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Title: Les misères de Londres - 4. Les tribulations de Shoking
Author: Ponson du Terrail, 1829-1871
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les misères de Londres - 4. Les tribulations de Shoking" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)



LES MISÈRES
DE LONDRES

IV

LES TRIBULATIONS DE SHOKING


PAR

PONSON DU TERRAIL



UN DRAME DANS LE SOUTHWARK



I


Le lendemain du jour où miss Ellen s'en allait chez le révérend Peters
Town; tandis que l'homme gris s'esquivait, au beau milieu de White Hall,
et à deux pas de Scotland Yard, le quartier général de la police, une
scène toute différente se passait sur la Tamise.

Un homme descendait au long de la gare de Charing cross, dans ce chemin
creux formé avec des planches et qui conduit à l'un des embarcadères des
bateaux à vapeur, vers neuf heures du soir.

Cet homme n'était autre que Shoking; mais Shoking fort bien vêtu et que
tout le monde eût pris sinon pour un lord, au moins pour un gentleman.

Les bateaux à vapeur marchent assez avant dans la soirée, jusqu'à dix
ou onze heures; il n'y a que ceux qui descendent jusqu'à Greenwich qui
cessent leur service dès sept heures en été et dès cinq heures en hiver.

Cependant, comme la nuit était froide, les voyageurs étaient peu
nombreux sur le ponton d'embarquement.

Deux femmes et un homme s'y trouvaient seuls lorsque Shoking arriva.

On entendait siffler le penny-boat qui était encore de l'autre côte
de Westminster, et dont on apercevait le panache noir à travers le
brouillard.

Shoking était chaudement enveloppé dans un waterproof tout neuf.

Néanmoins, il soufflait dans ses doigts et poussait de temps en temps
des _brrr_! pleins d'énergie.

Une des deux femmes qui se trouvaient sur le ponton, et qui paraissait
assez misérable, disait en même temps à sa compagne:

--Pourvu qu'il y ait de la place tout auprès de la chaudière et que nous
puissions nous chauffer un peu!

Shoking n'avait jamais trop aimé la solitude, il était même bavard à ses
heures.

Il entendit donc le voeu émis par la femme et, s'approchant d'elle:

--Vous pouvez vous rassurer, ma chère, dit-il, il n'y a jamais grand
monde à bord, à cette heure et par ce temps-ci.

--C'est que j'ai bien froid, dit-elle.

Shoking regarda les vêtements qui couvraient cette femme.

Une méchante robe de laine et un lambeau de châle: c'était tout.

Pas de bas aux pieds, une loque de chapeau sur la tête et un pauvre
fichu croisé sur le cou et dissimulant sans doute l'absence de linge.

--Allez-vous loin? demanda Shoking.

--A Rotherithe, au-dessous du pont de Londres. Je serais bien allée à
pied, car voici près d'un quart d'heure que j'attends le penny-boat,
continua cette femme; mais je suis tout à fait lasse. J'ai marché tout
le jour, aujourd'hui.

--Ah! vraiment? fit Shoking qui ne demandait pas mieux que de causer.

--Je suis allée trois ou quatre fois depuis ce matin du Southwark, qui
est mon quartier, à la Cité.

--Quatre bonnes trottes, dit Shoking; cela fait au moins huit ou neuf
milles, en comptant l'aller et le retour.

--A peu près, dit la femme.

Puis elle ajouta avec un soupir:

--Et tout cela pour rien.

Le penny-boat arrivait en ce moment, et il accosta le ponton.

Shoking n'eut donc pas le temps de questionner la femme sur le but de
ces quatre voyages accomplis en un jour.

Il sauta du ponton sur le petit bateau à vapeur où il y avait à peine
une dizaine de personnes, ce qui permit à la femme qui se plaignait du
froid d'aller s'asseoir tout auprès de la chaudière.

Ce que voyant, Shoking s'assit auprès d'elle et recommença la
conversation.

--Ah! dit-il, vous êtes allée quatre fois dans la Cité?

--Oui, monsieur et pour rien.

Shoking attendit qu'elle s'expliquât.

Sans doute cette femme ne demandait pas mieux, car elle reprit
sur-le-champ:

--Je suis allée à White cross.

--La prison pour dettes?

--Justement. Mon mari y est.

--Pauvre homme! dit Shoking. Est-ce pour beaucoup d'argent?

--Oh! non, monsieur, et une personne charitable, qui m'est venue voir
hier, m'a remis la somme nécessaire à le libérer.

--Alors vous l'avez fait sortir?

--Jusqu'à présent je n'ai pas pu, monsieur.

--Comment cela?

--Oh! c'est tout une histoire, et vous allez voir combien les pauvres
gens sont quelquefois malheureux et poursuivis par une malchance énorme.

--Je vous écoute, dit Shoking, tandis que le bateau à vapeur descendait
rapidement la Tamise.

--Mon mari se nomme Paddy, poursuivit-elle. Il a été en prison à la
requête d'un certain Pussex, boulanger, qui a demeuré longtemps dans
notre quartier et qui est maintenant à Rotherithe, où il est retiré des
affaires. C'est chez lui que je vais en désespoir de cause.

--Mais, dit Shoking, je croyais qu'on n'avait qu'à se présenter à la
prison pour dettes, avec l'argent, pour que le prisonnier soit mis en
liberté sur-le-champ.

--Je le croyais aussi, dit la femme. C'est hier soir qu'on m'a donné
l'argent. Je me suis donc levée de grand matin, et il était à peine jour
quand je me suis présentée.

Le portier-consigne, M. Golmish, m'a refermé le guichet sur le nez en me
disant:

--Il est trop matin. Venez à midi.

--Je m'en suis retournée, parce que j'ai deux enfants et que
j'appréhende toujours de les laisser seuls trop longtemps.

--Et vous êtes revenue à midi?

--Oui, monsieur. Cette fois on m'a laissée entrer et j'ai pu voir mon
mari. Mais quand j'ai voulu payer, on m'a dit que M. Cooman seul,
le gouverneur, pouvait recevoir mon argent, et que M. Cooman, qui ne
s'absentait jamais, se trouvait, par extraordinaire, ce jour-là, hors de
White cross, parce qu'il déjeunait chez le lord-mayor avec les aldermen,
dans la grande salle du Guild'hall.

On m'a dit qu'il ne rentrerait qu'à deux heures, et j'ai été encore
obligée de m'en aller.

--Pauvre femme! dit Shoking.

--A deux heures je suis revenue.

--Et vous avez trouvé sir Cooman?

--Oui, monsieur; mais quand je lui ai montré mon argent, il m'a dit que
ce n'était pas le compte; et la vérité, c'est qu'on a mis un zéro de
trop et qu'au lieu de dix guinées, c'est cent.

J'ai eu beau soutenir que Son Honneur se trompait.

Son Honneur était un peu ému des suites du déjeuner et il m'a mise à la
porte.

C'était la troisième fois que je m'en retournais sans mon mari.

--Et vous êtes revenue une fois encore?

--Oui, monsieur. Je me souvenais parfaitement de l'homme qui a accosté
mon mari; c'est un recors du nom de Calmiche qui loge précisément tout à
côté de chez nous, dans Adam's street.

Je suis donc revenue dans le Southwark, et j'ai trouvé Calmiche, à qui
j'ai conté la chose.

Il est convenu que j'avais raison, qu'on avait fait erreur sur les
livres, et il m'a offert de m'accompagner.

Le recors a eu beau démontrer à Son Honneur, sir Cooman, qu'il était
impossible qu'un pauvre diable comme mon mari eût jamais dû cent livres.

Son Honneur a répondu:

--Et bien! que le créancier donne quittance pour dix, et il sortira.

--C'est ce qui fait que vous allez à Rotherithe?

--Oui, monsieur.

Tandis que Shoking causait avec cette femme, laquelle, on le devine,
n'était autre que celle chez qui miss Ellen s'était présentée la
veille, le penny-boat avait dépassé le pont de Londres et allait bientôt
atteindre le ponton de Rotherithe.

L'homme qui s'était embarqué à Charing cross en même temps que Shoking
et les deux femmes s'était, jusque-là, tenu à l'avant.

Mais, en ce moment, il s'approcha et regarda attentivement Shoking:

--Hé! par saint George, patron de la libre Angleterre, dit-il tout à
coup, je ne me trompe pas, c'est bien lord Wilmot!

A ce nom Shoking tressaillit et fronça légèrement le sourcil.

--Vous me connaissez?

--Parbleu!

Et John, le rough, car c'était lui, vint se placer sous le rayon de
lumière que projetait la lanterne suspendue au-dessus de la machine du
bateau.



II


Shoking ne manquait pas absolument de mémoire, mais il était distrait,
et puis il connaissait tant de monde qu'il se demanda tout d'abord, en
regardant le rough, où il avait vu cet homme qui le saluait du titre de
lord.

Cependant Shoking avait lu cet article du _Times_ qui racontait le
merveilleux sauvetage de John Colden, article dans lequel un rough, qui
avait servi de complice à l'homme gris, figurait comme ayant fait des
révélations à la police.

Mais Shoking ne pensa point tout d'abord qu'il avait devant lui le
personnage que l'homme gris avait employé pour pénétrer dans la maison
de Calcraff.

Ce dernier s'aperçut tout de suite que Shoking ne le reconnaissait pas.

--Vraiment; mon ami, dit Shoking, qui prit un ton paternel et
protecteur, vous savez qui je suis?

--Oui, vous vous nommez lord Wilmot.

--C'est bien possible.

--Vous êtes un lord philanthrope.

--J'aime mes semblables, dit modestement Shoking.

--Et, continua le rough, vous tenez le parlement, où vous siégez, au
courant des misères du peuple anglais.

--Afin de les soulager, dit Shoking, qui n'était pas fâché de rentrer un
peu dans son rôle de lord Wilmot.

En ce moment, le penny-boat aborda le ponton de Rotherithe.

Shoking se tourna vers la femme de Paddy:

--Ma chère, dit-il, j'espère que votre créancier sera de bonne foi et
que votre mari sera mis en liberté.

Néanmoins, puisque l'indiscrétion de ce garçon vous a appris mon nom,
sachez que je suis un homme puissant et que je puis vous être utile.

Donnez-moi votre nom et votre adresse, et j'enverrai demain un de mes
gens savoir où en est l'affaire. S'il est besoin que j'intervienne,
j'interviendrai.

--Ah! mylord, répondit la femme avec émotion, c'est le bon Dieu qui m'a
mise sur votre chemin. Mon mari se nomme Paddy et nous demeurons dans
Adam's street, quartier du Southwark.

Shoking tira un carnet de sa poche, prit un crayon et inscrivit le nom
de Paddy et celui d'Adam's street.

Puis il sauta du bateau sur le ponton et se mit à gravir d'un pas leste
l'escalier qui montait sur le quai.

En face de cet escalier, il y avait une ruelle, que Shoking enfila.

Où allait-il?

Sans doute chez le landlord de cette taverne qui faisait face au
cimetière dans lequel s'étaient réunis l'homme, les chefs fenians et
l'abbé Samuel, la veille de l'exécution de John Colden.

Shoking avait marché si vite, qu'il croyait avoir laissé assez loin
derrière lui les voyageurs du penny-boat.

Cependant, il entendit tout à coup derrière lui un pas d'homme et, se
retournant, il reconnut le rough.

--Ah! c'est toi? dit-il.

--Oui, mylord.

--Tu vas donc à Rotherithe?

--Comme vous voyez.

--Est-ce ton quartier?

--Non. Je descendais plus bas; mais quand je vous ai vu vous arrêter
ici, j'ai débarqué pareillement.

--Pourquoi? demanda Shoking.

--Mais parce que j'étais bien aise de causer un brin avec vous.

--Hein? fit Shoking.

Le rough était déguenillé; de plus, il était de haute taille, paraissait
robuste, et la ruelle était déserte.

--Eh! eh! pensa le bon Shoking, je ne serais vraiment pas de force avec
lui, dans le cas où il lui plairait de me dévaliser. Soyons diplomate.

--Oh! oh! reprit-il, vous voulez causer un brin avec moi?

--Oui, mylord.

--Puis-je t'être utile?

--Je le crois, mylord.

--Voyons, parle, je t'écoute.

Et Shoking ralentit le pas.

Le rough le plaça à côte de lui.

--C'est singulier, dit-il, que Votre Honneur ne me reconnaisse pas.

--Je t'ai déjà vu quelque part, mais où? je ne sais pas.

--Dans une foule de tavernes, autrefois.

--Bon!

--Et il y a quinze jours, à la porte de Jefferies, le valet de Calcraff.

Ceci fut un trait de lumière pour Shoking.

--Ah! dit-il, c'est à toi que j'ai donné une poignée de couronnes?

Oui, mylord.

--Eh bien! reprit Shoking, parle: que puis-je faire pour toi?

--Me rendre un grand service.

--Vraiment?

--Figurez-vous, dit le rough, que je suis allé quelques jours après
notre dernière rencontre, chez maman Brandy, au _Black Horse_.

--Fort bien! je connais la maison.

--J'ai soutenu que vous étiez un lord.

--Et on s'est mis à rire?

--Oui. Mais un homme qui s'appelle l'homme gris...

Shoking tressaillit.

--Après? fit-il.

--L'homme gris me dit que j'avais raison et que vous étiez un lord: et
nous nous sommes en allés, lui, moi et une femme du nom de Betsy.

Shoking fit alors un pas en arrière.

--Mais, alors, misérable, dit-il, c'est toi qui as volé la clef de
Betsy!

--Oui, mylord.

--Qui as accompagné l'homme gris chez elle?

--Parfaitement.

--Et qui as ensuite fait des révélations à la police?

--C'est moi, dit froidement le rough, et c'est pour cela que je vous ai
suivi ce soir.

--Mais que me veux-tu donc, drôle? dit Shoking, essayant de reprendre
les grands airs de lord Wilmot.

--Là! ne vous fâchez pas, dit le rough, et écoutez-moi.

Shoking avait bonne envie de prendre la fuite mais le rough ne lui en
donna pas le temps.

Il passa son bras sous le sien et, le maintenant ainsi, il poursuivit:

--Je ne suis pas méchant homme, dit-il, et je ne trahis pas les
camarades pour le plaisir de les trahir. Si Betsy ne m'avait pas
dénoncé, je n'aurais jamais rien dit; mais Betsy ayant parlé, la police
a mis la main sur moi.

Alors j'ai dit ce que je savais.

La police s'est mise à rire, lorsque j'ai soutenu que vous vous appeliez
lord Wilmot.

--Ah! vraiment? fit Shoking en se mordant les lèvres.

--Elle a fait des recherches...

--Par exemple!

--Et elle a reconnu qu'aucun lord de ce nom n'existait au parlement.

--Après? fit dédaigneusement Shoking.

--Alors, reprit le rough, elle m'a donné une mission.

--A toi?

--A moi. Et la mission sera bien payée. J'aurai cent livres, si je
réussis.

--Que dois-tu donc faire?

--Découvrir le prétendu lord Wilmot.

--Bon!

--Et le conduire à Scotland Yard, où il faudra bien qu'il donne des
renseignements...

--Sur qui?

--Sur l'homme gris qu'on cherche et qu'on ne trouve pas...

--Mon ami, dit Shoking essayant de payer d'audace, c'est un vilain
métier que tu ferais-là.

--Un métier qui rapporte cent livres est toujours un bon métier.

--J'en connais un meilleur, dit Shoking.

--Lequel?

--Ce serait de venir chez moi demain, à Hampsteadt. Au lieu de cent
livres, tu en aurais deux cents.

--Il vaut mieux tenir que courir, demain n'est pas aujourd'hui, répondit
le rough.

Et il donna un croc en jambe à Shoking, qui jeta un cri et tomba.

--Maintenant, mon bonhomme, dit-il en se jetant sur lui, nous allons
bien voir si tu es ou non lord Wilmot.

En même temps il appuya deux doigts sur ses lèvres et fit entendre un
coup de sifflet.



III


Shoking essaya de se débattre, poussant des cris étouffés.

Mais le rough était robuste, et il le maintint sous son genou.

Puis, tirant un couteau de sa poche, il en appuya la pointe sur la gorge
de Shoking, lui disant:

--Tout lord que tu peux être, si tu cries, je te tue!

Au temps de sa grande misère et dans les plus mauvais jours de son
existence problématique, Shoking avait déjà la faiblesse de tenir à la
vie.

Qu'on juge donc si maintenant qu'il était dans l'aisance, jouait parfois
le rôle de lord, portait de beaux habits et avait toujours quelques
guinées dans sa poche, il se souciait de mourir.

Shoking était d'ailleurs de la famille des philosophes, et il savait
que la résistance à une force supérieure est non-seulement inutile, mais
encore ridicule, sinon dangereuse.

Il se tint donc pour averti et cessa de crier.

Alors le rough siffla une seconde fois.

Puis il dit en ricanant:

--Attendons un moment, les camarades vont venir.

A Londres, les voleurs ont coutume de s'avertir, à de certaines heures
périlleuses, par un coup de sifflet.

John savait cela.

Il n'avait à Rotherithe, où le hasard l'avait amené sur les pas de
Shoking, ni complices, ni gens qui lui dussent obéir, mais il avait
fait ce calcul fort simple que partout il y a des policemen, et que
très-certainement, il en verrait accourir que ces deux coups de sifflet
auraient mis en éveil.

John ne se trompait pas.

Bientôt des pas précipités retentirent à l'extrémité opposée de la
ruelle et deux policemen accoururent au pas de course.

Ils virent Shoking à terre, et John se tenant sur lui.

A première vue, Shoking qui était bien vêtu, était un gentleman victime
d'un rough, car John était couvert de haillons.

Ils se jetèrent donc sur ce dernier, et le prirent à la gorge et lui
arrachèrent son couteau.

Shoking se crut sauvé.

John n'avait opposé aucune résistance.

Cependant, comme Shoking se relevait et remerciait déjà les policemen
comme ses libérateurs, John se mit à rire:

--Hé! pardon, camarades, dit-il, connaissez-vous cela?

En même temps, il tira de sa poche une petite plaque de cuivre garnie
d'une courroie et la passa à son bras gauche.

Les policemen, à la vue de cette plaque, tombèrent stupéfaits.

Cette plaque était l'insigne d'un brigadier de policemen, par conséquent
d'un chef.

Lorsque, à Scotland Yard, on avait interrogé John, il s'était fait fort
de retrouver le prétendu lord Wilmot et de l'arrêter; mais il avait
demandé pour cela qu'on lui donnât des pleins pouvoirs.

Alors on lui avait remis cette plaque, qu'il n'aurait qu'à exhiber pour
acquérir l'assistance d'un ou de plusieurs policemen, aussitôt qu'il en
aurait besoin.

Et ceux-ci, dès-lors, s'inclinèrent, tout en trouvant quelque peu
étrange d'avoir à obéir à un chef en guenilles.

--Eh! dit John en souriant, vous avez cru que je dévalisais Son Honneur?

Et il montrait en souriant d'un air moqueur Shoking stupéfait.

--En effet, balbutièrent les deux policemen.

--Son Honneur que vous voyez là, dit John, est un homme excessivement
dangereux, que j'ai été chargé d'arrêter.

--Ne croyez pas un mot de cela! s'écria Shoking, cet homme est un
imposteur!

--Bah! dit John, c'est ce que nous verrons à Scotland Yard.

Et, s'adressant aux policemen:

--Allons, vous autres, dit-il, donnez-moi un coup de main.

--Que voulez-vous faire? demanda l'un des agents.

--Je veux que vous m'aidiez à reconduire monsieur.

--Où cela?

--A Scotland Yard.

Shoking se débattait comme un beau diable.

--Mes amis, disait-il aux policemen, ne croyez pas cet homme, qui est un
voleur et un misérable; cette plaque qu'il vous montre, il l'a volée.

--La preuve que je ne suis pas un voleur, dit John, c'est que vous
pouvez fouiller Son Honneur et vous verrez que je ne lui ai rien pris.

--Parce que tu n'as pas eu le temps, misérable, répondit Shoking.

Notre héros avait su trouver un accent d'autorité qui intimida quelque
peu les policemen.

--Allons à Scotland Yard, disait John, et vous verrez que j'ai le droit
de faire ce que j'ai fait.

Les policemen se regardaient, hésitant.

Enfin, l'un d'eux parut avoir trouvé la solution de cette question
épineuse et embarrassante.

Il dit à John:

--Vous prétendez être un agent supérieur de la police?

--Voyez ma plaque.

--Et vous, continua le policeman s'adressant à Shoking, vous dites être
un gentleman paisible que cet homme a voulu dévaliser.

--Je le jure, dit Shoking.

--D'où veniez-vous?

--De Charing cross.

--Ou alliez-vous?

--A Rotherithe où nous sommes.

--Alors, vous connaissez du monde, ici? dit encore le policeman, et
il ne vous sera pas difficile de vous mettre en présence de gens qui
affirmeront votre identité.

Mais Shoking avait sans doute de bonnes raisons pour ne pas dire
ce qu'il venait faire à Rotherithe et qui il allait visiter, car il
répondit:

--Vous vous trompez, je ne connais personne à Rotherithe.

--Alors qu'y venez-vous faire?

--Me promener.

--En pleine nuit?

--Je suis un gentleman excentrique, dit froidement Shoking.

Mais cette raison, qui eût satisfait sans doute bon nombre d'Anglais, ne
satisfit point le policeman.

--Écoutez, dit-il, ce n'est pas à cette heure-ci qu'il se trouvera du
monde à Scotland Yard pour dire si vous avez raison ou si cet homme
dit la vérité. Les chefs de police sont couchés, et il faudra attendre
demain pour que tout s'éclaircisse.

--Nous attendrons demain, dit John.

--Aussi, reprit le policeman, ce n'est pas à Scotland Yard que nous
allons vous conduire.

--Et où cela? demanda John.

--Vous allez voir. Allons, suivez-nous!

Il fit signe à son compagnon de prendre John par le bras, et il passa en
même temps, le sien sous celui de Shoking.

--Mais où voulez-vous me conduire? demanda pareillement celui-ci.

--Vous le verrez.

Et les deux policemen firent redescendre Shoking et le rough vers le
ponton d'embarquement.

On entendit, en ce moment, siffler la machine d'un petit bateau à vapeur
qui remontait la Tamise.

--Voilà notre affaire, dit l'un des policemen. Et il secoua la corde de
la cloche du ponton. A ce bruit, le petit bateau à vapeur, qui aurait
passé sans doute devant le ponton sans s'arrêter, se mit à stopper et
s'approcha peu à peu.



IV


John, le rough, se serait laissé mener au bout du monde, pourvu qu'on ne
le séparât point de Shoking.

Il était bien certain qu'à un moment donné il lui serait facile de se
faire reconnaître, et que, par conséquent, il toucherait la prime qui
lui avait été promise pour la capture du prétendu lord Wilmot.

Le petit bateau à vapeur, qui passait au large juste au moment où
l'un des policemen avait sonné la cloche, s'était donc rapproché tout
aussitôt du ponton d'embarquement.

Alors Shoking commença à comprendre.

Le bateau n'était pas destiné à transporter des voyageurs, il servait de
chaloupe au bateau-prison.

Car il y a sur la Tamise, auprès de Temple Bar, un vieux navire démâté,
rasé comme un ponton, éternellement à l'ancre, et qui sert de violon à
tous les maraudeurs du fleuve.

Ce navire s'appelle le _Royaliste_.

Il est commandé par un vieil officier invalide, qui a sous ses ordres,
non des matelots, mais des guichetiers.

A l'intérieur, le _Royaliste_ est aménagé comme une vraie prison.

Il a trois chaloupes qu'il met à l'eau chaque soir.

Ces chaloupes sont pourvues d'une petite machine à vapeur.

Mais la plupart du temps, elle ne fonctionne pas et est remplacée par
quatre matelots, qui manoeuvrent la chaloupe à l'aviron.

Pourquoi?

C'est que ces chaloupes font ce qu'on appelle des rondes de nuit.

La Tamise est immense de largeur, au-dessous du pont de Londres surtout;
et c'est un joli champ de déprédations.

Les docks sont gardés; chaque barque, chaque magasin ouvrant sur le
fleuve est surveillé; néanmoins les vols sont nombreux; le _voleur
d'eau_, comme on l'appelle, s'attaque à tout, depuis les vieux cordages
jusqu'aux planches pourries.

Véritable chiffonnier aquatique, le _ravageur_ emporte tout ce qui lui
tombe sous la main.

Il est bon nageur; il plonge à merveille quand il est poursuivi; il se
glisse comme un poisson entre les coques de deux navires, ou leste comme
un gabier de misaine, il se réfugie dans la mâture de quelque brick dont
l'équipage est à terre.

C'est pour donner la chasse à ces malfaiteurs nocturnes, que l'amirauté
a créé le service de nuit, qui a son état-major sur le _Royaliste_.

Et c'était précisément une des trois chaloupes, la _Louisiane_, dont les
policemen avaient reconnu la machine à vapeur.

Au coup de cloche, les hommes qui la montaient avaient manoeuvré vers le
ponton.

--Avez-vous du monde à nous donner? demanda le chef.

--Oui, répondit le policeman.

--Qu'est-ce que c'est?

--Vous allez voir.

Le mécanicien renversa la vapeur et la chaloupe accosta le ponton.

En même temps, le chef de l'équipe sauta dessus et aborda les deux
policemen et leurs prisonniers.

--Bon! dit-il, je vois ce que c'est; ce gentleman a été dévalisé par ce
rough.

--Vous n'y êtes pas, camarade, répondit John d'un ton moqueur.

--Vraiment?

--Voici ce dont il est question, reprit un des policemen. Cet homme que
voilà,--et il désignait John,--prétend qu'il a une mission de la police.

--Et j'ai quelque raison de le prétendre, répondit John, qui montra sa
plaque.

--Ce gentleman, poursuivit le policeman, qu'il dit avoir mission
d'arrêter, persiste à dire qu'il ne le connaît pas. Tout cela me paraît
assez louche, et je crois que vous ferez bien de les emmener tous les
deux à bord du _Royaliste_.

--Je ne demande pas mieux, dit John, pourvu que demain on avise à
Scotland Yard.

--On avisera, dit le commandant de la chaloupe.

--Mais je proteste! s'écria Shoking, je proteste, comme tout Anglais
libre a le droit de le faire. On ne peut pas arrêter un gentleman sur la
dénonciation de ce misérable.

--Protestez, dit John; si on vous a causé des dommages, vous le ferez
valoir demain.

--Allons! en route! cria le matelot qui commandait la chaloupe.

Et il poussa Shoking qui, à son grand déplaisir, fut obligé de quitter
le ponton et de s'embarquer.

--Je vous les confie, dit le policeman.

--Ils seront entre bonnes mains, répondit le matelot.

John s'était embarqué sans résistance.

--Bah! disait-il, je ferai valoir la mauvaise nuit que je vais passer.
Son Honneur, sir Richardman, ajoutera bien cinq livres à la prime.

--Misérable! hurlait Shoking, tu seras puni de ton insolence!

La chaloupe vira de bord et remonta vers le pont Londres, tandis que les
policemen regagnaient les ruelles étroites de Rotherithe.

Il y avait déjà deux prisonniers à bord; deux ravageurs qu'on avait
surpris, volant du cordage dans un magasin, au bord de l'eau.

On leur avait mis les fers aux pieds et aux mains, et ils étaient
couchés au fond de la barque, comme du bétail.

L'un leva les yeux sur Shoking qui continuait à se lamenter et à
protester contre les violences dont il était l'objet.

--Tiens, dit-il, il me semble que je te connais, toi.

--Vous vous trompez, dit Shoking.

--C'est un lord, ricana John le rough, tu ne dois pas connaître des
lords, toi.

--Bah! un lord! c'est Shoking... reprit le prisonnier.

--Du tout, fit Shoking... je me nomme lord Wilmot.

--La! dit John en s'adressant au commandant de la chaloupe, vous avec
entendu, capitaine?

--Quoi donc?

--Que ce gentleman a dit qu'il se nommait lord Wilmot?

--Je l'ai entendu, en effet.

--Et vous en témoignerez au besoin?

--Sans doute.

Shoking se mordit les lèvres et s'adressa ce court monologue:

--Shoking, mon ami, vous êtes un parfait imbécile. Vous n'avez plus
qu'une chose à faire pour compléter votre oeuvre, dénoncer la retraite
de l'homme gris, votre bienfaiteur, et dire ce que vous alliez faire à
Rotherithe.

S'étant ainsi admonesté, Shoking ne parla plus, ne réclama plus.

Seulement il n'eut désormais qu'une idée fixe, échapper à ses gardiens.

Et comme la chaloupe marchait bon train, et qu'on avait négligé
d'attacher mons. Shoking, l'ex-mendiant eut une inspiration:

--L'eau est froide, se dit-il, mais je suis bon nageur... et si nous
passions en certain endroit, je n'hésiterais pas à faire un plongeon.

Mais pour que Shoking mît à exécution son projet, il fallait que la
chaloupe passât en _certain endroit_.

Et Shoking attendit, tout en s'asseyant sans affectation à l'avant de la
chaloupe, qui soulevait, une écume blanche et remontait le courant.



V


L'endroit où Shoking aurait voulu passer était en effet admirablement
propice à ses projets.

Auprès du pont de Londres, sous la troisième arche, se trouvent amarrés
une dizaine de petits bateaux à divers propriétaires.

La Tamise, on le sait, n'a pas de quais. Les dernières maisons de la
Cité plongent dans l'eau, et ceux qui passent au large, peuvent, du
milieu du fleuve, apercevoir de grands magasins ouverts à fleur d'eau.

Les barques amarrées sous le pont de Londres, appartiennent donc à des
marchands ou à des armateurs de la cité qui ont journellement affaire
dans les docks, et trouvent plus commode de s'y rendre par eau que par
terre.

Les arches du pont de Londres sont gigantesques; mais c'est sous la
troisième que, par les temps de brouillard, il est le plus prudent de
passer.

Le penny-boat, le steamer ou la simple chaloupe qui suivent le chemin en
remontant, passent alors au milieu d'une véritable petite flottille.
Le courant est moins dur à couper, et on n'y risque pas d'être rejeté
contre une des piles du pont.

Shoking savait tout cela et Shoking s'était dit:

--John est plus fort que moi, et à la boxe c'est un homme dangereux;
tout à l'heure il m'a renversé sous lui comme il eût fait d'un enfant;
mais si nous étions à la nage tous les deux, je ne le craindrais
plus... ni lui, ni les matelots de la chaloupe qui, parce que je suis un
gentleman, ont négligé de me mettre les fers aux mains et aux pieds.

La chaloupe montait vers London-Bridge à toute vapeur.

Même en été, le brouillard pèse la nuit sur le fleuve jaune.

Par conséquent, par une nuit d'hiver comme celle-là, il était assez
opaque pour ne permettre d'apercevoir le pont qu'à une faible distance.

A cent mètres à peine, les arches noires estompèrent la brume, et le
matelot commandant cria:

--Nous gouvernons droit sur une des piles du pont: pare à virer.

Celui qui était à la barre donna un vigoureux coup de gouvernail, et
Shoking, plongé jusque là dans l'anxiété, eut un battemement de coeur.

La chaloupe, changeant brusquement de direction, se dirigeait maintenant
en droite ligne vers la troisième arche.

Or ce que voulait Shoking, c'était passer par là où il était à peu près
sûr de son affaire, et voici comment:

En supposant que Shoking se fût brusquement jeté à l'eau en pleine
Tamise, un cri se faisait entendre, on stoppait sur-le-champ, la
chaloupe prenait la dérive et, gouvernée à l'aviron, donnait la chasse
au fugitif, qui n'avait pas le temps de faire dix brasses et était
repêché sur-le-champ.

Mais si, au contraire, la chaloupe passait au milieu de la flottille de
petites barques, elle ne pouvait stopper que difficilement sur-le-champ,
car elle courait risque de briser les embarcations à droite et à gauche,
et pour peu que Shoking fût plongeur, il avait toutes les chances
possibles de s'échapper.

Dès lors, Shoking eut donc un léger battement de coeur, en voyant la
chaloupe gouverner droit sur la troisième arche du pont.

Shoking avait toujours passé, au Wapping et dans tous les public-houses
où on le rencontrait autrefois, pour un homme doux, timide et pas du
tout aventureux.

John le rough, assis à l'avant de la chaloupe, était si content de sa
prise, que l'idée que cette prise pouvait lui échapper désormais ne lui
vint même pas.

D'ailleurs, il faisait froid, l'eau de la Tamise devait être glacée, et
John se fût lui-même traité de fou s'il eût supposé un seul instant que
Shoking était homme à braver une pareille température.

Shoking, cependant, était résolu.

Shoking se disait:

--L'eau est froide; mais, outre qu'il ne fera, pas chaud, cette nuit à
bord du _Royaliste_, demain matin je passerai très-certainement un fort
vilain quart d'heure en comparaissant devant le chef de la police, qui
ne manquera pas de m'envoyer à Cold-Bath fields, savoir si un lord comme
moi ne peut pas tourner le moulin.

La chaloupe, nous l'avons dit, était montée par quatre hommes, un
matelot commandant, un pilote, un mécanicien et un chauffeur, qui,
la vapeur renversée, redevenaient de simples matelots et reprenaient
l'aviron.

Les deux prisonniers étaient couchés sur le dos; le matelot commandant
s'enveloppait le plus possible dans son manteau, et John le rough
supputait le nombre de jours heureux, qu'il aurait à vivre sans rien
faire, quand il aurait touché le prix de sa trahison.

Le pont se dessinait maintenant dans le brouillard avec une grande
netteté, et, par un effet de mirage, il paraissait prêt à se renverser
sur la chaloupe.

Shoking profita de l'obscurité complète qui se fit tout à coup pour se
rapprocher du bord, et comme la chaloupe entrait à toute vapeur sous
l'arche, le matelot commandant tressaillit tout à coup, car il entendit
un bruit sourd et quelque chose comme un clapotement.

--Un homme à l'eau! cria-t-il.

Mais un nouveau bruit, identique au premier, se fit, suivi d'un juron.

C'était John le rough qui, lui aussi, s'était jeté dans la Tamise à la
poursuite de son prisonnier.

--Stoppe! cria le matelot commandant.

Mais celui qui était à la barre répondit:

--C'est impossible ici; au delà du pont...

* * * * *

Et en effet, la chaloupe passa sous l'arche et pendant ce temps,
Shoking plongeant sous la barque, nageait entre deux eaux, profitait de
l'obscurité et faisait le moins de bruit possible.

Mais John le rough le suivait de près.

Lui aussi était bon nageur, et il tenait trop à son prisonnier pour
renoncer ainsi à sa poursuite.

Alors, dans les ténèbres opaques qui régnaient sous l'arche, commença
une lutte vraiment fantastique.

Shoking nageait rapidement, mais le rough le suivait de près.

Ils ne se voyaient ni l'un ni l'autre, mais ils se devinaient au
clapotement de l'eau qu'ils soulevaient.

--Je finirai bien par t'atteindre! criait John: à moi de la chaloupe, à
moi!

La chaloupe avait fini par s'arrêter.

Mais Shoking passait comme une anguille à travers les barques, et tout à
coup John n'entendit plus rien.

C'est que Shoking était parvenu à se hisser dans un bateau et à s'y
tenir immobile.

--Ah! brigand! ah! coquin de lord! hurlait John que le froid saisissait,
je le rattraperai!...

La chaloupe avait allumé son fanal de poupe; elle manoeuvrait en arrière
et redescendait maintenant vers le pont.

Soudain les rayons du fanal percèrent les ténèbres qui régnaient sous
l'arche, et John jeta un cri.

Il avait aperçu Shoking debout dans une barque.

--Ah! je te tiens! s'écria-t-il.

Et, en deux brassées, il eut atteint le bateau et se cramponna au
bordage.

Mais Shoking avait saisi un aviron qui se trouvait au fond de la barque
et comme le rough se soulevait hors de l'eau, il jeta un cri terrible.

Shoking lui avait appliqué sur la tête un vigoureux coup d'aviron, et le
flot noir de la Tamise s'était refermé aussitôt sur John le rough...

La chaloupe arrivait en ce moment.

Mais déjà Shoking avait disparu.

Il s'était rejeté à l'eau, et nageait vigoureusement vers le bord,
que la chaloupe était encore engagée au milieu des petites barques qui
gênaient de plus en plus la manoeuvre.

Shoking était sauvé!



VI


Shoking n'avait peur que d'un homme, le rough.

Or, le rough avait disparu sous l'eau, et il était probable que s'il
n'était pas mort du coup d'aviron, du moins il s'était noyé.

Dès lors, Shoking n'avait plus peur.

Car le rough seul pouvait affirmer avec quelque autorité que Wilmot et
Shoking ne faisaient qu'un, et, par conséquent, faire arrêter Shoking
comme complice de l'homme gris, que la police recherchait.

Quant aux hommes de la chaloupe, Shoking s'en moquait.

Bien avant qu'elle ne se fût débrouillée au milieu des petits bateaux,
Shoking avait touché le bord, et il s'était retrouvé dans les ténèbres.

La Tamise, nous l'avons dit, n'a pas de quais, et elle baigne le pied
des maisons.

Celle auprès de laquelle Shoking aborda était un magasin d'huile de foi
de morue, dont les portes, qui donnaient sur la rivière, demeuraient
ouvertes, une température humide et basse convenant à cette sorte de
marchandise.

Il n'y avait qu'un seul gardien dans ce magasin, où Shoking se glissa.

Mais ce gardien valait une patrouille entière.

C'était un de ces gros chiens de Terre-Neuve, chiches de voix, qui
dédaignent d'aboyer, mais sautent à la gorge d'un homme et l'étranglent
tout net.

Shoking entendit un sourd grognement, puis il vit luire dans l'obscurité
deux points lumineux.

Mais il était dit que cette nuit-là Shoking se tirerait à son honneur
des plus grands périls.

Il avait échappé au rough, il s'était sauvé des mains de ceux qui
faisaient la police de la Tamise; sa mémoire devait lui rendre clémente
la terrible mâchoire du chien.

Shoking était un enfant de la cité de Londres; il savait tout ou à peu
près; il avait mendié, couché, travaillé même, à peu près partout.

On l'avait employé dans les docks à porter des fardeaux, et sur les
navires à décharger des gueuses de lest.

Seulement, le plus beau temps de sa misère avait été aussi le plus bel
âge de sa paresse, et quand Shoking avait touché le salaire de trois
jours de travail, il avait huit jours de fainéantise sur la planche.

Or donc, le grognement et les deux points lumineux fixés sur lui firent
surgir dans sa mémoire, avec la spontanéité de l'éclair, un double
souvenir.

Il se rappela qu'au dock Sainte-Catherine, il avait travaillé pour le
compte d'un marchand d'huiles, M. Simpson, et que ce M. Simpson, qui
avait un magasin sur la Tamise, avait un chien du nom de Sultan.

Aussitôt, et comme les deux points lumineux s'agitaient dans l'espace,
semblables à des étoiles filantes, et que le terrible gardien s'élançait
sur lui, Shoking cria:

--Paix donc, Sultan!

Les deux points lumineux s'arrêtèrent et le grognement s'éteignit
aussitôt.

--Hé! mon petit Sultan, dit Shoking d'une voix caressante, tu ne
reconnais pas les amis?

Évidemment flatté de s'entendre appeler par son nom, le chien s'était
calmé subitement.

--Mon petit Sultan! répéta Shoking avec câlinerie.

Alors le chien s'approcha, non plus menaçant et la gueule ouverte, mais
en chien intelligent qui veut savoir à qui il a affaire.

Shoking étendit hardiment la main et se mit à caresser le terre-neuve.

Cependant celui-ci ne se fût pas laissé prendre peut-être à ces
amabilités, si Shoking n'eût été ruisselant de cette eau noire,
limoneuse et salée de la Tamise.

Or, la spécialité première d'un terre-neuve étant de sauver les gens qui
se noient, il était évident que la sympathie de Sultan était acquise à
Shoking, du moment où celui-ci sortait de l'eau.

Et comme si le chien eût su comprendre textuellement ses paroles,
Shoking lui dit encore:

--Je ne suis pas un voleur, mon bon Sultan, et tu n'as rien à craindre
pour ton huile, pouah! mais j'ai failli me noyer...

Le chien comprit-il? Nous n'oserions l'affirmer: mais il se frotta
contre Shoking avec un grognement d'amitié, et dès lors, Shoking fut
chez lui.

A l'abri dans le magasin, sûr que, si on le venait poursuivre jusque-là,
le chien ferait son métier de gardien, Shoking attendit.

Il attendit que la chaloupe eût exploré la Tamise dans tous les sens, en
amont et en aval du pont de Londres.

Comme le brouillard est sonore, il entendit même retentir au loin la
voix du matelot commandant qui disait:

--Après ça, camarades, ça ne nous regarde qu'à moitié. Nous n'avons rien
de commun avec les policemen, et il n'y a que la police de la Tamise
qui nous regarde. On nous confie deux hommes, ils se sauvent... nous ne
pouvons pas les rattraper... bonsoir!...

Et Shoking aperçut dans le brouillard le fanal de la chaloupe qui virait
de bord et qui remontait vers le pont de Londres, sous lequel elle
disparut de nouveau.

Alors il se dit:

--Je suis déjà bien mouillé, je ne risque pas grand' chose à me rejeter
à l'eau, d'autant mieux que j'ai de l'argent dans ma poche et que je
connais un fripier dans le Borough, de l'autre côté de la Tamise, qui me
louera des habits secs pour une demi-couronne.

Sur cette réflexion, Shoking caressa une seconde fois le chien et lui
dit:

--Adieu, Sultan... tu es un chien fidèle... et je le dirai à ton maître
quand je le verrai...

Puis il piqua résolument une tête dans la Tamise.

Jamais un homme ne se jette impunément à l'eau, en présence d'un
terre-neuve.

Sultan n'était peut-être pas fâché, du reste, d'avoir un prétexte pour
quitter son poste.

A peine Shoking commençait-il à nager vigoureusement, qu'il entendit
l'eau clapoter auprès de lui et qu'il sentit sur son visage la chaude
haleine du chien.

Sultan nageait côte à côte avec Shoking.

--Oh! oh! fit celui-ci, pas de bêtises, mon ami, ne va pas t'imaginer
que je me noie au moins. Tu me ferais boire plus qu'à ma soif, en
croyant me sauver.

Mais Shoking avait mal jugé Sultan.

Sultan était un chien intelligent, qui avait tout aussitôt apprécié le
mérite de Shoking, comme nageur, et c'était simplement pour lui faire la
conduite qu'il s'était mis à l'eau.

Il se contenta donc de nager auprès de lui, comme un camarade, et il se
paya le plaisir d'aborder de l'autre côté de la Tamise, à cent mètres
au-dessous du pont de Londres, tout auprès de Shoking.

Shoking était haletant, néanmoins il crut poli de faire ses compliments
à Sultan.

--Tu es un bon chien, répéta-t-il, je le dirai à ton maître. Adieu,
Sultan.

Et il le caressa.

Le chien eut un grognement amical; puis il pensa que Shoking n'avait
plus besoin de lui, et il se remit tranquillement à l'eau pour regagner
le magasin d'huile, tandis que Shoking gagnait une des ruelles étroites
du Borough.

Hélas! Shoking ne se doutait pas que Sultan, ami si intelligent
jusque-là, allait commettre à son préjudice la plus déplorable des
bévues.

En effet, comme il était déjà au milieu de la Tamise, le chien heurta
son poitrail à quelque chose de mou et de flasque qui flottait sur
l'eau.

Il flaira et reconnut un homme.

Cet homme n'était autre que John le rough, évanoui à la suite du coup
d'aviron.

Et le chien, obéissant à son instinct de sauveteur, prit les haillons
du rough à pleines dents, et se mit à tirer l'homme évanoui après lui,
nageant vigoureusement dans la direction du magasin.

Apres s'être montré l'ami de Shoking, Sultan commettait la déplorable
action de sauver son ennemi mortel.

Ah! si Shoking l'avait su, comme il eût retiré sur-le-champ son estime
et son amitié au terre-neuve.

Mais Shoking, en ce moment, était à la recherche du fripier qui lui
pourrait louer des habits secs et lui faire prendre un air de feu devant
le poêle.



VII


Le Borough est le quartier situé sur la rive droite de la Tamise, qu'on
trouve au bout du pont de Londres.

A l'ouest s'étend le Southwark; à l'est, toujours sur la même rive,
Rotherithe.

Très-bruyant le jour, ce quartier est noir et silencieux la nuit.

Au delà des larges voies qui rayonnent à l'entour de la gare de
London-Bridge, on trouve des ruelles étroites et sombres dans lesquelles
vit une population industrieuse et interlope.

Il y a une rue, dont les maisons sont hautes et noires, qui est pleine
de fripiers.

Le fripier ferme sa boutique fort tard; cela tient peut-être à ce que
les gens qui ont recours à lui, et que retient une certaine honte,
préfèrent s'aller affubler la nuit des habits d'occasion dont ils ont
besoin.

Shoking, par exemple, n'avait pas de tels préjugés, et s'il eût eu
besoin de se vêtir en gentleman, il serait tout aussi bien entré chez
son ami Sam en plein jour et au grand soleil.

Donc, si Shoking entra dans la rue des fripiers à dix heures du soir
et alla frapper à la porte de Sam, c'est que ses vêtements étaient
ruisselants et qu'il avait absolument besoin d'en changer.

Sam est l'abréviation familière de Samuel.

Celui qui portait ce nom était un petit juif entre deux âges qui faisait
plus d'un métier.

Il était fripier, prêteur d'argent, expert en matières d'or et d'argent,
et il avait inventé un outil pour percer les perles.

Avec tout cela, il n'était pas riche, en dépit des commérages du
quartier, qui le croyait millionnaire, et le plus clair de son bien
était une jolie fille du nom de Katt, qui trônait dans sa boutique
depuis le matin jusqu'au soir.

Katt était la fille unique de Sam, qui était veuf depuis longues années.

Elle savait attirer les chalands, retenir les indécis et les décider
à acheter, pousser à la dépense ceux dont la bourse paraissait bien
garnie, et le vieux juif avait coutume de dire que Katt était sa
meilleure marchandise.

Ce fut donc à la porte de Sam que s'en alla frapper Shoking.

Sam était absent; il s'en était allé dans Hay-Markett acheter la
défroque d'un gentleman qui partait pour les Indes.

Katt était seule.

Elle connaissait Shoking pour l'avoir vu, tout dernièrement, s'habiller
des pieds à la tête avec l'argent de lord Palmure.

--Bonjour, gentleman, lui dit-elle.

Shoking fut évidemment flatté de l'appellation et il répondit:

--Bonsoir, miss Katt, vous êtes vraiment aussi jolie que la fille d'un
lord de Belgrave square.

Puis il s'approcha du comptoir, sur lequel brûlait une petite lampe à
esprit de vin, dont les rayons tombèrent sur ses habits ruisselants et
couverts de boue en maint endroit.

--Ah! mon Dieu! fit la jeune fille, que vous arrive-t-il donc, monsieur
Shoking?

--Hélas! un malheur, comme vous voyez. Je suis tombé dans la Tamise et
j'ai failli me noyer.

--Vous êtes tombé dans la Tamise?

--Oui. J'avais peut-être trop bien dîné et je ne marchais pas très-droit
en sortant de la taverne de la Tempérance, qui est bien celle de Londres
où on se grise le plus facilement. J'ai traversé la Cité, je suis
descendu par Sermon lane pour gagner le bateau-ponton et attendre le
penny-boat. Il faisait très-noir et, dame! au lieu de mettre le pied sur
le ponton...

--Vous l'avez mis à côté?

--Justement.

--Et vous êtes tombé à l'eau?

--Comme vous le dites, ma jolie Katt. C'est pourquoi vous me voyez ici à
pareille heure. Vous pensez bien que je ne puis rester ainsi.

--Oh! certainement non.

Et, tout en écoutant Shoking, Katt jetait un coup d'oeil sur la coupe de
ses habits et se disait:

--Voilà qui ne sort pas de notre boutique. Il parait qu'il a fait
fortune, ce bon Shoking.

Puis tout haut et avec quelque embarras:

--Je ne sais vraiment, monsieur Shoking, si j'aurai des habits assez
convenables pour vous.

Shoking sourit:

--Écoutez, ma petite Katt, dit-il, je puis bien me confier à vous. Je
vais à Rotherithe voir des parents qui ne sont pas riches et que j'aime
autant ne pas humilier, car il faut vous dire que j'ai fait un petit
héritage et que je suis à mon aise.

--Ah! vraiment? fit Katt.

--Mon Dieu, oui, dit Shoking, j'ai quelque chose, à présent, comme trois
cents livres de revenu.

--Un joli denier, murmura Katt.

--Par conséquent, je vais vous demander la permission de décrocher cette
vareuse, ce chapeau goudronné et ce pantalon bleu, et d'aller passer le
tout dans votre arrière-boutique.

Katt prit une perche munie d'un crochet et enleva au râtelier qui
régnait tout le long des murs de la boutique, les objets que lui
désignait Shoking.

Après quoi elle poussa une porte, qui laissa voir une chambre au milieu
de laquelle ronflait un poêle de faïence.

--Voulez-vous une chemise? dit-elle encore.

--Une chemise et des bas, dit Shoking.

Et il passa dans cette seconde chambre, qui servait à l'essayage, comme
on dit, et dans laquelle il y avait une grande glace qui permettait aux
clients de se voir de la tête aux pieds.

Shoking referma la porte.

Puis, en un tour de main, il se fut débarrassé de ses habits mouillés,
se roula ensuite dans une couverture de laine, afin de se sécher, et
demeura quelques minutes auprès du poêle.

Après quoi il fit sa toilette nouvelle et posa crânement, en arrière de
sa tête, le chapeau goudronné.

--J'ai l'air d'un vrai matelot de Sa Majesté, se dit-il alors, et, si
je rencontre les deux policemen qui voulaient m'envoyer coucher sur le
Royaliste, ils ne me reconnaîtront pas.

En effet, Shoking était tout à fait métamorphosé.

Il reprit sa bourse dans la poche du pantalon qu'il venait de quitter,
et repassa dans la boutique.

--Vous devez être plus à votre aise ainsi? lui dit Katt en souriant.

--Ah! cela est vrai, fit-il.

En même temps il ouvrit sa bourse et posa une demi-guinée sur le
comptoir.

--Mais pourquoi payez-vous maintenant? monsieur Shoking, dit Katt,
puisque vous me laissez vos autres habits.

--C'est que je ne suis pas sur de revenir moi-même les chercher.

--Ah!

--J'enverrai peut-être mon domestique, ajouta le bon Shoking avec une
naïve emphase.

Et comme Katt s'apprêtait à prendre sur la demi-guinée un modeste
salaire et à lui rendre la monnaie, il lui dit:

--Gardez tout, ma chère.

Katt fut littéralement éblouie et son étonnement durait encore que
Shoking était déjà loin.

Shoking avait besoin de rattraper le temps perdu.

--L'homme gris ne doit pas savoir ce que je suis devenu, pensait-il, et
je dois pourtant lui porter des nouvelles de John Colden.

Ce disant, Shoking arpentait Troley street, arrivait dans Élisabeth
street et s'engageait dans le dédale de petites ruelles qui séparent le
Borough de Rotherithe.

Une demi-heure après, il arrivait en face de la chapelle dans le
cimetière de laquelle, la veille de l'exécution de John Colden,
s'étaient assemblés les chefs fenians, l'abbé Samuel et l'homme gris.

Mais Shoking n'entra point dans le cimetière.

Il s'en alla, au contraire, au public-house qui se trouvait en face.

Le public-house ne renfermait que deux buveurs et le landlord.

Celui-ci cligna imperceptiblement de l'oeil en voyant Shoking
s'attabler.

Puis il quitta son comptoir, puisa une chope de stout et la porta à
Shoking, auquel il dit tout bas:

--Ces gens-là vont s'en aller. Attendez.

--Qui, fit Shoking d'un signe de tête.

Le landlord ne se trompait pas. Les deux hommes, qui étaient des
ouvriers du port, achevèrent leur pinte d'ale, jetèrent six pence sur la
table et s'en allèrent.

Alors Shoking s'approcha du comptoir:

--Comment va-t-il? dit-il tout bas.

--Assez bien ce soir, et la fièvre se dissipe.

--Peut-on le voir?

--Oui, mais attendez que je ferme. Depuis hier, il y a des figures
sinistres dans le quartier, et je me méfie.

Shoking tressaillit.

--Serions-nous donc découverts? dit-il.

--Je ne sais pas... mais j'ai peur... murmura le landlord.



VIII


Le land lord alla donc poser les volets à la devanture du public-house,
éteignit le bec de gaz qui brûlait au-dessus du comptoir et ne laissa
allumée qu'une petite lampe à schiste.

Puis il revint s'asseoir auprès de Shoking:

--Oui, lui dit-il, j'ai peur... figurez-vous que depuis hier soir, on
voit dans Rotherithe une foule de visages inconnus. Les uns font le
tour de la chapelle et du cimetière, les autres viennent ici boire et
regardent partout.

--Vous pensez donc, dit Shoking, que ce sont des gens de police?

--Je le crains; seulement, jusqu'à présent, une chose me rassure, reprit
le landlord.

--Laquelle?

--Je crois bien qu'ils ont vent que le condamné enlevé sur l'échafaud
par les fenians est dans Rotherithe, mais ils ne savent pas où.

--Ah! vous croyez?

--Oh! j'en suis sûr; je crois même que le dernier endroit qu'ils
soupçonnent, c'est ma maison.

--Dieu vous entende! murmura Shoking avec émotion.

--Malheureusement, poursuivit le landlord, John est hors d'état de
quitter le lit. Il a éprouvé une si grande émotion sur l'échafaud que,
vous le savez, il a été fou pendant quarante-huit heures.

--Oui, certes, je le sais, dit Shoking.

--Maintenant, il a retrouvé sa raison, mais le médecin qui le voit, dit
qu'il ne pourra pas quitter le lit avant huit jours; et d'ici là, je
tremblerai à toute minute.

--Mais, dit Shoking, en admettant qu'il put s'en aller tout de suite, où
irait-il?

--Je ne sais pas. Londres est si grand!...

--Enfin, reprit Shoking, l'essentiel est qu'il se rétablisse. Nous ne
pouvons pas avoir fait pour rien un si grand effort. Puis-je le voir?

--Oui, nous allons descendre.

Le landlord s'en retourna vers la porte, et l'entre-bâilla.

Puis il jeta un regard furtif sur les abords du public-house.

--Personne! dit-il.

Il ferma la porte, revint auprès de Shoking et prit la petite lampe à
schiste.

Après quoi, il souleva la trappe de la cave qui se trouvait auprès du
comptoir.

On descendait dans la cave, non par un escalier, mais par une de ces
échelles à degrés larges et plats qu'on appelle _échelles de meunier_.

Le landlord passa le premier et Shoking le suivit.

La cave du public-house ressemblait à toutes les caves.

Elle était carrée et ne paraissait pas avoir d'autre issue.

Des tonneaux de plusieurs dimensions étaient rangés tout à l'entour, et
l'un de ces tonneaux était haut de près de deux mètres.

Le landlord s'en approcha, tourna le robinet placé au centre et tout
aussitôt le fond s'ouvrit, tournant, comme une porte, sur des gonds
invisibles.

Alors Shoking vit un passage dans lequel, en se baissant un peu, deux
hommes pouvaient marcher de front.

C'était le chemin de la cachette où était John Colden, le condamné à
mort.

Une fois entrés dans le tonneau, le landlord, qui avait toujours la
petite lampe à la main, pressa un ressort, et le fond mobile reprit sa
place accoutumée, de telle façon que si alors on était descendu dans la
cave, on n'aurait pas remarqué cette futaille plus que les autres.

John Colden était, couché dans une sorte de salle basse à l'extrémité de
ce corridor auquel le tonneau servait d'entrée.

Cette salle prenait de l'air par un trou percé dans une voûte au-dessus
de laquelle passait un des nombreux égouts dont la ville de Londres est
sillonnée; et elle n'était pas éclairée par la lumière du jour.

Auprès d'un lit de camp était une lampe qui brûlait sur une petite
table.

Assis devant cette table, Shoking aperçut un homme de haute taille, au
front basané, qui n'était autre que celui des quatre chefs fenians qui
venait d'Amérique.

John n'avait plus ni la fièvre ni le délire, sa raison lui était
revenue, et il reconnut Shoking.

--Comment vas-tu, mon pauvre ami? dit Shoking en lui prenant la main.

--Je ne souffre pas, dit John, mais je suis anéanti, je n'ai aucune
force, et il me semble que je ne pourrais pas me tenir debout.

--La force te reviendra, dit Shoking.

John Colden eut un sourire mélancolique.

--Vous vous êtes tous donné bien du mal pour me sauver, dit-il.

--C'était notre devoir, dit Shoking, tous pour un, un pour tous.

--Il n'est arrivé malheur à personne? demanda encore John Colden.

--A personne, jusqu'à présent...

--L'homme gris?...

--Il est aussi bien caché que toi.

--L'enfant?...

--A l'abri de toute poursuite derrière les murs de Christ's hospital.

--Et toi?...

--Ah! moi, dit Shoking en souriant, je l'ai échappé belle cette nuit.

--Vraiment?

--Tu vas voir...

Et Shoking raconta à John Colden ses aventures de la soirée.

--Vois-tu, dit gravement John Colden, ce n'est ni la police ni les
ennemis naturels de l'Irlande qu'il nous faut craindre, ce sont les
traîtres!

--Oh! dans tous les cas, fit Shoking, ce n'est pas celui-là qui nous
gênera désormais.

Il faisait allusion à John le rough.

--Tu es sûr de l'avoir tué?

--Dame! répondit naïvement Shoking, je l'ai étourdi suffisamment pour
qu'il se noie, dans tous les cas.

John essaya de se soulever, mais les forces lui manquèrent.

--Voilà qui est bizarre, fit-il en souriant; je n'avais pas peur de la
mort, je marchais à l'échafaud, résigné et d'un pas ferme... on me sauve
et la peur me prend... à telle enseigne que j'ai manqué en mourir.

--L'homme gris, répondit Shoking, m'a expliqué cela; mais je ne suis pas
un savant comme lui, et je ne me rappelle par les mots baroques dont il
s'est servi.

En parlant ainsi, Shoking tira sa montre.

Car il avait une montre maintenant, le mendiant Shoking, dont le rêve,
jadis, était d'être un _pauvre présenté_ à la Workhouse de _Mile end
road_.

--Par saint George, dit-il, l'homme gris, qui ne m'a pas vu depuis deux
jours, doit me croire mort ou prisonnier. Minuit! je file, et je vais
lui porter de tes nouvelles.

Sur ces mots, Shoking serra la main du malade et reprit avec le landlord
le chemin du tonneau.

Cinq minutes après, il quittait le public-house, dont les abords étaient
toujours déserts.

Cependant comme il longeait le cimetière, un bruit confus et presque
imperceptible arriva à son oreille.

La nuit était noire et le brouillard épais.

Shoking s'arrêta.

Alors le bruit lui parut plus distinct.

C'étaient deux voix d'hommes causant tout bas dans le cimetière.

A force de regarder, Shoking finit par distinguer deux ombres noires
au-dessus d'une tombe, et il ne douta plus que ce ne fussent les deux
personnes qu'il entendait causer.

Alors Shoking se coucha à plat-ventre et colla son oreille au sol.

La terre, comme on le sait, est toujours sonore, en hiver surtout, et le
procédé qu'employait Shoking est connu de toute éternité.

L'Indien dans la savane, l'Arabe au désert, le chasseur au fond des
bois, quand ils veulent entendre à une grande distance, se couchent et
appliquent leur oreille sur le sol.

Shoking, demeuré debout, n'eût saisi que par lambeaux la conversation de
ces hôtes nocturnes du cimetière.

Son oreille collée à terre, il entendit fort distinctement ce qu'ils
disaient.

Et il se prit à écouter avec attention.



IX


Ce que ces hommes, dont la voix, était du reste parfaitement inconnue à
Shoking, disaient entre eux, pouvait être tout à fait insignifiant pour
lui et ne se rapporter ni à John Colden, ni à l'homme gris, ni même à
lui, Shoking.

A Londres, il y a toujours une certaine quantité de vagabonds qui se
trouvent sans gîte.

Comme on les traque dans les rues, et que les policemen les conduisent
aux postes de police, les uns se réfugient dans les paras et couchent
sur une branche d'arbre; les autres ne dédaignent pas d'enjamber la
clôture d'un cimetière et d'aller chercher un asile parmi les morts.

Ces deux hommes qui causaient tout bas pouvaient donc appartenir à cette
catégorie de gens sans aveu qui ne trouvent ni feu ni abri, la nuit
venue.

Cependant, aux premiers mots qu'il entendit, Shoking, s'applaudit
d'avoir prêté l'oreille.

L'un de ces deux hommes disait:

--Vois-tu, je suis sûr de ce que j'avance.

--Tu crois qu'on l'a caché dans Rotherithe?

--Oui.

--Mais comment peux-tu le savoir?

--J'étais devant Newgate la nuit même de l'exécution, et je vais te dire
comment j'y étais...

--Voyons?

--Je n'ai jamais manqué d'aller voir pendre depuis dix ans.

Par conséquent, je m'étais mis en route dès six heures du soir.

Voilà que, dans Farringdon road, je trouve tant de monde, mais tant de
monde, que je me doute qu'il y a quelque chose d'extraordinaire. Puis
j'entends parler le patois des côtes d'Irlande, que je comprends et que
je parle moi-même très-bien, attendu que lorsque j'étais matelot, je
suis resté deux ans à Cork.

La foule marchait et je me laissais entraîner par elle; un homme
m'adressa la parole en irlandais et me dit:

--A-t-on donné le signal?

Je réponds à tout hasard et dans la même langue:

--Pas encore.

Mon interlocuteur reprend:

--C'est du haut de Saint-Paul, n'est-ce pas?

--Je crois que oui.

Emporté par la foule, je me trouve dans Old Bailey.

--Ça fait que tu as tout vu?

--Tout, et j'ai suivi la foule quand elle s'est retirée, emportant le
pendu qui avait perdu connaissance. Je crois bien qu'il n'y avait que
moi d'Anglais dans tout ce monde.

--Mais comment sais-tu?...

--Attends donc! Les policemen bousculés, les Irlandais sont descendus
au pas de course vers la Tamise; comme j'étais au milieu d'eux, j'ai été
porté par le flot, et j'ai pu voir quatre grands gaillards sauter dans
une barque, y coucher le pendu et pousser au large.

--Ça ne prouve encore rien.

--Mais si, car la barque a pris la dérive et je l'ai suivie des yeux.

--Dans la direction de Rotherithe?

--Oui.

--Mais qui te dit qu'elle s'y est arrêtée?

--Attends encore... Le lendemain, je descends à Charring cross et
je prends le penny-boat pour m'en aller à Greenwich. Nous touchons à
London-Bridge, et voilà que, parmi les passagers qui montent à bord,
je reconnais un des quatre hommes qui avaient emporté le pendu dans la
barque.

Quand le penny-boat a touché à Rotherithe, cet homme est descendu.

--Et tu n'a pas eu l'idée de le suivre?

--Non, parce que je n'avais pas encore lu dans les journaux qu'il y
avait une prime de cent livres pour qui découvrirait l'endroit où on a
caché le condamné.

Mais quand j'ai su cela, je me suis dit que le pendu devait être à
Rotherithe et qu'un jour ou l'autre je retrouverais mon grand Irlandais,
que je le suivrais alors... et que je finirais bien par découvrir la
retraite de John Colden.

--Et c'est pour cela que nous passons ici les nuits et les jours?

--Oui.

--Jusqu'à présent nous n'avons rien vu... rien trouvé...

--Patience! cela viendra.

Shoking n'en entendit pas davantage: il était fixé.

Il se releva donc sans bruit et s'éloigna sur la pointe du pied.

--Voilà deux gaillards qu'il faudra surveiller, se dit-il; mais le mal
n'est pas aussi grand que je le supposais. Ce n'est pas la police de
Scotland Yard qui est sur nos trousses, c'est une police particulière,
née de la spéculation privée. On assommera les deux drôles, et tout sera
dit.

Cette réflexion faite, Shoking reprit le chemin du Borough, en prenant
ses jambes à son cou.

Il y a plus d'une lieue de Rotherithe au Southwark, mais Shoking n'avait
jamais été plus alerte et plus jeune.

Il regagna donc le Borough, puis le Southwark et arriva enfin dans la
cathédrale des catholiques, Saint-George church.

Les alentours de l'église étaient déserts, et un silence profond régnait
sur la place qui sert de ceinture au cimetière.

La flèche du clocher se perdait dans le brouillard. Cependant, tout en
haut, on voyait une petite lumière, qui ressemblait à une étoile perdue
dans ce ciel nuageux.

Shoking regarda cette lumière et il eut un battement de coeur.

--Allons, se dit-il, le maître a été sage, il n'est pas sorti ce matin.

Et Shoking se mit à suivre la grille qui entourait le cimetière et
arriva à cette porte que le sacristain ouvrait au petit jour et par
laquelle la malheureuse mère de Dick Harrisson s'introduisait dans le
champ du repos, pour venir prier sur la tombe de son enfant.

Cette grille était entre-bâillée.

Shoking la poussa et pénétra dans le cimetière.

Maintenant il ne tremblait plus, comme cette nuit où il était venu, en
compagnie de l'homme gris, déterrer la bière de Dick Harrisson.

Shoking n'avait plus peur des morts, Shoking était devenu philosophe et
esprit-fort en la société de l'homme gris.

Ce fut donc d'un pas assuré qu'il s'achemina, au travers des tombes,
vers cette petite porte qui se trouvait derrière l'église.

Puis il frappa doucement.

La porte s'ouvrit, mais aucune lumière n'apparut, et Shoking entra dans
l'église, qui était plongée dans les ténèbres.

--Est-ce vous? dit une voix.

--C'est moi, répondit Shoking.

Alors une main prit la sienne et la voix, ajouta:

--Venez... il est là-haut... il vient de rentrer...

--Comment! dit Shoking, il a osé sortir ce soir encore!

--Oui.

--Quelle imprudence!

Le vieux sacristain, car c'était lui à qui avait affaire Shoking, le
conduisit jusqu'à l'entrée du clocher et lui fit poser le pied sur la
première marche.

--Maintenant, dit-il, vous savez le chemin?

--Oui. C'est tout en haut.

--Moi, je reste ici et je veille, dit le vieillard.

Shoking monta jusqu'à cette petite salle que nous connaissons et dans
laquelle Jenny l'Irlandaise et son fils s'étaient cachés pendant deux
jours et deux nuits.

Cette salle servait maintenant d'asile à l'homme gris qui avait, depuis
le sauvetage de John Colden, toute la police de Londres à ses trousses.
Shoking le trouva assis devant une petite table couverte de papiers et
de livres.

Il lisait et fumait.

--Ah! te voilà, dit-il en regardant Shoking. D'où viens-tu donc?

Shoking raconta succinctement toutes ses aventures de la soirée.

L'homme gris fronça légèrement le sourcil quand Shoking en arriva à
cette conversation qu'il avait entendue dans le cimetière de Rotherithe.

--Il est certain, dit-il enfin, que John ne peut rester éternellement à
Rotherithe.

--Mais s'il sort et qu'on le prenne?... observa Shoking.

--Tu dis qu'il a retrouvé la raison?

--Oui.

--Qu'il n'a plus la fièvre?

--Non.

--Alors, je puis agir.

Et, comme Shoking paraissait ne pas comprendre, l'homme gris ajouta:

--J'ai le moyen de rendre John méconnaissable, et, de blanc et blond
qu'il est, le faire mulâtre avec des cheveux noirs et crépus.

Alors, tu comprends que Calcraff lui-même ne le reconnaîtrait pas.

--Mais, dit Shoking, pourquoi n'avoir pas usé de ce moyen tout de suite?

--Parce que son état de fièvre ne le permettait pas, dit l'homme gris.
Je l'aurais tué...

--Et... maintenant?

--S'il n'a plus la fièvre, je répondis de lui.

A ces dernières paroles, Shoking se gratta l'oreille, et l'homme gris se
prit à sourire.

--Je gage que tu as quelque chose à me dire? fit-il.

--Oui, dit Shoking.

--Eh bien! va, je t'écoute...

Et l'homme gris roula avec flegme une cigarette entre ses doigts...



X


Shoking s'était gratté l'oreille; mais il ne faudrait pas en conclure
qu'il fût excessivement embarrassé.

En Angleterre, l'art oratoire est un jeu; le peuple est convié aux
meetings; il entend parler, il apprend à parler, il sait parler au
besoin.

L'éducation politique est universelle; et par conséquent chacun sait
exprimer sa pensée.

Les uns vont droit au but; les autres préfèrent le chemin fleuri des
circonlocutions et savent tourner les difficultés.

Shoking appartenait à cette dernière école, la pensée de son discours
n'était jamais que dans le post-scriptum.

--Maître, dit-il, jamais l'Irlande n'a eu si grand besoin d'être
dirigée.

--Tu crois? fit l'homme gris.

--La lutte existait dans l'ombre, poursuivit Shoking. L'Angleterre
savait bien que l'Irlande conspirait, mais elle méprisait l'Irlande.

--Ah! vraiment?

--Aujourd'hui, reprit Shoking, encouragé par cette petite phraséologie
qui avait son mérite relatif, l'Irlande est sortie des ténèbres.

--Ah! ah!

--Elle a jeté le masque, elle a défié sa vieille ennemie, elle a amené
la lutte au soleil.

--Après?

--L'Irlande a osé ravir un condamné à l'échafaud, poursuivit Shoking,
qui le prenait de plus en plus au sérieux.

L'Irlande est forte et l'Angleterre a peur.

--Continue, continue, dit l'homme gris en souriant; tu parles comme feu
O'Connell.

--Elle est forte et elle est faible, ajouta Shoking, usant des
oppositions familières aux grands orateurs.

--Explique-toi.

--Elle était forte hier, car elle avait un chef qui la dirigeait, qui la
conseillait, qui pouvait...

--Et ce chef, interrompit l'homme gris, où est-il donc maintenant?

--Il se cache, dit Shoking.

--Bon!

--Et c'était précisément à cela que j'en voulais venir. Pourquoi ce chef
se cache-t-il?

--Parce que la police est à ses trousses, et que s'il était pris...

--Si John Colden était pris, se hâta de dire Shoking, on le pendrait de
nouveau.

--Et si le chef dont tu parles était pris, dit l'homme gris, on le
pendrait également.

C'était là que Shoking attendait l'homme gris, comme le chasseur attend
le gibier au coin d'un bois.

--Mais John Colden ne sera pas pris, dit-il.

--Tu crois?

--Ou si on le prend, on ne le reconnaîtra pas.

-Eh bien?

--John Colden est donc plus heureux que ce chef dont je parle, et qui
peut être reconnu au premier jour.

--Mon bon Shoking, dit l'homme gris en souriant, tu penses bien que je
ne t'ai pas écouté si longtemps, sans deviner dès les premiers mots où
tu voulais en venir?

A son tour, Shoking, qui jusque-là avait parlé les yeux baissés, regarda
l'homme gris.

--Tu te dis, poursuivit ce dernier, que du moment où je puis rendre
John Colden méconnaissable et le soustraire, par conséquent, à toute
poursuite, je pourrais bien en faire autant pour moi-même.

--C'est la vérité pure, dit Shoking.

--Oui, et tu as raison en apparence, reprit l'homme gris.

--N'est-ce pas? fit naïvement Shoking.

--Mais tu as tort, en réalité.

--Ah!

--A ton tour, suis donc mon raisonnement.

--Voyons? dit Shoking.

--Qu'est-ce que John Colden? Un pauvre diable d'Irlandais, qui était
cordonnier de son état, qui n'a jamais été beau et qui ne perdra pas
grand'chose à troquer ses cheveux roux contre des cheveux crépus.

--Ça, c'est vrai, fit Shoking.

--Moi, dit l'homme gris, j'ai trente-huit ans, regarde-moi...

--Oh! vous êtes beau, fit naïvement le mendiant.

--Et j'ai besoin de mon physique, ajouta l'homme gris, car je veux être
aimé.

Shoking tressaillit.

--Il y a par le monde une femme, une jeune fille, continua cet homme
étrange, qui s'est déclarée ma mortelle ennemie.

--La fille de lord Palmure, n'est-ce pas?

--Oui.

--Eh bien? fit Shoking haletant.

--Eh bien! j'ai mis dans ma tête qu'elle m'aimerait, comprends-tu?

--Mais... pourquoi?...

Un nouveau sourire glissa sur les lèvres de l'homme gris.

--Vous l'aimez donc, vous? demanda naïvement Shoking.

--Pas encore.

--Alors...

--Quand elle m'aimera, dit-il encore, l'Irlande triomphera. Tu vois donc
bien que j'ai besoin de mon physique.

--Mais, dit Shoking, qui, en bon Anglais qu'il était, ne désertait pas
facilement la discussion, cette jeune fille est votre ennemie.

--Mortelle.

--Et comment donc pourrait-elle vous aimer?

--Elle m'aimera, dit froidement l'homme gris, parce que le chemin le
plus sûr pour arriver à l'amour s'appelle la haine.

Shoking se courba ébloui.

--O maître! maître! dit-il, qui donc êtes-vous?

--Je suis un ange déchu, répondit-il, à qui Dieu a donné le repentir et
laissé la force et la volonté.

Puis tout s'éteignit.

Cette auréole, qui avait un moment couronné ce front large et
scintillant d'intelligence, disparut, et l'homme gris redevint cet homme
triste et doux que Shoking avait rencontré pour la première fois dans la
taverne du Blak horse.

--Donc, reprit-il après un silence, écoute-moi bien.

--Parlez, maître.

--Occupons-nous de John Colden.

--Il ne faut pas que Newgate le reprenne; il faut qu'il puisse aller et
venir librement dans Londres; et qu'il continue à servir notre cause.

--Bon! fit Shoking, d'un signe de tête.

L'homme gris tira de sa poche un carnet dont il arracha un feuillet et,
sur ce feuillet, il écrivit quelques mots au crayon.

--Demain matin, dit-il, tu iras chez un _chemist dispensary_.

--Oui, maître.

--Et tu le prieras de te composer la potion que j'indique là-dessus.
Puis tu retourneras à Rotherithe, et tu feras avaler cette potion à John
Colden, en deux fois à deux heures d'intervalle.

--Et il deviendra mulâtre?

--En une heure.

--Mais... les cheveux?

--Tu laisseras quelques gouttes de la potion au fond du vase, et tu les
verseras ensuite sur ta main, après quoi tu en frotteras les cheveux de
John, et de rouges qu'ils sont, ils deviendront noirs.

--Je le ferai, dit Shoking, qui ne douta pas un seul instant du
résultat.

--Comment va la fille de Jefferies? demanda encore l'homme gris.

--Elle se lève et se promène dans le jardin.

--C'est bien: j'irai la voir demain.

--Vous oserez donc sortir?

--Oui.

--Mais s'il vous arrive malheur?

--Bah! fit l'homme gris, l'heure de ma mort est loin encore...

Adieu, Shoking; exécute fidèlement mes ordres et ne te mets plus martel
en tête.

Et sur ces derniers mots, l'homme gris congédia Shoking d'un geste.



XI


Cependant la femme que Shoking avait rencontrée sur le penny-boat et
qui, disait-elle, était allée quatre fois de suite à White cross sans
pouvoir faire mettre son mari en liberté, bien qu'elle se présentât avec
l'argent, cette femme avait dit la vérité.

Notre ancienne connaissance, sir Cooman, s'était entêté et Paddy avait
dû coucher ce soir-là encore à White cross.

Il est vrai que la femme de Paddy était allée à Rotherithe, et qu'elle
avait fini par trouver le créancier impitoyable qui avait fait mettre
son mari en prison pour la misérable somme de dix livres.

Le créancier était dur, mais il était loyal; d'ailleurs il avait trop
grande envie de toucher son argent pour hésiter à reconnaître que
c'étaient dix livres et non pas cent qui lui étaient dues.

--Rentrez chez vous, ma chère, avait-il dit à la femme de Paddy, et
venez demain à six heures à White cross. J'y serai et tout s'arrangera.

La femme de Paddy qui se nommait Lisbeth s'en était donc retournée dans
le Southwark, en se disant:

--Miss Ellen attendra vainement Paddy cette nuit, mais je n'y puis rien.

Elle avait donné à souper à ses enfants, les avait couchés ensuite et
s'était mise au lit à son tour; mais elle n'avait pas dormi, tant son
impatience était grande.

Le lendemain tout était allé comme sur des roulettes.

Sir Cooman avait reconnu son erreur et gratifié Paddy d'une
demi-couronne à titre de dommages-intérêts, et Paddy s'en était allé
triomphant au bras de sa femme.

C'est un dur séjour pour un pauvre diable en guenilles que White cross;
le créancier consigne le moins d'aliments possible, loge son débiteur en
un taudis, et si pauvre que le prisonnier ait jamais été quand il était
libre, il regrette ce temps-là.

Paddy avait donc éprouvé une si grande joie qu'il avait oublié de
demander à sa femme quel était le bienfaiteur généreux qui lui rendait
la liberté.

Ce ne fut que dans la rue qu'il lui fit cette question.

--Mais c'est miss Ellen, dit-elle.

Paddy fit un mouvement de surprise et presque de crainte.

--Ah! dit-il ensuite, elle a donc bien besoin de moi!

--Oui, et elle t'attendait hier soir.

--Où cela?

--A la porte de son jardin.

Paddy demeura silencieux un moment:

--Femme, dit-il enfin, écoute-moi bien.

--Parle.

--Miss Ellen, si belle, si noble, si riche, est une méchante créature.

--Je le sais, dit froidement Lisbeth, mais du moment où elle a besoin de
nous, elle payera bien.

--Et si elle nous fait commettre une mauvaise action?

Lisbeth haussa les épaules:

--Quand on est pauvre comme nous, et qu'on a deux enfants à nourrir,
dit-elle, on ne doit pas se montrer difficile sur le choix de la
besogne.

--Femme, dit encore Paddy, je regrette presque d'être sorti de White
cross.

--Cela ne m'étonne pas, dit Lisbeth avec humeur, tu as toujours été
fainéant.

Ce reproche piqua Paddy au vif.

--Écoute bien, femme, reprit-il. Tu sais que je finis toujours par faire
ce que tu veux.

--Il le faut bien.

--Pour que miss Ellen, qui n'a pas eu pitié de notre détresse, revienne,
il faut qu'elle médite quelque chose d'abominable. Si tu le veux, je lui
servirai d'instrument, mais s'il m'arrive malheur et que je finisse un
jour ou l'autre au bout d'une corde, à la porte de Newgate, tu ne te
plaindras pas?

--Non, dit Lisbeth d'un air sombre.

--Alors, c'est bien, dit Paddy, et tu as raison. Les pauvres gens comme
nous ne sauraient choisir leur besogne.

Et, dès ce moment, Paddy fut résigné à obéir aveuglément à miss Ellen.

Il revint donc dans le Southwark et rentra dans la maison.

Ses enfants lui sautèrent au cou, et le malheureux se dit:

--Il faut bien vivre... en attendant que la mort vous prenne.

Lisbeth lui dit alors:

--Miss Ellen t'attendait hier soir, mais il est probable qu'elle
t'attendra ce soir encore.

--J'irai, dit Paddy.

Il se mit à table avec ses enfants. Grâce aux libéralités de miss Ellen,
il y avait presque l'abondance dans la maison.

Lisbeth alla chercher deux tranches de roastbeef, des pommes de terre,
un morceau de pudding et de la bière brune.

Paddy demeura à table jusqu'au coucher du soleil.

Puis il sortit.

--Je vais aller voir les camarades du quartier, dit-il.

Cela signifiait:

--Je vais parcourir tous les public-houses des environs.

--Souviens-toi qu'_elle_ t'attend, lui cria Lisbeth comme il
franchissait le seuil de la maison.

--Oui, oui, dit Paddy.

Et il s'en alla.

Ce fut précisément dans le public-house devant lequel, l'avant-veille,
miss Ellen avait été insultée par deux hommes du peuple, et où l'homme
gris était intervenu tout à coup et l'avait sauvée de ce mauvais pas,
que Paddy entra.

Il n'y avait pas grand monde à cette heure-là dans l'établissement.

Deux roughs buvaient de la petite ale mélangée de gin, et se trouvaient
debout devant le comptoir. Mais l'un d'eux connaissait Paddy.

--Tiens, dit-il en lui tendant la main, te voilà? d'où sors-tu donc?

--Je viens de Greenwich, où j'ai travaillé deux mois, dit Paddy qui ne
se souciait pas d'avouer qu'il sortait de White cross.

--As-tu gagné de l'argent?

--Pas beaucoup. On paye mal partout, maintenant.

Les deux roughs se regardèrent et parurent se consulter tacitement.

--Toi, dit enfin celui qui avait le premier adressé la parole à Paddy,
tu es un solide gaillard, il me semble, et je crois me rappeler que tu
as un coup de poing qui vous jette un homme par terre comme la massue
d'un boucher.

--Hum! hum! fit modestement Paddy, qui en effet était taillé en hercule.

--Nous avons envie de t'associer, dit cet homme.

--A quoi?

A une besogne qui rapporte plus d'argent qu'un an de travail dans les
docks ou les arsenaux.

--Qu'est-ce donc? fit Paddy.

--Avale ton verre de genièvre et sortons. On cause toujours mieux en
plein air.

Paddy ne se le fit pas répéter deux fois; il vida son verre d'un trait,
jeta deux pence sur le comptoir et sortit.

--Tu sais ce qui s'est passé il y a quelques jours? dit le rough.

On a enlevé un condamné sur l'échafaud.

--Je le sais, dit Paddy; car à White cross on était assez bien au
courant des nouvelles.

--La police a offert une prime de cent livres à qui lui ferait retrouver
le condamné.

--Vraiment?

--Puis, ce matin, les journaux ont annoncé que la police doublait la
somme. Est-tu pour les Irlandais, toi?

--Non, dit Paddy.

--Alors, tu travailleras avec nous?

--Mais à quoi?

--Je suis sur la trace du condamné. Veux-tu en être? Nous passons toutes
les nuits dans Rotherithe où nous soupçonnons qu'on le cache. Si nous le
trouvons, il faudra jouer des poings et peut-être même du couteau, mais
deux cents livres de prime, c'est un joli salaire, hein?

--Je ne dis ni oui ni non, dit Paddy.

--Pourquoi?

--Parce que j'ai affaire ce soir.

--Où cela?

--Dans Belgrave square.

--Tu as tort de ne pas venir avec nous.

--Mais je puis aller vous rejoindre.

--A Rotherithe?

--Oui.

--A quelle heure?

--Vers minuit.

--Eh bien! dit le rough, aussi vrai que je me nomme Nichols, et que je
suis bon Anglais, si tu viens, tu seras bien reçu.

--Où vous trouverai-je?

--Près de la chapelle; peut-être serons-nous dans le cimetière.

--J'irai, dit Paddy.

Et il leur serra la main à tous deux et prit le chemin du pont de
Westminster, se disant:

--Je ne sais pas ce que miss Ellen attend de moi, mais j'aimerais encore
mieux donner un coup de main à ceux-là, bien que ce soit une vilaine
besogne qu'ils me proposent.



XII


Pénétrons, à présent, dans l'hôtel Palmure, traversons le vaste jardin
qui en dépend et entrons dans un petit pavillon qui s'élève à l'angle
nord-ouest.

C'est là que miss Ellen travaille le soir depuis deux jours.

Après avoir soupé en tête à tête avec son père, qui la quitte pour aller
au parlement, miss Ellen s'installe dans ce pavillon qui lui sert de
salon de lecture, en été, et dans lequel, elle a fait allumer un grand
feu.

Les domestiques ont reçu l'ordre de ne pas venir la déranger.

Miss Ellen a passé la soirée précédente dans ce pavillon.

Cependant elle sortait de temps à autre et allait entre-bâiller la
petite porte qui donne sur une ruelle, et par laquelle Paddy, qu'elle
attendait, devait entrer.

Mais Paddy n'est point venu.

Miss Ellen a attendu toute la nuit; le brouillard commençait à refléter
les premiers rayons de l'aube, lorsqu'elle s'est décidée à rentrer dans
ses appartements.

Pendant la journée qui a suivi, elle s'est informée plusieurs fois au
suisse de l'hôtel, pour savoir si un homme du peuple ne s'était pas
présenté.

Mais le suisse n'avait vu personne.

La journée écoulée, le soir venu, miss Ellen est retournée dans le
pavillon.

Il est dix heures du soir.

Celui qui s'approcherait du pavillon entendrait un chuchotement de voix,
et s'il appliquait son oeil contre les persiennes du rez-de-chaussée,
il apercevrait miss Ellen causant avec un homme vêtu de noir, grand,
maigre, de mine austère et les cheveux grisonnants.

C'est le révérend Peters Town.

Le révérend s'est introduit par la porte du jardin que miss Ellen est
allée lui ouvrir, car ce rendez-vous était pris de l'avant-veille.

Tous deux parlent bas: de temps en temps, miss Ellen se lève, va à la
fenêtre et écoute.

--Vous attendez donc quelqu'un, miss Ellen? demande le révérend.

--J'attends cet homme dont je vous ai parlé, qui devait venir hier
soir...

--Et qui n'est pas venu?

--Ce qui m'étonne très-fort, car j'ai donné à sa femme la somme
nécessaire pour le faire sortir de White cross.

--Et quelle somme devait-il?

--Dix guinées.

--Alors, dit le révérend, rassurez-vous; il viendra ce soir,
très-certainement, mais il n'aurait pu venir hier.

--Pourquoi?

--Parce qu'il était encore en prison.

Et le révérend raconta, en souriant, qu'étant allé lui-même le matin à
White cross pour faire élargir le sacristain de Saint-Paul qui s'était
laissé emprisonner, on lui a raconté que sir Cooman le gouverneur, avait
trop déjeuné la veille et qu'il avait pris un zéro pour deux, ce qui
signifiait qu'il avait vu double.

--Alors, reprit miss Ellen, tout est pour le mieux. Cet homme peut nous
être d'une grande utilité.

--Ah! vraiment?

--Je vous ai dit que sa femme avait vécu des charités d'un prêtre
catholique.

--L'abbé Samuel, le chef occulte des fenians.

--Un des chefs, oui, mais pas le chef suprême.

--Soit.

--Par cet homme nous pourrons suivre l'abbé Samuel, et par l'abbé
Samuel, découvrir la retraite de l'homme gris.

--Fort bien, dit le révérend d'un signe de tête. Mais, convenez, miss
Ellen, que sur cette libre terre d'Angleterre, la légalité nous tue.

--Que voulez-vous dire?

--L'abbé Samuel est l'âme du clergé catholique à Londres.

--Bien. Après?

--Personne n'en doute; il est un des chefs du parti irlandais.

--J'en suis convaincue.

--Il savait qu'on délivrerait John Colden.

--Sans aucun doute.

--Peut-être même l'avait-il préparé à cet événement, car il a obtenu
la permission de passer avec le condamné cette nuit qui devait être la
dernière.

--Eh bien?

--Dans un autre pays, la police n'en demanderait pas davantage.

Elle ferait arrêter l'abbé Samuel, le mettrait en prison, et confierait
à un juge habile le soin de lui arracher des aveux.

--Cela est vrai, dit miss Ellen, mais l'Angleterre est le pays de la
légalité; il lui faut constater le flagrant délit pour priver un homme
de sa liberté.

--Cela est d'autant plus vrai que nous n'avons pu, nous, poursuivit
le révérend Peters Town, mettre en prison l'un des sacristains de
Saint-Paul.

--Pourquoi?

--Vous avez lu dans les journaux que la veille du jour où John Colden
devait être pendu, à six heures du soir, un rayon gigantesque de lumière
électrique avait couronné la coupole de Saint-Paul?

--En effet.

--C'était le signal qui devait pousser des quatre coins de Londres les
fenians vers Newgate.

--Qui donc avait allumé le rayon?

--On s'est livré à une enquête qui a amené des preuves morales, mais pas
une preuve matérielle.

--Et les preuves morales?...

--Sont accablantes pour le sacristain. Il y en a deux à Saint-Paul.
A huit heures du soir, on ferme les portes de l'église et eux seuls y
demeurent.

Or, le matin même, l'un des deux avait été arrêté pour une dette assez
importante et conduit à White cross.

L'autre était donc seul, ce soir-là.

On l'a questionné le lendemain, et il a répondu qu'il ne savait pas ce
qu'on voulait dire, et qu'il n'avait pas vu de lumière électrique.

On a fouillé par toute l'église, depuis la coupole, où une porte qui
se ferme produit le fracas d'un coup de canon, jusques aux caveaux qui
renferment les tombeaux de Nelson et du duc de Wellington; on n'a rien
retrouvé.

--Cependant pour produire de la lumière électrique, il est besoin d'un
appareil, observa miss Ellen.

--Enfin, dit encore le révérend Peters Town, il a été prouvé que le
créancier qui a fait arrêter l'autre sacristain est précisément le
beau-père de celui-ci.

Eh bien! il a fallu se contenter de congédier cet homme qui, nous n'en
pouvons douter, est affilié aux Irlandais...

--Chut! fit tout à coup miss Ellen, écoutez!...

Et elle se leva et s'approcha de la croisée, qu'elle ouvrit.

On venait de frapper trois coups à la petite porte du jardin.

--C'est l'homme que nous attendons, dit la jeune fille, je vais lui
ouvrir.

Elle quitta le pavillon et courut à la petite porte.

C'était Paddy, en effet.

--Suis-moi, lui dit miss Ellen, qui reprit le chemin du pavillon.

Il parut surpris à la vue du révérend Peters Town; mais Ellen lui dit:

--Monsieur est un ami à moi devant qui tu peux parler.

Paddy, je puis faire ta fortune.

Paddy s'inclina.

--J'espère bien, en effet, dit-il, que milady me donnera de l'ouvrage,
car j'ai refusé tout à l'heure une besogne assez lucrative.

--Ah! fit miss Ellen, et en quoi consistait-elle cette besogne?

--Il paraît que la police promet une prime de deux cents livres à qui
retrouvera John Colden.

Le prêtre et la jeune fille tressaillirent.

--Eh bien? fit cette dernière.

--Et deux camarades du quartier qui croient être sur les traces du
condamné, m'ont proposé de les aider.

--Ah! vraiment! fit miss Ellen.

Et un rayon de joie brilla dans ses yeux...

Quant au révérend Peters Town, son visage pâle s'était légèrement
coloré.



XIII


Que se passa-t-il dès lors entre le révérend Peters Town, miss Ellen et
Paddy?

C'est ce que les deux premiers ne dirent pas; mais, en s'en allant,
environ une heure après, Paddy murmura:

--Cette fois, j'ai bien vendu mon âme à ces deux démons.

On a beau vouloir être honnête, quand on est misérable et dans les mains
des riches, il faut toujours finir par être criminel.

Et Paddy, ayant étouffé un soupir, sortit à grands pas de Belgrave
square et regagna le pont de Westminster.

Ce pont est comme la limite naturelle qui sépare le beau du laid,
l'opulence de la misère, les palais des maisons noires, enfumées,
fétides où grouille une population chétive et sans cesse aux prises avec
la faim.

Paddy s'arrêta au milieu du pont dont les nombreux réverbères
reflétaient leurs rayonnements sur les eaux noires de la Tamise.

Un vent violent qui soufflait du nord-ouest avait déchiré le brouillard,
et on apercevait en haut les étoiles, en bas les fauves reflets de l'eau
dans laquelle se miraient les becs de gaz.

Paddy s'arrêta au milieu du pont, s'accouda au parapet et promena ses
regards tour à tour de la rive gauche où tout était splendeur, à la rive
droite où régnaient l'ombre et la souffrance.

Le Parlement, qui baigne ses assises dans le fleuve, flamboyait comme un
phare gigantesque.

C'était l'heure où les législateurs forgent des lois nouvelles et
s'occupent de gouverner le monde.

De l'autre côté du pont, le Southwark était plongé dans les ténèbres.

Çà et là, cependant, une lumière tremblotante apparaissait au haut de
quelque édifice.

Une surtout attira l'attention de Paddy.

Celle-là paraissait comme suspendue entre la terre et le ciel, et tout
autre qu'un homme du quartier s'y serait trompé peut-être.

Mais Paddy avait presque toujours vécu dans le Southwark, et il reconnut
le clocher de Saint-George, la cathédrale des catholiques, et dans cette
lumière qui brillait, la lampe nocturne du vieux gardien qui couchait
dans le clocher.

--Ma parole d'Anglais, murmura-t-il enfin, la vue de Saint-George me
fait penser à une chose, c'est que Nichols et son compagnon pourraient
bien faire fausse route.

Paddy s'assit sur le parapet du pont, à peu près à égale distance des
deux rives, tantôt contemplant la façade illuminée du Parlement, car les
nobles lords ne siègent que le soir, tantôt reportant son regard sur les
maisons tristes du Southwark, et fixant de nouveau cette petite lampe
nocturne qui avait tout d'abord attiré son attention.

Puis il se tint le discours suivant:

--Rotherithe est un quartier protestant; il ne s'y trouve que fort
peu de catholiques, et les Irlandais qui travaillent dans les docks
préfèrent loger sur la rive gauche, dans le Wapping.

Nichols pourrait donc bien s'être trompé en prenant Rotherithe pour le
centre de ses investigations.

Le condamné qu'on a enlevé se nommait John Colden, il était catholique;
par conséquent il est probable que ses sauveurs sont catholiques
pareillement: d'où je conclus qu'il est plutôt dans le Southwark qu'à
Rotherithe.

Et Paddy, fixant une dernière fois la lumière qui brillait dans le
clocher de Saint-George, ne put s'empêcher de tressaillir.

--J'ai mon idée, moi aussi, murmura-t-il.

Alors il se remit en marche, passa le pont et s'enfonça dans les ruelles
obscures du Southwark, se dirigeant vers Adam's street.

Une demi-heure après, il arrivait chez lui.

Les deux enfants dormaient, mais la femme veillait.

Lisbeth, assise auprès du poêle dans lequel brûlait un reste de coke,
prêtait l'oreille au moindre bruit qui lui venait du dehors.

Vingt fois elle avait tressailli, croyant entendre le pas de son mari.

Enfin Paddy entra.

Il était pâle, mais résolu.

--Bonsoir, femme! dit-il.

Il regarda les deux enfants, couchés côte à côte sur le grabat qui leur
servait de lit.

--On voit qu'ils ont bien soupé aujourd'hui, fit-il avec un accent
d'amère ironie.

--Grâce à miss Ellen, notre bienfaitrice, dit Lisbeth.

Paddy haussa imperceptiblement les épaules.

--As-tu vu miss Ellen? demanda-elle.

--Oui.

Paddy s'assit auprès du poêle et tira de sa poche une pipe qu'il bourra.

Puis il se mit à fumer silencieusement.

--Paddy, fit Lisbeth avec inquiétude, tu n'as pas l'air content.

--Peuh! dit-il, il y a des jours où on n'est pas en belle humeur.

--Miss Ellen t'a-t-elle mal reçu?

--Au contraire.

--T'a-t-elle donné de la besogne?

--Oui.

Et il continua de fumer.

Puis après un nouveau silence, que la femme n'avait osé interrompre:

--Quel jour vient l'abbé Samuel ici?

--Demain. Tu sais bien que je t'ai dit qu'il nous venait visiter tous
les dimanches.

--Ah! c'est juste. C'est un brave homme, n'est-ce pas?

--Il nous a donné du pain, dit Lisbeth.

Un sourire cruel qui ressemblait au ricanement d'un damné passa sur les
lèvres de Paddy.

--Eh bien! dit-il, nous le trahirons, cependant.

Lisbeth tressaillit.

--Nous le trahirons, parce que miss Ellen le veut ainsi.

--Ah!

--Et ne dis-tu pas qu'il faut vivre, que de pauvres gens comme nous
n'ont pas le choix de leur besogne, qu'il sont forcément les esclaves de
qui les paye?...

--C'est vrai, soupira Lisbeth.

--Eh bien! le bon plaisir de miss Ellen est que nous trahissions l'abbé
Samuel.

--Mais comment?

--Tu verras... tu verras... Maintenant, laisse-moi te dire quel est le
prix de la trahison.

--Parle, dit Lisbeth, dont l'oeil eut un éclair de sombre convoitise.

--Quand j'aurai livré l'abbé Samuel à ses ennemis, ou plutôt un homme
dont l'abbé Samuel est l'ami, et dont miss Ellen est l'ennemie mortelle,
nous quitterons Londres.

--Ah!

--Et nous irons habiter dans le comté de Lancastre une maison, entourée
de terres et de prairies, que nous donnera la généreuse miss Ellen.

--Et je serai fermière? dit Lisbeth.

--Oui, fit tristement Paddy. Eh bien! femme, veux-tu que nous renoncions
à tout cela, veux-tu que nous soyons honnêtes?

--Et tes enfants? dit Lisbeth.

Paddy jeta un sombre regard sur les deux petits qui continuaient à
dormir d'un sommeil paisible.

--Tu as raison, dit-il.

Il baissa la tête, garda de nouveau un silence farouche, puis
tressaillit au son d'une cloche qui se fit entendre.

--Voici le quart après onze heures qui sonne, dit-il en se levant.

--Où vas-tu? demanda Lisbeth.

--A Rotherithe.

--Quoi faire?

--Exécuter les ordres de miss Ellen, répondit Paddy. Nichols doit
m'attendre dans le cimetière.

Bonsoir, femme.

Et Paddy s'en alla, après avoir laissé tomber un regard de tendresse sur
ses deux enfants endormis.

Et comme le bruit de ses pas s'éteignait dans l'éloignement, Lisbeth
murmura:

--Après tout, cet abbé Samuel n'est qu'un Irlandais, et trahir un
Irlandais, c'est bien mériter de la libre Angleterre!



XIV


Paddy s'en alla donc à Rotherithe.

Il marchait d'un pas rapide et, tout en cheminant, il se disait:

--Nichols ne se doute pas, j'en suis bien certain, que je gagnerai dix
fois plus que lui à retrouver le condamné à mort. La police paye bien,
mais miss Ellen paye encore mieux.

Pour cette première besogne-là, se dit-il encore, je n'ai pas grande
répugnance.

Après tout, je ne connais pas cet homme, et il n'y a pas grand
inconvénient à le rendre à Calcraff; ce n'est pas un Irlandais de plus
ou de moins qui empêchera la terre de tourner.

Mais l'autre... ce prêtre qui a donné du pain à mes enfants!... Ah!
vraiment! je suis un grand misérable!

Mais c'est Lisbeth qui le veut... Ah! ah! ah!

Et il ricanait comme un damné, le pauvre diable que la misère étreignait
et que sa femme dominait au point de le courber sous sa volonté de fer.

Nichols, on s'en souvient, lui avait donné rendez-vous dans le
cimetière.

C'était là que, depuis deux nuits, il avait établi son quartier général.

Nichols était un véritable enfant des quartiers populeux de Londres, un
rough d'aussi pure race que John, l'ennemi de Shoking.

Nichols avait fait un peu tous les métiers, y compris celui de voleur,
attendu qu'il avait tourné le moulin pendant deux ans.

Il savait tout, avait tout vu, et certes il était bien homme à gagner la
prime offerte par la police.

Partout ailleurs qu'en Angleterre, Nichols se serait bien gardé de
prendre des associés, son flair et son instinct lui auraient suffi.

Mais partout ailleurs aussi, il lui aurait suffi de découvrir la
retraite du condamné et d'aller ensuite avertir la police, qui aurait
fait son affaire de l'arrestation.

En Angleterre les choses ne se passent point ainsi.

Le domicile est inviolable, et la police ne pénètre dans les maisons
qu'avec un ordre formel du parlement, ce qui n'arrive pas deux fois en
un siècle.

Ce qu'il fallait donc, c'était d'abord que Nichols découvrit l'endroit
où était caché le condamné; qu'ensuite, il pénétrât dans cet endroit;
qu'avec de hardis compagnons, il s'en emparât de gré ou de force et
qu'il le portât dans la rue.

Là seulement, la police était chez elle et pourrait s'en emparer.

C'était donc pour cela que Nichols qui s'était adjoint déjà un premier
associé, n'avait point dédaigné de proposer un tiers dans l'affaire à
Paddy, et avait fait cette sage réflexion que si John Colden avait eu
dix mille hommes pour l'arracher à l'échafaud, il devait nécessairement
avoir conservé des gardes du corps.

Par conséquent, ils ne seraient pas trop de trois hardis et robustes
compagnons pour enlever John Colden.

Celui que Nichols avait pris comme premier associé, était un vigoureux
Écossais de la halle aux poissons qu'on appelait Macferson.

Il avait de larges épaules, un cou de taureau et dans les rixes du
Wapping, son coup de poing était estimé l'égal de celui du matelot
Williams.

Mais, en revanche, Macferson était une véritable brute inintelligente,
comme on en pourra juger par la conversation qu'il avait avec Nichols,
au moment où Paddy les rejoignit.

Ils s'étaient couchés dans le cimetière qui était plein de hautes herbes
et ils causaient à voix basse.

--Je ne comprends pas, disait Macferson, que tu aies dit à Paddy de
venir nous rejoindre.

--Nous aurons besoin de lui, répondait Nichols.

--Pourquoi?

--Nous ne serons pas trop de trois.

--Oh! moi, j'assommerais bien une dizaine d'Irlandais à coups de poing.

--C'est possible, mais il se peut qu'il y en ait vingt-quatre, et moi je
ne me sens pas ta force.

--Et puis, continua l'Écossais, pourquoi passons-nous la nuit ici?

--Tu ne l'as pas compris?

--Non.

--Nous partons cependant de ce principe que John Colden est caché à
Rotherithe.

--Bon!

--Quel est le point central de Rotherithe? c'est l'église et le
cimetière, pas vrai?

--Soit.

--Nous avons donc plus de chance ici que partout ailleurs d'avoir des
nouvelles du gibier que nous chassons.

--Si on veut, dit l'Écossais, mais moi j'ai une autre idée?

--Laquelle?

--Rotherithe n'est pas bien grand.

--Après?

--Nous allons frapper à toutes les portes, j'enfonce d'un coup d'épaule
celles qui ne s'ouvrent pas, et nous finissons bien par trouver John
Colden.

--Tu es une brute, dit Nichols, mais silence!

Et Nichols qui avait entendu un léger bruit, se souleva à demi et prêta
l'oreille.

Un pas se faisait entendre dans l'éloignement et se rapprochait peu à
peu du cimetière.

Enfin, Nichols aperçut une forme noire qui s'approchait du mur.

--Ce doit être Paddy, fit-il tout bas.

La forme noire enjamba le mur et sauta dans le cimetière.

C'était Paddy, en effet.

Nichols le reconnut à sa haute stature.

--Là, par ici! fit-il à mi-voix.

Paddy s'approcha.

--Ah! ah! continua Nichols, je savais bien que tu viendrais nous
rejoindre.

--Les temps sont assez durs, répondit Paddy, pour qu'on ne fasse pas fi
de l'argent du gouvernement.

Et il vint s'asseoir dans l'herbe du cimetière, auprès de ses
compagnons.

--Ah ca! dit-il alors, vous croyez donc que le condamné à mort est à
Rotherithe?

--C'est mon idée, fit Nichols.

--Pourquoi?

--Mais parce que ce n'est ni dans le Wapping où tout le monde se
connaît, ni dans le quartier Saint-Gilles, qu'on aurait osé le cacher.

--Oui, mais ce peut être dans le Southwark.

Nichols tressaillit.

--Aux environs de Saint-George, continua Paddy.

--Non, dit Nichols; il est ici, j'en suis sûr.

Une seconde fois Nichols se dressa subitement et imposa silence de la
main à ses deux compagnons.

--Un pas se faisait entendre de l'autre côté du mur du cimetière.

Mais un pas furtif, inégal, et qui trahissait sinon une hésitation, du
moins une certaine prudence.

Nichols enjamba le mur et sauta hors du cimetière.

Il vit alors un homme qui cherchait à se dissimuler dans l'ombre de la
porte d'une maison voisine.

Il courut à lui et le prit à la gorge.

Mais l'homme résista.

--Eh! dit-il, si vous êtes pick-pocket, mon camarade, vous en serez pour
vos peines. Je n'ai pas un penny et je me mouche avec mes doigts, faute
de mouchoir.

--John! exclama Nichols.

--Tiens, c'est Nichols! dit John le rough, car c'était bien lui que
Shoking avait assommé la veille d'un coup d'aviron et que Sultan, le
chien terre-neuve, obéissant à son instinct de sauvetage, avait tiré sur
la berge de la Tamise, assez à temps pour l'empêcher de se noyer.



XV


Revenons maintenant à Shoking que nous avons vu, la veille de ce même
jour où Paddy rejoignait Nicolas et l'Écossais Macferson, quitter
l'homme gris qu'il laissait dans le clocher de Saint-George, et s'en
aller, muni de cette ordonnance mystérieuse au moyen de laquelle John
Colden devait changer de peau et de couleur.

Il était trop tard ce soir-là pour trouver un chemin ouvert.

D'ailleurs, d'après la conversation qu'il avait entendue, Shoking pensa
qu'il n'y avait pas absolument péril en la demeure et qu'il pouvait
attendre au lendemain.

Il s'éloigna donc de Saint-George, gagna la Tamise et le pont de
Westminster, de l'autre côté duquel il était à peu près sûr de trouver,
sinon une station de voitures, au moins quelque cab errant à vide.

En effet, il en vit un qui débouchait en ce moment devant l'église, par
l'avenue Victoria.

Shoking héla le cocher, monta dans la voiture et se fit conduire à
Hampsteadt.

Depuis que l'homme gris se cachait, c'est-à-dire depuis l'enlèvement de
John Colden, Shoking seul prenait soin de la fille de Jefferies.

Parfaitement au courant du traitement imaginé par l'homme gris, Shoking
faisait aspirer deux fois par jour à la jeune fille les émanations de
phénol et de goudron mélangés qui devaient guérir ses poumons.

Jérémiah revenait promptement à la vie; elle commençait même à quitter
son lit, et, sur l'ordre de Shoking, si vers midi un furtif rayon de
soleil traversait le brouillard, les domestiques la portaient auprès de
la fenêtre.

Chaque matin et chaque soir Jefferies venait; mais il ne venait plus
seulement pour voir sa fille; il venait encore pour savoir si l'homme
gris était toujours bien caché.

Shoking s'en retourna donc à Hampsteadt.

Au milieu de ses perplexités et de ses terreurs, Shoking n'avait pu
rester cependant indifférent aux agréments et aux avantages de sa
nouvelle position.

Les domestiques continuaient à l'appeler mylord; il était bien logé,
bien nourri, et son valet de chambre ne le laissait jamais sortir sans
mettre de l'or dans ses poches.

Enfin, ce soir-là, sa dernière inquiétude venait de disparaître. Il
s'était débarrassé de John le rough.

Du moment où il était établi que Shoking était un lord excentrique, il
était tout naturel qu'il changeât de costume et revînt souvent à ses
premiers habits.

Chez la jolie fille du fripier Sam, il avait troqué ses vêtements
mouillés contre un costume de matelot.

Le cocher du cab n'avait fait aucune difficulté de le prendre, car il
savait que le marin qui a reçu sa paye est généreux et ne marchande pas.

Shoking ne le fit pas repentir de sa confiance, il lui donna une belle
demi-couronne toute neuve et une autre pièce de six pence.

Puis il tira de sa poche la clef de la grille et entra dans le jardin.

Tout le monde était couché au cottage, à l'exception du valet de chambre
qui avait ordre de toujours attendre mylord.

Shoking ne daigna pas donner à ce valet la moindre explication sur son
changement de costume; il se borna à demander des nouvelles de Jérémiah
auprès de qui Jefferies avait passé la soirée, et il gagna sa chambre et
se coucha après avoir vidé un petit verre de sherry.

Puis il dormit huit heures de suite et ne s'éveilla que pour déjeuner.

Hampsteadt, nous l'avons déjà dit, est à peu près désert en hiver.

Cependant, au coin du Heath Mount, on trouve un pharmacien chimiste.

Comme c'était chez cet industriel patenté que Shoking avait déjà
commandé plusieurs remèdes pour Jérémiah, ce fut dans cette officine
qu'il porta la nouvelle ordonnance de l'homme gris.

Le chemist dispensary savait que lord Wilmot avait chez lui une
jeune fille malade et que le médecin qui la soignait était un docteur
français.

Plusieurs fois il avait témoigné quelque étonnement à la vue des
ordonnances que Shoking lui apportait.

Mais en pharmacien qui a le plus grand respect du médecin, son chef
direct dans l'échelle scientifique, il avait toujours préparé les
drogues demandées.

Ce jour-là cependant il ne put s'empêcher de manifester une véritable
surprise.

--Excentrique! murmura-t-il en relisant deux fois l'ordonnance,
très-excentrique!

--Ah! vraiment? fit Shoking.

--Est-ce encore pour la jeune fille?

--Oui, répondit Shoking. Faut-il longtemps pour préparer cela?

--Quatre heures.

--Soit, dit Shoking. Je reviendrai ce soir.

Et il retourna au cottage.

La journée s'écoula, la nuit vint. Shoking retourna chez le chemist,
qui lui remit une petit fiole de trois pouces de long sur un pouce de
diamètre, et lui demanda en échange deux livres sterling.

--Ah ça, pensa le naïf lord Wilmot, c'est donc du diamant dissous qu'on
me donne là?

Et il emporta la fiole.

Mais il était beaucoup trop tôt encore pour aller à Rotherithe.

Avec la nuit, la peur reprenait Shoking.

John le rough était mort, il en avait la conviction; mais les deux
policemen qui l'avaient remis, lui Shoking, aux mains des matelots du
_Royalist_, mais ces derniers aussi étaient peut-être de service, et
Shoking ne voulait pas se trouver de nouveau face à face avec eux.

--Pourvu que j'aille à Rotherithe vers minuit, c'est tout ce qu'il faut,
se dit-il.

Il retourna au cottage et y changea de nouveau de vêtements, reprenant
ainsi la vareuse, le pantalon flottant et le chapeau ciré du matelot
que la jolie fille du fripier Sam lui avait loué la veille. Shoking ne
songea pas à prendre le bateau à vapeur. Il monta dans un cab et se fit
conduire au pont de Londres, sur la rive gauche.

Il y a là, un public-house qui demeure ouvert toute la nuit et qui est
fréquenté surtout par de gros marchands de poissons du quartier.
Shoking y passa le reste de la soirée, avalant des verres de gin et des
sandwiches. Ce ne fut que lorsque minuit sonna qu'il se décida à quitter
l'établissement. Il traversa le pont de Londres, s'enfonça dans l'est
de Borough et gagna Rotherithe, toujours silencieux et désert à pareille
heure. Il arriva ainsi jusqu'auprès du cimetière, lorgnant du coin de
l'oeil le public-house dans la cave duquel était caché John Colden.

Soudain quatre hommes qui paraissaient sortir de dessous terre surgirent
autour de lui, l'un d'eux le prit à la gorge et s'écria:

--Ah! cette fois, tu ne m'échapperas pas!

Shoking sentit ses cheveux se hérisser, car dans cet homme il venait de
reconnaître John le rough, qu'il croyait mort et la proie des poissons
grands et petits qui grouillent dans les flots bourbeux de la Tamise.



XVI


Pour comprendre la scène qui allait suivre cette arrestation de Shoking
il est nécessaire de nous reporter au moment où Nichols et John le rough
s'étaient reconnus sous un bec de gaz. L'explication n'avait pas été
longue.

--Tiens, avait dit Nichols, tu restes donc à Rotherithe maintenant?

--Non, mais j'y viens pour mes affaires.

Il n'y a pourtant pas grand'chose à faire à Rotherithe? C'est un pauvre
quartier... Et les gens qui courent après six pence sont plus communs
que ceux qui ont une guinée en poche.

--Je ne dis pas non, fit le rough. Mais s'il n'y a rien à faire pour moi
ici, comment peut-il y avoir de la besogne pour toi?

--Oh! moi, c'est différent... Et je suis ici...

--Peut-être pour la même affaire que moi.

--Là-dessus les deux, roughs s'étaient regardés dans le blanc des yeux.

--Tu cherches quelque chose, hein! fit Nichols. Moi aussi. C'est une
belle somme, hein?

--La prime.

--Bon! fit Nichols, nous y sommes; mais la place est déjà prise, mon
garçon.

--Eh bien! part à deux.

--Ce n'est plus à deux, c'est à quatre.

--Oh! oh! pourquoi donc çà?

--Parce que nous sommes déjà trois, ce qui fait que c'est beaucoup trop.

--Bon! dit froidement le rough, alors cherchons chacun de notre côté.
Seulement... Peut-être moi tout seul ferai-je de meilleure besogne que
vous trois.

--Et pourquoi donc?

--Mais, parce que j'ai des renseignements.

--S'il en est ainsi, dit-il, cherchons ensemble. John parut réfléchir
une minute. Écoute, dit-il enfin, hier je n'aurais pas accepté; mais,
aujourd'hui ce n'est plus seulement l'appât de la prime qui me tient.

--Qu'est-ce donc?

--C'est le désir de me venger.

Et John raconta à Nichols ses aventures de la nuit précédente, jusques
et y compris le coup d'aviron qu'il avait reçu sur la tête.

--A partir de ce moment, continua-t-il, je ne sais pas trop ce qui s'est
passé. Je suis allé au fond de l'eau. Comment ne me suis-je pas noyé? Je
n'en sais rien. J'étais évanoui. Quand je suis revenu à moi, je n'étais
plus dans la Tamise. Je me trouvais couché sur le dos, étendu sur un lit
de gravier. Quelque chose de chaud était auprès de moi et j'avais comme
une haleine brûlante sur le visage. Le jour commençait à poindre et j'ai
pu me rendre compte de ma situation. J'étais sur le sable au bord de
l'eau. A demi courbé sur moi, un gros chien me réchauffait de son corps,
et sa gueule ouverte au-dessus de mon visage laissait passer un souffle
qui avait fini par me ranimer. Je me suis levé, j'ai caressé le chien,
et je me suis mis à me promener un moment, cherchant à me souvenir de
ce qui s'était passé. J'ai d'abord eu l'espoir que les matelots de la
chaloupe avaient repris le prétendu lord Wilmot, et je me suis dit:

--Évidemment, quand ils me verront revenir, ils verront bien que j'étais
un homme de la police et ils me laisseront emmener le prisonnier à
Scotland yard. C'était logique, n'est-ce pas?

--Oui, fit Nichols, mais les matelots ne l'avaient pas rattrapé?

--Hélas! non. Seulement, je me suis fait un autre raisonnement que je
t'engage à suivre bien attentivement.--Puisque tu es comme moi à la
recherche du condamné John Colden, tu dois savoir comment il a été
sauvé?

--On a coupé la corde avec un fusil à vent.

--Et celui qui l'a coupée est un homme que nous avons connu au Black
horse et qu'on appelait l'homme gris.

--Shoking était son ami, donc Shoking, que j'ai trouvé hier ici, venait
pour voir John Colden; donc John Colden est caché par ici.

--Tout cela s'enchaîne à merveille, dit Nichols.

--Quand on a flanqué un coup d'aviron sur la tête d'un homme et qu'on
l'a vu couler à pic dans l'eau, on a toutes les raisons du monde de le
croire mort, poursuivit John.

Donc Shoking me croit mort et il reviendra ici, s'il n'est déjà revenu.

--Alors nous le suivrons?

--Non pas: nous nous emparerons de lui, et nous le forcerons de parler.

--Comment?

--Cela me regarde. Qu'il te suffise de savoir que du _Royalist_ je suis
allé à Scotland yard, où on m'a donné des pouvoirs plus étendus encore.

Voilà comment John le rough était entré dans l'association déjà formée
entre Nichols, Macferson et Paddy pour gagner la prime offerte, et
comment, s'étant blottis auprès du mur du cimetière, tous les quatre
avaient arrêté Shoking qui s'en allait, sans défiance, porter à John
Colden le moyen de changer de physionomie et presque de peau.

--Ah! s'était alors écrié John, je te tiens, cette fois, et nous sommes
en nombre: tu ne nous échapperas pas.

Shoking était devenu pâle comme la mort.

Il n'essaya même pas de se défendre, il ne songea pas à crier. John lui
donna un croc-en-jambe et le jeta par terre. En même temps Paddy prit
son mouchoir et le bâillonna, tandis que Nichols et l'Écossais Macferson
tiraient un paquet de cordes de leur poche et lui liaient les bras et
les jambes.

--Maintenant, dit Nichols, qu'allons-nous en faire?

John regarda l'Écossais:--Tu es solide, toi, dit-il.

--Assez, fit modestement Macferson.

--Eh bien! charge-le sur ton épaule.

--C'est fait, dit l'Écossais, qui enleva Shoking de terre aussi
facilement qu'un paquet de plumes.

--Et où allons-nous? demanda Nichols.

--A la Tamise, répondit John.

Shoking frissonna jusqu'à la moelle des os.

Évidemment on allait le jeter à l'eau tout garrotté, et cette fois
Sultan, le bon terre-neuve, ne serait plus là pour l'empêcher de se
noyer.



XVII


La Tamise, dans son trajet à travers Londres, ressemble bien plus à un
port qu'à un fleuve.

Pendant le jour, on a peine à compter les bateaux à vapeur; la nuit, on
aperçoit à gauche et à droite, en amont et en aval, des forêts de mâts
et des quantités d'embarcations grandes et petites, à l'ancre.

En descendant de Rotherithe au bord de l'eau, si on tourne à gauche, au
lieu de prendre à droite, pour aller rejoindre le ponton d'embarquement
du penny-boat, on trouve amarrée tout au bord, une grosse barque pontée,
à la proue arrondie, ressemblant à ces lourdes péniches hollandaises
qui remontent les canaux à l'intérieur des terres, après avoir bravement
tenu la mer.

Cette barque n'a pas de mâts. On dirait une maison plutôt qu'un navire.
Que fait-elle là? Sert-elle de magasin ou d'arsenal? A sa première vue
il serait difficile de le dire. Un nom est écrit en lettres blanches sur
la proue: MANNING. Qu'est-ce que Manning?

Un marchand de chevaux célèbre par toute l'Angleterre, qui fait des
explois considérables sur tout le continent. Une fois par mois, la
grosse embarcation, remorquée par un petit bateau à vapeur, quitte
Rotherithe et descend la Tamise jusqu'à la mer.

Elle a quelquefois cent chevaux à son bord.

A l'intérieur, elle est emménagée comme une immense écurie; et chaque
cheval, soutenu par des sangles, a son box particulier.

Ce fut vers cette barque singulière que John, qui précédait ses trois
compagnons, dont l'un portait Shoking sur ses épaules, dirigea la petite
troupe nocturne.

Il n'est pas un vagabond sans feu ni lieu qui n'ait couché une fois dans
Manning house, comme on appelle la barque pontée.

Il suffit de se hisser à bord et de descendre du pont à l'intérieur
par le panneau, qu'on ne songe jamais à fermer, attendu qu'il n'y a
absolument rien à voler.

M. Manning n'habite pas Londres; il a ses écuries à sept ou huit lieues,
sur la route de Manchester, et sa barque, dont on ne saurait que faire,
quand elle est revenue à Rotherithe, n'est gardée par personne.

--Ici, dit John qui grimpa le premier sur le pont, nous serons tout à
fait chez nous, et nous pourrons causer avec Sa Seigneurie lord Wilmot.

Shoking, voyant qu'on ne le jetait pas à l'eau sur-le-champ, commençait
à respirer un peu et rassemblait tout ce qu'il avait de courage et de
présence d'esprit.

Les quatre roughs montèrent donc à bord du Manning house avec leur
prisonnier. Puis ils descendirent à l'intérieur par l'échelle du grand
panneau. La nuit était sombre, et le dedans de la péniche était
plongé dans une obscurité profonde. John tira de sa poche un briquet
phosphorique et alluma une petite mèche de cire jaune repliée sur
elle-même comme un écheveau de fil.

Alors les reflets de la mèche éclairèrent l'intérieur de la barque,
disposée, nous l'avons dit, comme une écurie. Mais il y avait une cale
asez profonde au-dessous du plancher des chevaux et dans laquelle on
pénétrait par une ouverture pratiquée au milieu même de l'écurie.

--C'est en bas que nous serons à l'aise, dit John, qui descendit encore
le premier.

L'Écossais le suivit, portant toujours Shoking dans ses bras. Personne
ne savait ce que voulait faire John; mais Shoking avait les plus affreux
pressentiments. La calle était à peu près vide. Cependant quelques
bribes de fumier et une brassée de paille se trouvaient dans un coin.

--Mes enfants, dit alors John le rough, nous sommes ici au-dessous du
niveau de l'eau; d'ailleurs la calle n'a pas de sabords. Je vais fermer
le grand panneau et nous serons chez nous. S'il plaît à Sa Seigneurie de
crier, elle le fera tout à son aise; je ne pense pas que ses cris soient
entendus.

--Les misérables! pensait Shoking, dont le coeur ne battait plus, ils
vont peut-être m'écorcher vif.

John prit une poignée de paille, la porta au milieu de la calle et y mit
le feu.

--Je ne comprends pas, dit Macferson qui avait déposé son fardeau sur le
plancher.

Shoking non plus ne comprenait pas.

Mais il fut bientôt fixé, lorsqu'il vit John lui délier les jambes et
lui ôter ses chaussures.

--Mylord, dit alors le rough avec un ton d'ironie parfaite, nous allons
avoir l'honneur de vous interroger et nous aurons la douleur de nous
porter à certaines extrémités, si vous n'êtes pas gentil. Et il lui ôta
son bâillon.

--Misérables! dit Shoking qui retrouva alors l'usage de la parole, et
à qui la peur donna du courage; vous serez tous pendus, un jour ou
l'autre, si vous me faites le moindre mal.

--Cela dépend de Votre Seigneurie, dit John. Puis il ajouta après un
moment de silence:

--Votre Seigneurie ne demeure pas à Rotherithe, je suppose?

--Non, dit Shoking.

--Cependant elle y est venue hier.

--Que vous importe!

--Elle y est revenue aujourd'hui... nous désirerions savoir pourquoi;
vous le voyez, mylord, je suis un homme sans rancune, ricana John. Je ne
vous demande nullement compte du coup d'aviron que vous m'avez flanqué
sur la tête, hier.

Nous ne sommes ni des gens méchants, ni des malfaiteurs, mylord,
poursuivit John; nous sommes d'honnêtes industriels, à la recherche
d'un homme en échange duquel la police de Scotland yard nous comptera de
belles guinées toutes neuves. Puisque vous venez à Rotherithe, c'est que
vous savez bien certainement où se trouve John Colden.

--J'ignore ce que vous voulez dire, répondit Shoking d'une voix
étranglée.

John se tourna vers Macferson l'Écossais.--As-tu compris maintenant? lui
dit-il.

Eh bien, toi qui es fort...

L'Écossais prit dans ses robustes bras les deux bras de Shoking et les
tira en arrière, ce qui fit casser la corde qui les liait.

En même temps John s'empara des jambes et, tirant à lui de son côté, il
approcha la plante des pieds de la paille qui flambait. Shoking poussa
un cri de douleur au contact de la flamme.

--Voilà qui délie singulièrement la langue la plus paresseuse, dit John
en ricanant.

Shoking poussa un véritable hurlement. La flamme caressait toujours ses
pieds nus.

Mais Shoking se disait, au milieu des souffrances inouïes qu'il
endurait:

--Mieux vaut mourir mille fois que de trahir l'homme gris.

Cependant John le vit, une seconde après, faire de la main un signe
désespéré.

--Ah! ah! fit-il.

--Retirez-moi du feu, s'écria Shoking et je parlerai!

--A la bonne heure? dit John.

Et il poussa du pied les débris de paille enflammée.



XVIII


Shoking n'était pourtant pas un traître; il fût mort au milieu des plus
affreux supplices, plutôt que de vendre l'homme gris.

Comment donc pouvait-il consentir à parler?

Au milieu de ses souffrances, Shoking n'avait pas complétement perdu la
tête.

Il lui était même venu une fort belle idée qu'il songeait à mettre à
exécution; et s'il parlait de révéler la retraite de John Colden, c'est
qu'il voulait à tout prix gagner du temps.

--Eh bien! Votre Seigneurie, dit John le rough, qui acheva d'éteindre la
paille sous ses pieds, nous vous écoutons.

Shoking avait préparé son petit roman.

--Ah! mon pauvre John, c'est pourtant l'orgueil qui m'a perdu. J'ai
consenti, pour le vain plaisir de faire quelques heures le rôle de lord,
à un esclavage qui met ma vie en danger.

--Il est certain, dit John toujours railleur, que Votre Seigneurie
aurait été rôtie à petit feu, si elle n'était redevenue raisonnable.

--Mon bon John, poursuivit Shoking, j'ai encore moins peur de toi et des
tiens que d'_eux_.

Et il souligna ce mot d'un geste d'effroi. S'ils savent que je les ai
trahis, ils me tueront; je crois même qu'ils me couperont par morceaux.

--Et nous, si tu ne parles pas, nous te mettrons une pierre au cou et
nous t'enverrons au fond de la Tamise deviser avec les poissons.

--Je parlerai, dit Shoking.--Mais il faut que vous me fassiez la
promesse, de me protéger, de me défendre. Oh! il me vient une idée,
acheva Shoking en se frappant le front.

--Voyons? fit John.

--Veux-tu me conduire tout de suite à Scotland yard? tu toucheras
la prime... et moi je serai bien tranquille en prison. Les autres ne
pourront pas venir m'assassiner à Newgate ou à Mil-bank.

--Je te conduirai à Scotland yard quand tu nous auras conduits à la
maison où est John Colden.

--C'est impossible! dit Shoking.

--Alors je vais rallumer la paille, dit froidement le rough.

--Mais attend donc, reprit Shoking, et tu vas voir que tu n'as pas
besoin de moi. Je vais vous indiquer la rue, la maison, vous donner le
mot de passe à l'aide duquel vous entrerez et serez considérés comme des
amis.

--Et pendant que nous nous embarquerons avec les prétendues indications
que tu nous donneras, tu prendras la fuite?

--Oh! non, dit John, nous ne sommes pas simples à ce point.

--Vous vous trompez, dit Shoking, et la preuve, c'est que je veux
bien rester ici prisonnier, sous la surveillance de deux d'entre vous,
pendant que les deux autres iront s'assurer que je vous ai dit la
vérité.

--Mais pourquoi ne veux-tu pas venir avec nous?

--Parce que j'ai peur. D'_eux_, et, mourir pour mourir, j'aime autant
que ce soit de votre main.

Shoking avait prononcé ces mots avec cet accent, d'entêtement auquel
John ne se trompa point.

Les Anglais sont peut-être le peuple le plus têtu de la terre. Quand un
fils de John Bull a dit une chose d'une certaine façon, rien ne saurait
le faire changer d'avis.

--Eh bien! répondit John après un moment de silence, je veux bien
consentir à ce que tu me demandes, mais à une condition: si tu nous as
trompés, ce que nous saurons dans une heure, nous t'étranglerons, et tu
iras passer la nuit au fond de la Tamise.

--Je n'ai pas l'intention de vous tromper, dit Shoking avec un accent de
franchise dont John fut la dupe.

--Maintenant, parle.

Shoking avait son idée, car sans cela, il n'eût point menti avec tant de
calme.

--Vous perdez votre temps à tourner autour de la chapelle de Rotherithe
et à errer dans le cimetière, dit-il.

--C'est pourtant à Rotherithe que se cache John Colden, dit John.

--Oui, mais pas où vous croyez.

--Où est-il donc?

--Dans Love lane, au numéro dix-neuf. Vous verrez une maison noire à
trois étages. Avec une porte basse et un judas percé dans le milieu.

--Vous frapperez au judas et vous direz à la personne qui viendra vous
ouvrir: _La Mersey charrie ses glaçons!_

--Pourquoi ces paroles?

--C'est le mot de passe.

--Et on nous ouvrira?

--Oui, et on vous fera ce signe-ci.

Et Shoking eut un geste de fantaisie que John répéta sur-le-champ.

--Et que répondrons-nous?

--Vous répondrez par celui-là.

Et Shoking eut un autre geste.

--Alors, poursuivit-il, vous passerez pour des amis de l'Irlande et vous
serez admis à voir John Colden, qui passe, parmi les Irlandais, pour
avoir le don de guérir les malades, depuis qu'il a miraculeusement
échappé à la corde de Calcraff.

Shoking avait su imprimer à sa voix un accent de sincérité, à son visage
une expression de franchise telles que John en fut dupe.

--Eh bien! dit-il en se tournant vers Nichols et Paddy, qu'en
pensez-vous?

--Je pense qu'il faut faire ainsi. Mais que deux de nous doivent rester
ici et garder Shoking jusqu'à notre retour.

--Oh! fit l'Écossais Macferson, vous pouvez bien vous en aller tous les
trois.

--Je suffirai bien, ajouta-t-il, à garder notre homme.

--Dans la calle?

--Oui, et tenez, dit Macferson, pour plus de sûreté, quand vous serez
remontés, fermez le panneau.

--C'est ce que nous comptions faire, dit John.

Et tous trois remontèrent l'échelle, et quand ils furent dans
l'entre-pont, John laissa retomber le panneau. Macferson l'entendit
pousser la clavette qui servait de fermeture.

--Maintenant, dit-il, nous sommes prisonniers tous les deux.

--Prisonniers et dans les ténèbres, fit Shoking.

--Ça m'est égal, fit encore l'Écossais, je n'ai pas peur de la nuit.

La paille avait, en brûlant, dégagé une fumée épaisse qui était montée
dans l'entre-pont et devait sortir par les écoutilles de la barque.
Shoking avait fait cette réflexion, pleine de sagesse, que cette fumée
serait peut-être signalée par la police de la Tamise, et qu'une chaloupe
du _Royalist_, venant à passer par là, s'imaginerait que le feu était
à bord et viendrait le délivrer avant le retour de John. Mais Shoking
avait encore une autre corde à son arc.

--J'ai gardé l'ordonnance de l'homme gris, se dit-il, et il y a encore
des pharmaciens dans Londres.

Sur ces mots, qu'il s'adressa _in petto_, Shoking, favorisé par
l'obscurité, tira de sa poche le flacon destiné à convertir John Colden
en nègre, le déboucha sans bruit et, le portant à ses lèvres, avala les
deux tiers de son contenu.



XIX


A peine eut-il bu que Shoking éprouva une bizarre sensation de froid. On
eût dit qu'on le prenait par les cheveux et qu'on le plongeait sous la
glace. Puis à cette impression en succéda une autre tout à fait opposée.
Après avoir eu froid, Shoking eut trop chaud. Cependant il ne perdit ni
sa présence d'esprit, ni son sang-froid.

--C'est la drogue qui agit, pensa-t-il.

En ce moment, Shoking ne pensait qu'à une chose, devenir méconnaisable
pour John, à ce point que le rough ne pût jamais le reconnaître.

Depuis une heure que cette merveilleuse idée lui était venue, de se
servir pour lui-même de cette fiole qu'il portait à John Colden quand il
était tombé aux mains de ses ennemis, Shoking n'avait nullement songé
à son physique, lequel, si l'homme gris avait dit vrai, serait
singulièrement modifié et probablement d'une façon peu avantageuse.

D'ailleurs Shoking était revenu des enthousiasmes de la jeunesse et de
l'amour, et il estimait qu'un morceau de roastbeef, un pot de bière et
une bonne pipe auprès d'un poèle bien chaud, valent mieux que toutes
les femmes du monde. Donc, au premier abord, Shoking n'avait vu aucun
inconvénient à devenir noir.

La sensation de chaleur ayant succédé à la sensation de froid, Shoking
se rappela que l'homme gris lui avait dit qu'il suffirait à John Golden
de frotter sa barbe et ses cheveux avec le reste de la mystérieuse
liqueur pour en changer la couleur. Il versa donc dans le creux de sa
main le reste du liquide contenu dans le flacon et se frotta la tête
en tous sens. Shoking n'avait pas de barbe, en outre il commençait à
devenir chauve.

Il avait accompli tout cela dans les ténèbres les plus profondes,
n'entendant auprès de lui que le souffle bruyant de l'Écossais, son
gardien.

De temps en temps ce dernier allongeait la main et touchait Shoking.
Shoking n'avait rien dit tout d'abord, mais quand il pensa que sa
métamorphose était opérée, il s'écria:

--Ah ça! qu'est-ce que tu me veux, camarade?

--Rien, dit Macferson. Je m'assure que tu es toujours là.

--Je suis là parce que ça me plaît, dit Shoking.

--Et que je te garde, dit Macferson.

Shoking partit d'un éclat de rire. Si je voulais m'en aller, dit-il, je
m'en irais.

--Voilà ce que je voudrais voir pour le croire, dit l'Écossais.

--Sais-tu qui je suis? reprit Shoking.

--Oui, tu t'appelles Shoking et tu te fais passer pour lord.

--Aujourd'hui, je suis Shoking en effet, demain je serai lord, et après
demain autre chose, si ça me plaît, attendu, fit gravement Shoking, que
je ne suis pas un homme.

--Bah! ricana l'Écossais.

--Je suis le diable, ajouta Shoking.

Macferson, nous l'avons dit, n'était pas précisément un homme
intelligent. C'était un de ces épais montagnards d'Écosse qui viennent
à Londres, comme les Auvergnats viennent à Paris. L'Écossais est
superstitieux, le diable joue un assez grand rôle dans ses récits
d'hiver, sous le toit de sa chaumière. Les fées, les willis et les nains
ne sont pas étrangers à son éducation. Macferson, dans son enfance,
avait beaucoup entendu parler du diable. S'il ne l'avait pas vu
réellement, il croyait néanmoins s'être trouvé avec lui, par une froide
nuit de brouillard, dans un vallon des monts Cheviot, alors qu'il était
berger.

Cependant Shoking, en disant être le diable, ne le convainquit point.

--Tu te moques de moi, lui dit il.

--Alors tu penses que je suis un homme?

--En chair et en os: la preuve en est que je te touche.

Sur ces mots, Macferson serra le bras de Shoking à le lui broyer.
Shoking continuait à ricaner, et son rire avait quelque chose de
diabolique qui ne laissait pas que d'émouvoir l'Écossais.

--As-tu des allumettes sur toi? dit Shoking.

--Toujours.

--Eh bien! je vais te prouver que je suis le diable.

--Et comment cela?

--Tout à l'heure, quand la paille flambait et que je me moquais de
vous en poussant des cris, car le feu ne me fait pas peur, tu m'as bien
regardé, n'est-ce pas?

--Sans doute.

--Comment suis-je? demanda Shoking.

--Mais tu es un homme comme un autre.

--Bon! et mes cheveux de quelle couleur sont-ils?

--Ils sont roux.

--Et ma peau?

--Elle est blanche.

--Tu te trompes, dit Shoking, ma peau est noire.

--Allons donc!

--Mes cheveux sont blancs.

L'Écossais serra les poings.

--Si tu continues à te moquer de moi, fit-il, je t'assomme.

--Je ne me moque pas, répondit Shoking. Puisque tu as des allumettes sur
toi, frottes en une par terre, et tu vas voir si je n'ai pas changé de
peau.

L'Écossais qu'une sorte de terreur superstitieuse commençait à envahir,
prit dans sa poche un briquet qui renfermait de ces allumettes bougies
qui éclairent près de deux minutes. La bougie frottée sur le briquet
crépita et la flamme jaillit.

--Mais regarde donc! dit Shoking.

Il ne s'était pas vu encore mais il avait tellement foi dans la
prédiction de l'homme gris, qu'il ne doutait pas un seul instant que la
métamorphose annoncée ne se fût opérée.

Soudain l'Écossais jeta un cri. La clarté répandue par l'allumette
s'était projetée sur son compagnon et l'Écossais épouvanté venait
d'apercevoir un homme tout noir avec des cheveux blancs comme neige.

--Tu vois bien que je suis le diable, répéta Shoking avec un éclat de
rire strident.

Mais le rustre en doutait maintenant si peu qu'il se mit à pousser des
cris affreux et se réfugia tout en haut de l'échelle qui conduisait à
l'entre-pont.

Alors Shoking s'écria:

--Je suis le diable! crains ma vengeance!

Et il se leva et posa un pied sur l'échelle.

L'allumette venait de s'éteindre et tout était rentré dans les ténèbres.

Mais Shoking, lui aussi, avait un briquet; et l'Écossais, qui faisait
de vains efforts pour soulever le panneau de l'entre-pont, revit tout à
coup la cale éclairée et Shoking, noir comme le plus noir démon, mettant
le feu au reste de paille qui était dans un coin.

Alors l'épouvante de l'Écossais tripla ses forces. Il s'arc-bouta sur
l'échelle, fit un levier de ses deux épaules et donna une si violente
secousse que la clavette du panneau se brisa et que le panneau s'ouvrit.
Et Macferson, éperdu, les cheveux hérissés, se sauva dans l'entre-pont
d'abord, puis sur le pont. Shoking s'était fait un brandon avec de la
paille enflammée et il poursuivait l'Écossais.

--Ah! tu as osé garder le diable! disait-il. Attends... tu vas voir!...

Et il monta sur le pont à son tour.

Alors Macferson se mit à courir en poussant des cris et, arrivé à
la muraille du pont, sentant déjà sur lui la flamme que brandissait
Shoking, il n'hésita plus et sauta dans la Tamise.

--Tu vas te noyer! lui cria encore Shoking; cela t'apprendra à braver le
diable!

Et, tandis que l'Écossais, fou de terreur, fendait l'eau glacée,
Shoking, libre et méconnaissable, s'assit sur le pont et se
dit:--Maintenant, je ne serai pas fâché de voir revenir John le rough.



XX


_Love Lane_, c'est-à-dire la ruelle de l'Amour, dans Rotherithe est une
petite rue assez triste, habitée par des gens paisibles et qui n'ont
jamais connu les orages et les grandes passions.

Il ne s'y trouve pas non plus la moindre maison de nuit, le moindre
public-house mal famé, et on y chercherait vainement un échantillon de
ce fleuve de nudités qui se répand chaque soir, dans le beau quartier,
sous les arcades de Regent street, et dans Hay-markett.

Love Lane, à neuf heures du soir, est désert; et le watchman évite d'y
passer, de peur de réveiller les habitants, en criant les heures de la
nuit.

Ce fut pourtant dans cette rue que John le rough, Nichols et Paddy
arrivèrent un quart d'heure après avoir laissé Shoking dans la péniche,
sous la garde de Macferson l'Écossais.

--Je ne sais pas, dit-il en entrant, pourquoi cet animal de Shoking a eu
si grand'peur de venir avec nous. Les rues sont désertes, et je ne vois
pas le moindre Irlandais sur pied.

--Moi, dit Nichols, je n'ai pas bonne idée. Je crois qu'il a été plus
malin que nous, et que la maison qu'il nous indique pourrait bien être
une souricière où nous tomberions tous les trois.

--Puisque nous avons le mot de passe...

Nichols haussa les épaules.

--Nous allons bien voir, dit John: si la figure qui viendra nous ouvrir
ne nous revient qu'à moitié, nous n'entrerons pas.

--Il faut pourtant, observa Paddy, que nous retrouvions John Colden,
mais moi j'ai une autre idée...--Je crois que ce Shoking s'est moqué de
nous et que le condamné n'est pas à Rotherithe.

--Où serait-il donc, selon toi?

--Dans le Southwark.

--Allons donc!

--Enfin, nous verrons, dit Paddy. En attendant, frappons ici.

Et il s'arrêta devant la maison qui portait le numéro dix-neuf, et
qui était bien celle désignée par Shoking. Une première déception les
attendait. La porte n'avait pas de judas grillé. Néanmoins John sonna.
Aucun bruit ne se fit à l'intérieur. John sonna une seconde fois, puis
une troisième. Enfin une fenêtre s'ouvrit au premier étage et une voix
chevrotante dit:

--Si vous venez chercher monsieur le curé, vous venez trop tard. Il
est parti depuis une heure pour aller assister un malade auprès de la
chapelle.

John et Paddy se regardèrent avec stupeur. La porte à laquelle ils
sonnaient était celle d'un clergyman. Néanmoins John ne se tint pas
pour battu. Il voulut faire usage du prétendu mot de passe que lui avait
donné Shoking:

--La Mersey est prise, dit-il.

--Cela m'est bien égal, répondit la voix chevrotante. Et le sacristain
referma la fenêtre.

--Eh bien! fit Nichols, me croirez-vous. Shoking s'est moqué de nous.

--Il nous le payera, dit John furieux, et tout de suite, encore.

Et John prit sa course, remonta Love Lane et ne voulut rien entendre.
Nichols et Paddy prirent le parti de le suivre. La colère donnait à John
des jambes et de la force; il ne mit pas dix minutes à regagner le bord
de la Tamise. Ses deux compagnons avaient peine à le suivre. Cependant,
au moment où il s'accrochait à la corde qui servait d'échelle pour
monter sur le pont du bateau-écurie, Nichols l'arrêta.

--Voyons, dit-il, calme-toi et pas de bêtises. Que vas-tu faire?

--Étrangler Shoking.

--Ce à quoi je m'oppose, dit Nichols. La police ne t'a-t-elle pas promis
une prime si tu lui, amenais le prétendu lord Wilmot?

--Oui, certes.

--Eh bien! nous voulons notre part de cette prime, comme tu auras celle
de l'autre. Par conséquent, au lieu de noyer ou d'étrangler Shoking, il
faut le conduire à Scotland yard.

John soupira; il lui en coûtait de ne pas se venger tout de suite.
Néanmoins, comme il était Anglais, et que tout Anglais est un homme
pratique, il se résigna, pensant que les guinées de sir Richardson
valaient mieux que le stupide plaisir de tordre le cou à Shoking.

--Soit, dit-il, je ferai ce que vous voudrez.

Et il monta le premier. Paddy et Nichols le suivirent. La nuit était
toujours noire, et John traversa tout l'avant de la péniche, sans rien
voir d'extraordinaire, et sans apercevoir une ombre noire, immobile et
adossée à la muraille du pont. Il arriva au panneau de l'entrepont, posa
le pied sur l'échelle, tira un briquet de sa poche et se procura de la
lumière. Mais soudain un cri d'étonnement lui échappa. Le panneau de
la cale qui se trouvait au bas de l'échelle et qu'il avait pris soin de
fermer eu s'en allant, était grand'ouvert...

--Par saint George! exclama-t-il, qu'est-ce que cela veut dire?

Il sauta à pieds joints dans la cale. La cale était vide. Macferson et
Shoking avaient disparu. Paddy et Nichols répétèrent ce cri d'étonnement
qu'avait poussé John.

--Macferson n'est pourtant pas un traître! disait Nichols.

John furieux remonta sur le pont et, tout à coup, il aperçut l'ombre
noire. Il courut à elle et le rayonnement de la bougie qu'il portait
tomba sur un homme entièrement noir et à demi-nu.

--Un nègre! exclama Nichols.

--Joli moricaud! dit Paddy.

Le nègre riait de ce rire moitié hébété et moitié craintif qui est
familier aux fils du Congo. John le prit par le bras et le secoua:

--Où sont-ils? lui dit-il, faisant allusion à Macferson et à Shoking.

--Massa, pardon, li Neptune, bon nègre, aimé les blancs, répondit le
noir avec un accent guttural et empreint d'un certain grasseyement.

--Je ne te demande pas si tu aimes les blancs, dit John. Je te demande
où _ils_ sont.

--Massa, pardon, répondit encore le nègre. Neptune li pas savoir ce
que mossié blanc veut dire. Neptune sauvé a bord d'un navire, parce
que maître à li battait Neptune bien fort. Neptune venir en Angleterre,
promener dans Londres... toujours... pas trouver d'ouvrage... avoir
grand faim...

--Que le diable t'emporte! s'écria John, ce n'est pas là ce que je veux
savoir. Il y avait deux hommes ici?

--Oh! non... Neptune les avoir pas vus... Neptune tout seul... pas
savoir où li coucher. Li venir ici pour dormir... Massa, pardon... bon
nègre, Neptune... aimé les blancs, si blancs pas maltraiter li....

--Mon cher, dit Nichols, tu n'obtiendras rien de cet homme. C'est un
nègre à moitié idiot, tu le vois bien, et ce qu'il dit est vrai sans
doute.... Il est venu ici et n'a vu personne....

--Et Macferson nous aura trahis, dit Paddy.

--Oh! répondit Nichols, c'est impossible.

--Bah! Shoking avait de l'argent, il le lui aura donné.

--C'est la vérité pure, cela! s'écria John, qui se souvint avoir vu
le le prétendu lord Wilmot jeter des poignées de guinées. Nous sommes
mystifiés comme des enfants.

--En ce moment, on entendit sur le fleuve le sifflement d'une machine à
vapeur.

--Hé! dit Nichols, voici une des chaloupes du _Royalist_. Il ne fait pas
bon ici, filons!

--Filons! répéta John qui, pour calmer sa fureur, donna un violent coup
de pied au nègre.

--Blancs toujours méchants, massa, toujours maltraite Neptune...
pauvre!...

Et Shoking, car c'était bien toujours lui, vit John et ses deux
compagnons, gagner en toute hâte la corde de tribord et disparaître.

--Maintenant, murmura-t-il, je suis bien sûr que John ne me reconnaîtra
jamais.

Il se coucha sur le pont et ne bougea.

La chaloupe du _Royalist_ passa auprès de la péniche et ne s'arrêta
point. Alors Shoking monta sur la muraille du bord et piqua une tête
dans la Tamise, préférant s'en aller par ce chemin, plutôt que
de descendre une seconde fois à Rotherithe, théâtre de toutes ses
mésaventures.



XXI


Il était plus de deux heures du matin, lorsque, cette même nuit, le
révérend Peters Town avait quitté miss Ellen.

Quel plan ténébreux avaient-ils conçu tous deux, le clergyman haineux et
fanatique et la patricienne orgueilleuse et cruelle?

Nul n'aurait pu le dire.

Mais, après le départ du révérend, miss Ellen quitta le pavillon du fond
du jardin et regagna l'hôtel d'un pas leste, la tête fièrement rejetée
en arrière, et les lèvres frémissantes d'une âpre joie.

Jamais peut-être elle ne s'était senti au coeur plus de haine que cette
nuit-là; jamais la perspective d'une vengeance terrible et prochaine ne
lui était apparue aussi nettement.

Les jeunes filles anglaises sont élevées avec une telle liberté que les
domestiques eux-mêmes trouvent naturelles, de leur part, les démarches
les plus excentriques.

Miss Ellen rentrait à toute heure du jour et de la nuit, et la
valetaille ne s'en inquiétait pas.

Ses femmes de chambre l'avaient attendue jusqu'à minuit, puis elles
s'étaient allées coucher, obéissant ainsi à miss Ellen, qui leur avait
enjoint de ne pas demeurer, passé ce temp-là, dans son appartement.

Arrivée dans le vestibule, miss Ellen, qui avait traversé le jardin sans
lumière, alluma une lampe qu'elle avait laissée en bas de l'escalier;
puis elle s'apprêtait à monter chez elle lorsqu'elle aperçut une clarté
dans la cour.

Cette clarté était la réverbération des croisées du premier étage sur le
mur de clôture, et ces croisées-là étaient précisément celle du cabinet
de travail de lord Palmure.

Le parlement, nous l'avons déjà dit, siége la nuit. A l'issue de chaque
séance, lord Palmure avait coutume d'aller à son club et il en sortait
rarement avant l'aube.

Miss Ellen fut donc peu étonnée de voir de la lumière dans son cabinet.

Le noble lord était-il déjà rentré?

Miss Ellen gagna son appartement, se déshabilla toute seule, comme une
fille de bourgeois, s'enveloppa ensuite dans une robe de chambre, et
ouvrit une porte qui, du fond de sa chambre, donnait sur une galerie qui
séparait son appartement de l'appartement de son père.

Puis, un bougeoir à la main, elle traversa cette galerie et arriva à la
porte du cabinet.

Elle frappa deux coup discrets. On ne lui répondit pas. Elle frappa
une seconde fois, même silence. Pensant que son père s'était endormi en
travaillant, elle appliqua son oeil au trou de la serrure.

La grande table chargée de journaux, de livres et de papiers était
placée en face de la porte. Devant cette table, un homme était assis,
tournant le dos à miss Ellen et paraissant absorbé dans une méditation
profonde.

Miss Ellen reconnut la robe de chambre de velours gris et la calotte de
soie qui constituaient le costume d'intérieur de lord Palmure.

Alors elle tourna la clef qui était dans la serrure, ouvrit la porte
et entra. Le rêveur ne bougea point. Un sourire vint aux lèvres de miss
Ellen.

--En ce moment, pensa-t-elle, mon père, qui se croit un grand politique,
s'imagine qu'il tient dans ses mains les destinées du monde.

Et miss Ellen fit un pas encore.

Mais soudain la robe de chambre se dressa, l'homme se retourna et miss
Ellen recula épouvantée et muette. L'homme qui était enveloppé dans la
robe de chambre de lord Palmure et assis devant sa table, ce n'était pas
lui!... C'était l'homme gris!... Et d'un bond, cet homme fut à la porte
dont miss Ellen venait de franchir le seuil, et il la ferma.

Miss Ellen voulut crier, mais sa gorge aride ne rendit aucun son. Elle
voulut fuir, mais ses jambes se trouvèrent rivées au parquet. L'homme
gris souriait.

--Miss Ellen, dit-il, je vous avais promis une visite, je tiens ma
promesse. Et il lui prit la main.

A ce contact, miss Ellen sentit le charme se briser; elle retrouva sa
voix, elle retrouva son énergie physique.--Ah! misérable, dit-elle, vous
ne sortirez pas d'ici! Et se dégageant, elle courut à la cheminée, aux
deux côtés de laquelle pendaient des cordons de sonnette. Mais l'homme
gris y arriva avant elle, et saisissant le cordon il le releva assez
haut pour qu'elle ne put l'atteindre.

--Miss Ellen, dit-il tout bas, je ne veux ni vous assassiner, ni vous
manquer de respect, et je vous jure que je n'opposerai aucune résistance
à vos gens, que vous serez libre d'appeler, après m'avoir entendu.

--Vous! vous encore! disait miss Ellen avec un accent plein de fureur.

L'homme gris ne perdit rien de son calme.

--Écoutez-moi, dit-il, et puis vous ferez ce que vous voudrez.

Et, une fois encore, il laissa peser sur elle ce regard plein de
mystérieux engourdissements qui l'avait déjà fascinée.

--Miss Ellen, votre père est au club, où il joue le whist avec deux de
ses amis qui sont les miens. La partie durera jusqu'à quatre heures du
matin.

Si, à ce moment-là, j'ai fait mon apparition au club, votre père aura
échappé à un grand danger.

--Deux hommes sont apostés au coin de Chester street. Ils ont ordre
de poignarder lord Palmure, si, quand il sortira du club, je ne les ai
point relevés de leur faction. Comprenez-vous? Maintenant, acheva-t-il
en laissant retomber le cordon de sonnette, appelez vos gens, si vous
l'osez.

Miss Ellen, tandis qu'il parlait, avait eu le temps de maîtriser son
épouvante et de reconquérir son sang-froid. A son tour elle le regarda
et soutint l'éclat de ses yeux.

--Allons, dit l'homme gris, j'aime mieux cela; vous êtes une ennemie
avec laquelle il faut compter. La nature de la femme n'est pas maîtresse
d'un premier effroi, mais vous avez l'âme d'un homme, et cette âme a
bientôt réagi. Causons donc, nous avons une heure devant nous.

Et il la prit de nouveau par la main. Cette fois elle ne se dégagea
point et se laissa conduire vers le canapé qui faisait face à la
cheminée. L'homme gris demeura debout devant elle.

--Miss Ellen, vous me haïssez, soyez franche.

--Oui, répondit-elle je vous hais... et je vous brave!

--Vous avez juré ma perte. Et ce sera un beau jour pour vous celui où je
pendrai les pieds dans le vide, devant la porte de Newgate.

--Oh! oui! fit-elle en affrontant de nouveau son regard; et tenez,
je veux être une ennemie loyale. Aujourd'hui encore, je suis en votre
pouvoir et vous pouvez m'assassiner. Faites-le donc ou vous aurez tort.

--Non, dit-il en souriant.

--Ah! reprit-elle, je sais bien que vous possédez des lettres qui
peuvent me déshonorer, et cette possession est, dans votre esprit, la
meilleure des sauvegardes. Eh bien! vous vous trompez, une femme comme
moi sacrifie, au besoin, sa réputation à sa haine.

L'homme gris ouvrit alors la robe de chambre qu'il avait croisée sur sa
poitrine, et il apparut à miss Ellen en toilette de ville, frac noir et
cravate blanche. Puis il tira un portefeuille de sa poche.

--Tenez, dit-il, vos lettres sont là, elles y sont toutes, comptez-les,
vérifiez-les et jetez-les au feu.

Miss Ellen étouffa un cri.--Prenez garde! dit-elle en étendant vers le
portefeuille une main frémissante... prenez garde!

--Je ne vous crains pas, répondit-il.

Miss Ellen était pâle de fureur:--Oh! dit-elle en saisissant le
portefeuille, vous vous croyez donc bien fort?

--Assez, répondit-il. Et un nouveau sourire glissa sur ses lèvres.



XXII


Miss Ellen eut un élan de générosité, alors.

Elle avait pris le portefeuille dans ses mains convulsives. Au lieu de
le jeter au feu, elle le posa sur la table.

--Non, dit-elle, vous vous méprenez sur moi, à votre tour, et je ne veux
pas frapper un ennemi désarmé. Reprenez ces lettres, la lutte engagée
entre nous n'en sera que plus ardente et plus acharnée.

L'homme gris souriait toujours.

--Écoutez-moi encore, dit-il. Tout à l'heure, je vous ai dit que si je
ne reparaissais pas au club de votre père avant quatre heures du matin,
lord Palmure, en sortant, serait poignardé.

--Oui, vous m'avez dit cela.

--Eh bien, je mentais. Je n'ai pas vu votre père, je ne sais pas s'il
est au club, je n'ai donné aucun ordre et il ne court pas le moindre
danger.

--Enfin, vous le voyez, je suis sans armes. Donc, vous avez vos lettres,
vous ne craignez pas pour la vie de votre père, et rien ne vous
empêche de sonner vos gens, de me faire arrêter par eux et d'avertir
Scotland-yard que vous tenez enfin cet homme après qui toute la police
de Londres court inutilement depuis huit jours.

Et toujours calme, toujours souriant, l'homme gris avait croisé ses bras
sur sa poitrine et regardait miss Ellen.

Miss Ellen avait les narines frémissantes, l'oeil en feu, et tout son
corps était agité d'un tremblement convulsif.

--Monsieur, lui dit-elle, vous êtes bien hardi ou bien imprudent de me
parler ainsi.

--Vous trouvez?

--J'ai juré de vous livrer à la justice anglaise, vous le savez, et vous
venez vous mettre à ma discrétion.

--Oui, fit-il d'un signe de tête.

--Eh bien! oui, dit-elle, vous avez raison, après tout. Je veux votre
perte, mais je ne la veux pas par une trahison. Vous avez eu raison de
vous désarmer devant moi, car je ne vous frapperai pas. Emportez mes
lettres, si bon vous semble, allez-vous en librement dans tous les cas;
ce n'est pas sous le toit de lord Palmure que les policemen viendront
vous arrêter.

Le sourire abandonna les lèvres de l'homme gris.--Miss Ellen, dit-il,
vous n'êtes pas encore la femme que je rêve, mais vous avez déjà fait un
pas vers mon but.

--En vérité! fit-elle avec ironie.

--Votre haine devient plus loyale.

--Oui, dit-elle, mais cette haine est féroce.

--Soit, mais elle sert mes projets dans l'avenir.

--Vraiment, vous avez des projets qui me concernent? fit la patricienne
avec un accent de dédain suprême.

--Peut-on les connaître?

Je suis venu ici pour vous en parler.

--Eh bien! je vous écoute...

Et une fois encore elle supporta son regard.

Cela tenait peut-être, du reste, à ce que cet homme étrange chargeait
plus ou moins ce regard de ce fluide électrique et fascinateur qui était
en son pouvoir. Elle était assise en face de la cheminée et l'homme
gris, qui s'y était adossé, demeurait debout. N'eût été l'heure avancée
de la nuit, on eût pu croire que miss Ellen recevait la visite d'un
gentleman, son parent, son ami ou son fiancé.

--Miss Ellen, reprit-il avec cet accent de courtoisie parfaite et cette
aisance de manières qui faisaient de lui, à l'occasion, un gentilhomme
accompli, vous êtes jeune, vous êtes belle, vous êtes douée d'une haute
intelligence et d'une rare énergie; vous serez une des plus riches
héritières du Royaume-Uni. La cause que vous servirez triomphera.

--Je l'espère.

--Pardon, vous vous méprenez. Ce n'est pas celle que vous servez
maintenant, mais celle que vous servirez plus tard.

--Et qu'elle est cette cause? dit-elle.

--Celle de l'Irlande.

Un nouvel éclat de rire, plein de mépris, mit à nu ses dents
éblouissantes.

--Votre père avait un frère qui est mort pour elle, poursuivit-il
gravement.

--Ce frère était un rebelle et un traître.

--Miss Ellen, un jour viendra où le traître, à vos yeux, ne sera pas sir
Edmund, mais...

--N'achevez pas! dit-elle avec un geste de colère superbe, vous allez
parler de mon père, je crois!

--Donc, reprit-il, un jour viendra, et ce jour n'est pas loin, où votre
jeunesse, votre beauté, votre fortune, votre intelligence seront au
service de l'Irlande, le berceau de vos aïeux.

L'assurance avec laquelle parlait l'homme gris, avait fini par troubler
profondément miss Ellen.

--Oh! dit-elle, allez-vous-en, monsieur... allez-vous-en!

--Pas avant de vous avoir dit comment s'opérera la métamorphose que je
prédis.--Elle se résume en deux mots.

--Vous m'aimerez!

Miss Ellen étouffa un cri. Le rouge lui monta au visage, tout son sang
patricien se révolta.--Mais sortez donc! dit-elle, sortez donc! ou je
perds la tête et j'appelle à mon aide... sortez, monsieur!

L'homme gris, en parlant, s'était éloigné de la cheminée et il avait
gagné peu à peu un angle de cette vaste pièce qui servait de cabinet de
travail à lord Palmure, et dont les murs étaient couverts d'une boiserie
à panneaux.

Tout à coup et comme miss Ellen répétait pour la troisième fois, en lui
montrant la porte:--Mais sortez donc!

L'homme gris poussa un ressort derrière lui, un des panneaux
s'entr'ouvrit, et miss Ellen se trouva seule. Son étrange visiteur avait
disparu. Non par la porte, mais par une issue secrète que miss Ellen ne
connaissait pas, que lord Palmure ignorait aussi peut-être, bien qu'ils
fussent chez eux. Ainsi donc, l'homme gris pouvait pénétrer chez lord
Palmure sans que personne le vît, et il en pouvait sortir de la même
manière... Miss Ellen était comme pétrifiée.

Enfin, elle fit un effort suprême, elle secoua la torpeur léthargique
qui s'était emparée d'elle, elle courut à cet angle, dans lequel une
porte s'était ouverte. D'une main elle tenait un flambeau, de l'autre
elle cherchait ce ressort mystérieux qu'avait pressé l'homme gris. Mais
elle ne trouva rien.

En vain, sonda-t-elle les moulures du panneau; il n'offrait ni fente ni
rainure. Elle frappa dessus à poing fermé: le panneau rendit un son
mat. Alors elle reposa le flambeau sur la cheminée et se dit:--Suis-je
folle? ou bien fais-je un rêve?

Le portefeuille laissé par l'homme gris était là pour lui répondre:
Elle s'en saisit avidement, elle l'ouvrit et les lettres qu'elle avait
écrites à Dick Harrisson s'en échappèrent. Alors elle se mit à les
compter, car elle en savait le nombre, et soudain, elle pâlit. Il en
manquait une, et c'était celle précisément qui établissait clairement
qu'elle avait succombé à la séduction.

Alors miss Ellen se redressa, échevelée; on eût dit une furie.--Oh! le
misérable! s'écria-t-elle, il m'a donc encore jouée!... Et elle jeta les
lettres au feu, et avec elles le portefeuille, ajoutant:--Cette fois je
serai sans pitié.

Tandis que la dernière lettre flambait, le bruit de la porte de l'hôtel
se refermant arriva jusqu'à elle. C'était lord Palmure qui rentrait.



XXIII


Miss Ellen hésita un instant. Attendrait-elle son père dans le cabinet,
ou bien rentrerait-elle chez elle par la galerie? Si l'homme gris se fût
en allé par la porte, peut-être eût-elle jugé inutile de rien dire à
son père. Mais après cette sortie bizarre, cette évasion plutôt, de
son ennemi, miss Ellen avait besoin de lord Palmure, ne fût ce que pour
savoir s'il connaissait ce passage mystérieux.

Ellen resta donc dans le cabinet et attendit.

Lord Palmure entra et s'arrêta ébahi sur le seuil.--Que faites-vous donc
ici, Ellen, lui dit-il, et à pareille heure?

--Mon père, dit froidement la jeune fille, vous savez nos conditions.

--Oui, je dois être le bras qui agit et vous la tête qui dirige,
n'est-ce pas?

--Vous devez être aussi le père qui conseille, et qui apprend à sa fille
les choses qu'elle ignore.

--Que voulez-vous dire, Ellen?

--Mon père, avant de vous expliquer ma présence ici, laissez-moi vous
questionner, et ne vous étonnez pas de mes questions.

--Cette maison que nous habitons est-elle à nous?

--Sans doute. Je la tiens de mon père. Pourquoi?

--Attendez, dit encore miss Ellen. Les boiseries de cette salle
sont-elles anciennes?

--Oui, je les ai toujours vues.

--Et cette salle n'a que deux portes?

--Vous le voyez bien.

--Mon père, vous vous trompez. Il y a ici une troisième porte.

Elle reprit le flambeau et dit:--Venez avec moi.

Lord Palmure la suivit dans cet angle où elle avait fait de vaines
recherches.

--Cette porte doit être là, dit-elle.

Lord Palmure prit le flambeau à son tour et le promena tout près de la
boiserie, en haut et en bas, en long et en large.--Où diable voyez-vous
une porte? dit-il.

--Je ne la vois pas, mais je suis sûre qu'elle existe.--Il y a mieux,
dit miss Ellen avec un accent de conviction qui acheva de stupéfier lord
Palmure, je l'ai vu fonctionner. Elle s'est ouverte...

--Il y a vingt minutes,--devant un homme qui était ici il y a une heure.

Lord Palmure fit un pas en arrière.

--Il était ici, revêtu de votre robe de chambre, coiffé de votre calotte
de soie, assis devant votre table et tournant le dos à cette porte qui
donne dans la galerie et par laquelle je suis entrée.

Lord Palmure regarda sa fille et parut se demander si elle n'avait pas
perdu la raison. Mais elle lui montra du doigt la robe de chambre que
l'homme gris avait jetée sur un siége.

--Enfin, s'écria lord Palmure, cet homme?

--C'est _lui_.

Et dans ce mot, il eut un tel accent de haine que lord Palmure ne s'y
trompa point.

_Lui_! c'était cet homme qui avait osé braver sa fille, cet homme qui
était l'âme et la tête des Irlandais qui conspiraient, c'était cet homme
gris, enfin, que la police traquait et qui, au mépris de la police,
osait pénétrer de nuit dans la maison d'un pair d'Angleterre et
rechercher un tête-à-tête avec sa fille! C'était encore ce même homme
qui avait eu l'audace de lui couvrir le visage d'un masque de poix et
de le jeter garrotté dans un coin du jardin de mistress Fanoche. Tant
d'audace confondait le noble pair.

--Ellen, dit-il, je vais vous donner un conseil.

--Ne vous obstinez point à lutter contre cet homme. Nous allons quitter
l'Angleterre, nous voyagerons, nous...

--Ah! mon père! s'écria la jeune fille, vous manquez donc de courage
pour la lutte!

--Non, mais j'ai peur pour toi...

Mon père! le dernier jour de triomphe a lui pour ce misérable, et je le
terrasserai.

Lord Palmure cherchait toujours avec les mains une fente quelconque: à
ce panneau qui, au dire de sa fille, s'était entr'ouvert.

--Rien, rien, disait-il. Cela tient de la magie... à moins que vous
n'ayez eu une hallucination.

Mais Ellen ne répondit pas. Elle courut à la fenêtre, l'ouvrit et prêta
l'oreille...

Un coup de sifflet avait traversé l'espace.

--Qu'est-ce que cela? demanda lord Palmure.

--Attendez-moi ici, mon père, répliqua-t-elle.

Elle courut vers la porte de la galerie et disparut.

Au bout de cette galerie, il y avait un petit escalier tournant qui
descendait dans le jardin. Il était alors quatre heures du matin et le
jour était loin encore. Miss Ellen traversa le jardin et alla ouvrir la
petite porte. Ce coup de sifflet qu'elle venait d'entendre, c'était le
signal convenu entre elle et Paddy. Celui-ci, en la quittant pour
aller rejoindre Nichols et Macferson, lui avait promis de revenir, s'il
surgissait quelque chose de nouveau.

--Eh bien? lui dit miss Ellen.

Paddy lui raconta de point en point les événements qui avaient précédé
l'arrestation de Shoking et ce qui s'en était suivi. Puis ce récit
achevé, il ajouta:

--Moi, j'ai une toute autre idée et je crois savoir où est le condamné à
mort.

--Ah! fit miss Ellen, que la capture de John Colden n'intéressait que
médiocrement.

--Vous êtes venue plusieurs fois dans le Southwark, n'est-ce pas,
milady?

--Alors vous savez où est l'église Saint-George?

Miss Ellen tressaillit en pensant que c'était dans le cimetière que Dick
Harrisson était enterré.

--Eh bien! il y a de la lumière toute la nuit dans le clocher, et John
Colden serait caché là que ça ne m'étonnerait pas.

--Et tu as fait part, sans doute, de cette observation à tes compagnons
de cette nuit? demanda miss Ellen avec anxiété.

--Non, milady. J'ai réfléchi qu'il valait mieux vous en parler
auparavant.

--Eh bien! dit vivement miss Ellen, si tu tiens à nos conventions,
souviens-toi de ce que je vais te dire.--Garde pour toi cette
découverte. Nous n'avons plus besoin d'eux.

Et miss Ellen se disait à part elle:

--Ce n'est point John Colden qui est dans le clocher, je le sens au
battement de mon coeur: c'est _lui_. Puis elle dit tout haut:--Viens
avec moi.

Et lorsque Paddy fut entrée dans le jardin, elle referma la porte.
Paddy la suivait docilement. Elle le conduisit au pavillon, dans un coin
duquel le jardinier serrait ses outils, et, lui montrant une pioche, un
marteau et un ciseau à froid:--Prends cela et suis-moi, dit-elle.



XXIV


Paddy ne savait pas trop ce que miss Ellen attendait de lui. Mais il
avait fait le sacrifice de sa volonté, du moment où il s'était remis
dans les mains de cette femme dont il connaissait tous les instincts
pervers. Paddy pensait, du reste, ce que pensent beaucoup de gens du
peuple, à qui l'éducation a fait défaut, et dans l'esprit desquels il
n'y a qu'heur et malheur dans ce monde. Il était si pauvre, il avait
femme et enfants, il n'avait donc pas le moyen d'être honnête.
Dès l'instant qu'il vendait sa conscience, il devait observer
scrupuleusement les conditions du marché.

Miss Ellen le conduisit à travers le jardin jusqu'à l'hôtel, lui fit
gravir le petit escalier, traversa la galerie et l'introduisit dans le
cabinet de lord Palmure. Celui-ci, qui n'était pas encore revenu de la
stupéfaction que lui avait fait éprouver le récit de sa fille, fronça le
sourcil en voyant entrer Paddy.

--Quel est cet homme déguenillé? dit-il.

--Un homme que j'emploie.

--Mais, pourquoi ces outils?

--Mon père, dit la jeune fille, je n'ai pas été le jouet d'une
hallucination; il y a là une porte secrète, un passage, et il faut
savoir où ils conduisent.

Sur ces mots, elle prit un flambeau et se dirigea vers l'angle du
cabinet où son père et elle s'étaient vainement livrés aux plus
minutieuses investigations. Une dernière fois elle promena le flambeau
sur tous les points du panneau de boiserie, et toujours avec le même
insuccès. Alors elle dit à Paddy:

--Prends le ciseau et le marteau, et pratique-moi un trou là-dedans.

Lord Palmure, cédant à l'ascendant que sa fille exerçait sur lui, ne
s'opposa point à ce travail. Docile comme un esclave, Paddy se mit donc
à l'ouvrage; il enfonça le ciseau à froid dans le milieu du panneau, à
coups de marteau.

--Mais, observa lord Palmure, nous allons réveiller toute la maison, et
mettre nos gens dans le secret.

--Fermez la porte au verrou, dit tranquillement miss Ellen.

Paddy continuait sa tâche. Le ciseau traversa la boiserie dans toute son
épaisseur, mais alors il rencontra un corps dur.

--C'est la muraille, dit lord, Palmure.

--Non, répondit Paddy, c'est comme une plaque de tôle.

--Eh bien? il faut arracher le morceau, ordonna encore miss Ellen. La
besogne était facile. Attaqué adroitement en plusieurs endroits, le
panneau fut soulevé avec la pince et se brisa. Alors miss Ellen eut un
cri de triomphe. Le panneau recouvrait une porte de fer sur laquelle on
avait appliqué un enduit couleur de plâtre. On n'apercevait ni gonds ni
serrures, mais un petit bouton de cuivre se trouvait dans un angle,
et un coup de marteau fut donné dessus par le rough. Soudain la porte
s'ouvrit toute grande, et une bouffée d'air humide vint frapper au
visage lord Palmure et sa fille. La porte ouverte laissait voir un
étroit corridor pratiqué dans l'épaisseur du mur, et plongé dans
l'obscurité.

--Allons, mon père, dit miss Ellen il faut avoir le coeur net de tout
cela.

--C'est mon avis. Mais avant de se mettre en route, il alla prendre deux
revolvers qui se trouvaient sur sa cheminée, et il en tendit un à sa
fille.

Miss Ellen s'en empara. Puis elle remit le flambeau à Paddy et lui dit:
Passe le premier.

Paddy serait allé en enfer, du moment où miss Ellen ordonnait. Le
couloir n'avait que quatre ou cinq pas de longueur. Au bout du couloir,
il y avait un escalier. Paddy s'y engagea. Il élevait le flambeau
au-dessus de sa tête afin de guider les pas de miss Ellen, qui venait
derrière lui, et de lord Palmure, qui fermait la marche.

L'escalier, également pratiqué dans l'épaisseur du mur, tournait sur
lui-même avec une raideur extrême. Il y régnait un air humide et fétide.
A la trentième marche, Paddy s'arrêta.

--Qu'est-ce? demanda miss Ellen.

--J'entends du bruit.

Miss Ellen prêta l'oreille. Un mouvement sourd assez semblable au bruit
lointain de la mer se brisant sur des rochers arriva jusqu'à elle.

--Si tu as peur, dit-elle, donne moi le flambeau, je passerai la
première.

--Non, milady, répondit Paddy, je n'ai jamais peur.

Et il continua à descendre.

Un changement de température s'opérait peu à peu; l'air devenait plus
vif et il était plus pur.

Miss Ellen en conclut qu'ils avaient dépassé le niveau de la maison et
qu'ils s'enfonçaient sous terre.

Enfin l'escalier eut un terme. Paddy foula tout à coup une terre fine,
humide, presque boueuse et tous trois se trouvèrent dans une espèce de
cave de forme ronde, au fond de laquelle s'ouvrait un boyau souterrain
qui paraissait s'éloigner horizontalement. Ce boyau était assez large;
cependant, avant de s'y engager, miss Ellen se tourna vers son père:

--Ainsi, dit-elle, vous n'avez jamais eu connaissance, ni de ce
souterrain, ni de cet escalier?

Tous deux doivent exister depuis plusieurs siècles. Regardez ces pierres
de voûte, ces murailles, comme tout cela est noir.

--C'est vrai. Puis, tout à coup, et comme ce murmure sourd qu'ils
avaient déjà entendu paraissait grandir, lord Palmure se frappa le
front.

--Attendez donc, je crois me rappeler à présent. Nous devons être tout
près de White-Hall.

Ce souterrain a dû être creusé au temps de la captivité du roi Charles
1er que ses partisans essayèrent de délivrer. Et si je ne me trompe, il
aboutit à la Tamise, presque au niveau du pont de Westminster, et ce que
nous entendons, c'est le bruit de l'eau qui se brise contre les piles,
car, vous le savez, la Tamise fait un coude assez brusque en cet
endroit.

--Eh bien! allons, dit miss Ellen.

Et prenant le flambeau des mains de Paddy, elle s'engagea la première
dans le souterrain, s'adressant mentalement cette question: Comment
l'homme gris a-t-il découvert ce passage?



XXV


Lord Palmure avait raison sans doute en disant que ce souterrain avait
dû être creusé par les partisans du malheureux roi Charles Ier.

En de certains endroits, à mesure que miss Ellen et ses deux compagnons
avançaient, ils remarquaient des éboulements déjà anciens, et, n'eût
été, sur le sol, qui était naturellement humide, une trace de pas toute
fraîche, on aurait pu croire que depuis deux siècles aucun être humain
n'avait passé par là. Ces traces devaient être celles de l'homme gris.
Miss Ellen continuait à marcher la première. A mesure qu'ils avançaient,
ce bruit sourd, ce clapottement, qui annonçait le voisinage de la
Tamise, devenait plus strident.

Bientôt la flamme des flambeaux oscilla sous l'effort du vent qui
s'engouffrait dans le boyau souterrain. Miss Ellen l'abrita de sa main,
avançant toujours. Mais tout à coup le vent survint si violent que le
flambeau s'éteignit, et que les trois voyageurs nocturnes se trouvèrent
dans l'obscurité. Miss Ellen eut une exclamation de rage. Elle n'avait
emporté ni allumettes ni briquet. Heureusement Paddy avait sur lui une
de ces boîtes d'allumettes anglaises, à l'usage des fumeurs, qui ne
flambent pas, mais qui pétillent quelques instants, et deviennent toutes
rouges.

--En voilà assez, dit-il, pour battre en retraite.

--Battre en retraite? fit miss Ellen.

--Sans doute, fit lord Palmure.

--Non pas, dit miss Ellen: devrais-je marcher dans les ténèbres, j'irai
jusqu'au bout. Et elle continua à marcher dans une demi-obscurité, car
les allumettes de Paddy ne projetaient que des lueurs douteuses et qui
s'éteignaient presque aussitôt. Comme le vent avait soufflé la bougie,
miss Ellen ne s'était pas aperçue que le souterrain formait un coude
assez prononcé, et c'était ce coude qui avait permis au vent d'arriver
plus violent et plus direct. Mais la jeune fille, en revanche, sentit
que le sol devenait de plus en plus humide sous ses pieds, et bientôt
elle marcha dans l'eau. Une seconde fois, lord Palmure proposa de
revenir en arrière, miss Ellen s'y opposa. Tout à coup une lueur vint
la frapper au visage. C'était un point rougeâtre qui brillait dans
l'éloignement. On eût dit une lampe suspendue à la voûte du souterrain.

--Nous n'avons plus besoin des allumettes de Paddy, dit alors miss
Ellen. Et, bien qu'elle eût de l'eau jusqu'à la cheville, elle doubla le
pas.

Lord Palmure allait toujours, le doigt sur la détente de son revolver,
prêt à faire feu si quelque danger venait à surgir et menaçait sa fille.
Miss Ellen avait pris la lumière pour guide. Chose assez étrange!
tandis que cette lueur paraissait lointaine encore, le bruit devenait
assourdissant, si bien qu'on aurait pu croire que le fleuve roulait au
milieu du souterrain et le traversait. Le souterrain aboutissait à la
Tamise et cette lumière qu'elle voyait, c'était un bec de gaz qui était
placé de l'autre côté, sur l'eau, juste en face de l'orifice. Tous
trois atteignirent l'extrémité du souterrain, qui se terminait par une
ouverture pratiquée dans la digue du fleuve à deux pieds au-dessus de
l'eau. Miss Ellen, arrivée la première, put se rendre compte alors du
chemin qu'avait suivi l'homme gris. Un anneau de fer scellé dans une
pierre attestait qu'on y avait amarré un bateau. Ainsi l'homme gris
était venu en barque et s'en était allé de même.

--Eh bien! dit lord Palmure, à quoi a servi cette exploration?

--A me donner une idée, dit miss Ellen.

--Ah! laquelle.

--C'est mon secret pour le moment, mon père. Vous savez nos conditions.
Eh bien! permettez-moi de les maintenir. A présent, revenons sur nos
pas. Nous n'avons pas le moindre danger à courir, car le souterrain
n'a ni bifurcation ni irrigation, et Paddy fera bien de ménager ses
allumettes pour l'escalier.

Ils s'en retournèrent donc dans les ténèbres, tâtant avec la main, les
parois humides du souterrain. Lorsque ces parois s'élargirent tout à
coup, miss Ellen, qui avait continué à marcher la première, comprit
qu'ils étaient dans la salle ronde. Alors Paddy fit usage des
allumettes, sans la lueur desquelles ils eussent tâtonné longtemps avant
de retrouver l'escalier; et un quart d'heure après, tous trois étaient
de retour dans le cabinet de lord Palmure. Miss Ellen mit alors une
bourse dans la main de Paddy:

--Voilà, dit-elle, pour t'encourager à garder le silence. C'est une
gratification en dehors de tout ce que je t'ai promis.

Paddy prit la bourse sans joie, en baissant la tête, comme un homme
résigné à tout.

--Vous n'avez pas besoin d'acheter mon silence, milady, dit-il: du
moment où j'ai accepté le rôle d'esclave, je vous appartiens.

Miss Ellen haussa imperceptiblement les épaules, puis, s'adressant à son
père:

--Les ouvriers habiles ne manquent pas dans Londres.

Ce panneau brisé, cette porte enfoncée, il faut que tout soit réparé
aujourd'hui même, car l'homme gris peut revenir et il faut qu'il ne
s'aperçoive de rien.

Sur ces mots, miss Ellen fit signe à Paddy de le suivre. Les premiers
rayons de l'aube glissaient au travers de ce brouillard jaune qui pèse
sur Londres six mois de l'année. Conduit par la jeune fille, le rough
traversa de nouveau la galerie, descendit par l'escalier de service et
arriva dans le jardin. Quand ils furent à la petite porte, Paddy parut
attendre de nouveaux ordres.

--C'est aujourd'hui dimanche, c'est aujourd'hui par conséquent, que
l'abbé Samuel viendra visiter ta femme et tes enfants.

Tu m'as parlé, d'une lumière dans le clocher de Saint-George? et tu
crois que c'est John Colden qui s'y trouve caché?

--Je le jurerais.

--Eh bien! tu diras à l'abbé Samuel ceci: il y a trois hommes à la
recherche du condamné à mort, et tu nommeras les hommes dont tu m'as
parlé;--ces hommes ont formé le projet d'entrer dans l'église la nuit
prochaine et de s'emparer de celui qui se cache dans le clocher.

--Mais, si je préviens l'abbé, qui est Irlandais...

Un sourire passa sur les lèvres de miss Ellen.

--Fais ce que je dis, et ne cherche pas à comprendre.



XXVI


Miss Ellen avait parfaitement deviné le moyen employé par l'homme gris
pour quitter le souterrain et retourner dans le Southwark.

A Londres, où la Tamise est cinq ou six fois plus large que la Seine, il
y a des milliers de barques sur le fleuve.

L'absence de quais force les négociants à avoir leurs magasins ouverts
sur le fleuve: de là pour eux, la nécessité d'avoir une barque.

De distance en distance une rue étroite descend jusqu'à la rivière.
C'est presque toujours en face de cette rue qu'on amarre les bateaux.

La nuit, le premier venu est libre de détacher un bateau, et de s'aller
promener sur la Tamise à ses risques et périls, par exemple, car il peut
manoeuvrer maladroitement son embarcation et chavirer; ou bien encore
rencontrer les gens de police du _Royalist_ et ne pas leur donner
des explications suffisantes pour qu'ils lui laissent continuer sa
promenade.

Ces deux chances à courir n'avaient probablement pas beaucoup ému
l'homme gris, car il avait traversé la première fois la Tamise dans un
étroit bateau, et avait amarré cette petite embarcation à l'anneau de
fer remarqué par miss Ellen.

Le bateau, solidement attaché, n'avait été vu par personne sans doute,
car l'homme gris, après sa brusque et mystérieuse sortie du cabinet
de lord Palmure, regagnant la Tamise par le souterrain, le trouva à la
place où il l'avait laissé.

Il remonta dedans, prit l'unique aviron qui s'embossait à la poupe dans
une entaille et se mit à _godiller_, pour nous servir du terme consacré.

En moins d'un quart d'heure, l'homme gris eut traversé la Tamise.
Il atteignit le Southwark, laissa la barque où il l'avait prise
et s'enfonça dans le dédale de petites rues noires qui environnent
Saint-George. Les abords de l'église étaient plongés dans le brouillard
et le silence.

La lampe s'était éteinte en haut du clocher, et il ne passait personne
au long du cimetière dont la grille, au lieu d'être fermée, avait été
poussée tout contre, de façon que l'homme gris pût rentrer quand bon lui
semblerait.

Cependant, comme il arrivait à cette grille, il lui sembla qu'il
entendait une sorte de gémissement.

Il entra dans le cimetière et prit le sentier qui conduisait à la petite
porte du choeur.

Alors il entendit plus distinctement les gémissements, et, ayant fait
quelques pas encore, il vit une forme noire accroupie sur le seuil de la
porte. Cette forme noire était un homme, et cet homme tenait son front
dans ses mains.

Comme la nuit était sombre et le brouillard épais, il eût été difficile
à l'homme gris de voir le visage de cet homme. Aussi s'arrêta-t-il
brusquement et s'écria-t-il: Qui est là?

La forme noire se dressa et une voix lamentable répondit: C'est moi...
moi, Shoking....

--Ah! c'est toi, dit l'homme gris, dont Shoking avait pareillement
reconnu la voix.

--Qu'est-ce que tu as donc? on dirait que tu pleures. Que t'est-il donc
arrivé?

--Un grand malheur. Tout à fait personnel, maître; cela ne regarde que
moi.

L'homme gris tira une petite clé de sa poche, ouvrit la porte du choeur,
et introduisit Shoking dans l'église.

L'obscurité était plus grande encore à l'intérieur qu'au dehors.

--Ne fais pas de bruit, dit l'homme gris en prenant Shoking par la main
et en l'entraînant vers l'escalier du clocher, il ne faut pas réveiller
le vieux sacristain.

Shoking monta, sans souffler mot de son malheur; mais il poussa des
soupirs à fendre l'âme, et l'homme gris disait:

--Qu'est-ce qu'il peut donc bien avoir, l'ami Shoking.

Après être arrivé dans la chambrette qu'il habitait en reclus, l'homme
gris, qui s'était procuré de la lumière, devina, sinon la vérité tout
entière, au moins une partie de la vérité. L'homme qu'il avait devant
lui avait bien la voix de Shoking, mais plus rien que la voix.

Ce n'étaient plus les cheveux roux de Shoking, la peau blanche de
Shoking.

L'homme gris avait devant lui un vieux nègre à cheveux blancs, lequel
pleurait comme s'il avait reçu des centaines de coup de fouet.

--Ah! mon Dieu! dit-il, qu'as-tu donc fait? est-ce que tu as bu, par
hasard, la potion préparée pour John Colden?

--Hélas! oui, dit Shoking en levant au plafond des yeux pleins de
larmes.

--Mais pourquoi?

--Pour sauver ma vie.

Et Shoking, appelant à lui tout son courage, raconta comment il était
tombé dans les mains de John le rough et de ses associés et s'était
trouvé dans la cruelle alternative de devenir nègre ou d'aller servir,
au fond de la Tamise, de nourriture aux poissons.

Cependant il ne put s'empêcher de sourire à travers ses larmes, quand il
fit le récit de son entrevue sur le pont de la péniche avec John, qui ne
le reconnaissait pas et l'avait pris pour un véritable nègre.

--Eh! bien dit alors l'homme gris, pourquoi te désoles-tu. Parce que tu
crains de rester nègre? Tu tenais donc bien à ton physique? As-tu donc
une maîtresse? Es-tu amoureux?

--Ni l'un ni l'autre, je suis trop vieux.

--Eh bien! alors qu'est-ce que cela peut te faire d'être noir ou blanc?

--Mais, maître, comment, à présent, pourrai-je redevenir lord Wilmot?

L'homme gris partit d'un éclat de rire.

D'un mot, Shoking avait éclairé la situation.

Une fois hors de danger, le vaniteux mendiant s'était pris à songer que
jamais on n'avait vu un nègre devenir lord, et il avait déjà joué le
rôle de lord Wilmot assez souvent pour y tenir.

De là ce désespoir auquel il était en proie.

Ce que regrettait Shoking désormais, c'était la ruine de ses espérances
vaniteuses. Mais l'homme gris se hâta de lui dire: Console-toi, tout
peut s'arranger. Tu ne t'appelleras plus lord Wilmot, mais tu peux:
devenir le marquis de Valdemar-y Mendoza-y-Perez.

--Qu'est-ce que cela? dit Shoking ébloui par un titre pompeux.

--Un Brésilien fort riche, un mulâtre héritier d'un seigneur portugais
et qui remue des millions et des pierreries. Et puisque je t'avais crée
lord, rien ne m'empêche de te faire marquis. Il y a mieux, tu seras
d'autant plus sérieusement marquis que personne, désormais, ne pourra
plus reconnaître le mendiant Shoking.

Et Shoking, qui ne pleurait plus, finit par sourire, et l'homme gris
murmura:

--O vanité! tu seras donc toujours la reine de ce bétail méprisable
qu'on appelle les hommes.

Shoking n'entendit point ces paroles. Shoking songeait que les
Brésiliens sont bardés de décorations, et que le grand cordon d'un ordre
de l'Éléphant blanc ou noir, lui irait à ravir. Shoking était consolé.



XXVII


Revenons à présent à un personnage de notre récit que nous avons un peu
perdu de vue.

Nous voulons parler de l'abbé Samuel, ce jeune et ardent apôtre, que le
peuple du Wapping, du Southwark et de Rotherithe adorait.

On était au dimanche matin. L'abbé Samuel avait célébré la messe dans
la pauvre église de Saint-Gilles, devant une assistance de fidèles
agenouillés sur les dalles, car les catholiques de Londres sont trop
indigents pour payer des bancs et des chaises. Il était monté en chaire,
et son sermon, d'une éloquente simplicité, avait eu pour thème: la
charité. Il disait: Donnez, vous qui êtes pauvres, l'obole du publicain
est plus agréable au Seigneur que les richesses du pharisien. Donnez
la moitié du morceau de pain noir que vous avez à ceux qui ont faim, et
Dieu tiendra cette aumône pour agréable.

Puis il avait parlé du peuple d'Israël, poursuivant à travers le désert
sa marche vers la terre promise, et il avait comparé l'Église d'Irlande
à ces antiques serviteurs de Dieu que les Égyptiens avaient bannis.

Et tandis qu'il parlait, ni lui, ni aucun des fidèles n'avait remarqué
deux hommes vêtus de noir, qui se trouvaient derrière un pilier,
écoutant attentivement ses paroles.

Quand il descendit de la tribune sacrée pour reprendre l'office, ces
deux hommes se glissèrent hors de l'église, s'éloignèrent d'un pas
rapide dans la direction de Soho square et ne s'arrêtèrent que sur la
petite place de _Craven chapel_. Alors ces deux hommes, dont l'un était
vieux et l'autre jeune encore se regardèrent.--Eh bien! dit le dernier,
que pensez-vous de cet homme?

--Je pense, répondit le vieux, qui n'était autre que le clergyman Peters
Town, je pense que si de tels hommes étaient nombreux dans le clergé
catholique, la moitié du Royaume-Uni finirait par se convertir à leur
foi.

--Heureusement qu'il est presque seul à Londres.

--Oui, mais il a su se créer de nombreux disciples. Il est un des deux
hommes que nous redoutons. L'autre est ce personnage introuvable qui met
la police sur les dents, et qu'on appelle du singulier nom de l'_homme
gris_.

--N'avez-vous pas reçu un billet de miss Ellen Palmure, ce matin?

--Oui. Elle me dit que dans trois jours, cet homme sera en notre
pouvoir. Mais c'est celui-là que je voudrais avoir, ajouta le révérend
Peters Town, faisant allusion à l'abbé Samuel.

--Hélas! dit le jeune clergyman, c'est impossible. La liberté anglaise
tolère le culte catholique, et aucune preuve n'existe de la complicité
de l'abbé Samuel avec les rebelles Irlandais.

--Écoutez, mon jeune ami, reprit le révérend Peters Town, tandis qu'il
débitait son sermon, j'ai beaucoup réfléchi. Cet homme est peut-être
ambitieux... et peut-être pourrions-nous le gagner...

--Pas en lui offrant des richesses toujours; il a distribué son
patrimoine en aumônes.

--Les honneurs le séduiraient peut-être, et je donnerais beaucoup à la
seule fin de causer une heure avec lui.

--Quelle singulière idée!

--J'ai formé un projet.

--C'est d'avoir avec lui une entrevue.

--Et vous lui demanderiez cette entrevue?

--Non pas moi, mais vous.

Le jeune clergyman était stupéfait et regardait le révérend Peters Town
d'un oeil effaré.

--Comment, seigneur, dit-il, vous le plus haut personnage occulte de
notre Église, vous qui dictez secrètement des lois à l'archevêque de
Cantorbéry, vous daigneriez?...

--Tous les moyens sont bons quand on veut atteindre son but, dit
sévèrement Peters Town.

Écoutez mes instructions et suivez-les de point en point.

--Il y a dans le Southwark, auprès de Saint-George, une rue qui se nomme
Adams' street.

--Je la connais.

--Dans cette rue, il y a un passage, et dans ce passage loge un homme du
nom de Paddy. Il a une femme et deux enfants, et bien qu'ils soient de
notre religion, ils sont si misérables qu'ils acceptent les aumônes de
l'abbé Samuel.

Ce prêtre se rendra chez eux entre dix et onze heures, ce matin. Je suis
renseigné.

--Bien, fit le jeune clergyman.

--Vous vous trouverez, comme par hasard, dans le passage, et lorsqu'il
sortira de chez ses protégés, vous l'aborderez. Vous lui direz ceci:
il y a un homme qui se meurt. Cet homme est catholique, bien qu'il ait
toujours caché avec soin sa communion, afin de ne pas perdre son emploi
de gardien de Saint-Paul. Cet homme, qui va mourir, réclame le secours
de votre ministère.

--Et vous pensez qu'il me suivra?

--J'en suis sûr.

--Mais y a-t-il vraiment à Saint-Paul un homme en cet état?

--Oui: c'est lui qui a donné le signal, avec une gerbe de lumière
électrique, aux fenians qui ont délivré le condamné John Colden.

--Mais cet homme a été chassé.

--Je lui ai rendu son emploi ce matin, et il a juré de me servir.

Le clergyman s'inclina et se sépara du révérend Peters Town pour aller
exécuter ses ordres.

Une heure après, il était dans le Southwark, et quelques minutes plus
tard, l'abbé Samuel arrivait à son tour dans Adam's street.

Il allait faire sa visite hebdomadaire à la femme et aux enfants de
Paddy. L'abbé Samuel avait passé sans faire attention au clergyman
effacé sous une porte.



XXVIII


L'abbé Samuel frappa doucement à la porte de ce misérable
rez-de-chaussée où grouillait toute la famille.--Entrez! dit une voix
d'homme.

Le jeune prêtre eut un battement de coeur. Cette voix était celle du
malheureux prisonnier pour dettes? La porte ouverte, le prêtre aperçut
Paddy.

--Comment! dit-il en allant à lui et lui tendant la main, c'est vous?

--Oui, mon révérend, dit Paddy qui baisa la main du prêtre avec une vive
émotion.

--Et libre! Vous ne vous êtes pas échappé?

--Non, on a payé pour moi.

--Allons! dit l'abbé Samuel avec un soupir de satisfaction, il y a
toujours de nobles coeurs; même dans cette nouvelle Babylone qu'on
appelle Londres.

--Ne me félicitez point, mon révérend, dit Paddy en courbant la tête, si
vous saviez de qui je tiens ma liberté. Et se tournant vers sa femme
et ses enfants qui étaient venus baiser, eux aussi, les mains de leur
bienfaiteur:--Allez vous-en, dit-il durement: toi, femme, va acheter du
pain, et vous autres, allez jouer; il faut que je reste seul avec notre
révérend.

La femme et les enfants sortirent sur-le-champ et sans faire la moindre
observation.

L'abbé Samuel était étonné et inquiet de l'attitude morne et presque
désolée de Paddy. Qu'était-il donc arrivé et qu'allait lui dire cet
homme? Paddy baissait la tête.

Enfin, quand le bruit de la porte se refermant lui apprit qu'ils étaient
seuls, il dit:

--Je suis Anglais et de la religion anglicane; mais sans les Irlandais
et vous, qui êtes un prêtre catholique, ma femme et mes enfants seraient
morts de faim. Je ne veux donc pas faire de tort à l'Irlande et à vous,
mon révérend, qui êtes notre bienfaiteur.

J'étais donc en prison pour la somme de dix guinées. Ce n'est rien pour
beaucoup de gens, mais pour des gens comme nous, cela équivaut à tous
les trésors de l'Angleterre.

Hier soir, comme on allait fermer les portes de White-cross, nous
entendons la cloche du dehors.

Les hommes ne sont pas bons naturellement, mais le malheur les rend tout
à fait méchants. Il y avait autour de moi des prisonniers endurcis qui
me raillaient d'un bout à l'autre du jour, parce que je pleurais en
songeant à ma femme et à mes enfants.

--Tiens, dit l'un, voici ta femme qui vient payer ta rançon. Et tous
de rire, et moi de me remettre à pleurer. Ce n'était pas ma femme qui
venait, mais c'était bien pour moi qu'on avait sonné.

Le père Goldmish m'appelle; je me lève étonné.

--On vient de payer pour vous, me dit-il.

Je croyais qu'il se moquait de moi. Mais il a bien fallu me rendre à
l'évidence, quand j'ai vu arriver Nichols.

--Qu'est-ce que Nichols? demanda l'abbé.

--Nichols, c'est un mauvais sujet, un homme d'affaires, un organisateur
de chantage. Quand on est misérable, il faut vivre, et souvent j'ai
accepté de la besogne que me donnait Nichols. D'abord je n'ai pensé
qu'à la joie de revoir ma femme et mes enfants; et puis, quand j'ai été
dehors, je lui ai dit:

--Tu es donc riche, et tu as donc bien besoin de moi, que tu viens de
payer ma liberté au prix de dix guinées?

--On m'a avancé de l'argent pour une affaire, me répondit-il, et il y
a un joli denier à toucher pour chacun si la chose réussit. Nous sommes
quatre: toi, moi, Macferson et John le rough.

Ce dernier nom fit tressaillir l'abbé Samuel.

--Nichols ne voulut pas s'expliquer plus clairement. Il me quitta au
pont de Waterloo en me disant: Va voir ta femme et tes enfants, et
trouve-toi ici à minuit.

--Et vous y êtes allé? demanda l'abbé Samuel. De quoi s'agissait-il?

--De nous mettre à la recherche du condamné à mort que les Irlandais ont
sauvé.

--Mon ami, dit l'abbé Samuel, je comprends vos scrupules; mais je crois
que vous pouvez vous rassurer. Personne ne trouvera John Colden.

--Hélas! monsieur, répondit Paddy, si j'avais cette idée-là, je ne vous
aurais parlé de rien, mais il faut bien vous dire que Nichols sait où
il est. Et la nuit prochaine, nous devons nous introduire dans l'église
Saint-George, garrotter le vieux gardien, monter dans le clocher et nous
emparer de John.

L'abbé Samuel était devenu pâle tout à coup.

Ce n'était pas John, c'était l'homme gris qui était dans le clocher;
mais mieux eût valu, peut-être, que ce fût John.

Paddy poursuivit:

--La police est prévenue. Elle attendra dans la rue, car elle ne veut
pas entrer dans l'église.

Ici Paddy eut un profond soupir et il se jeta aux pieds de l'abbé
Samuel.

--Mon révérend, dit-il, je ne trahirai pas ceux qui ont donné du pain à
mes enfants. Je vous attendais... Vous avez tout le jour devant vous...
sauvez John...

--Vous êtes un brave homme, Paddy, fit l'abbé Samuel, et vous serez
récompensé. A combien se serait élevée votre part de prime?

--A cent livres.

--L'Irlande est pauvre, mais elle sait reconnaître les services rendus.
Dimanche prochain, Paddy, je vous apporterai les cent livres.

En même temps le prêtre voulut poser une guinée sur la table. Mais Paddy
refusa.

--Non, pas aujourd'hui, monsieur l'abbé, dit-il. Nous avons de l'argent.
Nichols m'a donné deux couronnes. C'est de quoi vivre quinze jours, et
il y a de plus malheureux que nous à qui ce que vous nous offrez fera
grande joie.

L'abbé reprit la guinée, mais il tendit les bras à Paddy et l'embrassa
avec effusion, en répétant:

--Vous êtes un brave homme, Paddy, et Dieu vous tiendra compte de ce que
vous avez fait.

Et l'abbé sortit, visiblement ému.

* * * * *

Quand le prêtre fut parti, la femme de Paddy rentra. Paddy avait des
larmes dans les yeux.

--Qu'as-tu donc? fit la mégère. Le prêtre a gobé ce que tu lui as dit?
Miss Ellen sera contente, alors?

Paddy serra les poings!--Ah! misérable que je suis! Mais sa femme eut un
éclat de rire.--Tu me fais pitié, dit-elle. Quand on est de pauvres gens
comme nous, on sert qui nous paye!...

Paddy ne répondit point, mais il sortit et s'en alla du côté de la
Tamise. Il avait besoin du grand air. Sa trahison lui remontait à la
gorge et l'étouffait. Car évidemment cet avis charitable qu'il venait
de donner à l'abbé Samuel était une trahison, puisque miss Ellen l'avait
inspiré!



XXIX


Comme on le pense bien, l'abbé Samuel était sorti de chez Paddy en proie
à une vive agitation. La retraite de l'homme gris était découverte. Il
est vrai qu'on le prenait pour John Colden, mais il pouvait arriver que
les misérables qui recherchaient le condamné à mort le prissent pour lui
et le livrassent à la police, qui le reconnaîtrait et le déclarerait
de bonne prise. L'abbé Samuel savait, du reste, une chose, c'est qu'en
Angleterre l'industrie privée est toujours plus intelligente et plus
hardie que les institutions publiques.

La police, rouage municipal, recherchait l'homme gris et John Colden.
Le danger était réel, mais on pouvait le conjurer. Mais quatre hommes se
réunissaient et, en vue de partager la prime offerte, entreprenaient la
même besogne, le danger était mille fois plus grand. L'Anglais qui veut
gagner de l'argent fait des prodiges. Donc l'abbé Samuel, en sortant
de chez Paddy, n'hésita pas un moment; il prit le chemin de l'église
Saint-George qui, d'ailleurs, était à deux pas.

Le jeune clergyman qui l'avait suivit et s'était effacé sous une porte
pour le laisser entrer dans la maison de Paddy, s'apprêtait à l'aborder,
mais il avait, pour cela, compté sur deux choses, la première, que le
prêtre irlandais aurait, en sortant, le visage calme de tout à l'heure,
la seconde, qu'il reprendrait le même chemin.

L'abbé était si agité que le clergyman hésita; puis, au lieu de revenir
dans Adams street, il se dirigea vers l'autre bout du passage, gagnant
Saint-George par un dédale de _courts_ et de ruelles.

Le clergyman avait peine à le suivre; mais il hâta le pas, hésitant
toujours à l'aborder.

L'abbé, dans son trouble, ne remarqua point qu'un pas retentissait
régulièrement derrière le sien et qu'un homme le suivait.

Le clergyman le voyant entrer dans l'église s'arrêta.--Il finira bien
par sortir, pensa-t-il.

En effet, l'abbé Samuel n'avait nullement l'intention de rester
longtemps à Saint-George; il se disait que très-certainement les
misérables qui voulaient arrêter John Colden avaient établi une
surveillance aux abords de l'église, et que par ce seul fait qu'il
avait assisté le condamné sur l'échafaud, avant l'enlèvement, il était
probable qu'ils le soupçonnaient de connaître la retraite de John Colden
et que, par conséquent, entrer dans Saint-George, c'était le trahir.

Il est vrai que c'était dimanche, que les fidèles se pressaient dans
l'église, et que cela expliquait jusqu'à un certain point la présence de
l'abbé bien qu'il fût de la paroisse de Saint-Gilles.

Un prédicateur était en chaire et on l'écoutait avec attention, cela
permit à l'abbé Samuel d'entrer sans attirer les regards et de se
glisser jusqu'à la porte du clocher qui demeurait ouverte.

Alors il gravit rapidement l'escalier et arriva dans cette chambre du
gardien où l'homme gris s'était constitué prisonnier volontaire. L'homme
gris dormait. Il avait été sur pied une partie de la nuit et n'était
rentré que fort tard. Il dormait d'un sommeil calme, régulier, qui
laissait à sa physionomie son expression de douceur mélancolique.
Le prêtre, en présence de cette tranquillité, sentit ses angoisses
redoubler.

--Peut-être aurait-il dormi ainsi, la nuit prochaine, quand les
misérables seraient venus. Et il le toucha du doigt à l'épaule. L'homme
gris ouvrit les yeux. Il est certaines natures privilégiées qui
passent du sommeil le plus profond au réveil, sans transition aucune
et n'éprouvent, ni ces hésitations, ni ces absences de mémoire que
subissent ordinairement ceux qu'on éveille en sursaut. L'homme gris
était du nombre. Il ne se frotta pas même les yeux, et souriant à l'abbé
Samuel, il lui dit:--Je ne m'attendais pas à votre visite ce matin.
Pardonnez-moi donc de m'avoir trouvé endormi.

Le prêtre était fort pâle et son visage trahissait les perplexités de
son âme.

--Qu'arrive-t-il donc, que je vous vois ainsi bouleversé? poursuivit-il,
sans se départir de sa tranquillité.

--Votre retraite est découverte!...

--Cela devait arriver. Et l'homme gris se leva sans précipitation
aucune.--Parlez, monsieur l'abbé, dit-il froidement.

L'abbé Samuel lui raconta alors ce qu'il avait appris de Paddy.

--Je le savais; Shoking est tombé cette nuit dans les mains de ces
gens-là, et parmi eux il y avait ce Paddy dont vous me parlez.

Le prêtre eut un mouvement de surprise.

--Monsieur l'abbé, reprit l'homme gris, ne m'avez-vous pas dit tout à
l'heure que cet homme était sorti de White-cross hier soir?

--Du moins c'est ce qu'il m'a dit.

--Eh bien! il vous a menti: voici deux jours qu'il est dehors. Quel
est son but en vous disant cela? Pourquoi trahit-il ses associés à mon
profit? Voilà ce que je ne sais pas aujourd'hui, mais ce que je saurai
demain. Le calme de l'homme gris stupéfiait l'abbé.

--Mais, dit-il, vous n'allez pas rester ici?

--Je ne suis pas John Colden.

--Mais on vous cherche aussi.

--Oh! moi, c'est différent. Quand ils viendront, je leur prouverai que
je ne suis pas plus l'homme gris que John Colden.

L'abbé Samuel leva les yeux au ciel:--Mon Dieu! dit-il, que va-t-il
advenir de tout cela?

L'homme gris était devenu pensif tout à coup.

--Monsieur l'abbé, dit-il enfin, je vous ai dit que je resterais ici:
je veux dire que je reviendrais ce soir; mais, pour le moment, je vais
sortir. J'ai un rendez-vous à Hyde-Park.

--Un rendez-vous?

--C'est-à-dire, j'espère y rencontrer miss Ellen; ce qui est absolument
la même chose.

--La fille de lord Palmure, votre implacable ennemie?

--J'en veux faire une servante fidèle de la cause irlandaise. Ayant
ainsi parlé, il ouvrit une grande malle qui se trouvait dans un coin.

--Pour peu que vous demeuriez en bas, dans l'église, ajouta-t-il, vous
me verrez sortir, et vous ne me reconnaîtrez pas. De cette façon vous
serez rassuré sur mon compte.

La tranquillité parfaite de l'homme gris avait fini par gagner l'abbé
Samuel. Il descendit dans l'église et s'agenouilla derrière un pilier,
tout auprès de la porte du clocher. Pendant ce temps, l'homme gris
procédait à sa toilette.



XXX


L'abbé Samuel tournait de temps en temps la tête vers l'escalier du
clocher, tandis que le prédicateur continuait son sermon, mais l'homme
gris ne reparaissait pas. Le sermon fini, le prêtre remonta à l'autel
et comme l'office divin allait être terminé, un homme vint s'agenouiller
auprès de l'abbé Samuel. Ce dernier leva la tête et regarda ce nouveau
venu avec indifférence. C'était un personnage vêtu avec cette élégante
simplicité que les Anglais de haut rang, fanatiques de l'habit noir pour
la soirée, affectent le matin. Une grosse bague chevalière brillait à
l'annulaire de la main gauche; il avait dans la main un stick à
pomme d'argent sculpté, et son col droit et raide accusait l'origine
britannique, bien qu'il eût les cheveux et les favoris d'un noir
luisant. L'office fini, cet homme regarda l'abbé Samuel et le salua, au
grand étonnement de ce dernier, qui croyait voir ce gentleman pour la
première fois.

Puis, il se dirigea lentement vers la porte.

A Londres, la population catholique est pauvre, souffreteuse, presque
entièrement composée d'Irlandais, et un gentleman paraissant favorisé
des dons de la fortune était chose rare, sinon inouïe, dans l'humble
église de Saint-George.

Aussi, l'abbé Samuel obéit-il en ce moment à une sorte de curiosité
vague en suivant le gentleman de loin.

De l'autre côté de la grille du cimetière, un groom, monté sur un
robuste poney d'Écosse, tenait en main une admirable jument de pur sang.

L'étonnement de l'abbé Samuel redoubla en voyant le gentleman se diriger
vers la jument, dont le groom lui présenta respectueusement la bride,
mettre le pied à l'étrier et sauter en selle.

Néanmoins, ce personnage ne s'éloigna pas tout de suite. Les Irlandais
se pressaient autour de lui et quelques femmes déguenillées, portant
leurs enfants demi nus, lui tendirent la main. Le gentleman fit
un signe, et son groom se mit à distribuer des shillings et des
demi-couronnes. Un vieillard s'approcha à son tour: c'était un vieux
soldat de marine, qui avait perdu un bras. Le gentleman lui mit une
guinée dans sa main unique et lui dit, en lui désignant le prêtre
irlandais qui s'était arrêté à quelques pas.

--Mon ami, vous voyez ce digne homme? c'est l'abbé Samuel.

--Oh! je le connais bien, dit le vieillard. Et quel est le malheureux, à
Londres, qui ne le connaît pas?

--Eh bien! veuillez aller à lui et priez-le de s'approcher de moi.

Mais le prêtre avait compris le geste, le regard, et il s'empressa de
venir au gentleman.

--Monsieur l'abbé, lui dit-il, voulez-vous accepter une modeste offrande
pour votre église?

Et il tendit au prêtre stupéfait un petit portefeuille en cuir de
Russie, qui renfermait sans doute une poignée de bank-notes.

Mais l'étonnement de l'abbé Samuel ne provenait plus de la générosité du
gentleman; il avait une tout autre cause. Le prêtre avait reconnu cette
voix, la seule chose qui restât de l'homme gris, dans ce parfait et
respectable gentleman. La foule se tenait respectueusement à distance,
et ne pouvait entendre ce qu'ils disaient.

--Eh bien! fit le gentleman en souriant, puisque vous ne me reconnaissez
pas, pourquoi voulez-vous que les hommes de Scotland-yard me
reconnaissent?

Et s'il me prenait fantaisie de me présenter chez vous demain en
mendiant, et le front couvert de cheveux blancs, vous me feriez
l'aumône. Ainsi donc, rassurez-vous, et à demain...

Sur ces derniers mots, il salua le prêtre avec respect, jeta une
dernière poignée de shillings et de couronnes autour de lui, et rendit
la main à sa monture, qui partit à ce trot magistral auquel on reconnaît
les steppeurs de premier ordre.

La foule s'était écoulée peu à peu dans les petites rues avoisinantes,
l'homme gris avait disparu depuis longtemps, que l'abbé Samuel était
encore là, auprès de la grille du cimetière, plongé dans une rêverie
profonde.

Alors le jeune clergyman chargé d'exécuter les ordres du révérend Peters
Town s'approcha. Il y avait plus d'une heure qu'il attendait.

Prêtres catholiques ou clergymen, c'est-à-dire ministres du culte
anglican, ont à peu près le même costume, qui consiste en un pantalon
noir, une longue redingote boutonnée, un chapeau rond. Un étranger s'y
trompe, mais le peuple anglais ne s'y trompe pas. Le clergyman a un
cravate blanche. Le prêtre catholique porte un col noir assez haut,
duquel s'échappe un mince liseré blanc formé par la chemise. Toute la
nuance est là. Les deux cultes n'ont aucun rapport entre eux, et les
prêtres des deux églises s'évitent soigneusement.

Les anglicans, les dominateurs qui font observer et respecter la
religion de l'État et touchent de grosses prébendes, ont un profond
mépris pour ce pauvre homme, apôtre d'une foi tolérée et à peine
respectée, qui ne touche, lui, aucun traitement somptueux, et qui en
est réduit pour vivre aux aumônes des fidèles, presque aussi pauvres que
lui. Le prêtre catholique, évite aussi soigneusement tout contact avec
les clergymen.

Ce n'est point par dédain, mais par humilité, et peut-être aussi par
crainte, tant la persécution séculaire l'a accoutumé à passer la tête
inclinée. L'abbé Samuel fit donc un pas en arrière et eut même un
mouvement de surprise inquiète et craintive, en se trouvant face à face
avec un ministre de la foi inventée par le roi Henri VIII.

Mais le clergyman était jeune, il avait un visage sympathique, une voix
pleine de douceur, et il salua le prêtre catholique avec respect.

--Monsieur l'abbé, lui dit-il, il est un terrain neutre sur lequel nos
deux églises peuvent se rencontrer, c'est le terrain de la charité.

--Vous avez raison, monsieur, répondit l'abbé Samuel en rendant son
salut au clergyman.

Celui-ci continua:--Je me suis d'abord rendu à Saint-Gilles, mais, ne
vous ayant point trouvé, je suis venu ici.

Il vous est arrivé souvent, nous le savons, de prodiguer vos soins et
vos aumônes à des malheureux appartenant à notre communion.

--Tous les hommes sont mes frères, répondit simplement l'abbé Samuel.

--Nous aussi, reprit le clergyman, nous pratiquons votre maxime, et
c'est ce qui fait qu'un malheureux catholique est entre mes mains et va
mourir, en dépit de nos efforts et de nos soins. A la dernière heure, le
pauvre homme réclame vos consolations; les lui refuserez-vous?

--Je suis prêt à vous suivre, dit l'abbé.

--Eh bien! venez...

Et le clergyman héla un cab qui passait vide, au coin de la place.



XXXI


Le cab monta rapidement vers le pont de Londres. L'abbé Samuel était
tellement absorbé qu'il n'avait pas entendu les indications données
au cabman par le clergyman. Le pont de Londres est peut-être le plus
encombré du monde. Des milliers de voitures s'y croisent en tous sens
et à toute heure, et souvent la circulation s'y trouve momentanément
interrompue. Quand le cab fut au milieu, il fut contraint de s'arrêter.
Alors l'abbé Samuel put embrasser d'un regard cet immense panorama de
la Tamise, et cet horizon, sans limite, de toits, de chapelles et de
clochers qu'on appelle Londres. Le clergyman, étendant la main, lui
montra la coupole étincelante de Saint-Paul, qui resplendissait sous
un pâle rayon de soleil, à travers le brouillard. Regardez, lui dit-il,
c'est là que nous allons.

--A Saint-Paul? fit l'abbé Samuel en tressaillant.

--Comment donc un catholique se trouve-t-il dans votre église?

--Je ne sais pas, répondit le clergyman, je ne sais, en ce moment,
qu'obéir aux ordres que j'ai reçus, car c'est le révérend Péters Town
qui m'a envoyé vers vous.

--Ah! fit l'abbé qui se prit à songer à cet homme qui avait servi les
fenians, dans la nuit qui avait précédé l'enlèvement de John Colden.

Au bout du pont de Londres, le cab se reprit à rouler avec rapidité, et
il monta au grand trot la large voie de Cannon street. Un quart
d'heure après, le prêtre catholique et le ministre anglican entraient à
Saint-Paul. L'office du matin était fini et l'église était déserte. Un
bedeau éteignait les cierges du choeur. Saint-Paul a plutôt l'air d'un
panthéon que d'une église. Avec ses statues de généraux et d'amiraux,
ses murs blancs, ses boiseries froides et d'un effet monotone, ses
dorures d'un goût médiocre, ça et là, ce temple fait regretter la plus
modeste des églises catholiques, avec ses vieux vitraux, ses tableaux de
sainteté, et cette atmosphère chargée d'encens qui éveille dans l'âme
la moins croyante de mystérieuses aspirations. Le clergyman conduisit
l'abbé Samuel qui, pour la première fois, entrait dans Saint-Paul.

--Le moribond est là haut dans la lanterne. Et il le mena à la porte de
cet escalier de plusieurs centaines de marches qui monte à l'intérieur
de la coupole.--En haut, lui dit-il, vous trouverez le révérend Peters
Town et le malheureux qui vous attend. Et le clergyman resta dans
l'église, tandis que l'abbé Samuel commençait cette pénible ascension.
En montant, l'abbé se posait cette question qui lui paraissait
insoluble:

--Comment un catholique se trouvait-il dans la lanterne de Saint-Paul,
l'église métropole du culte anglican? Tout en haut de l'escalier, l'abbé
Samuel leva la tête et vit l'austère révérend Peters Town debout sur les
dernières marches, qui le salua de la main et lui dit:--Venez, monsieur,
suivez-moi. Et il le conduisit dans une chambre ménagée dans la
coupole, où le prêtre catholique vit un homme couché dans un lit et qui
paraissait prêt à rendre l'âme. Il s'approcha de lui et prit sa main.
Le prétendu moribond leva sur lui un oeil plein de gratitude. Puis son
regard alla chercher le révérend Peters Town et devint suppliant.

--Monsieur l'abbé, dit ce dernier, je vous laisse seul avec ce
malheureux. Vous me retrouverez sur la terrasse de la coupole.

L'abbé Samuel s'inclina. Puis, le révérend parti, il ferma la porte et
revint auprès de cet homme qui réclamait son ministère.

--Vous êtes donc bien malade, mon ami?

--Non, répondit cet homme tout bas; mais il y va de ma vie, et c'est
pour cela que j'ai consenti à vous faire demander. Et le prétendu
moribond, qui était Irlandais, se mit à parler dans ce patois des côtes
de la verte Érin qui est incompréhensible pour les Anglais.

--Je suis un misérable, lui dit-il. Catholique, je me suis mis au
service des ennemis de notre foi et je suis sacristain ici depuis près
de dix ans, mais le repentir m'a touché et j'ai servi nos frères une
heure. C'est moi qui ai allumé le feu électrique.

--Je le sais, dit l'abbé Samuel. Mais ne vous a-t-on pas mis en prison?

--Oui d'abord, mais on m'a relâché, faute de preuves.

--Alors on vous a chassé d'ici. Comment y êtes-vous revenu?

--C'est le révérend Peters Town qui est venu me chercher et m'a dit que
mon emploi me serait rendu si je consentais à jouer le rôle d'un homme
qui va mourir et si je vous appelais à mon chevet.

Pourquoi? je ne sais pas. Que veulent-ils? je l'ignore...

--Mais défiez-vous... On m'a fait avaler je ne sais quelle médecine qui
m'a donné la fièvre et m'a mis en cet état; mais j'ai conservé toute ma
raison, et c'est pour cela que je vous préviens. Je ne veux plus trahir
mes frères... défiez-vous.

Et pendant que cet homme parlait, le révérend attendait derrière la
porte, et il crut que le prêtre catholique recevait la confession du
sacristain.

Au bout d'une demi-heure, l'abbé Samuel rouvrit la porte. Le révérend
feignit d'accourir.

L'abbé Samuel était pâle, mais la sérénité régnait sur son visage, et
quelque piége qu'on lui eût tendu, il paraissait résolu à braver ses
ennemis. Le révérend Peters Town le prit par la main et le conduisit sur
cette étroite terrasse qui fait le tour du dôme, lui disant:

--Venez, monsieur, il faut que je vous parle!... Le jeune prêtre le
suivit.

Saint-Paul est bâti au point culminant de la colline qui domine les deux
rives de la Tamise.

Du haut de cette terrasse, pour peu que le temps soit clair, pour peu
que le brouillard se déchire, la ville immense apparaît toute entière
aux regards fascinés.

Comme Jésus, emporté par Satan sur la montagne, l'abbé Samuel avait
été conduit là par le ministre anglican, qui voulait éblouir l'humble
apôtre, en déroulant sous ses pieds les splendeurs titanesques de la
cité colossale.--Regardez! lui dit-il.

--Pourquoi me montrez-vous cela?

--Londres est la reine du monde, et cette église où nous sommes, la
reine de Londres, dit le révérend d'une voix solennelle et inspirée.

Vous êtes jeune, vous êtes éloquent, pourquoi ne vous laisseriez-vous
point devenir grand?

--Je ne vous comprends pas?

--Regardez, non plus à vos pieds, dit le révérend, mais là-bas, à
l'ouest, au bord du fleuve, voyez-vous ce palais dont le brouillard en
lambeaux estompe les tourelles et les clochetons?

--Oui, dit l'abbé Samuel; c'est Lambeth palace.

--C'est la demeure du chef de notre religion à nous, fit le révérend
avec orgueil; c'est un palais aux lambris dorés, aux escaliers de
marbre, et ce palais, je vous l'offre.

--A moi? dit l'abbé Samuel.

Et l'abbé fit un pas en arrière, et, il regarda cet homme, comme Jésus
dut regarder Satan lorsque celui-ci lui offrit l'empire du monde!...



XXXII


Le révérend Peters Town sembla vouloir profiter de la stupeur de l'abbé
pour continuer:

--Voyez-vous cette ville immense? C'est Londres, la capitale des
trois royaumes et du monde entier, car où que vous alliez, au fond des
déserts, sur le moindre rescif perdu au milieu de l'océan, flotte le
drapeau britannique.

Londres est la maîtresse du monde, et deux pouvoirs se partagent cette
royauté, la noblesse et le clergé.

Le lord chancelier commande à l'un, l'archevêque de Canterbury est le
chef de l'autre.

Voulez-vous être un jour celui qui gouverne sous les lambris de Lambeth
palace? Vous avez le front vaste des hommes que Dieu fait rois par la
pensée, vous devez être ambitieux, continua le révérend Peters Town.
Abandonnez ce culte suranné, cette église vermoulue que vous avez
condamnée chez nous à l'obscurité et au silence; nous vous tendons la
main, venez avec nous.

La stupeur du jeune prêtre avait fait place à l'indignation, mais cette
indignation était muette et contenue à ce point que le révérend Peters
Town put croire que la tentation le mordait au coeur.

--Jusqu'à présent, poursuivit-il, quel a été votre lot? vous avez vécu
pauvrement, obscurément, prêchant votre foi à des mendiants, servant une
cause perdue d'avance.

Venez à nous et nous vous ferons grand et fort, vous serez riche et
puissant, et vous deviendrez un de ces deux maîtres du monde dont je
vous parlais tout à l'heure.

Enfin la voix de l'abbé Samuel se fit jour à travers sa gorge
crispée.--Mais c'est une apostasie que vous me demandez! s'écria-t-il.

--Non point une apostasie, mais une conviction, dit le prêtre anglican
avec audace.

Soudain l'abbé Samuel, qui d'abord avait reculé, fit un pas vers lui. A
son tour, il prit la main du prêtre anglican et lui dit:

--Je vous ai écouté, écoutez-moi à votre tour.

Il était transfiguré en parlant ainsi.

Ce jeune homme, pâle et chétif en apparence, avait grandi tout à coup;
son oeil bleu, si doux et si triste d'ordinaire, lançait des éclairs,
sa voix était devenue sonore et vibrante, et le révérend Peters Town,
ce grand dominateur de consciences, courba la tête sous ce regard plein
d'éclairs.

--Écoutez-moi, répéta l'abbé, écoutez-moi!

Et, lui aussi, il s'avança vers la balustrade et il promena un long
regard sur la ville colossale accroupie comme un monstre aux millions
d'yeux et de têtes sur les deux rives de la Tamise.

--Oui, dit-il alors, vous avez raison: à vous les palais aux dômes d'or,
à vous le fleuve sur lequel passent les grands navires aux opulentes
cargaisons, à vous la puissance commerciale du monde et les biens de
la terre. Vous m'avez montré Lambeth palace, et le Parlement, et
Westminster...

Eh bien! regardez plus loin encore, sur la gauche, au milieu de ces
pauvres maisons enfumées du Southwark? Voyez-vous cette humble
église? Voyez-vous ce clocher qui monte dans le ciel brumeux, c'est
Saint-George.

Saint-George est notre temple à nous, et il est l'égal de Saint-Pierre
de Rome, la vieille basilique, et l'autel où nous montons est le même
que celui où montaient les premiers prêtres chrétiens, il y a dix-huit
cents ans.

La doctrine que vous prêchez est d'hier, et pourtant vous êtes aussi
divisés que des frères ennemis, et chacun de vous a une foi nouvelle, et
chacun veut être pontife et avoir ses disciples.

Nous, nous n'avons qu'un autel, comme nous n'avons qu'un chef.

Vous placez dans vos temples tout neufs les statues de vos grands
hommes, mais nous, à travers les siècles, à travers les âges barbares,
nous avons conservé les oeuvres des maîtres, qui étaient grands surtout
parce qu'ils croyaient.

Que notre église soit la cathédrale orgueilleuse ou l'humble chapelle
irlandaise, elle restera debout au milieu des orages, car la foi est
éternelle.

Ah! vous me montrez Londres, la ville immense, et vous me dites: Voilà
notre empire! Je vous montre, moi, ces pauvres maisons qui entourent une
misérable église, et je vous dis: Nous sommes plus riches que vous!

La parole de l'abbé Samuel était devenue sonore comme les sons graves de
l'orgue; à son tour il tenait courbé sous son regard cet homme qui avait
méprisé sa jeunesse et sa foi.

Et, quand il eût fait un geste pour que le révérend Peters Town lui
livrât passage, celui-ci s'écarta tout frémissant.

Et l'abbé Samuel, la tête haute, calme, sublime, quitta cette terrasse
de la tentation, gagna l'escalier du dôme et descendit.

Le jeune clergyman était en bas, auprès de la chaire, attendant les
ordres de son supérieur.

Le prêtre catholique passa près de lui sans le voir, et sortit de
Saint-Paul. Alors le clergyman, frappé de cette démarche, de ce visage
plein de sérénité, comprit qu'il avait dû se passer en haut quelque
chose d'extraordinaire, et il monta.

Le révérend Peters Town, pâle, l'oeil en feu, les lèvres crispées, était
toujours appuyé à la balustrade du dôme. Tel Satan devait être lorsque
le Christ eut repoussé ses offres. Le clergyman s'approcha: le révérend
ne le vit point. Pendant quelques minutes, le jeune homme se tint
à l'écart, n'osant faire un pas, n'osant prononcer un mot. Enfin le
révérend se retourna; il vit le clergyman et lui dit:

--Que peuvent-ils donc avoir au coeur ces hommes qui ont fait voeu
de pauvreté et dont la vie est un combat perpétuel? J'ai parlé à son
ambition, et son ambition est restée muette. Ah! ce jeune homme est
notre ennemi le plus terrible, croyez-le... mais je le terrasserai...

Et le révérend, du haut de Saint-Paul, montra le poing à l'humble église
de Saint-George.

--L'abbé Samuel m'a terrassé, murmura-t-il, mais j'aurai ma revanche, et
elle sera terrible!...

Et il eut un accent de haine et une expression de fureur dans le visage
et le regard qui firent frissonner le jeune clergyman.



XXXIII


Laissons l'abbé Samuel quitter, le front haut, la cathédrale de
Saint-Paul, et l'homme gris, s'en allant caracoler à Hyde-Park avec
l'espoir d'y rencontrer miss Ellen.

Retournons à Rotherithe, où nous allons retrouver nos connaissances
de la nuit précédente, John le rough et Nichols. Paddy avait passé une
partie de la nuit avec eux, on s'en souvient, puis il les avait quittés
en leur disant:--J'ai idée, moi, que le condamné John Colden n'est pas à
Rotherithe.

--Et où crois-tu qu'il est? avait demandé Nichols, fortement découragé
par l'évasion de Shoking et la disparition de l'écossais Macferson.

--C'est mon secret.

--Comment ton secret? Tu ne dois pas avoir de secret pour nous, puisque
nous sommes associés, avait dit Nichols.

--Ne te fâche pas, répondit Paddy, et écoute-moi: Quand je vous ai
rencontrés, j'étais moi-même à la recherche de John Colden. Mais je
n'agissais pas pour mon compte.

--Et pour qui donc travaillais-tu?

--Pour une personne puissante qui triplera, au besoin, la prime offerte
par la police. Et je vous l'ai dit, tout à l'heure, je crois bien que je
sais où est le condamné?

--Pourquoi donc, alors, ne veux-tu pas nous le dire?

--Je vous le dirai, mais quand la personne pour qui je travaillais
me l'aura permis, et elle me le permettra, allez; et il y a mieux, je
stipulerai avec elle pour vous, des conditions de salaire magnifiques.
Paddy parlait avec un accent de franchise qui convainquit Nichols.--Et
quand verras-tu cette personne?

--Cette nuit même, je vais y aller.

--Où te retrouvons-nous?

--Où vous voudrez, dit Paddy, qui ne prévoyait pas la besogne et les
instructions que lui donnerait miss Ellen.

--Eh bien? dit Nichols, ici même, au bord de l'eau. Nous coucherons dans
la péniche.

--Soit, dit Paddy. Et il s'en alla.

On sait ce qui s'était passé. Paddy avait fait partie de l'expédition
souterraine accomplie par miss Ellen et lord Palmure.

On se souvient qu'il avait fait part de ses soupçons à miss Ellen,
touchant cette lumière qui brillait toute la nuit dans le clocher de
Saint-George, et que miss Ellen, devinant que ce n'était point de
John Colden, mais de l'homme gris qu'il s'agissait, lui avait enjoint
d'avertir l'abbé Samuel. Miss Ellen, qui avait un plan en donnant cet
ordre, avait donc congédié Paddy, modifiant ainsi du tout au tout la
conduite de cet homme vis-à-vis de ses associés de la nuit.

Donc, Nichols et John le rough qui, le bateau de police éloigné, étaient
retournés chercher un abri pour le reste de la nuit dans la péniche,
constatèrent, après un long sommeil, que Paddy n'était pas revenu, bien
qu'il leur eût donné rendez-vous. Alors John regarda Nichols.

--Veux-tu savoir ma pensée? Eh bien! j'ai idée que Paddy s'est moqué de
nous, ou qu'il nous trahit.

--Au profit de qui?

--Des Irlandais, pardieu? Sais-tu où il demeure?

--Oui, dans le Southwark, et dans un passage qui donne dans Adam's
street.

--Eh bien! allons chez lui, nous verrons bien.

Et quittant la péniche, Nichols et John se rendirent dans le Southwark.
Là ils gagnèrent Adam's street.

Il était alors six heures du matin, et c'était précisément le moment où
l'abbé Samuel se rendait, comme il le faisait tous les dimanches, chez
la femme et les enfants de Paddy. Tout à coup John serra le bras à
Nichols.--Regarde!

--Vois-tu ce jeune homme vêtu de noir? C'est l'abbé Samuel, celui-là
même qui assistait John Colden sur l'échafaud. Et il sait bien
certainement où est le condamné.

--Tu crois?

--Il n'est pas Irlandais pour rien.

--Suivons-le, au lieu d'aller chez Paddy?

Ils firent trois ou quatre pas derrière le prêtre; puis, soudain,
Nichols s'arrêta bouche béante.

--Oh! par exemple! dit-il enfin. Il entre chez Paddy.

John fronça le sourcil et tous deux, qui ne s'aperçurent pas non plus
que le clergyman s'effaçait sous une porte, après avoir suivi l'abbé
Samuel, tous deux s'arrêtèrent et se regardèrent avec une expression de
défiance croissante.

--Puisque l'abbé Samuel entre chez Paddy, fit John, c'est que Paddy nous
trahit.

--C'est ce que nous allons voir, dit Nichols.

Peu après la femme et les enfants de Paddy sortirent.

Alors Nichols passa devant la maison, jeta un regard furtif à travers
la fenêtre et aperçut l'abbé Samuel qui tenait les mains de Paddy et
paraissait le remercier avec effusion.

--Regarde, dit-il. John s'approcha.

--Je te le disais bien, il nous trahit.

--Eh bien! dit Nichols, il sera puni. Et les deux roughs se donnèrent la
main et jurèrent la mort de Paddy, l'homme acheté par miss Ellen. Puis
ils disparurent, et Nichols dit à John:

--Nous reviendrons ce soir? Et il fera connaissance avec six pouces de
la lame de mon couteau.

Pendant ce temps, Paddy et sa femme, qui était rentrée après le départ
de l'abbé Samuel, parlaient tout bas de ce cottage et de ces terres
que miss Ellen leur avait promis loin de Londres, la grande ville de la
corruption!...



XXXIV


Suivons maintenant le gentleman qui quittait Saint-George à cheval et
s'en allait à Hyde-Park, si merveilleusement transformé, que l'abbé
Samuel ne l'avait reconnu qu'à la voix.

L'homme gris s'en alla au grand trot, gagna le pont de Westminster,
traversa tout le quartier de Belgrave square et entra dans le jardin
royal. Il était alors midi. En hiver, les quelques personnes de qualité
qui restent à Londres et qui n'y sont retenues, du reste, que par les
travaux du parlement, fréquentent Hyde-Park vers le milieu du jour.

Si un pâle rayon de soleil, vers midi, traverse le brouillard et s'ébat
sur les gazons, aussitôt les équipages à deux et à quatre chevaux
envahissent les allées; les cavaliers et les amazones se croisent en
tous sens, échangeant des saluts et des poignées de main. Ce jour-là, il
y avait foule quand l'homme gris arriva. La jument qu'il montait était
une bête admirable, nous l'avons dit, et, bien que rien ne soit moins
rare, en Angleterre, qu'un beau cheval, elle attira tous les regards.

Un groupe de jeunes gens, perchés sur les banquettes d'une mail-coach,
engagèrent des paris. Était-ce un Anglais, un Français, un Américain?
Nul ne le savait. Les uns parièrent que c'était un nabab, les autres
qu'il pourrait bien appartenir à l'ambassade du Brésil nouvellement
installée. Un tout jeune homme, le baronnet sir Edmund W..., dit à son
tour:--Je sais qui c'est. C'est un Russe, le comte R... qui est amoureux
fou de miss Ellen Palmure.

--Que nous chantez-vous là, Edmund?

--La vérité, messieurs. Vous savez que miss Ellen, la plus belle
personne des trois Royaumes, a refusé la main des plus riches seigneurs
de Londres, le fils de lord C... entre autres, qui a voulu se brûler la
cervelle l'année dernière.

--Et la main du baronnet sir Williams P..., qui se l'est brûlée, ajouta
un autre gentleman.

--A la suite de cet événement miss Ellen est allée en Italie, il y a
deux ans, reprit sir Edmund, et c'est là que commence mon histoire.

--Contez-nous la donc, Edmund.

--Miss Ellen a passé un mois à Monaco où, comme vous le savez, il y a
autant de Russes que d'Anglais. Elle y a tourné la tête du comte R...,
et il a juré qu'il l'épouserait.

--Et vous croyez que le comte R... est ce gentleman qui vient de passer.
Sur quoi basez-vous cette opinion?

--Sur un fait bien simple: Il y a trois mois qu'on n'a vu miss Ellen à
Hyde-Park, et elle y est aujourd'hui.

--C'est vrai, elle vient d'entrer par la grille de White-hall.

--Mais cela ne prouve rien...

--Pourquoi donc?

Un cavalier s'était joint aux gentlemen du mail coach et galopait auprès
de leur voiture. C'était un jeune étourdi qu'on appelait le marquis de
L...

--Messieurs, dit-il, vous pouvez engager des paris, je tiens pour
Edmund, et je vais avoir la preuve de ce qu'il avance.

--Comment l'aurez-vous, marquis?

--Oh! très-facilement. Je vais l'aller demander à miss Ellen elle-même;
je suis fort de ses amis, comme vous savez.

--Mais vous ne l'épouserez pas?

--Dieu m'en garde! Le mari que prendra miss Ellen sera un véritable
esclave.

Les paris s'engagèrent.--Mille livres que le gentleman n'est ni Russe ni
amoureux, dit l'un.--Je tiens les mille livres, répondit sir Edmund.

Le jeune marquis de L... mit son cheval au galop et courut après miss
Ellen qu'on apercevait au bord de la serpentine, maniant avec une
adresse infinie son superbe poney d'Irlande.

En entendant le galop du cheval, la jeune fille se retourna, reconnut
le marquis et le salua de la main, pensant qu'il ne faisait que passer.
Mais le marquis l'aborda et lui dit:--Miss Ellen, j'ai fait un pari.

--Ah! vraiment? fit-elle, et lequel?

--C'est que le comte R... était à Londres. A Hyde-Park, et qu'il y
venait pour vous rencontrer.

--Oh! dit miss Ellen en souriant, le comte R..., qui s'est montré
très-épris de moi à Monaco, m'a certainement oubliée.

--Voilà qui est impossible, miss Ellen.

--Et si par hasard il est à Londres, c'est que d'autres affaires l'y
amènent.

--Cependant il est ici.

--Vous le connaissez donc?

--Pas le moins du monde, mais nous venons de voir passer un gentleman
que personne ne connaît, et sir Edmund prétend que c'est lui.

--Et où est-il, ce gentleman?

--Là-bas.

Miss Ellen suivit la direction donnée à sa cravache par le marquis, et
elle aperçut, en effet, à cent pas de distance, un gentleman qui avait
mis son cheval au pas.--Nous sommes trop loin ici pour que je puisse
vous dire si c'est le comte R..., dit miss Ellen.

--Eh bien! voulez-vous galoper avec moi jusque là? dit le marquis.

--Volontiers.

Et miss Ellen rendit la main à son poney, qui fila comme une flèche.
Le marquis galopait à côté de miss Ellen. Soudain celle-ci arrêta
brusquement son cheval. Elle avait reconnu non-seulement la jument, mais
encore le groom qui suivait le gentleman à distance.--Qu'est-ce? dit le
marquis étonné.

Miss Ellen était devenue toute pâle.--Mon cher marquis, lui dit-elle,
vous savez que je suis capricieuse! J'exige de vous que vous restiez
ici.

--Pourquoi?

--Je veux m'approcher toute seule de ce gentleman. Si c'est le comte
R..., je reviendrai vous le dire. Attendez-moi ici, auprès de cet arbre.

--Soit, dit le marquis.

Et miss Ellen, agitée d'un bizarre pressentiment, se remit à galoper sur
les traces de l'homme gris, qui continuait à s'éloigner.

[Note du transcripteur: Il n'y a pas de chapitre XXXIV dans la version
originale.]



XXXV


L'homme, gris continuait son chemin.

Il trottait au bord de la serpentine, cette rivière microscopique dont
les Londoniens sont plus fiers que de la Tamise, se retournant d'une
façon si imperceptible que miss Ellen n'avait pu s'en apercevoir.

Mais il avait parfaitement vu la jeune fille, lui, et ce qu'il voulait,
c'était se rapprocher le plus possible des grilles de Hyde-Park, afin de
n'avoir pas grand chemin à faire, au besoin, pour gagner une des portes.
Miss Ellen galopait avec furie.

Elle dépassa le groom qu'elle avait reconnu.

C'était bien celui à qui quelques jours auparavant, elle avait offert de
l'argent pour qu'il lui dît le vrai nom et la demeure de son maître.

Elle avait également reconnu la jument de pur sang, et le cavalier qui
la montait avait la tournure de celui qu'elle cherchait. Mais comme elle
arrivait tout près de lui, il se retourna et un cri de surprise échappa
à miss Ellen. Elle ne reconnaissait plus l'homme gris.

Son étonnement, sa stupeur furent même si naïfs, que l'homme gris se
prit à sourire.

Puis son regard s'alluma et pesa sur miss Ellen.

Alors miss Ellen courba la tête et eut un léger frisson. Ce n'était pas
lui et c'était lui. S'il avait changé de visage, il avait conservé son
regard.

Et, saluant la jeune fille, il fit volter son cheval et s'approcha
d'elle.--Bonjour, miss Ellen, dit-il.

--Oh! murmura-t-elle, c'est sa voix.

--Pardonnez-moi, miss Ellen, dit-il, mais il a bien fallu me grimer un
peu pour venir ici et n'être pas reconnu.--Vous! encore vous! dit-elle.

--Jusqu'au jour où vous m'aimerez, répondit-il. Et il rangea
familièrement son cheval à côté du cheval de miss Ellen. Le groom
suivait à distance et avait été rejoint par celui de miss Ellen.
Celle-ci avait dominé sur-le-champ ce premier moment d'émotion que lui
faisait toujours éprouver la rencontre de son ennemi.

--Une belle journée qu'on dirait la première du printemps, miss Ellen,
dit l'homme gris d'une voix harmonieuse, une journée où il fait bon
parler d'amour, n'est-ce pas? Miss Ellen le regarda:

--Vous êtes donc toujours fou? dit-elle avec un accent de mépris
ironique.

--Peut-être...

--Hier, reprit-elle, vous avez déployé vos talents de sorcier et
d'escamoteur.

--Vous êtes cruelle, miss Ellen.

--Aujourd'hui, le rôle de don Juan ne vous déplaît pas.

--J'aime votre ironie, miss Ellen. Elle m'accuse bien franchement votre
haine. Et la haine est le commencement de l'amour.

Elle haussa imperceptiblement les épaules.

Puis ricanant toujours:

--Vous êtes hardi, dit-elle. Cette nuit, vous étiez sous mon toit, et
j'ai respecté l'hospitalité, mais ici, nous sommes en public. Au moment
où je vous parle, il y a vingt gentlemen qui vous prennent pour un
gentilhomme russe, le comte de R..., qui, lui aussi, est amoureux de
moi.

--Fort bien, miss Ellen. Où voulez-vous en venir?

--A ceci. Je n'ai qu'un signe à faire, et ils m'entoureront. Je n'ai
qu'à leur dire: Cet homme que vous ne connaissez pas et que vous prenez
pour un gentleman...

--Est le dernier des misérables, interrompit l'homme gris en souriant,
le chef de ces hommes qui, dans l'ombre, conspirent contre l'Angleterre;
c'est ce bandit à visage de Protée qui a sauvé John Colden de
l'échafaud.

--Oui, dit miss Ellen, je puis les appeler et leur dire tout cela.

--Et, dit encore l'homme gris avec calme, comme en Angleterre tout
gentleman s'est fait recevoir constable, il ne sera nul besoin de
policemen pour m'arrêter. Eh bien! faites ce signe, dit-il avec
tranquillité. Je ne chercherai pas à fuir.

--Vous continuez à me braver, je le vois. Mais prenez garde!

--Par exemple, dit l'homme gris, qui eut à son tour un accent d'ironie,
on s'étonnera peut-être dans l'aristocratie anglaise que vous ayez des
relations avec ce bandit.

--Oh! fit-elle, peu m'importe ma réputation, si j'assouvis ma haine.

--Eh bien! allez, miss Ellen, appelez le marquis de L... qui vous suit
à distance; faites signe au mail coach qui vient de notre côté et sur la
banquette duquel je vois perchés bon nombre de vos fidèles.

--Non, dit miss Ellen, je veux être généreuse aujourd'hui encore.
D'ailleurs le dimanche est un jour de repos, un jour de trêve, par
conséquent.

--Que craignez-vous de moi, miss Ellen, maintenant que je vous ai rendu
les lettres... de Dick Harisson?

Miss Ellen fronça le sourcil tout à coup et son oeil eut un éclair de
colère.--Ah! dit-elle, vous osez me parler de ces lettres? Mais vous en
avez gardé une?

--Moi? Et il y eut un tel accent d'étonnement dans ce simple mot, que
miss Ellen le regarda avec une sorte de stupeur.--Il en manquait une,
dites-vous? reprit-il. C'est impossible, je les ai comptées, il y en
avait dix-sept.

--J'en ai écrit dix-huit, moi.

--Eh bien! je vous jure, miss Ellen, que je n'en ai trouvé que dix-sept
dans la bière. Qu'est devenue la dix-huitième? Je l'ignore. Mais je
vous jure que je le saurai, et si elle existe, elle vous sera rendue.
Et l'homme gris salua miss Ellen et s'éloigna au galop. Il avait déjà
franchi la porte de Stanhop street, que miss Ellen pétrifiée était
encore au bord de la serpentine, les yeux baissés. Enfin elle releva la
tête.--Cet homme est un ennemi loyal, se dit-elle. Il n'a pas la lettre.
Qu'est-elle donc devenue? Elle tourna bride, revint vers le marquis de
L... et lui dit en souriant:

--Mon ami, vous avez perdu votre pari. Ce n'est pas le comte R...?
Mais... vous connaissez ce gentleman? Et c'est...? Mystère!

Et miss Ellen eut un éclat de rire et s'éloigna au galop.

Comme elle rentrait deux heures après, à l'hôtel Palmure, le suisse lui
remit une enveloppe carrée arrivée il y avait quelques minutes.
Miss Ellen l'ouvrit et son coeur battit. L'enveloppe renfermait la
dix-huitième lettre accompagnée de ces mots:

«La mère de Dick l'avait gardée. Je vous l'envoie avec les compliments
de celui que vous aimerez tôt ou tard!...»

Un éclair de fureur passa dans les yeux de miss Ellen.--Ah! dit-elle,
maintenant, que je ne te crains plus, homme énigme, à nous deux! la
guerre commence...



XXXVI


Cette longue journée du dimanche s'était écoulée enfin, car rien n'est
interminable et triste comme le dimanche à Londres. Tout est fermé,
magasins et public-house; la foule qui circule dans les rues est
silencieuse et recueillie, sinon par dévotion, au moins par habitude.
Chacun paraît s'ennuyer et se tordre la mâchoire; et on en voit
qui regardent le ciel, trouvant que le jour a l'air de se prolonger
indéfiniment. Enfin, la nuit vient, le gaz s'allume dans les rues,
quelques établissements publics se rouvrent; la poste, qui a chômé
tout le jour, expédie les lettres pour l'étranger et la province, et le
publicain reparaît à son comptoir avec son tablier, son habit noir et
sa cravate blanche. Le peuple anglais, le dimanche soir, est comme le
peuple turc pendant le rhamadan, c'est-à-dire au lendemain du carême. Il
se rattrape de son long jour d'abstinence avec une fiévreuse ardeur.

Dans les quartiers pauvres, au Wapping, à White-Chapel, à Rotherithe,
dans le Borough, dans le Southwark, les tavernes s'emplissent dès huit
heures du soir.

Le policeman, toujours respecté, se montre même indulgent; il
n'appréhende les ivrognes au collet que lorsque le scandale est trop
flagrant.

Sinon, il ferme les yeux sur ceux qui s'en vont en décrivant des courbes
et des arabesques, et passe devant les public-house sans trop regarder
à travers les carreaux, garnis au dedans de rideaux rouges. Ce soir-là,
Paddy, qui était demeuré tout le jour enfermé dans sa maison, Paddy se
leva du coin du poêle qui ronflait joyeusement, maintenant qu'on avait
de l'argent et partant du coke et du charbon:

--Femme, dit-il, je vais aller me promener un peu. J'ai mal de tête.

--Il fait froid, dit mistress Paddy.

--Je boutonnerai mon habit.

--Et puis, continua sa femme, je ne saurais dire pourquoi, mais
j'aimerais mieux que tu restasses ici.

--J'ai soif, dit Paddy.

--Il y a sur la table une cruche de bière brune toute pleine.

--La bière qu'on boit chez soi rafraîchit moins que celle du
public-house.

Mistress Paddy soupira.--Seigneur Dieu, dit-elle, comme les hommes sont
entêtés, en vérité!

--Ah çà! mais pourquoi donc veux-tu que je ne sorte pas? dit Paddy d'un
ton bourru.

--Je te l'ai dit, je ne sais pas. C'est une idée.

--Une drôle d'idée! ricana Paddy.

--Et puis, fit mistress Paddy, j'ai comme un pressentiment ce soir. Il
me semble que ce matin le prêtre irlandais s'est méfié de quelque chose.
Je ne sais pas pourquoi encore, continua sa femme, mais il me semble que
miss Ellen t'a donné là une drôle de besogne, en te disant de l'avertir
que Nichols et les autres savaient que John Colden était dans le clocher
de Saint-George.

--Moi aussi, dit Paddy, je ne comprends pas pourquoi elle m'a dit d'agir
ainsi.

--Car enfin, dit mistress Paddy, elle a, comme son père, la haine des
Irlandais, et alors pourquoi leur donner un avis charitable?

--Femme, dit Paddy, je te le répète, je n'y comprends absolument rien,
mais, enfin, du moment que je me suis vendu à miss Ellen et que je
lui ai juré de faire ce qu'elle me commanderait, je n'ai pas besoin de
discuter ses ordres.

Et Paddy fit un pas vers la porte. Mais sa femme lui prit le bras et le
retint. Écoute encore, lui dit-elle. Je te disais donc que j'avais dans
mon idée que ce matin l'abbé Samuel s'était méfié de quelque chose.

--Eh bien! que veux-tu que j'y fasse?

--Je voudrais que tu restasses ici. Je me méfie des Irlandais.

--Bon! dit Paddy, en haussant les épaules, si j'avais à me méfier, ce ne
serait pas d'eux.

--De qui donc?

--De John le rough et Nichols.

--Pourquoi?

--Mais parce que je leur avais promis d'aller les rejoindre, de leur
dire où était John Colden et que miss Ellen m'a défendu de les revoir.

Heureusement, ajouta Paddy, comme se parlant à lui-même, je ne les
rencontrerai pas par ici. Ils sont à Rotherithe et ils n'en bougeront
pas, car ils sont persuadés que c'est à Rotherithe que se cache John
Colden. Et il fit un pas encore.

--Ainsi tu veux sortir? dit sa femme d'une voix presque émue.

--Je vais boire un coup.

--Paddy, je t'en prie...

--Ah! mais tu m'ennuies! dit Paddy avec colère, laisse-moi donc aller
où je veux! j'ai passé d'assez mauvais moments à White-cross! Vas-tu
pas vouloir me remettre en prison, toi? Et il repoussa sa femme avec
brusquerie, tira la porte et sortit. Le passage où il demeurait était
bruyant comme en plein jour, et une foule de gens déguenillés s'y
croisaient en tous sens.

--Bonjour Paddy, dirent quelques voix, te voilà donc sorti de prison?

--Oui, mes amis, bonsoir! et merci! Et Paddy se dirigea d'un pas rapide
vers Adam's street qui était au bout du passage. Il concevait l'idée
d'aller boire du porter à _Queen-Elisabeth_.

La taverne qui portait ce nom royal était située au bord de la Tamise,
entre le pont de Westminster et Lambeth palace. La bière y était
excellente et coûtait un peu plus cher. Mais Paddy avait de l'argent en
poche et ne regardait pas à la dépense.

Il s'enfonça donc dans un dédale de ruelles, pour aller au plus court,
car les passages, à Londres, abrègent singulièrement les distances,
et il finit par se trouver dans une rue tout à fait déserte. Alors il
entendit marcher derrière lui.

Instinctivement et comme s'il eût été, à son tour, impressionné par
les pressentiments de mistress Paddy, il s'arrêta net et attendit que
l'homme qui le suivait s'approchât. Il s'était arrêté sous un bec de
gaz. Les pas devenaient plus bruyants et bientôt un homme apparut dans
le cercle de lumière décrit par le réverbère.

Paddy tressaillit. Il avait reconnu John le rough.--La! Paddy, dit
celui-ci, ne va donc pas si vite! Est-ce que tu bois sans les camarades
le dimanche? John paraissait de belle humeur et même un peu gris.--Où
vas-tu! dit-il encore.

--_Queen's Elisabeth tavern_, répondit Paddy.

--Eh bien! allons, dit John. Et il prit Paddy par le bras et l'entraîna.
A partir de ce moment, on ne devait plus revoir vivant le malheureux
Paddy...



XXXVII


On l'a vu, la femme de Paddy s'était opposée de toutes ses forces à ce
qu'il sortît.

Mais les femmes si puissantes sur l'homme en toute autre circonstance,
sont battues par la taverne. L'homme qui a soif n'écoute rien. Donc,
Paddy était parti. Les enfants étaient couchés sur leur grabat, côte à
côte, la soeur et le frère, exemple touchant de la misère anglaise qui
va jusqu'à mélanger les deux sexes.

Lisbeth remit du coke dans le poêle, l'additionna d'une galette de
fiente de vache et, mouchant avec ses doigts la chandelle de suif qui
brûlait sur la table, elle se mit à lire la Bible en bonne Anglaise
qu'elle était.

Les catholiques convaincus s'accommoderaient mal des transactions de
conscience de mistress Paddy: mais, elle, partant de ce principe, que
les pauvres gens n'ayant pas le choix de la besogne, appartiennent à
ceux qui les payent et suivent ensuite leurs ordres, ne se jugeait pas
tellement coupable qu'elle crût pouvoir se dispenser de ses devoirs
religieux.

Donc, elle s'était mise à lire la Bible fort dévotement, prêtant parfois
l'oreille aux bruits du dehors, s'interrompant quelquefois pour regarder
les deux enfants qui dormaient. Les heures s'écoulèrent. Lisbeth lisait
toujours, mais son visage devenait de plus en plus inquiet. Peu à peu
les rumeurs du dehors s'éteignirent; les portes des maisons voisines, se
fermaient, le silence succédait au bruit. Paddy ne revenait pas. Alors
Lisbeth se leva et, de plus en plus inquiète, ouvrant sa porte, elle se
mit sur le seuil.

Un homme entrait dans le passage, elle eut un battement de coeur,
pensant que c'était Paddy.

Mais l'homme passa devant elle et ne s'arrêta point. Ce n'était point
celui qu'elle attendait. Puis après celui-là, un autre, et encore un
autre; et puis, plus rien. Le passage était devenu ombre et silence.
Lisbeth entendit sonner successivement deux et trois heures du matin.
Les femmes des ouvriers de Londres sont comme les femmes du peuple de
Paris; elles savent où sont les cabarets que leurs maris fréquentent et
connaissent les habitudes de chacun de ces établissements.

Lisbeth, de plus en plus agitée par des pressentiments sinistres,
repassa dans sa tête cette nomenclature de public-house et de tavernes
que Paddy fréquentait avant son incarcération. Où était-il? Était-il
demeuré dans le Southwark? avait-il poussé jusqu'au Borough? Tout à coup
un souvenir traversa son esprit: Elle se rappela que, lorsqu'elle allait
voir Paddy à White-cross, le prisonnier pour dettes, quand il avait bien
maudit son créancier, pleuré sur ses enfants dont il était séparé et
épuisé la kyrielle de ses lamentations, donnait un regret à la bière
brune et au gin de _Queen's Elisabeth Tavern_.

Elle se rappela encore que, pendant cette journée qui venait de
s'écouler, le nom de cette taverne lui était venu deux ou trois fois aux
lèvres. Or, la taverne de la Reine-Élisabeth était ce qu'on appelle à
Londres un établissement de nuit. Elle avait une licence pour demeurer
ouverte jusqu'au jour, Lisbeth n'hésita plus. Les enfants dormaient,
et à leur âge on a le sommeil dur. Elle souffla la lampe, tira la porte
après elle et donna un tour de clé, tout en laissant cette clé dans
la serrure, pour le cas où Paddy rentrerait tandis qu'elle serait à sa
recherche.

Les pauvres ne se volent pas entre eux.

Lisbeth savait bien que sa maison était la dernière à laquelle les
voleurs songeraient, par la raison toute simple qu'il n'y avait rien à
voler.

La femme de Paddy se mit donc à errer dans le Southwark. Tout en ayant
la conviction que son mari était à Queen's tavern, elle ne voulut pas
laisser inexplorés les cabarets du voisinage. Elle entra successivement
dans une demi-douzaine de public-house où Paddy était connu. On ne
l'avait pas vu, et la plupart des publicains le croyaient encore à
White-cross. Dans le dernier où elle entra, elle rencontra un homme de
Adam's street qui lui dit:--Tu cherches Paddy? je l'ai rencontré... Il
descendait vers la Tamise seul?--C'est bien cela, pensa Lisbeth; il a de
l'argent, il est allé à la _Reine-Élisabeth_.

Et elle sortit du public-house et se dirigea d'un pas rapide vers le
bord de la Tamise. Là, les rues étaient tout à fait désertes. Seul,
l'établissement de Queen's Élisabeth tavern brillait dans la nuit, comme
un phare au raz de l'eau.

Cette taverne si fort prisée par Paddy, était une sorte de repaire
composé d'un vaste rez-de-chaussée en planches et en torchis qui
s'élevait de quelques mètres à peine au-dessus du niveau de la Tamise,
et dont le seuil était quelquefois inondé, au moment des grandes marées.

Quand tout dormait dans le voisinage, la taverne ouvrait ses yeux rouges
et flamboyants, c'est-à-dire ses fenêtres éclairées par des lampes
fumeuses, dont les reflets indécis ricochaient sur la Tamise, et dans
le silence de la nuit, on entendait monter ses refrains obscènes et ses
bruyantes querelles.

Une autre femme eût hésité peut-être à aborder ce repaire, mais Lisbeth
entra.

Personne ne la connaissait, et quelques hommes la regardèrent avec
curiosité.

Elle demanda au publicain s'il avait vu Paddy.

A ce nom de Paddy, un homme, qui buvait tout seul dans un coin, leva la
tête.--Est-ce de Paddy qui sort de White-cross, la petite mère, que
vous voulez parler? dit-il. Je l'ai rencontré voilà une heure, dans
Bridge-road, il paraissait ivre. Il remontait vers Saint-George.

--Est-ce qu'il était seul?

--Non, il était avec deux hommes qui m'ont paru être des Irlandais,
aussi vrai que je m'appelle John et qu'on m'a surnommé le Rough, comme
si nous n'étions pas tous des roughs, hein? Et John le rough se
remit tranquillement à boire. Lisbeth, agitée des plus sinistres
pressentiments, sortit.--Oh! murmura-t-elle, j'ai peur du prêtre
catholique... Il se sera vengé!... j'ai peur... j'ai peur... Et mistress
Paddy conservant néanmoins l'espoir que son mari avait fini par rentrer,
regagna le Southwark en toute hâte. Il était alors quatre heures du
matin, et si Paddy n'avait pas reparu, c'est que, bien certainement, il
lui était arrivé malheur...



XXXVIII


A mesure qu'elle approchait de chez elle, Lisbeth sentait son coeur
battre à outrance et ses jambes fléchir sous le poids de son corps.
Comme elle entrait dans Adam's street, elle vit un groupe d'hommes
sous un bec de gaz, à l'entrée du passage où elle demeurait. Ces
hommes causaient avec animation et paraissaient s'entretenir de quelque
événement extraordinaire. Il y avait également du monde au seuil
d'un public-house encore ouvert. Lisbeth s'approcha toute tremblante.
Personne ne fit attention à elle, tant l'émotion était générale. Le
Southwark, bien que misérable, est un quartier tranquille, et les scènes
sanglantes du Wapping y sont si rares que Lisbeth entendit une voix qui
disait:--Il y a au moins dix ans que pareille chose n'est arrivée.

Comme elle s'approchait encore, elle put voir dans le passage et sentit
ses cheveux se hérisser.

Le passage était plein de monde et une douzaine de policemen allaient et
venaient à travers la foule compacte devant la maison de Paddy. Lisbeth
fit quelque pas encore et s'arrêta muette, la gorge crispée, en proie à
une mystérieuse épouvante. La porte était ouverte, la maison pleine,
et elle entendait des cris de désespoir auxquels elle ne pouvait se
tromper: elle avait reconnu la voix de ses deux enfants. Une voisine,
qui était descendue à demi-vêtu dans la rue, reconnut Lisbeth et vint à
elle.

--Oh! ma chère! lui dit-elle en la serrant dans ses bras, êtes-vous
assez malheureuse!

Lisbeth ne savait rien encore, et pourtant elle devinait tout. Soutenue
par sa voisine, pâle comme une morte, sans voix dans la gorge, l'oeil
rouge et sec, marchant comme un automate, elle entra dans la maison.

Paddy était là. Mais Paddy était mort!... Les deux enfants, agenouillés
sur le cadavre, se tordaient les mains en poussant des cris aigus.
Le cadavre était épouvantable à voir. Il avait reçu quatre coups de
couteau, deux au ventre, un dans l'épaule, un quatrième lui avait
labouré la joue; mais aucune de ces blessures n'avait dû amener une mort
instantanée. La gorge du mort portait des traces de mains crispées qui
avaient dû l'étrangler, en désespoir de cause.

Enfin les vêtements en lambeaux du malheureux prouvaient qu'il avait
soutenu, avant de mourir, une lutte désespérée avec ses assassins, car
ils devaient être plusieurs, à en juger par les marques de strangulation
et les quatre blessures d'abord, et ensuite par la force herculéenne
dont le malheureux était doué et qui ne permettait pas de croire qu'un
seul homme en fût venu à bout.

Des policemen, en tournée de nuit, avaient trouvé Paddy baignant dans
son sang, au fond d'une ruelle appelée _Edmond lane_ et qui descend de
_Belvedere road_ vers la Tamise. Les policemen de Londres ont chacun
leur quartier, ce qui fait qu'à la longue ils connaissent à peu près
tous les habitants de leur circonscription. Un de ceux qui faisaient
partie de la ronde nocturne avait dit en voyant Paddy:--Je ne sais
pas au juste le nom de cet homme, mais je le connais de vue et il doit
demeurer aux environs d'Adam's street. Cette affirmation avait fait
qu'au lieu de transporter le cadavre à la Morgue, on l'avait porté dans
le Southwark.

Au coin d'Adam's street le même policeman était entré dans un
public-house et avait fait signe au publicain de sortir. Celui-ci avait
à peine jeté les yeux sur le cadavre qu'il s'était écrié:--C'est Paddy!

Tous ceux qui se trouvaient dans le public-house étaient également
sortis et avaient tous reconnu Paddy; vers le milieu d'Adam's street, le
personnel d'une autre taverne s'était joint à cette petite escorte
qui suivait déjà les policemen portant le cadavre. En moins d'un quart
d'heure tout le quartier s'était trouvé en rumeur. On avait transporté
Paddy chez lui, tandis que la malheureuse femme allait le chercher dans
Queen's tavern. Les enfants éveillés en sursaut, voyant leur père mort,
avaient témoigné le plus violent désespoir.

Les policemen étaient allés éveiller le magistrat de police du quartier,
et celui-ci arrivait au moment même où Lisbeth, de retour aussi, se
trouvait en présence du cadavre de son mari.

D'abord la pauvre femme avait été frappée de mutisme. Elle voulait
pleurer, mais ses yeux étaient sans larmes; elle voulut crier, sa
gorge ne laissa passer aucun son. Le magistrat interrogea tour à tour
plusieurs personnes, mais nul ne put lui fournir aucun renseignement.

Paddy était sorti de prison l'avant-veille; on ne lui connaissait pas
d'ennemi, et il était trop pauvre pour qu'on pût supposer qu'il avait
été assassiné par des voleurs. A la fin Lisbeth put jeter un cri. La
voix lui revint pleine de sanglots.

--Oh! s'écria-t-elle, c'est le prêtre!

--Quel prêtre? demanda le magistrat de police.

--Le prêtre catholique!

--Qui a assassiné votre mari? fit encore le magistrat avec un étonnement
croissant.

Lisbeth avait maintenant l'oeil flamboyant, les narines dilatées, et
l'instinct de la vengeance lui donnait des forces et éveillait en elle
une sauvage énergie.--Oh! non, dit-elle, ce n'est pas le prêtre qui a
frappé, mais ce sont les hommes qui lui obéissent. Le magistrat
crut saisir un premier indice dans ces paroles.--Madame, dit-il,
expliquez-vous clairement. Sur notre libre terre d'Angleterre, les
meurtriers sont toujours punis.

--Un prêtre catholique, un Irlandais, reprit Lisbeth, dont les
sanglote couvraient la voix, nous a fait du bien, car nous étions bien
misérables.

--Et vous voulez que ce soit lui qui ait Commis un pareil crime? Mais
dans quel but?

--Mon pauvre homme, répondit Lisbeth, s'était associé à ces hommes
qui voulaient gagner la prime offerte par la police à ceux qui
retrouveraient John Colden, le condamné à mort. Le prêtre qui est
celui-là même qui a assisté John lorsqu'on l'a enlevé sur l'échafaud,
aura considéré Paddy comme un ingrat et un traître...

Il y avait une foule compacte dans ce misérable logis, autour de ce
cadavre, et tout le monde entendit formuler cette accusation terrible
contre l'abbé Samuel.

--Oui, oui, dirent plusieurs voix, le prêtre est encore venu ce
matin.--Nous l'avons vu, répétèrent d'autres personnes.

Parmi les gens qui entouraient le cadavre, il y avait un homme d'âge
mûr, d'aspect austère, qui ne disait rien, mais dont les yeux d'un gris
pâle reflétèrent alors une sombre joie. Cet homme, entièrement vêtu de
noir, se dégagea peu à peu de la foule et se glissa hors de la maison.
Puis il s'éloigna à petits pas, en murmurant:--Ah! cette fois, je crois
que je tiens ma vengeance! Or, cet homme qui s'éloignait ainsi et qui
n'avait frappé l'attention de personne, était le révérend Peters Town,
ce ministre vindicatif qui avait juré la perte de l'abbé Samuel...



XXXIX


En présence de cette accusation formelle, énergique, qui faisait
retomber sur l'abbé Samuel la responsabilité de la mort de Paddy, le
magistrat de police qui avait commencé l'enquête, comprenant qu'il ne
s'agissait pas d'un meurtre ordinaire, ordonna aux policemen de faire
sortir la foule, afin qu'il pût se livrer à une enquête minutieuse.

Le peuple anglais est assez docile envers la police. Tout le monde
sortait donc sans murmurer, laissant le magistrat, les policemen,
Lisbeth et ses deux enfants auprès du cadavre de Paddy.

Mais elle demeura au dehors, remplissant le passage et presque tout
Adam's street. Divisés par groupes de huit ou dix personnes, les curieux
causaient et émettaient mille avis différents. Paddy n'avait pas, du
reste, une oraison funèbre bien élogieuse.--C'était un assez triste
drôle, disait un publicain qui lui avait fait crédit autrefois et
n'avait jamais pu en être payé.

--Sa femme est une méchante femme, répliquait une commère du voisinage.
D'abord, elle accuse le prêtre catholique bien légèrement...

--Et puis, reprenait un troisième, en admettant que cela soit vrai,
Paddy n'a que ce qu'il méritait. Du moment où il mangeait le pain du
prêtre, il ne devait pas s'associer à ses ennemis.

--Cela est vrai, dirent plusieurs voix.

Mais toutes ces conversations avaient lieu à voix basse, sans bruit,
sans tapage, et sans aucune de ces bousculades qui font la gloire des
attroupements parisiens. L'Anglais est calme, il a l'habitude de vivre
la nuit et d'agir à sa guise sans jamais gêner la liberté d'autrui.

Un nouveau personnage qui n'était pas entré dans la maison du mort et
qui n'était passé par là qu'après que le magistrat de police l'eût fait
évacuer, se mêla alors aux différents groupes, recueillant ça et là
des indications et des renseignements. Il était pauvrement vêtu et
ressemblait plutôt à un petit commis du quartier de la Poissonnerie
et des docks qu'à un gentleman. Cependant il s'exprimait en très-bons
termes, et il demandait ce qui s'était passé avec une grande politesse.
La commère, qui, déjà, s'était exprimée sévèrement sur le compte de
Lisbeth, se chargea de le mettre au courant.

Cet homme, que personne ne connaissait, du reste, dans le quartier,
apprit ainsi qu'on avait assassiné Paddy et que la femme de Paddy
accusait l'abbé Samuel de ce crime. Il haussa imperceptiblement les
épaules, ne se prononça ni pour ni contre, glissa d'un groupe à l'autre
et finit par arriver jusqu'à un policeman qui s'était mis en sentinelle
à la porte même du mort.

--Mon ami, voulez-vous avertir un de vos collègues qui sont de l'autre
côté de la porte?

--Pourquoi faire? demanda le policeman avec flegme.

--Il y a dans cette maison un cadavre? Le cadavre d'un homme assassiné?
Et le magistrat de police se livre à une enquête?

Mais oui, répondit le policeman sans s'impatienter le moins du monde.
L'Anglais est le plus patient des hommes.

--Eh bien! reprit le personnage inconnu, dites à un des policemen qui
sont dans l'intérieur, qu'un homme qui peut fournir des renseignements
sur le meurtre et aider l'enquête, demande à être introduit.

Ce que la police anglaise a d'admirable, c'est qu'elle ne repousse
personne et ne dédaigne aucun renseignement, si insignifiant qu'il
puisse être. Le policeman fit un signe de tête affirmatif. Puis il
frappa à la porte, qu'un des policemen placés à l'intérieur entr'ouvrit.
On entendait toujours à travers cette porte les cris de douleur des deux
enfants. Mais Lisbeth, ivre de vengeance, parlait d'une voix nette et
brève, accumulant preuves sur preuves pour perdre l'abbé Samuel. Le
policeman de l'intérieur transmit au magistrat de police les paroles
de son collègue. Le magistrat donna l'ordre de faire entrer l'homme qui
disait avoir des renseignements à fournir. Cet homme entra.

--Qui êtes-vous? lui dit le magistrat.

Ce personnage qui, jusque là, s'était exprimé en très-bon anglais, eut
alors un accent allemand très-prononcé.

--Mylord, dit-il, je suis Allemand et médecin.

--Votre nom?

--Conrad Hauser.

--Vous avez des renseignements à nous donner? Parlez...

--Je puis vous faire connaître l'assassin de cet homme. A ces paroles,
Lisbeth se leva frémissante.

--Ah! si tu fais cela, dit-elle, je te bénirai, et je _consens à aller
nu-pieds toute la vie_, ajouta-t-elle, se servant d'une formule usitée
parmi le peuple de Londres et dont le sens est intraduisible.--Ah! vous
connaissez l'assassin? Il faut nous le nommer, dit le magistrat.

--Je ne le connais pas, mais si Votre Honneur donne les ordres que je
demande, je pourrai montrer son portrait à tout le monde.

--Je ne vous comprends pas, dit le magistrat.

Le personnage reprit:--Il y a vingt ans, mylord, que je m'occupe d'une
question médicale très-grave, et j'ai fait une découverte dont je viens
vous offrir l'application. Cet homme s'exprimait avec un calme, une
conviction qui excluaient la pensée qu'il pouvait être fou. Cependant le
magistrat ne put s'empêcher de l'examiner avec une certaine défiance.

--Remarquez, mylord, dit-il, que ce que je vais vous demander n'entrave
en rien la marche ordinaire de la justice, et Votre Honneur peut faire
arrêter les personnes soupçonnées.

--Enfin, dit le magistrat, que demandez-vous?

--Une chose bien simple: que le cadavre soit envoyé soit à l'hôpital
Saint-Barthélémy, soit à la Morgue, ou même qu'il demeure ici... pourvu
qu'on n'y touche pas jusqu'à demain matin.

--Et demain matin? fit le magistrat.

--Je pourrai désigner sûrement le meurtrier.

Ce disant, cet homme, assez misérablement vêtu, tira de sa poche un
portefeuille, et de ce portefeuille un billet de vingt livres.

--Mylord, il est d'usage de faire déposer une caution aux gens qui
sollicitent l'intervention de la justice. Je suis prêt à remettre en vos
mains cette somme en garantie de ma bonne foi.

--Cela est parfaitement inutile, répondit le magistrat. Le cadavre
restera ici, à la place où il est, sous la garde de deux policemen,
et demain vous pourrez faire vos expériences, sans que pour cela, la
justice attende les résultats pour agir. Le médecin allemand s'inclina
et sortit.

A deux pas de la maison de Paddy, il y avait un nègre qui paraissait
chercher quelqu'un dans la foule, et celui qui avait dit se nommer
Conrad Hauser, alla droit à lui, et, lui prenant le bras, l'entraîna
hors du passage, dans la direction d'Adam's street.



XL


Le prétendu médecin allemand n'était autre encore, on l'a pu deviner,
que l'homme gris, le personnage fécond en métamorphoses.

Cet homme, que la police recherchait, dont miss Ellen avait juré la
perte, que la potence attendait comme un des chefs les plus ardents de
la cause irlandaise, avait l'audace de se présenter devant un magistrat
de police et de lui offrir son concours pour découvrir un assassin.

Quant au nègre, on a reconnu notre bon ami Shoking.

Une heure auparavant, l'homme gris et Shoking s'en revenaient ensemble
vers Saint-George, lorsque le bruit qui se faisait dans Adam's street et
sous le passage avait attiré leur attention.

Ils s'étaient mêlés à la foule, et l'homme gris avait appris ce qui
était arrivé, en même temps que le nom de l'abbé Samuel, prononcé
tout haut, lui révélait l'accusation terrible formulée contre le jeune
prêtre. Alors l'homme gris avait dit à Shoking:--Attends-moi là, je vais
en savoir plus long encore.

On sait comment il était entré dans la maison de Paddy, et comment il
en était sorti, emportant la parole du magistrat de police que, le
lendemain, il lui serait permis de faire son expérience scientifique.
Il paraissait si pressé de s'éloigner du Southwark, que pendant quelques
minutes Shoking n'osa le questionner. Ce ne fut qu'en vue du pont de
Westminster que le nègre de couleur récente se décida à prendre la
parole.

--Est-ce que nous retournons de l'autre côté de l'eau, maître?
demanda-t-il.--Oui. Nous allons dans le quartier Saint-Gilles. Il faut
que je voie l'abbé Samuel cette nuit même. N'as-tu pas entendu ce qu'on
disait?

--Oui, mais comme l'abbé Samuel est incapable de commettre un crime,
répondit Shoking, je suis bien tranquille.

--Et moi je ne le suis pas, dit l'homme gris.

Sa voix était grave et trahissait une certaine émotion. Ils passèrent
le pont et il continua:

--Écoute bien ce que je vais te dire. On a assassiné un homme, et on
accuse l'abbé Samuel de ce meurtre. La police qui soupçonne, et elle n'a
pas tort, l'abbé Samuel d'être un des chefs les plus actifs du
fenianisme, va être enchantée du prétexte. Elle l'arrêtera de confiance,
comme on dit en France.

--Oui, mais l'abbé prouvera son innocence.

--Ce n'est pas lui, c'est moi, en désignant le meurtrier.

--Alors, on rendra le prêtre à la liberté.

--Non. Quand la justice anglaise veut faire traîner un procès, elle est
merveilleuse de chicanes. On gardera l'abbé Samuel en prison, jusqu'à
l'arrestation du coupable, et la police s'arrangera de façon à ne pas
l'arrêter.

--Alors qu'allons-nous faire?

--Une chose bien simple. Le magistrat de police n'a pu donner des ordres
encore. Nous allons prévenir l'abbé Samuel. Pour qu'il s'enferme dans
son église et n'en bouge plus.

--Mais, dit Shoking, on l'arrêtera à l'église?

--Mon bon Shoking, dit l'homme gris, je vois qu'il faut que je
t'apprenne les lois de ton pays, moi qui ne suis pas Anglais. Le moindre
policeman peut, sans ordre d'arrestation, prendre au collet un homme
dans la rue et le conduire à Scotland yard; mais pour pénétrer chez lui,
il faut un ordre du lord chief justice. Et pour pénétrer dans une
église et y arrêter un prêtre, même un prêtre catholique, il faut que le
lord-chief justice en réfère au parlement. C'est deux jours de gagnés.

--Et pendant ces deux jours?...

--Si la police n'arrête pas le meurtrier, c'est moi qui l'arrêterai.

--Vous le connaissez donc?

--Pas le moins du monde.

--Maître, dit naïvement Shoking, je vous ai vu faire hier des choses
extraordinaires, mais j'avoue que ceci dépasse mon intelligence.

Un sourire vint aux lèvres de l'homme gris.

--Tu en verras bien d'autres, fit-il.

Et il doubla le pas et ils arrivèrent à Trafalgar palace en causant
ainsi, et sans que l'homme gris s'expliquât plus clairement.

Puis, remontant Haymarket, ils longèrent un moment Piccadilly, et se
dirigèrent vers Saint-Gilles. L'abbé Samuel avait changé de logis.
Il occupait maintenant, sur la place des Sept-Quadrants, un petit
appartement situé au troisième étage et dont les fenêtres donnaient
sur la rue. En levant la tête l'homme gris vit de la lumière. Le prêtre
était levé sans doute déjà.

Il était d'ailleurs cinq heures du matin, et l'abbé Samuel disait sa
messe à six heures.

Les maisons anglaises n'ont pas de concierge.

Dans les beaux quartiers chacun a sa maison; dans les rues commerçantes,
si une maison a plusieurs locataires, chacun a sa sonnette et le
visiteur lit le nom de la personne qu'il va voir au-dessous du cordon.
Mais dans les quartiers populeux et misérables, les choses sont
simplifiées.

La porte ferme au loquet; chaque locataire n'a, pour que cette porte
s'ouvre, qu'a presser un petit ressort, véritable jouet de polichinelle
que tout le monde possède. La porte de la maison qu'habitait l'abbé
Samuel était munie de ce ressort. L'homme gris appuya son doigt dessus
et la porte s'ouvrit. Alors Shoking et lui se trouvèrent à l'entrée
d'une allée noire au bout de laquelle était un escalier tournant.
L'homme gris et Shoking connaissaient les êtres de la maison, et ils
montèrent sans lumière jusqu'à la porte du jeune prêtre sous laquelle
passait un filet de clarté. L'homme gris frappa; l'abbé Samuel, qui
achevait de s'habiller, ouvrit aussitôt. Le premier lui dit vivement:

--Monsieur l'abbé, il faut vous hâter, descendre à Saint-Gilles et n'en
plus sortir.

--Pourquoi? demanda le prêtre, étonné.

--Vous connaissez un homme du nom de Paddy?

--Oui. C'est lui qui m'a prévenu qu'on devait rechercher John Colden
dans le clocher de Saint-George.

--Eh bien! Paddy est mort.

--Mort! exclama l'abbé Samuel.

--Mort assassiné! Et on vous accuse de sa mort!

--Oh! fit l'abbé Samuel en reculant, tandis que l'indignation colorait
son visage.

En ce moment, des pas retentirent dans l'escalier, et Shoking eut un
geste d'effroi. Venait-on déjà arrêter l'abbé Samuel? L'homme gris
s'était placé résolument devant la porte et il avait tiré un poignard de
son sein prêt à défendre le prêtre jusqu'à la dernière extrémité.



XLI


Les pas continuaient à monter, et il y eut un moment d'anxiété et de
silence entre Shoking, l'homme gris et l'abbé Samuel.

--On n'arrivera jusqu'à vous qu'en passant sur mon corps, dit l'homme
gris.

--Remettez votre poignard dans sa gaine, dit le prêtre. A Dieu ne plaise
que, pour moi, une goutte de sang soit jamais versée!

Il n'eut pas le temps d'en dire davantage.

Les pas s'étaient arrêtés sur l'étroit palier de l'escalier et on venait
de frapper à la porte.

--Qui est là? demanda l'abbé Samuel.

Une voix répondit en patois irlandais:

--Deux hommes qui ont besoin du prêtre qui répand la charité autour de
lui.

Le visage de Shoking se dérida. Seul, l'homme gris demeura le sourcil
froncé. Mais l'abbé Samuel ouvrit. Ils se trouvèrent alors en présence
de deux hommes misérablement vêtus et qu'il était facile de reconnaître
pour deux de ces Irlandais qui logent aux environs de Drurylane et qui
ont pour profession de porter des bagages et des colis, dans les gares
de chemins de fer; L'abbé Samuel connaissait l'un d'eux.--Ah! c'est toi,
Tom, dit-il. Que me veux-tu?

--Ma femme est accouchée voici huit jours répondit l'Irlandais en
pleurant. Nous n'avions pas d'argent pour avoir du charbon. D'ailleurs
ça ne nous eût pas avancés beaucoup; car, il y a deux mois, n'ayant plus
de pain, nous avons vendu le poêle. Mon enfant est mort en naissant ma
pauvre femme a eu froid, et la fièvre l'a prise.

Moi je ne suis pas médecin, et nous sommes trop pauvres pour que j'ose
aller en chercher un, mais mon camarade que voilà dit qu'elle est au
plus mal. Alors, j'ai pensé à vous, mon père. Je ne veux pas que ma
pauvre femme meure sans confession.

--Je vous suis, dit l'abbé Samuel, attendez-moi.

Et il passa dans la deuxième chambre de son humble logis, ouvrit un
tiroir et dans ce tiroir il prit quelques pièces de menue monnaie,
afin de secourir sur-le-champ cette détresse dont on lui faisait un
si navrant tableau. Mais l'homme gris l'avait suivi.--Monsieur l'abbé,
dit-il avec émotion, au nom du ciel écoutez-moi.

--Parlez, fit le jeune prêtre étonné.

--Je vais aller avec cet homme, je verrai sa femme; vous le savez,
je suis un peu médecin; si réellement elle est en danger de mort, je
viendrai vous chercher, et alors arrivera que pourra.

--Mais pourquoi me proposez-vous cela? Il faut que j'aille où mon devoir
m'appelle, dit le prêtre.

--Je ne sais... un pressentiment. Et si c'est un piège, si nos ennemis
ont gagné ces deux misérables?

--Non, cela est impossible. Tom est un honnête homme. Mais cela
fût-il vrai, je ne dois pas hésiter. Et le prêtre rejoignit Tom et son
compagnon, et leur dit: Allez, je vous accompagne.

--Nous aussi, dit l'homme gris. Il fit un signe à Shoking et tous deux
descendirent les premiers, de façon que le prêtre et les Irlandais
étaient encore dans l'escalier qu'ils étaient, eux, dans la rue. La
place des Sept-Quadrants était déserte. Londres n'est pas une ville
matinale; les boutiques ne s'ouvrent guère avant huit heures du matin,
et les balayeurs n'arrivent qu'à six. L'homme gris se sentit un peu
rassuré.

--Où demeures-tu? demanda l'abbé à Tom.

--A deux pas d'ici, au coin d'Henrietta street, dans Covent Garden.

--Allons, dit le prêtre.

L'homme gris et Shoking suivirent.--Après cela, dit le premier à
l'oreille de l'ex-lord Wilmot, je crois que nous nous effrayons à tort.
La justice anglaise n'est pas très-expéditive. Dans le Southwark, on
accuse l'abbé Samuel d'avoir fait assassiner Paddy; mais le magistrat
de police n'a certainement pas encore fini son enquête. Quand il aura
terminé, il ira tranquillement se coucher, et ce ne sera que vers dix ou
onze heures qu'il transmettra son procès-verbal à Scotland yard.

--Alors vous pensez que l'abbé Samuel aura le temps de revenir à
Saint-Gilles?

--Oui.

Shoking respira.--Nous avons eu peur, dit-il; mais ça peut arriver à
tout le monde.

Le prêtre, les deux Irlandais, l'homme gris et Shoking descendirent d'un
pas rapide Saint-Martin's lane, et ils tournaient l'angle de _Longacre_,
lorsque l'homme gris serra vivement le bras de Shoking.--Qu'est-ce? fit
celui-ci.

--Regarde sur le trottoir, fit l'homme gris à voix basse.

--Je vois trois policemen arrêtés et causant tout bas, mais on rencontre
cela à chaque instant.

--Dieu t'entende!

Le prêtre marchait d'un pas rapide, et les deux Irlandais avaient peine
à le suivre. Tout à coup les trois policemen disparurent. On eût dit
qu'une trappe de théâtre s'était ouverte subitement sous leurs pieds. Il
n'en était rien, cependant. Les trois policemen avaient pris un de
ces passages si nombreux à Londres, que seuls les gens du quartier
connaissent, et qui abrègent singulièrement les distances. Le prêtre et
sa suite continuaient leur chemin, et ils arrivèrent, dix minutes après,
au coin d'Henrietta street.

--C'est ici, dit Tom, en tâtonnant sur une porte pour trouver le
ressort qui servait à l'ouvrir. Mais, en ce moment, les trois policemen
reparurent et s'avancèrent. L'un d'eux dit à l'abbé Samuel:

--Qui êtes-vous?

--Je m'appelle Samuel, dit-il en reculant d'un pas.

--Vous êtes prêtre catholique desservant à Saint-Gilles?

--Oui, dit encore le prêtre.

--Au nom de la loi et par ordre du lord chief-justice, je vous arrête,
dit le policeman. Shoking jeta un cri. Mais l'homme gris le saisit
rudement par le bras?--Tais-toi, dit-il, ce que j'avais prévu est
arrivé. Maintenant il s'agit de tâcher de le sauver, et ce n'est pas la
violence qu'il faut employer. Et, sur ces mots, il entraîna Shoking, et
tous deux prirent la fuite.



XLII


Comment les pressentiments sinistres de l'homme gris l'emportaient-ils
sur ses calculs?

Et comment pouvait-il se faire que le lordchief-justice eût déjà signé
un ordre d'arrestation concernant l'abbé Samuel, alors que le magistrat
de police avait à peine terminé son enquête, à cette heure-là? C'était
là ce qui paraissait incompréhensible à l'homme gris et ce que nous
allons cependant expliquer.

On se souvient qu'un homme s'était éclipsé, dans le passage au moment où
Lisbeth accusait formellement l'abbé Samuel du meurtre de son époux, et
que cet homme n'était autre que le révérend Peters Town.

Comment ce chef occulte de la religion anglicane, cet homme qui du
fond de sa maisonnette d'Elgin Crescent, exerçait un pouvoir plus
grand peut-être que l'archevêque de Canterbury à Lambeth palace, se
trouvait-il en ce moment-là, dans le Southwark? Était-ce par hasard?
Assurément non.

On se rappelle que Paddy avait fait à miss Ellen la confidence que selon
lui, John Colden était caché dans le clocher de Saint-George.

Miss Ellen ne s'y était pas trompée. L'hôte mystérieux de la cathédrale
catholique n'était point John Colden, mais bien l'homme gris, et
elle avait fait part de cette découverte à son mystérieux associé, le
révérend Peters Town.

Or, depuis le matin, ivre de rage, le prêtre anglican avait juré la
perte du prêtre catholique.

Pas plus que miss Ellen il ne doutait de la complicité morale de l'abbé
Samuel dans l'enlèvement du condamné à mort; mais cette complicité,
il fallait la prouver. Or, le révérend Peters Town avait fait ce
raisonnement, qui n'était pas dépourvu de sagesse.

--Si l'homme qu'on accuse d'avoir coupé la corde du pendu avec une balle
chassée par un fusil à vent et que la police cherche vainement, est
réellement caché dans Saint-George, il est probable que l'abbé Samuel le
visite de temps en temps, et plutôt la nuit que le jour. Par conséquent,
il faut établir une souricière aux abords de Saint-George.

Cette résolution prise, le révérend était allé, un peu avant la nuit,
chez le lord chief justice, magistrat suprême dont les fonctions
correspondent à celles du procureur général en France.

Le lord chief justice savait qu'elle était l'importance du révérend
Peters Town.

Cet homme que les Anglais vulgaires regardaient passer dans les rues,
longeant les murs et marchant avec humilité, était l'égal, sinon le
supérieur, du primat d'Angleterre, et à de certaines heures, dans
la libre Albion, l'autorité religieuse force l'autorité civile à
s'incliner.

Donc, le lord chief justice avait reçu le révérend Peters Town avec
empressement. Celui-ci lui avait dit:--Je puis vous livrer l'homme
qu'on cherche mais pour cela il faut que j'aie un ordre d'arrestation en
blanc.

Le lord chief justice avait fait observer que la loi anglaise n'autorise
pas ces sortes d'équipées, mais le révérend lui avait dit:

--Pour que l'homme gris soit arrêté, il faut que l'un de ses complices
le soit en même temps.

--Quel est-il? avait demandé le magistrat.

--C'est un prêtre catholique, l'abbé Samuel.

--Comment prouverez-vous sa complicité?

--Vous pensez bien, avait répondu le révérend, que je ne m'embarque
pas à la légère dans cette aventure. Si je vous demande un ordre
d'arrestation, c'est que je suis certain par avance que cette
arrestation sera légale.

Le lord chief justice avait encore fait remarquer au révérend que l'on
ne pouvait arrêter un prêtre dans son église qu'avec une autorisation du
lord chancelier, et qu'il y avait un danger très-grand d'impopularité à
l'arrêter chez lui.

A quoi le révérend avait répondu que la chose aurait lieu dans la rue et
qu'il s'en chargerait.

Pressé dans ses derniers retranchements, le lord chief justice avait
signé l'ordre d'arrestation.

Alors, muni de cette pièce, le révérend s'en était allé dans le
Southwark. Là, il avait trouvé une foule en rumeur, appris la mort
de Paddy et pénétré dans la maison où on avait apporté le cadavre.
L'accusation de Lisbeth faisait la partie belle au révérend et motivait
admirablement l'ordre d'arrestation. Le révérend avait donc sur-le-champ
renoncé à ses projets antérieurs, et s'esquivant, il était monté dans un
cab et s'était fait conduire dans le quartier de Drury-lane. Le
peuple le plus accessible à la corruption est à coup sûr le peuple des
Trois-Royaumes. Cela tient peut-être à l'excessive misère des basses
classes. A côté de ces Irlandais dont on fait aisément des martyrs, il
y a des Irlandais dont on peut faire des traîtres. Le révérend avait
acheté la conscience de Tom, un des hommes que l'abbé Samuel avait le
plus secourus. Tom avait menti en parlant au jeune prêtre de sa femme
mourante et de son pauvre logis d'Henrietta street. La femme de Tom se
portait bien et était servante dans une taverne. Quant à Tom lui-même,
il était couché, cette nuit-là, sous les voûtes d'Adelphi avec une
demi-douzaine de vagabonds, et c'était bien par hasard que le choix du
révérend, qui venait chercher un traître dans ce repaire, était tombé
sur lui. On devine le reste, à présent.

Tandis que Tom, pour gagner les quinze guinées promises, attirait l'abbé
Samuel hors de chez lui, le révérend entrait dans un poste de policemen,
exhibait l'ordre d'arrestation et requérait les trois hommes que nous
avons vu se présenter inopinément à l'angle d'Henrietta street. L'abbé
Samuel comprit alors les paroles de l'homme gris. Mais il était trop
tard.

--Pourquoi m'arrêtez-vous? demanda-t-il avec émotion. De quoi
m'accuse-t-on?

--D'un assassinat.

L'abbé Samuel baissa la tête et dit avec un accent de résignation
évangélique:--Je suis innocent du crime dont on m'accuse, mais je suis
prêt à vous suivre. Où me conduisez-vous?

--A Newgate.

L'abbé Samuel regarda alors autour de lui cherchant des yeux l'homme
gris et Shoking. Mais tous deux avaient disparu.



XLIII


L'abbé Samuel fut donc conduit à Newgate. Le bon et jovial
sous-directeur n'avait pas revu le prêtre irlandais depuis l'exécution
manquée de John Colden. Il se montra donc fort étonné en voyant l'abbé
entrer dans le greffe, escorté par trois policemen. Ceux-ci montrèrent
l'ordre d'arrestation.

Le sous-gouverneur n'en pouvait croire ses yeux. Outre que l'accusation
lui paraissait absurde, il n'avait pas reçu d'avis préalable, ce qui
se fait toujours. Il jura donc qu'il y avait au moins méprise sur ce
dernier fait, et que c'était soit à Bath square, soit à Mil banck,
qu'on aurait dû conduire le prisonnier. Mais l'ordre était formel; il
ne portait aucune mention particulière qui précisât le régime auquel il
devait être soumis.

Le sous-gouverneur fit mettre l'abbé Samuel dans la cellule la plus
confortable de la prison, et lui témoigna les plus grands égards. Le
jeune prêtre était résigné. Il savait bien que son innocence serait
démontrée, mais il savait aussi qu'il avait un ennemi implacable dans le
révérend Peters Town, et il connaissait la puissance de cet homme.

--Si on ne peut frapper l'assassin en moi, se dit-il, on frappera
l'Irlandais. Et il se prit à soupirer en pensant à tous les pauvres gens
dont il était la consolation et qui ne le reverraient peut-être plus.

Cependant, son séjour à Newgate devait être de courte durée. Il y était
à peine depuis trois heures que la porte de sa cellule s'ouvrit livrant
passage au sous-directeur. Celui-ci était plus joyeux encore qu'à
l'ordinaire, et il tendit les mains à l'abbé Samuel.

--J'ai de bonnes nouvelles à vous donner, lui dit-il, on vient de me
transmettre le dossier et je suis au courant de votre affaire. Vous êtes
accusé du meurtre d'un homme du Southwark, appelé Paddy, mais sa femme
seule vous accuse, et peu de gens croient à cette accusation. Par
conséquent, il ne vous sera probablement pas difficile de vous
disculper.

--Je l'espère, dit le prêtre.

--On va vous conduire devant le magistrat, poursuivit le
sous-gouverneur, et vous serez confronté avec le cadavre. Puis, il est
probable que vous serez admis à fournir caution, et qu'on vous remettra
en liberté.

--Hélas! dit le prêtre, pour fournir caution, il faut avoir de l'argent,
et beaucoup.

--Bah! on en trouve toujours dans ces cas-là. Bon courage, et ne
craignez rien.

L'abbé Samuel fut donc extrait de Newgate et conduit dans une voiture
cellulaire jusque dans le Southwark. Le magistrat avait tenu parole
au prétendu Conrad Hauser, le soi-disant médecin allemand. Le corps de
Paddy était demeuré dans sa maison, couché sur le sol et gardé par une
escouade de policemen. Seulement des voisins charitables avaient emmené
et recueilli les deux enfants. Quand à la femme, elle était demeurée là,
ardente, les yeux secs, ivre de fureur et altérée de vengeance.

La foule stationnait nombreuse toujours, dans le passage et aux abords
de la maison. Quelques huées accueillirent l'abbé Samuel quand il
sortit de voiture, mais ces huées furent aussitôt réprimées par des
applaudissements. Si l'abbé Samuel avait ses ennemis et ses détracteurs,
il avait aussi de chauds partisans. Il entra donc calme et le front
haut dans la maison où était le corps et où on avait improvisé une sorte
d'estrade pour le magistrat de police. A sa vue, Lisbeth se leva comme
une furie: Assassin! dit-elle, assassin! Et elle lui montra le poing; et
il fallut que deux policemen s'emparassent d'elle pour l'empêcher de se
ruer sur l'abbé Samuel.

Mais celui-ci la regarda. Il la regarda comme autrefois le jeune Daniel
dut regarder les lions, et la fureur de Lisbeth tomba.--Me croyez-vous
donc capable, dit-il, de verser le sang, et le sang d'un homme dont
j'ai secouru la femme et les enfants! ajouta-t-il avec douceur. Et il
la regardait toujours et sous ce regard bleu et limpide comme l'azur du
ciel, Lisbeth courba la tête et devint toute tremblante. La conviction
faisait subitement place au doute. Cependant elle releva tout à coup la
tête:--Si ce n'est pas vous, dit-elle, ce sont les vôtres qui ont tué,
et qui ont tué par votre ordre.

--Vous vous trompez, dit le prêtre. Et il regarda le magistrat de police
avec la même sérénité.

--Paddy n'avait pas d'ennemis! s'écria encore Lisbeth: qui donc peut
l'avoir tué, si ce n'est un Irlandais?

La police maintenait la foule au dehors, mais la justice devant être
rendue publiquement, le magistrat de police avait ordonné que la porte
de la maison demeurât ouverte. On put voir alors un homme s'avancer et
dire, en regardant Lisbeth:

--Je vous dirai dans quelques minutes quel est le meurtrier de votre
mari.

Le magistrat de police, qui avait reconnu cet homme pour celui qui se
prétendait médecin et disait se nommer Conrad Hauser, fit signe qu'on le
laissât entrer. Deux hommes l'accompagnaient et portaient un objet
assez volumineux couvert d'une serge verte. Qu'est-ce que cela? dit le
magistrat.

--L'appareil dont j'ai besoin pour faire mon expérience, répondit Conrad
Hauser.

L'abbé Samuel le regarda et tressaillit. Il avait reconnu l'homme gris.
Celui-ci s'adressa de nouveau au magistrat:--Mylord, dit-il, Votre
Honneur a dû voir à l'attitude calme de monsieur,--et il désignait
du regard et du geste l'abbé Samuel,--que rien n'est moins fondé que
l'accusation formulée contre lui. Est-ce que Votre Honneur ne va pas
l'admettre à fournir caution?--Quand vous aurez fait l'expérience que
vous annoncez, répondit le magistrat.

Deux autres personnes se présentaient, en ce moment à la porte de la
maison. L'une était une jeune fille vêtue fort simplement et qu'on
aurait pu prendre pour une marchande de la Cité. L'autre était un homme
vêtu de noir que le prêtre irlandais reconnut sur-le-champ. C'était
la révérend Peters Town. Alors il comprit d'où partait le coup qui le
frappait. Quant à la jeune fille, on l'a deviné,--c'était miss Ellen.
Lisbeth étouffa un cri en la voyant; mais miss Ellen mit un doigt sur
sa bouche et la veuve se tut. En même temps la jeune fille regarda
le médecin allemand, et un léger tressaillement lui échappa.--Elle me
reconnaît, pensa l'homme gris. Puis il découvrit l'objet volumineux,
et alors on put voir avec quelque surprise que cet objet n'était autre
qu'un appareil photographique.--Qu'est-ce qu'il va donc faire? se
demandèrent les assistants avec étonnement.



XLIV


Si calme que soit un homme, si profondément maître de lui et de sa
raison qu'il puisse être, il est des instants où l'imminence d'un grand
danger doit atteindre son coeur et cercler son front. L'homme gris eut
une minute de cette anxiété indicible. Miss Ellen était là, et miss
Ellen l'avait reconnu! Or miss Ellen pouvait faire deux pas vers
le magistrat, lui parler à l'oreille, l'espace d'une seconde, et le
magistrat le faisait arrêter. Cependant, disons-le tout de suite,
cette angoisse qu'il éprouva n'était point le résultat d'un sentiment
d'égoïsme. L'homme gris ne songeait pas à lui, en ce moment, mais à
l'abbé Samuel.

Si on l'arrêtait, lui, et qu'il ne pût se livrer à cette expérience
mystérieuse dont la foule avide attendait les résultats, l'abbé Samuel
était perdu; on le ramènerait à Newgate et les ennemis de l'Irlande
trouveraient bien le moyen de l'y garder éternellement. L'homme gris se
trompait. Soit générosité, soit curiosité, miss Ellen ne bougea pas et
demeura confondue au milieu de la foule qui avait fini par envahir
la maison. Elle n'adressa même pas la parole au révérend Peters Town.
Celui-ci du reste s'était approché de l'estrade où siégeait le magistrat
de police.

L'homme gris avait donc déployé son appareil photographique, au grand
étonnement de tout le monde, et surtout du magistrat, qui lui dit:--Mais
qu'allez-vous donc faire là?

--Votre Honneur, répondit le prétendu médecin allemand, comprendra
tout lorsqu'il aura vu. Je m'exprime difficilement en anglais, et il me
faudrait plus de temps en paroles qu'en actions.

--Faites donc, dit le magistrat, patient comme tous les Anglais.

--Je prierai Votre Honneur, poursuivit l'homme gris, d'ordonner que le
cadavre soit reculé jusqu'au mur, mis sur son séant, et adossé de telle
manière qu'il put, si la vie lui revenait, me voir à la hauteur de son
front.

Le magistrat fit un signe et deux policemen prirent le cadavre de Paddy
et lui donnèrent la posture demandée par l'homme gris. Alors celui-ci
s'en approcha. Il tira de sa poche un flacon qui contenait une liqueur
incolore. On eut dit de l'eau.

--Qu'est-ce que cela? demanda encore le magistrat.

--Du suc de belladone, mylord.

L'homme gris ouvrit alors l'oeil fermé de Paddy et versa sur la pupille
quelques gouttes de ce liquide. Puis il en fit autant à l'autre oeil et
attendit. Un silence profond régnait autour de lui, chacun retenait son
haleine, et Lisbeth, effrayante en sa muette douleur, dévorait tour à
tour du regard cet homme et le cadavre du pauvre Paddy. L'homme gris
se tourna vers miss Ellen. Miss Ellen était pâle, et on eût dit qu'elle
s'intéressait plus que personne au résultat de l'expérience. Le regard
chargé d'effluves magnétiques, qui donnait parfois à l'homme gris une si
grande puissance, agissait-il sur elle en ce moment? Peut-être bien, car
elle n'avait qu'un mot à dire pour le faire arrêter, et ce mot elle ne
le prononçait pas. Quelques minutes s'écoulèrent.

En France on se fût impatienté; en Angleterre on attendit avec calme.
Cependant, il se fit un mouvement parmi la foule à un certain moment.
Un homme qui venait du dehors, jouait des coudes et parvenait au premier
rang. L'homme gris le regarda et tressaillit. Cet homme paraissait
encore plus curieux que les autres, et Lisbeth, le voyant, s'écria:

--Ah! voilà John, il a vu mon pauvre homme le dernier, hier soir.

--C'est vrai, dit John le rough avec émotion, et si j'avais su qu'il
dût lui arriver malheur, je ne l'aurais pas quitté pour aller à _Queen's
Elizabeth tavern_. Et John le rough essuya une larme. Mais tout à coup
Lisbeth jeta un cri.--Ah! mon Dieu! fit-elle en s'élançant les mains
tendues vers le cadavre, voilà mon pauvre homme qui revient... Paddy!
Paddy! le bon Dieu fait un miracle, il ouvre les yeux, il ressuscite!
Et, en effet, on put voir alors une chose étrange. Après qu'il eut versé
quelques gouttes de belladone dans les yeux du mort, l'homme gris avait
laissé retomber les paupières, et les yeux s'étaient refermés. Or,
voilà que tout à coup les paupières remuaient et que les deux yeux se
montraient grands ouverts et semblaient fixer la foule.

Le cri d'étonnement de Lisbeth fut répété par vingt personnes et il y
eut un moment d'indicible émotion et presque d'épouvante.

Mais l'homme gris avait pris Lisbeth par le bras et, l'arrêtant à
mi-chemin du cadavre:--Mais, ma chère, votre mari ne ressuscite pas,
hélas! et je n'ai pas le pouvoir de faire des miracles. Seulement, la
belladone que j'ai versée dans ses yeux les dilate et les grossit outre
mesure, de telle façon que les paupières sont désormais trop petites
pour les recouvrir.

Le respect des Anglais pour la justice est si grand qu'un signe du
magistrat avait suffi pour rétablir l'ordre et le silence. Pendant que
l'homme gris plaçait son appareil photographique presque en face du
cadavre, les deux hommes qui avaient apporté cet appareil avaient ouvert
une petite caisse, et étalaient sur une table deux bouteilles contenant
de l'essence et autres drogues employées par les photographes.

Tous à côté de la salle basse qui servait de demeure à la famille Paddy,
il y avait une sorte de cabinet obscur où Lisbeth serrait ses hardes.

L'homme gris avait remarqué ce réduit, dont la porte était ouverte. Il
fit un signe à ses deux opérateurs, qui y transportèrent la caisse et
les bouteilles. Ce cabinet allait remplir merveilleusement l'office
de chambre noire. Alors l'homme gris se couvrit de la serge placée sur
l'appareil, ouvrit celui-ci par devant et dirigea l'objectif sur le
visage du cadavre. Cela dura six secondes. Puis on vit le singulier
photographe retirer de l'appareil une plaque de verre et courir à la
chambre noire dans laquelle il s'enferma.

--Je veux être tenu pour le dernier des _cockneys_, pensait le
magistrat, si je sais ce qu'il a voulu faire. L'abbé Samuel aussi,
paraissait profondément étonné, et la foule stupéfaite attendait avec
son flegme ordinaire le résultat de cette bizarre expérience. Enfin,
l'homme gris reparut. Il avait l'air ému, lui si calme d'ordinaire.

--Mylord, dit-il, s'adressant au magistrat, je prie Votre Honneur ou de
faire évacuer la salle ou d'en faire fermer la porte, afin que
personne n'en sorte. Ces derniers mots mirent le comble à la surprise
universelle.

--Fermez la porte! ordonne le magistrat.

Miss Ellen était de plus en plus pâle, et elle regardait maintenant
le révérend Peters Town, qui se tenait debout derrière le siége du
magistrat. Les policemen obéirent, et la porte fut fermée. Une trentaine
de personnes demeurèrent dans la salle et de ce nombre était John le
rough.



XLV


L'émotion peinte sur le visage de l'homme gris parut se calmer alors,
quand la porte fut fermée. Il s'adressa de nouveau au magistrat:

--Mylord, dit-il, je demande pardon à Votre Honneur d'avoir abusé ainsi
de sa patience; mais le résultat obtenu est plus complet encore que je
ne l'espérais. Non-seulement je sais quel est l'assassin, mais encore je
puis affirmer qu'il est ici. Ces mots produisirent une certaine
émotion, et il y eut un homme qui passa du premier au second rang des
spectateurs.

--Mylord poursuivit l'homme gris, le malheureux qui tombe assassiné fixe
un oeil éperdu sur son assassin, son dernier regard est pour lui. La
pupille de l'oeil, violemment dilatée, fait alors l'effet d'une chambre
noire, et, après la mort, cet oeil garde fidèlement l'empreinte de la
scène de férocité qui a eu lieu. Je viens de photographier les yeux du
mort, et ces yeux reproduisent, non-seulement les traits du meurtrier,
mais encore le théâtre où le meurtre a eu lieu.

--Est-ce possible, fit le magistrat avec étonnement.

--Que Votre Honneur daigne quitter son siége et passer un moment dans
cette chambre, elle verra mon épreuve photographique. Le magistrat se
leva et suivit l'homme gris. L'anxiété des spectateurs était parvenue
à son comble. L'homme gris s'enferma alors dans la chambre noire où les
deux opérateurs fixaient l'épreuve en versant dessus de l'essence; et
alors, à l'aide d'une lampe recouverte d'un abat-jour, il put voir la
photographie des yeux de Paddy. L'oeil droit ressemblait maintenant à
un cadre rond enfermant la reproduction d'une rue déserte. Une maison
à deux étages dont une croisée était ouverte, une ruelle, un bec de
gaz placé au coin de la maison et un homme qui en tenait un autre à la
gorge. L'oeil gauche avait conservé une empreinte postérieure. C'était
bien le même cadre, le même décor, mais des deux hommes, l'un était à
terre, l'autre le contemplait avec une joie sauvage et brandissait le
couteau avec lequel il avait frappé. L'homme debout, c'était l'assassin.

--Eh bien! mylord, dit alors l'homme gris. Votre Honneur comprend-il?

--Oui certes, dit le magistrat, et vous avez fait là une bien belle
découverte, monsieur.

--Maintenant que Votre Honneur a vu l'assassin, si je le lui montre, il
le reconnaîtra, n'est-ce pas? Les deux opérateurs achevaient de fixer
l'épreuve. L'homme gris revint dans la salle suivi du magistrat, qui
remonta calme et froid sur son siége. Miss Ellen n'avait pas bougé de
place, et le révérend Peters Town était toujours au même endroit. La
dernière appréhension de l'homme gris se dissipait donc ainsi, car
miss Ellen seule le connaissait et elle n'avait pas jugé à propos de
le désigner à l'homme qui était entré avec elle. Il est vrai aussi
que l'homme gris ne connaissait pas le révérend Peters Town; mais il
devinait en lui un des plus grands ennemis de l'Irlande. L'homme gris
fit un pas vers les spectateurs et promena son regard clair sur eux en
disant: L'assassin est ici!

Et tout à coup on le vit bondir et saisir un homme au collet, ajoutant:
Le voilà!

L'homme jeta un cri et se débattit; mais l'homme gris tint bon, et
il traîna John le rough jusqu'au pied de l'estrade du magistrat. Le
magistrat le regarda et eut un geste d'étonnement et d'indignation. Cet
homme était bien le même que celui dont l'oeil du malheureux Paddy avait
reproduit les traits. Et Lisbeth, le regardant à son tour, le vit si
pâle et si défait qu'elle s'écria: Oui, oui, ce doit être lui!

John perdit la tête; la manière dont son crime était découvert était si
étrange, si miraculeuse, qu'il ne songea même pas à nier.

--Eh bien! oui dit-il, c'est moi, c'est bien moi!... Paddy nous avait
trahis, je me suis vengé!... Et, tout frissonnant, il fit l'aveu de son
crime dans ses plus petits détails. Il avait entraîné Paddy dans une rue
écartée, sous un bec de gaz, et il l'avait frappé. Paddy était robuste,
Paddy s'était vaillamment défendu, mais Paddy n'avait pas d'arme, et
John l'avait frappé de son couteau à plusieurs reprises. Puis, comme
s'il eût voulu donner la preuve de ce qu'il avançait, le rough, qu'une
curiosité fatale avait poussé à venir se livrer, le rough tira le
couteau de sa poche et le jeta aux pieds du magistrat. Le couteau était
couvert du sang de Paddy. Le magistrat fit un signe au policemen: Qu'on
arrête cet homme! dit-il.

Puis se tournant vers l'abbé Samuel: Vous êtes libre, monsieur, dit-il.

Mais comme le prêtre irlandais saluait et faisait un pas de retraite, le
révérend se pencha sur le magistrat.--Mylord, dit-il, vous outre-passez
vos pouvoirs?

--Comment cela? fit le magistrat surpris.

--L'ordre d'arrestation était signé par le lord chief justice et vous
n'avez pas le droit de révoquer cet ordre.

--Vous avez raison, dit le magistrat, mais je puis admettre monsieur
l'abbé à fournir caution et à demeurer libre jusqu'au procès de
l'assassin. Alors, il comparaîtra à la barre de la cour d'assises, et il
n'aura pas grand'peine à prouver son innocence, car, voyez, l'assassin
paraît ne pas le connaître, ce qui exclut toute idée de complicité.

--Je n'ai pas de complices et je ne connais pas monsieur, dit le rough.

--Ensuite, ajouta le magistrat, voyez la veuve de la victime qui lui
demande pardon. En effet, Lisbeth s'était jetée aux pieds de l'abbé
Samuel et lui baisait les mains.

--Je maintiens mon dire, répéta le révérend Peters Town.

--Et moi, dit le magistrat avec ce ton d'indépendance qui fait l'honneur
de la magistrature anglaise, j'admets monsieur à fournir caution.

--Hélas! mylord, répondit l'abbé Samuel, je suis trop pauvre pour
remettre entre vos mains une somme quelconque. A ces paroles du prêtre
il y eut parmi les spectateurs un nouveau mouvement d'anxiété. Mais
alors un homme que personne n'avait remarqué, et qui se trouvait dans le
coin le plus obscur de la salle s'avança vers l'estrade et dit: Mylord,
je suis prêt à payer telle somme que Votre Honneur exigera pour la
caution de M. l'abbé. Or, cet homme qui parlait ainsi était un nègre à
cheveux blancs. Et John, ayant levé les yeux sur lui, s'écria: Le nègre
de la péniche?...

--Lui-même, répondit Shoking, qui s'exprima en bon anglais, et qui du
reste, était vêtu avec une telle distinction qu'on ne pouvait décemment
le prendre pour autre chose que pour l'ambassadeur de quelque république
américaine.



XLVI


Pour expliquer la présence de Shoking dans la maison de Paddy et surtout
la magnificence de ses vêtements, il faut nous reporter au moment
où l'homme gris et lui avaient pris la fuite laissant arrêter l'abbé
Samuel.--Viens par ici, lui avait dit l'homme gris. Et il l'avait
entraîné vers Leicester square qui était à cette heure matinale à peu
près désert. Puis ils avaient gagné une petite rue qui tourne dans
Piccadilly et qui se nomme Gerrard street. Cette rue est habitée par
beaucoup de Français.

--J'ai là un de mes nombreux domiciles, dit l'homme gris, en tirant une
clé de sa poche et ouvrant une porte bâtarde. En même temps, il alluma
un rat de cave. Ils montèrent au troisième étage. Il y avait deux portes
sur le carré. L'une portait une inscription. On lisait sur une plaque en
cuivre: Simon Verner, photographe. L'homme gris frappa.

Au bout de quelques secondes, la voix d'un homme sans doute arraché à un
profond sommeil, cria:--Qui est là?--Le soleil est un bon collaborateur,
répondit l'homme gris. C'était sans doute un mot d'ordre, car la porte
s'ouvrit presque aussitôt et Shoking se trouva en présence d'un jeune
homme qui s'était enveloppé à la hâte dans une robe de chambre et avait
les yeux encore gonflés de sommeil.

--Mon jeune ami, lui dit l'homme gris en français, il y a longtemps que
je ne suis venu vous voir, hein? et je choisis un singulier moment.

--En effet, dit le jeune homme en se frottant les yeux, quelle heure
peut-il bien être.

--Six heures environ.

--C'est un peu matin, mais soyez le bienvenu tout de même, dit naïvement
le photographe, les temps sont durs, et je commençais à soupirer après
vous.

--C'est-à-dire que l'argent est rare chez vous, n'est-ce pas?

--Introuvable, mon cher monsieur.

Comme Shoking ne savait pas le français, il n'entendait pas un mot
de cette conversation. L'homme gris tira son portefeuille.--Voici
dix livres, dit-il, en posant une banknote sur un meuble. Maintenant,
rendez-moi un service. J'ai besoin pour quelques heures de votre
appareil photographique et de vos deux opérateurs.

--À cette heure-ci? vous voulez donc faire de la photographie à la
lumière?

--Non, pas à présent, mais vers dix heures du matin.

--Bon! Où faut-il vous envoyer le tout?

--Dans le Southwark, à la taverne de South Eastern Railway.

--J'irai moi-même.

--Non, c'est inutile. Envoyez-moi vos deux opérateurs; maintenant
recouchez-vous, et dormez bien jusqu'à huit heures. Sur ces mots
l'homme gris serra la main au photographe et s'en alla toujours suivi
de Shoking. Une fois dans la rue, il se retourna vers le nouveau
nègre:--Mon bon Shoking, lui dit-il, tu le sais, je n'ai qu'une parole,
et je tiens tout ce que j'ai promis.

--Alors, vous allez me faire grand seigneur, dit Shoking qui, aux
premières clartés du jour naissant, jeta sur ses haillons un piteux
regard.

--Tu l'as dit.

Un _hanson_ passait en ce moment dans Piccadilly. L'homme gris héla le
cabman, qui s'empressa de venir à eux. Tous deux montèrent en voiture.

--Où allons-nous! demanda Shoking.--A Hampsteadt, dans ton cottage.

--Hélas! soupira Shoking, mes gens ne reconnaîtront jamais lord Wilmot.

L'homme gris se prit à sourire, et le cabman rendit la main à son
cheval. Une demi-heure après, ils arrivaient à Hampsteadt. Depuis deux
jours qu'il était nègre, Shoking avait erré de taverne en taverne, mais
il n'avait osé reparaître au cottage. Il avait honte de se montrer à
Suzannah et à Jérémiah, la fille de Jefferies, qui revenait à la vie peu
à peu, et commençait à se promener de longues heures dans le jardin. Il
avait honte surtout d'affronter les regards de ce valet de chambre,
qui avait si grand air et qui l'appelait mylord avec tant de sérieux.
L'homme gris, qui avait une clef de la grille, entra le premier.--Ne
faisons pas de bruit, dit-il, de peur de réveiller Jérémiah, et montons
à ton appartement. Pour aujourd'hui, je te servirai de valet de chambre.
Il était grand jour maintenant, mais tout le monde dormait dans le
cottage. Shoking soupira en revoyant sa chambre à coucher somptueuse et
le cabinet de toilette où on lui avait fait prendre des bains parfumés.
Il regarda même la baignoire d'un oeil d'envie, et dit à l'homme
gris:--Ne pensez-vous pas qu'un bain bien chaud?...

--Te rendrait blanc? Non, mon ami, mais ça ne fait rien, je vais
t'habiller magnifiquement. En moins d'une heure, Shoking était devenu
splendide. Il avait du linge éblouissant de blancheur sur sa peau brune,
des diamants à sa chemise, un habit noir irréprochable, et des boucles
d'argent à ses souliers. Les Anglais ne portent pas de décorations; mais
les Espagnols et les Brésiliens raffolent des rubans. L'homme gris se
donna le plaisir de consteller l'habit de Shoking de rosettes et de
plaques, et il lui attacha au cou le cordon de commandeur de Venezuela,
lequel est rouge avec un liseré noir. Et Shoking, redevenu tout joyeux,
se contemplait dans une glace.

--Maintenant, lui dit l'homme gris, je vais te dire comment tu
t'appelles.

--Ah! fit Shoking, qui ne cessait d'admirer ses décorations.

--Tu t'appelles don Cristoforo y Mendez y Cordova y Santa Fé y Bogota.
Tâche de bien retenir ce nom.

--Il est un peu long, dit Shoking.

--Tu n'es pas nègre, mais mulâtre, et le fils d'un noble seigneur
brésilien qui avait épousé une négresse. Tu es ambassadeur de la
république Argentine.

--Fort bien, dit Shoking. Et il répéta son nom: Don Cristoforo y Mendez
y Cordova y Santa Fé y Bogota.

L'homme gris ouvrit le secrétaire dans lequel le valet de chambre
prenait de l'or pour le mettre dans les poches de lord Wilmot. Il y prit
un portefeuille gonflé de billets de banque.--Tiens, dit-il.

--Qu'est-ce que cela? dit Shoking.

--Ce portefeuille contient deux mille livres. Et tu vas le mettre dans
ta poche.

--Dans quel but?

--C'est ce que je vais t'expliquer, dit l'homme gris. Assieds-toi et
écoute. Shoking s'assit, mais il eut soin de se placer devant la glace,
pour ne rien perdre du magique coup d'oeil de ses décorations, de ses
plaques et de son commandorat.



XLVII


L'homme gris n'avait pu s'empêcher de sourire en voyant Shoking prendre
au sérieux tous les titres et tous les honneurs qu'il venait de lui
conférer.--Tu ne supposes pas, lui dit-il, que je te donne un nom
pompeux et m'amuse à te chamarrer de décorations, pour ce plaisir unique
de te consoler d'être devenu nègre?

--Assurément non, dit Shoking, à qui revint son gros bon sens anglais.

--Je t'ai dit que j'allais découvrir l'assassin de Paddy? Seulement
rappelle-toi ce que je te disais il y a deux heures! Si on met l'abbé
Samuel en prison, on essayera de l'y garder, même après que son
innocence aura été reconnue. Et nos efforts n'ont abouti à rien; le
pauvre jeune homme, en véritable apôtre qu'il est, est allé au devant du
danger et il y a succombé. Il faut donc le sauver.

--Je l'espère bien, dit Shoking.

--Prends ce portefeuille et suis-moi. Il se pourra que, dans l'endroit
où je te mène, l'innocence de l'abbé Samuel soit reconnue. Mais il est
peu probable qu'on puisse retrouver sur-le-champ le véritable assassin.
Ou on reconduira l'abbé Samuel en prison, ou ou l'autorisera à fournir
caution et à jouir d'une liberté provisoire. Mais tu penses bien, que le
juge qui lui dira: vous êtes autorisé à fournir une caution de mille ou
deux mille livres, croira se moquer de lui, attendu que l'abbé Samuel
est pauvre et n'a jamais eu deux mille shillings, c'est-à-dire la
vingtième partie de deux mille livres. Ce qui n'empêchera pas que le
juge sera resté dans la plus stricte légalité et que l'abbé Samuel ne
retournera en prison que parce qu'il n'a pas deux mille livres.

--Eh bien? fit Shoking.

--Eh bien! c'est ici où commence ton rôle. Jusqu'au moment où le juge
parlera de caution, tu te tiendras perdu dans la foule et tu ne diras
mot. Mais alors, quand l'abbé Samuel dira qu'il n'a pas d'argent, tu
interviendras.

--Et je payerai?

--Oui, mais ce n'est pas trop d'une demi-heure de conversation pour que
tu saches bien ton rôle. Nous causerons en voiture. Viens. Et l'homme
gris décrocha d'un porte-manteau un de ces amples vêtements qui tombent
jusque sur les talons et que les Anglais appellent _Mac-Farlane_.
Puis il le jeta sur les épaules de Shoking, dont toute la ferblanterie
honorifique disparut alors, au grand déplaisir du vaniteux mendiant, qui
aurait bien voulu se promener une heure à Trafalgar square ou dans le
Strand, en prenant le haut du pavé.

* * * * *

C'était donc à la suite des événements que nous venons de raconter que
Shoking, parfaitement stylé d'avance par l'homme gris, s'était avancé
vers le magistrat de police. Il avait rejeté son mac-farlane en arrière,
et il apparaissait maintenant aux yeux éblouis de la foule avec tous
ses avantages. Jamais on n'avait vu un nègre aussi décoré, bien
que l'empereur Soulouque eût jadis envoyé à la reine Victoria, son
ambassadeur, le noble duc de la _Pomme de Terre_.

--Qui êtes-vous? lui demanda le magistrat un peu étonné.

--Je me nomme don Cristoforo y Cordova y Mendès y Santa Fé y
Bogota, répondit Shoking tout d'une haleine, avec un accent espagnol
très-prononcé et une dignité d'hidalgo. Je suis catholique, et ma
religion me commande de ne point laisser un prêtre catholique en
détresse. Sur ces mots, il tira son portefeuille et laissa couler sur la
table placée devant le magistrat, un fleuve de bank-notes, disant
avec une négligence de grand seigneur:--A quel chiffre Votre Honneur
fixe-t-il la caution?

--A quinze cents livres, dit le juge.

--Les voilà, répondit Shoking.

Le révérend Peters Town était devenu pâle de fureur.

--Monsieur l'abbé, dit alors le juge, vous êtes libre, à la charge de
vous représenter devant la justice quand aura lieu le procès de cet
homme. Et il désignait John le rough. Le prêtre salua et la foule
s'écarta respectueusement devant lui. Pendant ce temps, l'homme gris
s'était rapproché de miss Ellen, et il la regardait. Miss Ellen, une
fois encore, s'était courbée sous son regard. Il se pencha vers elle et
lui dit tout bas:--Vous m'avez reconnu, n'est-ce pas?

--Oui, fit-elle d'une voix émue.

--Alors, pourquoi ne me livrez-vous pas?

Elle parut tressaillir.--Sortons, dit-elle, je vous le dirai.

Le juge, en vrai gentleman anglais, crut devoir remercier le prétendu
médecin allemand du concours efficace qu'il avait apporté à la justice.
Il lui fit même un petit speech, qu'il termina en l'invitant à se
présenter le jour même chez le lord chief justice, qui lui adresserait,
aussi, ses félicitations. Et l'homme gris se retira, tout confus de ces
éloges et acclamé par la foule qui eut pour lui trois grognements des
plus flatteurs.

Miss Ellen le suivit et lui prit le bras sans affectation, à ce point
qu'on aurait pu croire qu'elle était venue avec lui. Tous deux fendirent
la foule et gagnèrent le dédale de petites ruelles qui se trouve aux
alentours d'Adam's street. Alors l'homme gris regarda miss Ellen:--Vous
n'aviez pourtant qu'un mot à dire pour me faire arrêter? articula-t-il.

--Eh bien! je ne l'ai pas dit, répliqua-t-elle.

--Pourquoi?

--C'est mon secret.

Il eut alors le regard du milan qui fascine la colombe.--Votre secret,
je l'ai, reprit-il, miss Ellen, l'heure où vous m'aimerez est proche.

--Oh! fit-elle en se dégageant brusquement, jamais! Il eut un éclat de
rire et ils se séparèrent, lui, continuant son chemin, elle, demeurant
immobile et le regardant s'éloigner.

--Oui dit-elle, l'heure est proche... non celle où, je t'aimerai mais,
celle où je te foulerai, sous mes pieds!... Et elle songea à rejoindre
le révérend Peters Town, qui devait être ivre de rage...



XLVIII


Miss Ellen revint dans Adam's street. La foule se dissipait peu à peu.
L'homme gris avait disparu. Les policemen avaient emmené John le rough;
le magistrat était parti, donnant l'ordre de fermer la maison où était
le cadavre. Il n'y avait donc plus, ni dans Adam's street, ni dans le
passage, le moindre sujet de curiosité.

En France, deux heures après, le peuple se serait montré aussi empressé,
aussi curieux, et serait demeuré aux alentours de la maison se livrant à
mille commentaires. Mais les Anglais sont plus sobres de curiosité et de
paroles. Le drame du Southwark venait d'avoir son dénoûment, et chacun
paraissait satisfait. La décision du magistrat avait paru juste à tout
le monde, une seule personne exceptée. Cette personne n'avait pas
encore quitté le passage. Elle se promenait d'un pas inégal et
fiévreux, cherchant des yeux quelqu'un et ne le trouvant pas. Et tout en
continuant ses recherches, le révérend Peters Town, car c'était lui,
se tenait le discours suivant:--Voilà un magistrat de police à qui son
indépendance et son impartialité coûteront cher. J'ai eu beau me pencher
à son oreille, lui dire qui j'étais, lui souffler que le lord chief
justice tenait à ce que l'abbé Samuel demeurât provisoirement en
prison... il a feint de ne pas comprendre.

Mais, pensait encore le révérend, un magistrat de police n'est pas comme
un juge à perruque. On peut le destituer sans difficultés, et le lord
chief justice, si je le demande, n'y manquera pas! Comme il prenait
cette résolution, une main s'appuya sur son épaule. Le révérend Peters
Town se retourna et reconnut miss Ellen.--Mais, dit-il, qu'êtes-vous
donc devenue? je vous cherchais partout...

--J'ai accompagné un bout de chemin le docteur allemand. C'est
très-curieux, savez-vous, cette expérience qu'il vient de faire? Et
miss Ellen paraissait fort enthousiaste du moyen employé par le prétendu
médecin allemand.

--Ah! vous trouvez? fit le révérend avec amertume.

--Très-certainement, dit miss Ellen. Un sourire plein d'ironie glissa
sur les lèvres minces du révérend:

--Pourquoi ne le recommandez-vous pas au noble lord votre père, pour
qu'il puisse obtenir une récompense du Parlement? Il a fait de si belle
besogne, en vérité!

--En effet, dit miss Ellen en souriant, il a été la cause première de la
mise en liberté du prêtre irlandais.

--Et ce nègre qui s'en mêle! dit encore le révérend, les lèvres
frémissantes de fureur. Un sourire fut la réponse de miss Ellen.--Mais
ce médecin allemand, s'écria le révérend avec une fureur croissante,
vous le connaissez donc? Il vous a donc été présenté, que vous êtes
sortie avec lui?

--Mais certainement, je le connais, dit la jeune fille, toujours
railleuse. Je connais aussi le nègre. C'est le complice du docteur
allemand.

--Les misérables s'entendaient! exclama le révérend, qui avait l'écume à
la bouche, pour sauver l'abbé Samuel, qui est leur ami.

--Mon révérend, dit miss Ellen en souriant, j'ai des choses fort
curieuses à vous apprendre; mais pour cela, il faut que vous soyez plus
calme, d'abord. Ensuite, il faut que nous soyions ailleurs que dans la
rue. Nous allons monter dans un cab, et je vous reconduirai chez vous, à
Elgin Crescent.

--Parfait, dit Peters Town, qui commençait à rougir de son emportement.
Miss Ellen prit son bras et l'entraîna hors du passage. Au bout d'Adam's
street, il y avait une place de voitures; le révérend héla un hanson et
le cabman s'empressa d'avancer. Quelques secondes, après, miss Ellen et
Peters Town roulaient vers Elgin Crescent.

--Maintenant, dit miss Ellen, je commence par vous dire que le médecin
allemand, le nègre et l'abbé Samuel sont autant de fenians.

--Le prêtre, oui... mais... les deux autres?...

--Je ne l'affirmerais pas d'une façon absolue pour le nègre. Cependant,
je puis répondre d'une chose. C'est que, pendant tout le temps qu'a
duré l'interrogatoire de l'assassin, le docteur allemand et le nègre
ont échangé de mystérieux regards d'intelligence. Par conséquent, ils
étaient complices.

--Mais qu'est-ce que cet Allemand?

--D'abord, il n'est pas plus Allemand qu'il n'est médecin, mon
révérend... Je ne crois même pas qu'il soit Anglais. Peut-être est-il
Français... mais je n'en ai point la preuve.

--Cependant, vous dites le connaître.

--Sans doute, et je m'étonne qu'un homme aussi perspicace que vous, mon
révérend, n'ait pas deviné, ajouta miss Ellen avec une pointe d'ironie.
Eh bien! c'est cet homme à mille visages, à mille ressources, ce Protée
moderne, cet être insaisissable, que nous avons tant cherché et qui a
mis la police sur les dents, qui a sauvé John Colden, et qui se nomme
l'homme gris.

--L'homme gris! l'homme gris! balbutiait le révérend avec un accent de
rage et de stupeur. C'était lui!

--Oui, mon révérend.

--Et vous l'avez reconnu?

--Aussitôt qu'il est entré.

Alors Peters Town eut un éclat de rire nerveux.

--Mais, alors, vous êtes folle, miss Ellen, dit-il.

--Pourquoi?

--Parce que vous pouviez me dire deux mots à l'oreille, et, avec le
concours du magistrat, nous l'eussions fait arrêter.

--Rien n'était plus facile. Mais telle n'était pas mon intention, dit
froidement miss Ellen.

En ce moment le hanson s'arrêta. Mais le prêtre anglican était si
bouleversé qu'il ne s'aperçut pas qu'ils étaient arrivés à la porte
de sa maison dans Elgin Crescent.--Venez, dit miss Ellen, je vous
expliquerai ma conduite quand nous serons dans votre cabinet. Et ils
entrèrent.



XLIX


Un homme attendait le révérend dans son cabinet. C'était le jeune
clergyman qui, la veille, avait attiré l'abbé Samuel à Saint-Paul. A
la vue de miss Ellen, il voulut se retirer; mais la jeune fille lui
dit:--Vous pouvez rester, monsieur; je sais que vous êtes le bras droit
du révérend et je puis parler devant vous.

Le révérend n'avait plus figure humaine. Lui, ordinairement d'une pâleur
ascétique, était devenu rouge comme un homard cuit; une écume blanche
frangeait ses lèvres, et il avait l'oeil stupide et rond comme un
bouledogue après le combat. Miss Ellen s'assit. Elle était aussi calme,
aussi souriante que le révérend était agité.--Écoutez-moi bien, dit-elle
alors.

Le jeune clergyman baissait modestement les yeux, ébloui qu'il était par
la rayonnante beauté de la patricienne.

--Quand je suis venue à vous, que vous ai-je dit? Je vous ai dit ceci:
il y a un homme que je hais de toutes les puissances de mon âme, parce
que cet homme m'a humiliée. Voulez-vous vous associer à ma vengeance? Et
vous m'avez répondu: oui, n'est-ce pas?

--Sans doute, dit le révérend.

--Alors, si je n'ai pas fait arrêter cet homme aujourd'hui, si je suis
sortie familièrement avec lui, c'est que ma vengeance n'est pas encore
prête, et que nous avons autre chose à faire auparavant.

--Je ne vous comprends pas, dit le révérend Peters Town.

--Je m'expliquerai tout à l'heure. Veuillez m'écouter encore.

Le révérend s'était un peu calmé, et un sentiment de curiosité avait
fait place, chez lui, à la fureur concentrée qui l'agitait tout à
l'heure.

--Vous savez, reprit-elle, que les Irlandais ont un chef suprême, un
enfant de dix ans, dont ils attendent l'adolescence avec cette patience
qui caractérise leur race. Peters Town fit un signe de tête affirmatif.

--Cet enfant, poursuivit la jeune fille, mon père et moi, nous avons
voulu nous en emparer. On nous l'a enlevé.

--Et vous avez perdu ses traces?

--Oh! non, dit miss Ellen, je sais où il est maintenant. On l'a fait
évader de Cold bath fields, où il était au moulin; et c'est même à la
suite de cette évasion que John Colden fut condamné à mort.

--Oui, je savais cela, dit le révérend, mais qu'ont-ils fait de
l'enfant?

--L'enfant est entré à Christ's Hospital.

--C'est impossible! s'écria le révérend.

--Impossible, peut-être; vrai à coup sûr. Comment ont-ils fait? je
l'ignore; mais l'enfant est là, sous la double protection du lord maire
et de l'inviolabilité du lieu.

--Mais il y est sous un autre nom que le sien, sans doute? Il faut le
démasquer!...

--Ah! vous voyez, dit en souriant miss Ellen, voici que vous laissez
l'homme gris au second plan. Mais vous comprenez la nécessité d'avoir
l'enfant tout d'abord?

--Oui, certes.

--Eh bien! dit miss Ellen, voici la besogne à laquelle il faut vous
livrer tout de suite.

--Et ce sera une rude besogne, dit le révérend, car j'aimerais mieux me
heurter à l'autorité du lord chancelier qu'à celle du lord maire.

--Vous avez raison, dit miss Ellen, mais nous aurons un auxiliaire.

--Lequel?

--C'est une femme qu'on appelle mistress Fanoche et qui était
nourrisseuse d'enfants. Et je me charge de la trouver.

En prononçant ces derniers mots, miss Ellen se leva et rajusta son
manteau.

--Souffrez maintenant que je me retire, mon révérend, dit-elle.

--Mais, miss Ellen, dit Peters Town, vous m'avez promis une explication.

--Oh! c'est juste. Vous voulez savoir le motif de mon étrange conduite
vis-à-vis de l'homme gris? Et sa voix redevint railleuse.--Eh bien!
écoutez-moi. Cet homme s'est mis dans l'esprit une singulière fantaisie.
Il s'imagine qu'après l'avoir haï je finirai par l'aimer. Et justement,
ajouta miss Ellen avec un cruel sourire, j'ai fait le même rêve.

--Vous voulez vous faire aimer de cet homme? Dans quel but?

--C'est alors que commencera ma vengeance. Pardon, vous ne me comprenez
peut-être pas, dit-elle d'un ton hautain. Mais cela est, du reste,
parfaitement inutile. Et elle tendit la main au révérend:--Au revoir,
dit-elle. Demain vous aurez de mes nouvelles.

Les deux prêtres étaient tellement étonnés qu'ils la laissèrent partir.
Mais lorsque le bruit de la porte se refermant fut arrivé jusqu'à lui,
le révérend Peters Town regarda le jeune clergyman:

--J'ai peur, dit-il, qu'elle ne nous trahisse tôt ou tard.

--Pourquoi? fit le jeune homme étonné.

--Parce que de la haine à l'amour il n'y a qu'un pas.--Le clergyman
tressaillit.--Mais, acheva le révérend, nous serons là, nous... et ces
maudits apôtres de l'Irlande ne nous échapperont pas toujours!...



CINQUIÈME PARTIE

LES TRIBULATIONS DE SHOKING_



I


Les belles de nuit emplissaient Haymarkett, se pressaient sous les
arcades de Regent street, entraient au café de la Régence, et refluaient
jusque dans Leicester square. Les cabs étaient devenus rares, les
public-houses qui n'avaient pas de licence fermaient, les maisons de
nuit s'ouvraient discrètement et à la sourdine.

Dans Ponton street, il y a une maison fameuse qu'on appelle _l'Enfer_ de
mistress Burton.

Le Français est galant, sentimental, et grand chercheur d'illusions.
Même lorsqu'il est aimé à beaux deniers comptant, il se plaît à croire
que son physique, ou tout au moins ses qualités morales ont un certain
poids dans la balance.

L'Anglais est un homme positif, il ne croit pas à l'amour gratuit; il
estime que le pauvre ne saurait inspirer une passion sérieuse, et quand
il met la main sur son coeur, il sait bien qu'entre elle et ce généreux
viscère se trouve son portefeuille gonflé de banknotes et de chèques.
Car, ne vous indignez pas, ô Parisiens! le lord le plus respectable, le
gentleman le plus accompli, donne à l'objet de son amour un chèque sur
les docks ou sur la Banque, ni plus ni moins que s'il avait à régler un
fournisseur. Cela explique l'enfer de mistress Burton et tout les enfers
du monde.

Et, Parisiens, pour qui ce livre est écrit, n'allez pas croire que
ce mot _enfer_ est synonyme de flammes éternelles et de souffrances
atroces, qu'il est le programme d'une légion de diables armés de
fourches et de diablotins brandissant des fouets.

Non, rien de tout cela, comme vous allez voir, en pénétrant avec nous
dans l'enfer de mistress Burton. A gauche est un marchand de cigares, à
droite un hôtel français tenu par des Allemands. Le marchand de cigares
est une marchande, ni jeune ni vieille, ni belle ni laide, parlant
un joli français de Strasbourg, et honorée de la pratique de tous les
marchands de chevaux.

L'hôtel est _confortable_ et dans les prix doux; il s'y trouve une table
d'hôte de réfugiés hongrois et polonais, qui fréquentent assidûment
Argyll-Rooms et l'Eldorado. Le marchand ferme à minuit; à deux heures
du matin, les Polonais sont ivres et errent en titubant dans Haymarkett.
Ponton street est désert. L'enfer n'a ni flammes ni lumières. On ne voit
pas une lumière à travers les stores baissés; on n'entend pas le moindre
bruit derrière la petite porte cintrée qui cependant, s'ouvre et se
referme de minute en minute.

Un cab arrive et s'arrête. Tantôt c'est un gentleman qui en descend.
Tantôt une femme élégante, bien encapuchonnée, bien voilée. La porte
s'ouvre et se referme, le cab s'éloigne; si la chose était défendue,
le policeman qui est au coin d'Haymarkett n'aurait eu le temps de rien
voir.

Mais mistress Burton paye une licence, et le policeman n'a rien à dire.

Or, ce soir-là, comme une heure du matin sonnait, deux hommes, deux
gentlemen qui cachaient sous les vastes plis de leur waterproofs,
l'irréprochable habit noir, le gilet à pardessous et à la cravate
blanche, accessoires obligés de tout Anglais qui se respecte, à partir
de neuf heures de relevée, cheminaient à pied sur le trottoir de Ponton
street, se dirigeant vers la porte mystérieuse de l'enfer. Ils allaient
doucement, tout doucement, comme des gens qui ont à se faire de
sérieuses confidences et ne sont nullement pressés d'arriver à leur but.

--Mon cher ami, disait l'un en soupirant, Londres est bien changé depuis
sept à huit ans. Celui qui parlait ainsi, était un homme d'environ
trente-six ans, grand, blond, à la tournure militaire et portant
moustaches, ce qui ne s'est vu, chez un officier anglais que depuis la
guerre de Crimée...

--Bah! mon cher, répondait son compagnon, un adolescent presque imberbe.
Londres est toujours la capitale du monde et la livre sterling y règne
sans partage et y procure toutes les jouissances possibles.

--J'attendais cette réponse, mon cher baronnet, reprit le premier
interlocuteur, pour vous avouer mon cas.--J'arrive des Indes, vous le
savez?--Quand je quittai la libre Angleterre, j'avais votre âge, un
coeur sentimental et un amour mystérieux.

--Ah! oui, miss Emily?--Vous m'avez déjà dit cette histoire, répondit le
jeune homme, histoire qui a eu, je crois, le dénoûment le plus heureux.

--Hélas! oui, soupira le major Waterley.

C'était bien, en effet, le major Waterley qui avait confié un enfant à
mistress Fanoche, que nous avons vu revenir à Londres, l'heureux époux
de miss Emily et qui, enfin, avait souffert avec reconnaissance que
celui qu'il croyait son fils fût adopté par lord Wilmot, l'excentrique
personnage d'Hampsteadt, et placé comme tel au collège de Christ's
Hospital.

--Aussi vrai que je me nomme Charles Mittchell et que je suis baronnet,
répondit le jeune homme, vous m'étonnez fort, major. Vous soupirez en
parlant de votre bonheur.

--Hélas! c'est que mon bonheur n'est pas complet.

--Bah! n'aimeriez-vous plus miss Emily?

--Au contraire, je l'adore!

--Alors, que vous manque-t-il?

--La satisfaction d'une passion fatale que j'ai contractée dans l'Inde;
et c'est pour cela que je vous ai prié de me présenter chez mistress
Burton.

--Mais de quoi s'agit-il donc?

--Je suis devenu fumeur d'opium. Or, il n'y a plus à Londres un seul
endroit assez respectable pour qu'un gentleman ose s'y présenter. Les
tavernes où on fume de l'opium sont fréquentées par des roughs, et on
n'oserait y mettre les pieds.

--Eh bien! mon cher major, dit le baronnet en souriant, rassurez-vous.

--On fume chez mistress Burton?

--Oui, mais en grand mystère, et il faut être initié et fortement
recommandé pour avoir accès dans la salle _des gens en délire_, c'est
ainsi qu'on appelle le sanctuaire.

--Y serai-je admis, au moins?

--Oui, parce que mistress Burton n'a rien à me refuser. Mais vous me
permettrez de ne pas vous y suivre, n'est-ce pas?

--A votre aise, dit le major. Sur ce dernier mot, le baronnet Charles
Mitchell souleva le marteau de la porte, et l'enfer s'ouvrit devant
eux...



II


La porte s'ouvrit. Le major et son jeune compagnon se trouvèrent dans
une allée presque noire, à l'extrémité de laquelle vacillait un point
lumineux, c'est-à-dira une petite lampe suspendue à la voûte et que le
courant d'air de la porte avait laissé éteindre. Si l'enfer de mistress
Burton était un lieu de délices, à coup sûr l'entrée n'en donnait pas le
programme. La porte s'était ouverte et refermée toute seule, grâce à un
cordon tiré de l'intérieur et à un contrepoids formé par un ressort à
boudin.

--Hé! dit le major, cela n'a pas précisément l'air d'un palais.

--Vous verrez, répondit Charles Mitchell. Ils suivirent l'allée jusqu'au
bout et, verticalement au-dessous de la petite lampe, ils trouvèrent
une seconde porte. Alors le baronnet frappa deux petits coups distincts,
puis un troisième un peu plus fort. C'était la manière usitée par
les habitués de la maison. Cette seconde porte s'ouvrit et les deux
visiteurs passèrent d'une demi-obscurité à une lumière plus vive. Ils
se trouvaient en effet dans ce que les Anglais appellent le parloir.
C'était une petite salle fort déserte, mais dépourvue de tout luxe. Il
y avait du feu dans la cheminée, auprès du feu une bouilloire pour
faire le thé, au milieu une table qui supportait une petite nappe et
des tartines beurrées, et auprès de cette table une respectable lady à
cheveux blancs qu'elle portait en longs _repentirs_, les mains ornées de
bagues, proprette, grassouillette; ayant dû être fort jolie il y avait
trente ou quarante ans, et qui avait conservé un fort beau sourire et un
bel oeil noir plein de feu. On eût dit l'épouse vénérée de quelque haut
magistrat ou de quelque alderman de la Cité.

--Bonjour, maman Margaret, dit le baronnet sir Charles Mitchell en
saluant la vieille dame et lui baisant respectueusement la main.

--Bonjour, mon fils bien-aimé, répondit la dame avec l'accent onctueux
d'une véritable aïeule. En même temps, elle regarda le major avec
curiosité. Le baronnet prit celui-ci par la main et dit:

--Maman, je vous présente un de mes bons amis, un parfait gentleman
comme vous voyez, le major Waterley.

La vieille dame s'inclina avec autant de grâce et de légèreté qu'eût
pu le faire une femme de pair aux réceptions de Sa Majesté la reine
Victoria.--Vous pouvez entrer, mes enfants, dit-elle ensuite.

Le major Waterley ne put s'empêcher de jeter un regard quelque peu
étonné autour de lui. Le petit salon paraissait n'avoir qu'une issue,
celle par laquelle le major et le baronnet étaient entrés, et il eût
juré qu'il se trouvait dans quelque paisible maison d'Hampsteadt ou de
Notting Hill. Mais la vieille dame étendit la main vers le mur et pressa
un ressort invisible. Aussitôt une porte masquée s'ouvrit.--Venez, dit
Charles Mitchell en entraînant le major. Mille compliments, maman.

Le major se trouva alors dans un nouveau corridor; mais celui-là était
large, bien éclairé; le sol était jonché d'un épais tapis, les murs
couverts de peintures représentant des fleurs et des oiseaux de paradis;
et de distance en distance de belles lampes à globe dépoli, posées
sur des statuettes de marbre, répandaient autour d'elles une clarté
voluptueuse et discrète. Le major fit quelques pas et des accords
mélodieux frappèrent ses oreilles.--On danse, dit Charles Mitchell. Et
c'est mademoiselle Olympe qui tient le piano.

--Qu'est-ce que mademoiselle Olympe?

--Une petite dame française qui a un succès fou à Londres. Elle a des
chevaux, une charmante maison dans Portland place, et lord Evandale se
ruine pour elle. Depuis qu'elle fréquente le salon de mistress Burton,
tout Londres y vient.

Le major arrêta Charles Mitchell.--Un mot, mon ami. Vous m'excuserez:
je suis un soldat de fortune qui revient des Indes, et n'est pas très au
courant des habitudes de l'aristocratie; avant d'entrer, permettez-moi
de vous faire quelques questions. Nous sommes dans une maison de jeu,
de plaisir et de fumeurs d'opium? Pourquoi l'entrée, en est-elle si
obscure, si bizarre? La maison est-elle donc clandestine?

--Pas le moins du monde.

--Alors, je ne comprends pas ce mystère?

--Mon ami, répondit le baronnet, vous avez toute la naïveté d'un homme
qui a vécu sous le soleil des tropiques. Vous êtes Anglais, et vous
ignorez, je le vois, la loi anglaise, qui vous permet de faire chez vous
ce que bon vous semble, à la condition que vous ne gênerez personne.
Si les salons de mistress Burton étaient sur la rue, si on voyait les
fenêtres brillamment éclairées; si au travers des rideaux de mousseline,
des ombres suspectes passaient et repassaient enlacées, aux sons d'une
valse enivrante, la pudeur anglaise en serait froissée.

--Ah! fort bien, dit le major. Mais cette dame respectable que nous
venons de voir, est-ce mistress Burlon? sa mère ou son aïeule?

--Ni l'un ni l'autre; cette dame, qui est de très-bonne famille,
et qu'on appelle lady Perceval, est la contrôleuse de la maison.
Pardonnez-moi le mot. Personne ne pénètre ici sans lui avoir été
présenté. Savez-vous bien qu'il faut être un parfait gentleman pour être
admis chez mistress Burton?

--Ah! c'est différent.

--Maintenant, ajouta Charles Mitchell, on va nous annoncer, et je vous
présenterai à la maîtresse de la maison.

Ils étaient arrivés au bout du corridor. Il y avait là deux grands
laquais en culotte courte et en bas de soie qui prirent les pardessus de
ces messieurs. Puis l'un d'eux ouvrit, les deux battants d'une porte
et annonça le major Waterley et le baronnet Charles Mitchell. Le major
était au seuil d'un grand salon ruisselant de lumières, rempli d'hommes
distingués et irréprochables et constellé de jeunes et belles femmes en
robes de bai. On dansait.

--Attendons la fin de la contredanse, dit le baronnet, puis je vous
présenterai...



III


La contredanse finie, les danseurs reconduisirent les dames à leur
place. Alors le baronnet reprit le major par la main et s'avança vers
une petite dame entre deux âges, qui portait une profusion de roses dans
ses cheveux blonds, des gants rouges, des bracelets semés de rubis et
d'émeraudes, et avait au cou un collier à triple rang de grosses perles.
Cette dame, qui était encore jolie, bien qu'envahie par l'embonpoint,
n'était autre que mistress Burton. Le baronnet lui baisa la main; puis
il présenta le major, et mistress Burton tendit la main à celui-ci en
lui disant:--Vous êtes désormais chez vous, monsieur. Après quoi, elle
cacha son visage dans un énorme bouquet qu'elle tenait à la main, fit
une révérence et alla s'occuper d'un petit vieillard fort respectable
qui causait avec une toute jeune fille.

--Vous le voyez, mon ami, dit le baronnet tout bas au major, cela se
passe comme dans le meilleur monde.

--Mais, où fume-t-on? demanda le major.

--Ah! mon ami, fit Charles Mitchell en souriant, vous êtes quelque peu
pressé.

Le major jetait autour de lui des regards ardents et sentait une sorte
d'ivresse lui monter au cerveau, en respirant les parfums pénétrants
dont l'atmosphère était imprégnée, en admirant ces beautés étincelantes
et médiocrement vêtues.

--Allons faire un whist d'abord, dit le baronnet. Ils s'assirent à une
table de jeu, et un gentleman, que le baronnet salua d'un geste, vint
s'y asseoir pareillement. Charles Mitchell fit un petit signe au major.
Ce signe voulait dire: Le gentleman que je vous présente est initié
aux voluptés de l'opium. En effet, quand il les eut présentés l'un
à l'autre, et tandis qu'il battait les cartes, le gentleman, qui se
nommait sir Robert Hatton, dit en souriant au major:--Vous fumez,
monsieur? Moi aussi. Nous descendrons ensemble, quand l'heure viendra.

--Ah! il y a donc une heure déterminée? demanda le major.

--Oui. A quatre heures du matin seulement. Alors, presque tout le monde
est parti. Il ne reste ici que des gens intelligents, qui préfèrent les
voluptés divines aux plaisirs grossiers.

--Merci pour moi, Robert, dit le baronnet.

--Ah! c'est juste, tu ne fumes pas. Tu ignores la félicité sans limites,
alors. Le baronnet haussa imperceptiblement les épaules. Sir Robert
était un enthousiaste.

--Écoutez, dit-il, fous que vous êtes, vous tous qui méprisez l'opium.
Vous ne savez donc pas que, tandis que le corps commence à s'engourdir
dans un demi-sommeil plein de charme et de mollesse, l'âme se dégage
de lui et se crée des horizons et des mirages, et peuple et décore à
sa fantaisie les lieux où se trouve son corps. Tout à l'heure nous
descendrons dans le caveau. Tu n'y est jamais venu, Charles? Eh bien! tu
y viendras.

--Non, la tentation de vous imiter pourrait s'emparer de moi. Comment
est-il, ce caveau?

--C'est une petite salle de forme ronde, tendue d'étoffe orientale. Tout
le long des murs règne un large divan sur lequel se placent les fumeurs.
Chacun d'eux a à la portée de sa main une pipe, un grain d'opium et une
lampe. On s'accroupit sur le divan et on fume. A la quatrième gorgée,
les murs de la salle disparaissent. C'est-à-dire que l'horizon
s'agrandit, le ciel bleu des tropiques apparaît; des légions de houris
et de bayadères passent enlacées devant vous, dans un rayon de soleil et
vous enivrent de leurs sourires.

--Et c'est là ce que tu appelles: les félicités sans bornes? Mon cher,
dit le baronnet, j'aime mieux baiser le bout des doigts de madame Olympe
que tu vois là-bas, auprès de la cheminée, dans le grand salon, que
rêver toute cette fantasmagorie d'amour qui t'enchante et te conduit peu
à peu à l'abrutissement le plus complet.

Le gentleman Robert Hatton regarda le major en souriant: Il vous fait
pitié, n'est-ce pas? dit-il.

--Oh! certes, répondit le major, dont le visage contracté exprimait la
passion féroce.

--Mon cher major, dit Charles Mitchell en riant, vous jouez en dépit
du bon sens. En effet, le major, qui avait le baronnet pour partenaire
contre le gentleman, entassait faute sur faute.--Je ne suis pas
très-fort, dit-il, excusez-moi...

--Et, reprit le baronnet, vous avez l'esprit troublé par la description
que vient de vous faire mon ami Robert.

--Oh! répondit le major, tout ce qu'il a dit est exact. Et il jeta les
yeux sur la pendule de la cheminée du salon de jeu, qui marquait deux
heures et demie.

--Vous avez encore une heure et demie à attendre, dit le baronnet en
riant. Aussi, j'en veux profiter. Je veux vous présenter à la _Sirène_.

--Qu'est-ce que cela? demanda le major Waterley avec indifférence.

--Une femme bien autrement séduisante que toutes les houris imaginaires
que vous entrevoyez à travers les vapeurs de l'opium. Le gentleman sir
Robert et le major échangèrent un regard de pitié. Mais Charles Mitchell
reprit:--Vous ne me refuserez pas, mon ami, de venir saluer la Sirène.
Je le lui ai promis. Et elle meurt d'envie de causer avec vous, depuis
qu'elle sait que vous revenez des Indes.

--Eh bien! après la partie. Mais ajouta le major, vous le savez, j'adore
ma femme. Et nulle créature humaine ne saurait me la faire oublier.

Un sourire glissa sur les lèvres du baronnet.

--Bah! dit-il, nous verrons bien. Et ils achevèrent la partie.

--Venez, dit alors le baronnet au major. Et il le conduisit dans un
salon voisin où une jeune femme était assise à l'écart. Brune et les
lèvres rouges, elle ressemblait, parmi toutes ces blondes créatures, à
une pivoine poussée au milieu d'une touffe de lys. Son oeil fascinateur
était bien celui d'une sirène,--on ne lui connaissait pas d'autre nom du
reste,--et quand son regard noir et profond eut rencontré le regard du
major Waterley, celui-ci se sentit frissonner de la tête aux pieds,
et il oublia momentanément l'ardent désir de fumer l'opium qui l'avait
amené chez mistress Burton.



IV


La Sirène avait un autre nom sans doute; mais ce nom avait disparu dans
l'oubli, et depuis qu'elle était une des célébrités galantes de
Londres, on ne l'appelait pas autrement. La beauté, comme l'amour, vit
essentiellement des contrastes. A Paris, à Vienne, à Florence, on eût
trouvé la Sirène moins belle qu'à Londres. Cette femme aux cheveux
noirs, aux yeux bleus, au teint mat et légèrement bistré faisait
sensation parmi toutes les filles d'Ecosse ou d'Irlande aux cheveux
blonds. Mais ce nom de Sirène s'appliquait moins peut-être à sa beauté
qu'à sa voix qui avait de mystérieux entraînements. D'où venait-elle?
était-elle Anglaise, Italienne ou Française? On ne le savait pas, car
elle parlait presque toutes les langues sans accent. C'était mistress
Burton qui l'avait découverte et en avait fait le plus bel ornement de
ses salons. Il y avait de cela environ deux mois.

Depuis lors, la Sirène avait fait parler d'elle aux quatre coins de
Londres; c'est à dire qu'on se l'était disputée avec acharnement, qu'on
s'était battu pour elle et qu'un tout jeune homme, lord H..., dans
un accès de folie, s'était tué à la porte de la jolie maison qu'elle
habitait dans Portland place. Nous l'avons dit, à peine eût-elle
levé les yeux sur le major Waterley que celui-ci, qui tout à l'heure
protestait de son amour pour miss Emily qu'il venait d'épouser, s'était
senti tressaillir de la tête aux pieds et avait éprouvé sur-le-champ
l'attraction mystérieuse qu'exerçait cette singulière créature. Elle lui
avait indiqué une place auprès d'elle sur le sopha où elle était assise,
et dès lors le major avait oublié le motif premier de sa présence chez
mistress Burton, c'est-à-dire son ardent désir de fumer de l'opium. Et,
tandis que la Sirène commençait son oeuvre; sir Charles Mitchell, le
jeune baronnet qui avait servi d'introducteur au major Waterley, s'était
écarté discrètement, avait promené pendant un instant un regard indécis
autour de lui comme s'il eût cherché quelqu'un au milieu de cette foule
élégante, et, passant dans les salons de mistress Burton, il avait fini
par murmurer:

--Je crois que mon bon ami Arthur s'est moqué de moi.

Mais, comme il faisait cette réflexion entre ses dents une porte
s'ouvrit, celle par laquelle le major et lui étaient entrés, et un jeune
homme se montra sur le seuil.--Ah! enfin! se dit sir Charles Mitchell.
Et il se dirigea vers le nouveau venu qui lui tendit la main.

Or, ce nouveau venu n'était autre que ce jeune et élégant étourdi, le
marquis de L..., que nous avons entrevu à Hyde Park, causant avec miss
Ellen Palmure et lui demandant si le gentleman, qui venait de passer à
cheval auprès d'elle n'était pas le prince russe qui se mourait d'amour
depuis dix-huit mois qu'il l'avait rencontré à Nice ou à Monaco. Le
marquis n'adressa qu'un mot au baronnet.--Eh bien?--Eh bien, il est
venu, dit le baronnet. Il est ici? Il cause avec la Sirène.

--Ah! ah! dit le marquis, c'est à merveille.

--Tout à l'heure on le fera descendre chez les fumeurs; si toutefois
c'est nécessaire. Je crois bien que la Sirène fera la besogne toute
seule. Tout en causant à voix basse, les deux jeunes gens observaient du
coin de l'oeil le major Waterley qui paraissait sous un charme étrange
et qui suspendait son regard et son âme aux lèvres de la Sirène.--Vous
pouvez être certain, dit le baronnet, qu'il ne voit plus et n'entend
plus qu'elle en ce moment.

--Alors l'épreuve sera inutile.--Je le crois.

Il y eut un silence parmi les deux jeunes gens. Puis le baronnet prit
le marquis par le bras, l'entraîna dans une embrasure de croisée et lui
dit:

--Vous plairait-il de causer quelques minutes.

--Comment donc, mon cher?

--Je commence à être si fort intrigué, reprit le baronnet, que j'éprouve
le besoin de vous demander une explication.

--Ah! fit le marquis en souriant, vous êtes intrigué?

--Au plus haut degré.

--Je le suis peut-être autant que vous.

--Alors, je ne comprends absolument plus rien à tout cela, dit le
baronnet, et, à moins que vous ne vous moquiez de moi...

--Charles!

--Voyons, expliquons-nous nettement.

--Je ne demande pas mieux.

--Avant-hier, au club, vous m'avez proposé la singulière partie que
voici: nous devions jouer un écarté en cinq points, sans revanche. Si je
gagnais, vous me donniez mille livres... Si je perdais, je m'engageais
à faire, pendant trois jours, tout ce que vous me demanderiez, à la
condition, toutefois, que vous n'exigiez rien de moi qui ne fût d'un
parfait gentleman.

--Et vous avez perdu, et il est juste que vous vous éxécutiez, dit le
marquis.

--Attendez encore. La partie perdue, vous m'avez dit: Vous connaissez le
major Waterley?--Sans doute, ai-je répondu.--Eh bien! je désirerais que
vous le présentassiez chez mistress Burton.--Là, m'avez vous dit
encore, vous tâcherez que la Sirène le subjugue, le fascine, le grise,
dussiez-vous l'entraîner dans le salon souterrain où l'on fume de
l'opium.

--Certainement, je vous ai dit cela, dit le marquis.

--Or, continua sir Charles Mitchell, j'ai obéi à vos instructions. J'ai
amené le major ici d'autant plus facilement qu'il est fumeur d'opium
enragé, et vous devez voir à l'animation de son visage que la Sirène lui
plaît fort.

--Eh bien, fit le marquis.

--Eh bien! je désirerais savoir quel intérêt vous pouvez avoir à ce que
le major devienne amoureux de la Sirène?

--Je n'en ai aucun.

--Plaît-il!

--C'est la vérité pure.

--Alors quelle singulière fantaisie?...

--Je n'ai pas de fantaisie. J'obéis, voilà tout.

--Est-ce que vous aussi, vous auriez perdu une partie?

--Non, mais je suis moi-même, fasciné par une sirène. Une sirène qui
ne viendra jamais ici, comme vous le pensez sans doute. C'est elle qui,
pour des motifs qu'elle n'a pas cru devoir me donner, a voulu que le
major et la Sirène fussent mis en rapport.

--Peut-on savoir le nom de _votre_ Sirène?

--Oui, dit le marquis. C'est miss Ellen Palmure.

A ce nom, sir Charles Mitchell eut une véritable exclamation
d'étonnement.--Par ma foi! dit-il, si je comprends un mot à tout cela
je veux être pendu à la porte même de Newgate, comme coupable de
fenianisme.

--Et moi aussi, dit le marquis, comme un écho.

Cependant les salons de mistress Burton commençaient à se vider peu à
peu, et l'heure des fumeurs d'opium approchait.



V


Cette même nuit-là, vers cinq heures du matin, une voiture dont les
stores étaient soigneusement baissés stationnait au coin de Panton
street et d'Haymarket. Il y avait déjà plus d'une heure qu'elle était
là, et on eût pu croire que le cocher attendait ses maîtres, et que,
par conséquent, la voiture était inoccupée, si, de temps à autre, un des
stores ne se fût soulevé à demi, laissant apercevoir une tête de femme
qui jetait dans la rue un regard investigateur. De quart d'heure en
quart d'heure la porte de l'enfer s'ouvrait et un couple en sortait.
Chaque invité de mistress Burton s'en allait reconduisant une de ces
beautés faciles que faisait pâlir la Sirène. Tout à coup le store se
souleva vivement. Cette fois, un homme était sorti seul de l'enfer et
marchait rapidement vers la voiture stationnaire. Aussitôt qu'il fut
tout près, la portière s'ouvrit:--Montez, dit une voix de femme.

Ce personnage, qui n'était autre que le marquis de L..., entra lestement
dans la voiture dont la portière se referma. Alors il se trouva tête à
tête avec miss Ellen.--Eh bien? dit-elle.

--Eh bien! je crois que tout est pour le mieux, dit le marquis.

--Il mord à la Sirène?

--C'est-à-dire qu'il est fou.

--A-t-il fumé de l'opium?

--Non, la chose était inutile. Pourtant il était venu dans cette
intention, car il paraît qu'il possède au plus haut degré cette étrange
passion, mais les regards et la voix de la Sirène l'en ont détourné.
Quand on est venu lui dire que la salle des fumeurs était ouverte, il
n'a même pas répondu.

--Il regardait la Sirène, fit miss Ellen avec une pointe d'ironie.

--Il la contemplait, il l'adorait...

--Et ils sont encore là-bas?

--Oui. Mais mistress Burton a envoyé chercher un cab pour eux. Tenez,
le voilà. En effet, une voiture venait de s'arrêter à la porte même de
l'enfer.

--Et vous croyez qu'il la suivra?

--En ce moment, elle le conduirait au bout du monde.

Miss Ellen tira le gland de soie qui correspondait au petit doigt de
son cocher, et, en même temps, elle baissa la glace du devant du
coupé.--Avance de quelques pas, dit-elle. Le coupé vint se ranger tout
auprès du cab. Alors miss Ellen laissa la glace baissée, mais elle
fit descendre le store de façon à voir et entendre sans être
vue.--Attendons, dit-elle, je veux avoir une certitude.

Cinq minutes après, la porte de l'enfer se rouvrit. Bien que les
voitures de place à Londres ne soient point assujetties à avoir des
lanternes, le cab qu'on était allé chercher en avait deux, dont la
réverbération se projetait jusque sur le trottoir. Cette clarté permit à
miss Ellen de voir sortir de l'enfer une femme douillettement enveloppée
dans un burnous de cachemire blanc. C'était la Sirène. Elle s'appuyait
sur le bras d'un homme que le marquis de L..., désigna tout bas à
l'oreille de miss Ellen:--C'est lui, dit-il. En effet, c'était le major
Waterley. Il avait l'oeil morne, le visage abruti des hommes qui sont
mordus au coeur par une passion violente et sauvage.--Montez, dit la
Sirène en s'élançant la première dans le cab. Le major obéit.--Portland
place, dit-elle au cabman. Le cab partit.

--Maintenant, dit miss Ellen, je suis tranquille. Merci, marquis, vous
êtes un gentilhomme accompli.

--Miss Ellen, répondit le marquis, savez-vous que tout ce que vous
m'avez fait faire là est bien étrange? Et ma curiosité est piquée au
plus haut degré.

--Mais vous ne saurez rien, mon ami. Avez-vous donc oublié nos
conventions? Vous m'avez, demandé la faveur de monter à cheval avec
moi deux fois par semaine, n'est-ce pas? Et je vous l'ai accordée, à la
condition que vous me rendriez un service sans chercher à en pénétrer le
mystère. Eh bien! je tiendrai ma parole, tenez la vôtre.

--Mais ne saurais-je jamais rien?

--Je ne dis pas cela. Si vous êtes discret, docile, obéissant, dit la
jeune fille en riant, on vous dira peut-être quelque chose plus tard.
Adieu...

--Comment! vous me renvoyez?

--Voulez-vous que je vous mette chez vous?

--Volontiers, dit le marquis.

--24, Pall-Mall, dit la jeune fille au cocher. Quelques minutes après,
le marquis était à sa porte.--Où allez-vous? dit-il à miss Ellen en lui
baisant la main.

--Encore un mystère! dit-elle. Et elle attendit que le marquis fût
entré. Alors elle dit au cocher:--A Hampsteadt, Heathmount, 18. Le coupé
partit. Alors miss Ellen murmura:--Je suppose que mistress Fanoche n'a
pas dormi bien profondément cette nuit. Une demi-heure après, le coupé
s'arrêtait à la porte de ce cottage où mistress Fanoche avait caché
jadis Ralph, le petit Irlandais, et dans le jardin duquel lord Palmure
s'était vu mettre un masque de pois sur le visage.



VI


Pénétrons maintenant chez mistress Fanoche, notre ancienne connaissance
de Dudley street. Mistress Fanoche avait renoncé, comme on le pense
bien, à son premier métier de nourrisseuse d'enfants. D'abord elle
s'était séparée de la vieille dame aux lunettes qui battait les enfants
par inclination d'humeur, et qui n'avait pas, du reste, hésité à la
trahir. On se souvient de ce qui s'était passé entre mistress Fanoche
et l'homme gris. Après la disparition de Ralph, elle était retournée à
Londres et à son grand étonnement, elle avait trouvé sa maison déserte.
Si la vieille dame qui était partie, la veille au soir, en compagnie
de lord Palmure et qui se voyait déjà propriétaire d'un joli cottage à
Brighton avait abandonné les cinq petites filles dans le jardin, après
son départ, une main charitable avait recueilli les pauvres délaissées.

Par les soins de l'homme gris, les enfants avaient été conduites
dans une vraie pension où on prendrait soin d'elles et où on ne les
maltraiterait pas. Mistress Fanoche ne s'était pas beaucoup préoccupée
de savoir ce qu'étaient devenues ses anciennes pensionnaires; elle était
retournée à Hampsteadt où elle s'était tenue bien tranquille, jusqu'au
jour où l'homme gris, au lieu de la châtier, avait préféré se servir
d'elle pour représenter au major Waterley le petit Irlandais comme son
fils et le faire admettre ainsi à Christ's Hospital. Mistress Fanoche
avait été largement payée. Aussi, depuis ce temps-là, vivait-elle fort
tranquillement, mangeant ses petites économies, et craignant, sinon
Dieu, au moins cet homme qui se jouait d'un pair d'Angleterre et lui
appliquait un masque de poix sur le visage. Mistress Fanoche avait
conservé Mary l'Écossaise, sa fidèle servante. Mary sortait seule,
allait aux provisions et rapportait à sa maîtresse, qui n'osait franchir
le seuil de son jardin, les nouvelles du quartier. C'était ainsi que
mistress Fanoche avait été tenue au courant de ce qui se passait dans
le cottage voisin, chez le prétendu lord Wilmot qui, pour elle, était
toujours le mendiant voisin. Elle avait appris, par la même source, que
le condamné John Colden avait été arraché à l'échafaud et que l'homme
gris, soupçonné d'avoir préparé cet enlèvement, n'avait pas reparu
au cottage depuis. Cette dernière information avait permis à mistress
Fanoche de reposer plus librement. Elle avait servi l'homme gris, mais
elle le craignait, et la Comme elle prenait son thé, vers huit heures du
soir, elle entendit sonner à la grille du cottage. Mary alla ouvrir et
revint avec une lettre. Cette lettre ne lui avait point été remise par
le facteur, mais bien par un homme dont elle n'avait pu voir le visage,
car il était enveloppé dans un grand manteau et avait son chapeau
rabattu sur ses yeux. Mistress Fanoche, en prenant cette lettre, éprouva
un petit tremblement nerveux.

Les consciences timorées, comme celle de la nourrisseuse d'enfants,
ont de ces pressentiments inexplicables. Mistress Fanoche ouvrit cette
lettre avec une sorte de répugnance, puis elle courut à la signature.
Mais la signature était absente. Elle lut: «Mistress Fanoche est priée
d'attendre cette nuit la visite d'une personne qui viendra lui parler de
choses de la plus haute importance. Si mistress Fanoche n'ouvrait pas
à la personne qui sonnera, elle s'exposerait à de vifs désagréments.
Si mistress Fanoche avait la malencontreuse idée de porter la présente
lettre à la police, elle s'exposerait à d'autres mésaventures. Enfin,
si elle confiait à qui que ce soit la substance de ladite missive, elle
encourrait la colère d'un personnage puissant.» La lettre échappa
aux mains de mistress Fanoche. Une sorte de vague terreur s'empara
d'elle.--Oh! dit-elle à Mary, ce n'est pas possible, on t'a trompée...
L'homme gris n'est pas en prison.

Et, à partir de ce moment, mistress Fanoche fut en proie à une véritable
panique. Néanmoins elle se conforma aux avis mystérieux renfermés dans
la iettre, elle ne la montra point à Mary et exigea même que celle-ci
s'allât coucher, son service fini. Puis, au lieu de se mettre au lit
elle-même, elle demeura dans ce petit salon qui donnait sur le jardin
et dans lequel, un soir, Shoking et l'homme gris avaient pénétré si
brusquement. Là, anxieuse, tremblant au moindre bruit, elle attendit. La
soirée s'écoula; elle entendit sonner minuit à toutes les paroisses du
voisinage: puis deux heures du matin, puis trois et quatre. Le visiteur
mystérieux ne se présentait pas. Mistress Fanoche commençait à espérer
vaguement qu'on l'avait mystifiée. Mais, tout à coup la sonnette tinta.

Alors la nourrisseuse d'enfants sentit tout son sang affluer violemment
à son coeur. Un moment même elle crut qu'elle n'aurait pas la force de
bouger. Mais enfin, elle se leva, chancelant, elle sortit de la maison
et traversa le jardin. Arrivée auprès de la grille, elle respira plus
librement. Elle avait reconnu une femme dans la personne qui sonnait.
Elle ouvrit la grille et une voix jeune et fraîche lui dit:--Vous êtes
bien mistress Fanoche?

--Oui, dit-elle.

--Je suis la personne que vous attendez, dit miss Ellen, car c'était
elle. Et la patricienne entra, ajoutant: Je suis la fille de lord
Palmure.



VII


Miss Ellen suivit mistress Fanoche, qui la conduisit dans le petit salon
où elle était tout à l'heure. La nourrisseuse d'enfants avait commencé
à respirer en voyant une femme; elle se rassura presque entièrement en
entendant prononcer le nom de lord Palmure. Un lord qu'on avait ainsi
traité dans son jardin à elle, mistress Fanoche, et qui n'en avait pas
tiré vengeance, devait être un homme de moeurs douces et par conséquent
peu à craindre. Et puis, enfin, il n'était pas question de l'homme gris,
le personnage tant redouté. Cependant, lorsque miss Ellen eut relevé son
voile et que son oeil se fut arrêté sur mistress Fanoche, cette dernière
ne put s'empêcher de tressaillir.

--Madame, dit la jeune fille, je n'ai pas le temps de vous faire un long
discours; et je vais vous expliquer en deux mots le motif et le but
de ma visite nocturne. Vous avez été nourrisseuse d'enfants? dit miss
Ellen.

--J'ai tenu un pensionnat, répondit mistress Fanoche.

--Vous aviez l'habitude de faire noyer les enfants...

--Oh! quelle calomnie!... s'écria mistress Fanoche, qui devint tout à
coup livide.

--C'est du moins ce qu'a déclaré un homme que la justice a sous la main
et qui se nomme Wilton.

--Le misérable!

Miss Ellen haussa légèrement les épaules.--Chère madame, dit-elle, je
vous l'ai dit, je n'ai pas le temps d'entrer avec vous dans de longs
détails; laissez-moi donc aller droit au but. Je viens vous donner à
choisir: ou Botany Bay, c'est-à-dire la transportation, si même vous
n'êtes condamnée à mort, ou l'impunité et quatre mille livres. Il est
bien entendu, vous le comprenez, que j'ai besoin de vous.--Mais, milady,
balbutia mistress Fanoche, de plus en plus dominée par l'accent hautain
de la jeune fille, et comme palpitante sous son regard, je vous jure...

--Écoutez-moi donc, fit sèchement miss Ellen, vous allez voir que je
suis renseignée. Il y a quelques mois, un officier, revenant des Indes,
le major Waterley, vous écrivit pour vous réclamer un enfant qui vous
avait été confié.

--Ah! s'écria mistress Fanoche. Voilà bien qui prouve que je suis
innocente de tout ce dont on m'accuse, car cet enfant, je l'ai rendu
au major. Et la preuve en est, qu'il est aujourd'hui pensionnaire du
collège de Christ's Hospital.

--Je sais cela, dit miss Ellen, seulement cet enfant vous l'aviez volé,
il se nommait Ralph; mon père a voulu le ravoir et il s'est adressé à la
vieille dame qui était votre associée.

Mistress Fanoche courba la tête. Elle voyait que miss Ellen était plus
instruite qu'elle ne le supposait d'abord.

Miss Ellen poursuivit: L'enfant s'échappa, tomba aux mains d'une bande
de voleurs, fut envoyé à Cold bath field et condamné au moulin, puis
enlevé par un certain John Colden, qui a été condamné à mort.... Enfin,
une personne qu'on appelle l'homme gris vous l'a rendu, à la seule fin
que vous le présentassiez au major Waterley comme son fils.

Le nom de l'homme gris avait fait pâlir mistress Fanoche.--Cet homme,
dit-elle, est tout puissant dans Londres, il ordonnait, j'ai dû obéir,
sous peine de mort.

--Eh bien! dit froidement miss Ellen, je suis son ennemie, moi. Et j'ai
engagé avec lui une lutte sans trêve ni merci. Elle disait cela avec un
calme hautain, le regard assuré, la tête rejetée en arrière, et mistress
Fanoche ne put s'empêcher d'éprouver pour elle une naïve admiration.

--Vrai? dit-elle, vous osez lutter avec l'homme gris!

--Et je l'ai presque terrassé à cette heure, dit miss Ellen avec un
accent qui fit passer une conviction dans l'esprit de la nourrisseuse
d'enfants. J'avais besoin d'un instrument pour lui donner le coup de
grâce, ajouta miss Ellen. Cet instrument, c'est vous.

La nourrisseuse se prit à trembler.--Oh! pas moi, madame, pas moi!...

--Tenez, dit miss Ellen qui ouvrit son corsage et en retira un papier
qu'elle mit sous les yeux de mistress Fanoche frémissante, tenez,
lisez...--Un ordre d'arrestation! exclama la nourrisseuse éperdue.

--Signé du lord chief justice.

--Mais, je suis perdue, mon Dieu!

--C'est-à-dire que, je n'ai plus qu'à remettre cet ordre à deux
policemen et vous serez conduite à Newgate demain matin. Cependant, vous
n'irez pas en prison et vous toucherez une récompense de quatre mille
livres si vous me servez.

--Mais, si je vous sers, milady, s'écria mistress Fanoche qui se voyait
dans un impasse terrible, l'homme gris me tuera.

--Et si vous ne me servez pas, vous serez pendue. Wilton, à qui on a
promis sa grâce, s'il faisait des révélations, est prêt à donner le
chiffre de vos victimes.

Mistress Fanoche commençait à s'arracher les cheveux et elle avait les
yeux pleins de larmes. Un moment elle songea à se ruer sur miss Ellen,
à appeler Mary l'Écossaise à son aide et à lui arracher l'ordre
d'arrestation. Mais c'eût été une violence inutile. Même en assassinant
miss Ellen elle n'eût pas détourné l'orage.

--Au lieu de vous lamenter, dit encore miss Ellen, écoutez-moi
attentivement, et vous verrez que le danger que vous redoutez peut être
conjuré. Le jour où je me servirai de vous pour frapper l'homme gris, il
sera pendu et ne pourra plus se venger de vous.

--Mais enfin, dit la nourrisseuse, que faut-il que je fasse?

--Il faut que vous déclariez par un écrit adressé au lord chief justice
que l'enfant rendu au major Waterley n'est pas le sien, qu'il est
Irlandais et se nomme Ralph, et que c'est le même qui a été condamné au
moulin.

--Mais si j'écris cela, dit mistress Fanoche, je m'avoue coupable.

--Sans doute, et il faut même que vous confessiez dans cet écrit que
vous avez confié le fils du major à Wilton, qui l'a noyé.

--Et alors je suis perdue! dit encore mistress Fanoche.

--Vous serez condamnée, mais la reine vous fera grâce.

--Et qui me l'assure?

--Moi, dit froidement miss Ellen. Et il y avait un tel accent de
sincérité dans ce mot unique, que mistress Fanoche ajouta foi à cette
promesse.



VIII


Le jour naissait, comme il naît à Londres. C'est-à-dire que le
brouillard devenait rouge et transparent et que les arbres du jardin
apparaissaient peu à peu au travers. Miss Ellen dit à mistress
Fanoche:--Puisque vous avez toujours peur de l'homme gris, venez avec
moi, je vais vous mettre en lieu sûr.

--Où me conduisez-vous donc? demanda la nourrisseuse.

--Chez le révérend Peters Town, l'homme le plus puissant de Londres.

--Je n'ai jamais entendu prononcer ce nom-là, dit-elle.

Miss Ellen sourit: Mais, fit-elle, on vous a parlé de l'archevêque de
Cantorbéry? Eh bien! le révérend Peters Town lui donne secrètement des
instructions.

A la suite de son entretien avec miss Ellen, mistress Fanoche voyait
clairement une chose; c'est qu'elle était doublement perdue, si elle
n'obéissait pas aveuglément.--Soit, dit-elle, je suis prête à vous
suivre.

Miss Ellen remit son manteau et en baissa le capuchon sur sa tête.
Mistress Fanoche jugea inutile de réveiller Mary l'Écossaise et de lui
apprendre son départ. Quelques minutes après, les deux femmes montaient
dans le cab que miss Ellen avait laissé à la porte.--Elgin Crescent!
dit-elle au cabman.

Le révérend Peters Town attendait sans doute la visite de miss Ellen,
car à peine le cab fut-il arrêté à sa porte que cette porte s'ouvrit
et que le prêtre anglican vint à la rencontre des deux femmes.--Je vous
présente mistress Fanoche dont je vous ai parlé, dit miss Ellen.

Le prêtre fit passer les deux femmes dans son cabinet et se prit à
regarder, curieusement, la nourrisseuse d'enfants. Alors miss Ellen lui
fit un signe mystérieux que le révérend comprit, car il la fit passer
dans une pièce voisine laissant mistress Fanoche toute seule.

--Eh bien, elle consent?

--A tout. Avez-vous prévenu le lord chief justice?

--Sans doute, puisque je vous ai envoyé l'ordre d'arrestation. Mais
il y a une difficulté que nous n'avions pas prévue, reprit le révérend.
Cette femme va faire sa déposition par écrit...

Elle confirmera ensuite cette déposition de vive voix en présence d'un
magistrat de police et de deux secrétaires.

--Je lui ai promis sa grâce.

--Il serait difficile de l'obtenir, attendu que les débats du procès,
s'il avait lieu, seraient publiés, et que la liberté de la presse nous
gênerait.

--Mais le procès n'aura pas lieu. On la relâchera sous caution et elle
pourra quitter l'Angleterre.

--Sa déposition n'en sera pas moins valable.

--Sans doute.

--Mais vous ignorez peut-être, miss Ellen, les règlements de Christ's
Hospital et les singuliers privilèges dont jouit ce collége, depuis le
roi Edouard VI son fondateur.

--Vous allez voir que je n'ignore absolument rien, répondit miss Ellen
en souriant. Tout élève revêtu de la soutane bleue et portant les bas
jaunes, est inviolable. On ne pourrait l'arrêter que s'il commettait un
crime dans la rue.

Il y a mieux; je suppose qu'on le désigne à un policeman auquel on dira:
Cet enfant est un condamné évadé de Bath square; le policeman ne voudra
pas le croire; mais, le crût-il, il vous répondra: Je ne puis pas mettre
la main sur un enfant revêtu de la soutane bleue. Enfin, j'admets, comme
dernière hypothèse, qu'un policeman intimidé ose passer outre et mettre
la main sur l'enfant, que celui-ci soit ramené en prison, reconduit au
moulin et reconnu par tous les gardiens de Bath square, le lord maire
protestera et, à la tête de ses aldermen, ira le réclamer.

--Vous voyez donc bien, dit le révérend Peters Town, que tous nos
efforts échoueront contre cette loi qui protège les élèves de Christ's
Hospital.

--Non, dit miss Ellen, car on arrêtera l'enfant dépouillé de son
costume. J'ai tout prévu.

Ne vous ai-je pas dit que j'avais gagné une femme qu'on appelle la
Sirène? Cette, femme a fasciné le major Waterley: dans huit jours,
cet homme n'aura plus qu'une pensée, qu'une volonté, qu'un but, être
l'esclave de la Sirène. Il ne se souviendra même plus qu'il a une femme.
D'ailleurs j'ai pris soin de me débarrasser provisoirement de mistress
Waterley. Elle n'est plus à Londres.

--Qu'avez-vous donc fait pour cela?

--Une chose bien simple: elle a reçu une heure après que son mari était
sorti pour aller au club, un télégramme qui l'appelait en toute hâte a
Glascow auprès de son père qui, disait la dépêche, avait fait une
chute de cheval. Elle a fait chercher le major partout; on ne l'a point
trouvé, car il était chez mistress Burton, et la pauvre femme a pris
le train de minuit. Elle arrivera demain soir chez son père, qu'elle
trouvera bien portant et nous avons trois jours devant nous, en
supposant même qu'elle revienne sur-le-champ.

Le major, lui, abruti d'amour et d'opium, est aux genoux de la Sirène.

Elle a la fantaisie de voir son fils. Le major, qui a oublié sa femme,
mais a un vague souvenir de celui qu'il croit son enfant, court à
Christ's Hospital. Cela se passe demain, je suppose; demain jeudi, jour
de congé. Le supérieur du collége laisse l'enfant sortir avec son père,
et celui-ci le conduit chez la Sirène.

--Mais, dit le révérend, la difficulté, l'impossibilité même dont je
vous parle existe toujours. L'enfant est revêtu de son costume, et vous
savez que lorsqu'un père obtient l'admission de son fils à Christ's
Hospital, il prend l'engagement de le laisser sous ce vêtement jusqu'au
jour où il a terminé son éducation.

--Je sais parfaitement cela, dit miss Ellen. Le major ne violera pas
cet engagement. Mais la Sirène le violera, attendu qu'avec le tuyau d'un
narghilé, on se débarrassera du major quand on voudra. On déshabillera
l'enfant. La Sirène se charge de lui mettre un joli petit habit bleu ou
vert, avec des boutons de métal, ce qui ne peut manquer de l'enchanter.

--Et, alors la police arrivera.

--Ce n'est plus mon affaire, dit miss Ellen, c'est la vôtre.

--Mais enfin dit encore le révérend, vous savez que les arrestations
dans les maisons sont très difficiles.

--Aussi arrêtera-t-on l'enfant dans la rue. A Hyde-Park, par exemple, où
la Sirène le conduira à la promenade.

Et, comme il regardait miss Ellen avec une sorte d'admiration, on
entendit retentir un coup de sonnette. En même temps le clergyman qui
servait de secrétaire au révérend entra.--Voici le magistrat de police
et ses secrétaires, dit-il. Le révérend repassa dans son cabinet, où
mistress Fanoche attendait, livrée à mille angoisses.--Madame, lui
dit-il, l'heure est venue pour vous de faire votre confession pleine
et entière. La porte s'ouvrit et le magistrat de police entra. Alors
mistress Fanoche sentit quelques gouttes de sueur perler à son front,
et sa vue se troubla, et il lui sembla qu'elle entrevoyait, à travers un
brouillard, se dresser la potence devant Newgate et Calcraff la regarder
et lui crier: C'est à ton tour maintenant!



IX


Pénétrons à présent chez la Sirène. La Phryné pour qui on se brûle
si gentiment la cervelle, la fauve enchanteresse aux yeux de basilic
possède une charmante maison dans Portland Place. C'est sir Arthur L...,
le malheureux gentleman dont elle repoussait l'amour, et qui s'est tué
de désespoir, qui lui a fait ce cadeau d'outre-tombe. Il avait préparé
la maison pour elle; il avait appelé à son aide des architectes, des
peintres et des sculpteurs pour orner magnifiquement cette charmante
demeure. Il avait peuplé le jardin de statues, entassé dans l'intérieur
de la maison des curiosités et des objets d'art; il en avait fait, en un
mot, un temple pour son idole. Mais l'idole refusait de l'habiter,
lui vivant. Alors sir Arthur fit son testament et se tua. Le testament
léguait la maison à la Sirène, et la Sirène en prit possession sans
remords. C'est là qu'à dix heures du matin, la courtisane, appuyée à
une fenêtre de son boudoir ouvrant sur le jardin, respire l'air et
se réchauffe à un pâle rayon de soleil qui a fini par triompher du
brouillard. De temps en temps, elle se retourne et jette un regard sur
un homme endormi dans un fauteuil. Cet homme est le major Waterley. Il
dort, les vêtements en désordre, la barbe défrisée, les cheveux emmêlés.
Il dort d'un sommeil lourd et profond, résultat d'une double ivresse,
celle du vin et de l'opium.

Dans un coin du boudoir est encore une table chargée des débris d'un
souper. A terre, auprès du dormeur, gît sur le tapis le tuyau d'un
narghilé. Le major a le front livide, les lèvres pendantes, et ses
membres affaissés et ballants semblent attester que toute énergie a
disparu de ce corps robuste et bien constitué. La Sirène le regarde de
temps en temps; puis elle se remet à la fenêtre, et son oeil se dirige
au delà du jardin, dont on aperçoit la grille entre deux arbres verts.
Elle paraît attendre quelqu'un. En effet, bientôt une voiture s'arrête
devant la grille.--Enfin, murmure la Sirène, elle le verra endormi et
verra si j'ai tenu ma parole.

Une femme descend de cette voiture; elle est voilée, et il est
impossible de voir son visage; mais sa démarche trahit la jeunesse,
et peut-être que l'homme gris, s'il était là, aurait, du premier coup
d'oeil, reconnu miss Ellen Palmure. C'est miss Ellen, en effet, qui
revient de chez le révérend Peters Town où tout s'est passé selon ses
désirs. Mistress Fanoche, moitié par peur, moitié par cupidité, car on a
payé sa trahison quatre mille livres, soit cent mille francs en monnaie
française: mistress Fanoche a déposé devant le magistrat de police
qu'elle avait confié le véritable enfant du major Waterley et de miss
Émily à un homme du nom de Wilton, qui a dû le jeter dans la Tamise,
au-dessous du pont de Londres. Mistress Fanoche a avoué, en outre,
qu'elle avait présenté au major le petit Irlandais condamné au
moulin, et le magistrat a rédigé de tout cela un procès-verbal que la
nourrisseuse a signé. Enfin, mistress Fanoche a été admise à fournir
une caution de mille livres que miss Ellen a payée pour elle; et grâce
à cette caution, elle a pu demeurer chez le révérend, où elle sera à
l'abri des représailles de l'homme gris.

Miss Ellen est ardente pour la vengeance. Avant de frapper l'homme gris,
avant de le faire tomber dans un piége qu'elle a savamment combiné,
miss Ellen veut ruiner toutes ses espérances; avant de l'envoyer à
l'échafaud, elle veut qu'il voie de nouveau au moulin cet enfant qui
est l'espoir de l'Irlande catholique et opprimée. A peine le
magistrat s'était-il retiré, qu'elle a mis le révérend Peters Town en
campagne.--Il faut que vous obteniez, lui a-t-elle dit, un homme sûr,
investi de toute la confiance du chef de la police. Il ne faut pas
confier le soin de cette arrestation à un policeman vulgaire. Et le
révérend est parti pour Scotland yard, tandis que miss Ellen courait à
Portland place, s'assurer que le major Waterley était aux mains de la
Sirène et que celle-ci avait suivi ses instructions à la lettre.

Miss Ellen arrive donc dans le boudoir, et à la vue du major endormi,
elle éprouve une vive satisfaction. Son voile est tombé: elle apparaît
à la Sirène dans toute sa beauté resplendissante et hautaine. La Sirène,
qui courbe les hommes sous son regard, baisse les siens devant miss
Ellen. L'esclave affranchie est redevenue esclave en présence de la
belle patricienne. Miss Ellen s'asseoit, la Sirène demeure debout.

--Que s'est-il passé? demande miss Ellen.

--Je l'ai amené ici à quatre heures du matin. Le major était déjà à
demi-fou; il me jurait qu'il me suivrait au bout du monde. Nous avons
soupé; il a bu comme un lord d'Écosse. Il paraissait ne plus se souvenir
de rien. Cependant, comme le jour paraissait, il a eu un moment de
lucidité.

--Oh! mon Dieu! s'est-il écrié, que doit penser mistress Waterley!

Alors je lui ai mis sous les yeux la lettre que vous aviez envoyée, lui
disant que cette lettre était allée le chercher au club, et que du club
on l'avait envoyée ici. Cette lettre était de mistress Waterley, qui
désespérant de voir rentrer son mari, était partie en lui annonçant
qu'elle allait assister aux derniers moments de son père. Cette lettre a
paru l'éveiller un moment et le tirer de la torpeur où l'ivresse
l'avait plongé. Je lui ai pris alors les deux mains et je lui ai
dit:--Donnez-moi une heure encore; puisque votre femme est partie, que
craignez-vous?

Je l'ai senti frissonner sous mes regards; en même temps, j'ai appelé
Lucy, ma femme de chambre. Lucy est venue, apportant une pipe chargée
d'opium. Peut-être eût-il fini par triompher de mes séductions. Mais à
la vue de la pipe, sa passion sauvage s'est réveillée ardente.--Vous le
voyez, ajouta la Sirène, vous le voyez, milady, maintenant il dort.

--Oui, dit miss Ellen, mais il faudra l'éveiller dans une heure ou deux,
en lui imbibant les tempes et les narines avec cette eau. Et miss Ellen
présenta à la Sirène un flacon à fermoir doré--Il s'éveillera encore
abruti, mais pas assez pour ne pas comprendre ce que vous lui direz.

--Et que lui dirais-je? demanda la Sirène:

--Écoutez-moi, dit miss Ellen, qui parlait toujours avec l'autorité du
maître qui dicte ses ordres à l'esclave.



X


Peut-être s'étonnera-t-on que la Sirène, qui avait vu des hommes du
grand monde se rouler à ses pieds en se tordant les mains de désespoir,
pour qui d'autres étaient morts, qui n'avait qu'à se montrer à Hyde-Park
pour y faire sensation et presque émeute parmi la jeunesse dorée de
Londres, fût si humble et si soumise en présence de miss Ellen? C'est
que cette femme était esclave au milieu de la libre Angleterre. Esclave
d'un passé nébuleux que tout le monde ignorait et que deux personnes
connaissaient: le révérend Peters Town et miss Ellen. Un jour, miss
Ellen avait eu besoin pour ses projets ténébreux d'une femme assez belle
pour tourner la tête à un homme, assez criminelle pour qu'on osât lui
demander tout, assez docile pour qu'on fût sûr de son obéissance. Le
révérend Peters Town avait découvert la Sirène. Les prêtres anglicans
sont bien autrement forts que qui que ce soit pour sonder la vie privée,
s'emparer des consciences et exercer une police mystérieuse. Le clergé
de Londres traque ces pauvres créatures qui se sont réfugiées dans
l'amour comme dans une profession. De temps en temps, il obtient de
la police qu'elle fasse une rafle, à trois heures du matin, sous les
arcades de Régent street. Et quand une créature est assez haut placée
par ses relations, pour échapper à l'action directe de la police, on se
livre à de secrètes investigations sur son passé.

Or la Sirène, à quinze ans, avait commis plusieurs vols. Elle se nommait
alors Anna Betlam, et elle était juive de naissance. Condamnée à dix ans
de réclusion, elle était parvenue à s'échapper, à quitter l'Angleterre
et à se réfugier en France d'abord, puis en Italie. Sa beauté lui avait
fait, en quelques années, une véritable opulence. Sûre d'être oubliée,
elle avait osé revenir à Londres, et, depuis un an, elle voyait tous
les dandies à ses pieds, lorsque le révérend Peters Town avait fini par
découvrir son identité. Il allait sans doute la signaler à la police, au
moment où miss Ellen était intervenue.--Voici la femme dont nous avons
besoin, avait-elle dit.

Le soir même, voilée, gardant le plus strict incognito, elle s'était
présentée chez la Sirène et l'avait saluée de son vrai nom d'Anna
Betlam. La Sirène avait pâli et balbutié. Alors miss Ellen lui avait
dit:--Il s'agit pour vous de retourner en prison ou de me servir. Je ne
vous demanderai rien qui sorte de vos habitudes et vous serez royalement
payée. Et la Sirène, moins pour l'amour de l'argent, que par terreur,
était devenue l'esclave docile de miss Ellen.

--Écoutez-moi donc, reprit celle-ci. Vous savez le rôle que vous devez
jouer quand l'enfant sera ici? Hier encore, en sachant à quel degré
de fascination serait parvenu le major, je n'avais pas fixé le jour.
Aujourd'hui, je sais qu'il est temps d'agir. Quand le major s'éveillera,
il est probable que deux souvenirs lui reviendront aussitôt. Il pensera
à sa famille, d'abord.

--Et à son enfant, ensuite?

--Justement. Vous enverrez un valet de pied à l'hôtel où il loge et le
valet de pied rapportera une fausse dépêche de miss Emily, que voici.
Miss Ellen remit la dépêche à la Sirène. Elle était enfermée dans une
enveloppe non scellée et ainsi conçue:

«Cher ami, arrivée à Glascow. Mon père hors de danger. Je reste trois ou
quatre jours avec lui. Dans cinq, je serai à Londres.»

Quand la Sirène eut pris connaissance de cette dépêche, miss Ellen lui
dit:--Le major rassuré sur sa femme ne demandera pas mieux que de passer
à vos pieds les quatre jours de liberté qu'on lui annonce. Mais il
se souviendra que c'est aujourd'hui jeudi et qu'il a coutume d'aller
chercher celui qu'il croit son fils à Christ's Hospital et de l'emmener
à la promenade. Vous lui direz alors:--Allez, mon ami, je serai
bien-heureuse de le voir, et je l'aimerai de tout mon coeur, pour
l'amour de vous. Le reste me regarde. Vous avez compris, n'est-ce pas?

--Oui, dit la Sirène.

--L'enfant déjeunera ici; vous aurez soin que le major boive de ce
vin de Porto que je vous ai envoyé et auquel est mêlé un puissant
narcotique. Il s'endormira. Alors vous montrerez à l'enfant les beaux
habits que je vais vous faire apporter et vous les lui ferez revêtir; il
ne demandera pas mieux, car cette affreuse soutane le gêne horriblement.

--Et à quelle heure irai-je à Hyde-Park?

--A trois heures. Vous entrerez par la porte de Pall-Mall, à pied,
en donnant la main à l'enfant. Vous irez vous promener au bord de la
Serpentine. Je passerai à cheval et je vous ferai un petit signe qui
voudra dire que les policemen sont là. Ces dernières instructions
données, miss Ellen quitta la Sirène, et ayant abaissé de nouveau son
voile épais sur son visage, elle remonta en voiture. Cette fois, elle
rentra chez elle.

Lord Palmure, qui était demeuré au club jusqu'au jour, s'était mis
au lit en rentrant, avec la persuasion que sa fille dormait depuis
longtemps. En revanche, miss Ellen trouva un homme qui l'attendait dans
l'antichambre de son appartement. C'était un homme d'apparence robuste
bien qu'il eût des cheveux gris. Il portait des lunettes bleues, et il
était enveloppé dans un manteau qui lui descendait jusqu'aux pieds. Il
présenta une lettre à miss Ellen; elle était du révérend Peters Town.

«Je vous envoie, disait-il, un homme qu'on m'a donné à Scotland yard
comme habile et résolu, il arrêtera l'enfant, sans esclandre, et fera la
chose si lestement qu'il est probable que personne n'y fera attention.
Cependant, comme il est probable aussi que les Irlandais surveillent
celui qu'ils considèrent comme leur chef dans l'avenir, il faut prévoir
quelque résistance. L'agent Barnel que je vous envoie sera fortement
escorté.»

Miss Ellen ayant lu cette lettre, regarda le personnage. Son apparence
lui plut; et il lui sembla qu'elle avait devant elle un homme calme et
résolu.--Vous savez, qu'il y a une prime de mille livres pour vous? lui
dit-elle.

L'agent s'inclina.--Mais, dit-il, je ne connais pas l'enfant.

--Soyez à trois heures à la porte de Pall-Mall, à Hyde-Park, je vous le
montrerai.

L'agent s'inclina, et se retira en saluant miss Ellen jusqu'à terre.



XI


Ce même jour-là, bien avant que le soleil parût, et que le brouillard
eût acquis cette transparence qui est le véritable jour de Londres,
une lumière brillait dans les combles de Christ's Hospital, tremblotant
derrière les rideaux d'une petite fenêtre mansardée. Cette fenêtre était
celle d'une chambre dans laquelle travaillait une jeune femme. C'était
une des lingères du collège. De temps en temps elle interrompait son
travail pour s'approcher de la fenêtre, soulever un peu le rideau et
regarder dans la rue. Elle n'attendait cependant personne du dehors,
et l'accès de Christ's Hospital n'est pas facile aux étrangers. Non, ce
dont elle voulait se rendre compte, c'était de l'heure matinale, par les
insensibles progrès de l'aube blanchissant peu à peu la brume noirâtre
qui estompait la cime des toits voisins. Elle attendait sept heures avec
impatience. Pourquoi? Enfin, sept heures sonnèrent. Au même instant une
cloche se fit entendre.

Cette cloche sonnait le réveil des élèves de Christ's Hospital. Nous
l'avons dit déjà, Londres n'est pas une ville matinale; on s'y couche
tard et on s'y lève plus tard encore. En France, les lycées sont sur
pied à cinq heures en été, à six heures, au plus tard, en hiver.
En Angleterre, les classes ne commencent guère avant huit heures.
Maintenant, si l'on veut savoir pourquoi la lingère attendait ce moment
du lever avec tant d'impatience, il suffira de rappeler que le major
Waterley, se rendant pour la première fois chez lord Wilmot, ce
personnage excentrique, au dire de mistress Fanoche, qui voulait adopter
son fils, avait vu auprès de Ralph une femme qu'on lui avait donné comme
sa nourrice. Et quand on se rappellera encore que l'homme gris avait su
faire admettre Jenny l'Irlandaise comme lingère à Christ's Hospital, on
devinera que c'était elle qui travaillait, bien avant le jour, dans sa
chambrette. Dix minutes s'étaient à peine écoulées depuis que la cloche
du réveil avait retenti lorsqu'on frappa doucement à la porte. Jenny
courut ouvrir. Ralph entra et se jeta à son cou. L'enfant était devenu
plus sérieux encore, depuis qu'il portait la soutane bleue et les bas
jaunes.

--Ah! mère, dit-il, cela m'a paru bien long depuis hier.

--Tais-toi, parle bas, dit l'Irlandaise avec un geste d'effroi. Tu sais
bien ce que je t'ai dit, mon enfant. Je ne suis que ta nourrice, et nous
serions perdus si on savait la vérité.

--On me renverrait au moulin, n'est-ce pas? dit Ralph, avec un accent
d'effroi.

--Hélas! oui, mon enfant; c'est déjà beaucoup qu'on te permette de venir
m'embrasser tous les matins. Mon bien-aimé, dit Jenny qui avait pris
l'enfant sur ses genoux, c'est aujourd'hui fête et congé pour toi,
sais-tu?

--Oui, mère, et ce monsieur qu'il faut que j'appelle mon père, va venir
me chercher pour me conduire à la promenade. Il est bien bon pour moi,
du reste. Et la dame, celle que je ne peux pas arriver à appeler maman?
Oh! elle me couvre de larmes... Mais alors, je pense à toi et j'ai envie
de pleurer.

--Eh bien! il ne faut pas, dit la pauvre Irlandaise; il faut t'efforcer
de l'aimer, mon cher petit. Tiens, songe à une chose, aujourd'hui. C'est
que tu me verras deux fois.

--Oh! quel bonheur! dit l'enfant en frappant dans ses deux mains.
Comment cela, maman?

--Moi aussi, je sors aujourd'hui. Le directeur de la maison sait que je
suis catholique, et j'ai la permission d'aller à la messe à Saint-Gilles
deux fois par semaine. A quelle heure vient-il te chercher, monsieur
Waterley?

--Habituellement, c'est à dix heures.

--Eh bien! dit Jenny, j'irai à la messe auparavant; puis, au lieu de
rentrer tout de suite, j'attendrai dans la rue, à la porte du collège,
et quant tu sortiras, je te verrai..--Quel bonheur! répéta l'enfant.

Un nouveau coup de cloche se fit entendre alors. Ce coup de cloche
annonçait que les élèves quittaient le dortoir pour se rendre dans les
cours.--Déjà! fit l'Irlandaise avec tristesse.

--Adieu, mère, au revoir, ma petite mère chérie, fit Ralph, qui se
suspendit au cou de l'Irlandaise.--A bientôt, dit-elle d'une voix émue.
Et l'enfant s'en alla rejoindre ses condisciples.

Une heure après, Jenny l'Irlandaise, vêtue proprement et simplement,
comme une femme d'humble condition, entrait à Saint-Gilles. Un homme
assistait à l'office divin, tout auprès de la porte, et tourna la
tête en voyant entrer Jenny. C'était le vieux sacristain de l'église
Saint-Georges, que son curé avait envoyé porter une lettre à l'abbé
Samuel, et c'était précisément l'abbé Samuel qui disait la messe. Le
vieillard s'approcha de Jenny et lui dit:

--L'abbé Samuel m'a placé ici en me recommandant de guetter votre
arrivée.--Il veut absolument vous voir.

Une vague inquiétude s'empara de l'esprit de Jenny. Elle songea à son
fils. Que pouvait lui vouloir l'abbé Samuel? L'office divin achevé, elle
se dirigea en toute hâte vers la sacristie. Alors le prêtre qui venait
de quitter ses habits sacerdotaux accourut à sa rencontre et lui
dit:--Mon enfant, un nouveau danger menace votre fils. On veut l'enlever
de Christ's Hospital, ajouta l'abbé Samuel. La mère pâlit et joignit les
mains.

--J'ai reçu hier soir un billet de l'homme gris. Le voilà... Et l'abbé
Samuel tira de sa poche un papier qu'il tendit à la jeune femme toute
tremblante.



XII


Le billet écrit par l'homme gris à l'abbé Samuel, était daté de la
veille et ainsi conçu: «Un nouveau péril, menace l'enfant. Quel-est-il?
Je l'ignore, mais je le saurai bientôt. On veut l'enlever de Christ's
Hospital. Plus que jamais il faut veiller. Si vous voyez sa mère,
dites-lui qu'elle se tienne sur ses gardes.»

--O mon Dieu! mon Dieu! murmura la pauvre mère, que va-t-il donc nous
arriver encore?

--Ma fille, répondit l'abbé Samuel, ne craignez rien. Dieu nous
protégea. Seulement, veillez, retournez au plus vite à Christ's Hospital
et ne perdez pas votre fils de vue.

--Mais, mon père, dit Jenny, c'est aujourd'hui qu'il sort? N'est-ce
pas jeudi? Celui qui croit être son père, va venir le chercher comme à
l'ordinaire, pour le conduire à la promenade.

--Eh bien! dit l'abbé Samuel, tachez de le voir avant qu'il ne sorte.
Et recommandez-lui bien de ne pas quitter sa soutane et ses bas jaunes,
sous aucun prétexte: tant qu'il portera ce costume, il ne peut rien lui
arriver de fâcheux, et il est inviolable.

Jenny partit de Saint-Gilles. En route, elle se demandait comment elle
pourrait voir son fils, avant qu'il ne sortit, si elle ne l'attendait
pas dans rue. Et, comme elle ne trouvait pas d'autre moyen, elle se
résigna à attendre à la porte, au lieu d'entrer. Il y avait en face
de la grille de Christ's Hospital un _pastry cook_, c'est-à-dire un
pâtissier. Jenny entra chez lui, choisit deux brioches sur le comptoir,
demanda un verre de gin étendu d'eau, et se mit à manger, non pour,
apaiser sa faim, mais pour avoir le droit de rester dans la boutique,
afin de voir dans la rue sans être vue. Elle attendit longtemps, deux
heures peut-être. Enfin un gentleman se montra dans la rue et descendit
d'un cab qui s'arrêta, devant la grille du collége. Ce gentleman était
le major Waterley, et Jenny le reconnut aussitôt. Alors elle jeta six
pence sur le comptoir du pâtissier et sortit; puis elle aborda le major
au moment où celui-ci s'apprêtait à sonner. Du moment où le gentleman ne
renvoyait point le cab, il fallait, si Jenny voulait parler à son fils,
qu'elle s'adressât au major. Le major Waterley avait le visage pâle, les
yeux mornes, la lèvre pendante, comme un fumeur d'opium au réveil.

Tout s'était passé comme l'avait ordonné et prévu miss Ellen. En sortant
de ce sommeil léthargique et abruti qui suit l'ivresse du hatchis, le
major avait vu la Sirène auprès de lui. D'abord, il ne s'était souvenu
de rien et avait demandé où il était. Puis, tout à coup, jetant un cri,
il avait prononcé le nom de miss Emily. Alors la Sirène avait mis sous
ses yeux la fausse épitre. Miss Emily n'était plus à Londres; elle était
à Glascow, c'est-à-dire à plus de cent lieues et pendant quatre jours,
le major serait libre et la Sirène lui apparut si belle, qu'il ne se
souvint même pas de l'écolier de Christ's Hospital. Mais, voyant qu'il
n'en parlait pas, la Sirène lui dit:--Vous oubliez donc ce que vous avez
à faire aujourd'hui, mon ami? Et votre fils? N'allez-vous donc pas le
chercher pour le conduire à Hyde-Park.

--C'est donc aujourd'hui jeudi?--Je ne m'en souvenais plus, dit-il.

--Eh bien! je m'en souviens, moi, car je veux le voir. Du moment où il
est votre fils, je l'aime.

Et le major frissonna de volupté à ces paroles; il rassembla ce qui
lui restait d'énergie et de raison, et il prit le chemin de Christ's
Hospital. En route, il se répétait machinalement, et comme un véritable
maniaque, les derniers mots de la Sirène:--Je vous attends tous les deux
pour déjeuner. Toute sa raison, toute sa lucidité d'esprit s'étaient
réfugiées et concentrées dans cette idée qu'il allait déjeuner avec
_elle_. Aussi, quand Jenny l'Irlandaise se montra et le salua, la
regarda-t-il avec étonnement. Il ne la reconnaissait pas.

--Qui êtes-vous? lui dit-il. Que voulez-vous?

--Je suis la nourrice de votre fils, et je veux voir mon cher enfant,
dit-elle avec émotion.

--Eh bien! vous le verrez quand je sortirai.

Et il rentra, laissant Jenny à la porte. Un horrible pressentiment
s'était emparé de la pauvre mère. Elle avait vu le major plusieurs fois
déjà, il lui avait paru un homme doux et intelligent. Maintenant elle
revoyait un homme abruti et brutal. Cette métamorphose n'était-elle pas
l'oeuvre de ceux qui voulaient s'emparer de Ralph? Le coeur de la mère
avait deviné une partie de la vérité. Une demi-heure s'écoula encore.
Enfin la grille se rouvrit et le major reparut, tenant Ralph par la
main. L'enfant aperçut sa mère, eut un cri de joie et se jeta dans ses
bras. Le major regardait d'un oeil stupide.

Mais Jenny ne perdit pas un temps précieux. Elle approcha ses lèvres de
l'oreille de l'enfant et lui dit:--Promets-moi bien de faire ce que je
te dirai. Sous aucun prétexte, mon bien-aimé, dit-elle encore dans ce
patois irlandais qui était comme la langue maternelle de l'enfant, sous
aucun prétexte, ne quitte le vêtement que tu portes. Me le promets-tu?

--Oui, mère.

--Allons, adieu, bonne femme, dit le major. Et il repoussa Jenny et fit
monter l'enfant dans le cab. La pauvre mère demeura là un moment,
les yeux pleins de larmes, regardant le cab s'éloigner. Et comme il
disparaissait au coin de la rue, et qu'elle s'apprêtait à rentrer dans
Christ's Hospital, un nègre vint à passer.--Jenny? dit-il. L'Irlandaise
se retourna et lui dit:--Vous me connaissez?--Oui. Je suis Shoking,
suis-moi et ne crains rien, l'homme gris veille sur ton enfant. Et lui
prenant le bras, l'ex-marquis espagnol entraîna la mère de Ralph loin de
Christ's Hospital.



XIII


Cependant le major emmenait Ralph. Le petit Irlandais, qui avait déjà le
caractère d'un homme, se rappelait la recommandation de sa mère, et bien
qu'il n'en put comprendre le motif, il était bien résolu à obéir. Le
major ne s'aperçut pas, tant il était absorbé lui-même, du silence
que gardait l'enfant ordinairement assez causeur. A Londres, où les
distances sont énormes, il n'y a qu'une rapide course de cab de Christ's
Hospital dans Newgate street, à Portland place. Ce fut l'affaire de
vingt minutes. En voyant le cab s'arrêter devant la grille du jardin
de la Sirène, l'enfant ne se reconnut pas, et il en témoigna tout son
étonnement,--Pourquoi sommes-nous ici? dit-il.

Cette question arracha le major à l'atonie dans laquelle il était
retombé.--Mon ami, répondit-il, ta mère est absente, elle est en voyage
et je te mène chez une dame de mes parentes. L'enfant ne souffla mot et
suivit docilement le major. Il suffisait qu'on lui parlât de miss Émily
pour qu'il songeât à sa véritable mère et devint tout triste. La Sirène
se promenait dans le jardin, attendant avec impatience. Quand elle vit
paraître le major, tenant l'enfant par la main, elle s'empressa de venir
à leur rencontre.--Oh! qu'il est mignon et joli! dit-elle.

Et elle le prit dans ses bras et le couvrit de caresses. Il y a des
rapprochements bizarres, des affinités inexplicables, des sympathies qui
naissent à première vue et nous font aimer, sur-le-champ, des gens que
nous voyons pour la première fois. Ralph, qui savait bien que miss Émily
n'était point sa mère, en dépit des caresses qu'elle lui prodiguait, ne
s'était jamais senti attiré vers elle. Elle lui apparaissait même comme
coupable d'usurpation, et il y avait chez lui un sentiment de jalousie,
qui tenait de l'amant plutôt que du fils. Ralph avait une adoration, sa
mère. Il avait donc éprouvé une aversion instinctive pour celle qui en
prenait le titre. Cette aversion n'existait pas chez lui pour le major
et la raison en était bien simple encore: il n'avait point connu son
vrai père. Eh bien! chose étrange! il éprouva une sympathie mystérieuse
et subite pour la Sirène. Les cheveux noirs, le teint mat et blanc,
les dents éblouissantes de la pécheresse, lui donnaient comme une vague
ressemblance avec Jenny l'Irlandaise. Et puis, cette femme qui fascinait
les hommes, était non moins habile à séduire les enfants. Ralph se
laissa embrasser et il dit naïvement à la Sirène:--Oh! vous êtes bien
belle, madame.

--M'aimes-tu déjà? fit-elle.

--Oui, madame.

Elle l'embrassa de nouveau, tandis que l'amoureux major la contemplait
avec extase et lui baisait respectueusement la main. Il était onze
heures, le moment du déjeuner. L'enfant qu'elle plaça à côté d'elle fut
ébloui par ce luxe de cristaux et de vaisselle plate qui régnait sur la
table. Des vins jaunes comme de l'ambre miroitaient dans des carafons
taillés à facettes; des fruits de toute beauté emplissaient des
corbeilles de porcelaine de Sèvres, pâte tendre; des mets exquis et
jusque-là inconnus à Ralph fumaient dans des une vague ressemblance avec
Jenny l'Irlandaise. Et puis, cette femme qui fascinait les hommes, était
non moins habile à séduire les enfants. Ralph se laissa embrasser et il
dit naïvement à la Sirène:--Oh! vous êtes bien belle, madame.

--M'aimes-tu déjà? fit-elle.

--Oui, madame.

Elle l'embrassa de nouveau, tandis que l'amoureux major la contemplait
avec extase et lui baisait respectueusement la main. Il était onze
heures, le moment du déjeuner. L'enfant qu'elle plaça à côté d'elle fut
ébloui par ce luxe de cristaux et de vaisselle plate qui régnait sur la
table. Des vins jaunes comme de l'ambre miroitaient dans des carafons
taillés à facettes; des fruits de toute beauté emplissaient des
corbeilles de porcelaine de Sèvres, pâte tendre; des mets exquis
et jusque-là inconnus à Ralph fumaient dans des plats d'argent et
répandaient des parfums acres et pénétrants. Le major, qui sortait à
peine d'une première ivresse, fut bientôt retombé dans une seconde. Les
vins étaient capiteux et lui montaient à la tête, comme le sourire de la
Sirène et les dernières fumées du hatchich. Quant à l'enfant, la Sirène
lui versait du bordeau qu'elle additionnait d'eau. C'était là encore
une recommandation de miss Ellen qui avait pensé que, si l'enfant se
laissait dépouiller de bonne grâce de son costume, il était inutile de
le griser.

Avant la fin du repas, le major s'endormit. L'abrutissement avait repris
tout son empire. Depuis qu'il était à Christ' Hospital, Ralph, qui
sortait tous les huit jours, avait pris goût à ces promenades que ses
prétendus parents lui faisaient faire en voiture dans Hyde Park et dans
Zoological Gardens. De secrets instincts aristocratiques et dominateurs
se développaient en lui, à la vue de ces beaux équipages, de ces
fringants cavaliers qui emplissent les jardins publics, par les belles
après midi. Aussi, en voyant le major fermer les yeux, le pauvre enfant
dit-il d'une voix désolée:--Je n'irai donc pas à Hyde Park aujourd'hui?

--Je t'y mènerai, moi, mon petit ami, lui dit la Sirène.

--Vous, madame?

--Oui, mon enfant. Tiens, regarde par la croisée, vois-tu la voiture
toute prête? En effet, Ralph, qui était néanmoins un peu étourdi,
s'était approché de la croisée, et il put voir dans la cour un joli
landeau découvert, attelé de deux magnifiques chevaux qu'un cocher
poudré et vêtu d'une livrée bleue et blanche à gros boutons d'or, tenait
en mains.--Oh! la belle voiture! dit-il naïvement. La Sirène sonna. Une
femme de chambre presqu'aussi jolie qu'elle, entra alors et vint étaler
sur un canapé, entre les deux croisées, un petit chapeau gris à plumes
de coq de bruyères, un pantalon bouffant et serré au genou couleur
bleu de ciel et une charmante veste de velours cerise à brandebourgs
noirs.--Qu'est-ce que cela, madame? dit l'enfant en regardant ces
objets.

--Mon petit ami, répondit la Sirène, c'est pour toi. Je veux que tu
sois, à Hyde Park, le plus joli et le plus mignon des jeunes gentlemen
qui jouent à la balle au bord de la Serpentine. N'est-ce pas que ces
habits-là sont plus beaux que cette vilaine souquenille qui te fait
ressembler à un enfant de choeur?--Oh oui, madame, dit Ralph avec un
soupir, mais je ne veux pas quitter ma soutane. Maman me l'a défendu.

--Mais ta maman est en voyage, elle ne le saura pas.

--Oh! ce n'est pas de celle-là que je parle... De... ma nourrice...
celle que j'appelle maman aussi.

--Alors tu ne veux pas?

--Non, madame.

Et Ralph eut un accent de volonté dont la Sirène comprit qu'elle ne
triompherait pas par la persuasion--Allons, pensa-t-elle, il faut user
des moyens énergiques de miss Ellen. Elle fit un signe, et la camérière
emporta le charmant costume. En même temps, elle versa au petit
Irlandais deux doigts de ce vin jaune que l'enfant couvait du regard
depuis qu'il était à table et dont il n'avait pas osé demander
jusque-là.



XIV


L'enfant avait bu sans défiance, et il continua à babiller avec la
Sirène, qui avait pris sur lui un mystérieux ascendant. Cependant, au
bout de quelques minutes, un singulier phénomène se produisit: l'enfant
n'éprouva ni lourdeur, ni somnolence, ni aucun des effets ordinaires qui
résultent de l'absorption d'une liqueur falsifiée; mais il fut pris d'un
redoublement de gaieté, et, voyant le major endormi, il se mit à rire
aux larmes. Les rapports continuels des Anglais avec les Indes leur ont
livré plus d'un secret. Dans l'Inde, il y a des végétaux dont le suc
amène une folie momentanée et fait perdre le souvenir. C'était une
substance de ce genre que miss Ellen avait mélangée au vin de Xérès dont
l'enfant venait de boire un demi-verre. Ralph perdit presque subitement
la mémoire. Il demanda, en montrant le major, quel était ce monsieur.
Puis, s'étant regardé dans une glace, il trouva que sa soutane était
fort laide. Alors la Sirène lui dit:

--Mais tu ne veux donc pas la quitter?

--Oh! si, fit-il, c'est trop laid.

--Mais ne m'as-tu pas dit que ta mère ne voulait pas?

--Ma mère? fit-il encore comme cherchant à retenir un souvenir fugitif:
Puis regardant la Sirène:--Mais c'est toi, ma mère, dit-il. Et il lui
sauta au cou.

Dès lors, la Sirène fut maîtresse de la situation. Elle sonna de
nouveau, et la femme de chambre reparut avec les beaux vêtements. Ralph
tomba devant eux en extase. En un tour de main, les deux femmes le
dépouillèrent de sa soutane bleue et de ses bas jaunes; puis elles lui
ajustèrent les jolis habits envoyés par miss Ellen.--Viens, dit alors la
Sirène en le prenant par la main; nous allons nous promener.

Quelques secondes après, il était sur les coussins de soie du landau,
auprès de la Sirène, et le fringant équipage, descendant Hay Market,
entrait dans Pall-Mall et se dirigeait vers cette porte de Hyde Park
auprès de laquelle miss Ellen avait donné rendez-vous à l'agent de
police en cheveux blancs, qui devait s'emparer de Ralph, et le conduire
en prison. Cet homme était son poste et miss Ellen aussi. La belle
patricienne montait un cheval bai brun qui caracolait à l'entrée du parc
et qu'elle maniait avec une adresse et une grâce parfaites. L'agent,
vêtu en gentleman, était à pied, auprès de la grille, à dix pas de miss
Ellen qui allait et venait, s'éloignait au galop, revenait ensuite,
faisait volter sa monture et ne perdait pas de vue un seul instant
la porte par où devait arriver la Sirène. Chaque fois qu'une voiture
entrait et qu'il y avait un enfant dans cette voiture, l'agent regardait
miss Ellen d'un air qui voulait dire:--N'est-ce point cela?

--Non, répondait miss Ellen d'un léger signe de tête. Enfin la voiture
de la Sirène parut. Miss Ellen sourit à la courtisane, et le landau
entra dans Hyde Park. Alors miss Ellen s'approcha de l'agent.--Les
voilà, dit-elle.

--Bien, dit celui-ci. Nos hommes sont disséminés un peu partout, mais je
vais les rallier.

--Je ne crois pas que vous éprouviez de la résistance, lui dit
miss Ellen. L'enfant a dû boire une certaine liqueur qui lui ôte
momentanément la mémoire.

--Et quant aux Irlandais, dit à son tour l'agent, je crois qu'ils ne se
doutent de rien, et qu'il n'y en a aucun dans le parc.

Quelques minutes après, la Sirène se promenait au bord de la Serpentine,
tenant par la main Ralph, qui continuait à l'appeler maman. Une
demi-douzaine de gentlemen à pied suivaient à distance. Miss Ellen, un
peu plus loin, observait du coin de l'oeil ce qui allait se passer.
Tout à coup, à un endroit où la rivière faisait un coude assez brusque,
l'agent de police aux cheveux blancs s'approcha de la Sirène. Celle-ci
s'arrêta:

--Que me voulez-vous? dit-elle.

--Je suis, dit-il tout bas, celui que vous attendez. Suivez-moi, je vais
monter avec vous dans votre voiture pour sortir du parc. Il est
inutile d'attirer l'attention. Le landau de la Sirène suivait à quelque
distance. Elle ne se fit pas prier. Sur un signe d'elle, le cocher
s'arrêta. Alors l'homme aux cheveux blancs lui offrit la main, et la
Sirène monta en voiture la première. Puis il y monta lui-même et dit
au cocher:--Trafalgar square. Le landau sortit d'Hyde Park. Miss Ellen,
toujours: à distance, en sortit pareillement et elle se mit à longer
Pall-Mall que le landau traversait rapidement. Au milieu de Trafalgar
square, au pied même de la statue de Charles Ier, un fiacre attendait.
Sur l'ordre de l'agent, le landau s'en approcha. Alors miss Ellen, qui
s'était arrêtée à une centaine de pas, put voir l'agent de police aux
cheveux blancs descendre du landau, prendre l'enfant dans ses bras,
le jeter vivement dans le fiacre, se placer auprès de lui, fermer la
portière et crier au cabman:--Bath square!

_Bath square_, nous l'avons déjà dit, est l'abréviation de _Cold Bath
field_ la prison où tourne le terrible moulin. Le fiacre s'éloigna
rapidement et la Sirène donna à son cocher l'ordre de retourner à Hyde
Park. Alors miss Ellen s'approcha du landau en caracolant et dit à la
pécheresse:--C'est bien, vous pouvez être tranquille désormais, vous
recevrez la prime que je vous ai promise. Et elle s'éloigna, murmurant
avec un accent de triomphe:--Voici ma première victoire sur l'homme
gris, mais elle est complète!...



XV


Miss Ellen, on le pense bien, n'avait pas préparé toute seule
l'arrestation de Ralph et sa réintégration à Cold Bath tield. Le
révérend Peters Town avait agi non moins activement qu'elle. C'était
lui qui avait obtenu l'ordre d'arrestation, lui qui avait demandé à la
police un agent habile, lui, enfin, qui, en fournissant des notes sur la
Sirène, avait permis d'employer utilement cette femme. Miss Ellen avait
été le général qui ordonne le plan de bataille, mais le révérend
avait fourni les indications, les renseignements et les soldats. La
patricienne avait donné rendez-vous au révérend dans Hyde Park, à
l'heure où l'arrestation devait être opérée. L'un et l'autre, du reste,
n'avaient pas été sans inquiétude, jusqu'au moment où la Sirène et
l'agent de police aux cheveux blancs étaient ressortis de Hyde Park sans
que personne fît attention à eux et à l'enfant qu'ils emmenaient.
Ils étaient en droit de supposer, l'un et l'autre, que les Irlandais
veillaient sur Ralph nuit et jour, et qu'il ne devait pas faire un pas
hors de Christ's Hospital. L'événement avait démenti cette opinion. On
avait enlevé le chef futur de la cause irlandaise aussi facilement qu'on
arrête un pick-pocket.

Aussi miss Ellen, descendant Parliament street, rencontra-t-elle le
révérend Peters Town dans la voiture où il s'était tenu en observation
et qui était sortie de Hyde-Park en traversant Saint-James. La jeune
fille fit un signe au groom qui la suivait à distance, monté sur un
robuste poney, et celui-ci accourut au galop. Miss Ellen lui jeta
sa bride, se laissa glissée à terre, et monta dans le coupé du
révérend.--Eh bien! lui dit-elle, qu'en pensez-vous?

--C'est fait, dit le révérend avec un accent de joie passionnée.
J'ai envoyé mon clergyman à Cold Bath fields et il assistera à la
réintégration du petit misérable au moulin.

--Ah! mon révérend, dit miss Ellen avec un sourire moqueur, vous oubliez
que vous parlez de mon cousin le plus germain. Le révérend regarda miss
Ellen:--Je ne pense pas, cependant, dit-il, que vous le vouliez prendre
sous votre protection?--Pardon, dit mis Ellen, j'ai des projets sur lui.
Elle consulta une charmante petite montre qui pendait à sa ceinture:

--Est-ce chez vous ou chez moi, dit-elle, que l'agent doit venir toucher
la prime de mille livres que nous lui avons promise?

--Chez vous.--Mais il ne viendra certainement pas avant une heure.--Il
faut plus d'une heure pour que les formalités de l'incarcération soient
remplies.

--Alors nous avons pour le moins une heure à rouler. Dites à votre
cocher de rentrer dans Saint-James et de prendre l'allée la moins
fréquentée. Le révérend transmit l'ordre indiqué par miss Ellen,
et, tandis que la voiture roulait dans Saint-James, la jeune fille
reprit:--Mon père avait formé un premier projet que ces misérables
Irlandais ont déjoué jusqu'à ce jour.--Ralph, continua miss Ellen, est
le fils unique et légitime de sir Edmund, son frère, mort sur l'échafaud
à Dublin et dont l'immense fortune a été confisquée.--Mon père avait
donc songé à s'emparer de la mère, à élever l'enfant dans la haine de
l'Irlande, à me le faire épouser et ensuite, à obtenir de la reine la
restitution de la fortune confisquée.

--Malheureusement, dit Peters Town, cela n'est plus possible
aujourd'hui, parce que l'enfant est condamné et que la justice ne lâche
pas ses prisonniers.

--Vous oubliez que mon père est membre du Parlement et que rien ne
lui serait plus facile que d'obtenir son élargissement. S'il réclame
l'enfant, il lui sera rendu.

--Vous avez raison, dit le révérend, mais ne pensez-vous pas que cet
enfant est déjà Irlandais par le coeur?

--Quand nous l'aurons séparé à jamais de sa mère, quand l'homme gris
aura été pendu, nous n'aurons plus rien à craindre et nous l'élèverons
comme bon nous semblera. Miss Ellen parlait avec une telle assurance,
que le révérend Peters Town ne fit plus d'objection. Seulement il dit à
miss Ellen:

--Mon jeune clergyman doit venir aussitôt que tout sera fini à Bath
square.

--Vous lui avez donné rendez-vous chez moi? Eh bien! entrons, dit miss
Ellen, qui avait hâte d'apprendre que Ralph était réinstallé au moulin.
Et le coupé du révérend sortit de Saint-James, prit le route de Belgrave
square et le prêtre et la jeune fille rentrèrent dans l'hôtel de Chester
street par cette petite porte du jardin qui s'était ouverte si souvent,
pendant la nuit, devant de mystérieux visiteurs. Puis ils allèrent
s'asseoir dans le pavillon entouré d'arbres où ils avaient tenu plus
d'un conciliabule nocturne. Une heure s'écoula, puis deux, puis
un troisième.--Voilà qui est singulier, dit enfin Peters Town, mon
clergyman ne revient pas.

--Et je ne vois pas davantage l'agent de police venir toucher sa prime.
Ces gens-là sont pourtant assez pressés d'ordinaire.

Enfin la sonnette de la petite porte du jardin se fit entendre.--Je vais
ouvrir, dit Peters Town. C'était le clergyman qui sonnait. Eh bien? dit
le révérend, aussitôt que le jeune prêtre eût franchi le seuil de la
porte.

--Eh bien! répondit le clergyman, qui paraissait quelque peu bouleversé,
voici trois heures que le directeur de Cold Bath fiels attend et qu'il
ne voit rien venir; l'enfant n'a pas été arrêté sans doute.--Est-ce
possible? s'écria Peters Town.

--Mais si, dit miss Ellen, qui accourait derrière le révérend, il a été
arrêté sous nos yeux.

--Alors je ne sais pas où on l'a conduit.

--Peut-être à Mil bank ou à Newgate, dit le révérend.

--Non, répondit miss Ellen, cela est impossible. J'ai entendu l'agent
dire au cocher: Conduisez-nous à Bath square.--Les Irlandais l'auront
délivré pendant le trajet. Miss Ellen était devenue pâle de fureur.--Oh!
dit-elle, si cela était!

Le révérend s'écria, en regardant le clergyman:--C'est à croire que vous
êtes fou!... Et il s'élança vers la porte:

--Où allez-vous donc? lui demanda miss Ellen.

--Je vais... je vais... parbleu! fit-il avec un accent de rage, je vais
savoir ce qui est arrivé... Le jeune clergyman était trop timide pour
oser rester en tête-à-tête avec une aussi belle personne que miss Ellen.
Il suivit son chef. Quant à miss Ellen, elle demeura seule, écumante,
hors d'elle-même, se disant:--Si on a délivré l'enfant, quel autre a pu
le faire que ce démon qui a nom l'homme gris?



XVI


Pendant quelques minutes, miss Ellen se promena sous les grands arbres
du jardin, d'un pas inégal, saccadé; elle avait les cheveux au vent,
l'oeil en feu. On eût dit une lionne captive qui fait, en rugissant, le
tour de sa cage. Mais un nouveau coup de sonnette se fit entendre Elle
courut ouvrir, et elle jeta un cri en se voyant face à face avec le
vieil agent de police qui avait arrêté l'enfant à Hyde-Park. Le bonhomme
avait aux lèvres ce sourire placide et plein de finesse cependant,
qui avait donné à miss Ellen une haute opinion de ses
mérites.--Pardonnez-moi, dit-il en saluant jusqu'à terre, de venir aussi
tard. Mais pour mener les choses à bien, il faut le temps. Le calme
de cet homme, le petit accent de triomphe qui perçait dans sa voix
annonçaient une pleine réussite et non une défaite, et miss Ellen
stupéfaite s'écria:--Mais il ne vous est donc rien arrivé?

La physionomie du bonhomme exprima alors un véritable, étonnement.--Je
ne comprends, pas, dit-il.

--L'enfant?...

--Eh bien! je l'ai arrêté. Vous étiez à Hyde-Park avec moi, miss Ellen.
Vous m'en avez vu sortir avec la Sirène et l'enfant. Et, si je ne me
trompe, vous nous avez suivis jusqu'à Trafalgar square, où vous m'avez
vu mettre l'enfant dans un fiacre?

--Oui, dit encore miss Ellen, et vous avez crié au cabman: «A Bath
square.» Cependant, un homme à moi un jeune clergyman était à Bath
square, et il n'a vu venir ni l'enfant ni vous.

--C'est que, en effet, je n'ai pas conduit mon prisonnier à Bath square.

--On vous l'a donc enlevé? Les Irlandais...

--Mais non! miss Ellen. L'enfant est demeuré en mon pouvoir.

--Pourquoi donc encore ne l'avez-vous pas conduit sur-le-champ en
prison?

Il continua à sourire:--Pour deux raisons dit-il, mais qu'on ne peut
avouer en plein air... Et il regardait du coin de l'oeil la porte du
pavillon demeurée ouverte.

--Entrons, dit miss Ellen. Et elle passa la première. L'homme aux
cheveux blancs les suivit et ferma la porte derrière lui.

--Ainsi, reprit miss Ellen, vous avez toujours l'enfant en votre
pouvoir?--Et pour quelles raisons ne l'avez-vous pas conduit au moulin?

--D'abord parce qu'il fallait traverser le quartier irlandais, qu'il
aurait peut-être été reconnu, et que si on avait intérêt à nous suivre,
j'avais intérêt à dépister ceux qui nous suivraient. En route j'ai
changé la direction du cocher.

--Et où êtes-vous allé?

--Au bord de la Tamise. Et j'ai mis l'enfant à bord d'un navire.

--Vous voulez dire, d'un bateau ponton qui sert de prison et qu'on
appelle le _Royalist_? dit miss Ellen.

--Non, abord d'un navire qui doit lever l'ancre cette nuit et qui va en
France. Cette fois miss Ellen recula; et elle regarda cet homme avec un
redoublement de stupeur.--Voilà ma première raison, reprit-il avec un
flegme parfait, voulez-vous la seconde?

--Mais parlez donc! s'écria miss Ellen en frappant du pied.

--Il fallait mettre l'enfant en sûreté.

--Et vous avez choisi un navire qui quitte l'Angleterre dans quelques
heures?

--Non, je vous ai trompée, tout à l'heure, il est parti, le navire, avec
l'enfant et la mère...

Miss Ellen jeta un cri.

Alors, il y eut comme un coup de théâtre. Cet homme à cheveux blancs et
que l'âge paraissait avoir voûté, se redressa tout à coup; ses cheveux
blancs tombèrent comme par enchantement. Le front laissa échapper une
membrane plissée, semblable à celle que les pères nobles portent au
théâtre, et suivit la perruque sur le parquet; les lunettes bleues
prirent le même chemin; sa voix chevrotante devint claire, sonore,
pleine de notes moquantes, et ce personnage ainsi transformé se mit
à rire et dit:--Mais vous ne me reconnaissez donc pas, miss
Ellen?--L'homme gris! s'écria-t-elle.

--Parbleu! dit-il, vous auriez dû le deviner auparavant. Allons, miss
Ellen, allons, c'est encore une partie perdue, et il en faut faire votre
deuil. Elle le regardait, comme la vipère écrasée mais vivante encore,
doit regarder l'homme dont le talon lui a brisé les reins.

--Oh! dit-elle, vous encore, vous toujours!

--Jusqu'à ce que vous m'aimiez, miss Ellen, dit-il. Et il osa fléchir un
genou devant elle, lui prendre une main et la porter à ses lèvres. Elle
se dégagea en rugissant, fit un bon en arrière, sauta sur un poignard
qui se trouvait sur la cheminée et se rua sur lui.--Oh! je te hais!
murmura-t-elle. L'homme gris para le coup, mais pas assez vite pour
empêcher le poignard de lui effleurer le bras et de se teindre de son
sang.--Ah! dit-il en riant, de la haine féroce à l'amour passionné,
il n'y a qu'un pas. Puis il la désarma lestement, ouvrit la fenêtre et
sauta dans le jardin.--Au revoir! dit-il. Miss Ellen s'était affaissée
sur le parquet, rugissante, étouffant de colère. Ou eût dit qu'elle
allait mourir...



XVII


Pour expliquer ce qui s'était passé et ce que miss Ellen n'avait
compris, du reste, que vaguement, tant l'apparition de l'homme gris
l'avait bouleversée, il est nécessaire de nous reporter à ce moment où
un nègre, qui n'était autre que Shoking, avait frappé sur l'épaule de
Jenny l'Irlandaise en lui disant:--Ne crains rien, et suis-moi. Jenny
avait reconnue Shoking à la voix; car, pour le reste, la chose aurait
été tout à fait impossible. La seule chose que Shoking avait conservée
du vieil homme, c'était la manie du _comme il faut_ Un moment gêné dans
son enveloppe de nègre, craignant tout d'abord qu'on ne le prît pour un
domestique, Shoking avait bientôt surmonté cette première impression, et
l'homme gris en lui constellant la poitrine de plaques, de crachats
et de décorations l'avait puissamment aidé à se reprendre au sérieux.
Shoking était vêtu au dernier goût. Simpson, le tailleur à la mode,
avait coupé ses habits, et s'il ne portait au cou le moindre cordon
de commandeur, du moins il avait à la boutonnière de son paletot une
rosette multicolore. La rosette en question distinguait le nègre
Shoking des nègres qui cirent les bottes, et lui donnait tout de suite
l'apparence d'un haut personnage. Il entraîna donc l'Irlandaise qui lui
dit:--Mais où me conduisez-vous?--Tu verras bien, dit Shoking. Il fit
signe à un cab qui passait à vide.--A Rotherithe, dit-il au cabman.
Et il fit monter Jenny et s'assit auprès d'elle. Le cab descendit des
hauteurs de la Cité au pont de Londres, qu'il traversa, gagna le Borough
et prit le chemin de Rotherithe.--Oh! disait Jenny, pendant le trajet,
j'ai peur pour mon enfant!

--En effet, répondit Shoking, tu as raison, ma chère, et tu es dans ton
rôle de mère, mais moi, qui sais bien que l'homme gris n'a jamais promis
sans tenir, je suis rassuré. Ton fils court un grand danger, mais on le
sauvera.

--Mais enfin, dit Jenny, pourquoi me conduisez-vous à Christ's Hospital?
Ce n'est pas là que je dois rester si je veux revoir mon enfant. Et
puis, dit naïvement l'Irlandaise, pourquoi donc vous être ainsi noirci,
Shoking?

--Mais, répondit le néo-nègre, je ne suis pas noirci, c'est ma couleur
naturelle. Regarde plutôt. Et il mouilla son doigt et se mit à
frotter le dos de sa main gauche en ajoutant:--Tu le vois, c'est bon
teint.--Ainsi vous êtes nègre? Mais qui vous a rendu ainsi?

--L'homme gris, afin que mes ennemis ne puissent jamais me reconnaître.

--Et vous resterez ainsi?

--Je le crains; mais, dit Shoking, cette nouvelle condition ne me
déplaît pas. Sais-tu comment je m'appelle?--Shoking, ou lord Wilmot.
--Tu n'y es pas, ma chère Je ne suis plus lord, je suis marquis. Je me
nomme don Christoforo, y Cordova, y Mendès, y Santa-Fe, y Bogota, grand
officier de l'ordre de l'Éléphant blanc, commandeur de l'Aigle jaune
de Lithuanie, grand'croix de celui du Serpent bleu et ambassadeur de la
République de Matamores. Shoking avait dit tout cela gravement, d'une
haleine, en homme qui sait par coeur ses titres et dignités, et, malgré
ses préoccupations maternelles, Jenny ne put s'empêcher de sourire.
Enfin le cab arriva dans Rotherithe et descendit vers la rivière. Un
petit bateau à vapeur chauffait à bord du quai.--C'est là que nous
allons, dit Shoking. Il paya le cab et le renvoya, reprit Jenny par
la main et la fit entrer dans le canot qu'on avait, en les apercevant
détaché du navire. Quelques minutes après, ils étaient à bord.

--Mais vous voulez donc me faire quitter Londres? demanda Jenny avec un
redoublement d'inquiétude. Et mon fils? il faut donc que j'abandonne mon
fils?

--Mais non, dit Shoking, ton fils va venir ici et il partira avec nous.
L'homme gris me l'a promis et quand il promet, il tient.

--Oh! dit Jenny en joignant les mains, que m'importe alors, si mon
enfant est avec moi? Il y avait à bord un capitaine et des matelots,
tous aussi noirs que Shoking. Un pavillon de fantaisie flottait au
grand mât, et le bateau portait à la proue ce mot en lettres d'or.
_Santa-Fé._--J'ai donné un de mes noms à mon navire, dit Shoking.

--Il est donc à vous, demanda l'Irlandaise.

--Oui, ou plutôt à la république, dont je suis ambassadeur. Tu ne vois
donc pas comme on me salue. En effet, le capitaine s'était approché de
Shoking et l'accablait de salamalecs en l'appelant excellence.--Viens,
dit Shoking à Jenny, je vais te conduire dans ta cabine. Comme ils
se dirigeaient vers le grand panneau pour descendre à l'intérieur du
navire, un homme montait sur le pont. Cet homme, c'était John Colden, le
condamné à mort, le libérateur de Ralph, celui que la police de Londres
et les roughs, alléchés par une forte prime, recherchaient inutilement
depuis un mois.--Vous aussi, dit l'Irlandaise, vous êtes ici?

--Oui, répondit John, et ce soir, nous serons à l'abri des colères et
des rancunes de la libre Angleterre.--Mais où allons-nous?--Je ne sais
pas, dit John. Jenny répéta la question en regardant Shoking. Mais
Shoking répliqua:--Je ne le sais pas plus que vous. Mes instructions
sont cachetées et je ne dois les ouvrir qu'en pleine mer. En attendant,
le capitaine a ordre de descendre la Tamise, comme si nous allions en
Hollande.

Jenny attendit environ quatre heures, livrée aux plus vives angoisses.
Malgré l'assurance de Shoking, malgré sa foi dans l'homme gris, elle
tremblait qu'il ne fût arrivé malheur à son fils.

Mais tout à coup, on vit apparaître sur le bord de la rivière un cab
à quatre roues dont les stores étaient baissés.--C'est lui, ce ne peut
être que lui, dit Shoking. Et l'Irlandaise eut un violent battement de
coeur, mais elle espéra...



XVIII


L'Irlandaise attachait un regard avide sur cette voiture qui s'arrêtait
à bord de quai. Tout à coup elle jeta un cri de joie. Un homme venait
d'en sortir, et cet homme tenait un enfant par la main. Bien qu'il n'eût
plus son costume d'écolier de Christ's Hospital, la pauvre mère l'avait
reconnu sur-le-champ et malgré la distance. C'était Ralph! Ralph, encore
vêtu comme à Hyde Park où l'avait conduit la Sirène. Mais quel était cet
homme à cheveux blancs et qui avait l'air d'un vieillard? Le marquis
don Cristoforo, c'est-à-dire le bon Shoking, se pencha à l'oreille
de l'Irlandaise haletante et lui dit:--C'est _lui_. Lui! c'est-à-dire
l'homme gris, l'être bizarre et puissant qui pouvait noircir les uns et
vieillir les autres à son gré. En même temps, Shoking fit un signe
au capitaine, qui donna l'ordre de remettre à l'eau le canot. Ce fut
l'affaire de quelques minutes; mais ces quelques minutes durèrent un
siècle pour l'Irlandaise. Enfin le canot revint et l'homme gris monta à
bord avec l'enfant. Durant le trajet qu'ils avaient fait en voiture,
le maître avait fait avaler à l'enfant quelques gouttes d'une liqueur
contenue dans un petit flacon qu'il avait tiré de sa poche. Ce breuvage
avait détruit l'effet de celui que lui avait donné la Sirène. La mémoire
était revenue à Ralph, et c'était avec un étonnement profond qu'il
s'était vu avec un homme qu'il ne connaissait pas.

Alors l'homme gris, reprenant sa voix ordinaire lui avait dit:--Tu ne me
reconnais donc pas?

--Non, monsieur.--Vous avez la voix de l'homme gris... mais...

--Mais je n'ai plus son visage...--As-tu peur de moi?

--Non, car vous avez l'air bien respectable.

--Alors, écoute-moi... Et l'homme gris lui avait raconté ce qui s'était
passé chez la Sirène et le danger qu'il avait couru de retourner au
moulin.

--Mais, où me conduisez-vous, monsieur? avait encore demandé Ralph tout
frissonnant.

--A bord d'un navire où tu retrouveras ta mère.

L'enfant avait eu confiance, et, comme on le voit, l'homme gris avait
tenu sa parole. Or, tandis que l'Irlandaise pressait son fils sur
son coeur, l'homme gris fit un signe à John Colden, qui se tenait
respectueusement à distance. Le condamné à mort si miraculeusement sauvé
de l'échafaud s'approcha.--Regardez bien tous trois, dit alors l'homme
gris, et écoutez-moi. Il étendait la main vers le sud-ouest, leur
montrant l'horizon à travers cette forêt de mâts qui couvrait la Tamise.

--Dans quelques heures, leur dit-il, vous serez en pleine mer et hors
de portée du canon britannique. Alors, au milieu des brumes vous
verrez apparaître un rocher qui, à fleur d'eau d'abord, grandira et se
découpera sur le bleu du ciel. Puis, approchant encore, vous verrez
une ville sur ce rocher, et cette ville c'est Calais. Calais, c'est la
France; c'est le commencement de cette terre où les fils de l'Irlande
trouvent des frères, où les catholiques peuvent entrer, le front haut,
dans leur église. C'est là que vous allez!--Vive la France! s'écria
Shoking.

L'homme gris s'adressa alors à lui:--Toi, lui dit-il, tu n'iras pas
jusque-là.--En route, lorsque vous aurez doublé le château de Douvres,
vous rencontrerez certainement le bateau à vapeur qui fait le service
des dépêches. Hélez-le et stoppez; tu quitteras le _Santa-Fé_ et tu
passeras à bord de ce steamer.--Et je reviendrai? demanda Shoking.

--Sans t'arrêter; j'ai besoin de toi.

--Mais, dit la pauvre Irlandaise, ne reviendrons-nous jamais, nous?

--Vous reviendrez quand l'heure du triomphe aura sonné pour notre cause,
et quand votre fils, devenu homme, pourra commander à nos frères. Et il
embrassa avec effusion l'Irlandaise, l'enfant, John Colden, et, prenant
Shoking à part:--En quittant le navire, tu remettras au capitaine les
instructions cachetées que je t'ai remises.--Il saura ce qu'il doit
faire de la mère et de l'enfant. Quant à toi...

--Moi, je reviendrai, dit Shoking.

--Sans doute, et je te rendrai ta couleur.

Shoking tressaillit.--Puisque j'ai pu te rendre noir, je te referai
blanc quand il me plaira.

--Mais c'est donc ma mort que vous voulez, maître? dit Shoking avec
effroi, puisque les roughs...

--Un seul était dangereux, John; mais comme il sera pendu dans quelques
jours, tu n'as rien à craindre de lui. Puis l'homme gris ajouta en
riant:--Conviens plutôt que tu regrettes déjà ton marquisat et tes
décorations... Shoking soupira. L'homme gris avait touché juste.

--Mais, dit-il, pour consoler le vaniteux bonhomme, tu redeviendras lord
Wilmot et on t'appellera Votre Honneur.

--Soit, dit Shoking. Et maintenant, maître, quelle nouvelle besogne
entreprendrons-nous?

--Nous pendrons mistress Fanoche, qui a bien mérité son sort.--Ma foi,
oui, dit Shoking.

--Adieu... au revoir... dit encore le maître en pressant une dernière
fois les mains de l'Irlandaise. Puis il sauta dans le canot qui le
ramena au quai. Alors la cloche du steamer se fit entendre, le capitaine
monta sur son banc de quart, un jet de fumée s'échappa de la cheminée,
la vapeur siffla et le _Santa-Fé_ leva l'ancre et fendit de son hélice
les flots noirs de la Tamise. Debout sur la rive, l'homme gris le suivit
des yeux jusqu'à ce qu'il eût disparu derrière les docks. Alors un
sourire vint à ses lèvres.

--Maintenant que le chef futur de l'Irlande est en sûreté, dit-il,
à nous deux, miss Ellen!... Tu me hais trop pour ne pas m'aimer un
jour!...



XIX


C'était, on le devine, après avoir conduit Ralph à bord du _Santa-Fé_
et après le départ de ce steamer que l'homme gris était allé chez miss
Ellen. On sait ce qui s'était passé entre elle et lui. L'homme gris
avait ensuite sauté dans le jardin par la fenêtre, gagné la petite
porte, et arrivé dans la rue, il était monté dans un cab en disant au
cocher:--Mène-moi à Saint-Gilles. Il était jour encore, mais la nuit
approchait.

A Londres,--c'est un phénomène qui se renouvelle tous les jours--vers
dix heures du matin, le brouillard s'éclaircit; parfois un rayon de
soleil luit au travers et, jusqu'à trois ou quatre heures du soir, les
Anglais peuvent dire alors, eux qui ne sont pas difficiles, que le temps
est beau. Vers quatre heures le brouillard commence à s'étendre sur
la Tamise; puis le fleuve disparaît peu à peu, et le brouillard monte,
estompant les piles des ponts, noyant les maisons qui sont au bord de
l'eau; et, montant toujours, il se répand dans la ville, qui allume
alors précipitamment ses réverbères. Plus la journée a été claire, plus
le soir devient brumeux. Quelquefois, en décembre, le brouillard arrive
à une telle densité que les voitures cessent tout à coup de circuler, et
que des policemen parcourent les rues, armés de torches, pour indiquer
leur chemin aux passant égarés. Ainsi il arriva ce soir-là.

A peine la nuit fut-elle venue, que le cabman, soulevant la petite
trappe, cria à l'homme gris:--Je n'ose plus avancer.--Eh bien! arrête,
je vais descendre. Et, en effet, l'homme gris descendit, mit une
demi-couronne dans la main du cabman, et continua sa route à pied, se
disant:--Maintenant que je ne suis plus dans Belgrave square, je n'ai
pas peur qu'on coure après moi.

Les voitures, en effet, avaient tout à coup cessé de rouler. L'homme
gris, qui cheminait dans le brouillard, s'orientant comme s'il eût
été en plein jour, remonta vers Piccadilly sans hésitation, traversa
Leicester square et gagna, en moins de vingt minutes. Soho square
d'abord et ensuite la place des Sept Quadrants, qui s'ouvre au beau
milieu du quartier Saint-Gilles. Une lumière brillait à une fenêtre du
troisième étage d'une maison. Cette lumière, un signal sans doute,
était posée au bord de la croisée, contre la vitre, et, au travers du
brouillard, ressemblait à un charbon perdu dans les cendres. L'homme
gris posa deux doigts sur sa bouche et fit entendre un coup de sifflet.
Aussitôt la lumière disparut. Alors l'homme gris s'approcha de la porte
et attendit qu'elle s'ouvrit. Deux minutes s'écoulèrent, puis un pas
se fit entendre dans le corridor et, la porte ouverte, une voix d'homme
demanda:--Êtes-vous celui qu'on attend?--Pardieu! répondit l'homme gris.
Bonjour, monsieur Bardel. M. Bardel, on s'en souvient, était ce gardien
chef de Bath square qui avait aidé à l'évasion de Ralph et qui, depuis
longtemps, était gagné à la cause irlandaise. L'homme gris le prit par
le bras.--Y a-t-il longtemps que vous êtes ici? lui demanda-t-il.

--A peine un quart d'heure.--Vous venez de la prison?--Oui--Que s'y
est-il passé?

--Dame! ce que nous avions prévu. Le gouverneur s'impatiente: mais il
a si grande confiance en M. Simouns...--M. Simouns, c'est moi, fit gris
l'homme en riant.

--Si grande confiance, qu'il a l'intention, poursuivit M. Bardel d'un
ironique, de lui confier une autre mission, aussitôt que l'enfant aura
été réintégré au moulin.

--Ah! ah! Quelle est cette mission?

--De retrouver ce bandit introuvable qu'on appelle l'homme gris. Et M.
Bardel se mit à rire de nouveau.

--Alors, dit l'homme gris, ce bon gouverneur s'impatiente, mais il ne
désespère pas?

--Ma foi! non. En revanche, le clergyman ne voyant rien venir a perdu
courage.--Ah! ah!

--Et il a couru chercher son patron, le révérend Peters Town.--Et
celui-ci est venu?--Il est arrivé trois quarts d'heure après, furieux,
blême, hors de lui. Mais le gouverneur l'a calmé en lui disant:

--M. Simouns est un homme prudent, si, l'enfant enlevé, il ne l'a pas
amené ici directement, c'est qu'il avait vent que les fenians rôdaient
autour de la prison et méditait un coup de main.

--Ah! ah! il a dit cela? Et le révérend s'est résigné à attendre?

--Oui. Il est à Cold Bath field, toujours dans le parloir du gouverneur.

--Eh bien! dit l'homme gris, allons à Cold Bath field. Il m'est venu une
bien belle idée et je la vais mettre à exécution, la brume aidant.

--Que comptez-vous faire? demanda monsieur Bardel.--Vous allez voir. Et
il le prit par le bras.

--Quel brouillard! dit M. Bardel, nous retrouverons-nous?

--Parfaitement. Je vois dans le brouillard comme en plein jour. Et
l'homme gris, sans se tromper une seule fois, eut amené en moins d'une
demi-heure M. Bardel à la porte de la taverne de la justice, laquelle,
on le sait, est en face de la prison de Cold Bath fields.--Entrons,
dit-il, j'ai un mot à écrire. Il tira un carnet de sa poche et ils
entrèrent dans la taverne qui était à peu près déserte. Alors l'homme
gris écrivit le billet suivant:

  «L'enfant est en sûreté. Mais, impossible de
  le conduire à Bath square avant demain. Les
  Irlandais sont sur pied.

  SIMOUNS.»

--Vous allez porter cela au gouverneur, en lui disant que c'est un
commissionnaire qui vous l'a remis. M. Bardel prit le papier et l'homme
gris demanda un grog au gin.



XX


Cependant, comme M. Bardel se dirigeait vers la porte de la taverne,
l'homme gris le rappela:--Un mot encore. Si, par impossible, le
révérend Peters Town, reprit le maître, n'était plus à Bath square, vous
prendriez un prétexte pour repartir et vous viendriez me le dire.--Oui,
fit M. Barbel. Et il sortit.

L'homme gris but son grog à petits coups; puis il se mit à promener son
regard investigateur et calme autour de lui. La taverne, nous l'avons
dit, était à peu près déserte. Pourtant, un homme enveloppé dans un
large carrik, et la tête couverte d'un chapeau ciré, était assis
auprès du comptoir et causait, en buvant une pinte d'ale avec le land
lord.--Oui, mon cher, disait cet homme, qui n'était autre qu'un cabman,
c'est un triste métier que le nôtre par les brouillards de l'hiver. Me
voici à rien faire pour toute la nuit, et je ne peux même pas ramener
ma voiture au loueur à qui, cependant, il faudra que je paye une
demi-guinée pour la journée et une couronne pour la nuit, prix de
location du cab et du cheval.

--Bah! répondait le land lord, quelquefois, vers minuit, le brouillard
s'éclaircit et on y voit à se conduire. Nous autres, oui, dit le cabman,
mais cela ne donne pas confiance à la pratique, qui préfère rentrer chez
elle à pied, en se faisant accompagner par un policeman ou un watchman,
plutôt que de s'exposer à un accident. Pendant ce temps, la location
court, le cheval mange, et il n'y a pas de pain à la maison, et j'ai une
femme et quatre enfants. L'homme gris ne perdait pas un mot de ce que
disait le pauvre diable.--Hé! cabman! lui dit-il en lui faisant un petit
signe. Le cabman s'approcha.--Veux-tu boire un grog, poursuivit l'homme
gris et causer un brin? J'ai dans l'idée que tu ne t'en repentiras pas.
L'homme gris avait l'air d'un parfait gentleman. Son invitation flatta
le cocher, qui s'empressa d'accepter et porta sa pinte à moitié vide sur
la table devant laquelle était assis son amphitryon de hasard. Sur un
signe de l'homme gris, le land lord apporta deux grogs, et alors le
premier, baissant la vois, dit au cabman:--Tu n'es donc pas content?

--Comment voulez-vous que je sois content? répondit le pauvre cocher; il
faudra que je paye demain matin dix-huit schillings à mon loueur, et je
n'ai pas fait deux couronnes de recette aujourd'hui?

--Je vais te proposer un marché, et je crois que ce marché sera pour toi
une bonne affaire, reprit l'homme gris.

--De quoi s'agit-il? fit le cabman en ouvrant de grands yeux avides.

--Voici d'abord une livre, dit l'homme gris. Et il mit un souverain d'or
dans la main du cocher stupéfait. Puis il continua:--Tel que tu me vois,
j'ai fait un pari. Le pari est la chose la plus commune en Angleterre.
On parie sur tout, à propos de tout, depuis le turf d'Epsom jusqu'aux
caves mystérieuses où ont lieu les combats de coqs. Un Anglais, rough
ou gentleman, qui ne parie pas, n'est pas un Anglais. Le cabman attendit
donc avec calme que l'homme gris s'expliquât. Celui-ci reprit:--J'ai
parié de me déguiser en cabman et de conduire une voiture jusqu'à
Hampsteadt, sans me tromper une seule fois dans mon chemin, malgré le
brouillard.--C'est impossible, dit le cabman.

--Si c'est impossible, je perdrai mon pari, dit l'homme gris avec
un flegme tout britannique. Mais voici ce que je te propose. Je vais
déposer ici, entre les mains du land lord une somme de cent livres,
comme caution de ta voiture et de ton cheval. Où sont-ils?--Dans la
cour, sous un hangar. J'ai débridé le cheval, et il tire un brin de
paille.--Bon, je continue. En même temps, je te donnerai dix livres
pour toi, et j'emmènerais ton cab, et tu me donneras ton carrik, et ton
chapeau ciré.--Tope! dit le cabman, cela me va.

En ce moment, la porte de la taverne s'ouvrit, et M. Bardel entra. Il
vint droit à l'homme gris, et, se servant de cet idiome irlandais que
les Anglais ne comprennent pas:--Le révérend est toujours à Bath square,
dit-il, et il est rayonnant depuis que je lui ai remis le billet. Mais
il veut s'en aller; il a dit au gouverneur qu'il reviendrait demain
matin, mais qu'il lui fallait absolument rentrer chez lui, dans Elgin
Crescent, car il a laissé une personne toute seule dans sa maison.

--Et il a demandé un cab, n'est-ce pas?--Oui, et je suis sorti pour
lui en chercher un, mais je doute que j'en puisse trouver.--Vous vous
trompez, mon cher Bardel, dit l'homme gris.

Le cabman, qui n'entendait pas un mot de cette conversation, attendait
avec une certaine anxiété la réalisation des promesses mirifiques du
gentleman. Alors l'homme gris tira de sa poche un portefeuille, et de
ce portefeuille une liasse de banknotes; puis il appela le
landlord.--Master, lui dit-il, si demain à midi, je ne suis pas revenu
ici avec la voiture et le cheval de ce brave homme, vous lui remettrez
cet argent. Le land lord, qui avait assisté au marché, ne témoigna aucun
étonnement. Il prit les banknotes et les serra dans le tiroir de son
comptoir. Il n'y avait que M. Bardel qui ouvrait de grands yeux.--Viens
me mettre en possession de ta voiture, ajouta l'homme gris, qui donna
au cabman dix souverains d'or. Cachez-vous, M. Bardel. Et tous trois
sortirent par une porte qui était dans le fond de la taverne et qui
ouvrait sur la cour.

Là, M. Bardel, de plus en plus étonné, vit l'homme gris endosser le
carrick et coiffer le chapeau du cabman, monter sur le siége et prendre
en main le fouet et les rênes; et, quand le cab fut sorti de la cour,
l'homme gris lui dit:--Maintenant, allez dire au révérend que vous avez
trouvé un cab.

Le cocher, devenu rentier, rentra dans la taverne, et le cabman
improvisé rangea son véhicule à la porte même de la prison. Le
brouillard était si épais que, tandis que M. Bardel pénétrait de nouveau
dans la prison, l'homme gris se dit:--Je puis bien le mener à Spithe
fields, ce bon révérend, il croira, tant il fait noir, que nous allons à
Elgin Crescent.



XXI


En effet, le révérend Peters Town, qui était arrivé à Bath square plein
d'agitation, s'était calmé en lisant le billet apporté par M. Bardel et
signé _Simouns_. La raison mise en avant par le prétendu agent de police
était si plausible, si naturelle, que le révérend ne douta pas un seul
instant de la véracité de cette assertion. Car, les Irlandais devaient
avoir organisé à l'entour de Bath square, un véritable cordon humain
qui aurait empêché l'enfant d'y entrer. M. Simouns était donc un habile
homme, en cachant son prisonnier et en attendant au lendemain pour le
reconduire au moulin, renforcé d'une escouade tout entière de policemen.
Du moins, telle fut l'opinion émise par le gouverneur de Cold Bath
fields, et cette opinion fut si bien partagée par le révérend Peters
Town que celui-ci dit-alors:--Je n'ai plus rien à faire ici et je vais
rentrer chez moi.

--Mais, mon révérend, lui dit le gouverneur, comment allez-vous pouvoir
vous en aller? Peters Town, qui était arrivé avant que le brouillard
n'eut interrompu la circulation des voitures, trouva la question
bizarre. M. Bardel, qui assistait à l'entretien, dit à son tour:--Il
est difficile, par le brouillard qu'il fait, de trouver son chemin,
monsieur.

--Et une voiture, dit le gouverneur. Cependant on va essayer de vous
en trouver une.--J'y vais, dit M. Bardel, enchanté de pouvoir aller
raconter à l'homme gris l'effet produit par la lettre.

On sait ce qui s'était passé dans la taverne. Dix minutes après, M.
Bardel revint et annonça qu'il avait un cab et que ce cab était à la
porte. Alors Peters Town dit au gouverneur:--Vous vouliez m'offrir
l'hospitalité, je vous la demande pour mon secrétaire. Et il montrait
le clergyman, à qui il dit:--Vous allez rester ici, mon ami, et demain,
aussitôt que M. Simouns aura amené l'enfant, vous viendrez me prévenir.
Puis il fit ses adieux au gouverneur et suivit M. Bardel, ne se doutant
guère que le cabman à qui il allait avoir affaire, était l'homme qu'il
s'était juré de faire pendre à la porte de Newgate. Lorsque Peters
Town fut dehors, il s'aperçut, en effet, que le brouillard était d'une
extrême densité.--Hé! hé! dit-il au cabman, immobile sur son siége,
pourrez-vous marcher par ce brouillard?--Certainement, Votre Honneur,
répondit le prétendu cabman. Votre Honneur n'a qu'à monter. Où
allons-nous?--A Notting hill, dans Elgin Crescent.--_All reight_! dit le
cabman.

L'homme gris fit un appel de rênes, donna un coup de langue, et rendit
la main à son cheval.

Pendant un grand quart d'heure, le révérend, absorbé par sa joie de voir
enfin l'enfant en son pouvoir,--car il le croyait plus fermement que
jamais aux mains de M. Simouns,--le révérend, disons-nous, ne fit pas la
moindre attention au chemin parcouru. D'ailleurs, à Londres, où toutes
les rues se ressemblent, il est impossible de se reconnaître par une
nuit de brouillard. Le cab roulait rapidement. Cependant à un certain
moment, l'attention du révérend fut éveillée. Le cab passait sur une
large place qui était très-éclairée, et il se demanda si le cabman ne
se trompait pas. Il frappa donc au guichet; le cabman souleva la petite
trappe, et demanda ce qu'il voulait.--Ne vous trompez-vous pas? lui dit
le révérend. Il me semble que nous sommes dans Leicester square, ce qui
serait tout à fait l'opposé de notre direction.

--C'est Votre Honneur qui se trompe, dit le cabman. Nous sommes dans
Sussex square, Kinsington gardens.--En ce cas c'est différent, dit le
révérend Peters Town en se replongeant dans sa rêverie. Le cab entra
dans des rues désertes et mal éclairées. Tout à coup il s'arrêta. Alors
Peters Town se pencha en dehors pour savoir ce dont il s'agissait. Il
vit la devanture d'un public-house au travers des rideaux rouges duquel
passait une clarté douteuse. Le cabman descendit.

--Je prie Votre Honneur de m'excuser, dit-il, et de me permettre de
boire un verre de gin. Et il entra dans le public-house. Il s'écoula
deux minutes, puis le cabman sortit et remonta sur son siége. Mais le
révérend ne s'aperçut pas que deux hommes étaient sortis avec lui, et
que ces deux hommes se cramponnaient aux sangles qui supportaient le
cab, lequel repartit aussitôt, ayant sa cargaison ainsi doublée. Le cab
s'arrêta une seconde fois. Les réverbères n'étaient plus visibles, et
il sembla au révérend qu'il était au milieu d'une immense plaine
blanchâtre.

--Mais où diable sommes-nous? se dit-il alors, pris d'une vague
inquiétude, et il appela le cabman et répéta sa question tout
haut.--Nous sommes arrivés, dit celui-ci.--A Notting hill?

--Oui, Votre Honneur.

--C'est bizarre, murmura le révérend, mais je ne me reconnais pas.

Cependant, il ouvrit les volets du tablier de bois du cab et mit pied
à terre. Mais alors son inquiétude redoubla. D'abord il vit deux hommes
près de lui; ensuite, il eut beau chercher des maisons, il n'en aperçut
point. Enfin, il entendit un bruit sourd auquel il ne put se tromper.
C'était le bruit de la Tamise roulant au-dessous du brouillard, et au
lieu d'être à Notting hill, il était sur un des ponts de Londres.

--Je vous disais bien que vous vous trompiez, cabman! dit-il avec
colère.--Non, Votre Honneur. Et le cabman se mit à rire; puis il mit
deux doigts sur ses lèvres et fit entendre un coup de sifflet. Aussitôt,
au bruit sourd du fleuve se mêla un autre bruit, celui de deux avirons
qui frappaient l'eau avec une régularité cadencée.--Mon révérend, dit
alors le cabman, j'avoue que je vous ai un peu détourné de votre chemin
mais je savais combien vous désiriez voir un homme dont vous avez
beaucoup entendu parler, et que vous vous proposiez même de faire
pendre. A ces mots, le révérend tressaillit et recula stupéfait. Et le
cabman se mit à rire de nouveau.

--J'ai l'honneur, dit-il, en me présentant moi-même, de vous présenter
l'homme gris. Le révérend étouffa un cri et voulut reculer et fuir.
Mais les deux hommes qui s'étaient accrochés au cab, à la porte du
public-house, où le prétendu cabman avait bu un verre de gin,
se placèrent résolument devant lui, et lui mirent la main sur
l'épaule:--Vous êtes notre prisonnier, Votre Honneur, ricana l'homme
gris. On entendait toujours le bruit des avirons qui battaient l'eau,
et ce bruit devenait de plus en plus distinct, preuve qu'une barque
approchait.



XXII


Si un abîme se fût entr'ouvert sous les pas du révérend Peters Town,
il n'eut certes pas éprouvé une plus violente épouvante. Ces hommes
austères, de moeurs ascétiques, fanatisés par leur ambition, et qui vont
droit à leur but mystérieux sans jamais s'arrêter, sont sujets à ces
terreurs soudaines. Le révérend qui avait juré la perte de l'homme
gris et de tous ceux qui servaient l'Irlande, se fit sur-le-champ ce
raisonnement:--De chasseur, je suis devenu gibier, de vainqueur, vaincu.
Si j'avais tenu cet homme, en mon pouvoir, j'aurais été sans pitié. Il
me tient et il va me tuer, c'est son droit. Le pont était désert, la
nuit épaisse, le brouillard, noyait jusqu'à la clarté des réverbères, et
le révérend Peters Town était entouré de trois hommes dont un seul eût
suffi pour le réduire à l'impuissance. La peur rend muet. Le révérend ne
prononça donc pas un mot, il ne fit pas un geste. Comme une victime, il
attendit que ses bourreaux frappassent.

--Votre Honneur m'excusera, dit alors l'homme gris, si je prends
quelques petites précautions. Et, avec une adresse de jongleur indien,
il passa au cou du révérend un cordon de soie qu'il suffisait de serrer
pour l'étrangler. En même temps, il dit à l'un des deux hommes recrutés
dans le public house:--Mets à Son Honneur les gants que je t'ai donnés.

--Ils vont m'étrangler, puis me jeter dans la Tamise pensait le
révérend, dont la gorge crispée n'aurait pas même pu laisser passer
un gémissement ou un cri. Le complice de l'homme gris tira alors de sa
poche non point des gants, mais un instrument des plus vulgaires, sans
lequel le bon gendarme français voyage rarement, et qu'on appelle une
paire de menottes. En dix secondes, le révérend eut un cordon au cou,
les mains attachées, et, par excès de précaution, on lui passa une
ficelle autour des chevilles, de façon à lui ôter le libre usage de ses
jambes. Tous ces préparatifs, au lieu de compléter la sinistre épouvante
qui s'était emparée du révérend, produisirent l'effet contraire. Dans
son cerveau affolé, une lueur d'espoir brilla tout à coup.--S'ils
voulaient me tuer, pensa-t-il, ils se seraient bornés à m'étrangler et
à me jeter par dessus le parapet. Non, ils veulent me garder prisonnier.
Ce qui semblait venir à l'appui de cette opinion, c'était le bruit
d'avirons qui retentissaient sur le fleuve, et qui vint tout à coup
mourir au-dessous du pont. Alors l'homme gris dit au révérend:--Votre
Honneur sera plein d'indulgence, et comprendra que nous ne voulons pas
qu'il nous échappe. Dès lors, le révérend fut fixé. On en voulait à
sa liberté, non à sa vie.--Seulement, ajouta l'homme gris qui tira un
poignard de dessous son carrick, Votre Honneur comprendra que si le
moindre cri lui échappait, je serais contraint de lui enfoncer ce jouet
dans la gorge. Peters Town eut enfin un geste de résignation. Du moment
où on lui laissait la vie, rien n'était désespéré, ni même perdu. Les
hommes comme lui ne renoncent jamais à prendre leur revanche tôt ou
tard.

Alors l'homme gris se pencha sur le parapet et siffla de nouveau. Un
coup de sifflet monta, en réponse au sien, des profondeurs de l'abîme
perdu dans le brouillard.--Parfait! murmura celui que Shoking appelait
le _maître_. Et il s'adressa encore au révérend:--Nous allons vous faire
suivre un petit chemin qui va vous paraître périlleux, dit-il. Mais
Harris est un robuste compère, et il ne vous lâchera pas. Ainsi ne
craignez rien. Malgré l'obscurité, Peters Town, qui commençait à
respirer, put voir alors un des deux hommes le plus grand et celui qui
paraissait le plus robuste dérouler une corde à noeuds qu'il portait à
la ceinture, puis fixer cette corde par un bout à la balustrade de fer
du pont.--Nous vous avons ainsi ficelé, mon révérend, continua l'homme
gris, moins dans la crainte que vous nous échappiez que dans celle que
vous ne vous débattiez et, paralysant nos mouvements, nous empêchiez de
descendre librement. Sur ces mots il fit un signe à celui qu'il venait
d'appeler Harris. Celui-ci prit Peters Town dans ses bras, l'enleva de
terre, le chargea sur son dos, enfourcha le parapet du pont, et, comme
si son fardeau eût eu la légèreté d'un coussin de plumes, il se mit
à descendre lestement le long de la corde à noeuds qu'il tenait d'une
main, tandis que son autre bras soutenait le révérend, ivre de cette
terreur que le vide procure.

Penché sur le parapet, l'homme gris suivit des yeux cette grappe humaine
qui descendait et finit par se perdre dans le brouillard. Il avait la
main sur la corde tendue par le poids, et ce ne fut que lorsque cette
corde se détendit qu'il comprit que Harris et le révérend avaient touché
la barque verticalement placée en dessous. Le second des deux hommes
recrutés dans la taverne était demeuré auprès de lui.--Tu as été cocher?
lui dit-il.--Oui, maître.--Alors tu vas reconduire le cab à la taverne
de la Justice, auprès de Bath square. Ce disant, l'homme gris enjamba
la parapet à son tour, et se laissa glisser le long de la corde. Deux
minutes, après, il touchait, lui aussi, le fond d'un de ces longs
bateaux plats qui circulent par centaines sur la Tamise. Harris et son
prisonnier, ainsi que l'homme qui, au coup de sifflet, avait détaché
l'embarcation du rivage, s'y trouvaient.

--Mon révérend, dit l'homme gris, vous devez avoir sur vous un ordre
écrit et signé par le lord chief Justice, en vertu duquel il vous est
possible de mettre en réquisition autant de policemen et de magistrats
de police qu'il vous plaira. Peters Town ne répondit pas.--Fouille
monsieur, ordonna l'homme gris à Harris. Celui-ci plongea ses mains dans
les vastes poches de la longue redingote du prête anglican, et il en eut
bientôt retiré un portefeuille qu'il remit à l'homme gris.--C'est bien,
murmura celui-ci, nous vérifierons cela tout à l'heure. En route! Et, il
fit un signe au batelier dont les avirons tombèrent aussitôt à l'eau.



XXIII


Où conduisait-on le révérend Peters Town? Voilà ce qu'il n'aurait pu
dire, et ce que le marinier, qui était arrivé sous le pont avec la
barque, ne sut que lorsque l'homme gris lui eût dit un mot à l'oreille.
Mais comment le marinier était-il venu? Comment, enfin, l'homme
gris, qui ne songeait nullement deux heures auparavant à s'emparer du
révérend, avait-il trouvé dans une taverne deux Irlandais prêts à lui
prêter main forte? C'est ce que nous allons expliquer d'un mot.
Depuis qu'il était en relations avec l'abbé Samuel et les autres chefs
Irlandais, l'homme gris s'était servi rarement de ce signe mystérieux
qui disait qu'il était chef aussi. Il s'était presque toujours contenté
de John Colden, de Shoking et de quelques autres pour auxiliaires. Mais
il savait bien que les deux cent mille fenians qui sont répandus dans
Londres, un peu partout, obéissent quand même, ensemble ou isolément,
à quiconque leur prouve son autorité. L'homme gris, vêtu en cocher,
laissant le cab dans la rue, était donc entré dans un public-house de
Newport Street où il savait qu'il trouverait des Irlandais. Personne ne
fit attention à lui, quand il s'approcha du comptoir. Mais lorsqu'il
eut demandé du gin avec un fort accent irlandais, deux hommes qui se
trouvaient dans un coin de la taverne levèrent aussitôt la tête.
Alors l'homme gris leur fit ce signe de croix bizarre qui, trois mois
auparavant, lui avait instantanément soumis l'homme en guenilles qui
s'appelait John Colden.

Soudain, ces deux hommes jetèrent quelques pence sur la table et
s'approchèrent du prétendu cocher. Celui-ci leur dit en patois
irlandais:--Voulez-vous me suivre; j'ai besoin de deux frères?--Parle
et ordonne, répondit l'un qui était une sorte de géant.--Comment te
nommes-tu?--Harris.--Et toi?--Michaël.--C'est bien. Accrochez-vous au
cab que je conduis. Dans le cab est un des ennemis les plus mortels
de l'Irlande. C'était ainsi qu'il avait trouvé Harris et son compagnon
prêts à faire tout ce qu'il ordonnerait. En route, Harris, juché sur le
marche-pied, avait pu causer tout bas avec l'homme gris, qui lui avait
donné de minutieuses instructions et remis une corde à noeuds, qu'il
portait enroulée autour de son corps. Le pont sur lequel le cab s'était
arrêté était le pont de Westminster. Or, il y avait chaque nuit, depuis
que l'homme gris était allé chez miss Ellen par le souterrain percé à
fleur d'eau, il y avait, disons-nous, une barque et un Irlandais qui
attendaient sur la rive droite, tout auprès de la taverne de Queen's
Elizabeth. L'Irlandais avait ordre de venir attendre sous le pont, si
jamais il entendait le coup de sifflet convenu. On le voit, l'homme gris
n'avait pas eu de grands préparatifs à faire pour s'emparer de Peters
Town. Maintenant, où allait-il le conduire? C'est ce que le révérend
ignorait. La nuit était si noire qu'il n'aurait pu dire, du reste, en
quel endroit de Londres, et sous quel pont il avait été embarqué de
cette façon singulière. Tout ce qu'il put comprendre, c'est que la
barque descendait le fleuve, au lieu de le remonter, ce qui était
facile, en prenant garde aux coups d'avirons très espacés et à la
rapidité avec laquelle on marchait. L'enlèvement de Peters Town avait
été, comme on le voit, tout à fait improvisé. L'homme gris n'avait donc
pas, tout d'abord, songé à l'endroit où il le conduirait. Mais, tandis
que Harris descendait le long de la corde à noeuds, ayant le révérend
sur ses épaules, il lui était venu une idée. Il s'était souvenu de cette
péniche où parfois les vagabonds se réfugiaient la nuit, et dont Shoking
lui avait parlé.

La barque descendit donc rapidement, passa sous le pont de Waterloo,
puis sous celui des Moines-Noirs, s'embarrassa un moment au milieu de la
véritable petite flottille de canots qui obstrue une des arches du
pont de Londres, et, toujours glissant au travers du brouillard, vint
accoster, au bout de quelques minutes, la grosse péniche du marchand de
chevaux, Manning. Shoking avait raconté à l'homme gris tous les détails
de sa captivité dans la péniche; ce qui faisait que ce dernier, sans
avoir jamais mis les pieds sur le ponton, en connaissait tout les
aménagements intérieurs. Il savait que le ponton avait une cale qui se
fermait extérieurement et que c'était dans cette cale que l'Écossais
avait cru voir le diable, en voyant Shoking métamorphosé tout à coup en
nègre. Pendant tout le trajet, le révérend n'avait pas dit un seul
mot. Résigné en apparence, il couvait au fond de son âme tortueuse des
tempêtes de fureur.

Mais, en revanche, l'homme gris lui avait conté une foule de choses,
comme, par exemple, la comédie jouée par le prétendu M. Simouns qui, au
lieu de reconduire Ralph en prison, l'avait mené à bord d'un navire qui,
maintenant, était en pleine mer et hors de portée des canons anglais. Et
le révérend, réduit à l'impuissance, se disait:--Cet homme qui, jusqu'à
présent, s'est montré plus fort que nous, cet homme vient de commettre
une faute impardonnable, la faute de ne pas me jeter à l'eau. Garrotté
comme je le suis, je me serais noyé, et il aurait un ennemi implacable
de moins. Je suis son prisonnier, j'ignore même ce qu'il veut faire
de moi, mais il n'est prisonnier qui ne s'évade ou ne soit délivré, et
alors...

En ce moment, le révérend Peters Town n'était plus dominé par sa haine
religieuse: il ne jurait plus, in petto, la perte de l'homme gris, parce
que celui-ci servait la cause de l'Irlande. Non, il haïssait l'homme
gris parce que celui-ci l'avait humilié et joué. Donc la barque accosta
la péniche.

Sur un signe de l'homme gris, Harris, qui était d'une force
proportionnée à sa taille, prit le révérend dans ses bras et monta
le premier sur le pont, en s'aidant d'un bout de corde qui pendait à
babord. L'homme gris le suivit.--Écoute, lui dit-il alors, je vais te
donner une haute mission.--Je suis prêt, dit Harris.--Tu vas être le
gardien d'un homme plus dangereux pour l'Irlande que tous les beaux
parleurs qui braillent au parlement. Et ils descendirent dans le faux
pont, poussant devant eux le révérend.



XXIV


L'homme gris, une fois dans le faux-pont, jugea inutile de demeurer plus
longtemps dans l'obscurité. Il tira de sa poche une boîte d'allumettes
et un rat de cave, et soudain une clarté permit au révérend de voir
enfin à l'aise le visage de cet homme avec qui il luttait dans l'ombre
depuis longtemps, et au pouvoir de qui il se trouvait en ce moment.
L'homme gris, on s'en souvient, avait dépouillé, chez miss Ellen,
le front ridé et les cheveux blancs du prétendu M. Simouns. Il était
redevenu l'homme jeune, élégant de tournure et beau de visage, qui avait
juré que la fille de lord Palmure l'aimerait tôt ou tard. Aussi, le
révérend le regarda-t-il avec avidité, comme pour graver à jamais ses
traits dans son souvenir. Et il se disait, tandis que les préparatifs
de sa captivité commençaient:--J'aurai ma revanche quelque jour, et je
l'aurai terrible.

Ces préparatifs, dont nous parlons, étaient d'une extrême simplicité.
Sur l'ordre de l'homme gris, l'Irlandais Harris fourra son mouchoir
en guise de bâillon dans la bouche de Peters Town, qui n'opposa aucune
résistance. Ensuite, il lui lia plus solidement les jambes. Après quoi,
il le descendit dans la cale et l'y coucha sur le dos. Puis il remonta,
après que l'homme gris se fût assuré que la cale n'avait aucune issue.
Alors, ce dernier ferma le panneau, et dit à Harris:

--Tu vas rester ici. Je t'enverrai des vivres dans une heure. Sous aucun
prétexte, ne quitte la péniche; au nom de l'Irlande, tu me réponds de
ton prisonnier. Harris s'inclina.

--Cependant, dit-il, il faut tout prévoir.--Il y a souvent des vagabonds
qui viennent coucher ici.

--Tu les assommeras, s'ils ne veulent pas s'en aller.

--Ce n'est pas cela, fit Harris. Il arrive que les policemen de la
rivière viennent quelquefois visiter la péniche et emmènent à bord du
_Royalist_ tout ce qu'ils trouvent. Si cela arrivait, que ferais-je?

--Tu étranglerais ton prisonnier avant qu'ils ne fussent montés à
bord.--C'est bien, dit Harris, je ferai comme vous me l'ordonnez. Et il
se coucha dans l'entrepont, juste au-dessus du panneau qui fermait la
cale, devenue la prison du révérend Peters Town.

L'homme gris monta sur le pont, après avoir remis un rat-de-cave à
Harris, et se laissa glisser ensuite, le long de la corde, dans la
barque où l'autre Irlandais l'attendait.--Où allons-nous? demanda
celui-ci en poussant au large.--Nous remontons au pont de Londres et
ensuite à la gare de Cannons-street. L'Irlandais se mit à nager avec
vigueur et la barque glissa de nouveau sur la Tamise.

Alors l'homme gris tira sa montre, une montre à répétition, et la fit
sonner. Il était dix heures moins le quart. Or l'homme gris avait
fait ce calcul: Le steamer le _Santa-Fé_ était parti à trois heures de
l'après-midi. Il avait dû mettre, en chauffant à toute vapeur, quatre
heures pour sortir de la Tamise, prendre la mer et doubler le cap de
Douvres. Il avait dû rencontrer, une heure plus tard, le bateau-poste de
Calais, et Shoking avait dû passer à bord de ce dernier. Il était donc
probable que le faux nègre ramené à Douvres vers neuf heures du soir, y
prendrait aussitôt le train de Londres. L'homme gris ne désespérait donc
pas de le revoir cette nuit-là même.

La barque remonta la Tamise et vint accoster le ponton d'embarcation
qui est auprès du pont sur lequel passe le South Easter railway,
c'est-à-dire le chemin de fer du Sud-Est. L'homme gris enjoignit à son
batelier de descendre dans une taverne, d'y acheter du pain, du jambon
et un pot de bière, et de porter le tout à Harris. Puis il sauta sur le
ponton, gagna la rive gauche et monta, par une ruelle, à Cannons-street.
Le train qui part de Douvres à neuf heures quarante arrive à Londres
à onze heures. L'homme gris avait donc une heure à attendre. Mais les
gares anglaises ne sont point fermées au public comme en France. On y
entre librement, et plus d'un pauvre diable qui ne sait où passer la
nuit y trouve l'hospitalité sur les banquettes d'une salle d'attente.

L'homme gris entra donc dans la gare, s'enveloppa dans son manteau et
attendit, couché sur un banc. A onze heures moins six minutes le train
fut signalé et toucha à London-Bridge, de l'autre côté de la Tamise. A
onze heures précises, il entra dans la gare de Cannons-street. Shoking
en descendit. Comme il sortait, entraîné par la foule, l'homme gris lui
frappa sur l'épaule:--Je t'attendais, dit-il, laissons passer tout ce
monde, nous avons le temps.

Quand les voyageurs les plus pressés furent hors de la gare et que la
foule commença à s'éclaircir, l'homme gris dit à Shoking:--Où as-tu
rencontré le bateau-poste?--A moitié chemin de Calais.--As-tu remis des
instructions au capitaine du _Santa-Fé_?--Oui, maître.

--Alors me voilà tranquille sur le sort de Jenny, de son enfant et
de John Colden. Passons à mistress Fanoche, maintenant.--Ah! oui, dit
Shoking, qu'allons-nous donc en faire?--En vertu d'un ordre du
lord chief justice que voilà. Et l'homme gris tira de sa poche le
portefeuille du révérend Peters Town, l'ouvrit et y prit le papier dont
il parlait et qui portait le sceau de la justice anglaise.

--Seulement, dit-il, j'ai besoin de faire un peu de toilette: as-tu
faim?--Je n'ai pas dîné, dit Shoking. Ils sortirent de la gare et
l'homme gris lui montra une taverne en lui disant:--Attends-moi
là, mange un morceau, ne te grise pas surtout, je reviens dans une
demi-heure.--Mais où allez-vous, maître?--Tu sais que j'ai un logis
dans chaque quartier: j'ai une chambre à deux pas d'ici, auprès de
Saint-Paul.

Et l'homme gris laissa Shoking à la porte de la taverne. Celui-ci se fit
servir de la bière brune, une tranche de roastbeef froid et du jambon,
et se mit à manger avec l'appétit d'un homme qui a respiré l'atmosphère
saline de la mer. Trois quarts d'heure après, l'homme gris revint.
Seulement, ce n'était plus l'homme gris, c'était M. Simouns, l'agent de
police aux cheveux blancs. Shoking avala en hâte sa dernière bouchée et
son dernier verre de bière brune, et le suivit. Il y avait un cab à la
porte. Tous deux y montèrent et l'homme gris dit au cabman:--A Elgin
Crescent.--Chez le révérend? fit Shoking.--Oui, mais il n'y est pas,
murmura l'homme gris en souriant.



XXV


Qu'était devenue mistress Fanoche pendant tout ce temps-là?
L'intéressante nourrisseuse d'enfants avait, comme on l'a vu, cédant
à une première épouvante, fait sa confession à un magistrat de police,
lequel avait dicté à un secrétaire les aveux qu'elle faisait, au fur
et à mesure qu'ils sortaient de sa bouche, puis lui avait donné le
procès-verbal à signer. Alors, miss Ellen et le révérend Peters Town,
en présence de qui tout cela avait eu lieu, l'avaient rassurée sur les
conséquences que pourraient avoir ses déclarations, et le magistrat
l'avait admise à fournir caution. Mistress Fanoche avait vu alors miss
Ellen ouvrir un portefeuille et en tirer une poignée de bank-notes
qu'elle avait remises au magistrat. En Angleterre, un magistrat de
police est en même temps juge d'instruction. Il décide si le coupable
peut demeurer provisoirement en possession de sa liberté, et s'il lui
est permis de rester en tel ou tel lieu. Or donc, celui qui venait
d'interroger mistress Fanoche était parti, laissant cette dernière en
présence du révérend Peters Town.

Alors, celui-ci lui avait dit:--Ma chère, il ne faut pas vous dissimuler
que vous êtes un grand coupable, et que sans la haute protection qui
vous couvre et l'importance du service que vos aïeux ont rendu au
gouvernement de Sa Majesté la reine, vous seriez allée coucher à
Newgate, pour n'en sortir que le jour de votre mort. Si même vous étiez
traduite devant la cour d'assises, vous seriez condamnée et nul, pas
même moi, ne pourrait vous sauver. Mistress Fanoche avait écouté, en
frémissant, cette petite harangue, et peut-être s'était-elle repentie de
n'avoir pas osé braver la colère de l'homme gris. Mais le révérend avait
continué:--Maintenant, si vous m'en croyez, vous resterez ici jusqu'à
demain soir. A cette date, on ne se sera pas encore occupé de votre
affaire et personne ne songera à vous avant trois ou quatre jours.
Demain soir, tout sera préparé pour votre fuite. Mon secrétaire, ce
jeune clergyman que vous avez vu, vous conduira à Brighton, en vous
faisant passer pour sa soeur aînée. Il vous remettra un portefeuille qui
contiendra les quatre mille livres convenues et vous prendrez passage
soit sur un navire qui part pour la France, soit sur un autre qui passe
l'Atlantique et va en Amérique. Lequel préférez-vous?--Je préfère aller
en Amérique, avait répondu mistress Fanoche. Le révérend était sorti.
Il allait, comme on le pense bien, assister à l'arrestation du petit
Irlandais et à son incarcération. Mais avant de quitter sa maison, il
avait dit deux mots à Tom. Qu'était-ce que Tom? Un mélange de bedeau et
de domestique, un homme qui accompagnait le révérend au temple, et lui
servait en même temps de valet de chambre. Tom était un homme entre deux
âges, petit, trapu, les cheveux gris et crépus, le visage rouge, le cou
très-court, la lèvre bestiale et le rire idiot. Tom n'était cependant
pas dépourvu d'une certaine intelligence, en outre, il avait une qualité
rare; il était esclave des ordres qu'on lui donnait. Or, le révérend,
après avoir installé mistress Fanoche dans une chambre très-propre de
la maison, dit à Tom:--Sous aucun prétexte, tu ne laisseras sortir cette
femme.

Tom inclina la tête, signe qu'il avait compris d'abord, et ensuite que
mistress Fanoche passerait plutôt sur son corps que de franchir le seuil
de la maison. Le révérend s'en était donc allé. Tom était fidèle, mais
il était bavard, et la solitude lui convenait peu. Ordinairement, il
faisait la conversation avec le clergyman, secrétaire de Peters Town;
mais le clergyman avait suivi son supérieur. Tom se fit, après le départ
du révérend, le raisonnement suivant:--Je dois empêcher cette femme de
sortir; mais il ne m'est pas défendu de causer avec elle. Et il
monta dans la chambre où mistress Fanoche était aux prises avec son
épouvante.--Ma chère dame, lui dit-il, je venais savoir comment vous
vous trouviez ici?

--Fort bien, répondit mistress Fanoche, pourvu toutefois que je n'y
reste pas longtemps. Tom eut un mouvement d'épaules qui signifiait
qu'il n'en savait absolument rien.--Où est votre maître? demanda la
nourrisseuse.--Il est sorti, répondit Tom.--Reviendra-t-il bientôt?--Je
ne le crois pas. Il m'a commandé de vous faire apporter à dîner de chez
le pâtissier voisin.

Tom était causeur, nous l'avons dit, mais mistress Fanoche n'était pas
d'humeur, ce soir-là, à soutenir aucune conversation. Elle tressaillait
au moindre bruit et se disait que le magistrat de police allait
peut-être se raviser et revenir pour l'arrêter. Elle ne répondait donc
que par monosyllabes aux questions de Tom, et celui-ci, au bout d'une
heure, désespérant une conversation suivie, la quitta en lui disant:--Je
vais vous faire apporter à dîner. Une demi-heure après, mistress Fanoche
était à table en présence d'un morceau de roastbeef et d'une foule de
pâtisseries. Le révérend Peters Town avait commandé à Tom de ne rien
épargner et de traiter mistress Fanoche avec tout le confortable
possible. Mais mistress Fanoche n'avait pas grand'faim, l'angoisse
lui serrait l'estomac. Elle dîna donc du bout des lèvres; Tom remonta,
espérant que mistress Fanoche causerait davantage après souper; mais il
n'en fut rien. Elle se borna à demander si le révérend Peters Town était
rentré. Tom lui répondit que non, et descendit à son office de fort
mauvaise humeur. La soirée s'écoula. Mistress Fanoche aurait fort bien
pu se mettre au lit; mais elle n'osa pas. Poursuivie par cette
pensée, que le magistrat de police pouvait se raviser et ordonner son
arrestation, elle avait déjà ouvert la fenêtre et mesuré la hauteur où
elle était du sol. La fenêtre donnait sur le jardin entouré de grilles
assez hautes, et toute fuite était impossible de ce côté-là. Néanmoins,
mistress Fanoche ne se couchait point et, au lieu de se dissiper peu à
peu, sa terreur augmentait à mesure que sonnaient les heures de la nuit.
Le révérend ne revenait pas. Tout à coup, il était alors plus de minuit,
la sonnette de la porte d'entrée se fit entendre, puis des voix confuses
montèrent jusqu'à la nourrisseuse. Elle entr'ouvrit sa porte sans bruit
et prêta l'oreille; et elle reconnut la voix de Tom qui disait:--Mais
je vous jure que mon maître est absent.--Oui, mais il y a une femme
là-haut, que nous avons ordre de conduire en prison, répondit une
autre voix. Et mistress Fanoche, éperdue, courut vers sa fenêtre, avec
l'intention de sauter dans le jardin au risque de se casser le cou.
Malheureusement la force lui manqua, et ses jambes refusant de la
supporter, tant son émotion était grande, elle s'affaissa au milieu de
la chambre, en poussant un sourd gémissement.



XXVI


En entendant sonner, Tom était allé ouvrir sans défiance. Il était
même persuadé que c'était le jeune clergyman, le secrétaire du révérend
Peters Town qui entrait. Quel n'avait pas été son étonnement en se
trouvant face à face avec M. Simouns, car ce n'était pas la première
fois qu'il voyait le prétendu agent de police, celui-ci ayant eu affaire
la veille au révérend qui s'était concerté avec lui pour l'enlèvement
du petit Irlandais. M. Simouns était suivi d'un nègre, et la vue de ce
nègre effrayait quelque peu le valet de chambre sacristain.--Mon maître
est sorti, disait-il.

--Oui, répondit M. Simouns en pénétrant dans le vestibule, mais il y a
en haut une femme que nous venons arrêter.

--Voilà ce que je ne souffrirai pas, répondit Tom. Je suis le serviteur
fidèle de mon maître, reprit Tom, et ce qu'il me commande je le fais.

--Que vous a-t-il donc commandé, votre maître, monsieur Tom?

--De ne laisser la femme dont vous parlez sortir d'ici sous aucun
prétexte. Et si vous ne me tuez, ou ne me garrottez....

--Mon cher monsieur Tom, dit M. Simouns, il n'y a qu'un malheur à toutes
vos belles résolutions. C'est que c'est le révérend qui m'envoie.

--Alors, dit Tom, il vous a certainement donné un mot de sa main?

--Non, il a fait mieux que cela, il m'a donné son portefeuille pour
vous le remettre, en vous priant de le serrer dans son secrétaire. Et
M. Simouns tendit à Tom, un peu interdit, le portefeuille du révérend,
duquel il avait extrait, du reste, l'ordre d'arrestation signé par le
lord chief justice. Si Tom eût vu M. Simouns pour la première fois,
peut-être se fût-il défié tout de même, et fût-il allé jusqu'à supposer
que le révérend était tombé aux mains d'une bande de voleurs. Mais Tom
avait déjà vu M. Simouns en grande conférence avec son maître. En outre,
le portefeuille renfermait des banknotes, et quel est le voleur qui rend
un portefeuille ainsi meublé? Tom ajouta donc une foi pleine et entière
aux paroles de M. Simouns.--Ah! fit-il, s'il en est ainsi, venez. Je
vais vous livrer la petite dame.

Mistress Fanoche, on le sait, avait entr'ouvert sa porte sans bruit et
elle avait entendu une partie de ce dialogue. Alors, la peur s'était
emparée d'elle. On venait l'arrêter! Et elle avait essayé de se traîner
jusqu'à la fenêtre et de sauter dans le jardin.

Mais elle n'en avait pas eu la force et lorsque M. Simouns et le nègre,
conduits par Tom qui s'était armé d'un flambeau, arrivèrent, ils la
trouvèrent étendue sans connaissance sur le parquet.

--Eh bien dit M. Simouns, j'aime autant cela. Nous n'aurons pas besoin
de lui mettre un bâillon pour l'empêcher de crier. Il fit un signe au
nègre Shoking,--car on doit l'avoir reconnu,--prit mistress Fanoche à
bras le corps et la chargea sur son épaule.--En route, dit M. Simouns.
Shoking et lui avaient laissé à la porte un fiacre à quatre places.
Ils y déposèrent mistress Fanoche évanouie; puis M. Simouns souhaita
le bonsoir à Tom, l'engageant à se coucher, car, disait-il, le révérend
Peters Town ne devait pas rentrer cette nuit-là; et ils montèrent dans
le fiacre en disant au cabman: Conduis-nous à la station de police.

--Mais, dit alors Shoking, je croyais que nous allions à Newgate,
maître. Alors, qu'allons nous faire à la station de police?

--C'est ce que tu vas voir. Nous allons chercher le dossier de mistress
Fanoche. Tu penses bien, dit-il, qu'il faut que la misérable soit
pendue. Et pour qu'elle soit pendue, il faut que le magistrat qui l'a
interrogée et l'a laissée libre sous caution, remette son interrogatoire
et son dossier au gouverneur de Newgate.

--Mais puisqu'il l'a admise à fournir caution?

--Aussi ne saura-t-il pas ce que je veux faire du dossier que je vais
lui réclamer de la part du révérend en lui montrant l'ordre écrit par le
lord chief justice.

La station de police était à deux pas de la maison du révérend. Quand
la voiture s'arrêta, mistress Fanoche était toujours évanouie.--Je te
la confie, dit M. Simouns. Et il sauta lestement à terre et tira la
sonnette de nuit de la station. Peu après, la porte s'ouvrit et se
referma sur lui. Mistress Fanoche était toujours évanouie; cependant un
soupir souleva sa poitrine, et Shoking se dit: Je crois qu'elle revient
à elle. En effet, le premier soupir fut suivi d'un second, puis d'un
troisième, et la nourrisseuse s'agita convulsivement sur la banquette
du fiacre. Mais, en ce moment, on ouvrit la portière, et M. Simouns
reparut, un immense portefeuille sous le bras. C'était le dossier de
mistress Fanoche.--A Newgate cria-t-il au cocher.

A peine la voiture se fut-elle remise en mouvement, que la nourrisseuse
ouvrit les yeux.--Où suis-je? dit-elle. Les lanternes projetaient une
faible clarté à l'intérieur du fiacre. Mistress Fanoche aperçut d'abord
le nègre, puis M. Simouns, et crut avoir affaire à des inconnus.--Mon
Dieu! répéta-t-elle, où suis-je? quels sont ces hommes? que me
veulent-ils? Mais alors, une voix qui la fit tressaillir lui
répondit:--Ma chère, vous êtes au pouvoir de deux agents de police, qui
vous conduisent à Newgate, d'où vous ne sortirez que le jour de votre
mort.--Mistress Fanoche jeta un cri aigu.

--Oh! cette voix, dit-elle, où donc ai-je entendu cette voix? M. Simouns
se mit à rire:

--Cela t'apprendra, ma chère, dit-il, à trahir l'homme gris. A ces
paroles, mistress Fanoche poussa un nouveau cri et retomba évanouie sur
les coussins du fiacre. Une demi-heure après les portes de Newgate se
refermaient sur elle, et M. Simouns remettait son dossier au gouverneur.
Dès lors, aucune puissance humaine ne pouvait plus sauver mistress
Fanoche de la potence qu'elle avait si bien méritée....--L'heure de Dieu
vient tôt ou tard, murmurait l'homme gris en s'en allant, et Dieu, c'est
la suprême justice.



XXVII


Le fiacre qui avait conduit l'homme gris et Shoking à Newgate, les
attendit à la porte, tandis qu'ils faisaient écrouer mistress Fanoche.
L'opération n'avait pas duré dix minutes. Avec de vrais agents de
police mistress Fanoche se serait peut-être débattue; peut-être même
aurait-elle crié; mais avec l'homme gris, elle ne souffla mot. Cet
homme exerçait sur elle un tel empire, il lui inspirait une si grande
épouvante qu'elle n'avait opposé aucune résistance, et n'était sortie de
son évanouissement que pour s'abandonner à une prostration sans
limites. L'homme gris et Shoking étaient donc remontés en voiture.--Où
allons-nous? demanda alors Shoking.

Le maître consulta sa montre:--Quatre heures du matin, dit-il. Il ne
fera pas jour avant sept heures et demie. Nous avons du temps devant
nous.--Mais où allons-nous? répéta Shoking qui avait ouvert la
portière.--A Hampsteadt. Shoking transmit l'ordre au cocher. Maître,
reprit-il, quand le fiacre roula, vous avez mis Jenny, son fils et John
Colden en sûreté, c'est bien. Mais... vous?... Et il y avait dans cette
timide question, comme une vague et mystérieuse terreur.--Moi, dit
l'homme gris en souriant, je n'ai pas encore accompli ma tâche.
Écoute-moi, et tu comprendras que je n'ai pas le droit de quitter
Londres. Les Irlandais attendaient un chef; ce chef est un enfant et
jusqu'à l'heure où devenu homme, il pourra prendre en mains ce pouvoir
occulte qui lui fera une royauté dans l'ombre, en attendant le triomphe
du jour, il faut qu'une main plus ferme, une pensée plus intelligente,
fasse mouvoir tous les fils de cette vaste intrigue, tous les soldats de
cette immense conspiration qui enveloppe peu à peu l'Angleterre. L'abbé
Samuel a besoin d'un homme auprès de lui, et cet homme c'est moi.
Shoking secoua la tête.--Oui, dit-il, tout cela est fort bien; mais
deux personnes presque aussi fortes que vous, ont juré votre perte, le
révérend Peters Town et miss Ellen.--Je ne crains que cette
dernière, répondit l'homme gris; je la crains jusqu'à l'heure où
elle m'aimera.--Mais vous avez donc encore cet espoir? fit naïvement
Shoking.--Oui.

L'accent de l'homme gris était net et convaincu; mais il ne persuada
point Shoking.--Singulière idée, murmura-t-il après un silence, que de
vouloir se faire aimer de cette femme hautaine et cruelle, et qui n'a
d'humain que l'apparence.

Le jour où elle m'aimera, elle sera mon esclave, dit l'homme gris. J'en
ferai un des serviteurs les plus dévoués de l'Irlande.

Shoking murmura à part lui:--Tous les hommes de génie ont leur marotte.
Celui-là a mis dans sa tête qu'il serait aimé de miss Ellen. Mais il en
sera, je crois, pour ses frais d'espérance, et il a le temps d'attendre.
Le fiacre atteignit Hampsteadt assez rapidement. Alors, comme il
s'arrêtait à la grille du cottage, un souvenir traversa l'esprit de
Shoking:--Maître, dit-il, ne m'avez-vous pas dit que vous me rendriez ma
couleur naturelle? Quand donc le ferez-vous?

--C'est pour cela que je t'amène ici. Et Shoking éprouva en même temps
un mouvement de joie et un sentiment de regret. Il fut joyeux de
penser qu'il allait redevenir blanc; mais il soupira en songeant qu'il
cesserait, du même coup, d'être marquis, décoré d'une foule d'ordres et
porteur d'un nom si long qu'il aurait fait trois lignes du journal le
_Times_.

Le cottage était silencieux et perdu dans l'ombre des grands arbres
qui l'environnaient.--Tu n'es pas revenu ici depuis que je t'ai fait
marquis? demanda l'homme gris.--Non, répondit Shoking.--Alors, tu ne
sais pas comment va la fille de Jefferies?--Non. Mais Suzannah doit
toujours être auprès d'elle.

L'homme gris traversa le jardin et pénétra dans le vestibule de la
maison où brûlait une petite lampe suspendue au plafond.

Ce valet de chambre modèle qui, le premier, avait appelé Shoking mylord,
dormait tout vêtu sur une banquette. L'homme gris l'éveilla. Le valet ne
témoigna aucune surprise à la vue de Shoking devenu nègre.--Suis-nous,
dit l'homme gris, ou plutôt éclaire-nous, nous allons à la chambre de
lord Wilmot.

Le valet prit un flambeau et monta le premier les marches du large
escalier. Tous trois arrivèrent ainsi dans ce cabinet de toilette où
Shoking avait pris son premier bain.--Tu ne reconnais pas mylord? dit
alors l'homme gris au valet de chambre. Mylord a eu une fantaisie, il
s'est teint en noir pour pénétrer dans une taverne où les nègres se
réunissent.--Excentrique! murmura le valet avec flegme.--Prépare un
bain, dit encore l'homme gris, et va me chercher cette caisse en bois
des îles dans laquelle se trouvent plusieurs flacons.

Le valet ouvrit les robinets à tête de cygne, et l'eau chaude et l'eau
froide tombèrent en même temps dans la baignoire de marbre blanc. Puis
il sortit pour aller chercher la caisse demandée par l'homme gris. Alors
celui-ci dit à Shoking:--Tu penses bien que ce n'est pas l'affaire d'une
heure. Ton traitement durera quinze jours, et pendant quinze jours tu
prendras soir et matin un bain comme celui que je vais te préparer.
Déshabille-toi.

Shoking poussa un dernier soupir en regardant du coin de l'oeil cette
rosette multicolore qui ornait la boutonnière de son paletot. Puis
il obéit. Et comme il se glissait dans le bain et fermait les deux
robinets, le valet de chambre revint avec la caisse aux flacons
mystérieux.



XXVIII


L'homme gris ouvrit alors la caisse et y prit une fiole qu'il fit
miroiter à la bougie et qui contenait une essence incolore. Puis il la
déboucha et en versa le contenu dans le bain. Aussitôt l'eau se colora
en vert tendre et Shoking s'écria:--Mais c'est un bain d'absinthe que
vous me faites prendre.

--Attends, dit l'homme gris. Il prit un second flacon qu'on eût dit
plein de vin, et il versa dans le bain. L'eau, verte tout à l'heure,
passa subitement au rouge vif; puis ce rouge devint écarlate,
s'assombrit un peu et Shoking épouvanté murmura.--Bon! voici que je suis
dans le sang à présent.

--Tu vas rester deux heures dans ce bain, dit le maître, et puis, ton
valet de chambre te lèvera, t'essuiera, t'enveloppera dans un peignoir
bien chaud et te mettra au lit. Comme tu es fatigué, tu dormiras. Quand
tu t'éveilleras, tu te feras apporter un miroir.--Et je me retrouverais
blanc?

--Non, mais tu t'apercevras que ton noir est moins vif et que ta peau se
marbre par places.--Et ce soir, je prendrai un autre bain?--Oui.

L'homme gris s'approcha alors d'une table sur laquelle il y avait
de quoi écrire. Puis il prit la plume et traça quelques mots sur une
feuille de papier. Et, remettant ce papier au valet de chambre:--Chaque
soir, dit-il, tu iras chez le chimiste du quartier et tu lui feras
emplir ces deux flacons de la composition que je viens de prescrire,
puis tu les verseras l'un après l'autre dans le bain de mylord. Le valet
s'inclina.

--Mais, dit Shoking, est-ce que je ne pourrai pas sortir durant ces
quinze jours?--Non, car à mesure que le traitement opérera, ton corps
passera par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, et tu seras hideux
à voir. On te jetterait des pierres, si tu te montrais dans la rue.
Shoking, soupira de nouveau,--Mais au moins, dit-il, je reviendrai
blanc?--Comme neige.--Et mes cheveux?--Tes cheveux retourneront au roux,
leur couleur naturelle.

Alors l'homme gris laissa Shoking au bain, et passa dans une pièce
voisine, où il procéda, lui aussi, à une nouvelle toilette. Il se
débarrassa de sa perruque de cheveux blancs, de son crâne plissé, et
de tout ce qui constituait M. Simouns, pour redevenir ce gentleman
de trente-six à trente-huit ans, à l'oeil bleu, au visage pâle et
distingué, aux favoris châtain-clair, cet homme enfin d'une rare
distinction que les dandys de Hyde Park avaient pris pour le gentilhomme
russe amoureux de miss Ellen. Quand il fut ainsi métamorphosé, il revint
dans la pièce où Shoking était toujours au bain.--Je viens te dire
adieu, fit-il, et m'occuper de trouver au révérend une prison digne de
lui, et plus sûre que la première.

Shoking, à qui l'homme gris avait raconté la manière dont le révérend
Peters Town était tombé en son pouvoir, ne put réprimer un éclat de
rire. L'homme gris lui serra main, puis il s'enveloppa de son waterproof
et quitta le cottage. Comme il avait renvoyé le fiacre qui les avait
amenés, il descendit Heath-mount à pied, fumant son cigare, et du pas
tranquille d'un bourgeois de Londres qui quitte le club après une partie
de whist. Il rentra ainsi dans Londres, en moins d'une heure et demie,
et quelque chose qui ressemblait à un rayon de jour commençait à percer
le brouillard lorsqu'il arriva dans la cité.

Une taverne qui avait une licence de nuit, était ouverte dans Farringdon
street à peu près en face de l'imprimerie du _Times_. Comme l'homme gris
n'avait pas eu le temps de manger depuis la veille au matin, il y entra,
s'installa dans le box des gentlemen et se fit servir des sandwich et du
vin de Porto. Son repas fini, il s'aperçut que le jour grandissait, et
jetant une couronne sur le comfort il se remit en route, à petits pas,
sans se presser, comme un homme qui roule de vastes projets dans sa
tête.

Le Black-Friars ou pont des Moines-Noirs est au bout de Farringdon
street. L'homme gris le traversa et gagna ainsi la rive droite de la
Tamise. Une fois là, il hâta tout à coup le pas. Sans doute il avait
trouvé ce qu'il cherchait depuis son départ de Hampsteadt, c'est-à-dire
l'endroit où il pourrait mettre le révérend Peters Town en sûreté et
dans l'impossibilité de recouvrer sa liberté. Au lieu de s'enfoncer
dans les ruelles sombres du Borough, l'homme gris remonta alors vers le
Southwark. Et suivant toujours le bord de la Tamise, il se dirigea vers
Queen's Élisabeth Tavern, l'établissement auprès duquel, le bateau dans
lequel on avait enlevé le révérend, était retourné stationner. Au coup
de sifflet qu'il fit entendre, un autre répondit, puis le bruit de deux
avirons, et la barque vint chercher le maître.--As-tu fait ce que je
t'ai commandé? dit l'hommage gris à l'Irlandais.

--Oui, j'ai porté un panier de provisions à Harris.--Et le
prisonnier.--Il se tenait tranquille.

--C'est bien. Pousse au large. A bord de la péniche.

La barque fila sur la Tamise encore chargée de brouillard, bien que
le jour eût grandi; elle repassa sous le pont des Moines et le pont
de Londres et mit le cap sur Rotherithe. Mais tout à coup l'homme gris
poussa un cri d'étonnement et de stupeur. Il écarquillait vainement les
yeux; vainement il cherchait la péniche du regard... La péniche avait
disparu... et sans doute le révérend Peters Town avec elle!...



XXIX


Où avait donc passé la péniche et avec elle le révérend Peters Town, que
l'homme gris croyait si bien tenir en son pouvoir? Pour le savoir, il
faut rétrograder de quelques heures, et pénétrer, bien avant le
jour, dans une taverne de Rotherithe où se réunissait une population
d'ouvriers des ports et des matelots, plus hideuse encore que celle qui
se presse, la nuit, sur l'autre rive de la Tamise, dans les bouges du
Wapping. Cette taverne avait un singulier nom, l'_hôtellerie de l'Ange_
On y buvait, on s'y querellait, on y échangeait à toute heure des coups
de poings et quelquefois des coups de couteau. Quand venait minuit,
le landlord posait les volets à sa devanture et avait l'air de fermer
boutique; mais les habitués ne s'en allaient pas pour cela. Quelquefois
un policeman se montrait au bout de la rue, mais il avait bien soin
de ne pas passer devant l'hôtel de l'Ange. Or, cette nuit-là, un homme
entra en disant:--Si personne ne me paye à boire, ou si le landlord
ne me fait pas crédit d'un verre de gin ou d'ale, je mourrai
très-certainement de soif, car je n'ai pas un demi-penny dans ma poche.

--Hé! c'est Nichols, dit un matelot de commerce en levant la tête.--Oui,
c'est moi, Robert, répondit Nichols, l'ancien associé de John le rough
et de l'Écossais Mac Ferson, pour la capture du condamné à mort John
Colden.--Tu as soif? dit le matelot.--Ma gorge est plus sèche que le
four d'un pâtissier.

--Et pas d'argent?--J'ai bu mon dernier shilling hier soir.--Viens
t'asseoir ici, je t'invite, dit encore le matelot.

Nichols ne se le fit pas répéter, et, sur un signe de Robert, une
servante apporta un pot de bière brune.--Ça ne va donc pas? reprit
celui-ci.--Non, dit Nichols.--Tu ne veux donc plus travailler aux
docks?--Ah! dame! soupira Nichols, c'est l'ambition qui m'a perdu et
pour avoir été trop gourmand...--Tu n'as plus de quoi manger?--Hélas!

Et Nichols fit à Robert le matelot, le récit de ses aventures et de ses
mésaventures, c'est-à-dire du temps qu'il avait perdu à rechercher John
Colden, alléché qu'il était par la prime annoncée. Le matelot, qui
était un honnête garçon, haussa les épaules:--C'est des bêtises tout
ça, dit-il. Veux-tu travailler? J'ai de l'ouvrage à te proposer.--Quel
ouvrage? fit Nichols.--Cinquante shillings et la nourriture pour une
semaine.--Plaît-il? fit Nichols.

--Tel que tu me vois, dit le matelot, je suis venu ici pour embaucher
quatre hommes. Si tu veux en être, c'est marché conclu.

--Mais pour quelle besogne? demanda Nichols.--Tout ce qu'il y a de plus
simple et de plus honnête. Tu as navigué?--Dix ans.--Fort bien. Nous
embarquons au point du jour.--Et où allons-nous?--A Boulogne, par la
Tamise; nous allons conduire un convoi de chevaux pour le compte de
master Manning, le marchand célèbre.

A ce nom, Nichols tressaillit et se souvint de ses aventures sur la
péniche.--Cela te va-t-il? insista le matelot.--Oui.--Eh bien! bois
encore un coup. As-tu faim?--Oui, dit encore Nichols.

Robert fit servir de la choucroute et du jambon à Nichols, qui se mit à
dévorer. Une heure après ils quittaient le cabaret en compagnie de deux
autres ouvriers des ports, comme Nichols, anciens matelots.--Les
chevaux arriveront par le convoi de cinq heures du matin, à la gare de
London-Bridge, dit alors Robert; et il faut que nous soyons à bord pour
les recevoir. Mais il nous manque un matelot, où le prendre?--Bah! fit
Nichols. Je gagerais tout ce qu'on voudra que nous allons le trouver
à bord de la péniche.--Comment cela?--Il n'y a pas de nuit où quelque
pauvre diable, qui ne sait où coucher, n'aille s'y réfugier.--Tiens, dit
Robert, c'est une idée cela!

Et ils se dirigèrent vers le bord de l'eau, et, un quart d'heure après,
ils montaient à bord de la péniche. L'Irlandais Harris n'avait pas
quitté son poste, seulement, il avait absorbé les provisions que lui
avait apportées le batelier, il avait bu un pot de bière tout entier,
et s'était endormi ensuite. Seulement il s'était couché tout de son
long sur le panneau qui fermait la cale, au fond de laquelle le révérend
Peters Town était prisonnier, et, si celui-ci avait essayé de sortir ou
de briser le panneau, Harris se fût certainement éveillé.--Quand je
te disais que nous trouverions notre affaire ici, s'écria Nichols en
apparaissant, en haut de l'échelle qui plongeait dans les flancs de
la péniche. Et, à la lueur du bout de chandelle allumé par Nichols,
le matelot Robert et les deux autres compagnons aperçurent Harris
l'Irlandais endormi.



XXX


La lumière éveilla Harris en sursaut. En un clin d'oeil il fut sur ses
pieds et regarda les gens à qui il avait affaire. Harris, nous
l'avons dit, était un véritable colosse et il était doué d'une force
herculéenne. Mais il était en présence de quatre hommes, et quatre
hommes viennent toujours à bout d'un seul. Mais Harris, en dépit de
ses proportions gigantesques, était intelligent et possédait un grand
sang-froid.--Que voulez-vous? dit-il.--Tiens, dit Nichols, c'est un
Irlandais.--Et je m'en vante, fit Harris. Je vous demande ce que vous me
voulez. Et il prit l'attitude d'un boxeur qui se met en défense. Mais le
matelot Robert lui dit:

--Tu es ombrageux, camarade. Sois bien persuadé que nous ne te voulons
pas de mal, au contraire... et tu me parais homme à ne pas refuser
cinquante shillings.--Cela dépend, dit froidement Harris.--Que
faisais-tu ici?... demanda encore Robert. Harris avait les deux pieds
sur le panneau de la cale, et il était par conséquent toujours maître
de son prisonnier.--Et vous-même, répondit-il, qu'y venez-vous
faire?...--Je suis le capitaine du bâtiment.--De cette
péniche.--Oui.--Eh bien! dit Harris, excusez-moi, mais ne sachant où
coucher...

--Je m'en doute bien, reprit le matelot. Seulement, il va falloir
choisir, camarade.--Choisir quoi?--Ou aller finir ta nuit ailleurs, ou
être des nôtres, car nous allons partir. Harris tressaillit.--Avec la
péniche?...--Et un convoi de chevaux.--Diable! pensa l'Irlandais, le
maître n'avait pas prévu ça. Comment vais-je tirer le révérend de la
cale?

Robert ajouta:--Tu ne me parais pas riche.--Je suis pauvre comme tous
les Irlandais, répondit fièrement Harris.--Mais tu ne refuses pas de
gagner ta vie honnêtement.--Non, certes.

--J'ai besoin d'un quatrième matelot. Nous allons à Boulogne et nous
revenons. Tu seras nourri et tu auras cinquante shillings.--Mais fit
Harris qui tenait à gagner du temps, avant de m'embarquer comme matelot,
il faudrait savoir si j'ai navigué. Cependant, rassurez-vous, j'ai dix
ans de mer et j'ai été pilote-côtier.--Alors, tu tiendras la barre, fit
Robert.

Harris eut un frisson de joie à ces derniers mots. Une inspiration,
rapide comme un éclair, traversa son esprit. Il était peu probable qu'on
eût affaire dans la cale avant le départ, et l'épaisseur du panneau
avait dû empêcher le révérend Peters Town d'entendre ce qui se disait
dans l'entre-pont.

Or, comme il pouvait tout aussi bien supposer que la péniche était
pleine d'Irlandais, il était présumable qu'il continuerait à se tenir
tranquille.

Donc, une fois en route, et lui tenant, la barre, Harris était sûr de
son plan, c'est-à-dire de la réalisation de cette idée qui venait de lui
passer par l'esprit. Cette idée, comme on va le voir, était fort simple.
Harris s'était dit:--Je connais la Tamise comme le quartier de Drury
lane, où j'habite depuis quinze ans. Je sais qu'à l'embouchure du fleuve
il y a des rochers à fleur d'eau, que les pilotes évitent avec soin. Je
passerai au travers avec mon habileté merveilleuse, et je me gagnerai
ainsi la confiance de mes compagnons, qui ne se défieront plus de moi.
Mais, un peu plus loin, à un quart de lieue des côtes, il y a un autre
récif; je gouvernerai droit dessus, et la péniche sombrera. Je suis
assez bon nageur pour gagner la côte à la nage, et probablement mes
compagnons en feront autant. Il n'y aura que le prêtre qui, enfermé
à fond de cale, se noiera. Le maître m'avait commandé de le garder
prisonnier; mais, à l'impossible nul n'est tenu. Je le noie, c'est tout
ce que je puis faire.

Et dès lors, Harris parut accepter avec empressement les offres du
matelot Robert. Les mâts, couchés sur le pont, furent redressés et
gréés; puis on attendit le convoi de chevaux. Le convoi arriva un peu
après six heures, et fut embarqué immédiatement. Les premiers rayons du
jour perçaient le brouillard, lorsque Robert prenant le commandement de
la péniche, ordonna l'appareillage, et bientôt après, la péniche, toutes
voiles dehors; quitta le mouillage de Rotherithe et s'élança sur les
flots de la Tamise. Une heure plus tard, Robert disait à Nichols, en lui
montrant Harris qui tenait la barre:--Je crois que nous avons fait là
une fière rencontre. C'est un matelot fini.--Oui, mais il me déplaît,
murmura Nichols. Le révérend Peters Town était toujours à fond de cale
et personne n'avait songé à y descendre.



XXXI


Déjà la péniche avait passé devant Gravesend et approchait de
l'embouchure de la Tamise; déjà Harris était sûr du triomphe, et le
matelot Robert, embauché par M. Manning comme capitaine, s'extasiait
sur son habileté à tenir la barre, lorsque Nichols, qui n'était pas un
travailleur de premier ordre, se dit:--Je ne me suis pas encore reposé,
je vais descendre dans l'entre-pont, et je dormirai un brin sur la
paille, entre deux chevaux. Le hasard voulut que la place qu'il choisit
pour son lit de repos fût tout auprès du panneau de la cale.--Hé!
hé! dit-il, c'est pourtant là que j'avais enfermé Shoking, et que cet
imbécile de Mac Ferson l'a laissé échapper.

Et faisant cette réflexion, il se souvint que dans la cale, il devait
y avoir un amas de paille, et qu'il y serait mieux, et plus
confortablement encore que dans l'entre-pont. Il ouvrit donc le panneau
et se laissa glisser dans les ténèbres. Mais ses pieds, au lieu de
toucher le sol, heurtèrent un corps mou, et, tout aussitôt, il entendit
une sorte de gémissement.--Par Saint-George! s'écria-t-il, il y a
quelqu'un ici!--Oui, répondit une voix, il y a quelqu'un qui fera la
fortune de celui qui lui viendra en aide. Nichols était un homme de
sang-froid. Il frotta une allumette sur son pantalon en guenilles; la
flamme pétilla et il aperçut alors le révérend garrotté et couché sur
le dos.--Un prêtre? murmura-t-il, aussi vrai que je me nomme
Nichols.--Nichols! s'exclama le révérend, tu te nommes Nichols? Tu as
connu John le rough?--C'était mon ami.--Alors, dit le révérend, c'est
toi qui recherchais John Colden.--Oui, dit encore Nichols.

Peters Town comprit que le ciel ou plutôt l'enfer lui envoyait un
secours.--Nichols, dit-il, si tu me délivres, tu auras deux cents livres
demain.--Deux cents livres!--Oui, c'est l'homme gris et ces abominables
Irlandais qui m'ont enfermé ici.

Nichols s'empressa de débarrasser le révérend de ses liens.--Oui,
certes, dit-il, je veux vous délivrer, mais comment? Il y avait un
homme qui vous gardait à bord de la péniche.--Oui, un Irlandais appelé
Harris.--C'est lui qui tient la barre, dit Nichols, et certainement il
aura assez d'ascendant sur les autres pour vous retenir ici.

Puis Nichols eut une inspiration:--Savez-vous nager? dit-il,--Un
peu.--Alors je vous délivrerai et je vous sauverai. Ne bougez pas,
tenez-vous tranquille et comptez sur moi.

Nichols regrimpa dans l'entre-pont et ferma le panneau. Une seconde
après il était sur le pont. La péniche venait d'entrer dans cette
partie de la Tamise qui, voisine de l'embouchure, est souvent, en hiver,
chargée de brumes épaisses. Harris tenait toujours la barre.--Il ne
quittera pas son poste en ce moment, pensa Nichols. Et il sonda du
regard l'épaisseur de la brume qui masquait les côtes.

La péniche était à peu près en face de Stanford. Nichols redescendit
dans l'entre-pont, souleva de nouveau le panneau de la cale et dit au
révérend qu'il avait débarrassé de ses liens:--Vite! montez! Peters
Town se hissa dans l'entre-pont.--Otez vos habits et vos souliers, dit
encore Nichols. Le révérend obéit. Alors Nichols ouvrit un sabord.--Si
les forces vous manquent, dit-il, je vous soutiendrai. Ne craignez rien,
j'ai sauvé plus d'un homme qui se noyait. Et il poussa le révérend,
qui sauta résolument à l'eau. Puis Nichols s'élança après lui dans
la Tamise. La brume était si épaisse que ceux qui étaient sur le pont
n'entendirent qu'un bruit sourd. Mais ils ne virent rien...



XXXII


Quinze jours s'étaient écoulés depuis le jour où l'homme gris stupéfait,
constatait la disparition de la péniche et du révérend, et où celui-ci
s'était sauvé à la nage en compagnie du rough Nichols. Pendant ces
quinze jours bien des événements avaient eu lieu. D'abord Shoking était
redevenu blanc; ensuite on avait instruit deux procès criminels, celui
de John le rough, le meurtrier de Paddy et celui de mistress Fanoche, la
nourrisseuse d'enfants. John avait été pendu la veille devant la prison
de Horsemonger. L'exécution de mistress Fanoche était pour ce jour-là
même où nous retrouvons Shoking et l'homme gris. Il était six heures
du matin, nuit encore par conséquent; et une pluie fine se dégageait du
brouillard.

Cependant grande était l'agitation dans la cité. Aux environs de Newgate
street et d'Old Bailey, immense la foule, et il fallait jouer des coudes
pour se frayer un passage au travers de ce monde avide de spectacles
sanglants et d'émotions. Tous les public-houses étaient ouverts et
pleins de buveurs. Il y en avait même un au coin d'Old-Bailey dont le
publican avait loué toutes les fenêtres à des lords, à des gentlemen
et à des ladies. Les fenêtres se louent, à Londres, pour une exécution,
comme à Paris une stalle d'Opéra. Or, parmi les gens élégants qui
venaient dans cette maison dont nous parlons, assister au supplice de
mistress Fanoche se trouvait une élégante personne dont le visage
était couvert d'un voile épais, mais dont la taille svelte annonçait
la jeunesse, et les cheveux luxuriants, la beauté. Elle avait loué
pour elle et sa femme de chambre, une croisée tout entière à l'étage
au-dessus du public-house, et elle était arrivée à quatre heures du
matin, alors que la foule encore clair-semée, permettait aux voitures
d'approcher.

Le premier étage, dont le public-house proprement dit composait le
rez-de-chaussée, était destiné à des meetings et des repas de corps.
Aussi était-ce une longue et vaste salle percée de dix croisées donnant
toutes sur Old Bailey; or, cette salle était pleine lorsque six heures
sonnèrent.

La femme au voile épais et sa camérière étaient donc à leur fenêtre et
assistaient avec un empressement et une curiosité dignes en tous points
du peuple anglais, à la construction de l'échafaud. Toutes les fenêtres
louées étaient occupées, sauf une seule. Il avait suffi cependant de
placer dessus une pancarte annonçant qu'elle avait un locataire, pour
que personne ne songeât à s'en emparer. Or, la femme au voile épais
occupait précisément la croisée voisine. De temps en temps elle tournait
à demi la tête vers la porte de la salle. On eût dit qu'elle était
plus curieuse de savoir à qui cette fenêtre appartenait pour une heure,
qu'elle n'était friande du sinistre spectacle qu'on préparait sur la
petite place triangulaire d'Old-Bailey.

Enfin, nous l'avons dit, six heures sonnèrent. Presque aussitôt deux
nouvelles personnes entrèrent dans la salle. Il y eut parmi celles qui
s'y trouvaient déjà un moment d'étonnement et presque un mouvement
de curiosité. Ces deux personnes étaient des gens du peuple, un homme
encore jeune, un autre plus vieux, de véritables roughs en guenilles
et qui venaient, de par la toute-puissance de la liberté anglaise,
s'asseoir, pour leur argent, au milieu de ces gentlemen et de ces
ladies. Quelques-unes de ces dernières laissèrent même échapper un geste
de répugnance.

Une seule personne ne broncha point, c'était la femme au voile épais.
Or, ces deux nouveaux venus qui avaient sans doute donné plus d'un coup
de poing pour se frayer un passage à travers la foule qui encombrait
les abords de Newgate, n'étaient autres que Shoking et l'homme gris.
Ce dernier était venu, dans la journée précédente, vêtu en gentleman et
avait loué sa fenêtre, puis il avait parcouru des yeux la liste que lui
avait présentée le publican et qui contenait les noms des personnes qui
avaient déjà loué des fenêtres. Un de ces noms l'avait fait tressaillir
et il n'avait pu s'empêcher de murmurer:--Enfin, je vais donc la
retrouver quelque part. Or donc, l'homme gris et Shoking, qui avaient
eu leurs raisons sans doute pour se vêtir ainsi, venaient de faire leur
apparition, au moment même où l'échafaud était dressé. Les aides de
Calcraff allaient et venaient à l'entour, portant des torches, et sur la
plate-forme on aurait pu voir le pauvre Jefferies plus pâle encore qu'à
l'ordinaire. La femme au voile s'était penchée au dehors. L'homme gris
en fit autant. Tout à coup la lueur d'une torche éclaira son visage une
seconde et la femme au voile étouffa un cri de surprise: alors l'homme
gris s'approcha et avec une courtoisie que ses haillons semblaient
vouloir démentir.--Ne serait-ce pas à miss Ellen Palmure que j'aurais
l'honneur de parler?

--Silence! murmura-t-elle d'une voix émue. En voyant le prétendu rough
s'approcher de cette élégante personne, les ladies et les gentlemen
croyaient deviner la vérité. Le rough n'était autre qu'un excentrique
gentleman empruntant au peuple anglais ses haillons pour mieux voir à
son aise pendre mistress Fanoche la nourrisseuse d'enfants. Et l'homme
gris et miss Ellen causèrent dès lors familièrement et personne ne fit
plus attention à eux.



XXXIII


Que disaient donc entre eux miss Ellen et l'homme gris? Dès les premiers
mots, l'entretien avait pris une tournure tout à fait distinguée et même
chevaleresque. Cet homme en guenilles s'était approché de la patricienne
en lui disant:

--J'étais sûr, miss Ellen, de vous trouver ici. Miss Ellen eut un
dernier éclair dans les yeux, puis elle tendit sa main à l'anglaise à
son ennemi.

--Pouvez-vous douter, fit-elle, que je vinsse à votre triomphe?--Ah!
c'est juste, dit-il en souriant.--Vous êtes la cause de la mort de
cette pauvre nourrisseuse d'enfants, hein?--Mon Dieu! répliqua-t-il en
souriant toujours, puisque j'ai usurpé un bout du rôle de la Providence,
il faut bien que je le joue en conscience.--Voyons n'a-t-elle pas
mérité la mort? et toutes les innocentes créatures qu'elle a martyrisées
n'ont-elles par le droit d'être vengées?--Incontestablement.

--Il y a bien longtemps que je n'ai eu l'honneur de vous rencontrer,
miss Ellen.--Quinze jours au moins, cher.--Me haïssez-vous
toujours?--Plus que jamais.

L'homme gris tenait toujours dans sa main la main de miss Ellen, et il
lui sembla que cette main tremblait légèrement.--Ah! vraiment,
fit-il, vous me haïssez?--De toute mon âme.--Tant mieux!... l'heure
approche.--L'heure où je vous aimerai?--Oui. Elle ne répondit pas; mais
quelque chose comme un soupir souleva sa poitrine. Puis comme si elle
eût voulut se donner une contenance, elle regarda l'heure à sa montre.

--Nous avons sept ou huit minutes encore, dit-elle, me permettez-vous
une question?--Parlez, miss Ellen.--Vous avez donc mis mon cher petit
cousin en sûreté?

--Oui certes, et je puis vous donner de ses nouvelles, il est en France,
dans une pension où on l'élève et où on en fera un homme. Vous verrez,
miss Ellen. Quand il en sera temps, l'Irlande aura en lui un chef
digne d'elle. Il tenait toujours la main de miss Ellen et cette main
continuait à trembler.--Monsieur, reprit-elle, puisque vous m'avez donné
des nouvelles de Raph, pourriez-vous me dire ce que vous avez fait du
révérend Peters Town!

L'homme gris tressaillit; son regard pesa sur miss Ellen comme s'il
eût voulu descendre au fond de son âme, en scruter les pensées les plus
secrètes et mettre sa sincérité à la torture.--Vous ne le savez donc
pas! dit-il enfin, voyant que miss Ellen continuait à le regarder avec
curiosité.

--Depuis le jour où vous m'êtes apparu sous le nom de M. Simouns, je ne
l'ai plus revu, dit-elle. Pour la première fois, peut-être, cet homme
qui savait lire au fond des coeurs, se trompa. Il crut que miss Ellen
disait vrai. Miss Ellen dit-il, j'ai enlevé le révérend comme j'avais
fait de l'enfant, et cela le même soir. Je l'ai enfermé à bord de
la péniche _Manning_, sous la garde d'un géant appelé Harris.
Malheureusement on a eu besoin de la péniche pour transporter des
chevaux en France. Alors Harris n'a pas trouvé d'autre moyen de
conserver son prisonnier que d'accepter à bord le rôle de pilote.
Miss Ellen paraissait écouter l'homme gris avec avidité. Celui-ci
continua.--La péniche a pris le large et descendu la Tamise. A
Hampsteadt, un brouillard épais couvrait le fleuve, mais ce brouillard
servait les projets d'Harris. Cependant, à un certain moment, il a
entendu comme le bruit de deux corps qui tombent à l'eau, et il a
soupçonné qu'un des hommes de l'équipage avait délivré le révérend qui
était enfermé dans la cale et que tous deux s'étaient sauvés par
un sabord. Mais, comme il ne pouvait quitter la barre, il lui a
été impossible de vérifier le fait. Alors il a donné suite à son
projet.--Ah! il avait un projet!--Oui. Une fois en pleine mer il a
dirigé la péniche sur un écueil, et elle a sombré. La brune était si
épaisse que Harris, qui s'est sauvé à la nage, n'a pu savoir si ses
compagnons s'étaient tous noyés. Mais nous avons tout lieu d'espérer que
le révérend...

L'homme gris fut interrompu par une immense clameur de la foule.
Mistress Fanoche venait d'apparaître sur l'échafaud. Elle criait et
pleurait, et se débattait aux mains des aides de Calcraff.

Ce fut rapide comme l'éclair. Le bonnet noir s'enfonça sur ses yeux, la
trappe joua... Mistress Fanoche se balança dans l'espace.

Alors l'homme gris entraîna miss Ellen loin de la croisée.--Eh bien!
dit-il.--Oh! fit-elle avec une émotion qui le fit tressaillir, vous êtes
un homme terrible... je vous hais, mais je vous admire... Et elle voulut
s'esquiver au milieu de cette foule de curieux qui avait envahi la salle
du public-house. Mais il la retint.--Je voudrais vous voir, dit-il,
donnez-moi un rendez-vous!--Oseriez-vous donc y venir!--Oui, car vous
allez m'aimer, si vous ne m'aimez déjà.--Eh bien! fit-elle, avec une
voix qui tremblait d'émotion, si vous l'osez, venez dans le souterrain
qui vous a servi à pénétrer une fois chez moi.--Quand!--Demain.--A
quelle heure!--Minuit.--J'y serai. Et l'homme gris la salua et fit signe
à Shoking de le suivre.

Le lendemain, en effet, un peu avant minuit, une barque se détacha de la
rive droite de la Tamise et glissa silencieusement dans le brouillard.
Deux hommes la montaient: Shoking et l'homme gris. Shoking assis à
l'avant, maniait les deux avirons. Debout, à l'arrière, l'homme gris,
tête nue, enveloppé dans un manteau couleur de muraille, paraissait
absorbé par une rêverie profonde. La barque descendait au fil de
l'eau et le brouillard était si épais que les réverbères du pont de
Westminster apparaissaient, dans l'éloignement, comme des charbons
couverts de cendres. Shoking soupirait de temps à autre. Tout à coup,
et comme ils approchaient du pont, il dit vivement:--Maître, c'est donc
bien vrai? Vous allez à ce rendez-vous?

Cette question directe arracha l'homme gris à sa contemplation.--Sans
doute, dit-il. Shoking eut un nouveau soupir.--A votre place,
murmura-t-il, je sais bien ce que je ferais.--Que ferais-tu?--Je n'irais
pas.--Ah! et pourquoi?

--Je craindrais un piége. Un sourire passa sur les lèvres de
l'homme gris, mais il ne répondit pas. Shoking ne se tint pas pour
battu.--Qu'est-ce que vous voulez! dit-il, on n'est pas maître de ses
pressentiments.--Ah! tu as des pressentiments?--Oui, maître.--Quels
sont-ils?--J'ai l'idée que si vous allez plus loin...--Eh bien?--Il vous
arrivera malheur.

L'homme gris haussa les épaules; puis il tira sa montre, et en approcha
son cigare, dont il se fit un flambeau pour voir l'heure.--Minuit moins
un quart, dit-il. Au lieu de bavarder, ami Shoking, fais-moi le plaisir
de nager plus vigoureusement. Il ne faut pas faire attendre miss Ellen.

--Vous croyez à donc l'amour de cette vipère?--Oui. Shoking leva les
yeux aux ciel, et il eut un regard qui voulait dire:--Pardonnez-lui, mon
Dieu! mais l'amour le rend aveugle. Ce n'est pas miss Ellen qui l'aime,
c'est lui qui est fou.

--Hâte-toi! dit brusquement l'homme gris, comme s'il eût deviné les
secrètes pensées de Shoking.

Shoking se mit alors à frapper l'eau de ses deux avirons avec une sorte
de rage, et comme s'il eût eu hâte à quelque tragique dénoûment.
L'homme gris était retombé dans sa rêverie. La barque rasa les murs
du Parlement, passa sous la dernière arche du pont, du côté de la rive
gauche, puis vint stopper à ce même endroit où elle s'était arrêtée
déjà, cette nuit-là où l'homme gris avait pénétré dans l'hôtel Palmure
par le souterrain. La Tamise avait grossi et l'homme gris fit cette
remarque, qu'à la marée haute l'eau monterait jusqu'à l'orifice du
souterrain. Shoking, désespérant d'arrêter son maître, avait saisi
l'anneau de fer enfoncé dans une des pierres de la digue. Puis, au moyen
d'une corde, il y avait fixé la barque de telle sorte que l'homme gris
pouvait atteindre l'entrée du boyau en se haussant sur le banc où tout à
l'heure il était assis avec Shoking.--Tu vas m'attendre, dit-il.--Ainsi,
maître, dit Shoking, tentant un dernier effort, vous ne me croyez
pas?--Non.--Vous croyez à l'amour de miss Ellen?--J'en serai sûr dans
une heure.

Shoking leva un dernier regard vers le ciel nuageux, comme pour le
prendre à témoin de la folie de son maître.--Avez-vous vos pistolets, au
moins? dit-il encore.--Non.--Votre poignard.

--Pas davantage.--Mais c'est de la folie! s'écria Shoking au
désespoir.--Imbécile! dit l'homme gris, où as-tu vu qu'on allait armé à
un rendez-vous d'amour? En même temps, il saisit à deux mains la pierre
qui servait d'entablement à l'orifice du souterrain, se hissa lestement
dessus et dit:--Attends-moi! Puis, Shoking le vit disparaître et se
trouva seul...--Oh! j'ai peur... j'ai peur... murmura-t-il alors.



XXXV


Shoking avait peur... Non pour lui, à cette heure, bien que nous ayons
pu voir que Shoking tenait assez à la vie et n'en faisait nullement fi;
mais il s'oubliait, en ce moment, pour ne songer qu'à l'homme gris. Or,
cela tenait peut-être à ce que Shoking n'ayant jamais été ni beau ni
riche, ne s'était pas par conséquent jamais trouvé l'enfant gâté du beau
sexe, mais il ne croyait guère à l'amour et estimait que la femme n'a
d'autre mission sérieuse en ce monde que de tromper l'homme du soir
au matin. Et quand il fut seul dans la barque. Shoking soupira de plus
belle et se dit:--Décidément, il n'y a pas d'homme complétement fort.
Chacun a sa faiblesse, et mon pauvre maître, l'homme gris a la sienne.
Il croit à l'amour! Moi j'ai dans l'idée qu'il va donner tête baissée
dans un piége que lui a tendu ce diable en jupons qui nous a déjà joué
tant de mauvais tours... Et je n'ai plus qu'un espoir, c'est qu'une fois
dans le piége, il s'en tirera.

Ceci n'était pas, au demeurant, trop mal raisonné, attendu que si
Shoking croyait au piége, il n'abandonnait pas sa foi robuste dans
les ressources prodigieuses de l'homme gris. Il y avait bien un quart
d'heure que celui-ci était entré dans le souterrain. Les suppositions
les plus épouvantables s'étaient tout à coup présentées à l'esprit
troublé de Shoking. D'abord il avait cru qu'on allait assassiner l'homme
gris, et qu'il entendrait ses cris d'agonie; puis il s'était imaginé
que le souterrain était plein de barils poudre et qu'on allait le faire
sauter, puis encore une foule d'autres dénoûments tragiques. Mais rien
de tout cela n'arrivait, et le plus grand calme paraissait régner dans
le souterrain. Cependant tout à coup, un bruit frappa l'oreille inquiète
de Shoking. Ce bruit ne venait pas du souterrain, mais bien du milieu de
la Tamise, et c'était un bruit d'avirons frappant l'eau avec une cadence
et une régularité parfaite. Shoking se dit:--Ce sont des mariniers
ou des pêcheurs, ou peut-être même des agents de police du bateau le
_Royalist_. Tenons-nous tranquille, ils ne me verront pas. Le bruit
cependant, devenait plus distinct et la barque paraissait approcher de
plus en plus, viendrait raser la berge au point de se trouver bord à
bord avec celle de Shoking.

Cependant elle se rapprochait de minute en minute. Shoking ne la voyait
pas encore, mais il entendait un murmure confus de voix se mêler au
bruit des avirons. Enfin, tout à coup, elle déchira le brouillard et
apparut aux yeux de Shoking. Alors celui-ci se coucha à plat ventre dans
le canot. Mais la barque gouvernait droit sur lui. Une vague inquiétude
s'empara alors de Shoking. Il y avait trois hommes dedans: un qui se
tenait debout à l'arrière; deux autres qui nageaient. La nuit était
noire, on le sait; mais si Shoking ne pouvait voir le visage de ces
trois hommes, il entendit tout à coup une voix qui le fit tressaillir.
Cette voix, il l'avait entendue déjà; et cependant, il ne pouvait dire
encore quel était l'homme à qui elle appartenait.--Oui, disait-elle,
c'est pour demain matin.

--Ça va bien à Newgate, répondit une autre voix, celle du second
batelier sans doute, mais qui était tout à fait inconnue à
Shoking.--Hier, on a pendu la nourrisseuse. Demain...--Demain, reprit la
première voix, ce sera le tour de ce pauvre John.

Cette fois, un souvenir traversa le cerveau de Shoking. Il savait
enfin quelle était cette voix. C'était la voix de Nichols. Et la barque
avançait toujours, et l'épouvante s'empara de Shoking, qui n'osait
bouger et se disait:--S'ils me reconnaissent, je suis perdu!

En effet, en ce moment-là, Shoking se repentait amèrement d'avoir quitté
cette bonne peau noire dans laquelle l'homme gris l'avait fait entrer.
Tout à coup Nichols et son compagnon donnèrent un dernier coup d'aviron
et la barque vint heurter le canot de Shoking, qui se redressa éperdu,
tant la secousse avait été violente!...



XXXVI


En se redressant, Shoking avait obéi à une inspiration. Oubliant l'homme
gris pour ne songer qu'à sa propre conservation, il avait voulu se
jeter à l'eau et se sauver à la nage. Cela eût été facile peut-être, en
admettant que la barque de Nichols eût heurté la sienne par hasard. Il
était évident qu'alors Shoking avait le temps de se précipiter dans la
rivière avant qu'on l'eut reconnu. Mais, hélas! le hasard n'était pour
rien dans cette rencontre, comme on le va voir. A peine Shoking était-il
debout que Nichols sauta dans le canot et prit le malheureux à la
gorge. Shoking jeta un cri et voulut se débattre.--Me reconnais-tu, dit
Nichols!

Shoking se débattit encore; mais alors, l'homme qui se tenait debout
dans la barque, dit d'une voix impérieuse:--Garrottez-moi ce drôle... Et
Shoking reconnut la voix du révérend Peters Town, comme il avait reconnu
celle de Nichols.--S'il crie, tue-le! dit encore le prêtre.--Les morts
reviennent, pensa Shoking, dont les cheveux se hérissaient.

--Tu es cause de la mort de John qu'on va pendre demain matin, dit
Nichols, mais tu auras ton compte tout à l'heure.--Grâce! balbutia
Shoking.--Vous ferez de ce garçon ce que vous voudrez plus tard, dit le
révérend. Pour le moment, contentez-vous de le réduire à l'impuissance.

Nichols était assisté d'un solide gaillard. Tous deux se jetèrent sur
Shoking, le renversèrent, et en un tour de main il fut garrotté et
on lui mit un mouchoir dans la bouche pour l'empêcher de
crier.--Maintenant, dit le révérend, poussez votre barque jusque sous
l'escalier du pont de Westminster. On m'attend chez lord Palmure.
Nichols et son compagnon repassèrent dans la barque, laissant Shoking
dans le canot. Bien qu'il fût réduit à une impuissance complète, Shoking
reprit courage en les voyant s'éloigner. Un moment même il espéra
que l'homme gris reviendrait assez à temps pour le délivrer. Mais son
espérance fut encore déçue. En trois coups d'aviron la barque de Nichols
alla heurter la première marche de l'escalier du pont de Westminster.
Alors le révérend quitta la barque, et la Tamise, portant sa voix comme
un écho, Shoking l'entendit qui disait:--Vous savez ce que vous avez à
faire à présent?--Oui, Votre Honneur, répondit Nichols.

Shoking, qui était parvenu à soulever sa tête jusqu'au niveau du bordage
de son canot, vit alors le révérend mettre le pied sur l'escalier et
monter rapidement, tandis que la barque virait de bord et revenait en
droite ligne sur le canot.--Ah! pensait Shoking éperdu, c'est pourtant
le maître qui l'a voulu. Du moment où le révérend n'est pas noyé, et où
on l'attend chez lord Palmure, c'est que l'homme gris est tombé dans un
piége. Il est perdu, et moi aussi. Nichols revint et son compagnon et
lui passèrent de nouveau dans le canot. Seulement, ils avaient chacun à
la main un instrument dont Shoking ne put tout d'abord définir la nature
et la destination, mais qui ressemblait à un énorme bâton.--Ah! ah! mon
camarade, ricana Nichols, tu as voulu nous jouer des tours, au révérend
Peters Town et à moi. Eh bien! tu verras tout à l'heure, ce qu'il en
coûte.

En même temps, il brandit l'instrument qu'il avait à la main et Shoking
entendit un bruit sourd. Cet instrument, qui n'était autre qu'un pieu en
fer venait de heurter la pierre qui servait d'entablement à l'orifice du
souterrain.--A la besogne! répéta le compagnon de Nichols. Et tous
deux se mirent à attaquer vigoureusement les pierres de la digue. Alors
Shoking domina sa propre épouvante pour ne plus songer qu'au maître. Il
avait compris!...

Nichols et l'homme qui était avec lui attaquaient la digue de façon à
élargir la brèche du souterrain jusque au-dessous du niveau de l'eau;
et l'eau se précipiterait alors dans le souterrain... Et l'homme gris
serait noyé!... Et l'âme de Shoking s'éleva tout à coup jusqu'aux
attitudes de la prière, et ses lèvres murmurèrent:--Mon Dieu! mon Dieu!
vous qui protégez l'Irlande, ne nous sauverez-vous donc point?

Mais Nichols et son compagnon continuaient leur besogne; les pierres se
détachaient une à une, et tout à coup le canot dans lequel Shoking
était couché fut pris et agité comme par un tourbillon. La Tamise se
précipitait en bouillonnant dans le boyau souterrain, où l'homme gris
était allé, follement à un rendez-vous d'amour...



XXXVII


Suivons maintenant l'homme gris que Shoking avait en vain essayé de
retenir. L'homme gris, sans armes, ayant même laissé son manteau dans
le canot était résolument entré dans ce souterrain qui passait sous une
partie de Belgrave square et aboutissait à l'hôtel Palmure. Si on se
souvient de la promenade nocturne que miss Ellen, son père et Paddy,
qui portait un flambeau, avaient faite quelques jours auparavant, on
se rappellera la conformation exacte du souterrain. Si on le suivait en
partant du côté de la rivière, on trouvait un plan incliné qui montait
légèrement jusqu'à cette salle ronde dans laquelle descendait, comme un
puisard, l'escalier qui prenait naissance derrière le mur du cabinet de
lord Palmure. Cette salle ronde, entièrement taillée dans le roc et
la pierre, avait dû, comme lord Palmure, l'avait expliqué à sa fille,
servir de lieu de réunion aux partisans du roi Charles Ier, alors qu'ils
travaillaient à le sauver. Il s'y trouvait trois issues: l'une, qui
était la continuation du souterrain jusqu'à la Tamise, l'autre, qui
menait à l'escalier, et une troisième, qui avait été murée, mais dont
on apercevait parfaitement encore l'ouverture par les joints des pierres
rapportées en forme de cintre. L'homme gris fit d'abord quelques pas
dans les ténèbres; puis, comme il avançait toujours, un rayon de lumière
le frappa au visage.

Le souterrain, on s'en souvient sans doute, décrivait une courbe légère
tout en montant, et cela expliquait pourquoi l'homme gris avait d'abord
marché dans l'obscurité.--Elle m'attend! se dit-il. Et il doubla le
pas. A mesure qu'elle avançait, la lumière devenait plus vive, mais elle
était sans rayons; on eût dit la clarté de la lune par une belle
nuit d'été, sur les collines de quelque pays méridional. L'homme gris
avançait toujours. Tout à coup, il s'arrêta, un peu étonné, et comme
ébloui. Il était au seuil de la salle ronde; mais de la salle ronde
métamorphosée par la baguette de quelque fée invisible. Ce n'était plus
un souterrain, c'était un boudoir. Un boudoir éclairé par une lampe à
globe dépoli, tendu d'étoffes de soie aux couleurs harmonieuses, jonché
d'un épais tapis, garni de meubles élégants. Miss Ellen avait, en une
nuit et une journée, converti ce lieu mystérieux en une petite salle au
demi-jour voluptueux, et telle que l'homme le plus épris aurait pu la
rêver pour y recevoir son idole. Un sourire lui vint aux lèvres, et il
entra dans le boudoir improvisé.--J'arrive le premier, se dit-il. En
effet, la salle était vide encore. Mais l'homme gris avait fait quelques
pas à peine, que miss Ellen parut. Elle avait mis une robe de velours
noir qui rehaussait encore l'éclat de ses épaules blanches et de ses
bras nus. Sa luxuriante chevelure dénouée retombait en boucles confuses
des deux côtés de son col de cygne. Elle vint à l'homme gris et lui
dit en lui tendant la main:--C'est bien. Vous êtes exact. Et elle se
pelotonna comme une belle tigresse au fond d'une ottomane, lui
indiqua un siége auprès d'elle, et dit encore:--M'aimez-vous toujours,
monsieur.--Comme vous m'aimez, répondit-il. Et il se mit à genoux devant
elle et se mit à lui parler cette langue éloquente et séductrice de la
passion, qu'on ne parle que de l'autre côté du détroit, c'est-à-dire
en France et en Italie, et que les Anglais ignoreront toujours. Mais
soudain, miss Ellen l'interrompit par un éclat de rire.--Oh! fou que
vous êtes! dit-elle. Il se releva lentement, mais sans surprise.--En
vérité! dit-il, vous trouvez que je suis fou?--Oui, fou et niais.

--Vraiment? et pourquoi?--Mais parce que, fit-elle d'une voix qui devint
sifflante et moqueuse, tandis qu'un regard plein de haine jaillissait
de ses yeux, parce que vous avez pu croire un seul instant que je vous
aimerais....--Je le crois encore, dit-il. Et il lui prit la main et
y posa ses lèvres. Miss Ellen avait maintenant un rire de
damnée:--Savez-vous, fit-elle, que vous êtes tombé dans un piége?--Ah!
dit-il.--Un piége d'où l'Irlande entière ne saurait vous tirer. Je vous
ai pourtant prévenu, dit-elle encore, je vous ai dit hier: prenez garde!
oserez-vous donc venir?--C'est vrai, dit froidement l'homme gris, et je
suis venu.

Elle montra du doigt la porte de l'escalier.--Tenez, dit-elle, la maison
de mon père et cet escalier sont pleins de policemen et de soldats.--En
vérité! fit-il avec calme.--Et peut-être, continua-t-elle, pensez-vous
qu'il vous sera facile de vouen aller par là.... Et elle désignait
l'entrée du souterrain qui descendait à la Tamise. L'homme gris ne
répondit pas. En ce moment on entendit un bruit sourd qui ressemblait au
roulement lointain du tonnerre.--Entendez-vous ce bruit dit encore
miss Ellen.--Oui, dit l'homme gris, c'est le fleuve qui entre dans le
souterrain et qui va monter lentement jusqu'ici, de telle sorte qu'il me
reste à choisir: ou me noyer, ou me livrer aux policemen....--Ah! vous
savez cela? dit-elle avec un rire de démon....--Je le sais depuis ce
matin.--Et vous êtes venu?--Vous le voyez.--Mais vous êtes fou!--Non,
car vous me haïssiez ce matin, il y a une heure, tout à l'heure encore,
dit-il froidement; et maintenant que je suis perdu, vous allez m'aimer!
Et il courba soudain miss Ellen sous la flamme magnétique de son regard.
Le bruit sourd augmentait et la Tamise montait toujours....



XXXVIII


Que se passa-t-il alors? Ceux-là seuls qui comprennent ce pouvoir
mystérieux qu'on appelle le magnétisme, pourraient le dire. Cela
dura-t-il une minute, une heure ou un siècle? Nul ne le sut. Mais tout
à coup miss Ellen, vaincue, palpitante comme la colombe sous la serre
de l'épervier, miss Ellen se jeta aux genoux de l'homme gris.--Ah!
dit-elle, pardonne-moi... pardonne-moi... car je t'aime!... Et elle
disait vrai cette fois, car, tout à coup elle se releva et se suspendit
brusquement à son cou.--Mon Dieu! dit-elle, mais il faut fuir.... il
le faut.... sans cela... tu serais perdu.... Ah! mais il en est
temps encore.... Et elle riait et pleurait en même temps. Et elle
répétait:--Fuis... mais, fuis! mon bien-aimé... ou plutôt non, fuyons
ensemble... emmène-moi... je te suivrai au bout du monde.... Et elle
l'entraînait vers le souterrain; et souriant, impassible, il la laissait
faire et disait:--Je savais bien que tu finirais par m'aimer....

Tout à coup, elle recula et poussa un cri. L'eau montait, écumante,
terrible, amenant la mort avec elle.--Trop tard! s'écria miss
Ellen.--Trop tard, dit l'homme gris, souriant toujours. Elle courut
à cette porte qui avait été murée:--Ah! dit-elle, tu es fort, tu es
habile, tu vas enfoncer cette porte.... Tu l'enfonceras, n'est-ce pas?
Je ne sais pas où elle mène... mais qu'importe! Et elle s'était ruée sur
la porte murée et y ensanglantait ses ongles.--C'est de la pierre,
dit l'homme gris, impossible! Et son front n'avait rien perdu de sa
sérénité. Miss Ellen haletait, son front était ruisselant, son visage
baigné de larmes, ses yeux lançaient des éclairs....--Je savais bien
que tu m'aimerais, dit encore l'homme gris, que cette pensée paraissait
préoccuper uniquement.

La Tamise montait toujours, et le flot vint soudain leur mouiller les
pieds, les forçant de se réfugier vers l'endroit le plus élevé de
la salle ronde, qui était en même temps l'entrée de cet escalier qui
montait chez lord Palmure. Alors miss Ellen fut prise d'un véritable
désespoir; puis, comme elle se tordait les mains, une inspiration lui
vint:--Ah! dit-elle, tu es assez brave, tu es assez fort, n'est-ce pas,
pour passer sur le corps de trente misérables policemen? Prends
tes pistolets, prends ton poignard...--Je n'ai pas d'armes, dit-il
simplement.--Pas d'armes! s'écria-t-elle, tu n'as pas d'armes?--Non.
Et il lui répéta ce qu'il avait déjà dit à Shoking:--«Vient-on avec des
armes à un rendez-vous d'amour?»

Alors folle, désespérée, semblable à une tigresse qui fait à ses petits
un rempart de son corps, elle se plaça devant lui, enlaçant son cou
de ses deux bras, se cramponnant à lui avec furie:--Ils ne t'auront
qu'après m'avoir tuée! dit-elle. Et comme elle parlait ainsi, un bruit
se fit entendre dans l'escalier, et le révérend Peters Town apparut
sur la dernière marche, précédant les policemen.--Arrêtez cet homme!
ordonna-t-il.

Miss Ellen obéit à une dernière inspiration; elle tenta de séduire le
coeur endurci de ce prêtre.--Laissez-nous passer, dit-elle. Arrière!
laissez-nous passer... au nom de Dieu... au nom de tout ce que vous avez
de plus cher... grâce! grâce! je l'aime!... Elle continuait à le masquer
de son corps, le couvrant de larmes et de baisers.

Si elle avait eu un poignard, elle se fût ruée sur le révérend Peters
Town et l'eût assassiné... Mais, comme l'homme gris, elle était sans
armes. Et le révérend s'écria:--Miss Ellen, il y a longtemps que j'ai
prévu ce qui m'arrive aujourd'hui. Mais, je ne suis pas une femme,
moi, j'ai l'âme virile, et je ne fais pas grâce à mes ennemis...--Qu'on
arrête cet homme!

Et, à ce dernier ordre donné d'une voix impérieuse, les policemen
s'avancèrent vers l'homme gris et lui mirent la main sur l'épaule.--Je
suis prêt à vous suivre, répondit-il. Il soutenait dans ses bras miss
Ellen, éperdue et défaillante, et il attacha sur le révérend Peters
Town un regard de défi.--Elle vient de me perdre, dit-il, mais elle me
sauvera un jour!


FIN DU QUATRIÈME VOLUME





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les misères de Londres - 4. Les tribulations de Shoking" ***

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