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Title: Nouvelles histoires extraordinaires
Author: Poe, Edgar Allan, 1809-1849
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

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Edgar Allan Poe

NOUVELLES HISTOIRES EXTRAORDINAIRES

Traduction Charles Baudelaire—1857

Table des matières

NOTES NOUVELLES SUR EDGAR POE.

LE DÉMON DE LA PERVERSITÉ.

LE CHAT NOIR.

WILLIAM WILSON.

L'HOMME DES FOULES.

LE CŒuR RÉVÉLATEUR.

BÉRÉNICE.

LA CHUTE DE LA MAISON USHER.

LE PUITS ET LE PENDULE.

HOP-FROG.

LA BARRIQUE D'AMONTILLADO.

LE MASQUE DE LA MORT ROUGE.

LE ROI PESTE.

LE DIABLE DANS LE BEFFROI.

LIONNERIE.

QUATRE BÊTES EN UNE.

PETITE DISCUSSION AVEC UNE MOMIE.

PUISSANCE DE LA PAROLE.

COLLOQUE ENTRE MONOS ET UNA.

CONVERSATION D'EIROS AVEC CHARMION.

OMBRE.

SILENCE.

L'ÎLE DE LA FÉE.

LE PORTRAIT OVALE.



NOTES NOUVELLES SUR EDGAR POE


I

_Littérature de décadence!_—Paroles vides que nous entendons souvent
tomber, avec la sonorité d'un bâillement emphatique, de la bouche de ces
sphinx sans énigme qui veillent devant les portes saintes de
l'Esthétique classique. À chaque fois que l'irréfutable oracle retentit,
on peut affirmer qu'il s'agit d'un ouvrage plus amusant que l'_Iliade_.
Il est évidemment question d'un poëme ou d'un roman dont toutes les
parties sont habilement disposées pour la surprise, dont le style est
magnifiquement orné, où toutes les ressources du langage et de la
prosodie sont utilisées par une main impeccable. Lorsque j'entends
ronfler l'anathème,—qui, pour le dire en passant, tombe généralement
sur quelque poëte préféré,—je suis toujours saisi de l'envie de
répondre: Me prenez-vous pour un barbare comme vous, et me croyez-vous
capable de me divertir aussi tristement que vous faites? Des
comparaisons grotesques s'agitent alors dans mon cerveau; il me semble
que deux femmes me sont présentées: l'une, matrone rustique, répugnante
de santé et de vertu, sans allure et sans regard, bref, _ne devant rien
qu'à la simple nature_; l'autre, une de ces beautés qui dominent et
oppriment le souvenir, unissant à son charme profond et originel toute
l'éloquence de la toilette, maîtresse de sa démarche, consciente et
reine d'elle-même,—une voix parlant comme un instrument bien accordé,
et des regards chargés de pensée et n'en laissant couler que ce qu'ils
veulent. Mon choix ne saurait être douteux, et cependant il y a des
sphinx pédagogiques qui me reprocheraient de manquer à l'honneur
classique.—Mais, pour laisser de côté les paraboles, je crois qu'il
m'est permis de demander à ces hommes sages qu'ils comprennent bien
toute la vanité, toute l'inutilité de leur sagesse. Le mot _littérature
de décadence_ implique qu'il y a une échelle de littératures, une
vagissante, une puérile, une adolescente, etc. Ce terme, veux-je dire,
suppose quelque chose de fatal et de providentiel, comme un décret
inéluctable; et il est tout à fait injuste de nous reprocher d'accomplir
la loi mystérieuse. Tout ce que je puis comprendre dans la parole
académique, c'est qu'il est honteux d'obéir à cette loi avec plaisir, et
que nous sommes coupables de nous réjouir dans notre destinée.—Ce
soleil qui, il y a quelques heures, écrasait toutes choses de sa lumière
droite et blanche, va bientôt inonder l'horizon occidental de couleurs
variées. Dans les jeux de ce soleil agonisant, certains esprits
poétiques trouveront des délices nouvelles; ils y découvriront des
colonnades éblouissantes, des cascades de métal fondu, des paradis de
feu, une splendeur triste, la volupté du regret, toutes les magies du
rêve, tous les souvenirs de l'opium. Et le coucher du soleil leur
apparaîtra en effet comme la merveilleuse allégorie d'une âme chargée de
vie, qui descend derrière l'horizon avec une magnifique provision de
pensées et de rêves.

Mais ce à quoi les professeurs jurés n'ont pas pensé, c'est que, dans le
mouvement de la vie, telle complication, telle combinaison peut se
présenter, tout à fait inattendue pour leur sagesse d'écoliers. Et alors
leur langue insuffisante se trouve en défaut, comme dans le
cas,—phénomène qui se multipliera peut-être avec des variantes,—où une
nation commence par la décadence, et débute par où les autres finissent.

Que parmi les immenses colonies du siècle présent des littératures
nouvelles se fassent, il s'y produira très-certainement des accidents
spirituels d'une nature déroutante pour l'esprit de l'école. Jeune et
vieille à la fois, l'Amérique bavarde et radote avec une volubilité
étonnante. Qui pourrait compter ses poëtes? Ils sont innombrables. Ses
_bas-bleus_? Ils encombrent les revues. Ses critiques? Croyez qu'elle
possède des pédants qui valent bien les nôtres pour rappeler sans cesse
l'artiste à la beauté antique, pour questionner un poëte ou un romancier
sur la moralité de son but et la qualité de ses intentions. Il y a
là-bas comme ici, mais plus encore qu'ici, des littérateurs qui ne
savent pas l'orthographe; une activité puérile, inutile; des
compilateurs à foison, des ressasseurs, des plagiaires de plagiats et
des critiques de critiques. Dans ce bouillonnement de médiocrités, dans
ce monde épris des perfectionnements matériels,—scandale d'un nouveau
genre qui fait comprendre la grandeur des peuples fainéants,—dans cette
société avide d'étonnements, amoureuse de la vie, mais surtout d'une vie
pleine d'excitations, un homme a paru qui a été grand, non-seulement par
sa subtilité métaphysique, par la beauté sinistre ou ravissante de ses
conceptions, par la rigueur de son analyse, mais grand aussi et non
moins grand comme _caricature_.—Il faut que je m'explique avec quelque
soin; car récemment un critique imprudent se servait, pour dénigrer
Edgar Poe et pour infirmer la sincérité de mon admiration, du mot
_jongleur_ que j'avais moi-même appliqué au noble poëte presque comme un
éloge.

Du sein d'un monde goulu, affamé de matérialités, Poe s'est élancé dans
les rêves. Étouffé qu'il était par l'atmosphère américaine, il a écrit
en tête d'_Eureka_: «J'offre ce livre à ceux qui ont mis leur foi dans
les rêves comme dans les seules réalités!» Il fut donc une admirable
protestation; il la fut et il la fit à sa manière, _in his own way_.
L'auteur qui, dans le _Colloque entre Monos et Una_, lâche à torrents
son mépris et son dégoût sur la démocratie, le progrès et la
_civilisation_, cet auteur est le même qui, pour enlever la crédulité,
pour ravir la badauderie des siens, a le plus énergiquement posé la
souveraineté humaine et le plus ingénieusement fabriqué les _canards_
les plus flatteurs pour l'orgueil de _l'homme moderne_. Pris sous ce
jour, Poe m'apparaît comme un ilote qui veut faire rougir son maître.
Enfin, pour affirmer ma pensée d'une manière encore plus nette, Poe fut
toujours grand, non-seulement dans ses conceptions nobles, mais encore
comme farceur.


II

Car il ne fut jamais dupe!—Je ne crois pas que le Virginien qui a
tranquillement écrit, en plein débordement démocratique: «Le peuple n'a
rien à faire avec les lois, si ce n'est de leur obéir», ait jamais été
une victime de la sagesse moderne,—et: «Le nez d'une populace, c'est
son imagination; c'est par ce nez qu'on pourra toujours facilement la
conduire»,—et cent autres passages, où la raillerie pleut, drue comme
mitraille, mais cependant nonchalante et hautaine.—Les Swedenborgiens
le félicitent de sa _Révélation magnétique_, semblables à ces naïfs
illuminés qui jadis surveillaient dans l'auteur du _Diable amoureux_ un
révélateur de leurs mystères; ils le remercient pour les grandes vérités
qu'il vient de proclamer,—car ils ont découvert (ô vérificateurs de ce
qui ne peut pas être vérifié!) que tout ce qu'il a énoncé est absolument
vrai;—bien que d'abord, avouent ces braves gens, ils aient eu le
soupçon que ce pouvait bien être une simple fiction. Poe répond que,
pour son compte, il n'en a jamais douté.—Faut-il encore citer ce petit
passage qui me saute aux yeux, tout en feuilletant pour la centième fois
ses amusants _Marginalia_, qui sont comme la chambre secrète de son
esprit: «L'énorme multiplication des livres dans toutes les branches de
connaissances est l'un des plus grands fléaux de cet âge! Car elle est
un des plus sérieux obstacles à l'acquisition de toute connaissance
positive.» Aristocrate de nature plus encore que de naissance, le
Virginien, l'homme du Sud, le Byron égaré dans un mauvais monde, a
toujours gardé son impassibilité philosophique, et, soit qu'il définisse
le nez de la populace, soit qu'il raille les fabricateurs de religions,
soit qu'il bafoue les bibliothèques, il reste ce que fut et ce que sera
toujours le vrai poëte,—une vérité habillée d'une manière bizarre, un
paradoxe apparent, qui ne veut pas être coudoyé par la foule, et qui
court à l'extrême orient quand le feu d'artifice se tire au couchant.

Mais voici plus important que tout: nous noterons que cet auteur,
produit d'un siècle infatué de lui-même, enfant d'une nation plus
infatuée d'elle-même qu'aucune autre, a vu clairement, a
imperturbablement affirmé la méchanceté naturelle de l'Homme. Il y a
dans l'homme, dit-il, une force mystérieuse dont la philosophie moderne
ne veut pas tenir compte; et cependant, sans cette force innommée, sans
ce penchant primordial, une foule d'actions humaines resteront
inexpliquées, inexplicables. Ces actions n'ont d'attrait que _parce
qu'_ elles sont mauvaises, dangereuses; elles possèdent l'attirance du
gouffre. Cette force primitive, irrésistible, est la Perversité
naturelle, qui fait que l'homme est sans cesse et à la fois homicide et
suicide, assassin et bourreau;—car, ajoute-t-il, avec une subtilité
remarquablement satanique, l'impossibilité de trouver un motif
raisonnable suffisant pour certaines actions mauvaises et périlleuses
pourrait nous conduire à les considérer comme le résultat des
suggestions du Diable, si l'expérience et l'histoire ne nous
enseignaient pas que Dieu en tire souvent l'établissement de l'ordre et
le châtiment des coquins;—_après s'être servi des mêmes coquins comme
de complices!_ tel est le mot qui se glisse, je l'avoue, dans mon esprit
comme un sous-entendu aussi perfide qu'inévitable. Mais je ne veux, pour
le présent, tenir compte que de la grande vérité oubliée,—la perversité
primordiale de l'homme,—et ce n'est pas sans une certaine satisfaction
que je vois quelques épaves de l'antique sagesse nous revenir d'un pays
d'où on ne les attendait pas. Il est agréable que quelques explosions de
vieille vérité sautent ainsi au visage de tous ces complimenteurs de
l'humanité, de tous ces dorloteurs et endormeurs qui répètent sur toutes
les variations possibles de ton: «Je suis né bon, et vous aussi, et nous
tous, nous sommes nés bons!» oubliant, non! feignant d'oublier, ces
égalitaires à contresens, que nous sommes tous nés marqués pour le mal!

De quel mensonge pouvait-il être dupe, celui qui parfois,—douloureuse
nécessité des milieux,—les ajustait si bien? Quel mépris pour la
philosophaillerie, dans ses bons jours, dans les jours où il était, pour
ainsi dire, illuminé! Ce poëte, de qui plusieurs fictions semblent
faites à plaisir pour confirmer la prétendue omnipotence de l'homme, a
voulu quelquefois se purger lui-même. Le jour où il écrivait: «Toute
certitude est dans les rêves», il refoulait son propre américanisme dans
la région des choses inférieures; d'autres fois, rentrant dans la vraie
voie des poëtes, obéissant sans doute à l'inéluctable vérité qui nous
hante comme un démon, il poussait les ardents soupirs de _l'ange tombé
qui se souvient des Cieux_; il envoyait ses regrets vers l'Âge d'or et
l'Éden perdu; il pleurait toute cette magnificence de la Nature _se
recroquevillant devant la chaude haleine des fourneaux_; enfin, il
jetait ces admirables pages: _Colloque entre Monos et Una_, qui eussent
charmé et troublé l'impeccable De Maistre.

C'est lui qui a dit, à propos du socialisme, à l'époque où celui-ci
n'avait pas encore un nom, où ce nom du moins n'était pas tout à fait
vulgarisé: «Le monde est infesté actuellement par une nouvelle secte de
philosophes, qui ne se sont pas encore reconnus comme formant une secte,
et qui conséquemment n'ont pas adopté de nom. Ce sont les _Croyants à
toute vieillerie_ (comme qui dirait: prédicateurs en vieux). Le Grand
Prêtre dans l'Est est Charles Fourier,—dans l'Ouest, Horace Greely; et
grands prêtres ils sont à bon escient. Le seul lien commun parmi la
secte est la Crédulité;—appelons cela Démence, et n'en parlons plus.
Demandez à l'un d'eux pourquoi il croit ceci ou cela; et, s'il est
consciencieux (les ignorants le sont généralement), il vous fera une
réponse analogue à celle que fit Talleyrand, quand on lui demanda
pourquoi il croyait à la Bible. «J'y crois, dit-il, d'abord parce que je
suis évêque d'Autun, et en second lieu _parce que je n'y entends
absolument rien._» Ce que ces philosophes-là appellent _argument_ est
une manière à eux _de nier ce qui est et d'expliquer ce qui n'est pas_.»

Le progrès, cette grande hérésie de la décrépitude, ne pouvait pas non
plus lui échapper. Le lecteur verra, en différents passages, de quels
termes il se servait pour la caractériser. On dirait vraiment, à voir
l'ardeur qu'il y dépense, qu'il avait à s'en venger comme d'un embarras
public, comme d'un fléau de la rue. Combien eût-il ri, de ce rire
méprisant du poëte qui ne grossit jamais la grappe des badauds, s'il
était tombé, comme cela m'est arrivé récemment, sur cette phrase
mirifique qui fait rêver aux bouffonnes et volontaires absurdités des
paillasses, et que j'ai trouvée se pavanant perfidement dans un journal
plus que grave: _Le progrès incessant de la science a permis tout
récemment de retrouver le secret perdu et si longtemps cherché de..._
(feu grégeois, trempe du cuivre, n'importe quoi disparu), _dont les
applications les plus réussies remontent à une époque barbare et
très-ancienne!_—Voilà une phrase qui peut s'appeler une véritable
trouvaille, une éclatante découverte, même dans un siècle de _progrès
incessants_; mais je crois que la momie Allamistakeo n'aurait pas manqué
de demander, avec le ton doux et discret de la supériorité, si c'était
aussi grâce au progrès _incessant_,—à la loi fatale, irrésistible, du
progrès,—que ce fameux secret avait été perdu.—Aussi bien, pour
laisser là le ton de la farce, en un sujet qui contient autant de larmes
que de rire, n'est-ce pas une chose véritablement stupéfiante de voir
une nation, plusieurs nations, toute l'humanité bientôt, dire à ses
sages, à ses sorciers: je vous aimerai et je vous ferai grands, si vous
me persuadez que nous progressons sans le vouloir, inévitablement,—en
dormant; débarrassez-nous de la responsabilité, voilez pour nous
l'humiliation des comparaisons, sophistiquez l'histoire, et vous pourrez
vous appeler les sages des sages?—N'est-ce pas un sujet d'étonnement
que cette idée si simple n'éclate pas dans tous les cerveaux: que le
Progrès (en tant que progrès il y ait) perfectionne la douleur à la
proportion qu'il raffine la volupté, et que, si l'épiderme des peuples
va se délicatisant, ils ne poursuivent évidemment qu'une _Italiam
fugientem_, une conquête à chaque minute perdue, un progrès toujours
négateur de lui-même?

Mais ces illusions, intéressées d'ailleurs, tirent leur origine d'un
fond de perversité et de mensonge,—météores des marécages,—qui
poussent au dédain les âmes amoureuses du feu éternel, comme Edgar Poe,
et exaspèrent les intelligences obscures, comme Jean-Jacques, à qui une
sensibilité blessée et prompte à la révolte tient lieu de philosophie.
Que celui-ci eût raison contre _l'Animal dépravé_, cela est
incontestable; mais l'animal dépravé a le droit de lui reprocher
d'invoquer la simple nature. La nature ne fait que des monstres, et
toute la question est de s'entendre sur le mot _sauvages_. Nul
philosophe n'osera proposer pour modèles ces malheureuses hordes
pourries, victimes des éléments, pâture des bêtes, aussi incapables de
fabriquer des armes que de concevoir l'idée d'un pouvoir spirituel et
suprême. Mais si l'on veut comparer l'homme moderne, l'homme civilisé,
avec l'homme sauvage, ou plutôt une nation dite civilisée avec une
nation dite sauvage, c'est-à-dire privée de toutes les ingénieuses
inventions qui dispensent l'individu d'héroïsme, qui ne voit que tout
l'honneur est pour le sauvage? Par sa nature, par nécessité même, il est
encyclopédique, tandis que l'homme civilisé se trouve confiné dans les
régions infiniment petites de la spécialité. L'homme civilisé invente la
philosophie du progrès pour se consoler de son abdication et de sa
déchéance; cependant que l'homme sauvage, époux redouté et respecté,
guerrier contraint à la bravoure personnelle, poëte aux heures
mélancoliques où le soleil déclinant invite à chanter le passé et les
ancêtres, rase de plus près la lisière de l'idéal. Quelle lacune
oserons-nous lui reprocher? Il a le prêtre, il a le sorcier et le
médecin. Que dis-je? Il a le dandy, suprême incarnation de l'idée du
beau transportée dans la vie matérielle, celui qui dicte la forme et
règle les manières. Ses vêtements, ses parures, ses armes, son calumet
témoignent d'une faculté inventive qui nous a depuis longtemps désertés.
Comparerons-nous nos yeux paresseux et nos oreilles assourdies à ces
yeux qui percent la brume, à ces oreilles _qui entendraient l'herbe qui
pousse?_ Et la sauvagesse, à l'âme simple et enfantine, animal obéissant
et câlin, se donnant tout entier et sachant qu'il n'est que la moitié
d'une destinée, la déclarerons-nous inférieure à la dame américaine dont
M. Bellegarigue (rédacteur du _Moniteur de l'Épicerie_) a cru faire
l'éloge en disant qu'elle était l'idéal de la femme entretenue? Cette
même femme dont les mœurs trop positives ont inspiré à Edgar Poe,—lui
si galant, si respectueux de la beauté,—les tristes lignes suivantes:
«Ces immenses bourses, semblables au concombre géant, qui sont à la mode
parmi nos belles, n'ont pas, comme on le croit, une origine parisienne;
elles sont parfaitement indigènes. Pourquoi une pareille mode à Paris,
où une femme ne serre dans sa bourse que son argent? Mais la bourse
d'une Américaine! Il faut que cette bourse soit assez vaste pour qu'elle
y puisse enfermer tout son argent,—plus toute son âme!»—Quant à la
religion, je ne parlerai pas de Vitzilipoutzli aussi légèrement que l'a
fait Alfred de Musset; j'avoue sans honte que je préfère de beaucoup le
culte de Teutatès à celui de Mammon; et le prêtre qui offre au cruel
extorqueur d'hosties humaines des victimes qui meurent _honorablement_,
des victimes qui _veulent_ mourir, me paraît un être tout à fait doux et
humain, comparé au financier qui n'immole les populations qu'à son
intérêt propre. De loin en loin, ces choses sont encore entrevues, et
j'ai trouvé une fois dans un article de M. Barbey d'Aurevilly une
exclamation de tristesse philosophique qui résume tout ce que je voulais
dire à ce sujet: «Peuples civilisés qui jetez sans cesse la pierre aux
sauvages, bientôt vous ne mériterez même plus d'être idolâtres!»

Un pareil milieu,—je l'ai déjà dit, je ne puis résister au désir de le
répéter,—n'est guère fait pour les poëtes. Ce qu'un esprit français,
supposez le plus démocratique, entend par un État, ne trouverait pas de
place dans un esprit américain. Pour toute intelligence du vieux monde,
un État politique a un centre de mouvement qui est son cerveau et son
soleil, des souvenirs anciens et glorieux, de longues annales poétiques
et militaires, une aristocratie, à qui la pauvreté, fille des
révolutions, ne peut qu'ajouter un lustre paradoxal; mais _Cela_! cette
cohue de vendeurs et d'acheteurs, ce sans-nom, ce monstre sans tête, ce
déporté derrière l'Océan, un État!—je le veux bien, si un vaste
cabaret, où le consommateur afflue et traite d'affaires sur des tables
souillées, au tintamarre des vilains propos, peut être assimilé à un
salon, à ce que nous appelions jadis un _salon_, république de l'esprit
présidée par la beauté!

Il sera toujours difficile d'exercer, noblement et fructueusement à la
fois, l'état d'homme de lettres sans s'exposer à la diffamation, à la
calomnie des impuissants, à l'envie des riches,—cette envie qui est
leur châtiment!—aux vengeances de la médiocrité bourgeoise. Mais ce qui
est difficile dans une monarchie tempérée ou dans une république
régulière, devient presque impraticable dans une espèce de capharnaüm,
où chacun, sergent de ville de l'opinion, fait la police au profit de
ses vices—ou de ses vertus, c'est tout un,—où un poëte, un romancier
d'un pays à esclaves est un écrivain détestable aux yeux d'un critique
abolitionniste,—où l'on ne sait quel est le plus grand scandale,—le
débraillé du cynisme ou l'imperturbabilité de l'hypocrisie biblique.
Brûler des nègres enchaînés, coupables d'avoir senti leur joue noire
fourmiller du rouge de l'honneur, jouer du revolver dans un parterre de
théâtre, établir la polygamie dans les paradis de l'Ouest, que les
Sauvages (ce terme a l'air d'une injustice) n'avaient pas encore
souillés de ces honteuses utopies, afficher sur les murs, sans doute
pour consacrer le principe de la liberté illimitée, la guérison _des
maladies de neuf mois_, tels sont quelques-uns des traits saillants,
quelques-unes des illustrations morales du noble pays de Franklin,
l'inventeur de la morale de comptoir, le héros d'un siècle voué à la
matière. Il est bon d'appeler sans cesse le regard sur ces merveilles de
brutalité, en un temps où l'américanomanie est devenue presque une
passion de bon ton, à ce point qu'un archevêque a pu nous promettre sans
rire que la Providence nous appellerait bientôt à jouir de cet idéal
transatlantique!


III

Un semblable milieu social engendre nécessairement des erreurs
littéraires correspondantes. C'est contre ces erreurs que Poe a réagi
aussi souvent qu'il a pu et de toute sa force. Nous ne devons donc pas
nous étonner que les écrivains américains, tout en reconnaissant sa
puissance singulière comme poëte et comme conteur, aient toujours voulu
infirmer sa valeur comme critique. Dans un pays où l'idée d'utilité, la
plus hostile du monde à l'idée de beauté, prime et domine toutes choses,
le parfait critique sera le plus _honorable_, c'est-à-dire celui dont
les tendances et les désirs se rapprocheront le plus des tendances et
des désirs de son public,—celui qui, confondant les facultés et les
genres de production, assignera à toutes un but unique,—celui qui
cherchera dans un livre de poésie les moyens de perfectionner la
conscience. Naturellement, il deviendra d'autant moins soucieux des
beautés réelles, positives, de la poésie; il sera d'autant moins choqué
des imperfections et même des fautes dans l'exécution. Edgar Poe, au
contraire, divisant le monde de l'esprit en _Intellect pur, Goûtet
_Sens moral_, appliquait la critique suivant que l'objet de son analyse
appartenait à l'une de ces trois divisions. Il était avant tout sensible
à la perfection du plan et à la correction de l'exécution; démontant les
œuvres littéraires comme des pièces mécaniques défectueuses (pour le
but qu'elles voulaient atteindre), notant soigneusement les vices de
fabrication; et quand il passait au détail de l'œuvre, à son expression
plastique, au style en un mot, épluchant, sans omission, les fautes de
prosodie, les erreurs grammaticales et toute cette masse de scories,
qui, chez les écrivains non artistes, souillent les meilleures
intentions et déforment les conceptions les plus nobles.

Pour lui, l'Imagination est la reine des facultés; mais par ce mot il
entend quelque chose de plus grand que ce qui est entendu par le commun
des lecteurs. L'Imagination n'est pas la fantaisie; elle n'est pas non
plus la sensibilité, bien qu'il soit difficile de concevoir un homme
imaginatif qui ne serait pas sensible. L'Imagination est une faculté
quasi divine qui perçoit tout d'abord, en dehors des méthodes
philosophiques, les rapports intimes et secrets des choses, les
correspondances et les analogies. Les honneurs et les fonctions qu'il
confère à cette faculté lui donnent une valeur telle (du moins quand on
a bien compris la pensée de l'auteur), qu'un savant sans imagination
n'apparaît plus que comme un faux savant, ou tout au moins comme un
savant incomplet.

Parmi les domaines littéraires où l'imagination peut obtenir les plus
curieux résultats, peut récolter les trésors, non pas les plus riches,
les plus précieux (ceux-là appartiennent à la poésie), mais les plus
nombreux et les plus variés, il en est un que Poe affectionne
particulièrement, c'est la _Nouvelle_. Elle a sur le roman à vastes
proportions cet immense avantage que sa brièveté ajoute à l'intensité de
l'effet. Cette lecture, qui peut être accomplie tout d'une haleine,
laisse dans l'esprit un souvenir bien plus puissant qu'une lecture
brisée, interrompue souvent par le tracas des affaires et le soin des
intérêts mondains. L'unité d'impression, la _totalité_ d'effet est un
avantage immense qui peut donner à ce genre de composition une
supériorité tout à fait particulière, à ce point qu'une nouvelle trop
courte (c'est sans doute un défaut) vaut encore mieux qu'une nouvelle
trop longue. L'artiste, s'il est habile, n'accommodera pas ses pensées
aux incidents, mais, ayant conçu délibérément, à loisir, un effet à
produire, inventera les incidents, combinera les événements les plus
propres à amener l'effet voulu. Si la première phrase n'est pas écrite
en vue de préparer cette impression finale, l'œuvre est manquée dès le
début. Dans la composition tout entière il ne doit pas se glisser un
seul mot qui ne soit une intention, qui ne tende, directement ou
indirectement, à parfaire le dessein prémédité.

Il est un point par lequel la nouvelle a une supériorité, même sur le
poëme. Le rythme est nécessaire au développement de l'idée de beauté,
qui est le but le plus grand et le plus noble du poëme. Or, les
artifices du rythme sont un obstacle insurmontable à ce développement
minutieux de pensées et d'expressions qui a pour objet la _vérité_. Car
la vérité peut être souvent le but de la nouvelle, et le raisonnement,
le meilleur outil pour la construction d'une nouvelle parfaite. C'est
pourquoi ce genre de composition qui n'est pas situé à une aussi grande
élévation que la poésie pure, peut fournir des produits plus variés et
plus facilement appréciables pour le commun des lecteurs. De plus,
l'auteur d'une nouvelle a à sa disposition une multitude de tons, de
nuances de langage, le ton raisonneur, le sarcastique, l'humoristique,
que répudie la poésie, et qui sont comme des dissonances, des outrages à
l'idée de beauté pure. Et c'est aussi ce qui fait que l'auteur qui
poursuit dans une nouvelle un simple but de beauté ne travaille qu'à son
grand désavantage, privé qu'il est de l'instrument le plus utile, le
rythme. Je sais que dans toutes les littératures des efforts ont été
faits, souvent heureux, pour créer des contes purement poétiques; Edgar
Poe lui-même en a fait de très-beaux. Mais ce sont des luttes et des
efforts qui ne servent qu'à démontrer la force des vrais moyens adaptés
aux buts correspondants, et je ne serais pas éloigné de croire que chez
quelques auteurs, les plus grands qu'on puisse choisir, ces tentations
héroïques vinssent d'un désespoir.


IV

«_Genus irritabile vatum!_ Que les poëtes (nous servant du mot dans son
acception la plus large et comme comprenant tous les artistes) soient
une race irritable, cela est bien entendu; mais le _pourquoi_ ne me
semble pas aussi généralement compris. Un artiste n'est un artiste que
grâce à son sens exquis du Beau,—sens qui lui procure des jouissances
enivrantes, mais qui en même temps implique, enferme un sens également
exquis de toute difformité et de toute disproportion. Ainsi un tort, une
injustice faite à un poëte qui est vraiment un poëte, l'exaspère à un
degré qui apparaît, à un jugement ordinaire, en complète _disproportion_
avec l'injustice commise. Les poëtes voient l'injustice, _jamais_ là où
elle n'existe pas, mais fort souvent là où des yeux non poétiques n'en
voient pas du tout. Ainsi la fameuse irritabilité poétique n'a pas de
rapport avec le _tempérament_, compris dans le sens vulgaire, mais avec
une clairvoyance plus qu'ordinaire relative au faux et à l'injuste.
Cette clairvoyance n'est pas autre chose qu'un corollaire de la vive
perception du vrai, de la justice, de la proportion, en un mot du Beau.
Mais il y a une chose bien claire, c'est que l'homme qui n'est pas (au
jugement du commun) _irritabilis_, n'est pas poëte du tout.»

Ainsi parle le poëte lui-même, préparant une excellente et irréfutable
apologie pour tous ceux de sa race. Cette sensibilité, Poe la portait
dans les affaires littéraires, et l'extrême importance qu'il attachait
aux choses de la poésie l'induisait souvent en un ton où, au jugement
des faibles, la supériorité se faisait trop sentir. J'ai déjà remarqué,
je crois, que plusieurs des préjugés qu'il avait à combattre, des idées
fausses, des jugements vulgaires qui circulaient autour de lui, ont
depuis longtemps infecté la presse française. Il ne sera donc pas
inutile de rendre compte sommairement de quelques-unes de ses plus
importantes opinions relatives à la composition poétique. Le
parallélisme de l'erreur en rendra l'application tout à fait facile.

Mais, avant toutes choses, je dois dire que la part étant faite au poëte
naturel, à l'innéité, Poe en faisait une à la science, au travail et à
l'analyse, qui paraîtra exorbitante aux orgueilleux non érudits.
Non-seulement il a dépensé des efforts considérables pour soumettre à sa
volonté le démon fugitif des minutes heureuses, pour rappeler à son gré
ces sensations exquises, ces appétitions spirituelles, ces états de
santé poétique, si rares et si précieux qu'on pourrait vraiment les
considérer comme des grâces extérieures à l'homme et comme des
visitations; mais aussi il a soumis l'inspiration à la méthode, à
l'analyse la plus sévère. Le choix des moyens! il y revient sans cesse,
il insiste avec une éloquence savante sur l'appropriation du moyen à
l'effet, sur l'usage de la rime, sur le perfectionnement du refrain, sur
l'adaptation du rythme au sentiment. Il affirmait que celui qui ne sait
pas saisir l'intangible n'est pas poëte; que celui-là seul est poëte,
qui est le maître de sa mémoire, le souverain des mots, le registre de
ses propres sentiments toujours prêt à se laisser feuilleter. Tout pour
le dénouement! répète-t-il souvent. Un sonnet lui-même a besoin d'un
plan, et la construction, l'armature pour ainsi dire, est la plus
importante garantie de la vie mystérieuse des œuvres de l'esprit.

Je recours naturellement à l'article intitulé: _The Poetic Principle_,
et j'y trouve, dès le commencement, une vigoureuse protestation contre
ce qu'on pourrait appeler, en matière de poésie, l'hérésie de la
longueur ou de la dimension,—la valeur absurde attribuée aux gros
poëmes. «Un long poëme n'existe pas; ce qu'on entend par un long poëme
est une parfaite contradiction de termes.» En effet, un poëme ne mérite
son titre qu'autant qu'il excite, qu'il enlève l'âme, et la valeur
positive d'un poëme est en raison de cette excitation, de cet
_enlèvement_ de l'âme. Mais, par nécessité psychologique, toutes les
excitations sont fugitives et transitoires. Cet état singulier, dans
lequel l'âme du lecteur a été, pour ainsi dire, tirée de force, ne
durera certainement pas autant que la lecture de tel poëme qui dépasse
la ténacité d'enthousiasme dont la nature humaine est capable.

Voilà évidemment le poëme épique condamné. Car un ouvrage de cette
dimension ne peut être considéré comme poétique qu'en tant qu'on
sacrifie la condition vitale de toute œuvre d'art, l'Unité;—je ne veux
pas parler de l'unité dans la conception, mais de l'unité dans
l'impression, de la _totalité_ de l'effet, comme je l'ai déjà dit quand
j'ai eu à comparer le roman avec la nouvelle. Le poëme épique nous
apparaît donc, esthétiquement parlant, comme un paradoxe. Il est
possible que les anciens âges aient produit des séries de poëmes
lyriques, reliées postérieurement par les compilateurs en poëmes
épiques; mais toute _intention épique_ résulte évidemment d'un sens
imparfait de l'art. Le temps de ces anomalies artistiques est passé, et
il est même fort douteux qu'un long poëme ait jamais pu être vraiment
populaire dans toute la force du terme.

Il faut ajouter qu'un poëme trop court, celui qui ne fournit pas un
_pabulum_ suffisant à l'excitation créée, celui qui n'est pas égal à
l'appétit naturel du lecteur, est aussi très-défectueux. Quelque
brillant et intense que soit l'effet, il n'est pas durable; la mémoire
ne le retient pas; c'est comme un cachet qui, posé trop légèrement et
trop à la hâte, n'a pas eu le temps d'imposer son image à la cire.

Mais il est une autre hérésie, qui, grâce à l'hypocrisie, à la lourdeur
et à la bassesse des esprits, est bien plus redoutable et a des chances
de durée plus grandes,—une erreur qui a la vie plus dure,—je veux
parler de l'hérésie de _l'enseignement_, laquelle comprend comme
corollaires inévitables l'hérésie de la _passion_, de la _vérité_ et de
la _morale_. Une foule de gens se figurent que le but de la poésie est
un enseignement quelconque, qu'elle doit tantôt fortifier la conscience,
tantôt perfectionner les mœurs, tantôt enfin _démontrer_ quoi que ce
soit d'utile. Edgar Poe prétend que les Américains ont spécialement
patronné cette idée hétérodoxe; hélas! il n'est pas besoin d'aller
jusqu'à Boston pour rencontrer l'hérésie en question. Ici même elle nous
assiège, et tous les jours elle bat en brèche la véritable poésie. La
poésie, pour peu qu'on veuille descendre en soi-même, interroger son
âme, rappeler ses souvenirs d'enthousiasme, n'a pas d'autre but
qu'elle-même; elle ne peut pas en avoir d'autre, et aucun poëme ne sera
si grand, si noble, si véritablement digne du nom de poëme, que celui
qui aura été écrit uniquement pour le plaisir d'écrire un poëme.

Je ne veux pas dire que la poésie n'ennoblisse pas les mœurs,—qu'on me
comprenne bien,—que son résultat final ne soit pas d'élever l'homme
au-dessus du niveau des intérêts vulgaires; ce serait évidemment une
absurdité. Je dis que si le poëte a poursuivi un but moral, il a diminué
sa force poétique; et il n'est pas imprudent de parier que son œuvre
sera mauvaise. La poésie ne peut pas, sous peine de mort ou de
défaillance, s'assimiler à la science ou à la morale; elle n'a pas la
Vérité pour objet, elle n'a qu'Elle-même. Les modes de démonstration de
vérité sont autres et sont ailleurs. La Vérité n'a rien à faire avec les
chansons. Tout ce qui fait le charme, la grâce, l'irrésistible d'une
chanson enlèverait à la Vérité son autorité et son pouvoir. Froide,
calme, impassible, l'humeur démonstrative repousse les diamants et les
fleurs de la Muse; elle est donc absolument l'inverse de l'humeur
poétique.

L'intellect pur vise à la Vérité, le Goût nous montre la Beauté, et le
Sens moral nous enseigne le Devoir. Il est vrai que le sens du milieu a
d'intimes connexions avec les deux extrêmes, et il n'est séparé du Sens
moral que par une si légère différence qu'Aristote n'a pas hésité à
ranger parmi les vertus quelques-unes de ses délicates opérations.
Aussi, ce qui exaspère surtout l'homme de goût dans le spectacle du
vice, c'est sa difformité, sa disproportion. Le vice porte atteinte au
juste et au vrai, révolte l'intellect et la conscience; mais, comme
outrage à l'harmonie, comme dissonance, il blessera plus
particulièrement certains esprits poétiques; et je ne crois pas qu'il
soit scandalisant de considérer toute infraction à la morale, au beau
moral, comme une espèce de faute contre le rythme et la prosodie
universels.

C'est cet admirable, cet immortel instinct du Beau qui nous fait
considérer la terre et ses spectacles comme un aperçu, comme une
correspondance du Ciel. La soif insatiable de tout ce qui est au delà,
et que révèle la vie, est la preuve la plus vivante de notre
immortalité. C'est à la fois par la poésie et _à travers_ la poésie, par
et _à travers_la musique que l'âme entrevoit les splendeurs situées
derrière le tombeau; et quand un poëme exquis amène les larmes au bord
des yeux, ces larmes ne sont pas la preuve d'un excès de jouissance,
elles sont bien plutôt le témoignage d'une mélancolie irritée, d'une
postulation des nerfs, d'une nature exilée dans l'imparfait et qui
voudrait s'emparer immédiatement, sur cette terre même, d'un paradis
révélé.

Ainsi le principe de la poésie est, strictement et simplement,
l'aspiration humaine vers une beauté supérieure, et la manifestation de
ce principe est dans un enthousiasme, une excitation de
l'âme,—enthousiasme tout à fait indépendant de la passion qui est
l'ivresse du cœur, et de la vérité qui est la pâture de la raison. Car
la passion est _naturelle_, trop naturelle pour ne pas introduire un ton
blessant, discordant, dans le domaine de la beauté pure, trop familière
et trop violente pour ne pas scandaliser les purs Désirs, les gracieuses
Mélancolies et les nobles Désespoirs qui habitent les régions
surnaturelles de la poésie.

Cette extraordinaire élévation, cette exquise délicatesse, cet accent
d'immortalité qu'Edgar Poe exige de la Muse, loin de le rendre moins
attentif aux pratiques d'exécution, l'ont poussé à aiguiser sans cesse
son génie de praticien. Bien des gens, de ceux surtout qui ont lu le
singulier poëme intitulé _Le Corbeau_, seraient scandalisés si
j'analysais l'article où notre poëte a ingénument en apparence, mais
avec une légère impertinence que je ne puis blâmer, minutieusement
expliqué le mode de construction qu'il a employé, l'adaptation du
rythme, le choix d'un refrain,—le plus bref possible et le plus
susceptible d'applications variées, et en même temps le plus
représentatif de mélancolie et de désespoir, orné d'une rime la plus
sonore de toutes (_nevermore_, jamais plus),—le choix d'un oiseau
capable d'imiter la voix humaine, mais d'un oiseau,—le corbeau,—marqué
dans l'imagination populaire d'un caractère funeste et fatal,—le choix
du ton le plus poétique de tous, le ton mélancolique,—du sentiment le
plus poétique, l'amour pour une morte, etc.—«Et je ne placerai pas,
dit-il, le héros de mon poëme dans un milieu pauvre, parce que la
pauvreté est triviale et contraire à l'idée de Beauté. Sa mélancolie
aura pour gîte une chambre magnifiquement et poétiquement meublée.» Le
lecteur surprendra dans plusieurs des nouvelles de Poe des symptômes
curieux de ce goût immodéré pour les belles formes, surtout pour les
belles formes singulières, pour les milieux ornés et les somptuosités
orientales.

J'ai dit que cet article me paraissait entaché d'une légère
impertinence. Les partisans de l'inspiration quand même ne manqueraient
pas d'y trouver un blasphème et une profanation; mais je crois que c'est
pour eux que l'article a été spécialement écrit. Autant certains
écrivains affectent l'abandon, visant au chef-d'œuvre les yeux fermés,
pleins de confiance dans le désordre, et attendant que les caractères
jetés au plafond retombent en poëme sur le parquet, autant Edgar
Poe,—l'un des hommes les plus inspirés que je connaisse,—a mis
d'affectation à cacher la spontanéité, à simuler le sang-froid et la
délibération. «Je crois pouvoir me vanter—dit-il avec un orgueil
amusant et que je ne trouve pas de mauvais goût,—qu'aucun point de ma
composition n'a été abandonné au hasard, et que l'œuvre entière a
marché pas à pas vers son but avec la précision et la logique rigoureuse
d'un problème mathématique.» Il n'y a, dis-je, que les amateurs de
hasard, les fatalistes de l'inspiration et les fanatiques du _vers
blanc_ qui puissent trouver bizarres ces _minuties_. Il n'y a pas de
minuties en matière d'art.

À propos de vers blancs, j'ajouterai que Poe attachait une importance
extrême à la rime, et que dans l'analyse qu'il a faite du plaisir
mathématique et musical que l'esprit tire de la rime, il a apporté
autant de soin, autant de subtilité que dans tous les sujets se
rapportant au métier poétique. De même qu'il avait démontré que le
refrain est susceptible d'applications infiniment variées, il a aussi
cherché à rajeunir, à redoubler le plaisir de la rime en y ajoutant cet
élément inattendu, _l'étrangeté_, qui est comme le condiment
indispensable de toute beauté. Il fait souvent un usage heureux des
répétitions du même vers ou de plusieurs vers, retours obstinés de
phrases qui simulent les obsessions de la mélancolie ou de l'idée
fixe,—du refrain pur et simple, mais amené en situation de plusieurs
manières différentes,—du refrain-variante qui joue l'indolence et la
distraction,—des rimes redoublées et triplées, et aussi d'un genre de
rime qui introduit dans la poésie moderne, mais avec plus de précision
et d'intention, les surprises du vers léonin.

Il est évident que la valeur de tous ces moyens ne peut être vérifiée
que par l'application; et une traduction de poésies aussi voulues, aussi
concentrées, peut être un rêve caressant, mais ne peut être qu'un rêve.
Poe a fait peu de poésies; il a quelquefois exprimé le regret de ne
pouvoir se livrer, non pas plus souvent mais exclusivement, à ce genre
de travail qu'il considérait comme le plus noble. Mais sa poésie est
toujours d'un puissant effet. Ce n'est pas l'effusion ardente de Byron,
ce n'est pas la mélancolie molle, harmonieuse, distinguée de Tennyson,
pour lequel il avait d'ailleurs, soit dit en passant, une admiration
quasi fraternelle. C'est quelque chose de profond et de miroitant comme
le rêve, de mystérieux et de parfait comme le cristal. Je n'ai pas
besoin, je présume, d'ajouter que les critiques américains ont souvent
dénigré cette poésie; tout récemment je trouvais dans un dictionnaire de
biographies américaines un article où elle était décrétée d'étrangeté,
où on avouait qu'il était à craindre que cette muse à la toilette
savante ne fît école dans le glorieux pays de la morale utile, et où
enfin on regrettait que Poe n'eût pas appliqué ses talents à
l'expression des vérités morales au lieu de les dépenser à la recherche
d'un idéal bizarre et de prodiguer dans ses vers une volupté
mystérieuse, il est vrai, mais sensuelle.

Nous connaissons cette loyale escrime. Les reproches que les mauvais
critiques font aux bons poëtes sont les mêmes dans tous les pays. En
lisant cet article, il me semblait lire la traduction d'un de ces
nombreux réquisitoires dressés par les critiques parisiens contre ceux
de nos poëtes qui sont le plus amoureux de perfection. Nos préférés sont
faciles à deviner, et toute âme éprise de poésie pure me comprendra
quand je dirai que, parmi notre race antipoétique, Victor Hugo serait
moins admiré s'il était parfait, et qu'il n'a pu se faire pardonner tout
son génie lyrique qu'en introduisant de force et brutalement dans sa
poésie ce qu'Edgar Poe considérait comme l'hérésie moderne
capitale,—_l'enseignement_.

C. B.



LE DÉMON DE LA PERVERSITÉ


Dans l'examen des facultés et des penchants,—des mobiles primordiaux de
l'âme humaine,—les phrénologistes ont oublié de faire une part à une
tendance qui, bien qu'existant visiblement comme sentiment primitif,
radical, irréductible, a été également omise par tous les moralistes qui
les ont précédés. Dans la parfaite infatuation de notre raison, nous
l'avons tous omise. Nous avons permis que son existence échappât à notre
vue, uniquement par manque de croyance, de foi,—que ce soit la foi dans
la Révélation ou la foi dans la Cabale. L'idée ne nous en est jamais
venue, simplement à cause de sa qualité surérogatoire. Nous n'avons pas
senti le besoin de constater cette impulsion,—cette tendance. Nous ne
pouvions pas en concevoir la nécessité. Nous ne pouvions pas saisir la
notion de ce _primum mobile_, et, quand même elle se serait introduite
de force en nous, nous n'aurions jamais pu comprendre quel rôle il
jouait dans l'économie des choses humaines, temporelles ou éternelles.
Il est impossible de nier que la phrénologie et une bonne partie des
sciences métaphysiques ont été brassées _a priori_. L'homme de la
métaphysique ou de la logique, bien plutôt que l'homme de l'intelligence
et de l'observation, prétend concevoir les desseins de Dieu,—lui dicter
des plans. Ayant ainsi approfondi à sa pleine satisfaction les
intentions de Jéhovah, d'après ces dites intentions, il a bâti ses
innombrables et capricieux systèmes. En matière de phrénologie, par
exemple, nous avons d'abord établi, assez naturellement d'ailleurs,
qu'il était dans les desseins de la Divinité que l'homme mangeât. Puis
nous avons assigné à l'homme un organe d'alimentivité, et cet organe est
le fouet avec lequel Dieu contraint l'homme à manger, bon gré, mal gré.
En second lieu, ayant décidé que c'était la volonté de Dieu que l'homme
continuât son espèce, nous avons découvert tout de suite un organe
d'amativité. Et ainsi ceux de la combativité, de l'idéalité, de la
causalité, de la constructivité,—bref, tout organe représentant un
penchant, un sentiment moral ou une faculté de la pure intelligence. Et
dans cet emménagement des principes de l'action humaine, des
Spurzheimistes, à tort ou à raison, en partie ou en totalité, n'ont fait
que suivre, en principe, les traces de leurs devanciers; déduisant et
établissant chaque chose d'après la destinée préconçue de l'homme et
prenant pour base les intentions de son Créateur.

Il eût été plus sage, il eût été plus sûr de baser notre classification
(puisqu'il nous faut absolument classifier) sur les actes que l'homme
accomplit habituellement et ceux qu'il accomplit occasionnellement,
toujours occasionnellement, plutôt que sur l'hypothèse que c'est la
Divinité elle-même qui les lui fait accomplir. Si nous ne pouvons pas
comprendre Dieu dans ses œuvres visibles, comment donc le
comprendrions-nous dans ses inconcevables pensées, qui appellent ces
œuvres à la Vie? Si nous ne pouvons le concevoir dans ses créatures
objectives, comment le concevrons-nous dans ses modes inconditionnels et
dans ses phases de création?

L'induction _a posteriori_ aurait conduit la phrénologie à admettre
comme principe primitif et inné de l'action humaine un je ne sais quoi
paradoxal, que nous nommerons _perversité_, faute d'un terme plus
caractéristique. Dans le sens que j'y attache, c'est, en réalité, un
mobile sans motif, un motif non motivé. Sous son influence, nous
agissons sans but intelligible; ou, si cela apparaît comme une
contradiction dans les termes, nous pouvons modifier la proposition
jusqu'à dire que, sous son influence, nous agissons par la raison que
_nous ne le devrions pas_. En théorie, il ne peut pas y avoir de raison
plus déraisonnable; mais, en fait, il n'y en a pas de plus forte. Pour
certains esprits, dans de certaines conditions, elle devient absolument
irrésistible. Ma vie n'est pas une chose plus certaine pour moi que
cette proposition: la certitude du péché ou de l'erreur inclus dans un
acte quelconque est souvent l'unique _force_ invincible qui nous pousse,
et seule nous pousse à son accomplissement. Et cette tendance accablante
à faire le mal pour l'amour du mal n'admettra aucune analyse, aucune
résolution en éléments ultérieurs. C'est un mouvement radical,
primitif,—élémentaire. On dira, je m'y attends, que, si nous persistons
dans certains actes parce que nous sentons que _nous ne devrions pas_ y
persister, notre conduite n'est qu'une modification de celle qui dérive
ordinairement de la _combativité_ phrénologique. Mais un simple coup
d'œil suffira pour découvrir la fausseté de cette idée. La combativité
phrénologique a pour cause d'existence la nécessité de la défense
personnelle. Elle est notre sauvegarde contre l'injustice. Son principe
regarde notre bien-être; et ainsi, en même temps qu'elle se développe,
nous sentons s'exalter en nous le désir du bien-être. Il suivrait de là
que le désir du bien-être devrait être simultanément excité avec tout
principe qui ne serait qu'une modification de la combativité; mais, dans
le cas de ce je ne sais quoi que je définis _perversité_, non-seulement
le désir du bien-être n'est pas éveillé, mais encore apparaît un
sentiment singulièrement contradictoire.

Tout homme, en faisant appel à son propre cœur, trouvera, après tout,
la meilleure réponse au sophisme dont il s'agit. Quiconque consultera
loyalement et interrogera soigneusement son âme, n'osera pas nier
l'absolue radicalité du penchant en question. Il n'est pas moins
caractérisé qu'incompréhensible. Il n'existe pas d'homme, par exemple,
qui à un certain moment n'ait été dévoré d'un ardent désir de torturer
son auditeur par des circonlocutions. Celui qui parle sait bien qu'il
déplaît; il a la meilleure intention de plaire; il est habituellement
bref, précis et clair; le langage le plus laconique et le plus lumineux
s'agite et se débat sur sa langue; ce n'est qu'avec peine qu'il se
contraint lui-même à lui refuser le passage, il redoute et conjure la
mauvaise humeur de celui auquel il s'adresse. Cependant, cette pensée le
frappe, que par certaines incises et parenthèses il pourrait engendrer
cette colère. Cette simple pensée suffit. Le mouvement devient une
velléité, la velléité se grossit en désir, le désir se change en un
besoin irrésistible, et le besoin se satisfait,—au profond regret et à
la mortification du parleur, et au mépris de toutes les conséquences.

Nous avons devant nous une tâche qu'il nous faut accomplir rapidement.
Nous savons que tarder, c'est notre ruine. La plus importante crise de
notre vie réclame avec la voix impérative d'une trompette l'action et
l'énergie immédiates. Nous brûlons, nous sommes consumés de l'impatience
de nous mettre à l'ouvrage; l'avant-goût d'un glorieux résultat met
toute notre âme en feu. Il faut, il faut que cette besogne soit attaquée
aujourd'hui,—et cependant nous la renvoyons à demain;—et pourquoi? Il
n'y a pas d'explication, si ce n'est que nous sentons que cela est
_pervers_;—servons-nous du mot sans comprendre le principe. Demain
arrive, et en même temps une plus impatiente anxiété de faire notre
devoir; mais avec ce surcroît d'anxiété arrive aussi un désir ardent,
anonyme, de différer encore,—désir positivement terrible, parce que sa
nature est impénétrable. Plus le temps fuit, plus le désir gagne de
force. Il n'y a plus qu'une heure pour l'action, cette heure est à nous.
Nous tremblons par la violence du conflit qui s'agite en nous,—de la
bataille entre le positif et l'indéfini, entre la substance et l'ombre.
Mais, si la lutte en est venue à ce point, c'est l'ombre qui
l'emporte,—nous nous débattons en vain. L'horloge sonne, et c'est le
glas de notre bonheur. C'est en même temps pour l'ombre qui nous a si
longtemps terrorisés le chant réveille-matin, la diane du coq
victorieuse des fantômes. Elle s'envole,—elle disparaît,—nous sommes
libres. La vieille énergie revient. Nous travaillerons _maintenant_.
Hélas! il est _trop tard_.

Nous sommes sur le bord d'un précipice. Nous regardons dans
l'abîme,—nous éprouvons du malaise et du vertige. Notre premier
mouvement est de reculer devant le danger. Inexplicablement nous
restons. Peu à peu notre malaise, notre vertige, notre horreur se
confondent dans un sentiment nuageux et indéfinissable. Graduellement,
insensiblement, ce nuage prend une forme, comme la vapeur de la
bouteille d'où s'élevait le génie des _Mille et une Nuits_. Mais de
_notre_ nuage, sur le bord du précipice, s'élève, de plus en plus
palpable, une forme mille fois plus terrible qu'aucun génie, qu'aucun
démon des fables; et cependant ce n'est qu'une pensée, mais une pensée
effroyable, une pensée qui glace la moelle même de nos os, et les
pénètre des féroces délices de son horreur. C'est simplement cette idée:
Quelles seraient nos sensations durant le parcours d'une chute faite
d'une telle hauteur? Et cette chute,—cet anéantissement
foudroyant,—par la simple raison qu'ils impliquent la plus affreuse, la
plus odieuse de toutes les plus affreuses et de toutes les plus odieuses
images de mort et de souffrance qui se soient jamais présentées à notre
imagination,—par cette simple raison, nous les désirons alors plus
ardemment. Et parce que notre jugement nous éloigne violemment du bord,
à _cause de cela même_, nous nous en rapprochons plus impétueusement. Il
n'est pas dans la nature de passion plus diaboliquement impatiente que
celle d'un homme qui, frissonnant sur l'arête d'un précipice, rêve de
s'y jeter. Se permettre, essayer de penser un instant seulement, c'est
être inévitablement perdu; car la réflexion nous commande de nous en
abstenir, et c'est _à cause de cela même_, dis-je, que _nous ne le
pouvons pas_. S'il n'y a pas là un bras ami pour nous arrêter, ou si
nous sommes incapables d'un soudain effort pour nous rejeter loin de
l'abîme, nous nous élançons, nous sommes anéantis.

Examinons ces actions et d'autres analogues, nous trouverons qu'elles
résultent uniquement de l'esprit de _perversité_. Nous les perpétrons
simplement à cause que nous sentons que _nous ne le devrions pas_. En
deçà ou au delà, il n'y a pas de principe intelligible; et nous
pourrions, en vérité, considérer cette perversité comme une instigation
directe de l'Archidémon, s'il n'était pas reconnu que parfois elle sert
à l'accomplissement du bien.

Si je vous en ai dit aussi long, c'était pour répondre en quelque sorte
à votre question,—pour vous expliquer pourquoi je suis ici,—pour avoir
à vous montrer un semblant de cause quelconque qui motive ces fers que
je porte et cette cellule de condamné que j'habite. Si je n'avais pas
été si prolixe, ou vous ne m'auriez pas du tout compris, ou, comme la
foule, vous m'auriez cru fou. Maintenant vous percevrez facilement que
je suis une des victimes innombrables du Démon de la Perversité.

Il est impossible qu'une action ait jamais été manigancée avec une plus
parfaite délibération. Pendant des semaines, pendant des mois, je
méditai sur les moyens d'assassinat. Je rejetai mille plans, parce que
l'accomplissement de chacun impliquait une chance de révélation. À la
longue, lisant un jour quelques mémoires français, je trouvai l'histoire
d'une maladie presque mortelle qui arriva à madame Pilau, par le fait
d'une chandelle accidentellement empoisonnée. L'idée frappa soudainement
mon imagination. Je savais que ma victime avait l'habitude de lire dans
son lit. Je savais aussi que sa chambre était petite et mal aérée. Mais
je n'ai pas besoin de vous fatiguer de détails oiseux. Je ne vous
raconterai pas les ruses faciles à l'aide desquelles je substituai, dans
le bougeoir de sa chambre à coucher, une bougie de ma composition à
celle que j'y trouvai. Le matin, on trouva l'homme mort dans son lit, et
le verdict du coroner fut: _Mort par la visitation de Dieu_[1].

J'héritai de sa fortune, et tout alla pour le mieux pendant plusieurs
années. L'idée d'une révélation n'entra pas une seule fois dans ma
cervelle. Quant aux restes de la fatale bougie, je les avais moi-même
anéantis. Je n'avais pas laissé l'ombre d'un fil qui pût servir à me
convaincre ou même me faire soupçonner du crime. On ne saurait concevoir
quel magnifique sentiment de satisfaction s'élevait dans mon sein quand
je réfléchissais sur mon absolue sécurité. Pendant une longue période de
temps, je m'accoutumai à me délecter dans ce sentiment. Il me donnait un
plus réel plaisir que tous les bénéfices purement matériels résultant de
mon crime. Mais à la longue arriva une époque à partir de laquelle le
sentiment de plaisir se transforma, par une gradation presque
imperceptible, en une pensée qui me harassait. Elle me harassait parce
qu'elle me hantait. À peine pouvais-je m'en délivrer pour un instant.
C'est une chose tout à fait ordinaire que d'avoir les oreilles
fatiguées, ou plutôt la mémoire obsédée par une espèce de tintouin, par
le refrain d'une chanson vulgaire ou par quelques lambeaux insignifiants
d'opéra. Et la torture ne sera pas moindre, si la chanson est bonne en
elle-même ou si l'air d'opéra est estimable. C'est ainsi qu'à la fin je
me surprenais sans cesse rêvant à ma sécurité, et répétant cette phrase
à voix basse: _Je suis sauvé!_

Un jour, tout en flânant dans les rues, je me surpris moi-même à
murmurer, presque à haute voix, ces syllabes accoutumées. Dans un accès
de pétulance, je les exprimais sous cette forme nouvelle: _Je suis
sauvé,—je suis sauvé;—oui,—pourvu que je ne sois pas assez sot pour
confesser moi-même mon cas!_

À peine avais-je prononcé ces paroles, que je sentis un froid de glace
filtrer jusqu'à mon cœur. J'avais acquis quelque expérience de ces
accès de perversité (dont je n'ai pas sans peine expliqué la singulière
nature), et je me rappelais fort bien que dans aucun cas je n'avais su
résister à ces victorieuses attaques. Et maintenant cette suggestion
fortuite, venant de moi-même,—que je pourrais bien être assez sot pour
confesser le meurtre dont je m'étais rendu coupable,—me confrontait
comme l'ombre même de celui que j'ai assassiné,—et m'appelait vers la
mort.

D'abord, je fis un effort pour secouer ce cauchemar de mon âme. Je
marchai vigoureusement,—plus vite,—toujours plus vite;—à la longue je
courus. J'éprouvais un désir enivrant de crier de toute ma force. Chaque
flot successif de ma pensée m'accablait d'une nouvelle terreur; car,
hélas! je comprenais bien, trop bien, que penser, dans ma situation,
c'était me perdre. J'accélérai encore ma course. Je bondissais comme un
fou à travers les rues encombrées de monde. À la longue, la populace
prit l'alarme et courut après moi. Je sentis _alors_ la consommation de
ma destinée. Si j'avais pu m'arracher la langue, je l'eusse fait;—mais
une voix rude résonna dans mes oreilles,—une main plus rude encore
m'empoigna par l'épaule. Je me retournai, j'ouvris la bouche pour
aspirer. Pendant un moment, j'éprouvai toutes les angoisses de la
suffocation; je devins aveugle, sourd, ivre; et alors quelque démon
invisible, pensai-je, me frappa dans le dos avec sa large main. Le
secret si longtemps emprisonné s'élança de mon âme.

On dit que je parlai, que je m'énonçai très-distinctement, mais avec une
énergie marquée et une ardente précipitation, comme si je craignais
d'être interrompu avant d'avoir achevé les phrases brèves, mais grosses
d'importance, qui me livraient au bourreau et à l'enfer.

Ayant relaté tout ce qui était nécessaire pour la pleine conviction de
la justice, je tombai terrassé, évanoui.

Mais pourquoi en dirais-je plus? Aujourd'hui je porte ces chaînes, et
suis _ici_! Demain, je serai libre!—_mais où_?



LE CHAT NOIR


Relativement à la très-étrange et pourtant très-familière histoire que
je vais coucher par écrit, je n'attends ni ne sollicite la créance.
Vraiment, je serais fou de m'y attendre, dans un cas où mes sens
eux-mêmes rejettent leur propre témoignage. Cependant, je ne suis pas
fou,—et très-certainement je ne rêve pas. Mais demain je meurs, et
aujourd'hui je voudrais décharger mon âme. Mon dessein immédiat est de
placer devant le monde, clairement, succinctement et sans commentaires,
une série de simples événements domestiques. Dans leurs conséquences,
ces événements m'ont terrifié,—m'ont torturé,—m'ont
anéanti.—Cependant, je n'essaierai pas de les élucider. Pour moi, ils
ne m'ont guère présenté que de l'horreur;—à beaucoup de personnes ils
paraîtront moins terribles que _baroques_. Plus tard peut-être il se
trouvera une intelligence qui réduira mon fantôme à l'état de lieu
commun,—quelque intelligence plus calme, plus logique, et beaucoup
moins excitable que la mienne, qui ne trouvera dans les circonstances
que je raconte avec terreur qu'une succession ordinaire de causes et
d'effets très-naturels.

Dès mon enfance, j'étais noté pour la docilité et l'humanité de mon
caractère. Ma tendresse de cœur était même si remarquable qu'elle avait
fait de moi le jouet de mes camarades. J'étais particulièrement fou des
animaux, et mes parents m'avaient permis de posséder une grande variété
de favoris. Je passais presque tout mon temps avec eux, et je n'étais
jamais si heureux que quand je les nourrissais et les caressais. Cette
particularité de mon caractère s'accrut avec ma croissance, et, quand je
devins homme, j'en fis une de mes principales sources de plaisirs. Pour
ceux qui ont voué une affection à un chien fidèle et sagace, je n'ai pas
besoin d'expliquer la nature ou l'intensité des jouissances qu'on peut
en tirer. Il y a dans l'amour désintéressé d'une bête, dans ce sacrifice
d'elle-même, quelque chose qui va directement au cœur de celui qui a eu
fréquemment l'occasion de vérifier la chétive amitié et la fidélité de
gaze de _l'homme naturel_.

Je me mariai de bonne heure, et je fus heureux de trouver dans ma femme
une disposition sympathique à la mienne. Observant mon goût pour ces
favoris domestiques, elle ne perdit aucune occasion de me procurer ceux
de l'espèce la plus agréable. Nous eûmes des oiseaux, un poisson doré,
un beau chien, des lapins, un petit singe et _un chat_.

Ce dernier était un animal remarquablement fort et beau, entièrement
noir, et d'une sagacité merveilleuse. En parlant de son intelligence, ma
femme, qui au fond n'était pas peu pénétrée de superstition, faisait de
fréquentes allusions à l'ancienne croyance populaire qui regardait tous
les chats noirs comme des sorcières déguisées. Ce n'est pas qu'elle fût
toujours _sérieuse_ sur ce point,—et, si je mentionne la chose, c'est
simplement parce que cela me revient, en ce moment même, à la mémoire.

Pluton,—c'était le nom du chat,—était mon préféré, mon camarade. Moi
seul, je le nourrissais, et il me suivait dans la maison partout où
j'allais. Ce n'était même pas sans peine que je parvenais à l'empêcher
de me suivre dans les rues.

Notre amitié subsista ainsi plusieurs années, durant lesquelles
l'ensemble de mon caractère et de mon tempérament,—par l'opération du
Démon Intempérance, je rougis de le confesser,—subit une altération
radicalement mauvaise. Je devins de jour en jour plus morne, plus
irritable, plus insoucieux des sentiments des autres. Je me permis
d'employer un langage brutal à l'égard de ma femme. À la longue, je lui
infligeai même des violences personnelles. Mes pauvres favoris,
naturellement, durent ressentir le changement de mon caractère.
Non-seulement je les négligeais, mais je les maltraitais. Quant à
Pluton, toutefois, j'avais encore pour lui une considération suffisante
qui m'empêchait de le malmener, tandis que je n'éprouvais aucun scrupule
à maltraiter les lapins, le singe et même le chien, quand, par hasard ou
par amitié, ils se jetaient dans mon chemin. Mais mon mal m'envahissait
de plus en plus,—car quel mal est comparable à l'Alcool!—et à la
longue Pluton lui-même, qui maintenant se faisait vieux et qui
naturellement devenait quelque peu maussade,—Pluton lui-même commença à
connaître les effets de mon méchant caractère.

Une nuit, comme je rentrais au logis très-ivre, au sortir d'un de mes
repaires habituels des faubourgs, je m'imaginai que le chat évitait ma
présence. Je le saisis;—mais lui, effrayé de ma violence, il me fit à
la main une légère blessure avec les dents. Une fureur de démon s'empara
soudainement de moi. Je ne me connus plus. Mon âme originelle sembla
tout d'un coup s'envoler de mon corps, et une méchanceté
hyperdiabolique, saturée de gin, pénétra chaque fibre de mon être. Je
tirai de la poche de mon gilet un canif, je l'ouvris; je saisis la
pauvre bête par la gorge, et, délibérément, je fis sauter un de ses yeux
de son orbite! Je rougis, je brûle, je frissonne en écrivant cette
damnable atrocité!

Quand la raison me revint avec le matin,—quand j'eus cuvé les vapeurs
de ma débauche nocturne,—j'éprouvai un sentiment moitié d'horreur,
moitié de remords, pour le crime dont je m'étais rendu coupable; mais
c'était tout au plus un faible et équivoque sentiment, et l'âme n'en
subit pas les atteintes. Je me replongeai dans les excès, et bientôt je
noyai dans le vin tout le souvenir de mon action.

Cependant le chat guérit lentement. L'orbite de l'œil perdu présentait,
il est vrai, un aspect effrayant; mais il n'en parut plus souffrir
désormais. Il allait et venait dans la maison selon son habitude; mais,
comme je devais m'y attendre, il fuyait avec une extrême terreur à mon
approche. Il me restait assez de mon ancien cœur pour me sentir d'abord
affligé de cette évidente antipathie de la part d'une créature qui jadis
m'avait tant aimé. Mais ce sentiment fit bientôt place à l'irritation.
Et alors apparut, comme pour ma chute finale et irrévocable, l'esprit de
PERVERSITÉ. De cet esprit la philosophie ne tient aucun compte.
Cependant, aussi sûr que mon âme existe, je crois que la perversité est
une des primitives impulsions du cœur humain,—une des indivisibles
premières facultés ou sentiments qui donnent la direction au caractère
de l'homme. Qui ne s'est pas surpris cent fois commettant une action
sotte ou vile, par la seule raison qu'il savait devoir _ne pas_ la
commettre? N'avons-nous pas une perpétuelle inclination, malgré
l'excellence de notre jugement, à violer ce qui est _la Loi_, simplement
parce que nous comprenons que c'est _la Loi_? Cet esprit de perversité,
dis-je, vint causer ma déroute finale. C'est ce désir ardent, insondable
de l'âme _de se torturer elle-même_,—de violenter sa propre nature,—de
faire le mal pour l'amour du mal seul,—qui me poussait à continuer, et
finalement consommer le supplice que j'avais infligé à la bête
inoffensive. Un matin, de sang-froid, je glissai un nœud coulant autour
de son cou, et je le pendis à la branche d'un arbre;—je le pendis avec
des larmes plein mes yeux,—avec le plus amer remords dans le cœur;—je
le pendis, _parce que_ je savais qu'il m'avait aimé, et _parce que_ je
sentais qu'il ne m'avait donné aucun sujet de colère;—je le pendis,
_parce que_ je savais qu'en faisant ainsi je commettais un péché,—un
péché mortel qui compromettait mon âme immortelle, au point de la
placer,—si une telle chose était possible,—même au delà de la
miséricorde infinie du Dieu Très-Miséricordieux et Très-Terrible.

Dans la nuit qui suivit le jour où fut commise cette action cruelle, je
fus tiré de mon sommeil par le cri: Au feu! Les rideaux de mon lit
étaient en flammes. Toute la maison flambait. Ce ne fut pas sans une
grande difficulté que nous échappâmes à l'incendie,—ma femme, un
domestique, et moi. La destruction fut complète. Toute ma fortune fut
engloutie, et je m'abandonnai dès lors au désespoir.

Je ne cherche pas à établir une liaison de cause à effet entre
l'atrocité et le désastre, je suis au-dessus de cette faiblesse. Mais je
rends compte d'une chaîne de faits,—et je ne veux pas négliger un seul
anneau. Le jour qui suivit l'incendie, je visitai les ruines. Les
murailles étaient tombées, une seule exceptée; et cette seule exception
se trouva être une cloison intérieure, peu épaisse, située à peu près au
milieu de la maison, et contre laquelle s'appuyait le chevet de mon lit.
La maçonnerie avait ici, en grande partie, résisté à l'action du
feu,—fait que j'attribuai à ce qu'elle avait été récemment remise à
neuf. Autour de ce mur, une foule épaisse était rassemblée, et plusieurs
personnes paraissaient en examiner une portion particulière avec une
minutieuse et vive attention. Les mots: Étrange! singulier! et autres
semblables expressions, excitèrent ma curiosité. Je m'approchai, et je
vis, semblable à un bas-relief sculpté sur la surface blanche, la figure
d'un gigantesque _chat_. L'image était rendue avec une exactitude
vraiment merveilleuse. Il y avait une corde autour du cou de l'animal.

Tout d'abord, en voyant cette apparition,—car je ne pouvais guère
considérer cela que comme une apparition,—mon étonnement et ma terreur
furent extrêmes. Mais, enfin, la réflexion vint à mon aide. Le chat, je
m'en souvenais, avait été pendu dans un jardin adjacent à la maison. Aux
cris d'alarme, ce jardin avait été immédiatement envahi par la foule, et
l'animal avait dû être détaché de l'arbre par quelqu'un, et jeté dans ma
chambre à travers une fenêtre ouverte. Cela avait été fait, sans doute,
dans le but de m'arracher au sommeil. La chute des autres murailles
avait comprimé la victime de ma cruauté dans la substance du plâtre
fraîchement étendu; la chaux de ce mur, combinée avec les flammes et
l'ammoniaque du cadavre, avait ainsi opéré l'image telle que je la
voyais.

Quoique je satisfisse ainsi lestement ma raison, sinon tout à fait ma
conscience, relativement au fait surprenant que je viens de raconter, il
n'en fit pas moins sur mon imagination une impression profonde. Pendant
plusieurs mois je ne pus me débarrasser du fantôme du chat; et durant
cette période un demi-sentiment revint dans mon âme, qui paraissait
être, mais qui n'était pas le remords. J'allai jusqu'à déplorer la perte
de l'animal, et à chercher autour de moi, dans les bouges méprisables
que maintenant je fréquentais habituellement, un autre favori de la même
espèce et d'une figure à peu près semblable pour le suppléer.

Une nuit, comme j'étais assis à moitié stupéfié, dans un repaire plus
qu'infâme, mon attention fut soudainement attirée vers un objet noir,
reposant sur le haut d'un des immenses tonneaux de gin ou de rhum qui
composaient le principal ameublement de la salle. Depuis quelques
minutes je regardais fixement le haut de ce tonneau, et ce qui me
surprenait maintenant c'était de n'avoir pas encore aperçu l'objet situé
dessus. Je m'en approchai, et je le touchai avec ma main. C'était un
chat noir,—un très-gros chat,—au moins aussi gros que Pluton, lui
ressemblant absolument, excepté en un point. Pluton n'avait pas un poil
blanc sur tout le corps; celui-ci portait une éclaboussure large et
blanche, mais d'une forme indécise, qui couvrait presque toute la région
de la poitrine.

À peine l'eus-je touché qu'il se leva subitement, ronronna fortement, se
frotta contre ma main, et parut enchanté de mon attention. C'était donc
là la vraie créature dont j'étais en quête. J'offris tout de suite au
propriétaire de le lui acheter; mais cet homme ne le revendiqua pas,—ne
le connaissait pas—, ne l'avait jamais vu auparavant.

Je continuai mes caresses, et, quand je me préparai à retourner chez
moi, l'animal se montra disposé à m'accompagner. Je lui permis de le
faire; me baissant de temps à autre, et le caressant en marchant. Quand
il fut arrivé à la maison, il s'y trouva comme chez lui, et devint tout
de suite le grand ami de ma femme.

Pour ma part, je sentis bientôt s'élever en moi une antipathie contre
lui. C'était justement le contraire de ce que j'avais espéré; mais,—je
ne sais ni comment ni pourquoi cela eut lieu,—son évidente tendresse
pour moi me dégoûtait presque et me fatiguait. Par de lents degrés, ces
sentiments de dégoût et d'ennui s'élevèrent jusqu'à l'amertume de la
haine. J'évitais la créature; une certaine sensation de honte et le
souvenir de mon premier acte de cruauté m'empêchèrent de la maltraiter.
Pendant quelques semaines, je m'abstins de battre le chat ou de le
malmener violemment, mais graduellement,—insensiblement,—j'en vins à
le considérer avec une indicible horreur, et à fuir silencieusement son
odieuse présence, comme le souffle d'une peste.

Ce qui ajouta sans doute à ma haine contre l'animal fut la découverte
que je fis le matin, après l'avoir amené à la maison, que, comme Pluton,
lui aussi avait été privé d'un de ses yeux. Cette circonstance,
toutefois, ne fit que le rendre plus cher à ma femme, qui, comme je l'ai
déjà dit, possédait à un haut degré cette tendresse de sentiment qui
jadis avait été mon trait caractéristique et la source fréquente de mes
plaisirs les plus simples et les plus purs.

Néanmoins, l'affection du chat pour moi paraissait s'accroître en raison
de mon aversion contre lui. Il suivait mes pas avec une opiniâtreté
qu'il serait difficile de faire comprendre au lecteur. Chaque fois que
je m'asseyais, il se blottissait sous ma chaise, ou il sautait sur mes
genoux, me couvrant de ses affreuses caresses. Si je me levais pour
marcher, il se fourrait dans mes jambes, et me jetait presque par terre,
ou bien, enfonçant ses griffes longues et aiguës dans mes habits,
grimpait de cette manière jusqu'à ma poitrine. Dans ces moments-là,
quoique je désirasse le tuer d'un bon coup, j'en étais empêché, en
partie par le souvenir de mon premier crime, mais principalement,—je
dois le confesser tout de suite,—par une véritable _terreur_ de la
bête.

Cette terreur n'était pas positivement la terreur d'un mal physique,—et
cependant je serais fort en peine de la définir autrement. Je suis
presque honteux d'avouer,—oui, même dans cette cellule de malfaiteur,
je suis presque honteux d'avouer que la terreur et l'horreur que
m'inspirait l'animal avaient été accrues par une des plus parfaites
chimères qu'il fût possible de concevoir. Ma femme avait appelé mon
attention plus d'une fois sur le caractère de la tache blanche dont j'ai
parlé, et qui constituait l'unique différence visible entre l'étrange
bête et celle que j'avais tuée. Le lecteur se rappellera sans doute que
cette marque, quoique grande, était primitivement indéfinie dans sa
forme; mais, lentement, par degrés,—par des degrés imperceptibles, et
que ma raison s'efforça longtemps de considérer comme imaginaires,—elle
avait à la longue pris une rigoureuse netteté de contours. Elle était
maintenant l'image d'un objet que je frémis de nommer,—et c'était là
surtout ce qui me faisait prendre le monstre en horreur et en dégoût, et
m'aurait poussé à m'en délivrer, _si je l'avais osé_;—c'était
maintenant, dis-je, l'image d'une hideuse,—d'une sinistre
chose,—l'image du GIBET!—oh! lugubre et terrible machine! machine
d'Horreur et de Crime,—d'Agonie et de Mort!

Et, maintenant, j'étais en vérité misérable au delà de la misère
possible de l'Humanité. Une bête brute,—dont j'avais avec mépris
détruit le frère,—_une bête brute_ engendrer pour _moi_,—pour moi,
homme façonné à l'image du Dieu Très-Haut,—une si grande et si
intolérable infortune! Hélas! je ne connaissais plus la béatitude du
repos, ni le jour ni la nuit! Durant le jour, la créature ne me laissait
pas seul un moment; et, pendant la nuit, à chaque instant, quand je
sortais de mes rêves pleins d'une intraduisible angoisse, c'était pour
sentir la tiède haleine de la _chose_ sur mon visage, et son immense
poids,—incarnation d'un Cauchemar que j'étais impuissant à
secouer,—éternellement posé sur mon _cœur_!

Sous la pression de pareils tourments, le peu de bon qui restait en moi
succomba. De mauvaises pensées devinrent mes seules intimes,—les plus
sombres et les plus mauvaises de toutes les pensées. La tristesse de mon
humeur habituelle s'accrut jusqu'à la haine de toutes choses et de toute
humanité; cependant ma femme, qui ne se plaignait jamais, hélas! était
mon souffre-douleur ordinaire, la plus patiente victime des soudaines,
fréquentes et indomptables éruptions d'une furie à laquelle je
m'abandonnai dès lors aveuglément.

Un jour, elle m'accompagna pour quelque besogne domestique dans la cave
du vieux bâtiment où notre pauvreté nous contraignait d'habiter. Le chat
me suivit sur les marches roides de l'escalier, et, m'ayant presque
culbuté la tête la première, m'exaspéra jusqu'à la folie. Levant une
hache, et oubliant dans ma rage la peur puérile qui jusque-là avait
retenu ma main, j'adressai à l'animal un coup qui eût été mortel, s'il
avait porté comme je le voulais; mais ce coup fut arrêté par la main de
ma femme. Cette intervention m'aiguillonna jusqu'à une rage plus que
démoniaque; je débarrassai mon bras de son étreinte et lui enfonçai ma
hache dans le crâne. Elle tomba morte sur la place, sans pousser un
gémissement.

Cet horrible meurtre accompli, je me mis immédiatement et
très-délibérément en mesure de cacher le corps. Je compris que je ne
pouvais pas le faire disparaître de la maison, soit de jour, soit de
nuit, sans courir le danger d'être observé par les voisins. Plusieurs
projets traversèrent mon esprit. Un moment j'eus l'idée de couper le
cadavre par petits morceaux, et de les détruire par le feu. Puis, je
résolus de creuser une fosse dans le sol de la cave. Puis, je pensai à
le jeter dans le puits de la cour,—puis à l'emballer dans une caisse
comme marchandise, avec les formes usitées, et à charger un
commissionnaire de le porter hors de la maison. Finalement, je m'arrêtai
à un expédient que je considérai comme le meilleur de tous. Je me
déterminai à le murer dans la cave,—comme les moines du moyen âge
muraient, dit-on, leurs victimes.

La cave était fort bien disposée pour un pareil dessein. Les murs
étaient construits négligemment, et avaient été récemment enduits dans
toute leur étendue d'un gros plâtre que l'humidité de l'atmosphère avait
empêché de durcir. De plus, dans l'un des murs, il y avait une saillie
causée par une fausse cheminée, ou espèce d'âtre, qui avait été comblée
et maçonnée dans le même genre que le reste de la cave. Je ne doutais
pas qu'il ne me fût facile de déplacer les briques à cet endroit, d'y
introduire le corps, et de murer le tout de la même manière, de sorte
qu'aucun œil n'y pût rien découvrir de suspect.

Et je ne fus pas déçu dans mon calcul. À l'aide d'une pince, je délogeai
très-aisément les briques, et, ayant soigneusement appliqué le corps
contre le mur intérieur, je le soutins dans cette position jusqu'à ce
que j'eusse rétabli, sans trop de peine, toute la maçonnerie dans son
état primitif. M'étant procuré du mortier, du sable et du poil avec
toutes les précautions imaginables, je préparai un crépi qui ne pouvait
pas être distingué de l'ancien, et j'en recouvris très-soigneusement le
nouveau briquetage. Quand j'eus fini, je vis avec satisfaction que tout
était pour le mieux. Le mur ne présentait pas la plus légère trace de
dérangement. J'enlevai tous les gravats avec le plus grand soin,
j'épluchai pour ainsi dire le sol. Je regardai triomphalement autour de
moi, et me dis à moi-même: Ici, au moins, ma peine n'aura pas été
perdue!

Mon premier mouvement fut de chercher la bête qui avait été la cause
d'un si grand malheur; car, à la fin, j'avais résolu fermement de la
mettre à mort. Si j'avais pu la rencontrer dans ce moment, sa destinée
était claire; mais il paraît que l'artificieux animal avait été alarmé
par la violence de ma récente colère, et qu'il prenait soin de ne pas se
montrer dans l'état actuel de mon humeur. Il est impossible de décrire
ou d'imaginer la profonde, la béate sensation de soulagement que
l'absence de la détestable créature détermina dans mon cœur. Elle ne se
présenta pas de toute la nuit, et ainsi ce fut la première bonne
nuit,—depuis son introduction dans la maison,—que je dormis solidement
et tranquillement; oui, je _dormis_ avec le poids de ce meurtre sur
l'âme!

Le second et le troisième jour s'écoulèrent, et cependant mon bourreau
ne vint pas. Une fois encore je respirai comme un homme libre. Le
monstre, dans sa terreur, avait vidé les lieux pour toujours! Je ne le
verrais donc plus jamais! Mon bonheur était suprême! La criminalité de
ma ténébreuse action ne m'inquiétait que fort peu. On avait bien fait
une espèce d'enquête, mais elle s'était satisfaite à bon marché. Une
perquisition avait même été ordonnée,—mais naturellement on ne pouvait
rien découvrir. Je regardais ma félicité à venir comme assurée.

Le quatrième jour depuis l'assassinat, une troupe d'agents de police
vint très-inopinément à la maison, et procéda de nouveau à une
rigoureuse investigation des lieux. Confiant, néanmoins, dans
l'impénétrabilité de la cachette, je n'éprouvai aucun embarras. Les
officiers me firent les accompagner dans leur recherche. Ils ne
laissèrent pas un coin, pas un angle inexploré. À la fin, pour la
troisième ou quatrième fois, ils descendirent dans la cave. Pas un
muscle en moi ne tressaillit. Mon cœur battait paisiblement, comme
celui d'un homme qui dort dans l'innocence. J'arpentais la cave d'un
bout à l'autre; je croisais mes bras sur ma poitrine, et me promenais çà
et là avec aisance. La police était pleinement satisfaite et se
préparait à décamper. La jubilation de mon cœur était trop forte pour
être réprimée. Je brûlais de dire au moins un mot, rien qu'un mot, en
manière de triomphe, et de rendre deux fois plus convaincue leur
conviction de mon innocence.

—Gentlemen,—dis-je à la fin,—comme leur troupe remontait
l'escalier,—je suis enchanté d'avoir apaisé vos soupçons. Je vous
souhaite à tous une bonne santé et un peu plus de courtoisie. Soit dit
en passant, gentlemen, voilà—voilà une maison singulièrement bien bâtie
(dans mon désir enragé de dire quelque chose d'un air délibéré, je
savais à peine ce que je débitais);—je puis dire que c'est une maison
_admirablement_ bien construite. Ces murs,—est-ce que vous partez,
gentlemen?—ces murs sont solidement maçonnés!

Et ici, par une bravade frénétique, je frappai fortement avec une canne
que j'avais à la main juste sur la partie du briquetage derrière
laquelle se tenait le cadavre de l'épouse de mon cœur.

Ah! qu'au moins Dieu me protège et me délivre des griffes de
l'Archidémon!—À peine l'écho de mes coups était-il tombé dans le
silence, qu'une voix me répondit du fond de la tombe!—une plainte,
d'abord voilée et entrecoupée, comme le sanglotement d'un enfant, puis,
bientôt, s'enflant en un cri prolongé, sonore et continu, tout à fait
anormal et antihumain,—un hurlement,—un glapissement, moitié horreur
et moitié triomphe,—comme il en peut monter seulement de
l'Enfer,—affreuse harmonie jaillissant à la fois de la gorge des damnés
dans leurs tortures, et des démons exultant dans la damnation!

Vous dire mes pensées, ce serait folie. Je me sentis défaillir, et je
chancelai contre le mur opposé. Pendant un moment, les officiers placés
sur les marches restèrent immobiles, stupéfiés par la terreur. Un
instant après, une douzaine de bras robustes s'acharnaient sur le mur.
Il tomba tout d'une pièce. Le corps, déjà grandement délabré et souillé
de sang grumelé, se tenait droit devant les yeux des spectateurs. Sur sa
tête, avec la gueule rouge dilatée et l'œil unique flamboyant, était
perchée la hideuse bête dont l'astuce m'avait induit à l'assassinat, et
dont la voix révélatrice m'avait livré au bourreau. J'avais muré le
monstre dans la tombe!



WILLIAM WILSON

  _Qu'en dira-t-elle? Que dira cette CONSCIENCE affreuse,_
  _Ce spectre qui marche dans mon chemin?_
   Chamberlayne.—_Pharronida._


Qu'il me soit permis, pour le moment, de m'appeler William Wilson. La
page vierge étalée devant moi ne doit pas être souillée par mon
véritable nom. Ce nom n'a été que trop souvent un objet de mépris et
d'horreur,—une abomination pour ma famille. Est-ce que les vents
indignés n'ont pas ébruité jusque dans les plus lointaines régions du
globe son incomparable infamie? Oh! de tous les proscrits, le proscrit
le plus abandonné!—n'es-tu pas mort à ce monde à jamais? à ses
honneurs, à ses fleurs, à ses aspirations dorées?—et un nuage épais,
lugubre, illimité, n'est-il pas éternellement suspendu entre tes
espérances et le ciel?

Je ne voudrais pas, quand même je le pourrais, enfermer aujourd'hui dans
ces pages le souvenir de mes dernières années d'ineffable misère et
d'irrémissible crime. Cette période récente de ma vie a soudainement
comporté une hauteur de turpitude dont je veux simplement déterminer
l'origine. C'est là pour le moment mon seul but. Les hommes, en général,
deviennent vils par degrés. Mais moi, toute vertu s'est détachée de moi,
en une minute, d'un seul coup, comme un manteau. D'une perversité
relativement ordinaire, j'ai passé, par une enjambée de géant, à des
énormités plus qu'héliogabaliques. Permettez-moi de raconter tout au
long quel hasard, quel unique accident a amené cette malédiction. La
Mort approche, et l'ombre qui la devance a jeté une influence
adoucissante sur mon cœur. Je soupire, en passant à travers la sombre
vallée, après la sympathie—j'allais dire la pitié—de mes semblables.
Je voudrais leur persuader que j'ai été en quelque sorte l'esclave de
circonstances qui défiaient tout contrôle humain. Je désirerais qu'ils
découvrissent pour moi, dans les détails que je vais leur donner,
quelque petite oasis de _fatalité_ dans un Saharah d'erreur. Je voudrais
qu'ils accordassent,—ce qu'ils ne peuvent pas se refuser à
accorder,—que, bien que ce monde ait connu de grandes tentations,
jamais l'homme n'a été jusqu'ici tenté de cette façon,—et certainement
n'a jamais succombé de cette façon. Est-ce donc pour cela qu'il n'a
jamais connu les mêmes souffrances? En vérité, n'ai-je pas vécu dans un
rêve? Est-ce que je ne meurs pas victime de l'horreur et du mystère des
plus étranges de toutes les visions sublunaires?

Je suis le descendant d'une race qui s'est distinguée en tout temps par
un tempérament imaginatif et facilement excitable; et ma première
enfance prouva que j'avais pleinement hérité du caractère de famille.
Quand j'avançai en âge, ce caractère se dessina plus fortement; il
devint, pour mille raisons, une cause d'inquiétude sérieuse pour mes
amis, et de préjudice positif pour moi-même. Je devins volontaire,
adonné aux plus sauvages caprices; je fus la proie des plus indomptables
passions. Mes parents, qui étaient d'un esprit faible, et que
tourmentaient des défauts constitutionnels de même nature, ne pouvaient
pas faire grand-chose pour arrêter les tendances mauvaises qui me
distinguaient. Il y eut de leur côté quelques tentatives, faibles, mal
dirigées, qui échouèrent complètement, et qui tournèrent pour moi en
triomphe complet. À partir de ce moment, ma voix fut une loi domestique;
et, à un âge où peu d'enfants ont quitté leurs lisières, je fus
abandonné à mon libre arbitre, et devins le maître de toutes mes
actions,—excepté de nom.

Mes premières impressions de la vie d'écolier sont liées à une vaste et
extravagante maison du style d'Élisabeth, dans un sombre village
d'Angleterre, décoré de nombreux arbres gigantesques et noueux, et dont
toutes les maisons étaient excessivement anciennes. En vérité, c'était
un lieu semblable à un rêve et bien fait pour charmer l'esprit que cette
vénérable vieille ville. En ce moment même je sens en imagination le
frisson rafraîchissant de ses avenues profondément ombreuses, je respire
l'émanation de ses mille taillis, et je tressaille encore, avec une
indéfinissable volupté, à la note profonde et sourde de la cloche,
déchirant à chaque heure, de son rugissement soudain et morose, la
quiétude de l'atmosphère brune dans laquelle s'enfonçait et s'endormait
le clocher gothique tout dentelé.

Je trouve peut-être autant de plaisir qu'il m'est donné d'en éprouver
maintenant à m'appesantir sur ces minutieux souvenirs de l'école et de
ses rêveries. Plongé dans le malheur comme je le suis,—malheur, hélas!
qui n'est que trop réel,—on me pardonnera de chercher un soulagement,
bien léger et bien court, dans ces puérils et divagants détails.
D'ailleurs, quoique absolument vulgaires et risibles en eux-mêmes, ils
prennent dans mon imagination une importance circonstancielle, à cause
de leur intime connexion avec les lieux et l'époque où je distingue
maintenant les premiers avertissements ambigus de la destinée, qui
depuis lors m'a si profondément enveloppé de son ombre. Laissez-moi donc
me souvenir.

La maison, je l'ai dit, était vieille et irrégulière. Les terrains
étaient vastes, et un haut et solide mur de briques, couronné d'une
couche de mortier et de verre cassé, en faisait le circuit. Ce rempart
digne d'une prison formait la limite de notre domaine; nos regards
n'allaient au delà que trois fois par semaine,—une fois chaque samedi,
dans l'après-midi, quand, accompagnés de deux maîtres d'étude, on nous
permettait de faire de courtes promenades en commun à travers la
campagne voisine, et deux fois le dimanche, quand nous allions, avec la
régularité des troupes à la parade, assister aux offices du soir et du
matin dans l'unique église du village. Le principal de notre école était
pasteur de cette église. Avec quel profond sentiment d'admiration et de
perplexité avais-je coutume de le contempler, de notre banc relégué dans
la tribune, quand il montait en chaire d'un pas solennel et lent! Ce
personnage vénérable, avec ce visage si modeste et si bénin, avec une
robe si bien lustrée et si cléricalement ondoyante, avec une perruque si
minutieusement poudrée, si roide et si vaste, pouvait-il être le même
homme qui, tout à l'heure, avec un visage aigre et dans des vêtements
souillés de tabac, faisait exécuter, férule en main, les lois
draconiennes de l'école? Oh! gigantesque paradoxe, dont la monstruosité
exclut toute solution!

Dans un angle du mur massif rechignait une porte plus massive encore,
solidement fermée, garnie de verrous et surmontée d'un buisson de
ferrailles denticulées. Quels sentiments profonds de crainte elle
inspirait! Elle ne s'ouvrait jamais que pour les trois sorties et
rentrées périodiques dont j'ai déjà parlé; alors, dans chaque craquement
de ses gonds puissants nous trouvions une plénitude de mystère,—tout un
monde d'observations solennelles, ou de méditations plus solennelles
encore.

Le vaste enclos était d'une forme irrégulière et divisé en plusieurs
parties, dont trois ou quatre des plus grandes constituaient la cour de
récréation. Elle était aplanie et recouverte d'un sable menu et rude. Je
me rappelle bien qu'elle ne contenait ni arbres ni bancs, ni quoi que ce
soit d'analogue. Naturellement elle était située derrière la maison.
Devant la façade s'étendait un petit parterre, planté de buis et
d'autres arbustes, mais nous ne traversions cette oasis sacrée que dans
de bien rares occasions, telles que la première arrivée à l'école ou le
départ définitif, ou peut-être quand un ami, un parent nous ayant fait
appeler, nous prenions joyeusement notre course vers le logis paternel,
aux vacances de Noël ou de la Saint-Jean.

Mais la maison!—quelle curieuse vieille bâtisse cela faisait!—Pour
moi, quel véritable palais d'enchantements! Il n'y avait réellement pas
de fin à ses détours,—à ses incompréhensibles subdivisions. Il était
difficile, à n'importe quel moment donné, de dire avec certitude si l'on
se trouvait au premier ou au second étage. D'une pièce à l'autre on
était toujours sûr de trouver trois ou quatre marches à monter ou à
descendre. Puis les subdivisions latérales étaient innombrables,
inconcevables, tournaient et retournaient si bien sur elles-mêmes, que
nos idées les plus exactes relativement à l'ensemble du bâtiment
n'étaient pas très-différentes de celles à travers lesquelles nous
envisageons l'infini. Durant les cinq ans de ma résidence, je n'ai
jamais été capable de déterminer avec précision dans quelle localité
lointaine était situé le petit dortoir qui m'était assigné en commun
avec dix-huit ou vingt autres écoliers.

La salle d'études était la plus vaste de toute la maison—et même du
monde entier; du moins je ne pouvais m'empêcher de la voir ainsi. Elle
était très-longue, très-étroite et lugubrement basse, avec des fenêtres
en ogive et un plafond en chêne. Dans un angle éloigné, d'où émanait la
terreur, était une enceinte carrée de huit ou dix pieds, représentant le
_sanctum_ de notre principal, le révérend docteur Bransby, durant les
heures d'étude. C'était une solide construction, avec une porte massive;
plutôt que de l'ouvrir en l'absence du _Dominie_, nous aurions tous
préféré mourir de _la peine forte et dure_. À deux autres angles étaient
deux autres loges analogues, objets d'une vénération beaucoup moins
grande, il est vrai, mais toutefois d'une terreur assez considérable;
l'une, la chaire du maître d'humanités,—l'autre, du maître d'anglais et
de mathématiques. Éparpillés à travers la salle, d'innombrables bancs et
des pupitres, effroyablement chargés de livres maculés par les doigts,
se croisaient dans une irrégularité sans fin,—noirs, anciens, ravagés
par le temps, et si bien cicatrisés de lettres initiales, de noms
entiers, de figures grotesques et d'autres nombreux chefs-d'œuvre du
couteau, qu'ils avaient entièrement perdu le peu de forme originelle qui
leur avait été réparti dans les jours très-anciens. À une extrémité de
la salle, se trouvait un énorme seau plein d'eau, et à l'autre, une
horloge d'une dimension prodigieuse.

Enfermé dans les murs massifs de cette vénérable école, je passai
toutefois sans ennui et sans dégoût les années du troisième lustre de ma
vie. Le cerveau fécond de l'enfance n'exige pas un monde extérieur
d'incidents pour s'occuper ou s'amuser, et la monotonie en apparence
lugubre de l'école abondait en excitations plus intenses que toutes
celles que ma jeunesse plus mûre a demandées à la volupté, ou ma
virilité au crime. Toutefois, je dois croire que mon premier
développement intellectuel fut, en grande partie, peu ordinaire et même
déréglé. En général, les événements de l'existence enfantine ne laissent
pas sur l'humanité, arrivée à l'âge mûr, une impression bien définie.
Tout est ombre grise, débile et irrégulier souvenir, fouillis confus de
faibles plaisirs et de peines fantasmagoriques. Pour moi il n'en est pas
ainsi. Il faut que j'aie senti dans mon enfance, avec l'énergie d'un
homme fait, tout ce que je trouve encore aujourd'hui frappé sur ma
mémoire en lignes aussi vivantes, aussi profondes et aussi durables que
les exergues des médailles carthaginoises.

Et cependant, dans le fait,—au point de vue ordinaire du monde,—qu'il
y avait là peu de choses pour le souvenir! Le réveil du matin, l'ordre
du coucher, les leçons à apprendre, les récitations, les demi-congés
périodiques et les promenades, la cour de récréation avec ses querelles,
ses passe-temps, ses intrigues,—tout cela, par une magie psychique
disparue, contenait en soi un débordement de sensations, un monde riche
d'incidents, un univers d'émotions variées et d'excitations des plus
passionnées et des plus enivrantes. _Oh! le bon temps, que ce siècle de
fer!_

En réalité, ma nature ardente, enthousiaste, impérieuse, fit bientôt de
moi un caractère marqué parmi mes camarades, et, peu à peu, tout
naturellement, me donna un ascendant sur tous ceux qui n'étaient guère
plus âgés que moi,—sur tous, un seul excepté. C'était un élève qui,
sans aucune parenté avec moi, portait le même nom de baptême et le même
nom de famille;—circonstance peu remarquable en soi,—car le mien,
malgré la noblesse de mon origine, était une de ces appellations
vulgaires qui semblent avoir été de temps immémorial, par droit de
prescription, la propriété commune de la foule. Dans ce récit, je me
suis donc donné le nom de William Wilson,—nom fictif qui n'est pas
très-éloigné du vrai. Mon homonyme seul, parmi ceux qui, selon la langue
de l'école, composaient notre _classe_, osait rivaliser avec moi dans
les études de l'école,—dans les jeux et les disputes de la
récréation,—refuser une créance aveugle à mes assertions et une
soumission complète à ma volonté,—en somme, contrarier ma dictature
dans tous les cas possibles. Si jamais il y eut sur la terre un
despotisme suprême et sans réserve, c'est le despotisme d'un enfant de
génie sur les âmes moins énergiques de ses camarades.

La rébellion de Wilson était pour moi la source du plus grand embarras;
d'autant plus qu'en dépit de la bravade avec laquelle je me faisais un
devoir de le traiter publiquement, lui et ses prétentions, je sentais au
fond que je le craignais, et je ne pouvais m'empêcher de considérer
l'égalité qu'il maintenait si facilement vis-à-vis de moi comme la
preuve d'une vraie supériorité,—puisque c'était de ma part un effort
perpétuel pour n'être pas dominé. Cependant, cette supériorité, ou
plutôt cette égalité, n'était vraiment reconnue que par moi seul; nos
camarades, par un inexplicable aveuglement, ne paraissaient même pas la
soupçonner. Et vraiment, sa rivalité, sa résistance, et particulièrement
son impertinente et hargneuse intervention dans tous mes desseins, ne
visaient pas au delà d'une intention privée. Il paraissait également
dépourvu de l'ambition qui me poussait à dominer et de l'énergie
passionnée qui m'en donnait les moyens. On aurait pu le croire, dans
cette rivalité, dirigé uniquement par un désir fantasque de me
contrecarrer, de m'étonner, de me mortifier; bien qu'il y eût des cas où
je ne pouvais m'empêcher de remarquer avec un sentiment confus
d'ébahissement, d'humiliation et de colère, qu'il mêlait à ses outrages,
à ses impertinences et à ses contradictions, de certains airs
d'affectuosité les plus intempestifs, et, assurément, les plus
déplaisants du monde. Je ne pouvais me rendre compte d'une si étrange
conduite qu'en la supposant le résultat d'une parfaite suffisance se
permettant le ton vulgaire du patronage et de la protection.

Peut-être était-ce ce dernier trait, dans la conduite de Wilson, qui,
joint à notre homonymie et au fait purement accidentel de notre entrée
simultanée à l'école, répandit parmi nos condisciples des classes
supérieures l'opinion que nous étions frères. Habituellement ils ne
s'enquièrent pas avec beaucoup d'exactitude des affaires des plus
jeunes. J'ai déjà dit, ou j'aurais dû dire, que Wilson n'était pas, même
au degré le plus éloigné, apparenté avec ma famille. Mais assurément, si
nous avions été frères, nous aurions été jumeaux; car, après avoir
quitté la maison du docteur Bransby, j'ai appris par hasard que mon
homonyme était né le 19 janvier 1813,—et c'est là une coïncidence assez
remarquable, car ce jour est précisément celui de ma naissance.

Il peut paraître étrange qu'en dépit de la continuelle anxiété que me
causait la rivalité de Wilson et son insupportable esprit de
contradiction, je ne fusse pas porté à le haïr absolument. Nous avions,
à coup sûr, presque tous les jours une querelle, dans laquelle,
m'accordant publiquement la palme de la victoire, il s'efforçait en
quelque façon de me faire sentir que c'était lui qui l'avait méritée;
cependant un sentiment d'orgueil de ma part, et de la sienne une
véritable dignité, nous maintenaient toujours dans des termes de stricte
convenance, pendant qu'il y avait des points assez nombreux de
conformité dans nos caractères pour éveiller en moi un sentiment que
notre situation respective empêchait seule peut-être de mûrir en amitié.
Il m'est difficile, en vérité, de définir ou même de décrire mes vrais
sentiments à son égard; ils formaient un amalgame bigarré et
hétérogène,—une animosité pétulante qui n'était pas encore de la haine,
de l'estime, encore plus de respect, beaucoup de crainte et une immense
et inquiète curiosité. Il est superflu d'ajouter, pour le moraliste, que
Wilson et moi, nous étions les plus inséparables des camarades.

Ce fut sans doute l'anomalie et l'ambiguïté de nos relations qui
coulèrent toutes mes attaques contre lui—et, franches ou dissimulées,
elles étaient nombreuses,—dans le moule de l'ironie et de la charge (la
bouffonnerie ne fait-elle pas d'excellentes blessures?), plutôt qu'en
une hostilité plus sérieuse et plus déterminée. Mais mes efforts sur ce
point n'obtenaient pas régulièrement un parfait triomphe, même quand mes
plans étaient le plus ingénieusement machinés; car mon homonyme avait
dans son caractère beaucoup de cette austérité pleine de réserve et de
calme, qui, tout en jouissant de la morsure de ses propres railleries,
ne montre jamais le talon d'Achille et se dérobe absolument au ridicule.
Je ne pouvais trouver en lui qu'un seul point vulnérable, et c'était
dans un détail physique, qui, venant peut-être d'une infirmité
constitutionnelle, aurait été épargné par tout antagoniste moins acharné
à ses fins que je ne l'étais;—mon rival avait une faiblesse dans
l'appareil vocal qui l'empêchait de jamais élever la voix _au-dessus
d'un chuchotement très-bas_. Je ne manquais pas de tirer de cette
imperfection tout le pauvre avantage qui était en mon pouvoir.

Les représailles de Wilson étaient de plus d'une sorte, et il avait
particulièrement un genre de malice qui me troublait outre mesure.
Comment eut-il dans le principe la sagacité de découvrir qu'une chose
aussi minime pouvait me vexer, c'est une question que je n'ai jamais pu
résoudre; mais une fois qu'il l'eut découvert, il pratiqua opiniâtrement
cette torture. Je m'étais toujours senti de l'aversion pour mon
malheureux nom de famille, si inélégant, et pour mon prénom, si trivial,
sinon tout à fait plébéien. Ces syllabes étaient un poison pour mes
oreilles; et quand, le jour même de mon arrivée, un second William
Wilson se présenta dans l'école, je lui en voulus de porter ce nom, et
je me dégoûtai doublement du nom parce qu'un étranger le portait,—un
étranger qui serait cause que je l'entendrais prononcer deux fois plus
souvent,—qui serait constamment en ma présence, et dont les affaires,
dans le train-train ordinaire des choses de collège, seraient souvent et
inévitablement, en raison de cette détestable coïncidence, confondues
avec les miennes.

Le sentiment d'irritation créé par cet incident devint plus vif à chaque
circonstance qui tendait à mettre en lumière toute ressemblance morale
ou physique entre mon rival et moi. Je n'avais pas encore découvert ce
très-remarquable fait de parité dans notre âge; mais je voyais que nous
étions de la même taille, et je m'apercevais que nous avions même une
singulière ressemblance dans notre physionomie générale et dans nos
traits. J'étais également exaspéré par le bruit qui courait sur notre
parenté, et qui avait généralement crédit dans les classes
supérieures.—En un mot, rien ne pouvait plus sérieusement me troubler
(quoique je cachasse avec le plus grand soin tout symptôme de ce
trouble) qu'une allusion quelconque à une similitude entre nous,
relative à l'esprit, à la personne, ou à la naissance; mais vraiment je
n'avais aucune raison de croire que cette similitude (à l'exception du
fait de la parenté, et de tout ce que savait voir Wilson lui-même) eût
jamais été un sujet de commentaires ou même remarquée par nos camarades
de classe. Que _lui_, il l'observât sous toutes ses faces, et avec
autant d'attention que moi-même, cela était clair; mais qu'il eût pu
découvrir dans de pareilles circonstances une mine si riche de
contrariétés, je ne peux l'attribuer, comme je l'ai déjà dit, qu'à sa
pénétration plus qu'ordinaire.

Il me donnait la réplique avec une parfaite imitation de
moi-même,—gestes et paroles,—et il jouait admirablement son rôle. Mon
costume était chose facile à copier; ma démarche et mon allure générale,
il se les était appropriées sans difficulté; en dépit de son défaut
constitutionnel, ma voix elle-même ne lui avait pas échappé.
Naturellement il n'essayait pas les tons élevés, mais la clef était
identique, _et sa voix, pourvu qu'il parlât bas, devenait le parfait
écho de la mienne._

À quel point ce curieux portrait (car je puis ne pas l'appeler
proprement une caricature) me tourmentait, je n'entreprendrai pas de le
dire. Je n'avais qu'une consolation,—c'était que l'imitation, à ce
qu'il me semblait, n'était remarquée que par moi seul, et que j'avais
simplement à endurer les sourires mystérieux et étrangement sarcastiques
de mon homonyme. Satisfait d'avoir produit sur mon cœur l'effet voulu,
il semblait s'épanouir en secret sur la piqûre qu'il m'avait infligée et
se montrer singulièrement dédaigneux des applaudissements publics que le
succès de son ingéniosité lui aurait si facilement conquis. Comment nos
camarades ne devinaient-ils pas son dessein, n'en voyaient-ils pas la
mise en œuvre, et ne partageaient-ils pas sa joie moqueuse? ce fut
pendant plusieurs mois d'inquiétude une énigme insoluble pour moi.
Peut-être la lenteur graduée de son imitation la rendit-elle moins
voyante, ou plutôt devais-je ma sécurité à l'air de _maîtrise_ que
prenait si bien le copiste, qui dédaignait la _lettre_,—tout ce que les
esprits obtus peuvent saisir dans une peinture,—et ne donnait que le
parfait esprit de l'original pour ma plus grande admiration et mon plus
grand chagrin personnel.

J'ai déjà parlé plusieurs fois de l'air navrant de protection qu'il
avait pris vis-à-vis de moi, et de sa fréquente et officieuse
intervention dans mes volontés. Cette intervention prenait souvent le
caractère déplaisant d'un avis; avis qui n'était pas donné ouvertement,
mais suggéré,—insinué. Je le recevais avec une répugnance qui prenait
de la force à mesure que je prenais de l'âge. Cependant, à cette époque
déjà lointaine, je veux lui rendre cette stricte justice de reconnaître
que je ne me rappelle pas un seul cas où les suggestions de mon rival
aient participé à ce caractère d'erreur et de folie, si naturel dans son
âge, généralement dénué de maturité et d'expérience;—que son sens
moral, sinon ses talents et sa prudence mondaine, était beaucoup plus
fin que le mien; et que je serais aujourd'hui un homme meilleur et
conséquemment plus heureux, si j'avais rejeté moins souvent les conseils
inclus dans ces chuchotements significatifs qui ne m'inspiraient alors
qu'une haine si cordiale et un mépris si amer.

Aussi je devins, à la longue, excessivement rebelle à son odieuse
surveillance, et je détestai chaque jour plus ouvertement ce que je
considérais comme une intolérable arrogance. J'ai dit que, dans les
premières années de notre camaraderie, mes sentiments vis-à-vis de lui
auraient facilement tourné en amitié; mais pendant les derniers mois de
mon séjour à l'école, quoique l'importunité de ses façons habituelles
fût sans doute bien diminuée, mes sentiments, dans une proportion
presque semblable, avaient incliné vers la haine positive. Dans une
certaine circonstance, il le vit bien, je présume, et dès lors il
m'évita, ou affecta de m'éviter.

Ce fut à peu près vers la même époque, si j'ai bonne mémoire, que, dans
une altercation violente que j'eus avec lui, où il avait perdu de sa
réserve habituelle, et parlait et agissait avec un laisser-aller presque
étranger à sa nature, je découvris ou m'imaginai découvrir dans son
accent, dans son air, dans sa physionomie générale, quelque chose qui
d'abord me fit tressaillir, puis m'intéressa profondément, en apportant
à mon esprit des visions obscures de ma première enfance,—des souvenirs
étranges, confus, pressés, d'un temps où ma mémoire n'était pas encore
née. Je ne saurais mieux définir la sensation qui m'oppressait qu'en
disant qu'il m'était difficile de me débarrasser de l'idée que j'avais
déjà connu l'être placé devant moi, à une époque très-ancienne,—dans un
passé même extrêmement reculé. Cette illusion toutefois s'évanouit aussi
rapidement qu'elle était venue; et je n'en tiens note que pour marquer
le jour du dernier entretien que j'eus avec mon singulier homonyme.

La vieille et vaste maison, dans ses innombrables subdivisions,
comprenait plusieurs grandes chambres qui communiquaient entre elles et
servaient de dortoirs au plus grand nombre des élèves. Il y avait
néanmoins (comme cela devait arriver nécessairement dans un bâtiment
aussi malencontreusement dessiné) une foule de coins et de recoins,—les
rognures et les bouts de la construction; et l'ingéniosité économique du
docteur Bransby les avait également transformés en dortoirs; mais, comme
ce n'étaient que de simples cabinets, ils ne pouvaient servir qu'à un
seul individu. Une de ces petites chambres était occupée par Wilson.

Une nuit, vers la fin de ma cinquième année à l'école, et immédiatement
après l'altercation dont j'ai parlé, profitant de ce que tout le monde
était plongé dans le sommeil, je me levai de mon lit, et, une lampe à la
main, je me glissai, à travers un labyrinthe d'étroits passages, de ma
chambre à coucher vers celle de mon rival. J'avais longuement machiné à
ses dépens une de ces méchantes charges, une de ces malices dans
lesquelles j'avais si complètement échoué jusqu'alors. J'avais l'idée de
mettre dès lors mon plan à exécution, et je résolus de lui faire sentir
toute la force de la méchanceté dont j'étais rempli. J'arrivai jusqu'à
son cabinet, j'entrai sans faire de bruit, laissant ma lampe à la porte
avec un abat-jour dessus. J'avançai d'un pas, et j'écoutai le bruit de
sa respiration paisible. Certain qu'il était bien endormi, je retournai
à la porte, je pris ma lampe, et je m'approchai de nouveau du lit. Les
rideaux étaient fermés; je les ouvris doucement et lentement pour
l'exécution de mon projet; mais une lumière vive tomba en plein sur le
dormeur, et en même temps mes yeux s'arrêtèrent sur sa physionomie. Je
regardai;—et un engourdissement, une sensation de glace pénétrèrent
instantanément tout mon être. Mon cœur palpita, mes genoux vacillèrent,
toute mon âme fut prise d'une horreur intolérable et inexplicable. Je
respirai convulsivement,—j'abaissai la lampe encore plus près de sa
face. Étaient-ce,—étaient-ce bien là les traits de William Wilson? Je
voyais bien que c'étaient les siens, mais je tremblais, comme pris d'un
accès de fièvre, en m'imaginant que ce n'étaient pas les siens. Qu'y
avait-il donc en eux qui pût me confondre à ce point? Je le
contemplais,—et ma cervelle tournait sous l'action de mille pensées
incohérentes. Il ne m'apparaissait pas _ainsi_,—non, certes, il ne
m'apparaissait pas _tel_, aux heures actives où il était éveillé. Le
même nom! les mêmes traits! entrés le même jour à l'école! Et puis,
cette hargneuse et inexplicable imitation de ma démarche, de ma voix, de
mon costume et de mes manières! Était-ce, en vérité, dans les limites du
possible humain, que _ce que je voyais maintenant_ fût le simple
résultat de cette habitude d'imitation sarcastique? Frappé d'effroi,
pris de frisson, j'éteignis ma lampe, je sortis silencieusement de la
chambre, et quittai une bonne fois l'enceinte de cette vieille école
pour n'y jamais revenir.

Après un laps de quelques mois, que je passai chez mes parents dans la
pure fainéantise, je fus placé au collège d'Eton. Ce court intervalle
avait été suffisant pour affaiblir en moi le souvenir des événements de
l'école Bransby, ou au moins pour opérer un changement notable dans la
nature des sentiments que ces souvenirs m'inspiraient. La réalité, le
côté tragique du drame, n'existait plus. Je trouvais maintenant quelques
motifs pour douter du témoignage de mes sens, et je me rappelais
rarement l'aventure sans admirer jusqu'où peut aller la crédulité
humaine, et sans sourire de la force prodigieuse d'imagination que je
tenais de ma famille. Or, la vie que je menais à Eton n'était guère de
nature à diminuer cette espèce de scepticisme. Le tourbillon de folie où
je me plongeai immédiatement et sans réflexion balaya tout, excepté
l'écume de mes heures passées, absorba d'un seul coup toute impression
solide et sérieuse, et ne laissa absolument dans mon souvenir que les
étourderies de mon existence précédente.

Je n'ai pas l'intention, toutefois, de tracer ici le cours de mes
misérables dérèglements,—dérèglements qui défiaient toute loi et
éludaient toute surveillance. Trois années de folie, dépensées sans
profit, n'avaient pu me donner que des habitudes de vice enracinées, et
avaient accru d'une manière presque anormale mon développement physique.
Un jour, après une semaine entière de dissipation abrutissante,
j'invitai une société d'étudiants des plus dissolus à une orgie secrète
dans ma chambre. Nous nous réunîmes à une heure avancée de la nuit, car
notre débauche devait se prolonger religieusement jusqu'au matin. Le vin
coulait librement, et d'autres séductions plus dangereuses peut-être
n'avaient pas été négligées; si bien que, comme l'aube pâlissait le ciel
à l'orient, notre délire et nos extravagances étaient à leur apogée.
Furieusement enflammé par les cartes et par l'ivresse, je m'obstinais à
porter un toast étrangement indécent, quand mon attention fut
soudainement distraite par une porte qu'on entrebâilla vivement et par
la voix précipitée d'un domestique. Il me dit qu'une personne qui avait
l'air fort pressée demandait à me parler dans le vestibule.

Singulièrement excité par le vin, cette interruption inattendue me causa
plus de plaisir que de surprise. Je me précipitai en chancelant, et en
quelques pas je fus dans le vestibule de la maison. Dans cette salle
basse et étroite il n'y avait aucune lampe, et elle ne recevait d'autre
lumière que celle de l'aube, excessivement faible, qui se glissait à
travers la fenêtre cintrée. En mettant le pied sur le seuil, je
distinguai la personne d'un jeune homme, de ma taille à peu près, et
vêtu d'une robe de chambre de casimir blanc, coupée à la nouvelle mode,
comme celle que je portais en ce moment. Cette faible lueur me permit de
voir tout cela; mais les traits de la face, je ne pus les distinguer. À
peine fus-je entré qu'il se précipita vers moi, et, me saisissant par le
bras avec un geste impératif d'impatience, me chuchota à l'oreille ces
mots: William Wilson!

En une seconde je fus dégrisé.

Il y avait dans la manière de l'étranger, dans le tremblement nerveux de
son doigt qu'il tenait levé entre mes yeux et la lumière, quelque chose
qui me remplit d'un complet étonnement; mais ce n'était pas là ce qui
m'avait si violemment ému. C'était l'importance, la solennité
d'admonition contenue dans cette parole singulière, basse, sifflante;
et, par-dessus tout, le caractère, le ton, la _clef_ de ces quelques
syllabes, simples, familières, et toutefois mystérieusement
_chuchotées_, qui vinrent, avec mille souvenirs accumulés des jours
passés, s'abattre sur mon âme, comme une décharge de pile voltaïque.
Avant que j'eusse pu recouvrer mes sens, il avait disparu.

Quoique cet événement eût à coup sûr produit un effet très-vif sur mon
imagination déréglée, cependant cet effet, si vif, alla bientôt
s'évanouissant. Pendant plusieurs semaines, à la vérité, tantôt je me
livrai à l'investigation la plus sérieuse, tantôt je restai enveloppé
d'un nuage de méditation morbide. Je n'essayai pas de me dissimuler
l'identité du singulier individu qui s'immisçait si opiniâtrement dans
mes affaires et me fatiguait de ses conseils officieux. Mais qui était,
mais qu'était ce Wilson?—Et d'où venait-il?—Et quel était son but? Sur
aucun de ces points je ne pus me satisfaire;—je constatai seulement,
relativement à lui, qu'un accident soudain dans sa famille lui avait
fait quitter l'école du docteur Bransby dans l'après-midi du jour où je
m'étais enfui. Mais après un certain temps, je cessai d'y rêver, et mon
attention fut tout absorbée par un départ projeté pour Oxford. Là, j'en
vins bientôt,—la vanité prodigue de mes parents me permettant de mener
un train coûteux et de me livrer à mon gré au luxe déjà si cher à mon
cœur,—à rivaliser en prodigalités avec les plus superbes héritiers des
plus riches comtés de la Grande-Bretagne.

Encouragé au vice par de pareils moyens, ma nature éclata avec une
ardeur double, et, dans le fol enivrement de mes débauches, je foulai
aux pieds les vulgaires entraves de la décence. Mais il serait absurde
de m'appesantir sur le détail de mes extravagances. Il suffira de dire
que je dépassai Hérode en dissipations, et que, donnant un nom à une
multitude de folies nouvelles, j'ajoutai un copieux appendice au long
catalogue des vices qui régnaient alors dans l'université la plus
dissolue de l'Europe.

Il paraîtra difficile à croire que je fusse tellement déchu du rang de
gentilhomme, que je cherchasse à me familiariser avec les artifices les
plus vils du joueur de profession, et, devenu un adepte de cette science
misérable, que je la pratiquasse habituellement comme moyen d'accroître
mon revenu, déjà énorme, aux dépens de ceux de mes camarades dont
l'esprit était le plus faible. Et cependant tel était le fait. Et
l'énormité même de cet attentat contre tous les sentiments de dignité et
d'honneur était évidemment la principale, sinon la seule raison de mon
impunité. Qui donc, parmi mes camarades les plus dépravés, n'aurait pas
contredit le plus clair témoignage de ses sens, plutôt que de soupçonner
d'une pareille conduite le joyeux, le franc, le généreux William
Wilson,—le plus noble et le plus libéral compagnon d'Oxford,—celui
dont les folies, disaient ses parasites, n'étaient que les folies d'une
jeunesse et d'une imagination sans frein,—dont les erreurs n'étaient
que d'inimitables caprices,—les vices les plus noirs, une insoucieuse
et superbe extravagance?

J'avais déjà rempli deux années de cette joyeuse façon, quand arriva à
l'université un jeune homme de fraîche noblesse,—un nommé
Glendinning,—riche, disait la voix publique, comme Hérodès Atticus, et
à qui sa richesse n'avait pas coûté plus de peine. Je découvris bien
vite qu'il était d'une intelligence faible, et naturellement je le
marquai comme une excellente victime de mes talents. Je l'engageai
fréquemment à jouer, et m'appliquai, avec la ruse habituelle du joueur,
à lui laisser gagner des sommes considérables, pour l'enlacer plus
efficacement dans mes filets. Enfin mon plan étant bien mûri, je me
rencontrai avec lui,—dans l'intention bien arrêtée d'en finir,—chez un
de nos camarades, M. Preston, également lié avec nous deux, mais
qui,—je dois lui rendre cette justice,—n'avait pas le moindre soupçon
de mon dessein. Pour donner à tout cela une meilleure couleur, j'avais
eu soin d'inviter une société de huit ou dix personnes, et je m'étais
particulièrement appliqué à ce que l'introduction des cartes parût tout
à fait accidentelle, et n'eût lieu que sur la proposition de la dupe que
j'avais en vue. Pour abréger en un sujet aussi vil, je ne négligeai
aucune des basses finesses, si banalement pratiquées en pareille
occasion, que c'est merveille qu'il y ait toujours des gens assez sots
pour en être les victimes.

Nous avions prolongé notre veillée assez avant dans la nuit, quand
j'opérai enfin de manière à prendre Glendinning pour mon unique
adversaire. Le jeu était mon jeu favori, l'écarté. Les autres personnes
de la société, intéressées par les proportions grandioses de notre jeu,
avaient laissé leurs cartes et faisaient galerie autour de nous. Notre
parvenu, que j'avais adroitement poussé dans la première partie de la
soirée à boire richement, mêlait, donnait et jouait d'une manière
étrangement nerveuse, dans laquelle son ivresse, pensais-je, était pour
quelque chose, mais qu'elle n'expliquait pas entièrement. En très-peu de
temps il était devenu mon débiteur pour une forte somme, quand, ayant
avalé une longue rasade d'oporto, il fit juste ce que j'avais froidement
prévu,—il proposa de doubler notre enjeu, déjà fort extravagant. Avec
une heureuse affectation de résistance, et seulement après que mon refus
réitéré l'eût entraîné à des paroles aigres qui donnèrent à mon
consentement l'apparence d'une pique, finalement je m'exécutai. Le
résultat fut ce qu'il devait être: la proie s'était complètement
empêtrée dans mes filets; en moins d'une heure, il avait quadruplé sa
dette. Depuis quelque temps, sa physionomie avait perdu le teint fleuri
que lui prêtait le vin; mais alors, je m'aperçus avec étonnement qu'elle
était arrivée à une pâleur vraiment terrible. Je dis: avec étonnement;
car j'avais pris sur Glendinning de soigneuses informations; on me
l'avait représenté comme immensément riche, et les sommes qu'il avait
perdues jusqu'ici, quoique réellement fortes, ne pouvaient pas,—je le
supposais du moins,—le tracasser très-sérieusement, encore moins
l'affecter d'une manière aussi violente. L'idée qui se présenta le plus
naturellement à mon esprit fut qu'il était bouleversé par le vin qu'il
venait de boire; et dans le but de sauvegarder mon caractère aux yeux de
mes camarades, plutôt que par un motif de désintéressement, j'allais
insister péremptoirement pour interrompre le jeu, quand quelques mots
prononcés à côté de moi parmi les personnes présentes, et une
exclamation de Glendinning qui témoignait du plus complet désespoir, me
firent comprendre que j'avais opéré sa ruine totale, dans des conditions
qui avaient fait de lui un objet de pitié pour tous, et l'auraient
protégé même contre les mauvais offices d'un démon.

Quelle conduite eussé-je adoptée dans cette circonstance, il me serait
difficile de le dire. La déplorable situation de ma dupe avait jeté sur
tout le monde un air de gêne et de tristesse; et il régna un silence
profond de quelques minutes, pendant lequel je sentais en dépit de moi
mes joues fourmiller sous les regards brûlants de mépris et de reproche
que m'adressaient les moins endurcis de la société. J'avouerai même que
mon cœur se trouva momentanément déchargé d'un intolérable poids
d'angoisse par la soudaine et extraordinaire interruption qui suivit.
Les lourds battants de la porte de la chambre s'ouvrirent tout grands,
d'un seul coup, avec une impétuosité si vigoureuse et si violente que
toutes les bougies s'éteignirent comme par enchantement. Mais la lumière
mourante me permit d'apercevoir qu'un étranger s'était introduit,—un
homme de ma taille à peu près, et étroitement enveloppé d'un manteau.
Cependant les ténèbres étaient maintenant complètes, et nous pouvions
seulement _sentir_ qu'il se tenait au milieu de nous. Avant qu'aucun de
nous fût revenu de l'excessif étonnement où nous avait tous jetés cette
violence, nous entendîmes la voix de l'intrus:

—Gentlemen,—dit-il,—_d'une voix très-basse_, mais distincte, d'une
voix inoubliable qui pénétra la moelle de mes os,—gentlemen, je ne
cherche pas à excuser ma conduite, parce qu'en me conduisant ainsi, je
ne fais qu'accomplir un devoir. Vous n'êtes sans doute pas au fait du
vrai caractère de la personne qui a gagné cette nuit une somme énorme à
l'écarté à lord Glendinning. Je vais donc vous proposer un moyen
expéditif et décisif pour vous procurer ces très-importants
renseignements. Examinez, je vous prie, tout à votre aise, la doublure
du parement de sa manche gauche et les quelques petits paquets que l'on
trouvera dans les poches passablement vastes de sa robe de chambre
brodée.

Pendant qu'il parlait, le silence était si profond qu'on aurait entendu
tomber une épingle sur le tapis. Quand il eut fini, il partit tout d'un
coup, aussi brusquement qu'il était entré. Puis-je décrire, décrirai-je
mes sensations? Faut-il dire que je sentis toutes les horreurs du damné?
J'avais certainement peu de temps pour la réflexion. Plusieurs bras
m'empoignèrent rudement, et on se procura immédiatement de la lumière.
Une perquisition suivit. Dans la doublure de ma manche on trouva toutes
les figures essentielles de l'écarté, et dans les poches de ma robe de
chambre un certain nombre de jeux de cartes exactement semblables à ceux
dont nous nous servions dans nos réunions, à l'exception que les miennes
étaient de celles qu'on appelle, proprement, _arrondies_, les honneurs
étant très-légèrement convexes sur les petits côtés, et les basses
cartes imperceptiblement convexes sur les grands. Grâce à cette
disposition, la dupe qui coupe, comme d'habitude, dans la longueur du
paquet, coupe invariablement de manière à donner un honneur à son
adversaire; tandis que le grec, en coupant dans la largeur, ne donnera
jamais à sa victime rien qu'elle puisse marquer à son avantage.

Une tempête d'indignation m'aurait moins affecté que le silence
méprisant et le calme sarcastique qui accueillirent cette découverte.

—Monsieur Wilson,—dit notre hôte, en se baissant pour ramasser sous
ses pieds un magnifique manteau doublé d'une fourrure
précieuse,—monsieur Wilson, ceci est à vous. (Le temps était froid, et
en quittant ma chambre j'avais jeté par-dessus mon vêtement du matin un
manteau que j'ôtai en arrivant sur le théâtre du jeu.) Je
présume,—ajouta-t-il en regardant les plis du vêtement avec un sourire
amer,—qu'il est bien superflu de chercher ici de nouvelles preuves de
votre savoir-faire. Vraiment, nous en avons assez. J'espère que vous
comprendrez la nécessité de quitter Oxford,—en tout cas, de sortir à
l'instant de chez moi.

Avili, humilié ainsi jusqu'à la boue, il est probable que j'eusse châtié
ce langage insultant par une violence personnelle immédiate, si toute
mon attention n'avait pas été en ce moment arrêtée par un fait de la
nature la plus surprenante. Le manteau que j'avais apporté était d'une
fourrure supérieure,—d'une rareté et d'un prix extravagant, il est
inutile de le dire. La coupe était une coupe de fantaisie, de mon
invention; car dans ces matières frivoles j'étais difficile, et je
poussais les rages du dandysme jusqu'à l'absurde. Donc, quand M. Preston
me tendit celui qu'il avait ramassé par terre, auprès de la porte de la
chambre, ce fut avec un étonnement voisin de la terreur que je m'aperçus
que j'avais déjà le mien sur mon bras, où je l'avais sans doute placé
sans y penser, et que celui qu'il me présentait en était l'exacte
contrefaçon dans tous ses plus minutieux détails. L'être singulier qui
m'avait si désastreusement dévoilé était, je me le rappelais bien,
enveloppé d'un manteau; et aucun des individus présents, excepté moi,
n'en avait apporté avec lui. Je conservai quelque présence d'esprit, je
pris celui que m'offrait Preston; je le plaçai, sans qu'on y prît garde,
sur le mien; je sortis de la chambre avec un défi et une menace dans le
regard; et le matin même, avant le point du jour, je m'enfuis
précipitamment d'Oxford vers le continent, dans une vraie agonie
d'horreur et de honte.

_Je fuyais en vain_. Ma destinée maudite m'a poursuivi, triomphante, et
me prouvant que son mystérieux pouvoir n'avait fait jusqu'alors que de
commencer. À peine eus-je mis le pied dans Paris, que j'eus une preuve
nouvelle du détestable intérêt que le Wilson prenait à mes affaires. Les
années s'écoulèrent, et je n'eus point de répit. Misérable!—À Rome,
avec quelle importune obséquiosité, avec quelle tendresse de spectre il
s'interposa entre moi et mon ambition!—Et à Vienne!—et à Berlin!—et à
Moscou! Où donc ne trouvai-je pas quelque amère raison de le maudire du
fond de mon cœur? Frappé d'une panique, je pris enfin la fuite devant
son impénétrable tyrannie, comme devant une peste, et jusqu'au bout du
monde j'ai fui, _j'ai fui en vain_.

Et toujours, et toujours interrogeant secrètement mon âme, je répétais
mes questions: Qui est-il?—D'où vient-il?—Et quel est son
dessein?—Mais je ne trouvais pas de réponses. Et j'analysais alors avec
un soin minutieux les formes, la méthode et les traits caractéristiques
de son insolente surveillance. Mais là encore, je ne trouvais pas
grand-chose qui pût servir de base à une conjecture. C'était vraiment
une chose remarquable que, dans les cas nombreux où il avait récemment
traversé mon chemin, il ne l'eût jamais fait que pour dérouter des plans
ou déranger des opérations qui, s'ils avaient réussi, n'auraient abouti
qu'à une amère déconvenue. Pauvre justification, en vérité, que
celle-là, pour une autorité si impérieusement usurpée! Pauvre indemnité
pour ces droits naturels de libre arbitre si opiniâtrement, si
insolemment déniés!

J'avais aussi été forcé de remarquer que mon bourreau, depuis un fort
long espace de temps, tout en exerçant scrupuleusement et avec une
dextérité miraculeuse cette manie de toilette identique à la mienne,
s'était toujours arrangé, à chaque fois qu'il posait son intervention
dans ma volonté, de manière que je ne pusse voir les traits de sa face.
Quoi que pût être ce damné Wilson, certes un pareil mystère était le
comble de l'affectation et de la sottise. Pouvait-il avoir supposé un
instant que dans mon donneur d'avis à Eton,—dans le destructeur de mon
honneur à Oxford,—dans celui qui avait contrecarré mon ambition à Rome,
ma vengeance à Paris, mon amour passionné à Naples, en Égypte ce qu'il
appelait à tort ma cupidité,—que dans cet être, mon grand ennemi et mon
mauvais génie, je ne reconnaîtrais pas le William Wilson de mes années
de collège,—l'homonyme, le camarade, le rival,—le rival exécré et
redouté de la maison Bransby?—Impossible!—Mais laissez-moi courir à la
terrible scène finale du drame.

Jusqu'alors, je m'étais soumis lâchement à son impérieuse domination. Le
sentiment de profond respect avec lequel je m'étais accoutumé à
considérer le caractère élevé, la sagesse majestueuse, l'omniprésence et
l'omnipotence apparentes de Wilson, joint à je ne sais quelle sensation
de terreur que m'inspiraient certains autres traits de sa nature et
certains privilèges, avait créé en moi l'idée de mon entière faiblesse
et de mon impuissance, et m'avaient conseillé une soumission sans
réserve, quoique pleine d'amertume et de répugnance, à son arbitraire
dictature. Mais, depuis ces derniers temps, je m'étais entièrement
adonné au vin, et son influence exaspérante sur mon tempérament
héréditaire me rendait de plus en plus impatient de tout contrôle. Je
commençai à murmurer,—à hésiter,—à résister. Et fut-ce simplement mon
imagination qui m'induisit à croire que l'opiniâtreté de mon bourreau
diminuerait en raison de ma propre fermeté? Il est possible; mais, en
tout cas, je commençais à sentir l'inspiration d'une espérance ardente,
et je finis par nourrir dans le secret de mes pensées la sombre et
désespérée résolution de m'affranchir de cet esclavage.

C'était à Rome, pendant le carnaval de 18...; j'étais à un bal masqué
dans le palais du duc Di Broglio, de Naples. J'avais fait abus du vin
encore plus que de coutume, et l'atmosphère étouffante des salons
encombrés m'irritait insupportablement. La difficulté de me frayer un
passage à travers la cohue ne contribua pas peu à exaspérer mon humeur;
car je cherchais avec anxiété (je ne dirai pas pour quel indigne motif)
la jeune, la joyeuse, la belle épouse du vieux et extravagant Di
Broglio. Avec une confiance passablement imprudente, elle m'avait confié
le secret du costume qu'elle devait porter; et comme je venais de
l'apercevoir au loin, j'avais hâte d'arriver jusqu'à elle. En ce moment,
je sentis une main qui se posa doucement sur mon épaule,—et puis cet
inoubliable, ce profond, ce maudit _chuchotement_ dans mon oreille!

Pris d'une rage frénétique, je me tournai brusquement vers celui qui
m'avait ainsi troublé, et je le saisis violemment au collet. Il portait,
comme je m'y attendais, un costume absolument semblable au mien: un
manteau espagnol de velours bleu, et autour de la taille une ceinture
cramoisie où se rattachait une rapière. Un masque de soie noire
recouvrait entièrement sa face.

—Misérable!—m'écriai-je d'une voix enrouée par la rage, et chaque
syllabe qui m'échappait était comme un aliment pour le feu de ma
colère,—misérable! imposteur! scélérat maudit! tu ne me suivras plus à
la piste,—tu ne me harcèleras pas jusqu'à la mort! Suis-moi, ou je
t'embroche sur place!

Et je m'ouvris un chemin de la salle de bal vers une petite antichambre
attenante, le traînant irrésistiblement avec moi.

En entrant, je le jetai furieusement loin de moi. Il alla chanceler
contre le mur; je fermai la porte en jurant, et lui ordonnai de
dégainer. Il hésita une seconde; puis, avec un léger soupir, il tira
silencieusement son épée et se mit en garde.

Le combat ne fut certes pas long. J'étais exaspéré par les plus ardentes
excitations de tout genre, et je me sentais dans un seul bras l'énergie
et la puissance d'une multitude. En quelques secondes, je l'acculai par
la force du poignet contre la boiserie, et là, le tenant à ma
discrétion, je lui plongeai, à plusieurs reprises et coup sur coup, mon
épée dans la poitrine avec une férocité de brute.

En ce moment, quelqu'un toucha à la serrure de la porte. Je me hâtai de
prévenir une invasion importune, et je retournai immédiatement vers mon
adversaire mourant. Mais quelle langue humaine peut rendre suffisamment
cet étonnement, cette horreur qui s'emparèrent de moi au spectacle que
virent alors mes yeux. Le court instant pendant lequel je m'étais
détourné avait suffi pour produire, en apparence, un changement matériel
dans les dispositions locales à l'autre bout de la chambre. Une vaste
glace,—dans mon trouble, cela m'apparut d'abord ainsi,—se dressait là
où je n'en avais pas vu trace auparavant; et, comme je marchais frappé
de terreur vers ce miroir, ma propre image, mais avec une face pâle et
barbouillée de sang, s'avança à ma rencontre d'un pas faible et
vacillant.

C'est ainsi que la chose m'apparut, dis-je, mais telle elle n'était pas.
C'était mon adversaire,—c'était Wilson qui se tenait devant moi dans
son agonie. Son masque et son manteau gisaient sur le parquet, là où il
les avait jetés. Pas un fil dans son vêtement,—pas une ligne dans toute
sa figure si caractérisée et si singulière,—qui ne fût _mien_,—qui ne
fût _mienne_;—c'était l'absolu dans l'identité!

C'était Wilson, mais Wilson ne chuchotant plus ses paroles maintenant!
si bien que j'aurais pu croire que c'était moi-même qui parlais quand il
me dit:

_—Tu as vaincu, et je succombe. Mais dorénavant tu es mort aussi,—mort
au Monde, au Ciel et à l'Espérance! En moi tu existais,—et vois dans ma
mort, vois par cette image qui est la tienne, comme tu t'es radicalement
assassiné toi-même!_



L'HOMME DES FOULES

  _Ce grand malheur de ne pouvoir être seul!_
   La Bruyère.


On a dit judicieusement d'un certain livre allemand: _Es loesst sich
nicht lesen_,—il ne se laisse pas lire. Il y a des secrets qui ne
veulent pas être dits. Des hommes meurent la nuit dans leurs lits,
tordant les mains des spectres qui les confessent, et les regardant
pitoyablement dans les yeux;—des hommes meurent avec le désespoir dans
le cœur et des convulsions dans le gosier à cause de l'horreur des
mystères qui _ne veulent pas_ être révélés. Quelquefois, hélas! la
conscience humaine supporte un fardeau d'une si lourde horreur qu'elle
ne peut s'en décharger que dans le tombeau. Ainsi l'essence du crime
reste inexpliquée.

Il n'y a pas longtemps, sur la fin d'un soir d'automne, j'étais assis
devant la grande fenêtre cintrée du café D..., à Londres. Pendant
quelques mois j'avais été malade; mais j'étais alors convalescent, et,
la force me revenant, je me trouvais dans une de ces heureuses
dispositions qui sont précisément le contraire de l'ennui,—dispositions
où l'appétence morale est merveilleusement aiguisée, quand la taie qui
recouvrait la vision spirituelle est arrachée, l'achlys hê prin epêen,—où
l'esprit électrisé dépasse aussi prodigieusement sa puissance
journalière que la raison ardente et naïve de Leibnitz l'emporte sur la
folle et molle rhétorique de Gorgias. Respirer seulement, c'était une
jouissance, et je tirais un plaisir positif même de plusieurs sources
très-plausibles de peine. Chaque chose m'inspirait un intérêt calme,
mais plein de curiosité. Un cigare à la bouche, un journal sur mes
genoux, je m'étais amusé, pendant la plus grande partie de l'après-midi,
tantôt à regarder attentivement les annonces, tantôt à observer la
société mêlée du salon, tantôt à regarder dans la rue à travers les
vitres voilées par la fumée.

Cette rue est une des principales artères de la ville, et elle avait été
pleine de monde toute la journée. Mais à la tombée de la nuit, la foule
s'accrut de minute en minute; et, quand tous les réverbères furent
allumés, deux courants de population s'écoulaient, épais et continus,
devant la porte. Je ne m'étais jamais senti dans une situation semblable
à celle où je me trouvais en ce moment particulier de la soirée, et ce
tumultueux océan de têtes humaines me remplissait d'une délicieuse
émotion toute nouvelle. À la longue, je ne fis plus aucune attention aux
choses qui se passaient dans l'hôtel, et m'absorbai dans la
contemplation de la scène du dehors.

Mes observations prirent d'abord un tour abstrait et généralisateur. Je
regardais les passants par masses, et ma pensée ne les considérait que
dans leurs rapports collectifs. Bientôt, cependant, je descendis au
détail, et j'examinai avec un intérêt minutieux les innombrables
variétés de figure, de toilette, d'air, de démarche, de visage et
d'expression physionomique.

Le plus grand nombre de ceux qui passaient avaient un maintien convaincu
et propre aux affaires, et ne semblaient occupés qu'à se frayer un
chemin à travers la foule. Ils fronçaient les sourcils et roulaient les
yeux vivement; quand ils étaient bousculés par quelques passants
voisins, ils ne montraient aucun symptôme d'impatience, mais rajustaient
leurs vêtements et se dépêchaient. D'autres, une classe fort nombreuse
encore, étaient inquiets dans leurs mouvements, avaient le sang à la
figure, se parlaient à eux-mêmes et gesticulaient, comme s'ils se
sentaient seuls par le fait même de la multitude innombrable qui les
entourait. Quand ils étaient arrêtés dans leur marche, ces gens-là
cessaient tout à coup de marmotter, mais redoublaient leurs
gesticulations et attendaient, avec un sourire distrait et exagéré, le
passage des personnes qui leur faisaient obstacle. S'ils étaient
poussés, ils saluaient abondamment les pousseurs, et paraissaient
accablés de confusion.—Dans ces deux vastes classes d'hommes, au delà
de ce que je viens de noter, il n'y avait rien de bien caractéristique.
Leurs vêtements appartenaient à cet ordre qui est exactement défini par
le terme: décent. C'étaient indubitablement des gentilshommes, des
marchands, des attorneys, des fournisseurs, des agioteurs,—les
eupatrides et l'ordinaire banal de la société,—hommes de loisir et
hommes activement engagés dans des affaires personnelles, et les
conduisant sous leur propre responsabilité. Ils n'excitèrent pas chez
moi une très-grande attention.

La race des commis sautait aux yeux, et là je distinguai deux divisions
remarquables. Il y avait les petits commis des maisons à
_esbrouffe_,—jeunes messieurs serrés dans leurs habits, les bottes
brillantes, les cheveux pommadés et la lèvre insolente. En mettant de
côté un certain je ne sais quoi de fringant dans les manières qu'on
pourrait définir _genre_ _calicot_, faute d'un meilleur mot, le genre de
ces individus me parut un exact _fac-similé_ de ce qui avait été la
perfection du bon ton douze ou dix-huit mois auparavant. Ils portaient
les grâces de rebut de la _gentry_;—et cela, je crois, implique la
meilleure définition de cette classe.

Quant à la classe des premiers commis de maisons solides, ou des _steady
old fellows_, il était impossible de s'y méprendre. On les reconnaissait
à leurs habits et pantalons noirs ou bruns, d'une tournure confortable,
à leurs cravates et à leurs gilets blancs, à leurs larges souliers
d'apparence solide, avec des bas épais ou des guêtres. Ils avaient tous
la tête légèrement chauve, et l'oreille droite, accoutumée dès longtemps
à tenir la plume, avait contracté un singulier tic d'écartement.
J'observai qu'ils ôtaient ou remettaient toujours leurs chapeaux avec
les deux mains, et qu'ils portaient des montres avec de courtes chaînes
d'or d'un modèle solide et ancien. Leur affectation, c'était la
respectabilité,—si toutefois il peut y avoir une affectation aussi
honorable.

Il y avait bon nombre de ces individus d'une apparence brillante que je
reconnus facilement pour appartenir à la race des filous de la _haute
pègre_ dont toutes les grandes villes sont infestées. J'étudiai
très-curieusement cette espèce de _gentry_, et je trouvai difficile de
comprendre comment ils pouvaient être pris pour des gentlemen par les
gentlemen eux-mêmes. L'exagération de leurs manchettes, avec un air de
franchise excessive, devait les trahir du premier coup.

Les joueurs de profession,—et j'en découvris un grand nombre,—étaient
encore plus aisément reconnaissables. Ils portaient toutes les espèces
de toilettes, depuis celle du parfait _maquereau_, joueur de gobelets,
au gilet de velours, à la cravate de fantaisie, aux chaînes de cuivre
doré, aux boutons de filigrane, jusqu'à la toilette cléricale, si
scrupuleusement simple que rien n'était moins propre à éveiller le
soupçon. Tous cependant se distinguaient par un teint cuit et basané,
par je ne sais quel obscurcissement vaporeux de l'œil, par la
compression et la pâleur de la lèvre. Il y avait, en outre, deux autres
traits qui me les faisaient toujours deviner:—un ton bas et réservé
dans la conversation, et une disposition plus qu'ordinaire du pouce à
s'étendre jusqu'à faire angle droit avec les doigts.—Très-souvent, en
compagnie de ces fripons, j'ai observé quelques hommes qui différaient
un peu par leurs habitudes; cependant c'étaient toujours des oiseaux de
même plumage. On peut les définir: des gentlemen qui vivent de leur
esprit. Ils se divisent pour dévorer le public en deux bataillons,—le
genre dandy et le genre militaire. Dans la première classe, les
caractères principaux sont longs cheveux et sourires; et dans la
seconde, longues redingotes et froncements de sourcils.

En descendant l'échelle de ce qu'on appelle _gentility_, je trouvai des
sujets de méditation plus noirs et plus profonds. Je vis des colporteurs
juifs avec des yeux de faucon étincelants dans des physionomies dont le
reste n'était qu'abjecte humilité; de hardis mendiants de profession
bousculant des pauvres d'un meilleur titre, que le désespoir seul avait
jetés dans les ombres de la nuit pour implorer la charité; des invalides
tout faibles et pareils à des spectres sur qui la mort avait placé une
main sûre, et qui clopinaient et vacillaient à travers la foule,
regardant chacun au visage avec des yeux pleins de prières, comme en
quête de quelque consolation fortuite, de quelque espérance perdue; de
modestes jeunes filles qui revenaient d'un labeur prolongé vers un
sombre logis, et reculaient plus éplorées qu'indignées devant les
œillades des drôles dont elles ne pouvaient même pas éviter le contact
direct; des prostituées de toute sorte et de _tout
âge_,—l'incontestable beauté dans la primeur de sa féminéité, faisant
rêver de la statue de Lucien dont la surface était de marbre de Paros,
et l'intérieur rempli d'ordures,—la lépreuse en haillons, dégoûtante et
absolument déchue,—la vieille sorcière, ridée, peinte, plâtrée, chargée
de bijouterie, faisant un dernier effort vers la jeunesse,—la pure
enfant à la forme non mûre, mais déjà façonnée par une longue
camaraderie aux épouvantables coquetteries de son commerce, et brûlant
de l'ambition dévorante d'être rangée au niveau de ses aînées dans le
vice; des ivrognes innombrables et indescriptibles, ceux-ci déguenillés,
chancelants, désarticulés, avec le visage meurtri et les yeux
ternes,—ceux-là avec leurs vêtements entiers, mais sales, une crânerie
légèrement vacillante, de grosses lèvres sensuelles, des faces
rubicondes et sincères,—d'autres vêtus d'étoffes qui jadis avaient été
bonnes, et qui maintenant encore étaient scrupuleusement brossées,—des
hommes qui marchaient d'un pas plus ferme et plus élastique que nature,
mais dont les physionomies étaient terriblement pâles, les yeux
atrocement effarés et rouges, et qui, tout en allant à grands pas à
travers la foule, agrippaient avec des doigts tremblants tous les objets
qui se trouvaient à leur portée; et puis des pâtissiers, des
commissionnaires, des porteurs de charbon, des ramoneurs; des joueurs
d'orgue, des montreurs de singes, des marchands de chansons, ceux qui
vendaient avec ceux qui chantaient; des artisans déguenillés et des
travailleurs de toutes sortes épuisés à la peine,—et tous pleins d'une
activité bruyante et désordonnée qui affligeait l'oreille par ses
discordances et apportait à l'œil une sensation douloureuse.

À mesure que la nuit devenait plus profonde, l'intérêt de la scène
s'approfondissait aussi pour moi; car non-seulement le caractère général
de la foule était altéré (ses traits les plus nobles s'effaçant avec la
retraite graduelle de la partie la plus sage de la population, et les
plus grossiers venant plus vigoureusement en relief, à mesure que
l'heure plus avancée tirait chaque espèce d'infamie de sa tanière), mais
les rayons des becs de gaz, faibles d'abord quand ils luttaient avec le
jour mourant, avaient maintenant pris le dessus et jetaient sur toutes
choses une lumière étincelante et agitée. Tout était noir, mais
éclatant—comme cette ébène à laquelle on a comparé le style de
Tertullien.

Les étranges effets de la lumière me forcèrent à examiner les figures
des individus; et, bien que la rapidité avec laquelle ce monde de
lumière fuyait devant la fenêtre m'empêchât de jeter plus d'un coup
d'œil sur chaque visage, il me semblait toutefois que, grâce à ma
singulière disposition morale, je pouvais souvent lire dans ce bref
intervalle d'un coup d'œil l'histoire de longues années.

Le front collé à la vitre, j'étais ainsi occupé à examiner la foule,
quand soudainement apparut une physionomie (celle d'un vieux homme
décrépit de soixante-cinq à soixante-dix ans),—une physionomie qui tout
d'abord arrêta et absorba toute mon attention, en raison de l'absolue
idiosyncrasie de son expression. Jusqu'alors je n'avais jamais rien vu
qui ressemblât à cette expression, même à un degré très-éloigné. Je me
rappelle bien que ma première pensée, en le voyant, fut que Retzch, s'il
l'avait contemplé, l'aurait grandement préféré aux figures dans
lesquelles il a essayé d'incarner le démon. Comme je tâchais, durant le
court instant de mon premier coup d'œil, de former une analyse
quelconque du sentiment général qui m'était communiqué, je sentis
s'élever confusément et paradoxalement dans mon esprit les idées de
vaste intelligence, de circonspection, de lésinerie, de cupidité, de
sang-froid, de méchanceté, de soif sanguinaire, de triomphe,
d'allégresse, d'excessive terreur, d'intense et suprême désespoir. Je me
sentis singulièrement éveillé, saisi, fasciné.—Quelle étrange histoire,
me dis-je à moi-même, est écrite dans cette poitrine!—Il me vint alors
un désir ardent de ne pas perdre l'homme de vue,—d'en savoir plus long
sur lui. Je mis précipitamment mon paletot, je saisis mon chapeau et ma
canne, je me jetai dans la rue, et me poussai à travers la foule dans la
direction que je lui avais vu prendre; car il avait déjà disparu. Avec
un peu de difficulté je parvins enfin à le découvrir, je m'approchai de
lui et le suivis de très-près, mais avec de grandes précautions, de
manière à ne pas attirer son attention.

Je pouvais maintenant étudier commodément sa personne. Il était de
petite taille, très-maigre et très-faible en apparence. Ses habits
étaient sales et déchirés; mais, comme il passait de temps à autre dans
le feu éclatant d'un candélabre, je m'aperçus que son linge, quoique
sale, était d'une belle qualité; et, si mes yeux ne m'ont pas abusé, à
travers une déchirure du manteau, évidemment acheté d'occasion, dont il
était soigneusement enveloppé, j'entrevis la lueur d'un diamant et d'un
poignard. Ces observations surexcitèrent ma curiosité, et je résolus de
suivre l'inconnu partout où il lui plairait d'aller.

Il faisait maintenant tout à fait nuit, et un brouillard humide et épais
s'abattait sur la ville, qui bientôt se résolut en une pluie lourde et
continue. Ce changement de temps eut un effet bizarre sur la foule, qui
fut agitée tout entière d'un nouveau mouvement, et se déroba sous un
monde de parapluies. L'ondulation, le coudoiement, le brouhaha,
devinrent dix fois plus forts. Pour ma part, je ne m'inquiétai pas
beaucoup de la pluie,—j'avais encore dans le sang une vieille fièvre
aux aguets, pour qui l'humidité était une dangereuse volupté. Je nouai
un mouchoir autour de ma bouche, et je tins bon. Pendant une demi-heure,
le vieux homme se fraya son chemin avec difficulté à travers la grande
artère, et je marchais presque sur ses talons dans la crainte de le
perdre de vue. Comme il ne tournait jamais la tête pour regarder
derrière lui, il ne fit pas attention à moi. Bientôt il se jeta dans une
rue traversière, qui, bien que remplie de monde, n'était pas aussi
encombrée que la principale qu'il venait de quitter. Ici, il se fit un
changement évident dans son allure. Il marcha plus lentement, avec moins
de décision que tout à l'heure,—avec plus d'hésitation. Il traversa et
retraversa la rue fréquemment, sans but apparent; et la foule était si
épaisse, qu'à chaque nouveau mouvement j'étais obligé de le suivre de
très-près. C'était une rue étroite et longue, et la promenade qu'il y
fit dura près d'une heure, pendant laquelle la multitude des passants se
réduisit graduellement à la quantité de gens qu'on voit ordinairement à
Broadway, près du parc, vers midi,—tant est grande la différence entre
une foule de Londres et celle de la cité américaine la plus populeuse.
Un second crochet nous jeta sur une place brillamment éclairée et
débordante de vie. La première _manière_ de l'inconnu reparut. Son
menton tomba sur sa poitrine, et ses yeux roulèrent étrangement sous ses
sourcils froncés, dans tous les sens, vers tous ceux qui
l'enveloppaient. Il pressa le pas, régulièrement, sans interruption. Je
m'aperçus toutefois avec surprise, quand il eut fait le tour de la
place, qu'il retournait sur ses pas. Je fus encore bien plus étonné de
lui voir recommencer la même promenade plusieurs fois;—une fois, comme
il tournait avec un mouvement brusque, je faillis être découvert.

À cet exercice il dépensa encore une heure, à la fin de laquelle nous
fûmes beaucoup moins empêchés par les passants qu'au commencement. La
pluie tombait dru, l'air devenait froid, et chacun rentrait chez soi.
Avec un geste d'impatience, l'homme errant passa dans une rue obscure,
comparativement déserte. Tout le long de celle-ci, un quart de mille à
peu près, il courut avec une agilité que je n'aurais jamais soupçonnée
dans un être aussi vieux,—une agilité telle que j'eus beaucoup de peine
à le suivre. En quelques minutes, nous débouchâmes sur un vaste et
tumultueux bazar. L'inconnu avait l'air parfaitement au courant des
localités, et il reprit une fois encore son allure primitive, se frayant
un chemin çà et là, sans but, parmi la foule des acheteurs et des
vendeurs.

Pendant une heure et demie, à peu près, que nous passâmes dans cet
endroit, il me fallut beaucoup de prudence pour ne pas le perdre de vue
sans attirer son attention. Par bonheur, je portais des claques en
caoutchouc, et je pouvais aller et venir sans faire le moindre bruit. Il
ne s'aperçut pas un seul instant qu'il était épié. Il entrait
successivement dans toutes les boutiques, ne marchandait rien, ne disait
pas un mot, et jetait sur tous les objets un regard fixe, effaré, vide.
J'étais maintenant prodigieusement étonné de sa conduite, et je pris la
ferme résolution de ne pas le quitter avant d'avoir satisfait en quelque
façon ma curiosité à son égard.

Une horloge au timbre éclatant sonna onze heures, et tout le monde
désertait le bazar en grande hâte. Un boutiquier, en fermant un volet,
coudoya le vieux homme, et à l'instant même je vis un violent frisson
parcourir tout son corps. Il se précipita dans la rue, regarda un
instant avec anxiété autour de lui, puis fila avec une incroyable
vélocité à travers plusieurs ruelles tortueuses et désertes, jusqu'à ce
que nous aboutîmes de nouveau à la grande rue d'où nous étions
partis,—la rue de l'Hôtel D... Cependant elle n'avait plus le même
aspect. Elle était toujours brillante de gaz; mais la pluie tombait
furieusement, et l'on n'apercevait que de rares passants. L'inconnu
pâlit. Il fit quelques pas d'un air morne dans l'avenue naguère
populeuse; puis, avec un profond soupir, il tourna dans la direction de
la rivière, et, se plongeant à travers un labyrinthe de chemins
détournés, arriva enfin devant un des principaux théâtres. On était au
moment de le fermer, et le public s'écoulait par les portes. Je vis le
vieux homme ouvrir la bouche, comme pour respirer, et se jeter parmi la
foule; mais il me sembla que l'angoisse profonde de sa physionomie était
en quelque sorte calmée. Sa tête tomba de nouveau sur sa poitrine; il
apparut tel que je l'avais vu la première fois. Je remarquai qu'il se
dirigeait maintenant du même côté que la plus grande partie du
public,—mais, en somme, il m'était impossible de rien comprendre à sa
bizarre obstination.

Pendant qu'il marchait, le public se disséminait; son malaise et ses
premières hésitations le reprirent. Pendant quelque temps, il suivit de
très-près un groupe de dix ou douze tapageurs; peu à peu, un à un, le
nombre s'éclaircit et se réduisit à trois individus qui restèrent
ensemble, dans une ruelle étroite, obscure et peu fréquentée. L'inconnu
fit une pause, et pendant un moment parut se perdre dans ses réflexions;
puis, avec une agitation très-marquée, il enfila rapidement une route
qui nous conduisit à l'extrémité de la ville, dans des régions bien
différentes de celles que nous avions traversées jusqu'à présent.
C'était le quartier le plus malsain de Londres, où chaque chose porte
l'affreuse empreinte de la plus déplorable pauvreté et du vice
incurable. À la lueur accidentelle d'un sombre réverbère, on apercevait
des maisons de bois, hautes, antiques, vermoulues, menaçant ruine, et
dans de si nombreuses et si capricieuses directions qu'à peine
pouvait-on deviner au milieu d'elles l'apparence d'un passage. Les pavés
étaient éparpillés à l'aventure, repoussés de leurs alvéoles par le
gazon victorieux. Une horrible saleté croupissait dans les ruisseaux
obstrués. Toute l'atmosphère regorgeait de désolation. Cependant, comme
nous avancions, les bruits de la vie humaine se ravivèrent clairement et
par degrés; et enfin de vastes bandes d'hommes, les plus infâmes parmi
la populace de Londres, se montrèrent, oscillantes çà et là. Le vieux
homme sentit de nouveau palpiter ses esprits, comme une lampe qui est
près de son agonie. Une fois encore il s'élança en avant d'un pas
élastique. Tout à coup, nous tournâmes un coin; une lumière flamboyante
éclata à notre vue, et nous nous trouvâmes devant un des énormes temples
suburbains de l'Intempérance,—un des palais du démon Gin.

C'était presque le point du jour; mais une foule de misérables ivrognes
se pressaient encore en dedans et en dehors de la fastueuse porte.
Presque avec un cri de joie, le vieux homme se fraya un passage au
milieu, reprit sa physionomie primitive, et se mit à arpenter la cohue
dans tous les sens, sans but apparent. Toutefois il n'y avait pas
longtemps qu'il se livrait à cet exercice, quand un grand mouvement dans
les portes témoigna que l'hôte allait les fermer en raison de l'heure.
Ce que j'observai sur la physionomie du singulier être que j'épiais si
opiniâtrement fut quelque chose de plus intense que le désespoir.
Cependant il n'hésita pas dans sa carrière, mais, avec une énergie
folle, il revint tout à coup sur ses pas, au cœur du puissant Londres.
Il courut vite et longtemps, et toujours je le suivais avec un
effroyable étonnement, résolu à ne pas lâcher une recherche dans
laquelle j'éprouvais un intérêt qui m'absorbait tout entier. Le soleil
se leva pendant que nous poursuivions notre course, et quand nous eûmes
une fois encore atteint le rendez-vous commercial de la populeuse cité,
la rue de l'Hôtel D..., celle-ci présentait un aspect d'activité et de
mouvement humains presque égal à ce que j'avais vu dans la soirée
précédente. Et là encore, au milieu de la confusion toujours croissante,
longtemps je persistai dans ma poursuite de l'inconnu. Mais, comme
d'ordinaire, il allait et venait, et de la journée entière il ne sortit
pas du tourbillon de cette rue. Et comme les ombres du second soir
approchaient, je me sentais brisé jusqu'à la mort, et, m'arrêtant tout
droit devant l'homme errant, je le regardai intrépidement en face. Il ne
fit pas attention à moi, mais reprit sa solennelle promenade, pendant
que, renonçant à le poursuivre, je restais absorbé dans cette
contemplation.

—Ce vieux homme,—me dis-je à la longue,—est le type et le génie du
crime profond. Il refuse d'être seul. _Il est l'homme des foules._ Il
serait vain de le suivre; car je n'apprendrai rien de plus de lui ni de
ses actions. Le pire cœur du monde est un livre plus rebutant que le
_Hortulus animae_[2], et peut-être est-ce une des grandes
miséricordes de Dieu que es loesst sich nicht lesen_,—qu'il ne se
laisse pas lire.



LE CŒuR RÉVÉLATEUR


Vrai!—je suis très-nerveux, épouvantablement nerveux,—je l'ai toujours
été; mais pourquoi prétendez-vous que je suis fou? La maladie a aiguisé
mes sens,—elle ne les a pas détruits,—elle ne les a pas émoussés. Plus
que tous les autres, j'avais le sens de l'ouïe très-fin. J'ai entendu
toutes choses du ciel et de la terre. J'ai entendu bien des choses de
l'enfer. Comment donc suis-je fou? Attention! Et observez avec quelle
santé,—avec quel calme je puis vous raconter toute l'histoire.

Il est impossible de dire comment l'idée entra primitivement dans ma
cervelle; mais, une fois conçue, elle me hanta nuit et jour. D'objet, il
n'y en avait pas. La passion n'y était pour rien. J'aimais le vieux
bonhomme. Il ne m'avait jamais fait de mal. Il ne m'avait jamais
insulté. De son or je n'avais aucune envie. Je crois que c'était son
œil! oui, c'était cela! Un de ses yeux ressemblait à celui d'un
vautour,—un œil bleu pâle, avec une taie dessus. Chaque fois que cet
œil tombait sur moi, mon sang se glaçait; et ainsi, lentement,—par
degrés,—je me mis en tête d'arracher la vie du vieillard, et par ce
moyen de me délivrer de l'œil à tout jamais.

Maintenant, voici le hic! Vous me croyez fou. Les fous ne savent rien de
rien. Mais si vous m'aviez vu! Si vous aviez vu avec quelle sagesse je
procédai!—avec quelle précaution—avec quelle prévoyance,—avec quelle
dissimulation je me mis à l'œuvre! Je ne fus jamais plus aimable pour
le vieux que pendant la semaine entière qui précéda le meurtre. Et,
chaque nuit, vers minuit, je tournais le loquet de sa porte, et je
l'ouvrais,—oh! si doucement! Et alors, quand je l'avais sûrement
entrebâillée pour ma tête, j'introduisais une lanterne sourde, bien
fermée, bien fermée, ne laissant filtrer aucune lumière; puis je passais
la tête. Oh! vous auriez ri de voir avec quelle adresse je passais ma
tête! Je la mouvais lentement,—très, très-lentement,—de manière à ne
pas troubler le sommeil du vieillard. Il me fallait bien une heure pour
introduire toute ma tête à travers l'ouverture, assez avant pour le voir
couché sur son lit. Ah! un fou aurait-il été aussi prudent?—Et alors,
quand ma tête était bien dans la chambre, j'ouvrais la lanterne avec
précaution,—oh! avec quelle précaution, avec quelle précaution!—car la
charnière criait.—Je l'ouvrais juste pour qu'un filet imperceptible de
lumière tombât sur l'œil de vautour. Et cela, je l'ai fait pendant sept
longues nuits,—chaque nuit juste à minuit;—mais je trouvai toujours
l'œil fermé;—et ainsi il me fut impossible d'accomplir l'œuvre; car
ce n'était pas le vieux homme qui me vexait, mais son mauvais œil. Et,
chaque matin, quand le jour paraissait, j'entrais hardiment dans sa
chambre, je lui parlais courageusement, l'appelant par son nom d'un ton
cordial et m'informant comment il avait passé la nuit. Ainsi, vous voyez
qu'il eût été un vieillard bien profond, en vérité, s'il avait soupçonné
que, chaque nuit, juste à minuit, je l'examinais pendant son sommeil.

La huitième nuit, je mis encore plus de précaution à ouvrir la porte. La
petite aiguille d'une montre se meut plus vite que ne faisait ma main.
Jamais, avant cette nuit, je n'avais senti toute l'étendue de mes
facultés,—de ma sagacité. Je pouvais à peine contenir mes sensations de
triomphe. Penser que j'étais là, ouvrant la porte, petit à petit, et
qu'il ne rêvait même pas de mes actions ou de mes pensées secrètes! À
cette idée, je lâchai un petit rire; et peut-être l'entendit-il, car il
remua soudainement sur son lit comme s'il se réveillait. Maintenant,
vous croyez peut-être que je me retirai,—mais non. Sa chambre était
aussi noire que de la poix, tant les ténèbres étaient épaisses,—car les
volets étaient soigneusement fermés, de crainte des voleurs,—et,
sachant qu'il ne pouvait pas voir l'entrebâillement de la porte, je
continuai à la pousser davantage, toujours davantage.

J'avais passé ma tête, et j'étais au moment d'ouvrir la lanterne, quand
mon pouce glissa sur la fermeture de fer-blanc, et le vieux homme se
dressa sur son lit, criant:—Qui est là?

Je restai complètement immobile et ne dis rien. Pendant une heure
entière, je ne remuai pas un muscle, et pendant tout ce temps je ne
l'entendis pas se recoucher. Il était toujours sur son séant, aux
écoutes;—juste comme j'avais fait pendant des nuits entières, écoutant
les horloges-de-mort dans le mur.

Mais voilà que j'entendis un faible gémissement, et je reconnus que
c'était le gémissement d'une terreur mortelle. Ce n'était pas un
gémissement de douleur ou de chagrin;—oh! non,—c'était le bruit sourd
et étouffé qui s'élève du fond d'une âme surchargée d'effroi. Je
connaissais bien ce bruit. Bien des nuits, à minuit juste, pendant que
le monde entier dormait, il avait jailli de mon propre sein, creusant
avec son terrible écho les terreurs qui me travaillaient. Je dis que je
le connaissais bien. Je savais ce qu'éprouvait le vieux homme, et
j'avais pitié de lui, quoique j'eusse le rire dans le cœur. Je savais
qu'il était resté éveillé, depuis le premier petit bruit, quand il
s'était retourné dans son lit. Ses craintes avaient toujours été
grossissant. Il avait tâché de se persuader qu'elles étaient sans cause,
mais il n'avait pas pu. Il s'était dit à lui-même:—Ce n'est rien, que
le vent dans la cheminée;—ce n'est qu'une souris qui traverse le
parquet;—ou: c'est simplement un grillon qui a poussé son cri.—Oui, il
s'est efforcé de se fortifier avec ces hypothèses; mais tout cela a été
vain. _Tout a été vain_, parce que la Mort qui s'approchait avait passé
devant lui avec sa grande ombre noire, et qu'elle avait ainsi enveloppé
sa victime. Et c'était l'influence funèbre de l'ombre inaperçue qui lui
faisait sentir,—quoiqu'il ne vît et n'entendît rien,—qui lui faisait
_sentir_ la présence de ma tête dans la chambre.

Quand j'eus attendu un long temps très-patiemment, sans l'entendre se
recoucher, je me résolus à entrouvrir un peu la lanterne,—mais si peu,
si peu que rien. Je l'ouvris donc,—si furtivement, si furtivement que
vous ne sauriez imaginer,—jusqu'à ce qu'enfin un seul rayon pâle, comme
un fil d'araignée, s'élançât de la fente et s'abattît sur l'œil de
vautour.

Il était ouvert,—tout grand ouvert,—et j'entrai en fureur aussitôt que
je l'eus regardé. Je le vis avec une parfaite netteté,—tout entier d'un
bleu terne et recouvert d'un voile hideux qui glaçait la moelle dans mes
os; mais je ne pouvais voir que cela de la face ou de la personne du
vieillard; car j'avais dirigé le rayon, comme par instinct, précisément
sur la place maudite.

Et maintenant, ne vous ai-je pas dit que ce que vous preniez pour de la
folie n'est qu'une hyperacuité des sens?—Maintenant, je vous le dis, un
bruit sourd, étouffé, fréquent vint à mes oreilles, semblable à celui
que fait une montre enveloppée dans du coton. Ce _son-là_, je le
reconnus bien aussi. C'était le battement du cœur du vieux. Il accrut
ma fureur, comme le battement du tambour exaspère le courage du soldat.

Mais je me contins encore, et je restai sans bouger. Je respirais à
peine. Je tenais la lanterne immobile. Je m'appliquais à maintenir le
rayon droit sur l'œil. En même temps, la charge infernale du cœur
battait plus fort; elle devenait de plus en plus précipitée, et à chaque
instant de plus en plus haute. La terreur du vieillard _devait_ être
extrême! Ce battement, dis-je, devenait de plus en plus fort à chaque
minute!—Me suivez-vous bien? Je vous ai dit que j'étais nerveux; je le
suis en effet. Et maintenant, au plein cœur de la nuit, parmi le
silence redoutable de cette vieille maison, un si étrange bruit jeta en
moi une terreur irrésistible. Pendant quelques minutes encore je me
contins et restai calme. Mais le battement devenait toujours plus fort,
toujours plus fort! Je croyais que le cœur allait crever. Et voilà
qu'une nouvelle angoisse s'empara de moi:—le bruit pouvait être entendu
par un voisin! L'heure du vieillard était venue! Avec un grand hurlement
j'ouvris brusquement la lanterne et m'élançai dans la chambre. Il ne
poussa qu'un cri,—un seul. En un instant, je le précipitai sur le
parquet, et je renversai sur lui tout le poids écrasant du lit. Alors je
souris avec bonheur voyant ma besogne fort avancée. Mais pendant
quelques minutes, le cœur battit avec un son voilé. Cela toutefois ne
me tourmenta pas; on ne pouvait l'entendre à travers le mur. À la
longue, il cessa. Le vieux était mort. Je relevai le lit, et j'examinai
le corps. Oui, il était roide, roide mort. Je plaçai ma main sur le
cœur, et l'y maintins plusieurs minutes. Aucune pulsation. Il était
roide mort. Son œil désormais ne me tourmenterait plus.

Si vous persistez à me croire fou, cette croyance s'évanouira quand je
vous décrirai les sages précautions que j'employai pour dissimuler le
cadavre. La nuit avançait, et je travaillai vivement, mais en silence.
Je coupai la tête, puis les bras, puis les jambes.

Puis j'arrachai trois planches du parquet de la chambre, et je déposai
le tout entre les voliges. Puis je replaçai les feuilles si habilement,
si adroitement, qu'aucun œil humain—pas même _le sien_!—n'aurait pu y
découvrir quelque chose de louche. Il n'y avait rien à laver,—pas une
souillure,—pas une tache de sang. J'avais été trop bien avisé pour
cela. Un baquet avait tout absorbé,—ha! ha!

Quand j'eus fini tous ces travaux, il était quatre heures,—il faisait
toujours aussi noir qu'à minuit. Pendant que le timbre sonnait l'heure,
on frappa à la porte de la rue. Je descendis pour ouvrir, avec un cœur
léger,—car qu'avais-je à craindre _maintenant_? Trois hommes entrèrent
qui se présentèrent, avec une parfaite suavité, comme officiers de
police. Un cri avait été entendu par un voisin pendant la nuit; cela
avait éveillé le soupçon de quelque mauvais coup: une dénonciation avait
été transmise au bureau de police, et ces messieurs (les officiers)
avaient été envoyés pour visiter les lieux.

Je souris,—car qu'avais-je à craindre? Je souhaitai la bienvenue à ces
gentlemen.—Le cri, dis-je, c'était moi qui l'avais poussé dans un rêve.
Le vieux bonhomme, ajoutai-je, était en voyage dans le pays. Je promenai
mes visiteurs par toute la maison. Je les invitai à chercher, à _bien_
chercher. À la fin, je les conduisis dans _sa_ chambre. Je leur montrai
ses trésors, en parfaite sûreté, parfaitement en ordre. Dans
l'enthousiasme de ma confiance, j'apportai des sièges dans la chambre,
et les priai de s'y reposer de leur fatigue, tandis que moi-même, avec
la folle audace d'un triomphe parfait, j'installai ma propre chaise sur
l'endroit même qui recouvrait le corps de la victime.

Les officiers étaient satisfaits. Mes manières les avaient convaincus.
Je me sentais singulièrement à l'aise. Ils s'assirent, et ils causèrent
de choses familières auxquelles je répondis gaiement. Mais, au bout de
peu de temps, je sentis que je devenais pâle, et je souhaitai leur
départ. Ma tête me faisait mal, et il me semblait que les oreilles me
tintaient; mais ils restaient toujours assis, et toujours ils causaient.
Le tintement devint plus distinct;—il persista et devint encore plus
distinct; je bavardai plus abondamment pour me débarrasser de cette
sensation; mais elle tint bon et prit un caractère tout à fait
décidé,—tant qu'à la fin je découvris que le bruit n'était pas dans mes
oreilles.

Sans doute je devins alors très-pâle;—mais je bavardais encore plus
couramment et en haussant la voix. Le son augmentait toujours,—et que
pouvais-je faire? C'était _un bruit sourd, étouffé, fréquent,
ressemblant beaucoup à ce que ferait une montre enveloppée dans du
coton_. Je respirai laborieusement,—les officiels n'entendaient pas
encore. Je causai plus vite,—avec plus de véhémence; mais le bruit
croissait incessamment.—Je me levai, et je disputai sur des niaiseries,
dans un diapason très-élevé et avec une violente gesticulation; mais le
bruit montait, montait toujours.—Pourquoi ne _voulaient-ils pas_ s'en
aller?—J'arpentai çà et là le plancher lourdement et à grands pas,
comme exaspéré par les observations de mes contradicteurs;—mais le
bruit croissait régulièrement. Ô Dieu! que pouvais-je faire?
J'écumais,—je battais la campagne—je jurais! j'agitais la chaise sur
laquelle j'étais assis, et je la faisais crier sur le parquet; mais le
bruit dominait toujours, et croissait indéfiniment. Il devenait plus
fort,—plus fort!—toujours plus fort! Et toujours les hommes causaient,
plaisantaient et souriaient. Était-il possible qu'ils n'entendissent
pas? Dieu tout-puissant!—Non, non! Ils entendaient!—ils
soupçonnaient!—ils _savaient_,—ils se faisaient un amusement de mon
effroi!—je le crus, et je le crois encore. Mais n'importe quoi était
plus tolérable que cette dérision! Je ne pouvais pas supporter plus
longtemps ces hypocrites sourires! Je sentis qu'il fallait crier ou
mourir!—et maintenant encore, l'entendez-vous?—écoutez! plus
haut!—plus haut!—toujours plus haut!—_toujours plus haut!_

Misérables!—m'écriai-je,—ne dissimulez pas plus longtemps! J'avoue la
chose!—arrachez ces planches! c'est là! c'est là!—, c'est le battement
de son affreux cœur!



BÉRÉNICE

  _Dicebant mihi sodales, si sepulchrum amicoe visitarem, curas meas
  aliquaritulum fore levatas._
   EBN ZAIAT.


Le malheur est divers. La misère sur terre est multiforme. Dominant le
vaste horizon comme l'arc-en-ciel, ses couleurs sont aussi
variées,—aussi distinctes, et toutefois aussi intimement fondues.
Dominant le vaste horizon comme l'arc-en-ciel! Comment d'un exemple de
beauté ai-je pu tirer un type de laideur? du signe d'alliance et de paix
une similitude de la douleur? Mais comme, en éthique, le mal est la
conséquence du bien, de même, dans la réalité, c'est de la joie qu'est
né le chagrin; soit que le souvenir du bonheur passé fasse l'angoisse
d'aujourd'hui, soit que les agonies qui _sont_ tirent leur origine des
extases qui _peuvent avoir été_.

J'ai à raconter une histoire dont l'essence est pleine d'horreur. Je la
supprimerais volontiers, si elle n'était pas une chronique de sensations
plutôt que de faits.

Mon nom de baptême est Egaeus; mon nom de famille, je le tairai. Il n'y
a pas de château dans le pays plus chargé de gloire et d'années que mon
mélancolique et vieux manoir héréditaire. Dès longtemps on appelait
notre famille une race de visionnaires; et le fait est que dans
plusieurs détails frappants,—dans le caractère de notre maison
seigneuriale,—dans les fresques du grand salon,—dans les tapisseries
des chambres à coucher,—dans les ciselures des piliers de la salle
d'armes,—mais plus spécialement dans la galerie des vieux
tableaux,—dans la physionomie de la bibliothèque,—et enfin dans la
nature toute particulière du contenu de cette bibliothèque,—il y a
surabondamment de quoi justifier cette croyance.

Le souvenir de mes premières années est lié intimement à cette salle et
à ses volumes,—dont je ne dirai plus rien. C'est là que mourut ma mère.
C'est là que je suis né. Mais il serait bien oiseux de dire que je n'ai
pas vécu auparavant,—que l'âme n'a pas une existence antérieure. Vous
le niez?—ne disputons pas sur cette matière. Je suis convaincu et ne
cherche point à convaincre. Il y a d'ailleurs une ressouvenance de
formes aériennes,—d'yeux intellectuels et parlants,—de sons mélodieux
mais mélancoliques; une ressouvenance qui ne veut pas s'en aller; une
sorte de mémoire semblable à une ombre,—vague, variable, indéfinie,
vacillante; et de cette ombre essentielle il me sera impossible de me
défaire, tant que luira le soleil de ma raison.

C'est dans cette chambre que je suis né. Émergeant ainsi au milieu de la
longue nuit qui semblait être, mais qui n'était pas la non-existence,
pour tomber tout d'un coup dans un pays féerique,—dans un palais de
fantaisie,—dans les étranges domaines de la pensée et de l'érudition
monastiques,—il n'est pas singulier que j'aie contemplé autour de moi
avec un œil effrayé et ardent,—que j'aie dépensé mon enfance dans les
livres et prodigué ma jeunesse en rêveries; mais ce qui est
singulier,—les années ayant marché, et le midi de ma virilité m'ayant
trouvé vivant encore dans le manoir de mes ancêtres,—ce qui est
étrange, c'est cette stagnation qui tomba sur les sources de ma
vie,—c'est cette complète interversion qui s'opéra dans le caractère de
mes pensées les plus ordinaires. Les réalités du monde m'affectaient
comme des visions, et seulement comme des visions, pendant que les idées
folles du pays des songes devenaient en revanche, non la pâture de mon
existence de tous les jours, mais positivement mon unique et entière
existence elle-même.

       *       *       *       *       *

Bérénice et moi, nous étions cousins, et nous grandîmes ensemble dans le
manoir paternel. Mais nous grandîmes différemment,—moi, maladif et
enseveli dans ma mélancolie,—elle, agile, gracieuse et débordante
d'énergie; à elle, le vagabondage sur la colline,—à moi, les études du
cloître; moi, vivant dans mon propre cœur, et me dévouant, corps et
âme, à la plus intense et à la plus pénible méditation,—elle, errant
insoucieuse à travers la vie, sans penser aux ombres de son chemin, ou à
la fuite silencieuse des heures au noir plumage. Bérénice!—J'invoque
son nom,—Bérénice!—et des ruines grises de ma mémoire se dressent à ce
son mille souvenirs tumultueux! Ah! son image est là vivante devant moi,
comme dans les premiers jours de son allégresse et de sa joie! Oh,
magnifique et pourtant fantastique beauté! Oh! sylphe parmi les bocages
d'Arnheim! Oh! naïade parmi ses fontaines! Et puis,—et puis tout est
mystère et terreur, une histoire qui ne veut pas être racontée. Un
mal,—un mal fatal s'abattit sur sa constitution comme le simoun; et
même pendant que je la contemplais, l'esprit de métamorphose passait sur
elle et l'enlevait, pénétrant son esprit, ses habitudes, son caractère,
et, de la manière la plus subtile et la plus terrible, perturbant même
son identité! Hélas! le destructeur venait et s'en allait;—mais la
victime,—la vraie Bérénice,—qu'est-elle devenue? Je ne connaissais pas
celle-ci, ou du moins je ne la reconnaissais plus comme Bérénice.

Parmi la nombreuse série de maladies amenées par cette fatale et
principale attaque, qui opéra une si horrible révolution dans l'être
physique et moral de ma cousine, il faut mentionner, comme la plus
affligeante et la plus opiniâtre, une espèce d'épilepsie qui souvent se
terminait en catalepsie,—catalepsie ressemblant parfaitement à la mort,
et dont elle se réveillait, dans quelques cas, d'une manière tout à fait
brusque et soudaine. En même temps, mon propre mal,—car on m'a dit que
je ne pouvais pas l'appeler d'un autre nom,—mon propre mal grandissait
rapidement, et, ses symptômes s'aggravant par un usage immodéré de
l'opium, il prit finalement le caractère d'une monomanie d'une forme
nouvelle et extraordinaire. D'heure en heure, de minute en minute, il
gagnait de l'énergie, et à la longue il usurpa sur moi la plus
singulière et la plus incompréhensible domination. Cette monomanie, s'il
faut que je me serve de ce terme, consistait dans une irritabilité
morbide des facultés de l'esprit que la langue philosophique comprend
dans le mot: facultés d'attention. Il est plus que probable que je ne
suis pas compris; mais je crains, en vérité, qu'il ne me soit absolument
impossible de donner au commun des lecteurs une idée exacte de cette
nerveuse _intensité d'intérêt_ avec laquelle, dans mon cas, la faculté
méditative,—pour éviter la langue technique,—s'appliquait et se
plongeait dans la contemplation des objets les plus vulgaires du monde.

Réfléchir infatigablement de longues heures, l'attention rivée à quelque
citation puérile sur la marge ou dans le texte d'un livre,—rester
absorbé, la plus grande partie d'une journée d'été, dans une ombre
bizarre s'allongeant obliquement sur la tapisserie ou sur le
plancher,—m'oublier une nuit entière à surveiller la flamme droite
d'une lampe ou les braises du foyer,—rêver des jours entiers sur le
parfum d'une fleur,—répéter, d'une manière monotone, quelque mot
vulgaire, jusqu'à ce que le son, à force d'être répété, cessât de
présenter à l'esprit une idée quelconque,—perdre tout sentiment de
mouvement ou d'existence physique dans un repos absolu obstinément
prolongé,—telles étaient quelques-unes des plus communes et des moins
pernicieuses aberrations de mes facultés mentales, aberrations qui sans
doute ne sont pas absolument sans exemple, mais qui défient certainement
toute explication et toute analyse.

Encore, je veux être bien compris. L'anormale, intense et morbide
attention ainsi excitée par des objets frivoles en eux-mêmes est d'une
nature qui ne doit pas être confondue avec ce penchant à la rêverie
commun à toute l'humanité, et auquel se livrent surtout les personnes
d'une imagination ardente. Non-seulement elle n'était pas, comme on
pourrait le supposer d'abord, un terme excessif et une exagération de ce
penchant, mais encore elle en était originairement et essentiellement
distincte. Dans l'un de ces cas, le rêveur, l'homme imaginatif, étant
intéressé par un objet généralement non frivole, perd peu à peu son
objet de vue à travers une immensité de déductions et de suggestions qui
en jaillit, si bien qu'à la fin d'une de ces songeries _souvent remplies
de volupté_ il trouve l'_incitamentum_, ou cause première de ses
réflexions, entièrement évanoui et oublié. Dans mon cas, le point de
départ était _invariablement frivole_, quoique revêtant, à travers le
milieu de ma vision maladive, une importance imaginaire et de
réfraction. Je faisais peu de déductions,—si toutefois j'en faisais; et
dans ce cas elles retournaient opiniâtrement à l'objet principe comme à
un centre. Les méditations n'étaient _jamais_ agréables; et, à la fin de
la rêverie, la cause première, bien loin d'être hors de vue, avait
atteint cet intérêt surnaturellement exagéré qui était le trait dominant
de mon mal. En un mot, la faculté de l'esprit plus particulièrement
excitée en moi était, comme je l'ai dit, la faculté de l'attention,
tandis que, chez le rêveur ordinaire, c'est celle de la méditation.

Mes livres, à cette époque, s'ils ne servaient pas positivement à
irriter le mal, participaient largement, on doit le comprendre, par leur
nature imaginative et irrationnelle, des qualités caractéristiques du
mal lui-même. Je me rappelle fort bien, entre autres, le traité du noble
italien Coelius Secundus Curio, _De Amplitudine Beati Regni Dei_; le
grand ouvrage de saint Augustin, _la Cité de Dieu_, et le _De Carne
Christi_, de Tertullien, de qui l'inintelligible pensée:—_Mortuus est
Dei Filius; credibile est quia ineptum est; et sepultus resurrexit;
certum est quia impossibile est_,—absorba exclusivement tout mon temps,
pendant plusieurs semaines d'une laborieuse et infructueuse
investigation.

On jugera sans doute que, dérangée de son équilibre par des choses
insignifiantes, ma raison avait quelque ressemblance avec cette roche
marine dont parle Ptolémée Héphestion, qui résistait immuablement à
toutes les attaques des hommes et à la fureur plus terrible des eaux et
des vents, et qui tremblait seulement au toucher de la fleur nommée
asphodèle. À un penseur inattentif il paraîtra tout simple et hors de
doute que la terrible altération produite dans la condition _morale_ de
Bérénice par sa déplorable maladie dût me fournir maint sujet d'exercer
cette intense et anormale méditation dont j'ai eu quelque peine à
expliquer la nature. Eh bien! il n'en était absolument rien. Dans les
intervalles lucides de mon infirmité, son malheur me causait, il est
vrai, du chagrin; cette ruine totale de sa belle et douce vie me
touchait profondément le cœur; je méditais fréquemment et amèrement sur
les voies mystérieuses et étonnantes par lesquelles une si étrange et si
soudaine révolution avait pu se produire. Mais ces réflexions ne
participaient pas de l'idiosyncrasie de mon mal, et étaient telles
qu'elles se seraient offertes dans des circonstances analogues à la
masse ordinaire des hommes. Quant à ma maladie, fidèle à son caractère
propre, elle se faisait une pâture des changements moins importants,
mais plus saisissants, qui se manifestaient dans le système _physique_
de Bérénice,—dans la singulière et effrayante distorsion de son
identité personnelle.

Dans les jours les plus brillants de son incomparable beauté,
très-sûrement je ne l'avais jamais aimée. Dans l'étrange anomalie de mon
existence, les sentiments ne me sont _jamais_ venus du cœur, et mes
passions sont _toujours_ venues de l'esprit. À travers les blancheurs du
crépuscule,—à midi, parmi les ombres treillissées de la forêt,—et la
nuit dans le silence de ma bibliothèque,—elle avait traversé mes yeux,
et je l'avais vue,—non comme la Bérénice vivante et respirante, mais
comme la Bérénice d'un songe; non comme un être de la terre, un être
charnel, mais comme l'abstraction d'un tel être; non comme une chose à
admirer, mais à analyser; non comme un objet d'amour, mais comme le
thème d'une méditation aussi abstruse qu'irrégulière. Et
_maintenant_,—maintenant je frissonnais en sa présence, je pâlissais à
son approche; cependant, tout en me lamentant amèrement sur sa
déplorable condition de déchéance, je me rappelai qu'elle m'avait
longtemps aimé, et dans un mauvais moment je lui parlai de mariage.

Enfin l'époque fixée pour nos noces approchait, quand, dans une
après-midi d'hiver,—dans une de ces journées intempestivement chaudes,
calmes et brumeuses, qui sont les nourrices de la belle Halcyone,—je
m'assis, me croyant seul, dans le cabinet de la bibliothèque. Mais en
levant les yeux, je vis Bérénice debout devant moi.

Fut-ce mon imagination surexcitée,—ou l'influence brumeuse de
l'atmosphère,—ou le crépuscule incertain de la chambre,—ou le vêtement
obscur qui enveloppait sa taille,—qui lui prêta ce contour si tremblant
et si indéfini? Je ne pourrais le dire. Peut-être avait-elle grandi
depuis sa maladie. Elle ne dit pas un mot; et moi, pour rien au monde,
je n'aurais prononcé une syllabe. Un frisson de glace parcourut mon
corps; une sensation d'insupportable angoisse m'oppressait; une
dévorante curiosité pénétrait mon âme; et, me renversant dans le
fauteuil, je restai quelque temps sans souffle et sans mouvement, les
yeux cloués sur sa personne. Hélas! son amaigrissement était excessif,
et pas un vestige de l'être primitif n'avait survécu et ne s'était
réfugié dans un seul contour. À la fin, mes regards tombèrent ardemment
sur sa figure.

Le front était haut, très-pâle, et singulièrement placide; et les
cheveux, autrefois d'un noir de jais, le recouvraient en partie, et
ombrageaient les tempes creuses d'innombrables boucles, actuellement
d'un blond ardent, dont le caractère fantastique jurait cruellement avec
la mélancolie dominante de sa physionomie. Les yeux étaient sans vie et
sans éclat, en apparence sans pupilles, et involontairement je détournai
ma vue de leur fixité vitreuse pour contempler les lèvres amincies et
recroquevillées. Elles s'ouvrirent, et dans un sourire singulièrement
significatif _les dents_ de la nouvelle Bérénice se révélèrent lentement
à ma vue. Plût à Dieu que je ne les eusse jamais regardées, ou que, les
ayant regardées, je fusse mort!

       *       *       *       *       *

Une porte en se fermant me troubla, et, levant les yeux, je vis que ma
cousine avait quitté la chambre. Mais la chambre dérangée de mon
cerveau, le _spectre_ blanc et terrible de ses dents ne l'avait pas
quittée et n'en voulait pas sortir. Pas une piqûre sur leur
surface,—pas une nuance dans leur émail,—pas une pointe sur leurs
arêtes que ce passager sourire n'ait suffi à imprimer dans ma mémoire!
Je les vis _même alors_ plus distinctement que je ne les avais vues
_tout à l'heure_.—Les dents!—les dents!—Elles étaient là,—et puis
là,—et partout,—visibles, palpables devant moi; longues, étroites et
excessivement blanches, avec les lèvres pâles se tordant autour,
affreusement distendues comme elles étaient naguère. Alors arriva la
pleine furie de ma monomanie, et je luttai en vain contre son
irrésistible et étrange influence. Dans le nombre infini des objets du
monde extérieur, je n'avais de pensées que pour les dents. J'éprouvais à
leur endroit un désir frénétique. Tous les autres sujets, tous les
intérêts divers furent absorbés dans cette unique contemplation.
Elles—elles seules,—étaient présentes à l'œil de mon esprit, et leur
individualité exclusive devint l'essence de ma vie intellectuelle. Je
les regardais dans tous les jours. Je les tournais dans tous les sens.
J'étudiais leur caractère. J'observais leurs marques particulières. Je
méditais sur leur conformation. Je réfléchissais à l'altération de leur
nature. Je frissonnais en leur attribuant dans mon imagination une
faculté de sensation et de sentiment, et même, sans le secours des
lèvres, une puissance d'expression morale. On a fort bien dit de
mademoiselle Sallé que _tous ses pas étaient des sentiments_, et de
Bérénice je croyais plus sérieusement que _toutes les dents étaient des
idées. Des idées!_—ah! voilà la pensée absurde qui m'a perdu! _Des
idées!_—ah! _voilà donc pourquoi_ je les convoitais si follement! Je
sentais que leur possession pouvait seule me rendre la paix et rétablir
ma raison.

Et le soir descendit ainsi sur moi,—et les ténèbres vinrent,
s'installèrent, et puis s'en allèrent,—et un jour nouveau parut,—et
les brumes d'une seconde nuit s'amoncelèrent autour de moi,—et toujours
je restais immobile dans cette chambre solitaire,—toujours assis,
toujours enseveli dans ma méditation,—et toujours le _fantôme_ des
dents maintenait son influence terrible, au point qu'avec la plus
vivante et la plus hideuse netteté il flottait çà et là à travers la
lumière et les ombres changeantes de la chambre. Enfin, au milieu de mes
rêves, éclata un grand cri d'horreur et d'épouvante, auquel succéda,
après une pause, un bruit de voix désolées, entrecoupées par de sourds
gémissements de douleur ou de deuil. Je me levai, et, ouvrant une des
portes de la bibliothèque, je trouvai dans l'antichambre une domestique
tout en larmes, qui me dit que Bérénice n'existait plus! Elle avait été
prise d'épilepsie dans la matinée; et maintenant, à la tombée de la
nuit, la fosse attendait sa future habitante, et tous les préparatifs de
l'ensevelissement étaient terminés.

       *       *       *       *       *

Le cœur plein d'angoisse, et oppressé par la crainte, je me dirigeai
avec répugnance vers la chambre à coucher de la défunte. La chambre
était vaste et très-sombre, et à chaque pas je me heurtais contre les
préparatifs de la sépulture. Les rideaux du lit, me dit un domestique,
étaient fermés sur la bière, et dans cette bière, ajouta-t-il à voix
basse, gisait tout ce qui restait de Bérénice.

Qui donc me demanda si je ne voulais pas voir le corps?—Je ne vis
remuer les lèvres de personne; cependant la question avait été bien
faite, et l'écho des dernières syllabes traînait encore dans la chambre.
Il était impossible de refuser, et, avec un sentiment d'oppression, je
me traînai à côté du lit. Je soulevai doucement les sombres draperies
des courtines; mais, en les laissant retomber, elles descendirent sur
mes épaules, et, me séparant du monde vivant, elles m'enfermèrent dans
la plus étroite communion avec la défunte.

Toute l'atmosphère de la chambre sentait la mort; mais l'air particulier
de la bière me faisait mal, et je m'imaginais qu'une odeur délétère
s'exhalait déjà du cadavre. J'aurais donné des mondes pour échapper,
pour fuir la pernicieuse influence de la mortalité, pour respirer une
fois encore l'air pur des cieux éternels. Mais je n'avais plus la
puissance de bouger, mes genoux vacillaient sous moi, et j'avais pris
racine dans le sol, regardant fixement le cadavre rigide étendu tout de
son long dans la bière ouverte.

Dieu du ciel! est-ce possible? Mon cerveau s'est-il égaré? ou le doigt
de la défunte a-t-il remué dans la toile blanche qui l'enfermait?
Frissonnant d'une inexprimable crainte, je levai lentement les yeux pour
voir la physionomie du cadavre. On avait mis un bandeau autour des
mâchoires; mais, je ne sais comment, il s'était dénoué. Les lèvres
livides se tordaient en une espèce de sourire, et à travers leur cadre
mélancolique les dents de Bérénice, blanches, luisantes, terribles, me
_regardaient_ encore avec une trop vivante réalité. Je m'arrachai
convulsivement du lit, et, sans prononcer un mot, je m'élançai comme un
maniaque hors de cette chambre de mystère, d'horreur et de mort.

       *       *       *       *       *

Je me retrouvai dans la bibliothèque; j'étais assis, j'étais seul. Il me
semblait que je sortais d'un rêve confus et agité. Je m'aperçus qu'il
était minuit, et j'avais bien pris mes précautions pour que Bérénice fût
enterrée après le coucher du soleil; mais je n'ai pas gardé une
intelligence bien positive ni bien définie de ce qui s'est passé durant
ce lugubre intervalle. Cependant ma mémoire était pleine
d'horreur,—horreur d'autant plus horrible qu'elle était plus
vague,—d'une terreur que son ambiguïté rendait plus terrible. C'était
comme une page effrayante du registre de mon existence, écrite tout
entière avec des souvenirs obscurs, hideux et inintelligibles. Je
m'efforçai de les déchiffrer, mais en vain. De temps à autre, cependant,
semblable à l'âme d'un son envolé, un cri grêle et perçant,—une voix de
femme,—semblait tinter dans mes oreilles. J'avais accompli quelque
chose;—mais qu'était-ce donc? Je m'adressais à moi-même la question à
haute voix, et les échos de la chambre me chuchotaient en manière de
réponse:—_Qu'était-ce donc?_

Sur la table, à côté de moi, brûlait une lampe, et auprès était une
petite boîte d'ébène. Ce n'était pas une boîte d'un style remarquable,
et je l'avais déjà vue fréquemment, car elle appartenait au médecin de
la famille; mais comment était-elle venue _là_, sur ma table, et
pourquoi frissonnai-je en la regardant? C'étaient là des choses qui ne
valaient pas la peine d'y prendre garde; mais mes yeux tombèrent à la
fin sur les pages ouvertes d'un livre, et sur une phrase soulignée.
C'étaient les mots singuliers, mais fort simples, du poëte Ebn Zaiat:
_Dicebant mihi sodales, si sepulchrum amicae visitarem, curas meas
aliquantulum fore levatas._—D'où vient donc qu'en les lisant mes
cheveux se dressèrent sur ma tête et que mon sang se glaça dans mes
veines?

On frappa un léger coup à la porte de la bibliothèque, et, pâle comme un
habitant de la tombe, un domestique entra sur la pointe du pied. Ses
regards étaient égarés par la terreur, et il me parla d'une voix
très-basse, tremblante, étranglée. Que me dit-il?—J'entendis quelques
phrases par-ci par-là. Il me raconta, ce me semble, qu'un cri effroyable
avait troublé le silence de la nuit,—que tous les domestiques s'étaient
réunis,—qu'on avait cherché dans la direction du son,—et enfin sa voix
basse devint distincte à faire frémir quand il me parla d'une violation
de sépulture,—d'un corps défiguré, dépouillé de son linceul, mais
respirant encore,—palpitant encore,—_encore vivant_!

Il regarda mes vêtements; ils étaient grumeleux de boue et de sang. Sans
dire un mot, il me prit doucement par la main; elle portait des
stigmates d'ongles humains. Il dirigea mon attention vers un objet placé
contre le mur. Je le regardai quelques minutes: c'était une bêche. Avec
un cri je me jetai sur la table et me saisis de la boîte d'ébène. Mais
je n'eus pas la force de l'ouvrir; et, dans mon tremblement, elle
m'échappa des mains, tomba lourdement et se brisa en morceaux; et il
s'en échappa, roulant avec un vacarme de ferraille, quelques instruments
de chirurgie dentaire, et avec eux trente-deux petites choses blanches,
semblables à de l'ivoire, qui s'éparpillèrent çà et là sur le plancher.



LA CHUTE DE LA MAISON USHER

  Son cœur est un luth suspendu;
  Sitôt qu'on le touche, il résonne.
   DE BÉRANGER.


Pendant toute une journée d'automne, journée fuligineuse, sombre et
muette, où les nuages pesaient lourds et bas dans le ciel, j'avais
traversé seul et à cheval une étendue de pays singulièrement lugubre, et
enfin, comme les ombres du soir approchaient, je me trouvai en vue de la
mélancolique Maison Usher. Je ne sais comment cela se fit,—mais, au
premier coup d'œil que je jetai sur le bâtiment, un sentiment
d'insupportable tristesse pénétra mon âme. Je dis insupportable, car
cette tristesse n'était nullement tempérée par une parcelle de ce
sentiment dont l'essence poétique fait presque une volupté, et dont
l'âme est généralement saisie en face des images naturelles les plus
sombres de la désolation et de la terreur. Je regardais le tableau placé
devant moi, et, rien qu'à voir la maison et la perspective
caractéristique de ce domaine,—les murs qui avaient froid,—les
fenêtres semblables à des yeux distraits,—quelques bouquets de joncs
vigoureux,—quelques troncs d'arbres blancs et dépéris,—j'éprouvais cet
entier affaissement d'âme qui, parmi les sensations terrestres, ne peut
se mieux comparer qu'à l'arrière-rêverie du mangeur d'opium,—à son
navrant retour à la vie journalière,—à l'horrible et lente retraite du
voile. C'était une glace au cœur, un abattement, un malaise,—une
irrémédiable tristesse de pensée qu'aucun aiguillon de l'imagination ne
pouvait raviver ni pousser au grand. Qu'était donc,—je m'arrêtai pour y
penser,—qu'était donc ce je ne sais quoi qui m'énervait ainsi en
contemplant la Maison Usher? C'était un mystère tout à fait insoluble,
et je ne pouvais pas lutter contre les pensées ténébreuses qui
s'amoncelaient sur moi pendant que j'y réfléchissais. Je fus forcé de me
rejeter dans cette conclusion peu satisfaisante, qu'il existe des
combinaisons d'objets naturels très-simples qui ont la puissance de nous
affecter de cette sorte, et que l'analyse de cette puissance gît dans
des considérations où nous perdrions pied. Il était possible,
pensais-je, qu'une simple différence dans l'arrangement des matériaux de
la décoration, des détails du tableau, suffît pour modifier, pour
annihiler peut-être cette puissance d'impression douloureuse; et,
agissant d'après cette idée, je conduisis mon cheval vers le bord
escarpé d'un noir et lugubre étang, qui, miroir immobile, s'étalait
devant le bâtiment; et je regardai—mais avec un frisson plus pénétrant
encore que la première fois—les images répercutées et renversées des
joncs grisâtres, des troncs d'arbres sinistres, et des fenêtres
semblables à des yeux sans pensée.

C'était néanmoins dans cet habitacle de mélancolie que je me proposais
de séjourner pendant quelques semaines. Son propriétaire, Roderick
Usher, avait été l'un de mes bons camarades d'enfance; mais plusieurs
années s'étaient écoulées depuis notre dernière entrevue. Une lettre
cependant m'était parvenue récemment dans une partie lointaine du
pays,—une lettre de lui,—dont la tournure follement pressante
n'admettait pas d'autre réponse que ma présence même. L'écriture portait
la trace d'une agitation nerveuse. L'auteur de cette lettre me parlait
d'une maladie physique aiguë,—d'une affection mentale qui
l'oppressait,—et d'un ardent désir de me voir, comme étant son meilleur
et véritablement son seul ami,—espérant trouver dans la joie de ma
société quelque soulagement à son mal. C'était le ton dans lequel toutes
ces choses et bien d'autres encore étaient dites,—c'était cette
ouverture d'un cœur suppliant, qui ne me permettaient pas l'hésitation;
en conséquence, j'obéis immédiatement à ce que je considérais toutefois
comme une invitation des plus singulières.

Quoique dans notre enfance nous eussions été camarades intimes, en
réalité, je ne savais pourtant que fort peu de chose de mon ami. Une
réserve excessive avait toujours été dans ses habitudes. Je savais
toutefois qu'il appartenait à une famille très-ancienne qui s'était
distinguée depuis un temps immémorial par une sensibilité particulière
de tempérament. Cette sensibilité s'était déployée, à travers les âges,
dans de nombreux ouvrages d'un art supérieur et s'était manifestée, de
vieille date, par les actes répétés d'une charité aussi large que
discrète, ainsi que par un amour passionné pour les difficultés plutôt
peut-être que pour les beautés orthodoxes, toujours si facilement
reconnaissables, de la science musicale. J'avais appris aussi ce fait
très-remarquable que la souche de la race d'Usher, si glorieusement
ancienne qu'elle fût, n'avait jamais, à aucune époque, poussé de branche
durable; en d'autres termes, que la famille entière ne s'était perpétuée
qu'en ligne directe, à quelques exceptions près, très-insignifiantes et
très-passagères. C'était cette absence,—pensai-je, tout en rêvant au
parfait accord entre le caractère des lieux et le caractère proverbial
de la race, et en réfléchissant à l'influence que dans une longue suite
de siècles l'un pouvait avoir exercée sur l'autre,—c'était peut-être
cette absence de branche collatérale et de transmission constante de
père en fils du patrimoine et du nom qui avaient à la longue si bien
identifié les deux, que le nom primitif du domaine s'était fondu dans la
bizarre et équivoque appellation de _Maison Usher_,—appellation usitée
parmi les paysans, et qui semblait, dans leur esprit, enfermer la
famille et l'habitation de famille.

J'ai dit que le seul effet de mon expérience quelque peu
puérile,—c'est-à-dire d'avoir regardé dans l'étang,—avait été de
rendre plus profonde ma première et si singulière impression. Je ne dois
pas douter que la conscience de ma superstition croissante—pourquoi ne
la définirais-je pas ainsi?—n'ait principalement contribué à accélérer
cet accroissement. Telle est, je le savais de vieille date, la loi
paradoxale de tous les sentiments qui ont la terreur pour base. Et ce
fut peut-être l'unique raison qui fit que, quand mes yeux, laissant
l'image dans l'étang, se relevèrent vers la maison elle-même, une
étrange idée me poussa dans l'esprit,—une idée si ridicule, en vérité,
que, si j'en fais mention, c'est seulement pour montrer la force vive
des sensations qui m'oppressaient. Mon imagination avait si bien
travaillé, que je croyais réellement qu'autour de l'habitation et du
domaine planait une atmosphère qui lui était particulière, ainsi qu'aux
environs les plus proches,—une atmosphère qui n'avait pas d'affinité
avec l'air du ciel, mais qui s'exhalait des arbres dépéris, des
murailles grisâtres et de l'étang silencieux,—une vapeur mystérieuse et
pestilentielle, à peine visible, lourde, paresseuse et d'une couleur
plombée.

Je secouai de mon esprit ce qui ne pouvait être qu'un rêve, et
j'examinai avec plus d'attention l'aspect réel du bâtiment. Son
caractère dominant semblait être celui d'une excessive antiquité. La
décoloration produite par les siècles était grande. De menues fongosités
recouvraient toute la face extérieure et la tapissaient, à partir du
toit, comme une fine étoffe curieusement brodée. Mais tout cela
n'impliquait aucune détérioration extraordinaire. Aucune partie de la
maçonnerie n'était tombée, et il semblait qu'il y eût une contradiction
étrange entre la consistance générale intacte de toutes ses parties et
l'état particulier des pierres émiettées, qui me rappelaient
complètement la spécieuse intégrité de ces vieilles boiseries qu'on a
laissées longtemps pourrir dans quelque cave oubliée, loin du souffle de
l'air extérieur. À part cet indice d'un vaste délabrement, l'édifice ne
donnait aucun symptôme de fragilité. Peut-être l'œil d'un observateur
minutieux aurait-il découvert une fissure à peine visible, qui, partant
du toit de la façade, se frayait une route en zigzag à travers le mur et
allait se perdre dans les eaux funestes de l'étang.

Tout en remarquant ces détails, je suivis à cheval une courte chaussée
qui me menait à la maison. Un valet de chambre prit mon cheval, et
j'entrai sous la voûte gothique du vestibule. Un domestique, au pas
furtif, me conduisit en silence à travers maint passage obscur et
compliqué vers le cabinet de son maître. Bien des choses que je
rencontrai dans cette promenade contribuèrent, je ne sais comment, à
renforcer les sensations vagues dont j'ai déjà parlé. Les objets qui
m'entouraient—les sculptures des plafonds, les sombres tapisseries des
murs, la noirceur d'ébène des parquets et les fantasmagoriques trophées
armoriaux qui bruissaient, ébranlés par ma marche précipitée, étaient
choses bien connues de moi. Mon enfance avait été accoutumée à des
spectacles analogues,—et, quoique je les reconnusse sans hésitation
pour des choses qui m'étaient familières, j'admirais quelles pensées
insolites ces images ordinaires évoquaient en moi. Sur l'un des
escaliers, je rencontrai le médecin de la famille. Sa physionomie, à ce
qu'il me sembla, portait une expression mêlée de malignité basse et de
perplexité. Il me croisa précipitamment et passa. Le domestique ouvrit
alors une porte et m'introduisit en présence de son maître.

La chambre dans laquelle je me trouvai était très-grande et très-haute;
les fenêtres, longues, étroites, et à une telle distance du noir
plancher de chêne, qu'il était absolument impossible d'y atteindre. De
faibles rayons d'une lumière cramoisie se frayaient un chemin à travers
les carreaux treillissés, et rendaient suffisamment distincts les
principaux objets environnants; l'œil néanmoins s'efforçait en vain
d'atteindre les angles lointains de la chambre ou les enfoncements du
plafond arrondi en voûte et sculpté. De sombres draperies tapissaient
les murs. L'ameublement général était extravagant, incommode, antique et
délabré. Une masse de livres et d'instruments de musique gisait
éparpillée çà et là, mais ne suffisait pas à donner une vitalité
quelconque au tableau. Je sentais que je respirais une atmosphère de
chagrin. Un air de mélancolie âpre, profonde, incurable, planait sur
tout et pénétrait tout.

À mon entrée, Usher se leva d'un canapé sur lequel il était couché tout
de son long et m'accueillit avec une chaleureuse vivacité, qui
ressemblait fort,—telle fut, du moins, ma première pensée,—à une
cordialité emphatique,—à l'effort d'un homme du monde ennuyé, qui obéit
à une circonstance. Néanmoins, un coup d'œil jeté sur sa physionomie me
convainquit de sa parfaite sincérité. Nous nous assîmes, et, pendant
quelques moments, comme il restait muet, je le contemplai avec un
sentiment moitié de pitié et moitié d'effroi. À coup sûr, jamais homme
n'avait aussi terriblement changé, et en aussi peu de temps, que
Roderick Usher! Ce n'était qu'avec peine que je pouvais consentir à
admettre l'identité de l'homme placé en face de moi avec le compagnon de
mes premières années. Le caractère de sa physionomie avait toujours été
remarquable. Un teint cadavéreux,—un œil large, liquide et lumineux au
delà de toute comparaison,—des lèvres un peu minces et très-pâles, mais
d'une courbe merveilleusement belle,—un nez d'un moule hébraïque,
très-délicat, mais d'une ampleur de narines qui s'accorde rarement avec
une pareille forme,—un menton d'un modèle charmant, mais qui, par un
manque de saillie, trahissait un manque d'énergie morale,—des cheveux
d'une douceur et d'une ténuité plus qu'arachnéennes,—tous ces traits,
auxquels il faut ajouter un développement frontal excessif, lui
faisaient une physionomie qu'il n'était pas facile d'oublier. Mais
actuellement, dans la simple exagération du caractère de cette figure et
de l'expression qu'elle présentait habituellement, il y avait un tel
changement, que je doutais de l'homme à qui je parlais. La pâleur
maintenant spectrale de la peau et l'éclat maintenant miraculeux de
l'œil me saisissaient particulièrement et m'épouvantaient. Puis il
avait laissé croître indéfiniment ses cheveux sans s'en apercevoir, et,
comme cet étrange tourbillon aranéeux flottait plutôt qu'il ne tombait
autour de sa face, je ne pouvais, même avec de la bonne volonté, trouver
dans leur étonnant style arabesque rien qui rappelât la simple humanité.

Je fus tout d'abord frappé d'une certaine incohérence,—d'une
inconsistance dans les manières de mon ami,—et je découvris bientôt que
cela provenait d'un effort incessant, aussi faible que puéril, pour
maîtriser une trépidation habituelle,—une excessive agitation nerveuse.
Je m'attendais bien à quelque chose dans ce genre, et j'y avais été
préparé non-seulement par sa lettre, mais aussi par le souvenir de
certains traits de son enfance, et par des conclusions déduites de sa
singulière conformation physique et de son tempérament. Son action était
alternativement vive et indolente. Sa voix passait rapidement d'une
indécision tremblante,—quand les esprits vitaux semblaient entièrement
absents,—à cette espèce de brièveté énergique,—à cette énonciation
abrupte, solide, pausée et sonnant le creux,—à ce parler guttural et
rude, parfaitement balancé et modulé, qu'on peut observer chez le
parfait ivrogne ou l'incorrigible mangeur d'opium pendant les périodes
de leur plus intense excitation.

Ce fut dans ce ton qu'il parla de l'objet de ma visite, de son ardent
désir de me voir, et de la consolation qu'il attendait de moi. Il
s'étendit assez longuement et s'expliqua à sa manière sur le caractère
de sa maladie. C'était, disait-il, un mal de famille, un mal
constitutionnel, un mal pour lequel il désespérait de trouver un
remède,—une simple affection nerveuse,—ajouta-t-il
immédiatement,—dont, sans doute, il serait bientôt délivré. Elle se
manifestait par une foule de sensations extranaturelles. Quelques-unes,
pendant qu'il me les décrivait, m'intéressèrent et me confondirent; il
se peut cependant que les termes et le ton de son débit y aient été pour
beaucoup. Il souffrait vivement d'une acuité morbide des sens; les
aliments les plus simples étaient pour lui les seuls tolérables; il ne
pouvait porter, en fait de vêtement, que certains tissus; toutes les
odeurs de fleurs le suffoquaient; une lumière, même faible, lui
torturait les yeux; et il n'y avait que quelques sons particuliers,
c'est-à-dire ceux des instruments à cordes, qui ne lui inspirassent pas
d'horreur.

Je vis qu'il était l'esclave subjugué d'une espèce de terreur tout à
fait anormale.—Je mourrai,—dit-il,—il _faut_ que je meure de cette
déplorable folie. C'est ainsi, ainsi, et non pas autrement, que je
périrai. Je redoute les événements à venir, non en eux-mêmes, mais dans
leurs résultats. Je frissonne à la pensée d'un incident quelconque, du
genre le plus vulgaire, qui peut opérer sur cette intolérable agitation
de mon âme. Je n'ai vraiment pas horreur du danger, excepté dans son
effet positif,—la terreur. Dans cet état d'énervation,—état
pitoyable,—je sens que tôt ou tard le moment viendra où la vie et la
raison m'abandonneront à la fois, dans quelque lutte inégale avec le
sinistre fantôme,—LA PEUR!

J'appris aussi, par intervalles, et par des confidences hachées, des
demi-mots et des sous-entendus, une autre particularité de sa situation
morale. Il était dominé par certaines impressions superstitieuses
relatives au manoir qu'il habitait, et d'où il n'avait pas osé sortir
depuis plusieurs années,—relatives à une influence dont il traduisait
la force supposée en des termes trop ténébreux pour être rapportés
ici,—une influence que quelques particularités dans la forme même et
dans la matière du manoir héréditaire avaient, par l'usage de la
souffrance, disait-il, imprimée sur son esprit,—un effet que le
_physique_ des murs gris, des tourelles et de l'étang noirâtre où se
mirait tout le bâtiment, avait à la longue créé sur le _moral_ de son
existence.

Il admettait toutefois, mais non sans hésitation, qu'une bonne part de
la mélancolie singulière dont il était affligé pouvait être attribuée à
une origine plus naturelle et beaucoup plus positive,—à la maladie
cruelle et déjà ancienne,—enfin, à la mort évidemment prochaine d'une
sœur tendrement aimée,—sa seule société depuis de longues années,—sa
dernière et sa seule parente sur la terre.—Sa mort,—dit-il avec une
amertume que je n'oublierai jamais,—me laissera,—moi, le frêle et le
désespéré,—dernier de l'antique race des Usher.—Pendant qu'il parlait,
lady Madeline,—c'est ainsi qu'elle se nommait,—passa lentement dans
une partie reculée de la chambre, et disparut sans avoir pris garde à ma
présence. Je la regardai avec un immense étonnement, où se mêlait
quelque terreur; mais il me sembla impossible de me rendre compte de mes
sentiments. Une sensation de stupeur m'oppressait, pendant que mes yeux
suivaient ses pas qui s'éloignaient. Lorsque enfin une porte se fut
fermée sur elle, mon regard chercha instinctivement et curieusement la
physionomie de son frère;—mais il avait plongé sa face dans ses mains,
et je pus voir seulement qu'une pâleur plus qu'ordinaire s'était
répandue sur les doigts amaigris, à travers lesquels filtrait une pluie
de larmes passionnées.

La maladie de lady Madeline avait longtemps bafoué la science de ses
médecins. Une apathie fixe, un épuisement graduel de sa personne, et des
crises fréquentes, quoique passagères, d'un caractère presque
cataleptique, en étaient les diagnostics très-singuliers. Jusque-là,
elle avait bravement porté le poids de la maladie et ne s'était pas
encore résignée à se mettre au lit; mais, sur la fin du soir de mon
arrivée au château, elle cédait—comme son frère me le dit dans la nuit
avec une inexprimable agitation,—à la puissance écrasante du fléau, et
j'appris que le coup d'œil que j'avais jeté sur elle serait
probablement le dernier,—que je ne verrais plus la dame, vivante du
moins.

Pendant les quelques jours qui suivirent, son nom ne fut prononcé ni par
Usher ni par moi; et durant cette période je m'épuisai en efforts pour
alléger la mélancolie de mon ami. Nous peignîmes et nous lûmes ensemble;
ou bien j'écoutais, comme dans un rêve, ses étranges improvisations sur
son éloquente guitare. Et ainsi, à mesure qu'une intimité de plus en
plus étroite m'ouvrait plus familièrement les profondeurs de son âme, je
reconnaissais plus amèrement la vanité de tous mes efforts pour ramener
un esprit, d'où la nuit, comme une propriété qui lui aurait été
inhérente, déversait sur tous les objets de l'univers physique et moral
une irradiation incessante de ténèbres.

Je garderai toujours le souvenir de maintes heures solennelles que j'ai
passées seul avec le maître de la Maison Usher. Mais j'essaierais
vainement de définir le caractère exact des études ou des occupations
dans lesquelles il m'entraînait ou me montrait le chemin. Une idéalité
ardente, excessive, morbide, projetait sur toutes choses sa lumière
sulfureuse. Ses longues et funèbres improvisations résonneront
éternellement dans mes oreilles. Entre autres choses, je me rappelle
douloureusement une certaine paraphrase singulière,—une perversion de
l'air, déjà fort étrange, de la dernière valse de Von Weber. Quant aux
peintures que couvait sa laborieuse fantaisie, et qui arrivaient, touche
par touche, à un vague qui me donnait le frisson, un frisson d'autant
plus pénétrant que je frissonnais sans savoir pourquoi,—quant à ces
peintures, si vivantes pour moi, que j'ai encore leurs images dans mes
yeux,—j'essaierais vainement d'en extraire un échantillon suffisant,
qui pût tenir dans le compas de la parole écrite. Par l'absolue
simplicité, par la nudité de ses dessins, il arrêtait, il subjuguait
l'attention. Si jamais mortel peignit une idée, ce mortel fut Roderick
Usher. Pour moi, du moins,—dans les circonstances qui
m'entouraient,—il s'élevait, des pures abstractions que
l'hypocondriaque s'ingéniait à jeter sur sa toile, une terreur intense,
irrésistible, dont je n'ai jamais senti l'ombre dans la contemplation
des rêveries de Fuseli lui-même, éclatantes sans doute, mais encore trop
concrètes.

Il est une des conceptions fantasmagoriques de mon ami où l'esprit
d'abstraction n'avait pas une part aussi exclusive, et qui peut être
esquissée, quoique faiblement, par la parole. C'était un petit tableau
représentant l'intérieur d'une cave ou d'un souterrain immensément long,
rectangulaire, avec des murs bas, polis, blancs, sans aucun ornement,
sans aucune interruption. Certains détails accessoires de la composition
servaient à faire comprendre que cette galerie se trouvait à une
profondeur excessive au-dessous de la surface de la terre. On
n'apercevait aucune issue dans son immense parcours; on ne distinguait
aucune torche, aucune source artificielle de lumière; et cependant une
effusion de rayons intenses roulait de l'un à l'autre bout et baignait
le tout d'une splendeur fantastique et incompréhensible.

J'ai dit un mot de l'état morbide du nerf acoustique qui rendait pour le
malheureux toute musique intolérable, excepté certains effets des
instruments à cordes. C'étaient peut-être les étroites limites dans
lesquelles il avait confiné son talent sur la guitare qui avaient, en
grande partie, imposé à ses compositions leur caractère fantastique.
Mais, quant à la brûlante facilité de ses improvisations, on ne pouvait
s'en rendre compte de la même manière. Il fallait évidemment qu'elles
fussent et elles étaient, en effet, dans les notes aussi bien que dans
les paroles de ses étranges fantaisies,—car il accompagnait souvent sa
musique de paroles improvisées et rimées,—le résultat de cet intense
recueillement et de cette concentration des forces mentales, qui ne se
manifestent, comme je l'ai déjà dit, que dans les cas particuliers de la
plus haute excitation artificielle. D'une de ces rapsodies je me suis
rappelé facilement les paroles. Peut-être m'impressionna-t-elle plus
fortement, quand il me la montra, parce que, dans le sens intérieur et
mystérieux de l'œuvre, je découvris pour la première fois qu'Usher
avait pleine conscience de son état,—qu'il sentait que sa sublime
raison chancelait sur son trône. Ces vers, qui avaient pour titre _Le
Palais hanté_, étaient, à très-peu de chose près, tels que je les cite:

_I_

_Dans la plus verte de nos vallées,_
_Par les bons anges habitée,_
_Autrefois un beau et majestueux palais,_
_—Un rayonnant palais—dressait son front._
_C'était dans le domaine du monarque Pensée,_
_C'était là qu'il s'élevait!_
_Jamais Séraphin ne déploya son aile_
_Sur un édifice à moitié aussi beau._

_II_

_Des bannières blondes, superbes, dorées,_
_À son dôme flottaient et ondulaient;_
_(C'était,—tout cela, c'était dans le vieux,_
_Dans le très-vieux temps,)_
_Et, à chaque douce brise qui se jouait_
_Dans ces suaves journées,_
_Le long des remparts chevelus et pâles,_
_S'échappait un parfum ailé._

_III_

_Les voyageurs, dans cette heureuse vallée,_
_À travers deux fenêtres lumineuses, voyaient_
_Des esprits qui se mouvaient harmonieusement_
_Au commandement d'un luth bien accordé,_
_Tout autour d'un trône, où, siégeant_
_—Un vrai Porphyrogénète, celui-là!—_
_Dans un apparat digne de sa gloire,_
_Apparaissait le maître du royaume._

_IV_

_Et tout étincelante de nacre et de rubis_
_Était la porte du beau palais,_
_Par laquelle coulait à flots, à flots, à flots,_
_Et pétillait incessamment_
_Une troupe d'Échos dont l'agréable fonction_
_Était simplement de chanter,_
_Avec des accents d'une exquise beauté,_
_L'esprit et la sagesse de leur roi._

_V_

_Mais des êtres de malheur, en robes de deuil,_
_Ont assailli la haute autorité du monarque._
_—Ah! pleurons! car jamais l'aube d'un lendemain_
_Ne brillera sur lui, le désolé!—_
_Et, tout autour de sa demeure, la gloire_
_Qui s'empourprait et florissait_
_N'est plus qu'une histoire, souvenir ténébreux_
_Des vieux âges défunts._

_VI_

_Et maintenant les voyageurs, dans cette vallée,_
_À travers les fenêtres rougeâtres, voient_
_De vastes formes qui se meuvent fantastiquement_
_Aux sons d'une musique discordante;_
_Pendant que, comme une rivière rapide et lugubre,_
_À travers la porte pâle,_
_Une hideuse multitude se rue éternellement,_
_Qui va éclatant de rire,—ne pouvant plus sourire._

Je me rappelle fort bien que les inspirations naissant de cette ballade
nous jetèrent dans un courant d'idées, au milieu duquel se manifesta une
opinion d'Usher que je cite, non pas tant en raison de sa
nouveauté,—car d'autres hommes[3] ont pensé de même,—qu'à cause de
l'opiniâtreté avec laquelle il la soutenait. Cette opinion, dans sa
forme générale, n'était autre que la croyance à la sensitivité de tous
les êtres végétaux. Mais, dans son imagination déréglée, l'idée avait
pris un caractère encore plus audacieux, et empiétait, dans de certaines
conditions, jusque sur le règne inorganique. Les mots me manquent pour
exprimer toute l'étendue, tout le sérieux, tout _l'abandon_ de sa foi.
Cette croyance toutefois se rattachait—comme je l'ai déjà donné à
entendre—aux pierres grises du manoir de ses ancêtres. Ici, les
conditions de sensitivité étaient remplies, à ce qu'il imaginait, par la
méthode qui avait présidé à la construction,—par la disposition
respective des pierres, aussi bien que de toutes les fongosités dont
elles étaient revêtues, et des arbres ruinés qui s'élevaient à
l'entour,—mais surtout par l'immutabilité de cet arrangement et par sa
répercussion dans les eaux dormantes de l'étang. La preuve,—la preuve
de cette sensitivité se faisait voir—disait-il, et je l'écoutais alors
avec inquiétude,—dans la condensation graduelle, mais positive,
au-dessus des eaux, autour des murs, d'une atmosphère qui leur était
propre. Le résultat,—ajoutait-il,—se déclarait dans cette influence
muette, mais importune et terrible, qui depuis des siècles avait pour
ainsi dire moulé les destinées de sa famille, et qui le faisait, _lui_,
tel que je le voyais maintenant,—tel qu'il était. De pareilles opinions
n'ont pas besoin de commentaires, et je n'en ferai pas.

Nos livres,—les livres qui depuis des années constituaient une grande
partie de l'existence spirituelle du malade,—étaient, comme on le
suppose bien, en accord parfait avec ce caractère de visionnaire. Nous
analysions ensemble des ouvrages tels que le _Vert-Vert_ et _la
Chartreuse_, de Gresset; le _Belphégor_, de Machiavel; _les Merveilles
du Ciel et de l'enfer_, de Swedenborg; le _Voyage souterrain de Nicholas
Klimm_, par Holberg; _la Chiromancie_, de Robert Flud, de Jean
d'Indaginé et de De La Chambre; le _Voyage dans le Bleu_, de Tieck, et
_la Cité du Soleil_, de Campanella. Un de ses volumes favoris était une
petite édition in-octavo du _Directorium inquisitorium_, par le
dominicain Eymeric De Gironne; et il y avait des passages dans Pomponius
Méla, à propos des anciens Satyres africains et des Ægipans, sur
lesquels Usher rêvassait pendant des heures. Il faisait néanmoins ses
principales délices de la lecture d'un in-quarto gothique excessivement
rare et curieux,—le manuel d'une église oubliée,—les _Vigiliae
Mortuorum secundum Chorum Ecclesiae Maguntinae_.

Je songeais malgré moi à l'étrange rituel contenu dans ce livre et à son
influence probable sur l'hypocondriaque, quand, un soir, m'ayant informé
brusquement que lady Madeline n'existait plus, il annonça l'intention de
conserver le corps pendant une quinzaine—en attendant l'enterrement
définitif—dans un des nombreux caveaux situés sous les gros murs du
château. La raison humaine qu'il donnait de cette singulière manière
d'agir était une de ces raisons que je ne me sentais pas le droit de
contredire. Comme frère—me disait-il,—il avait pris cette résolution
en considération du caractère insolite de la maladie de la défunte,
d'une certaine curiosité importune et indiscrète de la part des hommes
de science, et de la situation éloignée et fort exposée du caveau de
famille. J'avouerai que, quand je me rappelai la physionomie sinistre de
l'individu que j'avais rencontré sur l'escalier, le soir de mon arrivée
au château, je n'eus pas envie de m'opposer à ce que je regardais comme
une précaution bien innocente, sans doute, mais certainement fort
naturelle.

À la prière d'Usher, je l'aidai personnellement dans les préparatifs de
cette sépulture temporaire. Nous mîmes le corps dans la bière, et, à
nous deux, nous le portâmes à son lieu de repos. Le caveau dans lequel
nous le déposâmes,—et qui était resté fermé depuis si longtemps, que
nos torches, à moitié étouffées dans cette atmosphère suffocante, ne
nous permettaient guère d'examiner les lieux,—était petit, humide, et
n'offrait aucune voie à la lumière du jour; il était situé, à une grande
profondeur, juste au-dessous de cette partie du bâtiment où se trouvait
ma chambre à coucher. Il avait rempli probablement, dans les vieux temps
féodaux, l'horrible office d'oubliettes, et, dans les temps postérieurs,
de cave à serrer la poudre ou toute autre matière facilement
inflammable; car une partie du sol et toutes les parois d'un long
vestibule que nous traversâmes pour y arriver étaient soigneusement
revêtues de cuivre. La porte, de fer massif, avait été l'objet des mêmes
précautions. Quand ce poids immense roulait sur ses gonds, il rendait un
son singulièrement aigu et discordant.

Nous déposâmes donc notre fardeau funèbre sur des tréteaux dans cette
région d'horreur; nous tournâmes un peu de côté le couvercle de la bière
qui n'était pas encore vissé, et nous regardâmes la face du cadavre. Une
ressemblance frappante entre le frère et la sœur fixa tout d'abord mon
attention; et Usher, devinant peut-être mes pensées, murmura quelques
paroles qui m'apprirent que la défunte et lui étaient jumeaux, et que
des sympathies d'une nature presque inexplicable avaient toujours existé
entre eux. Nos regards, néanmoins, ne restèrent pas longtemps fixés sur
la morte,—car nous ne pouvions pas la contempler sans effroi. Le mal
qui avait mis au tombeau lady Madeline dans la plénitude de sa jeunesse
avait laissé, comme cela arrive ordinairement dans toutes les maladies
d'un caractère strictement cataleptique, l'ironie d'une faible
coloration sur le sein et sur la face, et sur la lèvre ce sourire
équivoque et languissant qui est si terrible dans la mort. Nous
replaçâmes et nous vissâmes le couvercle, et, après avoir assujetti la
porte de fer, nous reprîmes avec lassitude notre chemin vers les
appartements supérieurs, qui n'étaient guère moins mélancoliques.

Et alors, après un laps de quelques jours pleins du chagrin le plus
amer, il s'opéra un changement visible dans les symptômes de la maladie
morale de mon ami. Ses manières ordinaires avaient disparu. Ses
occupations habituelles étaient négligées, oubliées. Il errait de
chambre en chambre d'un pas précipité, inégal et sans but. La pâleur de
sa physionomie avait revêtu une couleur peut-être encore plus
spectrale;—mais la propriété lumineuse de son œil avait entièrement
disparu. Je n'entendais plus ce ton de voix âpre qu'il prenait autrefois
à l'occasion; et un tremblement qu'on eût dit causé par une extrême
terreur caractérisait habituellement sa prononciation. Il m'arrivait
quelquefois, en vérité, de me figurer que son esprit, incessamment
agité, était travaillé par quelque suffocant secret et qu'il ne pouvait
trouver le courage nécessaire pour le révéler. D'autres fois, j'étais
obligé de conclure simplement aux bizarreries inexplicables de la folie;
car je le voyais regardant dans le vide pendant de longues heures, dans
l'attitude de la plus profonde attention, comme s'il écoutait un bruit
imaginaire. Il ne faut pas s'étonner que son état m'effrayât,—qu'il
m'infectât même. Je sentais se glisser en moi, par une gradation lente
mais sûre, l'étrange influence de ses superstitions fantastiques et
contagieuses.

Ce fut particulièrement une nuit,—la septième ou la huitième depuis que
nous avions déposé lady Madeline dans le caveau,—fort tard, avant de me
mettre au lit, que j'éprouvai toute la puissance de ces sensations. Le
sommeil ne voulait pas approcher de ma couche;—les heures, une à une,
tombaient, tombaient toujours. Je m'efforçai de raisonner l'agitation
nerveuse qui me dominait. J'essayai de me persuader que je devais ce que
j'éprouvais, en partie, sinon absolument, à l'influence prestigieuse du
mélancolique ameublement de la chambre,—des sombres draperies
déchirées, qui, tourmentées par le souffle d'un orage naissant,
vacillaient çà et là sur les murs, comme par accès, et bruissaient
douloureusement autour des ornements du lit.

Mais mes efforts furent vains. Une insurmontable terreur pénétra
graduellement tout mon être; et à la longue une angoisse sans motif, un
vrai cauchemar, vint s'asseoir sur mon cœur. Je respirai violemment, je
fis un effort, je parvins à le secouer; et, me soulevant sur les
oreillers et plongeant ardemment mon regard dans l'épaisse obscurité de
la chambre, je prêtai l'oreille—je ne saurais dire pourquoi, si ce
n'est que j'y fus poussé par une force instinctive,—à certains sons bas
et vagues qui partaient je ne sais d'où, et qui m'arrivaient à de longs
intervalles, à travers les accalmies de la tempête. Dominé par une
sensation intense d'horreur, inexplicable et intolérable, je mis mes
habits à la hâte,—car je sentais que je ne pourrais pas dormir de la
nuit,—et je m'efforçai, en marchant çà et là à grands pas dans la
chambre, de sortir de l'état déplorable dans lequel j'étais tombé.

J'avais à peine fait ainsi quelques tours, quand un pas léger sur un
escalier voisin arrêta mon attention. Je reconnus bientôt que c'était le
pas d'Usher. Une seconde après, il frappa doucement à ma porte, et
entra, une lampe à la main. Sa physionomie était, comme d'habitude,
d'une pâleur cadavéreuse,—mais il y avait en outre dans ses yeux je ne
sais quelle hilarité insensée,—et dans toutes ses manières une espèce
d'hystérie évidemment contenue. Son air m'épouvanta:—mais tout était
préférable à la solitude que j'avais endurée si longtemps, et
j'accueillis sa présence comme un soulagement.

—Et vous n'avez pas vu cela?—dit-il brusquement, après quelques
minutes de silence et après avoir promené autour de lui un regard
fixe,—vous n'avez donc pas vu cela?—Mais attendez! vous le
verrez!—Tout en parlant ainsi, et ayant soigneusement abrité sa lampe,
il se précipita vers une des fenêtres, et l'ouvrit toute grande à la
tempête.

L'impétueuse furie de la rafale nous enleva presque du sol. C'était
vraiment une nuit d'orage affreusement belle, une nuit unique et étrange
dans son horreur et sa beauté. Un tourbillon s'était probablement
concentré dans notre voisinage; car il y avait des changements fréquents
et violents dans la direction du vent, et l'excessive densité des
nuages, maintenant descendus si bas qu'ils pesaient presque sur les
tourelles du château, ne nous empêchait pas d'apprécier la vélocité
vivante avec laquelle ils accouraient l'un contre l'autre de tous les
points de l'horizon, au lieu de se perdre dans l'espace. Leur excessive
densité ne nous empêchait pas de voir ce phénomène; pourtant nous
n'apercevions pas un brin de lune ni d'étoiles, et aucun éclair ne
projetait sa lueur. Mais les surfaces inférieures de ces vastes masses
de vapeurs cahotées, aussi bien que tous les objets terrestres situés
dans notre étroit horizon, réfléchissaient la clarté surnaturelle d'une
exhalaison gazeuse qui pesait sur la maison et l'enveloppait dans un
linceul presque lumineux et distinctement visible.

—Vous ne devez pas voir cela!—Vous ne contemplerez pas cela!—dis-je
en frissonnant à Usher; et je le ramenai avec une douce violence de la
fenêtre vers un fauteuil.—Ces spectacles qui vous mettent hors de vous
sont des phénomènes purement électriques et fort ordinaires,—ou
peut-être tirent-ils leur funeste origine des miasmes fétides de
l'étang. Fermons cette fenêtre;—l'air est glacé et dangereux pour votre
constitution. Voici un de vos romans favoris. Je lirai, et vous
écouterez;—et nous passerons ainsi cette terrible nuit ensemble.

L'antique bouquin sur lequel j'avais mis la main était le _Mad Trist_,
de sir Launcelot Canning; mais je l'avais décoré du titre de livre
favori d'Usher par plaisanterie;—triste plaisanterie, car, en vérité,
dans sa niaise et baroque prolixité, il n'y avait pas grande pâture pour
la haute spiritualité de mon ami. Mais c'était le seul livre que j'eusse
immédiatement sous la main; et je me berçais du vague espoir que
l'agitation qui tourmentait l'hypocondriaque trouverait du soulagement
(car l'histoire des maladies mentales est pleine d'anomalies de ce
genre) dans l'exagération même des folies que j'allais lui lire. À en
juger par l'air d'intérêt étrangement tendu avec lequel il écoutait ou
feignait d'écouter les phrases du récit, j'aurais pu me féliciter du
succès de ma ruse.

J'étais arrivé à cette partie si connue de l'histoire où Ethelred, le
héros du livre, ayant en vain cherché à entrer à l'amiable dans la
demeure d'un ermite, se met en devoir de s'introduire par la force. Ici,
on s'en souvient, le narrateur s'exprime ainsi:

«Et Ethelred, qui était par nature un cœur vaillant, et qui maintenant
était aussi très-fort, en raison de l'efficacité du vin qu'il avait bu,
n'attendit pas plus longtemps pour parlementer avec l'ermite, qui avait,
en vérité, l'esprit tourné à l'obstination et à la malice, mais sentant
la pluie sur ses épaules et craignant l'explosion de la tempête, il leva
bel et bien sa massue, et avec quelques coups fraya bien vite un chemin,
à travers les planches de la porte, à sa main gantée de fer; et, tirant
avec sa main vigoureusement à lui, il fit craquer et se fendre, et
sauter le tout en morceaux, si bien que le bruit du bois sec et sonnant
le creux porta l'alarme et fut répercuté d'un bout à l'autre de la
forêt.»

À la fin de cette phrase, je tressaillis et je fis une pause; car il
m'avait semblé,—mais je conclus bien vite à une illusion de mon
imagination,—il m'avait semblé que d'une partie très-reculée du manoir
était venu confusément à mon oreille un bruit qu'on eût dit, à cause de
son exacte analogie, l'écho étouffé, amorti, de ce bruit de craquement
et d'arrachement si précieusement décrit par sir Launcelot. Évidemment,
c'était la coïncidence seule qui avait arrêté mon attention; car, parmi
le claquement des châssis des fenêtres et tous les bruits confus de la
tempête toujours croissante, le son en lui-même n'avait rien vraiment
qui pût m'intriguer ou me troubler. Je continuai le récit:

«Mais Ethelred, le solide champion, passant alors la porte, fut
grandement furieux et émerveillé de n'apercevoir aucune trace du
malicieux ermite, mais en son lieu et place un dragon d'une apparence
monstrueuse et écailleuse, avec une langue de feu, qui se tenait en
sentinelle devant un palais d'or, dont le plancher était d'argent; et
sur le mur était suspendu un bouclier d'airain brillant, avec cette
légende gravée dessus:

_Celui-là qui entre ici a été le vainqueur;_
_Celui-là qui tue le dragon, il aura gagné le bouclier._

«Et Ethelred leva sa massue et frappa sur la tête du dragon, qui tomba
devant lui et rendit son souffle empesté avec un rugissement si
épouvantable, si âpre et si perçant à la fois, qu'Ethelred fut obligé de
se boucher les oreilles avec ses mains, pour se garantir de ce bruit
terrible, tel qu'il n'en avait jamais entendu de semblable.»

Ici je fis brusquement une nouvelle pause, et cette fois avec un
sentiment de violent étonnement,—car il n'y avait pas lieu de douter
que je n'eusse réellement entendu (dans quelle direction, il m'était
impossible de le deviner) un son affaibli et comme lointain, mais âpre,
prolongé, singulièrement perçant et grinçant,—l'exacte contrepartie du
cri surnaturel du dragon décrit par le romancier, et tel que mon
imagination se l'était déjà figuré.

Oppressé, comme je l'étais évidemment lors de cette seconde et
très-extraordinaire coïncidence, par mille sensations contradictoires,
parmi lesquelles dominaient un étonnement et une frayeur extrêmes, je
gardai néanmoins assez de présence d'esprit pour éviter d'exciter par
une observation quelconque la sensibilité nerveuse de mon camarade. Je
n'étais pas du tout sûr qu'il eût remarqué les bruits en question,
quoique bien certainement une étrange altération se fût depuis ces
dernières minutes manifestée dans son maintien. De sa position
primitive, juste vis-à-vis de moi, il avait peu à peu tourné son
fauteuil de manière à se trouver assis la face tournée vers la porte de
la chambre; en sorte que je ne pouvais pas voir ses traits d'ensemble,
quoique je m'aperçusse bien que ses lèvres tremblaient comme si elles
murmuraient quelque chose d'insaisissable. Sa tête était tombée sur sa
poitrine;—cependant, je savais qu'il n'était pas endormi;—l'œil que
j'entrevoyais de profil était béant et fixe. D'ailleurs, le mouvement de
son corps contredisait aussi cette idée,—car il se balançait d'un côté
à l'autre avec un mouvement très-doux, mais constant et uniforme. Je
remarquai rapidement tout cela, et repris le récit de sir Launcelot, qui
continuait ainsi:

«Et maintenant, le brave champion, ayant échappé à la terrible furie du
dragon, se souvenant du bouclier d'airain, et que l'enchantement qui
était dessus était rompu, écarta le cadavre de devant son chemin et
s'avança courageusement, sur le pavé d'argent du château, vers l'endroit
du mur où pendait le bouclier, lequel, en vérité, n'attendit pas qu'il
fût arrivé tout auprès, mais tomba à ses pieds sur le pavé d'argent avec
un puissant et terrible retentissement.»

À peine ces dernières syllabes avaient-elles fui mes lèvres, que,—comme
si un bouclier d'airain était pesamment tombé, en ce moment même, sur un
plancher d'argent,—j'en entendis l'écho distinct, profond, métallique,
retentissant, mais comme assourdi. J'étais complètement énervé; je
sautai sur mes pieds; mais Usher n'avait pas interrompu son balancement
régulier. Je me précipitai vers le fauteuil où il était toujours assis.
Ses yeux étaient braqués droit devant lui, et toute sa physionomie était
tendue par une rigidité de pierre. Mais, quand je posai la main sur son
épaule, un violent frisson parcourut tout son être, un sourire malsain
trembla sur ses lèvres, et je vis qu'il parlait bas, très-bas,—un
murmure précipité et inarticulé,—comme s'il n'avait pas conscience de
ma présence. Je me penchai tout à fait contre lui, et enfin je dévorai
l'horrible signification de ses paroles:

—Vous n'entendez pas?—Moi, j'entends, et _j'ai_ entendu pendant
longtemps,—longtemps, bien longtemps, bien des minutes, bien des
heures, bien des jours, j'ai entendu,—mais je n'osais pas—oh! pitié
pour moi, misérable infortuné que je suis! je n'osais pas,—_je n'osais
pas_ parler! _Nous l'avons mise vivante dans la tombe!_ Ne vous ai-je
pas dit que mes sens étaient très-fins? Je vous dis _maintenant_ que
j'ai entendu ses premiers faibles mouvements dans le fond de la bière.
Je les ai entendus,—il y a déjà bien des jours, bien des jours,—mais
je n'osais pas,—_je n'osais pas parler!_ Et maintenant,—cette
nuit,—Ethelred,—ha! ha!—la porte de l'ermite enfoncée, et le râle du
dragon et le retentissement du bouclier!—Dites plutôt le bris de sa
bière, et le grincement des gonds de fer de sa prison, et son affreuse
lutte dans le vestibule de cuivre! Oh! où fuir? Ne sera-t-elle pas ici
tout à l'heure? N'arrive-t-elle pas pour me reprocher ma précipitation?
N'ai-je pas entendu son pas sur l'escalier? Est-ce que je ne distingue
pas l'horrible et lourd battement de son cœur! Insensé! Ici, il se
dressa furieusement sur ses pieds, et hurla ces syllabes, comme si dans
cet effort suprême il rendait son âme:—_Insensé! je vous dis qu'elle
est maintenant derrière la porte!_

À l'instant même, comme si l'énergie surhumaine de sa parole eût acquis
la toute puissance d'un charme, les vastes et antiques panneaux que
désignait Usher entrouvrirent lentement leurs lourdes mâchoires d'ébène.
C'était l'œuvre d'un furieux coup de vent;—mais derrière cette porte
se tenait alors la haute figure de lady Madeline Usher, enveloppée de
son suaire. Il y avait du sang sur ses vêtements blancs, et toute sa
personne amaigrie portait les traces évidentes de quelque horrible
lutte. Pendant un moment, elle resta tremblante et vacillante sur le
seuil;—puis, avec un cri plaintif et profond, elle tomba lourdement en
avant sur son frère, et, dans sa violente et définitive agonie, elle
l'entraîna à terre,—cadavre maintenant et victime de ses terreurs
anticipées.

Je m'enfuis de cette chambre et de ce manoir, frappé d'horreur. La
tempête était encore dans toute sa rage quand je franchissais la vieille
avenue. Tout d'un coup, une lumière étrange se projeta sur la route, et
je me retournai pour voir d'où pouvait jaillir une lueur si singulière,
car je n'avais derrière moi que le vaste château avec toutes ses ombres.
Le rayonnement provenait de la pleine lune qui se couchait, rouge de
sang, et maintenant brillait vivement à travers cette fissure à peine
visible naguère, qui, comme je l'ai dit, parcourait en zigzag le
bâtiment depuis le toit jusqu'à la base. Pendant que je regardais, cette
fissure s'élargit rapidement;—il survint une reprise de vent, un
tourbillon furieux;—le disque entier de la planète éclata tout à coup à
ma vue. La tête me tourna quand je vis les puissantes murailles
s'écrouler en deux.—Il se fit un bruit prolongé, un fracas tumultueux
comme la voix de mille cataractes,—et l'étang profond et croupi placé à
mes pieds se referma tristement et silencieusement sur les ruines de la
_Maison Usher_.



LE PUITS ET LE PENDULE

  _Impia tortorum longos hic turba furores,_
  _Sanguinis innocui non satiata, aluit._
  _Sospite nunc patria, fracto nunc funeris antro,_
  _Mors ubi dira fuit vita salusque patent._

Quatrain composé pour les portes d'un marché qui devait s'élever sur
l'emplacement du club des Jacobins, à Paris[4].


J'étais brisé,—brisé jusqu'à la mort par cette longue agonie; et, quand
enfin ils me délièrent et qu'il me fut permis de m'asseoir, je sentis
que mes sens m'abandonnaient. La sentence,—la terrible sentence de
mort,—fut la dernière phrase distinctement accentuée qui frappa mes
oreilles. Après quoi, le son des voix des inquisiteurs me parut se noyer
dans le bourdonnement indéfini d'un rêve. Ce bruit apportait dans mon
âme l'idée d'une rotation,—peut-être parce que dans mon imagination je
l'associais avec une roue de moulin. Mais cela ne dura que fort peu de
temps; car tout d'un coup je n'entendis plus rien. Toutefois, pendant
quelque temps encore, je vis mais avec quelle terrible exagération! Je
voyais les lèvres des juges en robe noire. Elles m'apparaissaient
blanches,—plus blanches que la feuille sur laquelle je trace ces
mots,—et minces jusqu'au grotesque; amincies par l'intensité de leur
expression de dureté,—d'immuable résolution,—de rigoureux mépris de la
douleur humaine. Je voyais que les décrets de ce qui pour moi
représentait le Destin coulaient encore de ces lèvres. Je les vis se
tordre en une phrase de mort. Je les vis figurer les syllabes de mon
nom; et je frissonnai, sentant que le son ne suivait pas le mouvement.
Je vis aussi, pendant quelques moments d'horreur délirante, la molle et
presque imperceptible ondulation des draperies noires qui revêtaient les
murs de la salle. Et alors ma vue tomba sur les sept grands flambeaux
qui étaient posés sur la table. D'abord, ils revêtirent l'aspect de la
Charité, et m'apparurent comme des anges blancs et sveltes qui devaient
me sauver; mais alors, et tout d'un coup, une nausée mortelle envahit
mon âme, et je sentis chaque fibre de mon être frémir comme si j'avais
touché le fil d'une pile voltaïque; et les formes angéliques devenaient
des spectres insignifiants, avec des têtes de flamme, et je voyais bien
qu'il n'y avait aucun secours à espérer d'eux. Et alors se glissa dans
mon imagination comme une riche note musicale, l'idée du repos délicieux
qui nous attend dans la tombe. L'idée vint doucement et furtivement, et
il me semble qu'il me fallut un long temps pour en avoir une
appréciation complète; mais, au moment même où mon esprit commençait
enfin à bien sentir et à choyer cette idée, les figures des juges
s'évanouirent comme par magie; les grands flambeaux se réduisirent à
néant; leurs flammes s'éteignirent entièrement; le noir des ténèbres
survint: toutes sensations parurent s'engloutir comme dans un plongeon
fou et précipité de l'âme dans l'Hadès. Et l'univers ne fut plus que
nuit, silence, immobilité.

J'étais évanoui; mais cependant je ne dirai pas que j'eusse perdu toute
conscience. Ce qu'il m'en restait, je n'essaierai pas de le définir, ni
même de le décrire; mais enfin tout n'était pas perdu. Dans le plus
profond sommeil,—non! Dans le délire,—non! Dans
l'évanouissement,—non! Dans la mort,—non! Même dans le tombeau tout
n'est pas perdu. Autrement, il n'y aurait pas d'immortalité pour
l'homme. En nous éveillant du plus profond sommeil, nous déchirons la
toile aranéeuse de quelque rêve. Cependant, une seconde après,—tant
était frêle peut-être ce tissu,—nous ne nous souvenons pas d'avoir
rêvé. Dans le retour de l'évanouissement à la vie, il y a deux degrés:
le premier, c'est le sentiment de l'existence morale ou spirituelle; le
second, le sentiment de l'existence physique. Il semble probable que,
si, en arrivant au second degré, nous pouvions évoquer les impressions
du premier, nous y retrouverions tous les éloquents souvenirs du gouffre
transmondain. Et ce gouffre, quel est-il? Comment du moins
distinguerons-nous ses ombres de celles de la tombe? Mais, si les
impressions de ce que j'ai appelé le premier degré ne reviennent pas à
l'appel de la volonté, toutefois, après un long intervalle,
n'apparaissent-elles pas sans y être invitées, cependant que nous nous
émerveillons d'où elles peuvent sortir? Celui-là qui ne s'est jamais
évanoui n'est pas celui qui découvre d'étranges palais et des visages
bizarrement familiers dans les braises ardentes; ce n'est pas lui qui
contemple, flottantes au milieu de l'air, les mélancoliques visions que
le vulgaire ne peut apercevoir; ce n'est pas lui qui médite sur le
parfum de quelque fleur inconnue,—ce n'est pas lui dont le cerveau
s'égare dans le mystère de quelque mélodie qui jusqu'alors n'avait
jamais arrêté son attention.

Au milieu de mes efforts répétés et intenses, de mon énergique
application à ramasser quelque vestige de cet état de néant apparent
dans lequel avait glissé mon âme, il y a eu des moments où je rêvais que
je réussissais; il y a eu de courts instants, de très-courts instants où
j'ai conjuré des souvenirs que ma raison lucide, dans une époque
postérieure, m'a affirmé ne pouvoir se rapporter qu'à cet état où la
conscience paraît annihilée. Ces ombres de souvenirs me présentent,
très-indistinctement, de grandes figures qui m'enlevaient, et
silencieusement me transportaient en bas,—et encore en bas,—toujours
plus bas,—jusqu'au moment où un vertige horrible m'oppressa à la simple
idée de l'infini dans la descente. Elles me rappellent aussi je ne sais
quelle vague horreur que j'éprouvais au cœur, en raison même du calme
surnaturel de ce cœur. Puis vient le sentiment d'une immobilité
soudaine dans tous les êtres environnants; comme si ceux qui me
portaient,—un cortège de spectres!—avaient dépassé dans leur descente
les limites de l'illimité, et s'étaient arrêtés, vaincus par l'infini
ennui de leur besogne. Ensuite mon âme retrouve une sensation de fadeur
et d'humidité; et puis tout n'est plus que folie,—la folie d'une
mémoire qui s'agite dans l'abominable.

Très-soudainement revinrent dans mon âme son et mouvement,—le mouvement
tumultueux du cœur, et dans mes oreilles le bruit de ses battements.
Puis une pause dans laquelle tout disparaît. Puis, de nouveau, le son,
le mouvement et le toucher,—comme une sensation vibrante pénétrant mon
être. Puis, la simple conscience de mon existence, sans
pensée,—situation qui dura longtemps. Puis, très-soudainement, la
_pensée_, et une terreur frissonnante, et un ardent effort de comprendre
au vrai mon état. Puis un vif désir de retomber dans l'insensibilité.
Puis brusque renaissance de l'âme et tentative réussie de mouvement. Et
alors le souvenir complet du procès, des draperies noires, de la
sentence, de ma faiblesse, de mon évanouissement. Quant à tout ce qui
suivit, l'oubli le plus complet; ce n'est que plus tard et par
l'application la plus énergique que je suis parvenu à me le rappeler
vaguement.

Jusque-là, je n'avais pas ouvert les yeux, je sentais que j'étais couché
sur le dos et sans liens. J'étendis ma main, et elle tomba lourdement
sur quelque chose d'humide et dur. Je la laissai reposer ainsi pendant
quelques minutes, m'évertuant à deviner où je pouvais être et _ce que_
j'étais devenu. J'étais impatient de me servir de mes yeux, mais je
n'osais pas. Je redoutais le premier coup d'œil sur les objets
environnants. Ce n'était pas que je craignisse de regarder des choses
horribles, mais j'étais épouvanté de l'idée de ne rien voir. À la
longue, avec une folle angoisse de cœur, j'ouvris vivement les yeux.
Mon affreuse pensée se trouvait donc confirmée. La noirceur de
l'éternelle nuit m'enveloppait. Je fis un effort pour respirer. Il me
semblait que l'intensité des ténèbres m'oppressait et me suffoquait.
L'atmosphère était intolérablement lourde. Je restai paisiblement
couché, et je fis un effort pour exercer ma raison. Je me rappelai les
procédés de l'Inquisition, et, partant de là, je m'appliquai à en
déduire ma position réelle. La sentence avait été prononcée, et il me
semblait que, depuis lors, il s'était écoulé un long intervalle de
temps. Cependant, je n'imaginai pas un seul instant que je fusse
réellement mort. Une telle idée, en dépit de toutes les fictions
littéraires, est tout à fait incompatible avec l'existence réelle;—mais
où étais-je, et dans quel état? Les condamnés à mort, je le savais,
mouraient ordinairement dans les _auto-da-fé_. Une solennité de ce genre
avait été célébrée le soir même du jour de mon jugement. Avais-je été
réintégré dans mon cachot pour y attendre le prochain sacrifice qui ne
devait avoir lieu que dans quelques mois? Je vis tout d'abord que cela
ne pouvait pas être. Le contingent des victimes avait été mis
immédiatement en réquisition; de plus, mon premier cachot, comme toutes
les cellules des condamnés à Tolède, était pavé de pierres, et la
lumière n'en était pas tout à fait exclue.

Tout à coup une idée terrible chassa le sang par torrents vers mon
cœur, et pendant quelques instants, je retombai de nouveau dans mon
insensibilité. En revenant à moi, je me dressai d'un seul coup sur mes
pieds, tremblant convulsivement dans chaque fibre. J'étendis follement
mes bras au-dessus et autour de moi, dans tous les sens. Je ne sentais
rien; cependant, je tremblais de faire un pas, j'avais peur de me
heurter contre les murs de ma tombe. La sueur jaillissait de tous mes
pores et s'arrêtait en grosses gouttes froides sur mon front. L'agonie
de l'incertitude devint à la longue intolérable, et je m'avançai avec
précaution, étendant les bras et dardant mes yeux hors de leurs orbites,
dans l'espérance de surprendre quelque faible rayon de lumière. Je fis
plusieurs pas, mais tout était noir et vide. Je respirai plus librement.
Enfin il me parut évident que la plus affreuse des destinées n'était pas
celle qu'on m'avait réservée.

Et alors, comme je continuais à m'avancer avec précaution, mille vagues
rumeurs qui couraient sur ces horreurs de Tolède vinrent se presser
pêle-mêle dans ma mémoire. Il se racontait sur ces cachots d'étranges
choses,—je les avais toujours considérées comme des fables,—mais
cependant si étranges et si effrayantes, qu'on ne les pouvait répéter
qu'à voix basse. Devais-je mourir de faim dans ce monde souterrain de
ténèbres,—ou quelle destinée, plus terrible encore peut-être,
m'attendait? Que le résultat fût la mort, et une mort d'une amertume
choisie, je connaissais trop bien le caractère de mes juges pour en
douter; le mode et l'heure étaient tout ce qui m'occupait et me
tourmentait.

Mes mains étendues rencontrèrent à la longue un obstacle solide. C'était
un mur, qui semblait construit en pierres,—très-lisse, humide et froid.
Je le suivis de près, marchant avec la soigneuse méfiance que m'avaient
inspirée certaines anciennes histoires. Cette opération néanmoins ne me
donnait aucun moyen de vérifier la dimension de mon cachot; car je
pouvais en faire le tour et revenir au point d'où j'étais parti sans
m'en apercevoir, tant le mur semblait parfaitement uniforme. C'est
pourquoi je cherchai le couteau que j'avais dans ma poche quand on
m'avait conduit au tribunal; mais il avait disparu, mes vêtements ayant
été changés contre une robe de serge grossière. J'avais eu l'idée
d'enfoncer la lame dans quelque menue crevasse de la maçonnerie, afin de
bien constater mon point de départ. La difficulté cependant était bien
vulgaire; mais d'abord, dans le désordre de ma pensée, elle me sembla
insurmontable. Je déchirai une partie de l'ourlet de ma robe, et je
plaçai le morceau par terre, dans toute sa longueur et à angle droit
contre le mur. En suivant mon chemin à tâtons autour de mon cachot, je
ne pouvais pas manquer de rencontrer ce chiffon en achevant le circuit.
Du moins, je le croyais; mais je n'avais pas tenu compte de l'étendue de
mon cachot ou de ma faiblesse. Le terrain était humide et glissant.
J'allai en chancelant pendant quelque temps, puis je trébuchai, je
tombai. Mon extrême fatigue me décida à rester couché, et le sommeil me
surprit bientôt dans cet état.

En m'éveillant et en étendant un bras, je trouvai à côté de moi un pain
et une cruche d'eau. J'étais trop épuisé pour réfléchir sur cette
circonstance, mais je bus et mangeai avec avidité. Peu de temps après,
je repris mon voyage autour de ma prison, et avec beaucoup de peine
j'arrivai au lambeau de serge. Au moment où je tombai, j'avais déjà
compté cinquante-deux pas, et, en reprenant ma promenade, j'en comptai
encore quarante-huit,—quand je rencontrai mon chiffon. Donc, en tout,
cela faisait cent pas; et, en supposant que deux pas fissent un yard, je
présumai que le cachot avait cinquante yards de circuit. J'avais
toutefois rencontré beaucoup d'angles dans le mur, et ainsi il n'y avait
guère moyen de conjecturer la forme du caveau; car je ne pouvais
m'empêcher de supposer que c'était un caveau.

Je ne mettais pas un bien grand intérêt dans ces recherches,—à coup
sûr, pas d'espoir; mais une vague curiosité me poussa à les continuer.
Quittant le mur, je résolus de traverser la superficie circonscrite.
D'abord, j'avançai avec une extrême précaution; car le sol, quoique
paraissant fait d'une matière dure, était traître et gluant. À la longue
cependant, je pris courage, et je me mis à marcher avec assurance,
m'appliquant à traverser en ligne aussi droite que possible. Je m'étais
ainsi avancé de dix ou douze pas environ, quand le reste de l'ourlet
déchiré de ma robe s'entortilla dans mes jambes. Je marchai dessus et
tombai violemment sur le visage.

Dans le désordre de ma chute, je ne remarquai pas tout de suite une
circonstance passablement surprenante, qui cependant, quelques secondes
après, et comme j'étais encore étendu, fixa mon attention. Voici: mon
menton posait sur le sol de la prison, mais mes lèvres et la partie
supérieure de ma tête, quoique paraissant situées à une moindre
élévation que le menton, ne touchaient à rien. En même temps, il me
sembla que mon front était baigné d'une vapeur visqueuse et qu'une odeur
particulière de vieux champignons montait vers mes narines. J'étendis le
bras, et je frissonnai en découvrant que j'étais tombé sur le bord même
d'un puits circulaire, dont je n'avais, pour le moment, aucun moyen de
mesurer l'étendue. En tâtant la maçonnerie juste au-dessous de la
margelle, je réussis à déloger un petit fragment, et je le laissai
tomber dans l'abîme. Pendant quelques secondes, je prêtai l'oreille à
ses ricochets; il battait dans sa chute les parois du gouffre; à la fin,
il fit dans l'eau un lugubre plongeon, suivi de bruyants échos. Au même
instant, un bruit se fit au-dessus de ma tête, comme d'une porte presque
aussitôt fermée qu'ouverte, pendant qu'un faible rayon de lumière
traversait soudainement l'obscurité et s'éteignait presque en même
temps.

Je vis clairement la destinée qui m'avait été préparée, et je me
félicitai de l'accident opportun qui m'avait sauvé. Un pas de plus, et
le monde ne m'aurait plus revu. Et cette mort évitée à temps portait ce
même caractère que j'avais regardé comme fabuleux et absurde dans les
contes qui se faisaient sur l'Inquisition. Les victimes de sa tyrannie
n'avaient pas d'autre alternative que la mort avec ses plus cruelles
agonies physiques, ou la mort avec ses plus abominables tortures
morales. J'avais été réservé pour cette dernière. Mes nerfs étaient
détendus par une longue souffrance, au point que je tremblais au son de
ma propre voix, et j'étais devenu à tous égards un excellent sujet pour
l'espèce de torture qui m'attendait.

Tremblant de tous mes membres, je rebroussai chemin à tâtons vers le
mur,—résolu à m'y laisser mourir plutôt que d'affronter l'horreur des
puits, que mon imagination multipliait maintenant dans les ténèbres de
mon cachot. Dans une autre situation d'esprit, j'aurais eu le courage
d'en finir avec mes misères, d'un seul coup, par un plongeon dans l'un
de ces abîmes; mais maintenant j'étais le plus parfait des lâches. Et
puis il m'était impossible d'oublier ce que j'avais lu au sujet de ces
puits,—que l'extinction _soudaine_ de la vie était une possibilité
soigneusement exclue par l'infernal génie qui en avait conçu le plan.

L'agitation de mon esprit me tint éveillé pendant de longues heures;
mais à la fin je m'assoupis de nouveau. En m'éveillant, je trouvai à
côté de moi, comme la première fois, un pain et une cruche d'eau. Une
soif brûlante me consumait, et je vidai la cruche tout d'un trait. Il
faut que cette eau ait été droguée,—car à peine l'eus-je bue que je
m'assoupis irrésistiblement. Un profond sommeil tomba sur moi,—un
sommeil semblable à celui de la mort. Combien de temps dura-t-il, je
n'en puis rien savoir; mais, quand je rouvris les yeux, les objets
autour de moi étaient visibles. Grâce à une lueur singulière,
sulfureuse, dont je ne pus pas d'abord découvrir l'origine, je pouvais
voir l'étendue et l'aspect de la prison.

Je m'étais grandement mépris sur sa dimension. Les murs ne pouvaient pas
avoir plus de vingt-cinq yards de circuit. Pendant quelques minutes
cette découverte fut pour moi un immense trouble; trouble bien puéril,
en vérité,—car, au milieu des circonstances terribles qui
m'entouraient, que pouvait-il y avoir de moins important que les
dimensions de ma prison? Mais mon âme mettait un intérêt bizarre dans
des niaiseries, et je m'appliquai fortement à me rendre compte de
l'erreur que j'avais commise dans mes mesures. À la fin, la vérité
m'apparut comme un éclair. Dans ma première tentative d'exploration,
j'avais compté cinquante-deux pas, jusqu'au moment où je tombai; je
devais être alors à un pas ou deux du morceau de serge; dans le fait,
j'avais presque accompli le circuit du caveau. Je m'endormis alors,—et,
en m'éveillant, il faut que je sois retourné sur mes pas,—créant ainsi
un circuit presque double du circuit réel. La confusion de mon cerveau
m'avait empêché de remarquer que j'avais commencé mon tour avec le mur à
ma gauche, et que je finissais avec le mur à ma droite.

Je m'étais aussi trompé relativement à la forme de l'enceinte. En tâtant
ma route, j'avais trouvé beaucoup d'angles, et j'en avais déduit l'idée
d'une grande irrégularité; tant est puissant l'effet d'une totale
obscurité sur quelqu'un qui sort d'une léthargie ou d'un sommeil! Ces
angles étaient simplement produits par quelques légères dépressions ou
retraits à des intervalles inégaux. La forme générale de la prison était
un carré. Ce que j'avais pris pour de la maçonnerie semblait maintenant
du fer, ou tout autre métal, en plaques énormes, dont les sutures et les
joints occasionnaient les dépressions. La surface entière de cette
construction métallique était grossièrement barbouillée de tous les
emblèmes hideux et répulsifs auxquels la superstition sépulcrale des
moines a donné naissance. Des figures de démons, avec des airs de
menace, avec des formes de squelettes, et d'autres images d'une horreur
plus réelle souillaient les murs dans toute leur étendue. J'observai que
les contours de ces monstruosités étaient suffisamment distincts, mais
que les couleurs étaient flétries et altérées, comme par l'effet d'une
atmosphère humide. Je remarquai alors le sol, qui était en pierre. Au
centre bâillait le puits circulaire, à la gueule duquel j'avais échappé;
mais il n'y en avait qu'un seul dans le cachot.

Je vis tout cela indistinctement et non sans effort,—car ma situation
physique avait singulièrement changé pendant mon sommeil. J'étais
maintenant couché sur le dos, tout de mon long, sur une espèce de
charpente de bois très-basse. J'y étais solidement attaché avec une
longue bande qui ressemblait à une sangle. Elle s'enroulait plusieurs
fois autour de mes membres et de mon corps, ne laissant de liberté qu'à
ma tête et à mon bras gauche; mais encore me fallait-il faire un effort
des plus pénibles pour me procurer la nourriture contenue dans un plat
de terre posé à côté de moi sur le sol. Je m'aperçus avec terreur que la
cruche avait été enlevée. Je dis: avec terreur, car j'étais dévoré d'une
intolérable soif. Il me sembla qu'il entrait dans le plan de mes
bourreaux d'exaspérer cette soif,—car la nourriture contenue dans le
plat était une viande cruellement assaisonnée.

Je levai les yeux, et j'examinai le plafond de la prison. Il était à une
hauteur de trente ou quarante pieds, et, par sa construction, il
ressemblait beaucoup aux murs latéraux. Dans un de ses panneaux, une
figure des plus singulières fixa toute mon attention. C'était la figure
peinte du Temps, comme il est représenté d'ordinaire, sauf qu'au lieu
d'une faux il tenait un objet qu'au premier coup d'œil je pris pour
l'image peinte d'un énorme pendule, comme on en voit dans les horloges
antiques. Il y avait néanmoins dans l'aspect de cette machine quelque
chose qui me fit la regarder avec plus d'attention. Comme je l'observais
directement, les yeux en l'air,—car elle était placée juste au-dessus
de moi,—je crus la voir remuer. Un instant après, mon idée fut
confirmée. Son balancement était court, et naturellement très-lent. Je
l'épiai pendant quelques minutes, non sans une certaine défiance, mais
surtout avec étonnement. Fatigué à la longue de surveiller son mouvement
fastidieux, je tournai mes yeux vers les autres objets de la cellule.

Un léger bruit attira mon attention, et, regardant le sol, je vis
quelques rats énormes qui le traversaient. Ils étaient sortis par le
puits, que je pouvais apercevoir à ma droite. Au même instant, comme je
les regardais, ils montèrent par troupes, en toute hâte, avec des yeux
voraces, affriandés par le fumet de la viande. Il me fallait beaucoup
d'efforts et d'attention pour les en écarter.

Il pouvait bien s'être écoulé une demi-heure, peut-être même une
heure,—car je ne pouvais mesurer le temps que
très-imparfaitement,—quand je levai de nouveau les yeux au-dessus de
moi. Ce que je vis alors me confondit et me stupéfia. Le parcours du
pendule s'était accru presque d'un yard; sa vélocité, conséquence
naturelle, était aussi beaucoup plus grande. Mais ce qui me troubla
principalement fut l'idée qu'il était visiblement _descendu_. J'observai
alors,—avec quel effroi, il est inutile de le dire,—que son extrémité
inférieure était formée d'un croissant d'acier étincelant, ayant environ
un pied de long d'une corne à l'autre; les cornes dirigées en haut, et
le tranchant inférieur évidemment affilé comme celui d'un rasoir. Comme
un rasoir aussi, il paraissait lourd et massif, s'épanouissant, à partir
du fil, en une forme large et solide. Il était ajusté à une lourde verge
de cuivre, et le tout _sifflait_ en se balançant à travers l'espace.

Je ne pouvais pas douter plus longtemps au sort qui m'avait été préparé
par l'atroce ingéniosité monacale. Ma découverte du puits était devinée
par les agents de l'Inquisition,—le puits, dont les horreurs avaient
été réservées à un hérétique aussi téméraire que moi,—_le puits_,
figure de l'enfer, et considéré par l'opinion comme l'_Ultima Thule_ de
tous leurs châtiments! J'avais évité le plongeon par le plus fortuit des
accidents, et je savais que l'art de faire du supplice un piège et une
surprise formait une branche importante de tout ce fantastique système
d'exécutions secrètes. Or, ayant manqué ma chute dans l'abîme, il
n'entrait pas dans le plan démoniaque de m'y précipiter; j'étais donc
voué—et cette fois sans alternative possible,—à une destruction
différente et plus douce.—Plus douce! J'ai presque souri dans mon
agonie en pensant à la singulière application que je faisais d'un pareil
mot.

Que sert-il de raconter les longues, longues heures d'horreur plus que
mortelles durant lesquelles je comptai les oscillations vibrantes de
l'acier? Pouce par pouce,—ligne par ligne,—il opérait une descente
graduée et seulement appréciable à des intervalles qui me paraissaient
des siècles,—et toujours il descendait,—toujours plus bas,—toujours
plus bas! Il s'écoula des jours, il se peut que plusieurs jours se
soient écoulés, avant qu'il vînt se balancer assez près de moi pour
m'éventer avec son souffle âcre. L'odeur de l'acier aiguisé
s'introduisait dans mes narines. Je priai le ciel,—je le fatiguai de ma
prière,—de faire descendre l'acier plus rapidement. Je devins fou,
frénétique, et je m'efforçai de me soulever, d'aller à la rencontre de
ce terrible cimeterre mouvant. Et puis, soudainement je tombai dans un
grand calme,—et je restai étendu, souriant à cette mort étincelante,
comme un enfant à quelque précieux joujou.

Il se fit un nouvel intervalle de parfaite insensibilité; intervalle
très-court, car, en revenant à la vie, je ne trouvai pas que le pendule
fût descendu d'une quantité appréciable. Cependant, il se pourrait bien
que ce temps eût été long,—car je savais qu'il y avait des démons qui
avaient pris note de mon évanouissement, et qui pouvaient arrêter la
vibration à leur gré. En revenant à moi, j'éprouvai un malaise et une
faiblesse—oh! inexprimables,—comme par suite d'une longue inanition.
Même au milieu des angoisses présentes, la nature humaine implorait sa
nourriture. Avec un effort pénible, j'étendis mon bras gauche aussi loin
que mes liens me le permettaient, et je m'emparai d'un petit reste que
les rats avaient bien voulu me laisser. Comme j'en portais une partie à
mes lèvres, une pensée informe de joie,—d'espérance,—traversa mon
esprit. Cependant, qu'y avait-il de commun entre moi et l'espérance?
C'était, dis-je, une pensée informe;—l'homme en a souvent de semblables
qui ne sont jamais complétées. Je sentis que c'était une pensée de
joie,—d'espérance; mais je sentis aussi qu'elle était morte en
naissant. Vainement je m'efforçai de la parfaire,—de la rattraper. Ma
longue souffrance avait presque annihilé les facultés ordinaires de mon
esprit. J'étais un imbécile,—un idiot.

La vibration du pendule avait lieu dans un plan faisant angle droit avec
ma longueur. Je vis que le croissant avait été disposé pour traverser la
région du cœur. Il éraillerait la serge de ma robe,—puis il
reviendrait et répéterait son opération,—encore,—et encore. Malgré
l'effroyable dimension de la courbe parcourue (quelque chose comme
trente pieds, peut-être plus), et la sifflante énergie de sa descente,
qui aurait suffi pour couper même ces murailles de fer, en somme tout ce
qu'il pouvait faire, pour quelques minutes, c'était d'érailler ma robe.
Et sur cette pensée je fis une pause. Je n'osais pas aller plus loin que
cette réflexion. Je m'appesantis là-dessus avec une attention opiniâtre,
comme si, par cette insistance, je pouvais arrêter _là_ la descente de
l'acier. Je m'appliquai à méditer sur le son que produirait le croissant
en passant à travers mon vêtement,—sur la sensation particulière et
pénétrante que le frottement de la toile produit sur les nerfs. Je
méditai sur toutes ces futilités, jusqu'à ce que mes dents fussent
agacées.

Plus bas,—plus bas encore,—il glissait toujours plus bas. Je prenais
un plaisir frénétique à comparer sa vitesse de haut en bas avec sa
vitesse latérale. À droite,—à gauche,—et puis il fuyait loin, loin, et
puis il revenait,—avec le glapissement d'un esprit damné!—jusqu'à mon
cœur, avec l'allure furtive du tigre! Je riais et je hurlais
alternativement, selon que l'une ou l'autre idée prenait le dessus.

Plus bas,—invariablement, impitoyablement plus bas! Il vibrait à trois
pouces de ma poitrine! Je m'efforçai violemment—furieusement,—de
délivrer mon bras gauche. Il était libre seulement depuis le coude
jusqu'à la main. Je pouvais faire jouer ma main depuis le plat situé à
côté de moi jusqu'à ma bouche, avec un grand effort,—et rien de plus.
Si j'avais pu briser les ligatures au-dessus du coude, j'aurais saisi le
pendule, et j'aurais essayé de l'arrêter. J'aurais aussi bien essayé
d'arrêter une avalanche!

Toujours plus bas!—incessamment,—inévitablement plus bas! Je respirais
douloureusement, et je m'agitais à chaque vibration. Je me rapetissais
convulsivement à chaque balancement. Mes yeux le suivaient dans sa volée
ascendante et descendante, avec l'ardeur du désespoir le plus insensé;
ils se refermaient spasmodiquement au moment de la descente, quoique la
mort eût été un soulagement,—oh! quel indicible soulagement! Et
cependant je tremblais dans tous mes nerfs, quand je pensais qu'il
suffirait que la machine descendît d'un cran pour précipiter sur ma
poitrine, cette hache aiguisée, étincelante. C'était l'_espérance_ qui
faisait ainsi trembler mes nerfs, et tout mon être se replier. C'était
l'espérance,—l'espérance qui triomphe même sur le chevalet,—qui
chuchote à l'oreille des condamnés à mort, même dans les cachots de
l'Inquisition.

Je vis que dix ou douze vibrations environ mettraient l'acier en contact
immédiat avec mon vêtement,—et avec cette observation entra dans mon
esprit le calme aigu et condensé du désespoir. Pour la première fois
depuis bien des heures,—depuis bien des jours peut-être, je _pensai_.
Il me vint à l'esprit que le bandage, ou sangle, qui m'enveloppait était
d'un seul morceau. J'étais attaché par un lien continu. La première
morsure du rasoir, du croissant, dans une partie quelconque de la
sangle, devait la détacher suffisamment pour permettre à ma main gauche
de la dérouler tout autour de moi. Mais combien devenait terrible dans
ce cas la proximité de l'acier. Et le résultat de la plus légère
secousse, mortel! Était-il vraisemblable, d'ailleurs, que les mignons du
bourreau n'eussent pas prévu et paré cette possibilité? Était-il
probable que le bandage traversât ma poitrine dans le parcours du
pendule? Tremblant de me voir frustré de ma faible espérance,
vraisemblablement ma dernière, je haussai suffisamment ma tête pour voir
distinctement ma poitrine. La sangle enveloppait étroitement mes membres
et mon corps dans tous les sens,—_excepté dans le chemin du croissant
homicide_.

À peine avais-je laissé retomber ma tête dans sa position première, que
je sentis briller dans mon esprit quelque chose que je ne saurais mieux
définir que la moitié non formée de cette idée de délivrance dont j'ai
déjà parlé, et dont une moitié seule avait flotté vaguement dans ma
cervelle, lorsque je portai la nourriture à mes lèvres brûlantes. L'idée
tout entière était maintenant présente;—faible, à peine viable, à peine
définie,—mais enfin complète. Je me mis immédiatement, avec l'énergie
du désespoir, à en tenter l'exécution.

Depuis plusieurs heures, le voisinage immédiat du châssis sur lequel
j'étais couché fourmillait littéralement de rats. Ils étaient
tumultueux, hardis, voraces,—leurs yeux rouges dardés sur moi, comme
s'ils n'attendaient que mon immobilité pour faire de moi leur proie.—À
quelle nourriture,—pensai-je,—ont ils été accoutumés dans ce puits?

Excepté un petit reste, ils avaient dévoré, en dépit de tous mes efforts
pour les en empêcher, le contenu du plat. Ma main avait contracté une
habitude de va-et-vient, de balancement vers le plat; et, à la longue,
l'uniformité machinale du mouvement lui avait enlevé toute son
efficacité. Dans sa voracité cette vermine fixait souvent ses dents
aiguës dans mes doigts. Avec les miettes de la viande huileuse et épicée
qui restait encore, je frottai fortement le bandage partout où je pus
l'atteindre; puis, retirant ma main du sol, je restai immobile et sans
respirer.

D'abord les voraces animaux furent saisis et effrayés du changement,—de
la cessation du mouvement. Ils prirent l'alarme et tournèrent le dos;
plusieurs regagnèrent le puits; mais cela ne dura qu'un moment. Je
n'avais pas compté en vain sur leur gloutonnerie. Observant que je
restais sans mouvement, un ou deux des plus hardis grimpèrent sur le
châssis et flairèrent la sangle. Cela me parut le signal d'une invasion
générale. Des troupes fraîches se précipitèrent hors du puits. Ils
s'accrochèrent au bois,—ils l'escaladèrent et sautèrent par centaines
sur mon corps. Le mouvement régulier du pendule ne les troublait pas le
moins du monde. Ils évitaient son passage et travaillaient activement
sur le bandage huilé. Ils se pressaient,—ils fourmillaient et
s'amoncelaient incessamment sur moi; ils se tortillaient sur ma gorge;
leurs lèvres froides cherchaient les miennes; j'étais à moitié suffoqué
par leur poids multiplié; un dégoût, qui n'a pas de nom dans le monde,
soulevait ma poitrine et glaçait mon cœur comme un pesant vomissement.
Encore une minute, et je sentais que l'horrible opération serait finie.
Je sentais positivement le relâchement du bandage; je savais qu'il
devait être déjà coupé en plus d'un endroit. Avec une résolution
surhumaine, je restai _immobile_. Je ne m'étais pas trompé dans mes
calculs,—je n'avais pas souffert en vain. À la longue, je sentis que
j'étais _libre_. La sangle pendait en lambeaux autour de mon corps; mais
le mouvement du pendule attaquait déjà ma poitrine; il avait fendu la
serge de ma robe; il avait coupé la chemise de dessous; il fit encore
deux oscillations,—et une sensation de douleur aiguë traversa tous mes
nerfs. Mais l'instant du salut était arrivé. À un geste de ma main, mes
libérateurs s'enfuirent tumultueusement. Avec un mouvement tranquille et
résolu,—prudent et oblique,—lentement et en m'aplatissant,—je me
glissai hors de l'étreinte du bandage et des atteintes du cimeterre.
Pour le moment du moins, _j'étais libre_.

Libre!—et dans la griffe de l'Inquisition! J'étais à peine sorti de mon
grabat d'horreur, j'avais à peine fait quelques pas sur le pavé de la
prison, que le mouvement de l'infernale machine cessa, et que je la vis
attirée par une force invisible à travers le plafond. Ce fut une leçon
qui me mit le désespoir dans le cœur. Tous mes mouvements étaient
indubitablement épiés. Libre!—je n'avais échappé à la mort sous une
espèce d'agonie que pour être livré à quelque chose de pire que la mort
sous quelque autre espèce. À cette pensée, je roulai mes yeux
convulsivement sur les parois de fer qui m'enveloppaient. Quelque chose
de singulier—un changement que d'abord je ne pus apprécier
distinctement—se produisit dans la chambre,—c'était évident. Durant
quelques minutes d'une distraction pleine de rêves et de frissons, je me
perdis dans de vaines et incohérentes conjectures. Pendant ce temps, je
m'aperçus pour la première fois de l'origine de la lumière sulfureuse
qui éclairait la cellule. Elle provenait d'une fissure large à peu près
d'un demi-pouce, qui s'étendait tout autour de la prison à la base des
murs, qui paraissaient ainsi et étaient en effet complètement séparés du
sol. Je tâchai, mais bien en vain, comme on le pense, de regarder par
cette ouverture.

Comme je me relevais découragé, le mystère de l'altération de la chambre
se dévoila tout d'un coup à mon intelligence. J'avais observé que, bien
que les contours des figures murales fussent suffisamment distincts, les
couleurs semblaient altérées et indécises. Ces couleurs venaient de
prendre et prenaient à chaque instant un éclat saisissant et
très-intense, qui donnait à ces images fantastiques et diaboliques un
aspect dont auraient frémi des nerfs plus solides que les miens. Des
yeux de démons, d'une vivacité féroce et sinistre, étaient dardés sur
moi de mille endroits, où primitivement je n'en soupçonnais aucun, et
brillaient de l'éclat lugubre d'un feu que je voulais absolument, mais
en vain, regarder comme imaginaire.

_Imaginaire_!—Il me suffisait de respirer pour attirer dans mes
narines la vapeur du fer chauffé! Une odeur suffocante se répandit dans
la prison! Une ardeur plus profonde se fixait à chaque instant dans les
yeux dardés sur mon agonie! Une teinte plus riche de rouge s'étalait sur
ces horribles peintures de sang! J'étais haletant! Je respirais avec
effort! Il n'y avait pas à douter du dessein de mes bourreaux,—oh! les
plus impitoyables, oh! les plus démoniaques des hommes! Je reculai loin
du métal ardent vers le centre du cachot. En face de cette destruction
par le feu, l'idée de la fraîcheur du puits surprit mon âme comme un
baume. Je me précipitai vers ses bords mortels. Je tendis mes regards
vers le fond. L'éclat de la voûte enflammée illuminait ses plus secrètes
cavités. Toutefois, pendant un instant d'égarement, mon esprit se refusa
à comprendre la signification de ce que je voyais. À la fin, cela entra
dans mon âme,—de force, victorieusement; cela s'imprima en feu sur ma
raison frissonnante. Oh une voix, une voix pour parler!—Oh!
horreur—Oh! toutes les horreurs, excepté celle-là!—Avec un cri, je me
rejetai loin de la margelle, et, cachant mon visage dans mes mains, je
pleurai amèrement.

La chaleur augmentait rapidement, et une fois encore je levai les yeux,
frissonnant comme dans un accès de fièvre. Un second changement avait eu
lieu dans la cellule,—et maintenant ce changement était évidemment dans
la _forme_. Comme la première fois, ce fut d'abord en vain que je
cherchai à apprécier ou à comprendre ce qui se passait. Mais on ne me
laissa pas longtemps dans le doute. La vengeance de l'Inquisition
marchait grand train, déroutée deux fois par mon bonheur, et il n'y
avait pas à jouer plus longtemps avec le Roi des Épouvantements. La
chambre avait été carrée. Je m'apercevais que deux de ses angles de fer
étaient maintenant aigus,—deux conséquemment obtus. Le terrible
contraste augmentait rapidement, avec un grondement, un gémissement
sourd. En un instant, la chambre avait changé sa forme en celle d'un
losange. Mais la transformation ne s'arrêta pas là. Je ne désirais pas,
je n'espérais pas qu'elle s'arrêtât. J'aurais appliqué les murs rouges
contre ma poitrine, comme un vêtement d'éternelle paix.—La mort,—me
dis-je,—n'importe quelle mort, excepté celle du puits!—Insensé!
comment n'avais-je pas compris _qu'il fallait le puits_, que _ce puits
seul_ était la raison du fer brûlant qui m'assiégeait? Pouvais-je
résister à son ardeur? Et, même en le supposant, pouvais-je me roidir
contre sa pression? Et maintenant, le losange s'aplatissait,
s'aplatissait avec une rapidité qui ne me laissait pas le temps de la
réflexion. Son centre, placé sur la ligne de sa plus grande largeur,
coïncidait juste avec le gouffre béant. J'essayai de reculer,—mais les
murs, en se resserrant, me pressaient irrésistiblement. Enfin, il vint
un moment où mon corps brûlé et contorsionné trouvait à peine sa place,
où il y avait à peine place pour mon pied sur le sol de la prison. Je ne
luttais plus, mais l'agonie de mon âme s'exhala dans un grand et long
cri suprême de désespoir. Je sentis que je chancelais sur le bord,—je
détournai les yeux...

Mais voilà comme un bruit discordant de voix humaines! Une explosion, un
ouragan de trompettes! Un puissant rugissement comme celui d'un millier
de tonnerres! Les murs de feu reculèrent précipitamment! Un bras étendu
saisit le mien comme je tombais, défaillant, dans l'abîme. C'était le
bras du général Lasalle. L'armée française était entrée à Tolède.
L'Inquisition était dans les mains de ses ennemis...



HOP-FROG


Je n'ai jamais connu personne qui eût plus d'entrain et qui fût plus
porté à la facétie que ce brave roi. Il ne vivait que pour les farces.
Raconter une bonne histoire dans le genre bouffon, et la bien raconter,
c'était le plus sûr chemin pour arriver à sa faveur. C'est pourquoi ses
sept ministres étaient tous gens distingués par leurs talents de
farceurs. Ils étaient tous taillés d'après le patron royal,—vaste
corpulence, adiposité, inimitable aptitude pour la bouffonnerie. Que les
gens engraissent par la farce ou qu'il y ait dans la graisse quelque
chose qui prédispose à la farce, c'est une question que je n'ai jamais
pu décider; mais il est certain qu'un farceur maigre peut s'appeler
_rara avis in terris_.

Quant aux raffinements, ou _ombres_ de l'esprit, comme il les appelait
lui-même, le roi s'en souciait médiocrement. Il avait une admiration
spéciale pour la _largeur_ dans la facétie, et il la digérait même en
_longueur_, pour l'amour d'elle. Les délicatesses l'ennuyaient. Il
aurait préféré le _Gargantua_ de Rabelais au _Zadig_ de Voltaire, et
par-dessus tout les bouffonneries en action accommodaient son goût, bien
mieux encore que les plaisanteries en paroles.

À l'époque où se passe cette histoire, les bouffons de profession
n'étaient pas tout à fait passés de mode à la cour. Quelques-unes des
grandes _puissances_ continentales gardaient encore leurs _fous_;
c'étaient des malheureux, bariolés, ornés de bonnets à sonnettes, et qui
devaient être toujours prêts à livrer, à la minute, des bons mots
subtils, en échange des miettes qui tombaient de la table royale.

_Notre roi_, naturellement, avait son fou. Le fait est qu'il _sentait le
besoin_ de quelque chose dans le sens de la folie,—ne fût-ce que pour
contrebalancer la pesante sagesse des sept hommes sages qui lui
servaient de ministres,—pour ne pas parler de lui.

Néanmoins, son fou, son bouffon de profession, n'était pas seulement un
fou. Sa valeur était triplée aux yeux du roi par le fait qu'il était en
même temps nain et boiteux. Dans ce temps-là, les nains étaient à la
cour aussi communs que les fous; et plusieurs monarques auraient trouvé
difficile de passer leur temps,—le temps est plus long à la cour que
partout ailleurs,—sans un bouffon pour les faire rire, et un nain pour
en rire. Mais, comme je l'ai déjà remarqué, tous ces bouffons, dans
quatre-vingt-dix-neuf cas sur cent, sont gras, ronds et massifs,—de
sorte que c'était pour notre roi une ample source d'orgueil de posséder
dans Hop-Frog—c'était le nom du fou,—un triple trésor en une seule
personne.

Je crois que le nom de Hop-Frog n'était pas celui dont l'avaient baptisé
ses parrains, mais qu'il lui avait été conféré par l'assentiment unanime
des sept ministres, en raison de son impuissance à marcher comme les
autres hommes[5]. Dans le fait, Hop-Frog ne pouvait se mouvoir qu'avec
une sorte d'allure _interjectionnelle_,—quelque chose entre le saut et
le tortillement,—une espèce de mouvement qui était pour le roi une
récréation perpétuelle et, naturellement, une jouissance; car,
nonobstant la proéminence de sa panse et une bouffissure
constitutionnelle de la tête, le roi passait aux yeux de toute sa cour
pour un fort bel homme.

Mais, bien que Hop-Frog, grâce à la distorsion de ses jambes, ne pût se
mouvoir que très-laborieusement dans un chemin ou sur un parquet, la
prodigieuse puissance musculaire dont la nature avait doué ses bras,
comme pour compenser l'imperfection de ses membres inférieurs, le
rendait apte à accomplir maints traits d'une étonnante dextérité, quand
il s'agissait d'arbres, de cordes, ou de quoi que ce soit où l'on pût
grimper. Dans ces exercices-là, il avait plutôt l'air d'un écureuil ou
d'un petit singe que d'une grenouille.

Je ne saurais dire précisément de quel pays Hop-Frog était originaire.
Il venait sans doute de quelque région barbare, dont personne n'avait
entendu parler,—à une vaste distance de la cour de notre roi. Hop-Frog
et une jeune fille un peu moins naine que lui,—mais admirablement bien
proportionnée et excellente danseuse,—avaient été enlevés à leurs
foyers respectifs, dans des provinces limitrophes, et envoyés en présent
au roi par un de ses généraux chéris de la victoire.

Dans de pareilles circonstances, il n'y avait rien d'étonnant à ce
qu'une étroite intimité se fût établie entre les deux petits captifs. En
réalité, ils devinrent bien vite deux amis jurés. Hop-Frog, qui, bien
qu'il se mît en grands frais de bouffonnerie, n'était nullement
populaire, ne pouvait pas rendre à Tripetta de grands services; mais
elle, en raison de sa grâce et de son exquise beauté—de naine,—elle
était universellement admirée et choyée; elle possédait donc beaucoup
d'influence et ne manquait jamais d'en user, en toute occasion, au
profit de son cher Hop-Frog.

Dans une grande occasion solennelle,—je ne sais plus laquelle,—le roi
résolut de donner un bal masqué; et, chaque fois qu'une mascarade ou
toute autre fête de ce genre avait lieu à la cour, les talents de
Hop-Frog et de Tripetta étaient à coup sûr mis en réquisition. Hop-Frog,
particulièrement, était si inventif en matière de décorations, de types
nouveaux, et de travestissements pour les bals masqués, qu'il semblait
que rien ne pût se faire sans son assistance.

La nuit marquée par la fête était arrivée. Une salle splendide avait été
disposée, sous l'œil de Tripetta, avec toute l'ingéniosité possible
pour donner de l'éclat à une mascarade. Toute la cour était dans la
fièvre de l'attente. Quant aux costumes et aux rôles, chacun, on le
pense bien, avait fait son choix en cette matière. Beaucoup de personnes
avaient déterminé les rôles qu'elles adopteraient, une semaine ou même
un mois d'avance; et, en somme, il n'y avait incertitude ni indécision
nulle part,—excepté chez le roi et ses sept ministres. Pourquoi
hésitaient-ils? je ne saurais le dire,—à moins que ce ne fût encore une
manière de farce. Plus vraisemblablement, il leur était difficile
d'attraper leur idée, à cause qu'ils étaient si gros! Quoi qu'il en
soit, le temps fuyait et, comme dernière ressource, ils envoyèrent
chercher Tripetta et Hop-Frog.

Quand les deux petits amis obéirent à l'ordre du roi, ils le trouvèrent
prenant royalement le vin avec les sept membres de son conseil privé;
mais le monarque semblait de fort mauvaise humeur. Il savait que
Hop-Frog craignait le vin; car cette boisson excitait le pauvre boiteux
jusqu'à la folie; et la folie n'est pas une manière de sentir bien
réjouissante. Mais le roi aimait ses propres charges et prenait plaisir
à forcer Hop-Frog à boire, et,—suivant l'expression royale,—à _être
gai_.

—Viens ici, Hop-Frog,—dit-il, comme le bouffon et son amie entraient
dans la chambre;—avale-moi cette rasade à la santé de vos amis absents
(ici Hop-Frog soupira), et sers-nous de ton imaginative. Nous avons
besoin de types,—de _caractères_, mon brave!—de quelque chose de
nouveau—d'extraordinaire. Nous sommes fatigués de cette éternelle
monotonie. Allons, bois!—le vin allumera ton génie!

Hop-Frog s'efforça, comme d'habitude, de répondre par un bon mot aux
avances du roi; mais l'effort fut trop grand. C'était justement le jour
de naissance du pauvre nain, et l'ordre de boire _à ses amis absents_
fit jaillir les larmes de ses yeux. Quelques larges gouttes amères
tombèrent dans la coupe pendant qu'il la recevait humblement de la main
de son tyran.

—Ha! ha! ha!—rugit ce dernier, comme le nain épuisait la coupe avec
répugnance,—vois ce que peut faire un verre de bon vin! Eh! tes yeux
brillent déjà!

Pauvre garçon! Ses larges yeux étincelaient plutôt qu'ils ne brillaient,
car l'effet du vin sur son excitable cervelle était aussi puissant
qu'instantané. Il plaça nerveusement le gobelet sur la table, et promena
sur l'assistance un regard fixe et presque fou. Ils semblaient tous
s'amuser prodigieusement du succès de la _farce_ royale.

—Et maintenant, à l'ouvrage!—dit le premier ministre, un très-gros
homme.

—Oui,—dit le roi;—allons! Hop-Frog, prête-nous ton assistance. Des
types, mon beau garçon! des caractères! nous avons besoin de
_caractère_!—nous en avons tous besoin!—ha! ha! ha!

Et, comme ceci visait sérieusement au bon mot, ils firent, tous sept,
chorus au rire royal. Hop-Frog rit aussi, mais faiblement et d'un rire
distrait.

—Allons! allons!—dit le roi impatienté,—est-ce que tu ne trouves
rien?

—Je tâche de trouver quelque chose de _nouveau_,—répéta le nain d'un
air perdu; car il était tout à fait égaré par le vin.

—Tu tâches!—cria le tyran, férocement.—Qu'entends-tu par ce mot? Ah!
je comprends. Vous boudez, et il vous faut encore du vin. Tiens! avale
ça!—et il remplit une nouvelle coupe et la tendit toute pleine au
boiteux, qui la regarda et respira comme essoufflé.

—Bois, te dis-je!—cria le monstre,—ou par les démons!...

Le nain hésitait. Le roi devint pourpre de rage. Les courtisans
souriaient cruellement. Tripetta, pâle comme un cadavre, s'avança
jusqu'au siège du monarque, et, s'agenouillant devant lui, elle le
supplia d'épargner son ami.

Le tyran la regarda pendant quelques instants, évidemment stupéfait
d'une pareille audace. Il semblait ne savoir que dire ni que faire,—ni
comment exprimer son indignation d'une manière suffisante. À la fin,
sans prononcer une syllabe, il la repoussa violemment loin de lui, et
lui jeta à la face le contenu de la coupe pleine jusqu'aux bords.

La pauvre petite se releva du mieux qu'elle put, et, n'osant pas même
soupirer, elle reprit sa place au pied de la table.

Il y eut pendant une demi-minute un silence de mort, pendant lequel on
aurait entendu tomber une feuille, une plume. Ce silence fut interrompu
par une espèce de grincement sourd, mais rauque et prolongé, qui sembla
jaillir tout d'un coup de tous les coins de la chambre.

—Pourquoi,—pourquoi,—pourquoi faites-vous ce bruit?—demanda le roi,
se retournant avec fureur vers le nain.

Ce dernier semblait être revenu à peu près de son ivresse, et, regardant
fixement, mais avec tranquillité, le tyran en face, il s'écria
simplement:

—Moi,—moi? Comment pourrait-ce être moi?

—Le son m'a semblé venir du dehors,—observa l'un des
courtisans;—j'imagine que c'est le perroquet, à la fenêtre, qui aiguise
son bec aux barreaux de sa cage.

—C'est vrai,—répliqua le monarque, comme très-soulagé par cette
idée;—mais, sur mon honneur de chevalier, j'aurais juré que c'était le
grincement des dents de ce misérable.

Là-dessus, le nain se mit à rire (le roi était un farceur trop déterminé
pour trouver à redire au rire de qui que ce fût), et déploya une large,
puissante et épouvantable rangée de dents. Bien mieux, il déclara qu'il
était tout disposé à boire autant de vin qu'on voudrait. Le monarque
s'apaisa, et Hop-Frog, ayant absorbé une nouvelle rasade sans le moindre
inconvénient, entra tout de suite, et avec chaleur, dans le plan de la
mascarade.

—Je ne puis expliquer,—observa-t-il fort tranquillement, et comme s'il
n'avait jamais goûté de vin de sa vie,—comment s'est faite cette
association d'idées; mais _juste_ après que Votre Majesté eut frappé la
petite et lui eut jeté le vin à la face,—_juste après_ que Votre
Majesté eut fait cela, et pendant que le perroquet faisait ce singulier
bruit derrière la fenêtre, il m'est revenu à l'esprit un merveilleux
divertissement;—c'est un des jeux de mon pays, et nous l'introduisons
souvent dans nos mascarades; mais ici il sera absolument nouveau.
Malheureusement ceci demande une société de huit personnes, et...

—Eh! nous sommes huit!—s'écria le roi, riant de sa subtile
découverte;—huit, juste!—moi et mes sept ministres. Voyons! quel est
ce divertissement?

—Nous appelons cela,—dit le boiteux,—les _Huit Orangs-Outangs
Enchaînés_, et c'est vraiment un jeu charmant, quand il est bien
exécuté.

—_Nous_ l'exécuterons,—dit le roi, en se redressant et abaissant les
paupières.

—La beauté du jeu,—continua Hop-Frog,—consiste dans l'effroi qu'il
cause parmi les femmes.

—Excellent!—rugirent en chœur le monarque et son ministère.

—_C'est moi_ qui vous habillerai en orangs-outangs,—continua le
nain;—fiez-vous à moi pour tout cela. La ressemblance sera si frappante
que tous les masques vous prendront pour de véritables bêtes,—et,
naturellement, ils seront aussi terrifiés qu'étonnés.

—Oh! c'est ravissant!—s'écria le roi.—Hop-Frog! nous ferons de toi un
homme!

—Les chaînes ont pour but d'augmenter le désordre par leur tintamarre.
Vous êtes censés avoir échappé en masse à vos gardiens. Votre Majesté ne
peut se figurer l'effet produit, dans un bal masqué, par huit
orangs-outangs enchaînés, que la plupart des assistants prennent pour de
véritables bêtes, se précipitant avec des cris sauvages à travers une
foule d'hommes et de femmes coquettement et somptueusement vêtus. Le
contraste n'a pas son pareil.

—Cela sera!—dit le roi; et le conseil se leva en toute hâte,—car il
se faisait tard,—pour mettre à exécution le plan de Hop-Frog.

Sa manière d'arranger tout ce monde en orangs-outangs était très-simple,
mais très-suffisante pour son dessein. À l'époque où se passe cette
histoire, on voyait rarement des animaux de cette espèce dans les
différentes parties du monde civilisé; et, comme les imitations faites
par le nain étaient suffisamment bestiales et plus que suffisamment
hideuses, on crut pouvoir se fier à la ressemblance.

Le roi et ses ministres furent d'abord insinués dans des chemises et des
caleçons de tricot collants. Puis on les enduisit de goudron. À cet
endroit de l'opération, quelqu'un de la bande suggéra l'idée de plumes;
mais elle fut tout d'abord rejetée par le nain, qui convainquit bien
vite les huit personnages, par une démonstration oculaire, que le poil
d'un animal tel que l'orang-outang était bien plus fidèlement représenté
par du lin. En conséquence, on en étala une couche épaisse par-dessus la
couche de goudron. On se procura alors une longue chaîne. D'abord on la
passa autour de la taille du roi, _et l'on s'y assujettit_; puis, autour
d'un autre individu de la bande, et on l'y assujettit également; puis,
successivement autour de chacun et de la même manière. Quand tout cet
arrangement de chaîne fut achevé, en s'écartant l'un de l'autre aussi
loin que possible, ils formèrent un cercle; et, pour achever la
vraisemblance, Hop-Frog fit passer le reste de la chaîne à travers le
cercle, en deux diamètres, à angles droits, d'après la méthode adoptée
aujourd'hui par les chasseurs de Bornéo qui prennent des chimpanzés ou
d'autres grosses espèces.

La grande salle dans laquelle le bal devait avoir lieu était une pièce
circulaire, très-élevée, et recevant la lumière du soleil par une
fenêtre unique, au plafond. La nuit (c'était le temps où cette salle
trouvait sa destination spéciale), elle était principalement éclairée
par un vaste lustre, suspendu par une chaîne au centre du châssis, et
qui s'élevait ou s'abaissait au moyen d'un contrepoids ordinaire; mais
pour ne pas nuire à l'élégance, ce dernier passait en dehors de la
coupole et par-dessus le toit.

La décoration de la salle avait été abandonnée à la surveillance de
Tripetta; mais dans quelques détails elle avait probablement été guidée
par le calme jugement de son ami le nain. C'était d'après son conseil
que pour cette occasion le lustre avait été enlevé. L'écoulement de la
cire, qu'il eût été impossible d'empêcher dans une atmosphère aussi
chaude, aurait causé un sérieux dommage aux riches toilettes des
invités, qui, vu l'encombrement de la salle, n'auraient pas pu tous
éviter le centre, c'est-à-dire la région du lustre. De nouveaux
candélabres furent ajustés dans différentes parties de la salle, hors de
l'espace rempli par la foule; et un flambeau, d'où s'échappait un parfum
agréable, fut placé dans la main droite de chacune des cariatides qui
s'élevaient contre le mur, au nombre de cinquante ou soixante en tout.

Les huit orangs-outangs, prenant conseil de Hop-Frog, attendirent
patiemment, pour faire leur entrée, que la salle fût complètement
remplie de masques, c'est-à-dire jusqu'à minuit. Mais l'horloge avait à
peine cessé de sonner, qu'ils se précipitèrent ou plutôt qu'ils
roulèrent tous en masse,—car, empêchés comme ils étaient dans leurs
chaînes, quelques-uns tombèrent et tous trébuchèrent en entrant.

La sensation parmi les masques fut prodigieuse et remplit de joie le
cœur du roi. Comme on s'y attendait, le nombre des invités fut grand,
qui supposèrent que ces êtres de mine féroce étaient de véritables bêtes
d'une certaine espèce, sinon précisément des orangs-outangs. Plusieurs
femmes s'évanouirent de frayeur; et, si le roi n'avait pas pris la
précaution d'interdire toutes les armes, lui et sa bande auraient pu
payer leur plaisanterie de leur sang. Bref, ce fut une déroute générale
vers les portes; mais le roi avait donné l'ordre qu'on les fermât
aussitôt après son entrée, et, d'après le conseil du nain, les clefs
avaient été remises entre _ses_ mains.

Pendant que le tumulte était à son comble, et que chaque masque ne
pensait qu'à son propre salut,—car, en somme, dans cette panique et
cette cohue, il y avait un danger réel,—on aurait pu voir la chaîne qui
servait à suspendre le lustre, et qui avait été également retirée,
descendre, descendre jusqu'à ce que son extrémité recourbée en crochet
fût arrivée à trois pieds du sol.

Peu d'instants après, le roi et ses sept amis, ayant roulé à travers la
salle dans toutes les directions, se trouvèrent enfin au centre et en
contact immédiat avec la chaîne. Pendant qu'ils étaient dans cette
position, le nain, qui avait toujours marché sur leurs talons, les
engageant à prendre garde à la commotion, se saisit de leur chaîne à
l'intersection des deux parties diamétrales. Alors, avec la rapidité de
la pensée, il y ajusta le crochet qui servait d'ordinaire à suspendre le
lustre; et en un instant, retirée comme par un agent invisible, la
chaîne remonta assez haut pour mettre le crochet hors de toute portée,
et conséquemment enleva les orangs-outangs tous ensemble, les uns contre
les autres, et face à face.

Les masques, pendant ce temps, étaient à peu près revenus de leur
alarme; et, comme ils commençaient à prendre tout cela pour une
plaisanterie adroitement concertée, ils poussèrent un immense éclat de
rire, en voyant la position des singes.

—Gardez-les _moi_!—cria alors Hop-Frog; et sa voix perçante se faisait
entendre à travers le tumulte,—gardez-les-moi, je crois que je les
connais, _moi_. Si je peux seulement les bien voir, _moi_, je vous dirai
tout de suite qui ils sont.

Alors, chevauchant des pieds et des mains sur les têtes de la foule, il
manœuvra de manière à atteindre le mur; puis, arrachant un flambeau à
l'une des cariatides, il retourna, comme il était venu, vers le centre
de la salle,—bondit avec l'agilité d'un singe sur la tête du roi,—et
grimpa de quelques pieds après la chaîne,—abaissant la torche pour
examiner le groupe des orangs-outangs, et criant toujours:—Je
découvrirai bien vite qui ils sont!

Et alors, pendant que toute l'assemblée,—y compris les singes,—se
tordait de rire, le bouffon poussa soudainement un sifflement aigu; la
chaîne remonta vivement de trente pieds environ,—tirant avec elle les
orangs-outangs terrifiés qui se débattaient, et les laissant suspendus
en l'air entre le châssis et le plancher. Hop-Frog, cramponné à la
chaîne, était remonté avec elle et gardait toujours sa position
relativement aux huit masques, rabattant toujours sa torche vers eux,
comme s'il s'efforçait de découvrir qui ils pouvaient être.

Toute l'assistance fut tellement stupéfiée par cette ascension, qu'il en
résulta un silence profond, d'une minute environ. Mais il fut interrompu
par un bruit sourd, une espèce de grincement rauque, comme celui qui
avait déjà attiré l'attention du roi et de ses conseillers, quand
celui-ci avait jeté le vin à la face de Tripetta. Mais, dans le cas
présent, il n'y avait pas lieu de chercher d'où partait le bruit. Il
jaillissait des dents du nain, qui faisait grincer ces crocs, comme s'il
les broyait dans l'écume de sa bouche, et dardait des yeux étincelant
d'une rage folle vers le roi et ses sept compagnons, dont les figures
étaient tournées vers lui.

—Ah! ah!—dit enfin le nain furibond,—ah! ah! je commence à voir qui
sont ces gens-là maintenant!

Alors, sous prétexte d'examiner le roi de plus près, il approcha le
flambeau du vêtement de lin dont celui-ci était revêtu, et qui se fondit
instantanément en une nappe de flamme éclatante. En moins d'une
demi-minute, les huit orangs-outangs flambaient furieusement, au milieu
des cris d'une multitude qui les contemplait d'en bas, frappée
d'horreur, et impuissante à leur porter le plus léger secours.

À la longue, les flammes, jaillissant soudainement avec plus de
violence, contraignirent le bouffon à grimper plus haut sur sa chaîne,
hors de leur atteinte, et, pendant qu'il accomplissait cette manœuvre,
la foule retomba, pour un instant encore, dans le silence. Le nain
saisit l'occasion, et prit de nouveau la parole:

—Maintenant,—dit-il,—je vois _distinctement_ de quelle espèce sont
ces masques. Je vois un grand roi et ses sept conseillers privés, un roi
qui ne se fait pas scrupule de frapper une fille sans défense, et ses
sept conseillers qui l'encouragent dans son atrocité. Quant à moi, je
suis simplement Hop-Frog le bouffon,—et _ceci est ma dernière
bouffonnerie!_

Grâce à l'extrême combustibilité du chanvre et du goudron auquel il
était collé, le nain avait à peine fini sa courte harangue que l'œuvre
de vengeance était accomplie. Les huit cadavres se balançaient sur leurs
chaînes.—masse confuse, fétide, fuligineuse, hideuse. Le boiteux lança
sa torche sur eux, grimpa tout à loisir vers le plafond, et disparut à
travers le châssis.

On suppose que Tripetta, en sentinelle sur le toit de la salle, avait
servi de complice à son ami dans cette vengeance incendiaire, et qu'ils
s'enfuirent ensemble vers leur pays; car on ne les a jamais revus.



LA BARRIQUE D'AMONTILLADO


J'avais supporté du mieux que j'avais pu les mille injustices de
Fortunato; mais, quand il en vint à l'insulte, je jurai de me venger.
Vous cependant, qui connaissez bien la nature de mon âme, vous ne
supposerez pas que j'aie articulé une seule menace. À la longue, je
devais être vengé; c'était un point définitivement arrêté;—mais la
perfection même de ma résolution excluait toute idée de péril. Je devais
non-seulement punir, mais punir impunément. Une injure n'est pas
redressée quand le châtiment atteint le redresseur; elle n'est pas non
plus redressée quand le vengeur n'a pas soin de se faire connaître à
celui qui a commis l'injure.

Il faut qu'on sache que je n'avais donné à Fortunato aucune raison de
douter de ma bienveillance, ni par mes paroles, ni par mes actions. Je
continuai, selon mon habitude, à lui sourire en face, et il ne devinait
pas que mon sourire désormais ne traduisait que la pensée de son
immolation.

Il avait un côté faible,—ce Fortunato,—bien qu'il fût à tous autres
égards un homme à respecter, et même à craindre. Il se faisait gloire
d'être connaisseur en vins. Peu d'Italiens ont le véritable esprit de
connaisseur; leur enthousiasme est la plupart du temps emprunté,
accommodé au temps et à l'occasion; c'est un charlatanisme pour agir sur
les millionnaires anglais et autrichiens. En fait de peintures et de
pierres précieuses, Fortunato, comme ses compatriotes, était un
charlatan;—mais en matière de vieux vins il était sincère. À cet égard,
je ne différais pas essentiellement de lui; j'étais moi-même
très-entendu dans les crus italiens, et j'en achetais considérablement
toutes les fois que je le pouvais.

Un soir, à la brune, au fort de la folie du carnaval, je rencontrai mon
ami. Il m'accosta avec une très-chaude cordialité, car il avait beaucoup
bu. Mon homme était déguisé. Il portait un vêtement collant et mi-parti,
et sa tête était surmontée d'un bonnet conique avec des sonnettes.
J'étais si heureux de le voir que je crus que je ne finirais jamais de
lui pétrir la main. Je lui dis:

—Mon cher Fortunato, je vous rencontre à propos.—Quelle excellente
mine vous avez aujourd'hui!—Mais j'ai reçu une pipe d'amontillado, ou
du moins d'un vin qu'on me donne pour tel, et j'ai des doutes.

—Comment?—dit-il,—de l'amontillado? Une pipe? Pas possible!—Et au
milieu du carnaval!

—J'ai des doutes,—répliquai-je,—et j'ai été assez bête pour payer le
prix total de l'amontillado sans vous consulter. On n'a pas pu vous
trouver, et je tremblais de manquer une occasion.

—De l'amontillado!

—J'ai des doutes.

—De l'amontillado!

—Et je veux les tirer au clair.

—De l'amontillado!

—Puisque vous êtes invité quelque part, je vais chercher Luchesi. Si
quelqu'un a le sens critique, c'est lui. Il me dira...

—Luchesi est incapable de distinguer l'amontillado du xérès.

—Et cependant il y a des imbéciles qui tiennent que son goût est égal
au vôtre.

—Venez, allons!

—Où?

—À vos caves.

—Mon ami, non; je ne veux pas abuser de votre bonté. Je vois que vous
êtes invité. Luchesi...

—Je ne suis pas invité;—partons!

—Mon ami, non. Ce n'est pas la question de l'invitation, mais c'est le
cruel froid dont je m'aperçois que vous souffrez. Les caves sont
insupportablement humides; elles sont tapissées de nitre.

—N'importe, allons! Le froid n'est absolument rien. De l'amontillado!
On vous en a imposé.—Et quant à Luchesi, il est incapable de distinguer
le xérès de l'amontillado.

En parlant ainsi, Fortunato s'empara de mon bras. Je mis un masque de
soie noire, et, m'enveloppant soigneusement d'un manteau, je me laissai
traîner par lui jusqu'à mon palais.

Il n'y avait pas de domestiques à la maison; ils s'étaient cachés pour
faire ripaille en l'honneur de la saison. Je leur avais dit que je ne
rentrerais pas avant le matin, et je leur avais donné l'ordre formel de
ne pas bouger de la maison. Cet ordre suffisait, je le savais bien, pour
qu'ils décampassent en toute hâte, tous, jusqu'au dernier, aussitôt que
j'aurais tourné le dos.

Je pris deux flambeaux à la glace, j'en donnai un à Fortunato, et je le
dirigeai complaisamment, à travers une enfilade de pièces, jusqu'au
vestibule qui conduisait aux caves. Je descendis devant lui un long et
tortueux escalier, me retournant et lui recommandant de prendre bien
garde. Nous atteignîmes enfin les derniers degrés, et nous nous
trouvâmes ensemble sur le sol humide des catacombes des Montrésors.

La démarche de mon ami était chancelante, et les clochettes de son
bonnet cliquetaient à chacune de ses enjambées.

—La pipe d'amontillado?—dit-il.

—C'est plus loin,—dis-je;—mais observez cette broderie blanche qui
étincelle sur les murs de ce caveau.

Il se retourna vers moi et me regarda dans les yeux avec deux globes
vitreux qui distillaient les larmes de l'ivresse.

—Le nitre?—demanda-t-il à la fin.

—Le nitre,—répliquai-je.—Depuis combien de temps avez-vous attrapé
cette toux?

—Euh! euh! euh!—euh! euh! euh!—euh! euh! euh!—euh!!!

Il fut impossible à mon pauvre ami de répondre avant quelques minutes.

—Ce n'est rien,—dit-il enfin.

—Venez,—dis-je avec fermeté,—allons-nous-en; votre santé est
précieuse. Vous êtes riche, respecté, admiré, aimé; vous êtes heureux,
comme je le fus autrefois; vous êtes un homme qui laisserait un vide.
Pour moi, ce n'est pas la même chose. Allons-nous-en; vous vous rendrez
malade. D'ailleurs, il y a Luchesi...

—Assez,—dit-il;—la toux, ce n'est rien. Cela ne me tuera pas. Je ne
mourrai pas d'un rhume.

—C'est vrai,—c'est vrai,—répliquai-je,—et en vérité je n'avais pas
l'intention de vous alarmer inutilement;—mais vous devriez prendre des
précautions. Un coup de ce médoc vous défendra contre l'humidité.

Ici j'enlevai une bouteille à une longue rangée de ses compagnes qui
étaient couchées par terre, et je fis sauter le goulot.

—Buvez,—dis-je, en lui présentant le vin.

Il porta la bouteille à ses lèvres, en me regardant du coin de l'œil.
Il fit une pause, me salua familièrement (les grelots sonnèrent), et
dit:

—Je bois aux défunts qui reposent autour de nous!

—Et moi, à votre longue vie!

Il reprit mon bras, et nous nous remîmes en route.

—Ces caveaux,—dit-il,—sont très-vastes.

—Les Montrésors,—répliquai-je,—étaient une grande et nombreuse
famille.

—J'ai oublié vos armes.

—Un grand pied d'or sur champ d'azur; le pied écrase un serpent rampant
dont les dents s'enfoncent dans le talon.

—Et la devise?

—_Nemo me impune lacessit._

—Fort beau!—dit-il. Le vin étincelait dans ses yeux, et les sonnettes
tintaient. Le médoc m'avait aussi échauffé les idées. Nous étions
arrivés à travers des murailles d'ossements empilés, entremêlés de
barriques et de pièces de vin, aux dernières profondeurs des catacombes.
Je m'arrêtai de nouveau, et cette fois je pris la liberté de saisir
Fortunato par un bras, au-dessus du coude.

—Le nitre!—dis-je;—voyez, cela augmente. Il pend comme de la mousse
le long des voûtes. Nous sommes sous le lit de la rivière. Les gouttes
d'humidité filtrent à travers les ossements. Venez, partons, avant qu'il
soit trop tard. Votre toux...

—Ce n'est rien,—dit-il,—continuons. Mais, d'abord, encore un coup de
médoc.

Je cassai un flacon de vin de Graves, et je le lui tendis. Il le vida
d'un trait. Ses yeux brillèrent d'un feu ardent. Il se mit à rire, et
jeta la bouteille en l'air avec un geste que je ne pus pas comprendre.

Je le regardai avec surprise. Il répéta le mouvement,—un mouvement
grotesque.

—Vous ne comprenez pas?—dit-il.

—Non,—répliquai-je.

—Alors vous n'êtes pas de la loge.

—Comment?

—Vous n'êtes pas maçon.

—Si! si!—dis-je,—si! si!

—Vous? impossible! vous maçon?

—Oui, maçon,—répondis-je.

—Un signe!—dit-il.

—Voici,—répliquai-je, en tirant une truelle de dessous les plis de mon
manteau.

—Vous voulez rire,—s'écria-t-il, en reculant de quelques pas.—Mais
allons à l'amontillado.

—Soit,—dis-je, en replaçant l'outil sous ma roquelaure, et lui offrant
de nouveau mon bras. Il s'appuya lourdement dessus. Nous continuâmes
notre route à la recherche de l'amontillado. Nous passâmes sous une
rangée d'arceaux fort bas; nous descendîmes; nous fîmes quelques pas,
et, descendant encore, nous arrivâmes à une crypte profonde, où
l'impureté de l'air faisait rougir plutôt que briller nos flambeaux.

Tout au fond de cette crypte, on en découvrait une autre moins
spacieuse. Ses murs avaient été revêtus avec les débris humains, empilés
dans les caves au-dessus de nous, à la manière des grandes catacombes de
Paris. Trois côtés de cette seconde crypte étaient encore décorés de
cette façon. Du quatrième les os avaient été arrachés et gisaient
confusément sur le sol, formant en un point un rempart d'une certaine
hauteur. Dans le mur, ainsi mis à nu par le déplacement des os, nous
apercevions encore une autre niche, profonde de quatre pieds environ,
large de trois, haute de six ou sept. Elle ne semblait pas avoir été
construite pour un usage spécial, mais formait simplement l'intervalle
entre deux des piliers énormes qui supportaient la voûte des catacombes,
et s'appuyait à l'un des murs de granit massif qui délimitaient
l'ensemble.

Ce fut en vain que Fortunato, élevant sa torche malade, s'efforça de
scruter la profondeur de la niche. La lumière affaiblie ne nous
permettait pas d'en apercevoir l'extrémité.

—Avancez,—dis-je,—c'est là qu'est l'amontillado. Quant à Luchesi...

—C'est un être ignare!—interrompit mon ami, prenant les devants et
marchant tout de travers, pendant que je suivais sur ses talons. En un
instant, il avait atteint l'extrémité de la niche, et, trouvant sa
marche arrêtée par le roc, il s'arrêta stupidement ébahi. Un moment
après, je l'avais enchaîné au granit. Sur la paroi il y avait deux
crampons de fer, à la distance d'environ deux pieds l'un de l'autre,
dans le sens horizontal. À l'un des deux était suspendue une courte
chaîne, à l'autre un cadenas. Ayant jeté la chaîne autour de sa taille,
l'assujettir fut une besogne de quelques secondes. Il était trop étonné
pour résister. Je retirai la clef, et reculai de quelques pas hors de la
niche.

—Passez votre main sur le mur,—dis-je;—vous ne pouvez pas ne pas
sentir le nitre. Vraiment, il est très-humide. Laissez-moi vous
_supplier_ une fois encore de vous en aller.—Non?—Alors, il faut
positivement que je vous quitte. Mais je vous rendrai d'abord tous les
petits soins qui sont en mon pouvoir.

—L'amontillado!—s'écria mon ami, qui n'était pas encore revenu de son
étonnement.

—C'est vrai,—répliquai-je,—l'amontillado.

Tout en prononçant ces mots, j'attaquais la pile d'ossements dont j'ai
déjà parlé. Je les jetai de côté, et je découvris bientôt une bonne
quantité de moellons et de mortier. Avec ces matériaux, et à l'aide de
ma truelle, je commençai activement à murer l'entrée de la niche.

J'avais à peine établi la première assise de ma maçonnerie, que je
découvris que l'ivresse de Fortunato était en grande partie dissipée. Le
premier indice que j'en eus fut un cri sourd, un gémissement, qui sortit
du fond de la niche. _Ce n'était pas le cri d'un homme ivre!_ Puis il y
eut un long et obstiné silence. Je posai la seconde rangée, puis la
troisième, puis la quatrième; et alors j'entendis les furieuses
vibrations de la chaîne. Le bruit dura quelques minutes, pendant
lesquelles, pour m'en délecter plus à l'aise, j'interrompis ma besogne
et m'accroupis sur les ossements. À la fin, quand le tapage s'apaisa, je
repris ma truelle, et j'achevai sans interruption la cinquième, la
sixième et la septième rangée. Le mur était alors presque à la hauteur
de ma poitrine. Je fis une nouvelle pause, et, élevant les flambeaux
au-dessus de la maçonnerie, je jetai quelques faibles rayons sur le
personnage inclus.

Une suite de grands cris, de cris aigus, fit soudainement explosion du
gosier de la figure enchaînée, et me rejeta pour ainsi dire violemment
en arrière. Pendant un instant j'hésitai,—je tremblai. Je tirai mon
épée, et je commençai à fourrager à travers la niche; mais un instant de
réflexion suffit à me tranquilliser. Je posai la main sur la maçonnerie
massive du caveau, et je fus tout à fait rassuré. Je me rapprochai du
mur. Je répondis aux hurlements de mon homme. Je leur fis écho et
accompagnement,—je les surpassai en volume et en force. Voilà comme je
fis, et le braillard se tint tranquille.

Il était alors minuit, et ma tâche tirait à sa fin. J'avais complété ma
huitième, ma neuvième et ma dixième rangée. J'avais achevé une partie de
la onzième et dernière; il ne restait plus qu'une seule pierre à ajuster
et à plâtrer. Je la remuai avec effort; je la plaçai à peu près dans la
position voulue. Mais alors s'échappa de la niche un rire étouffé qui me
fit dresser les cheveux sur la tête. À ce rire succéda une voix triste
que je reconnus difficilement pour celle du noble Fortunato.

La voix disait:

—Ha! ha! ha!—Hé! hé!—Une très-bonne plaisanterie, en vérité!—une
excellente farce! Nous en rirons de bon cœur au palais,—hé! hé!—de
notre bon vin!—hé! hé! hé!

—De l'amontillado!—dis-je.

—Hé! hé!—hé! hé!—oui, de l'amontillado. Mais ne se fait-il pas tard?
Ne nous attendront-ils pas au palais, la signora Fortunato et les
autres? Allons-nous-en.

—Oui,—dis-je,—allons-nous-en.

—_Pour l'amour de Dieu, Montrésor!_

—Oui,—dis-je,—pour l'amour de Dieu!

Mais à ces mots point de réponse; je tendis l'oreille en vain. Je
m'impatientai. J'appelai très-haut:

—Fortunato!

Pas de réponse. J'appelai de nouveau:

—Fortunato!

Rien.—J'introduisis une torche à travers l'ouverture qui restait et la
laissai tomber en dedans. Je ne reçus en manière de réplique qu'un
cliquetis de sonnettes. Je me sentis mal au cœur,—sans doute par suite
de l'humidité des catacombes. Je me hâtai de mettre fin à ma besogne. Je
fis un effort, et j'ajustai la dernière pierre; je la recouvris de
mortier. Contre la nouvelle maçonnerie je rétablis l'ancien rempart
d'ossements. Depuis un demi-siècle aucun mortel ne les a dérangés. _In
pace requiescat!_



LE MASQUE DE LA MORT ROUGE


La _Mort Rouge_ avait pendant longtemps dépeuplé la contrée. Jamais
peste ne fut si fatale, si horrible. Son avatar, c'était le sang,—la
rougeur et la hideur du sang. C'étaient des douleurs aiguës, un vertige
soudain, et puis un suintement abondant par les pores, et la dissolution
de l'être. Des taches pourpres sur le corps, et spécialement sur le
visage de la victime, la mettaient au ban de l'humanité, et lui
fermaient tout secours et toute sympathie. L'invasion, le progrès, le
résultat de la maladie, tout cela était l'affaire d'une demi-heure.

Mais le prince Prospero était heureux, et intrépide, et sagace. Quand
ses domaines furent à moitié dépeuplés, il convoqua un millier d'amis
vigoureux et allègres de cœur, choisis parmi les chevaliers et les
dames de sa cour, et se fit avec eux une retraite profonde dans une de
ses abbayes fortifiées. C'était un vaste et magnifique bâtiment, une
création du prince, d'un goût excentrique et cependant grandiose. Un mur
épais et haut lui faisait une ceinture. Ce mur avait des portes de fer.
Les courtisans, une fois entrés, se servirent de fourneaux et de solides
marteaux pour souder les verrous. Ils résolurent de se barricader contre
les impulsions soudaines du désespoir extérieur et de fermer toute issue
aux frénésies du dedans. L'abbaye fut largement approvisionnée. Grâce à
ces précautions, les courtisans pouvaient jeter le défi à la contagion.
Le monde extérieur s'arrangerait comme il pourrait. En attendant,
c'était folie de s'affliger ou de penser. Le prince avait pourvu à tous
les moyens de plaisir. Il y avait des bouffons, il y avait des
improvisateurs, des danseurs, des musiciens, il y avait le beau sous
toutes ses formes, il y avait le vin. En dedans, il y avait toutes ces
belles choses et la sécurité. Au-dehors, la _Mort Rouge_.

Ce fut vers la fin du cinquième ou sixième mois de sa retraite, et
pendant que le fléau sévissait au-dehors avec le plus de rage, que le
prince Prospero gratifia ses mille amis d'un bal masqué de la plus
insolite magnificence.

Tableau voluptueux que cette mascarade! Mais d'abord laissez-moi vous
décrire les salles où elle eut lieu. Il y en avait sept,—une enfilade
impériale. Dans beaucoup de palais, ces séries de salons forment de
longues perspectives en ligne droite, quand les battants des portes sont
rabattus sur les murs de chaque côté, de sorte que le regard s'enfonce
jusqu'au bout sans obstacle. Ici, le cas était fort différent, comme on
pouvait s'y attendre de la part du duc et de son goût très-vif pour le
bizarre. Les salles étaient si irrégulièrement disposées, que l'œil
n'en pouvait guère embrasser plus d'une à la fois. Au bout d'un espace
de vingt à trente yards, il y avait un brusque détour, et à chaque coude
un nouvel aspect. À droite et à gauche, au milieu de chaque mur, une
haute et étroite fenêtre gothique donnait sur un corridor fermé qui
suivait les sinuosités de l'appartement. Chaque fenêtre était faite de
verres coloriés en harmonie avec le ton dominant dans les décorations de
la salle sur laquelle elle s'ouvrait. Celle qui occupait l'extrémité
orientale, par exemple, était tendue de bleu,—et les fenêtres étaient
d'un bleu profond. La seconde pièce était ornée et tendue de pourpre, et
les carreaux étaient pourpres. La troisième, entièrement verte, et
vertes les fenêtres. La quatrième, décorée d'orange, était éclairée par
une fenêtre orangée,—la cinquième, blanche,—la sixième, violette.

La septième salle était rigoureusement ensevelie de tentures de velours
noir qui revêtaient tout le plafond et les murs, et retombaient en
lourdes nappes sur un tapis de même étoffe et de même couleur. Mais,
dans cette chambre seulement, la couleur des fenêtres ne correspondait
pas à la décoration. Les carreaux étaient écarlates,—d'une couleur
intense de sang.

Or, dans aucune des sept salles, à travers les ornements d'or éparpillés
à profusion çà et là ou suspendus aux lambris, on ne voyait de lampe ni
de candélabre. Ni lampes, ni bougies; aucune lumière de cette sorte dans
cette longue suite de pièces. Mais, dans les corridors qui leur
servaient de ceinture, juste en face de chaque fenêtre, se dressait un
énorme trépied, avec un brasier éclatant, qui projetait ses rayons à
travers les carreaux de couleur et illuminait la salle d'une manière
éblouissante. Ainsi se produisaient une multitude d'aspects chatoyants
et fantastiques. Mais, dans la chambre de l'ouest, la chambre noire, la
lumière du brasier qui ruisselait sur les tentures noires à travers les
carreaux sanglants était épouvantablement sinistre, et donnait aux
physionomies des imprudents qui y entraient un aspect tellement étrange,
que bien peu de danseurs se sentaient le courage de mettre les pieds
dans son enceinte magique.

C'était aussi dans cette salle que s'élevait, contre le mur de l'ouest,
une gigantesque horloge d'ébène. Son pendule se balançait avec un
tic-tac sourd, lourd, monotone; et quand l'aiguille des minutes avait
fait le circuit du cadran et que l'heure allait sonner, il s'élevait des
poumons d'airain de la machine un son clair, éclatant, profond et
excessivement musical, mais d'une note si particulière et d'une énergie
telle, que d'heure en heure, les musiciens de l'orchestre étaient
contraints d'interrompre un instant leurs accords pour écouter la
musique de l'heure; les valseurs alors cessaient forcément leurs
évolutions; un trouble momentané courrait dans toute la joyeuse
compagnie; et, tant que vibrait le carillon, on remarquait que les plus
fous devenaient pâles, et que les plus âgés et les plus rassis passaient
leurs mains sur leurs fronts, comme dans une méditation ou une rêverie
délirante. Mais, quand l'écho s'était tout à fait évanoui, une légère
hilarité circulait par toute l'assemblée; les musiciens
s'entre-regardaient et souriaient de leurs nerfs et de leur folie, et se
juraient tout bas, les uns aux autres, que la prochaine sonnerie ne
produirait pas en eux la même émotion; et puis, après la fuite des
soixante minutes qui comprennent les trois mille six cents secondes de
l'heure disparue, arrivait une nouvelle sonnerie de la fatale horloge,
et c'était le même trouble, le même frisson, les mêmes rêveries.

Mais, en dépit de tout cela, c'était une joyeuse et magnifique orgie. Le
goût du duc était tout particulier. Il avait un œil sûr à l'endroit des
couleurs et des effets. Il méprisait le _décorum_ de la mode. Ses plans
étaient téméraires et sauvages, et ses conceptions brillaient d'une
splendeur barbare. Il y a des gens qui l'auraient jugé fou. Ses
courtisans sentaient bien qu'il ne l'était pas. Mais il fallait
l'entendre, le voir, le toucher, pour être sûr qu'il ne l'était pas.

Il avait, à l'occasion de cette grande fête, présidé en grande partie à
la décoration mobilière des sept salons, et c'était son goût personnel
qui avait commandé le style des travestissements. À coup sûr, c'étaient
des conceptions grotesques. C'était éblouissant, étincelant; il y avait
du piquant et du fantastique,—beaucoup de ce qu'on a vu dans _Hernani_.
Il y avait des figures vraiment arabesques, absurdement équipées,
incongrûment bâties; des fantaisies monstrueuses comme la folie; il y
avait du beau, du licencieux, du bizarre en quantité, tant soit peu du
terrible, et du dégoûtant à foison. Bref, c'était comme une multitude de
rêves qui se pavanaient çà et là dans les sept salons. Et ces rêves se
contorsionnaient en tous sens, prenant la couleur des chambres; et l'on
eût dit qu'ils exécutaient la musique avec leurs pieds, et que les airs
étranges de l'orchestre étaient l'écho de leurs pas.

Et, de temps en temps, on entend sonner l'horloge d'ébène de la salle de
velours. Et alors, pour un moment, tout s'arrête, tout se tait, excepté
la voix de l'horloge. Les rêves sont glacés, paralysés dans leurs
postures. Mais les échos de la sonnerie s'évanouissent,—ils n'ont duré
qu'un instant,—et à peine ont-ils fui, qu'une hilarité légère et mal
contenue circule partout. Et la musique s'enfle de nouveau, et les rêves
revivent, et ils se tordent çà et là plus joyeusement que jamais,
reflétant la couleur des fenêtres à travers lesquelles ruisselle le
rayonnement des trépieds. Mais, dans la chambre qui est là-bas tout à
l'ouest, aucun masque n'ose maintenant s'aventurer; car la nuit avance,
et une lumière plus rouge afflue à travers les carreaux couleur de sang,
et la noirceur des draperies funèbres est effrayante; et à l'étourdi qui
met le pied sur le tapis funèbre l'horloge d'ébène envoie un carillon
plus lourd, plus solennellement énergique que celui qui frappe les
oreilles des masques tourbillonnant dans l'insouciance lointaine des
autres salles.

Quant à ces pièces-là, elles fourmillaient de monde, et le cœur de la
vie y battait fiévreusement. Et la fête tourbillonnait toujours lorsque
s'éleva enfin le son de minuit de l'horloge. Alors, comme je l'ai dit,
la musique s'arrêta; le tournoiement des valseurs fut suspendu; il se
fit partout, comme naguère, une anxieuse immobilité. Mais le timbre de
l'horloge avait cette fois douze coups à sonner; aussi, il se peut bien
que plus de pensée se soit glissée dans les méditations de ceux qui
pensaient parmi cette foule festoyante. Et ce fut peut-être aussi pour
cela que plusieurs personnes parmi cette foule, avant que les derniers
échos du dernier coup fussent noyés dans le silence, avaient eu le temps
de s'apercevoir de la présence d'un masque qui jusque-là n'avait
aucunement attiré l'attention. Et, la nouvelle de cette intrusion
s'étant répandue en un chuchotement à la ronde, il s'éleva de toute
l'assemblée un bourdonnement, un murmure significatif d'étonnement et de
désapprobation,—puis, finalement, de terreur, d'horreur et de dégoût.

Dans une réunion de fantômes telle que je l'ai décrite, il fallait sans
doute une apparition bien extraordinaire pour causer une telle
sensation. La licence carnavalesque de cette nuit était, il est vrai, à
peu près illimitée; mais le personnage en question avait dépassé
l'extravagance d'un Hérode, et franchi les bornes—cependant
complaisantes—du décorum imposé par le prince. Il y a dans les cœurs
des plus insouciants des cordes qui ne se laissent pas toucher sans
émotion. Même chez les dépravés, chez ceux pour qui la vie et la mort
sont également un jeu, il y a des choses avec lesquelles on ne peut pas
jouer. Toute l'assemblée parut alors sentir profondément le mauvais goût
et l'inconvenance de la conduite et du costume de l'étranger. Le
personnage était grand et décharné, et enveloppé d'un suaire de la tête
aux pieds. Le masque qui cachait le visage représentait si bien la
physionomie d'un cadavre raidi, que l'analyse la plus minutieuse aurait
difficilement découvert d'artifice. Et cependant, tous ces fous auraient
peut-être supporté, sinon approuvé, cette laide plaisanterie. Mais le
masque avait été jusqu'à adopter le type de la _Mort Rouge_. Son
vêtement était barbouillé de sang,—et son large front, ainsi que tous
les traits de sa face, étaient aspergés de l'épouvantable écarlate.

Quand les yeux du prince Prospero tombèrent sur cette figure de
spectre,—qui, d'un mouvement lent, solennel, emphatique, comme pour
mieux soutenir son rôle, se promenait çà et là à travers les
danseurs,—on le vit d'abord convulsé par un violent frisson de terreur
ou de dégoût; mais, une seconde après, son front s'empourpra de rage.

—Qui ose,—demanda-t-il, d'une voix enrouée, aux courtisans debout près
de lui,—qui ose nous insulter par cette ironie blasphématoires?
Emparez-vous de lui, et démasquez-le,—que nous sachions qui nous aurons
à pendre aux créneaux, au lever du soleil!

C'était dans la chambre de l'est ou chambre bleue que se trouvait le
prince Prospero, quand il prononça ces paroles. Elles retentirent
fortement et clairement à travers les sept salons,—car le prince était
un homme impérieux et robuste, et la musique s'était tue à un signe de
sa main.

C'était dans la chambre bleue que se tenait le prince, avec un groupe de
pâles courtisans à ses côtés. D'abord, pendant qu'il parlait, il y eut
parmi le groupe un léger mouvement en avant dans la direction de
l'intrus, qui fut un instant presque à leur portée, et qui maintenant,
d'un pas délibéré et majestueux, se rapprochait de plus en plus du
prince. Mais, par suite d'une certaine terreur indéfinissable que
l'audace insensée du masque avait inspirée à toute la société, il ne se
trouva personne pour lui mettre la main dessus; si bien que, ne trouvant
aucun obstacle, il passa à deux pas de la personne du prince; et pendant
que l'immense assemblée, comme obéissant à un seul mouvement, reculait
du centre de la salle vers les murs, il continua sa route sans
interruption, de ce même pas solennel et mesuré qui l'avait tout d'abord
caractérisé, de la chambre bleue à la chambre pourpre,—de la chambre
pourpre à la chambre verte,—de la verte à l'orange,—de celle-ci à la
blanche,—et de celle-là à la violette, avant qu'on eût fait un
mouvement décisif pour l'arrêter.

Ce fut alors, toutefois, que le prince Prospero, exaspéré par la rage et
la honte de sa lâcheté d'une minute, s'élança précipitamment à travers
les six chambres, où nul ne le suivit; car une terreur mortelle s'était
emparée de tout le monde. Il brandissait un poignard nu, et s'était
approché impétueusement à une distance de trois ou quatre pieds du
fantôme qui battait en retraite, quand ce dernier, arrivé à l'extrémité
de la salle de velours, se retourna brusquement et fit face à celui qui
le poursuivait. Un cri aigu partit,—et le poignard glissa avec un
éclair sur le tapis funèbre où le prince Prospero tombait mort une
seconde après.

Alors, invoquant le courage violent du désespoir, une foule de masques
se précipita à la fois dans la chambre noire; et, saisissant l'inconnu,
qui se tenait, comme une grande statue, droit et immobile dans l'ombre
de l'horloge d'ébène, ils se sentirent suffoqués par une terreur sans
nom, en voyant que sous le linceul et le masque cadavéreux, qu'ils
avaient empoignés avec une si violente énergie, ne logeait aucune forme
palpable.

On reconnut alors la présence de la _Mort Rouge_. Elle était venue comme
un voleur de nuit. Et tous les convives tombèrent un à un dans les
salles de l'orgie inondées d'une rosée sanglante, et chacun mourut dans
la posture désespérée de sa chute.

Et la vie de l'horloge d'ébène disparut avec celle du dernier de ces
êtres joyeux. Et les flammes des trépieds expirèrent. Et les Ténèbres,
et la Ruine, et la _Mort Rouge_ établirent sur toutes choses leur empire
illimité.



LE ROI PESTE

HISTOIRE CONTENANT UNE ALLÉGORIE

  _Les dieux souffrent et autorisent fort bien chez les rois les choses
  qui leur font horreur dans les chemins de la canaille._
   BUCKHURST, _Ferrex et Porrex._


Vers minuit environ, pendant une nuit du mois d'octobre, sous le règne
chevaleresque d'Édouard III, deux matelots appartenant à l'équipage du
_Free-and-Easy_, goélette de commerce faisant le service entre l'Écluse
(Belgique) et la Tamise, et qui était alors à l'ancre dans cette
rivière, furent très-émerveillés de se trouver assis dans la salle d'une
taverne de la paroisse Saint-André, à Londres,—laquelle taverne portait
pour enseigne la portraiture du _Joyeux Loup de mer_.

La salle, quoique mal construite, noircie par la fumée, basse de
plafond, et ressemblant d'ailleurs à tous les cabarets de cette époque,
était néanmoins, dans l'opinion des groupes grotesques de buveurs
disséminés çà et là, suffisamment bien appropriée à sa destination.

De ces groupes, nos deux matelots formaient, je crois, le plus
intéressant, sinon le plus remarquable.

Celui qui paraissait être l'aîné, et que son compagnon appelait du nom
caractéristique de _Legs_ (jambes), était aussi de beaucoup le plus
grand des deux. Il pouvait bien avoir six pieds et demi, et une courbure
habituelle des épaules semblait la conséquence nécessaire d'une aussi
prodigieuse stature.—Son superflu en hauteur était néanmoins plus que
compensé par des déficits à d'autres égards. Il était excessivement
maigre, et il aurait pu, comme l'affirmaient ses camarades, remplacer,
quand il était ivre, une flamme de tête de mât, et à jeun le bout-dehors
du foc. Mais évidemment ces plaisanteries et d'autres analogues
n'avaient jamais produit aucun effet sur les muscles cachinnatoires du
loup de mer. Avec ses pommettes saillantes, son grand nez de faucon, son
menton fuyant, sa mâchoire inférieure déprimée et ses énormes yeux
blancs protubérants, l'expression de sa physionomie, quoique empreinte
d'une espèce d'indifférence bourrue pour toutes choses, n'en était pas
moins solennelle et sérieuse, au delà de toute imitation et de toute
description.

Le plus jeune matelot était, dans toute son apparence extérieure,
l'inverse et la réciproque de son camarade. Une paire de jambes arquées
et trapues supportait sa personne lourde et ramassée, et ses bras
singulièrement courts et épais, terminés par des poings plus
qu'ordinaires, pendillaient et se balançaient à ses côtés comme les
ailerons d'une tortue de mer. De petits yeux, d'une couleur non précise,
scintillaient, profondément enfoncés dans sa tête. Son nez restait
enfoui dans la masse de chair qui enveloppait sa face ronde, pleine et
pourprée, et sa grosse lèvre supérieure se reposait complaisamment sur
l'inférieure, encore plus grosse, avec un air de satisfaction
personnelle, augmenté par l'habitude qu'avait le propriétaire desdites
lèvres de les lécher de temps à autre. Il regardait évidemment son grand
camarade de bord avec un sentiment moitié d'ébahissement, moitié de
raillerie; et parfois, quand il le contemplait en face, il avait l'air
du soleil empourpré, contemplant, avant de se coucher, le haut des
rochers de Ben-Nevis.

Cependant les pérégrinations du digne couple dans les différentes
tavernes du voisinage pendant les premières heures de la nuit avaient
été variées et pleines d'événements. Mais les fonds, même les plus
vastes, ne sont pas éternels, et c'était avec des poches vides que nos
amis s'étaient aventurés dans le cabaret en question.

Au moment précis où commence proprement cette histoire, Legs et son
compagnon Hugh Tarpaulin étaient assis, chacun les deux coudes appuyés
sur la vaste table de chêne, au milieu de la salle, et les joues entre
les mains. À l'abri d'un vaste flacon de _humming-stuffnon payé, ils
lorgnaient les mots sinistres: _Pas de craie_[6],—qui non sans
étonnement et sans indignation de leur part, étaient écrits sur la porte
en caractères de craie,—cette impudente craie qui osait se déclarer
absente! Non que la faculté de déchiffrer les caractères
écrits,—faculté considérée parmi le peuple de ce temps comme un peu
moins cabalistique que l'art de les tracer,—eût pu, en stricte justice,
être imputée aux deux disciples de la mer; mais il y avait, pour dire la
vérité, un certain tortillement dans la tournure des lettres,—et dans
l'ensemble je ne sais quelle indescriptible embardée,—qui présageaient,
dans l'opinion des deux marins, une sacrée secousse et un sale temps, et
qui les décidèrent tout d'un coup, suivant le langage métaphorique de
Legs, à veiller aux pompes, à serrer toute la toile et à fuir devant le
vent.

En conséquence, ayant consommé ce qui restait d'ale, et solidement
agrafé leurs courts pourpoints, finalement ils prirent leur élan vers la
rue. Tarpaulin, il est vrai, entra deux fois dans la cheminée, la
prenant pour la porte, mais enfin leur fuite s'effectua heureusement,
et, une demi-heure après minuit, nos deux héros avaient paré au grain et
filaient rondement à travers une ruelle sombre dans la direction de
l'escalier Saint-André, chaudement poursuivis par la tavernière du
_Joyeux Loup de mer._

Bien des années avant et après l'époque où se passe cette dramatique
histoire, toute l'Angleterre, mais plus particulièrement la métropole,
retentissait périodiquement du cri sinistre:—la Peste! La Cité était en
grande partie dépeuplée,—et, dans ces horribles quartiers avoisinant la
Tamise, parmi ces ruelles et ces passages noirs, étroits et immondes,
que le démon de la peste avait choisis, supposait-on alors, pour le lieu
de sa nativité, on ne pouvait rencontrer, se pavanant à l'aise, que
l'effroi, la terreur et la superstition.

Par ordre du roi, ces quartiers étaient condamnés, et il était défendu à
toute personne, sous peine de mort, de pénétrer dans leurs affreuses
solitudes. Cependant, ni le décret du monarque, ni les énormes barrières
élevées à l'entrée des rues, ni la perspective de cette hideuse mort,
qui, presque à coup sûr, engloutissait le misérable qu'aucun péril ne
pouvait détourner de l'aventure, n'empêchaient pas les habitations
démeublées et inhabitées d'être dépouillées, par la main d'une rapine
nocturne, du fer, du cuivre, des plombages, enfin de tout article
pouvant devenir l'objet d'un lucre quelconque.

Il fut particulièrement constaté, à chaque hiver, à l'ouverture annuelle
des barrières, que les serrures, les verrous et les caves secrètes
n'avaient protégé que médiocrement ces amples provisions de vins et
liqueurs, que, vu les risques et les embarras du déplacement, plusieurs
des nombreux marchands ayant boutique dans le voisinage s'étaient
résignés, durant la période de l'exil, à confier à une aussi
insuffisante garantie.

Mais, parmi le peuple frappé de terreur, bien peu de gens attribuaient
ces faits à l'action des mains humaines. Les esprits et les gobelins de
la peste, les démons de la fièvre, tels étaient pour le populaire les
vrais suppôts de malheur; et il se débitait sans cesse là-dessus des
contes à glacer le sang, si bien que toute la masse des bâtiments
condamnés fut à la longue enveloppée de terreur comme d'un suaire, et
que le voleur lui-même, souvent épouvantés par l'horreur superstitieuse
qu'avaient créée ses propres déprédations, laissait le vaste circuit du
quartier maudit aux ténèbres, au silence, à la peste et à la mort.

Ce fut par l'une des redoutables barrières dont il a été parlé, et qui
indiquait que la région située au delà était condamnée, que Legs et le
digne Hugh Tarpaulin, qui dégringolaient à travers une ruelle,
trouvèrent leur course soudainement arrêtée. Il ne pouvait pas être
question de revenir sur leurs pas, et il n'y avait pas de temps à
perdre; car ceux qui leur donnaient la chasse étaient presque sur leurs
talons. Pour des matelots pur-sang, grimper sur la charpente
grossièrement façonnée n'était qu'un jeu; et, exaspérés par la double
excitation de la course et des liqueurs, ils sautèrent résolument de
l'autre côté, puis, reprenant leur course ivre avec des cris et des
hurlements, s'égarèrent bientôt dans ces profondeurs compliquées et
malsaines.

S'ils n'avaient pas été ivres au point d'avoir perdu le sens moral,
leurs pas vacillants eussent été paralysés par les horreurs de leur
situation. L'air était froid et brumeux. Parmi le gazon haut et
vigoureux qui leur montait jusqu'aux chevilles, les pavés déchaussés
gisaient dans un affreux désordre. Des maisons tombées bouchaient les
rues. Les miasmes les plus fétides et les plus délétères régnaient
partout;—et grâce à cette pâle lumière qui, même à minuit, émane
toujours d'une atmosphère vaporeuse et pestilentielle, on aurait pu
discerner, gisant dans les allées et les ruelles, ou pourrissant dans
les habitations sans fenêtres, la charogne de maint voleur nocturne
arrêté par la main de la peste dans la perpétration de son exploit.

Mais il n'était pas au pouvoir d'image, de sensations et d'obstacles de
cette nature d'arrêter la course de deux hommes, qui, naturellement
braves, et, cette nuit-là surtout, pleins jusqu'aux bords de courage et
de _humming-stuff_, auraient intrépidement roulé, aussi droit que
l'aurait permis leur état, dans la gueule même de la Mort. En
avant,—toujours en avant allait le sinistre Legs, faisant retentir les
échos de ce désert solennel de cris semblables au terrible hurlement de
guerre des Indiens; et avec lui toujours, roulait le trapu Tarpaulin,
accroché au pourpoint de son camarade plus agile, et surpassant encore
les plus valeureux efforts de ce dernier dans la musique vocale par des
mugissements de _basse_ tirés des profondeurs de ses poumons
stentoriens.

Évidemment, ils avaient atteint la place forte de la peste. À chaque pas
ou à chaque culbute, leur route devenait plus horrible et plus infecte,
les chemins plus étroits et plus embrouillés. De grosses pierres et des
poutres tombant de temps en temps des toits délabrés rendaient
témoignage, par leurs chutes lourdes et funestes, de la prodigieuse
hauteur des maisons environnantes; et, quand il leur fallait faire un
effort énergique pour se pratiquer un passage à travers les fréquents
monceaux de gravats, il n'était pas rare que leur main tombât sur un
squelette, ou s'empêtrât dans les chairs décomposées.

Tout à coup les marins trébuchèrent contre l'entrée d'un vaste bâtiment
d'apparence sinistre; un cri plus aigu que de coutume jaillit du gosier
de l'exaspéré Legs, et il y fut répondu de l'intérieur par une explosion
rapide, successive, de cris sauvages, démoniaques, presque des éclats de
rire. Sans s'effrayer de ces sons, qui, par leur nature, dans des
poitrines moins irréparablement incendiées, et s'abattirent au milieu
des choses avec une volée d'imprécations.

La salle dans laquelle ils tombèrent se trouva être le magasin d'un
entrepreneur des pompes funèbres; mais une trappe ouverte, dans un coin
du plancher près de la porte, donnait sur une enfilade de caves, dont
les profondeurs, comme le proclama un son de bouteilles qui se brisent,
étaient bien approvisionnées de leur contenu traditionnel. Dans le
milieu de la salle une table était dressée,—au milieu de la table, un
gigantesque bol plein de punch, à ce qu'il semblait. Des bouteilles de
vins et de liqueurs, concurremment avec des pots, des cruches et des
flacons de toute forme et de toute espèce, étaient éparpillées à
profusion sur la table. Tout autour, sur des tréteaux funèbres siégeait
une société de six personnes. Je vais essayer de vous les décrire une à
une.

En face de porte d'entrée, et un peu plus haut que ses compagnons, était
assis un personnage qui semblait être le président de la fête. C'était
un être décharné, d'une grande taille, et Legs fut stupéfié de se
trouver en face d'un plus maigre que lui. Sa figure était aussi jaune
que du safran;—mais aucun trait, à l'exception d'un seul, n'était assez
marqué pour mériter une description particulière. Ce trait unique
consistait dans un front si anormalement et si hideusement haut qu'on
eût dit un bonnet ou une couronne de chair ajoutée à sa tête naturelle.
Sa bouche grimaçante était plissée par une expression d'affabilité
spectrale, et ses yeux, comme les yeux de toutes les personnes
attablées, brillaient du singulier vernis que font les fumées de
l'ivresse. Ce gentleman était vêtu des pieds à la tête d'un manteau de
velours de soie noire, richement brodé, qui flottait négligemment autour
de sa taille à la manière d'une cape espagnole. Sa tête était
abondamment hérissée de plumes de corbillard, qu'il balançait de-ci
de-là avec un air d'afféterie consommée; et dans sa main droite il
tenait un grand fémur humain, avec lequel il venait de frapper, à ce
qu'il semblait, un des membres de la compagnie pour lui commander une
chanson.

En face de lui, et le dos tourné à la porte, était une dame dont la
physionomie extraordinaire ne lui cédait en rien. Quoique aussi grande
que le personnage que nous venons de décrire, celle-ci n'avait aucun
droit de se plaindre d'une maigreur anormale. Elle en était évidemment
au dernier période de l'hydropisie, et sa tournure ressemblait beaucoup
à celle de l'énorme pièce de _bière d'Octobre_ qui se dressait, défoncée
par le haut, juste à côté d'elle, dans un coin de la chambre. Sa figure
était singulièrement ronde, rouge et pleine; et la même particularité,
ou plutôt l'absence de particularité que j'ai déjà mentionnée dans le
cas du président, marquait sa physionomie,—c'est-à-dire qu'un seul
trait de sa face méritait une caractérisation spéciale; le fait est que
le clairvoyant Tarpaulin vit tout de suite que la même remarque pouvait
s'appliquer à toutes les personnes de la société, chacune semblait avoir
accaparé pour elle seule un morceau de physionomie. Dans la dame en
question, ce morceau, c'était la bouche:—une bouche qui commençait à
l'oreille droite, et courait jusqu'à la gauche en dessinant un abîme
terrifique,—ses très-courts pendants d'oreilles trempant à chaque
instant dans le gouffre. La dame néanmoins faisait tous ses efforts pour
garder cette bouche fermée et se donnait un air de dignité; sa toilette
consistait en un suaire fraîchement empesé et repassé, qui lui montait
jusque sous le menton, avec une collerette plissée en mousseline de
batiste.

À sa droite était assise une jeune dame minuscule qu'elle semblait
patronner. Cette délicate petite créature laissait voir dans le
tremblement de ses doigts émaciés, dont le ton livide de ses lèvres et
dans la légère tache hectique plaquée sur son teint d'ailleurs plombé,
des symptômes évidents d'une phtisie effrénée. Un air de haute
distinction, néanmoins, était répandu sur toute sa personne; elle
portait d'une manière gracieuse et tout à fait dégagée un vaste et beau
linceul en très-fin linon des Indes; ses cheveux tombaient en boucles
sur son cou; un doux sourire se jouait sur sa bouche; mais son nez,
extrêmement long, mince, sinueux, flexible et pustuleux, pendait
beaucoup plus bas que sa lèvre inférieure; et cette trompe, malgré la
façon délicate dont elle la déplaçait de temps à autre et la mouvait à
droite et à gauche avec sa langue, donnait à sa physionomie une
expression tant soit peu équivoque.

De l'autre côté, à la gauche de la dame hydropique, était assis un vieux
petit homme, enflé, asthmatique et goutteux. Ses joues reposaient sur
ses épaules comme deux énormes outres de vin d'Oporto. Avec ses bras
croisés et l'une de ses jambes entourée de bandages et reposant sur la
table, il semblait se regarder comme ayant droit à quelque
considération. Il tirait évidemment beaucoup d'orgueil de chaque pouce
de son enveloppe personnelle, mais prenait un plaisir plus spécial à
attirer les yeux par son surtout de couleur voyante. Il est vrai que ce
surtout n'avait pas dû lui coûter peu d'argent, et qu'il était de nature
à lui aller parfaitement bien;—il était fait d'une de ces housses de
soie curieusement brodées, appartenant à ces glorieux écussons qu'on
suspend, en Angleterre et ailleurs, dans un endroit bien visible,
au-dessus des maisons des grandes familles absentes.

À côté de lui, à la droite du président, était un gentleman avec des
grands bas blancs et un caleçon de coton. Tout son être était secoué
d'une manière risible par un tic nerveux que Tarpaulin appelait les
_affres_ de l'ivresse. Ses mâchoires, fraîchement rasées, étaient
étroitement serrées dans un bandage de mousseline, et ses bras, liés de
la même manière par les poignets, ne lui permettaient pas de se servir
lui-même trop librement des liqueurs de la table; précaution rendue
nécessaire, dans l'opinion de Legs, par le caractère singulièrement
abruti de sa face de biberon. Toutefois, une paire d'oreilles
prodigieuses, qu'il était sans doute impossible d'enfermer, surgissaient
dans l'espace, et étaient de temps en temps comme piquées d'un spasme au
son de chaque bouchon qu'on faisait sauter.

Sixième et dernier, et lui faisant face, était placé un personnage qui
avait l'air singulièrement raide, et qui, étant affligé de paralysie,
devait se sentir, pour parler sérieusement, fort peu à l'aise dans ses
très-incommodes vêtements. Il était habillé (habillement peut-être
unique dans son genre), d'une belle bière d'acajou toute neuve. Le haut
du couvercle portait sur le crâne de l'homme comme un armet, et
l'enveloppait comme un capuchon, donnant à toute la face une physionomie
d'un intérêt indescriptible. Des emmanchures avaient été pratiquées des
deux côtés, autant pour la commodité que pour l'élégance, mais cette
toilette toutefois empêchait le malheureux qui en était paré de se tenir
droit sur son siège, comme ses camarades; et, comme il était déposé
contre son tréteau, et incliné suivant un angle de quarante-cinq degrés,
ses deux gros yeux à fleur de tête roulaient et dardaient vers le
plafond leurs terribles globes blanchâtres, comme dans un absolu
étonnement de leur propre énormité.

Devant chaque convive était placée une moitié de crâne, dont il se
servait en guise de coupe. Au-dessus de leurs têtes pendait un squelette
humain, au moyen d'une corde nouée autour d'une des jambes et fixée à un
anneau du plafond. L'autre jambe, qui n'était pas retenue par un lien
semblable, jaillissait du corps à angle droit, faisant danser et
pirouetter toute la carcasse éparse et frémissante, chaque fois qu'une
bouffée de vent se frayait un passage dans la salle. Le crâne de
l'affreuse chose contenait une certaine quantité de charbon enflammé qui
jetait sur toute la scène une lueur vacillante mais vive; et les bières
et tout le matériel d'un entrepreneur de sépultures, empilés à une
grande hauteur autour de la chambre et contre les fenêtres, empêchaient
tout rayon de lumière de se glisser dans la rue.

À la vue de cette extraordinaire assemblée et de son attirail encore
plus extraordinaire, nos deux marins ne se conduisirent pas avec tout le
décorum qu'on aurait eu le droit d'attendre d'eux. Legs, s'appuyant
contre le mur auprès duquel il se trouvait, laissa tomber sa mâchoire
inférieure encore plus bas que de coutume, et déploya ses vastes yeux
dans toute leur étendue; pendant que Hugh Tarpaulin, se baissant au
point de mettre son nez de niveau avec la table, et posant ses mains sur
ses genoux, éclata en un rire immodéré et intempestif, c'est-à-dire en
un long, bruyant, étourdissant rugissement.

Cependant, sans prendre ombrage d'une conduite si prodigieusement
grossière, le grand président sourit très-gracieusement à nos
intrus,—leur fit, avec sa tête de plumes noires, un signe plein de
dignité,—et, se levant, prit chacun par un bras, et le conduisit vers
un siège que les autres personnes de la compagnie venaient d'installer à
son intention. Legs ne fit pas à tout cela la plus légère résistance, et
s'assit où on le conduisit, pendant que le galant Hugh, enlevant son
tréteau du haut bout de la table, porta son installation dans le
voisinage de la petite dame phtisique au linceul, s'abattit à côté
d'elle en grande joie, et, se versant un crâne de vin rouge, l'avala en
l'honneur d'une plus intime connaissance. Mais, à cette présomption, le
raide gentleman à la bière parut singulièrement exaspéré; et cela aurait
pu donner lieu à de sérieuses conséquences, si le président n'avait pas,
en frappant sur la table avec son spectre, ramené l'attention de tous
les assistants au discours suivant:

—L'heureuse occasion qui se présente nous fait un devoir...

—Tiens bon là!—interrompit Legs, avec un air de grand sérieux,—tiens
bon, un bout de temps, que je dis, et dis-nous qui diable vous êtes
tous, et quelle besogne vous faites ici, équipés comme de sales démons,
et avalant le bon petit _tord-boyaux_ de notre honnête camarade, Will
Wimble le croque-mort, et toutes ses provisions arrimées pour l'hiver!

À cet impardonnable échantillon de mauvaise éducation, toute l'étrange
société se dressa à moitié sur ses pieds, et proféra rapidement une
foule de cris diaboliques, semblables à ceux qui avaient d'abord attiré
l'attention des matelots. Le président, néanmoins, fut le premier à
recouvrer son sang-froid, et, à la longue, se tournant vers Legs avec
une grande dignité, il reprit:

—C'est avec un parfait bon vouloir que nous satisferons toute curiosité
raisonnable de la part d'hôtes aussi illustres, bien qu'ils n'aient pas
été invités. Sachez donc que je suis le monarque de cet empire, et que
je règne ici sans partage, sous ce titre: le Roi Peste Ier.

«Cette salle, que vous supposez très-injurieusement être la boutique de
Will Wimble, l'entrepreneur de pompes funèbres,—un homme que nous ne
connaissons pas, et, dont l'appellation plébéienne n'avait jamais, avant
cette nuit, écorché nos oreilles royales,—cette salle, dis-je, est la
Salle du Trône de notre Palais, consacrée aux conseils de notre royaume
et à d'autres destinations d'un ordre sacré et supérieur.

«La noble dame assise en face de nous est la Reine Peste, notre
Sérénissime Épouse. Les autres personnages illustres que vous contemplez
sont tous de notre famille, et portent la marque de l'origine royale
dans leurs noms respectifs: Sa Grâce l'Archiduc Pest-Ifère, Sa Grâce le
Duc Pest-Ilentiel, Sa Grâce le Duc Tem-Pestueux, et Son Altesse
Sérénissime l'Archiduchesse Ana-Peste.

«En ce qui regarde, ajouta-t-il, votre question, relativement aux
affaires que nous traitons ici en conseil, il nous serait loisible de
répondre qu'elles concernent notre intérêt royal et privé, et, ne
concernant que lui, n'ont absolument d'importance que pour nous-mêmes.
Mais, en considération de ces égards que vous pourriez revendiquer en
votre qualité d'hôtes et d'étrangers, nous daignerons encore vous
expliquer que nous sommes ici cette nuit,—préparés par de profondes
recherches et de soigneuses investigations,—pour examiner, analyser et
déterminer péremptoirement l'esprit indéfinissable, les
incompréhensibles qualités de la nature de ces inestimables trésors de
la bouche, vins, ales et liqueurs de cette excellente métropole; pour,
en agissant ainsi, non-seulement atteindre notre but, mais aussi
augmenter la véritable prospérité de ce souverain qui n'est pas de ce
monde, qui règne sur nous tous, dont les domaines sont sans limites, et
dont le nom est: La Mort!

—Dont le nom est Davy Jones!—s'écria Tarpaulin, servant à la dame à
côté de lui un plein crâne de liqueur, et s'en versant un second à
lui-même.

—Profane coquin!—dit le président, tournant alors son attention vers
le digne Hugh,—profane et exécrable drôle! Nous avons dit qu'en
considération de ces droits que nous ne nous sentons nullement enclin à
violer, même dans ta sale personne, nous condescendions à répondre à tes
grossières et intempestives questions? Néanmoins nous croyons que, vu
votre profane intrusion dans nos conseils, il est de notre devoir de
vous condamner, toi et ton compagnon, chacun à un gallon de
_black-strap_,—que vous boirez à la prospérité de notre royaume,—d'un
seul trait,—et à genoux;—aussitôt après, vous serez libres l'un et
l'autre de continuer votre route, ou de rester et de partager les
privilèges de notre table, selon votre goût personnel et respectif.

—Ce serait une chose d'une absolue impossibilité, répliqua Legs, à qui
les grands airs et la dignité du Roi Peste Ier avaient évidemment
inspiré quelques sentiments de respect, et qui s'était levé et appuyé
contre la table pendant que celui-ci parlait;—ce serait, s'il plaît à
Votre Majesté, une chose d'une absolue impossibilité d'arrimer dans ma
cale le quart seulement de cette liqueur dont vient de parler Votre
Majesté. Pour ne rien dire de toutes les marchandises que nous avons
chargées à notre bord dans la matinée en matière de lest, et sans
mentionner les diverses ales et liqueurs que nous avons embarquées ce
soir dans différents ports, j'ai, pour le moment, une forte cargaison de
_humming-stuff_, prise et _dûment payée_ à l'enseigne du _Joyeux Loup de
mer_. Votre Majesté voudra donc bien être assez gracieuse pour prendre
la bonne volonté pour le fait; car je ne puis ni ne veux en aucune façon
avaler une goutte de plus, encore moins une goutte de cette vilaine eau
de cale qui répond au salut de _black-strap_.

—Amarre ça!—interrompit Tarpaulin, non moins étonné de la longueur du
speech de son camarade que de la nature de son refus.—Amarre ça,
matelot d'eau douce!—Lâcheras-tu bientôt le crachoir, que je dis, Legs!
Ma coque est encore légère, bien que toi, je le confesse, tu me
paraisses un peu trop chargé par le haut; et quand à ta part de
cargaison, eh bien! plutôt que de faire lever un grain, je trouverai
pour elle de la place à mon bord, mais...

—Cet arrangement,—interrompit le président,—est en complet désaccord
avec les termes de la sentence, ou condamnation, qui de sa nature est
médique, incommutable et sans appel. Les conditions que nous avons
imposées seront remplies à la lettre, et cela sans une minute
d'hésitation,—faute de quoi nous décrétons que vous serez attachés
ensemble par le cou et les talons, et dûment noyés comme rebelles dans
la pièce de _bière d'Octobre_ que voilà!

—Voilà une sentence! Quelle sentence!—Équitable, judicieuse
sentence!—Un glorieux décret!—Une très-digne, très-irréprochable et
très-sainte condamnation!—crièrent à la fois tous les membres de la
famille Peste. Le roi fit jouer son front en innombrables rides; le
vieux petit homme goutteux souffla comme un soufflet; la dame au linceul
de linon fit onduler son nez à droite et à gauche; le gentleman au
caleçon convulsa ses oreilles; la dame au suaire ouvrit la gueule comme
un poisson à l'agonie; et l'homme à la bière d'acajou parut encore plus
raide et roula ses yeux vers le plafond.

—Hou! hou!—fit Tarpaulin, s'épanouissant de rire, sans prendre garde à
l'agitation générale.—Hou! hou! hou!—Hou! hou! hou!—je disais, quand
M. le Roi Peste est venu fourrer son épissoir, que, pour quant à la
question de deux ou trois gallons de _black-strap_ de plus ou de moins,
c'était une bagatelle pour un bon et solide bateau comme moi, quand il
n'était pas trop chargé,—mais quand il s'agit de boire à la santé du
Diable (que Dieu puisse absoudre) et de me mettre à genoux devant la
vilaine Majesté que voilà, aussi bien que je me connais pour un pêcheur,
n'être pas autre que Tim Hurlygurly le paillasse!—oh! pour cela, c'est
une tout autre affaire, et qui dépasse absolument mes moyens et mon
intelligence.

Il ne lui fut pas accordé de finir tranquillement son discours. Au nom
de Tim Hurlygurly, tous les convives bondirent sur leurs sièges.

—Trahison!—hurla Sa Majesté le Roi Peste Ier.

—Trahison!—dit le petit homme à la goutte.

—Trahison!—glapit l'archiduchesse Ana-Peste.

—Trahison!—marmotta le gentleman aux mâchoires attachées.

—Trahison!—grogna l'homme à la bière.

—Trahison! trahison!—cria Sa Majesté, la femme à la gueule; et,
saisissant par la partie postérieure de ses culottes l'infortuné
Tarpaulin, qui commençait justement à remplir pour lui-même un crâne de
liqueur, elle le souleva vivement en l'air et le fit tomber sans
cérémonie dans le vaste tonneau défoncé plein de son ale favorite.
Ballotté çà et là pendant quelques secondes, comme une pomme dans un bol
de toddy il disparut finalement dans le tourbillon d'écume que ses
efforts avaient naturellement soulevé dans le liquide déjà fort mousseux
par sa nature.

Toutefois le grand matelot ne vit pas avec résignation la déconfiture de
son camarade. Précipitant le Roi Peste à travers la trappe ouverte, le
vaillant Legs ferma violemment la porte sur lui avec un juron, et courut
vers le centre de la salle. Là, arrachant le squelette suspendu
au-dessus de la table, il le tira à lui avec tant d'énergie et de bon
vouloir qu'il réussit, en même temps que les derniers rayons de lumière
s'éteignaient dans la salle, à briser la cervelle du petit homme à la
goutte. Se précipitant alors de toute sa force sur le fatal tonneau
plein d'_ale d'Octobre_ et de Hugh Tarpaulin, il le culbuta en un
instant et le fit rouler sur lui-même. Il en jaillit un déluge de
liqueur si furieux, si impétueux,—si envahissant,—que la chambre fut
inondée d'un mur à l'autre,—la table renversée avec tout ce qu'elle
portait,—les tréteaux jetés sens dessus dessous,—le baquet de punch
dans la cheminée,—et les dames dans des attaques de nerfs. Des piles
d'articles funèbres se débattaient çà et là. Les pots, les cruches, les
grosses bouteilles habillées de jonc se confondaient dans une affreuse
mêlée, et les flacons d'osier se heurtaient désespérément contre les
gourdes cuirassées de corde. L'homme aux _affres_ fut noyé sur
place,—le petit gentleman paralytique naviguait au large dans sa
bière,—et le victorieux Legs, saisissant par la taille la grosse dame
au suaire, se précipita avec elle dans la rue, et mit le cap tout droit
dans la direction du _Free-and-Easy_, prenant bien le vent, et
remorquant le redoutable Tarpaulin, qui, ayant éternué trois ou quatre
fois, haletait et soufflait derrière lui en compagnie de l'Archiduchesse
Ana-Peste.



LE DIABLE DANS LE BEFFROI

  _Quelle heure est-il?_
   Vieille locution.


Chacun sait d'une manière vague que le plus bel endroit du monde est—ou
_était_, hélas!—le bourg hollandais de Vondervotteimittiss. Cependant,
comme il est à quelque distance de toutes les grandes routes, dans une
situation pour ainsi dire extraordinaire, il n'y a peut-être qu'un petit
nombre de mes lecteurs qui lui aient rendu visite. Pour l'agrément de
ceux qui n'ont pu le faire, je juge donc à propos d'entrer dans quelques
détails à son sujet. Et c'est en vérité d'autant plus nécessaire que, si
je me propose de donner un récit des événements calamiteux qui ont fondu
tout récemment sur son territoire, c'est avec l'espoir de conquérir à
ses habitants la sympathie publique. Aucun de ceux qui me connaissent ne
doutera que le devoir que je m'impose ne soit exécuté avec tout ce que
j'y peux mettre d'habileté, avec cette impartialité rigoureuse, cette
scrupuleuse vérification des faits et cette laborieuse collaboration des
autorités qui doivent toujours distinguer celui qui aspire au titre
d'historien.

Par le secours réuni des médailles, manuscrits et inscriptions, je suis
autorisé à affirmer positivement que le bourg de Vondervotteimittiss a
toujours existé dès son origine précisément dans la même condition où on
le voit encore aujourd'hui. Mais, quant à la date de cette origine, il
m'est pénible de n'en pouvoir parler qu'avec cette _précision_
_indéfinie_ dont les mathématiciens sont quelquefois obligés de
s'accommoder dans certaines formules algébriques. La date, il m'est
permis de m'exprimer ainsi eu égard à sa prodigieuse antiquité, ne peut
pas être moindre qu'une quantité déterminable quelconque.

Relativement à l'étymologie du nom Vondervotteimittiss, je me confesse,
non sans peine, également en défaut. Parmi une multitude d'opinions sur
ce point délicat,—quelques-unes très-subtiles, quelques-unes
très-érudites, quelques-unes suffisamment inverses,—je n'en trouve
aucune qui puisse être considérée comme satisfaisante. Peut-être l'idée
de Grogswigg—qui coïncide presque avec celle de
Kroutaplenttey,—doit-elle être _prudemment_ préférée. Elle est ainsi
conçue:—_Vondervotteimittiss,—Vonder, lege Donder,—Votteimittiss,
quasi und Bleitziz,—Bleitziz obsoletum pro Blitzen_. Cette étymologie,
pour dire la vérité, se trouve assez bien confirmée par quelques traces
de fluide électrique, qui sont encore visibles au sommet du clocher de
la Maison de Ville. Toutefois, je ne me soucie pas de me compromettre
dans une thèse d'une pareille importance, et je prierai le lecteur,
curieux d'informations, d'en référer aux _Oratiunculae de Rebus
Praeter-Veteris_, de Dundergutz. Voyez aussi Blunder-buzzard, _De
Derivationibus_, de la page 27 à la page 5010, in-folio, édition
gothique, caractères rouges et noirs, avec réclames et sans
signatures;—consultez aussi dans cet ouvrage les notes marginales
autographes de Stuffundpuff, avec les sous-commentaires de
Gruntundguzzell.

Malgré l'obscurité qui enveloppe ainsi la date de la fondation de
Vondervotteimittiss et l'étymologie de son nom, on ne peut douter, comme
je l'ai déjà dit, qu'il n'ait toujours existé tel que nous le voyons
présentement. L'homme le plus vieux du bourg ne se rappelle pas la plus
légère différence dans l'aspect d'une partie quelconque de sa patrie, et
en vérité la simple suggestion d'une telle possibilité y serait
considérée comme une insulte. Le village est situé dans une vallée
parfaitement circulaire, dont la circonférence est d'un quart de mille à
peu près, et complètement environnée par de jolies collines dont les
habitants ne se sont jamais avisés de franchir les sommets. Ils donnent
d'ailleurs une excellente raison de leur conduite, c'est qu'ils ne
croient pas qu'il y ait quoi que ce soit de l'autre côté.

Autour de la lisière de la vallée (qui est tout à fait unie et pavée
dans toute son étendue de tuiles plates) s'étend un rang continu de
soixante petites maisons. Elles sont appuyées par derrière sur les
collines, et naturellement elles regardent toutes le centre de la
plaine, qui est juste à soixante yards de la porte de face de chaque
habitation. Chaque maison a devant elle un petit jardin, avec une allée
circulaire, un cadran solaire et vingt-quatre choux. Les constructions
elles-mêmes sont si parfaitement semblables, qu'il est impossible de
distinguer l'une de l'autre. À cause de son extrême antiquité, le style
de l'architecture est quelque peu bizarre; mais, pour cette raison même,
il n'est que plus remarquablement pittoresque. Elles sont faites de
petites briques bien durcies au feu, rouges, avec des coins noirs, de
sorte que les murs ressemblent à un échiquier dans de vastes
proportions. Les pignons sont tournés du côté de la façade, et il y a
des corniches, aussi grosses que le reste de la maison, aux rebords des
toits et aux portes principales. Les fenêtres sont étroites et
profondes, avec de tout petits carreaux et force châssis. Le toit est
recouvert d'une multitude de tuiles à oreillettes roulées. La charpente
est partout d'une couleur sombre, très-ouvragée, mais avec peu de
variété dans les dessins; car, de temps immémorial, les sculpteurs en
bois de Vondervotteimittiss n'ont jamais su tailler plus de deux
objets,—une horloge et un chou. Mais ils les font admirablement bien,
et ils les prodiguent avec une singulière ingéniosité, partout où ils
trouvent une place pour le ciseau.

Les habitations se ressemblent autant à l'intérieur qu'au dehors, et
l'ameublement est façonné d'après un seul modèle. Le sol est pavé de
tuiles carrées, les chaises et les tables sont en bois noir, avec des
pieds tors, grêles, et amincis par le bas. Les cheminées sont larges et
hautes, et n'ont pas seulement des horloges et des choux sculptés sur la
face de leurs chambranles, mais elles supportent au milieu de la
tablette une véritable horloge qui fait un prodigieux tic-tac, avec deux
pots à fleurs contenant chacun un chou, qui se tient ainsi à chaque bout
en manière de chasseur ou de piqueur. Entre chaque chou et l'horloge, il
y a encore un petit magot chinois à grosse panse avec un grand trou au
milieu, à travers lequel apparaît le cadran d'une montre.

Les foyers sont vastes et profonds, avec des chenets farouches et
contournés. Il y a constamment un grand feu et une énorme marmite
dessus, pleine de choucroute et de porc, que la bonne femme de la maison
surveille incessamment. C'est une grosse et vieille petite dame, aux
yeux bleus et à la face rouge, qui porte un immense bonnet, semblable à
un pain de sucre, agrémenté de rubans de couleur pourpre et jaune. Sa
robe est de tiretaine orangée, très-ample par derrière et très-courte de
taille—et fort courte en vérité sous d'autres rapports, car elle ne
descend pas à mi-jambe. Ces jambes sont quelque peu épaisses, ainsi que
les chevilles, mais elles sont revêtues d'une belle paire de bas verts.
Ses souliers—de cuir rose,—sont attachés par un nœud de rubans jaunes
épanouis et fripés en forme de chou. Dans sa main gauche, elle tient une
lourde petite montre hollandaise; de la droite, elle manie une grande
cuiller pour la choucroute et le porc. À côté d'elle se tient un gros
chat moucheté, qui porte à sa queue une montre-joujou en cuivre doré, à
répétition, que les _garçons_ lui ont ainsi attachée en manière de
farce.

Quant aux garçons eux-mêmes, ils sont tous trois dans le jardin, et
veillent au cochon. Ils ont chacun deux pieds de haut. Ils portent des
chapeaux à trois cornes, des gilets pourpres qui leur tombent presque
sur les cuisses, des culottes en peau de daim, des bas rouges drapés, de
lourds souliers avec de grosses boucles d'argent, et de longues vestes
avec de larges boutons de nacre. Chacun porte aussi une pipe à la
bouche, et une petite montre ventrue dans la main droite. Une bouffée de
fumée, un coup d'œil à la montre—un coup d'œil à la montre, une
bouffée de fumée,—ils vont ainsi. Le cochon—qui est corpulent et
fainéant—s'occupe tantôt à glaner les feuilles épaves qui sont tombées
des choux, tantôt à ruer contre la montre dorée que ces petits polissons
ont aussitôt attachée à la queue de ce personnage, dans le but de le
faire aussi beau que le chat.

Juste devant la porte d'entrée, dans un fauteuil à grand dossier, à fond
de cuir, aux pieds tors et grêles comme ceux des tables, est installé le
vieux propriétaire de la maison lui-même. C'est un vieux petit monsieur
excessivement bouffi, avec de gros yeux ronds et un vaste menton double.
Sa tenue ressemble à celle des petits garçons,—et je n'ai pas besoin
d'en dire davantage. Toute la différence est que sa pipe est quelque peu
plus grosse que les leurs, et qu'il peut faire plus de fumée. Comme eux,
il a une montre, mais il porte sa montre dans sa poche, Pour dire la
vérité, il a quelque chose de plus important à faire qu'une montre à
surveiller,—et, ce que c'est, je vais l'expliquer. Il est assis, la
jambe droite sur le genou gauche, la physionomie grave, et tient
toujours au moins un de ses yeux résolument braqué sur un certain objet
fort intéressant au centre de la plaine.

Cet objet est situé dans le clocher de la Maison de Ville. Les membres
du conseil sont tous hommes très-petits, très-ronds, très-adipeux,
très-intelligents, avec des yeux gros comme des saucières et de vastes
mentons doubles, et ils ont des habits beaucoup plus longs et des
boucles de souliers beaucoup plus grosses que les vulgaires habitants de
Vondervotteimittiss. Depuis que j'habite le bourg, ils ont tenu
plusieurs séances extraordinaires, et ont adopté ces trois importantes
décisions:

I

_C'est un crime de changer le bon vieux train des choses._

II

_Il n'existe rien de tolérable en dehors de Vondervotteimittiss._

III

_Nous jurons fidélité éternelle à nos horloges et à nos choux._

Au-dessus de la chambre des séances est le clocher, et dans le clocher
ou beffroi est et a été de temps immémorial l'orgueil et la merveille du
village,—la grande horloge du bourg de Vondervotteimittiss. Et c'est là
l'objet vers lequel sont tournés les yeux des vieux messieurs qui sont
assis dans les fauteuils à fond de cuir.

La grande horloge a sept cadrans—un sur chacun des sept pans du
clocher,—de sorte qu'on peut l'apercevoir aisément de tous les
quartiers. Les cadrans sont vastes et blancs, les aiguilles lourdes et
noires. Au beffroi est attaché un homme dont l'unique fonction est d'en
avoir soin; mais cette fonction est la plus parfaite des
sinécures,—car, de mémoire d'homme, l'horloge de Vondervotteimittiss
n'avait jamais réclamé son secours. Jusqu'à ces derniers jours, la
simple supposition d'une pareille chose était considérée comme une
hérésie. Depuis l'époque la plus ancienne dont fassent mention les
archives, les heures avaient été régulièrement sonnées par la grosse
cloche. Et, en vérité, il en était de même pour toutes les autres
horloges et montres du bourg. Jamais il n'y eut pareil endroit pour bien
marquer l'heure, et en mesure. Quand le gros battant jugeait le moment
venu de dire: Midi! tous les obéissants serviteurs ouvraient
simultanément leurs gosiers et répondaient comme un même écho. Bref, les
bons bourgeois raffolaient de leur choucroute, mais ils étaient fiers de
leurs horloges.

Tous les gens qui tiennent des sinécures sont tenus en plus ou moins
grande vénération; et, comme l'homme du beffroi de Vondervotteimittiss a
la plus parfaite des sinécures, il est le plus parfaitement respecté de
tous les mortels. Il est le principal dignitaire du bourg, et les
cochons eux-mêmes le considèrent avec un sentiment de révérence. La
queue de son habit est _beaucoup_ plus longue,—sa pipe, ses boucles de
souliers, ses yeux et son estomac sont _beaucoup_ plus gros que ceux
d'aucun autre vieux monsieur du village; et, quant à son menton, il
n'est pas seulement double, il est triple.

J'ai peint l'état heureux de Vondervotteimittiss; hélas! quelle grande
pitié qu'un si ravissant tableau fût condamné à subir un jour un cruel
changement!

C'est depuis bien longtemps un dicton accrédité parmi les plus sages
habitants, que _rien de bon ne peut venir d'au delà des collines_, et
vraiment il faut croire que ces mots contenaient en eux quelque chose de
prophétique. Il était midi moins cinq,—avant-hier,—quand apparut un
objet d'un aspect bizarre au sommet de la crête—du côté de l'est. Un
tel événement devait attirer l'attention universelle, et chaque vieux
petit monsieur assis dans son fauteuil à fond de cuir tourna l'un de ses
yeux, avec l'ébahissement de l'effroi, sur le phénomène, gardant
toujours l'autre œil fixé sur l'horloge du clocher.

Il était midi moins trois minutes, quand on s'aperçut que le singulier
objet en question était un jeune homme tout petit, et qui avait l'air
étranger. Il descendait la colline avec une très-grande rapidité, de
sorte que chacun put bientôt le voir tout à son aise. C'était bien le
plus précieux petit personnage qui se fût jamais fait voir dans
Vondervotteimittiss. Il avait la face d'un noir de tabac, un long nez
crochu, des yeux comme des pois, une grande bouche et une magnifique
rangée de dents qu'il semblait jaloux de montrer en ricanant d'une
oreille à l'autre. Ajoutez à cela des favoris et des moustaches; il n'y
avait, je crois, plus rien à voir de sa figure. Il avait la tête nue, et
sa chevelure avait été soigneusement arrangée avec des papillotes. Sa
toilette se composait d'un habit noir collant terminé en queue
d'hirondelle, laissant pendiller par l'une de ses poches un long bout de
mouchoir blanc,—de culottes de casimir noir, de bas noirs et
d'escarpins qui ressemblaient à des moitiés de souliers, avec d'énormes
bouffettes de ruban de satin noir pour cordons. Sous l'un de ses bras,
il portait un vaste claque, et sous l'autre, un violon presque cinq fois
gros comme lui. Dans sa main gauche était une tabatière en or, où il
puisait incessamment du tabac de l'air le plus glorieux du monde,
pendant qu'il cabriolait en descendant la colline, et dessinait toutes
sortes de pas fantastiques. Bonté divine!—c'était là un spectacle pour
les honnêtes bourgeois de Vondervotteimittiss!

Pour parler nettement, le gredin avait, en dépit de son ricanement, un
audacieux et sinistre caractère dans la physionomie; et, pendant qu'il
galopait tout droit vers le village, l'aspect bizarrement tronqué de ses
escarpins suffit pour éveiller maints soupçons; et plus d'un bourgeois
qui le contempla ce jour-là aurait donné quelque chose pour jeter un
coup d'œil sous le mouchoir de batiste blanche qui pendait d'une façon
si irritante de la poche de son habit à queue d'hirondelle. Mais ce qui
occasionna principalement une juste indignation fut que ce misérable
freluquet, tout en brodant tantôt un fandango, tantôt une pirouette,
n'était nullement _réglé_ dans sa danse, et ne possédait pas la plus
vague notion de ce qu'on appelle aller en mesure[7].

Cependant, le bon peuple du bourg n'avait pas encore eu le temps
d'ouvrir ses yeux tout grands, quand, juste une demi-minute avant midi,
le gueux s'élança, comme je vous le dis, droit au milieu de ces braves
gens, fit ici un chassé, là un balancé; puis, après une pirouette et un
pas de zéphyr, partit comme à pigeon-vole vers le beffroi de la Maison
de Ville, où le gardien de l'horloge stupéfait fumait dans une attitude
de dignité et d'effroi. Mais le petit garnement l'empoigna tout d'abord
par le nez, le lui secoua et le lui tira, lui flanqua son gros claque
sur la tête, le lui enfonça par-dessus les yeux et la bouche; puis,
levant son gros violon le battit avec, si longtemps et si vigoureusement
que,—vu que le gardien était si ballonné, et le violon si vaste et si
creux,—vous auriez juré que tout un régiment de grosses caisses battait
le rantamplan du diable dans le beffroi de clocher de
Vondervotteimittiss.

On ne sait pas à quel acte désespéré de vengeance cette attaque
révoltante aurait pu pousser les habitants, n'était ce fait
très-important qu'il manquait une demi-seconde pour qu'il fût midi. La
cloche allait sonner, et c'était une affaire d'absolue et supérieure
nécessité que chacun eût l'œil à sa montre. Il était évident toutefois
que, juste en ce moment, le gaillard fourré dans le clocher en avait à
la cloche et se mêlait de ce qui ne le regardait pas. Mais, comme elle
commençait à sonner, personne n'avait le temps de surveiller les
manœuvres du traître, car chacun était tout oreilles pour compter les
coups.

—Un!—dit la cloche.

—Hine!—répliqua chaque vieux petit monsieur de Vondervotteimittiss
dans chaque fauteuil à fond de cuir.—Hine!—dit sa montre; hine!—dit
la montre de sa _phâme_, et—hine!—dirent les montres des garçons et
les petits joujoux dorés pendus aux queues du chat et du cochon.

—Deux!—continua la grosse cloche; et

—Teusse!—répétèrent tous les échos mécaniques.

—Trois! quatre! cinq! six! sept! huit! neuf! dix!—dit la cloche.

—Droisse! gâdre! zingue! zisse! zedde! vitte! neff! tisse!—répondirent
les autres.

—Onze!—dit la grosse.

—Honsse!—approuva tout le petit personnel de l'horlogerie inférieure.

—Douze!—dit la cloche.

—Tousse!—répondirent-ils, tous parfaitement édifiés et laissant tomber
leurs voix en cadence.

—Et il aître miti, tonc!—dirent tous les vieux petits messieurs,
rempochant leurs montres. Mais la grosse cloche n'en avait pas encore
fini avec eux.

—TREIZE!—dit-elle.

—Tarteifle!—anhélèrent tous les vieux petits messieurs, devenant pâles
et laissant tomber leurs pipes de leurs bouches et leurs jambes droites
de dessus leurs genoux gauches.

—Tarteifle!—gémirent-ils,—Draisse! Draisse!!

—Mein Gott, il aître draisse heires!!!

Dois-je essayer de décrire la terrible scène qui s'ensuivit? Tout
Vondervotteimittiss éclata d'un seul coup en un lamentable tumulte.

—Qu'arrife-d'-il tonc à mon phandre?—glapirent tous les petits
garçons,—ch'ai vaim tébouis hine heire.

—Qu'arrife-d'-il tonc à mes joux?—crièrent toutes les _phâmes_;—ils
toiffent aître en pouillie tébouis hine heire!

—Qu'arrife-d'-il tonc à mon bibe?—jurèrent tous les vieux petits
messieurs,—donnerre et églairs! il toit aître édeint tébouis hine
heire!

Et ils rebourrèrent leurs pipes en grande rage, et, s'enfonçant dans
leurs fauteuils, ils soufflèrent si vite et si férocement que toute la
vallée fut immédiatement encombrée d'un impénétrable nuage.

Cependant, les choux tournaient tous au rouge pourpre et il semblait que
le vieux Diable lui-même eût pris possession de tout ce qui avait forme
d'horloge. Les pendules sculptées sur les meubles se prenaient à danser
comme si elles étaient ensorcelées, pendant que celles qui étaient sur
les cheminées pouvaient à peine se contenir dans leur fureur, et
s'acharnaient dans une si opiniâtre sonnerie de:
Draisse!—Draisse!—Draisse!—et dans un tel trémoussement et remuement
de leurs balanciers, que c'était réellement épouvantable à
voir.—Mais—pire que tout,—les chats et les cochons ne pouvaient plus
endurer l'inconduite des petites montres à répétition attachées à leurs
queues, et ils le faisaient bien voir en détalant tous vers la
place,—égratignant et farfouillant,—criant et hurlant,—affreux sabbat
de miaulements et de grognements!—et s'élançant à la figure des gens,
et se fourrant sous les cotillons, et créant le plus épouvantable
charivari et la plus hideuse confusion qu'il soit possible à une
personne raisonnable d'imaginer. Et le misérable petit vaurien installé
dans le clocher faisait évidemment tout son possible pour rendre les
choses encore plus navrantes. On a pu de temps à autre apercevoir le
scélérat à travers la fumée. Il était toujours là, dans le beffroi,
assis sur l'homme du beffroi, qui gisait à plat sur le dos. Dans ses
dents, l'infâme tenait la corde de la cloche, qu'il secouait
incessamment, de droite et de gauche, avec sa tête, faisant un tel
vacarme que mes oreilles en tintent encore, rien que d'y penser. Sur ses
genoux reposait l'énorme violon qu'il raclait, sans accord ni mesure,
avec les deux mains, faisant affreusement semblant—l'infâme
paillasse!—de jouer l'air de Judy O'Flannagan et Paddy O'Rafferty!

Les affaires étant dans ce misérable état, de dégoût je quittai la
place, et maintenant je fais un appel à tous les amants de l'heure
exacte et de la fine choucroute. Marchons en masse sur le bourg, et
restaurons l'ancien ordre de choses à Vondervotteimittiss en précipitant
ce petit drôle du clocher.



LIONNERIE

  _Tout le populaire se dressa_
  _Sur ses dix doigts de pied dans un étrange ébahissement._
   L'ÉVÊQUE HALL.—_Satires_.


Je suis,—c'est-à-dire _j'étais_ un grand homme; mais je ne suis ni
l'auteur du _Junius_, ni l'homme au masque de fer; car mon nom est, je
crois, Robert Jones, et je suis né quelque part dans la cité de
Fum-Fudge.

La première action de ma vie fut d'empoigner mon nez à deux mains. Ma
mère vit cela et m'appela un génie;—mon père pleura de joie et me fit
cadeau d'un traité de nosologie. Je le possédais à fond avant de porter
des culottes.

Je commençai dès lors à pressentir ma voie dans la science, et je
compris bientôt que tout homme, pourvu qu'il ait un nez suffisamment
marquant, peut, en se laissant conduire par lui, arriver à la dignité de
Lion. Mais mon attention ne se confina pas dans les pures théories.
Chaque matin, je tirais deux fois ma trompe, et j'avalai une
demi-douzaine de petits verres.

Quand je fus arrivé à ma majorité, mon père me demanda un jour si je
voulais le suivre dans son cabinet.

—Mon fils,—dit-il quand nous fûmes assis,—quel est le but principal
de votre existence?

—Mon père,—répondis-je,—c'est l'étude de la nosologie.

—Et qu'est-ce que la nosologie, Robert?

—Monsieur,—dis-je,—c'est la Science des Nez[8].

—Et pouvez-vous me dire,—demanda-t-il,—quel est le sens du mot nez?

—Un nez, mon père,—répliquai-je en baissant le ton,—a été défini
diversement par un millier d'auteurs. (Ici, je tirai ma montre.) Il est
maintenant midi, ou peu s'en faut,—nous avons donc le temps, d'ici à
minuit, de les passer tous en revue. Je commence donc:—Le nez, suivant
Bartholinus, est cette protubérance,—cette bosse,—cette
excroissance,—cette...

—Cela va bien, Robert,—interrompit le bon vieux gentleman.—Je suis
foudroyé par l'immensité de vos connaissances,—positivement je le
suis,—oui, sur mon âme! (Ici, il ferma les yeux et posa la main sur son
cœur.) Approchez! (Puis il me prit par le bras.) Votre éducation peut
être considérée maintenant comme achevée,—il est grandement temps que
vous vous poussiez dans le monde,—et vous n'avez rien de mieux à faire
que de suivre simplement votre nez. Ainsi—ainsi... (alors, il me
conduisit à coups de pied tout le long des escaliers jusqu'à la porte),
ainsi sortez de chez moi, et que Dieu vous assiste!

Comme je sentais en moi _l'afflatus_ divin, je considérai cet accident
presque comme un bonheur. Je jugeai que l'avis paternel était bon. Je
résolus de suivre mon nez. Je le tirai tout d'abord deux ou trois fois,
et j'écrivis incontinent une brochure sur la nosologie.

Tout Fum-Fudge fut sens dessus dessous.

—Étonnant génie!—dit le _Quarterly_.

—Admirable physiologiste!—dit le _Westminster_.

—Habile gaillard!—dit le _Foreign_.

—Bel écrivain!—dit l'_Edinburgh_.

—Profond penseur!—dit le _Dublin_.

—Grand homme!—dit Bentley.

—Âme divine!—dit Fraser.

—Un des nôtres!—dit Blackwood.

—Qui peut-il être?—dit mistress Bas-Bleu.

—Que peut-il être?—dit la grosse miss Bas-Bleu.

—Où peut-il être?—dit la petite miss Bas-Bleu.

Mais je n'accordai aucune attention à toute cette populace,—j'allai
tout droit à l'atelier d'un artiste.

La duchesse de Dieu-me-Bénisse posait pour son portrait; le marquis de
Tel-et-Tel tenait le caniche de la duchesse; le comte de
Choses-et-d'Autres jouait avec le flacon de sels de la dame et Son
Altesse Royale de _Noli-me-Tangere_ se penchait sur le dos de son
fauteuil.

Je m'approchai de l'artiste, et je dressai mon nez.

—Oh! très-beau!—soupira Sa Grâce.

—Oh! au secours!—bégaya le marquis.

—Oh! choquant!—murmura le comte.

—Oh! abominable!—grogna Son Altesse Royale.

—Combien en voulez-vous?—demanda l'artiste.

—De son _nez_?—s'écria Sa Grâce.

—Mille livres,—dis-je, en m'asseyant.

—Mille livres?—demanda l'artiste, d'un air rêveur.

—Mille livres,—dis-je.

—C'est très-beau!—dit-il, en extase.

—C'est mille livres,—dis-je.

—Le garantissez-vous?—demanda-t-il, en tournant le nez vers le jour.

—Je le garantis,—dis-je en le mouchant vigoureusement.

—Est-ce bien un original?—demanda-t-il, en le touchant avec respect.

—Hein?—dis-je, en le tortillant de côté.

—Il n'en a pas été fait de copie?—demanda-t-il, en l'étudiant au
microscope.

—Jamais!—dis-je, en le redressant.

—Admirable!—s'écria-t-il tout étourdi par la beauté de la manœuvre.

—Mille livres,—dis-je.

—_Mille_ livres?—dit-il.

—Précisément,—dis-je.

—Mille _livres_?—dit-il.

—Juste,—dis-je.

—Vous les aurez,—dit-il;—quel morceau capital!

Il me fit immédiatement un billet, et prit un croquis de mon nez. Je
louai un appartement dans _Jermyn street_, et j'adressai à Sa Majesté la
quatre-vingt-dix-neuvième édition de ma _Nosologie_, avec un portrait de
la trompe.

Le prince de Galles, ce mauvais petit libertin, m'invita à dîner.

Nous étions tous Lions et gens du meilleur ton.

Il y avait là un néo-platonicien. Il cita Porphyre, Jamblique, Plotin,
Proclus, Hiéroclès, Maxime de Tyr, et Syrianus.

Il y avait un professeur de perfectibilité humaine. Il cita Turgot,
Price, Priestley, Condorcet, de Staël, et l'_Ambitious Student in Ill
Health_.

Il y avait sir Positif Paradoxe. Il remarqua que tous les fous étaient
philosophes, et que tous les philosophes étaient fous.

Il y avait Æsthéticus Ethix. Il parla de feu, d'unité et d'atomes; d'âme
double et préexistante; d'affinité et d'antipathie; d'intelligence
primitive et d'homoeomérie.

Il y avait Théologos Théologie. Il bavarda sur Eusèbe et Arius; sur
l'hérésie et le Concile de Nicée; sur le Puseyisme et le
Consubstantialisme; sur Homoousios et Homoiousios.

Il y avait Fricassée, du Rocher de Cancale. Il parla de langue _à
l'écarlate_, de choux-fleurs à la sauce _veloutée_, de veau à la
Sainte-Ménehould, de marinade à la Saint-Florentin, et de gelées
d'orange _en mosaïque_.

Il y avait Bibulus O'Bumper. Il dit son mot sur le latour et le
markbrünnen, sur le champagne mousseux et le chambertin, sur le
richebourg et le saint-georges, sur le haut-brion, le léoville et le
médoc, sur le barsac et le preignac, sur le graves, sur le sauterne, sur
le laffite et sur le saint-péray. Il hocha la tête à l'endroit du
clos-vougeot, et se vanta de distinguer, les yeux fermés, le xérès de
l'amontillado.

Il y avait il signor Tintotintino de Florence. Il expliqua Cimabuë,
Arpino, Carpaccio et Agostino; il parla des ténèbres du Caravage, de la
suavité de l'Albane, du coloris du Titien, des vastes commères de Rubens
et des polissonneries de Jean Steen.

Il y avait le recteur de l'université de Fum-Fudge. Il émit cette
opinion que la lune s'appelait Bendis en Thrace, Bubastis en Égypte,
Diane à Rome, et Artémis en Grèce.

Il y avait un Grand Turc de Stamboul. Il ne pouvait s'empêcher de croire
que les anges étaient des chevaux, des coqs et des taureaux; qu'il
existait dans le sixième ciel quelqu'un qui avait soixante et dix mille
têtes, et que la terre était supportée par une vache bleu de ciel ornée
d'un nombre incalculable de cornes vertes.

Il y avait Delphinus Polyglotte. Il nous dit ce qu'étaient devenus les
quatre-vingt-trois tragédies perdues d'Eschyle, les cinquante-quatre
oraisons d'Isæus, les trois cent quatre-vingt-onze discours de Lysias,
les cent quatre-vingts traités de Théophraste, le huitième livre des
sections coniques d'Apollonius, les hymnes et dithyrambes de Pindare et
les quarante-cinq tragédies d'Homère le Jeune.

Il y avait Ferdinand Fitz-Fossillus Feldspar. Il nous renseigna sur les
feux souterrains et les couches tertiaires; sur les aériformes, les
fluidiformes et les solidiformes; sur le quartz et la marne; sur le
schiste et le schorl; sur le gypse et le trapp; sur le talc et le
calcaire; sur la blende et la horn-blende; sur le mica-schiste et le
poudingue; sur le cyanite et le lépidolithe; sur l'hæmatite et la
trémolite; sur l'antimoine et la calcédoine, sur le manganèse et sur
tout ce qu'il vous plaira.

Il y avait MOI. Je parlai de moi,—de moi, de moi, et de moi;—de
nosologie, de ma brochure et de moi. Je dressai mon nez, et je parlai de
moi.

—Heureux homme! homme miraculeux!—dit le Prince.

—Superbe!—dirent les convives; et, le matin qui suivit, Sa Grâce de
Dieu-me-Bénisse me fit une visite.

—Viendrez-vous à Almack, mignonne créature?—dit-elle, en me donnant
une petite tape sous le menton.

—Oui, sur mon honneur!—dis-je.

—Avec tout votre nez, sans exception?—demanda-t-elle.

—Aussi vrai que je vis,—répliquai-je.

—Voici donc une carte d'invitation, bel ange. Dirai-je que vous
viendrez?

—Chère duchesse, de tout mon cœur!

—Qui vous parle de votre cœur!—mais avec votre nez, avec tout votre
nez, n'est-ce pas?

—Pas un brin de moins, mon amour,—dis-je.—Je le tortillai donc une ou
deux fois, et je me rendis à Almack.

Les salons étaient pleins à étouffer.

—Il arrive!—dit quelqu'un sur l'escalier.

—Il arrive!—dit un autre un peu plus haut.

—Il arrive!—dit un autre encore un peu plus haut.

—Il est arrivé!—s'écria la duchesse;—il est arrivé, le petit
amour!—Et, s'emparant fortement de moi avec ses deux mains, elle me
baisa trois fois sur le nez.

Une sensation marquée parcourut immédiatement l'assemblée.

—_Diavolo_!—cria le comte de Capricornutti.

—_Dios guarda_!—murmura don Stiletto.

—_Mille tonnerres_!—jura le prince de Grenouille.

—_Mille tiaples_!—grogna l'électeur de Bluddennuff.

Cela ne pouvait pas passer ainsi. Je me fâchai. Je me tournai
brusquement vers Bluddennuff.

—Monsieur!—lui dis-je,—vous êtes un babouin.

—Monsieur!—répliqua-t-il après une pause,—_Donnerre et églairs!_

Je n'en demandais pas davantage. Nous échangeâmes nos cartes. À
Chalk-Farm, le lendemain matin, je lui abattis le nez,—et puis je me
présentai chez mes amis.

—Bête!—dit le premier.

—Sot!—dit le second.

—Butor!—dit le troisième.

—Âne!—dit le quatrième.

—Benêt!—dit le cinquième.

—Nigaud!—dit le sixième.

—Sortez!—dit le septième.

Je me sentis très-mortifié de tout cela, et j'allai voir mon père.

—Mon père,—lui demandai-je,—quel est le but principal de mon
existence?

—Mon fils,—répliqua-t-il,—c'est toujours l'étude de la nosologie;
mais, en frappant l'électeur au nez, vous avez dépassé votre but. Vous
avez un fort beau nez, c'est vrai; mais Bluddennuff n'en a plus. Vous
êtes sifflé, et il est devenu le héros du jour. Je vous accorde que,
dans Fum-Fudge, la grandeur d'un lion est proportionnée à la dimension
de sa trompe;—mais, bonté divine! il n'y a pas de rivalité possible
avec un lion qui n'en a pas du tout.



QUATRE BÊTES EN UNE

L'HOMME-CAMÉLÉOPARD

  _Chacun a ses vertus._
   Crébillon.—_Xerxès_.


Antiochus Épiphanes est généralement considéré comme le Gog du prophète
Ézéchiel. Cet honneur toutefois revient plus naturellement à Cambyse, le
fils de Cyrus. Et d'ailleurs, le caractère du monarque syrien n'a
vraiment aucun besoin d'enjolivures supplémentaires. Son avènement au
trône, ou plutôt son usurpation de la souveraineté, cent soixante et
onze ans avant la venue du Christ; sa tentative pour piller le temple de
Diane à Éphèse; son implacable inimitié contre les Juifs; la violation
du saint des saints, et sa mort misérable à Taba, après un règne
tumultueux de onze ans, sont des circonstances d'une nature saillante,
et qui ont dû généralement attirer l'attention des historiens de son
temps, plus que les impies, lâches, cruels, absurdes et fantasques
exploits qu'il faut ajouter pour faire le total de sa vie privée et de
sa réputation.

       *       *       *       *       *

Supposons, gracieux lecteur, que nous sommes en l'an du monde trois mil
huit cent trente, et, pour quelques minutes, transportés dans le plus
fantastique des habitacles humains, dans la remarquable cité d'Antioche.
Il est certain qu'il y avait en Syrie et dans d'autres contrées seize
villes de ce nom, sans compter celle dont nous avons spécialement à nous
occuper. Mais _la nôtre_ est celle qu'on appelait Antiochia Épidaphné, à
cause qu'elle était tout proche du petit village de Daphné, où s'élevait
un temple consacré à cette divinité. Elle fut bâtie (bien que la chose
soit controversée) par Séleucus Nicator, le premier roi du pays après
Alexandre le Grand, en mémoire de son père Antiochus, et devint
immédiatement la capitale de la monarchie syrienne. Dans les temps
prospères de l'empire romain, elle était la résidence ordinaire du
préfet des provinces orientales; et plusieurs empereurs de la cité-reine
(parmi lesquels peuvent être mentionnés spécialement Vérus et Valens), y
passèrent la plus grande partie de leur vie. Mais je m'aperçois que nous
sommes arrivés à la ville. Montons sur cette plate-forme, et jetons nos
yeux sur la ville et le pays circonvoisin.

—Quelle est cette large et rapide rivière qui se fraye un passage
accidenté d'innombrables cascades à travers le chaos des montagnes, et
enfin à travers le chaos des constructions?

—C'est l'Oronte, et c'est la seule eau qu'on aperçoive, à l'exception
de la Méditerranée, qui s'étend comme un vaste miroir jusqu'à douze
milles environ vers le sud. Tout le monde a vu la Méditerranée; mais,
permettez-moi de vous le dire, très-peu de gens ont joui du coup d'œil
d'Antioche;—très-peu de ceux-là, veux-je dire, qui, comme vous et moi,
ont eu en même temps le bénéfice d'une éducation moderne. Ainsi laissez
là la mer, et portez toute votre attention sur cette masse de maisons
qui s'étend à nos pieds. Vous vous rappellerez que nous sommes en l'an
du monde trois mil huit cent trente. Si c'était plus tard,—si c'était,
par exemple en l'an de Notre-Seigneur mil huit cent quarante-cinq, nous
serions privés de cet extraordinaire spectacle. Au dix-neuvième siècle,
Antioche est—c'est-à-dire Antioche _sera_ dans un lamentable état de
délabrement. D'ici là, Antioche aura été complètement détruite à trois
époques différentes par trois tremblements de terre successifs. À vrai
dire, le peu qui restera de sa première condition se trouvera dans un
tel état de désolation et de ruine, que le patriarche aura transporté
alors sa résidence à Damas. C'est bien. Je vois que vous suivez mon
conseil et que vous mettez votre temps à profit pour inspecter les
lieux, pour

    _...rassasier vos yeux_
    _Des souvenirs et des objets fameux_
    _Qui font la grande gloire de cette cité._

Je vous demande pardon; j'avais oublié que Shakespeare ne fleurira pas
avant dix-sept cent cinquante ans. Mais l'aspect d'Épidaphné ne
justifie-t-il pas cette épithète de _fantastique_ que je lui ai donnée?

—Elle est bien fortifiée; à cet égard elle doit autant à la nature qu'à
l'art.

—Très-juste.

—Il y a une quantité prodigieuse d'imposants palais.

—En effet.

—Et les temples nombreux, somptueux, magnifiques, peuvent soutenir la
comparaison avec les plus célèbres de l'antiquité.

—Je dois reconnaître tout cela. Cependant il y a une infinité de huttes
de bousillage et d'abominables baraques. Il nous faut bien constater une
merveilleuse abondance d'ordures dans tous les ruisseaux; et, n'était la
toute-puissante fumée de l'encens idolâtre, à coup sûr nous trouverions
une intolérable puanteur. Vîtes-vous jamais des rues si
insupportablement étroites, ou des maisons si miraculeusement hautes?
Quelle noirceur leurs ombres jettent sur le sol! Il est heureux que les
lampes suspendues dans ces interminables colonnades restent allumées
toute la journée; autrement nous aurions ici les ténèbres de l'Égypte au
temps de sa désolation.

—C'est certainement un étrange lieu! Que signifie ce singulier
bâtiment, là-bas? Regardez! il domine tous les autres et s'étend au loin
à l'est de celui que je crois être le palais du roi!

—C'est le nouveau Temple du Soleil, qui est adoré en Syrie sous le nom
d'Elah Gabalah. Plus tard, un très-fameux empereur romain instituera ce
culte dans Rome et en tirera son surnom, Heliogabalus. J'ose vous
affirmer que la vue de la divinité de ce temple vous plairait fort. Vous
n'avez pas besoin de regarder au ciel; sa majesté le Soleil n'est pas
là,—du moins le Soleil adoré par les Syriens. Cette déité se trouve
dans l'intérieur du bâtiment situé là-bas. Elle est adorée sous la forme
d'un large pilier de pierre, dont le sommet se termine en un cône ou
_pyramide_, par quoi est signifié le _pyr_, le Feu.

—Écoutez!—regardez!—Quels peuvent être ces ridicules êtres, à moitié
nus, à faces peintes, qui s'adressent à la canaille avec force gestes et
vociférations?

—Quelques-uns, en petit nombre, sont des saltimbanques; d'autres
appartiennent plus particulièrement à la race des philosophes. La
plupart, toutefois,—spécialement ceux qui travaillent la populace à
coups de bâton,—sont les principaux courtisans du palais, qui
exécutent, comme c'est leur devoir, quelque excellente drôlerie de
l'invention du Roi.

—Mais voilà du nouveau! Ciel! la ville fourmille de bêtes féroces! Quel
terrible spectacle!—quelle dangereuse singularité!

—Terrible, si vous voulez, mais pas le moins du monde dangereuse.
Chaque animal, si vous voulez vous donner la peine d'observer, marche
tranquillement derrière son maître. Quelques-uns, sans doute, sont menés
avec une corde autour du cou, mais ce sont principalement les espèces
plus petites ou plus timides. Le lion, le tigre et le léopard sont
entièrement libres. Ils ont été formés à leur présente profession sans
aucune difficulté, et suivent leurs propriétaires respectifs en manière
de _valets de chambre_. Il est vrai qu'il y a des cas où la Nature
revendique son empire usurpé;—mais un héraut d'armes dévoré, un taureau
sacré étranglé, sont des circonstances beaucoup trop vulgaires pour
faire sensation dans Épidaphné.

—Mais quel extraordinaire tumulte entends-je? À coup sûr, voilà un
grand bruit, même pour Antioche! Cela dénote quelque incident d'un
intérêt inusité.

—Oui, indubitablement. Le Roi a ordonné quelque nouveau
spectacle,—quelque exhibition de gladiateurs à l'Hippodrome,—ou
peut-être le massacre des prisonniers Scythes,—ou l'incendie de son
nouveau palais,—ou la démolition de quelque temple superbe,—ou bien,
ma foi, un beau feu de joie de quelques Juifs. Le vacarme augmente. Des
éclats d'hilarité montent vers le ciel. L'air est déchiré par les
instruments à vent et par la clameur d'un million de gosiers.
Descendons, pour l'amour de la joie, et voyons ce qui se passe. Par
ici,—prenez garde! Nous sommes ici dans la rue principale, qu'on
appelle la rue de Timarchus. Cette mer de populace arrive de ce côté, et
il nous sera difficile de remonter le courant. Elle se répand à travers
l'avenue d'Héraclides, qui part directement du palais;—ainsi le Roi
fait très-probablement partie de la bande. Oui,—j'entends les cris du
héraut qui proclame sa venue dans la pompeuse phraséologie de l'Orient.
Nous aurons le coup d'œil de sa personne quand il passera devant le
temple d'Ashimah. Mettons-nous à l'abri dans le vestibule du sanctuaire;
il sera ici tout à l'heure. Pendant ce temps-là considérons cette
figure. Qu'est-ce? Oh! c'est le dieu Ashimah en personne. Vous voyez
bien que ce n'est ni un agneau, ni un bouc, ni un satyre; il n'a guère
plus de ressemblance avec le Pan des Arcadiens. Et cependant tous ces
caractères ont été,—pardon!—_seront_ attribués par les érudits des
siècles futurs à l'Ashimah des Syriens. Mettez vos lunettes, et
dites-moi ce que c'est. Qu'est-ce?

—Dieu me pardonne! c'est un singe!

—Oui, vraiment!—un babouin,—mais pas le moins du monde une déité. Son
nom est une dérivation du grec _Simia_;—quels terribles sots que les
antiquaires! Mais voyez!—voyez là-bas courir ce petit polisson en
guenilles. Où va-t-il? que braille-t-il? que dit-il? Oh! il dit que le
Roi arrive en triomphe; qu'il est dans son costume des grands jours;
qu'il vient, à l'instant même, de mettre à mort, de sa propre main,
mille prisonniers israélites enchaînés! Pour cet exploit, le petit
misérable le porte aux nues! Attention! voici venir une troupe de gens
tous semblablement attifés. Ils ont fait un hymne latin sur la vaillance
du roi, et le chantent en marchant:

_Mille, mille, mille,_
_Mille, mille, mille_
_Decollavimus, unus homo!_
_Mille, mille, mille, mille decollavimus!_
_Mille, mille, mille!_
_Vivat qui mille, mille occidit!_
_Tantum vini habet nemo_
_Quantum sanguinis effudit_[9].

Ce qui peut être ainsi paraphrasé:

_Mille, mille, mille,_
_Mille, mille, mille,_
_Avec un seul guerrier, nous en avons égorgé mille!_
_Mille, mille, mille, mille,_
_Chantons mille à jamais!_
_Hurrah!—Chantons_
_Longue vie à notre Roi,_
_Qui a abattu mille hommes si joliment!_
_Hurrah!—Crions à tue-tête_
_Qu'il nous a donné une plus copieuse_
_Vendange de sang_
_Que tout le vin que peut fournir la Syrie!_

—Entendez-vous cette fanfare de trompettes?

—Oui,—le Roi arrive! Voyez! le peuple est pantelant d'admiration et
lève les yeux au ciel dans son respectueux attendrissement! Il
arrive!—il arrive!—le voilà!

—Qui?—où?—le Roi!—Je ne le vois pas;—je vous jure que je ne
l'aperçois pas.

—Il faut que vous soyez aveugle.

—C'est bien possible. Toujours est-il que je ne vois qu'une foule
tumultueuse d'idiots et de fous qui s'empressent de se prosterner devant
un gigantesque caméléopard, et qui s'évertuent à déposer un baiser sur
le sabot de l'animal. Voyez! la bête vient justement de cogner rudement
quelqu'un de la populace,—ah! encore un autre,—et un autre,—et un
autre. En vérité, je ne puis m'empêcher d'admirer l'animal pour
l'excellent usage qu'il fait de ses pieds.

—Populace, en vérité!—mais ce sont les nobles et libres citoyens
d'Épidaphné! _La bête_, avez-vous dit? prenez bien garde! si quelqu'un
vous entendait. Ne voyez-vous pas que l'animal a une face d'homme? Mais,
mon cher monsieur, ce caméléopard n'est autre qu'Antiochus
Épiphanes,—Antiochus l'Illustre, Roi de Syrie, et le plus puissant de
tous les autocrates de l'Orient! Il est vrai qu'on le décore quelquefois
du nom d'Antiochus Épimanes,—Antiochus le Fou,—mais c'est à cause que
tout le monde n'est pas capable d'apprécier ses mérites. Il est bien
certain que, pour le moment, il est enfermé dans la peau d'une bête, et
qu'il fait de son mieux pour jouer le rôle d'un caméléopard; mais c'est
à dessein de mieux soutenir sa dignité comme Roi. D'ailleurs le monarque
est d'une stature gigantesque, et l'habit, conséquemment, ne lui va pas
mal et n'est pas trop grand. Nous pouvons toutefois supposer que,
n'était une circonstance solennelle, il ne s'en serait pas revêtu.
Ainsi, voici un cas,—convenez-en,—le massacre d'un millier de Juifs!
Avec quelle prodigieuse dignité le monarque se promène sur ses quatre
pattes! Sa queue, comme vous voyez, est tenue en l'air par ses deux
principales concubines, Elliné et Argélaïs; et tout son extérieur serait
excessivement prévenant, n'étaient la protubérance de ses yeux, qui lui
sortiront certainement de la tête, et la couleur étrange de sa face, qui
est devenue quelque chose d'innommable par suite de la quantité de vin
qu'il a engloutie. Suivons-le à l'Hippodrome, où il se dirige, et
écoutons le chant de triomphe qu'il commence à entonner lui-même:

_Qui est roi, si ce n'est Épiphanes?_

_Dites,—le savez-vous?_

_Qui est roi, si ce n'est Épiphanes?_

_Bravo!—bravo!_

_Il n'y a pas d'autre roi qu'Épiphanes,_

_Non,—pas d'autre!_

_Ainsi jetez à bas les temples_

_Et éteignez le soleil!_

Bien et bravement chanté! La populace le salue _Prince des Poëtes_ et
_Gloire de l'Orient_, puis Délices _de l'Univers_, enfin le plus
_Étonnant des Caméléopards_. Ils lui font _bisser_ son chef-d'œuvre,
et—entendez-vous?—il le recommence. Quand il arrivera à l'Hippodrome,
il recevra la couronne poétique, comme avant-goût de sa victoire aux
prochains Jeux Olympiques.

—Mais, bon Jupiter! que se passe-t-il dans la foule derrière nous?

—Derrière nous, avez-vous dit?—Oh! oh!—je comprends. Mon ami, il est
heureux que vous ayez parlé à temps. Mettons-nous en lieu sûr, et le
plus vite possible. Ici!—réfugions-nous sous l'arche de cet aqueduc, et
je vous expliquerai l'origine de cette agitation. Cela a mal tourné,
comme je l'avais pressenti. Le singulier aspect de ce caméléopard avec
sa tête d'homme, a, il faut croire, choqué les idées de logique et
d'harmonie acceptées par les animaux sauvages domestiques dans la ville.
Il en est résulté une émeute; et, comme il arrive toujours en pareil
cas, tous les efforts humains pour réprimer le mouvement seront
impuissants. Quelques Syriens ont déjà été dévorés; mais les patriotes à
quatre pattes semblent être d'un accord unanime pour manger le
caméléopard. Le _Prince des Poëtes_ s'est donc dressé sur ses pattes de
derrière, car il s'agit de sa vie. Ses courtisans l'ont laissé en plan,
et ses concubines ont suivi un si excellent exemple. _Délices de
l'Univers_, tu es dans une triste passe! _Gloire de l'Orient_, tu es en
danger d'être croqué! Ainsi, ne regarde pas si piteusement ta queue;
elle traînera indubitablement dans la crotte; à cela il n'y a pas de
remède. Ne regarde donc pas derrière toi, et ne t'occupe pas de son
inévitable déshonneur; mais prends courage, joue vigoureusement des
jambes, et file vers l'Hippodrome! Souviens-toi que tu es Antiochus
Épiphanes, Antiochus l'Illustre! et aussi le _Prince des Poëtes_, la
_Gloire de l'Orient_, les _Délices de l'Univers_ et _le plus Étonnant
des Caméléopards!_ Juste ciel! quelle puissance de vélocité tu déploies!
La caution des jambes, la meilleure, tu la possèdes, celle-là! Cours,
Prince!—Bravo! Épiphanes!—Tu vas bien, Caméléopard!—Glorieux
Antiochus! Il court!—il bondit!—il vole! Comme un trait détaché par
une catapulte il se rapproche de l'Hippodrome! Il bondit!—il crie!—il
y est!—C'est heureux; car, ô _Gloire de l'Orient_, si tu avais mis une
demi-seconde de plus à atteindre les portes de l'Amphithéâtre, il n'y
aurait pas eu dans Épidaphné un seul petit ours qui n'eût grignoté sur
ta carcasse.—Allons-nous-en,—partons,—car nos oreilles modernes sont
trop délicates pour supporter l'immense vacarme qui va commencer en
l'honneur de la délivrance du Roi!—Écoutez! il a déjà
commencé—Voyez!—toute la ville est sens dessus dessous.

—Voilà certainement la plus pompeuse cité de l'Orient! Quel
fourmillement de peuple! quel pêle-mêle de tous les rangs et de tous les
âges! quelle multiplicité de sectes et de nations! quelle variété de
costumes! quelle Babel de langues! quels cris de bêtes! quel tintamarre
d'instruments! quel tas de philosophes!

—Venez, sauvons-nous!

—Encore un moment; je vois un vaste remue-ménage dans l'Hippodrome;
dites-moi, je vous en supplie, ce que cela signifie!

—Cela?—oh! rien. Les nobles et libres citoyens d'Épidaphné étant,
comme ils le déclarent, parfaitement satisfaits de la loyauté, de la
bravoure, de la sagesse et de la divinité de leur Roi, et, de plus,
ayant été témoins de sa récente agilité surhumaine, pensent qu'ils ne
font que leur devoir en déposant sur son front (en surcroît du laurier
poétique) une nouvelle couronne, prix de la course à pied,—couronne
qu'il _faudra_ bien qu'il obtienne aux fêtes de la prochaine Olympiade,
et que naturellement ils lui décernent aujourd'hui par avance.



PETITE DISCUSSION AVEC UNE MOMIE


Le _symposium_ de la soirée précédente avait un peu fatigué mes nerfs.
J'avais une déplorable migraine et je tombais de sommeil. Au lieu de
passer la soirée dehors, comme j'en avais le dessein, il me vint donc à
l'esprit que je n'avais rien de plus sage à faire que de souper d'une
bouchée, et de me mettre immédiatement au lit.

Un _léger_ souper, naturellement. J'adore les rôties au fromage. En
manger plus d'une livre à la fois, cela peut n'être pas toujours
raisonnable. Toutefois, il ne peut pas y avoir d'objection matérielle au
chiffre deux. Et, en réalité, entre deux et trois, il n'y a que la
différence d'une simple unité. Je m'aventurai peut-être jusqu'à quatre.
Ma femme tient pour cinq;—mais évidemment elle a confondu deux choses
bien distinctes. Le nombre abstrait cinq, je suis disposé à l'admettre;
mais, au point de vue concret, il se rapporte aux bouteilles de _Brown
Stout_, sans l'assaisonnement duquel la rôtie au fromage est une chose à
éviter.

Ayant ainsi achevé un frugal repas, et mis mon bonnet de nuit avec la
sereine espérance d'en jouir jusqu'au lendemain midi au moins, je plaçai
ma tête sur l'oreiller, et grâce à une excellente conscience, je tombai
immédiatement dans un profond sommeil.

Mais quand les espérances de l'homme furent-elles remplies? Je n'avais
peut-être pas achevé mon troisième ronflement, quand une furieuse
sonnerie retentit à la porte de la rue, et puis d'impatients coups de
marteau me réveillèrent en sursaut. Une minute après, et comme je me
frottais encore les yeux, ma femme me fourra sous le nez un billet de
mon vieil ami le docteur Ponnonner. Il me disait:

«Venez me trouver et laissez tout, mon cher ami, aussitôt que vous aurez
reçu ceci. Venez partager notre joie. À la fin, grâce à une opiniâtre
diplomatie, j'ai arraché l'assentiment des directeurs du _City Museum_
pour l'examen de ma momie,—vous savez de laquelle je veux parler. J'ai
la permission de la démailloter, et même de l'ouvrir, si je le juge à
propos. Quelques amis seulement, seront présents;—vous en êtes, cela va
sans dire. La momie est présentement chez moi, et nous commencerons à la
dérouler à onze heures de la nuit.

Tout à vous,

«Ponnonner.»

Avant d'arriver à la signature, je m'aperçus que j'étais aussi éveillé
qu'un homme peut désirer de l'être. Je sautai de mon lit dans un état de
délire, bousculant tout ce qui me tombait sous la main; je m'habillai
avec une prestesse vraiment miraculeuse, et je me dirigeai de toute ma
vitesse vers la maison du docteur.

Là, je trouvai réunie une société très-animée. On m'avait attendu avec
beaucoup d'impatience; la momie était étendue sur la table à manger, et,
au moment où j'entrai, l'examen était commencé.

Cette momie était une des deux qui furent rapportées, il y a quelques
années, par le capitaine Arthur Sabretash, un cousin de Ponnonner. Il
les avait prises dans une tombe près d'Éleithias, dans les montagnes de
la Libye, à une distance considérable au-dessus de Thèbes sur le Nil.
Sur ce point, les caveaux, quoique moins magnifiques que les sépultures
de Thèbes, sont d'un plus haut intérêt, en ce qu'ils offrent de plus
nombreuses _illustrations_ de la vie privée des Égyptiens. La salle d'où
avait été tiré notre échantillon passait pour très-riche en documents de
cette nature;—les murs étaient complètement recouverts de peintures à
fresque et de bas-reliefs; des statues, des vases et une mosaïque d'un
dessin très-riche témoignaient de la puissante fortune des défunts.

Cette rareté avait été déposée au _Museum_ exactement dans le même état
où le capitaine Sabretash l'avait trouvée, c'est-à-dire qu'on avait
laissé la bière intacte. Pendant huit ans, elle était restée ainsi
exposée à la curiosité publique, quant à l'extérieur seulement. Nous
avions donc la momie complète à notre disposition, et ceux qui savent
combien il est rare de voir des antiquités arriver dans nos contrées
sans être saccagées jugeront que nous avions de fortes raisons de nous
féliciter de notre bonne fortune.

En approchant de la table, je vis une grande boîte, ou caisse, longue
d'environ sept pieds, large de trois pieds peut-être, et d'une
profondeur de deux pieds et demi. Elle était oblongue,—mais pas en
forme de bière. Nous supposâmes d'abord que la matière était du bois de
sycomore; mais en l'entamant nous reconnûmes que c'était du carton, ou
plus proprement, une pâte dure faite de papyrus. Elle était
grossièrement décorée de peintures représentant des scènes funèbres et
divers sujets lugubres, parmi lesquels serpentait un semis de caractères
hiéroglyphiques, disposés en tous sens, qui signifiaient évidemment le
nom du défunt. Par bonheur, M. Gliddon était de la partie, et il nous
traduisit sans peine les signes, qui étaient simplement phonétiques et
composaient le mot _Allamistakeo_.

Nous eûmes quelque peine à ouvrir cette boîte sans l'endommager; mais,
quand enfin nous y eûmes réussi, nous en trouvâmes une seconde, celle-ci
en forme de bière, et d'une dimension beaucoup moins considérable que la
caisse extérieure, mais lui ressemblant exactement sous tout autre
rapport. L'intervalle entre les deux était comblé de résine, qui avait
jusqu'à un certain point détérioré les couleurs de la boîte intérieure.

Après avoir ouvert celle-ci,—ce que nous fîmes très-aisément,—nous
arrivâmes à une troisième, également en forme de bière, et ne différant
en rien de la seconde, si ce n'est par la matière, qui était du cèdre et
exhalait l'odeur fortement aromatique qui caractérise ce bois. Entre la
seconde et la troisième caisse, il n'y avait pas d'intervalle,—celle-ci
s'adaptant exactement à celle-là.

En défaisant la troisième caisse, nous découvrîmes enfin le corps, et
nous l'enlevâmes. Nous nous attendions à le trouver enveloppé comme
d'habitude de nombreux rubans, ou bandelettes de lin; mais, au lieu de
cela, nous trouvâmes une espèce de gaine, faite de papyrus, et revêtue
d'une couche de plâtre grossièrement peinte et dorée. Les peintures
représentaient des sujets ayant trait aux divers devoirs supposés de
l'âme et à sa présentation à différentes divinités, puis de nombreuses
figures humaines identiques,—sans doute des portraits des personnes
embaumées. De la tête aux pieds s'étendait une inscription columnaire,
ou verticale, en _hiéroglyphes phonétiques_, donnant de nouveau le nom
et les titres du défunt et les noms et les titres de ses parents.

Autour du cou, que nous débarrassâmes du fourreau, était un collier de
grains de verre cylindriques, de couleurs différentes, et disposés de
manière à figurer des images de divinités, l'image du Scarabée, et
d'autres, avec le globe ailé. La taille, dans sa partie la plus mince,
était cerclée d'un collier ou ceinture semblable.

Ayant enlevé le papyrus, nous trouvâmes les chairs parfaitement
conservées, et sans aucune odeur sensible. La couleur était rougeâtre;
la peau, ferme, lisse et brillante. Les dents et les cheveux
paraissaient en bon état. Les yeux, à ce qu'il semblait, avaient été
enlevés, et on leur avait substitué des yeux de verre, fort beaux et
simulant merveilleusement la vie, sauf leur fixité un peu trop
prononcée. Les doigts et les ongles étaient brillamment dorés.

De la couleur rougeâtre de l'épiderme, M. Gliddon inféra que
l'embaumement avait été pratiqué uniquement par l'asphalte; mais, ayant
gratté la surface avec un instrument d'acier et jeté dans le feu les
grains de poudre ainsi obtenus, nous sentîmes se dégager un parfum de
camphre et d'autres gommes aromatiques.

Nous visitâmes soigneusement le corps pour trouver les incisions
habituelles par où on extrait les entrailles; mais, à notre grande
surprise, nous n'en pûmes découvrir la trace. Aucune personne de la
société ne savait alors qu'il n'est pas rare de trouver des momies
entières et non incisées. Ordinairement, la cervelle se vidait par le
nez; les intestins, par une incision dans le flanc; le corps était alors
rasé, lavé et salé; on le laissait ainsi reposer quelques semaines, puis
commençait, à proprement parler, l'opération de l'embaumement.

Comme on ne pouvait trouver aucune trace d'ouverture, le docteur
Ponnonner préparait ses instruments de dissection, quand je fis
remarquer qu'il était déjà deux heures passées. Là-dessus, on s'accorda
à renvoyer l'examen interne à la nuit suivante; et nous étions au moment
de nous séparer, quand quelqu'un lança l'idée d'une ou deux expériences
avec la pile de Volta.

L'application de l'électricité à une momie vieille au moins de trois ou
quatre mille ans était une idée, sinon très-sensée, du moins
suffisamment originale, et nous la saisîmes au vol. Pour ce beau projet,
dans lequel il entrait un dixième de sérieux et neuf bons dixièmes de
plaisanterie, nous disposâmes une batterie dans le cabinet du docteur,
et nous y transportâmes l'Égyptien.

Ce ne fut pas sans beaucoup de peine que nous réussîmes à mettre à nu
une partie du muscle temporal, qui semblait être d'une rigidité moins
marmoréenne que le reste du corps, mais qui naturellement, comme nous
nous y attendions bien, ne donna aucun indice de susceptibilité
galvanique quand on le mit en contact avec le fil. Ce premier essai nous
parut décisif; et, tout en riant de bon cœur de notre propre absurdité,
nous nous souhaitions réciproquement une bonne nuit, quand mes yeux,
tombant par hasard sur ceux de la momie, y restèrent immédiatement
cloués d'étonnement. De fait, le premier coup d'œil m'avait suffi pour
m'assurer que les globes, que nous avions tous supposé être de verre, et
qui primitivement se distinguaient par une certaine fixité singulière,
étaient maintenant si bien recouverts par les paupières, qu'une petite
portion de la _tunica albuginea_ restait seule visible.

Je poussai un cri, et j'attirai l'attention sur ce fait, qui devint
immédiatement évident pour tout le monde.

Je ne dirai pas que j'étais _alarmé_ par le phénomène, parce que le mot
alarmé, dans mon cas, ne serait pas précisément le mot propre. Il aurait
pu se faire toutefois que, sans ma provision de _Brown Stout_, je me
sentisse légèrement ému. Quant aux autres personnes de la société, elle
ne firent vraiment aucun effort pour cacher leur naïve terreur. Le
docteur Ponnonner était un homme à faire pitié. M. Gliddon, par je ne
sais quel procédé particulier, s'était rendu invisible. Je présume que
M. Silk Buckingham n'aura pas l'audace de nier qu'il ne se soit fourré à
quatre pattes sous la table.

Après le premier choc de l'étonnement, nous résolûmes, cela va sans
dire, de tenter tout de suite une nouvelle expérience. Nos opérations
furent alors dirigées contre le gros orteil du pied droit. Nous fîmes
une incision au-dessus de la région de l'os _sesamoideum pollicis
pedis_, et nous arrivâmes ainsi à la naissance du muscle _abductor_.
Rajustant la batterie, nous appliquâmes de nouveau le fluide aux nerfs
mis à nu,—quand, avec un mouvement plus vif que la vie elle-même, la
momie retira son genou droit comme pour le rapprocher le plus possible
de l'abdomen, puis, redressant le membre avec une force inconcevable,
allongea au docteur Ponnonner une ruade qui eut pour effet de décocher
ce gentleman, comme le projectile d'une catapulte, et de l'envoyer dans
la rue à travers une fenêtre.

Nous nous précipitâmes en masse pour rapporter les débris mutilés de
l'infortuné; mais nous eûmes le bonheur de le rencontrer sur l'escalier,
remontant avec une inconcevable diligence, bouillant de la plus vive
ardeur philosophique, et plus que jamais frappé de la nécessité de
poursuivre nos expériences avec rigueur et avec zèle.

Ce fut donc d'après son conseil que nous fîmes sur-le-champ une incision
profonde dans le bout du nez du sujet; et le docteur, y jetant des mains
impétueuses, le fourra violemment en contact avec le fil métallique.

Moralement et _physiquement_,—métaphoriquement et
littéralement,—l'effet fut _électrique_. D'abord le cadavre ouvrit les
yeux et les cligna très-rapidement pendant quelques minutes, comme M.
Barnes dans la pantomime; puis il éternua; en troisième lieu, il se
dressa sur son séant; en quatrième lieu, il mit son poing sous le nez du
docteur Ponnonner; enfin, se tournant vers MM. Gliddon et Buckingham, il
leur adressa dans l'égyptien le plus pur, le discours suivant:

—Je dois vous dire, gentlemen, que je suis aussi surpris que mortifié
de votre conduite. Du docteur Ponnonner, je n'avais rien de mieux à
attendre; c'est un pauvre petit gros sot qui ne sait rien de rien. J'ai
pitié de lui et je lui pardonne. Mais vous, monsieur Gliddon,—et vous
Silk, qui avez voyagé et résidé en Égypte, à ce point qu'on pourrait
croire que vous êtes né sur nos terres,—vous, dis-je, qui avez tant
vécu parmi nous, que vous parlez l'égyptien aussi bien, je crois, que
vous écrivez votre langue maternelle,—vous que je m'étais accoutumé à
regarder comme le plus ferme ami des momies,—j'attendais de vous une
conduite plus courtoise. Que dois-je penser de votre impassible
neutralité quand je suis traité aussi brutalement? Que dois-je supposer,
quand vous permettez à Pierre et à Paul de me dépouiller de mes bières
et de mes vêtements sous cet affreux climat de glace? À quel point de
vue, pour en finir, dois-je considérer votre fait d'aider et
d'encourager ce misérable petit drôle, ce docteur Ponnonner, à me tirer
par le nez?

On croira généralement, sans aucun doute, qu'en entendant un pareil
discours, dans de telles circonstances, nous avons tous filé vers la
porte, ou que nous sommes tombés dans de violentes attaques de nerfs, ou
dans un évanouissement unanime. L'une de ces trois choses, dis-je, était
probable. En vérité, chacune de ces trois lignes de conduite et toutes
les trois étaient des plus légitimes. Et, sur ma parole, je ne puis
comprendre comment il se fit que nous n'en suivîmes aucune. Mais,
peut-être, la vraie raison doit-elle être cherchée dans l'esprit de ce
siècle, qui procède entièrement par la loi des contraires, considérée
aujourd'hui comme solution de toutes les antinomies et fusion de toutes
les contradictions. Ou peut-être, après tout, était-ce seulement l'air
excessivement naturel et familier de la momie qui enlevait à ses paroles
toute puissance terrifique. Quoi qu'il en soit, les faits sont positifs,
et pas un membre de la société ne trahit d'effroi bien caractérisé et ne
parut croire qu'il ne se fût passé quelque chose de particulièrement
irrégulier.

Pour ma part, j'étais convaincu que tout cela était fort naturel, et je
me rangeai simplement de côté, hors de la portée du poing de l'Égyptien.
Le docteur Ponnonner fourra ses mains dans les poches de sa culotte,
regarda la momie d'un air bourru, et devint excessivement rouge. M.
Gliddon caressait ses favoris et redressait le col de sa chemise. M.
Buckingham baissa la tête et mit son pouce droit dans le coin gauche de
sa bouche.

L'Égyptien le regarda avec une physionomie sévère pendant quelques
minutes, et à la longue lui dit avec un ricanement:

—Pourquoi ne parlez-vous pas, monsieur Buckingham? Avez-vous entendu,
oui ou non, ce que je vous ai demandé? Voulez-vous bien ôter votre pouce
de votre bouche!

Là-dessus, M. Buckingham fit un léger soubresaut, ôta son pouce droit du
coin gauche de sa bouche, et, en manière de compensation, inséra son
pouce gauche dans le coin droit de l'ouverture susdite.

Ne pouvant pas tirer une réponse de M. Buckingham, la momie se tourna
avec humeur vers M. Gliddon, et lui demanda d'un ton péremptoire
d'expliquer en gros ce que nous voulions tous.

M. Gliddon répliqua tout au long, en _phonétique_ et, n'était l'absence
de caractères _hiéroglyphiques_ dans les imprimeries américaines, c'eût
été pour moi un grand plaisir de transcrire intégralement et en langue
originale son excellent speech.

Je saisirai cette occasion pour faire remarquer que toute la
conversation subséquente à laquelle prit part la momie eut lieu en
égyptien primitif,—MM. Gliddon et Buckingham servant d'interprètes pour
moi et les autres personnes de la société qui n'avaient pas voyagé. Ces
messieurs parlaient la langue maternelle de la momie avec une grâce et
une abondance inimitables; mais je ne pouvais pas m'empêcher de
remarquer que les deux voyageurs,—sans doute à cause de l'introduction
d'images entièrement modernes, et naturellement, tout à fait nouvelles
pour l'étranger,—étaient quelquefois réduits à employer des formes
sensibles pour traduire à cet esprit d'un autre âge un sens particulier.
Il y eut un moment, par exemple, où M. Gliddon, ne pouvant pas faire
comprendre à l'Égyptien le mot: _la Politique_, s'avisa heureusement de
dessiner sur le mur, avec un morceau de charbon, un petit monsieur au
nez bourgeonné, aux coudes troués, grimpé sur un piédestal, la jambe
gauche tendue en arrière, le bras droit projeté en avant, le poing
fermé, les yeux convulsés vers le ciel, et la bouche ouverte sous un
angle de 90 degrés.

De même, M. Buckingham n'aurait jamais réussi à lui traduire l'idée
absolument moderne de _Whig_ (perruque), si, à une suggestion du docteur
Ponnonner, il n'était devenu très-pâle et n'avait consenti à ôter la
sienne.

Il était tout naturel que le discours de M. Gliddon roulât
principalement sur les immenses bénéfices que la science pouvait tirer
du démaillotement et du déboyautement des momies; moyen subtil de nous
justifier de tous les dérangements que nous avions pu lui causer, à elle
en particulier, momie nommée Allamistakeo; il conclut en insinuant—car
ce ne fut qu'une insinuation—que, puisque toutes ces petites questions
étaient maintenant éclaircies, on pouvait aussi bien procéder à l'examen
projeté. Ici, le docteur Ponnonner apprêta ses instruments.

Relativement aux dernières suggestions de l'orateur, il paraît
qu'Allamistakeo avait certains scrupules de conscience, sur la nature
desquels je n'ai pas été clairement renseigné; mais il se montra
satisfait de notre justification et, descendant de la table, donna à
toute la compagnie des poignées de main à la ronde.

Quand cette cérémonie fut terminée, nous nous occupâmes immédiatement de
réparer les dommages que le scalpel avait fait éprouver au sujet. Nous
recousîmes la blessure de sa tempe, nous bandâmes son pied, et nous lui
appliquâmes un pouce carré de taffetas noir sur le bout du nez.

On remarqua alors que le comte—tel était, à ce qu'il paraît, le titre
d'Allamistakeo—éprouvait quelques légers frissons,—à cause du climat,
sans aucun doute. Le docteur alla immédiatement à sa garde-robe, et
revint bientôt avec un habit noir, de la meilleure coupe de Jennings, un
pantalon de tartan bleu de ciel à sous-pieds, une chemise rose de
guingamp, un gilet de brocart à revers, un paletot-sac blanc, une canne
à bec de corbin, un chapeau sans bords, des bottes en cuir breveté, des
gants de chevreau couleur paille, un lorgnon, une paire de favoris et
une cravate cascade. La différence de taille entre le comte et le
docteur,—la proportion était comme deux à un,—fut cause que nous eûmes
quelque peu de mal à ajuster ces habillements à la personne de
l'Égyptien; mais, quand tout fut arrangé, au moins pouvait-il dire qu'il
était bien mis. M. Gliddon lui donna donc le bras et le conduisit vers
un bon fauteuil, en face du feu; pendant ce temps-là, le docteur sonnait
et demandait le vin et les cigares.

La conversation s'anima bientôt. On exprima, cela va sans dire, une
grande curiosité relativement au fait quelque peu singulier
d'Allamistakeo resté vivant.

—J'aurais pensé,—dit M. Buckingham,—qu'il y avait déjà beau temps que
vous étiez mort.

—Comment!—répliqua le comte très-étonné,—je n'ai guère plus de sept
cents ans! Mon père en a vécu mille, et il ne radotait pas le moins du
monde quand il est mort.

Il s'ensuivit une série étourdissante de questions et de calculs par
lesquels on découvrit que l'antiquité de la momie avait été
très-grossièrement estimée. Il y avait cinq mille cinquante ans et
quelques mois qu'elle avait été déposée dans les catacombes d'Éleithias.

—Mais ma remarque,—reprit M. Buckingham,—n'avait pas trait à votre
âge à l'époque de votre ensevelissement (je ne demande pas mieux que
d'accorder que vous êtes encore un jeune homme), et j'entendais parler
de l'immensité de temps pendant lequel, d'après votre propre
explication, vous êtes resté confit dans l'asphalte.

—Dans quoi?—dit le comte.

—Dans l'asphalte,—persista M. Buckingham.

—Ah! oui; j'ai comme une idée vague de ce que vous voulez dire;—en
effet, cela pourrait réussir,—mais, de mon temps, nous n'employions
guère autre chose que le bichlorure de mercure.

—Mais ce qu'il nous est particulièrement impossible de comprendre,—dit
le docteur Ponnonner—, c'est comment il se fait qu'étant mort et ayant
été enseveli en Égypte, il y a cinq mille ans, vous soyez aujourd'hui
parfaitement vivant, et avec un air de santé admirable.

—Si à cette époque j'étais mort, comme vous dites—répliqua le
comte,—il est plus que probable que mort je serais resté; car je
m'aperçois que vous en êtes encore à l'enfance du galvanisme, et que
vous ne pouvez pas accomplir par cet agent ce qui, dans le vieux temps,
était chez nous chose vulgaire. Mais le fait est que j'étais tombé en
catalepsie, et que mes meilleurs amis jugèrent que j'étais mort, ou que
je devais être mort; c'est pourquoi ils m'embaumèrent tout de suite.—Je
présume que vous connaissez le principe capital de l'embaumement?

—Mais pas le moins du monde.

—Ah! je conçois;—déplorable condition de l'ignorance! Je ne puis donc
pour le moment entrer dans aucun détail à ce sujet; mais il est
indispensable que je vous explique qu'en Égypte embaumer, à proprement
parler, était suspendre indéfiniment toutes les fonctions animales
soumises au procédé. Je me sers du terme animal dans son sens le plus
large, comme impliquant l'être moral et vital aussi bien que l'être
physique. Je répète que le premier principe de l'embaumement consistait,
chez nous, à arrêter immédiatement et à tenir perpétuellement en suspens
toutes les fonctions animales soumises au procédé. Enfin, pour être
bref, dans quelque état que se trouvât l'individu à l'époque de
l'embaumement, il restait dans cet état. Maintenant, comme j'ai le
bonheur d'être du sang du Scarabée, je fus embaumé vivant, tel que vous
me voyez présentement.

—Le sang du Scarabée!—s'écria le docteur Ponnonner.

—Oui. Le Scarabée était l'emblème, les armes d'une famille patricienne
très-distinguée et peu nombreuse. Être du sang du Scarabée, c'est
simplement être de la famille dont le Scarabée est l'emblème. Je parle
figurativement.

—Mais qu'a cela de commun avec le fait de votre existence actuelle?

—Eh bien, c'était la coutume générale en Égypte, avant d'embaumer un
cadavre, de lui enlever les intestins et la cervelle; la race des
Scarabées seule n'était pas sujette à cette coutume. Si donc je n'avais
pas été un Scarabée, j'eusse été privé de mes boyaux et de ma cervelle,
et sans ces deux viscères, vivre n'est pas chose commode.

—Je comprends cela,—dit M. Buckingham, et je présume que toutes les
momies qui nous parviennent _entières_ sont de la race des Scarabées.

—Sans aucun doute.

—Je croyais,—dit M. Gliddon très-timidement, que le Scarabée était un
des Dieux Égyptiens.

—Un des _quoi_ Égyptiens?—s'écria la momie, sautant sur ses pieds.

—Un des Dieux,—répéta le voyageur.

—Monsieur Gliddon, je suis réellement étonné de vous entendre parler de
la sorte,—dit le comte en se rasseyant.—Aucune nation sur la face de
la terre n'a jamais reconnu plus d'_un_ Dieu. Le Scarabée, l'Ibis, etc.,
étaient pour nous (ce que d'autres créatures ont été pour d'autres
nations) les symboles, les intermédiaires par lesquels nous offrions le
culte au Créateur, trop auguste pour être approché directement.

Ici, il se fit une pause. À la longue, l'entretien fut repris par le
docteur Ponnonner.

—Il n'est donc pas improbable, d'après vos
explications,—dit-il,—qu'il puisse exister, dans les catacombes qui
sont près du Nil, d'autres momies de la race du Scarabée dans de
semblables conditions de vitalité?

—Cela ne peut pas faire l'objet d'une question,—répliqua le
comte;—tous les Scarabées qui par accident ont été embaumés vivants
sont vivants. Quelques-uns même de ceux qui ont été ainsi embaumés à
dessein peuvent avoir été oubliés par leurs exécuteurs testamentaires et
sont encore dans leurs tombes.

—Seriez-vous assez bon,—dis-je,—pour expliquer ce que vous entendez
par _embaumés ainsi à dessein_?

—Avec le plus grand plaisir,—répliqua la momie, après m'avoir
considéré à loisir à travers son lorgnon; car c'était la première fois
que je me hasardais à lui adresser directement une question.

—Avec le plus grand plaisir,—dit-elle.—La durée ordinaire de la vie
humaine, de mon temps, était de huit cents ans environ. Peu d'hommes
mouraient, sauf par suite d'accidents très-extraordinaires, avant l'âge
de six cents; très-peu vivaient plus de dix siècles; mais huit siècles
étaient considérés comme le terme naturel. Après la découverte du
principe de l'embaumement, tel que je vous l'ai expliqué, il vint à
l'esprit de nos philosophes qu'on pourrait satisfaire une louable
curiosité, et en même temps servir considérablement les intérêts de la
science, en morcelant la durée moyenne et en vivant cette vie naturelle
par acomptes. Relativement à la science historique, l'expérience a
démontré qu'il y avait quelque chose à faire dans ce sens, quelque chose
d'indispensable. Un historien, par exemple, ayant atteint l'âge de cinq
cents ans, écrivait un livre avec le plus grand soin; puis il se faisait
soigneusement embaumer, laissant commission à ses exécuteurs
testamentaires _pro tempore_ de le ressusciter après un certain laps de
temps,—mettons cinq ou six cents ans. Rentrant dans la vie à
l'expiration de cette époque, il trouvait invariablement son grand
ouvrage converti en une espèce de cahier de notes accumulées au
hasard,—c'est-à-dire en une sorte d'arène littéraire ouverte aux
conjectures contradictoires, aux énigmes et aux chamailleries
personnelles de toutes les bandes de commentateurs exaspérés. Ces
conjectures, ces énigmes qui passaient sous le nom d'annotations ou
corrections, avaient si complètement enveloppé, torturé, écrasé le
texte, que l'auteur était réduit à fureter partout dans ce fouillis avec
une lanterne pour découvrir son propre livre. Mais, une fois retrouvé,
ce pauvre livre ne valait jamais les peines que l'auteur avait prises
pour le ravoir. Après l'avoir récrit d'un bout à l'autre, il restait
encore une besogne pour l'historien, un devoir impérieux: c'était de
corriger, d'après sa science et son expérience personnelles, les
traditions du jour concernant l'époque dans laquelle il avait
primitivement vécu. Or, ce procédé de recomposition et de rectification
personnelle, poursuivi de temps à autre par différents sages, avait pour
résultat d'empêcher notre histoire de dégénérer en une pure fable.

—Je vous demande pardon,—dit alors le docteur Ponnonner,—posant
doucement sa main sur le bras de l'Égyptien, je vous demande pardon,
monsieur, mais puis-je me permettre de vous interrompre pour un moment?

—Parfaitement, _monsieur_,—répliqua le comte en s'écartant un peu.

—Je désirais simplement vous faire une question,—dit le docteur.—Vous
avez parlé de corrections personnelles de l'auteur relativement aux
traditions qui concernaient son époque. En moyenne, monsieur, je vous
prie, dans quelle proportion la vérité se trouvait-elle généralement
mêlée à ce grimoire?

—On trouva généralement que ce grimoire,—pour me servir de votre
excellente définition, monsieur,—était exactement au pair avec les
faits rapportés dans l'histoire elle-même non récrite,—c'est-à-dire
qu'on ne vit jamais dans aucune circonstance un simple iota de l'un ou
de l'autre qui ne fût absolument et radicalement faux.

—Mais, puisqu'il est parfaitement clair,—reprit le docteur,—que cinq
mille ans au moins se sont écoulés depuis votre enterrement, je tiens
pour sûr que vos annales à cette époque, sinon vos traditions, étaient
suffisamment explicites sur un sujet d'un intérêt universel, la
Création, qui eut lieu, comme vous le savez sans doute, seulement dix
siècles auparavant, ou peu s'en faut.

—Monsieur!—fit le comte Allamistakeo.

Le docteur répéta son observation, mais ce ne fut qu'après mainte
explication additionnelle qu'il parvint à se faire comprendre de
l'étranger. À la fin, celui-ci dit, non sans hésitation:

—Les idées que vous soulevez sont, je le confesse, entièrement
nouvelles pour moi. De mon temps, je n'ai jamais connu personne qui eût
été frappé d'une si singulière idée, que l'univers (ou ce monde, si vous
l'aimez mieux) pouvait avoir eu un commencement. Je me rappelle qu'une
fois, mais rien qu'une fois, un homme de grande science me parla d'une
tradition vague concernant la race humaine; et cet homme se servait
comme vous du mot Adam, ou terre rouge. Mais il l'employait dans un sens
générique, comme ayant trait à la germination spontanée par le
limon,—juste comme un millier d'animalcules,—à la germination
spontanée, dis-je, de cinq vastes hordes d'hommes, poussant
simultanément dans cinq parties distinctes du globe presque égales entre
elles.

Ici, la société haussa généralement les épaules, et une ou deux
personnes se touchèrent le front avec un air très-significatif. M. Silk
Buckingham, jetant un léger coup d'œil d'abord sur l'occiput, puis sur
le sinciput d'Allamistakeo, prit ainsi la parole:

—La longévité humaine dans votre temps, unie à cette pratique fréquente
que vous nous avez expliquée, consistant à vivre sa vie par acomptes,
aurait dû, en vérité, contribuer puissamment au développement général et
à l'accumulation des connaissances. Je présume donc que nous devons
attribuer l'infériorité marquée des anciens Égyptiens dans toutes les
parties de la science, quand on les compare avec les modernes et plus
spécialement avec les Yankees, uniquement à l'épaisseur plus
considérable du crâne égyptien.

—Je confesse de nouveau,—répliqua le comte avec une parfaite
urbanité,—que je suis quelque peu en peine de vous comprendre;
dites-moi je vous prie, de quelles parties de la science voulez-vous
parler?

Ici toute la compagnie, d'une voix unanime, cita les affirmations de la
phrénologie et les merveilles du magnétisme animal.

Nous ayant écoutés jusqu'au bout, le comte se mit à raconter quelques
anecdotes qui nous prouvèrent clairement que les prototypes de Gall et
de Spurzheim avaient fleuri et dépéri en Égypte, mais dans une époque si
ancienne, qu'on en avait presque perdu le souvenir,—et que les procédés
de Mesmer étaient des tours misérables en comparaison des miracles
positifs opérés par les savants de Thèbes, qui créaient des poux et une
foule d'autres êtres semblables.

Je demandai alors au comte si ses compatriotes étaient capables de
calculer les éclipses. Il sourit avec une nuance de dédain et m'affirma
que oui.

Ceci me troubla un peu; cependant, je commençais à lui faire d'autres
questions relativement à leurs connaissances astronomiques, quand
quelqu'un de la société, qui n'avait pas encore ouvert la bouche, me
souffla à l'oreille que, si j'avais besoin de renseignements sur ce
chapitre, je ferais mieux de consulter un certain monsieur Ptolémée
aussi bien qu'un nommé Plutarque, à l'article _De facie lunae_.

Je questionnai alors la momie sur les verres ardents et lenticulaires,
et généralement sur la fabrication du verre; mais je n'avais pas encore
fini mes questions que le camarade silencieux me poussait doucement par
le coude, et me priait, pour l'amour de Dieu, de jeter un coup d'œil
sur Diodore de Sicile. Quant au comte, il me demanda simplement, en
manière de réplique, si, nous autres modernes, nous possédions des
microscopes qui nous permissent de graver des onyx avec la perfection
des Égyptiens. Pendant que je cherchais la réponse à faire à cette
question, le petit docteur Ponnonner s'aventura dans une voie
très-extraordinaire.

—Voyez notre architecture!—s'écria-t-il,—à la grande indignation des
deux voyageurs qui le pinçaient jusqu'au bleu, mais sans réussir à le
faire taire.

—Allez voir,—criait-il avec enthousiasme,—la fontaine du Jeu de boule
à New York! ou, si c'est une trop écrasante contemplation, regardez un
instant le Capitole à Washington, D. C.!

Et le bon petit homme médical alla jusqu'à détailler minutieusement les
proportions du bâtiment en question. Il expliqua que le portique seul
n'était pas orné de moins de vingt-quatre colonnes, de cinq pieds de
diamètre, et situées à dix pieds de distance l'une de l'autre.

Le comte dit qu'il regrettait de ne pouvoir se rappeler pour le moment
la dimension précise d'aucune des principales constructions de la cité
d'Aznac, dont les fondations plongeaient dans la nuit du temps, mais
dont les ruines étaient encore debout, à l'époque de son enterrement,
dans une vaste plaine de sable à l'ouest de Thèbes. Il se souvenait
néanmoins, à propos de portiques, qu'il y en avait un, appliqué à un
palais secondaire, dans une espèce de faubourg appelé Carnac, et formé
de cent quarante-quatre colonnes de trente-sept pieds de circonférence
chacune, et distantes de vingt-cinq pieds l'une de l'autre. On arrivait
du Nil à ce portique par une avenue de deux milles de long, formée par
des sphinx, des statues, des obélisques de vingt, de soixante et de cent
pieds de haut. Le palais lui-même, autant qu'il pouvait se rappeler,
avait, dans un sens seulement, deux milles de long, et pouvait bien
avoir en tout sept milles de circuit. Ses murs étaient richement décorés
en dedans et en dehors de peintures hiéroglyphiques. Il ne prétendait
pas _affirmer_ qu'on aurait pu bâtir entre ses murs cinquante ou
soixante des Capitoles du docteur; mais il ne lui était pas démontré que
deux ou trois cents n'eussent pas pu y être empilés sans trop
d'embarras. Ce palais de Carnac était une insignifiante petite bâtisse,
après tout. Le comte, néanmoins, ne pouvait pas, en stricte conscience,
se refuser à reconnaître le style ingénieux, la magnificence et la
supériorité de la fontaine du Jeu de boule, telle que le docteur l'avait
décrite. Rien de semblable, il était forcé de l'avouer, n'avait jamais
été vu en Égypte ni ailleurs.

Je demandai alors au comte ce qu'il pensait de nos chemins de fer.

—Rien de particulier,—dit-il.—Ils sont un peu faibles, assez mal
conçus et grossièrement assemblés. Ils ne peuvent donc pas être comparés
aux vastes chaussées à rainures de fer, horizontales et directes, sur
lesquelles les Égyptiens transportaient des temples entiers et des
obélisques massifs de cent cinquante pieds de haut.

Je lui parlai de nos gigantesques forces mécaniques. Il convint que nous
savions faire quelque chose dans ce genre, mais il me demanda comment
nous nous y serions pris pour dresser les impostes sur les linteaux du
plus petit palais de Carnac.

Je jugeai à propos de ne pas entendre cette question, et je lui demandai
s'il avait quelque idée des puits artésiens; mais il releva simplement
les sourcils, pendant que M. Gliddon me faisait un clignement d'yeux
très-prononcé, et me disait à voix basse que les ingénieurs chargés de
forer le terrain pour trouver de l'eau dans la Grande Oasis en avaient
découvert un tout récemment.

Alors, je citai nos aciers; mais l'étranger leva le nez, et me demanda
si notre acier aurait jamais pu exécuter les sculptures si vives et si
nettes qui décorent les obélisques, et qui avaient été entièrement
exécutées avec des outils de cuivre.

Cela nous déconcerta si fort, que nous jugeâmes à propos de faire une
diversion sur la métaphysique. Nous envoyâmes chercher un exemplaire
d'un ouvrage qui s'appelle le _Dial_, et nous en lûmes un chapitre ou
deux sur un sujet qui n'est pas très-clair mais que les gens de Boston
définissent: le Grand Mouvement ou Progrès.

Le comte dit simplement que, de son temps, les grands mouvements étaient
choses terriblement communes, et que, quant au progrès, il fut à une
certaine époque une vraie calamité, mais ne progressa jamais.

Nous parlâmes alors de la grande beauté et de l'importance de la
Démocratie, et nous eûmes beaucoup de peine à bien faire comprendre au
comte la nature positive des avantages dont nous jouissions en vivant
dans un pays où le suffrage était _ad libitum_, et où il n'y avait pas
de roi.

Il nous écouta avec un intérêt marqué, et, en somme, il parut réellement
s'amuser. Quand nous eûmes fini, il nous dit qu'il s'était passé là-bas,
il y avait déjà bien longtemps, quelque chose de tout à fait semblable.
Treize provinces égyptiennes résolurent tout d'un coup d'être libres, et
de donner ainsi un magnifique exemple au reste de l'humanité. Elles
rassemblèrent leurs sages, et brassèrent la plus ingénieuse constitution
qu'il est possible d'imaginer. Pendant quelque temps, tout alla le mieux
du monde; seulement, il y avait là des habitudes de blague qui étaient
quelque chose de prodigieux. La chose néanmoins finit ainsi: les treize
États, avec quelque chose comme quinze ou vingt autres, se consolidèrent
dans le plus odieux et le plus insupportable despotisme dont on ait
jamais ouï parler sur la face du globe.

Je demandai quel était le nom du tyran usurpateur.

Autant que le comte pouvait se le rappeler, ce tyran se nommait: _La
Canaille_.

Ne sachant que dire à cela, j'élevai la voix, et je déplorai l'ignorance
des Égyptiens relativement à la vapeur.

Le comte me regarda avec beaucoup d'étonnement, mais ne répondit rien.
Le gentleman silencieux me donna toutefois un violent coup de coude dans
les côtes,—me dit que je m'étais suffisamment compromis pour une
fois,—et me demanda si j'étais réellement assez innocent pour ignorer
que la machine à vapeur moderne descendait de l'invention de Héro en
passant par Salomon de Caus.

Nous étions pour lors en grand danger d'être battus; mais notre bonne
étoile fit que le docteur Ponnonner, s'étant rallié, accourut à notre
secours, et demanda si la nation égyptienne prétendait sérieusement
rivaliser avec les modernes dans l'article de la toilette, si important
et si compliqué.

À ce mot, le comte jeta un regard sur les sous-pieds de son pantalon;
puis, prenant par le bout une des basques de son habit, il l'examina
curieusement pendant quelques minutes. À la fin, il la laissa retomber,
et sa bouche s'étendit graduellement d'une oreille à l'autre; mais je ne
me rappelle pas qu'il ait dit quoi que ce soit en manière de réplique.

Là-dessus, nous recouvrâmes nos esprits, et le docteur, s'approchant de
la momie d'un air plein de dignité, la pria de dire avec candeur, sur
son honneur de gentleman, si les Égyptiens avaient compris, à une époque
quelconque, la fabrication soit des pastilles de Ponnonner, soit des
pilules de Brandreth.

Nous attendions la réponse dans une profonde anxiété,—mais bien
inutilement. Cette réponse n'arrivait pas. L'Égyptien rougit et baissa
la tête. Jamais triomphe ne fut plus complet; jamais défaite ne fut
supportée de plus mauvaise grâce. Je ne pouvais vraiment pas endurer le
spectacle de l'humiliation de la pauvre momie. Je pris mon chapeau, je
la saluai avec un certain embarras, et je pris congé.

En rentrant chez moi, je m'aperçus qu'il était quatre heures passées, et
je me mis immédiatement au lit. Il est maintenant dix heures du matin.
Je suis levé depuis sept, et j'écris ces notes pour l'instruction de ma
famille et de l'humanité. Quant à la première, je ne la verrai plus. Ma
femme est une mégère. La vérité est que cette vie et généralement tout
le dix-neuvième siècle me donnent des nausées. Je suis convaincu que
tout va de travers. En outre, je suis anxieux de savoir qui sera élu
Président en 2045. C'est pourquoi, une fois rasé et mon café avalé, je
vais tomber chez Ponnonner, et je me fais embaumer pour une couple de
siècles.



PUISSANCE DE LA PAROLE


OINOS.—Pardonne, Agathos, à la faiblesse d'un esprit fraîchement revêtu
d'immortalité.

AGATHOS.—Tu n'as rien dit, mon cher Oinos, dont tu aies à demander
pardon. La connaissance n'est pas une chose d'intuition, pas même _ici_.
Quant à la sagesse, demande avec confiance aux anges qu'elle te soit
accordée!

OINOS.—Mais, pendant cette dernière existence, j'avais rêvé que
j'arriverais d'un seul coup à la connaissance de toutes choses, et du
même coup au bonheur absolu.

AGATHOS.—Ah! ce n'est pas dans la science qu'est le bonheur, mais dans
l'acquisition de la science! Savoir pour toujours, c'est l'éternelle
béatitude; mais tout savoir, ce serait une damnation de démon.

OINOS.—Mais le Très-Haut ne connaît-il pas toutes choses?

AGATHOS.—Et c'est la _chose unique_ (puisqu'il est le Très-Heureux) qui
doit LUI rester inconnue à LUI-même.

OINOS.—Mais, puisque chaque minute augmente notre connaissance,
n'est-il pas inévitable que toutes choses nous soient connues _à la
fin?_

AGATHOS.—Plonge ton regard dans les lointains de l'abîme! Que ton œil
s'efforce de pénétrer ces innombrables perspectives d'étoiles, pendant
que nous glissons lentement à travers,—encore,—et encore,—et
toujours! La vision spirituelle elle-même n'est-elle pas absolument
arrêtée par les murs d'or circulaires de l'univers,—ces murs faits de
myriades de corps brillants qui se fondent en une incommensurable unité?

OINOS.—Je perçois clairement que l'infini de la matière n'est pas un
rêve.

AGATHOS.—Il n'y a pas de rêves dans le Ciel;—mais il nous est révélé
ici que l'_unique_ destination de cet infini de matière est de fournir
des sources infinies, où l'âme puisse soulager cette soif de _connaître_
qui est en elle,—inextinguible à jamais, puisque l'éteindre serait pour
l'âme l'anéantissement de soi-même. Questionne-moi donc, mon Oinos,
librement et sans crainte. Viens! nous laisserons à gauche l'éclatante
harmonie des Pléiades, et nous irons nous abattre loin de la foule dans
les prairies étoilées, au delà d'Orion, où, au lieu de pensées, de
violettes et de pensées sauvages, nous trouverons des couches de soleils
triples et de soleils tricolores.

OINOS.—Et maintenant, Agathos, tout en planant à travers l'espace,
instruis-moi!—Parle-moi dans le ton familier de la terre! Je n'ai pas
compris ce que tu me donnais tout à l'heure à entendre, sur les modes et
les procédés de Création,—de ce que nous nommions Création, dans le
temps que nous étions mortels. Veux-tu dire que le Créateur n'est pas
Dieu?

AGATHOS.—Je veux dire que la Divinité ne crée pas.

OINOS.—Explique-toi!

AGATHOS.—Au commencement _seulement_, elle a créé. Les créatures,—ce
qui apparaît comme créé,—qui maintenant, d'un bout de l'univers à
l'autre, émergent infatigablement à l'existence, ne peuvent être
considérées que comme des résultats médiats ou indirects, et non comme
directs ou immédiats, de la Divine Puissance Créatrice.

OINOS.—Parmi les hommes, mon Agathos, cette idée eût été considérée
comme hérétique au suprême degré.

AGATHOS.—Parmi les anges, mon Oinos, elle est simplement admise comme
une vérité.

OINOS.—Je puis te comprendre, en tant que tu veuilles dire que
certaines opérations de l'être que nous appelons Nature, ou lois
naturelles, donneront, dans de certaines conditions, naissance à ce qui
porte l'_apparence_ complète de création. Peu de temps avant la finale
destruction de la terre, il se fit, je m'en souviens, un grand nombre
d'expériences réussies que quelques philosophes, avec une emphase
puérile, désignèrent sous le nom de créations d'animalcules.

AGATHOS.—Les cas dont tu parles n'étaient, en réalité, que des exemples
de création secondaire,—de la seule espèce de création qui ait jamais
eu lieu depuis que la parole première a proféré la première loi.

OINOS.—Les moindres étoiles qui jaillissent du fond de l'abîme du
non-être et font à chaque minute explosion dans les cieux,—ces astres,
Agathos, ne sont-ils pas l'œuvre immédiate de la main du Maître?

AGATHOS.—Je veux essayer, mon Oinos, de t'amener pas à pas en face de
la conception que j'ai en vue. Tu sais parfaitement que, comme aucune
pensée ne peut se perdre, de même il n'est pas une seule action qui
n'ait un résultat infime. En agitant nos mains, quand nous étions
habitants de cette terre, nous causions une vibration dans l'atmosphère
ambiante. Cette vibration s'étendait indéfiniment, jusqu'à tant qu'elle
se fût communiquée à chaque molécule de l'atmosphère terrestre, qui, à
partir de ce moment _et pour toujours_, était mise en mouvement par
cette seule action de la main. Les mathématiciens de notre planète ont
bien connu ce fait. Les effets particuliers créés dans le fluide par des
impulsions particulières furent de leur part l'objet d'un calcul
exact,—en sorte qu'il devint facile de déterminer dans quelle période
précise une impulsion d'une portée donnée pourrait faire le tour du
globe et influencer,—pour toujours,—chaque atome de l'atmosphère
ambiante. Par un calcul rétrograde, ils déterminèrent sans peine,—étant
donné un effet dans des conditions connues,—la valeur de l'impulsion
originale. Alors, des mathématiciens,—qui virent que les résultats
d'une impulsion donnée étaient absolument sans fin,—qui virent qu'une
partie de ces résultats pouvait être rigoureusement suivie dans l'espace
et dans le temps au moyen de l'analyse algébrique,—qui comprirent aussi
la facilité du calcul rétrograde,—ces hommes, dis-je, comprirent du
même coup que cette espèce d'analyse contenait, elle aussi, une
puissance de progrès indéfini,—qu'il n'existait pas de bornes
concevables à sa marche progressive et à son applicabilité, excepté
celles de l'esprit même qui l'avait poussée ou appliquée. Mais, arrivés
à ce point, nos mathématiciens s'arrêtèrent.

OINOS.—Et pourquoi, Agathos, auraient-ils été plus loin?

AGATHOS.—Parce qu'il y avait au delà quelques considérations d'un
profond intérêt. De ce qu'ils savaient ils pouvaient inférer qu'un être
d'une intelligence infinie,—un être à qui l'_absolu_ de l'analyse
algébrique serait dévoilé,—n'éprouverait aucune difficulté à suivre
tout mouvement imprimé à l'air,—et transmis par l'air à
l'éther,—jusque dans ses répercussions les plus lointaines, et même
dans une époque infiniment reculée. Il est, en effet, démontrable que
chaque mouvement de cette nature _imprimé à l'air_ doit _à la fin_ agir
sur chaque être individuel compris _dans les limites de l'univers_;—et
l'être doué d'une intelligence infinie,—l'être que nous avons
imaginé,—pourrait suivre les ondulations lointaines du mouvement,—les
suivre, au delà et toujours au delà, dans leurs influences sur toutes
les particules de la matière,—au delà et toujours au delà, dans les
modifications qu'elles imposent aux vieilles formes,—ou, en d'autres
termes, dans _les créations neuves_ qu'elles enfantent—jusqu'à ce qu'il
les vît se brisant enfin, et désormais inefficaces, contre le trône de
la Divinité. Et non-seulement un tel être pourrait faire cela, mais si,
à une époque quelconque, un résultat donné lui était présenté,—si une
de ces innombrables comètes, par exemple, était soumise à son
examen,—il pourrait, sans aucune peine, déterminer par l'analyse
rétrograde à quelle impulsion primitive elle doit son existence. Cette
puissance d'analyse rétrograde, dans sa plénitude et son absolue
perfection—cette faculté de rapporter dans _toutes_ les époques _tous_
les effets à _toutes_ les causes—est évidemment la prérogative de la
Divinité seule;—mais cette puissance est exercée, à tous les degrés de
l'échelle au-dessous de l'absolue perfection, par la population entière
des intelligences angéliques.

OINOS.—Mais tu parles simplement des mouvements imprimés à l'air.

AGATHOS.—En parlant de l'air, ma pensée n'embrassait que le monde
terrestre; mais la proposition généralisée comprend les impulsions
créées dans l'éther,—qui, pénétrant, et seul pénétrant tout l'espace se
trouve être ainsi le grand médium de création.

OINOS.—Donc, tout mouvement, de quelque nature qu'il soit, est
créateur?

AGATHOS.—Cela ne peut pas ne pas être; mais une vraie philosophie nous
a dès longtemps appris que la source de tout mouvement est la
pensée,—et que la source de toute pensée est...

OINOS.—Dieu.

AGATHOS.—Je l'ai parlé, Oinos—comme je devais parler à un enfant de
cette belle Terre qui a péri récemment—des mouvements produits dans
l'atmosphère de la Terre...

OINOS.—Oui, cher Agathos.

AGATHOS.—Et pendant que je te parlais ainsi, n'as-tu pas sentit ton
esprit traversé par quelque pensée relative à la _puissance matérielle
des paroles?_ Chaque parole n'est-elle pas un mouvement créé dans l'air?

OINOS.—Mais pourquoi pleures-tu, Agathos?—et pourquoi, oh! pourquoi
tes ailes faiblissent-elles pendant que nous planons au-dessus de cette
belle étoile,—la plus verdoyante et cependant la plus terrible de
toutes celles que nous avons rencontrées dans notre vol? Ses brillantes
fleurs semblent un rêve féerique,—mais ses volcans farouches rappellent
les passions d'un cœur tumultueux.

AGATHOS.—_Ils ne semblent pas, ils sont! ils sont_ rêves et passions!
Cette étrange étoile,—il y a de cela trois siècles,—c'est moi qui, les
mains crispées et les yeux ruisselants,—aux pieds de ma
bien-aimée,—l'ai proférée à la vie avec quelques phrases passionnées.
Ses brillantes fleurs _sont_ les plus chers de tous les rêves non
réalisés, et ses volcans forcenés _sont_ les passions du plus tumultueux
et du plus insulté des cœurs!



COLLOQUE ENTRE MONOS ET UNA

  _Choses futures._
   Sophocle—_Antigone_.


UNA.—_Ressuscité?_

MONOS.—Oui, très-belle et très-adorée Una, _ressuscité_. Tel était le
mot sur le sens mystique duquel j'avais si longtemps médité, repoussant
les explications de la prêtraille jusqu'à tant que la mort elle-même
vînt résoudre l'énigme pour moi.

UNA.—La Mort!

MONOS.—Comme tu fais étrangement écho à mes paroles, douce Una!
J'observe aussi une vacillation dans ta démarche,—une joyeuse
inquiétude dans tes yeux. Tu es troublée, oppressée par la majestueuse
nouveauté de la Vie Éternelle. Oui, c'était de la Mort que je parlais.
Et comme ce mot résonne singulièrement _ici_, ce mot qui jadis portait
l'angoisse dans tous les cœurs,—jetait une tache sur tous les
plaisirs!

UNA.—Ah! la Mort, le spectre qui s'asseyait à tous les festins! Que de
fois, Monos, nous nous sommes perdus en méditations sur sa nature! Comme
il se dressait, mystérieux contrôleur, devant le bonheur humain, lui
disant: «Jusque-là, et pas plus loin!» Cet ardent amour mutuel, mon
Monos, qui brûlait dans nos poitrines, comme vainement nous nous étions
flattés, nous sentant si heureux sitôt qu'il prit naissance, de voir
notre bonheur grandir de sa force! Hélas! il grandit, cet amour, et avec
lui grandissait dans nos cœurs la terreur de l'heure fatale qui
accourait pour nous séparer à jamais! Ainsi, avec le temps, aimer devint
une douleur. Pour lors, la haine nous eût été une miséricorde.

MONOS.—Ne parle pas ici de ces peines, chère Una,—mienne maintenant,
mienne pour toujours!

UNA.—Mais n'est-ce pas le souvenir du chagrin passé qui fait la joie du
présent? Je voudrais parler longtemps, longtemps encore, des choses qui
ne sont plus. Par-dessus tout, je brûle de connaître les incidents de
ton voyage à travers l'Ombre et la noire Vallée.

MONOS.—Quand donc la radieuse Una demanda-t-elle en vain quelque chose
à son Monos? Je raconterai tout minutieusement;—mais à quel point doit
commencer le récit mystérieux?

UNA.—À quel point?

MONOS.—Oui, à quel point?

UNA.—Je te comprends, Monos. La Mort nous a révélé à tous deux le
penchant de l'homme à définir l'indéfinissable. Je ne dirai donc pas:
Commence au point où cesse la vie,—mais: Commence à ce triste, triste
moment où, la fièvre t'ayant quitté, tu tombas dans une torpeur sans
souffle et sans mouvement, et où je fermai tes paupières pâlies avec les
doigts passionnés de l'amour.

MONOS.—Un mot d'abord, mon Una, relativement à la condition générale de
l'homme à cette époque. Tu te rappelles qu'un ou deux sages parmi nos
ancêtres,—sages en fait, quoique non pas dans l'estime du
monde,—avaient osé douter de la propriété du mot _Progrès_, appliqué à
la marche de notre civilisation. Chacun des cinq ou six siècles qui
précédèrent notre mort vit, à un certain moment, s'élever quelque
vigoureuse intelligence luttant bravement pour ces principes dont
l'évidence illumine maintenant notre raison, insolente affranchie remise
à son rang,—principes qui auraient dû apprendre à notre race à se
laisser guider par les lois naturelles plutôt qu'à les vouloir
contrôler. À de longs intervalles apparaissaient quelques esprits
souverains, pour qui tout progrès dans les sciences pratiques n'était
qu'un recul dans l'ordre de la véritable utilité. Parfois l'esprit
poétique,—cette faculté, la plus sublime de toutes, nous savons cela
maintenant,—puisque des vérités de la plus haute importance ne
pouvaient nous être révélées que par cette _Analogie_, dont l'éloquence,
irrécusable pour l'imagination, ne dit rien à la raison infirme et
solitaire,—parfois, dis-je, cet esprit poétique prit les devants sur
une philosophie tâtonnière et entendit dans la parabole mystique de
l'arbre de la science et de son fruit défendu, qui engendre la mort, un
avertissement clair, à savoir que la science n'était pas bonne pour
l'homme pendant la minorité de son âme. Et ces hommes,—les
poëtes,—vivant et mourant parmi le mépris des _utilitaires_, rudes
pédants qui usurpaient un titre dont les méprisés seuls étaient dignes,
les poëtes reportèrent leurs rêveries et leurs sages regrets vers ces
anciens jours où nos besoins étaient aussi simples que pénétrantes nos
jouissances,—où le mot _gaieté_ était inconnu, tant l'accent du bonheur
était solennel et profond!—jours saints, augustes et bénis, où les
rivières azurées coulaient à pleins bords entre des collines intactes et
s'enfonçaient au loin dans les solitudes des forêts primitives,
odorantes, inviolées.

Cependant ces nobles exceptions à l'absurdité générale ne servirent qu'à
la fortifier par l'opposition. Hélas! nous étions descendus dans les
pires jours de tous nos mauvais jours. Le _grand mouvement_,—tel était
l'argot du temps,—marchait; perturbation morbide, morale et physique.
L'art,—les arts, veux-je dire, furent élevés au rang suprême, et, une
fois installés sur le trône, ils jetèrent des chaînes sur l'intelligence
qui les avait élevés au pouvoir. L'homme, qui ne pouvait pas ne pas
reconnaître la majesté de la Nature, chanta niaisement victoire à
l'occasion de ses conquêtes toujours croissantes sur les éléments de
cette même Nature. Aussi bien, pendant qu'il se pavanait et faisait le
Dieu, une imbécillité enfantine s'abattait sur lui. Comme on pouvait le
prévoir depuis l'origine de la maladie, il fut bientôt infecté de
systèmes et d'abstractions; il s'empêtra dans des généralités. Entre
autres idées bizarres, celle de l'égalité universelle avait gagné du
terrain; et à la face de l'Analogie et de Dieu,—en dépit de la voix
haute et salutaire des lois de _gradation_ qui pénètrent si vivement
toutes choses sur la Terre et dans le Ciel,—des efforts insensés furent
faits pour établir une Démocratie universelle. Ce mal surgit
nécessairement du mal premier: la Science. L'homme ne pouvait pas en
même temps devenir savant et se soumettre. Cependant d'innombrables
cités s'élevèrent, énormes et fumeuses. Les vertes feuilles se
recroquevillèrent devant la chaude haleine des fourneaux. Le beau visage
de la Nature fut déformé comme par les ravages de quelque dégoûtante
maladie. Et il me semble, ma douce Una, que le sentiment, même assoupi,
du forcé et du cherché trop loin aurait dû nous arrêter à ce point. Mais
il paraît qu'en pervertissant notre _goût_, ou plutôt en négligeant de
le cultiver dans les écoles, nous avions follement parachevé notre
propre destruction. Car, en vérité, c'était dans cette crise que le goût
seul,—cette faculté qui, marquant le milieu entre l'intelligence pure
et le sens moral, n'a jamais pu être méprisée impunément,—c'était alors
que le goût seul pouvait nous ramener doucement vers la Beauté, la
Nature et la Vie. Mais, hélas! pur esprit contemplatif et majestueuse
intuition de Platon! Hélas! compréhensive _Mousikê_, qu'il regardait à
juste titre comme une éducation suffisante pour l'âme! Hélas! où
étiez-vous? C'était quand vous aviez tous les deux disparu dans l'oubli
et le mépris universels qu'on avait le plus désespérément besoin de
vous!

Pascal, un philosophe que nous aimons tous deux, chère Una, a dit,—avec
quelle vérité!—que _tout raisonnement se réduit à céder au sentiment_;
et il n'eût pas été impossible, si l'époque l'avait permis, que le
sentiment du naturel eût repris son vieil ascendant sur la brutale
raison mathématique des écoles. Mais cela ne devait pas être.
Prématurément amenée par des orgies de science, la décrépitude du monde
approchait. C'est ce que ne voyait pas la masse de l'humanité, ou ce
que, vivant goulûment, quoique sans bonheur, elle affectait de ne pas
voir. Mais, pour moi, les annales de la Terre m'avaient appris à
attendre la ruine la plus complète comme prix de la plus haute
civilisation. J'avais puisé dans la comparaison de la Chine, simple et
robuste, avec l'Assyrie architecte, avec l'Égypte astrologue, avec la
Nubie plus subtile encore, mère turbulente de tous les arts, la
prescience de notre Destinée. Dans l'histoire de ces contrées j'avais
trouvé un rayon de l'Avenir. Les spécialités industrielles de ces trois
dernières étaient des maladies locales de la Terre, et la ruine de
chacune a été l'application du remède local; mais, pour le monde infecté
en grand, je ne voyais de régénération possible que dans la mort. Or,
l'homme ne pouvant pas, en tant que race, être anéanti, je vis qu'il lui
fallait _renaître_.

Et c'était alors, ma très-belle et ma très-chère, que nous plongions
journellement notre esprit dans les rêves. C'était alors que nous
discourions, à l'heure du crépuscule, sur les jours à venir,—quand
l'épiderme de la Terre cicatrisé par l'Industrie, ayant subi cette
purification qui seule pouvait effacer ses abominations rectangulaires,
serait habillé à neuf avec les verdures, les collines et les eaux
souriantes du Paradis, et redeviendrait une habitation convenable pour
l'homme,—pour l'homme, purgé par la Mort,—pour l'homme dont
l'intelligence ennoblie ne trouverait plus un poison dans la
science,—pour l'homme racheté, régénéré, béatifié, désormais immortel,
et cependant encore revêtu de matière.

UNA.—Oui, je me rappelle bien ces conversations, cher Monos; mais
l'époque du feu destructeur n'était pas aussi proche que nous nous
l'imaginions, et que la corruption dont tu parles nous permettait
certainement de le croire. Les hommes vécurent, et ils moururent
individuellement. Toi-même, vaincu par la maladie, tu as passé par la
tombe, et ta constante Una t'y a promptement suivi; et, bien que nos
sens assoupis n'aient pas été torturés par l'impatience et n'aient pas
souffert de la longueur du siècle qui s'est écoulé depuis et dont la
révolution finale nous a rendus l'un à l'autre, cependant, cher Monos,
cela a fait encore un siècle.

MONOS.—Dis plutôt un point dans le vague infini. Incontestablement, ce
fut pendant la décrépitude de la Terre que je mourus. Le cœur fatigué
d'angoisses qui tiraient leur origine du désordre et de la décadence
générale, je succombai à la cruelle fièvre. Après un petit nombre de
jours de souffrance, après maints jours pleins de délire, de rêves et
d'extases dont tu prenais l'expression pour celle de la douleur, pendant
que je ne souffrais que de mon impuissance à te détromper,—après
quelques jours je fus, comme tu l'as dis, pris par une léthargie sans
souffle et sans mouvement, et ceux qui m'entouraient dirent que c'était
_la Mort_.

Les mots sont choses vagues. Mon état ne me privait pas de sentiment; il
ne me paraissait pas très-différent de l'extrême quiétude de quelqu'un
qui, ayant dormi longtemps et profondément, immobile, prostré dans
l'accablement de l'ardent solstice, commence à rentrer lentement dans la
conscience de lui-même; il y glisse, pour ainsi dire, par le seul fait
de l'insuffisance de son sommeil, et sans être éveillé par le mouvement
extérieur.

Je ne respirais plus. Le pouls était immobile. Le cœur avait cessé de
battre. La volition n'avait point disparu, mais elle était sans
efficacité. Mes sens jouissaient d'une activité insolite, quoique
l'exerçant d'une manière irrégulière et usurpant réciproquement leurs
fonctions au hasard. Le goût et l'odorat se mêlaient dans une confusion
inextricable et ne formaient plus qu'un seul sens anormal et intense.
L'eau de rose, dont ta tendresse avait humecté mes lèvres au moment
suprême, me donnait de douces idées de fleurs,—fleurs fantastiques
infiniment plus belles qu'aucune de celles de la vieille Terre, et dont
nous voyons aujourd'hui fleurir les modèles autour de nous. Les
paupières, transparentes et exsangues, ne faisaient pas absolument
obstacle à la vision. Comme la volition était suspendue, les globes ne
pouvaient pas rouler dans leurs orbites,—mais tous les objets situés
dans la portée de l'hémisphère visuel étaient perçus plus ou moins
distinctement; les rayons qui tombaient sur la rétine externe, ou dans
le coin de l'œil, produisant un effet plus vif que ceux qui frappaient
la surface interne ou l'attaquaient de face. Toutefois, dans le premier
cas, cet effet était si anormal que je l'appréciais seulement comme un
_son_,—un son doux ou discordant, suivant que les objets qui se
présentaient à mon côté étaient lumineux ou revêtus d'ombre,—arrondis
ou d'une forme anguleuse. En même temps l'ouïe, quoique surexcitée,
n'avait rien d'irrégulier dans son action, et elle appréciait les sons
réels avec une précision non moins hyperbolique que sa sensibilité. Le
toucher avait subi une modification plus singulière. Il ne recevait ses
impressions que lentement, mais les retenait opiniâtrement, et il en
résultait toujours un plaisir physique des plus prononcés. Ainsi la
pression de tes doigts, si doux sur mes paupières, ne fut d'abord perçue
que par l'organe de la vision; mais, à la longue, et longtemps après
qu'ils se furent retirés, ils remplirent tout mon être d'un délice
sensuel inappréciable. Je dis: d'un délice sensuel. _Toutes_ mes
perceptions étaient purement sensuelles. Quant aux matériaux fournis par
les sens au cerveau passif, l'intelligence morte, inhabile à les mettre
en œuvre, ne leur donnait aucune forme. Il entrait dans tout cela un
peu de douleur et beaucoup de volupté; mais de peine ou de plaisir
moraux, pas l'ombre. Ainsi, tes sanglots impétueux flottaient dans mon
oreille avec toutes leurs plaintives cadences, et ils étaient appréciés
par elle dans toutes leurs variations de ton mélancolique; mais
c'étaient de suaves notes musicales et rien de plus: ils n'apportaient à
la raison éteinte aucune notion des douleurs qui leur donnaient
naissance; pendant que la large et incessante pluie de larmes qui
tombait sur ma face, et qui pour tous les assistants témoignait d'un
cœur brisé, pénétrait simplement d'extase chaque fibre de mon être. Et
en vérité, c'était bien là la _Mort_, dont les témoins parlaient à voix
basse et révérencieusement,—et toi, ma douce Una, d'une voix
convulsive, pleine de sanglots et de cris.

On m'habilla pour la bière,—trois ou quatre figures sombres qui
voletaient çà et là d'une manière affairée. Quand elles traversaient la
ligne directe de ma vision, elles m'affectaient comme _formes_: mais
quand elles passaient à mon côté, leurs images se traduisaient dans mon
cerveau en cris, gémissements, et autres expressions lugubres de
terreur, d'horreur ou de souffrance. Toi seule, avec ta robe blanche,
ondoyante, dans quelque direction que ce fût, tu t'agitais toujours
musicalement autour de moi.

Le jour baissait; et, comme la lumière allait s'évanouissant, je fus
pris d'un vague malaise,—d'une anxiété semblable à celle d'un homme qui
dort quand des sons réels et tristes tombent incessamment dans son
oreille,—des sons de cloche lointains, solennels, à des intervalles
longs mais égaux, et se mariant à des rêves mélancoliques. La nuit vint,
et avec ses ombres une lourde désolation. Elle oppressait mes organes
comme un poids énorme, et elle était palpable. Il y avait aussi un son
lugubre, assez semblable à l'écho lointain du ressac de la mer, mais
plus soutenu, qui, commençant dès le crépuscule, s'était accru avec les
ténèbres. Soudainement des lumières furent apportées dans la chambre et
aussitôt cet écho prolongé s'interrompit, se transforma en explosions
fréquentes, inégales, du même son, mais moins lugubre et moins distinct.
L'écrasante oppression était en grande partie allégée; et je sentis,
jaillissant de la flamme de chaque lampe,—car il y en avait
plusieurs,—un chant d'une monotonie mélodieuse couler incessamment dans
mes oreilles. Et quand, approchant alors, chère Una, du lit sur lequel
j'étais étendu, tu t'assis gracieusement à mon côté, soufflant le parfum
de tes lèvres exquises, et les appuyant sur mon front,—quelque chose
s'éleva dans mon sein, quelque chose de tremblant, de confondu avec les
sensations purement physiques engendrées par les circonstances, quelque
chose d'analogue à la sensibilité elle-même,—un sentiment qui
appréciait à moitié ton ardent amour et ta douleur, et leur répondait à
moitié; mais cela ne prenait pas racine dans le cœur paralysé; cela
semblait plutôt une ombre qu'une réalité; cela s'évanouit promptement,
d'abord dans une extrême quiétude, puis dans un plaisir purement sensuel
comme auparavant.

Et alors, du naufrage et du chaos des sens naturels parut s'élever en
moi un sixième sens, absolument parfait. Je trouvais dans son action un
étrange délice,—un délice toujours physique toutefois, l'intelligence
n'y prenant aucune part. Le mouvement dans l'être animal avait
absolument cessé. Aucune fibre ne tremblait, aucun nerf ne vibrait,
aucune artère ne palpitait. Mais il me semblait que dans mon cerveau
était né _ce quelque chose_ dont aucuns mots ne peuvent traduire à une
intelligence purement humaine une conception même confuse. Permets-moi
de définir cela: vibration du pendule mental. C'était la
personnification morale de l'idée humaine abstraite du _Temps_. C'est
par l'absolue égalisation de ce mouvement,—ou de quelque autre
analogue,—que les cycles des globes célestes ont été réglés. C'est
ainsi que je mesurai les irrégularités de la pendule de la cheminée et
des montres des personnes présentes. Leurs tic-tac remplissaient mes
oreilles de leurs sonorités. Les plus légères déviations de la mesure
juste—et ces déviations étaient obsédantes,—m'affectaient exactement
comme parmi les vivants les violations de la vérité abstraite
affectaient mon sens moral. Quoiqu'il n'y eût pas dans la chambre deux
mouvements qui marquassent ensemble exactement leurs secondes, je
n'éprouvais aucune difficulté à retenir imperturbablement dans mon
esprit le timbre de chacun et leurs différences relatives. Et ce
sentiment de la _durée_, vif, parfait, existant par lui-même,
indépendamment d'une série quelconque de faits (mode d'existence
inintelligible peut-être pour l'homme),—cette idée,—ce sixième sens,
surgissant de mes ruines, était le premier pas sensible, décisif, de
l'âme intemporelle sur le seuil de l'Éternité.

Il était minuit; et tu étais toujours assise à mon côté. Tous les autres
avaient quitté la chambre de Mort. Ils m'avaient déposé dans la bière.
Les lampes brûlaient en vacillant; cela se traduisait en moi par le
tremblement des chants monotones. Mais tout à coup ces chants
diminuèrent de netteté et de volume. Finalement, ils cessèrent. Le
parfum mourut dans mes narines. Aucunes formes n'affectèrent plus ma
vision. Ma poitrine fut dégagée de l'oppression des Ténèbres. Une sourde
commotion, comme celle de l'électricité, pénétra mon corps et fut suivie
d'une disparition totale de l'idée du toucher. Tout ce qui restait de ce
que l'homme appelle sens se fondit dans la seule conscience de l'entité
et dans l'unique et immuable sentiment de la durée. Le corps périssable
avait été enfin frappé par la main de l'irrémédiable Destruction.

Et pourtant toute sensibilité n'avait pas absolument disparu; car la
conscience et le sentiment subsistants suppléaient quelques-unes de ses
fonctions par une intuition léthargique. J'appréciais l'affreux
changement qui commençait à s'opérer dans la chair; et, comme l'homme
qui rêve a quelquefois conscience de la présence corporelle d'une
personne qui se penche vers lui, ainsi ma douce Una, je sentais toujours
sourdement que tu étais assise près de moi. De même aussi, quand vint la
douzième heure du second jour, je n'étais pas tout à fait inconscient
des mouvements qui suivirent; tu t'éloignas de moi; on m'enferma dans la
bière; on me déposa dans le corbillard; on me porta au tombeau; on m'y
descendit; on amoncela pesamment la terre sur moi, et on me laissa, dans
le noir et la pourriture, à mes tristes et solennels sommeils en
compagnie du ver.

Et là, dans cette prison qui a peu de secrets à révéler, se déroulèrent
les jours, et les semaines, et les mois; et l'âme guettait
scrupuleusement chaque seconde qui s'envolait, et sans effort
enregistrait sa fuite,—sans effort et sans objet.

Une année s'écoula. La conscience de _l'être_ était devenue
graduellement plus confuse, et celle de _localité_ avait en grande
partie usurpé sa place. L'idée d'entité s'était noyée dans l'idée de
lieu. L'étroit espace qui confinait ce qui avait été le corps devenait
maintenant le corps lui-même. À la longue, comme il arrive souvent à
l'homme qui dort (le sommeil et le monde du sommeil sont les seules
figurations de la _Mort_), à la longue, comme il arrivait sur la terre à
l'homme profondément endormi, quand un éclair de lumière le faisait
tressaillir dans un demi-réveil, le laissant à moitié roulé dans ses
rêves,—de même pour moi, dans l'étroit embrassement de _l'Ombre_, vint
cette lumière qui seule peut-être avait pouvoir de me faire
tressaillir,—la lumière de _l'Amour_ immortel! Des hommes vinrent
travailler au tombeau qui m'enfermait dans sa nuit. Ils enlevèrent la
terre humide. Sur mes os poudroyants descendit la bière d'Una.

Et puis, une fois encore, tout fut néant. Cette lueur nébuleuse s'était
éteinte. Cet imperceptible frémissement s'était évanoui dans
l'immobilité. Bien des lustres se sont écoulés. La poussière est
retournée à la poussière. Le ver n'avait plus rien à manger. Le
sentiment de l'être avait à la longue entièrement disparu, et à sa
place,—à la place de toutes choses,—régnaient suprêmes et éternels
autocrates, le _Lieu_ et le _Temps_. Pour _ce_ qui _n'était pas_,—pour
ce qui n'avait pas de forme,—pour ce qui n'avait pas de pensée,—pour
ce qui n'avait pas de sentiment,—pour ce qui était sans âme et ne
possédait plus un atome de matière,—pour tout ce néant et toute cette
immortalité, le tombeau était encore un habitacle,—les heures
corrosives, une société.



CONVERSATION D'EIROS AVEC CHARMION

  _Je t'apporterai le feu._
   Euripide.—_Andromaque_.


EIROS.—Pourquoi m'appelles-tu Eiros?

CHARMION.—Ainsi t'appelleras-tu désormais. Tu dois oublier aussi mon
nom terrestre et me nommer Charmion.

EIROS.—Ce n'est vraiment pas un rêve!

CHARMION.—De rêves, il n'y en a plus pour nous;—mais renvoyons à
tantôt ces mystères. Je me réjouis de voir que tu as l'air de posséder
toute ta vie et ta raison. La taie de l'ombre a déjà disparu de tes
yeux. Prends courage, et ne crains rien. Les jours à donner à la stupeur
sont passés pour toi; et demain je veux moi-même t'introduire dans les
joies parfaites et les merveilles de ta nouvelle existence.

EIROS.—Vraiment,—je n'éprouve aucune stupeur,—aucune. L'étrange
vertige et la terrible nuit m'ont quittée, et je n'entends plus ce bruit
insensé, précipité, horrible, pareil à _la voix des grandes eaux_.
Cependant mes sens sont effarés, Charmion, par la pénétrante perception
du _nouveau_.

CHARMION.—Peu de jours suffiront à chasser tout cela;—mais je te
comprends parfaitement, et je sens pour toi. Il y a maintenant dix
années terrestres que j'ai éprouvé ce que tu éprouves,—et pourtant ce
souvenir ne m'a pas encore quittée. Toutefois, voilà ta dernière épreuve
subie, la seule que tu eusses à souffrir dans le Ciel.

EIROS.—Dans le Ciel?

CHARMION.—Dans le ciel.

EIROS.—Oh! Dieu!—aie pitié de moi, Charmion!—Je suis écrasée sous la
majesté de toutes choses,—de l'inconnu maintenant révélé,—de l'Avenir,
cette conjecture, fondu dans le Présent auguste et certain.

CHARMION.—Ne t'attaque pas pour le moment à de pareilles pensées.
Demain nous parlerons de cela. Ton esprit qui vacille trouvera un
allégement à son agitation dans l'exercice du simple souvenir. Ne
regarde ni autour de toi ni devant toi,—regarde en arrière. Je brûle
d'impatience d'entendre les détails de ce prodigieux événement qui t'a
jetée parmi nous. Parle-moi de cela. Causons de choses familières, dans
le vieux langage familier de ce monde qui a si épouvantablement péri.

EIROS.—Épouvantablement! épouvantablement! Et cela, en vérité, n'est
point un rêve.

CHARMION.—Il n'y a plus de rêves.—Fus-je bien pleurée, mon Eiros?

EIROS.—Pleurée, Charmion?—Oh! profondément. Jusqu'à la dernière de nos
heures, un nuage d'intense mélancolie et de dévotieuse tristesse a pesé
sur ta famille.

CHARMION.—Et cette heure dernière,—parle m'en. Rappelle-toi qu'en
dehors du simple fait de la catastrophe je ne sais rien. Quand, sortant
des rangs de l'humanité, j'entrai par la Tombe dans le domaine de la
Nuit,—à cette époque, si j'ai bonne mémoire, nul ne pressentait la
catastrophe qui vous a engloutis. Mais j'étais, il est vrai, peu au
courant de la philosophie spéculative du temps.

EIROS.—Notre catastrophe était, comme tu le dis, absolument inattendue;
mais des accidents analogues avaient été depuis longtemps un sujet de
discussion parmi les astronomes. Ai-je besoin de te dire, mon amie, que,
même quand tu nous quittas, les hommes s'accordaient à interpréter,
comme ayant trait seulement au globe de la terre, les passages des
Très-Saintes Écritures qui parlent de la destruction finale de toutes
choses par le feu? Mais, relativement à l'agent immédiat de la ruine, la
pensée humaine était en défaut depuis l'époque où la science
astronomique avait dépouillé les comètes de leur effrayant caractère
incendiaire. La très-médiocre densité de ces corps avait été bien
démontrée. On les avait observés dans leur passage à travers les
satellites de Jupiter, et ils n'avaient causé aucune altération sensible
dans les masses ni dans les orbites de ces planètes secondaires. Nous
regardions depuis longtemps ces voyageurs comme de vaporeuses créations
d'une inconcevable ténuité, incapables d'endommager notre globe massif,
même dans le cas d'un contact. D'ailleurs ce contact n'était redouté en
aucune façon; car les éléments de toutes les comètes étaient exactement
connus. Que nous dussions chercher parmi elles l'agent igné de la
destruction prophétisée, cela était depuis de longues années considéré
comme une idée inadmissible. Mais le merveilleux, les imaginations
bizarres, avaient dans ces derniers jours, singulièrement régné parmi
l'humanité; et, quoiqu'une crainte véritable ne pût avoir de prise que
sur quelques ignorants, quand les astronomes annoncèrent une _nouvelle_
comète, cette annonce fut généralement reçue avec je ne sais quelle
agitation et quelle méfiance.

»Les éléments de l'astre étranger furent immédiatement calculés, et
tous les observateurs reconnurent d'un même accord que sa route, à son
périhélie, devait l'amener à une proximité presque immédiate de la
terre. Il se trouva deux ou trois astronomes, d'une réputation
secondaire, qui soutinrent résolument qu'un contact était inévitable. Il
m'est difficile de te bien peindre l'effet de cette communication sur le
monde. Pendant quelques jours, on se refusa à croire à une assertion que
l'intelligence humaine, depuis longtemps appliquée à des considérations
mondaines, ne pouvait saisir d'aucune manière. Mais la vérité d'un fait
d'une importance vitale fait bientôt son chemin dans les esprits même
les plus épais. Finalement, tous les hommes virent que la science
astronomique ne mentait pas, et ils attendirent la comète. D'abord, son
approche ne fut pas sensiblement rapide; son aspect n'eut pas un
caractère bien inusité. Elle était d'un rouge sombre et avait une queue
peu appréciable. Pendant sept ou huit jours nous ne vîmes pas
d'accroissement sensible dans son diamètre apparent; seulement sa
couleur varia légèrement. Cependant les affaires ordinaires furent
négligées, et tous les intérêts, absorbés par une discussion immense qui
s'ouvrit entre les savants relativement à la nature des comètes. Les
hommes le plus grossièrement ignorants élevèrent leurs indolentes
facultés vers ces hautes considérations. Les savants employèrent _alors_
toute leur intelligence,—toute leur âme,—non point à alléger la
crainte, non plus à soutenir quelque théorie favorite. Oh! ils
cherchèrent la vérité, rien que la vérité,—ils s'épuisèrent à la
chercher! Ils appelèrent à grands cris la science parfaite! La _vérité_
se leva dans la pureté de sa force et de son excessive majesté, et les
sages s'inclinèrent et adorèrent.

»Qu'un dommage matériel pour notre globe ou pour ses habitants pût
résulter du contact redouté, c'était une opinion qui perdait
journellement du terrain parmi les sages; et les sages avaient cette
fois plein pouvoir pour gouverner la raison et l'imagination de la
foule. Il fut démontré que la densité du noyau de la comète était
beaucoup moindre que celle de notre gaz le plus rare; et le passage
inoffensif d'une semblable visiteuse à travers les satellites de Jupiter
fut un point sur lequel on insista fortement, et qui ne servit pas peu à
diminuer la terreur. Les théologiens, avec un zèle enflammé par la peur,
insistèrent sur les prophéties bibliques, et les expliquèrent au peuple
avec une droiture et une simplicité dont ils n'avaient pas encore donné
l'exemple. La destruction finale de la terre devait s'opérer par le
feu,—c'est ce qu'ils avancèrent avec une verve qui imposait partout la
conviction; mais les comètes n'étaient pas d'une nature ignée,—et
c'était là une vérité que tous les hommes possédaient maintenant, et qui
les délivrait, jusqu'à un certain point, de l'appréhension de la grande
catastrophe prédite. Il est à remarquer que les préjugés populaires et
les vulgaires erreurs relatives aux pestes et aux guerres,—erreurs qui
reprenaient leur empire à chaque nouvelle comète,—furent cette fois
choses inconnues. Comme par un soudain effort convulsif, la raison avait
d'un seul coup culbuté la superstition de son trône. La plus faible
intelligence avait puisé de l'énergie dans l'excès de l'intérêt actuel.

»Quels désastres d'une moindre gravité pouvaient résulter du contact,
ce fut là le sujet d'une laborieuse discussion. Les savants parlaient de
légères perturbations géologiques, d'altérations probables dans les
climats et conséquemment dans la végétation, de la possibilité
d'influences magnétiques et électriques. Beaucoup d'entre eux
soutenaient qu'aucun effet visible ou sensible ne se
produirait,—d'aucune façon. Pendant que ces discussions allaient leur
train, l'objet lui-même s'avançait progressivement, élargissant
visiblement son diamètre et augmentant son éclat. À son approche,
l'Humanité pâlit. Toutes les opérations humaines furent suspendues.

»Il y eut une phase remarquable dans le cours du sentiment général; ce
fut quand la comète eut enfin atteint une grosseur qui surpassait celle
d'aucune apparition dont on eût gardé le souvenir. Le monde alors, privé
de cette espérance traînante, que les astronomes pouvaient se tromper,
sentit toute la certitude du malheur. La terreur avait perdu son
caractère chimérique. Les cœurs des plus braves parmi notre race
battaient violemment dans les poitrines. Peu de jours suffirent
toutefois pour fondre ces premières épreuves dans des sensations plus
intolérables encore. Nous ne pouvions désormais appliquer au météore
étranger aucunes notions _ordinaires_. Ses attributs _historiques_
avaient disparu. Il nous oppressait par la terrible _nouveauté_ de
l'émotion. Nous le voyions, non pas comme un phénomène astronomique dans
les cieux, mais comme un cauchemar sur nos cœurs et une ombre sur nos
cerveaux. Il avait pris, avec une inconcevable rapidité, l'aspect d'un
gigantesque manteau de flamme claire, toujours étendu à tous les
horizons.

»Encore un jour,—et les hommes respirèrent avec une plus grande
liberté. Il était évident que nous étions déjà sous l'influence de la
comète; et nous vivions cependant. Nous jouissions même d'une élasticité
de membres et d'une vivacité d'esprit insolites. L'excessive ténuité de
l'objet de notre terreur était apparente; car tous les corps célestes se
laissaient voir distinctement à travers. En même temps, notre végétation
était sensiblement altérée, et cette circonstance prédite augmenta notre
foi dans la prévoyance des sages. Un luxe extraordinaire de feuillage,
entièrement inconnu jusqu'alors, fit explosion sur tous les végétaux.

»Un jour encore se passa,—et le fléau n'était pas absolument sur nous.
Il était maintenant évident que son noyau devait nous atteindre le
premier. Une étrange altération s'était emparée de tous les hommes; et
la première sensation de _douleur_ fut le terrible signal de la
lamentation et de l'horreur générales. Cette première sensation de
douleur consistait dans une constriction rigoureuse de la poitrine et
des poumons et dans une insupportable sécheresse de la peau. Il était
impossible de nier que notre atmosphère ne fût radicalement affectée; la
composition de cette atmosphère et les modifications auxquelles elle
pouvait être soumise furent dès lors les points de la discussion. Le
résultat de l'examen lança un frisson électrique de terreur, de la plus
intense terreur, à travers le cœur universel de l'homme.

»On savait depuis longtemps que l'air qui nous enveloppait était ainsi
composé: sur cent parties, vingt et une d'oxygène et soixante-dix-neuf
d'azote. L'oxygène, principe de la combustion et véhicule de la chaleur,
était absolument nécessaire à l'entretien de la vie animale, et
représentait l'agent le plus puissant et le plus énergique de la nature.
L'azote, au contraire, était impropre à entretenir la vie, ou combustion
animale. D'un excès anormal d'oxygène devait résulter, cela avait été
vérifié, une élévation des esprits vitaux semblable à celle que nous
avions déjà subie. C'était l'idée continuée, poussée à l'extrême; qui
avait créé la terreur. Quel devait être le résultat _d'une totale
extraction de l'azote?_ Une combustion irrésistible, dévorante,
toute-puissante, immédiate;—l'entier accomplissement, dans tous leurs
moindres et terribles détails, des flamboyantes et terrifiantes
prophéties du Saint Livre.

»Ai-je besoin de te peindre, Charmion, la frénésie alors déchaînée de
l'humanité? Cette ténuité de matière dans la comète, qui nous avait
d'abord inspiré l'espérance, faisait maintenant toute l'amertume de
notre désespoir. Dans sa nature impalpable et gazeuse, nous percevions
clairement la consommation de la Destinée. Cependant, un jour encore
s'écoula,—emportant avec lui la dernière ombre de l'Espérance. Nous
haletions dans la rapide modification de l'air. Le sang rouge bondissait
tumultueusement dans ses étroits canaux. Un furieux délire s'empara de
tous les hommes; et, les bras roidis vers les cieux menaçants, ils
tremblaient et jetaient de grands cris. Mais le noyau de l'exterminateur
était maintenant sur nous;—même ici, dans le Ciel, je n'en parle qu'en
frissonnant. Je serai brève,—brève comme la catastrophe. Pendant un
moment, ce fut seulement une lumière étrange, lugubre, qui visitait et
pénétrait toutes choses. Puis,—prosternons-nous, Charmion, devant
l'excessive majesté du Dieu grand!—puis ce fut un son, éclatant,
pénétrant, comme si c'était LUI qui l'eût crié par sa bouche; et toute
la masse d'éther environnante, au sein de laquelle nous vivions, éclata
d'un seul coup en une espèce de flamme intense, dont la merveilleuse
clarté et la chaleur dévorante n'ont pas de nom, même parmi les Anges
dans le haut Ciel de la science pure. Ainsi finirent toutes choses.»



OMBRE

  En vérité, quoique je marche à travers de la vallée de l'_Ombre..._
   _Psaumesde DAVID (XXIII)


Vous qui me lisez, vous êtes encore parmi les vivants; mais moi qui
écris, je serai depuis longtemps parti pour la région des ombres. Car,
en vérité, d'étranges choses arriveront, bien des choses secrètes seront
révélées, et bien des siècles passeront avant que ces notes soient vues
par les hommes. Et quand ils les auront vues, les uns ne croiront pas,
les autres douteront, et bien peu d'entre eux trouveront matière à
méditation dans les caractères que je grave sur ces tablettes avec un
stylus de fer.

L'année avait été une année de terreur, pleine de sentiments plus
intenses que la terreur, pour lesquels il n'y a pas de nom sur la terre.
Car beaucoup de prodiges et de signes avaient eu lieu, et de tous côtés,
sur la terre et sur la mer, les ailes noires de la Peste s'étaient
largement déployées. Ceux-là néanmoins qui étaient savants dans les
étoiles n'ignoraient pas que les cieux avaient un aspect de malheur; et
pour moi, entre autres, le Grec Oinos, il était évident que nous
touchions au retour de cette sept cent quatre-vingt-quatorzième année,
où, à l'entrée du Bélier, la planète Jupiter fait sa conjonction avec le
rouge anneau du terrible Saturne. L'esprit particulier des cieux, si je
ne me trompe grandement, manifestait sa puissance non-seulement sur le
globe physique de la terre, mais aussi sur les âmes, les pensées et les
méditations de l'humanité.

Une nuit, nous étions sept, au fond d'un noble palais, dans une sombre
cité appelée Ptolémaïs, assis autour de quelques flacons d'un vin
pourpre de Chios. Et notre chambre n'avait pas d'autre entrée qu'une
haute porte d'airain; et la porte avait été façonnée par l'artisan
Corinnos, et elle était d'une rare main d'œuvre, et fermait en dedans.
Pareillement, de noires draperies, protégeant cette chambre
mélancolique, nous épargnaient l'aspect de la lune, des étoiles lugubres
et des rues dépeuplées;—mais le pressentiment et le souvenir du Fléau
n'avaient pas pu être exclus aussi facilement. Il y avait autour de
nous, auprès de nous, des choses dont je ne puis rendre distinctement
compte,—des choses matérielles et spirituelles,—une pesanteur dans
l'atmosphère,—une sensation d'étouffement, une angoisse,—et,
par-dessus tout, ce terrible mode de l'existence que subissent les gens
nerveux, quand les sens sont cruellement vivants et éveillés, et les
facultés de l'esprit assoupies et mornes. Un poids mortel nous écrasait.
Il s'étendait sur nos membres,—sur l'ameublement de la salle,—sur les
verres dans lesquels nous buvions; et toutes choses semblaient opprimées
et prostrées dans cet accablement,—tout, excepté les flammes des sept
lampes de fer qui éclairaient notre orgie. S'allongeant en minces filets
de lumière, elles restaient toutes ainsi, et brûlaient pâles et
immobiles; et, dans la table ronde d'ébène autour de laquelle nous
étions assis, et que leur éclat transformait en miroir, chacun des
convives contemplait la pâleur de sa propre figure et l'éclair inquiet
des yeux mornes de ses camarades. Cependant, nous poussions nos rires,
et nous étions gais à notre façon,—une façon hystérique; et nous
chantions les chansons d'Anacréon,—qui ne sont que folie; et nous
buvions largement,—quoique la pourpre du vin nous rappelât la pourpre
du sang. Car il y avait dans la chambre un huitième personnage,—le
jeune Zoïlus. Mort, étendu tout de son long et enseveli, il était le
génie et le démon de la scène. Hélas! il n'avait point sa part de notre
divertissement, sauf que sa figure, convulsée par le mal, et ses yeux,
dans lesquels la Mort n'avait éteint qu'à moitié le feu de la peste,
semblaient prendre à notre joie autant d'intérêt que les morts sont
capables d'en prendre à la joie de ceux qui doivent mourir. Mais, bien
que moi, Oinos, je sentisse les yeux du défunt fixés sur moi, cependant
je m'efforçais de ne pas comprendre l'amertume de leur expression, et,
regardant opiniâtrement dans les profondeurs du miroir d'ébène, je
chantais d'une voix haute et sonore les chansons du poëte de Téos. Mais
graduellement mon chant cessa, et les échos, roulant au loin parmi les
noires draperies de la chambre, devinrent faibles, indistincts, et
s'évanouirent. Et voilà que du fond de ces draperies noires où allait
mourir le bruit de la chanson s'éleva une ombre, sombre, indéfinie,—une
ombre semblable à celle que la lune, quand elle est basse dans le ciel,
peut dessiner d'après le corps d'un homme; mais ce n'était l'ombre ni
d'un homme, ni d'un Dieu, ni d'aucun être connu. Et frissonnant un
instant parmi les draperies, elle resta enfin, visible et droite, sur la
surface de la porte d'airain. Mais l'ombre était vague, sans forme,
indéfinie; ce n'était l'ombre ni d'un homme, ni d'un Dieu,—ni d'un Dieu
de Grèce, mi d'un Dieu de Chaldée, ni d'aucun Dieu égyptien. Et l'ombre
reposait sur la grande porte de bronze et sous la corniche cintrée, et
elle ne bougeait pas, et elle ne prononçait pas une parole, mais elle se
fixait de plus en plus, et elle resta immobile. Et la porte sur laquelle
l'ombre reposait était, si je m'en souviens bien, tout contre les pieds
du jeune Zoïlus enseveli. Mais nous, les sept compagnons, ayant vu
l'ombre, comme elle sortait des draperies, nous n'osions pas la
contempler fixement; mais nous baissions les yeux, et nous regardions
toujours dans les profondeurs du miroir d'ébène. Et, à la longue, moi,
Oinos, je me hasardai à prononcer quelques mots à voix basse, et je
demandai à l'ombre sa demeure et son nom. Et l'ombre répondit:

—Je suis OMBRE, et ma demeure est à côté des Catacombes de Ptolémaïs,
et tout près de ces sombres plaines infernales qui enserrent l'impur
canal de Charon!

Et alors, tous les sept, nous nous dressâmes d'horreur sur nos sièges,
et nous nous tenions tremblants, frissonnants, effarés; car le timbre de
la voix de l'ombre n'était pas le timbre d'un seul individu, mais d'une
multitude d'êtres; et cette voix, variant ses inflexions de syllabe en
syllabe, tombait confusément dans nos oreilles en imitant les accents
connus et familiers de mille et mille amis disparus!



SILENCE

  La crête des montagnes sommeille; la vallée, le rocher et la caverne
  sont muets.
   ALCMAN.


Écoute-moi,—dit le Démon, en plaçant sa main sur ma tête.—La contrée
dont je parle est une contrée lugubre en Libye, sur les bords de la
rivière Zaïre. Et là, il n'y a ni repos ni silence.

Les eaux de la rivière sont d'une couleur safranée et malsaine; et elles
ne coulent pas vers la mer, mais palpitent éternellement, sous l'œil
rouge du soleil, avec un mouvement tumultueux et convulsif. De chaque
côté de cette rivière au lit vaseux s'étend, à une distance de plusieurs
milles, un pâle désert de gigantesques nénuphars. Ils soupirent l'un
vers l'autre dans cette solitude, et tendent vers le ciel leurs longs
cous de spectres, et hochent de côté et d'autre leurs têtes
sempiternelles. Et il sort d'eux un murmure confus qui ressemble à celui
d'un torrent souterrain. Et ils soupirent l'un vers l'autre.

Mais il y a une frontière à leur empire, et cette frontière est une
haute forêt, sombre, horrible. Là, comme les vagues autour des Hébrides,
les petits arbres sont dans une perpétuelle agitation. Et cependant il
n'y a pas de vent dans le ciel. Et les vastes arbres primitifs vacillent
éternellement de côté et d'autre avec un fracas puissant. Et de leurs
hauts sommets filtre, goutte à goutte, une éternelle rosée. Et à leurs
pieds d'étranges fleurs vénéneuses se tordent dans un sommeil agité. Et
sur leurs têtes, avec un frou-frou retentissant, les nuages gris se
précipitent, toujours vers l'ouest, jusqu'à ce qu'ils roulent en
cataracte derrière la muraille enflammée de l'horizon. Cependant il n'y
a pas de vent dans le ciel. Et sur les bords de la rivière Zaïre, il n'y
a ni calme ni silence.

C'était la nuit, et la pluie tombait; et quand elle tombait, c'était de
la pluie, mais quand elle était tombée, c'était du sang. Et je me tenais
dans le marécage parmi les grands nénuphars, et la pluie tombait sur ma
tête,—et les nénuphars soupiraient l'un vers l'autre dans la solennité
de leur désolation.

Et tout d'un coup, la lune se leva à travers la trame légère du
brouillard funèbre, et elle était d'une couleur cramoisie. Et mes yeux
tombèrent sur un énorme rocher grisâtre qui se dressait au bord de la
rivière, et qu'éclairait la lueur de la lune. Et le rocher était
grisâtre, sinistre et très-haut,—et le rocher était grisâtre. Sur son
front de pierre étaient gravés des caractères; et je m'avançai à travers
le marécage de nénuphars, jusqu'à ce que je fusse tout près du rivage,
afin de lire les caractères gravés dans la pierre. Mais je ne pus pas
les déchiffrer. Et j'allais retourner vers le marécage, quand la lune
brilla d'un rouge plus vif; et je me retournai et je regardai de nouveau
vers le rocher et les caractères;—et ces caractères étaient:
DÉSOLATION.

Et je regardai en haut, et sur le faîte du rocher se tenait un homme; et
je me cachai parmi les nénuphars afin d'épier les actions de l'homme. Et
l'homme était d'une forme grande et majestueuse, et, des épaules
jusqu'aux pieds, enveloppé dans la toge de l'ancienne Rome. Et le
contour de sa personne était indistinct,—mais ses traits étaient les
traits d'une divinité; car, malgré le manteau de la nuit, et du
brouillard, et de la lune, et de la rosée, rayonnaient les traits de sa
face. Et son front était haut et pensif, et son œil était effaré par le
souci; et dans les sillons de sa joue je lus les légendes du chagrin, de
la fatigue, du dégoût de l'humanité, et une grande aspiration vers la
solitude.

Et l'homme s'assit sur le rocher, et appuya sa tête sur sa main, et
promena son regard sur la désolation. Il regarda les arbrisseaux
toujours inquiets et les grands arbres primitifs; il regarda, plus haut,
le ciel plein de frôlements, et la lune cramoisie. Et j'étais blotti à
l'abri des nénuphars, et j'observais les actions de l'homme. Et l'homme
tremblait dans la solitude;—cependant, la nuit avançait, et il restait
assis sur le rocher.

Et l'homme détourna son regard du ciel, et le dirigea sur la lugubre
rivière Zaïre, et sur les eaux jaunes et lugubres, et sur les pâles
légions de nénuphars. Et l'homme écoutait les soupirs des nénuphars et
le murmure qui sortait d'eux. Et j'étais blotti dans ma cachette, et
j'épiais les actions de l'homme. Et l'homme tremblait dans la
solitude;—cependant, la nuit avançait, et il restait assis sur le
rocher.

Alors je m'enfonçai dans les profondeurs lointaines du marécage, et je
marchai sur la forêt pliante de nénuphars, et j'appelai les hippopotames
qui habitaient les profondeurs du marécage. Et les hippopotames
entendirent mon appel et vinrent avec les béhémoths jusqu'au pied du
rocher, et rugirent hautement et effroyablement sous la lune. J'étais
toujours blotti dans ma cachette, et je surveillais les actions de
l'homme. Et l'homme tremblait dans la solitude.—cependant, la nuit
avançait, et il restait assis sur le rocher.

Alors je maudis les éléments de la malédiction du tumulte; et une
effrayante tempête s'amassa dans le ciel, où naguère il n'y avait pas un
souffle. Et le ciel devint livide de la violence de la tempête,—et la
pluie battait la tête de l'homme,—et les flots de la rivière
débordaient,—et la rivière torturée jaillissait en écume,—et les
nénuphars criaient dans leurs lits, et la forêt s'émiettait au vent,—et
le tonnerre roulait,—et l'éclair tombait,—et le roc vacillait sur ses
fondements. Et j'étais toujours blotti dans ma cachette pour épier les
actions de l'homme. Et l'homme tremblait dans la solitude;—cependant,
la nuit avançait, et il restait assis sur le rocher.

Alors je fus irrité, et je maudis de la malédiction du _silence_ la
rivière et les nénuphars, et le vent, et la forêt, et le ciel, et le
tonnerre, et les soupirs des nénuphars. Et ils furent frappés de la
malédiction, et ils devinrent muets. Et la lune cessa de faire
péniblement sa route dans le ciel,—et le tonnerre expira,—et l'éclair
ne jaillit plus,—et les nuages pendirent immobiles,—et les eaux
redescendirent dans leur fit et y restèrent,—et les arbres cessèrent de
se balancer,—les nénuphars ne soupirèrent plus,—et il ne s'éleva plus
de leur foule le moindre murmure, ni l'ombre d'un son dans tout le vaste
désert sans limites. Et je regardai les caractères du rocher et ils
étaient changés;—et maintenant ils formaient le mot: SILENCE.

Et mes yeux tombèrent sur la figure de l'homme, et sa figure était pâle
de terreur. Et précipitamment il leva sa tête de sa main, il se dressa
sur le rocher, et tendit l'oreille. Mais il n'y avait pas de voix dans
tout le vaste désert sans limites, et les caractères gravés sur le
rocher étaient: SILENCE. Et l'homme frissonna, et il fit volte-face, et
il s'enfuit loin, loin, précipitamment, si bien que je ne le vis pas.

—Or, il y a de biens beaux contes dans les livres des Mages,—dans les
mélancoliques livres des Mages, qui sont reliés en fer. Il y a là,
dis-je, de splendides histoires du Ciel, et de la Terre, et de la
puissante Mer,—et des Génies qui ont régné sur la mer, sur la terre et
sur le ciel sublime. Il y avait aussi beaucoup de science dans les
paroles qui ont été dites par les Sybilles; et de saintes, saintes
choses ont été entendues jadis par les sombres feuilles qui tremblaient
autour de Dodone;—mais comme il est vrai qu'Allah est vivant, je tiens
cette fable que m'a contée le Démon, quand il s'assit à côté de moi dans
l'ombre de la tombe, pour la plus étonnante de toutes! Et quand le Démon
eut fini son histoire, il se renversa dans la profondeur de la tombe, et
se mit à rire. Et je ne pus pas rire avec le Démon, et il me maudit
parce que je ne pouvais pas rire. Et le lynx, qui demeure dans la tombe
pour l'éternité, en sortit, et il se coucha aux pieds du Démon, et il le
regarda fixement dans les yeux.



L'ÎLE DE LA FÉE

  _Nullus enim locus sine genio est._
    SERVIUS.


La _musique_,—dit Marmontel, dans ces _Contes Moraux_ que nos
traducteurs persistent à appeler _Moral Tales_, comme en dérision de
leur esprit,—_la musique est le seul des talents qui jouisse de
lui-même; tous les autres veulent des témoins_. Il confond ici le
plaisir d'entendre des sons agréables avec la puissance de les créer.
Pas plus qu'aucun autre _talent_, la musique n'est capable de donner une
complète jouissance, s'il n'y a pas une seconde personne pour en
apprécier l'exécution. Et cette puissance de produire des effets dont on
jouisse pleinement dans la solitude ne lui est pas particulière; elle
est commune à tous les autres talents. L'idée que le conteur n'a pas pu
concevoir clairement, ou qu'il a sacrifiée dans son expression à l'amour
national du _trait_, est sans doute l'idée très-soutenable que la
musique du style le plus élevé est la plus complètement sentie quand
nous sommes absolument seuls. La proposition, sous cette forme, sera
admise du premier coup par ceux qui aiment la lyre pour l'amour de la
lyre et pour ses avantages spirituels. Mais il est un plaisir toujours à
la portée de l'humanité déchue,—et c'est peut-être l'unique,—qui doit
même plus que la musique à la sensation accessoire de l'isolement. Je
veux parler du bonheur éprouvé dans la contemplation d'une scène de la
nature. En vérité l'homme qui veut contempler en face la gloire de Dieu
sur la terre doit contempler cette gloire dans la solitude. Pour moi du
moins, la présence, non pas de la vie humaine seulement, mais de la vie
sous toute autre forme que celle des êtres verdoyants qui croissent sur
le sol et qui sont sans voix, est un opprobre pour le paysage; elle est
en guerre avec le génie de la scène. Oui vraiment, j'aime à contempler
les sombres vallées, et les roches grisâtres, et les eaux qui sourient
silencieusement, et les forêts qui soupirent dans des sommeils anxieux,
et les orgueilleuses et vigilantes montagnes qui regardent tout d'en
haut.—J'aime à contempler ces choses pour ce qu'elles sont: les membres
gigantesques d'un vaste tout, animé et sensitif,—un tout dont la forme
(celle de la sphère) est la plus parfaite et la plus compréhensive de
toutes les formes; dont la route se fait de compagnie avec d'autres
planètes; dont la très-douce servante est la lune; dont le seigneur
médiatisé est le soleil; dont la vie est l'éternité; dont la pensée est
celle d'un Dieu; dont la jouissance est connaissance; dont les destinées
se perdent dans l'immensité; pour qui nous sommes une notion
correspondante à la notion que nous avons des animalcules qui infestent
le cerveau,—un être que nous regardons conséquemment comme inanimé et
purement matériel,—appréciation très-semblable à celle que ces
animalcules doivent faire de nous.

Nos télescopes et nos recherches mathématiques nous confirment de tout
point,—nonobstant la cafarderie de la plus ignorante prêtraille,—que
l'espace, et conséquemment le volume, est une importante considération
aux yeux du Tout-Puissant. Les cercles dans lesquels se meuvent les
étoiles sont le mieux appropriés à l'évolution, sans conflit, du plus
grand nombre de corps possible. Les formes de ces corps sont exactement
choisies pour contenir sous une surface donnée la plus grande quantité
possible de matière;—et les surfaces elles-mêmes sont disposées de
façon à recevoir une population plus nombreuse que ne l'auraient pu les
mêmes surfaces disposées autrement. Et, de ce que l'espace est infini,
on ne peut tirer aucun argument contre cette idée: que le volume a une
valeur aux yeux de Dieu; car, pour remplir cet espace, il peut y avoir
un infini de matière. Et puisque nous voyons clairement que douer la
matière de vitalité est un principe,—et même, autant que nous en
pouvons juger, le principe capital dans les opérations de la
Divinité,—est-il logique de le supposer confiné dans l'ordre de la
petitesse, où il se révèle journellement à nous, et de l'exclure des
régions du grandiose? Comme nous découvrons des cercles dans des cercles
et toujours sans fin,—évoluant tous cependant autour d'un centre unique
infiniment distant, qui est la Divinité,—ne pouvons-nous pas supposer,
analogiquement et de la même manière, la vie dans la vie, la moindre
dans la plus grande, et toutes dans l'Esprit divin? Bref, nous errons
follement par fatuité, en nous figurant que l'homme, dans ses destinées
temporelles ou futures, est d'une plus grande importance dans l'univers
que ce vaste _limon de la vallée_ qu'il cultive et qu'il méprise, et à
laquelle il refuse une âme par la raison peu profonde qu'il ne la voit
pas fonctionner[10].

Ces idées, et d'autres analogues, ont toujours donné à mes méditations
parmi les montagnes et les forêts, près des rivières et de l'océan, une
teinte de ce que les gens vulgaires ne manqueront pas d'appeler
fantastique. Mes promenades vagabondes au milieu de tableaux de ce genre
ont été nombreuses, singulièrement curieuses, souvent solitaires; et
l'intérêt avec lequel j'ai erré à travers plus d'une vallée profonde et
sombre, ou contemplé le _ciel_ de maint lac limpide, a été un intérêt
grandement accru par la pensée que j'errais seul, que je contemplais
_seul_. Quel est le Français bavard qui, faisant allusion à l'ouvrage
bien connu de Zimmerman, a dit: _La solitude est une belle chose, mais
il faut quelqu'un pour vous dire que la solitude est une belle chose?_
Comme épigramme, c'est parfait; mais, _il faut_! Cette nécessité est une
chose qui n'existe pas.

Ce fut dans un de mes voyages solitaires, dans une région fort
lointaine,—montagnes compliquées par des montagnes, méandres de
rivières mélancoliques, lacs sombres et dormants,—que je tombai sur
certain petit ruisseau avec une île. J'y arrivai soudainement dans un
mois de juin, le mois du feuillage, et je me jetai sur le sol, sous les
branches d'un arbuste odorant qui m'était inconnu, de manière à
m'assoupir en contemplant le tableau. Je sentis que je ne pourrais le
bien voir que de cette façon,—tant il portait le caractère d'une
vision.

De tous côtés,—excepté à l'ouest, où le soleil allait bientôt
plonger,—s'élevaient les murailles verdoyantes de la forêt. La petite
rivière qui faisait un brusque coude, et ainsi se dérobait soudainement
à la vue, semblait ne pouvoir pas s'échapper de sa prison; mais on eût
dit qu'elle était absorbée vers l'est par la verdure profonde des
arbres;—et du côté opposé (cela m'apparaissait ainsi, couché comme je
l'étais, et les yeux au ciel), tombait dans la vallée, sans
intermédiaire et sans bruit, une splendide cascade, or et pourpre, vomie
par les fontaines occidentales du ciel.

À peu près au centre de l'étroite perspective qu'embrassait mon regard
visionnaire, une petite île circulaire, magnifiquement verdoyante,
reposait sur le sein du ruisseau.

    _La rive et son image étaient si bien fondues_
    _Que le tout semblait suspendu dans l'air._

L'eau transparente jouait si bien le miroir qu'il était presque
impossible de deviner à quel endroit du talus d'émeraude commençait son
domaine de cristal.

Ma position me permettait d'embrasser d'un seul coup d'œil les deux
extrémités, est et ouest, de l'îlot; et j'observai dans leurs aspects
une différence singulièrement marquée. L'ouest était tout un radieux
harem de beautés de jardin. Il s'embrasait et rougissait sous l'œil
oblique du soleil, et souriait extatiquement par toutes ses fleurs. Le
gazon était court, élastique, odorant, et parsemé d'asphodèles. Les
arbres étaient souples, gais, droits,—brillants, sveltes et
gracieux,—orientaux par la forme et le feuillage, avec une écorce
polie, luisante et versicolore. On eût dit qu'un sentiment profond de
vie et de joie circulait partout; et, quoique les Cieux ne soufflassent
aucune brise, tout cependant semblait agité par d'innombrables papillons
qu'on aurait pu prendre, dans leurs fuites gracieuses et leurs zigzags,
pour des tulipes ailées.

L'autre côté, le côté est de l'île, était submergé dans l'ombre la plus
noire. Là, une mélancolie sombre, mais pleine de calme et de beauté,
enveloppait toutes choses. Les arbres étaient d'une couleur noirâtre,
lugubres de forme et d'attitude,—se tordant en spectres moroses et
solennels, traduisant des idées de chagrin mortel et de mort prématurée.
Le gazon y revêtait la teinte profonde du cyprès, et ses brins
baissaient languissamment leurs pointes. Là s'élevaient éparpillés
plusieurs petits monticules maussades, bas, étroits, pas très-longs, qui
avaient des airs de tombeaux, mais qui n'en étaient pas; quoique
au-dessus et tout autour grimpassent la rue et le romarin. L'ombre des
arbres tombait pesamment sur l'eau et semblait s'y ensevelir, imprégnant
de ténèbres les profondeurs de l'élément. Je m'imaginais que chaque
ombre, à mesure que le soleil descendait plus bas, toujours plus bas, se
séparait à regret du tronc qui lui avait donné naissance et était
absorbée par le ruisseau, pendant que d'autres ombres naissaient à
chaque instant des arbres, prenant la place de leurs aînées défuntes.

Cette idée, une fois qu'elle se fut emparée de mon imagination, l'excita
fortement, et je me perdis immédiatement en rêveries.—Si jamais île fut
enchantée,—me disais-je,—celle-ci l'est, bien sûr. C'est le
rendez-vous des quelques gracieuses Fées qui ont survécu à la
destruction de leur race. Ces vertes tombes sont-elles les leurs!
Rendent-elles leurs douces vies de la même façon que l'humanité? Ou
plutôt leur mort n'est-elle pas une espèce de dépérissement
mélancolique? Rendent-elles à Dieu leur existence petit à petit,
épuisant lentement leur substance jusqu'à la mort, comme ces arbres
rendent leurs ombres l'une après l'autre? Ce que l'arbre qui s'épuise
est à l'eau qui en boit l'ombre et devient plus noire de la proie
qu'elle avale, la vie de la Fée ne pourrait-elle pas bien être la même
chose à la Mort qui l'engloutit?

Comme je rêvais ainsi, les yeux à moitié clos, tandis que le soleil
descendait rapidement vers son lit, et que des tourbillons couraient
tout autour de l'île, portant sur leur sein de grandes, lumineuses et
blanches écailles, détachées des troncs des sycomores,—écailles qu'une
imagination vive aurait pu, grâce à leurs positions variées sur l'eau,
convertir en tels objets qu'il lui aurait plu,—pendant que je rêvais
ainsi, il me sembla que la figure d'une de ces mêmes Fées dont j'avais
rêvé, se détachant de la partie lumineuse et occidentale de l'île,
s'avançait lentement vers les ténèbres.—Elle se tenait droite sur un
canot singulièrement fragile, et le mouvait avec un fantôme d'aviron.
Tant qu'elle fut sous l'influence des beaux rayons attardés, son
attitude parut traduire la joie;—mais le chagrin altéra sa physionomie
quand elle passa dans la région de l'ombre. Lentement elle glissa tout
le long, fit peu à peu le tour de l'île, et rentra dans la région de la
lumière.

—La révolution qui vient d'être accomplie par la Fée,—continuai-je,
toujours rêvant,—est le cycle d'une brève année de sa vie. Elle a
traversé son hiver et son été. Elle s'est rapprochée de la Mort d'une
année; car j'ai bien vu que, quand elle entrait dans l'obscurité, son
ombre se détachait d'elle et était engloutie par l'eau sombre, rendant
sa noirceur encore plus noire.

Et de nouveau le petit bateau apparut, avec la Fée; mais dans son
attitude il y avait plus de souci et d'indécision, et moins d'élastique
allégresse. Elle navigua de nouveau de la lumière vers l'obscurité,—qui
s'approfondissait à chaque minute,—et de nouveau son ombre se détachant
tomba dans l'ébène liquide et fut absorbée par les ténèbres.—Et
plusieurs fois encore elle fit le circuit de l'île,—pendant que le
soleil se précipitait vers son lit,—et à chaque fois qu'elle émergeait
dans la lumière, il y avait plus de chagrin dans sa personne, et elle
devenait plus faible, et plus abattue, et plus indistincte; et à chaque
fois qu'elle passait dans l'obscurité, il se détachait d'elle un spectre
plus obscur qui était submergé par une ombre plus noire. Mais à la fin,
quand le soleil eut totalement disparu, la Fée, maintenant pur fantôme
d'elle-même, entra avec son bateau, pauvre inconsolable! dans la région
du fleuve d'ébène,—et si elle en sortit jamais, je ne puis le
dire,—car les ténèbres tombèrent sur toutes choses, et je ne vis plus
son enchanteresse figure.



LE PORTRAIT OVALE


Le château dans lequel mon domestique s'était avisé de pénétrer de
force, plutôt que de me permettre, déplorablement blessé comme je
l'étais, de passer une nuit en plein air, était un de ces bâtiments,
mélange de grandeur et de mélancolie, qui ont si longtemps dressé leurs
fronts sourcilleux au milieu des Apennins, aussi bien dans la réalité
que dans l'imagination de mistress Radcliffe. Selon toute apparence, il
avait été temporairement et tout récemment abandonné. Nous nous
installâmes dans une des chambres les plus petites et les moins
somptueusement meublées. Elle était située dans une tour écartée du
bâtiment. Sa décoration était riche, mais antique et délabrée. Les murs
étaient tendus de tapisseries et décorés de nombreux trophées
héraldiques de toute forme, ainsi que d'une quantité vraiment
prodigieuse de peintures modernes, pleines de style, dans de riches
cadres d'or d'un goût arabesque. Je pris un profond intérêt,—ce fut
peut-être mon délire qui commençait qui en fut cause,—je pris un
profond intérêt à ces peintures qui étaient suspendues non-seulement sur
les faces principales des murs, mais aussi dans une foule de recoins que
la bizarre architecture du château rendait inévitables; si bien que
j'ordonnai à Pedro de fermer les lourds volets de la chambre,—puisqu'il
faisait déjà nuit,—d'allumer un grand candélabre à plusieurs branches
placé près de mon chevet, et d'ouvrir tout grands les rideaux de velours
noir garnis de crépines qui entouraient le lit. Je désirais que cela fût
ainsi, pour que je pusse au moins, si je ne pouvais pas dormir, me
consoler alternativement par la contemplation de ces peintures et par la
lecture d'un petit volume que j'avais trouvé sur l'oreiller et qui en
contenait l'appréciation et l'analyse.

Je lus longtemps,—longtemps;—je contemplai religieusement, dévotement;
les heures s'envolèrent, rapides et glorieuses, et le profond minuit
arriva. La position du candélabre me déplaisait, et, étendant la main
avec difficulté pour ne pas déranger mon valet assoupi, je plaçai
l'objet de manière à jeter les rayons en plein sur le livre.

Mais l'action produisit un effet absolument inattendu. Les rayons des
nombreuses bougies (car il y en avait beaucoup) tombèrent alors sur une
niche de la chambre que l'une des colonnes du lit avait jusque-là
couverte d'une ombre profonde. J'aperçus dans une vive lumière une
peinture qui m'avait d'abord échappé. C'était le portrait d'une jeune
fille déjà mûrissante et presque femme. Je jetai sur la peinture un coup
d'œil rapide, et je fermai les yeux. Pourquoi,—je ne le compris pas
bien moi-même tout d'abord. Mais pendant que mes paupières restaient
closes, j'analysai rapidement la raison qui me les faisait fermer ainsi.
C'était un mouvement involontaire pour gagner du temps et pour
penser,—pour m'assurer que ma vue ne m'avait pas trompé,—pour calmer
et préparer mon esprit à une contemplation plus froide et plus sûre. Au
bout de quelques instants, je regardai de nouveau la peinture fixement.

Je ne pouvais pas douter, quand même je l'aurais voulu, que je n'y visse
alors très-nettement; car le premier éclair du flambeau sur cette toile
avait dissipé la stupeur rêveuse dont mes sens étaient possédés, et
m'avait rappelé tout d'un coup à la vie réelle.

Le portrait, je l'ai déjà dit, était celui d'une jeune fille. C'était
une simple tête, avec des épaules, le tout dans ce style, qu'on appelle
en langage technique, style _de vignette_, beaucoup de la manière de
Sully dans ses têtes de prédilection. Les bras, le sein, et même les
bouts des cheveux rayonnants, se fondaient insaisissablement dans
l'ombre vague mais profonde qui servait de fond à l'ensemble. Le cadre
était ovale, magnifiquement doré et guilloché dans le goût moresque.
Comme œuvre d'art, on ne pouvait rien trouver de plus admirable que la
peinture elle-même. Mais il se peut bien que ce ne fût ni l'exécution de
l'œuvre, ni l'immortelle beauté de la physionomie, qui m'impressionna
si soudainement et si fortement. Encore moins devais-je croire que mon
imagination, sortant d'un demi-sommeil, eût pris la tête pour celle
d'une personne vivante.—Je vis tout d'abord que les détails du dessin,
le style de vignette, et l'aspect du cadre auraient immédiatement
dissipé un pareil charme, et m'auraient préservé de toute illusion même
momentanée. Tout en faisant ces réflexions, et très-vivement, je restai,
à demi étendu, à demi assis, une heure entière peut-être, les yeux rivés
à ce portrait. À la longue, ayant découvert le vrai secret de son effet,
je me laissai retomber sur le lit. J'avais deviné que le _charme_ de la
peinture était une expression vitale absolument adéquate à la vie
elle-même, qui d'abord m'avait fait tressaillir, et finalement m'avait
confondu, subjugué, épouvanté. Avec une terreur profonde et
respectueuse, je replaçai le candélabre dans sa position première. Ayant
ainsi dérobé à ma vue la cause de ma profonde agitation, je cherchai
vivement le volume qui contenait l'analyse des tableaux et leur
histoire. Allant droit au numéro qui désignait le portrait ovale, j'y
lus le vague et singulier récit qui suit:

—«C'était une jeune fille d'une très-rare beauté, et qui n'était pas
moins aimable que pleine de gaieté. Et maudite fut l'heure où elle vit,
et aima, et épousa le peintre. Lui, passionné, studieux, austère, et
ayant déjà trouvé une épouse dans son Art; elle, une jeune fille d'une
très-rare beauté, et non moins aimable que pleine de gaieté: rien que
lumières et sourires, et la folâtrerie d'un jeune faon; aimant et
chérissant toutes choses; ne haïssant que l'art qui était son rival; ne
redoutant que la palette et les brosses, et les autres instruments
fâcheux qui la privaient de la figure de son adoré. Ce fut une terrible
chose pour cette dame que d'entendre le peintre parler du désir de
peindre même sa jeune épouse. Mais elle était humble et obéissante, et
elle s'assit avec douceur pendant de longues semaines dans la sombre et
haute chambre de la tour, où la lumière filtrait sur la pâle toile
seulement par le plafond. Mais lui, le peintre, mettait sa gloire dans
son œuvre, qui avançait d'heure en heure et de jour en jour.—Et
c'était un homme passionné, et étrange, et pensif, qui se perdait en
rêveries; si bien qu'il ne _voulait_ pas voir que la lumière qui tombait
si lugubrement dans cette tour isolée desséchait la santé et les esprits
de sa femme, qui languissait visiblement pour tout le monde, excepté
pour lui. Cependant, elle souriait toujours, et toujours sans se
plaindre, parce qu'elle voyait que le peintre (qui avait un grand renom)
prenait un plaisir vif et brûlant dans sa tâche, et travaillait nuit et
jour pour peindre celle qui l'aimait si fort, mais qui devenait de jour
en jour plus languissante et plus faible. Et, en vérité, ceux qui
contemplaient le portrait parlaient à voix basse de sa ressemblance,
comme d'une puissante merveille et comme d'une preuve non moins grande
de la puissance du peintre que de son profond amour pour celle qu'il
peignait si miraculeusement bien.—Mais, à la longue, comme la besogne
approchait de sa fin, personne ne fut plus admis dans la tour; car le
peintre était devenu fou par l'ardeur de son travail, et il détournait
rarement ses yeux de la toile, même pour regarder la figure de sa femme.
Et il ne _voulait_ pas voir que les couleurs qu'il étalait sur la toile
étaient _tirées_ des joues de celle qui était assise près de lui. Et
quand bien des semaines furent passées et qu'il ne restait plus que peu
de chose à faire, rien qu'une touche sur la bouche et un glacis sur
l'œil, l'esprit de la dame palpita encore comme la flamme dans le bec
d'une lampe. Et alors la touche fut donnée, et alors le glacis fut
placé; et pendant un moment le peintre se tint en extase devant le
travail qu'il avait travaillé; mais une minute après, comme il
contemplait encore, il trembla et il devint très-pâle, et il fut frappé
d'effroi; et criant d'une voix éclatante:—En vérité, c'est la _Vie_
elle-même!—il se retourna brusquement pour regarder sa
bien-aimée;—elle était morte!»


FOOTNOTES:

[Note 1: Formule anglaise:—mort subite.—C. B.]

[Note 2: _Hortulus animae, cum oratiunculis aliquibus superadditis_, de
Grünninger.—E. A. P.]

[Note 3: Watson, Percival, Spallanzani, et particulièrement l'évêque de
Landaff.—Voir les _Chemical Essays_, vol. V.—E. A. P.]

[Note 4: Ce marché—marché Saint-Honoré,—n'a jamais eu ni portes ni
inscriptions. L'inscription a-t-elle existé en projet?—C. B.]

[Note 5: _Hop_, sautiller,—_frog_, grenouille.—C. B.]

[Note 6: Pas de crédit.—C. B.]

[Note 7: La même expression signifie _être à l'heure_ et _aller en
mesure_. Il n'y a donc qu'un mot, et ce mot explique l'indignation de
Vondervotteimittiss,—pays où l'on est toujours à l'heure.—C. B.]

[Note 8: _Nose_, nez.—_Naseaulogie_, nosologie.—C. B.]

[Note 9: Flavius Vopiscus dit que l'hymne intercalé ici fut chanté par la
populace, lors de la guerre des Sarmates, en l'honneur d'Aurélien, qui
avait tué de sa propre main neuf cent cinquante hommes à l'ennemi.—E.
A. P.]

[Note 10: En parlant des marées, Pomponius Mela dit, dans son traité _De
Situ Orbis_: Ou le monde est un _vaste animal_, ou, etc.—E. A. P.]





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Nouvelles histoires extraordinaires" ***

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