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Title: Le serment des hommes rouges - Aventures d'un enfant de Paris
Author: Ponson du Terrail, 1829-1871
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le serment des hommes rouges - Aventures d'un enfant de Paris" ***

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made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)



                                 LE SERMENT
                                    DES
                               HOMMES ROUGES

                      AVENTURES D'UN ENFANT DE PARIS

                                    PAR

                       LE Vicomte PONSON DU TERRAIL

                                   TOME I

                                    1879



PROLOGUE


AMIS ET RIVAUX


I

LE DUEL IMPROVISÉ

Un soir de janvier de l'année 1746, il y avait bal à l'Opéra.

--Toute la cour y sera, s'était dit madame Toinon, costumière et loueuse
d'habits, qui logeait dans la rue des Jeux-Neufs, aujourd'hui des
_Jeûneurs_, à l'enseigne de la _Batte d'Arlequin_.

Et elle avait ajouté:

--Allons, Tony, fais tes préparatifs, tu m'y conduiras. Je t'habillerai
en gentilhomme.

--Et vous, patronne, comment serez-vous?

--Je me mettrai en marquise.

--Avec des mouches?

--Mais dame!

--Et des paniers?

--Comme ça!...

Et mame Toinon arrondit ses deux bras en les éloignant le plus possible
de son corps, de façon à témoigner de l'ampleur de ses futurs paniers.

Or mame Toinon était une jolie brune, accorte et souriante, qui n'avait
guère plus de trente-quatre ans, en paraissait vingt-huit tous les
soirs, et était la coqueluche de son quartier. Mame Toinon était veuve;
elle n'avait pas d'enfant et n'avait pas voulu se remarier.

Mais elle avait trouvé un matin, sur le seuil de sa porte, un pauvre
petit garçon de huit ans qui grelottait et pleurait, et elle l'avait
recueilli.

L'enfant abandonné ne savait ni le nom de son père, ni celui de sa mère;
il savait seulement qu'on l'appelait Tony.

Il paraissait avoir éprouvé un violent effroi qui lui avait fait perdre
la mémoire.

Tout ce que mame Toinon en put tirer, c'est que des hommes masqués
avaient voulu le tuer.

La costumière prit l'enfant chez elle et l'adopta.

A partir de ce moment, elle ne songea plus à se remarier, et les
mauvaises langues de son quartier prétendirent que l'enfant recueilli
était son fils, un péché mignon de première jeunesse dont le mari
n'avait jamais rien su. Or, à l'époque où commence cette histoire, Tony
avait à peine seize ans, mais il était grand et fort, admirablement bien
pris et d'une charmante figure, pleine de malice et d'esprit.

On ne l'appelait dans la rue que le _beau commis à mame Toinon_.

--Ainsi, vous allez au bal? demanda-t-il à sa mère d'adoption.

--Tiens, pourquoi pas? répondit-elle en se jetant un coup d'oeil
passablement admirateur dans la petite glace placée au-dessus du
comptoir. Je ne suis pas encore trop déchirée pour une femme de
trente-quatre ans, et je pense que la poudre ne va pas toujours aussi
bien à de véritables marquises.

Puis mame Toinon, qui, on le voit, n'était pas précisément la modestie
en personne, regarda du haut en bas son commis.

--Et toi, dit-elle, mon petit, sais-tu que tu seras charmant avec ce bel
habit bleu de ciel à paillettes, cette veste rouge et cette culotte de
satin blanc, que j'ai fait faire dernièrement pour ce gentilhomme de
province?...

--Ah! oui, dit Tony, et qui vous a laissé le tout pour compte, sous
prétexte que vous ne vouliez pas lui faire crédit?

--Justement.

--Et vous croyez que cela m'ira?

--A ravir.

Tony, à son tour, se mira dans la glace et ne fut pas trop désolé de
l'examen.

--Tu seras à croquer, ajouta mame Toinon, en fixant sur son fils adoptif
des regards qui n'étaient peut-être pas très maternels.

--Faudra-t-il me faire poudrer?

--Mais sans doute.

--Et à quelle heure irons-nous?

--Tout au commencement. A minuit. Tu me feras danser, j'imagine?

--C'est que je ne sais pas trop bien.

--Bah! Je te montrerai!...

--Et qui gardera la boutique?

--Babet, donc.

Babet était l'unique servante de mame Toinon,--une vieille fille honnête
et désagréable, qui baissait les yeux et s'efforçait de rougir quand un
homme la regardait par hasard.

Tandis qu'ils causaient, un chaland entra dans la boutique. C'était un
gentilhomme d'environ trente ans, de belle prestance, aux airs hautains,
et posant avec impertinence le poing sur la garde de son épée qu'il
portait en verrouil. Il salua mame Toinon de la main, d'un air familier
et protecteur et lui prit même un peu le menton.

--Toujours jolie et toujours veuve! dit-il.

--Ah! monsieur le marquis, répondit la costumière, qui ne se fâcha point
des petites libertés que le gentilhomme prenait avec elle, vous m'avez
dit cela souvent, à pareil jour, ce qui est à la fois une preuve que je
vieillis et que vous êtes toujours jeune.

--Plaît-il? fît le gentilhomme. On dirait que vous tournez une phrase
comme M. de Marivaux lui-même, Toinon?

--Mais non, monseigneur. Je vieillis, puisqu'il y a déjà longtemps que
vous m'avez dit la même chose; et vous êtes toujours jeune, puisque vous
revenez, comme jadis, à l'approche du bal de l'Opéra.

Et Toinon prit une pose un peu railleuse.

--Nous nous amusons donc encore? dit-elle; nous courons les femmes de la
bourgeoisie?... les caméristes?... les grisettes?...

--Silence, madame Toinon, ces choses-là étaient bonnes autrefois.

--Hein?

--Je suis marié.

Mame Toinon leva les mains au ciel avec une expression lamentable.

--Ah! mon Dieu, dit-elle, la malheureuse!...

--Tu ne sais ce que tu dis, ma brave Toinon. Le diable s'est fait
ermite, et j'adore ma femme.

--Est-elle riche, au moins?

--Très riche.

--Jeune?

--Vingt ans.

--Jolie?

--Comme un ange.

--Et vous allez au bal de l'Opéra, seigneur Dieu! car, puisque je vous
vois, c'est que...

--Chut! dit le marquis, c'est que ma femme et sa soeur ont eu un
singulier caprice.

Mame Toinon regarda le marquis.

--Ces dames, continua-t-il, ont imaginé de s'en aller ce soir au bal de
l'Opéra, déguisées en bergères.

--Et vous les accompagnerez, sans doute?

--Naturellement.

--Déguisé en berger?

--Ou en faune, je ne suis pas encore bien fixé. Je viens donc vous
prier, ma chère Toinon, de m'envoyer, le plus tôt possible, plusieurs
costumes complets de bergères. Ces dames choisiront.

La costumière regarda Tony. Tony se tenait immobile dans le coin le plus
obscur de la boutique depuis l'entrée du marquis.

--Mon mignon, lui dit mame Toinon, tu iras chez M. le marquis.

--Mais, fit ce dernier, il est bien plus simple que ce garçon vienne
avec moi tout de suite.

--Comme vous voudrez, monsieur le marquis.

Mame Toinon, en un clin d'oeil, eut assorti des étoffes, empli trois
grands cartons et appelé, du seuil de sa porte, un commissionnaire; puis
elle se pencha à l'oreille de son cher commis et lui dit:

--Reviens au plus vite. Il faut que tu te fasses poudrer et que tu te
costumes.

Le commissionnaire plaça les cartons sur ses crochets et s'apprêta à
suivre le client de mame Toinon.

--De quel côté allons-nous, monsieur le marquis? demanda Tony.

--Dans l'île Saint-Louis.

Alors le jeune homme, voulant éviter au grand seigneur l'ennui de
cheminer côte à côte avec un commissionnaire, invita ce dernier à
prendre les rues de traverse et à aller attendre à l'entrée de la rue
Saint-Louis-en-l'Isle.

Le marquis, lui, se prit à questionner Tony, tout en marchant. Tony
était peu timide; il avait l'esprit alerte et souple, un peu moqueur, de
l'enfant de Paris; il s'était toujours plu en la compagnie de gens de
qualité, lesquels affluaient dans la boutique de mame Toinon, et, le
gentilhomme lui ayant quelque peu lâché la bride, le commis se mit à
jaser de choses et d'autres.

Le marquis le regarda tout à coup attentivement.

--Tu as la figure fine, dit-il, le pied petit, la main blanche et
délicate.

Tony rougit.

--Tu es peut-être le péché mignon d'un homme de qualité.

--Je ne sais pas, répondit Tony; mais ce que je sais bien, c'est que si
je n'aimais pas tant maman Toinon, je me ferais soldat.

--Ah! et que voudrais-tu être?

--Garde-française. On a un bel habit blanc à parements bleus.

Le marquis se mit à rire.

--Bon! dit-il, tu ignores, je parie, que je suis précisément capitaine
aux gardes-françaises.

--Vous, monseigneur?

--Moi, et si tu veux t'enrôler...

Tony allait répondre, sans doute, qu'il aimait trop mame Toinon pour
se séparer d'elle; mais il n'en eut pas le temps, car un troisième
personnage vint se mêler à la conversation.

En ce moment le marquis et Tony atteignaient l'extrémité de la rue
Saint-Louis-au-Marais et s'apprêtaient à tourner l'angle nord de la
place Royale.

Bien qu'il fût à peu près nuit, un gentilhomme, qui cheminait en sens
contraire, avait aperçu le marquis et était venu droit à lui, juste au
moment où Tony méditait sur la réponse qu'il avait à faire.

A la vue de ce personnage, qui portait d'ailleurs un costume rouge assez
étrange, le marquis recula d'un pas et porta la main à la garde de son
épée.

--Bonsoir, marquis!

--Bonsoir, comte!

Les deux gentilshommes se saluèrent comme se saluent deux adversaires.

--Je ne vous savais pas à Paris, comte, ricana le marquis.

--J'y suis depuis une heure.

--Ah!

--Et vous devinez que j'y suis venu pour vous.

--Naturellement.

--Allons, fit l'inconnu d'un ton railleur, je vois que vous me comprenez
à merveille.

--Certainement. Quelle est votre heure, comte?

--Celle-ci.

--Et... le lieu?

--La place est déserte. Nous y serons chez nous.

--Ah! pardon, dit le marquis, j'aimerais assez remettre la partie à
demain.

--C'est impossible, marquis.

--Cependant, j'ai promis à ma femme de la conduire au bal de l'Opéra
cette nuit.

L'inconnu répondit sèchement.

--J'en suis désolé; mais voilà quatre ans que je vous cherche, en
Bohême, en Autriche, en Espagne, partout, et je suis pressé de vous
tuer.

--Ainsi, vous me refusez?

--Positivement.

--Mais nous n'avons pas de seconds.

--Nous nous en passerons. Venez, marquis, et flamberge au vent, s'il
vous plaît!

Le marquis avait déjà oublié Tony, qui, à deux pas de distance, avait
assistera cette provocation.

--Eh bien, soit, dit le marquis avec colère, venez!

Et tous deux se prirent à marcher d'un pas rapide et gagnèrent l'angle
le plus obscur de la place.

Tony avait toujours entendu dire, dans le quartier Montmartre, par les
bourgeois de sens que les petites gens ne se doivent point mêler des
querelles des grands. Aussi se tint-il prudemment à l'écart. Cependant,
comme la prudence n'excluait pas chez lui la curiosité, il ne perdit
point de vue le marquis et son adversaire.

L'un et l'autre mirent l'épée à la main, et le cliquetis du fer
froissant le fer arriva jusqu'à l'oreille de Tony.

Le combat fut long; chacun des deux gentilshommes laissa échapper à
diverses reprises une exclamation de colère qui attestait une blessure;
puis, tout à coup, le commis de mame Toinon entendit un grand cri...

Et tout aussitôt l'un des deux adversaires chancela, tournoya un moment
sur lui-même et tomba à la renverse.

Quant à l'autre, il remit son épée au fourreau, s'enveloppa
soigneusement dans son manteau et s'éloigna d'un pas rapide, comme si de
rien n'était.

Alors Tony accourut.

Le client de mame Toinon gisait dans une mare de sang...



II

LE COFFRET D'ÉBÈNE


Tony se pencha sur le gentilhomme qui respirait encore, le prit dans ses
bras et l'adossa contre une arcade.

--Mon ami, balbutia le marquis, je suis frappé à mort...

--Au secours! cria Tony.

Mais la place était déserte, et personne ne vint.

--Tais-toi, dit le marquis, c'est inutile... seulement écoute-moi... et
jure-moi de faire ce que je te dirai.

--Je le jure, répondit le jeune homme.

--Il y a, reprit le marquis, dans ma chambre à coucher, une armoire
dont j'ai la clef sur moi; dans cette armoire, tu trouveras un coffret
d'ébène... et... tu le porteras...

Un hoquet interrompit le moribond qui, laissant sa phrase inachevée,
ouvrit cette brusque parenthèse:

--Surtout n'en dis rien à ma femme... avant demain. Elle veut aller ce
soir au bal de l'Opéra. Que le dernier désir... que je lui aie entendu
formuler... hélas!... soit au moins réalisé... Tu te présenteras à
l'hôtel tout à l'heure... Mon valet de chambre Joseph... t'ouvrira; tu
lui montreras cette clef... et tu prendras le coffret... tu le porteras
à mon ami... le baron...

Le marquis n'eut point le temps de prononcer le nom du baron; il se
souleva violemment, poussa un soupir, puis renversa la tête et tomba sur
le sol.

--Ah! il est mort! s'écria Tony.

Pour la première fois de sa vie, le jeune homme se trouvait dans une de
ces situations qui commandent à la fois la prudence et l'énergie.

Cependant il avait seize ans à peine, un âge où la réunion de ces deux
qualités est rare.

Mais notre héros les déploya en cet instant critique.

Tout d'abord il fouilla le marquis et trouva sur lui une bourse assez
ronde et une clef, la fameuse clef. Il mit le tout dans sa poche et se
dit:

--Je restituerai la bourse à la famille et je me servirai de la clef
pour avoir ce coffret dont il m'a parlé, et que je dois remettre à un
baron... Il n'a pas eu le temps de me dire le nom du baron, mais je le
trouverai peut-être dans le coffret.

Or Tony savait que le marquis demeurait dans l'île Saint-Louis, mais il
ignorait son nom ainsi que celui de la rue où il avait son hôtel. Il fut
donc obligé de revenir rue des Jeux-Neufs.

Là, il trouva mame Toinon qui avait déjà commencé sa toilette.

--Eh bien, dit-elle, te voilà de retour?

--Oui, patronne.

--Comme tu es pâle!

--Oh! ce n'est rien!...

--Mais il est arrivé quelque chose... c'est impossible autrement!...

Soudain la costumière jeta un cri:

--Ah! mon Dieu! dit-elle, tu as du sang sur les mains.

Alors Tony fut obligé de raconter à sa mère adoptive la scène étrange et
terrible dont il venait d'être témoin.

Mame Toinon l'écouta en frémissant et finit par s'écrier:

--Mais il faut absolument informer sa famille! Cours, c'est le
marquis de Vilers, capitaine aux gardes-françaises; il demeure rue
Saint-Louis-en-l'Isle.

Tony secoua la tête.

--Il n'a pas voulu que j'avertisse sa femme; il me l'a demandé avant de
mourir. Je lui obéirai.

--Soit; mais... ce coffret...

--J'exécuterai la volonté du défunt, répondit Tony avec une gravité qui
n'était pas de son âge.

Mame Toinon secoua la tête.

--Mon pauvre enfant, dit-elle, il ne fait jamais bon de se mêler des
affaires des gens de cour.

--J'ai juré, répondit Tony avec fermeté. Je tiendrai mon serment; je
vais aller à l'hôtel de Vilers.

--Pour quoi faire?

--Mais pour prévenir le valet de chambre du marquis.

Et Tony qui, pour la première fois peut-être, se montrait rebelle
aux exhortations de mame Toinon, Tony s'en alla, muni des deux
renseignements qu'on venait de lui donner, et il reprit sa course vers
l'île Saint-Louis.

Mame Toinon s'était laissée tomber tristement sur une chaise en
murmurant:

--Adieu, mou bal de l'Opéra!

Tony courut à perdre haleine et gagna l'île Saint-Louis en moins de
temps qu'il n'en avait mis à venir de la place Royale à la rue des
Jeux-Neufs.

Le commissionnaire attendait toujours à l'entrée de la rue Saint-Louis,
appuyé sur son crochet qu'il avait mis bas et placé le bout inférieur en
terre.

--Viens avec moi, lui dit Tony.

--Hé! dit le commissionnaire, je commençais à perdre patience, ma foi!

--Viens

--Et ce gentilhomme, où est-il?

--Viens toujours.

Le jeune homme jugea inutile de donner des explications à l'Auvergnat et
s'en alla avec lui jusqu'à la porte de l'hôtel de Vilers. Là il lui dit:

--Laisse ton crochet, va sonner à la porte, et, quand elle sera ouverte,
tu entreras chez le suisse et tu lui diras que tu veux parler à Joseph,
le valet de chambre de M. le marquis; ensuite tu me l'amèneras.

Le commissionnaire exécuta ponctuellement les ordres de Tony.

Tony attendit quelques minutes, puis il vit venir à lui un vieux laquais
grisonnant.

--Est-ce vous qui me demandez? fit-il en regardant curieusement Tony.

--C'est moi.

--Que me voulez-vous?

--Je viens de la part du marquis votre maître.

--Ah! fit le laquais, vous l'avez vu?

--Oui.

--Voici trois fois que madame la marquise sonne pour savoir s'il est
rentré.

--Il ne rentrera pas.

--Pourquoi donc?

Tony répondit sans s'émouvoir:

--Parce qu'il vient de partir pour un voyage de vingt-quatre heures.

--Oh! c'est impossible! dit vivement le laquais; madame la marquise
l'attend pour aller au bal de l'Opéra.

--Je le sais bien, puisque j'apporte les costumes.

Et Tony montra les trois cartons superposés sur le crochet du
commissionnaire.

--Tiens! dit le valet, c'est tout de même bizarre.

Alors Tony prit la main de Joseph et lui dit en la pressant
affectueusement:

--Vous aimiez donc bien votre maître, mon ami?

--Mais je l'aime encore, je l'aime toujours!

--Hélas! votre amitié, votre dévouement lui sont désormais inutiles.

Le valet étouffa un cri.

--Il est mort!... ajouta Tony.

--Mort? mort?? mort??? répéta le valet sur trois tons différents.

--Oui.

--Oh! ce n'est pas possible...

--Il est mort... depuis une heure... Il a été tué en duel, sur la place
Royale, par un gentilhomme...

--Tué en duel par un gentilhomme?

--Oui.

--Savez-vous le nom de ce gentilhomme?

--Je l'ignore; mais je sais qu'il a fait le tour du monde tout exprès
pour se battre avec votre maître.

--Ah! s'écria le valet qui paraissait posséder les secrets du marquis,
c'est un des _Hommes rouges!_ il fallait s'y attendre...

Et le valet se prit à pleurer.

Tony lui raconta alors la scène dont il avait été témoin, puis les
dernières recommandations du marquis.

--Ainsi, dit Joseph, il veut que sa femme aille à l'Opéra?

--Oui.

--Mon Dieu! comment faire?

Tout à coup, Joseph se frappa le front.

--Je vais dire à ces dames, fit-il, que le roi, qui est à Versailles, a
fait demander le marquis, et que, sans doute, il reviendra cette nuit.

--C'est cela!

--Mais... la cassette?

--Ah! c'est juste..., venez avec moi.

Le valet, qui était fort troublé, fit entrer Tony dans la cour de
l'hôtel, débarrassa le commissionnaire de ses cartons, le paya et le
renvoya. Puis il remit les cartons à un autre valet auquel il dit:

--C'est pour madame la marquise; cela vient de mame Toinon.

Tandis que le valet portait les costumes, Joseph prit Tony par la main,
lui fit prendre un escalier de service et le conduisit au premier étage
de l'hôtel.

Puis il poussa une porte devant lui et posa sur un meuble le flambeau
qu'il avait pris chez le suisse.

--Voilà le cabinet de mon pauvre maître, dit-il; l'armoire est en
face..., cherchez le coffret... Moi, je vais dire à madame que M. le
marquis est à Versailles.

Et le valet, qui était en proie à un trouble et à une douleur extrêmes,
laissa le jeune homme sur le seuil de la chambre qu'il appelait le
cabinet de son maître.

C'était une vaste pièce tendue d'étoffe sombre et d'un aspect assez
triste. Tony, un moment immobile sur le seuil, finit par entrer et ferma
la porte derrière lui.

Jamais notre héros n'avait eu dans sa vie une heure aussi agitée que
celle qui venait de s'écouler; jamais il n'avait été investi d'une
mission pour ainsi dire aussi solennelle.

Il faut croire que la gravité des circonstances lui donna à ses propres
yeux une véritable importance, car il s'enhardit tout à fait et se dit:

--J'ai fait un serment, je le tiendrai, et Dieu me punisse si je
n'exécute pas fidèlement les dernières volontés de ce gentilhomme qui a
eu confiance en moi!

Tony aperçut, en face de lui, l'armoire indiquée par le valet de
chambre.

C'était un grand bahut de la Renaissance, à ferrures de cuivre, pourvu
d'une fine serrure tréflée, comme on en fabriquait depuis peu.

Il prit la clef qu'il avait trouvée sur le marquis et la mit dans la
serrure.

La clef entra, tourna deux fois et le bahut s'ouvrit.

Tony vit alors un joli coffret d'ébène sculpté, après lequel se trouvait
une clef.

Il se hâta de l'ouvrir, moins par un sentiment de curiosité que dans
le but de trouver dedans un indice quelconque qui pût le mettre sur la
trace du destinataire, de ce baron dont le nom avait expiré sur les
lèvres du marquis mourant.

A la grande surprise du jeune homme, le coffret ne renfermait qu'un
cahier de parchemin, couvert d'une grosse écriture, et une lettre.

La lettre n'était point cachetée et portait cette inscription:

_Au baron de C... on à celui qui trouvera ce coffret_.

Tony, que cette initiale ne renseignait pas beaucoup, prit le parti
d'ouvrir la lettre et lut:

    «Mon cher ami,

    »Je puis mourir demain. L'artilleur qui met le feu à une pièce de
    canon fêlée, le mineur qui travaille sous terre, le pêcheur assailli
    loin de la côte par une tempête, sont moins près de la mort que moi.
    Un poignard menace ma poitrine à toute heure; j'ai, comme Damoclès,
    une épée suspendue sur ma tête, et j'écris ces lignes en prévision
    de quelque catastrophe.

    »Toi ou celui qui lira le cahier ci-joint, où je raconte l'histoire
    étrange de mon existence, vous me vengerez, si je meurs!...

    »Marquis DE VILERS.»

Cette lettre bizarre et sinistre impressionna si vivement la jeune
imagination de Tony, qu'il oublia mame Toinon, et Joseph, le valet
de chambre, et le lieu où il se trouvait. Il alla fermer la porte au
verrou, plaça le coffret et le flambeau sur une table, prit un siège et
se mit à lire avec une curiosité ardente le manuscrit du marquis, lequel
avait ce simple titre:

MON SECRET.



III

LE SECRET DU MARQUIS DE VILERS


Le manuscrit du marquis, écrit d'une grosse écriture fort lisible,
commençait ainsi:

«J'ai trente ans. Il y en a quatre que ceci se passait. J'avais donc
alors vingt-six ans.

Nous étions quatre amis, officiers au régiment de Flandre, lors du siège
de la petite ville impériale de Fraülen, sur le Danube.

Le premier se nommait Gaston de Lavenay, le second Albert de
Maurevailles, le troisième Marc de Lacy.

J'étais le quatrième.

Le siège traînait en longueur et le maréchal de Belle-Isle, qui en avait
commandé les premières opérations, s'était retiré au bout de huit jours,
laissant simplement devant la place trois régiments d'infanterie, un
escadron de Royal-Cravate et deux batteries de campagne.

Le maréchal avait sans doute un vaste plan d'opérations dans lequel il
entrait de ne prendre Fraülen qu'à la dernière extrémité, c'est-à-dire
à la fin de la campagne. Fraülen était pour lui comme un point sans
importance, sur lequel il forçait les Impériaux à concentrer toute leur
attention.

Le mois de novembre arrivait et la saison devenait rigoureuse. Un jour,
le commandant de la citadelle de Fraülen écrivit au marquis de Langevin,
notre mestre-de-camp, qui commandait l'armée de siège, une lettre ainsi
conçue:

«Monsieur le marquis,

«Voici le jour de la Toussaint, qui sera suivi du jour des Morts, et
bientôt arriveront les fêtes de Noël et du nouvel an. Je vous viens
faire une proposition: c'est d'établir une trêve entre nous pour tous
les dimanches et jours de fête. Vos officiers pourront venir danser dans
le faubourg de Fraülen, qui, vous le savez, renferme les plus belles
maisons de la ville, et les miens les iront visiter dans la partie de
votre camp que vous désignerez. Ce sera pour nos deux armées un moyen de
tuer le temps.

«En attendant l'honneur de votre réponse, je suis, monsieur le marquis,
votre très humble serviteur.

«Major BERGHEIM.»

Le marquis répondit:

«Monsieur le major,

» J'accepte votre proposition et j'invite vos officiers à dîner pour le
jour de la Toussaint dans la première enceinte de nos retranchements,
entre nos ouvrages avancés et la portée de vos canons.

» Je vais faire élever en cet endroit une tente convenable pour vous y
recevoir et je suis, en attendant cet honneur, monsieur le major,

» Votre très obéissant,

» Marquis DE LANGEVIN.»

Or le jour de la Toussaint, les officiers français et les officiers
autrichiens, profitant des conventions arrêtées, se rencontrèrent hors
de la ville et firent assaut de courtoisie.

Notre mestre-de-camp, le marquis de Langevin, dont la fortune
personnelle était considérable, donna aux assiégés un dîner splendide,
et les dames de la ville furent invitées à venir danser sous une tente
illuminée par des feux de Bengale et des lanternes vénitiennes.

Le lendemain, jour des Morts, on ne dansa pas dans Fraülen; mais nous
fûmes invités à une messe en musique et nous dînâmes chez le major.

Le dimanche suivant, un magnat hongrois, fabuleusement riche, nous donna
une fête splendide dans sa maison de campagne, située au delà du Danube
et par conséquent sous la protection du canon des forts.

C'est à cette fête qu'a commencé pour moi la série d'événements étranges
et terribles qui pourraient bien, au premier jour, avoir ma mort pour
conclusion.

Je l'ai dit, nous étions quatre amis, quatre frères d'armes, servant
dans le même régiment, nous tutoyant, n'ayant pas de secrets les uns
pour les autres et faisant bourse commune.

On nous appelait les quatre _Hommes rouges_; et voici pourquoi:

Nous gardions un jour, avec une vingtaine d'hommes, une redoute.

Pendant deux heures, barricadés dans le bastion, nous supportâmes un feu
meurtrier, et nos vingt hommes tombèrent un à un.

Quoique blessé lui-même, Marc de Lacy résolut avec nous de continuer la
lutte. On décida qu'il chargerait les mousquets, tandis que nous ferions
feu. Pendant une heure encore, à nous quatre, nous soutînmes ainsi le
siège, et une compagnie tout entière d'Impériaux joncha de ses morts les
alentours du bastion.

--Messieurs, nous cria Marc tout à coup, nous n'avons plus que
vingt-cinq cartouches; je vous engage à les ménager.

--Vive le roi! répondîmes-nous, bien déterminés à ne tomber que morts au
pouvoir des Impériaux.

Heureusement pour nous, un de ces épais brouillards qui sont fréquents
sur les bords du Danube, s'éleva tout à coup en même temps que la nuit
arrivait, et nous déroba à la fois la vue de la ville et celle du camp.

Alors le feu cessa.

--Il était temps, messieurs, nous dit Marc; vous avez brûlé vos
vingt-cinq cartouches.

Nous passâmes une partie de la nuit couchés à plat ventre derrière un
rempart de cadavres et dans l'impossibilité de sortir du bastion, car
l'ennemi avait établi un cordon de Soldats autour de nous.

De temps à autre, une balle sifflait au-dessus de nos têtes; à un
certain moment, un obus vint éclater au milieu du bastion.

--Allons, mes amis, dit Maurevailles, au point du jour nous serons
morts. Dès que le brouillard sera dissipé, on nous livrera un dernier
assaut, et comme nous n'avons plus de cartouches!...

--Nous serons morts ou sauvés, répondis-je.

--Ah! par exemple, répondit Marc en riant, tu es bien bon de conserver
de l'espoir.

--Qui sait?

--A moins que tu ne veuilles te rendre?

--Vous êtes fous!

--Alors, fais tes préparatifs de voyage pour l'autre monde.

--Messieurs, répondis-je froidement, cet obus, qui vient d'éclater et
qui a failli me tuer, a illuminé le bastion l'espace d'une seconde.

--Eh bien?

--A sa clarté, je vous ai vus pêle-mêle avec nos cadavres et couverts de
leur sang.

--Où veux-tu en venir?

--Attendez! Les uhlans hongrois ont des tuniques et des manteaux rouges?

--Oui.

--Parfaitement, nous sommes sauvés.

La nuit était sombre et le brouillard épais; mais j'avais sur moi une
mèche soufrée, comme on en porte dans les tranchées ou dans les mines;
je battis le briquet et j'allumai la mèche.

--Malheureux! me cria Maurevailles, ta mèche est un point de mire, la
place va nous envoyer un boulet.

--Ah! dame, je ne dis pas le contraire. Il y a des cas où il faut y
voir.

La clarté de la mèche soufrée pénétrait bien un peu le brouillard, mais
Maurevailles s'était trompé; elle ne pouvait arriver jusqu'à la place.
Seulement les Impériaux, qui entouraient le bastion, l'aperçurent et en
cinq minutes nous entendîmes cinquante balles pleuvoir autour de nous.

Mais nous avions mis à profit ces cinq minutes.

Dans le sang de nos soldats qui couvrait le sol de la redoute, chacun de
nous avait roulé son manteau, puis s'était drapé dans ce manteau rougi.

Après quoi nous nous étions recouchés à plat ventre.

--Tenons conseil, dis-je alors.

--Voyons, me répondit-on.

--Il y a, autour du bastion, à cinquante pas de distance, un cordon
d'Impériaux; mais il laisse passer les patrouilles des uhlans hongrois.
Or vos manteaux sont maintenant aussi rouges que les leurs et comme on
ne voit pas à cinquante pas de distance par le brouillard qu'il fait, on
ne saura d'où nous venons. Partons.

Si aventureux que fût mon plan, il réussit.

Nous nous glissâmes hors du pavillon et nous nous mîmes à marcher
résolument deux par deux.

--Qui vive! cria une sentinelle.

--Patrouille! répondis-je en hongrois, et nous fîmes trente pas en
avant. Un pontonnier, qui travaillait dans une tranchée, souleva sa
lanterne, et sa clarté se projeta un instant sur nos vêtements rouges.
Les rangs des Impériaux s'ouvrirent... et nous passâmes. On nous avait
pris pour des uhlans hongrois.

Dix minutes après, nous arrivâmes au camp français où on n'espérait plus
nous revoir, et depuis lors, le surnom d'_Hommes rouges_ nous est resté.

Or, ce fut à la fête, dont je parlais plus haut et que le riche magnat
hongrois nous donna dans sa maison de campagne, que commença pour moi
cette série d'événements que je vais retracer.

Une jeune fille attira tout d'abord notre attention à tous les quatre,
tant elle était belle dans son riche et pittoresque costume de hongroise
des montagnes.

--Palsembleu! m'écriai-je, je serais capable de lui conquérir un royaume
si elle voulait m'aimer.

--Et moi aussi, dit Maurevailles.

--Et moi donc? exclama Gaston de Lavenay.

--Bon! fit Marc de Lacy, vous m'oubliez, messieurs. J'en suis, morbleu!
moi aussi...

Nous avions échangé ces quatre exclamations dans un petit pavillon
isolé, où nous étions demeurés seuls un moment, après avoir vu passer
la belle Hongroise au bras de son père, qui était un autre magnat
excessivement riche.

Nous nous regardâmes tous quatre et, pour la première fois, nous
éprouvâmes un singulier malaise, et nos regards se croisèrent comme des
lames d'épée.

--Ah ça! messieurs, dit Gaston de Lavenay, je crois, Dieu me pardonne!
que nous allons devenir rivaux?

--C'est bien possible, murmurai-je.

--Tu l'aimerais?

--J'en suis déjà fou.

--Et toi, Maurevailles?

--Moi, je l'adore.

--Et toi, Lacy?

--Je te la disputerais l'épée à la main.

--Vous êtes insensés! répondit Lavenay. Et je vous propose, moi, de la
tirer au sort.

--Au fait! dit Maurevailles, c'est une idée.

--Et je l'approuve, dit Marc de Lacy à son tour.

Comme eux, et sans réfléchir, j'inclinai la tête.

--Ah! messieurs, reprit Lavenay, j'ai une autre proposition à vous
soumettre avant d'interroger le sort.

--Parle vite.

--Nous allons faire un serment, continua d'une voix grave notre ami, un
serment solennel et terrible,--tel que des gens comme nous peuvent en
prêter un,--un serment d'amitié, d'amour, mais de mort aussi.

--Lequel? demanda Maurevailles.

--Eh bien, reprit Lavenay, jurons d'aider de tout notre pouvoir, de
servir par tous les moyens possibles l'heureux d'entre nous à qui le
sort aura donné celle que nous aimons tous les quatre.

--Soit, répondîmes-nous.

--Et il est bien convenu que celui qui manquerait à ce serment et qui ne
se résignerait pas à la volonté exprimée par le destin...

--Celui-là, dit Maurevailles, sera tenu de se battre avec les trois
autres!»



IV

OU LE MARQUIS DE VILERS SE TROUVE ÊTRE UNE ANCIENNE CONNAISSANCE DE LA
BELLE HAYDÉE.


Tony, de plus en plus intrigué, continua à lire:

«Nous fîmes le serment convenu et nous jetâmes nos quatre noms dans un
chapeau.

Le sort allait décider...

Mais une difficulté se présenta.

Qui donc allait plonger la main dans cette urne improvisée? Quel était
celui d'entre nous qui en retirerait le nom de l'élu du destin?

--Messieurs, dis-je à mon tour, il y a un moyen de nous mettre tous
d'accord. Nous allons prier la belle Hongroise de plonger sa jolie main
dans le tricorne.

--Ah! quelle drôle d'idée! Mais comment obtenir?...

--Soyez tranquille, je m'en charge.

--Bon! et après?

--Après? Je suis d'avis que nous brûlions les trois noms demeurés au
fond du chapeau sans les lire.

--Et le quatrième?

--Si vous le voulez bien, le quatrième papier ne sera point déroulé tout
de suite, et son contenu demeurera un mystère pour tous.

--Jusqu'à quand?

--Jusqu'à ce que nous ayons réalisé le plan que je médite.

--Voyons! firent-ils tous trois.

Je posai sur une table le tricorne de Maurevailles qui contenait les
quatre papiers, puis je jetai un regard autour de nous pour m'assurer
que nous étions toujours seuls.

--Messieurs, repris-je alors, laissez-moi vous dire que nous ne savons
absolument rien de notre belle inconnue, si ce n'est qu'elle est la
fille de ce vieux magnat qui lui donne le bras.

--Qu'importe? fit Lavenay.

--J'aimerais assez, puisque nous allons la tirer au sort, que chacun de
nous concourût à sa conquête avant que le sort se fût prononcé.

--Mais, dit le baron, tu oublies que nous avons fait le serment d'aider
le vainqueur.

--Je le sais...

--Voyons, explique-toi...

--Eh bien, je suis persuadé que nous déploierions bien plus de zèle
isolément, si chacun de nous avait l'espoir que son nom fût contenu dans
le quatrième bulletin.

--Au fait, dit Marc de Lacy, c'est une bonne idée.

--Ah! vous trouvez?

--C'est également mon avis, ajouta Maurevailles.

--Eh bien, arrêtons un plan.

--Soit!

--Je vais prendre quelques renseignements à travers le bal, faites-en
autant.

--Et puis?

--Quand nous saurons où demeure la belle Hongroise, nous aviserons aux
moyens, soit de nous introduire chez elle, soit de l'enlever.

--Je penche pour ce dernier parti, dit Gaston de Lavenay.

--Et moi aussi, répliquèrent Maurevailles et Marc de Lacy.

Nous laissâmes le tricorne de Maurevailles sur la table où je l'avais
placé, et nous rentrâmes dans le bal, où chacun de nous prit une
direction différente.

Moi, j'allai passer mon bras sous celui d'un jeune et charmant officier
autrichien, aide de camp du major Bergheim, le commandant de Fraülen.

Le lieutenant Hinch, tel était son nom, s'était pris pour moi, dès le
premier jour de trêve, d'une grande sympathie, que je lui rendais, du
reste.

--Mon cher lieutenant, lui dis-je en lui montrant la belle Hongroise qui
valsait en ce moment au milieu d'un groupe d'admirateurs enthousiastes,
quelle est cette jeune fille?

Il me regarda en souriant.

--Ah! je vous y prends, vous aussi! me dit-il.

--Que voulez-vous dire?

--Que vous êtes amoureux.

--Passionnément.

--Vous avez cela de commun avec les cinquante ou soixante officiers de
l'armée impériale qui sont ici ce soir.

--Oh! mais vous aussi, sans doute?

--Oh! non, dit le lieutenant, et cela tient à ce que j'ai laissé à
Vienne une blonde fiancée que j'aime...

--Eh bien, tant mieux!

--Pourquoi?

--Je craignais que nous ne fussions rivaux.

--Oh! mon cher, répondit le lieutenant, je crois que ni vous ni personne
ne réussirez jamais auprès d'elle.

--Bah! fis-je avec la fatuité d'un officier de vingt-six ans. Comment se
nomme-t-elle, votre Hongroise?

--Haydée, comtesse Mingréli.

--Le nom est joli.

--C'est la fille de ce vieux comte Mingréli qui est appuyé là-bas, à
cette colonne, et regarde danser.

--Je l'ai déjà vu. Ainsi vous dites que Haydée...

--Passe pour avoir un amour mystérieux.

--Diable!

--On ne sait pas quel est celui qu'elle aime, mais on sait bien qu'elle
a refusé la main des plus riches et des plus nobles seigneurs de
l'empire.

--Est-ce qu'elle habite Fraülen?

--Non; elle vient même assez rarement ici et ne quitte guère le manoir
de son père, situé sur les bords du Danube. Ah! continua le lieutenant
en riant, si vous voulez en faire le siège et tenter d'enlever la
comtesse, vous ne serez pas le premier qui en aura eu l'idée.

--Vraiment!

--Un magnat des environs, après avoir demandé sa main et avoir été
refusé, a fait un siège en règle du château.

--Et il a été repoussé?

--Le vieux comte Mingréli lui a envoyé, à cent pas de distance, du haut
d'une tour, une balle dans le front! Si le coeur vous en dit...

--Mais, mon cher, m'écriai-je, tout ce que vous me dites là, loin de me
décourager, irrite ma passion naissante.

--C'est assez l'ordinaire.

--Est-ce que vous ne pourriez pas me présenter?...

--Au comte?

--Non, à sa fille.

--Oh! très volontiers. Vous serez bien accueilli, car elle me sait un
gré infini de ne point mourir d'amour pour elle, comme tout le monde.
Tenez, justement la valse finit, venez...

Le lieutenant m'entraîna vers le milieu du grand salon.

La belle Hongroise remerciait alors son danseur, qui n'était autre que
le magnat, maître de la maison, et elle s'apprêtait à rejoindre son
père, lorsque nous l'abordâmes.

En Hongrie, une fille unique hérite des titres de son père et les porte
même du vivant de ce dernier.

C'est ainsi que la fille du comte Mingréli était comtesse.

Elle accueillit le lieutenant Hinch avec un charmant sourire.

--Comtesse, lui dit-il, permettez-moi de vous présenter M. le marquis de
Vilers, un ennemi que j'aime de tout mon coeur.

Elle reporta sur moi ce regard et ce sourire dont elle avait salué le
jeune lieutenant.

--J'ai ouï parler de vous, monsieur, me dit-elle.

--En vérité, comtesse?

--D'abord, me dit-elle, vous êtes un des _Gentilshommes rouges_, comme
on vous nomme depuis votre belle défense de la redoute?

--Oui, comtesse.

--Ensuite, je vous ai connu à Paris.

--A Paris? fis-je avec étonnement.

Le lieutenant Hinch, en galant homme qu'il était, s'était déjà mis à
l'écart pour nous laisser causer.

--Chut! me dit tout bas Haydée; je vous conterai cela plus tard... à
moins que vous ne vouliez me faire danser.

--Je vous le demande à genoux, répondis-je ébloui de sa beauté et
prêtant l'oreille à sa voix qui était mélodieuse comme un chant slave.

--Parlez-vous le hongrois? me demanda-t-elle, car elle m'avait adressé
la parole en français, et, comme tous les Slaves, elle parlait cette
langue aussi purement qu'une Parisienne élevée à Versailles.

--Un peu, répondis-je.

--Vous devez être une exception dans votre armée?

--A peu près.

--C'est comme ici les Autrichiens; il y en a fort peu qui parlent le
hongrois.

--Ah!

--Et si nous nous servons de cette langue, nous courons le risque de
n'être entendus de personne.

Les préludes d'une danse nationale, que, à Paris et à Versailles, nous
avons nommée la hongroise, se firent entendre alors.

Haydée plaça dans ma main sa main gantée et je l'entraînai dans le
tourbillon.

--Comtesse, lui dis-je alors, vous êtes donc allée à Paris?

--L'hiver dernier.

--Pourtant nous étions déjà en guerre?

--Oui, mais mon père avait un sauf-conduit du maréchal de Belle-Isle,
votre général.

--Ah! c'est différent; cependant...

--Je sais ce que vous allez me dire, interrompit-elle en souriant.

--Peut-être...

--Vous allez me dire: Moi aussi, j'étais à Paris et à Versailles l'hiver
dernier, et il est impossible que des gens comme nous ne se soient point
rencontrés.

--En effet..., vous êtes si belle, que, après vous avoir vue une seule
fois, on ne saurait plus vous oublier.

--Flatteur!

Elle prononça ce mot sans irritation, d'une voix plutôt émue que
railleuse, et je me demandai si c'était bien là cette femme qui,
disait-on, était insensible à tous les hommages.

--Oui, reprit-elle, j'étais à Paris, et je vous ai vu.

--Oh! c'est impossible!...

--Regardez bien mes cheveux blonds. Je tressaillis.

--C'est tout ce que vous avez vu de moi...

--Ah! m'écriai-je, je me souviens... c'était vous?

Pour vous expliquer ces paroles que nous avions si rapidement échangées,
il est nécessaire que je raconte une aventure qui m'était advenue
l'hiver précédent.

Un soir de décembre, je me rendais au premier bal de l'Opéra, et mes
porteurs longeaient la rue Saint-Denis. Arrivé à la hauteur de la rue
aux Ours, j'entendis tout à coup des cris, des supplications et tout le
tapage, en un mot, d'une rixe nocturne.

Plusieurs voleurs avaient entouré une chaise à porteurs dans laquelle
une jeune femme se débattait et appelait au secours.

Les voleurs lui disaient:

--Donnez votre argent, vos pierreries, vos bijoux, madame, et il ne vous
sera fait aucun mal.

La jeune femme était masquée, ce qui était une preuve qu'elle se rendait
au bal de l'Opéra.

A la première attaque, les porteurs de la dame s'étaient enfuis.

Je sortis de ma chaise et je fondis, l'épée haute, sur les bandits en
criant:

--Je suis le marquis de Vilers, et j'ai rossé le guet trop souvent pour
n'avoir point bon marché de drôles tels que vous.

Je tuai l'un des voleurs; les autres prirent la fuite. Alors j'offris
ma chaise à la jeune femme, qui l'accepta, et je marchai à ses côtés
jusqu'à l'Opéra.

Là, elle me remercia chaudement, mais elle n'ôta point son masque, et je
la perdis de vue dans le bal.

Toute la nuit, je la cherchai. Ses cheveux blonds avaient fait sur moi
quelque impression.

Mes recherches furent vaines...

Elle avait disparu,--et je l'oubliai.

--Ainsi, murmurai-je en regardant la comtesse avec extase, c'était vous?

--C'était moi, me répondit-elle. Vous voyez que nous sommes de vieilles
connaissances.

Il me sembla alors que sa voix trahissait une légère émotion, et il me
passa par l'esprit et par le coeur un ardent espoir.

--Qui sait? me dis-je, si je ne suis pas cet homme qu'elle aime et dont
nul ne sait le nom?...

Mais, en ce moment, j'aperçus devant moi la figure railleuse de Gaston
de Lavenay qui m'observait attentivement, et je sentis mon sang se
glacer...

Je me souvenais du serment odieux que j'avais fait!



V

OU TONY APPREND A QUOI PEUT SERVIR LA VALSE


La jeune Hongroise n'avait remarqué, disait ensuite le manuscrit, ni les
regards de mes amis braqués sur nous, ni le trouble que m'avait fait
éprouver cette espèce de surveillance.

La danse finissait.

--Voulez-vous que je vous présente à mon père? me demanda la comtesse.

--Je vous en serai reconnaissant, répondis-je.

Elle continua à s'appuyer sur mon bras et me conduisit jusqu'à cette
colonne contre laquelle le magnat était demeuré appuyé depuis que sa
fille dansait.

--Mon père, lui dit-elle, je vous présente M. le marquis de Vilers.

Le magnat me salua avec la courtoisie d'un homme bien né, mais il n'y
eut rien dans son geste, son regard ou sa voix qui pût me laisser croire
que mon nom eût été déjà prononcé devant lui.

--Il paraît, pensai-je, que la belle comtesse n'a pas jugé convenable de
lui parler du petit service que je lui ai rendu à Paris.

Puis, comme le magnat ne m'adressait que quelques paroles insignifiantes
et semblait désirer que sa fille demeurât avec lui, je pris congé:

--Comtesse, dis-je en me retirant, m'accorderez-vous, cette nuit,
l'honneur de vous faire valser?

--Avec plaisir, me répondit-elle, en m'enveloppant de ce sourire qui
m'avait déjà enivré. Venez me chercher quand on valsera.

Elle prit alors à sa ceinture le petit bouquet que chaque danseuse, en
Allemagne, a coutume de confier à son danseur, et elle me le donna en
ajoutant:

--Vous me le rapporterez.

Je m'éloignai et voulus me perdre dans la foule, mais Gaston de Laveney
me frappa sur l'épaule.

--Hé! hé! me dit-il, tu fais un peu trop tes affaires personnelles,
marquis, il me semble...

--Moi? pas du tout.

--Te voilà présenté..., tu nous présenteras, j'imagine.

--Parbleu! dit Maurevailles qui s'approchait avec Marc de Lacy.

Marc ajouta:

--Cela va de soi. Tu dois nous présenter l'un après l'autre.

--Soit, répondis-je.

--Nous avons eu nos renseignements, nous aussi, dit Gaston de Lavenay.

--Ah!

--La belle a un amour au coeur...

Je tressaillis.

--Elle aime, nous a-t-on dit, un petit cousin à elle...

Ces mots me firent éprouver un éblouissement, et le sang fouetta mes
tempes avec violence.

--Êtes-vous sûrs de cela?

--On dit tant de choses!

--Mais qu'importe! dit Gaston de Lavenay, il faudra bien qu'elle se
résigne à aimer celui de nous qui...

--Moi, interrompit Maurevailles, je vais vous donner un autre
renseignement.

--Voyons?

--La belle Hongroise habite un château en aval du Danube, sur la rive
gauche, et à la frontière de l'Empire.

--Je sais cela.

--Attendez..., son père est un chasseur passionné, et il lui arrive de
s'absenter deux ou trois jours de suite.

--Pour chasser?

--Oui.

--Hé! dit Marc de Lacy, cette indication est précieuse. Le père absent,
on enlèvera plus aisément la fille.

--Comment! messieurs, fis-je avec aigreur, vous comptez donner suite à
votre plaisanterie?

--Plaît-il? fit Gaston.

--Est-ce que tu te moques de nous? exclama Maurevailles.

--Non, mais...

--Ah! messieurs, dit Marc de Lacy, notre ami le marquis est plus roué
qu'il n'en a l'air.

--Mais... je te jure...

--Il a avancé ses petites affaires et il voudrait maintenant nous
distancer.

--Ma foi! dit Gaston, il me vient une idée.

--Voyons?

--Tu vas la prier de tirer elle-même du chapeau de Maurevailles le nom
du vainqueur.

--Mais il faudra donc lui expliquer...

--Absolument rien. Tu lui diras que nous avons fait une gageure, que
cette gageure est provisoirement un mystère.

J'étais au supplice.

Cependant je n'osai refuser.

En ce moment le prélude d'une valse se fit entendre.

La comtesse m'avait promis de valser avec moi.

--Messieurs, dis-je en grimaçant un sourire, je vais continuer à avancer
mes affaires.

Et je les quittai brusquement.

La comtesse Haydée m'attendait, debout, auprès de son père, qui n'avait
point quitté sa place.

J'allai m'incliner devant elle. Elle prit ma main en souriant.

--Allons, me dit-elle.

Je lui fis faire deux tours de valse sans pouvoir murmurer une seule
parole, tant j'étais ému; mais elle me dit:

--J'ai tenu à valser avec vous, parce que je veux vous parler, marquis.

Je sentis, à ces mots, tout mon sang affluer au coeur.

Elle continua:

--Au point du jour, la trêve du dimanche finira, et il vous faudra
regagner le camp français.

--Hélas! balbutiai-je, et dimanche prochain est bien loin.

--Pourtant, reprit-elle, il faut que je cause avec vous.

Sa voix trahissait une émotion contenue.

--... Que je cause avec vous, poursuivit-elle, longuement, pendant plus
d'une heure.

--Je suis à vos ordres, comtesse.

Ma voix tremblait plus que la sienne.

--Et, dit-elle encore, il faut que mous soyons seuls.

Je tressaillis et je songeai à mes trois amis.

--Je vais quitter le bal dans une heure, continua-t-elle.

--Et puis?

--En sortant du faubourg, vous vous dirigerez vers le Danube.

--Bien.

--Vous verrez une petite maison blanche, isolée de toute autre
habitation.

--Je la connais.

--Cette maison est inhabitée. Vous irez vous asseoir sur le seuil de la
porte et vous attendrez!

A mesure que la comtesse parlait, mon coeur battait avec violence.

--Ah! soupira la jeune fille au moment où la valse finissait, je n'ai,
hélas! foi qu'en vous...

Et comme je lui demandais l'explication de ces étranges paroles:

--Ne m'interrogez pas, dit-elle; dans une heure vous saurez tout.

J'allais la reconduire auprès de son père et sortir du bal, mais, en ce
moment, je vis Maurevailles, Lacy et Lavenay qui s'avançaient vers nous.

Maurevailles avait à la main son tricorne qui renfermait nos quatre
noms.

--Présentez-nous donc! fit-il.

Je devins fort pâle; mais je parvins néanmoins à me dominer, et,
souriant à la jeune fille, je lui dis:

--Permettez-moi, comtesse, de vous présenter mes trois amis _les hommes
rouges_.

Elle les salua avec une grâce charmante.

--Madame, lui dit alors Maurevailles, nous avons fait un pari, mes amis
et moi.

--En vérité, fit-elle souriante.

--Nous avons une expédition à entreprendre. Il faut que l'un de nous se
dévoue, me hâtai-je d'ajouter.

--Ah! mon Dieu! dit-elle. Mais vous êtes en pleine trêve, messieurs?

--Il ne s'agit point de guerre, madame.

--C'est différent, en ce cas.

--Et nous avons mis nos quatre noms dans un chapeau.

--Eh bien?

--Nous cherchons une main innocente pour remplir le rôle du destin; il
était impossible d'en trouver une plus pure et plus belle, murmurai-je.

Elle eut un frais éclat de rire.

--Ah! comme vous voudrez! dit-elle.

Et elle mit sa main blanche dans le chapeau de Maurevailles.

Une violente émotion s'empara sans doute de mes trois rivaux, car je les
vis pâlir.

Gaston de Lavenay, surtout, devint livide.



VI

OU TONY VOIT LE MARQUIS ALLER A UN RENDEZ-VOUS


Quant à moi, lut encore le commis à mame Toinon, j'éprouvai, pendant que
la comtesse plongeait sa jolie main dans le chapeau de Maurevailles, un
supplice qu'il me serait impossible de décrire.

La jeune fille, souriante et calme, retira sa main et nous montra un des
quatre rouleaux de papier.

--Voici le nom du gagnant, dit-elle.

Et elle s'apprêtait à dérouler le papier; mais Gaston de Lavenay
l'arrêta d'un geste.

--Pas encore! murmura-t-il.

La jeune fille le regarda avec étonnement.

--C'est pour la suite du pari, dit Marc de Lacy.

--Comtesse, ajouta Maurevailles, veuillez garder un moment ce billet.

Il s'approcha d'une cheminée et jeta les trois autres noms dans le feu.

Puis il revint vers nous.

--M'expliquerez-vous cette énigme? demanda la belle Hongroise en se
tournant vers moi.

Mais Maurevailles prit encore la parole et dit:

--Comtesse, nous nous sommes fixé un but tous les quatre.

--Ah!

--Ce but doit être la récompense de celui dont le nom se trouve roulé
entre vos jolis doigts.

--Eh bien?

--Mais chacun de nous doit le poursuivre.

--Je ne comprends pas, dit naïvement la jeune fille.

--C'est peut-être une énigme, ajouta Gaston de Lavenay, qui avait fini
par sourire.

--Et cette énigme?

--Nous devons concourir à la déchiffrer tous les quatre.

--Je comprends de moins en moins.

--Eh bien, dit Maurevailles, voulez-vous nous donner huit jours pour
vous l'expliquer!

--Oh! de grand coeur...

--Et, en attendant, gardez ce billet sans l'ouvrir.

--Par sainte Haydée, ma patronne, je le jure, répondit la jeune fille.

Une Hongroise mourrait plutôt que de trahir son serment.

Nos trois amis s'inclinèrent, laissant le billet aux mains de la
comtesse Haydée, et je demeurai seul avec elle une minute encore.

--Qu'est-ce que cette nébuleuse plaisanterie?

--Je ne sais...

--Comment! fit-elle.

--Ou plutôt, ajoutai-je me remettant tout à fait de mon trouble, je ne
puis vous l'expliquer aujourd'hui.

--C'est juste, me dit-elle; comme vos amis, vous êtes lié par un serment
sans doute?

--Oui, comtesse.

Elle me sourit.

--Soit, dit-elle, gardez votre secret, mais n'oubliez pas que je vous
attends dans une heure. Adieu.

Elle me tendit le bout de ses doigts à la façon orientale et me quitta
pour rejoindre son père.

Quant à moi, je voulais me perdre dans la foule et m'esquiver; mais
Gaston de Lavenay me rejoignit.

Il passa son bras sous le mien.

--J'ai à te parler, marquis, me dit-il.

--Que veux-tu?

--Nous avons recueilli un nouveau renseignement.

--Sur qui?

--Sur _elle_, parbleu!

--Voyons?

--Elle va chaque dimanche, au matin, avant le jour, entendre la messe
dans une petite chapelle située au milieu des bois. C'est un voeu
qu'elle a fait.

--Ah! fis-je avec une indifférence affectée.

--Un seul serviteur l'accompagne.

--Eh bien?

--Tu comprends que le moment est propice.

--Pourquoi?

--Mais pour l'enlever.

--C'est juste, balbutiai-je.

--Ah ça! me dit Gaston, mais tu es idiot, mon cher, depuis une heure.

--Tu trouves?

--Tu es amoureux fou, stupide.

--Toi aussi.

--D'accord; mais je n'oublie pas nos conventions, tandis que toi...

--Je ne parais pas m'en souvenir, veux-tu dire?

--Précisément.

Je fis un violent effort sur moi-même et je répondis:

--Pardonne-moi, mais je viens d'éprouver une violente contrariété et
j'ai l'esprit à tout autre chose qu'à nos amours.

--Qu'as-tu donc?

--J'ai aperçu dans le bal un officier autrichien que j'ai connu à Paris
avant la guerre et je désire le trouver.

--Une querelle?

--Peut-être...

--Mais, c'est jour de trêve...

--Oh! pas pour des affaires particulières... j'ai mes raisons.

--Veux-tu que je t'accompagne?

--C'est inutile. Au revoir...

Et grâce à ce prétexte, je me débarrassai de Gaston, m'élançai au plus
épais de la foule et parvins à gagner la porte. Dix minutes après,
j'étais assis sur le seuil extérieur de la petite maison isolée au
bord du Danube, que la comtesse Haydée m'avait assignée comme lieu de
rendez-vous.

J'attendis environ une heure dans la plus vive anxiété.

Pourquoi la jeune Hongroise m'avait-elle donné rendez-vous? Pourquoi
avait-elle besoin de me voir et _n'avait-elle foi qu'en moi?_

A l'émotion que de telles pensées devaient faire naître dans mon coeur,
joignez le souvenir de ce serment infâme que j'avais prêté et de cette
loterie étrange à laquelle j'avais consenti.

Depuis une heure, mes amis m'étaient devenus odieux.

Il me semblait que ces trois hommes formaient entre _elle_ et moi une
barrière infranchissable.

Toutes ces réflexions tumultueuses torturaient mon esprit, lorsque je
vis se mouvoir dans l'éloignement une forme humaine.

La nuit était assez sombre, et je ne pus distinguer tout d'abord à qui
j'avais affaire.

Cependant j'entendis un pas léger résonner sur le sol glacé et bientôt
je pus me convaincre que la personne qui venait à moi était une femme.

Cette femme était enveloppée dans une mante épaisse qui lui cachait
entièrement le visage.

Je crus que c'était la comtesse elle-même et j'allai vers elle.

Mais une voix qui m'était inconnue me dit, en mauvais français:

--Qui êtes-vous?

--Je suis le marquis de Vilers.

--C'est bien, reprit la voix, on vous attend.

--Où?

--Suivez-moi. _Elle_ n'a pu venir ici.

La femme inconnue me prit alors par la main et me fît remonter les bords
du Danube vers la ville, où nous pénétrâmes par une ruelle tortueuse et
sombre.

--Où me conduisez-vous? demandai-je.

--Venez toujours, répondit la femme encapuchonnée.

Nous cheminâmes ainsi de ruelle en ruelle pendant un quart d'heure
environ.

Puis, la femme s'arrêta.

J'essayai alors de m'orienter, et je cherchai à savoir où je me
trouvais. J'étais sur le seuil d'une porte bâtarde, sous les murs d'une
maison noire et de sinistre apparence.

Un moment je crus à un guet-apens.

Mais je n'étais pas homme à reculer et me contentai de porter sous mon
manteau la main à la garde de mon épée.

La femme souleva un marteau qui rendit à l'intérieur un bruit sourd; une
minute s'écoula, puis la porte s'ouvrit.

--Venez, répéta l'inconnue.

J'avais devant moi un corridor ténébreux.

La femme encapuchonnée me prit par la main et m'entraîna. Je fis en ce
moment une réflexion bizarre.

Peut-être un rival malheureux avait-il entendu la comtesse Haydée
lorsqu'elle m'assignait un rendez-vous, et, ivre de jalousie, me
tendait-il un piège?

Mais je serais allé au bout du monde et je n'en continuai pas moins à
marcher.

Tout à coup, à l'extrémité du corridor, nous atteignîmes une porte.

La femme encapuchonnée poussa cette porte, et, lorsque celle-ci fut
ouverte, je demeurai, ébloui.



VII

OU TONY EST INITIÉ A UNE SOMBRE HISTOIRE D'AMOUR


Je me trouvai, disait encore le marquis de Vilers dans ce manuscrit
si palpitant, à l'entrée d'un joli boudoir comme nos marquises de
Versailles savent en avoir.

C'était un boudoir à la française avec des meubles de Boule, des sièges
en bois doré, recouverts de tapisseries des Gobelins; les murs étaient
tendus d'une étoffe de soie d'un gris tendre à grands ramages.

Ça et là, j'aperçus des tableaux, des bronzes, des statuettes d'un goût
parfait.

Je n'étais plus chez une Hongroise, j'étais chez une femme de qualité de
Versailles.

Ce boudoir était vide cependant.

--Entrez, me dit la femme encapuchonnée, et attendez.

Je fis quelques pas dans cette pièce que deux flambeaux à trois bougies
éclairaient, et je m'assis sur un canapé auprès de la cheminée, où
flambait un grand feu.

--Si je suis tombé dans un piège, pensai-je, il faut convenir que celui
qui m'y attire mène galamment les choses.

Mais à peine avais-je fait cette réflexion, qu'une portière s'écarta
dans le fond du boudoir.

Je me levai précipitamment, et un cri de surprise et de joie m'échappa.

La belle Hongroise pénétrait dans le boudoir et vint à moi.

--Pardonnez-moi, me dit-elle, de ne m'être point trouvée moi-même au
rendez-vous que je vous ai donné. Ce n'est point ma faute, en vérité;
c'est celle des circonstances. J'ai craint que nous ne fussions
surpris... et j'ai préféré ce lieu.

--Qu'importe! lui répondis-je, puisque j'ai le bonheur de vous voir.

Elle eut un sourire triste et me demanda:

--Par où êtes-vous venu?

--Par... là... fis-je en me retournant vers le mur, et en reconnaissant
avec surprise que ce mur n'avait aucun indice de porte.

Elle tira tout à fait la portière qu'elle avait soulevée pour entrer.

--C'est mon boudoir, me dit-elle; il dépend de la maison de ville que
nous possédons à Fraülen, mais au lieu d'y pénétrer par cette porte,
vous y êtes venu par une autre, que moi seule et la femme qui vous a
amené connaissons.

--Mon Dieu, ajouta-t-elle avec tristesse, savez-vous que si on vous
surprenait ici, vous seriez perdu?

J'eus un fier sourire de dédain.

--Et moi aussi peut-être, ajouta-t-elle en courbant le front.

Alors seulement je frissonnai et jetai un regard inquiet autour de nous.
La comtesse Haydée vint s'asseoir auprès de moi, prit ma main et me dit:

--Monsieur le marquis, laissez-moi vous répéter que vous êtes le seul
homme en qui j'aie foi.

--Oh! répondis-je, permettez-moi donc alors d'être le plus fier des
hommes.

--J'ai osé venir à vous, me dit-elle, car vous êtes brave et loyal et me
l'avez déjà prouvé.

--Comtesse...

--Ah! poursuivit-elle, tous ceux qui me voient jeune, belle, couverte de
pierreries, adorée de tous, s'imaginent que je suis la plus heureuse des
femmes. D'autres encore prétendent, en me voyant refuser tous ceux qui
aspirent à ma main, que je suis une jeune fille sans coeur. Hélas!
les uns et les autres se trompent. Vous seul saurez le secret de ma
mystérieuse existence.

La jeune fille parlait avec une émotion grave, pleine de dignité. Je
pris sa main et la portai respectueusement à mes lèvres.

--Madame, lui dis-je, quelque terrible que puisse être le secret que
vous allez me confier...

--Oh! dit-elle en m'interrompant, je sais qu'il sera gardé.

--Parlez donc, madame, je vous écoute...

--Monsieur le marquis, reprit-elle, je ne suis point la fille du comte.

Je fis un geste de surprise.

--Je ne suis pas Hongroise.

A cette révélation, mon étonnement redoubla.

--Je suis née à Paris, il y a aujourd'hui dix-neuf ans, et je ne suis
point comtesse de Mingréli.

Le comte de Mingréli n'est pas même mon parent, et cependant il m'aime
avec une sauvage affection, avec une affection qui m'est odieuse et
m'épouvante.

--Mon Dieu! m'écriai-je en frissonnant, qu'allez-vous m'apprendre?

Elle me comprit sans doute, car son visage eut une expression de défi,
tandis qu'elle ajoutait:

--Oh! rassurez-vous, je suis restée digne de moi-même. Le comte, après
m'avoir aimée comme un père, m'aime à présent d'une autre affection; il
voudrait m'épouser. Mais, je vous l'ai dit, ce vieillard à demi sauvage
m'épouvante et, jusqu'à présent, j'ai refusé son amour... et j'ai pu
le forcer à respecter ma résistance. Hélas! je ne sais ce que me garde
l'avenir. Si on ne vient à mon aide...

--Oh! m'écriai-je avec enthousiasme, je vous protégerai, moi, je vous
défendrai.

--Merci! me dit-elle. Écoutez encore...

Je regardai la comtesse, dont la voix était émue.

Elle reprit:

--Voici mon histoire. Je m'appelle Haydée de Tresnoël, et je suis la
fille cadette du comte Armand de Tresnoël.

--L'ancien colonel de Royal-Cravate?

--Oui.

--Mais je me suis battu sous ses ordres!...

--Je le sais, me dit-elle en souriant.

--Oh! poursuivez, madame, et dites-moi...

--Attendez... Mon père a long-temps servi en Autriche. Il y avait connu
le comte de Mingréli et s'y était lié avec lui.

Une année, j'avais alors dix ans, le comte vint à Paris, se présenta
chez mon père, à qui il venait rendre visite, et jeta un cri terrible en
m'apercevant.

Je ressemblais d'une façon étrange à une enfant que le malheureux avait
perdue six mois auparavant.

Chez lui, toutes les affections sont violentes, vivaces et sentent un
peu l'homme primitif.

Le comte aimait ardemment sa fille morte; en me voyant, il se prit pour
moi, qui lui ressemblais, d'une ardente affection. Pendant un an, il ne
quitta point Paris. Il logea chez mon père, il y vécut; il ne me quitta
pas.

J'étais sa fille.

Mon malheureux père, vous le savez, continua la jeune fille, fut tué en
duel. J'avais déjà perdu ma mère.

Mon père mort, je devais être confiée à une parente éloignée.

Le comte se chargea de moi, mais il s'en chargea à une condition qui
devait faire le malheur de ma vie.

Il ne m'adoptait point, il me faisait passer pour sa fille et me
substituait à elle, grâce à cette ressemblance.

Tout le monde, en Autriche et en Hongrie, me croit sa fille, et c'est
pour lui, à moins qu'il ne m'épouse, le seul moyen de m'assurer son
immense fortune.

La jeune fille s'arrêta un moment et me regarda silencieusement. Elle
était émue; une larme brillait dans ses yeux.

--Ainsi, lui dis-je, après vous avoir aimée comme sa fille...

--Il voudrait faire de moi sa femme.

--Mais c'est un vieillard! m'écriai-je.

--Oh! répondit-elle, à l'heure où il aurait pu, pour la première fois
m'avouer son amour, j'étais encore une enfant, je l'aimais plus qu'aucun
homme au monde, et j'eusse fait ce qu'il m'aurait demandé sans y
réfléchir.

--Mais depuis...

Elle s'arrêta une seconde fois et soupira.

Pour la seconde fois aussi, j'éprouvai un tressaillement bizarre.

Était-ce un pressentiment?

Elle avait un nom et un aveu sur les lèvres; mais elle se domina sans
doute et me dit brusquement:

--Croiriez-vous que cet homme s'est pris pour moi d'un amour si violent,
si étrange, si effrayant, que sa jalousie est devenue mon supplice de
toutes les heures et de tous les instants!

Un jour, un jeune officier de hussards m'a demandée en mariage.

Le comte a refusé net.

Le jeune homme a osé m'écrire; il a fait plus, il est venu errer sous
mes fenêtres. Un matin, on l'a trouvé mort dans un des fossés du
château. Le comte l'avait tué pendant la nuit.

--Quelle infamie! m'écriai-je.

--Un autre jour, continua la jeune fille, ce tyran a osé me dire: «Vous
ne voulez point être ma femme, soit! mais jamais vous n'aurez d'époux...
je tuerai tous ceux qui vous aimeront.»

La jeune fille s'arrêta encore, et la larme que j'avais vue briller dans
son oeil, roula lentement sur sa joue. Je pris sa main dans les miennes:

--Eh bien, lui dis-je, que dois-je faire? Qu'attendez-vous de moi?

--Sauvez-moi! me dit-elle.

Je jetai un cri.

--Ah! tenez, acheva-t-elle, vous souvenez-vous de cette nuit... où
j'allais à l'Opéra... où vous m'avez sauvée?...

--Oui.

--Eh bien, depuis lors...

Elle s'arrêta... Sa voix était tremblante, étouffée.

--Achevez? je vous en conjure! m'écriai-je hors de moi.

--Eh bien!... cette nuit-là, j'ai compris que je ne pouvais épouser le
comte...

Les dernières paroles de la jeune fille m'avaient ouvert le ciel.

Elle m'aimait!

Pendant deux heures, Haydée et moi, nous échangeâmes les plus doux
serments et méditâmes un plan d'évasion.

Je voulais à tout prix la soustraire à la tyrannie du comte, la conduire
en France et l'y épouser.

J'avais oublié le pacte honteux qui me liait aux autres _hommes rouges_.



VIII

OU LE MARQUIS DE VILERS S'APPRÊTE A CONSOMMER SA TRAHISON


Le timbre de la pendule, en marquant trois heures du matin, continua à
lire Tony, vint nous arracher, la jeune fille et moi, à notre extase et
à notre bonheur.

--Mon Dieu! me dit-elle, il faut que vous partiez! Le comte est resté au
bal, assis à une table de jeu; mais il va rentrer et il me fera demander
sans doute.

--Quand vous reverrai-je?

--Ah! quelle maudite guerre! murmura-t-elle. La trêve expire au point du
jour.

--Il est pourtant impossible, lui dis-je, que nous attendions à dimanche
prochain.

--Oh! certes...

--Indiquez-moi un lieu où je puisse vous revoir demain. Tenez, ici, par
exemple...

--Y songez-vous?

--Je trouverai un moyen d'entrer sain et sauf dans la ville et de m'en
aller de même.

--Eh bien, soit, me dit-elle... À demain...

--A demain! répondis-je en lui baisant les mains avec transport.

Mais, comme je faisais un pas vers la porte mystérieuse, elle m'arrêta.

--Ah! mon Dieu! me dit-elle, le billet.

--Quel billet?

--Celui que m'ont confié vos amis.

Le souvenir me revint, et je sentis mon sang se glacer.

--C'est une plaisanterie, balbutiai-je: néanmoins gardez-le, je vous
dirai tout demain.

Elle me conduisit jusqu'à la porte qui s'ouvrit sans bruit.

Nous échangeâmes le baiser d'adieu et je me trouvai dans les ténèbres.

--Venez! me dit une voix que je reconnus pour celle de la femme
encapuchonnée.

Celle-ci me conduisit dans la rue:

--Retrouverez-vous votre chemin?

--Parfaitement. Bonsoir.

Et je regagnai la maison du magnat, où l'on dansait toujours.

Un homme était sur le seuil du premier salon quand j'entrai; c'était
Gaston de Lavenay.

--On te cherche partout, me dit-il. Et Maurevailles prétend que tu as eu
un rendez-vous avec la belle Hongroise.

Je devins aussi pâle qu'un fantôme.

--Maurevailles est un niais, répondis-je d'une voix altérée.

En ce moment, je l'aperçus qui venait nous rejoindre au bras de Marc de
Lacy.

Je fis un violent effort et je lui dis:

--Où diable as-tu vu que j'avais eu un rendez-vous avec la comtesse?

--C'est une plaisanterie, répondit Maurevailles; mais tu es déjà si bien
avec elle que nous sommes un peu jaloux.

Je compris qu'il fallait à tout prix détourner les soupçons de mes amis,
et je dis en riant:

--Je fais les affaires de la communauté, messeigneurs.

--Et ce sera fort triste, ma foi! murmura Gaston, si tu n'es pas l'élu
du sort.

--Je me résignerai...

--Hé! mais, dit Maurevailles, il faut pourtant que nous adoptions un
plan pour l'enlèvement...

A l'infâme proposition de Maurevailles, qui parlait d'enlever la
comtesse,--la femme que j'aimais déjà si ardemment!--je pâlis et me
sentis chanceler.

Gaston de Lavenay répliqua:

--J'ai un plan.

--Voyons?

--Je te l'ai dit; nous enlèverons la comtesse dimanche prochain pendant
qu'elle ira entendre la messe à la petite chapelle qui est située au
milieu des bois.

--C'est bien loin, dimanche, dit Maurevailles.

--Et puis qu'en ferons-nous? demanda Marc de Lacy.

--Nous la conduirons au camp.

--Après?

--Après, nous lui dirons: Nous vous aimons tous les quatre. Déroulez le
papier que nous vous avons confié, et voyez quel est celui de nous qui
doit devenir votre mari.

--Mais enfin, messieurs, observai-je à mon tour, si elle préfère l'un de
nous.

--Tant pis! une femme enlevée épouse qui l'enlève!...

--Messieurs, nous dit un officier français, l'heure de rentrer au camp
est venue. Si nous partions?...

--Volontiers, répondis-je; et je vous jure que je dormirai de bon coeur
sous ma tente.

L'officier qui venait de nous parler était un tout jeune homme, cornette
au régiment de Bourgogne; il était nouveau dans l'armée, connaissait peu
de monde et était enchanté de nous accompagner.

Sa présence nous empêcha de discuter plus longtemps le plan
d'enlèvement.

Nous quittâmes ensemble le bal. Nous sortîmes de la ville avant le point
du jour, et une heure après nous étions au camp.

J'avais, en route, pris le cornette sous le bras et je lui avais dit
tout bas:

--Rendez-moi un service.

--Parlez...

--D'abord, êtes-vous discret?

--Quand je donne ma parole.

--Eh bien, donnez-la moi que ce que je vais vous demander restera à
jamais un secret entre nous.

--Foi de gentilhomme.

--Le marquis de Langevin, notre mestre de camp, lui dis-je, avait son
accès de goutte ce matin, et il n'est pas venu à Fraülen.

--Je le sais.

--Vous êtes son parent...

--C'est un cousin de ma mère, à la mode de Bretagne.

--Ce qui vous donne vos entrées à toute heure dans sa tente?

--A peu près...

--Eh bien, allez voir le marquis.

--Quand?

--En arrivant. Vous lui direz: Général, le marquis de Vilers a une grâce
à vous demander; veuillez le faire appeler par un de vos aides de camp,
comme pour affaire de service et à propos de prétendues dépêches venues
de France.

--Ce sera fait, m'avait répondu le cornette.

Et, en effet, à peine étions-nous rentrés sous la tente habitée en
commun par mes trois amis et moi, que nous vîmes arriver un aide de camp
du général, le chevalier de Sorigny.

--Monsieur de Vilers, me dit-il, le colonel-général a reçu de France des
nouvelles qui vous concernent.

Je jouai l'étonnement et je suivis le chevalier.

Mes trois amis n'eurent aucun soupçon.

Le colonel-général, marquis de Langevin, qui n'était plus jeune, bien
qu'il fût d'une bravoure passant pour chevaleresque, avait le malheur
d'être atteint de la goutte.

Quand il avait son accès, force lui était de garder le lit.

Mais, son accès passé, il remontait à cheval et devenait l'officier le
plus actif de l'armée.

Or, comme, ce jour-là, il avait son accès, je le trouvai au lit,
souffrant beaucoup et n'ayant fermé l'oeil de la nuit.

--Que diable me voulez-vous donc? fit-il en me voyant entrer.

--Je viens vous demander un service, général.

--Parlez, marquis.

--Un service auquel j'attache une si haute importance, que je donnerais
ma vie, s'il le fallait...

--Peste!

--Avez-vous bien besoin de moi devant Fraülen, général?

--Hé! mais, répondit le marquis, je n'ai pas plus besoin de vous que des
autres. Je fais le siège de Fraülen, j'ai ordre de ne pas le prendre...
provisoirement du moins.

--Pouvez-vous me donner un congé?

--Sans inconvénient.

--Un congé de deux mois?

--Va pour deux mois. Je n'ai qu'à appeler mon secrétaire.

--Non pas, général!

--Plaît-il? fit M. de Langevin.

Alors j'expliquai au colonel-général que j'avais besoin de quitter le
camp et que, pour le camp tout entier, je devais avoir reçu de lui une
mission secrète des plus importantes.

--Mais pourquoi tous ces mystères? fit le marquis.

--Il faut que je sauve l'honneur d'une femme, répondis-je.

Le marquis était un parfait galant homme.

--S'il s'agit d'une femme, me dit-il, je n'insiste pas, gardez votre
secret... et partez!...

--Mais ce n'est pas tout, général, lui dis-je.

--Que voulez-vous encore?

--Un mot pour le major Bergheim qui commande Fraülen. Il faut que je
m'introduise dans la place et que, pendant trois jours, on m'y laisse
vivre à ma guise, sans me traiter en ennemi.

Le marquis de Langevin se fit apporter une plume et écrivit la lettre
suivante:

«Monsieur le major,

«Un de mes officiers qui, de plus, est mon ami, a perdu son coeur dans
les rues de Fraülen dimanche dernier; il demande quelques jours pour le
retrouver, et je vous engage ma parole de militaire qu'il ne s'occupera
ni de stratégie ni de politique.

«Je suis, monsieur le major, le plus obéissant de vos serviteurs,

«Marquis DE LANGEVIN,

«Colonel-général, mestre-de-camp.»

--Avec cette lettre, me dit le marquis, vous ferez à Fraülen tout ce que
vous voudrez.

--Merci, général.

--Il est inutile de vous demander, ajouta le marquis, si je dois vous
garder le secret?

--Un secret absolu, s'il vous plaît, général!

--Allez, vous avez ma parole.

Je pris congé du général et je retournai auprès de mes amis.

--Messieurs, leur dis-je, les gentilshommes rouges vont être réduits à
trois, de quatre qu'ils étaient.

--Hein? dit Maurevailles.

--Je pars.

--Comment! Tu pars?

--Oui, à l'instant; on selle mon cheval.

--Et... où vas-tu?

--C'est un secret entre le colonel-général et moi. On m'envoie en
mission.

--Pour longtemps?

--Je ne sais.

Jusqu'au siège de Fraülen, nous nous étions aimés tous les quatre comme
si nous eussions été frères. Nous allions ensemble au feu, nous ne nous
quittions jamais.

Cependant, en apprenant mon départ, une joie subite brilla dans leurs
yeux.

Je n'étais plus un ami, j'étais un rival.

Je m'éloignais et leur laissais, croyaient-ils, le champ libre.

--Prends garde! me dit Gaston de Lavenay. Si tu n'es pas ici dimanche...

--Eh bien?

--Nous enlèverons la Hongroise.

--Je ne serai pas ici; mais je compte bien, répliquai-je, que si le sort
m'a désigné...

--Oh! nous tiendrons notre serment, sois tranquille, répondit
Maurevailles.

Ces mots me firent éprouver un remords passager.

N'allais-je pas trahir mes camarades?

Mais j'avais une excuse: la comtesse Haydée ne les aimait pas: elle
m'aimait!...

J'avais avec moi, au camp, un valet de chambre, Joseph, qui est encore à
mon service et qui m'est dévoué jusqu'au fanatisme.

Joseph avait sellé mon cheval, placé ma valise à l'arçon et il
m'accompagnait.

Une demi-heure après, j'étais de retour à Fraülen. Comme j'approchais
des lignes de défense, j'avais placé mon mouchoir au bout de mon
épée, m'annonçant ainsi comme un parlementaire. Les portes de Fraülen
s'ouvrirent devant moi lorsque je montrai la lettre du marquis de
Langevin pour le commandant de place.

Le major Bergheim me reçut sur-le-champ, ouvrit la lettre du marquis, la
lut, la relut, et finit par me regarder en souriant.

--Je gage, me dit-il, que j'ai la moitié de votre secret.

Je tressaillis.

--Oh! si c'est ce que je crois, poursuivit-il, soyez persuadé que je n'y
mettrai aucun obstacle, moi...

Je gardai le silence.

--Il y a longtemps, acheva-t-il, que je souhaite une mésaventure au
comte de Mingréli.

A ce nom, un léger incarnat colora mes lèvres.

Le major Bergheim était un vieux courtisan qui avait eu de grands succès
à Vienne, et même à Paris, où, dans sa première jeunesse, il était
attaché à l'ambassade. Il admirait M. de Richelieu pour ses galanteries
et il était toujours prêt à épauler un mauvais sujet.

--Oh! vous pouvez parler avec moi, me dit-il. Je sais tout et je suis
muet; je vois tout, et je suis aveugle. J'ai donc vu, la nuit dernière,
que vous étiez tombé éperdument amoureux de la jeune comtesse Haydée.

--Monsieur...

--Et, certes, ce n'est pas moi qui vous trahirai.

Je déteste le comte et je vous souhaite tout le succès possible auprès
de sa fille.

Je remerciai le major de ses voeux et lui demandai la permission d'aller
me loger, muni d'un sauf-conduit qu'il me donna, dans un faubourg de la
ville, où je m'empressai de changer de vêtement et de me métamorphoser;
je m'appliquai une grande barbe, j'adoptai le costume des paysans
hongrois et, grâce à la connaissance que j'avais de la langue de leur
pays, je me donnai, dans l'hôtellerie où nous descendîmes, pour un riche
paysan de la Hongrie orientale apportant ses redevances à son seigneur,
qui se trouvait pour le moment à Fraülen.

Et je passai la journée à chercher le moyen de soustraire, le soir même,
la belle Hongroise à la tyrannie du comte...

La nuit venue, je me rendis, sous mon nouveau costume, dans cette rue
sombre, par laquelle j'avais déjà pénétré chez la jeune fille.

La femme encapuchonnée m'attendait sur le seuil de la porte bâtarde.
Elle me prit silencieusement la main, et, comme la veille, me conduisit,
à travers le corridor ténébreux, jusqu'à cette porte secrète qui donnait
accès dans le boudoir de la comtesse Haydée.



IX

OU TONY LIT LE DERNIER MOT DU SECRET DU MARQUIS


La jeune fille,--acheva de lire Tony,--m'attendait avec impatience. A ma
voix, elle étouffa un cri de joie.

--Ah! venez vite, me dit-elle, j'ai une bonne nouvelle à vous donner.

--Parlez, répondis-je en lui baisant la main.

--Le comte part.

--Où va-t-il?

--A Vienne, où l'empereur le demande.

--Et il ne vous emmène point?

--Il le voulait; mais, depuis le matin, je me prétends malade.

--Et il consent à vous laisser ici?

--Oh! non pas, il m'envoie dans son château des bords du Danube.

--Avec qui?

--Sous la garde de ma gouvernante et d'une sorte d'intendant eu qui il a
une confiance aveugle...

--Mais alors...

--La gouvernante est cette femme qui vous a conduit ici.

--Et l'intendant?

--Je l'ai acheté à prix d'or. Il favorisera notre fuite.

--Eh bien, lui dis-je, cela tombe à merveille, car, démon côté, j'ai
tout préparé.

--Vraiment?

--J'ai loué une barque pour descendre le Danube. Elle est montée par
deux Bulgares.

--Mais, me dit-elle, si nous descendons le Danube, où irons-nous?

--En Turquie d'abord, afin qu'on perde nos traces.

--Et puis?

--En France.

--Oh! Paris, me dit-elle avec un naïf enthousiasme, Paris!... le paradis
eu ce monde! c'est là que je veux vivre.

Je ne quittai Haydée que vers trois heures du matin, comme la nuit
précédente.

Le lendemain, le comte partit pour Vienne, et sa prétendue fille monta
dans une litière avec sa gouvernante.

A une lieue de Fraülen, la litière s'arrêta.

En cet endroit la route côtoyait le Danube et une barque était amarrée
dans les roseaux.

Quatre hommes montaient cette barque, moi et mon domestique, déguisés
toujours en paysans hongrois, et deux mariniers bulgares.

L'intendant consentit à s'en aller, et la jeune fille et sa gouvernante
s'assirent dans l'embarcation.

Nous descendîmes le Danube jusqu'à la mer Noire.

Là nous trouvâmes un navire de commerce français qui faisait voile pour
le Bosphore.

Deux mois après, nous débarquions à Marseille, et huit jours plus tard
nous arrivions à Paris.

Vous me permettrez, mon ami, de vous résumer en quelques lignes ma vie
tout entière à partir de cette époque. J'étais parjure avec mes amis,
et, malgré toutes les précautions que j'aie pu prendre, ils ont su que
je les avais trahis et que j'avais enlevé Haydée.

Longtemps mariés secrètement, nous avons vécu ignorés.

Malheureusement, un jour, nous eûmes la folie de penser que ni Marc
de Lacy, ni Maurevailles, ni Lavenay, à quatre années de distance, ne
reconnaîtraient dans mademoiselle Haydée de Tresnoël, devenue marquise
de Vîlers, la jeune comtesse hongroise de Mingrélie.

J'annonçai publiquement mon mariage, et nous vînmes habiter mon hôtel de
l'île Saint-Louis.

Mais, il y a huit jours, j'ai reçu la lettre suivante, que je transcris
textuellement:

«Marquis,

«Te souviens-tu de Fraülen?

«D'abord nous t'avons soupçonné de nous avoir trahis et d'avoir enlevé
la comtesse Haydée.

«Aujourd'hui nos soupçons se sont changés en certitude, et tu peux
t'attendre à notre visite.

«Nous avons fait un nouveau serment, nous, tes anciens amis: le serment
de te tuer.

«Gaston de Lavenay part le premier pour Paris.

«Attends-le sous huit jours.

«Après Gaston, ce sera Marc; après Marc, ce sera moi.

«MAUREVAILLES.»

Je les connais, ils viendront. Je les attends!...

C'est une fatalité, mon ami; mais je n'ai plus qu'un moyen de vivre
tranquille avec ma femme et sa jeune soeur qui était restée à Paris et
que nous avons attirée auprès de nous, c'est de tuer ces trois hommes
l'un après l'autre...

Haydée ne sait rien.

Là finissait le manuscrit, qui ne portait plus qu'une signature, celle
du marquis de Vilers.

Pendant un moment, le commis de mame Toinon demeura comme stupéfait.

Les pages qu'il venait de lire avaient produit sur lui une si vive
impression qu'il se demanda tout d'abord s'il ne rêvait pas.

Puis sa jeune imagination s'éveilla. Il se sentit devenir homme. Il
pensa:

--Pour avoir été si ardemment aimée par ces quatre officiers, cette
comtesse Haydée, aujourd'hui marquise de Vilers, est donc bien belle?
Qui la protégera maintenant? Et ce pauvre marquis que j'ai vu mourir,
qui le vengera? Qui défendra sa mémoire? Où le trouver, ce baron de C...
à qui est adressé le manuscrit?

Et, tout à coup, Tony, qui se prenait au sérieux, se frappa le front et
s'écria:

--En attendant, monsieur de Vilers est abandonné là-bas dans la boue de
la place Royale.

Et vite il ouvrit la porte de la pièce en emportant le coffret.

Dans le corridor, il rencontra Joseph, le brave valet de chambre, qui
s'essuyait les yeux et faisait des efforts inouïs pour ne pas sangloter.

--Du courage! lui dit-il.

--Ah! mon jeune ami, lui répondit celui-ci, il faut en avoir de reste
pour savoir ce que je sais et faire ce que je fais. Il était si bon,
mon pauvre maître, si vraiment gentilhomme! Quand, afin d'obéir à sa
dernière volonté, j'ai porté vos costumes à ma maîtresse pour ce bal
où elle doit se rendre, il me semblait à chaque instant que les larmes
allaient me trahir. Ah! vous n'avez pas besoin de me recommander d'avoir
du courage. Je vous jure que j'en ai.

--Eh bien, reprit Tony, il vous en faudra un plus grand. Vous comprenez
bien que deux honnêtes femmes ne peuvent aller toutes seules au bal de
l'Opéra. Mon pauvre Joseph, mettez le costume que votre maître aurait
pris et accompagnez-les.

--Mais vous voulez donc que je meure en route?

--Je ne veux rien, dit Tony. Je n'ai le droit de rien vouloir. Je vous
prie seulement de veiller sur celle que son mari ne peut plus protéger.

Et ces mots furent prononcés sur un ton si simple et à la fois si
convaincu que le vieux valet de chambre répondit:

--C'est juste. Quand le maître n'est pas là, il faut que le chien de
garde y soit. Je ferai ce que vous dites, mon ami.

--Eh bien, à demain, reprit Tony. Ainsi que le marquis m'en a prié, je
viendrai apprendre à la marquise la terrible nouvelle... après qu'elle
aura goûté le dernier plaisir souhaité devant lui.

Sur ces mots, le jeune homme s'éloigna et se dirigea vers la place
Royale. Il voulait faire déposer jusqu'au lendemain chez mame Toinon le
cadavre du marquis.

A son grand étonnement, la place, toujours déserte à cette heure, était
pleine de monde. L'hôtel près duquel le marquis avait été frappé était
éclairé et ouvert; de nombreux groupes causaient sur le pas de la porte.

Tony s'approcha et prêta l'oreille.

--Il n'y a plus de sûreté dans Paris, disait un bon bourgeois.

--Mais ce doit être un duel, répliquait un autre.

--Je vous soutiens que c'est un assassinat.

Instinctivement Tony pensa que la prudence lui faisait un devoir de se
taire.

--Si je parle, se dit-il, ils m'entraîneront chez le lieutenant de
police qui me retiendra et me prendra mon temps. J'ai un autre soin à
remplir.

Et, se glissant dans les groupes, il écouta un mot par-ci, un mot
par-là. Au bout de quelques minutes, il savait que le corps du marquis,
rencontré par des passants qui avaient réveillé tous les habitants de la
place Royale, venait d'être transporté au Caveau des morts.

C'est ainsi qu'à cette époque on appelait la Morgue.

Le Caveau des morts était situé dans le sous-sol de la prison du
Châtelet.

A seize ans, on a de bonnes jambes. Tony arriva au Châtelet en même
temps que les gens de police qui portaient la civière. Une crainte le
tourmentait. Il se disait:

--Que l'on trouve dans les poches du marquis un papier à son nom ou
que quelqu'un le reconnaisse, on ira aussitôt avertir froidement,
brutalement sa femme. Il faut que j'empêche cela.

Et, s'introduisant dans le Caveau des morts derrière les gens de police,
il se cacha sous l'une des nombreuses civières déposées dans la première
salle et attendit que ceux-ci fussent partis.

Dès que le gardien les eut reconduits, sa lumière à la main, jusqu'au
seuil de la porte et se fut barricadé, Tony, pour ne pas l'effrayer, se
mit à tousser légèrement.

Le gardien dressa la tête.

Tony recommença un peu plus fort.

Le gardien entra dans la loge ou reposait sa femme et dit à celle-ci:

--Écoute donc.

Tony eut un gros rhume. La gardienne dit:

--Est-ce que ce monsieur qu'on vient d'amener ne serait pas mort?
Veux-tu que je me lève?

Il faut croire que cette excellente femme n'avait pas une foi très
grande dans la bravoure de son époux; mais le commis de mame Toinon
l'ayant entendue faire cette réflexion et voulant lui épargner la peine
de prendre froid, sortit de sa cachette et se montra timidement à la
porte de la loge.

--Au secours! s'écria le gardien.

--N'ayez pas peur, dit Tony, je ne vous veux que du bien.

--Eh! il a l'air gentil, ce petit-là, fit la gardienne... Écoute-le donc
pourvoir.

Après leur avoir raconté comment il se trouvait devant eux, le commis à
mame Toinon ajouta:

--Je connais le gentilhomme qu'on vient de placer dans le Caveau.

--Eh bien, grommela le gardien, ce n'est pas à cette heure-ci qu'on fait
les déclarations.

--Aussi ne suis-je pas venu pour en rédiger une.

--Qu'est-ce que vous demandez alors?

--Pour des raisons particulières, il ne faut pas que la femme de ce
gentilhomme, madame la marquise, soit informée de sa mort avant que je
vous le dise.

--Comment, c'est un marquis! s'écria la gardienne.

--Et très riche! répondit Tony. Je vous promets, au nom de sa femme, une
forte somme si vous vous arrangez de façon qu'on ne reconnaisse pas le
cadavre avant demain à midi. Songez donc, on le lui porterait. Jugez de
la douleur de la pauvre femme qui croit son mari en parfaite santé.

Et Tony donna de si excellentes raisons, sentimentales et pécuniaires,
que le gardien, et la gardienne, dans l'espérance de faire une bonne
affaire en même temps qu'une bonne action, lui promirent tout ce qu'il
voulut.

--Alors une dernière prière, ajouta le jeune homme. Permettez-moi de le
voir ce soir.

--Ça, c'est plus facile que le reste, dit le gardien, qui commençait à
exagérer l'importance de ses services pour être mieux récompensé.

Et il fit pénétrer le jeune ami du marquis dans le Caveau des Morts.

Sur une dalle de pierre, à côté de cinq ou six autres cadavres, reposait
l'infortuné dont Tony possédait le secret.

Pâle et blême, les yeux encore ouverts, le marquis avait, dans la mort,
une expression de douceur et de beauté qui impressionna vivement le
témoin de sa dernière heure.

Tony, d'abord, lui ferma les yeux, puis l'embrassa et s'agenouilla.

Quelle inspiration d'en haut lui vint pendant sa courte prière? Nous
ne saurions le dire. La vérité est qu'en se relevant, le jeune homme
s'écria:

--Monsieur le marquis, je demandais qui protégerait votre veuve et qui
vous vengerait. Eh bien, ce sera moi!

Et Tony, étendant la main sur le cadavre, ajouta solennellement:

--Je le jure!!!

Puis il déposa un dernier baiser sur le front du gentilhomme, remercia
de nouveau le gardien et sortit.

Un quart d'heure après, Tony entrait chez mame Toinon et lui disait:

--Je veux aller à l'Opéra!...

La costumière jeta un cri de joie, sans avoir le soupçon des graves
événements que cette soirée allait préparer, et se hâta tellement
qu'elle ne vit pas même son commis serrer le coffret qu'il portait, dans
un vieux bahut dont il avait la clef...



X

LE PREMIER BAL DE TONY


Le bal de l'Opéra était, en ce temps-là, le rendez-vous de la cour et de
la ville.

Les femmes de qualité, les grands seigneurs s'y pressaient.

Les abords de l'Opéra, alors situé où se trouve à présent le théâtre de
la Porte-Saint-Martin, étaient, ce soir-là, dès minuit, encombrés de
litières, de carrosses et d'une foule compacte de masques.

Deux litières arrivèrent à peu près en même temps et s'arrêtèrent devant
le péristyle.

Deux jeunes femmes et un homme, ce dernier paraissant âgé et très
embarrassé de sa personne, sortirent de l'une. Un jeune homme et une
ronde commère sortirent de l'autre.

Les deux jeunes femmes et leur suivant portaient des costumes villageois
que reconnurent la ronde commère et le jeune homme qui l'accompagnait.

Car ces costumes provenaient de la boutique de mame Toinon, et le jeune
homme en question n'était autre que notre ami Tony.

Mais Tony était métamorphosé. Au lieu de son habit de droguet et de ses
bas de filoselle, Tony portait un habit de drap soutaché d'or, un beau
gilet à ramages, une culotte et des bas de soie.

Il était poudré à frimas, portait l'épée en verrouil, le tricorne sous
le bras et avait tout à fait l'air et les façons d'un vrai gentilhomme.

Pour tous ceux qui le virent entrer, Tony était un jeune seigneur
débauché qui dédaignait de se déguiser et s'en venait promener à l'Opéra
sa jolie figure, à seule fin d'y faire des conquêtes.

Quant à la femme à laquelle il donnait la main, on a déjà reconnu mame
Toinon.

Mame Toinon s'était déguisée en marquise.

Elle avait les bras nus ainsi que les épaules, un tout petit masque sur
le visage, un masque qui, ne cachant presque rien, laissait admirer les
dents, pétiller le regard, s'arrondir le sourire.

Tony la conduisit triomphalement dans la salle.

Mame Toinon le regardait et le trouvait charmant.

--Tu es un vrai gentilhomme, lui dit-elle.

Tony soupira.

--Et je vais être fière de danser avec toi.

--Déjà? fit-il naïvement.

Ce mot impressionna douloureusement la sensible costumière.

--Comment! dit-elle, tu veux me quitter?

--Non, mais...

--Ah! c'est que je suis un peu jalouse de mon cavalier, moi...

Et mame Toinon montra ses dents blanches, épanouit son sourire, et, pour
la première fois sans doute, enveloppa son ami d'une oeillade assassine.

--Patronne, dit tout bas Tony, je suis prêt à vous faire danser...
Tenez, justement on organise un menuet là-bas.

Mame Toinon prit la main que lui offrait son commis et dit tout bas:

--Garde-toi bien de m'appeler patronne; puisque nous jouons aux gens de
qualité, il faut en avoir les façons. Tu m'appelleras _baronne_.

--Et vous, comment m'appellerez-vous?

--Moi, je t'appellerai _chevalier_. Viens.

--Ah! pardon, dit Tony, je vous ai dit que j'allais vous faire danser...

--C'est convenu.

--Mais à une condition...

--Comment, petit drôle? dit la costumière, tu me fais des conditions à
présent...

--J'ai un devoir à remplir.

--Lequel?

--Il faut que j'exécute un article du testament du marquis de Vilers.

--Quel est-il?

--C'est un secret, patr... _baronne_, je veux dire.

La prétendue baronne n'eut point le temps de répondre, car l'orchestre
la contraignit à se mettre en place.

Précisément, l'une des deux bergères, qui étaient entrées au bal en
même temps que Tony et madame Toinon, donnait la main à un officier des
gardes-françaises et se trouva faire vis-à-vis à la costumière et à son
commis.

Le menuet commençait.

Tout en dansant, Tony dévorait des yeux la danseuse et se demandait:

--Est-ce elle ou sa compagne qui est la marquise de Vilers?

Il lui vint une inspiration.

Au moment où il dut, pour obéir aux lois du menuet, changer de danseuse
et quitter mame Toinon pour sa cliente, il dit tout bas à cette
dernière:

--Vous souvenez-vous de Fraülen?

Soudain l'inconnue tressaillit, se troubla, et Tony sentit sa main
trembler dans la sienne.

Il était fixé.

--Fraülen, murmura la pauvre femme d'une voix émue. Vous avez entendu
parler de Fraülen?

--Et du marquis de Vilers...

Elle tressaillit de nouveau et regarda cet adolescent au charmant
visage, au doux sourire un peu triste, au regard plein de mélancolie.

--Qui donc êtes-vous? fit-elle avec plus de curiosité que d'effroi.

--Un ami...

--Votre nom?

--Le chevalier Tony, répondit le commis hardiment.

--Vous connaissez mon mari?

--Oui.

--Est-il ici?

--Non, et c'est lui qui m'envoie.

--Mon Dieu! fit la marquise avec inquiétude, où donc est-il?

--A Versailles, chez le ministre.

--Mais il reviendra cette nuit?

--S'il le peut...

--Et il vous envoie?

--Pour vous rassurer, madame.

Tony ne put en dire davantage; une nouvelle _figure_ le sépara, et il
rejoignit mame Toinon.

Le menuet fini, un flot de masques passa entre Tony et la marquise, qui
se perdirent de vue un moment.

Un mousquetaire, qui venait au bal en quittant son service, charmé par
les belles épaules, le léger embonpoint et le pied finement cambré de
mame Toinon, papillonnait autour d'elle et lui disait mille galanteries.

Tony profita de la circonstance pour abandonner mame Toinon et se mettre
à la recherche de la pauvre veuve.

Mais la foule était nombreuse, difficile à fendre, et notre jeune héros
erra pendant un bon quart d'heure avant d'avoir aperçu celle qu'il
cherchait.

Tout à coup, un homme dont le visage était découvert et qui portait un
manteau rouge, passa près de lui.

Tony le reconnut sur-le-champ.

C'était ce gentilhomme qui avait tué l'infortuné marquis. C'était le
comte Gaston de Lavenay.

--Il doit chercher la marquise, pensa Tony.

Et il se mit à le suivre. Il le vit errer à travers le bal, puis
s'arrêter soudain.

Il s'arrêta aussi. Le comte fit tout à coup quelques pas en avant et
salua. Il était en présence de la marquise de Vilers, dont le masque
s'était détaché un instant, et qu'il avait aussitôt reconnue, bien que
ne l'ayant pas vue depuis quatre longues années.

--Bonjour, marquise, dit le comte d'un air railleur.

Tony s'était glissé derrière elle.

--Monsieur!... fit la marquise, je ne vous connais pas.

--Nous allons, si vous le permettez, renouer connaissance. Je suis le
comte de Lavenay, et vous êtes la marquise de Vilers.

La pauvre femme jeta autour d'elle un regard éperdu; elle semblait
chercher un appui. En vérité, elle ne se souvenait plus de lui. Nous
savons que le marquis ne lui avait jamais parlé du serment qui le liait
aux Hommes Rouges, et, comme leur souvenir lui était exécrable, il
avait toujours évité de prononcer leurs noms. La marquise pensait avoir
uniquement affaire à l'un de ces hommes de plaisir, qui fréquentent
l'Opéra, et ne se souciait nullement d'être l'héroïne d'une aventure de
bal.

--Ah! marquise, reprit le comte, vous conviendrez que j'ai mis une
certaine discrétion à ne point troubler votre lune de miel.

--Monsieur!...

--Cependant, deux de mes amis et moi, nous désirerions avoir un certain
billet que nous vous avons confié un soir à Fraülen...

A la demande du comte, la mémoire revint à la marquise qui, ne sachant
pas qu'elle avait devant elle l'un des plus grands ennemis de son mari,
répondit légèrement:

--Oh! monsieur, excusez-moi. Le billet confié à Fraülen?... Vous me
rappelez une bien lointaine histoire.

--Avez-vous au moins gardé ce billet?

--Non, certes. Je n'y pensais plus, quand un jour monsieur de Vilers l'a
trouvé par hasard dans mon _bonheur du jour_...

--Il l'a ouvert?

--Parfaitement, puis l'a jeté au feu avec colère. Je me souviens même
que jamais il n'a voulu me dire ce qui l'avait offensé dans ce papier.
Mais venez le lui demander demain. Il sera peut-être moins discret avec
vous.

--Votre mari ne nous dira rien, madame ricana le comte.

--Et pourquoi?

Le comte eut un sourire étrange et sans doute il allait ajouter:

--Votre mari ne nous dira rien, madame, parce qu'il est mort, parce que
je l'ai tué!

Mais il n'en eut pas le temps.

Tony, qui était devenu, nous l'avons dit, un homme, Tony, qui n'avait
pas cessé de se tenir auprès de la marquise et avait tout entendu, se
dressa sur la pointe des pieds et jeta son gant au visage du comte.

--Vous êtes un lâche! dit-il.

Le comte, stupéfait, anéanti par une semblable insulte, étouffa un cri
et fit un pas en arrière.

Puis il regarda son agresseur.

Tony n'était qu'un enfant, mais il avait l'oeil étincelant, les lèvres
pâles, et il appuya la main sur la garde de l'épée qu'il portait pour
la première fois, avec tant de fierté et de résolution que le comte de
Lavenay comprit qu'il avait devant lui un adversaire sérieux.

--Vous êtes un lâche, répéta froidement Tony.

La marquise reconnut son vis-à-vis de tout à l'heure.

--Ah! _chevalier_, dit-elle, éperdue.

Ce titre qu'elle donnait à Tony acheva de faire illusion.

Le jeune Tony était beau; il était bien tourné; il portait galamment son
habit de gentilhomme.

Le comte ne douta pas un instant qu'il eût affaire à un homme
parfaitement né.

--Ah! mon petit monsieur, dit-il, je vais vous couper les oreilles sur
l'heure.

--Venez donc, dit Tony, et priez Dieu qu'il vous rende la peau bien
dure!

Il jeta un regard protecteur à la marquise et sortit, fier et hautain,
sur les pas du comte, en se félicitant d'avoir décidé Joseph à venir au
bal. Il le rencontra à quelques pas de l'endroit où s'était passée cette
scène et lui confia la marquise.

Mame Toinon n'avait rien vu, rien entendu.

Elle était tout entière aux galanteries du mousquetaire qui lui donnait
le titre de baronne.



XI

LES TERREURS DE MAME TOINON


Le comte et Tony gagnèrent la porte, quittèrent l'Opéra et s'en allèrent
jusqu'au premier réverbère; là, le comte tira son épée.

Tony l'imita.

Mais, avant de tomber en garde, le comte regarda de nouveau son jeune
adversaire.

--C'est singulier, dit-il; je ne vous ai jamais vu!...

--Je vous connais, moi, répondit Tony.

--Qui êtes-vous?

--Peu vous importe!

--Cependant...

--Faut-il vous répéter, une fois de plus, que vous êtes un lâche?

Le comte rugit.

--Un lâche et un assassin!...

--En garde, donc! s'écria le comte hors de lui.

--Je suis l'exécuteur testamentaire du marquis de Vilers, que vous avez
tué ce soir, dit Tony en croisant le fer, et je me suis juré de vous
tuer, vous, Maurevailles et Marc de Lacy!...

Et Tony, qui n'avait jamais touché une épée et se trouvait en présence
de l'un des bretteurs les plus renommés de ce temps, Tony fondit sur son
adversaire avec cette impétuosité, cette vaillance brutale de ceux qui
n'ont point été initiés aux galantes finesses de l'escrime... Aussi,
avec son inexpérience et sa jeunesse, semblait-il prédestiné à trouver
la mort dans ce combat qu'il avait provoqué.

Le comte Gaston de Lavenay était un tireur habile et prudent qui s'était
fait une réputation terrible dans les gardes-françaises.

C'était lui qui avait tué le marquis Van Hop, un Hollandais fameux, qui
longtemps, à Versailles, avait semé l'effroi parmi les gentilshommes.

Tony allait donc mourir.

Cependant mame Toinon, qui avait un peu perdu de vue le sort de son
client, le pauvre marquis de Vilers, et qui n'était venue à l'Opéra
que pour s'y amuser très consciencieusement, mame Toinon, disons-nous,
s'était longtemps complue à écouter les paroles du beau mousquetaire,
qui persistait à la considérer comme une femme de qualité.

Mais, au bout d'une demi-heure, après avoir dansé et valsé, la
costumière se prit à songer à Tony.

Où était-il?

Elle le chercha longtemps à travers le bal, et, pour la première fois
peut-être, elle éprouva un bizarre sentiment de jalousie.

--Comment!... Le bambin, se dit-elle, oserait-il s'amuser sans moi?

Et, parcourant les salles, elle inspecta les groupes et les coins. Nous
savons qu'en ce moment Tony était sur le point de partager le sort du
marquis de Vilers.

Tout à coup, arrivée sur le lieu même où avait eu lieu la provocation,
elle vit et entendit quantité de gens qui, avec force gestes, se
racontaient et interprétaient à leur façon la scène que nous avons
racontée.

Elle bondit et, de ses deux bras écartant la foule, se plaça au milieu
du groupe stupéfait; puis, s'adressant à celui qui semblait en savoir le
plus:

--Vous dites, demanda-t-elle, qu'un jeune homme a jeté tout à l'heure
son gant au visage d'un seigneur?...

--Oui. J'étais à deux pas.

--Et ce jeune homme était un beau petit blond tout poudré?

--Parfaitement.

--Déguisé en mousquetaire?

--C'est cela.

--Et ils sont sortis ensemble?

--Par le foyer d'entrée.

Grâce au même mouvement par lequel elle avait fendu la foule, mame
Toinon se fit de nouveau place et, relevant ses paniers, descendit
quatre à quatre les marches de l'escalier.

Il était trois heures du matin. Tous ceux qui devaient venir à l'Opéra
étaient déjà entrés. Aucun des danseurs ne songeait encore à se retirer.
Mame Toinon ne rencontra donc personne à qui elle pût demander de quel
côté s'étaient dirigés les deux hommes.

Est-ce son instinct, est-ce la Providence qui la guida?

Une minute après, elle tombait comme la foudre entre les deux
adversaires qui ne l'avaient même pas vue venir, et, entourant de l'un
de ses bras son petit Tony, s'écriait en agitant l'autre sous le nez du
comte abasourdi:

--Vous moquez-vous du monde? Est-ce que vous croyez que c'est vous qui
allez me le tuer? Mais je vous tuerais plutôt, savez-vous?

Tout en étreignant contre elle l'adoré de son coeur, la commère lui
arracha de la main son épée et se mit bravement en garde à sa place.

Le comte commençait à trouver la scène fort amusante. Son adversaire
improvisée continua:

--Il faudrait savoir, entendez-vous, que ce petit-là est mon enfant
d'adoption, mon commis, et qu'on ne s'appelle pas pour rien mame Toinon,
costumière, qui a même une boutique joliment achalandée.

A ces mots, le comte, qui naturellement avait abaissé son épée depuis
l'invasion de cette singulière femme, ne se tint plus de rire.

--Un commis, lui, oh! c'est trop drôle! Et moi qui avais pris son
déguisement pour son costume ordinaire! Et la marquise qui l'appelait
_chevalier_! Ah! ah! ah! j'en rirai longtemps. Mais je ne me bats pas
avec les commis, mon petit ami. Les injures de tes pareils ne nous
salissent pas, nous autres...

Tony écumait de rage, mais le bras gauche de «mame Toinon» était
véritablement un étau, duquel il lui fut impossible de se dégager,
pendant que le comte, toujours riant aux éclats, remettait son épée au
fourreau, puis s'éloignait...

Alors mame Toinon embrassa son commis, puis le regarda avec amour à la
lueur du réverbère.

Tony pleurait.

--Il a raison, dit-il en sanglotant, je ne suis qu'un courtaud de
boutique...

Il s'opéra en lui comme une révolution.

L'histoire qu'il avait lue, l'avait initié aux moeurs et à la vie des
gentilshommes. Il se sentit rougir à la pensée que la marquise de
Vilers, elle aussi, quand elle le reconnaîtrait, ne verrait peut-être en
lui que le commis de mame Toinon.

Il se frappa sur le coeur et dit:

--Cela changera!

À partir de ce moment, l'avenir de l'enfant était-il donc
irrévocablement décidé?

Toutefois, pensant à la marquise, il se souvint qu'elle était restée au
bal.

--Adieu, dit-il à mame Toinon.

--Où veux-tu aller encore?

--A l'Opéra.

--Pour y rencontrer une nouvelle affaire?

--Pour y accomplir un devoir.

En prononçant ces mots, il avait l'air si vaillant que mame Toinon vit
qu'il serait inutile de lutter contre sa volonté.

--Adieu, fit-elle.

Et notre héros, qui se trouvait de prime abord au niveau des
circonstances, remit fort galamment son épée au fourreau, rajusta ses
habits un peu en désordre et rentra dans le bal.

Mais, à vingt pas derrière lui, se glissait mame Toinon.



XII

LE SAUVEUR DE RÉJANE


La marquise de Vilers était tombée sur une banquette non loin de
l'endroit où le comte Gaston de Lavenay avait osé l'aborder.

Seulement elle avait été rejointe par sa jeune soeur, qu'accompagnait
Joseph.

Tony alla droit à elle.

--Madame, lui dit-il à voix basse, vous avez tout à craindre du comte
Gaston de Lavenay...

Elle tressaillit et le regarda.

Tony ajouta simplement:

--Jusqu'à ce que je l'aie tué.

La jeune femme étouffa un cri.

--Mais, qui êtes-vous, dit-elle, vous qui prenez ainsi ma défense?

--Un inconnu qui connaît toute votre histoire.

La marquise pâlit sous son masque.

--Vous étiez à Fraülen? dit-elle.

--Non, madame.

--Alors, mon mari vous a raconté?...

Tony regarda la marquise avec tristesse.

--Madame, dit-il, je suis un tout jeune homme presque un enfant, et
cependant, pardonnez-le-moi, j'ose, en ce moment, vous donner un
conseil...

--Mais, monsieur...

--Quittez le bal...

--Oh! fit la marquise, si j'avais su que mon mari n'y viendrait pas...

--Rentrez à votre hôtel et priez...

La marquise devint affreusement pâle...

--Mon Dieu! dit-elle.

--Rentrez, madame, acheva Tony, et priez Dieu... Il est miséricordieux
et il protège les faibles contre les forts, les bons contre les
méchants.

La marquise, éperdue, fixa longtemps ses regards sur les yeux clairs et
profonds du jeune homme et n'osa point l'interroger.

--Réjane, dit-elle à sa soeur, viens.

Elle fut forcée de l'appeler une seconde fois. Celle-ci, qui semblait
plongée dans un rêve, n'avait rien entendu. C'est que la jeune enfant,
depuis une heure, avait, elle aussi, son secret.

Nous avons peu parlé d'elle. Pourquoi? Parce qu'on parle mal des anges.
Sur terre, un ange ne fait pas de bruit; il aime dans la paix et ne
songe qu'au bonheur tranquille de ceux qui l'entourent. Or Réjane était
vraiment angélique.

Restée au couvent jusqu'au mariage de sa soeur, elle en avait été
retirée par la marquise, quelques jours après l'installation définitive
de celle-ci à Paris. A l'hôtel de Vilers, c'était Réjane qui, sans qu'on
le lui eût jamais demandé, veillait à ce que tous les ordres donnés par
sa soeur ou par son beau-frère fussent toujours strictement exécutés.
Elle avait étudié leurs petites habitudes et ne laissait en aucun temps
rien à souhaiter au marquis ou à la marquise.

Aussi cette dernière fut-elle bien étonnée d'avoir à lui dire deux fois:

--Viens.

Que s'était-il donc passé? Nous allons le dire. Réjane jouera,
d'ailleurs, dans l'épouvantable drame que nous nous sommes donné la
mission de raconter, un rôle trop important pour que nous la laissions
plus longtemps dans l'ombre.

Le comte de Lavenay n'était point venu seul au bal de l'Opéra. Ses amis,
Albert de Maurevailles et Marc de Lacy y promenaient également leurs
manteaux rouges et y cherchaient, chacun de son côté, la marquise,
pendant que Lavenay la trouvait à l'endroit que nous connaissons.

Au moment où madame de Vilers faisait vis-à-vis à Tony, un flot de
curieux sépara d'elle Joseph et Réjane, puis, jetant le vieux valet de
chambre sur une banquette, repoussa dans le couloir la pauvre enfant
affolée.

Dans ce couloir, un gigantesque tambour-maître paradait, à moitié gris,
devant les femmes qui l'admiraient et les hommes qui l'applaudissaient.

Réjane vint s'échouer contre lui.

Quand il s'agit de se faire remarquer, tous les moyens sont bons.

Le tambour-maître confia sa canne à un voisin et, asseyant la jeune
fille sur sa main, la brandit en l'air et la secoua, comme il eût fait
de sa canne.

La foule trépignait d'aise. Quant à Réjane, stupéfaite, effrayée, elle
allait s'évanouir.

Tout à coup, le tambour-maître reçut en pleine poitrine un formidable
coup de poing.

--Misérable! lui cria une voix.

Et celui, qui avait frappé et parlé, lui arracha l'enfant, la saisit
dans ses bras et, jouant des coudes, la porta dans la salle des
rafraîchissements où il lui administra un cordial.

C'était Maurevailles.

--Oh! monsieur, vous êtes bon, lui dit l'enfant, et je vous remercie.

Et, ce disant, elle le regarda longuement, comme pour se souvenir à
jamais des traits de son bienfaiteur.

Hélas, c'en était fait! Elle venait de graver pour toujours le portrait
de celui-ci dans son coeur.

La tendre enfant qui, jusqu'à ce moment fatal, avait ignoré l'amour,
allait aimer, pour son malheur éternel, l'un des hommes qui avaient juré
de tuer M. de Vilers et de posséder la marquise!

Quelques instants après, celui-ci la remettait entre les mains de
Joseph, sans qu'elle eût osé lui demander son nom, et c'est cette
timidité qu'elle se reprochait pendant que sa soeur l'appelait en
vain...

A la fin pourtant, elle reconnut la voix de la marquise et se leva
soudain.

Tony aida les deux femmes et Joseph à sortir du bal.

Au moment où elle montait en litière, la marquise lui saisit vivement le
bras.

--Oh! dites-moi tout, fit-elle. Dites-moi la vérité... si terrible
qu'elle soit.

--Aujourd'hui je ne puis, dit Tony.

--Pourquoi?

Il n'hésita point à mentir, tant l'endroit lui semblait déplacé pour
apprendre à la marquise une si horrible nouvelle, et répondit:

--Je ne la connais pas suffisamment. Mais je la connaîtrai demain et je
vous en ferai part. Je vous le promets.

Et, certain que les Hommes Rouges ne pourraient attenter à la marquise,
puisqu'il les avait vus dans le bal en sortant, il salua sa protégée
et revint se poster à la porte de l'Opéra pour les empêcher au besoin,
autant que Dieu le lui permettrait, de se mettre à sa poursuite.

Quel ne fut pas son étonnement quand il trouva sous le péristyle la
bonne mame Toinon!

La pauvre femme faisait pour lui ce qu'il faisait pour la marquise.

--Ah! viens, s'écria-t-elle avec effroi en le revoyant seul auprès
d'elle. Si tu savais ce que j'ai entendu!!!

Et, bon gré mal gré, elle l'entraîna vers la rue des Jeux-Neufs.

Chemin faisant, Tony, de nouveau enserré dans les bras de mame Toinon,
lui demanda naturellement des explications sur son redoublement de
terreur.

--Ah! mon pauvre ami, dit-elle, dans quelles aventures t'es-tu jeté!

--Mais enfin qu'y a-t-il?

--Il y a que, au moment où tu reconduisais tes grandes dames, deux
hommes sont venus rejoindre l'oiseau qui voulait te tuer.

--Qu'est-ce que cela fait? répliqua tranquillement Tony.

--Ce que ça fait? Ah! tiens, tu m'épouvantes. Tu cours à la mort, pour
sûr. Ils étaient vêtus de rouge, comme lui.

--De rouge? Alors c'étaient les marquis de Maurevailles et de Lacy...

--Comme tu nous défiles leurs noms! Ils ne savent pas le tien, eux, mais
s'ils te tenaient!

--Qu'avez-vous donc entendu?

--Voici. Quand tu es passé devant eux, celui que tu sais a raconté ton
affaire aux autres. Sais-tu aussi ce que le grand a répondu? Il a dit:
«Puisque ce petit-là veut nous gêner, tu as eu tort de ne pas en finir
avec lui.» A quoi l'autre a répliqué: «Veux-tu que je lui cherche
querelle? Dans une seconde ce sera fait.--Non, a riposté notre oiseau,
j'ai réfléchi. Il y a un lieutenant de police à Paris. Il pourrait se
fâcher à la fin. Attendons une occasion meilleure.» J'espère que tu te
tiendras tranquille maintenant?

--Je n'en ai plus le droit.

--Tu me feras mourir.

Et, jusqu'à la maison, la pauvre femme se répandit en jérémiades
désespérées!



XIII

A L'HOTEL DE VILERS


Après avoir enfin gagné sa chambre, Tony, tout bouleversé par les
terreurs de mame Toinon, récapitula dans son cerveau les événements
singuliers dont il venait d'être témoin et acteur.

Pour un enfant de seize ans, habitué à l'existence calme et un peu
effacée qu'il avait menée jusqu'alors auprès de la bonne mame Toinon, il
y avait de quoi devenir fou.

Tony en était à se demander s'il n'avait pas rêvé, si le duel sans
témoins, la cassette d'ébène, le manuscrit du mort, l'histoire des
Hommes Rouges et enfin l'aventure du bal de l'Opéra n'étaient pas le
résultat d'un épouvantable cauchemar...

Malheureusement il n'y avait pas à en douter. Tout cela était arrivé,
bien véritablement arrivé.

--Que vais-je faire, ou plutôt que dois-je faire? se demandait le jeune
commis en s'asseyant, pour réfléchir, sur le bord de sa couchette.

Il songeait que son premier devoir était maintenant d'informer la
comtesse de Vilers de la mort de son mari. Mais il était peut-être
bien tôt pour se présenter à l'hôtel. La jeune femme, rentrant du bal,
épuisée par tant d'émotions, n'avait-elle pas besoin d'un repos si
péniblement gagné?

Il se dit qu'il valait mieux attendre quelques heures. Il ferait jour
alors à l'hôtel de Vilers. La comtesse, remise de sa nuit, serait mieux
à même de recevoir l'épouvantable nouvelle.

Puis Tony succombait à la fatigue; malgré lui, ses paupières
s'appesantissaient.

Il pensa que sa mission ne se bornait pas à voir la comtesse, qu'il lui
restait bien d'autres choses à faire et que, loin de nuire au succès,
quelques heures de sommeil lui rendraient, à lui aussi, la force
nécessaire pour les accomplir jusqu'au bout.

Dans cette idée, il se coucha tout habillé sur son lit et
s'endormit,--pour quelques heures, pensait-il.

Mais, l'on doit s'en douter, le pauvre garçon était rompu de lassitude,
et à son âge on dort bien.

Quand il se réveilla, le jour commençait à tomber...

--Ah! mon Dieu, s'écria-t-il, quelle heure peut-il être et combien de
temps ai-je dormi? Pourvu qu'il ne soit pas trop tard maintenant!...

Et, sans quitter le costume de mousquetaire qu'il avait porté à l'Opéra,
costume qui, du reste, nous l'avons dit, allait remarquablement bien à
sa figure éveillée et fière, il descendit les escaliers quatre à quatre
et s'élança dans la rue.

Il arriva bientôt à l'île Saint-Louis. La porte de l'hôtel était fermée.

Il frappa. Personne ne répondit.

--Que se passe-t-il donc? se demanda-t-il.

Tony saisit de nouveau le marteau et se mit à frapper de toutes ses
forces. Mais ce fut en vain.

Quelques bourgeois du voisinage, seuls, ouvrirent leurs fenêtres pour
voir d'où venait ce tapage. Puis, se disant que les affaires de l'hôtel
de Vilers ne les regardaient point, ils rentrèrent prudemment dans leur
logis.

Tony ne se rebuta pas. Irrité au contraire de ce silence, il voulut en
pénétrer la cause.

--L'hôtel, pensa-t-il, doit avoir une autre sortie, soit du côté de la
Seine, soit sur la rue voisine.

Et il se mit à chercher cette issue.

Il ne se trompait pas.

Comme toutes les demeures seigneuriales de cette époque, l'hôtel de
Vilers donnait sur d'immenses jardins qui s'étendaient jusqu'au quai de
Béthune.

Le mur, qui leur servait de clôture, avait sans doute quelque point
vulnérable, quelque brèche où il était facile de le franchir en
s'écorchant un peu les mains et les genoux.

Il est vrai que Tony, en commettant ainsi une escalade, s'exposait à
recevoir un coup de fusil ou tout au moins à être arrêté par quelque
jardinier.

Mais il n'y pensa même pas.

Et, depuis vingt-quatre heures, il en avait vu bien d'autres!

Il prit donc sa course vers le quai, décidé à pénétrer de vive force
dans l'hôtel.

Comme il arrivait au coin de la rue de la Femme-sans-Tête, il aperçut
une voiture attelée de deux chevaux qui stationnait sous la garde d'un
cocher.

Très pressé d'arriver à son but, le jeune homme ne jeta qu'un regard
distrait sur cette voiture, un de ces grands carrosses monumentaux
suspendus à d'immenses courroies de cuir, comme on les faisait en ce
temps-là et dont on retrouve encore quelques spécimens au Petit-Trianon
et au musée de Cluny.

D'ailleurs l'eût-il regardée, il n'eût pu voir dedans, car devant les
glaces les rideaux de cuir étaient fermés.

Quant au cocher, qui ne portait pas de livrée, il avait, pour se
préserver sans doute contre le froid de janvier, relevé jusqu'aux
oreilles les collets de sa roquelaure, et les boucles de sa perruque lui
cachaient en grande partie le visage.

Tony avait d'ailleurs bien autre chose à faire que de s'occuper de ce
carrosse, qui appartenait probablement à quelque seigneur du voisinage.

Il lui tardait d'en finir.

Il examina rapidement la muraille du jardin et trouva bientôt l'aide
qu'il cherchait.

Par-dessus la crête du mur, un gros arbre moussu laissait passer une
branche comme pour inviter à s'en servir.

En sautant, l'apprenti saisit cette branche; puis, roidissant les reins
et raccourcissant progressivement les bras, il exécuta ce que les
gymnastes appellent le _rétablissement_.

Tout essoufflé de cet effort, il s'assit sur la branche pour se reposer
un peu.

Le plus dur était fait. Il ne s'agissait plus que de descendre. Mais
Tony dominait le jardin; il voulut en profiter pour s'orienter.

Comme il examinait les larges allées, se demandant laquelle conduisait
directement à l'hôtel, un cri étouffé se fit entendre à quelque distance
de lui, suivi d'un piétinement.

Puis les branches d'un fourré crièrent, froissées par la chute d'un
corps.

Tony dégringola, plutôt qu'il ne sauta, du haut de sa branche et
s'élança vers le point d'où partait le bruit.

Deux hommes luttaient en effet dans un fourré. L'un d'eux, qui tenait
l'autre sous son genou et était en train de le bâillonner, était
enveloppé d'un grand manteau.

Et, à la pâle clarté de la lune qui se levait, le jeune homme vit en
pâlissant la couleur de ce manteau...

L'agresseur était un des Hommes Rouges!...

Quant à celui qu'on bâillonnait, Tony le reconnut également. C'était le
vieux Joseph, l'ami, le valet de chambre du marquis.

Tony aussitôt s'élança au secours du vieillard.

Mais il se dit que la marquise était certainement en péril et qu'il
fallait avant tout courir la défendre.

Le misérable, occupé à bâillonner Joseph, ne s'était pas aperçu de
l'arrivée du jeune homme.

Celui-ci s'esquiva sans bruit et courut vers l'hôtel.

Comme il allait franchir la porte, une ombre se dressa devant lui.

C'était encore un homme drapé dans un manteau pareil à celui du premier.

C'était le deuxième des Hommes Rouges!...

Il barra le passage à Tony. Mais le commis à mame Toinon avait en ce
moment la force et le courage d'un lion. Que lui importait le péril?...
Il voulait passer!

D'un coup d'épaule, il culbuta l'ombre qui tentait de lui barrer le
passage.

Puis, les yeux étincelants, les narines gonflées, les tempes battant la
fièvre, il s'élança dans l'hôtel.

L'homme qu'il venait de renverser s'était relevé et s'était mis à sa
poursuite.

Qu'est-ce que cela faisait à Tony?

Tony s'était promis d'arriver jusqu'à la marquise!

Et il fallait qu'il y arrivât, malgré les murs, malgré les grilles,
malgré les Hommes Rouges et leurs spadassins et leurs suppôts.

Et, vive Dieu! s'il était besoin d'engager une lutte, il
l'engagerait!... Mame Toinon n'était pas là!

Tony ne se connaissait plus. Le feu de la bataille l'avait embrasé; il
lui semblait entendre mille clairons sonnant la charge.

Comme les volontaires en sabots qui, quarante ans plus tard, devaient
enlever à la baïonnette, au chant de la _Marseillaise_, les batteries
de la vieille armée allemande, il sentait quelque chose qui l'emportait
malgré lui.

Il eût, à ce moment, sans reculer d'une semelle, engagé la lutte contre
tout un régiment.

A peine avait-il franchi le vestibule, qu'il aperçut le troisième des
Hommes Rouges qui, cherchant comme lui, sans doute, à arriver aux
appartements de la marquise, hésitait entre deux couloirs.

Tony s'élança vers lui. L'homme tira son épée.

Mais le jeune mousquetaire de l'Opéra avait, lui aussi, une épée au
côté, une épée qui brûlait de prendre une revanche et qui sortit toute
seule du fourreau.

L'arme haute, il fondit sur l'Homme Rouge.

Celui-ci, stupéfait de cette brusque attaque, rompit d'un pas.

L'autre Homme Rouge arrivait; Tony, bondissant en arrière, lui cingla le
visage du revers de sa rapière, dont il se servait comme d'une cravache.

Le nouveau venu poussa un juron énergique et dégaina à son tour.

Le pauvre Tony était pris entre deux lames menaçantes.

Il était perdu.

Que pouvait-il faire, en effet, contre ces deux hommes que toute l'armée
avait connus comme les plus habiles bretteurs de l'entourage du maréchal
de Belle-Isle?

Mais s'il fallait mourir, au moins Tony mourrait bravement, et en
donnant, lui aussi, la mort. Se jetant dans une encoignure, il attendit
de pied ferme l'attaque de ses ennemis.

Il en vit venir en effet un encore, celui-là même qui tout à l'heure
bâillonnait Joseph.

Seulement l'arrivant, au lieu de sembler prêt à tirer l'épée, avait au
contraire l'air consterné.

Il dit:

--On vient d'enlever la marquise!

A ces mots, il y eut comme une trêve entre les trois adversaires
abasourdis.

--Enlever la marquise! s'écrièrent-ils ensemble.

--Et dans ma propre voiture! répondit le nouveau venu.

--L'enlever! mais qui donc alors? murmura Tony.

Les Hommes Rouges étaient non moins stupéfaits que lui.

Le carrosse qu'ils avaient amené pour enlever la marquise avait servi à
un autre!...

Quel pouvait être cet autre qui était venu ainsi se jeter si fatalement
dans leurs brisées?

Comment avait-il su que le carrosse était là tout prêt, tout disposé
pour une longue route?

Un instant, l'idée leur vint que ce courtaud de boutique, qui se mêlait
de leurs affaires, était peut-être l'auteur de leur mésaventure.

Mais il n'y avait qu'à regarder Tony pour se convaincre de sa parfaite
innocence et même de l'abattement dans lequel l'avait plongé le mystère
qui venait de s'accomplir. On ne joue pas ainsi, à un tel âge, le
désappointement, le trouble, la peur de l'inconnu.

Sans plus s'occuper de lui, qui semblait hébété sur le siège où la
surprise l'avait cloué, les trois amis quittèrent donc cet hôtel où ils
n'avaient que faire.

Leurs chevaux, gardés par des palefreniers, les attendaient sur le quai,
non loin de l'hôtel de Vilers.

Les Hommes Rouges se mirent en selle.

--Et maintenant avisons vite, dit Lavenay.

--Séparons-nous et poursuivons le ravisseur, proposa Marc de Lacy.

--Mauvais moyen, murmura Maurevailles.

--Mais avec nos palefreniers, nous sommes six. En allant de six côtés
différents...

Maurevailles l'interrompit:

--Peux-tu me jurer que le carrosse ne passe pas en ce moment par l'un
des cent autres côtés? Or, dans notre situation, il ne faut point courir
la chance; on ne l'attrape jamais.

--Connaîtrais-tu donc le moyen certain de retrouver la marquise?

--Hé! laisse-moi le chercher, fit Maurevailles avec impatience.

Et, pendant quelques minutes, les trois cavaliers, dont les palefreniers
se tenaient respectueusement à distance, se creusèrent le crâne pour y
trouver l'expédient sauveur.

Rien, ils ne trouvaient rien!

Ah! Tony aurait beau jeu si, au lieu de rester anéanti sur son siège,
dans la salle abandonnée de l'hôtel de Vilers, il se donnait la peine de
chercher!

Mais Tony, le pauvre Tony était comme mort, épuisé par tant d'événements
divers.

La veille seulement, à ce mot: «On enlève la marquise!» il n'eût pas
hésité à s'élancer par la fenêtre. Guidé par le bruit des roues du
carrosse, qui alors n'eût pas eu le temps de s'éloigner, il se serait
cramponné à l'une des portières. Qui sait ce qu'il eût fait!

Mais la force d'un enfant a des bornes et, tandis que la fatigue le
domptait, les ennemis de la marquise délibéraient...

Tout à coup Lavenay poussa un cri:

--Nous n'avons qu'une chose à faire, fit-il.

--Parle, dit Marc de Lacy.

--Cet homme qui vient d'enlever la marquise, reprit Lavenay, ne restera
pas à Paris...

--Qu'en sais-tu?

--D'abord, il doit évidemment nous connaître et il sait de quoi nous
sommes capables. Nous avons retrouvé la comtesse Haydée, malgré toutes
les précautions prises par Vilers. Ici nous la retrouverions encore,
malgré tout le soin que cet inconnu pourrait mettre à la cacher. Donc il
va quitter Paris et probablement la France.

--Lavenay a raison, s'écria de Lacy, mais quel peut être cet homme?

--Je n'en sais rien. Nous chercherons cela plus tard. Le plus pressé,
c'est de le joindre. On ne fait pas un long voyage ainsi, surtout avec
une femme, à l'improviste et sans bagages. Il ne faut pas oublier que le
carrosse m'appartenait, il n'y a qu'un quart d'heure. Notre ennemi a dû
toucher à son hôtel pour prendre quelques malles, puis il gagnera au
plus vite l'une des portes de Paris. Si nous savions laquelle, il nous
serait facile d'aller l'y attendre. Mais Paris a quinze barrières et
nous ne sommes que six, dont trois imbéciles.

--Que faire alors?...

--Ma foi! prendre un grand parti: courir chez le lieutenant de police et
l'informer de ce qui s'est passé. On connaît assez ses habitudes pour
être sûr qu'il enverra immédiatement du monde à toutes les portes de
Paris.

Si le carrosse veut sortir, on l'arrêtera.

S'il est déjà passé, on saura quelle direction il a prise.

Et qu'on nous dise cela..., avec les chevaux que nous avons, nous
l'aurons vite rattrapé.

--Lavenay a raison, dit Marc de Lacy, mais je crois qu'il est bon de ne
mettre qu'en partie le lieutenant de police dans la confidence.

--C'est évident.

--Peut-être aussi serait-il maladroit de nous montrer à lui tous les
trois.

--Certes, dit Lavenay, un seul doit se rendre à l'hôtel de la police.

--Et celui-là?

--Ce sera moi, si vous le voulez bien. Partons ensemble. Vous
m'attendrez sur la place Vendôme.

Et les Hommes Rouges partirent au quadruple galop.



XIV

OU LA POLICE FAIT PLUS QU'ON NE LUI DEMANDE


L'hôtel de la police n'était pas situé à cette époque dans le quartier
où il est aujourd'hui. Il touchait à l'enclos des Capucines, avec lequel
il a depuis longtemps disparu.

Le lieutenant général de police était alors M. Feydeau de Marville,
ancien conseiller au Parlement de Paris.

C'était un homme d'une équité sévère et qui n'avait ni l'âpreté, ni la
verve inquisitionnelles de son prédécesseur, M. Hérault, celui que le
fameux voleur Poulailler attacha un jour dans son propre cabinet, en
dépit des gardes et des agents.

M. de Marville, au contraire, s'appliqua à rendre ses fonctions utiles
à tout le monde, aux petits comme aux grands, aux pauvres comme
aux riches, et il révoqua plusieurs agents qui, dans leur habitude
d'omnipotence, avaient abusé de leurs fonctions.

Dans la célèbre affaire de la tragédie de _Mahomet_, il n'hésita pas à
faire, auprès de Voltaire, une démarche personnelle qui eut le meilleur
résultat.

Tel était l'homme qu'allait voir M. de Lavenay.

Malgré l'heure avancée et bien qu'il travaillât avec ses secrétaires à
des règlements sur les jeux publics, très difficiles à réprimer, M. de
Marville n'hésita pas à recevoir le gentilhomme, dont le nom lui était
fort connu.

Lavenay lui raconta l'enlèvement, sans dire quelle part ses amis et lui
avaient eu l'intention d'y prendre.

Tout au contraire, il donna comme motif de sa démarche la vieille amitié
qui l'unissait au marquis de Vilers?

M. de Marville l'écoutait avec attention.

A la fin, il demanda, tout en fixant sur Lavenay ses yeux de lieutenant
de police:

--Mais que faisait donc pendant ce temps-là le marquis de Vilers?

Un instant, Lavenay, qui ne s'attendait point à cette question parce
qu'on oublie toujours la chose principale, resta décontenancé, mais il
se remit bien vite et riposta gaillardement.

--Vilers? mais il est en voyage!

--Et depuis quand?

--Depuis quelques jours.

--Oh! c'est étrange! j'avais cru l'apercevoir hier au petit lever du roi
et même lui entendre dire qu'il n'était pas près de quitter Paris.

--Vous, ou moi, nous nous trompons, M. le lieutenant de police. La
vérité est qu'à l'heure de l'enlèvement, Vilers n'était point chez lui.

--Soit! mais qui vous fait supposer que l'inconnu qui a enlevé la
marquise doive, lui aussi, quitter Paris?

La réplique encore était difficile. Lavenay ne pouvait tenir en effet à
faire part à M. de Marville de la poursuite sans merci dont lui-même et
ses amis menaçaient la marquise.

Il trouva cette réponse:

--Le ravisseur ne doit-il pas craindre, monsieur le lieutenant de
police, qu'à Paris vous ne mettiez trop tôt la main sur lui? Aussi soyez
certain qu'il ne songe qu'à vous fuir. C'est pour cela que je me suis
permis de venir à cette heure indue.

Le magistrat s'assit à son bureau et écrivit rapidement un ordre.

Puis il frappa sur un timbre. Un huissier entra.

M. de Marville lui remit l'ordre qu'il venait décrire.

--Dans un quart d'heure d'ici, dit-il, tous les postes des portes de
Paris seront informés qu'il faut arrêter le carrosse s'il passe, qu'il
faut lui donner la chasse, s'il est passé.

Lavenay se mordit les lèvres.

On lui accordait plus qu'il ne demandait.

La maréchaussée à la poursuite de l'homme mystérieux, c'était une grande
chance pour qu'il pût s'échapper avec sa précieuse conquête. Ou, dans le
cas où la police parviendrait à l'arrêter, c'était la marquise ramenée
à son hôtel, et protégée, au moins pour un temps assez long, par M. de
Marville, contre les entreprises des Hommes Rouges.

Cependant Lavenay réfléchit qu'avec des chevaux comme ceux qu'ils
possédaient, lui, Lacy et Maurevailles, il leur serait facile de
devancer les lourdes montures des cavaliers de la maréchaussée.

Aussi fut-ce le sourire sur les lèvres qu'il demanda à M. de Marville de
vouloir bien lui permettre d'attendre les renseignements qu'il allait
recevoir, afin qu'il pût aller sur les traces du ravisseur.

Mais le magistrat secoua la tête.

--Ce que vous sollicitez là, monsieur le comte, est impossible, dit-il.

--Impossible! pourquoi?

--Parce que je vous arrête!

--Vous m'arrêtez?

--Comme accusé d'assassinat sur la personne de votre ancien ami, le
marquis de Vilers!...

Lavenay devint livide.

Comment M. de Marville savait-il que M. de Lavenay avait tué le marquis?

Le duel n'avait eu d'autre témoin que Tony.

Et ce n'était pas lui qui avait averti le lieutenant de police.

Mais M. de Marville venait de parler _au jugé_.

Il n'avait que des soupçons et voulait les changer en certitude.

A la suite des nombreux crimes qui se commettaient chaque nuit dans
Paris, M. de Marville avait pris une ordonnance fort sage pour l'époque.

Cette ordonnance, en date du 17 mai 1743, prescrivait à tout chirurgien
d'avoir à déclarer à la police, dans les vingt-quatre heures, le nom, le
domicile et le genre de blessure des gens qu'on portait à soigner chez
eux.

De cette façon, quand deux gentilshommes se coupaient galamment la
gorge, il n'était plus possible au blessé de se faire soigner en secret
et de cacher le duel.

Les exempts avaient reçu en même temps des ordres très sévères sur le
même sujet.

Ils ne pouvaient plus, comme autrefois, dire en trouvant un cadavre
sanglant:

--Voilà un homme qui s'est battu. Tant pis pour lui!...

Il leur fallait au contraire recueillir sur la cause et les
circonstances du duel tous les renseignements possibles.

Quelques-uns remplissaient exactement ce devoir; beaucoup trop le
négligeaient.

Or, par hasard, l'exempt qui avait vu relever le cadavre et l'avait fait
transporter aux caveaux du Châtelet était un homme intelligent et zélé.

Grâce aux soins pris par Tony, il n'avait pu constater l'identité du
mort.

Mais il avait questionné tous les portiers de la place Royale.

Et il avait appris qu'un homme en manteau rouge avait été vu, vers
l'heure du meurtre, d'abord entrant fort tranquillement dans cette
place, puis s'éloignant à pas rapides.

Cet agent avait fait son rapport au lieutenant de police.

Et celui-ci, voyant le manteau rouge de Lavenay, s'était dit tout de
suite:

--Voilà le meurtrier.

Quant au nom de la victime, il l'avait trouvé par un semblable
enchaînement d'idées:

Lavenay, encore en manteau rouge, déclarait venir de l'hôtel de
Vilers... où l'on avait enlevé la marquise... qu'il paraissait aimer
plus qu'il ne fallait...

Et le mari de celle-ci avait disparu?...

Évidemment la victime de la veille, ce gentilhomme inconnu, dont on
cherchait le nom, c'était le marquis.

M. de Marville tenta l'épreuve.

On a vu comment elle réussit. La pâleur de Lavenay lui prouva qu'il
avait touché juste.

Cependant, la première surprise passée, le comte se remit:

--Monsieur le lieutenant de police, dit-il, on a bien raison de
prétendre qu'aucun fait ne vous est longtemps ignoré. Je vous donnerai
tout à l'heure des explications qui vous satisferont, je l'espère.
Cependant mes amis, MM. de Lacy et Maurevailles, attendent avec une
impatience fébrile le résultat de ma démarche. Moi-même, je suis plus
anxieux sur le sort de madame la marquise de Vilers que sur le mien
propre. J'ai tué en duel loyal son mari, qui m'avait mortellement
offensé. Mais un grand danger la menace, je le sens, j'en suis sûr. Si
je ne puis courir sur les traces du ravisseur, permettez-moi au moins de
prier mes amis, sur qui ne pèse aucune accusation, d'y aller à ma place.

M. de Marville ne répondit pas, mais pour la seconde fois, il frappa sur
le timbre.

L'huissier parut.

--Dites à M. La Rivière de venir ici.

L'huissier s'inclina et sortit.



XV

LE RAVISSEUR DE LA MARQUISE


Presque aussitôt apparut M. La Rivière, un gros bonhomme à la face
rougeaude, au sourire béat, tout le contraire du type que l'on se fait
généralement du policier de l'ancien régime. Il est vrai que ses petits
yeux gris, percés en vrilles, brillaient comme deux étoiles derrière
les lunettes bleues qui les abritaient. Sans ces deux yeux, on eût pu
prendre M. La Rivière pour un franc imbécile. Quand on les avait vus
fixés sur soi, on frissonnait.

M. La Rivière fit un magnifique salut et attendit, les mains croisées
sur son ventre, que M. de Marville l'interrogeât.

--La Rivière, demanda le lieutenant général, a-t-on exécuté mes ordres
relativement aux barrières?

Le policier tira sa montre, une grosse montre d'argent:

--L'expédition a été faite à moins onze, supputa-t-il, le départ à moins
quatre... Mettons quinze minutes l'une dans l'autre pour le trajet
ventre à terre. Monseigneur, dans trois minutes tous les postes seront
prévenus. La plupart les ont déjà.

--Et s'il y a un résultat? ne put s'empêcher de demander Lavenay.

M. La Rivière répondit:

--S'il y a un résultat, monseigneur le saura au bout d'un quart d'heure.

M. de Marville congédia du geste le policier qui salua et disparut.

--Vous le voyez, comte, dit-il, tout est prévu.

Les mesures les plus sérieuses sont prises. Vous n'avez donc rien à
redouter pour la marquise. Quant à vos amis qui vous attendent, je ne
veux pas les laisser se morfondre inutilement sur la place Vendôme,
où ils doivent commencer à trouver le temps long. Je vais les envoyer
chercher.

--Pardon, monsieur le lieutenant de police, se permit-il de demander.
Mais comment savez-vous que c'est place Vendôme qu'ils m'attendent?

Pour toute réponse, M. de Marville tendit au comte un papier que M. La
Rivière, en entrant, avait invisiblement placé sur le bureau.

Lavenay lut sur ce papier:

--Deux autres Hommes Rouges se promènent place Vendôme.

--C'est admirable, fit-il en s'inclinant.

--Mais, en attendant, reprit M. de Marville, racontez-moi par suite de
quelles étranges circonstances vous avez pu arriver à tuer votre ami
intime, le marquis de Vilers.

Lavenay commença son récit et expliqua les faits que nous connaissons
déjà pour les avoir lus, avec Tony, dans le manuscrit du mort.

Seulement, le récit de Lavenay s'arrêtait au départ du marquis, de celui
qu'il appelait «le traître.»

--Il avait failli à sa parole, ajouta le comte; nous nous réunîmes en
tribunal pour le juger.

--Et vous l'avez condamné?

--A mort.

Le lieutenant de police avait écouté avec un vif intérêt ce récit
presque fantastique.

--Et la comtesse Haydée? demanda-t-il.

--Il fut décidé que rien ne serait changé à son égard.

--Comment cela?

--Nous avions juré qu'elle serait à celui dont le nom était sur le
bulletin choisi par elle.

--Eh bien?

--De deux choses l'une: ou le marquis avait fait disparaître ce
bulletin, ou le papier était resté entre les mains de la comtesse. Dans
le second cas, la chose allait naturellement; car il est évident que
si son nom avait été sur ce papier, le marquis n'eût pas eu besoin
d'enlever la comtesse pour l'épouser.

--Et si le bulletin était détruit?

--Il l'est. Or, le marquis étant mort, le pacte subsiste entre nous
trois. Nous referons trois billets, et, comme la première fois, nous
consulterons le sort.

--Mais vous savez que la comtesse Haydée ne vous aime pas, puisqu'elle
avait choisi M. de Vilers?

--Parfaitement. Aussi sera-ce là sa punition.

--Sa punition?

--Elle apprendra la mort de celui qu'elle aimait, et qui a trahi son
serment, et appartiendra à l'un de nous, à celui que le sort désignera.

--Et si celui-là est M. de Lacy ou M. de Maurevailles?

--Je mettrai autant de zèle à l'aider que j'ai mis d'acharnement à
poursuivre et à tuer le marquis.

--Mais c'est de la folie!...

--Pour nous trois, liés par notre parole, c'est de l'honneur!

On gratta à la porte.

L'huissier venait avertir le lieutenant de police que les deux
gentilshommes qu'il avait envoyés chercher étaient là. M. de Marville se
leva pour recevoir MM. de Maurevailles et de Lacy.

Ceux-ci étaient déjà depuis longtemps sur la place Vendôme, enveloppés
dans leurs manteaux, et marchant de long en large, à côté de leurs
chevaux tenus en laisse par les palefreniers, quand on était venu les
mander près du lieutenant de police. Ils se doutèrent qu'il était arrivé
quelque incident nouveau. Aussi, après les salutations, parurent-ils
attendre une explication.

--Messieurs, leur dit M. de Marville, je viens d'avoir un long entretien
avec votre ami. Il m'a raconté votre pacte. Il ne m'a pas caché qu'il
l'avait déjà en partie accompli. Il reconnaît que c'est lui qui a tué le
marquis de Vilers.

--En duel! répondirent en même temps les deux gentilshommes.

--Et il m'a affirmé en outre que le combat avait été loyal...

--Nous nous en portons garants pour lui, s'écria Maurevailles.

--Et nous demandons notre part de responsabilité, ajouta Lacy.

M. de Marville réfléchit un instant. Certes, le cas était grave. Il y
avait eu un meurtre commis et la victime était un officier connu de la
cour et de la ville. Cela pouvait engendrer un grand scandale. Mais d'un
autre côté, ce n'était que par induction que le lieutenant de police
était arrivé à savoir le nom du mort. Pour tout le monde, le cadavre qui
reposait là-bas dans les caveaux du Châtelet était celui d'un inconnu.

Au pis-aller, si plus tard on arrivait à savoir que le marquis de Vilers
avait été tué, les trois officiers n'hésiteraient pas à répondre de
cette mort. Ils l'avaient promis. Et le lieutenant de police voyait
qu'ils étaient gens à tenir leur parole. Il était d'ailleurs en pouvoir
de les y contraindre.

En ce temps, malgré les édits, il y avait pour les duels une grande
tolérance. On ne courait donc pas grand risque à fermer les yeux sur
celui-ci. Quant à l'exempt qui avait fait l'enquête, il n'était pas
difficile de lui fermer les yeux et la bouche.

--Messieurs, dit M. de Marville, j'accepte votre parole. Vous êtes
libres. Et maintenant attendons le résultat des mesures prises
relativement au carrosse. Justement voici une estafette qui arrive.
Peut-être allez-vous savoir quelque chose.

En effet le galop d'un cheval venait de retentir sur les pavés inégaux
de la rue des Capucines. On entendit ce cheval s'arrêter devant l'hôtel,
puis un cavalier de la maréchaussée, dont le sabre traînait sur les
marches, monter l'escalier.

Aussi impatient que les trois amis, M. de Marville n'attendit pas qu'on
vînt le prévenir et se précipita dans l'antichambre.

Le cavalier tenait à la main un large pli scellé. M. de Marville
lui arracha la lettre et rentra dans son cabinet en regardant la
suscription.

--Porte Saint-Antoine! dit-il.

Il brisa le cachet et parcourut rapidement la dépêche en murmurant:

--Oh! c'est étrange!

--Que se passe-t-il donc? demandèrent à la fois Lavenay, Maurevailles et
Lacy.

--Voyez vous-mêmes, Messieurs. Selon mes ordres, on a arrêté le carrosse
à la porte Saint-Antoine...

--Eh bien?...

--Il contenait deux personnes: un homme âgé, vêtu d'un surtout de
fourrures, et une jeune femme...

--Le ravisseur et madame de Vilers...

--A l'invitation des gardes, l'homme aux fourrures s'est incliné avec un
sourire...

--Et on l'a arrêté?

--On l'a laissé libre.

--Comment cela?...

--La marquise s'est penchée à la portière et a prié le chef des gardes
de ne pas mettre obstacle à leur voyage.

--C'est impossible!

--Lisez plutôt. Elle a déclaré qu'elle partait librement avec...

--Avec?... interrompirent les Hommes Rouges suspendus aux lèvres du
lieutenant!

--Avec son père!!!

Les trois gentilshommes restèrent anéantis. Marc de Lacy reprit le
premier son sang-froid; il demanda enfin:

--Mais où l'emmène-t-il?

--Il n'appartient à personne de le lui demander.



XVI

OU JOSEPH VA DE STUPÉFACTION EN STUPÉFACTION


Après plus d'une heure d'anéantissement physique et moral, Tony s'était
réveillé plus allègre, plus ardent, plus prêt à sauver et à punir aussi.

Tout d'abord, il se dit:

--Ce qu'il y a de mieux à faire pour l'instant est d'observer ici même
ce qui a pu s'y passer, après avoir délivré toutefois ce pauvre Joseph.

Mais la manière belliqueuse dont il était entré dans cette partie de
l'hôtel l'avait empêché d'étudier son chemin. Et celles des lumières que
le vent n'avait pas éteintes étaient consumées jusqu'au bout. Il prit
au hasard le premier corridor venu, courut droit devant lui et se cogna
contre le battant ouvert d'une fenêtre. Si faible qu'elle fût, la clarté
de la lune lui permit de mesurer d'un coup d'oeil rapide l'espace qui le
séparait du sol.

Il se trouvait au rez-de-chaussée. Il n'eut qu'à sauter. Devant lui
s'étendaient de grands arbres.

Il était donc dans le jardin. Après vingt allées et venues, il aperçut
enfin Joseph, resté abasourdi sous le massif où l'Homme Rouge l'avait
jeté.

Ce pauvre Joseph était si bouleversé que, ne reconnaissant pas d'abord
«le commis à mame Toinon», il se demandait si on ne venait point
l'achever.

--Oh! grâce! Ne me faites point de mal, murmura-t-il quand Tony lui eut
ôté son bâillon.

--N'ayez pas peur. C'est moi.

--Vous, monsieur Tony? Que vous êtes bon! Vous voulez donc sauver tout
le monde?

Et le vieux serviteur baisa les mains qui le déliaient.

--Mais que s'est-il passé? demanda-t-il.

--Je ne le sais pas moi-même exactement.

Le vieillard, dont les membres avaient été engourdis sous la corde qui
les serrait, trébuchait sur ses jambes.

--Il ne s'agit pas d'être malade, fit Tony. On a enlevé votre maîtresse.

--Ils ont enlevé madame! Oh! les misérables!

--Ce ne sont pas eux.

--Qui donc alors?

--Nous allons peut-être le savoir. Venez.

Le danger couru par la marquise avait rendu toute son activité à Joseph,
qui se sentait maintenant aussi jeune que Tony.

--Voyez d'abord, dit celui-ci, comment il se fait qu'on ne m'ait pas
ouvert quand j'ai frappé, comment il se fait que pas un domestique ne
soit accouru au bruit de ce qui s'est passé. Moi, je vais demander autre
chose aux voisins. Nous nous retrouverons sur le pas de la grand'porte.

Et, de nouveau, Tony enjamba le mur. Il tomba quai de Béthune et fut,
en quelques enjambées, rue de la Femme-sans-Tête, ou il ne se fit aucun
scrupule de réveiller les portiers. Il avait dans sa poche l'argent pris
par lui dans celle du marquis de Vilers et qu'il aurait rendu ce soir
même à la marquise, s'il avait pu la voir, hélas!

--Cet argent qui est à elle, je puis bien l'entamer pour elle, se
dit-il, puisque je n'en ai pas à moi.

Et, grâce aux écus habilement semés ici ou là, voici ce qu'il apprit:

À la tombée de la nuit, un carrosse était venu se poster au coin de la
rue de la Femme-sans-Tête.

C'était le carrosse qu'il avait remarqué en venant. Il y avait à peine
quelques minutes que cette voiture était là, quand un homme, couvert de
fourrures et paraissant assez âgé, s'était approché du cocher, le seul
serviteur qui la gardât. A la lueur des lanternes, on l'avait vu donner
de l'argent à ce cocher et causer longuement avec lui.

Puis il s'était dirigé vers la porte de l'hôtel.

Il n'avait pas même eu besoin de frapper. La porte était ouverte.
Quelques minutes après, il sortit. Mais cette fois il n'était plus seul.
Madame de Vilers le suivait. La marquise avait jeté sur ses épaules une
grande mante de voyage. Bien qu'elle ne semblât faire aucune résistance,
elle avait plutôt l'air d'obéir que de partir librement. Dans le court
trajet qui séparait de l'hôtel le carrosse, elle porta plusieurs fois
son mouchoir à ses yeux.

Au moment d'entrer dans la voiture, elle parut hésiter. L'homme lui
saisit le bras et l'aida à monter. Il s'assit à côté d'elle et le
carrosse partit au grand galop. Tony en avait pour son argent, du moins
pour l'argent du marquis. En rentrant dans l'hôtel, il trouva, comme
il était convenu, sur le seuil de la porte, le vieux Joseph qui, en
l'apercevant, leva les bras vers le ciel par petites secousses. Ce geste
a toujours voulu dire:

--Ce qui est arrivé est inimaginable!

--Eh bien? lui demanda Tony en refermant la porte.

--Ah! mon pauvre monsieur, ma maîtresse est perdue...

Et, pour abréger le récit de Joseph, récit coupé par des exclamations
sans nombre, par des larmes et des hoquets, disons que le brave
domestique, en parcourant les chambres, les cuisines, avait trouvé tout
le monde endormi.

Enfin, il était parvenu à éveiller un laquais, à qu'il avait arraché mot
à mot ces renseignements:

Vers trois heures de l'après-midi, un valet de chambre, se disant sorti
de la veille de l'hôtel de Chevreuse et engagé aussitôt par le marquis,
s'était introduit dans les cuisines.

Là, il avait fait vingt folies, raconté trente histoires et finalement
demandé qu'on célébrât sa bienvenue, le verre en main. Il s'y était si
bien pris que tous les domestiques de l'hôtel, y compris le suisse et
les femmes de la marquise, avaient tour à tour trinqué avec lui.

Le laquais interrogé par Joseph ne savait rien de plus. Il avait
tellement bu en compagnie de l'intrus que peu à peu la tête lui avait
semblé lourde, puis il s'était endormi... Tous les autres avaient sans
doute fait comme lui.

Tony était suffisamment éclairé.

Évidemment le soi-disant ex-laquais du duc de Chevreuse appartenait aux
Hommes Rouges.

C'était lui qui, par l'ivresse, avait rendu inerte tout le personnel de
l'hôtel de Vilers, puis avait ouvert la porte de la rue; après quoi,
obéissant vraisemblablement à un ordre, il s'était retiré.

Malheureusement pour les Hommes Rouges, ils avaient travaillé pour un
autre larron.

Au moment où Joseph finissait de raconter à Tony ce qu'on vient de lire,
le marteau de la porte, soulevé, retomba lourdement sur son clou.

Le vieux domestique alla ouvrir.

--Monsieur Joseph? demanda la personne qui avait frappé.

--C'est moi.

--Voilà un papier pour vous. Il y a une réponse.

Certes, il y avait une réponse, et une bonne

Car ce papier disait:

«Prière à mon bon Joseph de remettre au porteur, contre le présent, dix
mille livres.

» MARQUIS DE VILERS.»

--C'est étrange! se dit le vieux domestique. Mon pauvre maître, qui me
racontait toutes ses affaires, ne m'a point parlé de celle-là. Qu'est-ce
que ça signifie?

Pourtant il n'y avait rien à répliquer. L'écriture était bien celle du
marquis. Le paraphe était bien le paraphe du marquis. Le papier était
daté de la semaine précédente et n'avait donc pas été rempli par un
fantôme. De plus, le cachet du marquis était apposé à l'un des angles.

Joseph dit:

--Attendez-moi.

Il alla chercher dix mille livres et paya, non sans tâcher de savoir en
quelles circonstances ce bon avait été délivré.

--Je ne saurais vous l'apprendre, répondit le porteur. C'est une
commission que je fais...

--Enfin! murmura Joseph en reconduisant ce commissionnaire.

Et comme il s'apprêtait à fermer la porte:

--M'sieur, m'sieur, cria un de ces gamins de Paris qui, plus tard,
devaient s'appeler des gavroches. Ne fermez pas. J'apporte quelque
chose.

Le gamin, tout en sueur, qui courait aussi vite qu'un poney, vint
s'abattre devant l'hôtel en tendant à Joseph un papier.

--Pour qui cela? demanda le vieux domestique.

--Pour... le... marquis de Vilers, répondit le gamin tout poussif.

--Hélas! ne put s'empêcher de soupirer Joseph.

Le gamin continua:

--C'est de la part... d'une belle dame... qui était... dans un beau
carrosse... Elle a écrit... pendant que son monsieur faisait charger des
malles... Elle m'a dit... qu'on me payerait bien...

--Oh! certes, répondit Joseph, qui vida sa poche dans les mains du gamin
émerveillé, puis rentra dans l'hôtel et rejoignit Tony.

Mais à cette époque le respect des domestiques pour leurs maîtres était
tel que, bien que le marquis fût mort et que cette lettre pût lui
fournir une indication précieuse, Joseph n'osa pas l'ouvrir.

Longtemps il la tourna et retourna entre ses doigts. Ce billet n'était
point cacheté. Une épingle seule le fermait. L'adresse était écrite au
crayon.

--En finirez-vous? demanda Tony impatienté.

--Je brûle d'ouvrir ce papier. Je n'en ai pas le courage.

--Je l'aurai, moi qui suis l'exécuteur testamentaire de votre maître!

Et le jeune homme s'empara du papier, fit sauter l'épingle et lut à
haute voix ces mots également écrits au crayon:

«Cher ami,

«Le magnat m'emmène où vous savez! Au moins je ne quitterai pas la
France! Veillez sur Réjane. Pauvre chérie! Elle venait de se mettre au
lit quand je suis partie. Dites-lui que je l'ai embrassée... Comptez sur
moi comme je compte sur vous...

«Marquise DE VILERS.»

--Eh bien, demanda vite Tony après la lecture de ce billet. Où le magnat
emmène-t-il votre maîtresse! Vous devez le savoir aussi, vous?

Joseph était atterré. Des propriétés du magnat, Joseph n'avait jamais
entendu parler que du château du Danube et la marquise disait: «Au moins
je ne quitterai pas la France!»

Tony perdit de nouveau courage. Le fil conducteur que venait de lui
tendre la Providence pour l'aider à se retrouver dans ce labyrinthe
cassait tout à coup. Comment protéger la marquise maintenant?

Après avoir mûrement réfléchi, il s'arrêta définitivement à la
résolution suivante:

Les trois autres ennemis de la marquise,--les siens en même
temps,--étaient gardes-françaises.

Il le serait aussi.

D'abord, il le sentait en lui, il n'était pas né pour la vie douce et
enfantine qu'il menait chez la bonne mame Toinon. Ce qu'il lui fallait,
c'était la vie des camps, le tapage, la bataille. Il l'avait bien
compris aux battements joyeux de son coeur, la première fois que sa main
avait brandi une épée, la première fois que cette épée s'était croisée
avec une autre. Et puis, dès son enrôlement, Tony serait auprès
des Hommes Rouges. Malgré eux et à leurs côtés, il grandirait, les
surveillant, ne les perdant pas de vue.

Le régiment est une grande famille où tout se sait: si les Hommes Rouges
complotent, s'ils parviennent à découvrir la retraite du magnat, s'ils
trament quelque entreprise contre la marquise, le garde-française Tony
le saura et prendra ses mesures en conséquence...

--Je ne serai pas toujours simple soldat, se dit l'adolescent avec cette
confiance superbe qu'il avait mise en toutes choses depuis la mort du
marquis et qui lui était revenue. Je passerai anspessade, bas-officier,
sous-lieutenant!... Je deviendrai l'égal de mes ennemis! Ainsi le comte
ne pourra plus refuser de se battre avec moi. Je laverai l'insulte qu'il
m'a faite en même temps que je vengerai le marquis. Et la marquise
n'aura pas honte de son défenseur. Oui, je serai l'égal de ces fiers
capitaines, leur supérieur peut-être... Tiens! pourquoi pas? parce
que je ne suis point noble? Bah! L'armée mène à tout. M. Chevert, qui
n'était pas plus noble que moi, est bien devenu maréchal de France!...
Que je devienne général, ajouta-t-il en riant, je m'en contenterai. Le
général Tony... Cela sonnerait joliment!...

Cependant, avant de s'enrôler, Tony songea qu'il lui restait un devoir à
remplir.

Le corps du marquis de Vilers était toujours au Châtelet. Il en informa
Joseph en l'invitant à aller avec lui.

La marquise n'étant plus là pour réclamer le corps de son mari et
satisfaire aux derniers devoirs, ce soin incombait aux deux seuls vrais
amis que le marquis eût à Paris: Tony et Joseph.

Dès que vint le matin, ils se rendirent donc au Châtelet, où on leur
remit une magnifique bière de chêne, dans laquelle le lieutenant de
police, voulant éviter le scandale, après la déclaration de MM. de
Lavenay, de Maurevailles et de Lacy, avait enfermé le marquis.

Une messe fut célébrée à l'église de Saint-Louis-en-l'Isle, puis ils
firent descendre le cercueil dans le caveau de la famille de Vilers, au
Père-Lachaise.

--Mon pauvre maître, s'écria Joseph en fermant le caveau, c'en est donc
fait de toi!!!


FIN DU PROLOGUE



PREMIÈRE PARTIE



LE CHÂTEAU DU MAGNAT



I

LES GARDES-FRANÇAISES


Le lendemain de l'enterrement du marquis de Vilers, il y avait grande
rumeur à la porte Montmartre, devant un cabaret qui avait cette enseigne
bizarre:

  _Au servent recruteur_.

Une centaine de jeunes gens de quinze à vingt ans, appartenant pour les
deux tiers à la classe ouvrière, et pour le tiers restant à la caste
boutiquière et à la bourgeoisie de Paris, se pressaient aux abords du
cabaret.

Un tambour des gardes-françaises avec son habit blanc à parements bleus,
son tricorne et sa perruque poudrée, battait le rappel, et parfois,
entre deux roulements, dépliait une grande pancarte et lisait à haute
voix l'avis suivant:

«Monsieur le marquis de Langevin, mestre de camp, chevalier de l'ordre
royal et militaire de Saint-Louis et colonel-général du régiment des
gardes-françaises, fait assavoir:

«1° Que, par ordonnance du roi, contresignée par Son Excellence
le secrétaire d'État au département de la guerre, le régiment des
gardes-françaises vient d'être augmenté de deux compagnies;

»2° Que, les cadres de ces compagnies ayant été formés et chaque
officier pourvu de son emploi, il est nécessaire de compléter
l'effectif;

»3° Que les jeunes gens qui désirent servir peuvent s'adresser, soit
directement à M. le marquis de Langevin, soit à MM. de Bressuire et de
Vauxcouleurs, capitaines-commandants d'icelles compagnies, lesquels les
enrôleront; soit enfin à Humbert, dit Pivoine, sergent recruteur, qui
leur comptera dix pistoles en leur faisant signer leur engagement;

»4°...» (Nous ne garantissons pas le texte de cet article que Humbert,
dit Pivoine, débita de mémoire sans regarder la pancarte): «4° Le
régiment des gardes-françaises est le plus agréable de tous les
régiments.

»On y danse le dimanche au son des violons et de la flûte.

»La solde est bonne, exactement payée.

»Les soldats ont la permission de dix heures tous les jours, et de
minuit les jours de fête.

»Le colonel n'interdit à ses soldats, pourvu que le service ne souffre
point, ni les amourettes, ni le cabaret. Les beaux garçons seront
enrôlés de préférence, le régiment des gardes-françaises ayant à coeur
de soutenir sa belle réputation de galanterie.»

Les variations exécutées par Pivoine sur ce quatrième et alléchant
paragraphe auraient suffi à retenir la foule devant le cabaret du
_Sergent recruteur_.

Pivoine était un grand diable d'homme qui pouvait bien avoir passé la
cinquantaine.

Il était sec, maigre, osseux et portait une longue paire de moustaches
blanches sur une trogne enluminée et d'un rouge incarnat qui lui avait
valu ce nom de Pivoine.

Il était Gascon, hâbleur au delà de la permission, brave jusqu'à la
témérité et buveur enragé. Sa mine rouge et son nez violacé disaient
éloquemment qu'il avait largement usé de la tolérance dont les
gardes-françaises jouissaient à propos du cabaret.

--Venez, mes garçons, mes petits amours, mes chérubins, reprit-il en
faisant sonner quelques centaines de pistoles qu'il avait dans des sacs
de cuir placés devant lui.

Qui veut servir le roi? qui veut dix pistoles?

Dix pistoles! cornes du diable! c'est un beau denier, mes enfants, et
qui ne se trouve pas sous les pieds d'un cheval, ni dans le capuchon
d'un moine.

Dix pistoles! sang du Christ! si j'avais dix pistoles à moi appartenant,
dix pistoles neuves, luisantes et jaunes comme celles-là, je voudrais
épouser une femme de qualité qui aurait un carrosse et des laquais
chamarrés à outrance...

Dix pistoles! enfer et damnation! continua Pivoine d'une voix enrouée,
c'est assez d'argent, ma foi! pour entretenir la plus belle fille de
Paris pendant huit jours.

De temps en temps, le sergent interrompait sa parade pour faire signer
un volontaire, qui prenait la plume en tremblant, écrivait son nom et
son adresse, et touchait ensuite cinq pistoles.

--On donne les cinq autres, disait Pivoine, quand on se présente à la
caserne.

Puis le sergent reprenait de plus belle:

--Il n'y a pas de meilleur métier que celui des gardes-françaises, mes
poulets. On se lève tard, on ne fait pas de manoeuvres, on est bien
nourri, on boit du bon vin. Le jour, on joue au bouchon; le soir, on
fait la partie de cartes.

Les femmes du quartier sont amoureuses de nous... et nous le prouvent.
Tenez, moi qui vous parle, mes lapins, moi, Pivoine, tel que vous me
voyez, j'ai embroché plus de maris en ma vie qu'un cuisinier n'embroche
de poulets.

Et Pivoine chantait d'une voix fausse et désagréablement timbrée:

  On fait l'amour,
  Tout le jour,
  Dans les gardes-françaises,
  On fait l'amour, sur ma foi!
  Dans les gardes du roi!...

Et les enrôlés arrivaient, signaient et touchaient la moitié de leur
prime dont ils laissaient une bonne part avant de sortir du cabaret.

Tout à coup un jeune homme fendit la foule.

C'était presque un enfant; il n'avait pas un poil de barbe, et il était
blanc et pâle comme une jeune fille.

--Qu'est-ce que tu veux, toi, _mademoiselle?_ lui demanda Pivoine en le
voyant s'approcher.

--Je veux m'enrôler.

--Dans les gardes-françaises?

--Oui.

--Tu es trop jeune...

--J'ai passé seize ans.

Le sergent sourit.

--Tu es une fille habillée eu garçon, dit-il; c'est pour suivre ton
amoureux... que tu veux...

Le jeune homme rougit jusqu'aux oreilles.

--Sergent, dit-il, je me suis battu cette semaine contre deux hommes
ensemble, dont chacun était plus grand que vous, et je vous apprendrai
quel est mon sexe véritable.

--Toi, bambin?

--Moi.

Le sergent riait à gorge déployée. Son interlocuteur lui demanda de
nouveau:

--Voulez-vous m'enrôler, oui ou non?

--Non, tu es trop petit.

De rouge qu'il était, le jeune homme était devenu pâle.

--Sergent, dit-il, je vais aller trouver le marquis de Langevin. Ce
soir, je serai soldat, et demain nous nous retrouverons.

Et Tony, car c'était lui, sortit du cabaret, la tête haute, le sourcil
froncé, l'oeil enflammé, le coeur plein de colère.

A la porte, il s'adressa au tambour:

--Où faut-il aller, lui demanda-t-il, pour trouver le marquis de
Langevin?

--Chez lui, à son hôtel.

--Où est-il, son hôtel?

--Rue des Minimes, proche la place Royale, au Marais.

Et il s'en alla, suivant le rempart.

L'hôtel du marquis était situé vers le milieu de la rue, sur la gauche.
A la porte, Tony aperçut, collé au mur, un double de la pancarte dont le
tambour avait donné lecture au cabaret du _Sergent recruteur_. Sur le
seuil de la porte, se trouvait un laquais.

--Monsieur le marquis est-il chez lui?

--Que lui voulez-vous?

Tony fit la réflexion que le laquais serait capable de le trouver trop
jeune, lui aussi, et il se souvint que l'infortuné marquis de Vilers lui
avait dit:

--Je suis capitaine aux gardes-françaises.

Aussi répondit-il au laquais:

--J'ai un message pour M. le marquis de Langevin.

--De la part de qui?

--Du marquis de Vilers.

--Donnez...

--Non, dit l'enfant, je dois le remettre au marquis en personne.

--Alors, venez avec moi...



II

LE CAPORAL TONY


Le laquais conduisit le commis à mame Toinon à travers plusieurs salles
luxueusement décorées jusqu'à un vaste cabinet de travail. Au milieu de
ce cabinet Tony aperçut un homme déjà vieux, dont la moustache était
grise, mais dont l'oeil brillait du feu de la jeunesse.

C'était le colonel-général marquis de Langevin.

La jolie figure et l'assurance de Tony lui plurent.

--Que voulez-vous, mon jeune ami? lui dit-il d'un ton plein
d'affabilité.

--Monseigneur, répondit Tony, je voudrais être soldat.

--Vous croyez-vous donc assez fort pour cela?

--Je serai brave.

--Quel âge avez-vous?

--Seize ans.

--Et vous voulez servir?

--Je veux devenir officier.

--Oh! oh!

--Et, ajouta Tony avec un accent de mâle fierté, je vous jure que
j'aurai un jour la croix de Saint-Louis.

--Peste! fit le marquis, enchanté de l'attitude martiale de l'enfant.

--En attendant, reprit celui-ci, je serais bien content d'être sergent
au plus vite.

--Et pourquoi?

--Afin de me battre avec le sergent recruteur Pivoine qui m'a insulté.

--Bah!

--Sur l'honneur, Monseigneur.

--Quand cela?

--Il y a une heure.

Et Tony raconta comment le sergent Pivoine avait refusé de l'enrôler.

Le marquis écouta en souriant.

--Sais-tu lire? lui demanda-t-il.

--Lire et écrire.

--Sais-tu compter?

--Oui, Monseigneur.

Le marquis lui tendit une plume:

--Voyons ton écriture?

Tony traça la phrase que lui dicta le marquis. Il avait une fort belle
écriture, lisible comme des caractères d'imprimerie, et de plus, chose
rare en ce temps-là, il savait l'orthographe.

--Eh bien, dit le colonel, en attendant mieux, je te prends pour mon
secrétaire.

Tony poussa un cri de joie.

--Ce qui, ajouta le colonel, te donne, au régiment, le grade de caporal.

--Est-ce qu'un caporal peut se battre avec un sergent? demanda Tony.

--Non, dit le marquis.

Tony se mordit piteusement les lèvres.

--A moins, ajouta M. de Langevin, que le sergent n'y consente. Mais,
du reste, quand on est caporal, il suffit d'une bataille pour devenir
sergent.

--Et se battra-t-on bientôt?

--Peut-être dans huit jours...

Tony ne put s'empêcher de se frotter les mains.

M. de Langevin ouvrit un registre d'enrôlements.

Tony reprit la plume et signa sans sourciller.

Il était garde-française!

--A nous deux, sergent Pivoine! Murmura-t-il.

Le lendemain, comme neuf heures sonnaient, le tambour battit dans la
cour de la caserne des gardes-françaises!

Le sergent Pivoine se mit à passer en revue ses enrôlés de la veille.

Tout à coup il fronça le sourcil, et sa trogne déjà rouge devint
ardente. Un moment même, il crut avoir un éblouissement:

--J'ai la berlue! se dit-il.

Pivoine se trompait; il n'avait pas la berlue, et il avait parfaitement
vu.

Ce qu'il avait vu, c'était un tout jeune homme, déjà revêtu de
l'uniforme blanc et bleu, sur la manche duquel s'épanouissaient les
galons de caporal.

Ce jeune homme n'était autre que Tony.

Le sergent rongea sa moustache avec fureur, et son nez passa par toutes
les nuances du violet.

Cependant il se contint et procéda à l'appel.

Quand l'appel fut fini, il fit un pas vers Tony.

Mais Tony en fit deux vers lui.

--Bonjour, sergent, lui dit-il.

--Bonjour, bambin!

Tony regarda fièrement Pivoine:

--Est-ce que vous n'avez pas vu ce que j'ai sur les bras, sergent?

--Mais si... si...

--Et cela vous étonne?

--Un peu, petit intrigant. Comment as-tu fait pour devenir caporal
d'emblée, quand il m'a fallu dix ans, à moi, Pivoine, pour obtenir ce
grade?...

--C'est le marquis de Langevin qui m'a pris pour son secrétaire.

Le sergent Pivoine plissa dédaigneusement les lèvres.

--Ah! dit-il, c'est plus facile de gagner ainsi les galons; on n'a pas
besoin d'aller au feu...

--Sergent, dit froidement l'enfant, M. le marquis de Langevin m'a promis
que nous irions au feu avant huit jours.

--Ah! ah!

--Et j'espère m'y bien conduire.

Pivoine ricanait.

--Afin d'obtenir bien vite les galons de sergent.

--Par exemple! s'écria le vieux soldat d'un ton railleur et plein de
mépris tout à la fois; tu me la bailles belle, freluquet! Toi sergent?
Il faut avoir de la barbe au menton pour cela.

--Je ne sais pas si j'aurai bientôt de la barbe au menton, mais ce que
je sais, c'est que, le jour où je serai votre égal, je vous planterai
mon épée dans le ventre jusqu'à la garde!...

--Si tu veux en essayer, blanc-bec, exclama le sergent exaspéré, je
renonce à mes galons.

--Et vous vous battrez avec moi?

--Sur-le-champ.

Pivoine était ultra-cramoisi.

Tony ne connaissait encore personne au régiment, mais ses galons de
caporal lui servaient d'introducteurs.

Il aborda deux vieux soldats qui, l'appel terminé, s'en étaient allés
fumer dans un coin de la cour, et il leur dit d'un petit air crâne et
résolu qui les charma:

--Camarades, voulez-vous être mes témoins?

Les deux grognards regardèrent l'enfant avec une curiosité
bienveillante:

--Avec qui voulez-vous donc vous battre? lui demanda l'un.

--Avec le sergent Pivoine.

--Oh! oh! C'est une forte lame, le sergent.

--Et qui a tué deux douzaines d'hommes en sa vie, ajouta l'autre.

--Je le tuerai, moi.

A ce moment, entraient dans la cour les officiers de Lavenay, de
Maurevailles et de Lacy, qui venaient donner des ordres pour une
prochaine revue...



III

OU L'ON N'INTERROMPT PLUS LES EXPLOITS DE TONY


Tony avait parlé avec une assurance telle que les deux soldats
consentirent à le suivre, en qualité de témoins.

Le sergent Pivoine avait également prévenu deux de ses camarades.

--Où se bat-on, ici? demanda le jeune homme.

--Oh! répondit un soldat en riant, on ne se bat pas à la caserne.

--Où donc alors?

--Ordinairement nous allons du côté de la Grange-Batelière ou sur les
Porcherons.

--Allons où vous voudrez.

Les choses s'étaient passées si rapidement qu'aucun officier de service
ne s'était aperçu de la provocation.

Mais, pour gagner la rue, il fallait se croiser avec les trois amis de
Fraülen.

--Oh! vois donc, dit Maurevailles à Lavenay, le petit protecteur de la
marquise, qui s'est fait garde-française!

Un homme aussi expérimenté que Lavenay ne pouvait s'y tromper. Quand
deux soldats, aux regards furibonds, sortent de la caserne, suivis de
quatre autres, c'est toujours à un duel qu'ils courent.

--Parfaitement, dit Lavenay. Tu désirais que nous fussions débarrassés
de cet ex-commis. Ce grand sergent va se charger de la besogne.

Et les trois amis se rendirent au rapport sans plus s'occuper de Tony.

Le sergent Pivoine, ivre de rage d'avoir été insulté par un enfant,
sortit le premier de la cour.

Tony le suivit.

Quand on fut dans la rue, le sergent se retourna vers ses témoins.

--Allons au plus près, dit-il, derrière le rempart; j'ai hâte de
corriger ce bambin.

Et il allongea le pas outre mesure.

--Hé, sergent, lui cria Tony, vous êtes un peu trop pressé de vous en
aller dans l'autre monde.

Pivoine répondit par un affreux juron et redoubla de vitesse.

La caserne des gardes-françaises se trouvant proche du Louvre, il y
avait un bout de chemin à faire pour arriver derrière les remparts.

Il fallait un grand quart d'heure pour atteindre la porte Montmartre.

Puis là, comme il y avait du monde sur les remparts et qu'on jouait aux
quilles et au bouchon à droite et à gauche, le sergent Pivoine, tout
en maugréant, se dirigea vers les derrières de la petite maison que le
maréchal de Richelieu avait fait bâtir récemment au bout du chemin des
Porcherons. Là les deux adversaires trouvèrent un terrain sablonneux,
entouré de quelques grands arbres et adossé au mur du jardin de la
petite maison.

Le lieu était désert.

--Ventrebleu! murmurait le sergent Pivoine en mettant bas son habit et
en retroussant les manches de sa chemise, je ne veux pas tuer ce poulet,
car on m'appellerait tueur d'enfants; mais je lui planterai trois pouces
de fer dans le bras et je l'égratignerai au visage d'un coup de fouet.
Ce sera pour lui une leçon.

Tony pensait:

--Le sergent est très fort, dit-on, et je ne sais pas tirer; mais Dieu
est juste, et comme la marquise de Vilers n'a plus d'autre protecteur
que moi, il ne permettra point que cet ivrogne me tue.

--Allons! allons! _mademoiselle_, hurlait Pivoine de plus en plus
colère, voulez-vous donc que nous chantions la messe avant d'en
découdre?

--Monsieur, répondit Tony, vous avez une fort vilaine voix, et je vais
tâcher de la modifier.

Tony tira son épée et tomba en garde.

Il était superbe d'attitude et de résolution.

Les témoins, qui d'abord avaient secoué la tête, commencèrent à
s'étonner; puis l'un dit à l'autre:

--Qui sait? le sergent pourrait bien recevoir une leçon.

Tony se tint d'abord sur la défensive. Le sergent Pivoine fondit sur lui
et lui porta un terrible coup droit qu'il esquiva.

Puis il riposta et toucha le sergent Pivoine à l'épaule.

Le vieux soldat poussa un cri de rage.

--Je voulais t'épargner; mais tant pis pour toi, dit-il.

Et il se mit à presser Tony, qui commençait à rompre pas à pas.

--Ah! drôle! ah! petit misérable, la peur te prend, tu lâches pied!
hurlait le sergent.

Et soudain il se fendit.

Les témoins de Tony fermèrent les yeux. Ils crurent que le pauvre enfant
était mort. Mais il avait fait un bond de côté!

L'épée du sergent fila dans le vide, et Tony, revenant à la riposte, lui
enfonça la sienne dans la gorge.

--Vous aviez une vilaine voix, dit-il simplement.

Le sergent tomba comme une masse, en vomissant un flot de sang.

Vous eussiez dit Goliath tué par David.

On releva le pauvre Pivoine et on le transporta en toute hâte dans le
cabaret le plus voisin.

Tony, qui, au fond, avait un excellent coeur, oublia sa colère en
présence de son ennemi vaincu, et lui prodigua des soins.

On envoya chercher un chirurgien.

Le chirurgien sonda la blessure et déclara qu'elle n'était point
mortelle, mais que peut-être le sergent en conserverait une extinction
de voix.

Transporter le blessé, le coucher, faire venir le chirurgien et assister
au premier pansement, tout cela avait pris environ une heure.

Les deux soldats qui avaient servi de seconds à Tony ne l'avaient point
quitté.

L'un était un Gascon surnommé La Rose, l'habitude aux gardes-françaises
étant d'avoir toujours un sobriquet; c'était un homme de quarante ans,
hâbleur mais brave, vantard mais incapable de mentir pour une chose
sérieuse.

L'autre était un gros Normand taciturne, qui se battait fort bien,
buvait sec, jouait sa solde un mois d'avance aux quilles ou au bouchon,
et s'était pris d'une belle amitié pour le Gascon La Rose.

Le Normand et le Gascon s'étaient liés, en raison même des oppositions
flagrantes qui existaient entre eux; l'un était sobre de paroles, même
dans le vin, l'autre buvait pur et parlait beaucoup.

Le Normand s'était fait le Pylade de ce moderne Oreste, et comme il lui
reconnaissait une grande supériorité d'esprit, il avait coutume de ne
faire et de ne dire que ce que lui conseillait le Gascon.

Tels étaient les deux hommes qui venaient d'assister Tony en qualité de
témoins.

--Voilà, sandis! un beau coup, mon garçon, dit La Rose en passant
familièrement son bras sous celui de Tony, lorsqu'ils sortirent du
cabaret, laissant le sergent Pivoine aux mains de son chirurgien et de
ses deux témoins.

--Un beau coup! répéta le Normand avec son accent traînard des bords de
la Manche.

Le Normand--on ne lui connaissait pas d'autre nom au régiment--s'était
fait l'écho fidèle du Gascon.

Il répétait mot pour mot ce que le Gascon disait.

--Et qui vous fera honneur, mon jeune ami, poursuivit La Rose; on en
parlera à la caserne.

--Oh! oui! dit le Normand, on en parlera.

--Cornes de boeuf! reprit La Rose, tandis qu'ils arpentaient le chemin
qui longeait le rempart, on ne pouvait décemment demander un verre de
vin dans ce cabaret où nous avons transporté Pivoine; il faut avoir du
respect pour l'infortune.

--Oh! oui, fit le Normand.

--Mais ça n'empêche pas que nous avons soif, très soif.

--Très soif! répéta le Normand.

--Et si vous m'en croyez, mon jeune coq, continua La Rose, nous irons
nous désaltérer.

--Mais, camarades, dit Tony, avec beaucoup de plaisir, et vous me
permettrez de _régaler_.

La Rose prit une attitude pleine de protection:

--Soit, mon jeune ami, on vous le permet.

--Où irons-nous? demanda Tony.

--Je connais un bon endroit.

--Ah! vraiment?

--A deux pas d'ici.

--Serait-ce le cabaret du _Sergent recruteur_?

--Fi! dit La Rose, c'est une abominable guinguette.

--Pouah! dit le Normand, l'écho éternel des sentiments manifestés par
son ami.

--C'est le cabaret de la _Citrouille_, mon homme,--reprit La Rose d'un
ton solennel,--tenu par madame Nicolo et sa fille Bavette.

--Les singuliers noms! dit Tony.

--Pour celui de Nicolo, je ne puis vous dire d'où il vient; mais quant
au joli nom de Bavette....

--Vous le savez?

--Parbleu! c'est moi qui vous parle, moi La Rose, qui suis son parrain,
à cette petite.

--Ah! vous êtes son parrain.

--C'est toute son histoire que je vais vous raconter, poursuivit le
garde-française, une drôle d'histoire, allez!

--Très drôle! grommela le Normand.

Tony avait une pistole dans sa poche; en outre, il avait hâte de faire
son noviciat, c'est-à-dire de passer, de nouveau qu'il était, à l'état
d'ancien et il pensait que le meilleur moyen pour cela était de se faire
des amis le plus promptement possible.

Or, la leçon qu'il venait de donner au sergent Pivoine lui avait déjà
valu l'estime de La Rose et du Normand, il pensa que leur amitié
lui serait bientôt acquise s'il leur payait à boire et écoutait
complaisamment leur histoire.

--Est-ce loin? demanda-t-il.

--Non, à deux pas d'ici. J'ai le temps de vous dire mon histoire.

--J'écoute avec bien du plaisir, murmura Tony, qui était plein de
courtoisie.

--Il y a bien quinze ans de cela, mon jeune ami, dit alors le sergent
La Rose, vu que Bavette a quatorze ans révolus; j'avais vingt-cinq ans,
attendu que j'en ai quarante aujourd'hui:

--Vous ne les portez pas, observa Tony, qui tournait à la flatterie.

La Rose frisa sa moustache d'un air vainqueur.

--Je suis bien conservé, dit-il.

Le Normand eut pour son ami un regard et un sourire pleins d'admiration.

--Mais revenons à mon histoire, reprit La Rose, j'avais donc vingt-cinq
ans. Nous faisions la guerre en Flandre et notre cantinière n'était
autre que maman Nicolo, chez qui je vous conduis.

--Ah! ah!

--Maman Nicolo était une belle femme qui était veuve d'un tambour,
lequel avait été tué dans une tranchée, à je ne sais plus quel siège.
Les mauvaises langues disaient qu'elle avait trente ans sonnés; mais, à
y regarder de bien près, elle était, ma foi! très belle, et il n'y avait
pas un homme au régiment qui n'en fût amoureux, à commencer par moi...

La Rose soupira... puis ajouta:

--Et à finir par cette brute que vous voyez-là.

Le garde-française accompagna ces mots d'un coup de poing qu'il appliqua
au Normand entre les deux épaules.

Le Normand soupira à son tour, non à cause du coup de poing, mais en
souvenir des charmes probablement défunts de maman Nicolo.

Le Gascon La Rose reprit:

--Maman Nicolo était donc une belle femme dont nous étions tous
amoureux, et tous sans aucun succès.

--Pas possible! dit Tony.

--Elle était sage et n'écoutait personne. «Je pleure encore mon mari»,
disait-elle... Et elle nous riait au nez... Cependant, un jour, il
arriva au régiment un jeune cornette qui était beau comme les amours.

--Bon! observa Tony, qu'est-ce que cela pouvait faire à un homme comme
vous?

--Attendez! ce cornette était un gentilhomme, comme bien vous pensez.

Il avait seize ou dix-huit ans, et il ressemblait à une fille habillée
en garçon. Quand il arriva, nous faisions le siège d'une petite ville
de Flandre, et nous étions campés en rase campagne. En sa qualité de
cantinière, maman Nicolo avait une belle tente, bien vaste; et, comme
c'était en hiver, on s'y réunissait tous les soirs, on y buvait à
l'entour d'un bon feu allumé au milieu.

--Je gage, dit Tony, que le cornette y vint.

--Justement.

--Et il s'éprit de la cantinière?

--Non, ce fut la cantinière qui s'éprit de lui.

--Trois jours après son arrivée au camp, poursuivit La Rose, le cornette
reçut une balle dans l'épaule qui le coucha tout de son long dans la
tranchée.

--Comment! il fut tué? exclama Tony que son récent duel intéressait au
sort du cornette.

--Non, la blessure n'avait rien de grave; mais on le transporta dans la
tente de la cantinière.

--Je devine...

--Maman Nicolo le soigna comme si elle eût été infirmière de son état,
et trois semaines après le cornette était sur pied. Mais, à partir de ce
moment-là aussi, maman Nicolo, qui riait toujours pour faire voir ses
belles dents, devint mélancolique et soucieuse. Elle prétendait qu'elle
était malade et congédia ses pratiques dès neuf heures du soir. Cela les
intriguait beaucoup, mais aucune n'en savait le vrai mot. Le cornette
était discret, et personne au régiment ne se doutait de la chose.

--Il faut pourtant que je sache, me dis-je un jour, pourquoi maman
Nicolo est ainsi changée!

Alors, comme je n'avais rien à faire, je me mis à rôder toute la nuit
dans les environs de la cantine. A minuit, une ombre se glissa sous la
tente de maman Nicolo. C'était un homme enveloppé d'un manteau.

Le manteau lui cachait le visage, et la nuit était noire.

--Bon! me dis-je, je n'ai pu le voir à présent, je le verrai quand il
sortira...

J'attendis toute la nuit.

--Diable! dit Tony, la visite avait été longue.

--Au petit jour, reprit La Rose, mon inconnu de la nuit, sortant avec
précaution de la tente de maman Nicolo, se trouva face à face avec moi.
C'était le cornette. C'était le marquis de Vilers...

--Le marquis de Vilers! exclama Tony.

--Oui. Vous le connaissez? C'est lui le vrai père de Bavette.

--Ah! mon Dieu!... murmura le jeune homme interdit, il y a des hasards
étranges dans la vie!...



IV

LES PREMIÈRES AMOURS DU MARQUIS DE VILERS


Pendant quelques secondes, le Gascon La Rose contempla Tony, dont la
physionomie exprimait la plus vive surprise.

--Ah ça, voyons, dit-il enfin, qu'est-ce qu'il y a d'étrange à ce que le
marquis de Vilers, que Dieu conserve!...

Tony fit un mouvement.

--Quel drôle d'effet vous produit ce nom! exclama La Rose.

--Continuez, dit Tony.

--Je disais donc: Que trouvez-vous d'étrange à ce que M. le marquis de
Vilers ait été cornette aux gardes-françaises? A ce qu'il soit le père
de Bavette?

--Rien encore.

--Alors, expliquez-vous.

--Quand vous aurez fini.

--C'est drôle tout de même! dit La Rose. Est-ce parce que je vous ai vu
l'épée à la main? Je fais ce que vous voulez.

Et le Gascon reprit:

--En reconnaissant M. de Vilers: «Hé, hé! mon officier, lui dis-je, il
paraît que vous savez payer les soins qu'on a pour vous.» Il rougit
jusqu'au blanc des yeux, ni plus ni moins qu'une jeune fille.

--Es-tu discret? me demanda-t-il.

--Dame! si vous y tenez.

--Énormément, me dit-il. Mon oncle le chevalier, qui est capitaine de
ma compagnie, ne me pardonnerait jamais s'il savait que j'aime une
cantinière.

--Eh bien, mon officier, lui dis-je, foi de La Rose, vous n'avez rien à
craindre.

--Et vous avez tenu votre parole? demanda Tony.

--Naturellement. Un beau matin, il y eut grande rumeur au quartier.
Maman Nicolo avait perdu sa taille fine.

--Ah! diable...

--Afin d'être plus sûr de mon silence, continua La Rose, M. de Vilers
m'avait pris à son service. Je brossais ses habits. Je pansais son
cheval. Un matin il me dit: «La cantinière va devenir mère. Il faut que
tu sois le père adoptif de l'enfant. Tu veilleras à son éducation et
je donnerai secrètement l'argent nécessaire.» Le rôle me convenait,
je l'acceptai. Bientôt, dans le régiment, comme j'allais souvent à la
cantine, on prétendit que c'était moi, et non le marquis de Vilers, que
maman Nicolo avait favorisé. Elle accoucha. Je manoeuvrai si bien que
tout le monde me félicita.

Tony se prit à rire.

--Le nouveau-né était une petite fille qui ouvrit un oeil dès la
première heure, et les deux à la fin de la journée. Une fois que le camp
tout entier fut bien convaincu que j'étais le père, je fis le modeste,
je niai. Je prétendis que le meilleur moyen de me justifier était de
tenir l'enfant sur les fonts baptismaux. Il n'y eut pas un fifre, ni un
tambour qui en crût un mot; on m'appela _père et parrain_, mais, ajouta
La Rose en riant, il fallait bien faire quelque chose pour la réputation
de maman Nicolo.

--Et vous fûtes parrain?

--Naturellement. L'aumônier, avant d'ondoyer l'enfant, me demanda
comment il fallait l'appeler.

--Bavette, répondis-je.

--Comment, _Bavette_? dit l'aumônier, ce n'est pas un nom du calendrier.

--Non, mais c'est un bon nom tout de même, répondis-je.

--Pourquoi?

--Je suis de la Gascogne et, dans mon pays, on n'estime que deux choses,
le bras et la langue. Le bras tient l'épée, la langue sert utilement
et vaut souvent mieux que le bras. Or, voyez-vous, poursuivis-je, une
femme, même quand elle est cantinière comme l'accouchée, ne se sert pas
d'une épée, mais elle peut faire faire un rude service à sa langue.

L'aumônier me regardait et ne savait pas où je voulais en venir.

--En Gascogne, continuai-je, quand un homme jase bien et avec esprit, on
dit de lui: _Il sait tailler une bavette_. C'est une manière de parler.
Donc, si j'appelle la petite Bavette, en vertu du proverbe qui dit
que nom oblige, la petite aura une bonne langue dont elle se servira
gentiment. Ça lui portera bonheur.

--Mais tout cela est absurde! s'écria l'aumônier.

--C'est possible, mais je donne ma démission de parrain si...

--Entêté! murmura le brave homme.

Et il imposa les mains sur l'enfant et dit, en s'efforçant de garder son
sérieux: Je te baptise, Bavette...

--_Et coetera_, dit Tony. Est-ce là toute votre histoire?

Cette simple question rendit le soldat tout pensif.

--Oui, dit-il, mais depuis longtemps je n'ai vu mon pauvre
capitaine,--car le cornette était devenu capitaine,--et voici quatre ans
qu'il a quitté le régiment.

--Je sais cela, dit Tony.

--Vous savez cela? C'est vrai, alors? Vous le connaissez? fit le soldat
ému.. Vous pourriez me donner de ses nouvelles?

Le Gascon avait dans la voix une angoisse indicible.

--Oui, je l'ai connu, balbutia Tony non moins ému. Mais, dites-moi, vous
aimiez donc beaucoup votre capitaine?

--Je me ferais hacher pour lui.

--Et si... il lui arrivait... malheur?

--Oh! fit La Rose, qui porta la main à la garde de son épée, on
compterait avec moi!

Alors Tony, l'enfant de seize ans, le bambin que Pivoine avait appelé
_mademoiselle_, ce courtaud de boutique de la veille, devenu soldat en
quelques heures, Tony se redressa, hautain et grave; Tony eut la dignité
d'un homme.

--Camarade, dit-il, le marquis de Vilers est mort.

--Mort! exclama La Rose. qui recula frappé de stupeur.

--Mort, il n'y a pas quatre jours, acheva Tony, et tout à l'heure encore
je ne lui connaissais qu'un vengeur, c'était moi. Maintenant...

--Oh! maintenant! exclama La Rose, pâle comme la mort, maintenant il en
a deux!...

--Il en a trois, dit le Normand, qui depuis une heure gardait un silence
respectueux.

--Mais, reprit La Rose, dont les yeux s'étaient remplis de larmes,
comment est-il mort?

--Il a été tué.

--Par qui?

--Chut! dit Tony, il y a des noms qu'il ne faut pas prononcer en plein
air. On vous dira peut-être un jour qu'il a été tué en duel. Ce n'est
pas vrai. Il est mort frappé par une association composée de trois
hommes qui devaient le provoquer tour à tour jusqu'à sa mort. Vous voyez
bien que c'était vraiment un assassinat.

--On les tuera! dit La Rose à qui revint sa suffisance gasconne.

En ce moment, Tony et ses deux compagnons qui, tout en causant, avaient
continué à marcher, se trouvaient à la porte du cabaret de maman Nicolo.

--Ah! moi, dit La Rose, je n'ai plus soif!

--Ni moi, dit le Normand.

--Ni moi! ajouta Tony. Mais entrons cependant.

--Pourquoi?

--Je veux voir sa fille, et puis... on cause mieux à l'écart. Nous
prendrons un salon.

Ils entrèrent.

--C'est bizarre, dit La Rose, je ne vois ni maman Nicolo ni Bavette.

Le cabaret était désert.

Un garçon cabaretier qui trônait au comptoir reconnut le soldat La Rose,
et, accourant, son bonnet à la main, témoigna, par son attitude, du
respect qu'on avait dans l'établissement pour le parrain de Bavette.

--La patronne et mam'zelle sont dans Paris, dit-il, mais elles ne
peuvent pas tarder à rentrer. Elles sont sorties depuis le matin.
Qu'est-ce qu'il faut vous servir, monsieur La Rose?

--Rien, dit le soldat d'un ton bourru.

Et il alla s'asseoir dans un petit cabinet attenant à la première salle.
Tony et le Normand le suivirent. Alors le jeune garde-française se
penchant vers les deux vieux soldats:

--Est-ce que les lois militaires ne punissent pas de mort le soldat qui
tue son officier? demanda-t-il.

--Oui, certes.

--Vous voyez, murmura l'enfant; ce que vous comptiez faire est
impossible.

--Pourquoi?

--Parce que les meurtriers du marquis de Vilers...

--Eh bien?

--Sont des officiers de notre régiment, camarades.

Les deux soldats frissonnèrent. Tony continua:

--Ils se nomment Gaston de Lavenay, Albert de Maurevailles et Marc de
Lacy!

--Diable! fit La Rose, ce sont nos chefs...

--Nos chefs, répéta le Normand.

--Les miens aussi, depuis ce matin, reprit le jeune garde-française.
Mais est-ce en qualité de chefs qu'ils ont tué votre brave capitaine,
le père de votre petite Bavette, et qu'ils sont ou veulent être les
bourreaux de sa veuve? Lorsque, sous les armes, ils nous commanderont,
obéissons en soldats. Seulement il y a des heures où chefs et soldats
ne sont plus, les uns vis-à-vis des autres, que des hommes. Alors
souvenons-nous. Ils sont trois; combien serons-nous?

--Je l'ai dit, nous serons trois, s'écria La Rose en saisissant à la
fois la main de Tony et celle du Normand.

--Oui, nous serons trois, répéta celui-ci.

Et longtemps encore, les futurs vengeurs du marquis de Vilers parlèrent
du malheureux capitaine déposé si jeune dans le caveau de sa famille par
son seul domestique et un jeune homme qu'il ne connaissait pas une heure
avant de mourir. Ils s'entretinrent aussi et de la pauvre marquise
aujourd'hui disparue et de Bavette l'orpheline.

--Cette mâtine-là ne rentrera donc pas! murmurait à fréquentes reprises
La Rose.

--Elle ne rentrera pas! répétait le Normand.

A la fin pourtant la porte s'ouvrit devant maman Nicolo. La cantinière
avait dû être fort belle et conservait des restes très présentables;
mais il y avait à ses côtés une jeune fille qui attira sur-le-champ les
regards de Tony. C'était Bavette.

Bavette était si belle, que l'ancien commis de mame Toinon fut soudain
ravi d'admiration autant que de surprise.

--Comme elle ressemble à son père! murmura-t-il à l'oreille de La Rose.

--Et comme je l'aimerai! se dit-il à lui-même.

Cependant La Rose et le Normand fronçaient les sourcils. Maman Nicolo et
Bavette ne leur semblaient pas avoir leur figure de tous les jours.

--Ah! qu'est-ce qu'il y a donc? demanda le Gascon.

--Mon brave, ça nous regarde, fit d'un ton bourru maman Nicolo.

--Maman Nicolo, je ne sais pas d'où vient votre nom, mais je saurai d'où
vous venez.

--Jamais!

--Un mystère?

--Et un solide!



V

L'ULTIMATUM


Laissons le Gascon et le Normand essayer de faire parler maman Nicolo.
Ils n'y parviendront pas.

Et même il faut que le secret de la cantinière soit bien grave pour
qu'elle soit aussi discrète avec ses deux vieux amis. En vain ils lui
promettent de lui livrer en échange du sien celui que leur a révélé
Tony. En vain ils tentent d'arracher à Bavette une indiscrétion. En
dépit de son nom, celle-ci est muette et maman Nicolo se contente de
crier... sans parler.

Plutôt que d'assister à cette vaine querelle, suivons le carrosse qui
emporte madame de Vilers et le magnat.

Quelque diligence que pût faire le Hongrois et bien que, de poste en
poste, il eût envoyé en avant un courrier, chargé de faire préparer les
relais, le carrosse n'allait pas vite.

Avec les horribles chemins que possédait la France à cette époque, il
était bien difficile de faire plus de quinze à vingt lieues par jour.

Or, le magnat, qui craignait d'être poursuivi, prenait à chaque relai
une direction fausse, pour dépister ses ennemis.

Aussi le voyage se prolongeait-il, voyage odieux, épouvantable pour la
marquise.

Elle se retrouvait séparée de celui qu'elle aimait, en tête-à-tête avec
cet homme redouté qu'elle n'avait pas vu depuis quatre ans, qu'elle
avait autrefois considéré comme un père et qu'elle avait fui parce
qu'elle avait deviné que ce n'était plus l'amour d'un père qu'il
ressentait pour elle...

Comprenant qu'auprès de ce vieillard fou de passion, son honneur n'était
plus en sûreté, elle s'était confiée au loyal gentilhomme vers lequel
l'avait entraînée son coeur, au marquis de Vilers. Elle avait fui le
magnat, espérant ne jamais plus être en face de lui.

Et elle était là, en son pouvoir, sachant à peine où il allait la
conduire, ignorant ce qu'il allait faire d'elle...

On se demandera pourquoi la jeune femme avait ainsi quitté son hôtel, où
elle était en sûreté, pour suivre le magnat qu'elle abhorrait.

Était-ce par crainte du scandale?

Non. Qu'eût pu faire le magnat contre sa réputation? N'était-elle pas
l'épouse légitime et respectée du marquis de Vilers?

Ce n'était pas non plus par reconnaissance pour les soins qu'enfant elle
avait reçus du vieux comte, madame de Vilers savait trop bien maintenant
à quoi s'en tenir sur le but intéressé qui avait dicté ces soins.

Si elle l'avait suivi, c'était uniquement par peur, non pour elle, mais
pour son mari.

Ce qui s'était passé lui avait en effet paru étrange.

Le marquis était sorti pour quelques heures, afin de choisir les
costumes que lui et sa femme devaient porter au bal de l'Opéra.

Puis à sa place était arrivé un commissionnaire et M. de Vilers avait
fait dire que, appelé à Versailles par une affaire inattendue et
pressante, il était contraint de renoncer au plaisir de l'accompagner.

Selon le désir de son mari, qui promettait d'ailleurs de la rejoindre à
ce bal, elle y était allée malgré tout.

Là, elle avait rencontré l'un de ces officiers dont elle se rappelait à
peine le visage, l'un de ces Hommes Rouges qu'elle avait vus à Fraülen à
côté de celui qui devait être son mari, le soir où celui-ci lui demanda
de les aider dans l'accomplissement d'un pari...

Cet homme l'avait insultée...

Et soudain un enfant, qu'elle ne connaissait pas, mais qui, lui,
semblait parfaitement la connaître, était venu la défendre...

Ce défenseur, dans les quelques mots qu'ils avaient pu échanger
ensemble, lui avait parlé d'un danger...

Tout d'abord, elle avait supposé qu'elle devait craindre les Hommes
Rouges... Mais quand elle aperçut le magnat, elle pensa:

--Voilà le danger dont m'a parlé mon jeune défenseur.

Et elle avait mesuré les conséquences que pouvait avoir pour M. de
Vilers le retour du magnat.

Elle connaissait l'horrible passion du vieillard pour elle.

Elle savait que cet homme n'avait reculé devant rien, pas même devant le
crime, pour éloigner d'elle ceux qui auraient pu être ses rivaux.

Elle n'avait pas oublié le malheureux jeune homme qui avait voulu faire
le siège du château du Danube et qu'on avait trouvé dans les fossés
frappé en plein front par la balle du magnat.

Aussi trembla-t-elle pour son mari.

Elle se dit que le comte Mingréli devait avoir entouré d'embûches le
marquis, avoir mis à ses trousses une armée de spadassins ou de bandits
aux attaques desquels celui-ci ne pourrait échapper.

Aussi quand, reprenant pour un instant son rôle de père, le magnat lui
avait dit:

--Venez!

Elle s'était levée, désolée, brisée de douleur, mais espérant, par un
commencement de soumission, détourner de la poitrine de celui qu'elle
aimait le poignard des assassins.

Et lorsque le comte, lui désignant la voiture, lui avait annoncé qu'ils
allaient partir pour un long voyage, elle avait pensé:

--Je serai longtemps sans voir mon mari adoré. Il m'accusera, il me
maudira peut-être, mais il vivra!!!

Et elle était montée en voiture...

Ainsi que l'avaient supposé les Hommes Rouges, le magnat n'était point
parti sans s'arrêter à l'hôtel où il était descendu.

Il avait eu des bagages, des provisions à prendre, des ordres à donner
à son homme de confiance, un trakan, vieux cavalier hongrois, qui le
servait depuis vingt ans et qui devait partir à cheval derrière lui,
pour l'aider à garder la marquise. En même temps, loyal à sa manière, le
magnat envoyait à M. de Lavenay le prix de son carrosse.

Or, quelque surveillée que fût la jeune femme, elle trouva moyen
d'échapper une minute à l'attention de ses gardiens, et cette minute lui
suffit pour écrire un mot à son mari.

Elle avait glissé ce mot dans la main d'un enfant qui aidait à charger
les bagages et dont la figure intelligente lui inspirait confiance.

Nous avons vu ce gamin remplir consciencieusement sa mission.

Il nous reste maintenant à expliquer comment le magnat avait eu
connaissance de l'enlèvement projeté par les Hommes Rouges.

Arrivé à Paris depuis quelques jours seulement, le Hongrois avait établi
ses batteries du côté de l'hôtel de Vilers, cherchant une occasion
favorable pour enlever la jeune femme, pour laquelle il éprouvait cet
amour sénile, qui est le plus effréné de tous les amours.

Apprenant que madame de Vilers venait de partir sans son mari pour le
bal de l'Opéra, ce qu'indiquaient assez son costume et son masque, il
avait jugé l'occasion favorable.

Mais il était arrivé trop tard. Les Hommes Rouges avaient déjà rencontré
la marquise.

Du premier coup d'oeil, il les reconnut.

Il les avait remarqués à Fraülen, causant avec la jeune comtesse et fort
empressés auprès d'elle... Cela avait suffi pour que leur visage se
gravât dans sa mémoire.

Se doutant à juste raison qu'ils parleraient d'elle, il les avait suivis
et écoutés.

Il apprit ainsi que, le lendemain, une voiture serait prête et les
attendrait pendant que l'un de leurs laquais les introduirait dans
l'hôtel.

Il se promit de profiter de leurs préparatifs.

Or, il était en train de jouir de son succès.

Le voyage continuait, toujours triste, lamentable. Il paraissait
mortellement long à la jeune femme, ce tête-à-tête avec un ravisseur
abhorré!

Et cependant elle en redoutait la fin...

Tant qu'ils voyageraient à travers les routes, elle n'aurait rien de
bien grave à craindre de la part du magnat.

Mais, le voyage terminé, une fois qu'elle serait tout à fait seule avec
lui et en son pouvoir, dans un château perdu au milieu des forêts!...

Les témoignages d'affection, les tentatives que faisait le comte pour la
sortir de la mélancolique torpeur dans laquelle elle était plongée, ne
faisaient que redoubler sa terreur.

Plus elle allait, plus grandissait son horreur pour cet homme.

La quatrième nuit enfin, après mille angoisses, madame de Vilers vit se
dresser dans l'ombre, au bout d'une longue allée de chênes, le château
de Blérancourt.

Une autre voiture y serait venue en deux journées, mais nous avons
parlé des innombrables détours faits par le magnat, qui tenait à ce que
personne ne lui ravît sa proie.

A la vue de ce château qu'il lui avait souvent dépeint comme un nid
d'amoureux, madame de Vilers se sentit défaillir.

Quel sort l'y attendait? Une seuls chose la consolait; elle avait écrit
à son mari!

Le carrosse arriva en face du pont-levis, dont la herse s'abaissa avec
un grincement lugubre.

Le carrosse entré, les chaînes rouillées crièrent de nouveau sur les
poulies; la herse se relevait! La marquise était prisonnière.

Une fois dans la grande cour, le magnat offrit la main à la jeune femme
et l'aida à descendre de voiture.

Puis il lui montra les appartements qu'il lui destinait et la laissa
seule un instant pour qu'elle réparât le désordre occasionné dans sa
toilette par un si long voyage.

Deux jeunes femmes entrèrent, se tinrent debout devant madame de Vilers
et parurent attendre ses ordres.

A tout hasard, espérant trouver un peu de sympathie chez des personnes
de son sexe, la jeune femme demanda:

--Au nom du ciel, où suis-je et que veut-on faire de moi?

L'une des femmes secoua la tête. L'autre mit un doigt sur sa bouche avec
un sourire mélancolique. Elles étaient muettes.

Elles firent signe que le lit était préparé, mais madame de Vilers les
congédia du geste.

Quelque fatiguée qu'elle fût par le voyage, elle n'osait se coucher,
craignant une surprise.

Elle se reposa dans un fauteuil.

Deux heures après, l'une des femmes revint avec un homme qui apportait
une table toute servie.

La marquise voulut lui adresser la parole.

Comme les autres, il fit signe qu'il ne pouvait répondre.

Tout le service du château était fait par des muets,--créatures du vieux
comte, amenées par lui d'Allemagne, et paraissant avoir pour lui un
dévouement à toute épreuve...

Madame de Vilers refusa le dîner comme elle avait refusé le lit.

Quelques instants plus tard, le magnat entrait chez elle.

--Haydée, lui dit-il, car, pour moi, vous n'avez que ce seul nom,
réfléchissez bien à ce que je vais vous dire...

Vous êtes en mon pouvoir, bien en mon pouvoir. Chercher à m'échapper
serait inutile...

Mais vous aimez la France, vous tenez à y rester. Eh bien, consentez à
être à moi et vous ne la quitterez pas. Je m'arrangerai de façon à ce
que tout le monde continue à me croire votre père. Pour vous seule,
j'aurai un autre titre à votre affection.

Si vous refusez, nous partirons de nouveau et je vous emmènerai sur les
bords du Danube, dans ce château où vous avez été élevée. J'ai assez
de pouvoir pour faire casser votre mariage et, bon gré, mal gré, vous
deviendrez ma femme. Vous avez dix jours pour réfléchir. Dans dix jours
à pareille heure, je vous demanderai la réponse



VI

LE REFRAIN DE PIVOINE


A Paris, le tambour battait aux champs. Le peuple était en rumeur.

Louis, quinzième du nom, après une trêve assez longue, était décidé à
recommencer la guerre dans les Flandres.

Le régiment des gardes-françaises, ce beau régiment composé de huit
mille hommes et dont le roi avait coutume de dire, sans trop grande
flatterie d'ailleurs: «C'est le plus pur de mon sang,» partait, le matin
même, pour entrer en campagne.

Aussi les rues de Paris étaient-elles encombrées comme en un jour de
fête.

Les maisons se pavoisaient de drapeaux,--de drapeaux tricolores, ma
foi! car l'étendard des gardes-françaises était alors composé de trois
couleurs;--les croisées se garnissaient de têtes curieuses sur le
parcours que devait suivre le régiment. Ça et là, sur les portes des
maisons, on voyait des cartels, des écussons, des emblèmes...

--Vive la France! vivent les gardes-françaises! criait-on de chaque
fenêtre.

--Vivent les gardes-françaises! répétait la foule enthousiaste qui
adorait ce blanc uniforme aux parements bleus, resté le plus populaire
de tous les uniformes disparus.

Neuf heures sonnaient à toutes les horloges qui allaient bien.

Louis XV avait quitté Versailles pour venir à Paris. Il avait couché aux
Tuileries; il avait consenti à passer une journée tout entière sur les
bords de la Seine, à seule fin de voir partir et de saluer le beau, le
magnifique régiment.

Le départ était pour dix heures; il n'en était que neuf et déjà la
circulation devenait impossible à travers Paris. Le marquis de Langevin,
ce vieux soldat perclus de goutte et de rhumatismes, avait retrouvé,
pour ce jour-là, son humeur de vingt ans et sa vigueur de trente.

A le voir monter avec élégance un cheval de race et caracoler dans
la cour de la caserne, sur le front de ses troupes déjà rangées en
bataille, on eût dit un jeune homme, on eût juré qu'il n'avait pas
atteint la quarantième année.

Tout à coup, un adolescent qui portait sur la manche gauche les galons
de caporal sortit des rangs, fit le salut militaire et s'approcha du
colonel-général, c'est-à-dire du marquis de Langevin.

--Colonel, dit-il, voulez-vous m'accorder une permission de trois quarts
d'heure?

Le marquis regarda le jeune homme:

--Comment! dit-il, c'est toi, Tony!

--C'est moi, mon colonel.

--Et pourquoi veux-tu une permission?

--Pour aller embrasser la femme qui m'a recueilli le jour où je mourais
de froid et de faim, qui m'a élevé en me servant de mère et que mon
départ désole.

--Va, dit simplement le marquis.

Et comme Tony faisait un pas, le chef ajouta;

--Mais, prends garde, on part dans une heure.

--Je rejoindrai le régiment à la porte Montmartre.

--C'est bien, dit le colonel, qui, depuis huit jours que le jeune homme
lui servait de secrétaire, était déjà sûr de pouvoir compter sur lui.

Tony sortit de la caserne et s'en alla.

Il marcha par les rues, d'un pas rapide, jusqu'à la rue des Jeux-Neufs.
Là, il éprouva un moment de violente émotion et s'arrêta.

Comme les autres rues, la rue des Jeux-Neufs était pavoisée. Il vit
force gens aux fenêtres, force gens au seuil des portes.

Une seule maison était fermée,--celle de la pauvre mame Toinon.

Du plus loin qu'on aperçut Tony, ce fut un hourra d'admiration.

Il y avait si peu de temps que le jeune soldat était encore commis et
voyait arriver, dans la boutique de sa patronne, le malheureux marquis
de Vilers...

Et déjà, quel changement!

Tony n'était plus l'enfant timide qu'un regard de sa patronne
déconcertait, que les gens du quartier appelaient _une jolie fille_.

Tony était devenu un fier jeune homme; il avait la tête haute, le geste
cavalier; il était charmant en son uniforme de garde-française.

--Voilà Tony, voilà Tony! murmura-t-on en le voyant apparaître.

--Bonjour, Tony, dirent les vieillards.

--Bonjour, monsieur Tony, firent les jeunes filles en rougissant.

Il rendit tous les saluts; mais il s'en alla droit à la porte fermée de
mame Toinon et frappa.

La porte s'ouvrit.

Mame Toinon, tout en larmes, aperçut Tony, jeta un cri de joie et lui
passa les deux bras autour du cou.

--Ah! tu es bon, mon enfant, dit-elle, tu es bon et généreux de n'être
point parti sans venir me voir...

Et la pauvre femme, dont le coeur débordait à cette heure, se prit à
couvrir son fils adoptif de tendres caresses.

--Ah! patronne, ah! ma mère, murmurait Tony, qui sentait son coeur se
briser, je ne suis point un ingrat, allez! je ne vous oublierai pas...
et puis je reviendrai un beau jour avec un grade... Je serai officier...
Et alors je dirai avec orgueil que vous m'avez servi de mère...

Chacune des paroles de Tony entrait au coeur de mame Toinon comme un
coup de poignard.

Tony se méprenait encore sur l'affection de sa mère adoptive comme elle
s'était longtemps méprise elle-même.

La pauvre femme ouvrit un bahut, en retira une médaille d'or et la passa
au cou du jeune homme:

--Ceci, dit-elle, te portera bonheur; c'est une médaille bénite.

Puis elle prit un sac de cuir qui était serré dans un des coins du
bahut.

Ce sac renfermait trente pistoles, fruit des épargnes de la costumière.

--Tiens, mon enfant, ajouta-t-elle, prends encore cela...

Il voulut refuser, mais elle lui ferma la bouche d'un mot:

--N'es-tu pas mon fils? dit-elle. Et maintenant, enfant, pars! car
j'entends, hélas! retentir les fanfares du régiment... Pars, et
reviens-moi bel officier...

La pauvre femme craignait que son émotion ne la trahît!...

Dix minutes après, Tony avait rejoint son régiment, qui sortait de
Paris, tambour et fanfare en tête, passant entre une double haie de
peuple enthousiaste.

Une femme fendit la foule, elle arriva jusqu'au premier rang, agitant
son mouchoir et attachant un oeil avide sur chaque peloton qui défilait.

Puis enfin, lorsque sur le flanc de l'un de ces pelotons elle eut aperçu
le beau caporal Tony, elle lui fit un dernier adieu de la main, étouffa
un cri de douleur suprême et murmura:

--O mon Dieu, si vous saviez comme je l'aimais!

Tony était déjà loin, et les gardes-françaises, le fusil sur l'épaule
gauche, s'en allaient en chantant, au bruit des tambours, ce refrain du
sergent recruteur Pivoine:

  On fait l'amour
  Tout le jour,
  Dans les gardes-françaises.
  On fait l'amour, sur ma foi,
  Dans les gardes du roi!

Sur l'un des fourgons qui suivaient le régiment il y avait, jurant et
pestant, étendu tout de son long, un homme qui, lui aussi, essayait de
faire sa partie dans le joyeux choeur des soldats.

Cet homme était l'auteur même de la chanson des gardes-françaises.
C'était le sergent Pivoine, qui se portait de mieux en mieux, ainsi que
le chirurgien l'avait fait prévoir, mais qui avait perdu sa voix, comme
celui-ci l'avait également prédit.

Bien qu'étant assez malade pour garder la caserne, Pivoine avait tenu
si ardemment à accompagner ses camarades, il avait tant de fois répété
qu'il ne se laisserait plus soigner si le régiment allait au feu sans
lui, que le chirurgien était parvenu à le faire placer sur un fourgon.

Et, de temps en temps, le malheureux, guettant la reprise du refrain,
lançait dans le choeur qui scandait la marche:

  On fait l'a...

Inutile effort! la note s'arrêtait dans son gosier qui n'avait plus que
le son d'une clarinette dont on aurait retiré l'anche.

--Maudit moutard! murmura-t-il en pensant à Tony. N'importe! il a du
chien, ce petit-là. Il n'a pas eu peur de moi. Il faut qu'il soit
joliment brave!

Au fond, le commis à mame Toinon avait gagné un ami de plus. L'épée a du
bon.

Et ce fut encore en chantant que le gai régiment fit son entrée à
Chantilly.

Dès son arrivée, le marquis de Langevin se félicita d'avoir envoyé en
avant Maurevailles.

Aux premiers les bons morceaux, comme dit le proverbe.

Les premiers régiments avaient donc trouvé de tout à profusion. On les
avait fêtés, complimentés. Les habitants s'étaient fait un honneur de
nourrir, et de désaltérer surtout les héros qui allaient se battre pour
la France. Mais les seconds? mais les derniers? Sans Maurevailles, on
n'eût pas mangé.

C'est qu'à cette époque les étapes n'étaient pas réglées comme elles le
sont aujourd'hui et pour traverser un pays, même français, il fallait
prendre ses précautions.

Car peu à peu l'enthousiasme diminuait, ou tout au moins les ressources.
Et on finissait par ne plus même trouver les fournitures strictement
réglementaires.

Et les régiments qui fermaient la marche de l'armée ne rencontraient
plus rien.

Or, de tous les officiers de Louis XV, le marquis de Langevin était
précisément celui qui prenait le plus grand soin de ses soldats. Afin
d'éviter désormais les inconvénients, les ennuis, les tourments de tout
genre qui avaient attendu ses prédécesseurs, il chargea le capitaine
Maurevailles d'aller étudier les pays à traverser, se rendre compte des
ressources que l'on pouvait espérer et y tout régler pour que ses
huit mille hommes pussent y passer sans difficultés et sans trop de
souffrances.

Naturellement le caporal-secrétaire Tony fut le premier informé du
départ de Maurevailles.

Tout d'abord il n'y prit pas garde. Le capitaine était chargé d'une
mission: rien de plus ordinaire.

Mais quelle ne fut pas sa surprise quand il vit, en se mettant à
la fenêtre de la maison où s'était établi le marquis de Langevin,
Maurevailles appeler les deux autres Hommes Rouges, les entraîner dans
un coin de la cour, causer mystérieusement avec eux, et enfin ces
derniers lui donner leurs bourses!

--Qu'est-ce que cela veut dire? se demandat-il.

Puis, en réfléchissant, il arriva à cette conclusion:

Maurevailles, rendu à lui-même, avait une chance pour retrouver la
marquise de Vilers. Lavenay et Lacy, retenus au régiment, garnissaient
sa poche d'argent afin qu'il pût, dans le cas où il parviendrait à
s'emparer d'elle, prendre toutes les mesures possibles pour qu'elle ne
leur échappât point de nouveau.

--Comment lutter contre des ennemis si prévoyants! se dit-il. Ah bah!
S'ils ont pour eux les circonstances et l'argent, moi, c'est Dieu qui
m'aidera.

Pendant ce temps-là, grâce à la prudence du colonel-général, le Gascon
et le Normand ne manquaient ni de dîner ni de boire. Et, le soir même,
à moitié ivres, ils avaient déjà oublié maman Nicolo et lutinaient la
cantinière en lui chantant à tue-tête:

  On fait l'amour
  Tout le jour
  Dans les gardes-françaises.
  On fait l'amour, sur ma foi,
  Dans les gardes du roi!

Hélas! couché à dix pas d'eux, le sergent Pivoine, l'enroué sergent, les
entendait en maugréant. Pauvre Pivoine!...



VII

L'AMOUR D'UN VIEILLARD


Il y avait huit jours que le magnat avait amené la veuve du marquis de
Vilers au château de Blérancourt, quand un cavalier longea la lisière de
la forêt au milieu de laquelle s'élevait ce château.

Ce cavalier avait dû faire une longue route, car son cheval n'avançait
qu'avec peine sur le terrain détrempé par la pluie et lui-même
paraissait très fatigué.

A l'entrée de la forêt, à un quart de lieue du château, il y avait
quatre ou cinq maisonnettes formant un petit village.

Au-dessus de la porte d'une de ces maisons pendait la branche de pin qui
a coutume de dire aux voyageurs: Voici une auberge.

Triste auberge que celle-là et qui ne devait pas abriter souvent des
voyageurs, car il passait bien peu de monde dans ce pays perdu.

Mais enfin on pouvait y trouver bon feu et passable gîte, et en tout cas
de quoi se reposer à l'abri de la pluie.

Ce fut donc là que le cavalier frappa.

Nous ne saurions lui donner tort, car, autour d'un énorme brasier de
tourbe et de branches mortes, une dizaine de paysans séchaient, tout en
causant et en buvant du cidre, leurs habits mouillés.

A l'aspect du voyageur qui avait la mine d'un gentilhomme, ils
s'écartèrent avec empressement pour lui faire place auprès de la
cheminée.

--Holà! dit le cavalier, qui est l'hôte ici?

Un grand vieillard à barbe blanche ôta son bonnet de peau de renard et
s'avança.

--Je suis officier et je vais me battre pour vous dans les Flandres,
reprit le cavalier. Je me suis égaré dans vos satanés chemins, et du
diable si je sais où je me trouve... Mais, il ne s'agit pas de cela.
Avez-vous un coin pour loger mon cheval, une bête de mille pistoles qui
est en train de prendre froid?

--Mon gentilhomme, si vous voulez bien, je mènerai moi-même en personne
vot'cheval à l'écurie, s'écria l'hôtelier et je vous assure, foi de
Garrigou, qu'il y sera mieux qu'à _l'Aigle noir_ ou aux _Armes de
Picardie_, à Noyon.

--Quant à moi, une place auprès du feu, une moitié de poulet et deux
oeufs me suffiront--à la condition toutefois que vous ayez du vin?...

--Je crois bien, et d'excellent, mon officier. Il y a plus de dix ans
qu'on n'y a _mie_ seulement touché. Vous ne trouverez pas dans toute la
contrée un seul cabaretier qui puisse se targuer d'avoir de meilleur vin
que maître Garrigou de Chante-Caille.

--En tout cas, il ne doit pas y en avoir qui sache mieux vanter sa
marchandise, dit en souriant le voyageur, qui alla s'asseoir au coin du
feu et étendit vers les tisons son feutre et ses grosses bottes.

Il y eut un instant de silence, motivé par la présence de l'étranger.

Puis les paysans s'enhardissant reprirent leur conversation interrompue.

--Et tu dis, Jean, demanda l'un d'eux, que le château est habité?

--Oui, par le vieux seigneur qui est revenu.

--Il y avait longtemps qu'il n'avait pas mis les pieds par ici?

--Plus de vingt ans. C'était maître Jeanson, l'homme de loi, qui
s'occupait de tout.

--Et maintenant?

--C'est une espèce de sauvage que le vieux seigneur a amené avec lui et
qui a l'air d'un voleur plutôt que d'un intendant...

--C'est-y pas la même chose? interrompit un des paysans.

Tout le monde se mit à rire.

--N'importe, reprit le narrateur, c'est curieux tout de même, allez...
Figurez-vous que le château est rempli de sonnettes...

--De sonnettes?

--Oui. A chaque porte, il y a un fil de laiton qui correspond à une
sonnette placée dans la chambre du seigneur.

--Et pourquoi tout cela?

--Pour que personne ne puisse entrer dans le château sans qu'il en soit
informé, et pour qu'il sache par quelle porte on entre.

--Et comment sais-tu cela, toi, Jean?

C'est Philippe, le forgeron, qui me l'a raconté. Il a aidé les ouvriers
que le vieux seigneur avait envoyé chercher à la ville pour poser les
fils, et, comme il voulait voir si ça allait, il s'est présenté l'autre
jour au château.

--Et il est entré?

--C'est-à-dire qu'il a été reçu par le nouvel intendant, le sauvage...
Il y dit: «J'apporte pour votre maître un beau chevreuil que j'ai
tué...» Et pendant que l'autre le débarrassait, il a bien remarqué que
les portes faisaient tinter des sonnettes.

--Et que lui a dit l'intendant?

--Rien. Il a tiré de sa poche une pièce d'or; il la lui a mise dans la
main, et il l'a poussé dehors.

--C'est bien singulier, tout ça. Mais qui sert le seigneur au château?

--Des muets... Oh! ceux-là, je leur ai causé moi-même avant l'arrivée de
leur maître...

--Tu leur as causé... à des muets?...

--C'est-à-dire que j'ai essayé; mais ils m'ont fait signe qu'ils avaient
la bouche fermée.

--C'est dommage, j'aurais voulu savoir ce que cela veut dire.

--Pardi! il ne tient qu'à toi d'aller au château; tu seras reçu comme
Boniface le braconnier.

--Qu'est-ce qui lui est arrivé?

--Il a voulu entrer dans le jardin, la nuit, pour voir. Il a été saisi
par les muets qui l'ont roué de coups de gaule...

--Ah ben alors, fit un autre, c'est presque l'aventure de Sébastien, le
cordonnier, qui était allé rôder près des fossés un soir... Il a entendu
craquer le ressort d'une arquebuse... il s'est sauvé, mais pas assez
vite pour ne pas entendre une balle siffler à deux doigts de sa tête.

--Ah ça! que diable racontez-vous-là, mes drôles, s'écria tout à coup le
cavalier qui, depuis un instant, avait prêté l'oreille aux propos des
paysans, est-ce une histoire ou une légende?

--Ni l'une ni l'autre, mon gentilhomme, c'est ce qui se passe au château
de Blérancourt.

--Et où prenez-vous ce château?

--Au bout de l'allée de Saint-Paul... Tenez, vous pouvez l'apercevoir
d'ici.

--Et c'est là que se passent toutes ces choses étranges?

--C'est là.

--Ah! palsambleu, il faut que je vois cela par moi-même.

--Vous, mon officier? s'écria l'hôte épouvanté.

--Oui, certes.

--Mais vous n'avez donc pas entendu ce qu'on vient de dire?...

--Peuh! Avez-vous peur que je ne vous paie pas ma nourriture? Mais
au surplus vous avez raison. Cela ne me regarde pas. Me voilà sec;
maintenant, je mangerais bien le poulet tout entier, arrosé de ce bon
vin qui n'a pas son pareil... Et j'irai ensuite dormir, afin de pouvoir
demain reprendre ma route.

Maître Garrigou avait dressé la table. Le gentilhomme se mit à manger.

Le temps s'était un peu éclairci, les paysans sortirent l'un après
l'autre. Le cavalier, qui depuis un moment semblait préoccupé, put
réfléchir tout à son aise.

Au château de Blérancourt, le supplice de madame Vilers continuait.

Le magnat cependant la comblait de prévenances, mais de la part de cet
homme les prévenances lui étaient odieuses.

Par un raffinement de délicatesse, il avait évité même de lui parler de
son amour, et des conditions imposées par sa passion sans merci.

Il avait accordé à la marquise dix jours de réflexion. Il voulait la
laisser en paix pendant ces dix jours.

Il avait fait plus.

Pour qu'Haydée ne s'ennuyât point, il avait envoyé à Paris un exprès,
afin de mander auprès d'elle sa soeur Réjane qui lui tiendrait
compagnie.

Une heure encore et le délai allait expirer...

Depuis quelques jours, le magnat avait demandé à la marquise la
permission de prendre ses repas avec elle. Fatiguée de la solitude,
madame de Vilers n'avait pas refusé. Elle ne se défiait plus, du reste,
des mets que lui présentait le comte, espérant qu'il n'agirait avec elle
que par persuasion et qu'il n'emploierait ni force ni surprise. Le soir
où nous sommes, le comte et madame de Vilers dînaient ensemble dans les
appartements de celle-ci.

Au dessert, le magnat se leva:

--Le dixième jour est expiré, dit-il d'une voix émue. Haydée, quelle est
votre décision? Voulez-vous m'aimer?

--Non!... répondit-elle.

--Réfléchissez encore!...

--Vous me faites horreur!...

--J'ai donc bien fait alors d'agir comme je l'ai fait!...

--Que voulez-vous dire? s'écria la jeune femme au comble de l'effroi.

--Que vous venez de prendre un narcotique qui, dans quelques minutes,
vous livrera sans défense à mon amour...

--Oh! c'est épouvantable!

--C'est de bonne guerre. Vous me repoussez lorsque j'implore. Eh bien,
malgré votre orgueil et vos répulsions vous serez à moi.

--Oh! infâme! infâme! répéta madame de Vilers en saisissant un couteau
sur la table et en essayant de se lever pour s'élancer vers le comte.

Mais ses forces la trahirent. Un engourdissement, invincible s'empara
d'elle...

Elle retomba sur son fauteuil.

Le vieillard la regardait avec un sourire ironique.

--Tu vois bien, ma pauvre Haydée, dit-il en la tutoyant pour la première
fois, tu vois bien que tu aurais mieux fait de consentir. Ah! tu seras à
moi maintenant... bien à moi!...

Il lui prit la main. Vainement elle tenta de le repousser.

--Ah! tu ne te doutes pas, continua-t-il en lui enlaçant la taille de
ses bras avides, ah! tu ne peux avoir une idée de ce qu'est l'amour à
mon âge... Tu ne sais pas quelle lave, à ta seule vue circule dans mes
veines; tu ne sais pas quelle tempête s'agite dans mon coeur... Haydée,
personne,--personne, entends-tu,--de tous ces jeunes gens qui se
disputaient un regard de toi, ne l'a mérité par un amour semblable,
comparable à celui qui me dévore!...

Et, le visage cramoisi, les lèvres humides, les yeux saillants à faire
croire qu'ils allaient jaillir de leur orbite, les veines du cou
gonflées, le vieillard se penchait de plus en plus sur la jeune femme
défaillante, qui n'avait plus la force de se reculer pour éviter la
souillure de ce contact.

--Haydée, murmura encore le comte, Haydée, tu vas être enfin à moi! à
moi!... personne ne peut t'arracher de mes bras!...

Il se pencha sur elle. Ses lèvres touchaient presque les lèvres de la
malheureuse femme...

Une minute encore... et elle allait être à lui quand un coup de sonnette
retentit dans la chambre du comte. Le vieillard bondit.

--Qui donc, s'écria-t-il, qui donc ose enfreindre mes ordres et entrer
dans le château sans que je sois prévenu?

Il s'élança vers le grand vestibule et se trouva en face d'une jeune
fille.

C'était Réjane, la soeur de la marquise, qui arrivait de Paris.

Il s'empressa de la conduire dans les appartements qu'il lui avait fait
préparer, puis la laissant à sa toilette et la priant d'attendre la
marquise, il revint tout palpitant auprès de celle qui allait être sa
proie...

Mais en entrant dans la pièce où il comptait réaliser l'unique espoir de
sa vieillesse avilie, il poussa un épouvantable cri de surprise et de
rage...

Cette chambre où, peu d'instants auparavant, madame de Vilers inanimée
annonçait si bien devoir être en son pouvoir, cette chambre était
vide!...



VIII

LE MUET QUI PARLE


Quand la marquise, après sa périlleuse torpeur, recouvra sa raison, un
cheval de sang l'emportait au galop à travers une forêt...

Sur ce cheval, elle était soutenue par un homme dont la main qui tenait
les rênes s'appuyait tendrement sur son coeur, tandis que, de l'autre
main, il lui protégeait le visage contre le fouet des branches.

Les souvenirs de la scène du château lui revinrent en mémoire; elle
pensa au magnat, et un frisson lui parcourut tout le corps.

Mais en levant les yeux vers l'homme qui la soutenait, elle reconnut
qu'il portait un costume d'officier des gardes-françaises.

Que s'était-il donc passé et comment se trouvait-elle dans les bras de
ce gentilhomme?

On sait de quelle mission Maurevailles avait été chargé par le marquis
de Langevin.

Nous avons vu comment,--après avoir préparé les étapes du régiment des
gardes-françaises, qui tenait à faire joyeusement la route, en régiment
d'élite qu'il était,--l'ancien ami du marquis de Vilers était arrivé
chez Garrigou et comment la conversation des paysans lui avait appris ce
qui se passait au château voisin.

En fallait-il davantage pour qu'un soupçon lui traversât l'esprit?

Maurevailles se promit d'éclaircir ce soupçon.

Le soir, quand le château fut noyé dans une masse d'ombre, il se hâta
d'aller examiner les lieux, au risque de recevoir une volée de coups
de bâton comme Boniface le braconnier, ou un coup de mousquet comme
Sébastien, le cordonnier du village.

Il ne lui arriva aucune mésaventure; mais il se convainquit, à n'en
pouvoir douter, qu'il était impossible d'entrer dans le château.

Par la force? On rencontrerait l'année des muets dévoués au magnat.

Par surprise? Les sonnettes avertiraient.

A tout hasard, il descendit dans le saut-de-loup.

Ce qu'il eût fallu trouver, c'eût été un passage secret comme il en
existe dans presque tous les vieux châteaux, les architectes d'autrefois
prévoyant toujours l'amour et le meurtre, ainsi que le besoin du
mystère.

Mais le temps et le moyen de découvrir ce passage?

Comme il se faisait cette réflexion, Maurevailles vit une ombre sortir
en quelque sorte du pied de la muraille, à vingt pas de lui, et
disparaître rapidement.

Autant que le chevalier avait pu en juger, c'était un enfant, car sa
taille atteignait à peine la moitié de la moyenne.

Mais d'où sortait cet enfant? Maurevailles alla examiner l'endroit. Il
ne découvrit aucune porte, aucun trou.

--Parbleu, se dit l'officier, j'en aurai le coeur net. Ce promeneur
nocturne reviendra probablement au logis. Il ne s'agit que de
l'attendre.

M. de Maurevailles avait passé plus d'une nuit en plein air au bivouac;
quelques heures de faction sous la pluie ne l'effrayaient donc pas.

Il se blottit le plus commodément qu'il put sous un toit de plantes
grimpantes, et attendit le retour de l'ombre.

Il y avait à peu près deux heures qu'il était là et il commençait à
maugréer, quand un pas pressé se fit entendre. En même temps l'ombre
surgissait sur le bord du talus et se laissait glisser jusqu'au fond du
saut-de-loup.

Maurevailles lui mit la main au collet.

--Grâce, Monseigneur, miséricorde, gémit l'ombre en s'affaissant.

Maurevailles examina alors sa capture.

C'était un être bizarre: Pas tout à fait trois pieds de haut, une tête
énorme et plantée de cheveux en broussailles, des bras démesurément
longs, des jambes fendues jusqu'au milieu du torse: un nain difforme et
hideux.

--Qui es-tu et que fais-tu là? demanda l'officier.

--Je suis un des serviteurs du château, répliqua le nain qui se rassura
un peu en voyant qu'il avait affaire à un étranger.

--Tiens, tu n'es pas muet, toi?

--Ne dites rien, mon gentilhomme, j'ai feint d'être muet pour être amené
en France, parce que chez nous personne ne voulait m'employer. Je suis
trop petit. Et puis, j'adore le vin de France... Oh! le vin de France!
Comme il donne de beaux rêves! Et c'est pour cela que, la nuit, je
m'échappe, afin de boire et de causer un peu avec de bons compagnons...

--Tu aimes le vin de France, dit Maurevailles en souriant. Aimes-tu
aussi l'or de France?

La figure du nain s'éclaira.

--Et veux-tu beaucoup de pièces comme celle-ci? continua l'officier en
lui mettant un louis dans la main.

--Que faut-il faire, Monseigneur?

--Me montrer le passage par où tu rentres au château.

Un tressaillement d'effroi secoua le corps débile du nain.

--Le magnat me tuerait, s'écria-t-il.

--Allons donc, qui te trahira? répliqua Maurevailles en lui présentant
un second louis.

L'effet de l'or fut magique. Les yeux du nain s'éclairèrent. Il se
redressa.

--Venez, dit-il.

Il alla jusqu'à la muraille, se baissa, appuya trois fois son pouce sur
une tête de clou que, même en plein jour, Maurevailles n'aurait pas
remarquée, et une énorme pierre tourna sur elle-même, ouvrant un passage
suffisant pour deux hommes.

--Entrez, dit le faux muet. N'ayez pas peur. J'ai coupé le cordon de la
sonnette.

--Entre le premier, maître gnôme, répondit l'officier, et souviens-toi
qu'à la première trahison, je te passe mon épée à travers le corps.

--Mais en vous trahissant, dit le nain, je me perdrais moi-même; le
magnat me ferait pendre. Tandis qu'avec vous, au contraire, j'aurai de
quoi boire du bon vin de France jusqu'à la fin de mes jours.

L'ouverture démasquée par la pierre donnait sur un escalier en
colimaçon, ménagé dans l'épaisseur de la muraille. A la hauteur d'un
second étage, un couloir s'étendait perpendiculairement à la muraille
extérieure.

--Comment as-tu découvert ce passage, maître gnôme? demanda
Maurevailles.

--Je m'ennuyais, moi qui aime à causer, d'être toujours en tête-à-tête
avec toutes ces langues mortes. Je me suis souvenu qu'aux bords du Rhin,
chez nous, les vieux burgs ont des escaliers secrets. J'ai cherché et
j'ai eu vite trouvé.

--Où conduit ce passage?

--Au-dessous de la chambre où je couche. Mais ce n'est pas le seul. Ce
souterrain est comme la toile d'une araignée: quand on est au milieu, on
voit des rayons partout.

--Et y a-t-il un couloir qui aille à la chambre de la comtesse Haydée?

--Comment, vous savez?... Au fait, je suis bête, moi... je me demandais
pourquoi vous vouliez entrer dans le château!... Certes, oui, mon
gentilhomme, il doit y en avoir un, mais où est-il? Je n'ai pas le
temps de le chercher maintenant; voilà le jour qui va venir et on
s'apercevrait de mon absence. Mais ce soir, si vous voulez...

--Ce soir, soit!...

Maurevailles mit un nouveau louis dans la main du faux muet et
redescendit l'escalier. Il n'eut pas de peine à refermer la pierre,
qu'il rouvrit ensuite à plusieurs reprises, afin de s'assurer qu'il
possédait bien le secret du muet.

--Enfin! se dit-il en remontant sur les glacis du saut-de-loup. La
marquise sera à nous!

Et il examina attentivement l'endroit où il était, pour être bien
certain de retrouver sa route.

Le soir où nous sommes, il était entré seul dans le couloir secret où le
nain l'attendait.

--Venez, dit celui-ci, j'ai trouvé.

Et il le conduisit dans le troisième couloir à droite, à partir de celui
par lequel il avait gagné le centre de la toile d'araignée. A certain
endroit, un mince filet de lumière, passant comme par le trou d'une
épingle, traversait l'obscurité.

--Je trouve tout, je trouve tout, disait le nain en frétillant. Il y
a un tableau mobile par lequel on peut entrer chez votre bonne amie.
Seulement il faut attendre: le vieux comte y est. J'ai fait un trou.
Vous pouvez voir!...

Maurevailles vit, eu effet, le magnat assis à table vis-à-vis de la
comtesse Haydée.

Le vieillard était juste en face de lui. Il causait et souriait. Quant
à la comtesse, qui lui tournait le dos, Maurevailles avait le droit de
supposer qu'elle aussi causait affectueusement avec le magnat.

Il avait donc la rage dans le coeur. Vingt fois, l'envie lui prit de
bondir dans la salle et de poignarder le comte de Mingréli et Haydée...

Mais il se contint, voulant attendre...

Quand il vit le comte penché sur la jeune femme inerte, il n'y put tenir
et chercha du bout du doigt le bouton qui faisait tourner le tableau.

C'est à ce moment que les sonnettes retentirent et que le magnat sortit.

A l'arrivée de Réjane, le magnat, nous l'avons dit, l'avait à la hâte
conduite à son appartement. Lui recommandant expressément de ne pas
bouger, il était allé donner quelques ordres, puis était revenu au plus
vite vers Haydée.

Mais, quelque diligence qu'il eût faite, Réjane, pressée d'embrasser sa
soeur, était venue avant lui.

Et qu'avait-elle vu en écartant la tapisserie?

Elle avait vu l'homme qu'elle aimait, celui dont elle avait fait son
rêve, son espoir, Maurevailles enfin, se glisser par l'entrebâillement
du tableau, s'approcher de la marquise de Vilers, la regarder avec
passion, déposer deux baisers sur ses yeux clos, puis l'emporter,
radieux, par le couloir secret!

C'était horrible!

Cet ange venait d'entrevoir l'enfer!

La jeune fille, quoique étant à l'instant même initiée au mal, resta
ange.

Maurevailles avait laissé le passage ouvert.

Elle se dit:

--Si le magnat s'en aperçoit, il saura où le poursuivre...

Et elle remit le tableau en place!

Puis elle s'enveloppa dans les plis de l'immense tapisserie qui cachait
la porte par laquelle allait entrer le magnat...



IX

LE GAMIN DE PARIS


Et le cheval galopait à travers les halliers, emportant l'officier des
gardes-françaises et la marquise de Vilers.

--Qui êtes-vous? s'écria celle-ci en faisant un mouvement pour se
dégager.

Mais le cavalier l'enserra plus étroitement encore en répondant:

--Je suis l'un de ceux qui t'aiment et qui donneraient leur sang pour
toi. Je suis l'un des Hommes Rouges. Souviens-toi de Fraülen. Je suis le
chevalier Albert de Maurevailles.

La marquise, épouvantée, poussa un grand cri.

A ce cri répondit une autre exclamation.

Et des broussailles sortit, à vingt pas en avant du cheval, un jeune
homme portant, lui aussi, l'uniforme des gardes-françaises.

Il s'élança pour barrer le passage, mais Maurevailles fit faire à son
cheval un bond de côté et lui enfonça ses éperons dans le ventre...

Le cheval était passé... Le soldat, à pied, ne pouvait espérer le
rattraper, ni même le suivre.

Mais il eut une inspiration subite.

Il tira son sabre et, avec la rapidité de l'éclair, le lança par la
pointe vers les jambes du cheval.

L'arme tournoya en sifflant jusqu'à ce qu'elle eût atteint son but...

L'animal venait de s'abattre...

Il avait un jarret coupé.

Ce jeune homme, arrivé si à propos pour arrêter la fuite de
Maurevailles, on l'a deviné, c'était Tony...

Tony qui, voyant Lavenay et Lacy retenus par leur service auprès du
marquis de Langevin, s'était dit:

--Le danger n'est plus ici, il est là où va Maurevailles.

Où se rendait Maurevailles,--officiellement du moins,--Tony le savait
bien.

En sa qualité de secrétaire du colonel, il avait lui-même rédigé les
pleins pouvoirs avec lesquels l'officier était parti.

Mais, dans le temps que lui laisserait l'accomplissement de son devoir,
qu'allait faire Maurevailles?

Cela ne laissa point que d'intriguer le jeune homme.

Aussi se promit-il de se servir de la première circonstance qui lui
permettrait ou de rappeler Maurevailles ou de le rejoindre. Elle ne se
fit pas attendre.

Le lendemain, le maréchal de Saxe, sous qui étaient maintenant les
gardes-françaises, ordonnait au marquis de Langevin d'attendre le gros
de l'armée à trente-cinq lieues de Paris, sur la route des Flandres.
Tony alla trouver le colonel-général et lui demanda d'être le messager
qui irait dire au chevalier de Maurevailles de ne pas continuer sa route
au delà de trente-cinq lieues et choisir pour l'état-major des logements
convenables, appropriés à un séjour plus ou moins long.

Bien qu'il lui en coûtât un peu de se séparer de son secrétaire, qu'il
affectionnait de plus en plus, le colonel n'eut pas le courage de lui
refuser ce qu'il demandait.

Et Tony, muni de son ordre, partit immédiatement au grand galop, dans la
direction qu'avait prise Maurevailles.

On a vu comment il était arrivé à point nommé dans la forêt de
Blérancourt.

En s'abattant, le cheval avait entraîné, sur la mousse du hallier,
Maurevailles et la marquise.

Rompu aux exercices du corps, toujours prêt à tout accident, le
capitaine n'avait eu qu'à ouvrir les jambes pour se trouver debout et
sans aucun mal.

Quant à la marquise, qui était en travers du pommeau de la selle, elle
avait simplement glissé à terre.

Tony s'élança pour la relever.

Mais déjà Maurevailles avait mis l'épée à la main. D'un bond, il se
plaça devant elle.

Et Tony était désarmé!

Le cheval était tombé sur son sabre, sur lequel il se tordait dans les
douleurs que lui causait sa blessure.

--Ah! petit misérable, s'écria Maurevailles, tu te trouveras donc
toujours sur notre route! Je vais te guérir une bonne fois de ta manie
de te mêler de ce qui ne te regarde pas.

Et il fondit sur Tony, l'épée haute. Le jeune soldat n'eut que le temps
de bondir en arrière.

--Au secours! cria inconsciemment la marquise.

--Tiens, tiens, dit railleusement Tony, il paraît que nous ne reculons
pas au besoin devant l'assassinat, monsieur le capitaine?...

--Défends-toi!... cria le comte en le poursuivant.

--Me défendre? Avec quoi?... Ah! de capitaine aux gardes-françaises,
devenir voleur de femmes et spadassin, pour un gentilhomme, la chute est
lourde!... disait Tony; en fuyant d'arbre en arbre, avec l'agilité d'un
gamin de Paris et en évitant les atteintes de Maurevailles, qui, écumant
de colère, le poursuivait toujours.

--Au secours! au secours! continuait de crier la marquise affolée.

--Je te clouerai comme un hibou le long d'un de ces arbres! hurlait le
capitaine en courant après Tony.

Mais le gamin, toujours railleur, répliquait:

--Vous ne clouerez rien du, tout! Dites donc, capitaine, et moi qui vous
apporte un ordre du colonel...

Un furieux coup d'épée vint déchirer le revers de son habit. Il gagna au
large.

--Sapristi, vous avez justement failli le trouer. Si c'est comme ça que
vous recevez les messagers...

Il fut de nouveau obligé de s'effacer derrière un arbre.

--Ah! c'est ennuyeux, à la fin, dit-il en se baissant et en ramassant
vivement une grosse pierre, il faut que je remplisse ma mission, moi!...

Et la pierre, lancée avec une sûreté de coup d'oeil infaillible, alla
frapper l'ennemi en plein front.

Maurevailles poussa un véritable rugissement en portant les deux mains à
son visage.

Tony profita de l'instant et bondit sur lui pour le désarmer.

Mais ce mouvement lui fut fatal. Il glissa et tomba à la renverse.

Maurevailles, triomphant de sa douleur, lui mit un pied sur la poitrine
et leva son épée...

La marquise eut un cri terrible et ferma les yeux.



X

LA FLÈCHE DU PARTHE


Inévitablement Tony allait mourir, quand un grand bruit de gens et de
chevaux se fit entendre.

Maurevailles, surpris et prêtant l'oreille, n'abaissa point son épée...

Qui donc pouvait venir?

C'était le magnat qui, aussitôt après la disparition de la marquise,
avait mis sur pied ses muets et les avait lancés dans toutes les
directions.

Bien que le nain, complice de Maurevailles, eût fait son possible pour
diriger les recherches du côté opposé à celui par où le capitaine avait
pu fuir, il n'avait pas été difficile de retrouver les traces du cheval
qui, lourdement chargé, enfonçait ses sabots profondément dans le sol,
et dont les pas ne pouvaient se confondre avec les autres.

En voyant arriver sur lui les gens du magnat, M. de Maurevailles
abandonna tout à fait Tony pour leur tenir tête.

Mais comment lutter, un contre vingt?

Dans l'encoignure d'un mur où l'on a ses ennemis en face, il y a encore
moyen de résister.

Dans une forêt où l'on peut être entouré et frappé par derrière, c'eût
été folie d'essayer.

Le capitaine ne s'en tira que par un coup d'audace.

N'attendant pas l'attaque, il choisit son adversaire.

Fondant sur l'un de ceux qui se trouvaient le plus éloignés de lui, il
le frappa de son épée, le renversa, sauta sur le cheval et par un bond
prodigieux s'élança hors du hallier.

Mais, avant de faire ce bond, il eut le temps de crier à la marquise:

--Vous m'échappez cette fois encore, marquise... Mais vous serez aussi
malheureuse que moi... Celui que vous aimez, votre mari, est mort!!! Si
vous ne me croyez pas, demandez à votre ami, le courtaud de boutique!

Et désignant Tony d'un geste méprisant, il disparut, sans qu'on le
poursuivît cette fois, le seul ordre qu'avaient les muets étant de
retrouver madame de Vilers.

Tony s'était relevé.

Délivré de Maurevailles, sa situation ne valait guère mieux, car les
gens du magnat l'entouraient et menaçaient de lui faire un mauvais
parti.

Si le jeune homme eût eu une arme, il eût certes, malgré la difficulté
de renouveler pareille surprise, essayé, comme Maurevailles, de démonter
un des muets pour fuir sur son cheval, en emmenant la marquise.

Nous savons que Tony ne doutait de rien. Au besoin, il eût tenté de
faire une trouée.

Mais Tony n'avait pas d'arme...

Rien, pas même un tronçon de lame.

Faudrait-il donc que Tony se rendît et demandât grâce au vainqueur?

Se rendre!... demander grâce!... A cette pensée, le jeune soldat sentait
tout son sang bouillonner. Et cependant, oui, il le fallait. La marquise
était là, au pouvoir du magnat, menacée par Maurevailles qui voudrait
prendre sa revanche et par les deux autres Hommes Rouges qui allaient
bientôt arriver, eux aussi.

Plus que jamais, elle avait besoin d'un défenseur.

Il était donc nécessaire que Tony vécût pour la protéger.

Tony faisait ces réflexions, tandis que le magnat, certain que son
prisonnier n'échapperait pas, s'occupait de la marquise qu'il faisait
prendre par deux hommes et déposer sur une litière improvisée avec des
branches d'arbres et des manteaux.

Tout à coup le jeune secrétaire de M. de Langevin eut une inspiration.

Il s'approcha du magnat et, ôtant son chapeau galonné comme pour
témoigner de ses intentions parlementaires:

--Monsieur, dit-il, permettez-moi de m'expliquer.

Le magnat inclina affirmativement la tête.

--Vous me prenez probablement, reprit Tony, pour le complice de l'homme
que vous poursuiviez. Ce serait une grave erreur. Je passais, au
contraire, me rendant à un château situé non loin d'ici, quand je l'ai
rencontré emportant de force cette dame qui se débattait contre son
étreinte. J'ai essayé de la lui arracher en frappant son cheval que vous
voyez là gisant à terre. Lui, par contre, a voulu me tuer, et sans vous,
il y aurait facilement réussi. Enfin il vient de partir en m'insultant.
Nous sommes donc loin d'être complices...

Le magnat n'eut pas besoin de réfléchir pour se rendre à l'évidence. La
position désespérée dans laquelle il avait, à son arrivée, aperçu le
jeune garde-française, aurait même dû suffire à l'éclairer.

--Et, maintenant, reprit Tony, si vous êtes, comme je le suppose,
le maître de ce château, j'ai un ordre à vous montrer, un ordre
qui m'autorise à le requérir pour le logement des officiers des
gardes-françaises... Voici cet ordre.

Tony parlait haut et ferme. Il sortait à demi, des revers de son
uniforme, le pli scellé aux armes du marquis de Langevin et dont nous
savons le contenu. Le magnat n'osa refuser.

--Soit, dit-il, venez.

Tony alla reprendre, sous le cadavre du cheval, son sabre de
garde-française, prit le cheval d'un des muets qui portaient la litière
de la marquise, et suivit le cortège jusqu'au château.

Grâce à l'ordre du marquis de Langevin, Tony ne pouvait y être considéré
comme un intrus.

Bien au contraire, il était presque un personnage officiel.

Et bien que peu familiarisé avec les usages de la France, qu'il habitait
rarement, le magnat se considérait comme tenu de faire les honneurs du
château à son hôte.

Puis, le vieux comte n'oubliait pas que c'était grâce à l'intervention
du jeune homme que ses gens avaient pu rejoindre le ravisseur, qui avait
sur eux une forte avance.

Il se disait que Tony avait failli être tué par ce ravisseur et se
rappelait les paroles d'adieu.

Il était donc certain que Tony devait avoir une haine mortelle pour
Maurevailles et qu'au cas où celui-ci ferait une nouvelle tentative, son
hôte pourrait aider à la déjouer et à la repousser.

Enfin, le magnat fut touché de la délicatesse du jeune homme qui, à son
arrivée au château, choisit pour le colonel et ses officiers un pavillon
situé à l'opposé de celui dans lequel se trouvaient les appartements de
la marquise.

Au bout de deux heures, Tony était donc invité à circuler à sa guise
dans le château.

Il en profita pour se rendre auprès de la marquise.

Il la trouva agenouillée au fond d'un petit boudoir.

Elle portait déjà des habits de deuil et pleurait.

A la vue de Tony, elle jeta un cri, et, toute défaillante, vint
au-devant de lui.

--Ah! lui dit-elle, vous qui m'avez deux fois sauvée, vous qui avez
peut-être vu mon malheureux époux le jour de sa mort, vous qui saviez,
sans doute...

--Madame, interrompit Tony, je savais tout!

--Oh! je vous en prie, parlez.

--J'ai recueilli le dernier soupir de votre époux, continua le jeune
homme, et, à l'heure suprême, votre nom errait sur ses lèvres. C'est
pour obéir à sa dernière volonté que je me suis tu.

La marquise pleurait à chaudes larmes; elle avait pris les mains de Tony
dans les siennes et les pressait tendrement...

--Mais, s'écria-t-elle tout à coup avec une explosion de douleur, qui
donc l'a tué?

--L'homme avec qui j'ai voulu me battre quelques heures plus tard.

Et alors Tony raconta simplement tous les faits auxquels il s'était
trouvé mêlé.

Et haletante, avide, la marquise l'écoutait.

--Mais enfin, Monsieur, dit-elle, lorsqu'il eut terminé son récit, qui
donc êtes-vous?

Cette question fit tressaillir le jeune homme.

Un moment il courba le front.

Mais presque aussitôt il le releva.

--Madame, dit-il avec une noble modestie, j'étais, il y a trois
semaines, comme le disait M. de Maurevailles, un pauvre commis de
boutique, un enfant recueilli par charité.

La marquise eut un geste d'étonnement.

--C'était en cette qualité que je suivais M. le marquis de Vilers, qui
sortait de la boutique de friperie où j'étais commis. Je vous apportais
des costumes pour le bal de l'Opéra.

Votre époux fut provoqué devant moi.

Quand il tomba, mortellement frappé, son regard ne rencontra que le
mien. Le meurtrier avait fui.

Alors une révolution s'opéra en moi. Je compris que la Providence, dans
ses vues impénétrables, me confiait une mission,--la mission de venger
l'homme que je venais de voir mourir, la mission de protéger la femme
qu'il laissait en ce monde.

Et c'est pour cela, madame, acheva Tony avec chaleur, c'est pour cela
que vous m'avez rencontré le soir à l'Opéra; pour cela que, le lendemain
déjà, je songeais à être soldat, car l'épée est une noblesse!

Peu à peu le jeune homme avait pris une fière attitude, son regard
s'était enflammé, son geste était devenu solennel.

La marquise le regardait et, sous ses larmes, elle eut presque un
sourire.

--Vous êtes un noble coeur, dit-elle.

--Madame, reprit Tony, je repartirai bientôt avec mon régiment, et
avant un an je serai officier... Mais, d'ici là, quoi qu'il arrive, je
veillerai sur vous, et ni M. de Maurevailles, ni M. de Lacy, ni M. de
Lavenay ne parviendront jusqu'à vous.

La marquise lui tendit sa belle main à baiser, mais hocha la tête.

--Monsieur Tony, dit-elle, s'il est vrai que parfois les pressentiments
et les voeux des infortunés portent bonheur, laissez-moi vous dire que
vous deviendrez un jour un des plus brillants officiers de l'armée de
France!

Tony jeta un cri d'enthousiasme...

--Mais, maintenant, madame, dit-il après un moment de silence,
voudriez-vous me permettre de vous demander à mon tour comment je vous
ai trouvée dans ce château ou plutôt fuyant de ce château en compagnie
d'un homme que vous détestez plus que moi encore?

Et la marquise lui expliqua pourquoi, persuadée qu'elle sauvait ainsi
son mari,--qu'elle croyait vivant,--elle avait consenti à suivre le
comte de Mingréli.

Avec toute la pudeur qu'elle devait à ses instincts autant qu'à son
éducation, elle lui fit part des infâmes propositions du magnat.

Quand elle en arriva à parler du soporifique:

--Oh, le misérable! s'écria Tony. Mais alors qu'allez-vous devenir?

--Tranquillisez-vous, mon parti est pris. Il est bien simple. Je
refuserai désormais toute nourriture, toute boisson. Mon mari est mort.
Je mourrai.

--Mourir? Vous! Mais vous n'en avez pas le droit. Il faut le venger.
Voudriez-vous me laisser poursuivre seul cette tâche?

--Ma douleur m'enlèvera tout courage...

Le jeune homme eut un mouvement sublime.

--Du courage? Mais je vous en donnerai, moi. Moi et une autre...

--Que voulez-vous dire?

--Qu'une grande consolation vous est réservée, car celui que vous
pleurez a laissé une enfant...

--Mon mari?

--Oui, une fille qu'il a eue longtemps avant de vous connaître. Elle a
aujourd'hui quinze ans. Elle est tout son vivant portrait. Cette fille,
c'est lui encore. C'est sa chair, c'est son sang. Vous la verrez, je
vous le promets. Vous l'aimerez. N'est-ce pas que maintenant vous vous
sentez du courage?

Déjà la marquise était transfigurée. Elle rayonnait. Elle allait voir,
embrasser sinon son mari, du moins quelque chose de lui.

Mais soudain son beau front s'obscurcit de nouveau.

--Nous oublions le magnat, dit-elle. Qui sait ce qu'il fera de moi s'il
parvient à m'endormir encore?

A ces mots, Tony se redressa:

--Ne craignez rien, Madame, s'écria-t-il. Vous avez quatre ennemis, et
je sens en moi la force de huit hommes!



XI

L'INTERROGATOIRE


Quatre jours après, les roulements du tambour et le froissement des
armes éveillaient de nouveau les échos de la forêt de Blérancourt,
depuis longtemps habitués à un plus long sommeil.

Les gardes-françaises arrivaient.

L'avant-garde, qui les avait précédés d'une heure, avait, à défaut
de logements, choisi, d'après les conseils de Tony, les emplacements
nécessaires au campement des huit mille hommes.

Aussitôt arrivée, chaque compagnie, chaque escouade était informée
du point qu'elle devait occuper et, sous la direction des
sous-officiers--des _bas-officiers_, comme on disait alors, s'empressait
de dresser ses tentes ou d'organiser ses bivouacs.

Quelques vieux officiers de fortune, des moustaches grises qui devaient
leurs épaulettes à vingt ans de campagnes et à autant de blessures,
restèrent pour surveiller le campement. La jeunesse dorée du régiment,
les brillants capitaines qui faisaient l'ornement de Versailles, se
rendirent directement au château, où l'on sait que Tony avait préparé
leurs logements.

Quant au marquis de Langevin, le colonel, il se promena de long en
large, regardant ce qui se passait, observant le bivouac, s'inquiétant
de savoir si tous les hommes étaient bien, au physique comme au moral.

Au bout d'une heure, toute l'installation était terminée, et devant les
feux qui flambaient joyeusement, les cuisiniers d'escouade, les manches
retroussées jusqu'au coude, le tricorne remplacé par un bonnet,
surveillaient les marmites dans lesquelles cuisait le dîner, tandis que
les vivandières mesuraient à l'avance les bouteilles et les chopines
afin d'aller plus vite à la besogne quand le grand moment du souper
arriverait.

--Allons, tout va bien, dit le colonel.

Et, après un dernier coup d'oeil aux gardes du camp, il alla rejoindre
son état-major au château.

En prenant place au rapport, il fit appeler Tony.

Le jeune caporal se rendit immédiatement à l'ordre de son chef, qu'il
trouva au milieu de ses officiers.

Le marquis de Langevin le reçut d'un air sévère, auquel il ne l'avait
pas accoutumé.

Le jeune homme se douta de ce qui était arrivé.

Après sa lutte dans le bois, Maurevailles, fuyant les gens du magnat,
était revenu vers le colonel, auquel il avait raconté à sa façon ce qui
venait de se passer.

Naturellement le récit n'avait pas été à l'avantage de Tony, que
Maurevailles avait dépeint comme un mutin et un indiscipliné.

Gaston de Lavenay et Marc de Lacy s'étaient joints à Maurevailles pour
desservir le jeune garde auprès de son protecteur.

Le colonel connaissait depuis longtemps les trois amis et les estimait
fort pour leur bravoure.

Il ignorait quelle haine féroce les poussait à se défaire de Tony.

Aussi était-il résolu à sévir rigoureusement contre le soldat qui
abusait de la faveur dont on le comblait pour vouloir marcher de pair
avec ses supérieurs, les insulter, tirer l'épée contre eux.

Cela coûtait beaucoup au marquis, car il affectionnait son jeune
secrétaire. Mais il était, avant tout, l'homme de la discipline et de la
justice.

Il commença donc par demander brusquement au jeune homme l'emploi de son
temps, à partir du moment où il avait quitté Paris pour se rendre en
mission.

--Mon colonel, répondit Tony, j'ai, ainsi que j'en ai reçu l'ordre,
suivi la route parcourue par le capitaine de Maurevailles, choisi
ce château pour vous et votre état-major, retenu les provisions
nécessaires...

--Vous savez bien que ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Allons, pas de
tergiversation. Parlez.

Tony se tut. Le marquis de Langevin reprit:

--Je vous demande de quel droit vous vous mêlez des affaires
particulières de votre capitaine.

Le jeune homme pâlit.

--Mon colonel, dit-il, je ne puis répondre à cette question que devant
vous et vous seul...

--Il s'agit d'une faute contre la discipline. Ces messieurs doivent être
éclairés comme moi.

--Alors, mon colonel, faites-moi fusiller tout de suite... Il est des
choses que, même devant un conseil de guerre, je ne déclarerais pas!...

--Une nouvelle mutinerie, petit drôle?... s'écria le colonel furieux.

--Pardon, mon colonel, mais vous m'interrogez sur une affaire d'honneur
et de délicatesse, et en ces questions-là vous êtes trop bon juge pour
ne pas me dire tout à l'heure que j'ai raison.

Le vieux marquis tortillait furieusement sa moustache grise, ce qui chez
lui était le signe de l'indécision. Il réfléchit un moment, puis il dit:

--Je crois que tu espères m'attendrir en me flattant, gamin!... mais
cela te coûtera cher si tu me trompes!...

Et, se tournant vers ses officiers qui regardaient curieusement, il
reprit:

--Messieurs, soyez assez aimables pour me laisser seul avec ce blanc-bec
qui a une confession à me faire. Je vais voir tout à l'heure s'il faut
lui donner l'absolution ou lui infliger une dure pénitence. J'ai bien
peur que ce ne soit le second cas qui arrive.

Les officiers se retirèrent. Le marquis demeura seul avec Tony.

--Eh bien, qu'as-tu à me dire, voyons, parle!... lui dit-il.

Tony lui raconta brièvement, mais sans omettre aucun détail, l'histoire
du serment des Hommes Rouges telle qu'il l'avait lue dans le manuscrit
du marquis de Vilers, et les événements qui avaient été la conséquence
de ce pacte.

En apprenant comment et par quelle main son ancien compagnon d'armes
avait été frappé, M. de Langevin eut un soubresaut de surprise, mais il
fit signe à Tony de ne pas s'arrêter.

--Ah ça! morbleu, dit-il, quand celui-ci eut fini de raconter la scène
qui s'était passée entre Maurevailles et lui dans le bois; ah ça! je
comprends bien l'envie qu'ont eue ces messieurs de tuer ce pauvre
Vilers, je comprends bien le désir qu'ils ont de s'emparer de sa
veuve... mais toi, toi, mon petit Tony, que diable fais-tu dans cette
affaire?

--Dame, mon colonel, puisque j'ai juré au marquis de Vilers mourant de
le venger et de protéger sa veuve, il faut bien que j'accomplisse mon
serment.

--Tu te feras massacrer, malheureux enfant!...

--Bah! mon colonel, est-ce qu'un garde-française doit craindre la mort?

--La mort en face, devant l'ennemi, pour son drapeau et pour la France,
non, celle-là, on ne doit pas la craindre... Mais la mort par la main
d'un lâche, d'un assassin, dans l'ombre, il faut la redouter. Et puis,
mon ami, songe à ceux que tu aimes et que tu as laissés à Paris,
attendant ton retour; car si j'ai bon souvenir, tu es allé embrasser
quelqu'un avant ton départ, n'est-ce pas?

--Oui, mon colonel, mame Toinon.

--Et qu'est-ce que mame Toinon? Ta mère?

--Non, mon colonel. Certes, je l'aime autant que si j'étais son
fils; car elle a fait autant pour moi que si elle avait été ma mère
véritable...

--Et où est-elle, ta mère véritable?...

Tony haussa les épaules et répondit tristement:

--Je n'ai jamais connu mes parents...

--Mais où as-tu été élevé?

--Je crois bien que c'est dans un petit village près de Paris.

--Qui te fait croire cela?

--C'est que je me souviens que mes premières années se sont passées à la
campagne, chez des paysans et que la femme qui m'élevait allait à Paris
souvent...

--Mais où était-ce? Parle, tu m'intéresses vivement.

--Ah! mon colonel, je n'en sais pas davantage...

Le marquis de Langevin, qui depuis un instant avait regardé
attentivement Tony, s'était mis à marcher à grands pas et semblait en
proie à une vive émotion.

--Voyons, cherche, tâche de te rappeler!... murmura-t-il sur un ton de
prière. Tu as bien quelques souvenirs d'enfance... Dis-moi tout ce que
tu sais. D'abord, comment étaient-ils, les gens qui t'ont élevé?

--Ils étaient bien bons, mon colonel, voilà tout ce que je sais,
répondit Tony, stupéfait de l'émotion du marquis.

--Mais cherche, cherche donc!... Il faut que tu te souviennes!...

--Mon colonel!...

--Il n'y a pas autre chose, un indice, un mot que tu te rappelles?

Le marquis, en disant cela, avait saisi les mains de Tony.

--Alors ne vous moquez pas de moi, reprit l'enfant. Ne me dites pas que
je vous fais un conte, mais il y a une chose qui s'est gravée dans mon
esprit. Un soir, c'était encore au village... nous avions pris notre
repas et ma mère nourricière me faisait faire ma prière. J'allais donc
me coucher... Tout à coup, la porte s'ouvre brusquement, des hommes
masqués font irruption dans la pièce où nous nous tenions. «Sauve-toi,
ils veulent te tuer!» me crie la brave paysanne, en se mettant entre les
hommes masqués et moi. Épouvanté, je m'enfuis par une porte qui donnait
sur le verger, mais non sans voir celui qui me servait de père renversé
par ses agresseurs, blessé, sanglant... J'avais tout au plus six ans.
Mais, s'interrompit Tony, qu'avez-vous, mon colonel?

--Moi, rien... rien... continue! La route m'a fatigué. A mon âge,
mon ami, cela n'a rien de surprenant. Mais reprends ton récit. Tu
m'intrigues au plus haut point.

--Mon Dieu, mon colonel, il me reste bien peu de choses à dire...
Éperdu, j'ai marché au hasard à travers champs, me dirigeant vers les
lumières que j'apercevais au loin et qui étaient celles des barrières
de Paris... j'arrivai dans la ville...je continuai à aller devant moi,
jusqu'à ce que je tombasse de fatigue et de sommeil... C'est alors que
cette brave et digne femme, mame Toinon, la fripière de la rue des
Jeux-Neufs, prit pitié de moi, me recueillit, m'adopta... Mon colonel,
vous chancelez?...

En effet, le marquis de Langevin tremblait épouvantablement; il était
d'une pâleur mortelle! Il passa la main sur son front, et murmura avec
effort:

--Non, je n'ai rien... rien... tais-toi!...

Le colonel continua à regarder attentivement Tony, en semblant chercher
sur ses traits une ressemblance... A la fin, il se remit et dit
froidement, presque avec sécheresse:

--C'est bien, Tony. Vous resterez mon secrétaire et je me charge de
vous. Je vous défendrai contre toutes les attaques, je confondrai ceux
qui voudraient vous nuire...

Tony remarqua que le marquis de Langevin ne le tutoyait plus.

--Enfin, continua le colonel, je me mettrai aussi du côté de votre
protégée, c'est mon devoir de gentilhomme et de Français, c'est mon
devoir d'homme d'honneur... Si MM. de Lavenay, de Maurevailles et de
Lacy trouvent que trop de distance sépare leurs épées de la vôtre,
j'abrégerai celle qui est entre mon épée et les leurs...

Maintenant, allez, Tony, vous vous êtes pleinement justifié. Mais, avant
de vous retirer, jurez-moi, puisque vous tenez si bien vos serments, que
vous ne répéterez jamais à d'autres ce que vous venez de me dire et que
vous oublierez que je vous ai interrogé.

Et, comme Tony levait la main, le colonel ajouta avec bonté, en le
tutoyant de nouveau:

--Va, mon enfant, va!...

Tony sortit tout ému...



XII

LE PROTECTEUR DE LA MARQUISE


L'arrivée du régiment des gardes-françaises à Blérancourt contrariait
singulièrement le comte de Mingréli.

En amenant Haydée au château, il avait espéré l'y soustraire à tous les
regards.

Le château de Blérancourt était isolé, depuis longtemps inhahité; il y
avait donc peu de chances pour qu'on vînt y chercher la jeune femme, se
disait le comte.

L'arrivée de Maurevailles et l'enlèvement de la marquise avaient été la
première preuve de son erreur.

L'installation de Tony au château avait été la seconde.

De même que les Hommes Rouges, le magnat, en effet, n'avait point tardé
à ressentir les effets du rôle pris par Tony dans ce drame enchevêtré.

Ce maudit gamin voyait tout, se mêlait de tout, était partout.

C'était évidemment d'après ses conseils que la marquise, devenue à bon
droit méfiante depuis la terrible scène du soporifique, évitait de se
trouver seule avec le misérable qui se faisait passer pour son père.

De plus, la présence de Tony l'avait singulièrement enhardie.

Le comte avait jugé convenable d'inviter le secrétaire du marquis de
Langevin à s'asseoir à sa table pour le premier repas pris par lui à
Blérancourt.

Mais ne voilà-t-il pas qu'au dessert la marquise dit à Tony:

--Vous nous honorerez, Monsieur, en partageant désormais tous nos repas.

--Mais non, avait bien essayé de dire le magnat, monsieur préférera
certainement manger dans sa chambre.

--Du tout, avait répliqué la marquise, il est trop bon gentilhomme pour
nous priver du plaisir de sa compagnie...

Et le magnat avait remarqué qu'elle ne mangeait, qu'elle ne buvait que
lorsqu'il avait lui-même touché aux plats ou aux boissons. Il n'y avait
donc plus de surprise possible.

La marquise, d'ailleurs, toute à sa douleur, n'avait guère la forcé de
manger. De même, elle ne parlait que lorsque, par un mot, elle trouvait
le moyen de se défendre contre le magnat.

Le pauvre comte allait avoir à lutter contre bien d'autres ennemis.

Maintenant ce n'était plus un seul des Hommes Rouges, c'étaient tous les
trois qui connaissaient la retraite de la femme qu'ils aimaient.

Et tous trois venaient d'arriver à Blérancourt, suivis de leurs
soldats... Que faire?

Un instant, le comte se demanda s'il ne devait pas donner l'ordre
d'atteler une chaise de poste et s'enfuir pendant la nuit avec Haydée
pour gagner son château des bords du Danube.

Mais il réfléchit que la guerre était déclarée, et que, en route, il
aurait à craindre d'être arrêté, retardé, rejoint par ses ennemis.

En demeurant tranquille, au contraire, il ne risquait rien. Tout ce
qu'il avait à faire, c'était de veiller sur son trésor jusqu'au départ
du régiment.

Le jour où les trois Hommes Rouges partiraient pour la bataille, il
en serait peut-être débarrassé à jamais... Le mieux était encore
d'attendre.

Cela admis, fallait-il cacher Haydée?...

--Bah! se dit le magnat, une femme n'est jamais mieux gardée que
lorsqu'elle ne semble pas l'être!...

Et loin de dérober la marquise à tous les regards, il résolut de donner
le soir même une fête aux officiers français et d'y montrer Haydée
éblouissante de toilette et de beauté.

Les gardes-françaises, avec cette insouciance qui caractérise nos
troupiers, s'attendaient donc à passer la soirée la plus agréable du
monde.

Les uns, étendus sur l'herbe un peu humide, fumaient leurs courtes pipes
en causant de leurs campagnes passées et des nouveaux lauriers qu'ils
allaient cueillir. D'autres, accroupis en cercle, jouaient sur un
tambour leur partie de cartes ou de dés. Quelques joyeux conteurs ou
des chanteurs à succès, comme chaque régiment en contient quelques-uns,
charmaient un auditoire bénévole. De distance en distance, un vieux
grognard nettoyait son mousquet terni par la pluie, astiquait ses
buffleteries ou rajustait prudemment les courroies de son sac et les
boucles de ses guêtres, petits détails importants quand on part pour une
longue campagne.

Mais le plus grand nombre s'étaient rendus aux cantines, vidant gaiement
des bouteilles à la santé de la France. La tente de maman Nicolo surtout
était assiégée et, malgré l'aide de deux soldats, garçons improvisés,
elle et sa fille, la charmante Bavette, ne pouvaient suffire aux
pratiques.

Car, aussitôt après avoir promis à la marquise de lui faire embrasser
Bavette, la fille naturelle du marquis de Vilers, Tony avait envoyé par
un messager une lettre à La Rose.

--Cher camarade, lui disait-il en substance dans cette lettre,
rendez-moi le service de demander immédiatement un congé de vingt-quatre
heures. Retournez sur l'heure à Paris. Bon gré mal gré, obtenez de maman
Nicolo qu'elle reprenne sa cantine. Et surtout amenez-nous Bavette.

La chose était encore bien plus facile que Tony ne pouvait l'imaginer.

Car le soir même du jour où elle avait vu partir les gardes-françaises,
maman Nicolo, s'ennuyant déjà d'eux, qui constituaient d'ailleurs sa
seule clientèle, avait fermé son cabaret, était partie pour Chantilly
en compagnie de Bavette et avait supplié le marquis de Langevin de la
laisser suivre le régiment.

Le marquis, si bon pour tous, n'avait point manqué de l'être pour elle;
il lui avait répondu:

--Il y a bien de l'occupation pour une cantinière de plus.

Et voilà dans quelles conditions maman Nicolo était rentrée aux
gardes-françaises quelques heures après que Tony était parti vers
Blérancourt.

Inutile d'ajouter que, le soir où nous sommes, sous la tente de maman
Nicolo se trouvaient le gascon La Rose et le Normand, son fidèle ami,
qui, assis devant un bloc de chêne, transformé en table, devisaient des
choses de l'ancien temps.

Tout à coup un jeune caporal fendit la foule des buveurs, non sans
provoquer maintes récriminations, dont, du reste, il parut médiocrement
se soucier. Il arriva jusqu'à l'endroit où trônait maman Nicolo et lui
dit rapidement:

--Venez, j'ai à vous parler... Il s'agit du marquis de Vilers.

La cantinière devint écarlate. Ce nom avait produit sur elle un effet
prodigieux.

--Et qu'as-tu à me dire, petit? demanda-t-elle en se rapprochant de lui.

--Vous étiez son amie, n'est-ce pas?

--Oui, et une amie dévouée, je puis m'en vanter.

--Vous saviez qu'il était marié?

--Il me l'a dit lui-même, le jour où il est venu apporter au colonel sa
démission. Le capitaine savait que maman Nicolo était une brave femme...
ajouta-t-elle d'une voix sombre.

--Et vous n'avez pas de haine contre sa femme? interrogea Tony, en
regardant fixement la cantinière.

Maman Nicolo devint pourpre, mais elle soutint le regard.

--Petit, dit-elle, tu m'as l'air d'en savoir bien long pour ton âge. Si
tu veux me faire causer, tu perds ton temps. Il faut avoir plus de barbe
au menton que tu n'en possèdes pour me tirer les vers du nez.

--Je ne vous demande pas vos secrets, maman Nicolo, dit Tony en
souriant. Mais je voudrais savoir si, au besoin, vous voudriez rendre un
service à la marquise?

--Ah! la pauvre chère âme! s'écria la vivandière, si elle a besoin de
moi, qu'elle le dise. Vertuchoux, mon petit, il y a quelque chose de bon
là, vois-tu!

Et la brave femme tout émue appliqua un vigoureux coup de poing sur son
corsage rebondi.

--Eh bien, maman Nicolo, dit Tony, madame de Vilers est ici...

--Ici!!!

--Et elle court un grand danger...

--Ah! vertuchoux! et tu ne disais pas cela tout de suite! Par saint
Nicolas, mon patron, maman Nicolo vaut un homme au besoin... les mauvais
gars du régiment en savent quelque chose. Parle, mon camarade, parle
vite. Que faut-il faire?

Et Tony répondit à la brave cantinière:

--Ce qu'il faut faire? Bien, que venir avec votre fille auprès de la
marquise, pour la consoler et la garder, pendant que je n'y serai pas.

--Antoine! Baptiste! cria d'une voix de tonnerre maman Nicolo à ses deux
garçons, houp! mes enfants, fermons la cambuse. Et vous, mes agneaux,
reprit-elle en s'adressant aux buveurs abasourdis, nous ne sommes pas
ici en garnison. Si le colonel savait qu'on s'amuse à boire, il ferait
un beau tapage. Allons, au galop, le dernier coup et videz la place! N,
I, ni, c'est fini!

Et, disant cela, la vivandière poussa vigoureusement ses pratiques et
les éloigna de son comptoir improvisé. En un clin d'oeil, les abords de
la tente furent libres.



XIII

MAMAN NICOLO


Seuls, La Rose et le Normand n'avaient pas quitté leur bloc de bois.
Les éclats de voix de la vivandière avaient attiré leur attention. Ils
s'étaient demandé:

--Qu'a donc maman Nicolo, ce soir?

Puis, remarquant la présence de Tony, La Rose avait dit:

--C'est le petit caporal... Il doit y avoir du nouveau...

--Oui, du nouveau.

C'était le Normand qui continuait son rôle d'écho.

Et quand maman Nicolo, Bavette et Tony passèrent se dirigeant vers le
château, La Rose se leva et toucha du doigt l'épaule du caporal.

Tony se retourna.

--Si tu as besoin de quelque chose, camarade, dit La Rose, tu sais qu'il
y a ici un homme sur lequel tu peux compter...

--Deux hommes, fit le Normand.

--Et si tu désirais...

--Nous désirons que vous tourniez les talons et que vous ravaliez un peu
votre langue! interrompit vivement maman Nicolo avec colère.

--Laissez, dit Tony; à un moment donné, deux braves coeurs et deux
bonnes épées ne sont pas de trop. Mais, pour l'heure présente, mes
amis, je vous remercie. Quand j'aurai besoin de vous, je saurai où vous
trouver.

Il serra la main aux deux gardes-françaises et partit avec maman Nicolo
et Bavette.

Haydée était seule, absorbée par sa douleur.

Au dîner, le magnat lui avait annoncé que, à à l'occasion du passage
des gardes-françaises, il donnait une grande fête et lui avait intimé
l'ordre formel d'y assister avec sa soeur Réjane, qui depuis son
arrivée, d'ailleurs, ne la quittait jamais.

Assister à une fête, quelques jours après qu'elle avait appris la mort
de son époux, pour lequel elle s'était sacrifiée!

Et s'y retrouver en face de ces Hommes Rouges, de ces officiers dont
l'amour lui avait été si fatal, qui n'avaient pas renoncé à l'espoir de
s'emparer d'elle, et dont l'un était le meurtrier de son mari!

Être exposée peut-être à tomber entre leurs mains!

Et de nouveau Haydée songea à abandonner une vie dont l'avenir lui
apparaissait si sombre et si terrible.

Ce fut à ce moment que Tony entra, suivi des deux femmes qu'il amenait
auprès d'elle.

Dès le premier regard, une sympathie profonde s'établit entre Bavette et
la marquise de Vilers...

Nous avons dit que Bavette était tout le portrait du marquis.

Sans songer à se contenir, la pauvre veuve attira sur son sein la fille
de maman Nicolo et la couvrit de baisers.

--Elle sait tout! pensa la cantinière qui, en sa qualité de femme,
ne pouvait s'y tromper et n'en prodigua que davantage à Haydée les
témoignages d'amitié et les consolations.

La marquise lui raconta alors le nouveau coup qui la frappait, l'ordre
que lui avait donné le magnat d'assister à la fête qui allait avoir lieu
dans quelques heures...

Une fête au moment où elle pleurait son mari!...

Mais tout à coup, emportée comme malgré elle, maman Nicolo s'écria:

--Et qui vous dit qu'il soit mort?...

L'effet de ces paroles fut magique.

Un flot de sang monta du coeur aux joues de la marquise qui abandonna
Bavette pour saisir les deux mains de la vivandière:

--Que dites-vous? Oh! répétez, répétez ce que vous venez de dire!...

Maman Nicolo se mordait les lèvres.

--Je veux dire, balbutia-t-elle, que tant qu'on n'a pas vu par soi-même,
on ne doit pas se désespérer...

--Vous savez quelque chose?..

--Mon Dieu... je ne voudrais pas vous donner un faux espoir pourtant...

--Oh! Madame, je vous en supplie...

--Eh! jour de Dieu, tant pis! s'écria la cantinière, il ne sera pas dit
que maman Nicolo sera restée le coeur sec en présence d'une petite femme
comme vous! Avez-vous un endroit où on puisse causer sans crainte d'être
entendu?

La marquise entraîna les deux femmes dans un petit boudoir capitonné, en
ferma soigneusement l'unique porte et dit:

--Maintenant, parlez.



XIV

BAVETTE


Nous avons vu, à Paris, au cabaret de la _Citrouille_, le Gascon La Rose
et le Normand froncer les sourcils quand maman Nicolo et Bavette étaient
revenues de leur course mystérieuse.

Si vive que fût l'amitié qui liait le Gascon et la vivandière, celle-ci
avait refusé de dire à son vieux camarade où elle s'était rendue.

Or, la confidence que ne put jamais obtenir le parrain de Bavette, la
marquise allait l'entendre.

--Je vous en supplie, parlez, fit-elle encore en serrant dans ses mains
brûlantes les mains potelées de maman Nicolo.

--Ah! j'en ai gros à dire, soupira la brave femme. Et c'est la première
fois que ça va sortir de là, ajouta-t-elle en dégageant une de ses mains
pour frapper sur le sein qui avait inspiré au Gascon et au Normand tant
de désirs irréalisés.

Donc, il y a que, dans les cabarets on apprend beaucoup de choses. Sans
compter que Bavette, tout en jacassant, vous délie toutes les langues.
C'est comme ça que j'ai su que votre mari était mort...

A ce mot répondit un sanglot de la marquise.

--Eh! ne pleurez donc pas, reprit la vivandière, puisque je vous dis que
ce mort-là est peut-être aussi vivant que vous et moi.

--Oh! par grâce, achevez.

--Je ne suis là que pour ça. Dès que j'ai eu connaissance du fameux duel
et de sa terminaison: «Mets ton bonnet, Bavette,» que j'ai vite glissé à
l'oreille de cette petite-là. Et nous voilà parties. J'avais mon idée.
Nous arrivons à votre hôtel, où que je demande tout doucement M. Joseph,
qui me connaissait bien. Plus d'une fois, il m'avait apporté, de la part
de son maître, de petits cadeaux pour Bavette, que votre pauvre ami
aimait bien. Il paraît même que ça lui faisait de la peine que vous ne
lui ayez pas donné une petite Bavette.

M. Joseph vient. Il était tout en larmes.

--Ah! mon Dieu! que je me dis, c'est donc bien vrai pour lors!

Il me raconte tout. Comme quoi, vous aviez été enlevée par le vieux
singe qui est le seigneur d'ici; comme quoi, il a enterré tout seul avec
Tony son pauvre défunt maître.

Naturellement je pleure avec lui, et puis une idée me vient. Vous allez
comprendre ça, ma bonne dame.

Sur mon père et sur ma mère, qui étaient de braves gens, je vous
jure que je n'avais jamais révélé à cette petite-là le secret de sa
naissance. Non. Son père vivait. On ne compromet pas comme ça les gens
qui sont au-dessus de vous.

Mais puisqu'il était mort!!! Je ne vous connaissais pas, moi! Et puis,
au fond, ça m'ennuyait de faire croire à cette enfant qu'elle n'avait
pas de père. Je dis à M. Joseph:

--Il n'y a plus à faire les mystérieux maintenant. Allons au cimetière.

Il nous y conduit. Il ouvre la porte de la petite chapelle où on vous
met, vous autres. Moi, je ferme avec soin la porte. M. Joseph nous fait
descendre une dizaine de marches. Il y avait une petite lumière qui
brillait dans le caveau. C'était lui-même qui l'allumait, le matin.
Cette lumière-là tombait en plein sur une bière toute neuve, devant
laquelle le pauvre M. Joseph s'agenouille et pleure...

La marquise, haletante, la bouche ouverte, les yeux hagards, ne pleurant
plus maintenant, tant elle était anxieuse, semblait aspirer avec tout
son être chacun des mots de la vivandière.

Maman Nicolo continuait:

--A la vue de cette bière-là je me tourne vers la petite et je lui dis:

--Bavette, ton père est là depuis hier. Ah! voilà-t'y pas que, en
entendant cela, l'enfant devient folle. Elle se roule sur la bière. Et
des cris! Je m'efforce de la calmer. Mais c'était une furie.

--Pauvre ange! fit la marquise en pressant contre son coeur la chère
enfant. Tu seras ma fille, va.

--Dans notre métier, reprit maman Nicolo, on a toujours un couteau
dans sa poche. Vous imagineriez-vous qu'elle a tiré le sien! Nous nous
disions: «Oh! mon Dieu, elle est malade. Elle va se tuer!»

Et puis nous essayons de le lui arracher des mains. Je suis solide,
n'est-ce pas? Je suis ce qu'on appelle une forte commère. Je n'aurais
peur ni de La Rose, ni du Normand, ni de dix autres avec. Eh bien, à
nous deux, M. Joseph et moi, nous n'avons jamais pu venir à bout de
cette mâtine-là. Elle était en fer, quoi. Mais ce n'était pas à se tuer
qu'elle pensait.

Tout à coup, elle se penche sur la bière. Elle entre son couteau sous le
couvercle.

--Je le verrai, dit-elle. J'embrasserai mon père.

--Un sacrilège! s'écrie ce bon Joseph.

--Un sacrilège? qu'elle répond... Vous allez voir qu'elle mérite bien
son nom de Bavette. Est-ce que nous venons pour mutiler, pour voler,
pour profaner?

Et elle fait une pesée. Elle vous avait la force d'un levier. Le bois
crie...

Ce grincement produisait un effet épouvantable sur le pauvre M. Joseph,
qui croyait entendre se plaindre le mort lui-même. Il s'écrie:

--Arrêtez, arrêtez donc, malheureuse enfant.

Ah! ouiche!

Aussitôt le couvercle se soulève; il laisse un large jour entre lui et
les montants de la bière.

Elle vous empoigne le couvercle à deux mains et l'arrache violemment.

--Terrifiée, continua maman Nicolo, je regardais faire Bavette...

Chose étrange, on avait recouvert le corps de terre...

--Qu'est-ce que cela signifie? s'écrie le pauvre M. Joseph. Cependant,
d'après la hauteur du corps et la place qu'il devait tenir dans la
bière, la couche de terre ne pouvait être épaisse.

La petite, tout à coup calmée, se met à l'enlever avec précaution.

M. Joseph, qui peu à peu s'était enhardi, en arrive à l'aider.

La couche de terre diminuait et le corps du marquis n'apparaissait pas.
Avec une ardeur dont je ne me serais jamais doutée, M. Joseph, qui
maintenant n'employait plus les précautions de tout à l'heure, plongea
dans la terre sa main.

Elle rencontra le fond du cercueil...

Le cercueil était plein de terre!

--Ah! s'écria M. Joseph, mon maître n'est pas mort!... Il y a là un
nouveau mystère!...

Puis il réfléchit et nous dit:

--Silence! S'il y a un mystère, peut-être le marquis y consent-il;
peut-être est-ce lui qui l'a voulu! Respectons ce que nous avons le
devoir de considérer comme sa volonté. Il faut laisser croire à ses
ennemis qu'ils n'ont plus à le redouter. Rentrez à votre cabaret et
agissez pour tous comme si vous étiez persuadées de sa mort. Quand
le marquis jugera bon de reparaître, je vous promets que vous
l'embrasserez.

--Je vous le promets aussi, s'écria la marquise, qui savait bien qu'elle
ne pouvait pas être jalouse de maman Nicolo.

Et pressant de nouveau Bavette contre son coeur:

--O ma fille, dit-elle, combien je te remercie et je t'aime!



XV

LE CONCILIABULE


La fête donnée par le comte de Mingréli aux officiers des
gardes-françaises était splendide. Le magnat avait voulu montrer que,
même en pays perdu et malgré les difficultés de l'improvisation, il lui
était possible de lutter avec les splendeurs longuement préparées et
chèrement payées des fêtes de Versailles.

Comme pour lui venir en aide, le temps avait changé. Un froid sec avait
remplacé la pluie, et du campement les soldats pouvaient à loisir
jouir du coup d'oeil féerique que présentaient le parc et les jardins
magnifiquement illuminés.

Les officiers étaient réunis autour du colonel de Langevin dans la
grande salle de réception dont les boiseries un peu délabrées étaient
habilement masquées par de riches tentures. En face d'eux, le comte
ayant à ses côtés _ses deux filles_, Haydée et Réjane, semblait rajeuni
de dix ans.

En sa qualité de secrétaire ou plutôt de favori du marquis de Langevin,
Tony avait obtenu la faveur marquante d'assister à la réception. Mais sa
situation de simple caporal ne lui permettant pas de se mêler au groupe
brillant des gentilshommes, il se tenait immobile près de la porte, son
tricorne sous le bras droit et la main gauche sur la garde de son épée.

Il était charmant ainsi, plein d'une coquette crânerie, et bien des
officiers brodés d'argent eussent envié la galante façon dont il portait
son simple uniforme de drap blanc à revers bleus.

Mais tout en se tenant modestement à part, Tony observait ce qui se
passait et surveillait surtout Maurevailles, Lacy et Lavenay qui
venaient d'aller saluer le magnat et la marquise.

A la vue de Maurevailles, le magnat n'avait pu réprimer un froncement
de sourcils involontaire, Haydée avait pâli, Réjane était devenue toute
rose.

Tony seul remarqua cela.

--Hé! hé! se dit-il, aurais-je encore de la besogne cette nuit?

Et il se promit de surveiller, plus attentivement que jamais, les faits
et gestes des Hommes Rouges.

Cependant, après les présentations d'usage, les officiers s'étaient
dispersés à droite et à gauche, et formaient des groupes de causeurs.
Il n'y avait pas là, malheureusement, comme à Fraülen, ces essaims de
jeunes femmes qui donnaient aux fêtes tant d'attrait, mais le magnat
allait de groupe en groupe, suivi de la marquise et de Réjane qui,
faisant contre fortune bon coeur, distribuaient aux invités leurs plus
gracieux sourires.

Tony remarqua même avec un certain étonnement que les yeux de Haydée
brillaient d'une joie trop vive pour être factice. La veuve du marquis
de Vilers était-elle déjà consolée?

Et Tony se sentit froid au coeur à cette pensée.

Les serviteurs muets du comte, revêtus de leurs costumes hongrois qui
tranchaient nettement sur les uniformes français et donnaient à la fête
un caractère particulier, faisaient circuler des rafraîchissements. Le
jeune secrétaire du marquis de Langevin profita du moment où personne ne
le regardait pour s'esquiver et se diriger du côté de la serre, où il
avait vu Maurevailles, Lavenay et Lacy se rendre l'un après l'autre.

Cette serre, où le magnat avait réuni des fleurs d'hiver pour Haydée,
était éclairée par une simple guirlande de bougies; mais dans la
demi-obscurité qui y régnait, Tony reconnut parfaitement ses trois
ennemis. Il observa, en se glissant derrière les bouquets d'arbustes,
que, à ce jardin d'hiver, était contiguë une autre serre, qui n'était
séparée de la première que par un treillage et qui n'était pas du tout
éclairée.

Pénétrant dans ce «retiro» ombreux, il vint s'appuyer contre le
treillage, l'oreille tendue.

Les Hommes Rouges étaient à trois pas de lui...

--Maurevailles a raison, il faut en finir, disait Marc de Lacy.

--En finir, je le veux bien, mais comment? Nous ne pouvons pourtant pas
l'emmener avec nous d'étape en étape jusqu'en Flandre! répondit une voix
que Tony reconnut être celle de Gaston de Lavenay.

--Mon cher, la laisser ici, c'est la perdre!

--Eh! non; c'est la garder. Voyez comme le magnat la suit des yeux. Il
veille sur elle pour nous, comme au temps jadis.

--Mais s'il en abuse!... s'écria Lacy. Tu sais bien ce qu'a vu
Maurevailles... Qui te dit que demain, cette nuit, peut-être, au sortir
de la fête...

--C'est vrai, fit Lavenay en baissant la tête. Cet homme n'est plus le
père, le tuteur auquel autrefois nous pouvions laisser sa pupille, en
attendant le moment de l'enlever. C'est un rival, un rival dangereux que
je redoute et que je hais. Car, vous l'avouerai-je, messieurs, depuis
que j'ai revu la comtesse, je l'aime encore mille fois plus.

--Moi aussi, s'écria Lacy.

--Et moi, dit Maurevailles d'une voix sourde, il y a des instants où je
serais presque tenté de pardonner à ce pauvre Vilers...

--Vilers était un traître, dit gravement Lavenay. Il a été justement
puni. Mais il ne s'agit pas de revenir sur le passé; il faut préparer
l'avenir, le temps presse.

--Quel est ton projet? demanda Maurevailles.

--Je ne sais. Toi d'abord, que penses-tu faire?

--Avant tout, nous devons cette fois parvenir à enlever la marquise.
Quand nous l'aurons, il sera temps de décider.

--Non pas. Il faut tout régler aujourd'hui, dit Lacy, et si vous voulez
m'en croire...

--Que feras-tu?

--Le marquis de Langevin, notre colonel, ne me refusera pas un congé de
quelques jours...

--Un congé? Au moment où l'on est en marche pour la guerre! Tu rêves...

--Je ne rêve pas. Ma famille habite à quelques heures de Nancy, sur la
route même que nous aurons à suivre. Il faut six à huit jours à nos
hommes pour s'y rendre à pied. Mon cheval m'y conduirait en moitié moins
de temps. Je puis donc demander de précéder le régiment et d'aller
embrasser ma mère en attendant votre arrivée.

--C'est vrai; comme cela, ce serait possible.

--Au lieu d'aller voir ma mère, je conduis la marquise en lieu sûr, et
pourvu qu'en arrivant à Nancy le colonel me voie arriver à sa rencontre,
ni lui ni d'autres ne se douteront de rien.

--Morbleu! tu as raison, s'écria Lavenay. Mais, au moins, au nom du
serment qui nous lie, tu n'abuseras pas de la confiance que nous mettons
en toi?

--_Tous pour un, un pour tous_, dit Lacy. Que j'aie le sort de Vilers
si, comme lui, je manque à mon serment.

--Eh! par le diable! dit Lavenay, je consentirais à être tué comme lui,
au bout de quatre ans, au prix du bonheur qu'il a goûté pendant ces
quatre années. Ta parole de gentilhomme, Lacy?

--Sur mon honneur, je jure de vous la rendre telle que vous me l'aurez
confiée. Et maintenant, à tout prix, quoi qu'il en coûte, dussions-nous
verser des flots de sang, il faut qu'elle soit à nous cette nuit.

--Nous n'aurons pas besoin de verser le sang, dit Maurevailles, je vous
ai dit que j'ai des intelligences dans la place.

Donnez-moi seulement un quart d'heure. Toi, Lavenay, vois si le magnat
continue à surveiller la marquise; toi, Lacy, va demander ton congé au
colonel de Langevin; moi, je vais décider mon homme, celui qui, dans
quelques instants, à la fin de la fête, nous conduira sans difficultés
et sans danger, à la chambre de la belle Haydée.

--Mais où nous retrouverons-nous?

--Dans les fossés du château, à l'endroit où le tonnerre a jeté un tronc
d'arbre, dans une heure.

--Soit, où tu dis, dans une heure!

Les trois officiers sortirent. Tony resta seul atterré.

--Que faire, se demandait-il, pour sauver la marquise?

Prévenir le magnat? C'était l'inviter à redoubler la surveillance dont
Haydée était l'objet; c'était s'enlever à lui-même les moyens de lui
venir plus tard en aide.

Aller avertir le marquis de Langevin? N'était-ce pas un peu tôt
l'initier à ses affaires intimes et s'exposer à compromettre un appui
qui pourrait devenir précieux?

Ah! combien Tony regrettait de ne pas avoir accepté l'offre que le
gascon La Rose et le Normand lui avaient faite devenir avec lui...

--Eh! mais, pensa-t-il tout à coup, j'ai devant moi une heure. En une
heure on entreprend bien des choses. Que ne vais-je les prévenir?

Et il courut à toutes jambes chercher ses deux amis.

En le voyant arriver tout essoufflé, les braves gens ne demandèrent pas
d'explications; ils bouclèrent leur ceinturon et le suivirent.

Tony les conduisit sans mot dire jusque dans la cour du château, où, à
la faveur de la fête, ils purent pénétrer sans être remarqués.

--Attendez-moi là un instant, leur dit-il.

Il courut vivement à l'appartement de la marquise où étaient restées
Bavette et maman Nicolo.

En quelques mots, il les mit au courant de la situation.

Les deux femmes jurèrent qu'on n'arriverait à la marquise qu'en passant
sur leurs cadavres.

--Du reste, ajouta Tony, je connais le lieu de réunion des Hommes
Rouges, et j'y serai avant eux. Ils ont un secret que j'ignore pour
pénétrer dans les souterrains par où M. de Maurevailles a déjà une
première fois enlevé madame de Vilers. Ce secret, grâce à eux, je vais
le connaître, et qui sait? peut-être profiterons-nous de la trame qu'ils
ont ourdie.

--Prenez garde, monsieur Tony, s'écria Bavette tout émue à l'idée du
danger qu'allait courir le jeune caporal. Le vieux seigneur a dû prendre
des précautions terribles... Si vous alliez tomber dans un piège...

--Que voulez-vous dire?

--Il doit avoir, comme vous, remarqué que les Hommes Rouges avaient
quitté la fête; car tout à l'heure il a fait demander son intendant, et
pourtant il lui avait d'abord donné l'ordre de ne pas perdre de vue les
appartements où nous sommes. Ma foi, je n'ai pas eu peur de m'attirer
une mauvaise aventure; j'ai été sur la pointe du pied jusqu'au bout du
couloir...

--Eh bien?...

--Eh bien, J'ai vu un grand nombre de muets se poster, le pistolet au
poing, dans le grand corridor qui est au bout, prêts à obéir au premier
signal. Tous ceux qui servent dans la salle de réception ont une arme à
la ceinture. Il paraît qu'il est très féroce, ce vieux seigneur-là. Si
la moindre alerte allait amener un massacre général!...

--Bah! il n'y aura pas d'alerte. Tout, pour le moment, doit se passer
entre nous et les Hommes Rouges; ils sont trois, nous serons trois. La
Justice est de notre côté. Dans une heure, la comtesse n'aura plus rien
à craindre d'eux.

--Et si le cliquetis des armes attire l'attention des serviteurs du
comte?...

--Qu'importe? La partie est engagée, il est trop tard pour reculer.
Maman Nicolo, Bavette, une dernière poignée de main.

--Ah! jour de Dieu, mieux que cela, mon garçon, s'écria la cantinière.
Laisse-moi t'embrasser, c'est de bon coeur, et embrasse aussi Bavette.
Moi, sa mère, je t'y autorise...

Bavette tendit la joue, rouge comme une cerise.

En y appuyant ses lèvres, Tony éprouva une sensation étrange, qu'il ne
connaissait pas encore. C'était son jeune sang qui affluait à son coeur.

Mais il secoua brusquement la tête, et courant de nouveau, rejoignit ses
deux amis, La Rose et le Normand, qui l'attendaient dans la cour.

--Camarades, dit-il, il va falloir en découdre cette nuit. Ceux qui
ont tué le capitaine de Vilers s'attaquent à sa veuve. Elle, nous la
sauverons. Lui, il faut le venger.

--Il faut le venger! répéta le Normand.

--Et, sacredioux, tu peux compter sur nous pour cela, s'écria le Gascon.
Mais où sont-ils, nos adversaires?

--Nous allons les attendre à leur lieu de rendez-vous... Venez.



XVI

DANS LES FOSSÉS DU CHÂTEAU


Dix minutes après, Tony, La Rose et le Normand étaient échelonnés non
loin de l'endroit désigné par Maurevailles.

Chacun des humbles défenseurs de la marquise s'était posté de son mieux
pour se dissimuler dans l'ombre et voir sans être vu.

Ramassés sur eux-mêmes, prêts à bondir,--l'épée nue cachée le long de la
cuisse,--ils guettaient, le cou tendu, les yeux sondant les ténèbres,
retenant leur haleine pour mieux entendre.

L'ordre donné était bien simple: surprendre un à un ou ensemble les
trois alliés, les terrasser sans leur donner le temps de se reconnaître,
bâillonner Lavenay et Lacy avec des mouchoirs préparés dans ce but et
obtenir de Maurevailles le secret de l'entrée du souterrain.

Dans le cas où on ne pourrait se rendre maître d'eux sans bruit,--tuer!

Donc, ils étaient là depuis quelques minutes, lorsqu'un pas rapide se
fit entendre du côté du Normand.

Un homme s'avançait.

Quand il arriva en face du soldat, celui-ci s'élança sur lui...

L'homme fit un bond en arrière et tira vivement son épée dont la lueur
brilla dans les ténèbres.

--Manqué! grommela le Normand avec regret. Ma foi, tant pis pour lui. Il
faut le tuer!...

Et, l'épée haute, il attaqua.

L'inconnu para vivement en s'écriant:

--J'en tiens un!...

--Nous allons bien voir, dit le Normand en portant un vigoureux coup de
seconde qui, malgré la parade, alla trouer le manteau rouge, que l'homme
avait rejeté sur son épaule gauche.

--Oh! cette voix! s'écria l'inconnu. Le Normand, c'est toi?

--Vous savez qui je suis? Tant pis. Raison de de plus pour que je vous
tue.

--Mais tu ne me reconnais donc pas, toi?

--Si, parbleu, vous êtes officier. Mais qu'importe? Ici, il n'y a plus
ni officiers, ni soldats. Nous sommes deux hommes, dont l'un va tuer
l'autre... Et l'autre, ce sera vous, car il faut que je venge la mort de
mon brave capitaine.

Le Gascon n'était plus là, le Normand se rattrapait en parlant pour son
propre compte.

Mais cela ne semblait point lui réussir, car il se tut brusquement.

Son épée, liée par celle de l'inconnu, venait de voler à dix pas.

Cependant l'homme, au lieu de frapper, le saisit par le bras et murmura
un mot à son oreille.

--Vous! vous!! vous!!! s'écria par trois fois le garde-française
abasourdi, vous, monsieur le...

--Chut, dit l'inconnu en l'embrassant. Il est des noms qu'il ne faut
pas prononcer trop haut. Et, maintenant, mon brave, dis-moi, que
faisais-tu-là?

--J'attendais trois hommes qui doivent passer par ici pour enlever de
force la marquise de Vilers. En voyant le manteau qui vous enveloppe, je
vous avais pris pour l'un d'eux.

--Eux, toujours eux! L'enlever! Je ne m'étais donc pas trompé! fit
l'inconnu agité. Mais tu n'es pas seul?

--Non, parbleu? La Rose est là-bas. Vous savez bien, le Gascon, langue
bavarde, mais fine lame. Ce n'est pas lui que vous auriez, malgré votre
habileté, désarmé par un liement comme vous avez fait pour moi. Là-bas
encore, plus loin au coude, il y a le petit Tony... un vrai lapin,
celui-là, qui donnerait du fil à retordre à son adversaire. On dirait
qu'il est né avec une épée emmanchée au bout du bras...

Cependant La Rose avait vu de sa place le duel. Tant qu'il avait entendu
le bruit des lames, il n'avait pas bougé; mais quand le fer du Normand
décrivit dans l'ombre un cercle lumineux, il ne put retenir un énergique
sacredioux! et fit un pas en dehors de sa retraite.

Que l'on juge de sa stupéfaction, lorsqu'il vit les deux adversaires se
jeter dans les bras l'un de l'autre!

--Par tous les diables, dit-il, cet imbécile de Normand est fou. Sa
grosse tête a perdu le peu de bon sens qui lui restait.

Et il s'avança vivement vers le groupe.

En le voyant arriver, l'inconnu souleva avec intention le chapeau à
larges bords rabattu sur son visage. La demi-clarté de la lune d'hiver
l'éclaira...

--Ah! s'écria le Gascon. Vous ici, vous! Et en chair et en os!

--Moi, mon bon La Rose; moi qui viens dans le même but que vos Hommes
Rouges, dont j'ai pris le costume. Me combattras-tu comme eux? dit
l'inconnu en souriant.

Le Gascon, croyant rêver, se frottait les yeux. L'homme au manteau
reprit:

--Assez de temps perdu. Ce secret que vous vouliez arracher à vos
ennemis, je le possède...

--Vous connaissez l'entrée des souterrains?...

--Voilà une heure que je tiens ce secret d'une espèce de nain difforme
qui, trompé comme vous par mon costume, a cru reconnaître M. de
Maurevailles, et m'a, de lui-même, ouvert l'entrée.

--Mais ce nain pourrait vous trahir?

--Il est solidement attaché à l'arbre que tu vois là-bas. Mais agissons
vite! Puisqu'ils veulent enlever la marquise, il faut les devancer.
La Rose, va chercher ton camarade, et, maintenant, du silence et de
l'action. Et l'inconnu se dirigea vers une petite ouverture noire et
béante.

--Quoi, c'est là qu'il faut entrer? dit le Normand hésitant.

--C'est là.

--Avez-vous de la lumière, au moins?

--Non.

--Ça ne fait rien. Voilà La Rose.

Le Gascon arrivait, suivi de Tony.

--La Rose, fit le Normand, allume ton rat-de-cave. Le Gascon battit le
briquet et obéit à son camarade.

--Maintenant, partageons-nous les rôles, reprit l'inconnu. Toi, Normand,
garde cette entrée avec ton jeune ami. Les Hommes Rouges ne vous
soupçonnant pas là, il vous sera facile de les repousser dès qu'ils se
présenteront. Toi, La Rose, viens avec moi.

--Comment donc! Et devant!

Et, d'un bond, le Gascon s'élança dans le couloir. L'inconnu eut même de
la peine à le suivre.

La fête étant terminée, la marquise était rentrée avec Réjane dans la
chambre où nous savons que maman Nicolo et Bavette l'attendaient.

Quand elles lui eurent raconté ce que Tony était venu leur annoncer, son
effroi fut immense.

Vingt fois, durant cette soirée, Haydée avait été sur le point
d'échapper au magnat et d'aller se jeter aux pieds du marquis de
Langevin pour le supplier de l'arracher à son tyran.

Mais Bavette avait trouvé le moyen de lui parler des formidables
préparatifs de défense du vieux Hongrois, et la peur d'une lutte l'avait
arrêtée.

Si, dans cette lutte, un des Hommes Rouges avait profité du tumulte pour
l'emporter!...

Elle avait peur d'eux, encore plus que du comte.

Puis, peu à peu, les officiers s'étaient retirés, et le comte l'avait
ramenée chez elle.

Et voilà que maintenant Bavette et sa mère lui apprenaient qu'une
tentative allait être faite contre elle et qu'une nouvelle bataille
allait s'engager entre Tony et ses persécuteurs!

Si cette fois Tony allait succomber!...

Telle était la situation perplexe de la marquise, quand tout à coup des
pas précipités retentirent dans le couloir que masquait le tableau.

La marquise frémit.

--Avant de trembler, s'écria courageusement Réjane, sachons ce qu'il en
est.

Et la jeune fille, au grand étonnement de la marquise, ouvrit
d'elle-même ce tableau que nous lui avons vu refermer derrière
Maurevailles.

La marquise aperçut la bonne figure de La Rose, poussa un cri de joie et
s'élança vers le brave soldat comme vers un libérateur...

Mais à dix pas derrière le Gascon, dans la nuit du couloir, marchait un
second personnage, et l'insuffisante lumière que le soldat tenait à la
main ne laissait voir de ce personnage qu'une chose, le manteau rouge
qu'il portait sur ses épaules, l'odieux signe de ralliement qu'elle
avait appris à tant redouter.

Elle crut comprendre la terrible vérité. Tony et ses amis avaient été
tués. Les Hommes Rouges venaient recueillir le prix de leur victoire.

Elle s'élança vers la porte et l'ouvrit violemment.

--Au secours! cria-t-elle, à moi, comte, à moi! Maurevailles veut...

Elle n'acheva pas. Comme un ouragan, les muets, l'arme au poing, avaient
déjà fait irruption dans la pièce. Le magnat renversa La Rose qui
barrait le passage du couloir et s'élança, suivi de ses sbires, à la
poursuite de l'inconnu au manteau rouge, qui ne pouvait lutter seul
contre une telle avalanche.

--Ah! s'écria La Rose en se relevant tout meurtri, qu'avez-vous fait,
madame?... Vous venez de condamner à mort mon capitaine... votre mari...
le marquis de Vilers!...

La marquise poussa un cri déchirant et tomba évanouie.

Dans le passage secret, la poursuite continuait!



XVII

LE MORT VIVANT


C'était bien, en effet, le marquis de Vilers et nos lecteurs l'ont déjà
reconnu.

On se rappelle que Tony, en pénétrant dans le caveau des morts au
Châtelet, avait dit au gardien que l'homme qui était là, sur la dalle,
était un marquis.

Ce mot avait frappé le gardien, et surtout, sa femme.

Un marquis, un homme probablement très riche, sur les dalles de pierre
du caveau, cela ne se voyait pas tous les jours.

La pâture habituelle des curieux qui allaient voir les cadavres ne
se composait guère que de pauvres diables morts de misère, tués
accidentellement dans leur travail ou recueillis dans la Seine...

Le peuple seul allait à la Morgue; c'était une bonne fortune inouïe que
d'y loger un marquis.

La gardienne n'y put tenir, elle voulut voir de près son locataire, et,
décrochant sa lampe, elle s'approcha de la dalle.

Le marquis était là, inerte, les yeux fermés, semblant dormir.

--Pauvre garçon, dit la gardienne. Il n'avait pas l'air méchant, au
contraire. Quel dommage!...

Ce mort ne lui faisait pas l'effet des cadavres ordinaires, affreux,
hideux, repoussants. Elle prenait plaisir à le regarder.

--C'est certainement pour quelque affaire de femme qu'il aura été tué,
se disait-elle. Ce joli garçon-là devait avoir plus d'une bonne fortune
avec les belles dames de la cour... Quel air distingué! Quelles petites
mains pour sa taille...

Sans y penser, la gardienne s'était penchée et avait pris dans la sienne
la main du marquis.

Chose étrange! cette main n'était pas glaciale comme celle des autres
morts; elle conservait encore quelque reste de chaleur.

Tout à coup la gardienne laissa tomber sa lampe et poussa un cri
terrible.

--Seigneur Dieu! dit-elle, il a remué!...

A ce cri, son mari accourut effaré, la croyant folle.

Mais elle avait toute sa raison; le marquis avait remué, en effet.

Il était maintenant sur son séant, jetant un regard vague autour de lui,
comme un homme qui cherche à deviner un mystère...

Il se demandait où il était. Il allait revivre...

Le coup d'épée de Lavenay avait occasionné une hémorragie très forte, à
la suite de laquelle le reste d'émotion profonde causée au marquis par
l'apparition de l'Homme Rouge avait produit une syncope.

Inanimé, exsangue, d'une raideur tétanique, M. de Vilers offrait tous
les symptômes de la mort. On n'avait donc élevé aucun doute sur son
état, et on l'avait fait porter au Châtelet.

L'accès de catalepsie était passé. Vilers revenait à lui...

Le devoir du gardien était tout dicté. Il n'y avait qu'à aller
sur-le-champ avertir le greffier du Châtelet. Il allait sortir quand sa
femme le retint.

--Tu es fou, lui dit-elle en l'entraînant dans un coin.

--Comment cela?

--Aimes-tu donc tant ton métier que, pour tout au monde, tu ne veuilles
pas le quitter?

--Eh! tu sais bien le contraire.

--Ne serais-tu pas heureux d'aller vivre dans quelque coin aux environs
de Paris, loin de ces vilains _Macchabées_ qui me donnent le cauchemar?

--Parbleu, oui; mais où la chèvre est attachée...

--Eh! nigaud que tu es, elle se détache! Mais il faut savoir profiter de
l'occasion. Voilà un homme, un seigneur, qui a certainement une grande
fortune et qui te tombe entre les mains...

--Eh bien?

--Eh bien! on te l'amène mort; il ressuscite... vas-tu le laisser mourir
de nouveau?

--Non pas, puisque je vais prévenir le greffier...

--Belle idée!... Mais tu ne comprends donc pas que si le marquis n'a pas
été porté chez lui, que si on n'est pas venu le reconnaître, que si ce
joli petit jeune homme qui pleurait près de lui hier soir, n'a pas osé
le réclamer, c'est qu'il y a dans tout cela un mystère.

--Tiens, c'est vrai, pourtant, dit le bonhomme intrigué et émerveillé de
la sagacité de sa femme.

--Eh bien, si tu le laisses entre les mains du greffier, ça fera du
bruit, on saura qu'il est vivant, ça ennuiera celui-ci ou celle-là et
peut-être bien le marquis lui-même. Et qu'est-ce que nous y gagnerons?

--Mais que faire?

--Ne rien dire, le cacher et le soigner. Ses ennemis le croiront mort,
ils ne se méfieront pas de lui et il déjouera leurs canailleries.
Naturellement il ne sera pas ingrat... Comprends-tu?

Il n'y avait rien à répondre à une si belle logique. Le gardien se
rangea à l'avis de sa femme.

M. de Vilers, sorti du caveau, fut porté dans leur logement.

Grâce à leurs soins, il reprit rapidement des forces, et au bout de
quelques heures, il put parler.

Ce qu'il leur dit confirma de point en point les hypothèses de la
gardienne. Dans l'état de faiblesse où il était, le marquis avait le
plus grand intérêt à ce qu'on ignorât qu'il vivait encore. Un malade ne
se défend pas.

Mais, comme il ne voulait point être à charge aux braves gens qui
l'avaient sauvé, il se mit en mesure de leur fournir les moyens de
quitter le Châtelet.

Il demanda une plume et du papier et écrivit quelques lignes.

--Prenez ceci, dit-il au gardien, et portez-le à l'hôtel de Vilers, rue
Saint-Louis-en-l'Isle. Vous demanderez Joseph.

Le gardien envoya un de ses amis, auquel il raconta une histoire de
fantaisie.

Une demi-heure après, l'ami revenait avec les dix mille livres que l'on
sait.

Le soir même, le gardien remplissait de terre le cercueil destiné au
marquis, prétextait une maladie quelconque et donnait immédiatement sa
démission.

Dans la nuit il transportait, avec l'aide de sa femme, le blessé à
Palaiseau, où le grand air lui rendit promptement assez de forces pour
qu'il pût essayer de reparaître.

Pendant ce temps-là, le bon Joseph gardait l'hôtel de Vilers où il
continuait, non plus à pleurer, mais à être l'homme le plus stupéfait de
France.

On se rappelle qu'il était descendu avec maman Nicolo et Bavette au
caveau de la famille de son maître.

Depuis, il avait fait toutes les démarches possibles. Il avait remué
ciel et terre et pour découvrir ce qu'était devenu le marquis et pour
trouver l'endroit où pouvait être la marquise.

Il n'était parvenu à aucun résultat.

Le sixième jour pourtant, il eut un commencement de joie.

Un homme, vêtu comme un courrier, botté et éperonné, paraissant avoir
fait une longue course, se présenta à l'hôtel et le demanda.

Il apportait à Joseph une lettre de la marquise.

Une lettre! Il allait donc revoir son écriture, avoir de ses nouvelles,
apprendre où elle était.

Non. La lettre se taisait sur ce dernier point.

Le marquise lui écrivait simplement qu'elle se portait bien, qu'elle
n'était point matériellement malheureuse et lui donnait l'ordre de
confier Réjane au messager, chargé de la lui amener.

Évidemment cette lettre avait été écrite sous les yeux du magnat.

Où était la marquise? La missive le taisait et le messager refusait de
le dire. Mais quoi d'étrange à cela? Le magnat, qui croyait le marquis
vivant, ne pouvait logiquement pas lui indiquer le refuge de sa femme.

--Enfin, pensa Joseph, ma pauvre maîtresse aura au moins la consolation
d'embrasser sa soeur.

Et il supplia Réjane de ne point dire à la marquise que Vilers était
mort. Il avait jugé prudent de ne point révéler, même à la jeune fille,
l'histoire du cercueil plein de terre.

--Un dernier mot, dit le messager en mettant Réjane en voiture. J'ai
l'ordre de suivre le carrosse à cheval et de ramener mademoiselle à
l'hôtel, si je m'aperçois que je suis suivi.

Et la voiture s'éloigna... Dans la solitude, la jeune fille au moins put
préparer à l'aise les saints mensonges avec lesquels elle consolerait sa
soeur...

A Blérancourt, hélas! le magnat allait avoir sur Réjane le même pouvoir
que sur la marquise.

La jeune fille n'aurait le droit d'écrire que devant lui. Elle ne
connaîtrait même pas, d'ailleurs, le nom de l'endroit où était situé le
château.

Mais le magnat comptait sans Tony, dont le principal soin, après sa
première entrevue avec la marquise, avait été d'expédier à Joseph
le récit de tout ce qu'il avait vu, en prévision du cas où Vilers
reparaîtrait.

Or Joseph venait de recevoir ce volume quand un paysan frappa à la
grande porte de l'hôtel.

Ce paysan, dont la figure disparaissait à moitié sous un large bandeau
noir, insista tellement qu'on appela Joseph. En le voyant, l'homme
écarta son bandeau.

--Miséricorde!... s'écria le vieux serviteur, monsieur le...

--Chut! dit le marquis, car c'était lui, mène-moi dans ta chambre, j'ai
à te parler.

--Ah! je le savais bien, que vous n'étiez pas...

--Chut! te dis-je. Je t'expliquerai tout. Mais au nom du ciel, il ne
faut pas qu'on me voie tout de suite. Ma femme serait trop bouleversée.
Viens dans ta chambre.

Joseph guida son maître dans l'escalier de service. Arrivé chez Joseph,
le marquis, le rassurant, lui conta tout ce qui s'était passé et par
quelle miraculeuse fortune il était encore de ce monde.

--Mais ma femme, ma femme, demanda-t-il à Joseph. Il faudrait doucement
l'avertir.

Le pauvre vieux demeurait muet.

--Eh bien, qu'attends-tu? demanda le marquis étonné.

Joseph se décida alors à lui faire connaître à son tour ce qui s'était
passé et termina en lui montrant les deux lettres de la marquise et
celle de Tony.

--Blérancourt, s'écria le marquis, dès qu'il eut jeté les yeux sur ces
lettres. Elle est à Blérancourt! Vite, mon épée, un cheval! Il faut
trois jours pour aller à Blérancourt. J'y serai demain!!!

Et il y fut.



XVIII

SANG ET EAU


Ainsi c'était son mari, son mari sauvé miraculeusement, que la marquise
venait de livrer au magnat.

Elle le perdait au moment où il accourait pour la sauver!

Cependant les muets étaient acharnés à la poursuite de Vilers.

Surmontant son émotion, Haydée se jeta aux pieds du magnat pour implorer
sa pitié.

Mais il la repoussa avec un ricanement satanique.

--Ah! dit-il, madame, vous m'avez fait la part trop belle pour que j'y
renonce!

Alors la marquise, folle de douleur, s'élança à son tour dans les
corridors secrets, résolue à mourir avec son mari.

Dans ce couloir, la chasse continuait effrénée, fantastique.

Les serviteurs du comte avaient allumé des torches dont les lueurs
rougeâtres flamboyaient, projetant sur les murs couverts de moisissures
des ombres gigantesques qui semblaient autant de démons faisant leur
partie dans cette poursuite infernale.

Vilers et La Rose fuyaient devant les muets qui les serraient de près.

Le marquis voulait arriver jusqu'à l'issue par laquelle il était entré.

Là, le couloir s'étranglait et devenait un boyau où l'on ne pouvait
passer qu'à deux.

Si La Rose et lui parvenaient à gagner ce passage, ils étaient sauvés.
Ils y tiendraient tête au magnat et à toute sa bande, si nombreuse
qu'elle fût.

Mais, pour y arriver, il ne fallait pas se laisser entourer.

Et les muets gagnaient du terrain.

A un détour du couloir, l'un d'eux faillit saisir le manteau du marquis
qui flottait derrière lui, soulevé par la rapidité de la course.

--Nous n'arriverons pas... dit tout bas le marquis à la Rose sans cesser
de courir.

--Sacredioux, répondit le Gascon, si nous en décousions un ou deux, cela
ralentirait peut-être les autres. Faisons-nous tête?

--Allons!

Les deux hommes se retournèrent brusquement, les épées flamboyèrent à la
lueur des torches; deux des muets tombèrent, la poitrine trouée...

Un troisième étendit vers le marquis sa main armée d'un pistolet... Mais
La Rose le prévint et d'un coup de revers lui fendit le crâne.

--Merci, dit simplement le comte. Maintenant au galop.

Ils firent volte-face et repartirent.

À ce moment des pas rapides retentirent devant eux. Le Normand,
entendant le bruit de la lutte, répercuté par les échos, accourait
secourir le marquis ou mourir avec lui.

--Ah! s'écria Vilers, voici de l'aide, à nous encore, mon brave La Rose!

Pour la seconde fois, La Rose et lui se ruèrent sur les muets et tuèrent
les deux premiers qui se trouvèrent devant eux. Le Normand étendit
également son homme.

Il y avait de nouveau une barrière de trois cadavres entre eux et leurs
ennemis.

Ils se postèrent, prêts à se défendre.

Mais tout à coup, derrière le Normand, résonnèrent de nouveaux pas.

--Qui vient là? demanda La Rose inquiet.

--Tony, certainement.

--Il amènerait donc quelqu'un avec lui?... On dirait les pas de
plusieurs personnes.

--Tant mieux! Du renfort ne sera pas de trop, pour en finir avec cette
canaille... fit le marquis, en plantant son épée dans la gorge d'un des
muets qui tomba.

--A nous! à nous! cria La Rose... en se retournant vers ceux qu'il
supposait être Tony et ses amis.

Mais il poussa un rugissement de fureur.

Ce n'était pas Tony qui arrivait défendre.

C'étaient les Hommes Rouges qui venaient d'entrer par le passage et qui
accouraient attaquer.

Le marquis, la Rose et le Normand se trouvaient pris entre les muets et
les Hommes Rouges.

--Il faut, dit Vilers, en prendre son parti. Mourons, mais au moins
vendons cher notre vie.

Et le marquis fit face aux Hommes Rouges et les deux gardes-francaises
tinrent tête aux muets.

Ces derniers s'élancèrent avec de rauques gloussements de joie.

La Rose enfonça son épée dans le ventre d'un des assaillants, le Normand
broya deux têtes avec le pommeau de son sabre, mais il n'y avait pas
moyen d'arrêter le flot qui débordait.

Ils furent enveloppés.

Dans la bagarre, les torches s'étaient éteintes.

Malgré l'obscurité, la lutte continua plus acharnée, plus horrible
encore.

On ne pouvait plus jouer de l'épée, on se trouvait trop les uns sur les
autres.

Mais on se cherchait dans les ténèbres, on s'étreignait, on
s'étranglait, on s'étouffait...

Tout à coup, un mouvement se fit parmi les assaillants... On entendit un
bruit de chairs trouées, des soupirs et la chute de plusieurs corps...

--En voilà toujours un de moins, deux, trois, quatre... au hasard! dit
une voix fraîche que les gardes-françaises reconnurent bien.

--Tony! s'écria La Rose.

C'était en effet l'ancien commis à mame Toinon qui, du poste où on
l'avait laissé seul, avait vu entrer les Hommes Rouges.

Étonné que ni le Normand, ni La Rose ne les eussent arrêtés, il s'était
précipité dans les couloirs.

Mais connaissant moins bien que Maurevailles les passages secrets, il
avait fait un détour et débouchait derrière la bande du magnat.

--Tony! s'écria La Rose, c'est toi?

--Le Gascon! dit joyeusement Tony. Allons, je n'arrive pas trop tard!
Mais où donc êtes-vous?

--Ici, au milieu, avec le marquis de Vilers!

--Le marquis de Vilers! s'écria Tony stupéfait comme les autres. Le
marquis de Vilers!...

Mais ce n'était pas le moment de s'étonner; il avait bien autre chose à
faire!

Surpris d'abord par la brusque attaque de Tony, les muets n'avaient pas
eu le temps de se défendre contre cet ennemi inattendu.

Mais ils se ravisaient et se retournaient contre lui.

Et Tony n'osait plus frapper au hasard, dans le tas, comme tout à
l'heure. Il craignait de blesser ses amis.

Cependant, cette diversion avait permis à Vilers de reprendre un peu
haleine. Repoussant du poing Lavenay qui s'était avancé jusqu'à le
toucher, il alla s'adosser à la paroi du couloir...

Cette paroi céda sous la pression...

Vilers la sentit tourner doucement: il y avait là une voie nouvelle,
inconnue certainement aux Hommes Rouges.

--La Rose, Normand, dit-il, à demi-voix et en se penchant, venez...

Et il les entraîna dans le passage qu'il venait de découvrir.

Mais à ce moment le magnat arrivait avec de nouveaux hommes portant des
torches...

Les torches firent voir le marquis et les deux gardes-françaises qui
s'échappaient.

Les Hommes Rouges, les muets, le magnat et Tony lui-même,--mais ce
dernier dans un but différent,--s'élancèrent après eux.

Ah! cette fois, les fugitifs avaient de l'avance, et personne ne pouvait
leur barrer le chemin...

--Tue! tue! hurlait le vieux comte en donnant l'exemple lui-même et en
lâchant deux coups de feu sur ses ennemis.

Mais le couloir faisait de nombreux détours; les balles s'aplatirent sur
les parois...

Les fugitifs continuèrent leur route.

Tout à coup Vilers, qui marchait le premier, poussa un grand cri et
disparut....

--Qu'avez-vous, capitaine? Où êtes-vous? demanda La Rose en avançant
vers l'endroit où il croyait que le marquis se trouvait.

Mais lui-même sentit le sol se dérober sous ses pas.

Il disparut à son tour.

La galerie qu'ils avaient prise s'étendait au-dessus de l'immense
réservoir dont l'eau pouvait au besoin combler les fossés du château.

Dans quel but ce réservoir avait-il été creusé? Peut-être pour servir
d'oubliettes et permettre aux seigneurs du château de se débarrasser
ainsi sans danger d'un hôte incommode ou d'un témoin dangereux.

Certes, les malheureux qu'une justice ou une vengeance confiait à ce
gouffre ne devaient jamais revoir la lumière.

Pour les muets eux-mêmes, la disparition du marquis et de La Rose avait
eu quelque chose de si inattendu qu'elle interrompit la poursuite.

Tout le monde, Tony comme les autres, se rangea au bord du puits,
sondant les profondeurs de ce gouffre.

Mais une femme, fendant la foule, vint se placer au premier rang.

Cette femme, c'était la marquise.

La marquise, qui, au comble de l'anxiété, avait suivi les péripéties
de la poursuite et de la lutte et qui, n'entendant plus rien que des
exclamations de surprise, avait voulu voir ce qui se passait.

--Mon mari! s'écria-t-elle éperdue. Qu'avez-vous fait de mon mari?

Le magnat ouvrait la bouche pour lui répondre, mais Maurevailles le
prévint.

--Votre mari, madame, dit-il avec un affreux sourire, nous a épargné
cette fois la peine de le punir. Et désignant du doigt le gouffre, il
ajouta:

--Il est là!...

--Ah! s'écria Haydée désespérée, eh bien, je mourrai avec lui! Et elle
s'élança.

Maurevailles la saisit par le bras. Mais avec une force que le désespoir
décuplait, elle allait l'entraîner avec elle dans l'abîme quand Tony,
bondissant à son tour devant eux, s'écria:

--Attendez, je vais le sauver ou mourir!

Et tandis que Lavenay et Lacy aidaient Maurevailles à contenir la
marquise, il se précipita dans le gouffre béant.

Instinctivement chacun se tut.

En dépit de toute inimitié, le magnat et les Hommes Rouges sentirent une
profonde émotion s'emparer d'eux.

Ils eussent voulu, en ce moment, sauver ceux qu'ils cherchaient à
massacrer tout à l'heure!

Se penchant sur le bord du puits, ils essayèrent de projeter jusqu'au
fond la lumière des torches...

Au-dessous d'eux, l'eau coulait noire et profonde...

Et au milieu des plissements causés par sa chute, Tony nageait, fort et
confiant...



XIX

LES CRIS DU COEUR


Cependant, la fête terminée, le marquis de Langevin avait pris congé du
comte de Mingréli et s'était retiré avec tous les officiers.

Les uns, que leur service appelait au camp, avaient quitté le château.
Ceux qui étaient libres étaient rentrés dans les appartements que le
magnat avait mis à leur disposition.

Le marquis de Langevin venait de regagner sa chambre et commençait déjà
à se dévêtir, lorsqu'un bruit sourd et continu attira son attention.

Il prêta l'oreille. Peu à peu, pour lui, vieux soldat, blanchi sous le
harnais, ce bruit prit une signification.

C'était celui d'une lutte. Il y avait, à quelques pas de lui, des gens
qui se battaient avec acharnement.

Deux ou trois coups de feu qui, bien que fort assourdis, arrivèrent
jusqu'à lui, ne lui laissèrent bientôt aucun doute.

--Qu'y a-t-il? demanda avec inquiétude le colonel. Cette fête
aurait-elle caché une trahison et massacrerait-on ici mes officiers?

Il se rhabilla à la hâte et appela l'homme qui était de garde dans le
corridor.

Celui-ci, comme le colonel, entendait bien le bruit de la bataille et
cherchait depuis un instant à deviner d'où venait ce bruit; mais il
n'avait pu y parvenir.

Le marquis l'envoya à la découverte. Au bout d'un instant, le soldat
rentra tout déconcerté. Il n'avait absolument rien vu.

--Je ne rêve pourtant pas, dit le marquis.

--Mon colonel, je vais vous sembler fou; mais on dirait que c'est dans
le mur...

M. de Langevin prêta l'oreille. En effet, le bruit semblait provenir de
la muraille...

Le marquis, de plus en plus intrigué, boucla son ceinturon et se rendit
chez le magnat pour lui demander l'explication de cet événement étrange.

Le comte hongrois était dans la pièce où nous l'avons vu naguère
commencer avec la marquise ce repas qui s'était terminé par l'enlèvement
d'Haydée.

Malgré l'opposition des muets qui gardaient la porte, M. de Langevin
arriva jusqu'à lui.

Il ne lui fallut qu'un regard pour voir combien son arrivée embarrassait
le comte.

C'est qu'en effet la visite du marquis contrariait singulièrement les
projets du vieux Hongrois.

Le magnat avait espéré que le bruit de la lutte n'arriverait pas
jusqu'au colonel, et son attente avait été trompée.

En reconnaissant la voix du marquis, il avait, à la hâte, refermé le
tableau qui masquait l'entrée des couloirs, et il se demandait quelle
réponse il allait faire.

Cependant son parti fut vite pris, il se décida à déclarer nettement la
situation.

--Colonel, dit-il, il m'est pénible d'avoir à vous le dire; il y a parmi
vos officiers des traîtres!...

--Des traîtres, s'écria M. de Langevin stupéfait de ce début.

--Des traîtres, répéta le magnat, qui, abusant de l'hospitalité que je
leur ai généreusement donnée, ont voulu en profiter pour me ravir ma
fille...

Le colonel tressaillit.

--Ils ont appris, je ne sais comment ni par qui, les secrets de cette
demeure. Ils ont su que des couloirs, creusés dans les murs, donnaient
accès dans cette pièce, et ils y ont pénétré nuitamment, comme des
voleurs, comme des bandits, pour enlever l'aînée de mes filles...

--Ils ont enlevé la marquise! s'écria M. de Langevin, qui,
involontairement, songea aux Hommes Rouges et aux craintes de Tony.

--Heureusement je veillais, continua le magnat. Mes gens étaient sur
leurs gardes, et c'est dans le chemin même par où ils ont voulu me ravir
mon bien le plus précieux que mes serviteurs poursuivent ces félons et
leur font expier leur audace. C'est un acte de justice auquel, j'en ai
l'espoir, votre loyauté bien connue vous empêchera de vous opposer!...

Le marquis à son tour se trouva plongé dans un grave embarras.

Quel que fût leur motif, ceux qui avaient ainsi profité de l'hospitalité
du comte pour mettre leurs projets d'enlèvement à exécution, avaient
commis un acte misérable, auquel il lui répugnait de s'associer, même
par un simple mot d'excuse.

Mais, d'un autre côté, ces hommes étaient ses officiers, ses meilleurs
peut-être: il en devait compte à la France. Et à la veille d'une guerre,
il ne pouvait les laisser ainsi massacrer.

Au moins il voulut les connaître.

--Et quels sont, monsieur le comte, ceux qui, selon vous, se sont rendus
coupables de cette infamie? demanda-t-il avec une froideur apparente.

--Je ne les connais pas.

--Alors, il faut que je les voie. Je veux moi-même faire justice d'eux.

--Épargnez-vous cette peine, colonel; mes gens s'en chargeront.

--Mais peut-être vous trompez-vous?...

--J'ai vu l'uniforme de votre régiment. Si ceux qui le portent l'ont
volé, laissez-moi faire. Ils ne sortiront pas de ces souterrains. Si,
comme je le crois, ils sont vraiment vos compagnons d'armes, vous
saurez assez tôt les noms de ceux dont les mains ont souillé votre main
loyale...

Mais le marquis de Langevin n'était pas homme à se rendre ainsi.

Le bruit redoublait. Les cris des combattants arrivaient maintenant plus
distincts jusqu'à lui. La fièvre de l'impatience le saisit.

--Il y a un secret, s'écria-t-il, éclatant soudain. Ce secret, je veux
le connaître; entendez-vous, je le veux!

Le magnat ne répondit pas.

Le marquis était devenu blême. L'impassibilité de cet homme à quelques
pas d'un massacre l'irritait au plus haut point.

--Pour la seconde fois, monsieur, dit-il en frappant du pied, je vous
somme de me livrer le secret de ce passage.

Le magnat haussa les épaules.

--S'il en est ainsi, reprit le colonel, en s'élançant vers le mur, je
saurai bien le trouver moi-même.

Il se mit à tâter la tapisserie...

Le magnat le regardait faire avec un sourire ironique.

--Ah! s'écria tout à coup le marquis... ce tableau!

Sous sa main qui tâtait la toile, il avait senti comme des vibrations...
Derrière le tableau, le mur manquait...

Le magnat fit un mouvement pour lui barrer le passage. Mais il était
trop tard. Le colonel, tirant son épée, avait fendu le tableau, du haut
en bas.

Une ouverture béante s'était montrée à ses yeux.

Il s'y engagea sans hésitation et, guidé par le bruit et la
réverbération d'une vague lumière, se mit à parcourir à grands pas les
couloirs.

Le chemin, du reste, était facile à suivre. Les mares de sang le lui
indiquaient assez, et de distance en distance, funèbres jalons, des
mourants se tordaient dans les convulsions de l'agonie.

Si vite qu'il allât, le colonel remarqua, non sans un sombre plaisir,
qu'aucun des morts ou des mourants ne portait l'uniforme blanc des
gardes-françaises.

Il arriva ainsi au bord du gouffre au-dessus duquel était penchée la
marquise de Vilers.

--Qù'est-il donc arrivé? demanda-t-il avec angoisse.

Haydée lui montra du doigt le fond de l'abîme où l'eau s'agitait
encore...

--Il y a trois hommes là, répondit une voix derrière lui.

Le colonel se retourna. Il reconnut le Normand, dont l'uniforme,
tailladé de coups d'épée, disparaissait sous les taches de sang.

--Trois hommes! Qui?

--D'abord, le marquis de Vilers...

--Le marquis, mais il est mort?...

--Peut-être maintenant, mon colonel, mais je vous jure que tout à
l'heure...

--Et qui, après?

--La Rose...

--Mon pauvre Gascon, si bon soldat, si brave?... Ah! le magnat aura
un terrible compte à me rendre! dit le colonel, qui sentit une larme
mouiller sa paupière, mais le troisième?

--Mon colonel...

--Eh bien?...

--C'est le caporal Tony...

--Tony!!!

--Lui-même qui, pour essayer de sauver les deux autres...

Le marquis n'écoutait plus.

Pâle comme un mort, il chancela comme s'il allait perdre connaissance.
Mais, par un prodigieux effort, il se maîtrisa.

--Tony!!! répéta-t-il d'une voix déchirante; Tony perdu!... Ah! vite,
des cordes, des échelles!... qu'on descende dans ce lac!... qu'on le
fouille!... Dix mille louis à qui me ramène Tony...

Dominés par cette voix, les assistants s'agitèrent; en un clin d'oeil,
les muets étaient de retour rapportant les échelles, les cordes
demandées par le marquis.

Mais, au moment de descendre dans le gouffre, ils hésitèrent.

--Hâtez-vous donc, suppliait le colonel en se tordant les bras de
désespoir. Songez que chaque minute perdue ajoute à son danger.
Sauvez-le, sauvez-le, vous dis-je, je veux que vous le sauviez!...

Ils se regardaient, étonnés de cette douleur si grande et si inattendue.

--Ah! lâches! râla le marquis, lâches!... Si pas un de vous n'a le coeur
d'y descendre, j'irai, moi, dans ce gouffre, moi, vieillard sans forces
et paralysé par l'âge... j'irai et je le sauverai.

Joignant l'action à la parole; il saisit une corde et voulut s'élancer.
Une main vigoureuse le retint. C'était celle du Normand.

--Laissez, mon colonel, dit le brave garçon... c'est moi qui vais y
aller. Aussi bien j'étais avec eux au commencement, je dois les suivre
jusqu'au bout. Vous péririez avec eux, vous; moi, je vais tâcher de vous
les ramener.

Il se passa la corde autour du corps et descendit.

L'exemple était donné; six muets le suivirent. Les échelles attachées
furent jetées dans le puits. Les muets, sans danger, se confièrent à ces
échelles et, munis de torches, explorèrent la surface du lac souterrain.

Mais aussi loin que la vue pût s'étendre, on ne vit rien... rien que
l'eau qui coulait paisiblement.

Le lac s'était refermé sur ses victimes.



XX

LE NOUVEAU MOÏSE


Les uns après les autres, le Normand et ses compagnons remontèrent, le
visage désappointé.

A mesure qu'ils lui rendaient compte du résultat négatif de leurs
recherches, le marquis de Langevin devenait de plus en plus pâle.

On eût dit que la vie se retirait du coeur de ce vieillard si ardent
quelques heures auparavant.

Quand il vit le dernier chercheur sortir seul de l'orifice du gouffre,
il se laissa tomber à genoux avec un sourd gémissement.

On respecta, sans la comprendre, cette immense douleur...

Au bout de plusieurs minutes pourtant, le Normand se permit de faire
sortir son colonel de cet état de prostration et l'entraîna hors des
souterrains.

Mais, une fois dans les appartements, le brave soldat, qui grelottait de
froid et qui avait hâte d'aller prendre des vêtements secs, prit congé
du marquis et se mit à courir vers sa tente.

Quant à M. de Langevin, il regagna sa chambre à pas lents.

Malgré les fatigues de la soirée, il n'éprouvait aucun besoin de
sommeil, ses émotions avaient été trop vives!

En dépit du froid, il ouvrit la fenêtre et jeta un regard distrait sur
la partie du parc qui s'étendait devant ses yeux et où le campement
avait été dressé.

Tout à coup, sur le chemin qui contournait le flanc du château, il
aperçut, venant vers lui, deux hommes à l'uniforme blanc et bleu des
gardes-françaises.

La lune éclairant en plein la route, il sembla au colonel qu'il
reconnaissait ces deux hommes.

La Rose et Tony!...

Dans la douleur, on se raccroche au moindre espoir. Le marquis se
précipita hors de sa chambre.

La route que suivaient les deux soldats pour arriver au campement
faisait autour des fossés de longs détours et passait presque sous les
fenêtres du colonel. Il n'eut donc pas de peine à les rejoindre.

C'étaient bien le jeune caporal et son brave ami, le Gascon, tous deux
ruisselant d'eau et grelottant. Comme le Normand, ils couraient vers le
camp pour se sécher et changer d'habits.

En voyant Tony, le marquis ne put contenir sa joie.

Il s'élança vers lui, le prit dans ses bras et l'entraîna vers sa propre
chambre.

--Sauvé, sauvé!... pauvre et cher enfant! murmurait-il.

Tony, qui se serait plutôt attendu à une verte semonce de la part du
bon, mais rigide colonel, ne comprenait rien à ces témoignages de
tendresse.

--Ah! monsieur le marquis, protestait-il, c'est vraiment trop
d'honneur... en vérité...

Le marquis arrachait les vêtements mouillés du jeune homme et
l'enveloppait dans ses habits à lui.

--Je vous en prie, mon colonel, disait le pauvre Tony tout confus...
comment ai-je mérité tant de bontés?...

--Va, tu le sauras plus tard... Mais, d'abord, raconte-moi comment tu as
pu échapper à ce gouffre maudit?

--Quoi, vous savez?...

--Je sais tout, mais parle, parle vite!...

--Eh bien, mon colonel, lorsque j'ai sauté dans le lac, où venait de
tomber M. de Vilers, que je croyais mort et qui était si miraculeusement
reparu pour disparaître presque aussitôt, lorsque je sautai, dis-je, le
premier choc me fit plonger jusqu'au fond. Mais, enfant de Paris, je
nage naturellement. Je revins vite à la surface. Des deux hommes que
j'avais vus tomber, je n'en aperçus plus qu'un...

--Plus qu'un?

--Cet homme, continua Tony, ne savait presque pas nager; il se débattait
dans l'eau glacée et allait peut-être succomber. Je m'approchai de lui:
«Mettez vos mains sur mes épaules, lui dis-je, je vous soutiendrai!»
Il ne m'entendit pas et instinctivement essaya de se cramponner à mes
jambes...

--Ah! s'écria le marquis, frissonnant à l'idée du danger qu'avait couru
Tony.

--Ne craignez rien, mon colonel, je m'y attendais. Tous ceux qui se
noient font de même... D'un coup de pied, je le forçai de lâcher prise.
Il enfonça, mais je le rattrapai par les cheveux, et nageant d'une main,
le soutenant de l'autre, j'essayai de gagner une anfractuosité que
j'apercevais à quelques pas.

--Et tu y parvins?...

--J'allais y arriver quand, subitement, un courant épouvantable,
irrésistible, se fit sentir dans cette eau qui dormait tout à l'heure.
Nous étions entraînés avec une vitesse vertigineuse, nous passions à
travers des souterrains dont les parois se resserraient de plus en
plus... A tout instant, je m'attendais à avoir le crâne brisé contre des
pointes de roc...

Le marquis, tombé sur un fauteuil, écoutait haletant, suspendu aux
lèvres du jeune homme.

--En plongeant à propos, continua Tony, je réussis à éviter ce danger;
mais j'en avais à redouter un autre plus terrible. Les parois du
conduit, qui se resserraient toujours, n'allaient-elles pas devenir
trop étroites pour livrer passage à nos deux corps? Et l'eau, qui nous
emportait avec une force invincible, ne nous étoufferait-elle pas, ne
nous broierait-elle pas entre ces parois?...

--Mais comment as-tu pu échapper!...

--L'eau courait de plus en plus vite... Tout à coup un choc violent me
fit lâcher mon compagnon, puis tous deux nous passâmes par-dessus le
rebord d'un mur... enfin je fis une nouvelle chute, et j'aperçus le ciel
au-dessus de ma tête... j'étais dans les fossés du château.

--Dans les fossés?

--Juste du côté opposé au camp... Le mur sur lequel je venais de me
heurter n'était autre que le barrage d'une écluse dont la vanne,
subitement levée, avait causé ce courant qui nous entraînait.

--Et ton compagnon de danger?

--Après avoir respiré un peu, je songeai à lui. Dans le trajet rapide,
il avait perdu connaissance; mais en lui frottant un peu les tempes, je
le fis revenir à lui. Nous étions toujours dans l'obscurité produite
par l'ombre du bastion, je voyais mal son visage. Je le traînai sur le
glacis, et là je le reconnus...

--Vilers? interrompit vivement le marquis.

--Non, La Rose, que tout à l'heure vous avez vu avec moi, se sauvant
vers le camp où sans doute l'attendent les arrêts...

Le colonel haussa les épaules comme pour rassurer Tony.

--Et le marquis de Vilers? demanda-t-il.

--Pas de traces... Tenez, mon colonel, je ne suis pas superstitieux,
mais positivement, j'ai remarqué une chose tellement étrange...

--Quoi donc?

--Comme je venais de faire revenir La Rose à lui et que je regardais
autour de moi pour chercher du secours et voir où pouvait être le
marquis de Vilers, un ricanement satanique retentit au-dessus de ma
tête. Je levai les yeux; un être fantastique gambadait sur le rempart...
C'était exactement un de ces bonshommes de bois que les Allemands font
à Nuremberg, tête monstrueuse, jambes immenses se rattachant à un torse
exigu, duquel pendaient deux bras démesurés... On eût dit un faucheux
gigantesque...

--Et qu'était-ce que cela?

--Le sais-je? En me voyant lever les yeux vers lui, l'être étrange sauta
du rempart à terre et disparut... Ma parole, j'ai cru une minute que
c'était le diable qui, pour nous entraîner dans le gouffre, avait pris
la figure du marquis de Vilers, et qui, voyant que nous étions sauvés,
s'enfonçait maintenant dans son royaume infernal.

--C'est étrange en effet, dit le marquis intrigué, car enfin tu es bien
certain d'avoir vu Vilers?

--Vu et touché, mon colonel, et il en a touché d'autres; les muets du
vieux comte en savent quelque chose...

--Mais comment cette écluse s'est-elle trouvée ouverte si à propos?

--Voilà encore ce que j'ignore... Ce qui est plus clair,
malheureusement, c'est que La Rose, le Normand et moi, nous avons tiré
l'épée contre nos officiers et qu'ils vont probablement nous en faire
supporter les conséquences...

L'oeil du marquis eut un éclair.

--Qu'ils ne s'y hasardent pas! s'écria le brave colonel. J'aurais un
compte terrible, moi aussi, à demander à MM. de Lavenay, de Lacy et de
Maurevailles!... Et d'abord, il leur faudrait me dire ce qu'ils allaient
faire dans ces souterrains où vous les avez rencontrés!... Va, mon
enfant; toi et tes amis, vous n'avez rien à craindre...

--Merci, mon colonel, s'écria Tony avec reconnaissance. Mais, puisque
votre bonté est si grande, daignerez-vous me dire enfin la cause
véritable de l'intérêt que vous me portez.

--Oui, tu as le droit de me la demander... Mais sans cela, va, je ne te
la dirais pas... C'est un horrible secret que je vais te révéler, un
secret que j'aurais voulu garder jusqu'au tombeau...

--Et ce secret me concerne? demanda Tony tout ému.

--Oui. Écoute.



XXI

L'INSOMNIE DU MARQUIS DE LANGEVIN


--Écoute, fit le marquis, en se rapprochant de Tony et en baissant
instinctivement la voix, ce que tu m'as dit de ta naissance était bien
vrai, n'est-ce pas?

--Mais certes, oui, mon colonel, balbutia Tony tout stupéfait de ce
début.

--Tu m'as bien raconté que, tout enfant, tu étais élevé par des paysans
près de Paris?

--Oui...

--Et tu ne te souviens pas du nom de l'endroit?

--L'ai-je jamais connu? Je ne pourrais le dire...

--Mais, la maison, la maison de ton père nourricier, où était-elle
située?

--Attendez.. je crois vous l'avoir dit. Devant, il y avait des prés, une
clôture verte; derrière, le jardin par lequel j'ai fui...

--Et c'est tout? Il n'y a pas un objet qui reste gravé dans ton esprit?

--Un objet?

--Au carrefour du chemin qui passait devant la maison?

Tony mit sa main devant ses yeux, comme pour revoir en lui-même le
tableau des souvenirs lointains qu'évoquait le marquis.

--An! je me souviens, je me souviens! s'écria-t-il tout à coup... oui..
au bout du chemin, une grande croix de pierre, toute moussue, près de
laquelle ma bonne nourrice me menait jouer... Est-ce bien cela, mon
colonel?

Le marquis ne répondit pas. Deux rides profondes creusaient son front.
Lui aussi semblait contempler le tableau sombre du passé.

--Tu m'as bien dit, reprit-il lentement après un instant de silence,
que, il y a neuf ans de cela, ceux qui te nourrissaient te crièrent:
«Prends garde!» au moment où des gens masqués envahissaient la maison
pour te tuer!

--C'est bien cela, mon colonel, mais quel rapport?

--Ah! comment ne t'ai-je pas reconnu le premier jour que tu t'es
présenté pour demander à entrer dans mon régiment?... Mais si... je te
devinais, car cette sympathie secrète qui m'attirait vers toi, je me
l'explique maintenant. Tony, mon pauvre enfant, c'est une lugubre et
triste histoire que le mystère de ta naissance, et peut-être serait-ce
un bien pour toi de l'ignorer éternellement?

--Mais, mon colonel, un enfant doit connaître...

--C'est vrai; ce secret fatal ne m'appartient pas à moi seul. Mais je ne
puis te le révéler qu'à une seule condition...

--Laquelle?

--C'est que tu te contenteras de ce que je puis te dire, et que jamais,
tu m'entends, jamais, tu ne chercheras à en connaître plus que je ne
t'en aurai dit. Tony, j'ai foi entière en ta loyauté. Tu me donnes ta
parole?

Tony étendit la main.

--Sur mon seul bien, prononça-t-il gravement, sur mon honneur de soldat,
je m'engage à me conformer toujours à vos seules volontés.

--Écoute, Tony, dit le colonel d'une voix émue, je n'ai pas toujours été
le vieux soldat sec et froid qu'on connaît aujourd'hui... Certes, au
milieu des camps, dans les hasards des batailles, mon coeur s'est
desséché... Mais, autrefois, pour l'amitié comme pour l'amour, il
battait chaudement dans ma poitrine...

Il y a dix-huit ans de cela. Dix-huit ans! dix-huit siècles!... j'avais
une femme que j'adorais, une fille dont la beauté faisait mon orgueil et
ma joie!... O souvenirs terribles!

Le marquis baissa la tête avec accablement. Ému et retenant son souffle:
Tony attendait.

--Enfant, continua le colonel, il est, je te l'ai dit, des phases de
ton existence sur lesquelles il ne faut pas que je lève le voile...
Contente-toi de ce mot: Cette fille que j'aimais tant... tu es son
fils!..

--Moi! s'écria Tony en se précipitant dans les bras du marquis;
moi!... j'ai donc enfin une famille, j'ai donc quelqu'un à aimer
sans arrière-pensée, oh! mon colonel, mon bon père, combien je vous
aimerai!... Il couvrait le marquis de baisers. Celui-ci le repoussait
faiblement.

--Laisse, enfant, murmura-t-il, laisse. Ne t'ai-je pas dit que mon coeur
ne bat plus?... Laisse, ces baisers me font mal...

Le pauvre Tony se rassit, tout interdit.

--Et ma mère... se hasarda-t-il à demander enfin. Verrai-je ma mère? Je
l'aimerais tant, mon Dieu!...

--Tu ne la verras pas.

--Mais... elle vit du moins?...

Le colonel était livide. Il hésita. Puis, d'une voix sourde, il prononça
lentement ces trois mots:

--Elle est morte!...

--Morte!... répéta Tony avec un sanglot. Morte sans que j'aie pu voir
son sourire, morte sans que j'aie pu recevoir son dernier baiser!...
Oh! mon colonel, vous qui l'avez connue, vous qu'elle aimait et qui
l'aimiez, parlez-moi d'elle, dites-moi combien elle était belle et
bonne... Laissez-moi vous dire en retour combien j'aurais été heureux de
pouvoir l'adorer à deux genoux... Ma mère! ma mère!.., ce serait si bon,
mon Dieu, d'avoir une mère à chérir!...

Agenouillé, Tony levait vers le ciel ses grands yeux mouillés de larmes,
comme s'il eut espéré qu'un miracle allait faire apparaître à sa vue
cette mère qu'il avait si longtemps rêvé de connaître et dont il ne
venait d'entendre parler pour la première fois que pour apprendre en
même temps qu'il l'avait perdue à jamais.

--Assez... assez... Tu réveilles, enfant, des souvenirs qui me brisent.
J'ai satisfait à mon devoir en te disant quels sentiments m'avaient
poussé à m'attacher à toi, quel chagrin m'eût causé ta perte, quelle
joie m'a faite ton retour. Mais, je t'en prie, maintenant..., ajouta le
colonel avec effort, ne parlons plus du passé... surtout ne me parle
plus de ta mère!...

--Si j'avais seulement pu la voir une fois, murmura timidement Tony
suppliant. Si je pouvais au moins contempler son image?...

--Regarde!...

Le marquis tira de sa poitrine un médaillon suspendu à une chaîne d'or,
et le présenta à Tony. Celui-ci le saisit avidement et l'ouvrit. Il vit
une tête de femme d'une ineffable beauté. De longues boucles blondes
encadraient un visage sur lequel se reflétait une expression de douceur
angélique.

Chose étrange, il sembla à Tony qu'il l'avait déjà vue. Était-ce dans un
songe? N'était-ce pas plutôt un souvenir? Quand il était tout enfant,
cette tête si belle ne s'était-elle pas penchée sur son berceau pour
cueillir son premier sourire?

--Oh! dit-il, qu'elle est belle!... plus belle encore que je n'osais la
rêver... Et pourtant plus je la regarde, plus je la reconnais... Je l'ai
vue... oh! dites-moi que je l'ai vue?...

Mais, par un revirement subit, le colonel lui arracha brusquement le
médaillon des mains et le cacha dans sa poitrine.

--Jamais, s'écria-t-il, jamais tu ne l'as aperçue!... Ne t'ai-je pas
dit qu'elle était morte... morte en te donnant le jour... Oh! ma pauvre
enfant chérie!... pardonne à ton père son injustice envers toi... envers
ton fils... Mais laisse-moi, Tony, laisse-moi... Ces souvenirs, je te
l'ai dit, me tuent; ils me déchirent le coeur. Va te reposer. Adieu.
Tony porta la main du vieillard à ses lèvres et se retira à pas lents.
Tout à coup le marquis courut à lui:

--Ta promesse, dit-il, souviens-toi de ta promesse.

Tony inclina la tête avec un triste sourire:

--Je ne puis plus espérer voir ma mère, dit-il; que puis-je désirer
maintenant?...

Il s'éloigna. Le marquis écouta le bruit de ses pas dans le corridor.
Quand il eut cessé de l'entendre, il se laissa tomber sur un fauteuil:

--Qu'il se repose et reprenne des forces, murmura-t-il, la jeunesse
surmonte tout... Moi, je ne dormirai pas... Dieu juste!... C'est le
châtiment!



XXII

LES EXPLOITS DU NAIN


Si le colonel de Langevin ne dormit pas cette nuit-là, le magnat ne
sommeilla pas davantage.

Une question le préoccupait avant toute chose: il lui fallait savoir,
tout de suite, comment les Hommes Rouges et les gardes-françaises
avaient pu pénétrer dans les passages secrets du château.

Il fit immédiatement appeler par le traban, son intendant, tout le
personnel du château afin de commencer une enquête.

Les muets défilèrent un à un devant lui, mais tous donnèrent les plus
grands signes d'étonnement et, soit par gestes, soit en écrivant,
jurèrent qu'ils n'avaient ouvert à personne.

Et vraiment ils avaient suivi à la lettre les ordres du magnat et
ignoraient comment les officiers qu'ils avaient vus quitter le château
en tenue de gala s'y retrouvaient un quart-d'heure plus tard en manteau
rouge.

Un seul homme eût pu donner une explication, c'était le nain. Mais
naturellement il s'en garda bien et nia encore plus énergiquement que
les autres.

L'enquête semblait donc ne devoir donner aucun résultat, lorsqu'un des
muets allégua un détail qui surprit vivement le magnat.

Il avait écrit sur une ardoise:

--Comment aurait-on pu ouvrir, puisque le saut-de-loup était plein
d'eau?

Or, l'intendant avait constaté lui-même, dans la journée, que tous les
fossés du château étaient presque à sec.

On avait donc déversé dans ces fossés l'eau du lac souterrain.

Mais la question changeait. Il s'agissait maintenant de savoir qui avait
inondé les fossés.

Cette fois, le nain donna des explications.

--Moi, écrivit-il, fidèle à son rôle de muet. J'avais vu des hommes
rôder dans la journée autour du château. J'ai eu peur pour monseigneur.
Et comme monseigneur était auprès de sa fille aînée, je n'ai pas voulu
aller le déranger.

Alors je me suis dit: Si j'inondais le saut-de-loup! De cette façon,
quand les hommes voudront venir la nuit, ils tomberont dedans et se
noieront. Et j'ai été ouvrir l'écluse. C'était bien difficile pour moi
qui ne suis pas très fort; mais l'idée d'être utile à mon bon maître m'a
donné de la vigueur.

Le magnat, en lisant une à une ces lignes, regardait fixement le nain.
Sur le visage de celui-ci, était peinte la joie rayonnante du devoir
accompli.

Le magnat n'avait aucune raison de douter de la fidélité de son muet.

Et cependant le drôle mentait effrontément, car c'était dans un but tout
différent qu'il avait ouvert l'écluse.

En voyant entrer dans le souterrain l'homme rouge qu'il avait pris pour
Maurevailles, et qui l'avait attaché à un arbre, tandis que le vrai
Maurevailles lui avait donné de si beaux louis, le nain, plein
d'inquiétude, avait prêté l'oreille. L'arrivée des autres Hommes Rouges,
des gardes-françaises et de Tony, l'appel du magnat, la poursuite, la
bataille, l'avaient rempli de terreur.

Il s'était dit:

--Je suis perdu. On va voir ces gens. On leur demandera comment ils sont
entrés. Ils diront que c'est moi qui ai montré à l'un d'eux l'entrée
secrète.

Naturellement couard et traître, le nain pensait que l'on n'hésiterait
pas du tout à le dénoncer.

Aussi s'était-il immédiatement mis en mesure de parer à cette
dénonciation. Vilers, pressé déjà, avait peu serré les liens. Le nain
était habile. En se tordant, en s'amincissant comme une couleuvre, il
n'avait pas tardé à se rendre à la liberté.

Tandis que les muets se battaient dans le souterrain, il avait couru au
saut-de-loup, avait fermé la pierre qui donnait accès dans le passage,
et, la terreur doublant sa force, avait ouvert l'écluse.

On sait le reste.

Du haut de la plate-forme, le nain regardait l'eau arriver en
tourbillonnant dans le fossé.

Tout à coup il aperçut au milieu du courant un homme qui luttait
péniblement pour se soutenir à la surface. Il rayonna de joie.

--Tiens, tiens, se dit-il. Voilà qui vaut mieux que tout. Ils auront
voulu ouvrir la pierre pour se sauver, et ils se sont noyés. Allons,
tout va bien, ils ne parleront pas!...

Il se pencha pour mieux voir l'agonie du mourant dont le corps venait
vers lui. Il avait un sauvage orgueil, lui, l'avorton, dont chacun se
moquait, d'avoir donné la mort à un homme.

--Ah! ah! ah! ricanait-il, s'ils allaient tous courir les uns après les
autres et arriver dans le fossé. Je les verrais tous se noyer, tous,
tous, avec leurs pistolets et leurs épées... Ah! ah! ah! je n'ai pas de
pistolet ni d'épée, moi, mais j'ai dans ma cervelle dix fois plus de
force qu'eux tous dans leurs grands corps idiots!...

L'homme, qui se noyait, se débattait faiblement, puis cessa de remuer.
Le nain le considérait avec une joie farouche.

Tout à coup, une idée lui vint. Il avait cru reconnaître de nouveau
Maurevailles.

--Bête que je suis, se dit-il, c'est l'homme qui m'a donné de l'or de
France... Et je le laisserais se noyer comme un chien! Pas si sot! Il
n'y a peut-être qu'à le sauver pour faire ma fortune!

Il descendit au galop et saisit par son manteau... le marquis de Vilers
qui, fatigué par sa blessure récente et par la lutte qu'il venait de
soutenir, avait perdu connaissance. Il l'attira au bord.

Avec une force qu'on n'aurait jamais pu soupçonner dans un corps chétif
comme le sien, il traîna le marquis jusqu'à un bosquet d'arbres voisin.

Les secousses de la route furent meilleures que toutes les frictions
possibles. Vilers ouvrit les yeux.

--Qui êtes-vous? murmura-t-il.

--Chut, dit le nain, en mettant un doigt sur sa bouche. Vous ne voudriez
pas me perdre!

--Le nain!... dit Vilers en le reconnaissant, merci. Je ne t'oublierai
pas...

--Attendez-moi là... Je me sauve. Si on s'apercevait de mon absence, ma
vie ne vaudrait plus une pistole.

Et le nain s'esquiva au galop. Il était temps. Les serviteurs du magnat,
lancés de tous les côtés, faisaient irruption de ce côté du bois. Ils
avaient l'ordre de fouiller minutieusement jusqu'au moindre bosquet.

Le gnome s'était mêlé à eux, leur avait fait prendre une fausse
direction, puis, après une vaine battue, était rentré tranquillement
avec eux au château où le traban les attendait, pour les envoyer l'un
après l'autre au magnat.

Mais il n'avait plus peur du traban, ni du magnat, ni de personne, la
nain chétif et pauvre!

Il se disait:

--Je vais être riche, riche, riche...



XXIII

QUAND ON EST SECRÉTAIRE...


Le magnat, n'ayant pu rien savoir de ses muets, résolut de faire une
seconde enquête. Mais, n'osant la solliciter en personne, il écrivit
au marquis de Langevin pour le prier de lui envoyer les officiers qui
avaient pris part au combat de la nuit, afin qu'il les interrogeât
lui-même.

A cette demande, le vieux colonel bondit.

--Cet homme a trop d'audace, s'écria-t-il avec l'accent d'une violente
colère. Interroger mes officiers!... Et de quel droit?... Se croit-il
donc encore dans ses domaines de Mingréli, où il fait haute et basse
justice?

Le marquis se promenait à grands pas avec fureur. Le muet, qui avait
apporté la lettre, le regardait d'autant plus étonné qu'il ne comprenait
rien à ses paroles.

--Personne, autre que le maréchal de Saxe et moi, n'a de pouvoir sur
mes régiments! poursuivit le marquis de Langevin, dont la fureur allait
croissante. Je suis colonel-général des gardes-françaises et je ne
permettrai à qui que ce soit, fût-ce à un prince du sang, de le prendre
ainsi avec moi. Retournez dire à votre maître...

Le muet l'interrompit par une pantomime expressive. Il mit un doigt sur
son oreille, un autre sur sa bouche et secoua tristement la tête.

Toute la colère du marquis s'évanouit.

--C'est vrai, dit-il, reprenant la dignité qui convenait à sa situation
et à son rang. J'oubliais à qui je faisais part de mes reproches.

Il alla à un bureau, prit une large feuille de papier à ses armes, et
écrivit de sa grosse et large écriture:

    «Monsieur le comte,

    «Leurs supérieurs ont seuls le droit d'interroger un officier et
    même un simple soldat. Je ne puis donc acquiescer à la demande que
    vous m'adressez.

    «Mais, désireux que justice se fasse, je vais assembler moi-même un
    conseil d'enquête pour éclaircir cette affaire.

    «J'aurai l'honneur de vous communiquer le résultat de l'enquête.

    «Veuillez agréer mes salutations.


    «Marquis de LANGEVIN,

    «Colonel-général des gardes-françaises.»

Deux heures plus tard, dans la salle où avait eu lieu la fête de la
veille, le conseil était réuni.

Le marquis de Langevin, en grand uniforme, la croix de Saint-Louis sur
la poitrine, présidait. A sa droite et à sa gauche, deux officiers
supérieurs, vieux compagnons d'armes, lui tenaient lieu d'assesseurs.
Tony, assis à une petite table, à gauche, remplissait les fonctions de
secrétaire.

Par ordre du colonel, MM. de Maurevailles, de Lavenay et de Lacy avaient
été mandés.

Ils se présentèrent, la tête haute.

--Monsieur de Lavenay, dit le marquis de Langevin qui avait repris
tout à fait son sang-froid et parlait avec le calme et la dignité qui
conviennent aux fonctions impartiales de président... Monsieur de
Lavenay, j'ai à vous interroger sur des faits graves et qui intéressent
l'honneur du corps auquel vous appartenez.

--Interrogez, mon colonel, répondit Lavenay en s'inclinant. S'il est en
mon pouvoir de répondre, je suis prêt à le faire.

--Un officier des gardes-françaises, devançant le régiment, s'est
introduit de nuit dans ce château pour y enlever une femme?...

--Je l'ignore, mon colonel, répondit froidement Lavenay.

--Alors je vous l'apprends. Vous ne soupçonnez personne?

--Absolument personne.

--Passons. N'avez-vous pas entendu parler de la bataille qui a eu lieu
cette nuit dans les couloirs secrets du château?

Lavenay s'inclina.

--Cela, je ne puis le nier... J'étais parmi les gens qui ont pris part à
la lutte.

--Je le sais, et c'est pour cela que je vous en demande la raison.

--Elle est facile à donner, dit Lavenay, en mettant le poing sur la
garde de son épée qu'on ne lui avait point enlevée, puisque c'était une
simple enquête que faisait le marquis de Langevin.

--Parlez alors.

--Si vous ne m'aviez fait mander, Messieurs, commença Gaston de Lavenay
avec assurance, j'aurais de moi-même provoqué cette enquête, afin de
savoir si la vie de trois officiers du roi est en sûreté dans les
régiments où ils sont censés commander et dans les lieux d'étape où on
les fait séjourner...

--Que voulez-vous dire?

--Que tandis que nous assistions à une fête où tout était prodigué pour
nous inspirer la confiance, un piège nous était tendu; que tandis que
nous nous réjouissions, confiants en la loyauté de notre hôte, celui-ci,
armant ses spadassins, soudoyant en même temps des soldats de notre
régiment, essayait de nous attirer dans un guet-apens, d'où, grâce à
Dieu et à notre épée, nous avons pu sortir, non sans peine, il faut le
reconnaître.

Tant d'assurance stupéfiait le colonel. Il reprit cependant:

--Expliquez-vous plus clairement, monsieur de Lavenay, et veuillez
raconter les faits tels qu'ils se sont passés.

--Nous sortions de la fête, Maurevailles, Lacy et moi, émerveillés de
la miraculeuse beauté des deux filles du grand seigneur hongrois qui
s'était si amicalement institué notre hôte, quand un muet s'est approché
de nous et, nous désignant les deux jeunes femmes, nous a fait signe de
vouloir bien le suivre. Vous jugez de notre étonnement, mon colonel?
Mais, chez les capitaines aux gardes, l'obéissance aux dames est de
tradition. Nous suivîmes l'homme.

--Dans les couloirs secrets?

--Dans les couloirs secrets... Je dois avouer que la réflexion n'avait
pas tardé à dissiper notre surprise. Le magnat qui nous loge est un de
nos commensaux de Fraülen et, du temps que le marquis de Vilers était
encore un des quatre Hommes Rouges, nous avons dansé avec la fille aînée
du comte. Vous devez vous en souvenir, mon colonel?

--Vous parlez du marquis de Vilers, capitaine, savez-vous ce qu'il est
devenu?

--Il nous avait quittés, vous vous le rappelez, pour un congé qui s'est
terminé par une retraite. J'ai été bien douloureusement étonné quand a
couru le bruit de sa mort, moi qui...

Un rugissement, de colère coupa la parole au capitaine. C'était Tony
qui, poussé à bout par l'effronterie de cet homme, ne pouvait plus se
contenir et se levait, l'oeil en feu, pour lui jeter à la face tout ce
qu'il savait de lui et de ses complices...

Un regard sévère du marquis le contint.

--Qu'est-ce, caporal? demanda M. de Langevin.

--Pardonnez-moi, mon colonel, un mouvement d'impatience involontaire...
Ma plume qui s'est écrasée... balbutia Tony, revenant à son rôle effacé
de secrétaire et maîtrisant la fureur qui bouillonnait dans son cerveau.

--Ces jeunes gens ont une fougue! dit en souriant M. de Langevin, ils
mettent en toutes choses la _furia francese_ qu'ils devraient réserver
pour les ennemis. Mais continuez, capitaine. Ainsi, vous pensiez que ces
dames vous demandaient une entrevue?

--Oui, mon colonel. Donc, nous avions suivi le messager qui, par un
point que je ne saurais retrouver, nous fit pénétrer dans les couloirs
secrets où s'est passée l'affaire. Tout à coup notre guide s'arrête,
fait jouer une porte secrète...

--Et alors?

--Alors, comme nous allions pénétrer dans l'appartement qu'il nous
désignait, une nuée de muets s'élance sur nous, l'épée à la main. Devant
cette avalanche, nous voulons nous replier, mais que voyons-nous?
Derrière nous, des uniformes bleus, des soldats aux gardes-françaises
qui nous barrent le passage. Ne pouvant croire à tant d'audace, nous
fondons sur eux et nous les mettons en fuite... C'est dans la chasse que
nous leur donnions que trois d'entre eux, emportés par la frayeur,
se sont précipités dans un gouffre où ils ont probablement trouvé la
punition de leur lâche trahison...

--Et vous ignorez les noms de ces hommes?

--J'ai cru voir sur la manche de l'un d'eux, dit Lavenay avec aplomb,
les galons de sergent. Si je ne me trompe encore, continua-t-il en
regardant Tony, un autre était caporal.

--Vous écrivez, secrétaire? demanda le marquis.

--Un--autre--était--caporal... répéta Tony sans broncher.

--L'appel de ce matin les aura fait connaître sans doute, fit observer
Lavenay.

--C'est certain, dit le colonel qui mordillait sa moustache grise, et du
moment que ces hommes sont gradés, leur faute n'en est que plus
grave. Peste!... des bas-officiers aux gardes qui veulent tuer leurs
supérieurs, c'est sérieux, cela! Vous n'avez aucun soupçon, capitaine?

Lavenay hésita une minute et lança un coup d'oeil vers Tony qui, la
plume en arrêt, attendait tranquillement sa réponse sans avoir le moins
du monde l'air de s'y intéresser.

--Il faisait trop noir, prononça-t-il enfin, je n'ai reconnu personne.

--Soit, dit Langevin, je vous remercie de vos explications, capitaine. A
vous, monsieur de Lacy.

Marc de Lacy était fort pâle; il confirma d'une voix sourde ce qu'avait
raconté Lavenay.

La moustache du colonel disparaissait tout entière dans sa lèvre
inférieure. Les rides de son front se creusaient de plus en plus
profondes. Il lui fallait tout l'empire qu'il avait sur lui-même pour
pouvoir se contenir.

Quand vint le tour de Maurevailles, l'orage éclata.

--Ah! par la sambleu, c'est trop en écouter, s'écria le colonel en
arrachant des mains de Tony les dépositions des officiers et en les
déchirant avec colère. Vous ne signerez pas cela, Messieurs, car tout
cela est faux et mensonger. Non, on ne vous a pas attirés dans un piège;
non, vous n'avez pas été attaqués par vos soldats; non, vous n'ignorez
pas les noms de vos adversaires. Vous êtes des menteurs et des lâches,
vous vous êtes faits, sous prétexte d'un honneur de convention, les
bourreaux d'une femme... Si nous n'étions à la veille d'une bataille,
j'oublierais mon grade pour vous jeter mes gants à la face!...

--Colonel! s'écrièrent les Hommes Rouges menaçants.

Lavenay surtout ne se contenait plus.

--Colonel, dit-il avec hauteur, vous oubliez que, avant d'être
officiers, nous sommes gentilshommes, et que, si les subordonnés doivent
écouter vos mercuriales sans murmurer, le chevalier de Maurevailles, les
comtes de Lacy et Lavenay ont le droit d'exiger plus d'égards.

--Eh! respectez vous-mêmes votre blason, si vous voulez que les autres
le respectent, riposta le marquis. Ayez le droit de vous dire
gens d'honneur, avant de faire sonner si haut votre qualité de
gentilshommes!... Mais brisons-là, Messieurs, ces douloureux débats
qui n'ont déjà que trop duré. De ma propre autorité, j'annule vos
dépositions mensongères; ne me contraignez pas à en invoquer de plus
véridiques... Encore une fois, restons-en là! Nous sommes en guerre.
La France a besoin de vos épées. Je vous ordonne d'être d'autant plus
braves que vous venez de l'être moins...

--Colonel, s'écria Maurevailles, nous n'avons pas besoin d'une telle
exhortation pour faire notre devoir... Nous n'avions pas besoin surtout
qu'elle nous fût faite devant cet enfant dont vous subissez en ce moment
l'influence...

Nous serions criminels en vous demandant raison de cette injure. On doit
compte à la patrie de la vie d'un homme comme vous... Mais il est au
monde des gens dont l'existence est moins précieuse que la vôtre... et
c'est votre secrétaire, notre accusateur réel, qui paiera tout ce qui
vient d'être dit...

Comme le malheureux Pivoine, son premier adversaire au régiment,
j'oublierai mes épaulettes pour croiser le fer avec lui, en bon et loyal
combat. Sa bravoure et son premier succès m'autorisent à le faire. Je le
tuerai!...

--Vous!... s'écria le colonel en s'élançant vers Maurevailles.

Mais Tony l'avait prévenu. Avec une dignité parfaite, il s'approcha des
trois Hommes Rouges et répondit.

--Me battre aujourd'hui? Non, Messieurs. J'ai été fou déjà de risquer
pour une futilité ma vie contre Pivoine. Ma vie ne m'appartient pas. En
attendant que je l'offre à la France, elle est à la marquise, que j'ai
promis de protéger. Comme vous, je vais à la guerre. Si je reviens des
Flandres, je me mettrai à votre disposition, mais seulement le jour où
la marquise jugera ma tâche terminée. Et j'espère que vous n'aurez
pas besoin, ce jour-là, d'oublier la distance qui nous sépare. Cette
distance, je l'aurai effacée.

--Bien, Tony! dit le marquis. Et maintenant, allez, Messieurs, j'ai lieu
de croire que je puis compter sur votre silence en cette affaire.

Et les trois officiers se retirèrent, la rage dans le coeur...


FIN DU TOME PREMIER

[Note du transcripteur: La Table des matières du Tome Premier a été
combinée avec celle du Tome deuxième, à la fin du document.]



                                 LE SERMENT
                              DES HOMMES ROUGES

                                     II

LE CHÂTEAU DU MAGNAT

(_Suite_)



XXIV

L'OUBLIÉ


Dès qu'ils eurent refermé la porte derrière eux, Maurevailles et Lacy
donnèrent un libre cours à leur colère.

Lavenay, quoique sombre, semblait plus calme.

--Et maintenant, Messieurs, qu'allez-vous faire? demanda-t-il à ses
amis.

--Je retourne au camp, dit Marc de Lacy, je ne veux pas rester une
minute de plus dans ce château maudit.

--Moi non plus! s'écria Maurevailles. Lavenay eut un rire amer.

---Et vous ne voulez pas vous venger? demanda-t-il.

--Nous venger? Comment? De qui? De ce vieux marquis de Langevin qui
nous a attirés dans un traquenard pour nous insulter à loisir! Sa mort
causerait un scandale énorme dans l'armée. Et puis, comme il a dit, nous
nous devons tous en ce moment à la France...

--C'est vrai... On nous a même singulièrement exhortés à faire notre
devoir, riposta Lavenay avec amertume.

--Mais que faire? que faire? demanda avec rage Marc de Lacy.

--Venez avec moi, dit Lavenay.

Il les entraîna dans une salle éloignée.

--Nous avons fait trois tentatives, reprit-il, et nous avons subi trois
échecs.

La première fois, c'est le vieux magnat qui, pendant que nous nous
livrions à une lutte insensée dans l'hôtel de Vilers, est entré
paisiblement par la grande porte et a enlevé la marquise dans mon
carrosse...

--Il est vrai qu'il te l'a payé... fit observer Lacy avec un sourire
sardonique.

--La seconde tentative, reprit Lavenay, est la tienne, Maurevailles. Tu
as découvert la retraite de la marquise; tu as réussi à pénétrer dans
ce château si bien gardé; tu t'es emparé d'elle, tu l'as emportée... Un
grain de sable t'a fait échouer. Ce grain de sable, c'est ce misérable
gamin que, par un inexplicable caprice, le marquis, notre cher colonel,
a attaché à sa personne...

--Oh! quelle terrible vengeance je tirerai de ce drôle, dit
Maurevailles.

--En attendant, il t'a joué; il s'est introduit presque en maître dans
le château, et il a capté la confiance de la marquise. La dernière
entreprise, nous l'avons faite à nous trois. Elle devait réussir... Elle
nous a couverts de honte!...

--C'est à croire que le diable protège cette femme contre nous!... dit
Marc de Lacy.

--Que le diable la protège s'il le veut, ce n'est pas cela qui me fera
reculer, dussé-je entamer la lutte corps à corps avec lui! s'écria
Maurevailles.

--Ne perdons pas un temps précieux à nous lamenter, reprit Lavenay. Il
faut absolument en finir. C'est mon avis, et je crois que c'est aussi le
vôtre...

--Oui, oui!

--Voici donc le plan que je vous soumets:

Tout le monde nous suppose abattus par notre défaite... le magnat à
qui notre bien-aimé colonel, le marquis de Langevin, a su donner une
demi-satisfaction par son enquête; la marquise qui se croit protégée par
ses nobles amis contre toute nouvelle tentative, et jusqu'à ce Tony qui,
triomphant et beau parleur, a paraphrasé le discours patriotique du
vieux marquis pour éviter nos épées qui, certes, nous en auraient
débarrassés.

Ayons l'air d'accepter la situation. Tenons-nous tranquilles jusqu'au
départ des régiments. D'un instant à l'autre peut arriver le maréchal de
Saxe qui doit nous emmener. Quand battra le tambour, quand sonneront les
fanfares du départ, quand le magnat se croira à tout jamais délivré des
gardes-françaises, quand le colonel, faisant piaffer son cheval, se
mettra à la tête de ses troupes, arrangeons-nous pour être là, nous, aux
aguets, et comme adieux, de gré ou de force, devenons les maîtres de la
marquise.

--Bravo, Lavenay! le projet est bon, dit Lacy. Mais les moyens de le
mettre à exécution?

--Les moyens? Il y en a mille. Qu'aurons-nous à redouter? Le magnat?...
Il sera occupé à enterrer ses muets. Écoutez, nous sommes... trois...

--Vous en oubliez un!!! dit une voix...

La portière se leva et livra passage à un homme enveloppé dans un
manteau rouge.

C'était le marquis de Vilers.

Il était pâle encore de sa blessure et de ses fatigues, mais sur son
visage était empreinte une mâle énergie.

--Lui! s'écrièrent les trois Hommes Rouges en portant la main à leur
épée.

Vilers les arrêta du geste.

--Un instant, Messieurs, dit-il lentement, vous ne savez pas ce qui
m'amène ici.

J'aurais pu, si j'avais contre vous des intentions hostiles, faire
assister à ce complot le marquis de Langevin... Mais laissons-là les
représailles, où l'honneur est toujours le conseiller qu'on écoute le
moins.

Je viens au contraire à vous, le coeur franc, les mains ouvertes. J'ai
beaucoup réfléchi à ma conduite passée. Il y a dans ma vie une ombre,
une tache... J'ai failli à un serment librement prêté, j'ai trahi mes
amis. Cette tache empêche mon bonheur. Je veux la faire disparaître.

--Des remords? murmura ironiquement Lavenay.

--Des remords, comme tu dis, chevalier. Si ton épée m'avait ôté la vie,
ma punition eût été juste. Mais si Dieu m'a laissé en ce monde, c'est
qu'il a voulu me donner le temps de réparer ma félonie.

Nous nous étions confiés au sort... Un des quatre billets avait été
tiré. Sur ce billet, il y avait un nom... et, vous vous en doutez, ce
nom n'était pas le mien.

--Quel était-il?

--Qu'importe? A quoi bon affliger celui que le sort avait favorisé?...
J'ai mal agi, vous dis-je. Ma seule excuse, c'est l'amour... J'aime
Haydée de toutes les forces de mon âme... Elle aussi m'aime.

La voix du marquis s'était altérée, mais il fit un effort et poursuivit:

--Écoutez... Ah! c'est horrible, le sacrifice que je fais... Sachez m'en
gré... Je vous ai trahis, pardonnez-moi. J'expie en cet instant quatre
années de bonheur; mais je reprends mon honneur de gentilhomme.

Voulez-vous, comme moi, rayer de votre mémoire ces quatre années? Nous
allons de nouveau refaire les billets. Si le sort me désigne, vous
n'aurez plus rien à me reprocher. S'il ne me désigne pas...

Il hésita de nouveau, et reprit d'une voix sourde:

--Si le sort me condamne... j'aurai toujours le droit de réclamer ma
place dans l'armée... Je partirai sans revoir Haydée et je vous le
jure... à la première bataille... je me ferai tuer...

Est-ce dit, Messieurs? Et écrivons-nous les billets?



XXV

LES NOUVEAUX BILLETS


La surprise des trois Hommes Rouges fut grande, à la singulière
proposition de Vilers.

Ils se regardèrent, se demandant si leur ancien ami ne raillait point.

Mais il attendait leur décision, sombre et silencieux.

Le premier, Marc de Lacy s'avança vers lui et rompit le silence.

--Parles-tu sérieusement? fit-il d'une voix émue.

--Je vous l'ai dit, dans l'immense bonheur que me donnait la possession
d'une femme ardemment aimée, une ombre faisait tache: la honte de ma
déloyauté. J'avais sacrifié l'honneur à l'amour, j'immole l'amour à
l'honneur!...

--Et tu veux reprendre nos conditions d'autrefois?

--Je le veux... en vous suppliant pourtant de m'exempter de cette clause
qui voudrait que j'apportasse au gagnant aide et protection... Ne le
favoriserai-je pas suffisamment en me faisant tuer pour la France à la
tête de ma compagnie?...

--Ah! s'écria Marc de Lacy, ce sacrifice est noble et beau, Vilers.
Il me réconcilie avec toi pour toujours... Ami, que tout soit
oublié! Puisque nous nous retrouvons vraiment, tels que nous étions,
embrassons-nous comme autrefois.

L'élan était donné. Maurevailles et Lavenay ouvrirent, eux aussi, leurs
bras au revenant.

--J'avais juré ta mort, dit le premier. Ce serment, j'ai bonheur à
le rétracter ainsi qu'à presser contre mon coeur l'ami fidèle que je
croyais à jamais perdu.

--J'ai croisé mon épée contre la tienne, dit à son tour Lavenay. Pour
la première fois de ma vie, je me félicite que le coup n'ait pas été
mortel...

Les quatre amis de Fraülen, les quatre inséparables d'autrefois, les
quatre Hommes Rouges enfin, étaient de nouveau réunis.

Après la réconciliation, il y eut un long silence. Comprenant quel
immense sacrifice Vilers était venu accomplir, les trois autres
n'osaient pas aborder le sujet terrible...

Ce fut lui qui y revint le premier.

--Eh bien! dit-il, vous avez entendu ma proposition. Êtes-vous prêts à y
satisfaire?

Maurevailles et Lavenay hésitèrent à répondre. Marc de Lacy murmura:

--N'y aurait-il pas moyen d'annuler ce fatal serment?

--Non! s'écria Vilers, c'est une réhabilitation que je suis venu
chercher... c'est ma réhabilitation que j'exige... Assez longtemps je
vous ai laissé le droit de me donner le nom de traître, assez longtemps
j'ai dû courber la tête sous mon parjure... Je veux porter le front
haut, Messieurs, dussé-je payer de ma vie ce retour à la loyauté!...
Écris les billets, Lavenay!... Je le veux; écris-les tout de suite. Il
faut que le hasard, aujourd'hui comme autrefois, décide de mon sort.
J'étais venu ici pour revoir Haydée. Si le destin m'est défavorable, je
partirai sans l'avoir vue. Pour elle je suis mort... Mort je resterai.
Lavenay, écris vite!

Maurevailles déchira quelques pages de ses tablettes, et passa le papier
et le crayon à Lavenay.

Celui-ci se mit à faire les quatre billets et les plia minutieusement.

Mais, au moment de les jeter dans le chapeau, qui devait, comme à
Fraülen, servir d'urne, Lavenay se ravisa:

--Un instant, dit-il, mes amis. Moi aussi, j'ai des scrupules...

Lorsque nous avons échangé notre fatal serment, nous avons bien
légèrement disposé de la femme que tous quatre nous aimions. Il fallait
que le bonheur de l'un causât le malheur des trois autres: donc, rien
de plus juste que de laisser en cela le choix au hasard... Mais,
avions-nous le droit de condamner du même coup celle dont nous avions
fait l'enjeu de notre loterie?

--Certes, tu as raison, observa Maurevailles, il eût été plus rationnel
de chercher chacun isolément à plaire à la comtesse Haydée, puis de nous
unir en bons et loyaux amis pour aider celui qui aurait eu le bonheur
d'être aimé d'elle. Malheureusement il n'en a pas été ainsi. A quoi bon
revenir sur ce sujet? Ce qui est fait est fait...

--Soit, répliqua Lavenay, mais ce serment prêté par nous quatre, si
nous ne le brisons, nous pouvons au moins le modifier. Si Vilers a été
coupable, je confesse, moi, pour ma part, que je le suis aussi. J'ai
manqué d'indulgence envers l'_amour partagé_, j'ai mis mon égoïsme à la
place du _devoir_. Quand j'ai tiré l'épée pour tuer Vilers, faut-il le
dire? c'était presque plutôt pour mon propre compte que pour celui de
tous.

Et ce que j'ai fait, avouez-le, Messieurs, vous l'auriez fait aussi...

--Où veux-tu en venir? interrompit Maurevailles.

--A ceci, que si Vilers renonce à un bonheur que nous seuls avons le
droit de ne pas appeler légitime, nous ne devons pas être en reste de
sacrifice avec lui, Je voudrais donc qu'avec le bulletin portant son
nom, chacun de nous mît un bulletin blanc... Si ce bulletin blanc sort,
le _statu quo_ subsiste... Vilers, lavé de sa faute, reprend sa femme.
Nous, sans avoir le droit de l'accuser, comme autrefois, nous continuons
la lutte, et loyalement, sans fraude ni tromperie, nous essayons de
reconquérir la marquise, nous aidant mutuellement et gardant entre nous
trois les conditions passées. Que dites-vous de mon compromis?

--C'est peut-être subtil, dit Marc de Lacy en souriant; mais qu'importe!
Pour ma part, j'accepte.

--J'accepte aussi, dit Maurevailles.

--Et toi, Vilers?

--Je suis à votre disposition. Ce que vous déciderez sera loi pour moi.

--Va donc pour les huit billets! s'écria Lavenay. Et à la justice de
Dieu!

Il arracha de nouvelles pages des tablettes de Maurevailles, les plia
méticuleusement et mit quatre bulletins blancs dans le chapeau où se
trouvaient déjà les quatre noms.

--Mais qui va tirer, cette fois? demanda Marc de Lacy.

--C'est vrai, nous ne pouvons pas aller demander à la marquise, que le
magnat a sans doute placée sous bonne garde...

--Hé! il ne faudrait pas nous en défier. Sa garde et lui ne nous
empêcheraient pas, si nous le voulions bien, d'arriver jusqu'à la
prisonnière.

--Messieurs, dit le marquis de Vilers, vous avez oublié que _je ne dois_
pas revoir la marquise avant que le sort ait décidé...

--C'est vrai, mais, encore une fois, comment faire?

--Attendez, dit Maurevailles.

Il alla ouvrir la porte et parcourut du regard les couloirs.

Au loin apparaissait un groupe qui semblait se diriger vers la pièce où
se trouvaient réunis les quatre Hommes Bouges. Au centre de ce groupe
était Réjane...

Réjane qui venait de se lever, ignorante de tous les événements de
cette nuit si terrible et si remplie, et qui, à peine levée, se rendait
entourée de muets et de muettes dans les appartements de sa soeur.
Maurevailles s'avança jusqu'à elle.

En le voyant, elle tressaillit, mais avec une exquise politesse, il la
supplia de vouloir bien se déranger un instant de sa route pour leur
rendre un service.

--Lequel? demanda la jeune fille en souriant.

--Celui de plonger votre petite main dans le chapeau que tient mon ami
M. de Lavenay, et d'en retirer un des billets qui s'y trouvent.

--Une loterie, alors? dit Réjane.

--Justement. C'est bien facile, vous le voyez.

Aux muets qui l'accompagnaient, Réjane fit signe de rester dans le
couloir et, par la porte grande ouverte, pénétra dans la pièce.

En la voyant entrer, M. de Vilers s'était voilé le visage d'un pan de
son manteau. Elle ne le reconnut pas.

Gaston de Lavenay lui présenta le chapeau qui contenait les billets.
Elle en prit un qu'elle allait lui tendre quand, se ravisant:

--Et l'enjeu, quel est l'enjeu? demanda-t-elle.

L'impatience des quatre Hommes Rouges était indescriptible. Quel était
ce billet que Réjane tenait entre ses doigts effilés? Portait-il un nom
et lequel?

Ils durent se contenir pour ne pas l'arracher des mains de la jeune
fille.

Et elle, jouant avec leur impatience, ne se pressait pas, insistant pour
savoir ce qu'aurait le gagnant...

--Mademoiselle, dit Lavenay, prenant un parti, de ce billet dépendra
peut-être la vie ou la mort de l'un de nous...

--Ah! mon Dieu! s'écria Réjane épouvantée Elle déplia le billet et lut
tout haut: MAUREVAILLES!



XXVI

L'AVEU


Maurevailles jeta un cri de joie, auquel Vilers répondit par un
gémissement sourd.

--Merci, Mademoiselle, dit Lavenay à Réjane, nous ne voulions vous
demander que ce léger service. Nous n'oserions vous retenir plus
longtemps.

Réjane comprit et sortit. Lavenay laissa retomber la tenture qui fermait
la porte et s'approcha de Vilers qui semblait atterré.

--Du courage, ami! dit-il.

--Du courage, j'en ai. Mais tu admettras bien que mon coeur se brise...
répondit le marquis en étouffant un sanglot. Cependant, sois tranquille,
je tiendrai mon serment cette fois!...

J'ai promis de ne pas revoir Haydée. Elle me croit mort... Son erreur
est devenue une vérité. Dès aujourd'hui, je suis mort pour elle.

Le maréchal de Saxe arrive demain. Le régiment se remettra bientôt en
marche. Je partirai avec l'avant-garde... A la première escarmouche,
il faudra bien qu'une balle impériale me délivre en même temps de mes
tourments et de la vie... Allons, Messieurs, encore une fois, vos mains!
La tienne aussi, la tienne surtout, Maurevailles!...

Maurevailles hésitait. Enfin il mit sa main dans celle du marquis.

Lavenay prit alors la parole.

--Moi, qui ai frappé Vilers de mon épée, dit-il, je crois avoir le droit
de vous faire, avant qu'il nous quitte, une nouvelle proposition.

--Parle.

--Vilers se sacrifie et part, sans revoir Haydée qui, après tout, est sa
femme...

--Eh bien!

--Ne serait-il pas juste que Maurevailles agît de même? Ne serait-il pas
odieux à lui d'aller dire à la marquise: «Votre mari vient de mourir, en
vous laissant à moi!»

--Partons tous sans la revoir, s'écria Maurevailles. Je m'engage à
ne pas lui révéler avant un an la décision du sort?... Dans un an,
ajouta-t-il en baissant la voix, pour ne pas attirer l'attention de
Vilers qui, malgré lui, s'absorbait dans sa douleur, dans un an, madame
de Vilers sera veuve depuis assez de temps pour que l'offre d'un mariage
n'ait rien de repoussant ni même d'étrange, tandis que, avant ce délai,
il serait indigne d'un gentilhomme de renouveler ses douleurs.

--Bien, Maurevailles, firent Lavenay et Lacy.

--Merci, ami, ajouta Vilers en lui serrant de nouveau la main.

Et les quatre hommes se séparèrent.

Maurevailles sortit le dernier.

Comme il venait de franchir le seuil, une ombre se glissa derrière lui.

Il se retourna. C'était Réjane...

La jeune fille, qui n'avait d'abord vu qu'un jeu dans la demande que lui
avaient faite les quatre officiers, de tirer un billet dans un chapeau,
avait été intriguée de la façon grave avec laquelle s'accomplissait ce
prétendu jeu.

Puis la réponse de Lavenay: «De ce billet dépendra peut-être la vie ou
la mort de l'un de nous...» l'avait épouvantée.

--De quoi s'agit-il donc? s'était-elle demandé.

Enfin le hasard avait voulu que le nom qui sortît du chapeau
fût justement celui du seul des trois Hommes Rouges auquel elle
s'intéressât.--Car nous avons déjà dit qu'elle n'avait pas reconnu son
beau-frère, le marquis de Vilers, qui, le visage caché par son manteau,
s'était tenu à l'écart, dans l'ombre.

Maurevailles! c'était Maurevailles que le sort désignait.

Maurevailles, celui que son amour naissant avait pris pour objet... A
quelle oeuvre était donc réservé Maurevailles?

Quelle était la destinée de celui dont le nom était sorti? Était-ce pour
le sauver ou pour le perdre, pour le justifier ou pour le condamner
qu'on avait chargé le sort de choisir un des quatre gentilshommes?
Palpitante, Réjane voulut savoir. Elle congédia sa suite, revint se
blottir derrière la tenture qui fermait la pièce et écouta... Là, elle
apprit le mystère. Vilers, le mari d'Haydée, vivait, mais renonçait à
elle et parlait de mourir... et c'était Maurevailles qui, les délais
accomplis, comptait lui succéder!... Oh! cela était horrible,
impossible! cela ne pouvait pas s'accomplir!... Et voilà pourquoi,
saisissant la main de Maurevailles, Réjane entraîna dans une autre salle
le jeune officier ébahi:

--Vous n'obéirez pas à ce pacte infâme, lui dit-elle d'un ton suppliant.

--Mais, qui vous a dit?...

--Je sais tout. J'ai écouté!

--Vous!!!

--Il ne s'agit pas de moi. Il s'agit d'un gentilhomme, d'un officier,
qui veut se faire assassin, car ce serait un assassinat véritable que de
forcer le marquis à mourir!

--Mais, si vous avez tout entendu, vous devez savoir qu'un serment
implacable nous lie...

--Il faut le rompre...

--Le puis-je? Vous voyez bien que Vilers lui-même, repentant de l'avoir
violé, est venu nous demander pardon et nous faire renouveler ce
serment.

--Vous ne le tiendrez pas, vous dis-je!...

--Vous espérez que, lorsqu'enfin...

--C'est impossible...

--Il le faut!...

--Voudriez-vous être la cause du malheur éternel de ma soeur?

--Je m'efforcerai au contraire de tout faire pour la rendre heureuse...

--Mais, elle ne vous aime pas!...

--Elle m'aimera.

--Elle vous hait...

Maurevailles s'interrompit en remarquant tout à coup l'effet que ses
paroles produisaient sur la jeune fille. Pâle, le sein agité par une
respiration précipitée, elle se tordait les bras à chaque mot qu'il
disait.

--Mais qu'avez-vous? s'écria-t-il, inquiet.

--Ah! dit avec un cri de l'âme l'infortunée enfant... Vous voulez donc
que je meure, moi?

--Vous?...

Les larmes, à grand'peine comprimées, s'échappaient enfin des yeux de
la jeune fille, qui s'abaissèrent sous le regard du chevalier. Elle
chancela. Maurevailles n'eut que le temps de s'élancer pour la soutenir.

Mais au contact de l'officier, sur l'épaule de qui sa tête était
appuyée, Réjane frissonna comme si elle eût touché un fer rouge.

Par un effort nerveux, elle s'échappa de ses bras et vint tomber
pantelante sur un fauteuil.

--Qu'avez-vous, Réjane, au nom du ciel, qu'avez-vous?

--Ah! murmura la pauvre enfant, vous n'avez donc pas compris..., vous
n'avez donc pas deviné... que c'est moi... qui vous aime!



XXVII

LA CAGE


Toute rougissante de l'aveu qui venait de lui échapper, Réjane se retira
à l'autre extrémité de la pièce, n'osant plus regarder Maurevailles dont
un mot allait être son arrêt.

Celui-ci, cloué sur place par la stupéfaction, hésitait à répondre.

Il n'avait jamais pensé à aimer cette enfant. La seule raison qu'elle
était la soeur d'Haydée eût suffi pour l'en empêcher...

Et maintenant que le sort venait de le désigner pour être l'époux de la
marquise, maintenant plus que jamais, il n'était pas libre de disposer
de son coeur.

Certes, de nos jours, plus d'un homme eût avec bonheur renoncé aux
bénéfices des clauses du serment pour avoir le droit de partager l'amour
de cet ange qui s'offrait si ingénument, si loyalement. Mais à cette
époque de raffinements d'honneur, le même sentiment exagéré qui avait
causé la démarche de Vilers, auprès de ses anciens amis, retenait
Maurevailles.

--Je ne puis pas, se disait-il avec regret, me dégager de mon serment...
Je dois être l'époux d'Haydée... Vilers meurt pour sa parole... Je ne
puis aimer une autre femme sans déloyauté...

Tout à coup un bruit étrange se fit entendre autour d'eux. On eût dit le
froissement du fer contre le fer... Réjane tourna la tête et poussa un
cri.

Du plafond descendaient, le long des murailles, quatre énormes plaques
de fer soudées aux angles...

--Qu'est cela? s'écria Maurevailles en courant à la porte...

Mais elle résista, fermée qu'elle était en dehors.

Les plaques continuaient à descendre lentement avec le même bruit
sinistre...

Maurevailles essaya d'enfoncer la porte, mais elle était solide. Il eût
fallu plus d'une heure pour en avoir raison.

Et la muraille de fer descendait...

Déjà avec son mouvement lent, mais implacable, elle dépassait le haut de
la porte... Dans quelques minutes, celle-ci allait disparaître sous la
cuirasse qui enserrait Réjane et son compagnon.

La jeune fille avait suivi Maurevailles dans ses infructueuses
tentatives. Haletante, éperdue, elle essaya d'ouvrir la fenêtre... Le
mur de fer, appliqué contre le haut des montants, l'en empêcha... Elle
brisa un carreau, ensanglantant sa main aux fragments du verre... Il y
avait de l'autre côté d'épais barreaux scellés dans le mur.

Ces barreaux, il est vrai, étaient vieux et rouillés; quelques efforts
vigoureux eussent suffi pour tes desceller ou les mettre en morceaux.

Mais le temps?...

L'horrible muraille descendait, descendait toujours avec son grincement
horrible; elle couvrait maintenant les deux tiers de la fenêtre...
Quelques minutes encore et le carreau que Réjane avait cassé aurait
disparu!...

Il n'y aurait plus de fenêtre.

Dans ce dernier effort, Maurevailles avait réussi à arracher une planche
de la porte... mais l'inexorable mur, continuant son oeuvre, avait
presque bouché le vide laissé par cette planche.

Ils étaient perdus, bien perdus!...

--Au moins, s'écria Réjane, nous mourrons ensemble... Ah! si je pouvais
mourir en me sachant aimée!... O mon Dieu, faites que je l'entende dire
qu'il m'aime!

Un ricanement lui répondit, affreux comme le grognement d'une bête
fauve...

Elle leva les yeux vers le plafond, d'où venait ce bruit.

Par une trappe ouverte, elle vit la tête hideuse du magnat, contractée
par un rictus satanique.

Épouvantée, la pauvre enfant jeta un dernier cri et s'affaissa sur le
parquet.

Les quatre murs de fer touchaient maintenant le sol.

--Ah! ah! ah!... ricanait le vieillard, croyez-vous donc que l'on
m'échappe? Croyez-vous donc que toujours l'on me joue? Non, non!...
Ici, rien ne se fait, ne se dit, que je ne le sache. A peine étiez-vous
entrés dans cette salle, qu'une de mes sonnettes m'en avertissait...
Depuis une heure, j'assiste à votre duo d'amour!... Ah! ah! M. de
Maurevailles, vous avez gagné à la loterie mon Haydée?... Vous ne
profiterez pas de votre bonne fortune... Ah! ah! ah!

--Vous, ma belle tourterelle, reprit le vieillard en s'adressant à
Réjane, vous serez heureuse, puisque vous resterez avec celui que vous
aimez. Adieu, ma fille. Adieu, Maurevailles. Moi, je retourne auprès
d'Haydée. Ce n'est pas vous maintenant qui me gênerez...

Maurevailles se tordait les mains de désespoir. Avec une rage folle, il
s'élança contre le mur de fer qu'il essaya d'ébranler.

--Ah! ah! ricana de nouveau le comte, ah! monsieur le chevalier, n'usez
donc pas vos forces; vous en aurez besoin pour l'épreuve qui vous reste
à subir... Le blindage est solide; ce sont des ouvriers allemands qui
l'ont fait, ils ont consciencieusement accompli leur besogne, vous
arracheriez tous vos ongles sur ce fer poli. Inutile aussi de crier, je
vous en avertis, votre voix ne parviendrait pas jusqu'aux oreilles de
vos amis!... Voyons, ma pauvre petite Réjane, toi que j'aurais voulu
épargner,--mais comment?--fais donc comprendre à ton amoureux qu'il ne
réussira pas...

Réjane était assise à terre, immobile et ne semblant plus avoir
conscience de ce qui se passait autour d'elle.

--Oh! le misérable! rugit Maurevailles.

--Ah! vous vous fâchez!... Pourquoi? N'avez-vous pas agi de ruse avec
moi quand vous vous êtes introduit dans mon château pour m'enlever celle
que j'aime... Vous avez voulu lutter contre moi, croyant que je
ne pourrais soutenir la lutte... Le vieillard débile, comme vous
disiez--car j'ai tout entendu, tout!--l'emporte sur l'homme fort... Il
me reste encore de longs jours à vivre. Quant à vous, vos minutes sont
comptées...

--Infâme, infâme! répéta le chevalier.

--Je vous frappe avec votre arme, la ruse, continua le magnat qui
savourait sa vengeance, vous avez voulu pénétrer les mystères de ce
château; vous les connaîtrez pour votre malheur, mais le secret en
mourra avec vous.

--Oh! mes amis tireront de vous une terrible vengeance, fit Maurevailles
menaçant.

--Vos amis? ils croiront que, tout entier à l'amour d'Haydée, vous
renoncez à eux... à l'armée, à l'honneur... Ils ne penseront à vous que
pour vous mépriser, vos amis. D'ailleurs, voilà enfin le moment où ces
gardes-françaises maudits vont abandonner le pays. Demain matin, de
votre cachot, vous pourrez entendre le tambour battre, les trompettes
sonner le départ. Les chants joyeux des soldats en marche arriveront
jusqu'à vous... jusqu'à vous, prisonnier, jusqu'à vous qui implorerez
en vain et dont, à cette heure même, commencera l'agonie. Chevalier de
Maurevailles, dites, n'est-ce pas que je sais me venger?

--Mais, elle, elle!... s'écria Maurevailles en désignant Réjane, qui,
toujours assise sur le parquet, semblait assister, indifférente, à
cette scène. Elle!... Que vous a-t-elle fait? Faites-moi mourir, mais
sauvez-la!...

--Allons donc! tu profiterais de l'occasion pour t'enfuir avec elle!...

--Non, sur mon salut éternel, je vous le jure!...

--Ah! le joli serment! Non, non, je ne te crois pas. Adieu,
Maurevailles, je te souhaite une heureuse nuit de noces...

A ce mot, la jeune fille sortit de sa torpeur.

--Une nuit de noces... répéta-t-elle, qui donc parle de noces ici?...
Ah! oui... c'est moi qui me marie....Oh, quel bonheur!...

Et elle se leva, l'oeil enflammé.

--Mon Dieu! murmura Maurevailles, que dit-elle?

Réjane tendait les mains vers un objet invisible:

--Oh! la belle chapelle!... dit-elle avec extase, tout est prêt... les
cierges brillent, éclairant la nef... Le prêtre est tout habillé... il
va monter à l'autel... L'encens fume... la musique se fait entendre...
Viens vite, mon bien-aimé, il ne faut pas être en retard... cela porte
malheur.

--Ah! s'écria Maurevailles, terrifié, la malheureuse enfant est
folle!...

Le Magnat eut un atroce ricanement.

--Eh! eh, dit-il, tu vois, elle ne souffrira pas de sa réclusion,
elle... Cela sera un poids de moins sur ma conscience... Mais toi,
chevalier, quelle jolie compagne tu vas avoir là?

--Ma soeur, disait encore Réjane, ma bonne soeur, que je te remercie...
Malgré tes chagrins, tu es heureuse de mon bonheur...

--Tu vois, chevalier, elle est contente, elle... ricana le hideux
vieillard.

--Oh! taisez-vous, misérable, n'insultez pas votre victime!...

--Pourquoi ne chantez-vous pas? demanda douloureusement l'enfant à celui
qu'elle aimait. C'est pourtant jour de fête aujourd'hui. Vous voulez que
je commence? Ah! bien volontiers!

Et elle fredonna sur un rythme bizarre:

  Maman m'avait donné
  Un gentil petit coeur,
  Mais, moi, je l'ai donné
  Vite à mon beau vainqueur!...

--Réjane, chère Réjane!.. s'écria Maurevailles.

--Dansons maintenant, fit la jeune fille en lui prenant la main, j'adore
le bal... T'en souvienstu? c'est au bal de l'Opéra que je t'ai vu pour
la première fois...

--Oh! cet homme, ce démon, dit Maurevailles en levant le poing vers le
magnat. Va-t-en au moins, infâme!

--C'est vrai, on ne regarde pas ainsi les jeunes mariés, fit
l'épouvantable vieillard qui ricanait toujours. D'ailleurs, en voilà
assez pour aujourd'hui... A demain, chevalier, je viendrai te revoir,
sois-en certain, cria-t-il en se redressant.

Mais à ce moment, une ombre se montra derrière lui.

Le magnat poussa un cri terrible et vint s'abattre aux pieds de
Maurevailles...



XXVIII

LE VAUTOUR EN CAGE


Le comte, rugissant de rage, essaya vainement de se relever.

Il avait la jambe droite cassée.

Instinctivement, Maurevailles regarda quel pouvait être le vengeur
inattendu.

La tête ébouriffée et railleuse du nain ricanait maintenant dans
l'embrasement de la trappe.

--Ah! ah! fit le petit homme en s'adressant au magnat, vous ne vous
attendiez pas à celle-là, mon doux seigneur? Vous qui aimez tant à faire
enfermer les autres, vous voilà pris à votre tour!

--Le nain! s'écria Maurevailles. Ah! nous sommes sauvés! Vite, vite, à
nous: une corde!

--Qui est-ce qui est là? dit le nabot en se faisant de la main un
abat-jour pour regarder. Ah! diantre! le gentilhomme au manteau rouge
qui a de si beaux louis d'or!... Et la jeune demoiselle de Paris!...
Tiens, tiens!... C'est donc vous que le vieux voulait garder en cage?

--Une corde, une échelle, un objet quelconque pour sortir d'ici! cria
de nouveau Maurevailles, sans écouter le verbiage du petit nain, qui
se dédommageait amplement de son mutisme forcé. Vite, et compte sur ma
reconnaissance.

--Der Teufel! si j'y compte, je crois bien... Mais laissez-moi arranger
l'affaire, vous allez voir... Je suis malin, moi, et si j'ai fait
plonger le vieux là-dedans, c'est pour qu'il y soit seul et non pas en
compagnie...

Tout en parlant, le nain travaillait en effet; il avait été chercher une
corde assez solide pour porter un homme; puis, arrachant une colonne
sculptée d'un lit qui s'étendait dans la pièce voisine, il avait placé
cette colonne en travers de la trappe.

--C'est ciré, la corde glissera comme sur une poulie, disait-il en
plaçant en effet sur le bois poli le milieu de la corde, dont les deux
bouts pendaient jusqu'au sol. Allez, mon gentilhomme, vous n'avez qu'à
attacher un bout à votre ceinturon, vous vous hisserez aussi facilement
que je boirais un verre de vin du Rhin...

Maurevailles avait saisi la corde. Le magnat se souleva de nouveau et
s'approcha de lui...

--Prenez garde! cria le nain en voyant le vieux comte se traîner
jusqu'au capitaine. Montez, montez vite!

--A Réjane d'abord, dit le chevalier qui, d'un coup de pied, repoussa le
magnat.

Réjane, la pauvre enfant!... regardait sans la comprendre toute cette
scène... Sa raison égarée lui représentait des tableaux fantastiques.
Quand Maurevailles s'approcha d'elle, elle se recula:

--Que fais-tu donc, mon bien-aimé? murmura-t-elle d'un ton de doux
reproche. Est-ce ainsi qu'on agit, un jour de mariage?... Nos invités,
nos amis nous attendent!...

--Réjane! chère Réjane! il faut fuir d'ici, fuir, entendez-vous?

--Fuir? Pourquoi? Ne sommes-nous pas chez nous, dans notre château?

--Il faut nous sauver, vous dis-je! répéta Maurevailles en essayant
d'entourer la taille de la jeune fille avec la corde.

--Je ne veux pas... laissez...

Elle s'enfuit à l'autre extrémité de la pièce; Maurevailles la
poursuivit.

--Ah! ah! ah! dit-elle triomphante, vous ne m'attraperez pas!...

Avec la mobilité d'esprit des fous, elle oubliait son idée de l'instant
d'avant pour ne plus voir qu'un jeu dans cette poursuite.

--Vous ne m'attraperez pas, répéta-t-elle en échappant avec la légèreté
d'un oiseau, chaque fois que Maurevailles croyait l'atteindre, je cours
mieux que vous...

Et elle se mit à chanter:

  Courez, courez, beau seigneur,
  Qui voulez avoir mon coeur!...
  Ni par vos richesses,
  Ni par vos prouesses,
  De moi vous ne serez vainqueur.
  Courez, courez, beau seigneur

--Mon Dieu! que faire? s'écria Maurevailles frappé douloureusement au
coeur par cette gaieté navrante en un pareil moment.

--Ah! disait le magnat en se roulant sur le sol, tu ne pourras la faire
sortir d'ici... elle mourra avec moi... je serai vengé!... vengé!...

--Laissez-la, montez, montez donc!... disait de son côté le nain, voyant
que Maurevailles s'épuisait en efforts inutiles pour saisir Réjane.

--Non, ce serait une lâcheté... je la sauverai ou je mourrai avec
elle!...

Et la poursuite recommença.

Le chevalier réussit enfin à s'emparer de la jeune fille. Il l'attacha
solidement sous les bras et essaya de l'enlever.

Mais, ivre de rage, le magnat, malgré l'atroce douleur que lui causait
sa blessure, s'était traîné jusqu'auprès d'eux. Au moment où Réjane
allait s'enlever de terre, il saisit les plis flottants de sa robe et
s'y cramponna désespérément.

--Faites-le lâcher, faites-le lâcher! cria le nain qui, du haut de sa
trappe, assistait à toute cette scène avec un intérêt marqué.

Le magnat crispait ses doigts sur l'étoffe avec une énergie sauvage,
contre laquelle Maurevailles essaya en vain de réagir.

--Nous nous sauverons ensemble, et je vous ferai tous pendre! hurlait le
vieux comte avec un horrible ricanement. Ou bien vous mourrez ici avec
moi.

Il atteignit et saisit violemment le bras de Réjane à qui ce contact
odieux arracha un cri de terreur.

--Misérable! rugit l'officier en essayant de lui faire lâcher prise!...

Et Maurevailles broya dans ses mains nerveuses le poignet du magnat.

Ce fut une lutte horrible, mêlée d'exclamations de rage et de douleur,
lutte désespérée dans laquelle le capitaine, tout en cherchant à
maîtriser son ennemi, était en même temps obligé de veiller sur Réjane,
qui, de plus en plus terrifiée, faisait des efforts pour s'enfuir de
nouveau.

Enfin, le chevalier réussit à se débarrasser du magnat qu'il rejeta
violemment à terre.

Tirant sur la corde, il hissa Réjane jusqu'à l'ouverture de la trappe.

--Reçois-la et aide-la à monter, cria-t-il au nain.

Mais au lieu de répondre, celui-ci poussa un cri de terreur.

--Prenez garde! fit-il.

Le comte était debout!

Désespérant de se sauver, il avait tiré de sa ceinture un long poignard
et allait eu frapper Maurevailles.

Celui-ci, les deux mains occupées par la corde qui soutenait Réjane, ne
pouvait ni se sauver, ni se défendre.

--Je suis vengé, hurla le vieillard en baissant son arme pour frapper
Maurevailles.

Il n'eut pas le temps de tuer le chevalier. Prompt comme l'éclair, le
nain s'était emparé d'un lourd tabouret en bois de chêne sculpté et,
visant bien, de façon à n'atteindre ni Maurevailles ni la jeune fille,
l'avait jeté sur la tête de son ancien maître.

Le magnat s'abattit lourdement.

Sans perdre une seconde, le chevalier fit arriver Réjane jusqu'au
plancher supérieur où elle fut reçue par le nain, qui la détacha et
rendit la corde à Maurevailles.

Le magnat étourdi poussait des plaintes sourdes. Maurevailles fut pris
de pitié.

--Malgré sa perfidie et ses crimes, se dit-il, je n'ai pas le courage de
lui faire subir le sort qu'il me destinait!...

--Eh bien, qu'est-ce que vous faites? s'écria le nain stupéfait. Venez,
venez donc! Nous ne pouvons rester plus longtemps ici, les autres vont
nous surprendre.

--Qu'importe? dit Maurevailles en soulevant le magnat par les épaules
pour l'attacher à son tour.

--Ne faites pas cela, dit le nain qui comprit la pensée du chevalier. Ne
faites pas cela, pour Dieu, il nous ferait tous massacrer. Je vous le
jure, si vous le montez ici, au moment où il arrivera, je coupe la
corde.

Il avait tiré de sa poche un couteau et se disposait à exécuter sa
menace.

--Allons, murmura Maurevailles, il le faut.

Et il s'enleva seul jusqu'à l'ouverture.

En le voyant partir, le vieillard sortit un instant de sa torpeur. Il
fit un effort pour se relever.

Mais ses forces le trahirent.

Il retomba avec un gémissement.

Une fois dehors, Maurevailles prit Réjane dans ses bras et l'emporta
vers le logement de la marquise.

Pendant ce temps, le nain regardait avec une sombre joie le magnat
étendu au fond de la chambre bardée de fer.

--Il ne bouge plus, se dit-il avec regret, serait il mort?

Un soupir lui prouva que sa crainte était vaine.

--Ah! grommela le petit bonhomme, c'est solide, ces vieux-là. Il peut
durer encore longtemps. On s'amusera. Le vautour est en cage, fermons la
porte!...

Il fit glisser la trappe dans sa rainure et s'en alla en sifflotant.



XXIX

CHERCHEZ...


Par les ordres du magnat, le traban s'était occupé de la sépulture des
muets, tués dans les souterrains.

Naturellement on ne tenait pas à ébruiter l'affaire, mais encore le
comte de Mingréli ne pouvait-il refuser aux cadavres de ces malheureux
les bénédictions d'un prêtre.

Après avoir fait creuser des fosses dans une partie reculée du parc,
l'intendant avait prié le curé du village de venir dire un service.

Il se rendit avec ce prêtre à l'appartement du magnat pour prendre ses
nouveaux ordres.

Le magnat n'était pas chez lui.

L'intendant se mit à sa recherche; chez la marquise de Vilers, on
n'avait pas vu le comte. Où donc était-il?

Le traban alla ensuite auprès du marquis de Langevin, qui, connaissant
les projets des Hommes Rouges et comprenant la fureur dans laquelle
devait les plonger l'affront qu'ils avaient subi, fut saisi de la
crainte qu'ils ne se fassent vengés sur le magnat.

Il donna ordre de les appeler immédiatement. Mais tandis qu'on les
cherchait, Maurevailles lui fit demander un entretien.

Le chevalier était pâle. L'horrible scène, dans laquelle il venait de
jouer un des principaux rôles, l'avait profondément ému. Tant qu'il
lui avait fallu lutter contre le magnat et songer à sauver Réjane, son
énergie ne lui avait pas fait défaut.

Le danger passé, elle l'abandonnait.

Et puis, quoique le magnat eût tout mis en oeuvre pour le faire mourir,
il ne pouvait se résoudre à cette idée de laisser un homme enterré
vivant. C'eût été le remords de sa vie.

Il venait tout raconter au marquis de Langevin, et le prier de donner
des ordres pour aller retirer le comte de Mingréli de sa tombe
anticipée.

Le récit de Maurevailles épouvanta le colonel.

Il appela des hommes et dit au chevalier:

--Capitaine, conduisez-moi à la chambre qui est située au-dessus de la
cage de fer.

Mais quand on arriva à cette chambre, on chercha vainement la trappe...
Le plancher, lisse et uniforme, ne présentait aucune solution de
continuité.

--C'est étrange! s'écria Maurevailles. C'est cependant ici...

Il s'interrompit. Bien que, comme aspect et comme ameublement, la pièce
fût exactement semblable à celle par laquelle il s'était sauvé, il
venait de constater certaines différences fort légères... On sortit pour
visiter l'appartement voisin... Il était fait sur le même modèle et
meublé pareillement. Trois, quatre, cinq pièces semblables furent en
vain examinées et sondées. Impossible de s'y reconnaître.

Malgré toute sa bonne volonté, Maurevailles ne pouvait désigner d'une
façon précise le salon dans lequel s'ouvrait la trappe.

Ce château était un véritable dédale dans lequel on finissait par ne
plus savoir se diriger.

--Je ne vois qu'une chose à faire, dit le marquis de Langevin, allons
consulter mademoiselle Réjane...

Peut-être se souviendra-t-elle mieux que vous...

--La pauvre enfant, hélas! a perdu la raison.

--Que m'apprenez-vous! Mais consultons-la tout de même. Elle retrouvera
instinctivement l'endroit où elle a reçu le coup terrible qui a troublé
sa raison... Allons la chercher.

On se rendit à l'appartement de la marquise où Maurevailles avait
conduit la jeune fille. Il fut impossible de rien lui faire dire. Au
seul nom du magnat, elle se tordait dans d'horribles crises, dont elle
ne sortait que pour divaguer ou se plonger dans une morne torpeur.

Restait le nain. Lui, qui connaissait tous les mystères du château, qui
avait suivi le magnat et l'avait jeté dans la trappe, devait savoir où
il l'avait laissé.

Mais l'avorton n'était pas disposé à parler. Comme il l'avait dit
maintes fois, le magnat était homme à le faire pendre haut et court,
aussitôt qu'il pourrait revenir sur terre. C'était une perspective peu
rassurante.

En outre, il s'imaginait servir Maurevailles et Réjane en gardant le
plus profond secret.

Aussi, quand on l'interrogea:

--Non, non, murmura-t-il en secouant sa grosse tête crépue, le vilain
oiseau est en cage: il faut l'y laisser. Il est très bien!

--Songe qu'il est blessé, mourant peut-être, dit Maurevailles.

--Oh! il a la vie dure!...

--Si tu as peur de lui, ne crains rien, je te protégerai, dit à son tour
le marquis de Langevin.

--Je n'ai peur de personne..., monsieur le colonel, mais je ne peux pas
vous dire où il est... Je ne m'en souviens plus!...

Il n'y eut pas moyen de le faire sortir de là. Prières, menaces,
représentations eurent le même résultat.

--Je ne sais pas, je ne me souviens plus, disait le nain à chaque
nouvelle question qui lui était posée.

Et pendant ce temps, le misérable vieillard, privé de lumière et d'air,
étendu sur le sol, la jambe cassée, mourait peut-être sans secours!

--Puisqu'il en est ainsi, dit le colonel, il nous reste un devoir à
remplir.

--Lequel?

--Je ne puis m'occuper plus longtemps de ces recherches. Il faut que
je veille au départ de mon régiment. Mais, en l'absence du magnat, la
marquise est maîtresse absolue au château.

--C'est vrai.

--Dès le moment où elle sera informée de la disparition du comte, ce
sera à elle de décider de ce qu'il y aura à faire.

--Et peut-être aura-t-elle sur ce nain enragé plus d'influence que nous.

Il ne pouvait plus leur rester, en effet, que cette seule espérance.

Ils allèrent chez la marquise.



S'ils s'étaient rendus une heure plus tôt auprès de madame de Vilers,
ils l'auraient trouvée tout entière à sa douleur, d'autant plus vive
qu'elle s'accusait d'être la cause de la mort de son mari.

N'avait-elle pas d'abord, se fiant aux paroles du magnat, consenti à le
suivre dans ce fatal château où le marquis avait dû venir la chercher?

N'avait-elle pas ensuite, prise d'une folle terreur, lancé elle-même des
bourreaux contre son mari qu'elle n'avait pas reconnu, et qui avait fait
des prodiges pour arriver jusqu'à elle?

Une seule personne eût pu désabuser la marquise; c'était Réjane, qui
venait de voir M. de Vilers. Mais Réjane était folle, et les muettes,
attendries pour la première fois de leur vie, n'avaient pas osé la
montrer à la marquise.

Madame de Vilers était donc assise auprès de la fenêtre, regardant, sans
le voir, le panorama qui se déroulait sous ses yeux.

Maman Nicolo et Bavette respectaient sa douleur.

Tout à coup, Haydée se leva brusquement:

--Madame Nicolo, dit-elle d'une voix entrecoupée, vous êtes une
véritable amie. Je puis compter sur vous, n'est-ce pas?

--Comme sur moi-même!... s'écria la brave femme en passant la main sur
ses yeux humides.

--Et toi, ma petite Bavette?

Bavette se jeta à son cou en pleurant...

--Eh bien, poursuivit madame de Vilers, je vous en prie, restez ici
quelques jours encore; prenez soin de Réjane; protégez-la contre la
colère du magnat... je me fie à vous pour cela... considérez-la comme
votre fille...

--Mais, vous!

--Moi, je pars... pour quelques jours... j'ai une mission à remplir...
je profite de la liberté momentanée que me laissent ces événements...

--Vous partez?... s'écria maman Nicolo; mais où allez-vous?

--Vous le saurez plus tard.

Et après avoir fiévreusement embrassé maman Nicolo et Bavette, la
marquise descendit, fit à la hâte seller un cheval dans l'écurie et
partit au triple galop.

Le désarroi causé par l'enterrement des muets et par la disparition du
magnat l'avait servie en ceci que personne n'avait fait attention à ses
actions.

Maman Nicolo et Bavette étaient encore à la fenêtre, cherchant à
l'apercevoir dans le lointain, quand le colonel et Maurevailles
frappèrent à la porte.

Bavette leur raconta ce qui venait de se passer.

Maurevailles pâlit. Une idée terrible se fit jour dans son esprit:

--Si la marquise savait ce qui avait eu lieu entre Vilers et les Hommes
Rouges?... Si elle était partie pour s'ensevelir dans un cloître ou pour
aller mourir dans un endroit inconnu, afin qu'on ne pût jamais avoir de
ses nouvelles?

Et il était impossible de courir à sa recherche. Le régiment allait se
remettre en route pour ne plus s'arrêter cette fois; car la rencontre
avec l'ennemi était proche!

Comment et par qui savoir où était allée Haydée?...



XXX

L'OISEAU DU NAIN


La diane sonnait. Un long frémissement parcourait le camp qui
s'éveillait. D'un bout à l'autre du parc, les gardes-françaises,
habillés à la hâte, empaquetaient au plus vite leurs effets, pliaient
leurs tentes, rebouclaient leurs sacs... Il fallait partir...

Dans le château que venaient de quitter M. de Langevin et son
état-major, le silence régnait. On se reposait des émotions et des
fatigues des jours passés.

Seul, le nain ne dormait pas. Entr'ouvrant avec mille précautions la
porte du réduit où il était relégué, il se glissa mystérieusement dans
les couloirs. Il allait, assourdissant le bruit de ses pas, s'arrêtant à
chaque minute pour écouter; un sourire narquois fendait sa large bouche.

Il marcha ainsi jusqu'à l'office où il s'empara d'un pain et d'une
cruche qu'il remplit d'eau.

--Frugal repas, murmura-t-il avec un rire muet.

Il reprit sa route à travers les corridors déserts.

Arrivé à l'aile où la veille Maurevailles avait cherché en vain la salle
bardée de fer, il posa son pain et sa cruche et s'orienta. Puis il se
mit à examiner, avec un soin scrupuleux, les boiseries des portes.

A la troisième porte, il s'arrêta en ayant l'air satisfait de lui-même.

--Voilà mon affaire, murmura-t-il, je trouve tout, moi, tout. Si l'Homme
Rouge avait, comme moi, pris la précaution de faire une entaille à la
boiserie en sortant, il ne se serait pas donné tant de mal pour ne rien
trouver...

Il ouvrit la porte et alla ensuite chercher le pain et la cruche d'eau.

--Je suis plus malin qu'eux tous, continua-t-il en entrant. C'est comme
la trappe; qui est-ce qui trouverait ici une trappe?...

Effectivement, cette trappe, admirablement dissimulée, était impossible
à distinguer du reste du parquet.

Il alla à la cheminée, une grande cheminée monumentale en bois aux
larges sculptures.

--Si je n'avais pas suivi le magnat, se dit-il, je ne l'aurais pas vu
pousser le bouton... Où donc est-il, ce bouton?... Ah! le voilà!...
Ouf!... Que c'est dur!...

Il appuya avec effort sur un des ornements de la cheminée. La trappe
commença à glisser dans ses rainures.

--C'est qu'ils voulaient le mettre en liberté!... poursuivit le petit
homme avec indignation. Ah! non, il est à moi, bien à moi...

La trappe était tout à fait ouverte. Il se pencha sur l'orifice béant:

--Eh! monseigneur! cria-t-il.

Pas de réponse.

--Diable! serait-il mort?... C'est cela qui me chiffonnerait!... Je ne
suis pas méchant, moi. Je voudrais lui laisser le temps de s'amuser un
brin. Eh! monseigneur, monseigneur, dormez-vous?

La voix rauque du magnat s'éleva, furieuse:

--Qui m'appelle?... Ah! c'est toi, bandit, scélérat, misérable!...

--Bon, dit le nain, je vois que vous avez encore la force de crier.
C'est bon signe!...

--Infâme, brigand, lâche, traître!...

--Allez, allez, déchargez votre colère, cela soulage. Tenez, moi, quand
j'étais obligé de faire le muet, rien ne me remettait comme d'aller
crier dans les coins.

--Je te ferai pendre!...

--Ça, vous l'avez déjà dit, c'est monotone. Il ne faudrait pas vous
répéter... Et puis, voyez-vous, monseigneur, vous êtes injuste. Moi qui
vous apportais la pâtée! Car enfin, depuis que vous êtes là, vous devez
avoir faim?

Un sourd grognement lui répondit.

Quelle que fût la fureur du magnat, pris au piège comme un fauve et
obligé de subir les insultes d'un valet, la tentation physique dominait
le sentiment moral. La bête maîtrisait l'esprit... La faim domptait
l'orgueil.

--Donne! dit-il au nain qui lui offrait de quoi ne pas mourir de faim.

--Un beau petit pain, une jolie cruche pleine d'eau fraîche, dit
celui-ci en descendant les provisions à l'aide d'une longue ficelle
qu'il avait tirée de sa poche. En voilà assez pour faire un bon repas,
frugal et substantiel...

Le magnat ne répondit pas. Il avait sauté sur le pain et mangeait
avidement.

--Si vous voulez être bien sage, poursuivit le nain, je vous apporterai
de temps en temps de la viande et du vin... quand je pourrai en voler à
l'office. Mais, il faudra être bien mignon. Sinon, plus rien, rien que
de l'eau... L'eau, ça calme les sens, tandis que le vin, ça excite.

--Écoute, dit le magnat, cherchant à fléchir son geôlier improvisé. Si
tu veux me sortir d'ici, je te jure que je ne te ferai aucun mal...

--Tarare!... Votre premier soin serait de me faire brancher. Je suis
bien plus sûr de vous comme nous sommes...

--Au contraire, continua le magnat, je te promets de faire ta fortune.
Tu aimes l'or, tu en auras; tu seras riche et puissant, tu deviendras un
seigneur à ton tour; sauve-moi, et tous mes trésors sont à toi!

--Bien sûr?

--Sur mon âme, je te le jure!...

--Eh! Eh! dites donc, votre âme? Elle ne me paraît pas en sûreté...
C'est que ce n'est pas tout que de promettre. Si je vous demandais la
lune, bien sûr que vous me la promettriez. Mais après avoir promis, il
faut tenir et... je n'ai pas confiance.

Puis prenant un ton confidentiel:

--Et puis, voulez-vous que je vous dise la vérité? Il y a longtemps que
j'ai besoin de tourmenter quelqu'un. Les hommes sont comme ça. Depuis
que je suis au monde, on m'a traité comme un chien, parce que je suis
petit, parce que je suis laid, parce que je suis pauvre. Eh bien, je
prends ma revanche... Je n'ai que vous pour cela. Tant pis, je vous
garde!...

--Ah! misérable bandit! rugit le comte.

--Encore? Ah! ma foi, allez, ne vous gênez pas. Je n'ai rien à craindre
de vous. Comme vous l'avez dit, la cage est solide, on s'userait les
doigts avant d'attaquer ses murs de fer poli... Menacez à votre aise, je
suis bon prince, je vous donnerai la réplique.

--Ne chante pas tant victoire. On s'apercevra de mon absence à la longue
et on viendra me chercher!...

--Soyez tranquille, on s'en est déjà aperçu, et on vous a cherché
partout. Mais c'est de bon ouvrage, votre mécanique; on n'a rien
découvert. On s'est dit que vous étiez peut-être parti et on ne s'occupe
plus de vous!...

--Mais le marquis de Langevin, mon hôte...

--Le marquis, il a cherché aussi, il n'a rien trouvé. Ce n'est pas comme
moi, je trouve tout. Car, il faut que je vous raconte cela pour égayer
votre captivité, c'est moi qui ai ouvert à M. de Maurevailles le passage
secret pour aller enlever la marquise; c'est moi qui l'ai encore ouvert
pour la seconde expédition, où vos vrais muets ont été si bien étrillés.
C'est moi enfin qui ai levé l'écluse et provoqué le courant qui a sauvé
le marquis de Vilers et le caporal Tony... Eh! eh! eh! n'est-ce pas que
je travaille bien, quand je m'y mets?...

Le magnat écumait de rage.

--Là, là, ne vous mangez pas le sang comme cela!... conseilla
paternellement le nain, vous allez vous faire du mal. J'en ai bien
d'autres à vous apprendre. Vous allez voir. Et tenez, d'abord,
entendez-vous?

Un bruit sourd et régulier résonnait dans le lointain.

--Ce sont les tambours des gardes-françaises qui partent, reprit le
nain. S'ils étaient moins loin, vous entendriez leurs chants joyeux..
comme vous disiez à Maurevailles, vous rappelez-vous?... Ils partent
gaiement, avec leurs officiers, avec M. de Maurevailles, M. de Lavenay,
M. de Lacy et... M. de Vilers. Ça vous fait enrager, ce nom?... Ah! mon
bon seigneur, je vais vous dire quelque chose qui vous fera encore plus
bondir. La marquise... vous savez bien? celle que vous appeliez votre
fille... Elle a pris la poudre d'escampette!

Ce ne fut pas un cri, ce fut un hurlement de jaguar qui sortit de la
poitrine du magnat.

--Pour sur, vous allez vous casser quelque chose dans le gosier, dit
le petit homme. Eh bien oui, la marquise s'est enfuie. Ah! c'est que,
voyez-vous, depuis que vous vivez ici en reclus, il s'est passé bien
des choses. On a signé la paix. Les Hommes Rouges ont arrangé leurs
affaires. Le jour où le marquis de Vilers reprendra sa femme, où M. de
Maurevailles épousera mademoiselle Réjane avec M. Marc de Lacy et M. de
Lavenay pour témoins, je boirai et je mangerai joliment bien. Mais soyez
tranquille, je vous apporterai, avant de me mettre à table, deux pains
et deux cruches d'eau! Vous aussi, vous ferez bombance!...

Le nain savait bien qu'on était encore loin de la réalisation des beaux
rêves qu'il faisait tout haut. Mais il s'amusait tant à torturer son
ancien maître!

Malheureusement il dut reconnaître qu'il avait dépassé le but. Le magnat
en effet ne l'écoutait plus. En proie à des accès de rage insensée, il
se roulait sur le sol en poussant des cris inarticulés.

--Diantre, diantre, se dit le petit drôle, aurais-je été trop vite en
besogne? Si le vieux devient fou, il n'y aura plus de plaisir à causer
avec lui. Et puis, s'il crie comme cela, il va finir par se faire
entendre de toute la maison. Or, si le traban arrivait, c'est moi qui
passerais un mauvais quart d'heure!...

Comme il pensait ainsi, des pas précipités retentirent dans le couloir.

Les cris du magnat redoublaient.

--Ouf! dit le nain, fermons vite la trappe.

Il courut à la cheminée pour tirer le bouton, qui faisait jouer le
ressort.

Mais il n'en eut pas le temps.

Au moment même où il mettait la main sur ce bouton, la porte s'ouvrit
brusquement.



XXXI

LA DERNIÈRE HEURE A BLÉRANCOURT


Dans les explications qu'il donna au magnat, le nain n'avait raison qu'à
moitié.

On allait partir, mais on ne partait pas encore.

Les tambours et les trompettes, dont le bruit, perçant les murs de la
cage, parvenait jusqu'aux oreilles du comte de Mingréli, n'étaient point
le signal du départ, mais annonçaient l'arrivée du maréchal de Saxe et
de son escorte.

Car, on s'en souvient, c'était le maréchal de Saxe que les
gardes-françaises attendaient à Blérancourt. Il devait prendre, en
passant et sans s'arrêter, les deux régiments qu'en sa qualité de
colonel-général, le marquis de Langevin avait sous ses ordres.

En arrivant au camp, le maréchal, du premier coup d'oeil, vit qu'on
était prêt à partir. Les hommes avaient l'arme au pied; les tentes
étaient pliées, les voitures de bagages et de cantine attelées.

Un sourire de satisfaction éclaira le visage du maréchal, qui,
apercevant le marquis de Langevin debout sur le front de bandière, se
fit traîner jusqu'à lui pour le féliciter.

Maurice de Saxe, celui qu'on appelait, depuis Fontenoy, le glorieux
maréchal, souffrait alors cruellement d'une épouvantable hydropisie qui,
l'empêchant de monter à cheval et même de marcher, l'avait contraint
à se faire fabriquer une petite carriole d'osier, dans laquelle on le
roulait à la suite de l'armée.

Le beau tableau d'Henri Motte nous le montre ainsi commandant à
Fontenoy. Sait-on que, après cette bataille, Louis XV donna au vainqueur
le château de Chambord et quarante mille livres de rente? On va voir si
le maréchal était digne de cette récompense.

Quand l'illustre homme de guerre dut aller rejoindre à Blérancourt les
régiments du marquis de Langevin, Voltaire, témoignant des inquiétudes
sur sa précieuse santé, l'excita à rester à Chambord.

--Aller aux Pays-Bas, ce serait vous tuer, lui disait-il.

--Il ne s'agit pas de vivre, monsieur de Voltaire, lui répondit le
maréchal; il s'agit de partir.

Et il se mit en route dans sa petite carriole.

Or, c'est pendant que le maréchal et le colonel-général causaient
ensemble, que le nain, prenant plaisir à torturer le magnat, lui avait
porté le dernier coup...

Le vieillard se tordait, hurlant, au fond de la cage de fer où il eût
laissé mourir Maurevailles et Réjane.

Le nain s'amusait énormément.

Mais qui venait ainsi, tout à coup, l'interrompre et peut-être venger sa
victime?

Le nain, voyant la porte s'ouvrir, s'était élancé dans la cheminée.
L'imminence du danger lui avait suggéré une idée; celle de grimper dans
le tuyau où, petit et malingre, il se fût facilement glissé.

Mais, au milieu du tuyau, deux grosses barres de fer défendaient le
passage.

Impossible d'aller plus haut.

Or, le nouvel arrivant n'était autre que Maurevailles.

Le chevalier, nous l'avons déjà dit, n'avait pu, sans répugnance,
abandonner le magnat à cette mort affreuse. Il l'eût, sans remords,
cloué de son épée contre une porte. L'idée de le voir mourir de faim le
faisait frissonner.

Quand il s'était sauvé avec Réjane, il avait tenté vainement d'arracher
le vieillard à ce sépulcre anticipé. Nous l'avons vu ensuite chercher,
avec le marquis de Langevin, la chambre où était pratiquée la trappe,
chambre qu'il n'avait pas trouvée, n'ayant pas eu, comme le nain rusé,
l'idée d'en marquer la porte.

Profitant de l'heure de répit laissée au régiment avant le départ,
Maurevailles revenait seul, pour porter une troisième fois, secours à
son ennemi vaincu.

Comme il cherchait à s'orienter, des cris affreux frappèrent son
oreille. C'était la voix du magnat qui, passant par la trappe ouverte,
arrivait jusqu'au dehors.

Maurevailles n'hésita pas. Il ouvrit la porte par laquelle lui
semblaient venir les cris.

Il aperçut la trappe ouverte. Quant au nain, il était toujours au milieu
de la cheminée.

--Monsieur le comte, dit Maurevailles en se penchant sur la trappe, je
viens vous sauver!

Il se releva frappé d'horreur. Le magnat, dans d'horribles spasmes, se
roulait sur le sol sans paraître tenir compte des souffrances que devait
lui causer sa jambe cassée, d'où à chaque mouvement jaillissait un sang
noir. Une écume sanguinolente frangeait ses lèvres. Ses yeux fixes
sortaient de leurs orbites; sur son crâne dénudé, de rares cheveux
blancs se dressaient... Il se traînait convulsivement, par saccades,
hurlant plutôt qu'il ne criait, adressant d'une voix devenue
inintelligible, à des êtres que lui seul voyait, des supplications, des
insultes et des menaces; frappant du poing les murs de fer et retombant
découragé, en proférant un blasphème, pour recommencer la minute
d'après.

--Oh! c'est horrible! s'écria Maurevailles.

A la voix du chevalier, le nain dégringola de la cheminée et s'élança
vers lui, espérant recevoir ses félicitations.

--Une échelle, vite, une échelle! lui commanda Maurevailles.

--Que voulez-vous faire?

--Que t'importe? Allons, vite, le temps presse!...

Dominé par l'accent impérieux de la voix du capitaine, le nain se hâta
d'aller chercher une échelle mince et longue, que Maurevailles fit
passer par la trappe.

Le nain n'avait pas été long à la trouver, mais les minutes étaient des
siècles pour le magnat. En voyant l'extrémité de l'échelle, il poussa un
cri de joie. Les bras tendus vers elle, dans l'attitude de l'extase, il
la regardait descendre lentement...

Quand le premier échelon arriva à hauteur d'homme, le vieillard
galvanisé fit un effort surhumain: il se releva sur sa seule jambe
valide et saisit fiévreusement le pied de l'échelle. S'y cramponnant
comme un noyé se cramponne à la corde qu'on lui jette, il appliqua
inconsciemment un baiser furieux à l'instrument de son salut...

Mais tout à coup les nerfs se détendirent. Un son rauque s'exhala de son
gosier. Il lâcha l'échelle, battit l'air de ses deux bras et tomba comme
une masse.

Il était mort.

La rage, causée par l'insuccès de ses projets et par les insultes du
nain, avait encore aigri son sang... Les efforts qu'il avait faits pour
se sauver avaient aggravé sa blessure... Le mal physique et le mal moral
ayant réuni leurs atteintes, une attaque de tétanos venait d'emporter le
magnat.

--Allons, dit Maurevailles, il n'y a plus rien à faire. Au bout du
compte, il vaut peut-être mieux qu'il en soit ainsi. J'ai tenté tout
ce que j'ai pu pour lui porter secours. Sa mort ne pèsera pas sur ma
conscience...

--Ni sur la mienne non plus, ma foi, dit en ricanant le nain.

--D'ailleurs, pensa le chevalier, il me semble inutile de faire savoir
ce qui vient de se passer... L'armée va partir, je ne puis rester plus
longtemps. Le magnat est mort et ne mérite guère qu'on se dérange pour
lui faire des funérailles. Il est bien ici, ajouta-t-il tout haut, qu'il
y reste.

--Amen, dit le nain en repoussant la trappe et en suivant Maurevailles
qui avait gagné la porte. Si jamais on le trouve, je veux bien devenir
cardinal!... s'écria-t-il, en sortant, avec un éclat de rire.

Le capitaine s'éloigna à grands pas pour rejoindre sa compagnie. Le nain
resta seul.

--Voilà le maître enterré, se dit-il. Personne ne sait où il est. C'est
le traban qui va s'occuper de diriger le château. Or, comme le traban
commence à croire que le vieux est parti avec la marquise, il va bientôt
se consoler de l'absence de son maître avec son système habituel,
l'eau-de-vie de Dantzig... Chacun son goût; moi je préfère le vin
de France... Mais, en attendant, nous allons être, à nous tous, les
maîtres, les vrais maîtres du château. Nous allons bien nous amuser!

Les tambours battirent aux champs. Avant le départ, le maréchal et le
marquis passaient devant les troupes.

--Ça m'émotionne, murmura le nain, d'entendre ces tambours. Pour
un rien, si je n'étais si petit, je m'enrôlerais dans les
gardes-françaises, avec les Hommes Rouges... Malheureusement, il faut
cinq pieds six pouces et je n'ai guère plus que les deux tiers de la
taille... Si cette brave maman Nicolo voulait de moi pour employé?

Il était arrivé aux cuisines et profitant de nouveau du désarroi
général, il se versait coup sur coup de grands verres de vin de
Bourgogne.

--Vrai Dieu! disait-il tout haut avec un enthousiasme croissant... C'est
une belle femme, maman Nicolo, haute en couleur et bien plantée... Elle
a des bras solides et ferait joliment respecter l'homme qui saurait lui
plaire. Et pourquoi ne lui plairais-je pas? Sarpejeu, pour n'être pas
aussi long que tous ces escogriffes, je n'en suis pas plus laid... et
puis, je suis un malin, moi!... Eh! eh! j'ai envie d'aller demander
maman Nicolo en mariage!

Il avala une nouvelle rasade. Sa figure blême prit des tons violacés.

--Positivement, continua-t-il, on s'ennuie au château. On n'a personne
avec qui causer... Je ne suis pas bavard, mais je sais parler quand il
le faut. Ici, il n'y a que des infirmes... pouah! vilaine société! A
l'armée, au contraire, il y a de bons vivants, buvant sec et souvent...
Je ne suis point ivrogne, mais j'aime à boire un verre de vin avec un
ami... Quand j'aurai épousé la vivandière, je pourrai trinquer avec mes
amis, avec les gardes françaises, tant que cela me fera plaisir!...
Hourra! c'est dit, j'épouse maman Nicolo!...

Le bout d'homme, se levant tout titubant, sortit du château afin d'aller
exposer sa demande. Sous l'influence du bourgogne, il voyait tout en
rose et ne doutait pas un seul instant qu'on put le refuser.

Mais, en bas une singulière surprise l'attendait.

Tandis que d'un côté les gardes-françaises défilaient pour rejoindre
la frontière, de l'autre, dans le carrosse du marquis de Langevin, le
carrosse qui suivait l'armée et où, en temps ordinaire, selon l'usage de
l'époque, le colonel passait la nuit, maman Nicolo, Bavette et Réjane se
disposaient à partir du côté de Paris.

Ne sachant ce qu'était devenue madame de Vilers, le colonel n'avait pas
voulu laisser la pauvre enfant, toujours folle, aux mains de l'intendant
du comte. Ne pouvant pas non plus l'emmener avec lui, il avait offert
son carrosse à maman Nicolo pour la reconduire à Paris, à l'hôtel de
Vilers, où se trouvait toujours le bon Joseph dont la pauvre enfant
parlait souvent. La même voiture, en rejoignant l'armée, y ramènerait la
vivandière et sa fille.

Les projets matrimoniaux du nain étaient, sinon brisés, du moins
indéfiniment ajournés.

--Peuh! se dit-il avec la philosophie de l'ébriété, je vais rester au
château... Si je m'y ennuie, j'irai rejoindre les soldats au pays des
têtes carrées!...

Il rentra à Blérancourt et, du haut des remparts, suivit longtemps des
yeux le régiment qui s'éloignait.

En route, le marquis de Langevin, voyant marcher près de lui, triste
et abattu, le pauvre Tony qui, de Paris, était parti avec tant
d'enthousiasme, lui demandait malignement:

--Penserais-tu donc à Bavette, enfant?

Tony rougit. Mais il répondit:

--Non, pas en ce moment. Je cherche à deviner où peut être allée la
marquise...

Pendant ce temps, Lavenay disait à Maurevailles:

--Tu es content, toi?...

--Content? Entre la marquise et moi, se place l'image de la pauvre
petite Réjane, devenue folle...

Ah! je voudrais que la première balle fût pour moi...

Et Lacy ajouta:

--N'allons-nous pas apprendre, en arrivant dans les Pays-Bas, comment
s'est fait tuer pour nous ce pauvre Vilers?

Et, pendant ce temps-là, les hommes chantaient joyeusement, se
réjouissant de chaque pas qui les rapprochait de l'ennemi...



                            DEUXIÈME PARTIE

                            LE BARON DE C***



I

LES SECONDS GALONS DE TONY


On s'était battu tout le jour, malgré une pluie froide et pénétrante qui
n'avait cessé de tomber depuis le matin.

C'était dans les Pays-Bas, et le fort des Cinq-Étoiles avait été emporté
par l'armée française après une journée des plus meurtrières.

Le maréchal de Saxe avait fait occuper le fort, comme la nuit tombait,
par le marquis de Langevin, en se contentant de lui adresser cette
laconique recommandation:

--Il faut vous maintenir, quoi qu'il arrive.

--C'est bien, avait répondu le marquis, nature énergique et vaillante,
en dépit de ses fréquents accès de goutte.

Le maréchal, en entrant en campagne, avait médité un plan hardi qu'il
nous faut expliquer en quelques mots.

Ce plan consistait à couper en deux l'armée impériale qui occupait dans
tous les Pays-Bas des positions formidables.

Le fort de Cinq-Étoiles, qui venait de tomber au pouvoir des Français,
était, dans la pensée du maréchal, destiné à opérer une diversion
puissante en occupant l'attention des Impériaux, tandis que le maréchal
se transporterait à marches forcées vers les places les plus fortes.

Le marquis de Langevin prit donc possession de ce fort avec son
régiment, une batterie d'artillerie commandée par M. de Richoufft,
capitaine au régiment de La Fère, et le premier escadron du régiment de
Bourgogne-cavalerie.

Après quoi il assembla ses officiers et tint conseil.

--Messieurs, dit-il, nous avons vingt-cinq mille hommes autour de nous
et nous sommes environ cinq mille.

Si les Impériaux tentent de nous reprendre le fort, nous tiendrons cinq
ou six jours au plus, attendu qu'il leur sera facile de couper toutes
communications entre nous et la France. Or, au bout de cinq ou six
jours, comme une garnison française ne se rend pas, il faudra nous faire
sauter.

--Nous sauterons, dit M. de Richoufft.

--Un instant, reprit le marquis. Délibérons, s'il vous plaît.

M. de Langevin avait si souvent montré une habileté merveilleuse et
une science stratégique des plus remarquables, qu'il n'était pas, dans
l'armée française, un seul officier qui n'eût en lui une confiance sans
bornes.

Aussi lui prêta-t-on sur-le-champ une vive attention.

--Messieurs, reprit le marquis, il y a à l'ouest, à une lieue d'ici, un
fort autrement redoutable que la bicoque où nous sommes, c'est le burg
du Margrave, situé en pleine forêt.

--C'est vrai, dirent plusieurs officiers qui avaient déjà fait la guerre
contre les Impériaux et connaissaient les plus petits recoins des
Pays-Bas.

--Le burg du Margrave, continua M. de Langevin, est une forteresse bâtie
sur un rocher. Une garnison de mille hommes y tiendrait en échec, tant
qu'elle aurait des vivres, toutes les armées du monde.

Un officier de l'état-major du marquis secoua la tête.

--Par conséquent, dit-il, on ne saurait songer à s'en emparer.

--Bah! fit le marquis.

Et comme l'officier le regardait avec un air d'étonnement:

--Tenez, dit-il, moi qui vous parle, j'ai mis dans ma tête que le burg
du Margrave serait à nous.

--Ah! fit un vieil officier, c'est difficile, général.

--Et pas plus tard que la nuit prochaine...

Les officiers hochèrent la tête.

--Messieurs, dit le marquis, il nous le faut.

--Et vous l'aurez, s'écria un jeune homme.

C'était un cadet, un simple cornette du régiment de Bourgogne, un garçon
imberbe et qui n'avait pas vingt ans.

Le marquis le regarda.

--Tiens, dit-il, c'est vous, du Clos.

Le cornette du Clos était un jeune gentilhomme fort riche, fort brave,
qui n'avait que dix-huit ans quand il s'était déjà distingué dans trois
batailles rangées.

--C'est moi, général, répondit-il avec assurance.

--Vous prendrez le fort du Margrave, mon jeune coq?

--Je le prendrai.

--Hé! hé! fit le marquis, il n'y a rien d'impossible à cela; car, vrai
Dieu! la victoire est une catin qui a toujours eu un faible pour la
jeunesse.

Les vieux officiers rongeaient leurs moustaches et souriaient d'un air
plein d'incrédulité.

--Eh bien, dit le colonel, qui s'y connaissait en hommes et jugeait les
braves d'un coup d'oeil, je veux bien compter sur vous, du Clos. Nous
allons délibérer sur vos moyens d'action!

Mais le cornette fit la moue:

--Sauf le respect que je dois à mon général, dit-il, je lui ferai
observer que je désire agir absolument à ma guise.

--Ah! ah!

--Et si on veut me donner dix hommes.., reprit le jeune du Clos.

--Pour quoi faire? demanda le colonel de Langevin.

--Mais, dit le cornette avec sang-froid, pour prendre le fort.

Cette fois, les vieux officiers qui entouraient le marquis se mirent à
rire de tout leur coeur.

--Dix hommes que je choisirai, ajouta le cornette avec calme.

Et comme on riait toujours, il ajouta:

--Commandés par un sergent.

--Quel sergent?

--Ah! mon général, dit le cornette, mon sergent n'est encore que
caporal; mais je vous supplie de le faire sergent pour la circonstance.

--Comment le nommez-vous?

--Il s'est battu tout le jour comme un lion et il a tué de sa main un
officier impérial qui avait six pieds.

--Mais... son nom?

--Il a dix-sept ans, continua du Clos.

--Ce cornette est fou, murmura un capitaine qui tortillait sa moustache
blanche.

--Et, poursuivit le cornette, je vais le présenter à Votre Seigneurie.
Sur ce, le cornette souleva la portière de la tente et dit au soldat de
planton:

--Allez me quérir le caporal Tony.

--Tony? fit M. de Langevin étonné.

--Oui, mon général.

--Vous voulez le faire sergent?

--S'il plaît à votre Seigneurie.

--Mais c'est un enfant...

Et, tout en faisant cette réflexion, le marquis de Langevin laissait
percer sous sa moustache un sourire de satisfaction. Il était fier de
son Tony.

--Bah! dit le cornette, je l'ai vu à l'oeuvre et je réponds, mon
général, qu'il est dans le chemin par où passent les maréchaux de
France!...

--Décidément, murmura le capitaine à la barbiche blanche, c'est le
monde renversé! On fait des sergents de dix-sept ans et on charge les
cornettes de prendre des forts!...

Tandis que le vieil officier maugréait, le caporal Tony entra.

--Tony, lui dit froidement le colonel-général, le cornette du Clos vous
a vu au feu et me demande pour vous les galons de sergent. Je vous les
donne.

--Mon colonel! s'écria le jeune homme avec effusion.

--Vous me remercierez en vous battant mieux encore.

Et se tournant vers le cornette du Clos, le marquis ajouta:

--Eh bien, soit, du Clos, prenez avec vous Tony, je veux vous laisser
tout l'honneur et tout le soin de votre entreprise.

Du Clos s'inclina en signe de reconnaissance et se retira pour réunir
les dix hommes qu'il avait demandés.



II

MM. LES POMMES DE TERRE


Si le cornette du Clos n'avait voulu faire connaître son plan ni au
maréchal ni au marquis de Langevin, c'était par suite de deux sentiments
bien opposés: la modestie et la vanité.

On en aura la preuve tout à l'heure.

A l'arrivée du régiment de Bourgogne auprès des Cinq-Étoiles, le jeune
cornette s'était dit que, malgré son joli nom, le lieu manquait de
charme.

Les promenades en forêt ou sur l'Escaut, outre qu'elles étaient
dangereuses, lui semblaient fort monotones. Du Clos n'était pas grand
buveur; il n'aimait ni les cartes ni les dés... En dehors de la bataille
et des jours de grand'garde, il voyait peu de chances de passer gaiement
la campagne.

Mais voilà qu'aux environs du camp, il avait un soir rencontré une
fillette rose et blonde, au front pensif, aux cheveux cendrés tombant en
longues nattes sur son corsage de velours brodé, la plus appétissante
des Greetchen passées, présentes et à venir.

Était-ce l'occasion tant désirée?

--Parbleu, se dit le jeune homme, si les gardes-françaises, nos joyeux
compagnons, prétendent que chez eux: _On fait l'amour, tout le jour_...
je ne vois pas pourquoi le régiment de Bourgogne n'aurait pas les mêmes
privilèges... Palsembleu, la jolie fille! Il serait dommage de la leur
laisser... Du diable, si je ne lie pas tout suite connaissance avec
elle.

Et, frisant sa petite moustache blonde, du Clos pressa le pas pour
rejoindre la fillette.

--Elle doit s'appeler quelque chose comme Bettina, Roschen ou Gestraut,
se dit le cornette, essayons un de ces noms.

--Eh, _mamsell_ Bettina! cria-t-il.

La jeune fille se retourna en riant.

--_Nicht Bettina_..., _Lisbeth_! dit-elle en montrant ses dents
blanches.

--Parbleu, je ne me trompais qu'à moitié, s'écria du Clos enchanté, et
sans se déconcerter.

--_Wo gehen Sie_ (où allez-vous), belle Lisbeth? reprit-il en allemand,
ne voulez-vous pas me rendre mon coeur que vous m'avez ravi au passage?

Ce compliment à brûle-pourpoint flatta la jeune fille, qui s'arrêta pour
causer avec du Clos. Le jeune officier ne parlait pas très couramment
l'allemand, mais en savait suffisamment pour se faire comprendre.
Du reste, Lisbeth semblait pleine de bonne volonté, et le patois du
cornette provoquait à chaque minute des éclats de rire qui lui donnaient
occasion de montrer ses dents, dont elle devait être très fière.

Au bout de cinq minutes, du Clos et elle étaient les meilleurs amis du
monde. Mademoiselle Lisbeth avait avoué à son adorateur qu'elle n'était
qu'une simple employée des cuisines au burg du Margrave Karl von
Lichtberg, où l'on vivait fort gaiement, dans la certitude où l'on était
que jamais les Français n'oseraient s'y frotter. Du Clos avait juré à la
jolie allemande que la modestie des fonctions dont elle était chargée ne
diminuerait en rien l'ardeur de son amour.

Bref, on s'était donné un rendez-vous, bientôt suivi d'un deuxième, puis
d'un troisième. Tandis qu'une garnison très faible gardait le burg,
Lisbeth et ses compagnes sortaient pour l'approvisionnement, n'ayant
rien à craindre des Français, et prenant, pour rentrer au château, les
précautions nécessaires afin d'éviter une surprise.

Peu à peu, le jeune cornette, à qui Lisbeth disait beaucoup de mal de
son seigneur le Margrave, avait réussi à obtenir d'elle la permission
d'aller la voir dans le burg. Là-dessus, il avait formé son plan, et
c'était ce plan qu'il allait exposer à ses compagnons d'aventure.

Mais, ainsi que nous l'avons fait entendre, il lui répugnait, d'un côté,
par modestie, de dire que c'était à l'amour d'une femme qu'il devait le
moyen d'entrer dans le burg; de l'autre côté, un sentiment d'orgueil lui
faisait taire qu'il était l'amant d'une servante.

Du Clos rassembla donc ses hommes.

--J'ai trouvé, leur expliqua-t-il, le moyen d'avoir des intelligences
dans la place, et je puis y pénétrer quand je voudrai, à la condition,
naturellement, de me déguiser.

Mais il ne me suffit pas d'y entrer seul. Il faut que je vous y amène
avec moi.

Je parle assez bien l'allemand pour arriver, en étant sobre de paroles,
à me faire passer pour un naturel du pays. Je vais donc m'habiller en
paysan. Cinq d'entre vous, les plus grands, se costumeront de même.

Ces cinq-là auront chacun un sac sur les épaules. Dans chaque sac, il y
aura un homme.

Ceci réglé, je me présente à la nuit tombante à la poterne de service.

--Qui êtes-vous et que voulez-vous? demandera-t-on probablement.

Vous ne broncherez pas. Je répondrai:

--J'apporte des pommes de terre, achetées par mademoiselle Lisbeth pour
les cuisines.

Il est à croire qu'on répliquera:

--Où est votre voiture?

Je dirai que je n'en ai pas, et que mes serviteurs portent les sacs.

Là-dessus nous entrons, sans attendre qu'on nous y invite.

Une fois entrés...

--Parbleu! une fois entrés, s'écria joyeusement Tony, nous trouons les
sacs et la danse commence. Par la mort-Dieu! monsieur du Clos, vous êtes
un grand homme...

--Alors, mon plan vous va?...

--C'est-à-dire que si je n'avais été de l'expédition, je me serais pendu
de rage...

--Eh bien, sergent Tony, car vous êtes sergent, maintenant...

--Grâce à vous, monsieur du Clos, qui, je l'espère, serez demain matin
lieutenant ou capitaine...

--Ou tué! dit en riant le jeune cornette.

--Oh! ne parlez pas de cela.

--Peuh! mon ami, c'est le sort auquel doivent s'attendre tous ceux qui
vont en guerre. Il faut qu'il en meure beaucoup pour faire de la place
aux autres... Mais organisons notre expédition. Qui habillons-nous en
paysans?

Il y avait là quatre soldats du régiment de Bourgogne et quatre
gardes-françaises: on n'avait pas voulu qu'il y eût de la jalousie entre
les deux régiments.

--Eh! là-bas, toi, tu m'as l'air d'un homme solide, dit du Clos à l'un,
des gardes. Comment te nomme-t-on?

--C'est le Normand, dit Tony, un brave dont je réponds. En outre,
taciturne en diable, il ne nous trahira point par ses paroles.

--En paysan, le Normand.

Le gascon La Rose était près de son ami et allait, comme lui, prendre un
des costumes. Tony l'arrêta:

--Ah! non pas! s'écria-t-il, tu as la langue trop bien pendue, toi, mon
ami La Rose. Dans le sac, mon camarade, dans le sac.

Tous les soldats se mirent à rire. En un clin d'oeil, les autres rôles
furent distribués.

--Du reste, mes enfants, fit observer du Clos, il ne faut pas vous
le dissimuler, le rôle de pomme de terre vaut aujourd'hui le poste
d'honneur. En cas d'alerte, les autres peuvent se sauver; ceux qui
seront enfermés sont perdus sans ressources.

--Sans compter, ajouta Tony, qu'il peut prendre fantaisie, à une de ces
brutes allemandes, de piquer un des sacs pour voir si les pommes de
terre sont de bonne qualité. Il ne faudrait pas qu'il en sortît un _cape
de dious_ ou un _sandis_. Entends-tu, Gascon?

--Mordi! s'écria La Rose, ils peuvent bien me faire bouillir ou cuire
sous la cendre, je mets un cadenas à ma langue!...



III

A L'OEUVRE


Tout le monde était prêt. On partit doucement, chacun des faux paysans
portant son sac dans lequel était un homme, muni des armes et de celles
de sa monture... nous voulons dire: de son compagnon.

Arrivé à quelques pas de la poterne, du Clos commanda halte.

--Ainsi, c'est bien entendu, dit-il à demi-voix. Une fois entrés, vous
posez les sacs. Au signal que je donnerai, chaque pomme de terre, d'un
coup de sabre, fend la toile et se dresse, les porteurs ramassent leurs
armes, et nous nous élançons tous sur la garnison, Ceux qui résistent, à
mort; les autres, prisonniers!

Puis, s'avançant seul, du Clos alla frapper à la poterne.

--_Wer ist da_, (qui est là?) demanda une voix de femme.

--_Ich, liebe_ (moi, ma chère), répondit du Clos.

C'était Lisbeth, qui, ayant reconnu de loin le faux paysan, avait
accompagné l'intendant du burg jusqu'à la poterne.

Néanmoins, comme elle n'avait aucun intérêt à livrer son amant, ce qui
l'eût perdue elle-même, tout se passa comme le jeune officier l'avait
prévu.

Lisbeth s'étonna bien un peu de la présence de cinq témoins à une visite
qu'elle prenait pour un rendez-vous d'amour; mais elle crut comprendre
que c'était pour mieux jouer son rôle que du Clos les avait amenés.

--Entrez, dit l'intendant.

--_Kommen Sie hinein_ (venez en dedans)! cria du Clos à ses hommes.

Les cinq paysans défilèrent avec leurs sacs devant la sentinelle qui
riait d'un gros rire et se frottait les mains. Cet homme, assurément,
aimait les pommes de terre.

La porte se referma. Les Français étaient, dans la place.

--Déposez-la vos sacs, mes braves gens, dit Lisbeth qui avait hâte
d'être seule avec son ami. On va vous donner un bon moos aux cuisines;
pendant ce temps, votre patron ira se faire payer.

Les cinq sacs furent posés avec précaution le long du mur.

L'intendant mettait déjà la main à son escarcelle...

--Allons! s'écria du Clos en bondissant sur l'Allemand sans défense.

--Wer da? voulut s'écrier le malheureux intendant; mais il n'en eut pas
le temps. Le mouchoir de l'officier, plié à l'avance, venait de lui
clore hermétiquement la bouche, pendant qu'un soldat, lui saisissant les
deux bras, le ligottait rapidement.

Et, comme par enchantement, les cinq sacs éventrés mirent au jour les
cinq soldats armés jusqu'aux dents.

Lisbeth n'en revenait pas...

--Place gagnée, dit joyeusement du Clos. Le plus fort est fait. Avec un
peu d'adresse maintenant, le margrave est à nous.

--Sandiou! fit La Rose, ce n'est pas trop tôt; j'étouffais dans ce
maudit sac... Je me figurais tout le temps que j'étais capucin ou qu'on
me portait en terre.

--Silence et dépêchons-nous, dit Tony. Où est l'appartement du margrave?

--Lisbeth va nous le dire. Allons, Lisbeth.

Lisbeth était plus morte que vive. Cependant elle aimait trop du Clos
pour lui résister; elle lui indiqua le chemin qu'il fallait suivre.

Le jeune officier s'élança le premier.

Mais à peine avait-il tourné le coin du premier couloir, qu'il tomba en
poussant un cri.

Un homme posté dans l'ombre l'avait frappé d'un coup de poignard en
pleine poitrine.

En même temps, des soldats débouchaient de tous les côtés en criant:
Mort aux Français!

La garnison qu'on croyait surprendre était sur ses gardes.

On avait été trahi.

Mais par qui?

Hélas! l'amour de Lisbeth, qui avait servi du Clos dans son entreprise,
lui avait créé, sans qu'il s'en doutât, un mortel ennemi.

Il y avait, dans le burg, un sergent de reîtres qui était épris
fortement des charmes de la belle cuisinière.

Autrefois, elle avait semblé répondre à sa flamme, mais, un beau jour,
elle lui avait nettement déclaré qu'il eût à renoncer à tout espoir.

Le sergent, désolé, s'était creusé la tête pour découvrir la raison de
ce changement.

Il avait suivi Lisbeth et l'avait vue causer avec un officier français.

Sa rage s'était accrue d'autant. Cependant il n'avait rien dit, voulant
accomplir lui-même sa vengeance.

Continuant à épier la jeune fille, il la vit guetter le faux paysan et
se rendre à la poterne avec l'intendant. Il la suivit.

Il ne s'était pas trompé: le chef de ces paysans était bien son rival.

En fallait-il plus pour prévoir quelque piège!

Il courut rassembler la petite garnison du burg:

--Camarades, dit-il sans dénoncer la jeune fille, nous sommes trahis.
On a ouvert aux Français la porte du château. Il est trop tard pour les
empêcher d'entrer; mais il faut qu'aucun d'eux n'en sorte!

Se doutant bien que les assaillants iraient tout d'abord s'emparer du
margrave, les Allemands s'étaient postés sur le seul passage à suivre.
Quand le pauvre du Clos se présenta le premier, ce fut l'amoureux de
Lisbeth qui, de sa propre main, le renversa sanglant à ses pieds.

Oublieux du danger qu'il courait lui-même, Tony s'était précipité sur le
corps de du Clos, essayant de lui porter secours.

--Inutile, ami, murmura doucement celui-ci. Je t'avais bien dit que je
serais tué... Laisse-moi et ramène tes soldats qui vont plier... Songe à
la patrie...

Et, se soulevant sur le coude, il cria:

--Vive le Roi!...

Puis, épuisé par cet effort, il tomba pour ne plus se relever.

Surpris par la brusque attaque des Allemands, nos soldats avaient
reculé. Au cri de du Clos expirant, La Rose répondit par un juron
formidable:

--Cape de Dious! s'écria-t-il, que le tonnerre m'écrase si, avant de
sauter le pas, je n'en tue pas une demi-douzaine! En avant!...

--En avant!... répéta le Normand.

Les soldats s'étaient ralliés. Tony ramassa l'épée échappée aux mains
défaillantes du pauvre du Clos:

--Soldats, dit-il d'une voix ferme, notre chef est mort bravement. Comme
sergent, je le remplace, et je ferai comme lui, s'il le faut. Mais,
avant tout, il faut le venger. Il faut vaincre... En avant, pour le Roi
et pour la vengeance!

--Vengeance! s'écrièrent les Français.

--Mort aux Français, répondirent les Allemands.

La lutte s'engagea, terrible, désespérée; la garnison du burg, massée,
barrait complètement le passage. Les dix Français avaient un véritable
siège à faire.

Mais ils se ruèrent sur leurs adversaires avec une telle furie que les
premiers rangs furent culbutés et que trois des Allemands tombèrent
mortellement frappés.

Un seul des Français, un soldat du régiment de Bourgogne, nommé
Ladrange, avait été blessé dans ce premier choc. Un coup de feu lui
avait cassé le poignet droit. Mais, empoignant son sabre de la main
gauche, il était revenu à la charge avec une fureur croissante.

Une seconde fois, les Français s'élancèrent; les Allemands ne les
attendirent pas et s'enfuirent dans toutes les directions.

On leur donna la chasse. Quelques-uns, acculés, se firent tuer, les
autres se rendirent.

Tony, ivre de joie, planta le drapeau français sur la tour du burg,
avertissant ainsi par ce signal le maréchal de Saxe et le colonel de
Langevin qu'ils pouvaient entrer dans la forteresse.

Un quart d'heure après, elle était régulièrement occupée, et l'ancien
commis à mame Toinon, dont les soldats chantaient les louanges, recevait
de Maurice de Saxe les plus éclatantes félicitations.

Mais le jeune sergent, sans répondre, montra au maréchal le cadavre du
pauvre du Clos, auprès duquel Lisbeth, agenouillée, priait en répandant
d'abondantes larmes.

--Du Clos est mort en brave, au champ d'honneur, prononça solennellement
le général en chef des armées sur l'Escaut. Il lui sera fait des
obsèques dignes de sa bravoure.

Quant à vous, sergent Tony, qui l'avez si bien et si dignement remplacé
au danger, vous pouvez le remplacer également bien dans son grade.
Messieurs, il n'y a pas de vide dans les rangs de Bourgogne, le cornette
Tony sera reconnu demain matin par son régiment.

--Qui? moi... déjà officier!...

--Pourquoi pas? Vous vous êtes montré digne de remplir le grade, il est
juste que vous l'occupiez...

--Allons, Tony, dit au nouveau cornette le colonel de Langevin, tu
rêvais d'être général... et voilà un grand pas de fait.

--Mais il va falloir vous quitter, mon colonel?

--C'est vrai et je le regrette; mais tu me reviendras; au train dont tu
marches, je puis te promettre la première lieutenance libre chez nous,
et, sois tranquille, les Impériaux se chargeront de te faire une
vacance...

--Ah! si mame Toinon me voyait!...

A ce moment un grand bruit se fit à la porte de la salle. Les officiers
qui entouraient Tony en le félicitant furent violemment écartés. Une
femme entrant comme la foudre, en bousculant tout, alla se pendre au cou
de Tony qu'elle embrassa bruyamment.

Cet ouragan en jupons, avons-nous besoin de le dire, c'était la
pétulante mame Toinon.

Depuis le départ du régiment, la jolie costumière ne vivait plus... Elle
pensait à Tony, son petit Tony qui allait se battre tous les jours et
qu'elle avait peur de ne plus revoir.

Où était-il? Que disait-il? Que faisait-il? Pensait-il encore à elle?
Hélas!...

Sa rue des Jeux-Neufs, qu'elle aimait tant, lui semblait triste à
mourir: Tony ne l'habitait plus! Sa boutique si gaie, lui paraissait une
prison. Tony n'y était plus.

--Bref, dit-elle en racontant cela, je n'ai fait ni une ni deux. Je suis
allée prendre langue à l'hôtel de Vilers...

--A l'hôtel de Vilers?... interrompit Tony, qui, pendant le flux des
paroles de sa mère adoptive, n'avait pas trouvé moyen de placer un mot.
Et que se passe-t-il à l'hôtel de Vilers?

--J'y suis arrivée juste au moment où madame Nicolo et sa fille
amenaient cette pauvre demoiselle, la soeur de la marquise, qui a perdu
la raison... Pauvre enfant! En voilà un grand malheur!... Mais que
veux-tu? ce qu'il me fallait, c'était de tes nouvelles. J'en ai eu... et
des bonnes... Ces dames allaient repartir pour l'armée; il y avait
une place dans le carrosse... Ah! ma foi, tant pis, j'ai dit adieu au
quartier Montmartre et me voilà!...

Et l'excellente femme planta un baiser retentissant sur la joue du jeune
homme.

Tony était rouge comme un coq... non qu'il eût honte de mame Toinon;
mais il craignait que les officiers ne trouvassent étrange cette
tendresse de la part d'une femme de trente-quatre ans envers un
garde-française de dix-sept.

Mais mame Toinon était gentille à croquer, dans le désordre de sa
toilette de voyage, et on pardonne beaucoup aux jolies femmes...

Derrière mame Toinon cependant arrivaient maman Nicolo et Bavette. Avec
sa pétulance habituelle, la costumière avait pris les devants et était
tombée comme une bombe dans le château.

Maman Nicolo savait mieux le respect que l'on doit à la consigne et elle
attendait avec sa fille que le marquis de Langevin leur fît dire de
venir.

A leur arrivée au camp, on leur avait raconté le coup de main dont Tony
et ses hommes avaient été les héros.

Au récit des dangers que le jeune homme avait courus, Bavette, toute
troublée, s'était mise à pleurer... Puis, en apprenant la promotion de
celui qu'elle aimait au grade de cornette, elle était devenue toute
songeuse.

Certes, elle était fière pour lui de cette fortune rapide. Mais, en
songeant que si elle était fille du marquis de Vilers, elle avait pour
mère la cantinière Nicolo, elle se demandait si Tony, devenu un brillant
officier, ne se trouverait pas trop haut placé pour elle:

--Ne dédaignera-t-il point la bâtarde? se disait-elle avec un soupir...



IV

LA POURSUITE


Pendant la marche du corps d'armée, tout le long de la route, Lavenay,
Lacy et Maurevailles s'étaient enquis de ce que pouvait être devenu
Vilers.

Il était parti en disant qu'il allait sa faire tuer. Avait-il tenu sa
sinistre promesse?

Dès les premières étapes, ils purent constater qu'il se dirigeait bien
vers la frontière, car à chaque endroit ils retrouvaient les traces de
son passage.

--Oui, leur disaient les paysans, les hôteliers, les gardes qu'ils
consultaient tour à tour, oui, nous avons vu passer un officier des
gardes-françaises. Il semblait même fort pressé, car il se renseignait
sur toutes les distances et sur l'état des chemins, afin, disait-il, de
pouvoir doubler les étapes.

Vilers marchait donc à la mort à toute vitesse.

Malgré eux, ses amis ne pouvaient s'empêcher de le plaindre. Si bon, si
brave, renoncer à une femme adorée et chercher la mort dans les rangs
ennemis...

Ah! n'eût été leur serment, ce serment affreux et solennel, prononcé
devant Fraülen et renouvelé à Blérancourt après tant d'événements
terribles!... Sans ce serment qu'ils ne voulaient pas violer, eux, ils
eussent couru après Vilers pour lui dire:

--Ne te sacrifie pas. Reste avec nous, qui sommes tes amis, comme
autrefois.

A la cinquième journée de marche, on perdit ses traces.

Mais, comme les trois Hommes Rouges se demandaient où il était passé, un
paysan leur fit comprendre qu'il y avait une route beaucoup plus directe
que celle qu'ils suivaient, mais aussi moins praticable.

Évidemment, Vilers, n'ayant entendu parler que de l'avantage de cette
route, l'avait prise.

Les capitaines se dirent qu'en arrivant sur la rive de l'Escaut, ils
apprendraient sa mort glorieuse.

Pourtant, au camp de Cinq-Étoiles, Lavenay, Maurevailles et Lacy, qui
s'étaient séparés pour aller aux renseignements de divers côtés, n'en
recueillirent aucun qui pût leur faire supposer que M. de Vilers eût été
tué.

Il est vrai qu'il n'y avait encore eu que des combats d'avant-postes,
des escarmouches sans gravité...

--Il n'a sans doute pas jugé digne de lui d'y mourir, dit Lacy.

--A moins qu'il ne se soit joué de nous? répliqua Maurevailles.

--Dans quel but? demanda Lavenay.

--C'est vrai. Au bout du compte rien ne le forçait de venir nous trouver
pour faire amende honorable et renouveler son serment.

--Rien.

--Alors que peut-il être devenu?

--Je ne sais. Peut-être lui sera-t-il arrivé quelque accident en route.

--Ou bien, attendez donc, fit observer Marc de Lacy, il me vient une
idée. Si Vilers s'était fait tuer, non comme capitaine, mais comme
simple soldat?

--C'est facile à vérifier. Depuis l'ordonnance de M. de Vauban, on
relève les noms de tous ceux qui sont tués,--simples soldats comme
officiers.--Jusqu'à présent, Dieu merci, le nombre des hommes perdus
par nous n'est pas trop considérable. Il nous est facile d'en faire le
compte.

Ils retournèrent s'enquérir. On leur montra les listes mortuaires.

Aucune trace de Vilers.

Et, il n'y avait même pas lieu de supposer qu'il eût péri sous un
faux nom. Les défunts étaient tous de vieux soldats, connus de leurs
camarades, et de l'identité desquels ces derniers pouvaient répondre.

--Décidément, s'écria Lavenay en revenant, décidément, Vilers doit
s'être arrêté en route, car personne ne l'a vu.

--En tout cas, il n'a pas été tué ici, ajouta Marc de Lacy.

--Ah! dit Maurevailles; avez-vous pensé, comme moi, à la coïncidence du
départ de la marquise avec le sien?

--C'est vrai, s'écria Lavenay.

--Si elle l'avait rejoint en un point convenu à l'avance?...

--Ce n'est pas possible...

--Pourquoi?...

--Mais alors, je le répète, quel eût été le motif de cette comédie
pathétique qu'il est venu jouer au milieu de nous?

--Le but? Il est bien simple: c'était de nous endormir d'abord;
d'essayer encore une fois le sort, de façon à annuler la première
décision; enfin, grâce à cette feinte résignation désespérée, d'amener
Maurevailles, le gagnant, à accorder un délai d'un an, que lui, le
traître Vilers, cru mort par nous, passerait joyeusement avec sa femme,
en riant de notre crédulité!...

--Oh! non, c'est impossible. Ce serait trop de félonie!

--Sa première trahison ne l'accuse-t-elle pas? Il a été, cette fois
encore, plus adroit que nous, voilà tout!...

--Oui, mais nous le retrouverons, et alors...

Et pourtant les Hommes Rouges n'avaient pas été joués. Vilers avait été
loyal et de bonne foi en jurant d'aller demander la mort aux ennemis.

Il était bien parti dans ce but, et, à bride abattue, cherchant les
voies les plus courtes et les plus rapides.

Mais, si, aux paysans qui les renseignaient, les Hommes Rouges eussent
demandé de plus amples explications, on leur eût répondu qu'avant
eux une femme était passée, s'enquérant, elle aussi, du passage d'un
officier.

Cette femme, on l'a deviné, c'était la marquise.

De la fenêtre où elle était, elle avait aperçu Vilers qui s'enfuyait au
quadruple galop.

Une idée lui était venue. Le magnat n'était pas là pour la surveiller...
Si elle tentait de s'enfuir et d'aller retrouver son mari?

Ramassant son argent et ses bijoux, elle était descendue précipitamment,
avait fait seller un cheval et était partie sur les traces de celui
qu'elle aimait.

Mais le marquis avait de l'avance.

A chaque village, Haydée se renseignait, et, chaque fois, on lui disait
qu'un officier, sous l'uniforme bleu et blanc duquel tombait un vaste
manteau rouge, venait de passer, la précédant de quelques heures.

Trois jours et deux nuits, madame de Vilers alla ainsi presque sans
discontinuer, ne s'arrêtant que pour faire manger son cheval et lui
accorder les quelques heures de repos, sans lesquelles le pauvre animal,
surmené, n'aurait pu continuer la route.

Le matin du troisième jour, on lui apprit que l'homme au manteau rouge
n'était guère que d'une heure en avance sur elle.

--Je l'ai vu passer, dit un paysan qu'elle questionnait. Son cheval
fatigué, presque fourbu, ne se traînait qu'avec peine. Vous n'aurez pas,
je crois, de mal à le rattraper.

Haydée força sa monture...

C'était une grave imprudence, car si le cheval du marquis était fatigué,
celui de la jeune femme ne l'était pas moins.

Au bout de deux lieues, il tomba d'épuisement.

Madame de Vilers échouait au moment de toucher le but.

Mais elle avait l'âme trop fortement trempée pour abandonner ainsi
la partie. Elle alla à pied jusqu'au village le plus proche, avec
l'intention d'acheter, à tout prix, un cheval de labour pour continuer
sa route.

La première personne à laquelle elle s'adressa dans cette intention,
poussa un cri d'étonnement:

--Tiens, encore! fit-elle.

--Comment encore? demanda Haydée surprise.

--Oui, vous êtes la seconde personne qui veniez me faire aujourd'hui
pareille demande.

Le coeur de la jeune femme battit à se rompre.

--Et quelle est l'autre personne? demanda-t-elle.

--Un gentilhomme, un officier...

--Un officier, vêtu de bleu?...

--Avec un grand manteau rouge.

--C'est lui! se dit Haydée.

Et elle ajouta:

--Il n'avait donc pas son cheval?

--Son cheval s'est cassé la jambe en entrant dans le village. Et puis,
c'était une bête rendue qui ne tenait plus sur ses jarrets.

--Et vous lui en avez vendu un autre?

--Non. Je n'ai pas pu, mais je l'ai adressé au grand Jacques, le
maréchal-ferrant, qui pourra lui en procurer un.

--Et où demeure ce grand Jacques?

--Là-bas, à droite, la dernière maison. Vous verrez bien, la forge est
allumée...

Madame de Vilers courut à la forge du grand Jacques. Là, elle apprit
avec un grand bonheur que le cheval n'avait pas été fourni.

--Je ne l'aurai que demain, dit le maréchal. Et le gentilhomme doit
venir le prendre dès le jour.

--Mais où est ce gentilhomme?

--Il attend.

--Où donc?

--A l'auberge.

--Quelle auberge?

--Eh! parbleu! au _Grand Vainqueur_... Il n'y en a pas d'autre dans le
pays. Tenez, suivez la ruelle à droite, puis à gauche. La troisième
maison après la fontaine. Vous verrez une branche de pin à la porte;
c'est là le _Grand Vainqueur_, l'auberge à maître Gatinais.

Haydée courut à l'auberge indiquée et poussa la porte.

Dans la grande salle, un homme était assis au coin du feu, la tête dans
ses mains.

Au bruit de la porte qui s'ouvrait, il regarda.

C'était le marquis de Vilers.



V

AU LIEU DE LA MORT, L'AMOUR


A la vue de celle qu'il avait tant aimée et qu'il adorait encore si
ardemment, le marquis se dressa.

Deux cris retentirent: un cri de joie que ne put retenir Vilers, un cri
de triomphe poussé par la marquise.

Une seconde après, le mari et l'épouse étaient dans les bras l'un de
l'autre, pleurant et riant à la fois.

Il leur semblait qu'ils échangeaient le premier aveu, qu'ils se
donnaient le premier baiser, que le passé n'avait jamais existé.

Quant à l'avenir, est-ce qu'ils pouvaient y songer à l'heure où après
tant d'événements si terribles, le présent était si doux!

La voix de maître Gatinais, l'aubergiste, les ramena à la réalité.

Où étaient-ils? Dans un vulgaire cabaret de village, à mi-chemin de
Paris et des Pays-Bas, de Paris que fuyait Vilers, des Pays-Bas où il
s'était engagé à mourir.

--Vite, le dîner du capitaine! criait à sa servante maître Gatinais dont
le vaste dos était encadré par la porte.

--Vous le servirez dans ma chambre, dit Vilers.

L'aubergiste se retourna et se confondit en salutations à la vue de la
marquise.

--Comme vous voudrez, mon capitaine, fit-il. Et j'espère que madame la
capitaine sera contente. La chambre bleue, où je vais vous mettre, est
bien ce qu'il y a de mieux dans le pays. Tous les meubles proviennent
de la vente de notre défunt bailli. Il n'y a pas plus beau dans la
capitale.

--Nous verrons, dit le marquis, interrompant tout ce verbiage. Nous
verrons, et merci. Conduisez-nous dans cette fameuse chambre bleue où
vous nous servirez quand je sonnerai.

Maître Gatinais s'empressa d'obéir au capitaine et, le couvert mis sur
la table, se retira au premier signe.

--Ainsi, dit la marquise, dès qu'elle fut seule auprès de son mari, tu
savais que je te croyais mort, et au lieu de me rassurer, tu me fuyais?
Oh! c'était mal.

--Haydée, répondit-il, ne me juge pas. Plains-moi.

--Parle au moins, excuse-toi.

Et le capitaine qui, jusqu'à ce jour, nous le savons, avait tu à la
marquise, dans l'espoir de ne jamais l'attrister, le secret de Fraülen,
lui raconta toute l'histoire du serment des Hommes Rouges, depuis la
scène du bal, où quatre hommes étaient tombés épris d'elle jusqu'à la
dramatique conférence de Blérancourt, où ce serment implacable avait été
solennellement renouvelé.

La marquise pleurait.

Mais ce n'était plus seulement l'effroi qui lui faisait verser des
larmes.

--Tu ne m'aimes pas... murmura-t-elle en interrompant ses sanglots. Tu
ne m'as jamais aimée... Qu'à Fraülen, tu aies conclu avec tes amis ce
pacte infâme, soit encore.

Tu ne me connaissais pas, ou, du moins, tu croyais ne pas me connaître.

Tu te prêtais alors à un jeu méprisable, mais naturel entre vous autres
hommes, pour qui l'amour n'est si souvent qu'une partie de plaisir. Ce
qu'il me serait impossible de te pardonner, c'est qu'après avoir vécu si
longtemps auprès de moi, c'est qu'en sachant à quel point je t'aimais,
tu aies trouvé le courage de le renouveler, ce serment honteux, et dans
quelles conditions! Non seulement tu m'as mise en loterie, mais encore
tu t'es engagé à me faire veuve.

Et veuve de toi?

Eh bien, oui, cependant, malgré cela, je te pardonnerai, mais reste!
Mais vis! Mais aime-moi. Ah! je t'aime tant!... Tu ne me quitteras plus,
n'est-ce pas?

--Ils ne me pardonneraient point, eux...

--Eux! Que nous importe! Est-ce que j'y songe à eux! Est-ce que tu y
songeais toi-même, à Paris, dans ce petit coin de l'île Saint-Louis où
nous avons été si heureux?

--Hélas! s'écria le marquis, pourrais-je m'empêcher d'y penser
maintenant?... Ils ont réveillé dans mon âme l'honneur engourdi... Le
mépris de moi-même me tuerait.

--Te tuerait? Dans mes bras! Allons donc!

--Je t'en supplie, tais-toi. Tes paroles me grisent. Adieu...

--Ainsi, tu ne m'aimes plus?

--Mais je t'adore! Mais, avant Fraülen, je n'avais pas vécu! Mais en
me battant, mais en mourant, c'est ton nom, ton seul nom que je
répéterai...

--Partons ensemble alors. Le monde est si grand! Nous nous cacherons.
Cet horrible passé ne sera plus qu'un rêve...

--L'honneur est-il donc un rêve, lui?

Il y eut un silence, empli par ce seul mot, si retentissant, de
l'honneur...

Tout à coup, la marquise se leva, croisa les bras sur sa poitrine, et,
s'approchant du capitaine:

--Ah ça, dit-elle, ET MOI? Qu'est-ce que je deviens, moi, dans toute
cette histoire? Ah oui! Je sais, vous venez de me le dire, vous me
mariez à Maurevailles... Et vous osez parler d'honneur! Parlons-en donc.
Employons les grands mots. Vous voulez être fidèle au serment qui vous
lie à vos amis. Mais c'est très beau, cette fidélité, et elle me rassure
grandement, car, à moi aussi, et non plus dans l'ombre et le mystère,
mais au pied des autels, devant Dieu et les hommes, vous avez fait un
serment, celui de m'aimer, de me protéger jusqu'à la dernière heure que
le ciel vous donnerait, Alors vous ne parliez point de l'avancer, cette
heure. Eh bien, serment contre serment. Arrangez-vous avec vos amis
comme vous l'entendrez. Moi, j'exige l'accomplissement de la parole que
vous m'avez donnée. J'ai un mari à qui je suis tout entière et qui est à
moi tout entier. Je veux qu'il reste à moi.

Et, disant cela, la marquise, le sein gonflé, les yeux étincelants, les
lèvres purpurines, penchée sur Vilers, ainsi qu'un avare sur son trésor,
avança les bras comme pour le saisir, l'étreindre, empêcher qu'on le lui
prenne.

Madame de Vilers était vraiment irrésistible...

Au contact de sa main de feu, le marquis, incendié, grisé, affolé,
vaincu par cette éloquence conjugale et ce charme féminin, étendit les
bras, lui aussi, et, pressant passionnément la marquise contre son
coeur:

--Ah! s'écria-t-il, que me font les autres! Que m'importe tout le reste!
Tu m'aimes et je t'adore. Je t'ai donné mon nom et tu es à moi. Oui, que
peut-il y avoir de plus sacré que le lien qui nous enlace? Ah! tiens, je
crois revivre...

Et, dans ces deux corps, il n'y eut qu'un seul et même incendie. Les
lèvres se rencontrèrent...

Adieu, tout!

Est-ce que Maurevailles, Lavenay et Lacy existaient seulement?

Est-ce qu'il y avait sur terre une place forte qu'on appelait Fraülen,
un château qu'on appelait Blérancourt?

Il n'y avait plus sous le ciel que deux êtres, Adam et Eve, dans le
Paradis retrouvé!

Eh bien, nous oublions! A dix mètres de là, maugréait maître Gatinais,
le cabaretier du _Grand Vainqueur_, qui se fatiguait à faire tourner à
la broche un poulet archi-doré qu'on ne pensait guère à lui demander...



VI

LA REVANCHE DE L'HONNEUR


La campagne était commencée. Maurice de Saxe, qui, avant de passer par
Blérancourt, avait reçu à Versailles l'accueil dû à un triomphateur,
allait faire chèrement payer aux Impériaux les demi-représailles que,
rendus téméraires, ils avaient essayé de prendre en son absence.

Si le duc Charles de Lorraine, qui commandait l'armée autrichienne,
avait reçu des renforts, Maurice de Saxe en amenait aux Français. Sa
présence seule, du reste, était un appoint qui avait son importance. Cet
homme, terrassé par la fièvre, rendu impotent par l'hydropisie, pouvant
à peine se remuer, était, sur le champ de bataille, d'une miraculeuse
lucidité. La stratégie lui faisait oublier ses souffrances.

L'armée française était réunie en avant de Bruxelles. Un corps de
quatre-vingts escadrons et de vingt bataillons sous les ordres du
vicomte du Chayla, campait à Dendermonde. Le prince de Conti commandait
l'armée du Rhin, dont Maurice de Saxe détacha vingt-quatre bataillons et
trente-sept escadrons pour aller inquiéter Mons, Namur et Charleroi. La
cavalerie et les dragons tenaient la droite du camp; les carabiniers la
gauche; le parc de l'artillerie et les gardes-françaises le milieu.

La réunion des troupes ne s'était pas accomplie sans que les Impériaux
fissent quelques efforts pour l'empêcher. A plusieurs reprises, au
contraire, leurs hussards étaient venus jusqu'auprès du camp en
formation pour l'inquiéter et essayer de le surprendre.

Ils avaient toujours été repoussés.

Or, à chacune des attaques, au moment où les troupes françaises
sortaient pour charger l'ennemi, un homme, surgissant on ne savait d'où,
apparaissait au premier rang, combattant avec une véritable furie...

L'ennemi en fuite, cet homme disparaissait comme il était apparu.

Qui était-il? D'où venait-il? On l'ignorait. A plusieurs reprises, les
officiers aux côtés desquels il avait combattu, avaient essayé de le
trouver pour le féliciter et le remercier de son aide...

--Personne!...

Cela tournait à la légende.

Dans le camp, diverses histoires couraient déjà. Les uns racontaient que
ce héros mystérieux était un grand seigneur autrichien, ennemi mortel du
duc Charles, qui, sortant avec les troupes impériales, tournait son épée
contre elles, une fois la lutte engagée.

D'autres affirmaient que c'était un patriote belge, partisan de
la France, qui, n'osant faire connaître tout haut son opinion, la
manifestait tout bas, eu se battant comme un enragé.

Certains enfin disaient tout bonnement que c'était le diable.

--Voyez, disaient-ils à l'appui de leur opinion, voyez comme il apparaît
et disparaît. Et puis n'est-il pas invulnérable? Les balles des
mousquets fuient sa poitrine, les baïonnettes s'écartent de lui!...

N'était-il point extraordinaire, en effet, que cet homme n'eût pas
été tué mille fois? Il semblait chercher la mort et ne la rencontrait
pas!...

Maurevailles, Lavenay et Lacy avaient, comme tout le camp, entendu
parler du combattant mystérieux.

Mais ils ne l'avaient jamais vu.

Par une curieuse particularité, cet homme n'avait pas encore eu
l'occasion de combattre dans les rangs des gardes-françaises.

Quand le camp avait été attaqué par les fourrageurs du baron de Trenk,
le 3 mai, «l'homme-diable» comme on disait, avait marché avec les
régiments de Saintonge et du Nivernois.

Le 6, quand le comte de Lowendal en vint aux mains avec les hussards
ennemis, ce fut dans les rangs des volontaires de Saxe qu'il tua de sa
propre main le capitaine autrichien.

L'armée impériale, massée devant Louvain, avait passé le Démer, poussée
par l'armée française. Lorsque Louvain fut occupé, le premier soldat
qui en franchit les portes, mêlé aux hommes de Royal-Pologne, ce fut le
héros de la légende, le guerrier inconnu.

La marche des Français en avant continua ainsi plusieurs jours. On passa
la Dyle, on occupa Malines, la chaussée et la ville d'Anvers, on mit le
siège devant la citadelle, où les alliés en se retirant avaient laissé
quinze cents hommes.

Seize escadrons de cavalerie et vingt-neuf bataillons, dont faisaient
partie les troupes du marquis de Langevin, furent chargés de former la
circonvallation de la citadelle d'Anvers.

La tranchée fut ouverte dans la nuit du 25 au 26 mai, à gauche et en
avant du village de Kiel, où Tony avait gagné son écharpe d'officier.

Pendant cinq jours on travailla.

Dans la nuit du 30, comme la tranchée était terminée, le comte de
Clermont-Prince, qui dirigeait les opérations du siège, voulut faire une
tentative.

Le rempart avait une brèche praticable. Il s'agissait de savoir si les
ennemis, retirés à une certaine distance du rempart, pouvaient encore
défendre le point vulnérable.

Le comte de Clermont demanda vingt hommes de bonne volonté et un
officier pour les mener.

Les vingt hommes arrivèrent, conduits par un cornette.

Le général jeta sur ce cornette un regard de surprise.

--Il y a sans doute erreur, murmura-t-il avec embarras.

Tony souriait et feignait de friser sa moustache absente.

--C'est probablement mon air de demoiselle qui vous épouvante, mon
général? demanda-t-il gaillardement.

Le comte se mit à rire.

--Il est certain, dit-il, que je ne m'attendais guère à voir ces
vieilles moustaches grises triées sur le volet, conduites par un enfant.
Car enfin vous me semblez bien jeune, monsieur l'officier? Quel âge
avez-vous?

--J'aurai bientôt dix-huit ans, mon général.

--Dix-huit ans! Vraiment je n'ose vous dire...

--Osez, osez, mon général, fit, avec une fatuité adorable, le jeune
homme. J'ai l'air d'un enfant, je le sais, mais si vous vouliez demander
au marquis de Langevin, mon ancien colonel, et au maréchal de Saxe, qui
m'a lui-même donné mon grade au burg du margrave...

--Quoi, c'est vous?... Ah! corbleu, mon jeune ami, laissez-moi vous
féliciter et vous expliquer aussi ce que j'attends de vous et de vos
hommes, car l'heure presse...

--Mon général, je suis venu pour cela.

--Il s'agit, reprit le général, d'arriver jusqu'à la brèche sans être
vus...

--Nous y arriverons, mon général.

--D'entrer dans la place.

--Nous y entrerons.

--D'explorer les environs aussi loin que possible.

--Nous les explorerons.

--Et de ne pas se faire tuer.

--Ah! par ma foi, mon général, vous en demandez trop, s'écria Tony en
riant. Au fait, tenez, eh bien, je vous le promets, on ne nous tuera
pas.

Et il sortit, suivi de ses hommes.

La brèche était déserte. Les fascines furent jetées sans encombre dans
les fossés. Les échelles s'appliquèrent sur la muraille... Pas un soldat
ennemi ne parut.

Les vingt hommes, le mousquet en bandoulière, le sabre entre les dents,
montèrent en silence. Tony marchait le premier. Un sergent de Bourgogne
fermait la marche, prêt à planter son épée dans le dos de celui qui
aurait reculé.

L'ascension se fit sans encombre. On arriva sur le rempart.

Les vingt Français, l'oeil plongeant dans les ténèbres, s'avançaient peu
à peu, scrutant l'espace.

Tout à coup, l'échelle frémit sous le poids d'un nouvel arrivant. Un
homme haletant se jeta dans la place.

--Fuyez! s'écria-t-il, fuyez!... Le sol sur lequel vous marchez est
miné!...

Au son de sa voix, tous les soldats se retournèrent.

--Le combattant mystérieux!... murmura l'un d'eux...

--L'homme-diable! s'écria un autre.

--Le marquis de Vilers! dit Tony stupéfait. Vous! vous!...

C'était le marquis de Vilers, en effet!

S'il eût été un homme ordinaire, il eût, après sa rencontre avec la
marquise, laissé s'accomplir les événements...

Il eût vu, dans la série d'aventures qui l'avaient remis en présence de
sa femme, un ordre du destin.

Récapitulons ces événements:

Lors du serment fatal de Fraülen, Haydée, dont il était épris, l'avait,
elle-même, prié de l'emmener loin du magnat. N'écoutant que son amour,
il avait trahi sa parole.

Lavenay l'avait rejoint pour le punir. Frappé d'un coup d'épée que l'on
croyait mortel, le marquis était revenu à la vie. La Providence avait
conduit près de lui l'excellente femme qui l'avait sauvé.

Les Hommes Rouges, continuant leur oeuvre de vengeance, voulaient
s'emparer de la marquise. Un étrange hasard avait donné, le même jour,
la même idée au magnat qui leur arracha leur proie.

Malgré le soin qu'on avait pris de cacher sa retraite, Haydée avait été
retrouvée. Après que Maurevailles l'eut sauvée des caresses odieuses du
magnat, Tony l'enleva à Maurevailles. Une coïncidence nouvelle l'avait
amené, lui, Vilers, au saut-de-loup, à l'heure juste où le nain y
attendait le chevalier. Grâce à ce nain, il avait pu, tout en jouant
le rôle de victime dans la plus sanglante des tragédies, renverser le
projet de ses ennemis.

Miraculeusement sauvé d'une mort certaine, voyant le doigt de Dieu dans
les événements qui l'avaient séparé de sa femme, il avait fait amende
honorable; il s'était enfui pour mourir sous les coups de l'ennemi. Le
hasard avait montré à la marquise le chemin qu'il venait de prendre; le
hasard les avait fait s'arrêter tous deux dans le même village, où elle
l'avait enlacé de ses bras malgré lui...

Vraiment il y avait de quoi se laisser aller au cours des événements.
Pendant que Lacy, Maurevailles et Lavenay devaient combattre les
Impériaux à la tête de leurs compagnies, il lui était si facile, à lui,
de rester avec Haydée dans quelque endroit bien caché, bien ignoré...

La marquise l'en suppliait à deux genoux...

Nous le répétons, un homme ordinaire eût succombé à la tentation; mais
Vilers n'était pas un homme ordinaire.

--Faillir de nouveau à ma parole! se dit-il. Ne suis-je donc bon qu'à
être un lâche et un traître? J'avais promis de mourir sans revoir
Haydée. Il n'a pas tenu à ma volonté qu'il en fût ainsi... Soit!...
C'est une consolation et un secret que j'emporterai dans la tombe. Mais
quant à ma destinée, elle doit s'accomplir, et elle s'accomplira. Le
serment, fait à mes amis à Fraülen, a précédé celui que j'ai fait à
Haydée...

Et malgré les supplications de la marquise qui voulait absolument le
suivre, il la décida à reprendre la route de Paris, où le bon Joseph
serait si content de lui ouvrir l'hôtel de Vilers.

Quant à lui, muni d'un nouveau cheval, il continuerait lentement et
tristement sa course vers le champ de bataille, où la mort l'attendait!

Et il s'apprêta à partir...

--Oui, c'est moi, dit-il à Tony qui venait de le reconnaître, mais je
vous le répète, sauvez-vous. D'en bas, j'ai aperçu la mine et la mèche
qui brûle. Elle va arriver à la poudre d'ici quelques...

Il n'eut pas le temps d'achever. Une explosion formidable retentit.

Tony, ses vingt hommes et le marquis, lancés dans l'espace au milieu des
débris de pierres, de terre, de bois et de fascines, tourbillonnèrent
dans l'air avant de retomber sous les décombres... horriblement mutilés
et mourants ou morts!

Les Impériaux, se voyant sur le point d'être obligés de capituler,
avaient voulu finir par un coup d'éclat.

Le rempart démantelé avait été miné par eux.

Ils espéraient qu'un assaut général serait donné et comptaient faire
sauter avec leur bastion, une partie de l'armée française et peut-être
de l'état-major.

Leur projet avait été déjoué. Quelques hommes seulement avaient été
tués.

Mais parmi ces hommes étaient, comme nous l'avons vu, le cornette Tony
et le mystérieux combattant qui semblait depuis un mois le protecteur de
l'armée...

Ce fut donc avec une véritable tristesse que les Français entrèrent le
lendemain matin dans la citadelle d'Anvers.

Comme toute l'armée, Lavenay, Maurevailles et Lacy entendirent parler de
l'explosion du bastion et des victimes que cette explosion avait faites.

Ils eurent en même temps la clef du mystère qu'ils n'avaient pu
jusqu'alors pénétrer.

Le sergent du régiment de Bourgogne, qui marchait le dernier dans la
petite troupe commandée par Tony, n'était pas mort.

Il avait eu la chance de retomber dans les fossés de la citadelle. L'eau
avait amorti sa chute.

Interrogé, il raconta l'apparition de l'homme mystérieux et dit le nom
dont Tony avait salué cet homme.

Le combattant inconnu était celui que, de nouveau, ils appelaient «le
traître».

Ils comprenaient maintenant pourquoi le marquis n'avait été vu par eux,
ni au milieu des vivants, ni au milieu des morts.

Ils comprenaient aussi pourquoi il n'avait jamais combattu au milieu des
gardes-françaises.

--Il voulait, dit Maurevailles, non pas se suicider, mais mourir
glorieusement, et, pour cela, garder toute son initiative. Son but était
de vendre chèrement sa vie, et non de l'offrir.

--Et sa dernière action a été un acte de dévouement. Il est mort
glorieusement. Honneur à sa mémoire, répondit Lacy.

--Je ne regrette qu'une chose, c'est de n'avoir pu, une dernière fois,
lui serrer la main.

--Que veux-tu? Il nous fuyait. Il avait honte de n'être pas mort
encore!...

Le marquis avait honte. C'est vrai.

Il rougissait d'avoir une seconde fois failli à son serment.

Ses amis ignoraient ce nouveau crime. Mais lui, il en avait conscience
et c'était assez, c'était trop.

En se montrant, il eût fallu leur parler, mettre sa main dans la leur.
Et chaque poignée de main eût été pour lui une douleur, un remords...

Il préférait éviter les Hommes Rouges.

Ce n'est qu'en voyant perdus les vingt soldats qui montaient à la brèche
et à la tête desquels était Tony, son ami, son frère, qu'il se décida à
paraître, cette fois, auprès du campement des gardes-françaises.

La première douleur passée, on s'occupa de rechercher les morts.

Le marquis de Langevin, désolé, voulait faire rendre au cadavre de Tony
les honneurs funèbres. Lavenay, Lacy et Maurevailles voulaient faire
inhumer Vilers.

Mais, malgré les plus minutieuses recherches, il fut impossible de les
reconnaître au milieu de cet amas sanglant de pierres et de chairs.



VII

ANGE ET CORBEAU


Si le marquis de Langevin et les Hommes Rouges ne purent, malgré leurs
minutieuses recherches, découvrir les corps du marquis de Vilers et de
Tony, c'est qu'ils étaient arrivés trop tard.

Ce n'était que le lendemain matin, en effet, après l'évacuation de la
citadelle, qu'ils avaient pu commencer leurs recherches...

Or, la nuit même de l'explosion, une femme, avertie par les rumeurs du
camp, était accourue sur le lieu du désastre.

Cette femme, c'était mame Toinon.

Mame Toinon avait appris le départ de Tony avec un peloton de
volontaires, pour une de ces aventures desquelles il ne sortait pas
depuis deux mois.

Si cela n'eût dépendu que d'elle, la pauvre femme dont le coeur saignait
à l'idée du danger qu'allait courir son fils adoptif, eût certainement
retenu Tony.

--Fais ton devoir de soldat, lui eût-elle dit. Quand l'occasion s'en
présente, ne boude pas devant l'ennemi. Cela suffit. Pourquoi courir
au-devant des aventures et du danger?

Mais mame Toinon savait qu'avec Tony toute tentative eût été vaine.
N'avait-il pas ses épaulettes de capitaine à gagner avant la fin de la
guerre?

Elle s'était contentée de faire des voeux pour lui... et d'attendre,
haletante, anxieuse...

Tout à coup une terrible détonation avait fait tressaillir la pauvre
femme... Elle s'était précipitée hors de la maison où elle était logée
et avait couru au camp.

Au camp, les soldats se disaient:

--La citadelle a sauté; ils sont tous morts!... Morts! Tous! Et c'était
Tony qui les commandait..

Tony!... Tony, tué!

--Ah! s'écria-t-elle avec douleur, j'avais le pressentiment que cette
entreprise lui serait fatale.

Les soldats se tenaient sur la défensive, se demandant si, après cette
explosion, la garnison n'allait pas tenter une sortie désespérée.

Mais que pouvaient faire à mame Toinon la citadelle, les Impériaux, le
siège et la bataille?...

C'était Tony, Tony seul qui la préoccupait...

--Il faut que je le revoie! s'était-elle dit.

Et elle était partie, bravant tout.

Elle arriva à la brèche.

Le spectacle était horrible, épouvantable, déchirant. Parmi les pierres
énormes lancées au loin par la force de la poudre de mine, étaient des
fragments de cadavres, des débris humains palpitant encore d'un reste
de la vie qui venait de les abandonner; bras coupés, jambes détachées,
poitrines écrasées, têtes noircies par la fumée et grimaçant la mort...

Au milieu de ce fouillis sinistre, mame Toinon errait, cherchant à
retrouver Tony parmi ces morts méconnaissables, s'épuisant en efforts
pour soulever les pierres, les poutres et les fascines, et, après chaque
vaine tentative, s'arrêtant, détrompée, mais non découragée...

Pauvre femme! Quelle force d'âme il lui fallait puiser dans son amour!

Il n'était pourtant pas difficile à distinguer des autres, le pauvre
Tony. C'était le plus jeune et c'était le seul officier.

Mais la poudre avait noirci les uniformes. Le sang et la boue les
avaient souillés...

Mame Toinon cherchait toujours...

Tout à coup, auprès d'une casemate écroulée, elle crut entendre une
faible plainte...

Elle appela:

--Tony, Tony, est-ce toi?

Un nouveau gémissement répondit à cet appel.

Dans la demi-obscurité, mame Toinon aperçut un soldat gisant, la
poitrine prise sous un madrier...

Il faisait trop noir pour le reconnaître. Mais, quel qu'il fût, mame
Toinon résolut de lui porter secours.

C'était une rude tâche pour une femme que de soulever le lourd morceau
de bois qui pesait sur le moribond. Un moment de faiblesse, et elle
l'écrasait!

Rassemblant toutes ses forces, Toinon parvint à déplacer la poutre...

--Ah! fit le soldat, avec un soupir de soulagement.

--Qui êtes-vous? où souffrez-vous? demanda la libératrice.

Le blessé ne répondit pas. Il était évanoui.

Mame Toinon n'en avait pas tant fait pour abandonner ainsi le pauvre
garçon. Elle le prit dans ses bras pour l'emporter à la lumière.

Tout à coup, elle poussa un grand cri. Ses doigts venaient de rencontrer
un cordon passé au cou du soldat, et auquel pendait une médaille.

Ce cordon d'or, cette médaille, elle les reconnaissait. C'était elle
qui les avait donnés à Tony le jour où il s'était enrôlé dans les
gardes-françaises.

--Tony! Tony! c'est toi!...

Il ne parla point; mais elle sentit les lèvres du jeune homme frôler sa
main... Lui aussi l'avait reconnue.

Elle saisit son Tony dans ses bras et l'emporta comme s'il eût été un
enfant...

Mais c'était là l'effort du premier instant. Bientôt, malgré elle, ses
forces la trahirent; elle dut reposer à terre son fardeau, près duquel
elle se laissa elle-même tomber en pleurant. Fallait-il donc perdre
son plus précieux, son unique trésor au moment où elle venait de le
reconquérir?

Marne Toinon, au désespoir, allait appeler au secours, au risque
d'attirer l'attention des Impériaux et de faire prendre Tony comme
prisonnier de guerre, quand un bruit léger attira son attention.

A quelques pas d'elle, un homme marchait avec mille précautions, se
baissant de temps à autre comme pour examiner les cadavres, puis mettant
la main à ses poches.

Mame Toinon vit immédiatement à qui elle avait affaire.

L'homme qui arrivait ainsi était un de ces _corbeaux_, comme on les
appelait, qui suivaient les armées pour dévaliser les morts sur les
champs de bataille. On avait beau les arrêter, les fustiger même,
rien n'y faisait. L'âpreté du gain en ramenait toujours de véritables
essaims.

Dans la situation terrible où elle se trouvait, mame Toinon n'avait rien
à craindre. --Hé! l'ami!... cria-t-elle. L'homme eut un soubresaut et
s'apprêta à prendre la fuite.

Mais, s'apercevant qu'il n'avait affaire qu'à une femme, il se rassura.

--Mon ami, dit mame Toinon, vous faites un vilain métier qui vous
rapporte peu. Voulez-vous faire une bonne action qui vous vaudra trois
louis?

--De quoi s'agit-il? demanda l'homme tout à fait remis de son effroi.

--Il n'y a ici, répondit mame Toinon, que des soldats qui n'ont pas de
grands trésors dans leurs poches; laissez-les et aidez-moi à porter
jusque dans la ville un jeune officier blessé.

--Volontiers!...

Le corbeau d'armée n'était pas un méchant homme au fond. Il s'empressa
de ramasser deux mousquets, les lia en forme d'X, étendit dessus un
épais manteau, et y déposa Tony avec précaution.

--Pourrez-vous porter un bout? demanda-t-il en se disposant à enlever le
jeune homme sur ce brancard improvisé.

--Ah! je crois bien! s'écria la vaillante femme. Marchons, et soyez sûr
que vous n'aurez pas perdu votre nuit.

Madame Toinon tint parole. Une demi-heure après, Tony était couché dans
un bon lit, et le _corbeau_ se retirait, les poches bien garnies.

Voilà pourquoi, quand le marquis de Langevin était arrivé, il n'avait
pas pu retrouver le corps de son petit-fils.

Madame Toinon n'était pas femme à abandonner son oeuvre en si beau
chemin. Elle se mit en quête d'un médecin.

Seulement, comme elle ne voulait pas qu'on lui ravît son cher Tony, elle
ne s'adressa pas à un chirurgien de l'armée.

Elle en fit mander un dans la ville.

A la première inspection, l'homme de l'art fronça le sourcil.

--Vous êtes la soeur du blessé? demanda-t-il.

--Non.

--Sa femme?

--Il n'a pas dix-huit ans...

--Sa maîtresse alors?

Mame Toinon eut un mouvement d'indignation. Le docteur crut qu'il se
trouvait devant une de ces généreuses créatures qui, de tout temps, se
sont vouées au salut des blessés.

--On peut donc parler, dit-il. Eh bien, recueillez-un autre soldat à
soigner. Celui-là n'a pas deux heures à vivre.

La pauvre femme poussa un cri et tomba évanouie sur le lit du mourant.

Et maintenant qu'était devenu M. de Vilers?

On se rappelle qu'il avait été surpris par l'explosion de la mine, au
moment où il s'écriait:

--Fuyez!...

Il avait été lancé du même côté que Tony.

Si mame Toinon eût continué ses recherches, si elle se fût moins
exclusivement occupée de son ancien commis, elle eût remarqué que sous
la même poutre, un peu plus avant dans les décombres de la casemate, un
autre homme était étendu. Cet homme était le marquis.

En soulevant la poutre qui étouffait Tony, elle le dégagea également. Le
grand air et la fraîcheur du matin firent le reste.

Le marquis, contusionné, froissé par sa chute, n'avait en réalité aucune
blessure sérieuse. Il se traîna péniblement jusqu'aux environs du camp.
En y arrivant, il entendit des soldats qui disaient:

--Le combattant mystérieux, tu sais qui c'était?

--Oui, le marquis de Vilers. Le capitaine de Maurevailles en parlait
tout à l'heure au capitaine de Lavenay.

--Et il a été tué.

--Il paraît.

--Quel dommage!

--Tu le connaissais?

--J'ai servi sous lui devant Fraülen.

--Et c'était un brave homme?

--Le meilleur des chefs!... Ah! sa mort sera un grand deuil pour ses
anciens soldats!...

Les soldats s'éloignèrent. Vilers allait les rappeler; une inspiration
subite lui vint.

--Mort! se dit-il... On me croit mort!... Eh bien, soit. Oui, je le suis
et le serai longtemps! car, décidément, c'est Dieu lui-même qui veut que
je le sois... pour les autres seulement...



VIII

ÉTRANGES NOUVELLES


La mort avait fauché; mais nous étions vainqueurs.

Le roi Louis XV avait fait son entrée triomphale dans Anvers, pris par
ses soldats, et s'y était fait complimenter de sa victoire par ceux-là
même qui l'avaient remportée. L'armée française poursuivant sa marche,
arrêtée seulement par quelques escarmouches, s'était emparée de
Mons, dont la garnison n'avait pas tardé à se rendre, et occupé
Saint-Guislain, Sombreff, Enheven... Enfin, malgré les secours qui
lui avaient été envoyés, la garnison de Charleroi avait été faite
prisonnière, le 2 août. Le corps d'armée du prince de Conti avait
terminé ses opérations et venait se fondre dans celui du maréchal de
Saxe, qui allait bloquer Namur.

Réunis dans Charleroi, où leur régiment prenait quelques jours de repos,
Maurevailles, Lavenay et Lacy examinaient la situation.

Elle était singulièrement améliorée.

--D'abord, faisait observer Lavenay, nous n'avons plus continuellement
à nos trousses ce petit diable incarné que le marquis de Langevin avait
pris sous sa protection, et qui, je ne sais pourquoi, avait la manie de
se mettre constamment en travers de nos affaires...

--C'est vrai, dit Maurevailles, Tony s'est fait tuer...

--Pauvre garçon! C'était un brave, après tout, messieurs, s'écria Lacy.

--Je suis loin de le nier, et je ne vous cache pas, que j'aime mieux
qu'il ait eu la mort glorieuse du soldat que celle qu'il a risquée tant
de fois en face de nos épées...

--Il est mort victime de sa témérité. Nous n'y pouvons rien. Quant à
Vilers...

--Vilers a tenu sa parole, il s'est fait tuer...

--La situation de Maurevailles est donc bien nette. Il ne lui reste plus
qu'à se faire aimer de la marquise...

--Eh, messieurs, dit Maurevailles, ce ne sera peut-être pas si facile
que cela vous semble...

--C'est ton affaire. Aussi, à ta place, j'aurais demandé au prince
de Conti, qui nous quitte pour aller passer quelques jours à Paris,
l'autorisation de l'accompagner...

--Non pas, dit Maurevailles.

--Pourquoi donc?

--Parce que j'ai envoyé d'Anvers, aussitôt la mort de Vilers, deux
hommes à moi, chargés de prendre des renseignements, l'un à Blérancourt,
l'autre à Paris...

--Eh bien?

--Celui qui est allé à Blérancourt est de retour. Il ne sait rien, sinon
qu'on n'y a pas revu la marquise.

--Et celui de Paris?

--Je l'attends. Il me dira si, comme j'avais lieu de le supposer, madame
de Vilers est allée rejoindre sa soeur Réjane.

--Ah! Réjane, dit Lacy, pauvre enfant!... Être frappée d'un si affreux
malheur à son âge!...

--Tais-toi! s'écria Maurevailles. Tu éveilles en moi comme un remords.
Oui, oui, cette pauvre enfant m'aimait!... Ah! messieurs, je me demande
par instants si ce n'est pas une entreprise déloyale et fatale que la
nôtre; si ce n'est pas une oeuvre condamnée d'avance que celle qui
a désuni quatre amis fidèles, tué deux braves soldats, arraché
l'intelligence à une enfant innocente et pure!...

--Il ne tient qu'à toi d'y renoncer.

--Non, j'ai juré!... je tiendrai mon serment.

--Écoute, dit Lacy. Aimes-tu Réjane? Alors, sur mon honneur, pour ma
part, Vilers étant mort, je te rends ta parole. Si, au contraire, tu
n'as pour cette enfant que la pitié qu'elle mérite si bien, si tu crois
pouvoir sans jalousie la voir l'épouse d'un autre, eh bien, moi, Marc de
Lacy, je te dis: «Sois en paix, je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir
pour la consoler et la rendre heureuse...»

A ce moment, on frappa violemment à la porte de la maison où ils étaient
réunis.

Un coursier, couvert de poussière, arrivait de Paris. C'était celui
qu'avait envoyé Maurevailles.

Les trois Hommes Rouges l'entourèrent.

--Eh bien, Luc, demanda Maurevailles, quelles nouvelles?

Luc hésita et jeta un regard rapide sur Lavenay et Lacy.

--Tu peux parler devant ces messieurs, dit Maurevailles, ils sont au
courant des choses et ont autant d'intérêt que moi à connaître le
résultat de ton voyage.

--S'il en est ainsi, commença le courrier, que monsieur le chevalier
veuille bien prendre la peine de m'écouter. Selon les ordres qui
m'avaient été donnés, je me suis rendu à Paris, où je suis descendu, non
pas à l'hôtel de M. le chevalier, mais dans une auberge. Ayant le choix,
j'ai jeté mon dévolu sur les _Armes de Bretagne_, dont l'hôte est mon
compatriote.

--Sois plus bref, dit Maurevailles.

--A l'avantage d'avoir d'excellent vin, les _Armes de Bretagne_ ajoutent
celui d'être situées sur le quai de Béthune, à deux pas de l'hôtel de
Vilers...

--Peut-être était-ce trop près, fit observer Maurevailles. Ta présence
aurait pu soulever des soupçons.

Luc se mit à rire.

--J'espérais que monsieur le chevalier me connaissait mieux, fit-il.
Avant de me présenter à l'auberge des _Armes de Bretagne_, j'avais fait
peau neuve. Vêtu d'un sarrau de toile, débarrassé de ma perruque et
coiffé à la malcontent, j'avais tout l'air d'un provincial fraîchement
débarqué à Paris et venant y chercher une place. C'est à ce titre que je
me présentai, en priant maître Le Roux, l'aubergiste, de me mettre en
rapport avec quelques-uns de messieurs les laquais du voisinage.

--Excellente idée!

--Je m'en vante. Elle réussit d'autant mieux que plusieurs des
serviteurs de l'hôtel de Vilers venaient le soir, avant de se coucher,
vider un pot de vin chez maître Le Roux, en cancanant sur leurs maîtres
avec les autres laquais du voisinage.

--Et tu lias connaissance avec ces laquais? demanda Maurevailles.

--C'est-à-dire, répondit Luc, que je fus bientôt leur compagnon
indispensable. C'était moi qui régalais la plupart du temps, sous
prétexte de me faire indiquer la place que je désirais.

«--Quel dommage, me dit un soir Comtois, le piqueur de l'hôtel de
Vilers, que M. le marquis ne soit plus ici! Bien découplé comme vous
êtes, vous lui eussiez certainement convenu...

»--Où donc est-il? demandai-je.

»--Ah! c'est une curieuse histoire. Il a longtemps passé pour mort, et
Madame la marquise a disparu. Puis, un beau jour, elle est revenue et le
vieux Joseph, le valet de chambre, qui est l'homme de confiance de la
maison, nous a dit que son maître n'était pas si mort qu'on le croyait.

»--Alors, il va revenir aussi? demandai-je d'un air naïf.

»--Oh! pas tout de suite. Après la guerre seulement, s'il n'est pas tué.
En ce moment il se bat comme un lion à l'armée de Maurice de Saxe...»

--Morbleu! comment savent-ils cela? s'écria Maurevailles stupéfait.
Vilers, malgré sa promesse, aurait donc revu la marquise?...

--Attendez pour vous étonner, monsieur le chevalier, dit Luc. Je vous
garde le singulier pour la fin.

--Parle vite!...

--La marquise, qui ne semble pas, en effet, croire à la mort de son
mari, puisqu'elle ne porte pas le deuil, vit cependant fort retirée dans
son hôtel. C'est même pour cela que les domestiques peuvent aller, le
soir, boire et bavarder à leur gré. Elle n'admet auprès d'elle que le
vieux Joseph, avec qui elle a de longues causeries...

--Et tu n'as pu savoir sur quoi portent ces entretiens?...

--Impossible, monsieur le chevalier. Joseph, vous le savez, est tout
dévoué au marquis. Aussi reste-t-il absolument impénétrable. Et puis, je
n'ai pas osé me frotter trop à lui...

--Pourquoi donc?

--J'étais déjà auprès de M. le chevalier, il y a quatre ans, et le vieux
Joseph aurait pu me reconnaître.

--Alors, c'est tout ce que tu sais?...

--Non pas. J'apporte une nouvelle que je crois intéressante.

--Laquelle?

--Quand elle n'est pas avec Joseph, la marquise réunit ses femmes de
chambre dans son boudoir et les fait choisir des étoffes, tailler et
coudre...

--Coudre!... s'écria Maurevailles abasourdi. Que nous racontes-tu là?

--L'exacte vérité, monsieur le chevalier. Madame de Vilers prépare une
layette.

--Une layette!... Et pour qui?

--Pour l'enfant qu'elle va mettre au monde dans quelques mois...

--Haydée enceinte!... s'écrièrent d'une seule voix les trois officiers.
C'est impossible!...

--Cela est pourtant.

--Et elle attend le retour de son mari?... Mais alors Vilers nous a
trompés. Avant de partir pour la frontière, il a revu la marquise. Voilà
le secret de cette disparition. Le lâche mentait à sa parole!

--Et le prétendu remords qui l'a ramené à nous n'était que le désir de
nous jouer. Certain qu'à la fin nous le punirions de sa déloyauté, il
a agi de ruse pour endormir notre vengeance, et, tandis que nous nous
attristions sur sa résignation au rôle de victime, il était dans les
bras de la marquise, se riant avec elle de notre sotte crédulité!

--C'est ignoble, fit Lacy et maintenant, au contraire de ce que je
disais pour Tony, j'ai regret qu'une mort de soldat l'ait ravi à mon
épée. Je maudis ce traître...

--Que sa mémoire soit à jamais flétrie!

--Quoi qu'il en soit, messieurs, dit Lavenay, il ne nous reste plus qu'à
terminer au plus vite la guerre, pour rentrer à Paris et en finir.



IX

LE RÉVEIL


Le courrier avait raconté l'exacte vérité: la marquise de Vilers allait
devenir mère.

Ce bonheur qui lui avait été refusé pendant les quatre premières années
de son mariage, ces quatre années passées dans l'amour heureux et
paisible, elle allait le devoir aux quelques heures d'amour furtif
dérobées aux péripéties de la lutte.

Mais de quelles craintes terribles cette joie n'était-elle pas mélangée!
Cet enfant qui allait venir au monde connaîtrait-il son père? La
fatalité ne l'avait-elle pas déjà fait orphelin?

La marquise ignorait encore les suites de l'explosion d'Anvers. Elle
croyait que son mari, suivant l'armée en volontaire, continuait la
guerre jusqu'à la fin.

Elle ne s'effrayait pas de ne pas recevoir de ses nouvelles. Elle savait
qu'il se cachait des Hommes Rouges et surtout qu'il ne voulait point,
par une lettre envoyée à Paris, leur faire savoir qu'il l'avait revue.

--S'il lui arrivait malheur, pensait-elle, le marquis de Langevin m'en
avertirait certainement...

Et elle priait Dieu de presser la fin de la campagne et le retour de son
époux.

La prière lui donnait du courage et de l'espoir.

La marquise, du reste, avait à s'occuper de sa soeur, la pauvre Réjane,
toujours folle.

Réjane s'amusait beaucoup des préparatifs qu'Haydée faisait pour son
enfant. Selon elle, ces étoffes blanches qu'on façonnait, ces tulles
qu'on plissait, ces dentelles qu'on ajustait, c'était pour son trousseau
de noces...

De noces avec Maurevailles qui n'était pas sorti de sa pensée.

Elle restait de longues heures dans le boudoir de la marquise, essayant
ces petits vêtements d'enfant, les examinant dans tous les sens, jouant
avec eux.

Le temps s'écoulait ainsi.

Un jour que la marquise était sortie, sous l'escorte du vieux Joseph,
pour se rendre à l'église de Saint-Louis, une personne, vêtue en femme
du peuple, se présenta à l'hôtel de Vilers, demandant à parler à la
marquise.

Obéissant à la consigne qu'il avait reçue, le suisse lui barra le
passage.

La femme insista. Elle avait, disait-elle, un dépôt à rendre à madame de
Vilers.

Mais les événements, qui s'étaient passés lors de l'enlèvement de la
marquise par le magnat, avaient rendu le suisse prudent.

--Quelle que soit votre mission, dit-il à la femme, j'ai ordre formel de
ne laisser entrer personne sans l'autorisation de M. Joseph.

--Et où est-il, ce M. Joseph? demanda la femme.

--Il est sorti avec madame la marquise. Revenez dans une heure.

--Revenir, revenir! grommela la femme, qui ne paraissait pas d'humeur
bien douce. Est-ce que vous croyez que je n'ai que cela à faire, moi?...
Si je viens ici, c'est pour rendre service, et voilà comme on me reçoit.
Non, je ne reviendrai pas!... Vous direz à votre M. Joseph qu'il prenne
la peine de passer d'ici à ce soir rue des Jeux-Neufs, que Babet, la
servante de mame Toinon, a quelque chose de sérieux à communiquer à la
marquise!...

C'était en effet Babet, la vieille bonne de mame Toinon, celle qui
gardait la boutique pendant que sa maîtresse allait avec Tony au bal de
l'Opéra.

Lors de son départ pour les Pays-Bas, c'était encore à Babet que mame
Toinon, qui avait fermé sa boutique, avait confié la garde de la maison.

Or, si nos lecteurs s'en souviennent, quoique bonne femme au fond,
Babet, dans la forme, n'était pas la douceur même. Aussi comme le suisse
lui déclara que M. Joseph aurait probablement autre chose à faire que
d'aller lui parler rue des Jeux-Neufs, se mit-elle dans une atroce
colère.

Ses éclats de voix attirèrent l'attention de Réjane qui, guidée par le
bruit, descendit jusqu'au milieu de la grande cour.

Dès qu'elle l'aperçut, Babet, malgré les efforts du suisse, courut à
elle.

--N'est-ce pas, s'écria-t-elle, n'est-ce pas, ma jeune demoiselle, que
ce gros ventru a tort, et que madame la marquise de Vilers me recevra?

Réjane la regarda avec étonnement, puis, comme frappée d'une idée
subite:

--Chut! fit-elle en mettant un doigt sur ses lèvres, venez. C'est _lui_
qui vous envoie?

Et la pauvre enfant, qui ne cessait de penser à Maurevailles, entraîna
la vieille Babet ébaubie.

Le suisse, ayant ordre de ne pas contrarier la jeune fille, haussa les
épaules et rentra dans sa loge. Babet suivit ainsi Réjane jusque dans le
boudoir.

--Ici vous pouvez parler, dit la pauvre enfant. Que me voulez-vous?

--C'est un paquet que j'apporte.

--Un paquet?

--Oui, pour madame de Vilers.

--Ah! fit Réjane désappointée. Et qu'y a-t-il dans ce paquet?

--Un coffret. Voici l'histoire. Je vous ai dit que j'étais la servante
de mame Toinon, la costumière, qui est partie en me laissant la garde de
la maison. Ce départ a naturellement été connu dans le quartier. Cette
nuit, des voleurs sont entrés, ont tout brisé, tout fracturé, tout
emporté. Ils n'ont laissé que ce qui leur a paru ne rien valoir pour
eux.

--Eh bien, dit Réjane, pour qui tout ce qui ne concernait pas
Maurevailles était indifférent, en quoi, ma bonne femme, puis-je vous
être utile?

--Oh! en rien, mademoiselle. Dieu merci, les quelques valeurs de ma
patronne, que j'ai cachées moi-même en lieu sûr, n'y ont point passé...
Mais voici pourquoi je viens:

Parmi les objets laissés par les voleurs, se trouve un coffret dont
ils ont brisé la serrure. Ce coffret, que je ne connaissais pas à mame
Toinon, ne contient qu'un manuscrit signé: «Marquis de Vilers».

Naturellement je ne me suis pas amusée à le lire... ça ne me regardait
pas... mais comme j'ai entendu souvent parler du marquis par mame
Toinon, comme je sais que M. Tony était l'ami de M. de Vilers, j'apporte
le coffret et les papiers. Si les bandits reviennent, ils ne les
voleront pas!...

Et Babet tendit le manuscrit à Réjane, qui l'ouvrit machinalement.

Tout à coup la jeune fille tressaillit.

--Ah! s'écria-t-elle, merci, merci. Tenez, madame, prenez, voici pour
votre peine!...

Elle détacha son bracelet et le tendit à Babet étonnée.

--Merci, mademoiselle, dit celle-ci en faisant un geste de refus, ce
n'est point pour avoir une récompense que je suis venue. Chez mame
Toinon, on n'a besoin de rien...

--Je vous en prie, prenez ce bracelet, gardez-le en souvenir de moi...
Je vous en saurai gré.

Cette fois Babet accepta un présent, si gracieusement offert, et s'en
alla avec force révérences.

En passant devant la loge du suisse, elle eut une velléité d'y entrer
pour humilier un peu de sa victoire le fonctionnaire trop zélé qui avait
failli l'empêcher d'accomplir la mission qu'elle s'était tracée. Elle se
contenta de lui lancer un regard de triomphant mépris.

Restée seule, Réjane s'était hâtée de parcourir avec avidité le
manuscrit.

Ce qui l'avait frappée, lorsqu'elle y avait jeté les yeux, c'était un
nom plusieurs fois répété: le nom de Maurevailles.

Ce nom avait, pour elle, prêté immédiatement au manuscrit une valeur
inexprimable.

Si elle avait eu de l'argent sur elle, elle eût tout donné à Babet pour
avoir ce manuscrit.

Mais, ayant la poche vide, elle avait offert son bracelet.

Maintenant elle lisait, ardemment, fiévreusement, concentrant toute son
attention sur ce récit auquel était mêlé celui qu'elle aimait.

D'abord, ce ne fut pour elle qu'un amas de mots confus, desquels
sortaient seuls les noms propres.

Puis, peu à peu, le jour commença à se faire dans son esprit. Le
manuscrit--que nos lecteurs connaissent--racontait le serment fait
devant Fraülen, et expliquait les causes de la froideur de Maurevailles
pour toute autre qu'Haydée, qu'il était condamné à aimer de par la
parole donnée.

A mesure qu'elle lisait, une réaction se faisait dans son esprit
bouleversé. Quand elle eut fini, la raison lui était revenue...

Haydée n'aimait point et ne pouvait aimer Maurevailles.

C'était donc à la jeune fille de se faire aimer de lui...

Elle le comprenait. Donc, elle était sauvée!

Après le manuscrit, Réjane lut la lettre qui était restée au fond du
coffret.

Cette lettre, on s'en souvient, n'avait pour adresse qu'une initiale.

La suscription disait:

«_Au baron de C.... ou à celui qui trouvera, ce coffret_.»

Ce qui avait autorisé Tony à rompre le cachet et l'avait, par la suite,
lancé dans toutes les aventures que nous avons racontées.

Mais Réjane paraissait, en cela, mieux renseignée que Tony.

--Le baron de C...? s'écria-t-elle. Mais c'est évidemment ce vieux baron
de Chartille, qui, après avoir été l'ami intime du père de M. de Vilers,
se fit presque le camarade du marquis. A quel autre mieux qu'à lui, en
effet, pouvait-il songer à confier ses secrets intimes? M. de Chartille
était à la fois son père et son frère. Oh! oui, c'est bien à lui qu'est
adressé ce manuscrit. Il faut donc qu'il l'ait! Lui, si bon, si brave;
lui, le modèle de l'honneur... Il nous protégera tous!...

Haydée rentrait à ce moment. Sa surprise fut extrême, quand elle
entendit Réjane lui dire avec tranquillité:

--Soeur, ne te déshabille pas; ne fais pas dételer ton carrosse.
Conduis-moi, je te prie, chez le baron de Chartille. Lui seul peut nous
sauver, toi et moi, et faire cesser nos douleurs.



X

A SAINT-GERMAIN


Le baron de Chartille était un de ces hommes dont notre vie moderne à
toute vapeur a rendu les spécimens bien rares.

Haut de six pieds, la poitrine large et développée, bien campé, bien
proportionné, le baron figurait à merveille l'Hercule antique dont il
avait la stature et la vigueur.

On ne savait pas au juste son âge réel. Lui-même prétendait l'avoir
oublié. Mais on s'accordait pour dire qu'il devait être presque
centenaire.

Cela ne l'empêchait pas d'être solide, droit et ferme, comme les vieux
chênes de la forêt de Saint-Germain, ses contemporains et ses amis.

Nous parlons de la forêt de Saint-Germain, car c'était là que le baron
passait la plus grande partie de son existence.

Il habitait près du parc un vieil hôtel aux vastes salles où sa taille
colossale était à l'aise. Par une faveur spéciale, due à ses services
et à ses relations à la cour, il avait l'autorisation, bien rarement
accordée, de chasser dans la forêt royale.

Cette autorisation, il en usait largement. Dès la pointe du jour, on
pouvait le voir, le mousquet sur l'épaule, courir les allées, à la
recherche des chevreuils et des daims, suivi d'un seul chien, choisi
entre mille par le vieux baron qui avait été un des veneurs les plus
expérimentés de son temps et qui se faisait fort, avec son unique
limier, de faire plus de besogne que tous les gentilshommes de la cour,
avec leurs meutes réunies.

Les habitants de Saint-Germain, qui le voyaient rentrer presque chaque
jour, portant sur son épaule le gibier qu'il venait d'abattre, ne
pouvaient songer à le démentir.

La chasse était le seul passe-temps du vieux baron, qui se retrempait
ainsi dans l'exercice violent. Le soir, pourtant, il lisait dans son
fauteuil quelques chapitres des _Traités militaires de Vauban_, ou
quelques poésies de Malherbe. Il est vrai qu'après cette lecture, il
gagnait vite son lit pour y dormir jusqu'au matin.

Avec une vie ainsi réglée, le baron venait fort rarement à Paris, où
aucune affaire ne l'appelait. Il avait coutume de dire qu'il était trop
vieux pour se déranger et que ceux qui voulaient le voir savaient le
chemin de sa demeure, où un bon accueil les attendait.

Tel était l'homme auquel le marquis de Vilers avait adressé son
testament. Supposant que la cassette tomberait entre les mains de
quelqu'un de sa famille qui saurait l'amitié toute particulière qui le
liait au vieux baron, M. de Vilers n'avait pas pris la précaution de le
désigner autrement que par son initiale. On a vu le résultat de cette
négligence.

Quant au baron de Chartille, il avait continué à chasser dans sa forêt,
sans s'étonner de l'absence de Vilers.

Dans les commencements, il s'était contenté de dire:

--Vilers me néglige. Les plaisirs de la cour lui font oublier son vieil
ami. Je lui ferai des reproches.

Puis, apprenant la reprise de la campagne, il avait pensé:

--Vilers est parti. Il a repris du service. J'aurai de bonnes histoires
de guerre à son retour. Cela me ragaillardira!...

Quand Réjane, montrant à sa soeur le manuscrit, lui dit qu'il fallait
aller voir le baron de Chartille, ce nom fut pour la marquise un trait
de lumière.

Elle se demanda comment elle n'y avait pas plus tôt pensé.

Réjane n'était donc plus folle? Bien au contraire, elle causait fort
sagement. La foi en le baron de Chartille, l'espérance d'être mariée par
lui à Maurevailles, l'avaient comme ressuscitée.

Quelques minutes d'entretien convainquirent la marquise de cette réalité
si heureuse!

Elle donna l'ordre de partir immédiatement pour Saint-Germain.

La route parut longue aux deux femmes qui avaient hâte de voir le vieux
baron et de savoir ce qu'il déciderait en cette affaire.

Cependant, le postillon, pressant un peu les chevaux, on arriva enfin à
l'hôtel de Chartille.

Le baron, selon sa coutume, était dans son grand fauteuil. Il tenait
ouvert sur ses genoux le célèbre _Traité de Vénerie_, de Jacques du
Fouilloux, livre spécial, dédié à Charles IX, et qui était alors comme
un oracle dans cette science aujourd'hui tombée en désuétude.

En apercevant les deux jeunes femmes, le baron ferma vivement son livre
et se leva militairement.

--Bénis soient les dieux! s'écria-t-il avec un fin sourire, puisqu'ils
m'amènent en ce jour si charmante compagnie! C'est bien à vous,
marquise, de n'avoir pas oublié le vieux solitaire et de venir le voir
dans son ermitage...

Mais remarquant tout à coup le voile de tristesse qui s'obstinait à
altérer le sourire de la marquise:

--Mon Dieu, fit-il, que se passe-t-il donc? Cette visite
m'annoncerait-elle un malheur? Est-ce que Vilers?...

Ce fut Réjane qui lui répondit en lui tendant le manuscrit.

Il le parcourut fiévreusement.

--Oui, je savais déjà une partie de cette histoire, murmura-t-il en
lisant l'histoire de Fraülen... Mais j'étais loin de soupçonner toute la
vérité...

Il arrivait à la fin.

--Ah! dit-il encore. Pauvre Vilers, toujours le même!... mais il n'y
a rien à dire. J'étais ainsi, pis que cela peut-être, à son âge...
Corbleu!... j'espère bien que Lavenay ne l'a pas tué?...

La marquise le mit alors rapidement au courant des événements qui
s'étaient passés après le duel de Vilers et de Lavenay. Le vieillard,
assis dans son fauteuil, la tête appuyée sur la main droite, écoutait
ardemment.

Quand elle eut fini, il étendit la main vers le cordon qui pendait près
de son fauteuil et sonna.

Un domestique apparut.

--Lapierre, dit M. de Chartille, va dire à mon cocher d'atteler tout
de suite ma chaise de poste. Pendant ce temps, tu prépareras ma grande
valise de voyage et tu feras tes bagages pour m'accompagner...

Habitué de longue date à l'obéissance passive, le domestique salua et
sortit pour exécuter les ordres du baron.

--Où allez-vous donc ainsi? demanda madame de Vilers étonnée.

--Aux Pays-Bas, parbleu!

--Comment, vous voulez?...

--Vous me dites que Vilers a besoin de moi. Je me rends à son appel. Il
est là-bas. J'y vais. Et s'il vit encore, je vous garantis qu'il vivra
longtemps...

--Mais que comptez-vous donc faire?

--Le débarrasser de ces gens qui le gênent. Quand ils ne seront plus là,
il sera dégagé de son serment envers eux...

Le vieux baron disait cela avec une simplicité, une assurance
stupéfiantes. C'était à croire qu'il s'agissait de la chose la plus
simple du monde.

--Mais vous ne connaissez pas les autres Hommes Rouges? dit madame de
Vilers.

--J'en connais un, je les connaîtrai tous. J'avais, du reste, une
vieille rancune de famille contre ce jeune Lavenay. J'ai eu, dans le
temps, avec son grand père, une affaire dans laquelle celui-ci s'est
assez mal conduit... Il a refusé de se battre avec moi, sous prétexte
que j'étais trop jeune... Plus tard, j'ai eu aussi une querelle avec
le père, Gaëtan de Lavenay, qui était alors lieutenant à
Navarre-Infanterie... c'était un duelliste de profession, celui-là. Mais
on a arrêté l'affaire, sous le prétexte que j'étais trop vieux... Je
serai enchanté de régler une bonne fois mes comptes avec quelqu'un de la
famille!...

--On le dit terrible à l'épée, objecta Réjane.

--Oh! de notre temps, cela ne comptait pas... Tenez, il y a de cela une
cinquantaine d'années... plus même, soixante ans au moins... nous étions
dix gentilshommes qui avions fait un pari contre les meilleurs maîtres
d'armes du régiment..... Il y avait là Chaverny, de Pons, Bressac et un
Maurevailles qui devait être, à propos, le grand-père ou le grand-oncle
de celui d'aujourd'hui. La rencontre eut lieu en plein jour, sur la
place Royale... Eh bien, nous blessâmes les dix prévôts. De notre côté,
il n'y eut que Bressac qui eut la cuisse traversée par l'épée d'un
sergent de Saintonge... Ce fut une belle partie... On en parla pendant
un mois à la cour...

Tout en bavardant, le vieux baron avait pris son épée, ses pistolets et
son manteau de voyage. La berline était attelée et le postillon faisait
claquer son fouet dans la cour. Lapierre plaçait sur le haut de la
voiture la valise de son maître et la sacoche qui contenait ses effets
personnels.

--Adieu, mesdames, dit le baron en baisant la main de la marquise et
celle de Réjane. Retournez à Paris. Dans quelques jours, vous aurez des
nouvelles...

Mais comme la marquise s'apprêtait à prendre congé de lui, Réjane, toute
confuse, toute rouge, restait immobile et clouée sur son siège.

--Voyons, mon enfant, reprit le baron, on dirait que votre petit coeur
n'est pas encore complètement déchargé... Parlez donc!

Elle balbutia quelques mots, inintelligibles pour le baron, puis se tut
soudain.

--Ah! je comprends, fit la marquise. C'est que, parmi nos ennemis, il y
en a un... qu'elle aime...

--Parbleu! s'écria le baron. Toujours l'histoire de _Roméo et Juliette_!
Et comment s'appelle-t-il, votre Roméo?

--Le chevalier de Maurevailles... murmura Réjane.

--Eh bien, mon enfant, reprit-il en saisissant les mains de la jeune
fille et en la conduisant auprès de sa soeur, soyez sans crainte. On le
ménagera, votre Roméo. Et, si vous le désirez même, on vous le ramènera.

Réjane ne put se défendre de se jeter dans les bras de l'excellent baron
qui n'avait point trompé son attente, puis se retira avec sa soeur...



XI

UN DE MOINS


Tandis que madame de Vilers et Réjane retournaient à Paris, le baron de
Chartille brûlait la route.

Avec une vigueur incroyable à son âge et que lui eussent enviée bien
des jeunes gens, il ne quitta, ni jour ni nuit, sa chaise de poste, ne
s'arrêtant que pour relayer et se faisant apporter ses repas dans la
voiture.

Enfin le baron arriva au camp, et après s'être fait reconnaître, demanda
une entrevue immédiate à Maurice de Saxe.

Son nom était bien connu. Le maréchal s'empressa de recevoir le brave
centenaire en s'enquérant avec déférence du motif évidemment grave qui
pouvait l'amener à l'armée.

M. de Chartille le pria de vouloir bien faire mander les trois officiers
avec lesquels il désirait avoir en sa présence un entretien sérieux.

Quelques minutes plus tard, Lavenay, Lacy et Maurevailles se
présentaient.

Le baron voulut alors expliquer le motif du voyage; mais, dès les
premiers mots, Maurevailles l'interrompit par cet aveu terrible:

--Vilers est mort!...

--Vilers est mort!... s'écria le centenaire avec douleur. Mort...
Assassiné, sans doute?...

Respectant l'âge et la douleur du baron, Maurevailles ne releva pas
cette expression. Mais Maurice de Saxe, intervenant au débat, s'empressa
de répondre:

--Le marquis de Vilers a eu la mort d'un brave; celle que nous devons
tous désirer: il a été tué à la prise de la citadelle d'Anvers...

--C'est une atténuation, dit le baron de Chartille en passant son gant
sur sa paupière humide. On pourra du moins dire à sa veuve: Votre mari
était un brave et loyal officier!...

Mais Lavenay, encore sous le coup de la nouvelle que lui avait apportée
son courrier, s'écria:

--C'était un traître!

--C'était un traître!... répétèrent comme un double écho Maurevailles et
Lacy.

--Que dites-vous, messieurs? s'écria avec indignation le baron. Lui
reprocherez-vous jusqu'au delà du tombeau une faute de jeunesse qu'il a
expiée d'une si sublime façon?

--C'était un traître!... répéta de nouveau Lavenay.

--Ah! je vous remercie de me donner un démenti, monsieur de Lavenay!...
s'écria le vieillard emporté par la colère. Je vais savoir enfin si,
dans votre famille, il y a quelqu'un qui veuille croiser son épée contre
la mienne. En garde, monsieur, en garde, ou, par Dieu, je vous marque
au visage, pour que toute l'armée vous reconnaisse comme un lâche
calomniateur!...

Le vieux baron avait redressé sa haute taille. Sa main impatiente
faisait tournoyer son épée, qu'il avait tirée du fourreau. Maurice de
Saxe crut devoir s'interposer.

--Mon cher baron, dit-il, je vous en prie, calmez-vous. M. de Lavenay
regrette sincèrement de vous avoir offensé par des paroles que...

--Non, non, dit l'obstiné vieillard. Maréchal, vous, l'honneur en
personne, je vous en supplie, laissez-moi châtier ce tourmenteur de
femmes.

--Mais il nous faudrait des témoins, objecta Lavenay.

--En aviez-vous contre Vilers, sur la place Royale? Cependant, prenons
des témoins, je ne m'y oppose pas. Chevalier de Maurevailles, j'aurai à
vous parler ensuite d'une malheureuse jeune fille, passez de mon côté.
Vous, Lacy, secondez votre ami! Mais, pour Dieu! en garde, en garde!

Il n'y avait rien à répliquer. Lavenay tira son épée.

Mais l'assurance semblait l'avoir abandonné. Aux attaques, à la fois
furieuses et savantes du baron, il ripostait lourdement, mollement,
arrivant à peine à la parade.

Deux fois déjà l'épée du vieillard avait effleuré sa poitrine, enlevant
des lambeaux de drap... C'était vraiment un rude adversaire que le baron
de Chartille!

Les témoins de cette scène en suivaient anxieusement les péripéties.

Tout à coup, l'épée du baron décrivit un cercle, prit celle de Lavenay
en tierce pour l'écarter par un froissement rapide. Le fer suivit le
fer, et la lame vint s'enfoncer jusqu'à la garde dans la poitrine du
jeune homme qui tomba lourdement.

Il était mort.

--Je vous demande pardon, maréchal, de vous avoir fait assister à cette
scène, dit froidement M. de Chartille en remettant son épée au fourreau.
Vous, messieurs de Lacy et de Maurevailles, occupez-vous de votre ami.
Je ne vous dis pas adieu, mais au revoir, car je reste ici jusqu'à
nouvel ordre. Mon oeuvre n'est pas faite...



XII

MA MÈRE!...


Dans la meilleure chambre de la maisonnette qu'elle avait louée au fond
de l'un des faubourgs d'Anvers, mame Toinon veillait au chevet de Tony.
Terrifiée par l'arrêt brutal du médecin qui, à première vue, avait
déclaré le jeune homme perdu sans ressources, mame Toinon n'avait pas
voulu accepter cet arrêt comme définitif.

C'est une particularité, souvent fort heureuse, de la nature humaine,
d'accepter sans examen les bonnes nouvelles et de ne croire aux
mauvaises qu'après un contrôle indiscutable.. Le second chirurgien que
la mercière alla chercher fut beaucoup plus consolant que le premier.

--Votre soldat est fortement avarié, dit-il avec une grimace non
équivoque, mais le coffre est solide et à cet âge-là il y a toujours de
la ressource...

--Alors, monsieur, vous espérez...? demanda mame Toinon palpitante
d'émotion.

--Je n'espère rien, sacrebleu! dit le médecin qui appartenait à la
classe des bourrus bienfaisants, je vous dis que nous verrons et rien
de plus. Il y a pas mal de déchirures dans la peau de ce garçon. Mais
jusqu'à présent rien de cassé. Si l'intérieur n'est pas plus détérioré
que l'extérieur... Enfin dans quelques jours je vous rendrai réponse...
En attendant, soignons-le...

Ce fut tout ce qu'elle put savoir, mais c'était déjà beaucoup. Elle
s'installa près du lit de Tony, se promettant de ne plus le quitter
qu'il ne fût hors de danger.

Quelques jours se passèrent. Chaque matin le médecin venait et hochait
la tête d'un air satisfait. Se méprenant, comme l'autre, sur la nature
de l'affection qui liait mame Toinon à Tony, il murmurait:

--On vous le tirera d'affaire, votre chéri. Allons! du temps et de la
patience, voilà les grands remèdes qui valent mieux que tout.

De la patience, elle n'en manquait pas, la bonne et charmante femme.
Certes, elle ne s'impatientait pas au chevet de Tony. N'était-ce pas
pour lui, pour le revoir, pour être auprès de lui qu'elle avait quitté
Paris, ses affaires, son magasin, tout?

Auprès du malade, dans les longues heures, elle songeait; et, malgré
elle, les paroles des deux médecins lui revenaient à l'idée.

--Est-ce votre mari, votre amant? avait demandé l'un.

--On vous le sauvera, votre chéri!.. s'était écrié l'autre.

C'était donc possible!... Malgré la différence d'âge qui les séparait,
Tony pouvait donc, sans trop étonner le monde, devenir son amant, son
mari?...

Malgré elle, elle s'avouait que le sentiment maternel qui l'avait portée
à recueillir, à élever Tony, s'était modifié avec le temps, sans qu'elle
s'en rendît compte. Elle avait vu l'enfant grandir devenir homme et peu
à peu, son affection pour lui avait pris une autre forme... Que de fois
elle avait remarqué avec orgueil combien Tony se faisait beau garçon...
Que de fois, lorsqu'elle l'avait vu plaisanter avec quelqu'une des
fillettes du quartier, elle avait senti en elle un inconscient malaise,
une contrariété jalouse!... A cette heure où elle était là, prête à
donner sa vie pour le sauver, elle ne pouvait plus se le dissimuler; ce
qui dominait en elle, ce n'était pas le dévouement de la mère pour son
fils, c'était la passion folle de l'amante pour l'amant.

Mais, lui, lui, Tony... l'aimait-il?

Hélas! il était là, gisant encore sans connaissance, enveloppé de
bandelettes, en proie à une horrible fièvre, incapable de parler, de
comprendre même... Était-elle sûre seulement de le sauver? Devait-elle
demander à Dieu l'amour de Tony, alors qu'elle en était encore à
implorer sa vie?

Mais, tout à coup, elle se rappelait l'incident de la citadelle, quand
la bouche de Tony à demi évanoui s'était collée sur sa main... O
souvenir cruel et doux à la fois! Ce baiser la brûlait... Elle eût voulu
l'effacer de sa mémoire, et ses lèvres fiévreuses le cherchaient à tout
instant sur sa main.

Ah! ce baiser!... Pour recevoir seulement le pareil, elle donnerait le
paradis!

Il était onze heures du soir. Vaincue par la fatigue, la vaillante femme
s'était assoupie sur son fauteuil.

Un mouvement du malade la tira de sa torpeur.

Tony s'agitait faiblement. La fièvre avait augmenté, le délire
était venu. Le jeune officier murmurait à demi-voix des paroles
inintelligibles.

--Qu'as-tu, Tony, mon trésor? Parle, parle, demanda la jeune femme.

--Ma mère!... dit le blessé, dont le visage s'illumina d'une expression
de béatitude.

Ainsi, il l'appelait sa mère! Lui-même ne voulait être que l'enfant de
mame Toinon...

Et la pauvre exaltée, ramenée par cet unique mot au sentiment réel des
choses, eut le courage de refouler dans son coeur toutes ses pensées de
_femme_ pour n'être plus que _mère_.

--Que veux-tu, cher enfant? demanda-t-elle avec empressement en ne
pensant déjà plus aux rêves fous qu'elle venait de faire, pour ne plus
songer qu'au rôle maternel dont elle s'était chargée.

--Ma mère! répéta Tony.

Mais la fièvre du malade augmentait. Faisant, pour se soulever, des
efforts qui lui arrachaient de sourds gémissements, il semblait se
débattre contre un ennemi inconnu. Dans son délire, il poussait des cris
terribles, appelant ses amis à son aide, repoussant mame Toinon qui
s'efforçait en vain de le contenir et de le calmer.

La pauvre femme, effrayée, envoya au plus vite chercher le médecin. En
apercevant le malade, celui-ci hocha la tête:

--Voilà la crise que j'appréhendais, dit-il. Elle peut le sauver, elle
peut l'emporter.

--Mais ne sauriez-vous calmer cette horrible fièvre?

--Eh! je n'ose l'essayer... Écoutez: vous m'avez dit, je crois, que vous
aviez de l'argent?...

--Oui, docteur; et s'il en faut encore, j'enverrai à Paris. Je vendrai
tout ce que j'ai... Si cela ne suffisait pas, j'ai des amis, je les
verrais... Quelle que soit la somme nécessaire, je l'aurai, Dites, dites
vite... Que faut-il?

--Oh! pas autant que vous pourriez le croire... Je veux simplement vous
proposer de faire venir mon éminent collègue le docteur Van Hülfen. Il
a spécialement étudié ces maladies du cerveau et pourra nous être d'un
grand secours. Seulement, comme c'est un vieux savant qui n'aime pas à
se déranger, surtout la nuit, sans être grassement payé...

--Ah! qu'importe! courez, courez, docteur; amenez-le. Tout ce qu'il
voudra, mais qu'il le sauve!...

Le chirurgien sortit et revint bientôt avec le docteur Van Hülfen.

Le délire de Tony était à son plus haut période.

Le docteur Van Hülfen considéra avec attention le malade, et, non sans
quelque difficulté, parvint à lui saisir le poignet.

--Hum! hum! dit-il, en regardant sa grosse montre d'argent historié
et découpé, cent vingt-deux pulsations à la minute... C'est beaucoup,
beaucoup... Il faut réduire cela...

Puis se tournant vers mame Toinon:

--Donnez-moi un grand drap, dit-il.

--Un drap?

--Oui, un drap de lit.

La mercière s'empressa de le satisfaire.

--Maintenant, de l'eau!...

--De l'eau tiède? dit mame Toinon.

--Non pas. De l'eau froide, glacée même, si c'est possible.

Il y avait dans la maison un puits très profond. On courut y puiser un
seau d'eau fraîche.

Le docteur y trempa le drap, et, aidé de son collègue, le glissa sous
Tony...

--Mais vous allez le tuer... il est tout en sueur! s'écria mame Toinon
stupéfaite.

Sans s'inquiéter des craintes de la mercière, le vieux savant qui,
devançant les idées modernes, avait découvert un traitement dont ne se
servent pas encore nos docteurs--peut-être parce qu'il abrégerait le
nombre des visites,--enveloppa Tony dans le drap mouillé et le maintint,
malgré sa résistance, dans cette enveloppe glacée.

--Quatre-vingts!... dit-il en consultant après quatre minutes le pouls
du malade. Le délire n'existe plus...

En effet Tony semblait beaucoup plus calme.

--Laissez-le dans ce drap, continua le vieux praticien. Seulement, comme
l'eau s'échauffe, vous le rafraîchirez toutes les trois heures. Vous
ferez bien d'avoir deux draps pour alterner. Adieu, madame. Mon cher
collègue, au revoir, vous n'avez plus besoin de moi!...

Mame Toinon voulut insister pour le payer.

--Allez, dit-il, soignez votre malade, vous me paierez quand il sera
debout. Vous avez bien entendu?... De l'eau fraîche... toutes les trois
heures... jusqu'à demain. Au revoir!...

Il sortit. Le chirurgien le suivit.

Mame Toinon resta seule pour soigner son Tony.

Vingt-quatre heures se passèrent, au bout desquelles la fièvre disparut
complètement.

Mais Tony continuait à répéter:

--Ma mère!...

--Oh! oui, dit mame Toinon, tu as raison, je suis ta vraie mère...

Le malade sourit:

--Vous?... dit-il. Oh! non. Vous m'aimez, je le sais bien et je ne vous
le rendrai jamais assez. Mais vous n'êtes pas ma mère... Ma vraie mère,
je l'ai vue... ou du moins j'ai vu son portrait, car elle, ma mère, est
morte! Ce n'est plus qu'en rêve que je puis la revoir!... Ah! j'étais
bien heureux tout à l'heure.

--Mon Dieu! s'écria mame Toinon, voilà le délire qui le reprend...

--Non, dit Tony, je n'ai pas le délire. Je vous dis que j'ai vu le
portrait de ma mère...

Et il lui raconta comment avait été découverte sa parenté avec le
marquis de Langevin, comment celui-ci lui avait montré le médaillon
où se trouvait le portrait de sa mère, mais en lui disant qu'elle
n'existait plus...

Mame Toinon était aussi émue que lui.

--Oui, elle est morte, répondit Tony, et je ne tarderai pas à la
rejoindre. Je ne donnerais pas mon bonheur pour cent années d'existence!

--Toi, mourir! s'écria la jeune femme; oh! non, tu ne mourras pas. Tu es
sauvé, au contraire. Il t'a admirablement soigné, le bon docteur, et je
continuerai son oeuvre, je te le jure!

La chère femme était dans l'ivresse.

Non seulement son Tony allait de mieux en mieux, mais encore ce n'était
pas elle qu'il appelait sa mère!

Et il l'aimait pourtant!

L'aimerait-il donc comme elle voudrait si ardemment qu'il l'aimât?...



XIII

L'OFFICE FUNÈBRE


En présentant à nos lecteurs le baron de Chartille, nous avons dit que
son existence était très méthodiquement réglée.

Or, dans l'emploi de son temps, la religion avait sa part.

De même que, chaque matin, on était sûr de le voir, quelque temps qu'il
fît, partir le fusil sur l'épaule, de même, tous les dimanches, on le
voyait dans l'église de Saint-Germain, où sa place était réservée,
écoutant la grand'messe et dominant de sa haute taille les fidèles qui
l'entouraient.

Aussi, après avoir vengé son ami Vilers, son premier soin fut-il de
faire dire une messe pour le repos de son âme.

Il s'adressa au maréchal de Saxe et lui demanda la permission de
disposer de ses soldats pour rendre la cérémonie plus digne.

Maurice de Saxe la lui accorda avec empressement.

Quant aux soldats, ce fut à qui serait admis à prendre part à ce travail
destiné à honorer le souvenir d'un brave.

En quelques jours, un autel colossal fut élevé au milieu du camp, autel
fait de bois et de terre, orné de branches de feuillage, décoré de
faisceaux d'armes et de trophées de drapeaux. Avec un goût parfait, les
soldats disposèrent de chaque côté de l'autel improvisé des pièces de
canons détachées de leurs affûts et mises en croix, autour desquelles
des lames de sabres formaient une étincelante auréole, tandis qu'une
haie de hallebardes et de mousquets, savamment entremêlés, formait comme
un berceau au-dessus de l'officiant.

Il fut décidé que chaque régiment enverrait un détachement à la
cérémonie, et que les tambours, trompettes et musiques, viendraient en
relever l'éclat.

La cérémonie allait commencer, lorsque trois soldats des
gardes-françaises vinrent solliciter l'honneur d'être reçus par le
baron.

Il les fit entrer.

--Monsieur le baron, dit l'un d'eux avec un fort accent méridional, nous
n'avons pas l'honneur d'être connus de vous. Mais nous pensons que vous
ne nous en voudrez pas de vous déranger quand vous saurez que nous
servions tous trois dans la compagnie du capitaine de Vilers que nous
aimions...

--Que nous aimions beaucoup... appuya comme un écho le second
garde-française, en lequel on a déjà reconnu le Normand, inséparable
compagnon du Gascon.

--Et pour qui nous aurions donné notre vie, murmura d'une voix à peine
intelligible le troisième, qui semblait avoir une extrême difficulté à
émettre des sons et dont le nez rouge prenait, grâce à l'émotion, des
teintes violacées.

Celui-là, c'était Pivoine.

--Vous avez eu raison, mes amis, dit le baron. Parlez. De quoi
s'agit-il?

--Eh bien, donc, reprit la Rose, nous avons une prière à vous adresser.
Vous avez probablement entendu parler d'un jeune officier qui conduisait
les vingt hommes sur la brèche, le jour de l'explosion...

--Le cornette Tony?...

--Oui, monsieur le baron, un brave et digne jeune homme, engagé depuis
six mois à peine et qui pouvait aspirer au plus bel avenir...

--Au plus bel avenir..., répéta le Normand.

--Nous l'aimions tous...

--C'est lui qui m'a crevé la gorge, chuchota Pivoine en passant sa
grosse main sur ses yeux humides de larmes; mais je ne lui en voulais
pas; au contraire, c'est pour cela que je l'aimais... quel joli tireur
cela eût fait!... Ah! je voudrais qu'il fût là, quand même ce serait
pour me flanquer encore un coup de pointe!...

--Tony a été l'ami du marquis de Vilers, reprit La Rose. Je puis
même dire qu'il lui a rendu de grands services. Enfin ils sont morts
ensemble.

--Je vous entends, mes enfants, dit le baron d'une voix émue, vous venez
me demander de comprendre Tony dans les prières qu'on va dire pour le
marquis de Vilers... Non seulement j'y consens de grand coeur, mais
encore je vous remercie de m'y avoir fait penser, car c'est justice.
Oui, allez dire à vos camarades que les noms du capitaine de Vilers et
du cornette Tony seront unis, dans la cérémonie qui se prépare, comme
eux-mêmes ont été unis dans la vie et dans la mort. Bien plus, on
pensera dans les prières à tous ceux qui ont péri avec eux et qui n'ont
ici ni ami, ni frère pour les représenter...

--Ah! merci, merci, monsieur le baron, s'écria La Rose; toute l'armée
vous bénira!... Je ne suis qu'un pauvre soldat, mais si vous avez besoin
de la vie d'un homme...

--De deux hommes... dit le Normand.

--De trois hommes, sacrebleu! essaya de s'écrier Pivoine; je ne peux
plus faire de discours, mais j'ai encore le poignet solide...

--Allons, c'est bien, mes enfants, dit le baron que l'émotion commençait
à gagner; le temps se passe. Il faut penser à la cérémonie.

Les trois soldats prirent congé du baron pour avertir leurs camarades du
succès de leur démarche.

Une heure après, un coup de canon annonçait le commencement du service
funèbre.

Comme nous l'avons dit, de nombreux détachements y assistaient.

En outre, presque toutes nos connaissances s'y revoyaient côte à côte.

Le maréchal de Saxe, toujours traîné dans sa petite carriole d'osier et
en grand uniforme, s'était fait placer au milieu du carré des troupes. A
sa droite se tenait debout le marquis de Langevin, également en tenue; à
sa gauche, le marquis de Chartille.

Derrière eux se trouvait le comte de Clermont-Prince, qui avait dirigé
les opérations du siège d'Anvers, et qui avait chargé Tony de la
terrible mission où il avait perdu la vie.

Puis, les officiers du régiment de Bourgogne, où Tony était cornette;
ceux des gardes-françaises, anciens compagnons du marquis de Vilers.

Enfin, tout honteux de la place d'honneur qu'il occupait, Ladrange, le
soldat qui avait eu le poignet cassé à la prise du château du margrave,
et qui avait gagné les galons de brigadier en même temps que Tony
conquérait l'écharpe; Briançon, le sergent qui, seul, avait survécu à
l'explosion d'Anvers; Pivoine, La Rose et le Normand.

Sur le côté, deux femmes pleuraient, inclinées; c'étaient maman Nicolo
et Bavette.

Mais (chose étrange!) seule, mame Toinon manquait. Son absence ne tarda
pas à être remarquée. Maman Nicolo surtout, malgré sa douleur réelle, ne
pouvait s'empêcher de regarder de temps en temps autour d'elle.

Bavette profitait naturellement de l'occasion pour faire de même.

--C'est bien singulier... murmuraient-elles après chaque vaine
recherche.

Le baron de Chartille ne tarda pas à remarquer cette attitude, qui finit
par l'intriguer au plus haut point. Une idée lui vint.

Il avait fait une enquête auprès du maréchal de Saxe, du marquis de
Langevin, des Hommes Rouges. Cette enquête ne lui avait appris que la
mort de Vilers, qui restait sans preuve matérielle. Il se dit que,
peut-être, en interrogeant les petits, il obtiendrait de meilleurs
résultats qu'en continuant à s'adresser aux grands.

--Après la cérémonie, pensa-t-il, je causerai avec ces femmes.

Le prêtre avait dit l'absoute. Les troupes se retiraient. Prenant congé
de Maurice de Saxe et du colonel de Langevin, le baron se dirigea vers
maman Nicolo.

Mais, en chemin, la conversation de deux hommes l'arrêta.

--Et pourtant, mon vieux, si ça allait être comme la dernière fois!...
disait le Gascon La Rose.

--Ma foi, répliqua le Normand, cet homme-là a pour spécialité de
ressusciter. Tant qu'on n'aura pas retrouvé son cadavre...

--De qui parlez-vous donc? s'écria M. de Chartille en s'approchant.

--Dame, monsieur le baron, du capitaine de Vilers. C'est une idée qui
vient de me surgir, dit La Rose.

--Laquelle?

--Qu'il n'est peut-être pas mort.

Le baron eut un mouvement de joie.

--Et qui vous fait penser cela? demanda-t-il.

--Le passé. Voyons, écoutez. La première fois, M. de Vilers est blessé à
mort. On le porte aux caveaux du Châtelet. On le couche sur les dalles.
On le met en bière. On fait son enterrement... Crac, il reparaît à
Blérancourt juste à temps pour nous donner un rude coup de main, à ce
pauvre Tony, au Normand et à moi.

--C'est juste. On m'a parlé de cela. Après?

--Après?... Il trouve un gouffre, une espèce de puits sans fonds, percé
dans un labyrinthe; il tombe dedans... On le croit perdu... Ah! bien
oui. Il en sort par une écluse dont nous profitons du même coup, Tony et
moi.

--C'est prodigieux, en effet. Ensuite?

--Ensuite, il part pour se faire tuer. Tout le monde le dit mort. Ah!
ouiche. Tony va sur le rempart de la citadelle d'Anvers... Juste en face
de lui se dresse le prétendu mort qui l'avertit de prendre garde...

--Eh bien?

--Eh bien, monsieur le baron, en réfléchissant à tout cela, pendant la
messe, je me demandais si vraiment le marquis de Vilers était mort, et
si, comme les autres fois, nous n'allions pas, dans un moment critique,
le voir tout à coup reparaître plus vigoureux que jamais!...

Ce que disait le brave La Rose était certainement bien invraisemblable;
pourtant cela concordait tellement avec les désirs du baron qu'il ne put
s'empêcher d'y songer aussi.

Et ce fut dans cette pensée qu'après un adieu amical aux deux soldats,
il se dirigea vers la cantine de maman Nicolo, qu'on lui avait
précisément fait remarquer la veille.

Là il fut question d'un bien autre sujet.

La petite Bavette, très loquace de sa nature, parla au baron de l'amour
que Toinon portait à son fils adoptif, Tony. Bavette, dont le coeur
avait, dès le premier jour, battu pour le jeune garde-française;
Bavette, qui avait tremblé pour son bonheur en voyant Tony devenir
sergent, puis officier, Bavette n'avait pas constaté sans un violent
sentiment de jalousie, la façon dont mame Toinon traitait Tony. Son
coeur de femme ne s'était pas trompé sur la nature de l'affection de la
costumière pour son fils adoptif. Mame Toinon pouvait s'y méprendre.
Bavette, non.

Aussi avait-elle été fort étonnée de ne pas voir mame Toinon au service
funèbre. Cela l'avait amenée à songer que, depuis le jour fatal, on
ne l'avait pas revue. Que lui était-il arrivé? Qu'avait-elle fait?
Était-elle repartie pour Paris? Ce n'était pas probable...

--Mais elle n'a pas même paru aux recherches qui ont été faites, fit
observer maman Nicolo.

--Une pareille indifférence est inadmissible. Mame Toinon n'est pas
femme à agir ainsi... Il y a une raison.

--Oui, il y a un motif; mais lequel?

Lequel? Voilà ou l'on s'arrêtait. Ni maman Nicolo ni Bavette ne
pouvaient découvrir la cause de l'inexplicable disparition de la mère
adoptive de Tony. Mais toutes ces indécisions étaient de nature à
intriguer davantage encore le baron. Les soupçons grandissaient de plus
en plus dans son esprit.

--N'y a-t-il point connexité entre ces diverses disparitions? se
demandait-il.

Et il se promit de rechercher mame Toinon.

Mais pour cela, comme il ne la connaissait pas, il lui fallait des
aides. Il se demanda s'il ne ferait pas bien d'être accompagné par l'un
des soldats qui étaient venus chez lui le matin. Il se promit de leur
parler et de demander pour eux à Maurice de Saxe les quelques jours de
congé nécessaires pour un voyage à Anvers.

Comme il rentrait chez lui dans cette intention, il aperçut justement
les trois hommes attablés avec un singulier personnage, dont la stature
minuscule faisait un singulier contraste avec la haute taille des
soldats.

Ce personnage, ne le devine-t-on point? c'était le nain de Blérancourt,
qui, selon l'intention qu'il en avait manifestée, venait de rejoindre
ses amis les gardes-françaises.

--Ainsi, disait sérieusement le nain, il n'y a pas moyen de s'engager
parmi vous?

--Tu veux rire, mon ami Goliath, répliqua Pivoine en frappant du
poing sur la table, si tu m'avais proposé cela quand je faisais les
enrôlements à la porte du _Sergent recruteur_, à Paris, je t'aurais pris
par la peau du cou et collé dans une niche... Ici, c'est différent, tu
es un ami... trinquons!

Le nain versa à boire et huma une large lampée. Les gardes-françaises le
regardèrent avec admiration.

--Pour bien boire, dit La Rose, je dois te rendre cette justice que tu
bois royalement... Si tu avais seulement deux pieds de plus...

--C'est ennuyeux, cela! s'écria le nain. J'étais né pour être soldat,
moi. La vie de château ne me plaît plus du tout, depuis que je vous ai
connus là-bas.

--Ah! ah! voyez-vous le gaillard!

--Et puis, ce n'était plus tenable. Figurez-vous que, depuis que le
vieux bonhomme n'est plus là, le traban est devenu insupportable. Il
économise sur tout; il surveille tout; il a les clefs de toutes les
armoires. Croiriez-vous que cet animal joue au maître et est plus dur
que ne le serait n'importe quel seigneur?... Ma foi, je n'ai plus
hésité, j'ai pris mes petites économies... et je me suis mis en route...
je voulais vous retrouver, ça n'a pas été long...

--C'est vrai. Vous êtes un malin, vous! dit le Normand.

--N'est-ce pas? Ah! si on voulait, je serais joliment utile, moi...
Je trouve tout. Et puis, je comptais sur le capitaine de Vilers!...
Enfin!... Heureusement j'ai d'autres amis ici!

Et il leur tendit les mains.

--A ta santé, Goliath! fit La Rose.

--A ta santé!..

--A la vôtre, mes braves!...

Mais, à ce moment, le nain se retourna. M. de Chartille venait de lui
frapper sur l'épaule.

Le baron s'était dit tout à coup que ce nabot était peut-être l'homme
qu'il lui fallait. Le nain avait été à Blérancourt, il paraissait
savoir bien des choses. En sa qualité de bossu, il était intelligent
et intrigant comme tous les gens marqués au B. Ce pouvait être une
acquisition précieuse.

Le baron lui fit signe de venir avec lui. Sur un geste de La Rose, le
nain se leva et suivit le dernier protecteur de la marquise:

--Tu parlais du capitaine de Vilers, dit M. de Chartille, tu le connais
donc?

--Je crois bien, je lui ai sauvé la vie!... C'est moi qui avais ouvert
l'écluse...

--Et le caporal Tony, tu le connaissais aussi?

--Parbleu!... je lui ai sauvé la vie aussi. Ils barbotaient ensemble.

--Eh bien, découvre-les-moi, morts ou vivants, et ta fortune est
faite...

--Ma fortune! mais alors c'est une inspiration du ciel qui m'a amené
ici. Comptez sur moi, mon gentilhomme, et préparez votre argent. Vous
verrez, je trouve tout, moi!... je trouve tout.



XIV

LE COUP DU MOUSQUET


Comme les autres officiers des gardes-françaises, Maurevailles et Lacy
avaient assisté au service funèbre de M. de Vilers.

Mais, après cette cérémonie, ils s'étaient occupés d'une autre non moins
triste. Ils avaient, sans apparat et sans pompe, procédé aux obsèques de
leur ami Lavenay.

Au retour ils causaient, et, naturellement, ne parlaient que du baron.

Ce personnage, quasi fantastique, sorti tout à coup de l'ombre, leur
semblait le mystérieux vengeur qui, dans les légendes, apparaît tout à
coup.

Que devaient-ils faire? Quel parti prendre?

Fallait-il venger la mort de Lavenay? Fallait-il provoquer ce vieillard?

Il y avait vraiment là une question de délicatesse et d'honneur très
difficile à résoudre. Certes, le baron, malgré son âge, était encore
un rude jouteur; Lavenay en avait fait la dure expérience. Cependant,
c'était presque se mettre au ban des honnêtes gens que de tuer cet
homme, que sa vieillesse mettait déjà si près de la tombe et dont tout
le monde, depuis quarante ans, honorait et respectait les cheveux
blancs.

--A mon avis, dit Maurevailles, le meilleur est de l'éviter, de le
dérouter, de le fuir. Une fois que nous lui aurons fait perdre nos
traces, nous pourrons terminer notre tâche.

--Ton idée alors serait?...

--De voir le maréchal et de lui demander la permission de nous absenter
quelques jours pour aller à Paris. Voilà les opérations suspendues. On
ne nous refusera pas cette faveur...

--Et après?

--Après, le baron se mettra à notre recherche; mais ce sera bien le
diable si nous ne réussissons pas à lui faire perdre notre trace
jusqu'au moment où nous n'aurons plus rien à redouter de lui.

--Quel moyen emploieras-tu pour cela?

--Le meilleur, car il faut à la fin que j'arrive à mon but. Décidément
je ne dois pas songer à Réjane. Cette enfant a pour moi un caprice de
pensionnaire qui passera. Celle que je veux et qui m'est due, c'est
Haydée. La nouvelle preuve d'amour qu'elle a donnée à son mari, loin de
me rebuter, m'irrite et m'attire.

--Mais, maintenant, elle ne voudra plus jamais t'épouser, objecta Lacy.

--Pourquoi donc?

--Une fois mère, elle se donnera tout entière à son enfant.

--Eh bien, raison de plus!...

--Je ne comprends pas.

--C'est cet amour maternel qui va me fournir mon moyen. Un enfant ne
se défend pas. Que nous soyons là au moment opportun; que cet enfant
qu'elle va mettre au monde soit à nous et, pour le ravoir, pour lui
éviter toute souffrance, la mère fera ce que nous voudrons.

--C'est vrai, dit Marc de Lacy. Tu as raison, nous n'avons pas le choix
des moyens. Il faut, comme tu le disais, en finir une bonne fois.

Ils se rendirent chez le maréchal qui leur accorda un congé, se
chargeant d'avertir de ce congé leur chef immédiat, le marquis de
Langevin.

Les deux officiers pressèrent leurs préparatifs de départ.

Ils les terminaient quand un soldat vint leur annoncer que le baron de
Chartille demandait à leur parler.

Ils échangèrent un regard.

--Encore cet homme! s'écria Maurevailles.

--Il apparaît juste au moment où nous espérions l'éviter.

--Nous ne devons pas avoir l'air de trembler devant lui, pourtant!

--Qu'il entre. Autant vaut que nous sachions à quoi nous en tenir.

Le baron entra, droit et grave, et, après avoir salué les deux
gentilshommes, jeta un regard rapide autour de lui; les préparatifs de
départ ne pouvaient le tromper sur leurs intentions.

--Si je ne m'abuse, messieurs, dit-il avec une nuance d'ironie, vous
songez à quitter le camp?

Maurevailles fit un signe affirmatif.

--C'est fâcheux, reprit le baron, car, moi-même m'absentant pour
quelques jours, j'aurais été heureux de savoir où vous retrouver.
Faudrait-il donc que je vous tuasse tous les deux pour vous empêcher de
fuir en mon absence?

A ces paroles provocatrices, Lacy et Maurevailles, oubliant malgré eux
leur résolution de ne passe battre, s'élancèrent, l'oeil en feu, vers le
baron.

--Là, là, tout beau, messieurs, dit le vieillard, souvenez-vous de votre
ami.

--Et c'est précisément parce que je m'en souviens, s'écria Maurevailles,
pâle de colère, que je veux le venger ou mourir comme lui!...

--Vous, monsieur de Maurevailles, vous êtes malheureusement le seul
homme que je ne puisse pas toucher de mon épée. Je crois même que si je
vous voyais en péril, je vous sauverais. Votre vie m'est sacrée... J'en
ai besoin.

--Mais moi? demanda Lacy.

--Oh! vous, répondit à Lacy le baron de Chartille, je suis prêt à vous
tuer quand cela vous fera plaisir, quoique vraiment j'aie déjà versé
assez de sang. En ce moment, je vous le jure, je serais enchanté de
rester en paix avec vous, à la condition toutefois que vous me donniez
votre parole de ne pas vous éloigner.

--Et cette promesse, à quel titre l'exigez-vous?

--Au seul titre d'un honnête homme qui veut le dénouement d'une intrigue
sans nom, d'une infamie où l'honneur véritable, tous les intérêts, tous
les sentiments d'une femme sont engagés. Vous ne partirez pas! Je ne
sais quelle infamie vous préparez. J'ai besoin de vous savoir toujours
au camp. Messieurs, dites-moi que vous ne partez pas!...

--Pierre! appela Maurevailles.

Le soldat qui avait introduit le baron parut.

--Place ces valises derrière nos chevaux. Nous nous mettons en route
sur-le-champ.

A cette réponse, le baron, à son tour, était devenu blême:

--Je vous ai dit, messieurs, que vous deviez rester ici, prononça-t-il
d'un ton sec.

--Et nous vous répondons, baron, que nous voulons partir.

--Je saurai bien vous en empêcher!...

--Comment?

--Avec ceci, rugit le baron en mettant la main sur la poignée de son
épée.

--J'avais cru comprendre, fit observer Maurevailles, qu'un motif inconnu
de nous, mais très impérieux, vous défendait de vous battre avec moi.

--Avec vous, oui, monsieur de Maurevailles, mais non avec votre ami Marc
de Lacy.

--Eh bien, moi, monsieur le baron, je vous répondrai que, tant que vous
n'aurez point croisé le fer avec moi, mon ami M. Marc de Lacy me fera la
grâce de ne pas se battre. Le tuerez-vous, s'il ne se défend pas?

--Ah! c'est trop fort! s'écria le baron, en mettant l'épée à la main.

Mais, prompt comme l'éclair, Maurevailles avait saisi un mousquet qui se
trouvait accoté dans l'angle de la pièce. D'un coup de crosse, il brisa
en deux l'épée du vieillard.

Celui-ci poussa un cri de fureur.

--Lâche! lâche! cria-t-il.

--Viens, Lacy, dit Maurevailles en ouvrant la porte. Monsieur le baron,
vous êtes chez vous. Soyez tranquille, nous reviendrons!



XV

SOUS LA TONNELLE


Le baron de Chartille resta tout décontenancé par la fuite de Lacy et
de Maurevailles. Certainement il s'attendait à tout autre chose qu'à ce
dénouement.

Il se demanda un instant s'il ne devait pas monter à cheval et courir
après les fugitifs. Mais le soin de rechercher le marquis de Vilers et
Tony le retenait aux Pays-Bas.

Il prit donc le parti de retourner chez lui où le nain l'attendait. Il
avait hâte de causer avec cet étrange personnage et de savoir quel parti
il en pourrait tirer.

Le trajet suffit à calmer le vieillard qui se creusa la tête pour
combiner un plan de campagne. Il tenait plus que jamais à arriver
promptement à son but.

On était alors en plein été et le beau soleil, qui faisait reluire au
loin les casques et les armes, rendait au centenaire ses forces de vingt
ans. Il lui semblait encore être à l'époque où à peine sorti de page, il
faisait ses premières armes.

--Qu'ils courent vers Paris, se disait-il, tout gaillard. Vrai Dieu,
ils auront affaire à forte partie. La marquise sera bien gardée. Je lui
donnerai un défenseur dont il me coûte d'invoquer l'aide, mais je n'ai
pas le choix des moyens. Pendant que j'éclaircirai le mystère qui plane
sur la mort de Vilers, je leur montrerai que fuir ne sert de rien avec
moi!

Et il fouetta son cheval. Il avait hâte de voir le nain, qui, seul,
pouvait l'aider dans ses recherches!

De ce beau soleil de juillet, de cet air embaumé qui réjouissaient tant
le baron, une autre personne profitait aussi; une personne qui, pour
protéger la marquise, lui eût été, si le nain l'avait déjà trouvée, un
auxiliaire bien plus utile que celui dont il se proposait de demander le
secours, quelque important que fût ce secours.

Nous voulons parler de notre ami Tony.

Grâce à la cure miraculeuse du docteur Van-Hülfen, le jeune officier
avait triomphé de la crise qui devait l'emporter ou le sauver. Depuis,
il reprenait des forces à vue d'oeil.

Le lendemain du jour où avait eu lieu le service en son honneur, Tony
dit à mame Toinon.

--Qu'il fait beau, ce matin!... Il me semble que l'air de la campagne me
ferait du bien!...

--Mais es-tu assez fort?... Ne crains-tu pas que la marche te fatigue?
répondit l'excellente femme.

--Oh! rien qu'une petite promenade...

--Eh bien, soit! Habille-toi...

Donc le blessé et sa garde-malade sortirent, marchant tout doucement
d'abord, Tony s'appuyant sur le bras de sa compagne, qui tressaillait à
chaque pression involontaire. Puis, peu à peu, enivré de grand air et de
lumière, humant à pleins poumons les senteurs des prés, notre héros se
mit à courir, se prétendant plus fort que jamais, défiant mame Toinon de
le suivre.

--Tony! Tony! tu vas te fatiguer! criait la jeune femme, moitié riant,
moitié fâchée. Je vais te gronder, Tony... Tony, pas si vite!

Et elle courait derrière lui, prenant sa part du jeu, oubliant ses
chagrins dans la joie de revoir si agile et si dispos celui qu'elle
avait tant craint de perdre.

--Tony, je t'en supplie, repose-toi.

Et elle le prenait par le bras, le retenant, pour le laisser s'échapper
de nouveau et courir après lui.

A ce jeu, sans s'en apercevoir, ils s'étaient éloignés de la ville. Le
temps passait vite. Il était près de midi.

--Oh! que j'ai faim! dit Tony en s'arrêtant.

A quelques pas d'eux était un cabaret, avec ses tonnelles verdoyantes.
Sur la porte, l'hôtesse, une grosse Brabançonne, les regardait en
illuminant d'un joyeux sourire sa face large et rubiconde. Imaginez-vous
un de ces jolis tableaux que le peintre Charles Jacque vend aujourd'hui
huit mille francs pièce et qui vaudront le double dans dix ans.

--Tu as faim? s'écria Toinon. C'est vrai, ta tasse de lait est loin. Je
n'y pensais plus. Mais où aller déjeuner?

--Là, parbleu! sous la tonnelle. Nous nous imaginerons que nous sommes
aux Porcherons!...

Et il fit signe à l'hôtesse, qui, flairant une bonne aubaine, s'empressa
de dresser le couvert.

Avec une joie d'enfant, Tony examinait la nappe éblouissante de
blancheur, les assiettes de grosse faïence à dessins naïfs, les brocs
d'étain brillants comme de l'argent, qu'on posait devant lui.

--Quel charmant déjeuner nous allons faire ici! s'écria-t-il enchanté.

Et la joie de voir son Tony heureux doublait celle que mame Toinon
prenait aussi en cette belle matinée sous cette gaie tonnelle, où tout
repas devait sembler si bon!

Rouge de plaisir et d'émotion, elle n'avait plus trente-cinq ans, elle
en avait dix-huit.

Le déjeuner commença.

Tony babillait comme une pie, mais cela ne l'empêchait pas de dévorer.
Avec l'appétit des convalescents, il lui semblait ne pouvoir jamais se
rassasier ni de manger ni de boire.

D'abord mame Toinon s'en épouvanta.

--Ne mange pas trop, Tony, disait-elle. Surtout ne bois pas tant. Tu
sais que le docteur t'a dit de te ménager...

Mais bast!... Le jeune homme avait de si belles raisons à donner que la
bonne femme se laissait convaincre. Ne fallait-il pas qu'il prît des
forces? Et puis, il y avait là un petit vin blanc, pétillant et doux,
qui réjouissait le coeur.

--J'ai été si longtemps condamné aux potions et aux tisanes!... disait
Tony en tendant son verre.

Vraiment c'était plaisir au contraire que de voir le convalescent si
bien en train. Peu à peu, entraînée par l'exemple, mame Toinon se mit
aussi à faire fête au rustique festin.

Tout en déjeunant, on formait les projets les plus beaux, les plus fous,
les plus irréalisables.

--Je vendrai ma boutique, disait Toinon. Je ne veux plus retourner rue
des Jeux-Neufs... Nous irons trouver le marquis de Langevin pour qu'il
te fasse connaître ton père; nous chercherons ta nouvelle famille, et,
puisque je ne te suffis plus...

--Oh! pouvez-vous dire cela! se récria Tony en lui prenant la main.

--Soit. Mais enfin, il faut que tu retrouves tes parents, ne fût-ce que
dans l'intérêt de ton avenir. Une fois tes parents connus...

--J'épouserai Bavette!... s'écria inconsidérément Tony.

Ce mot tomba comme une bombe sur les châteaux en Espagne que bâtissait
la pauvre mame Toinon. Le réveil fut terrible. Elle pâlit, chancela et,
malgré ses efforts pour rester maîtresse d'elle-même, s'évanouit...

Tony, tout inquiet, se précipita vers elle et la prit dans ses bras.
Il lui frappa dans les mains, lui baigna les tempes d'eau fraîche. Les
rôles étaient changés; c'était elle maintenant qui était malade et lui
qui lui prodiguait des soins.

Enfin, il réussit à lui faire reprendre connaissance, mais pour la voir
aussitôt éclater en sanglots.

--Toinon, qu'avez-vous donc, qu'avez-vous? demanda-t-il tout ému et ne
comprenant rien à cette douleur inattendue.

Ce que Toinon avait, hélas, elle ne pouvait le dire à Tony. Comment
aurait-elle osé avouer les espérances déçues, les désillusions de son
coeur brisé? Cependant, notre héros, de plus en plus inquiet, devenait
pressant et insistait. A la fin elle n'y tint plus! En versant des flots
de larmes, elle lui fit connaître tout ce qui s'était passé en elle
depuis le jour où elle avait compris la nature véritable de son
affection pour lui. Elle ne lui cacha rien, ni ses luttes, ni ses
espoirs...

Elle lui disait cela tout bas, de peur d'être entendue... Son visage
frôlait le visage du jeune homme; ses beaux yeux baignés de pleurs
brillaient comme des escarboucles... Tony, soudain initié à la passion,
Tony, enfiévré, enivré, perdit la tête. Se penchant sur la jeune femme,
il l'entoura de ses bras:

--Ah! tiens! s'écria-t-il, la tutoyant pour la première fois de la vie,
j'ai été aveugle, ingrat... je ne t'ai pas comprise... je n'ai rien
vu... Ta bonté m'a caché ta beauté! Pardonne-moi, pardonne-moi!....

--Quoi! tu pourrais m'aimer?... murmura Toinon palpitante.

--Moi?... Ah, tu verras! mais il ne faut pas m'en vouloir!... Je n'étais
qu'un enfant. Tu m'as fait homme! Ta m'as ouvert les yeux et le coeur.
Ah! maintenant je puis te le dire, je t'aime!... je t'aime!...

Et, sous le soleil de juillet qui, par les interstices du feuillage,
lançait ses flèches d'or dans la tonnelle ombreuse, pendant que Tony se
sentait naître, Toinon se sentait mourir. Son sang bouillonnait, son
coeur éclatait, ses yeux se voilaient.

--Ah! j'étouffe!... dit-elle.

Elle saisit à poignée un bouquet de cerises et se le mit tout entier
entre les lèvres aussi rouges que ce fruit de pourpre...

Mais Tony en mangea la moitié.....

Une heure après, les deux amants reprenaient le chemin d'Anvers, et sans
courir cette fois.

Toinon, s'abandonnant à son bonheur, auquel elle n'osait croire,
s'appuyait, rêveuse, sur l'épaule de son cavalier. Tony, tout surpris
d'être né à des sensations nouvelles, s'arrêtait par instants comme pour
signer par un long baiser les mots d'amour venus malgré lui sur ses
lèvres.

En cheminant ainsi, on ne s'occupe guère de la route qu'on suit. Dans
un bosquet, nos amoureux s'égarèrent, si bien qu'en sortant, comme
il commençait à se faire tard, ils durent demander leur chemin à une
vieille bûcheronne qui, son fagot sur l'épaule, revenait en chantant de
sa chasse au bois mort.

Elle les regarda en clignant de l'oeil.

--Votre chemin? dit-elle. Ah! laissez donc, les tourtereaux. Vous voulez
vous gausser de moi. Votre chemin, vous ne demandez qu'à le perdre...

Toinon, qui trouvait peut-être cette réflexion très judicieuse, ne put
se défendre de sourire pendant que le naïf Tony baissait honteusement la
tête.

Soudain, une voix sortit d'un buisson:

--Voulez-vous que je vous l'indique, moi, votre chemin?

Le jeune homme tressaillit. Il lui semblait reconnaître le grêle organe
qui avait proféré ces mots. Il courut au buisson et l'écarta.

Il se trouva en face de la tête crépue de maître Goliath, le nain de
Blérancourt.

Arrivé à Anvers depuis quelques jours, le nain avait fouillé la ville
dans tous les sens. Par fantaisie et pour varier un peu ses démarches,
il avait fait ce jour-là une tournée dans les faubourgs et les villages.

Or, le soleil l'étouffait; il était entré par hasard dans le cabaret où
Tony et mame Toinon avaient déjeuné. Naturellement l'hôtesse jasa.
En apprenant que les convives qui venaient de partir étaient un
garde-française qui semblait sortir de maladie et une femme d'une
trentaine d'années, il fit d'abord une cabriole de joie, puis se mit à
leur recherche.

Il n'eut pas beaucoup de peine à les rejoindre.

--Eh oui, parbleu! c'est moi, dit-il joyeusement à Tony, qui le
considérait d'un air effaré... c'est moi qui vous cherchais et qui vous
ai trouvé... je trouve tout, moi!...

--Qu'est-ce que c'est que cet homme? demanda à Tony mame Toinon un peu
effrayée.

--Un des gens qui nous servaient au château du magnat.

--Ah! si vous saviez tout! fit le nain. Mais vous me devez la vie! Je
vous raconterai cela. Donc, ma jolie dame, il n'y a pas à s'épouvanter;
je suis un ami, et si je vous cherchais, c'était pour vous rendre
service...

Et le nain sortit tout à fait de son buisson en se dandinant d'un air
aimable.

--Mais, au fait, pourquoi nous espionnais-tu ainsi? demanda Tony en
fronçant le sourcil.

--Oh! ne vous fâchez pas, mon officier, car je sais que vous êtes
officier, maintenant... J'ai appris cela au camp ces jours-ci, en
trinquant avec mes camarades La Rose et Normand.

--Au camp? s'écria Tony... Tes camarades!... Est-ce que, par hasard, tu
serais soldat, maintenant?

--Hélas! non; quoique, si l'on savait m'apprécier... Mais il ne s'agit
pas de cela. Reprenons le chemin de la ville, si ça ne vous contrarie
pas trop de m'admettre en tiers dans votre entretien, ajouta le nabot
avec une nuance de raillerie.

--Soit, dit Tony, tandis que le visage de Toinon se teintait de pourpre
à l'allusion du nain; mais c'est à la condition que tu m'expliqueras...

--Tout ce que vous voudrez. Je ne suis venu que pour cela.

--Marchons, alors.

Ils se dirigèrent vers Anvers. Chemin faisant, ainsi qu'il l'avait
promis, le petit homme leur raconta d'abord sa propre odyssée, puis ce
qu'il savait de l'intervention du baron de Chartille dans les affaires
de la marquise, la mort de Lavenay, le service funèbre, et enfin comment
l'absence de mame Toinon à ce service avait fait naître des espérances
déjà en partie réalisées.

--Il a eu la main heureuse, le vieux, dit le nain en terminant, il a
fait en me rencontrant une bonne affaire. Je suis quatre fois plus petit
que lui, mais j'ai de l'imagination à en revendre. Je lui ai dit que je
vous trouverais, et ma foi! ça n'a pas été long. Si j'avais autant de
veine avec le capitaine...

--Eh! qui sait! s'écria Tony, saisi d'un subit pressentiment. Le baron a
raison. Car si, moi, je suis vivant, le marquis de Vilers peut l'être
de même... Eh bien, nous voici deux de plus pour le chercher, car
maintenant je suis guéri de mes blessures. Mon aide et celle de mame
Toinon pourront rendre des services. Petit, conduis-nous auprès du baron
de Chartille. J'ai hâte de le voir.



XVI

UN EXPLOIT DE M. LA RIVIÈRE


Laissons à Anvers le baron de Chartille, Tony, mame Toinon et leur
excellent limier, le nain, chercher le marquis de Vilers, et suivons,
sur la route de Paris, Maurevailles et Lacy.

Les deux Hommes Rouges allaient à franc étrier, ne s'arrêtant que pour
donner à leurs montures le repos indispensable et prendre eux-mêmes leur
nourriture.

Ils supposaient bien que ce vieillard indomptable qu'ils avaient laissé
en arrière, le baron de Chartille, n'accepterait pas ainsi sa défaite.

Aussi ne perdaient-ils pas une seconde.

--En admettant qu'il coure après nous, disait Lacy à Maurevailles
en déjeunant à la hâte au premier relai, il a bien dû perdre une
demi-heure...

--Et, eût-il un cheval aussi endiablé que lui, je le défie de la
regagner.

--Il y a une chose surtout qui va l'arrêter.

--Quoi donc?

--Les vivres. Nous allons passer, tu le sais, dans un pays ruiné, où
les fourrageurs n'ont rien laissé, ni une botte de foin, ni une mesure
d'avoine.

--C'est juste. A prix d'or, nous aurons peut-être de quoi nourrir nos
deux chevaux. Mais le sien, arrivant une heure après, ne trouvera plus
rien.

--Ou, du moins, il lui faudra attendre; car le baron a de l'or et ne le
ménagera pas, et les paysans arriveront bien à lui donner ce qu'il lui
faudra. Mais ils y mettront le temps...

--Et de ce temps nous saurons profiter.

Sur cette espérance Lacy et Maurevailles repartirent.

Leur calcul était aussi mauvais qu'il semblait bon.

Derrière eux, en effet, marchait un homme; non point le baron de
Chartille, mais son fidèle Lapierre, son homme de confiance.

Lapierre était de la même trempe que son maître. Si les Hommes Rouges
s'arrêtaient peu, lui, ne s'arrêtait pas du tout.

C'était un vieux soldat qui avait fait la guerre avec son maître sous
le règne précédent et qui jugeait inutile de descendre de cheval
pour manger. Avec sa gourde pleine et un pain de seigle sur son
porte-manteau, il aurait galopé douze heures.

Quant à fatiguer le cheval, peu lui importait: il ne manquait pas de
bidets à acheter chez les paysans.

Lapierre ne voulait pas rejoindre les deux gentilshommes, mais les
dépasser. Aussi, tandis qu'ils suivaient la route ordinaire, prit-il les
sentiers à travers champs et bois.

En hiver, homme et cheval fussent restés dans les fondrières. En été,
ils gagnèrent de cinq à six lieues.

Donc, pendant que Lacy et Maurevailles se préoccupaient de ne pas être
rejoints par le baron, Lapierre les précédait sur la route de Paris.

Le voyage des deux Hommes Rouges s'effectua sans encombre. Ils entrèrent
dans la capitale, se croyant certains d'être libres de leurs actions.

A peine descendus de cheval, ils se rendirent à l'hôtel de Vilers.

La porte était fermée. Maurevailles frappa violemment.

--Que désirez-vous? demanda le suisse en se présentant.

--Nous avons une importante communication à faire à la marquise de
Vilers, dit Lacy.

--Est-ce une lettre pour lui remettre? Donnez-la-moi.

--Il faut que nous lui parlions.

--Impossible. On n'entre pas, s'écria le suisse.

--Mais c'est de la part du marquis.

--On n'entre pas!

--Drôle, s'écria Maurevailles, sais-tu que, par ton obstination, tu peux
causer de grands malheurs?

--Que monsieur me pardonne, balbutia le malheureux portier abasourdi,
mais je ne puis enfreindre la consigne formelle qui m'a été donnée,
surtout quand...

Il n'eut pas le temps d'achever. Pendant que Maurevailles parlementait,
Lacy avait tiré son mouchoir, l'avait roulé et en avait confectionné un
solide bâillon. Au moment où le suisse, tout en causant, passait la tête
par la porte entre-bâillée, Maurevailles le saisit par le cou et Lacy le
bâillonna de façon qu'il ne pût jeter un cri.

Enlevant le pauvre Helvétien ainsi réduit au silence, ils le portèrent
dans sa loge et passèrent.

Le péristyle de l'hôtel était ouvert; mais les différentes portes qui
donnaient sur l'antichambre étaient toutes fermées à clef.

Ils en enfoncèrent une et entrèrent.

Au bruit de la porte forcée, une chambrière accourut tout effarée, puis,
les voyant, prit la fuite en criant. En deux enjambées, Maurevailles la
rejoignit.

--Tais-toi, dit-il rapidement en lui saisissant rudement les mains.

--Grâce, murmura la jeune fille.

--Ne craignez rien, mon enfant, dit à son tour Lacy, nous sommes des
amis.

--Des amis qui entrent en brisant les portes? fit observer la
chambrière.

--Qu'importe la façon dont nous nous présentons, si notre intention
est d'être utile à la marquise? Nous n'avions pas le choix des moyens!
s'écria Maurevailles. Vite, mon enfant, parlez, où est votre maîtresse?

--Ma maîtresse n'est pas visible...

--Il faut que nous la voyions sur-le-champ. Elle court un grand danger.
Où est-elle? reprit avec impatience le chevalier. Voyons, conduisez-nous
auprès d'elle...

--Pour que vous la torturiez de nouveau, n'est-ce pas? Eh bien, non,
non, mille fois non!... s'écria la courageuse jeune fille.

--Ah! c'est ainsi, dit Lacy, en ouvrant la porte du placard qu'il venait
de découvrir dans la boiserie. Veux-tu, oui ou non, nous obéir?

--Non.

--Alors...

Ils la saisirent et la jetèrent au fond du placard qui fut fermé à
double tour, puis ils firent irruption dans le couloir.

Au bout était une nouvelle porte. Celle-là n'était fermée qu'au verrou.
Ils l'ouvrirent et se trouvèrent dans une vaste pièce pleine de meubles,
mais où ils ne virent personne.

--Enfin, nous voilà maîtres de la maison! s'écria Lacy.

Comme si ce mot eût été un signal, tous les meubles remuèrent soudain.

Les armoires, les bahuts s'ouvrirent, les tapis des tables furent
violemment arrachés, les tapisseries se soulevèrent....

Et des armoires, des bahuts, de dessous les tables, de derrière les
tentures, des hommes sortirent comme autant de fantômes...

Ils étaient quatre, huit, douze, tous armés...

--Trahison! hurla Maurevailles en essayant de tirer son épée.

Mais un des hommes le saisit par les deux coudes, un autre le prit à
bras le corps, un troisième lui passa prestement une corde autour des
jambes et se mit à le ficeler des pieds à la tête, pendant que l'on
traitait de la même façon Lacy.

--Misérables bandits, criait Maurevailles exaspéré, vous paierez cher
votre audace!...

--Tout beau, tout beau, monsieur le chevalier, pas tant de tapage,
s'il vous plaît, dit l'un des assistants qui s'avança vers les deux
gentilshommes, en tenant à la main une tabatière, dans laquelle il puisa
une énorme pincée...

--Qui êtes-vous? et de quel droit agissez-vous ainsi? demanda à son tour
Marc de Lacy.

--De quel droit? Ordre de M. le lieutenant-général de police. Qui je
suis? un pauvre diable que ces messieurs ne se rappellent sans doute
pas, mais qui n'oubliera jamais le plaisir et l'honneur qu'il a eus de
les rencontrer un soir place des Capucines...

Et il fit une cérémonieuse révérence aux deux prisonniers.

--Ah! s'écria Maurevailles, je vous reconnais, en effet. C'est vous qui
êtes...

--La Rivière (Sébastien-Dieudonné), exempt de la police royale, pour
vous servir, messieurs, à l'occasion; mais dans l'instant, chargé de
vous faire comparaître, par n'importe quel moyen, devant M. Feydeau de
Marville... Or, comme vous ne me paraissez pas du tout disposés à y
venir de plein gré, vous m'excuserez d'employer des moyens de coercition
que je réprouve, mais qui me sont imposés par mon devoir...

Il fit une troisième révérence, puis se tournant vers ses hommes:
«Enlevez!» dit-il.

Saisis, chacun, par quatre agents, Maurevailles et Lacy furent emportés
de vive force et jetés dans un carrosse qui attendait à l'écart.

Un quart d'heure après, ils étaient chez le lieutenant de police.

Maintenant, si l'on veut savoir comment La Rivière et ses camarades
s'étaient trouvés là si à propos, nous rappellerons que le baron de
Chartille avait expédié derrière les Hommes Rouges son valet Lapierre.

Lapierre était muni d'un message pour le lieutenant de police le
prévenant du danger couru par la marquise et du départ des deux
officiers.

Certain que leur première visite serait pour l'hôtel de Vilers, M. de
Marville y avait envoyé tout de suite une troupe d'exempts.

On voit qu'il avait eu raison.



XVII

RETOUR AU CAMP


A Anvers, le baron de Chartille se promenait impatiemment, attendant le
retour du nain, parti en chasse depuis le matin et qui, de la journée,
n'avait donné de ses nouvelles.

--Le maroufle se sera attardé dans quelque cabaret borgne, disait avec
colère le baron, il va rentrer encore comme hier, affreusement gris et
me raconter quelque bourde. Qu'il prenne garde à ses oreilles...

A ce moment la porte s'ouvrit et le nain entra.

Il avait l'air si joyeux, si satisfait de lui-même, que toute la colère
du baron se fondit en un clin d'oeil.

--Eh bien, maître Goliath, s'écria M. de Chartille, quelles nouvelles?

Le petit homme était trop content pour ne pas bavarder un peu.

--Il n'appartient point aux jeunes gens de valeur de se vanter
eux-mêmes, commença-t-il emphatiquement; cependant si, pour une fois,
j'osais déroger à cet usage, je me permettrais de dire que ce fut pour
M. le baron un jour heureux que celui où il m'honora de sa confiance...

--Abrège, abrège, sarpejeu, interrompit le baron qui n'avait que faire
d'un discours et qui voulait des faits. As-tu enfin découvert quelque
chose?

--Quelque chose, oui, et je m'en vante. Sans exagérer, je pourrais dire
beaucoup.

--Tu es sur la trace?

--Sur la trace!... c'est-à-dire que j'ai trouvé l'oiseau...

--Vilers!... s'écria le baron en chancelant d'émotion.

Mais, d'un bond, le nain s'était précipité dehors. Il rentra, tenant
d'une main Tony, de l'autre mame Toinon toute honteuse.

--Ah! vous êtes trop gourmand, monsieur le baron, dit le bout d'homme
en revenant. Il me semble que c'est déjà beaucoup de vous présenter M.
Tony, cornette au régiment de Bourgogne et mame Toinon, costumière à
Paris, son amie...

--Certes, dit M. de Chartille, je rends justice à ton habileté, mais un
instant j'avais espéré...

--Espérez, monsieur le baron. Eh! eh! j'ai trouvé ces deux-là, le plus
fort est fait. Il y a commencement à tout. Maintenant nous n'en avons
plus, qu'un à chercher et nous sommes toute une bande!...

--Certes oui, s'écria Tony avec feu, ce que vous dit ce brave garçon est
la vérité. Je vous le jure, monsieur, mort ou vivant, mais vivant comme
moi, je l'espère, nous retrouverons le marquis!...

Et Tony, sur la demande du baron, se mit à lui raconter la miraculeuse
façon dont il avait échappé à la mort. Il lui dit que M. de Vilers
pouvait parfaitement avoir été sauvé de même. Son discours plein de feu
changea en une véritable confiance l'espérance si douteuse du baron.

--Par ma foi, s'écria celui-ci, après que Tony eut parlé, je vous crois,
jeune homme, et je vous crois tellement que je n'hésite pas à vous
laisser ici continuer vos recherches avec l'aide intelligent que j'avais
amené. Moi, je ne vaux rien pour ces sortes de choses et j'ai hâte
de retourner à Paris, où je dois surveiller les deux ennemis de la
marquise. Car, malgré mes précautions, je crains pour elle et pour sa
soeur. Là-bas je serai plus utile qu'ici. Mais je ne vous abandonne pas
pour cela. Cherchez, ne ménagez ni l'argent ni la peine. De loin ou de
près, je suis à vous.

Le baron tendit la main à Tony, salua mame Toinon avec autant de
politesse que s'il eût eu affaire à une duchesse, et jeta une bourse
pleine de louis au nain.

Puis, appelant l'hôte, il lui commanda d'atteler son carrosse.

Insister pour faire changer d'avis un tel homme eût été perdre ses mots.
Tony le laissa partir et ne s'occupa plus que de la mission dont il
était chargé.

Aidé du nain, il commença les recherches; mais il s'aperçut bientôt
qu'elles seraient longues et difficiles et il réfléchit à ce que sa
propre situation, à lui Tony, avait d'anormal. Il était officier, il
appartenait à l'armée, et il restait là inactif, loin de son régiment.

Tant qu'il avait été malade, mourant, on n'aurait eu rien à lui dire.
Mais maintenant il était guéri, fort et bien portant. Il se devait à la
France.

Il résolut donc de quitter Anvers et de rejoindre l'armée, laissant au
nain tout le travail des recherches. Celui-ci avait juré d'ailleurs de
ne pas quitter Anvers avant d'avoir retrouvé soit Vilers, soit sa tombe.

--Écoute, dit Tony, continue à chercher. Fouille toutes les maisons.
Explore tous les villages. Mais si, dans quinze jours, tu n'as rien
appris, viens quand même me rejoindre au camp. Là nous aviserons. Moi,
de mon côté, peut-être saurai-je quelque chose. Il est possible que le
marquis, se cachant comme autrefois, ait suivi l'armée. Peut-être à
la première bataille, le verrons-nous apparaître et combattre à nos
côtés... Peut-être même surveillait-il Maurevailles et Lacy et se
montrera-t-il en apprenant leur départ...

--Ce n'est pas impossible, cela, dit le nain

--Enfin, nous verrons. Seulement, je te recommande une chose: ne bois
pas trop...

--Oh! par exemple!...

--Tu avais, ce me semble, cette réputation à Blérancourt.

--Eh bien, faut-il être franc? Je ne l'avais pas tout à fait volée. Mais
convenez que tout sert en ce monde. Si je n'avais pas eu soif, vous
aurais-je retrouvé?

--C'est juste, dit Tony en souriant; mais enfin, le même moyen ne peut
pas toujours être bon.

Le lendemain, Tony, suivi de son inséparable mame Toinon, se présentait
au camp français, où il se faisait reconnaître par le marquis de
Langevin d'abord, puis par le maréchal de Saxe.

Maurice de Saxe félicita vivement le jeune homme:

--Vous avez gagné votre lieutenance, monsieur, lui dit-il. Elle vous
sera acquise aussitôt que votre état civil sera régularisé et que Sa
Majesté, à qui j'en vais référer sur-le-champ, aura donné son bon
plaisir.

Tony s'inclina et sortit, plein de joie.

La nouvelle de la résurrection du jeune et brave cornette s'était
promptement répandue dans tout le camp, où elle avait causé une joie
universelle.

Quand Tony sortit de chez le maréchal, il fut entouré d'amis qui
venaient l'embrasser et lui serrer la main.

En tête étaient Pivoine, La Rose et le Normand.

--Tous les bonheurs viennent à la fois, dit le brave Gascon en montrant
les galons de laine tout neufs qui ornaient ses manches. Hier on me
nomme caporal, aujourd'hui je vous retrouve. Quoique vous soyez mon
supérieur maintenant, monsieur Tony, voulez-vous me serrer la main?

--Comment donc, s'écria le jeune cornette en lui sautant au cou. Dans
mes bras, mon vieux camarade, et toi aussi, Normand. N'êtes-vous pas mes
deux parrains d'armes?

--Et moi, votre premier adversaire... et votre première victoire, dit
Pivoine de sa voix enrouée.

--Ah! mon bon Pivoine, j'espère que tu ne m'en veux pas?

--Vous en vouloir, tonnerre de Dieu! Mais, depuis ce jour-là, je vous
adore... quoique, vraiment, là, le coeur sur la main, c'était un coup de
hasard...

--Parbleu, dit Tony joyeusement, qui en doute?

--Et, maintenant, si, quoique officier, vous me faisiez l'honneur de
croiser le fer avec moi... avec des fleurets boutonnés, s'entend...

--Tu me toucherais à tout coup?... C'est bien possible. Aussi te
demanderai-je des leçons...

--Pas avant d'avoir bu un moos de bière, toujours, se récria La Rose.
Allons, mon cornette, venez trinquer encore une fois comme à votre
entrée au régiment. Nous buvions alors pour fêter votre arrivée; nous
boirons, cette fois, à votre heureux retour.

--A votre heureux retour, répéta le Normand.

--Je veux bien, et certes ce sera de bon coeur, dit le jeune officier.

Tony ne connaissait pas le camp; il ne savait pas où La Rose allait le
conduire.

Et où l'aurait-il mené, le brave Gascon, sinon au cabaret de maman
Nicolo, là où s'était cimentée leur amitié, là où elle devait être
renouvelée?

Mais Tony n'y pensait pas. Les événements, l'émotion lui avaient pour un
instant fait oublier Bavette et sa mère.

Quand le souvenir lui revint, il était sur le seuil de la cantine.

En l'apercevant, la vivandière, folle de joie, leva les bras au ciel, en
faisant une pantomime, désordonnée, tandis que, Bavette rougissante, se
jetait au cou du jeune officier....

Et mame Toinon que Pivoine était allé chercher et qui les rejoignait
justement à cet instant!...

Pauvre mame Toinon, elle observait Tony; Tony, en qui le souvenir de
son premier amour, si frais, si naïf, venait de renaître, et qui, tout
honteux maintenant en revoyant Bavette, tremblait et baissait les yeux
pour cacher les larmes qui les mouillaient.

Pauvre mame Toinon! Tony n'était plus le convive si gai, si rieur, de la
tonnelle près d'Anvers. Tony n'osait point parler; Tony buvait à peine;
Tony, le coeur gros, songeait!...

Mame Toinon voyait cela et elle comprenait tout ce qui se passait dans
l'esprit et dans le coeur du jeune homme, et la tristesse de Tony la
gagnait.

En vain, elle essaya de rire; en vain, par une feinte gaieté, elle tenta
une lutte impossible; ses trente-cinq ans ne pouvaient soutenir le
parallèle avec les dix-sept ans de la vierge à qui Tony devait le charme
du premier battement de son coeur.

Le jeune officier avait hâte de quitter les soldats. Il lui tardait
d'être seul pour s'abandonner à ses pensées. Aussi, abrégea-t-il la
causerie en se prétendant fatigué.

Il reprit avec Toinon le chemin de l'hôtellerie où ils étaient
descendus. Tony marchait en silence. A deux ou trois reprises, sa
compagne essaya de nouer l'entretien. Il lui répondit à peine. Et comme,
donnant pour prétexte la fatigue qu'il avait objectée à la cantine, elle
voulait lui prendre le bras, il refusa d'un geste brusque, en disant:

--Merci. Il faut que je m'habitue à marcher sans aide, si je veux
reprendre mon service au régiment.

--Ah! soupira la pauvre femme, en rentrant à l'hôtellerie, j'étais folle
de croire à la durée d'un caprice.... Mes beaux jours sont finis... bien
finis.... Adieu, mes rêves!...

Elle rentra dans sa chambre d'auberge, séparée seulement de celle de
Tony par un couloir sur lequel donnaient les deux portes. Et là jusqu'au
matin, elle resta abîmée dans ses réflexions, attendant toujours un
mot qui lui rendît l'espoir, regardant à travers sa porte toute grande
ouverte la porte de la chambre de celui qu'elle aimait...

Hélas! le mot ne vint pas. La porte resta close....



XVIII

LE POIGNARD


Le baron de Chartille avait eu une heureuse inspiration en envoyant
Lapierre prévenir M. de Marville du départ de Maurevailles et de Lacy
pour Paris.

Leur tentative à l'hôtel de Vilers eût pu, en effet, être fatale à la
marquise dans la position où elle se trouvait.

Aussi M. de Marville, instruit par le baron, jugea-t-il à propos de ne
rien dire, ni à madame de Vilers, ni à Réjane.

Il chargea du soin de mener l'expédition son exempt, La Rivière, dont il
connaissait le tact et l'habileté. Ce fut au vieux Joseph que La Rivière
exposa son plan, et nul autre que lui n'en fut averti dans la maison.

On a vu comment le coup de main avait réussi.

Si cela n'eût dépendu que de Joseph, le secret le plus complet eût
été gardé sur cette affaire, et, durant un certain temps du moins la
marquise eût été assurée de sa tranquillité.

Malheureusement, l'entrée des Hommes Rouges ne s'était pas effectuée
sans quelque bruit. Le suisse avait été bâillonné, la suivante Suzette
jetée dans une armoire. Quoi qu'on pût faire, il était impossible de
compter qu'ils ne parleraient pas.

Joseph prit donc les devants et alla, lui-même, tout révéler à la
marquise.

Au fond, nous devons l'avouer, il n'était pas fâché de se poser un peu
et de faire savoir qu'il avait, lui aussi, joué son petit rôle dans la
lutte contre les implacables ennemis de la marquise. C'était lui qui
avait désigné à La Rivière la chambre où il y avait le plus de meubles!

La marquise le félicita vivement de son intelligence et de sa fidélité.
Joseph partit tout triomphant.

Mais il y avait une personne qui avait écouté le récit de Joseph avec un
intérêt marqué.

Cette personne, c'était Réjane....

Réjane, malgré ce qui s'était passé, malgré tout ce qu'elle connaissait
du caractère de Maurevailles, n'avait pas cessé de l'aimer.

En apprenant qu'il venait d'être arrêté, elle pâlit.

Mais elle maîtrisa son émotion pour ne pas que sa soeur la remarquât.
Quant à Joseph, emporté par le feu du récit, il ne voyait rien.

À peine eut-il quitté la salle, que Réjane, le coeur serré, s'excusa
auprès de sa soeur pour se retirer à son tour dans sa chambre.

Son plan était fait.

Elle attendit que la nuit fût tout à fait venue. Elle se laissa
déshabiller par ses femmes de chambre. Puis, quand elle fut certaine
que personne ne pouvait plus la voir, elle se rhabilla à la hâte et
descendit sur la pointe du pied.

La grande porte de l'hôtel était fermée, mais Réjane connaissait le
secret au moyen duquel la petite porte pratiquée dans le grand portail
glissait sur ses gonds.

Elle appuya sur le bouton.... La porte s'ouvrit et se referma.

Réjane était dans la rue.

Toute tremblante, elle hésitait à s'aventurer à travers les quartiers
déserts et mal éclairés, redoutant les mauvaises rencontres, craintive,
timorée. Mais elle puisa des forces dans son amour. Peu à peu elle
s'enhardit. À la fin, elle se dirigea rapidement vers la place Vendôme.

Elle allait à l'hôtel du lieutenant général de police.

Il fallait toute l'inexpérience de la jeune fille pour entreprendre
pareille folie. Réjane avait mille chances d'être arrêtée soit par des
voleurs, soit par des galants de rencontre, soit par le guet....

Mais il est des grâces d'état. La jeune fille arriva sans encombre
jusqu'à la rue des Capucines.

Là encore, il y avait gros à parier qu'elle échouerait. Les gardes de
la porte de l'hôtel, les exempts groupés dans l'antichambre pouvaient
prendre Réjane pour une coureuse de nuit ou pour une folle, et de leur
propre autorité, la conduire au Fort-l'Évêque ou aux Madelonnettes.

Non. Il était écrit qu'elle arriverait jusqu'au lieutenant de police.
Elle y arriva.

Par un heureux hasard, le garde de planton à la porte de l'hôtel de
Marville était un garçon intelligent qui vit du premier coup d'oeil à
qui il avait affaire.

Il comprit que quelque raison de la plus haute gravité pouvait seule
amener cette jeune fille à pareille heure auprès du lieutenant de
police. Il appela le chef de poste; et, sans être autrement interrogée,
Réjane parvint jusqu'à l'antichambre de M. de Marville.

Là elle écrivit son nom, sur un papier qu'elle plia et qu'elle fit
passer par un huissier.

En lisant ce nom, le lieutenant de police, stupéfait, donna ordre
d'introduire immédiatement celle qui le portait.

Réjane entra.

--Que puis-je pour vous être agréable, mademoiselle? demanda M. de
Marville en s'inclinant.

--Monsieur, dit Réjane avec assurance, je viens vous demander une
immense faveur.

--Laquelle? Pariez sans crainte.

--M. de Maurevailles a été arrêté tantôt par vos gens à l'hôtel de
Vilers.

--En flagrant délit d'effraction, oui, mademoiselle.

--Et bien, je viens vous supplier de le mettre en liberté.

--En liberté!... s'écria le lieutenant de police qui n'en croyait point
ses oreilles, y pensez-vous? Mais je le voudrais que cela me serait
impossible. Songez donc que le chevalier de Maurevailles, qui m'était
signalé comme ayant l'intention de commettre un rapt, a été surpris par
une brigade d'exempts, juste au moment où il venait de bâillonner un
homme, d'enfermer une jeune fille, de briser une porte, comme eussent pu
le faire Dominique Cartouche ou Jacques Poulailler.... En liberté? Non,
non. À quelque rang qu'appartiennent les coupables, il faut que la
justice ait son cours....

--Ainsi, dit Réjane en joignant les mains avec désespoir, vous allez le
faire passer devant des juges?

--C'est lui qui m'y a contraint.

--Mais au moins me permettrez-vous de le voir?

--Pour le faire échapper sans doute? demanda le lieutenant de police eu
souriant.

--Oui, monsieur, si je le puis!...

Ceci fut répondu d'un ton ferme et décidé, avec une audacieuse franchise
qui conquit tout à fait M. de Marville.

--Écoutez, mon enfant, dit-il paternellement, vous vous méprenez sur la
personne à laquelle vous vous intéressez si vivement, laissez-moi vous
éclairer....

--C'est inutile, fit froidement Réjane, je vous remercie beaucoup de
votre bienveillance. Mais je sais tout ce que vous allez me dire.

--Comment, aimeriez-vous encore M. de Maurevailles si vous saviez tout
ce que je pourrais vous dire.

--Oui, répliqua Réjane, le chevalier n'en est pas à sa première
tentative contre nous, n'est-ce pas? Il a voulu enlever ma soeur, il a
essayé de tuer mon frère, le marquis de Vilers.... Oui, je sais tout
cela et bien des choses encore que peut-être vous ignorez. Mais je viens
vous dire: Qu'importe! je veux le voir!... Et, ajouta-t-elle en se
jetant à ses pieds, je ne m'en irai pas que vous ne m'ayez accordé cette
grâce!...

--Le voir?... Oh! mon Dieu! cela, je puis vous le permettre, dit M. de
Marville vivement ému, en relevant la jeune fille. Venez, mon enfant.
Bien que, si j'eusse rempli mon devoir, ces messieurs devraient être
déjà au Châtelet, j'ai pris sur moi de les conserver ici quelques
heures. Cela me met à même d'exaucer votre demande et j'en suis très
heureux.

Il prit Réjane par la main et la conduisit lui-même auprès du
prisonnier.

Maurevailles, assis, réfléchissait, très inquiet sur l'issue de cette
affaire. Il se disait que c'était la seconde fois que M. de Marville
avait à lui demander compte de ses tentatives contre la marquise de
Vilers, et il craignait fort qu'en cette circonstance, la chose ne se
passât pas aussi facilement que la première fois.

En voyant entrer M. de Marville et Réjane, il se leva tout étonné.

--Je vous laisse un instant, dit le lieutenant à la jeune fille. M. de
Maurevailles, je crois inutile de vous avertir que la surveillance la
plus rigoureuse vous entoure, que toute tentative d'évasion échouerait
et ne ferait qu'aggraver votre situation.

Et M. de Marville s'inclina et se retira.

Restée seule avec celui qu'elle aimait, Réjane demeura d'abord confuse,
puis se rappelant que le temps lui était mesuré elle raconta naïvement à
Maurevailles ce qu'elle venait d'accomplir pour arriver jusqu'à lui.

Maurevailles était confondu de tant d'amour. Un moment il fut sur le
point de se jeter aux genoux de Réjane et de lui demander pardon en
rompant avec tout le passé....

Mais un mauvais sentiment lui vint et effaça cette bonne pensée. Il
se dit que, dans l'amour de Réjane, il pouvait trouver le moyen de se
venger et d'accomplir l'oeuvre fatale qu'il poursuivait.

En un clin d'oeil son plan infernal fut conçu. Ce plan, nous le verrons
se développer plus tard.

Pour achever de le mettre en oeuvre, le chevalier se fit intéressant,
parla de son repentir, de son changement d'idées, murmura à l'oreille de
la jeune fille de trompeuses paroles d'amour.

--Depuis la mort de Lavenay, affirma-t-il, délié de mon serment, je
n'aspire plus qu'à réparer le mal que j'ai pu faire, et c'est même dans
le but d'être utile à la marquise que je me rendais hier soir à l'hôtel
de Vilers.

Réjane ne demandait qu'à croire à l'innocence de celui qu'elle aimait.
Maurevailles vint facilement à bout de la convaincre.

Quand elle se retira, elle croyait tellement à l'injustice de ceux qui
avaient arrêté le chevalier que, s'approchant de M. de Marville, elle
lui dit:

--Vous savez que j'ai été folle, monsieur.

--On me l'a dit, en effet, répondit le lieutenant de police, se
demandant où elle voulait en venir.

--Voulez-vous que je le redevienne?

Et, s'emparant d'un poignard qui se trouvait sur le bureau du lieutenant
de police au milieu d'une foule d'autres pièces à conviction, comme
on en voit sur les bureaux de tous les magistrats, elle fit un pas en
arrière et s'écria:

--Si vous retenez M. de Maurevailles prisonnier, si vous voulez le
flétrir par un jugement, je me tue sous vos yeux!...

Le feu qui brillait dans les yeux de Réjane prouvait que ce n'était pas
là une vaine menace. Certes, après ce qu'elle avait déjà fait, elle
était femme à l'exécuter. M. de Marville se trouva fort embarrassé.

Réjane tenait toujours le poignard levé sur sa poitrine.

Enfin, le lieutenant de police eut une inspiration.

--Écoutez, dit-il en pesant ses paroles, peut-être y a-t-il un moyen
terme qui nous satisfera tous deux.

Réjane respira plus librement. Elle avait une lueur d'espoir.

--Je ne puis, je vous l'ai dit, relâcher ainsi mes prisonniers. Mais il
m'est possible de trouver un prétexte pour les garder ici jusqu'à nouvel
ordre, au lieu de les transférer au Châtelet....

--Eh bien? demanda Réjane.

--C'est le baron de Chartille qui m'a dénoncé le complot; il m'a prié de
protéger la marquise votre soeur. Mes exempts sont arrivés à temps. Mais
auraient-ils de nouveau cette chance, si MM. de Maurevailles et de Lacy,
mis en liberté, recommençaient une nouvelle tentative, surtout ayant
dans la place un auxiliaire tel que vous?

--Mais le moyen dont vous parliez? dit Réjane.

--Ce moyen, le voici. Attendons le retour du baron. Il ne peut tarder
à arriver. Je causerai avec lui de cette affaire. S'il consent à
l'étouffer une fois encore, si MM. de Maurevailles et de Lacy, qui
sont officiers, me promettent de rejoindre leur régiment sans plus
tarder,--ce à quoi, du reste, je veillerai,--il n'y aura plus aucune
difficulté. Voyons, mon enfant, cela vous satisfait-il?

--Soit, dit Réjane. J'essaierai de fléchir le baron. J'y réussirai,
j'en suis sûre. Mais vous me promettez qu'avant son retour, M. de
Maurevailles n'a rien à redouter de vous?

--Je vous le garantis. Et maintenant, mademoiselle, laissez-moi vous
reconduire jusqu'à l'hôtel de Vilers, où je ne voudrais pas, à pareille
heure, vous laisser retourner seule.

Et M. de Marville, faisant atteler son carrosse, y monta à côté de
Réjane, enchantée de son succès.

Elle ne pouvait prévoir les terribles événements qu'allait engendrer
cette combinaison....

Quelques jours après, le baron de Chartille arrivait à Paris.

Au débotté, l'infatigable centenaire courut à l'hôtel de Vilers, afin de
s'informer de ce qui s'était passé pendant son absence.

Si la marquise lui apprit la nouvelle tentative de Maurevailles et de
Lacy, Réjane, l'attirant à part, ne manqua point de le supplier de leur
faire rendre la liberté.

--C'était donc pour cela qu'ils étaient si pressés de partir, ne cessa
de répéter à l'une ou à l'autre le baron. Sarpejeu! la belle expédition
pour des gentilshommes!... Décidément la noblesse se perd!...

Malgré cela, Réjane triompha, et il se rendit chez le lieutenant de
police.

Depuis qu'ils étaient sous les verrous, Maurevailles et Lacy avaient
eu le temps de faire de tristes réflexions. Ce fut donc avec une joie
immense qu'ils apprirent la fin de leur captivité.

--J'espère, messieurs, leur dit sévèrement le baron, que cette leçon
vous servira. Je vous ai montré que, de près ou de loin, je sais
protéger mes amis.... Pour le moment, je ne veux pas donner à cette
escapade les funestes conséquences qu'elle pourrait avoir. J'arrive de
l'armée des Pays-Bas, où les hostilités sont reprises et où la présence
de deux braves officiers ne sera pas inutile.... Or, si vous agissez en
insensés dans la vie privée, je me plais à reconnaître votre bravoure en
face de l'ennemi. Allez donc, mais donnez-moi votre parole que vous vous
rendrez immédiatement à votre régiment, où l'on vous attend du reste....
Pour vos entreprises ultérieures, je ne vous demande rien; je serai là
et je veillerai.

Humiliés et confus, les deux jeunes gens firent toutes les promesses du
monde, et M. de Marville les autorisa à s'en aller.

M. de Chartille resta quelques instants encore avec ce dernier qui lui
affirma, d'ailleurs, qu'en aucun cas son concours ne lui ferait défaut.

Mais quand le baron, fier de la façon dont il avait arrangé les choses,
rentra à l'hôtel de Vilers, la marquise fut seule à le remercier.

Réjane ne lui répondit que par des larmes.

Celui qu'elle aimait était retourné au combat, et sans lui envoyer un
mot d'adieu ou de reconnaissance.

Était-elle donc seule à aimer, et le chevalier reviendrait-il?

À l'hôtel de la police, elle avait voulu se frapper d'un poignard.
L'inquiétude et l'amour venaient de lui en enfoncer deux dans le
coeur....



XIX

LIEUTENANT!


Revenons à Anvers où le nain s'acharne à la poursuite du marquis de
Vilers.

Il y mettait de la conscience, le pauvre petit homme, plus de conscience
qu'il n'en avait jamais mis à servir, en qualité de faux muet, le comte
de Mingréli.

Levé dès le jour, il courait les rues, allant des quartiers riches aux
quartiers pauvres, ne négligeant aucun indice, ne perdant aucun instant.

Malheureusement ses recherches étaient vaines. Lui qui se vantait de
tout trouver, cette fois il ne découvrait rien.

Quand venait le soir, après une journée de courses infructueuses, le
pauvre nain entrait dans d'épouvantables fureurs.

S'il eût été assez fort, il eût cherché querelle aux passants dans la
rue. Ne se sentant pas assez robuste, il s'en vengeait en allant mettre
à sec les brocs dans les tavernes.

Chaque soir, Goliath rentrait chez lui absolument gris, se promettant,
dans son ivresse, de réussir le lendemain.

Et le lendemain était comme la veille.

Pendant ce temps, Tony, revenu au camp ainsi que nous l'avons raconté,
s'informait à tout le monde du marquis de Vilers.

Mais il ne réussissait pas mieux que son auxiliaire le nain. Aussi
était-il triste, bien triste.

Il y avait encore une autre cause à son chagrin: sa fausse position
d'amoureux entre Bavette et mame Toinon.

Il n'osait supporter les regards de la jolie costumière dont la pensée
lui pesait comme un remords. Il se l'avouait bien maintenant, ce n'était
que dans l'explosion de ses dix-huit ans, qu'il avait eu pour elle une
folie passagère. Tout son amour, son véritable amour était pour Bavette
qu'il avait pu oublier, dans la fougue de la passion, mais qu'il n'avait
jamais cessé d'aimer.

Il supportait bien moins encore les regards de Bavette dont les grands
yeux bleus semblaient lui dire qu'elle avait tout deviné et dont la
présence seule lui reprochait sa défaillance.

Une grande joie vint heureusement faire diversion. On annonça à Tony que
le maréchal de Saxe le faisait demander.

Il courut au quartier général.

Les Autrichiens, presque bloqués dans Namur, où ils manquaient
de vivres, avaient à plusieurs reprises essayé des tentatives de
ravitaillement qui avaient échoué, grâce à l'activité de Maurice de
Saxe. Les déserteurs, de plus en plus nombreux, que la famine chassait
du camp ennemi, tenaient du reste le maréchal au courant de tous les
mouvements des alliés.

Namur, abandonné à ses propres forces, avait fini par capituler et il y
avait tout lieu de croire qu'on allait prendre là les quartiers d'hiver.

On s'y préparait même lorsque le maréchal de Saxe reçut avis que le camp
choisi par les alliés était dans les conditions les plus défavorables,
peu profond et coupé par deux ravins, dont l'un allait au Jaar, l'autre
à la Meuse, lesquels ravins, ne laissaient pour seule communication,
d'une partie de l'armée à l'autre, qu'une trouée très étroite, près de
Melmont.

Le maréchal ne put croire à pareille imprudence et résolut de faire
vérifier le fait.

Il lui fallait pour cela un homme de confiance, brave et adroit. Il
songea à Tony, qui avait fourni ses preuves en deux cas analogues.

Tony trouva Maurice de Saxe, présidant le conseil de guerre.

--Ah! vous voilà, mon jeune ressuscité, dit familièrement le maréchal,
j'ai une bonne nouvelle à vous apprendre.... Ne vous réjouissez pas trop
tôt, ce n'est pas encore ce que vous désirez. Mais enfin, vous voulez
aller vite, en voici le moyen.

Je n'ai pu jusqu'à ce jour obtenir de Sa Majesté l'arrêt qui vous remet
au nombre des vivants. Mais nous avons besoin de bras solides et surtout
d'âmes fortement trempées. Ma compagnie de Croates a été décimée, le
capitaine de l'Estang qui la commandait a été tué. Heureusement les
déserteurs que la famine chasse de l'armée alliée nous donnent de quoi
la reformer. Ce sont de précieuses recrues, mais qu'il faut roidement
tenir et rudement mener... j'ai songé à vous pour une lieutenance. Cela
vous va-t-il?

--Ah! monseigneur!... s'écria Tony avec reconnaissance.

Le poste est périlleux, car j'ai l'intention de ne pas ménager vos
hommes, et du côté de l'ennemi, on n'a, en cas de défaite, aucun
quartier à attendre. Mais, tenez-vous-y bien, c'est un excellent stage
pour rentrer aux gardes-françaises, où mon excellent ami, le marquis de
Langevin, désire vous avoir. Allez, on va vous faire reconnaître. Vous
entrerez en expédition tout de suite.

Tony était au comble de la joie. Lieutenant!... il était lieutenant!...
Et le maréchal de Saxe lui-même lui faisait espérer qu'il rentrerait
bientôt aux gardes! Et il n'avait qu'à réussir dans la nouvelle
entreprise qui lui était confiée, et à se montrer, dans la bataille qui
se préparait, digne de lui-même, pour devenir enfin le collègue, l'égal
de ses ennemis, les Hommes Rouges!

Les troupes se rangeaient en bataille pour se diriger vers les ponts. Le
maréchal sortit, suivi de son état-major:

--Cornette Tony, prononça Maurice de Saxe, je tiens à vous féliciter
publiquement de votre rétablissement et de votre retour parmi nous. J'ai
aussi et surtout à vous féliciter de la noble conduite que vous avez
tenue à Anvers. Une première fois, au burg du margrave, vous avez mérité
par votre bravoure hors ligne une faveur exceptionnelle. Aujourd'hui
encore vous m'avez forcé de passer par-dessus les considérations d'âge
et de naissance.... Lieutenant Tony, venez m'embrasser.

Ému jusqu'aux larmes, Tony s'inclina sans mot dire vers le héros de
Fontenoy, qui lui donna l'accolade. Son émotion redoubla encore quand,
derrière le maréchal de Saxe, il aperçut le marquis de Langevin qui lui
tendait les bras.

--Je vous admire, mon fils, lui dit tout bas à l'oreille le colonel, qui
ajouta plus bas encore:

--Tu rentreras demain aux gardes....

Les officiers félicitaient Tony, les soldats l'acclamaient.

--Ah! s'écria-t-il, je n'ai pas assez d'une vie à donner à mon pays en
échange d'un tel bonheur.

--Ménage ta bravoure, au contraire, dit le marquis de Langevin. La
patrie a besoin qu'ils vivent, les enfants tels que toi!

Le temps pressait. Tony partit avec sa demi-compagnie. Il eut la chance
d'accomplir sa mission sans perdre un homme....

Les renseignements qu'il rapportait confirmaient de point en point ceux
qu'on avait donnés au maréchal de Saxe. Celui-ci résolut de livrer
immédiatement une bataille décisive.

L'armée reçut l'ordre de se porter sur Varoux et Rocoux.



XX

ROCOUX


Il n'entre pas dans notre cadre de raconter cette bataille célèbre
dans l'histoire sous le nom de victoire de Rocoux et qui mit fin à la
campagne.

Contentons-nous de dire que les alliés y perdirent sept mille hommes et
mille prisonniers; dix drapeaux et cinquante pièces de canon, tandis
que, du côté des Français, il n'y eut que trois mille hommes hors de
combat.

Les épisodes y abondèrent.

Au moment où la brigade de Beauvoisis et la brigade d'Orléans
attaquaient le village de Varoux, défendu par une formidable artillerie,
un grenadier du régiment d'Orléans vint tomber aux pieds du maréchal de
Saxe, la jambe emportée par un boulet de canon.

Le maréchal voulut le faire conduire à l'ambulance.

--Que vous importe ma vie? dit brusquement le grenadier; laissez donc ce
soin à ceux qu'il regarde, et occupez-vous de gagner la bataille!

A l'entrée du village était un escarpement très élevé que les soldats de
Beauvoisis et les gardes-françaises avaient escaladé sous une grêle de
mitraille.

Le jeune marquis de Boufflers, colonel du régiment de Beauvoisis, était
trop petit pour franchir l'escarpement. Tony, rentré dans les gardes
après le succès de son entreprise, arrivait avec une escouade de sa
compagnie.

--Attendez, colonel, dit-il en riant.

Et, grimpant sur le talus, en vrai gamin de Paris, il se mit à plat
ventre et tendit les mains au petit marquis, qu'il hissa à côté de lui.

Malgré les balles qui pleuvaient, celui-ci l'embrassa avant de
descendre.

--Nous nous reverrons, s'écria-t-il, en sautant à terre, l'épée à la
main.

--Oui, dit Tony, si nous ne sommes pas tués.

Ni l'un ni l'autre ne le furent. Mais notre jeune héros n'en devait pas
moins être cruellement éprouvé....

Au plus fort de la bataille, le marquis de Langevin, grisé par la
poudre, par la fureur des ennemis, par l'ardeur de ses gardes, s'était
fait, pour ainsi dire, de colonel-général qu'il était, simple soldat.

Si Tony se battait comme un lion, Langevin ne craignait pas plus que
lui de s'avancer au milieu des alliés jusqu'à ce que tous ses gardes
l'eussent rejoint, puis de s'avancer encore.

La bravoure coûte cher. L'un des Autrichiens eut honte de fuir, et, se
retournant soudain, l'épée haute, s'élança sur le marquis qui, occupé à
en tuer un autre, ne voyait point celui-ci.

Mais Tony l'avait vu, lui! Bondissant au-dessus des morts et des
blessés, il accourut, trop tard, hélas! Quand il entra son épée dans la
poitrine de l'Autrichien, ce dernier s'était vengé d'avance en frappant
au défaut de l'épaule le marquis de Langevin...

--Ah, je suis perdu! fit le colonel en tombant dans les bras de Tony.

Si ardent qu'il fût pour la bataille, l'ancien protégé du marquis avait
un nouveau devoir à remplir. M. de Langevin était en si grand danger de
mort qu'il appartenait à Tony de le faire ramener au camp.

Il le prit d'abord dans ses bras jusqu'à la plus prochaine ambulance
où les chirurgiens lui appliquèrent, en hochant la tête, un pansement
qu'ils savaient inutile, puis, le plaçant sur une litière qu'il voulut
soutenir lui-même du côté de la tête, aida ainsi à le transporter au
camp.

Là on coucha le marquis de Langevin sur un lit improvisé avec des
planches et des couvertures, les coussins de son carrosse de guerre lui
servant de matelas. Mais le marquis, qui se sentait mourir, voulut que
l'on mît à côté de lui son épée, ses épaulettes et son grand cordon
rouge de Saint-Louis, afin d'avoir sous les yeux, au moment de rendre le
dernier soupir, l'instrument et la récompense de sa vie de soldat.

Bien que la bataille continuât, un groupe d'officiers l'entourait,
morne, désespéré.

--Je vous en prie, messieurs, fit le colonel en leur serrant les mains,
allez à votre devoir.

Et, comme ces valeureux officiers obéissaient au dernier ordre de leur
chef:

--Je vais mourir, dit le marquis à Tony d'une voix affaiblie. Reste,
toi, mon fils. Moi aussi, j'ai un devoir suprême à remplir.... J'ai ma
confession à te faire.

--Mais, mon colonel, mon bon colonel, mon second père, non, non, vous ne
mourrez pas! s'écria Tony sanglotant.

--Si tu le crois vraiment, va donc te battre.... Ah! tu vois bien, tu
restes. Je vais mourir, te dis-je, je le sais! j'ai à peine une heure à
vivre... en admettant que je ne me fatigue pas... que je ne parle pas
surtout.... Or, je te répète qu'il faut que je parle....

Tony s'agenouilla auprès du lit.

--Écoute, reprit le marquis à demi-voix, écoute bien ce que je vais
te dire.... Jamais on n'a eu confession plus cruelle à faire avant de
paraître devant Dieu!

Je ne méritais pas, vois-tu, de mourir ainsi sur le champ de bataille,
au milieu du triomphe de la victoire... car un jour, dans ma vie, j'ai
été misérable et lâche.

--Oh! c'est impossible! s'écria Tony emporté par son affection pour le
vieillard.

--Tais-toi et ne m'interromps plus. J'ai à peine le temps de tout te
raconter, et cet aveu doit être complet...

Ah! mon pauvre enfant, rappelle-toi bien ces paroles: L'honneur est une
grande et noble chose... C'est la première loi à laquelle l'homme doive
obéir... Mais il ne faut pas l'exagérer... Il ne faut pas prendre pour
la voix de l'honneur ce qui n'est que le cri de l'orgueil révolté... Je
suis tombé dans cette erreur, elle m'a conduit au crime...

Je t'ai dit un jour mon amour pour ma fille... pour ta mère... Eh
bien..., sous la fatale pression de l'orgueil... je... je l'ai tuée!...
râla le marquis d'une voix étouffée en cachant sa tête dans ses deux
mains.

--Vous!... s'écria Tony en bondissant malgré lui.

--Hélas! insulte-moi, tue-moi! Broie sous tes pieds ce coeur qui n'a
plus que quelques minutes à battre... Mais auparavant entends-moi
jusqu'au bout, il le faut pour que je puisse implorer ton pardon.

J'ai été élevé en soldat, selon les principes du soldat. Je voulais que
mon honneur fût sans tache, si petite qu'elle fût...

Je me mariai avec la plus noble des femmes. Elle mourut en donnant le
jour à une fille. Sur cette enfant, je reportai tout mon amour... tout
mon orgueil.

L'enfant grandit, grandit et devint belle comme sa mère... Je l'admirais
et j'en étais fier... Et je la voulais pure... pure comme ma conscience
de soldat... Pour arriver jusqu'à ma fille, il eût fallu me tuer, moi!

Hélas! je le croyais... quand un soir... un soir... une conversation
de gens de cour, qui ne se savaient pas écoutés, m'apprit un terrible
secret... Ma fille en qui j'avais la plus entière confiance... Ma
fille que j'aurais rougi de soupçonner... Ma fille... s'était donnée
volontairement... Elle allait devenir mère!...

Je tombai comme un fou au milieu des causeurs atterrés par ma présence;
je saisis à la gorge celui qui parlait et je l'envoyai se briser le
crâne à l'angle d'une muraille... Puis, éperdu, je courus à mon hôtel et
je montai à la chambre de ma fille...

Terrible souvenir! s'écria le marquis en se soulevant sur sa couche
malgré son atroce blessure. Ah! que de remords cet instant d'aveuglement
m'a causés depuis... Ma fille, souffrante, disait-elle, avait fait
défendre sa porte...

Inquiet de cette résistance qui confirmait les dires des calomniateurs,
je bousculai les chambrières effarées, et, d'un coup d'épaule, j'ouvris
cette porte...

Le moribond s'arrêta et prit dans un flacon placé à côté de lui un
cordial dont il avala quelques gouttes.

--Elle était pâle, sur son lit, continua-t-il... Çà et là des vêtements
épars, des linges, des langes d'enfant... Tout confirmait la fatale
nouvelle... Ma fille, ma fille, que je croyais pure... venait de mettre
au monde un enfant...

Je cherchai des yeux l'odieuse preuve de notre honte pour l'écraser
sous mon talon... Mais par bonheur, mon pauvre Tony, on venait de
t'emporter...

--Moi, moi? C'était moi! s'écria le jeune homme haletant.

--C'était toi, cher enfant. Ah! pardon!... Mais laisse-moi achever. Tu
n'étais plus là..! Sur qui donc alors me venger? Je saisis ta mère dans
un accès de rage, l'insultant, la menaçant, lui reprochant de m'avoir
ravi l'honneur... Épuisée par les souffrances, épouvantée de ma colère,
elle... oui, hélas! elle expira entre mes mains!...

Le marquis s'affaiblissait de plus en plus. Il dut avoir de nouveau
recours à son cordial, afin de pouvoir reprendre son récit.

--Ma fille morte, continua-t-il, je restai un instant anéanti. Puis la
voix de l'orgueil reprit le dessus. Elle me cria que mon oeuvre n'était
pas achevée, que mon honneur voulait que l'enfant pérît comme celle qui
l'avait mis au monde...

Un médecin, chèrement acheté, donna à la mort de ma fille une
explication, et tout le monde me plaignit... Mais, moi, je me disais que
ma tâche n'était pas accomplie. Il me fallait savoir où l'on avait caché
le rejeton du crime...

Je te cherchai longtemps. Sept années se passèrent, pendant lesquelles
je n'osai marcher la tête haute, sentant qu'il y avait encore une tache
sur mon blason.

Enfin je découvris ta retraite... Tu te souviens des hommes masqués
qui te poursuivirent, qui voulurent te tuer... C'était moi qui les
commandais...

La voix du marquis était devenue de plus en plus sifflante et
entrecoupée. Il se tut tout à coup et murmura:

--Oh! je me meurs... Tony, mon fils, je t'ai avoué mon crime... Je n'ai
pu... te dire mes remords... Pardonne-moi...

Tony resta silencieux.

--Ah! s'écria le moribond, rassemblant dans ce cri tout ce qui lui
restait de forces, je t'implore, mon fils... Me laisseras-tu mourir sans
m'absoudre?

D'un geste saccadé, il arracha de sa poitrine le médaillon qu'une fois,
au château de Blérancourt, il avait montré à Tony. Il le posa sur ses
lèvres, et, le tendant au jeune homme:

--Tiens, murmura-t-il d'une voix si faible qu'elle était à peine
perceptible. Tiens... prends... ce souvenir... Mais... par pitié... en
mémoire d'Elle... Ce crime... je l'ai bien expié, va... par dix-huit
années de remords et d'insomnie... Tony, pardonne-moi, pour qu'Elle et
Dieu me pardonnent...

Tony regardait le portrait. On eût dit qu'il le consultait... Enfin,
comme pour obéir à un ordre que semblait lui donner cette précieuse
image, il se jeta dans les bras du vieillard, puis, se redressant:

--Au nom de ma mère, dit-il, que Dieu vous tienne compte de vos
souffrances et vous pardonne comme moi!

--Oh! merci, dit le marquis, dont une pâle lueur de joie éclaira le
visage... maintenant... je puis mourir en paix.

--Ah! par grâce, un effort encore. Ma mère est morte, mais j'ai un père!
Mon père, du moins, faites-le-moi connaître!

--Ton père?... Ah! d'autres que moi eussent été heureux et fiers de lui
donner leur fille en pâture... Ton père... c'est...

Un râle lui coupa la parole, l'agonie qu'il avait conjurée, à force de
volonté, venait de commencer, terrible.

Tony, épouvanté, appela les officiers, les médecins. Mais tout secours
était inutile.

Le marquis était mort.



XXI

EN BUVANT...


Le 12 octobre au matin, l'armée française allait reprendre ses tentes au
camp d'Houté.

Tony, que son service retenait dans les gardes, avait dû, les larmes aux
yeux, laisser partir pour Paris le corps embaumé du marquis de Langevin.

Heureusement un incident allait le distraire de sa douleur. À peine
venait-il au camp, maman Nicolo l'avertissait que le nain, arrivé depuis
la veille, l'attendait à sa cantine.

Quelque remords que pût lui causer la vue de Bavette, il s'y rendit.

Il n'avait point le droit de laisser le nain travailler tout seul.

Goliath était attablé en face d'une série de bouteilles aux cachets
variés. Il paraissait épouvantablement gris.

En voyant Tony, il se leva avec joie, et se mit à battre un entrechat.
Le jeune lieutenant eut mille peines à le calmer.

--Peuh! peuh! dit le nain, ne vous fâchez pas, vous vous en repentiriez
tout à l'heure...

--Pourquoi cela, s'il vous plaît?

--Parce que j'ai du nouveau... J'ai toujours du nouveau, moi...

--Voyons, reprit Tony impatienté, raconte et raconte vite, surtout.

--Aussi vite que vous voudrez. Dieu en soit loué, si j'ai d'autres
défauts, je n'ai pas celui d'être bavard...

--C'est bon; mais au fait, au fait!

--J'y arrive, au fait. Ne vous impatientez pas. C'est par la patience
et la ténacité que je parviens, moi qui vous parle, à réussir dans mes
entreprises...

Tony, voyant qu'il n'y avait rien à faire contre la loquacité du nain,
que le vin rendait plus prolixe encore, se contenta de hausser les
épaules et attendit.

--Donc, poursuivit le petit homme, prenons les choses au début. Vous
savez que c'est l'envie de boire qui m'a fait vous retrouver... Me
basant sur l'expérience, je me suis dit qu'en buvant un petit coup, je
découvrirais peut-être M. de Vilers... J'ai donc bu....

--Cela se voit. Mais poursuis.

--Le vin m'a toujours porté bonheur, voyez-vous. Si je n'étais pas sorti
du château de Blérancourt pour tutoyer le vin de France, je n'aurais
sauvé personne. Mais je reviens à mes moutons, c'est-à-dire au
marquis...

--Hâte-toi, je t'en prie; tu dois voir que je ne suis pas d'humeur...

--Tiens, c'est vrai! J'abrégerai donc. D'ailleurs, cela me fatigue de
parler et ça me donne une soif! Il y a qu'après avoir fouillé pour rien
une fois, deux fois, trois fois, la ville d'Anvers et ses environs, je
commençais à désespérer, quand voilà qu'un soir, éreinté d'avoir couru,
j'entre me reposer dans une auberge...

--Et c'est là que...

--C'est là qu'il y avait d'excellent faro, auquel je commençais à
m'accoutumer, pour varier avec le vin. Or, je venais de vider le premier
moos, quand une querelle de tous les diables s'élève...

--Une querelle?

--Oui... je pourrais même dire sans exagération une bataille. Au
plus fort, comme j'essayais de comprendre de quoi il s'agissait, les
hallebardiers arrivent et nous mènent tous au violon... un instrument
que j'aimerai dorénavant, moi qui ne pouvais pas le sentir...

--Mais qu'a de commun cette arrestation avec le marquis? demanda Tony
impatienté.

--Vous allez voir... Au violon, on m'interroge... je dis que je ne
savais rien.

--Naturellement.

--Oui. Mais les autres, ceux qui se battaient, racontent leur histoire.
Il s'agissait d'un cheval que l'un des deux était accusé d'avoir volé...
Il s'explique, et savez-vous ce qu'il raconte?

«--Je peux pas le rendre, qu'il dit dans son baragouin. Je l'ai vendu.

»--À qui?

»--Je sais pas!»

On s'étonne, on demande la preuve, et patati et patata... Il désigne
celui à qui il a vendu le cheval... Un officier français, avec un habit
blanc et un manteau rouge...

--Vilers! s'écria Tony.

--Vilers qui partait.

--Mais pour où?...

--Dame, probablement pour Paris. S'il fût venu par ici, vous auriez
entendu parler de lui pendant la bataille... Je suis sûr qu'il est à
Paris.

--À Paris? Et justement on disait tout à l'heure que nous allions y
rentrer. Dieu soit loué! Goliath, je t'emmène avec moi.

--À Paris, moi?... quelle chance! maman Nicolo, ma digne amie, une autre
bouteille pour fêter cette heureuse nouvelle!

--Bois à ton aise, mon pauvre Goliath. Moi, je cours m'informer au
quartier général de ce qu'il peut y avoir de vrai dans ces propos de
départ.

Et Tony sortit, laissant le nain compléter son ivresse.



XXII

LE BILLET DE L'AMANT


On n'avait point trompé Tony. Rocoux avait été une bataille décisive. Le
maréchal de Saxe jugea à propos d'arrêter là momentanément la campagne.

Il fit occuper les villes prises, détacha de son armée treize bataillons
et neuf escadrons, qu'il envoya en Bretagne, sous les ordres de MM. de
Contades, de Saint-Pern et de Coëtlogon, défendre les côtes attaquées
par les Anglais, puis il prépara ses quartiers d'hiver en pays conquis.

La maison du roi, la gendarmerie et la brigade composée de deux
régiments de gardes-françaises, partirent le 17 octobre pour Paris. Tous
ces mouvements de troupes sont rigoureusement authentiques.

Dans les premiers jours de novembre 1746, semblaient donc s'être donné
rendez-vous à Paris tous les survivants de ces tragiques aventures.

Mame Toinon était revenue à sa maison de la rue des Jeux-Neufs, qu'elle
avait si bien espéré ne plus revoir.

Elle y avait retrouvé, gardant toujours la boutique, la fidèle Babet
dont la figure maussade était devenue presque gracieuse de joie à
l'arrivée de sa patronne.

On juge si les voisins étaient accourus, attirés un peu par sympathie et
beaucoup par curiosité, s'enquérir des événements curieux qui avaient dû
se passer dans le lointain voyage de la costumière.

Mais leur attente avait été déçue.

Toinon, en effet, n'était plus la joyeuse et gaillarde et bavarde
personne que nous avons présentée au début de notre récit.

Depuis son départ, un grand changement s'était opéré en elle.

Elle était sérieuse, triste, presque timide...

Toinon, en arrivant à Paris, avait eu tout d'abord un cruel
désappointement.

Elle avait espéré que Tony reviendrait comme autrefois loger rue des
Jeux-Neufs. Elle s'était empressée de nettoyer, de parer elle-même la
meilleure chambre de la maison.

Vaine prévenance. Tony avait refusé.

--Vous comprenez, avait-il dit, que je ne puis aller habiter aussi loin
de la caserne où je suis appelé par mon service à chaque instant. J'irai
rue des Jeux-Neufs souvent, bien souvent, autant que me le permettront
mes heures de liberté, mais je prendrai un logement tout près du
quartier.

La pauvre maman Toinon n'avait pas osé répliquer. Tony venait en effet
presque tous les jours rue des Jeux-Neufs, où ses bottes, son épée et
ses épaulettes d'or mettaient en rumeur tout le quartier, qui n'en
pouvait croire ses yeux, mais ses visites étaient de plus en plus
froides et courtes.

Quand il partait, les voisins malicieux et envieux remarquaient que mame
Toinon avait les yeux gros comme quelqu'un qui a envie de pleurer. Puis,
le nuage qui couvrait son front s'éclaircissait et elle semblait joyeuse
pour quelques heures. Où eût dit qu'elle avait un secret qui lui causait
à la fois plaisir et douleur.

Les habitants de la rue des Jeux-Neufs auraient bien voulu le connaître,
ce secret! Mais Toinon, chose incroyable, ne voisinait plus!

Un personnage, qui avait également le don de préoccuper beaucoup les
bons bourgeois du quartier Montmartre, c'était maître Goliath, le nain.

Tony l'avait amené avec lui et en avait fait son factotum. Vêtu d'un
costume demi-civil, demi-militaire, le bout d'homme venait fièrement,
soit de la part de Tony, soit pour l'accompagner. Il vivait en partie à
la caserne où il engageait des luttes bachiques avec ses amis La Rose,
Pivoine et Normand, à la cantine de maman Nicolo.

Mais cela ne l'empêchait pas de fouiller tous les coins de la capitale
pour y trouver le marquis de Vilers...

C'était, hélas, peine perdue!

À l'hôtel de Vilers, la situation était toujours la même.

Le temps s'était écoulé. La marquise était sur le point de mettre au
monde l'enfant qu'elle portait dans son sein, et Vilers ne reparaissait
pas.

La campagne était finie pourtant. Qu'était-il devenu? Était-il mort? Se
cachait-il seulement?

Parfois Haydée, tout entière au bonheur d'être mère oubliait ses
épouvantables tourments pour ne plus songer qu'à ce petit être qu'elle
chérissait déjà.

La mère absorbait l'épouse.

Puis elle se demandait quel serait le sort de ce pauvre enfant qui
viendrait au monde sans connaître son père; qu'il faudrait élever, privé
de son protecteur naturel... Et cet enchaînement d'idées la ramenait au
souvenir de celui qu'elle n'osait plus espérer revoir...

Alors, la marquise pleurait, les douleurs de l'épouse absorbant à leur
tour les joies de la mère.

En vain, Tony, qui de temps à autre était admis auprès de madame de
Vilers,--en vain, le baron de Chartille qui, trois fois par semaine,
renonçait à la chasse pour venir à Paris, réunissaient-ils tous leurs
efforts pour consoler Haydée et lui faire croire que Vilers reviendrait.
Tous les raisonnements échouaient devant son absence prolongée et
inexplicable.

Voyons maintenant ce que devenaient Maurevailles et Lacy.

Nous avons fait suffisamment connaître le caractère des deux Hommes
Rouges, pour qu'on soit certain qu'ils ne se tenaient point pour battus
et comptaient toujours sur la revanche.

Ils attendaient seulement une occasion propice et sûre.

Leurs apparitions au quartier étaient rares; ils n'y venaient même que
lorsque leurs fonctions l'exigeaient absolument. Le reste du temps, ils
complotaient.

Au soir où nous sommes, ils avaient devant eux leur courrier Luc, celui
qui leur avait annoncé aux Pays-Bas la grossesse de la marquise.

--Et tu dis alors, demanda Maurevailles à son espion ordinaire, que la
marquise sort souvent?

--Monsieur le chevalier le sait comme moi. Il a pu la rencontrer en
promenade.

--Parle toujours.

--Eh bien, j'ai repris mes relations à l'hôtel de Vilers, et l'on m'a
raconté que les médecins ont ordonné à la marquise, non seulement de
l'exercice, mais encore et surtout du grand air. Elle a commencé par des
promenades dans les jardins, conduite ou par le vieux Joseph, ou par le
baron de Chartille--auquel il ne faut pas se frotter. Maintenant, elle
sort deux ou trois fois par semaine pour aller, soit au Cours-la-Reine,
soit à la porte Saint-Antoine...

--Et peux-tu savoir de quel côté se dirigera sa promenade aujourd'hui?

--Bien facilement. Je suis intime avec le valet de pied, qui n'a pas de
secrets pour moi.

--Eh bien, pars vite et reviens nous informer!

Luc sortit. Les deux Hommes Rouges restèrent seuls.

--Alors, demanda après un silence Lacy à Maurevailles, tu ne renonces
pas à la marquise?

--Jamais. J'ai été joué, bafoué, vilipendé, mis en prison... Ce n'est
plus par amour maintenant que je la veux, c'est pour me venger d'elle et
de son mari.

--Son mari est mort...

--Bah! Qui sait? Et puis qu'importe?

--Tu as raison. Compte sur moi alors. J'ai juré! Mais quel est ton but?

--Je veux l'avoir, elle et son enfant, à ma discrétion et pouvoir ainsi
tenir tête à Chartille, au jeune coq de Tony et à toute leur bande.

--Et ton service aux gardes?

--J'enverrai ma démission que j'ai toute prête dans ma poche...
D'ailleurs le colonel, duc de Biron, qui succède au marquis de Langevin
comme colonel, sera peut-être un peu moins prévenu contre nous.

Maurevailles fut interrompu par l'arrivée de Luc qui accourait.

--Monsieur, Monsieur, dit-il, la marquise vient de sortir en carrosse,
avec sa soeur, mademoiselle Réjane.

--De quel côté vont-elles?

--Elles vont sortir par la porte Saint-Antoine et aller jusqu'au donjon
de Vincennes. La marquise compte se promener dans les allées du bois.

--Parfaitement, s'écria Maurevailles avec une sinistre joie. Elle ne
pouvait choisir un endroit plus propice à mes desseins! Allons, Lacy, en
route et bon courage! Nous touchons au but, cette fois!

Les chevaux étaient prêts. Les deux officiers, qui avaient quitté leurs
uniformes pour revêtir de riches costumes de ville, sautèrent en selle,
non sans s'assurer que les fontes étaient solidement garnies.

--Défiez-vous, monsieur le chevalier, fit observer Luc. Je vous avertis
que le carrosse est accompagné et surveillé...

--L'avis est bon, dit Maurevailles, en haussant les épaules, mais, nous
aussi, nous avons pris nos précautions.

Ils piquèrent des deux et partirent dans la direction de la Bastille où
ils comptaient joindre le carrosse qui allait fort lentement.

La promenade choisie par la marquise était fort belle. Le long de la
route, les _folies_--c'est ainsi qu'on nommait alors les petites maisons
où les courtisans allaient loin des regards curieux se livrer à leurs
ébats--les _folies_, disons-nous, étalaient leurs parcs et leurs jardins
aux senteurs parfumées.

Les derniers rayons du soleil d'automne illuminaient la route, au bout
de laquelle le bois ombreux offrait un refuge tranquille au promeneur
ennemi de la foule.

Le comte et le chevalier rejoignirent le carrosse.

En apercevant la marquise, toujours adorablement belle, dans sa pâleur
de malade, Maurevailles sentit son coeur bondir. Son amour renaissait
plus ardent que jamais.

Quant à Lacy, il avait vu la tête mutine et triste de Réjane qui, par la
portière, regardait la route, et il se disait en lui-même:

--Comment Maurevailles ne répond-il pas à l'amour de cette adorable
enfant qui, elle, est folle de lui!... Ah! que je serais heureux, si, au
lieu de se donner au chevalier, son coeur eût voulu me choisir!

Les deux cavaliers retinrent leurs montures; il s'agissait de ne pas
être vu. L'endroit n'était pas propice à un enlèvement. D'abord il y
avait trop de monde; ensuite, comme l'avait dit Luc, le carrosse était
gardé.

À côté du cocher, sur le siège, le vieux Joseph interrogeait la route.
Derrière, deux solides laquais, se pendant aux étrivières, empêchaient
toute surprise...

Enfin, à droite et à gauche, cinq ou six promeneurs, ouvriers ou
paysans, marchaient en chantant ou en causant de leurs affaires, et pour
leur plaisir personnel, sans doute, ne perdaient pas de vue le carrosse
et les deux dames qui étaient dedans.

--Attendons d'être dans le bois, dit Lacy à Maurevailles, qui grinçait
des dents d'impatience.

--Par les mille diables d'enfer, le carrosse ne marchera donc pas plus
vite, afin de laisser ces manants derrière lui?...

--Ils ont l'air de s'y attacher... On dirait qu'ils l'escortent...

--Allons donc!

--Vois plutôt. En voici un qui se rapproche et parle au vieux Joseph.
Ah! si je pouvais voir son visage...

Le paysan avait, en effet, échangé quelques paroles avec le fidèle
serviteur du marquis de Vilers. Sur un signe de Joseph, il ralentit le
pas, ainsi que son compagnon, qui semblait être non moins paysan que
lui, et laissa le carrosse poursuivre sa route au milieu des autres
promeneurs.

--Que signifie ce manège? demanda Lacy intrigué.

Les capitaines continuèrent d'avancer. Bientôt, ils ne furent plus qu'à
quelques pas des deux paysans, qui cheminèrent à côté d'eux, de même que
les autres marchaient auprès du carrosse.

--Morbleu! j'y suis maintenant, murmura Lacy en se penchant à l'oreille
de Maurevailles. Pendant que leurs amis surveillent la voiture, ces
deux-là nous espionnent.

--Que veux-tu dire?

--Ne t'émeus pas et, sans en avoir l'air, examine celui qui est à côté
de toi...

--Eh bien!

--Tu ne connais pas cette figure?

--Non.

--Tu as la mémoire courte... Te souviens-tu de notre arrestation à
l'hôtel de Vilers?...

--Si je m'en souviens? s'écria Maurevailles avec colère.

--Et tu as oublié l'homme qui t'a passé une corde autour du corps...

--Ah! morbleu! je le reconnais en effet... il faut que je casse la tête
à ce drôle?

--Garde-t-en bien!... Du calme au contraire... Je vois de quoi il
s'agit... Joseph a fait part au lieutenant de police de la sortie de la
marquise... Nous avons devant nous La Rivière et ses estafiers...

--Et tu crois que nous ne ferions pas bien de charger cette canaille?...

--Pas du tout. À la ruse opposons la ruse, et attendons une occasion.

--Soit, dit Maurevailles, en rongeant sa colère; au fait, tu as raison.
Ce n'est pas le moment de nous attirer une querelle avec M. de Marville.

--Seulement, le coup est manqué pour aujourd'hui et nous ferons bien de
rentrer dans Paris.

--Allons donc! Tu l'as dit toi-même, il faut agir de ruse... j'ai trouvé
mon moyen.

--Quel est-il?

--Tu verras. Mais prenons le trot. Nous n'avons plus besoin de suivre le
carrosse, et je ne suis pas fâché de faire courir un peu messieurs de la
police.

Les deux cavaliers éperonnèrent leurs montures et partirent au grand
trot par une route transversale, à la grande stupéfaction des deux
exempts qui les surveillaient.

Car c'étaient bien, en effet, des exempts que, sur la demande du baron
de Chartille, le lieutenant de police avait mis à la disposition de
madame Vilers, pour la suivre et la protéger dans sa promenade à
Vincennes.

Les deux pauvres policiers se demandèrent un instant s'ils devaient
courir après les cavaliers. Mais, songeant qu'avant tout ils avaient
mission de veiller sur la voiture, ils rejoignirent leurs camarades.

Maurevailles et Lacy avaient fait un détour et étaient arrivés les
premiers dans le bois.

Ils attachèrent leurs chevaux à un poteau et se cachèrent dans un
massif. Là, Maurevailles tira ses tablettes et se mit à écrire.

--Que diable fais-tu? demanda Marc de Lacy intrigué.

--Tu vas voir tout à l'heure.

La voiture arriva à son tour. Haydée et Réjane en descendirent.

Après un rapide coup d'oeil aux environs, Joseph s'écarta pour laisser
les deux femmes se promener. Les exempts l'imitèrent.

Quelques instants se passèrent ainsi; Marc et Maurevailles ne bougeaient
pas.

Peu à peu Haydée et Réjane, ne voyant rien de suspect, avaient pris
confiance. Joseph lui-même, croyant les Hommes Rouges repartis pour
Paris, avait cessé d'être sur ses gardes.

C'était là ce que Maurevailles attendait.

Il suivit pas à pas, derrière les buissons, la marquise et sa soeur.
Saisissant un moment où celle-ci tournait la tête vers lui, il se montra
tout à coup.

Réjane étouffa un cri de surprise.

--Qu'as-tu? demanda Haydée subitement inquiète.

--Rien, je me suis heurté le pied contre une racine.

Le plus difficile était fait. Le chevalier avait la certitude d'avoir
été vu. Il était évident que Réjane tournerait à la dérobée les regards
de son côté.

Maurevailles déplia le billet qu'il avait écrit et le montra à Réjane.

Elle devint toute rouge. Elle avait donc compris.

Il enroula le billet autour d'un caillou et, jetant le tout aux pieds de
la jeune fille, se cacha de nouveau.

--Tiens, s'écria-t-elle, il y a encore des fleurs dans l'herbe.

Et elle se pencha, ramassa vivement le billet et le cacha furtivement
dans son sein.

--Non, je me suis trompée, fit-elle froidement.

Pendant ce temps-là, Maurevailles disait à son ami:

--Allons-nous-en. Nous avons maintenant une intelligence dans la place.

Réjane était impatiente de connaître le contenu du billet qui lui
brûlait la poitrine. Elle prit un nouveau prétexte pour s'écarter un
instant de sa soeur et lut avidement ce qui suit:

«Vous pouvez aider celui qui vous aime à conjurer un grand danger qui
menace votre soeur. Je serai ce soir, à dix heures, à la petite porte du
jardin. Silence!»



XXIII

LE PREMIER RENDEZ-VOUS DE RÉJANE


Le soir était venu.

Soigneusement enveloppé dans un grand manteau de couleur sombre,
Maurevailles s'achemina vers l'hôtel de Vilers.

Il évita de passer par la grande porte, qui devait être surveillée
par les hommes de M. de Marville, et alla directement sur le quai de
Béthune, à l'endroit où nous avons déjà vu, au commencement de ce récit,
Tony escalader le mur des jardins de l'hôtel.

Maurevailles savait qu'il n'aurait pas besoin d'escalade. Il connaissait
assez le fol amour de Réjane et sa confiance de jeune fille, ignorante
du mal, pour être certain qu'elle viendrait au rendez-vous qu'il lui
avait fixé.

Il avait raison.

Le billet de Maurevailles avait, en effet, soulevé une profonde émotion
dans l'âme de la jeune fille.

C'était donc vrai!... Son rêve se réalisait!... Elle était aimée de
celui à qui s'était adressé le premier battement de son coeur!

Renonçant aux projets infâmes qu'elle lui avait entendu former au
château de Blérancourt, Maurevailles se consacrait à elle tout entier
et, loin de chercher, comme autrefois, à perdre Haydée, il s'exposait
pour la sauver...

Réjane était heureuse et fière d'être la cause de ce retour vers le
bien.

Cependant, malgré elle, des doutes venaient l'assaillir. Cette
conversion était-elle sincère? N'était-ce pas un piège qu'on lui
tendait?

Mais elle repoussait ces doutes indignes... Elle se les reprochait comme
autant de blasphèmes.

--Maurevailles est généreux et bon, se disait-elle; il a été abusé dans
un moment de folie, il a voulu tenir un serment prononcé à la légère...
Ce serment, Vilers ne l'avait-il pas prononcé, lui aussi? Et quel homme
est plus noble et loyal que Vilers? Maintenant Maurevailles, noble et
loyal aussi, reconnaît ses erreurs et veut les réparer?...

Elle se rappelait les efforts qu'il avait faits pour la sauver, lors
de l'horrible scène qui l'avait rendue folle. Elle se souvenait qu'il
n'avait pas voulu se sauver sans elle...

--Mon Dieu, disait-elle encore, il ne peut songer à me tromper. Il
m'aime bien véritablement; je le sens, j'en suis sûre.

Cependant, elle hésitait à aller à ce rendezvous... le premier. Elle, si
résolue le jour où elle était allée réclamer Maurevailles au lieutenant
de police, elle avait peur maintenant de se trouver seule avec lui.

À mesure que l'heure approchait, son hésitation redoublait.

Elle regardait avec anxiété la pendule de Boule dont l'aiguille, si
lente à son gré tout à l'heure, semblait dévorer l'espace maintenant...

--Non, dit-elle tout à coup, je ne puis aller à ce rendez-vous. Ce
serait mal, puisque, pour m'y rendre, je dois me cacher, puisque je
n'ose en parler même à ma soeur, puisque je rougis, puisque je tremble
qu'on ne me voie!

Elle avait déjà pris une mante pour sortir. Elle la jeta loin d'elle,
comme pour chasser au loin la tentation.

Et la pendule marchait toujours, l'aiguille allait atteindre l'heure...

Réjane ouvrit un livre, espérant chasser, grâce à lui, les idées qui
l'assaillaient, mais elle ne lut que des yeux, sans comprendre: sa
pensée était ailleurs.

Tout à coup le timbre argentin de la pendule retentit.

La pauvre enfant jeta brusquement son livre, ramassa sa mante et posa le
doigt sur le bouton de la porte...

Elle s'arrêta.

Mais le plus fort était fait. La porte s'ouvrit et la jeune fille se
hasarda, émue, palpitante, rouge à la fois de honte et de plaisir, dans
les allées du jardin.

Légère comme un sylphe, retenant son haleine, s'effrayant de tout, du
bruit du sable qui craquait sous ses pas, du choc d'une branche morte
ou d'une feuille qui tombait, elle arriva à la petite porte, derrière
laquelle Maurevailles attendait.

Elle écouta.

Rien d'abord que le silence... puis un pas assourdi...

La peur la prit. Si un voleur, cherchant à s'introduire dans l'hôtel, la
surprenait là, seule?

Mais derrière la porte, on toussa légèrement.

C'était Maurevailles.

Ses hésitations la reprirent. Fallait-il répondre ou s'enfuir?

Peut-être malgré elle, peut-être avec intention, Réjane soupira, et ce
soupir fut entendu de l'autre côté de la porte.

--Réjane?... est-ce vous? demanda une voix.

La jeune fille demeura muette.

--C'est moi, reprit la voix, moi qui vous ai écrit...

Réjane n'osait ouvrir.

--Je vous l'ai dit, continua la voix que l'amoureuse pourtant
reconnaissait bien, votre soeur court le plus grand danger.

Ma foi, la pauvre enfant n'y tint plus... La porte s'ouvrit toute
grande.

Maurevailles était sur le seuil.

--Nous ne pouvons rester ici, dit-il en voyant que la jeune fille était
là en face de lui, semblant attendre. Nous sommes mal pour causer... Le
premier passant nous remarquerait.

Réjane recula d'un pas. Le chevalier entra, referma la porte et, sans
ostentation, retira la clef qu'il garda.

Il faisait une belle nuit d'automne, une de ces nuits où l'hiver
s'annonce et qui, claires encore comme en été, sont déjà glaciales comme
en décembre.

Mais Réjane n'avait pas froid. Son coeur battait à se rompre, et le sang
affluait à ses tempes. Son front était brûlant quand Maurevailles, se
penchant vers elle, l'effleura de ses lèvres.

Elle frémit sous ce baiser... le premier qu'elle eût jamais reçu d'un
homme...

Mais, de même qu'il n'avait pas voulu rester sur la porte, Maurevailles
ne voulut pas demeurer dans le jardin.

--Il fait froid, Réjane, dit-il doucement d'une voix qui retentit à
l'oreille de la jeune fille comme une musique céleste, il fait froid,
vous êtes brûlante, vous ne pouvez rester ici...

Il jeta les yeux autour de lui et aperçut un petit pavillon champêtre
tout vermoulu.

--Qu'est-ce que cela? demanda-t-il.

--Le vieux kiosque...

--Il n'y a personne?

--On n'y vient jamais.

--Allons-y, nous y serons à l'abri de la température et surtout des
indiscrets... Je ne me pardonnerais pas de vous avoir compromise avant
le jour où je pourrai solliciter votre main de Vilers redevenu mon
ami...

Ces paroles eurent un effet magique sur la jeune fille, qui d'ailleurs
ne demandait pas mieux que de se laisser convaincre.

Maurevailles l'entraîna vers le kiosque.

Réjane était naïve et croyante; Maurevailles avait l'expérience et la
langue dorée des roués de cette époque. Il entassa protestations sur
protestations et n'eut pas de peine à capter entièrement la confiance
de la jeune fille qui écoutait avec ravissement le langage d'amour tout
nouveau pour elle.

--Mais, demanda-t-elle, s'arrachant à regret à la fascination
qu'exerçait sur elle l'entretien du chevalier, comment ma soeur
court-elle un danger?

--Vous connaissez Marc de Lacy. C'est lui, lui et Lavenay, qui m'ont
poussé à ce fatal serment que je n'eusse jamais prononcé si je vous
avais plus tôt connue... Lacy aime votre soeur, comme je croyais l'aimer
autrefois. Il est jaloux d'elle, plus que ne le fut jamais le magnat...

Ne pouvant avoir l'amour de la marquise, Lacy a juré de la perdre. Il
comptait sur moi pour cela. Mais, grâce à vous, ma Réjane bien-aimée,
j'échappe à sa néfaste influence. Vous êtes le bon ange qui me protège
contre ce démon.

N'ayant plus à compter sur moi pour le seconder dans ses ténébreuses
menées, Lacy a cherché le moyen d'arriver seul à son but, et ce moyen,
il l'a trouvé.

--Quel est-il? Oh! parlez! parlez!... s'écria Réjane frissonnante.

--C'est peut-être déloyal, ce que je fais là! Je trahis mon plus vieil
ami, reprit hypocritement Maurevailles, mais je vous aime, Réjane, et
pour votre amour, je brise tout. Pourtant, au moment de révéler ce qu'il
n'a confié qu'à moi seul, j'hésite...

--Je vous en supplie.

--Eh bien!... mais que ceci ne sorte pas de votre bouche... Lacy veut
s'emparer de l'enfant que votre soeur va mettre au monde dans quelques
jours...

--Oh! c'est affreux!

--Oui, c'est épouvantable, car la douleur peut tuer madame de Vilers.
Mais Lacy ne s'arrête pas à cela, il sait qu'ayant l'enfant en son
pouvoir, il aura la mère à sa discrétion. Et le plus terrible, c'est
qu'il est certain de réussir. Comment fera-t-il? Je n'en sais rien. Mais
il arrivera à son but.

--Que faire?

--Je ne sais pas encore. Avant tout, j'ai voulu vous avertir, afin que
nous avisions à l'en empêcher... Mais surtout, chère Réjane, ne dites
pas un mot à votre soeur... Dans sa position, le coup pourrait lui être
fatal.

--Et vous n'avez aucun projet?

--J'en avais un: mais sa mise en oeuvre ferait du scandale et c'est là
surtout ce qu'il faut éviter. Cependant, ne craignez rien; je surveille
le traître et je vous avertirai en temps utile... Nous avons, je le
pense, quelques jours encore, n'est-ce pas?

--Oui, au moins une semaine, a dit le médecin.

--D'ici là, songez... Je chercherai de mon côté. Demain, à pareille
heure, si vous le voulez bien, nous échangerons nos idées... Je me
retire, car il est tard, et je ne voudrais pas qu'on pût s'apercevoir de
votre absence...

Ils étaient sortis du kiosque et arrivaient à la petite porte.
Maurevailles l'ouvrit avec la clef qu'il avait prise.

--Ah! dit-il, il faut que je vous rende cette clef... Mais, non...
permettez-moi de la garder un ou deux jours... Je pourrai vous éviter
ainsi la peine et le danger de venir m'ouvrir... Vous n'aurez qu'à
m'attendre dans le kiosque.

Réjane était trop émue pour réfléchir. Elle ne refusa point.

Maurevailles garda la clef.

Après un nouveau baiser, aussi chaste que le premier, il s'enfuit,
refermant sur lui la petite porte.

Si Maurevailles eût été moins certain de son triomphe et s'il eût
regardé derrière lui, il eût pu voir deux ombres collées au mur.

Car le chevalier n'était pas venu seul au rendez-vous. Derrière lui deux
hommes avaient attendu que la porte s'ouvrît, l'avaient vu entrer et
avaient guetté sa sortie.

Au moment où il se retirait, ces deux hommes s'avançaient même pour lui
mettre la main au collet, mais une parole qu'il prononça les arrêta.

Cette parole est ce mensonge qu'il osa dire dans le dernier baiser:

--Sois tranquille, chère Réjane, je sauverai ta soeur!...

En entendant ces mots, les deux inconnus, rassurés sur les projets du
visiteur nocturne, le laissèrent aller et se remirent à se promener
autour de l'hôtel de Vilers.

C'étaient deux des exempts de M. La Rivière.



XXIV

LE PETIT POLICIER


Si les exempts veillaient sur la marquise, il y avait quelqu'un qui
veillait sur les exempts.

C'était notre ami Goliath.

Dans ses promenades à travers Paris, Goliath avait longuement réfléchi.
Or, de ses réflexions était sorti cet axiome:

--Si le marquis de Vilers est à Paris, il doit s'occuper de ce qui se
passe à l'hôtel où est sa femme...

Ceci posé, le nain s'était dit:

--Comme le marquis se cache, c'est la nuit qu'il doit rôder autour de
l'hôtel.

D'où cette conclusion logique qu'en surveillant tous les soirs les
abords de l'hôtel de Vilers, on ne pouvait manquer, une nuit ou l'autre,
de rencontrer le marquis.

Sans en prévenir personne, afin de rendre son triomphe plus certain,
Goliath s'était mis en embuscade sur le quai de Béthume.

C'est ainsi que du coin de la porte où il était tapi dans l'obscurité,
il avait vu deux hommes passer mystérieusement, comme s'ils craignaient
d'être aperçus.

--Hum! cela est louche, avait-il pensé.

Goliath, tout à fait étranger aux choses de Paris, n'avait aucune idée
de ce que pouvait être la police. Elle se résumait pour lui en la
maréchaussée et les exempts en tenue.

Ces hommes mystérieux l'intriguèrent donc au plus haut point.

--Ce sont évidemment des gens qui en veulent à la marquise, des sbires
des Hommes Rouges, se dit-il avec inquiétude.

Et, pendant la première nuit, il suivit avec anxiété leur manège. Ce fut
avec un véritable soulagement qu'au petit jour il les vit partir.

--Ils n'ont pas trouvé d'occasion favorable pensa-t-il, c'est heureux,
car je n'étais pas de taille à lutter contre eux.

En homme de ressources, Goliath résolut d'avoir du renfort. Dès que le
jour fut complètement levé, il alla faire part de ses soupçons à ses
amis les gardes-françaises.

--Moi, je suis petit, leur dit-il après avoir raconté les incidents
de la nuit, je puis me faufiler partout. Laissez-moi donc flairer le
gibier. Vous, qui êtes forts et solides au poste, vous vous tiendrez à
ma portée. À la première alerte, pssst!... j'appelle et vous arrivez!...

--Bravo! dit le sergent Pivoine de sa voix enrouée, bravo, petit, voilà
qui est crânement combiné! Tu mériterais d'être général!... Seulement
où diable nous cacheras-tu? Trois gaillards comme nous, ça tient de la
place.

--Moi, je serais d'avis, dit le Gascon, d'aborder carrément les gars et
de les enlever...

--Carrément, appuya le Normand.

--Ah! mes enfants! que vous êtes peu malins. Croyez-vous qu'ils se
laisseront pincer?

--Que feront-ils?

--Ils se sauveront, donc!... Et puis, quand même, de quel droit les
arrêteriez-vous? Tout le monde n'a-t-il pas l'autorisation de se
promener la nuit au bord de l'eau?

--Le petit a raison, dit Pivoine. Laissez-le donc causer. Voyons, où
nous logeras-tu, mon fils?

--Et où seriez-vous plus commodément que dans un bon cabaret, avec un
cruchon de vin pour prendre patience?

--Bravo! de mieux en mieux. Je vous le disais bien. Il parle comme un
ange! Goliath, il faut que je t'embrasse! s'écria Pivoine enthousiasmé.

--Laissez-moi donc tranquille, grande bête que vous êtes, dit le nain,
en repoussant le sergent qui l'enlevait de force pour l'embrasser
réellement... Est-ce que tout le monde ne sait pas que je suis un malin,
moi?

--Un vrai malin, dit La Rose.

--Le malin des malins, compléta le Normand.

--Il est bien entendu que c'est moi qui paye... Le baron de Chartille
m'a graissé le gousset, il faut que vous en profitiez...

--Ah! Goliath, dit La Rose, tu as beau être petit, tu es un grand homme.
Commande, nous t'obéissons aveuglément.

--Aveuglément, répéta le Normand.

Et voilà comment, le soir venu, les trois soldats, munis d'une
permission de nuit, étaient installés aux _Armes de Bretagne_, tandis
que le nain veillait dans sa cachette.

L'aubergiste, bien payé, avait congédié ses autres pratiques et, malgré
les ordonnances, conservait chez lui ces trois buveurs d'élite.

C'était justement le soir où Maurevailles avait donné rendez-vous à
Réjane.

En voyant ce personnage, enveloppé d'un grand manteau, entrer dans
l'hôtel, le nain se dit que ce ne pouvait être que le marquis de Vilers.
À quel autre eût-on ainsi ouvert la petite porte?

Aussi surveilla-t-il avec soin ceux qu'il ne savait pas être des
exempts, persuadé qu'ils attendaient le marquis pour l'attaquer à sa
sortie.

Quand il les vit, plaqués contre le mur, il s'éclipsa tout doucement et
courut avertir les soldats qui bondirent en écoutant son récit.

--Tonnerre! hurla le Gascon en agrafant précipitamment son épée. Ils
vont avoir beau jeu, les brigands!

--J'ai justement une nouvelle botte à essayer, dit Pivoine, je ne l'ai
encore expérimentée qu'en salle d'armes.

Mais, pendant ce colloque, l'homme que le nain avait pris pour le
marquis était sorti, puis s'était éloigné; les policiers, trompés par sa
dernière parole, avaient continué leur promenade autour de l'hôtel.

Les gardes, conduits par Goliath, ne se sentirent pas le courage de
pourfendre des gens qui ne semblaient avoir nulle envie de tuer. Ils
s'apprêtaient même à retourner à l'auberge quand Goliath les arrêta.

--Attendez donc, dit-il; il y a autre chose à faire. Ces gens-là doivent
avoir un but qu'il sera peut-être intéressant de connaître. Attendons
qu'ils s'en aillent, et alors filons-les, nous saurons, au moins, qui
ils sont.

Se rendant à cette raison, ils observèrent, puis suivirent les exempts.

Ils les virent entrer à l'hôtel de la police.

--Ah! cette fois, mon ami Goliath, dit La Rose désappointé, tu t'es
joliment mis dedans. Tes hommes ne sont autre chose que des agents de
police.

--Allons donc!

--Parbleu! oui, et nous allions nous attirer avec eux une nouvelle
affaire qui nous aurait peut-être menés loin.

--Comment cela?

--Évidemment. Les gens de M. le lieutenant général ont le bras long,
fichtre!

Et La Rose expliqua au nain étonné la puissance dont disposaient ces
hommes qui avaient toujours, lui dit-il, un ordre du roi en blanc dans
la poche pour arrêter un personnage quel qu'il fût et le conduire à la
Bastille d'où, innocent ou coupable, on ne sortait plus jamais...

Goliath ouvrait de grands yeux et songeait. Un horizon tout nouveau
s'ouvrait devant lui...

--Puisqu'on ne veut pas de moi comme soldat, disait-il, pourquoi ne me
ferais-je pas exempt de police? Voilà un métier qui me conviendrait!
Moi, si chétif, mais intelligent, que diable! faire plier les autres
devant moi...

Les gardes regagnèrent leur caserne. Goliath alla se coucher; il ne
dormit pas de la nuit.

L'idée de faire partie de la police lui trottait dans la cervelle.

Le lendemain, de bonne heure, il arrivait rue des Capucines et se
présentait à l'hôtel de M. de Marville.

--Que demandez-vous? lui dit un huissier en le regardant d'un air
goguenard.

--Je veux parler au chef de la police.

--Avez-vous une lettre d'introduction?

--Non.

--Vous ne pouvez alors être reçu. Monseigneur est occupé pour toute la
journée.

Goliath était bien désappointé. Cependant une inspiration lui vint tout
à coup.

--Dites à M. le lieutenant de police qu'il s'agit de l'affaire de
Vilers, dit-il à l'huissier avec importance.

Celui-ci, surpris du ton sur lequel cet ordre lui était donné, entra
dans les bureaux et revint au bout de quelques minutes.

Il avait l'air beaucoup plus poli.

--Monseigneur le lieutenant général ne peut se déranger en ce moment,
dit-il, mais si monsieur veut causer avec M. La Rivière?...

--Qu'est-ce que c'est que M. La Rivière?

--L'homme de confiance de monseigneur.

--Soit. Conduisez-moi auprès de lui.

L'huissier s'inclina et mena Goliath au personnage singulier dont nous
avons plusieurs fois parlé.

La Rivière connaissait déjà le nain de réputation. Le baron de Chartille
en avait parlé au lieutenant général et avait vanté son intelligence.

--Que désirez-vous, mon jeune ami? demanda l'exempt en baissant la tête
vers son bureau, mais en ayant soin de bien examiner Goliath par-dessus
ses lunettes.

--Je désire que vous m'expliquiez ce qu'il faut faire pour entrer chez
vous, dit catégoriquement le nain.

--Ah! ah! vous sentiriez-vous des dispositions pour le métier?

--Vous avez besoin de chercheurs... Moi, je trouve tout.

--À merveille. Mais, puisque vous trouvez tout, dites-moi donc un peu ce
que vous avez découvert jusqu'à ce jour?

--C'est facile.

Et Goliath raconta ses prouesses, en ayant soin, naturellement, de
changer quelques-unes des circonstances et de se donner le beau rôle, en
attribuant à son habileté tout ce que lui avait livré le hasard.

La Rivière l'écoutait en tournant ses pouces.

--Parfait, parfait, murmura-t-il, lorsque le nain eut terminé. Vous êtes
habile, mon ami, fort habile; et quelles seraient vos prétentions?

--Mes prétentions?

--Oui, quels appointements demanderiez vous?

--Moi? rien; pour le moment du moins. Le baron de Chartille et le
lieutenant Tony ne me laissent manquer de rien. Employez-moi à l'essai.
Plus tard, nous verrons.

--Soit, c'est une affaire entendue.

--Vous m'acceptez?

--Comme auxiliaire et pour cette affaire seulement. Si, comme je
l'espère, vous vous en tirez bien, nous nous arrangerons pour continuer
à titre définitif.

Le nain nageait dans la joie.

--Et me donnera-t-on un papier, quelque chose pour prouver ma qualité?
demanda-t-il.

--Je vais vous faire expédier une carte de service.

La Rivière entra dans les bureaux et revint au bout de quelques minutes.

--Votre nom? dit-il.

--Au pays, on m'appelait Johann; à Paris, les gardes-françaises m'ont
baptisé Goliath.

--Goliath, soit, dit La Rivière en écrivant. Voici, ajouta-t-il en lui
tendant une carte. Avec ça vous avez des pouvoirs suffisants. Vous
viendrez au rapport à deux heures.

Une fois en possession de cette carte, le nain sortit plein
d'enthousiasme.

Certain, d'après ce qu'on lui avait dit de la police, qu'on l'avait
chargé de hautes et magnifiques fonctions, Goliath allait, se gonflant
et s'imaginant que tous les passants devaient le considérer avec
respect.

--S'ils savaient que j'ai dans ma poche une carte avec laquelle je
pourrais les envoyer à la Bastille! se disait-il avec orgueil.

À deux heures, La Rivière, confiant en l'intelligence et le dévouement
de Goliath, le chargea de surveiller les jardins de l'hôtel.

Mauvaise et fatale idée.

Le nain, en effet, n'avait pas tout dit à l'employé de M. de Marville.
Il lui avait caché sa prétendue découverte de l'identité de Vilers.

De plus, ne voulant pas contrarier le marquis, il ne chercha pas à le
regarder de trop près, et naturellement il ne reconnut pas Maurevailles.

Celui-ci eut donc toute liberté de rentrer et de sortir par la petite
porte. Le nain, au contraire, le protégea, ne se doutant pas qu'il
facilitait dans ses entreprises le plus mortel ennemi de Mme de Vilers.

Cela dura huit jours.

Tous les soirs, Réjane revenait au rendez-vous dans le vieux kiosque.

Le huitième jour, elle dit à Maurevailles:

--Je crois que j'ai trouvé un moyen d'échapper à votre faux ami, M. de
Lacy.

--Lequel? demanda curieusement le chevalier.

--Il veut, n'est-ce pas, prendre l'enfant?

--Oui, pour être maître de la mère.

--Eh bien, si je vous le donnais, à vous?

--À moi! s'écria Maurevailles, maîtrisant mal un mouvement de joie.

--À vous, notre meilleur ami, que je chargerai de le porter en lieu de
sûreté.

--Mais comment parviendrez-vous à faire consentir à cela votre soeur,
dont vous connaissez les préventions contre moi?

--Je ne lui dirai rien. Je prendrai l'enfant et je vous l'apporterai.
Voulez-vous?

--J'accepte avec bonheur, pour vous être utile. Maurevailles touchait
enfin à son but. L'enfant allait lui être livré.

Il ne s'agissait plus que d'attendre.

Quelques jours s'écoulèrent encore. La délivrance tardait.

Enfin, un soir, Réjane dit à Maurevailles:

--Je n'ai que quelques instants à vous accorder. Ma soeur commence à
être fort souffrante.

--Alors, je ferai peut-être bien de rester ici?

--Non, le médecin n'attend pas la naissance avant demain.

--Qu'importe? Pour vous être agréable, chère Réjane, et pour être utile
à la marquise, je puis veiller...

--Ce serait peine inutile.

--Comment cela?

--La nourrice n'arrivera que demain soir. Elle sera logée dans une des
chambres attenantes à l'appartement de ma soeur, qui tient à ne pas
perdre de vue son enfant...

--Parfaitement.

--Joseph, notre vieux et dévoué serviteur, sera chargé tout spécialement
de veiller sur lui. Il n'y a donc rien à craindre d'ici demain soir.

--Parfaitement. Mais alors comment ferez-vous pour m'amener le cher
petit être?

--Soyez sans inquiétude. J'ai vingt-quatre heures pour choisir un moyen.
Revenez demain à pareille heure. Je vous promets que le traître Lacy
sera trompé dans son espoir... Mais, vous me répondez au moins de la
sûreté de l'enfant? Cher petit trésor!... Ce serait la mort de ma soeur,
si elle le perdait.

--Doutez-vous de ma sollicitude, ma bien-aimée? Ah! soyez tranquille; je
le jure par tout l'amour que j'ai pour vous! Ce cher mignon sera entouré
de tous les soins qu'il aurait eus chez sa mère... O ma Réjane, ayez
confiance en celui qui vous aime...

--C'est que c'est peut-être mal, ce que je fais-là?

--Mal!... Ne suis-je pas votre époux devant Dieu? Ne vous ai-je pas juré
éternelle fidélité. Ah! Réjane, douteriez-vous de mon amour?...

L'entretien continuait, bien que Réjane eût déclaré qu'elle ne pouvait
rester longtemps sans que son absence fût remarquée.

Goliath qui, depuis tantôt deux semaines, veillait à la porte du jardin,
commençait à trouver la chose ennuyeuse et, malgré de grands efforts
d'imagination, n'arrivait pas à deviner la raison de ces visites
quotidiennes et nocturnes.

Il avait résolu d'en avoir le coeur net.

Malin comme un singe, il introduisit au pied de la petite porte, entre
celle-ci et son cadre, une cheville de bois qui devait s'abattre quand
on ouvrirait.

Le soir où nous sommes, Maurevailles, pressé, ouvrit la porte avec la
clef dont il était resté muni, repoussa la porte qui vint buter contre
la cheville et tourna la clef dans la serrure.

Le pêne joua, mais, grâce à l'interstice qui existait entre la serrure
et la gâche, la porte ne fut pas fermée.

Le nain put donc ainsi entrer dans le jardin.

Il s'orienta, chercha des yeux l'endroit où celui qu'il prenait pour
le marquis de Vilers avait pu entrer, et aperçut à dix pas le vieux
kiosque.

Il alla coller son oreille à la serrure.

D'abord il n'entendit qu'un bourdonnement confus, puis, peu à peu, les
paroles devinrent plus nettes. Il entendit une voix d'homme qui disait:

--Comptez sur mon amour, Réjane. Réjane!... le marquis de Vilers parlait
d'amour à Réjane, sa belle-soeur!

--Je me trompe, bien sûr! se dit Goliath.

Non, il ne se trompait pas. La suite de l'entretien ne lui laissa aucun
doute. C'était bien Réjane qui était là, causant tendrement avec l'homme
qui était entré.

Toutes les idées du nain se brouillaient. Il commençait à douter de son
bon sens.

--Que résoudre? se demanda-t-il. Si j'allais faire part de ma découverte
à ce bon M. La Rivière? Peut-être trouverait-il la clef de ce
mystère?... Mais non. Cela peut devenir très grave... Mon chef avant
tout, celui qui me paye, c'est le baron de Chartille... C'est lui que je
dois avertir.

Et, malgré la nuit, malgré la peur, la distance et la fatigue, Goliath,
emporté par son enthousiasme, partit pour Saint-Germain.



XXV

OÙ TOUS NOS PERSONNAGES S'APPRÊTENT À VEILLER


Il y avait une autre personne que les allées et les venues de
Maurevailles intriguaient vivement.

C'était Marc de Lacy.

Dans la scène du bois, il avait bien vu son ami donner un billet à
Réjane; mais, depuis, Maurevailles ne l'avait plus tenu au courant de
ses menées.

Lacy avait essayé de l'interroger. Le chevalier lui avait répondu:

--Laisse-moi faire. Nous touchons au but.

Et il n'avait pas voulu en dire davantage.

Si roué qu'il fût, Maurevailles était fort embarrassé vis-à-vis de Lacy.
Il n'osait lui dire ce qu'il avait fait et surtout lui avouer toutes les
calomnies qu'il avait racontées sur lui à Réjane.

En diverses circonstances dont nos lecteurs doivent se souvenir, il
avait pu remarquer que son ami était fort épris de la soeur de la
marquise.

--L'ami Marc, se disait-il, serait médiocrement flatté de connaître le
portrait que j'ai fait de lui à l'objet de son culte...

Certes, Lacy aurait mal pris la chose. Depuis qu'il avait revu Réjane à
Vincennes, il nageait positivement dans l'enthousiasme.

Aussi, ne sachant ce qui se tramait, excitait-il son ami à renoncer à
ses projets.

--Vilers n'a pas reparu, disait-il; tout fait présumer qu'il a été tué.
Lavenay a payé de sa vie son obéissance à notre pacte. Des quatre Hommes
Rouges, nous ne sommes plus que deux. Tu ne dois donc compte qu'à moi de
ton serment...

--Et à moi aussi, murmura Maurevailles.

--Eh bien, je t'en délie de grand coeur. Laissons les choses telles
qu'elles sont et ne luttons plus contre la destinée qui veut
s'accomplir... Évidemment la marquise restera fidèle à la mémoire de son
mari. Fais donc la paix avec elle; aide-la même, si elle espère encore,
à rechercher son mari...

--Allons donc! et ma vengeance!... Non, non, laisse-moi faire. Nous
touchons au but, te dis-je.

--Mais comment? J'ai alors le droit de le savoir.

--Tu le sauras quand le moment sera venu.

Et Maurevailles ne faisait point d'autre réponse, au grand désespoir de
son ami.

Celui-ci résolut de percer à jour le mystère.

Le soir même où le nain partait pour Saint-Germain, Marc de Lacy avait
remarqué que Maurevailles était de plus en plus préoccupé. Il fit une
dernière tentative.

--Patience, dit le chevalier. Peut-être demain soir pourrai-je te dire
tout.

--Peut-être! se dit Marc; eh bien, oui, je saurai tout, mais par
moi-même. Puisque Maurevailles se cache de moi, je n'ai pas de
ménagements à garder... Demain soir, je le suivrai et bon gré mal gré,
je sonderai le mystère...

Pendant ce temps, notre ami Goliath arrivait à Saint-Germain, poudreux,
boueux, harassé de fatigue, mais enchanté. Il alla frapper à coups
redoublés à la porte de l'hôtel du baron de Chartille.

Ce n'était pas chose facile que de pénétrer à pareille heure auprès du
baron, et Goliath dut longuement parlementer. Mais nous savons qu'il
était tenace!

À force de paroles, il réussit à se faire introduire auprès du
vieillard.

Celui-ci le reçut couché et lui demanda, tout ému, ce qui pouvait
nécessiter une visite si pressée.

Goliath le mit promptement au courant de la situation.

--Je viens à vous tout d'abord, dit-il en terminant, parce que c'est
vous qui m'emplissez la poche et que vous êtes le premier à qui je doive
compte de mes actions. Mais n'êtes-vous pas d'avis que je devrais
aussi aller tout dire à mon brave ami, mon lieutenant, M. Tony? Y
consentez-vous?

--Si j'y consens, morbleu! s'écria le baron en sautant à bas de son lit,
mais c'est-à-dire que je le veux absolument. Nous allons même y aller
ensemble... Comtois, Lapierre! qu'on m'habille au plus vite et qu'on
fasse atteler!

Les valets s'empressèrent d'obéir. Le baron se vêtit à la hâte.

--Tony ne sera de trop dans aucune expédition, dit-il en ceignant son
épée et en se préparant à partir. Allons, petit, y es-tu? Va voir si ces
fainéants ont attelé.

Le carrosse était dans la cour. Goliath essaya de se hisser à côté du
cocher. Le baron le retint par le bras.

--Non pas, non pas, mon brave, dit-il, monte avec moi. Je n'ai peut-être
pas bien saisi tout ce que tu m'as raconté tout à l'heure, j'étais à
demi endormi encore. Reprends de nouveau ton récit et n'épargne pas les
détails.

Le nain, tout confus, se blottit dans un coin du carrosse, n'osant
bouger.

Cependant, au bout de quelques minutes, il se remit de son émotion en se
disant que l'honneur qui lui était fait, était, au bout du compte, bien
dû à son intelligence. Puis, profitant de l'autorisation qui lui était
octroyée de donner des détails, il raconta minutieusement l'affaire,
sans en oublier un seul incident.

--C'est inouï, disait le baron. Pourquoi Vilers se cacherait-il ainsi de
sa femme?... Et ces paroles à Réjane?... Il faut éclaircir tout cela!...

On arriva chez Tony, qu'il fallut aussi éveiller. Il ne fut pas moins
stupéfait que le baron.

--Si c'est le marquis, se disait-il lui aussi, pourquoi se cache-t-il?
Ah! nous le forcerons bien à se montrer... Est-ce sa faute si jamais
la mort n'a voulu de lui? Personne ne l'a plus bravement affrontée,
personne ne s'est mieux battu...

Mais peut-être cet homme n'est-il point Vilers?... Si c'était
Maurevailles ou Lacy que Goliath aurait pris pour le marquis!...
Morbleu! mon épée déjà s'ennuie!...

Ils discutèrent longuement sur le parti à prendre, il fut convenu qu'on
attendrait la tombée de la nuit pour éclaircir le mystère.

En attendant, comme le baron ne voulait pas se montrer dans Paris,
Goliath alla commander un déjeuner qu'il servit dans la chambre même de
Tony.

La journée se passa en hypothèses et en projets. Le soir venu, on allait
partir, quand le baron demanda tout à coup:

--Dites donc, Tony, et ces braves gens qui, au camp, vous croyant mort,
étaient venus me demander de faire prier pour vous?

--La Rose, le Normand et Pivoine? dit en souriant l'ancien commis à mame
Toinon.

--Justement. Que sont-ils devenus? Sont-ils à Paris?

--Oui. Nous pourrions les trouver à leur caserne, à deux pas d'ici.

--Si nous les prenions en passant. On ne sait pas ce qui peut advenir.
Si l'homme qu'a vu Goliath avait avec lui des amis ou des spadassins!...
Nous avons besoin d'être en force, ne fût-ce que pour placer des
sentinelles à toutes les issues, afin qu'il ne nous échappe pas.

--Je ne demande pas mieux, dit Tony. Attendez-moi un instant, je vais
les prévenir.

Quelques minutes après, les trois gardes-françaises arrivaient.

--En route! dit le baron.

--Pardon, fit observer le nain. Je ne vais pas avec vous, moi.

--Comment cela, tu nous abandonnes?

--Non, mais je vais opérer de mon côté... J'ai aussi mes hommes à
diriger, moi.

Il disait cela avec orgueil. On sentait l'importance qu'il avait dans
l'affaire.

--Soit, dit le baron. À tout à l'heure.

--À tout à l'heure, sur le quai, derrière les jardins!...

La nuit était tout à fait venue.

Le baron, Tony et les trois gardes-françaises, tous armés, étaient
échelonnés dans l'ombre, le long du mur des jardins de Vilers.

Sur la berge, se dissimulant de leur mieux, les exempts de La Rivière
attendaient pour marcher le signal de Goliath, qui, lui, veillait près
de la petite porte.

Enfin, Maurevailles enveloppé dans son manteau s'avançait avec
précaution, tandis qu'à vingt pas derrière lui, Marc de Lacy, l'épiant,
réglait sa marche sur la sienne.

On allait se trouver en présence.

La nuit était venue; une nuit d'hiver, froide et noire.

Maurevailles, impatient d'en finir, avait devancé l'heure accoutumée. Il
attendit dans le vieux kiosque la visite de Réjane.

Comme il l'avait dit à Marc de Lacy, il touchait au but, et, cette fois,
il espérait bien qu'aucun obstacle ne viendrait se dresser devant lui
pour l'arrêter.

Aussi était-il dans un état d'agitation fébrile.

--Si elle n'allait pas venir... se disait-il; si nos rendez-vous avaient
été surpris!... si on la surveillait!...

Un bruit de pas légers se fit entendre, la jeune fille apparut.

--Enfin! ne put s'empêcher de s'écrier le chevalier.

--Ah! mon ami, ne me grondez pas, dit Réjane avec émotion. Ce n'est
qu'avec beaucoup de peine que j'ai pu parvenir à m'échapper. Ma soeur
souffre horriblement et les médecins sont là autour d'elle. Ils disent
que l'enfant peut venir au monde d'un instant à l'autre... Toute la
maison est sur pied; je ne pouvais m'éloigner sans risquer d'être
aperçue...

La figure de Maurevailles se rasséréna.

--Qui songe à vous accuser, mon doux ange? dit-il en mettant dans sa
voix toute la séduction possible. Ne sais-je pas combien est difficile
notre situation à tous deux? Et cela par ma faute, par suite de ma folie
passée!... Ah! si quelqu'un mérite un blâme, ce n'est pas vous, Réjane,
c'est moi!...

--Ne parlez pas ainsi, Albert. Ne vous ai-je pas accordé sans
restriction votre pardon?

--Mon pardon dont j'étais indigne, mais que je tiens à mériter en vous
rendant à vous et à votre soeur un important service... Car il ne faut
pas oublier, Réjane, que nous avons un devoir à remplir...

--Je ne l'oublie pas, mon ami. La nourrice est là, prête à recevoir
l'enfant. Mais elle nous est acquise. Aussitôt qu'elle aura l'enfant,
elle m'avertira; elle sait qu'elle doit m'accompagner jusqu'ici pour le
remettre entre les mains d'un cavalier...

--Êtes-vous sûre de la discrétion de cette femme? s'écria Maurevailles
effrayé.

--Absolument sûre. Je l'ai achetée par des présents, et elle a la
promesse d'une bonne récompense, si nous réussissons.

--Fort bien. Que Dieu nous protège dans cette entreprise. Le bonheur de
tous en dépend...

--Mais vous, Albert, vous me répondez en retour que toutes vos
précautions sont prises pour que l'enfant ne coure aucun danger?

--Y pensez-vous, Réjane?... Compromettrais-je par une imprudence tout un
avenir d'amour et de bonheur?...

Pendant que Maurevailles causait avec Réjane, les exempts, postés aux
alentours du jardin, se demandaient quelles pouvaient bien être les
ombres qu'ils voyaient rôder aux environs.

Cependant, comme aucune de ces ombres ne paraissait avoir l'intention
d'entrer et que leur mission à eux consistait surtout à surveiller la
porte, ils se dirent que, la marquise étant sur le point d'accoucher,
ils avaient peut-être affaire à des curieux ou à des amis attendant
l'événement.

Goliath, qui savait à quoi s'en tenir et qui avait reçu de La Rivière
la haute main sur cette expédition, les rassura sur ce sujet et les
confirma dans cette idée.

Les ombres, du reste, ne tardèrent pas à diminuer et à s'éclipser tout à
fait.

Le baron de Chartille et ses amis s'étaient en effet concertés. Ils
avaient eu d'abord l'idée d'agir ensemble. Mais ils avaient promptement
reconnu que c'était là une chose impraticable.

Ne sachant en aucune façon ce qui se passait et à qui ils avaient
affaire, songeant que l'imprévu peut à tout instant modifier le plan le
mieux conçu, ils décidèrent d'agir isolément.

Pivoine, le Normand et La Rose furent renvoyés aux _Armes de Bretagne_,
avec consigne d'avoir l'oreille au guet et de se tenir prêts au premier
signal.

Le baron qui pouvait officiellement pénétrer dans l'hôtel, se chargea de
veiller dans une des pièces voisines de la chambre de la marquise.

Le nain retourna avec les exempts, afin de pouvoir, au besoin, les
mettre au service du baron et de ses amis, et les empêcher, au
contraire, d'intervenir au cas où on aurait intérêt à ce que la police
ne se mêlât pas de ce qui se passerait.

Quant à Tony, il demanda à être partout à la fois, et pour commencer,
entrant avec le baron par la grande porte, il se rendit dans le jardin
afin de faire une ronde intérieure, tandis que les exempts, restés seuls
sur le quai avec Goliath, faisaient la surveillance à l'extérieur.

Se rappelant ce que lui avait dit le nain, au sujet du vieux kiosque, ce
fut là qu'il porta d'abord ses pas.

Maurevailles et Réjane qui causaient à demi-voix l'entendirent:

--On vient, s'écria jeune fille, je suis perdue!

Maurevailles tira son épée.

--Pour arriver jusqu'à vous, il faudra passer sur mon corps! dit-il
résolument.

--Chut!... attendez... on s'arrête...

Tony s'arrêtait, en effet, à la porte du kiosque. Il la poussa doucement
et sentit qu'elle résistait. Ignorant si elle était fermée d'habitude,
il s'approcha et prêta l'oreille.

Il n'entendit rien.

--Allons! se dit-il, il n'y a encore personne là. Peut-être ne sera-ce
que pour plus tard.

Réjane et Maurevailles l'entendirent s'éloigner.

--On me cherche! murmura Réjane avec désespoir. Mon Dieu, on se sera
aperçu de mon absence!

--Non, dit le chevalier, rassurez-vous, c'est quelque jardinier qui
fait sa ronde. Profitons de son départ pour nous séparer avant qu'il
revienne.

--Oui, car je suis inquiète de ma soeur!...

--C'est juste, courez vite... mais n'oubliez pas nos conventions...

--Non, certes; où vous trouverai-je?... ici?

--Non... à la petite porte. Je la tiendrai entrebâillée. Aussitôt que
vous m'aurez remis l'enfant, je courrai le porter en lieu sûr.

--C'est convenu... au revoir.

Réjane s'élança à travers le jardin, mais pas assez vite pour que Tony,
du bout de l'allée, ne l'aperçût.

Il courut après elle et la rejoignit.

--Vous, Réjane, ici? s'écria-t-il en la reconnaissant.

--Silence, je vous en supplie!... murmura la jeune fille en tombant à
genoux.

--Malheureuse enfant, d'où venez-vous? ou plutôt avec qui étiez-vous
dans ce kiosque? car c'est de là que je viens de vous voir sortir, de ce
kiosque où chaque soir un homme se rend pour vous trouver!...

--Grâce, au nom du ciel, ne me trahissez pas, ne me perdez pas, dit
Réjane.

--Vous trahir, vous perdre, Réjane! Je viens au contraire pour vous
sauver... de vous-même peut-être, pauvre enfant.

--Alors, laissez-moi rejoindre au plus vite ma soeur qui souffre et qui
m'appelle.

--Votre soeur? C'est sur elle que je venais veiller: mais, Réjane, vous
ne m'avez pas dit avec qui vous étiez dans ce kiosque tout à l'heure...

--Dans ce kiosque, j'étais... seule...

--Ne cherchez pas à me tromper... ce serait inutile... Votre voix dément
ce que dit votre bouche... Je le sais, un homme vient ici chaque soir...
un homme avec qui vous étiez enfermée... Réjane, quel est cet homme?

--Je ne puis le dire...

--Vous ne pouvez me le dire, à moi, dont vous connaissez le dévouement
à votre famille, à moi qui donnerais mon sang pour vous et pour votre
soeur... Réjane, ce secret est donc bien coupable, puisque vous ne
pouvez le faire connaître?

La jeune fille baissa la tête sans répondre.

--Écoutez, reprit Tony, sur mon salut éternel, je ne révélerai pas ce
nom que vous allez me confier; mais il faut absolument, il faut que je
le connaisse.

Nouveau silence.

--Si vous ne voulez pas, si vous ne pouvez pas me le dire, venez le
faire connaître au moins à un homme à qui vous devez n'avoir rien à
cacher. Le baron de Chartille est là; je vais vous conduire auprès de
lui...

--Ah! à lui moins qu'à tout autre, s'écria Réjane défaillante. Monsieur,
je vous en supplie, ne lui dites rien, au nom de Dieu!...

--Eh bien, le nom de cet homme?

--Je ne puis le dire...

--Je vais donc aller le lui demander à lui, s'écria Tony; car il est
resté là à vous attendre sans doute. Il aura, comme tout à l'heure,
fermé la porte; mais je saurai bien la lui faire ouvrir!...

Et sans écouter les supplications de Réjane, demi folle de douleur et
de frayeur, Tony s'élança vers le kiosque et en repoussa violemment la
porte.

Le kiosque était vide.

Presque en même temps que Réjane, Maurevailles était sorti et, pendant
que Tony courait après la jeune fille, le chevalier avait gagné la
petite porte du jardin. Il l'ouvrit rapidement, la referma sur lui... et
se trouva en face de... Marc de Lacy.

--Ah! tu ne m'attendais pas, lui dit Marc en jouissant de son
effarement.

--Que viens-tu faire ici? demanda Maurevailles.

--Savoir quelles menées tu me caches avec tant de soin depuis quelque
temps, et que je vais enfin connaître.

--De quel droit? Notre pacte ne te lie-t-il pas à moi et n'ai-je pas
de par le sort toute liberté d'employer pour arriver à la marquise les
moyens qui me semblent bons?

--C'est vrai, mais ces moyens, moi, je veux les connaître.

--Et moi, je me refuse à te les apprendre. J'ai le droit de requérir ton
aide, j'ai celui de m'en passer.

--Tu médites quelque infamie...

--Que t'importe?

--Il m'importe si bien, que je veux t'en empêcher.

--Ah! tu veux, toi aussi, te parjurer?...

--Je ne veux pas m'associer à une lâcheté!...

--C'est un mot qui, sans notre amitié et notre serment, t'aurait déjà
coûté cher, dit Maurevailles avec ironie.

--Notre amitié, je la brise; quant à notre serment, il ne m'ôte pas
le droit de te passer mon épée au travers du corps!... s'écria Lacy
furieux.

--Ah! nous en sommes là?

--Oui, parle ou mets-toi en garde. Il faut en finir.

Mais Maurevailles, tout en parlant, était resté appuyé contre la petite
porte, et passant la main derrière le dos, il avait mis la clef dans
la serrure. Il la tourna tout doucement; la porte s'ouvrit et il
s'engouffra tout à coup dans le jardin.

Lacy voulut le suivre; il se buta contre la porte refermée violemment
sur lui.

Un instant il eut l'idée d'enfoncer cette porte, mais elle semblait
solide, et il réfléchit que le bruit qu'il ferait pourrait attirer les
gens de l'hôtel, qui, infailliblement, lui supposeraient de mauvaises
intentions.

Furieux néanmoins, et ne voulant pas se laisser jouer par Maurevailles,
il chercha, comme autrefois Tony, un point de la muraille qu'on pût
facilement escalader.

Le vieil arbre était toujours là, offrant sa branche; Lacy la saisit et
sauta dans le jardin. Puis, il s'élança à la poursuite de son ancien
ami.

Celui-ci, stupéfait de le voir reparaître, voulut lever l'épée contre
lui. Mais Lacy, qui avait détaché son manteau, le jeta comme un filet
sur le chevalier et l'en enveloppa.

Maurevailles, abasourdi, essaya vainement de se débattre; les plis du
manteau l'enserraient et paralysaient ses mouvements.

Profitant du moment, Lacy l'enleva comme un paquet et, malgré ses
efforts, l'emporta jusqu'au vieux kiosque.

Là, il lâcha les deux bouts du manteau. Maurevailles roula à terre tout
meurtri.

Refermant alors la porte du kiosque sur le chevalier réduit à
l'impuissance, Lacy se dirigea vers la petite porte du jardin, afin de
l'entre-bâiller pour se ménager une issue en cas de surprise...

Mais au moment où il y arrivait, deux hommes apparurent sur la crête du
mur.

Lacy n'eut que le temps de se jeter de côté pour se cacher derrière un
arbre.

Les deux hommes sautèrent dans le jardin, et derrière eux, sur le mur,
en surgirent deux autres.

En même temps, du côté de l'hôtel, Lacy vit briller des torches et
aperçut un groupe de gens armés, au milieu desquels dominait la haute
stature du baron de Chartille...

C'était le nain, toujours le nain, qui, de son poste d'observation,
avait vu la querelle de Lacy et de Maurevailles.

Il s'était empressé d'avertir les exempts et l'un d'eux avait couru
chercher les gardes francaises aux _Armes de Bretagne_, tandis que
l'autre allait prévenir le baron de Chartille à l'hôtel.

Bref, Tony et La Rose venaient de sauter dans le jardin.

Le Normand et Pivoine gardaient la muraille, prêts à leur prêter
main-forte au besoin.

A l'extérieur, Goliath et les exempts surveillaient la petite porte et
tout le quai.

Enfin, le baron de Chartille arrivait à la tête des gens de l'hôtel pour
organiser une battue.

Lacy ne pouvait échapper.

Et à l'instant même où la poursuite allait commencer, la marquise de
Vilers mettait au monde un fils...



XXVI

RÉUNIS DANS LA MORT


Réjane, s'enfuyant tout émue, était arrivée à l'hôtel juste au moment où
l'enfant de Vilers naissait à la vie.

Effrayée de la poursuite dont elle venait d'être l'objet, terrifiée
de la rencontre de Lacy qu'elle croyait son mortel ennemi et dont la
présence dans le jardin, à pareille heure, justifiait les accusations
de Maurevailles, elle ne songeait qu'à s'emparer de cet enfant pour le
mettre en sûreté.

N'attendant pas la nourrice qui devait l'accompagner, elle profita du
moment où tout le monde s'empressait autour d'Haydée; elle saisit le
nouveau-né et s'enfuit avec lui.

Dans le jardin, le baron de Chartille, Tony et les gardes-françaises
marchaient, l'épée nue d'une main, une torche flamboyante de l'autre.
Réjane s'occupa surtout de les éviter, et, chargée de son précieux
fardeau, elle put, en suivant les murs tout autour du parc, arriver sans
encombre à la petite porte.

Ah, le coeur lui battait bien fort. Si Maurevailles n'avait pas eu le
temps de se sauver? Si l'enfant au salut duquel elle se dévouait allait
tomber entre les mains de son mortel ennemi?

Cependant il fallait se presser; les lueurs des torches se
rapprochaient. Dans quelques minutes, le baron et ses amis allaient
arriver près d'elle.

Elle se hasarda à frapper doucement à la petite porte.

Cette porte s'ouvrit à demi.

--Êtes-vous là? murmura faiblement Réjane.

--J'y suis, répondit une voix.

En même temps, sur le seuil, un homme apparût, enveloppé d'un manteau
rouge.

Réjane ne douta pas que ce ne fût Maurevailles; lui seul avait la clef
de cette porte.

Elle donna l'enfant et voulut s'enfuir, en rasant les maisons, comme
elle était venue.

Mais, à peine la porte fut-elle refermée, qu'un bruit la fit
tressaillir.

De l'autre côté de la petite porte, elle entendit le bruit des pas de
plusieurs hommes, un cri étouffé, puis un cliquetis d'épées.

Haletante, Réjane se colla contre la porte. Un homme était là, acculé
dans l'embrasure, se défendant contre plusieurs autres.

Maurevailles avait donc été attaqué au dehors!

Mais la lutte ne dura pas longtemps. Bientôt elle entendit plusieurs
voix s'écrier:

--Nous le tenons.

--Ce n'a pas été sans peine... --Ne lui faites pas de mal, mais ne le
laissez pas échapper cette fois! dit une voix grêle.

Il n'y avait pas à en douter. Maurevailles ne pouvant se défendre à son
aise, paralysé par l'enfant qu'il tenait dans ses bras et qu'il était
obligé de protéger de son corps, avait été arrêté par les gens du
dehors, probablement par des sbires de Lacy...

L'enfant était tombé entre les mains d'un traître!

Éperdue à cette pensée, Réjane s'enfuit comme une folle à travers le
jardin et courut se réfugier dans sa chambre au second étage de l'hôtel.

Mais, comme elle venait d'y arriver pantelante, folle de désespoir, dans
tout l'hôtel de Vilers un cri de désolation retentit:

--L'enfant a disparu, l'enfant a été enlevé!...

--Mort de ma vie! dit le vieux baron, ce bandit a accompli son crime! Il
est dans le jardin. Il nous le faut mort où vif!

Et la battue recommença plus ardente encore, sous les yeux de Réjane à
demi tuée.

Cependant elle se disait que si la malédiction de Dieu avait voulu que
l'enfant fût pris par les hommes de Lacy, au moins Maurevailles était
sauf. Elle avait entendu quelqu'un, qui devait être un chef, donner
l'ordre de l'épargner, de ne pas lui faire de mal...

--Maurevailles vivant, disait-elle, Maurevailles, connaissant les
projets de Lacy, déjouera ses menées et protégera ma soeur...

Mais tout à coup, dans le jardin, des cris de triomphe la terrifièrent.

--Par ici! par ici! criait Tony, nous le tenons.

--Ne le laissez pas échapper cette fois, répondait le baron. Il faut en
finir avec le tourmenteur de femmes.

A la lueur des torches flamboyantes, Réjane vit au loin l'homme au
manteau rouge serré de près par les gardes-françaises, tandis que Tony
et le baron se préparaient à lui couper la retraite.

--Ah! se dit la pauvre Réjane. C'est Maurevailles qui a pu échapper à
ses ennemis, et qui accourait nous prévenir de la perte de l'enfant! Il
va être victime de son dévouement.

Elle eut un mouvement pour courir se jeter entre lui et ses bourreaux.
Elle voulait embrasser les genoux du baron, lui avouer tout, justifier
son faux amant, proclamer qu'il était le plus noble des hommes...

Mais l'homme au manteau rouge avait fait un effort désespéré. Passant
entre Tony et le baron, non sans laisser à leurs épées des lambeaux de
sa chair, il s'enfuit du côté de l'hôtel.

--Ah! Dieu est juste, il s'échappe. Il va se réfugier ici! dit Réjane.

--Mort Dieu! je ne suis plus bon à rien! hurla le vieux baron avec
colère. Allons, Tony, vous qui êtes jeune, des jambes, morbleu! des
jambes!

La poursuite recommença de plus belle.

Ce n'était pas Maurevailles que le baron et les gardes-françaises
traquaient ainsi.

C'était Marc de Lacy.

On se rappelle que Marc, après avoir porté Maurevailles dans le kiosque,
avait cherché à se sauver et avait été obligé, par l'arrivée des
exempts, à se cacher. Les gardes l'avaient débusqué près du kiosque.

Il avait pu leur échapper au premier moment. Mais ils le serraient
de près et, la nouvelle de l'enlèvement de l'enfant les rendant plus
furieux encore, ils étaient décidés à l'avoir à tout prix.

Lacy s'enfuyant au hasard, à travers les allées, arriva bientôt
jusqu'auprès de l'hôtel, presque sous la fenêtre où se tenait Réjane.

Là, sa retraite lui était coupée une seconde fois.

--Misérable! s'écria Tony en arrivant le premier sur lui. Où est
l'enfant?

--L'enfant? dit Lacy surpris, car il était certain que Maurevailles,
enfermé par lui dans le vieux kiosque, n'avait pu accomplir le rapt.

--Oui, l'enfant de Vilers, que tu viens d'enlever. Rends-le, si tu tiens
à la vie.

--Sur mon salut éternel, je vous jure que je ne l'ai pas!

--Allons-donc! dit le baron de Chartille qui arrivait à son tour. Pas de
subterfuges, monsieur, vous vous êtes déjà joué de moi au camp devant
Namur; mais je vous ai montré qu'on ne se moquait pas de moi impunément.
Répondez catégoriquement: Qu'avez-vous fait de cet enfant?

Lacy était entouré complètement. La Rose, le Normand et Pivoine se
tenaient devant lui, menaçants. Le baron et Tony continuaient leurs
questions.

--Encore une fois, reprit M. de Chartille avec un calme glacial, qui
contrastait avec sa fougue de l'instant précédent, je vous somme de
répondre. Songez que vous vous êtes introduit ici la nuit, en escaladant
les murs, comme un assassin ou un voleur, et que nous pouvons, comme
tel, vous tuer sans crainte et sans pitié....

--Mais je ne sais rien! s'écria Lacy avec désespoir, je vous le jure.
J'étais venu, au contraire, pour empêcher ce rapt abominable....

--Toi! s'écria Tony emporté par la colère. Toi, tu serais venu pour nous
protéger. Mais, imposteur, infâme, tu oublies donc tout ton passé? Tu ne
te souviens donc ni du serment que tu avais fait de tuer M. de Vilers,
ni de ton odieuse tentative dans ce même jardin, où, pour la première
fois, nous nous trouvâmes face à face! Tu ne te rappelles pas qu'à
Blérancourt, dans les souterrains, nous nous sommes rencontrés de
nouveau, toi pour enlever la marquise, moi pour la défendre!... Tu ne
songes pas que si la marquise n'a pas auprès d'elle un époux pour la
protéger, c'est à toi qu'elle le doit. Tu as tout oublié, tout! jusqu'à
ta dernière attaque dans l'hôtel où les exempts du lieutenant de police
t'ont surpris comme un vulgaire bandit! Et quand aujourd'hui encore nous
te surprenons presque en flagrant délit, à deux pas de cette chambre
où une mère pleure son fils volé, quoi! tu aurais l'audace de nier,
assassin, bourreau d'enfants et de femmes sans défense?

--Taisez-vous, Tony, dit le baron, toujours avec le même calme solennel;
ne vous laissez pas emporter par la colère.... Des juges, car nous
sommes ici des juges, ne doivent pas insulter l'accusé, quelque coupable
qu'il puisse être.

--Sur la mémoire de ma mère, sur mon salut éternel, prononça Lacy d'une
voix ferme, je suis innocent du crime que vous m'imputez.

--Tu mens encore, dit Tony, on t'a vu venir ici chaque soir depuis huit
jours.

--Moi?

--Vous, monsieur, dit le baron, en faisant signe à Tony de le laisser
parler. Et voulez-vous que nous vous disions ce que vous êtes venu
faire? Parler d'amour à une pauvre enfant qui en aimait un autre... la
tromper, la séduire pour arriver à votre but: le rapt de ce soir!

Lacy ouvrait la bouche pour répondre. Sa justification était facile.
Maurevailles était encore là, dans le kiosque....

Mais livrer Maurevailles, c'était tuer Réjane, Réjane que lui, Marc de
Lacy, aimait de plus en plus, d'un amour sans espoir, d'un amour fatal.
Il se dit que sa vie était désormais sans but et que mieux valait mourir
tout de suite.... Il allait parler, il se tut.

--D'ailleurs, reprit M. de Chartille, apprenez ceci: quelle que soit la
personne à qui vous ayez remis l'enfant que vous avez volé, elle n'en
pourra faire un otage dont la vie réponde de la vôtre.... Les abords de
l'hôtel sont gardés et depuis longtemps cet enfant doit être repris par
les exempts....

Lacy continua à garder le silence.

--Et maintenant, s'écria Tony en se mettant en garde, c'est assez de
discours. Marc de Lacy, défends-toi, si tu as encore le coeur de tenir
une épée!...

--Encore une fois, vous avez tort, dit le baron qui écarta Tony de la
main. Cet homme, qui n'a même pas le triste courage d'avouer son crime,
ne mérite pas de recevoir la mort d'une loyale épée. Je vous ai dit que
nous étions ici un tribunal. Ce n'est pas pour rien que j'ai amené avec
moi ces braves soldats dont l'honneur doit couvrir le nom. Sergent
Pivoine, caporal La Rose, et vous, le Normand, je vous fais les juges
de cet homme. J'ai présenté l'accusation; j'ai donné à l'accusé la
possibilité de se défendre... A vous de prononcer l'arrêt!

Les trois soldats se regardèrent indécis. C'était une lourde
responsabilité qu'ils allaient assumer là sur leurs têtes.

Lacy, à tout prendre, était un officier. Il est vrai qu'en ce moment
on était sur un terrain neutre où il n'y avait plus ni officiers ni
soldats.

--Allons, assassinez-moi donc tout de suite et sans phrases, dit Lacy
avec une colère mal dissimulée. Aussi bien j'en ai assez de la vie.
Cette parodie de jugement est inutile.

--Ce n'est point une parodie, mais un jugement véritable.
Préféreriez-vous donc être livré au lieutenant de police, qui vous
ferait arracher vos épaulettes par le bourreau et vous enverrait ramer
sur les galères royales? Non, vous êtes soldat, je veux vous donner
cette dernière faveur d'être jugé par des soldats. Juges, à quoi
condamnez-vous cet homme?

--A mort, dit Pivoine dont le front s'était rembruni.

--A mort, dit également La Rose.

--A mort, répéta le Normand.

--La sentence est prononcée, monsieur, articula lentement le baron de
Chartille. Il ne nous reste plus qu'à vous dire de recommander votre âme
à Dieu. Avez-vous quelque dernière démarche, quelque commission suprême
à faire remplir? Je vous jure qu'elle sera loyalement et fidèlement
accomplie.

Lacy ne répondit pas.

--Allons, il faut en finir, le temps presse. A genoux, et faites votre
prière.

--Eh bien, non, s'écria Lacy en redressant la tête. Non, je ne
m'agenouillerai pas. Non, je ne mourrai pas ainsi, la honte au front...
Si, dans le passé, j'ai eu bien des reproches à me faire, aujourd'hui la
punition serait injuste, car je venais pour sauver la marquise. Tuez-moi
si vous voulez; je ne puis plus être heureux! Mais que mon sang retombe
sur vous, car je n'ai pas mérité cette mort!

Réjane, de sa fenêtre, examinait depuis le commencement cette scène,
cherchant à entendre ce qui se disait. Pour la première fois la voix de
Lacy monta jusqu'à elle.

Lacy parlait comme eût parlé Maurevailles à sa place: «Je venais pour
sauver la marquise,» disait-il. C'était ce que Maurevailles lui avait
dit quelques instants auparavant.

Ce dernier mot la convainquit davantage encore.

--Infâme! dit Tony, et Réjane?

--Réjane, ah! ne me parlez pas d'elle, s'écria Lacy avec une sombre
douleur. Vous m'accusez de l'avoir séduite, je l'aime de toutes les
forces de mon âme, mais jamais je ne lui ai même avoué cet amour....

--Ah! c'est trop de mensonges! fit Tony en faisant un signe aux gardes.

Les gardes abaissèrent rapidement leurs armes.

Trois coups de feu partirent. Lacy étendit les bras, tournoya sur
lui-même et vint rouler sur les cailloux.

Mais aux détonations répondit un cri terrible, et une femme tomba du
second étage, broyée aux pieds du baron.

Il se pencha et s'écria avec terreur:

--Réjane!

C'était Réjane, en effet, qui redevenue folle, folle de désespoir en
voyant tuer celui qu'elle prenait pour Maurevailles, s'était précipitée
par la fenêtre pour mourir avec lui, et était tombée près de lui, mêlant
son sang au sien.

Ainsi la mort réunissait à Lacy celle que vainement il avait tant aimée
dans la vie...



XXVII

L'HÉRITAGE


Tony, le baron, et les autres témoins de cette catastrophe étaient
d'abord restés atterrés, puis s'étaient hâtés de porter secours à
Réjane, mais tous leurs soins furent inutiles. La pauvre jeune fille
était morte et bien morte.

--Quel épouvantable accident! dit Tony.

Le vieux baron, tout ému, réfléchissait.

--Un accident?... non, répondit-il. Dites plutôt une mort volontaire, de
laquelle nous avons notre part de responsabilité. Nous n'avons pas songé
à la présence de cette enfant, quand nous avons choisi cet endroit si
rapproché de l'hôtel pour juger et condamner cet homme qu'à son costume
elle a dû prendre pour Maurevailles qu'elle aime... Eh! mais, j'y songe!
mon Dieu! quelle idée terrible!... Si nous nous étions trompés?... Si
Lacy avait dit vrai!...

--Que voulez-vous dire? demanda Tony inquiet de ces exclamations.

--Que c'est Maurevailles qui venait ici depuis huit jours; que c'est
lui que vous avez entendu parler d'amour à cette pauvre enfant dont le
cadavre est là devant nous, et que, tandis que nous poursuivions Lacy,
qui, peut-être, était réellement venu dans une bonne intention, le
véritable séducteur nous échappait encore!...

--Oh! c'est impossible!

--C'est la vérité, je le sens maintenant. Mon Dieu! qu'avons-nous fait,
ou plutôt qu'ai-je fait? Car c'est moi qui seul ai tout conduit! Que la
responsabilité de ce malheur retombe sur ma tête! Fatale promptitude!
Pourvu que, pour combler la mesure, le bruit des coups de feu n'ait
pas épouvanté la marquise, déjà si éprouvée! Tony, courez. Que Joseph
arrange au plus vite une fable et cache soigneusement, surtout à la
malade, la mort de sa jeune soeur. Puis, enlevez le cadavre de la pauvre
Réjane... Quant à celui-ci, les valets s'en occuperont.

Et, pour nous, continuons notre chasse. C'est le plus coupable de tous
que nous allions laisser échapper. Et maintenant surtout, ajouta le
vieillard avec un éclair dans les yeux, j'ai un terrible compte à régler
avec lui.

Les recherches recommencèrent minutieuses à travers les buissons. Le
baron avait deviné juste. Pendant qu'on poursuivait Lacy, Maurevailles,
certain qu'on ne s'occupait pas de lui, avait brisé la porte du kiosque
et était sorti dans le jardin.

En arrivant au vieux kiosque, on retrouva ses traces; la porte était
arrachée et un lambeau de drap écarlate resté accroché à la rampe de
l'escalier rustique.

C'était bien un Homme Rouge qui avait passé par là.

Or, Lavenay reposait dans sa tombe en Hollande, Lacy gisait à l'autre
bout du jardin. C'était donc Maurevailles.

On l'aperçut d'ailleurs tout à coup sortant de la pénombre à deux cents
pas plus loin.

Tout le monde courut vers lui; mais il avait disparu. Ah! Maurevailles
connaissait bien les détours du parc. Il glissait comme une couleuvre
entre les massifs sombres, n'apparaissant qu'à de rares intervalles,
lorsqu'il lui fallait traverser des clairières ou des allées.

Vingt fois le baron et ses hommes le serrèrent de près et crurent
le tenir; vingt fois, il disparut comme un démon au moment où ils
étendaient les mains pour le prendre.

Si l'on eût osé tirer, le fugitif n'eût pas pu aller bien loin. Ne
fût-ce qu'au jugé, les gardes l'auraient eu vite atteint. Mais la
catastrophe récente avait rendu le baron prudent. Il ne voulait pas que
de nouvelles détonations vinssent porter à la marquise de Vilers un coup
peut-être mortel.

Aussi, vigoureux chasseur, devançait-il tout le monde, sondant les
buissons un à un, jurant de ne pas laisser un pouce de terrain sans le
fouiller afin de retrouver le Maurevailles.

Il venait de l'entrevoir, glissant le long d'une allée. Il y courut.
En arrivant, il interrogeait l'espace du regard, quand tout à coup les
gardes qui arrivaient le virent chanceler en poussant un cri de douleur.

Une épée lui avait troué le corps de part en part.

--Vous n'avez pas voulu vous battre avec moi, baron, dit une voix
railleuse que les gardes reconnurent pour celle de Maurevailles, eh
bien, je vous donne la mort des lâches... la mort par derrière.

Fous de colère, les braves gens oublièrent l'ordre qui leur avait été
donné, et tirèrent vers l'endroit d'où était partie la voix.

Mais les balles allèrent s'aplatir sur un gros arbre qui faisait le
centre du massif, et un ricanement sardonique répondit à la décharge.

Cette fois, le bandit s'échappait.

Aux coups de feu, pressentant un nouveau malheur, Tony accourait, après
avoir confié le corps de Réjane aux femmes de la marquise.

Il revenait prendre part à la lutte, venger Réjane, s'il en était encore
temps.

Hélas! il arriva juste pour recevoir les dernières volontés du baron.

En le voyant, M. de Chartille se souleva péniblement.

--Tony, dit-il, je vais mourir... Puisse ma mort suffire à expier celle
que j'ai causée sans le vouloir tout à l'heure! Je ne regrette point la
vie... j'ai assez vécu... Mais je regrette de ne pouvoir venger Réjane
et punir le véritable auteur de sa mort... Cette mission, Tony, je te la
confie, et pour cela... donne-moi mes tablettes, qui sont là... dans ma
poche... Merci... Apportez une torche, je n'y vois plus... Soutenez-moi
un peu...

Et, avec le stoïcisme dont il avait presque toujours fait preuve, le
baron se mit à lire tout haut, en écrivant:

--«Je lègue à Tony, lieutenant aux gardes-françaises, toute ma fortune,
pour en faire l'usage qu'il sait, ayant reçu mes volontés à ce sujet.

»Paris, ce 15 décembre 1746.

»ANTOINE, BARON DE CHARTILLE.»

--Et maintenant, dit-il, en tendant le papier à Tony, tu penseras aux
braves amis... qui nous ont servis... là-bas; à tous... n'est-ce pas?...
Tu n'oublieras pas le petit Goliath... Je lui ai promis... sa fortune...

En disant cela, le baron essaya de sourire, mais l'effort était
au-dessus de ses forces, et ce fut avec une contraction nerveuse de la
face qu'il râla:

--À boire... j'étouffe...

On s'empressa d'aller lui chercher un cordial. Un des laquais avait
couru avertir un médecin. Mais avant son arrivée, le baron s'affaiblit
de plus en plus, le docteur arriva, il secoua tristement la tête.

Le moribond surprit ce geste.

--C'est fini?... murmura-t-il... oui... adieu! La Rose, Pivoine,
le Normand, n'oubliez pas!... ni toi, Tony... la vengeance... la
vengeance...

Un flot de sang lui vint à la bouche.

Le baron de Chartille était mort...



XXVIII

RÊVE OU RÉALITÉ?


Voyons maintenant ce qui se passait au dehors.

Quel était donc l'homme au manteau rouge, à qui la pauvre Réjane avait
remis l'enfant, et qui, aussitôt après, avait été arrêté par Goliath et
sa troupe?

En voyant tomber entre ses mains l'inconnu qu'il surveillait depuis si
longtemps, le nain s'était trouvé pris d'une joie immodérée.

La capture de l'enfant, sauvé, croyait-il, d'un grand danger, avait
encore augmenté son contentement.

--Il n'y a que moi, il n'y a que moi, répétait-il en se frottant les
mains. Je trouve tout, je sauve tout! Les autres ne me viennent pas à la
cheville!

Pendant ce temps, l'Homme Rouge, solidement tenu par deux exempts,
était conduit aux _Armes de Bretagne_, qui étaient devenues le quartier
général.

Pour être plus libre, on avait (_de par le roi_, s'il vous plaît!) prié
l'hôte d'aller se reposer et on avait laissé le soin du service à un
jeune garçon à mine niaise et à cheveux rouges, qui répondait au nom
harmonieux de Barrabas.

Barrabas, déjà fort ébahi du spectacle, tout nouveau pour lui, auquel il
assistait, laissa tomber à terre le broc de vin qu'il tenait à la main,
en voyant arriver un homme à manteau rouge ayant toute la mine d'un
seigneur et conduit par deux exempts, derrière lesquels un troisième
estafier portait avec toute la délicatesse possible un enfant
nouveau-né.

--Seigneur Dieu! murmura le pauvre garçon, qu'est-ce que cela veut dire?

--Barrabas, tiens ta langue et ne gaspille pas le vin de ton patron!
s'écria le nain avec arrogance. Allons, mon garçon, ouvre-nous la grande
salle et tourne les talons!

Barrabas obéit; on entra dans la grande salle.

L'homme au manteau rouge regarda autour de lui d'un air méfiant.

--Pourquoi me conduisez-vous ici? demanda-t-il aux exempts qui le
tenaient.

--Ce sont nos ordres.

--Eh bien, moi, dit l'homme avec hauteur, je vous donne celui de me
conduire tout de suite à votre chef.

Ils haussèrent les épaules en gens habitués à pareilles choses et ne
répondirent pas.

L'homme au manteau rouge frappa du pied avec impatience.

À ce bruit, l'enfant poussa un vagissement plaintif. Le prisonnier
tressaillit et jeta un regard plein d'amour vers la faible créature que
l'homme de police berçait dans ses bras avec une tendre gaucherie.

--Vous êtes père, monsieur? demanda-t-il avec douleur.

--Oui, dit l'exempt avec un sourire.

--Alors, au nom de vos enfants, je vous conjure d'avoir bien soin de
celui-ci. Voulez-vous me permettre de l'embrasser?

Il avait la voix tremblante en demandant cela. Le policier, ému,
interrogea Goliath du regard. Celui-ci secoua la tête.

--Il veut l'étrangler, peut-être, se dit-il.

L'homme au manteau rouge n'insista pas, mais son regard, plein d'une
tendresse inquiète, se porta de nouveau vers l'enfant.

Goliath surprit ce regard.

--Il n'a pourtant pas la figure d'un mangeur d'enfants, celui-là!... se
dit-il en se grattant la tête. Qui diable peut-il être? Je connaissais
Lavenay, je connais Lacy, je connais Maurevailles... Auraient-ils fait
une nouvelle recrue?...

L'enfant pleura de nouveau. L'Homme Rouge eut un mouvement instinctif
pour s'élancer vers lui. Les deux exempts qui le gardaient laissèrent
retomber leurs mains sur ses épaules.

--Oh! il est inutile de me si bien garder, dit-il avec un sourire
triste, je ne songe pas à m'enfuir. Seulement, je regrette le temps
qu'on perd en ce moment.

--Chacun a ses petites affaires, dit Goliath avec un sérieux qui
contrastait avec son visage, et je crois qu'il s'en fait de grosses ce
soir...

L'Homme Rouge le regarda avec surprise et retomba dans son
impassibilité.

Le nain se remit à songer.

--En tout cas, se disait-il, celui-là n'a pas été recruté dans les
gardes-françaises. J'y connais tout le monde et je n'ai jamais vu sa
figure.

Mais pourquoi a-t-il un manteau rouge? Il n'y avait en dehors des trois
que je connais que....

--Barrabas! s'interrompit-il en frappant tout à coup du poing sur la
table, Barrabas, larron, suppôt d'enfer! un broc de ton meilleur vin!

Barrabas, de plus en plus étourdi, s'empressa d'obéir.

--Il faut boire, marmottait le nain en vidant son verre. C'est comme
cela que je trouve tout, moi, et il faut que je trouve qui est cet
homme!... Ah! der Teufel! c'est cela qui serait drôle si, cette fois,
j'avais mis la main sur la trouvaille des trouvailles! Eh! parbleu oui!
L'air mystérieux... cette tendresse... le manteau... Barrabas! deux
brocs, trois brocs, dix brocs, mon fils!... et dépêchons-nous, nous
sommes ici en noble compagnie!... Me ferez-vous l'honneur de boire avec
moi, monsieur le marquis?

En disant cela, Goliath regardait fixement l'homme au manteau rouge.
Celui-ci tressaillit.

--Est-ce à moi, dit-il, que?... Tu me connais donc?

--Eh! eh! cela dépend... Il y a marquis et marquis. Je vais vous dire,
moi, je suis franc. Il y a des marquis que je déteste; il y en a que
j'aime bien, comme par exemple celui dont l'hôtel est là, tout près de
nous, et où il y a même une pauvre marquise qui s'ennuie bien sur son
lit d'accouchée...

--Que tu dises vrai ou que tu mentes, peu m'importe! je n'ai plus rien à
cacher à l'heure qu'il est. Je suis le marquis de Vilers!

Comment cela se fit, nous ne saurions le dire: mais au-dessus des
brocs passa, comme s'il eût été lancé par un invisible tremplin,
l'irrespectueux Goliath, qui vint tomber, les jambes et bras ouverts,
contre la poitrine du marquis, qu'il embrassa dix fois avant que
celui-ci eût pu s'en défendre.

À la fin, Goliath tomba à terre aussi vite qu'il avait sauté au cou du
marquis.

--Vive la joie! s'écria-t-il, j'ai trouvé, j'ai trouvé... Décidément
j'ai tout trouvé...

Et s'adressant aux exempts:

--Allons, camarades, la besogne est faite. Venez avec moi. Vous,
monsieur le marquis, excusez ma joie impertinente; mais quand vous
saurez qui je suis... On vous parlera de moi, allez!... Monsieur le
marquis, reprenez votre cher enfant, que ce grand dadais-là porte
cependant comme une mère nourrice. Venez à l'hôtel. On nous attend... À
l'hôtel!

Il gambadait en disant cela. Le marquis étonné, mais voyant bien, à la
joie du petit homme, qu'il avait affaire à un ami, prit l'enfant dans
ses bras, l'abrita sous son manteau et se mit en marche avec les
exempts.

Mais, à l'hôtel, un triste spectacle les attendait.

La mort de Réjane venait d'y causer une douloureuse stupéfaction. Les
domestiques étaient terrifiés par tout ce qui venait de se passer. Ce
fut à peine si, malgré la présence de Goliath, on fit attention aux
nouveaux arrivants. Mais le nain avait la conscience de l'importance de
sa découverte.

--Où est en ce moment le baron de Chartille? demanda-t-il en élevant la
voix.

Les valets se regardèrent avec embarras.

--Ah ça! est-ce que vous ne m'entendez pas, ou bien êtes-vous muets?
s'écria Goliath.

--Le baron?... dit avec hésitation un des valets... le baron?... Il est
mort!...

--Mort, mon maître! s'écria le nain.

--Mort, Chartille! répéta Vilers.

--Miséricorde! monsieur le marquis qui reparaît!... dit une des
suivantes en reconnaissant Vilers.

--Mais, comment est-il mort?... Voyons, parlez! parlez! dit le marquis
avec impatience.

--Assassiné, dans les jardins!...

--Oh! courons, courons!

L'arrivée du marquis avait porté le comble au désarroi de l'hôtel.
L'enfant enlevé, le prétendu ravisseur exécuté dans le jardin, après
une chasse folle, Réjane mourant près de lui, le baron de Chartille
assassiné, enfin le marquis de Vilers reparaissant avec l'enfant: tout
cela faisait perdre la tête aux braves gens, qui se croyaient le jouet
d'un cauchemar.

La nouvelle du retour du marquis se répandit rapidement. Le vieux Joseph
arriva, pâle d'émotion.

--Ah! mon bon maître, quelle joie après tant de chagrins!... Cette
pauvre mademoiselle, ce pauvre monsieur le baron!... Mon Dieu! mon
Dieu!... Il faut bien que vous reveniez pour nous empêcher de mourir de
désespoir... Venez, venez vite... Ah! que madame va être heureuse!...

Mais, avant d'être époux, Vilers se montra ami fidèle.

--Conduis-moi d'abord, dit-il, auprès du cadavre du baron.

Joseph obéit et le marquis se rendit auprès du corps inanimé de celui
qui, en son absence, avait été le vaillant défenseur de sa famille.

Il plia le genou et déposa un baiser sur le front pâle du mort. Puis il
se releva.

Si pénible qu'eût été la mort du baron et celle de Réjane, le retour du
marquis bien portant et ramenant l'enfant, dont on avait voulu se faire
une arme contre sa femme, avait amoindri cette double douleur. La
figure grimaçante de notre ami Goliath pouvait seule se prêter à la
reproduction des pensées qui se partageaient son cerveau. Il pleurait
d'un oeil et riait de l'autre en disant:

--Ce pauvre baron, qui avait la main si largement ouverte... C'est égal,
j'ai trouvé le marquis, moi! Et cette malheureuse jeune fille, quelle
triste fin!... Ah! si j'avais été là! Mais je ne pouvais pas être en
double, hélas!... Moi, je sauvais l'enfant....

La difficulté, avec tout cela, était de prévenir la marquise du retour
de son mari... Si on eût écouté le nain et Joseph, on eût fait entrer
carrément le baron; ils prétendaient que le bonheur ne pouvait pas faire
de mal. Mais Vilers et Tony ne l'entendaient pas ainsi. Ils savaient
combien la marquise était impressionnable. Il fallait éviter une émotion
qui aurait pu la tuer.

Tony se chargea de la tentative.

Recommandant à tout le monde de bien se garder de parler du marquis, il
entra--son dévouement, qui avait presque fait de lui le frère d'Haydée,
lui en donnait le droit--dans la chambre de l'accouchée.

La marquise fut heureuse de le voir.

--Je venais, madame, lui dit-il, savoir si le bruit qui s'est fait cette
nuit autour de l'hôtel ne vous a pas épouvantée.

--Oh! monsieur Tony, vous ne me croiriez pas si je vous disais que je
n'ai rien entendu tant j'ai dormi!...

--Dormi!... est-ce possible?

--Oui, et j'ai fait un bien beau rêve. Imaginez-vous, mon bon ami, que
je rêvais qu'IL était là et pour toujours, cette fois...

Tony tressaillit. Haydée avait-elle donc eu un pressentiment?

Il saisit l'occasion au vol.

--Oh! madame, dit-il gaiement, ce n'est pas bien: vous voulez rire de
moi...

--Rire de vous? et comment?

--En me contant comme un rêve une réalité. Je sais bien que vous avez vu
le marquis; après une si longue absence, il était bien naturel que sa
première visite fût pour vous...

--Comment, sa visite? Serait-il donc vrai?... Il serait ici?...

--Puisque vous l'avez vu!...

--En rêve seulement, hélas!

--Ne vous moquez donc pas de moi!

--Tony, je vous jure que c'était un rêve.

--Et moi, je vous jure, madame, que c'était une réalité.

--Oh! mais, ne dites pas cela! Ne me donnez pas une fausse joie... Tony,
la désillusion, après, serait trop douloureuse...

--Eh! trompe-t-on une accouchée? Non, madame, je ne vous mens pas.
Peut-être, par une étrange erreur de l'imagination, avez-vous pris pour
une illusion la plus douce des vérités? Ce serait à donner envie à M. le
marquis de retourner où il était...

--Oh! ne dites pas cela.

--Alors, ne niez plus!... Vous deviez pourtant être heureuse?

--Pensez donc! Le revoir, juste au moment où je puis lui montrer mon
fils!...

--Qu'il aime bien déjà...

--Il le connaît donc?

--S'il le connaît? Chaque fois que l'enfant pleure, c'est le marquis qui
se lève et qui le berce... Comment pouviez-vous dire que c'était en
rêve que vous aviez revu votre époux? Il m'a dit lui-même que votre
conversation avait duré plus de trois heures...

--C'est vrai... Mon Dieu!... comment me suis-je trompée ainsi, dit la
jeune femme tout à fait convaincue. Mais lui, où est-il en ce moment?
Dort-il?

--Non, je crois l'entendre dans la chambre voisine... Il promène sans
doute son fils...

--Ah! dites, dites-lui vite de venir m'embrasser encore une fois.

Tony, tout à fait rassuré sur les conséquences de l'entrevue, s'élança
pour appeler le marquis. Mais celui-ci,--qui, ayant suivi toute la
conversation, de la pièce voisine, avait rapidement enlevé son manteau,
ses grosses bottes et son épée, et jeté son chapeau au loin,--arrivait,
vêtu comme on l'est chez soi. Surmontant l'émotion qui lui serrait la
gorge, il dit avec une gaieté factice:

--Vous embrasser? Une fois et dix fois, si vous le désirez, madame!

La marquise poussa un cri de joie et lui entoura le cou de ses deux
bras.

--Crois-tu, dit-elle en riant, que tout à l'heure encore, j'avais
cru que ton retour n'était qu'un rêve? Mais je ne m'abuserai plus
maintenant! Je suis heureuse, bien heureuse....

--Chère Haydée! disait Vilers, dont les yeux étaient humides d'émotion
et de bonheur.

--Repose-toi, mon ami. Il est tard. Va auprès de notre enfant... de ton
fils... car il est à toi. Tu en feras un beau et loyal soldat comme
toi... Il aura Tony pour modèle...

--Je ne saurais en effet lui en offrir un meilleur, dit le marquis en
tendant la main au jeune homme, tout rouge et tout confus de cet éloge.

--Maintenant, ami, je t'en prie, va te reposer... Moi, je vais reprendre
mes beaux rêves.

Vilers et Tony prirent congé de la marquise. Il n'y avait plus, de ce
côté-là, aucune imprudence à redouter.

Mais, au lieu de se reposer, le marquis voulut aller veiller auprès
du corps du baron de Chartille, et cela au grand désappointement des
gardes-françaises qui avaient espéré savoir comment le marquis, échappé
à la mort, était arrivé si justement à temps pour sauver son fils.



XXIX

CHEZ M. DE MARVILLE


Cependant on n'en avait pas fini avec les événements de cette terrible
nuit. Il fallait maintenant trouver moyen de raconter d'une façon
plausible la mort des trois victimes.

Pour le baron de Chartille et pour Réjane, la fable était toute faite:
Profitant de l'embarras que causait dans l'hôtel l'accouchement de
la marquise, des voleurs s'y étaient introduits. Le baron avait
imprudemment couru seul après eux et avait été assassiné. Réjane,
attirée par le bruit, s'était penchée à sa fenêtre, puis, épouvantée,
avait perdu l'équilibre et était tombée dans le jardin.

Cela allait donc très bien. Mais Lacy?

Vilers et Tony se concertèrent et, d'un avis commun, se rendirent de
grand matin chez M. de Marville, le lieutenant de police.

Celui-ci savait déjà par ses exempts une grande partie des événements
de la nuit. Il s'attendait donc à cette visite. Après les premiers
compliments, Vilers dut lui expliquer sa réapparition.

C'était, du reste, bien facile.

Prévoyant de nouvelles trahisons de la part des Hommes Rouges, Vilers,
profitant de ce qu'on le croyait mort, s'était caché pour mieux les
surveiller. Il s'était mis à les suivre pas à pas, revêtant cent
déguisements pour pouvoir chaque jour les voir sans être reconnu. Tantôt
paysan, tantôt soldat, quittant la casaque de mousquetaire pour revêtir
la pelisse du hussard, laissant l'habit galonné pour le sarreau de
toile, il ne les avait pas abandonnés un seul jour. Il était là quand le
baron de Chartille avait tué Lavenay; il était à deux pas des exempts,
sur la route de Vincennes, prêt à intervenir, dans le cas d'une attaque
de vive force. Il était là quand Maurevailles et Lacy s'étaient
querellés, et c'était grâce à des lambeaux de leur conversation saisis
de distance en distance, qu'il avait pu arriver à temps pour jouer ce
rôle si providentiel.

--Et maintenant, dit-il à M. de Marville, nous avons de nouveau recours
à votre aide qui ne nous a jamais fait défaut pour couvrir d'un éternel
secret tous les événements de cette affreuse nuit.

--Ma foi, dit le lieutenant de police en réfléchissant, votre histoire,
quant au baron et à mademoiselle Réjane, me semble admirablement trouvée
et je ne vois pas pourquoi, au nombre des victimes assassinées par les
bandits inconnus, vous ne joindriez pas M. de Lacy, _venu au secours de
son ami, le vieux baron_.

--Ce serait à merveille, objecta le marquis, mais Maurevailles?...

--Croyez-vous donc que ce misérable osera reparaître?

--Qui sait? Avec son audace habituelle, il est capable d'avoir été déjà
trouver le colonel duc de Biron, qui ne sait rien des événements passés,
et de lui avoir raconté à sa façon tout ce qui est arrivé...

--Songez que ce sont des gardes-françaises qui ont tué Lacy, leur
officier, et que, quoi que nous puissions faire en leur faveur, il y va
pour eux du conseil de guerre...

--S'il osait les accuser, s'écria impétueusement Tony, je lui passerais
mon épée au travers du corps!...

--Et vous subiriez également le conseil de guerre, car Maurevailles est
capitaine et vous n'êtes que lieutenant. Non, mon cher Tony, ne songeons
point aux moyens violents. Nous n'avons plus là pour nous comprendre et
nous protéger le bon marquis de Langevin. M. de Biron est féroce en ce
qui concerne la hiérarchie et ne vous pardonnerait pas ce duel avec
votre supérieur.

--Que faire alors? dit Tony avec découragement.

--Attendez donc, fit le lieutenant de police qui frappa sur son timbre.

La bonne figure de M. de La Rivière se montra.

--La Rivière, dit M. de Marville, vous savez de quoi nous nous
occupons?...

L'exempt sourit avec satisfaction et fit un signe affirmatif.

--Eh bien, il faudrait tâcher de savoir où est en ce moment et ce que
fait M. de Maurevailles.

La Rivière se mit à rire en se frottant les mains.

--Si monseigneur y tient absolument, dit-il, on fera son possible
pour le satisfaire; mais ce sera dur, car, au train dont il va, M. de
Maurevailles ne sera pas facile à rejoindre...

--Que voulez-vous dire? s'écrièrent à la fois le lieutenant de police,
Vilers et Tony.

--Que, vers quatre heures du matin, le chevalier a été vu, à cheval,
galopant sur la route d'Allemagne, et qu'il y a tout lieu de croire
qu'il quitte la France et qu'on ne le reverra plus car, chez lui, il a
fait maison nette avant de s'en aller.

--Tout va parfaitement alors, dit M. de Marville, et j'ai, ma foi, bien
envie de charger le fugitif de tous les crimes dont il est, en réalité,
la cause... En tout cas, vos soldats n'ont rien à craindre; Maurevailles
ne les accusera pas...

Vilers et Tony remercièrent avec effusion le lieutenant général et
se retirèrent pour aller à l'hôtel, où un triste et pieux devoir les
réclamait.

Le brave et bon baron de Chartille, en effet, avait fait à Vilers et à
Tony, alors qu'il les croyait morts, un trop beau service, pour qu'ils
ne lui rendissent pas le même honneur.

Le corps du baron, placé sur un char funèbre, fut traîné par quatre
chevaux jusqu'à Saint-Germain où ses ancêtres étaient enterrés.

Le même jour, on enleva de l'hôtel le corps de Réjane, qui fut porté à
l'église Saint-Louis.

On s'arrangea de façon à ce qu'aucun bruit des cérémonies ne vint
troubler la marquise dans sa chambre d'accouchée. Aux questions qu'elle
fit au sujet de sa soeur, on répondit que Réjane était fort souffrante
et ne pouvait descendre de sa chambre. Vilers, d'ailleurs, était là et
son absence avait été assez longue et assez douloureuse pour que le
bonheur de le revoir fît un peu oublier tout le reste à sa femme.

Ce ne fut que lorsqu'il y eut impossibilité absolue d'empêcher la
marquise de monter qu'on dut lui avouer la vérité; Ce fut pour elle une
révélation bien douloureuse; mais toute douleur ne s'éteint-elle pas
entre un enfant qui grandit et un mari retrouvé?...

Tony, qui venait chaque jour à l'hôtel de Vilers, trouva un moyen
excellent d'y remplir en partie le vide fait par la mort de Réjane. Il
amena à Mme de Vilers celle qui déjà lui avait prodigué ses consolations
en une bien grave circonstance, Bavette, la fille de maman Nicolo.

Pendant ce temps-là, Pivoine, le Normand et La Rose, qui d'abord, malgré
la protection du marquis de Vilers et de M. de Marville, avaient eu
grand'peur que la vérité ne fût connue du duc de Biron et qu'on ne leur
fît payer cher, à eux pauvres diables, leur expédition nocturne contre
Lacy, complètement rassurés maintenant, passaient gaiement leurs
journées, grâce aux libéralités de Tony, qui ne leur ménageait pas l'or
que lui avait laissé le pauvre baron.

C'est que Tony était riche, en effet. La Providence, qui n'avait pas
donné au marquis de Langevin le temps de laisser sa fortune à son
petit-fils, avait réparé cet oubli en inspirant cette pensée au baron de
Chartille.

Notre ami Tony possédait bel et bien quatorze beaux millions au soleil,
sans compter le château de Saint-Germain. Il ne tenait qu'à lui de
devenir un personnage; il eût pu vivre en grand seigneur, quitter le
service, s'anoblir en achetant «une savonnette à vilain» comme on disait
alors. Mais il se souciait bien de tout cela! Non! Le régiment, c'était
sa famille; il ne voulait d'autre nom, d'autres titres que ceux qu'il
avait conquis; il n'était ni marquis, ni comte, il était «le lieutenant
Tony» et cela lui suffisait. Deux choses seulement troublaient sa
tranquillité.

D'abord le souvenir de Maurevailles, auquel il avait voué une haine sans
borne. Quand ce nom, par hasard, était prononcé à l'hôtel de Vilers, le
marquis et Tony mettaient tous deux à la fois la main sur la garde de
leur épée.

--Ce misérable, s'écriait Vilers, nous a volé sa mort. Ah! qu'il
revienne, je n'ai plus que lui pour adversaire, et le ciel est de mon
côté.

--Non pas, disait Tony, vous n'avez pas le droit de le tuer. Il
m'appartient. J'ai à venger la mort du baron de Chartille...

Un autre souvenir aussi tenait au coeur de Tony, mais celui-là, il le
gardait pour lui: c'était celui de Bavette.

Il revoyait souvent la jeune fille à l'hôtel de Vilers et son amour se
ravivait de plus en plus.

Seulement, depuis la façon dont Tony avait baissé les yeux devant elle
en entrant chez maman Nicolo, le jour de sa réapparition, la jeune fille
avait un serpent dans le coeur, et de son côté Tony, honteux de ce qu'il
avait fait, n'osait plus reprendre les douces causeries d'autrefois.

Il lui fallait cependant ou renoncer à elle--et il n'en avait pas le
courage--ou en finir avec cette situation en la demandant en mariage à
maman Nicolo. C'est ce qu'il n'hésita pas à faire.

Maman Nicolo bondit de joie, mais l'envoya à l'hôtel de Vilers vers
Bavette qui, digne et fière:

--Monsieur Tony, dit-elle, vous savez bien que vous n'avez plus le droit
de m'aimer!

Pour tous, ces paroles se rapportaient à la différence de position qu'il
y avait entre Tony, officier et riche, et la fille d'une vivandière.
Mais notre héros seul en comprit le véritable sens, car il mit la main
sur son coeur en murmurant:

--C'est vrai... elle a raison!...

Il venait de penser à la pauvre Toinon, chez qui s'achèvera cette
histoire, de même qu'elle y a commencé.

Si depuis longtemps nous ne parlions plus de mame Toinon, c'est qu'on ne
la voyait plus guère. La pauvre délaissée se cachait en effet, et elle
avait pour cela de bonnes raisons.

Tony, repoussé si dignement par Bavette, se souvint qu'il avait une
consolatrice toute naturelle et toute trouvée, une amie qui saurait
mettre le meilleur baume sur son coeur.

Il courut rue des Jeux-Neufs.

Nous devons avouer que sa vie ayant été fort remplie dans ces dernières
semaines, il y avait longtemps qu'il n'avait fait de visite à son
ancienne protectrice. Mais il la savait si bonne qu'il ne doutait pas
d'obtenir son pardon, surtout en lui racontant tout.

Il accourut donc vite à la maison où il avait passé son enfance.

Il fut bien surpris, en tournant le coin de la rue, de voir toutes les
fenêtres fermées.

Il entra cependant.



XXX

CHEZ MAME TOINON


La première personne qu'aperçut Tony fut la grincheuse Babet, qui le
regarda de travers.

--Ah! vous voilà enfin, vous, le beau seigneur grommela-t-elle. Peste!
depuis que vous êtes dans les grandeurs, vous devenez rare. Morguenne,
vous n'étiez pas si fier autrefois...

--C'est bon, c'est bon, ma brave Babet,--dit le jeune homme, habitué aux
humeurs farouches de la digne femme,--où est mame Toinon?

--Mame Toinon, elle vous attend, la pauvre chère âme... Elle vous attend
même depuis bien des jours...

Il entra. Quelle ne fut pas sa surprise en voyant mame Toinon assise,
brodant de ses mains les rideaux d'un berceau!

Elle se leva à son approche. Il la regarda et comprit.

--Toinon, dit-il timidement, c'est moi; me pardonnerez-vous?

--Vous pardonner? dit la pauvre femme, avec un triste sourire. Qu'ai-je
à vous pardonner, Tony?

--J'ai été longtemps sans venir... mais, lorsque je vous aurai
expliqué...

--N'expliquez rien, mon ami. Je ne vous attendais plus... Je vous
remercie de venir me prouver que vous ne m'avez pas oubliée...

--Oh! non, jamais!...

--Toute ma vie je vous bénirai de ce bon mouvement...

--Écoutez... s'écria le jeune officier, écoute, Toinon!... car nous ne
nous disions pas _vous_, il y a quelques mois, et je ne sais pourquoi ce
ton de froideur s'est mis entre nous. Toinon, ma bonne Toinon, tu vas
être mère... mère d'un fils qui m'appartient... Eh bien, je suis riche,
immensément riche... Le pauvre baron de Chartille, en mourant, m'a fait
son héritier... Marions-nous!...

Mais la jeune femme secoua la tête.

--Jamais, dit-elle doucement, jamais, Tony. Est-ce qu'une pauvre femme
comme moi épouse un gentil fils de seigneur comme toi? Vois comme tout
te sourit... Je ne voudrais point enrayer ta carrière... Va, n'aie aucun
remords, je ne t'en veux point; au contraire, je te suis profondément
reconnaissante de ce que tu viens de dire là. Je ne te demande qu'une
faveur, qu'une grâce, laisse-moi ton enfant...

--Mon enfant?...

--Je l'élèverai noblement, je te le jure... je le ferai digne de toi...
mais je veux l'élever, comme je t'ai élevé toi-même, et le garder
jusqu'à l'âge où la vie commence... Je te le donnerai alors et je te
promets que je m'y prendrai de façon qu'il nous estime et nous aime l'un
et l'autre.

Tony hésitait. Le sacrifice de la jeune femme, perdant ainsi sa
réputation, lui paraissait si grand qu'il n'osait le lui laisser
accomplir. À la fin, vaincu par son air suppliant:

--Puisque tu le veux, dit-il, puisque tu en fais la condition de ton
bonheur... soit, garde-le donc, cet enfant! Mais permets-moi toujours de
me rappeler que je suis son père!

Et il se retira, pensif et morne.

--Allons, dit-il, puisque tout le monde le veut, je n'aurai donc plus
qu'une maîtresse, qu'un amour: la France!... Jusqu'à ce que Bavette
change d'idée... ne put-il s'empêcher de penser en retrouvant un
sourire.

Et Goliath?

Attablé chaque jour, soit à la cantine des gardes-françaises, soit au
cabaret de maman Nicolo, pour qui il a toujours conservé un faible, le
petit homme, la bourse gonflée, paye à boire, non seulement à ses amis,
Pivoine, La Rose et le Normand, mais encore à tous les autres gardes qui
veulent bien l'honorer de leur amitié, et nous devons dire qu'ils sont
nombreux.

Toutefois, le plus assidu de ses commensaux est sans contredit le
sergent Pivoine, qui s'est épris d'une véritable amitié pour le nabot,
auquel il a persuadé d'apprendre l'escrime, dans l'espérance que «cela
le fera grandir».

Après chaque séance, ils vident bouteille sur bouteille, et Goliath dit
à Pivoine:

--Buvons... Le vin éclaircit les idées. C'est par le vin que j'ai tout
trouvé... Si le Maurevailles n'ose pas revenir en France, c'est parce
qu'il me connaît trop bien. En buvant toujours, je trouverai un de ces
soirs... le moyen de marier au plus tôt notre brave officier avec la
fille de maman Nicolo, dont le vin est si bon.

--Amen, répond Pivoine de sa voix étranglée[1].


FIN

[Footnote 1: Ce roman avait été interrompu par la mort inopinée de
M. Ponson du Terrail. Deux jeunes écrivains d'avenir, MM. Charles
Chincholle et Georges Grison, amis de l'auteur, ont été chargés, par sa
veuve, de revoir et de terminer cet ouvrage d'après le plan qu'il avait
tracé, et ils se sont acquittés de cette tâche délicate avec le soin et
le talent que le lecteur a pu constater.

(NOTE DE L'ÉDITEUR.)]



                          TABLES DES MATIÈRES


TABLE DES MATIÈRES DU TOME I

PROLOGUE: AMIS ET RIVAUX

  I.--Le Duel improvisé.
  II.--Le Coffret d'ébène.
  III.--le Secret du marquis de Vilers.
  IV.--Où le marquis de Vilers se trouve être une ancienne connaissance
      de la belle Haydée.
  V.--Où Tony apprend à quoi peut servir la valse.
  VI.--Où Tony voit le marquis aller à un rendez-vous.
  VII.--Où Tony est initié à une sombre histoire d'amour.
  VIII.--Où le marquis de Vilers s'apprête à consommer sa trahison.
  IX.--Où Tony lit le dernier mot du secret du marquis.
  X.--Le premier bal de Tony.
  XI.--Les terreurs de mame Toinon.
  XII.--Le Sauveur de Réjane.
  XIII.--A l'hôtel de Vilers.
  XIV.--Où la police fait plus qu'on ne lui demande.
  XV.--Le Ravisseur de la marquise.
  XVI.--Où Joseph va de stupéfaction en stupéfaction.

PREMIÈRE PARTIE

LE CHÂTEAU DU MAGNAT.

  I.--Les gardes-françaises.
  II.--Le Caporal Tony.
  III.--Où l'on n'interrompt plus les exploits de Tony.
  IV.--Les premières amours du marquis de Vilers.
  V.--L'Ultimatum.
  VI.--Le Refrain de Pivoine.
  VII.--L'Amour d'un vieillard.
  VIII.--Le Muet qui parle.
  IX.--Le Gamin de Paris.
  X.--La Flèche du Parthe.
  XI.--L'interrogatoire.
  XII.--Le Protecteur de la marquise.
  XIII.--Maman Nicolo.
  XIV.--Bavette.
  XV.--Le Conciliabule.
  XVI.--Dans les fossés du château.
  XVII.--Le mort vivant.
  XVIII.--Sang et eau.
  XIX.--Les cris du coeur.
  XX.--Le nouveau Moïse.
  XXI.--L'Insomnie du marquis de Langevin.
  XXII.--Les exploits du nain.
  XXIII.--Quand on est secrétaire.

TABLE DES MATIÈRES DU TOME II

PREMIÈRE PARTIE. (_Suite._)

LE CHÂTEAU DU MAGNAT. (_Suite._)

  XXIV.--L'Oublié.
  XXV.--Les nouveaux billets.
  XXVI.--L'Aveu.
  XXVII.--La Cage.
  XXVIII.--Le Vautour en cage.
  XXIX.--Cherchez.
  XXX.--L'Oiseau du nain.
  XXXI.--La dernière heure à Blérancourt.

DEUXIÈME PARTIE

LE BARON DE C***.

  I.--Les seconds galons de Tony.
  II.--MM. les pommes de terre.
  III.--A l'oeuvre.
  IV.--La Poursuite.
  V.--Au lieu de la mort, l'amour.
  VI.--La Revanche de l'honneur.
  VII.--Ange et corbeau.
  VIII.--Étranges nouvelles.
  IX.--Le Réveil.
  X.--À Saint-Germain.
  XI.--Un de moins.
  XII.--Ma mère!
  XIII.--L'Office funèbre.
  XIV.--Le Coup de mousquet.
  XV.--Sous la tonnelle.
  XVI.--Un exploit de M. La Rivière.
  XVII.--Retour au camp.
  XVIII.--Le Poignard.
  XIX.--Lieutenant!
  XX.--Rocoux.
  XXI.--En buvant.
  XXII.--Le Billet de l'amant.
  XXIII.--Le Premier rendez-vous de Réjane.
  XXIV.--Le Petit Policier.
  XXV.--Où tous nos personnages s'apprêtent à veiller.
  XXVI.--Réunis dans la mort.
  XXVII.--L'Héritage.
  XXVIII.--Rêve ou réalité.
  XXIX.--Chez M. de Marville.
  XXX.--Chez mame Toinon.



  CALMANH LÉVY, ÉDITEUR
  ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
  RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15.

  A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
  COLLECTION MICHEL LÉVY





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