          Acteurs

        Mme Ouistiti                      _Mlle Élisabeth._

        M. Ouistiti                       _M. Armand._

        Mme Cornichon, voisine            _Mlle Jeanne._

        M. Gobe-Mouche, voisin            _M. Jacques._

        Grinchu, cuisinier                _M. Paul._

        Follette, fille de Ouistiti       _Mlle Françoise._

(Les acteurs sont en costume de ville, Grinchu en cuisinier; M.
Gobe-Mouche devra avoir un énorme chapeau, très en arrière; Mme
Cornichon, un grand chapeau, très en avant: tous les deux devront
tourner leurs pouces sans cesse.)

La scène représente un salon.


SCÈNE I.


MADAME OUISTITI, _cherchant dans un tiroir_.

Impossible de retrouver ma recette pour faire le _thym_. Tu es sûr de ne
pas l'avoir, Anastase?

M. OUISTITI.

Moi? non, je....

MADAME OUISTITI.

C'est bon! ne bavarde pas tant; je n'en veux pas davantage! Ah!
Seigneur, qu'allons-nous faire? déjà huit heures, et je ne sais comment
faire ce maudit _thym_!

FOLLETTE, _sautant_.

Et les voisins vont arriver, hé! hé! hé! et tu seras bien vexée, maman!
han! han!

MADAME OUISTITI.

Tais-toi, petit monstre! Tu retournes le poignard dans la plaie!


SCÈNE II.


GRINCHU, _entrant_.

Madame, je crois avoir trouvé votre recette, quoiqu'elle ne vaille pas
grand'chose, à mon avis!

MADAME OUISTITI.

O bonheur! Anastase, nous sommes sauvés!

M. OUISTITI.

Oui, nous sommes....

MADAME OUISTITI.

C'est bon; je ne t'en demande pas davantage. Vite. Grinchu, donnez-moi
cette recette.

GRINCHU.

Je me méfierais à la place de madame, elle a été écrite par M. Ricanant,
qui aime à plaisanter, et il riait en la donnant! Enfin la v'là. Elle
était collée, sauf respect, sur le ventre de la poupée de Mlle Follette
en guise de cataplasme, avec du jus de réglisse.

MADAME OUISTITI.

Ciel! que c'est barbouillé! (_Tâchant de lire._) Prenez... prenez...
du... thym... in... in... (_S'arrêtant_). Pas possible de lire ce
mot-là!

GRINCHU, _regardant_.

Il y a: infectez.

M. OUISTITI, _de même_.

Oui, je crois que....

MADAME OUISTITI.

C'est bon. Je ne t'en demande pas davantage. (_Lisant._) Infectez le
_thym_... dans... dans....

GRINCHU.

Madame se trompe; il y a avec.

MADAME OUISTITI.

Tenez, lisez, Grinchu; vous y verrez mieux que moi.

GRINCHU, _lisant_.

Infectez avec... hum... avec du vin de Bordeaux. Salez... salez... les
tasses et servez avec du plâtre dedans.

MADAME OUISTITI, _effrayée_.

Comment, du plâtre? Ah! ça, mais! nos estomacs vont être recrépis, de
cette façon-là; il n'y manquera plus que des pierres et de la peinture!

M. OUISTITI.

C'est vrai! nous allons....

MADAME OUISTITI, _affairée_.

C'est bon! Je ne t'en demande pas davantage. Vous êtes sûr, Grinchu, que
vous avez bien lu....

GRINCHU, _aigrement_.

Madame me moleste bien à tort! Je suis remarquable par mon habileté à
lire l'imprimé!

MADAME OUISTITI.

Eh bien, alors, arrangez-vous vite ce _thym_; car j'entends nos voisins
qui arrivent.

(_Grinchu sort._)


SCÈNE III.


MADAME CORNICHON, _entrant_.

Ma chère voisine, bonjour!

M. GOBE-MOUCHE, _entrant_.

Bonjour, madame Ouistiti! (_Il rit._) Bonjour, monsieur Ouistiti. (_Il
rit._) Bonjour, mademoiselle Ouis....

FOLLETTE, _éclatant de rire_.

.... titi. Allez, monsieur, je sais mon nom sans que vous me le
rappeliez.

M. GOBE-MOUCHE, _déconcerté_.

Je n'ai pas voulu vous vexer, mais seulement vous faire une politesse,
mademoiselle Ouis....

FOLLETTE, _saluant_.

.... titi.

(_Gobe-mouche reste la bouche ouverte._)

MADAME CORNICHON.

Que c'est aimable à vous, voisine, de nous faire goûter ce fameux _tout_
dont on parle tant!

MADAME OUISTITI.

Vous voulez dire du _thym_, ma voisine.

MADAME CORNICHON.

Pardon, du _tout_. C'est ainsi qu'on appelle cette délicieuse tisane
anglaise.

M. GOBE-MOUCHE.

Permettez! J'ai entendu dire que cela se nommait du _tré_, et je pense
que c'est son vrai nom.

LES DEUX DAMES.

Tiens! pourquoi?

M. GOBE-MOUCHE, _gravement_.

Parce qu'il y a quatre substances qui composent ce breuvage.


SCÈNE IV.


GRINCHU, _entrant_.

Madame, v'là la soupe.

MADAME OUISTITI.

Dites donc le _thym_, Grinchu!

MADAME CORNICHON.

Non, le _tout_.

M. GOBE-MOUCHE.

Non, le _tré_.

GRINCHU, _impatienté_.

Enfin, v'là la machine, quoi!

M. OUISTITI.

Eh bien! il faudrait man....

MADAME OUISTITI.

C'est bon, on ne t'en demande pas davantage.

(_Tout le monde s'assied, on sert._)

MADAME CORNICHON, _buvant_.

Chère voisine, il manque quelque chose à ce _tout_.

MADAME OUISTITI, _agacée_.

A ce _thym_, chère amie?

MADAME CORNICHON, _insistant_.

Oui, à ce _tout_. Il y faut mettre un peu de liqueur; on dit que ça le
_bonifie_ extraordinairement.

GRINCHU, _à part_.

Attends, toi, je vais t'apprendre à faire la difficile. (_Haut._) Madame
a raison. V'là de l'esprit-de-vin; n'y a rien de meilleur pour
aromatiser ça! (_Il en verse quelques gouttes à tout le monde et la
valeur d'un grand verre à Mme Cornichon et à M. Gobe-Mouche._)

M. GOBE-MOUCHE, _faisant des grimaces après en avoir goûté_.

Chers voisins, c'est délicieux; si délicieux que je n'ose prendre toute
ma tasse, ne voulant pas vous en priver...

MADAME OUISTITI, _à part_.

Ce _thym_ est exécrable, je vais le faire boire à ce brave homme.
(_Haut._) Cher Monsieur, n'y mettez pas de discrétion. Ajoutez ma tasse
à la vôtre, je m'en prive en votre faveur!

M. OUISTITI, _à part_.

Bien! je vais faire boire cet affreux breuvage à Madame Cornichon.
(_Haut._) Ma voisine, je fais comme ma...

MADAME OUISTITI.

C'est bon! On ne t'en demande pas davantage.

MADAME CORNICHON, _ahurie_.

Oh! je vais boire... tout ça? (_Elle regarde ses tasses avec angoisse._)

M. GOBE-MOUCHE, _de même_.

Je suis très-reconnaissant, enchanté!... (_Il lève les yeux au ciel._)

_Les deux invités boivent en faisant des contorsions. Les Ouistiti sont
ravis._

MADAME CORNICHON, _se levant_.

Je ne me sens pas bien, permettez que je me retire, la tête me tourne!

MADAME OUISTITI, _l'accompagnant_.

Chère voisine, je veux vous reconduire. (_Dans la coulisse._) Ah! ciel!
quelle catastrophe!

FOLLETTE, _regardant_.

Ah! pauvre madame Cornichon! Elle n'a pas gardé longtemps son _tout_.

M. GOBE-MOUCHE, _chancelant_.

Je me retire aussi. Cher voisin, adieu!

M. OUISTITI, _effrayé_.

Je ne vous accompagne pas, car je crains des accidents.

M. GOBE-MOUCHE, _s'accrochant à lui_.

Ne me quittez pas, je suis très-faible! (_Ils sortent._)

M. OUISTITI, _dans la coulisse_.

Ouf! Grinchu, à mon secours!

MADAME OUISTITI, _dans la coulisse_.

Follette, à moi!

M. OUISTITI, _de même_.

Grinchu!

_La toile tombe._

CHARITÉ.

        Personnages.                                  Acteurs.

        Un pauvre aveugle                          _M. Armand._

        Un pauvre honteux                          _M. Jacques._

        Mme Étourneau                              _Mlle Jeanne._

        Mme Réfléchie                              _Mlle Élisabeth._

        Juliette, fille de Mme Réfléchie[24]       _Mlle Françoise._

La scène se passe aux Champs-Élysées.--Mme Étourneau, Mme Réfléchie et
Juliette se promènent.

[Note 24: Costumes de fantaisie.]


MADAME ÉTOURNEAU.

Chère amie, nous voici arrivées au but de notre promenade; vous me
permettrez bien de donner à Juliette de quoi s'amuser et lui acheter ce
dont elle aura envie.

MADAME RÉFLÉCHIE.

Volontiers, Azurine; mais ne faites pas de folies pour cette enfant.

MADAME ÉTOURNEAU.

Soyez tranquille, ma chère. (_Elle tire vingt francs de sa bourse._)
Tiens, Juliette, voilà vingt francs. Si tu n'en as pas assez, tu me le
diras.

MADAME RÉFLÉCHIE.

Chère amie, je ne veux pas que vous donniez tout cela à Juliette, c'est
beaucoup trop!

MADAME ÉTOURNEAU.

Mais pourtant....

MADAME RÉFLÉCHIE.

Du tout, donnez-lui cinq francs: cela lui suffira très-grandement.

MADAME ÉTOURNEAU.

Allons, je vous obéis. Tiens, Juliette.

JULIETTE.

Merci, madame; je vais acheter un ballon, si maman le permet.

MADAME RÉFLÉCHIE.

Je le veux bien.

(_Elles vont vers une boutique._)

MADAME ÉTOURNEAU.

Ah! voilà un aveugle: tant mieux, j'adore les aveugles, moi. Tenez, mon
brave.

L'AVEUGLE.

Merci de tout coeur, ma chère dame; oh! laissez-moi serrer votre main
bienfaisante! (_Il lui saisit le bras._)

MADAME ÉTOURNEAU.

C'est bien, mon brave, d'être reconnaissant. Tenez, voilà encore pour
vous. (_Elle lui donne._)

L'AVEUGLE, _sans la lâcher_.

Votre générosité est inépuisable! Comment vous dire ce que je ressens?

MADAME ÉTOURNEAU.

C'est inutile, lâchez-moi, je le devine bien.

L'AVEUGLE, _de même_.

Il faut que mon coeur parle, sans quoi la reconnaissance m'étoufferait.
Je vais vous raconter ma lamentable histoire. (_Il tousse, crache et se
mouche._) Vous saurez donc, chère bienfaitrice....

MADAME ÉTOURNEAU, _à part_.

Ah çà mais! il m'ennuie, cet homme; il a une poigne de fer et il est
bavard comme une pie.

L'AVEUGLE, _d'une voix criarde_.

Je suis né de parents pauvres.... (_Il tousse, crache et se mouche._)
J'ai quarante-six ans, trois mois et deux jours.

MADAME ÉTOURNEAU, _à part_.

Je voudrais bien m'en aller!

L'AVEUGLE, de même.

Je ne pesais que deux livres et demie à un mois. (_Il tousse, crache et
se mouche._) J'avais des digestions pénibles, je les ai encore, je
souffre....

MADAME ÉTOURNEAU, _impatientée_.

Et moi aussi, lâchez-moi, insupportable bavard!

L'AVEUGLE, _la laissant et s'en allant_.

Bavard, moi?... jamais je n'ouvre la bouche, jamais je ne me plains; si
vous croyez que je suis reconnaissant de vos aumônes, à présent! faut-il
recevoir des reproches semblables et penser que....

(_Sa voix se perd dans l'éloignement._)

MADAME ÉTOURNEAU.

Pouf! m'en voilà débarrassée. (_Elle va vers ses amies._) Eh bien,
avez-vous acheté des joujoux?

JULIETTE.

Je crois que je vais prendre ce beau ballon.

LE PAUVRE HONTEUX, _approchant_.

Vous avez perdu quelque chose, madame. (_Il remet à Mme Étourneau son
porte-monnaie._)

MADAME ÉTOURNEAU.

Mille remercîments, mon ami: pourrais-je vous offrir ceci comme
récompense de ce service? (_Elle veut lui donner de l'argent._)

LE PAUVRE HONTEUX, _refusant_.

Madame, je n'ai fait que mon devoir.

JULIETTE, _bas_.

Comme il est pâle, maman, ce pauvre homme!

MADAME RÉFLÉCHIE, _bas_.

Chère Azurine, ce brave garçon paraît souffrir. Il doit être très-pauvre
et très-fier.

MADAME ÉTOURNEAU, _de même_.

Puisqu'il ne veut pas d'argent, c'est qu'il n'en a pas besoin.... Tiens!
il chancelle et s'assoit sur un banc.

MADAME RÉFLÉCHIE, _allant au pauvre_.

Vous souffrez, mon ami, dites-le-moi sans crainte: un honnête homme doit
être fier de supporter noblement la pauvreté.

LE PAUVRE HONTEUX, _d'une voix faible_.

C'est vrai, madame; je puis donc vous avouer que la faim me dévore....

JULIETTE.

Vite, mon ami, prenez mon goûter! Quel bonheur que je n'y aie pas encore
touché!

MADAME ÉTOURNEAU, _agitée_.

Ça ne lui suffira pas, à ce malheureux! et moi qui le croyais à son
aise! Je cours chercher un rosbif.

MADAME RÉFLÉCHIE, _riant_.

Cru?

MADAME ÉTOURNEAU, _agitée_.

Non, cuit; sera-ce bien?

MADAME RÉFLÉCHIE.

Il vaut mieux l'emmener chez moi et lui servir un bon bouillon; puis
nous aviserons au moyen de le placer honorablement pour le tirer de sa
misère.

LE PAUVRE HONTEUX.

Ah! madame, que de reconnaissance!

MADAME ÉTOURNEAU.

Voilà, chère amie, une bonne leçon pour moi. Donner de l'argent n'est
rien: la vraie, la grande charité est de tirer les pauvres de leur
misère. Je m'en souviendrai, je vous le promets!

CHAPITRE XIV.

LES AMIS FAUX ET LES AMIS VRAIS.

Des applaudissements accueillirent ces dernières paroles: les petits
acteurs furent tendrement embrassés par leurs parents, surtout par Irène
et Julien, attendris et charmés.

ÉLISABETH, _gaiement_.

Eh bien, Irène, avoue que tout cela est préférable à tes brillantes
réunions. Ces plaisirs simples sont innocents et nous laissent de
paisibles et doux souvenirs.

IRÈNE.

Tu as raison, ma bonne Élisabeth; je me souviendrai de cette soirée avec
une joie sans mélange.

MADAME DE GURSÉ.

Mes enfante, le thé et le chocolat sont servis dans la salle à manger!
Allez-y avec vos amis et faites-leurs les honneurs de mon petit chez
moi.

ÉLISABETH.

Oui, grand'mère chérie, nous obéissons.

On finit gaiement cette douce soirée de famille et les petits de
Morville se retirèrent, s'avouant à eux-mêmes qu'ils s'étaient
extrêmement amusés chez Mme de Gursé.

Le lendemain était le jour de réception de Mme de Morville: Irène devait
y assister pour faire les honneurs du salon à ses élégantes amies qui
accompagnaient déjà leurs mères en visite. Elle en était contrariée, les
bonnes impressions que lui avait faites sa soirée de la veille étant
encore toutes fraîches. Elle faisait donc assez triste mine quand sa
mère lui remit une toilette du matin très-élégante pour sa chère poupée.
Ce présent lui fit un plaisir extrême, mais il la replongea dans des
pensées de frivolité et de toilette, et elle s'habilla avec soin après
avoir paré _sa fille_.

Les visites commencèrent bientôt et furent nombreuses; Noémi, Constance,
Herminie et quelques autres amies élégantes arrivèrent: il y eut bientôt
dans le boudoir, devenu le salon de réception d'Irène, un cercle
imposant de petites filles, plus richement habillées les unes que les
autres. Irène s'étourdissait à plaisir dans ce milieu frivole et vain.

NOÉMI.

Êtes-vous sortie hier au soir, Irène?

IRÈNE, _rougissant_.

Oui, je suis allée avec maman chez la grand'mère d'Élisabeth.

CONSTANCE, _avec dédain_.

De cette petite si mal mise? Comment, ma chère, vous fréquentez encore
cette enfant? Quel tort vous vous ferez!

IRÈNE.

Et quel tort voulez-vous que cela me fasse?

HERMINIE, _sèchement_.

Le tort de descendre au-dessous de votre position: les habitudes de
cette Élisabeth ne cadrent pas avec les nôtres; elle n'a pas le moindre
chic.

NOÉMI, _étonnée_.

Qu'est-ce que vous dites donc, Herminie?

IRÈNE, _de même_.

C'est vrai, quel drôle de mot! je ne le connaissais pas.

HERMINIE.

_Chic_ veut dire bon genre. On dit beaucoup ce mot-là chez maman; chez
la princesse de Tréville on en dit encore bien d'autres!

NOÉMI, _résolûment_.

Tant pis; c'est vilain de parler comme ça.

IRÈNE.

Ah! voilà Justement la petite princesse qui arrive: bonjour, Lionnette,
vous voilà avec votre nouvelle fille? elle est délicieusement jolie!

LIONNETTE.

Permettez que je vous la présente officiellement, mesdemoiselles. Chère
Irène, chère Noémi, mademoiselle Constance, chère Herminie,
mesdemoiselles, j'ai l'honneur de vous présenter ma fille Cocodette.
Elle réclame votre amitié.

«Elle est charmante, Cocodette!» dirent en choeur les petites en
embrassant la poupée.

Irène et Lionnette présentèrent ensuite leurs filles l'une à l'autre:
celle d'Irène qui portait le nom (trouvé trop simple) de Mathilde, fut
rebaptisée de celui de Gladiatrice, en l'honneur du célèbre cheval de
course du comte de Lagrange. Il fut convenu que les fêtes du baptême
auraient lieu le lendemain aux Tuileries: Julien devait être le parrain,
et Noémi, la marraine.

Le jour suivant, Julien et Irène arrivèrent solennellement aux
Tuileries, suivis d'un garçon confiseur qui portait un grand panier.
Tous les enfants accueillirent avec enthousiasme les petits de Morville,
et leur joie fut extrême quand Julien découvrit aux yeux de l'assemblée
une multitude de jolies petites boîtes de dragées et de fruits confits,
vraies miniatures de boîtes de baptême. Il pria galamment Noémi de
vouloir bien, en sa qualité de marraine, offrir elle-même ces boîtes, et
la distribution se fit au milieu d'une joie générale.

LE GARÇON.

Voici la note, monsieur: je désire régler le compte tout de suite, si
vous voulez bien.

JULIEN, _à voix basse avec embarras_.

Mon Dieu! mon ami, je crois que j'ai oublié ma bourse: apportez-moi, je
vous en prie, la note chez moi, rue....

LE GARÇON.

C'est impossible, monsieur, on m'a recommandé au magasin de ne pas
livrer sans être payé sur-le-champ: je vais rentrer et il me faut mon
argent.

JULIEN, _troublé_.

C'est que je comptais payer seulement en rentrant. Je suis désolé....

IRÈNE, _s'approchant_.

Qu'y a-t-il, Julien?

JULIEN.

Hélas! il y a que le garçon veut être payé tout de suite, et je n'ai pas
d'argent! en as-tu, toi?

IRÈNE.

Non, pas ici; à la maison, j'ai six francs.

JULIEN, _désolé_.

Tu n'as que cela? Ah! mon Dieu! moi qui comptais sur toi pour acquitter
cette maudite note. Je n'ai que deux francs cinquante centimes et elle
est de vingt-six francs. Papa va me gronder, maman aussi! Quelle
affaire!

IRÈNE, _vivement_.

Attends, j'ai une idée, mon pauvre ami; je vais emprunter à Noémi. Elle
a toujours beaucoup d'argent dans sa bourse. Elle va nous tirer
d'affaire. (_Elle s'éloigne en courant._)

LE GARÇON, _froidement_.

Eh bien, monsieur, et la note?

JULIEN.

Tout à l'heure.

JORDAN.

Paye donc, Julien.

JULES.

Une pareille bagatelle!

VERVINS.

Tu as l'air mal à l'aise; voilà qui serait curieux de te voir si à
court!

JULIEN.

Attendez... je vais....

(_Il frappe du pied; ses camarades ricanent._)

IRÈNE, _revenant_.

Je suis au désespoir, Julien! Noémi a perdu sa bourse en venant.
Herminie dit qu'elle ne prête jamais rien, et Constance m'a répondu en
ricanant que charité bien ordonnée commence par soi-même. Que faire?

[Illustration: Monsieur, finissons-en? (Page 187.)]

ARMAND, _arrivant_.

Bonjour, monsieur le parrain, Mlle Noémi vient de me remettre de votre
part deux jolies boîtes: je vous remercie d'avoir songé à moi.

LE GARÇON, _impatienté_.

Monsieur, finissons-en, je suis pressé.

ARMAND, _surpris_.

Qu'y a-t-il, Julien? Vous et Irène paraissez contrariés, chagrins même!
Élisabeth, arrive donc, j'ai besoin de toi.

ÉLISABETH, _s'approchant_.

Bonjour, chers amis, merci de....

ARMAND, _précipitamment_.

Chut! Il ne s'agit pas de ça; je soupçonne que nos amis sont dans
l'embarras!

LE GARÇON.

Cela pourrait bien être; je ne puis pourtant revenir chez mon patron
sans les vingt-six francs qui me sont dus.

ARMAND.

Attendez un instant. (_Il parle bas avec Élisabeth._)

ÉLISABETH, _au garçon_.

Où est votre note?

LE GARÇON.

La voici, mademoiselle.

ARMAND.

Elle est acquittée? très-bien. Tenez, voilà votre argent, (_Élisabeth et
Armand paient le garçon._)

LE GARÇON.

Merci, monsieur.

Pendant ce temps, Irène et Julien, d'abord stupéfaits, s'étaient jetés
dans les bras de leurs vrais, de leurs excellents amis. Il les
remerciaient avec attendrissement du service qu'ils venaient de leur
rendre avec tant de délicatesse et de générosité.

ARMAND.

Ah bah! ne parlons plus de ça. Venez jouer, maintenant. Tenez, voilà les
élégants qui organisent... eh! mais, Dieu me pardonne, ils daignent
organiser une partie de cache-cache! enfoncés, les règlements du club
_le Beau Monde_!

Les quatre enfants allèrent prendre leur part du jeu et les élégants
s'étaient humanisés au point de bien accueillir les petits de Kermadio.

La journée finit gaiement, grâce à l'entrain irrésistible d'Armand et
d'Élisabeth.

Le soir même, les petits de Kermadio reçurent l'argent qu'ils avaient
prêté à leurs amis, avec deux charmants porte-monnaie en ivoire sculpté.
Un petit billet de Julien accompagnait cet envoi.

«Cher Armand, écrivait-il, j'ai tout raconté à papa; il m'a pardonné.
Irène et moi, nous vous embrassons, toi et Élisabeth, en vous disant
encore et toujours merci!

Ton ami reconnaissant,

Julien de Morville.»



CHAPITRE XV.

LA MALADIE D'ÉLISABETH.


«Mais qu'as-tu donc, Élisabeth? disait Mme de Kermadio à sa fille, au
moment où celle-ci s'apprêtait à se rendre aux Tuileries avec son frère:
tu es pâle, tu as mauvaise mine.

--Je ne me sens pas bien, en effet, maman, répondit Élisabeth, j'ai un
malaise général, et je ne serais pas étonnée d'avoir un petit accès de
fièvre; c'est probablement un peu de rhume.»

Mme de Kermadio, inquiète, examina attentivement le visage de sa fille,
lui tâta le pouls et reconnut qu'elle avait, non pas un peu de fièvre,
mais une très-forte fièvre. Justement alarmée, elle envoya chercher à la
hâte le docteur Trébaut, l'excellent médecin de la famille. Elle voulait
faire faire à Armand sa promenade accoutumée, mais le petit garçon était
aussi tourmenté que sa mère de la santé d'Élisabeth et obtint de Mme de
Kermadio qu'il resterait près de sa soeur.

Le docteur arriva; son coup d'oeil exercé vit tout de suite chez la
petite fille les germes d'une grave maladie, et son visage s'assombrit.

«C'est la scarlatine qui commence, madame, dit-il. Monsieur Armand ne
doit pas s'approcher de sa soeur, ni même rester dans la même chambre
qu'elle. Consacrez-vous à la malade, tandis que votre fils demeurera
près de son père.

ARMAND, _pleurant_.

Oh! mon Dieu! quel malheur, ma pauvre Élisabeth! ne plus te voir,
justement quand tu es malade et que tu vas être toute seule!

MADAME DE KERMADIO.

Voyons, mon cher enfant, du courage! au lieu d'attrister ta soeur,
donne-lui l'exemple de la fermeté: prions bien le bon Dieu qu'il la
guérisse vite, cela vaudra mieux que de se désoler.

ÉLISABETH.

Armand, console grand'mère; je te confie aussi la mère Préval, ma
paralytique: dis-lui pourquoi je ne vais pas la voir; soigne-la à ma
place, je t'en prie.

ARMAND.

Oui, ma chère Élisabeth, sois tranquille, je la dorloterai bien, va! tu
la retrouveras en bon état!

Élisabeth, sa mère et le docteur ne purent s'empêcher de rire du ton
lamentable avec lequel le pauvre garçon disait cela. Mme de Kermadio fit
sortir Armand de la chambre d'Élisabeth; il alla tristement chez son
père, qui venait de rentrer et lui annonça la maladie qui frappait la
petite fille. M. de Kermadio se hâta d'aller chez sa fille, mais le
docteur l'empêcha résolûment d'entrer.

«Vous ne pouvez voir Mlle Élisabeth, cher monsieur, lui dit-il, sans
courir un danger sérieux et en faire courir un aussi sérieux à M.
Armand, car aucun de vous n'a encore été atteint de la scarlatine; Mme
de Kermadio, l'ayant eue, peut au contraire soigner impunément sa fille;
on n'a, Dieu merci, qu'une fois cette terrible maladie.»

La tristesse régnait donc dans cette maison, la veille encore si gaie:
on suivait scrupuleusement les prescriptions du docteur, et le silence
était religieusement gardé, pour ne pas fatiguer la tête de la pauvre
malade. Cela était d'autant plus facile, qu'Élisabeth était l'âme de la
maison, et l'animation, la gaieté bruyante d'Armand avaient disparu
depuis qu'il savait sa soeur sérieusement malade. Le pauvre enfant
refusait de sortir et se contentait de jouer dans le petit jardin de
l'hôtel, afin, disait-il, d'avoir à chaque instant des nouvelles de sa
chère Élisabeth: en outre, il lui préparait des surprises et jardinait
avec ardeur pour qu'elle pût trouver à sa convalescence une corbeille
des fleurs hâtives qu'elle aimait le plus.

Il eut tout le temps de préparer ses surprises, car la maladie
d'Élisabeth fut longue et dangereuse: mais cette charmante nature était
digne de la croix que Dieu lui envoyait: elle supporta ses souffrances
avec un courage de vraie chrétienne. Sa patience, sa douceur
attendrissaient profondément Mme de Kermadio, sa bonne et Mlle Heiger:
cette dernière ayant eu la même maladie, pouvait soigner et soignait
avec bonheur son élève bien aimée. Pendant cette douloureuse maladie,
jamais Élisabeth ne se montra égoïste: elle s'oubliait, au contraire,
pour ne songer qu'aux autres et leur témoigner de la façon la plus
tendre, la plus charmante, sa reconnaissance pour l'affection et les
bons soins dont elle était entourée.

Chaque jour, Armand se donnait la consolation de lui dire un petit
bonjour par le trou de la serrure, et bien souvent il lui criait:

«Grand'mère va bien, je la fais rire souvent.

«Ta paralytique est en bon état. Elle engraisse un peu.--Mon ivrogne se
conduit toujours très-bien.--Guéris-toi vite, ma petite Élisabeth, pour
que nous puissions aller les voir ensemble!»

[Illustration: La tristesse régnait dans cette maison. (Page 193.)]

Enfin arriva cet heureux jour où Élisabeth, convalescente, put voir et
embrasser son père, son cher Armand et toute sa famille, surtout son
excellente grand'mère. Ce fut une vraie fête dans la maison, redevenue
aussi joyeuse, aussi bruyante qu'elle était grave et triste pendant la
maladie de la bonne et charmante petite fille.

Les premiers instants d'effusion passés, les enfants se mirent à jouer
dans la chambre d'étude, convertie en salle de jeu pour ce jour de fête.

Élisabeth étant encore un peu faible, les amusements fatigants cessèrent
vite, et l'on s'assit pour causer.

ARMAND.

Une chose m'étonne beaucoup, mes amis, c'est que pendant toute la
maladie de ma chère Élisabeth, pas une fois Irène et Julien ne sont
venus s'informer de ses nouvelles; ils n'en ont pas même fait demander.
C'est mal et ingrat!

ÉLISABETH.

Ne les accuse pas étourdiment, Armand; ils ne savent probablement pas
que j'ai été malade.

ARMAND.

Ils ont dû le savoir bien vite par nos cousins aux Tuileries;
d'ailleurs, pourquoi ne pas venir nous voir?

JACQUES.

Doucement donc, Armand, tu parles comme une corneille qui abat des noix:
si Irène et Julien ne sont pas venus ici, ils n'ont pas non plus mis les
pieds aux Tuileries depuis le jour des charades. Tu vois qu'ils ne
peuvent savoir ce qu'a eu Élisabeth; j'ajoute que l'on dit aux Tuileries
M. et Mme de Morville dans une très-triste position; ils ont, paraît-il,
vendu Morville, leur hôtel et même tout leur mobilier; enfin, on ne sait
ce qu'ils sont devenus.

ÉLISABETH, _désolée_.

Mon Dieu! quel malheur... quel coup terrible! Depuis quand sais-tu cela,
Jacques?

JACQUES.

Depuis près de quinze jours.

ARMAND, _vivement_.

Et tu ne me l'as pas dit! et tu me les laisses accuser sans souffler
mot?

JACQUES.

Avec cela que tu es discret comme un boulet de canon, toi: tu n'aurais
jamais pu t'empêcher de crier cela à Élisabeth, qui était encore
très-malade! cela l'aurait agitée, désolée; cela aurait fait une belle
affaire!

ARMAND.

Tu as raison. Pauvre Irène! pauvre Julien! qu'ils doivent être
malheureux!... Ruinés tout d'un coup! quelle terrible chose!

PAUL.

Et ils tiennent tant au luxe! ce malheur les frappera d'autant plus!

JEANNE.

C'est vrai! quel changement de vie ce doit être pour eux!...

FRANÇOISE.

Où demeurent-ils, puisqu'ils ne sont plus dans leur hôtel?

JACQUES.

Je n'en sais rien.

ÉLISABETH.

Peut-être papa le saura-t-il; il voyait assez souvent M. de Morville. Je
vais le lui demander.

Les enfants suivirent Élisabeth, qui courut au salon. M. et Mme de
Kermadio, Mme de Gursé et même M. et Mme de Marsy avaient entendu parler
de la ruine subite et complète de M. de Morville, mais ils ignoraient où
il s'était installé depuis qu'il avait quitté son hôtel.

M. DE KERMADIO.

Ce sont des spéculations qui l'ont ruiné, chère enfant, voilà la cause
de ce malheur subit.

ARMAND.

Qu'est-ce que c'est que des spéculations, papa?

M. DE KERMADIO.

C'est quand on risque imprudemment de l'argent, mon ami; on court la
chance de beaucoup gagner, comme on risque de beaucoup perdre. C'est
cette dernière chose qui est arrivée à M. de Morville.

ARMAND.

C'est vilain, les spéculations; je n'en ferai jamais. Il vaut bien mieux
gagner beaucoup moins et à coup sûr, n'est-ce pas, grand'mère?

MADAME DE GURSÉ.

Je suis de cet avis, cher petit; M. de Morville, non content de sa
grande fortune, a voulu l'augmenter encore; il en a été, tu le vois,
cruellement puni.

JACQUES.

Julien faisait en petit pour les timbres ce que son papa faisait en
grand pour les affaires; te rappelles-tu, Armand? il nous a dit un jour:
«Moi, je fais aux Tuileries comme papa à la Bourse; j'ag... j'agia....

M. DE MARSY, _en riant_.

J'agiote....

JACQUES.

C'est cela, papa. Quel drôle de mot!

M. DE MARSY.

_J'agiote_ ou je _spécule_ veulent dire, je fais des affaires
hasardeuses. Je prie Dieu, mes enfants, de ne jamais vous entendre dire
ces tristes mots-là.

ÉLISABETH.

Que je voudrais voir et consoler la pauvre Irène! Chère maman,
voulez-vous que nous tâchions de découvrir sa nouvelle demeure?

MADAME DE KERMADIO.

Oui, mon enfant, dès que tu seras complètement rétablie.

ÉLISABETH, _soupirant_.

Attendre huit ou dix jours encore, peut-être: Dieu! que c'est long!...

ARMAND.

Maman, j'ai une idée: voulez-vous me permettre d'aller avec Mlle Heiger,
à la recherche d'Irène et de Julien? comme cela, Élisabeth aura leur
adresse sans se fatiguer, et pourra y aller avec moi, dès qu'elle
sortira!

ÉLISABETH, _l'embrassant_.

Oh! Armand! que tu es bon!

Tout le monde approuva le petit garçon, et Armand, triomphant de son
idée, alla dès le lendemain aux Tuileries, afin de savoir par les
élégants, où demeuraient ceux avec lesquels ils étaient si intimes au
temps de leur prospérité.



CHAPITRE XVI.

LES RECHERCHES D'ARMAND.


Arrivée aux Tuileries, Mlle Heiger voulut bien laisser à Armand la
gloire de rechercher tout seul l'adresse tant désirée par Élisabeth, et
le petit de Kermadio alla tout droit à Vervins, à Jules et à Jordan, qui
discutaient gravement sur le plus ou moins de grâce que pouvait avoir le
noeud d'une cravate.

ARMAND.

Bonjour, monsieur Jules, pouvez-vous avoir l'obligeance de me donner la
nouvelle adresse de Julien?

JULES, _maussade_.

Est-ce que je sais, moi! informez-vous auprès de ces messieurs.

VERVINS, _froidement_.

Je ne fréquente que les gens qui sont dans ma position, je ne puis donc
vous renseigner en rien.

JORDAN.

Moi non plus; je les ai tout à fait perdus de vue.

JULES, _ricanant_.

Je crois bien! Voir des gens ruinés!

ARMAND, _saluant_.

Merci, mille fois, messieurs; il est impossible de rendre service avec
meilleure grâce et plus de politesse, j'en suis charmé.

Et il s'en alla en riant, laissant les trois amis grommeler contre lui,
sans oser engager une dispute, la mine résolue et l'air vigoureux du
petit Breton leur laissant voir qu'il ne ferait pas bon l'attaquer.

Armand, sans se décourager, se dirigea vers le groupe des élégantes,
fort occupées ce jour-là à donner des avis sur une partie de plaisir
projetée au bois de Boulogne; aussi le pauvre garçon fut-il encore plus
mal accueilli par les _amies_ d'Irène que par les amis de Julien.

CONSTANCE, _indignée_.

C'est inouï! on ne peut pas jouer tranquillement ici! il faut toujours
que ce petit garçon nous dérange ou nous taquine!

HERMINIE, _légèrement_.

Laissez-nous tranquilles avec votre Irène: je ne la vois plus et j'en
suis enchantée; c'était une orgueilleuse!

ARMAND.

Voyons, mademoiselle Noémi, vous au moins, vous serez bonne et aimable,
vous me donnerez peut-être un renseignement sur mes pauvres amis!

NOÉMI, _avec impatience_.

Que voulez-vous que je sache? ils ont disparu sans me faire rien dire,
ce qui est peu gracieux, vu que j'ai toujours été charmante pour eux,
n'est-ce pas, Lionnette?

LIONNETTE.

Trop charmante, ma mignonne, ils ne le méritaient certainement pas.

ARMAND, _insistant_.

Vous ne savez rien, rien du tout à leur sujet, dites, mademoiselle?

NOÉMI, _habillant sa poupée_.

Attendez donc! je crois avoir entendu dire à papa, hier au soir: «Et
dire que ces malheureux Morville en sont réduits à loger avenue de
Breteuil! dans un épouvantable quartier perdu!»

ARMAND, _avec joie_.

De notre côté! quel bonheur!...

NOÉMI, _avec horreur_.

Vous logez par là?

ARMAND, _riant_.

Non, non, rassurez-vous. Nous demeurons rue de Grenelle, 91.

NOÉMI.

A l'hôtel Saint-Marcel, il est très-beau, je le connais: nous allons y
voir quelquefois Mme de Nogent à laquelle il appartient.

ARMAND.

C'est ma grand'tante.

CONSTANCE, _radoucie_.

C'est magnifique, cela. Allez donc chercher mademoiselle votre soeur,
monsieur, et dites-lui que je serai charmée de jouer avec elle.

HERMINIE.

Moi aussi, je lui donnerai des bons conseils pour sa toilette. Quand on
a une si belle position, on doit tenir son rang.

LIONNETTE.

C'est évident; je la protégerai, moi, cette petite. Allez nous la
chercher, monsieur.

ARMAND.

Cela m'est malheureusement impossible, mesdemoiselles; elle est
convalescente et ne sort pas encore. Mais je lui dirai avec quelle
amabilité vous l'accueillerez... à cause du bel hôtel de notre tante!...

Armand salua ironiquement les élégantes, honteuses du juste mépris du
petit Breton pour leurs vils sentiments: elles venaient de les démasquer
en flattant bassement la richesse.

Victoire, chère mademoiselle, s'écria-t-il, en rejoignant Mlle Heiger;
Noémi a fini par m'apprendre l'adresse! ah! j'ai eu de la peine:
sont-ils insolents et désagréables, ces élégants-là! enfin, je l'ai;
tout le reste m'est égal!

MADEMOISELLE HEIGER.

A merveille, Armand: où demeurent vos pauvres amis?

ARMAND.

Avenue de Breteuil.

MADEMOISELLE HEIGER.

Mais ce n'est pas loin de nous, c'est dans le même quartier. Élisabeth
va être enchantée! et le numéro?

ARMAND, _stupéfait_.

Le numéro?

MADEMOISELLE HEIGER.

Eh bien, oui, le numéro; il faut le savoir pour y aller.

Armand, _consterné_.

Le numéro... mon Dieu, mon Dieu, j'ai oublié de le leur demander!

MADEMOISELLE HEIGER.

Allez vous en informer près de Noémi.

ARMAND, _piteusement_.

Ça m'ennuie, car je leur ai dit des choses désagréables avant de m'en
aller, et je suis sûr qu'elles vont m'accueillir comme un chien dans un
jeu de quilles.

MADEMOISELLE HEIGER.

Vous avez eu tort, Armand. A quoi sert de dire des choses blessantes?
rappelez-vous le proverbe: mieux vaut douceur que violence.

ARMAND.

Vous avez raison, mademoiselle, je me résigne à y aller. (_Il se dispose
à partir._)

MADEMOISELLE HEIGER.

Non, mon enfant, restez ici et goûtez tranquillement tandis que j'irai,
moi, savoir ce numéro.

ARMAND.

Merci, mademoiselle; vrai, vous me rendrez un fameux service.

Armand, enchanté, goûta joyeusement pendant que la bonne et aimable
institutrice demandait à Noémi le renseignement qui lui manquait: elle
revint bientôt, mais elle paraissait contrariée.

«Qu'y a-t-il, mademoiselle, s'écria Armand, remarquant sa figure
chagrine; est-ce que ces petites péronnelles auraient été impertinentes
pour vous?

--Ce n'est pas cela, Armand, répondit en souriant à demi Mlle Heiger,
mais Noémi ne sait pas le numéro et dit que son père ne le sait pas non
plus.

[Illustration: Il roula pêle-mêle avec un charbonnier. (Page 211.)]

ARMAND, _désolé_.

Que faire alors?

MADEMOISELLE HEIGER.

S'armer de patience et venir demain avec moi parcourir l'avenue de
Breteuil pour demander de porte en porte Mme de Morville. L'avenue n'est
pas excessivement longue, heureusement; nous finirons bien par trouver
ce que nous cherchons.

ARMAND, _radieux_.

C'est cela, mademoiselle; en voilà, un bonheur; c'est Élisabeth qui va
être contente!»

Élisabeth fut enchantée, en effet, des patientes recherches d'Armand et
de son succès: le jour suivant, Mlle Heiger et le petit garçon se
rendirent avenue de Breteuil. Armand, toujours impétueux, eut à subir
une série de mésaventures tragi-comiques. Il se lança étourdiment dans
une allée sombre et roula pêle-mêle avec un charbonnier et un sac de
charbon; il marcha sur la queue d'un chat qui, pour se venger, le griffa
à la main, et il finit par écraser l'orteil d'un vieux portier goutteux
qui poussa des cris horribles et assura qu'Armand périrait sur
l'échafaud.

Mais tous ces malheurs n'affaiblirent en rien l'ardeur d'Armand à la
recherche de ses amis, et son courage fut enfin récompensé par cette
bonne parole d'un concierge: «C'est ici.»

MADEMOISELLE HEIGER.

Entrez-vous, Armand?

ARMAND.

J'en serais bien content, mademoiselle; mais je ne veux pas y aller seul
sans Élisabeth. Cela lui ferait de la peine.

MADEMOISELLE HEIGER.

Bien, mon cher Armand, je reconnais là votre coeur et votre tendresse
pour votre soeur. Elle le mérite! allons, venez; il faut lui raconter
votre plein succès.

ARMAND, _riant_.

Et mes maladresses!

Élisabeth accueillit avec bonheur les nouvelles rapportées par les
promeneurs: elle rit de tout son coeur au récit des aventures de son
frère, et après quelques jours de soin, elle put enfin sortir. A son
grand regret, l'avenue de Breteuil était trop loin pour elle et elle ne
put se rendre chez les petits de Morville que le surlendemain.



CHAPITRE XVII.

CHEZ IRÈNE ET JULIEN.


Élisabeth et Armand, accompagnés de leur bonne Anna, se rendirent avenue
de Breteuil et demandèrent avec émotion les petits de Morville. Ils y
étaient, heureusement: le frère et la soeur, le coeur ému, les larmes
aux yeux, montèrent un misérable petit escalier tournant et frappèrent à
une porte disjointe.

On leur dit d'entrer; ils ouvrirent et s'avancèrent timidement vers Mme
de Morville qui, tout en larmes, était assise dans un mauvais fauteuil,
seule dans une petite pièce misérablement meublée.

Elle leva la tête et reconnut les amis de ses enfants.

«Vous voici, chers petits? s'écria-t-elle avec surprise et émotion:
votre amitié dévouée a donc su trouver notre triste demeure? Je le
disais bien à mes pauvres enfants ces jours-ci: qu'ils vont être heureux
de vous voir!

ÉLISABETH.

Pouvons-nous aller les embrasser, madame?

--Vous n'irez pas loin pour les trouver, répondit Mme de Morville, en
souriant tristement; ils sont là à côté; entrez-y, mes chers enfants.»

Anna était restée discrètement sur le palier: les enfants lui dirent
tout bas de s'asseoir sur une petite banquette de bois qui se trouvait
là et de les attendre, puis ils coururent chez leurs amis.

On entendit deux cris: Armand! Élisabeth!... puis, plus rien que des
sanglots et des baisers; les pauvres enfants s'étaient jetés dans les
bras des petits de Kermadio et pleuraient à chaudes larmes en les
embrassant. Élisabeth et Armand leur rendaient leurs caresses avec
effusion: ils pleuraient aussi.

Quand ils furent un peu calmés, Irène fit asseoir son amie sur l'unique
chaise de paille qui se trouvait dans la petite chambre, et Julien
offrit à Armand un vieux tabouret. Deux petits lits de fer séparés par
un paravent, une table de bois avec une cuvette, un pot à eau et un
verre complétaient leur triste ameublement.

[Illustration: Mme de Morville, tout en larmes... (Page 213.)]

IRÈNE.

Vous voilà, ma bonne, ma chère amie! vous avez réussi à nous découvrir!
vous avez donc eu la bonté de nous chercher?

ÉLISABETH.

Ma pauvre chère Irène!... tiens, permets que nous nous tutoyions
fraternellement! tu me connais bien peu si tu as pu douter de mon amitié
un seul instant: je te suis aussi attachée que par le passé.

ARMAND, _avec reproche_.

Pourquoi ne pas m'avoir écrit, Julien! je serais accouru tout de suite
pour te voir, te consoler, te dire que je t'aime toujours!

JULIEN, _pleurant_.

Je n'osais pas, Armand. Si tu savais comme j'ai été reçu par mes anciens
amis des Tuileries lorsque j'ai été les voir, après notre ruine! Alors
j'ai pensé que peut-être tu en ferais autant, et cette idée-là m'a fait
tant de peine....

ARMAND.

Tais-toi, méchant. Bats-moi, dis-moi des sottises, mais ne doute pas de
mon attachement, entends-tu?

JULIEN, _l'embrassant_.

Pardonne-moi, mon cher ami; j'ai été si malheureux, si maltraité que je
n'avais plus la tête à moi!

IRÈNE, _s'essuyant les yeux_.

Voilà le premier instant de joie que nous avons depuis notre ruine:
c'est à toi que je le dois, chère Élisabeth! je ne l'oublierai pas.

ÉLISABETH.

Je serais venue bien plus tôt, va, si je n'avais été si malade!

Et elle raconta à ses amis ce qui lui était arrivé. Puis Armand leur dit
à son tour les recherches qu'il avait faites à leur sujet. Les petits de
Morville étaient vivement émus de se voir l'objet d'une amitié si pleine
de sollicitude.

ÉLISABETH.

A présent, chère Irène, parlons raison. Quelles sont tes ressources? Que
comptes-tu faire?

IRÈNE.

Jusqu'ici je n'ai fait que pleurer... je suis si malheureuse, si abattue
par la douleur!

ÉLISABETH, _avec tendresse_.

Du courage, Irène: ne te laisse plus abattre ainsi. Crois-moi, cela ne
remédie à rien de se désoler; non-seulement on est inutile, mais on
attriste et on décourage les autres.

IRÈNE.

Je vais tâcher, va, d'être calme et raisonnable. Ta visite, ton amitié
me remontent tellement!

ÉLISABETH.

Tant mieux! Quelles seront tes occupations?

IRÈNE.

Maman a pu garder mon piano, je vais l'étudier très-sérieusement.
Peut-être voudra-t-on, dans quelques maisons où me conduisait maman, me
laisser donner des leçons de piano. J'ai très-bien enseigné la musique
l'année dernière, tu te le rappelles, aux petites de Kerden, aux bains
de mer. C'était pour m'amuser que je le faisais; maintenant, hélas, ce
sera pour vivre!

ÉLISABETH.

Chut! pas d'hélas! le courage est toujours gai, et il est convenu que tu
vas être courageuse. Maman avait bien prévu que tu songerais à t'occuper
ainsi: elle me charge donc, 1° de mettre à ta disposition toute ma
musique, cahiers et sonates (_Irène veut remercier_). Chut! Puis elle te
demande, et je te supplie de nous accorder cela, de me donner des leçons
de piano deux fois par semaine. Tes jours et tes heures seront les
nôtres, tu me permettras de venir les prendre ici, afin de ne pas
déranger ta mère. Pour le prix, il sera fixé, si tu le veux bien, à 5
francs par leçon.

IRÈNE, _d'une voix entrecoupée_.

Mon amie.... Élisabeth... cette bonté... cette délicatesse.... (_Elle
pleure._)

ÉLISABETH, _riant et pleurant_.

Chut donc, ma chérie, je ne veux plus qu'on pleure ici, moi! (_Elles
s'embrassent._)

ARMAND, _gaiement_.

A nous deux, Julien! que feras-tu, toi, quand tu auras fini de pleurer?

JULIEN, _souriant à demi_.

J'ai, Dieu merci, un certain talent de dessin et d'aquarelle: je
cultivais, par vanité, ces heureuses dispositions; ce sera par
nécessité, maintenant.

ARMAND.

Très-bien, voilà mon affaire, tu seras mon maître.

JULIEN.

Je crains de ne pas savoir suffisamment....

ARMAND.

Ta, ta, ta, ta! ne fais pas le modeste: papa dit que tu dessines
remarquablement: il m'a déclaré qu'il serait charmé de te voir me donner
des leçons. Pendant qu'Élisabeth _pianotera_, moi, je _barbouillerai_.
Les prix de leçons seront les mêmes que pour Élisabeth. Tu veux bien?

Un sanglot fit tourner la tête aux enfants. M. et Mme de Morville se
tenaient à la porte, les yeux baignés de larmes.

MADAME DE MORVILLE.

Oui, ils acceptent, chers enfants, ces bienfaits de votre admirable
tendresse; et je les accepte avec eux. Pour la première fois depuis ma
ruine, je me sens heureuse. Je suis fière de voir mes enfants se mettre
courageusement à l'oeuvre pour gagner leur vie: je suis heureuse de les
voir aimés de vous, qui êtes si noblement dévoués au malheur!

M. DE MORVILLE.

Je pense comme vous, chère Suzanne: le courage me revient en admirant le
dévouement et l'affection de ces excellents coeurs: merci à vous, de me
rendre la force qui me faisait défaut!

Les enfants embrassèrent tendrement M. et Mme de Morville et après
d'affectueuses paroles échangées, il fut convenu, avant de se quitter,
que les petits de Kermadio viendraient le lendemain, prendre leurs
premières leçons: après, ils emmèneraient leurs amis aux Tuileries, afin
d'éviter à Mme de Morville la peine de les y conduire; les quatre
enfants s'applaudissaient, d'ailleurs, de cette occasion de se voir plus
longtemps et tout à leur aise.



CHAPITRE XVIII.

MANIÈRES DIFFÉRENTES DE RECEVOIR DES AMIS PAUVRES.


Les premières leçons se passèrent à merveille. Les petits maîtres
mettaient à enseigner une patience admirable; les petits écoliers, de
leur côté, étaient d'une docilité exemplaire et, leur intelligence vive
et prompte aidant, chaque leçon fut excellente. La joie était revenue
chez les pauvres Morville avec le courage et l'amour du travail. Mme de
Morville s'occupait entièrement de son petit ménage et employait le
temps resté sans emploi à des ouvrages de couture, de broderie, de
tapisserie. Après la première leçon, les enfants se dirigèrent gaiement,
suivis d'Anna, vers les Tuileries: Irène et Julien étaient pourtant un
peu mal à l'aise en regardant, l'une sa robe de laine brune, son talma
de drap noir et son modeste chapeau de feutre noir, sans ornements, et
l'autre son vêtement de gros drap gris et sa casquette de cuir verni.
Leurs parents avaient dû se défaire de tous leurs vêtements élégants et
les remplacer par d'autres, appropriés à leur très-modeste position.

Il faisait un temps magnifique, aussi les Tuileries étaient-elles en
fête: les allées regorgeaient d'enfants, plus coquettement habillés que
jamais. Les quatre amis se trouvèrent tout à coup face à face avec leurs
anciens camarades.

IRÈNE, _saisie_.

Ah! voilà toutes mes amies!

«Bonjour; Constance, bonjour Noémi, bonjour Herminie, bonjour Lionnette,
Jenny, Diane et Clara, vous allez bien? voulez-vous jouer?»

Les élégantes levèrent la tête avec une surprise qui se changea en
indignation quand elles eurent reconnu Irène et contemplé ses vêtements.

LIONNETTE, _majestueusement_.

Bonjour, mademoiselle. (_Elle se détourne._)

CONSTANCE, _à demi-voix_.

A-t-on jamais vu! oser vouloir jouer avec nous dans une toilette
semblable!

HERMINIE, _de même_.

Ah! l'horreur! elle est encore pis que son inséparable. C'est hideux à
voir! on ne devrait pas permettre de laisser entrer aux Tuileries des
fagots comme ça!

[Illustration: Irène et Julien étaient un peu mal à l'aise. (Page 223.)]

LES AUTRES PETITES FILLES, _de même_.

Qu'elle s'en aille. Nous ne voulons pas d'elle!

IRÈNE, _pleurant_.

Ah! que vous êtes méchantes de me traiter ainsi! Est-ce parce que je ne
suis plus riche? Noémi, vous qui avez toujours été si affectueuse pour
moi....

NOÉMI, _embarrassée et froide_.

Ma chère, vous comprenez.... Il y a longtemps que nous ne nous sommes
vues. Nous n'avons guère l'occasion de nous rencontrer maintenant.

IRÈNE, _douloureusement_.

Assez, oh, assez, Noémi, je vous quitte, je vous délivre de ma présence,
en remerciant le bon Dieu, toutefois, qui m'a permis de voir combien je
dois peu vous regretter: je sais maintenant à quoi m'en tenir sur votre
amitié à mon égard. Toutes vos prévenances d'autrefois s'adressaient à
mes toilettes, à ma fortune, et moi, folle, je prenais cela pour moi!...
Dieu merci, vous venez de me faire voir ce que vous êtes.

ÉLISABETH.

Chère amie, c'est une triste expérience: je m'attendais à ce résultat!
tu as raison de te réjouir: tu vois clair à présent, et désormais tu
sauras juger les autres non selon ce qu'ils ont, mais selon ce qu'ils
valent.--Plaignons ces pauvres petites, et ne leur adressons plus la
parole.

HERMINIE, _ricanant_.

Ah! ah! ah! Vous voudriez bien être à notre place, mademoiselle la
dédaigneuse!

ARMAND, _s'avançant_.

Ce n'est pas vrai, petite insolente! Élisabeth serait bien désolée
d'être aussi ridicule que vous avec votre énorme cage à serins, vos
panaches de chevaux de corbillard et votre teint de souris noyée: ah!
mais... tiens, elles se sont toutes sauvées.... (_Chantant_):

La victoire est à nous!...

IRÈNE, _souriant_.

Je crois bien! tu avais l'air de vouloir les dévorer!

ARMAND.

Pourquoi attaquent-elles Élisabeth, aussi!

ÉLISABETH, _avec reproche_.

Tu n'aurais pas dû leur dire des sottises.

ARMAND, _se récriant_.

D'abord, je n'en ai dit qu'à Herminie.

ÉLISABETH, _souriant_.

Elle est bonne, ta raison!

ARMAND, _avec sang-froid_.

Et puis, ce n'étaient que des vérités.

JULIEN, _riant_.

Elles étaient joliment crues, tes vérités!

ÉLISABETH.

Voyons, ne restons pas là sans jouer et allons rejoindre mes cousins et
cousines que je vois là-bas.

IRÈNE, _avec effroi_.

Oh! non, Élisabeth, non, je t'en prie!

ÉLISABETH, _surprise_.

Et pourquoi donc pas, ma bonne Irène?

IRÈNE, _les larmes aux yeux_.

Ils vont nous dire des choses humiliantes et désagréables, comme ces
demoiselles et les amis de Julien nous en ont déjà dit!

ARMAND, _se récriant_.

Oh! oh! par exemple, Irène, on voit bien que tu ne les connais pas. Il
est impossible d'être plus gentil et plus aimable qu'eux. Ils te
portent, ainsi qu'à Julien, le plus grand intérêt et ils seront
enchantés de vous voir tous deux, je te le promets!

JULIEN, _hésitant_.

Mais... ils vont se moquer de nos vêtements!

ÉLISABETH.

N'aie donc pas peur, Julien; tu vas voir s'ils y font la moindre
attention. Ils sont trop polis pour cela, d'abord.

ARMAND.

Et puis, ils font comme nous; ils n'attachent d'importance qu'aux bons
coeurs et à la vraie amitié.

Sur ces entrefaites, les petits de Marsy, qui avaient aperçu les
enfants, arrivèrent en courant.

Venez donc, chers amis, s'écrièrent-ils de loin; aux Tuileries, on ne
doit pas causer, on joue.

JEANNE.

Bonjour, chère Irène (_elle l'embrasse_), je sais qu'Élisabeth et Armand
te tutoient et je te demande la permission d'en faire autant!

JACQUES.

Elle a raison, Jeanne. Je vais l'imiter; ce bon Julien, que je suis
content de le revoir! (_Il lui serre la main._)

PAUL.

L'autre main à moi. Là! il n'y a pas de jaloux, comme ça.

FRANÇOISE.

Irène, Julien, embrassez-moi aussi, n'est-ce pas?

Les petits de Morville, les larmes aux yeux, répondaient avec effusion
aux affectueuses démonstrations des petits de Marsy, tandis qu'Élisabeth
et Armand les contemplaient en souriant avec bonheur. Irène et Julien
comparaient dans leur coeur cet accueil si chaleureux fait par des
enfants qu'ils connaissaient à peine, et pour lesquels ils s'étaient
montrés souvent hautains, dédaigneux presque grossiers, avec la
réception que leur avaient fait subir leurs prétendus amis: ils voyaient
clairement de quel côté étaient la bonté, la noblesse de sentiments, et
ils sentirent que dans leur malheur le bon Dieu leur avait envoyé de
vraies amitiés; ils apprirent alors qu'il faut juger les gens par la
bonté de leurs coeurs et non par leurs dehors brillants.

Grâce aux petits de Kermadio et de Marsy, la journée s'acheva gaiement
pour tous les enfants. Irène et Julien revinrent chez eux, ramenés par
Anna, et se mirent avec courage et gaieté à leurs sérieuses études.



CHAPITRE XIX.

LES JOIES DE LA PAUVRETÉ.


Quand M. de Morville rentra, il vit dans son pauvre logis un spectacle
si charmant qu'il s'arrêta, doucement ému, pour le contempler à loisir.

Irène, assise devant son piano, étudiait avec ardeur. Sa jolie figure,
intelligente et attentive, était délicieuse d'expression. Julien, penché
sur une aquarelle, souriait à demi de la difficulté vaincue, et Mme de
Morville, assise près de ses deux enfants, avait interrompu sa couture
pour les regarder avec un orgueil maternel.

Dans ce moment, Irène termina sa sonate par un trait brillant.

«Bravo, petite soeur! s'écria Julien enthousiasmé, tu es un pianiste de
premier ordre, n'est-ce pas, chère maman?

--Oui vraiment, dit Mme de Morville, les progrès d'Irène me causent
autant de surprise que de joie!

--On est si heureux de travailler pour ceux que l'on aime,» répondit la
petite fille avec tendresse.

M. de Morville s'avança.

«Chers amis, dit-il, je commence à comprendre mon bonheur, moi aussi.

--Bonjour, cher papa, s'écrièrent les enfants; vous voilà revenu: quel
bonheur!

--Vous devez être bien fatigué, mon pauvre Adolphe! dit Mme de Morville.

--Je l'étais tout à l'heure, répondit son mari, mais ce que je viens de
voir m'a reposé.

--Qu'avez-vous donc vu, papa? dit Irène en le faisant asseoir près de
leur petite cheminée et en s'agenouillant près de lui pour allumer un
peu de feu.

--J'ai vu, répliqua son père qui tendit la main à Mme de Morville, une
courageuse femme qui ne rougit pas de se consacrer à d'humbles travaux,
et de courageux enfants qui imitent leur excellente mère; j'ai compris
alors la grâce que Dieu m'a faite, en vous donnant à moi, puis....»

Là, M. de Morville s'arrêta.

«Puis, dit sa femme qui souriait, achève.

--Puis, en me ruinant,» dit M. de Morville, qui répondit par un sourire
au sourire de sa femme.

Mme de Morville poussa une exclamation, et les enfants, aussi surpris
que leur mère, regardèrent M. de Morville avec de grands yeux
interrogateurs.

«Oui, continua-t-il gravement, j'apprécie maintenant cette grâce. Sans
ma ruine, aurais-je jamais joui de voire dévouement, de vos sacrifices,
de votre tendresse? Quand nous étions riches, nous étions chacun les
forçats de la richesse et du plaisir: j'étais plongé dans le tourbillon
des affaires, toi, Suzanne, dans le tourbillon du monde, vous, pauvres
chers petits, dans celui de la vanité. Au milieu de tout cela, nous
étions séparés les uns des autres, nous n'avions pas le temps de nous
aimer ni de nous le prouver.

MADAME DE MORVILLE, _pensive_.

C'est vrai ce que tu dis là, cher Adolphe; cette vie futile et vide
m'avait accaparée; comme toi je bénis le ciel de nous avoir rappelés à
nos devoirs; quoi qu'il arrive désormais, je mènerai une vie sérieuse et
utile, me consacrant à ton bonheur, à nos enfants et au soulagement de
ceux qui souffrent.

IRÈNE.

Oh! papa, comme vous avez raison! que c'est vrai, ce que vous venez de
dire! je comprends maintenant que cette épreuve est une vraie grâce,
elle nous a été envoyée pour notre plus grand bien!...

JULIEN.

Et pour notre bonheur, Irène! je n'ai jamais aimé notre bel hôtel comme
j'aime maintenant notre petit logis, pourtant si pauvre. C'est qu'ici
l'on comprend et l'on remplit son devoir, c'est une joie pure qui
m'était inconnue autrefois.»

M. et Mme de Morville écoutaient leurs enfants avec émotion; ils se
regardaient avec un sourire sur les lèvres, et des larmes dans les yeux.

IRÈNE.

Ne faisons pas pleurer papa et maman, Julien; regarde, ils sont
très-émus! vite, papa, souriez-moi (_elle l'embrasse_); à votre tour,
chère maman: là, c'est très-bien.

JULIEN.

Qu'est-ce que ce gros rouleau de cahiers que vous avez sous le bras,
papa?

M. DE MORVILLE.

Des projets de chemins de fer: je dois faire un rapport là-dessus et
divers travaux de ce genre pour M. de Valmier.

IRÈNE, _étonnée_.

Le père de Noémi? vous le voyez donc encore, papa?

M. DE MORVILLE.

Non, mon enfant, c'est un de ses employés de banque qui m'a donné ce
travail. M. de Valmier ignore même que ce travail m'est confié.

MADAME DE MORVILLE.

Chère Minette, assez causé pour l'instant, ton pauvre père doit être
non-seulement fatigué, mais affamé; servons bien vite le dîner.

IRÈNE.

C'est cela, maman; vous allez voir, papa, nous vous avons préparé un bon
petit plat!

JULIEN.

Attendez, maman, je vais aider Irène, ne vous inquiétez de rien.

La mère et les enfants se disputaient gaiement le modeste service de la
table, tandis que M. de Morville les écoutait et les regardait faire
avec un profond sentiment de bonheur.

IRÈNE.

Là, voilà les couverts mis.

JULIEN.

Et les chaises que tu oubliais, petite ménagère; nous assoirons-nous
comme des Turcs, pour manger?

MADAME DE MORVILLE.

Voilà le potage et le rôti. Viens, cher Adolphe, tu dois avoir
grand'faim, j'ai hâte de te voir à table.

On s'installa et l'on dîna avec autant d'appétit que de gaieté.

IRÈNE.

Quel excellent potage! ce bon père Michel est un portier précieux,
maman; non-seulement il fait le ménage, mais il surveille notre petite
cuisine d'une façon étonnante.

JULIEN.

C'est vrai; et il est aussi amusant à entendre qu'à voir. Il a des
manières à lui de se poser, armé de son balai, pour raconter ses
aventures!...

MADAME DE MORVILLE.

C'est un bien brave homme: traitez-le avec amitié, mes enfants; vous
savez qu'il n'est dans cette modeste position que par suite de désastres
éprouvés par sa famille, pendant la grande révolution.

JULIEN.

N'ayez pas peur, maman, vous avez déjà dû voir.... (_on frappe_). Ne
bougez pas, papa, je vous en prie, je vais ouvrir.

IRÈNE.

Non, ce sera moi; tu n'as pas fini de manger (_elle va ouvrir_). C'est
le père Michel. Bonjour, bon père Michel, qu'y a-t-il?

LE PÈRE MICHEL.

Je venais, d'amitié, desservir votre table, messieurs et mesdames. (_Il
salue._)

MADAME DE MORVILLE.

Merci, père Michel, ne prenez pas cette peine, c'est bien assez de faire
le ménage et de préparer nos repas. Nous nous servirons nous-mêmes.

LE PÈRE MICHEL.

C'est ce que je ne permettrai pas, ma chère dame: justement parce que je
connais le malheur, j'y sais compatir.

(_La famille de Morville sort de table, le père Michel dessert en
continuant:_)

«Car ma famille est illustre, je me plais à le dire: je suis, tel que
vous me voyez, seul et unique descendant des comtes de Barninville,
noble race s'il en fut, alliée aux plus grandes familles de France. (_Il
essuie une assiette._) Nos ancêtres ont été aux croisades, tel que vous
me voyez. Ils ont brillé à la cour du grand roi!.. Vanités des vanités
et tout est vanité.... (_S'interrompant._) Où est la moutarde, que je la
serre, monsieur Julien?

JULIEN.

Je vais la ranger, père Michel.

LE PÈRE MICHEL.

Quand je vous dis que je veux vous épargner cette peine, je vous
l'épargnerai. Ah! je suis têtu, moi. Là, voilà tout rangé. Messieurs,
mesdames, j'ai l'honneur de vous saluer, tel que vous me voyez.

M. DE MORVILLE, _lui serrant la main_.

Bonsoir, père Michel; merci de votre obligeance, de votre empressement à
nous être utile et agréable.

MADAME DE MORVILLE.

Je joins mes remercîments à ceux de mon mari, père Michel, nous sommes
heureux d'être si bien servis.

LE PÈRE MICHEL, _se rengorgeant_.

Entre gens de noblesse, c'est tout simple: bonne nuit, mademoiselle
Irène, et à vous aussi, monsieur Julien.

LES ENFANTS.

Merci, bon père Michel, bonsoir.»

Le brave portier parti, la famille s'installa pour la soirée. La petite
lampe éclairait bien; le feu brillait joyeusement, et chacun s'arrangea
pour en profiter, tout en reprenant son travail. M. de Morville, lui,
écrivait avec ardeur, et la veillée se prolongea jusqu'à dix heures,
tous travaillant, causant et riant. Le lendemain, Élisabeth et Armand
vinrent prendre leurs leçons; ils avaient, en entrant, un air
mystérieux, moitié inquiet moitié heureux; Irène et Julien en furent
intrigués.

«Où est Mme de Morville? dit Armand qui ne tenait pas en place.

[Illustration: Nos ancêtres ont été aux croisades. (Page 239.)]

--Sortie pour quelques instants, dit Julien de plus en plus étonné.
Veux-tu lui parler?

--Je crois bien, s'écria Armand, j'ai hâte de vous faire venir....

--Armand, affreux bavard, dit Élisabeth avec précipitation, ne sauras-tu
jamais tenir ta langue?

ARMAND.

Il me démange, mon secret, ma petite Élisabeth. Oh! si tu savais comme
il me démange, tu aurais pitié de moi!

ÉLISABETH.

Tiens, sois heureux, voilà Mme de Morville qui rentre: dis-lui tout; nos
amis ont l'air très-intrigués.»

Les petits de Morville étaient en effet fort désireux de connaître la
raison des allures, des paroles singulières d'Élisabeth et d'Armand.
Après les bonjours échangés, Armand s'écria: «Madame, vous voyez en moi
un ambassadeur.

MADAME DE MORVILLE, _s'installant au travail_.

De bonnes nouvelles, j'espère, cher enfant?

--Je le crois, madame, il dépend de vous de les changer en mauvaises
pour nous.

ÉLISABETH, _riant_.

Voyons, Armand, ne parle pas par énigmes; va droit au fait.

ARMAND.

Eh bien, m'y voilà. Madame, mon oncle et ma

tante de Marsy désirent: d'abord, que vous ayez la bonté de laisser
Irène et Julien donner à Jeanne et à Jacques des leçons de piano et de
dessin, deux fois par semaine; ils viendront ici à l'heure que vous
jugerez la plus commode; leurs prix seraient les nôtres.

MADAME DE MORVILLE, _émue_.

Cher enfant....

ARMAND, _précipitamment_.

Je n'ai pas fini! mon oncle et ma tante donnent une petite soirée jeudi
prochain: ils désirent que M. de Morville et vous, madame, vous ameniez
Irène et Julien, parce qu'Irène jouerait du piano, et cela lui procurera
quelques élèves, car il y aura deux ou trois amies de maman et de ma
tante, qui sont décidées à envoyer leurs filles à Irène, dès qu'elles
l'auront entendue. Et puis, Julien, lui, aura la bonté d'apporter sa
collection d'aquarelles, parce qu'il y aura jeudi quelques amateurs qui
lui en prendront avec grand plaisir, à de très-bonnes conditions.
Voilà.»

Et Armand, rouge de joie, se frotta les mains avec violence, ce qui
indiquait toujours chez lui un ravissement complet.

Mme de Morville avait posé son ouvrage: quand Armand cessa de parler,
elle l'attira vers elle, ainsi qu'Élisabeth, et les embrassa en silence
tandis que quelques grosses larmes tombaient de ses yeux sur leurs joues
roses. Irène et Julien n'étaient pas moins émus que leur mère! Ce
dévouement délicat, cette façon charmante de rendre service leur allait
droit au coeur: eux aussi embrassèrent leurs excellents amis avec une
tendresse pleine de reconnaissance.

Quand elle fut un peu remise, Mme de Morville essaya de parler.

ARMAND.

Oh! chère madame, dites seulement oui, je vous en prie! nous sommes si
heureux déjà, que si vous nous dites quelque chose, cela nous fera
éclater.

Tout le monde se mit à rire. Mme de Morville et ses enfants ne purent
toutefois s'empêcher de dire combien ils étaient joyeux et
reconnaissants; puis les leçons commencèrent.

Elles se passèrent, bien entendu, à merveille: aussitôt finies,
Élisabeth et Armand emmenèrent triomphalement leurs amis pour faire leur
promenade accoutumée.

Arrivés aux Tuileries, ils retrouvèrent les petits de Marsy et leur
firent part du consentement de Mme de Morville: Irène et Julien les
remercièrent avec effusion de ce qu'ils faisaient pour eux.

Après avoir joué longtemps, les petits de Marsy allèrent dire à Noémi de
Valmier, et à Lionnette dont les parents étaient connus de Mme de Marsy,
que leur mère recevrait le jeudi suivant et serait charmée de les voir
venir: Armand s'amusa à piquer leur curiosité en leur déclarant que
_deux grands artistes_ honoreraient la soirée de leur présence: chacun
se sépara en riant et en se donnant rendez-vous pour le jeudi.



CHAPITRE XX.

LES DEUX ARTISTES.


M. de Morville fut aussi charmé que sa femme de la perspective d'une
soirée chez Mme de Marsy; une seule chose l'inquiétait: lui et sa femme
avaient des vêtements simples mais convenables pour la soirée, tandis
que les enfants n'avaient que leurs habits du matin, Mme de Morville
s'étant défait des vêtements d'Irène et de Julien, qui ne convenaient
plus à leur modeste position. M. et Mme de Morville étaient donc fort
tourmentés à ce sujet sans oser se l'avouer, lorsque la bonne des petits
de Kermadio arriva, portant un grand carton qu'elle remit à Irène; puis,
elle partit à la hâte.

Irène porta le paquet à sa mère qui l'ouvrit, et poussa un cri en voyant
une toilette simple et charmante pour Irène, avec un costume aussi
simple et aussi charmant pour Julien. Un petit billet attaché à la robe
contenait ces quelques mots:

Prière instante à des amis d'accepter ce souvenir d'amitié.»

IRÈNE, _attendrie_.

Maman, c'est encore, c'est toujours Élisabeth: quel coeur, quel coeur!

JULIEN.

Voici un billet sur mon habit. Qu'est-ce qu'il y a d'écrit?

«Un écolier à son professeur. Juste témoignage de reconnaissance; aussi,
pas de remercîment, chut!...»

Cher, excellent Armand!

MADAME DE MORVILLE.

Oh! mes enfants! comme nous devons remercier le bon Dieu d'avoir de tels
amis!...

M. DE MORVILLE.

Tu le vois, Suzanne, j'avais bien raison d'être heureux de cette chère
pauvreté. Aurions-nous la joie de voir des dévouements pareils, si nous
avions encore nos richesses?

MADAME DE MORVILLE.

Va! j'en remercie Dieu autant que toi. Écrivez vite à vos amis, chers
enfants, et dites-leur que je les aime et les bénis!

Il n'y avait plus que la matinée qui séparât nos héros de la réception
de M. et de Mme de Marsy: les enfants écrivirent à Élisabeth et à
Julien, puis Irène étudia de nouveau avec ardeur ses morceaux les plus
difficiles, tandis que Julien achevait avec soin ses dernières
aquarelles. Il était tard quand les enfants cessèrent leurs travaux et
se hâtèrent de rejoindre leurs parents, qui, eux aussi, avaient
travaillé toute la journée; après un modeste repas, tous s'habillèrent
promptement et se rendirent chez Mme de Marsy.

Il était encore de bonne heure, aussi eurent-ils la satisfaction de ne
trouver que la famille réunie, et d'arriver les premiers parmi les
invités. Irène et Julien murmurèrent à l'oreille de leurs amis de
chaleureux remercîments, interrompus par un baiser d'Élisabeth, et un
terrible «_chut_» d'Armand.

Le salon ne tarda pas à se remplir de monde: Lionnette et Noémi
arrivèrent bientôt avec leurs parents.

LIONNETTE.

Eh! bonjour, chères belles; bonjour, messieurs; nos grands artistes
sont-ils arrivés?

ARMAND.

Oui, mademoiselle, ils sont là.

NOÉMI.

Ah! quel bonheur! je craignais qu'ils ne manquassent de parole!...
Tiens! Irène Ici... et Julien!

Noémi leur adressa la parole avec embarras; les petits de Morville
répondirent timidement à son bonjour contraint. Lionnette avait pris un
air de dédain et de protection.

«Vous ici, dit-elle, quelle merveille! je croyais que....»

Elle s'arrêta, troublée par le regard flamboyant d'Armand de Kermadio.

ARMAND, _d'un air formidable_.

Mais continuez donc, mademoiselle, nous vous écoutons avec beaucoup
d'intérêt (_ses yeux lancent des éclairs_), infiniment d'intérêt!...

LIONETTE, _balbutiant_.

J'aimerais mieux parler d'autre chose.

ARMAND, _de même_.

Et pourquoi, et pourquoi?

LIONETTE, _naïvement_.

Je viens de vous vexer, évidemment, et si je continuais, vous me diriez,
comme cela vous arrive toujours dans ce cas-là, des choses piquantes,
d'une façon très-drôle qui égaye les autres à mes dépens; c'est
ennuyeux, ça.

Ces paroles de Lionnette firent rire les enfants, et même le terrible
petit Breton.

MADAME DE MARSY, _s'approchant_.

Ma chère Irène, nous voilà tous réunis; vous savez ce que vous nous avez
promis; je compte sur vous, et le piano vous attend.

[Illustration: Le piano vous attend. (Page 253.)]

IRÈNE, _tremblante_.

Me voici, madame, je vous suis. (_Elle se lève._)

NOÉMI, _bas à Élisabeth_.

Ah! mon Dieu! un des grands artistes, c'est Irène?

Un accord brillant répondit pour Élisabeth, et le morceau commença;
Irène, d'abord très-émue, s'était tout à coup rassurée en jetant les
yeux sur ses parents et sur Julien, aussi tremblants qu'elle; la pauvre
enfant sentit que son avenir dépendait de son talent, de son courage, et
subitement inspirée, priant tout bas le bon Dieu, elle joua l'admirable
sonate en _do_ dièze mineur, de Beethoven. Au lieu de lui nuire, son
émotion la servit. Oh! que ses sentiments étaient différents alors des
misérables pensées qui remplissaient son esprit le jour du bal de Noémi.
Elle jouait aujourd'hui pour sa chère famille, et cette noble
préoccupation rendait son jeu délicieusement doux et touchant! Irène se
surpassa; toutes les profondeurs de cette admirable musique, toutes les
délicatesses de ce grand style, furent mises en relief par ses doigts
inspirés; à peine eut-elle terminé, qu'un tonnerre d'applaudissements
retentit, et des exclamations s'élevèrent de toutes parts!

On complimenta chaleureusement M. et Mme de Morville sur le talent hors
ligne de leur fille, tandis que les petits de Kermadio et de Marsy se
montraient aussi fiers d'Irène que ses parents l'étaient à juste titre.

Noémi et Lionnette aimaient beaucoup la musique; émerveillées de
l'admirable talent d'Irène, elles mirent de côté toute morgue et
l'accablèrent de félicitations.

NOÉMI, _enthousiasmée_.

Vous aviez bien raison, monsieur Armand, de dire que c'est une grande
artiste; je l'avais entendue jouer quelquefois, mais seulement des
bluettes, et je ne lui soupçonnais pas ce beau talent.

LIONETTE, _de même_.

C'est écrasant, j'en suis _épatée_; dites donc, monsieur Armand, je vous
accorde que voilà une grande artiste. Mais l'autre, le second, où
est-il?

ARMAND.

Tenez, mademoiselle, ma réponse est sur cette table.

NOÉMI, _regardant_.

Oh! que c'est joli! que c'est charmant! Papa, vous qui aimez tant ces
choses-là, venez voir ces aquarelles, elles sont merveilleuses!

Les exclamations de Noémi avaient attiré M. de Valmier.

«Mais c'est ravissant! dit-il, outre que ces vues sont admirables, elles
sont faites par un véritable artiste; qui est-ce qui fait ces belles
choses?

ARMAND.

Allons, Julien, ne fais pas le modeste; pourquoi n'as-tu pas signé tes
aquarelles?

M. DE VALMIER, _à Julien_.

Bravo! mon ami, je vous félicite; vous avez un talent remarquable!
J'aimerais beaucoup à posséder cette belle collection! Me la cédez-vous?

JULIEN, _rougissant_.

Elle est à mon père, monsieur: je pense qu'il consentirait à s'en
défaire.»

M. de Valmier alla vers M. de Morville, le salua et se mit à causer à
voix basse avec lui, tandis que d'autres personnes venaient voir et
admirer les aquarelles.

LIONNETTE.

Ah! ah! voilà donc votre second grand artiste, monsieur Armand?

ARMAND.

Oui, mademoiselle, qu'en dites-vous?

LIONNETTE.

Je suis plus _épatée_ que jamais.

ARMAND, _avec sang-froid_.

N'est-ce pas, mademoiselle, que c'est _escarbouillant_?

LIONNETTE, _étonnée_.

Hein? vous dites?

ARMAND.

Je dis que c'est _escarbouillant_, ces aquarelles!

LIONNETTE, _stupéfaite_.

Qu'est-ce que c'est que ça, bon Dieu! escar... escar...

ARMAND, _tranquillement_.

Dame! mademoiselle, c'est du patois; vous venez bien de dire un mot
aussi étonnant que le mien, en vous déclarant _épatée_; alors, moi, pour
être à votre hauteur, je me dis _escarbouillé_. (_Les enfants rient._)

LIONNETTE, _très-rouge_.

Là! je le savais bien! avec ce M. Armand, on est toujours sûre d'avoir
des affaires. C'est assommant que vous ayez de l'esprit, vous!

ARMAND.

Mais, mademoiselle, si vous....

ÉLISABETH.

Chut! Armand, ne plaisante pas trop longtemps; tu vois bien que cela
finit par être désagréable. J'espère que Mlle Lionnette t'a déjà excusé;
offre-lui ton bras et allons prendre du thé, car je vois que tout le
monde se dirige vers la salle à manger.

Après le thé, on demanda à Irène de se faire entendre de nouveau, et
elle fut aussi justement applaudie que la première fois.

On finit gaiement cette charmante soirée, et M. et Mme de Morville se
retirèrent, heureux et fiers de leurs enfants; avant leur départ, M. de
Valmier avait pris rendez-vous avec M. de Morville, au sujet des
aquarelles, et Mmes de Nardray, Darsal et Drangard s'étaient concertées
avec Mme de Morville, pour que leurs filles pussent aller chez Irène
prendre des leçons de piano. Ce fut donc en bénissant mille fois leurs
amis, qu'Irène et Julien les quittèrent, joyeux et pleins d'espoir.



CHAPITRE XXI.

LE CHANGEMENT DE NOÉMI.


En revenant chez elle, Noémi avait un air pensif, triste même; sa mère
s'en aperçut et lui en demanda la cause; Noémi s'excusa sur la fatigue
de la soirée.

«Elle était pourtant si intéressante que cela aurait dû te faire oublier
ta fatigue! s'écria Mme de Valmier.

-Oui, dit son mari, c'était charmant à voir, ces deux enfants si bien
doués, si modestes et si heureux de secourir leurs parents!»

A ce moment, la voiture s'arrêta, Noémi et ses parents descendirent, et
la conversation en resta là.

Rentrée chez elle, la petite fille se déshabilla, fit sa prière avec
distraction et se coucha; mais ce ne fut pas pour dormir, ce fut pour
réfléchir sérieusement.

«Comme Irène et Julien sont gentils maintenant, se dit-elle; plus leurs
talents font de progrès, plus ils deviennent modestes. Comme c'est beau
et courageux de leur part de travailler pour vivre! Jeanne raconte d'eux
des choses bien touchantes. J'ai eu tort, grand tort de m'être montrée
si froide et si orgueilleuse! C'est vilain, le respect humain; et
pourtant la crainte de voir mes amis se moquer de moi m'a rendue lâche
et m'a fait agir comme si je manquais de coeur!

«Mes amis! sont-ce mes amis? Quelle différence entre le semblant
d'amitié que nous nous portons les uns aux autres et la tendresse
dévouée que se témoignent les petits de Morville, de Kermadio et de
Marsy. Avec mes amis, il n'est question que de vanités, de frivolités!
Ils ne seraient pas capables de dévouement, et me traiteraient, si
j'étais pauvre, comme ils ont traité Irène et Julien l'autre jour. Ils
ont bien mal agi: moi aussi, hélas! Oh! je m'en repens beaucoup
maintenant; je veux changer de manière d'être avec eux, avoir le courage
d'aimer, malgré les élégants, ces enfants si gentils et si bons.»

Cette bonne résolution calma la conscience troublée de Noémi; elle ne
tarda pas à s'endormir, en répétant:

«Je serai l'amie... des bons enfants... du Club de _la Charité_.»

Le lendemain, à l'heure habituelle de sa promenade, Noémi se rendit aux
Tuileries; elle hâtait le pas, et son coeur battait, car elle allait
faire acte de courage. Arrivée dans l'allée de Diane, plusieurs élégants
s'empressèrent autour d'elle, mais elle se contenta de leur dire
bonjour, les écarta doucement, et elle alla droit à un groupe composé
d'Irène, de Julien et de tous leurs amis. Les élégants, fort surpris,
l'avaient accompagnée machinalement.

«Irène, Julien et vous tous, chers amis, dit Noémi d'une voix émue, en
rougissant, voulez-vous me permettre, non-seulement de jouer avec vous,
mais encore d'être votre amie? Je me sens attirée vers vous, et maman
dit que je ne puis que gagner en étant avec vous le plus possible.
Excusez-moi si je vous ai repoussés l'autre jour: je vous en demande
pardon!»

A peine ces dernières paroles étaient-elles prononcées par Noémi que
tous les enfants, attendris, avaient entouré la gentille petite fille et
l'embrassaient à l'envi, l'assurant de leur amitié, de leur joie de
l'admettre parmi eux, et la complimentant de sa touchante démarche. Les
élégants, stupéfaits de cette scène, faisaient des figures si
embarrassées, si comiques, qu'à la fin Armand les remarqua et partit
d'un grand éclat de rire.

CONSTANCE, _aigrement_.

De quoi riez-vous donc, vous?

ARMAND.

Vous devriez plutôt dire de qui, mademoiselle.

HERMINIE.

Est-ce de nous, par hasard?

ARMAND.

Ma foi, oui, ah! ah! ah! Vous paraissez tout interloqués, ah! ah! ah!
Vervins a la bouche toute grande ouverte, ah! ah! ah! Jordan écarquille
les yeux, ah! ah! ah! et Mlle Constance a l'air de vouloir nous dévorer
tous d'une seule bouchée, ah! ah! ah!

La gaieté d'Armand gagna Élisabeth et ses amis. Tous se mirent à rire
aux éclats.

CONSTANCE, _ricanant_.

Ainsi, de l'avis de monsieur, nous sommes ridicules?

ARMAND.

Certes, et joliment, encore!

Il y eut un hourra d'indignation parmi les élégants, qui arrivaient en
foule.

HERMINIE, _avec ironie_.

Ainsi, ma belle robe de soie gris perle, ma casaque de velours gros
bleu, ma toque de velours écossais gris et bleu, mes bottes grises à
talons bleus, vous trouvez cela ridicule, monsieur?

ARMAND.

Parfaitement, mademoiselle; un enfant doit être mis de façon à pouvoir
jouer à son aise et ne pas ressembler à une poupée vivante.

Il y eut un mélange de rires et de cris.

CONSTANCE, _en colère_.

Mais puisque nous sommes riches, nous devons donner le ton.

ARMAND.

Oh! oh! des enfants donner le ton!... Tenez, mademoiselle, voulez-vous
faire une chose? Supposons que nous sommes deux avocats? Mlle Lionnette
jugera ma cause; ma soeur jugera la vôtre; vous plaiderez pour le _beau
monde_, moi contre, c'est-à-dire que vous serez l'avocat du diable....
(_Rires et exclamations._)

CONSTANCE, _furieuse_.

Je ne serai pas l'avocat du diable!...

ARMAND.

La paix, la paix! vous serez l'avocat du luxe, là, êtes-vous contente?
(_Entre ses dents._) C'est la même chose.

CONSTANCE, _calmée_.

Je veux bien; vous allez être battu à plate couture.

JULES.

Bon, ça va être amusant.

LIONNETTE.

C'est très-gentil, ce jeu-là.

JACQUES.

Des chaises pour nos juges!

PAUL.

Avocats, retournez les vôtres, on doit plaider debout.

HERMINIE.

Ah! mais je m'amuse, moi; il est drôle, cet Armand, il commence à
m'aller très-bien.

JORDAN.

A moi aussi; en place, mesdemoiselles et messieurs.

Tous les enfants s'assirent pêle-mêle et la séance commença.

L'AVOCAT CONSTANCE.

Je viens, mesdemoiselles et messieurs, défendre devant vous une belle
cause, injustement attaquée. On a osé dire du mal du luxe, du grand
luxe, première de toutes les nécessités; on veut nous interdire la soie,
le velours, le satin, peut-être même, hélas, la popeline;--on croit que
cela nous empêche de jouer; mais nos jeux, qui sont calmes....

L'AVOCAT ARMAND.

Oh! très-calmes!

LE JUGE ÉLISABETH.

Avocat Armand, n'interrompez pas.

LE JUGE LIONNETTE.

Je remercie mon collègue de ce sage avertissement.

L'AVOCAT CONSTANCE.

Et moi aussi. Nos jeux calmes, dis-je, conviennent à notre position, à
notre rang. Et puis, nous faisons aller le commerce: que deviendraient
sans nous, sans nos toilettes, les magasins de nouveautés, de modes, de
chaussures, de coiffures, de passementerie, de bijouterie....

L'AVOCAT ARMAND.

L'épicerie est hors de cause. (_Rire général._)

L'AVOCAT CONSTANCE, _avec dignité_.

Je méprise vos plaisanteries, avocat Armand! Et nos élégantes poupées,
ne sont-elles pas la fortune de leurs fournisseurs? allez! le luxe est
utile, il est nécessaire, indispensable aux autres comme à nous-mêmes.

Les élégants applaudirent avec frénésie à cet habile plaidoyer. On
félicita très-chaleureusement l'avocat Constance, puis l'avocat Armand
demanda la parole, l'obtint et dit avec emphase:

«Messieurs les juges, et vous, chers auditeurs, l'éloquence perfide de
mon spirituel adversaire ne m'empêche pas d'avoir raison. Autant le luxe
modéré est utile, je le reconnais, autant le luxe exagéré que j'attaque,
que j'attaquerai toujours, est mauvais et même dangereux! En effet,
nous, enfants, avons-nous besoin, dites-moi, d'être couverts de soie, de
velours, de dentelles et de garnitures de toute sorte? Nos jeux
s'accommodent-ils de ces beaux habits qui nous empêchent de remuer, de
peur de les déchirer ou de les salir? A quoi servent vos bottes
magnifiques? Ne vaudrait-il pas mieux des bottines simples et solides,
avec lesquelles on peut courir à son aise, les jours où il y a de la
boue comme les jours où il fait sec? N'est-il pas plus amusant de sauter
à la corde, de jouer aux barres, ou cerceau, à cache-cache, que de
rester immobiles sur des chaises comme des grandes personnes? Eh bien,
vos belles étoffes vous privent de tous ces jeux-là. Quant à faire aller
le commerce, c'est l'affaire de nos mamans et de nos papas; ce n'est pas
la nôtre. Pour vos poupées, mesdemoiselles, faites-les redevenir
simples; et si la marchande de vêtements y perd, faites gagner celle qui
habille les pauvres!»

Armand s'était animé en parlant: sa jolie figure était pleine d'ardeur
et d'intelligence; son âme était dans ses yeux: les enfants écoutaient
tous avec une attention profonde: peu à peu, les rires avaient cessé,
une sérieuse conviction pénétrait dans les coeurs.

Il y eut un instant de silence, puis les amis d'Armand l'entourèrent en
le félicitant: les élégants, après quelque hésitation, s'approchèrent
aussi.

[Illustration: Messieurs les juges. (Page 263.)]

HERMINIE.

Je suis contente de vous avoir entendu, monsieur Armand.

LIONNETTE.

Moi aussi; il y a du vrai dans tout cela! pour aider à faire une réforme
utile, je déclare que le Club du _Beau monde_ est une bêtise et que je
n'en suis plus.

JORDAN.

Moi non plus, alors: cet Armand, il m'a remué, ma foi! C'est un orateur,
vraiment!

LIONNETTE.

Dites donc, mes amis, nous oublions de juger la cause: faut-il le faire?

LES ENFANTS.

Certainement, il le faut.

LIONNETTE.

Eh bien, alors, je déclare que l'avocat Armand a dit d'excellentes
choses, sa cause est loin d'être mauvaise et je suis presque convertie.
(_Applaudissements._)

HERMINIE.

Déjà!... Il faut voir, essayer d'abord: on ne peut pas changer comme ça
du jour au lendemain!

LIONNETTE.

C'est trop juste; accordé.

CONSTANCE, _gaiement_.

Vous, Élisabeth, vous allez me condamner, je prévois que j'ai perdu ma
cause près de vous.

ÉLISABETH, _affectueusement_.

C'est vrai, ma chère Constance: permettez-moi cependant de le faire en
ajoutant quelques mots. Le bon saint Jean disait à ses disciples: «Mes
petits enfants, aimez-vous les uns les autres;» disons-nous cela, afin
d'être affectueux les uns pour les autres: il y a eu souvent des paroles
peu aimables échangées entre nous depuis quelque temps; promettons-nous
de n'en plus dire de semblables. Ne regardons plus aux dehors, mais aux
côtés sérieux de ceux que nous voyons; n'attachons de l'importance
qu'aux qualités du coeur, et non aux vêtements. Enfin, je me permets de
vous supplier de renoncer à ce trafic de timbres; autant il est naturel
d'en faire collection avec plaisir, autant il est fâcheux de spéculer
là-dessus. Vous avez entendu ce que le surveillant a dit l'autre jour à
ce propos (je l'ai appris depuis), que cette leçon nous profite.

VERVINS.

Mademoiselle Élisabeth, vous parlez aussi sagement qu'Armand; nous
allons être très-raisonnables, vous verrez.

CONSTANCE.

Il faudra encore jouer à ce jeu-là, il est très-drôle.

ARMAND, _gaiement_.

A présent, vive la joie! je propose, pour finir la séance, une partie
monstre; les juges vont choisir le jeu.

On applaudit à cette proposition d'Armand et les Tuileries retentirent
bientôt d'éclats de rire et de cris joyeux. Ce fut ainsi que finit le
Club du _Beau monde_. Nous verrons plus tard ce que devint le Club de
_la Charité_.



CHAPITRE XXII.

LES SACRIFICES D'IRÈNE ET DE JULIEN.


En revenant de la séance des Tuileries, Noémi, enthousiasmée, raconta à
sa mère tout ce qui s'était passé; celle-ci en fut vivement émue;
c'était une personne excellente au fond; une grande fortune, le manque
de bons conseils et d'amie sérieuse l'avaient entraînée dans une vie
mondaine et dissipée: mais son coeur était resté bon et elle consentit
avec joie à la demande de Noémi, qui désirait prendre des leçons de
piano chez Irène.

La mère et la fille allèrent donc chez Mme de Morville, qui les reçut
avec une politesse, une dignité parfaites. Mme de Valmier fut frappée de
voir cette pauvreté noblement supportée. Elle causa longuement avec Mme
de Morville et admira sa patience, sa piété, sa résignation si vraie et
si touchante: elle ne pouvait revenir de son étonnement en entendant
cette jeune femme, jadis frivole et étourdie, parler d'une façon élevée
et simple à la fois. Mme de Morville s'en aperçut et sourit.

«Vous me trouvez bien changée, n'est-ce pas, madame? dit-elle.

--C'est vrai, dit franchement Mme de Valmier, et je ne puis que vous en
féliciter.

MADAME DE MORVILLE.

Ah! c'est un heureux malheur que le nôtre, madame; je le reconnais
chaque jour davantage.»

Pendant que leurs mères parlaient ainsi, les petites filles et Julien
causaient avec non moins de franchise et d'abandon. Noémi se sentait de
plus en plus attirée vers Irène et Julien, et désirait extrêmement
devenir l'amie d'Élisabeth. Ce fut donc avec joie qu'elle prit jour pour
ses leçons de piano, puis elle se retira avec sa mère.

Restés seuls, Mme de Morville et ses enfants se félicitèrent de ce
surcroît de leçons. Ils causaient encore de la visite si aimable de Mme
de Valmier et de sa fille, lorsque M. de Morville entra: il était
rayonnant.

JULIEN.

Dieu! papa, quelle figure heureuse!

IRÈNE.

Eh bien, papa, les aquarelles de Julien sont-elles vendues?

M. DE MORVILLE.

Oui, chère petite, très-bien vendues, très-généreusement achetées.

MADAME DE MORVILLE.

Quel bonheur! Combien, mon ami?

M. DE MORVILLE.

Devine! devinez, enfants.

JULIEN.

Il y en a dix. A vingt francs pièce, ce serait magnifique.

M. DE MORVILLE.

Tu n'y es pas.

IRÈNE.

Quarante francs chacune, alors, papa?

M. DE MORVILLE.

Va toujours.

MADAME DE MORVILLE, _étonnée_.

Cinquante francs pièce, mon ami?

M. DE MORVILLE.

Cent francs, chère Suzanne.

La mère et les enfants s'exclamèrent; Julien était rouge de joie.

«Papa, dit-il, en hésitant, je ne sais si nous pouvons accepter tant
d'argent; ces aquarelles ne valent pas cela.

M. DE MORVILLE.

Je comprends et j'admire ton scrupule, cher enfant: je l'ai eu pour toi
et avant toi, crois-le bien, car j'ai d'abord nettement refusé à M. de
Valmier de faire cette vente à des conditions pareilles.

«Vous trouvez que ce n'est pas assez? a-t-il dit, en fronçant le
sourcil.

--Je trouve que c'est trop, au contraire, monsieur, ai-je répondu. La
délicatesse de mon fils et la mienne refusent un prix aussi élevé!»

Il a souri et sa figure s'est éclairée.

«Je prie pourtant M. Julien et son excellent père de me faire l'honneur
d'accepter ce prix-là, a-t-il dit. Le travail d'un fils secourant sa
famille est inestimable à mes yeux. Si je voulais le payer ce qu'il
vaut, ma fortune entière ne suffirait pas!... Je vous prie, je vous
supplie d'y consentir.»

«Il m'avait tendu la main, je la serrai en silence, je pris le billet
qu'il m'offrait et... tiens, Julien, le voici.... Ne pleure pas, mon
enfant, embrasse-moi; je suis fier de toi, de cet argent gagné par ton
talent, par tes veilles assidues. Sois béni, mon fils, des joies que tu
me donnes.»

Le père et le fils s'embrassèrent avec tendresse: Mme de Morville et
Irène aussi émues qu'eux, se joignirent à ces témoignages d'affection.

Bientôt après, Élisabeth et Armand arrivèrent. Ils furent enchantés de
la bonne nouvelle que leur donnèrent leurs amis. Après les leçons, tous
les quatre se dirigèrent, comme d'habitude, vers les Tuileries.

Grâce à l'aventure de la veille, qui avait amusé tous les enfants, ils
furent reçus à merveille par les élégants: la glace était rompue, et à
partir de ce jour, les enfants raisonnables furent, quoique aussi
simplement mis que par le passé, traités avec politesse, souvent avec
amitié par le _Beau monde_, revenu à de meilleurs sentiments.

Tous jouaient ensemble, et les exagérations de langage, de toilette
s'effaçaient peu à peu chaque jour, grâce aux conseils d'Élisabeth, à
l'esprit gai et malin du bon gros Armand.

Les petits de Kermadio, à leur insu, faisaient subir aux autres
l'influence de leurs charmantes qualités: la bonté d'Élisabeth attirait;
la gaieté, l'entrain d'Armand amusaient, et ils étaient devenus l'âme
des Tuileries.

Noémi, surtout, était frappée de voir ces excellentes natures faire le
bien sans relâche et donner l'exemple de toutes les qualités: le petit
cercle d'Irène était aussi pour elle un centre d'attraction; les leçons
de piano étaient pour la petite fille de vraies joies. Elle y retrouvait
souvent Élisabeth, dont la conversation était toujours aussi
intéressante que profitable.

Un jour, Noémi achevait de prendre sa leçon, lorsque Irène reçut un
billet d'Élisabeth qui parut la contrarier.

«Qu'y a-t-il, Irène? demanda Julien en interrompant son dessin.

--Élisabeth envoie Anna pour nous mener promener, dit Irène en
soupirant; mais il faut qu'elle et Armand accompagnent Mme de Kermadio
pour une course pressée.

JULIEN.

Ah! que c'est dommage! ils nous auraient aidés chez....

IRÈNE.

Chut! nous tâcherons de nous tirer d'affaire tout seuls.

NOÉMI.

Puis-je vous être utile, Irène? je serais charmée de vous rendre
service, vous savez!

IRÈNE, _hésitant_.

Je craindrais d'abuser, ma bonne Noémi....

NOÉMI.

Pas du tout, je vous assure!

JULIEN, _à voix basse_.

Ne parlons pas de cela maintenant.

NOÉMI, _surprise_.

C'est donc un se....

IRÈNE, _précipitamment_.

Chère maman, la leçon est finie, nous allons aux Tuileries: Élisabeth
nous a envoyé la bonne Anna; voulez-vous nous permettre de partir?

MADAME DE MORVILLE.

Certainement, mes enfants. Remerciez Anna de ma part et soyez gentils
avec elle.»

Noémi, Irène et Julien dirent adieu à Mme de Morville: puis les trois
amis, suivis d'Anna et de la bonne de Noémi, sortirent pour se rendre
aux Tuileries.

A peine hors de la maison, Irène s'écria.... «A présent, chez Mme
Blesseau, rue du Bac; n'est-ce pas, Julien?

JULIEN.

Oui, voilà notre secret, mademoiselle Noémi.»

Et il expliqua à Noémi, surprise et touchée, que le surlendemain étant
la fête de leur mère, ils allaient chez Mme Blesseau, bijoutière, pour
vendre deux joyaux, restes de leur splendeur passée. Leur mère leur
ayant permis d'en disposer comme bon leur semblerait pour leurs petites
dépenses, ils les portaient à Mme Blesseau, voulant offrir des souvenirs
à Mme de Morville, puis à Élisabeth et Armand, les bons anges de la
famille, invités à dîner pour ce jour-là.

Tout en parlant ainsi, les enfants étaient arrivés chez Mme Blesseau.

IRÈNE, _entrant_.

Bonjour, madame; voudriez-vous nous faire le plaisir d'estimer les
bijoux dont nous vous avons parlé l'autre jour. Maman vous a dit qu'elle
nous avait donné la permission de les vendre.

MADAME BLESSEAU.

Parfaitement, mademoiselle. Voyons-les.

IRÈNE.

Voilà ma bague.

JULIEN.

Voici mes boutons de chemise.

MADAME BLESSEAU.

Ils sont très-jolis. Ils seront faciles à placer.

IRÈNE.

Mais c'est que nous voudrions l'argent tout de suite.

MADAME BLESSEAU.

Je vais vous les estimer immédiatement, mademoiselle. (_Elle pèse chaque
bijou._)

IRÈNE.

Dieu! que je voudrais que ma bague pesât 10 francs.

MADAME BLESSEAU.

Elle ne pèse pas cela, mademoiselle.

IRÈNE, _avec chagrin_.

Ah! mon Dieu, quel malheur!

MADAME BLESSEAU, _souriant_.

Rassurez-vous, mademoiselle; je veux dire qu'elle vaut davantage.

IRÈNE.

Quel bonheur! combien s'il vous plaît?

MADAME BLESSEAU.

Quinze francs cinquante centimes, mademoiselle.

IRÈNE.

C'est énorme; merci, madame Blesseau.

MADAME BLESSEAU.

Vous oubliez la rubis, mademoiselle; il est joli et très-bien taillé. Je
vous en donnerai certainement.... (_elle l'examine_) trente....

IRÈNE.

Mais quel bonheur!

MADAME BLESSEAU, _riant_.

Oh! que vous faites une mauvaise vendeuse, mademoiselle, vous ne me
laissez seulement pas achever! trente-cinq francs, voilà la valeur bien
exacte de votre pierre.

IRÈNE.

Que je suis contente! à toi, Julien.

MADAME BLESSEAU.

Pour vos boutons de chemise, monsieur Julien, il y a un jeune homme qui
m'a prié de lui avoir cela d'occasion: il m'a fixé un pris de quarante à
quarante-cinq francs. Les vôtres valent dix-neuf francs d'or et...
vingt-deux à vingt-trois francs de turquoises; cela fait quarante-deux
francs. C'est leur valeur, qui, du reste, est le prix que ce jeune homme
désire y mettre; si vous voulez, ils sont vendus.

JULIEN.

Je crois bien; je n'espérais pas tant que cela!... je vous remercie
mille fois, madame Blesseau.

NOÉMI.

Par exemple, madame, vous n'êtes pas comme notre joaillier: j'ai eu
quelquefois la fantaisie de changer des bijoux, il m'en donnait quatre
fois moins qu'ils ne valaient. Tenez, voici un petit bracelet gourmette
dont il m'a offert seulement vingt-cinq francs; vous pensez bien que je
l'ai gardé.

MADAME BLESSEAU.

C'est qu'il a voulu trop gagner, mademoiselle.

NOÉMI.

Combien l'estimez-vous, alors?

MADAME BLESSEAU, _le pesant_.

Trente-neuf francs, mademoiselle.

NOÉMI.

Dieu! quelle différence! pourquoi ne voulez-vous pas gagner autant que
lui? ça vous serait si facile, pourtant!

MADAME BLESSEAU.

Parce que, mademoiselle, j'ai pris pour règle la maxime: «Faites-vous
acheteur en vendant, vendeur en achetant.»

NOÉMI.

Je me souviendrai de vous, madame, car je n'ai pas souvent vu faire le
commerce aussi honnêtement.

[Illustration: Vous oubliez le rubis. (Page 281.)]

MADAME BLESSEAU, _avec simplicité_.

Je ne fais que mon devoir, mademoiselle. Mademoiselle Irène, Monsieur
Julien, voici votre argent.

Les petits de Morville dirent adieu à l'honnête femme qui avait si
justement excité l'admiration de Noémi par sa sévère probité, et les
enfants sortirent du magasin. A peine dans la rue, Noémi, qui semblait
préoccupée, dit qu'elle avait oublié son ombrelle chez Mme Blesseau;
elle ne voulut pas permettre à ses amies de rentrer pour la prendre et y
courut seule. Elle fut quelques minutes absente et revint toute
essoufflée au moment où Irène et Julien s'étonnaient de sa longue
absence. Noémi prétendit qu'elle avait dû longtemps chercher l'ombrelle
et l'on se dirigea vers les Tuileries.

NOÉMI.

Qui est-ce qui vous avait donné vos bijoux, mes amis?

IRÈNE, _tristement_.

Ce sont des souvenirs de première communion. (_Julien soupire._)

NOÉMI.

Vous deviez y tenir beaucoup, alors?

IRÈNE, _avec effort_.

Ne parlons pas de cela. Julien, nous allons pouvoir acheter pour maman
un beau bénitier et une statue de la sainte Vierge.

JULIEN.

C'est cela; elle priera chaque jour devant une image qui lui rappellera
notre affection.

IRÈNE.

C'est une très-bonne pensée, n'est-ce pas?

NOÉMI.

Est-ce que vous n'avez plus de boutons de chemise, monsieur Julien?

JULIEN, _souriant avec effort_.

En voilà d'excellents à vingt-cinq centimes, mademoiselle. Ce n'est pas
la valeur qui me fait quelque chose, allez, c'est le souvenir.

IRÈNE, _lui serrant la main_.

Tiens, Julien, je vois Jacques qui te cherche; nous allons bien jouer,
il faudrait confier notre argent à Anna pour ne pas le perdre. Nous
achèterons nos jolis souvenirs en revenant, veux-tu?

JULIEN, _souriant_.

C'est cela.

Les enfants furent entourés par leurs compagnons de jeux: l'absence des
petits de Kermadio fut remarquée de tout le monde. Puis l'on se mit à
jouer. Noémi se montra tout particulièrement affectueuse pour les petits
de Morville, et l'heure de se séparer étant arrivée, l'on se quitta en
se donnant rendez-vous pour le lendemain. Tous les enfants
recommandèrent à Irène et à Julien de dire aux petits de Kermadio de ne
plus manquer leur promenade, parce qu'on les avait beaucoup regrettés.



CHAPITRE XXIII.

LA FÊTE DE MADAME DE MORVILLE.


Élisabeth et Armand arrivèrent très-exactement pour l'heure du dîner, le
jour de la fête de Mme de Morville. Irène et Julien les reçurent avec
amitié et les emmenèrent dans leur petite chambre pour leur faire voir
leurs surprises.

Le père Michel, toujours serviable et empressé, avait déclaré qu'il
servirait le dîner, et l'on se mit à table; Mme de Morville seule
ignorait pourquoi une certaine expression de joie et de mystère était
répandue sur tous les visages.

Au dessert, les enfants se levèrent tout à coup.

MADAME DE MORVILLE.

Nous n'avons pas fini, mes enfants; il y a encore une tarte à la crème
en l'honneur de vos amis.

M. DE MORVILLE.

Laisse-les faire, Suzanne. (_Il se lève._)

MADAME DE MORVILLE.

Mais où vas-tu donc, Adolphe? tout est sur la table.

M. DE MORVILLE, _riant_.

Non, pas tout. (_Il disparaît comme les enfants._)

MADAME DE MORVILLE, _étonnée_.

Il ne manque rien...; mon bon Armand, chère Élisabeth, vous aussi, vous
vous sauvez?

ARMAND, _s'enfuyant_.

Pour un instant, chère madame. (_Il sort sur le palier._)

ÉLISABETH, _de même_.

Une petite minute seulement et nous revenons.

Mme de Morville se retourna du côté du père Michel pour lui demander
quelque chose; lui aussi s'était éclipsé!... La jeune femme restait
toute seule, très-surprise de ces disparitions successives, lorsque
toutes les portes s'ouvrirent à la fois et l'on vit les déserteurs
reparaître.

M. de Morville portait une jolie pendule de marbre blanc, Irène et
Julien un charmant bénitier et une belle statue de la sainte Vierge; sur
le palier était Armand, tenant une jolie étagère de palissandre.
Élisabeth traînait un beau prie-Dieu en palissandre et tapisserie, et le
père Michel fermait la marche avec un énorme bouquet.

MADAME DE MORVILLE, _stupéfaite_.

Pour qui toutes ces magnifiques choses, bon Dieu?

[Illustration: Le père Michel fermait la marche. (Page 290.)]

A peine avait-elle achevé ces mots qu'elle se vit entourée, embrassée,
félicitée.

IRÈNE.

Votre fête, chère, chère maman.

JULIEN.

Que nous vous souhaitons de tout notre coeur.

M. DE MORVILLE.

Pouvions-nous l'oublier, Suzanne!

ARMAND.

Voilà pour poser la statue de la sainte Vierge.

ÉLISABETH.

Voilà pour s'agenouiller devant.

MICHEL.

Et voilà un bouquet pour orner l'autel. Hélas! que ne puis-je dire
aussi: et l'hôtel!

Ce mélancolique calembour du bon vieux concierge fit éclater de rire
tout le monde. Ce fut au tour de M. de Morville et de ses enfants
d'offrir leurs présents, et ce furent de nouvelles exclamations, de
nouvelles tendresses, de nouvelles embrassades. On remerciait, on
serrait la main des petits de Kermadio et du père Michel, dont les
aimables attentions avaient vivement touché la famille de Morville.

M. DE MORVILLE.

Petits sournois, vous ne m'aviez pas dit ce que vous méditiez!

IRÈNE.

Et Élisabeth, elle s'est bien gardée de me parler du joli prie-Dieu.

JULIEN.

Armand ne m'avait rien dit non plus de la belle étagère.

ÉLISABETH, _riant_.

C'est bien étonnant, car sa discrétion a manqué l'étouffer: pour se
consoler de ne rien dire, il s'est promené hier pendant une heure dans
le jardin, en chantonnant: «Je suis discret, je n'ai dit à personne que
je donnais l'étagère à Mme de Morville, personne ne l'a su, ne le sait,
et ne le saura: personne, personne!»

(_Tout le monde rit._)

ARMAND, _consterné_.

Tu m'as entendu?

ÉLISABETH.

Moi et toute la maison. On riait joliment, va; tu n'as donc pas compris
pourquoi mon oncle Gaston avait un fou rire, quand il t'a donné de beaux
roseaux pour planter dans ton jardinet?

ARMAND, _frappé_.

Ah! mon Dieu, c'est en souvenir du roi Midas?

ÉLISABETH, _riant_.

Justement.

Armand, après avoir fait une figure tragi-comique, s'écria tout à coup:
«Je suis vengé... je confondrai mon oncle par mon admirable discrétion.

ÉLISABETH.

Comment ça?

ARMAND, _avec majesté_.

J'ai un secret depuis cinq jours, et je ne l'ai dit à personne, pas même
à toi!

ÉLISABETH, _intriguée_.

Depuis le jour où Noémi est venue en mon absence et où tu l'as reçue à
ma place?

ARMAND, _triomphant_.

Justement.

M. DE MORVILLE.

A propos de secret, Suzanne, tu vas apprendre le sacrifice que se sont
imposé nos excellents enfants pour toi.

MADAME DE MORVILLE, _inquiète_.

Oh! mon Dieu, lequel?

IRÈNE ET JULIEN, _suppliant_.

Papa, ne dites pas....

M. DE MORVILLE.

Laissez, mes bien-aimés, laissez à votre mère la joie de vous apprécier
pleinement: Suzanne, ils ont profité de ta permission; ils ont vendu
leurs bijoux de première communion pour t'offrir ces cadeaux de fête.

MADAME DE MORVILLE, _très-émue_.

Oh! mes pauvres chers enfants! quel sacrifice! Combien je regrette votre
dévouement! (_Elle les embrasse._)

IRÈNE.

Chère maman, ce n'étaient que des bijoux, et votre joie est le vrai
trésor de notre coeur.

JULIEN.

Nous en ferions bien d'autres pour vous faire plaisir, ne fût-ce qu'un
instant!

MADAME DE MORVILLE.

Pauvres petits! Non, je ne puis être consolée de vos privations; vous y
teniez tant, surtout depuis notre ruine, à ces précieux souvenirs!

M. DE MORVILLE.

Ils n'en ont eu que plus de mérite à te les sacrifier. Va, Suzanne, je
suis fier de leur dévouement.

ARMAND, _avec explosion_.

Là! le moment indiqué par Noémi est arrivé; quel bonheur, Seigneur,
quelle joie! (_Il gambade._)

ÉLISABETH.

Armand, es-tu fou?

ARMAND.

De joie, petite soeur; oui, complètement. Tiens, je te laisse le plaisir
de lire toi-même cette lettre à nos amis. (_Il lui donne une lettre._)

ÉLISABETH.

Voyons. (_Elle lit haut._)

        «Chère Irène et cher Julien,


        «C'était aussi ma fête aujourd'hui. Maman m'a demandé l'autre
        jour ce qui me ferait plaisir: «Les bijoux de mes amis, ai-je
        répondu;» et je lui ai raconté notre visite chez Mme Blesseau.
        Maman a pleuré en m'écoutant, nous sommes vite montées en
        voiture, nous avons pris vos bijoux chez la bonne Mme Blesseau,
        qui était déjà prévenue: elle était aussi contente que nous, car
        elle devinait à qui ils étaient destinés...; les voici.... Vous
        me permettez de vous les offrir, n'est-ce pas, mes bons amis?
        J'ai tant de plaisir à le faire! Ce sera la fête de papa
        bientôt, et je m'y préparerai avec votre secours, mes chers
        amis: ce service sera bien supérieur au plaisir que je vous fais
        en ce moment: j'ai le seul mérite de vous offrir ces bijoux
        comme je vous aime: de tout mon coeur.


        «Votre amie dévouée,

        «Noémi de Valmier.»

Les petits de Morville s'étaient jetés dans les bras de leurs parents,
aussi émus qu'eux de cette lettre touchante.

ARMAND, _sautant de joie_.

Et voici les bijoux.... (_il tire les écrins de sa poche_), le secret de
Mlle Noémi; il me semble l'avoir bien gardé. Ah! ah! Élisabeth,
qu'est-ce qu'il dira des roseaux, mon oncle Gaston?

ÉLISABETH.

Ce ne seront plus les roseaux du roi Midas, Armand, ce seront les
roseaux d'Armand le discret!

(_Armand se rengorge._)

JULIEN, _avec émotion_.

Dès demain, je me mets au travail, et je prépare à cette charmante Noémi
une surprise comme elle le mérite.

IRÈNE, _de même_.

Et moi aussi; j'ai certain ouvrage que je vais me dépêcher de finir.

LE PÈRE MICHEL, _desservant_.

Je n'ai jamais rien vu d'aussi touchant depuis la grande révolution.

ARMAND, _gaiement_.

Quel âge aviez-vous en 93, père Michel?

LE PÈRE MICHEL.

Aucun, monsieur Armand (_on rit_), car je ne naquis qu'en 98.

ARMAND.

Alors vous avez cinquante-sept ans, puisque nous sommes en 1855.

LE PÈRE MICHEL.

Et je les porte bien, n'est-ce pas? Ah! c'est que j'ai eu tant de
malheurs! forcé par la nécessité, j'ai dû être intendant. J'ai été dix
ans chez un bien bon maître, M. le duc de Narvonne; depuis sa mort, je
n'ai pas eu le courage d'en servir un autre et j'ai pris cette loge
comme retraite, mais maintenant, si j'avais une bonne place en vue,
j'aimerais bien à la prendre.

M. DE MORVILLE.

Si je puis vous recommander, père Michel, je le ferai, soyez-en sûr.

LE PÈRE MICHEL.

Merci, monsieur. Je montrerai avec orgueil mes certificats; ils ne
peuvent que me faire honneur.

La soirée s'avançait. Anna était venue chercher Élisabeth et Armand;
après des bonsoirs affectueux on se sépara gaiement.



CHAPITRE XXIV.

LA FÊTE DE M. DE VALMIER.


Lorsque Noémi arriva le jour suivant pour prendre sa leçon, Mme de
Morville et ses enfants la reçurent avec les témoignages de la
reconnaissance la plus tendre; Mme de Valmier accompagnait sa fille et
se mit à causer avec la mère d'Irène.

Dans cette conversation, Mme de Valmier dit à Mme de Morville combien
elle était lasse de mener une vie aussi frivole, aussi vide, et lui
demanda en toute simplicité des conseils pour devenir sérieuse et utile
aux autres. Mme de Morville, touchée de cette confiance amicale, se
montra des plus affectueuses; à partir de ce moment, les deux jeunes
femmes se lièrent étroitement. Mme de Valmier vit aussi intimement Mmes
de Kermadio et de Marsy. On va voir quels changements furent amenés par
ces liaisons.

La fête de M. de Valmier arriva peu de temps après; au moment de se
mettre à table, il fut agréablement surpris de voir sa femme et sa fille
lui offrir de magnifiques bouquets.

«En l'honneur de quel saint me fleurissez-vous ainsi? dit il gaiement.

--En l'honneur de saint André, votre patron, mon ami, dit sa femme en
l'embrassant.

--Vous ne vous en doutiez pas, cher papa? dit Noémi l'embrassant aussi.

--Ma foi non, répondit M. de Valmier en souriant; mais il y a si
longtemps qu'on n'a fêté cet anniversaire! mon oubli est pardonnable.

--Vous n'aurez plus ce reproche à nous faire, André, dit affectueusement
Mme de Valmier; nos coeurs ne vous oublieront point, soyez-en sûr.

--Ma chère Juliette, répondit son mari, ces bonnes paroles me font grand
plaisir... mais n'avons-nous pas du monde à dîner, ce soir? Vous êtes
bien simplement mises pour nos invités.

MADAME DE VALMIER.

J'ai remis à plus tard, cher André, ce dîner de cérémonie; j'ai préféré
que nous fussions seuls pour vous fêter tout à notre aise.

NOÉMI, _gaiement_.

Et puis, papa, ma petite robe d'alpaga est bien plus commode pour
m'installer sur vos genoux et vous embrasser à mon aise, sans craindre
de chiffonner d'ennuyeuses garnitures.»

L'air surpris et joyeux de M. de Valmier fit rire sa femme.

«Ah ça! dit-il enfin, tu es joliment changée, Noémi! toi qui étais folle
de la toilette et... vous aussi, Juliette, permettez-moi de le
remarquer: vous qui recherchiez le luxe, le monde, les réunions
brillantes, vous paraissez aimer le calme et la simplicité, maintenant?

MADAME DE VALMIER.

En êtes-vous fâché, André?

M. DE VALMIER, _vivement_.

Pouvez-vous le penser, Juliette! j'en suis enchanté, au contraire...
non, je veux dire heureux, profondément heureux! Un intérieur calme doit
être si doux!»

On finissait alors de dîner, M. de Valmier se leva, passa dans le salon
avec sa femme et sa fille, puis s'assit en silence près du feu.

«Oui, dit-il alors seulement, je dis «_doit être_,» car notre existence
brillante nous empêche de jouir de ce bonheur. Quoi de plus charmant que
l'intimité de la famille pour se reposer des fatigues, du tracas des
affaires, pour se retremper le coeur et l'esprit!... Hélas, cela ne nous
est pas donné, et pourtant nous en aurions grand besoin!»

M. de Valmier avait dit cela avec un sentiment de profonde tristesse, de
regret poignant, la voix émue, les yeux baissés.

Un baiser le fit tressaillir: il regarda alors Noémi qui, les larmes aux
yeux, était à genoux devant lui, tandis que sa femme, assise près de
lui, lui tendait la main et lui dit tout bas:

«Tout cela est tristement vrai, André; mais cette vie calme qui nous
fait défaut et que vous désirez, je la réclame aussi: grâce aux
excellents conseils d'amis vrais, j'ai compris que notre vie était plus
qu'inutile, qu'elle était mauvaise. Désormais, cher André, ajouta Mme de
Valmier à voix haute, vous trouverez soir et matin le vrai foyer de
famille; jusqu'ici, il était vide ou envahi par le monde, maintenant
votre femme et votre fille vont y être sans cesse, simples, aimantes et
dévouées. N'est-ce pas, ma Noémi?

NOÉMI.

Oh oui, maman, je serai bien heureuse de donner à papa le bonheur qu'il
désire!»

M. de Valmier avait écouté avec ravissement ces tendres paroles, échos
de nobles sentiments; il voulut parler, mais l'émotion l'en empêcha et
il tendit ses bras à sa femme et à sa fille; elles s'y jetèrent en
pleurant.

Après ces étreintes si tendres de la part de la mère et de la fille, si
affectueusement reconnaissantes de la part de M. de Valmier, Noémi,
riant et pleurant, s'écria:

«Il faut égayer papa! le faire pleurer le jour de sa fête, c'est triste!

M. DE VALMIER.

Ce sont de douces larmes, mon enfant; bénies soient celles qui les font
couler.

NOÉMI.

Papa, ne nous flattez pas. Est-il temps de faire ma surprise, maman?

MADAME DE VALMIER.

Oui, mon enfant; elle ne peut être que bien reçue.

M. DE VALMIER.

Comment, Noémi, tu n'es pas contente de m'avoir donné un magnifique
bouquet?

NOÉMI.

Non, papa, mon cher et excellent papa: le bouquet ne m'a donné aucune
peine, et je veux vous prouver que l'idée de vous faire plaisir m'a
aidée à vaincre quelques difficultés.»

En disant ces mots, Noémi se mit au piano, et joua à son père un morceau
de Chopin avec une délicatesse et une sûreté de jeu vraiment
remarquables.

M. DE VALMIER

Bravo, mon enfant, ma chère Noémi; bravo et merci. (_Il l'embrasse._)
Moi qui suis passionné pour la musique, cela me promet de bonnes et
charmantes soirées. Quels progrès Irène t'a fait faire!

MADAME DE VALMIER.

A mon tour de faire ma surprise. André, vous me reprochiez avec raison
de négliger ma voix; depuis quelque temps je prends (_riant_) _en
cachette_ des leçons de Braga, et je suis à même de vous chanter votre
morceau favori du _Barbier de Séville_.

Et, accompagnée par Noémi, Mme de Valmier chanta, avec un vrai talent,
l'air tant aimé par M. de Valmier.

Quand elle eut fini, M. de Valmier lui serra les mains en silence, mais
ses yeux remerciaient plus éloquemment que des paroles n'auraient pu le
faire.

NOÉMI.

Ah! voilà le thé, ne vous dérangez pas, maman, je vais le servir
moi-même, comme a fait l'autre jour ma bonne Irène.

M. DE VALMIER, _frappé_.

Eh! mais, parliez-vous tout à l'heure de la famille de Morville,
Juliette, lorsque vous disiez que votre changement, béni et mille fois
béni par moi, était dû à leurs bons conseils?

NOÉMI, _avec feu_.

Oui, papa! vous ne pouvez savoir combien ils sont excellents, eux et
leurs amis de Kermadio et de Marsy.

[Illustration: Et, accompagnée par Noémi... (Page 306.)]

MADAME DE VALMIER.

Laissez-moi vous raconter l'histoire de notre changement, mon bon André:
elle vous intéressera et vous fera aimer les coeurs à qui nous sommes
redevables de nos idées sérieuses.

Juliette fit alors part à son mari de la résolution de Noémi de prendre
des leçons de piano d'Irène; elle lui parla des conversations qu'elle
avait eues avec Mme de Morville, avec Mmes de Kermadio et de Marsy; de
l'affaire des bijoux chez Mme Blesseau; de la charmante conduite de
Noémi; enfin de leur résolution, à elle et à sa fille, de vivre comme
leurs amis, en famille et pour la famille.

M. de Valmier avait écouté sa femme avec un intérêt profond; il était
vivement ému. Lorsque sa femme eut fini, il se leva et s'écria avec
élan:

«Moi aussi, j'aurai une surprise à vous faire, mes chères amies, et elle
sera digne de vos coeurs, je le jure.

MADAME DE VALMIER.

Nous sommes richement récompensées par la joie de vous rendre heureux,
André. Nous ne voulons rien de plus!

NOÉMI.

Certainement non. Ah! maman, savez-vous qu'Élisabeth est enchantée: sa
famille vient de s'augmenter d'une charmante petite soeur: on va
l'appeler Henriette! Quel joli nom et qu'ils sont heureux! ils sont
trois déjà, et moi, je suis toute seule! J'aimerais tant avoir des
petits frères et des petites soeurs à aimer, à caresser....

M. DE VALMIER.

Le bon Dieu t'en enverra peut-être.

MADAME DE VALMIER.

Je l'espère aussi; c'est si charmant, une nombreuse famille!

M. DE VALMIER.

C'est vrai, on n'a jamais trop d'enfants à aimer.»

Un domestique entra en ce moment:

«Monsieur, dit-il, il y a un vieux bonhomme qui demande instamment à
remettre à monsieur en personne deux paquets.

M. DE VALMIER.

Est-ce encore une surprise, ma bonne Juliette?

MADAME DE VALMIER.

Pas de moi, mon ami, mais de Noémi peut-être.

NOÉMI, _étonnée_.

Non, maman, je ne sais ce que cela veut dire.

M. DE VALMIER.

Bah! faites entrer cet homme, Baptiste, nous allons avoir par lui la
clef de ce mystère.

LE DOMESTIQUE.

Tout de suite, monsieur.»

La porte s'ouvrit et l'on vit entrer... le père Michel, haletant,
essoufflé, pliant sous le poids d'un lourd paquet, mais toujours
majestueux dans ses gestes, et plus bavard que jamais.

NOÉMI, _intriguée_.

C'est vous, père Michel? que nous apportez-vous là?

MADAME DE VALMIER.

Déposez cela bien vite, mon ami; pauvre homme, comme il est chargé!

LE PÈRE MICHEL.

Mlle Irène et M. Julien ne voulaient pas me laisser porter cela, mais je
suis têtu, moi, tel que vous me voyez, surtout quand il s'agit de faire
plaisir à de charmants enfants comme vos amis, mademoiselle Noémi. Or,
comme il n'y avait plus de commissionnaires disponibles et que je voyais
deux gentilles figures désolées de ne pas envoyer leurs surprises à
monsieur et à mademoiselle, j'ai pris les paquets, et me voici, moi et
mes cinquante-sept ans, plus mes deux paquets.

NOÉMI, _surprise_.

Irène m'envoie cela?

LE PÈRE MICHEL.

Rectifions les faits, mademoiselle, rectifions-les! Ce paquet vous est
destiné. Celui-là est envoyé à monsieur votre père...; seulement (_il
hésite_) je prierai monsieur de vouloir bien....

M. DE VALMIER.

Quoi, mon ami, que voulez-vous?

LE PÈRE MICHEL.

C'est que... j'aimerais bien avoir... un petit reçu! (_étonnement
général_) mais oui, un petit reçu, comme quoi je vous ai fidèlement
remis ces deux paquets intacts. Voyez-vous, monsieur, il y a des gens si
canailles au jour d'aujourd'hui, que je suis toujours content quand je
peux donner un témoignage écrit de ma délicatesse; alors, monsieur
comprend..., portant des choses précieuses, sans doute....

M. DE VALMIER, _riant_.

Oui, mon ami, c'est très-bien: tenez (_il écrit un reçu_), voilà;
pouvons-nous prendre les paquets, maintenant?

LE PÈRE MICHEL.

Ah! grand Dieu, monsieur peut-il me faire une pareille question?
J'espère n'avoir pas offensé monsieur par cette demande. Monsieur doit
bien penser qu'un pauvre noble aime à s'entourer de témoignages
honorables, qu'il....

NOÉMI.

Ah! ma bonne Irène! Quelle charmante chose elle m'envoie! Regardez,
maman, le délicieux mouchoir!

MADAME DE VALMIER.

La jolie broderie! Tiens, Noémi, vois, mon enfant, quelle pensée
délicate l'a inspirée. Ton chiffre est brodé dans un anneau; à gauche et
à droite, un semis de petits boutons! Charmante enfant... quelle amie
excellente tu as là, Noémi!

NOÉMI.

Voici son petit billet, chère maman. (_Elle lit._)

        «Ma bonne Noémi,


        «La fête de ceux que nous aimons étant aussi une fête pour nous,
        je me permets de t'envoyer un souvenir: dis-toi bien que chaque
        point a été accompagné d'une prière pour toi, d'un élan du coeur
        pour celle qui m'a prouvé d'une façon si charmante son
        dévouement et son affection.

        «Ton ami reconnaissante,

        «Irène.»

M. DE VALMIER.

Noémi, aide-moi donc à défaire mon paquet; je ne puis en venir à bout,
et je prévois une surprise aussi charmante que la tienne.

Noémi se hâta de venir au secours de son père et l'on vit apparaître une
magnifique aquarelle, richement encadrée. Elle représentait le château
de M. de Valmier; l'on voyait écrit au bas: Souvenir de la Saint-André,
offert par une famille reconnaissante.

MADAME DE VALMIER.

André, mon ami, voilà une belle et touchante preuve de gratitude; j'en
suis aussi heureuse que fière pour mes amis.

NOÉMI.

Ah! le sournois de Julien. C'est donc pour cela qu'il m'avait demandé le
petit croquis de Valmier!

M. DE VALMIER.

Je le punirai de sa cachotterie, ce cher enfant. Le beau, le touchant
souvenir! il aura la place d'honneur dans mon cabinet de travail!

LE PÈRE MICHEL.

Madame, monsieur et mademoiselle, j'ai bien l'honneur de vous saluer; je
vous demande pardon d'être resté pour être témoin de votre joie, mais je
tenais à la raconter à Mlle Irène et à M. Julien; ils ont tant travaillé
à leur surprise, ces pauvres chers petits! ils se levaient tous ces
jours-ci à cinq heures du matin, prenant sur leur sommeil afin que leurs
leçons et leurs études, qui sont leur gagne-pain, n'en souffrissent pas.

NOÉMI, _émue_.

L'entendez-vous, maman?

MADAME DE VALMIER.

Oui, ma fille, ils t'aiment comme tu les aimes! conserve bien ces
affections, mon enfant; ce sont les seuls vrais bonheurs de la vie,
après l'amour de Dieu!

M. DE VALMIER.

Tu as raison, Juliette, mille fois raison, mon amie. Tenez, père Michel,
permettez-moi de vous offrir ceci comme récompense de toute votre peine.
(_Il veut lui donner un louis._)

LE PÈRE MICHEL, _refusant_.

Ne gâtez pas ma satisfaction, monsieur! je suis largement payé par le
service rendu à Mlle Irène et à M. Julien, et par la vue de votre joie.

M. DE VALMIER.

Je n'insiste pas; laissez-moi alors vous serrer la main, afin de vous
remercier de votre obligeance.

Le bon vieux concierge, après cette cordiale poignée de main, s'essuya
les yeux et disparut sans dire un mot, signe infaillible chez lui d'une
profonde émotion.

Restée seule, la famille s'aperçut avec étonnement qu'il était onze
heures passées.

M. DE VALMIER.

Le temps passe si vite en famille! Ah! la bonne, la belle soirée! merci
à vous, chères amies, qui l'avez rendue si attrayante.

On se sépara sur ces bonnes paroles.



CHAPITRE XXV.

ON ENTREVOIT UNE GRANDE SURPRISE.


L'intérieur de M. de Valmier avait subi, depuis le jour de sa fête, la
plus heureuse transformation; une seule chose inquiétait Mme de Valmier
et Noémi, et troublait le calme de leur existence: c'étaient les allures
mystérieuses de M. de Valmier. Après avoir accompagné sa femme et sa
fille chez les Morville, et les avoir remerciés chaleureusement de leurs
charmants souvenirs, il ne reparlait plus d'eux et s'absentait presque
chaque jour. Mme de Valmier craignait quelquefois qu'il ne retournât au
cercle, mais elle se rassurait en voyant l'air joyeux de son mari, et
elle se disait que c'était probablement la surprise annoncée qui le
préoccupait ainsi.

«Papa, dit un jour Noémi en dînant, le père Michel est donc venu vous
voir aujourd'hui?

--Comment sais-tu cela? demanda M. de Valmier, en se troublant.

--Parce que je l'ai rencontré dans l'escalier en allant avec maman chez
Irène. Il nous a dit vite bonjour, en ajoutant: Je suis pressé, tel que
vous me voyez.

MADAME DE VALMIER, _finement_.

André, vous ressemblez à un coupable; vous me rappelez M. de Morville.

M. DE VALMIER, _riant_.

Comment cela?

MADAME DE VALMIER.

Il était aussi embarrassé que vous ce matin, quand Suzanne lui a demandé
le pourquoi de ses allures aussi mystérieuses que les vôtres.

M. DE VALMIER, _interdit_.

Moi, mystérieux? par exemple, je vous assure....

NOÉMI.

Papa, pour vous ôter l'embarras de répondre à la terrible maman,
dites-nous donc si vous avez loué le pavillon, ces jours-ci?

M. DE VALMIER.

Oui! qui te l'a appris?

NOÉMI.

Des ouvriers allant et venant me l'ont fait supposer, avec raison, vous
le voyez! Dieu! quel gentil mobilier ils apportent!

MADAME DE VALMIER, _avec reproche_.

Comment, André! tu as loué le pavillon sans me consulter! il est si
rapproché de nous que je désirais y voir là, tu le sais, des parents ou
des amis intimes.

M. DE VALMIER.

Ma bonne Juliette, excuse-moi; ce sont des étrangers... charmants...; tu
les aimeras beaucoup.

MADAME DE VALMIER, _riant_.

S'ils sont assez charmants pour t'avoir séduit à première vue, j'espère
qu'ils me plairont également; comment s'appellent-ils?

M. DE VALMIER.

Hum!... M. et Mme Villemor.

NOÉMI.

Ont-ils des enfants, papa?

M. DE VALMIER.

Oui, un fils et une fille.

NOÉMI.

Comme chez les Morville. S'ils sont aussi gentils qu'Irène et Julien,
cela me fera un charmant voisinage.

MADAME DE VALMIER.

Je souhaite pour ma part une jeune voisine ressemblant un peu à ma chère
Suzanne.

M. DE VALMIER.

Mme Villemor est, il me semble, aussi aimable, aussi distinguée que Mme
de Morville.

MADAME DE VALMIER.

C'est impossible, mon ami; va, il est rare de rencontrer deux femmes
aussi charmantes.

M. DE VALMIER, _avec tendresse_.

J'en connais une qui la vaut bien.

MADAME DE VALMIER.

Tais-toi, flatteur, ne me donne pas d'orgueil.»

Noémi, se mettant au piano, interrompit la conversation.

Quand Noémi alla aux Tuileries le lendemain, les enfants étaient comme
une ruche d'abeilles en révolution. Ce remue-ménage était causé par
l'arrivée d'un petit garçon et d'une petite fille, mais quel petit
garçon! quelle petite fille!

On n'avait jamais vu un luxe de toilette aussi extravagant, et des
manières aussi ridiculement affectées.

Il va sans dire que les élégants admiraient ces nouveaux venus.
Lionnette était indécise. Noémi se joignait aux enfants raisonnables
pour rire tout bas de ces costumes et de ces façons grotesques.

CONSTANCE, _gracieusement_.

Mademoiselle, monsieur, voulez-vous jouer avec nous?

LA PETITE FILLE, _zézayant_.

_N'approssez_ pas trop; vous allez me _siffoner_. Qui êtes-vous,
mademoiselle?

[Illustration: Voici mon cousin Héliogabale. (Page 323.)]

CONSTANCE.

Je m'appelle Constance de Blainval.

LA PETITE FILLE.

Votre mère est-elle marquise?

CONSTANCE.

Non, elle est comtesse.

LA PETITE FILLE.

La mienne est marquise. Moi _ze_ suis la petite marquise Héloïse de
Ramor, et voici mon cousin Héliogabale, le fils du comte de
_Tourtefransse_. Vicomte, la comtesse Constance de Blainval: voulez-vous
_zouer_ avec la comtesse?

LE VICOMTE HÉLIOGABALE.

Mais comment donc, ma cousine, j'en serai aux anges! On va causer
chevaux et équipages, je suppose. C'est le plus charmant passe-temps
possible.

CONSTANCE, _avec orgueil_.

Voilà M. de Jordan, fils du marquis de ce nom, qui va vous parler de ce
qui vous intéresse, monsieur le vicomte.

LE VICOMTE HÉLIOGABALE, _avec importance_.

Combien avez-vous de chevaux dans vos écuries, monsieur?

JORDAN, _orgueilleusement_.

Trois, monsieur, deux pour la voiture, un pour la selle.

LE VICOMTE HÉLIOGABALE.

Nous autres, nous en avons huit. Quatre chevaux (deux bais et deux
noirs) pour attelage, deux chevaux anglais pour le comte mon père et son
groom, et deux poneys de Shetland pour moi et mon groom. Combien
avez-vous de voitures?

JORDAN, _un peu humilié_.

Deux, une calèche et un coupé.

LE VICOMTE HÉLIOGABALE.

Nous autres, nous en avons huit, savoir: landeau, calèche, coupé,
phaéton, break, poney-chaise, poney-duc et cabriolet. D'où viennent vos
voitures?

JORDAN, _de plus en plus humilié_.

De chez Lelorieux.

LE VICOMTE HÉLIOGABALE.

Nous autres, nous ne nous fournissons que chez Ehrler. Il n'y a que lui,
mon cher, il n'y a que lui à Paris.--(_A voix basse._) Fumez-vous? _(Il
lui offre mystérieusement un cigare._) J'ai des havanes parfaits que
j'ai chipés.

JORDAN.

On me le défend, mais je fume aussi en cachette. Où prenez-vous vos
cigares?

LE VICOMTE HÉLIOGABALE.

Dans le fumoir de papa, donc.

Pendant que les deux petits garçons causaient ainsi, la petite Héloïse
disait à Constance.

«Votre mère a-t-elle beaucoup de diamants?

CONSTANCE.

Je crois bien! elle a un collier de 12,000 francs et une broche de 8,000
francs, c'est superbe à voir.

HÉLOISE, _avec dédain_.

Comment, elle n'a que cela? que ze la plains! Ma mère, à moi, a 20,000
écus de diamants, 5,000 écus d'émeraudes, et 10,000 écus de perles. Elle
a toute une garniture de vieux point d'Alençon (30 mètres à 60 francs le
mètre!) et tout une garniture de vieux point d'Angleterre, d'un prix
incalculable; et puis elle vient d'_asseter_ une garniture de vieux
point de Venise de 4,000 écus.

CONSTANCE, _humiliée_.

Maman a beaucoup de belles dentelles, aussi.

HÉLOISE, _dédaigneusement_.

Des dentelles modernes, probablement: c'est bien commun! Laissez-moi
vous donner un bon conseil, _sère_, ne dites pas maman, dites _ma mère_:
il n'y a que ce mot-là de bien porté.

CONSTANCE.

Merci, mademoiselle, vous avez raison.

HÉLOISE.

_Z'_espère avoir toutes les belles _sozes_ de ma mère, à mon _mariaze_:
elle est _touzours_ souffrante et ne les porte presque _zamais_.
D'ailleurs, ça m'ira mieux qu'à elle.

CONSTANCE.

Avez-vous des frères et soeurs?

HÉLOISE, _indignée_.

Fi, donc! _ze_ suis fille unique, Dieu merci! partazer avec d'autres, ce
serait horrible; ze n'ai pas trop de tout l'_arzent_ de mon père et de
ma mère, pour moi seule: tout doit être à moi, tout!...

ARMAND, _bas_.

Ah! la vilaine petite fille! le vilain petit garçon!

JACQUES, _bas_.

Nous allons voir s'ils vont daigner s'amuser! (_Haut._) Eh bien, mes
amis, à quoi jouons-nous à présent?

CONSTANCE, _avec humeur_.

Laissez-nous causer; moi, je ne joue pas.

HÉLOISE.

Moi, _zouer_, _zuste_ ciel! _zamais!_ cela _siffonnerait_ ma _zolie_
toilette.

LE VICOMTE HÉLIOGABALE, _avec hauteur_.

Veuillez, monsieur, nous traiter avec respect. Nous ne sommes pas les
amis des premiers venus, je vous en préviens.

ARMAND, _avec ironie_.

Oh! oh! cher vicomte, vous le prenez de bien haut!

LE VICOMTE HÉLIOGABALE.

Ne vous familiarisez pas avec moi, monsieur, je vous prie.

ARMAND, _haussant les épaules_.

Tenez, mes amis, laissons tranquilles ces petites caricatures et allons
jouer sans elles.»



CHAPITRE XXVI.

LES ÉLÉGANTS SONT ATTRAPÉS.


Au moment où Héloïse et Héliogabale, rouges de dépit, ouvraient la
bouche pour répondre aux paroles d'Armand, un petit garçon et une petite
fille, proprement mais très-simplement vêtus, passèrent avec
précipitation en heurtant involontairement les deux merveilleux.
Héliogabale, enchanté d'avoir un prétexte pour se mettre en colère,
arrêta brusquement ces enfants.

«Je vous trouve bien insolents de nous bousculer, moi et ma cousine,
s'écria-t-il grossièrement. Vos vilains vêtements ont touché les nôtres!

HÉLOISE.

Ils ont manqué me _siffonner_! _sassez_-les, mon cousin, ces sales
petits.

LE PETIT GARÇON, _rougissant_.

Nos vêtements sont simples, mais propres, monsieur et mademoiselle! vous
ne devez pas craindre de les toucher.

HÉLOISE, _minaudant_.

Quelle horreur! _tousser_ cette laine affreuse? _zamais!_ (_Elle se
sauve derrière Héliogabale._)

HÉLIOGABALE, _avec majesté_.

Allez-vous-en, ce n'est pas votre place. Les Tuileries ne sont pas
faites pour des gens communs comme vous.

ARMAND, _indigné_.

Héliogabale, vous êtes aussi impertinent que ridicule: c'est lâche à
vous d'insulter des enfants qui ne vous ont rien fait.

HÉLIOGABALE.

Comment, rien fait? ils ont osé effleurer mes vêtements! Je leur ai
donné la leçon qu'ils méritaient.

LA PETITE FILLE, _irritée_.

C'est vous qui mériteriez d'en recevoir une, monsieur, et elle vous sera
peut-être donnée....

HÉLIOGABALE, _ricanant_.

Ah! Ah! je voudrais bien voir cela.

LE PETIT GARÇON, _avec colère_.

Oui, vous verrez cela, car vous êtes un vilain petit....

LA PETITE FILLE.

Tais-toi, mon ami, viens: laissons ces deux méchants enfants: ils n'ont
pas de coeur! (_A Armand._) Merci, Monsieur, d'avoir pris notre
défense.»

Les petits inconnus s'éloignèrent rapidement. Armand et ses amis,
choqués du ton et des manières des nouveaux venus, les laissèrent avec
Constance, Herminie, Jordan, Jules et Vervins. Lionnette, retenue par
les élégants, était restée près d'Héloïse.

Débarrassés de cette vilaine petite société, les enfants jouèrent de bon
coeur: ils se séparèrent enfin, en se disant à revoir pour les jours
suivants.

On était alors au printemps: le soleil brillait dans tout son éclat;
aussi la réunion était-elle complète chaque jour aux Tuileries; mais, au
grand regret des enfants raisonnables, la présence d'Héliogabale, celle
d'Héloïse, avaient détruit chez les élégants les bons effets produits
par les sages conseils et le bon exemple des enfants raisonnables; les
toilettes étaient redevenues extravagantes; à la bourse de timbres se
joignaient des paris de toute sorte: Héloïse et son cousin triomphaient
orgueilleusement de leur mauvaise influence qui s'accroissait chaque
jour de plus en plus.

Un dimanche, les élégants étaient réunis comme d'habitude, se pavanant,
paradant les uns devant les autres, lorsque arrivèrent deux enfants, une
petite fille et un petit garçon, habillés si richement qu'Héloïse et
Héliogabale eux-mêmes poussèrent un cri de surprise et d'admiration: ce
n'était que soie rose, dentelles, broderies, or et bijoux.

HÉLOÏSE, _gracieusement_.

Voulez-vous venir zouer avec nous, mademoiselle et monsieur?

LA PETITE FILLE, _avec hauteur_.

Je veux savoir avant qui vous êtes.

HÉLOÏSE, _bas_.

Quelle dignité! c'est une personne très-distinguée! (_Haut._) C'est trop
_zuste_! Ze suis la fille de la marquise de Ramor.

LA PETITE FILLE, _riant_.

Ah! ah! Ramor! quel drôle de nom! pourquoi pas souris morte?

Armand et ses amis, qui s'étaient approchés avec curiosité, éclatèrent
de rire à cette réflexion.

HÉLOÏSE, _très-rouge_.

Vous êtes bien moqueuse, mademoiselle!

LA PETITE FILLE, _majestueusement_.

Mon père est le duc de Fontarabie, mademoiselle: il a trente-cinq
serviteurs.

ARMAND, _riant_.

Pourquoi pas trente-six? c'est un nombre consacré.

LE PETIT GARÇON, _à Héliogabale_.

Mon père est maréchal: j'ai quarante-cinq chevaux à ma disposition, je
ne comprends pas la vie sans chevaux: en avez-vous autant que moi?

HÉLIOGABALE, _honteux_.

Hélas! je n'en ai que huit!

JORDAN, _bas_.

Je ne suis pas fâché qu'il soit humilié par le petit maréchal, le
vicomte; il nous a assez assommés avec ses écuries!

La conversation continua: les élégants étaient de plus en plus subjugués
par les discours et les manières des nouveaux venus. Le moment de se
séparer étant venu, le fils du maréchal dit à tous les enfants:
«Messieurs et mesdemoiselles, nous allons ce soir au Cirque; il y débute
deux merveilles, _les petits centaures_. Je vous engage à y aller aussi,
ce sera très-intéressant.»

Cette proposition séduisit les enfants, et il fut convenu qu'on
obtiendrait des parents la permission d'aller au Cirque:

Leur curiosité était vivement excitée, aussi furent-ils très-éloquents;
chacun obtint ce qu'il désirait, et le soir venu, tout ce petit monde se
retrouva au spectacle.

Les élégants, groupés entre eux, s'étonnaient de ne voir pas arriver
leurs amis du matin, lorsque l'arène s'ouvrit et l'on vit paraître les
petits centaures, montés sur des chevaux arabes, lancés au grand galop.
Des applaudissements les accueillirent; les enfants des Tuileries
avaient poussé un cri de surprise, les élégants étaient furieux, les
enfants raisonnables riaient aux éclats en reconnaissant les merveilleux
qui étaient venus aux Tuileries le matin.

Les petits centaures firent des prodiges d'adresse et d'intrépidité: on
les applaudissait à tout rompre. Leurs exercices terminés, ils sautèrent
à bas de leurs chevaux: et se dirigèrent vers les élégants, qui étaient
devenus rouges et embarrassés.

LE PETIT GARÇON.

Monsieur Héliogabale, mon père est maréchal... ferrant! (_rires_) et:
j'ai à ma disposition les quarante-cinq chevaux de ce manège!

LA PETITE FILLE.

Mademoiselle Héloïse, mon père s'appelle Leduc, et il est de Fontarabie;
il a trente-cinq valets d'écurie sous ses ordres.

LE PETIT GARÇON.

Merci de l'accueil flatteur que vous nous avez fait ce matin: il est
vrai que nous étions richement habillés.

LA PETITE FILLE.

Tandis que l'autre jour, quand nous étions mis simplement, vous nous
avez insultés.

[Illustration: Et l'on vit paraître les petits centaures. (Page 333.)]

LE PETIT GARÇON.

C'est papa qui a voulu que nous vous donnions une leçon.

ARMAND.

C'est donc ça! je me rappelais bien les avoir vus quelque part, ces
petits enfants!

Après avoir salué ironiquement, les petits centaures se retirèrent. Les
élégants, pleurant de dépit, se sauvèrent au milieu des rires moqueurs
de leurs voisins qui avaient assisté à cette scène.

Cet incident fit grand bruit dans la petite société des Tuileries:
quelques élégants incorrigibles, parmi lesquels se trouvaient Héloïse,
Héliogabale, Constance, Herminie, Jordan, son frère et Vervins,
abandonnèrent les Tuileries, et se donnèrent rendez-vous aux
Champs-Élysées pour y étaler leurs grâces tout à leur aise: une dizaine
d'autres enfants revinrent franchement à la raison, à la simplicité, et
grossirent le nombre des enfants raisonnables.



CHAPITRE XXVII.

LA SURPRISE DE M. DE VALMIER.


«Maman, dit Noémi, en entrant un matin au salon, quelques jours après
les dernières scènes, Irène m'écrit qu'elle ne peut me donner ma leçon
aujourd'hui; elle me dit aussi qu'ils sont tous très-occupés, et il leur
est impossible de nous recevoir ce matin.

MADAME DE VALMIER, _étonnée_.

C'est singulier, Suzanne y est toujours pour moi; je ne la gêne jamais!
cela me contrarie, j'aime tant voir ces chers amis!

NOÉMI.

Et moi donc, j'aime de tout mon coeur mes leçons et ma petite maîtresse
de piano. Me voilà désorientée pour toute la journée.

M. DE VALMIER.

Allez voir vos amis de Kermadio, cela vous consolera, mes amies.

NOÉMI.

On dirait que vous êtes enchanté de notre désappointement, méchant papa.
(_Elle l'embrasse._) Irons-nous chez Mme de Kermadio, maman?

MADAME DE VALMIER.

Je ne sais si cela leur....

BAPTISTE, _entrant_.

Une lettre pour Madame, une lettre pour Monsieur.

MADAME DE VALMIER, _lisant_.

C'est de Mme de Kermadio, Noémi, elle nous prie de venir passer la
matinée chez elle; ses enfants ont leurs cousins de Marsy à goûter; ils
désirent tous que nous y allions.

NOÉMI, _étonnée_.

Ils choisissent pour se réunir un jour où Irène, Julien et leurs parents
sont occupés! quelle singulière chose!

MADAME DE VALMIER.

Je vais écrire que nous irons.»

La mère et la fille se rendirent, en effet, chez Mme de Kermadio. M. de
Valmier, visiblement agité après la lecture de la lettre qu'il avait
reçue, ne tenait pas en place et n'eut de repos que lorsque la voiture
eut emmené Mme de Valmier et Noémi; elles s'en étaient aperçues et en
voiture, Noémi dit a sa mère:

«Maman, papa prépare notre surprise.

MADAME DE VALMIER.

Je le crois aussi.

NOÉMI, _pensive_.

Peut-être s'est-il entendu avec Mme de Kermadio pour nous tenir
éloignées de la maison aujourd'hui.

MADAME DE VALMIER, _riant_.

Tu le sauras facilement en me demandant à trois heures de retourner à
l'hôtel. Leur manière de nous retenir nous prouvera qu'ils sont d'accord
avec ton père.

NOÉMI.

C'est cela! ça va être amusant.»

Elles arrivèrent chez Mme de Kermadio, où elles furent reçues avec la
tendresse accoutumée. Armand faisait mille folies; il éclatait de rire
sans sujet, se parlait à lui-même, se frottait les mains à les écorcher
et paraissait hors de lui.

Noémi et sa mère remarquèrent cela et se regardèrent du coin de l'oeil
en souriant. Après le goûter, Noémi dit à Mme de Valmier, avec
intention:

«Ne serait-il pas temps de retourner à la maison, maman?»

Armand poussa un cri qui fit bondir tout le monde.

ÉLISABETH.

Mon Dieu! Armand, ne nous fais donc pas des peurs pareilles.

ARMAND, _très-agité_.

Mais tu n'as donc pas entendu que Noémi veut partir?

NOÉMI, _avec malice_.

Il me semble qu'il en est bien temps.

ARMAND, _de plus en plus agité_.

Oh non, non! Il est bien trop tôt! c'est impossible! tout serait manqué!

NOÉMI.

Qu'est-ce qui serait manqué?

ÉLISABETH, _précipitamment_.

Notre matinée, chère Noémi; nous comptons te garder jusqu'à l'heure du
dîner.

JEANNE, _riant_.

Armand deviendrait fou furieux si tu par... aïe!...

LES ENFANTS.

Qu'est-ce que c'est?

JEANNE.

Dis donc, Armand, tu pinces bien quand tu t'y mets! je t'en fais mon
compliment! (_Elle se frotte le bras._)

ARMAND, _honteux_.

Pardon, ma pauvre Jeanne, je craignais que... que....

NOÉMI.

Que quoi?

ARMAND.

Heu.... Jeanne me comprend, ça me suffit.

ÉLISABETH, _riant_.

Armand, mon ami, tu ne tiendras jamais jusqu'à la fin!

ARMAND.

Si, si! (_Héroïquement._) Je sais me dompter, tu vas voir. Tenez, mes
amis, jouons à la lanterne magique, je serai le montreur.

JACQUES.

Qu'est-ce que c'est que ça, le montreur?

ARMAND.

Eh bien, l'homme qui montre, quoi! C'est bien simple.

ÉLISABETH.

Plus simple qu'élégant.

ARMAND.

C'est bon, moqueuse. Installez-vous, je prépare mes verres.

La fin de la matinée s'écoula rapidement. Armand était très-drôle en
débitant ses histoires et faisait rire tout le monde. Six heures
sonnaient quand Mme de Valmier s'écria:

«Qu'il est tard! Nous nous sommes oubliées: vite, Noémi, partons.

NOÉMI.

Tout de suite, maman. (_Elle s'apprête._) Adieu, mes amis; nous sommes
horriblement en retard pour le dîner!

ARMAND.

Tant mieux!

NOÉMI.

Merci, Armand, vous êtes charitable! Le pauvre papa qui nous attend doit
mourir de faim!

ARMAND.

Il n'y songe pas, au... aïe!...

LES ENFANTS.

Qu'est-ce que tu as!

ARMAND.

C'est Jeanne qui m'a rendu mon pinçon (_il se frotte le bras_) avec les
intérêts! (_On rit._)

JEANNE, _gaiement_.

Il n'y avait plus moyen de t'arrêter autrement... tu allais, tu
allais....

ARMAND.

Tu m'as rudement arrêté! C'est égal, je te remercie.»

Mme de Valmier et sa fille prirent congé de leurs amis; elles étaient
plus intriguées que jamais.

NOÉMI.

Mais qu'est-ce que cela peut être, mon Dieu, que cette surprise?

MADAME DE VALMIER.

Je ne m'en doute pas du tout! Patience!

En arrivant à l'hôtel, la calèche s'arrêta un instant pour laisser
entrer un commissionnaire portant une étagère et un prie-dieu.

NOÉMI.

Voilà nos locataires qui emménagent, maman. C'est drôle: ces meubles
ressemblent à ceux de Mme de Morville.

MADAME DE VALMIER.

Il y en a des centaines de pareils, mon enfant.

En descendant de voiture, Noémi leva machinalement la tête: le jour
baissait, elle vit pourtant à une des fenêtres du pavillon la figure
d'une petite fille qui disparut dès qu'elle se vit regardée.

Noémi poussa une exclamation.

«Comme cette enfant ressemble à Irène! dit-elle.

MADAME DE VALMIER.

Mais tu rêves, ma fillette. Tu n'as dans la tête que nos amis, leur
mobilier, leur ressemblance... Bonjour, André, c'est bien aimable à toi
de nous attendre, au lieu de te mettre à table... nous sommes si en
retard!

M. DE VALMIER.

Tant mieux!

NOÉMI.

Là! voilà papa qui dit comme Armand.

M. DE VALMIER.

Mais certainement: cela prouve que vous vous êtes amusées (_entre ses
dents_) et que Mme de Kermadio m'a tenu parole.

MADAME DE VALMIER.

A table, Noémi: j'ai honte de retenir ainsi ton pauvre père.»

A peine à table, M. de Valmier regarda sa femme et sa fille, sourit en
se voyant observé par elles avec une curiosité affectueuse et leur dit:

«Nos locataires se sont installés ce matin dans le pavillon.

MADAME DE VALMIER.

Bien, mon ami; j'irai les voir dès demain matin, cela me semble poli.

M. DE VALMIER.

Je te prie de m'excuser, Juliette, mais je leur ai déjà annoncé que nous
irions tous leur faire une visite ce soir.

MADAME DE VALMIER, _étonnée_.

N'est-ce pas trop d'empressement, mon ami? ils doivent être à peine
installés: notre visite les gênera, je crois.

M. DE VALMIER.

Nous y resterons cinq minutes seulement, si tu le veux. Noémi sera
contente de voir ses petits voisins.

NOÉMI.

Certainement, papa, d'autant plus que j'ai entrevu la petite fille et
elle m'a paru ressembler à ma chère Irène.»

[Illustration: La calèche s'arrêta un instant. (Page 345.)]

On sortit de table, et Noémi se mit au piano sur la demande de son père,
mais elle était visiblement distraite.

A huit heures, M. de Valmier se leva en disant: «Veux-tu venir chez nos
voisins, Juliette?

MADAME DE VALMIER.

Volontiers; viens, Noémi.»

On alla vers le pavillon des nouveaux locataires. M. de Valmier sonna
et... le père Michel vint ouvrir.

NOÉMI, _surprise_.

Vous ici, père Michel, par quel hasard?

M. DE VALMIER, _souriant_.

Il est à mon service maintenant, et il a aidé au déménagement de nos
voisins. Entre au salon, Juliette.

MADAME DE VALMIER, _entrant_.

Je suis charmée, Ma.... Suzanne, chère Suzanne, vous ici? (_Elle
l'embrasse._)

NOÉMI, _enchantée_.

Irène, Julien, mes bons amis! quel bonheur!... Et M. de Morville! Voilà
donc votre surprise, papa?

MADAME DE VALMIER, _émue_.

Oh! merci, merci, mon bon André: elle est digne de ton coeur, et de ta
tendresse pour nous.

MADAME DE MORVILLE.

Oui, Juliette, nous voilà devenus vos voisins. Et vous ne savez pas
tout!

M. DE MORVILLE.

Laisse-moi la joie de le dire, ma bonne Suzanne. Notre généreux ami,
madame, m'associe à sa maison de banque: grâce à son affection, ma chère
famille n'est plus dans la gêne.

IRÈNE.

Et c'est par sa bonté que nous voilà installés ici. Ces jolis meubles,
nous les devons à sa générosité.

JULIEN.

Comment jamais reconnaître tant de bienfaits?

En disant cela tout le monde s'embrassait, riant, pleurant, s'embrassant
encore. Quand on fut un peu calmé, M. de Valmier prit la parole:

«Oui, dit-il avec émotion, voilà nos amis près de nous: M. de Morville,
grâce à sa grande intelligence, à sa grande habitude des affaires, et à
sa prudence, si chèrement acquise, m'aidera à diriger ma maison de
banque, trop considérable pour moi seul. Mais cette conduite m'a été
inspirée par les bienfaits que nous avons reçus de nos amis. Grâce à
eux, j'ai retrouvé l'intérieur, les affections qui me manquaient.
N'était-il pas juste de témoigner ma reconnaissance à ceux qui l'ont si
noblement méritée?»

De nouvelles exclamations, des effusions nouvelles répondirent à ces
paroles; puis Noémi et sa mère visitèrent avec bonheur le charmant
appartement de leurs amis.

NOÉMI.

Que c'est joli! que c'est bien arrangé!... Ah! voilà l'étagère et le
prie-dieu! Maman, avais-je raison de trouver qu'ils ressemblaient à ceux
de Mme de Morville?

MADAME DE VALMIER.

Parfaitement raison, ma Noémi, et la ressemblance de la voisine avec
Irène était très-naturelle.

IRÈNE.

Je me suis bien aperçue que j'avais attiré l'attention de Noémi quand
elle a regardé le pavillon. J'avais tort de me montrer; mais je ne
pouvais résister à l'envie de voir un instant cette chère amie....
(_Elles s'embrassent._)

M. DE VALMIER.

Je propose d'aller prendre le thé chez Juliette; nos amis sont à peine
installés et rien n'est prêt. Le bon Michel va nous servir; il est
averti.

NOÉMI.

Je suis enchantée que vous ayez pris Michel, papa, je l'aime beaucoup.

MADAME DE VALMIER.

Oui, il me paraît très-honnête: il remplacera avantageusement Marius le
maître d'hôtel.

On alla chez Mme de Valmier, et l'on termina paisiblement la soirée dans
la plus douce, la plus affectueuse intimité.



CHAPITRE XVIII.

LES CONTRASTES.


Le jour suivant, il y avait réception chez M. et Mme de Valmier; mais ce
n'était pas une brillante soirée comme il y en avait autrefois: si les
toilettes étaient simples, si les invités étaient en petit nombre, les
coeurs étaient franchement joyeux. Il y avait là les familles de
Morville, de Kermadio et de Marsy: le bonheur était complet et les amis
vrais venaient se réjouir avec ceux qu'ils avaient aimés et consolés
dans leurs malheurs.

Sur l'expressive et sympathique figure d'Élisabeth se peignait une joie
profonde; pour Armand il était changé en mouvement perpétuel, riant,
chantant, gambadant et ne cessant pas une minute de se frotter les mains
avec plus d'ardeur que jamais.

Après le dîner, il y eut un petit concert, puis une loterie: les
artistes étaient Mme de Valmier, Noémi, Irène et Élisabeth. Chacun avait
gagné un magnifique lot. Élisabeth et Armand seuls n'avaient pas encore
tiré leurs billets.

ARMAND.

Que vais-je gagner, moi? un nigaud, peut-être, j'ai toujours de la
chance à rebours. (_On rit; il tire son billet._) Qu'est-ce que je
disais! un papier plié! C'est une attrape, évidem.... Ah! ah! mes amis,
je vais m'évanouir.... (_il saute de joie_). Non, j'aime mieux embrasser
M. de Valmier! (_Il lui saute au cou._)

ÉLISABETH, _intriguée_.

Mais qu'est-ce que c'est donc, mon Dieu?

ARMAND.

Tiens, regarde! Le remplacement du fils de ma nourrice, de ce pauvre
Yvon que je savais si malheureux d'être à l'armée. Tu sais comme cela me
faisait de la peine, à moi aussi? Ah! mon Dieu, que je suis heureux!...
Marie-Anne va être si contente de ravoir son pauvre fils. J'en pleure,
tenez! (_Il s'essuie les yeux._)

MADAME DE KERMADIO, _émue_.

Quelle charmante pensée, monsieur de Valmier! Vous venez de faire là
bien des heureux!

M. DE KERMADIO, _de même_.

Nous en sommes vivement reconnaissants!

ÉLISABETH, _poussant un cri_.

Ah! c'est trop, trop généreux! Voyez, maman, ce que je viens de
gagner....

MADAME DE KERMADIO, _avec étonnement_.

Une lettre de notre architecte pour toi! (_Elle lit._)

        «Mademoiselle,


        «J'ai reçu l'argent destiné à l'école des soeurs. Le terrain est
        acheté et les travaux commencent aujourd'hui. L'école sera prête
        pour le premier jour du mois de mai, comme vous le désirez, me
        dit-on.

        «Daignez agréer, etc.

        «LEPEC, _architecte_.»

M. DE KERMADIO.

Une école à Kermadio.... L'objet de tous les voeux d'Élisabeth! Cher
monsieur de Valmier, vous la comblez. Je ne sais vraiment si nous
pourrons lui laisser accepter....

M. DE VALMIER.

Ah! laissez-nous témoigner notre reconnaissance à vos charmants enfants,
monsieur; c'est grâce à eux que tous ces enfants font la joie de leurs
parents. Qu'ils en soient récompensés!

MADAME DE VALMIER.

André a raison: vous vous plaisez, chers petits, à faire le bien: nous
sommes heureux de vous y aider.

Élisabeth embrassa Mme de Valmier en pleurant.

«Ne me donnez pas d'éloges, madame, s'écria-t-elle: je fais mon devoir,
voilà tout! C'est le bon Dieu qu'il faut remercier: lui seul a permis
que notre amitié fit quelque bien.

ARMAND.

Rendons-nous justice: Élisabeth a été excellente; moi, je n'ai presque
rien fait de bon.

JULIEN.

Par exemple! Et tes leçons de dessin? et tes recherches pour nous
trouver?»

Après quelques protestations modestes d'Armand, l'on se dit adieu et
l'on se sépara en se donnant rendez-vous aux Tuileries pour le
lendemain.

Elles étaient bien changées, les Tuileries! les débris du club _le Beau
monde_ ayant disparu, les enfants étaient redevenus peu à peu simples et
gentils; le club _de la Charité_ grossissait de plus en plus et
améliorait ceux qui en faisaient partie. Il n'y a rien de tel que de
faire l'aumône et de s'occuper activement des pauvres pour améliorer son
coeur et son esprit. Aussi les parents s'applaudissaient-ils chaque jour
davantage de l'excellente influence exercée sur leurs enfants par
Élisabeth, Armand et leurs amis.

On venait de terminer les comptes rendus des bonnes oeuvres faites dans
la semaine, quand un ouragan de rires et de quolibets fit lever tous les
enfants: ils virent accourir Héloïse de Ramor tout en larmes, rouge, en
nage, les vêtements en désordre. Lionnette et sa bonne l'accompagnaient;
Héloïse était poursuivie par quelques gamins, acharnés comme de vrais
roquets. On n'entendait que des cris confus entremêlés de ces phrases:

«Sac à papier! papa, maman, que crâne toilette!

--C'est la reine de Charenton, pour sûr!

--Et ça insulte le monde, ces péronnelles-là?

-Si ça ne fait pas suer! une cervelle à l'envers qui va faire la _Marie
j'ordonne_!

--Ah! mais non! ça ne prend pas....

--Un gamin est t'hardi, mais pas assez pour porter une pelure comme
celle-là!

--J'crois ben! un chaudron emplumassé de queues d'arlequins, des habits
idem, et tout ça rouge comme du sang de boeuf gras!

--Une ronde autour de la déesse du Boeuf-Gras!

--Ça y est!»

Et les impitoyables gamins, malgré les cris des petites filles furieuses
et de la bonne effrayée, se mirent à tourbillonner autour d'elles, en
chantant avec frénésie, sur l'air de: _Nous allons planter des choux:_

        V'là la Déesse du Boeuf-Gras,
            A la mode, à la mode,
        V'là la Déesse du Boeuf-Gras,
          A la mode de chez nous.

        Elle a la tête à l'envers,
        Pas d'cervelle, pas d'cervelle,
        Elle a la tête à l'envers,
          A la mode de chez nous.

ARMAND, _s'élançant_.

Voyons, mes amis, laissez ces enfants. C'est lâche à de grands garçons
comme vous de tourmenter de pauvres petites filles, parce que leurs
parents jugent à propos de les habiller d'une façon ridicule.

UN GAMIN.

Si ça nous plaît, à nous? Ça n'est pas votre affaire!

UN AUTRE GAMIN.

Tais-toi, Micou, ce petit garçon a raison, je le connais, et je ne veux
pas qu'on le contrarie, entends-tu?

PREMIER GAMIN.

A cause? C'est l'arche sainte, peut-être?

DEUXIÈME GAMIN.

Tu m'demandais l'aut' jour qui avait donné à maman l'argent de not'
loyer pour apaiser l'propriétaire. J't'ai dit: un bon coeur.... Eh ben!
le v'là.

[Illustration: V'là la déesse du Boeuf-Gras. (Page 358.)]

PREMIER GAMIN, _ému_.

C'est bien, ça! fichtre, c'est bien! vot' main, m'sieu, s'vous plaît
(_il serre la main d'Armand_); on aime à s'amuser et à gouailler, mais
on n'est pas mauvais pour ça; pas vrai, les autres?

TOUS LES GAMINS.

Non, non, vive l'bienfaiteur à Todore!

DEUXIÈME GAMIN.

Et filons roide, à présent: à l'atelier, les camarades!

ARMAND, _affectueusement_.

Merci, mes amis, merci, Théodore.

THÉODORE.

Faudrait que je soye un fier ingrat pour pas vous faire plaisir, m'sieu
Armand, l'gamin de Paris est reconnaissant pour toujours, entendez-vous?
en route, mauvaise troupe.

La bande de gamins disparut comme une nuée d'oiseaux, en chantant à
tue-tête.



CHAPITRE XXIX.

LES CONTRASTES CONTINUENT.


Restés seuls, les enfants consolèrent Lionnette et Héloïse; ils aidaient
la bonne à réparer le désordre de leurs vêtements, lorsque de grands
cris se firent entendre de nouveau: Héliogabale parut à son tour, suivi
de loin par deux soldats. Le petit garçon se sauvait à toutes jambes en
pleurnichant lorsqu'il aperçut sa bonne, poussa un cri de joie et
s'élança vers elle.

LA BONNE.

Enfin, vous voilà, monsieur le vicomte. Comment ne m'avez-vous pas
suivie pour protéger aussi votre cousine?

HÉLIOGABALE, _pleurnichant_.

Les méchants gamins se seraient moqués de moi, comme d'Héloïse! j'aimais
mieux rester aux Champs Élysées.

PREMIER SOLDAT, _arrivant_.

Mille tonnerres de pipe culottée! nous vous attrapons enfin, l'insulteur
du militairrrre frrrrançais.

DEUXIÈME SOLDAT.

Oui, nous vous....

PREMIER SOLDAT, _avec solennité_.

Que l'on doit se taire devant son sargent, fusilier Rodet; laissez-moi
m'expliquer avec ce civil impoli. C'est donc comme ça, jeune blanc-bec,
que vous nous remerciez pour avoir eu l'obligeante complaisance de vous
faire traverser la place Concorde?

DEUXIÈME SOLDAT.

Il est t'honteux de ses bienfaiteurs, pas vrai, sargent?

LE SERGENT.

Que je vous _adjoins_ à nouveau de clore votre bec, fusilier Rodet;
votre _intempérie_ de langage me choque.

LA BONNE, _étonnée_.

Monsieur le vicomte, qu'avez-vous donc fait à ces braves soldats?

HÉLIOGABALE, _grognant_.

Rien du tout; ils sont méchants et assommants de venir me faire une
scène devant tout ce monde: ils m'ont aidé à venir ici parce que j'avais
peur des voitures, c'est vrai, mais après ils ont exigé des
remercîments: de quoi se plaignent-ils, puisque j'ai voulu leur donner
de l'argent?

[Illustration: Mille tonnerres! (Page 36).]

ARMAND, _vivement_.

C'est très-mal, Héliogabale, d'avoir été ingrat envers ces braves gens.
Comment avez-vous osé les humilier en leur offrant de l'argent?

JULIEN.

A des soldats français! c'est honteux....

JACQUES.

Pauvre sergent, il a l'air tout peiné! (_Il lui serre la main._) Allez,
sergent, tout le monde ne se ressemble pas; les enfants des Tuileries
vous remercient de ce que vous venez de faire pour un de leurs
camarades.

PAUL.

Bien dit, Jacques. Tenez, sergent, voilà un rouleau de sucre au punch,
voulez-vous me faire le plaisir de l'accepter? Ce n'est pas de l'argent,
ça, mais le souvenir d'un petit garçon qui espère devenir brave comme
vous.

LE SERGENT, _souriant_.

A la bonne heure! voilà parler! Merci de vos bonnes paroles et de votre
gentil cadeau.

DEUXIÈME SOLDAT.

Et moi aussi, je vous remercie, messieurs, je....

LE SERGENT, _avec autorité_.

Assez causé, fusilier Rodet; par file à droite, en avant marche, mon
ami. Au revoir, mes enfants. Adieu, gredinet de vicomte.

Les deux soldats s'éloignèrent, tandis que la bonne faisait des
remontrances à Héliogabale, qui grognait de plus belle.

Les élégants et les élégantes des Champs-Élysées étaient arrivés peu à
peu à la recherche de leurs amis.

HÉLOÏSE, _aigrement_.

C'est la faute de cette sotte de Lionnette, si tout cela m'est arrivé;
elle disait sans cesse à haute voix: «Tout ce _rouze_ est ravissant! il
n'y a qu'Héloïse pour s'habiller si bien! Alors, les gamins l'ont
entendue et se sont mis à me poursuivre. _Ze_ me suis sauvée
_zusqu'ici_, et voilà.

LIONNETTE, _vivement_.

Ah! par exemple, vous n'êtes guère reconnaissante, ma chère; j'ai essayé
de vous défendre tout le temps.

HÉLOÏSE, _avec colère_.

Ce n'est pas vrai! et Herminie m'a abandonnée _lâssement_, elle, c'est
dégoûtant!

HERMINIE, _ricanant_.

Tiens! comme ç'aurait été agréable de recevoir des injures à cause de
vous....

HÉLOÏSE, _de même_.

Et Constance riait des in_zu_res des gamins. C'est ignoble!

CONSTANCE, _tranquillement_.

C'était drôle à entendre. D'ailleurs, vous n'êtes guère aimable, ce
n'est donc pas étonnant que je ne me soucie pas de vous.

HÉLIOGABALE.

Jordan, Jules et Vervins n'ont jamais voulu quitter guignol, pour me
mener ici. C'est pas des bons amis, ça!

JORDAN.

Merci, allez donc vous déranger pour un garçon qui m'a filouté pour 18
francs de timbres confédérés....

JULES.

Et qui n'a jamais voulu me payer mes timbres russes....

VERVINS.

Et qui ne veut jamais jouer qu'aux jokeys pour nous écraser de son luxe,
de ses havanes chipés et fumés en cachette, et de ses écuries.

HÉLIOGABALE.

Vous êtes des vilains!

HÉLOÏSE, _à ses amies_.

Vous êtes des _messantes_!

Les bonnes ramenèrent aux Champs-Élysées les malheureux élégants, qui se
disputaient avec acharnement. Lionnette seule ne les suivit pas.

LA BONNE.

Venez-vous, mademoiselle Lionnette? voilà toutes vos amies qui s'en
vont.

LIONNETTE, _résolûment_.

Non, ce ne sont plus mes amies; je veux rester ici avec Élisabeth,
Noémi, Irène, Jeanne et Françoise, que j'ai sottement dédaignées.
Héloïse n'est qu'une ingrate et une égoïste. (_Aux petites filles qui
l'entourent._) Chères amies, voulez-vous de moi? je serais si heureuse
de redevenir votre amie, d'être simple et gentille comme vous toutes!

ARMAND, _battant des mains_.

Vivat! voilà Mlle Lionnette gagnée à la bonne cause!

ÉLISABETH, _l'embrassant_.

Soyez la bienvenue, chère Lionnette! nous vous regrettions
véritablement. Votre retour parmi nous est une grande joie.

LA BONNE.

Vous faites joliment bien, mademoiselle; allez, les bons coeurs valent
mieux que les beaux habits.

Tous les enfants entourèrent Lionnette, émue et reconnaissante, et lui
firent les plus tendres caresses.

Armand déclara alors solennellement qu'on allait jouer à «la
condamnation du luxe des enfants.» Lionnette devait déposer comme témoin
à charge. On accueillit avec joie cette proposition et l'interrogatoire
commença.

LE JUGE ÉLISABETH.

Procureur Armand, qu'avez-vous à dire?

P. ARMAND.

Illustre juge, j'accuse le maudit Luxe d'avoir pris une de nos amies, de
l'avoir maquillée, de l'avoir habillée comme une poupée, et, pour
preuve, je demande qu'on interroge la susdite amie.

J. ÉLISABETH.

C'est trop juste! Témoin Lionnette, dites ce que vous savez.

T. LIONNETTE.

Je déclare en toute franchise que je trouve fâcheux et ridicule de se
barbouiller de blanc, de rouge et de noir. Moi-même j'avoue que....

P. ARMAND, _l'interrompant_.

Vous n'êtes pas accusée, vous n'êtes que témoin.

LIONNETTE.

Je déclare également qu'il est fâcheux de voir les enfants affublés de
tant d'étoffes et de garnitures coûteuses: cela les empêche de jouer....

ARMAND.

Écoutez, écoutez bien!... (_On rit._)

LIONNETTE.

Cela excite leur vanité, détruit les bons sentiments de leurs coeurs,
les rend passionnés pour le monde, et pour ces motifs je blâme
absolument ces modes dangereuses. (_On applaudit._)

ARMAND.

Bravo, témoin! à mon tour.... (_Il grince des dents._) Brrr! (_On rit._)
Mesdemoiselles et messieurs, nous venons de voir quel fâcheux exemple
nous donnent ceux qui ne vivent que pour le luxe, l'élégance, la vanité
et l'argent. Ils sont ridicules à plaisir, ingrats, grossiers, sans
coeur, faux amis. Nous, sachons rester simples, naturels, sincères: nous
y gagnerons sous tous les rapports.

Des applaudissements accueillirent le discours d'Armand, et le juge
Élisabeth prononça, au milieu d'acclamations enthousiastes, la
condamnation suivante:

«D'après la déposition du témoin Lionnette et le réquisitoire du
procureur Armand, nous, juge, déclarons que le luxe est à jamais aboli
par les enfants des Tuileries.»

Et satisfaits de cette sérieuse résolution, qui ne pouvait que leur
faire grand bien, les enfants se séparèrent gaiement, pour annoncer à
leurs familles l'heureuse transformation des enfants des Tuileries.



CONCLUSION.


Depuis ce temps tout fut paix et bonheur chez nos amis. Irène, Julien,
Noémi, Lionnette, les petits de Kermadio, les petits de Marsy, tous
achevèrent brillamment leur instruction. Les jeunes gens terminèrent
leur éducation dans un excellent collège. Les jeunes filles, dirigées
par leurs mères et assidues à des cours de toute espèce, acquirent ainsi
une solide instruction. Michel, «tel que vous le voyez,» est le meilleur
des maîtres d'hôtel: il mène admirablement la maison de M. de Valmier
Les parents sont profondément, complètement heureux. Noémi a vu, à sa
grande joie, sa famille s'accroître de deux petites soeurs et d'un petit
frère. La famille de Morville a racheté sa terre. Irène et Julien s'y
plaisent beaucoup, y font beaucoup de bien et sont adorés par tous les
gens du voisinage, pauvres et riches.

Julien, en sortant du collège, est devenu l'associé de M. de Valmier et
de son père: on parle de son prochain mariage avec Notoni. Armand dirige
l'exploitation de Kermadio et vient de demander la main d'Irène. On
pensa qu'elle ne le refusera pas.

Constance a épousé un sportman qui se ruina en jokeys et en chevaux.
Herminie est défigurée par la petite vérole et impossible à marier,
grâce à son detestable caractère.

Héloïse est morte étouffée dans son corset.

Jordan et Jules se détestent et plaident l'un contre l'autre, à propos
d'héritages.

Vervins est en prison pour dettes; le vicomte Héliogabale est devenu
idiot à force de fumer.

Et Élisabeth! notre chère, notre charmante et sympathique Élisabeth?
vous n'en parlez pas! me disent d'impatients petits lecteurs, indignés
de mon oubli... Je la réservais pour la fin.

Élisabeth est une de ces natures d'élite qui ont soif de sacrifices, de
dévouement. Si vous voulez la voir, allez à l'hospice de ***; celle que
les malades attendris appellent «_la bonne soeur_,» celle dont la
cornette de soeur de Charité voile le doux et gracieux visage, c'est
Élisabeth, l'Ange de la famille devenu l'Ange de la Charité.


FIN.



TABLE DES MATIÈRES.

Dédicace. A ma fille.
I. L'élégante et l'élégant.
II. Deux petits Bretons.
III. L'accident.
IV. Aux Tuileries.
V. Rendez le bien pour le bien.
VI. Irène et Julien s'amusent.
VII. Comme quoi l'on s'amuse mal quelquefois.
VIII. Les deux clubs.
IX. Une séance du Club «la Charité».
X. Une séance du Club «le Beau monde».
XI. Chez la grand'mère d'Élisabeth.
XII. Première charade.
XIII. Seconde charade.
XIV. Les amis faux et les amis vrais.
XV. La maladie d'Élisabeth.
XVI. Les recherches d'Armand.
XVII. Chez Irène et Julien.
XVIII. Manières différentes de recevoir des amis pauvres.
XIX. Les joies de la pauvreté.
XX. Les deux artistes.
XXI. Le changement de Noémie.
XXII. Les sacrifices d'Irène et de Julien.
XXIII. La fille de Mme de Marville.
XXIV. La fête de M. de Valmier.
XXV. On entrevoit une grande surprise.
XXVI. Les élégants sont attrapés!
XXVII. La surprise de M. de Valmier.
XXVIII. Les contrastes.
XXIX. Les contrastes continuent.
Conclusion.

FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les enfants des Tuileries" ***

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