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Title: Manon Lescaut
Author: Prévost, Abbé, 1697-1763
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

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Abbé Prévost
MANON LESCAUT
(1731)

Table des matières

AVIS DE L'AUTEUR
PREMIERE PARTIE
DEUXIEME PARTIE



AVIS DE L'AUTEUR

DES

Mémoires d'un Homme de Qualité


Quoique j'eusse pu faire entrer dans mes Mémoires les aventures du
chevalier des Grieux, il m'a semblé que n'y ayant point un rapport
nécessaire, le lecteur trouverait plus de satisfaction à les voir
séparément. Un récit de cette longueur aurait interrompu trop longtemps
le fil de ma propre histoire. Tout éloigné que je suis de prétendre à la
qualité d'écrivain exact, je n'ignore point qu'une narration doit être
déchargée des circonstances qui la rendraient pesante et embarrassée.
C'est le précepte d'Horace:

          Ut jam nunc dicat jam nunc debentia dici
          Pleraque differat, ac proesens in tempus omittat

Il n'est pas même besoin d'une si grave autorité pour prouver une vérité
si simple; car le bon sens est la première source de cette règle.

Si le public a trouvé quelque chose d'agréable et d'intéressant dans
l'histoire de ma vie, j'ose lui promettre qu'il ne sera pas moins
satisfait de cette addition. Il verra, dans la conduite de M. des
Grieux, un exemple terrible de la force des passions. J'ai à peindre un
jeune aveugle, qui refuse d'être heureux, pour se précipiter
volontairement dans les dernières infortunes; qui, avec toutes les
qualités dont se forme le plus brillant mérite, préfère, par choix, une
vie obscure et vagabonde, à tous les avantages de la fortune et de la
nature; qui prévoit ses malheurs, sans vouloir les éviter; qui les sent
et qui en est accablé, sans profiter des remèdes qu'on lui offre sans
cesse et qui peuvent à tous moments les finir; enfin un caractère
ambigu, un mélange de vertus et de vices, un contraste perpétuel de bons
sentiments et d'actions mauvaises. Tel est le fond du tableau que je
présente. Les personnes de bon sens ne regarderont point un ouvrage de
cette nature comme un travail inutile. Outre le plaisir d'une lecture
agréable, on y trouvera peu d'événements qui ne puissent servir à
l'instruction des moeurs; et c'est rendre, à mon avis, un service
considérable au public, que de l'instruire en l'amusant.

On ne peut réfléchir sur les préceptes de la morale, sans être étonné de
les voir tout à la fois estimés et négligés; et l'on se demande la
raison de cette bizarrerie du coeur humain, qui lui fait goûter des
idées de bien et de perfection, dont il s'éloigne dans la pratique. Si
les personnes d'un certain ordre d'esprit et de politesse veulent
examiner quelle est la matière la plus commune de leurs conversations,
ou même de leurs rêveries solitaires, il leur sera aisé de remarquer
qu'elles tournent presque toujours sur quelques considérations morales.
Les plus doux moments de leur vie sont ceux qu'ils passent, ou seuls, ou
avec un ami, à s'entretenir à coeur ouvert des charmes de la vertu, des
douceurs de l'amitié, des moyens d'arriver au bonheur des faiblesses de
la nature qui nous en éloignent, et des remèdes qui peuvent les guérir
Horace et Boileau marquent cet entretien comme un des plus beaux traits
dont ils composent l'image d'une vie heureuse. Comment arrive-t-il donc
qu'on tombe si facilement de ces hautes spéculations et qu'on se
retrouve sitôt au niveau du commun des hommes? Je suis trompé si la
raison que je vais en apporter n'explique bien cette contradiction de
nos idées et de notre conduite; c'est que, tous les préceptes de la
morale n'étant que des principes vagues et généraux, il est très
difficile d'en faire une application particulière au détail des moeurs
et des actions: Mettons la chose dans un exemple. Les âmes bien nées
sentent que la douceur et l'humanité sont des vertus aimables, et sont
portées d'inclination à les pratiquer; mais sont-elles au moment de
l'exercice, elles demeurent souvent suspendues. En est-ce réellement
l'occasion? Sait-on bien qu'elle en doit être la mesure? Ne se
trompe-t-on point sur l'objet? Cent difficultés arrêtent. On craint de
devenir dupe en voulant être bien faisant et libéral; de passer pour
faible en paraissant trop tendre et trop sensible; en un mot, d'excéder
ou de ne pas remplir assez des devoirs qui sont renfermés d'une manière
trop obscure dans les notions générales d'humanité et de douceur. Dans
cette incertitude, il n'y a que l'expérience ou l'exemple qui puisse
déterminer raisonnablement le penchant du coeur. Or l'expérience n'est
point un avantage qu'il, soit libre à tout le monde de se donner; elle
dépend des situations différentes où l'on se trouve placé par la
fortune. Il ne reste donc que l'exemple qui puisse servir de règle à
quantité de personnes dans l'exercice de la vertu. C'est précisément
pour cette sorte de lecteurs que des ouvrages tels que celui-ci peuvent
être d'une extrême utilité, du moins lorsqu'ils sont écrits par une
personne d'honneur et de bon sens. Chaque fait qu'on y rapporte est un
degré de lumière, une instruction qui supplée à l'expérience; chaque
aventure est un modèle d'après lequel on peut se former; il n'y manque
que d'être ajusté aux circonstances où l'on se trouve. L'ouvrage entier
est un traité de morale, réduit agréablement en exercice.

Un lecteur sévère s'offensera peut-être de me voir reprendre la plume, à
mon âge, pour écrire des aventures de fortune et d'amour; mais, si la
réflexion que je viens de faire est solide, elle me justifie; si elle
est fausse, mon erreur sera mon excuse.



PREMIERE PARTIE


Je suis obligé de faire remonter mon lecteur au temps de ma vie où je
rencontrai pour la première fois le chevalier des Grieux. Ce fut environ
six mois avant mon départ pour l'Espagne. Quoique je sortisse rarement
de ma solitude, la complaisance que j'avais pour ma fille m'engageait
quelquefois à divers petits voyages, que j'abrégeais autant qu'il
m'était possible. Je revenais un jour de Rouen, où elle m'avait prié
d'aller solliciter une affaire au Parlement de Normandie pour la
succession de quelques terres auxquelles je lui avais laissé des
prétentions du côté de mon grand-père maternel. Ayant repris mon chemin
par Evreux, où je couchai la première nuit, j'arrivai le lendemain pour
dîner à Pacy, qui en est éloigné de cinq ou six lieues. Je fus surpris,
en entrant dans ce bourg, d'y voir tous les habitants en alarme. Ils se
précipitaient de leurs maisons pour courir en foule à la porte d'une
mauvaise hôtellerie, devant laquelle étaient deux chariots couverts. Les
chevaux, qui étaient encore attelés et qui paraissaient fumants de
fatigue et de chaleur marquaient que ces deux voitures ne faisaient
qu'arriver. Je m'arrêtai un moment pour m'informer d'où venait le
tumulte; mais je tirai peu d'éclaircissement d'une populace curieuse,
qui ne faisait nulle attention à mes demandes, et qui s'avançait
toujours vers l'hôtellerie, en se poussant avec beaucoup de confusion.
Enfin, un archer revêtu d'une bandoulière, et le mousquet sur l'épaule,
ayant paru à la porte, je lui fis signe de la main de venir à moi. Je le
priai de m'apprendre le sujet de ce désordre. Ce n'est rien, monsieur me
dit-il; c'est une douzaine de filles de joie que je conduis, avec mes
compagnons, jusqu'au Havre-de-Grâce, où nous les ferons embarquer pour
l'Amérique. Il y en a quelques-unes de jolies, et c'est, apparemment ce
qui excite la curiosité de ces bons paysans. J'aurais passé après cette
explication, si je n'eusse été arrêté par les exclamations d'une vieille
femme qui sortait de l'hôtellerie en joignant les mains, et criant que
c'était une chose barbare, une chose qui faisait horreur et compassion.
De quoi s'agit-il donc? lui dis-je. Ah! monsieur entrez, répondit-elle,
et voyez si ce spectacle n'est pas capable de fendre le coeur! La
curiosité me fit descendre de mon cheval, que je laissai, à mon
palefrenier. J'entrai avec peine, en perçant la foule, et je vis, en
effet, quelque chose d'assez touchant. Parmi les douze filles qui
étaient enchaînées six par six par le milieu du corps, il y en avait une
dont l'air et la figure étaient si peu conformes à sa condition, qu'en
tout autre état je l'eusse prise pour une personne du premier rang. Sa
tristesse et la saleté de son linge et de ses habits l'enlaidissaient si
peu que sa vue m'inspira du respect et de la pitié. Elle tâchait
néanmoins de se tourner, autant que sa chaîne pouvait le permettre, pour
dérober son visage aux yeux des spectateurs. L'effort qu'elle faisait
pour se cacher était si naturel, qu'il paraissait venir d'un sentiment
de modestie. Comme les six gardes qui accompagnaient cette malheureuse
bande étaient aussi dans la chambre, je pris le chef en particulier et
je lui demandai quelques lumières sur le sort de cette belle fille. Il
ne put m'en donner que de fort générales. Nous l'avons tirée de
l'Hôpital, me dit-il, par ordre de M. le Lieutenant général de Police.
Il n'y a pas d'apparence qu'elle y eût été renfermée pour ses bonnes
actions. Je l'ai interrogée plusieurs fois sur la route, elle s'obstine
à ne me rien répondre. Mais, quoique je n'aie pas reçu ordre de la
ménager plus que les autres, je ne laisse pas d'avoir quelques égards
pour elle, parce qu'il me semble qu'elle vaut un peu mieux que ses
compagnes. Voilà un jeune homme, ajouta l'archer qui pourrait vous
instruire mieux que moi sur la cause de sa disgrâce; il l'a suivie
depuis Paris, sans cesser presque un moment de pleurer Il faut que ce
soit son frère ou son amant. Je me tournai vers le coin de la chambre où
ce jeune homme était assis. Il paraissait enseveli dans une rêverie
profonde. Je n'ai jamais vu de plus vive image de la douleur. Il était
mis fort simplement; mais on distingue, au premier coup d'oeil, un homme
qui a de la naissance et de l'éducation. Je m'approchai de lui. Il se
leva; et je découvris dans ses yeux, dans sa figure et dans tous ses
mouvements, un air si fin et si noble que je me sentis porté
naturellement à lui vouloir du bien. Que je ne vous trouble point, lui
dis-je, en m'asseyant près de lui. Voulez-vous bien satisfaire la
curiosité que j'ai de connaître cette belle personne, qui ne me paraît
point faite pour le triste état où je la vois? Il me répondit
honnêtement qu'il ne pouvait m'apprendre qui elle était sans se faire
connaître lui-même, et qu'il avait de fortes raisons pour souhaiter de
demeurer inconnu. Je puis vous dire, néanmoins, ce que ces misérables
n'ignorent point, continua-t-il en montrant les archers, c'est que je
l'aime avec une passion si violente qu'elle me rend le plus infortuné de
tous les hommes. J'ai tout employé, à Paris, pour obtenir sa liberté.
Les sollicitations, l'adresse et la force m'ont été inutiles; j'ai pris
le parti de la suivre, dût-elle aller au bout du monde. Je m'embarquerai
avec elle; je passerai en Amérique. Mais ce qui est de la dernière
inhumanité, ces lâches coquins, ajouta-t-il en parlant des archers, ne
veulent pas me permettre d'approcher d'elle. Mon dessein était de les
attaquer ouvertement, à quelques lieues de Paris. Je m'étais associé
quatre hommes qui m'avaient promis leur secours pour une somme
considérable. Les traîtres m'ont laissé seul aux mains et sont partis
avec mon argent. L'impossibilité de réussir par la force m'a fait mettre
les armes bas. J'ai proposé aux archers de me permettre du moins de les
suivre en leur offrant de les récompenser. Le désir du gain les y a fait
consentir. Ils ont voulu être payés chaque fois qu'ils m'ont accordé la
liberté de parler à ma maîtresse. Ma bourse s'est épuisée en peu de
temps, et maintenant que je suis sans un sou, ils ont la barbarie de me
repousser brutalement lorsque je fais un pas vers elle. Il n'y a qu'un
instant, qu'ayant osé m'en approcher malgré leurs menaces, ils ont eu
l'insolence de lever contre moi le bout du fusil. Je suis obligé, pour
satisfaire leur avarice et pour me mettre en état de continuer la route
à pied, de vendre ici un mauvais cheval qui m'a servi jusqu'à présent de
monture.

Quoiqu'il parût faire assez tranquillement ce récit, il laissa tomber
quelques larmes en le finissant. Cette aventure me parut des plus
extraordinaires et des plus touchantes. Je ne vous presse pas, lui
dis-je, de me découvrir le secret de vos affaires, mais, si je puis vous
être utile à quelque chose, je m'offre volontiers à vous rendre service.
Hélas! reprit-il, je ne vois pas le moindre jour à l'espérance. Il faut
que je me soumette à toute la rigueur de mon sort. J'irai en Amérique.
J'y serai du moins libre avec ce que j'aime. J'ai écrit à un de mes amis
qui me fera tenir quelque secours au Havre-de-Grâce. Je ne suis
embarrassé que pour m'y conduire et pour procurer à cette pauvre
créature, ajouta-t-il en regardant tristement sa maîtresse, quelque
soulagement sur la route. Hé bien, lui dis-je, je vais finir votre
embarras. Voici quelque argent que je vous prie d'accepter. Je suis
fâché de ne pouvoir vous servir autrement. Je lui donnai quatre louis
d'or, sans que les gardes s'en aperçussent, car je jugeais bien que,
s'ils lui savaient cette somme, ils lui vendraient plus chèrement leurs
secours. Il me vint même à l'esprit de faire marché avec eux pour
obtenir au jeune amant la liberté de parler continuellement à sa
maîtresse jusqu'au Havre. Je fis signe au chef de s'approcher, et je lui
en fis la proposition. Il en parut honteux, malgré son effronterie. Ce
n'est pas, monsieur, répondit-il d'un air embarrassé, que nous refusions
de le laisser parler à cette fille, mais il voudrait être sans cesse
auprès d'elle; cela nous est incommode; il est bien juste qu'il paye
pour l'incommodité. Voyons donc, lui dis-je, ce qu'il faudrait pour vous
empêcher de la sentir. Il eut l'audace de me demander deux louis. Je les
lui donnai sur-le-champ: Mais prenez garde, lui dis-je, qu'il ne vous
échappe quelque friponnerie; car je vais laisser mon adresse à ce jeune
homme, afin qu'il puisse m'en informer, et comptez que j'aurai le
pouvoir de vous faire punir. Il m'en coûta six louis d'or. La bonne
grâce et la vive reconnaissance avec laquelle ce jeune inconnu me
remercia, achevèrent de me persuader qu'il était né quelque chose, et
qu'il méritait ma libéralité. Je dis quelques mots à sa maîtresse avant
que de sortir. Elle me répondit avec une modestie si douce et si
charmante, que je ne pus m'empêcher de faire, en sortant, mille
réflexions sur le caractère incompréhensible des femmes.

Étant retourné à ma solitude, je ne fus point informé de la suite de
cette aventure. Il se passa près de deux ans, qui me la firent oublier
tout à fait, jusqu'à ce que le hasard me fît renaître l'occasion d'en
apprendre à fond toutes les circonstances. J'arrivais de Londres à
Calais, avec le marquis de..., mon élève. Nous logeâmes, si je m'en
souviens bien, au Lion d'Or, où quelques raisons nous obligèrent de
passer le jour entier et la nuit suivante. En marchant l'après-midi dans
les rues, je crus apercevoir ce même jeune homme dont j'avais fait la
rencontre à Pacy Il était en fort mauvais équipage, et beaucoup plus
pâle que je ne l'avais vu la première fois. Il portait sur le bras un
vieux portemanteau, ne faisant qu'arriver dans la ville. Cependant,
comme il avait la physionomie trop belle pour n'être pas reconnu
facilement, je le remis aussitôt. Il faut, dis-je au marquis, que nous
abordions ce jeune homme. Sa joie fut plus vive que toute expression,
lorsqu'il m'eut remis à son tour. Ah! monsieur, s'écria-t-il en me
baisant la main, je puis donc encore une fois vous marquer mon
immortelle reconnaissance! Je lui demandai d'où il venait. Il me
répondit qu'il arrivait, par mer, du Havre-de-Grâce, où il était revenu
de l'Amérique peu auparavant. Vous ne me paraissez pas fort bien en
argent, lui dis-je. Allez-vous-en au Lion d'Or, où je suis logé. Je vous
rejoindrai dans un moment. J'y retournai en effet, plein d'impatience
d'apprendre le détail de son infortune et les circonstances de son
voyage d'Amérique. Je lui fis mille caresses, et j'ordonnai qu'on ne le
laissât manquer de rien. Il n'attendit point que je le pressasse de me
raconter l'histoire de sa vie. Monsieur, me dit-il, vous en usez si
noblement avec moi, que je me reprocherais, comme une basse ingratitude,
d'avoir quelque chose de réservé pour vous. Je veux vous apprendre, non
seulement mes malheurs et mes peines, mais encore mes désordres et mes
plus honteuses faiblesses. Je suis sûr qu'en me condamnant, vous ne
pourrez pas vous empêcher de me plaindre.

Je dois avertir ici le lecteur que j'écrivis son histoire presque
aussitôt après l'avoir entendue, et qu'on peut s'assurer par conséquent,
que rien n'est plus exact et plus fidèle que cette narration. Je dis
fidèle jusque dans la relation des réflexions et des sentiments que le
jeune aventurier exprimait de la meilleure grâce du monde. Voici donc
son récit, auquel je ne mêlerai, jusqu'à la fin, rien qui ne soit de
lui.

J'avais dix-sept ans, et j'achevais mes études de philosophie à Amiens,
où mes parents, qui sont d'une des meilleures maisons de P., m'avaient
envoyé. Je menais une vie si sage et si réglée, que mes maîtres me
proposaient pour l'exemple du collège. Non que je fisse des efforts
extraordinaires pour mériter cet éloge, mais j'ai l'humeur naturellement
douce et tranquille: je m'appliquais à l'étude par inclination, et l'on
me comptait pour des vertus quelques marques d'aversion naturelle pour
le vice. Ma naissance, le succès de mes études et quelques agréments
extérieurs m'avaient fait connaître et estimer de tous les honnêtes gens
de la ville. J'achevai mes exercices publics avec une approbation si
générale, que Monsieur l'Évêque, qui y assistait, me proposa d'entrer
dans l'état ecclésiastique, où je ne manquerais pas, disait-il, de
m'attirer plus de distinction que dans l'ordre de Malte, auquel mes
parents me destinaient. Ils me faisaient déjà porter la croix, avec le
nom de chevalier des Grieux. Les vacances arrivant, je me préparais à
retourner chez mon père, qui m'avait promis de m'envoyer bientôt à
l'Académie. Mon seul regret, en quittant Amiens, était d'y laisser un
ami avec lequel j'avais toujours été tendrement uni. Il était de
quelques années plus âgé que moi. Nous avions été élevés ensemble, mais
le bien de sa maison étant des plus médiocres, il était obligé de
prendre l'état ecclésiastique, et de demeurer à Amiens après moi, pour y
faire les études qui conviennent à cette profession. Il avait mille
bonnes qualités. Vous le connaîtrez par les meilleures dans la suite de
mon histoire, et surtout, par un zèle et une générosité en amitié qui
surpassent les plus célèbres exemples de l'antiquité. Si j'eusse alors
suivi ses conseils, j'aurais toujours été sage et heureux. Si j'avais,
du moins, profité de ses reproches dans le précipice où mes passions
m'ont entraîné, j'aurais sauvé quelque chose du naufrage de ma fortune
et de ma réputation. Mais il n'a point recueilli d'autre fruit de ses
soins que le chagrin de les voir inutiles et, quelquefois, durement
récompensés par un ingrat qui s'en offensait, et qui les traitait
d'importunités.

J'avais marqué le temps de mon départ d'Amiens. Hélas! que ne le
marquais-je un jour plus tôt! j'aurais porté chez mon père toute mon
innocence. La veille même de celui que je devais quitter cette ville,
étant à me promener avec mon ami, qui s'appelait Tiberge, nous vîmes
arriver le coche d'Arras, et nous le suivîmes jusqu'à l'hôtellerie où
ces voitures descendent. Nous n'avions pas d'autre motif que la
curiosité. Il en sortit quelques femmes, qui se retirèrent aussitôt.
Mais il en resta une, fort jeune, qui s'arrêta seule dans la cour
pendant qu'un homme d'un âge avancé, qui paraissait lui servir de
conducteur s'empressait pour faire tirer son équipage des paniers. Elle
me parut si charmante que moi, qui n'avais jamais pensé à la différence
des sexes, ni regardé une fille avec un peu d'attention, moi, dis-je,
dont tout le monde admirait la sagesse et la retenue, je me trouvai
enflammé tout d'un coup jusqu'au transport. J'avais le défaut d'être
excessivement timide et facile à déconcerter; mais loin d'être arrêté
alors par cette faiblesse, je m'avançai vers la maîtresse de mon coeur.
Quoiqu'elle fût encore moins âgée que moi, elle reçut mes politesses
sans paraître embarrassée. Je lui demandai ce qui l'amenait à Amiens et
si elle y avait quelques personnes de connaissance. Elle me répondit
ingénument qu'elle y était envoyée par ses parents pour être religieuse.
L'amour me rendait déjà si éclairé, depuis un moment qu'il était dans
mon coeur, que je regardai ce dessein comme un coup mortel pour mes
désirs. Je lui parlai d'une manière qui lui fit comprendre mes
sentiments, car elle était bien plus expérimentée que moi. C'était
malgré elle qu'on l'envoyait au couvent, pour arrêter sans doute son
penchant au plaisir qui s'était déjà déclaré et qui a causé, dans la
suite, tous ses malheurs et les miens. Je combattis la cruelle intention
de ses parents par toutes les raisons que mon amour naissant et mon
éloquence scolastique purent me suggérer Elle n'affecta ni rigueur ni
dédain. Elle me dit, après un moment de silence, qu'elle ne prévoyait
que trop qu'elle allait être malheureuse, mais que c'était apparemment
la volonté du Ciel, puisqu'il ne lui laissait nul moyen de l'éviter La
douceur de ses regards, un air charmant de tristesse en prononçant ces
paroles, ou plutôt, l'ascendant de ma destinée qui m'entraînait à ma
perte, ne me permirent pas de balancer un moment sur ma réponse. Je
l'assurai que, si elle voulait faire quelque fond sur mon honneur et sur
la tendresse infinie qu'elle m'inspirait déjà, j'emploierais ma vie pour
la délivrer de la tyrannie de ses parents, et pour la rendre heureuse.
Je me suis étonné mille fois, en y réfléchissant, d'où me venait alors
tant de hardiesse et de facilité à m'exprimer; mais on ne ferait pas une
divinité de l'amour, s'il n'opérait souvent des prodiges. J'ajoutai
mille choses pressantes. Ma belle inconnue savait bien qu'on n'est point
trompeur à mon âge; elle me confessa que, si je voyais quelque jour à la
pouvoir mettre en liberté, elle croirait m'être redevable de quelque
chose de plus cher que la vie. Je lui répétai que j'étais prêt à tout
entreprendre, mais, n'ayant point assez d'expérience pour imaginer tout
d'un coup les moyens de la servir je m'en tenais à cette assurance
générale, qui ne pouvait être d'un grand secours pour elle et pour moi.
Son vieil Argus étant venu nous rejoindre, mes espérances allaient
échouer si elle n'eût eu assez d'esprit pour suppléer à la stérilité du
mien. Je fus surpris, à l'arrivée de son conducteur qu'elle m'appelât
son cousin et que, sans paraître déconcertée le moins du monde, elle me
dît que, puisqu'elle était assez heureuse pour me rencontrer à Amiens,
elle remettait au lendemain son entrée dans le couvent, afin de se
procurer le plaisir de souper avec moi. J'entrai fort bien dans le sens
de cette ruse. Je lui proposai de se loger dans une hôtellerie, dont le
maître, qui s'était établi à Amiens, après avoir été longtemps cocher de
mon père, était dévoué entièrement à mes ordres. Je l'y conduisis
moi-même, tandis que le vieux conducteur paraissait un peu murmurer et
que mon ami Tiberge, qui ne comprenait rien à cette scène, me suivait
sans prononcer une parole. Il n'avait point entendu notre entretien. Il
était demeuré à se promener dans la cour pendant que je parlais d'amour
à ma belle maîtresse. Comme je redoutais sa sagesse, je me défis de lui
par une commission dont je le priai de se charger Ainsi j'eus le
plaisir, en arrivant à l'auberge, d'entretenir seul la souveraine de mon
coeur. Je reconnus bientôt que j'étais moins enfant que je ne le
croyais. Mon coeur s'ouvrit à mille sentiments de plaisir dont je
n'avais jamais eu l'idée. Une douce chaleur se répandit dans toutes mes
veines. J'étais dans une espèce de transport, qui m'ôta pour quelque
temps, la liberté de la voix et qui ne s'exprimait que par mes yeux.
Mademoiselle Manon Lescaut, c'est ainsi qu'elle me dit qu'on la nommait,
parut fort satisfaite de cet effet de ses charmes. Je crus apercevoir
qu'elle n'était pas moins émue que moi. Elle me confessa qu'elle me
trouvait aimable et qu'elle serait ravie de m'avoir obligation de sa
liberté. Elle voulut savoir qui j'étais, et cette connaissance augmenta
son affection, parce qu'étant d'une naissance commune, elle se trouva
flattée d'avoir fait la conquête d'un amant tel que moi. Nous nous
entretînmes des moyens d'être l'un à l'autre. Après, quantité de
réflexions, nous ne trouvâmes point d'autre voie que celle de la fuite.
Il fallait tromper la vigilance du conducteur, qui était un homme à
ménager quoiqu'il ne fût qu'un domestique. Nous réglâmes que je ferais
préparer pendant la nuit une chaise de poste, et que je reviendrais de
grand matin à l'auberge avant qu'il fût éveillé; que nous nous
déroberions secrètement, et que nous irions droit à Paris, où nous nous
ferions marier en arrivant. J'avais environ cinquante écus, qui étaient
le fruit de mes petites épargnes; elle en avait à peu près le double.
Nous nous imaginâmes, comme des enfants sans expérience, que cette somme
ne finirait jamais, et nous ne comptâmes pas moins sur le succès de nos
autres mesures.

Après avoir soupé avec plus de satisfaction que je n'en avais jamais
ressenti, je me retirai pour exécuter notre projet. Mes arrangements
furent d'autant plus faciles, qu'ayant eu dessein de retourner le
lendemain chez mon père, mon petit équipage était déjà préparé. Je n'eus
donc nulle peine à faire transporter ma malle, et à faire tenir une
chaise prête pour cinq heures du matin, qui étaient le temps où les
portes de la ville devaient être ouvertes; mais je trouvai un obstacle
dont je ne me défiais point, et qui faillit de rompre entièrement mon
dessein.

Tiberge, quoique âgé seulement de trois ans plus que moi, était un
garçon d'un sens mûr et d'une conduite fort réglée. Il m'aimait avec une
tendresse extraordinaire. La vue d'une aussi jolie fille que
Mademoiselle Manon, mon empressement à la conduire, et le soin que
j'avais eu de me défaire de lui en l'éloignant, lui firent naître
quelques soupçons de mon amour Il n'avait osé revenir à l'auberge, où il
m'avait laissé, de peur de m'offenser par son retour; mais il était allé
m'attendre à mon logis, où je le trouvai en arrivant, quoiqu'il fût dix
heures du soir. Sa présence me chagrina. Il s'aperçut facilement de la
contrainte qu'elle me causait. Je suis sûr me dit-il sans déguisement,
que vous méditez quelque dessein que vous me voulez cacher; je le vois à
votre air. Je lui répondis assez brusquement que je n'étais pas obligé
de lui rendre compte de tous mes desseins. Non, reprit-il, mais vous
m'avez toujours traité en ami, et cette qualité suppose un peu de
confiance et d'ouverture. Il me pressa si fort et si longtemps de lui
découvrir mon secret, que, n'ayant jamais eu de réserve avec lui, je lui
fis l'entière confidence de ma passion. Il la reçut avec une apparence
de mécontentement qui me fit frémir. Je me repentis surtout de
l'indiscrétion avec laquelle je lui avais découvert le dessein de ma
fuite. Il me dit qu'il était trop parfaitement mon ami pour ne pas s'y
opposer de tout son pouvoir; qu'il voulait me représenter d'abord tout
ce qu'il croyait capable de m'en détourner mais que, si je ne renonçais
pas ensuite à cette misérable résolution, il avertirait des personnes
qui pourraient l'arrêter à coup sûr Il me tint là-dessus un discours
sérieux qui dura plus d'un quart d'heure, et qui finit encore par la
menace de me dénoncer si je ne lui donnais ma parole de me conduire avec
plus de sagesse et de raison. J'étais au désespoir de m'être trahi si
mal à propos. Cependant, l'amour m'ayant ouvert extrêmement l'esprit
depuis deux ou trois heures, je fis attention que je ne lui avais pas
découvert que mon dessein devait s'exécuter le lendemain, et je résolus
de le tromper à la faveur d'une équivoque: Tiberge, lui dis-je, j'ai cru
jusqu'à présent que vous étiez mon ami, et j'ai voulu vous éprouver par
cette confidence, il est vrai que j'aime, je ne vous ai pas trompé,
mais, pour ce qui regarde ma fuite, ce n'est point une entreprise à
former au hasard. Venez me prendre demain à neuf heures, je vous ferai
voir s'il se peut, ma maîtresse, et vous jugerez si elle mérite que je
fasse cette démarche pour elle. Il me laissa seul, après mille
protestations d'amitié. J'employai la nuit à mettre ordre à mes
affaires, et m'étant rendu à l'hôtellerie de Mademoiselle Manon vers la
pointe du jour je la trouvai qui m'attendait. Elle était à sa fenêtre,
qui donnait sur la rue, de sorte que, m'ayant aperçu, elle vint m'ouvrir
elle-même. Nous sortîmes sans bruit. Elle n'avait point d'autre équipage
que son linge, dont je me chargeai moi-même. La chaise était en état de
partir; nous nous éloignâmes aussitôt de la ville. Je rapporterai, dans
la suite, quelle fut la conduite de Tiberge, lorsqu'il s'aperçut que je
l'avais trompé. Son zèle n'en devint pas moins ardent. Vous verrez à
quel excès il le porta, et combien je devrais verser de larmes en
songeant quelle en atoujours été la récompense.

Nous nous hâtâmes tellement d'avancer que nous arrivâmes à Saint-Denis
avant la nuit. J'avais couru à cheval à côté de la chaise, ce qui ne
nous avait guère permis de nous entretenir qu'en changeant de chevaux;
mais lorsque nous nous vîmes si proche de Paris, c'est-à-dire presque en
sûreté, nous prîmes le temps de nous rafraîchir, n'ayant rien mangé
depuis notre départ d'Amiens. Quelque passionné que je fusse pour Manon,
elle sut me persuader qu'elle ne l'était pas moins pour moi. Nous étions
si peu réservés dans nos caresses, que nous n'avions pas la patience
d'attendre que nous fussions seuls. Nos postillons et nos hôtes nous
regardaient avec admiration, et je remarquais qu'ils étaient surpris de
voir deux enfants de notre âge, qui paraissaient s'aimer jusqu'à la
fureur. Nos projets de mariage furent oubliés à Saint-Denis; nous
fraudâmes les droits de l'Église, et nous nous trouvâmes époux sans y
avoir fait réflexion. Il est sûr que, du naturel tendre et constant dont
je suis, j'étais heureux pour toute ma vie, si Manon m'eût été fidèle.
Plus je la connaissais, plus je découvrais en elle de nouvelles qualités
aimables. Son esprit, son coeur sa douceur et sa beauté formaient une
chaîne si forte et si charmante, que j'aurais mis tout mon bonheur à
n'en sortir jamais. Terrible changement! Ce qui fait mon désespoir a pu
faire ma félicité. Je me trouve le plus malheureux de tous les hommes,
par cette même constance dont je devais attendre le plus doux de tous
les sorts, et les plus parfaites récompenses de l'amour.

Nous prîmes un appartement meublé à Paris. Ce fut dans la rue V... et,
pour mon malheur auprès de la maison de M. de B..., célèbre fermier
général. Trois semaines se passèrent, pendant lesquelles j'avais été si
rempli de ma passion que j'avais peu songé à ma famille et au chagrin
que mon père avait dû ressentir de mon absence. Cependant, comme la
débauche n'avait nulle part à ma conduite, et que Manon se comportait
aussi avec beaucoup de retenue, la tranquillité où nous vivions servit à
me faire rappeler peu à peu l'idée de mon devoir. Je résolus de me
réconcilier, s'il était possible, avec mon père. Ma maîtresse était si
aimable que je ne doutai point qu'elle ne pût lui plaire, si je trouvais
moyen de lui faire connaître sa sagesse et son mérite: en un mot, je me
flattai d'obtenir de lui la liberté de l'épouser ayant été désabusé de
l'espérance de le pouvoir sans son consentement. Je communiquai ce
projet à Manon, et je lui fis entendre qu'outre les motifs de l'amour et
du devoir celui de la nécessité pouvait y entrer aussi pour quelque
chose, car nos fonds étaient extrêmement altérés, et je commençais à
revenir de l'opinion qu'ils étaient inépuisables. Manon reçut froidement
cette proposition. Cependant, les difficultés qu'elle y opposa n'étant
prises que de sa tendresse même et de la crainte de me perdre, si mon
père n'entrait point dans notre dessein après avoir connu le lieu de
notre retraite, je n'eus pas le moindre soupçon du coup cruel qu'on se
préparait à me porter. À l'objection de la nécessité, elle répondit
qu'il nous restait encore de quoi vivre quelques semaines, et qu'elle
trouverait, après cela, des ressources dans l'affection de quelques
parents à qui elle écrirait en province. Elle adoucit son refus par des
caresses si tendres et si passionnées, que moi, qui ne vivais que dans
elle, et qui n'avais pas la moindre défiance de son coeur, j'applaudis à
toutes ses réponses et à toutes ses résolutions. Je lui avais laissé la
disposition de notre bourse, et le soin de payer notre dépense
ordinaire. Je m'aperçus, peu après, que notre table était mieux servie,
et qu'elle s'était donné quelques ajustements d'un prix considérable.
Comme je n'ignorais pas qu'il devait nous rester à peine douze ou quinze
pistoles, je lui marquai mon étonnement de cette augmentation apparente
de notre opulence. Elle me pria, en riant, d'être sans embarras. Ne vous
ai-je pas promis, me dit-elle, que je trouverais des ressources? Je
l'aimais avec trop de simplicité pour m'alarmer facilement.

Un jour que j'étais sorti l'après-midi, et que je l'avais avertie que je
serais dehors plus longtemps qu'à l'ordinaire, je fus étonné qu'à mon
retour on me fît attendre deux ou trois minutes à la porte. Nous
n'étions servis que par une petite bonne qui était à peu près de notre
âge. Étant venue m'ouvrir je lui demandai pourquoi elle avait tardé si
longtemps. Elle me répondit, d'un air embarrassé, qu'elle ne m'avait
point entendu frapper Je n'avais frappé qu'une fois; je lui dis: mais,
si vous ne m'avez pas entendu, pourquoi êtes-vous donc venue m'ouvrir?
Cette question la déconcerta si fort, que, n'ayant point assez de
présence d'esprit pour y répondre, elle se mit à pleurer en m'assurant
que ce n'était point sa faute, et que madame lui avait défendu d'ouvrir
la porte jusqu'à ce que M. de B... fût sorti par l'autre escalier qui
répondait au cabinet. Je demeurai si confus, que je n'eus point la force
d'entrer dans l'appartement. Je pris le parti de descendre sous prétexte
d'une affaire, et j'ordonnai à cet enfant de dire à sa maîtresse que je
retournerais dans le moment, mais de ne pas faire connaître qu'elle
m'eût parlé de M. de B...

Ma consternation fut si grande, que je versais des larmes en descendant
l'escalier, sans savoir encore de quel sentiment elles partaient.
J'entrai dans le premier café et m'y étant assis près d'une table,
j'appuyai la tête sur mes deux mains pour y développer ce qui se passait
dans mon coeur. Je n'osais rappeler ce que je venais d'entendre. Je
voulais le considérer comme une illusion, et je fus prêt deux ou trois
fois de retourner au logis, sans marquer que j'y eusse fait attention.
Il me paraissait si impossible que Manon m'eût trahi, que je craignais
de lui faire injure en la soupçonnant. Je l'adorais, cela était sûr; je
ne lui avais pas donné plus de preuves d'amour que je n'en avais reçu
d'elle; pourquoi l'aurais-je accusée d'être moins sincère et moins
constante que moi? Quelle raison aurait-elle eue de me tromper? Il n'y
avait que trois heures qu'elle m'avait accablé de ses plus tendres
caresses et qu'elle avait reçu les miennes avec transport; je ne
connaissais pas mieux mon coeur que le sien. Non, non, repris-je, il
n'est pas possible que Manon me trahisse. Elle n'ignore pas que je ne
vis que pour elle. Elle sait trop bien que je l'adore. Ce n'est pas là
un sujet de me haïr.

Cependant la visite et la sortie furtive de M. de B... me causaient de
l'embarras. Je rappelais aussi les petites acquisitions de Manon, qui me
semblaient surpasser nos richesses présentes. Cela paraissait sentir les
libéralités d'un nouvel amant. Et cette confiance qu'elle m'avait
marquée pour des ressources qui m'étaient inconnues! J'avais peine à
donner à tant d'énigmes un sens aussi favorable que mon coeur le
souhaitait. D'un autre côté, je ne l'avais presque pas perdue de vue
depuis que nous étions à Paris. Occupations, promenades,
divertissements, nous avions toujours été l'un à côté de l'autre; mon
Dieu! un instant de séparation nous aurait trop affligés. Il fallait
nous dire sans cesse que nous nous aimions; nous serions morts
d'inquiétude sans cela. Je ne pouvais donc m'imaginer presque un seul
moment où Manon pût s'être occupée d'un autre que moi. A la fin, je crus
avoir trouvé le dénouement de ce mystère. M. de B..., dis-je en
moi-même, est un homme qui fait de grosses affaires, et qui a de grandes
relations; les parents de Manon se seront servis de cet homme pour lui
faire tenir quelque argent. Elle en a peut-être déjà reçu de lui; il est
venu aujourd'hui lui en apporter encore. Elle s'est fait sans doute un
jeu de me le cacher, pour me surprendre agréablement. Peut-être m'en
aurait-elle parlé si j'étais rentré à l'ordinaire, au lieu de venir ici
m'affliger; elle ne me le cachera pas, du moins, lorsque je lui en
parlerai moi-même.

Je me remplis si fortement de cette opinion, qu'elle eut la force de
diminuer beaucoup ma tristesse. Je retournai sur-le-champ au logis.
J'embrassai Manon avec ma tendresse ordinaire. Elle me reçut fort bien.
J'étais tenté d'abord de lui découvrir mes conjectures, que je regardais
plus que jamais comme certaines; je me retins, dans l'espérance qu'il
lui arriverait peut-être de me prévenir en m'apprenant tout ce qui
s'était passé. On nous servit à souper. Je me mis à table d'un air fort
gai; mais à la lumière de la chandelle qui était entre elle et moi, je
crus apercevoir de la tristesse sur le visage et dans les yeux de ma
chère maîtresse. Cette pensée m'en inspira aussi. Je remarquai que ses
regards s'attachaient sur moi d'une autre façon qu'ils n'avaient
accoutumé. Je ne pouvais démêler si c'était de l'amour ou de la
compassion, quoiqu'il me parût que c'était un sentiment doux et
languissant. Je la regardai avec la même attention; et peut-être
n'avait-elle pas moins de peine à juger de la situation de mon coeur par
mes regards. Nous ne pensions ni à parler, ni à manger. Enfin, je vis
tomber des larmes de ses beaux yeux: perfides larmes! Ah Dieux!
m'écriai-je, vous pleurez, ma chère Manon; vous êtes affligée jusqu'à
pleurer, et vous ne me dites pas un seul mot de vos peines. Elle ne me
répondit que par quelques soupirs qui augmentèrent mon inquiétude. Je me
levai en tremblant. Je la conjurai, avec tous les empressements de
l'amour, de me découvrir le sujet de ses pleurs; j'en versai moi-même en
essuyant les siens; j'étais plus mort que vif. Un barbare aurait été
attendri des témoignages de ma douleur et de ma crainte. Dans le temps
que j'étais ainsi tout occupé d'elle, j'entendis le bruit de plusieurs
personnes qui montaient l'escalier. On frappa doucement à la porte.
Manon me donna un baiser et s'échappant de mes bras, elle entra
rapidement dans le cabinet, qu'elle ferma aussitôt sur elle. Je me
figurai qu'étant un peu en désordre, elle voulait se cacher aux yeux des
étrangers qui avaient frappé. J'allai leur ouvrir moi-même. A peine
avais-je ouvert, que je me vis saisir par trois hommes, que je reconnus
pour les laquais de mon père. Ils ne me firent point de violence; mais
deux d'entre eux m'ayant pris par le bras, le troisième visita mes
poches, dont il tira un petit couteau qui était le seul fer que j'eusse
sur moi. Ils me demandèrent pardon de la nécessité où ils étaient de me
manquer de respect; ils me dirent naturellement qu'ils agissaient par
l'ordre de mon père, et que mon frère aîné m'attendait en bas dans un
carrosse. J'étais si troublé, que je me laissai conduire sans résister
et sans répondre. Mon frère était effectivement à m'attendre. On me mit
dans le carrosse, auprès de lui, et le cocher, qui avait ses ordres,
nous conduisit à grand train jusqu'à Saint-Denis. Mon frère m'embrassa
tendrement, mais il ne me parla point, de sorte que j'eus tout le loisir
dont j'avais besoin, pour rêver à mon infortune.

J'y trouvai d'abord tant d'obscurité que je ne voyais pas de jour à la
moindre conjecture. J'étais trahi cruellement. Mais par qui? Tiberge fut
le premier qui me vint à l'esprit. Traître! disais-je, c'est fait de ta
vie si mes soupçons se trouvent justes. Cependant je fis réflexion qu'il
ignorait le lieu de ma demeure, et qu'on ne pouvait, par conséquent,
l'avoir appris de lui. Accuser Manon, c'est de quoi mon coeur n'osait se
rendre coupable. Cette tristesse extraordinaire dont je l'avais vue
comme accablée, ses larmes, le tendre baiser qu'elle m'avait donné en se
retirant, me paraissaient bien une énigme; mais je me sentais porté à
l'expliquer comme un pressentiment de notre malheur commun, et dans le
temps que je me désespérais de l'accident qui m'arrachait à elle,
j'avais la crédulité de m'imaginer qu'elle était encore plus à plaindre
que moi. Le résultat de ma méditation fut de me persuader que j'avais
été aperçu dans les rues de Paris par quelques personnes de
connaissance, qui en avaient donné avis à mon père. Cette pensée me
consola. Je comptais d'en être quitte pour des reproches ou pour
quelques mauvais traitements, qu'il me faudrait essuyer de l'autorité
paternelle. Je résolus de les souffrir avec patience, et de promettre
tout ce qu'on exigerait de moi, pour me faciliter l'occasion de
retourner plus promptement à Paris, et d'aller rendre la vie et la joie
à ma chère Manon.

Nous arrivâmes, en peu de temps, à Saint-Denis. Mon frère, surpris de
mon silence, s'imagina que c'était un effet de ma crainte. Il entreprit
de me consoler en m'assurant que je n'avais rien à redouter de la
sévérité de mon père, pourvu que je fusse disposé à rentrer doucement
dans le devoir et à mériter l'affection qu'il avait pour moi. Il me fit
passer la nuit à Saint-Denis, avec la précaution de faire coucher les
trois laquais dans ma chambre. Ce qui me causa une peine sensible, fut
de me voir dans la même hôtellerie où je m'étais arrêté avec Manon, en
venant d'Amiens à Paris. L'hôte et les domestiques me reconnurent, et
devinèrent en même temps la vérité de mon histoire. J'entendis dire à
l'hôte: Ah! c'est ce joli monsieur qui passait, il y a six semaines,
avec une petite demoiselle qu'il aimait si fort. Qu'elle était
charmante! Les pauvres enfants, comme ils se caressaient! Pardi, c'est
dommage qu'on les ait séparés. Je feignais de ne rien entendre, et je me
laissais voir le moins qu'il m'était possible. Mon frère avait, à
Saint-Denis, une chaise à deux, dans laquelle nous partîmes de grand
matin, et nous arrivâmes chez nous le lendemain au soir. Il vit mon père
avant moi, pour le prévenir en ma faveur en lui apprenant avec quelle
douceur je m'étais laissé conduire, de sorte que j'en fus reçu moins
durement que je ne m'y étais attendu. Il se contenta de me faire
quelques reproches généraux sur la faute que j'avais commise en
m'absentant sans sa permission. Pour ce qui regardait ma maîtresse, il
me dit que j'avais bien mérité ce qui venait de m'arriver, en me livrant
à une inconnue; qu'il avait eu meilleure opinion de ma prudence, mais
qu'il espérait que cette petite aventure me rendrait plus sage. Je ne
pris ce discours que dans le sens qui s'accordait avec mes idées. Je
remerciai mon père de la bonté qu'il avait de me pardonner, et je lui
promis de prendre une conduite plus soumise et plus réglée. Je
triomphais au fond du coeur, car de la manière dont les choses
s'arrangeaient, je ne doutais point que je n'eusse la liberté de me
dérober de la maison, même avant la fin de la nuit.

On se mit à table pour souper; on me railla sur ma conquête d'Amiens, et
sur ma fuite avec cette fidèle maîtresse. Je reçus les coups de bonne
grâce. J'étais même charmé qu'il me fût permis de m'entretenir de ce qui
m'occupait continuellement l'esprit. Mais, quelques mots lâchés par mon
père me firent prêter l'oreille avec la dernière attention: il parla de
perfidie et de service intéressé, rendu par Monsieur B... Je demeurai
interdit en lui entendant prononcer ce nom, et je le priai humblement de
s'expliquer davantage. Il se tourna vers mon frère, pour lui demander
s'il ne m'avait pas raconté toute l'histoire. Mon frère lui répondit que
je lui avais paru si tranquille sur la route, qu'il n'avait pas cru que
j'eusse besoin de ce remède pour me guérir de ma folie. Je remarquai que
mon père balançait s'il achèverait de s'expliquer Je l'en suppliai si
instamment, qu'il me satisfit, ou plutôt, qu'il m'assassina cruellement
par le plus terrible de tous les récits.

Il me demanda d'abord si j'avais toujours eu la simplicité de croire que
je fusse aimé de ma maîtresse. Je lui dis hardiment que j'en étais si
sûr que rien ne pouvait m'en donner la moindre défiance. Ha! ha! ha!
s'écria-t-il en riant de toute sa force, cela est excellent! Tu es une
jolie dupe, et j'aime à te voir dans ces sentiments-là. C'est grand
dommage, mon pauvre Chevalier de te faire entrer dans l'Ordre de Malte,
puisque tu as tant de disposition à faire un mari patient et commode. Il
ajouta mille railleries de cette force, sur ce qu'il appelait ma sottise
et ma crédulité. Enfin, comme je demeurais dans le silence, il continua
de me dire que, suivant le calcul qu'il pouvait faire du temps depuis
mon départ d'Amiens, Manon m'avait aimé environ douze jours: car
ajouta-t-il, je sais que tu partis d'Amiens le 28 de l'autre mois; nous
sommes au 29 du présent; il y en a onze que Monsieur B... m'a écrit; je
suppose qu'il lui en a fallu huit pour lier une parfaite connaissance
avec ta maîtresse; ainsi, qui ôte onze et huit de trente-un jours qu'il
y a depuis le 28 d'un mois jusqu'au 29 de l'autre, reste douze, un peu
plus ou moins. Là-dessus, les éclats de rire recommencèrent. J'écoutais
tout avec un saisissement de coeur auquel j'appréhendais de ne pouvoir
résister jusqu'à la fin de cette triste comédie. Tu sauras donc, reprit
mon père, puisque tu l'ignores, que Monsieur B... a gagné le coeur de ta
princesse, car il se moque de moi, de prétendre me persuader que c'est
par un zèle désintéressé pour mon service qu'il a voulu te l'enlever.
C'est bien d'un homme tel que lui, de qui, d'ailleurs, je ne suis pas
connu, qu'il faut attendre des sentiments si nobles! Il a su d'elle que
tu es mon fils, et pour se délivrer de tes importunités, il m'a écrit le
lieu de ta demeure et le désordre où tu vivais, en me faisant entendre
qu'il fallait main-forte pour s'assurer de toi. Il s'est offert de me
faciliter les moyens de te saisir au collet, et c'est par sa direction
et celle de ta maîtresse même que ton frère a trouvé le moment de te
prendre sans vert. Félicite-toi maintenant de la durée de ton triomphe.
Tu sais vaincre assez rapidement, Chevalier; mais tu ne sais pas
conserver tes conquêtes.

Je n'eus pas la force de soutenir plus longtemps un discours dont chaque
mot m'avait percé le coeur Je me levai de table, et je n'avais pas fait
quatre pas pour sortir de la salle, que je tombai sur le plancher sans
sentiment et sans connaissance. On me les rappela par se prompts
secours. J'ouvris les yeux pour verser un torrent de pleurs, et la
bouche pour proférer les plaintes les plus tristes et les plus
touchantes. Mon père, qui m'a toujours aimé tendrement, s'employa avec
toute son affection pour me consoler. Je l'écoutais, mais sans
l'entendre. Je me jetai à ses genoux, je le conjurai, en joignant les
mains, de me laisser retourner à Paris pour aller poignarder B... Non,
disais-je, il n'a pas gagné le coeur de Manon, il lui a fait violence;
il l'a séduite par un charme ou par un poison; il l'a peut-être forcée
brutalement. Manon m'aime. Ne le sais-je pas bien? Il l'aura menacée, le
poignard à la main, pour la contraindre de m'abandonner. Que n'aura-t-il
pas fait pour me ravir une si charmante maîtresse! Ô dieux! dieux!
serait-il possible que Manon m'eût trahi, et qu'elle eût cessé de
m'aimer!

Comme je parlais toujours de retourner promptement à Paris, et que je me
levais même à tous moments pour cela, mon père vit bien que, dans le
transport où j'étais, rien ne serait capable de m'arrêter il me
conduisit dans une chambre haute, où il laissa deux domestiques avec moi
pour me garder à vue. Je ne me possédais point. J'aurais donné mille
vies pour être seulement un quart d'heure à Paris. Je compris que,
m'étant déclaré si ouvertement, on ne me permettrait pas aisément de
sortir de ma chambre. Je mesurai des yeux la hauteur des fenêtres, ne
voyant nulle possibilité de m'échapper par cette voie, je m'adressai
doucement à mes deux domestiques. Je m'engageai, par mille serments, à
faire un jour leur fortune, s'ils voulaient consentir à mon évasion. Je
les pressai, je les caressai, je les menaçai; mais cette tentative fut
encore inutile.

Je perdis alors toute espérance. Je résolus de mourir, et je me jetai
sur un lit avec le dessein de ne le quitter qu'avec la vie. Je passai la
nuit et le jour suivant dans cette situation. Je refusai la nourriture
qu'on m'apporta le lendemain. Mon père vint me voir l'après-midi. Il eut
la bonté de flatter mes peines par les plus douces consolations. Il
m'ordonna si absolument de manger quelque chose, que je le fis par
respect pour ses ordres. Quelques jours se passèrent, pendant lesquels
je ne pris rien qu'en sa présence et pour lui obéir. Il continuait
toujours de m'apporter les raisons qui pouvaient me ramener au bon sens
et m'inspirer du mépris pour l'infidèle Manon. Il est certain que je ne
l'estimais plus; comment aurais-je estimé la plus volage et la plus
perfide de toutes les créatures? Mais son image, ses traits charmants
que je portais au fond du coeur, y subsistaient toujours. Je le sentais
bien. Je puis mourir, disais-je; je le devrais même, après tant de honte
et de douleur; mais je souffrirais mille morts sans pouvoir oublier
l'ingrate Manon.

Mon père était surpris de me voir toujours si fortement touché. Il me
connaissait des principes d'honneur, et ne pouvant douter que sa
trahison ne me la fît mépriser, il s'imagina que ma constance venait
moins de cette passion en particulier que d'un penchant général pour les
femmes. Il s'attacha tellement à cette pensée que, ne consultant que sa
tendre affection, il vint un jour m'en faire l'ouverture. Chevalier, me
dit-il, j'ai eu dessein, jusqu'à présent, de te faire porter la croix de
Malte, mais je vois que tes inclinations ne sont point tournées de ce
côté-là. Tu aimes les jolies femmes. Je suis d'avis de t'en chercher une
qui te plaise. Explique-moi naturellement ce que tu penses là-dessus. Je
lui répondis que je ne mettais plus de distinction entre les femmes, et
qu'après le malheur qui venait de m'arriver je les détestais toutes
également. Je t'en chercherai une, reprit mon père en souriant, qui
ressemblera à Manon, et qui sera plus fidèle. Ah! si vous avez quelque
bonté pour moi, lui dis-je, c'est elle qu'il faut me rendre. Soyez sûr,
mon cher père, qu'elle ne m'a point trahi; elle n'est pas capable d'une
si noire et si cruelle lâcheté. C'est le perfide B... qui nous trompe,
vous, elle et moi. Si vous saviez combien elle est tendre et sincère, si
vous la connaissiez, vous l'aimeriez vous-même. Vous êtes un enfant,
repartit mon père. Comment pouvez-vous vous aveugler jusqu'à ce point,
après ce que je vous ai raconté d'elle? C'est elle-même qui vous a livré
à votre frère. Vous devriez oublier jusqu'à son nom, et profiter si vous
êtes sage, de l'indulgence que j'ai pour vous. Je reconnaissais trop
clairement qu'il avait raison. C'était un mouvement involontaire qui me
faisait prendre ainsi le parti de mon infidèle. Hélas! repris-je, après
un moment de silence, il n'est que trop vrai que je suis le malheureux
objet de la plus lâche de toutes les perfidies. Oui, continuai-je, en
versant des larmes de dépit, je vois bien que je ne suis qu'un enfant.
Ma crédulité ne leur coûtait guère à tromper. Mais je sais bien ce que
j'ai à faire pour me venger. Mon père voulut savoir quel était mon
dessein. J'irai à Paris, lui dis-je, je mettrai le feu à la maison de
B..., et je le brûlerai tout vif avec la perfide Manon. Cet emportement
fit rire mon père et ne servit qu'à me faire garder plus étroitement
dans ma prison.

J'y passai six mois entiers, pendant le premier desquels il y eut peu de
changement dans mes dispositions. Tous mes sentiments n'étaient qu'une
alternative perpétuelle de haine et d'amour, d'espérance ou de
désespoir, selon l'idée sous laquelle Manon s'offrait à mon esprit.
Tantôt je ne considérais en elle que la plus aimable de toutes les
filles, et je languissais du désir de la revoir; tantôt je n'y
apercevais qu'une lâche et perfide maîtresse, et je faisais mille
serments de ne la chercher que pour la punir. On me donna des livres,
qui servirent à rendre un peu de tranquillité à mon âme. Je relus tous
mes auteurs; j'acquis de nouvelles connaissances; je repris un goût
infini pour l'étude. Vous verrez de quelle utilité il me fut dans la
suite. Les lumières que je devais à l'amour me firent trouver de la
clarté dans quantités d'endroits d'Horace et de Virgile, qui m'avaient
paru obscurs auparavant. Je fis un commentaire amoureux sur le quatrième
livre de L'Énéide; je le destine à voir le jour et je me flatte que le
public en sera satisfait. Hélas! disais-je en le faisant, c'était un
coeur tel que le mien qu'il fallait à la fidèle Didon.

Tiberge vint me voir un jour dans ma prison. Je fus surpris du transport
avec lequel il m'embrassa. Je n'avais point encore eu de preuves de son
affection qui pussent me la faire regarder autrement que comme une
simple amitié de collège, telle qu'elle se forme entre de jeunes gens
qui sont à peu près du même âge. Je le trouvai si changé et si formé,
depuis cinq ou six mois que j'avais passés sans le voir, que sa figure
et le ton de son discours m'inspirèrent du respect. Il me parla en
conseiller sage, plutôt qu'en ami d'école. Il plaignit l'égarement où
j'étais tombé. Il me félicita de ma guérison, qu'il croyait avancée;
enfin il m'exhorta à profiter de cette erreur de jeunesse pour ouvrir
les yeux sur la vanité des plaisirs. Je le regardai avec étonnement. Il
s'en aperçut. Mon cher Chevalier me dit-il, je ne vous dis rien qui ne
soit solidement vrai, et dont je ne me sois convaincu par un sérieux
examen. J'avais autant de penchant que vous vers la volupté, mais le
Ciel m'avait donné, en même temps, du goût pour la vertu. Je me suis
servi de ma raison pour comparer les fruits de l'une et de l'autre et je
n'ai pas tardé longtemps à découvrir leurs différences. Le secours du
Ciel s'est joint à mes réflexions. J'ai conçu pour le monde un mépris
auquel il n'y a rien d'égal. Devineriez-vous ce qui m'y retient,
ajouta-t-il, et ce qui m'empêche de courir à la solitude? C'est
uniquement la tendre amitié que j'ai pour vous. Je connais l'excellence
de votre coeur et de votre esprit; il n'y a rien de bon dont vous ne
puissiez vous rendre capable. Le poison du plaisir vous a fait écarter
du chemin. Quelle perte pour la vertu! Votre fuite d'Amiens m'a causé
tant de douleur, que je n'ai pas goûté, depuis, un seul moment de
satisfaction. Jugez-en par les démarches qu'elle m'a fait faire. Il me
raconta qu'après s'être aperçu que je l'avais trompé et que j'étais
parti avec ma maîtresse, il était monté à cheval pour me suivre; mais
qu'ayant sur lui quatre ou cinq heures d'avance, il lui avait été
impossible de me joindre; qu'il était arrivé néanmoins à Saint-Denis une
demi-heure après mon départ; qu'étant bien certain que je me serais
arrêté à Paris, il y avait passé six semaines à me chercher inutilement;
qu'il allait dans tous les lieux où il se flattait de pouvoir me
trouver, et qu'un jour enfin il avait reconnu ma maîtresse à la Comédie;
qu'elle y était dans une parure si éclatante qu'il s'était imaginé
qu'elle devait cette fortune à un nouvel amant; qu'il avait suivi son
carrosse jusqu'à sa maison, et qu'il avait appris d'un domestique
qu'elle était entretenue par les libéralités de Monsieur B... Je ne
m'arrêtai point là, continua-t-il. J'y retournai le lendemain, pour
apprendre d'elle-même ce que vous étiez devenu; elle me quitta
brusquement, lorsqu'elle m'entendit parler de vous, et je fus obligé de
revenir en province sans aucun autre éclaircissement. J'y appris votre
aventure et la consternation extrême qu'elle vous a causée; mais je n'ai
pas voulu vous voir, sans être assuré de vous trouver plus tranquille.

Vous avez donc vu Manon, lui répondis-je en soupirant. Hélas! vous êtes
plus heureux que moi, qui suis condamné à ne la revoir jamais. Il me fit
des reproches de ce soupir qui marquait encore de la faiblesse pour
elle. Il me flatta si adroitement sur la bonté de mon caractère et sur
mes inclinations, qu'il me fit naître dès cette première visite, une
forte envie de renoncer comme lui à tous les plaisirs du siècle pour
entrer dans l'état ecclésiastique.

Je goûtai tellement cette idée que, lorsque je me trouvai seul, je ne
m'occupai plus d'autre chose. Je me rappelai les discours de M. l'Évêque
d'Amiens, qui m'avait donné le même conseil, et les présages heureux
qu'il avait formés en ma faveur, s'il m'arrivait d'embrasser ce parti.
La piété se mêla aussi dans mes considérations. Je mènerai une vie sage
et chrétienne, disais-je; je m'occuperai de l'étude et de la religion,
qui ne me permettront point de penser aux dangereux plaisirs de l'amour.
Je mépriserai ce que le commun des hommes admire; et comme je sens assez
que mon coeur ne désirera que ce qu'il estime, j'aurai aussi peu
d'inquiétudes que de désirs. Je formai là-dessus, d'avance, un système
de vie paisible et solitaire. J'y faisais entrer une maison écartée,
avec un petit bois et un ruisseau d'eau douce au bout du jardin, une
bibliothèque composée de livres choisis, un petit nombre d'amis vertueux
et de bon sens, une table propre, mais frugale et modérée. J'y joignais
un commerce de lettres avec un ami qui ferait son séjour à Paris, et qui
m'informerait des nouvelles publiques, moins pour satisfaire ma
curiosité que pour me faire un divertissement des folles agitations des
hommes. Ne serai-je pas heureux? ajoutais-je; toutes mes prétentions ne
seront-elles point remplies? Il est certain que ce projet flattait
extrêmement mes inclinations. Mais, à la fin d'un si sage arrangement,
je sentais que mon coeur attendit encore quelque chose, et que, pour
n'avoir rien à désirer dans la plus charmante solitude, il y fallait
être avec Manon.

Cependant, Tiberge continuant de me rendre de fréquentes visites, dans
le dessein qu'il m'avait inspiré, je pris l'occasion d'en faire
l'ouverture à mon père. Il me déclara que son intention était de laisser
ses enfants libres dans le choix de leur condition et que, de quelque
manière que je voulusse disposer de moi, il ne se réserverait que le
droit de m'aider de ses conseils. Il m'en donna de fort sages, qui
tendaient moins à me dégoûter de mon projet, qu'à me le faire embrasser
avec connaissance. Le renouvellement de l'année scolastique approchait.
Je convins avec Tiberge de nous mettre ensemble au séminaire de
Saint-Sulpice, lui pour achever ses études de théologie, et moi pour
commencer les miennes. Son mérite, qui était connu de l'évêque du
diocèse, lui fit obtenir de ce prélat un bénéfice considérable avant
notre départ.

Mon père, me croyant tout à fait revenu de ma passion, ne fit aucune
difficulté de me laisser partir. Nous arrivâmes à Paris. L'habit
ecclésiastique prit la place de la croix de Malte, et le nom d'abbé des
Grieux celle de chevalier. Je m'attachai à l'étude avec tant
d'application, que je fis des progrès extraordinaires en peu de mois.
J'y employais une partie de la nuit, et je ne perdais pas un moment du
jour. Ma réputation eut tant d'éclat, qu'on me félicitait déjà sur les
dignités que je ne pouvais manquer d'obtenir, et sans l'avoir sollicité,
mon nom fut couché sur la feuille des bénéfices. La piété n'était pas
plus négligée; j'avais de la ferveur pour tous les exercices. Tiberge
était charmé de ce qu'il regardait comme son ouvrage, et je l'ai vu
plusieurs fois répandre des larmes, en s'applaudissant de ce qu'il
nommait ma conversion. Que les résolutions humaines soient sujettes à
changer, c'est ce qui ne m'a jamais causé d'étonnement; une passion les
fait naître, une autre passion peut les détruire; mais quand je pense à
la sainteté de celles qui m'avaient conduit à Saint-Sulpice et à la joie
intérieure que le Ciel m'y faisait goûter en les exécutant, je suis
effrayé de la facilité avec laquelle j'ai pu les rompre. S'il est vrai
que les secours célestes sont à tous moments d'une force égale à celle
des passions. Qu'on m'explique donc par quel funeste ascendant on se
trouve emporté tout d'un coup loin de son devoir sans se trouver capable
de la moindre résistance, et sans ressentir le moindre remords. Je me
croyais absolument délivré des faiblesses de l'amour. Il me semblait que
j'aurais préféré la lecture d'une page de saint Augustin, ou un quart
d'heure de méditation chrétienne, à tous les plaisirs des sens, sans
excepter ceux qui m'auraient été offerts par Manon. Cependant, un
instant malheureux me fit retomber dans le précipice, et ma chute fut
d'autant plus irréparable que, me trouvant tout d'un coup au même degré
de profondeur d'où j'étais sorti, les nouveaux désordres où je tombai me
portèrent bien plus loin vers le fond de l'abîme.

J'avais passé près d'un an à Paris, sans m'informer des affaires de
Manon. Il m'en avait d'abord coûté beaucoup pour me faire cette
violence; mais les conseils toujours présents de Tiberge, et mes propres
réflexions, m'avaient fait obtenir la victoire. Les derniers mois
s'étaient écoulés si tranquillement que je me croyais sur le point
d'oublier éternellement cette charmante et perfide créature. Le temps
arriva auquel je devais soutenir un exercice public dans l'École de
Théologie. Je fis prier plusieurs personnes de considération de
m'honorer de leur présence. Mon nom fut ainsi répandu dans tous les
quartiers de Paris: il alla jusqu'aux oreilles de mon infidèle. Elle ne
le reconnut pas avec certitude sous le titre d'abbé; mais un reste de
curiosité, ou peut-être quelque repentir de m'avoir trahi ce n'ai jamais
pu démêler lequel de ces deux sentiments lui fit prendre intérêt à un
nom si semblable au mien; elle vint en Sorbonne avec quelques autres
dames. Elle fut présente à mon exercice, et sans doute qu'elle eut peu
de peine à me remettre.

Je n'eus pas la moindre connaissance de cette visite. On sait qu'il y a,
dans ces lieux, des cabinets particuliers pour les dames, où elles sont
cachées derrière une jalousie. Je retournai à Saint-Sulpice, couvert de
gloire et chargé de compliments. Il était six heures du soir. On vint
m'avertir, un moment après mon retour, qu'une dame demandait à me voir
J'allai au parloir sur-le-champ. Dieux! quelle apparition surprenante!
j'y trouvai Manon. C'était elle, mais plus aimable et plus brillante que
je ne l'avais jamais vue. Elle était dans sa dix-huitième année. Ses
charmes surpassaient tout ce qu'on peut décrire. C'était un air si fin,
si doux, si engageant, l'air de l'Amour même. Toute sa figure me parut
un enchantement.

Je demeurai interdit à sa vue, et ne pouvant conjecturer quel était le
dessein de cette visite, j'attendais, les yeux baissés et avec
tremblement, qu'elle s'expliquât. Son embarras fut, pendant quelque
temps, égal au mien, mais, voyant que mon silence continuait, elle mit
la main devant ses yeux, pour cacher quelques larmes. Elle me dit, d'un
ton timide, qu'elle confessait que son infidélité méritait ma haine;
mais que, s'il était vrai que j'eusse jamais eu quelque tendresse pour
elle, il y avait eu, aussi, bien de la dureté à laisser passer deux ans
sans prendre soin de m'informer de son sort, et qu'il y en avait
beaucoup encore à la voir dans l'état où elle était en ma présence, sans
lui dire une parole. Le désordre de mon âme, en l'écoutant, ne saurait
être exprimé.

Elle s'assit. Je demeurai debout, le corps à demi tourné, n'osant
l'envisager directement. Je commençai plusieurs fois une réponse, que je
n'eus pas la force d'achever. Enfin, je fis un effort pour m'écrier
douloureusement: Perfide Manon! Ah! perfide! perfide! Elle me répéta, en
pleurant à chaudes larmes, qu'elle ne prétendait point justifier sa
perfidie. Que prétendez-vous donc? m'écriai-je encore. Je prétends
mourir répondit-elle, si vous ne me rendez votre coeur, sans lequel il
est impossible que je vive. Demande donc ma vie, infidèle! repris-je en
versant moi-même des pleurs, que je m'efforçai en vain de retenir.
Demande ma vie, qui est l'unique chose qui me reste à te sacrifier; car
mon coeur n'a jamais cessé d'être à toi. À peine eus-je achevé ces
derniers mots, qu'elle se leva avec transport pour venir m'embrasser.
Elle m'accabla de mille caresses passionnées. Elle m'appela par tous les
noms que l'amour invente pour exprimer ses plus vives tendresses. Je n'y
répondais encore qu'avec langueur. Quel passage, en effet, de la
situation tranquille où j'avais été, aux mouvements tumultueux que je
sentais renaître! J'en étais épouvanté. Je frémissais, comme il arrive
lorsqu'on se trouve la nuit dans une campagne écartée: on se croit
transporté dans un nouvel ordre de choses; on y est saisi d'une horreur
secrète, dont on ne se remet qu'après avoir considéré longtemps tous les
environs.

Nous nous assîmes l'un près de l'autre. Je pris ses mains dans les
miennes. Ah! Manon, lui dis-je en la regardant d'un oeil triste, je ne
m'étais pas attendu à la noire trahison dont vous avez payé mon amour.
Il vous était bien facile de tromper un coeur dont vous étiez la
souveraine absolue, et qui mettait toute sa félicité à vous plaire et à
vous obéir. Dites-moi maintenant si vous en avez trouvé d'aussi tendres
et d'aussi soumis. Non, non, la Nature n'en fait guère de la même trempe
que le mien. Dites-moi, du moins, si vous l'avez quelquefois regretté.
Quel fond dois-je faire sur ce retour de bonté qui vous ramène
aujourd'hui pour le consoler? Je ne vois que trop que vous êtes plus
charmante que jamais; mais au nom de toutes les peines que j'ai
souffertes pour vous, belle Manon, dites-moi si vous serez plus fidèle.

Elle me répondit des choses si touchantes sur son repentir et elle
s'engagea à la fidélité par tant de protestations et de serments,
qu'elle m'attendrit à un degré inexprimable. Chère Manon! lui dis-je,
avec un mélange profane d'expressions amoureuses et théologiques, tu es
trop adorable pour une créature. Je me sens le coeur emporté par une
délectation victorieuse. Tout ce qu'on dit de la liberté à Saint-Sulpice
est une chimère. Je vais perdre ma fortune et ma réputation pour toi, je
le prévois bien; je lis ma destinée dans tes beaux yeux; mais de quelles
pertes ne serai-je pas consolé par ton amour! Les faveurs de la fortune
ne me touchent point; la gloire me paraît une fumée; tous mes projets de
vie ecclésiastique étaient de folles imaginations; enfin tous les biens
différents de ceux que j'espère avec toi sont des biens méprisables,
puisqu'ils ne sauraient tenir un moment, dans mon coeur contre un seul
de tes regards.

En lui promettant néanmoins un oubli général de ses fautes, je voulus
être informé de quelle manière elle s'était laissé séduire par B... Elle
m'apprit que, l'ayant vue à sa fenêtre, il était devenu passionné pour
elle; qu'il avait fait sa déclaration en fermier général, c'est-à-dire
en lui marquant dans une lettre que le payement serait proportionné aux
faveurs; qu'elle avait capitulé d'abord, mais sans autre dessein que de
tirer de lui quelque somme considérable qui pût servir à nous faire
vivre commodément; qu'il l'avait éblouie par de si magnifiques
promesses, qu'elle s'était laissé ébranler par degrés; que je devais
juger pourtant de ses remords par la douleur dont elle m'avait laissé
voir des témoignages, la veille de notre séparation; que, malgré
l'opulence dans laquelle il l'avait entretenue, elle n'avait jamais
goûté de bonheur avec lui, non seulement parce qu'elle n'y trouvait
point, me dit-elle, la délicatesse de mes sentiments et l'agrément de
mes manières, mais parce qu'au milieu même des plaisirs qu'il lui
procurait sans cesse, elle portait, au fond du coeur le souvenir de mon
amour et le remords de son infidélité. Elle me parla de Tiberge et de la
confusion extrême que sa visite lui avait causée. Un coup d'épée dans le
coeur ajouta-t-elle, m'aurait moins ému le sang. Je lui tournai le dos,
sans pouvoir soutenir un moment sa présence. Elle continua de me
raconter par quels moyens elle avait été instruite de mon séjour à
Paris, du changement de ma condition, et de mes exercices de Sorbonne.
Elle m'assura qu'elle avait été si agitée, pendant la dispute, qu'elle
avait eu beaucoup de peine, non seulement à retenir ses larmes, mais ses
gémissements mêmes et ses cris, qui avaient été plus d'une fois sur le
point d'éclater. Enfin, elle me dit qu'elle était sortie de ce lieu la
dernière, pour cacher son désordre, et que, ne suivant que le mouvement
de son coeur et l'impétuosité de ses désirs, elle était venue droit au
séminaire, avec la résolution d'y mourir si elle ne me trouvait pas
disposé à lui pardonner.

Où trouver un barbare qu'un repentir si vif et si tendre n'eût pas
touché? Pour moi, je sentis, dans ce moment, que j'aurais sacrifié pour
Manon tous les évêchés du monde chrétien. Je lui demandai quel nouvel
ordre elle jugeait à propos de mettre dans nos affaires. Elle me dit
qu'il fallait sur-le-champ sortir du séminaire, et remettre à nous
arranger dans un lieu plus sûr. Je consentis à toutes ses volontés sans
réplique. Elle entra dans son carrosse, pour aller m'attendre au coin de
la rue. Je m'échappai un moment après, sans être aperçu du portier. Je
montai avec elle. Nous passâmes à la friperie. Je repris les galons et
l'épée. Manon fournit aux frais, car j'étais sans un sou; et dans la
crainte que je ne trouvasse de l'obstacle à ma sortie de Saint-Sulpice,
elle n'avait pas voulu que je retournasse un moment à ma chambre pour y
prendre mon argent. Mon trésor d'ailleurs, était médiocre, et elle assez
riche des libéralités de B... pour mépriser ce qu'elle me faisait
abandonner. Nous conférâmes, chez le fripier même, sur le parti que nous
allions prendre. Pour me faire valoir davantage le sacrifice qu'elle me
faisait de B..., elle résolut de ne pas garder avec lui le moindre
ménagement. Je veux lui laisser ses meubles, me dit-elle, ils sont à
lui; mais j'emporterai, comme de justice, les bijoux et près de soixante
mille francs que j'ai tirés de lui depuis deux ans. Je ne lui ai donné
nul pouvoir sur moi, ajouta-t-elle; ainsi nous pouvons demeurer sans
crainte à Paris, en prenant une maison commode où nous vivrons
heureusement. Je lui représentai que, s'il n'y avait point de péril pour
elle, il y en avait beaucoup pour moi, qui ne manquerais point tôt ou
tard d'être reconnu, et qui serais continuellement exposé au malheur que
j'avais déjà essuyé. Elle me fit entendre qu'elle aurait du regret à
quitter Paris. Je craignais tant de la chagriner qu'il n'y avait point
de hasards, que je ne méprisasse pour lui plaire; cependant, nous
trouvâmes un tempérament raisonnable, qui fut de louer une maison dans
quelque village voisin de Paris, d'où il nous serait aisé d'aller à la
ville lorsque le plaisir ou le besoin nous y appellerait. Nous choisîmes
Chaillot, qui n'en est pas éloigné. Manon retourna sur-le-champ chez
elle. J'allai l'attendre à la petite porte du jardin des Tuileries. Elle
revint une heure après, dans un carrosse de louage, avec une fille qui
la servait, et quelques malles où ses habits et tout ce qu'elle avait de
précieux était renfermé.

Nous ne tardâmes point à gagner Chaillot. Nous logeâmes la première nuit
à l'auberge, pour nous donner le temps de chercher une maison, ou du
moins un appartement commode. Nous en trouvâmes, dès le lendemain, un de
notre goût.

Mon bonheur me parut d'abord établi d'une manière inébranlable. Manon
était la douceur et la complaisance même. Elle avait pour moi des
attentions si délicates, que je me crus trop parfaitement dédommagé de
toutes mes peines. Comme nous avions acquis tous deux un peu
d'expérience, nous raisonnâmes sur la solidité de notre fortune.
Soixante mille francs, qui faisaient le fond de nos richesses, n'étaient
pas une somme qui pût s'étendre autant que le cours d'une longue vie.
Nous n'étions pas disposés d'ailleurs à resserrer trop notre dépense. La
première vertu de Manon, non plus que la mienne, n'était pas l'économie.
Voici le plan que je me proposai: Soixante mille francs, lui dis-je,
peuvent nous soutenir pendant dix ans. Deux mille écus nous suffiront
chaque année, si nous continuons de vivre à Chaillot. Nous y mènerons
une vie honnête, mais simple. Notre unique dépense sera pour l'entretien
d'un carrosse, et pour les spectacles. Nous nous réglerons. Vous aimez
l'Opéra: nous irons deux fois la semaine. Pour le jeu, nous nous
bornerons tellement que nos pertes ne passeront jamais deux pistoles. Il
est impossible que, dans l'espace de dix ans, il n'arrive point de
changement dans ma famille; mon père est âgé, il peut mourir. Je me
trouverai du bien, et nous serons alors au-dessus de toutes nos autres
craintes.

Cet arrangement n'eût pas été la plus folle action de ma vie, si nous
eussions été assez sages pour nous y assujettir constamment. Mais nos
résolutions ne durèrent guère plus d'un mois. Manon était passionnée
pour le plaisir; je l'étais pour elle. Il nous naissait, à tous moments,
de nouvelles occasions de dépense; et loin de regretter les sommes
qu'elle employait quelquefois avec profusion, je fus le premier à lui
procurer tout ce que je croyais propre à lui plaire. Notre demeure de
Chaillot commença même à lui devenir à charge. L'hiver approchait; tout
le monde retournait à la ville, et la campagne devenait déserte. Elle me
proposa de reprendre une maison à Paris. Je n'y consentis point; mais,
pour la satisfaire en quelque chose, je lui dis que nous pouvions y
louer un appartement meublé, et que nous y passerions la nuit lorsqu'il
nous arriverait de quitter trop tard l'assemblée où nous allions
plusieurs fois la semaine, car l'incommodité de revenir si tard à
Chaillot était le prétexte qu'elle apportait pour le vouloir quitter.
Nous nous donnâmes ainsi deux logements, l'un à la ville, et l'autre à
la campagne. Ce changement mit bientôt le dernier désordre dans nos
affaires, en faisant naître deux aventures qui causèrent notre ruine.

Manon avait un frère, qui était garde du corps. Il se trouva
malheureusement logé, à Paris, dans la même rue que nous. Il reconnut sa
soeur, en la voyant le matin à sa fenêtre. Il accourut aussitôt chez
nous. C'était un homme brutal et sans principes d'honneur. Il entra dans
notre chambre en jurant horriblement, et comme il savait une partie des
aventures de sa soeur, il l'accabla d'injures et de reproches. J'étais
sorti un moment auparavant, ce qui fut sans doute un bonheur pour lui ou
pour moi, qui n'étais rien moins que disposé à souffrir une insulte. Je
ne retournai au logis qu'après son départ. La tristesse de Manon me fit
juger qu'il s'était passé quelque chose d'extraordinaire. Elle me
raconta la scène fâcheuse qu'elle venait d'essuyer et les menaces
brutales de son frère. J'en eus tant de ressentiment, que j'eusse couru
sur-le-champ à la vengeance si elle ne m'eût arrêté par ses larmes.
Pendant que je m'entretenais avec elle de cette aventure, le garde du
corps rentra dans la chambre où nous étions, sans s'être fait annoncer.
Je ne l'aurais pas reçu aussi civilement que je fis si je l'eusse connu;
mais, nous ayant salués d'un air riant, il eut le temps de dire à Manon
qu'il venait lui faire des excuses de son comportement; qu'il l'avait
crue dans le désordre, et que cette opinion avait allumé sa colère; mais
que, s'étant informé qui j'étais, d'un de nos domestiques, il avait
appris de moi des choses si avantageuses, qu'elles lui faisaient désirer
de bien vivre avec nous. Quoique cette information, qui lui venait d'un
de mes laquais, eût quelque chose de bizarre et de choquant, je reçus
son compliment avec honnêteté. Je crus faire plaisir à Manon. Elle
paraissait charmée de le voir porté à se réconcilier. Nous le retînmes à
dîner. Il se rendit, en peu de moments, si familier que nous ayant
entendus parler de notre retour à Chaillot, il voulut absolument nous
tenir compagnie. Il fallut lui donner une place dans notre carrosse. Ce
fut une prise de possession, car il s'accoutuma bientôt à nous voir avec
tant de plaisir qu'il fit sa maison de la nôtre et qu'il se rendit le
maître, en quelque sorte, de tout ce qui nous appartenait. Il m'appelait
son frère, et sous prétexte de la liberté fraternelle, il se mit sur le
pied d'amener tous ses amis dans notre maison de Chaillot, et de les y
traiter à nos dépens. Il se fit habiller magnifiquement à nos frais. Il
nous engagea même à payer toutes ses dettes. Je fermais les yeux sur
cette tyrannie, pour ne pas déplaire à Manon, jusqu'à feindre de ne pas
m'apercevoir qu'il tirait d'elle, de temps en temps, des sommes
considérables. Il est vrai, qu'étant grand joueur il avait la fidélité
de lui en remettre une partie lorsque la fortune le favorisait; mais la
nôtre était trop médiocre pour fournir longtemps à des dépenses si peu
modérées. J'étais sur le point de m'expliquer fortement avec lui, pour
nous délivrer de ses importunités, lorsqu'un funeste accident m'épargna
cette peine, en nous en causant une autre qui nous abîma sans ressource.

Nous étions demeurés un jour à Paris, pour y coucher comme il nous
arrivait fort souvent. La servante, qui restait seule à Chaillot dans
ces occasions, vint m'avertir, le matin, que le feu avait pris, pendant
la nuit, dans ma maison, et qu'on avait eu beaucoup de difficulté à
l'éteindre. Je lui demandai si nos meubles avaient souffert quelque
dommage; elle me répondit qu'il y avait eu une si grande confusion,
causée par la multitude d'étrangers qui étaient venus au secours,
qu'elle ne pouvait être assurée de rien. Je tremblai pour notre argent,
qui était renfermé dans une petite caisse. Je me rendis promptement à
Chaillot. Diligence inutile; la caisse avait déjà disparu. J'éprouvai
alors qu'on peut aimer l'argent sans être avare. Cette perte me pénétra
d'une si vive douleur que j'en pensai perdre la raison. Je compris tout
d'un coup à quels nouveaux malheurs j'allais me trouver exposé;
l'indigence était le moindre. Je connaissais Manon; je n'avais déjà que
trop éprouvé que, quelque fidèle et quelque attachée qu'elle me fût dans
la bonne fortune, il ne fallait pas compter sur elle dans la misère.
Elle aimait trop l'abondance et les plaisirs pour me les sacrifier: Je
la perdrai, m'écriai-je. Malheureux Chevalier tu vas donc perdre encore
tout ce que tu aimes! Cette pensée me jeta dans un trouble si affreux,
que je balançai, pendant quelques moments, si je ne ferais pas mieux de
finir tous mes maux par la mort. Cependant, je conservai assez de
présence d'esprit pour vouloir examiner auparavant s'il ne me restait
nulle ressource. Le Ciel me fit naître une idée, qui arrêta mon
désespoir. Je crus qu'il ne me serait pas impossible de cacher notre
perte à Manon, et que, par industrie ou par quelque faveur du hasard, je
pourrais fournir assez honnêtement à son entretien pour l'empêcher de
sentir la nécessité. J'ai compté, disais-je pour me consoler que vingt
mille écus nous suffiraient pendant dix ans. Supposons que les dix ans
soient écoulés, et que nul des changements que j'espérais ne soit arrivé
dans ma famille. Quel parti prendrais-je? Je ne le sais pas trop bien,
mais, ce que je ferais alors, qui m'empêche de le faire aujourd'hui?
Combien de personnes vivent à Paris, qui n'ont ni mon esprit, ni mes
qualités naturelles, et qui doivent néanmoins leur entretien à leurs
talents, tels qu'ils les ont! La Providence, ajoutais-je, en
réfléchissant sur les différents états de la vie, n'a-t-elle pas arrangé
les choses fort sagement? La plupart des grands et des riches sont des
sots: cela est clair à qui connaît un peu le monde. Or il y a là-dedans
une justice admirable: s'ils joignaient l'esprit aux richesses, ils
seraient trop heureux, et le reste des hommes trop misérable. Les
qualités du corps et de l'âme sont accordées à ceux-ci, comme des moyens
pour se tirer de là misère et de la pauvreté. Les uns prennent part aux
richesses des grands en servant à leurs plaisirs: ils en font des dupes;
d'autres servent à leur instruction: ils tâchent d'en faire d'honnêtes
gens; il est rare, à la vérité, qu'ils y réussissent, mais ce n'est pas
là le but de la divine Sagesse: ils tirent toujours un fruit de leurs
besoins, qui est de vivre aux dépens de ceux qu'ils instruisent, et de
quelque façon qu'on le prenne, c'est un fond excellent de revenu pour
les petits, que la sottise des riches et des grands.

Ces pensées me remirent un peu le coeur et la tête. Je résolus d'abord
d'aller consulter M. Lescaut, frère de Manon. Il connaissait
parfaitement Paris, et je n'avais eu que trop d'occasions de reconnaître
que ce n'était ni de son bien ni de la paye du roi qu'il tirait son plus
clair revenu. Il me restait à peine vingt pistoles qui s'étaient
trouvées heureusement dans ma poche. Je lui montrai ma bourse, en lui
expliquant mon malheur et mes craintes, et je lui demandai s'il y avait
pour moi un parti à choisir entre celui de mourir de faim, ou de me
casser la tête de désespoir. Il me répondit que se casser la tête était
la ressource des sots; pour mourir de faim, qu'il y avait quantité de
gens d'esprit qui s'y voyaient réduits, quand ils ne voulaient pas faire
usage de leurs talents; que c'était à moi d'examiner de quoi j'étais
capable; qu'il m'assurait de son secours et de ses conseils dans toutes
mes entreprises.

Cela est bien vague, monsieur Lescaut, lui dis-je; mes besoins
demanderaient un remède plus présent, car que voulez-vous que je dise à
Manon? A propos de Manon, reprit-il, qu'est-ce qui vous embarrasse?
N'avez-vous pas toujours, avec elle, de quoi finir vos inquiétudes quand
vous le voudrez? Une fille comme elle devrait nous entretenir vous, elle
et moi. Il me coupa la réponse que cette impertinence méritait, pour
continuer de me dire qu'il me garantissait avant le soir mille écus à
partager entre nous, si je voulais suivre son conseil; qu'il connaissait
un seigneur si libéral sur le chapitre des plaisirs, qu'il était sûr que
mille écus ne lui coûteraient rien pour obtenir les faveurs d'une fille
telle que Manon. Je l'arrêtai. J'avais meilleure opinion de vous, lui
répondis-je; je m'étais figuré que le motif que vous aviez eu, pour
m'accorder votre amitié, était un sentiment tout opposé à celui où vous
êtes maintenant. Il me confessa impudemment qu'il avait toujours pensé
de même, et que, sa soeur ayant une fois violé les lois de son sexe,
quoique en faveur de l'homme qu'il aimait le plus, il ne s'était
réconcilié avec elle que dans l'espérance de tirer parti de sa mauvaise
conduite. Il me fut aisé de juger que jusqu'alors nous avions été ses
dupes. Quelque émotion néanmoins que ce discours m'eût causée, le besoin
que j'avais de lui m'obligea de répondre, en riant, que son conseil
était une dernière ressource qu'il fallait remettre à l'extrémité. Je le
priai de m'ouvrir quelque autre voie. Il me proposa de profiter de ma
jeunesse et de la figure avantageuse que j'avais reçue de la nature,
pour me mettre en liaison avec quelque dame vieille et libérale. Je ne
goûtai pas non plus ce parti, qui m'aurait rendu infidèle à Manon. Je
lui parlai du jeu, comme du moyen le plus facile, et le plus convenable
à ma situation. Il me dit que le jeu, à la vérité, était une ressource,
mais que cela demandait d'être expliqué; qu'entreprendre de jouer
simplement, avec les espérances communes, c'était le vrai moyen
d'achever ma perte; que de prétendre exercer seul, et sans être soutenu,
les petits moyens qu'un habile homme emploie pour corriger la fortune,
était un métier trop dangereux; qu'il y avait une troisième voie, qui
était celle de l'association, mais que ma jeunesse lui faisait craindre
que messieurs les Confédérés ne me jugeassent point encore les qualités
propres à la Ligue. Il me promit néanmoins ses bons offices auprès
d'eux; et ce que je n'aurais pas attendu de lui, il m'offrit quelque
argent, lorsque je me trouverais pressé du besoin. L'unique grâce que je
lui demandai, dans les circonstances, fut de ne rien apprendre à Manon
de la perte que j'avais faite, et du sujet de notre conversation.

Je sortis de chez lui, moins satisfait encore que je n'y étais entré; je
me repentis même de lui avoir confié mon secret. Il n'avait rien fait,
pour moi, que je n'eusse pu obtenir de même sans cette ouverture, et je
craignais mortellement qu'il ne manquât à la promesse qu'il m'avait
faite de ne rien découvrir à Manon. J'avais lieu d'appréhender aussi,
par la déclaration de ses sentiments, qu'il ne formât le dessein de
tirer parti d'elle, suivant ses propres termes, en l'enlevant de mes
mains, ou, du moins, en lui conseillant de me quitter pour s'attacher à
quelque amant plus riche et plus heureux. Je fis là-dessus mille
réflexions, qui n'aboutirent qu'à me tourmenter et à renouveler le
désespoir où j'avais été le matin. Il me vint plusieurs fois à l'esprit
d'écrire à mon père, et de feindre une nouvelle conversion, pour obtenir
de lui quelque secours d'argent; mais je me rappelai aussitôt que,
malgré toute sa bonté, il m'avait resserré six mois dans une étroite
prison, pour ma première faute; j'étais bien sûr qu'après un éclat tel
que l'avait dû causer ma fuite de Saint-Sulpice, il me traiterait
beaucoup plus rigoureusement. Enfin, cette confusion de pensées en
produisit une qui remit le calme tout d'un coup dans mon esprit, et que
je m'étonnai de n'avoir pas eue plus tôt, ce fut de recourir à mon ami
Tiberge, dans lequel j'étais bien certain de retrouver toujours le même
fond de zèle et d'amitié. Rien n'est plus admirable, et ne fait plus
d'honneur à la vertu, que la confiance avec laquelle on s'adresse aux
personnes dont on connaît parfaitement la probité. On sent qu'il n'y a
point de risque à courir. Si elles ne sont pas toujours en état d'offrir
du secours, on est sûr qu'on en obtiendra du moins de la bonté et de la
compassion. Le coeur, qui se ferme avec tant de soin au reste des
hommes, s'ouvre naturellement en leur présence, comme une fleur
s'épanouit à la lumière du soleil, dont elle n'attend qu'une douce
influence.

Je regardai comme un effet de la protection du Ciel de m'être souvenu si
à propos de Tiberge, et je résolus de chercher les moyens de le voir
avant la fin du jour. Je retournai sur-le-champ au logis, pour lui
écrire un mot, et lui marquer un lieu propre à notre entretien. Je lui
recommandais le silence et la discrétion, comme un des plus importants
services qu'il pût me rendre dans la situation de mes affaires. La joie
que l'espérance de le voir m'inspirait effaça les traces du chagrin que
Manon n'aurait pas manqué d'apercevoir sur mon visage. Je lui parlai de
notre malheur de Chaillot comme d'une bagatelle qui ne devait pas
l'alarmer; et Paris étant le lieu du monde où elle se voyait avec le
plus de plaisir elle ne fut pas fâchée de m'entendre dire qu'il était à
propos d'y demeurer jusqu'à ce qu'on eût réparé à Chaillot quelques
légers effets de l'incendie. Une heure après, je reçus la réponse de
Tiberge, qui me promettait de se rendre au lieu de l'assignation. J'y
courus avec impatience. Je sentais néanmoins quelque honte d'aller
paraître aux yeux d'un ami, dont la seule présence devait être un
reproche de mes désordres, mais l'opinion que j'avais de la bonté de son
coeur et l'intérêt de Manon soutinrent ma hardiesse.

Je l'avais prié de se trouver au jardin du Palais-Royal. Il y était
avant moi. Il vint m'embrasser, aussitôt qu'il m'eut aperçu. Il me tint
serré longtemps entre ses bras, et je sentis mon visage mouillé de ses
larmes. Je lui dis que je ne me présentais à lui qu'avec confusion, et
que je portais dans le coeur un vif sentiment de mon ingratitude; que la
première chose dont je le conjurais était de m'apprendre s'il m'était
encore permis de le regarder comme mon ami, après avoir mérité si
justement de perdre son estime et son affection. Il me répondit, du ton
le plus tendre, que rien n'était capable de le faire renoncer à cette
qualité; que mes malheurs mêmes, et si je lui permettais de le dire, mes
fautes et mes désordres, avaient redoublé sa tendresse pour moi; mais
que c'était une tendresse mêlée de la plus vive douleur, telle qu'on la
sent pour une personne chère, qu'on voit toucher à sa perte sans pouvoir
la secourir.

Nous nous assîmes sur un banc. Hélas! lui dis-je, avec un soupir parti
du fond du coeur votre compassion doit être excessive, mon cher Tiberge;
si vous m'assurez qu'elle est égale à mes peines. J'ai honte de vous les
laisser voir, car je confesse que la cause n'en est pas glorieuse, mais
l'effet en est si triste qu'il n'est pas besoin de m'aimer autant que
vous faites pour en être attendri. Il me demanda, comme une marque
d'amitié, de lui raconter sans déguisement ce qui m'était arrivé depuis
mon départ de Saint-Sulpice. Je le satisfis; et loin d'altérer quelque
chose à la vérité, ou de diminuer mes fautes pour les faire trouver plus
excusables, je lui parlai de ma passion avec toute la force qu'elle
m'inspirait. Je la lui représentai comme un de ces coups particuliers du
destin qui s'attache à la ruine d'un misérable, et dont il est aussi
impossible à la vertu de se défendre qu'il l'a été à la sagesse de les
prévoir. Je lui fis une vive peinture de mes agitations, de mes
craintes, du désespoir où j'étais deux heures avant que de le voir et de
celui dans lequel j'allais retomber, si j'étais abandonné par mes amis
aussi impitoyablement que par la fortune; enfin, j'attendris tellement
le bon Tiberge, que je le vis aussi affligé par la compassion que je
l'étais par le sentiment de mes peines. Il ne se lassait point de
m'embrasser et de m'exhorter à prendre du courage et de la consolation,
mais, comme il supposait toujours qu'il fallait me séparer de Manon, je
lui fis entendre nettement que c'était cette séparation même que je
regardais comme la plus grande de mes infortunes, et que j'étais disposé
à souffrir, non seulement le dernier excès de la misère, mais la mort la
plus cruelle, avant que de recevoir un remède plus insupportable que
tous mes maux ensemble.

Expliquez-vous donc, me dit-il: quelle espèce de secours suis-je capable
de vous donner si vous vous révoltez contre toutes mes propositions? Je
n'osais lui déclarer que c'était de sa bourse que j'avais besoin. Il le
comprit pourtant à la fin, et m'ayant confessé qu'il croyait m'entendre,
il demeura quelque temps suspendu, avec l'air d'une personne qui
balance. Ne croyez pas, reprit-il bientôt, que ma rêverie vienne d'un
refroidissement de zèle et d'amitié. Mais à quelle alternative me
réduisez-vous, s'il faut que je vous refuse le seul secours que vous
voulez accepter ou que je blesse mon devoir en vous l'accordant? car
n'est-ce, pas prendre part à votre désordre, que de vous y faire
persévérer? Cependant, continua-t-il après avoir réfléchi un moment, je
m'imagine que c'est peut-être l'état violent où l'indigence vous jette,
qui ne vous laisse pas assez de liberté pour choisir le meilleur parti;
il faut un esprit tranquille pour goûter la sagesse et la vérité. Je
trouverai le moyen de vous faire avoir quelque argent. Permettez-moi,
mon cher Chevalier ajouta-t-il en m'embrassant, d'y mettre seulement une
condition: c'est que vous m'apprendrez le lieu de votre demeure, et que
vous souffrirez que je fasse du moins mes efforts pour vous ramener à la
vertu, que je sais que vous aimez, et dont il n'y a que la violence de
vos passions qui vous écarte. Je lui accordai sincèrement tout ce qu'il
souhaitait, et je le priai de plaindre la malignité de mon sort, qui me
faisait profiter si mal des conseils d'un ami si vertueux. Il me mena
aussitôt chez un banquier de sa connaissance, qui m'avança cent pistoles
sur son billet, car il n'était rien moins qu'en argent comptant. J'ai
déjà dit qu'il n'était pas riche. Son bénéfice valait mille écus, mais,
comme c'était la première année qu'il le possédait, il n'avait encore
rien touché du revenu: c'était sur les fruits futurs qu'il me faisait
cette avance.

Je sentis tout le prix de sa générosité. J'en fus touché, jusqu'au point
de déplorer l'aveuglement d'un amour fatal, qui me faisait violer tous
les devoirs. La vertu eut assez de force pendant quelques moments pour
s'élever dans mon coeur contre ma passion, et j'aperçus du moins, dans
cet instant de lumière, la honte et l'indignité de mes chaînes. Mais ce
combat fut léger et dura peu. La vue de Manon m'aurait fait précipiter
du ciel, et je m'étonnai, en me retrouvant près d'elle, que j'eusse pu
traiter un moment de honteuse une tendresse si juste pour un objet si
charmant.

Manon était une créature d'un caractère extraordinaire. Jamais fille
n'eut moins d'attachement qu'elle pour l'argent, mais elle ne pouvait
être tranquille un moment, avec la crainte d'en manquer. C'était du
plaisir et des passe-temps qu'il lui fallait. Elle n'eût jamais voulu
toucher un sou, si l'on pouvait se divertir sans qu'il en coûte. Elle ne
s'informait pas même quel était le fonds de nos richesses, pourvu
qu'elle pût passer agréablement la journée, de sorte que, n'étant ni
excessivement livrée au jeu ni capable d'être éblouie par le faste des
grandes dépenses, rien n'était plus facile que de la satisfaire, en lui
faisant naître tous les jours des amusements de son goût. Mais c'était
une chose si nécessaire pour elle, d'être ainsi occupée par le plaisir
qu'il n'y avait pas le moindre fond à faire, sans cela, sur son humeur
et sur ses inclinations. Quoiqu'elle m'aimât tendrement, et que je fusse
le seul, comme elle en convenait volontiers, qui pût lui faire goûter
parfaitement les douceurs de l'amour j'étais presque certain que sa
tendresse ne tiendrait point contre de certaines craintes. Elle m'aurait
préféré à toute la terre avec une fortune médiocre; mais je ne doutais
nullement qu'elle ne m'abandonnât pour quelque nouveau B... lorsqu'il ne
me resterait que de la constance et de la fidélité à lui offrir. Je
résolus donc de régler si bien ma dépense particulière que je fusse
toujours en état de fournir aux siennes, et de me priver plutôt de mille
choses nécessaires que de la borner même pour le superflu. Le carrosse
m'effrayait plus que tout le reste; car il n'y avait point d'apparence
de pouvoir entretenir des chevaux et un cocher. Je découvris ma peine à
M. Lescaut. Je ne lui avais point caché que j'eusse reçu cent pistoles
d'un ami. Il me répéta que, si je voulais tenter le hasard du jeu, il ne
désespérait point qu'en sacrifiant de bonne grâce une centaine de francs
pour traiter ses associés, je ne pusse être admis, à sa recommandation,
dans la Ligue de l'Industrie. Quelque répugnance que j'eusse à tromper
je me laissai entraîner par une cruelle nécessité.

M. Lescaut me présenta, le soir même, comme un de ses parents; il ajouta
que j'étais d'autant mieux disposé à réussir que j'avais besoin des plus
grandes faveurs de la fortune. Cependant, pour faire connaître que ma
misère n'était pas celle d'un homme de néant, il leur dit que j'étais
dans le dessein de leur donner à souper. L'offre fut acceptée. Je les
traitai magnifiquement. On s'entretint longtemps de la gentillesse de ma
figure et de mes heureuses dispositions. On prétendit qu'il y avait
beaucoup à espérer de moi, parce qu'ayant quelque chose dans la
physionomie qui sentait l'honnête homme, personne ne se défierait de mes
artifices. Enfin, on rendit grâce à M. Lescaut d'avoir procuré à l'Ordre
un novice de mon mérite, et l'on chargea un des chevaliers de me donner,
pendant quelques jours, les instructions nécessaires. Le principal
théâtre de mes exploits devait être l'hôtel de Transylvanie, où il y
avait une table de pharaon dans une salle et divers autres jeux de
cartes et de dés dans la galerie. Cette académie se tenait au profit de
M. le prince de R..., qui demeurait alors à Clagny, et la plupart de ses
officiers étaient de notre société. Le dirai-je à ma honte? Je profitai
en peu de temps des leçons de mon maître. J'acquis surtout beaucoup
d'habileté à faire une volte-face, à filer la carte, et m'aidant fort
bien d'une longue paire de manchettes, j'escamotais assez légèrement
pour tromper les yeux des plus habiles, et ruiner sans affectation
quantité d'honnêtes joueurs. Cette adresse extraordinaire hâta si fort
les progrès de ma fortune, que je me trouvai en peu de semaines des
sommes considérables, outre celles que je partageais de bonne foi avec
mes associés. Je ne craignis plus, alors, de découvrir à Manon notre
perte de Chaillot, et, pour la consoler en lui apprenant cette fâcheuse
nouvelle, je louai une maison garnie, où nous nous établîmes avec un air
d'opulence et de sécurité.

Tiberge n'avait pas manqué, pendant ce temps-là, de me rendre de
fréquentes visites. Sa morale ne finissait point. Il recommençait sans
cesse à me représenter le tort que je faisais à ma conscience, à mon
honneur et à ma fortune. Je recevais ses avis avec amitié, et quoique je
n'eusse pas la moindre disposition à les suivre, je lui savais bon gré
de son zèle, parce que j'en connaissais la source. Quelquefois je le
raillais agréablement, dans la présence même de Manon, et je l'exhortais
à n'être pas plus scrupuleux qu'un grand nombre d'évêques et d'autres
prêtres, qui savent accorder fort bien une maîtresse avec un bénéfice.
Voyez, lui disais-je, en lui montrant les yeux de la mienne, et
dites-moi s'il y a des fautes qui ne soient pas justifiées par une si
belle cause. Il prenait patience. Il la poussa même assez loin; mais
lorsqu'il vit que mes richesses augmentaient, et que non seulement je
lui avais restitué ses cent pistoles, mais qu'ayant loué une nouvelle
maison et doublé ma dépense, j'allais me replonger plus que jamais dans
les plaisirs, il changea entièrement de ton et de manières. Il se
plaignit de mon endurcissement; il me menaça des châtiments du Ciel, et
il me prédit une partie des malheurs qui ne tardèrent guère à m'arriver.
Il est impossible, me dit-il, que les richesses qui servent à
l'entretien de vos désordres vous soient venues par des voies légitimes.
Vous les avez acquises injustement; elles vous seront ravies de même. La
plus terrible punition de Dieu serait de vous en laisser jouir
tranquillement. Tous mes conseils, ajouta-t-il, vous ont été inutiles;
je ne prévois que trop qu'ils vous seraient bientôt importuns. Adieu,
ingrat et faible ami. Puissent vos criminels plaisirs s'évanouir comme
une ombre! Puissent votre fortune et votre argent périr sans ressource,
et vous rester seul et nu, pour sentir la vanité des biens qui vous ont
follement enivré! C'est alors que vous me trouverez disposé à vous aimer
et à vous servir mais je romps aujourd'hui tout commerce avec vous, et
je déteste la vie que vous menez. Ce fut dans ma chambre, aux yeux de
Manon, qu'il me fit cette harangue apostolique. Il se leva pour se
retirer. Je voulus le retenir mais je fus arrêté par Manon, qui me dit
que c'était un fou qu'il fallait laisser sortir.

Son discours ne laissa pas de faire quelque impression sur moi. Je
remarque ainsi les diverses occasions où mon coeur sentit un retour vers
le bien, parce que c'est à ce souvenir que j'ai dû ensuite une partie de
ma force dans les plus malheureuses circonstances de ma vie. Les
caresses de Manon dissipèrent, en un moment, le chagrin que cette scène
m'avait causé. Nous continuâmes de mener une vie toute composée de
plaisir et d'amour. L'augmentation de nos richesses redoubla notre
affection; Vénus et la Fortune n'avaient point d'esclaves plus heureux
et plus tendres. Dieux! pourquoi nommer le monde un lieu de misères,
puisqu'on y peut goûter de si charmantes délices? Mais, hélas! leur
faible est de passer trop vite. Quelle autre félicité voudrait-on se
proposer si elles étaient de nature à durer toujours? Les nôtres eurent
le sort commun, c'est-à-dire de durer peu, et d'être suivies par des
regrets amers. J'avais fait, au jeu, des gains si considérables, que je
pensais à placer une partie de mon argent. Mes domestiques n'ignoraient
pas mes succès, surtout mon valet de chambre et la suivante de Manon,
devant lesquels nous nous entretenions souvent sans défiance. Cette
fille était jolie; mon valet en était amoureux. Ils avaient affaire à
des maîtres jeunes et faciles, qu'ils s'imaginèrent pouvoir tromper
aisément. Ils en conçurent le dessein, et ils l'exécutèrent si
malheureusement pour nous, qu'ils nous mirent dans un état dont il ne
nous a jamais été possible de nous relever.

M. Lescaut nous ayant un jour donné à souper, il était environ minuit
lorsque nous retournâmes au logis. J'appelai mon valet, et Manon sa
femme de chambre; ni l'un ni l'autre ne parurent. On nous dit qu'ils
n'avaient point été vus dans la maison depuis huit heures, et qu'ils
étaient sortis après avoir fait transporter quelques caisses, suivant
les ordres qu'ils disaient avoir reçus de moi. Je pressentis une partie
de la vérité, mais je ne formai point de soupçons qui ne fussent
surpassés par ce que j'aperçus en entrant dans ma chambre. La serrure de
mon cabinet avait été forcée, et mon argent enlevé, avec tous mes
habits. Dans le temps que je réfléchissais, seul, sur cet accident,
Manon vint, tout effrayée, m'apprendre qu'on avait fait le même ravage
dans son appartement. Le coup me parut si cruel qu'il n'y eut qu'un
effort extraordinaire de raison qui m'empêcha de me livrer aux cris et
aux pleurs. La crainte de communiquer mon désespoir à Manon me fit
affecter de prendre un visage tranquille. Je lui dis, en badinant, que
je me vengerais sur quelque dupe à l'hôtel de Transylvanie. Cependant,
elle me sembla si sensible à notre malheur que sa tristesse eut bien
plus de force pour m'affliger, que ma joie feinte n'en avait eu pour
l'empêcher d'être trop abattue. Nous sommes perdus! me dit-elle, les
larmes aux yeux. Je m'efforçai en vain de la consoler par mes caresses;
mes propres pleurs trahissaient mon désespoir et ma consternation. En
effet, nous étions ruinés si absolument, qu'il ne nous restait pas une
chemise.

Je pris le parti d'envoyer chercher sur-le-champ M. Lescaut. Il me
conseilla d'aller à l'heure même, chez M. le Lieutenant de Police et M.
le Grand Prévôt de Paris. J'y allai, mais ce fut pour mon plus grand
malheur; car outre que cette démarche et celles que je fis faire à ces
deux officiers de justice ne produisirent rien, je donnai le temps à
Lescaut d'entretenir sa soeur, et de lui inspirer, pendant mon absence,
une horrible résolution. Il lui parla de M. de G... M..., vieux
voluptueux, qui payait prodiguement les plaisirs, et il lui fit
envisager tant d'avantages à se mettre à sa solde, que, troublée comme
elle était par notre disgrâce, elle entra dans tout ce qu'il entreprit
de lui persuader cet honorable marché fut conclu avant mon retour, et
l'exécution remise au lendemain, après que Lescaut aurait prévenu M. de
G... M... Je le trouvai qui m'attendait au logis; mais Manon s'était
couchée dans son appartement, et elle avait donné ordre à son laquais de
me dire qu'ayant besoin d'un peu de repos, elle me priait de la laisser
seule pendant cette nuit. Lescaut me quitta, après m'avoir offert
quelques pistoles que j'acceptai. Il était près de quatre heures,
lorsque je me mis au lit, et m'y étant encore occupé longtemps des
moyens de rétablir ma fortune, je m'endormis si tard, que je ne pus me
réveiller que vers onze heures ou midi. Je me levai promptement pour
aller m'informer de la santé de Manon; on me dit qu'elle était sortie,
une heure auparavant, avec son frère, qui l'était venu prendre dans un
carrosse de louage. Quoiqu'une telle partie, faite avec Lescaut, me
parût mystérieuse, je me fis violence pour suspendre mes soupçons. Je
laissai couler quelques heures, que je passai à lire. Enfin, n'étant
plus le maître de mon inquiétude, je me promenai à grands pas dans nos
appartements. J'aperçus, dans celui de Manon, une lettre cachetée qui
était sur sa table. L'adresse était à moi, et l'écriture de sa main. Je
l'ouvris avec un frisson mortel; elle était dans ces termes:

Je te jure, mon cher Chevalier, que tu es l'idole de mon coeur et qu'il
n'y a que toi au monde que je puisse aimer de la façon dont je t'aime;
mais ne vois-tu pas, ma pauvre chère âme, que, dans l'état où nous
sommes réduits, c'est une sotte vertu que la fidélité? Crois-tu qu'on
puisse être bien tendre lorsqu'on manque de pain? La faim me causerait
quelque méprise fatale; je rendrais quelque jour le dernier soupir, en
croyant en pousser un d'amour. Je t'adore, compte là-dessus; mais
laisse-moi, pour quelque temps, le ménagement de notre fortune. Malheur
à qui va tomber dans mes filets! Je travaille pour rendre mon Chevalier
riche et heureux. Mon frère t'apprendra des nouvelles de ta Manon, et
qu'elle a pleuré de la nécessité de te quitter.

Je demeurai, après cette lecture, dans un état qui me serait difficile à
décrire car j'ignore encore aujourd'hui par quelle espèce de sentiments
je fus alors agité. Ce fut une de ces situations uniques auxquelles on
n'a rien éprouvé qui soit semblable. On ne saurait les expliquer aux
autres, parce qu'ils n'en ont pas l'idée; et l'on a peine à se les bien
démêler à soi-même, parce qu'étant seules de leur espèce, cela ne se lie
à rien dans la mémoire, et ne peut même être rapproché d'aucun sentiment
connu. Cependant, de quelque nature que fussent les miens, il est
certain qu'il devait y entrer de la douleur du dépit, de la jalousie et
de la honte. Heureux s'il n'y fût pas entré encore plus d'amour! Elle
m'aime, je le veux croire; mais ne faudrait-il pas, m'écriai-je, qu'elle
fût un monstre pour me haïr? Quels droits eut-on jamais sur un coeur que
je n'aie pas sur le sien? Que me reste-t-il à faire pour elle, après
tout ce que je lui ai sacrifié? Cependant elle m'abandonne! et l'ingrate
se croit à couvert de mes reproches en me disant qu'elle ne cesse pas de
m'aimer! Elle appréhende la faim. Dieu d'amour! quelle grossièreté de
sentiments! et que c'est répondre mal à ma délicatesse! Je ne l'ai pas
appréhendée, moi qui m'y expose si volontiers pour elle en renonçant à
ma fortune et aux douceurs de la maison de mon père; moi qui me suis
retranché jusqu'au nécessaire pour satisfaire ses petites humeurs et ses
caprices. Elle m'adore, dit-elle. Si tu m'adorais, ingrate, je sais bien
de qui tu aurais pris des conseils; tu ne m'aurais pas quitté, du moins,
sans me dire adieu. C'est à moi qu'il faut demander quelles peines
cruelles on sent à se séparer de ce qu'on adore. Il faudrait avoir perdu
l'esprit pour s'y exposer volontairement.

Mes plaintes furent interrompues par une visite à laquelle je ne
m'attendais pas. Ce fut celle de Lescaut. Bourreau! lui dis-je en
mettant l'épée à la main, où est Manon? qu'en as-tu fait? Ce mouvement
l'effraya; il me répondit que, si c'était ainsi que je le recevais
lorsqu'il venait me rendre compte du service le plus considérable qu'il
eût pu me rendre, il allait se retirer et ne remettrait jamais le pied
chez moi. Je courus à la porte de la chambre, que je fermai
soigneusement. Ne t'imagine pas, lui dis-je en me tournant vers lui, que
tu puisses me prendre encore une fois pour dupe et me tromper par des
fables. Il faut défendre ta vie, ou me faire retrouver Manon. Là! que
vous êtes vif! repartit-il; c'est l'unique sujet qui m'amène. Je viens
vous annoncer un bonheur auquel vous ne pensez pas, et pour lequel vous
reconnaîtrez peut-être que vous m'avez quelque obligation. Je voulus
être éclairci sur-le-champ.

Il me raconta que Manon, ne pouvant soutenir la crainte de la misère, et
surtout l'idée d'être obligée tout d'un coup à la réforme de notre
équipage, l'avait prié de lui procurer la connaissance de M. de G...
M..., qui passait pour un homme généreux. Il n'eut garde de me dire que
le conseil était venu de lui, ni qu'il eût préparé les voies, avant que
de l'y conduire. Je l'y ai menée ce matin, continua-t-il, et cet honnête
homme a été si charmé de son mérite, qu'il l'a, invitée d'abord à lui
tenir compagnie à sa maison de campagne, où il est allé passer quelques
jours. Moi, ajouta Lescaut, qui ai pénétré tout d'un coup de quel
avantage cela pouvait être pour vous, je lui ai fait entendre
adroitement que Manon avait essuyé des pertes considérables, et j'ai
tellement piqué sa générosité, qu'il a commencé par lui faire un présent
de deux cents pistoles. Je lui ai dit que cela était honnête pour le
présent, mais que l'avenir amènerait à ma soeur de grands besoins;
qu'elle s'était chargée, d'ailleurs, du soin d'un jeune frère, qui nous
était resté sur les bras après la mort de nos père et mère, et que, s'il
la croyait digne de son estime, il ne la laisserait pas souffrir dans ce
pauvre enfant qu'elle regardait comme la moitié d'elle-même. Ce récit
n'a pas manqué de l'attendrir. Il s'est engagé à louer une maison
commode, pour vous et pour Manon, car c'est vous même qui êtes ce pauvre
petit frère orphelin. Il a promis de vous meubler proprement, et de vous
fournir tous les mois, quatre cents bonnes livres, qui en feront, si je
compte bien, quatre mille huit cents à la fin de chaque année. Il a
laissé ordre à son intendant, avant que de partir pour sa campagne, de
chercher une maison, et de la tenir prête pour son retour. Vous reverrez
alors Manon, qui m'a chargé de vous embrasser mille fois pour elle, et
de vous assurer qu'elle vous aime plus que jamais.

Je m'assis, en rêvant à cette bizarre disposition de mon sort. Je me
trouvai dans un partage de sentiments, et par conséquent dans une
incertitude si difficile à terminer que je demeurai longtemps sans
répondre à quantité de questions que Lescaut me faisait l'une sur
l'autre. Ce fut, dans ce moment, que l'honneur et la vertu me firent
sentir encore les pointes du remords, et que je jetai les yeux, en
soupirant, vers Amiens, vers la maison de mon père, vers Saint-Sulpice
et vers tous les lieux où j'avais vécu dans l'innocence. Par quel
immense espace n'étais-je pas séparé de cet heureux état! Je ne le
voyais plus que de loin, comme une ombre qui s'attirait encore mes
regrets et mes désirs, mais trop faible pour exciter mes efforts. Par
quelle fatalité, disais-je, suis-je devenu si criminel? L'amour est une
passion innocente; comment s'est-il changé, pour moi, en une source de
misères et de désordres? Qui m'empêchait de vivre tranquille et vertueux
avec Manon? Pourquoi ne l'épousais-je point, avant que d'obtenir rien de
son amour? Mon père, qui m'aimait si tendrement, n'y aurait-il pas
consenti si je l'en eusse pressé avec des instances légitimes? Ah! mon
père l'aurait chérie lui-même, comme une fille charmante, trop digne
d'être la femme de son fils; je serais heureux avec l'amour de Manon,
avec l'affection de mon père, avec l'estime des honnêtes gens, avec les
biens de la fortune et la tranquillité de la vertu. Revers funeste! Quel
est l'infâme personnage qu'on vient ici me proposer? Quoi! j'irai
partager... Mais y a-t-il à balancer si c'est Manon qui l'a réglé, et si
je la perds sans cette complaisance? Monsieur Lescaut, m'écriai-je en
fermant les yeux, comme pour écarter de si chagrinantes réflexions, si
vous avez eu dessein de me servir je vous rends grâces. Vous auriez pu
prendre une voie plus honnête; mais c'est une chose finie, n'est-ce pas?
Ne pensons donc plus qu'à profiter de vos soins et à remplir votre
projet. Lescaut, à qui ma colère, suivie d'un fort long silence, avait
causé de l'embarras, fut ravi de me voir prendre un parti tout différent
de celui qu'il avait appréhendé sans doute; il n'était rien moins que
brave, et j'en eus de meilleures preuves dans la suite. Oui, oui, se
hâta-t-il de me répondre, c'est un fort bon service que je vous ai
rendu, et vous verrez que nous en tirerons plus d'avantage que vous ne
vous y attendez. Nous concertâmes de quelle manière nous pourrions
prévenir les défiances que M. de G... M... pouvait concevoir de notre
fraternité, en me voyant plus grand et un peu plus âgé peut-être qu'il
ne se l'imaginait. Nous ne trouvâmes point d'autre moyen, que de prendre
devant lui un air simple et provincial, et de lui faire croire que
j'étais dans le dessein d'entrer dans l'état ecclésiastique, et que
j'allais pour cela tous les jours au collège. Nous résolûmes aussi que
je me mettrais fort mal, la première fois que je serais admis à
l'honneur de le saluer. Il revint à la ville trois ou quatre jours
après; il conduisit lui-même Manon dans la maison que son intendant
avait eu soin de préparer. Elle fit avertir aussitôt Lescaut de son
retour; et celui-ci m'en ayant donné avis, nous nous rendîmes tous deux
chez elle. Le vieil amant en était déjà sorti. Malgré la résignation
avec laquelle je m'étais soumis à ses volontés, je ne pus réprimer le
murmure de mon coeur en la revoyant. Je lui parus triste et languissant.
La joie de la retrouver ne l'emportait pas tout à fait sur le chagrin de
son infidélité. Elle, au contraire, paraissait transportée du plaisir de
me revoir. Elle me fit des reproches de ma froideur. Je ne pus
m'empêcher de laisser échapper les noms de perfide et d'infidèle, que
j'accompagnai d'autant de soupirs. Elle me railla d'abord de ma
simplicité; mais, lorsqu'elle vit mes regards s'attacher toujours
tristement sur elle, et la peine que j'avais à digérer un changement si
contraire à mon humeur et à mes désirs, elle passa seule dans son
cabinet. Je la suivis un moment après. Je l'y trouvai tout en pleurs; je
lui demandai ce qui les causait. Il t'est bien aisé de le voir, me
dit-elle, comment veux-tu que je vive, si ma vue n'est plus propre qu'à
te causer un air sombre et chagrin? Tu ne m'as pas fait une seule
caresse, depuis une heure que tu es ici, et tu as reçu les miennes avec
la majesté du Grand Turc au Sérail.

Écoutez, Manon, lui répondis-je en l'embrassant, je ne puis vous cacher
que j'ai le coeur mortellement affligé. Je ne parle point à présent des
alarmes où votre fuite imprévue m'a jeté, ni de la cruauté que vous avez
eue de m'abandonner sans un mot de consolation, après avoir passé la
nuit dans un autre lit que moi. Le charme de votre présence m'en ferait
bien oublier davantage. Mais croyez-vous que je puisse penser sans
soupirs, et même sans larmes, continuai-je en en versant quelques-unes à
la triste et malheureuse vie que vous voulez que je mène dans cette
maison? Laissons ma naissance et mon honneur à part: ce ne sont plus des
raisons si faibles qui doivent entrer en concurrence avec un amour tel
que le mien; mais cet amour même, ne vous imaginez-vous pas qu'il gémit
de se voir si mal récompensé, ou plutôt traité si cruellement par une
ingrate et dure maîtresse?... Elle m'interrompit: tenez, dit-elle, mon
Chevalier, il est inutile de me tourmenter par des reproches qui me
percent le coeur lorsqu'ils viennent de vous. Je vois ce qui vous
blesse. J'avais espéré que vous consentiriez au projet que j'avais fait
pour rétablir un peu notre fortune, et c'était pour ménager votre
délicatesse que j'avais commencé à l'exécuter sans votre participation;
mais j'y renonce, puisque vous ne l'approuvez pas. Elle ajouta qu'elle
ne me demandait qu'un peu de complaisance, pour le reste du jour;
qu'elle avait déjà reçu deux cents pistoles de son vieil amant, et qu'il
lui avait promis de lui apporter le soir un beau collier de perles avec
d'autres bijoux, et par dessus cela, la moitié de la pension annuelle
qu'il lui avait promise. Laissez-moi seulement le temps, me dit-elle, de
recevoir ses présents; je vous jure qu'il ne pourra se vanter des
avantages que je lui ai donnés sur moi, car je l'ai remis jusqu'à
présent à la ville. Il est vrai qu'il m'a baisé plus d'un million de
fois les mains; il est juste qu'il paye ce plaisir, et ce ne sera point
trop que cinq ou six mille francs, en proportionnant le prix à ses
richesses et à son âge.

Sa résolution me fut beaucoup plus agréable que l'espérance des cinq
mille livres. J'eus lieu de reconnaître que mon coeur n'avait point
encore perdu tout sentiment d'honneur puisqu'il était si satisfait
d'échapper à l'infamie. Mais j'étais né pour les courtes joies et les
longues douleurs. La Fortune ne me délivrera d'un précipice que pour me
faire tomber dans un autre. Lorsque j'eus marqué à Manon, par mille
caresses, combien je me croyais heureux de son changement, je lui dis
qu'il fallait en instruire M. Lescaut, afin que nos mesures se prissent
de concert. Il en murmura d'abord; mais les quatre ou cinq mille livres
d'argent comptant le firent entrer gaîment dans nos vues. Il fut donc
réglé que nous nous trouverions tous à souper avec M. de G... M..., et
cela pour deux raisons: l'une, pour nous donner le plaisir d'une scène
agréable en me faisant passer pour un écolier, frère de Manon; l'autre,
pour empêcher ce vieux libertin de s'émanciper trop avec ma maîtresse,
par le droit qu'il croirait s'être acquis en payant si libéralement
d'avance. Nous devions nous retirer, Lescaut et moi, lorsqu'il monterait
à la chambre où il comptait de passer la nuit; et Manon, au lieu de le
suivre, nous promit de sortir et de la venir passer avec moi. Lescaut se
chargea du soin d'avoir exactement un carrosse à la porte.

L'heure du souper étant venue, M. de G... M... ne se fit pas attendre
longtemps. Lescaut était avec sa soeur dans la salle. Le premier
compliment du vieillard fut d'offrir à sa belle un collier des bracelets
et des pendants de perles, qui valaient au moins mille écus. Il lui
compta ensuite, en beaux louis d'or la somme de deux mille quatre cents
livres, qui faisaient la moitié de la pension. Il assaisonna son présent
de quantité de douceurs dans le goût de la vieille Cour Manon ne put lui
refuser quelques baisers; c'était autant de droits qu'elle acquérait sur
l'argent qu'il lui mettait entre les mains. J'étais à la porte, où je
prêtais l'oreille, en attendant que Lescaut m'avertît d'entrer.

Il vint me prendre par la main, lorsque Manon eut serré l'argent et les
bijoux, et me conduisant vers M. de G... M..., il m'ordonna de lui faire
la révérence. J'en fis deux ou trois des plus profondes. Excusez,
monsieur lui dit Lescaut, c'est un enfant fort neuf. Il est bien
éloigné, comme vous voyez, d'avoir les airs de Paris; mais nous espérons
qu'un peu d'usage le façonnera. Vous aurez l'honneur de voir ici souvent
monsieur ajouta-t-il, en se tournant vers moi; faites bien votre profit
d'un si bon modèle. Le vieil amant parut prendre plaisir à me voir Il me
donna deux ou trois petits coups sur la joue, en me disant que j'étais
un joli garçon, mais qu'il fallait être sur mes gardes à Paris, où les
jeunes gens se laissent aller facilement à la débauche. Lescaut l'assura
que j'étais naturellement si sage, que je ne parlais que de me faire
prêtre, et que tout mon plaisir était à faire de petites chapelles. Je
lui trouve de l'air de Manon, reprit le vieillard en me haussant le
menton avec la main. Je répondis d'un air niais: Monsieur, c'est que nos
deux chairs se touchent de bien proche; aussi, j'aime ma soeur Manon
comme un autre moi-même. L'entendez-vous? dit-il à Lescaut, il a de
l'esprit. C'est dommage que cet enfant-là n'ait pas un peu plus de
monde. Ho! monsieur, repris-je, j'en ai vu beaucoup chez nous dans les
églises, et je crois bien que j'en trouverai, à Paris, de plus sots que
moi. Voyez, ajouta-t-il, cela est admirable pour un enfant de province.
Toute notre conversation fut à peu près du même goût, pendant le souper
Manon, qui était badine, fut sur le point, plusieurs fois, de gâter tout
par ses éclats de rire. Je trouvai l'occasion, en soupant, de lui
raconter sa propre histoire, et le mauvais sort lui le menaçait. Lescaut
et Manon tremblaient pendant mon récit, surtout lorsque je faisais son
portrait au naturel; mais l'amour-propre l'empêcha de s'y reconnaître,
et je l'achevai si adroitement, qu'il fut le premier à le trouver fort
risible. Vous verrez que ce n'est pas sans raison que je me suis étendu
sur cette ridicule scène. Enfin, l'heure du sommeil étant arrivée, il
parla d'amour et d'impatience. Nous nous retirâmes, Lescaut et moi; on
le conduisit à sa chambre, et Manon, étant sortie sous prétexte d'un
besoin, nous vint joindre à la porte. Le carrosse, qui nous attendait
trois ou quatre maisons plus bas, s'avança pour nous recevoir. Nous nous
éloignâmes en un instant du quartier.

Quoiqu'à mes propres yeux cette action fût une véritable friponnerie, ce
n'était pas la plus injuste que je crusse avoir à me reprocher J'avais
plus de scrupule sur l'argent que j'avais acquis au jeu. Cependant nous
profitâmes aussi peu de l'un que de l'autre, et le Ciel permit que la
plus légère de ces deux injustices fût la plus rigoureusement punie.

M. de G... M... ne tarda pas longtemps à s'apercevoir qu'il était dupé.
Je ne sais s'il fit, dès le soir même, quelques démarches pour nous
découvrir, mais il eut assez de crédit pour n'en pas faire longtemps
d'inutiles, et nous assez d'imprudence pour compter trop sur la grandeur
de Paris et sur l'éloignement qu'il y avait de notre quartier au sien.
Non seulement il fut informé de notre demeure et de nos affaires
présentes, mais il apprit aussi qui j'étais, la vie que j'avais menée à
Paris, l'ancienne liaison de Manon avec B..., la tromperie qu'elle lui
avait faite, en un mot, toutes les parties scandaleuses de notre
histoire. Il prit là-dessus la résolution de nous faire arrêter et de
nous traiter moins comme des criminels que comme de fieffés libertins.
Nous étions encore au lit, lorsqu'un exempt de police entra dans notre
chambre avec une demi-douzaine de gardes. Ils se saisirent d'abord de
notre argent, ou plutôt de celui de M. de G... M..., et nous ayant fait
lever brusquement, ils nous conduisirent à la porte, où nous trouvâmes
deux carrosses, dans l'un desquels la pauvre Manon fut enlevée sans
explication, et moi traîné dans l'autre à Saint-Lazare. Il faut avoir
éprouvé de tels revers, pour juger du désespoir qu'ils peuvent causer.
Nos gardes eurent la dureté de ne me pas permettre d'embrasser Manon, ni
de lui dire une parole. J'ignorai longtemps ce qu'elle était devenue. Ce
fut sans doute un bonheur pour moi de ne l'avoir pas su d'abord, car une
catastrophe si terrible m'aurait fait perdre le sens et, peut-être, la
vie.

Ma malheureuse maîtresse fut donc enlevée, à mes yeux, et menée dans une
retraite que j'ai horreur de nommer. Quel sort pour une créature toute
charmante, qui eût occupé le premier trône du monde, si tous les hommes
eussent eu mes yeux et mon coeur! On ne l'y traita pas barbarement; mais
elle fut resserrée dans une étroite prison, seule, et condamnée à
remplir tous les jours une certaine tâche de travail, comme une
condition nécessaire pour obtenir quelque dégoûtante nourriture. Je
n'appris ce triste détail que longtemps après, lorsque j'eus essuyé
moi-même plusieurs mois d'une rude et ennuyeuse pénitence. Mes gardes ne
m'ayant point averti non plus du lieu où ils avaient ordre de me
conduire, je ne connus mon destin qu'à la porte de Saint-Lazare.
J'aurais préféré la mort, dans ce moment, à l'état où je me crus prêt de
tomber. J'avais de terribles idées de cette maison. Ma frayeur augmenta
lorsqu'en entrant les gardes visitèrent une seconde fois mes poches,
pour s'assurer qu'il ne me restait ni armes, ni moyen de défense. Le
supérieur parut à l'instant; il était prévenu sur mon arrivée; il me
salua avec beaucoup de douceur Mon Père, lui dis-je, point d'indignités.
Je perdrai mille vies avant que d'en souffrir une. Non, non, monsieur me
répondit-il; vous prendrez une conduite sage, et nous serons contents
l'un de l'autre. Il me pria de monter dans une chambre haute. Je le
suivis sans résistance. Les archers nous accompagnèrent jusqu'à la
porte, et le supérieur y étant entré avec moi, leur fit signe de se
retirer. Je suis donc votre prisonnier! lui dis-je. Eh bien, mon Père,
que prétendez-vous faire de moi? Il me dit qu'il était charmé de me voir
prendre un ton raisonnable; que son devoir serait de travailler à
m'inspirer le goût de la vertu et de la religion, et le mien, de
profiter de ses exhortations et de ses conseils; que, pour peu que je
voulusse répondre aux attentions qu'il aurait pour moi, je ne trouverais
que du plaisir dans ma solitude. Ah! du plaisir! repris-je; vous ne
savez pas, mon Père, l'unique chose qui est capable de m'en faire
goûter! Je le sais, reprit-il; mais j'espère que votre inclination
changera. Sa réponse me fit comprendre qu'il était instruit de mes
aventures, et peut-être de mon nom. Je le priai de m'éclaircir. Il me
dit naturellement qu'on l'avait informé de tout.

Cette connaissance fut le plus rude de tous mes châtiments. Je me mis à
verser un ruisseau de larmes, avec toutes les marques d'un affreux
désespoir. Je ne pouvais me consoler d'une humiliation qui allait me
rendre la fable de toutes les personnes de ma connaissance, et la honte
de ma famille. Je passai ainsi huit jours dans le plus profond
abattement sans être capable de rien entendre, ni de m'occuper d'autre
chose que de mon opprobre. Le souvenir même de Manon n'ajoutait rien à
ma douleur. Il n'y entrait, du moins, que comme un sentiment qui avait
précédé cette nouvelle peine, et la passion dominante de mon âme était
la honte et la confusion. Il y a peu de personnes qui connaissent la
force de ces mouvements particuliers du coeur. Le commun des hommes
n'est sensible qu'à cinq ou six passions, dans le cercle desquelles leur
vie se passe, et où toutes leurs agitations se réduisent. Ôtez-leur
l'amour et la haine, le plaisir et la douleur l'espérance et la crainte,
ils ne sentent plus rien. Mais les personnes d'un caractère plus noble
peuvent être remuées de mille façons différentes; il semble qu'elles
aient plus de cinq sens, et qu'elles puissent recevoir des idées et des
sensations qui passent les bornes ordinaires de la nature; et comme
elles ont un sentiment de cette grandeur qui les élève au-dessus du
vulgaire, il n'y a rien dont elles soient plus jalouses. De là vient
qu'elles souffrent si impatiemment le mépris et la risée, et que la
honte est une de leurs plus violentes passions.

J'avais ce triste avantage à Saint-Lazare. Ma tristesse parut si
excessive au supérieur qu'en appréhendant les suites, il crut devoir me
traiter avec beaucoup de douceur et d'indulgence. Il me visitait deux ou
trois fois le jour. Il me prenait souvent avec lui, pour faire un tour
de jardin, et son zèle s'épuisait en exhortations et en avis salutaires.
Je les recevais avec douceur; je lui marquais même de la reconnaissance.
Il en tirait l'espoir de ma conversion. Vous êtes d'un naturel si doux
et si aimable, me dit-il un jour que je ne puis comprendre les désordres
dont on vous accuse. Deux choses m'étonnent: l'une, comment, avec de si
bonnes qualités, vous avez pu vous livrer à l'excès du libertinage; et
l'autre que j'admire encore plus, comment vous recevez si volontiers mes
conseils et mes instructions, après avoir vécu plusieurs années dans
l'habitude du désordre. Si c'est repentir vous êtes un exemple signalé
des miséricordes du Ciel; si c'est bonté naturelle, vous avez du moins
un excellent fond de caractère, qui me fait espérer que nous n'aurons
pas besoin de vous retenir ici longtemps, pour vous ramener à une vie
honnête et réglée. Je fus ravi de lui voir cette opinion de moi. Je
résolus de l'augmenter par une conduite qui pût le satisfaire
entièrement, persuadé que c'était le plus sûr moyen d'abréger ma prison.
Je lui demandai des livres. Il fut surpris que, m'ayant laissé le choix
de ceux que je voulais lire, je me déterminai pour quelques auteurs
sérieux. Je feignis de m'appliquer à l'étude avec le dernier
attachement, et je lui donnai ainsi, dans toutes les occasions, des
preuves du changement qu'il désirait.

Cependant il n'était qu'extérieur. Je dois le confesser à ma honte, je
jouai, à Saint-Lazare, un personnage d'hypocrite. Au lieu d'étudier,
quand j'étais seul, je ne m'occupais qu'à gémir de ma destinée; je
maudissais ma prison et la tyrannie qui m'y retenait. Je n'eus pas
plutôt quelque relâche du côté de cet accablement où m'avait jeté la
confusion, que je retombai dans les tourments de l'amour L'absence de
Manon, l'incertitude de son sort, la crainte de ne la revoir jamais
étaient l'unique objet de mes tristes méditations. Je me la figurais
dans les bras de G... M..., car c'était la pensée que j'avais eue
d'abord; et, loin de m'imaginer qu'il lui eût fait le même traitement
qu'à moi, j'étais persuadé qu'il ne m'avait fait éloigner que pour la
posséder tranquillement. Je passais ainsi des jours et des nuits dont la
longueur me paraissait éternelle. Je n'avais d'espérance que dans le
succès de mon hypocrisie. J'observais soigneusement le visage et les
discours du supérieur pour m'assurer de ce qu'il pensait de moi, et je
me faisais une étude de lui plaire, comme à l'arbitre de ma destinée. Il
me fut aisé de reconnaître que j'étais parfaitement dans ses bonnes
grâces. Je ne doutai plus qu'il ne fût disposé à me rendre service. Je
pris un jour la hardiesse de lui demander si c'était de lui que mon
élargissement dépendait. Il me dit qu'il n'en était pas absolument le
maître, mais que, sur son témoignage, il espérait que M. de G... M..., à
la sollicitation duquel M. le Lieutenant général de Police m'avait fait
renfermer consentirait à me rendre la liberté. Puis-je me flatter
repris-je doucement, que deux mois de prison, que j'ai déjà essuyés, lui
paraîtront une expiation suffisante? Il me promit de lui en parler si je
le souhaitais. Je le priai instamment de me rendre ce bon office. Il
m'apprit, deux jours après, que G... M... avait été si touché du bien
qu'il avait entendu de moi, que non seulement il paraissait être dans le
dessein de me laisser voir le jour, mais qu'il avait même marqué
beaucoup d'envie de me connaître plus particulièrement, et qu'il se
proposait de me rendre une visite dans ma prison. Quoique sa présence ne
pût m'être agréable, je la regardais comme un acheminement prochain à ma
liberté.

Il vint effectivement à Saint-Lazare. Je lui trouvai l'air plus grave et
moins sot qu'il ne l'avait eu dans la maison de Manon. Il me tint
quelques discours de bon sens sur ma mauvaise conduite. Il ajouta, pour
justifier apparemment ses propres désordres, qu'il était permis à la
faiblesse des hommes de se procurer certains plaisirs que la nature
exige, mais que la friponnerie et les artifices honteux méritaient
d'être punis. Je l'écoutai avec un air de soumission dont il parut
satisfait. Je ne m'offensai pas même de lui entendre lâcher quelques
railleries sur ma fraternité avec Lescaut et Manon, et sur les petites
chapelles dont il supposait, me dit-il, que j'avais dû faire un grand
nombre à Saint-Lazare, puisque je trouvais tant de plaisir à cette
pieuse occupation. Mais il lui échappa, malheureusement pour lui et pour
moi-même, de me dire que Manon en aurait fait aussi, sans doute, de fort
jolies à l'Hôpital. Malgré le frémissement que le nom d'Hôpital me
causa, j'eus encore le pouvoir de le prier, avec douceur de s'expliquer
Hé oui! reprit-il, il y a deux mois qu'elle apprend la sagesse à
l'Hôpital Général, et je souhaite qu'elle en ait tiré autant de profit
que vous à Saint-Lazare.

Quand j'aurais eu une prison éternelle, ou la mort même présente à mes
yeux, je n'aurais pas été le maître de mon transport, à cette affreuse
nouvelle. Je me jetai sur lui avec une si affreuse rage que j'en perdis
la moitié de mes forces. J'en eus assez néanmoins pour le renverser par
terre, et pour le prendre à la gorge. Je l'étranglais, lorsque le bruit
de sa chute, et quelques cris aigus, que je lui laissais à peine la
liberté de pousser attirèrent le supérieur et plusieurs religieux dans
ma chambre. On le délivra de mes mains. J'avais presque perdu moi-même
la force et la respiration. Ô Dieu! m'écriai-je, en poussant mille
soupirs; justice du Ciel! faut-il que je vive un moment, après une telle
infamie? Je voulus me jeter encore sur le barbare qui venait de
m'assassiner. On m'arrêta. Mon désespoir, mes cris et mes larmes
passaient toute imagination. Je fis des choses si étonnantes, que tous
les assistants, qui en ignoraient la cause, se regardaient les uns les
autres avec autant de frayeur que de surprise. M. de G... M... rajustait
pendant ce temps-là sa perruque et sa cravate, et dans le dépit d'avoir
été si maltraité, il ordonnait au supérieur de me resserrer plus
étroitement que jamais, et de me punir par tous les châtiments qu'on
sait être propres à Saint-Lazare. Non, monsieur lui dit le supérieur; ce
n'est point avec une personne de la naissance de M. le Chevalier que
nous en usons de cette manière. Il est si doux, d'ailleurs, et si
honnête, que j'ai peine à comprendre qu'il se soit porté à cet excès
sans de fortes raisons. Cette réponse acheva de déconcerter M. de G...
M... Il sortit en disant qu'il saurait faire plier et le supérieur et
moi, et tous ceux qui oseraient lui résister.

Le supérieur, ayant ordonné à ses religieux de le conduire, demeura seul
avec moi. Il me conjura de lui apprendre promptement d'où venait ce
désordre. Ô mon Père, lui dis-je, en continuant de pleurer comme un
enfant, figurez-vous la plus horrible cruauté, imaginez-vous la plus
détestable de toutes les barbaries, c'est l'action que l'indigne G...
M... a eu la lâcheté de commettre. Oh! il m'a percé le coeur Je n'en
reviendrai jamais. Je veux vous raconter tout, ajoutai-je en sanglotant.
Vous êtes bon, vous aurez pitié de moi. Je lui fis un récit abrégé de la
longue et insurmontable passion que j'avais pour Manon, de la situation
florissante de notre fortune avant que nous eussions été dépouillés par
nos propres domestiques, des offres que G... M... avait faites à ma
maîtresse, de la conclusion de leur marché, et de la manière dont il
avait été rompu. Je lui représentai les choses, à la vérité, du côté le
plus favorable pour nous. Voilà, continuai-je, de quelle source est venu
le zèle de M. de G... M... pour ma conversion. Il a eu le crédit de me
faire ici renfermer par un pur motif de vengeance. Je lui pardonne,
mais, mon Père, ce n'est pas tout: il a fait enlever cruellement la plus
chère moitié de moi-même, il l'a fait mettre honteusement à l'Hôpital,
il a eu l'impudence de me l'annoncer aujourd'hui de sa propre bouche. À
l'Hôpital, mon Père! Ô Ciel! ma charmante maîtresse, ma chère reine à
l'Hôpital, comme la plus infâme de toutes les créatures! Où trouverai-je
assez de force pour ne pas mourir de douleur et de honte? Le bon Père,
me voyant dans cet excès d'affliction, entreprit de me consoler. Il me
dit qu'il n'avait jamais compris mon aventure de la manière dont je la
racontais; qu'il avait su, à la vérité, que je vivais dans le désordre,
mais qu'il s'était figuré que ce qui avait obligé M. de G... M... d'y
prendre intérêt, était quelque liaison d'estime et d'amitié avec ma
famille; qu'il ne s'en était expliqué à lui-même que sur ce pied; que ce
que je venais de lui apprendre mettrait beaucoup de changement dans mes
affaires, et qu'il ne doutait point que le récit qu'il avait dessein
d'en faire à M. le Lieutenant général de Police ne pût contribuer à ma
liberté. Il me demanda ensuite pourquoi je n'avais pas encore pensé à
donner de mes nouvelles à ma famille, puisqu'elle n'avait point eu de
part à ma captivité. Je satisfis à cette objection par quelques raisons
prises de la douleur que j'avais appréhendé de causer à mon père, et de
la honte que j'en aurais ressentie moi-même. Enfin il me promit d'aller
de ce pas chez le Lieutenant de Police, ne fût-ce, ajouta-t-il, que pour
prévenir quelque chose de pis, de la part de M. de G... M.... qui est
sorti de cette maison fort mal satisfait, et qui est assez considéré
pour se faire redouter.

J'attendis le retour du Père avec toutes les agitations d'un malheureux
qui touche au moment de sa sentence. C'était pour moi un supplice
inexprimable de me représenter Manon à l'Hôpital. Outre l'infamie de
cette demeure, j'ignorais de quelle manière elle y était traitée, et le
souvenir de quelques particularités que j'avais entendues de cette
maison d'horreur renouvelait à tous moments mes transports. J'étais
tellement résolu de la secourir à quelque prix et par quelque moyen que
ce pût être, que j'aurais mis le feu à Saint-Lazare, s'il m'eût été
impossible d'en sortir autrement. Je réfléchis donc sur les voies que
j'avais à prendre, s'il arrivait que le Lieutenant général de Police
continuât de m'y retenir malgré moi. Je mis mon industrie à toutes les
épreuves; je parcourus toutes les possibilités. Je ne vis rien qui pût
m'assurer d'une évasion certaine, et je craignis d'être renfermé plus
étroitement si je faisais une tentative malheureuse. Je me rappelai le
nom de quelques amis, de qui je pouvais espérer du secours; mais quel
moyen de leur faire savoir ma situation? Enfin, je crus avoir formé un
plan si adroit qu'il pourrait réussir et je remis à l'arranger encore
mieux après le retour du Père supérieur, si l'inutilité de sa démarche
me le rendait nécessaire. Il ne tarda point à revenir. Je ne vis pas,
sur son visage, les marques de joie qui accompagnent une bonne nouvelle.
J'ai parlé, me dit-il, à M. le Lieutenant général de Police, mais je lui
ai parlé trop tard. M. de G... M... l'est allé voir en sortant d'ici, et
l'a si fort prévenu contre vous, qu'il était sur le point de m'envoyer
de nouveaux ordres pour vous resserrer davantage.

Cependant, lorsque je lui ai appris le fond de vos affaires, il a paru
s'adoucir beaucoup, et riant un peu de l'incontinence du vieux M. de
G... M..., il m'a dit qu'il fallait vous laisser ici six mois pour le
satisfaire; d'autant mieux, a-t-il dit, que cette demeure ne saurait
vous être inutile. Il m'a recommandé de vous traiter honnêtement, et je
vous réponds que vous ne vous plaindrez point de mes manières. Cette
explication du bon supérieur fut assez longue pour me donner le temps de
faire une sage réflexion. Je conçus que je m'exposerais à renverser mes
desseins si je lui marquais trop d'empressement pour ma liberté. Je lui
témoignai, au contraire, que dans la nécessité de demeurer c'était une
douce consolation pour moi d'avoir quelque part à son estime. Je le
priai ensuite, sans affectation, de m'accorder une grâce, qui n'était de
nulle importance pour personne, et qui servirait beaucoup à ma
tranquillité; c'était de faire avertir un de mes amis, un saint
ecclésiastique qui demeurait à Saint-Sulpice, que j'étais à
Saint-Lazare, et de permettre que je reçusse quelquefois sa visite.
Cette faveur me fut accordée sans délibérer. C'était mon ami Tiberge
dont il était question; non que j'espérasse de lui les secours
nécessaires pour ma liberté, mais je voulais l'y faire servir comme un
instrument éloigné, sans qu'il en eût même connaissance. En un mot,
voici mon projet: je voulais écrire à Lescaut et le charger, lui et nos
amis communs, du soin de me délivrer. La première difficulté était de
lui faire tenir ma lettre; ce devait être l'office de Tiberge.
Cependant, comme il le connaissait pour le frère de ma maîtresse, je
craignais qu'il n'eût peine à se charger de cette commission. Mon
dessein était de renfermer ma lettre à Lescaut dans une autre lettre que
je devais adresser à un honnête homme de ma connaissance, en le priant
de rendre promptement la première à son adresse, et comme il était
nécessaire que je visse Lescaut pour nous accorder dans nos mesures, je
voulais lui marquer de venir à Saint-Lazare, et de demander à me voir
sous le nom de mon frère aîné, qui était venu exprès à Paris pour
prendre connaissance de mes affaires. Je remettais à convenir avec lui
des moyens qui nous paraîtraient les plus expéditifs et les plus sûrs.
Le Père supérieur fit avertir Tiberge du désir que j'avais de
l'entretenir. Ce fidèle ami ne m'avait pas tellement perdu de vue qu'il
ignorât mon aventure; il savait que j'étais à Saint-Lazare, et peut-être
n'avait-il pas été fâché de cette disgrâce qu'il croyait capable de me
ramener au devoir Il accourut aussitôt à ma chambre.

Notre entretien fut plein d'amitié. Il voulut être informé de mes
dispositions. Je lui ouvris mon coeur sans réserve, excepté sur le
dessein de ma fuite. Ce n'est pas à vos yeux, cher ami, lui dis-je, que
je veux paraître ce que je ne suis point. Si vous avez cru trouver ici
un ami sage et réglé dans ses désirs, un libertin réveillé par les
châtiments du Ciel, en un mot un coeur dégagé de l'amour et revenu des
charmes de sa Manon, vous avez jugé trop favorablement de moi. Vous me
revoyez tel que vous me laissâtes il y a quatre mois: toujours tendre,
et toujours malheureux par cette fatale tendresse dans laquelle je ne me
lasse point de chercher mon bonheur.

Il me répondit que l'aveu que je faisais me rendait inexcusable; qu'on
voyait bien des pécheurs qui s'enivraient du faux bonheur du vice
jusqu'à le préférer hautement à celui de la vertu; mais que c'était, du
moins, à des images de bonheur qu'ils s'attachaient, et qu'ils étaient
les dupes de l'apparence; mais que, de reconnaître, comme je le faisais,
que l'objet de mes attachements n'était propre qu'à me rendre coupable
et malheureux, et de continuer à me précipiter volontairement dans
l'infortune et dans le crime, c'était une contradiction d'idées et de
conduite qui ne faisait pas honneur à ma raison.

Tiberge, repris-je, qu'il vous est aisé de vaincre, lorsqu'on n'oppose
rien à vos armes! Laissez-moi raisonner à mon tour. Pouvez-vous
prétendre que ce que vous appelez le bonheur de la vertu soit exempt de
peines, de traverses et d'inquiétudes? Quel nom donnerez-vous à la
prison, aux croix, aux supplices et aux tortures des tyrans? Direz-vous,
comme font les mystiques, que ce qui tourmente le corps est un bonheur
pour l'âme? Vous n'oseriez le dire; c'est un paradoxe insoutenable. Ce
bonheur, que vous relevez tant, est donc mêlé de mille peines, ou pour
parler plus juste, ce n'est qu'un tissu de malheurs au travers desquels
on tend à la félicité. Or si la force de l'imagination fait trouver du
plaisir dans ces maux mêmes, parce qu'ils peuvent conduire à un terme
heureux qu'on espère, pourquoi traitez-vous de contradictoire et
d'insensée, dans ma conduite, une disposition toute semblable? J'aime
Manon; je tends au travers de mille douleurs à vivre heureux et
tranquille auprès d'elle. La voie par où je marche est malheureuse; mais
l'espérance d'arriver à mon terme y répand toujours de la douceur et je
me croirai trop bien payé, par un moment passé avec elle, de tous les
chagrins que j'essuie pour l'obtenir. Toutes choses me paraissent donc
égales de votre côté et du mien; ou s'il y a quelque différence, elle
est encore à mon avantage, car le bonheur que j'espère est proche, et
l'autre est éloigné; le mien est de la nature des peines, c'est-à-dire
sensible au corps, et l'autre est d'une nature inconnue, qui n'est
certaine que par la foi.

Tiberge parut effrayé de ce raisonnement. Il recula de deux pas, en me
disant, de l'air le plus sérieux, que, non seulement ce que je venais de
dire blessait le bon sens, mais que c'était un malheureux sophisme
d'impiété et d'irréligion: car cette comparaison, ajouta-t-il, du terme
de vos peines avec celui qui est proposé par la religion, est une idée
des plus libertines et des plus monstrueuses.

J'avoue, repris-je, qu'elle n'est pas juste; mais prenez-y garde, ce
n'est pas sur elle que porte mon raisonnement. J'ai eu dessein
d'expliquer ce que vous regardez comme une contradiction, dans la
persévérance d'un amour malheureux, et je crois avoir fort bien prouvé
que, si c'en est une, vous ne sauriez vous en sauver plus que moi. C'est
à cet égard seulement que j'ai traité les choses d'égales, et je
soutiens encore qu'elles le sont. Répondrez-vous que le terme de la
vertu est infiniment supérieur à celui de l'amour? Qui refuse d'en
convenir? Mais est-ce de quoi il est question? Ne s'agit-il pas de la
force qu'ils ont, l'un et l'autre, pour faire supporter les peines?
Jugeons-en par l'effet. Combien trouve-t-on de déserteurs de la sévère
vertu, et combien en trouverez-vous peu de l'amour? Répondrez-vous
encore que, s'il y a des peines dans l'exercice du bien, elles ne sont
pas infaillibles et nécessaires; qu'on ne trouve plus de tyrans ni de
croix, et qu'on voit quantité de personnes vertueuses mener une vie
douce et tranquille? Je vous dirai de même qu'il y a des amours
paisibles et fortunées, et, ce qui fait encore une différence qui m'est
extrêmement avantageuse, j'ajouterai que l'amour, quoiqu'il trompe assez
souvent, ne promet du moins que des satisfactions et des joies, au lieu
que la religion veut qu'on s'attende à une pratique triste et
mortifiante. Ne vous alarmez pas, ajoutai-je en voyant son zèle prêt à
se chagriner. L'unique chose que je veux conclure ici, c'est qu'il n'y a
point de plus mauvaise méthode pour dégoûter un coeur de l'amour, que de
lui en décrier les douceurs et de lui promettre plus de bonheur dans
l'exercice de la vertu. De la manière dont nous sommes faits, il est
certain que notre félicité consiste dans le plaisir; je défie qu'on s'en
forme une autre idée; or le coeur n'a pas besoin de se consulter
longtemps pour sentir que, de tous les plaisirs, les plus doux sont ceux
de l'amour. Il s'aperçoit bientôt qu'on le trompe lorsqu'on lui en
promet ailleurs de plus charmants, et cette tromperie le dispose à se
défier des promesses les plus solides. Prédicateurs, qui voulez me
ramener à la vertu, dites-moi qu'elle est indispensablement nécessaire,
mais ne me déguisez pas qu'elle est sévère et pénible. Établissez bien
que les délices de l'amour sont passagères, qu'elles sont défendues,
qu'elles seront suivies par d'éternelles peines, et ce qui fera
peut-être encore plus d'impression sur moi, que, plus elles sont douces
et charmantes, plus le Ciel sera magnifique à récompenser un si grand
sacrifice, mais confessez qu'avec des coeurs tels que nous les avons,
elles sont ici-bas nos plus parfaites félicités.

Cette fin de mon discours rendit sa bonne humeur à Tiberge. Il convint
qu'il y avait quelque chose de raisonnable dans mes pensées. La seule
objection qu'il ajouta fut de me demander pourquoi je n'entrais pas du
moins dans mes propres principes, en sacrifiant mon amour à l'espérance
de cette rémunération dont je me faisais une si grande idée. Ô cher ami!
lui répondis-je, c'est ici que je reconnais ma misère et ma faiblesse.
Hélas! oui, c'est mon devoir d'agir comme je raisonne! mais l'action
est-elle en mon pouvoir? De quels secours n'aurais-je pas besoin pour
oublier les charmes de Manon? Dieu me pardonne, reprit Tiberge, je pense
que voici encore un de nos jansénistes. Je ne sais ce que je suis,
répliquai-je, et je ne vois pas trop clairement ce qu'il faut être; mais
je n'éprouve que trop la vérité de ce qu'ils disent.

Cette conversation servit du moins à renouveler la pitié de mon ami. Il
comprit qu'il y avait plus de faiblesse que de malignité dans mes
désordres. Son amitié en fut plus disposée, dans la suite, à me donner
des secours, sans lesquels j'aurais péri infailliblement de misère.
Cependant, je ne lui fis pas la moindre ouverture du dessein que j'avais
de m'échapper de Saint-Lazare. Je le priai seulement de se charger de ma
lettre. Je l'avais préparée, avant qu'il fût venu, et je ne manquai
point de prétextes pour colorer la nécessité où j'étais d'écrire. Il eut
la fidélité de la porter exactement, et Lescaut reçut, avant la fin du
jour, celle qui était pour lui.

Il me vint voir le lendemain, et il passa heureusement sous le nom de
mon frère. Ma joie fut extrême en l'apercevant dans ma chambre. J'en
fermai la porte avec soin. Ne perdons pas un seul moment, lui dis-je;
apprenez-moi d'abord des nouvelles de Manon, et donnez-moi ensuite un
bon conseil pour rompre mes fers. Il m'assura qu'il n'avait pas vu sa
soeur depuis le jour qui avait précédé mon emprisonnement, qu'il n'avait
appris son sort et le mien qu'à force d'informations et de soins; que,
s'étant présenté deux ou trois fois à l'Hôpital, on lui avait refusé la
liberté de lui parler. Malheureux G... M...! m'écriai-je, que tu me le
paieras cher!

Pour ce qui regarde votre délivrance, continua Lescaut, c'est une
entreprise moins facile que vous ne pensez. Nous passâmes hier la
soirée, deux de mes amis et moi, à observer toutes les parties
extérieures de cette maison, et nous jugeâmes que, vos fenêtres étant
sur une cour entourée de bâtiments, comme vous nous l'aviez marqué, il y
aurait bien de la difficulté à vous tirer de là. Vous êtes d'ailleurs au
troisième étage, et nous ne pouvons introduire ici ni cordes ni
échelles. Je ne vois donc nulle ressource du côté du dehors. C'est dans
la maison même qu'il faudrait imaginer quelque artifice. Non, repris-je;
j'ai tout examiné, surtout depuis que ma clôture est un peu moins
rigoureuse, par l'indulgence du supérieur. La porte de ma chambre ne se
ferme plus avec la clef, j'ai la liberté de me promener dans les
galeries des religieux; mais tous les escaliers sont bouchés par des
portes épaisses, qu'on a soin de tenir fermées la nuit et le jour de
sorte qu'il est impossible que la seule adresse puisse me sauver.
Attendez, repris-je, après avoir un peu réfléchi sur une idée qui me
parut excellente, pourriez-vous m'apporter un pistolet? Aisément, me dit
Lescaut; mais voulez-vous tuer quelqu'un? Je l'assurai que j'avais si
peu dessein de tuer qu'il n'était pas même nécessaire que le pistolet
fût chargé. Apportez-le-moi demain, ajoutai-je, et ne manquez pas de
vous trouver le soir, à onze heures, vis-à-vis de la porte de cette
maison, avec deux ou trois de nos amis. J'espère que je pourrai vous y
rejoindre. Il me pressa en vain de lui en apprendre davantage. Je lui
dis qu'une entreprise, telle que je la méditais, ne pouvait paraître
raisonnable qu'après avoir réussi. Je le priai d'abréger sa visite, afin
qu'il trouvât plus de facilité à me revoir le lendemain. Il fut admis
avec aussi peu de peine que la première fois. Son air était grave, il
n'y a personne qui ne l'eût pris pour un homme d'honneur.

Lorsque je me trouvai muni de l'instrument de ma liberté, je ne doutai
presque plus du succès de mon projet. Il était bizarre et hardi; mais de
quoi n'étais-je pas capable, avec les motifs qui m'animaient? J'avais
remarqué, depuis qu'il m'était permis de sortir de ma chambre et de me
promener dans les galeries, que le portier apportait chaque jour au soir
les clefs de toutes les portes au supérieur et qu'il régnait ensuite un
profond silence dans la maison, qui marquait que tout le monde était
retiré. Je pouvais aller sans obstacle, par une galerie de
communication, de ma chambre à celle de ce Père. Ma résolution était de
lui prendre ses clefs, en l'épouvantant avec mon pistolet s'il faisait
difficulté de me les donner et de m'en servir pour gagner la rue. J'en
attendis le temps avec impatience. Le portier vint à l'heure ordinaire,
c'est-à-dire un peu après neuf heures. J'en laissai passer encore une,
pour m'assurer que tous les religieux et les domestiques étaient
endormis. Je partis enfin, avec mon arme et une chandelle allumée. Je
frappai d'abord doucement à la porte du Père, pour l'éveiller sans
bruit. Il m'entendit au second coup, et s'imaginant, sans doute, que
c'était quelque religieux qui se trouvait mal et qui avait besoin de
secours, il se leva pour m'ouvrir Il eut, néanmoins, la précaution de
demander au travers de la porte, qui c'était et ce qu'on voulait de lui.
Je fus obligé de me nommer; mais j'affectai un ton plaintif, pour lui
faire comprendre que je ne me trouvais pas bien. Ah! c'est vous, mon
cher fils, me dit-il, en ouvrant la porte; qu'est-ce donc qui vous amène
si tard? J'entrai dans sa chambre, et l'ayant tiré à l'autre bout opposé
à la porte, je lui déclarai qu'il m'était impossible de demeurer plus
longtemps à Saint-Lazare; que la nuit était un temps commode pour sortir
sans être aperçu, et que j'attendais de son amitié qu'il consentirait à
m'ouvrir les portes, ou à me prêter ses clefs pour les ouvrir moi-même.

Ce compliment devait le surprendre. Il demeura quelque temps à me
considérer sans me répondre. Comme je n'en avais pas à perdre, je repris
la parole pour lui dire que j'étais fort touché de toutes ses bontés,
mais que, la liberté étant le plus cher de tous les biens, surtout pour
moi à qui on la ravissait injustement, j'étais résolu de me la procurer
cette nuit même, à quelque prix que ce fût; et de peur qu'il ne lui prît
envie d'élever la voix pour appeler du secours, je lui fis voir une
honnête raison de silence, que je tenais sous mon juste-au-corps. Un
pistolet! me dit-il. Quoi! mon fils, vous voulez m'ôter la vie, pour
reconnaître la considération que j'ai eue pour vous? Dieu ne plaise, lui
répondis-je. Vous avez trop d'esprit et de raison pour me mettre dans
cette nécessité; mais je veux être libre, et j'y suis si résolu que, si
mon projet manque par votre faute, c'est fait de vous absolument. Mais,
mon cher fils, reprit-il d'un air pâle et effrayé, que vous ai-je fait?
quelle raison avez-vous de vouloir ma mort? Eh non! répliquai-je avec
impatience. Je n'ai pas dessein de vous tuer si vous voulez vivre.
Ouvrez-moi la porte, et je suis le meilleur de vos amis. J'aperçus les
clefs qui étaient sur sa table. Je les pris et je le priai de me suivre,
en faisant le moins de bruit qu'il pourrait. Il fut obligé de s'y
résoudre. À mesure que nous avancions et qu'il ouvrait une porte, il me
répétait avec un soupir: Ah! mon fils, ah! qui l'aurait cru? Point de
bruit, mon Père, répétais-je de mon côté à tout moment. Enfin nous
arrivâmes à une espèce de barrière, qui est avant la grande porte de la
rue. Je me croyais déjà libre, et j'étais derrière le Père, avec ma
chandelle dans une main et mon pistolet dans l'autre. Pendant qu'il
s'empressait d'ouvrir un domestique, qui couchait dans une petite
chambre voisine, entendant le bruit de quelques verrous, se lève et met
la tête à sa porte. Le bon Père le crut apparemment capable de
m'arrêter. Il lui ordonna, avec beaucoup d'imprudence, de venir à son
secours. C'était un puissant coquin, qui s'élança sur moi sans balancer
Je ne le marchandai point; je lui lâchai le coup au milieu de la
poitrine. Voilà de quoi vous êtes cause, mon Père, dis-je assez
fièrement à mon guide. Mais que cela ne vous empêche point d'achever
ajoutai-je en le poussant vers la dernière porte. Il n'osa refuser de
l'ouvrir. Je sortis heureusement et je trouvai, à quatre pas, Lescaut
qui m'attendait avec deux amis, suivant sa promesse.

Nous nous éloignâmes. Lescaut me demanda s'il n'avait pas entendu tirer
un pistolet. C'est votre faute, lui dis-je; pourquoi me l'apportiez-vous
chargé? Cependant je le remerciai d'avoir eu cette précaution, sans
laquelle j'étais sans doute à Saint-Lazare pour longtemps. Nous allâmes
passer la nuit chez un traiteur où je me remis un peu de la mauvaise
chère que j'avais faite depuis près de trois mois. Je ne pus néanmoins
m'y livrer au plaisir. Je souffrais mortellement sans Manon. Il faut la
délivrer dis-je à mes trois amis. Je n'ai souhaité la liberté que dans
cette vue. Je vous demande le secours de votre adresse; pour moi, j'y
emploierai jusqu'à ma vie. Lescaut, qui ne manquait pas d'esprit et de
prudence, me représenta qu'il fallait aller bride en main; que mon
évasion de Saint-Lazare, et le malheur qui m'était arrivé en sortant,
causeraient infailliblement du bruit; que le Lieutenant général de
Police me ferait chercher, et qu'il avait les bras longs; enfin, que si
je ne voulais pas être exposé à quelque chose de pis que Saint-Lazare,
il était à propos de me tenir couvert et renfermé pendant quelques
jours, pour laisser au premier feu de mes ennemis le temps de
s'éteindre. Son conseil était sage, mais il aurait fallu l'être aussi
pour le suivre. Tant de lenteur et de ménagement ne s'accordait pas avec
ma passion. Toute ma complaisance se réduisit à lui promettre que je
passerais le jour suivant à dormir. Il m'enferma dans sa chambre, où je
demeurai jusqu'au soir.

J'employai une partie de ce temps à former des projets et des expédients
pour secourir Manon. J'étais bien persuadé que sa prison était encore
plus impénétrable que n'avait été la mienne. Il n'était pas question de
force et de violence, il fallait de l'artifice; mais la déesse même de
l'invention n'aurait pas su par où commencer. J'y vis si peu de jour que
je remis à considérer mieux les choses lorsque j'aurais pris quelques
informations sur l'arrangement intérieur de l'Hôpital.

Aussitôt que la nuit m'eut rendu la liberté, je priai Lescaut de
m'accompagner. Nous liâmes conversation avec un des portiers, qui nous
parut homme de bon sens. Je feignis d'être un étranger qui avait entendu
parler avec admiration de l'Hôpital Général, et de l'ordre qui s'y
observe. Je l'interrogeai sur les plus minces détails, et de
circonstances en circonstances, nous tombâmes sur les administrateurs,
dont je le priai de m'apprendre les noms et les qualités. Les réponses
qu'il me fit sur ce dernier article me firent naître une pensée dont je
m'applaudis aussitôt, et que je ne tardai point à mettre en oeuvre. Je
lui demandai, comme une chose essentielle à mon dessein, si ces
messieurs avaient des enfants. Il me dit qu'il ne pouvait m'en rendre un
compte certain, mais que, pour M. de T., qui était un des principaux, il
lui connaissait un fils en âge d'être marié, qui était venu plusieurs
fois à l'Hôpital avec son père. Cette assurance me suffisait. Je rompis
presque aussitôt notre entretien, et je fis part à Lescaut, en
retournant chez lui, du dessein que j'avais conçu. Je m'imagine, lui
dis-je, que M. de T... le fils, qui est riche et de bonne famille, est
dans un certain goût de plaisirs, comme la plupart des jeunes gens de
son âge. Il ne saurait être ennemi des femmes, ni ridicule au point de
refuser ses services pour une affaire d'amour; J'ai formé le dessein de
l'intéresser à la liberté de Manon. S'il est honnête homme, et qu'il ait
des sentiments, il nous accordera son secours par générosité. S'il n'est
point capable d'être conduit par ce motif, il fera du moins quelque
chose pour une fille aimable, ne fût-ce que par l'espérance d'avoir part
à ses faveurs. Je ne veux pas différer de le voir ajoutai-je, plus
longtemps que jusqu'à demain. Je me sens si consolé par ce projet, que
j'en tire un bon augure. Lescaut convint lui-même qu'il y avait de la
vraisemblance dans mes idées, et que nous pouvions espérer quelque chose
par cette voie. J'en passai la nuit moins tristement.

Le matin étant venu, je m'habillai le plus proprement qu'il me fut
possible, dans l'état d'indigence où j'étais, et je me fis conduire dans
un fiacre à la maison de. M. de T... Il fut surpris de recevoir la
visite d'un inconnu. J'augurai bien de sa physionomie et de ses
civilités. Je m'expliquai naturellement avec lui, et pour échauffer ses
sentiments naturels, je lui parlai de ma passion et du mérite de ma
maîtresse comme de deux choses qui ne pouvaient être égalées que l'une
par l'autre. Il me dit que, quoiqu'il n'eût jamais vu Manon, il avait
entendu parler d'elle, du moins s'il s'agissait de celle qui avait été
la maîtresse du vieux G... M... Je ne doutai point qu'il ne fût informé
de la part que j'avais eue à cette aventure, et pour le gagner de plus
en plus, en me faisant un mérite de ma confiance, je lui racontai le
détail de tout ce qui était arrivé à Manon et à moi. Vous voyez,
monsieur continuai-je, que l'intérêt de ma vie et celui de mon coeur
sont maintenant entre vos mains. L'un ne m'est pas plus cher que
l'autre. Je n'ai point de réserve avec vous, parce que je suis informé
de votre générosité, et que la ressemblance de nos âges me fait espérer
qu'il s'en trouvera quelqu'une dans nos inclinations. Il parut fort
sensible à cette marque d'ouverture et de candeur. Sa réponse fut celle
d'un homme qui a du monde et des sentiments; ce que le monde ne donne
pas toujours et qu'il fait perdre souvent. Il me dit qu'il mettait ma
visite au rang de ses bonnes fortunes, qu'il regarderait mon amitié
comme une de ses plus heureuses acquisitions, et qu'il s'efforcerait de
la mériter par l'ardeur de ses services. Il ne promit pas de me rendre
Manon, parce qu'il n'avait, me dit-il, qu'un crédit médiocre et mal
assuré; mais il m'offrit de me procurer le plaisir de la voir, et de
faire tout ce qui serait en sa puissance pour la remettre entre mes
bras. Je fus plus satisfait de cette incertitude de son crédit que je ne
l'aurais été d'une pleine assurance de remplir tous mes désirs. Je
trouvai, dans la modération de ses offres, une marque de franchise dont
je fus charmé. En un mot, je me promis tout de ses bons offices. La
seule promesse de me faire voir Manon m'aurait fait tout entreprendre
pour lui. Je lui marquai quelque chose de ces sentiments, d'une manière
qui le persuada aussi que je n'étais pas d'un mauvais naturel. Nous nous
embrassâmes avec tendresse, et nous devînmes amis, sans autre raison que
la bonté de nos coeurs et une simple disposition qui porte un homme
tendre et généreux à aimer un autre homme qui lui ressemble. Il poussa
les marques de son estime bien plus loin, car, ayant combiné mes
aventures, et jugeant qu'en sortant de Saint-Lazare je ne devais pas me
trouver à mon aise, il m'offrit sa bourse, et il me pressa de
l'accepter. Je ne l'acceptai point; mais je lui dis: C'est trop, mon
cher Monsieur. Si, avec tant de bonté et d'amitié, vous me faites revoir
ma chère Manon, je vous suis attaché pour toute ma vie. Si vous me
rendez tout à fait cette chère créature, je ne croirai pas être quitte
en versant tout mon sang pour vous servir.

Nous ne nous séparâmes qu'après être convenus du temps et du lieu où
nous devions nous retrouver. Il eut la complaisance de ne pas me
remettre plus loin que l'après-midi du même jour. Je l'attendis dans un
café, où il vint me rejoindre vers les quatre heures, et nous prîmes
ensemble le chemin de l'Hôpital. Mes genoux étaient tremblants en
traversant les cours. Puissance d'amour! disais-je, je reverrai donc
l'idole de mon coeur, l'objet de tant de pleurs et d'inquiétudes! Ciel!
conservez-moi assez de vie pour aller jusqu'à elle, et disposez après
cela de ma fortune et de mes jours; je n'ai plus d'autre grâce à vous
demander.

M. de T... parla à quelques concierges de la maison qui s'empressèrent
de lui offrir tout ce qui dépendait d'eux pour sa satisfaction. Il se
fit montrer le quartier où Manon avait sa chambre, et l'on nous y
conduisit avec une clef d'une grandeur effroyable, qui servit à ouvrir
sa porte. Je demandai au valet qui nous menait, et qui était celui qu'on
avait chargé du soin de la servir, de quelle manière elle avait passé le
temps dans cette demeure. Il nous dit que c'était une douceur angélique;
qu'il n'avait jamais reçu d'elle un mot de dureté; qu'elle avait versé
continuellement des larmes pendant les six premières semaines après son
arrivée, mais que, depuis quelque temps, elle paraissait prendre son
malheur avec plus de patience, et qu'elle était occupée à coudre du
matin jusqu'au soir à la réserve de quelques heures qu'elle employait à
la lecture. Je lui demandai encore si elle avait été entretenue
proprement. Il m'assura que le nécessaire, du moins, ne lui avait jamais
manqué.

Nous approchâmes de sa porte. Mon coeur battait violemment. Je dis à M.
de T...: Entrez seul et prévenez-la sur ma visite, car j'appréhende
qu'elle ne soit trop saisie en me voyant tout d'un coup. La porte nous
fut ouverte. Je demeurai dans la galerie. J'entendis néanmoins leurs
discours. Il lui dit qu'il venait lui apporter un peu de consolation,
qu'il était de mes amis, et qu'il prenait beaucoup d'intérêt à notre
bonheur Elle lui demanda, avec le plus vif empressement, si elle
apprendrait de lui ce que j'étais devenu. Il lui promit de m'amener à
ses pieds, aussi tendre, aussi fidèle qu'elle pouvait le désirer Quand?
reprit-elle. Aujourd'hui même, lui dit-il; ce bienheureux moment ne
tardera point; il va paraître à l'instant si vous le souhaitez. Elle
comprit que j'étais à la porte. J'entrai, lorsqu'elle y accourait avec
précipitation. Nous nous embrassâmes avec cette effusion de tendresse
qu'une absence de trois mois fait trouver si charmante à de parfaits
amants. Nos soupirs, nos exclamations interrompues, mille noms d'amour
répétés languissamment de part et d'autre, formèrent, pendant un quart
d'heure, une scène qui attendrissait M. de T... Je vous porte envie, me
dit-il, en nous faisant asseoir; il n'y a point de sort glorieux auquel
je ne préférasse une maîtresse si belle et si passionnée. Aussi
mépriserais-je tous les empires du monde, lui répondis-je, pour
m'assurer le bonheur d'être aimé d'elle.

Tout le teste d'une conversation si désirée ne pouvait manquer d'être
infiniment tendre. La pauvre Manon me raconta ses aventures, et je lui
appris les miennes. Nous pleurâmes amèrement en nous entretenant de
l'état où elle était, et de celui d'où je ne faisais que sortir M. de
T... nous consola par de nouvelles promesses de s'employer ardemment
pour finir nos misères. Il nous conseilla de ne pas rendre cette
première entrevue trop longue, pour lui donner plus de facilité à nous
en procurer d'autres. Il eut beaucoup de peine à nous faire goûter ce
conseil; Manon, surtout, ne pouvait se résoudre à me laisser partir.
Elle me fit remettre cent fois sur ma chaise; elle me retenait par les
habits et par les mains. Hélas! dans quel lieu me laissez-vous!
disait-elle. Qui peut m'assurer de vous revoir? M. de T... lui promit de
la venir voir souvent avec moi. Pour le lieu, ajouta-t-il agréablement,
il ne faut plus l'appeler l'Hôpital; c'est Versailles, depuis qu'une
personne qui mérite l'empire de tous les coeurs y est renfermée.

Je fis, en sortant, quelques libéralités au valet qui la servait, pour
l'engager à lui rendre ses soins avec zèle. Ce garçon avait l'âme moins
basse et moins dure que ses pareils. Il avait été témoin de notre
entrevue; ce tendre spectacle l'avait touché. Un louis d'or, dont je lui
fis présent, acheva de me l'attacher. Il me prit à l'écart, en
descendant dans les cours. Monsieur, me dit-il, si vous me voulez
prendre à votre service, ou me donner une honnête récompense pour me
dédommager de la perte de l'emploi que j'occupe ici, je crois qu'il me
sera facile de délivrer Mademoiselle Manon. J'ouvris l'oreille à cette
proposition, et quoique je fusse dépourvu de tout, je lui fis des
promesses fort au-dessus de ses désirs. Je comptais bien qu'il me serait
toujours aisé de récompenser un homme de cette étoffe. Sois persuadé,
lui dis-je, mon ami, qu'il n'y a rien que je ne fasse pour toi, et que
ta fortune est aussi assurée que la mienne. Je voulus savoir quels
moyens il avait dessein d'employer. Nul autre, me dit-il, que de lui
ouvrir le soir la porte de sa chambre, et de vous la conduire jusqu'à
celle de la rue, où il faudra que vous soyez prêt à la recevoir; Je lui
demandai s'il n'était point à craindre qu'elle ne fût reconnue en
traversant les galeries et les cours. Il confessa qu'il y avait quelque
danger mais il me dit qu'il fallait bien risquer quelque chose. Quoique
je fusse ravi de le voir si résolu, j'appelai M. de T... pour lui
communiquer ce projet, et la seule raison qui semblait pouvoir le rendre
douteux. Il y trouva plus de difficulté que moi. Il convint qu'elle
pouvait absolument s'échapper de cette manière; mais, si elle est
reconnue, continua-t-il, si elle est arrêtée en fuyant, c'est peut-être
fait d'elle pour toujours. D'ailleurs, il vous faudrait donc quitter
Paris sur-le-champ, car vous ne seriez jamais assez caché aux
recherches. On les redoublerait, autant par rapport à vous qu'à elle. Un
homme s'échappe aisément, quand il est seul, mais il est presque
impossible de demeurer inconnu avec une jolie femme. Quelque solide que
me parût ce raisonnement, il ne put l'emporter, dans mon esprit, sur un
espoir si proche de mettre Manon en liberté.

Je le dis à M. de T..., et je le priai de pardonner un peu d'imprudence
et de témérité à l'amour. J'ajoutai que mon dessein était, en effet, de
quitter Paris, pour m'arrêter, comme j'avais déjà fait, dans quelque
village voisin. Nous convînmes donc, avec le valet, de ne pas remettre
son entreprise plus loin qu'au jour suivant, et pour la rendre aussi
certaine qu'il était en notre pouvoir, nous résolûmes d'apporter des
habits d'homme, dans la vue de faciliter notre sortie. Il n'était pas
aisé de les faire entrer, mais je ne manquai pas d'invention pour en
trouver le moyen. Je priai seulement M. de T... de mettre le lendemain
deux vestes légères l'une sur l'autre, et je me chargeai de tout le
reste.

Nous retournâmes le matin à l'Hôpital. J'avais avec moi, pour Manon, du
linge, des bas, etc., et par-dessus mon juste-au-corps, un surtout qui
ne laissait rien voir de trop enflé dans mes poches. Nous ne fûmes qu'un
moment dans sa chambre. M. de T... lui laissa une de ses deux vestes; je
lui donnai mon juste-au-corps, le surtout me suffisant pour sortir. Il
ne se trouva rien de manque à son ajustement, excepté la culotte que
j'avais malheureusement oubliée. L'oubli de cette pièce nécessaire nous
eût, sans doute, apprêtés à rire si l'embarras où il nous mettait eût
été moins sérieux. J'étais au désespoir qu'une bagatelle de cette nature
fût capable de nous arrêter Cependant, je pris mon parti, qui fut de
sortir moi-même sans culotte. Je laissai la mienne à Manon. Mon surtout
était long, et je me mis, à l'aide de quelques épingles, en état de
passer décemment la porte. Le reste du jour me parut d'une longueur
insupportable. Enfin, la nuit étant venue, nous nous rendîmes un peu
au-dessous de la porte de l'Hôpital, dans un carrosse. Nous n'y fûmes
pas longtemps sans voir Manon paraître avec son conducteur. Notre
portière étant ouverte, ils montèrent tous deux à l'instant. Je reçus ma
chère maîtresse dans mes bras. Elle tremblait comme une feuille. Le
cocher me demanda où il fallait toucher. Touche au bout du monde, lui
dis-je, et mène-moi quelque part où je ne puisse jamais être séparé de
Manon.

Ce transport, dont je ne fus pas le maître, faillit de m'attirer un
fâcheux embarras. Le cocher fit réflexion à mon langage, et lorsque je
lui dis ensuite le nom de la rue où nous voulions être conduits, il me
répondit qu'il craignait que je ne l'engageasse dans une mauvaise
affaire, qu'il voyait bien que ce beau jeune homme, qui s'appelait
Manon, était une fille que j'enlevais de l'Hôpital, et qu'il n'était pas
d'humeur à se perdre pour l'amour de moi. La délicatesse de ce coquin
n'était qu'une envie de me faire payer la voiture plus cher. Nous étions
trop près de l'Hôpital pour ne pas filer doux. Tais-toi, lui dis-je, il
y a un louis d'or à gagner pour toi. Il m'aurait aidé, après cela, à
brûler l'Hôpital même. Nous gagnâmes la maison où demeurait Lescaut.
Comme il était tard, M. de T... nous quitta en chemin, avec promesse de
nous revoir le lendemain. Le valet demeura seul avec nous.

Je tenais Manon si étroitement serrée entre mes bras que nous
n'occupions qu'une place dans le carrosse. Elle pleurait de joie, et je
sentais ses larmes qui mouillaient mon visage mais, lorsqu'il fallut
descendre pour entrer chez Lescaut, j'eus avec le cocher un nouveau
démêlé, dont les suites furent funestes. Je me repentis de lui avoir
promis un louis, non seulement parce que le présent était excessif, mais
par une autre raison bien plus forte, qui était l'impuissance de le
payer. Je fis appeler Lescaut. Il descendit de sa chambre pour venir à
la porte. Je lui dis à l'oreille dans quel embarras je me trouvais.
Comme il était d'une humeur brusque, et nullement accoutumé à ménager un
fiacre, il me répondit que je me moquais. Un louis d'or! ajouta-t-il.
Vingt coups de canne à ce coquin-là! J'eus beau lui représenter
doucement qu'il allait nous perdre, il m'arracha ma canne, avec l'air
d'en vouloir maltraiter le cocher. Celui-ci, à qui il était peut-être
arrivé de tomber quelquefois sous la main d'un garde du corps ou d'un
mousquetaire, s'enfuit de peur, avec son carrosse, en criant que je
l'avais trompé, mais que j'aurais de ses nouvelles. Je lui répétai
inutilement d'arrêter. Sa fuite me causa une extrême inquiétude. Je ne
doutai point qu'il n'avertît le commissaire. Vous me perdez, dis-je à
Lescaut. Je ne serais pas en sûreté chez vous; il faut nous éloigner
pour le moment. Je prêtai le bras à Manon pour marcher et nous sortîmes
promptement de cette dangereuse rue. Lescaut nous tint compagnie. C'est
quelque chose d'admirable que la manière dont la Providence enchaîne les
événements. À peine avions-nous marché cinq ou six minutes, qu'un homme,
dont je ne découvris point le visage, reconnut Lescaut. Il le cherchait
sans doute aux environs de chez lui, avec le malheureux dessein qu'il
exécuta. C'est Lescaut, dit-il, en lui lâchant un coup de pistolet; il
ira souper ce soir avec les anges. Il se déroba aussitôt. Lescaut tomba,
sans le moindre mouvement de vie. Je pressai Manon de fuir, car nos
secours étaient inutiles à un cadavre, et je craignais d'être arrêté par
le guet, qui ne pouvait tarder à paraître. J'enfilai, avec elle et le
valet, la première petite rue qui croisait. Elle était si éperdue que
j'avais de la peine à la soutenir. Enfin j'aperçus un fiacre au bout de
la rue. Nous y montâmes, mais lorsque le cocher me demanda où il fallait
nous conduire, je fus embarrassé à lui répondre. Je n'avais point
d'asile assuré ni d'ami de confiance à qui j'osasse avoir recours.
J'étais sans argent, n'ayant guère plus d'une demi pistole dans ma
bourse. La frayeur et la fatigue avaient tellement incommodé Manon
qu'elle était à demi pâmée près de moi. J'avais, d'ailleurs,
l'imagination remplie du meurtre de Lescaut, et je n'étais pas encore
sans appréhension de la part du guet. Quel parti prendre? Je me souvins
heureusement de l'auberge de Chaillot, où j'avais passé quelques jours
avec Manon, lorsque nous étions allés dans ce village pour y demeurer.
J'espérai non seulement d'y être en sûreté, mais d'y pouvoir vivre
quelque temps sans être pressé de payer. Mène-nous à Chaillot, dis-je au
cocher. Il refusa d'y aller si tard, à moins d'une pistole: autre sujet
d'embarras. Enfin nous convînmes de six francs; c'était toute la somme
qui restait dans ma bourse.

Je consolais Manon, en avançant; mais, au fond, j'avais le désespoir
dans le coeur. Je me serais donné mille fois la mort, si je n'eusse pas
eu, dans mes bras, le seul bien qui m'attachait à la vie. Cette seule
pensée me remettait. Je la tiens du moins, dirais-je; elle m'aime, elle
est à moi. Tiberge a beau dire, ce n'est pas là un fantôme de bonheur.
Je verrais périr tout l'univers sans y prendre intérêt. Pourquoi? Parce
que je n'ai plus d'affection de reste. Ce sentiment était vrai;
cependant, dans le temps que je faisais si peu de cas des biens du
monde, je sentais que j'aurais eu besoin d'en avoir du moins une petite
partie, pour mépriser encore plus souverainement tout le reste. L'amour
est plus fort que l'abondance, plus fort que les trésors et les
richesses, mais il a besoin de leur secours; et rien n'est plus
désespérant, pour un amant délicat, que de se voir ramené par là, malgré
lui, à la grossièreté des âmes les plus basses.

Il était onze heures quand nous arrivâmes à Chaillot. Nous fûmes reçus à
l'auberge comme des personnes de connaissance; on ne fut pas surpris de
voir Manon en habit d'homme, parce qu'on est accoutumé, à Paris et aux
environs, de voir prendre aux femmes toutes sortes de formes. Je la fis
servir aussi proprement que si j'eusse été dans la meilleure fortune.
Elle ignorait que je fusse mal en argent; je me gardai bien de lui en
rien apprendre, étant résolu de retourner seul à Paris, le lendemain,
pour chercher quelque remède à cette fâcheuse espèce de maladie.

Elle me parut pâle et maigrie, en soupant. Je ne m'en étais point aperçu
à l'Hôpital, parce que la chambre où je l'avais vue n'était pas des plus
claires. Je lui demandai si ce n'était point encore un effet de la
frayeur qu'elle avait eue en voyant assassiner son frère. Elle m'assura
que, quelque touchée qu'elle fût de cet accident, sa pâleur ne venait
que d'avoir essuyé pendant trois mois mon absence. Tu m'aimes donc
extrêmement? lui répondis-je. Mille fois plus que je ne puis dire,
reprit-elle. Tu ne me quitteras donc plus jamais? ajoutai-je. Non,
jamais, répliqua-t-elle; et cette assurance fut confirmée par tant de
caresses et de serments, qu'il me parut impossible, en effet, qu'elle
pût jamais les oublier. J'ai toujours été persuadé qu'elle était
sincère; quelle raison aurait-elle eue de se contrefaire jusqu'à ce
point? Mais elle était encore plus volage, ou plutôt elle n'était plus
rien, et elle ne se reconnaissait pas elle-même, lorsque, ayant devant
les yeux des femmes qui vivaient dans l'abondance, elle se trouvait dans
la pauvreté et dans le besoin. J'étais à la veille d'en avoir une
dernière preuve qui a surpassé toutes les autres, et qui a produit la
plus étrange aventure qui soit jamais arrivée à un homme de ma naissance
et de ma fortune.

Comme je la connaissais de cette humeur, je me hâtai le lendemain
d'aller à Paris. La mort de son frère et la nécessité d'avoir du linge
et des habits pour elle et pour moi étaient de si bonnes raisons que je
n'eus pas besoin de prétextes. Je sortis de l'auberge, avec le dessein,
dis-je à Manon et à mon hôte, de prendre un carrosse de louage; mais
c'était une gasconnade. La nécessité m'obligeant d'aller à pied, je
marchai fort vite jusqu'au Cours-la-Reine, où j'avais dessein de
m'arrêter. Il fallait bien prendre un moment de solitude et de
tranquillité pour m'arranger et prévoir ce que j'allais faire à Paris.

Je m'assis sur l'herbe. J'entrai dans une mer de raisonnements et de
réflexions, qui se réduisirent peu à peu à trois principaux articles.
J'avais besoin d'un secours présent, pour un nombre infini de nécessités
présentes. J'avais à chercher quelque voie qui pût, du moins, m'ouvrir
des espérances pour l'avenir et ce qui n'était pas de moindre
importance, j'avais des informations et des mesures à prendre pour la
sûreté de Manon et pour la mienne. Après m'être épuisé en projets et en
combinaisons sur ces trois chefs, je jugeai encore à propos d'en
retrancher les deux derniers. Nous n'étions pas mal à couvert, dans une
chambre de Chaillot, et pour les besoins futurs, je crus qu'il serait
temps d'y penser lorsque j'aurais satisfait aux présents.

Il était donc question de remplir actuellement ma bourse. M. de T...
m'avait offert généreusement la sienne, mais j'avais une extrême
répugnance à le remettre moi-même sur cette matière. Quel personnage,
que d'aller exposer sa misère à un étranger et de le prier de nous faire
part de son bien! Il n'y a qu'une âme lâche qui en soit capable, par une
bassesse qui l'empêche d'en sentir l'indignité, ou un chrétien humble,
par un excès de générosité qui le rend supérieur à cette honte. Je
n'étais ni un homme lâche, ni un bon chrétien; j'aurais donné la moitié
de mon sang pour éviter cette humiliation. Tiberge, disais-je, le bon
Tiberge, me refusera-t-il ce qu'il aura le pouvoir de me donner? Non, il
sera touché de ma misère; mais il m'assassinera par sa morale. Il faudra
essuyer ses reproches, ses exhortations, ses menaces; il me fera acheter
ses secours si cher, que je donnerais encore une partie de mon sang
plutôt que de m'exposer à cette scène fâcheuse qui me laissera du
trouble et des remords. Bon! reprenais-je, il faut donc renoncer à tout
espoir puisqu'il ne me reste point d'autre voie, et que je suis si
éloigné de m'arrêter à ces deux-là, que je verserais plus volontiers la
moitié de mon sang que d'en prendre une, c'est-à-dire tout mon sang
plutôt que de les prendre toutes deux? Oui, mon sang tout entier,
ajoutai-je, après une réflexion d'un moment; je le donnerais plus
volontiers, sans doute, que de me réduire à de basses supplications.
Mais il s'agit bien ici de mon sang! Il s'agit de la vie et de
l'entretien de Manon, il s'agit de son amour et de sa fidélité. Qu'ai-je
à mettre en balance avec elle? Je n'y ai rien mis jusqu'à présent. Elle
me tient lieu de gloire, de bonheur et de fortune. Il y a bien des
choses, sans doute, que je donnerais ma vie pour obtenir ou pour éviter
mais estimer une chose plus que ma vie n'est pas une raison pour
l'estimer autant que Manon. Je ne fus pas longtemps à me déterminer
après ce raisonnement. Je continuai mon chemin, résolu d'aller d'abord
chez Tiberge, et de là chez M. de T...

En entrant à Paris, je pris un fiacre, quoique je n'eusse pas de quoi le
payer; je comptais sur les secours que j'allais solliciter. Je me fis
conduire au Luxembourg, d'où j'envoyai avertir Tiberge que j'étais à
l'attendre. Il satisfit mon impatience par sa promptitude. Je lui appris
l'extrémité de mes besoins, sans nul détour. Il me demanda si les cent
pistoles que je lui avais rendues me suffiraient, et, sans m'opposer un
seul mot de difficulté, il me les alla chercher dans le moment, avec cet
air ouvert et ce plaisir à donner qui c'est connu que de l'amour et de
la véritable amitié. Quoique je n'eusse pas eu le moindre doute du
succès de ma demande, je fus surpris de l'avoir obtenue à si bon marché,
c'est-à-dire sans qu'il m'eût querellé sur mon impénitence. Mais je me
trompais, en me croyant tout à fait quitte de ses reproches, car
lorsqu'il eut achevé de me compter son argent et que je me préparais à
le quitter il me pria de faire avec lui un tour d'allée. Je ne lui avais
point parlé de Manon; il ignorait qu'elle fût en liberté; ainsi sa
morale ne tomba que sur la fuite téméraire de Saint-Lazare et sur la
crainte où il était qu'au lieu de profiter des leçons de sagesse que j'y
avais reçues, je ne reprisse le train du désordre. Il me dit qu'étant
allé pour me visiter à Saint-Lazare, le lendemain de mon évasion, il
avait été frappé au-delà de toute expression en apprenant la manière
dont j'en étais sorti; qu'il avait eu là-dessus un entretien avec le
Supérieur; que ce bon père n'était pas encore remis de son effroi; qu'il
avait eu néanmoins la générosité de déguiser à M. le Lieutenant général
de Police les circonstances de mon départ, et qu'il avait empêché que la
mort du portier ne fût connue au dehors; que je n'avais donc, de ce
côté-là, nul sujet d'alarme, mais que, s'il me restait le moindre
sentiment de sagesse, je profiterais de cet heureux tour que le Ciel
donnait à mes affaires; que je devais commencer par écrire à mon père,
et me remettre bien avec lui; et que, si je voulais suivre une fois son
conseil, il était d'avis que je quittasse Paris, pour retourner dans le
sein de ma famille.

J'écoutai son discours jusqu'à la fin. Il y avait là bien des choses
satisfaisantes. Je fus ravi, premièrement, de n'avoir rien à craindre du
côté de Saint-Lazare. Les rues de Paris me redevenaient un pays libre.
En second lieu, je m'applaudis de ce que Tiberge n'avait pas la moindre
idée de la délivrance de Manon et de son retour avec moi. Je remarquais
même qu'il avait évité de me parler d'elle, dans l'opinion, apparemment,
qu'elle me tenait moins au coeur puisque je paraissais si tranquille sur
son sujet. Je résolus, sinon de retourner dans ma famille, du moins
d'écrire à mon père, comme il me le conseillait, et de lui témoigner que
j'étais disposé à rentrer dans l'ordre de mes devoirs et de ses
volontés. Mon espérance était de l'engager à m'envoyer de l'argent, sous
prétexte de faire mes exercices à l'Académie, car j'aurais eu peine à
lui persuader que je fusse dans la disposition de retourner à l'état
ecclésiastique. Et dans le fond, je n'avais nul éloignement pour ce que
je voulais lui promettre. J'étais bien aise, au contraire, de
m'appliquer à quelque chose d'honnête et de raisonnable, autant que ce
dessein pourrait s'accorder avec mon amour Je faisais mon compte de
vivre avec ma maîtresse et de faire en même temps mes exercices; cela
était fort compatible. Je fus si satisfait de toutes ces idées que je
promis à Tiberge de faire partir le jour même, une lettre pour mon père.
J'entrai effectivement dans un bureau d'écriture, en le quittant, et
j'écrivis d'une manière si tendre et si soumise, qu'en relisant ma
lettre, je me flattai d'obtenir quelque chose du coeur paternel.

Quoique je fusse en état de prendre et de payer un fiacre après avoir
quitté Tiberge, je me fis un plaisir de marcher fièrement à pied en
allant chez M. de T... Je trouvais de la joie dans cet exercice de ma
liberté, pour laquelle mon ami m'avait assuré qu'il ne me restait rien à
craindre. Cependant il me revint tout d'un coup à l'esprit que ses
assurances ne regardaient que Saint-Lazare, et que j'avais, outre cela,
l'affaire de l'Hôpital sur les bras, sans compter la mort de Lescaut,
dans laquelle j'étais mêlé, du moins comme témoin. Ce souvenir m'effraya
si vivement que je me retirai dans la première allée, d'où je fis
appeler un carrosse. J'allai droit chez M. de T..., que je fis rire de
ma frayeur. Elle me parut risible à moi-même, lorsqu'il m'eut appris que
je n'avais rien à craindre du côté de l'Hôpital, ni de celui de Lescaut.
Il me dit que, dans la pensée qu'on pourrait le soupçonner d'avoir eu
part à l'enlèvement de Manon, il était allé le matin à l'Hôpital, et
qu'il avait demandé à la voir en feignant d'ignorer ce qui était arrivé;
qu'on était si éloigné de nous accuser, ou lui, ou moi, qu'on s'était
empressé, au contraire, de lui apprendre cette aventure comme une
étrange nouvelle, et qu'on admirait qu'une fille aussi jolie que Manon
eût pris le parti de fuir avec un valet: qu'il s'était contenté de
répondre froidement qu'il n'en était pas surpris, et qu'on fait tout
pour la liberté. Il continua de me raconter qu'il était allé de là chez
Lescaut, dans l'espérance de m'y trouver avec ma charmante maîtresse;
que l'hôte de la maison, qui était un carrossier, lui avait protesté
qu'il n'avait vu ni elle ni moi; mais qu'il n'était pas étonnant que
nous n'eussions point paru chez lui, si c'était pour Lescaut que nous
devions y venir, parce que nous aurions sans doute appris qu'il venait
d'être tué à peu près dans le même temps. Sur quoi, il n'avait pas
refusé d'expliquer ce qu'il savait de la cause et des circonstances de
cette mort. Environ deux heures auparavant, un garde du corps, des amis
de Lescaut, l'était venu voir et lui avait proposé de jouer. Lescaut
avait gagné si rapidement que l'autre s'était trouvé cent écus de moins
en une heure, c'est-à-dire tout son argent. Ce malheureux, qui se voyait
sans un sou, avait prié Lescaut de lui prêter la moitié de la somme
qu'il avait perdue; et sur quelques difficultés nées à cette occasion,
ils s'étaient querellés avec une animosité extrême. Lescaut avait refusé
de sortir pour mettre l'épée à la main, et l'autre avait juré, en le
quittant, de lui casser la tête: ce qu'il avait exécuté le soir même. M.
de T... eut l'honnêteté d'ajouter qu'il avait été fort inquiet par
rapport à nous et qu'il continuait de m'offrir ses services. Je ne
balançai point à lui apprendre le lieu de notre retraite. Il me pria de
trouver bon qu'il allât souper avec nous.

Comme il ne me restait qu'à prendre du linge et des habits pour Manon,
je lui dis que nous pouvions partir à l'heure même, s'il voulait avoir
la complaisance de s'arrêter un moment avec moi chez quelques marchands.
Je ne sais s'il crut que je lui faisais cette proposition dans la vue
d'intéresser sa générosité, ou si ce fut par le simple mouvement d'une
belle âme, mais ayant consenti à partir aussitôt, il me mena chez les
marchands qui fournissaient sa maison; il me fit choisir plusieurs
étoffes d'un prix plus considérable que je ne me l'étais proposé, et
lorsque je me disposais à les payer il défendit absolument aux marchands
de recevoir un sou de moi. Cette galanterie se fit de si bonne grâce que
je crus pouvoir en profiter sans honte. Nous prîmes ensemble le chemin
de Chaillot, où j'arrivai avec moins d'inquiétude que je n'en étais
parti.

Le chevalier des Grieux ayant employé plus d'une heure à ce récit, je le
priai de prendre un peu de relâche, et de nous tenir compagnie à souper
Notre attention lui fit juger que nous l'avions écouté avec plaisir. Il
nous assura que nous trouverions quelque chose encore de plus
intéressant dans la suite de son histoire, et lorsque nous eûmes fini de
souper il continua dans ces termes.

FIN DE LA PREMIERE PARTIE.



DEUXIEME PARTIE


Ma présence et les politesses de M. de T... dissipèrent tout ce qui
pouvait rester de chagrin à Manon. Oublions nos terreurs passées, ma
chère âme, lui dis-je en arrivant, et recommençons à vivre plus heureux
que jamais. Après tout, l'amour est un bon maître; la fortune ne saurait
nous causer autant de peines qu'il nous fait goûter de plaisirs. Notre
souper fut une vraie scène de joie. J'étais plus fier et plus content,
avec Manon et mes cent pistoles, que le plus riche partisan de Paris
avec ses trésors entassés. Il faut compter ses richesses par les moyens
qu'on a de satisfaire ses désirs. Je n'en avais pas un seul à remplir;
l'avenir même me causait peu d'embarras. J'étais presque sûr que mon
père ne ferait pas difficulté de me donner de quoi vivre honorablement à
Paris, parce qu'étant dans ma vingtième année, j'entrais en droit
d'exiger ma part du bien de ma mère. Je ne cachai point à Manon que le
fond de mes richesses n'était que de cent pistoles. C'était assez pour
attendre tranquillement une meilleure fortune, qui semblait ne me
pouvoir manquer, soit par mes droits naturels ou par les ressources du
jeu.

Ainsi, pendant les premières semaines, je ne pensai qu'à jouir de ma
situation; et la force de l'honneur autant qu'un reste de ménagement
pour la police, me faisait remettre de jour en jour à renouer avec les
associés de l'hôtel de T..., je me réduisis à jouer dans quelques
assemblées moins décriées, où ma faveur du sort m'épargna l'humiliation
d'avoir recours à l'industrie. J'allais passer à la ville une partie de
l'après-midi, et je revenais souper à Chaillot, accompagné fort souvent
de M. de T..., dont l'amitié croissait de jour en jour pour nous. Manon
trouva des ressources contre l'ennui. Elle se lia, dans le voisinage,
avec quelques jeunes personnes que le printemps y avait ramenées. La
promenade et les petits exercices de leur sexe faisaient alternativement
leur occupation. Une partie de jeu, dont elles avaient réglé les bornes,
fournissait aux frais de la voiture. Elles allaient prendre l'air au
bois de Boulogne, et le soir, à mon retour, je retrouvais Manon plus
belle, plus contente, et plus passionnée que jamais.

Il s'éleva néanmoins quelques nuages, qui semblèrent menacer l'édifice
de mon bonheur. Mais ils furent nettement dissipés, et l'humeur folâtre
de Manon rendit le dénouement si comique, que je trouve encore de la
douceur dans un souvenir qui me représente sa tendresse et les agréments
de son esprit.

Le seul valet qui composait notre domestique me prit un jour à l'écart
pour me dire, avec beaucoup d'embarras, qu'il avait un secret
d'importance à me communiquer. Je l'encourageai à parler librement.
Après quelques détours, il me fit entendre qu'un seigneur étranger
semblait avoir pris beaucoup d'amour pour Mademoiselle Manon. Le trouble
de mon sang se fit sentir dans toutes mes veines. En a-t-elle pour lui?
interrompis-je plus brusquement que la prudence ne permettait pour
m'éclaircir. Ma vivacité l'effraya. Il me répondit, d'un air inquiet,
que sa pénétration n'avait pas été si loin, mais qu'ayant observé,
depuis plusieurs jours, que cet étranger venait assidûment au bois de
Boulogne, qu'il y descendait de son carrosse, et que, s'engageant seul
dans les contre-allées, il paraissait chercher l'occasion de voir ou de
rencontrer mademoiselle, il lui était venu à l'esprit de faire quelque
liaison avec ses gens, pour apprendre le nom de leur maître; qu'ils le
traitaient de prince italien, et qu'ils le soupçonnaient eux-mêmes de
quelque aventure galante; qu'il n'avait pu se procurer d'autres
lumières, ajouta-t-il en tremblant, parce que le Prince, étant alors
sorti du bois, s'était approché familièrement de lui, et lui avait
demandé son nom; après quoi, comme s'il eût deviné qu'il était à notre
service, il l'avait félicité d'appartenir à la plus charmante personne
du monde.

J'attendais impatiemment la suite de ce récit. Il le finit par des
excuses timides, que je n'attribuai qu'à mes imprudentes agitations. Je
le pressai en vain de continuer sans déguisement. Il me protesta qu'il
ne savait rien de plus, et que, ce qu'il venait de me raconter étant
arrivé le jour précédent, il n'avait pas revu les gens du prince. Je le
rassurai, non seulement par des éloges, mais par une honnête récompense,
et sans lui marquer la moindre défiance de Manon, je lui recommandai,
d'un ton plus tranquille, de veiller sur toutes les démarches de
l'étranger.

Au fond, sa frayeur me laissa de cruels doutes. Elle pouvait lui avoir
fait supprimer une partie de la vérité. Cependant, après quelques
réflexions, je revins de mes alarmes, jusqu'à regretter d'avoir donné
cette marque de faiblesse. Je ne pouvais faire un crime à Manon d'être
aimée. Il y avait beaucoup d'apparence qu'elle ignorait sa conquête; et
quelle vie allais-je mener si j'étais capable d'ouvrir si facilement
l'entrée de mon coeur à la jalousie? Je retournai à Paris le jour
suivant, sans avoir formé d'autre dessein que de hâter le progrès de ma
fortune en jouant plus gros jeu, pour me mettre en état de quitter
Chaillot au premier sujet d'inquiétude. Le soir, je n'appris rien de
nuisible à mon repos. L'étranger avait reparu au bois de Boulogne, et
prenant droit de ce qui s'y était passé la veille pour se rapprocher de
mon confident, il lui avait parlé de son amour, mais dans des termes qui
ne supposaient aucune intelligence avec Manon. Il l'avait interrogé sur
mille détails. Enfin, il avait tenté de le mettre dans ses intérêts par
des promesses considérables, et tirant une lettre qu'il tenait prête, il
lui avait offert inutilement quelques louis d'or pour la rendre à sa
maîtresse.

Deux jours se passèrent sans aucun autre incident. Le troisième fut plus
orageux. J'appris, en arrivant de la ville assez tard, que Manon,
pendant sa promenade, s'était écartée un moment de ses compagnes, et que
l'étranger, qui la suivait à peu de distance, s'étant approché d'elle au
signe qu'elle lui en avait fait, elle lui avait remis une lettre qu'il
avait reçue avec des transports de joie. Il n'avait eu le temps de les
exprimer qu'en baisant amoureusement les caractères, parce qu'elle
s'était aussitôt dérobée. Mais elle avait paru d'une gaieté
extraordinaire pendant le reste du jour, et depuis qu'elle était rentrée
au logis, cette humeur ne l'avait pas abandonnée. Je frémis, sans doute,
à chaque mot. Es-tu bien sûr, dis-je tristement à mon valet, que tes
yeux ne t'aient pas trompé? Il prit le Ciel à témoin de sa bonne foi. Je
ne sais à quoi les tourments de mon coeur m'auraient porté si Manon, qui
m'avait entendu rentrer ne fût venue au-devant de moi avec un air
d'impatience et des plaintes de ma lenteur. Elle n'attendit point ma
réponse pour m'accabler de caresses, et lorsqu'elle se vit seule avec
moi, elle me fit des reproches fort vifs de l'habitude que je prenais de
revenir si tard. Mon silence lui laissant la liberté de continuer, elle
me dit que, depuis trois semaines, je n'avais pas passé une journée
entière avec elle; qu'elle ne pouvait soutenir de si longues absences;
qu'elle me demandait du moins un jour, par intervalles; et que, dès le
lendemain, elle voulait me voir près d'elle du matin au soir. J'y serai,
n'en doutez pas, lui répondis-je d'un ton assez brusque. Elle marqua peu
d'attention pour mon chagrin, et dans le mouvement de sa joie, qui me
parut en effet d'une vivacité singulière, elle me fit mille peintures
plaisantes de la manière dont elle avait passé le jour. Étrange fille!
me disais-je à moi-même; que dois-je attendre de ce prélude? L'aventure
de nôtre première séparation me revint à l'esprit. Cependant je croyais
voir dans le fond de sa joie et de ses caresses, un air de vérité qui
s'accordait avec les apparences.

Il ne me fut pas difficile de rejeter la tristesse, dont je ne pus me
défendre pendant notre souper sur une perte que je me plaignis d'avoir
faite au jeu. J'avais regardé comme un extrême avantage que l'idée de ne
pas quitter Chaillot le jour suivant fût venue d'elle-même. C'était
gagner du temps pour mes délibérations. Ma présence éloignait toutes
sortes de craintes pour le lendemain, et si je ne remarquais rien qui
m'obligeât de faire éclater mes découvertes, j'étais déjà résolu de
transporter, le jour d'après, mon établissement à la ville, dans un
quartier où je n'eusse rien à démêler avec les princes. Cet arrangement
me fit passer une nuit plus tranquille, mais il ne m'ôtait pas la
douleur d'avoir à trembler pour une nouvelle infidélité.

À mon réveil, Manon me déclara que, pour passer le jour dans notre
appartement, elle ne prétendait pas que j'en eusse l'air plus négligé,
et qu'elle voulait que mes cheveux fussent accommodés de ses propres
mains. Je les avais fort beaux. C'était un amusement qu'elle s'était
donné plusieurs fois; mais elle y apporta plus de soins que je ne lui en
avais jamais vu prendre. Je fus obligé, pour la satisfaire, de m'asseoir
devant sa toilette, et d'essuyer toutes les petites recherches qu'elle
imagina pour ma parure. Dans le cours de son travail, elle me faisait
tourner souvent le visage vers elle, et s'appuyant des deux mains sur
mes épaules, elle me regardait avec une curiosité avide. Ensuite,
exprimant sa satisfaction par un ou deux baisers, elle me faisait
reprendre ma situation pour continuer son ouvrage. Ce badinage nous
occupa jusqu'à l'heure du dîner. Le goût qu'elle y avait pris m'avait
paru si naturel, et sa gaieté sentait si peu l'artifice, que ne pouvant
concilier des apparences si constantes avec le projet d'une noire
trahison, je fus tenté plusieurs fois de lui ouvrir mon coeur et de me
décharger d'un fardeau qui commençait à me peser. Mais je me flattais, à
chaque instant, que l'ouverture viendrait d'elle, et je m'en faisais
d'avance un délicieux triomphe.

Nous rentrâmes dans son cabinet. Elle se mit à rajuster mes cheveux, et
ma complaisance me faisait céder à toutes ses volontés, lorsqu'on vint
l'avertir que le prince de... demandait à la voir Ce nom m'échauffa
jusqu'au transport. Quoi donc? m'écriai-je en la repoussant. Qui? Quel
prince? Elle ne répondit point à mes questions. Faites-le monter,
dit-elle froidement au valet; et se tournant vers moi: Cher amant, toi
que j'adore, reprit-elle d'un ton enchanteur je te demande un moment de
complaisance, un moment, un seul moment. Je t'en aimerai mille fois
plus. Je t'en saurai gré toute ma vie.

L'indignation et la surprise me lièrent la langue. Elle répétait ses
instances, et je cherchais des expressions pour les rejeter avec mépris.
Mais, entendant ouvrir la porte de l'antichambre, elle empoigna d'une
main mes cheveux, qui étaient flottants sur mes épaules, elle prit de
l'autre son miroir de toilette; elle employa toute sa force pour me
traîner dans cet état jusqu'à la porte du cabinet, et l'ouvrant du
genou, elle offrit à l'étranger, que le bruit semblait avoir arrêté au
milieu de la chambre, un spectacle qui ne dut pas lui causer peu
d'étonnement. Je vis un homme fort bien mis mais d'assez mauvaise mine.
Dans l'embarras où le jetait cette scène, il ne laissa pas de faire une
profonde révérence. Manon ne lui donna pas le temps d'ouvrir la bouche.
Elle lui présenta son miroir: Voyez, monsieur lui dit-elle,
regardez-vous bien, et rendez-moi justice. Vous me demandez de l'amour.
Voici l'homme que j'aime, et que j'ai juré d'aimer toute ma vie. Faites
la comparaison vous-même. Si vous croyez lui pouvoir disputer mon coeur
apprenez-moi donc sur quel fondement, car je vous déclare qu'aux yeux de
votre servante très humble, tous les princes d'Italie ne valent pas un
des cheveux que je tiens.

Pendant cette folle harangue, qu'elle avait apparemment méditée, je
faisais des efforts inutiles pour me dégager, et prenant pitié d'un
homme de considération, je me sentais porté à réparer ce petit outrage
par mes politesses. Mais, s'étant remis assez facilement, sa réponse,
que je trouvai un peu grossière, me fit perdre cette disposition.
Mademoiselle, mademoiselle, lui dit-il avec un sourire forcé, j'ouvre en
effet les yeux, et je vous trouve bien moins novice que je ne me l'étais
figuré. Il se retira aussitôt sans jeter les yeux sur elle, en ajoutant,
d'une voix plus basse, que les femmes de France ne valaient pas mieux
que celles d'Italie. Rien ne m'invitait, dans cette occasion, à lui
faire prendre une meilleure idée du beau sexe.

Manon quitta mes cheveux, se jeta dans un fauteuil, et fit retentir la
chambre de longs éclats de rire. Je ne dissimulerai pas que je fus
touché, jusqu'au fond du coeur, d'un sacrifice que je ne pouvais
attribuer qu'à l'amour. Cependant la plaisanterie me parut excessive. Je
lui en fis des reproches. Elle me raconta que mon rival, après l'avoir
observée pendant plusieurs jours au bois de Boulogne, et lui avoir fait
deviner ses sentiments par des grimaces, avait pris le parti de lui en
faire une déclaration ouverte, accompagnée de son nom et de tous ses
titres, dans une lettre qu'il lui avait fait remettre par le cocher qui
la conduisait avec ses compagnes; qu'il lui promettait, au-delà des
monts, une brillante fortune et des adorations éternelles; qu'elle était
revenue à Chaillot dans la résolution de me communiquer cette aventure,
mais qu'ayant conçu que nous en pouvions tirer de l'amusement, elle
n'avait pu résister à son imagination; qu'elle avait offert au Prince
italien, par une réponse flatteuse, la liberté de la voir chez elle, et
qu'elle s'était fait un second plaisir de me faire entrer dans son plan,
sans m'en avoir fait naître le moindre soupçon. Je ne lui dis pas un mot
des lumières qui m'étaient venues par une autre voie, et l'ivresse de
l'amour triomphant me fit tout approuver.

J'ai remarqué, dans toute ma vie, que le Ciel a toujours choisi, pour me
frapper de ses plus rudes châtiments, le temps où ma fortune me semblait
le mieux établie. Je me croyais si heureux, avec l'amitié de M. de T...
et la tendresse de Manon, qu'on n'aurait pu me faire comprendre que
j'eusse à craindre quelque nouveau malheur Cependant, il s'en préparait
un si funeste, qu'il m'a réduit à l'état où vous m'avez vu à Pacy, et
par degrés à des extrémités si déplorables que vous aurez peine à croire
mon récit fidèle.

Un jour que nous avions M. de T... à souper nous entendîmes le bruit
d'un carrosse qui s'arrêtait à la porte de l'hôtellerie. La curiosité
nous fit désirer de savoir qui pouvait arriver à cette heure. On nous
dit que c'était le jeune G... M..., c'est-à-dire le fils de notre plus
cruel ennemi, de ce vieux débauché qui m'avait mis à Saint-Lazare et
Manon à l'Hôpital. Son nom me fit monter la rougeur au visage. C'est le
Ciel qui me l'amène, dis-je à M. de T..., pour le punir de la lâcheté de
son père. Il ne m'échappera pas que nous n'ayons mesuré nos épées. M. de
T..., qui le connaissait et qui était même de ses meilleurs amis,
s'efforça de me faire prendre d'autres sentiments pour lui. Il m'assura
que c'était un jeune homme très aimable, et si peu capable d'avoir eu
part à l'action de son père que je ne le verrais pas moi-même un moment
sans lui accorder mon estime et sans désirer la sienne. Après avoir
ajouté mille choses à son avantage, il me pria de consentir qu'il allât
lui proposer de venir prendre place avec nous, et de s'accommoder du
reste de notre souper. Il prévint l'objection du péril où c'était
exposer Manon que de découvrir sa demeure au fils de notre ennemi, en
protestant, sur son honneur et sur sa foi, que, lorsqu'il nous
connaîtrait, nous n'aurions point de plus zélé défenseur. Je ne fis
difficulté de rien, après de telles assurances. M. de T... ne nous
l'amena point sans avoir pris un moment pour l'informer qui nous étions.
Il entra d'un air qui nous prévint effectivement en sa faveur. Il
m'embrassa. Nous nous assîmes. Il admira Manon, moi, tout ce qui nous,
appartenait, et il mangea d'un appétit qui fit honneur à notre souper
Lorsqu'on eut desservi, la conversation devint plus sérieuse. Il baissa
les yeux pour nous parler de l'excès où son père s'était porté contre
nous. Il nous fit les excuses les plus soumises. Je les abrège, nous
dit-il, pour ne pas renouveler un souvenir qui me cause trop de honte.
Si elles étaient sincères dès le commencement, elles le devinrent bien
plus dans la suite, car il n'eut pas passé une demi-heure dans cet
entretien, que je m'aperçus de l'impression que les charmes de Manon
faisaient sur lui. Ses regards et ses manières s'attendrirent par
degrés. Il ne laissa rien échapper néanmoins dans ses discours, mais,
sans être aidé de la jalousie, j'avais trop d'expérience en amour pour
ne pas discerner ce qui venait de cette source. Il nous tint compagnie
pendant une partie de la nuit, et il ne nous quitta qu'après s'être
félicité de notre connaissance, et nous avoir demandé la permission de
venir nous renouveler quelquefois l'offre de ses services. Il partit le
matin avec M. de T..., qui se mit avec lui dans son carrosse.

Je ne me sentais, comme j'ai dit, aucun penchant à la jalousie. J'avais
plus de crédulité que jamais pour les serments de Manon. Cette charmante
créature était si absolument maîtresse de mon âme que je n'avais pas un
seul petit sentiment qui ne fût de l'estime et de l'amour. Loin de lui
faire un crime d'avoir plu au jeune G... M..., j'étais ravi de l'effet
de ses charmes, et je m'applaudissais d'être aimé d'une fille que tout
le monde trouvait aimable. Je ne jugeai pas même à propos de lui
communiquer mes soupçons. Nous fûmes occupés, pendant quelques jours, du
soin de faire ajuster ses habits, et à délibérer si nous pouvions aller
à la comédie sans appréhender d'être reconnus. M. de T... revint nous
voir avant la fin de la semaine. Nous le consultâmes là-dessus. Il vit
bien qu'il fallait dire oui, pour faire plaisir à Manon. Nous résolûmes
d'y aller le même soir avec lui.

Cependant cette résolution ne put s'exécuter, car m'ayant tiré aussitôt
en particulier: Je suis, me dit-il, dans le dernier embarras depuis que
je ne vous ai vu, et la visite que je vous fais aujourd'hui en est une
suite. G... M... aime votre maîtresse. Il m'en a fait confidence. Je
suis son intime ami, et disposé en tout à le servir; mais je ne suis pas
moins le vôtre. J'ai considéré que ses intentions sont injustes et je
les ai condamnées. J'aurais gardé son secret s'il n'avait dessein
d'employer pour plaire, que les voies communes, mais il est bien informé
de l'humeur de Manon. Il a su, je ne sais d'où, qu'elle aime l'abondance
et les plaisirs, et comme il jouit déjà d'un bien considérable, il m'a
déclaré qu'il veut la tenter d'abord par un très gros présent et par
l'offre de dix mille livres de pension. Toutes choses égales, j'aurais
peut-être eu beaucoup plus de violence à me faire pour le trahir mais la
justice s'est jointe en votre faveur à l'amitié; d'autant plus qu'ayant
été la cause imprudente de sa passion, en l'introduisant ici, je suis
obligé de prévenir les effets du mal que j'ai causé.

Je remerciai M. de T... d'un service de cette importance, et je lui
avouai, avec un parfait retour de confiance, que le caractère de Manon
était tel que G... M... se le figurait, c'est-à-dire qu'elle ne pouvait
supporter le nom de la pauvreté. Cependant, lui dis-je, lorsqu'il n'est
question que du plus ou du moins, je ne la crois pas capable de
m'abandonner pour un autre. Je suis en état de ne la laisser manquer de
rien, et je compte que ma fortune va croître de jour en jour. Je ne
crains qu'une chose, ajoutai-je, c'est que G... M... ne se serve de la
connaissance qu'il a de notre demeure pour nous rendre quelque mauvais
office. M. de T... m'assura que je devais être sans appréhension de ce
côté-là que G... M... était capable d'une folie amoureuse, mais qu'il ne
l'était point d'une bassesse; que s'il avait la lâcheté d'en commettre
une, il serait le premier lui qui parlait, à l'en punir et à réparer par
là le malheur qu'il avait eu d'y donner occasion. Je vous suis obligé de
ce sentiment, repris-je, mais le mal serait fait et le remède fort
incertain. Ainsi le parti le plus sage est de le prévenir, en quittant
Chaillot pour prendre une autre demeure. Oui, reprit M. de T... Mais
vous aurez peine à le faire aussi promptement qu'il faudrait, car G...
M... doit être ici à midi; il me le dit hier et c'est ce qui m'a porté à
venir si matin, pour vous informer de ses vues. Il peut arriver à tout
moment.

Un avis si pressant me fit regarder cette affaire d'un oeil plus
sérieux. Comme il me semblait impossible d'éviter la visite de G...
M..., et qu'il me le serait aussi, sans doute, d'empêcher qu'il ne
s'ouvrît à Manon, je pris le parti de la prévenir moi-même sur le
dessein de ce nouveau rival. Je m'imaginai que, me sachant instruit des
propositions qu'il lui ferait, et les recevant à mes yeux, elle aurait
assez de force pour les rejeter. Je découvris ma pensée à M. de T...,
qui me répondit que cela était extrêmement délicat. Je l'avoue, lui
dis-je, mais toutes les raisons qu'on peut avoir d'être sûr d'une
maîtresse, je les ai de compter sur l'affection de la mienne. Il n'y
aurait que la grandeur des offres qui pût l'éblouir, et je vous ai dit
qu'elle ne connaît point l'intérêt. Elle aime ses aises, mais elle
m'aime aussi, et, dans la situation où sont mes affaires, je ne saurais
croire qu'elle me préfère le fils d'un homme qui l'a mise à l'Hôpital.
En un mot, je persistai dans mon dessein, et m'étant retiré à l'écart
avec Manon, je lui déclarai naturellement tout ce que je venais
d'apprendre.

Elle me remercia de la bonne opinion que j'avais d'elle, et elle me
promit de recevoir les offres de G... M... d'une manière qui lui ôterait
l'envie de les renouveler. Non, lui dis-je, il ne faut pas l'irriter par
une brusquerie. Il peut nous nuire. Mais tu sais assez, toi, friponne,
ajoutai-je en riant, comment te défaire d'un amant désagréable ou
incommode. Elle reprit, après avoir un peu rêvé: Il me vient un dessein
admirable, s'écria-t-elle, et je suis toute glorieuse de l'invention.
G... M... est le fils de notre plus cruel ennemi; il faut nous venger du
père, non pas sur le fils, mais sur sa bourse. Je veux l'écouter
accepter ses présents, et me moquer de lui. Le projet est joli, lui
dis-je, mais tu ne songes pas, mon pauvre enfant, que c'est le chemin
qui nous a conduits droit à l'Hôpital. J'eus beau lui représenter le
péril de cette entreprise, elle me dit qu'il ne s'agissait que de bien
prendre nos mesures, et elle répondit à toutes mes objections.
Donnez-moi un amant qui n'entre point aveuglément dans tous les caprices
d'une maîtresse adorée, et je conviendrai que j'eus tort de céder si
facilement. La résolution fut prise de faire une dupe de G... M..., et
par un tour bizarre de mon sort, il arriva que je devins la sienne.

Nous vîmes paraître son carrosse vers les onze heures. Il nous fit des
compliments fort recherchés sur la liberté qu'il prenait de venir dîner
avec nous. Il ne fut pas surpris de trouver M. de T..., qui lui avait
promis la veille de s'y rendre aussi, et qui avait feint quelques
affaires pour se dispenser de venir dans la même voiture. Quoiqu'il n'y
eût pas un seul de nous qui ne portât la trahison dans le coeur, nous
nous mîmes à table avec un air de confiance et d'amitié. G... M...
trouva aisément l'occasion de déclarer ses sentiments à Manon. Je ne dus
pas lui paraître gênant, car je m'absentai exprès pendant quelques
minutes. Je m'aperçus, à mon retour qu'on ne l'avait pas désespéré par
un excès de rigueur. Il était de la meilleure humeur du monde.
J'affectai de le paraître aussi. Il riait intérieurement de ma
simplicité, et moi de la sienne. Pendant tout l'après-midi, nous fûmes
l'un pour l'autre une scène fort agréable. Je lui ménageai encore, avant
son départ, un moment d'entretien particulier avec Manon, de sorte qu'il
eut lieu de s'applaudir de ma complaisance autant que de la bonne chère.

Aussitôt qu'il fut monté en carrosse avec M. de T..., Manon accourut à
moi, les bras ouverts, et m'embrassa en éclatant de rire. Elle me répéta
ses discours et ses propositions, sans y changer un mot. Ils se
réduisaient à ceci: il l'adorait. Il voulait partager avec elle quarante
mille livres de rente dont il jouissait déjà, sans compter ce qu'il
attendait après la mort de son père. Elle allait être maîtresse de son
coeur et de sa fortune, et, pour gage de ses bienfaits, il était prêt à
lui donner un carrosse, un hôtel meublé, une femme de chambre, trois
laquais et un cuisinier. Voilà un fils, dis-je à Manon, bien autrement
généreux que son père. Parlons de bonne foi, ajoutai-je; cette offre ne
vous tente-t-elle point? Moi? répondit-elle, en ajustant à sa pensée
deux vers de Racine:

          _Moi! vous me soupçonnez de cette perfidie?_
          _Moi! je pourrais souffrir un visage odieux,_
          _Qui rappelle toujours l'Hôpital à mes yeux?_

          Non, repris-je, en continuant la parodie:

          _J'aurais peine à penser que l'Hôpital, Madame,_
          _Fût un trait dont l'Amour l'eût gravé dans votre âme._

Mais c'en est un bien séduisant qu'un hôtel meublé avec un carrosse et
trois laquais; et l'amour en a peu d'aussi forts. Elle me protesta que
son coeur était à moi pour toujours, et qu'il ne recevrait jamais
d'autres traits que les miens. Les promesses qu'il m'a faites, me
dit-elle, sont un aiguillon de vengeance, plutôt qu'un trait d'amour. Je
lui demandai si elle était dans le dessein d'accepter l'hôtel et le
carrosse. Elle me répondit qu'elle n'en voulait qu'à son argent. La
difficulté était d'obtenir l'un sans l'autre. Nous résolûmes d'attendre
l'entière explication du projet de G... M..., dans une lettre qu'il
avait promis de lui écrire. Elle la reçut en effet le lendemain, par un
laquais sans livrée, qui se procura fort adroitement l'occasion de lui
parler sans témoins. Elle lui dit d'attendre sa réponse, et elle vint
m'apporter aussitôt sa lettre. Nous l'ouvrîmes ensemble. Outre les lieux
communs de tendresse, elle contenait le détail des promesses de mon
rival. Il ne bornait point sa dépense. Il s'engageait à lui compter dix
mille francs, en prenant possession de l'hôtel, et à réparer tellement
les diminutions de cette somme, qu'elle l'eût toujours devant elle en
argent comptant. Le jour de l'inauguration n'était pas reculé trop loin:
il ne lui en demandait que deux pour les préparatifs, et il lui marquait
le nom de la rue et de l'hôtel, où il lui promettait de l'attendre
l'après-midi du second jour si elle pouvait se dérober de mes mains.
C'était l'unique point sur lequel il la conjurait de le tirer
d'inquiétude; il paraissait sûr de tout le reste, mais il ajoutait que,
si elle prévoyait de la difficulté à m'échapper, il trouverait le moyen
de rendre sa fuite aisée.

G... M... était plus fin que son père; il voulait tenir sa proie avant
que de compter ses espèces. Nous délibérâmes sur la conduite que Manon
avait à tenir Je fis encore des efforts pour lui ôter cette entreprise
de la tête et je lui en représentai tous les dangers. Rien ne fut
capable d'ébranler sa résolution.

Elle fit une courte réponse à G... M..., pour l'assurer qu'elle ne
trouverait pas de difficulté à se rendre à Paris le jour marqué, et
qu'il pouvait l'attendre avec certitude. Nous réglâmes ensuite que je
partirais sur-le-champ pour aller louer un nouveau logement dans quelque
village, de l'autre côté de Paris, et que je transporterais avec moi
notre petit équipage; que le lendemain après-midi, qui était le temps de
son assignation, elle se rendrait de bonne heure à Paris; qu'après avoir
reçu les présents de G... M..., elle le prierait instamment de la
conduire à la Comédie; qu'elle prendrait avec elle tout ce qu'elle
pourrait porter de la somme, et qu'elle chargerait du reste mon valet,
qu'elle voulait mener avec elle. C'était toujours le même qui l'avait
délivrée de l'Hôpital, et qui nous était infiniment attaché. Je devais
me trouver avec un fiacre, à l'entrée de la rue Saint-André-des-Arcs, et
l'y laisser vers les sept heures, pour m'avancer dans l'obscurité à la
porte de la Comédie. Manon me promettait d'inventer des prétextes pour
sortir un instant de sa loge, et de l'employer à descendre pour me
rejoindre. L'exécution du reste était facile. Nous aurions regagné mon
fiacre en un moment, et nous serions sortis de Paris par le faubourg
Saint-Antoine, qui était le chemin de notre nouvelle demeure.

Ce dessein, tout extravagant qu'il était, nous parut assez bien arrangé.
Mais il y avait, dans le fond, une folle imprudence à s'imaginer que,
quand il eût réussi le plus heureusement du monde, nous eussions jamais
pu nous mettre à couvert des suites. Cependant, nous nous exposâmes avec
la plus téméraire confiance. Manon partit avec Marcel: c'est ainsi que
se nommait notre valet. Je la vis partir avec douleur. Je lui dis en
l'embrassant: Manon, ne me trompez point; me serez-vous fidèle? Elle se
plaignit tendrement de ma défiance, et elle me renouvela tous ses
serments.

Son compte était d'arriver à Paris sur les trois heures. Je partis après
elle. J'allais me morfondre, le reste de l'après-midi, dans le café de
Féré, au pont Saint-Michel; j'y demeurai jusqu'à la nuit. J'en sortis
alors pour prendre un fiacre, que je postai, suivant notre projet, à
l'entrée de la rue Saint-André-des-Arcs; ensuite je gagnai à pied la
porte de la Comédie. Je fus surpris de n'y pas trouver Marcel, qui
devait être à m'attendre. Je pris patience pendant une heure, confondu
dans une foule de laquais, et l'oeil ouvert sur tous les passants.
Enfin, sept heures étant sonnées, sans que j'eusse rien aperçu qui eût
rapport à nos desseins, je pris un billet de parterre pour aller voir si
je découvrirais Manon et G... M... dans les loges. Ils n'y étaient ni
l'un ni l'autre. Je retournai à la porte, où je passai encore un quart
d'heure, transporté d'impatience et d'inquiétude. N'ayant rien vu
paraître, je rejoignis mon fiacre, sans pouvoir m'arrêter à la moindre
résolution. Le cocher, m'ayant aperçu, vint quelques pas au-devant de
moi pour me dire, d'un air mystérieux, qu'une jolie demoiselle
m'attendait depuis une heure dans le carrosse; qu'elle m'avait demandé,
à des signes qu'il avait bien reconnus, et qu'ayant appris que je devais
revenir elle avait dit qu'elle ne s'impatienterait point à m'attendre.
Je me figurai aussitôt que c'était Manon. J'approchai; mais je vis un
joli petit visage, qui n'était pas le sien. C'était une étrangère, qui
me demanda d'abord si elle n'avait pas l'honneur de parler à M. le
chevalier des Grieux. Je lui dis que c'était mon nom. J'ai une lettre à
vous rendre, reprit-elle, qui vous instruira du sujet qui m'amène, et
par quel rapport j'ai l'avantage de connaître votre nom. Je la priai de
me donner le temps de la lire dans un cabaret voisin. Elle voulut me
suivre, et elle me conseilla de demander une chambre à part. De qui
vient cette lettre? lui dis-je en montant: elle me remit à la lecture.

Je reconnus la main de Manon. Voici à peu près ce qu'elle me marquait:
G... M... l'avait reçue avec une politesse et une magnificence au-delà
de toutes ses idées. Il l'avait comblée de présents; il lui faisait
envisager un sort de reine. Elle m'assurait néanmoins qu'elle ne
m'oubliait pas dans cette nouvelle splendeur; mais que, n'ayant pu faire
consentir G... M... à la mener ce soir à la Comédie, elle remettait à un
autre jour le plaisir de me voir; et que, pour me consoler un peu de la
peine qu'elle prévoyait que cette nouvelle pouvait me causer, elle avait
trouvé le moyen de me procurer une des plus jolies filles de Paris, qui
serait la porteuse de son billet. Signé, votre fidèle amante, MANON
LESCAUT.

Il y avait quelque chose de si cruel et de si insultant pour moi dans
cette lettre, que demeurant suspendu quelque temps entre la colère et la
douleur j'entrepris de faire un effort pour oublier éternellement mon
ingrate et parjure maîtresse. Je jetai les yeux sur la fille qui était
devant moi: elle était extrêmement jolie, et j'aurais souhaité qu'elle
l'eût été assez pour me rendre parjure et infidèle à mon tour. Mais je
n'y trouvai point ces yeux fins et languissants, ce port divin, ce teint
de la composition de l'Amour, enfin ce fonds inépuisable de charmes que
la nature avait prodigués à la perfide Manon. Non, non, lui dis-je en
cessant de la regarder, l'ingrate qui vous envoie savait fort bien
qu'elle vous faisait faire une démarche inutile. Retournez à elle, et
dites-lui de ma part qu'elle jouisse de son crime, et qu'elle en
jouisse, s'il se peut, sans remords. Je l'abandonne sans retour et je
renonce en même temps à toutes les femmes, qui ne sauraient être aussi
aimables qu'elle, et qui sont, sans doute, aussi lâches et d'aussi
mauvaise foi. Je fus alors sur le point de descendre et de me retirer
sans prétendre davantage à Manon, et la jalousie mortelle qui me
déchirait le coeur se déguisant en une morne et sombre tranquillité, je
me crus d'autant plus proche de ma guérison que je ne sentais nul de ces
mouvements violents dont j'avais été agité dans les mêmes occasions.
Hélas! j'étais la dupe de l'amour autant que je croyais l'être de G...
M... et de Manon.

Cette fille qui m'avait apporté la lettre, me voyant prêt à descendre
l'escalier me demanda ce que je voulais donc qu'elle rapportât à M. de
G... M... et à la dame qui était avec lui. Je rentrai dans la chambre à
cette question, et par un changement incroyable à ceux qui n'ont jamais
senti de passions violentes, je me trouvai, tout d'un coup, de la
tranquillité où je croyais être, dans un transport terrible de fureur.
Va, lui dis-je, rapporte au traître G... M... et à sa perfide maîtresse
le désespoir où ta maudite lettre m'a jeté, mais apprends-leur qu'ils
n'en riront pas longtemps, et que je les poignarderai tous deux de ma
propre main. Je me jetai sur une chaise. Mon chapeau tomba d'un côté, et
ma canne de l'autre. Deux ruisseaux de larmes amères commencèrent à
couler de mes yeux. L'accès de rage que je venais de sentir se changea
dans une profonde douleur; je ne fis plus que pleurer en poussant des
gémissements et des soupirs. Approche, mon enfant, approche, m'écriai-je
en parlant à la jeune fille; approche, puisque c'est toi qu'on envoie
pour me consoler. Dis-moi si tu sais des consolations contre la rage et
le désespoir, contre l'envie de se donner la mort à soi-même, après
avoir tué deux perfides qui ne méritent pas de vivre. Oui, approche,
continuai-je, en voyant qu'elle faisait vers moi quelques pas timides et
incertains. Viens essuyer mes larmes, viens rendre la paix à mon coeur,
viens me dire que tu m'aimes, afin que je m'accoutume à l'être d'une
autre que de mon infidèle. Tu es jolie, je pourrais peut-être t'aimer à
mon tour. Cette pauvre enfant, qui n'avait pas seize ou dix-sept ans, et
qui paraissait avoir plus de pudeur que ses pareilles, était
extraordinairement surprise d'une si étrange scène. Elle s'approcha
néanmoins pour me faire quelques caresses, mais je l'écartai aussitôt,
en la repoussant de mes mains. Que veux-tu de moi? lui dis-je. Ah! tu es
une femme, tu es d'un sexe que je déteste et que je ne puis plus
souffrir. La douceur de ton visage me menace encore de quelque
trahison. Va-t'en et laisse-moi seul ici. Elle me fit une révérence,
sans oser rien dire, et elle se tourna pour sortir. Je lui criai de
s'arrêter Mais apprends-moi du moins, repris-je, pourquoi, comment, à
quel dessein tu as été envoyée ici. Comment as-tu découvert mon nom et
le lieu où tu pouvais me trouver?

Elle me dit qu'elle connaissait de longue main M. de G... M...; qu'il
l'avait envoyé chercher à cinq heures, et qu'ayant suivi le laquais qui
l'avait avertie, elle était allée dans une grande maison, où elle
l'avait trouvé qui jouait au piquet avec une jolie dame, et qu'ils
l'avaient chargée tous deux de me rendre la lettre qu'elle m'avait
apportée, après lui avoir appris qu'elle me trouverait dans un carrosse
au bout de la rue Saint-André. Je lui demandai s'ils ne lui avaient rien
dit de plus. Elle me répondit, en rougissant, qu'ils lui avaient fait
espérer que je la prendrais pour me tenir compagnie. On t'a trompée, lui
dis-je; ma pauvre fille, on t'a trompée. Tu es une femme, il te faut un
homme; mais il t'en faut un qui soit riche et heureux, et ce n'est pas
ici que tu le peux trouver Retourne, retourne à M. de G... M... Il a
tout ce qu'il faut pour être aimé des belles; il a des hôtels meublés et
des équipages à donner. Pour moi, qui n'ai que de l'amour et de la
constance à offrir les femmes méprisent ma misère et font leur jouet de
ma simplicité.

J'ajoutai mille choses, ou tristes ou violentes, suivant que les
passions qui m'agitaient tour à tour cédaient ou emportaient le dessus.
Cependant, à force de me tourmenter mes transports diminuèrent assez
pour faire place à quelques réflexions. Je comparai cette dernière
infortune à celles que j'avais déjà essuyées dans le même genre, et je
ne trouvai pas qu'il y eût plus à désespérer que dans les premières. Je
connaissais Manon; pourquoi m'affliger tant d'un malheur que j'avais dû
prévoir? Pourquoi ne pas m'employer plutôt à chercher du remède? Il
était encore temps. Je devais du moins n'y pas épargner mes soins, si je
ne voulais avoir à me reprocher d'avoir contribué, par ma négligence, à
mes propres peines. Je me mis là-dessus à considérer tous les moyens qui
pouvaient m'ouvrir un chemin à l'espérance.

Entreprendre de l'arracher avec violence des mains de G... M..., c'était
un parti désespéré, qui n'était propre qu'à me perdre et qui n'avait pas
la moindre apparence de succès. Mais il me semblait que si j'eusse pu me
procurer le moindre entretien avec elle, j'aurais gagné infailliblement
quelque chose sur son coeur. J'en connaissais si bien tous les endroits
sensibles! J'étais si sûr d'être aimé d'elle! Cette bizarrerie même de
m'avoir envoyé une jolie fille pour me consoler, j'aurais parié qu'elle
venait de son invention, et que c'était un effet de sa compassion pour
mes peines. Je résolus d'employer toute mon industrie pour la voir Parmi
quantité de voies que j'examinai l'une après l'autre, je m'arrêtai à
celle-ci. M. de T... avait commencé à me rendre service avec trop
d'affection pour me laisser le moindre doute de sa sincérité et de son
zèle. Je me proposai d'aller chez lui sur-le-champ, et de l'engager à
faire appeler G... M..., sous le prétexte d'une affaire importante. Il
ne me fallait qu'une demi-heure pour parler à Manon. Mon dessein était
de me faire introduire dans sa chambre même, et je crus que cela me
serait aisé dans l'absence de G... M... Cette résolution m'ayant rendu
plus tranquille, je payai libéralement la jeune fille, qui était encore
avec moi, et pour lui ôter l'envie de retourner chez ceux qui me
l'avaient envoyée, je pris son adresse, en lui faisant espérer que
j'irais passer la nuit avec elle. Je montai dans mon fiacre, et je me
fis conduire à grand train chez M. de T... Je fus assez heureux pour l'y
trouver J'avais eu, là-dessus, de l'inquiétude en chemin. Un mot le mit
au fait de mes peines et du service que je venais lui demander. Il fut
si étonné d'apprendre que G... M... avait pu séduire Manon, qu'ignorant
que j'avais eu part moi-même à mon malheur il m'offrit généreusement de
rassembler tous ses amis, pour employer leurs bras et leurs épées à la
délivrance de ma maîtresse. Je lui fis comprendre que cet éclat pouvait
être pernicieux à Manon et à moi. Réservons notre sang, lui dis-je, pour
l'extrémité. Je médite une voie plus douce et dont je n'espère pas moins
de succès. Il s'engagea, sans exception, à faire tout ce que je
demanderais de lui; et lui ayant répété qu'il ne s'agissait que de faire
avertir G... M... qu'il avait à lui parler et de le tenir dehors une
heure ou deux, il partit aussitôt avec moi pour me satisfaire.

Nous cherchâmes de quel expédient il pourrait se servir pour l'arrêter
si longtemps. Je lui conseillai de lui écrire d'abord un billet simple,
daté d'un cabaret, par lequel il le prierait de s'y rendre aussitôt,
pour une affaire si importante qu'elle ne pouvait souffrir de délai.
J'observerai, ajoutai-je, le moment de sa sortie, et je m'introduirai
sans peine dans la maison, n'y étant connu que de Manon et de Marcel,
qui est mon valet. Pour vous, qui serez pendant ce temps-là avec G...
M..., vous pourrez lui dire que cette affaire importante, pour laquelle
vous souhaitez de lui parler est un besoin d'argent, que vous venez de
perdre le vôtre au jeu, et que vous avez joué beaucoup plus sur votre
parole, avec le même malheur. Il lui faudra du temps pour vous mener à
son coffre-fort, et j'en aurai suffisamment pour exécuter mon dessein.

M. de T... suivit cet arrangement de point en point. Je le laissai dans
un cabaret, où il écrivit promptement sa lettre.

J'allai me placer à quelques pas de la maison de Manon. Je vis arriver
le porteur du message, et G... M... sortir à pied, un moment après,
suivi d'un laquais. Lui ayant laissé le temps de s'éloigner de la rue,
je m'avançai à la porte de mon infidèle, et malgré toute ma colère, je
frappai avec le respect qu'on a pour un temple. Heureusement, ce fut
Marcel qui vint m'ouvrir. Je lui fis signe de se taire. Quoique je
n'eusse rien à craindre des autres domestiques, je lui demandais tout
bas s'il pouvait me conduire dans la chambre où était Manon, sans que je
fusse aperçu. Il me dit que cela était aisé en montant doucement par le
grand escalier. Allons donc promptement, lui dis-je, et tâche
d'empêcher, pendant que j'y serai, qu'il n'y monte personne. Je pénétrai
sans obstacle jusqu'à l'appartement.

Manon était occupée à lire. Ce fut là que j'eus lieu d'admirer le
caractère de cette étrange fille. Loin d'être effrayée et de paraître
timide en m'apercevant, elle ne donna que ces marques légères de
surprise dont on n'est pas le maître à la vue d'une personne qu'on croit
éloignée. Ah! c'est vous, mon amour, me dit-elle en venant m'embrasser
avec sa tendresse ordinaire. Bon Dieu! que vous êtes hardi! Qui vous
aurait attendu aujourd'hui dans ce lieu? Je me dégageai de ses bras, et
loin de répondre à ses caresses, je la repoussai avec dédain, et je fis
deux ou trois pas en arrière pour m'éloigner d'elle. Ce mouvement ne
laissa pas de la déconcerter. Elle demeura dans la situation où elle
était et elle jeta les yeux sur moi en changeant de couleur. J'étais,
dans le fond, si charmé de la revoir, qu'avec tant de justes sujets de
colère, j'avais à peine la force d'ouvrir la bouche pour la quereller.
Cependant mon coeur saignait du cruel outrage qu'elle m'avait fait. Je
le rappelais vivement à ma mémoire, pour exciter mon dépit, et je
tâchais de faire briller dans mes yeux un autre feu que celui de
l'amour. Comme je demeurai quelque temps en silence, et qu'elle remarqua
mon agitation, je la vis trembler apparemment par un effet de sa
crainte.

Je ne pus soutenir ce spectacle. Ah! Manon, lui dis-je d'un ton tendre,
infidèle et parjure Manon! par où commencerai-je à me plaindre? Je vous
vois pâle et tremblante, et je suis encore si sensible à vos moindres
peines, que je crains de vous affliger trop par mes reproches. Mais,
Manon, je vous le dis, j'ai le coeur percé de la douleur de votre
trahison. Ce sont là des coups qu'on ne porte point à un amant, quand on
n'a pas résolu sa mort. Voici la troisième fois, Manon, je les ai bien
comptées; il est impossible que cela s'oublie. C'est à vous de
considérer, à l'heure même, quel parti vous voulez prendre, car mon
triste coeur n'est plus à l'épreuve d'un si cruel traitement. Je sens
qu'il succombe et qu'il est prêt à se fendre de douleur. Je n'en puis
plus, ajoutai-je en m'asseyant sur une chaise; j'ai à peine la force de
parler et de me soutenir.

Elle ne me répondit point, mais, lorsque je fus assis, elle se laissa
tomber à genoux et elle appuya sa tête sur les miens, en cachant son
visage de mes mains. Je sentis en un instant qu'elle les mouillait de
ses larmes. Dieux! de quels mouvements n'étais-je point agité! Ah!
Manon, Manon, repris-je avec un soupir il est bien tard de me donner des
larmes, lorsque vous avez causé ma mort. Vous affectez une tristesse que
vous ne sauriez sentir. Le plus grand de vos maux est sans doute ma
présence, qui a toujours été importune à vos plaisirs. Ouvrez les yeux,
voyez qui je suis; on ne verse pas des pleurs si tendres pour un
malheureux qu'on a trahi, et qu'on abandonne cruellement. Elle baisait
mes mains sans changer de posture. Inconstante Manon, repris-je encore,
fille ingrate et sans foi, où sont vos promesses et vos serments? Amante
mille fois volage et cruelle, qu'as-tu fait de cet amour que tu me
jurais encore aujourd'hui? Juste Ciel, ajoutai-je, est-ce ainsi qu'une
infidèle se rit de vous, après vous avoir attesté si saintement? C'est
donc le panure qui est récompensé! Le désespoir et l'abandon sont pour
la constance et la fidélité.

Ces paroles furent accompagnées d'une réflexion si amère, que j'en
laissai échapper malgré moi quelques larmes. Manon s'en aperçut au
changement de ma voix. Elle rompit enfin le silence. Il faut bien que je
sois coupable, me dit-elle tristement, puisque j'ai pu vous causer tant
de douleur et d'émotion; mais que le Ciel me punisse si j'ai cru l'être,
ou si j'ai eu la pensée de le devenir! Ce discours me parut si dépourvu
de sens et de bonne foi, que je ne pus me défendre d'un vif mouvement de
colère. Horrible dissimulation! m'écriai-je. Je vois mieux que jamais
que tu n'es qu'une coquine et une perfide. C'est à présent que je
connais ton misérable caractère. Adieu, lâche créature, continuai-je en
me levant; j'aime mieux mourir mille fois que d'avoir désormais le
moindre commerce avec toi. Que le Ciel me punisse moi-même si je
t'honore jamais du moindre regard! Demeure avec ton nouvel amant,
aime-le, déteste-moi, renonce à l'honneur au bon sens; je m'en ris, tout
m'est égal.

Elle fut si épouvantée de ce transport, que, demeurant à genoux près de
la chaise d'où je m'étais levé, elle me regardait en tremblant et sans
oser respirer. Je fis encore quelques pas vers la porte, en tournant la
tête, et tenant les yeux fixés sur elle. Mais il aurait fallu que
j'eusse perdu tous sentiments d'humanité pour m'endurcir contre tant de
charmes. J'étais si éloigné d'avoir cette force barbare que, passant
tout d'un coup à l'extrémité opposée, je retournai vers elle, ou plutôt,
je m'y précipitai sans réflexion. Je la pris entre mes bras, je lui
donnai mille tendres baisers. Je lui demandai pardon de mon emportement.
Je confessai que j'étais un brutal, et que je ne méritais pas le bonheur
d'être aimé d'une fille comme elle. Je la fis asseoir et, m'étant mis à
genoux à mon tour, je la conjurai de m'écouter en cet état. Là, tout ce
qu'un amant soumis et passionné peut imaginer de plus respectueux et de
plus tendre, je le renfermai en peu de mots dans mes excuses. Je lui
demandai en grâce de prononcer qu'elle me pardonnait. Elle laissa tomber
ses bras sur mon cou, en disant que c'était elle-même qui avait besoin
de ma bonté pour me faire oublier les chagrins qu'elle me causait, et
qu'elle commençait à craindre avec raison que je goûtasse point ce
qu'elle avait à me dire pour se justifier. Moi! interrompis-je aussitôt,
ah! je ne vous demande point de justification. J'approuve tout ce que
vous avez fait. Ce n'est point à moi d'exiger des raisons de votre
conduite; trop content, trop heureux, si ma chère Manon ne m'ôte point
la tendresse de son coeur! Mais, continuai-je, en réfléchissant sur
l'état de mon sort, toute-puissante Manon! vous qui faites à votre gré
mes joies et mes douleurs, après vous avoir satisfaite par mes
humiliations et par les marques de mon repentir ne me sera-t-il point
permis de vous parler de ma tristesse et de mes peines? Apprendrai-je de
vous ce qu'il faut que je devienne aujourd'hui, et si c'est sans retour
que vous allez signer ma mort, en passant la nuit avec mon rival?

Elle fut quelque temps à méditer sa réponse: Mon Chevalier, me dit-elle,
en reprenant un air tranquille, si vous vous étiez d'abord expliqué si
nettement, vous vous seriez épargné bien du trouble et à moi une scène
bien affligeante. Puisque votre peine ne vient que de votre jalousie, je
l'aurais guérie en m'offrant à vous suivre sur-le-champ au bout du
monde. Mais je me suis figuré que c'était la lettre que je vous ai
écrite sous les yeux de M. de G... M... et la fille que nous vous avons
envoyée qui causaient votre chagrin. J'ai cru que vous auriez pu
regarder ma lettre comme une raillerie et cette fille, en vous imaginant
qu'elle était allée vous trouver de ma part, comme âne déclaration que
je renonçais à vous pour m'attacher à G... M... C'est cette pensée qui
m'a jetée tout d'un coup dans la consternation, car, quelque innocente
que je fusse, je trouvais, en y pensant, que les apparences ne m'étaient
pas favorables. Cependant, continua-t-elle, je veux que vous soyez mon
juge, après que je vous aurai expliqué la vérité du fait.

Elle m'apprit alors tout ce qui lui était arrivé depuis qu'elle avait
trouvé G... M..., qui l'attendait dans le lieu où nous étions. Il
l'avait reçue effectivement comme la première princesse du monde. Il lui
avait montré tous les appartements, qui étaient d'un goût et d'une
propreté admirables. Il lui avait compté dix mille livres dans son
cabinet, et il y avait ajouté quelques bijoux, parmi lesquels étaient le
collier et les bracelets de perles qu'elle avait déjà eus de son père.
Il l'avait menée de là dans un salon qu'elle n'avait pas encore vu, où
elle avait trouvé une collation exquise. Il l'avait fait servir par les
nouveaux domestiques qu'il avait pris pour elle, en leur ordonnant de la
regarder désormais comme leur maîtresse. Enfin, il lui avait fait voir
le carrosse, les chevaux et tout le reste de ses présents; après quoi,
il lui avait proposé une partie de jeu, pour attendre le souper Je vous
avoue, continua-t-elle, que j'ai été frappée de cette magnificence. J'ai
fait réflexion que ce serait dommage de nous priver tout d'un coup de
tant de biens, en me contentant d'emporter les dix mille francs et les
bijoux, que c'était une fortune toute faite pour vous et pour moi, et
que nous pourrions vivre agréablement aux dépens de G... M... Au lieu de
lui proposer la Comédie, je me suis mis dans la tête de le sonder sur
votre sujet, pour pressentir quelles facilités nous aurions à nous voir
en supposant l'exécution de mon système. Je l'ai trouvé d'un caractère
fort traitable. Il m'a demandé ce que je pensais de vous, et si je
n'avais pas eu quelque regret à vous quitter. Je lui ai dit que vous
étiez si aimable et que vous en aviez toujours usé si honnêtement avec
moi, qu'il n'était pas naturel que je pusse vous haïr. Il a confessé que
vous aviez du mérite, et qu'il s'était senti porté à désirer votre
amitié. Il a voulu savoir de quelle manière je croyais que vous
prendriez mon départ, surtout lorsque vous viendriez à savoir que
j'étais entre ses mains. Je lui ai répondu que la date de notre amour
était déjà si ancienne qu'il avait eu le temps de se refroidir un peu,
que vous n'étiez pas d'ailleurs fort à votre aise, et que vous ne
regarderiez peut-être pas ma perte comme un grand malheur parce qu'elle
vous déchargerait d'un fardeau qui vous pesait sur les bras. J'ai ajouté
qu'étant tout à fait convaincue que vous agiriez pacifiquement, je
n'avais pas fait difficulté de vous dire que je venais à Paris pour
quelques affaires, que vous y aviez consenti et qu'y étant venu
vous-même, vous n'aviez pas paru extrêmement inquiet, lorsque je vous
avais quitté. Si je croyais, m'a-t-il dit, qu'il fût d'humeur à bien
vivre avec moi, je serais le premier à lui offrir mes services et mes
civilités. Je l'ai assuré que, du caractère dont je vous connaissais, je
ne doutais point que vous n'y répondissiez honnêtement, surtout, lui
ai-je dit, s'il pouvait vous servir dans vos affaires, qui étaient fort
dérangées depuis que vous étiez mal avec votre famille. Il m'a
interrompue, pour me protester qu'il vous rendrait tous les services qui
dépendraient de lui, et que, si vous vouliez même vous embarquer dans un
autre amour il vous procurerait une jolie maîtresse, qu'il avait quittée
pour s'attacher à moi. J'ai applaudi à son idée, ajouta-t-elle, pour
prévenir plus parfaitement tous ses soupçons, et me confirmant de plus
en plus dans mon projet, je ne souhaitais que de pouvoir trouver le
moyen de vous en informer de peur que vous ne fussiez trop alarmé
lorsque vous me verriez manquer à notre assignation. C'est dans cette
vue que je lui ai proposé de vous envoyer cette nouvelle maîtresse dès
le soir même, afin d'avoir une occasion de vous écrire; j'étais obligée
d'avoir recours à cette adresse, parce que je ne pouvais espérer qu'il
me laissât libre un moment. Il a ri de ma proposition. Il a appelé son
laquais, et lui ayant demandé s'il pourrait retrouver sur-le-champ son
ancienne maîtresse, il l'a envoyé de côté et d'autre pour la chercher.
Il s'imaginait que c'était à Chaillot qu'il fallait qu'elle allât vous
trouver mais je lui ai appris qu'en vous quittant je vous avais promis
de vous rejoindre à la Comédie, ou que, si quelque raison m'empêchait
d'y aller vous vous étiez engagé à m'attendre dans un carrosse au bout
de la rue Saint-André; qu'il valait mieux, par conséquent, vous envoyer
là votre nouvelle amante, ne fût-ce que pour vous empêcher de vous y
morfondre pendant toute la nuit. Je lui ai dit encore qu'il était à
propos de vous écrire un mot pour vous avertir de cet échange, que vous
auriez peine à comprendre sans cela. Il y a consenti, mais j'ai été
obligée d'écrire en sa présence, et je me suis bien gardée de
m'expliquer trop ouvertement dans ma lettre. Voilà, ajouta Manon, de
quelle manière les choses se sont passées. Je ne vous déguise rien, ni
de ma conduite, ni de mes desseins. La jeune fille est venue, je l'ai
trouvée jolie, et comme je ne doutais point que mon absence ne vous
causât de la peine, c'était sincèrement que je souhaitais qu'elle pût
servir à vous désennuyer quelques moments, car la fidélité que je
souhaite de vous est celle du coeur. J'aurais été ravie de pouvoir vous
envoyer Marcel, mais je n'ai pu me procurer un moment pour l'instruire
de ce que j'avais à vous faire savoir. Elle conclut enfin son récit, en
m'apprenant l'embarras où G... M... s'était trouvé en recevant le billet
de M. de T... Il a balancé, me dit-elle, s'il devait me quitter et il
m'a assuré que son retour ne tarderait point. C'est ce qui fait que je
ne vous vois point ici sans inquiétude, et que j'ai marqué de la
surprise à votre arrivée.

J'écoutai ce discours avec beaucoup de patience. J'y trouvais assurément
quantité de traits cruels et mortifiants pour moi, car le dessein de son
infidélité était si clair qu'elle n'avait pas même eu le soin de me le
déguiser. Elle ne pouvait espérer que G... M... la laissât, toute la
nuit, comme une vestale. C'était donc avec lui qu'elle comptait de la
passer. Quel aveu pour un amant! Cependant, je considérai que j'étais
cause en partie de sa faute, par la connaissance que je lui avais donnée
d'abord des sentiments que G... M... avait pour elle, et par la
complaisance que j'avais eue d'entrer aveuglément dans le plan téméraire
de son aventure. D'ailleurs, par un tour naturel de génie qui m'est
particulier je fus touché de l'ingénuité de son récit, et de cette
manière bonne et ouverte avec laquelle elle me racontait jusqu'aux
circonstances dont j'étais le plus offensé. Elle pèche sans malice,
disais-je en moi-même; elle est légère et imprudente, mais elle est
droite et sincère. Ajoutez que l'amour suffisait seul pour me fermer les
yeux sur toutes ses fautes. J'étais trop satisfait de l'espérance de
l'enlever le soir même à mon rival. Je lui dis néanmoins: Et la nuit,
avec qui l'auriez-vous passée? Cette question, que je lui fis
tristement, l'embarrassa. Elle ne me répondit que par des mais et des si
interrompus. J'eus pitié de sa peine, et rompant ce discours, je lui
déclarai naturellement que j'attendais d'elle qu'elle me suivît à
l'heure même. Je le veux bien, me dit-elle; mais vous n'approuvez donc
pas mon projet? Ah! n'est-ce pas assez, repartis-je, que j'approuve tout
ce que vous avez fait jusqu'à présent? Quoi! nous n'emporterons pas même
les dix mille francs? répliqua-t-elle. Il me les a donnés. Ils sont à
moi. Je lui conseillai d'abandonner tout, et de ne penser qu'à nous
éloigner promptement, car quoiqu'il y eût à peine une demi-heure que
j'étais avec elle, je craignais le retour de G... M... Cependant, elle
me fit de si pressantes instances pour me faire consentir à ne pas
sortir les mains vides, que je crus lui devoir accorder quelque chose
après avoir tant obtenu d'elle.

Dans le temps que nous nous préparions au départ, j'entendis frapper à
la porte de la rue. Je ne doutai nullement que ce ne fût G... M..., et
dans le trouble où cette pensée me jeta, je dis à Manon que c'était un
homme mort s'il paraissait. Effectivement, je n'étais pas assez revenu
de mes transports pour me modérer à sa vue. Marcel finit ma peine en
m'apportant un billet qu'il avait reçu pour moi à la porte. Il était de
M. de T... Il me marquait que, G... M... étant allé lui chercher de
l'argent à sa maison, il profitait de son absence pour me communiquer
une pensée fort plaisante: qu'il lui semblait que je ne pouvais me
venger plus agréablement de mon rival qu'en mangeant son souper et en
couchant, cette nuit même, dans le lit qu'il espérait d'occuper avec ma
maîtresse; que cela lui paraissait assez facile, si je pouvais m'assurer
de trois ou quatre hommes qui eussent assez de résolution pour l'arrêter
dans la rue, et de fidélité pour le garder à vue jusqu'au lendemain;
que, pour lui, il promettait de l'amuser encore une heure pour le moins,
par des raisons qu'il tenait prêtes pour son retour. Je montrai ce
billet à Manon, et je lui appris de quelle ruse je m'étais servi pour
m'introduire librement chez elle. Mon invention et celle de M. de T...
lui parurent admirables. Nous en rîmes à notre aise pendant quelques
moments. Mais, lorsque je lui parlai de la dernière comme d'un badinage,
je fus surpris qu'elle insistât sérieusement à me la proposer comme une
chose dont l'idée la ravissait. En vain lui demandai-je où elle voulait
que je trouvasse, tout d'un coup, des gens propres à arrêter G... M...
et à le garder fidèlement. Elle me dit qu'il fallait du moins tenter
puisque M. de T... nous garantissait encore une heure, et pour réponse à
mes autres objections, elle me dit que je faisais le tyran et que je
n'avais pas de complaisance pour elle. Elle ne trouvait rien de si joli
que ce projet. Vous aurez son couvert à souper me répétait-elle, vous
coucherez dans ses draps, et, demain, de grand matin, vous enlèverez sa
maîtresse et son argent. Vous serez bien vengé du père et du fils.

Je cédai à ses instances, malgré les mouvements secrets de mon coeur qui
semblaient me présager une catastrophe malheureuse. Je sortis, dans le
dessein de prier deux ou trois gardes du corps, avec lesquels Lescaut
m'avait mis en liaison, de se charger du soin d'arrêter G... M... Je
n'en trouvai qu'un au logis, mais c'était un homme entreprenant, qui
n'eut pas plus tôt su de quoi il était question qu'il m'assura du
succès. Il me demanda seulement dix pistoles, pour récompenser trois
soldats aux gardes, qu'il prit la résolution d'employer en se mettant à
leur tête. Je le priai de ne pas perdre de temps. Il les assembla en
moins d'un quart d'heure. Je l'attendais à sa maison, et lorsqu'il fut
de retour avec ses associés, je le conduisis moi-même au coin d'une rue
par laquelle G... M... devait nécessairement rentrer dans celle de
Manon. Je lui recommandai de ne le pas maltraiter mais de le garder si
étroitement jusqu'à sept heures du matin, que je pusse être assuré qu'il
ne lui échapperait pas. Il me dit que son dessein était de le conduire à
sa chambre et de l'obliger à se déshabiller ou même à se coucher dans
son lit, tandis que lui et ses trois braves passeraient la nuit à boire
et à jouer. Je demeurai avec eux jusqu'au moment où je vis paraître G...
M..., et je me retirai alors quelques pas au-dessous, dans un endroit
obscur pour être témoin d'une scène si extraordinaire. Le garde du corps
l'aborda, le pistolet au poing, et lui expliqua civilement qu'il n'en
voulait ni à sa vie ni à son argent, mais que, s'il faisait la moindre
difficulté de le suivre, ou s'il jetait le moindre cri, il allait lui
brûler la cervelle. G... M..., le voyant soutenu par trois soldats, et
craignant sans doute la bourre du pistolet, ne fit pas de résistance. Je
le vis emmener comme un mouton. Je retournai aussitôt chez Manon, et
pour ôter tout soupçon aux domestiques, je lui dis, en entrant, qu'il ne
fallait pas attendre M. de G... M... pour souper qu'il lui était survenu
des affaires qui le retenaient malgré lui, et qu'il m'avait prié de
venir lui en faire ses excuses et souper avec elle, ce que je regardais
comme une grande faveur auprès d'une si belle dame. Elle seconda fort
adroitement mon dessein. Nous nous mîmes à table. Nous y prîmes un air
grave, pendant que les laquais demeurèrent à nous servir. Enfin, les
ayant congédiés, nous passâmes une des plus charmantes soirées de notre
vie. J'ordonnai en secret à Marcel de chercher un fiacre et de l'avertir
de se trouver le lendemain à la porte, avant six heures du matin. Je
feignis de quitter Manon vers minuit; mais étant rentré doucement, par
le secours de Marcel, je me préparai à occuper le lit de G... M...,
comme j'avais rempli sa place à table. Pendant ce temps-là, notre
mauvais génie travaillait à nous perdre. Nous étions dans le délire du
plaisir et le glaive était suspendu sur nos têtes. Le fil qui le
soutenait allait se rompre. Mais, pour faire mieux entendre toutes les
circonstances de notre ruine, il faut en éclaircir la cause.

G... M... était suivi d'un laquais, lorsqu'il avait été arrêté par le
garde du corps. Ce garçon, effrayé de l'aventure de son maître, retourna
en fuyant sur ses pas, et la première démarche qu'il fit, pour le
secourir, fut d'aller avertir le vieux G... M... de ce qui venait
d'arriver. Une si fâcheuse nouvelle ne pouvait manquer de l'alarmer
beaucoup: il n'avait que ce fils, et sa vivacité était extrême pour son
âge. Il voulut savoir d'abord du laquais tout ce que son fils avait fait
l'après-midi, s'il s'était querellé avec quelqu'un, s'il avait pris part
au démêlé d'un autre, s'il s'était trouvé dans quelque maison suspecte.
Celui-ci, qui croyait son maître dans le dernier danger et qui
s'imaginait ne devoir plus rien ménager pour lui procurer du secours,
découvrit tout ce qu'il savait de son amour pour Manon et la dépense
qu'il avait faite pour elle, la manière dont il avait passé l'après-midi
dans sa maison jusqu'aux environs de neuf heures, sa sortie et le
malheur de son retour. C'en fut assez pour faire soupçonner au vieillard
que l'affaire de son fils était une querelle d'amour. Quoiqu'il fût au
moins dix heures et demie du soin il ne balança point à se rendre
aussitôt chez M. le Lieutenant de Police. Il le pria de faire donner des
ordres particuliers à toutes les escouades du guet, et lui en ayant
demandé une pour se faire accompagner; il courut lui-même vers la rue où
son fils avait été arrêté. Il visita tous les endroits de la ville où il
espérait de le pouvoir trouver, et n'ayant pu découvrir ses traces, il
se fit conduire enfin à la maison de sa maîtresse, où il se figura qu'il
pouvait être retourné.

J'allais me mettre au lit, lorsqu'il arriva. La porte de la chambre
étant fermée, je n'entendis point frapper à celle de la rue; mais il
entra suivi de deux archers, et s'étant informé inutilement de ce
qu'était devenu son fils, il lui prit envie de voir sa maîtresse, pour
tirer d'elle quelque lumière. Il monte à l'appartement, toujours
accompagné de ses archers. Nous étions prêts à nous mettre au lit. Il
ouvre la porte, et il nous glace le sang par sa vue. Ô Dieu! c'est le
vieux G... M..., dis-je à Manon. Je saute sur mon épée; elle était
malheureusement embarrassée dans mon ceinturon. Les archers, qui virent
mon mouvement, s'approchèrent aussitôt pour me la saisir. Un homme en
chemise est sans résistance. Ils m'ôtèrent tous les moyens de me
défendre.

G... M..., quoique troublé par ce spectacle, ne tarda point à me
reconnaître. Il remit encore plus aisément Manon. Est-ce une illusion?
nous dit-il gravement; ne vois-je point le chevalier des Grieux et Manon
Lescaut? J'étais si enragé de honte et de douleur, que je ne lui fis pas
de réponse. Il parut rouler pendant quelque temps, diverses pensées dans
sa tête, et comme si elles eussent allumé tout d'un coup sa colère, il
s'écria en s'adressant à moi: Ah! malheureux, je suis sûr que tu as tué
mon fils! Cette injure me piqua vivement. Vieux scélérat, lui
répondis-je avec fierté, si j'avais eu à tuer quelqu'un de ta famille,
c'est par toi que j'aurais commencé. Tenez-le bien, dit-il aux archers.
Il faut qu'il me dise des nouvelles de mon fils; je le ferai pendre
demain, s'il ne m'apprend tout à l'heure ce qu'il en a fait. Tu me feras
pendre? repris-je. Infâme! ce sont tes pareils qu'il faut chercher au
gibet. Apprends que je suis d'un sang plus noble et plus pur que le
tien. Oui, ajoutai-je, je sais ce qui est arrivé à ton fils, et si tu
m'irrites davantage, je le ferai étrangler avant qu'il soit demain, et
je te promets le même sort après lui.

Je commis une imprudence en lui confessant que je savais où était son
fils; mais l'excès de ma colère me fit faire cette indiscrétion. Il
appela aussitôt cinq ou six autres archers, qui l'attendaient à la
porte, et il leur ordonna de s'assurer de tous les domestiques de la
maison. Ah! monsieur le chevalier reprit-il d'un ton railleur vous savez
où est mon fils et vous le ferez étrangler, dites-vous? Comptez que nous
y mettrons bon ordre. Je sentis aussitôt la faute que j'avais commise.
Il s'approcha de Manon, qui était assise sur le lit en pleurant; il lui
dit quelques galanteries ironiques sur l'empire qu'elle avait sur le
père et sur le fils, et sur le bon usage qu'elle en faisait. Ce vieux
monstre d'incontinence voulut prendre quelques familiarités avec elle.
Garde-toi de la toucher! m'écriai-je, il n'y aurait rien de sacré qui te
pût sauver de mes mains. Il sortit en laissant trois archers dans la
chambre, auxquels il ordonna de nous faire prendre promptement nos
habits.

Je ne sais quels étaient alors ses desseins sur nous. Peut-être
eussions-nous obtenu la liberté en lui apprenant où était son fils. Je
méditais, en m'habillant, si ce n'était pas le meilleur parti. Mais,
s'il était dans cette disposition en quittant notre chambre, elle était
bien changée lorsqu'il y revint. Il était allé interroger les
domestiques de Manon, que les archers avaient arrêtés. Il ne put rien
apprendre de ceux qu'elle avait reçus de son fils, mais, lorsqu'il sut
que Marcel nous avait servis auparavant, il résolut de le faire parler
en l'intimidant par des menaces.

C'était un garçon fidèle, mais simple et grossier. Le souvenir de ce
qu'il avait fait à l'Hôpital, pour délivrer Manon, joint à la terreur
que G... M... lui inspirait, fit tant d'impression sur son esprit faible
qu'il s'imagina qu'on allait le conduire à la potence ou sur la roue. Il
promit de découvrir tout ce qui était venu à sa connaissance, si l'on
voulait lui sauver la vie. G... M... se persuada là-dessus qu'il y avait
quelque chose, dans nos affaires, de plus sérieux et de plus criminel
qu'il n'avait eu lieu jusque-là de se le figurer. Il offrit à Marcel,
non seulement la vie, mais des récompenses pour sa confession. Ce
malheureux lui apprit une partie de notre dessein, sur lequel nous
n'avions pas fait difficulté de nous entretenir devant lui, parce qu'il
devait y entrer pour quelque chose. Il est vrai qu'il ignorait
entièrement les changements que nous y avions faits à Paris; mais il
avait été informé, en partant de Chaillot, du plan de l'entreprise et du
rôle qu'il y devait jouer. Il lui déclara donc que notre vue était de
duper son fils, et que Manon devait recevoir ou avait déjà reçu, dix
mille francs, qui, selon notre projet, ne retourneraient jamais aux
héritiers de la maison de G... M...

Après cette découverte, le vieillard emporté remonta brusquement dans
notre chambre. Il passa, sans parler dans le cabinet, où il n'eut pas de
peine à trouver la somme et les bijoux. Il revint à nous avec un visage
enflammé, et, nous montrant ce qu'il lui plut de nommer notre larcin, il
nous accabla de reproches outrageants. Il fit voir de près, à Manon, le
collier de perles et les bracelets. Les reconnaissez-vous? lui dit-il
avec un sourire moqueur. Ce n'était pas la première fois que vous les
eussiez vus. Les mêmes, sur ma foi. Ils étaient de votre goût, ma belle;
je me le persuade aisément. Les pauvres enfants! ajouta-t-il. Ils sont
bien aimables, en effet, l'un et l'autre; mais ils sont un peu fripons.
Mon coeur crevait de rage à ce discours insultant. J'aurais donné, pour
être libre un moment... Juste Ciel! que n'aurais-je pas donné! Enfin, je
me fis violence pour lui dire, avec une modération qui n'était qu'un
raffinement de fureur: Finissons, monsieur, ces insolentes railleries.
De quoi est-il question? Voyons, que prétendez-vous faire de nous? Il
est question, monsieur le chevalier, me répondit-il, d'aller de ce pas
au Châtelet. Il fera jour demain; nous verrons plus clair dans nos
affaires, et j'espère que vous me ferez la grâce, à la fin, de
m'apprendre où est mon fils.

Je compris, sans beaucoup de réflexions, que c'était une chose d'une
terrible conséquence pour nous d'être une fois renfermés au Châtelet.
J'en prévis, en tremblant, tous les dangers. Malgré toute ma fierté, je
reconnus qu'il fallait plier sous le poids de ma fortune et flatter mon
plus cruel ennemi, pour en obtenir quelque chose par la soumission. Je
le priai, d'un ton honnête, de m'écouter un moment. Je me rends justice,
monsieur lui dis-je. Je confesse que la jeunesse m'a fait commettre de
grandes fautes, et que vous en êtes assez blessé pour vous plaindre.
Mais, si vous connaissez la force de l'amour, si vous pouvez juger de ce
que souffre un malheureux jeune homme à qui l'on enlève tout ce qu'il
aime, vous me trouverez peut-être pardonnable d'avoir cherché le plaisir
d'une petite vengeance, ou du moins, vous me croirez assez puni par
l'affront que je viens de recevoir. Il n'est besoin ni de prison ni de
supplice pour me forcer de vous découvrir où est Monsieur votre fils. Il
est en sûreté. Mon dessein n'a pas été de lui nuire ni de vous offenser.
Je suis prêt à vous nommer le lieu où il passe tranquillement la nuit,
si vous me faites la grâce de nous accorder la liberté. Ce vieux tigre,
loin d'être touché de ma prière, me tourna le dos en riant. Il lâcha
seulement quelques mots, pour me faire comprendre qu'il savait notre
dessein jusqu'à l'origine. Pour ce qui regardait son fils, il ajouta
brutalement qu'il se retrouverait assez, puisque je ne l'avais pas
assassiné. Conduisez-les au Petit-Châtelet, dit-il aux archers, et
prenez garde que le Chevalier ne vous échappe. C'est un rusé, qui s'est
déjà sauvé de Saint-Lazare.

Il sortit, et me laissa dans l'état que vous pouvez vous imaginer. Ô
ciel! m'écriai-je, je recevrai avec soumission tous les coups qui
viennent de ta main, mais qu'un malheureux coquin ait le pouvoir de me
traiter avec cette tyrannie, c'est ce qui me réduit au dernier
désespoir. Les archers nous prièrent de ne pas les faire attendre plus
longtemps. Ils avaient un carrosse à la porte. Je tendis la main à Manon
pour descendre. Venez, ma chère reine, lui dis-je, venez vous soumettre
à toute la rigueur de notre sort. Il plaira peut-être au Ciel de nous
rendre quelque jour plus heureux.

Nous partîmes dans le même carrosse. Elle se mit dans mes bras. Je ne
lui avais pas entendu prononcer un mot depuis le premier moment de
l'arrivée de G... M...; mais, se trouvant seule alors avec moi, elle me
dit mille tendresses en se reprochant d'être la cause de mon malheur. Je
l'assurai que je ne me plaindrais jamais de mon sort, tant qu'elle ne
cesserait pas de m'aimer. Ce n'est pas moi qui suis à plaindre,
continuai-je. Quelques mois de prison ne m'effraient nullement, et je
préférerai toujours le Châtelet à Saint-Lazare. Mais c'est pour toi, ma
chère âme, que mon coeur s'intéresse. Quel sort pour une créature si
charmante! Ciel, comment traitez-vous avec tant de rigueur le plus
parfait de vos ouvrages? Pourquoi ne sommes-nous pas nés l'un et
l'autre, avec des qualités conformes à notre misère? Nous avons reçu de
l'esprit, du goût, des sentiments. Hélas! quel triste usage en
faisons-nous, tandis que tant d'âmes basses et dignes de notre sort
jouissent de toutes les faveurs de la fortune! Ces réflexions me
pénétraient de douleur; mais ce n'était rien en comparaison de celles
qui regardaient l'avenir car je séchais de crainte pour Manon. Elle
avait déjà été à l'Hôpital, et, quand elle en fût sortie par la bonne
porte, je savais que les rechutes en ce genre étaient d'une conséquence
extrêmement dangereuse. J'aurais voulu lui exprimer mes frayeurs;
j'appréhendais de lui en causer trop. Je tremblais pour elle, sans oser
l'avertir du danger et je l'embrassais en soupirant, pour l'assurer du
moins, de mon amour qui était presque le seul sentiment que j'osasse
exprimer Manon, lui dis-je, parlez sincèrement; m'aimerez-vous toujours?
Elle me répondit qu'elle était bien malheureuse que j'en pusse douter.
Hé bien, repris-je, je n'en doute point, et je veux braver tous nos
ennemis avec cette assurance. J'emploierai ma famille pour sortir du
Châtelet; et tout mon sang ne sera utile à rien si je ne vous en tire
pas aussitôt que je serai libre.

Nous arrivâmes à la prison. On nous mit chacun dans un lieu séparé. Ce
coup me fut moins rude, parce que je l'avais prévu. Je recommandai Manon
au concierge, en lui apprenant que j'étais un homme de quelque
distinction, et lui promettant une récompense considérable. J'embrassai
ma chère maîtresse, avant que de la quitter. Je la conjurai de ne pas
s'affliger excessivement et de ne rien craindre tant que je serais au
monde. Je n'étais pas sans argent; je lui en donnai une partie et je
payai au concierge, sur ce qui me restait, un mois de grosse pension
d'avance pour elle et pour moi.

Mon argent eut un fort bon effet. On me mit dans une chambre proprement
meublée, et l'on m'assura que Manon en avait une pareille. Je m'occupai
aussitôt des moyens de hâter ma liberté. Il était clair qu'il n'y avait
rien d'absolument criminel dans mon affaire, et supposant même que le
dessein de notre vol fût prouvé par la déposition de Marcel, je savais
fort bien qu'on ne punit point les simples volontés. Je résolus d'écrire
promptement à mon père, pour le prier de venir en personne à Paris.
J'avais bien moins de honte, comme je l'ai dit, d'être au Châtelet qu'à
Saint-Lazare; d'ailleurs, quoique je conservasse tout le respect dû à
l'autorité paternelle, l'âge et l'expérience avaient diminué beaucoup ma
timidité. J'écrivis donc, et l'on ne fit pas difficulté, au Châtelet, de
laisser sortir ma lettre; mais c'était une peine que j'aurais pu
m'épargner si j'avais su que mon père devait arriver le lendemain à
Paris. Il avait reçu celle que je lui avais écrite huit jours
auparavant. Il en avait ressenti une joie extrême; mais, de quelque
espérance que je l'eusse flatté au sujet de ma conversion, il n'avait
pas cru devoir s'arrêter tout à fait à mes promesses.

Il avait pris le parti de venir s'assurer de mon changement par ses
yeux, et de régler sa conduite sur la sincérité de mon repentir. Il
arriva le lendemain de mon emprisonnement. Sa première visite fut celle
qu'il rendit à Tiberge, à qui je l'avais prié d'adresser sa réponse. Il
ne put savoir de lui ni ma demeure ni ma condition présente; il en
apprit seulement mes principales aventures, depuis que je m'étais
échappé de Saint-Sulpice. Tiberge lui parla fort avantageusement des
dispositions que je lui avais marquées pour le bien, dans notre dernière
entrevue. Il ajouta qu'il me croyait entièrement dégagé de Manon, mais
qu'il était surpris, néanmoins, que je ne lui eusse pas donné de mes
nouvelles depuis huit jours. Mon père n'était pas dupe; il comprit qu'il
y avait quelque chose qui échappait à la pénétration de Tiberge, dans le
silence dont il se plaignait, et il employa tant de soins pour découvrir
mes traces que, deux jours après son arrivée, il apprit que j'étais au
Châtelet.

Avant que de recevoir sa visite, à laquelle j'étais fort éloigné de
m'attendre sitôt, je reçus celle de M. le Lieutenant général de Police,
ou pour expliquer les choses par leur nom, je subis l'interrogatoire. Il
me fit quelques reproches, mais ils n'étaient ni durs ni désobligeants.
Il me dit, avec douceur, qu'il plaignait ma mauvaise conduite; que
j'avais manqué de sagesse en me faisant un ennemi tel que M. de G...
M...; qu'à la vérité il était aisé de remarquer qu'il y avait, dans mon
affaire, plus d'imprudence et de légèreté que de malice; mais que
c'était néanmoins la seconde fois que je me trouvais sujet à son
tribunal, et qu'il avait espéré que je fusse devenu plus sage, après
avoir pris deux ou trois mois de leçons à Saint-Lazare. Charmé d'avoir
affaire à un juge raisonnable, je m'expliquai avec lui d'une manière si
respectueuse et si modérée, qu'il parut extrêmement satisfait de mes
réponses. Il me dit que je ne devais pas me livrer trop au chagrin, et
qu'il se sentait disposé à me rendre service, en faveur de ma naissance
et de ma jeunesse. Je me hasardai à lui recommander Manon, et à lui
faire l'éloge de sa douceur et de son bon naturel. Il me répondit, en
riant, qu'il ne l'avait point encore vue, mais qu'on la représentait
comme une dangereuse personne. Ce mot excita tellement ma tendresse que
je lui dis mille choses passionnées pour la défense de la pauvre
maîtresse, et je ne pus m'empêcher de répandre quelques larmes. Il
ordonna qu'on me reconduisît à ma chambre. Amour, Amour! s'écria ce
grave magistrat en me voyant sortir ne te réconcilieras-tu jamais avec
la sagesse?

J'étais à m'entretenir tristement de mes idées, et à réfléchir sur la
conversation que j'avais eue avec M. le Lieutenant général de Police,
lorsque j'entendis ouvrir la porte de ma chambre: c'était mon père.
Quoique je dusse être à demi préparé à cette vue, puisque je m'y
attendais quelques jours plus tard, je ne laissai pas d'en être frappé
si vivement que je me serais précipité au fond de la terre, si elle
s'était entr'ouverte à mes pieds. J'allai l'embrasser, avec toutes les
marques d'une extrême confusion. Il s'assit sans que ni lui ni moi
eussions encore ouvert la bouche.

Comme je demeurais debout, les yeux baissés et la tête découverte:
Asseyez-vous, monsieur, me dit-il gravement, asseyez-vous. Grâce au
scandale de votre libertinage et de vos friponneries, j'ai découvert le
lieu de votre demeure.

C'est l'avantage d'un mérite tel que le vôtre de ne pouvoir demeurer
caché. Vous allez à la renommée par un chemin infaillible. J'espère que
le terme en sera bientôt la Grève, et que vous aurez, effectivement, la
gloire d'y être exposé à l'admiration de tout le monde.

Je ne répondis rien. Il continua: Qu'un père est malheureux, lorsque,
après avoir aimé tendrement un fils et n'avoir rien épargné pour en
faire un honnête homme, il n'y trouve, à la fin, qu'un fripon qui le
déshonore! On se console d'un malheur de fortune: le temps l'efface, et
le chagrin diminue; mais quel remède contre un mal qui augmente tous les
jours, tel que les désordres d'un fils vicieux qui a perdu tous
sentiments d'honneur? Tu ne dis rien, malheureux, ajouta-t-il; voyez
cette modestie contrefaite et cet air de douceur hypocrite; ne le
prendrait-on pas pour le plus honnête homme de sa race?

Quoique je fusse obligé de reconnaître que je méritais une partie de ces
outrages, il me parut néanmoins que c'était les porter à l'excès. Je
crus qu'il m'était permis d'expliquer naturellement ma pensée. Je vous
assure, monsieur, lui dis-je, que la modestie où vous me voyez devant
vous n'est nullement affectée; c'est la situation naturelle d'un fils
bien né, qui respecte infiniment son père, et surtout un père irrité. Je
ne prétends pas non plus passer pour l'homme le plus réglé de notre
race. Je me connais digne de vos reproches, mais je vous conjure d'y
mettre un peu plus de bonté et de ne pas me traiter comme le plus infâme
de tous les hommes. Je ne mérite pas des noms si durs. C'est l'amour
vous le savez, qui a causé toutes mes fautes. Fatale passion! Hélas!
n'en connaissez-vous pas la force, et se peut-il que votre sang, qui est
la source du mien, n'ait jamais ressenti les mêmes ardeurs? L'amour m'a
rendu trop tendre, trop passionné, trop fidèle et, peut-être, trop
complaisant pour les désirs d'une maîtresse toute charmante; voilà mes
crimes. En voyez-vous là quelqu'un qui vous déshonore? Allons, mon cher
père, ajoutai-je tendrement, un peu de pitié pour un fils qui a toujours
été plein de respect et d'affection pour vous, qui n'a pas renoncé,
comme vous pensez, à l'honneur et au devoir et qui est mille fois plus à
plaindre que vous ne sauriez vous l'imaginer. Je laissai tomber quelques
larmes en finissant ces paroles.

Un coeur de père est le chef-d'oeuvre de la nature; elle y règne, pour
ainsi parler, avec complaisance, et elle en règle elle-même tous les
ressorts. Le mien, qui était avec cela homme d'esprit et de goût, fut si
touché du tour que j'avais donné à mes excuses qu'il ne fut pas le
maître de me cacher ce changement. Viens, mon pauvre chevalier, me
dit-il, viens m'embrasser; tu me fais pitié. Je l'embrassai; il me serra
d'une manière qui me fit juger de ce qui se passait dans son coeur. Mais
quel moyen prendrons-nous donc, reprit-il, pour te tirer d'ici?
Explique-moi toutes tes affaires sans déguisement. Comme il n'y avait
rien, après tout, dans le gros de ma conduite, qui pût me déshonorer
absolument, du moins en la mesurant sur celle des jeunes gens d'un
certain monde, et qu'une maîtresse ne passe point pour une infamie dans
le siècle où nous sommes, non plus qu'un peu d'adresse à s'attirer la
fortune du jeu, je fis sincèrement à mon père le détail de la vie que
j'avais menée. À chaque faute dont je lui faisais l'aveu, j'avais soin
de joindre des exemples célèbres, pour en diminuer la honte. Je vis avec
une maîtresse, lui disais-je, sans être lié par les cérémonies du
mariage: M. le duc de... en entretient deux, aux yeux de tout Paris; M.
de... en a une depuis dix ans, qu'il aime avec une fidélité qu'il n'a
jamais eue pour sa femme; les deux tiers des honnêtes gens de France se
font honneur d'en avoir. J'ai usé de quelque supercherie au jeu: M. le
marquis de... et le comte de... n'ont point d'autres revenus; M. le
prince de... et M. le duc de... sont les chefs d'une bande de chevaliers
du même Ordre. Pour ce qui regardait mes desseins sur la bourse des deux
G... M..., j'aurais pu prouver aussi facilement que je n'étais pas sans
modèles; mais il me restait trop d'honneur pour ne pas me condamner
moi-même, avec tous ceux dont j'aurais pu me proposer l'exemple, de
sorte que je priai mon père de pardonner cette faiblesse aux deux
violentes passions qui m'avaient agité, la vengeance et l'amour. Il me
demanda si je pouvais lui donner quelques ouvertures sur les plus courts
moyens d'obtenir ma liberté, et d'une manière qui pût lui faire éviter
l'éclat. Je lui appris les sentiments de bonté que le Lieutenant général
de Police avait pour moi. Si vous trouvez quelques difficultés, lui
dis-je, elles ne peuvent venir que de la part des G... M...; ainsi, je
crois qu'il serait à propos que vous prissiez la peine de les voir. Il
me le promit. Je n'osai le prier de solliciter pour Manon. Ce ne fut
point un défaut de hardiesse, mais un effet de la crainte où j'étais de
le révolter par cette proposition, et de lui faire naître quelque
dessein funeste à elle et à moi. Je suis encore à savoir si cette
crainte n'a pas causé mes plus grandes infortunes en m'empêchant de
tenir les dispositions de mon père, et de faire des efforts pour lui en
inspirer de favorables à ma malheureuse maîtresse. J'aurais peut-être
excité encore une fois sa pitié. Je l'aurais mis en garde contre les
impressions qu'il allait recevoir trop facilement du vieux G... M... Que
sais-je? Ma mauvaise destinée l'aurait peut-être emporté sur tous mes
efforts, mais je n'aurais eu qu'elle, du moins, et la cruauté de mes
ennemis, à accuser de mon malheur.

En me quittant, mon père alla faire une visite à M. de G... M... Il le
trouva avec son fils, à qui le garde du corps avait honnêtement rendu la
liberté. Je n'ai jamais su les particularités de leur conversation, mais
il ne m'a été que trop facile d'en juger par ses mortels effets. Ils
allèrent ensemble, je dis les deux pères, chez M. le Lieutenant général
de Police, auquel ils demandèrent deux grâces: l'une, de me faire sortir
sur-le-champ du Châtelet; l'autre, d'enfermer Manon pour le reste de ses
jours, ou de l'envoyer en Amérique. On commençait, dans le même temps, à
embarquer quantité de gens sans aveu pour le Mississippi. M. le
Lieutenant général de Police leur donna sa parole de faire partir Manon
par le premier vaisseau. M. de G... M... et mon père vinrent aussitôt
m'apporter ensemble la nouvelle de ma liberté. M. de G... M... me fit un
compliment civil sur le passé, et m'ayant félicité sur le bonheur que
j'avais d'avoir un tel père, il m'exhorta à profiter désormais de ses
leçons et de ses exemples. Mon père m'ordonna de lui faire des excuses
de l'injure prétendue que j'avais faite à sa famille, et de le remercier
de s'être employé avec lui pour mon élargissement. Nous sortîmes
ensemble, sans avoir dit un mot de ma maîtresse. Je n'osai même parler
d'elle aux guichetiers en leur présence. Hélas! mes tristes
recommandations eussent été bien inutiles! L'ordre cruel était venu en
même temps que celui de ma délivrance. Cette fille infortunée fut
conduite, une heure après, à l'Hôpital, pour y être associée à quelques
malheureuses qui étaient condamnées à subir le même sort. Mon père
m'ayant obligé de le suivre à la maison où il avait pris sa demeure, il
était presque six heures du soir lorsque je trouvai le moment de me
dérober de ses yeux pour retourner au Châtelet. Je n'avais dessein que
de faire tenir quelques rafraîchissements à Manon, et de la recommander
au concierge, car je ne me promettais pas que la liberté de la voir me
fût accordée. Je n'avais point encore eu le temps, non plus, de
réfléchir aux moyens de la délivrer.

Je demandai à parler au concierge. Il avait été content de ma libéralité
et de ma douceur, de sorte qu'ayant quelque disposition à me rendre
service, il me parla du sort de Manon comme d'un malheur dont il avait
beaucoup de regret parce qu'il pouvait m'affliger. Je ne compris point
ce langage. Nous nous entretînmes quelques moments sans nous entendre. À
la fin, s'apercevant que j'avais besoin d'une explication, il me la
donna, telle que j'ai déjà eu horreur de vous la dire, et que j'ai
encore de la répéter. Jamais apoplexie violente ne causa d'effet plus
subit et plus terrible. Je tombai, avec une palpitation de coeur si
douloureuse, qu'à l'instant que je perdis la connaissance, je me crus
délivré de la vie pour toujours. Il me resta même quelque chose de cette
pensée lorsque je revins à moi. Je tournai mes regards vers toutes les
parties de la chambre et sur moi-même, pour m'assurer si je portais
encore la malheureuse qualité d'homme vivant. Il est certain qu'en ne
suivant que le mouvement naturel qui fait chercher à se délivrer de ses
peines, rien ne pouvait me paraître plus doux que la mort, dans ce
moment de désespoir et de consternation. La religion même ne pouvait me
faire envisager rien de plus insupportable, après la vie, que les
convulsions cruelles dont j'étais tourmenté. Cependant, par un miracle
propre à l'amour, je retrouvai bientôt assez de force pour remercier le
Ciel de m'avoir rendu la connaissance et la raison. Ma mort n'eût été
utile qu'à moi. Manon avait besoin de ma vie pour la délivrer pour la
secourir pour la venger. Je jurai de m'y employer sans ménagement.

Le concierge me donna toute l'assistance que j'eusse pu attendre du
meilleur de mes amis. Je reçus ses services avec une vive
reconnaissance. Hélas! lui dis-je, vous êtes donc touché de mes peines?
Tout le monde m'abandonne. Mon père même est sans doute un de mes plus
cruels persécuteurs. Personne n'a pitié de moi. Vous seul, dans le
séjour de la dureté et de la barbarie, vous marquez de la compassion
pour le plus misérable de tous, les hommes! Il me conseillait de ne
point paraître dans la rue sans être un peu remis du trouble où j'étais.
Laissez, laissez, répondis-je en sortant; je vous reverrai plus tôt que
vous ne pensez. Préparez-moi le plus noir de vos cachots; je vais
travailler à le mériter. En effet, mes premières résolutions n'allaient
à rien moins qu'à me défaire des deux G... M... et du Lieutenant général
de Police, et fondre ensuite à main armée sur l'Hôpital, avec tous ceux
que je pourrais engager dans ma querelle. Mon père lui-même eût à peine
été respecté, dans une vengeance qui me paraissait si juste, car le
concierge ne m'avait pas caché que lui et G... M... étaient les auteurs
de ma perte. Mais, lorsque j'eus fait quelques pas dans les rues, et que
l'air eut un peu rafraîchi mon sang et mes humeurs, ma fureur fit place
peu à peu à des sentiments plus raisonnables. La mort de nos ennemis eût
été d'une faible utilité pour Manon, et elle m'eût exposé sans doute à
me voir ôter tous les moyens de la secourir D'ailleurs, aurais-je eu
recours à un lâche assassinat? Quelle autre voie pouvais-je m'ouvrir à
la vengeance? Je recueillis toutes mes forces et tous mes esprits pour
travailler d'abord à la délivrance de Manon, remettant tout le reste
après le succès de cette importante entreprise. Il me restait peu
d'argent. C'était, néanmoins, un fondement nécessaire, par lequel il
fallait commencer. Je ne voyais que trois personnes de qui j'en pusse
attendre: M. de T..., mon père et Tiberge. Il y avait peu d'apparence
d'obtenir quelque chose des deux derniers, et j'avais honte de fatiguer
l'autre par mes importunités. Mais ce n'est point dans le désespoir
qu'on garde des ménagements. J'allai sur-le-champ au Séminaire de
Saint-Sulpice, sans m'embarrasser si j'y serais reconnu. Je fis appeler
Tiberge. Ses premières paroles me firent comprendre qu'il ignorait
encore mes dernières aventures. Cette idée me fit changer le dessein que
j'avais, de l'attendrir par la compassion. Je lui parlai, en général, du
plaisir que j'avais eu de revoir mon père, et je le priai ensuite de me
prêter quelque argent, sous prétexte de payer, avant mon départ de
Paris, quelques dettes que je souhaitais de tenir inconnues. Il me
présenta aussitôt sa bourse. Je pris cinq cents francs sur six cents que
j'y trouvai. Je lui offris mon billet; il était trop généreux pour
l'accepter.

Je tournai de là chez M. de T... Je n'eus point de réserve avec lui. Je
lui fis l'exposition de mes malheurs et de mes peines: il en savait déjà
jusqu'aux moindres circonstances, par le soin qu'il avait eu de suivre
l'aventure du jeune G... M...; il m'écouta néanmoins, et il me plaignit
beaucoup. Lorsque je lui demandai ses conseils sur les moyens de
délivrer Manon, il me répondit tristement qu'il y voyait si peu de jour,
qu'à moins d'un secours extraordinaire du Ciel, il fallait renoncer à
l'espérance, qu'il avait passé exprès à l'Hôpital, depuis qu'elle y
était renfermée, qu'il n'avait pu obtenir lui-même la liberté de la
voir; que les ordres du Lieutenant général de Police étaient de la
dernière rigueur et que, pour comble d'infortune, la malheureuse bande
où elle devait entrer était destinée à partir le surlendemain du jour où
nous étions. J'étais si consterné de son discours qu'il eût pu parler
une heure sans que j'eusse pensé à l'interrompre. Il continua de me dire
qu'il ne m'était point allé voir au Châtelet, pour se donner plus de
facilité à me servir lorsqu'on le croirait sans liaison avec moi; que,
depuis quelques heures que j'en étais sorti, il avait eu le chagrin
d'ignorer où je m'étais retiré, et qu'il avait souhaité de me voir
promptement pour me donner le seul conseil dont il semblait que je pusse
espérer du changement dans le sort de Manon, mais un conseil dangereux,
auquel il me priait de cacher éternellement qu'il eût part: c'était de
choisir quelques braves qui eussent le courage d'attaquer les gardes de
Manon lorsqu'ils seraient sortis de Paris avec elle. Il n'attendit point
que je lui parlasse de mon indigence. Voilà cent pistoles, me dit-il, en
me présentant une bourse, qui pourront vous être de quelque usage. Vous
me les remettrez, lorsque la fortune aura rétabli vos affaires. Il
ajouta que, si le soin de sa réputation lui eût permis d'entreprendre
lui-même la délivrance de ma maîtresse, il m'eût offert son bras et son
épée.

Cette excessive générosité me toucha jusqu'aux larmes. J'employai, pour
lui marquer ma reconnaissance, toute la vivacité que mon affliction me
laissait de reste. Je lui demandai s'il n'y avait rien à espérer par la
voie des intercessions, auprès du Lieutenant général de Police. Il me
dit qu'il y avait pensé, mais qu'il croyait cette ressource inutile,
parce qu'une grâce de cette nature ne pouvait se demander sans motif, et
qu'il ne voyait pas bien quel motif on pouvait employer pour se faire un
intercesseur d'une personne grave et puissante; que, si l'on pouvait se
flatter de quelque chose de ce côté-là, ce ne pouvait être qu'en faisant
changer de sentiment à M. de G... M... et à mon père, et en les
engageant à prier eux-mêmes M. le Lieutenant général de Police de
révoquer sa sentence. Il m'offrit de faire tous ses efforts pour gagner
le jeune G... M..., quoiqu'il le crût un peu refroidi à son égard par
quelques soupçons qu'il avait conçus de lui à l'occasion de notre
affaire, et il m'exhorta à ne rien omettre, de mon côté, pour fléchir
l'esprit de mon père.

Ce n'était pas une légère entreprise pour moi, je ne dis pas seulement
par la difficulté que je devais naturellement trouver à le vaincre, mais
par une autre raison qui me faisait même redouter ses approches: je
m'étais dérobé de son logement contre ses ordres, et j'étais fort résolu
de n'y pas retourner depuis que j'avais appris la triste destinée de
Manon. J'appréhendais avec sujet qu'il ne me fît retenir malgré moi, et
qu'il ne me reconduisît de même en province. Mon frère aîné avait usé
autrefois de cette méthode. Il est vrai que j'étais devenu plus âgé,
mais l'âge était une faible raison contre la force. Cependant je trouvai
une voie qui me sauvait du danger; c'était de le faire appeler dans un
endroit public, et de m'annoncer à lui sous un autre nom. Je pris
aussitôt ce parti. M. de T... s'en alla chez G... M... et moi au
Luxembourg, d'où j'envoyai avertir mon père qu'un gentilhomme de ses
serviteurs était à l'attendre. Je craignais qu'il n'eût quelque peine à
venir parce que la nuit approchait. Il parut néanmoins peu après, suivi
de son laquais. Je le priai de prendre une allée où nous puissions être
seuls. Nous fîmes cent pas, pour le moins, sans parler. Il s'imaginait
bien, sans doute, que tant de préparations ne s'étaient pas faites sans
un dessein d'importance. Il attendait ma harangue, et je la méditais.

Enfin, j'ouvris la bouche. Monsieur, lui dis-je en tremblant, vous êtes
un bon père. Vous m'avez comblé de grâces et vous m'avez pardonné un
nombre infini de fautes. Aussi le Ciel m'est-il témoin que j'ai pour
vous tous les sentiments du fils le plus tendre et le plus respectueux.
Mais il me semble... que votre rigueur... Hé bien! ma rigueur?
interrompit mon père, qui trouvait sans doute que je parlais lentement
pour son impatience. Ah! monsieur repris-je, il me semble que votre
rigueur est extrême, dans le traitement que vous avez fait à la
malheureuse Manon. Vous vous en êtes rapporté à M. de G... M... Sa haine
vous l'a représentée sous les plus noires couleurs. Vous vous êtes formé
d'elle une affreuse idée. Cependant, c'est la plus douce et la plus
aimable créature qui fût jamais. Que n'a-t-il plu au Ciel de vous
inspirer l'envie de la voir un moment! Je ne suis pas plus sûr qu'elle
est charmante, que je le suis qu'elle vous l'aurait paru. Vous auriez
pris parti pour elle; vous auriez détesté les noirs artifices de G...
M...; vous auriez eu compassion d'elle et de moi. Hélas! j'en suis sûr
Votre coeur n'est pas insensible; vous vous seriez laissé attendrir. Il
m'interrompit encore, voyant que je parlais avec une ardeur qui ne
m'aurait pas permis de finir sitôt. Il voulut savoir à quoi j'avais
dessein d'en venir par un discours si passionné. À vous demander la vie,
répondis-je, que je ne puis conserver un moment si Manon part une fois
pour l'Amérique. Non, non, me dit-il d'un ton sévère; j'aime mieux te
voir sans vie que sans sagesse et sans honneur. N'allons donc pas plus
loin! m'écriai-je en l'arrêtant par le bras; ôtez-la-moi, cette vie
odieuse et insupportable, car dans le désespoir où vous me jetez, la
mort sera une faveur pour moi. C'est un présent digne de la main d'un
père.

Je ne te donnerai que ce que tu mérites, répliqua-t-il. Je connais bien
des pères qui n'auraient pas attendu, si longtemps pour être eux-mêmes
tes bourreaux, mais c'est ma bonté excessive qui t'a perdu.

Je me jetai à ses genoux. Ah! s'il vous en reste encore, lui dis-je en
les embrassant, ne vous endurcissez donc pas contre mes pleurs. Songez
que je suis votre fils... Hélas! souvenez-vous de ma mère. Vous l'aimiez
si tendrement! Auriez-vous souffert qu'on l'eût arrachée de vos bras?
Vous l'auriez défendue jusqu'à la mort. Les autres n'ont-ils pas un
coeur comme vous? Peut-on être barbare, après avoir une fois éprouvé ce
que c'est que la tendresse et la douleur?

Ne me parle pas davantage de ta mère, reprit-il d'une voix irritée; ce
souvenir échauffe mon indignation. Tes désordres la feraient mourir de
douleur si elle eût assez vécu pour les voir. Finissons cet entretien,
ajouta-t-il; il m'importune, et ne me fera point changer de résolution.
Je retourne au logis; je t'ordonne de me suivre. Le ton sec et dur avec
lequel il m'intima cet ordre me fit trop comprendre que son coeur était
inflexible. Je m'éloignai de quelques pas, dans la crainte qu'il ne lui
prît envie de m'arrêter de ses propres mains. N'augmentez pas mon
désespoir, lui dis-je, en me forçant de vous désobéir. Il est impossible
que je vous suive. Il ne l'est pas moins que je vive, après la dureté
avec laquelle vous me traitez. Ainsi je vous dis un éternel adieu. Ma
mort, que vous apprendrez bientôt, ajoutai-je tristement, vous fera
peut-être reprendre pour moi des sentiments de père. Comme je me
tournais pour le quitter: Tu refuses donc de me suivre? s'écria-t-il
avec une vive colère. Va, cours à ta perte. Adieu, fils ingrat et
rebelle. Adieu, lui dis-je dans mon transport, adieu, père barbare et
dénaturé.

Je sortis aussitôt du Luxembourg. Je marchai dans les rues comme un
furieux jusqu'à la maison de M. de T... Je levais, en marchant, les yeux
et les mains pour invoquer toutes les puissances célestes. Ô Ciel!
disais-je, serez-vous aussi impitoyable que les hommes? Je n'ai plus de
secours à attendre que de vous. M. de T... n'était point encore retourné
chez lui, mais il revint après que je l'y eus attendu quelques moments.
Sa négociation n'avait pas réussi mieux que la mienne. Il me le dit d'un
visage abattu. Le jeune G... M..., quoique moins irrité que son père
contre Manon et contre moi, n'avait pas voulu entreprendre de le
solliciter en notre faveur. Il s'en était défendu par la crainte qu'il
avait lui-même de ce vieillard vindicatif, qui s'était déjà fort emporté
contre lui en lui reprochant ses desseins de commerce avec Manon. Il ne
me restait donc que la voie de la violence, telle que M. de T... m'en
avait tracé le plan; j'y réduisis toutes mes espérances. Elles sont bien
incertaines, lui dis-je, mais la plus solide et la plus consolante pour
moi est celle de périr du moins dans l'entreprise. Je le quittai en le
priant de me secourir par ses voeux, et je ne pensai plus qu'à
m'associer des camarades à qui je pusse communiquer une étincelle de mon
courage et de ma résolution.

Le premier qui s'offrit à mon esprit, fut le même garde du corps que
j'avais employé pour arrêter G... M... J'avais dessein aussi d'aller
passer la nuit dans sa chambre, n'ayant pas eu l'esprit assez libre,
pendant l'après-midi, pour me procurer un logement. Je le trouvai seul.
Il eut de la joie de me voir sorti du Châtelet. Il m'offrit
affectueusement ses services. Je lui expliquai ceux qu'il pouvait me
rendre. Il avait assez de bon sens pour en apercevoir toutes les
difficultés, mais il fut assez généreux pour entreprendre de les
surmonter. Nous employâmes une partie de la nuit à raisonner sur mon
dessein. Il me parla des trois soldats aux gardes, dont il s'était servi
dans la dernière occasion, comme de trois braves à l'épreuve. M. de T...
m'avait informé exactement du nombre des archers qui devaient conduire
Manon; ils n'étaient que six. Cinq hommes hardis et résolus suffisaient
pour donner l'épouvante à ces misérables, qui ne sont point capables de
se défendre honorablement lorsqu'ils peuvent éviter le péril du combat
par une lâcheté. Comme je ne manquais point d'argent, le garde du corps
me conseilla de ne rien épargner pour assurer le succès de notre
attaque. Il nous faut des chevaux, me dit-il, avec des pistolets, et
chacun notre mousqueton. Je me charge de prendre demain le soin de ces
préparatifs. Il faudra aussi trois habits communs pour nos soldats, qui
n'oseraient paraître dans une affaire de cette nature avec l'uniforme du
régiment. Je lui mis entre les mains les cent pistoles que j'avais
reçues de M. de T... Elles furent employées, le lendemain, jusqu'au
dernier sol. Les trois soldats passèrent en revue devant moi. Je les
animai par de grandes promesses, et pour leur ôter toute défiance, je
commençai par leur faire présent, à chacun, de dix pistoles. Le jour de
l'exécution étant venu, j'en envoyai un de grand matin à l'Hôpital, pour
s'instruire, par ses propres yeux, du moment auquel les archers
partiraient avec leur proie. Quoique je n'eusse pris cette précaution
que par un excès d'inquiétude et de prévoyance, il se trouva qu'elle
avait été absolument nécessaire. J'avais compté sur quelques fausses
informations qu'on m'avait données de leur route, et, m'étant persuadé
que c'était à La Rochelle que cette déplorable troupe devait être
embarquée, j'aurais perdu mes peines à l'attendre sur le chemin
d'Orléans. Cependant, je fus informé, par le rapport du soldat aux
gardes qu'elle prenait le chemin de Normandie, et que c'était du
Havre-de-Grâce qu'elle devait partir pour l'Amérique.

Nous nous rendîmes aussitôt à la Porte Saint-Honoré, observant de
marcher par des rues différentes. Nous nous réunîmes au bout du
faubourg. Nos chevaux étaient frais. Nous ne tardâmes point à découvrir
les six gardes et les deux misérables voitures que vous vîtes à Pacy, il
y a deux ans. Ce spectacle faillit de m'ôter la force et la
connaissance. Ô fortune, m'écriai-je, fortune cruelle! accorde-moi ici,
du moins, là mort ou la victoire. Nous tînmes conseil un moment sur la
manière dont nous ferions notre attaque. Les archers n'étaient guère
plus de quatre cents pas devant nous, et nous pouvions les couper en
passant au travers d'un petit champ, autour duquel le grand chemin
tournait. Le garde du corps fut d'avis de prendre cette voie, pour les
surprendre en fondant tout d'un coup sur eux. J'approuvai sa pensée et
je fus le premier à piquer mon cheval. Mais la fortune avait rejeté
impitoyablement mes voeux. Les archers, voyant cinq cavaliers accourir
vers eux, ne doutèrent point que ce ne fût pour les attaquer. Ils se
mirent en défense, en préparant leurs baïonnettes et leurs fusils d'un
air assez résolu. Cette vue, qui ne fit que nous animer le garde du
corps et moi, ôta tout d'un coup le courage à nos trois lâches
compagnons. Ils s'arrêtèrent comme de concert, et, s'étant dit entre eux
quelques mots que je n'entendis point, ils tournèrent la tête de leurs
chevaux, pour reprendre le chemin de Paris à bride abattue. Dieux! me
dit le garde du corps, qui paraissait aussi éperdu que moi de cette
infâme désertion, qu'allons-nous faire? Nous ne sommes que deux. J'avais
perdu la voix, de fureur et d'étonnement. Je m'arrêtai, incertain si ma
première vengeance ne devait pas s'employer à la poursuite et au
châtiment des lâches qui m'abandonnaient. Je les regardais fuir et je
jetais les yeux, de l'autre côté, sur les archers. S'il m'eût été
possible de me partager, j'aurais fondu tout à la fois sur ces deux
objets de ma rage; je les dévorais tous ensemble. Le garde du corps, qui
jugeait de mon incertitude par le mouvement égaré de mes yeux, me pria
d'écouter son conseil. N'étant que deux, me dit-il, il y aurait de la
folie à attaquer six hommes aussi bien armés que nous et qui paraissent
nous attendre de pied ferme. Il faut retourner à Paris et tâcher de
réussir mieux dans le choix de nos braves. Les archers ne sauraient
faire de grandes journées avec deux pesantes voitures; nous les
rejoindrons demain sans peine.

Je fis un moment de réflexion sur ce parti, mais, ne voyant de tous
côtés que des sujets de désespoir, je pris une résolution véritablement
désespérée. Ce fut de remercier mon compagnon de ses services, et, loin
d'attaquer les archers, je résolus d'aller avec soumission, les prier de
me recevoir dans leur troupe pour accompagner Manon avec eux jusqu'au
Havre-de-Grâce et passer ensuite au-delà des mers avec elle. Tout le
monde me persécute ou me trahit, dis-je au garde du corps. Je n'ai plus
de fond à faire sur personne. Je n'attends plus rien, ni de la fortune,
ni du secours des hommes. Mes malheurs sont au comble; il ne me reste
plus que de m'y soumettre. Ainsi, je ferme les yeux à toute espérance.
Puisse le Ciel récompenser votre générosité! Adieu, je vais aider mon
mauvais sort à consommer ma ruine, en y courant moi-même volontairement.
Il fit inutilement ses efforts pour m'engager à retourner à Paris. Je le
priai de me laisser suivre mes résolutions et de me quitter
sur-le-champ, de peur que les archers ne continuassent de croire que
notre dessein était de les attaquer.

J'allai seul vers eux, d'un pas lent et le visage si consterné qu'ils ne
durent rien trouver d'effrayant dans mes approches. Ils se tenaient
néanmoins en défense. Rassurez-vous, messieurs, leur dis-je, en les
abordant; je ne vous apporte point la guerre, je viens vous demander des
grâces. Je les priai de continuer leur chemin sans défiance et je leur
appris, en marchant, les faveurs que j'attendais d'eux. Ils consultèrent
ensemble de quelle manière ils devaient recevoir cette ouverture. Le
chef de la bande prit la parole pour les autres. Il me répondit que les
ordres qu'ils avaient de veiller sur leurs captives étaient d'une
extrême rigueur; que je lui paraissais néanmoins si joli homme que lui
et ses compagnons se relâcheraient un peu de leur devoir; mais que je
devais comprendre qu'il fallait qu'il m'en coûtât quelque chose. Il me
restait environ quinze pistoles; je leur dis naturellement en quoi
consistait le fond de ma bourse. Hé bien! me dit l'archer nous en
userons généreusement. Il ne vous coûtera qu'un écu par heure pour
entretenir celle de nos filles qui vous plaira le plus; c'est le prix
courant de Paris. Je ne leur avais pas parlé de Manon en particulier
parce que je n'avais pas dessein qu'ils connussent ma passion. Ils
s'imaginèrent d'abord que ce n'était qu'une fantaisie de jeune homme qui
me faisait chercher un peu de passe-temps avec ces créatures; mais
lorsqu'ils crurent s'être aperçus que j'étais amoureux, ils augmentèrent
tellement le tribut, que ma bourse se trouva épuisée en partant de
Mantes, où nous avions couché, le jour que nous arrivâmes à Pacy.

Vous dirai-je quel fut le déplorable sujet de mes entretiens avec Manon
pendant cette route, ou quelle impression sa vue fit sur moi lorsque
j'eus obtenu des gardes la liberté d'approcher de son chariot? Ah! les
expressions ne rendent jamais qu'à demi les sentiments du coeur. Mais
figurez-vous ma pauvre maîtresse enchaînée par le milieu du corps,
assise sur quelques poignées de paille, la tête appuyée languissamment
sur un côté de la voiture, le visage pâle et mouillé d'un ruisseau de
larmes qui se faisaient un passage au travers de ses paupières,
quoiqu'elle eût continuellement les yeux fermés. Elle n'avait pas même
eu la curiosité de les ouvrir lorsqu'elle avait entendu le bruit de ses
gardes, qui craignaient d'être attaqués. Son linge était sale et
dérangé, ses mains délicates exposées à l'injure de l'air; enfin, tout
ce composé charmant, cette figure capable de ramener l'univers à
l'idolâtrie, paraissait dans un désordre et un abattement inexprimables.
J'employai quelque temps à la considérer en allant à cheval à côté du
chariot. J'étais si peu à moi-même que je fus sur le point, plusieurs
fois, de tomber dangereusement. Mes soupirs et mes exclamations
fréquentes m'attirèrent d'elle quelques regards. Elle me reconnut, et je
remarquai que, dans le premier mouvement, elle tenta de se précipiter
hors de la voiture pour venir à moi; mais, étant retenue par sa chaîne,
elle retomba dans sa première attitude. Je priai les archers d'arrêter
un moment par compassion; ils y consentirent par avarice. Je quittai mon
cheval pour m'asseoir auprès d'elle. Elle était si languissante et si
affaiblie qu'elle fut longtemps sans pouvoir se servir de sa langue ni
remuer ses mains. Je les mouillais pendant ce temps-là de mes pleurs,
et, ne pouvant proférer moi-même une seule parole, nous étions l'un et
l'autre dans une des plus tristes situations dont il y ait jamais eu
d'exemple. Nos expressions ne le furent pas moins, lorsque nous eûmes
retrouvé la liberté de parler. Manon parla peu. Il semblait que la honte
et la douleur eussent altéré les organes de sa voix; le son en était
faible et tremblant. Elle me remercia de ne l'avoir pas oubliée, et de
la satisfaction que je lui accordais, dit-elle en soupirant, de me voir
du moins encore une fois et de me dire le dernier adieu. Mais, lorsque
je l'eus assurée que rien n'était capable de me séparer d'elle et que
j'étais disposé à la suivre jusqu'à l'extrémité du monde pour prendre
soin d'elle, pour la servir pour l'aimer et pour attacher
inséparablement ma misérable destinée à la sienne, cette pauvre fille se
livra à des sentiments si tendres et si douloureux, que j'appréhendai
quelque chose pour sa vie d'une si violente émotion. Tous les mouvements
de son âme semblaient se réunir dans ses yeux. Elle les tenait fixés sur
moi. Quelquefois elle ouvrait la bouche, sans avoir la force d'achever
quelques mots qu'elle commençait. Il lui en échappait néanmoins
quelques-uns. C'étaient des marques d'admiration sur mon amour, de
tendres plaintes de son excès, des doutes qu'elle pût être assez
heureuse pour m'avoir inspiré une passion si parfaite, des instances
pour me faire renoncer au dessein de la suivre et chercher ailleurs un
bonheur digne de moi, qu'elle me disait que je ne pouvais espérer avec
elle.

En dépit du plus cruel de tous les sorts, je trouvais ma félicité dans
ses regards et dans la certitude que j'avais de son affection. J'avais
perdu, à la vérité, tout ce que le reste des hommes estime; mais j'étais
maître du coeur de Manon, le seul bien que j'estimais. Vivre en Europe,
vivre en Amérique, que m'importait-il en quel endroit vivre, si j'étais
sûr d'y être heureux en y vivant avec ma maîtresse? Tout l'univers
n'est-il pas la patrie de deux amants fidèles? Ne trouvent-ils pas l'un
dans l'autre, père, mère, parents, amis, richesses et félicité? Si
quelque chose me causait de l'inquiétude, c'était la crainte de voir
Manon exposée aux besoins de l'indigence. Je me supposais déjà, avec
elle, dans une région inculte et habitée par des sauvages. Je suis bien
sûr disais-je, qu'il ne saurait y en avoir d'aussi cruels que G... M...
et mon père. Ils nous laisseront du moins vivre en paix. Si les
relations qu'on en fait sont fidèles, ils suivent les lois de la nature.
Ils ne connaissent ni les fureurs de l'avarice, qui possèdent G... M...,
ni les idées fantastiques de l'honneur qui m'ont fait un ennemi de mon
père. Ils ne troubleront point deux amants qu'ils verront vivre avec
autant de simplicité qu'eux. J'étais donc tranquille de ce côté-là. Mais
je ne me formais point des idées romanesques par rapport aux besoins
communs de la vie. J'avais éprouvé trop souvent qu'il y a des nécessités
insupportables, surtout pour une fille délicate qui est accoutumée à une
vie commode et abondante. J'étais au désespoir d'avoir épuisé
inutilement ma bourse et que le peu d'argent qui me restait fût encore
sur le point de m'être ravi par la friponnerie des archers. Je concevais
qu'avec une petite somme j'aurais pu espérer non seulement de me
soutenir quelque temps contre la misère en Amérique, où l'argent était
rare, mais d'y former même quelque entreprise pour un établissement
durable. Cette considération me fit naître la pensée d'écrire à Tiberge,
que j'avais toujours trouvé si prompt à m'offrir les secours de
l'amitié. J'écrivis, dès la première ville où nous passâmes. Je ne lui
apportai point d'autre motif que le pressant besoin dans lequel je
prévoyais que je me trouverais au Havre-de-Grâce, où je lui confessais
que j'étais allé conduire Manon. Je lui demandais cent pistoles.
Faites-les-moi tenir au Havre, lui disais-je, par le maître de la poste.
Vous voyez bien que c'est la dernière fois que j'importune votre
affection et que, ma malheureuse maîtresse m'étant enlevée pour
toujours, je ne puis la laisser partir sans quelques soulagements qui
adoucissent son sort et mes mortels regrets.

Les archers devinrent si intraitables, lorsqu'ils eurent découvert la
violence de ma passion, que, redoublant continuellement le prix de leurs
moindres faveurs, ils me réduisirent bientôt à la dernière indigence.
L'amour d'ailleurs, ne me permettait guère de ménager ma bourse. Je
m'oubliais du matin au soir près de Manon, et ce n'était plus par heure
que le temps m'était mesuré, c'était par la longueur entière des jours.
Enfin, ma bourse étant tout à fait vide, je me trouvai exposé aux
caprices et à la brutalité de six misérables, qui me traitaient avec une
hauteur insupportable. Vous en fûtes témoin à Pacy. Votre rencontre fut
un heureux moment de relâche, qui me fut accordé par la fortune. Votre
pitié, à la vue de mes peines, fut ma seule recommandation auprès de
votre coeur généreux. Le secours, que vous m'accordâtes libéralement,
servit à me faire gagner le Havre, et les archers tinrent leur promesse
avec plus de fidélité que je ne l'espérais.

Nous arrivâmes au Havre. J'allai d'abord à la poste. Tiberge n'avait
point encore eu le temps de me répondre. Je m'informai exactement quel
jour je pouvais attendre sa lettre. Elle ne pouvait arriver que deux
jours après, et par une étrange disposition de mon mauvais sort, il se
trouva que notre vaisseau devait partir le matin de celui auquel
j'attendais l'ordinaire. Je ne puis vous représenter mon désespoir Quoi!
m'écriai-je, dans le malheur même, il faudra toujours que je sois
distingué par des excès! Manon répondit: Hélas! une vie si malheureuse
mérite-t-elle le soin que nous en prenons? Mourons au Havre, mon cher
Chevalier. Que la mort finisse tout d'un coup nos misères! Irons-nous
les traîner dans un pays inconnu, où nous devons nous attendre, sans
doute, à d'horribles extrémités, puisqu'on a voulu m'en faire un
supplice? Mourons, me répéta-t-elle; ou du moins, donne-moi la mort, et
va chercher un autre sort dans les bras d'une amante plus heureuse. Non,
non, lui dis-je, c'est pour moi un sort digne d'envie que d'être
malheureux avec vous. Son discours me fit trembler. Je jugeai qu'elle
était accablée de ses maux. Je m'efforçai de prendre un air plus
tranquille, pour lui ôter ces funestes pensées de mort et de désespoir.
Je résolus de tenir la même conduite à l'avenir; et j'ai éprouvé, dans
la suite, que rien n'est plus capable d'inspirer du courage à une femme
que l'intrépidité d'un homme qu'elle aime.

Lorsque j'eus perdu l'espérance de recevoir du secours de Tiberge, je
vendis mon cheval. L'argent que j'en tirai, joint à ce qui me restait
encore de vos libéralités, me composa la petite somme de dix-sept
pistoles. J'en employai sept à l'achat de quelques soulagements
nécessaires à Manon, et je serrai les dix autres avec soin, comme le
fondement de notre fortune et de nos espérances en Amérique. Je n'eus
point de peine à me faire recevoir dans le vaisseau. On cherchait alors
des jeunes gens qui fussent disposés à se joindre volontairement à la
colonie. Le passage et la nourriture me furent accordés gratis. La poste
de Paris devant partir le lendemain, j'y laissai une lettre pour
Tiberge. Elle était touchante et capable de l'attendrir sans doute, au
dernier point, puisqu'elle lui fit prendre une résolution qui ne pouvait
venir que d'un fond infini de tendresse et de générosité pour un ami
malheureux.

Nous mîmes à la voile. Le vent ne cessa point de nous être favorable.
J'obtins du capitaine un lieu à part pour Manon et pour moi. Il eut la
bonté de nous regarder d'un autre oeil que le commun de nos misérables
associés. Je l'avais pris en particulier dès le premier jour, et, pour
m'attirer de lui quelque considération, je lui avais découvert une
partie de mes infortunes. Je ne crus pas me rendre coupable d'un
mensonge honteux en lui disant que j'étais marié à Manon. Il feignit de
le croire, et il m'accorda sa protection. Nous en reçûmes des marques
pendant toute la navigation. Il eut soin de nous faire nourrir
honnêtement, et les égards qu'il eut pour nous servirent à nous faire
respecter des compagnons de notre misère. J'avais une attention
continuelle à ne pas laisser souffrir la moindre incommodité à Manon.
Elle le remarquait bien, et cette vue, jointe au vif ressentiment de
l'étrange extrémité où je m'étais réduit pour elle, la rendait si tendre
et si passionnée, si attentive aussi à mes plus légers besoins, que
c'était, entre elle et moi, une perpétuelle émulation de services et
d'amour. Je ne regrettais point l'Europe. Au contraire, plus nous
avancions vers l'Amérique, plus je sentais mon coeur s'élargir et
devenir tranquille. Si j'eusse pu m'assurer de n'y pas manquer des
nécessités absolues de la vie, j'aurais remercié la fortune d'avoir
donné un tour si favorable à nos malheurs.

Après une navigation de deux mois, nous abordâmes enfin au rivage
désiré. Le pays ne nous offrit rien d'agréable à la première vue.
C'étaient des campagnes stériles et inhabitées, où l'on voyait à peine
quelques roseaux et quelques arbres dépouillés par le vent. Nulle trace
d'hommes ni d'animaux. Cependant, le capitaine ayant fait tirer quelques
pièces de notre artillerie, nous ne fûmes pas longtemps sans apercevoir
une troupe de citoyens du Nouvel Orléans, qui s'approchèrent de nous
avec de vives marques de joie. Nous n'avions pas découvert la ville.
Elle est cachée, de ce côté-là, par une petite colline. Nous fûmes reçus
comme des gens descendus du Ciel. Ces pauvres habitants s'empressaient
pour nous faire mille questions sur l'état de la France et sur les
différentes provinces où ils étaient nés. Ils nous embrassaient comme
leurs frères et comme de chers compagnons qui venaient partager leur
misère et leur solitude. Nous prîmes le chemin de la ville avec eux,
mais nous fûmes surpris de découvrir, en avançant, que ce qu'on nous
avait vanté jusqu'alors comme une bonne ville, n'était qu'un assemblage
de quelques pauvres cabanes. Elles étaient habitées par cinq ou six
cents personnes. La maison du Gouverneur nous parut un peu distinguée
par sa hauteur et par sa situation. Elle est défendue par quelques
ouvrages de terre, autour desquels règne un large fossé.

Nous fûmes d'abord présentés à lui. Il s'entretint longtemps en secret
avec le capitaine, et, revenant ensuite à nous, il considéra, l'une
après l'autre, toutes les filles qui étaient arrivées par le vaisseau.
Elles étaient au nombre de trente, car nous en avions trouvé au Havre
une autre bande, qui s'était jointe à la nôtre. Le Gouverneur, les ayant
longtemps examinées, fit appeler divers jeunes gens de la ville qui
languissaient dans l'attente d'une épouse. Il donna les plus jolies aux
principaux et le reste fut tiré au sort. Il n'avait point encore parlé à
Manon, mais, lorsqu'il eut ordonné aux autres de se retirer il nous fit
demeurer elle et moi. J'apprends du capitaine, nous dit-il, que vous
êtes mariés et qu'il vous a reconnus sur la route pour deux personnes
d'esprit et de mérite. Je n'entre point dans les raisons qui ont causé
votre malheur mais, s'il est vrai que vous ayez autant de savoir-vivre
que votre figure me le promet, je n'épargnerai rien pour adoucir votre
sort, et vous contribuerez vous-même à me faire trouver quelque agrément
dans ce lieu sauvage et désert. Je lui répondis de la manière que je
crus la plus propre à confirmer l'idée qu'il avait de nous. Il donna
quelques ordres pour nous faire préparer un logement dans la ville, et
il nous retint à souper avec lui. Je lui trouvai beaucoup de politesse,
pour un chef de malheureux bannis. Il ne nous fit point de questions, en
public, sur le fond de nos aventures. La conversation fut générale, et,
malgré notre tristesse, nous nous efforçâmes, Manon et moi, de
contribuer à la rendre agréable.

Le soir il nous fit conduire au logement qu'on nous avait préparé. Nous
trouvâmes une misérable cabane, composée de planches et de boue, qui
consistait en deux ou trois chambres de plain-pied, avec un grenier
au-dessus. Il y avait fait mettre cinq ou six chaises et quelques
commodités nécessaires à la vie. Manon parut effrayée à la vue d'une si
triste demeure. C'était pour moi qu'elle s'affligeait, beaucoup plus que
pour elle-même. Elle s'assit, lorsque nous fûmes seuls, et elle se mit à
pleurer amèrement. J'entrepris d'abord de la consoler, mais lorsqu'elle
m'eut fait entendre que c'était moi seul qu'elle plaignait, et qu'elle
ne considérait, dans nos malheurs communs, que ce que j'avais à
souffrir, j'affectai de montrer assez de courage, et même assez de joie
pour lui en inspirer. De quoi me plaindrais-je? lui dis-je. Je possède
tout ce que je désire. Vous m'aimez, n'est-ce pas? Quel autre bonheur me
suis-je jamais proposé? Laissons au Ciel le soin de notre fortune. Je ne
la trouve pas si désespérée. Le Gouverneur est un homme civil; il nous a
marqué de la considération; il ne permettra pas que nous manquions du
nécessaire. Pour ce qui regarde la pauvreté de notre cabane et la
grossièreté de nos meubles, vous avez pu remarquer qu'il y a peu de
personnes ici qui paraissent mieux logées et mieux meublées que nous. Et
puis, tu es une chimiste admirable, ajoutai-je en l'embrassant, tu
transformes tout en or.

Vous serez donc la plus riche personne de l'univers, me répondit-elle,
car s'il n'y eut jamais d'amour tel que le vôtre, il est impossible
aussi d'être aimé plus tendrement que vous l'êtes. Je me rends justice,
continua-t-elle. Je sens bien que je n'ai jamais mérité ce prodigieux
attachement que vous avez pour moi. Je vous ai causé des chagrins, que
vous n'avez pu me pardonner sans une bonté extrême. J'ai été légère et
volage, et même en vous aimant éperdument, comme j'ai toujours fait, je
n'étais qu'une ingrate. Mais vous ne sauriez croire combien je suis
changée. Mes larmes, que vous avez vues couler si souvent depuis notre
départ de France, n'ont pas eu une seule fois mes malheurs pour objet.
J'ai cessé de les sentir aussitôt que vous avez commencé à les partager.
Je n'ai pleuré que de tendresse et de compassion pour vous. Je ne me
console point d'avoir pu vous chagriner un moment dans ma vie. Je ne
cesse point de me reprocher mes inconstances et de m'attendrir en
admirant de quoi l'amour vous a rendu capable pour une malheureuse qui
n'en était pas digne, et qui ne payerait pas bien de tout son sang,
ajouta-t-elle avec une abondance de larmes, la moitié des peines qu'elle
vous a causées.

Ses pleurs, son discours et le ton dont elle le prononça firent sur moi
une impression si étonnante, que je crus sentir une espèce de division
dans mon âme. Prends garde, lui dis-je, prends garde, ma chère Manon. Je
n'ai point assez de force pour supporter des marques si vives de ton
affection; je ne suis point accoutumé à ces excès de joie. Ô Dieu!
m'écriai-je, je ne vous demande plus rien. Je suis assuré du coeur de
Manon. Il est tel que je l'ai souhaité pour être heureux; je ne puis
plus cesser de l'être à présent. Voilà ma félicité bien établie. Elle
l'est, reprit-elle, si vous la faites dépendre de moi, et je sais où je
puis compter aussi de trouver toujours la mienne. Je me couchai avec ces
charmantes idées, qui changèrent ma cabane en un palais digne du premier
roi du monde. L'Amérique me parut un lieu de délices après cela. C'est
au Nouvel Orléans qu'il faut venir, disais-je souvent à Manon, quand on
veut goûter les vraies douceurs de l'amour. C'est ici qu'on s'aime sans
intérêt, sans jalousie, sans inconstance. Nos compatriotes y viennent
chercher de l'or; ils ne s'imaginent pas que nous y avons trouvé des
trésors bien plus estimables.

Nous cultivâmes soigneusement l'amitié du Gouverneur. Il eut la bonté,
quelques semaines après notre arrivée, de me donner un petit emploi qui
vint à vaquer dans le fort. Quoiqu'il ne fût pas bien distingué, je
l'acceptai comme une faveur du Ciel. Il me mettait en état de vivre sans
être à charge à personne. Je pris un valet pour moi et une servante pour
Manon. Notre petite fortune s'arrangea. J'étais réglé dans ma conduite;
Manon ne l'était pas moins. Nous ne laissions point échapper l'occasion
de rendre service et de faire du bien à nos voisins. Cette disposition
officieuse et la douceur de nos manières nous attirèrent la confiance et
l'affection de toute la colonie. Nous fûmes en peu de temps si
considérés, que nous passions pour les premières personnes de la ville
après le Gouverneur.

L'innocence de nos occupations, et la tranquillité où nous étions
continuellement, servirent à nous faire rappeler insensiblement des
idées de religion. Manon n'avait jamais été une fille impie. Je n'étais
pas non plus de ces libertins outrés, qui font gloire d'ajouter
l'irréligion à la dépravation des moeurs. L'amour et la jeunesse avaient
causé tous nos désordres. L'expérience commençait à nous tenir lieu
d'âge; elle fit sur nous le même effet que les années. Nos
conversations, qui étaient toujours réfléchies, nous mirent
insensiblement dans le goût d'un amour vertueux. Je fus le premier qui
proposai ce changement à Manon. Je connaissais les principes de son
coeur. Elle était droite et naturelle dans tous ses sentiments, qualité
qui dispose toujours à la vertu. Je lui fis comprendre qu'il manquait
une chose à notre bonheur. C'est, lui dis-je, de le faire approuver du
Ciel. Nous avons l'âme trop belle, et le coeur trop bien fait, l'un et
l'autre, pour vivre volontairement dans l'oubli du devoir. Passe d'y
avoir vécu en France, où il nous était également impossible de cesser de
nous aimer et de nous satisfaire par une voie légitime; mais en
Amérique, où nous ne dépendons que de nous-mêmes, où nous n'avons plus à
ménager les lois arbitraires du rang et de la bienséance, où l'on nous
croit même mariés, qui empêche que nous ne le soyons bientôt
effectivement et que nous n'anoblissions notre amour par des serments
que la religion autorise? Pour moi, ajoutai-je, je ne vous offre rien de
nouveau en vous offrant mon coeur et ma main, mais je suis prêt à vous
en renouveler le don au pied d'un autel. Il me parut que ce discours la
pénétrait de joie. Croiriez-vous, me répondit-elle, que j'y ai pensé
mille fois, depuis que nous sommes en Amérique? La crainte de vous
déplaire m'a fait renfermer ce désir dans mon coeur. Je n'ai point la
présomption d'aspirer à la qualité de votre épouse. Ah! Manon,
répliquai-je, tu serais bientôt celle d'un roi, si le Ciel m'avait fait
naître avec une couronne. Ne balançons plus. Nous n'avons nul obstacle à
redouter. J'en veux parler dès aujourd'hui au Gouverneur et lui avouer
que nous l'avons trompé jusqu'à ce jour. Laissons craindre aux amants
vulgaires, ajoutai-je, les chaînes indissolubles du mariage. Ils ne les
craindraient pas s'ils étaient sûrs, comme nous, de porter toujours
celles de l'amour. Je laissai Manon au comble de la joie, après cette
résolution.

Je suis persuadé qu'il n'y a point d'honnête homme au monde qui n'eût
approuvé mes vues dans les circonstances où j'étais, c'est-à-dire
asservi fatalement à une passion que je ne pouvais vaincre et combattu
par des remords que je ne devais point étouffer. Mais se trouvera-t-il
quelqu'un qui accuse mes plaintes d'injustice, si je gémis de la rigueur
du Ciel à rejeter un dessein que je n'avais formé que pour lui plaire?
Hélas! que dis-je, à le rejeter? Il l'a puni comme un crime. Il m'avait
souffert avec patience tandis que je marchais aveuglément dans la route
du vice, et ses plus rudes châtiments m'étaient réservés lorsque je
commençais à retourner à la vertu. Je crains de manquer de force pour
achever le récit du plus funeste événement qui fût jamais.

J'allai chez le Gouverneur comme j'en étais convenu avec Manon, pour le
prier de consentir à la cérémonie de notre mariage. Je me serais bien
gardé d'en parler, à lui ni à personne, si j'eusse pu me promettre que
son aumônier, qui était alors le seul prêtre de la ville, m'eût rendu ce
service sans sa participation; mais, n'osant espérer qu'il voulût
s'engager au silence, j'avais pris le parti d'agir ouvertement. Le
Gouverneur avait un neveu, nommé Synnelet, qui lui était extrêmement
cher. C'était un homme de trente ans, brave, mais emporté et violent. Il
n'était point marié. La beauté de Manon l'avait touché dès le jour de
notre arrivée; et les occasions sans nombre qu'il avait eues de la voir,
pendant neuf ou dix mois, avaient tellement enflammé sa passion, qu'il
se consumait en secret pour elle. Cependant, comme il était persuadé,
avec son oncle et toute la ville; que j'étais réellement marié, il
s'était rendu maître de son amour jusqu'au point de n'en laisser rien
éclater et son zèle s'était même déclaré pour moi, dans plusieurs
occasions de me rendre service. Je le trouvai avec son oncle, lorsque
j'arrivai au fort. Je n'avais nulle raison qui m'obligeât de lui faire
un secret de mon dessein, de sorte que je ne fis point difficulté de
m'expliquer en sa présence. Le Gouverneur m'écouta avec sa bonté
ordinaire. Je lui racontai une partie de mon histoire, qu'il entendit
avec plaisir, et, lorsque je le priai d'assister à la cérémonie que je
méditais, il eut la générosité de s'engager à faire toute la dépense de
la fête. Je me retirai fort content.

Une heure après, je vis entrer l'aumônier chez moi. Je m'imaginai qu'il
venait me donner quelques instructions sur mon mariage; mais, après
m'avoir salué froidement, il me déclara, en deux mots, que M. le
Gouverneur me défendait d'y penser, et qu'il avait d'autres vues sur
Manon. D'autres vues sur Manon! lui dis-je, avec un mortel saisissement
de coeur, et quelles vues donc, Monsieur l'aumônier? Il me répondit que
je n'ignorais pas que M. le Gouverneur était le maître; que Manon ayant
été envoyée de France pour la colonie, c'était à lui à disposer d'elle;
qu'il ne l'avait pas fait jusqu'alors, parce qu'il la croyait mariée,
mais, qu'ayant appris de moi-même qu'elle ne l'était point, il jugeait à
propos de la donner à M. Synnelet, qui en était amoureux. Ma vivacité
l'emporta sur ma prudence. J'ordonnai fièrement à l'aumônier de sortir
de ma maison, en jurant que le Gouverneur, Synnelet et toute la ville
ensemble n'oseraient porter la main sur ma femme, ou ma maîtresse, comme
ils voudraient l'appeler.

Je fis part aussitôt à Manon du funeste message que je venais de
recevoir. Nous jugeâmes que Synnelet avait séduit l'esprit de son oncle
depuis mon retour et que c'était l'effet de quelque dessein médité
depuis longtemps. Ils étaient les plus forts. Nous nous trouvions dans
le Nouvel Orléans comme au milieu de la mer c'est-à-dire séparés du
reste du monde par des espaces immenses. Où fuir? dans un pays inconnu,
désert, ou habité par des bêtes féroces, et par des sauvages aussi
barbares qu'elles? J'étais estimé dans la ville, mais je ne pouvais
espérer d'émouvoir assez le peuple en ma faveur pour en espérer un
secours proportionné au mal. Il eût fallu de l'argent; j'étais pauvre.
D'ailleurs, le succès d'une émotion populaire était incertain, et si la
fortune nous eût manqué, notre malheur serait devenu sans remède. Je
roulais toutes ces pensées dans ma tête. J'en communiquais une partie à
Manon. J'en formais de nouvelles sans écouter sa réponse. Je prenais un
parti; je le rejetais pour en prendre un autre. Je parlais seul, je
répondais tout haut à mes pensées; enfin j'étais dans une agitation que
je ne saurais comparer à rien parce qu'il n'y en eut jamais d'égale.
Manon avait les yeux sur moi. Elle jugeait, par mon trouble, de la
grandeur du péril, et, tremblant pour moi plus que pour elle-même, cette
tendre fille n'osait pas même ouvrir la bouche pour m'exprimer ses
craintes. Après une infinité de réflexions, je m'arrêtai à la résolution
d'aller trouver le Gouverneur pour m'efforcer de le toucher par des
considérations d'honneur et par le souvenir de mon respect et de son
affection. Manon voulut s'opposer à ma sortie. Elle me disait, les
larmes aux yeux: Vous allez à la mort. Ils vont vous tuer Je ne vous
reverrai plus. Je veux mourir avant vous. Il fallut beaucoup d'efforts
pour la persuader de la nécessité où j'étais de sortir et de celle qu'il
y avait pour elle de demeurer au logis. Je lui promis qu'elle me
reverrait dans un instant. Elle ignorait, et moi aussi, que c'était sur
elle-même que devaient tomber toute la colère du Ciel et la rage de nos
ennemis.

Je me rendis au fort. Le Gouverneur était avec son aumônier Je
m'abaissai, pour le toucher, à des soumissions qui m'auraient fait
mourir de honte si je les eusse faites pour toute autre cause. Je le
pris par tous les motifs qui doivent faire une impression certaine sur
un coeur qui n'est pas celui d'un tigre féroce et cruel. Ce barbare ne
fit à mes plaintes que deux réponses, qu'il répéta cent fois: Manon, me
dit-il, dépendait de lui; il avait donné sa parole à son neveu. J'étais
résolu de me modérer jusqu'à l'extrémité. Je me contentai de lui dire
que je le croyais trop de mes amis pour vouloir ma mort, à laquelle je
consentirais plutôt qu'à la perte de ma maîtresse.

Je fus trop persuadé, en sortant, que je n'avais rien à espérer de cet
opiniâtre vieillard, qui se serait damné mille fois pour son neveu.
Cependant, je persistai dans le dessein de conserver jusqu'à la fin un
air de modération, résolu, si l'on en venait aux excès d'injustice, de
donner à l'Amérique une des plus sanglantes et des plus horribles scènes
que l'amour ait jamais produites. Je retournais chez moi, en méditant
sur ce projet, lorsque le sort, qui voulait hâter ma ruine, me fit
rencontrer Synnelet. Il lut dans mes yeux une partie de mes pensées.
J'ai dit qu'il était brave; il vint à moi. Ne me cherchez-vous pas? me
dit-il. Je connais que mes desseins vous offensent, et j'ai bien prévu
qu'il faudrait se couper la gorge avec vous. Allons voir qui sera le
plus heureux. Je lui répondis qu'il avait raison, et qu'il n'y avait que
ma mort qui pût finir nos différends. Nous nous écartâmes d'une centaine
de pas hors de la ville. Nos épées se croisèrent; je le blessai et je le
désarmai presque en même temps. Il fut si enragé de son malheur qu'il
refusa de me demander la vie et de renoncer à Manon. J'avais peut-être
le droit de lui ôter tout d'un coup l'un et l'autre, mais un sang
généreux ne se dément jamais. Je lui jetai son épée. Recommençons, lui
dis-je, et songez que c'est sans quartier Il m'attaqua avec une furie
inexprimable. Je dois confesser que je n'étais pas fort dans les armes,
n'ayant eu que trois mois de salle à Paris. L'amour conduisait mon épée.
Synnelet ne laissa pas de me percer le bras d'outre en outre, mais je le
pris sur le temps et je lui fournis un coup si vigoureux qu'il tomba à
mes pieds sans mouvement.

Malgré la joie que donne la victoire après un combat mortel, je
réfléchis aussitôt sur les conséquences de cette mort. Il n'y avait,
pour moi, ni grâce ni délai de supplice à espérer. Connaissant, comme je
faisais, la passion du Gouverneur pour son neveu, j'étais certain que ma
mort ne serait pas différée d'une heure après la connaissance de la
sienne. Quelque pressante que fût cette crainte, elle n'était pas la
plus forte cause de mon inquiétude. Manon, l'intérêt de Manon, son péril
et la nécessité de la perdre, me troublaient jusqu'à répandre de
l'obscurité sur mes yeux et à m'empêcher de reconnaître le lieu où
j'étais. Je regrettai le sort de Synnelet. Une prompte mort me semblait
le seul remède de mes peines. Cependant, ce fut cette pensée même qui me
fit rappeler vivement mes esprits et qui me rendit capable de prendre
une résolution. Quoi! je veux mourir, m'écriai-je, pour finir mes
peines? Il y en a donc que j'appréhende plus que la perte de ce que
j'aime? Ah! souffrons jusqu'aux plus cruelles extrémités pour secourir
ma maîtresse, et remettons à mourir après les avoir souffertes
inutilement. Je repris le chemin de la ville. J'entrai chez moi. J'y
trouvai Manon à demi morte de frayeur et d'inquiétude. Ma présence la
ranima. Je ne pouvais lui déguiser le terrible accident qui venait de
m'arriver. Elle tomba sans connaissance entre mes bras, au récit de la
mort de Synnelet et de ma blessure. J'employai plus d'un quart d'heure à
lui faire retrouver le sentiment..

J'étais à demi mort moi-même. Je ne voyais pas le moindre jour à sa
sûreté, ni à la mienne. Manon, que ferons-nous? lui dis-je lorsqu'elle
eut repris un peu de force. Hélas! qu'allons-nous faire? Il faut
nécessairement que je m'éloigne. Voulez-vous demeurer dans la ville?
Oui, demeurez-y. Vous pouvez encore y être heureuse; et moi je vais,
loin de vous, chercher la mort parmi les sauvages ou entre les griffes
des bêtes féroces. Elle se leva malgré sa faiblesse; elle me prit la
main pour me conduire vers la porte. Fuyons ensemble, me dit-elle, ne
perdons pas un instant. Le corps de Synnelet peut avoir été trouvé par
hasard, et nous n'aurions pas le temps de nous éloigner. Mais, chère
Manon! repris-je tout éperdu, dites-moi donc où nous pouvons aller.
Voyez-vous quelque ressource? Ne vaut-il pas mieux que vous tâchiez de
vivre ici sans moi, et que je porte volontairement ma tête au
Gouverneur? Cette proposition ne fit qu'augmenter son ardeur à partir.
Il fallut la suivre. J'eus encore assez de présence d'esprit, en
sortant, pour prendre quelques liqueurs fortes que j'avais dans ma
chambre et toutes les provisions que je pus faire entrer dans mes
poches. Nous dîmes à nos domestiques, qui étaient dans la chambre
voisine, que nous partions pour la promenade du soir, nous avions cette
coutume tous les jours, et nous nous éloignâmes de la ville, plus
promptement que la délicatesse de Manon ne semblait le permettre.

Quoique je ne fusse pas sorti de mon irrésolution sur le lieu de notre
retraite, je ne laissais pas d'avoir deux espérances, sans lesquelles
j'aurais préféré la mort à l'incertitude de ce qui pouvait arriver à
Manon. J'avais acquis assez de connaissance du pays, depuis près de dix
mois que j'étais en Amérique, pour ne pas ignorer de quelle manière on
apprivoisait les sauvages. On pouvait se mettre entre leurs mains, sans
courir à une mort certaine. J'avais même appris quelques mots de leur
langue et quelques-unes de leurs coutumes dans les diverses occasions
que j'avais eues de les voir. Avec cette triste ressource, j'en avais
une autre du côté des Anglais qui ont, comme nous, des établissements
dans cette partie du Nouveau Monde. Mais j'étais effrayé de
l'éloignement. Nous avions à traverser, jusqu'à leurs colonies, de
stériles campagnes de plusieurs journées de largeur, et quelques
montagnes si hautes et si escarpées que le chemin en paraissait
difficile aux hommes les plus grossiers et les plus vigoureux. Je me
flattais, néanmoins, que nous pourrions tirer parti de ces deux
ressources: des sauvages pour aider à nous conduire, et des Anglais pour
nous recevoir dans leurs habitations.

Nous marchâmes aussi longtemps que le courage de Manon put la soutenir,
c'est-à-dire environ deux lieues, car cette amante incomparable refusa
constamment de s'arrêter plus tôt. Accablée enfin de lassitude, elle me
confessa qu'il lui était impossible d'avancer davantage. Il était déjà
nuit. Nous nous assîmes au milieu d'une vaste plaine, sans avoir pu
trouver un arbre pour nous mettre à couvert. Son premier soin fut de
changer le linge de ma blessure, qu'elle avait pansée elle-même avant
notre départ. Je m'opposai en vain à ses volontés. J'aurais achevé de
l'accabler mortellement, si je lui eusse refusé la satisfaction de me
croire à mon aise et sans danger, avant que de penser à sa propre
conservation. Je me soumis durant quelques moments à ses désirs. Je
reçus ses soins en silence et avec honte. Mais, lorsqu'elle eut
satisfait sa tendresse, avec quelle ardeur la mienne ne prit-elle pas
son tour! Je me dépouillai de tous mes habits, pour lui faire trouver la
terre moins dure en les étendant sous elle. Je la fis consentir, malgré
elle, à me voir employer à son usage tout ce que je pus imaginer de
moins incommode. J'échauffai ses mains par mes baisers ardents et par la
chaleur de mes soupirs. Je passai la nuit entière à veiller près d'elle,
et à prier le Ciel de lui accorder un sommeil doux et paisible. Ô Dieu!
que mes voeux étaient vifs et sincères! et par quel rigoureux jugement
aviez-vous résolu de ne les pas exaucer!

Pardonnez, si j'achève en peu de mots un récit qui me tue. Je vous
raconte un malheur qui n'eut jamais d'exemple. Toute ma vie est destinée
à le pleurer Mais, quoique je le porte sans cesse dans ma mémoire, mon
âme semble reculer d'horreur chaque fois que j'entreprends de
l'exprimer.

Nous avions passé tranquillement une partie de la nuit. Je croyais ma
chère maîtresse endormie et je n'osais pousser le moindre souffle, dans
la crainte de troubler son sommeil. Je m'aperçus dès le point du jour,
en touchant ses mains, qu'elle les avait froides et tremblantes. Je les
approchai de mon sein, pour les échauffer. Elle sentit ce mouvement, et,
faisant un effort pour saisir les miennes, elle me dit, d'une voix
faible, qu'elle se croyait à sa dernière heure. Je ne pris d'abord ce
discours que pour un langage ordinaire dans l'infortune, et je n'y
répondis que par les tendres consolations de l'amour. Mais, ses soupirs
fréquents, son silence à mes interrogations, le serrement de ses mains,
dans lesquelles elle continuait de tenir les miennes, me firent
connaître que la fin de ses malheurs approchait. N'exigez point de moi
que je vous décrive mes sentiments, ni que je vous rapporte ses
dernières expressions. Je la perdis; je reçus d'elle des marques d'amour
au moment même qu'elle expirait. C'est tout ce que j'ai la force de vous
apprendre de ce fatal et déplorable événement.

Mon âme ne suivit pas la sienne. Le Ciel ne me trouva point, sans doute,
assez rigoureusement puni. Il a voulu que j'aie traîné, depuis, une vie
languissante et misérable. Je renonce volontairement à la mener jamais
plus heureuse.

Je demeurai plus de vingt-quatre heures la bouche attachée sur le visage
et sur les mains de ma chère Manon. Mon dessein était d'y mourir; mais
je fis réflexion, au commencement du second jour, que son corps serait
exposé, après mon trépas, à devenir la pâture des bêtes sauvages. Je
formai la résolution de l'enterrer et d'attendre la mort sur sa fosse.
J'étais déjà si proche de ma fin, par l'affaiblissement que le jeûne et
la douleur m'avaient causé, que j'eus besoin de quantité d'efforts pour
me tenir debout. Je fus obligé de recourir aux liqueurs que j'avais
apportées. Elles me rendirent autant de force qu'il en fallait pour le
triste office que j'allais exécuter. Il ne m'était pas difficile
d'ouvrir la terre, dans le lieu où je me trouvais. C'était une campagne
couverte de sable. Je rompis mon épée, pour m'en servir à creuser, mais
j'en tirai moins de secours que de mes mains. J'ouvris une large fosse.
J'y plaçai l'idole de mon coeur après avoir pris soin de l'envelopper de
tous mes habits, pour empêcher le sable de la toucher. Je ne la mis dans
cet état qu'après l'avoir embrassée mille fois, avec toute l'ardeur du
plus parfait amour. Je m'assis encore près d'elle. Je la considérai
longtemps. Je ne pouvais me résoudre à fermer la fosse. Enfin, mes
forces recommençant à s'affaiblir et craignant d'en manquer tout à fait
avant la fin de mon entreprise, j'ensevelis pour toujours dans le sein
de la terre ce qu'elle avait porté de plus parfait et de plus aimable.
Je me couchai ensuite sur la fosse, le visage tourné vers le sable, et
fermant les yeux avec le dessein de ne les ouvrir jamais, j'invoquai le
secours du Ciel et j'attendis la mort avec impatience. Ce qui vous
paraîtra difficile à croire, c'est que, pendant tout l'exercice de ce
lugubre ministère, il ne sortit point une larme de mes yeux ni un soupir
de ma bouche. La consternation profonde où j'étais et le dessein
déterminé de mourir avaient coupé le cours à toutes les expressions du
désespoir et de la douleur Aussi, ne demeurai-je pas longtemps dans la
posture où j'étais sur la fosse, sans perdre le peu de connaissance et
de sentiment qui me restait.

Après ce que vous venez d'entendre, la conclusion de mon histoire est de
si peu d'importance, qu'elle ne mérite pas la peine que vous voulez bien
prendre à l'écouter. Le corps de Synnelet ayant été rapporté à la ville
et ses plaies visitées avec soin, il se trouva, non seulement qu'il
n'était pas mort, mais qu'il n'avait pas même reçu de blessure
dangereuse. Il apprit à son oncle de quelle manière les choses s'étaient
passées entre nous, et sa générosité le porta sur-le-champ à publier les
effets de la mienne. On me fit chercher, et mon absence, avec Manon, me
fit soupçonner d'avoir pris le parti de la fuite. Il était trop tard
pour envoyer sur mes traces; mais le lendemain et le jour suivant furent
employés à me poursuivre. On me trouva, sans apparence de vie, sur la
fosse de Manon, et ceux qui me découvrirent en cet état, me voyant
presque nu et sanglant de ma blessure, ne doutèrent point que je n'eusse
été volé et assassiné. Ils me portèrent à la ville. Le mouvement du
transport réveilla mes sens. Les soupirs que je poussai, en ouvrant les
yeux et en gémissant de me retrouver parmi les vivants, firent connaître
que j'étais encore en état de recevoir du secours. On m'en donna de trop
heureux. Je ne laissai pas d'être renfermé dans une étroite prison. Mon
procès fut instruit, et, comme Manon ne paraissait point, on m'accusa de
m'être défait d'elle par un mouvement de rage et de jalousie. Je
racontai naturellement ma pitoyable aventure. Synnelet, malgré les
transports de douleur où ce récit le jeta, eut la générosité de
solliciter ma grâce. Il l'obtint. J'étais si faible qu'on fut obligé de
me transporter de la prison dans mon lit, où je fus retenu pendant trois
mois par une violente maladie. Ma haine pour la vie ne diminuait point.
J'invoquais continuellement la mort et je m'obstinai longtemps à rejeter
tous les remèdes. Mais le Ciel, après m'avoir puni avec tant de rigueur
avait dessein de me rendre utiles mes malheurs et ses châtiments. Il
m'éclaira de ses lumières, qui me firent rappeler des idées dignes de ma
naissance et de mon éducation. La tranquillité ayant commencé de
renaître un peu dans mon âme, ce changement fut suivi de près par ma
guérison. Je me livrai entièrement aux inspirations de l'honneur, et je
continuai de remplir mon petit emploi, en attendant les vaisseaux de
France qui vont, une fois chaque année, dans cette partie de l'Amérique.
J'étais résolu de retourner dans ma patrie pour y réparer, par une vie
sage et réglée, le scandale de ma conduite. Synnelet avait pris soin de
faire transporter le corps de ma chère maîtresse dans un lieu honorable.

Ce fut environ six semaines après mon rétablissement que, me promenant
seul, un jour sur le rivage, je vis arriver un vaisseau que des affaires
de commerce amenaient au Nouvel Orléans. J'étais attentif au
débarquement de l'équipage. Je fus frappé d'une surprise extrême en
reconnaissant Tiberge parmi ceux qui s'avançaient vers la ville. Ce
fidèle ami me remit de loin, malgré les changements que la tristesse
avait faits sur mon visage. Il m'apprit que l'unique motif de son voyage
avait été le désir de me voir et de m'engager à retourner en France;
qu'ayant reçu la lettre que je lui avais écrite du Havre, il s'y était
rendu en personne pour me porter les secours que je lui demandais; qu'il
avait ressenti la plus vive douleur en apprenant mon départ et qu'il
serait parti sur le champ pour me suivre, s'il eût trouvé un vaisseau
prêt à faire voile; qu'il en avait cherché pendant plusieurs mois dans
divers ports et qu'en ayant enfin rencontré un, à Saint-Malo, qui levait
l'ancre pour la Martinique, il s'y était embarqué, dans l'espérance de
se procurer de là un passage facile au Nouvel Orléans; que, le vaisseau
malouin ayant été pris en chemin par des corsaires espagnols et conduit
dans une de leurs îles, il s'était échappé par adresse; et qu'après
diverses courses, il avait trouvé l'occasion du petit bâtiment qui
venait d'arriver pour se rendre heureusement près de moi.

Je ne pouvais marquer trop de reconnaissance pour un ami si généreux et
si constant. Je le conduisis chez moi. Je le rendis le maître de tout ce
que je possédais. Je lui appris tout ce qui m'était arrivé depuis mon
départ de France, et pour lui causer une joie à laquelle il ne
s'attendait pas, je lui déclarai que les semences de vertu qu'il avait
jetées autrefois dans mon coeur commençaient à produire des fruits dont
il allait être satisfait. Il me protesta qu'une si douce assurance le
dédommageait de toutes les fatigues de son voyage.

Nous avons passé deux mois ensemble au Nouvel Orléans, pour attendre
l'arrivée des vaisseaux de France, et nous étant enfin mis en mer nous
prîmes terre, il y a quinze jours, au Havre-de-Grâce. J'écrivis à ma
famille en arrivant. J'ai appris, par la réponse de mon frère aîné, la
triste nouvelle de la mort de mon père, à laquelle je tremble, avec trop
de raison, que mes égarements n'aient contribué. Le vent étant favorable
pour Calais, je me suis embarqué aussitôt, dans le dessein de me rendre
à quelques lieues de cette ville, chez un gentilhomme de mes parents, où
mon frère m'écrit qu'il doit attendre mon arrivée.

FIN DE LA DEUXIEME PARTIE.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Manon Lescaut" ***

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