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Title: Voyages du capitaine Robert Lade en differentes parties de l'Afrique, de l'Asie et de l'Amérique
Author: Prévost, Abbé, 1697-1763
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Voyages du capitaine Robert Lade en differentes parties de l'Afrique, de l'Asie et de l'Amérique" ***

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[Note du transcripteur: L'orthographie de l'original est conservée.]



VOYAGES DU CAPITAINE ROBERT LADE

EN DIFFÉRENTES PARTIES DE L'AFRIQUE, DE L'ASIE

ET

DE L'AMÉRIQUE:

CONTENANT

L'Histoire de sa fortune, & ses Observations sur les Colonies & le
Commerce des Espagnols, des Anglois, des Hollandois, &c.

OUVRAGE traduit de l'Anglois.

TOME PREMIER.

À PARIS,

Chez DIDOT, Quai des Augustins, à la Bible d'or.

M.DCC.XLIV.

Avec Approbation & Privilège du Roy.



PRÉFACE.


De qui attendroit-on des Relations de Voyages plus utiles & plus
interessantes que des Anglois? La moitié de leur Nation est sans cesse
en mouvement vers les parties du monde les plus éloignées. L'Angleterre
a presqu'autant de Vaisseaux que de maisons, & l'on peut dire de l'Isle
entière ce que les Historiens de la Chine rapportent de Nankin; qu'une
grande partie d'un Peuple si nombreux, demeure habituellement sur l'eau.
Aussi voit-on paroître à Londres plus de Journaux de Mer, & de Recueils
d'observations, que dans tout autre lieu. Les Anglois joignent à la
facilité de s'instruire par les voies de la Navigation, le désir
d'apprendre, qui vient du goût des sciences & de la culture des beaux
Arts. D'ailleurs ce n'est pas seulement en qualité de Voyageurs, qu'ils
acquièrent la connoissance des Pays éloignés. Ils y possedent des
Régions d'une vaste étendue, dont ils ne négligent pas toujours les
curiosités. Leurs Auteurs prétendent que les terres qui sont occupées
par leur Nation depuis l'extrémité de la Nouvelle Écosse au Nord,
jusqu'à celle de la Nouvelle Georgie au Sud, n'ont pas moins de seize ou
dix-sept cent milles de longueur; sans compter leurs Iles, qui forment
encore un Domaine si considérable, que la Jamaïque & la Barbade
contiennent seules plus de deux cent mille Anglais.

Quoiqu'ils soient bien revenus de l'opinion qu'ils s'étoient formée de
la richesse de tous ces Pays dans les premiers tems de leurs
découvertes, ou de leurs Établissemens, il est certain qu'ils en tirent
de très-grands avantages. Ils ne disent plus comme autrefois:»Les flots
de nos Mers sont d'Ambre-gris;[A] le cours»de nos Rivières, est
presqu'interrompu par l'abondance de l'or; le moindre Minéral que nous
possedons, & que nous daignons à peine recueillir, est le cuivre, car
nos terres le portent si près de la surface, qu'il ne faut que nous
baisser pour en prendre.» C'est un Écrivain serieux, qui s'applaudissoit
ainsi de son bonheur en prose. M. Waller, un des meilleurs Poètes
d'Angleterre, a fait une peinture des Isles _Bermudes_, qui rappelle les
plus délicieuses idées du Paradis terreste.» Qui ne»connoît pas,
dit-il, ces Isles heureuses,[B] où croissent des limons d'une grosseur
énorme; où le fruit des orangers surpasse celui du Jardin des
Hesperides; où les perles, le corail, & l'ambre-gris donnent aux Côtes
une splendeur céleste? Là, le Cèdre superbe, qui éleve sa tête jusqu'aux
cieux, est le bois que les Peuples brûlent dans leurs foyers. La vapeur
qui s'en exhale & qui embaume les viandes qui tournent à leurs broches,
pourrait servir d'encens sur les Autels des Dieux; & les Lambris qu'il
fournir à leurs appartenons, embelliroient les Palais des Rois. Les doux
Palmiers y produisent une nouvelle espece de vin délicieux, & leurs
feuilles, aussi larges que des Boucliers, forment un ombrage charmant,
sous lequel on est tranquillement assis pour boire cette divine liqueur.
Les figues croissent en plein champ, sans culture, telles que Caton les
montroit aux Romains, pour les exciter par la vûe d'un fruit si rare, à
la conquête de Cartharge, qui le voyait naître dans son terroir. Là, les
Rochers les plus stériles ont une sorte de fécondité; car régulièrement,
dans plus d'une saison, leur sommet aride offre un mets voluptueux, dans
les œufs de plusieurs espèces d'oiseaux, &c.»

[Note A: Our seas flow With ambergrease, our Rivers are almost
choak'd with gold, and the worst minéral we have, which we think not
worth taking up, is copper: for it is so near the surface, that we may
almost stoop and have it, &c. _Pref. of a new Relation._]

[Note B:

/*[4]
    Bermudas wall'd with roks, who does not know,
    That happy Island, where huge lemons grow,
    And orange trees, which golden fruit do bear
    That hesperian gardens boast of none so fair.
    Where shilling pearls, coral, and many a pound
    On the rich shore of ambergrease is found?
    The lofty cedar, which to heaven aspires,
    The Prince of trees, is fewel for their fires,
    The smoack, by which their loaded spit do turn,
    For incense might on sacred altars burn,
    Their private Roofs an odorous Timber born,
    Such as might palaces for kings adorn, &c.
*/

_Waller's battle of summer's Island._]

Ces descriptions pompeuses étoient le langage d'une Nation peu
accoutumée à voir des figues & des oranges, qui croissent en effet
difficilement dans un climat aussi froid que l'Angleterre. Pour l'or, le
corail & l'ambre-gris, s'il s'en est quelquefois trouvé dans les
Colonies Angloises, ce n'est point assez souvent, comme on le verra par
quelques endroits de cette Relation, pour donner droit aux Anglois de
s'en applaudir dans des termes si magnifiques. D'ailleurs, quoiqu'on ne
puisse douter que leurs Plantations ne leur ayent d'abord été fort
avantageuses, elles ont souffert de l'altération sur quantité de points;
ce qui n'empêche pas néanmoins, qu'ils n'en tirent encore beaucoup
d'utilité. Il se trouve là-dessus des détails curieux dans leurs Livres.
M. _Litleton_ Président de la Barbade, & le Chevalier _Dalby Thomas_,
ont écrit avec beaucoup de feu sur cette matiére; & ces explications
présentées au Peuple par des Écrivains si sensés, n'ont pas peu servi à
redoubler l'ardeur de la Nation pour le service des Colonies.

On y voit surtout quel est l'esprit de nos voisins, non-seulement à
l'égard des possessions qu'ils ont dans les Indes, mais par rapport même
à celles d'autrui. Ils poussent la jalousie si loin, qu'un Anglois se
tua, dans le siécle passé, du seul regret qu'il avoit conçu de ce que
les Espagnols & les Portugais sont maîtres de la plus belle & de la
plus riche partie de l'Amérique. Mais cette disposition les portant à ne
rien négliger dans leurs voyages & à publier toutes les remarques qui
peuvent être utiles à leur commerce, il ne se passe guères de semaines
où l'on ne voie paraître à Londres, le récit de quelque nouvelle
Navigation. Les Anglois qui ont fait des voyages remarquables, sont sûrs
de l'immortalité dans leur Patrie; On voit gravés, dans mille endroits
de l'Angleterre, les noms de ceux qui ont fait le tour du monde. En
effet ces illustres Avanturiers, ne méritent pas moins d'être connus,
dans tous les lieux où la hardiesse & l'industrie donnent droit à la
gloire.

Le premier fut le Chevalier François Drake. À peine le Détroit de
_Magellan_ fut-il-décou vert, que cet audacieux Anglois entreprit le
même voyage, pour le pousser beaucoup plus loin. Il s'embarqua au Port
de Plymouth le 15 Novembre 1577. Il arriva au Détroit le 21 d'Août de
l'année suivante; & se voyant dans la Mer du Sud, le 6 de Septembre, il
continua sa navigation au long de la Côte Occidentale de l'Amérique,
jusqu'au 43e degré de latitude du Nord, d'où il tourna par les Indes
Orientales & revint en Europe par le Cap de bonne Espérance. La Mer du
Sud avoit été découverte au travers des terres, par _Baco Nunez de
Balboa_, qui avoit traversé le premier l'Isthme de l'Amérique. Mais Jean
Sebastien Cano, Espagnol, étoit le seul qui eut fait le tour du monde
avant le Chevalier Drake.

En 1586, le Chevalier Thomas _Candish_ forma la même entreprise, & ne
l'exécuta pas moins heureusement. Deux Hollandois, _Olivier Nord_, en
1598, & _Georges Spilbergen_, au commencement du 17e siècle firent
aussi ce dangereux voyage. Mais le Chevalier Jean _Narbroug_, après
avoir passé le Détroit de Magellan dans le cours de l'année 1609, &
s'être avancé au long des Côtes jusqu'au Chili, repassa le Détroit, ce
que personne n'avoit encore fait avant lui: car les périls que les
Prédécesseurs y avoient courus n'avoient pas eu moins de force pour les
empêcher de revenir par la même voie, que Le désir d'achever leur cercle
autour du Globe. Le _Maire_ découvrit plus au Sud, en 1616, un autre
passage, auquel il donna son nom. Mais le Détroit n'en étoit pas moins
dangereux que celui de Magellan. Ce fut en 1681, qu'un Anglois, nommé
_Sharp_, trouva le moyen de repasser de la mer du Sud, dans celle du
Nord, sans avoir apperçu aucune terre. Ayant traversé l'Isthme de
l'Amérique, où il commit quantité de brigandages, il s'embarqua sur la
Côte de la Mer du Sud, pour revenir par les Détroits de Magellan ou de
le Maire; mais le vent s'étant opposé à son passage, il continua de
voguer, & rentra enfin par une Mer ouverte, dans celle du Nord. Le
Capitaine Cooke a fait dans le cours des années 1709, 1710, & 1711, un
voyage autour du monde, dont il a publié la Relation en 1712.

Celle que je donne au Public n'a point un objet si vaste; mais elle
n'est pas moins propre à faire connoître l'ardeur des Anglois pour tous
les objets de fortune & de curiosité. Quoiqu'elle ait été mise en ordre
depuis plusieurs années, sur les Journaux & les Mémoires de l'Auteur,
elle n'est tombée que depuis fort peu de tems entre mes mains. Toutes
les parties en sont si agréables & si interessantes qu'elle m'a paru
digne d'une prompte traduction. La naïveté des détails personels;
l'importance des observations qui regardent le commerce, la politique la
situation des lieux & la connoissance de ce qu'ils renferment de plus
curieux ou de plus utile; en un mot la variété des objets & la multitude
des entreprises y présentent sans cesse de nouvelles scènes. Il y a même
de l'avantage à tirer pour la morale, du caractère de droiture & de
probité qui se soutient constamment dans les deux Négocians, dont on lit
les projets & les expéditions. S'ils étoient conduits par la passion de
s'enrichir, leurs motifs étoient fort differens de ceux de l'avarice; &
l'intérêt qu'on prend au cours de leurs affaires, en fait voir avec joie
le succès.

Les détails qui concernent la nouvelle Georgie, la Baye de Hudson,
divers endroits des Côtes d'Afrique, la Nation des _Muschetos_, &
plusieurs parties des Établissemens Espagnols & Hollandois, contiennent
tant de particularités qui n'ont jamais été publiées, qu'on ne se
plaindra point d'y trouver comme dans la plûpart des nouvelles
Relations, la répétition de ce qu'on a déjà lû sous d'autres titres.

L'aversion que j'ai pour le merveilleux sans vraisemblance, m'a fait
retrancher, à l'article de _Saint Vincent_, de longs récits, dont je
n'ai pas mieux senti l'agrément que l'utilité. Je n'aurois pas même fait
grace à l'Histoire du Dragon, & des Reptiles, si je ne m'étois souvenu
qu'on en trouve des traces dans plusieurs autres Relations. Qui se
persuadera que des hommes aussi grossiers que les Caraïbes, ayent parmi
eux des Magiciens & des Sorciers, lorsque dans les Pays les plus
éclairés de l'Europe, où la corruption du cœur n'a porté que trop
souvent des gens d'esprit à vouloir s'initier dans ces odieux Mistères,
& d'autres du moins à vouloir les approfondir, il ne s'est encore rien
offert qui puisse leur donner le moindre crédit? Les Isles des Caraïbes
ont des Imposteurs, dont les prestiges sont proportionés sans doute à
l'ignorance & à la crédulité de cette Nation. Ce n'est point à la vûë
des Européens, qu'ils ont la hardiesse de les exercer; & je ne me
souviens point en effet d'avoir lû qu'aucun Voyageur Anglois ou
François, ait jamais été témoin de leurs enchantemens. Mais les
Sauvages, qui donnent aveuglement dans toutes sortes de piéges,
paroissent persuadés de toutes ces merveilles dans les recits qu'ils en
font aux Européens: & la persuasion est presque toujours contagieuse.
Quelle apparence aussi, que s'il éxistoit une vallée remplie de pierres
précieuses, dans une Isle, dont l'accès n'est pas refusé aux Étrangers,
le même motif qui a fait traverser les Mer, & découvrir de nouveaux
mondes, au travers de mille dangers, n'eût pas fait surmonter depuis
long-tems, les obstacles qui nous dérobent de si précieux trésors.

On n'a joint à cet Ouvrage, avec la Carte générale, qu'une seule Carte
particuliere qui convient aux principaux événemens, parce qu'il en
auroit fallu trop souvent de particulieres, si l'on avoit entrepris de
suivre nos Voyageurs a la trace. L'Écrivain Anglois laisse entrevoir
dans plus d'une occasion, le motif qui lui a fait supprimer les
hauteurs, lorsqu'il est question de cette riche Côte d'Afrique, qui
devint le fondement de sa fortune. Ce n'est pas la première fois que
l'intérêt ait fait garder le silence aux Négocians sur les voies du
commerce. Mais on peut regarder cette suppression même, si elle est
volontaire, dans un lieu où l'on est porté à la regréter, comme un
caractère de bonne foi pour le reste de l'Ouvrage; puisqu'avec moins de
respect pour la vérité, il auroit été facile de remplir ce vuide par des
suppositions imaginaires.

[Illustration]



VOYAGES DU CAPITAINE ROBERT LADE ET DE SA FAMILLE


La pauvreté est un puissant aiguillon pour le courage & j'ose dire pour
toutes les vertus, sur-tout dans ceux qui sont tombés de l'état
d'opulence & qui ont pour double motif la misère d'une Épouse & de
plusieurs enfans. Mes Voyages & mes plus difficiles entreprises n'ont
point eu d'autre cause. J'avois reçu de mes Ancêtres un bien
considérable, dont je me vis dépouillé dans l'espace de peu de jours par
les fameuses révolutions de l'affaire du Sud. Je me trouvois marié
depuis quinze ans, âgé d'environ quarante, & chargé d'une nombreuse
famille. Le désespoir m'auroit fait prendre quelque résolution funeste à
ma vie, si l'exemple d'un grand nombre de mes amis, qui étoient sortis
de l'indigence par la voye du Commerce, ne m'eut paru une ressource qui
me restoit encore à tenter.

On conçoit qu'étant sans biens, je ne me proposois pas d'imiter ceux qui
avoient accumulé des richesses sur leur propre fond. Il falloit
commencer par me rendre utile au service d'autrui, & je n'avois à mettre
dans mon entreprise que de la probité & de l'industrie, deux qualités
par lesquelles je m'étois fait connoître assez heureusement. Après avoir
fait le calcul de ce que je pouvois tirer de mes meubles, unique reste
de ma fortune, sur lequel je ne laissois pas de fonder quelques
espérances particulieres, je fis confidence de mon embarras & de mes
desseins à Georges Sprat, un de nos plus riches Marchands, qui avoit
deux Comptoirs également accrédités, l'un dans nos Colonies d'Amérique,
& l'autre aux grandes Indes. Il connoissoit anciennement ma famille, &
quoique je n'eusse point de liaisons fort étroites avec lui, j'étois
sûr qu'ayant toujours fait ma demeure dans son voisinage, il ne pouvoit
avoir qu'une favorable opinion de mon caractere. Il reçut honnêtement
mes ouvertures, il me fit expliquer non-seulement l'histoire de ma
disgrâce, mais l'état présent de mes affaires, & celui de ma famille. Sa
curiosité, ou l'intérêt qu'il prit tout d'un coup à ma fortune, l'amena
chez moi dès le lendemain, & la vûe de ma femme & de mes enfans, dont la
tristesse rendoit assez témoignage au malheur de notre condition, acheva
d'échauffer son zéle en ma faveur.

Après avoir laissé passer quelques jours sans me communiquer ses
desseins, il me parla d'un Vaisseau qu'il faisoit partir pour Bengale
avant la fin du mois, & pour lequel il avoit besoin d'un Supercargoes,
que je pouvois être, si je voulois confier mes espérances à la Mer.
J'acceptai cette offre, comme une faveur qui les surpassoit beaucoup;
car dans mes premières vûes, je n'avois pensé qu'à obtenir quelque
emploi plus borné dans l'un de ses deux Comptoirs. Je conçus qu'avec
l'autorité & les privileges d'un Supercargoes, je pourrais tirer un
profit considérable des marchandises que je voulois acquérir du prix de
mes meubles, sans compter les autres avantages qui sont propres à cette
commission. M. Sprat m'apprit lui-même tout ce que je devois espérer
d'un premier Voyage. Mais en prenant soin d'arranger mes préparatifs, il
supposa trop généreusement que je me reposerois sur lui dans mon
absence, de la conduite & de l'entretien de ma famille; elle étoit
composée de trois garçons & de deux filles. Mon aîné avoit quatorze ans,
la première de mes filles en avoit treize, & la seconde un peu plus
d'onze; le plus jeune de mes deux derniers fils n'en avoit que sept.

Mes vûes n'étoient pas encore bien éclaircies sur la manière dont je
devois pourvoir à leur subsistance pendant mon Voyage. J'avois pensé que
l'aîné de mes fils pouvoit m'accompagner, & je n'étois pas sans
espérance que la mere de ma femme, qui vivoit encore dans une fortune
fort médiocre, consentiroit à se charger de sa fille & de nos quatre
autres enfans; ce fut la réponse que je fis aux propositions de M.
Sprat. Mais sa chaleur paroissant redoubler pour me rendre service, il
me représenta que cette disposition de ma famille feroit trop connoître
au Public la ruine de mes affaires; qu'à la veille de les rétablir, il
falloit soutenir les apparences jusqu'à mon retour; que remettant ses
intérêts entre mes mains, il ne pouvoit trop faire pour m'attacher à
lui, & que la dépense d'une année d'entretien dont il vouloit se charger
pour ma maison, seroit bien compensée par la fatigue & les peines
ausquelles j'allois m'exposer, pour le soin de son Commerce. Je ne
voyois encore dans toutes ces instances que des attentions honnêtes,
ausquelles l'intérêt pouvoit avoir autant de part que l'amitié; mais ma
femme qui m'aimoit avec beaucoup de tendresse, avoit fait d'autres
observations qu'elle se hâta de me communiquer. M. Sprat n'étoit pas
venu chez moi, sans ouvrir les yeux sur le mérite de ma fille aînée, ses
sentimens n'avoient pû se dérober aux yeux d'une mere, & l'affectation
même qu'il avoit apportée à les déguiser, sembloit les rendre suspects.
Ce récit ne me causa point toute l'inquiétude que je voyois à ma femme:
Que devois-je craindre de l'amour de M. Sprat pour une fille de treize
ans, qui ne s'éloigneroit pas un moment de sa mere? D'ailleurs il
n'étoit point marié, & ma naissance étant supérieure à la sienne, je
pouvois me flater que son inclination, joint aux services que j'allois
lui rendre, pourroit le faire passer quelque jour sur l'inégalité de la
fortune. Ma femme surprise de mes objections, ne balança plus à s'ouvrir
tout-à-fait. Elle m'apprit que si sa fille avoit gagné le cœur de M.
Sprat, le Commis de ce Négociant, pour qui son Maître avoit une
confiance absolue, n'avoit pas pris des sentimens moins tendres pour
elle-même; & que dans les visites qu'ils nous avoient rendues depuis
moins de quinze jours, ils lui avoient fait entendre assez clairement ce
qu'ils se proposoient tous deux, aussi-tôt que je serois éloigné. Malgré
le triste état de mes affaires, l'intérêt n'étoit pas capable de me
faire oublier l'amour & l'honneur. J'éprouvai même à l'instant toute la
force d'une passion que je n'avois jamais connue, parce que la conduite
de ma femme n'avoit jamais été propre à me la faire sentir. Je parle de
la jalousie, qui fut assez violente dès le premier moment, pour me faire
renoncer à toutes les espérances que j'avois conçues de M. Sprat.
Cependant après quelques réfléxions sur son projet, je me persuadai que
devant beaucoup moins de reconnoissance à un homme qui se proposoit de
séduire ma femme & ma fille, il m'étoit permis d'employer quelque
honnête artifice pour assurer tout à la fois ma fortune, & l'honneur de
ma famille. Je revins à l'idée que j'avois eue de me procurer un office
de Comptoir, sans renoncer à celui de Supercargoes; & pensant ainsi à
m'établir dans les Indes, je résolus de ne quitter l'Angleterre qu'avec
ma femme & mes enfans. Il falloit déguiser ce dessein à M. Sprat;
j'évitai de lui parler de ma famille, comme si j'eusse accepté ses
premières offres, & je lui demandai pour nouvelle faveur, de m'accorder
quelque emploi dans un de ses Comptoirs. Loin de m'arrêter par des
objections, il se prêra si facilement à mes désirs, que je demeurai
plus persuadé que jamais de ses vûes sur ma fille, & de l'avantage qu'il
espéroit tirer de mon éloignement.

Dans cette situation je me hâtai de vendre mes meubles, & j'en convertis
le prix en Montres d'or, & en ouvrages d'Orfévrie. Quelques Diamans de
ma femme avoient fait la principale partie de ma somme; car outre que la
valeur de mes meubles étoit médiocre, je fus obligé de laisser toute
meublée, jusqu'à mon départ, la Salle où j'étois accoutumé de recevoir
M. Sprat; & ne voulant point qu'il eut le moindre soupçon de mon projet,
je convins avec ma femme, que suivant les résolutions que nous prîmes
ensemble, elle disposeroit de ce reste de nos biens, dans les derniers
momens. Le jour étant arrivé pour mettre à la voile, je pris congé
d'elle & de mes enfans le 2 d'Avril 1722, dans la présence de M. Sprat &
de son Commis, qui m'accompagnerent ensuite jusqu'à Gravesend; mais dès
la nuit suivante ma femme s'étant délivrée heureusement de tous les
embarras dont elle restoit chargée, partit avec mes enfans pour me
venir joindre à Sandwich, où je devois relâcher. Son voyage & le mien se
firent avec tant de bonheur, que je la reçus à bord le troisiéme jour,
avec des mouvemens incroyables de tendresse & de joie.

Notre Vaisseau, qui se nommoit le Depfort, portoit vingt-deux hommes
d'Équipage, & la Cargaison consistoit presque entierement en Draps & en
Étoffes d'Angleterre. M. Rindekly, notre Capitaine, parut surpris de
l'arrivée de ma famille; je l'avois si peu prévenu, que manquant de
plusieurs commodités nécessaires, nous fumes obligés de passer un jour
entier à Sandwich, pour nous les procurer. Nos intérêts étant liés par
des espérances communes de profit, je ne balançai point à lui
communiquer l'état de mes affaires, & les raisons mystérieuses de ma
conduite. Il m'applaudit, en me promettant son amitié & ses services.
Les premières occupations de sa vie n'avoient pas été des affaires de
Commerce; il s'étoit ruiné comme moi, mais par le désordre de sa
conduite, & cherchant des ressources sur Mer, il étoit parvenu à
commander successivement plusieurs Vaisseaux, qu'il avoit conduits fort
heureusement. La confiance des Marchands à sa bonne fortune, alloit
jusqu'à se le disputer pour Capitaine, & chacun cherchoit à se
l'attacher par les plus grandes récompenses. Notre amitié n'ayant fait
qu'augmenter tous les jours, il m'apprit l'histoire de sa ruine, qui ne
fut qu'une relation d'avantures voluptueuses, mais qui servit à me faire
estimer d'autant plus le fond de son caractère, qu'il ne s'étoit perdu
que par des excès de générosité & de bonne foi.

Le vent fut si favorable à notre navigation, qu'ayant doublé les Caps
d'Espagne en six jours, nous découvrîmes vers le soir du neuvième jour
les Côtes d'Afrique. Cependant le tems étant devenu plus gros à l'entrée
de la nuit, & l'eau de la Mer paroissant jaune du côté de la terre, nous
sondâmes, avec quelque inquiétude pour les Bancs de sable, qui étoient
marqués sur nos Cartes. Nous trouvâmes trente brasses, & puisant un seau
de cette eau jaunâtre, nous reconnûmes que le goût n'en étoit pas
différent des autres eaux de la Mer. Le lendemain, qui étoit le 14
d'Avril, nous continuâmes d'appercevoir les Côtes, & nous vîmes divers
Oiseaux de la grandeur des Ramiers. L'eau ne nous parut plus jaune, elle
étoit verte & azurée; nous ne trouvâmes aucun fond fur 70 brasses d'eau.
Le 15 nous prîmes un bon fond de sable sur 22 brasses, la sonde amena de
petites pierres luisantes, ce qui nous fit croire qu'il y avoit là
quelque matière Minérale. Le 16 nous eûmes un fond sur 70 brasses, &
vers le Midi nous vîmes flotter autour de notre Vaisseau quantité de
bois. À deux heures après midi, la terre se montra fort clairement, & le
Capitaine continuant sa route sans aucune marque d'embarras, me dit que
nous n'avions aucune raison de nous en éloigner. Une heure après, nous
vîmes du côté de la Côte, dont nous n'étions plus guères qu'à douze
mille, une Chaloupe à voiles & à rames, équippée de huit hommes. Nous
les prîmes d'abord pour des Chrétiens, échappés de quelque orage, mais
quand ils furent plus près, nous les reconnûmes pour des Nègres. Ils
jettèrent des cris en nous appercevant, nos gens en jetterent aussi;
enfin nous ayant fait un signe d'amitié, ils s'avancerent, & l'un d'eux
nous fit une harangue assez longue, à laquelle nous répondîmes sans
l'entendre, & sans nous flater d'être entendus. Ensuite ils monterent
hardiment sur notre Bord, leurs épaules étoient couvertes d'une peau de
quelque animal sauvage; ils en portoient une autre autour des reins, qui
leur couvrait les parties naturelles. Leur Orateur, qui paroissoit aussi
leur Chef, étoit habillé de noir, il avoit une culotte, des bas, des
souliers, une ceinture, un chapeau, & deux ou trois de ses gens avoient
aussi des habillemens à la Chrétienne. Ils se servirent d'un morceau de
craye, pour nous faire le plan de la Côte voisine, en prononçant divers
mots qui nous parurent en usage chez les Chrétiens. Nous jugions même à
leurs manières, qu'ils nous entendoient mieux que nous ne croyions les
entendre; & par leurs signes du moins ils s'efforçoient de nous assurer,
que nous pouvions approcher de la terre sans aucun risque.

Nous n'avions pas d'autre besoin que de bois à chauffer, dont nous
avions fait mauvaise provision, parce que nous avions compté sur un tems
plus doux. Le Capitaine appercevant de beaux arbres, & d'agréables
collines chargées de bois, résolut de mouiller derrière un Cap qui
s'avançoit vers nous, & qu'il prit même pour une Isle. Nous y trouvâmes
15 brasses de fond, & toutes les apparences étant tranquilles, nous
prîmes le parti d'y passer la nuit. Dès le matin, nous descendîmes à
terre au nombre de douze, armés de fusils & de haches, pour couper du
bois. Le rivage étoit bas & sablonneux, mais en montant sur la première
colline qui n'en étoit éloignée que d'un mille, nous fûmes surpris d'y
trouver quantité de pois & de fraises, & surtout une multitude étonnante
de figuiers sauvages; le bois de chauffage que nous y prîmes, étoit du
cyprès & du bouleau. Le bruit de nos haches attira quelques Nègres, qui
n'oserent s'approcher; ce qui nous confirma dans l'opinion, que les
premiers n'étoient pas des habitans du même Pays, ou que s'ils étoient
Afriquains, ils étoient de la Côte qui regarde l'Europe.

Nous eumes jusqu'au 24 une Navigation douce & paisible. Il n'y avoit
personne dans le Vaisseau qui connût assez la Géographie, pour nous
faire prendre une autre idée de ces parties de l'Afrique que par leur
hauteur. À 20 milles d'un Cap que nous quittions, nous trouvâmes une
autre pointe, qui nous fit éprouver pour la première fois quelques
mouvemens de crainte; car tandis que nous faisions des bordées pour
doubler ce passage, nous tombâmes tout d'un coup dans un bas-fond, d'où
nous eumes une peine mortelle à nous tirer. Nous portâmes ensuite le Cap
vers la Côte, & nous mouillâmes à l'entrée de la nuit sur huit brasses
de bon fond. J'étois surpris de cette maneuvre du Capitaine, qui
affectoit de ranger continuellement une Côte si dangereuse. Le tems
étant fort beau, nous envoiâmes notre Chaloupe pour sonder au-delà d'un
Banc de sable, près d'une autre pointe. Le fond s'y trouva bon, & le
Capitaine nous fit prendre aussi-tôt cette route. Avant la fin du jour,
plusieurs petits Bateaux joignirent notre bord. Les Nègres qui les
conduisoient avoient tous à leurs oreilles des anneaux jaunes que nous
prîmes pour de l'or. Ce fut alors que je crus pénétrer le dessein du
Capitaine, & lui ayant communiqué ma pensée, il me confessa secrétement
que je ne me trompois pas dans ma conjecture. Il avoit appris d'un autre
Capitaine Anglois, que dans plusieurs endroits de cette Côte, les Nègres
avoient des amas considérables de poudre d'or, & qu'étant sans commerce
avec les Européens, ils en connoissoient peu la valeur. La couleur de
leurs anneaux ayant achevé de le persuader, il me recommanda le silence
avec tous les Gens du Vaisseau, & me faisant esperer quelque occasion de
nous enrichir, il se flatta que nous pourrions en profiter sans admettre
personne à notre secret.

Quoique nous ne pussions tirer aucun éclaircissement des Nègres, qui
nous avoient abordés, nos propres observations nous firent juger que
cette Côte étoit fort peuplée. Outre beaucoup de fumée que nous
appercevions du côté de la terre, nous crumes découvrir quantité de
Nègres qui couroient le long du rivage. La douceur des premiers fit
prendre au Capitaine une idée favorable de leur Nation. D'ailleurs il
falloit risquer quelque chose avec de si grandes espérances. Il me
déclara d'un air ferme que sa résolution étoit de se mettre dans la
Chaloupe avec cinq ou six de ses Matelots les plus stupides, & il me
demanda si je me sentois assez de courage pour l'accompagner. Le regret
que j'avois d'abandonner ma femme & mes enfans, me fit naître d'abord
quelques objections; mais considérant aussi que le Ciel m'offroit
peut-être une occasion que je ne retrouverois jamais, je ne mis qu'une
condition à notre entreprise: ce fut d'arrêter dix des onze Nègres qui
étoient montés dans notre Bord, après les avoir traités assez
civilement, pour leur faire comprendre que notre dessein n'étoit pas de
leur nuire, & d'emmener avec nous l'onziéme, qui ne manqueroit pas de
rendre témoignage de notre conduite & de nos intentions. Ma pensée étoit
de nous précautionner contre la trahison, en gardant ainsi des Otages; &
le danger d'irriter toute la Nation par cette espece de violence, me
paroissoit bien moindre que celui de nous livrer sans aucune sorte de
précautions. Ayant fait goûter cet avis au Capitaine, nous offrîmes des
rafraîchissements aux Nègres, nous leur fimes divers présens que nous
accompagnâmes de beaucoup de caresses, & tâchant de leur faire
comprendre notre dessein par nos signes, nous les laissâmes dans notre
Bord après avoir donné ordre à nos Gens de ne pas se relâcher de leurs
civilités. Celui que nous fîmes descendre avec nous dans la Chaloupe
avoit le visage peint de rouge, & la tête entourée de plumes, ce qui
nous le fit prendre pour un homme de quelque rang dans sa Nation. Il
marqua si peu de résistance à nous suivre & à laisser derriere lui ses
Compagnons, que ne doutant plus qu'il n'eut pénétré nos sentimens, nous
ne fîmes aucune difficulté de suivre la route qu'il nous marqua pour
gagner le rivage. À mesure que nous avancions, le nombre des Nègres nous
paroissoit augmenter sur la Côte, et commençant à les appercevoir
distinctement, nous jugeâmes que c'étoit l'admiration qui les attiroit
pour nous voir arriver. Le Capitaine s'étoit muni de plusieurs petits
Miroirs, de quelques paires de Cizeaux, & d'un grand nombre de
Mouchoirs de toile rouge. Il mit un de ces Mouchoirs au cou du Nègre qui
nous accompagnoit. Il lui avoit déja donné un Miroir, qui lui avoit paru
un présent merveilleux, & dans lequel il ne se lassoit point de se
regarder.

Nos armes étoient nos Épées, des Fusils & des Haches, que nous avions
cru devoir porter particulierement à toutes sortes de hazards. Nous
étions sept, en y comprenant le Capitaine & moi. En arrivant au rivage,
qui étoit bordé d'une foule de Nègres, nous étendîmes les mains en signe
de paix & d'amitié. Mais notre Guide nous épargna l'embarras de nous
expliquer davantage. Ayant sauté à terre aussi-tôt, ou plûtôt s'étant
élevé dans l'eau qu'il avoit encore jusqu'à la ceinture, il dût faire en
peu de mots un récit bien favorable à tous ceux qu'il rencontra,
puisqu'il s'éleva des cris & des témoignages de joie qui ne purent nous
paroître équivoques. Nous fûmes reçûs effectivement comme des Anges du
Ciel. Plusieurs Nègres, qui paroissoient distingués entre leurs
Compagnons, nous offrirent la main pour nous aider à descendre de la
Chaloupe, & remarquant que nous faisions passer le Capitaine à notre
tête, ils conçûrent que c'étoit lui qu'ils devoient regarder comme notre
Chef.

Ils nous conduisirent jusqu'à leur Habitation, qui n'étoit qu'à un demi
mille du rivage. Quoique les témoignages de leur amitié ne se
démentissent point sur la route, leur curiosité nous étoit souvent
incommode. Ils vouloient voir nos Épées & nos Fusils. Ils examinoient la
figure de nos Habits. Ils nous prenoient les mains, comme s'ils en
eussent admiré la couleur. Le Capitaine ayant refusé de leur abandonner
son Fusil & son Épée, nous suivîmes son exemple; ce qui n'empêchoit
point qu'ils ne portassent continuellement la main à nos armes, pour y
fixer plus curieusement leurs yeux. Enfin nous arrivâmes à leur
Bourgade, qui n'étoit qu'un misérable assemblage de Cabanes sans ordre,
& la plûpart composées de terre & de branches d'arbres. Nous crûmes
entendre par leurs signes qu'il y avoit plus loin une Habitation
nombreuse & mieux bâtie, où leur Roi faisoit apparemment sa résidence.
Le Païs n'étant point couvert par des Montagnes, ni par des Bois, comme
celui dont nous avions approché trois jours auparavant, il étoit si sec
& si stérile, qu'à peine avions-nous apperçû quelques arbres, & quelques
traces de verdure dans le chemin que nous avions fait depuis la Mer.

Toute la Nation, hommes & femmes, étoit nuë jusqu'à la ceinture, &
n'étoit couverte autour des reins que d'une large bande de peau, dont le
poil avoit été coupé ou brûlé. La plûpart portoient des anneaux aux
oreilles, & l'avidité du Capitaine augmentant à cette vûë, il avoit déjà
fait entendre à quelques Nègres, que pour leurs anneaux il donneroit
volontiers un petit Miroir ou une paire de Cizeaux. Il en obtint ainsi
quelques-uns, & se persuadant, plus il les considéroit, que c'étoit
véritablement de l'or, il m'avertissoit à voix basse que nous touchions
au tems de la fortune. Je ne pouvois rien opposer à cette prévention.
Cependant mes yeux ne me rendoient pas le même témoignage que les siens,
& la couleur du métail qui me paroissoit un jaune beaucoup plus foncé
que l'or, me laissoit des soupçons. J'essayai même de plier quelques
anneaux, & la facilité avec laquelle ils cédérent à des efforts assez
médiocres, augmenta mon incrédulité. Un Chef des Nègres, qui étoit, sans
doute, le premier de l'Habitation, nous ayant fait entrer dans sa
Cabanne, on nous y offrit des Viandes cruës, avec une Liqueur dont nous
ne pûmes boire après en avoir goûté. Mais nous mangeâmes volontiers
d'une espéce de fruit, qui avec moins de grosseur que nos Melons, en
avoit à peu près le goût & la couleur. Notre confiance augmentant pour
des Hôtes si doux & si caressans, nous ne fîmes plus difficulté de
laisser manier nos armes à celui qui nous traitoit. Il nous parut qu'il
ne connoissoit point l'usage de nos fusils; mais le plaisir qu'il
prenoit à considérer nos haches, nous ayant fait juger qu'il en
concevoit l'utilité, le Capitaine lui offrit la sienne qu'il accepta
avec des transports de joie; & pour ne laisser rien manquer au présent,
nous y joignîmes deux miroirs, & quatre mouchoirs de toile rouge.

Les Nègres avoient fort bien compris que leurs anneaux nous plaisoient.
Nous fûmes agréablement surpris à la fin du repas, de nous en voir
offrir deux ou trois poignées, que le Chef tira lui-même d'un trou
pratiqué dans le mur. Nous ne nous fîmes pas presser pour les recevoir,
& le Capitaine charmé de cette galanterie, résolut aussi-tôt d'en
marquer sa reconnoissance avec éclat. Il avoit observé sur le Vaisseau
que rien n'avoit fait plus de plaisir aux Nègres, que l'Eau-de-vie qu'on
leur avoit fait boire, & quelques pièces de Bœuf salé qu'on leur avoit
abandonnées sans préparation. Il fit partir deux de nos Gens,
accompagnés du Nègre qui nous avoit conduits, avec ordre d'apporter du
Vaisseau un baril d'Eau-de-vie, & un tonneau de viande salée. Il
recommanda qu'on y joignît du Biscuit pour notre propre usage; & le
Nègre qui nous avoit servi de Guide, comprenant par nos signes qu'il
alloit apporter de cette Liqueur dont il avoit pris tant de plaisir à
boire, ne manqua point de répandre une si bonne nouvelle. Il fut suivi
jusqu'au rivage par un grand nombre de ses Compagnons, qui marquerent
beaucoup d'envie d'entrer dans la Chaloupe; mais l'ordre étoit donné de
n'y recevoir que lui, & n'ayant point douté que les plus curieux ne se
missent dans leurs petits Bateaux pour gagner notre Bord, le Capitaine
avoit ordonné aussi que sans employer aucune violence, on leur permît
seulement d'approcher au pied du Vaisseau, afin qu'ils pussent apprendre
de leurs Compagnons avec quelles caresses on les y avoit retenus.

Pendant ce tems-là, nous raisonnions, le Capitaine & moi, non sur la
qualité du Métail, que nous étions résolus d'emporter malgré mes doutes,
mais sur les moyens de nous en procurer la plus grande quantité qu'il
nous seroit possible. Nous aurions souhaité de pouvoir découvrir d'où
les Nègres le tiroient, & nous balançâmes dans cette pensée si nous ne
devions pas pénétrer plus loin dans les terres, pour gagner cet autre
lieu où nous avions crû comprendre que résidoit leur Chef. Mais quelle
apparence de nous éloigner du Vaisseau, & de porter la confiance à ce
point pour des Barbares? Nous traversâmes néanmoins l'Habitation, pour
en observer les environs, du côté opposé à la Mer. Nous n'y trouvâmes
que des champs stériles, à la réserve de quelques langues de terre qui
paroissoient cultivées dans les fonds, & qui servoient de pâturage à
différentes sortes d'animaux. Nous en découvrîmes de beaucoup plus
étenduës à mesure que nous avancions; & la seule curiosité nous y auroit
conduits pour observer quelle sorte d'herbes ou de grains elles
produisoient, si nous n'avions été frappés tout d'un coup par la vûë
d'une grande Rivière, dont nous n'avions encore apperçû ni le lit, ni
l'embouchure. Nous tournâmes aussi-tôt de ce côté-là, & quelques petites
collines, qui nous avoient jusqu'àlors dérobé la perspective,
s'abaissant bien-tôt devant nous, nos regards eurent une carriere sans
fin pour s'étendre. Nous vîmes dans l'éloignement, non-seulement de
vastes Forêts, mais des Prairies immenses, ou du moins des terres
couvertes de de verdure. La vûë se perdoit à remonter la Rivière, &
quantité de Bateaux qui la descendoient ou qui étoient attachés au long
des rives, ne nous permirent pas de douter qu'il n'y eut quelque
relation de commerce entre les Habitans du Païs. Ayant gagné le bord de
l'eau, nous y trouvâmes deux Barques chargées d'onze ou douze Nègres qui
étoient armés d'arcs & de fléches. Ils s'occupoient à mettre à terre
deux Taureaux qu'ils paroissoient avoir tués à coup de Fléches, &
quantité d'autres animaux sauvages; ce qui nous fit juger qu'ils
revenoient de la chasse, & que la Rivière leur servoit ainsi à rapporter
leur proie des Forêts. Sa largeur étoit au moins d'un demi mille. Entre
plusieurs autres Bateaux que nous vîmes passer, nous remarquâmes que les
uns étoient chargés aussi d'animaux tués, & d'autres de bois & de
branches d'arbres. L'attention de notre Capitaine s'attachoit moins à ce
spectacle, qu'à examiner le sable de la Rivière d'où il soupçonnoit que
les Nègres tiroient la matiére de leurs anneaux. Il en prit plusieurs
poignées, qu'il passoit soigneusement dans ses doigts; & quelques
pailletes jaunâtres qui reflétent sur sa main ne lui permettant plus de
méconnoître ce qu'il cherchoit, il les approcha de l'oreille d'un Nègre,
pour lui faire entendre qu'il croyoit leurs anneaux du même métail. Ce
Nègre, qui étoit celui dont nous avions reçu des rafraîchissemens,
comprit tout d'un coup sa pensée; & nous faisant descendre au long de la
Rivière l'espace d'environ deux milles, il l'attira dans un endroit fort
sablonneux, où nous découvrîmes tout d'un coup ce qu'il vouloit nous
faire remarquer. C'étoit un grand nombre de claies fort serrées, qui
formoient différens angles, & qui en donnant passage à l'eau, pouvoient
retenir les petits corps étrangers qu'elle charioit avec elle. Mais
l'idée que nous avions du sable d'or ne s'accordoit point encore avec
ces machines; car il n'étoit pas vraisemblable qu'il pût être arrêté par
des claies, qui toutes serrées qu'elles étoient, ne retenoient pas le
sable ordinaire. Cependant l'ardeur du Capitaine lui ayant fait examiner
toutes ces claies, tandis que les Nègres qui étoient avec nous faisoient
de leur côté les mêmes recherches, il s'y trouva, non pas du sable
d'or, comme nous nous l'étions imaginé, mais quelques petits lingots de
différente forme & de grosseur inégale, dont l'un n'étoit guéres moins
épais que le petit doigt de la main, sur la longueur d'environ deux
pouces. Quoiqu'il ne fût point sans mêlange, nous le reconnûmes si
clairement pour un métail, qui ressembloit à celui des anneaux, que le
Capitaine ne put modérer sa joie. Il me fit observer que la grossiereté
des Nègres leur faisoit sans doute négliger la poudre d'or qu'ils ne
pouvoient convertir à leur usage, & que s'attachant aux lingots dont ils
composoient leurs anneaux, ils méprisoient absolument le reste. Comme il
ne s'en trouvoit qu'un fort petit nombre, nos espérances paroissoient
réduites aux anneaux des Nègres, dont nous étions bien résolus de ne
laisser derrière nous que ce qu'ils refuseroient de changer contre nos
Marchandises; à moins que nous ne pûssions nous ménager la liberté de
passer quelque tems dans le Païs, & d'employer notre industrie sur la
Rivière avec plus de soin & de discernement, que les Nègres.

Cependant lorsque nous fûmes retournés à l'Habitation, il nous vint à
l'esprit, que recueillant sans cesse ce qui se trouvoit dans leurs
claies, ils pouvoient avoir quelque amas de ce précieux métail, & notre
curiosité du moins nous faisoit souhaiter d'apprendre s'ils le
changeoient aussi-tôt en anneaux, & quelle méthode ils avoient pour lui
donner cette forme. Les Gens que nous avions envoyés au Vaisseau en
étoient revenus dans notre absence, avec ce que nous leur avions ordonné
d'apporter. Ils n'avoient pas eu peu d'embarras jusqu'à notre retour, à
repousser les Nègres qui vouloient faire l'essai de nos provisions. Mais
nous ne pûmes douter que celui qui nous avoit accompagnés ne fût leur
Chef, lorsqu'à son arrivée toute la foule qui environnoit nos Gens se
dissipa. Nous lui offrîmes aussi-tôt un verre d'Eau-de-vie, qu'il ne
voulut prendre qu'après nous avoir vû boire avant lui. Il en fut si
satisfait, quoiqu'il ne l'eût pas bû sans faire quelques grimaces, qu'il
s'en fit donner un second verre; & loin d'en offrir aux autres, il se
hâta de prendre quelques grands vaisseaux de terre dans lesquels il
vuida le baril, & ne les serra pas moins promptement dans un trou de sa
Cabane. Notre bœuf salé flatta beaucoup aussi son goût. Il vuida de même
le tonneau, en examinant successivement toutes les pièces, & la
satisfaction qui parossoit sur son visage marquoit la joie qu'il
ressentoit de notre présent. Le Capitaine prit ce moment pour lui
témoigner par des signes que nous pouvions lui renouveller la même
faveur, & ne perdant pas de vûë nos propres intérêts, il s'efforça de
lui faire entendre, en lui montrant les petits lingots & les anneaux,
que l'eau-de-vie & le bœuf salé ne seroient point épargnés à ceux de qui
nous recevrions de l'or. La nature ne manque point d'éloquence dans ses
signes lorsqu'il est question d'exprimer ce qu'elle désire avec beaucoup
d'ardeur. Le Nègre nous entendit, & nous faisant passer dans une autre
Cabane qui touchoit à la sienne, il nous y fit voir un tas de ces petits
lingots pour lesquels notre passion étoit si vive. Un mouvement
d'avidité naturelle porta d'abord le Capitaine à remplir ses poches de
ce précieux métail; mais la charge devenant bien-tôt trop pesante, je
lui fis faire attention que si le Nègre ne nous ôtoit pas la permission,
qu'il paroissoit nous accorder, il étoit beaucoup plus simple de
commencer par remplir le tonneau & le baril qui étoient demeurés vuides
dans la Cabane voisine. Je les fis apporter par nos Gens, & tandis que
notre Capitaine assûroit le Nègre, par de nouveaux signes, que nous lui
donnerions du Bœuf salé & de l'Eau-de-vie pour ces lingots, je remplis
nos deux tonneaux de ce que je pûs démêler de plus précieux dans le tas.
On n'y fit pas la moindre opposition. Les Mouchoirs, les Cizeaux, les
Miroirs, une Épée & deux Haches, dont le Capitaine fit un autre tas
qu'il offrit au Nègre, parurent à ce Barbare un équivalent fort
supérieur à des richesses dont il ne connoissoit pas le prix.

La difficulté étoit de transporter avant la nuit une proie si riche,
mais si pesante, jusqu'à la Chaloupe. Cette entreprise nous coûta
beaucoup de peine & de tems. Il fallut rouler les tonneaux sur des
troncs d'arbres que nos Haches rendirent propres à cet office. Enfin
nous gagnâmes le rivage, & renouvellant nos caresses au Chef des Nègres,
qui n'avoit pas cessé de nous accompagner, nous retournâmes au Vaisseau
avec celui qui nous avoit d'abord servi de Guide. Loin de manquer à nos
promessess, nous étions résolus d'envoyer le même soir à de si honnêtes
gens, deux tonneaux de Viande salée, & deux barils au lieu d'un, bien
persuadés que le lendemain ils nous reviendroient pleins de lingots. Ce
fut en effet notre premier soin en arrivant à bord. Nous prîmes aussi le
parti de renvoyer les dix Nègres que nous avions retenus pour otages. Le
Capitaine joignit à son présent une piece de Drap, & quelques ustenciles
plus commodes que précieux, dont il ne douta point que les Sauvages ne
fissent autant de cas que des Miroirs.

Nous passâmes la nuit dans les plus agréables idées du monde, &
l'impatience de voir augmenter le lendemain nos richesses, ne nous
permit pas de fermer un moment les yeux. À peine vîmes-nous les
premiers rayons du jour, que nous préparant à regagner la terre, nous
faisions déja disposer la Chaloupe, lorsque nous découvrîmes entre la
terre & nous, une prodigieuse quantité de Bateaux qui nous parurent
chargés de Nègres. Quoique la confiance fût établie sur de si bons
fondémens entre ces Barbares & nous, la prudence demandoit quelques
précautions. Le Capitaine ayant fait retirer la Chaloupe, donna ordre
que toutes les armes fussent préparées. Nous n'avions que dix mauvaises
pièces de Canon, quoique le Vaisseau fût percé pour trente. Mais nous ne
manquions ni de Fusils, ni de Pistolets. Les Nègres s'approchant à
mesure que le jour s'éclaircissoit, nous remarquâmes qu'ils étoient tous
armés d'Arcs & Fléches, & comptant plus de cent Bateaux, sur chacun
desquels il n'y avoit pas moins de sept ou huit hommes, il nous parut
trop certain qu'une troupe si nombreuse ne venoit point avec de
favorables intentions. Notre conjecture fut qu'ayant été tentés par nos
présens, ils avoient fait réflexion pendant la nuit qu'ils pouvoient se
rendre maîtres de notre Vaisseau; ou que la nouvelle de notre arrivée
s'étant répanduë jusqu'à des Habitations plus éloignées, d'autres
Nègres, ou leur Roi même, s'étoient hâtés de descendre la Rivière pour
avoir part au butin.

Ils n'étoient plus qu'à la portée du fusil. La Mer étoit tranquille, &
tous nos signes d'amitié n'empêchant point qu'ils ne se serrassent fort
adroitement pour avancer, il ne nous resta plus aucun doute que leur
dessein ne fut d'en venir à l'attaque. Dans cet embarras, le Capitaine
se fiant peu à la défense de trente deux hommes, qui composoient notre
Équipage, contre une troupe de sept ou huit cens Barbares, espéra de les
épouvanter par le bruit. Il fit faire une décharge générale de notre
artillerie, & quoiqu'il nous crévât quatre pièces de Canon dès le
premier coup, cet expédient fit un effet merveilleux. Les Barbares, qui
vraisemblablement n'avoient jamais eu aucune connoissance des armes à
feu, furent si consternés de ce bruit & du mêlange de la fumée & des
flammes, que la précipitation de leur fuite rendit témoignage à leur
crainte. Nous en vîmes tomber quelques-uns dans la Mer, & ne pouvant
attribuer leur chûte à nos balles, puisque l'ordre étoit de ne pas tirer
vers eux, nous n'en accusâmes que leur frayeur. Toutes nos allarmes se
changérent en risée; mais après cette avanture, nous conclûmes que soit
par la défiance des Sauvages ou par la nôtre, nous devions renoncer à
tout espoir de renouer avec eux, & nous éloigner d'une Côte où nous ne
pouvions rien obtenir par la force. Ce ne fut pas néanmoins sans avoir
pris toutes sortes de connoissances & de mesures maritimes pour nous
assûrer quelque jour le pouvoir d'y revenir.

Un vent de terre fort impétueux aida bien-tôt notre résolution. Il
devint si violent à neuf heures du matin, que nous fûmes obligés de
caller toutes nos voiles, & de nous abandonner pendant tout le reste du
jour à la fureur de l'orage. Notre grand mât fut brisé avec un fracas
épouvantable. L'obscurité s'étant répanduë de bonne heure, nous
tremblâmes à l'entrée de la nuit pour le sort de notre Vaisseau, dans
une Mer sans bornes & sans fond. Si nous avions eu quelque reproche à
nous faire dans notre commerce avec les Nègres, nous aurions regardé une
tempête si furieuse, comme un châtiment. Le vent changeoit à chaque
instant, sans rien perdre de sa violence. Notre Vaisseau étant sans
cesse couvert par les flots, & les secousses que nous éprouvions
continuellement étoient si terribles, que la seule agitation de l'air ne
nous permettoit pas de tenir une chandelle allumée. Nous passâmes près
de dix heures dans cet affreux état, n'attendant qu'une mort inévitable.
La lumiére du jour diminua un peu l'horreur de notre situation; mais
elle ne changea rien à l'impétuosité du vent, qui continua de faire son
jouet de notre Vaisseau pendant cinquante-quatre heures. Tout l'art de
nos Matelots s'étant épuisé dans leurs premiers efforts, rien n'étoit si
triste que de voir, & le Capitaine & tout l'Équipage, couchés le visage
contre le plancher du Vaisseau, roulant quelquefois les uns sur les
autres, ou se chocquant à chaque secousse que le Vaisseau recevoit des
flots, & n'espérant plus que du Ciel l'assistance qui ne pouvoit nous
venir d'aucun secours humain. Personne ne pensant à manger ni à boire
dans une si terrible extrêmité, je fus peut-être le seul qui eut
l'attention de prendre quelque liqueur forte & d'en faire avaller à ma
femme & à mes enfans. J'avois été obligé de les lier aux piliers de ma
Cabane, sans quoi ils auroient couru mille fois risque de se tuer contre
les planches, ou l'un contre l'autre.

Enfin le Ciel, qui ne vouloit mettre que notre constance à l'épreuve,
nous délivra de la plus horrible tempête dont on puisse prendre l'idée
dans l'histoire ou dans les récits des Matelots. Mais en revenant de
cette espece de mort, nous nous trouvâmes aussi embarrassés que des gens
qui ne feroient qu'arriver à la vie. La plûpart de nos instrumens de
marine étoient brisés, jusqu'à notre Boussole qui ne se trouvoit plus en
état de nous servir. Cependant l'état où nous étions passés nous
paroissant délicieux après celui dont nous étions sortis, nous pensâmes
moins à régler notre route qu'à prendre les alimens qui nous étoient
devenus si nécessaires, & à réparer les dommages du Vaisseau. Pendant
cinq jours & cinq nuits que dura, ou la tempête, ou cette espéce de
délassement que nous prîmes après nos peines, en continuant de suivre,
comme au hazard, la direction du vent; nous crûmes qu'une navigation si
aveugle & si violente, n'avoit pû manquer de nous faire parcourir une
bonne partie du Globe. Cependant vers le midi du sixiéme jour, un de nos
Matelots ayant crié qu'il voyoit la terre, d'autres gens de l'Équipage
qui avoient fait le Voyage d'Angleterre en Amérique nous assûrérent que
la terre qui se présentoit effectivement devant nous étoit une des Isles
Canaries, nommée Ferro. Nous sondâmes aussi-tôt, & nous trouvâmes trente
brasses. L'état de notre Vaisseau nous faisant juger tout lieu du monde
propre à le rétablir & à nous reposer, nous ne balançâmes point à
tourner nos voiles vers la terre. Un grand nombre d'oiseaux que nous
commençâmes à voir autour de nous, acheva de nous rendre le courage.
Nous n'étions plus qu'à deux lieuës de l'Isle, lorsque nous découvrîmes
un Vaisseau, qui paroissoit en avoir fait le tour, pour gagner
apparemment, comme nous, le Port que nous cherchions. Nous ayant
découvert en même-tems, il arbora aussi-tôt le Pavillon Anglois; &
voyant le nôtre, que nous fîmes paroître au moment, il nous salua de
deux coups de Canon, que nous ne pûmes lui rendre dans le désordre où
étoit notre artillerie. Mais notre Capitaine, qui étoit bien aise de
prendre langue avant que d'entrer dans l'Isle, me proposa de descendre
dans la Chaloupe, & d'aller faire ses excuses à nos Compatriotes, que
nous crûmes aussi maltraités que nous par la tempête. J'acceptai
volontiers cette commission. Le Vaisseau qui venoit à nous étoit
Marchand comme le nôtre. Il se nommoit la Trinité, & le Capitaine M.
Flint. Sans avoir souffert autant que nous, il avoit besoin de quelques
réparations, qui lui avoient fait choisir l'Isle de Ferro, plûtôt que
celle de Canarie, dans l'espérance de s'y radouber à meilleur marché.
Nous entrâmes ensemble dans la Rade, qui est naturellement sûre &
commode, & qui pourroit le devenir encore plus avec quelque secours de
l'art. La Bourgade qui en occupe les bords, n'est composée que
d'Artisans, de Pêcheurs & de Vignerons; l'Isle n'a guères d'autres
propriétés que de porter d'excellent raisin & d'autres fruits. Elle est
sans Rivière, & même sans aucune source d'eau, du moins si ce n'en est
pas une que l'Arbre qu'on nous fit voir, & d'où l'eau coule
continuellement dans des réservoirs dont on ne nous permit point
d'approcher. Les Habitans prétendent que cette eau descend d'une Nuée
que nous vîmes effectivement au-dessus de l'arbre, & qui se résout
continuellement sur les feuilles d'où elle coule dans les réservoirs.
Ils donnent à cet arbre le nom de Saint. La grosseur du tronc paroît
être d'environ dix pieds. Il est d'une hauteur médiocre; mais la
circonférence de ses branches est fort étenduë; & son fruit, qui est une
espèce de gland, nous parut d'un excellent goût. Cependant le soin qu'on
a d'en écarter les Étrangers, nous fit croire que cette eau merveilleuse
qu'on fait descendre du Ciel, vient de quelque source dont on a
déterminé le cours vers le pied de l'Arbre, ou qui en sort
naturellement.

Pendant qu'on travaillent à réparer les deux Vaisseaux, M. Flint nous
apprit les circonstances de son Voyage, & celles de la tempête qu'il
avoit essuyée. Il venoit des parties méridionnales de l'Amérique, où il
étoit allé de Carthagène pour recueillir des sommes considérables qui
lui étoient dues dans divers Ports. Comme il avoit fait un long séjour à
Carthagène, il nous communiqua des Observations si curieuses sur la
situation de cette fameuse Ville & sur l'état de son commerce, que
l'intérêt commun à tous les Anglois de connoître un des principaux
centres de leurs affaires, me fit souhaiter de prendre une copie de ses
Mémoires. Je la placerai ici, telle qu'il eut la bonté de me
l'accorder.



MEMOIRE

Sur la Situation & le Commerce de Carthagène


Carthagène, que les Espagnols prononcent _Cartahena_, reçut ce nom en
1502 de Rodrigo de Bastides qui la découvrit, & qui trouva quelque
ressemblance entre son Port, & celui de la Carthagène d'Espagne.

Ce Port est formé pat une Isle, (appellée aujourd'hui _Varu_, dont le
nom étoit autrefois _Carex_ ou _Caresha_, & Cadego dans sa première
origine,) & par une Péninsule qui se joint au Continent, par une Isthme
ou une Langue de terre fort étroite, de la longueur d'environ cinq
milles & demi. La Péninsule, qui s'appelle _Nave_, a près de quatre
milles de long; leur Côte s'étend du Midi à l'Occident, & du Nord à
l'Est. C'est au Midi de la Péninsule qu'est située l'Isle, elle est
séparée de la terre au Nord-Est par un passage fort étroit, qui
s'appelle _Passa a Cavallos_, ou Passage des Chevaux; & d'un de ses
coins au Nord-Ouest, sort une Langue de terre, qui s'avançant dans la
Mer l'espace d'environ deux milles, s'étend jusqu'à la distance de deux
cent pas de la Péninsule de Nave; c'est l'intervalle de cette distance
qui fait la bouche du Port, & que sa petitesse a fait nommer
_Bocachica_, ou la petite bouche. Le Port a quatre lieuës de longueur,
du Nord au Midi; sa largeur est de cinq milles, du Couchant à l'Est:
mais elle n'a pas toujours cette étenduë, elle est d'abord réduite à
l'espace d'un mille, par la Péninsule qui vient à s'élargir; ensuite
elle redevient large de trois milles, dans un endroit où l'Isthme se
rétrécit; & deux milles plus loin, lorsque l'Isthme se change en une
grande langue de terre, elle n'a pas plus de trois cent pas; de-là, elle
s'ouvre encore pendant un mille & demi; après quoi quelques petites
Isles rendent les passages fort étroits: elle diminue par degrés
l'espace d'un autre mille, & se change ensuite en un boyau qui continue
pendant deux milles entre des terres marécageuses, quoiqu'il recommence
à s'ouvrir encore vers sa fin. Ce Marais & ce boyau portent le nom de
_Marais & de Lac de Canapoté_.

Le Port, qui s'appelle _Laguna_, ou Lac de Carthagène, est un des
meilleurs Ports des Indes Occidentales, & même du Monde entier; il est
spacieux, & capable de contenir plusieurs Flottes considérables, qui
peuvent s'y remuer librement, quoique les Vaisseaux dont la charge est
pesante, soient obligés de jetter l'ancre à une grande distance de la
Ville, qui a une fort bonne clé. Aussi est-ce dans ce Port que les
Galions passent l'hyver, lorsqu'ils s'arrêtent à leur retour de
Porto-Bello, & qu'ils prennent leur Cargaison pour retourner en Espagne;
c'est par cette raison qu'il est si bien fortifié. On y voit plusieurs
petites Isles, surtout au long des Côtes.

Carthagène est divisée en haute & basse Ville. La Ville haute, qui est
proprement la Cité, est bâtie dans l'Isthme; elle s'y étend environ
trois quarts de mille. Dans cet endroit il tend au Nord-Est & au
Sud-Ouest, sur un mille de largeur; après quoi faisant un coude d'un
mille & demi au Sud-Ouest, il reprend ensuite au Sud-Est, environ
l'espace d'un demi mille; mais immédiatement au-dessus & au-dessous de
la Cité, il n'est étendu que de quelques pas plus qu'elle. En un mot la
Cité couvre toute la largeur de l'isthme, & commence à l'entrée du
Canal; de sorte qu'au Nord-Ouest elle est arrosée par la Mer, & à l'Est
par le Canal, dans lequel la Mer entre aussi du Port.

De l'autre côté du Canal est la basse Ville, nommée _Xiximani_, ou
suivant la prononciation Espagnole _Hibimani_. Par contraction on écrit
& l'on prononce _Xemani_, mot Indien, qui signifie un Fauxbourg. Elle
est ainsi au Sud-Est de la Ville haute, ou de la Cité, & elle n'a pas la
moitié de sa grandeur.

Après la découverte de ce Port les Espagnols y aborderent souvent, &
firent la guerre aux Indiens, mais sans y former d'Établissement,
quoiqu'ils l'eussent entrepris plusieurs fois. Enfin l'année 1527 Dom
Pedro de Eredia eut ordre d'y bâtir une Ville, & la commença; elle fut
achevée huit ans après par Georges Robledo.

Xemani est d'une fondation plus récente, car le Colonel Beeston n'en
parle point dans son Voyage de Carthagène en 1671, & ce silence
s'accorde fort bien avec les plus anciens Mémoires qu'on a de cette
Place; où l'on observe que de la Cité l'on passoit aux Marais de
Canapoté sur un Pont, ou sur une sorte de Chauffée longue de deux cent
pas, où l'on avoit pratiqué deux arches, pour le passage du flux & du
reflux.

Carthagène est une très-belle Ville, & la plus belle après México, de
toute la Partie Orientale de l'Amérique. Elle est composée de cinq
grandes ruës, dont chacune a près d'un demi mille de longueur; les
maisons sont de pierre, & fort bien bâties. Une ruë plus longue & plus
large que toutes les autres, traverse la Ville entiere, & forme une
grande Place au centre. On y compte cinq Églises, outre la Cathédrale
qui s'éleve au-dessus de tous les autres Édifices, & qui ne renferme pas
moins de richesses dans son sein, qu'elle étalle de magnificence au
dehors; onze Maisons Religieuses de l'un & de l'autre sexe; une
magnifique Maison de Ville, & un Édifice qui ne l'est pas moins pour la
Douane. En un mot les Bâtimens y sont généralement d'une beauté
extraordinaire. Elle est fort peuplée, pour une Ville Espagnole
d'Amérique; on fait monter le nombre des Habitans à plus de vingt-quatre
mille, dont plus de quatre mille sont Espagnols, & le reste Nègres &
Mulâtres; tous si aisés, qu'ils passeroient pour riches dans tout autre
lieu du monde.

Elle est aussi fortifiée par l'art que par la nature: le rivage sur
lequel elle est située est défendu par sa disposition naturelle, & par
quantité de Rocs, qui ne permettent point aux gros Vaisseaux d'en
approcher. Le Port n'est pas moins sûr; l'entrée en est gardée par un
Fort, qui porte comme elle le nom de _Bocachica_, & qui se nomme aussi
le Fort de S. Louis. Il est à gauche, dans l'endroit où le Canal est le
plus resserré; & vis-à-vis l'entrée, c'est-à-dire dans le Port même, à
la sortie du Canal, est une Isle avec un autre Fort, nommé S. Joseph.
Sur le rivage, environ trois quarts de mille au-dessus du Port, on
trouve encore deux Forts, l'un nommé S. Philippe, & l'autre S. Jacques;
& sur la Langue de terre, dont on a parlé, à trois milles de la Cité,
est un autre Fort, beaucoup plus considérable & presque inaccessible,
qu'on appelle _El fuerte de Santa Cruz_, & _Castillo grande_. Il n'y
peut aborder qu'un petit nombre de Bateaux, & l'accès en est impossible
du côté de la terre parce qu'il est environné de Marais, & d'un large
Fossé que l'eau de la Mer remplit. Vis-à-vis de ce Fort, sur une pointe
de terre qui sort du Continent, on trouve encore un Fort nommé
_Mançanillo_, ou _la petite Pomme_, par allusion à certaines pommes qui
servent à cacher du poison. Enfin l'on compte un septiéme Fort, appellé
_Pastillo_, qui défend du même côté l'étroit passage de Xemani.

Malgré tant de Fortifications, on a pris plus d'une fois Carthagène; il
est vrai que les Espagnols les ont encore augmentées depuis la derniere
Paix, & qu'ils en ont grossi les Garnisons; de sorte qu'on ne trouveroit
pas aujourd'hui la même facilité à s'en rendre maîtres, que les François
trouverent dans l'Expédition de M. de Pointis. Carthagène passe
aujourd'hui pour la plus forte Place de l'Amérique, après celle de la
Havana; elle n'a jamais été foible, puisque c'est la première Ville que
les Espagnols ayent fortifiée dans le Nouveau Monde. Elle étoit déjà
défenduë par des Redoutes lorsqu'elle fut prise par le Chevalier
François Drake; on y voyoit à peu de distance un Couvent de
Francisquains, capable de résistance, & deux Forts bien entretenus.
Cependant Gage observe que de son tems, elle étoit moins forte que
Porto-Bello. La haute Ville & celle de Xemani sont aujourd'hui
fortifiées régulierement; celle-ci est environnée de sept Bastions, & le
Canal qui la sépare de l'autre, avec laquelle elle n'a de communication
que par un Pont mobile, lui sert d'un large Fossé. À la distance d'un
quart de mille à l'Est Nord-Est, est le Fort Saint Lazare, ou, comme on
l'appelle aujourd'hui, _San Felipé de Baraxas_, où l'on passe aussi par
un Pont mobile. Ce Fort commande les deux Villes, & se trouve commandé
lui-même par une montagne fort haute, & d'un très-difficile accès. Du
côté du Sud-Est à un mille du Fort, on trouve sur une Colline le
Monastère de _la Mandre de Popa_, qui tire ce nom de sa ressemblance
avec la poupe d'un Vaisseau. On l'appelle aussi _Nuestra Sennora de la
Candelaria_, & l'on n'a rien épargné pour le rendre capable de défense.

Carthagène est la Capitale de la Province & du Gouvernement du même nom,
sur la Côte de _Tierra Firma_, qui se nommoit autrefois _Castillo de
l'Oro_. Cette Province s'étend l'espace de quatre-vingt lieuës depuis
_Rio grande_ ou _Madalena_, jusqu'au Golfe de Darien, & n'a pas moins
d'étenduë depuis la Côte jusqu'à la Nouvelle Grenade. Elle n'est pas
gouvernée, comme _Santa Fe_, par une Cour de Justice & une Chancellerie,
mais par un seul Gouverneur, qui y fait sa résidence avec les Officiers
du Roi. C'est à Carthagène qu'on garde le Trésor royal. Son Évêque est
dépendant de l'Archevêché de _Santa Fe de Bogota_ dans la Nouvelle
Grenade.

Les Gallions y venant prendre le revenu du Roi à leur retour de
Porto-bello, ils y deviennent l'occasion d'un grand commerce, aussi-bien
que les Vaisseaux marchands qui y arrivent sous leur escorte.
Carthagène est fort riche. Son principal négoce est en perles, en
émeraudes, & en toutes sortes de pierres précieuses. La plus grande
partie des perles y vient de _la Margarita_. On les rafine à Carthagène;
& dans une de ses plus belles ruës, on ne trouve que des Ouvriers
occupés de cet emploi. Au mois de Juillet, l'usage ordinaire est
d'envoyer un Vaisseau ou deux à la Margarita, pour en apporter les
revenus du Roi & les Marchands de perles. La crainte des Anglois & des
Hollandois oblige les Espagnols de s'armer soigneusement pour ce Voyage.
On envoye aussi chaque année douze petits Vaisseaux, qu'on nomme la
Flotte de la Perle, avec un Vaisseau de guerre pour les escorter de
Carthagène à _Rancherias_, quelques lieuës au Nord-Est de _Rio de la
Hacha_, où la pêche des perles est fort riche.

Les émeraudes viennent de la Province de Santa Marta & du _Nuevo Regno_.
Cette sorte de pierreries étoit fort estimée avant que l'Amérique en eût
produit un si grand nombre. Un Espagnol curieux de savoir le prix de
deux émeraudes les fit voir à un Jouaillier Italien, qui estima l'une
cent ducats, & l'autre trois cens; mais qui voyant, bien-tôt après, une
caisse remplie des mêmes pierres n'en offrit plus qu'un ducat piece. Les
Indiens les portent au nez, & les croyent bonnes contre l'épilepsie. On
les trouve au long des rochers, où elles croissent en veines, à peu près
comme le cristal; & le tems leur fait acquerir leur éclat.

On apporte tous les ans à Carthagène, sur de petites Frégates, la plus
grande partie de l'Indigo, de la Cochenille, & du Sucre, qui se tire de
la Province de Guatemala. Les Espagnols trouvent plus de sûreté à faire
passer toutes ces richesses au travers du Lac de Grenade jusqu'à
Nicaragua, & par cette voie jusqu'à Carthagène, où les Gallions s'en
chargent pour l'Espagne, qu'à les envoyer par les Vaisseaux de Honduras,
qui ont été fort souvent enlevés par les Hollandois, comme ces Frégates
pourroient l'être par les Anglois, si les Espagnols n'avoient chassé
ceux-ci de l'Isle de la Providence dont ils étoient obligés de
s'approcher trop dans leur course.

Pendant plusieurs années le commerce de Carthagène a beaucoup souffert,
non-seulement des Boucaniers, qui étoient un mêlange d'Avanturiers de
différentes Nations, accoutumés à insulter les Ports de la Mer du Nord,
& à s'emparer des Vaisseaux Marchands; mais encore de la part des
Anglois de la Jamaïque, & des Hollandois de Curasao & de Surinam, qui
entretenoient sur cette Côte un commerce clandestin avec les Habitans.
Ce commerce portoit le nom de _commerce des Chaloupes_, parce que
c'étoit sur des Chaloupes que les Marchands de ces deux Nations venoient
prendre les marchandises que les Habitans du Païs leur apportoient
pendant la nuit dans leurs Canots. Mais si les Anglois & les Hollandois
tiroient un avantage considérable de ce commerce illicite, les
Contrebandiers Espagnols y trouvoient encore plus de profit.
Non-seulement ils évitoient par-là de payer les droits, qui sont
excessifs dans leur Païs, mais ils achetoient les marchandises des
Chaloupes beaucoup moins cher qu'ils ne les auroient achetées des
Gallions à Porto-bello, ou des Marchands à Carthagène, ce qui
n'empêchoit pas que celles des Chaloupes ne se vendissent à fort bon
prix.

Cette forte de commerce devint également pernicieuse au revenu du Roi
d'Espagne, & aux intérêts des Marchands de bonne foi. La Cour d'Espagne
n'y apportant aucun reméde, quoiqu'elle n'ignorât point la grandeur du
mal, il fut bien-tôt impossible au Gouverneur de Carthagène de soutenir
l'intérêt de sa Nation. On vit paroître les Hollandois avec des
Vaisseaux de vingt, de trente & de trente-six Canons. Les Anglois se
présentoient de leur côté avec de grandes Chaloupes, & des Brigantins de
huit, de dix, de seize Canons, & quelquefois même avec des Vaisseaux de
la première force; de sorte qu'ils se trouverent en état de protéger les
Canots contre les Chaloupes Espagnoles lorsqu'elles entreprirent de les
surprendre. À la fin même il auroit été difficile aux Espagnols de se
saisir des Canots quand ils n'auroient trouvé personne pour les
défendre; car les Contrebandiers, informés par les espions qu'ils
avoient sur le rivage, ne faisoient pas difficulté de résister aux
Officiers du Roi, & les maltraitérent dans plusieurs occasions. Ainsi la
contrebande s'exerçoit ouvertement à la vûë de la Ville, & fut portée si
loin, qu'elle diminua beaucoup le commerce des Gallions, sur-tout pour
les Provinces de Carthagène, de Santa Marta, Papagan, Grenade &
Venezuela, qui se trouverent fournies par ces voies indirectes de toutes
les marchandises d'Europe dont elles avoient besoin.

Enfin le Gouvernement d'Espagne se déterminant à réprimer tant d'abus,
fit partir trois bons Vaisseaux de guerre, avec ordre de passer l'Hyver
à Carthagène. Ils s'y joignirent à quelques autres Vaisseaux venus de la
Havana; & c'est à cette petite Flotte qu'on a donné le nom de _Guarda de
las Costas_. Ayant bien-tôt rencontré cinq Bâtimens Hollandois qu'elle
attaqua vigoureusement, les Hollandois firent une défense si desesperée,
qu'un de leurs Vaisseaux n'étant plus en état de résister, ils prirent
le parti de le couler eux-mêmes à fond. Cependant les autres ne pûrent
éviter d'être pris, & leur cargaison fut estimée à 100000 pistoles.
Pour achever cette tragédie, seize Marchands Espagnols qui se trouverent
parmi eux, furent conduits à Carthagène, & pendus avec la derniere
rigueur.

Les environs de Carthagène, & l'Isthme même, à la réserve du seul
endroit où la Ville est située, sont marécageux; ce qui rend l'air fort
mal sain dans quelques saisons, & produit quantité de maladies. Le
climat est humide & pluvieux. Cependant il est encore moins pernicieux
pour la santé, que celui de Porto-bello, parce qu'il n'est pas si chaud,
ni si humide; & dans d'autres tems de l'année, le séjour de la Ville est
fort agréable. On y est exposé seulement à la _calenture_, dont il n'y a
que les Indiens qui se garantissent, entre ceux qui se montrent à l'air
du soir, qu'on nomme le Serein. Ainsi les Gardes qui veillent la nuit ne
peuvent guéres l'éviter.

Tout le Païs d'ailleurs est pauvre, stérile, montagneux, & ne produit
guéres que des arbres fort élevés. Rien n'est si sec que le terroir. Il
demeure sans culture, parce qu'il seroit trop difficile d'en tirer
parti. On y trouve aussi peu d'or que de bled; mais les Espagnols s'y
procurent de l'or par leur commerce avec quelques Nations paisibles, que
leur éloignement n'empêche point de venir trafiquer dans les Villes
frontieres de la domination d'Espagne. Quelques Montagnes fournissent de
la raisine & des gommes aromatiques, du _sang de dragon_, qui est un
baume odoriferant d'un grande vertu, & d'autres liqueurs qui distillent
du tronc des arbres.

Les Habitans des cantons voisins de Carthagène sont les plus fiers & les
plus intraitables de tout le Païs. Jamais les Espagnols n'ont pû les
faire entrer dans aucun traité, ni dans aucune association de commerce.
Ils n'y ont trouvé que des ennemis cruels, toujours disposés à les
attaquer, & qui ne font pas difficulté d'empoisonner leurs fléches pour
en rendre les blessures incurables; si adroits d'ailleurs à se servir de
leur arc, qu'ils tuent d'un coup de fléche aussi sûrement que les
Espagnols d'un coup de mousquet. La plûpart ont été détruits dans divers
combats, ou se sont retirés plus loin dans les terres; mais les
Espagnols ont tiré peu d'avantage de leur victoire, parce que le Païs
demande un grand nombre d'Habitans pour le cultiver, & plus encore pour
le défendre. Aussi seroit-il peu capable de défense s'il étoit attaqué
avec vigueur, & surtout si l'on se ménageoit l'assistance des anciens
Habitans, qui seroient charmés d'en chasser les Espagnols à toute sorte
de prix.

Suivant les Observations du Pere Feuillée de l'année 1705, qui ont été
vérifiées par celles de Dom Juan de Herrera en 1722, 1723 & 1724, la
longitude de Carthagène à l'Occident de Paris est de 77. degrés 46.
minutes 15. secondes, & par conséquent de Londres 75 d. 21. m. 15. s. La
latitude observée la même année par Feuillée, étoit de 10. degrés 30. m.
35. s. Mais Herrera dans ses calculs des années 1709 & 1719, n'a trouvé
que 10. degrés 26. m. 35. s. Cette Observation paroît la plus exacte,
parce que suivant celle de Feuillée à Bocachica, dont il trouva que la
latitude étoit de 10. degrés, 20. m. 24. s. il se trouveroit dix minutes
de différence entre la Ville & Bocachica, ce qui feroit dix milles
géographiques; tandis qu'il est certain que Bocachica & la Ville ne sont
éloignées que de sept milles & demi. Suivant les Cartes de Pople & de
Moll, la latitude de Carthagène est de 10. degrés 34. m. & la longitude
de 76. degrés 35. m. C'est une erreur d'un degré 14. m. dans laquelle
ces deux Auteurs sont tombés par précipitation, ou par ignorance.

À ce Mémoire, le Capitaine ajoûta une Relation fort curieuse de la prise
de Carthagène en 1585 par le Chevalier Drake. Il la tenoit de son pere,
qui servoit alors dans la Flotte Angloise, & qui avoit écrit les
évenemens dont il avoit été témoin.

Les Hollandois ayant offert à la Reine Elisabeth de la reconnoître pour
leur Souveraine, cette grande Princesse fit de sérieuses réflexions sur
leurs offres, & considérant les troubles que l'Espagne avoit suscités
dans ses États depuis le commencement de son règne, la haine mortelle
des Espagnols pour ses Sujets & pour sa Religion, les ressentimens
particuliers dont leur Roi étoit animé contr'elle, & les violences qu'il
avoit exercées nouvellement en faisant saisir dans ses Ports les
Vaisseaux & les marchandises des Anglois; enfin plus excitée encore par
les ambitieux desseins de Philippe II, elle résolut, de l'avis de son
Conseil, de recevoir les Hollandois sous sa protection, & de les
assister de toutes ses forces suivant l'engagement des anciens Traités.
Mais elle refusa la Souveraineté de leur Païs, & formant au contraire
des vûës beaucoup plus nobles, elle entreprit de les rétablir dans leur
ancienne liberté. Comme il s'agissoit d'abord de les délivrer de
l'oppression des Espagnols, elle leur envoya un secours de six mille
hommes, & ne doutant point que cette démarche ne fut regardée en Espagne
comme une déclaration de guerre, elle se crut obligée pour garantir ses
propres États, de mettre une Flotte en Mer, qui attirât d'un autre côté
l'attention des Espagnols.

Cette Flotte étoit composée de vingt Voiles, tant Vaisseaux que Piraces,
& portoit à bord 2300. hommes, sous le commandement du Chevalier Drake,
qui fut honoré tout à la fois du titre de Général & d'Amiral. Ses
Officiers de terre étoient Christophe Carlisle, Lieutenant Général;
Antoine Powell, Sergent Major; Mathieu Morgan & Jean Samson, Marechaux
de Champ. Les Capitaines se nommoient Antoine Plat, Édouard Winter, Jean
Goring, Robert Pen, Georges Barton, Jean Marchant, Guillaume Ceril,
Walter Biggs, Jean Haman, & Richard Slanton. Les noms des Vaisseaux & de
leurs Capitaines étoient, Martin Frobisher, Vice-Amiral, commandant le
Primrose; François Knolles, Contre-Amiral, commandant le Gallion
Leicester; Thomas Venner, l'Elisabeth Bonaventure; Édouard Winter,
l'Aid; Christophe Carlisle, le Tygre; Henry White, le Seadragon; Thomas
Drake, le Thomas; Thomas Scely, le Minion; Samuel Cagley, le Talbot;
Robert Crosse, le Bond; Georges Fortescue, le Bonner; Édouard Carelesse,
le Hope; James Erizo, le White Lyon; Thomas Maon, le Francis; Jean
Rivers, le Vantage; Jean Vaughan, le Drake; Jean Varneg, le George; Jean
Martin, le Benjamin; Richard Gilman, le Stout; Richard Hawkins, le Duk;
James Bitfield, le Swallow.

Le 12. de Septembre toute la Flotte mit à la voile du Port de Plimouth,
pour gagner la Côte d'Espagne. Elle y fit quelque butin aux environs de
Vigo, d'où elle passa au Cap Verd. Elle y brûla San-Jago ou Plaga,
Capitale d'une Isle du même nom. Ni le Gouverneur, ni l'Évêque, ni
personne de la Ville, ne parut pour demander grace; ce que les Anglois
attribuerent au remord que les Espagnols conservoient d'avoir massacré
cinq ans auparavant avec autant de lâcheté que de perfidie, le Capitaine
Guillaume Hawkins de Plymouth, & tous ses gens. Ces barbares avoient
raison de craindre encore notre ressentiment pour la cruauté qu'ils
avoient exercée à l'égard d'un petit garçon de la Flotte, dont ils
s'étoient saisis. Après lui avoir coupé la tête, ils lui avoient arraché
le cœur, & mis en pièces tous ses membres: ce fut pour tirer vangeance
d'une action si cruelle, que les Anglois brûlerent non-seulement la
Ville, mais toutes les maisons du Païs, & qu'ils mirent en plusieurs
endroits, sur-tout à l'Hôpital, que le feu avoit épargné, des Affiches
qui rendoient témoignage du crime & du châtiment.

Delà, ils prirent directement la route des Indes Occidentales; mais la
maladie se mit quelques jours après dans leurs troupes, & leur fit
perdre un grand nombre de Soldats. C'étoit une fiévre ardente, qui les
emportoit en peu de jours, & qui leur laissoit après leur mort des
taches dans toutes les parties du corps, comme celles de la peste. Ils
l'attribuerent au mauvais air, & ceux qui eurent le bonheur d'en
revenir, sentirent long-tems après un affoiblissement considérable dans
leurs forces, & particulierement dans leur mémoire. N'ayant pas laissé
de continuer leur course, ils passerent par l'Isle de la Dominique & par
celle de Saint Christophe, d'où ils se rendirent à Hispaniola. C'étoit
le premier jour de l'an: ils le célébrerent par l'incendie d'une partie
de la Capitale, après avoir inutilement proposé aux Espagnols de payer
une rançon pour s'exempter de cette perte; & les vingt-cinq mille ducats
qu'ils donnerent ensuite pour sauver le reste de la Ville, n'empêcherent
point les Anglois d'emporter tout le butin qu'ils y avoient déja fait.

Ils passerent ensuite au continent de l'Amérique méridionale, &
s'approcherent de la Côte de Carthagène à la portée du mousquet. N'ayant
point trouvé de résistance à l'entrée du Port, le Vice-Amiral & les
Capitaines des Barques & des Pinaces reçurent l'ordre d'attaquer le
premier Fort qui la défend, & le Général débarqua ses troupes vers le
soir à quelque distance. Il marcha le long du rivage avec beaucoup de
silence, & s'étoit déja avancé fort heureusement à deux milles de la
Ville, lorsqu'il rencontra un corps de cent Cavaliers qu'il attaqua
brusquement, & qui tournerent le dos à la première décharge de la
mousqueterie Angloise. Dans le même instant il entendit quelques volées
de canon. C'étoit le signal dont le Vice-Amiral étoit convenu avec lui,
pour l'avertir qu'il avoit commencé l'attaque du Fort; mais cette
entreprise étoit plus difficile qu'on ne s'y étoit attendu. Le Fort,
quoique petit, étoit en état de faire une vigoureuse défense; &
l'endroit le plus étroit du Canal, qui fait l'entrée du Port, étoit
traversé par une chaîne qui en bouchoit le passage. Ainsi le bruit du
canon ne servit qu'à donner l'allarme aux autres parties de la Côte.

Cependant le Général avoit continué d'avancer, & n'étoit plus qu'à un
demi mille des murs de Carthagène. Il trouva que le passage se
rétrecissoit tout d'un coup, & n'avoit plus cinquante pas de largeur.
D'un côté c'étoit la Mer, & de l'autre le grand Bassin qui forme le
Port. Il observa la Place, qui étoit environnée d'un mur de pierres &
d'un fossé, flanqué de différens ouvrages. Il n'y avoit qu'un seul
chemin pour les chevaux & les voitures, & les Habitans l'avoient déja
bouché avec quantité de tonneaux remplis de terre. Il étoit défendu
d'ailleurs par six grosses pièces de canon. Les Habitans en firent une
décharge à l'approche des Anglois. Ils firent avancer en même-tems deux
grandes Galeres, montées chacune d'onze pièces de canon, qui jouoient
sur l'Isthme en travers; outre trois ou quatre cens Mousquetaires
qu'elles avoient à bord. Ils en avoient posté aussi trois cens sur terre
pour garder ce passage.

Toute cette artillerie fit un feu terrible sur les Anglois; mais le
Lieutenant Général Carlisle prenant avantage de l'obscurité, marcha le
long de la Côte, & trouvant l'eau qui commençoit à baisser, il se mit
facilement à couvert des coups de feu. Tous les Anglois ayant ordre de
ne pas tirer avant que d'être arrivés aux murs de la Ville, ils
s'avancerent jusqu'à la barricade des tonneaux sans s'être servis de
leurs mousquets. Mais aussi-tôt qu'ils y furent arrivés, ils
renversérent impétueusement la barricade, & faisant leur décharge sur
l'ennemi, ils en vinrent tout d'un coup aux picques & aux épées. Les
Espagnols se virent forcés de tourner le dos & d'abandonner le passage.
On les poursuivit si furieusement, qu'ayant recommencé deux fois à faire
face, ils furent poussés, sans avoir le tems de respirer, jusqu'à la
grande Place de la Ville; & desespérant enfin de pouvoir résister plus
long-tems, ils sortirent de la Place pour rejoindre leurs femmes & leurs
enfans, qu'ils avoient eu la précaution d'envoyer à la campagne.

Ils avoient élevé à l'entrée de chaque ruë d'autres barricades de
terre, avec une espece de retranchement qui coûta quelque chose à
forcer. Mais ceux qui les défendoient s'étant bien-tôt dispersés, les
Anglois y perdirent peu de monde. Ils avoient posté aussi dans des lieux
avantageux un grand nombre d'Indiens, avec leurs arcs, & ces fléches
empoisonnées, dont la moindre blessure étoit mortelle. Ces Barbares nous
tuerent quelques Soldats. Au long des ruës, les Espagnols avoient planté
dans la terre une infinité de pointes de fer, qui étoient empoisonnées
comme les fléches des Indiens; mais nos Officiers s'en étant apperçus
firent marcher leurs gens sur le bord de la Mer, qui baigne la Place
jusqu'au pied des maisons; desorte que ces odieuses inventions, si
contraires aux loix de la guerre, ne furent pernicieuses qu'à un petit
nombre d'Anglois. Ce soin qu'ils avoient eu de se préparer avec tant de
précautions, venoit d'un avis qu'ils avoient reçu de l'approche de notre
Flotte vingt jours avant notre arrivée; ce qui avoit même donné assez de
loisir aux Habitans pour mettre tous leurs effets à couvert.

Dans cette action les Anglois firent prisonnier Dom Alonzo Bravo, qui
commandoit à la première barricade. Ne trouvant plus d'ennemis à
combattre, ils passèrent six semaines dans la Place. Mais dans cet
intervalle, ils furent repris de la calenture, mal dangereux que les
Espagnols même attribuent à l'air, & qui se gagne le soir au serein. Les
tristes effets de cette maladie empêchèrent le Chevalier Drake de suivre
le dessein qu'il avoit d'aller à Nombre de Dios, & de gagner ainsi par
terre la fameuse ville de Panama, où il espéroit de trouver assez de
richesses pour se dédommager des fatigues du Voyage. Pendant le séjour
qu'il fit à Carthagène, il traita les Habitans avec beaucoup de
civilité; & le Gouverneur, l'Évêque, avec quantité d'autres personnes de
distinction, ne firent pas difficulté de lui rendre les mêmes
politesses.

Cependant il arriva aux Anglois un accident qui leur apprit à ne jamais
faire trop de fond sur les apparences de l'amitié, dans un Païs subjugué
par la force. Une de nos sentinelles, qui avoit son poste sur le plus
haut clocher de la Ville, ayant un jour découvert deux petites Barques
qui s'avançoient sur la Mer, quantité d'Officiers & de Matelots
entrèrent aussi-tôt dans deux Pinaces, pour aller au-devant d'elles &
s'en saisir, avant qu'elles pussent être informées que nous nous étions
rendus maîtres de la Ville. Malgré toute la diligence des Anglois, les
deux Barques avoient déjà reçu quelque signal qui les avoit averties du
danger. Elles gagnèrent le rivage en voyant approcher nos Pinaces, &
leur Équipage se cacha aussi-tôt dans les bruyères, avec quelques
Espagnols de qui elles avoient reçu le signal. Nos Anglois voyant les
Barques vuides, y entrèrent témérairement, & se tinrent à découvert sur
le pont, où ils furent salués d'une décharge de mousqueterie, qui leur
tua deux Capitaines, Wancy & Moon, avec cinq ou six de leurs gens. Les
autres ne se trouvant point assez forts pour se vanger sur le champ de
cette perfidie, & la plûpart étant des Matelots qui n'avoient pas même
apporté leurs armes, parce qu'ils avoient crû que leur canon suffisoit
pour forcer les deux Barques, retournerent à la Ville, & n'y
remporterent que le chagrin de leur perte.

Les Espagnols, suivant l'usage auquel ils ne manquent jamais, de
s'obstiner trop long-tems contre toutes sortes de propositions, &
d'accepter ensuite servilement toutes les conditions qu'on veut leur
imposer, refusérent d'abord de convenir d'une somme pour racheter la
Ville. Mais lorsqu'ils nous virent résolus de la brûler, & que cette
ménace fut même exécutée dans quelque partie, ils consentirent à payer
cent dix mille ducats pour sauver le reste. Ainsi quoique Carthagène ne
fût pas la moitié aussi considérable que Saint Domingue, nous en
exigeâmes une rançon beaucoup plus grosse, parce que l'excellence de son
Port, la nature de son commerce & les richesses de ses Habitans, en font
une Place beaucoup plus importante; l'autre n'étant guéres habitée que
par des gens de Robbe ou des personnes sans emploi, comme la résidence
du Conseil suprême, où ressortissent toutes les Provinces du Continent,
& toutes les Isles.

La somme ayant été payée suivant les conventions, nous quittâmes la
Ville; mais ce fut pour nous rendre à l'Abbaye voisine, qui est située
proche du Port, & défenduë par un bon mur de pierres. Nous y mîmes une
garnison, en représentant aux Espagnols que ce lieu n'avoit point été
compris dans la capitulation. Ils sentirent que nous les surpassions en
adresse, & ne s'éloignerent point de payer une nouvelle rançon; mais ils
y vouloient comprendre un Fort voisin, quoique nous demandassions
séparément mille livres sterlings pour chacune de ces deux Places. Leur
dessein sans doute étoit de nous éprouver; cette difficulté leur coûta
cher, car le Chevalier Drake ennuyé de leur lenteur, fit sauter le fort
par le moyen d'une mine. Les Espagnols publiérent dans ce tems-là,
qu'outre des sommes inestimables en or & en argent, nous leur avions
enlevé 230. pièces d'Ordonnance; mais il n'y en avoit point alors un si
grand nombre dans la Ville. Il est certain, par nos propres calculs, que
dans toute cette expédition, nous n'en tirâmes que 240. de toutes les
Villes dont nous nous permîmes le pillage.

Notre Flotte étant remontée ensuite à l'embouchure du Port, s'arrêta
près d'une Isle extrêmement agréable, remplie d'Orangers & d'autres
arbres, qui étoient couverts des fruits les plus délicieux. Ils étoient
plantés si régulierement, que l'Isle entiere, dont le circuit est
d'environ trois milles, ne paroissoit composée que de Vergers & de
Jardins. Ce ne peut être la même Isle dont on a parlé dans la
description, où est à présent le Fort de San-Josepho.

Le Chevalier Drake ayant fait renouveller les provisions d'eau à toute
sa Flotte, d'un excellent puits qui se trouvoit dans la même Isle, se
remit en Mer le 31 de Mars. Deux jours après, on s'apperçut qu'un grand
Vaisseau que nous avions pris à S. Domingue, chargé de marchandises &
bien monté d'Artillerie, commençoit à faire eau de toutes parts, ce qui
nous obligea de retourner à Carthagène, où nous employâmes dix jours à
transporter sur un autre Vaisseau cette riche Cargaison. Ensuite
remettant à la voile, nous prîmes notre route vers le Cap de S. Antoine,
qui fait la pointe la plus occidentale de l'Isle de Cuba, où nous
arrivâmes le 27 d'Avril.

Carthagène s'est vengée depuis ce tems-là des Anglois, non-seulement par
la ruine du Commerce des Chaloupes, mais en prenant sur eux l'Isle de la
Providence, que les Espagnols ont nommée _Santa Catalina_. Cette Isle
est à 36 lieuës vers l'Est de la Côte de Honduras; à 70 Nord-Nord Ouest
de Porto-Bello; & sa latitude est 13 deg. 15 min. de sorte qu'elle est
située merveilleusement pour causer beaucoup d'incommodité aux
Espagnols. Quoiqu'elle ait peu d'étenduë, nous n'avons point de
Plantations en Amérique dont nous puissions tirer plus d'avantages, &
notre intérêt doit nous faire conserver le défit de nous en remettre en
possession. Les Boucaniers s'en sont saisis deux fois depuis que nous
l'avons perduë, & la trouvoient aussi très-favorable à toutes leurs
entreprises; mais les Espagnols ne les ont pas laissés long-tems maîtres
d'un lieu, d'où ils pouvoient faire à tous momens des invasions sur
leurs Côtes, & causer de l'embarras aux Galions dans leur route de
Porto-Bello à Carthagène.

Je ne prévoyois point en tirant la copie de ce Mémoire, qu'il dût jamais
contribuer ou nuire à ma sûreté. L'envie de m'instruire étoit mon unique
motif, & ce fut elle encore qui me fit commencer dès le même jour à
faire exactement le Journal de mon Voyage. Je commis seulement une
imprudence en gardant à part le Mémoire de Carthagène, & l'on me fit
connoître dans la suite qu'il m'auroit été moins dangereux, si j'eusse
pris soin de le mêler comme indifféremment dans mon Journal.

Après avoir pris huit jours de repos aux Canaries, nous retournâmes vers
l'Afrique avec le premier vent favorable. Sans nous être ouverts
particulierement aux Anglois que nous quittions, nous les avions trouvés
mieux instruits que nous, sur la partie de l'Afrique dont nous avions
déja parcouru les Côtes. Leur Pilote, qui avoit fait plus d'une fois la
même route, nous donna des lumiéres que nous regretâmes de n'avoir pas
euës plûtôt, & qui nous servirent encore dans la suite de notre
Navigation. Mais nous leur cachâmes soigneusement le butin que nous
avions fait parmi les Nègres; & les espérances que nous emportions pour
l'avenir. Quoique nous n'eussions trouvé personne à Ferro qui sçût
distinguer mieux que nous la qualité des Métaux, quelques essais que
nous avions faits secretement ne nous laissoient aucun doute de la
réalité de notre or, & notre Capitaine méditoit déja divers moyens de
retourner plus heureusement à la source.

Nous eumes dès le lendemain la vûe du Cap de Boyador, & continuant notre
route sans avancer plus près du Continent, nous prîmes seulement la
résolution, en passant pour la seconde fois au long de la même Côte,
d'observer plus exactement que jamais les lieux où nous avions abordé.
Il ne nous fut pas difficile de les reconnoître, & celui qui attiroit
encore tous nos désirs nous parut tel que nous l'avions gravé dans notre
mémoire. Nous ne doublâmes point cette heureuse pointe, sans être
vivement tentés de nous exposer aux hazards d'une nouvelle descente; &
pendant quelques momens que nous conservâmes cette pensée, nous prîmes
plaisir à nous flatter, qu'il ne nous seroit pas impossible d'enlever
le reste des Lingots, avant que les Nègres eussent le tems de se
reconnoître. Mais notre petit nombre, & la nécessité de laisser du moins
la moitié de nos gens à la garde du Vaisseau, réfroidirent cette
chaleur. D'ailleurs, comme si le Ciel eût voulu nous fortifier contre
une tentation si dangereuse, le vent nous servit si favorablement à ce
passage qu'ayant duré quatre jours avec la même force, nous fîmes malgré
nous plus de 300 lieuës dans un espace si court. Nous fûmes ensuite
arrêtés pendant neuf jours par un calme si profond, que la Mer
paroissoit immobile. Quoique nous nous crussions fort éloignés de la
terre, il ne se passoit pas de jour où nous ne vissions quelques oiseaux
qui s'approchoient de nous à la portée du fusil; nous en tuâmes
quelques-uns, que les Matelots allerent prendre dans la Chaloupe, avec
le secours des Rames. Nous dissipâmes encore l'ennui d'un si long
retardement par l'amusement de la Pêche. Enfin le dixiéme jour, il
s'éleva au Nord un orage violent qui nous fit craindre une nouvelle
tempête; mais qui se termina bientôt par une affreuse pluye.

Nous fûmes surpris sous la Ligne d'un autre calme, qui auroit coûté la
vie à ma femme, s'il eut duré plus long-tems. Elle se trouva si
affoiblie, qu'ayant perdu la connoissance pendant plus de quatre heures,
elle ne revint à elle-même qu'à l'aide de plusieurs soufflets, avec
lesquels je fis agiter l'air dans ma Cabanne. Cette langueur la
reprenant aussitôt que le mouvement de l'air cessoit, je fus obligé
pendant trois jours d'acheter par des sommes immenses les services de
quelques Matelots, qui se trouvant eux-mêmes fort incommodés de leur
situation, se crurent en droit de me faire payer leur secours. Nous
sortîmes de cet embarras pour retomber dans un nouveau danger; le vent,
dont la joye de le sentir renaître nous fit user d'abord avec peu de
précaution, poussa notre Vaisseau avec tant de violence sur un Banc de
sable, qui n'étoit pas marqué sur nos Cartes, que nous demeurâmes
beaucoup plus immobiles que nous ne l'avions été pendant les deux
calmes. Notre Capitaine mortellement allarmé, fit d'abord visiter
toutes les parties du Vaisseau, elles se trouverent saines; mais il n'en
fut pas plus rassuré contre un accident qui paroissoit sans remede.
Cependant deux heures après, nous crûmes sentir que le Vaisseau
recommençoit à flotter. Il reprit en effet le cours du vent, & nous
rendîmes graces au Ciel de nous avoir sauvé d'un péril, que nous ne
connoissions pas mieux en le voyant finir, que lorsqu'il avoit commencé.
Quelques-uns de nos Matelots nous assurerent néanmoins qu'ils en avoient
vû des exemples, & donnerent à la cause de nos frayeurs le nom de Sable
mouvant, qui se forme quelquefois par le seul choc des flots, sur-tout
dans les momens qui précedent un grand calme, & qui se résout ensuite
lorsque l'agitation recommence. Depuis notre départ de Londres, j'avois
cru reconnoître dans la conduite du Capitaine, & dans toute la manœuvre
du Vaisseau, que je n'étois pas avec les plus habiles gens du monde; &
je ne pûs m'empêcher, en sortant de ce dernier danger, de lui faire
entrevoir l'opinion que j'en avois. Loin d'en paroître offensé, il me
confessa que dans la nécessité de réparer sa fortune, il avoit donné
beaucoup au hazard, & qu'il apportoit à son métier moins de lumiéres que
de résolution. Nous gagnâmes enfin le Cap de Bonne-Espérance, où la
crainte qu'il ne fut arrivé quelque dommage au Vaisseau en donnant sur
le Banc de sable, lui servit de prétexte pour entrer dans la Rade.

Nous étions si bien avec les Hollandois, que n'ayant que de l'assistance
à nous en promettre, nous abordâmes à pleines voiles au rivage. On nous
y fit l'accueil que nous avions esperé. Je conçus par les discours du
Capitaine qu'il avoit d'autres vûës, que celles dont il s'étoit fait un
prétexte. Il ne me les dissimula point lorsque nous fûmes à terre. La
Compagnie Hollandoise des Indes Orientales ayant formé un très-bel
Établissement à cette extrémité de l'Afrique, il se proposoit
non-seulement de vérifier la réalité de notre trésor, mais de prendre
adroitement les connoissances qui nous manquoient pour le succès de nos
espérances, & de jetter les fondemens de l'entreprise qu'il méditoit à
son retour. Nous trouvâmes dans la grande Habitation des Hollandois,
qui est près du Fort, des gens d'autant plus entendus sur la matiére des
Métaux, que cette partie de l'Afrique n'étant point sans Mines d'or &
d'argent, ils s'exerçoient continuellement à cette recherche. Mais la
crainte de nous trahir nous empêcha d'abord de nous ouvrir avec trop de
confiance, sur-tout lorsque nous eûmes remarqué que les Hollandois
faisoient eux-mêmes un profond mystere de leurs Mines.

Ils nous permirent néanmoins de visiter pour notre amusement tous les
endroits qu'ils ont cultivés, & la seule précaution qu'ils prirent avec
nous, fut de nous faire accompagner d'un Interpréte, qui étoit sans
doute en même tems notre Espion. Peut-être que sous ombre de satisfaire
notre curiosité, ils étoient ravis d'avoir l'occasion de faire connoître
aux Anglois la force & la beauté de cette Colonie. Après nous avoir fait
voir le Jardin de la Compagnie, qui est d'une beauté rare, & où l'on
trouve avec toutes sortes de fruits délicieux, les arbres & les Plantes
les plus rares de l'Europe; on nous fit traverser une grande montagne,
sur laquelle nous prîmes plaisir à chasser de gros Singes qui y sont en
abondance. Comme nous n'étions munis de rien pour nous faciliter cette
chassee, & que l'occasion seule nous en avoit fait naître l'envie, tous
nos efforts ne purent nous en faire prendre que deux dans le cours d'un
après-midi. Nous étions quatre; le Capitaine & moi, avec notre Guide &
l'Écrivain du Vaisseau. Je ne puis représenter toutes les souplesses des
animaux que nous poursuivions, ni avec combien de légereté & d'impudence
ils revenoient sur leurs pas, après avoir pris la fuite devant nous.
Quelquefois ils se laissoient approcher à si peu de distance, que
m'arrêtant vis-à-vis d'eux pour prendre mes mesures, je me croyois
presque certain de les saisir; mais d'un seul saut ils s'élançoient à
dix pas de moi, ou montant avec la même agilité sur un arbre, ils
demeuroient ensuite tranquilles à nous regarder, comme s'ils eussent
pris plaisir à se faire un spectacle de notre étonnement. Il y en avoit
de si gros, que si notre Interpréte ne nous eut point assuré qu'ils
n'étoient pas d'une férocité dangereuse, notre nombre ne nous auroit pas
paru suffisant pour nous garantir de leurs insultes. Comme il nous
auroit été inutile de les tuer, nous ne fîmes aucun usage de nos fusils.
Mais le Capitaine s'étant avisé d'en coucher en jouë un fort gros qui
étoit monté au sommet d'un arbre, après nous avoir long tems fatigués à
le poursuivre, cette espece de menace dont il se souvenoit peut-être
d'avoir vû quelquefois l'execution sur quelqu'un de ses semblables, lui
causa tant de frayeur qu'il tomba presqu'immobile à nos pieds; & dans
l'étourdissement de sa chûte nous n'eûmes aucune peine à le prendre:
cependant lorsqu'il fut revenu à lui, nous eûmes besoin de toute notre
adresse & de tous nos efforts pour le conserver, en lui liant
étroitement les pattes. Il se défendoit encore par ses morsures, ce qui
nous mit dans la nécessité de lui couvrir la tête, & de la serrer avec
nos mouchoirs. Nous en prîmes un autre, que l'Écrivain renversa d'un
coup de pierre, & qui en fut si blessé, qu'il mourut quelques jours
après.

En descendant de l'autre côté de la montagne, nous fûmes surpris qu'au
lieu du terrain sec & sablonneux que nous avions vû jusqu'alors, il ne
se présenta qu'une perspective riante dans une Plaine à perte de vûë.
C'étoient, en plusieurs endroits, des Habitations, qui ressembloient à
nos Bourgs & à nos meilleurs Villages. La plûpart des maisons étoient
bâties de briques, & ne le cédoient point pour la propreté & l'agrément,
aux jolies maisons de Hollande. La Campagne étoit couverte de verdure.
Notre Interpréte nous assura que la terre y étoit aussi bonne, que dans
les cantons les plus fertiles de l'Europe, & qu'elle y produisoit toutes
sortes de grains & de fruits. Mais cette belle Plaine, qui n'a pas moins
de quinze lieuës d'étenduë, est infestée continuellement par un grand
nombre de bêtes sauvages, qui descendent des montagnes arides dont elle
est bordée. Quoique tous ces animaux n'en veuillent point à la vie des
hommes, il s'y trouve des Lions, des Tigres, des Léopards, des Chiens
sauvages, des Loups, & d'autres ennemis de la race humaine, à qui la
faim fait quelquefois commettre des désordres fort sanglans. Les
Laboureur ne conduisent point la charuë sans être armés, & l'entrée de
toutes les Habitations est défenduë par des fossés & par des portes. On
trouve d'ailleurs dans le Païs toutes sortes de gibiers,
particulierement des cerfs, dont le nombre est prodigieux. Il y a
quantité de chevaux sauvages, parmi lesquels il s'en trouve d'une beauté
extraordinaire. Ils ont la peau diversifiée de rayes blanches & noires.
Mais on parvient difficilement à les dompter. Les eaux des Sources & des
Rivières étant excellentes & fort poissonneuses, il ne manque rien à ce
beau canton pour la commodité & l'agrément de la vie.

L'amusement qui nous avoit arrêtés sur la Montagne ayant consumé une
grande partie du jour, notre Interpréte nous fit craindre que si
l'admiration nous retenoit plus long-tems à considerer la plaine, nous
ne fussions exposés à la rencontre de ces terribles animaux dont il nous
avoit peint la férocité. Nous pressâmes notre marche. Toutes les
Habitations ayant beaucoup de ressemblances, il nous suffisoit d'en
voir une pour prendre une idée de toutes les autres. Celle où nous
arrivâmes se nomme Delpht, du nom apparemment d'une Ville de Hollande.
On nous y reçut avec toutes sortes de caresses. Le Capitaine, qui savoit
quelques mots de Hollandois, nous quitta pour se promener seul dans les
ruës. Il revint une heure après, avec une femme Angloise qu'il avoit
rencontrée, & qui marquoit une joie extrême de se trouver avec trois
personnes de son Païs. Elle s'étoit mariée en Hollande à un Tailleur,
qui n'ayant pû se procurer une vie commode dans sa Patrie, s'étoit
déterminé à venir chercher une meilleure fortune au Cap. Elle n'étoit
pas sans agrément, & le Capitaine qui conservoit son ancien goût pour le
plaisir, lui ayant proposé en badinant de nous suivre, elle nous surprit
par la facilité qu'elle eût à goûter cette offre. Nous profitâmes du
moins d'une si favorable disposition pour nous faire expliquer mille
choses que nous n'espérions point d'apprendre de notre Interpréte. Elle
nous dit que les Hollandois n'avoient guéres d'autre commerce avec les
Naturels du Païs, que celui de l'or & des dents d'élephans. S'ils ont
des mines ausquelles ils fassent travailler eux-mêmes, le secret en est
bien impénétrable, puisqu'après plusieurs années de séjour au Cap, elle
ignoroit qu'ils y eussent cette sorte de richesse; mais elle nous assûra
que dans divers tems de l'année, plusieurs nations Caffres leur
apportoient de la poudre d'or & de petits lingots, tels que ceux dont
nous avions rempli nos deux tonneaux. Ces Barbares, plus grossiers que
tous les autres peuples de l'Afrique, comptent pour rien les petits
miroirs, les étoffes, & toutes les denrées qui servent à apprivoiser les
Sauvages. Ils ne cherchent dans leur trafic que de l'Eau-de-vie, qu'ils
aiment avec une violente passion, des haches & d'autres instrumens
fabriqués. La plûpart sont entierement nuds, & d'une noirceur
surprenante. Ils ne se nourrissent que de chair cruë. On ne leur connoît
ni Loix, ni Religion. Leurs habitations, qui consistent en Cabanes
formées de branches d'arbres, sont répanduës dans les montagnes, &
n'offrent qu'un amas dégoûtant de saletés qui infectent l'air. Ils sont
riches en troupeaux de toute espéce. À peu de distance du lieu où nous
étions, vers une pointe qu'on nomme le Cap des Eguilles, on compte plus
de cent mille bêtes à cornes dans une Nation qui n'est pas composée de
plus de deux mille Nègres, & qui n'occupe pas plus de dix lieuës dans
tout son terroir. Toutes les entreprises qu'on a tentées pour les
civiliser n'ont abouti qu'à faire prendre au plus grand nombre la
résolution de se retirer plus loin dans les montagnes. Ils ont tant
d'aversion pour l'ordre & pour la police, qu'il est rare qu'on en puisse
accoutumer quelques-uns à rendre des services réguliers dans les
Habitations des Hollandois. Cependant lorsqu'on parvient à les
apprivoiser parfaitement, ils sont capables de travail & de fidélité.

Le commerce qu'ils exercent eux-mêmes, non-seulemeut des prisonniers
qu'ils font à la guerre, mais de leurs propres enfans, & de tous ceux
sur qui la force, ou des usages inconnus leur donnent quelque droit &
quelque pouvoir, ne leur rapporte guéres que des liqueurs fortes & des
ustenciles de peu de valeur. Mais les malheureux qui sont ainsi vendus
pour l'esclavage n'acceptent jamais volontairement leur sort, & mettent
tout en usage pour s'en garantir. Il est arrivé plus d'une fois qu'au
jour marqué pour les échanges, la plûpart se donnoient la mort par
différentes voies, ou qu'ils se précipitoient dans la Mer en mettant le
pied dans le Vaisseau, & que les Marchands d'Europe se trouvoient
frustrés de leur proie sans être en droit d'en faire un reproche à ceux
de qui ils l'avoient reçûë. Malgré les précautions que l'expérience fait
prendre, il s'en trouve toujours plusieurs qui réussissent à se délivrer
de la vie pour éviter tout ce qu'ils se figurent d'affreux dans
l'esclavage.

Au lieu de perdre le tems à visiter d'autres Habitations Hollandoises
qui ne nous auroient rien offert que nous n'eussions déja vû dans la
première, nous proposâmes à notre Interpréte de nous conduire le
lendemain dans quelque canton habité par des Nègres. Il consentit à nous
en faire voir un qui n'étoit qu'à quatre lieuës de Delpht, dans une
gorge de la Montagne que nous avions traversée. Nos chevaux étoient
assez bons pour nous faire espérer de revenir commodément avant la fin
du jour. L'intention du Capitaine, en proposant ce Voyage, étoit de se
familiariser plus que jamais avec les signes & les usages des Nègres,
pour nous faciliter le grand dessein auquel ses méditations se
rapportoient continuellement. Il promit à l'Angloise de se charger
d'elle à notre retour, & lorsque je lui demandai sérieusement à quoi il
la destinoit, il me dit qu'elle pourroit être utile, en qualité de
Servante, à ma femme & à mes enfans. Mais croyant pénétrer ses vûës, je
le priai d'abandonner un projet qui blessoit la bienséance, & j'obtins
de lui qu'il ne favoriseroit point le libertinage d'une femme qui étoit
lasse apparememt de son mari.

Les Nègres, dont nous visitâmes l'Habitation, étoient de la race des
Hotentots, les plus sales & les plus grossiers de tous ces Peuples
barbares. Le voisinage des Hollandois les avoit accoutumés à les voir
sans effroi, & nous fûmes fort satisfaits de l'accueil qu'ils nous
firent. Ils nous offrirent du lait & de la chair qui n'avoit pas
mauvaise apparence, avec une espéce de pain composé d'une racine dont le
goût approche fort de celui de la noisette. Ils ont pris des Hollandois
l'usage de se couvrir d'une sorte d'habits, qui ne sont que de simples
peaux de Mouton, avec la laine, préparées avec de l'excrément de vache &
une certaine graisse, qui les rend aussi insuportables à la vûë qu'à
l'odorat. Le centre de leur Nation est beaucoup moins civilisé. Elle
habite la Côte orientale & méridionale. Les Hotentots sont agiles,
robustes, hardis & plus adroits que les autres à manier leurs armes, qui
sont la zagaye & les fléches. Ils vont même servir chez les autres
Nations en qualité de Soldats. Leur exercice principal est la chasse.
Ils tuent fort adroitement avec des armes empoisonnées des élephans, des
rhinoceros, des élans, des cerfs; & ce qui est extrêmement singulier,
c'est, dit-on, qu'à les entendre parler des Hollandois, lors même qu'ils
les servent pour en obtenir un peu de pain, de tabac & d'eau-de-vie, ils
les regardent comme des misérables, qui viennent cultiver avec beaucoup
de peine les terres de leur Païs, au lieu d'y vivre en repos, ou de
s'occuper comme eux à la chasse. Mais quelque bonne opinion qu'ils aient
d'eux-mêmes, rien ne peut représenter les horreurs de la vie qu'ils
menent. Ils sont d'une saleté qui surpasse l'imagination, comme s'ils
mettoient leur étude à se rendre affreux & dégoûtans. Ils se frottent le
visage & les mains de la suie de leurs chaudieres, ou d'une graisse
noire qui les rend puants & hideux. Ils s'en graissent aussi la tête, ce
qui joint leurs cheveux en petites toufes, ausquelles ils attachent des
pièces de cuivre ou de verre. Les plus considérables parmi eux portent
aussi de grands cercles d'yvoire, qu'ils passent dans leurs bras,
au-dessus & au-dessous du coude. Les femmes s'entourent les jambes de
petites peaux taillées exprès, ou d'intestins d'animaux, & se font des
colliers avec de petits os de différentes couleurs. Mais quoique cette
Nation soit horrible à la vûë, elle n'approche point, pour la férocité &
la barbarie, de celle des Caffres, dont notre Interpréte nous fit des
relations presqu'incroyables. Ma méthode dans ce Journal ayant toujours
été de ne m'attacher qu'aux choses que j'ai vûës par mes yeux, je me
suis contenté dans ces occasions d'écrire seulement les principaux
traits que j'ai pû recueillir des discours d'autrui. Les Hollandois ne
donnent point au Païs des Caffres moins d'onze ou douze cens lieuës
d'étenduë. Il est borné dans les terres par une longue chaîne de
Montagnes. Les Portugais ont nommé Picos Fragosos celles qui s'avancent
du côté du Cap de Bonne Espérance. Le mot de Caffre signifie _sans Loi_,
il vient du mot _Cafir_ ou _Cafiruna_, que les Arabes donnent à tous
ceux qui nient l'unité d'un Dieu, & qu'on a cru convenable aux Habitans
de ce Païs, parce qu'on a prétendu qu'ils n'avoient ni Princes, ni
Religion. Ils ignorent eux-mêmes que nous leur donnions le nom de
Caffres, qui leur est inconnu. Mais on a sû depuis, par diverses
Relations, qu'ils ont plusieurs Rois, tels que ceux de Malemba, de
Chicanga, de Sedanda, de Quietava, de Cefala & de Metavan. Ces Peuples
sont noirs, brutaux & cruels. Il s'y trouve des Antropophages. On
comprend dans le Païs des Caffres le Royaume de Sofala, qui produit tant
d'or & d'élephans, qu'on a douté si ce n'étoit pas l'Ophir de Salomon.
Les Portugais y ont la Forteresse de Sofala ou de _Cuama_, vis-à-vis de
Madagascar. Mais les Caffres les mieux connus sont ceux qui demeurent
vers le Cap de Bonne Espérance, & qu'on distingue par différens noms:
les Cochoquas, les Cariguriques, les Hosaes, les Chainouquas, les
Sonquas, les Brigoudis, les Namaquas, & les Goringhaiconas, &.

Ces derniers, que les Hollandois appellent Watermans, c'est-à-dire,
_Hommes d'eau_, sont à peu de distance du Cap, sous la conduite d'un
Chef. Ce fut leur Habitation que nous visitâmes. Les Garachouquas,
sur-nommés Voleurs de tabac, ont aussi leur Capitaine, & n'ont pas moins
de quatre ou cinq cens hommes capables de porter les armes. Les
Gorinhaiques, ou gens du Cap, autres voisins des Hollandois, portent ce
nom, parce qu'ils s'attribuent la proprieté du Cap de Bonne Espérance.
Les Cochoquas sont quatre ou cinq cens familles qui occupent quinze ou
seize Villages à vingt-sept lieuës du Cap vers le Nord-Ouest. Ce sont
ceux qui ont, comme je l'ai déja remarqué, plus de cent mille bêtes à
cornes. Leurs moutons, au lieu d'une laine frisée, ont le poil long,
moucheté & de diverses couleurs. Les Chainouquas sont situés à plus de
trois mois de chemin du Cap, & n'ont été connus que par l'infortune de
quelques Voyageurs qui se sont égarés dans cette immense contrée. Les
Cobinas sont au-delà de ceux-ci, & passent pour des Antropophages, qui
rotissent vifs ceux dont ils peuvent se saisir, sans épargner les gens
mêmes de leur Nation. Ils sont les plus noirs des Nègres, & portent les
cheveux fort longs. En 1713. ils dévorérent six Hollandois, que
l'espérance de recueillir de l'or avoit fait pénétrer jusques dans leur
canton. Les Sonquas habitent sur de hautes Montagnes. Les deux sexes y
font également leur occupation de la chasse, & ne vivent que de la chair
cruë des bêtes qu'ils peuvent tuer avec leurs fléches & leurs zagayes.
On trouve dans leur Païs des chevaux & des ânes sauvages, qui sont
mouchetés de plusieurs couleurs très-vives. Les chevaux y sont bien
formés. Ils ont ordinairement le dos & le ventre tachetés de jaune, de
noir, de rouge & d'azur; mais la peau des ânes sauvages est marquée de
blanc & de couleur de noisette. En 1662. les Sonquas portérent
quelques-unes de ces peaux au Cap de Bonne Espérance, & les donnérent
pour du tabac aux Hollandois, qui en remplirent une de paille & la
suspendirent dans la salle du Château, où ils nous la firent voir
encore. Ces Caffres sont voleurs de profession, & tout le bétail qu'ils
peuvent enlever est regardé parmi eux comme une partie de leur chasse.
Ils se couvrent, dans certains tems, de peau de buffles, dont ils se
font une espéce de manteau. Leurs femmes portent autour de la tête un
parasol, fait de plumes d'autruches. Les Namaquas se tiennent à plus de
cent cinquante lieuës, & quelquefois à deux cens lieuës du Cap de Bonne
Espérance; car c'est une Nation vagabonde, quoiqu'elle soit une des plus
nombreuses & les plus guerrieres. Ils ont la taille belle, & se
couvrent quelquefois le corps de peaux de bêtes, embellies de grains de
verre qu'ils achetent des Portugais, pour des Brebis & des Chèvres. Les
hommes portent une plaque d'yvoire au bas du ventre, & les femmes se
couvrent cette partie d'une belle peau; elles ont le reste du corps nud.
Ces Caffres reconnoissent l'autorité d'un Chef. Lorsqu'ils virent pour
la première fois des Hollandois parmi eux, ils les reçurent avec une
troupe d'Instrumens, qui souffloient chacun dans un roseau, dont le son
imitoit celui de la Trompette Marine. Leur Chef les régala de lait & de
chair de Mouton; & les présens des Hollandois furent de l'Eau de vie, du
Tabac, des grains de Corail, & quelques morceaux de cuivre. Les
Housaquas demeurent fort loin, au Nord-Ouest du Cap; on n'a jamais
pénétré dans leur Pays, on en voit seulement quelques-uns qui viennent
sur la Côte avec le Chef des Chainouquas, pour faire trafic de bétail.
Outre la qualité de Pasteurs, ils font gloire de s'exercer à
l'Agriculture. Ils cultivent particulierement une certaine racine qu'on
nomme Dacha, & qui étant infusée dans l'eau, enyvre comme le vin le plus
fort. On dit qu'ils tendent des piéges pour prendre des Lions, qu'ils
les apprivoisent, & les rendent aussi dociles que des chiens, jusqu'à
les rendre capables de les suivre à la guerre, & de fondre sur leurs
ennemis dans la chaleur du combat. Les Brigoudis n'ont gueres été vûs
des Voyageurs, on sçait seulement qu'ils sont fort riches en bétail.

En général les Caffres ont le teint bazané & olivâtre, quoique plusieurs
Nations l'aïent d'un noir extrêmement foncé. Ils ont les lévres grosses,
& le visage affreux; ceux qui ont quelque communication avec les
Hollandois, se civilisent insensiblement, les autres sont sauvages, &
vivent dans une profonde ignorance. Leurs armes sont l'arc & les
fléches, avec une zagaye, qui est une espece de Javelot. Ils ne se
nourrissent que de racines cuites dans l'eau, ou roties sur des
charbons, de la chair de leurs plus méchantes bêtes, qu'ils ne tuent
point si elles ne sont vieilles ou malades, ou du poisson qu'ils
trouvent mort sur le rivage. Ils se font un morceau délicat d'un Chien
de mer, & ils n'en manquent point, car la Côte en est remplie. Les
Caffres vivent fort long-tems, & la plûpart vont jusqu'à cent &
six-vingt ans. Ils enterrent leurs Morts assis & nuds, & dans les
funérailles ils observent une cérémonie très-fâcheuse, car tous les
parens du mort sont obligés de se couper le doigt de la main gauche,
pour le jetter dans la fosse; aussi regardent-t-ils comme un malheur
extrême de voir mourir leurs parens. Leurs maisons sont généralement
composées de branches d'arbres, & couvertes de jonc; à la réserve de
quelques Peuples qui se retirent dans des cavernes. Plusieurs de ces
cabannes sont si grandes, qu'elles peuvent contenir une famille de
trente personnes. Il paroît que la Langue de toutes les Nations Caffres
est à peu près la même; mais elle est si confuse & si mal articulée, que
les Étrangers ne peuvent l'apprendre. Au contraire les Caffres
apprennent assez facilement celle des Étrangers, & dans le voisinage du
Cap il s'en trouve beaucoup qui se font entendre en Hollandois.
Quoiqu'ils n'ayent aucune trace de culte religieux, on croit qu'ils
reconnoissent un Être Souverain, mais ils ne pensent guères à lui rendre
le moindre hommage. Ils poussent néanmoins des cris vers le Ciel,
lorsqu'après un mauvais tems ils voyent que l'air commence à devenir
plus doux ou plus serein. Ils rendent aussi quelques respects à la Lune
lorsqu'elle commence à paraître, du moins si l'on en juge par l'ardeur
avec laquelle ils passent alors toute la nuit à chanter & à danser.

S'il avoit pu nous rester quelque curiosité après avoir passé quelques
heures dans l'Habitation des Sauvages, elle auroit regardé le Fort
d'Hallenbock que les Hollandois ont construit à dix lieuës du Cap, & qui
est devenu un lieu considérable par le grand nombre d'Habitans qui s'y
sont établis. Il est fait pour arrêter les Sauvages, qui peuvent
quelquefois s'attrouper. Une garnison assez nombreuse rend le Cap & les
autres Habitations tranquilles de ce coté là. Mais ayant peu de lumières
à espérer dans une Place de Guerre, nous retournâmes au Cap le
lendemain de notre départ.

J'y étois attendu par une disgrâce que j'étois fort éloigné de prévoir,
& qui m'auroit été néanmoins beaucoup plus fâcheuse si elle eut été
différée plus long-tems. Depuis huit jours que nous étions arrivés au
Cap, on avoit eu le tems de réparer ce qui pouvoit manquer à notre
Vaisseau, & nous pensions à nous remettre en mer au premier vent. Mais
en partant vingt-quatre heures plûtôt, je me serois exposé au chagrin de
ne recevoir que dans les Indes une nouvelle qui auroit rendu mon Voyage
absolument inutile. Pendant la nuit que nous avions passée à visiter les
Habitations Hollandoises, il étoit arrivé au Cap un Vaisseau Anglois,
qui ne s'étoit arrêté comme nous que pour quelques nécessités de
Navigation. Il faisoit aussi le Voyage des Indes, & n'étoit parti de
Londres qu'environ quinze jours après le nôtre. M. Sprat mortellement
picqué de l'innocente tromperie qu'il avoit à me reprocher, avoit saisi
la première occasion d'en tirer vengeance. Le Capitaine, qui se nommoit
M. Rut, étoit chargé d'un ordre cruel, qu'il devoit me remettre au
premier lieu où il pourroit me rencontrer.

N'ayant point compté de trouver notre Vaisseau au Cap, il n'avoit appris
qu'avec un extrême étonnement que nous y étions depuis huit jours; &
dans mon absence il avoit déja cherché à voir ma femme, mais il ne lui
avoit fait aucune ouverture de sa Commission. Je lui en sçus bon gré en
l'apprenant moi-même, parce que cette nouvelle, annoncée sans
préparation, auroit causé trop de chagrin à toute ma famille. M. Rut
m'ayant fait demande la permission de me voir, commença son discours par
un compliment fort civil sur le tort qu'il m'alloit faire, & dont le
ressentiment ne devoit pas tomber sur lui. Ensuite, me remettant une
Lettre de M. Sprat, il me dit qu'il en avoit une autre à rendre à mon
Capitaine, qui contenoit les mêmes ordres. Je me hâtai de lire la
mienne. C'étoit une révocation de la Charge de Supercargoes dont j'étois
revêtu dans le Vaisseau, & de la Commission que M. Sprat m'avoit
accordée dans son Comptoir. Il ne me cachoit pas, que sensible à
l'outrage qu'il prétendoit avoir reçû par ma conduite, il étoit charmé
de m'en faire porter la peine; & seulement, disoit-il, il plaignoit ma
malheureuse famille qui alloit peut-être se trouver réduite à bien des
extrémités fâcheuses par mon injustice & ma mauvaise foi.

J'avoüe que ce malheur me parut terrible. Cependant, je remerciai
intérieurement le Ciel d'avoir permis que M. Rut m'eût rencontré au Cap,
pour m'épargner une course dont le terme auroit augmenté mes embarras.
Les Marchandises que j'avois sur le Vaisseau ne pouvoient m'être
enlevées, & ce seul fond suffisoit pour me soutenir pendant quelque tems
au Cap. Les Hollandois sont d'un excellent caractere. Je ne doutai point
qu'en leur expliquant la cause de mon infortune & le besoin que j'avois
de leur assistance, ils ne m'accordassent toutes les faveurs qui
conviendroient à ma situation.

On voit que dans ces premières réflexions je ne faisois point entrer la
ressource des lingots d'or, dont je ne me flatai point effectivement que
notre Capitaine me fît jamais la moindre part. Je n'avois aucun titre
pour y prétendre. Quoiqu'il m'eût donné quelques témoignages d'amitié, &
que je lui crusse un bon naturel, je jugeai que l'ardeur qu'il avoit
pour s'enrichir, lui feroit oublier des promesses dont l'execution ne
dépendoit que de sa volonté. Enfin, je comptai si peu sur la générosité
de son cœur, que ne pensant pas même à le solliciter par des prieres
inutiles, j'employai mes premiers soins à calmer les inquiétudes de ma
femme. De là je me rendis au Vaisseau, pour faire décharger mes
Marchandises. Le Vent étoit devenu si favorable depuis une heure, que
j'apprehendois tout de l'empressement de l'Équipage. Mais je trouvai le
Capitaine à Bord, où il avoit reçu la Lettre de M. Sprat. Il vint à moi,
les bras ouverts & la larme à l'œil. Après m'avoir fait connoître qu'il
étoit instruit de mon malheur, & qu'il regrettoit amérement de n'y
pouvoir remédier, il me félicita d'en avoir reçu la nouvelle dans un
lieu où je pouvois trouver mille moyens de l'adoucir. D'ailleurs,
ajouta-t-il, vous ne serez pauvre nulle part avec une bonne partie de
nos Lingots, que mon intention est de vous ceder.

Il ne falloit que mon embarras, sans aucun attachement aux richesses,
pour me faire trouver le sujet d'une vive satisfaction dans ce discours.
J'embrassai à mon tour un Ami si fidelle & si génereux, & les premiers
témoignages de ma reconnoissance tomberent sur sa bonté plus que sur le
tresor qu'il me promettoit. Mais enfin, dans l'état où j'allois me
trouver, je ne lui cachai point que ses génereuses promesses me
rendoient la vie, & sauvoient peut-être du dernier désespoir une
malheureuse famille dont le sort meritoit sa pitié. Des remercimens si
vifs exciterent encore le noble penchant de son cœur. Il me protesta que
si l'honneur lui eût permis d'abandonner la conduite de son Vaisseau, il
auroit pris le parti de lier sa fortune à la mienne, & de me proposer
même sa main pour ma fille aînée. Et s'il eût pû se persuader,
ajouta-t-il, que je voulusse faire assez de fond sur sa parole pour
attendre son retour, il n'auroit pas balancé à me jurer que je le
trouverois dans la même disposition. Une offre de cette nature ne
pouvoit être acceptée subitement. Je lui répondis qu'à son retour il me
trouveroit vraisemblablement au Cap, & que sans recevoir de lui aucune
promesse par laquelle il pût se croire engagé, je serois ravi de lui
voir rapporter des sentimens si favorables à ma famille. Il les confirma
sur le champ, en faisant décharger parmi mes Marchandises le Baril qui
contenoit environ la quatriéme partie de notre or.

Quoique les essais que nous avions faits à Ferro & depuis notre arrivée
au Cap, ne me laissassent plus aucun doute que nos Lingots ne fussent de
l'or réel, il s'y trouvoit tant de mêlange que mes richesses ne
répondoient pas tout-à-fait à l'idée qu'on s'en pourroit former. Nos
calculs nous avoient déja fait concevoir qu'il y avoit deux tiers à
rabattre sur le volume. Mais en supposant même une diminution de trois
quarts, je comptois que ma part étoit d'environ cent mille écus; & dans
l'état de ma fortune, cette somme méritoit bien le nom de trésor. Je
promis au Capitaine que s'il repassoit au Cap, il trouveroit en me
revoyant que je n'aurois pas négligé nos intérêts communs. J'étois
pénétré de tendresse en lui faisant mes adieux, & je communiquai les
mêmes sentimens à ma famille. Le Vaisseau qui m'avoit apporté les ordres
de M. Sprat partit avec le nôtre. Il se nommoit _le Georges_.

Le bruit de ma disgrâce s'étant déja répandu au Cap, avec des
circonstances d'autant plus avantageuses pour moi, qu'elles avoient été
confirmées par le Ministre même des fureurs de M. Sprat, je trouvai de
la compassion & de la bonté dans les Officiers de la Compagnie
Hollandoise & dans tous les Habitans. Ils ne me croyoient pas riche,
parce qu'ils avoient sçû que le seul motif de mon Voyage avoit été de
réparer ma fortune. Ils me proposerent d'abord d'acheter mes
Marchandises, en me faisant entendre qu'ils m'y feroient trouver autant
de profit que si je les eusse transportées aux Indes. Mais j'avois déja
formé d'autres vûës pour lesquelles je les croyois nécessaires.
D'ailleurs, en confessant à ces généreux Hôtes que mes affaires étoient
fort dérangées, je ne voulois pas qu'ils me crûssent dans la nécessité,
& j'étois bien aise au contraire de les mettre dans l'opinion que les
restes de ma fortune me laissoient encore le pouvoir de former quelque
entreprise.

L'inclination qu'ils avoient à me secourir devint beaucoup plus vive,
lorsqu'ayant commencé, moi & toute ma famille, à étudier leur Langue,
ils purent nous parler & nous entendre. Ma fille aînée étoit aimable. Je
ne fus pas long-tems sans recevoir pour elle des propositions de
mariage. Un Marchand établi depuis vingt ans au Cap, où il avoit amassé
de grandes richesses, & veuf depuis six mois, me fit offrir de la
prendre sans dot. Je ne rejettai point absolument ses offres. Mais
quoique mon Capitaine ne se fût lié à moi que par une promesse vague
dont je l'avois même dispensé, la reconnoissance que je devois à son
amitié m'avoit fait prendre la résolution d'attendre effectivement son
retour. Mon intention d'ailleurs étant bien éloignée de me fixer au Cap,
j'aurois eu trop de regret d'y laisser ma fille, au risque de ne la
revoir jamais. Cependant, pour le dessein que j'avois de m'instruire
dans toutes les méthodes de Commerce, & de jetter les fondemens de
quelque entreprise avant le retour du Capitaine, je gardai des
ménagemens qui pouvoient faire croire aux Hollandois que je pensois à
profiter de leurs bontés. Je n'alléguai que l'extrême jeunesse de ma
fille, & je demandai qu'on lui laissât du moins le tems d'apprendre
mieux la Langue. Ayant pris une maison au Cap, je cherchai par degrés à
m'insinuer dans la confiance de mes Voisins; je me mêlai insensiblement
dans leurs assemblées & dans leurs affaires. Je parvins bientôt à n'être
plus regardé comme un Étranger.

Ma femme, qui avoit de l'esprit & du courage, entra merveilleusement
dans les projets que je lui avois communiqués. Elle se fit aimer
universelment dans l'Habitation, & l'habitude des mœurs Hollandoises ne
lui coûta rien à former. Nous raisonnions souvent ensemble sur les
desseins que je méditois, lorsqu'il arriva de Hollande trois Vaisseaux
qui alloient à Batavia. Cet incident me fit suspendre une résolution que
je me croyois à la veille d'éxécuter. Je pensai qu'avant que de me
livrer à des idées trop hautes, je ne ferois pas mal de saisir une si
belle occasion de m'instruire. La confiance des Hollandois croissant
pour moi de jour en jour, je ne doutai point qu'ils ne m'accordassent la
liberté de faire le Voyage de Batavia, surtout lorsque je leur
laisserois des gages aussi chers que ma famille. Je commençois à parler
fort bien leur Langue. Il ne me manquoit qu'un prétexte pour leur faire
agréer mon dessein. Le hazard me l'offrit heureusement par la mort d'un
Facteur de quelques Marchands de Londres, qui avoit obtenu de la
Compagnie de Hollande la permission de faire le Voyage à bord d'un de
leurs trois Vaisseaux. S'étant trouvé fort mal en arrivant, il avoit
appris avec joie qu'il y avoit au Cap un Anglois dont on y estimoit la
probité, & dans ses derniers momens, il me proposa de me charger de ses
Lettres & de ses Mémoires, pour les faire remettre à Londres, ou pour
exécuter moi-même sa Commission. Elle regardoit la Cargaison d'un
Vaisseau Anglois, qui avoit péri près de l'Isle de Java l'année
précédente en revenant de la Chine. Les Hollandois de Batavia avoient
sauvé une partie considérable des richesses qu'il apportoit; mais après
de longues discussions, qui n'avoient pû se terminer à Amsterdam, les
Marchands Anglois avoient pris le parti d'envoyer un de leurs Facteurs
aux Indes, & la Compagnie ne s'y étoit pas opposé.

La facilité que je ne pouvois manquer de trouver à revenir de Batavia au
Cap, me fit espérer qu'après avoir fini les affaires des Marchands de
Londres, je serois de retour assez-tôt pour prévenir M. Rindekly, mon
ancien Capitaine. S'il continuoit son Voyage jusqu'en Angleterre, je me
proposois de le charger du rapport de ma conduite & des pièces ou des
effets que je devois retirer de Batavia. Avec cette vûë, j'avois celle
de mortifier M. Sprat, lorsque tous les Marchands de Londres
apprendroient de la bouche de mon ami, & peut-être par le succès de ma
négociation, que je ne méritois pas le tort qu'il avoit fait à mon
honneur en m'ôtant les emplois qu'il m'avoit confiés. Enfin, quelque
parti que M. Rindekly pût prendre après sa course, je ne devois pas
douter que s'il s'arrêtoit au Cap pour épouser ma fille, celui à qui il
remettroit la conduite de son Vaisseau jusqu'à Londres ne fût digne de
ma confiance autant que de la sienne.

Il n'y eut personne au Cap qui n'applaudit à ma résolution. Ma femme ne
l'approuva pas moins, & ce fut elle qui me conseilla de prendre avec moi
l'aîné de mes fils. J'embarquai une partie de mes Montres & de mes
ouvrages d'Orféverie, avec le quart de mes lingots que je voulois une
fois convertir en argent monnoyé pour m'assurer de leur juste valeur.
Nous partîmes le 17. de Juillet, à bord du Dauphin, Vaisseau de
Middlebourg. Notre navigation fut heureuse jusqu'à la hauteur du Cap de
Bruining, éloigné d'environ cent lieuës de celui de Bonne Espérance.
Mais un vent impétueux nous ayant fait perdre de vûe les deux autres
Vaisseaux, nous passâmes quatre jours entiers sans les revoir. Enfin,
lorsque nous commencions à perdre l'espérance de les rejoindre, nous les
apperçûmes à l'ancre, & nous découvrîmes, à mesure que nous en
approchions, qu'ils avoient été plus maltraités que nous par la
tempête. Le Zuyderzée, qui portoit quarante pièces de canon, avoit perdu
deux de ses mâts, & se trouvoit ouvert de tant de côtés, que dans le
danger pressant où il étoit, on avoit déja transporté une partie de sa
carguaison dans l'autre. Quoiqu'on eut apporté une diligence extrême à
fermer toutes les voies d'eau, il s'en formoit de nouvelles à tous
momens; ce qu'on ne pouvoit attribuer qu'au choc violent de quelque
rocher, qui avoit ébranlé toute la charpente, sans qu'on s'en fût
apperçu dans l'agitation de la tempête; & le péril étoit ainsi d'autant
plus terrible, que renaissant sans cesse, on ne savoit où le reméde
devoit être porté pour le prévenir. Les trois Capitaines ayant tenu
conseil sur un si malheureux accident, conclurent à faire passer le
reste de la carguaison, ou du moins ce qu'elle contenoit de plus
précieux, sur le Bord où j'étois. Il ne resta dans le Zuyderzée que
l'artillerie, l'équipage & les vivres. Mais ce qui servoit à le soulager
nous devenoit si incommode, qu'au lieu de continuer notre route, tous
nos vœux furent pour trouver quelque Côte où nous pussions nous délivrer
de cet embarras. Nous profitâmes à toutes voiles d'un vent qui nous
poussoit vers le Continent, & l'ayant eu deux jours entiers de la même
force, nous apperçûmes la terre au troisiéme jour. Le rivage étoit uni;
& plus loin dans les terres, nous découvrions quantité de bois qui nous
firent prendre une bonne opinion du Païs; mais il nous étoit inconnu, &
nous n'appercevions ni Habitations, ni Port qui pussent servir à diriger
notre course. La sonde ne nous faisoit plus trouver que dix-huit
brasses. Nous mîmes à l'ancre, & n'étant guéres qu'à trois ou quatre
lieuës du rivage, nous prîmes le parti de détacher la Chaloupe pour
observer plus particulierement la Côte.

Dans l'ardeur qui me faisoit chercher toutes les occasions de
m'instruire, je me mis au nombre de ceux qui sortirent du Vaisseau. Nous
n'eûmes pas avancé l'espace de quatre ou cinq milles, que nous sentant
repoussés par les flots dans une Mer assez tranquille, nous ne doutâmes
point que nous ne fussions fort proches de l'Embouchure de quelque
grande Rivière. Cette espérance nous causant beaucoup de joie, nous
continuâmes d'avancer à force de rames, & nous distinguâmes enfin si
clairement le courant & la différence des eaux, que nous retournâmes
aussi-tôt au Vaisseau pour y porter cette agréable nouvelle. Les trois
Capitaines ne balancérent point à prendre sur le champ la même route.
Notre rapport se trouva fidéle. La Rivière se retrécissant à mesure que
notre vûe pouvoit s'étendre dans les terres, nous crûmes qu'avec un tems
fort doux, il n'y avoit aucun péril à nous avancer la sonde à la main.
La profondeur de l'eau se trouva presque égale depuis l'extrêmité de la
Côte, jusqu'au lieu où l'Embouchure commençoit à se retrécir; & le
rivage paroissant assez commode sur la gauche, nous jettâmes l'ancre à
la portée du fusil de la terre, sur douze brasses de fond.

Comme le Païs nous offroit beaucoup de bois, & que nos trois Vaisseaux
ne manquoient ni d'ouvriers, ni d'instrumens, les Capitaines jugérent
qu'il étoit inutile de chercher plus loin des secours que nous pouvions
nous procurer sans pénétrer dans le Païs. On commença le travail avec
beaucoup d'ardeur. Mais quel moyen de refuser à une partie de l'Équipage
la liberté de chasser sur la Côte? Quoique cette permission ne fut
accordée qu'avec beaucoup de réserve pendant les premiers jours, elle
devint plus facile à obtenir lorsqu'on vit rapporter aux Chasseurs le
meilleur & le plus beau gibier du monde. Ceux qui s'écartoient le plus
du rivage, nous assurérent qu'ils avoient vû des cédres d'une beauté
admirable, & d'autres arbres odoriférans. Ils avoient pris vifs quelques
oiseaux, qui étoient tombés à terre au bruit de leurs fusils, & un petit
animal de la grosseur d'une belette, dont la peau étoit mouchetée de
diverses couleurs. Pendant quatre jours que l'ardeur de la chasse alloit
en augmentant, nous nous trouvâmes assez de venaison de toutes sortes
d'espéces pour nourrir les trois Équipages pendant plusieurs mois. Aussi
ne prenions-nous plus cet exercice que pour notre amusement. Mais le
bruit de tant de coups de fusils n'ayant pû manquer de se faire
entendre, quelques Chasseurs nous avertirent, le cinquiéme jour,
qu'après avoir observé d'abord un nuage de poussiere dans une vaste
campagne qu'ils avoient parcouruë, ils avoient été surpris de découvrir
un corps considérable d'hommes armés, qui marchoient vers la Mer, & qui
ne devoient pas être éloignés de plus d'une lieuë. Il étoit clair qu'ils
nous cherchoient. Les Capitaines se hâtérent de faire tirer un coup de
canon pour rassembler tout leur monde. Ils auraient souhaité que chacun
pût regagner son Bord avant l'arrivée des Nègres: mais perdant cette
espérance dans une allarme si subite, ils ne voulurent point abandonner
à la discrétion des Sauvages quantité d'honnêtes gens qui étoient encore
dispersés. Le Capitaine du Vaisseau de Midelbourg, brave & prudent
Officier, fut d'avis de nous ranger tous derriere les arbres qu'on avoit
apportés sur le rivage, & que nos Charpentiers commençoient à mettre en
œuvre. Il donna ordre en même-tems que les Vaisseaux eussent le flanc
tourné vers la terre, pour être en état de faire leur décharge au
premier signe. Les trois Équipages montant ensemble au nombre de cent
dix hommes, nous étions à terre environ soixante, qui n'avions point
d'autres armes que nos fusils & des bayonettes. Mais quoique le signal
du canon eut ramené les moins éloignés, il nous en manquoit encore huit
ou dix qui couroienr grand danger d'avoir été coupés par les Nègres.
Cependant nous découvrimes bien-tôt la petite Armée qui sembloit nous
menacer. Quoiqu'au fond notre frayeur fut médiocre, parce que les
Hollandois sont aimés de la plûpart de ces Peuples, avec lesquels ils
entretiennent continuellement quelque commerce, nous ne négligeâmes
aucune précaution pour notre défense. En peu de momens les arbres
avoient été croisés les uns sur les autres, & rangés avec assez
d'habileté pour faire une barricade fort difficile à forcer. La facilité
d'ajuster nos coups, en tirant à bout posé, nous rendoit presque sûrs de
l'effet de toutes nos décharges; & nous ne doutions point que le bruit
d'environ quarante pièces de canon n'augmentât beaucoup la frayeur de
nos ennemis.

Notre agitation n'empêchoit point que nous n'eussions l'œil ouvert sur
tous leurs mouvemens. Ils s'arrêterent à cinq cens pas de nous. Leur
nombre nous parut d'environ trois cens. Ayant connu que nous les
attendions de pied ferme, & la vûe des trois Vaisseaux servant peut-être
à les refroidir, ils détachérent vers nous quatre hommes, que nous
reconnûmes ensuite pour quatre de leurs Officiers. Nous nous disposâmes
à les recevoir honnêtement, & l'un de nos trois Capitaines s'avança de
quelques pas au devant d'eux, suivi d'un même nombre de nos gens. Ces
quatre Nègres étoient de belle taille. Ils portoient des bonnets
quarrés, qui étoient ornés de plumes de Paon & d'Autruches. Ils avoient
le corps nud, mais ils portoient des chaînes de fer qui se croisoient
sur l'estomac & sur le dos. Leurs armes étoient l'arc & la fléche, avec
une hache & un poignard, suspendus à leur ceinture. Ils avoient aussi
sur le dos, à côté du carquois, une sorte de bouclier, garni d'une peau
de bufle.

Ils nous saluerent d'un air fier. Le Capitaine leur rendit leur salut, &
ne comprenant rien à quelques discours qu'ils prononçoient dans leur
Langue, il leur montra, pour réponse, nos Vaisseaux, & notre Troupe, qui
faisoit fort bonne contenance derriere les arbres. Les Nègres, voyant
qu'ils n'étoient point entendus, prononcerent fort distinctement
quelques mots Hollandois, sans liaison à la vérité, mais capables de
nous faire juger aussi-tôt qu'ils avoient déja reçû des visites de cette
Nation. Le mot d'_ia_, par lequel nous applaudimes d'abord à ce que nous
entendions, fut un nouveau signe par lequel ils nous reconnurent aussi.
Ils firent d'une main dans l'autre le mouvement par lequel ils expriment
les échanges du commerce; & nous nous figurâmes qu'ils vouloient nous
marquer que nous étions des Marchands, ou qu'ils espéroient de faire
quelques affaires de négoce avec nous. Notre manière de répondre ayant
été propre à les confirmer dans cette idée, ils ne penserent plus qu'à
nous accabler de caresses.

Nos Capitaines leur offrirent alors un verre d'eau-de-vie, qu'ils
accepterent avec les témoignages d'une joie fort vive. Ils ne se firent
pas presser davantage pour entrer dans une Chaloupe, & se laisser
conduire aux Vaisseaux. On leur y donna des rafraîchissemens. Ils les
prirent avec avidité; & quoiqu'ils parussent moins touchés de quelques
petits présens que les Capitaines joignirent à la bonne chere, ils les
reçûrent aussi avec différentes marques de reconnoissance.

Leurs gens avoient fait si peu de mouvement dans cet intervalle, que
nous les jugeâmes plus accoutumés à la discipline militaire que le
commun de ces Barbares. Ils attendirent le retour de leurs Chefs, qui
reprirent en nous quittant le même air de fierté avec lequel ils nous
avoient abordés. Toute leur Troupe s'éloigna aussi-tôt, comme s'ils ne
leur étoit plus resté la moindre défiance de notre amitié. Nous
raisonnâmes beaucoup sur le Païs où nous étions, & les Capitaines
croyant en pouvoir juger par les armes des Nègres, s'imaginerent que ce
devoit être quelque partie du Royaume de Carlevan. Nous n'avions aucun
interêt présent qui nous portât à profiter de leur bonne volonté. Mais
il nous restoit de l'inquiétude pour les huit personnes de l'Équipage
qui ne s'étoient pas rendus au signal du canon. Le jour entier se passa
sans qu'on les vit paroître. Le lendemain dans l'après midi, nous fûmes
surpris de les voir descendre sur la Rivière dans une Barque assez
ornée, qui étoit suivie de deux autres Barques remplies de Nègres. Ils
nous rejoignirent d'un air fort satisfait. Étant tombés la veille dans
le corps des Sauvages, ils avoient été arrêtés, & conduits aussi-tôt par
un détachement à la Ville voisine où passoit le Fleuve qui les avoit
apportés. Ils nous firent une description fort confuse de mille choses
qu'ils avoient observées avec d'autant moins d'attention, que tout leur
esprit avoit été d'abord occupé par la crainte. Cependant il s'étoit
trouvé dans la Ville un Nègre qui entendoit & qui parloit même assez
clairement la langue Hollandoise. Ils avoient été traités civilement
aussi-tôt qu'ils avoient été reconnus; & dans la crainte que nous ne
reçussions quelque insulte de la Milice qui s'étoit avancée vers la Mer
au bruit de nos mousquetades, ils avoient eu la liberté de partir, avec
le Nègre qui leur avoit servi d'Interprete, & quelques autres Nègres,
qui avoient ordre de nous faire toutes sortes de caresses. La Ville,
qu'ils nommerent Pemba, n'étoit qu'à sept ou huit lieuës par eau; mais à
cause de quelques marais impraticables, autour desquels il falloit
prendre pour gagner le bord de la Mer, on y comptoit plus de douze
lieuës par terre.

Ce que l'interpréte Nègre joignit à ce récit, nous fit connoître que
nous étions sur la cote d'Estrila, qui sans appartenir au Roi de
Carlevan, est tributaire de ce Prince, & fait un commerce assez
considérable avec les Hollandois & les Portugais, qui entrent dans le
Païs sans y avoir encore aucun Comptoir. Entre plusieurs marchandises
qu'ils en tirent, telles que des gommes & du tamarin, ils en rapportent
des dents d'une espece de Sanglier, qui les ont plus belles que les
Elephans.

Le Nègre qui nous faisoit ce récit, nous invita d'une manière pressante
à remonter la Rivière jusqu'à Pemba, en nous assurant que nous y
trouverions toutes sortes de commodités & d'ouvriers pour le radoubement
de nos Vaisseaux. Mais en l'entendant raisonner sur ses propres
intentions, nous comprimes que servant au commerce du Païs avec les
Européens, il y trouvoit des avantages qu'il vouloit aussi se procurer
avec nous. Il avoit été vendu dans sa jeunesse à des Marchands
d'Esclaves, & son aversion pour l'esclavage lui avoit inspiré le courage
de se jetter dans la Mer, à la vûe d'un Vaisseau Hollandois, qu'il avoit
eu le bonheur de joindre, après avoir nagé pendant plus de deux heures.
Ayant été conduit à Bantam, il y avoit passé plusieurs années avec assez
de douceur pour en conserver un souvenir qui lui faisoit toujours aimer
les Hollandois. Comme les trois Vaisseaux étoient chargés pour Batavia,
nous n'avions aucune vûe de commerce qui pût nous arrêter; & les
réparations que nous avions à faire au Zuyderzée ne demandoient point
d'autres secours que ceux de nos propres ouvriers.

Ainsi nous étant acquittés de la politesse du Nègre & de ses Compagnons
par quelques légers présens, nous nous remîmes en Mer après huit jours
de repos. Le tems ne cessa plus de nous favoriser jusqu'à la vûe de
l'isle de Java, où nous essuyâmes encore une tempête si violente,
qu'elle nous força d'entrer dans le Détroit de la Sonde, & de relâcher à
Bantam. Cette Ville, où les Hollandois ont une forte Garnison qui tient
le Roi & tout le Païs sous leur obéïssance, est située au pied d'une
charmante Colline, d'où sortent trois Rivières, qui servent à la
fortifier autant qu'à l'embellir. L'une passe au milieu de la Ville, &
les deux autres coulent au long des murailles. La nuit étoit fort
avancée lorsque nous nous présentâmes à l'entrée du Port. Quoique tout y
parût tranquille, je fus surpris qu'à la première nouvelle de notre
arrivée il se fit tout d'un coup un bruit épouvantable dont on
m'expliqua aussi-tôt la cause. Les Insulaires n'ayant point de cloches
se fervent, pour avertir le Public, de plusieurs tambours d'une extrême
grosseur, qu'ils battent avec de grosses barres de fer. Ils ont aussi
des bassins de cuivre qu'ils battent par mesure, & sur lesquels ils
forment un carillon fort harmonieux. Toutes les personnes de qualité
entretiennent un Corps de Garde à l'entrée de leur Maison, formé de
plusieurs Esclaves, qui veillent la nuit pour la sûreté de leur Maître.
Ainsi à la moindre allarme, toute la Ville est réveillée par un bruit
extraordinaire; & l'arrivée de trois Vaisseaux dans une nuit fort
obscure, avoit causé de l'inquiétude aux Gardes du Port.

Cependant, comme les Hollandois y sont si absolument les maîtres, que
les autres Peuples n'y peuvent aborder sans leur permission, nous
trouvâmes tout le monde empresse à nous servir. La tempête avoit encore
maltraité furieusement un de nos Vaisseaux, & quelques Marchands
Hollandois de Bantam étoient interessés dans notre carguaison. C'étoient
deux raisons de nous y arrêter. Un de nos trois Capitaines partit le
lendemain pour se rendre par terre à Batavia. J'étois le maître de
partir avec lui; mais rien ne me forçant à cette diligence, je me fis
un amusement de voir Bantam, pour commencer à connoître les Indiens.

Le jour étant venu nous éclairer, je fus frappé du spectacle de la
Ville, qui forme une perspective extrêmement riante. Un mêlange de
Maisons peintes, séparées par des Jardins plantés de cocos, &
distinguées par un grand nombre de petites Tours bâties sur differens
modeles, furent le premier objet qui fixa mes yeux. Mais en les ramenant
sur le rivage, je reconnus la manière de Hollande dans un grand nombre
d'édifices, & l'on m'apprit, pour m'expliquer cette différence, que tous
les Étrangers c'est-à-dire les Hollandois, les Chinois, les Malays, les
Abissins, & quantité d'autres Marchands qui se sont établis à Bantam,
ont leur demeure hors de la Ville. Chacun s'est bâti dans le goût; de sa
Nation, ce qui donne une varieté fort agréable aux Fauxbourgs, qui sont
d'une grande étenduë. La facilité que nous eûmes à nous procurer tous
nos besoins, me fit connoître tout à la fois, que Bantam est un lieu
d'abondance, & que les Hollandois y sont fort respectés. Je m'informai
d'abord s'il n'y avoit aucun Anglois. On m'en nomma deux, dont l'un y
vivoit depuis plus de 20 ans, & jouissoit d'une fortune aisée. L'autre y
avoit été conduit depuis quelques mois pat des avantures qui n'ont point
de rapport à mon récit, & ne se soutenoit que par son esprit & son
adresse. Comme il ne manquoit point de se trouver au Port, à l'arrivée
de chaque Vaisseau, pour y chercher l'occasion d'employer ses talens, il
apprit de quelques gens de notre Équipage que j'étois de sa Nation, & je
le vis empressé à m'offrir ses services avant que j'eusse pensé à les
lui demander. C'étoit d'un Hollandois de Bantam que j'avois déjà sû qui
il étoit; & le caractère qu'on lui attribuoit n'avoit pû m'inspirer
beaucoup de confiance. Cependant je reçûs ses offres, pour me servir de
lui du moins comme d'un guide. Sa curiosité sur mes affaires & ses
questions pressantes sur les motifs de mon Voyage, ne me donnèrent point
toute l'ouverture qu'il souhaitoit de me trouver. Il me fit valoir les
connoissances qu'il s'étoit faites dans le Païs; & si je m'en étois
rapporté à lui dès les premiers momens, je lui aurois abandonné ma
conduite & le soin de tous mes interêts.

J'avois pris une meilleure opinion de M. King, qui étoit l'autre Anglois
dont on m'avoit parlé. Je brûlois de le voir, moins pour employer son
secours, qui m'étoit inutile à Bantam, que pour me faire un ami dont la
societé me fût agréable. Je demandai à celui qui m'avoit prévenu s'il
pouvoit me procurer sa connoissance. Loin de me répondre avec la même
ardeur, il reçut si froidement cette proposition, que je découvris tout
d'un coup qu'ils étoient mal ensemble. Ma défiance augmentant pour lui,
je le quittai honnêtement, avec le dessein de ne le revoit qu'après
avoir entretenu M. King. Je me fis conduire chez lui, dès le même jour,
par un Hollandois. Il me reçut avec beaucoup de civilités. Sa femme, qui
étoit Angloise aussi, ne se lassoit point de remercier le Ciel qui lui
accordoit la douceur de revoir un homme de son Païs. J'en pris occasion
de leur demander s'ils ne recevoient pas la même consolation de M.
Fleet, avec lequel je leur appris que j'avois déja quelque liaison. Ils
ne m'en rendirent pas un meilleur témoignage que le premier Hollandois
qui m'en avoit parlé, & je demeurai convaincu que c'étoit un homme
dangereux.

Après avoir entendu le récit de mes affaires, M. King me pressa de
prendre un logement chez lui pendant le séjour que je voulois faire à
Bantam. Je me rendis à ses invitations. Il ne se flatoit point, en
m'assurant que sa conduite & l'usage qu'il faisoit de son bien, lui
avoient attiré une égale considération parmi les Indiens & les
Étrangers. Je le reconnus dès le lendemain aux caresses qu'il reçut dans
la Ville, & que sa protection me fit partager avec lui. Nous trouvâmes
en y entrant, le Peuple fort émû, pour l'exécution d'un Criminel qui
avoit tué fort lâchement une femme, & qui venoit d'être condamné au
supplice. M. King m'apprit les formalités de leur justice, qui sont fort
simples & fort courtes. Le Magistrat a son Siège dans la cour du Palais
royal, où les Parties comparoissent sans Procureurs & sans Avocats. Si
l'accusation est capitale, on amene le Criminel, & les Accusateurs le
suivent avec les Témoins. On expose le crime dans toutes ses
circonstances. Les Témoins le confirment, & le Jugement succéde
aussi-tôt. Il n'y a qu'un seul supplice pour tous les crimes qui
méritent la mort. On attache le Coupable à un poteau, & on le tuë d'un
coup de poignard. Les Étrangers ont ce privilége, que pourvû qu'ils
n'aient point tué de sang froid & de guet à pan, ils évitent la mort en
satisfaisant à la Partie civile. J'eus la curiosité d'assister à
l'exécution. La foule nous ouvrit le passage en reconnoissant à mes
habits que j'étois arrivé nouvellement. Le Criminel étoit déja livré à
l'Exécuteur, qui s'approchoit avec lui du poteau. Il avoit les mains
liées, la tête nuë, & ses grimaces me firent juger qu'il n'alloit pas
recevoir la mort avec plus de noblesse, qu'il ne l'avoit donnée.
Cependant la scene fut si prompte, que sa crainte ne le fit pas souffrir
long-tems. J'admirai le silence du Peuple pendant l'exécution, & l'air
de tristesse que chacun emportoit en se retirant.

Nous nous trouvions dans la cour du Palais. M. King m'offrit d'employer
son crédit pour me procurer la vûe de tout ce qui n'étoit pas fermé pour
les Étrangers. Il s'adressa au Maître des Cérémonies, dont il fut reçû
avec beaucoup de politesse. Ce Palais, qui est environné d'un large
fossé, & qui a plûtôt l'apparence d'un Château fortifié, se nomme le
_Paceban_. Il n'a pas moins d'une demie lieuë de tour. Il est bâti
presqu'entierement de bois; car les pierres sont si rares dans l'Isle de
Java, que les ruës mêmes de Bantam ne sont point pavées. Tous les murs
sont revêtus de peintures fort vives, mais si mal dessinées, qu'après
avoir vû les animaux, les arbres, & les autres figures qu'on a voulu
représenter, il est encore assez difficile de les y reconnoître. De la
première cour qui est environnée de cocos, joints par un grillage fort
épais qui sert de mur, le Moyetan ou Maître des Cérémonies, nous fit
entrer par un vaste sallon, dans une cour fermée de bâtimens. Les
peintures en étoient beaucoup plus fraiches que celles de la première
façade. Cette cour est le poste ordinaire de la Garde intérieure qui se
retire dans le sallon pendant la nuit, & même pendant le jour, quand le
mauvais tems ne permet point d'être à découvert. Les armes des Gardes
sont suspenduës au long des murs, c'est-à-dire leurs arcs, leurs
fléches, & quelques arquebuses qui leur viennent anciennement des
Anglois; car ils ont continuellement la zagaye en main. Leur habillement
est une sorte de veste qui leur serre le corps jusqu'à la ceinture, &
qui s'élargit autour des cuisses en descendant cinq ou six doigts
au-dessous des genoux. Leur ceinture est fort large. Ils portent sur la
tête un bonnet surmonté de plumes d'Autruches; & comme on choisit les
plus vigoureux Soldats pour cet office, ils ont tous l'air fort
guerrier. Ils nous saluerent à notre passage avec la zagaye. Leur nombre
étoit d'environ deux cens.

Le Moyetan nous fit entrer dans un autre sallon, moins grand, mais
beaucoup plus orné que le premier. Nous y trouvâmes les Officiers de la
Garde intérieure, vêtus dans la même forme que leurs Soldats, mais d'une
étoffe fort riche. Le fond en étoit de soye, entremêlée d'un tissu d'or
qui serpentoit en différentes figures. Ils avoient à la main, au lieu de
zagaye, une espece de dard plus court, orné d'or au lieu de fer. Une clé
que le Moyetan portoit à sa ceinture, & qui est le signe de la faveur
pour tous les Grands de l'État, nous ouvrit une porte dorée, par
laquelle nous entrâmes dans un long appartement. Les murs en étoient ou
dorés comme la porte, ou couverts par intervalles d'un fort beau verni,
qui représentoit diverses figures d'animaux & quelques païsages mal
dessinés. Je ne parle que des trois premières chambres; car les
suivantes & plusieurs cabinets, qui me parurent fort bien distribués,
étoient tapissés d'étoffes dont la beauté exciteroit de l'admiration, si
le dessein en étoit aussi régulier que le fond & les couleurs en sont
magnifiques. La plûpart de ces pièces étoient sans siéges, à la réserve
de quelques sofas, & d'un grand nombre de coussins qui étoient en pile
dans les coins de chaque chambre. Il ne se présenta point un seul
Esclave dans notre marche. M. King, à qui je demandai la cause de cette
solitude, me dit que dans tous les appartemens du Roi, il n'y avoit
point habituellement dix domestiques. Le gros des Officiers qui le
servent, est dans un quartier séparé; & ceux qui demeurent plus près de
sa personne n'y sont que pour avertir au premier signe celui dont le Roi
demande quelque service.

La cour où la vûe donnoit par les fenêtres, étoit une espéce de jardin,
distribué en allées, & rempli de caisses qui contenoient différens
arbrisseaux. Au fond l'on voyoit une grille, percée en arcades, qui
donnoient passage dans un jardin beaucoup plus grand, & qui laissoient
appercevoir deux aîles de bâtimens dont mes yeux ne purent mesurer
l'étenduë. M. King me dit qu'il n'étoit permis à personne de passer
cette grille, si l'on n'étoit appellé par un ordre exprès du Roi.
L'appartement qu'il habite est dans l'une des deux aîles; l'autre est
habité par ses femmes. Des deux côtés, il y a d'autres cours par
derriere, qui servent au logement des domestiques, & qui ont leur entrée
par d'autres portes du Palais. On n'y trouve ni salles pour les
Conseils, ni même aucun appartement pour les Audiences. L'usage ancien
du Païs, est que le Roi convoque l'assemblée de ses Conseillers dans une
plaine voisine de la Ville, où l'on traite les plus grandes affaires de
l'État. Il est vrai qu'il y en a peu d'importantes depuis que les
Hollandois tiennent le Païs & la Capitale même en bride par leurs
Garnisons. Ainsi, le Roi de Bantam n'a qu'une autorité dépendante qui
ressemble peu au Pouvoir Souverain; & comme il est le plus puissant de
tous les Princes Indiens de l'Isle, on peut se former là-dessus une
juste idée des autres.

Rien ne me parut plus curieux & plus agréable dans son Palais qu'une
grande Voliere où l'on a rassemblé toutes les especes d'Oiseaux qui sont
connus dans les Indes. La variété de leurs figures & de leurs plumages
forme un spectacle dont mes yeux ne pouvoient se rassasier. D'ailleurs,
la Voliere est si belle qu'on la prendroit pour un Temple magnifique.
Elle est à l'extrémité du quartier des Femmes, pour leur servir
d'amusement. Notre Guide avertit M. King dans cet endroit, qu'il ne
pouvoit nous faire pénétrer plus loin. Mais il nous accorda par
différentes ouvertures la vûë des Jardins, où je remarquai beaucoup plus
de beautés en Cabinets vernis & en Treillages, qu'en Allées, en Fleurs &
en Parterres. La plûpart des Arbres n'y sont que des Cocos. Les
Arbrisseaux & les Plantes ont besoin d'être renouvellés trop souvent
dans un climat si chaud, & demandent autant de soins pour être garantis
des ardeurs du Soleil, qu'on en apporte dans l'Europe à les défendre du
froid. Les trois Rivières qui arrosent la Ville fournissent néanmoins de
l'eau en abondance à toutes les parties du Jardin, & secondent l'Art des
Jardiniers. Mais en général, si les Jardins des Indes contiennent des
ornemens plus précieux que les nôtres, ils n'en approchent point pour
l'ordre & l'agrément.

Le Moyetan joignit à ses politesses une collation de Fruits délicieux.
Son logement, comme celui de tous les autres Officiers de la Couronne,
est au quartier des Domestiques; mais dans une cour séparée, qui marque
la différence du rang & des dignités. Il nous fit voir aussi celle des
Officiers subalternes, qui est un péristile, par le moyen duquel on en
fait le tour à couvert pour la commodité du service. Leurs chambres &
leurs appartemens sont dans de longues galeries, qui ressemblent
beaucoup à celles des Couvens. Enfin, dans un Palais d'une si grande
étenduë, je ne vis point une seule Piece d'Architecture qui pût me faire
prendre une idée plus avantageuse du goût & de l'industrie des Indiens.

Cette visite fut suivie de celle de la Ville, dont M. King me fit
parcourir les plus belles ruës. N'étant point pavées, le fond en est
presque toujours ou sale ou poudreux. Mais toutes les maisons sont
riantes par la continuité des Vernis & des Peintures. Il n'y a point
d'Édifices Publics, excepté quelques Lieux de retraite pour les Malades
& pour les Pauvres. Les Marchands & les Ouvriers sont reçus, chacun
suivant leur espece, dans des ruës différentes, où l'on ne voit rien qui
n'ait rapport à leur Profession. Ils y ont des Chefs de Police qui
veillent à l'entretien du bon ordre, & qui jugent toutes leurs affaires
en dernier ressort. Les ruës des Marchands d'Étoffes & de Bijoux sont
d'une richesse & d'une propreté surprenante. En marchant par la Ville,
je fus témoin plusieurs fois d'un usage fort incommode pour le Peuple.
Les Grands Seigneurs ne paroissent jamais en Public, sans être précédés
d'un Officier qui porte devant eux un sabre dont le fourreau est de
velours cramoisy, & sert à faire connoître la dignité du Maître. À cette
vûe, tous les Passans sont obligés de se prosterner, & ceux qui
manqueroient à ce devoir seroient maltraités sur le champ par les
Esclaves de la suite, qui sont toujours en fort grand nombre. Les
Étrangers sont dispensés de cette humiliante soumission, mais l'usage
est qu'ils y suppléent en s'arrêtant dans la ruë, & en faisant au
Seigneur Indien une profonde inclination. Mon fils, qui m'accompagnoit,
ayant fait mal-à-propos quelques pas au long des maisons tandis que nous
étions à voir une de ces marches, fut averti fort brusquement par un
Esclave de se tenir dans le respect dont personne n'est dispensé.

Nous rendîmes visite à quelques Indiens de la connoissance de M. King,
qui nous reçurent avec beaucoup de caresses: Ils nous présentérent
d'excellens Vins de plusieurs endroits renommés, avec une sorte de
Pâtisserie composée de Ris, de Miel & d'Épices. Outre l'agrément du
goût, elle a la propriété de nettoyer l'estomach, & de le fortifier. Les
Maisons particulieres, celles du moins des Seigneurs & des riches
Marchands, ne sont guéres inférieures à celle du Roi que par l'étenduë.
Les Meubles & les Ornemens en sont dans le même goût; & j'aurois même
préféré pour mon séjour celle d'un Marchand nommé _Calite_, qui, après
s'être enrichi par son Commerce dans le Golphe Persique, s'étoit attaché
à se rendre la vie heureuse par toutes les commodités & les agrémens,
qu'il pouvoit tirer de ses richesses.

L'amitié de M. King devint si vive pour mon fils & pour moi, qu'après
m'en avoir renouvellé les assurances, il m'offrit volontairement de
m'accompagner à Batavia, pour faciliter le succès de ma Commission par
son crédit. Je ne prévoyois point encore combien ce secours me seroit
bientôt nécessaire. Aussi le refusai-je d'abord, par la seule crainte
d'abuser de cet excès de politesse. Nos Vaisseaux ne devant pas
s'arrêter long-tems au Port de Bantam, je ne pensois point à faire le
Voyage de Batavia par terre, comme M. King me le proposoit. Mais
l'industrie de M. Fleet avoit déja fait bien du chemin. Le refus que je
faisois de ses services, & l'indifférence que je marquois pour son
amitié l'avoient irrité jusqu'à lui faire chercher les moyens de me
nuire. Il avoit pris des informations parmi les Hollandois sur le sujet
de mon Voyage. Une Commission aussi importante que la mienne étoit une
belle carriere pour l'artifice. Il étoit parti aussitôt pour Batavia, &
s'étant adressé au premier Commis de l'Amirauté, il l'avoit déja rempli
des préventions les plus malignes contre mon caractere & contre mon
entreprise. Je ne connus cette perfidie que par ses effets. Après avoir
passé six jours à Bantam, je me remis en mer au premier signe de mon
Capitaine. M. King, qui n'étoit jamais sans quelques affaires à Batavia,
me promit de m'y rejoindre, & trouva dans sa politesse un motif de plus
pour hâter son Voyage.

Un heureux Vent nous ayant fait sortir du Détroit dès le même jour, nous
entrâmes le lendemain dans le Port de Batavia. La nature n'a rien fait
de si propre à charmer les yeux que les environs de cette fameuse Ville.
On connoît l'industrie des Hollandois pour tirer parti des moindres
avantages de la situation, & pour les embellir. La petitesse de leur
Païs les forçant de n'y rien négliger, ils ont appris par des
expériences continuelles à forcer toutes les difficultés du terrein.
Mais n'en ayant point trouvé à Batavia, toute leur attention s'est
tournée au soin de l'ornement. Des Canaux, des Allées d'Arbres, des
Bâtimens magnifiques sont les premiers objets qui se présentent à ceux
qui touchent au rivage; & la Campagne ne paroît qu'une grande Ville, au
milieu de laquelle Batavia est comme resserrée. Ce n'est pas qu'elle
manque d'étenduë. Elle n'en a gueres moins qu'Amsterdam; elle est bâtie
dans le même goût, c'est-à-dire que toutes ses ruës sont arrosées d'un
large Canal, & plantées de grands Arbres qui donnent des deux côtés un
ombrage continuel. Le Port est large & commode. C'est ce qui se
présente à la première vûë. Mais les beautés particulieres, les
richesses & le Faste de cette magnifique Ville surpassent toutes les
Descriptions. Nous y arrivâmes le 2 de Septembre.

L'année avoit été malheureuse pour le Commerce. Outre un grand nombre de
naufrages, les Corsaires avoient enlevé ou pillé tant de Vaisseaux, que
la consternation étoit répanduë parmi les Marchands. Il n'y avoit point
dans le Port de Batavia la moitié des Vaisseaux qu'on y voit tous les
ans. Nous remerciâmes le Ciel de nous avoir conservés au milieu de tant
de périls, & nos Capitaines se flatérent d'en tirer plus de profit de
leur Cargaison. Tandis qu'ils s'occuperent de leurs affaires, je fis
l'ouverture des miennes au Conseil de l'Amirauté, qui étoit demeuré en
possession des effets de la Compagnie de Londres. Mes explications
furent écoutées; mais je conclus de quelques réponses des Officiers du
Conseil qu'on m'avoit nui dans leur estime. Ma défiance ne tombant
encore sur personne, je résolus seulement d'éclaircir ce soupçon. Je
pressai les Officiers de parler nettement. Ils m'avoüerent enfin, sans
me nommer le Délateur, qu'ils avoient appris de quelques personnes bien
informées, que je prenois faussement le titre de Commissionnaire de la
Compagnie Angloise, & que le véritable Député étant mort au Cap de
Bonne-Espérance, je m'étois attribué le droit de lui succéder sans
aucune sorte d'autorité. Ils ajouterent qu'ayant déja été remercié de
mes services par M. Sprat, je ne devois pas être surpris que dans une
affaire délicate le Conseil de l'Amirauté crût avoir besoin de quelque
précaution, & que s'ils étoient fort éloignés de m'accuser de mauvaise
foi, leur propre intérêt ne les obligeoit pas moins à garder les mesures
de la prudence. J'entrevis deux choses dans cette réponse. Premierement,
quelque maligne insinuation, dont je ne pouvois accuser que les
Hollandois de notre Équipage; & je crus démêler en second lieu que
Messieurs du Conseil saisissoient volontiers ce prétexte pour éloigner
des demandes importunes. Je me défendis comme je le devois par la simple
exposition des circonstances où je me trouvois au Cap; & je produisis,
en bonne forme, la résignation que le Facteur Anglois m'avoit faite, en
mourant, de tous les Pouvoirs dont il étoit revêtu. On reçut mes Pieces
pour les examiner à loisir. M. Fleet, que je rencontrai dans les ruës de
Batavia, ne paroissant point dans toutes ces occasions, je continuai
d'accuser les Hollandois de ma disgrâce, & je commençai à craindre de ne
pas remporter le fruit que j'avois espéré de mon Voyage.

Cependant, je ne laissai point de satisfaire ma curiosité en visitant
toutes les parties de Batavia. Les Hollandois n'y différent de ceux de
leur Païs que par la corruption des mœurs, & par le faste, qui y est
porté à l'excès. Les plus sages & les plus grossiers y prennent bientôt
le goût de toute la mollesse Asiatique. Le luxe de leurs habits & de
leurs meubles, la multitude de leurs Esclaves, l'air de grandeur &
d'opulence avec lequel ils paroissent en public, & la dépense qu'ils
font pour leur table & pour leurs plaisirs, donnent la plus haute idée
du monde d'une République qui est representée à deux mille lieuës de
son centre par de tels Sujets. Le Gouverneur, le Président du Conseil &
tous les Conseillers paroissent autant de Souverains qui disposent de
tous les tresors des Indes, & qui n'ont besoin que d'un signe pour se
faire obéïr. La même magnificence est répanduë dans tous les Ordres de
leur Nation. On ne voit point passer dans les ruës la femme d'un
Marchand, sans la prendre à son Train pour une Princesse qui marche en
Triomphe au milieu de ses Sujets. Elle est portée sur un Brancard
soutenu par un grand nombre d'Esclaves. Elle en a d'autres qui la
précedent, d'autres qui la suivent. L'or & la soie éclatent sur sa
voiture & dans ses habits. Elle est garantie du Soleil ou de la pluie
par des tentures dont la galanterie égale la richesse. On est ébloüi de
la multitude & de l'éclat de ses diamans. Enfin, rien n'est trop
somptueux & trop brillant pour les Hollandois de Batavia; & s'ils
amassent facilement des richesses, ils les prodiguent de même.

Il ne me fut pas difficile, dans cette abondance de l'or & de l'argent,
de me faire compter tout d'un coup la valeur de mes lingots. On me
proposa de me les acheter en masse, sur une estimation vague de la
quantité de l'or, en me faisant entendre que cette voie étoit à mon
avantage. Mais ce qui m'arrêtoit dans l'affaire de ma Commission ne
pouvoir servir à me donner beaucoup de confiance pour un Traité de cette
nature. Je voulus que mes lingots fussent mis au creuset, & ne pouvant
être trompé au poids ni au prix de l'once, je tirai de tout ce que
j'avois apporté la valeur de cinq mille ducats en différentes especes
d'or. Ainsi, prenant cette portion pour le quart de mes Lingots, je me
trouvois riche d'environ vingt-cinq mille pistoles. Que le sentiment de
ma reconnoissance se renouvella vivement pour M. Rindekly, à qui j'avois
l'obligation de ce commencement de fortune!

La Maison de Ville, la Salle du Conseil, l'Arsenal, Les Magasins, sont
des Édifices à Batavia, dont on admire la beauté. Tous ces Bâtimens,
comme la plûpart des ruës de la Ville, portent les mêmes noms qu'à
Amsterdam. C'est cette Capitale du Commerce de Hollande qu'on a voulu
représenter dans la Capitale du Commerce Hollandois aux Indes
Orientales. Tout y porte quelque ressemblance, jusqu'aux lieux de
débauche qui sont relégués de même dans certains quartiers de la Ville,
& qui païent une contribution à l'État. Ce n'est pas sans raison que je
les nomme. Mon fils, qui n'étoit encore qu'un enfant, s'y laissa
malheureusement entraîner par quelques jeunes gens, sous prétexte de
voir les raretés du Païs. Ces lieux dangereux sont peuplés d'Indiennes,
qui excellent dans toutes sortes d'exercices agréables, qui chantent,
qui dansent, qui ont l'art d'exciter vivement les passions. Ce spectacle
frappa mon fils jusqu'à lui faire oublier que la nuit étoit fort
avancée; & quoique ses Compagnons m'ayent protesté, comme lui, qu'il
s'étoit conduit avec sagesse, il se trouva mêlé dans la querelle de
quelques yvrognes qui attirérent la Garde par leurs excès. On ne mit
point de distinction entre l'innocent & le coupable. Il fut mené avec
les autres à la Prison de nuit, d'où il eut beaucoup de peine à me faire
avertir de son embarras. Le mien étoit déja fort grand, de le voir si
long-tems à revenir. Je sortis avec une inquiétude mortelle, & toutes
mes sollicitations n'ayant pû me le faire rendre avant le jour, je
passai le reste de la nuit dans sa Prison.

Cet incident n'avoit rien qui fût propre à deshonorer mon fils, ni qui
dût rejaillir sur moi, dont l'empressement ne pouvoit passer que pour un
mouvement de tendresse paternelle. Cependant, M. Fleet ne laissa point
échapper cette nouvelle occasion de me nuire. Dès le lendemain, le cours
de mes affaires m'ayant conduit au Conseil, j'eus la mortification de
m'entendre reprocher que je perdois mon fils par mes exemples, & que ma
conduite ne détruisoit pas les mauvais offices qu'on m'avoit rendus.
Ainsi, l'on me rendoit responsable d'une folie de jeunesse, à laquelle
je n'avois aucune part, & l'on supposoit que j'avois été le guide de mon
fils dans une avanture scandaleuse. Je réussis néanmoins fort aisément à
dissiper cette noire imputation: mais je n'en augurai pas mieux de la
disposition du Conseil. Il sembloit qu'il me fît grace en se rendant à
la preuve de mon innocence.

Dans cet intervalle, M. King arriva de Bantam, & me chercha aussitôt
avec empressement. Il n'apprit pas mes chagrins sans douleur. La
multitude d'amis qu'il avoit dans la Ville lui fit espérer de découvrir
qui m'avoit suscité tant d'obstacles. Il reçut enfin les éclaircissemens
qu'il cherchoit d'un Écrivain du Conseil, qui avoit entendu les
déclamations de M. Fleet. Nous reconnûmes alors que je devois conserver
peu d'espérance, puisque la facilité qu'on avoit eûë à saisir une si
frivole occasion de rejetter mes demandes, prouvoit clairement qu'on
étoit résolu de fermer l'oreille à toutes mes sollicitations. Il y avoit
dans le Port un Vaisseau qui étoit arrivé de Canton, & qui devoit
relâcher au Cap de Bonne-Espérance, en reprenant la route de Hollande.
Attiré, comme j'étois, par les promesses de M. Rindekly, & craignant de
le manquer à son passage, je balançai si je devois remettre plus loin
mon départ. M. King n'eut à m'opposer que les mouvemens de l'amitié, qui
lui faisoit souhaiter de ne nous séparer jamais. Il entra même dans mon
impatience, lorsqu'après avoir fait une nouvelle tentative au Conseil,
la réponse que j'en obtins nous fit voir qu'on ne cherchoit plus qu'à se
délivrer de mes importunités. J'abandonnai par son avis la poursuite de
cette affaire, & j'emploïai le reste du tems dans la société de quelques
honnêtes gens dont il m'avoit procuré l'amitié. Mais avant mon départ,
j'eus l'occasion de me confirmer dans la pratique d'une vertu que M.
Sprat m'avoit déjà fait exercer. Un jour où je commençois à faire les
préparatifs de mon voyage, je vis entrer chez moi M. Fleet, qui, sans
donner la moindre couleur à l'indifférence que nous avions toujours
marquée l'un pour l'autre, me félicita de l'occasion que je trouvois de
retourner au Cap. Ensuite, affectant quelque regret d'avoir vû manquer
ma Commission, il ajouta que malgré le peu d'espoir qu'il avoit, comme
moi, d'obtenir du tems ce que je n'avois pas d'abord emporté, il vouloit
se charger de mes instructions, & chercher des conjonctures plus
favorables pour les faire valoir, en m'offrant de prendre avec moi des
engagemens qui me laisseroient toujours la principale direction de
cette affaire, au Cap même, d'où je ne manquerois pas de facilités pour
me faire instruire de ce qui se passeroit à Batavia. Le pouvoir que j'ai
toujours eu sur mes plus justes ressentimens me fit écouter ce discours
sans émotion, & prendre le parti de supprimer les explications & les
reproches. Je répondis à M. Fleet, qu'il n'y avoit aucune apparence que
ce qui n'avoit pu se faire goûter dans ma bouche, trouvât plus de faveur
où de justice sur ma simple procuration; & je lui déclarai que mon
dessein étoit de renvoyer leurs instructions à Messieurs de la Compagnie
de Londres, par la première voie que je trouverais au Cap.

J'avois passé six semaines à Batavia, dont je ne retirai point d'autre
utilité que l'échange de mes lingots, & le plaisir d'avoir vu une si
belle Ville. À l'égard du Commerce, quoiqu'il ne me fût point inutile
d'avoir observé les usages & les différentes méthodes d'une Nation aussi
éclairée que les Hollandois, je ne trouvai point mille choses ausquelles
je m'étois attendu. À la réserve des Marchandises qui se consument par
l'usage, le Commerce de Batavia n'est que d'entrepôt. Ainsi, l'on n'y
voit ni Manufactures, ni Ouvriers d'une habileté extraordinaire, ni
inventions nouvelles; enfin, rien de ce qui s'offre de toutes parts à
Londres & à Amsterdam. Tout y est apporté des Indes pour la Hollande ou
de la Hollande pour les Indes. On y travaille néanmoins les Perles & les
autres Pierreries. Mais la plûpart des autres Marchandises sont ou dans
les Magasins, d'où elles doivent être transportées suivant leur
destination, ou sur les Vaisseaux qui s'arrêtent au Port, & qui payent
les droits du partage, soit en allant, soit à leur retour. Je parle du
moins de ce qui est tombé sous mes yeux, car j'ai peine à croire que ma
qualité d'étranger fût une raison qui eût fait dérober le reste à ma
curiosité. Les Hollandois avec qui j'étois venu s'ouvroient à moi sans
réserve, & M. King devoir être bien instruit après vingt ans de séjour
qu'il avoit fait à Bantam & dans les autres parties de l'Isle.

Mon retour au Cap de Bonne Espérance fut ennuyeux, mais sans danger.
L'Enchuysen, sur lequel j'étois monté, devoir entrer dans le Golphe
Persique, & relâcher dans divers Ports où la Compagnie Hollandoise des
Indes Orientales a des Comptoirs. Celui d'Ormutz, qui est aujourd'hui
fort médiocre, nous arrêta long-tems. On y étoit occupé des mouvemens de
la Cour de Perse, & chacun prenant parti suivant ses intérêts ou son
inclination, la crainte des armes étoit beaucoup plus écoutée, que le
soin du commerce. M. Dairy, Directeur Hollandois du Comptoir, étoit fort
attaché à l'ancienne Race des Rois de Perse, & ne doutant point que la
révolution, dont cette Maison sembloit menacée par le mécontentement de
tous les Grands, & par la foiblesse du Ministère, ne tournât du moins à
l'avantage de quelque Prince du même Sang; il n'avoit point balancé à se
déclarer ouvertement contre les Rebelles. Cependant leur Parti se
fortifioit de jour en jour, & l'on se croyoit à la veille de quelque
scène sanglante. Nous aurions repris la Mer dans ces circonstances, si
M. Dairy, qui commençoit à sentir la grandeur du péril, n'eut fait
naître divers obstacles à notre départ, dans la seule vûë de grossir
autour de lui le nombre des Hollandois. Il nous donnoit un jour à
souper, au Capitaine, à moi & à quelques honnêtes gens du Vaisseau, dans
un fort beau Jardin qu'il avoit à peu de distance de la Ville. Pendant
que nous étions à table, il entra dans la Maison plusieurs Persans de la
plus vile populace, qui vinrent à nous le sabre à la main, en nous
menaçant des plus sanglantes extrêmités. Nous n'étions point en état de
nous défendre. Ils nous firent quitter nos places, & s'y mettant avec
beaucoup d'insolence, ils mangèrent avidemment tout ce qu'on nous avoit
servi. M. Dairy se défiant que cette insulte lui venoit d'un des
principaux Officiers de la Ville, qui favorisoit le parti des Rebelles,
marqua moins de ressentiment que de bonté aux misérables qui nous
avoient outragés. Il se plaignit seulement qu'ayant dessein de lui
demander à souper, ils n'eussent pas mieux aimé le devoir à son
inclination qu'à leur propre violence. Mais ces brutaux, devenus plus
hardis par notre facilité, lui répondirent que tous ses biens
appartenoient aux Persans, puisqu'il les avoir acquis parmi eux, &
qu'ils n'attendroient point sa permission pour les prendre.

Nous passâmes près de deux mois à Ormutz au milieu de ces allarmes,
jusqu'à la nouvelle que M. Dairy prit grand soin de répandre, que les
troupes du Roi s'étoient assemblées en assez grand nombre pour le faire
respecter dans sa Capitale. Enfin nous quittâmes cet ennuyeux séjour; &
comme si le vent eut secondé notre impatience, nous l'eûmes favorable
jusqu'au Cap de Bonne Espérance.

Il s'étoit passé près de neuf mois depuis le départ de M. Rindekly. Je
ne fus pas surpris qu'il ne fut point encore revenu d'un si long Voyage;
mais je me figurois que son retour ne pouvoit être éloigné. En effet,
après une fort heureuse navigation, il arriva au Cap le 14. de Mars.
C'étoit une année entière depuis que nous étions sortis de la Tamise. Il
avoit eu toutes sortes de succès dans sa course. Il revenoit chargé des
richesses des Indes, après y avoir porté celles de l'Europe. Son or
étoit encore en lingots, & quoiqu'il n'eût pas manqué d'occasions pour
s'asurer que les apparences ne l'avoient pas trompé, il fut ravi d'en
recevoir une nouvelle certitude par la somme que j'avois reçue des
Hollandois. J'avois médité plusieurs projets que je lui communiquai dans
notre première entrevue. Mais quoiqu'il en reconnût les avantages, il me
les fit abandonner pour en suivre un qu'il avoit formé lui-même, & que
je goûtai plus que tous les miens. Ce fut de retourner à Londres avec
lui, d'y mettre à couvert la meilleure partie de nos richesses, &
d'employer le reste pour acheter ou faire construire un Vaisseau qui
rendît nos desseins indépendans d'autrui. J'entrai d'autant plus
volontiers dans ce plan, qu'il assuroit le repos de ma famille; car il
n'y avoit aucune apparence de pouvoir me charger de ma femme & de mes
enfans dans nos courses, au lieu qu'en les conduisant en Angleterre,
j'étois du moins assez riche pour les y laisser dans une situation
honnête, qui deviendroit vraisemblablement encore plus douce à l'avenir.

Avant que de partir, M. Rindekly me pressa d'accepter sa main pour ma
fille. Mais la joie que j'eus de le retrouver dans cette disposition, ne
m'empêcha point de lui représenter une difficulté qui m'arrêtoit. Après
avoir refusé de la marier à un Hollandois, sous le seul prétexte de
l'âge, je ne pouvois passer sur cet obstacle en faveur de mon ami, sans
blesser tous les Hollandois du Cap à qui je devois plus de
reconnoissance. J'obtins de M. Rindekly qu'il modérât son impatience
jusqu'à Londres; ce qui ne me délivra point de mille importunités que le
Hollandois redoubla tous les jours jusqu'au moment de notre départ.

L'ardeur qui nous pressoit pour l'exécution de nos desseins, nous fit
éviter tout ce qui pouvoir retarder notre navigation. Étant partis du
Cap le 2 d'Avril, nous entrâmes dans la Tamise le 7. de Juin, & nous
n'essuyâmes que deux jours de mauvais tems dans une si longue route. Je
descendis à Gravesend avec toute ma famille. Heureusement la Maison que
j'avois occupée à Londres se trouvoit à vendre à mon arrivée. Je
l'achetai pour une somme assez médiocre. J'avoïe que la seule raison
qui m'en inspira l'envie, fut de reparoître avec quelque avantage dans
un quartier où personne n'avoit ignoré ma ruine, sur-tout à la vue de M.
Sprat qui demeurait dans la même rue. Mais sa mort, qui arriva trois
semaines après mon retour, me priva d'une partie de cette satisfaction.

À l'exemple de M. Rindekly, je m'occupai sérieusement à mettre de
l'ordre dans mes affaires. Nous commençâmes par son mariage, qu'il
désiroit avec autant d'ardeur que moi. Ce lien, joint à celui d'une vive
amitié, lui fit regarder ma famille comme la sienne, & depuis ce jour,
on ne distingua plus qui de nous deux étoit chargé des soins paternels.
Il voulut que dans notre absence sa femme continuât de vivre dans ma
Maison, & qu'elle en fît tous les frais. Les Espagnols commençoient
alors à causer de l'inquiétude à nos Marchands, & sous prétexte
d'arrêter la contrebande, ils s'étoient saisis de quelques-uns de nos
Bâtimens. Dans la résolution où nous étions toujours de cacher notre
projet, nous trouvâmes dans les circonstances un prétexte pour armer un
Vaisseau, moitié en guerre, moitié en marchandise. M. Rindekly en fit
toute la dépense, & ne laissa pas de reconnoître, dans notre Traité
d'association, que la moitié du Vaisseau m'appartenoit. Il fut achevé en
moins de trois mois. Nous le fîmes percer pour vingt pièces de canon; &
suivant nos arrangemens, l'Équipage devoit être de cent hommes. Mais
n'admettant que des gens résolus & qui eussent déjà porté les armes,
nous ne pûmes parvenir qu'au nombre de soixante-cinq. Outre
l'encouragement d'une bonne paye, nous leur fîmes entendre, sans leur
expliquer nettement nos espérances, qu'il n'étoit pas question d'un
commerce incertain, & qu'il ne falloit avec nous que de la hardiesse &
du courage pour s'enrichir. L'or que nous avions rapporté faisoit
beaucoup de bruit à Londres, quoique M. Rindekly eût engagé par ses
libéralités son ancien Équipage à se taire, & que dans la même vue il
l'eût repris à notre service. On publioit du moins que nous avions fait
un butin considérable sur les Côtes d'Afrique, & le silence que nous
affections, augmentoit encore l'opinion de nos richesses.

Il dépendit de moi de partir avec une Commission directe des Marchands
intéressés au Vaisseau de Batavia. En me remerciant de ce que j'avois
entrepris pour leur service, ils me pressèrent de faire le même Voyage,
& de recevoir d'eux-mêmes la qualité de leur Ministre. Quand mes propres
intérêts auraient pu s'accorder avec cet emploi, il n'y auroit eu qu'une
raison qui pût me le faire accepter. On comprend que c'eût été le
plaisir d'humilier M. Fleet, & de faire prendre une meilleure idée de
moi au Conseil Hollandois. Mais ayant été capable de modérer mon
ressentiment à Batavia, il devoit me coûter beaucoup moins à vaincre
dans l'éloignement où j'étois. Je conseillai néanmoins à ces honnêtes
Marchands, & ce conseil étoit un nouveau service, de s'épargner
l'embarras d'une nouvelle députation, en priant M. King par leurs
Lettres, de prendre en main leurs intérêts. L'éloge que je leur fis de
son esprit & de sa probité, n'étoit pas moins une justice que je rendois
à son mérite, qu'une marque de reconnoissance dont je me croyois
redevable à son amitié.

Notre impatience nous faisant mépriser les dangers de l'hyver, nous
partîmes sur la fin de l'automne, dans un tems fort doux à la vérité,
mais qui cessa de l'être après huit jours de navigation. Le vent qui
nous avoit manqué les premiers jours, devint si contraire, que nous
délibérâmes si nous ne devions pas retourner au Port de Londres pour y
attendre une meilleure saison. Cependant l'espoir de quelque changement
nous fit lutter courageusement contre les flots. Nous eûmes en effet des
alternatives de beau tems, qui nous mirent en moins de cinq semaines à
la hauteur de l'Isle de Madère. Là nous essuyâmes un danger plus
terrible que toutes les tempêtes. Ayant rencontré un Vaisseau Espagnol
qui nous refusa le salut, M. Rindekly plein du ressentiment qui étoit
commun à tous les Anglois, & sûr d'ailleurs de notre supériorité, ne fut
pas fâché de mettre le courage de nos gens à l'épreuve. Il fit tourner
brusquement la voile vers les Espagnols, & sa résolution, s'il les eut
pû joindre, étoit d'aller tout d'un coup à l'abordage. Mais leur
Vaisseau étoit plus léger que le nôtre, & le même vent qui nous avoit
jettés si près de Madère, favorisoit leur fuite. Lorsqu'ils se crurent
assez proches de l'Isle pour nous échapper, ils nous lâchèrent toute
leur bordée, avec tant d'adresse ou de bonheur, qu'un boulet pénétra
jusqu'à nos poudres, & nous mit dans une double allarme par l'ouverture
qu'il nous fit en flanc. Notre Capitaine, furieux de cette disgrâce,
s'obstina dans sa poursuite, & les saluant à son tour d'une affreuse
décharge de tout son canon, il les auroit forcés jusques dans le Port,
si je ne lui avois représenté que la victoire même entraînoit notre
perte. Nous n'eûmes pas peu de peine à nous servir du vent, pour nous
éloigner d'un lieu où nous devions nous attendre qu'on ne nous
laisseroit pas le tems de respirer.

Nous fûmes consolés de cet accident par la rencontre que nous fîmes le
lendemain d'un Vaisseau de notre Nation, qui revenoit de la Barbade
avec une riche carguaison de Sucre. Nous l'avertîmes de se défier des
Espagnols. Il nous rendit le même service en nous apprenant qu'il avoit
rencontré, quatre jours auparavant, deux Corsaires, ausquels il ne
s'étoit dérobé qu'à force de voiles. Quoique nous ne fissions point la
même route, nous redoublâmes notre vigilance & notre précaution. L'air
devenant plus doux à mesure que nous approchions des Côtes d'Afrique,
nous nous retrouvâmes bien-tôt dans la route que nous avions observée
avec tant de soin l'année précédente.

Je n'ai pas crû qu'il fut nécessaire d'expliquer jusqu'ici quel étoit le
premier but de notre course. Nous cherchions cette même Côte où nous
avions placé toutes nos espérances de fortune. Non-seulement nous nous
étions munis d'un excellent Pilote; mais ayant remarqué que l'ignorance
des lieux nous avoit causé bien des fatigues & des erreurs, nous avions
pris un homme versé dans la Géographie & l'Astronomie, qui s'occupoit
continuellement à dessiner les différentes formes de la côte, & qui
suivant avec méthode le nombre de ses Plans, se mit en état de produire
dans une ligne toute la longueur de l'Afrique. Il avoit soin de
distinguer tous les lieux par leurs noms connus, & d'en donner à ceux
qui n'en avoient pas. Mais l'estime que nous faisions de ses talens nous
avoit aveuglés sur le fond de son caractère. Il nous trahissoit, sans
que nous pussions nous en défier, & ce travail si constant n'étoit pas
pour nous servir. Ce fut le hazard qui nous en donna la connoissance. Un
jour qu'il avoit laissé sa clé à la cassette où tous ses Papiers étoient
renfermés, M. Rindekly, sans autre intention que d'examiner ses Plans,
ouvrit la cassette, & fut tenté par la vue d'un Parchemin scellé du
Sceau d'Angleterre. Il eut la curiosité de lire ce qu'il contenoit.
C'étoit un Ordre du Roi, contrôlé par M. Cragg Secrétaire d'État, par
lequel M. Gant, c'étoit le nom de notre Dessinateur ou de notre
Écrivain, étoit autorisé non-seulement à nous suivre, mais à faire la
Relation de nos entreprises, & à veiller aux intérêts de la Couronne.
L'indignation du Capitaine faillit d'abord à le jetter dans des
extrêmités qui lui auroient peut-être coûté quelque jour sa fortune & la
vie. Mais notre bonheur commun me fit arriver dans la Cabane au moment
qu'il étoit prêt d'éclater. Il eut le tems de m'apprendre la cause de
son trouble, parce que M. Gant étoit occupé à dessiner sur le tillac. Je
ne ressentis pas moins d'agitation que lui. Cependant un peu de
réflexion sur cet événement me fit juger que nous n'avions point à
choisir d'autre parti que celui de la modération. Je conseillai au
Capitaine de fermer la cassette, & de ne rien changer à sa conduite avec
l'Écrivain; mais de lui faire entendre que dès notre départ nous
n'avions point ignoré sa Commission, & que nous étions surpris seulement
qu'il nous en eût fait si long-tems un mistère. Ma pensée étoit de
l'entendre, & de juger ensuite par sa réponse des mesures que nous
avions à prendre pour nous délivrer de ses observations.

Cet expédient eut une partie de l'effet que j'avois souhaité. M. Gant,
dans l'embarras qu'il ressentit à nos premières ouvertures, & tremblant
d'autant plus pour sa sûreté qu'il avoit effectivement de la perfidie à
se reprocher, se leva de table où nous étions, & courut à sa cassette,
d'où il se hâta de nous apporter sa Patente, pour arrêter, par la vue
des Ordres du Roi, les effets qu'il craignoit de notre ressentiment.
Mais affectant plus de tranquillité qu'il ne s'y étoit attendu, nous
l'exhortâmes à se remettre de sa crainte. Il nous raconta que sur le
bruit de notre découverte, qui avoit été jusqu'aux Ministres, il avoit
reçu ordre de se rendre à la Cour, & que M. Cragg l'ayant d'abord
interrogé sur l'Emploi qu'il avoit dans notre Vaisseau, & ne le trouvant
informé d'aucun de nos desseins, lui ayoit proposé de la part du Roi de
se charger de la Commission qu'il avoit acceptée. Il ajouta qu'on nous
soupçonnoit d'avoir découvert quelque Mine d'or d'une richesse
extraordinaire, & que c'étoit là-dessus précisément que rouloient ses
instructions.

Nous balançâmes si cette franchise ne devoit pas nous rendre la
confiance que nous avions eue pour lui; car nous l'avions pris sur le
témoignage de nos meilleurs amis; & paroissant se repentir de nous
avoir trahis, il nous offroit de réparer cette faute par un redoublement
de zèle & d'affection. Mais nous conçûmes qu'il ne seroit pas le maître
lui-même de garder notre secret à son retour, & que pour peu qu'on
découvrît notre marche par d'autres indiscrétions, l'ordre particulier
qu'il avoit accepté, donneroit sur lui des droits de contrainte qu'on
n'avoit pas sur nous. Ainsi, sans lui communiquer nos idées, nous prîmes
la résolution de changer de route. Rien n'étoit si éloigné de nos
intentions que de lui faire violence. Nous résolûmes seulement de le
mettre, sous quelque prétexte, dans le premier Port où nous trouverions
un Vaisseau de notre Nation, & de l'aider, si c'étoit son dessein, à
retourner en Angleterre. Étant rassuré par nos manières, il employa
toute son adresse pour sçavoir de nous par quelle voie nous avions
découvert sa Commission; mais sa curiosité fut mal satisfaite. Cependant
le changement de notre route lui fit juger aisément que nous n'avions
point apporté ces lumières de Londres. M. Rindekly déclara que par des
raisons qui tourneroient à l'avantage de tout le monde, nous étions
résolus d'aller directement à la Jamaïque. La surprise fut extrême dans
l'Équipage. Mais la confiance qu'on avoit à nous, empêcha les plus
hardis de murmurer. Nous quittâmes ainsi les Côtes d'Afrique, & nous ne
donnâmes plus notre Voyage que pour une entreprise ordinaire de
commerce.

En effet, comme nous étions chargés d'une quantité considérable
d'excellentes Marchandises, nous pouvions trouver quelque avantage à la
Jamaïque & dans nos autres Colonies. Mais les Impressions de crainte qui
étoient restées à M. Gand produisirent une fâcheuse révolution dans sa
santé. Il fut saisi d'une fièvre ardente, qui lui ôta la vie dans six
jours. Ce nouvel incident changeoit notre situation. Nous commençâmes,
M. Rindekly & moi, par apposer le scellé à sa cassette, à la vûë de tout
l'Équipage; & cette précaution nous parut nécessaire pour nous rassurer
contre bien des craintes. Il ne nous échappa rien néanmoins qui pût en
faire soupçonner la cause. Ensuite, ne nous trouvant point assez
éloignés de notre première route pour rejetter plus loin nos projets,
nous retournâmes vers l'Afrique avec une nouvelle ardeur.

Après bien des recherches, d'autant plus pénibles, que le vent ne nous
servoit pas toujours à notre gré, nous découvrîmes le Cap d'or; c'étoit
le nom que nous lui avions donné dans notre langage mystérieux. Nous
jettâmes l'ancre dans le même lieu, où nous l'avions jetté autrefois si
heureusement. La Mer étoit tranquille, & nous étions à couvert sous la
pointe du Cap, qui s'avance beaucoup.

Il n'étoit plus question de déguiser nos espérances à des gens qui
n'étoient avec nous que pour les seconder, & qui devoient nécessairement
en partager le fruit. M. Rindekly assembla l'Équipage. Il expliqua sans
détour que nous n'étions pas loin du lieu que nous avions cherché;
qu'après l'expérience de l'année précédente, il ne falloit pas douter
qu'il n'y restât beaucoup d'or, qui pouvoir passer sur le champ dans
notre Vaisseau; mais qu'étant plus capables que les Nègres d'en
recueillir dans les sources que nous connoissions, il falloir moins
penser d'abord à la surprise ou à la violence, qu'à nous rétablir dans
l'amitié & la confiance des Sauvages. Ensuite proposant un partage,
suivant la résolution qu'il avoit prise avec moi, il promit avec serment
qu'en qualité de Chefs, nous nous contenterions tous deux de la moitié
du butin, & que tout le reste serait partagé entre l'Équipage. Cette
proposition satisfit tout le monde, & fut ratifiée de part & d'autre par
un nouveau serment. La joie & l'ardeur se répandirent dans tout le
Vaisseau. Il ne restoit plus qu'à chercher les moyens d'entrer en
communication avec les Sauvages. Nous n'avions pas attendu si tard à
commencer cette délibération. Mais les difficultés se faisoient beaucoup
mieux sentir si proche de l'exécution.

Il ne s'offroit que deux Partis; l'un de nous présenter à eux; & l'autre
d'attendre le passage de quelqu'une de leurs Barques & d'en prendre
occasion, comme il nous étoit arrivé la première fois, de les gagner par
nos caresses. Celui de faire notre descente au-dessus de leur
Habitation, devoit être réservé pour la derniere ressource,
c'est-à-dire, pour le cas où la violence deviendroit nécessaire. Ce
n'étoit pas le plus mal arrangé ni le moins médité: mais en détruisant
toutes nos espérances pour l'avenir, il les réduisoit aux fruits d'un
pillage fort court & fort incertain. Entre nos préparatifs, nous avions
un Nègre du Cap de bonne Espérance, que nous y avions acheté, dans la
seule vûe d'en faire notre Interpréte. Si ces misérables étoient
sensibles à quelque chose, nous aurions pû nous flater que notre douceur
lui auroit inspiré de l'attachement pour nous: mais ils ne sont capables
d'être conduits que par la crainte, & nous ne pouvions nous servir de
lui sans l'accompagner nous-mêmes. Cependant il nous devint fort utile
au moment que nous nous y attendions le moins. Après une nuit fort
obscure, pendant laquelle nous n'étions point encore sortis de notre
irrésolution, il apperçut aux premiers rayons du jour, une Barque qui
côtoyoit le rivage vers la pointe du Cap, & qui continuoit de voguer
sans que les Nègres qui la conduisoient parussent nous découvrir. Nos
lunettes nous firent voir qu'ils n'étoient que cinq ou six. Le Capitaine
ne balança point à descendre lui-même dans la Chaloupe, suivi seulement
de quatre de nos plus braves gens & de notre Nègre. Il joignit
facilement les Sauvages. Ink, nous avions donné ce nom au nôtre, se fit
entendre d'assez loin par ses signes pour les guérir de leur première
frayeur. Ils se laissèrent aborder, & la facilité avec laquelle Ink leur
persuada qu'ils dévoient être sans crainte, nous parut d'un fort bon
augure. Ils suivirent la Chaloupe jusqu'au Vaisseau. Nous n'avions point
oublié par quelles amorces il falloir les prendre. On leur prodigua du
bœuf salé; & si nous eûmes plus de réserve pour l'eau-de-vie, ce ne fut
que dans la crainte de les rendre moins propres à nous servir. Ils nous
reconnurent, le Capitaine & moi.

Ce que nous pûmes tirer d'eux par le ministère de notre Interpréte, nous
apporta peu d'explication. Quoiqu'ils se remissent notre visage, &
qu'ils nous marquaient même de la joie de nous revoir, à peine se
souvenoient-ils de ce qui s'étoit passé il y avoit un an. Ils ne purent
du moins nous apprendre comment le bruit de notre arrivée étoit allé
jusqu'à leur Prince, ni pourquoi il s'étoit assemblé tant de Barques &
de gens armés pour venir apparemment nous attaquer; ce qui leur restoit
de plus présent, étoit le bruit de notre canon. Cependant ils nous
assurèrent que nous serions bien reçûs dans leur Habitation, & qu'on
nous y avoit regretés. Sans savoir jusqu'où devoit aller notre
confiance, nous prîmes le parti de hazarder quelque chose sur ce seul
fondement. M. Rindekly ne balança point à se faire le Chef d'une
députation, qui n'étoit pas sans danger. Mais il fallait montrer aux
Nègres un visage connu, & le choix ne roulant qu'entre nous deux, il
voulut absolument en courir les risques. Il chargea la Chaloupe d'un
tonneau de bœuf salé, d'un baril d'eau-de-vie, & de tout ce qui pouvoit
plaire aux Sauvages. Il prit avec lui Ink, dix hommes résolus, qui
pouvoient se servir également du sabre & de la rame. Nous convîmmes
qu'en touchant au rivage, il laisseroit deux de ses gens dans la
Chaloupe, pour nous donner avis du premier accueil qu'il y recevroit; &
que nous avançant beaucoup plus près de la Côte avec le Vaisseau, nous
nous mettrions en état de lui donner un prompt secours si nous étions
trompés dans la confiance que nous prenions aux Barbares.

Toutes ces précautions furent inutiles pour sa descente. Il se fit
précéder d'un quart d'heure par deux des six Nègres que nous avions
reçus à Bord. Les autres nous demeurèrent en otages. La douceur avec
laquelle nous les avions traités produisît dans l'Habitation les mêmes
effets que l'année précédente. Le rivage se trouva couvert à son arrivée
d'une multitude de Sauvages, parmi lesquels il reconnut le fils du
vieillard à qui nous avions eu l'obligation de nos lingots. Il lui fit
demander par l'Interpréte des nouvelles de son père. Sa réponse fut
touchante, & servit à lever toutes nos incertitudes. Le malheur d'un
père n'avoit pû sortir sitôt de sa mémoire. Il raconta au Nègre que le
Prince de la Nation, qui demeuroit à Delaya, Ville ou Habitation
considérable à quelques lieuës de la Mer, ayant appris notre arrivée
l'année d'auparavant, & les présens que nous avions faits à son père,
étoit tombé dans une violente fureur. Se croyant méprisé de nous, &
jugeant son autorité violée par un de ses principaux Sujets, il avoit
fait descendre sur le champ toute sa Milice au long du Fleuve, avec
ordre de se saisir de nous & de tout ce que nous avions apporté. Après
le mauvais succès de leur entreprise, sa fureur s'étoit changée en rage.
Il a voit enlevé au vieux Chef les présens qu'il avoit reçûs de nous, &
l'ayant puni par un long suplice, il lui avoit enfin donné la mort.

Ce récit auroit été capable d'effrayer un homme moins intrépide que M.
Rindekly. Mais trouvant au contraire dans les fureurs du Prince une
raison d'en espérer un accueil favorable, lorsque nous irions
directement à lui & que nous lui offririons, avec nos excuses, de
l'amitié & des présens, il résolut de tenter cette dangereuse avanture.
Loin d'attendre quelque chose de la force, il me renvoya la moitié de
son monde. Mais en me faisant expliquer ses intentions, il me prioit
d'ajouter une quantité d'eau-de-vie & de bœuf salé à celle qu'il avoit
emportée dans la Chaloupe, & d'y joindre ce que nous avions de plus
propre à séduire les yeux du Prince. J'exécutai d'autant plus volontiers
ses ordres, qu'il ne me fit représenter que les facilités de son
entreprise. Je lui envoyai quelques pièces d'écarlate, plusieurs
mouchoirs de la même couleur, quantité de miroirs, d'étuis & de
couteaux, avec un fusil & deux sabres fort ornés. J'y joignis même un
grand portrait, qui ne pouvoit manquer de passer parmi des Sauvages pour
une pièce fort rare.

J'avois fait approcher le Vaisseau si près du rivage, que je découvrais
sans peine tous les mouvemens des Nègres. Ceux du Capitaine pouvant
encore moins m'échaper, je le vis rentrer dans la Chaloupe avec ses
gens, & tourner au long de la Côte pour gagner l'Embouchure du Fleuve.
Je le recommandai au Ciel, avec toute la confiance que je devois mettre
dans son esprit & dans son courage. Il fut absent trois jours, pendant
lesquels je n'eûs pas peu d'embarras à écarter les Nègres qui venoient
sans cesse autour de moi dans leurs Barques. Enfin, je le vis reparaître
au quatrième jour, lorsque mon inquiétude commençoit à devenir si
pressante, que je délibérais déjà si je ne devois pas m'avancer sur ses
traces, & tenter même de remonter le Fleuve jusqu'à l'Habitation du
Prince.

Il s'étoit déchargé de ses présens; ce qui me fit juger en l'appercevant
de loin, qu'il me rapportoit d'heureuses nouvelles. Son air de
satisfaction me le confirma. Tout l'Équipage s'étant assemblé pour le
recevoir, il nous apprit qu'il n'avoit découvert l'Habitation du Prince
que vers la nuit, & qu'il avoit mieux aimé la passer dans la Chaloupe,
que de s'exposer dans l'obscurité au milieu des Barbares. Mais le jour
étant venu l'éclairer, il s'étoit présenté hardiment à l'entrée de
l'Habitation, & sans paraître surpris de la foule qu'il vit bientôt
assemblée, il s'étoit fait conduire au Palais, si je ne doit pas dire à
la Cabane du Prince. Son unique précaution avoit été de faire écarter
sa Chaloupe à quelque distance du rivage, & d'ordonner aux gens qu'il y
laissa, de n'y recevoir aucun Nègre. Il avoit trouvé au Prince l'air dur
& farouche; mais dès les premières ouvertures qu'il lui avoit faites par
la bouche de l'Interpréte, & sur-tout après l'explication des présens,
il avoit vû sa physionomie s'éclaircir. Nos excuses pour l'année
précedente avoient été fort bien reçûes. Il n'avoit été question que de
faire apporter les présens, ce qui s'étoit exécuté avec une promptitude
surprenante. Toute la Cour, si ce n'est pas profaner ce nom, en avoit
admiré la beauté & la richesse. Le Prince, qui n'étoit couvert que d'une
peau de tigre, s'étoit fait revêtir, on plûtôt envelopper aussi-tôt
d'une piece d'écarlate. Il s'étoit consideré long-tems dans un de nos
plus grands miroirs, dont ceux de l'année d'auparavant lui avoient
appris l'usage. Enfin, il avoit avallé sur le champ plusieurs verres
d'eau-de-vie, & faisant servir des rafraîchissemens au Capitaine, il
avoit mangé en même-tems une fort grosse piece de notre bœuf. Des
commencemens si heureux ayant donné au Capitaine la hardiesse
d'expliquer ses intentions, le Prince avoit paru surpris que nous
fissions plus de cas des anneaux, que lui & la plûpart de ses gens
portoient aux oreilles, ou du métail dont ils étoient composés, que des
richesses que nous lui apportions en eau-de-vie & en petites
marchandises. Il avoit assuré le Capitaine qu'il lui laisseroit la
liberté, à ce prix-là, de s'accommoder dans le Païs de tout ce qui lui
conviendroit.

Cependant il étoit arrivé un incident qui avoit presque ruiné nos
espérances. Le Capitaine n'avoit pas jugé à propos de mettre le fusil au
nombre de ses présens. Mais ayant le sien, lui & tous ses gens, cette
vûe avoit frappé le Prince, qui n'avoit point oublié l'ancien fracas de
notre artillerie. Il les avoit pressés si fortement de lui en abandonner
un, que le refus paroissant l'irriter, M. Rindekly lui avoit remis le
sien. Ce grossier Sauvage l'avoit d'abord manié si brusquement, qu'ayant
porté la main sur le chien avant que le Capitaine s'en fut défié, le
coup étoit parti, avoit blessé un Nègre au bras, & tué un autre Nègre à
cinquante pas du premier. L'épouvante s'étoit répanduë vivement dans
toute l'assemblée. Le Prince même, regardant le Capitaine avec effroi,
lui avoit laissé douter quelques momens s'il n'en devoit pas craindre
quelque chose de funeste. Mais les explications de notre Interpréte
avoient calmé ce mouvement. M. Rindekly avoit fait dire au Prince que la
crainte même du malheur qui venoit d'arriver avoit été la cause de son
premier refus, que ce dangereux instrument ne convenoit qu'à nous, &
qu'il seroit pernicieux à tous les Nègres qui voudroient s'en servir. Et
pour le rassurer entierement, il avoit remis le chien du fusil dans son
repos, en donnant sa parole, que par la seule réparation qu'il venoit
d'y faire, il ne causeroit plus ni de bruit, ni de mal sans son ordre.
Il pouvoit prendre cet engagement, puisqu'il le rendit au Prince sans
l'avoir chargé. Ainsi loin de nous devenir nuisible, cet accident ne
servit qu'à faire prendre à la Nation une plus haute idée de nous, par
l'impression qui leur demeura de notre pouvoir.

M. Rindekly n'avoit pas quitté le Prince sans avoir fait avec lui une
sorte de Traité, dont il lui avoit fait répeter plusieurs fois les
articles. Le principal, après celui de notre sûreté, étoit qu'en
fournissant le Prince d'eau-de-vie pendant notre séjour dans ses États,
nous aurions la liberté, non-seulement de tirer de la Rivière & du Païs
tout ce qu'ils pouvoient produire, mais celle encore de commercer de
bonne foi avec ses Sujets. À ces conditions réciproques, il nous étoit
permis de faire remonter la Rivière à notre Vaisseau, & d'user librement
de toutes les commodités du Païs.

Nous aurions fait éclater notre joie par une décharge de toute notre
Artillerie, si nous n'avions été retenus par la crainte de causer trop
de fraïeur à nos Hôtes; mais le Capitaine fit distribuer à tout
l'Équipage de quoi célébrer un jour si fortuné, & dès le même jour nous
entrâmes sans précaution dans la Rivière, dont il avoit observé la
profondeur dans sa route. Elle faisoit si peu de circuits, qu'avec fort
peu de vent nous n'employâmes point quatre heures à remonter jusqu'à
l'Habitation du Prince. Notre dessein n'étoit pas de nous tenir
renfermés entre deux rives, au danger de nous ressentir quelque jour de
l'inconstance des Nègres. Mais il nous parut nécessaire de soutenir
l'idée que la Capitale avoit prise de nous, & de faire voir que ce que
nous demandions par amitié, nous étions peut-être en état de l'obtenir
par la force. Effectivement le bruit de nos armes à feu nous auroit
soumis toute la Nation, & nous n'aurions point eû d'éloignement pour
cette voie si nous avions pû faire autant de fond sur la durée que sur
la facilité de notre conquête.

La vûë de notre Vaisseau remplit d'étonnement & d'admiration le Prince &
tous ses Nègres. Nous le reçûmes à bord avec peu de suite, en lui
déclarant que nous n'aurions jamais cette déférence que pour sa
personne. Il prit plaisir à la bonne chere que nous lui fîmes, & notre
manière de servir lui causa beaucoup de satisfaction. Il avoit avec lui
quatre de ses femmes, qui dévorerent nos mets, & qui s'enyvrerent de
quelques verres d'Eau de vie. L'expérience qu'il avoit déja faite de
cette liqueur le fit boire avec plus de mesure. Mais étant échauffé
néanmoins de ce qu'il avoit bû, il observa toutes les parties du
Vaisseau avec une vive curiosité. Nos Canons le frapperent encore plus.
Il nous fit diverses questions, ausquelles nous ne répondîmes qu'en le
priant de ne pas s'approcher trop d'un Instrument beaucoup plus
dangereux pour les Nègres que nos Fusils. Le Capitaine, qui rapportoit
tout à nos projets, lui demanda s'il vouloit connoître par quelques
effets la puissance de ces terribles machines. Il y consentit, avec
quelques marques de crainte. Nous lui dîmes qu'il y auroit trop de
danger pour lui à demeurer si près; que ces furieux instrumens n'étoient
familiers qu'avec nous; que non seulement il devoit passer sur le
rivage, mais qu'il étoit à propos que toute l'Habitation fût avertie,
afin qu'elle entendît sans effroi ce que nous ne voulions faire que pour
lui apprendre l'utilité de notre amitié. Il se fit conduire au rivage.
Son impatience paroissoit mêlée de fraïeur. Il donna des ordres qui
furent répandus aussitôt dans l'Habitation, & qui attirerent une foule
de Nègres sur le bord du Fleuve. Nous avions profité de cet intervalle,
pour faire renouveller les charges de toute notre Artillerie. Le bruit
de 20 pièces de Canon & de plus de soixante Fusils qui tirerent au même
moment, la fumée qui environna tout d'un coup le Vaisseau, & le
mouvement même de l'eau qui fut agitée par un effort si violent,
causerent au Prince & à tous les Nègres une fraïeur qui ne peut être
representée. Ils se jetterent à terre, & se presserent contre le sable,
comme s'ils eussent esperé de pouvoir s'y cacher. Le Capitaine & moi,
nous eumes le tems de gagner le rivage dans la Chaloupe, avant qu'ils
fussent revenus de leur consternation. L'air riant que nous prîmes en
relevant le Prince acheva de leur persuader que ceux qui causoient sans
effort des révolutions si surprenantes, étoient des Hommes d'une espece
supérieure. Ils nous auroient adorés si nous avions exigé des honneurs
divins; mais nous pouvions supposer sans témérité que le Prince & toute
la Nation étoient assujettis par la terreur autant que par l'intérêt.

Nous commençâmes de ce jour à nous croire aussi libres qu'à Londres, &
nous recommandâmes à tout l'Équipage de ne pas nuire à l'opinion qu'on
avoit de nous. Le Prince nous assigna quelques Cabanes pour le logement
de nos Travailleurs. Mais en les acceptant, nous ne pensions point à les
employer. Nous étions résolus, après avoir passé le jour au travail, de
retourner chaque nuit au Vaisseau, & de jetter l'ancre à peu de distance
de l'embouchure du Fleuve, vers le lieu où nous nous souvenions d'avoir
observé la pêche des lingots. Nous fîmes au Prince de nouveaux présens
en nous éloignant de l'Habitation. Ces libéralités ne pouvant nous
appauvrir, les petits miroirs & les couteaux ne furent point épargnés
aux principaux Nègres de sa Cour, dont la faveur pouvoit nous devenir
nécessaire.

Quoique la saison ne fût point avancée pour l'Europe, nous ressentions
une chaleur, qui, sur les bords d'une Rivière fort large & fort
sabloneuse, nous faisoit craindre que ce ne fût la principale difficulté
de notre entreprise. La rade que nous fûmes obligés de prendre pour la
sûreté de notre Vaisseau étoit si brûlante, que l'ordre fut donné à
quatre Matelots de tenir continuellement de l'eau sur les Ponts. Nous
observâmes pendant quelques jours le lit du Fleuve & les différences de
son cours avant que de fixer le principal lieu de notre travail; il nous
parut que les Sauvages ne s'étoient déterminés dans ce choix qu'au
hazard; & peut-être n'en portâmes-nous ce jugement que sur le petit
nombre de lingots qui se trouvoient dans leurs Parcs. Il est vrai que si
nous y en avions trouvé fort peu l'année précédente, celle où nous
étions paroissoit encore plus stérile. Mais nous fîmes une observation
qui ne nous étoit point échappée dès la première fois. Les Sauvages
manquant d'art pour composer leurs Claies, ne les faisoient point assez
serrées pour retenir jusqu'aux moindres parties de l'or qui rouloient
avec le sable; ou plûtôt n'estimant que ce qui pouvoit servir à leur
usage, ils méprisoient le reste comme une chose inutile. De ces
observations, nous tirâmes, & la méthode de faire de nouvelles Claies, &
la manière de les placer. Nos Ouvriers furent employés plus de huit
jours à ces préparatifs.

Enfin, nous mîmes nos Instrumens en exercice. Les petits courans où
l'eau sembloit se diviser après s'être brisée sous l'angle de quelque
rive, furent les lieux ausquels nous nous attachâmes particulierement.
Nous avions mille au moins de nos machines, distribuées dans l'espace
d'une lieuë. Notre soin étoit exact à les faire visiter le matin & le
soir, & chacun de nos gens avoit sa tâche, dont le sort avoit décidé.
Mais après trois semaines d'une ardeur obstinée, à peine trouvâmes-nous
dans nos Claies le poids d'une once d'or. Nous avions à bord un
Fourneau, des Creusets, & tout ce qui étoit nécessaire à nos opérations.
Le chagrin d'un profit si lent nous fit employer toutes sortes de voies
pour le hâter. Nous laissâmes en plusieurs endroits une grande quantité
de sable. Ne gagnant rien par cette méthode, nous rendîmes dans le
Fleuve des Voiles au lieu de Claies. Mais les Nègres, qui ont presque
tous de l'inclination au vol, nous les dérobérent dès la première nuit.
Nous y mîmes des Gardes la nuit suivante. Cet essai nous apporta
quelques particules de poudre d'or; mais nous conçûmes que les plus
grosses parties roulant au fond plûtôt qu'elles n'étoient chariées par
le courant, nos Voiles étoient de peu d'usage pour les arrêter. Nous
joignîmes alors les Voiles aux Claies, & nous nous arrêtâmes à cette
voie qui étoit en effet la plus sure.

Dans cet intervalle, nous n'avions pas négligé des recherches beaucoup
plus certaines, & qui nous causérent moins d'embarras. C'étoit celle des
lingots que les Sauvages avoient en réserve. Mais comme ils ne les
amassoient que pour se faire des anneaux d'oreilles, & quelques autres
parures à l'usage des femmes, nous n'en trouvâmes point d'aussi grands
amas que nous l'avions esperé. Ils y attachoient d'ailleurs si peu de
prix, qu'ils se bornoient à leur paire d'anneaux, sans se croire plus
riches d'en avoir un grand nombre, & que le Prince même laissant le soin
de la pêche des lingots à ses Sujets de l'Habitation maritime, prenoit
peu d'intérêt à leur travail. Aussi étoit-elle fort négligée. Le trésor
que nous avions découvert dans notre premier Voyage étoit comme le
dépôt de tout ce qui s'étoit péché depuis un tems immémorial. Il se
trouvoit chez le Chef de l'Habitation, mais le profit qui lui en
revenoit ne consistoit que dans quelques présens de bêtes tuées à la
Chasse, que les jeunes Nègres lui offroient pour obtenir dequoi se faire
des Anneaux d'oreilles. Le Prince ayant toujours le droit de choisir la
portion qui lui plaisoit dans toutes les Chasses, & participant de même
à tous les autres biens de ses Sujets, n'avoit besoin d'entrer dans
aucun détail pour sa subsistance & pour celle de sa suite.

Nous n'eûmes pas plus de difficulté à obtenir ce qui restoit de lingots
au nouveau Chef de l'Habitation maritime que nous n'en avions eû l'année
précédente. Un Baril d'Eau de vie & quelques autres présens nous en
rendîrent les Maîtres. Mais la totalité du dépôt n'alloit pas au double
de ce que nous avions emporté la première fois. Si nous découvrîmes dans
les cabanes particulieres de petits amas dispersés, que divers Sauvages
avoient recueillis, tous ces ruisseaux ne répondirent pas mieux à
l'opinion que nous avions euë de la source. D'ailleurs, les Nègres ne
nous les abandonnoient pas sans retour. Ils vouloient tous de l'Eau de
vie, des Instrumens de fer & des Mouchoirs. Nos provisions & nos petites
Marchandises commençoient à diminuer. Cette diminution fut encore plus
précipitée lorsque nous fûmes réduits au Commerce des Anneaux. Nous ne
nous étions pas trompés en le croyant le plus facile, mais quelque
disposition que les Nègres marquassent à nous les ceder, c'étoit
toujours au prix de nos denrées. Cent paires d'Anneaux qui étoient la
dépoüille de cent Sauvages, & qui étant aussi minces que du Fil
d'Archal, ne faisoient pas ordinairement, suivant nos évaluations, plus
d'un marc d'or en sortant du creuset, nous coutoient notre Eau de vie &
nos petites Marchandises, c'est-à-dire, ce qui commençoit à devenir pour
nous plus rare & plus précieux que l'or même.

Quoique nos soins continuels se rapportassent à notre objet, je ne
laissois pas de charger tous les jours mon Journal des remarques que la
stupidité des Nègres me permettoit de faire sur leurs usages & sur leur
gouvernement. Depuis la perte de notre Écrivain, nous étions peu
capables d'Observations Géographiques. Nous sçavions par la hauteur du
lieu que nous étions a l'extrêmité de la Nigritie. Le nom de cette côte,
autant que nous l'avions pû démêler dans l'articulation des Sauvages,
étoit _Pasamba_. L'Habitation de leur Prince se nommoit _Delaya_, &
celle qui étoit sur le bord de la Mer, _Paraga_. Ils avoient quelques
autres Villes plus reculées dans les Montagnes, qui dépendoient moins
immédiatement du même Maître, quoique dans les guerres qu'ils avoient
quelquefois avec d'autres Barbares de leur voisinage, elles vinssent se
ranger sous ses enseignes, & qu'elles lui payassent un tribut de Peaux &
de Grains. Toute la Nation ne surpassoit pas le nombre de six mille
Hommes. Nous n'y remarquâmes aucune trace de culte Religieux, à la
réserve d'une sorte d'Adoration qu'ils rendent par leurs cris au Soleil
& à la Lune lorsqu'ils commencent à les voir paroître. L'obéïssance
qu'ils rendent à leur Prince ne regarde que la Guerre & la Chasse. Ils
ont pour tout le reste d'anciens usages qui leur tiennent lieu de Loi.
Les parens punissent entr'eux les Crimes qui se commettent dans les
familles; & lorsqu'ils négligent des désordres trop éclatans ou
pernicieux au bien public, leurs voisins, c'est-à-dire, les Habitans des
Cabanes voisines, se réünissent en assez grand nombre pour les y forcer.
Leurs occupations sont partagées entre la Chasse, la culture de quelques
terres qui produisent une espece de Millet, & le soin des Troupeaux. Le
Païs, quoique peu éloigné de la Ligne, & sujet à des chaleurs presque
continuelles, qui ne sont tempérées que par la fraîcheur des nuits,
paroît capable de porter toutes sortes de grains & de fruits. Ceux que
la Terre y rend sans travail sont d'une force extraordinaire, ce qui est
cause sans doute que les Nègres ne font pas leur principal objet de
l'Agriculture. Les Troupeaux de Vaches & de Moutons n'y sont point en
grand nombre, parce que le goût des Habitans pour les Animaux sauvages
est comme proportionné à la gloire qu'ils tirent de la qualité de
Chasseurs. Ce titre est le premier degré de distinction dans le Païs.
Ils se servent de leurs fléches avec une adresse extrême, & leur
intrépidité est surprenante dans les combats qu'ils livrent quelquefois
de près aux Bêtes féroces. Le Fleuve, qu'ils nomment la petite Eau ou la
petite Mer, leur sert à transporter une quantité prodigieuse de Venaison
que leurs Chasseurs rapportent continuellement des Montagnes. J'ai
compté dans le voisinage de Paraga plus de deux cent Barques ou Bateaux,
dont la plus grande n'auroit pas contenu moins de six ou sept personnes;
& l'on m'assura qu'il y en avoit le double actuellement employé au
service des Chasseurs.

Les Hommes sont communément d'une taille médiocre, & tels pour la
figure, que les Nègres de Guinée. S'il s'en trouve de plus hauts & de
plus robustes, le droit du Prince est de les prendre pour sa Milice. Les
femmes ont une sorte de beauté dans leur laideur. Elle consiste dans la
bouche, qu'elles ont la plus agréable du monde. Leurs levres sont d'un
rouge éclatant, & leurs dents de la plus parfaite blancheur. Elles ont
aussi la gorge fort bien faite. Mais leur nez, qui est extrêmement plat,
leurs yeux, dont le fond est couleur de pourpre, & leur peau grasse &
luisante, excitent peu le penchant que nous avons naturellement pour
leur sexe. Les mariages se font du consentement des Familles, & se
rompent de même lorsqu'ils sont mal assortis. Mais un Mari est obligé de
prendre soin de sa femme aussi long-tems qu'il ne s'en est pas séparé
par un divorce reconnu. On ne leur fait point un crime d'en avoir
plusieurs lorsqu'ils peuvent les entretenir, quoique le consentement de
la famille n'intervienne que pour la première. La continence passe si
peu pour une vertu dans les deux sexes, qu'ils cherchent à se marier dès
que la nature les avertit qu'ils peuvent l'être; & la pluralité des
Amans ou des Maris n'est jamais une raison qui inspire du dégoût pour
une femme. Tous les Gens de notre Équipage se trouvérent fort bien de ce
préjugé, par la facilité qu'ils eurent à se lier avec les jeunes filles
& les veuves. Il falloit plus de réserve avec les femmes mariées, parce
que les infidélités dans le mariage peuvent être une raison de divorce.

Dans les grandes chaleurs, qui ne reçoivent guéres d'interruption qu'au
mois de Février & au mois de Septembre, ils sont nuds, hommes & femmes,
sans autre voile pour la pudeur qu'une ceinture de Peau. Ils se couvrent
dans les autres tems des plus belles Peaux qu'ils rapportent de leurs
Chasses; mais avec quelque soin qu'ils les fassent sécher au Soleil, il
y reste tant de saletés, & l'usage qu'ils ont de se frotter le corps de
plusieurs sortes de graisses, les rend toujours si mal-propres, que la
vûë n'en est pas moins blessée que l'odorat. Leurs amusemens les plus
ordinaires sont des danses confuses, au son d'un Instrument qui s'enfle
par le vent de la bouche, & qui étant pressé sous le bras, rend un bruit
assez harmonieux par trois tuyaux de différente grosseur. Leurs
mouvemens sont lascifs & toutes leurs postures fort libres; ce qui me
surprit d'autant plus, que dans le tems même de leur nudité, on ne leur
voit jamais prendre en public aucune liberté indécente. Leur mémoire est
si bornée, qu'ils ne connoissent rien au-dessus du tems de leur vie, &
qu'après quelques années d'intervalle, à peine se souviennent-ils des
Personnes les plus cheres qu'ils ont perduës par la mort. Aussi rien ne
les touche que ce qui remuë actuellement leurs sens, & l'exemple du
passé n'a pas plus de force pour les persuader & pour les faire agir que
la crainte du futur.

Il ne faut pas s'imaginer néanmoins que ce caractere soit si
généralement celui de la Nation, qu'il ne s'y trouve quelques
Particuliers que j'en excepte. Entre les jeunes filles ausquelles nos
Gens s'efforcérent de plaire, il y en eut une, dont le nom étoit
_Jenli_, qui, si l'on met à part la noirceur, avoit le visage & la
taille de nos plus belles filles de l'Europe. Il paroîtra fort étrange
que ce qui nous la faisoit trouver charmante la rendit monstrueuse aux
yeux des Sauvages, & que par cette raison personne presqu'alors n'avoit
voulu l'épouser. Elle n'en fut que plus sensible aux caresses de nos
Gens; & se trouvant pressée par la recherche d'un grand nombre, elle
craignit fort sagement les effets de leur jalousie. Son goût s'étoit
déclaré pour un jeune homme fort bien fait, qui, depuis la mort de notre
Écrivain exerçoit le même Emploi sur le Vaisseau. Quoique ce degré lui
donnât quelque supériorité sur le reste de l'Équipage, les autres ne
s'étoient pas crus obligés de lui céder dans une concurrence d'Amour.
Cependant Jenli s'obstinoit à les rejetter, & le ressentiment qu'ils en
avoient leur avoit déja fait prendre des manières fort brusques avec
l'Écrivain. Il se nommoit _Linter_. Je fus surpris que m'abordant un
jour les larmes aux yeux, & me faisant des plaintes de quelques insultes
qu'il avoit reçûës d'un Brutal, il me confessa que Jenli lui avoit
touché le cœur, & qu'il l'aimoit assez pour en faire sa femme. Il
m'assura que l'ayant observée de près, il avoit remarqué qu'elle n'avoit
aucun commerce d'amour avec les Sauvages, & que s'y connoissant assez,
il l'avoit trouvée Vierge. Il lui avoit appris déja quelques mots de
notre Langue. Sa conduite, le langage qu'elle lui tenoit par ses signes
& par d'autres expressions; enfin, l'indifférence qu'elle marquoit pour
ceux qui s'empressoient autour d'elle, lui persuadoient qu'elle avoit
du penchant pour lui. Il me conjuroit d'empêcher qu'on ne la chagrinât
par d'indignes violences. Il sçavoit que c'étoit le dessein de plusieurs
de nos Gens; mais il étoit résolu de la défendre au péril de sa vie.

Quoique je me sentisse le cœur touché de son amour & de ses larmes,
j'avois conçu qu'il ne parloit d'en faire sa femme que pour m'engager à
la faire respecter des autres, & je ne lui fis là-dessus qu'une réponse
badine. Mais en confessant qu'il n'auroit pas pensé au mariage s'il
avoit espéré de pouvoir la posséder librement, il me jura qu'il
l'épouseroit sur le champ si je le permettois; que la couleur n'y
faisoit rien; qu'à mesure qu'elle apprendroit notre langue on
s'appercevroit comme lui qu'elle ne manquoit d'aucune qualité naturelle,
& que le Commerce de l'Angleterre lui feroit acquerir toutes les autres:
en un mot, qu'il aimoit mieux l'épouser que de courir le risque de la
perdre, & qu'il prévoyoit d'ailleurs qu'à notre départ nous ne la
souffririons point sur le Vaisseau avec une autre qualité que celle de
sa femme. Je compris que dans l'ardeur d'une passion si vive, mes
raisonnemens auroient peu de force pour le guérir, & je lui promis d'en
parler au Capitaine.

Quelque autorité que l'amitié de M. Rindekly & le droit d'association me
donnassent sur l'Équipage, je n'en usois jamais qu'avec quelque
dépendance; autant pour donner l'exemple de l'obéissance à tous nos
Gens, que pour marquer constamment à mon Gendre la reconnoissance que je
lui devois. Il ne se faisoit jamais demander deux fois ce qu'il jugeoit
capable de me faire plaisir; mais quoique je lui témoignasse du penchant
à favoriser la passion du jeune Écrivain, il rejetta cette proposition
avec beaucoup de fermeté. Ses objections furent si fortes que je n'y pûs
rien opposer. Outre l'indécence d'un tel mariage.»Vous ne faites pas
attention, me dit-il, que nous n'avons point un Homme dans l'Équipage à
qui le seul goût de la débauche ne puisse faire naître la même envie,
dans la supposition que des alliances de cette nature n'auront pas
beaucoup de force en Angleterre.» Toutes les conséquences qu'il m'en
fit craindre me parurent si justes & si fâcheuses, que je perdis le
désir de rendre service à l'Écrivain. Mais pour éviter du moins les
querelles dont nous étions menacés à l'occasion de Jenli, j'engageai M.
Rindekly à défendre sous les plus rigoureuses peines qu'on fît la
moindre violence aux femmes sauvages. Il établit la peine de mort pour
ceux qui employeroient les armes dans la recherche d'une femme, soit
contre les Nègres, soit contre nos propres Gens; & les autres punitions
demeurerent à régler suivant la grandeur du crime. Linter se trouvant
paisible possesseur de sa chere Jenli, perdit son amour par degrés.
Cependant il lui apprit en fort peu de tems à s'expliquer en Anglois.
Comme j'avois pris quelque intérêt à leur liaison, j'observai qu'il
n'avoit pas mal jugé des qualités naturelles de cette femme, & que le
hazard sembloit l'avoir déplacée en la faisant naître dans la Nigritie.
Mais ce que j'admirai beaucoup plus, c'est que Linter eût commencé à
s'en dégoûter, lorsqu'étant capable de se faire entendre, elle devoit
lui paroître beaucoup plus digne de son affection. Je pensai dès ce
moment à lui faire recueillir un autre fruit de la peine qu'elle avoit
apportée à l'étude de notre Langue, en la faisant passer à Londres pour
mener une vie douce auprès de ma femme.

Notre travail ne languissoit pas, & quoiqu'il fût beaucoup plus stérile
que nous ne nous y étions attendu, il n'étoit pas tout-à-fait sans
fruit. Mais tant de libéralités que nous avions répanduës dans la
Nation, & le subside continuel que nous fournissions au Prince,
épuisérent enfin toutes nos provisions. À peine nous restoit-il de
l'eau-de-vie pour les nécessités du Vaisseau. Notre embarras n'avoit
jamais été pour nos alimens, puisque nous trouvions l'abondance parmi
les Nègres, & qu'ayant assez d'industrie pour tirer du sel de la Mer,
nous avions suppléé aux diminutions de notre chair salée. Mais l'avidité
du Prince augmentant tous les jours pour l'eau-de-vie, nous nous vîmes
dans la nécessité de lui faire connoître qu'elle nous manquoit, & de le
renvoyer à celle que nous promettions de lui apporter dans un autre
Voyage. Malheureusement il étoit yvre lorsqu'il reçut cette réponse. Il
s'emporta non-seulement en plaintes, mais même en ménaces, & notre
Interpréte effrayé de ses discours nous communiqua la même frayeur par
son récit. Nous tînmes aussi-tôt conseil. J'étois d'avis de partir, sans
nous exposer aux suites de cet emportement, & d'éviter sur-tout la
nécessité d'en venir à des violences, qui ne pouvoient servir qu'à nous
fermer la voie du retour. Il nous étoit facile d'aller renouveller nos
provisions, soit aux Canaries, soit au Cap de Bonne Espérance. Je
pressai le Capitaine de suivre mon conseil, jusqu'à vouloir qu'il
abandonnât nos claies & quelques centaines d'anneaux qui étoient à
Delaya dans nos Cabanes. Mais il se reposoit trop sur l'impression qu'il
croyoit avoir donnée de nos forces. En consentant à partir, il résolut
de ne rien laisser derriere nous.

Nous n'avions employé que les voiles superfluës du Vaisseau; & cette
perte méritoit effectivement peu de regret. Ce fut néanmoins le prétexte
que M. Rindekly fit valoir pour s'obstiner dans son opinion. Le Prince
qui n'étoit pas revenu de son ressentiment, ne nous vit pas faire les
préparatifs de notre départ sans se livrer à de nouvelles fureurs. Il ne
considera point si c'étoit l'impuissance qui avoit causé notre refus; il
jugea du chagrin qu'il nous causeroit en nous enlevant tout ce que nous
avions tiré de son Païs, par l'ardeur que nous avions eûë à l'amasser; &
dès les premiers mouvemens qu'il nous vit faire pour retirer nos voiles,
il prit des mesures pour sa vangeance. Les conjonctures lui étoient
d'autant plus favorables, que peu de jours auparavant il lui étoit
revenu des Montagnes cent vingt ou trente de ses plus braves Chasseurs.
Il les joignit à sa Milice, qui étoit d'environ cent hommes; & l'ordre
qu'il leur donna d'abord, fut d'arrêter tous les gens de notre Équipage
qui se trouveroient dispersés. L'habitude que nous avions prise de vivre
familierement avec les Nègres ayant beaucoup diminué nos précautions, il
y eut dès le premier jour dix-huit de nos gens arrêtés. Nous ne nous
apperçûmes de leur absence que le soir, à l'appel qui se faisoit
régulierement dans le Vaisseau; & nos soupçons ne tombant point encore
sur la véritable cause du péril, nous nous figurâmes qu'à la veille de
notre départ, ils avoient voulu donner quelque chose de plus à leurs
plaisirs. Cette erreur nous entraîna dans une autre. Le lendemain, dès
la pointe du jour, nous envoyâmes de divers côtés dix hommes pour les
rappeller, dans la crainte de causer trop d'effroi par le signal du
canon. Ces dix hommes eurent le même sort que leurs compagnons; & le
Prince jugeant bien que la trahison ne lui réussiroit pas plus
long-tems, fit assembler ses Troupes entre l'Embouchure de la Rivière &
le Vaisseau. Ce fut de quelques Nègres mêmes, que nous apprîmes notre
disgrâce. Elle nous fit frémir, car nous ne pûmes envisager sans horreur
tout ce que nous avions à craindre de la fureur & de la perfidie d'une
Nation barbare. Cependant un peu de réflexion nous fit penser que le
Prince Nègre étoit sans prudence. Ses Troupes étant au-dessous de nous,
rien n'auroit pû nous empêcher de mettre douze ou quinze hommes résolus
dans la Chaloupe, qui auroient remonté la Rivière jusqu'à Delaya, ou de
remonter avec le Vaisseau même, & non-seulement de réduire sa Capitale
en cendres, mais de nous saisir assez facilement de lui, de ses femmes &
de toute sa Cour. C'étoit le sentiment de M. Rindekly dans son premier
transport. La terreur de nos armes lui faisoit croire le succès certain.
Mais il nous restoit un juste sujet de crainte pour nos Compagnons, qui
auroient été le premier objet de la vangeance des Sauvages.

L'Interpréte, que le besoin où nous étions de son secours nous fit
appeller à notre délibération, s'offrit volontairement à tenter l'esprit
du Prince par des voies plus douces. Nous prîmes confiance à ses offres.
Il se chargea de lui représenter l'affection que nous lui avions marquée
par notre conduite & par nos présens, la surprise & la douleur que nous
ressentions de ses violences, & le désir que nous avions de ne pas nous
voir forcés d'employer contre lui les armes terribles qu'il nous
connoissoit. Le refus que nous avions fait de lui fournir de
l'eau-de-vie & du tabac, n'étant venu que de l'épuisement de nos
provisions, nous lui laissions la liberté de visiter lui-même ou de
faire visiter notre Vaisseau par un de ses gens, pour s'assurer que nos
excuses étoient de bonne foi. Notre dessein à la vérité étoit de partir;
mais nous lui promettions de revenir incessamment, avec une plus grande
abondance d'eau-de-vie, de toutes sortes de Marchandises. Cette courte
harangue fut répetée vingt fois à l'Interpréte, pour nous assurer de sa
mémoire.

Il se rendit à Delaya. Le Prince, qui connoissoit son attachement pour
nous, le reçut avec plus de douceur que nous n'avions osé l'esperer. Il
écouta nos propositions; & prenant aussi-tôt son parti, comme s'il l'eut
médité d'avance, il lui déclara qu'ayant violé la promesse par laquelle
nous nous étions engagés à lui fournir de l'eau-de-vie, nous avions
mauvaise grace de nous plaindre qu'il violât les siennes; que si les
provisions nous avoient manqué, nous n'étions pas moins coupables de
l'avoir trompé, en promettant ce que nous ne pouvions exécuter; que nos
armes l'effrayoient d'autant moins, qu'il sauroit se vanger sur nos
Compagnons si nous entreprenions de lui nuire; qu'il consentiroit
néanmoins que nous quittassions son Païs pour aller faire de nouvelles
provisions dans le nôtre; mais à deux conditions. L'une, que les gens
qu'il avoit fait arrêter demeurassent pour caution de notre retour; &
l'autre, que pendant notre absence nous laissassions à leur garde les
lingots & les anneaux que nous avions tirés de ses Sujets.

Cette réponse, qui nous parut fidelle dans la bouche de l'Interpréte,
calma du moins une partie de nos inquiétudes. C'étoit beaucoup que des
violences commencées si brusquement, se changeassent tout d'un coup en
négociation. Nous n'avions pas voulu risquer d'aller nous-mêmes, ni
d'envoyer le moindre de nos gens à Delaya, pour ne pas exposer notre
liberté; mais il nous sembla qu'avec le tour que prenoient nos
différends, nous pouvions entreprendre de les terminer sans médiation; &
M. Rindekly résolut de voir lui-même le Prince pour s'expliquer avec
lui. J'exigeai néanmoins de son amitié qu'il lui feroit demander une
conférence hors de l'Habitation. Elle fut accordée. Le Prince ne balança
point à se rendre avec une douzaine de ses gens dans un petit bois qui
fut marqué pour le lieu du rendez-vous. M. Rindekly affecta de ne se
faire accompagner que de six des nôtres, pour rendre quelque déference à
l'autorité Souveraine; mais il étoit plus sûr de cette escorte, que le
Prince ne devoit l'être de la sienne.

De quelque manière qu'on veuille juger de son action, je ne prétens la
justifier que par l'excès de sa vivacité, ou peut-être par le fond de
ressentiment qu'il conservoit avec raison, contre un homme qui avoit
commencé une injuste querelle. Non-seulement il n'avoit point emporté la
résolution qu'il exécuta, mais dans la suite il m'a cent fois protesté,
qu'après en avoir recueilli le fruit, il en avoit senti quelques
remords; & sans porter la Religion plus loin qu'un homme de Mer, il a
toujours attribué nos disgrâces suivantes à cette malheureuse avanture.
La conférence, après avoir commencé paisiblement, se termina par des
injures si picquantes, que le Prince barbare ayant porté la main sur un
sabre qu'il tenoit de nous, pour maltraiter l'Interpréte que M. Rindekly
forçoit de parler, nos six Soldats n'attendirent point l'ordre exprès de
leur Chef. Ils étoient armés de leur fusils & de pistolets. Chacun d'eux
tira son coup, dont ils tuérent, à bout portant, six Sauvages de
l'escorte du Prince. M. Rindekly leur défendit absolument d'insulter le
Prince. Dans la vûe qui lui avoit fait tolerer cette violence, il étoit
important que ce fier Nègre ne fut point maltraité. Son effroi & celui
des six hommes qui lui restoient, pouvoit suffire pour l'humilier. Il se
jetta contre terre, aussi consterné du bruit, que du prompt effet de nos
armes. M. Rindekly ne lui laissa point le tems de revenir de cette
épouvante. Il lui fit dire par l'Interpréte que si tous nos Compagnons
ne nous étoient pas rendus sur le champ, il devoit s'attendre au même
sort, lui & toute sa Nation; & le forçant de se relever pour le suivre,
il le conduisit jusqu'à la Chaloupe, dont il n'étoit éloigné que
d'environ deux cens pas.

L'ordre de nous renvoyer nos gens fut porté à Delaya par un des six
Nègres. M. Rindekly eut la constance d'attendre leur arrivée sur le bord
de la Rivière, assez sûr de pouvoir gagner le Vaisseau dans sa Chaloupe,
s'il s'appercevoit qu'au lieu d'éxécuter la volonté du Prince, ses
Sujets pensassent à le vanger. Mais en donnant trop à sa vivacité, il
n'avoit presque rien donné au hazard. Il connoissoit le caractere des
Nègres. Le récit que le Député du Prince ne manqua point de faire à
Delaya, nous fit renvoyer avant la nuit vingt-huit de nos gens, qui y
avoient été gardés fort étroitement depuis quatre jours. Ils se mirent
dans des Barques, pour gagner le Vaisseau par le Fleuve. Et quoiqu'on
eût porté parole à l'Habitation que le Prince seroit rendu avec la même
fidélité, une multitude de Nègres, descendant au long du Fleuve, vint le
redemander, en poussant des cris de douleur & d'effroi.

M. Rindekly ayant eu le tems de considerer de sang froid l'excès auquel
il s'étoit emporté, ne jugea point à propos de le renvoyer libre sans
avoir pris d'autres précautions pour notre retraite. Il laissa la
permission de se retirer à trois des cinq Nègres qui lui restoient,
après s'être engagé à eux & à lui qu'il ne lui arriveroit aucun mal.
L'ayant fait passer ensuite dans la Chaloupe avec les deux autres, il
nous les amena comme en triomphe, accompagné de nos vingt-huit hommes
qui le suivoient dans leurs Barques.

Il s'étoit passé dans cette expédition toute la longueur d'un des plus
grands jours de l'Été. L'inquiétude commençoit à me tourmenter
mortellement, lorsque je vis descendre cette petite Armée au long du
Fleuve. M. Rindekly, en m'apprenant son avanture, ne s'expliqua point si
nettement, que je ne m'apperçusse bien qu'il avoit quelque chose à se
reprocher. Il étoit naturellement honnête homme, & sensible aux
mouvemens de l'humanité. Mais la raison de notre sûreté, par laquelle il
s'étoit crû justifié, m'empêcha aussi de le presser trop sur le droit
qu'il s'étoit attribué de faire donner la mort à six Sauvages. Il y
avoit peu d'apparence d'ailleurs que tout autre parti nous eût réussi de
même: car sans parler de notre or, qui ne méritoit pas sans doute
d'être mis en balance avec la vie de six hommes, peut-être
n'aurions-nous point obtenu par d'autres voies la liberté de nos
Compagnons.

Loin de maltraiter le Prince, nous nous efforçâmes de lui faire sentir
par notre conduite le tort qu'il s'étoit fait en renonçant à notre
amitié. On lui fit voir de ses propres yeux, que la seule impuissance
nous avoit forcés d'interrompre nos subsides. Il feignit de se rendre à
toutes nos raisons; mais l'Interpréte nous avoüa que dans ses réponses,
il laissoit échaper plusieurs mots qui marquoient la violence de son
ressentiment. Nous ne lui promîmes pas moins que s'il vouloit s'engager
à nous bien recevoir, nous reparoîtrions bien-tôt dans son Païs avec des
provisions plus abondantes. Il ne se fit pas presser pour y consentir.
Enfin, comme la manœuvre étoit prête & que le vent paroissoit favorable,
nous lui dîmes qu'étant prêts à partir, & sûrs d'ailleurs de la force
invincible de nos armes, nous comptions pour rien les Troupes qu'il
avoit à l'Embouchure de la Rivière, dans l'espérance ridicule de nous
incommoder apparemment au passage; mais que s'il vouloit nous donner une
preuve de réconciliation, il devoit leur envoyer l'ordre de se retirer.
Cette résolution parut lui couter quelque chose, comme s'il eut
appréhendé que la retraite de ses Troupes ne nous donnât plus de
hardiesse à le maltraiter, ou plus de facilité à tourner notre vangeance
sur ses Sujets. Cependant la vûe de nos canons & de nos fusils, sur
lesquels nous prenions soin de lui faire jetter les yeux par
intervalles, eut le pouvoir de le déterminer. Il fit partir un de ses
gens dans une Barque, qui exécuta sans doute l'ordre que nous lui avions
demandé, car nous ne vîmes aucun corps de Troupes en descendant la
Rivière. M. Rindekly voulut qu'en le renvoyant libre, au moment que nous
mîmes à la voile, on donnât de nouveaux sujets de se loüer de notre
générosité. Quoiqu'il restât autour du Vaisseau plusieurs Barques, sur
lesquelles nos Prisonniers étoient revenus de Delaya, il me proposa de
le conduire au rivage dans la Chaloupe, & nous y mîmes tout ce qui nous
restoit d'ustenciles & de petites marchandises à l'usage des Nègres.
Cette occasion fut une faveur du Ciel pour Jenli, qui se trouva sur le
bord de la Rivière avec un grand nombre d'autres Sauvages. Elle y étoit
pour dire le dernier adieu, par ses regards, à l'Écrivain, que
l'inconstance, ou la jalousie, faisoit partir avec beaucoup
d'indifférence. Un mouvement de pitié pour une femme, qui valoit mieux
que ses pareilles, & qui entendoit assez notre Langue pour nous être
utile, me fit renaître la pensée de lui offrir une situation plus douce
avec nous. Elle l'accepta, & le Prince appaisé par nos caresses & par
les présens que je fis débarquer avec lui, ne s'opposa point à son
départ.

Nous sortîmes du Fleuve à pleines voiles. M. Rindekly vouloit saluer les
Nègres d'une décharge de toute notre artillerie, & leur laisser pour
adieu une nouvelle impression de terreur. Je m'opposai à ce dessein, qui
étoit capable de détruire la mémoire de nos bienfaits. Nous devions,
après tout, plus d'affection que de haine aux Sauvages. Si les
richesses que nous emportions n'avoient pas répondu à notre attente,
elles étoient si supérieures à nos frais, que nous ne pouvions regréter
les peines de notre entreprise. Suivant nos calculs, le fruit de notre
Voyage montoit à plus d'un million de livres, tant en anneaux, qu'en
poudre & en lingots. Je me trouvai si riche du quart de cette somme, qui
devoit me revenir dans nos partages, que je ne souhaitai que de le
mettre à couvert en retournant droit à Londres. M. Rindekly ne se rendit
pas volontiers à cette proposition. Il panchoit, sinon à retourner
bien-tôt sur la même Côte, du moins à faire valoir nos trésors dans
d'autres parties du commerce, en attendant que la prudence nous permît
de tenter une nouvelle entreprise chez les Nègres. Mes instances
néanmoins l'auroient fait consentir à notre retour, si d'autres
évenemens ne nous avoient forcés de prendre un parti fort différent.

En sortant de la Rivière de Pasamba, nous trouvâmes deux Vaisseaux
Espagnols, montés comme le nôtre, moitié en guerre, moitié pour le
commerce, qui revenoient des Philippines par cette route avec une riche
cargaison. Cette rencontre nous alloit déterminer à suivre comme eux la
route de l'Europe, du moins jusqu'aux Canaries, où nous aurions mieux
aimé renouveller nos provisions que dans tout autre lieu. Mais à
l'occasion d'une dispute de Matelots, il s'éleva une querelle si vive
entre les deux Capitaines & le nôtre, qu'abusant de la supériorité du
nombre pour nous traiter d'héretiques & de misérables, ils nous mirent
dans le cas de ne pouvoir nous faire raison que par les armes. M.
Rindekly comptant trop sur le courage de nos gens, repassa dans notre
Bord, d'où la seule politesse l'avoit fait sortir, pour crier aux armes
d'un ton furieux. Il ne voulut écouter ni mes conseils, ni mes prieres.
Je vis en un moment l'image d'une guerre sanglante au milieu de la paix.

Les deux Espagnols marquerent moins d'emportement dans les suites de
cette action. Ils gagnérent le dessus du vent, & se reposant sur cet
avantage, ils sembloient attendre que les premières hostilités vinssent
de nous. Je pris droit de leur modération pour renouveller mes efforts
sur l'esprit de M. Rindekly. Enfin, j'arrêtai l'ordre qu'il alloit
donner de lâcher sa bordée; mais je ne pus l'empêcher d'écrire sur le
champ aux deux Capitaines, que s'il ne vouloit point donner naissance à
la guerre entre deux Nations, qui faisoient encore profession de paix,
il étoit résolu de soutenir sa querelle particuliere, & qu'avec un de
ses gens, il les défioit tous deux dans un combat de Chaloupe à
Chaloupe. Il leur laissoit le choix des armes & du nombre des Rameurs. À
ce défi, qui étoit accompagné de quelques injures, les Espagnols
répondirent qu'ils n'étoient point les maîtres de leurs personnes
lorsqu'ils commandoient les Vaisseaux d'autrui, mais que s'ils étoient
attaqués sur leur Bord, ils promettoient de se bien défendre. Cette
réponse fut regardée de M. Rindekly, comme une nouvelle insulte. Je
n'aurois pas eu le pouvoir de l'arrêter, si je ne l'eusse fait enfin
souvenir qu'il alloit ruiner sa femme & toute ma famille. J'avois eu
besoin moi-même d'un motif si puissant pour moderer mon indignation au
récit de sa querelle.

Cependant les deux Espagnols profitérent du vent, & tirérent à nos yeux
vers les Canaries. Nous les suivîmes. Douze jours que nous employâmes
dans cette route n'ayant pas suffi pour calmer la bile de M. Rindekly,
il voulut absolument relâcher dans une des Isles, se faire conduire dans
la Chaloupe à celle de Canaries, & tirer raison des deux Capitaines par
un combat reglé. Je lui représentai envain que dans les sujets de
mécontentement qui croissoient tous les jours entre l'Angleterre &
l'Espagne la prudence ne nous permettoit pas de nous exposer à trop de
hazards; qu'il étoit déja fort heureux pour nous que les deux Capitaines
eussent ignoré la querelle des deux Nations, & n'en eussent pas pris
droit d'agir avec plus de rigueur; enfin que nous avions des biens & une
réputation de sagesse à conserver. Il croyoit satisfaire à toutes mes
objections, en me répondant qu'il vouloit s'exposer seul avec un de ses
gens, & que l'honneur lui étant plus cher que la fortune & la vie, il
n'étoit pas capable de s'éloigner sans avoir tiré vangeance d'un affront
qui le déshoneroit. Nous relâchâmes dans l'Isle de Ferro, d'où il fit
partit le plus adroit de nos gens dans une Barque du Païs, pour aller
prendre des informations sur l'arrivée des deux Capitaines au Port de
Canaries. Il les reçut avant la fin du jour; mais elles étoient capables
de le refroidir. Ses ennemis n'avoient pas manqué en arrivant de faire
le récit de leur avanture. Ils s'en étoient plaints comme d'une injure
que la seule considération de la paix leur avoit fait supporter; &
mettant enfin tout le tort de notre côté, ils avoient échauffé d'autres
Capitaines Espagnols, déja irrités contre les Anglois, jusqu'à leur
faire prendre la résolution de sortir du Port pour nous chercher.

Notre situation devenoit fort dangereuse, car il ne falloit pas esperer
de demeurer long-tems cachés à Ferro. Il n'y avoit pas plus d'apparence
de pouvoir nous remettre en Mer au risque de tomber entre les mains des
Espagnols. Quatre jours s'étant passés dans cet embarras, nous
renvoyâmes, le cinquiéme jour, un de nos gens au Port de Canaries. Il
savoit parfaitement la Langue Espagnole, & s'étant mêlé, comme la
première fois, parmi quelques Habitans de Ferro, il devoit seulement
s'informer si la première chaleur de nos ennemis les avoit fait sortir
du Port. Il trouva les deux Capitaines dans la situation où il les avoit
laissés, mais prêts à remettre à la voile pour l'Europe, avec un autre
Vaisseau marchand de leur Nation, qui faisoit la même route. Nous
respirâmes à cette nouvelle, & notre espérance fut qu'en les laissant
partir avant nous, la Mer nous redeviendroit libre. Trois jours se
passérent encore, sans aucun trouble de la part des Habitans de Ferro,
qui se souvenoient d'avoir vû M. Rindekly & moi deux ans auparavant, &
qui avoient été satisfaits de notre conduite. Enfin nous nous flattions
d'être à la fin du péril, lorsqu'on nous avertit qu'il entroit trois
Vaisseaux dans la Rade de Ferro. La plus grande partie de notre Équipage
étoit à terre. Toute notre diligence ne put nous faire regagner
assez-tôt notre Bord, pour nous mettre en état de nous défendre, & la
défense d'ailleurs n'auroit fait qu'assurer notre ruine.

Il ne nous auroit pas été plus avantageux de disputer notre liberté
dans Ferro même, où nous étions sans armes & sans secours. D'ailleurs,
ne pouvant nous persuader qu'une querelle particuliere, qui n'avoit ét
suivie d'aucune hostilité, nous exposât aux plus furieux effets de la
guerre, nous prîmes le parti d'attendre que les Espagnols nous
expliquassent leurs intentions.

De notre Vaisseau, dont ils s'étoient saisis sans résistance, ils firent
avertir le Capitaine de s'y rendre immédiatement. Je l'accompagnai. Nos
ennemis, car c'étoient eux-mêmes, & leur dessein n'étoit que de nous
chagriner par des humiliations, reçûrent M. Rindekly d'un air arrogant.
Ils lui demandérent compte de sa Commission, de son Voyage & de ses
Marchandises, en feignant de douter si nous n'avions pas fait la
contrebande dans les Colonies Espagnoles. Je reconnus que M. Rindekly
étoit capable de déguiser son ressentiment. Il répondit de bonne foi à
toutes ces questions. Les prétextes leur manquant pour nous chercher
querelle, ils continuérent seulement de nous humilier en faisant la
visite du Vaisseau. Notre crainte étoit qu'ils ne découvrissent notre
or, & que la vûe d'une si belle proie ne les rendît plus injustes qu'ils
n'affectoient de vouloir l'être. Mais en observant ma Cabane, ils
apperçûrent mon Journal qui étoit ouvert sur une table, parce que j'y
ajoutois tous les jours quelques circonstances. Ils le parcoururent, &
leurs yeux tombérent sur la description de Carthagène, qui se présentoit
dès les premières pages. Cette découverte les occupa long-tems. Enfin
bornant leurs réflexions, ils déclarérent à M. Rindekly, que des
observations si particulieres, sur un lieu de cette importance n'avoient
point été faites sans quelques vûes; que dans un tems où les Espagnols
avoient de ce côté-là tant de plaintes à faire des Anglois, ils se
croyoient obligés d'en informer le Roi leur Maître; qu'ils ne
prétendoient pas décider si nous devions être regardés comme les ennemis
de l'Espagne, mais que se rendant droit à Cadix, ils ne nous feroient
pas beaucoup de tort en nous y conduisant avec eux, & que nous y aurions
la liberté de justifier nos intentions.

Nous sentîmes amérement la nécessité de céder à la force. Cependant les
circonstances mêmes nous faisant connoître qu'on n'avoit pas d'autre vûe
que de nous chagriner, M. Rindekly prit un air ouvert pour assurer que
nous relâcherions volontiers à Cadix. L'unique loi qui exerça beaucoup
sa patience, fut celle qu'ils lui imposérent de passer dans un de leurs
Vaisseaux pour y servir d'otage. Ils distribuérent aussi une partie de
nos gens sur leurs trois Bords, & mirent à leur place assez de monde
pour se rendre maîtres du nôtre. J'obtins la liberté d'y demeurer. Le
vent nous étant favorable, ils nous pressérent de les suivre, avec
toutes les précautions qui pouvoient les assurer de nous. Il me parut
fort surprenant que dans toutes ces exécutions il ne leur échapât rien,
ni à M. Rindekly, qui eut le moindre rapport à notre querelle.

Notre sortie de Ferro eut pour eux l'air d'un triomphe, & pour nous
celui de l'esclavage le plus humiliant. Mais notre disgrâce ne dura que
six jours. En approchant de l'Europe, nous découvrîmes cinq grands
Vaisseaux que nous reconnûmes bien-tôt pour des Anglois. Ils voguoient
à pleines voiles & Pavillon déployé, tandis que nous avions beaucoup de
peine à nous servir du vent, qui avoit changé pendant la nuit. Quoique
je m'attendisse bien que cette petite Flotte ne passeroit pas sans
reconnoître la nôtre, & que je me crusse déja presque certain de notre
délivrance, il me vint à l'esprit de charger secretement un de nos
Matelots d'arborer tout d'un coup notre Pavillon. Cette idée me réussit
avec tant de bonheur, que les cinq Anglois profitant de l'avantage du
vent, s'approchérent de nous à la portée du canon, avant que les
Espagnols eussent commencé à se reconnoître. Ils devinérent une partie
de la vérité par les apparences; & le signe par lequel ils firent
connoître aussi-tôt leurs intentions, força nos ennemis de plier leurs
voiles pour les attendre.

Ils étoient en état de se faire respecter. C'étoit cinq Vaisseaux de
guerre, qui transportoient quelques Troupes à la Jamaïque, pour appaiser
la révolte des Nègres de cette Isle qui s'étoient soulevés contre les
Anglois. Tandis que les Capitaines Espagnols cherchoient les moyens de
leur faire approuver leur conduite, & que l'un d'eux les alloit joindre
dans la Chaloupe, je me mis dans la nôtre, avec un air d'autorité auquel
personne n'eut la hardiesse de s'opposer. Je fis tant de diligence,
qu'ayant prévenu l'Espagnol, j'eus le tems d'informer le Chevalier
Shelton, qui commandoit l'Escadre Angloise, du prétexte qu'on avoit pris
pour nous arrêter. Il étoit prudent. Nos affaires ne nous permettoient
point de nous brouiller ouvertement avec l'Espagne. Après m'avoir fait
expliquer dans les termes les plus précis le fond & les circonstances du
démêlé, il prit un parti que nos ressentimens mêmes ne nous empêchérent
point d'approuver. Il reçut honnêtement le Capitaine Espagnol. Loin de
lui faire un crime de l'excès de ses précautions pour la sûreté de
Carthagène, il loüa ses craintes; mais les tournant ensuite en badinage,
il lui conseilla de me rendre mon Journal, qui n'étoit que l'amusement
d'un Voyageur, & de prendre confiance à la parole que j'allois lui
donner de n'en jamais faire un usage pernicieux pour l'Espagne. Ce
conseil eut toute la force d'une menace sérieuse. L'Espagnol embarrassé
s'excusa sur la fidélité & le zéle qu'il devoit à sa Patrie. Il me prit
à témoin qu'il n'avoit fait aucune insulte à notre Vaisseau, & se retira
sur le champ pour rendre la liberté à M. Rindekly & à tous nos gens.

Je ne cachai point à M. Shelton que malgré ces apparences de
réconciliation, j'appréhendois tout encore du caractere des Espagnols.
Il ne me conseilla pas lui-même de m'exposer à leur ressentiment dans la
même route. Cependant, comme il n'y avoit point de tempéramment entre la
nécessité de les suivre & le parti d'accompagner l'Escadre Angloise, je
résolus d'attendre M. Rindekly pour nous déterminer. Il se réjouissoit
déja de l'occasion qui se présentoit de faire le Voyage de l'Amérique en
sûreté. Son inclination avoit toujours été de ne pas retourner à Londres
sans une riche carguaison, & de faire valoir auparavant une partie de
nos richesses dans les Colonies; de sorte qu'il se déclara tout d'un
coup pour le parti de suivre M. Shelton.

Ainsi nos incertitudes, & nos dangers mêmes, servirent à nous procurer
toute la sûreté que nous pouvions esperer pour ce Voyage. Le vent ne
nous servit pas moins heureusement. M. Shelton, qui avoit plusieurs fois
fait la même route, devoit toucher aux Isles du Cap Verd, où il avoit
quelques affaires d'interêt à démêler. Quoiqu'il ne se proposât point
d'y employer la force, il nous dit agréablement, qu'on se faisoit rendre
une justice plus prompte à la tête d'une Escadre.

Il s'y arrêta peu. Ayant repris directement notre route vers l'Amérique,
un vent du Sud nous jetta fort loin vers le Nord. Il dura plusieurs
jours avec la même violence. Nous eûmes la vûe de Sainte Marie, une des
Açores, & le 24. de Septembre, nous nous trouvâmes fort près d'une Isle
déserte dont nous n'avions pas le nom dans nos Cartes. L'accès nous en
parut si facile, qu'ayant été un peu maltraités par le vent, nous prîmes
le parti d'y mouiller l'ancre. Les gens de M. Shelton la nommérent
Shelton Iland. Elle est au 38e degré 15 minutes de latitude, & son
circuit nous parut d'environ cinq ou six lieuës. Nous y trouvâmes
quantité de bois, des fraises, des groseilles, & beaucoup d'églantiers.
Nos gens y virent des grues, des herons, & plusieurs autres oiseaux qui
nichent sur les rochers. Ils y rencontrérent aussi quelques poules
qu'ils prirent facilement. Le rivage étoit couvert de coquillage; de
moules, de la couleur des nacres de perles; mais en ayant ouvert
quelques-unes, nous n'y trouvâmes qu'un petit poisson assez sec & dont
le goût ne nous parut point agréable. Il sort du milieu de l'Isle
plusieurs sources si abondantes, qu'elles forment tout d'un coup une
Rivière. Nos gens s'occupérent pendant deux jours à la pêche & à la
chasse. Mais quelques-uns se trouvérent fort mal d'avoir mangé trop de
fruits & de légumes sauvages, sur-tout des patates ou des pommes de
terre, qui causérent la dissenterie à ceux qui en avoient pris avec
excès. Nous remîmes à la voile le 26, & n'ayant rien souffert de la Mer
pendant le reste de notre navigation, nous arrivâmes à Port-royal le 13.
d'Octobre.

Le bruit de notre arrivée, avec six cens hommes que M. Shelton avoit à
Bord, fit bien-tôt rentrer une partie des Barbares dans la soumission, &
les plus obstinés se retirérent dans les Montagnes, où l'on ne pensa
point à les poursuivre. Son Voyage n'étoit point inutile, puisqu'il
produisit tout d'un coup l'effet pour lequel il étoit entrepris.
Cependant après avoir distribué une partie de ses Troupes dans les
Forts, il paroissoit déterminé à retourner promptement en Europe avec le
reste. Nouveau sujet d'incertitude, du moins pour moi qui brûlois de me
revoir à Londres, & qui étois comme averti par un pressentiment secret
des disgrâces dont nous étions menacés. Le sentiment de M. Rindekly ne
laissa point de l'emporter. Il vouloit qu'il ne manquât rien à notre
fortune, & que nous ne retournassions à Londres, que pour nous y reposer
dans l'abondance pendant tout le reste de notre vie. Plusieurs de nos
gens, dont les désirs étoient plus bornés, demandérent le partage de
notre or. Il se fit avec toute la bonne foi qui avoit été la baze de
notre societé. Cependant la plûpart de ceux mêmes qui avoient pressé
cette distribution, se rengagérent à notre service; de sorte qu'après le
partage & les Congés accordés au gré de ceux qui les demandoient, nous
nous trouvâmes encore avec quarante-cinq hommes d'Équipage. M. Rindekly
possedoit admirablement l'art de séduire les esprits par les plus
grandes espérances. Les preuves qu'il nous avoit données de son habileté
servoient encore plus à soutenir la confiance. Il nous proposa de
pénétrer dans le Golfe du Méxique, où nous apprenions que les François
commençoient à négliger un fort bel établissement, après l'avoit
entrepris avec une ardeur extraordinaire. Son dessein n'étoit pas de
rien usurper sur une Nation qui nous étoit attachée par une solide
alliance. Mais depuis les expériences que nous avions faites en Afrique,
il avoit pour principe, qu'il y avoit toujours beaucoup à gagner chez
les Nations Sauvages qui voyoient des Européens pour la première fois; &
sans s'ouvrir de toutes ses espéranees, il nous exhortoit à nous fier à
sa conduite.

J'avois des liaisons trop étroites avec lui pour lui contester trop
ardemment ses principes, & je devois être convaincu d'ailleurs de la
sincerité de son zéle pour l'interêt commun de notre famille. Je cédai à
la vraisemblance de ses raisonnemens, avec la seule exception que la
moitié de notre or demeureroit à la Jamaïque, & que nous ne risquerions
point tout le fond de notre fortune. Mais je fus surpris de lui entendre
assurer qu'il pensoit si peu à risquer notre or, que son dessein au
contraire étoit d'employer seulement ce qui seroit nécessaire pour la
carguaison du Vaisseau, & que pour les marchandises dont il vouloit la
composer, il n'avoit besoin que d'une somme médiocre. En effet, il nous
chargea de liqueurs fortes, de bas, de bonnets & de camisoles de laine,
d'ustenciles de fer, & de toutes les bagatelles qui nous avoient procuré
tant de faveur chez les Nègres. À l'objection que je lui fis, que dans
toutes les parties du Golphe, où il parloit toujours de pénétrer, les
Amériquains accoutumés au commerce des Nations de l'Europe, n'avoient
plus la même avidité pour ces petites marchandises, il me répondit que
c'étoit les Européens eux-mêmes qui s'étoient accoutumés à ne leur en
plus porter dans cette fausse opinion; que n'ayant pas fait inutilement
quatre Voyages en Amérique, il savoit de quel prix les habillemens de
laine, les ustenciles de fer, & sur-tout les liqueurs fortes étoient
toujours pour les Sauvages; que son embarras n'étoit point de leur faire
agréer des biens de cette nature; mais de trouver dans les Païs que nous
allions visiter, des Sauvages qui nous fissent gagner beaucoup au
change, & qu'il avoit là-dessus depuis long-tems des idées qui ne
pouvoient guéres le tromper. Enfin, tout m'étant agréable, avec la
condition de laisser notre or derriere nous, je m'engageai à le suivre
sur la seule confiance que j'avois à son esprit & à son amitié.

Il ne me fit pas long-tems, néanmoins, un mystere de son projet. Il
avoit observé dans ses Voyages précédens que depuis le Traité de
l'Assiento, ceux de nos Marchands qui entreprenoient le Commerce
clandestin n'avoient guéres d'autre vûë que de suppléer au Vaisseau
annuel, en lui fournissant par la voie qui portoit le non de Commerce
des Chaloupes, dequoi se remplir à mesure qu'il se vuidoit, soit à
Veracruz, soit à Porto-Bello; ou que le principal terme du moins étoit
toujours quelqu'une des Villes où les Espagnols tenoient leurs grands
Marchés. Il se proposoit au contraire d'abandonner les routes communes,
pour s'arrêter sur les Côtes où il n'auroit affaire qu'aux Sauvages. Il
avoit un Mémoire des lieux où se faisoient les principales pêches des
perles, & d'où l'or passoit pour venir en plus grande abondance. Les
Espagnois n'ayant point de Troupes dans tous ces quartiors, il se
promettoit qu'avec un Vaisseau aussi-bien armé que le nôtre, nous nous
ferions respecter d'eux s'il s'y trouvoit quelques gens de leur Nation;
& qu'avec des denrées, qui ne passoient point pour marchandises de
contrebande, nous engagerions les Naturels à nous faire tous les
avantages que les Espagnols ne tiroient d'eux que par leurs duretés &
leurs violences.

J'avoüe que cette explication augmenta ma confiance. M. Rindekly, qui
s'étudioit de plus en plus à ne rien négliger, prit une autre précaution
que je trouvai fort sage, & que la suite de notre entreprise nous fit
reconnoître fort nécessaire. Il obtint du Gouverneur de la Jamaïque,
après lui avoir communiqué une partie de son dessein, des Lettres de
Commission, pour porter les plaintes de nos Colonies à tous les
Gouverneurs & les Officiers Espagnols, des hostilités que leurs
Gardes-Côtes commettoient sans cesse contre nous, sous le prétexte
d'arrêter le commerce clandestin. Cet office, qui n'étoit borné à aucun
lieu, nous donnoit la liberté de nous présenter sur toutes les Côtes, où
nous pouvions supposer que les Anglois avoient souffert quelque
violence, & Milord Harbert, Gouverneur de la Jamaïque, nous en fit
expédier d'autant plus facilement les Lettres, que dans les sujets réels
que nous avions de nous plaindre des Espagnols, il favorisoit toutes les
entreprises qui étoient à l'avantage de notre commerce.

Nous partîmes ainsi sous les plus heureux auspices, & tranquilles du
moins, sous la garantie du droit des Gens. M. Rindekly fit tourner la
voile droit à la Havana. Je lui avois promis tant de confiance, que je
ne lui demandai pas même quelles étoient ses premières vûes. Nous
arrivâmes le troisiéme jour à l'entrée du Port, qui est un Canal fort
étroit, de la longueur d'un demi mille, au Nord-Ouest de l'Isle de Cuba.
Cette entrée étoit défenduë par plusieurs Forts. Le Commandant à qui
nous déclarâmes notre Commission, nous demanda le tems d'en donner avis
au Gouverneur de la Ville; ce qui nous fit demeurer vingt-quatre heures
dans le Canal. On nous accorda la liberté d'entrer dans le Port. Nous
admirâmes sa beauté. C'est un Bassin qui a la forme d'un quarré long, du
Nord au Midi. Le Canal qui forme l'entrée, est au coin du Nord-Ouest, &
les trois autres coins forment trois grandes Bayes, au fond d'une
desquelles, qui est au coin du Sud-Est, on découvre la Ville de _Guan
Abacoa_, éloignée par terre d'environ deux lieuës de la Havana, mais
d'une lieuë seulement par la Mer.

À l'Ouest se présente la Havana, dans une délicieuse plaine qui s'étend
au long du rivage. Sa figure est ovale, & commence à un demi mille de la
Bouche du Port. Autrefois les Maisons n'étoient que de bois, mais depuis
l'année 1536, on les a bâties de pierres dans le goût de celles
d'Espagne. Les Édifices sont fort beaux, mais ils ont peu d'élevation.
Les ruës sont étroites, extrêmement propres, & si droites qu'on les
croiroit tirées à la ligne. On y compte onze Églises, tant Paroisses que
Monastères, & deux magnifiques Hôpitaux. Au milieu de la Ville est une
belle Place quarrée, dont tous les Bâtimens sont uniformes. Rien
n'approche de la magnificence & de la richesse des Églises. Les lampes,
les chandeliers & tous les ornemens des Autels, sont d'or ou d'argent.
On y admire plusieurs lampes d'un travail exquis, & dont le poids est de
deux cens marcs.

Nous fûmes reçus des Espagnols avec une politesse affectée, qui ne donna
qu'un sujet de rire à M. Rindekly, parce qu'il lui étoit indifférent de
quel œil on regardoit sa Commission. Pendant quelques jours qu'il
employa gravement à traiter avec le Gouverneur, je cherchai d'autant
plus curieusement à prendre une connoissance particuliere de la
situation & du commerce de la Ville, que les Espagnols s'efforcent de
dérober toutes ces lumiéres aux Étrangers. La Havana fut bâtie par Jean
Velasques, qui s'empara de l'Isle de Cuba en 1511, avec l'assistance du
fameux Barthelmi de las Casas, qui ayant embrassé dans la suite l'Ordre
de Saint Dominique, devint Évêque de Chiapa dans la nouvelle Espagne, &
nous a laissé l'Histoire des cruautés des Espagnols dans les Indes. En
1561, l'on ne comptoit encore que trois cens Espagnols à la Havana, ce
qui est confirmé par notre Chilton, qui eut alors l'occasion d'observer
ce qu'il a publié dans sa Relation. Du tems d'Heirera, c'est-à-dire en
1600, le nombre étoit augmenté jusqu'à six cens familles. Aujourd'hui
l'on fait monter toute la Ville, en y comprenant les Noirs & les
Mulâtres, à dix mille familles.

Les Habitans ont dans les manières un air de politesse & d'ouverture
qu'on ne trouve point dans les autres Colonies Espagnoles. Cette façon
libre est répanduës jusques dans les femmes, quoiqu'elles ne sortent
jamais de leurs maisons sans être couvertes d'un grand voile. Elles
savent presque toutes la Langue Françoise: elle imitent aussi la même
nation dans leur coëffure & dans leur habillement. À la surprise que je
témoignai là-dessus, on me répondit que ces usages s'étoient introduits
depuis que la Maison de Bourbon est sur le trône d'Espagne, & que
plusieurs familles Françoises sont venuës s'établir à la Havana. On
m'apprit qu'en 1703, lorsqu'on y faisoit des réjouissances à l'honneur
de Philippe V, M. du Casse, Officier François, s'y étant trouvé avec son
Escadre, les Espagnols le priérent de se joindre à eux pour cette fête.
Il fit débarquer cinq cens de ses Soldats, qui firent les exercices
militaires sur la grande Place, & qui causérent tant d'admiration aux
Habitans, que la Ville se trouva disposée à recevoir tous les François
qui souhaiteroient de s'y établir.

Les alimens les plus communs à la Havana, sont la chair de porc & celle
de tortuë, dont on porte même une quantité considérable en Espagne. Le
porc y est très-nourrissant; & contre sa nature ordinaire, il y resserre
le ventre au lieu de le relâcher. Quelques-uns de nos Anglois furent
étonnés, qu'après s'être fait purger, le Médecin leur ordonna de manger
du porc roti. On coupe la chair des tortuës en pièces fort longues,
qu'on sale beaucoup & qu'on fait ensuite secher au vent. Les Matelots la
mangent avec de l'ail, & lui trouvent le goût du veau. Mais toutes les
autres provisions, à la réserve du vin qui est fort bon à la Havana, y
sont d'une cherté extraordinaire. Le pain même n'y est point à bon
marché. Le poisson & la viande de Boucherie y sont sans goût.

La Jurisdiction de la Havana s'étend sur la moitié de l'Isle, comme
celle de _San Jago de Cuba_ sur l'autre partie. Quoique San Jago ait
toujours passé pour la ville Capitale, la Havana ne lui céde cet
avantage que pour le nom, car elle est la résidence du Gouverneur
général de l'Isle & de tous les Officiers du Roi, tandis que San Jago
n'a qu'un Gouverneur subalterne. Elle est aussi le Siège Épiscopal,
dont le revenu annuel est de cinquante mille écus. Les environs de la
ville sont la plus belle & la plus fertile partie du païs. Le reste de
l'Isle est si sec & si montagneux, qu'on n'y trouve ni Fermes, ni
troupeaux.

Mais c'est par l'importance de sa force & de son commerce, qu'il faut
considerer la Havana. Je réserve pour ceux qui nous gouvernent, toutes
les observations de M. Rindekly & les miennes sur le premier de ces deux
articles, & je me garderai bien de les exposer au hazard d'être
traduites dans quelque autre Langue, pour servir de préservatif contre
l'utilité que l'Angleterre en peut tôt ou tard esperer. Par bien des
questions hazardées, M. Rindekly étoit parvenu à se faire éclaircir
quantité de vûës qu'il avoit formées anciennement, & quelques-unes dont
il étoit redevable à l'article de mon Journal, où j'avois inseré la
Relation de Carthagène. Revenant toujours à l'idée qu'on se trompoit en
croyant les Naturels de l'Amérique revenus du goût qu'ils avoient eu
pour nos petites denrées, il esperoit beaucoup plus de cette voie que
d'un commerce régulier; & suivant ses mesures, il se croyoit également à
couvert, & de la crainte des Espagnols & du reproche de violer la
Justice.

Je ne sai si nous devions souhaiter de faire un plus long séjour à la
Havana; mais un Officier du Gouverneur vint nous déclarer qu'ayant
rempli suffisamment notre Commission, il n'y avoit plus que des vûës
suspectes qui pussent nous arrêter. Cette explication, jointe au soin
qu'on avoit eu de retenir constamment notre Équipage à bord, nous fit
craindre quelque insulte des Habitans, si nous différions notre départ
jusqu'au lendemain. Mr Rindekly, qui savoit beaucoup mieux que moi la
Langue du païs, nous avoit entendu nommer dans plus d'une occasion,
_traîtres_ & _Lutheriens_. Nous étions d'ailleurs assez satisfaits du
Gouvernement. Notre Commission portoit, non-seulement de faire des
plaintes contre les Gardes-Côtes, qui nous avoient enlevé plusieurs
Bâtimens sous de faux prétextes, mais de protester que la Nation n'ayant
aucune part aux entreprises supposées de quelques particuliers, les
articles fondamentaux du Commerce n'en devoient rien souffrir; & quant
aux Barques & aux Vaisseaux qui nous avoient été pris, nous avions
demandé que les Marchands interessés fussent entendus dans leurs
allégations, & qu'il ne leur fût pas nécessaire de recourir à la Cour de
Londres, ou à celle de Madrid, pour faire entendre & recevoir les
preuves de leur innocence. Le Gouverneur nous avoit répondu, après
quelques jours de délibération, que la témerité des Contrebandiers étant
portée à l'excès, il ne falloit pas s'étonner que les Espagnols fissent
tout ce qui dépendoit d'eux pour les réprimer; que les Gardes-Côtes
n'exécutoient là-dessus que les Ordres de la Cour; & que, s'il étoit
vrai qu'ils les eussent quelquefois excedés, c'étoit à la Cour même
qu'il falloit adresser nos plaintes, puisque c'étoit d'elle qu'ils
recevoient directement leur Commission. Quoiqu'une réponse si vague ne
tendît qu'à se défaire promptement de nous, M. Rindekly avoit insisté
sur plusieurs Barques qui avoient été prises hors du Golfe, & qui ne
pouvoient être accusées, par conséquent, du commerce clandestin. Il
avoit reclamé leurs effets avec beaucoup de force; mais comme il ne
pensoit qu'a nous ménager le tems dont nous avions besoin, il s'étoit
rendu ensuite à la réponse du Gouverneur, qui se retranchoit toujours
dans les bornes de son pouvoir, & qui nous renvoyoit à la Cour, ou au
Gouverneur général.

La joie qu'on eut de nous voir partir fut une nouvelle marque de
l'impatience & du regret avec lequel on nous avoit soufferts pendant
neuf jours. Nous débauchâmes un Nègre, que toutes les précautions des
Officiers du Port ne purent empêcher de gagner notre Vaisseau, & de s'y
tenir caché. En sortant du Canal, M. Rindekly affecta de reprendre au
Sud la route de la Jamaïque; c'étoit celle qui convenoit aussi à son
premier dessein. Nous rencontrâmes vers San Antonio, quelques Marchands
Espagnols, qui nous laisserent passer sans obstacles; & passant à la vûe
de la Jamaïque avec un vent favorable, nous entrâmes dans la Grande Mer,
pour gagner les petites Antilles, comme si notre dessein eût été de
nous rendre à la Barbade. Mais coupant en plein Sud, nous prîmes
directement vers celle de la Marguerite, où l'importance de notre
entreprise étoit d'arriver sans être apperçus des Gardes-Côtes. La
fortune nous seconda si heureusement que nous ne fûmes point retardés
par les vents que nous redoutions en doublant le Cap de Vela. Nous étant
trop approchés de la Grenade, nous évitâmes un autre danger, en
reconnoissant aussi-tôt notre erreur; & M. Rindekly, qui connoissoit
beaucoup mieux toutes ces Mers que les Côtes d'Afrique, nous fit
découvrir, vers le soir, le Château de Monpatre, au Cap de l'Est de la
Marguerite.

Quoique les Espagnols n'y ayent aucune garnison; comme c'est le lieu où
la petite Flotte qu'ils y envoyent tous les ans pour la pêche des
Perles, va jetter l'ancre, & qu'il y reste plusieurs de leurs Marchands
ou de leurs Facteurs, nous cherchâmes quelque lieu plus écarté pour
aborder. Le fond se trouvant excellent au Nord-Est, nous entrâmes au
commencement de la nuit dans une petite Baie, où l'obscurité ne nous
empêcha point d'appercevoir de la fumée qui s'élevoit en tourbillons.
Nous jettâmes l'ancre aussi-tôt; & M. Rindekly, croyant le Vaisseau sans
péril dans un lieu si paisible, ne se fia qu'à lui-même du soin de
prendre les premières informations. La Lune, qui commença bien-tôt à
paroître, lui fit remarquer plus distinctement que la fumée sortoit de
quelques cabanes. Il se mit dans la Chaloupe avec huit de nos gens.
Ayant gagné le rivage, il se trouva éloigné, d'environ deux milles, des
cabanes qu'il avoit apperçues. Il fit ce chemin avec le même courage.
C'étoit une petite Habitation de Mulâtres, qui parloient presque tous la
Langue Espagnole. Il en fut reçu avec hnmanité; & sans leur expliquer
ses desseins, il parla de son arrivée comme si le mauvais état de notre
Vaisseau l'eût forcé de s'arrêter au premier lieu qui s'étoit offert.

Il revint fort content de la douceur des Mulâtres. Il avoit appris d'eux
que les Vaisseaux Espagnols étoient partis de l'Isle depuis six
semaines, mal satisfaits de la pêche de cette année; mais loin d'être
refroidi par le peu d'avantage qu'ils en avoient tiré, il en conclut,
au contraire, que ce qui n'étoit pas tombé entre leurs mains devoit être
resté dans l'Isle, & ce n'étoit pas sans fondement qu'il formoit cette
conjecture. Il sçavoit par d'autres informations, que les Mulâtres & les
Nègres qu'ils employoient à la pêche, ne se trouvant point assez payés
ou récompensés de leurs peines, commençoient à prendre l'usage de leur
dérober les plus belles Perles, & qu'ils se trouvoient mieux de les
donner aux Hollandois, qui venoient furtivement de Curassos, & même de
Surinam. Dès la pointe du jour nous vîmes arriver cinq ou six Barques,
que nous ne fîmes pas difficulté de laisser approcher. Nous reçûmes à
bord plusieurs Mulâtres, ausquels nous rendîmes fort avantageusement les
honnêtetés qu'ils avoient faites au Capitaine. Ils n'attendirent point
qu'on leur parlât de Perles, pour nous en faire voir de fort belles. M.
Rindekly, sans marquer trop d'empressement, leur offrit quelques Bonnets
& quelques Camisoles qu'ils accepterent avec beaucoup de joie. En effet,
ces misérables manquoient de tout, & se croyoient fort heureux de
recevoir des presens utiles, eux que les Espagnols font travailler avec
une dureté surprenante, sans autre fruit qu'une mauvaise nourriture.
Cette première visite nous valut quinze grosses Perles, qui ne nous
coûterent pas deux pistoles en marchandise. Mais, sur ce qu'ils nous
assurerent eux-mêmes que nous n'aurions pas de peine à nous en procurer
un grand nombre, nous leur fîmes voir nos provisions de liqueurs fortes,
& toutes nos autres denrées, en les leur proposant comme un prix que
nous distribuerions libéralement à ceux de qui nous recevrions les plus
grands services.

J'étois d'avis d'attendre à bord ce que produiroient nos promesses; mais
l'ardeur de l'Équipage, & celle de M. Rindekly même, ne put se moderer à
la vûe d'une si belle carriere. La moitié de nos gens quitterent le
Vaisseau, dans la résolution, non-seulement de chercher d'autres
Habitations, mais d'aller jusqu'à Makanas, qui en est une plus
considérable à quelques lieues de la Mer. Le bruit de notre débarquement
y arriva plûtôt qu'eux. Tout ce qu'il y avoit de Mulâtres &
d'Amériquains, à qui il étoit resté des Perles, vinrent au bord du
rivage, où je ne doutai point, en les voyant, du motif qui les amenoit.
Je fis un négoce si avantageux, dans l'absence de M. Rindekly, qu'il fut
surpris du trésor qu'il trouva dans une grande caisse à son retour. Il
avoit beaucoup moins réüssi par la peine qu'il s'étoit donnée de
parcourir une longue étendue de Côtes. La Marguerite n'est point une
petite Isle. On ne lui donne pas moins de trente-cinq lieues de tour; &
si toutes ses parties ressemblent à celle dont nous avions la vûe, elles
doivent être fort agréables. Elle n'est séparée de la nouvelle
Andalousie que par un détroit de huit ou neuf lieues. L'Isle est riche
en fruits & en pâturages, ce qui fournit aux Habitans de quoi se nourrir
avec abondance; mais manquant d'industrie & de commerce, par la faute
des Espagnols, qui dans l'immense étenduë de Païs dont ils sont les
Maîtres, ne cherchent que l'or & l'argent, & les pierres précieuses; à
peine les Insulaires les plus aisés ont-ils de quoi se mettre à couvert
de l'injure des saisons. Ils ont si peu d'eau douce, qu'ils sont
obligés de la tirer du continent par des Barques qui vont & reviennent
continuellement.

Les Espagnols, n'étant pas toujours assez forts pour contraindre les
Naturels à leur pêcher des Perles, amenent souvent avec eux des Esclaves
Nègres qu'ils employent à cet exercice. Mais ces malheureux, qui sont
obligés de plonger jusques sous les rochers pour en arracher les
huîtres, & qui ignorent ordinairement la manière de se défendre des
Monstres marins, périssent en grand nombre, soit qu'ils soient étouffés
par l'eau, ou dévorés par les Requins. Aussi la pêche la plus abondante
se fait-elle dans l'absence des Espagnols, par les Amériquains du Païs,
qui sçavent mieux se garantir des périls de la Mer. Mais s'ils ne sont
pressés par un extrême besoin, ils cachent à l'arrivée de ces rigoureux
Maîtres des richesses qui ne leur procurent pas les biens qui leur sont
les plus nécessaires. Nous remarquâmes qu'ils avoient beaucoup plus
d'inclination à trafiquer avec nous qu'avec les Hollandois, parce qu'ils
conservent le souvenir d'une ancienne descente de quelques Vaisseaux de
Hollande, qui pillerent l'Isle avec toutes sortes de désordres & de
cruautés. Ils sont exposés d'ailleurs aux ravages des Filibustiers, qui
viennent souvent troubler leur pêche, & qui leur ravissent cruellement
le fruit de leur travail. Mais le soin qu'ils ont de cacher ce qui est
déja recueilli, fait qu'ils ne perdent gueres que les Perles qu'ils
pêchent actuellement.

Enfin, si nous épuisâmes une grande parti de nos provisions, nous les
crûmes réparées au centuple par trois grandes caisses des plus belles
Perles du monde que nous recueillîmes en moins de quinze jours. Nous ne
nous serions point lassés si-tôt d'une si heureuse entreprise, si nous
n'avions appris, par les Barques qui apportent de l'eau du Continent,
que les Espagnols étoient avertis de notre expédition, & qu'ils
pensoient à nous faire repentir de notre hardiesse.

M. Rindekly jugea que dans la crainte d'être poursuivis par les
Gardes-Côtes, nous n'avions point d'autre route à prendre que celle de
la Barbade. Outre la Commission du Gouverneur de la Jamaïque, il avoit
eu soin de prendre des Lettres de recommandation à Port-Royal, pour
quelques riches Négocians de la Barbade, & même pour l'Isle Françoise de
la Martinique, qui en est fort voisine. Il se proposoit de mettre nos
richesses en dépôt dans l'une ou l'autre de ces deux Iles, & d'y
renouveller nos provisions. Nous quittâmes la Marguerite dès la nuit
suivante; & prenant entre l'Isle de la Trinida & celle de Tabago, nous
arrivâmes heureusement, en moins de vingt-quatre heures, à l'entrée de
la Baye de Carlille, au fond de laquelle Bridgetown est située.

Cette Ville, qui est la Capitale de la Barbade, a porté autrefois le nom
de Saint-Michel. Elle est au 12e degré 55 minutes de latitude, comme
on a pris soin de le marquer en gros caracteres sur la première Maison
du Port. Les vapeurs, qui semblent la couvrir continuellement dans une
situation fort basse & fort marécageuse, nous empêcherent de
l'appercevoir en entrant dans la Baye; mais ces nuages se dissiperent à
mesure que nous en approchions. Nous n'y trouvâmes rien de désagréable
que les marais & les terres mortes dont elle est environnée. Elle
contient environ douze cens Maisons, toutes bâties de pierres. Les rues
sont larges, les édifices fort élevés, & les loyers aussi chers que dans
les quartiers les plus frequentés de Londres. La principale Église ne le
cede point en grandeur à nos plus vastes Cathédrales. Le clocher en est
beau & contient sept cloches: dont l'orgue & l'horloge sont deux pièces
fort estimées.

Les Forts qui défendent l'accès de la Ville sont construits avec tant
d'habileté que s'ils étoient aussi-bien munis qu'ils doivent l'être, ils
n'auroient rien à redouter des plus puissantes attaques. Le premier qui
est à l'Ouest, & qui se nomme James-Fort, est monté actuellement de
dix-huit pièces de canon. Mylord Grey, qui a été Gouverneur de l'Isle, y
a fait bâtir une Salle pour le Conseil qui est d'une beauté
extraordinaire. À la pointe d'une langue de terre qui s'avance dans la
mer, est un autre Fort, nommé Willonghby, qui contient douze pièces de
canon. La Côte de la Baye de Carlille, depuis le Fort de Willonghby
jusqu'à celui de Needham, est défenduë par trois batteries; & le Fort
de Needham a vingt pièces de canon. Au-dessus, & plus avant dans les
terres, le Chevalier Bevill Granvill a commencé une Citadelle, qu'on
nomme, à l'honneur de la Reine Anne, le Fort-Saint-Anne. Ce sera la plus
forte place de l'Isle, mais elle ne coûtera pas moins de trente mille
livres sterlings. Le Conseil de la Barbade se laissa entraîner dans
cette dépense, sur l'avis que M. d'Herbeville faisoit de grands
préparatifs à la Martinique pour nous venir attaquer. Il y pensoit
effectivement, mais ayant été détourné de cette entreprise par les
difficultés, il alla porter l'orage à Saint-Christophe, &
particuliérement à Nevis, qu'il ruina tout-à-fait. À l'Est de
Bridgetown, est un cinquiéme Fort muni de douze canons. Toutes ces
fortifications rendent la Ville si sure & si tranquille, qu'elle est
devenue la plus riche des Antilles. Les Marchands n'y craignent aucun
danger. Aussi leurs magasins & leurs boutiques sont-ils aussi richement
fournis qu'à Londres. On trouve à Bridgetown des Auberges, des cabarets,
des lieux d'amusement comme dans les plus grandes Villes de l'Europe.
On y a établi un Bureau de Poste pour les lettres, & toutes les semaines
il en part un Pacquebot, qui les porte en terre ferme pour être
distribuées dans toutes les parties des Indes Occidentales.

La Baye de Carlille, au fond de laquelle est Bridgetown, a plus de fond
& de largeur qu'il n'en faudroit pour contenir cinq cens Vaisseaux. Il y
avoit un Mole, qui s'étendoit depuis James-fort jusqu'à la Mer, mais il
fut ruiné par un horrible tempête en 1694. On peut juger de la force &
de la grandeur de Bridgetown par le nombre de sa Milice. On y compte
douze cens hommes de guerre, qui portent le nom de _Regiment Royal_, ou
de Regiment des Gardes à pied. C'est dans cette Ville que le Gouverneur,
le Conseil, la Chancellerie, & toutes les Cours d'affaires ont leur
Siège. En un mot, si le lieu de sa situation étoit aussi sain, qu'il est
fort & commode, elle pourroit passer pour la meilleure de nos Places en
Amérique, comme elle en est la plus riche. À l'est de la Ville est un
Magasin à poudre, bâti de pierre, avec une forte garde.

J'ai commencé par faire la description de ce qui se présente à la
première vûë. Le Gouverneur, à qui nous fîmes notre visite au moment de
notre arrivée, nous traita moins comme des Marchands que comme des
Députés du Gouverneur de la Jamaïque. M. Rindekly, en lui montrant sa
Commission, affecta de lui rendre compte de notre voyage à la Havana, &
feignit de n'avoir pris par la Barbade que pour s'informer s'il n'y
avoit pas quelques nouveaux sujets de plaintes contre les Espagnols,
avant que de nous rendre à Carthagène, & dans leurs autres Ports. Nous
apprîmes, dans cette première Audience, qu'il étoit arrivé, huit jours
auparavant sur les Côtes de l'Isle, un accident fort tragique. On y
avoit trouvé une Barque sans Matelots, & sans aucun autre guide,
quoiqu'elle eût une petite voile tenduë, dans laquelle étoient les corps
de huit hommes à qui l'on avoit coupé la tête. Ces cadavres étoient
nuds, & ne portoient aucune marque à laquelle on pût distinguer de
quelle Nation ils étoient. Cependant la forme de la Barque, & la couleur
de la chair, qui étoit plus brune que nos Anglois ne l'ont
naturellement, avoient fait conjecturer que ce devoit être des
Espagnols. Il restoit à sçavoir si cette boucherie étoit l'effet de
quelque vengeance des Habitans de l'Isle, ou si elle venoit des
Espagnols mêmes, qui pouvoient avoir abandonné la Barque aux flots après
avoir massacré huit de leurs propres gens. Toutes les recherches qui
s'étoient faites par l'ordre du Gouverneur n'avoient encore pû rien
éclaircir.

M. Rindekly, ne pouvant esperer de la discretion de notre équipage, que
l'histoire de nos Perles demeurât cachée, prit le parti de confesser au
Gouverneur l'obligation que nous avions au vent de nous avoir jetté dans
la Marguerite. Cet aveu, qu'il ne put s'empêcher de faire en riant,
laissa voir assez que nous n'y avions point été conduits par le seul
hazard. Mais on étoit avec les Espagnols dans des termes qui pouvoient
faire passer ces entreprises pour de justes represailles. Ils avoient
pris recemment cinq grosses Barques, parties d'une autre Baye de la
Barbade, & chargées pour la Jamaïque, sans autre prétexte que de les
avoir trouvées un peu trop à gauche de leur route, quoique la force du
vent fût une juste excuse. Nous en concluions que puisqu'ils abusoient
du vent pour nous piller mal-à-propos, il nous étoit permis d'employer,
dans l'occasion, les mêmes prétextes pour nous dédommager de toutes ces
pertes.

Comme notre unique affaire a Bridgetown étoit de renouveller nos
provisions, & de mettre nos richesses en sureté, je laissai ce soin à M.
Rindekly, pour observer particuliérement les proprietés d'un Pays dont
nos Marchands s'étoient moins occupés jusqu'alors à nous faire des
relations qu'à tirer de solides avantages. Je visitai dès le lendemain,
avec M. Ogle, un des Négocians à qui nous étions recommandés, la
nouvelle Maison qui a été bâtie à un mille de la Ville pour la résidence
du Gouverneur, & qui se nomme _Pilgrim_, du nom de celui qui a vendu le
fond. Elle est située à l'Est. C'est un Édifice qui feroit honneur à nos
plus riches & nos plus fastueux Seigneurs en Europe. Du côté du Midi, à
un mille & demi de Bridgetown, est un autre Maison, nommée Fontabel, qui
servoit auparavant au même usage, & dont l'Isle fait encore la rente au
proprietaire.

Depuis la Ville jusqu'à Fontabel, on a tiré au long de la Côte une
ligne, qui est fortifiée d'un parapet, & l'on a placé à Fontabel une
batterie de douze pièces de canon. De Fontabel à la Plantation de Chace,
est une autre ligne qui n'est pas moins défendue; & de Chace jusqu'à la
Baye de Mellou, on trouve des rochers & des monts fort escarpés, qui ont
fortifié naturellement l'Isle de ce côté-là. À Mellou est encore une
batterie de douze canons; & delà jusqu'à Hole, qui est une fort jolie
Ville, on a fait divers retranchemens qui ne sont point interrompus.
Hole est à sept milles de Bridgetown, & à neuf de Saint-Georges. Elle
consiste en deux ruës, l'une qui borde l'eau, & d'où l'on entre dans
celle qui forme proprement la Ville. On y compte un peu plus de cent
maisons. Elle est extrêmement commode pour quelques Plantations
voisines, qui y chargent leurs marchandises. On lui donne indifferemment
le nom de Hole & de Jamestown, à cause de sa principale Église qui est
dédiée à Saint James ou Saint Jacques. Le Port est défendu par un Fort
muni de 28 pièces d'artillerie; & proche de la Paroisse de Saint James,
qui forme une pointe, on a placé une autre batterie de huit canons.

De Hole à Saint Thomas, vers l'Est, on compte un mille & demi, & de
Saint Thomas à Speight, environ six milles. La ligne dont j'ai parlé
continue de régner au long de la Côte, depuis l'Église de Hole jusqu'à
la Plantation du Colonel Alen, au-dessous de laquelle est le Fort de la
Reine, _Queensfort_, monté de douze pièces de canon. La ligne continue
ensuite jusqu'à la Baye de Reid, où est encore un Fort de quatorze
pièces de canon; delà elle va joindre la Plantation de Scot, qui a un
fort de huit canons. Elle gagne la Plantation de Baily, qui a aussi sa
batterie; ensuite celle de Benson, puis celle de Heathcot, qui est fort
proche de Speight, où est un Fort de dix-huit canons.

La Ville de Speight, est à trois mille & demi de Hole, & portoit
autrefois le nom de _Petit-Bristol_. Après Bridgetown c'est la plus
considérable de l'Isle. Elle est composée de quatre ruës, dont l'une
s'appelle la ruë des Juifs. Les trois autres touchent au rivage. On y
compte plus de trois cens maisons. C'étoit autrefois le lieu où les
Marchands de Bristol abordoient par prédilection, ce qui a servi par
degrés à former la Ville. Mais Bridgetown ayant attiré tout le commerce,
Hole s'affoiblit tous les jours. Outre le Fort qui touche à la
Plantation de Heathcot, il y en a deux autres; l'un au milieu de la
Ville, avec onze pièces de canon; l'autre, à l'extrêmité, du côté du
Nord, avec vingt-huit pièces.

De Speight la ligne continue l'espace de trois milles, jusqu'à la Baye
de Macock, où l'on a bâti nouvellement un Fort, & delà jusqu'à la
Paroisse de Sainte-Lucie, qui s'avance environ deux milles dans les
terres. De Sainte-Lucie, en tirant vers le rivage du Nord, on rencontre
une fort belle campagne; mais depuis Macock, en suivant la Côte, jusqu'à
la pointe de Lambert, il y a plusieurs petites Bayes, chacune fortifiée
d'un Fort; & de même dans l'espace de quatre milles qu'on compte depuis
la pointe de Lambert, en suivant le rivage du Nord, jusqu'à la pointe
de Deeble. Delà jusqu'à la Ville d'Ostin, qui est à l'Est, l'Isle est
fortifiée naturellement par une chaîne de Monts, & de Rocs, qui la
rendent inaccessible. De la pointe de Conset à la pointe du Sud, cette
chaîne est extrêmement haute & sans interruption. La Mer est si profonde
au long de cette Côte qu'il n'y a presque point de cables qui en puisse
toucher le fond, & le rivage si difficile, qu'il est impossible d'en
approcher.

Dans la partie de l'Isle qu'on nomme Scotland, ou l'Ecosse, il y a aussi
une chaîne de Montagnes, dont la plus élevée s'appelle le Mont Helleby.
C'est le plus haut lieu de la Barbade. Du sommet, on voit de tous côtés
la mer autour de soi; & du pied des mêmes Monts sort la Rivière qu'on
appelle aussi Scotland, qui tombe dans la Mer près du Mont Chanleky, en
formant une espece de Lac vers son embouchure. Dans cette partie de
l'Isle, la nature du terrein est telle que la surface s'écoule
quelquefois à la profondeur d'un pied, ce qui cause un tort extrême aux
Plantations.

En suivant le rivage depuis Sainte-Lucie, on trouve à cinq milles la
Paroisse de Saint André, & trois milles plus loin celle de Saint Joseph,
où prend sa source la Rivière de Saint Joseph, qui est la principale de
l'Isle. Elle sort de la Plantation de _David_, & va se jetter dans la
Mer au-dessous de _Holder_, après un cours qui n'est gueres que
d'environ deux milles. Quelques-uns prétendent que les eaux de cette
Rivière, & de celle de Scotland, sont quelquefois alterées par l'eau de
la Mer, qui traverse le sable dans les grandes marées. Les plus éclairés
assurent que c'est une erreur: Mais il est vrai que les marées couvrent
souvent les pâturages & les plantations à quelque distance, ce qui rend
alors le passage de ces lieux fort difficile.

Outre ces deux Rivières, on trouve presqu'à chaque Plantation des
sources d'eau vive; & dans quelque endroit qu'on ouvre la terre, on est
presque sur d'y rencontrer une source. De Saint-Joseph, on compte, au
long de la même Côte, trois milles jusqu'à Saint-Jean. C'est dans cette
Paroisse qu'est située la célebre Plantation du Colonel James Drax,
qui, avec un fond de trois cens livres sterling, devint le plus riche de
tous les Négocians de l'Isle. Trois milles plus loin, en tirant vers le
Sud, on trouve les Paroisses de Saint-Philippe & de Saint-André. Là
commence une chaîne de Montagnes qui régne depuis Valrond jusqu'au Mont
de Middleton, & delà jusqu'à la Paroisse d'Harding. Cette partie de
l'Isle est la derniere qui ait été habitée, à l'exception de Scotland.
Trente ans après le premier établissement des Anglois, il n'y avoit
encore aucune Plantation depuis la Baye de Codrington jusqu'à celle de
Cottonhouse, qui est près d'Ostin. Tout étoit couvert de bois; au lieu
qu'à present on trouve aussi peu de bois depuis Sainte-Lucie jusqu'à
Ostin, qu'on y trouvoit alors peu de Maisons. De Saint-Philippe jusqu'à
Christchurch, on compte sept milles.

La Ville d'Ostin, qui est voisine de Christchurch, a tiré son nom du
premier Anglois qui s'y est établi. C'etoit un Fou, qui ne laissa point
d'y amasser des richesses considérables, & dont le nom a prévalu sur
celui de Charles Town, qu'on a voulu donner au même lieu. La Baye de
cette Ville est flanquée de deux bons Forts, l'un vers la Mer, l'autre
du côté de la Terre. La communication est libre entre les deux par le
moyen d'une longue Plateforme. Le premier, qui est au Nord de la Ville,
contient quarante pièces de canon; l'autre n'en a que seize ou dix-huit,
mais ils défendent admirablement la Place. Elle est de la grandeur de
Hole, & bâtie presque de même. On ne compte delà que six milles jusqu'à
Bridgetown. Little Island, ou la petite Isle, en est éloignée d'un mille
& demi. C'est-là que sont les fameux jardins de M. Pierce, où l'on voit
des allées admirables d'Orangers & de Citroniers, des Bosquets de toutes
sortes d'arbres les plus délicieux, des ouvrages d'eaux, avec une
prodigieuse quantité de fruits & de fleurs.

Après avoir fait presque entierement le tour de l'Isle, où je ne manquai
point d'observer plusieurs autres Bayes, telles qu'au Nord, _River-Bay_,
_Teut-Bay_, _Baker'sbay_; à l'Est, _Skullbay_, _Foul-Bay_, _Mill's-Bay_,
_Long-Bay_, _Women's-Bay_; au Sud-Ouest, entre la pointe de Deeble, &
celle d'Ostin, _Sixmen's-Bay_; & du côté le plus Occidental de l'Isle,
_Cliff's-Bay_; sans compter plusieurs autres petites Bayes, qui sont
sans noms, ou qui portent celui du Chef de la Plantation voisine;
j'observai aussi plusieurs torrens, qu'on honore du nom de Rivières,
tels que celui de Hockletoncliff, dans la Paroisse de Saint-Joseph, qui
se jette dans la Mer à un mille de la Rivière de ce dernier nom; le
torrent de Hatches, dans la Paroisse de Saint-Jean, & celui de la
Paroisse Saint-Philippe, qui se perd avant que d'arriver à la Mer; on
trouve aussi de côté & d'autre des mares ou des étangs, qui ont été
ouverts pour la commodité de l'eau. Entre Bridgetown & Fontabel, est un
ruisseau qu'on appelle la Rivière Indienne, _Indian River_, qui roule
assez d'eau pour aller jusqu'à la Mer.

La ligne, qui environne l'Isle presqu'entiere, consiste dans un fossé &
un parapet de sable, haut de dix pieds, devant lequel est une forte haye
d'épines, dont les pointes sont capables de faire des blessures
dangereuses.

Une rareté particuliere à cette Isle, c'est le nombre extraordinaire de
vastes caves qu'on y trouve de tous côtés. Il y en a de plusieurs milles
de longueur, & dans lesquelles il coule souvent un ruisseau. Les Nègres
s'y cachent lorsqu'ils ont quelque chose à redouter de la colere de
leurs Maîtres. On prétend qu'elles servoient de retraite aux Caraïbes,
lorsqu'ils possedoient ce Pays; mais il est incertain s'ils l'ont jamais
possedé.

Il y a peu d'édifices publics dans l'Isle de la Barbade. Les Négocians
ont apporté, jusqu'à present, moins de soins à l'embellissement de leur
demeure, qu'à l'augmentation de leurs richesses. Il n'y a que les
Églises, la Maison du Gouverneur, & la Salle du Conseil qui soient
bâties réguliérement. Les Maisons y sont extrêmement basses, & c'est
apparemment la crainte d'un nouvel ouragan, tel que celui de 1667, par
lequel tous les Édifices furent abbattus, qui empêche qu'on ne leur
donne plus d'élévation. On n'y voit point de tapisseries, quoique
l'humidité de l'air rende les appartemens fort mal sains; mais la même
raison fait appréhender que les tapisseries ne fussent exposées
trop-tôt à la pourriture. Cependant on trouve par-tout, sinon de
l'élégance, du moins de la propreté & de la commodité.

On peut s'imaginer que le terroir de la Barbade est un des plus fertiles
de l'Univers, puisque dès les premiers essais qu'on en a faits pour les
cannes de sucre, il a rendu annuellement une moisson prodigieuse.
Quoiqu'il ait aujourd'hui moins de fécondité, ce qui n'est pas
surprenant après qu'on en a tiré tant de richesses, il ne laisse pas,
avec un peu de culture, de produire encore des trésors si considérables
qu'on a peine à se le persuader quand on ne connoît point le commerce de
cette Isle. Chaque acre de terre, l'un portant l'autre, rend tous les
ans à l'Angleterre 10 Schellings, qui font près de douze livres de
France, sans y comprendre le profit du Plantateur, & l'entretien de
plusieurs milliers de personnes qui vivent de ce commerce à la Barbade &
à Londres. Enfin l'on ne connoît point de terre plus féconde. Les
quartiers mêmes qui le sont le moins, tels que celui de Bridgetown, qui
est fort sablonneux, rapportent abondamment pendant toute l'année. Les
arbres & les campagnes y sont toujours couverts de verdure. On y voit
constamment des fleurs & des fruits, c'est-à-dire, tous les agrémens, &
toutes les promesses du Printemps, avec l'utile maturité de l'automne.
Les Habitans y sont occupés sans cesse à semer ou à planter; mais
sur-tout au mois de Mai & de Novembre, qui sont les saisons où l'on
confie à la terre le bled des Indes, les patates, & toutes sortes de
légumes.

On ne distinguoit d'abord aucune saison particuliere pour les cannes de
sucre, parce que toutes les saisons étoient également favorables. Mais
depuis qu'on s'est apperçû de quelque épuisement de la terre, qui a fait
prendre le parti de la cultiver réguliérement, la saison pour planter
les cannes de sucre est entre le mois d'Août & celui de Janvier.

Le sucre est la principale production de la Barbade. Les autres sont
l'indigo, le cotton, le gingembre, & plusieurs sortes de bois, de
plantes, de fruits, & de légumes, dont on trouve la description dans
plusieurs Livres. Rien n'égale la beauté des jardins, dès qu'on donne
le moindre soin à leur culture. Toutes les peintures qu'on fait des
Champs Élisées n'approche point de ce spectacle. On trouve aussi dans
l'Isle toutes les especes d'animaux que nous avons en Europe, avec
plusieurs autres, tant de mer que de terre, qui sont inconnus dans
d'autres lieux, & dont on trouve les noms & les proprietés dans M.
Ligon, & dans le Docteur Stubs.

Une remarque à l'avantage de la Barbade, c'est que la plûpart des Chefs
de Plantations sont des gens de qualité; ce qui lui donne une sorte de
supériorité sur toutes les autres Colonies de l'Amérique, où l'on sçait
que les premiers Habitans ont été presque tous des gens sans nom & sans
aveu. Il est assez surprenant qu'il s'y trouve un Paléologue, descendu,
suivant les prétentions de sa famille, des anciens Empereurs du même
nom. C'est apparemment pour soutenir ces idées de Noblesse, que les Rois
d'Angleterre créent souvent Chevaliers Baronets les plus riches
Négocians de la Barbade. Il y en eut treize de créés tout-d'un-coup en
1661.

L'excellence du Pays y attira tant de monde dès l'origine de notre
établissement, que vingt ans après, la milice y étoit plus nombreuse
qu'elle ne l'est aujourd'hui à la Virginie, qui a cinquante fois plus
d'étendue. On y comptoit alors onze mille hommes, tant d'Infanterie que
de Cavalerie. Ce nombre se trouva si considérablement augmenté en 1676,
sous le Gouvernement du Chevalier Jonathas Atkins, qu'on y en comptoit
vingt mille, & cinquante mille habitans venus d'Europe, ou descendus de
familles Européennes, avec quatre-vingt mille Nègres; ce qui faisoit en
tout plus de cent cinquante mille âmes, dans une Isle qui n'est gueres
plus grande que celle de Wight. Nous n'avons point de Provinces en
Angleterre qui soient si peuplées. L'Angleterre contient quatre cent
fois plus de terrein que la Barbade, & devroit avoir par conséquent
cinquante millions d'habitans en proportionnant sur cette régle le
nombre à l'étendue; tandis que, suivant tous les calculs, elle n'en a
pas sept millions.

Cependant cette quantité de monde est fort diminuée à la Barbade depuis
la retraite de plusieurs riches Négocians qui sont venus joüir de leur
fortune en Europe, & par une funeste maladie qui fut apportée dans
l'Isle en 1691. Il y est mort tant de Maîtres & d'Esclaves, qu'on n'y
compte plus que sept mille hommes de milice, vingt-cinq mille habitans
Anglois, & soixante ou soixante-dix mille Nègres. On distingue les
Habitans en trois ordres: les Maîtres, qui sont, ou Anglois, ou
Écossois, ou Irlandois, avec un petit nombre de Hollandois, de François,
& de Juifs Portugais; les Domestiques blancs, & les Esclaves. Il y a des
Domestiques blancs de deux sortes: ceux qui s'engagent volontairement en
Europe, pour aller servir à la Barbade l'espace de quatre ans ou
davantage; & ceux qui sont transportés en punition de quelque crime. Les
honnêtes gens de l'Isle méprisoient autrefois ceux-ci jusqu'à refuser de
s'en servir; mais les ravages de la maladie, & ceux de la guerre, les
ont forcés d'employer tout ce qui se presente. À l'égard des autres, la
plûpart sont de pauvres gens, que la misere, ou quelque sujet de
chagrin a chassés de leur Patrie, & qui, après avoir rempli
l'engagement de leur servitude, trouvent quelquefois le moyen de former
une bonne Plantation qui les enrichit.

Les Maîtres vivent dans leurs Plantations comme autant de petits
Souverains. Ils ont leurs domestiques pour le service de leur maison, &
pour l'ouvrage de la campagne. Leur table est bien servie, leur suite
nombreuse, leurs carosses, & leurs livrées beaucoup plus magnifiques que
les équipages de Londres. Outre le train de terre, les plus riches ont
des Barques fort ornées sur lesquelles ils se plaisent à faire le tour
de l'Isle. Les Dames y sont vêtuës avec autant de goût, & de propreté
que de magnificence. Leurs societés ne sont pas moins agréables que
celles de Londres, ou du moins l'emportent beaucoup sur celles des plus
honnêtes gens de nos Provinces. La générosité, la politesse,
l'hospitalité, régnent dans toutes les parties de l'Isle. Leur
nourriture commune est la même qu'en Angleterre; mais rien n'est
comparable à la beauté de leurs desserts, qui sont composés de mille
choses délicieuses que l'Isle produit en abondance. Cependant ils sont
obligés de tirer leur farine, leurs vins, & presque toutes leurs
liqueurs, de l'Europe. Un Domestique blanc s'achete vingt livres
sterling, ou plus s'il sçait quelque métier; une femme dix livres,
lorsqu'elle est jolie. Ils redeviennent libres lorsque le tems de leur
service est expiré. La condition des Esclaves Nègres est fort misérable,
parce que leur servitude dure toute leur vie. Ils coutent ordinairement
trente ou quarante livres sterling; mais il s'en trouve de si habiles
qu'on ne fait pas difficulté d'en donner jusqu'à deux ou trois cens
livres sterling.

On les achete par lots sur les Navires qui les apportent de Guinée. Les
Maîtres leur laissent la liberté de prendre deux ou trois femmes, dans
l'espérance d'une plus grande multiplication; mais j'ai remarqué au
contraire que l'excès du plaisir les énerve. Les femmes sont fidelles à
celui qui passe pour leur mari, & l'adultere est regardé entr'eux comme
un grand crime. Il y en a peu qui marquent du penchant pour le
Christianisme. On ne leur impose là-dessus aucune loi; mais il est faux
qu'on s'oppose à leur conversion. Ce changement n'en apporteroit point à
leur état, & ne diminuëroit pas l'empire absolu que leurs Maîtres ont
sur eux. La plûpart sont perfides & dissimulés; leur nombre, qui est au
moins de trois pour un blanc, les rend si dangereux, qu'on est obligé,
pour les tenir dans la soumission, de les traiter avec beaucoup de
rigueur. D'ailleurs, la paresse & l'imprudence sont deux autres vices
dont on en trouve très-peu d'exempts. Il est arrivé mille fois qu'un
Nègre a ruiné la Plantation de son Maître par le feu, sans qu'on ait pû
découvrir si c'étoit négligence ou malignité. On est surpris en Europe
que leur multitude ne les encourage pas plus souvent à la révolte. Nos
Anglois, à qui j'ai marqué le même étonnement, m'ont répondu que la
plûpart étant de différentes Régions d'Afrique, vivent non-seulement
sans le moindre commerce les uns avec les autres, mais avec une haine
mutuelle, qui va jusqu'à les empêcher de se rendre certains services
dont l'occasion se présente continuellement, & qui pourroient les
soulager dans leur misere. D'ailleurs, on les entretient dans une si
furieuse crainte des armes à feu, qu'à peine osent-ils lever les yeux
sur un fusil. Lorsque les Troupes font l'exercice ou passent en revûë,
on voit tous les Nègres tremblans comme s'ils croioient toucher à la
derniere heure de leur vie. Ils sont tous Idolâtres, & l'on prétend que
c'est le Diable qu'ils adorent. Mais un Maître ne s'attache guéres à
pénétrer quelle est la Religion de ses Esclaves. Les Nègres Créoles sont
moins grossiers. Les enfans des Afriquains perdent aussi quelque chose
de la férocité de leurs peres.

Le Docteur Towns prétend que le sang des Nègres est aussi noir que leur
peau. Il a vû, dit-il, tirer du sang à vingt au moins de ces malheureux,
soit dans la santé ou la maladie, & la superficie en étoit aussi noire
que le paroît notre sang lorsqu'on l'a conservé pendant quelques jours
dans un bassin. Il en conclut que la noirceur est une qualité qui leur
est absolument naturelle, & qui ne leur est pas communiquée par l'ardeur
du Soleil; d'autan-plus, ajoute-t'il, que les autres créatures qui
vivent sous le même climat ont le sang aussi vermeil que nous l'avons en
Angleterre.

Mais avec quelque habileté que le Docteur ait communiqué cette prétendue
découverte à la Société Royale, j'ai sçu de plusieurs honnêtes gens de
la Barbade, ce qu'il ne m'étoit pas venu à l'esprit d'éclaircir dans mes
deux voyages d'Afrique: 1º. Que par des expériences continuelles, ils
étoient surs que le sang des Nègres n'est pas différent du nôtre: 2º.
Qu'il est même arrivé plus d'une fois que par divers accidens un Nègre
est devenu presque aussi blanc que nous. On me raconta l'exemple récent
d'un Esclave du Colonel Titcomb, qui s'étoit tellement brûlé dans une
chaudiere de sucre, qu'il s'étoit élevé dans toutes les parties de son
corps une multitude infinie de pustules blanches. À mesure qu'il se
rétablit, sa peau acquit une parfaite blancheur, & devint si tendre
qu'elle étoit blessée de l'ardeur ordinaire du Soleil; de sorte que, par
un sentiment d'humanité, son Maître le fit revêtir d'habits comme un
domestique blanc. Les Médecins de Bridgetown, qui ont fait la
dissection de plusieurs Nègres, m'ont assuré aussi qu'il n'y avoit
aucune différence entre les parties intérieures de leur corps, & celles
des Habitans de l'Europe.

Un Chef de Plantation a sa demeure au milieu de ses Nègres;
c'est-à-dire, qu'étant logé avec toutes les commodités possibles, pour
lui & pour tous les domestiques qui le servent dans sa maison; il est
environné, à quelque distance, des huttes de ses Esclaves, qui forment
de petits Villages dont il est le souverain Maître. Leur nourriture est
fort misérable, elle consiste en légumes & en fruits, que leurs femmes
cultivent, avec quelques morceaux de porc salé qu'on leur accorde deux
ou trois fois la semaine. Lorsqu'il meurt quelques bestiaux de maladie,
ils se jettent sur cette proie, que les domestiques blancs dédaignent, &
rien ne peut representer l'avidité avec laquelle ils s'en remplissent
l'estomac.

Les amusemens des Nègres consistent à danser le Dimanche au son de deux
instrumens qui forment une mélodie fort bizarre, ou à lutter, les hommes
pêle-mêle avec les femmes. Les Anglois n'ont guéres d'autres plaisirs
que celui de la table & des cartes, ou des autres jeux de hazard. Il
reste dans le bois quelques animaux sauvages; mais en général le Pays
n'est pas propre à la chasse. Les bals sont fort en usage entre les
jeunes gens, tandis que ceux d'un âge plus avancé employent une partie
du jour à boire. Le vin de Madère, quoique trop chaud peut-être pour un
climat qui l'est beaucoup aussi, fait leurs plus cheres délices; & ce
n'est point une chose rare pour un homme en bonne santé, que d'en boire
chaque jour cinq ou six bouteilles. Ils en previennent les mauvais
effets en se procurant des sueurs abondantes. Une proprieté du vin de
Madère, du moins à la Barbade, est de ne pouvoir se conserver dans une
cave fraîche. Les vins de France & du Rhin y perdent leur force, quelque
moyen qu'on employe pour les soutenir, & celui de Canarie n'y est point
estimé.

Il est venu quelquefois à la Barbade des Troupes de Comédiens de
Londres, qui n'ont point eu sujet de se repentir du voyage. Nous
trouvâmes à Bridgetown des Marionetes nouvellement arrivées, & nous
admirâmes l'ardeur des plus honnêtes gens à se procurer tous les jours
la vûe d'un spectacle si puérile. La Salle des representations étoit
mieux ornée que celles des plus célebres assemblées d'Angleterre, & le
prix fort supérieur à celui des Théâtres de Londres.

Parmi toutes ces observations, je me gardai bien de négliger celles qui
pouvoient m'apporter de nouvelles lumiéres pour le commerce. Quoique le
sucre fasse le principal fond des richesses de l'Isle, il y a fait
naître tant d'autres moyens de s'enrichir, que ce ne sont pas
aujourd'hui les Chefs des Plantations qui passent pour les plus opulens.
Si l'on considere combien de gens sont employés dans ce petit coin du
monde, on ne sera pas surpris que les seules nécessités des Habitans
forment une carriere fort vaste pour toutes sortes de Négoces. Il ne
partoit point autrefois, moins de quatre cens Vaisseaux de la Barbade,
richement chargés pour Londres; d'où l'on peut inferer quelle
prodigieuse quantité de mains étoient employées à ces expéditions. La
seule subsistance de tant de bouches entraînoit un commerce à la
nouvelle Angleterre & à la Caroline, pour les provisions; au nouvel
Yorck & à la Virginie, pour le pain, la farine, le Porc, le bled d'Inde
& le tabac; en Guinée, pour les Nègres; à Madère, pour le vin; aux
Terceres & à Fyall, pour le vin & l'eau-de-vie; aux Isles de May & de
Curacao, pour le sel; & en Irlande, pour le bœuf & le porc. Mais depuis
la grande guerre du commencement de ce siécle, ce nombre de quatre cens
Vaisseaux est diminué à 250; ce qui ne laisse pas de porter plus de
sucre en Europe que toutes les autres Isles n'en fournissent ensemble.
Dans l'origine, les Habitans plantérent aussi du Tabac, qu'ils
envoyoient en Angleterre; mais il se trouva si mauvais qu'on fut obligé
d'abandonner ce commerce. Celui de l'indigo succeda; mais l'Isle en
produit à present fort peu. Le gimgembre & le coton en viennent toujours
avec abondance. Les Marchands de la Barbade tirent cinq pour cent pour
les commissions de vente & de retour.

Malgré la chaleur du climat l'air y est si humide que le fer le plus net
ne peut être exposé une nuit à l'air sans être couvert de roüille le
lendemain; ce qui augmente beaucoup le commerce des instrumens de fer.
Le cuivre est d'un grand usage pour la fabrique du sucre. Il est
remarquable que les horloges & les montres vont rarement bien dans
l'Isle; mais je suis persuadé que la faute vient des Ouvriers, ou
peut-être encore plus de la négligence des Habitans, qui ne prennent pas
soin assez souvent de nettoyer les ressorts. Je connois un honnête
homme, qui, ayant porté à la Bardade une montre qu'il avoit déja depuis
quatre ans, l'y conserva saine & réguliere pendant sept autres années,
sans y avoir fait faire la moindre réparation. C'en est assez pour
accuser d'erreur ceux qui attribuent le désordre de leurs montres au
climat. Il n'y a point d'especes de marchandises qui ne puissent être
portées à la Barbade avec la certitude d'un prompt débit, parce que tout
le monde y est riche, & que l'Isle manque de la plûpart des biens de
l'Europe.

Sous le régne de Charles II. la Barbade, & nos autres Isles, furent
accusées de faire enlever en Angleterre de jeunes enfans, qu'on
transportoit sur les Vaisseaux sans la participation de leurs parens. Le
Chevalier William Hayman, fameux Marchand de Bristol, fut obligé de se
défendre contre cette accusation devant la Justice, & ne parvint jamais
à se justifier clairement; mais les loix ont été si severes en
Angleterre & dans les Colonies, qu'elles ont fait abandonner cet odieux
trafic.

Comme nous avions pris des Lettres à la Jamaïque, pour deux Anglois qui
faisoient depuis quelque tems leur séjour à Sainte-Lucie, M. Rindekly me
proposa de faire le voyage de cette Isle, qui n'est guéres à plus de
vingt lieuës de la Barbade, & j'approuvai le motif qui le portoit à me
faire cette proposition. Nos Perles, étant un trésor sur lequel nous
fondions de hautes espérances, il jugea qu'il n'y avoit point de
précautions trop grandes pour la sûreté d'un tel dépôt; & que sans nous
défier d'aucun des Marchands pour lesquels nous avions des Lettres, la
prudence nous obligeoit de mettre nos richesses en differentes mains. Il
avoit choisi à Bridgetown, le Chevalier John Worsum pour notre
Dépositaire, & notre Correspondant dans la suite de nos entreprises.
Après lui avoit remis deux de nos trois caisses, il me chargea de porter
l'autre, qui contenoit presque autant de Perles que les deux premières,
à M. Rytwood, à qui nous étions recommandés dans l'Isle de Sainte-Lucie.

Notre espérance étoit, qu'à la faveur du commerce qu'il faisoit à la
Martinique, dans un tems où la paix étoit bien établie entre les deux
Couronnes, il trouveroit le moyen de faire passer sûrement cette partie
de notre bien en Angleterre, par la route de France.

Je partis, avec quatre de nos gens, dans une espece de Pacquebot, qui
fait réguliérement cette route une fois chaque semaine. Nous arrivâmes
le soir du même jour, & d'assez bonne heure pour observer toute la
grandeur de l'Isle, qui est longue d'environ vingt-deux milles, sur onze
de largeur. Elle est coupée par quelques Montagnes; mais la plus grande
partie du terroir est excellente, & fort bien arrosée par quelques
Rivières, ce qui lui donne un avantage considérable sur la Barbade.
L'air y est aussi plus sain; & l'on attribue cette difference aux vents
d'Est, qui tempere d'autant plus les ardeurs du climat, que l'Isle a
moins de largeur, & que les Montagnes n'y sont pas fort élevées. Elle
est remplie de grands arbres, qui fournissent d'excellent bois pour les
édifices, & pour les moulins à vent; avantage dont la Barbade se
ressent. Entre plusieurs bons Ports, on estime beaucoup celui qui porte
le nom de _Little Carenage_, où nos Anglois ont pensé long-tems à se
fortifier.

Mais la France & l'Angleterre ayant fait inutilement diverses tentatives
pour se mettre en possession de Sainte-Lucie, on en étoit revenu à
l'ancienne convention, qui étoit d'user librement des avantages de
l'Ile, sans aucune préférence entre les deux Nations. M. Rytwood y avoit
jetté comme au hazard les fondemens d'une habitation; & ne pensant point
à troubler les François, qui avoient formé la même entreprise dans
plusieurs autres quartiers, il n'étoit point interrompu dans la sienne.
Il nous dit que de quelque manière que les affaires pussent tourner, il
avoit déjà tiré assez de profit de son travail pour ne pas regretter ses
premiers frais, ni même la perte de ce qu'il employoit actuellement à le
continuer. Il ne me fit pas pénetrer dans le fond de son commerce; mais
en considerant le petit nombre de ses Ouvriers, le peu d'espace qu'il
avoit défriché, & surtout l'etroite liaison qu'il avoit avec diverses
François de l'Ile, & même de la Martinique; je n'eûs pas de peine à
juger que ses principales affaires étoient secrettes, & qu'il tiroit
adroitement parti du voisinage des deux Nations.

Il nous reçut avec beaucoup de caresses. Entre diverses recits de ses
voïages il nous en fit un fort étendu de la fameuse navigation du Duc &
de la Duchesse, deux Vaisseaux de Bristol, qui firent le tour du monde
dans le cours des années 1708, 1709, 1710 & 1711. Il étoit Contremaître
du Duc. Mais la relation de cette grande entreprise ayant été publiée à
Londres en 1712, par le Capitaine Édouard Cooke, je n'en donnerai place
ici qu'à ce qui peut eclaircir un fait assez interessant, dont on a
négligé les circonstances dans le premier volume. Le Capitaine Cooke
parle d'un William Selkirk, qui ayant été abandonné dans l'Ile de
Fernandez y passa quatre ans & quatre mois sans aucune societé humaine.
M. Rytwood nous apprit d'abord que ce malheureux solitaire se nommoit
Selcrag, ce qu'il nous prouva aussi-tôt par la lecture même de son
Journal, où il avoit eu soin de lui faire signer de sa propre main la
vérité de son avanture; ensuite il nous lut ce qu'il me permit de
transcrire dans le peu de tems que nous passâmes à Sainte Lucie.

»Le Duc & la Duchesse s'étant approchés de l'Ile de Fernandez, qui
passoit alors pour deserte, depuis que les Habitans Espagnols avoient
trouvé plus d'avantage à se retirer au continent; quelques gens de
l'Équipage découvrirent sur la côte un homme qui faisoit voltiger une
sorte de Pavillon blanc. On depêcha aussi-tôt l'Esquif du Duc, & j'en
pris moi-même la conduite. À mesure que nous approchâmes du rivage, nous
entendîmes clairement que l'Étranger imploroit notre secours en langue
Anglose. Je lui criai de me montrer un endroit où nous pussions aborder
sans peril. Il me donna de fort bonnes explications; & tandis, que nous
remontions à force de rames vers le lieu qu'il m'avoit marqué, nous le
vîmes courir au long de la côte avec autant de vitesse que l'animal le
plus leger. Lorsque nous eûmes pris terre, il nous embrassa tous
successivement avec des transports de joie, qui lui ôterent pendant
quelque tems le pouvoir de parler. Enfin s'étant assuré par ma promesse
que nous le prendrions à bord, il nous offrit de nous conduire à son
habitation. Le chemin, n'en étoit pas long, mais il me parut fort
difficile. Cependant le désir de voir un spectacle si extraordinaire, me
fit hazarder l'entreprise avec deux de mes Matelots. Il fallut grimper
sur plusieurs Rochers escarpés, pour arriver par cette voie sur un
terrain fort agréable, couvert de verdure & planté de plusieurs arbres.
Il y avoit deux petites cabanes, composées de terre & de branches, dont
l'une servoit de logement à Selcrag & l'autre de cuisine: l'ameublement
étoit conforme à la nature de l'édifice. Il consistoit en plusieurs
peaux de chevres ou de boucs, étendues au long des murs, & sur des
pierres assez unies qui servoient de planches. Une marmite de fer, une
broche à rotir, & un grand couteau composoient tout le reste des
meubles. À quelques pas de l'habitation étoit un petit troupeau de
chevres que Selcrag avoit trouvé le moyen de prendre toutes jeunes, &
qu'il avoit apprivoisées. Il en tua, sur le champ, une des plus grasses,
dont il nous fit rotir les meilleurs parties; & pour des gens qui
étoient depuis plus de trois mois en mer, ce repas grossier fut un
festin delicieux. Nous le pressâmes de quitter promptement son désert,
pour dissiper l'inquietude où l'on pouvoit être de notre rétardement. Il
nous suivit volontiers: nous emportâmes une partie de ses chevres dans
la Chaloupe.

»L'explication qu'il nous donna de son avanture se réduisit aux
circonstances suivantes. Il étoit Matelot de la Frégate les Cinq-ports,
qui avoit touché à l'Ile de Fernandez il y avoit quatre ans & quatre
mois. Une querelle sanglante qu'il avoit euë avec un de ses compagnons
lui avoit fait prendre le parti de s'échapper, pour se mettre à couvert
du châtiment. Dans l'incertitude des ressources nécessaires à la vie, il
s'étoit muni du petit nombre d'instrumens que nous lui avions trouvés, &
toute son étude avoit été de se cacher jusqu'au départ de son Vaisseau.
Se trouvant seul dans un lieu où les anciens Espagnols n'avoient laissé
aucune trace de culture, il avoit été forcé dabord de vivre de
coquillages & des autres poissons qu'il pouvoit prendre sur le rivage.
Mais ensuite il avoit cherché les moyens de mettre un peu plus de
varieté dans ses alimens. L'Ile ne manquoit pas de chevres; la
difficulté étoit de les prendre, au milieu des Rocs & des Montagnes, où
les blessures qu'il leur faisoit quelquefois à coups de pierres, ne les
empechoient pas de se refugier. La faim lui servit de maître; il
s'accoutuma si bien à grimper & à courir lui-même sur les rochers,
qu'il se saisit de plusieurs jeunes chevres; & se perfectionnant tous
les jours dans cette exercice, il y acquit tant d'habileté, qu'il n'y
avoit plus aucun de ces animaux qu'il ne fût sûr de prendre quand il
s'étoit mis à le poursuivre. Sa vie devint ainsi beaucoup plus douce; il
ne manquoit ni de chair ni de poisson; differens arbres lui
fournissoient du fruit, & l'eau d'une riviere assez fraiche servoit à le
préserver de la soif. Quelques Vaisseaux Espagnols avoient touché dans
cet intervalle à l'Isle de Fernandez: mais les ayant reconnus, sans
s'être laissé découvrir, il avoit mieux aimé demeurer avec ses chevres
que d'être obligé de sa liberté à cette Nation. Un jour s'étant approché
trop près du rivage, il avoit été poursuivi, & même atteint d'un coup de
feu; mais l'agilité de ses jambes l'avoit sauvé du peril. Le plus grand
mal qui lui fût arrivé pendant plus de quatre ans, étoit une chûte
violente, qui l'avoit précipité du sommet d'un roc dans une vallée. Il
n'avoit pû se traîner sans une peine mortelle jusqu'à son habitation, &
n'ayant ni Chirurgiens ni remedes, il avoit été obligé d'attendre sa
guerison de la nature, qui l'avoit rétabli par degrès. Cet homme
extraordinaire étoit né à la Jamaïque, d'un pere Écossois & d'une mere
Mosquite.»

Le Journal de M. Rytwood, étoit celui d'un homme de mer, qui s'attache
plûtôt à la position des lieux, à la description des Côtes, des Ports,
des Bayes, & des Parages, qu'à l'Histoire physique ou morale des païs
qu'il visite. Cependant je tombai sur divers traits curieux, dont il
m'accorda la communication. Je n'en rapporterai qu'un, dont l'exemple
m'a paru singulier pour l'utilité du commerce. Après avoir passé quelque
tems dans un Port de Californie, les deux Vaisseaux remirent à la voile,
fortifiés de deux autres Bâtimens Anglois qui s'étoient joints à eux.
Deux mois de navigation continuelle leur firent trouver la fin de leurs
vivres, jusqu'à forcer les Capitaines de réduire leurs gens au quart de
leur nourriture ordinaire. Ils étoient dans cet embarras, lorsqu'ils
découvrirent les Isles des Larrons. L'Angleterre étant en guerre avec
l'Espagne, ils prirent des Pavillons François & Espagnols pour
s'approcher de l'Isle de Guam, où la nécessité les forçoit de prendre
des rafraîchissemens à toutes sortes de prix. Entre plusieurs Chaloupes
qui vinrent au-devant d'eux, & qui se nomment _Param_ dans ce quartier
du monde, il en parut une qui étoit envoyée par le Gouverneur Espagnol,
pour sçavoir d'eux qui ils étoient & ce qu'ils désiroient; ils retinrent
les deux principaux Officiers de cette Députation, & firent partir dans
le Param leur interprete, avec cette Lettre au Gouverneur.

»M. nous sommes des Sujets du Roi d'Angleterre, que la disette d'eau &
de vivres oblige de s'arrêter dans votre Isle en allant aux Indes
Orientales. Quoique la guerre soit allumée dans l'Europe entre nos
Maîtres, notre intention n'est pas de vous nuire, parce que nous n'avons
point d'autres vûës que celles du commerce, & que notre situation,
d'ailleurs, nous ôte l'envie de nous battre. Nous payerons argent
comptant, ou par des équivalens de marchandise à votre choix, toutes les
provisions dont nous avons besoin. Cependant, si vous abusez de
l'embarras où nous sommes, & qu'après une demande si polie vous nous
refusiez ce qui nous est nécessaire, notre désespoir nous fera trouver
les moyens de nous en ressentir. Nous nous recommandons à votre humanité
& à votre honneur, en vous assurant que vous pouvez vous fier
entiérement à vos très-humbles Serviteurs, &c.»

Le Gouverneur, qui se nommoit Dom Juan Antonio Pimentel, ne demanda
qu'un moment pour faire cette réponse:

»Messieurs, je reçois de vous une Lettre fort civile, dont le Porteur
m'apprend l'extrêmité où vous êtes réduits. Je vous réponds avec la même
civilité; & je vous offre tout ce que je puis pour votre secours. Mais
je dois vous avertir que nous avons ici une maladie fort violente, qui a
mis au tombeau une partie de nos Habitans. Quoique vous soyiez nos
ennemis, je crois que dans l'état où nous sommes de part & d'autre,
nous ne devons nous considerer que sous la qualité d'hommes, & que les
devoirs que nous avons à remplir sont ceux de l'humanité. Si vous avez
des Prisonniers Espagnols, vous trouverez bon seulement de me les
remettre, & je vous accorderai tous les rafraîchissemens que vous
désirez de votre très-humble, &c.»

Sur ces assurances les quatre Anglois ne firent pas difficulté de jetter
l'ancre, & d'envoyer plusieurs de leurs Officiers au Port d'Umatta. On
les y traita si honnêtement, que la confiance étant absolument établie,
ils employerent huit jours à se procurer toutes sortes de
rafraîchissemens. Mais ce qu'il y eut de plus extraordinaire, c'est que
dans la satisfaction mutuelle des deux partis, le Gouverneur, & les
principaux de ses Espagnols, s'étant assemblés, de concert avec les
Officiers de l'Escadre Angloise, ils convinrent de se donner
mutuellement un Certificat de politesse & d'humanité. Voici les termes
de celui des Anglois:

»Nous Commandans, & principaux Officiers de quatre Vaisseaux
d'Angleterre, reconnoissons ici qu'en arrivant à l'Isle de Guam, dans la
nécessité d'un prompt secours de vivres, nous avons trouvé le plus
honnête & le plus généreux accueil dans la bonté de l'honorable Dom Juan
Antonio Pimentel, Gouverneur & Capitaine Général des Isles Marianes, qui
nous a fourni, avec diligence, tout ce que nous avons désiré; & pendant
le séjour que nous avons fait dans son Port, nous a traité avec beaucoup
d'amitié. En reconnoissance, nous lui avons donné toute la satisfaction,
& fait tous les présens que nous avons crû lui devoir; de quoi il a paru
si content qu'il nous en a donné une attestation signée de sa main;
comme celle-ci l'est aussi de la nôtre. William, Dampier, Robert-Fry,
William-Stretton, Thomas-Dover, Woodes-Rogers, Stephen-Courtney,
Edward-Cooke, Elias-Rytwood.»

De la part des Espagnols:»Nous, &c. certifions que quatre Vaisseaux
Anglois, commandés par les Capitaines Rogers, Courtney, Dover, & Cooke
s'étant presentés à l'Isle de Guam dans un grand besoin de provisions,
& nous ayant demandé, avec beaucoup de civilité, de leur en accorder
autant qu'il nous seroit possible; ils en ont reçu de nous comme ils le
désiroient, les ont payées plus du double de leur valeur, & se sont
conduits avec tant d'honnêteté que nous leur en donnons volontiers cette
attestation signée de notre main. Dom Juan Antonio Pimentel, Gouverneur
& Capitaine Général, Dom Juan Antonio Prettana, Dom Sebastian Luiz
Romez, Dom Nicolas de la Vega, Dom Juan Nunez.»

Toutes les Cartes se trompent, suivant le Journal de M. Rytwood, sur la
position des Isles Marianes, ou des Larrons; il place l'Isle de Guam au
13 degré 30 minutes de latitude du Nord, & au 100 degré 20 minutes de
longitude depuis le Cap Saint Luce en Californie. On ne compte pas moins
de 2300 lieues de la nouvelle Espagne aux Isles des Larrons; mais les
vents de commerce durent si constamment entre les Tropiques, que cette
longue course est aisée, & se fait ordinairement dans l'espace
d'environ 60 jours.

Les Espagnols de Guam raconterent à M. Rytwood, qu'un de leurs
vaisseaux, faisant voile de Manille à la nouvelle Espagne, découvrit
plusieurs Isles extrêmement agréables, & fort abondantes en or, en
ambre-gris, &c. Ils les nommérent _Isles de Salomon_. Dans la suite ils
ne manquerent pas d'envoyer plusieurs Vaisseaux pour les retrouver; mais
toutes leurs recherches ont toujours été sans fruit; & plusieurs
Chaloupes, ou _Params_, qui ont crû pouvoir tenter la même entreprise,
ont disparu, sans qu'on en ait jamais entendu parler. On a placé ces
Isles, dans les Cartes Espagnoles, au 15 degré 20 minutes de latitude du
Nord, trois cens lieues à l'Est des Isles Marianes.

Le même Vaisseau qui les avoit découvertes, ayant besoin de se lester,
prit, dans une de ces Isles, de la terre & des pierres pour s'en servir
à cet usage. Lorsque le Vaisseau fut arrivé au Port d'Acapulco, & qu'on
voulut le mettre en meilleur ordre, on découvrit que les pierres s'étant
brisées dans plusieurs endroits, par l'agitation de la Mer, il y
paroissoit des veines d'or très-pur. Mais l'étonnement fut bien plus
vif pour ceux qui, visitant le foyer de la cuisine, qu'on avoit été
obligé de réparer avec de la terre du même lieu, ils trouvérent un
lingot d'or qui s'étoit fondu & réduit en masse par la chaleur
continuelle du feu. C'est au Lecteur à juger de la vraisemblance de ces
deux faits sur le témoignage des Espagnols. M. Rindekly & moi, qui nous
étions familiarisés en Afrique avec les événemens de cette nature, nous
comprîmes du moins que le récit qu'on avoit fait à M. Ritwood n'étoit
pas impossible.

Mais ce que je tirai de plus utile & de plus remarquable du Journal de
M. Ritwood fut une Table de la latitude & de la longitude des principaux
Ports, Isles, Rivières, Bayes, Caps, & autres lieux remarquables de la
Côte Occidentale de l'Amérique dans la Mer du Sud, depuis la Californie
au Nord jusqu'au détroit de Magellan au Sud. Je le donnerai ici d'autant
plus volontiers, que la mort de M. Rytwood semble m'en laisser la
liberté; & qu'en joignant ces importantes observations à la _Description
des Côtes de la Mer du Sud_, qui fut publiée à Londres il y a vingt
ans, il ne manquera rien aux Géographes pour faire une Carte exacte de
toutes ces Côtes. On place à l'ordinaire le premier Méridien à la pointe
la plus Occidentale de la grande Canarie.

/*[3]
                                   Latit.      Longit.
                                   D.   M.     D.    M.
   La Californie,                  24   40     255   15
   Sa Pointe Orientale,            24    4     258   15
   Cap Saint-Luc,                  25   30     259   50
   Derniere Pointe du Continent,   24   40     260   55
   Rivière de la Salle,            23   30     262   16
   Las Chamitas,                   22   55     262   48
   Rivière de Saint-André,         22   30     264    8
   Isles des Trois Maries,         22    7     264   14
   Rivière de San-Milpa,           22    5     264   23
   Boca de las Higueras,           21   32     264   38
   Punta de la Cruz,               21   26     264   16
   Isle de Calisto,                20   10     264   22
   Cap Corrientes,                 20   20     265   20
   Juan Ballegas,                  20   28     265   50
   Cabo de los Angelos,            20   20     266
   Nouvelle Gallice,               20   25     266   26
   Puerto de la Navidad,           20   10     266   40
   Baye de Santiago,               20    4     266    8
   Rivière de S. Pierre,           19   52     267   30
   Rivière d'Aculima,              19   30     267   50
   Rivière de Sacatula,            18   40     269   16
   Isle de Ladrillos,              17   52     270    5
   Rivière de Gariotas,            17   40     270   24
   Pointe de Siguantanejo,         17   20     270    4
   Rivière de Piticalla,           17   15     270   55
   Rivière de Mitala,              17    8     271   28
   Rivière de Sitala,              17   40     272    4
   Port d'Acapulco,                17          272    4
   Rio de Pescadores,              17          272   45
   Rio de Dom Garcia,              15   45     273
   Punta de la Galera,             16    8     273   42
   Rio Verde,                      16    8     273   45
   Mont de Talcamanca,             16          273   55
   Puerto Escondido,               15   50     274   32
   Isle de la Brea,                15   40     274   45
   Rivière de Milcas,              15   38     275
   Rivière de la Galera,           15   36     276    6
   Porto Angeles,                  15   26     276    6
   Rivière de Carasco,             15   18     276   18
   Rivière Dicilo,                 15   20     276   40
   Porto Aguatulco,                15   36     276   25
   Pointe de Masatetlan,           15   30     277   46
   Isle d'Hata,                    15   30     277   26
   Las Salinas,                    15   42     278   26
   Baye de Teguantepeque,          15   50     278   46
   Barra de Macias,                15   20     278   46
   Morro,                          14   56     279   47
   Cerro de la Encomienda,         14   58     280
   Montbrulant de Soconusco,       14   51     280   36
   Baye de Milpas,                 14   51     281    7
   Rivière d'Anabasos,             14   29     202   20
   Rivière de Sapotitlan,          14   40     281   49
   Bar d'Istapa,                   14   24     282   56
   Rio Grande,                     14   20     283   40
   Rivière de Motualpe,            14    7     284
   Port de Sonsonate,              14          284   53
   Côte de Tonela,                 13   50     285   22
   Rivière de Lampa,               13   10     286   30
   Rivière de S. Michel,           12   45     287   46
   Baye de Candadilla,             12   38     287   46
   Golphe d'Amapala,               12   20     288    8
   Porto Realejo,                  12   30     288   48
   Punta del l'Esto,               11   40     289
   Baye de Tosta,                  11   30     290   10
   Golphe del Papayot,             11   10     290   37
   Pointe Sainte Catherine,        10   34     288   48
   Port Delas,                     10   30     289
   Morro Hermoso,                   9   17     290   10
   Capo Blanco,                     9   20     290   17
   Morro de la Ensenada,           10   10     291   20
   Baye de Nicoya,                  9   18     291   49
   Port de Caldera,                 9   43     292   27
   Rio de la Estrella,              9    8     292   47
   Puerto del Bigles,               9          293
   Isle de Cano,                    8   45     293   30
   Golfo Dolce,                     8   47     293    5
   Port Limones,                    8   17     294   10
   Rivière de Chiriqui,             8   37     295
   Pueblo Nuevo,                    7   22     295   40
   Isle de Quicara,                 7   41     295
   Baye de Philippinas,             7   12     296   40
   Pointe de Higuera,               7   21     297   44
   Rivière de Mensave,              8   47     297   40
   Rivière de Covita,               8    1     298   35
   Rivière de Parita,               8   11     298   36
   Rivière de Nata,                 8   26     298   37
   Port de Villa,                   8   28     299   58
   Rivière de Caymito,              9    9     299   30
   Isle d'Otoque,                   8   30     299   37
   Isle de Tabuga,                  8   40     299   40
   Anson,                           8   55     299   50
   Panama,                          9          300   36
   Chepillo,                        9          301    1
   Pointe des Manglares,            8   53     300   23
   Isle de Contadora,               8   46     300   32
   Isle del Rey,                    8   10     300    5
   Cap S. Laurence,                 8   10     300   58
   Rivor Congo,                     7   53     301   43
   Baye de S. Michel,               8   18     301   20
   Morro Quemado,                   6   45     301   19
   Puerto Claro,                    6   46     301   37
   Baye de S. François,             5   50     301   50
   Baye de S. Antoine,              6   20     302
   Port des Indiens,                6   14     302    2
   Côte d'Anegabas,                 6   55     302    3
   Rivière de Sandi,                5   35     302    5
   Isle de Coco,                    5    9     299    8
   Rivière de Noamas,               4   38     302   23
   Buena Ventura,                   4          302   50
   Isle de Malpelo,                 4          299   46
   Rivière de Pisco,                3   45     302   39
   Isle Gorgona,                    3   15     301   36
   Isle del Gallo,                  2   17     300   40
   Baye & Rivière de Mìra,          1   57     300   26
   Isle de Gorgonìlla,              1   58     300   25
   Rivière de Santiago,             1   14     299   30
   Cap S. François,                     50     299   57
   Rivière Juma,                         5     298   44
   Cap Passado au Sud,                   8     298   32
   Baye de Carascas,                    28     298   43
   Baye de Manta,                       50     298   31
   Isle de Plata,                   1   15     298   15
   Isle de Salango,                 1   40     298   25
   Rivière de Coloncha,             2          298   18
   Boca Chica,                      2   40     299
   Baye de Chanduy,                 2   26     299
   Isle de Puna,                    2   54     299   10
   Isle de Santa Clara,             3   23     298   50
   Isle Verde,                      2   26     299   48
   Rivière del Bucy,                3   40     299   20
   Mancora,                         4   10     298   17
   Isle Lobos de Paita,             5   25     298   40
   Rivière de Sana,                 6   40     299   37
   Port Cheripe,                    7          299   50
   Malabrigo,                       7   30     300   18
   Guanchaco,                       8          300   50
   Port & Isle Santa,               9          301    2
   Guambacho,                       9   20     301   20
   Casma,                           9   28     301   30
   Bermejo,                         9   40     301   38
   Isle de Sangalla,               14    5     302   35
   S. Nicolas,                     15    6     304   40
   S. Jean,                        17   15     304   15
   Isle de Guana,                  16   40     308    9
   Port Arica,                     18          311    8
   Algodovales,                    21   30     311   15
   Port Betas,                     24   45     311   42
   Port Guasco,                    28   30     311    3
   Isle de Paxaros,                29   46     310   10
   Coquimbo,                       30          310   46
   Isle de S Felix,                26   15     303   15
   Rivière de Conchali,            21   26     310   50
   Port Guillermo,                 31   41     311
   Papudo,                         32   25     311   29
   Port S. Antoine,                33   29     311    8
   Topocalma,                      34          310   57
   Rivière de Maule,               35          311   30
   Port de la Conception,          36   30     311   20
   Isle de Quiriquina,             36   42     311   10
   Isle de Jean Fernandez,         33   50     305   17
   Isle de Sainte Marie,           37   14     311
   Isle de Mocha,                  38   28     310   46
   Rivière de Tolten,              39   12     311   21
   Valdinia,                       40          311   10
   Rio Bueno,                      40   20     311   17
   Pointe Cilan,                   42          311
   Isle de Guafo,                  44   20     310   46
   Corcobado,                      43   30     313
   Cap Corzo,                      46   35     312   22
*/

Les deux Couronnes jouissant d'une paix bien cimentée durant la Régence,
nos Vaisseaux & nos Marchands étoient aussi libres à la Martinique que
dans nos Isles; M. Rytwood ne faisoit pas moins de commerce avec les
François qu'avec la Jamaïque & la Barbade: & c'étoit précisement cette
raison qui nous avoit fait penser à lui confier une partie de nos
perles, dans l'esperance qu'il lui seroit aisé de les faire passer en
France, où notre dessein étoit de faire valoir cette partie, comme nous
destinions l'autre pour l'Angleterre. La probité de cette honnête
Négociant étoit aussi bien établie que sa fortune. Aussi avions nous
conçu qu'il me suffiroit de lui expliquer nos intentions: mais il y
trouva des difficultés. Comme il ne pouvoit embarquer nos richesses à la
Martinique sans la participation des Officiers de la Douanne, il me fit
craindre que des Effets si peu ordinaires dans le commerce des deux
Nations, ne fissent naître quelques obstacles qui entraîneroient des
explications dangereuses. Nous n'étions pas bien avec l'Espagne: on
pouvoit soupçonner naturellement que nos perles étoient la dépoüille de
quelque Vaisseau Espagnol; & la France qui s'étoit reconciliée depuis
peu de tems avec cette Couronne évitoit toutes les occasions de se mêler
dans notre querelle. Enfin M. Rytwood me déclara qu'il ne répondoit
point du sort de nos perles lorsqu'elles seroient sorties de ses mains.
Je fus effraié de cette déclaration, & je pris le parti de remporter mes
perles à la Barbade.

M. Rindekly me reprocha beaucoup d'avoir été trop timide, & nos
Correspondans de Bridgetown nous prouverent par quantité d'exemples que
les François étoient fort éloignés d'avoir des complaisances excessives
pour les Espagnols. Nos trois caisses n'en demeurerent pas moins à la
Barbade, comme si le Ciel qui ne vouloit pas que ce Trésor arrivât
jamais en Europe nous eût coupé la voie la plus sûre pour l'y faire
transporter.

Il y avoit trois semaines que nous étions à Bridgetown, & la crainte que
nous avions eûë d'être recherchés par les Espagnols ne pouvant plus nous
causer d'inquietude, nous remîmes à la voile pour nous rapprocher du
continent. M. Rindekly m'avoit fait l'ouverture de ses nouveaux
desseins; il vouloit gagner le Rio de la Hacha, sous les mêmes prétextes
qui nous avoient heureusement reussi dans l'Isle de Cube, & remonter
s'il étoit possible jusqu'à Rancherias, où il y avoit peu d'apparence
que dans la saison où nous étions, nous pussions rencontrer beaucoup
d'obstacles de la part des Espagnols. La Marguerite n'étoit rien en
comparaison des esperances qu'il se formoit à Rancherias, non seulement
pour les perles dont on prétend que la pêche y est fort abondante, mais
pour l'or même qui s'y rassemble de diverses parties de ces riches
Provinces. Nous rentrâmes dans la Mer du Nord, & nous avions déjà passé
les petites Antilles, lorsqu'en doublant le Cap de Vela nous apperçumes
trois Gardes-Côtes qui nous avoient decouverts avant que nous les
eussions observés, & qui vinrent à notre rencontre avec toutes leurs
Voiles. Il ne falloit rien esperer de la force contre trois Vaisseaux si
bien armés. M. Rindekly recommanda soigneusement à tout l'Équipage de
s'observer dans les discours, & d'éviter particulierement les détails
qui auroient rapport à la Marguerite. Ensuite loin de faire voir de la
défiance ou de la crainte, il se mit dans la Chaloupe avec quatre hommes
seulement, pour aller au devant de nos Ennemis. Ils le reçurent à bord.
Pendant plus d'une heure nous fûmes incertains de la manière dont il y
étoit traité; mais les trois Gardes-Côtes s'étant approchés de nous à la
portée du Canon, nous vîmes descendre plusieurs Espagnols dans leurs
propres Chaloupes avec lesquels ils arriverent promptement à nous. Nous
ne leur disputâmes rien. Ils monterent dans notre Vaisseau au nombre de
douze, & s'arrêtant peu aux politesses avec lesquelles je les reçus, ils
examinerent avec soin l'état de nos forces & la nature de nos
provisions. Dans quelques discours qui leur échapperent j'entrevis
autant de chagrin que de soupçons. Cependant après avoir fini leurs
recherches, ils dépêcherent deux de leurs hommes dans une Chaloupe pour
aller rendre compte apparemment de leurs observations à leurs Chefs.
Tout notre Équipage murmuroit interieurement de cet air d'autorité, &
mon principal soin étoit de le contenir: mais ne pouvant douter que M.
Rindekly n'eût donné le tour le plus favorable à notre Commission, je
supportois tranquillement des hauteurs qui pouvoient n'être que l'effet
ordinaire du caractere Espagnol. M. Rindekly m'envoya aussi-tôt par un
de ses gens l'ordre de le suivre. J'appris de son Messager qu'on ne lui
avoit fait aucune violence. Mais les Capitaines Gardes-Côtes affectant
de ne se pas fier à ses Passeports & à fa commission lui avoient déclaré
qu'il falloit demeurer dans leur bord jusqu'à Carthagène, & M. Rindekly
loin d'en marquer du chagrin leur avoit témoigné que dans le dessein où
il étoit d'y aller volontairement, il acceptoit volontiers leur
compagnie & leur escorte.

Ce contretems ne pouvoit avoir apparemment d'autre effet que de nous
ôter le pouvoir d'aller à la Hacha, car nous ne devions pas esperer de
sortir de Carthagène sans être observés, mais la direction de notre
route étoit un soin qui n'appartenoit point aux circonstances. Nous
suivîmes la loi de nos Guides jusqu'à Bocachica, d'où ils donnerent avis
au Gouverneur de notre arrivée & de nos intentions. On nous apporta la
permission d'entrer dans le Port, mais celle de débarquer ne fut
accordée qu'au Capitaine avec quatre personnes de l'Équipage. Ces
précautions nous surprirent peu. M. Rindekly me pria de demeurer à bord;
mais le désir de vérifier par mes propres yeux la description que
j'avois de Carthagène me fit souhaiter de gagner le rivage avec lui. Je
n'oubliai point mon Journal, qui commençoit à grossir par le peu d'ordre
que j'avois mis jusqu'alors dans mes Relations. On nous épargna le soin
de nous procurer un logement en nous conduisant dans une grande maison
d'où l'on nous déclara que nous ne devions point sortir sans l'ordre du
Gouverneur: on ajoûta que tout ce qui seroit nécessaire pour les besoins
de la vie, nous seroit fourni soigneusement à juste prix. Dès le premier
jour, qui nous fut accordé pour nous reposer, un jeune Espagnol qui
s'introduisit dans la chambre de M. Rindekly, se jetta à ses genoux pour
le supplier de le recevoir dans notre Vaisseau & de le transporter dans
quelqu'une de nos Colonies. J'étois présent à cette priere; je demandai
au jeune homme s'il avoit formé seul ce dessein; il me confessa en
rougissant qu'il devoit être accompagné d'une Demoiselle qui l'aimoit
assez pour le suivre. Le service qu'il désiroit de nous devenant
beaucoup plus important par cet aveu, nous lui en représentâmes le
danger: mais il ne nous répondit que par de nouvelles instances; & pour
nous attendrir en sa faveur, il nous raconta l'histoire de ses amours.
Sa Maîtresse se nommoit Helena Parez: elle étoit fille unique d'un pere
fort riche, qui la persecutoit depuis deux ans pour lui faire épouser un
homme qu'elle haïssoit. Leur amour avoit commencé dès l'Enfance, &
quoiqu'il n'eût point autant de biens qu'Hélena, sa naissance & sa
fortune n'étoient pas méprisables. Il s'etoit fait proposer à Parez pour
épouser sa fille; mais ce pere dur & opiniâtre avoit juré de suivre son
premier choix. Dans l'intervale, Helena s'étoit liée à lui par tant de
sermens & par les marques d'une si forte tendresse qu'il ne manquoit à
leur mariage que la bénédiction du Prêtre. Ils s'étoient vûs avec des
peines & des risques infinis, tantôt sortant la nuit pour la passer
exposés à toutes les injures de l'air, tantôt escaladant les murs & les
maisons pour s'introduire dans un appartement, & n'ayant mis jusqu'alors
personne dans leur confidence. Enfin les persécutions du pere redoublant
tous les jours, ils étoient persuadés qu'il ne leur restoit point
d'autre ressource que la fuite; & leur espérance étoit, qu'après s'être
mis en sureté ils se reconcilieroient aisément avec un pere qui n'avoit
rien après tout de si cher que sa fille; ou s'ils y trouvoient trop de
difficultés, ils étoient resolus de s'établir dans le premier lieu où
leur amour ne seroit point traversé. M. Rindekly, qui avoit le cœur fort
sensible, étoit porté à les satisfaire, en prenant de justes mesures
pour assurer leur évasion: je n'en aurois pas été plus éloigné que lui,
si j'y eusse vû la moindre facilité. Mais quelle apparence de leur
rendre ce service, lorsqu'à-peine étions-nous sûrs de notre propre
liberté. Cependant après en avoit conféré quelques momens, nous promîmes
au jeune homme que s'il pouvoit gagner le bord de la Mer avec sa
Maîtresse & nous joindre à la sortie du Port, nous ne ferions pas
difficulté de le recevoir. Il parut transporté de notre promesse. Je le
fis souvenir que dans une entreprise de cette nature, il ne falloit pas
croire que les secours étrangers fussent toujours certains: nous
n'avions point en Amérique de demeure fixe où nous pussions lui offrir
les nôtres, & nous ne lui repondions pas que dans le lieu de sûreté où
nous nous engagions à le conduire, il trouvât dans la liberalité
d'autrui de quoi fournir à l'entretien de deux jeunes fugitifs qui
n'avoient point d'autre justification que la force de l'amour. Ce
langage étoit assez clair pour lui faire entendre qu'il ne devoit pas
partir sans précautions: mais il n'avoit pas attendu jusqu'alors à les
prendre. Il nous dit que si l'honneur & ses propres vûes lui eussent
permis de profiter des offres d'Helena, il étoit sûr de pouvoir se
mettre en possession tout d'un coup & de sa Maîtresse & d'une grande
partie du bien qu'elle attendoit de son pere. Comme elle disposoit de
tout dans sa maison, elle pouvoit à tous momens se saisir de l'argent de
Parez & de ce qu'il avoit de plus précieux. Mais dans la résolution où
il étoit de revenir à lui par la soumission, il ne vouloit pas lui
donner de si odieux sujets de plainte. Il pouvoit faire sur le champ une
somme considérable de son propre bien, & se mettre pour longtems à
couvert de toutes sortes de besoins. Des sentimens si raisonnables
acheverent de nous disposer à le servir: nous lui laissâmes le soin de
ses préparatifs, & surtout de prendre des voies sûres & tranquilles
pour joindre furtivement notre Vaisseau. Je le priai même, après lui
avoir engagé notre parole, de ne pas se montrer dans notre logement
pendant le séjour que nous ferions à Carthagène.

Le lendemain deux Officiers du Gouverneur étant venus nous prendre dans
un de ses Carosses, nous fûmes conduits au Château où l'on nous fit
attendre fort longtems son audiance. Après nous avoir fait introduire
avec beaucoup de formalités, il nous demanda la lecture de notre
Commission, dont les Capitaines Gardes-Côtes lui avoient déja fait le
rapport. M. Rindekly la lut en Anglois, & commençoit ensuite à
l'expliquer en Espagnol; mais quoiqu'on ne l'eût point interrompu dans
sa lecture, un Interpréte qui accompagnoit le Gouverneur, le pria de lui
laisser ce soin. Il en fit sur le champ une traduction fort fidelle,
tandis que le Gouverneur affecta de nous faire plusieurs questions
indifférentes, auxquelles nous repondîmes avec le même air de liberté.
Prenant ensuite la traduction des mains de son interpréte, il la lut &
la relut avec beaucoup d'attention. Elle étoit si claire que nous fûmes
surpris qu'elle parût l'arrêter. M. Rindekly profita de son silence pour
lui représenter de bouche ce qui n'étoit qu'imparfaitement dans la
Commission. Il lui fit le dénombrement de nos pertes depuis plusieurs
années, & sans vouloir justifier les Anglois qui avoient été surpris
plusieurs fois dans le commerce clandestin des Chaloupes, il se plaignit
que sous ce prétexte les Espagnols avoient non seulement insulté, mais
saisi un grand nombre de nos Vaisseaux. Nous mêmes, qui étions chargés
d'une Commission publique, ne venions-nous pas d'être arrêtés par les
Gardes-Côtes? L'air d'empire & de triomphe avec lequel on nous avoit
conduits jusqu'à l'entrée du Port n'étoit-il pas une véritable
oppression? Enfin pour donner plus de poids à nos plaintes, M. Rindekly
nomma plusieurs Bâtimens dont il demandoit expréssement la restitution,
& particulierement un Vaisseau de l'Isle d'Antego, qui avoit été pris
trois mois auparavant à la hauteur de San-Antonio.

La réponse du Gouverneur fut si courte, & ses regards si sombres pendant
toute l'audiance, que cet accueil nous auroit rendu ses intentions
suspectes si l'on avoit pu trouver sur nous ou dans notre Vaisseau
quelque prétexte pour nous chagriner. Mais dans la confiance que nous
avions au bon ordre de nos affaires, nous lui fîmes de nouvelles
plaintes de la froideur avec laquelle il s'expliquoit sur le sujet de
notre voyage, & nous le priâmes, avec beaucoup de hardiesse, de
considerer que les Anglois ne seroient pas toujours disposés à souffrir
les injustices & les violences des Espagnols. Il ne fit point un mot de
réponse à ce reproche; mais en nous congediant d'un air plus ouvert, il
nous assûra que dans l'espace de vingt quatre heures nous connoîtrions
ses véritables sentimens.

Nous sortîmes plus contens qu'il ne se l'imaginoit. Il suffisoit pour
nous, qu'il eût écouté nos représentations, & que nous pussions tirer de
cette audiance un nouveau droit ou plûtôt de nouvelles facilités pour
l'execution de nos projets. Mais nous ne nous étions pas défiés depuis
que nous étions sortis de notre Vaisseau, que par l'ordre du Gouverneur
on avoit fait une très rigoureuse visite de notre cargaison. Les
Gardes-Côtes retenus dans quelque respect par les premiers discours de
M. Rindekly n'avoient osé pousser trop loin leurs recherches; mais à
notre arrivée ils avoient averti le Gouverneur que nous étions chargés
d'eau de vie & d'ustenciles. Quoique ces marchandises ne soient pas d'un
grand usage dans la Baye de Carthagène ni sur la côte où nous avions été
surpris, ce n'étoit pas sans dessein que nous les avions apportées. Nos
gens qu'on avoit interrogés, ne s'étoient défendus qu'en protestant
qu'ils ignoroient celui du Capitaine, & que nous étions partis de nos
Isles dans la seule vûë d'éxecuter notre Commission. Cette réponse à
laquelle nous leur avions recommandé de se borner, avoit si peu
satisfait les Espagnols, que pendant l'audiance du Gouverneur on étoit
entré dans notre logement par son ordre & l'on avoit visité fort
curieusement nos papiers. Heureusement que dans ceux de M. Rindekly
auxquels on s'étoit attaché plus particulierement; il ne s'étoit trouvé
que des observations sans datte sur les moüillages & sur les Côtes.
Comme il se reposoit du reste sur mon Journal, il ne jettoit sur le
papier que ce qui avoit rapport à la Navigation; & ses mémoires, suivant
l'ordre des lieux plûtôt que de celui des jours, pouvoient passer pour
le fruit d'un autre voïage, dans tout autre tems qu'il nous auroit plû
d'imaginer. La même précaution qui m'avoit fait prendre mon journal en
sortant du Vaisseau, m'avoit porté a le mettre dans ma poche en allant à
l'audiance. Tout ce que les Officiers du Gouverneur avoient découvert de
plus, se reduisoit à des calculs de dépense, & à quelques évaluations où
notre or & nos perles étoient nommés. Ce qui suffisoit pour faire naître
des soupçons, n'étoit pas capable de donner des lumiéres qui pussent
nous être nuisibles. Aussi n'avoit-t-on pris aucun de nos papiers, &
nous n'apprîmes avec quelle curiosité on les avoit lûs que par le
Mulâtre qui nous servoit depuis que nous l'avions amené de la Havana.

Cependant, comme il n'en falloit pas davantage pour nous faire juger du
moins que nous étions suspects, nous attendîmes impatiemment la réponse
du Gouverneur. Il se passa deux jours entiers, pendant lesquels nous
demandâmes envain la liberté de voir la Ville; le troisiéme jour au
matin, les mêmes Officiers qui nous avoient conduits à la première
Audience vinrent nous prendre dans le même Carosse. Nous trouvâmes au
Gouverneur un visage plus tranquille. Il nous dit à peu près dans les
mêmes termes que celui de la Havana, qu'il ne connoissoit point, dans la
conduite des Espagnols, d'injustices ni de violences dont les Anglois
pussent se plaindre; que les Gardes-Côtes, & les autres Vaisseaux
d'Espagne, ne faisoient rien que par les ordres du Roi leur Maître, &
dont on ne prît soin d'envoyer des Mémoires fidéles à la Cour de Madrid;
que c'étoit-là que nous devions faire entendre nos justifications, ou
nos plaintes; mais qu'il doutoit qu'elles y parussent fort justes aussi
long-tems; que celle de Londres n'arrêteroit pas les scandaleuses
entreprises des Anglois contre les articles les plus formels du Traité.
Il ajoûta que ses pouvoirs ne s'étendant pas plus loin, il ne pouvoit
nous offrir avec cela que la liberté de partir.

Nous sentîmes combien il seroit inutile, & pour l'interêt de notre
Nation, & pour le nôtre, d'insister sur nos demandes. Mais après que
nous eûmes pris congé de lui, il nous fit rappeller, & s'étant fait
attendre assez long-tems dans une Salle où l'on nous laissa seuls, nous
commençâmes à craindre, qu'après nous avoir expediés assez civilement en
qualité de Ministres publics, il ne revînt à nous faire quelque mauvaise
querelle sur notre cargaison & nos papiers. Il nous parla effectivement
de l'un & de l'autre, mais sans y joindre aucun reproche; & passant
tout-d'un-coup au dessein qu'il avoit, & qu'il se flattoit, nous dit-il,
que nous ne condamnerions pas, de nous faire escorter par ses
Gardes-Côtes jusqu'à la Jamaïque, où il ne doutoit pas que nous
n'allassions porter directement sa réponse; il nous fit comprendre fort
clairement que cette précaution venoit de sa défiance, & que son
dessein même étoit de nous la faire sentir. M. Rindekly, mortifié de
voir toutes nos espérances reculées par ce contretems, crut se tirer
d'embarras en répondant que les ordres dont il étoit chargé
l'obligeoient d'aller à Porto-Bello. Je ne m'y opposerai point, reprit
le Gouverneur, quoique je puisse vous assurer d'avance que la réponse
que vous y recevrez sera conforme à la mienne; mais l'escorte que je
vous donne ne vous sera pas moins utile pour cette route, & servira même
à vous faire prendre la plus courte & la plus sure. Cette raillerie
acheva de nous faire pénétrer ses intentions. Nous consentîmes, sans
repliquer, à ce qui pouvoit nous arriver de plus fâcheux.

Mais le plus malheureux dans cette avanture, étoit le jeune Espagnol qui
s'attendoit à nous suivre. Il sçut bientôt, par le bruit public, que
nous devions être accompagnés des Gardes-Côtes; & dans un désespoir qui
ne lui permettoit plus de rien ménager, il vint, les larmes aux yeux,
nous apporter ses plaintes. Il ne nous restoit que de la compassion à
lui offrir. Cependant, à force de raisonner sur sa situation, l'amour
lui fit naître un expédient qui ne nous parut pas sans vraisemblance, &
pour lequel nous ne lui refusâmes point notre secours. Ses vuës
demandoient de la hardiesse; mais les Amans de cet âge la poussent
toujours jusqu'à la témérité. Il lui vint à l'esprit, que ne devant pas
craindre qu'on recommençât la visite de notre Vaisseau en sortant du
Port, il pouvoit s'y rendre avec sa Maîtresse, dès la nuit suivante; &
que de quelque manière qu'on pût expliquer leur fuite, on s'imagineroit
d'autant moins qu'ils nous eussent suivis, que le voyage que nous
allions faire à Porto-Bello, & la compagnie des Gardes-Côtes, ôteroient
toute vraisemblance à cette supposition. Il se flattoit de demeurer
caché dans le Vaisseau sous quelque déguisement. Enfin il comptoit
encore plus sur notre inclination à l'obliger, dont nous lui avions déja
donné des marques.

Les circonstances rendoient sa proposition fort dangereuse. Cependant la
bonté de notre cœur l'emporta. Je me souvins de mes filles, & ma
tendresse agissant avec plus de force dans l'éloignement, je sentis que
j'aurois voulu les rendre heureuses à toutes sortes de prix. La seule
restriction que nous mîmes à nos promesses, regarda la manière d'arriver
au Vaisseau. Nous consentions à recevoir les deux Amans; mais nous ne
voulions pas contribuer à leur fuite, ni qu'on pût même nous accuser
d'avoir favorisé leur départ. Spallo, c'est le nom que le jeune homme
voulut se donner en quittant Carthagène, ne nous fit ses adieux que
jusqu'à la nuit suivante, & partit charmé de l'interêt que nous prenions
à sa fortune.

Nous regagnâmes notre Bord à l'entrée de la nuit, sans avoir vû
Carthagène autrement que par nos fenêtres. Les trois Gardes-Côtes
étoient à l'ancre si près de notre Vaisseau, qu'on s'entendoit de leurs
bords au nôtre, sans effort pour prêter l'oreille. Nous convînmes de
partir au premier vent qui favoriseroit la sortie du Port. Une partie de
la nuit se passa. Au premier souffle du vent que nous attendions, les
cris des Espagnols nous ayant avertis de mettre à la voile, je
commençois à désesperer que nos jeunes Amans eussent trouvé le moyen de
sortir de la Ville. Mais un homme de l'Équipage, que j'avois chargé de
tenir les yeux ouverts de ce côté-là, vint me dire à l'oreille qu'il
voyoit approcher une Chaloupe. Je tremblai qu'elle ne fût apperçue des
Gardes-Côtes. L'amour la conduisoit avec son secours ordinaire,
c'est-à-dire avec plus de bonheur que de prudence. Je me présentai
moi-même à l'échelle, pour recevoir Spallo & sa Maîtresse. Cette jeune
fille étoit tremblante; & lorsqu'ayant mis le pied dans le Vaisseau, son
Amant lui eût appris que j'étois leur plus ardent Protecteur, elle se
jetta sans réserve entre mes bras, pour me témoigner sa reconnoissance
dans les termes les plus passionnés.

Je la trouvai digne du service que nous lui avions promis. C'étoit une
brune, qui ne manquoit d'aucun des agrémens de son sexe, & qui joignoit
beaucoup de maturité d'esprit aux charmes de la jeunesse. Quoique Spallo
ne fût pas sans mérite, il me sembla fort inférieur à sa Maîtresse, & je
n'eus pas de peine à comprendre qu'il fût disposé à tout sacrifier pour
elle, avec le double motif de l'amour & de l'interêt. Ils n'étoient
accompagnés que d'un seul Matelot, qu'ils avoient excessivement
récompensé de ses services. J'admirai, sur leur récit, que sans le
secours ni la participation d'aucun Domestique, ils eussent pû
transporter au rivage deux grandes malles, qui contenoient leurs habits
& leur argent. Leur secret n'avoit été confié qu'au Matelot qui les
avoit servis. Avec tant de prudence dans leur conduite, je ne doutai
point du succès de leur entreprise. M. Rindekly les mit dans un cabinet
qui touchoit à sa chambre, & par le soin que je pris de détourner les
gens de l'Équipage, à peine s'en trouva-t'il quatre à qui leur arrivée
ne put être cachée.

Le jour commençoit à luire lorsque nous levâmes l'ancre. Nous
affectâmes, en descendant au long du Canal, de ne pas faire des
observations trop curieuses; de sorte qu'après avoir demeuré quatre
jours à Carthagène, & traversé deux fois le Port, je me trouvai bien
moins instruit par mes yeux que par la Relation qu'on m'avoit
communiquée deux ans auparavant. La saison nous exposant beaucoup aux
vents de Terre, qui sont toujours dangereux jusqu'à l'entrée du Golfe
Darien, les Gardes-Côtes ausquels nous abandonnions le soin de nous
conduire, nous firent prendre si fort au large que nous eûmes vers le
soir la vûë de l'Isle de la Providence. Ce fut à l'occasion de cette
Isle que nos deux jeunes Amans coururent un fort grand risque. Un des
Capitaines Gardes-Côtes, qui nous avoit toujours traités avec beaucoup
de politesse, profita du tems, qui étoit fort tranquille, pour se mettre
dans sa Chaloupe, & nous surprendre dans notre Bord. Nous étions à
table, au commencement de la nuit; les deux Amans y étoient avec nous.
Le Garde-Côte, s'étant fait un plaisir d'entrer dans la chambre du
Capitaine, sans nous avoir fait avertir de son arrivée, prit
tout-d'un-coup son sujet de l'Isle de la Providence, dont il nous dit
qu'il étoit venu nous apprendre les curiosités. La vûë d'un Espagnol
causa tant de fraïeur à la Maîtresse de Spallo, que les marques qu'elle
en donna ne purent manquer de la trahir. Le Garde-Côte, qui avoit à
peine jetté les yeux sur elle, les y fixa si attentivement qu'il la
reconnut pour une femme de sa Nation. En vain M. Rindekly s'efforça de
lui ôter cette idée par une Histoire feinte qu'il tira sur le champ de
son imagination. Je compris qu'une fable sans vraisemblance nous
deviendroit plus nuisible que la vérité, & priant le Garde-Côte de me
suivre dans le cabinet, pour soulager l'embarras des deux Amans,
j'entrepris de le mettre dans leurs interêts par tous les motifs qui
pouvoient faire impression sur un galant homme. Sans lui parler de ce
qui s'étoit passé à Carthagène, je commençai l'Histoire de Spallo à son
arrivée dans notre Vaisseau; je le priai de consulter son propre cœur, &
de décider sur le parti que nous avions dû prendre à la vûë de deux
jeunes gens qui s'étoient déja trop engagés en quittant leur famille,
pour y reparoître sans honte, & qui n'avoient point d'autre ressource,
si nous les eussions rejettez, que de se précipiter dans la Mer. C'étoit
la crainte de les réduire à cet excès de désespoir qui nous avoit
attendris autant que leurs prieres, & leurs larmes. Ils ne pensoient
d'ailleurs qu'à se joindre par un mariage honnête, pour retourner
aussi-tôt à Carthagène. Enfin les chagriner dans leur entreprise,
c'étoit leur ôter tout à la fois l'honneur, la vie, & la fortune. Tandis
que je plaidois leur cause auprès du Garde-Côte, il s'éleva un vent si
furieux, que n'en ignorant point le danger dans cette Mer, il ne pensa
qu'à regagner son Vaisseau, après m'avoir promis de ne pas nuire aux
jeunes Amans, & de revenir pour lier connoissance avec eux. Mais nous ne
devions pas si-tôt nous revoir; & lorsque nous nous croyions en sûreté
de la part de nos plus dangereux Ennemis, nous ne sçavions pas à quel
péril nous allions être exposés.

L'orage étant devenu furieux, nous fûmes emportés toute la nuit par les
vents & les flots sans pouvoir tenir de route certaine. Au point du jour
nous eûmes comme un présage du malheur qui nous menaçoit; ce fut un
météore qui s'enflamma vers la Poupe du Vaisseau, & qui passant avec
beaucoup de bruit à la hauteur de nos mâts comme un dragon de feu,
s'alla dissiper vers la terre que nous commencions à découvrir. Nous
avions perdu la vûë des Gardes-Côtes, & nous ignorions absolument dans
quel lieu nous étions. Autant que nous en pouvions juger par le vent qui
étoit venu de terre, & par la connoissance des courans, qui roulent avec
violence dans le Golfe de Méxique, nous nous crûmes dans une large Baye
de ce Golfe, & la terre que nous appercevions devoit être quelque partie
du Méxique. Mais notre incertitude se changea bien-tôt dans une plus
juste allarme. J'apperçus de loin neuf Pirogues, qui ne me parurent
d'abord que des morceaux de bois flottans sur l'eau. J'en avertis le
Capitaine; il me dit, après les avoir considerées: si nous étions dans
une autre Mer, je croirois que ce seroit une armée de Sauvages qui
iroient à quelque expédition; mais un moment après, les ayant vûs
revirer, il s'écria, _pare pare le canon_, c'est un grand nombre de
Sauvages. Comme ils étoient encore éloignés de nous, on eut le tems de
se préparer au combat, ou de se mettre du moins en état de ne le pas
craindre.

La principale des Pirogues laissant les huit autres derriere elle, vint
nous reconnoître avec beaucoup de hardiesse. Elle portoit plus de
cinquante Sauvages. Nous fîmes tous nos efforts pour la prendre de
travers & passer pardessus; mais ils esquivérent adroitement. Notre
canon étoit braqué pour prendre la Pirogue d'un bout à l'autre, & nous
en chargeâmes deux pièces d'un gros boulet, d'une chaîne de fer, de deux
sacs de mitrailles, & de quantité de balles de mousquet. La moitié des
Sauvages ramoit. Tous les autres tenoient chacun deux fléches sur la
corde de l'arc, prêts à les décocher. Lorsqu'ils furent à la distance de
quarante pas, ils poussérent de grands cris, sans paroître effrayés de
la masse de notre Vaisseau, & vinrent à nous pour nous attaquer; mais
comme nous allions à eux le vent derriere, nos grandes voiles nous
couvroient si bien qu'ils ne purent faire leur décharge, & l'un des deux
Canoniers les voyant proches, prit si bien son tems pour mettre le feu à
son canon, que le coup emporta presque la moitié des Sauvages. Si
l'arriere de la Pirogue n'eut baissé, il n'en seroit pas échapé un
seul. J'en vis tomber plus de vingt, & la Mer parut toute sanglante
autour de notre Barque. La Pirogue fut fendue, & toute remplie d'eau; ce
qui n'empêcha point ces furieux, lorsque le mouvement du Vaisseau nous
eut mis à découvert, de nous tirer quantité de flèches qui blessérent
deux de nos gens. Nous leur en tuâmes un grand nombre à coups de fusil.
Les huit autres Pirogues avançant avec la même ardeur, l'obstination de
ces misérables commençoit à nous causer d'autant plus d'inquiétude, que
tout notre canon ne portoit point aussi heureusement que le premier
coup. Un vieux Capitaine Sauvage voyant M. Rindekly sur le Pont, lui
tira un coup de fléche avec tant de violence qu'elle se brisa contre un
anneau de fer de la voile. Il ne le porta pas loin, car sur le champ M.
Rindekly lui tira un coup de fusil dans le côté, qui le perça de part en
part; & comme il prenoit son pistolet pour l'achever, le Sauvage,
transporté de frayeur, se jetta dans la Mer avec son arc & ses flèches.
Ce qu'il y eut de plus étrange, c'est que le reste des Sauvages qui
étoient dans la Pirogue imiterent son exemple, & se precipitérent après
lui. Si les Sauvages des autres Pirogues s'étoient avancés plus
promptement, & nous eussent attaqués avec la même résolution, nous
aurions eu beaucoup d'embarras à nous défendre; mais ayant vû le feu que
nous avions fait sur la première, & s'appercevant que nous allions vers
eux à toutes voiles, ils prirent l'épouvante, & gagnant le vent à force
de rames, ils se sauvérent dans une petite Isle. Quinze ou vingt hommes
qui s'étoient jettés à la Mer tous blessés, s'y retirérent aussi à la
nage.

Aussi-tôt que nous en fûmes délivrés, nos gens s'efforcerent de sauver
quelques Prisonniers qui étoient dans la Pirogue. On en tira facilement
deux François; mais lorsqu'on voulut rendre le même service à une fille
Angloise qui se fit reconnoître en parlant notre langue, une vieille
Sauvage la mordit à l'épaule, & lui enleva autant de chair que ses dents
en avoient pû saisir. Mais le Mulâtre que nous avions à bord, ennemi
juré des Amériquains, lui tira un coup de pistolet qui lui perça le cou
& qui lui fit lâcher prise; ce qui ne l'empêcha point de se jetter une
seconde fois sur l'Angloise & de la mordre à la fesse avant que nous
l'eussions tirée de la Pirogue. Un Nègre à qui notre coup de canon avoit
coupé les deux jambes, refusa la main qu'on lui présenta pour le sauver:
ensuite s'étant soulevé sur la Pirogue, il se jetta, la tête devant,
dans la Mer; mais ses jambes n'étant pas tout-à-fait séparées de son
corps, il demeura accroché par cette partie, & se noïa misérablement. On
fit aussi les derniers efforts pour sauver une jeune Demoiselle Angloise
maîtresse de cette fille qu'on avoit déja tirée dans le Vaisseau; mais
la Pirogue ayant achevé de se fendre, nous la vîmes quelque tems sur un
coffre, qui nous tendoit les mains. On alloit à elle avec la Chaloupe;
le coffre tourna & nous cessâmes de la voir. Pendant que nous nous
occupions à sauver ces misérables, le vieux Capitaine Sauvage revint à
nous, tout blessé qu'il étoit, & sortant à demi corps hors de l'eau,
comme un Triton, avec deux fléches sur la corde de son arc, il les tira
dans le Vaisseau & se replongea aussi-tôt dans l'eau. Il revint ainsi
genereusement cinq fois à la charge, & les forces lui manquant plûtôt
que le courage, nous le vîmes défaillir & couler à fond. Un autre
vieillard qui s'étoit tenu au gouvernail du Vaisseau, ayant lâché prise,
se mit à crier & à nous supplier de lui sauver la vie. J'en priai
instament M. Rindekly, qui pour me satisfaire lui fit jetter le bout
d'une corde, mais si loin que ce malheureux ne put l'attraper; & voyant
qu'il faisoit tous ses efforts pour regagner le Vaisseau, il lui tira au
visage un coup de mousquet qui le fit couler à fond. Au commencement du
combat, j'avois vû sur l'eau un petit Sauvage qui ne pouvoit avoir que
deux ans, s'aidant déja de ses petites mains pour résister aux flots,
mais il fut impossible de le sauver. La vieille Sauvage qui avoit reçû
un coup de pistolet dans le col & un autre au dessous de la mammelle,
eut la force de se sauver à la nage; & la première satisfaction que sa
vangeance lui fit chercher en arrivant dans l'Isle, fut de prendre un
petit François, âgé de douze-ans, de le lier par le milieu du corps, &
de le traîner le long de la Côte entre les rochers, jusqu'à ce qu'il
perdît la vie dans ce tourment. M. Rindekly, desespéré d'un si barbare
spectacle, promit aux deux François que nous avions reçus, & dont l'un
étoit oncle de cet enfant, que le jour ne se passeroit pas sans qu'ils
fussent vangés. Ils nous apprirent que nous étions comme nous l'avions
jugé, sur la Côte du Méxique, dans un lieu terrible par la cruauté des
Sauvages qui l'habitoient. On les appelle les Chichiméques. Leur Nation
est celèbre dans les Relations des Espagnols. Elle n'habite que des
trous & des cavernes, d'où elle se repand, soit dans l'interieur des
terres, soit sur les Côtes, pour y exercer ses brigandages. Un Vaisseau
Anglois qui revenoit de Campêche, y ayant été jetté par la tempête,
étoit tombé entre les mains de ces Barbares. Ils avoient traité
l'Équipage avec la derniere inhumanité, & les malheureux que nous avions
sauvés en étoient les restes. Nous consolâmes par nos caresses les deux
François, qui étoient des Protestans établis à la Jamaïque. La servante
Angloise trouva tout d'un coup une condition fort douce auprès de notre
jeune Espagnole qui la prit à son service.

Quoiqu'il n'y eût rien à gagner dans la poursuite des sauvages, le
ressentiment de notre propre injure, & le désir de vanger leur derniere
barbarie, nous fit prendre la résolution de nous approcher de l'Isle où
ils s'étoient réfugiés. Ils y étoient plus de trois cens. Le fond étant
excellent dans toute la Baye, nous les serrâmes de si près que nous
n'étions point à trente pas du rivage. La crainte de nos armes à feu,
dont ils venoient de voir les effets, leur fit prendre la parti de
s'éloigner, mais en bon ordre, & la flèche sur leur arc. M. Rindekly fit
mettre en pièces toutes les Pirogues, non-seulement pour leur ôter le
moyen de nous nuire, mais dans l'espérance que se rapprochant pour les
défendre, ils nous donneroient la facilité de leur envoyer une décharge
de toute notre artillerie, que nous avions chargée à chaînes & à
mitraille. Il sembloit que l'instinct naturel leur fit juger de la
portée de nos coups; car ils s'arrêtérent lorsqu'ils se crurent hors
d'atteinte, & sans paroître embarrassés de leurs Pirogues, ils parurent
attendre quelle seroit notre résolution. Je representai à M. Rindekly
que le châtiment de ces Monstres étoit pour nous une foible
satisfaction, & qu'il nous suffisoit d'en être heureusement délivrés. Il
se rendit enfin à mes instances, & nous ne pensâmes plus qu'à profiter
du vent pour nous éloigner de cette affreuse Baye.

Loin de craindre la rencontre des trois Gardes-Côtes, nous n'aurions pas
regardé comme un mal d'en être accompagnés jusqu'à Porto-Bello, ni ce
voyage même comme un obstacle à nos projets, si le désir de rendre
service à nos deux Amans, n'eut été assez fort pour nous faire souhaiter
de prendre une autre route. Mais si nous voulions nous rendre
directement à la Jamaïque, nous n'ignorions point quelle seroit la force
des courans entre la pointe de l'Isle de Cube, & celle de Merida. Il n'y
avoit qu'un vent extrêmement favorable qui pût nous faire surmonter cet
obstacle, & nous ne pouvions guéres nous y attendre au milieu de
l'hyver, M. Rindekly panchoit beaucoup à risquer le passage, d'autant
plus qu'ayant doublé une fois le Cap de Catoche, & nous retrouvant dans
la Mer du Nord, le pis qui pouvoit nous arriver, s'il nous étoit trop
difficile de gagner la Jamaïque, étoit de retomber dans la grande Baye
de Honduras, ou sur la Côte de Nicaragua, lieux qui convenoient assez à
nos espérances de commerce. Et si la même tempête, qui nous avoit jettés
dans le Golfe de Méxique, y avoit aussi poussé les Gardes-Côtes, rien ne
nous empêchoit d'espérer que nous ne pussions repasser en quelque sorte
à la vûë de Carthagène, pour regagner Rio de la Hacha, qui avoit été
notre premier but. Mais tous ces raisonnemens supposoient la liberté de
les suivre. À peine eûmes-nous perdu de vûë la Côte des Chichiméques,
que sans pouvoir pénétrer d'où vint le changement des courans, dans un
tems d'ailleurs assez tranquille, au lieu de se porter suivant leur
détermination ordinaire vers le Nord & les Côtes de la Floride, ils nous
poussérent impétueusement au Sud, vers la Baye de Campêche. Le vent,
qui devint Nord-Est vers le soir, acheva de nous jetter malgré nous dans
cette route; & n'ayant pû nous en rendre maîtres pendant toute la nuit,
notre étonnement fut extrême, au point du jour, de nous trouver à la vûë
d'une Côte plate & sablonneuse, qu'il nous fut impossible de reconnoître
dans nos Cartes. Nous jettâmes l'ancre à dix-huit brasses de fond, dans
le dessein d'envoyer la Chaloupe au rivage. Dix de nos plus braves gens,
qui se chargérent de nous rapporter bien-tôt des informations, furent de
retour effectivement avant midi, & nous causérent quelque frayeur en
nous apprenant que nous étions sur une autre Côte du Méxique, entre
Tampico & Villa-ricca; mais ce n'étoit plus les Amériquains que nous
avions a redouter, puisqu'ils étoient au contraire si humains dans cette
Contrée qu'ils avoient fait l'accueil le plus favorable à nos dix
hommes; c'étoient les Espagnols mêmes, qui sont plus jaloux de leur
commerce du côté de Veracruz que dans tout autre lieu. Sur les
explications que nos gens avoient tirées des Naturels, nous ne pouvions
être à plus de douze lieues de Villa-ricca. Il nous parut impossible
d'éviter la rencontre des Gardes-Côtes à si peu de distance de San Juan
de Ulva, & nous ne prévîmes que de nouveaux embarras dans cette
situation. M. Rindekly fut d'avis de faire valoir encore une fois notre
Commission, & de nous rendre ouvertement à Veracruz. Il prétendoit, avec
raison, que c'étoit l'unique moyen de nous garantir de tous les soupçons
& de toutes les chicanes des Gardes-Côtes. Quoiqu'il fût peu naturel que
nous eussions choisi le mois de Décembre pour un voyage de cette sorte,
la vraisemblance pouvoit être sauvée par la multitude de nos pertes, qui
paroissoient augmenter depuis le départ de la Flota & des Galions.
D'ailleurs, comme c'étoit en hyver que la contrebande étoit poussée le
plus ardemment, nous résolûmes d'ajouter aux termes de notre Commission
que nous avions ordre d'observer par nos propres yeux jusqu'où nos
Marchands portoient le désordre dont les Espagnols faisoient tant de
plaintes.

Il n'y eut qu'Hélena & son Amant qui ne parurent point satisfaits de ce
dessein. Leurs craintes étoient justes; mais l'interêt de notre sûreté
devant l'emporter, nous les rassurâmes en convenant qu'Hélena feindroit
d'être malade, & demeureroit au lit pendant qu'on feroit la visite du
Vaisseau. À l'égard de son Amant, nous lui fîmes prendre l'habit & le
bonnet d'un Matelot, assez sûrs de pouvoir le dérober en mille maniéres
à la curiosité des Espagnols. Avec ces précautions, nous nous laissâmes
entraîner par le vent, qui nous portoit directement vers la Baye. Mais
il devint si impétueux, qu'appréhendant vers le soir les dangers d'une
Côte que nous connoissions fort mal, nous prîmes le parti de nous mettre
à la rade dans l'embouchure d'une Rivière où nous pouvions passer la
nuit en sûreté.

À peine y eûmes-nous moüillé l'ancre, que nous en vîmes descendre une
grande Barque, dont nous reconnûmes les Matelots pour des Espagnols. Ils
s'arrêtérent d'autant plus facilement à la vûë de notre Vaisseau, qu'ils
descendoient avec le vent contraire. Mais M. Rindekly, s'étant jetté
aussi-tôt dans notre Chaloupe, alla vers eux avec quatre de nos gens, &
sans les engager dans aucune explication, il leur demanda naturellement
à quelle distance nous étions de San Juan de Ulva, où nous étions fort
impatiens d'arriver. Cette ouverture, ayant dissipé leur crainte, ils
lui dirent que de Villa-ricca, dont il voyoit la Rivière, on comptoit
par Mer quinze ou seize mille jusqu'à San Juan; mais que du tems qu'il
faisoit ils ne lui conseilloient point, dans l'obscurité, de risquer
cette route s'il ne la connoisoit bien. Ils y alloient néanmoins, parce
qu'ils en avoient l'habitude. Il vint à l'esprit de M. Rindekly de faire
partir avec eux deux de nos gens pour annoncer notre arrivée, & de leur
en demander un des leurs pour nous servir le lendemain de guide. Loin de
rejetter cette proposition, ils la reçurent comme une marque de
confiance qui les assuroit de nos intentions. Nous leur donnâmes M. Zil,
notre Lieutenant, qui sçavoit fort bien l'Espagnol, avec un Soldat, qui
parloit aussi cette langue. Ils nous laissérent un Matelot, que nous
nous attachâmes encore par la promesse d'une bonne récompense. M. Zil
fut chargé de demander simplement la permission d'entrer au Port de
Veracruz, pour un Député du Gouverneur de la Jamaïque.

Le Matelot qui nous resta, m'ayant assuré que Villa-ricca n'étoit guéres
qu'à trois quarts de mille du rivage, & que nous l'aurions même apperçû
dans un tems moins obscur, je résolus de ne pas m'éloigner sans avoir
jetté du moins les yeux de plus près sur un lieu si fameux par le
premier débarquement de Fernand Cortez, Conquérant du Méxique. C'est-là
qu'ayant abordé avec cinq cens Espagnols, il fit couler à fond ses
propres Vaisseaux, pour faire connoître à ses gens qu'il ne leur restoit
plus de ressource pour la fuite, ni d'espérance que dans la victoire. Le
Matelot qui vit ma curiosité si ardente, m'offrit de me conduire sur le
champ à la Ville. Je remis cette partie au lendemain, & je fis consentir
M. Rindekly à m'accorder deux ou trois heures pour un voyage si court.
Villa-ricca portoit anciennement le nom de Veracruz, & quantité de
gens, qui le lui donnent encore, y ajoutent seulement le mot de Vieja,
Vieille, pour la distinguer de la nouvelle Ville du même nom. Sa
situation est dans une grande plaine. Elle a d'un côté la Rivière, & de
l'autre des campagnes couvertes de sable, que la violence du vent y
pousse des bords de la Mer. Ainsi le terroir est fort inculte aux
environs. Entre la Mer & la Ville, est une espéce de bruiere qui est
remplie de daims rouges, dont les gens de notre Équipage tuérent un
grand nombre dans mon absence. La Rivière coule au Sud, & pendant une
partie de l'année elle est presque sans eau; mais elle est assez forte
en Hyver pour recevoir toute sorte de Vaisseaux.

La Ville me parut composée de quatre ou cinq cens maisons. Dans le
centre est une grande Place, où je remarquai deux arbres d'une
prodigieuse grandeur. L'air y est si mal sain, que les femmes quittent
toujours la Ville dans le tems de leurs couches, parce que ni elles, ni
les enfans qu'elles mettent au monde, ne peuvent résister alors à
l'infection; & par un usage extrêmement singulier, on fait passer le
matin dans toutes les ruës des troupes de bestiaux fort nombreuses, pour
leur faire emporter les pernicieuses vapeurs qu'on croit sorties de la
terre.

Villa-ricca, étant dans cette Mer le Port le plus voisin de la Ville de
México, qui n'en est éloignée que de soixante lieues d'Espagne, on a
continué fort long tems d'y décharger les Vaisseaux. Ensuite les dangers
du Port, que rien ne défend contre la violence des vents du Nord, ont
fait choisir aux Espagnols un lieu plus sûr, où est aujourd'hui
Veracruz. Avant qu'ils se fussent déterminés à ce choix, les plus riches
Négocians de Villa-ricca n'y venoient que dans le tems où les Flottes
arrivoient d'Espagne. Ils faisoient leur séjour habituel a Xalapa, Ville
située dans un air fort sain, à seize mille de l'autre en avançant dans
les terres. Ils se garantissoient ainsi des mauvaises influences de
Villa-ricca & de son voisinage; mais à cette distance de la Mer ils
avoient besoin de quatre ou cinq mois pour décharger les Vaisseaux &
pour transporter les marchandises. Une incommodité, si nuisible au
commerce, les fit penser à prendre un lieu nommé Buytron, situé seize
mille plus bas, sur la même Côte, vis-à-vis l'Isle de San Juan de Ulua,
qui n'est guéres à plus de huit cens pas du rivage. Outre la défense que
le Port y reçoit de cette Isle contre la fureur des vents du Nord, on
trouva qu'il n'y falloit que six semaines pour décharger les Vaisseaux,
& ces deux avantages firent prendre la résolution d'y bâtir une Ville,
qui est aujourd'hui Veracruz.

Ma curiosité fut bien-tôt satisfaite à Villa-ricca. Cette Ville n'a plus
rien qui réponde à l'origine de son nom; car elle ne le reçut des
Espagnols, il a plus de deux siècles, que pour célébrer l'abondance d'or
qu'ils y avoient trouvée: ses richesses, & le nombre de ses habitans ont
diminué à mesure que Veracruz s'est aggrandie. Les maisons ni sont ni
belles ni commodes. On y est aussi tourmenté par les morsures de
plusieurs animaux venimeux que par l'infection de l'air; ce qui
n'empêche point qu'à peu de distance des murs on ne trouve des bois
fort agréables, d'orangers, de limoniers, de guiaves, &c. qui sont
remplis d'oiseaux de toutes sortes de couleurs, & des plus jolis singes
que j'aye jamais vûs. Je fis des efforts inutiles pour en prendre un à
mon retour, & le souvenir de ce qui nous étoit arrivé au Cap de
Bonne-Espérance me fit abandonner l'entreprise. Le Matelot qui m'avoit
conduit avec deux de nos gens, étoit un Bourgeois fort aisé, qui nous
fit servir un bon déjeuné dans sa maison, & qui empêcha, par ses bons
offices, que ma curiosité ne fût désagréable aux Habitans. Il étoit
environ midi lorsque nous arrivâmes au rivage. M. Rindekly, ne jugeant
point qu'il fût nécessaire d'attendre le retour de notre Lieutenant pour
mettre à la voile, nous levâmes l'ancre sur le champ, sous la direction
du Matelot Espagnol.

En approchant de l'Isle d'Ulua, qui est à l'entrée du Port de Veracruz,
ou plûtôt qui sert à le former, nous conçûmes, par sa situation, qu'il
auroit été fort dangereux pour nous d'en approcher dans l'obscurité.
Nous découvrîmes, à fleur d'eau, quantité de petites roches, qui n'ont
au-dehors que la grosseur d'un tonneau. L'Isle n'est elle-même qu'un
rocher fort bas, éloigné de la Côte environ d'un mille, & n'a que la
longueur d'un trait de fléche dans toutes ses dimensions. Ces défenses
naturelles rendent l'entrée du Port extrêmement difficile. Aussi la
Ville n'est-elle pas défendue par un grand nombre de Forts. L'Isle
d'Ulua contient un Château quarré, qui en couvre presque toute la
surface. Il est bien bâti, & gardé par une forte garnison, avec
quatre-vingt cinq pièces de canon, & quatre mortiers; les Espagnols le
croyent imprenable. Ils nous confessérent qu'il devoit son origine à la
crainte qu'on eut en 1568, d'un Capitaine Anglois nommé Hawking; & nous
lisons en effet dans nos Relations, qu'en 1556 le Capitaine Tomson ne
trouva dans l'Isle qu'une petite Maison avec une Chapelle. Seulement, du
côté qui fait face à la terre, on avoit construit un Quai de grosses
pierres, en forme de mur fort épais, pour se dispenser d'y entretenir,
comme on avoit fait fort long-tems, vingt Nègres des plus vigoureux,
qui réparoient continuellement les bréches que la Mer & le mauvais tems
faisoient à l'Isle. Dans ce mur, ou dans ce Quai, on avoit entremêlé des
barres de fer, avec de gros anneaux ausquels les Vaisseaux étoient
attachés par des chaînes; de sorte qu'ils étoient si près de l'Isle que
les Mariniers pouvoient sauter du pont sur le Quai. Il avoit été
commencé par le Viceroi Dom Antoine de Mendoza, qui avoit fait
construire deux boulevards aux extrêmités. Hawkes, qui fit le voyage de
Carthagène en 1572, rapporte qu'on s'occupoit alors à bâtir le Château,
& Philips nous apprend qu'il étoit fini en 1582.

C'est donc cette Isle qui défend les Vaisseaux contre les vents du Nord,
dont la violence est extrême sur cette Côte. On n'oseroit jetter l'ancre
au milieu du Port même, ni dans un autre lieu qu'à l'abri du roc d'Ulua.
À peine y est-on en sûreté avec le secours des ancres & l'appui des
anneaux qui sont aux murs du Château. Il arrive quelquefois que la force
du vent rompt tous les liens, arrache les Vaisseaux, & les précipite
contre les autres rochers, ou les poussent dans l'Ocean. Ces vents
furieux ont emporté plus d'une fois des Vaisseaux & des Maisons, bien
loin sur le Continent. Ils causent les mêmes ravages dans toutes les
parties du Golfe de Méxique. Une tempête fait souvent traverser toute
l'étendue du Golfe au Vaisseau le plus pesant, & le Capitaine Hawkes
rapporte qu'ayant vû nager une grande quantité d'arbres vers le rivage
de Veracruz, on lui assura qu'ils y avoient été poussés, par quelque
orage, de la Floride, qui en est à trois cens lieues. Gage rapporte
qu'étant à Veracruz en 1625, il fut témoin des horribles effets d'un
ouragan qui renversa la plus grande partie des Maisons. Une troupe de
Moines, nouvellement arrivés, se croyoient prêts à tous momens d'être
emportés dans la Mer, ou d'être ensévelis sous les édifices. Ils
quittérent leur lit pour aller attendre à découvert la fin de la nuit, &
celle de la tempête. Mais, le matin, les autres Moines du Pays, qui
étoient accoutumés à ces avantures, rirent beaucoup de leur crainte, &
les assurérent qu'ils ne dormoient jamais mieux que lorsqu'ils étoient
ainsi bercés dans leur lit. Cependant Gage, & les Moines étrangers,
prirent si peu de confiance à la tranquillité des autres qu'ils
remontérent promptement dans leur Vaisseau.

Depuis le mois de Mars jusqu'au mois de Septembre les vents de commerce
soufflent dans le Golfe du Méxique entre le Nord-Est & le Sud-Est. Mais,
depuis Septembre jusqu'au mois de Mars c'est le vent de Nord qui régne,
& qui produit d'affreux orages, sur-tout aux mois de Novembre, de
Décembre & de Janvier. Cependant il y a des intervalles de tranquillité
& de beau tems, sans quoi l'on n'oseroit entreprendre de naviguer dans
cette Mer. Les marées mêmes, & les courans y ont peu de régularité. En
général, le vent du Nord fait remonter les flots vers les Côtes, ce qui
rend l'eau beaucoup plus haute alors, au long du rivage.

Le Port de Veracruz n'est pas assez spacieux pour contenir un grand
nombre de Vaisseaux. Il y en avoit à notre arrivée trente-quatre ou
trente-cinq, qui paroissoient fort pressés, & comme l'un sur l'autre.
On y peut entrer par deux Canaux, l'un au Nord, par lequel nous
arrivâmes, l'autre au Sud. Outre l'Isle de San Juan de Ulua, il y en a
trois ou quatre autres plus petites, que les Espagnols appellent
_Cayos_, & les Anglois _Keys_ ou Clés. À deux milles au Sud, est celle
des Sacrifices, dont notre Matelot nous raconta des choses surprenantes,
à l'occasion des Isles de Gallega, d'Anagada, & de quelques autres que
nous apperçûmes en venant du Nord. Grijalva, nous dit-il, le premier
Espagnol qui aborda sur cette Côte en 1518, c'est-à-dire avant Fernand
Cortez, ayant commencé par découvrir l'Isle des Sacrifices, qui lui
parut bien peuplée, y débarqua une partie de ses gens. Entre plusieurs
édifices d'une fort belle structure, il y trouva un Temple, avec une
Tour extrêmement singuliere. Elle étoit ouverte de tous côtés, & l'on y
montoit par un escalier qui étoit au milieu, & qui conduisoit à une
espece d'Autel, sur lequel on voyoit des figures horribles. Auprès de ce
lieu Grijalva découvrit les cadavres de cinq ou six hommes qui avoient
été sacrifiés la nuit précedente, ce qui lui fit donner à l'Isle le nom
d'Isle des Sacrifices. L'année d'après, Cortez, étant venu dans le même
lieu, y trouva aussi des figures affreuses, des papiers ensanglantés, &
quantité de sang humain qu'on avoit tiré des victimes. Il y trouva le
bloc sur lequel on faisoit les sacrifices, & les rasoirs de pierre qui
servoient à ces barbares exécutions, ce qui remplit les Espagnols
d'horreur & de crainte. Ils ne laissérent pas de choisir d'abord ce lieu
pour y décharger leurs marchandises; mais ils furent bien-tôt forcés de
l'abandonner par les insultes des Diables & des mauvais Esprits qui ne
leur laissérent point de repos. Aux environs de toutes ces petites
Isles, la Mer est extrêmement poissonneuse.

À peu de distance du Port, nous en vîmes sortir plusieurs Barques, qui
venoient au-devant de nous, & qui marchant l'une après l'autre sur la
même ligne, nous firent juger de la difficulté qu'il y avoit à passer au
travers des rochers. D'ailleurs, on a pris soin de marquer les plus
dangereux par diverses enseignes, qui servent de direction pendant le
jour. Mais c'étoit moins pour nous guider, que pour s'assurer de nos
intentions, qu'on envoyoit quelques Officiers à notre rencontre. Il
fallut essuyer leur visite & leurs recherches. M. Zill parut
immédiatement, avec un Député du Gouverneur, qui étoit chargé de lire
notre Commission, d'en prendre une copie, & de nous marquer le lieu où
nous devions jetter l'ancre, contre les murs de San Juan de Ulua.

Il resta dans notre Vaisseau deux Commis de la Douane, qui nous
refusérent la liberté de descendre dans l'Isle pour visiter le Château.
Le lendemain, on vint offrir au Capitaine celle d'aller à la Ville, pour
être conduit à l'Audience du Gouverneur. Nous conçûmes que nous ne
serions pas moins observés qu'à Carthagène. Cependant je résolus de
suivre M. Rindekly, & de faire en chemin toutes les remarques qui
pourroient enrichir mon Journal. En approchant de la Ville, sa figure me
parut ovale, mais plus large dans la partie du Sud-Est que dans celle du
Nord-Ouest. Sa longueur est d'environ un demi mille, & sa largeur de la
moitié. Les rues sont droites, les maisons réguliéres, quoique la
plûpart des édifices, jusqu'aux Églises, soient bâties de bois; ce qui a
produit souvent des incendies terribles. Au Sud-Est coule une Rivière,
qui prenant sa source au Sud, descend vers le Nord jusqu'à ce qu'elle
arrive près de la Ville, & delà se jette dans la Mer au Nord-Est, par
deux bras qui forment une petite Isle à son embouchure. La Ville est
située dans une Plaine sablonneuse & stérile, environnée de Montagnes,
au-delà desquelles on trouve des bois remplis de bêtes sauvages, & des
prairies pleines de bestiaux. Du côté du Sud sont de grands marais, qui
contribuent beaucoup à rendre l'air mal sain. Le vent du Nord pousse,
comme à Villa-ricca, tant de sable du bord de la Mer, que les murs de la
Ville en sont presque entiérement couverts.

En descendant sur le rivage, il m'arriva un accident qui favorisa mes
observations. Je saignai du nez avec tant de violence, que nos Guides
furent obligés de me faire entrer dans une maison où je reçus quelque
secours, tandis que M. Rindekly fit sa visite au Gouverneur. La
satisfaction que j'eus de me voir libre servit sans doute à me retablir.
Je priai le Maître de la maison où j'étois, de me procurer la vûë de la
Ville. Il n'avoit pas d'ordre qui pût l'en empêcher. Je vis plusieurs
Églises que je trouvai belles & fort riches en argenterie. Les maisons
sont remplies de Porcelaine & de meubles de la Chine. Il y a peu de
Noblesse à Veracruz; mais les Négotians y sont si riches qu'il n'y a
gueres de Villes aussi opulentes dans l'Univers. La plûpart des Habitans
sont Mulâtres. Cependant ils affectent de s'appeller blancs, autant
parce qu'ils se croyent honorés de ce titre, que pour se distinguer des
Nègres leurs esclaves. Leur nombre ne surpasse pas trois mille, & parmi
eux on passe pour un homme sans consideration, lorsqu'on n'est pas riche
au moins de cent mille livres sterling.

Ils se nourissent de chocolat & de confitures. Leur sobrieté est
extrême. Les hommes sont fiers. Les femmes sont continuellement
retirées dans leurs appartemens d'enhaut, pour éviter la vûë des
Étrangers, qu'elles verroient pourtant fort volontiers si leurs maris
leur en laissoient la liberté. Si elles sortent quelquefois de leurs
maisons, c'est en chaise ou dans un carosse, & celles qui n'ont pas de
voiture sont couvertes d'un grand voile de soie qui leur pend de la tête
jusqu'aux pieds, avec une petite ouverture du côté droit, pour leur
faciliter la vûë du chemin. Dans leurs appartemens, elles ne portent sur
leur chemise qu'un petit corset de soye lacé d'un trait d'or ou
d'argent, & sur la tête, leurs seuls cheveux noüés d'un ruban. Avec un
habillement si simple, elles ne laissent pas d'avoir autour du col une
chaine d'or, des bracelets du même metal, & des émeraudes fort
précieuses à leurs oreilles.

Les hommes entendent fort bien le commerce; mais leur indolence
naturelle, leur donne de l'aversion pour le travail. On leur voit des
Chappelets & des Reliquaires aux bras & au col, & toutes leurs maisons
sont remplies d'images de Saints & de statues.

L'air est aussi chaud que mal-sain dans toutes sortes de vents, excepté
celui du Nord, qui souffle ordinairement une fois tous les huit ou
quinze jours, & qui dure l'espace de vingt ou de vingt quatre heures. Il
est alors si violent qu'on ne peut pas même sortir d'un vaisseau pour
aller au rivage, & le froid qu'il porte avec lui est très perçant. Le
tems où l'air est le plus mal-sain, est depuis le mois d'Avril jusqu'au
mois de Novembre, parce qu'il pleut alors continuellement. Depuis
Novembre jusqu'au mois d'Avril le vent & le Soleil qui se temperent
mutuellement, rendent le païs fort agréable.

Le climat chaud & mal-sain continüe l'espace de quarante ou quarante
cinq milles vers la Ville de México; après quoi, l'on se trouve dans un
air plus tempéré. Les fruits, quoiqu'excellens, y causent des flux
dangereux, parce que tout le monde en mange avec excès, & qu'on boit
ensuite trop avidement de l'eau. La plûpart des Vaisseaux étrangers y
perdent ainsi une partie de leur Équipage; mais les Habitans mêmes ne
tirent là-dessus aucun avantage de l'expérience. Mon Guide me fit
appercevoir deux montagnes couvertes de nége, dont le sommet est caché
dans les nues, & qu'on voit fort distinctement dans un tems serain;
quoiqu'elles soient éloignées de plus de quarante milles. Elles sont sur
la route de México, & c'est là que commence proprement la différence du
climat.

Les oiseaux & les autres Bêtes y sont les mêmes que dans les autres
contrées de l'Amérique. On trouve néanmoins aux environs de Veracruz, un
oiseau qu'on nomme Cardinal, parce qu'il est tout-à-fait rouge. Il
s'apprivoise facilement, & son ramage est délicieux. Il apprend aussi à
siffler, comme les Serins de Canarie.

Veracruz est non-seulement le principal, mais à parler proprement,
l'unique Port du Méxique. On peut regarder cette Place comme le magasin
de toutes les marchandises & de tous les trésors qui sont transportés de
la nouvelle Espagne en Europe. Les Espagnols, & le monde entier
peut-être, n'ont point de lieu dont le commerce soit si étendu; car
c'est là que se rendent toutes les richesses des Indes Orientales par
les Vaisseaux d'Accapulco; c'est le centre naturel de toutes celles de
l'Amérique, & la Flotta y apporte annuellement de la vieille Espagne des
marchandises d'une immense valeur. Le commerce de Veracruz avec México,
& par México avec les Indes Orientales; avec le Perou, par Porto Bello;
avec toutes les Isles de la Mer du Nord par Carthagène; avec Zapotecas,
& Ildephonse & Guaxaca, par la riviere d'Alvarado; avec Tabasco,
Los-Zeques, & Chiapa de Indos par la riviere de Grijalva, enfin celui de
la vieille Espagne, de Cuba, de Saint Domingue, de Jucatan, &c. rendent
cette petite Ville si riche qu'elle peut passer pour le centre de tous
les tresors & de toutes les commodités des deux Indes. Comme le mauvais
air du lieu cause le petit nombre des Habitans, leur petit nombre fait
aussi qu'ils sont extrêmement riches, & qu'ils le seroient bien
davantage, s'ils n'avoient pas souffert des pertes irreparables par le
feu.

Les marchandises qui viennent de l'Europe sont transportées de Veracruz
à México, Pueblo Delos Angelos, Sacatecas, Saint-Martin, & dans d'autres
lieux, sur le dos des Chevaux & des Mulets, ou sur des chariots traînés
par des Bœufs. La Foire ressemble à celle de Porto-Bello, mais elle dure
plus longtems; car le départ de la Flota, quoique fixé régulierement au
mois de Mai, est quelquefois différé jusqu'au mois d'Août. On n'embarque
l'or & l'argent que peu de jours avant qu'on mette à la voile. Autrefois
le Trésor Royal étoit envoyé de México pour attendre à Veracruz
l'arrivée de la Flota: mais depuis que cette Place fut surprise & pillée
en 1683 par les Boucaniers, il s'arrête à vingt lieues de México, dans
une ville nommée Los Angelos, où il demeure jusqu'à l'arrivée de la
Flota; & sur l'avis qu'on reçoit de Veracruz, on l'y transporte pour
l'embarquer.

Il s'est glissé beaucoup d'erreur dans la Géographie, sur la situation
de cette Place. Quelques-uns la mettent au 18e dégré de latitude, &
d'autres au 18e 30 minutes. La Carte de M. Popple marque 18 dégrés
48 minutes: le Capitaine Hawkins veut 19 dégrés. Mais suivant les
observations de Carranza, Pilote de la Flota en 1718, Veracruz est au
19e dégré 10 minutes; ce qui fait deux minutes de moins que ne l'a
prétendu M. Harris dans des observations posterieures. On ne s'est pas
moins trompé à l'égard de sa longitude, qui suivant la Carte de M.
Popple est à 100 dégrés 54 minutes de Londres; au-lieu que par les
observations des Espagnols en 1557, elle est seulement de 97 dégrés 50
minutes; & M. Harris la fait moindre encore de deux minutes.

Mais quantité de Cartes ont commis une faute beaucoup moins excusable en
confondant l'ancienne & la nouvelle Veracruz. Dans la Carte de M. Popple
& dans _l'Atlas maritimus_, l'Isle de San Juan de Ulua est placée avec
son Château vis-à-vis l'ancienne Ville, autrement nommée Villa-ricca, et
l'Isle des sacrifices qui n'est qu'à deux milles de celle d'Ulua & à un
mille de la Côte, est reculée de quarante milles, & separée de la Côte
d'environ trente milles. Quoique l'Auteur du _Géographe complet_
distingue par leurs noms Veracruz de San Juan de Ulua, il semble
néanmoins qu'en mettant le Château à Veracruz il confond mal à propos
ces deux Places.

Mon Guide qui se nommoit Pacollo, & dont je ne puis trop louer la
politesse, étoit un Chirurgien qui avoit assez voiagé pour sécouer le
joug des préjugés communs de sa Nation. Il étoit établi depuis quinze
ans à Veracruz, & sa mémoire conservoit fidellement le malheur que cette
Ville avoit essuié en 1712. Il me raconta que les Boucaniers excités par
le désir du pillage, resolurent de surprendre les Espagnols, & qu'ayant
pris terre quinze ou seize milles au-dessus du Port, ils laisserent
leurs Vaisseaux à l'ancre au long de la Côte. Leurs forces composoient
environ six cens hommes. Ils firent onze ou douze milles de chemin
pendant la première nuit, et le jour suivant, ils se tinrent cachés
derriere les monceaux de sable que le vent jette continuellement sur la
terre. Ayant quitté leur retraite à l'entrée de la seconde nuit, ils
reglerent leur marche pour arriver aux portes de la Ville vers le tems
où l'on a coutume de les ouvrir. Lorsqu'ils furent à quelque distance,
ils firent alte; & s'étant fait précéder d'un petit nombre de leurs gens
les plus résolus, qui sçavoient la langue Espagnole; un de ceux-ci ne
vit pas plûtôt la porte ouverte qu'il monta par l'escalier d'une petite
Tour qui conduisoit sur la terrasse du Bastion, où sous prétexte de
demander du feu pour allumer sa pipe, il s'approcha du Soldat qui étoit
en sentinelle & le tua d'un coup de pistolet. C'étoit le signal auquel
les autres devoient se saisir de la porte. Ils y reussirent
heureusement, & le corps de leurs compagnons qui n'étoit pas éloigné
survint au même moment pour les soutenir. Ils n'eurent pas plus de peine
à se rendre maîtres d'un petit ouvrage qui étoit à la suite du premier.
Quelques-uns de leurs gens demeurerent à la garde de ces deux postes,
tandis que les autres se rendirent en corps à la place de la parade. La
plûpart des habitans étoient encore au lit; mais l'allarme s'étant
bien-tôt répandue, ils se rassemblérent, les uns à pied, les autres à
cheval, & s'avancérent en bon ordre par une de leurs plus grandes rues,
pour venir charger l'ennemi. Les Boucaniers avoient eu le tems de se
préparer à les recevoir. Aussi leur défense fut-elle admirablement
concertée. Ils placérent une partie de leurs gens à l'entrée de la rue
par où venoient les Espagnols, avec ordre de faire feu lorsqu'ils les
verroient à la portée du fusil. Ensuite un autre rang succedant
aussi-tôt au premier, ils continuerent ainsi de leur faire essuyer
chacun leur décharge, ce qui leur tua tant de monde, & causa tant
d'épouvante à leurs chevaux, que ne pouvant se remettre de ce désordre
ils tournérent le dos avec des cris effroyables. Ils furent poussés sans
relâche jusqu'à l'autre porte de la Ville, & sortant impétueusement pour
se sauver dans la campagne, ils abandonnérent leurs maisons & leurs
familles à la discretion des Boucaniers.

D'un autre côté, le Château d'Ulua prenant l'allarme, fit aussi-tôt feu
de toute son artillerie sur la Ville, pour en chasser l'ennemi. Cette
diversion effraya d'abord les Boucaniers. Cependant ayant tenu Conseil,
ils prirent la résolution de se saisir d'une partie des Prêtres & des
Moines de la Ville. Ils coupérent la tête à quelques-uns des plus
respectables, & faisant porter ce présent au Gouverneur du Château, ils
lui déclarérent que s'il ne cessoit de tirer ils feroient le même
traitement à tous les autres Prêtres. Une barbarie de cette nature ne
fit qu'irriter le Gouverneur. Il redoubla le feu de son canon, & les
Boucaniers, qui en étoient fort incommodés, n'eurent point d'autre
ressource que de fermer toutes les portes de la Ville, pour empêcher le
reste des habitans d'en sortir, & de les rassembler tous dans cette
partie de la Ville qui étoit la plus exposée à l'artillerie du Château.
Alors le Gouverneur, effrayé pour la vie d'une infinité d'honnêtes gens,
qu'il se crut beaucoup plus interessé à conserver que leurs biens, fit
cesser son canon. Les Boucaniers eurent toute la liberté qu'ils
désiroient pour piller la Ville; & s'étant chargés de toutes les
richesses qu'ils purent emporter, ils emmenerent encore quelques-uns des
principaux habitans en otage, pour s'assurer le payement d'une somme
considérable qu'ils exigérent pour n'avoir pas brûlé la Ville. Les
Espagnols ont bâti depuis ce tems-là, sur la Côte, des Tours fort
élevées, où ils entretiennent continuellement des sentinelles, qui les
garantissent de ces terribles surprises. Ils avoient essuyé en 1683, une
disgrâce de la même nature, qui auroit dû réveiller plûtôt leur
prudence.

Après une heure de promenade, pendant laquelle M. Pacollo me raconta des
choses incroyables de la puissance & des richesses du Roi d'Espagne,
nous retournâmes à sa maison, où il m'offrit une collation de Chocolat,
de confitures, & d'excellens fruits. J'avois payé si libéralement le
secours qu'il m'avoit donné pour arrêter mon sang, que la valeur de ses
rafraîchissemens y étoit comprise. En homme que ses voyages avoient
guéri des scrupules du vulgaire, il me fit voir sa femme & ses enfans,
qui auroient passé en Angleterre pour de vrais Nègres, tant leur
couleur étoit brune & tannée. Les Espagnols de Carthagène sont beaucoup
moins noirs, quoique leur position soit plus méridionale; & notre Helena
devoit craindre peu d'être reconnuë parmi des gens qui l'auroient
regardée comme un prodige de blancheur.

Les Officiers qui avoient conduit M. Rindekly à l'Audience, revinrent
avec lui, & nous déclarérent que leurs ordres portoient de nous
reconduire sur le champ à notre bord. Je ne sçus qu'après qu'ils nous
eurent quitté, la réponse que M. Rindekly avoit reçue du Gouverneur.
Elle avoit été beaucoup plus dure que celle des Gouverneurs de la Havana
& de Carthagène; car il nous avoit rendu plaintes pour plaintes; &
croyant les Espagnols beaucoup plus offensés, par le commerce
clandestin, que nous par les efforts qu'ils faisoient pour l'empêcher,
il avoit protesté qu'indépendemment des ordres de sa Cour, il ne
laisseroit échapper aucune occasion de venger l'Espagne. M. Rindekly
ayant repliqué que nous ne demandions point grace pour les coupables,
mais qu'il arrivoit trop souvent aux Espagnols d'abuser de leur prétexte
pour insulter des Anglois qui ne pensoient point à leur nuire; on lui
avoit dit avec beaucoup de hauteur que toute injustice & toutes pertes
compensées, le désavantage étoit si visiblement du côté de l'Espagne,
que c'étoit une raison de plus pour se ressentir vivement de
l'infraction que nous faisions continuellement au traité, & qu'au reste
le fond de nos différens devoit être jugé dans les deux Cours.

Le vent, quoique médiocre, étant demeuré Nord pendant cinq jours, on ne
nous pressa point de sortir du Port; mais au premier changement, les
Commis, qui n'avoient pas quitté notre Vaisseau, nous avertirent qu'un
plus long retardement rendroit nos intentions suspectes. L'impatience
que nous avions de partir égaloit au moins celles qu'ils avoient de
recevoir nos adieux. Nous sortîmes par le Canal du Sud, & nous passâmes
contre l'Isle des Sacrifices, qui nous rappella les recits fabuleux du
Matelot. M. Rindekly avoit mis en délibération si nous ne tenterions
point la fortune à l'embouchure de la Rivière Alvarado, ou dans
quelqu'autre lieu de la Baye de Campêche. Mais, outre que cette Mer est
fort observée, il y avoit peu d'apparence de trouver beaucoup de
richesses parmi les Amériquains de la nouvelle Espagne, qui sont trop
voisins des principaux sieges du commerce de l'Espagne. Nos espérances
étoient dans les Mers inférieures, & si nous eussions entiérement perdu
celle de gagner Rio de la Hacha, nous aurions mieux aimé faire une
tentative du côté de Truxillo, où M. Rindekly étoit bien informé qu'on
trouvoit des Perles & de l'or en divers endroits de la Côte.

Après avoir attendu quelques jours le vent que nous désirions, nous
l'eûmes tout-d'un-coup Nord-Ouest, c'est-à-dire, fort propre à nous
faire sortir au moins du Golfe du Méxique en remontant par la route que
la Flota prend réguliérement pour y entrer. Ce fut une faveur du Ciel
dans la saison où nous étions. Mais ce qui nous avoit été si favorable
pour doubler San Antonio, cessa de l'être à la hauteur de Cuba. Tous les
efforts que nous fîmes pour nous rapprocher du Continent n'aboutirent
qu'à la perte de notre grand mât qui fut brisé par la violence du vent;
& le Vaisseau ayant souffert d'autres atteintes, nous prîmes le parti, à
la joie extrême de nos deux Amans Espagnols, de relâcher à la Jamaïque
dont n'étions pas fort éloignés.

_Fin du premier Tome_.



VOYAGES DU CAPITAINE ROBERT LADE EN DIFFÉRENTES PARTIES DE L'AFRIQUE,

DE L'ASIE

ET

DE L'AMÉRIQUE:

_CONTENANT_

L'Histoire de sa fortune, & ses Observations sur les Colonies & le
Commerce des Espagnols, des Anglois, des Hollandois, &c.

_OUVRAGE traduit de l'Anglois._

TOME SECOND.

À PARIS,

Chez DIDOT, Quai des Augustins, à la Bible d'or.

M. DCC. XLIV. _Avec Approbation & Privilège du Roy._

[Illustration: MAP _1743._]



VOYAGES DU CAPITAINE ROBERT LADE ET DE SA FAMILLE.


Après quatre mois de navigation nous nous retrouvâmes à Port-Royal, sans
autre fruit d'un si long voyage que les trois caisses de Perles que nous
avions laissées à la Barbade. Mais je fus consolé de mes fatigues par le
plaisir de trouver à Port-Royal l'aîné de mes fils, que ma femme avoit
fait partir pour me rejoindre. Le Chevalier... étant retourné à Londres
après son expédition, avoit appris à ma famille par quelle avanture
j'avois été forcé de faire le voyage de la Jamaïque. Ma femme, & Madame
Rindekly ma fille, également inquiétes pour leurs Maris, s'étoient
déterminées d'autant plus facilement à nous envoyer mon fils, qu'en
partant pour l'Afrique je ne l'avois laissé à Londres qu'à regret, &
pour ceder aux allarmes d'une mere trop tendre. Elles s'imaginerent que
dans une absence qui devenoit beaucoup plus longue que je ne me l'étois
proposé, il me seroit doux d'avoir près de moi un enfant qui m'étoit
fort cher. Effectivement sa vûe, à laquelle je m'attendois si peu, me
causa une des plus vives satisfactions que j'aye jamais ressenties. Je
le trouvai si formé pour son âge, & d'une figure si prévenante, que je
formai, dès les premiers jours, un dessein qui me réüssit fort
heureusement pour sa fortune. M. Thorough, notre Facteur à la Jamaïque,
& le dépositaire du trésor que nous avions rapporté de la Côte
d'Afrique, avoit une fille un peu plus âgée, mais qui ne faisoit
qu'entrer néanmoins dans sa seiziéme année. Elle étoit son unique
enfant, & par conséquent l'héritiere d'un bien fort considérable qu'il
avoit amassé depuis trente ans par le commerce. Comme il nous logeoit
chez lui, & qu'à l'arrivée de mon fils il lui avoit fait la même
politesse, je ne doutai point que la familiarité où nous allions vivre
ensemble ne fît naître des ouvertures qui favoriseroient mon dessein. Je
le communiquai même à M. Rindekly, qui l'approuva beaucoup; & mon fils,
qui avoit déja du goût pour les femmes, me confessa que depuis quinze
jours qu'il étoit arrivé, il s'étoit senti quelque inclination pour
Mademoiselle Thorough.

Tous les Négocians de Spanish-Town & de Port-Royal, avec lesquels nous
avions fait quelque liaison, furent étonnés de nous voir arriver, après
un long voyage, dans l'état à peu près où nous étions partis. Cependant
ils n'ignorerent pas long-tems que nous avions fait une descente à la
Marguerite, dont nous avions tiré de grands avantages; & cette opinion,
joint à celle des richesses que nous avions rapportées d'Afrique, nous
fit regarder comme des gens d'une opulence extraordinaire. Les gens de
notre Équipage, attachés à nous par notre douceur, autant que par
l'utilité qu'ils avoient déja trouvée à nous servir, contribuoient
encore à nous faire cette réputation en relevant beaucoup l'estime &
l'affection qu'ils avoient pour nous. Le Gouverneur, & M. Thorough,
furent les seuls à qui nous nous ouvrîmes entiérement. Nous avions
conservé un assortiment de fort belles perles pour un collier & des
bracelets, dont nous fîmes présent à la Gouvernante. Sir Nicolas Lawes
son mari nous marquoit beaucoup d'affection, & plus mécontent que jamais
des Espagnols, depuis le refus que le Commandant de Trinidado, dans
l'Isle de Cuba, avoit fait pendant notre absence de lui rendre Eton &
Winter, deux Voleurs Anglois qui s'étoient réfugiés dans cette Ville, il
auroit souhaité qu'au lieu de la Marguerite nous eussions pû piller dans
notre route Carthagène & Veracruz. Il fit bien-tôt éclater cette
disposition. Le Capitaine Chandler, Capitaine d'un de nos Vaisseaux de
guerre nommé le Lanceston, s'étant saisi d'un Garde-Côte Espagnol monté
de 56 hommes, qui avoit pris nouvellement, sous les prétextes
ordinaires, une Barque richement chargée pour quelques Marchands de la
Jamaïque, le Chevalier Lawes joignit au ressentiment qu'il avoit de
l'affaire de Trinidado celui qu'il avoit conçu des réponses que nous lui
avions rapportées de la Havana, de Carthagène & de la Veracruz. Dans une
assemblée du Conseil de guerre, il condamna au gibet quarante trois de
ces Prisonniers Espagnols, à titre de Voleurs & de Pyrates. La Sentence
fut exécutée avec la derniere rigueur, & M. Lawes me protesta que si les
rebelles de son Isle ne l'eussent mis dans la nécessité de garder auprès
de lui toutes ses forces, il les auroit employées, pendant le reste de
son Gouvernement, à exterminer jusqu'au dernier Garde-Côte.

En effet, les Nègres révoltés, dont on avoit méprisé les restes,
recommçoient à se rendre redoutables dans les Montagnes. Ils avoient
construit dans une des _Montagnes bleues_, qui s'appelle Nanny, un Fort
dont l'accès étoit si difficile qu'il pouvoit être défendu par un petit
nombre de soldats contre une armée. Ils avoient fait plusieurs
descentes dans le plat Pays, & tout récemment ils s'étoient si fort
approchés de _Spanish-Town_, qu'ils y avoient jetté la terreur. Les
troupes qu'on avoit fait marcher contr'eux, ne pouvant s'engager
prudemment dans leurs retraites, ils sembloient se confirmer de jour en
jour dans la possession de nous outrager impunément. Le Gouverneur avoit
déja pensé à faire venir à son secours un corps de Muschetos ou
Mesquites, Nation Indienne qui étoit plus propre que nos gens à les
forcer dans leurs montagnes. L'aveu que nous lui fîmes du dessein que
nous avions eu de nous approcher de Truxillo, lui renouvella cette idée,
& lui fit croire qu'il nous rendroit service en nous chargeant de
l'exécution de son projet.

Les Muschetos habitent cette partie du continent qui est entre Truxillo
& Honduras. Ils se soumirent aux Anglois dans le tems que le Duc
d'Albermarle étoit Gouverneur de la Jamaïque, & n'ayant jamais été
conquis par les Espagnols, on peut dire qu'ils conservoient le pouvoir
de se choisir les Maîtres pour lesquels ils avoient le plus
d'inclination. Ainsi les droits que l'Espagne s'attribuoit sur leur
Païs semblent être passés aux Anglois par cette soumission volontaire.
Cependant il faut avoüer que ce que j'appelle ici soumission n'a jamais
entraîné aucune autre marque de dépendance. Les Muschetos sont gouvernés
par leurs propres Rois & leurs propres Capitaines, qui préferent
seulement la protection des Anglois à celle de toute autre Puissance de
l'Europe.

Ce n'étoit pas la première fois qu'on avoit pensé à se procurer leur
secours. En 1720 on leur fit demander deux cens hommes qu'ils
accorderent volontiers, contre les Nègres qui s'étoient alors révoltés.
On leur envoya des Chaloupes qui transporterent cette Milice à
Port-Roïal. Elle fut distribuée en Compagnies sous leurs propres
Officiers, & leur païe fut de quarante Schellings par mois avec une
paire de souliers. Ils passerent quelques mois dans l'Isle & ne se
retirerent qu'après avoir rendu de fideles services. M. Rindekly n'eut
pas d'éloignement pour la proposition du Gouverneur. Il s'étoit
persuadé depuis longtems, sur divers récits, que le Païs des Muschetos
n'étoit pas sans or, quoique de tous les Amériquains du Continent, ils
fussent peut-être ceux qui en connoissoient moins le prix. Nous fîmes
marier avant notre départ nos deux amans de Carthagène, & la délicatesse
de leur conscience fut satisfaite par l'occasion qu'ils eurent de
recevoir la bénédiction nuptiale d'un Ministre de leur Religion. Ce fut
le Chapellain du Vaisseau Garde-Côte, dont M. Lawes avoit fait pendre
l'Équipage. Comme on avoit fait grace à quelques-uns de ces Pyrates, &
que le Capitaine étoit demeuré en prison avec son Lieutenant, M. Lawes
se laissa persuader par mes instances d'en relâcher trois qui étoient de
Carthagène, avec le Chapellain qui étoit de la même Ville, dans la seule
vûë de me servir d'eux pour faire agréer au pere d'Helena son rétour
avec son Mari. Je comprois que les prenant dans notre Vaisseau, ils
gagneroient aisément, du lieu où nous aborderions, le petit Port de
Gracias de Dios, & de-là Carthagène. Mais je fus surpris, en faisant
cette proposition aux deux jeunes Espagnols de ne pas leur trouver tout
l'empressement que je leur croiois pour retourner dans leur Patrie.
Helena me fit entendre avec beaucoup de douceur & de modestie, que si
nos Anglois n'avoient pas de repugnance pour son établissement à la
Jamaïque, elle préféreroit le séjour de Port-Royal à celui de
Carthagène. Outre la confusion qui lui faisoit craindre de reparoître
dans un lieu qu'elle avoit abandonné avec un peu d'indécence, elle me
confessa que le commerce de nos Angloises & cette honnête liberté
qu'elle avoit remarquée dans nos usages, lui plaisoient beaucoup plus
que les formalités gênantes de sa Patrie. Ce n'est pas qu'elle renonçât
à se reconcilier avec son pere ni qu'elle perdît l'espérance de sa
succession: mais elle se flattoit d'obtenir ces deux biens sans quitter
la Jamaïque, & elle me pria d'établir ma négociation sur ce fondement.
Je la laissai dans une maison particuliere qu'elle avoit louée
immédiatement après son mariage. À notre arrivée elle s'étoit mise en
pension chez d'honnêtes gens, où sa conduite l'avoit fait estimer de ses
Hôtes, tandis que les agrémens de sa figure lui avoient attiré les
caresses & les honnêtetés des principales Dames de la Ville. Spallo
ayant conçu que la bienséance ne lui permettoit pas de se loger avec
elle, s'étoit retiré de son côté dans une famille sans reproche, où il
ne s'étoit fait connoître que par des qualités propres à le faire aimer.

Mais avant notre départ il arriva un changement qui nous chagrina, par
les sentimens de reconnoissance que nous devions à Sir Nicolas Lawes
Gouverneur de la Jamaïque. Quoiqu'il fût né dans l'Isle, où sa mere
avoit encore son établissement à Spanish Town, & que les Habitans
eussent regardé comme un bonheur qu'il eût été nommé pour les commander,
il étoit né entre eux quelques différens qui les avoient refroidis pour
lui, & qui lui rendoient à lui-même son administration fort ennuieuse.
Enfin sur les instances qu'il avoit faites à la Cour de Londres pour
être déchargé, elle lui donna pour successeur le Duc de Portland, qui
arriva le 22 de Decembre à la Barbare avec la Duchesse son Épouse, & le
Colonel du Bourgay son Lieutenant. M. Lawes reçut sans chagrin la
nouvelle de leur approche. Il se disposa même à les recevoir avec toutes
les marques de distinction qui étoient dûës à leur rang. Mais comme il
auroit fallu attendre de nouveaux ordres de M. le Duc de Portland, si
nous n'étions point partis avant son arrivée à Port-Royal, il nous
conseilla, pour l'avantage de l'Isle & pour notre propre utilité, de
profiter de la Commission que nous avions reçue de lui & de hâter notre
départ.

Nous mîmes à la Voile au commencement de Janvier. Quoique la distance ne
soit pas grande, de la Jamaïque, jusqu'au Cap de Gracia de Dios, qui est
la plus proche partie du Continent, nous eumes à lutter pendant quatre
jours contre un vent de terre, qui ne changea qu'au cinquiéme jour:
s'étant tourné tout d'un coup en notre faveur, il nous auroit forcé
avec la même violence d'entrer dans la première rade, si le dessein que
nous avions de mettre à terre notre Prêtre, le plus près qu'il nous
seroit possible de quelque petit Port Espagnol, ne nous eût fait
louvoier au Sud avec toute l'habilité de nos Matelots. Nous gagnâmes
ainsi la Baye de Camaren, a l'entrée de laquelle nous trouvâmes une
grande Barque Espagnole que la vûë de notre Pavillon fit trembler. Mais
de quelque ressentiment que les derniers procédés de cette Nation
eussent achevé de nous remplir, l'occasion étoit si belle pour nous
délivrer de notre Prêtre, que nous rassurâmes par notre douceur huit
Espagnols, qui étoient dans la Barque avec autant d'Indiens pour
rameurs. Ils portoient leur cargaison de ce bois que nous nommons
logwood, & qui se coupe sur la Côte de Honduras & de Campêche. Leur
route étoit vers la petite Isle de Santa Catharina, ou la Providence,
d'où ils devoient se rendre à Carthagène. En leur confiant le Prêtre
Espagnol, qu'ils reçurent avec beaucoup de respect pour sa profession,
nous leur fîmes quelques préfens, pour leur ôter la pensée que nous
cherchassions à leur nuire, ou que nous eussions formé quelque dessein
contre leur Nation.

Après les avoir quittés, nous remontâmes au long de la Côte, suivant les
instructions que nous avions reçues d'un vieux Pilote de Port-Royal, &
nous découvrîmes bien-tôt une autre Baye, qui portoit, dans la Carte du
même Pilote, le nom de _Spawn-Bay_. C'étoit la route qu'il nous avoit
conseillé de prendre pour trouver les premières Habitations des
Muschetos. Nous abordâmes au fond de la Baye, dans un endroit si
marécageux que nous sentîmes le besoin que nous avions eu des leçons du
Pilote, & la vérité de ses récits sur la situation des Muschetos. Ce bon
peuple ayant été forcé par les Espagnols d'abandonner un fort beau Pays
qu'il habitoit anciennement, s'est retiré dans des Montagnes & des
bruyères, qui sont environnées, de tous les côtés de la terre, par des
marais inaccessibles. Elles ne sont pas moins défendues du côté de la
Mer par la disposition du rivage. Le terrain en est si humide, & coupé
par tant de ravines & de précipices, que les plus hardis n'oseroient s'y
engager sans en connoître parfaitement les détours. La Carte du Pilote
les marquoit par des lignes si exactes, qu'en la portant à la main nous
nous trouvâmes tout-d'un-coup familiers dans des lieux où nous venions
pour la première fois. M. Rindekly fit moüiller l'ancre sur un bon fond,
& me laissant le soin des premières découvertes avec dix hommes que je
pris pour m'accompagner, il me promit d'attendre mon retour avant que de
quitter son bord.

Je marchai l'espace de deux lieues dans le terrain que j'ai representé,
avec de l'eau quelquefois jusqu'aux genoux, mais toujours guidé par ma
Carte, où je trouvois, dans des mesures de la derniere précision, une
régle sure pour me conduire. Étant arrivé au pied d'une colline qui
avoit borné ma vûë depuis le rivage, je fus tenté d'abandonner la
direction du Pilote, parce qu'elle marquoit autour de la colline un
chemin fort humide & fort long, & que je croyois pouvoir l'éviter en
remontant directement une pente fort douce & fort séche. Mais la
confiance que je devois à mon Itineraire m'ayant fait renoncer à mes
propres lumiéres, je reconnus bien-tôt que je n'avois pû prendre un
meilleur parti, puisqu'après avoir tourné l'espace d'un quart d'heure,
je tombai dans une Habitation de Muschetos, dont je n'apperçus les
premières cabanes qu'en y entrant avec mon escorte. Ils entendirent les
questions que je leur fis dans ma langue; & quoique ceux à qui le hazard
me faisoit parler ne la sçussent point assez pour me répondre, ils
comprirent si bien que j'étois Anglois, qu'après m'avoir comblé de
caresses, ils s'empresserent de faire venir un de leurs Chefs, qui lia
un entretien plus clair avec moi. Il avoit fait le voyage de la Jamaïque
en 1720, & la langue Angloise qu'il avoit apprise dans le séjour qu'il y
avoit fait pendant cinq ou six mois, lui étoit encore familiere. Il me
dit que je trouverois dans sa Nation plusieurs Anglois qui y avoient
épousé des femmes Indiennes, & qui s'étoient accoutumés aux usages du
Pays. Je lui demandai si le Roi ou le principal Chef des Muschetos
faisoit sa demeure dans un lieu fort éloigné. Il me répondit qu'on y
pouvoit aller, & revenir, dans l'espace d'un jour; mais que la distance
me devoit causer peu d'inquiétude, puisqu'un Anglois étoit aussi
surement dans sa Nation qu'à la Jamaïque.

Il étoit tard. Je pris confiance à ce discours, & ne voyant aucune
nécessité de retourner le même jour au Vaisseau, je me contentai d'y
renvoyer deux de mes gens, pour informer M. Rindekly du projet que je
formai pour le lendemain. C'étoit d'aller à Ramajen, principale
Habitation des Muschetos, où leur Roi tenoit sa Cour, & de me charger
ainsi, non-seulement de toutes les formalités de notre Commission, mais
encore d'examiner quels avantages nous pourrions tirer du Pays pour
notre commerce. Je passai la nuit dans l'Habitation où j'étois, & j'y
fus traité avec beaucoup d'amitié par tous les Muschetos de l'un & de
l'autre sexe. J'y trouvai, comme on me l'avoit dit, un Anglois nommé
Luke Haughton, qui avoit épousé une femme de la Nation, & qui menoit la
même vie que les Indiens. Il me dit qu'il n'étoit pas le seul à qui le
goût de la liberté eut fait prendre ce parti, & qu'il s'en applaudissoit
tous les jours. Les Muschetos ne craignent que le Diable & les
Espagnols. Ils ont un grand nombre de prétendus Sorciers qui les
entretiennent, par leurs prestiges, dans la première de ces deux
craintes, & l'autre leur vient des cruautés & des persécutions qu'ils
ont longtems essuyées de la part des Colonies d'Espagne. Après de
longues guerres, où les avantages ont été souvent balancés, leur petit
nombre les a forcés de se retirer dans des Montagnes & des Marais
impratiquables. Ils y sont à couvert des attaques de leurs Ennemis; mais
le souvenir du passé nourrit leur haine, & leur fait chercher les
occasions de se venger. Il font quelquefois des excursions imprévûes qui
coutent la vie à plusieurs Espagnols; & dans les autres tems ils ne font
aucun quartier à ceux que le hazard leur fait rencontrer. Ils les
appellent _Little Breeches_, ou Petites Culottes, pour les distinguer
des Anglois, qui en portent de plus grandes. Si l'on excepte cette
haine, il n'y a point de bonnes qualités qui ne soient communes dans la
Nation des Muschetos. Jamais Peuple ne fut plus fidelle à sa parole. Ils
sont doux, humains, capables de reconnoissance & d'amitié. Les mariages
y sont fort chastes. Ils n'ont qu'une femme, pour laquelle ils ont des
égards qui approchent de la soumission. Leur Religion se réduit à
quelques adorations qu'ils rendent au Soleil. Ils enterrent leurs morts
avec beaucoup de décence, & leur tournent la tête du côté de l'Orient.
Mais leur pénétration ne s'étend pas plus loin que la vie, & je fus
surpris, en les interrogeant sur l'état où ils supposoient leurs parens
après la mort, de les voir étonnés & muets à cette question.

Le lendemain je fus accompagné de Luke Haughton, & des principaux
Muschetos de l'Habitation, jusqu'à la demeure du Roi, où nous arrivâmes
avant midi. Je n'y trouvai rien qui répondît à la Majesté royale; mais
je ne m'étois point attendu que de malheureux Indiens, dont toute
l'occupation est la pêche & la culture de leurs terres, affectassent
beaucoup de magnificence. Le Roi, ou le Chef, qui se nommoit Jayo, nous
reçut dans une large Cabane, aussi informe & aussi nue que celles de ses
Sujets. C'étoit un homme d'environ quarante cinq ans, qui n'avoit rien
d'extraordinaire dans sa figure que la grandeur de ses yeux, où l'on
voyoit briller de l'esprit & de la bonté. Il m'embrassa d'un air
affectueux; & lorsque je lui eus expliqué le sujet de mon voyage, il me
répondit, sans balancer, qu'aimant beaucoup les Anglois, il iroit
lui-même à leur secours avec les plus braves de ses gens. Je m'étois
déja informé si sa Nation étoit nombreuse. On n'y comptoit guéres plus
de deux mille hommes, soumis à trois differens Princes. Je lui demandai
à quoi pourroit monter le secours qu'il me promettoit. Il me dit que les
deux Princes ses voisins, n'ayant pas moins d'affection que lui pour les
Anglois, il étoit sur, avec leur secours, de ne pas mener moins de trois
cens hommes à la Jamaïque. Mais il falloit des Vaisseaux, ou du moins
des Barques pour le passage; car leurs Pyrogues étoient en petit
nombre, & n'étoient pas propres à s'éloigner de la Côte dans une si
mauvaise saison. Jayo me fit faire lui-même cette observation. Il
stipula aussi qu'on fourniroit des armes à tous ses gens, & qu'elles
demeureroient à eux après le service qu'ils alloient rendre. Ces
conditions étoient justes. Je lui proposai seulement de nous donner
d'avance cent de ses hommes, que nous pouvions transporter facilement
avec nous; & sur la parole que j'avois reçue de Sir Nicolas Lawes, je
lui promis qu'on enverroit prendre incessamment le reste, qu'il pourroit
amener lui-même.

Nos articles étant reglés, cette nouvelle répandit une ardeur
surprenante dans toute la Nation. Mais tandis que les plus jeunes & les
plus hardis se préparoient à partir les premiers, je renvoyai encore à
M. Rindekly un de mes gens avec Luke Haughton, pour lui rendre compte du
succès de notre Commission, & des lumiéres que j'avois déja tirées sur
la qualité du Pays. Outre les informations que j'avois prises pendant la
nuit, l'air pauvre & nud que j'avois observé dans tout ce qui
environnoit le Prince, ne me faisoit pas juger favorablement des
richesses du terroir. J'avois vû deux Rivières, qui n'avoient point
d'autre proprieté que celle d'être extrêmement bourbeuses. À la vérité
les Montagnes pouvoient renfermer des trésors: mais quelle apparence d'y
découvrir ce qui n'étoit pas connu des habitans? Cependant à force de
questions, j'appris d'eux qu'on voyoit souvent des Espagnols dans
quelques Montagnes qui étoient au delà des leurs, & que c'étoit-là que
les jeunes Muschetos alloient comme à la chasse des _Petites Culottes_,
pour chercher l'occasion d'en tuer toujours quelques-uns. Je fis donner
cet avis à M. Rindekly, qui jugea comme moi, qu'il devoit s'y trouver
quelque mine. Il ne balança point à descendre avec quinze Soldats, en
laissant le commandement du Vaisseau à M. Zill, notre Lieutenant. Je fus
surpris de le voir arriver vers le soir. Nous nous trouvions forts, avec
ses gens & les miens, & plus de cinquante jeunes Muschetos qui s'étoient
déja rangés autour de moi pour me suivre à la Jamaïque. Dès la nuit
suivante nous nous fîmes conduire vers la Montagne, où, sur l'idée
qu'on nous avoit donnée de sa distance, nous comptions de nous rendre
vers la pointe du jour.

Notre marche fut beaucoup plus longue. Il se trouva tant de ravines & de
défilés, tant d'endroits si difficiles à monter & à descendre, que la
fatigue nous contraignit plusieurs fois de nous arrêter. Nous n'avions
pas fait la moitié de la route lorsque le jour vint nous surprendre, &
n'ayant apporté des provisions que pour vingt-quatre heures, nous ne
voulûmes point nous engager plus avant sans nous être assurés de ne pas
manquer du nécessaire. Ainsi nous attendîmes au même lieu le retour
d'une partie de nos Indiens, que nous envoyâmes chercher des vivres.
Ceux qui nous restoient passerent le jour à la chasse avec les gens de
notre Équipage. Ils tuerent deux ours d'une énorme grosseur, & quantité
d'autres animaux sauvages dont nous tirâmes peu d'utilité. Mais la
plûpart des oiseaux, dont ils nous rapporterent un fort grand nombre, se
trouverent d'un goût délicieux. Les provisions étant arrivées avant la
nuit, nous nous remîmes en marche avec de nouvelles difficultés, & ce ne
fut que le lendemain à midi que nos Guides nous montrerent le terme de
notre voyage.

La Montagne étoit fort escarpée, du côté qui regardoit le Pays des
Muschetos, & les sentiers si étroits que nous commençâmes à craindre de
ne pouvoir faire usage de nos forces contre les Espagnols, si nous les
trouvions en état de nous disputer le passage. En avançant par divers
détours, nous eûmes entre les rochers une échappée de vûë, qui nous fit
découvrir, à plus de quatre ou cinq lieues, les tours ou les clochers
d'une Ville que nous prîmes pour Truxillo. Les Muschetos, qui nous
conduisoient, ne la connoissoient pas mieux que nous. Enfin touchant au
lieu où ils nous assurerent qu'ils avoient vû & tué plus d'une fois des
Espagnols, nous détachâmes quelques-uns des plus hardis pour observer
les environs. Allen, Soldat résolu de notre Équipage, s'offrit à les
accompagner. Il nous rapporta bientôt que dans un endroit plus ouvert
de la Montagne, il avoit apperçu vingt ou vingt-cinq Espagnols, qui
paroissoient occupés de quelque travail, & qu'en ayant vû plusieurs fois
disparoître une partie, il ne doutoit pas qu'ils ne descendissent sous
terre par quelques ouvertures, qui devoient être celles d'une mine.

En quelque nombre que nous pussions les supposer, il n'étoit point à
craindre que des Ouvriers fussent assez bien armés pour résister à
quatre-vingt hommes qui l'étoient parfaitement, & qui auroient
l'avantage de les surprendre. Nous résolûmes d'aller ouvertement à eux,
& de ne pas les épargner s'ils entreprenoient de se défendre. La
disposition du terrain ne permettoit guéres qu'ils nous apperçussent à
plus de cent cinquante pas. Mais au lieu de penser à la défense ou à la
fuite, ils n'eurent pas plûtôt reconnu le danger, qu'ils descendirent en
confusion dans leurs trous. Une manière si nouvelle de se dérober à
l'ennemi nous fit beaucoup rire; d'autant plus qu'ils avoient laissé
leurs habits & leurs armes aux environs de leur azile. Tout nous
confirmant dans l'idée que ce ne pouvoit être qu'une mine, il étoit
question de profiter malgré eux de cette découverte. Quelques-uns de nos
plus braves Soldats nous offrirent de descendre le pistolet au poing.
Mais comme c'étoit exposer trop imprudemment leur vie, parce que les
Espagnols avoient retiré les échelles, M. Rindekly, après avoir observé
qu'il n'y avoit que trois ouvertures à la mine, dans un espace qui
n'avoit guéres plus de quarante pas, prit une résolution dont le succès
n'étoit pas incertain. Il fit boucher deux de ces trous avec des
branches d'arbres croisées, qui furent couvertes de terre; ensuite ayant
fait ramasser tout ce qu'il y avoit de combustible aux environs, il y
fit mettre le feu, & tout ce qui s'enflamma fut jetté par le seul des
trois trous qui demeuroit ouvert. La fumée, qui ne manqua point
d'épaissir bien-tôt l'air, mit les Espagnols en danger de périr. Ils
nous marquerent leur consternation par des cris lamentables, qui vinrent
jusqu'à nos oreilles. Nous cessâmes alors de jetter du bois enflammé par
le trou. Ils y dresserent leur échelle, dont nous vîmes paroître le
sommet. Un d'entr'eux se hâta d'y monter, & nous appercevant autour de
lui lorsqu'il eut mis la tête hors du trou, il joignit les mains d'un
air consterné, pour nous demander la vie.

Nous le pressâmes dans sa langue, de sortir tout-à-fait. Il parut se
rassurer en nous reconnoissant pour des Anglois. Je lui dis qu'il devoit
être sans crainte, s'il nous répondoit sincérement. Ma première question
regarda le nombre de ses compagnons. Il m'assura qu'ils n'étoient que
vingt-deux. Mais avant que je pusse continuer mes demandes, ils se
présenterent successivement à l'ouverture avec tant de précipitation &
de marques de frayeur, qu'ils nous parurent peu capables de nous causer
de l'embarras. D'ailleurs, ils étoient désarmés, & dans l'état d'une
troupe d'ouvriers qui sortent du travail. À mesure qu'ils se montrerent
au jour, nous leur donnâmes à chacun, deux de nos gens pour gardes. Ils
sortirent enfin jusqu'au dernier: & leur nombre n'étoit effectivement
que de vingt-trois.

Nous leur fîmes alors des interrogations plus tranquilles. Leur Chef,
qui étoit une sorte d'Officier militaire, nous dit qu'il étoit employé
par deux riches Négocians de Truxillo, qui ayant découvert des mines
d'or sur les Montagnes, y faisoient travailler depuis deux ans, avec une
Commission du Viceroi de la Nouvelle Espagne; que la peine & les frais
avoient surpassé long-tems le profit; mais que dans le lieu d'où il
sortoit, & qui n'étoit ouvert que depuis quelques semaines, ils avoient
trouvé de quoi se dédommager de toutes leurs avances; que la mine étoit
riche, & qu'elle le devenoit tous les jours de plus en plus. Dans la
joie que nous ressentîmes de ce discours, nous demandâmes d'abord assez
avidemment, quelle quantité d'or ils avoient. Leur réponse fut qu'on
venoit tous les matins de Truxillo pour recueillir le fruit de leur
travail; qu'on avoit emporté le même jour environ deux marcs d'or, du
moins autant que l'expérience pouvoit leur faire juger de la valeur des
alliages, & qu'ils en avoient tiré presqu'autant depuis le départ de
leurs Inspecteurs. Nous ne doutâmes point de la sincérité d'un recit
que nous étions en état sur le champ de vérifier. Mais avant que de
visiter la mine, nous tînmes conseil, M. Rindekly & moi, sur la conduite
que nous devions observer pour notre interêt & notre sûreté.

En supposant la vérité de ce que nous venions d'entendre, il n'y avoit
aucun doute que nous ne pussions tirer un avantage considérable de notre
découverte. Les vingt-trois Espagnols étoient si peu capables de nous
arrêter que nous pouvions les employer eux-mêmes à travailler pour nous.
Mais nous n'ignorions pas que Truxillo étoit une Ville assez
considérable & gardée par quelques Troupes Espagnoles. Les Inspecteurs
venoient tous les jours au matin. Il étoit impossible de les tromper, &
beaucoup plus encore de nous défendre contre un corps de troupes
reglées, qui ne pouvoient manquer d'avoir de grands avantages sur nous
par les armes & par le nombre. Cependant après de longues réflexions,
nous ne vîmes point d'autre parti à choisir, que d'attacher & les
vingt-trois Espagnols & tous nos gens au travail pendant le reste du
jour, & de nous saisir le lendemain des Inspecteurs pour nous procurer
encore la liberté de travailler le jour suivant. Les soupçons ne
pouvoient naître à Truxillo que dans l'après midi, c'est-à-dire vers le
tems où l'on étoit accoutumé à voir arriver les fruits de la mine; & la
distance étant de quatre lieues, nous ne devions pas craindre qu'on eût
le tems de nous interrompre avant la nuit.

Nous nous arrêtâmes à cette résolution. M. Rindekly fit déboucher
aussi-tôt toutes les ouvertures de la mine pour donner passage à la
fumée, & se faisant préceder de l'Officier Espagnol, il descendit après
lui par la plus commode des trois échelles: il revint au bout d'un quart
d'heure, & m'apporta une poignée du prétieux métal pour lequel nous
n'avions pas moins de goût que les Sujets du Roi d'Espagne. Nous
expliquâmes nos intentions à l'Officier, & nous lui donnâmes la plus
grande partie de nos gens pour l'aider dans son travail, tandis qu'avec
le reste nous fîmes soigneusement la garde au dehors.

Nous ne pouvions espérer des richesses immenses d'un travail de vingt
quatre heures, avec quelque ardeur qu'il fût poussé. Cependant la veine
se trouva heureusement fort abondante, & n'ayant pas manqué de forcer
les Espagnols à continuer l'ouvrage pendant la nuit, nous jugeâmes le
lendemain au matin que notre voyage seroit fort-bien recompensé. Toutes
nos réflexions avoient roulé dans cet intervalle sur les moyens de tirer
plus d'utilité d'une si belle découverte; mais quand nous nous serions
supposés maîtres du Païs des Muschetos ou capables d'y amener des forces
plus considerables, la situation des montagnes ne nous auroit jamais
permis d'approcher des mines malgré les Espagnols, & nous ne pouvions
douter que sur le prémier avis qu'ils alloient avoir de notre
entreprise, ils ne prissent des mésures certaines pour empêcher qu'elle
ne pût être renouvellée. Cependant il y a beaucoup d'apparence qu'avec
un peu de recherche & d'industrie, on trouveroit d'autres mines dans les
montagnes qui sont moins avancées, & dont l'accès est plus facile.

Les Inspecteurs de Truxillo furent extrêmement surpris, en arrivant sur
les neuf heures du matin, de se voir arrêtés par des Anglois. Ils
étoient trois, & leur crainte fut dabord pour leur vie. Nous les
rassurâmes, & notre politesse alla jusqu'à les faire déjeuner avec nous.
Ils eurent le régret de nous voir emporter la nuit suivante tout ce
qu'un travail obstiné nous avoit pû faire tirer de la mine: mais le
nôtre fut beaucoup plus vif d'abandonner un lieu si riche. Sur le calcul
qu'ils firent eux-mêmes, par la connoissance qu'ils avoient du produit
ordinaire, ils jugerent que notre butin pouvoit monter à quarante marcs;
somme legere à la vérité, mais qui renouvellée toutes les vingt-quatre
heures nous auroit bien-tôt composé un riche trésor. Nous reprîmes notre
route au travers des précipices par lesquels nous étions venus, & la
connoissance que nous en avions acquise rendit notre retour plus facile.
Jayo n'avoit pas perdu un moment pour mettre notre Milice en état de
partir. Nous le quittâmes, après lui avoir rénouvellé mes promesses.

Pendant notre absence le Duc de Portland étoit arrivé à Port-Royal, &
nous trouvâmes tous les Habitans dans la joie qui accompagne toujours
ces changemens. Nous nous présentâmes à lui avec nos cent Muschetos. Il
étoit assez informé des nécessités du Païs pour sentir l'importance de
ce secours. J'ai déjà fait observer que les troupes Angloises ne pouvant
pénétrer dans les montagnes, on comptoit sur les Muschetos pour y
presser les Nègres jusques dans leurs retraites les plus inaccessibles.
L'Ordre fut donné pour le départ de plusieurs grandes Barques, qui
devoient aller prendre Jayo & le reste de sa Milice. Il arriva quatre
jours après. M. le Duc de Portland ne le traita pas avec moins de
distinction que s'il eût été son égal. Il le fit manger avec lui &
Madame la Duchesse, qui prit plaisir d'abord aux manières simples &
grossiéres de ce Prince Ameriquain. Mais un jour que le vin l'avoit
échauffé, il lui échappa des expressions si libres & si indécentes, que
la Duchesse fut forcée de quitter la table, & se refroidit d'autant plus
pour lui, que M. le Duc se ressentant lui-même de la débauche, avoit
pris plaisir à la railler de son embarras. Cependant on n'en pensa pas
moins à faire marcher le Prince des Muschetos avec sa Troupe. Il étoit
question de le soutenir d'un certain nombre d'Anglois. Les quatre
Regimens de troupes régulieres qui étoient dans l'Isle ne pouvoient
guéres être employées contre les Nègres, tandis que l'extrémité où l'on
s'étoit porté contre les Espagnols devoit faire craindre à tout moment
qu'ils ne pensassent à se vanger. Il y avoit plusieurs Compagnies
franches qui étoient dispersées dans les Forts, & qui n'y étoient pas
moins nécessaires. L'embarras où l'on se trouvoit fit naître à M. le Duc
de Portland la pensée de prendre sur les Vaisseaux de la Nation, qui se
trouvoient dans le Port, les hommes qui paroîtroient les plus propres à
porter les armes. Dans la résolution où l'on étoit d'exterminer tous les
rebelles, on crut devoir y réunir tous les efforts, & que personne ne
devoit être exempté d'y contribuer. Nos gens étoient sans contredit la
Troupe la plus leste & la plus aguerie de l'Isle. On ne manqua point de
nous les demander, & le dessein du Gouverneur étoit de les faire servir
de Capitaines aux Muschetos, qu'il vouloit réduire en Compagnies; mais
nos gens refuserent de se séparer, & malgré toutes les offres de M. le
Duc, ils ne consentirent à marcher contre les Nègres que sous les Ordres
de M. Rindekly ou de M. Zill.

On fut forcé d'accepter leurs services à cette condition. M. Zill, qui
avoit porté les armes en Angleterre dans un Regiment de Cavalerie, & qui
n'étoit pas moins versé dans le service de terre que dans celui de Mer,
pria M. Rindekly de se reposer sur lui du commandement. J'eus besoin de
me joindre à lui pour faire perdre à M. Rindekly la résolution de
commander lui-même, & ce fut la bonté du Ciel qui m'inspira toute la
force qui étoit nécessaire pour le fléchir. Nos gens partirent dans la
résolution de se distinguer, & la plûpart pensant à s'établir à la
Jamaïque étoient bien aises d'avoir cette occasion de se faire
considérer dans l'Isle. Mais à peine s'étoit-il passé quinze jours, que
nous apprîmes la nouvelle de leur tragique avanture.

Ils s'étoient avancés avec tant d'ardeur, que dans la vûë de se
distinguer, ils ne penserent qu'à prévénir les Muschetos, dont le
secours ne leur paroissoit nécessaire que pour grimper sur les
montagnes. Ayant appris qu'un gros de rebelles s'étoit fait voir du côté
de Spanish-town, ils prirent cette route, & ne croyant point que ces
Barbares pussent ténir un moment devant eux, ils négligérent les
précautions de la guerre. Cet excés de confiance les fit tomber dans une
embuscade, où toute leur valeur ne les empêcha point de succomber au
nombre & à l'aveugle furie des Nègres. M. Zill fut tué un des prémiers,
& ceux qui démeurerent blessés sur le champ de Bataille n'obtinrent
aucun quartier de leurs cruels ennemis, qui acheverent de les massacrer
brutalement. Les Muschetos ne furent gueres plus heureux dans leur
expédition. Après avoir perdu quantité de gens, tout l'avantage qu'ils
remporterent avec le secours de plusieurs Compagnies Angloises qui
reçurent ordre de les joindre, fut de forcer les Nègres à se rétirer
dans leurs asiles. Sur les récits qu'on nous faisoit, non seulement de
leur situation, mais du soin qu'ils ont pris de cultiver les terres dans
l'interieur des montagnes, & de chercher des Mines qui leur fournissent
du cuivre, & du fer pour les armes, il étoit aisé de prévoir, comme
l'événement l'a vérifié jusqu'aujourd'hui, qu'on ne réuissiroit pas
aifément à les détruire ou à les soumettre.

Dans la douleur que nous eûmes de perdre si tristement nos Compagnons,
les avantages qui nous revenoient de leur mort ne furent point capables
de nous consoler d'une si cruelle disgrâce. De soixante-cinq, dont leur
nombre se trouvoit composé, il ne nous en restoit que trois qui étoient
demeurés à la garde du Vaisseau, & dont le courage étoit si peu
inférieur à celui des autres, qu'il avoit fallu recourir au sort pour
les faire consentir à laisser partir sans eux leurs Camarades. Quelques
personnes mal intentionnées s'éfforcerent de leur mettre dans l'esprit,
que représentant tout l'Équipage, ils devoient avoir entre eux, la part
de tous les autres: mais ils furent les prémiers à nous en donner avis;
& par la seule générosité de leur caractere ils reconnurent d'eux-mêmes,
qu'en qualité de Maîtres & de Chefs, nous avions droit, M. Rindekly &
moi, à l'héritage des morts, du moins si ceux-ci n'avoient pas
d'héritiers naturels qui se fissent connoître. Loin d'abuser d'un si
rare désinteressement, nous nous crûmes obligés de le récompenser par
des augmentations de bienfaits.

Les vûës que j'avois eûes pour l'établissement de mon Fils n'eurent pas
besoin de sollicitations ni d'adresse pour réussir aussi heureusement
que je l'avois espéré. Mademoiselle Thorough ne vécut pas longtems dans
la plus étroite familiarité avec un jeune homme aimable, sans prendre
pour lui des sentimens fort tendres, & son pere, qui s'en apperçut, ne
fit pas difficulté de les approuver. Il me demanda un jour en riant si
je ne remarquois pas que nos enfans s'aimoient beaucoup, & sur une
réponse honnête que je fis à ce badinage, il me dit sérieusement, que si
je ne mettois pas plus d'obstacle que lui à leur inclination, rien ne
les empêcheroit de satisfaire leur cœur. J'y consentis sans exception,
& leur mariage fut célébré huit jours après.

M. Thorough n'avoit pas ignoré le fond de nos entreprises; & nos
prémiers succés l'avoient comme forcé jusqu'alors d'applaudir à tous les
projets de M. Rindekly. Mais les désagrémens que nous venions d'essuier
dans nos derniers courses, & les hostilités dont nous étions ménacés
continuellement par les Espagnols, le firent penser tout autrement sur
les nouveaux desseins que nous méditions. Notre or & nos perles nous
faisoient un fond si considérable qu'il nous conseilla d'abandonner une
méthode fort périlleuse, & qui, pour lui donner de bonne foi le nom
qu'elle devoit porter, n'étoit qu'une véritable piraterie. Il nous
exposa les voies naturelles du commerce, qui lui paroissoient plus
honnêtes & plus sûres. Son exemple étoit une preuve à laquelle nous ne
pouvions rien objecter, & son âge lui faisant souhaiter le repos, depuis
le mariage de sa fille, il nous offrit de nous substituer à toutes les
especes de négoce qui l'avoient enrichi. Je ne me sentois pas
d'éloignement pour son conseil & pour ses offres. Mais il étoit
difficile de faire renoncer M. Rindekly à deux espérances dont il se
repaissoit depuis long-tems. Plus nos differens s'échauffoient avec les
Espagnols, plus il croyoit voir de droit & de facilité à saisir les
moyens de participer à leurs richesses. Rio de la Hacha, & Rancherias
lui revenoient sans cesse à l'esprit; & depuis le bonheur que nous
avions eu à la Marguerite, il s'imaginoit que nous devions tout espérer
de la fortune par les mêmes voyes. D'un autre côté, il lui restoit une
forte envie de faire quelque nouvelle tentative sur les Côtes d'Afrique
avant que de retourner en Europe. Son étonnement, répetoit-il tous les
jours, étoit que cette riche Contrée fût si négligée par nos Marchands,
& que ceux qui alloient sur les Côtes de la Guinée & de la Cafrerie
parussent ignorer qu'il y avoit quelque chose de plus utile que la vente
des Nègres. Il portoit l'avidité de ses vûës, jusqu'à déguiser la
véritable position des lieux que nous y avions découverts & me faire
promettre le même silence. J'étois forcé, par notre expérience, de
convenir avec lui que ses idées étoient justes; mais je lui representois
qu'il y avoit plus de sable que d'or en Afrique; c'est-à-dire, que si
nous ne pouvions pas douter que ce vaste Pays ne contînt bien des
richesses, il n'en étoit pas moins vrai qu'il falloit être conduits par
d'heureux hazards pour les découvrir. Quoique notre avanture fût capable
de nous donner des espérances, elle ne nous avançoit pas beaucoup pour
en trouver d'aussi favorables; à moins que nous ne voulussions retourner
directement à notre première entreprise. Mais le fruit que nous pouvions
recueillir de ce voyage étoit-il assez considérable pour nous en faire
essuyer les peines; & nos Nègres, en les supposant toujours disposés à
nous recevoir, avoient-ils eu le tems de faire de nouvaux amas de
lingots & d'anneaux. Enfin prenant M. Rindekly par le motif de
l'honneur, auquel il étoit fort sensible, je le fis convenir que des
gens tels que nous, qui n'avions point eu d'autre vûë que de rétablir
nos affaires en nous livrant au commerce, devoient être fort satisfaits
d'avoir jetté les fondemens d'une fortune considérable, & de pouvoir
l'augmenter encore par des soins moderés qui ne seroient pas nuisibles à
notre repos. Il avoit pris le parti d'écrire à la Barbade, pour faire
venir nos Perles à Port-Royal, si elles n'étoient pas déja parties pour
l'Europe. Elles arriverent peu de jours après, & la vûë d'une grande
partie de nos biens, qui se trouvoient ainsi rassemblés, servit beaucoup
à lui inspirer le goût du repos.

Cependant, après avoir fait examiner nos Perles, nous ne trouvâmes point
qu'elles répondissent à l'opinion que nous avions de leur valeur.
Quelque belles qu'elles fussent, elles ne furent estimées qu'environ
cinquante mille ducats. Mais comme cette estimation étoit celle des
Marchands, nous nous flattâmes qu'en les faisant vendre séparément dans
les différentes Cours de l'Europe, nous en retirerions un tiers de plus.
Notre or satisfit mieux à nos espérances, & nous n'avions pû nous y
tromper, parce que les anneaux étant sans alliage, il nous avoit été
facile de juger de leur valeur par le poids.

Tandis que nous étions occupés du calcul de nos richesses et de nos
délibérations sur un nouveau plan de conduite, le Capitaine d'un
Vaisseau nouvellement arrivé de la Virginie, avec lequel nous avions
formé quelque liaison, nous raconta qu'ayant moüillé au Port de la
Providence, il y avoit été fortement sollicité d'y prêter son secours au
petit nombre d'habitans de cette Colonie, pour la pêche de l'ambre-gris,
qui s'y trouvoit cette année dans une abondance extraordinaire. Cette
Isle, qui est la principale des Isles de Bahama, est moins peuplée par
des Marchands que par des Pirates; & quoiqu'elle appartienne à
l'Angleterre, les Gouverneurs Anglois n'y sont pas toujours les Maîtres.
Le célebre Capitaine Woodes Roger, après avoir achevé son voyage de la
Mer du Sud avec le Duc & la Duchesse de Bristol, obtint ce Gouvernement
en 1719, dans l'espérance que sa fermeté nettoyeroit l'Isle des
Corsaires qui l'infestoient; mais ayant reçu peu de troupes pour cette
entreprise, & n'ayant pas trouvé plus de trois cens Anglois dans la
Ville de Nassau, & dans les autres Places de la Providence, il fut
obligé de garder les mêmes ménagemens que ses Prédécesseurs,
c'est-à-dire, de bien vivre avec ceux dont il auroit souhaité de pouvoir
se délivrer. On comprend que dans une situation si contrainte le
commerce ne peut être florissant dans l'Isle de la Providence, ni dans
les autres petites Isles voisines, qui appartiennent aussi à
l'Angleterre malgré les prétentions de l'Espagne. Cependant comme les
Corsaires, qui sont plus connus sous le nom de Boucaniers, s'attachent
peu à recueillir les richesses du lieu, il y auroit beaucoup d'utilité à
s'en promettre si l'on n'étoit retenu par la crainte de leurs insultes.

L'ambre-gris s'y trouvant quelquefois en abondance, les Habitans ont le
regret de voir disparoître ces trésors, qui sont bien-tôt emportés par
les Courans; & le défaut de hardiesse éteint l'industrie. Mais ils
avoient été si frappés de la quantité qu'ils en avoient vûë cette année
sur leurs Côtes, qu'ils avoient proposé au Capitaine Madox de s'unir
avec eux pour les aider dans cette pêche.

Nous n'ignorions pas la valeur de cette précieuse gomme. M. Rindekly
ouvrit l'oreille au récit du Capitaine. Quoique nous fussions sans
équipage, il se persuada que pour une expédition peu éloignée, qui ne
pouvoit causer de mécontentement ni d'ombrage à personne, nous avions si
peu besoin d'armes & de soldats, qu'il étoit au contraire plus
convenable à notre sûreté de partir avec peu de forces & de munitions,
pour ne rien exposer à l'avidité des Boucaniers. Dans cette pensée, il
s'accommoda d'une bonne Pinque, avec quelques Marchands de Port-Royal, &
n'ayant point eu de peine à trouver dix hommes accoutumés au travail, il
résolut de partir au premier vent qui lui ouvriroit la sortie du Port.
Ce qu'il y eut d'étrange, c'est qu'après tous les efforts que j'avois
faits pour lui ôter le goût de ces voyages incertains, n'ayant osé me
proposer de monter sur sa Pinque avec lui, il avoit fait tous ses
préparatifs sans me consulter, & probablement sans aucun espoir que je
pusse me résoudre à le suivre. Mais j'avois fait observer toutes ses
démarches, & lorsqu'il eut achevé ses arrangemens, je lui déclarai que
mon dessein étoit de l'accompagner. Il reçut cette promesse avec des
transports de joie & d'amitié.

Nous risquâmes le passage entre l'Isle de Saint Domingue & celle de
Cube, quoique la saison n'eût point encore cessé d'être orageuse. Notre
Pilote étoit le même qui nous avoit conduits dans nos courses. Il
connoissoit si parfaitement les détroits, que nous les ayant fait
traverser sans cesser un moment d'avoir la vûe de quelque Isle, il nous
rendit en trente six heures au Port de Nassau. L'Isle de la Providence
n'a pas moins de vingt-huit ou trente milles de longueur; mais dans sa
plus grande largeur elle n'en a pas plus de dix ou onze. Le Port y est
meilleur qu'on ne se le persuade sur les récits d'une infinité de
naufrages qui se sont faits de tous tems dans cette Mer. On ne tomberoit
pas dans cette erreur si l'on faisoit réflexion que le mal ne vient
point de cette Isle, mais de la force des courans & de celle des vents
du Nord, qui secouent sérieusement un Vaisseau lorsque leur violence se
trouve opposée. Mais l'Isle de la Providence, c'est-à-dire, la
disposition de ses Côtes, & la situation de son Port, contribue si peu
aux infortunes des gens de Mer, qu'elle est au contraire leur azile
lorsqu'ils ont été trop maltraités par la tempête. Les Sauvages qui
l'habitoient avant que le Capitaine William Sayle en eût pris possession
au nom de l'Angleterre en 1667, profitoient ordinairement de la disgrâce
de ces malheureux pour s'emparer de ce qu'ils avoient pû sauver du
naufrage, & les Anglois qui leur ont succedé ne traitent guéres plus
humainement les Vaisseaux qui arrivent brisés, ou qui viennent se briser
sur leurs Côtes. C'est peut être de ce barbare usage, qui n'est pas sans
exemple en Europe, puisqu'il s'exerce en Angleterre dans la Province de
Sussex, que les Boucaniers ont pris droit de choisir l'Isle de la
Providence pour retraite; & les Habitans, qui leur ressemblent par le
goût du pillage, auroient mauvaise grace de les mépriser à ce titre.

M. Fitz-William, Gouverneur de l'Isle, nous reçut fort humainement; mais
en nous accordant la liberté de pêcher de l'ambre-gris, il nous déclara
ouvertement que soit en argent, soit en nature, il s'attendoit que cette
permission lui seroit payée. Nous lui promîmes le quart de notre pêche,
& cette offre le satisfit. Quoique nous eussions apporté très-peu
d'argent, il nous auroit été facile d'en tirer de la vente de nos
marchandises s'il eut exigé des droits pécuniaires; mais le but de M.
Rindekly, en chargeant sa Pinque d'une partie des denrées qui nous
étoient restées de nos derniers voyages, n'avoit été que de nous
concilier dans le besoin & les Habitans & les Corsaires par des
libéralités gratuites. Aussi affectâmes-nous de les distribuer avec
beaucoup de noblesse; & l'effet d'une générosité si rare parmi les
Marchands, fut d'engager tout le monde à nous servir par inclination.

Après avoir pris, pendant quelques jours, des éclaircissemens à Nassau,
qui est une Ville d'environ trois cens maisons, nous suivîmes les
conseils d'un ancien Habitant, le même qui avoit invité le Capitaine
Madox à l'entreprise que nous exécutions. Il nous dit que l'ambre-gris
qui se trouvoit aux environs des Isles Lucayes ou de Bahama, y étant
apporté vraisemblablement par les vents du Nord, il n'étoit pas
surprenant qu'il y en eut toujours beaucoup plus dans la saison où ces
vents régnent avec violence; & que l'Isle de la Providence se trouvant
la première du côté du Nord, il ne falloit pas s'étonner non plus
qu'elle en fût toujours, & plûtôt, & mieux partagée que les autres. Mais
ayant visité plusieurs fois les Isles voisines, il avoit remarqué que
les plus grandes richesses étoient entre la petite Isle d'Eleuthere, &
celle de Harbour, par la raison sans doute que les branches d'ambre-gris
y étoient retenues plus aisément par la disposition du canal; mais
qu'au reste il ne doutoit pas que les Bermudes n'en continssent encore
plus, à cause de leur situation. Non-seulement il nous conseilla de
commencer par l'Isle d'Eleuthere, mais il s'offrit à nous servir de
guide.

Nous partîmes, non pas dans notre Pinque, qui n'auroit point été propre
à tourner autour des Isles, mais dans une Barque que nous loüâmes du
Gouverneur. Nos provisions furent uniquement des vivres, & de grands
crochets de fer, que nous avions apportés de la Havana, avec une espece
de filets que notre guide nous conseilla de prendre à Nassau, & dont
nous reconnûmes la nécessité dans plus d'une occasion. Nous étions sans
armes, parce qu'il n'étoit pas question de guerre ni de défense, dans
des lieux où l'on ne dispute rien aux Boucaniers. Eleuthere, où nous
abordâmes en moins de deux heures, est d'une fort petite étendue,
puisque nos filets en embrassoient tout l'espace, & qu'elle n'est point
habitée par plus de cinquante familles, sous un Gouverneur qui est
membre du Conseil de la Providence. Ces Anglois, demi-Sauvages, qui ne
connoissent guéres d'autres richesses que celles d'un assez bon terroir,
dont les productions servent presque uniquement à leur nourriture,
furent charmés, non-seulement de notre visite, mais encore plus des
petits présens que nous leur offrîmes. Ils nous confirmerent que nous
trouverions plus d'ambre-gris sur leurs Côtes qu'ils n'en avoient vû
depuis plusieurs années. Lorsque nous leur demandâmes pourquoi ils ne
tiroient pas plus d'avantage de ces présens de la nature, ils nous
répondirent que les Boucaniers leur avoient enlevé tant de fois le fruit
de leur travail, qu'ils n'avoient rien reconnu de plus solide que de
cultiver la terre, dont les fruits servoient du moins à les nourrir, &
leur concilioient en même-tems l'amitié de ces Corsaires, qui étoient
bien-aises de trouver chez eux, pour un prix fort modique, de quoi
renouveller leurs provisions de vivres. En effet, outre toutes sortes de
grains qu'ils recueilloient de leurs campagnes, ils y avoient des
troupeaux admirables de vaches, de porcs & de moutons, qui leur
faisoient le fond d'un commerce continuel avec les Boucaniers.

M. Baxter, leur Gouverneur, moins avide d'ambre-gris que d'argent, nous
fit entendre, avec aussi peu de formalité que celui de Nassau, que la
pêche ne s'accordoit pas gratuitement. Nous lui offrîmes presque tout
l'argent que nous avions apporté, c'est-à-dire, deux cens piastres, dont
il eut l'honnêteté de se contenter.

Notre guide étoit un homme de soixante ans, mais si vigoureux, &
tellement animé par l'espérance que nous lui avions donnée d'obtenir ou
d'acheter même de son Gouverneur la permission de le conduire avec nous
à la Jamaïque, & de lui faire passer une heureuse vieillesse si notre
entreprise répondoit à l'opinion qu'il nous en faisoit prendre lui-même,
que nous reprochant notre lenteur, il étoit le premier à nous solliciter
sans cesse au travail. Nous commençâmes d'un tems fort calme, le 14 de
Mars. Dès le premier jour, nous rapportâmes douze livres d'ambre-gris, &
cette pêche ne nous coûta que la peine de plonger nos crochets de fer
dans les lieux qu'on nous indiquoit. Nous éprouvâmes deux fois à nos
dépens la nécessité des filets que nous avions apportés de Nassau.
Lorsque nous sentions au long des rochers, ou que nos yeux nous
faisoient quelquefois appercevoir, une partie d'ambre, il suffisoit
communément de la détacher avec les crochets, & molle comme elle étoit
encore, elle se plioit si facilement d'elle-même, qu'en embrassant le
fer elle se laiffoit tirer jusques dans la Barque. Cette première
épreuve nous fit négliger l'usage des filets. Mais nous eûmes le regret
de perdre ainsi deux des plus belles masses d'ambre que j'aye vûes de ma
vie. Leur forme étant ovale, elles ne furent pas plûtôt détachées que
glissant sur le crochet, elles se perdirent dans la Mer. L'usage du
filet étoit pour les recevoir, en l'appuyant contre le rocher avec
d'autres crochets, qui le tenoient aussi étendu qu'il étoit nécessaire
pour ne laisser rien échapper.

M. Rindekly s'applaudit beaucoup d'un si heureux essai. Nous admirâmes
avec quelle promptitude, ce qui n'étoit qu'une gomme mollasse dans le
sein de la Mer prenoit assez de consistance en un quart d'heure pour
résister à la pression de nos doigts. Le lendemain notre ambre-gris
étoit aussi ferme & aussi beau que celui qu'on vante le plus dans les
magasins de l'Europe. Le travail du second jour eut moins de succès.
L'agitation des flots nous rendit si peu maîtres de notre Barque, qu'il
nous fut impossible de nous arrêter un moment dans le même lieu; & l'eau
troublée par la même raison, ne nous laissoit rien appercevoir. Les
parties d'ambre gris n'ont pas beaucoup de longueur, & si les yeux
n'aident la main, il n'est pas aisé, lors même qu'on les sent, de les
distinguer avec les crochets. Pour celles qui sont au fond de la mer, il
n'y auroit que des Plongeurs, ou des machines fort difficiles à
construire qui pussent les en tirer; & l'on conçoit néanmoins que s'il
est vrai qu'elles soient apportées des rivages du Nord par le roulement
des flots, c'est au fond qu'elles doivent être en grand nombre,
puisqu'il n'y a que le hazard seul qui en fasse demeurer quelques-unes
entre les rochers. À quelque opinion qu'on s'arrête sur leur origine, je
ne vis rien sur les Côtes d'Eleuthere, point d'arbres gommeux, point
d'abeilles ou d'autres animaux à qui je pusse l'attribuer; & je ne sçais
point si ce feroit une idée sans vraisemblance que de les regarder comme
une congelation du sperme de quelques Monstres marins.

En rentrant fort fatigués & les mains vuides dans la rade d'Eleutere,
nous y apperçumes auprès du Fort, qui est défendu par six pièces de
canon, une sorte de Vaisseau qu'il nous fut aisé de reconnoître pour un
Corsaire. La tranquillité du Gouverneur & des Habitans étant une juste
raison de ne pas nous allarmer, nous abordâmes librement au milieu d'une
troupe de Boucaniers qui étoient arrivés depuis notre départ. Ils nous
traiterent avec douceur, & loin de nous prendre notre Ambre-gris ou nos
provisions, ils nous donnerent un souper où la joie ne manqua pas plus
que la bonne chere. La plûpart étoient Anglois, mais il s'y trouvoit des
François & des Espagnols, & jusqu'à des Sauvages de la Floride. Leur
nombre étoit de quarante Soldats, sans compter quelques Matelots qui ne
s'étoient engagés que pour la manœuvre. Ils nous raconterent une partie
de leurs exploits. Leur Chef qui étoit un Irlandois nommé Credan, avoit
six pieds de hauteur, & le regard si terrible, que je le trouvai digne
de son emploi par sa figure. Le seul privilege qu'il eût parmi ses
compagnons, outre l'autorité du commandement, étoit d'entretenir une
femme sur le Vaisseau. Elle fut de notre festin. C'étoit une Créole
d'Antego, qui malgré le désordre de son habillement & la couleur brune
de son teint, auroit passé dans tous les Païs du monde pour une très
belle femme. Nous admirâmes qu'avec une taille & un visage qui
l'auroient assurée par tout d'un sort plus heureux, elle parût si
contente de sa condition. Mais à peine eût-elle ouvert la bouche que ses
discours nous firent connoître son caractere. Elle s'exprima d'un air si
libre, & les avantures auxquelles sa situation l'exposoit tous les jours
avoient tant de charmes pour elle, qu'elle auroit été moins contente
dans un autre genre de vie.

Credan revenoit de croiser dans le Golfe; mais il n'avoit pris que deux
Barques Espagnoles, & pillé un petit Bourg sur la Côte de Saint Joseph.
Le butin qu'il avoit fait dans les deux Barques, se reduisoit à des
cordages & des voiles, qui étoient toujours pour eux une provision fort
utile. Ils avoient enlevé dans le Bourg quantité de meubles, mais peu de
piastres, parceque les Habitans qui sont continuellement exposés à ces
insultes, ont soin de mettre leur argent en sûreté. Credan avoit
l'humeur aussi violente que sa figure étoit terrible. Le chagrin d'avoir
été trompé par quelques avis qui lui avoient fait espérer une proïe plus
considérable, l'avoit emporté à plusieurs excés qu'il paroissoit se
reprocher. En nous parlant de sa profession, dans laquelle il confessoit
qu'il étoit encore fort éloigné de s'être enrichi, il nous raconta un
trait fort remarquable. Après avoir passé quelques années à la Barbade,
où il étoit venu pour servir suivant les engagemens ordinaires, il
avoit proposé à son Maître de l'employer à quelque entreprise où il pût
exercer les dispositions qu'il se sentoit pour les avantures
périlleuses. Ce Négociant avoit entendu parler de toutes les fables
qu'on raconte de l'Isle de Saint Vincent, & sur-tout de ce fameux
serpent qui fait sa demeure, dit-on, dans une profonde vallée qui est au
milieu des montagnes, & qui a sur la tête une pierre précieuse dont les
yeux humains ne peuvent soutenir l'éclat. On ajoute que la même vallée
est remplie de diamans. Enfin si le Négociant ne se persuadoit pas tout
ce qu'on en publioit, il ne doutoit pas du moins que dans une Isle, qui
n'a point encore d'autres maîtres que les Caraïbes, & qui demeure
contestée, comme celle de Sainte-Lucie, entre les Anglois & les
François, il n'y eût bien des avantages à espérer, soit de l'observation
du terroir, soit du commerce des Sauvages. Il confia à Credan un
Vaisseau qu'il avoit dans le Port avec un Équipage composé de douze
hommes, & quelques denrées pour se concilier la faveur des Sauvages.
Credan trouva dans l'Isle de Saint Vincent des Caraïbes & des
montagnes; mais il ne put s'y procurer aucune lumiére sur le serpent &
sur la vallée. Cependant ayant entrepris de visiter toutes les parties
de l'Isle, il s'engagea dans les montagnes, qui sont d'une hauteur
extraordinaire, avec ses douze hommes bien armés. Au centre de ces lieux
déserts, il découvrit, non pas une vallée, dans le sens qu'on donne à ce
nom, mais une fosse d'une profondeur étonnante & large d'environ mille
pas, au milieu de laquelle il apperçut quantité d'objets brillans & qui
lui parurent se mouvoir. La distance ne lui permit pas de les
distinguer, mais étant porté à croire que c'étoit la demeure du serpent
& le lieu des pierres précieuses, il employa plus de huit jours à
tourner sur le sommet des montagnes pour trouver à toutes sortes de
risques le moyen de descendre dans la fosse: tous les efforts de ses
gens & les siens furent inutiles. Enfin Credan rebuté d'une entreprise
impossîble abandonna Saint Vincent; mais n'ayant point d'autre
commission de son Maître, & n'étant pas disposé à reprendre la qualité
de domestique mercenaire à la Barbade, il prit le parti de proposer à
ses Compagnons le métier de Pirate, qu'ils embrasserent avec lui. Leur
Vaisseau étoit encore le même, quoiqu'ils l'eussent radoubé assez
souvent pour lui donner une autre forme; & depuis quatre ans qu'ils
exercoient leur profession, ils n'avoient point acquis de richesses
qu'ils n'eussent tellement prodiguées à leurs plaisirs, qu'à peine
avoient-ils de quoi se couvrir sur le Vaisseau; à moins que cette espece
de nudité ne fût une affectation pour se rendre plus redoutables. Ils
faisoient des festins continuels dans les Isles où ils se retiroient, &
les vivres étoient toujours en abondance sur leur Vaisseau, avec une
provision surprenante de liqueurs fortes. Enfin leur vie se passoit
entre les excés de la débauche, & ceux de la fatigue, touchant sans
cesse au plaisir ou à la mort.

Quinze jours que nous employâmes à la pêche de l'Ambre-gris, ne nous en
rapporterent qu'environ cent livres. Notre Guide nous reprocha d'être
venus trop tard, & de n'avoir pas profité, au commencement de l'hiver,
des premiers vents du Nord, qui apportent ces richesses. Mais il nous
pressa de risquer le voïage des Bermudes, où il osa presque nous
répondre que la prodigieuse quantité de ces Isles, & leur voisinage
entre elles, servoient à retenir l'ambre-gris; sans compter que les
Habitans, quoiqu'Anglois d'éxtraction, étoient des especes de Sauvages
qui ayant peu de commerce avec le reste du monde, negligent des
productions de la nature dont ils ne font point d'usage, & se bornent à
la culture du Païs. L'éloignement n'étoit pas immense, & la saison
s'adoucissoit tous les jours. M. Rindekly plus animé que jamais par
l'essai que nous avions fait, me pressa de ne pas manquer une occasion
d'achever peut-être tout d'un coup notre fortune.

Étant retourné à Nassau, nous exécutâmes notre traité avec le
Gouverneur, & nous remîmes à la Voile dans notre Pinque. Le tems nous
servit si bien que nous arrivâmes le sixiéme jour à la vûë des Isles
Bermudes. Nous fûmes frappés de leur multitude. Quelques Habitans nous
ont assuré qu'ils en avoient compté plus de quatre cent, mais la
vingtiéme partie n'en est pas habitée, & la plûpart sont si petites
qu'elles demeurent sans nom, & qu'elles ne méritent point d'en récevoir.
Les trois plus grandes sont celles de Saint Georges, & de Saint David, &
de Cooper, & les seules qui soient habitées régulierement, car on ne
trouve dans les autres qu'un petit nombre de maisons dispersées.

Notre Guide nous conseilloit d'éviter les grandes, & son conseil eût été
fort juste si mes vûës s'étoient bornées à la pêche de l'ambre gris.
Mais, suivant le projet que j'avois exécuté dans tous mes voïages,
j'étois bien aise de jetter sur mon Journal, les principales
observations qu'il y avoit à faire sur chaque lieu que j'avois
l'occasion de visiter; & les Bermudes sont si peu connues que cette
raison redoubloit ma curiosité. Je fis consentir M. Rindekly à chercher
l'entrée du Port de Saint Georges. Nous distinguâmes facilement cette
Isle; parce qu'elle surpasse toutes les autres en grandeur. Quoiqu'elle
n'ait guéres plus d'une lieue dans sa plus grande largeur, elle est
longue d'environ seize milles de l'Est-Nord-Est au Ouest-Sud-Ouest. La
nature l'a fortifiée par une chaîne continuelle de rochers qui
s'étendent fort loin dans la Mer; & du côté de l'Est où cette chaîne est
moins forte, les Habitans y ont ajoûté des Forts, des Batteries, des
Parapets & des lignes. Toutes les Bermudes forment ensemble la figure
d'un croissant, & malgré leur multitude elles sont contenues dans
l'espace d'environ six ou sept lieues.

Nous eûmes assez de peine à trouver le moyen d'aborder au Port de Saint
Georges. Il n'y a que deux endroits par lesquels il puisse recevoir les
Vaisseaux; & les rochers, dont une partie est cachée sous l'eau jusqu'à
la surface, en rendent l'accès si difficile, que sans un bon Pilote, il
est presqu'impossible de trouver le Canal. Mais les plus grands
Vaisseaux entrent sans peine par la véritable route. La difficulté de
l'accès, & la certitude du naufrage pour ceux qui s'approchent sans
précaution, a fait donner par les Espagnols le nom d'Isles du Diable
aux Bermudes. Après beaucoup d'observations nous entrâmes heureusement
dans le Port. Il est défendu par six ou sept Forts, où l'on ne compte
pas moins de soixante-dix pièces de canon. La Ville de Saint-Georges est
située au fonds. Les noms des Forts sont King's-Castle, Charles-Fort,
Pembrook-Fort, Cavendis-Fort, Davyes-Fort, Warwick-Fort, & Sandy's-Fort.

Quoique la dépendance des Isles Bermudes ne soit pas fort gênante, elles
ont un Gouverneur nommé par l'Angleterre. Nous ne lui communiquâmes
point le projet de notre pêche, qui nous auroit obligé peut-être à
quelque nouveau Traité; mais feignant d'être partis de la Jamaïque pour
nous rendre à la Caroline, nous lui demandâmes seulement la permission
de profiter, pour satisfaire notre curiosité, du vent qui nous avoit
jettés dans son Isle. Il y joignit toutes sortes d'honnêtetés & de
caresses. La Ville est composée d'environ mille maisons, assez bien
bâties. Elle est ornée d'une très-belle Église, & d'une Bibliothéque
publique, dont elle a l'obligation au Chevalier Thomas-Bray, le Patron
des Sciences en Amérique. On y voit aussi une fort belle salle pour les
Assemblées publiques.

Outre la Ville de Saint-Georges, qui est le centre de son Canton, il y a
dans l'Isle huit autres Habitations, qui portent le nom de Tribus. Leurs
noms sont, Hamilton-Tribe, Smith's-Tribe, Devonshire-Tribe,
Pembrook-Tribe, Paget's-Tribe, Warwick-Tribe, Southampton-Tribe, &
Sandy's-Tribe. Devonshire au Nord, & Southampton au Sud, sont des
Paroisses qui ont chacune leur Église, avec une Bibliothéque. Il n'y a
point de Paroisses dans aucune des petites Isles, & tous leurs Habitans
sont rangés sous quelqu'une des huit Tribus de l'isle de Saint-Georges.
Dans le quartier de Southampton, est un petit Port de même nom. On en
trouve quelques autres autour de l'Isle, comme celui du Great Soud,
celui d'Harrington dans la Tribu d'Hamilton, & celui de Paget dans la
Tribu qui porte ce nom.

Le climat, dans les Bermudes, est un des plus sains & des plus agréables
du monde; &, si l'on excepte les désordres qu'y causent quelquefois les
ouragans, rien n'égale la beauté & la sérenité qui pare continuellement
la face du Ciel. On n'y connoît point d'autre saison que le Printemps; &
quoique les arbres y perdent leurs feüilles, il leur en renaît de
nouvelles pendant que les autres tombent. Les oiseaux s'y accouplent
dans tous les mois de l'année, & tout le Païs est sans cesse rempli de
grains, de fleurs, & de fruits délicieux. À la vérité le tonnerre y
cause souvent des ravages extraordinaires, jusqu'à fendre les rochers
les plus durs & les plus épais. Ces sortes d'orages ne manquent point de
revenir au commencement des nouvelles Lunes, & l'on observe que
lorsqu'il paroît un cercle autour de la Lune, la tempête est toujours
terrible. Les vents du Nord dominent aussi dans l'Isle vers les mois qui
répondent à notre hyver. La pluie n'y est pas fréquente, mais elle n'y
est jamais moderée; & l'obscurité qu'elle répand dans l'air, à quelque
chose d'effraïant. On y voit rarement de la neige. Le terroir est de
differentes couleurs dans toutes les Isles, & par une conséquence assez
ordinaire, il y est de différente nature. Le brun est le meilleur. Celui
qui est blanchâtre, & qui tire sur le sable, n'est guéres inférieur;
mais le rouge, qui ressemble à l'argile, est absolument mauvais. Deux ou
trois pieds au-dessous de la première couche, on trouve une matiére
solide que les Habitans appellent le roc, mais avec peu de raison; car
il n'est pas plus dur que la marle, & les pores en sont aussi larges que
ceux de la pierre de ponce. Ces pores contiennent beaucoup d'eau, &
malgré les raisons qui lui font donner le nom de roc, les racines des
arbres y pénétrent, & n'en reçoivent pas moins leur nourriture. On
trouve communément de l'argile au-dessous. La plus dure de cette espéce
de roc est toujours sous les terres rouges. Elle reçoit un peu d'eau; &
sa forme est par couches, comme celle des ardoises dans leur carriere.

Il n'y a presque point d'eau fraîche dans les Bermudes. Celle dont les
Habitans font usage vient de ces rocs, au travers desquels elle se
distille; mais elle conserve toujours des particules de sel, comme
l'eau de la Mer, après avoir passé par le sable. Il n'y en a point
d'autre néanmoins que de cette espéce, & celle de pluie qu'on recueille
dans des citernes.

Sans m'arrêter au témoignage des Habitans, je fus persuadé par nos yeux,
en parcourant toutes les parties de l'Isle, que le terroir, tel que je
le viens de représenter, est d'une fécondité admirable. Il produit
réguliérement deux fois l'année. On seme en Mars pour recueillir au mois
de Juillet; & dans le cours du mois d'Août, pour être payé de ses peines
au mois de Décembre. Le bled d'Inde est le principal pain qu'on
recueille dans les Bermudes, comme dans toutes les parties de
l'Amérique; il sert à la subsistance du commun des Habitans. Mais on
trouve dans les campagnes la plûpart des autres plantes, qui sont
propres aux Indes Occidentales, particuliérement celle du Tabac, qui n'y
est pas néanmoins excellente. Les bois méritent plus d'admiration que
l'ancien Liban. Il n'y a point d'arbre, utile ou agréable, dans
l'Amérique & dans l'Europe, qui n'y croisse sans culture. Les orangers
y sont d'une beauté, & leur fruit d'une excellence, qui surpassent tout
ce qu'on rapporte des autres lieux.

À l'égard des animaux, le Chevalier Georges Sommer, & les premiers
Anglois qui se sont établis aux Bermudes, n'y en trouverent point
d'autres que des porcs, des insectes, & des oiseaux. M. Sommer, ayant
été jetté dans l'Isle par un naufrage, fit sortir de son bord quelques
porcs qui lui restoient, pour les faire paître à découvert. Ils furent
bien-tôt joints par un monstrueux porc sauvage, qui les suivit à leur
retour; les gens de l'Équipage le tuerent, & trouverent sa chair d'un
excellent goût. Ceux qui furent tués dans la suite avoient tous le poil
noir; ce qui fit juger aux Anglois qu'ils y avoient été laissés par les
Espagnols, & qu'ils s'y étoient multipliés, parce que ceux qu'on a
portés d'Espagne au Continent de l'Amérique, étoient tous de cette
couleur.

La première mention qu'on trouve des Isles Bermudes dans les Auteurs
Anglois, est dans le voyage du Capitaine Lancaster, parti de Londres en
1593, pour aller tenter de nouvelles découvertes. Ce Capitaine
renvoyant, d'Hispaniola en Angleterre, un homme de son Équipage, nommé
Henri May, obtint son passage dans un Vaisseau François, commandé par M.
de la Barbotiere, qui fut jetté sur le rivage d'une des Isles qu'on
appelloit déja les Bermudes. Il est fort vraisemblable qu'elles
n'avoient point alors d'Habitans; car étant à trois cens lieues de la
plus proche partie du Continent de l'Amérique, les Indiens n'entendoient
point assez la navigation pour s'être écartés si loin de leurs bords. On
prétend qu'elles avoient reçu le nom de Bermudes, d'un Espagnol nommé
Jean Bermudes, qui les découvrit plusieurs années avant M. May.
Cependant on ne lit nulle part qu'il y ait pris terre. Si d'autres
Espagnols y ont abordé après lui, il paroît que c'est par des naufrages;
& nos Anglois ont trouvé dans la suite, entre les Isles, des restes de
Vaisseaux, & d'autres débris, qu'ils ont reconnus pour François,
Hollandois, & Portugais, autant que pour Espagnols. Philippe second, ne
laissa point d'accorder en 1572, la proprieté des Bermudes à Ferdinand
Camelo; mais il n'en prit jamais possession.

La Relation que May fit de sa découverte, à son retour en Angleterre,
fut confirmée ensuite par les Chevaliers Georges Sommers & Thomas Gates
qui y furent jettés comme lui par un naufrage, en 1609. Cependant
personne ne fut tenté d'y former aucun établissement jusqu'au second
voyage du Chevalier Sommers, qui y fut envoyé de la Virginie, & qui y
trouva la fin de sa vie. C'est de lui que ces Isles ont pris dans nos
Auteurs le nom de Sommers Islands. Ses Gens, au lieu de retourner à la
Virginie, suivant l'ordre qu'il leur avoit donné en mourant, prirent le
parti de se rendre en Angleterre, avec le corps de leur Capitaine, dont
ils ne laisserent aux Bermudes que le cœur & les intestins. Douze ans
après, le Capitaine Butler, qui fut renvoyé directement de Londres aux
mêmes Isles, y fit construire un fort beau monument, sur le lieu où les
restes de M. Sommers étoient enterrés. Cet ouvrage subsiste encore, &
nous le visitâmes avec le respect qu'inspirent toujours ces sortes de
lieux.

On nous raconta que la première fois que le Chevalier Sommers avoit été
aux Bermudes, il y avoit laissé à son départ deux de ses gens, qui étant
menacés de la mort pour un crime capital, s'étoient sauvés dans les
bois. Ils y étoient encore au second voyage du Chevalier. La nécessité
leur ayant servi d'éguillon, ils avoient trouvé le moyen de vivre des
productions naturelles du Pays; & sans autre instrument que leurs mains,
ils s'étoient bâti une cabane qu'ils habitoient ensemble dans l'Isle de
Saint Georges. Leurs noms étoient Christophe Carter, & Édouard Waters.
Après la mort de Sommers, & lorsqu'ils virent ses gens dans la
résolution de retourner en Angleterre, ils penserent si peu à les suivre
qu'ils persuaderent à l'un d'entr'eux de demeurer avec eux dans leur
Isle. Il se nommoit Édouard Chard. Leur societé ne pouvoit augmenter.
Ils étoient tous trois Seigneurs de l'Isle; mais semblables aux autres
Rois, ils ne furent pas long-tems sans prendre querelle. Chard & Waters
en étoient au point de se battre, lorsque Carter, qui ne les haïssoit
pas moins tous deux, mais qui appréhendoit de demeurer seul, les menaça
de se déclarer contre celui qui donneroit le premier coup. Enfin la
nécessité les fit redevenir amis; ils se joignirent pour faire quelque
découverte utile. Le hazard leur fit trouver, entre les rochers, la plus
grande piece d'ambre-gris qu'on ait jamais vû dans une seule masse. Elle
pesoit quatre-vingt livres. Ils en pêcherent quantité d'autres petites
pièces, & la possession d'un tel trésor leur fit lever la tête. Dans les
transports de leur joie ils ne chercherent plus que les moyens d'en
faire usage pour se rendre riches & heureux. Toutes les idées qui
peuvent tomber dans l'esprit s'étant presentées à eux successivement,
ils s'arrêterent enfin à la résolution desesperée de construire une
Barque le mieux qu'il leur seroit possible, & de se rendre à la
Virginie, ou à Terre-Neuve, suivant qu'ils seroient aidés par le vent &
les flots. Mais avant qu'ils eussent pû se mettre en état d'éxécuter un
projet si peu sensé, le Capitaine Mathieu Sommers, frere du Chevalier de
ce nom, arriva d'Angleterre avec un Vaisseau qu'il commandoit, &
soixante hommes d'Équipage. Depuis la mort du Chevalier, & sur le
rapport de ses gens, il s'étoit formé à Londres une Compagnie des
Bermudes, qui y envoyoit pour Gouverneur M. Richard Moor. Le Capitaine
Sommers & M. Moor, descendirent dans une plaine de l'Isle de Saint
Georges, où ils bâtirent la première Maison, ou plûtôt une Cabane,
puisqu'elle n'étoit composée que de feüilles de palmier. Cependant elle
étoit assez grande pour M. Moor & sa famille. Tous ses gens ayant suivi
son exemple, ils firent une espece de Ville, qui reçut le nom de Saint
Georges, & qui est devenue dans la suite une des plus belles de nos
Colonies d'Amérique; car toutes les maisons sont de bois de cedre, & les
Forts, qu'on y a joints, des plus belles pierres du monde.

M. Moor n'étoit qu'un Charpentier; mais il entendoit le génie &
l'architecture, & ces talens naturels le rendoient fort propre à
l'emploi donc il étoit chargé. Il employa tous ses soins à fortifier
l'Isle, & ne poussa pas avec moins d'ardeur l'entreprise de la
Plantation. Il traça le plan de la Ville, telle qu'elle est aujourd'hui.
Il forma ses gens aux exercices de la guerre, & leur procura des
munitions. Il bâtit aussi une Église de cedre; & le vent l'ayant
renversée, il en rebâtit aussi-tôt une autre dans un lieu moins exposé
aux tempêtes.

Dans la première année de son Gouvernement, il lui arriva un autre
Vaisseau, avec une recrue de trente hommes, & de nouvelles provisions.
Quelque tems après, il découvrit la piece d'ambre-gris que Carter,
Waters & Chard avoient cachée, & prétendant qu'elle lui appartenoit en
qualité de Gouverneur, il s'en mit en possession. N'ayant point manqué
d'en envoyer une partie à la Compagnie de Londres, avec du cedre, des
drogues, du tabac, & les autres productions de l'Isle, il inspira
beaucoup de zéle aux Négocians Anglois pour la propagation de cette
Colonie. Les Espagnols l'attaquerent, mais sans succès. Enfin dans
l'espace de quelques années l'établissement devint assez considérable
pour se soutenir par ses propres forces, & pour négliger la liaison
qu'il avoit euë jusqu'alors avec l'Angleterre. Il se rendit, par dégrés,
si indépendant, que si l'on a continué d'y envoyer des Gouverneurs,
c'est moins pour y exercer leur autorité que pour y soutenir un vain nom
dont ils ne retirent presqu'aucun avantage.

Ce fut pendant le Gouvernement de M. Moor qu'arriva ce fameux événement
qui a causé tant d'embarras à nos Physiciens. On ne connoissoit point de
rats dans l'Isle. Cependant il s'y en trouva tout-d'un-coup un si
prodigieux nombre que la terre en fut couverte. Il n'y avoit point
d'arbre au pied duquel ils n'eussent des nids. Ils mangerent tous les
fruits, & jusqu'aux arbres qui les portoient. Le bled, & tous les autres
grains furent dévorés dans les champs & les greniers. Les trapes, le
poison, les chats mêmes & les chiens furent des secours inutiles. Ce
fleau dura cinq ans entiers, après lesquels il cessa tout-d'un-coup,
sans qu'on ait mieux expliqué sa fin que son origine. La seule
explication qui ait quelque vraisemblance, est celle qui attribue
l'arrivée des rats aux Vaisseaux. On conçoit qu'il put en sortir un
grand nombre, & que le climat s'est trouvé propre à leur prompte
multiplication. Mais comment comprendre qu'elle ait pû devenir si
prodigieuse, & qu'elle ait cessé tout-d'un-coup!

Tandis que je me procurois toutes ces informations dans l'Isle de Saint
Georges, M. Rindekly, sous prétexte de visiter les autres Isles,
s'exerçoit ardemment à la pêche de l'ambre gris, & réüssissoit beaucoup
mieux qu'aux Isles de Bahama. En moins de huit jours, il en pêcha une
quantité si considérable, que se bornant à ce qu'il avoit dans sa
Pinque, autant par la crainte de s'attirer quelque persécution des
Habitans de l'Isle, que pour se ménager le pouvoir d'y revenir, il me
rejoignit à Saint Georges beaucoup plûtôt que je ne m'y étois attendu.
Nous prîmes le parti de remettre à la voile dès la même nuit, sans avoir
été soupçonnés d'autre dessein que celui d'aller directement à la
Caroline.

M. Thorough, qui n'avoit pas goûté notre entreprise, fut agréablement
surpris de nous voir arriver avec une carguaison si précieuse.
L'ambre-gris étant rare à la Jamaïque, nous aurions trouvé sur le champ
à nous défaire du nôtre avec beaucoup d'avantage, si nous n'avions
esperé d'en tirer beaucoup plus en Europe. Mais cette augmentation de
richesses avoit changé toutes nos vûës. Au lieu de prendre le commerce
de M. Thorough, nous étions résolus de l'abandonner à mon fils, en nous
associant à ses entreprises, & de retourner à Londres par les plus
courtes voies. Le bruit de notre expédition s'étant répandu par
l'indiscretion de nos Matelots, il n'y eut pas de Marchands à Port-Royal
qui ne fussent tentés de suivre notre exemple. Round, qui avoit été
notre guide, & que nous avions amené, suivant notre promesse, pour lui
procurer quelque petit établissement, fut sollicité par des offres
beaucoup plus considérables que les nôtres. Mais ce bon Vieillard
n'ayant point eu d'autre vûë que de se procurer le repos dont il
joüissoit déja dans un petit emploi que M. Thorough lui avoit fait
obtenir à notre solicitation, refusa de s'engager dans de nouvelles
entreprises.

Pendant le peu de séjour que nous avions fait à la Jamaïque, je n'avois
pas négligé de prendre, suivant mon usage, des informations sur
l'intérieur du Pays. Je laisse à part tout ce qu'on trouve de sa
situation dans les Relations ordinaires. Elle est à cent quarante lieuës
de Carthagène au Sud-Ouest, & à cent soixante de Rio de la Hacha. Sa
figure est ovale. Suivant les dimensions qu'on avoit prises assez
récemment, on lui donnoit dans sa plus grande longueur cent soixante dix
mille, & soixante-dix dans sa plus grande largeur, qui est à peu près au
milieu de l'Isle. Vers ses deux extrémités, elle se rétrecit par dégrés,
jusqu'à ce qu'elle se termine en deux pointes. On prétend qu'elle
contient environ cinq millions d'acres, dont la moitié est cultivée.
Elle est divisée en deux parties par une chaîne de Montagnes, qui
s'étendent des deux côtés jusqu'à la Mer, & d'où coulent quantité de
Rivières, qui répandent la fécondité dans toutes les parties de l'Isle.
Du côté du Midi elle a quantité d'excellentes Bayes, telles que
Port-Royal, Port-Morant, Oldharboug, Point-Negril, le
Port-Saint-François, Michael's-Hole, Micarry-Bay, Alligator-Pound,
Point-Pedro, Paratta-Bay, Luana-Bay, Blewfield's-Bay, Cabarita's-Bay, &
plusieurs autres, qui peuvent recevoir commodément toutes sortes de
Vaisseaux. L'Isle est divisée en 16 Paroisses, dont voici la situation,
en faisant le tour du Pays depuis Port-Morant.

1. La Paroisse de Saint David. Elle contient outre Port-Morant, qui est
une Baye sûre & commode, la petite Ville de Free-Town: le Païs est bien
planté. Il est défendu par un petit Fort, où l'on entretient douze
Soldats en tems de guerre. Cette Paroisse fournit beaucoup d'eau fraîche
& de bois.

2. La Paroisse de Port-Royal, où l'on voit les restes d'une des plus
belles & des plus riches Villes de l'Amérique, qui donne son nom à la
Paroisse. La Ville de Port-Royal s'appelloit autrefois Coguay, &
lorsquel-le subsistoit sous ce nom elle occupoit toute cette langue de
terre qui ne s'étend pas moins de dix milles dans la Mer, mais qui est
si étroite dans quelques endroits qu'elle n'a pas la largeur d'un trait
de fléche. C'est à la pointe de cette langue que les Anglois avoient
bâti leur nouvelle Capitale, parce que le Port y est si commode & la Mer
si profonde, que les Vaisseaux les plus pésans y sont en sûreté. La
pointe forme elle-même le Port, qui est sans difficulté un des meilleurs
de toute l'Amérique. Il a le corps de l'Isle au Nord & à l'Est, la Ville
au Sud, de sorte qu'il n'est ouvert qu'au Sud-Ouest. Mille Vaisseaux y
peuvent tenir, sans rien craindre du vent. L'entrée est défendue par le
Fort-Charles, qui est le meilleur de tous les Forts Anglois dans
l'Amérique. Il contient soixante pièces de canon, & une garnison
constamment entretenue par la Couronne Britannique. On donne trois
lieues de largeur au Port.

La grande Rivière sur laquelle est situé Saint Jago, ou Spanish-town, se
jette dans cette Baye. C'est là que tous les Vaisseaux viennent faire
de l'eau & du bois. La facilité de l'ancrage, & la profondeur de l'eau
qui met un Vaisseau de mille tonneaux en état de communiquer au rivage
par des planches, avoient rendu Port-Royal, la principale Ville de
l'Isle, en y attirant d'abord les Marchands. Ils y furent bien-tôt
suivis par les Artisans de toute espece; de sorte qu'en 1692, lorsque
l'Isle fut presque abimée par le plus terrible de tous les Ouragans, on
y comptoit deux mille maisons qui se louoient aussi cher qu'à Londres.
Les Habitans y étoient en si grand nombre, qu'on y avoit levé un
Regiment complet de Milice. Cependant à la reserve des commodités du
Port, elle n'a rien d'avantageux dans sa situation, puisqu'on ne trouve
aux environs ni bois, ni pierres, ni herbe, ni même d'eau fraîche. Le
terroir est un sable toujours échauffé, & l'abondance des Marchands, qui
y tiennent comme une foire perpétuelle, y met une cherté excessive dans
toutes les denrées. Le revenu du Ministre de cette Paroisse est de deux
cens cinquante livres Sterling. La Ville après avoir été renversée par
l'Ouragan de 1692, avoit été rebâtie fort promptement; mais dix ans
après elle fut ruinée encore une fois par le feu: sur quoi l'assemblée
du Conseil resolut, que sans penser à la rétablir, tous les Habitans se
retireroient à Kingston dans la Paroisse de Saint André. Elle avoit
ordonné aussi que la foire & les marchés seroient transferés au même
lieu: mais les avantages du Port, ont fait négliger ces Loix. On a
recommencé à bâtir Port-Royal, & dans peu de tems, il y a beaucoup
d'apparence que la Ville sera plus belle & plus peuplée que jamais.

3. La Paroisse de Saint André, où est la Ville de Kingston, se trouve
située sur la même Baye; mais elle est devenue moins considérable depuis
qu'on a fait de Kingston même une Paroisse séparée.

4. La Paroisse de Kingston. En 1695, les Cours de la Justice & les
Chambres de l'Amirauté, y furent transferées par un Acte du Parlement.
La Ville s'est augmentée après la ruine de Port-Royal, jufqu'à sept ou
huit cent maisons: mais il n'y a point d'apparence qu'elle conserve
long-tems ses avantages, quoiqu'elle soit située sur la même Baye que
Port-Royal.

5. Sainte Catherine. Dans cette Paroisse est la petite Ville de
Passage-Fort, à l'embouchure de la Rivière qui vient de Spanish-town, &
à six mille de cette Ville & de Port-Royal. On y compte environ deux
cent maisons, qui ne sont pour la plûpart que des Hôtelleries pour les
Passans qui vont de Port-Royal à Spanish-town. La riviere est gardée par
un Fort & une Batterie de dix ou douze pièces de canon. Il y a dans
cette Paroisse une autre Rivière qu'on nomme Black-River, ou la Rivière
noire.

6. À six mille dans les terres est la Paroisse de Saint Jean, une des
plus agréables, des plus fécondes & des mieux peuplées de l'Isle
entiere. On en peut juger par les noms de ses Plantations, qui sont
Spring Valley, Golden-Valley, Spring-Gardea &c. c'est-à-dire la vallée
du Printems, la vallée d'or, &c.

7. On trouve ensuite Spanish-town ou Saint Jago, autrefois capitale de
l'Isle, lorsque les Espagnols en étoient les Maîtres, & qui conserve
même encore cette prérogative. Avant que les Anglois l'eussent réduite
en cendres, en la conquérant, elle contenoit plus de deux mille maisons,
avec seize Églises. Mais depuis qu'ils y ont exercé leur furie, on n'y
voit que les restes de deux Églises, & sept ou huit cens maisons, qui
sont encore fort agréables, & fort commodes. Saint Jago avoit été bâtie
par Christoph Colomb, qui lui donna le nom de San Jago de la Vega, d'où
il tira lui même ensuite son titre de Duc de la Vega. Il y a derriere la
Ville une plaine spacieuse où l'on voyoit paître du tems des Espagnols,
une multitude innombrable de toutes sortes de bestiaux. Ses murs sont
arrosés par la Rivière qui se décharge à Passage-Fort. Le Canal en est
fort beau & procure mille agrémens à la Ville, mais il n'est pas
navigable. Les Espagnols l'appelloient Cobre-Rio, ou Rivière de cuivre,
parce qu'elle coule sur des mines de ce métal. Spanish-town est à douze
milles de Port-Royal, & les Anglois ont pris tant de gout pour cette
Ville, que non seulement ils lui ont conservé le nom de Capitale, mais
qu'aux cinq ou six cent maisons qui restent de l'établissement des
Espagnols, ils en ont ajoûté plus de quinze cent, ce qui en fait une
Place considérable. Les Habitans aiment le faste & les plaisirs. La
plaine qu'ils appellent la Serana, & qui sert de promenade aux personnes
de bel air, est aussi remplie vers le soir que le Parc de Saint James à
Londres & le Cours à Paris. La Ville est gardée pendant la nuit par un
Guet à pied & à cheval.

8. Sainte Dorothée. C'est dans cette Paroisse qu'est Oldharbour, ou le
vieux Port, à quatre ou cinq lieues de Saint Jago. Ce Port, qui est une
espece de petit Golfe, peut contenir cinq cent Vaisseaux de la première
grandeur.

9. La Paroisse de Vere. On y trouve Carlile, petite Ville de quarante ou
cinquante maisons, & la Baye de Macary, qui est excellente pour la
construction des Vaisseaux.

10. Sainte Elisabeth, est la derniere Paroisse du côté du Sud. Dans la
Baye, où tombe la Rivière de Blew-feld, étoit autrefois située fort
proche du rivage, une Ville nommée _Oristan_, qui avoit été bâtie par
les Espagnols. Il y a sur cette Côte un grand nombre de rochers, &
quelques petites Isles à peu de distance, comme Serranilla, Quitesvena,
Serrana, &c. On raconte qu'un Espagnol nommé Serrano, ayant été jetté
par un naufrage dans la derniere de ces Isles y passa trois ans seul,
tandis qu'un de ses Compagnons qui s'y trouvoit par la même disgrâce, y
mena aussi une vie solitaire, dans l'opinion que l'Isle n'avoit pas
d'autre Habitant que lui. Enfin, s'étant rencontrés, ils vécurent encore
quatre ans ensemble, avant que d'autres accidens leur procurassent le
moyen d'en sortir. Jusqu'à la pointe de Negril, il y a d'autres
Plantations à l'Occident. Cette pointe, qui a une fort bonne Rade, nous
sert beaucoup dans les guerres avec l'Espagne, pour observer les
Vaisseaux ennemis qui viennent de la Havana ou qui s'y rendent.

Un peu plus loin, au Nord-Ouest étoit située Seville, sur la Côte de la
Mer. C'étoit la seconde Ville que les Espagnols avoient bâtie à la
Jamaïque. Elle étoit grande. On y voyoit une riche Abbaïe, dont Pierre
Martyr, qui a écrit les décades des Indes Occidentales, étoit Abbé. Onze
lieues plus loin, à l'Est étoit la Cité de Mellila, le premier lieu où
les Espagnols eussent bâti, ou du moins qu'ils eussent honoré du nom de
Ville. C'est là que Christophe Colomb fit naufrage, en revenant de
Veragua au Méxique. Elle étoit situeé dans la Paroisse de Saint Jacques,
qui est l'onziéme, & qui a peu d'Habitans. La douziéme, qui se nomme
Sainte Anne, n'est pas mieux peuplée. 13. Celle de Clarendon contient un
grand nombre d'Habitans, & ne touche à la Mer d'aucun côté. 14. Sainte
Marie, qui suit celle de Sainte Anne, contient Rio novo, où les
Espagnols se retirerent après avoir été forcés d'abandonner les parties
méridionales de l'Isle. 15. On trouve ensuite Saint Thomas en vallée, où
l'abondance répond au soin de la culture, & qui est suivie de Saint
George, derniere Paroisse de la Jamaïque. Saint Thomas fait la partie
Nord-Est du Païs. On y trouve le Port Francis, nommé par d'autres le
Port Antonio, un des meilleurs Ports de la Jamaïque. Il est bien fermé &
parfaitement couvert. Son seul défaut est d'avoir une entrée fort
difficile, parce que le Canal est trop resserré par la petite Isle de
Lynch qui est à la bouche du Port, & qui appartient aux Comtes de
Carlille, de la Maison des Stuarts. La Côte du Nord aussi-bien que celle
du Sud, ont plusieurs Ports excellents; mais c'est la Côte du Sud qui
est la mieux peuplée; l'une & l'autre sont remplies de curiosités
naturelles, dont M. le Docteur Sloane a publié la relation, après avoir
passé plusieurs années à la Jamaïque.

On pourra connoître tout d'un coup la proportion des richesses de toutes
les Paroisses, en jettant les yeux sur la répartition d'une taxe de
quatre cent cinquante livres sterling, qui fut levée dans tout le Païs
pour l'entretien de leurs Agens en Angleterre.

/*[3]
                                   1.   s.   d. st.
   Port-Royal,                     49   10   10
   Saint André,                    52   17    5
   Sainte Catherine,               56   16    3
   Sainte Dorothée,                25    3    1
   Vere,                           47    1    8
   Clarendon,                      42    1    8
   Sainte Elisabeth,               51    6    8
   Saint Thomas au Nord Est,       27   10    0
   Saint David,                    16   11    0
   Saint Thomas en vallée,         29    9    0
   Saint Jean,                     15    8    3
   Saint Georges,                   3   15    6
   Sainte Marie,                   11   13    7
   Sainte Anne,                     7    2    6
   Saint Jacques,                   2   16    8
   Kingston,                       19    5    0
*/

Le terroir de la Jamaïque est bon & fertile dans toutes ses parties,
surtout du côté du Nord, où la terre est blanchâtre & mêlée en plusieurs
endroits de terre glaise. Au Sud-Est elle est rougeâtre & sabloneuse.
Mais en général, le fond de l'Isle est excellent & répond fort bien à
l'industrie de ceux qui le cultivent. Les arbres & les Jardins y sont
toujours verds, toujours chargés de fleurs ou de fruits, & chaque mois
de l'année ressemble pour l'agrément à nos mois d'Avril & de May. Il y a
dans toutes les parties de l'Isle, mais particulierement au Sud & au
Nord, un grand nombre de Savanas, ou de pleines dans lesquelles il croît
naturellement du bled d'Inde. On en trouve jusqu'au centre des
Montagnes. C'est comme l'azile des bêtes féroces, quoiqu'il y en ait
aujourd'hui beaucoup moins qu'à l'arrivée des Anglois. Les Espagnols y
nourissoient de grands troupeaux, qu'ils étoient obligés de garder avec
beaucoup de soin, & qui se sont tellement multipliés, qu'on en trouve en
plusieurs endroits qui sont devenus tout-à-fait sauvages. Les Anglois en
tuerent une prodigieuse quantité, lorsqu'ils se furent emparés de
l'Isle, ce qui n'empêche point qu'il n'en reste encore beaucoup dans les
Montagnes & dans les bois. Les Savanas peuvent passer pour la plus
stérile partie de la Jamaïque; ce qui vient uniquement de ce qu'elles
demeurent sans culture. Cependant la seule nature y produit de l'herbe
si épaisse que les Habitans sont quelquefois forcés d'y mettre le feu &
de la brûler.

Comme la Jamaïque est la derniere des Antilles du côte du Nord, elle
est celle dont le climat est le plus temperé; & de tous les Pays qui
sont entre les Tropiques, il n'y en a point où la chaleur soit moins
incommode. Les vents d'Est, les pluies fréquentes, les rosées de la nuit
y temperent continuellement l'air; & jusqu'à la terrible révolution de
1692, on auroit eu peine à trouver au monde un lieu plus agréable & plus
sain. À l'Orient & à l'Occident, l'Isle est plus sujette aux vents & à
la pluie qu'au Nord & au Sud, à cause de la multitude & de l'épaisseur
des forêts. Dans les parties montagneuses l'air est moins chaud, & l'on
s'y plaint quelquefois de la fraîcheur excessive des matinées.

Avant le terrible ouragan de 1692, on ne connoissoit point à la
Jamaïque, comme dans les autres Antilles, ces tempêtes furieuses qui
détruisoient les Vaisseaux jusques dans les Ports, & qui faisoient voler
les maisons dans l'air; mais depuis ce tems-là elle est exposée à ce
fleau comme les Isles voisines. En général les mois de Mai & de Novembre
y sont humides, & l'hyver n'y est different de l'été que par la pluie &
le tonnerre, qui sont alors plus violens que dans les autres saisons: le
vent d'Est commence à souffler vers neuf heures du matin, & devient plus
fort à mesure que le Soleil s'éleve sur l'horison, ce qui facilite le
travail à toutes les heures du jour. Les jours & les nuits sont presque
égaux en longueur pendant toute l'année, & l'on n'y apperçoit presque
point de difference. Voici d'autres observations, qui paroîtront
curieuses.

Pendant la nuit le vent souffle de tous côtés à la fois sur l'Isle de la
Jamaïque, de sorte que les Vaisseaux ne peuvent alors en approcher
sûrement, ni en sortir avant le jour. Lorsque le Soleil se couche, les
nuées qui s'assemblent prennent differentes formes, suivant les
Montagnes; & les vieux Matelots distinguent vers le soir chaque Montagne
par la forme qu'ils voyent prendre aux nuées. On a raison d'attribuer ce
Phénomene aux arbres qui attirent ou qui arrêtent les nuées, puisqu'à
mesure qu'on rase les forêts, les nuées, & par conséquent les pluies
deviennent plus rares & moins épaisses. À la pointe de la Jamaïque, où
est situé Port-Royal, il pleut à peine quarante fois dans l'année. Vers
Port-Morant, on ne voit guéres d'après-midi sans pluie pendant huit ou
neuf mois, à commencer du mois d'Avril, pendant lequel il ne tombe
aucune pluie. À Spanish-town, il ne pleut que trois mois dans le cours
de l'année.

Les Étrangers qui arrivent à la Jamaïque suent continuellement à grosses
gouttes pendant trois quarts de l'année, après quoi cette incommodité
cesse. Mais une sueur si excessive n'affoiblit point. La soif, qu'elle
procure souvent, s'appaise avec un peu d'eau-de-vie. La plus chaude
partie du jour est vers huit heures du matin, lorsqu'il n'y a presque
point de vents.

Dans la Plaine, qu'on appelle des _Magots_, qui est au milieu de l'Isle,
entre les Paroisses de Sainte-Marie & de Saint-Jean, lorsqu'il pleut, &
que la pluie s'arrête dans les plis de quelque habit, elle se change,
dans l'éspace d'une demie-heure, en Magots.[C] Cependant le séjour de
cette Plaine n'est pas mal sain; & quoiqu'on y trouve par-tout de l'eau
à cinq ou six pieds sous terre, on peut y passer la nuit à découvert
sans en recevoir aucune incommodité. Le vent de mer ne se fait point
sentir à la Jamaïque avant huit ou neuf heures du matin, & cesse
ordinairement à quatre ou cinq heures après-midi. Mais dans les mois
d'hyver le même vent souffle quelquefois quatorze jours & quatorze nuits
de suite. Alors il n'y a point de nuées, & ce qui tombe du Ciel est
seulement de la rosée. Mais pendant le vent du Nord, qui dure
quelquefois aussi longtems dans la même saison, il n'y a ni nuées ni
rosée. Les nuées commencent vers quatre heures du soir à s'assembler sur
les Montagnes, tandis que le reste du Ciel demeure serein jusqu'au
Soleil couchant.

[Note C: Petits Vers, semblables à ceux qui s'engendrent dans le
fromage.]

Les productions de l'Isle sont les mêmes qu'à la Barbade, & dans la
plûpart des Antilles. Mais le sucre de la Jamaïque est plus brillant &
d'un grain plus fin. Aussi se vend-il en Angleterre cinq ou six
Shellings de plus par cent. En 1670, on ne comptoit à la Jamaïque, que
70 Moulins à sucre, qui en produisoient 2000000 de livres; mais cette
quantité est fort augmentée. L'indigo y est en plus grande abondance que
dans aucune autre Colonie Angloise. Le cacao n'y est plus aussi bon
qu'il étoit autrefois, parce qu'à force d'en planter, la terre ou le
fruit s'est alteré. Il faut consulter M. Sloane pour toutes les autres
plantes de la Jamaïque. Elle abonde sur-tout en drogues & en herbes
médecinales, telles que le gaine, la salse-pareille, la caffe, le
tamarin, la vanille, &c. On y trouve des gommes & des racines
précieuses. La cochenille, ou plûtôt là plante qui la produit croît
aussi à la Jamaïque; mais les Habitans, faute d'industrie, n'en tirent
pas beaucoup d'avantage; sans compter que le vent d'Est, qui lui est
contraire, l'empêche de parvenir à sa maturité.

Il n'y a peut-être point de Colonie au monde où les bestiaux soient en
aussi grand nombre qu'à la Jamaïque. Les chevaux y sont à si bon marché
qu'on en achete de fort bons pour sept ou huit francs. Les ânes & les
mulets s'y donnent aussi pour rien. Les moutons y sont gros & fort gras.
La chair en est fort bonne, mais leur laine n'est d'aucun usage. Elle
est d'une longueur extraordinaire & mêlée de mauvais poil. Les chevres &
les porcs y sont aussi en abondance, & d'un aussi bon goût que ceux de
la Barbade. J'ai déja dit quelle quantité de vaches & de taureaux l'on y
trouve dans les Montagnes; mais la difficulté de les tuer fait qu'on en
tire des autres Colonies.

Les Bayes, les Étangs, & les Rivières sont remplies des meilleurs
poissons de l'Europe & de l'Amérique. Le principal est la tortue, parce
qu'on en tire un double avantage. Il s'en trouve une quantité
prodigieuse sur les Côtes, à la gauche de Port-Negril, & sur-tout proche
des petites Isles de Camaros, où tous les ans il vient plusieurs
Vaisseaux des Isles Caraïbes, qui en emportent des carguaison entieres.
La chair de ce poisson passe pour la meilleure & la plus saine de toutes
les nourritures de l'Amérique. Le Docteur Stubb a remarqué que le sang
des tortues est plus froid qu'aucune sorte d'eau de la Jamaïque, ce qui
n'empêche point que le battement de leur cœur ne soit aussi vigoureux
que celui des animaux les plus vifs, & leurs arteres aussi fermes que
celles d'aucune espece de créature. Il n'y a point d'espece d'oiseaux ni
de gibier qui manque à la Jamaïque, & l'on y trouve plus de perroquets
que dans toutes les autres Isles. Les fleurs, les fruits, & les herbes,
y sont les mêmes qu'à la Barbade.

On remarque néanmoins quelques différences singulieres dans leur nature.
Les arbres de la même espece ne meurissent point dans le même tems à la
Jamaïque; c'est-à-dire, que dans une rangée de pruniers, par exemple,
les uns poussent des feüilles & les autres des fleurs, tandis que
d'autres portent déja des fruits. On voit souvent les jasmins pousser
leurs fleurs avant leurs feüilles, & pousser aussi de nouvelles fleurs
après que leurs feüilles sont tombées. Je ne dirai rien du cacao, qui y
croît si heureusement. M. Louth a traité cette matiére avec beaucoup
d'étendue. Une seule remarque qui fera juger des profits du Cacao, c'est
qu'un arpent a valu, pour ceux qui le cultivoient, jusqu'à deux cens
livres sterling de revenu. Le Piment est une autre richesse propre à
l'Isle, & qui en tire le nom de _Poivre de la Jamaïque_. M. Sloane lui
attribue des qualités merveilleuses pour la guérison de quantité de
maladies.

On ne doute point qu'il n'y ait des mines de cuivre; & les Espagnols
rapportent que les grosses cloches de Saint Jago viennent des mines du
Pays. Pourquoi n'y en auroit-il pas d'argent comme dans l'Isle de Cuba?
Mais les Anglois se sont plus attachés a cultiver la superficie de la
terre qu'à chercher des trésors incertains dans ses entrailles. Quelques
années après mon retour en Europe, un Habitant fort grossier a eu le
bonheur de trouver, sur les Côtes, une masse d'ambre-gris qui pesoit
cent quatre-vingt livres. M. Louth, en parle dans son second Volume,
page 492. & M. Tredway, qui avoit vû cette piece, a laissé aussi par
écrit, qu'il y avoit remarqué un bec, des aîles, & quelque partie d'un
corps; d'où il concluoit que l'ambre gris, dans son origine, a été
quelque créature animée. Il ajoute même qu'un homme de foi l'avoit
assuré qu'il avoit vû cette créature en vie; d'autres sont persuadés
que c'est l'excrement de la baleine; d'autres, que c'est le suc de
quelque arbre, qui se distille sur le bord de la Mer par ses racines.

On pourroit faire beaucoup de sel à la Jamaïque; car il s'y trouve
quantité de lieux propres à cette opération. On se borne néanmoins à la
quantité nécessaire pour l'usage des Habitans. Dans l'année de mon
séjour on y en avoit fait cent mille boisseaux.

Je laisse toutes les differentes sortes d'animaux dont M. Sloane a donné
la description. Mais l'impression qui me reste encore du monstre, qui se
nomme Alligator, m'oblige de rapporter ce que j'en ai vû. C'est la plus
terrible créature que j'aye jamais rencontrée dans mes voyages. Je
revenois seul de la maison de campagne de M. Thorough, où j'avois laissé
mon fils & ma belle-fille. Une odeur fort agréable, que je sentis au
long de la Rivière, me fit bien juger qu'il s'y trouvoit quelque chose
d'extraordinaire; mais ne pensant à rien moins qu'à la véritable cause,
je marchois sans précaution, lorsque je découvris presqu'à mes pieds
une bête dont la seule vûë m'auroit causé le plus vif effroi, quand elle
ne m'auroit pas fait rappeller tout-d'un coup ce que j'avois entendu
raconter de l'Alligator. Mon bonheur voulut que je ne me trouvasse point
dans la ligne directe du monstre, sans quoi je n'aurois jamais échappé à
ses cruelles dents. Je retournai tout tremblant sur mes pas, & prenant
avec moi mon fils & tous ses gens, nous revînmes bien armés, & nous
n'eûmes pas de peine à tuer le monstre, en le prenant comme l'usage en
est ordinaire aux Habitans. Il étoit long de dix-huit pieds. Son dos
étoit couvert d'écailles impénétrables. J'assistai à l'ouverture qu'on
en fit dans la maison de M. Thorough, & je trouvai beaucoup de plaisir à
l'odeur qui sortoit de ses entrailles.

Les Alligators sont des animaux amphibies. Ils vivent de chair, & la
cherchent avidemment; mais ils dévorent peu d'hommes, parce qu'il est
aisé de les éviter. Ils ne peuvent se mouvoir qu'en ligne droite, ce
qu'ils font en s'élançant avec beaucoup de vîtesse; mais il leur faut
beaucoup de tems pour se tourner. Leur dos est défendu par des écailles
si fortes qu'elles sont impénétrables; & la seule manière de les blesser
est de les prendre par les yeux ou par le ventre. Ils ont quatre pieds,
ou quatre nageoires, qui leur servent à nager & à marcher. On ne leur
connoît aucunes sorte de cris; ce qui les fait croire aussi muets que
les poissons. Voici leur manière de chasser; ils se tiennent sur le bord
des Rivières, pour y attendre les animaux qui y viennent boire, &
lorsqu'ils les voyent à leur portée, ils se jettent dessus & les
dévorent. Comme ils ressemblent beaucoup à de longues pièces de bois,
cette forme trompe facilement les yeux, & rend leur chasse plus
certaine. Mais le mal qu'ils sont capables de causer est compensé par
l'utilité qu'on tire de leur graisse, qui est admirable pour toutes les
maladies des os & des jointures. L'excellente odeur qu'ils exhalent sans
cesse est une espece d'avertissement contre leurs surprises; & par un
instinct naturel, on voit jusqu'aux bestiaux se détourner lorsqu'ils
commencent à la sentir. Ils font leurs petits comme les crapaux;
c'est-à-dire, par des œufs, qui demeurent dans le sable sur le bord des
Rivières, & qui reçoivent leur fécondité de la chaleur du Soleil. Ces
œufs ne sont pas plus gros que ceux des poules-d'inde, & leur
ressemblent beaucoup par l'écaille, excepté qu'ils n'ont aucune tache.
Dès que les petits en sortent, ils gagnent aussi-tôt la Rivière.

La forme générale des Alligators est la même que celle des Lezards. Il
n'y a point de difference non plus dans leur marche. Mais leurs dents
sont aussi grandes & aussi fortes que celles des plus grands chiens. Il
est surprenant qu'un animal si terrible puisse être tué si facilement.
Les Domestiques de mon fils, qui étoient versés dans cette sorte
d'expédition, s'en approcherent sans aucune crainte, en observant
seulement de le prendre de travers, & de tourner à mesure qu'ils le
voyoient s'agiter pour regagner la ligne droite. Avec de grands bâtons
armés d'un fer pointu, qu'ils avoient apportés, ils lui firent des
blessures si profondes au ventre & derriere les pattes, que nous le
vîmes bien-tôt sans autre signe de vie qu'un tremblement qui avoit
encore quelque chose d'effroyable.

Entre les curiosités naturelles de la Jamaïque, on compte plusieurs
sources d'eau minérale, dont quelques-unes sont naturellement si chaudes
qu'on y cuit non-seulement des œufs, mais jusqu'à des écrevisses & des
Poulets. On leur attribue des qualités surprenantes, parmi lesquelles on
met celle de guérir les maladies vénériennes.

Rien ne donne une si haute idée du commerce de la Jamaïque que le faste
des Négocians & des Chefs de Plantations. Ils ne sortent que dans des
carosses à six chevaux, précédés & suivis d'une livrée nombreuse à
cheval. On y comptoit, pendant mon séjour, soixante mille Anglois, &
cent mille Nègres. Les plaisirs y sont les mêmes qu'en Angleterre. Il y
arriva, peu de tems avant mon départ, un événement qui dut servir
d'exemple à tous les Prodigues. Deux jeunes gens, fils de deux freres,
se trouvoient si riches, après la mort de leurs peres, qu'ils passoient
pour les plus considérables partis de l'Isle. La passion du jeu, qu'ils
entretenoient depuis longtems, leur fit tellement oublier le soin de
leurs affaires, & celui de leur établissement, que le jour & la nuit ils
étoient enfermés avec des gens moins riches qu'eux, mais plus habiles,
qui travailloient ardemment à les ruiner. Quelques parens qui leur
restoient, craignant les suites de cette yvresse, & voyant leurs
remontrances inutiles, s'adresserent au Gouverneur, pour le faire servir
du moins à troubler une societé dont l'exemple pouvoit devenir
pernicieux à la jeunesse. Le Duc de Portland entra dans leurs vûës. Il
envoya quelques-uns de ses Gardes porter aux Joueurs l'ordre de rompre
leur assemblée. Mais ils arriverent dans le tems qu'un des Associés
venoit de perdre une très-grosse somme. Le chagrin où il étoit de sa
perte, l'ayant porté à faire aux Gardes une réponse fort brusque,
ceux-ci la repousserent par d'autres injures, & la querelle devint si
vive qu'il y eut de leur part, & de celle des Joueurs, plusieurs
personnes dangereusement blessées. Un mépris si éclatant de l'autorité
du Gouverneur choqua toute la Ville. Il en fut lui-même si offensé,
qu'il fit enlever sur le champ tous les Joueurs qui se trouverent
assemblés, entre lesquels les deux Cousins étoient encore. Ils furent
conduits à la Prison publique. Mais au lieu de les y renfermer
étroitement, on leur laissa la liberté de voir leurs amis; &
malheureusement les seuls qui les visiterent furent des gens qui
cherchoient moins à les consoler qu'à contribuer à leur ruine. Ils
gagnerent tous ensemble les Geoliers par leurs profusions, & la Prison
même devint bien-tôt pour eux un lieu de plaisir & de dissipation, où le
jeu, la bonne chere, & toutes les autres débauches furent poussées
secretement à l'excès. Les deux Cousins s'y marierent avec les deux
filles du Geôlier, qui étoient d'ailleurs aimables & fort bien élevées.
Mais leur pere, qui croyoit avoir fait la fortune de ses filles, & qui
voulut approfondir les affaires de ses Gendres, fut surpris d'apprendre,
des Compagnons mêmes de leurs débauches, qu'ils devoient aux uns & aux
autres la valeur de tout leur bien. À la vérité, c'étoient les dettes du
jeu, qui étoient encore sans autre engagement que leur parole. Cependant
il crut devoir s'adresser au Gouverneur, pour assurer du moins la dot de
ses filles. Le Duc de Portland, aigri par les Parens mêmes des deux
Cousins, qu'étoient au désespoir de leur infâme conduite, renvoya cette
affaire au Tribunal ordinaire de la Justice, avec des recommandations
particulieres aux Juges pour la pousser vigoureusement. Par leur
première Sentence, ils nommerent des Curateurs. Mais ce premier remede
ne servit qu'à rendre le mal plus pressant. Le soin qu'ils prirent pour
l'éclaircissement du bien des deux Prodigues, fit voir que leurs
affaires étoient déja ruinées sans ressource. Le Geôlier, homme violent,
fut si desesperé d'avoir si mal placé ses filles, qu'ayant querellé ses
deux Gendres dans leur Prison, il en vint aux mains avec eux. La
supériorité des forces l'emporta. Ils le tuerent à force de coups, &
l'une de ses deux filles, qui se présenta dans ce furieux moment pour
le défendre, eut le même sort que son Pere. Mais cette tragédie n'étoit
pas terminée. Celui des deux Cousins qui vit sa femme expirante sous les
coups de l'autre, tourna aussi-tôt sa rage contre le meurtrier de ce
qu'il aimoit. Il le tua dans le même lieu. Une si affreuse scene fut
bien-tôt suivie de l'exécution publique du dernier coupable, qui fut
condamné quatre jours après à perdre la tête. Ce qui lui restoit de
bien, à lui & à son Cousin, fut sauvé des mains des Joueurs, qui
n'oserent se présenter pour faire valoir leurs prétentions. La Justice
assigna une dot considérable à la Fille du Geôlier qui survivoit, & le
reste retourna aux héritiers naturels.

Cette Fille, qui devenoit un fort bon parti, & qui ne manquoit d'aucun
des agrémens de son sexe, fut recherchée aussi-tôt par quantité de
jeunes gens. Mais le chagrin qui lui restoit de son avanture, la fit
penser à quitter la Jamaïque, pour aller chercher un établissement en
Angleterre. Nous commencions à faire les préparatifs de notre départ.
Elle vint nous prier de lui accorder le passage. Rien n'empêchoit que
nous ne lui fissions cette faveur. Cependant M. Thorough, qui se
trouvoit lié avec un de ses nouveaux Amans, nous pria de la solliciter
en faveur son ami, & de nous dispenser même, sous quelques prétextes, de
la recevoir dans notre Bord. Elle attribua nos sollicitations à des
motifs tout differens; & s'étant figurée que nous attachions quelque
honte à l'avanture de sa famille & à la sienne, qui nous faisfoit sentir
de la répugnance à l'obliger, elle s'accorda pour son départ avec le
Capitaine d'un autre Vaisseau.

Le Pere d'Helena, cette jeune Espagnole dont nous avions favorisé la
fuite, arriva dans le même tems de Carthagène, avec une suite qui fit
prendre une haute opinion de ses richesses. Quoique l'amour paternel lui
eût fait perdre tout-d'un-coup le souvenir de l'offense, il n'avoit pas
voulu entreprendre le voyage de la Jamaïque sans avoir obtenu un
passeport du Gouverneur; & ce soin avoit été la seule cause de son
retardement. Sa Fille, qui n'avoit reçu dans cet intervalle aucun avis
de ses dispositions, commençoit à se croire abandonnée de son Pere, &
paroissoit résolue de fixer son établissement à la Jamaïque, M. le Duc
de Portland, à qui son avanture avoit donné la curiosité de la
connoître, lui marquoit tant d'estime & d'amitié, que la malignité du
public l'avoit déja soupçonné de sentir pour elle quelque chose de plus
tendre. J'aurois pû servir à la justifier, moi qui la voyois beaucoup
plus familiérement, & qui n'avoit pas fait difficulté de la proposer à
ma Belle-fille, pour sa compagne & son amie. Je lui dois ce témoignage,
que pendant plus de six mois qu'elle passa dans le plus intime commerce
avec nous, il n'y eut rien dans sa conduite, ni dans celle de son mari,
qui ne répondît parfaitement à la première idée qu'ils nous avoient
donnée tous deux de leur caractere. Le vieil Espagnol eut la prudence, à
son arrivée, de s'adresser à M. Rindekly, & à moi, pour apprendre de
nous quelle avoit été la conduite de sa fille, ayant que de lui rendre
son amitié. Il nous fit d'abord quelques plaintes du secours que nous
avions prêté à leur évasion; mais en lui expliquant les circonstances,
nous lui fîmes confesser que l'humanité nous en avoit fait une loi. Il
finit par nous en faire des remercimens, & recevant avec une vive
satisfaction le témoignage que nous lui rendîmes en faveur de ses
enfans, il nous marqua tous les sentimens d'une vive amitié. M. le Duc
de Portland, qui étoit le plus galant de tous les hommes, & qui mêloit
peut-être quelques sentimens de tendresse à l'estime qu'il avoit pour sa
fille, le traita, pendant son séjour à Spanish-town & à Port-Royal, avec
toute la politesse qu'il auroit eue pour un Espagnol du premier rang.

M. Rindekly avoit réparé notre Équipage, en recevant à notre service
tous les Matelots qui s'étoient presentés, & les circonstances ne lui
avoient pas permis d'être fort difficile dans le choix. Comme nous ne
pensions plus qu'à retourner directement en Angleterre avec une
carguaison des meilleures marchandises de l'Amérique, il se présenta
plusieurs personnes qui nous demanderent le passage. Le bonheur de ma
famille nous fit recevoir M. Speed, un riche Marchand, qui, ayant perdu
depuis quelque tems sa femme, & se trouvant dans un âge fort avancé,
avec deux fils qu'il aimoit tendrement, s'étoit déterminé, sur leurs
instances, à retourner à Londres avec toute sa fortune. Il avoit disposé
d'une excellente Plantation en faveur d'un Quaker de Philadelphie, qui
l'avoit à la vérité payée tout ce qu'elle valoit, mais qui avoit mérité
de lui cette préférence, par un service fort singulier. M. Speed,
revenant de la Virginie, où ses affaires l'avoient conduit, s'étoit
embarqué dans un Vaisseau qui apportoit du bled & d'autres grains à la
Jamaïque. En faisant le tour des Isles, comme j'ai remarqué qu'on y est
presque toujours forcé dans certaines saisons, il avoit été jetté, par
un ouragan, dans l'Isle de Nevis, où il tomba malade à Charles-town. Le
Vaisseau qui l'y avoit apporté reprit sa route, & laissa M. Speed à
Charles-town, dans un état si desesperé, qu'il passoit pour mort. Cette
nouvelle fut apportée à sa famille, qui faisoit son séjour à
Spanish-town, & s'y confirma d'autant plus qu'ayant été plus de six mois
sans se rétablir, & sans trouver la moindre occasion pour informer sa
femme, & ses enfans de sa situation, il fut réduit à la derniere
nécessité dans l'Isle de Nevis. Quelques honnêtes gens, à la vérité,
prirent soin de lui, sur la seule foi de ses discours; car il n'y étoit
connu de personne. Mais n'ayant pû obtenir qu'on fît les frais de le
reconduire exprès à la Jamaïque, le chagrin de se trouver comme
abandonné à son infortune, lui fit prendre la téméraire résolution de
partir dans une petite Barque, avec deux Matelots à qui elle
appartenoit, & qu'il avoit gagnés par la promesse d'une grosse
récompense. Leur voile n'ayant pas longtems résisté au vent, ils se
trouverent sans secours pour se conduire, & jettés, après deux ou trois
jours d'agitation, dans une petite Isle à peine connue, quoiqu'habitée
par quelques familles Angloises. Elle se nomme Anguilla. Les Habitans en
sont si pauvres, & si accoutumés à la paresse & à l'oisiveté, qu'on
auroit peine à se le persuader d'une Colonie d'Anglois si l'on n'en
étoit informé par des Relations certaines. Ils sont sans commerce avec
les Isles voisines, sans Prêtres, sans Juges, & presque sans Chefs; car
chaque famille ne reconnoît point d'autre autorité que celle du plus
ancien, & n'y defere même que dans les cas où le bien public est
interessé. Leurs occupations, comme leurs richesses, consistent dans la
culture de leurs terres, dont ils ne tirent que ce qui est purement
nécessaire à leur nourriture. Leur ignorance & leur grossiereté sont si
excessives, qu'ils ne sçavent point l'origine de leur établissement.
Leurs voisins, dans d'autres Isles, n'en sont pas mieux informés; & si
l'on considere qu'il n'y a pas deux siecles que nos Anglois occupent
quelques-unes des Antilles, on admirera sans doute que dans un espace si
court les mœurs, & même la raison, soient capables d'une si étrange
révolution.

M. Speed fut reçu néanmoins fort humainement de ces Anglois Barbares. Sa
maladie, dont l'impatience de retourner dans sa famille ne lui avoit
pas permis d'attendre tout-à-fait la fin, se renouvella avec plus de
danger que jamais. Il fut encore près de trois mois à l'extrêmité, dans
l'Isle d'Anguilla. Enfin, ses forces étant revenues, il reprit la
résolution de se confier aux flots dans sa Barque, avec les secours que
ses deux Matelots purent se procurer pour rendre leur navigation plus
certaine. Mais en avançant dans une Mer dangereuse, ils donnerent contre
un rocher qu'ils n'avoient point apperçu, & qui fendit si
malheureusement leur Barque qu'elle coula presqu'aussi-tôt à fond. Ils
se trouverent tous trois sans autre ressource que deux rames, qu'ils
avoient eu le tems de lier ensemble à la première vûe de leur malheur.
Ils s'y tinrent si fortement attachés que malgré l'agitation des vagues,
ils passerent un jour presque entier dans cette affreuse situation. Vers
le soir, un Vaisseau qui alloit d'Antego à la Jamaïque, se trouva si
près d'eux qu'ils eussent pû se faire entendre si l'extinction de leur
voix ne les eut empêchés de jetter des cris. Mais par le plus heureux
hazard, le Quaker, qui étoit à Bord, apperçut un corps qu'il prit pour
quelque monstre marin. Sans autre soupçon, il prit lui-même un croc,
qu'il lança dessus, & qui saisit les rames dans l'endroit où elles
étoient liées. La facilité qu'elles eurent à suivre lui fit bien-tôt
découvrir trois hommes, & l'on trouva aussi-tôt le moyen de les
secourir. M. Speed, tout affoibli qu'il étoit encore par une longue
maladie, avoit résisté plus vigoureusement que ses deux Compagnons à
l'impression de la crainte & des flots. Il en vit mourir un presqu'au
moment qu'ils furent tirés dans le Vaisseau, & l'autre peu de jours
après. Son Bienfaiteur, avec les principes de charité qui sont
ordinaires dans sa Secte, continua, sans le connoître, de lui rendre
tous les services dont il avoit besoin dans sa misere; & par la crainte
d'en diminuer le mérite aux yeux du Ciel, il refusa ensuite toutes les
récompenses que la générosité & la reconnoissance porterent M. Speed à
lui offrir. Dans le marché même qu'il fit avec lui pour sa Plantation,
il voulut, par le même motif, qu'elle fût estimée sa juste valeur; de
sorte que l'unique obligation qu'il eut à M. Speed fut de l'avoir
préféré à quantité d'autres qui s'étoient présentés pour l'acheter.

Nous eûmes encore pour Compagnon de voyage, le Colonel du Bourgay,
François réfugié, fort aimé de M. le Duc de Portland, qui l'avoit nommé
son Lieutenant Général dans le Gouvernement de la Jamaïque. Il devoit
retourner à Londres sur le Kingston, qui l'avoit amené avec M. le Duc;
mais une querelle qu'il prit avec le Capitaine lui fit naître l'envie de
nous demander le passage. Cet Officier François n'eut pas le tems de se
faire des amis à la Jamaïque par son mérite, & s'y fit un grand nombre
d'ennemis par ses prétentions. Ayant vû les appointemens du Gouverneur
augmentés jusqu'à cinq mille livres sterling, c'est-à-dire presqu'au
double, il s'étoit crû en droit de demander la même augmentation pour
les siens, & la faveur de M. le Duc de Portland avoit fait une espece de
loi au Conseil de lui accorder sa demande. Mais tout le monde avoit
murmuré de cette exaction. Son Emploi même étoit un surcroît de charge
que la Colonie croyoit inutile lorsque le Gouverneur y faisoit sa
résidence, & dont elle avoit esperé se délivrer à l'arrivée du Duc.
Cependant ce Seigneur, qui vouloit rendre service à M. du Bourgay, avoit
déclaré dans son premier discours, que l'intention du Roi étoit qu'il
fût reçu avec des honneurs & des appointemens. L'Assemblée avoit d'abord
écouté cette déclaration d'un air fort mécontent, ce qui n'empêcha point
qu'elle n'accordât mille livres sterling au Colonel. Mais les
désagrémens qu'il prévit dans un Office si peu goûté du public, lui
firent prendre le parti de retourner en Angleterre, pour y joüir
tranquillement de son titre & du revenu.

Toutes nos affaires étant arrangées avec M. Thorough & mon fils, nous
mîmes à la voile dans un tems si serein que nous devions esperer la plus
favorable navigation. Cette espérance fut renversée dès le premier jour
par une horrible tempête, qui brisa deux de nos mâts, & qui nous fit
regarder comme un bonheur d'être jettés sur la Côte de Saint Domingue,
entre le petit Port de Ceresa & la Capitale Espagnole. Le vent ayant
changé pendant la nuit, nous aurions pû nous garantir du danger qui nous
menaçoit si notre Vaisseau n'avoit pas eu besoin de réparation. Mais il
s'y étoit fait plusieurs voies d'eau, qui nous forcerent de demeurer
deux jours à l'ancre. Un pressentiment secret m'avoit rendu l'humeur
extrêmement chagrine, lorsque nous fûmes abordés par deux Vaisseaux de
guerre Espagnols, ausquels nous ne vîmes aucune apparence de pouvoir
résister. Quoiqu'ils ne nous fissent point appréhender d'hostilités, &
que retournant à Londres en qualité de Marchands, notre malheur ne dût
nous en faire attendre que des politesses & du secours, il n'étoit que
trop à craindre, dans des circonstances où les plaintes des deux Nations
augmentoient tous les jours, qu'ils ne nous fissent essuyer du moins des
recherches incommodes. M. du Bourgay, qui étoit homme de courage,
paroissoit aussi desesperé que nous de n'être pas en état de rejetter
toutes les propositions dont nous pouvions craindre des suites
désagréables. Mais il fallut ceder à la nécessité. Les Espagnols, qui
n'avoient pas moins de quatre cens hommes sur leurs deux Bords, vinrent
à nous avec toute la hauteur qu'ils pouvoient tirer d'une telle
supériorité. Ayant reconnu que nous étions chargés en marchandises pour
l'Europe, il ne leur resta, pour chercher des prétextes à nous
quereller, que de visiter exactement notre carguaison. Elle consistoit
en sucre, en indigo, en ambre-gris, & en drogues des meilleures especes,
qu'ils ne purent méconnoître pour des effets de la Jamaïque; mais en
portant leurs recherches jusques dans la chambre qui m'étoit commune
avec M. Rindekly, ils trouverent nos trois caisses de perles, dont ils
nous demanderent aussi-tôt l'origine. Comme il ne nous restoit de notre
ancien Équipage que le Pilote & deux Valets, ils auroient mal réüssi à
tirer de nos gens d'autres lumiéres que celles qu'ils reçurent de nous.
Je leur avois répondu qu'aïant fait le voyage de la plûpart de nos
établissemens, j'avois ramassé le trésor qu'ils me voyoient, dans
differentes Colonies; ils prirent là-dessus plusieurs de nos Matelots à
l'écart, & les menaces ne furent pas moins employées que les offres pour
leur arracher notre secret. Mais tandis qu'ils se donnoient des
mouvemens inutiles, un de leurs gens trouva dans un petit tiroir, qui
tenoit à l'une des caisses, le Mémoire qui contenoit non-seulement le
nombre des perles, mais quelques observations sur celles qui avoient été
pêchées en notre présence, & sur les differens lieux de la Marguerite,
d'où nous avions tiré les autres. Si ce n'étoit point assez pour
découvrir tout le mistere de notre voyage, il n'en falloit pas tant pour
fournir à nos Ennemis le prétexte qu'ils cherchoient. Ils conclurent que
les Perles étoient un bien qui venoit des Pays Espagnols, & sur la seule
contradiction qu'ils prétendirent trouver entre nos premières réponses &
le Mémoire, ils se saisirent des perles comme d'un vol qu'ils étoient en
droit de reclamer. À toutes nos plaintes, ils ne répondirent qu'en
faisant valoir la bonté qu'ils avoient de nous laisser notre ambre-gris,
parce qu'ils ne voyoient pas si clairement, nous dirent-ils, qu'il vînt
des Colonies d'Espagne, quoiqu'ils n'eussent que trop de raisons de le
soupçonner. Ils ajouterent qu'ils vouloient nous apprendre les procedés
justes & honnêtes, & qu'ils exhortoient notre Nation à profiter de ces
exemples. Je ne puis douter que M. Rindekly & M. du Bourgay ne
ressentissent des agitations cruelles en se voyant forcés de souffrir
cette raillerie. Mais les miennes furent si vives, que m'étant jetté sur
mon lit j'y demeurai longtems sans connoissance, & que je ne revins de
cet état que pour tomber dans une dangereuse maladie.

Nous eûmes la liberté de remettre à la voile. Ce ne fut pas sans avoir
consulté entre nous si nous ne devions pas porter nos plaintes au
Gouverneur de Saint Domingue, & lui demander la restitution d'un bien
qui nous étoit arraché contre toutes sortes de droits. Mais outre que
mille exemples nous apprenoient trop clairement qu'il n'y avoit point de
justice à esperer, les deux Vaisseaux de guerre avoient cinglé en pleine
Mer, & nous devions juger que s'ils n'étoient pas partis du Port pour
quelque voyage, ils s'éloignoient peut-être pour aller partager nos
dépoüilles.

M. Speed, dont le caractere étoit la bonté & la douceur, ne me quitta
point un moment pendant ma maladie. Comme il ne pouvoit douter qu'elle
ne vînt de ma perte, & qu'en s'efforçant de me consoler, il me donna
lieu de lui raconter l'histoire de ma fortune, & combien le malheur qui
venoit de m'arriver mettoit de changement dans mes espérances, il fut
informé par dégrés de la situation de ma famille. L'interêt qu'il prit
ensuite à ma santé me parut encore plus vif. Ses deux fils même
partagerent les assiduités & les soins de leur pere. Enfin, profitant un
jour de quelques momens de relâche que la fiévre m'avoit accordés, il me
fit tant de questions sur l'âge & le caractere des deux filles qui me
restoient à marier, que je ne crus pas sa curiosité sans dessein. M.
Rindekly me dit le même jour, qu'il lui avoit parlé de moi dans les
termes les plus tendres, & qu'il avoit voulu sçavoir comment il se
trouvoit d'avoir épousé ma fille. Ces discours néanmoins ne produisirent
point d'autre ouverture pendant le reste de notre voyage.

Ma santé empirant de jour en jour, M. Rindekly, dont l'amitié pour moi
ne s'étoit jamais refroidie, prit la résolution, sans me consulter, de
relâcher au premier lieu où je pourrois recevoir du secours & du
soulagement. Nous étions sans Chirurgien; & dans l'abondance de mille
drogues dont notre Vaisseau étoit chargé, personne ne se fioit assez à
ses lumières pour me proposer d'en faire usage. Je fus saigné trois fois
par mon Valet, qui n'avoit que son adresse naturelle pour me rassurer;
car il portoit des lancettes dont il n'avoit jamais fait d'usage.
Cependant je me trouvai beaucoup mieux en arrivant à la vûë des
Canaries, & si M. Rindekly s'étoit rendu à mes instances, nous aurions
continué notre route sans nous arrêter. Nous avions rencontré depuis
deux jours le Kingston, qui avoit fait une fort heureuse route,
puisqu'il étoit parti de la Jamaïque après nous. C'étoit une escorte qui
me saisoit insister à le suivre. Et M. du Bourgay, qui ne désiroit que
de se revoir à Londres, aima mieux se réconcilier avec son ennemi que de
manquer l'occasion de hâter son retour. Il nous quitta pour passer dans
son Bord, tandis que l'amitié de M. Rindekly, & de M. Speed, fit tourner
nos voiles vers le Port de Ferro. Nous connoissions ce lieu, & ce fut la
raison qui nous le fit préferer à celui de Canarie; sans compter que le
ressentiment dont nous étions remplis contre les Espagnols, nous faisant
relâcher à regret sur leurs Terres, le Port où nous pouvions aborder
avec moins de répugnance étoit celui où leur Nation étoit en plus petit
nombre.

Les hazards ne sont jamais surprenans sur Mer, parce que c'est
proprement l'empire de la fortune. Il me parut bien merveilleux
néanmoins que le premier visage que je reconnus en débarquant à Ferro
fut celui de M. King qui se promenoit sur le Port. Je l'avois laissé
dans l'Isle de Java, si content de sa fortune & si accoutumé au Pays,
qu'il étoit résolu d'y passer le reste de ses jours. Cependant la perte
de ses enfans, que la petite vérole avoit emportés dans un espace fort
court, lui avoit inspiré du dégoût pour son établissement. Il avoit
chargé un Vaisseau de tout son bien, & s'y étoit embarqué avec sa femme;
il retournoit à Londres pour se procurer la satisfaction de laisser du
moins ses richesses à des héritiers qui lui appartinssent de plus près
que les Hollandois. Sa femme s'étoit trouvée fort mal sur son Vaisseau,
& c'étoit une raison de santé qui l'avoit porté comme nous à relâcher
dans l'Isle de Ferro. Il devint bien-tôt l'ami de M. Speed & de M.
Rindekly, autant qu'il étoit le mien. Mais sa femme, moins heureuse que
moi, mourût, quelques jours après, de sa maladie.

Trois semaines de repos, me retablirent si parfaitement que je fus le
premier à parler de notre départ. M. Rindekly n'avoit pas tant perdu le
souvenir des Côtes d'Afrique que les désirs de son cœur ne tournassent
encore de ce côté-là. Il s'imagina même que dans le regret que je
sentois de notre perte, j'aurois plus de facilité à former avec lui
quelque nouveau projet, & n'ayant rien de reservé pour M. Speed il me
renouvella cette proposition dans sa présence. Mais outre que la
cargaison de notre Vaisseau ne nous permettoit pas de risquer
témérairement tant de richesses, je commençois à sentir une vive
impatience de me revoir à Londres. Les réflexions que notre perte & la
douleur même qu'elle m'avoit causée, me faisoient faire tous les jours
sur la fragilité des biens de la fortune, m'apprenoient à borner plus
que jamais mes désirs, & à me croire trop heureux de pouvoir jouir
tranquillement d'une situation aussi douce que celle où j'allois me voir
encore. Je considerois que M. Speed, M. King, M. Thorough, après avoir
passé toute leur vie à s'enrichir par le commerce, n'en avoient pas
d'autre fruit à recueillir que celui que je pouvois déja m'assurer comme
eux, & que si j'étois moins riche, je ne laissois pas de l'être assez
pour me procurer toutes les douceurs qu'un esprit raisonnable peut
attendre des richesses. J'avois sur eux cet avantage qu'étant plus
jeune, l'avenir me promettoit plus de tems pour jouir. C'étoit un bien
dont je ne pouvois me priver sans folie, puisque j'étois capable de le
sentir. Mon Fils & l'aînée de mes Filles étoient heureusement établis.
N'étois-je point en état de faire une condition aussi heureuse à mes
autres enfans? & pourquoi risquer non seulement ma santé & ma vie, mais
la certitude présente de ma fortune pour des espérances incertaines? Je
fis entrer d'autant plus facilement M. Rindekly dans ces principes,
qu'ils furent secondés par les raisonnemens & les conseils de M. Speed.
La tristesse que M. King ressentoit de la mort de sa femme ne l'empêcha
point de fortifier mon parti par ses réflexions. Enfin nous remîmes à la
voile, avec le seul désir d'arriver promptement en Angleterre. Je n'ose
dire que ma modération fut recompensée par la justice du Ciel; mais en
passant à la vûë de Madère, nous rencontrâmes une Chaloupe montée de six
personnes qui luttoient contre les flots, c'est-à-dire, qui se servoient
de toute leur adresse & de toutes leurs forces, pour gagner l'Isle. Les
flots leur étoient si contraires que le secours des rames paroissoit peu
leur servir. Aussi-tôt qu'ils nous eurent apperçus, ils abandonnerent
tout autre dessein, pour se laisser conduire au vent qui les poussoit
vers nous. À mesure qu'ils approchoient, nous remarquâmes qu'ils étoient
si moüillés par les vagues qu'on ne pouvoit distinguer la couleur de
leurs habits. Enfin nous les reçûmes à bord; mais ce ne fut pas sans
difficulté. Deux femmes qui étoient dans cette malheureuse troupe
tomberent évanouïes, lorsque leur Chaloupe fut accrochée au Vaisseau.
Les hommes qui les conduisoient n'étoient guéres dans un meilleur état.
Nous apprîmes d'eux en fort peu de mots qu'ils étoient échappés au plus
affreux de tous les naufrages, & que voguant depuis deux jours dans la
Chaloupe à la merci des flots, ils nous devoient la vie qu'ils
recevoient de notre secours. La foiblesse où ils étoient tous ne leur
permettant point de parler davantage, ils nous demanderent la liberté de
se reposer & le tems de reprendre leurs forces. On tira de la Chaloupe
avec eux quelques malles, & un coffre fort pésant, dont ils nous
recommanderent de prendre un soin particulier. Dès le même jour, une des
deux femmes, qui paroissoit âgée de cinquante ans, mourut entre les bras
de l'autre qui étoit sa fille; & des quatre hommes, deux nous parurent
si mal que nous esperâmes peu pour leur vie.

Nous leur faisions rendre toutes sortes de soins, sans permettre à notre
curiosité de les interroger. À peine avions-nous pû distinguer leur
Nation, parce que nous ayant reconnus pour Anglois, ils nous avoient
parlé dans notre langue, mais avec peu d'éxactitude; & nous ne nous
trompions point en les croyant Espagnols. Pendant trois jours ils eurent
toute la liberté qu'ils souhaitoient, dans une cabane qu'on leur avoit
abandonnée. Le quatriéme, ils firent prier le Capitaine d'y passer. M.
Rindekly qui avoit toujours porté ce titre, ne laissa point de me
demander si je voulois paroître pour lui, & m'en pressa même, par la
seule haine qu'il portoit aux Espagnols. J'y consentis pour l'obliger.
On me fit approcher d'un homme qui paroissoit expirant. Il lui restoit
néanmoins assez de voix pour faire entendre le discours qu'il me tint, &
à ses Compagnons qui étoient dans la même chambre que lui.

Il me déclara qu'il étoit Espagnol; & qu'ayant commandé longtems un
Vaisseau de guerre en Amérique, il revenoit avec sa famille pour jouir
en Espagne de quelques richesses qu'il avoit amassées. Il avoit essuié
une furieuse tempête, qui l'avoit forcé de se mettre dans sa Chaloupe
avec sa femme, sa fille, & trois hommes de son Équipage, & ce qu'il
avoit pû sauver de plus précieux. Son Vaisseau avoit péri presqu'au même
moment à ses yeux, & l'intérêt de son propre salut, lui avoit fait une
cruelle nécessité de s'éloigner du reste de ses gens, dont la plûpart
s'étoient efforcés inutilement de gagner sa Chaloupe à la nage. Après
avoir erré pendant deux jours, il s'étoit apperçu que la force des
vagues lui avoit fait manquer l'Isle de Madère, & nous l'avions trouvé
dans les efforts qu'il faisoit pour reprendre le dessus du vent. Il
doutoit qu'il y eût pû réussir, puisqu'ayant passé deux jours & une
nuit presque sans nourriture, sa vigueur & celle de ses gens étoit aussi
épuisée par le besoin que par le travail. J'en pouvois juger par l'état
où je les avois trouvés, par la mort de sa femme, & par la sienne qu'il
ne sentoit point éloignée. Les trois Espagnols qu'il avoit avec lui
étant des domestiques auxquels il n'avoit qu'une confiance médiocre, il
se flattoit de pouvoir faire plus de fond sur des gens tels que nous,
dont la politesse & l'humanité le prévenoit en notre faveur. Son plus
cher trésor étoit sa fille, quoiqu'il n'estimât pas moins de cent mille
ducats les coffres qu'il avoit sauvés du Naufrage. Il me la confioit
avec tout le bien qui alloit être son héritage; & puisque nous allions
passer au long de l'Espagne, il me conjuroit de la remettre dans le
premier Port où elle voudroit débarquer. Il ajoûta qu'il plaignoit le
sort de cette chere fille, qui alloit se trouver plus étrangere dans sa
Patrie qu'en Amérique, & qu'il ne pouvoit trop se reprocher un
malheureux voïage qu'il n'avoit entrepris que par l'ambition de
paroître en Espagne avec une fortune pour laquelle il n'étoit pas né.

Je l'assurai que dans son malheur, il devoit rendre graces au Ciel de
l'avoir fait tomber entre nos mains, & je lui promis avec serment que
nous nous ferions un point d'honneur de répondre à sa confiance. Il
donna ordre à ses gens d'éxécuter toutes mes volontés, & à sa fille de
m'obéir comme à lui. Elle n'avoit pas plus de dix-sept ans. L'abbatement
où je la voyois me fit craindre que sa vie ne fut pas plus longue que
celle de son pere. Je l'embrassai en lui promettant de prendre pour elle
tous les sentimens qui pouvoient adoucir sa perte & faciliter ses
affaires. Notre familiarité devint plus étroite après cette explication.
J'étois à tous momens dans leur cabane, & je leur rendis toutes sortes
de soins; mais le pere n'en eut pas besoin longtems. Je le vis mourir
entre les bras de sa fille, après m'avoir repeté, dans les termes les
plus tendres, la priere qu'il m'avoit faite de lui tenir lieu de ce
qu'elle alloit perdre.

M. Rindekly à qui j'avois rendu un compte fidelle de mes engagemens,
n'approuva pas beaucoup la proposition que je lui fis de nous arrêter à
Cadis. Il craignoit les Espagnols autant qu'il les haïssoit. Cependant
mes promesses étoient si formelles, que l'honnêteté ne me permettoit pas
d'y manquer. Je le forçai d'en convenir, & je tirai sa parole qu'il ne
s'y opposeroit point. Dans cet intervalle je consolois la jeune
Espagnole, qui se nommoit Anna Pelez, & je m'appercevois avec plaisir
que mes consolations n'étoient pas inutiles. Elle perdit encore un de
ses trois domestiques, & la santé des deux autres ne paroissoit pas plus
assurée; mais la sienne se fortifia de jour en jour. Nous commencions à
decouvrir les Côtes d'Espagne, sans qu'elle m'eût encore fait connoître
ses desseins, & je persistois toujours dans la pensée de nous arrêter à
Cadis; mais lorsque je lui en fis la proposition, elle me pria d'écouter
ce qu'elle avoit médité depuis la mort de son pere. Elle étoit née, me
dit-elle, en Espagne, mais fille d'un soldat, & sans aucune connoissance
de sa famille, qui de l'aveu de son pere, étoit fort obscure. Il étoit
parti avec elle & sa mere, dans un Vaisseau qui menoit quelques troupes
à la Havana, & s'étant distingué par son courage & sa conduite, il étoit
parvenu de degrés en degrés à commander un Vaisseau de guerre, sur
lequel il avoit trouvé les occasions de s'enrichir. Le désir de
s'établir dans sa Patrie, lui avoit fait quitter l'Amérique; & sous la
conduite d'un pere, elle n'avoit pas douté qu'elle ne pût trouver
quelque agrément en Espagne. Mais le malheur qu'elle avoit eû de le
perdre changeoit entierement sa situation. À qui s'adresseroit-elle à
Cadis, ou dans une autre Ville, lorsqu'elle n'y connoissoit personne; &
si elle cherchoit ses parens dans les Asturies d'où elle sçavoit que son
pere étoit originaire, comment pourroit-elle supporter le désagrément de
tomber dans une famille vile & pauvre, avec l'éducation qu'elle avoit
reçue, & l'habitude où elle étoit de vivre dans le commerce des honnêtes
gens! Sa repugnance étoit si forte à paroître en Espagne sans
connoissances & sans appui, que dans l'impuissance de retourner sur le
champ à la Havana, & remplie de la confiance que celle même de son pere
lui avoit inspirée pour moi, elle ne balançoit point à me demander la
permission de me suivre en Angleterre. Il n'y avoit point de lieu au
monde où elle ne pût vivre heureuse lorsqu'elle y vivroit avec honneur.
Je rendrois témoignage de son avanture, & de sa naissance. Je la tenois
des mains de son pere. Elle ne doutoit pas qu'avec le caractere
d'honnête homme, tel qu'elle devoit me le supposer dans ma Patrie, & le
témoignage de tous les gens de notre Vaisseau, je ne pusse contribuer à
son établissement.

Sa résolution me parut si bien affermie que je n'entrepris point de la
combattre. M. Rindekly & nos autres amis ne manquerent pas de
l'approuver. Nous doublâmes la pointe de l'Espagne sans penser davantage
à Cadis, & le reste de notre route fut heureux jusqu'à Londres. Je dois
remarquer seulement que Mademoiselle Pelez ne gardant plus de reserve
avec moi, remit à mes soins tous les biens qui lui restoient de son
pere, & qu'elle m'abandonna de même, la disposition de sa demeure & de
sa conduite en Angleterre.

J'étois le seul de notre societé qui eût à Londres une maison prête à la
recevoir; car M. Rindekly avoit laissé sa femme avec la mienne, qui
étoit sa mere, & ne pouvoit pas se donner tout-d'un-coup un autre
logement. M. Speed, avec ses deux fils, & M. King, étoient comme
étrangers dans leur Patrie, après avoir passé plus de trente ans dans
les Indes. Je ne pouvois leur offrir de les recevoir tous chez moi. Mais
leur voyant pour moi tant de confiance & d'amitié qu'ils sembloient
compter sur mes services pour leurs premiers arrangemens, je dépêchai
mon Valet de Gravesend, pour avertir ma femme & Madame Rindekly de notre
arrivée, avec ordre de loüer, dans le voisinage de ma maison, trois
appartemens, pour M. Speed, M. King, & Mademoiselle Pelez. L'impatience
de nos femmes les amenerent au-devant de nous dans un Bateau de la
Tamise. Quelle joie de se revoir en bonne santé, après une longue
absence & de si dangereux voyages! Madame Rindekly avoit mis
heureusement au monde le premier fruit de son mariage, & n'avoit pas
manqué de le faire apporter avec elle. Mes deux autres filles n'étoient
pas moins aimable que leur aînée, & mon second fils s'étoit formé par
une fort bonne éducation. Il faut être pere, mari, & aussi charmés que
nous l'étions de tous ces titres, pour juger des transports de M.
Rindekly & des miens. Quoique ma femme eût déja pris des mesures pour
les appartemens que je lui avois fait recommander, elle avoit conçu que
nos amis ne se sépareroient pas de moi le même jour, & ses ordres
étoient donnés pour un souper magnifique où nous devions tous nous
réünir.

Jamais la joie ne produisit des effets plus vifs & plus naturels.
Mademoiselle Pelez s'attacha dès le premier jour à ma famille, & s'en
fit aimer comme si j'eusse été véritablement son pere. M. Speed observa
beaucoup mes filles, & ses deux fils ne parurent pas moins sensibles aux
agrémens de leurs manières & de leur figure. Notre souper fut une des
plus délicieuses Fêtes du monde. Mais lorsqu'on parla de se retirer, je
fus surpris de voir M. Speed appeller ses deux fils dans une salle
voisine, où il fut quelques momens avec eux. Ensuite m'ayant fait prier
d'y passer aussi, il m'adressa un discours auquel j'étois fort éloigné
de m'attendre. Les obligations, me dit-il, qu'il avoit à mon amitié, le
goût qu'il avoit pris pour moi & pour ma famille, & celui que ses deux
fils venoient de concevoir pour mes filles, ne lui permettoient pas de
remettre au lendemain la proposition de s'unir plus étroitement à moi.
S'il l'avoit differée jusqu'à Londres, c'est qu'il avoit souhaité, comme
il venoit de s'en assurer heureusement, que ses fils trouvassent dans
leur propre cœur des raisons de se conformer à ses volontés. Il ne
perdoit pas un moment, parce qu'il prévoioit qu'à mon retour il se
présenteroit plus d'un mari pour mes filles. Il me prioit de tenir
compte à ses enfans de l'ardeur qu'ils avoient à s'offrir les premiers;
& se trouvant riche de soixante mille livres sterlings, il me
promettoit de leur en donner chacun vingt-cinq mille, en attendant les
dix mille autres, qu'il se réservoit pour vivre, & qu'ils partageroient
après sa mort.

Je l'embrassai avec reconnoissance. Mais étant sans empressement pour
marier mes filles, qui étoient fort jeunes, & que j'étois bien aise de
voir quelque tems autour de moi, je me contentai de lui répondre que
sensible comme je devois l'être à tant d'amitié, je m'engageois
volontiers à ne pas recevoir d'autres gendres que ses fils. J'ajoutai
qu'à l'âge où ils étoient encore, un peu de culture étoit nécessaire à
leurs qualités naturelles, & que je travaillerois de mon côté à rendre
mes filles plus dignes d'eux. M. Speed prit ce compliment pour une
excuse honnête, & m'en marqua tant de chagrin, que partagé entre le
penchant que je me sentois pour lui & la crainte de blesser
l'inclination de mes filles, je me réduisis à lui demander quelques
jours pour laisser naître leur penchant, contre lequel il ne devoit pas
souhaiter plus que moi qu'elles fussent à ses fils. Il ne put rien
opposer à cette demande; mais pour commencer lui-même à les gagner, il
leur fit aussi-tôt présent de quelques diamans d'un grand prix, que je
ne les empêchai point d'accepter; & leur offrant ses deux fils, il leur
dit galamment que c'étoient deux Amans qu'il leur avoit amenés de
l'extrêmité du monde. Ma femme, qui avoit pris de l'inclination pour
Mademoiselle Pelez, en apprenant son avanture, & qui craignit les
dangers ausquels une personne de son âge pouvoit être exposée dans un
appartement de loüage, trouva le moyen de la loger avec mes filles.

Parmi tant de contentemens, j'eus le lendemain un sujet d'inquiétude
dont je craignis les suites. Les Parens de l'Écrivain que nous avions
emmené n'eurent pas plûtôt appris notre retour, que dans la surprise de
ne le pas revoir, & de n'en apprendre aucune nouvelle des gens de notre
Équipage, qui avoit été renouvellé entierement depuis sa mort; ils
s'adresserent directement à M. Rindekly. Nous avions peu pensé à sa
cassette dans un si long intervalle. Cependant elle se trouvoit encore
entre les nôtres, & M. Rindekly, après avoir raconté à ses parens les
circonstances de sa mort, ne fit pas difficulté de leur remettre tout ce
qui lui avoit appartenu. En visitant la cassette, ils y trouverent
l'ordre du Ministère, qui concernoit nos entreprises. Des gens avides,
qui étoient fâchés que l'héritage de l'Écrivain se réduisît à d'inutiles
papiers, s'imaginerent qu'ils avoient quelque récompense à prétendre du
Ministre en lui remettant une Piece qui sembloit interesser le
Gouvernement. En effet la Cour se rappella les circonstances où elle
avoit donné cet Ordre. M. Rindekly reçut, dès le jour suivant, celui de
se rendre à Saint James, où le Roi lui-même avoit souhaité de
l'entendre. On le pressa beaucoup sur le détail de nos voyages. Il
raconta ingénument les entreprises que nous avions formées en divers
tems, sans craindre d'avouer les avantages que nous en avions tirés. Il
avertit même le Roi que dans la même cassette, où la Commission de
l'Écrivain s'étoit trouvée, on trouveroit une description fort étendue
de toute la Côte Occidentale de l'Afrique, dont le respect que nous
avions crû devoir aux Ordres de la Cour nous avoit empêchés de nous
saisir; & ne faisant pas difficulté d'offrir au Roi la lecture de notre
Journal, il se fit honneur d'avoir tenté plusieurs projets
extraordinaires que la fortune avoit fait réüssir. Le Roi voulut sçavoir
pourquoi nous n'étions pas retournés en Afrique après un essai si
avantageux. Il répondit que sans y renoncer pour l'avenir, nous avions
été refroidis par la difficulté de tomber dans les Cantons qui portent
de l'or, après avoir tiré fort bon parti du premier, & qu'assez
differens d'ailleurs de la plûpart des Négocians, nous avions sçû borner
nos désirs lorsque nos besoins avoient été remplis.

Notre entreprise à la Marguerite surprit beaucoup le Roi. Mais lorsque
M. Rindekly lui eut expliqué avec quelle facilité elle nous avoit
réüssi, & combien d'autres espérances auroient pû nous réüssir de même
si les vents n'avoient été nos plus grands obstacles; il s'étonna
beaucoup plus qu'à l'égard du moins des Perles, on laissât recueillir
aux Espagnols des richesses dont tous leurs droits n'excluent point les
autres Nations, puisque c'est du fond de la Mer qu'elles se tirent, &
que dans un élement commun à tous les hommes du monde, elles devoient
n'être que le partage du travail & de l'industrie. D'ailleurs, en
supposant, par des principes assez reçus à d'autres égards, que
certaines parties de la Mer n'ayent pas moins leurs Maîtres que les
differens Pays de la Terre, l'état de Pyraterie mutuelle où nous étions
depuis longtems avec les Espagnols, justifioit assez nos entreprises.
Aussi le Roi regreta-t'il beaucoup nos Perles, & nous permit-il de les
mettre au rang des vols continuels dont il demandoit la restitution à la
Cour d'Espagne.

L'ambre-gris, dont nous avions rapporté une quantité fort considérable,
fut un autre sujet d'étonnement pour le Prince. Il ne concevoit pas,
dit-il à M. Rindekly, comment les Marchands Anglois négligeoient une
pêche si riche. Un Seigneur qui étoit présent qui n'ignoroit aucune des
voyes du commerce, lui répondit, avec vérité, que cette pêche dépendoit
beaucoup de la fortune, parce que pour une année heureuse, il s'en
trouvoit quinze & vingt qui ne produisoient rien; que les vents
apportoient vraisemblablement ces richesses par le roulement des vagues,
& que notre bonheur consistoit sans doute à nous être trouvés aux
Bermudes dans une excellente année. Il interrogea M. Rindekly, & ses
réponses, qui se trouverent d'accord avec les idées qu'il avoit sur
cette matiére, lui causerent beaucoup de satisfaction. Le Roi souhaita
de voir le plus gros morceau d'ambre-gris que nous eussions trouvé; il
pesoit vingt-quatre livres. Nous mîmes en délibération si nous ne
devions pas l'offrir à Sa Majesté. Mais, pour m'expliquer franchement,
le souvenir des ordres dont on avoit chargé notre Écrivain, nous
persuada que nous pouvions nous dispenser de cette générosité. Le Roi
fit ôter les Cartes Géographiques aux Héritiers de l'Écrivain, & leur
donna une somme honnête pour leur faire tirer quelque fruit du service
de leur Parent.

Pendant ce tems-là, les soins que M. Speed se donnoit pour se loger
réguliérement, & mettre de l'ordre dans ses affaires, ne l'empêchoient
point de suivre les vûës ausquelles il s'étoit attaché. Quelques jours
se passerent, pendant lesquels ses deux fils ne s'éloignerent point un
moment de ma maison. Je découvris aisément que mes filles les
souffroient sans répugnance, & je m'éloignois moins que jamais de ces
deux mariages. Mais lorsqu'on vint à s'expliquer ouvertement, il se
trouva que celle de mes filles, que l'aîné des Speeds aimoit le mieux,
étoit celle qui avoit du goût pour son frere, & qu'il en étoit de même
de l'autre. Ce caprice de l'amour suspendit tous nos projets; car malgré
l'extrême jeunesse de mes filles, je m'étois rendu au désir de M. Speed,
à la seule condition que ses deux fils passeroient un an ou deux à
Oxford ou à Cambridge avant que d'entrer dans les droits du mariage. Ils
me firent des plaintes de leur malheur, comme s'il eut dépendu de moi
d'y remedier. Je m'expliquai avec mes filles, que j'aurois cru trop
jeunes encore pour être capables de ces délicatesses de cœur. Mais en
m'assurant de leur soumission, elles me protesterent qu'il n'y avoit
qu'une déclaration absolue de mes volontés qui pût leur faire surmonter
leur inclination.

Je ne vis point d'autre ressource que d'envoyer les jeunes Speeds à
l'Université, dans l'espérance que le tems rendroit les uns ou les
autres plus raisonnables. Leur Pere y consentit à regret. Nous leur
permîmes d'écrire chacun à leur Maîtresse, c'est-à-dire, à celle en
faveur de qui leur cœur étoit prévenu; mais après l'aveu que mes deux
filles m'avoient fait, elles se crurent autorisées à refuser, chacune de
leur côté, des lettres qui ne flatoient pas leur inclination; & ce ne
fut qu'après en avoir rejetté plusieurs, qu'elles convinrent de se
remettre l'une à l'autre celles de l'Amant qu'elles auroient souhaité.
Cette comédie ne fut pas sans agrément pour moi. Mais M. Speed en étoit
inconsolable. Dans l'absence de ses enfans, il faisoit leur rolle, en
s'efforçant de tourner le cœur de mes filles vers celui dont chacune
d'elles étoit aimé. Je lui faisois sentir en vain que ce n'étoit que la
moitié de ce qu'il désiroit, puisqu'il n'y avoit pas moins de
changement à faire dans le cœur de ses fils.

Il arriva dans mon voisinage un événement qui changea beaucoup toutes
nos idées. M.... Chevalier Baronet fut assassiné dans son lit avec les
affreuses circonstances qui ont été connues du public. Son Frere, qui
étoit sans biens, se trouvant tout-d'un-coup l'héritier de ses richesses
& de son titre, me fit l'honneur de venir me demander une de mes filles
en mariage. Il s'étoit passé si peu de tems depuis l'infortune de son
aîné, que je ne pus me persuader que le désir de se marier lui fût venu
tout-d'un-coup. Mes soupçons étoient fortifiés par la demande qu'il me
faisoit de la cadette. Elle étoit la plus jolie, quoique sa sœur le fût
beaucoup aussi. Je m'expliquai avec politesse, sans m'ouvrir assez pour
lui faire connoître mes véritables inclinations. Mais je ne perdis pas
un moment pour approfondir la vérité de mes conjectures. Je fis appeller
Henriette ma seconde fille, & je lui demandai si elle connoissoit le
Chevalier. Sa rougeur m'instruisit mieux que ses réponses. Elle me dit
pourtant qu'elle l'avoit vû dans quelques maisons où elle s'étoit
trouvée avec sa mere. Je feignis d'être mieux informé. Elle me confessa
que depuis trois ou quatre mois il étoit passionné pour elle, & par
d'autres demandes, je lui fis avoüer qu'elle avoit reçu ses soins.
J'étois si bon pere que la confiance ne devoit rien couter à mes enfans.
Mes caresses, aidant autant que mes instances à faire parler Henriette,
elle m'apprit enfin qu'elle aimoit le Chevalier, & que le rolle qu'elle
avoit joué jusqu'alors à l'égard des jeunes Speeds, n'avoit été que pour
servir sa sœur aînée, qui n'avoit pas en effet d'inclination pour celui
de ces deux Amans qui en marquoit pour elle. Cet aveu ne me donnoit pas
plus de facilité à satisfaire M. Speed, & me jettoit dans un cruel
embarras du côté du Chevalier, à qui je n'avois point de raison honnête
à donner de mon refus, lorsque tout s'accordoit réellement en sa faveur.
Il étoit fort galant homme. Je pris le parti de lui ouvrir naturellement
mon cœur, en lui apprenant les engagemens que j'avois avec M. Speed, &
la bizarre passion de ses deux fils. Le Chevalier, qui comptoit sur le
cœur d'Henriette, ne parut point effrayé de cet obstacle. Il consentit
aisément à suspendre ses désirs, sur la seule promesse que je lui fis de
ne pas forcer l'inclination de ma fille. Je ne sçai comment je me serois
délivré de cet embarras, si la mort du fils aîné de M. Speed n'eût servi
au dénoument. L'aînée de mes filles, dont l'inclination pour lui s'étoit
fortifiée de plus en plus, tandis qu'il n'en avoit que pour Henriette,
en fut quitte pour de la douleur & des larmes; après quoi son cœur se
tourna facilement vers celui dont elle étoit aimée. M. Speed, consolé de
la perte de son fils par ce changement, ne tarda point à me l'apprendre
lorsqu'il s'en apperçut. J'entrai avec joie dans toutes ses
propositions, & le Chevalier n'ayant pas manqué de prendre le même tems
pour me renouveller ouvertement les siennes, j'eus la satisfaction de
voir mes deux filles heureuses par deux mariages aussi favorables à leur
goût qu'à leur fortune.

J'aurois eû trop à me louer des faveurs du Ciel, si le cours de tant de
prosperités n'eût jamais été interrompu. Trois mois après le Mariage de
mes filles, j'eus le malheur de perdre ma femme, que j'aimois avec la
plus constante passion. Elle étoit fille du celebre M. Rogers, qui avoit
passé vingt ans dans les Cours du Nord, chargé des plus importantes
affaires du Gouvernement. Il n'en avoit rapporté qu'un bien médiocre qui
s'étoit dissipé avec le mien dans les malheureux engagemens que nous
avions pris au sisteme de la Mer du Sud. Comme il vivoit encore dans une
heureuse vieillesse, j'avois eu la consolation, de lui procurer une vie
fort douce depuis le retablissement de mes affaires. Il me rendit ce
service avec usure par les soins qu'il prit pour calmer la douleur de ma
perte. Rien n'eut plus de force pour la moderer que son propre exemple.
Il me racontoit qu'étant à Copenhague en 1709, il avoit essuié la même
disgrâce par un accident beaucoup plus cruel. Il n'étoit pas moins
passioné que moi, pour sa femme, & toutes les demarches de sa vie se
rapportoient au bonheur d'une personne si chere. Étant au lit avec elle,
dans une chambre sans poële, parce qu'elle le n'en pouvoit supporter
l'odeur, il l'entendit se plaindre si souvent de l'excés du froid,
qu'ayant appellé ses domestiques, il leur donna ordre d'apporter près de
son lit un grand bassin de feu rempli de charbons allumés. L'air en
devint plus doux, & sa femme s'endormit comme lui; mais en s'éveillant
le matin il la trouva morte à son côté. Un malheur de cette nature, dont
il se reprochoit d'être la cause, le jetta dans un désespoir si
terrible, que n'en écoutant plus que les mouvemens, il resolut de se
délivrer de la vie par le même genre de mort qui lui avoit ravi sa
femme. Dès la nuit suivante, au lieu d'un bassin de charbon, il en fit
mettre plusieurs dans sa chambre, & se faisant un plaisir d'avaler la
vapeur empoisonnée, il se flatta de rejoindre bientôt ce qu'il aimoit.
Cependant, soit que ses domestiques eussent pris secretement des mesures
pour en empêcher l'effet, soit que son temperament se trouvât plus fort
que le poison, il ne parvint pas même à causer le moindre desordre dans
sa santé. Ce fut en réflechissant sur l'excés où sa douleur l'avoit
emporté, qu'il reconnut par degrés que le sort des hommes étant entre
les mains du Ciel, il est également contraire à la raison de se plaindre
de la mort & de la vie, & que la soumission seroit indispensable quand
elle ne seroit pas nécessaire. Cependant les plus sages réflexions ont
si peu de force contre le sentiment, que j'eus besoin d'une année
entiere pour mettre quelque modération dans mes regrets.

Je n'étois pas d'un âge auquel on pût donner encore le nom de
vieillesse. J'avois quarante-deux ans, & la fatigue de mes voïages
n'avoit point été assez violente pour alterer mon temperament. Cette
raison m'avoit fait penser, après la mort de ma femme, que la bienséance
ne permettoit plus à Mademoiselle Pelez de vivre chez moi, & sa propre
vertu lui avoit fait naître là dessus des scrupules. Cependant M. Rogers
même, qui demeuroit aussi dans ma maison, & mes filles, qui y étoient
continuellement, furent d'avis que ce changement n'étoit pas nécessaire.
Leur conseil renfermoit d'autres vûës que je ne penetrois pas. Ils
avoient jugé que la confiance & l'amitié qu'ils voyoient pour moi à
Mademoiselle Pelez, pouvoit être utile à ma consolation, & que tôt ou
tard je penserois peut-être à me lier plus étroitement avec elle. Ils
m'aimoient; ils me devoient tous leur bonheur; leur passion commune
étoit de contribuer au mien. Ce ne fut pas tout d'un coup néanmoins
qu'ils me firent l'ouverture de leurs idées. Ils commencerent par
Mademoiselle Pelez, dont ils voulurent connoître les dispositions. Après
avoir employé beaucoup d'adresse à les presentir, ils crurent
s'appercevoir que son attachement pour moi étoit aussi propre que
l'amour à lui faire recevoir agréablement la proposition de notre
mariage, & de ce moment, ils s'attacherent tous ensemble à m'en inspirer
le désir. Je n'ai pas compté de combien cette entreprise avoit précedé
la guerison de ma tristesse; mais il est certain que je fus très
longtems sans comprendre leurs intentions. Je voyois dans Mademoiselle
Pelez des bontés & des soins que je n'attribuois qu'à son amitié. Mes
enfans ne s'éloignoient pas un instant de chez moi, pour lui donner la
facilité d'être incessament comme eux dans mon appartement. Je
m'applaudissois de l'excellence de leur naturel, & je ne demandois pas
au Ciel d'autres plaisirs ni d'autres biens.

Enfin M. Rogers crut l'amour satisfait & la bienséance remplie par une
année de deüil. Il me proposa naturellement, pour la satisfaction de mes
enfans & pour la mienne, de m'engager dans un second mariage; & sans me
laisser le tems de répondre, il me parla de Mademoiselle Pelez comme
d'une femme à qui il verroit occuper avec joie la place de sa fille. Je
laisse toutes les objections qui furent prises encore de ma perte; mais
lorsque la raison m'eût fait confesser que les plus justes douleurs ne
peuvent être éternelles, j'eus peine à me persuader qu'une fille de
vingt ans pût accepter l'offre de ma main. On n'attendoit que cette
difficulté pour m'assurer qu'on ne tarderoit point à la détruire. Sur le
champ M. Rogers passa chez Mademoiselle Pelez; & me l'ayant amenée, je
fus surpris de lui entendre dire, que la proposition qu'elle venoit de
recevoir étoit ce qui pouvoit lui arriver de plus heureux. En vain je
combattis & ses bontés, & mes propres désirs, qu'un incident si flatteur
fit naître avec plus d'empressement que je ne m'en serois défié. Je lui
representai mon âge, sa jeunesse & ses esperances. Enfin lui entendant
repeter qu'elle se devoit toute entière à son père & à son bienfaiteur,
je lui proposai mon Fils, qui n'avoit besoin que de peu d'années pour
être en état de lui offrir son cœur & de l'épouser avec plus d'égalité.
Elle se plaignit d'être moins heureuse à m'inspirer de la tendresse que
de la génerosité & de la compassion, & la fin de ce combat fut de regler
le jour de notre mariage.

Je me dois ce témoignage, que l'estime & l'amitié étoient encore les
seuls sentimens qu'elle m'eût inspirés. Ma complaisance pour mes enfans
fit le reste. Mais que de charmes ne decouvris-je point dans cette
aimable Espagnole, lorsqu'elle m'eût rendu le maître de son cœur & de
tout son bien. Tout ce que je devois à la fortune ne me parut pas
comparable à ce nouveau bienfait. Aussi ne puis-je représenter la
douceur de ma vie, ni l'air de prospérité & de joie qui sembloit
distinguer ma famille entre les plus heureuses de Londres. Il ne me
restoit qu'un fils, dont l'établissement ne pouvoit me causer
d'inquiétude. Mon Étoile me dispensa encore de ce soin, en lui procurant
une fortune independante de moi.

Ma femme m'ayant donné un fruit de notre mariage dès la première année,
il sembloit que cet accroissement d'héritiers retranchât quelque chose
aux espérances de mon Fils. Quoique je fusse assez riche pour ne pas
craindre de laisser pauvre aucun de mes enfans, je songeai aussi-tôt à
faire tout ce qui dépendroit de moi pour celui qui avoit les premiers
droits à mes soins. Je pensois à lui ceder la part que j'avois au fond
du commerce de la Jamaïque, & même à le faire partir pour cette Colonie
avec un Vaisseau richement chargé dont je voulois lui abandonner la
propriété. Mais l'amitié avoit déja pourvû à son établissement dans le
cœur de M. King. Ce riche vieillard se trouvoit sans autres héritiers
que des parens qu'il connoissoit à peine, & dont la parenté même étoit
fort obscure. Il avoit pris de l'inclination pour mon Fils. Aussi-tôt
qu'il m'en vit un de ma seconde femme, il forma la résolution d'adopter
l'autre; & ce qui n'étoit encore qu'un projet pour l'avenir, lui parut
une nécessité pressante lorsqu'il eut appris que je destinois mon fils
pour la Jamaïque. Il ne s'ouvrit à moi que pour obtenir mon
consentement; & sans me communiquer le détail des articles, il institua,
par un Acte dans les meilleures formes, mon fils pour son héritier
principal. Sa succession valoit mieux que tout mon bien. Aussi mit-il,
pour la première clause de l'adoption, que mon fils renonceroit à mon
héritage, & prendroit même son nom en se mariant. Il n'eut pas la
consolation de joüir longtems du fruit de sa générosité; mais ne voulant
pas quitter la vie sans avoir achevé son ouvrage, il souhaita au lit de
la mort de voir célébrer à ses yeux le mariage de l'héritier qu'il
s'étoit donné. Il avoit consulté ses inclinations pour lui choisir une
femme qui n'étoit pas sans bien, & qui méritoit encore plus
l'attachement d'un honnête homme par son esprit & son mérite. Cependant
comme les plus belles espérances se trouvent quelquefois démenties par
l'événement, ce mariage n'a pas été le plus heureux de ma famille, &
divers incidens, qui n'ont eu que trop d'éclat, ont conduit enfin mon
fils & sa femme à leur séparation.

Pendant six ans qui s'étoient passés depuis mon retour des Indes jusqu'à
la séparation de mon fils & de sa femme, je n'avois pas eu d'autres
chagrins que ceux que j'ai rapportés, & comme ils étoient des suites
nécessaires de la condition humaine, j'avois trouvé dans les
circonstances de ma situation de quoi me consoler. Mais cette première
altération de la paix de ma famille, & l'impuissance où je me vis,
après beaucoup de soins, d'y apporter du reméde, fut une source de
chagrins qui a répandu de l'amertume sur toute ma vie. Peu de tems après
je fus un peu dédommagé par le retour de mon aîné, qui après la mort de
M. Thorough, son beau-pere, prit le parti de laisser toutes ses affaires
entre les mains d'un Facteur, & de revenir à Londres avec sa femme. Leur
fortune, qui étoit déja fort considérable, n'avoit fait qu'augmenter par
son application. Mais il s'étoit engagé fort avant dans les nouvelles
entreprises de la Georgie; & quand le désir de se revoir dans le sein de
sa famille n'auroit pas suffi pour le rappeller en Angleterre, son
interêt l'auroit obligé d'y revenir pour solliciter la Cour en faveur de
la nouvelle Colonie.

Il étoit un des principaux membres de l'honorable Compagnie qui avoit
entrepris de peupler, sous le titre de Georgie, tout ce grand espace qui
est au Sud de la Caroline, entre la Rivière de Savannah, celle
d'Alatamaha, & les Monts Apalaches. D'une Rivière à l'autre on compte
environ cent milles; & dans l'enfoncement, depuis la Mer jusqu'aux
Monts, on n'en compte pas moins de trois cens. Vers la fin du mois
d'Août 1732, le Chevalier Gibert Heathcote avoit obtenu une Charte de Sa
Majesté pour l'établissement régulier de cette Colonie. Il en fit
avertir le public, pour engager d'autant plus, dans son entreprise, les
personnes riches & charitables, qu'il se proposoit, avec l'utilité de sa
Compagnie, d'aider une infinité de pauvres familles, en leur procurant
le moyen de subsister par leur travail. Sans compter que l'espérance
qu'on avoit de tirer de la soie de la Georgie, & d'épargner par
conséquent à l'Angleterre plus de cinq cens mille livres sterling
qu'elle fait passer tous les ans en Italie pour s'en procurer, étoit un
avantage considérable pour notre commerce. Mon fils, qui demeuroit
encore à la Jamaïque, se sentit porté, par un penchant particulier, à
mettre une grosse somme dans cette association, sur-tout lorsqu'il eut
appris que le Parlement l'avoit encouragée jusqu'à fournir dix mille
livres sterling. Comme il avoit eu continuellement les yeux sur les
essais du premier embarquement, il me communiqua ce qu'il crut propre à
orner le Journal de mes Voyages.

Le 6 de Novembre de la même année, le Capitaine Thomas partit de
Londres, à bord de l'Anne, Vaisseau de deux cens tonneaux, avec cent
hommes destinés à jetter les fondemens de la nouvelle Colonie. Ils
emportoient toutes sortes d'instrumens, d'armes & de munitions. Le 15 M.
Jacques Oglethorpe, un des Directeurs, qui étoient au nombre de vingt
trois, parmi lesquels on comptoit Mylord Antoine Shaftsbury, Mylord Jean
Percival, Mylord Jean Tyrconnel, Mylord Jacques Limerick, & Mylord
Georges Carpenta, se rendit à Gravesend où il s'embarqua sur le même
Vaisseau, & le 15 de Janvier de l'année suivante, ils arriverent
heureusement à la Caroline.

Le Gouverneur de cette Province leur fit un accueil favorable. Il
chargea M. Middleton, Pilote du Roi, de conduire leur Vaisseau à
Port-Royal; il donna des ordres pour faire accompagner de-là l'Équipage
jusqu'à la Rivière de Savannah, & ses soins allerent jusqu'à faire
construire, sur leur route, des cabannes pour les loger pendant la nuit.
En dix heures ils arriverent à Port-Royal. Le 18 M. Oglethorpe prit
terre dans l'Isle de Trench, & laissa une garde sur la pointe de cette
petite Isle qui commande le Canal, & qui est à moitié chemin, entre
Beaufort & la Rivière de Savannah. M. Watts, Lieutenant d'une Compagnie
Franche de Beaufort, M. Farrington, Enseigne, & d'autres Officiers des
Places voisines, se joignirent encore à lui pour l'escorter; enfin ils
arriverent le vingt à la vûë de la Rivière de Savannah, & leur première
entreprise fut de choisir un lieu pour s'établir. Ils s'arrêterent à dix
milles au-dessus de l'embouchure. La Rivière forme dans ce lieu une
belle demie-lune en tournant au Sud. La Plaine est large de cinq ou six
milles sur la longueur d'un mille. On peut faire remonter jusqu'à ce
lieu des Vaisseaux qui demandent douze pieds d'eau. Ce fut au centre de
la Plaine, sur le bord de la Rivière, que M. Oglethorpe résolut de
former une Ville. Le Paysage y est d'une beauté infinie.

Toute la Colonie s'y étant rassemblée le 1 de Février, on se logea sous
des tentes pour commencer par le travail des fortifications. À cinquante
milles, au long de la Rivière, est une petite Nation Indienne qu'on
avoit eu la précaution de gagner par des caresses & des présens; de
sorte que l'entreprise fut poussée sans aucune crainte. On avoit même
plusieurs raisons d'esperer que ces Indiens reconnoîtroient la
Jurisdiction de l'Angleterre, & dans une espece de Traité qu'on avoit
fait avec eux, on étoit convenu qu'on leur apprendroit notre méthode de
cultiver la terre, & qu'on prendroit leurs enfans pour les instruire
dans nos Écoles. M. Oglethorpe donna le nom de Savannah à sa Ville, par
la seule raison qu'elle est sur cette Rivière. Il n'en eut pas d'autre
non plus pour choisir ce lieu que l'agrément de sa situation, & la
persuasion qu'il seroit fort sain, parce qu'il avoit remarqué que les
arbres n'y étoient pas couverts de mousse, ce qui marque beaucoup
d'humidité.

Tandis qu'on s'animoit au travail, M. Oglethorpe vit arriver de la
Caroline le Colonel Bull, chargé d'une Lettre de M. Jones, Gouverneur de
cette Province, pour lui apprendre ce que le Conseil de Charles-town
vouloit faire en faveur du nouvel établissement. M. Oglethorpe résolut,
sur cet avis, de se rendre lui-même à Charles-town. Mais avant que de
s'éloigner de ses gens, il traça les rues, la place des maisons, celle
du marché. La première maison fut faite entiérement de planches.

Les secours que M. Oglethorpe reçut à Charles-town, consisterent en
bled, en semences, & dans une somme d'argent, qu'il employa aussi-tôt à
se fournir de bestiaux. Il retourna aussi-tôt à Savannah par la Maison
du Colonel Bull, qui est située sur la Rivière Ashley, où il reçut la
visite de M. Guy, Ministre de la Paroisse de Saint Jean, qui lui apporta
une honnête contribution de ses Paroissiens. En arrivant à Savannah, il
trouva que M. Wiggan, son Interprète, avoit commencé un Traité fort
avantageux avec les Creeks, Nation Indienne composée autrefois de dix
Tribus, mais réduite aujourd'hui à huit, qui ont chacune leur Roi,
quoiqu'elles vivent dans une étroite alliance, & qu'elles parlent la
même langue. M. Oglethorpe reçut les Chefs de cette Nation dans une des
maisons de sa nouvelle Ville. Il y avoit un air de dignité dans leur
cortege:

/*
_De la Tribu de Coweta_.

Yahou Lakee, Roi de la Tribu, qu'ils appellent Mico.

Essaboo, Chef de la Guerre.

Huit Hommes de suite & deux Femmes.

_De la Tribu de Cussetas_.

Cusseta, Roi ou Mico.

Tatchiquatchi, Chef de la Guerre.

Quatre Hommes de suite.

_De la Tribu d'Owseecheys_.

Ogecse, Mico.

Neathlouthko, Chef de la Guerre, & Ougaki, Conseiller.

Trois Hommes de suite.

_De la Tribu de Cheechaws_.

Outhletebva, Mico.

Thlauthothlukce, Chef de la Guerre, Figer & Sootamilla, autre Chefs.

_De la Tribu d'Echetas_.

Chutabeeke & Robin, deux Chefs de Guerre.
Le second avoit été élevé parmi les Anglois.

Quatre Hommes de suite.

_De la Tribu de Palachucolas_.

Gillatee, Chef de la Guerre.

Cinq Hommes de suite.

_De la Tribu d'Oconas_.

Oeckachumpa, Mico.

Coowoo, Chef de la Guerre, & quatre Hommes de suite.

_De la Tribu d'Enfaule_.

Tomanmi, Chef de la Guerre, & quatre Hommes de suite.
*/

Tous ces Indiens s'étant assis, Oeckachumpa, vieillard d'une fort haute
taille, fit un discours, qui fut interpreté par M. Wiggan & M. Musgrove.
Il commença par reclamer toutes les terres qui sont au Sud de la Rivière
de Savannah, comme l'ancienne possession des Creeks Indiens. Il dit
ensuite que quoique leurs Peuples fussent pauvres & ignorans, celui qui
avoit donné la vie aux Anglois l'avoit donnée aussi aux Creeks, mais
qu'à la vérité celui qui avoit donné la sagesse aux uns & aux autres en
avoit donné beaucoup plus aux Blancs; qu'il étoit persuadé que le grand
pouvoir qui résidoit au Ciel, (en prononçant ces paroles il étendit les
bras, & il leva le son de sa voix) avoit envoyé les Anglois dans le Pays
pour l'instruction des Indiens, & pour celle de leurs femmes & de leurs
enfans; que par conséquent les Indiens leur abondonnoient volontiers les
Terres dont ils ne faisoient pas d'usage; que ce n'étoit pas seulement
sa propre opinion, mais encore celle des sept autres Tribus qui
composoient la Nation des Creeks, & qui avoient envoyé leurs Chefs avec
des présens de peaux, qui étoient toute leur richesse. À ces mots, tous
les Chefs jetterent un paquet de peaux devant M. Oglethorpe. Le Prince
Creck ajouta, que c'étoit ce que sa Nation possedoit de plus précieux, &
qu'elle l'offroit de bon cœur aux Anglois. Il finit en remerciant M.
Oglethorpe du bon accueil qu'il avoit fait à un Creck, nommé Tomochichi,
qui étoit son parent, & fort brave homme, dit-il, quoiqu'il eût été
banni par la Nation des Crecks. Il dit encore qu'il n'ignoroit pas que
la Nades Cherokees avoit tué quelques Anglois; mais que si M. Oglethorpe
en marquoit quelque désir, les Creeks feroient une incursion dans leur
Pays, ravageroient leurs maisons, & tireroient d'eux une pleine
vengeance.

Aprè& cette Harangue, Tomochichi, qui étoit dehors avec quelques Indiens
de sa suite, se présenta dans l'Assemblée. C'étoit un homme de fort
bonne mine. Il fit une profonde inclination à M. Oglethorpe, & lui dit:
J'étois un malheureux banni. Je me suis adressé à vous dans ma pauvreté,
avec l'espérance que vous m'accorderiez quelque part à cette Terre,
proche le tombeau de mes Ancêtres, mais non sans crainte qu'étant plus
fort que moi vous ne me causassiez quelque mal. Vous m'avez reçu
humainement; vous m'avez donné de la nourriture & des terres.

Tous les autres Micos firent successivement leur Harangue; ensuite on
dressa les articles du Traité, qui furent signés par tout les Micos, &
par M. Oglethorpe. On leur donna pour présent à chacun, une chemise, un
habit galoné, & un chapeau bordé. Tous les Chefs de guerre eurent un
habit & un manteau. On distribua aux gens de la suite, du gros drap pour
se vêtir, & d'autres présens de peu d'importance.

Les articles du Traité furent: 1º. Que les Creeks auroient la liberté
d'apporter dans les Villes & les habitations de la Colonie toutes sortes
d'effets propres au commerce, qui seroient payés suivant le prix dont on
conviendroit par le Traité.

2º. Que de part & d'autre les injures seroient réparées, & les
restitutions faites avec beaucoup d'exactitude, & que les Criminels
seroient jugés & punis suivant les Loix Angloises.

3º. Que les Anglois ne feroient point, avec les autres Indiens, de
commerce préjudiciable au Traité.

4º. Que les Anglois possederoient les Terres dont les Creeks ne
faisoient point d'usage; mais à condition qu'à l'établissement de chaque
Ville nouvelle les Chefs Anglois s'assembleroient avec les Chefs des
Creeks, pour régler les limites de chaque Territoire.

5º. Que les Creeks rendroient tous les Nègres qui s'étoient sauvés des
Habitations Angloises, & qu'ils les conduiroient eux-mêmes, ou à
Charles-town ou à Savannah, ou à Patachucola, à condition qu'on leur
payeroit pour chaque Nègre deux habits, ou l'équivalent en autres
effets; & que pour les Nègres qui prendroient la fuite en retournant
chez les Anglois, & que les Creeks pourroient tuer & representer morts,
on payeroit seulement un habit ou l'équivalent.

6º. Que les Creeks ne recevroient point dans le Pays d'autres Blancs, &
n'aideroient pas d'autres Nations à s'y établir.

Les Chefs Indiens mirent à ce Traité la marque de leurs familles.
C'étoit faire beaucoup que de lier si solemnellement ces Barbares. M.
Oglethorpe chargea MM. Saint Julien & Scott de présider à la
continuation des ouvrages, & se rendit à Charles-town pour retourner
de-là en Angleterre.

Le 14 de Mai on vit arriver, à la nouvelle Ville de Savannah, le
_Jacques_, Vaisseau de cent tonneaux, commandé par le Capitaine Yoakley,
avec un bon nombre de Passagers, & des provisions pour la Colonie. Il
s'approcha contre la Ville, où il reçut le prix qui avoit été proposé
pour celui qui remonteroit le premier la Rivière jusqu'à ce lieu. Il
trouva l'entrée & le Canal fort bon pour des Vaisseaux d'un beaucoup
plus grand poids que le sien. M. Yoakley apportoit des secours
considérables pour la Colonie. On appliqua les sommes d'argent à divers
usages: Une partie fut employée à des usages religieux, c'est-à-dire, à
la construction d'une Église, & au salaire des Ministres & des Maîtres
d'École. L'Agriculture & la Botanique en emporterent aussi une grande
partie. Il se trouvoit déja 14822 livres sterling de dépenses utiles. Le
nombre des Habitans de Savannah montoit à 618 personnes, c'est-à-dire
320 hommes, 113 femmes, 102 garçons, & 83 filles, entre lesquels on
comptoit 21 Maîtres & 106 Domestiques qui avoient fait le voyage à leurs
dépens, & sans autre engagement que leur volonté.

Avant que de partir pour l'Europe, M. Oglethorpe envoya M. Jones pour
faire un Traité d'alliance & de commerce avec la Nation des Chactaws.

Tel étoit l'état de la Georgie en 1733, lorsque mon fils revint de la
Jamaïque à Londres. Il s'employa aussi-tôt pour obtenir du Ministère, de
nouveaux secours d'hommes & de provisions, & sur tout pour procurer à la
Colonie quelques pièces d'artillerie, sans lesquelles on n'est jamais
sûr de contenir les Indiens dans la soumission. Mais l'année suivante,
M. Oglethorpe arriva lui-même à Londres, ayant à Bord le Mico
Tomochichi, la Reine Senauki sa femme, le Prince Toonakouki leur neveu,
avec Hispilli, Chef de la Guerre, & cinq autres Chefs, nommés Apakouski,
Stimalcki, Sintouki, Stingvitski, & Umpiki. Ils furent logés à l'Office
de Georgie, dans la Cour du vieux Palais, où l'on prit soin qu'il ne
leur manquât rien. On les fit habiller proprement, & la Cour étant alors
à Kensington, ils y furent conduits par les Officiers du Roi. Tomochichi
présenta au Roi quantité de plumes d'aigles, qui sont le plus
respectueux de leurs présens, & lui fit ce discours.

»Je vois aujourd'hui la Majesté de votre face, la grandeur de votre
Maison, & le nombre de votre Peuple. Je suis venu pour le bien de toute
la Nation, qui se nomme les Crecks, renouveller la paix qu'ils ont
depuis longtems avec les Anglois. J'ai fait un long voyage dans mes
vieux jours, quoique je n'en aie aucun avantage à recueillir pour
moi-même. Je suis venu pour le bien des enfans de la Nation des Crecks,
afin qu'ils puissent être instruits dans la science des Anglois. Ces
Plumes sont des Plumes d'Aigle, qui est le plus léger de tous les
Oiseaux, & qui fait le tour de toutes les Nations. Elles signifient
parmi nous la paix & l'union. Nous vous les présentons, ô grand Roi,
comme le signe d'une Paix éternelle. Ô grand Roi, s'il vous plaît de me
charger de vos ordres, je les rapporterai fidellement à tous les Rois de
la Nation des Crecks.»

Le Roi fit une réponse gracieuse à ce discours, en assurant Tomochichi
de son amitié & de sa protection. Le jour suivant un Indien de sa suite
mourut de la petite vérole, & fut enterré à la mode de leur Pays, dans
le Cimetiere de Saint Jean. On enveloppa le corps dans deux couvertures
de laine; on mit une planche dessus & une dessous, qui furent liées avec
une corde, & dans cet état on l'enferma dans un cercueil. Il n'y eut de
présent à la sépulture que Tomochichi, trois ou quatre de ses gens, le
Marguillier de l\'Église de Saint Jean & le Fossoyeur. Lorsque le corps
fut mis dans la fosse, on y jetta les habits du mort, avec quantité de
colliers de verre, & quelques pièces d'argent. On n'oublia point d'y
jetter aussi une petite plaque de cuivre, sur laquelle on avoit gravé le
nom du mort, sa Nation & le sujet de son voyage.

Les Ambassadeurs Creeks passerent quelques mois en Angleterre, pour
attendre un secours extraordinaire qui se préparoit du côté de
l'Allemagne, & que les sollicitations de mon fils ne servirent pas peu à
faire recevoir. C'étoient des Emigrans de l'Archevêché de Saltzbourg,
qui ne firent pas difficulté d'aller à l'extrêmité du monde pour se
dérober aux persécutions de leur Archevêque. Ils s'embarquerent, avec
Tomochichi & toute sa suite, à bord du Vaisseau _le Prince de Galles_,
sous le commandement du Capitaine Georges Dumbar, qui étoit un des
meilleurs amis de mon fils. Ils arriverent le 27 de Décembre à Savannah,
d'où M. Dumbar écrivit aussi-tôt cette Lettre à mon fils.

Nous avons heureusement atteint la Côte de la Georgie, & les rives de la
Savannah. En débarquant dans la nouvelle Ville du même nom, j'appris que
les Espagnols avoient passé la Rivière d'Ogeeche; je remis à la voile
aussi-tôt pour aller faire mes observations sur les Côtes. Tomochichi
m'auroit accompagné si ses affaires ne l'avoient forcé de retourner chez
les siens; mais trois Chefs de la même Nation se sont offerts à me
suivre, & sont effectivement avec moi.

Le 8 de Janvier, j'arrivai à Thunderbolt, où les Habitans de cette
Colonie ont si bien nettoyé le terrain & l'ont semé avec tant
d'industrie, qu'ils ne peuvent manquer de recueillir une Moisson
abondante à la première saison. Ils y ont déja bâti plusieurs maisons, &
tous leurs projets s'avancent fort heureusement. Le soir je passai à
Skidaway, où les progrès me parurent encore plus considerables, soit
pour la culture des terres, soit pour la construction des édifices. On
s'est d'ailleurs assez bien fortifié dans ces deux nouvelles Places de
la Georgie. La garde s'y fait la nuit & le jour avec une régularité
extrême. J'ai laissé, suivant mes ordres, quatre canons dans chacune.
C'est autant qu'il est nécessaire pour tenir les Indiens dans le
respect. Le 9 je continuai ma route, & sortant de la Savannah, je pris
au Sud, en visitant non seulement les Côtes, mais toutes les petites
Isles, jusqu'à celle de Jekil qui est à l'embouchure de la riviere
d'Altamaha; mais je ne trouvai nulle part ni d'Espagnols ni d'autres
Ennemis, & les Indiens que je rencontrai me comblerent de caresses. Je
suis retourné le 19 à Savannah, d'où je vous écris par le Hopewell, qui
va mettre à la voile. Je ferai ici ma carguaison. Je suis en marché pour
800 barils de ris, pour de la poix, du tar, & d'autres productions
naturelles de la Georgie, dont j'espere de l'avantage. Que ne doit-on
point attendre de cette belle Colonie, lorsqu'elle sera fortifiée &
soigneusement cultivée?

Au mois de Mai 1735, les Habitans de Savannah avoient fini
presqu'entierement leur Fort, & leurs maisons, dont la plûpart sont de
brique, étoient déja en fort grand nombre. Au commencement de Janvier de
l'année suivante, cent cinquante Montagnards Écossois arriverent à
Savannah, dans le dessein de s'établir sur la frontiere de cette Colonie
qui touche aux Terres des Espagnols. Ils s'arrêterent quelque tems à
Savannah, pour attendre M. Oglethorpe qui devoit y retourner de Londres;
mais ennuiés de son retardement, ils se rendirent d'eux-mêmes sur les
bords de la riviere Alatamaha, & s'y firent un établissement à douze
mille de la mer. Ils commencerent par construire un petit Fort, où ils
mirent quatre pièces de canon qu'ils avoient apportées. Ils bâtirent un
Corps-de-Garde, un Magasin, une Chapelle, & plusieurs Barraques
ausquels ils donnerent le nom de Darien.

Le 5 de Février, deux Vaisseaux, l'un nommé le Symonds, sous le
Capitaine Cornish, & l'autre Thelondon Marchant, sous le Capitaine
Thomas, ayant à bord M. Oglethorpe & trois cens hommes, passerent la
Barre de Tybée, & mirent à l'ancre dans la route de Savannah. M.
Oglethorpe visita l'Établissement de Tybée, pour en reconnoître les
progrès. Le 6, il arriva au Port de Savannah, où il fut reçu, avec une
décharge de l'artillerie, par tous les Citoyens sous les armes. Son
premier soin fut de faire bâtir une Église solide, & construire un Quai
au long de la Rivière. Il forma une Compagnie de cent hommes pour
achever les fortifications, & pour percer des chemins de communication
d'un Établissement à l'autre. Outre celui des Saltzbourgeois, qui
avoient fondé une Ville nommé Ebenezer, celui des Écossois, qui portoit
le nom de Darien, & ceux de Anglois, qui s'étant dispersés dans les
endroits les plus fertiles du Pays, en avoient formé plusieurs autres
dont j'ai déja rapporté les noms. Une Colonie de Suisses rassemblés à
Calais en 1734, où les Vaisseaux d'Angleterre les étoient allé prendre
avec la permission de la Cour de France, & rendus enfin à la Georgie
dans le cours de la même année, avoit jetté aussi les fondemens d'une
Ville nommée Purysbourg, du nom de M. Pury leur Chef.

Le 7, tous les Chefs de la Colonie Suisse, dont les principaux étoient
M. Hutor, Berenger de Beausain, M. Holzindorff, & M. Fissley Dechillon,
vinrent faire leurs complimens à M. Oglethorpe, & lui communiquer l'état
de leur établissement. Le jour suivant M. le Baron Vankeek, Chef des
Saltzbourgeois, accompagné de deux Ministres, vint d'Ebenezer, à la
priere de son Peuple, pour supplier M. Oglethorpe de trouver bon que
leur Établissement fût transféré du lieu où il étoit, à l'embouchure de
la Rivière, & que les nouveaux Saltzbourgeois qui étoient arrivés avec
lui eussent la liberté de se joindre à leur Colonie. M. Oglethorpe se
rendit à Ebenezer avec le Baron, pour examiner les raisons qu'ils
avoient de souhaiter ce changement. La distance est d'environ une
journée de chemin. Il fut surpris de trouver déja un pont de brique,
long de quinze pieds & large de dix, bâti sur la riviere, quatre bons
édifices de charpente pour l\'Église & les Écoles, un Magasin public, un
Corps de Garde, & quantité de maisons, que les Saltzbourgeois étoient
resolus d'abandonner pour s'établir dans un autre lieu. Il s'efforça de
leur ôter cette pensée; mais leurs raisons leur paroissant les plus
fortes, il fut obligé de se rendre à leurs prieres & à leurs larmes. Le
lieu où il leur permit de fonder une autre Ville a pris le nom du nouvel
Ebenezer. M. Oglethorpe alla prendre possession le 12, de l'Isle de
Saint Simon, où il arriva en deux jours. Il y laissa du monde pout bâtir
un Fort & s'y former aussi un établissement.

Ensuite il visita les Écossois dans leur Ville de Darien, dont il trouva
les ouvrages fort avancés, & la campagne déja changée de forme aux
environs. Étant retourné quelques jours après à l'Isle de Saint Simon,
il n'admira pas moins la diligence des gens qu'il y avoit laissés. Le
Fort dont il avoit tracé le plan devoit être flanqué de quatre Bastions,
défendus par un large fossé & par quelques ouvrages exterieurs. Il avoit
déja pris la forme, & l'entreprise fut achevée au mois d'Avril de la
même année. Derriere le Fort, M. Oglethorpe marqua le lieu d'une bonne
Ville; & distribuant le terrain à ses gens, il les exhorta à profiter de
la saison pour la culture des terres autant que pour les édifices.

Après son retour de l'Isle de Saint Simon, le Mico Tomochichi & son
neveu vinrent le visiter à Savannah avec un corps de leur Nation, & lui
apporterent une si grande quantité de Chevreuils, que pendant plusieurs
jours toute la Colonie n'eut pas d'autre nourriture. Ils lui dirent que
leur dessein étoit d'aller à la chasse du buffle jusqu'aux frontieres
des Espagnols. Mais jugeant par quelques mots qui leur échaperent, qu'il
pensoient à tomber sur les Gardes de l'Espagne, il leur proposa, dans
cette crainte, de partir avec eux & de les accompagner. Tomochichi le
prit au mot, en lui disant qu'il étoit bien aise de lui faire voir
jusqu'où s'étendoient les Terres de sa Nation. Le premier jour ils le
conduisirent dans une Isle qui est à l'entrée du Sund de Jekil, où il
fut charmé de la situation d'un lieu qui lui parut commander absolument
les embouchures de cette Rivière. Il y laissa un parti d'Écossois, sous
la conduite de M. Hugh Mackay, & leur ayant tracé le plan d'une Ville,
il la nomma Saint André. Toonakouki, neveu du Mico, ayant tiré par
hazard une montre qu'il avoit reçuë à Londres de M. le Duc Cumberland,
on en prit occasion de donner à l'Isle le nom d'_Isle de Cumberland_.

Le jour suivant, ils passerent le Clothogotheo, qui est une branche de
la Rivière d'Alatamaha, après laquelle ils découvrirent une autre Isle,
de la longueur d'environ seize milles, qui charma leurs yeux par les
multitudes d'Orangers, de myrthes, & de vignes sauvages qu'ils y
apperçûrent. On lui donna le nom de l'_Isle Amelie_. Le troisiéme jour,
étant assez près des Vedettes Espagnoles, M. Oglethorpe remarqua que
ses Indiens sembloient se disposer à leur aller faire une insulte. Il
eut assez de pouvoir sur Tomochichi pour l'en empêcher, & descendant la
Rivière de Saint Jean, il doubla la pointe de Saint Georges, qui est du
côté Septentrional de cette Rivière, & le point le plus Méridional du
Domaine des Anglois, dans le Continent de l'Amérique. Les Espagnols ont
une Garde de l'autre côté de la Rivière.

M. Mackay, dont on a déja cité le nom, ayant reçu ordre de faire par
terre le voyage de Darien à Savannah, pour mesurer l'éloignement, trouva
70 milles de distance en droite ligne, & 90 par les chemins
pratiquables.

La Ville de Savannah est augmentée aujourd'hui jusqu'à 140 Maisons
régulieres, outre les Barraques & les Magasins. Elle a une Cour de
Justice, qui se tient toutes les semaines. Avec les Villes d'Ebenezer,
de Purysbourg, & les autres lieux que j'ai nommés, on fonda, dans le
cours de la même année, la Ville d'Augusta, dans un canton fort
agréable, & si fertile, qu'un arpent de terrain produit près de trente
boisseaux de bled d'Inde, qui est l'aliment ordinaire pour toutes les
personnes du commun, & qui continuera vraisemblablement de l'être, comme
dans nos autres Colonies du Continent. Augusta de la Georgie s'est déja
fait un commerce fort avantageux avec les Indiens; & le voisinage de
tant de Nations, avec lesquelles le tems ne manquera point de la lier,
pourra la rendre quelque jour un de nos meilleurs Établissemens. Elle
est par eau à deux cens trente six milles de l'embouchure de la Rivière,
& les plus grandes Barques peuvent descendre jusqu'à la Ville de
Savannah. Il s'y rend au printems une multitude d'Indiens de la Caroline
& de la Georgie. On y compte déja près de six cens Blancs, & les
Directeurs y entretiennent une petite Garnison, qui sert beaucoup à
fortifier le commerce par la sûreté qu'elle y établit. La Ville est
située sur un terrein assez élevé, au bord de la Rivière. On a ouvert
des chemins de plusieurs côtés, de sorte qu'on peut aller sûrement par
terre d'Augusta à Ebenezer, à Savannah, & dans les Habitations des
Cheokees, qui sont au Nord-Ouest d'Augusta. Les Crecks sont à l'Ouest;
leur principale Habitation se nomme Cowetas, à deux cens milles
d'Augusta; & sur leur frontiere, on a bâti un petit Fort nommé Alhamas.
Au delà des Crecks on trouve les Chickesaws, qui habitent les bords de
la Rivière de Mississipi; de sorte qu'en faisant alliance avec cette
Nation nous pouvons participer au commerce de ce grand Fleuve.

On a formé quantité d'Habitations au Sud de Savannah, dont les
principales portent le nom de Highgate & de Hamstead; le reste de la
Province commence à n'être pas plus désert. L'Isle de Saint-Simon se
peuple aussi, & la Ville de Frederica est déja fort augmentée. Dans le
voisinage est une belle prairie de trois cent vingt arpens, où l'on
nourrit toutes sortes de bestiaux. À quelque distance, M. Oglethorpe a
formé un Camp pour le Regiment qui porte son nom. Il a distribué des
terres aux Soldats, dont la plûpart sont mariés; & dès la première
année ils ont produits 55 enfans. Les Habitans de Frederica ont commencé
à faire de la biere & d'autres liqueurs. Les femmes des Soldats filent
du cotton du Païs. Il y a dans cette Ville une Cour de Justice, qui
préside à la partie méridionale de la Province, & qui a le même nombre
d'Officiers que celle de Savannah.

La Georgie étoit une partie de la Caroline, & c'est à ce titre que les
Propriétaires de la Caroline ont vendu leur droit à la Couronne. C'est
une preuve fort claire, que les Espagnols qui ont reconnu le droit des
Anglois sur la Caroline dans tous leurs Traités avec l'Angleterre,
seroient mal fondés à former des prétentions sur la Georgie, comme ils
l'ont tenté nouvellement.

La latitude de cette nouvelle Colonie, qui est entre 29 & 32 degrés,
montre quelle doit être l'excellence du climat & du Terroir pour les
Habitans & pour les fruits de la terre. Outre les productions naturelles
du Païs, on a déja remarqué qu'il est favorable à toutes les semences &
à toutes les plantes de l'Europe.

Il n'y a personne qui ne sente de quel avantage la Georgie est aux
Anglois pour la sureté de leur commerce & de toutes les autres Colonies
dans le Continent de l'Amérique. C'est une garde continuelle contre les
Espagnols; car Savannah, qui en est la Capitale, ne se trouve qu'à 77
milles au Sud-Ouest de Charles Town, Capitale de la Caroline, & à 150
milles au Nord-Est de Saint Augustin Capitale de la Floride Espagnole &
le plus grand obstacle au commerce Anglois entre le Golfe du Méxique &
leurs Provinces.

On pourroit s'imaginer qu'un Païs aussi désert que les Anglois ont
trouvé la Georgie, étoit couvert d'arbres, qui pouvoient rendre l'air
mal sain pour les Habitans. Mais on ne s'est apperçu de rien qui ait
confirmé cette crainte. À mesure qu'on nettoiera le terrain, ce qu'on a
fait jusqu'ici sans relâche, il arrivera que ces arbres dont la quantité
seule est incommode, tourneront à l'avantage des Habitans. Les plus
communs sont le Chêne, l'Orme, le Cèdre, le Noyer, le Cyprès, le
Myrthe, la Vigne & le Murier. C'est du dernier qu'on espere le plus; &
la principale attente de tous ceux qui sont allés former la Colonie, est
fondée sur les vers à soye. Dès le premier embarquement, deux ou trois
Piemontois firent le voïage pour apprendre aux Habitans la methode
d'élever les vers. Ils y porterent des œufs d'Italie, & les premières
experiences furent si favorables qu'on en vit bien-tôt quelque fruit en
Angleterre. Le Chevalier Thomas Lombe à qui l'on envoya pluueurs paquets
de soye de la Georgie, & qui passe avec raison pour l'homme du monde le
plus entendu dans ces matiéres, en ayant fait l'épreuve à Derby avec sa
machine, assura «que cette soye étoit la meilleure qu'il eût jamais vûë,
& qu'elle surpassoit celle qu'on appelle la superfine du Piemont.» On
est donc sûr de la qualité; & ce qui manque encore est un nombre
d'Ouvriers suffisant pour nous en procurer une grande abondance. Les
autres productions de la Georgie sont les mêmes que celles de la
Caroline. L'avenir nous apprendra s'il s'y trouve des mines; mais
quoique rien n'empêche encore de s'en flatter, ce n'est pas cette
espérance qui a fait naître la Colonie, & l'on peut se borner aux
richesses exterieures du Païs, sans fatiguer la terre jusque dans ses
entrailles. Le prix des vivres & des denrées y est déja fort
médiocre.[D] Le bœuf y est à deux sols la livre; le porc & le veau au
même prix, le mouton à quatre sols, la bierre forte à trois sols la
quarte, le cidre à quatre sols, le vin de Madère à douze sols, le thé à
un écu la livre, le caffé à dix-huit sols, la fleur de farine à un sol,
le ris à cinquante quatre sols le quintal.

[Note D: Cette évaluation est suivant la monnoye d'Angleterre, de
sorte que c'est à peu près le double en monnoye de France. On sçait que
l'Établissement de la Georgie a été ruiné par les Espagnols: mais il se
rétablit.]



SUPPLEMENT À L'HISTOIRE DE LA BAYE DE HUDSON.


Mon Fils s'étant associé à la nouvelle Compagnie qui a recommencé le
commerce de Pelleterie dans la Baye de Hudson, m'a communiqué le Mémoire
qu'il a fait faire de l'état de cette entreprise, & de ce qui s'est
passé dans ce Pays-là depuis les premières Relations des Anglois & des
François.

On sçait qu'en 1576 le Capitaine _Martin Frobisher_ entreprit son
premier voyage pour la découverte d'un passage à la Chine & au Cathay,
par le Nord-Ouest, & que le 12 de Juin ayant découvert la Terre de
Labrador à 63 degrés huit minutes, il entra dans le Détroit auquel il a
donné son nom. Il revint en Angleterre le 1 d'Octobre. L'année suivante
ayant remis à la voile pour la même découverte, il regagna le même
Détroit, & tous ses efforts furent employés à lier quelque commerce avec
les Naturels du Pays, dans l'espérance d'en tirer les lumiéres qui
convenoient à son dessein; mais il les trouva si féroces qu'ils ne
chercherent qu'à le détruire avec tous ses gens. Il revint encore au
commencement de l'hyver; & le printems d'après il tenta pour la
troisiéme fois ce dangereux voyage, mais avec aussi peu de succès. Nous
avons ses trois Relations, qui ne contiennent que le détail de ses
périls & de ses craintes.

Six ans après, c'est-à-dire en 1585, Jean David partit de Darmouth dans
les mêmes espérances, parvint à la latitude de 64 degrés 15 minutes, &
continua de s'avancer jusqu'au 64e degré 40 minutes. L'année d'après
il alla jusqu'au 66e degré 20 minutes, & suivit les Côtes au Sud
jusqu'au 56e degré. Reprenant ensuite au 54e degré, il trouva une
Mer qui s'ouvroit à l'Ouest, & qu'il prit pour le passage qu'il
cherchoit; mais la saison devenant fort orageuse, il fut forcé de
retourner en Angleterre. Il recommença la même entreprise l'année
suivante.

Ce dessein fut ensuite abandonné jufqu'en 1607, qui est celle de la
découverte du Capitaine Henry Hudson. Il s'avança jusqu'à 80 degrés 23
minutes, sous un climat si froid que la seule Relation est capable de
glacer le Lecteur & l'Écrivain. En 1608, il se remit en Mer, & revint
sans avoir rien ajouté à ses découvertes. Deux ans après,
c'est-à-dire,[E] en 1610, il recommença encore le voyage, toujours
résolu de trouver un passage au Nord-Ouest. Il s'avança cent lieues plus
loin qu'on n'avoit encore fait, jusqu'à ce que l'excès du froid,
l'abondance des glaces, & la force du danger, l'obligerent de s'arrêter.
Se trouvant même coupé pour son retour, il passa l'hyver dans ces
terribles lieux, & son courage n'ayant fait que s'animer par le péril,
il continua au printems de pousser ses découvertes. Mais il fut pris par
les Sauvages avec sept de ses Compagnons.

[Note E: La Relation de M. Jéremie met faussement ce voyage en
1612.]

Le reste de ses gens n'eut point un sort plus heureux. Enfin il perit
d'une manière misérable, payant ainsi bien cher l'honneur d'avoir donné
son nom à cette Baye.

On a prétendu que c'étoient les Danois qui avoient fait cette
découverte, & qu'ils avoient appellé ce Détroit _Christiana_, du nom de
Christiern IV. qui étoit alors leur Roi régnant. Mais sans entrer dans
cette discussion, il est sûr du moins que c'est Henry Hudson qui a
pénetré le premier jusqu'au fond de la Baye.

L'année de sa mort, Sir Thomas Button entreprit, sur les instances du
Prince Henry, de continuer le même voyage. Il passa les Détroits de
Hudson, & laissant la Baye au Sud, il s'avança l'espace de deux cens
lieues au Sud-Ouest, où il découvrit un grand Continent qu'il nomma la
_Nouvelle Galles_. Il y passa l'hyver dans un lieu qu'on a nommé depuis
le Port de Nelson; il visita toute la Baye qui a pris ensuite le nom de
Baye de Button, & il retourna dans l'Isle de Digg.

En 1616, M. Baffin entra dans la Baye de Sir Thomas Smith, jusqu'au
78e degré, & revint après avoir perdu l'espérance de découvrir un
passage de ce côté-là.

Ainsi toutes les entreprises de nos Avanturiers, du côté du Nord,
n'avoient pour but que de trouver un passage à la Chine.

En 1631, le Capitaine James fit voile au Nord-Ouest, & marchant au
hazard dans ces Mers, arriva dans l'Isle de Charlton, où il passa
l'hyver au 52e degré. Le Capitaine Fox fit aussi cette année un
voyage dans la même vûë; mais il n'alla pas plus loin que le Port
Nelson.

Les guerres civiles d'Angleterre firent perdre assez longtems le goût de
ces découvertes. On ne trouve le nom d'aucun Avanturier jusqu'en 1667,
que Zacharie Gillam passa les Détroits de Hudson, & la Baye de Baffin
jusqu'au 75e degré; ensuite reprenant vers le Sud au 51, il entra
dans une Rivière, nommée depuis la Rivière du Prince Rupert, où il lia
une correspondance assez favorable avec les Sauvages. Il y bâtit un
Fort, qu'il nomma le Fort Charles, & revint en Angleterre.

Pendant ce tems-là deux François, l'on nommé M. des Groseliers, &
l'autre M. Ratisson, son beaufrere, étant au Canada vers le Lac
d'Assimponalo, pousserent si loin qu'ils se procurerent quelque
connoissance de la Baye de Hudson. Étant retournés à Québec, ils se
joignirent à quelques Bourgeois, armerent une Barque, & prirent la
résolution d'entreprendre de nouvelles découvertes. Après avoir navigué
longtems au Nord, ils entrerent dans une Rivière où ils firent un
Établissement du côté du Sud, dans des Isles qui sont à trois lieues de
l'embouchure. Pendant l'hyver, tout étant glacé, les Canadiens, que M.
des Groseliers avoit avec lui, étant à la chasse au long de la Mer,
trouverent, avec beaucoup de surprise, un Établissement d'Européens. Ils
retournerent promptement vers leur Chef sans avoir été découverts. M.
des Groseliers ne manqua point de faire armer aussi-tôt tous ses gens, &
de se mettre à leur tête pour approfondir la vérité de cette avanture.
Il fit ses approches, & ne voyant qu'une mauvaise chaumine, couverte de
terre, dont la porte n'étoit pas même fermée, il y entra les armes à la
main. Il y trouva six Matelots Anglois, qui mouroient de froid & de
faim, & qui, loin de se mettre en défense, s'estimerent fort heureux de
se voit Prisonniers des François, puisque cette rencontre leur assuroit
la vie. Ces six Matelots avoient été abandonnés, par un Navire qui avoit
armé à Boston, dans la nouvelle Angleterre, & qui n'avoit aucune
connoissance des voyages entrepris à Londres. Étant arrivé fort tard, le
Capitaine les avoit envoyé à terre dans sa chaloupe pour chercher un
lieu d'hyvernement. Mais le froid étoit devenu si grand pendant la nuit,
que les glaces ayant entraîné le Navire, ils n'en avoient plus entendu
parler.

Pendant le cours de l'hyver, M. des Groseliers se lia avec quelques
Sauvages du Pays, qui lui apprirent qu'à sept ou huit lieues de son
Établissement, il y en avoit un d'Anglois. C'étoit celui du Port Nelson.
Il se disposa aussi-tôt à les aller attaquer; mais comme ils étoient
fortifiés, il eut besoin de précautions. Il attendit le jour des Rois,
pour les surprendre dans l'yvresse. Cette idée lui réussit avec tant de
bonheur, que quoiqu'ils fussent au nombre de 80, & que celui des
François ne surpassât point quatorze, il se saisit d'eux sans la moindre
résistance. Ainsi M. des Groiseliers demeura maître absolu du Pays.

L'été suivant, ayant laissé son fils avec cinq hommes pour garder le
poste qu'il avoit conquis, il revint à Québec avec Ratisson, chargé de
Pelleteries & d'autres marchandises Angloises. Mais quoiqu'ils eussent
assez réussi dans leur entreprise pour avoir mérité d'être bien reçus,
on les chagrina beaucoup sur quelques pillages prétendus dont ils
n'avoient pas donné connoissance aux Armateurs. Le ressentiment qu'ils
en eurent les fit passer en France, où ils se promirent plus de justice
de la Cour. Ils presenterent des Mémoires, ils employerent beaucoup de
tems & d'argent pour se faire écouter, & leur malheur voulut qu'ils ne
le furent pas plus qu'à Québec. L'Ambassadeur que l'Angleterre avoit
alors à Paris, apprenant leurs plaintes, s'imagina qu'ils pouvoient
rendre service à sa Nation, & leur persuada de passer à Londres. Ils y
furent bien reçus de plusieurs personnes de qualité & d'un grand nombre
de Marchands qui n'avoient pas perdu le souvenir des anciennes
entreprises. Le Capitaine Gillam fut invité à se remettre en mer avec
eux. Ceux qui firent les frais de cette nouvelle entreprise obtinrent du
Roi Charles II. une Patente pour eux & pour leurs successeurs, sous le
nom de Conmpagnie de la Baye de Hudson, dont la datte est le deux de Mai
1670, la vingt-deuxiéme année du Règne de ce Prince.

Les premiers Propriétaires furent le Prince Rupert, le Chevalier Jacques
Hayes, MM. Guillaume Young, Gerard Weymans, Richard Cradock, Jean
Letton, Christophe Wrenn, Nicolas Hayward.

La Baye prend depuis le 64e degré de latitude du Nord jusqu'au 51e
degré, & peut avoir six cens mille de longueur. L'entrée des Détroits
est au-dessus. À la bouche même est l'Isle qu'on a nommée la Résolution.
L'Isle Charles, l'Isle Salisbury, & l'Isle de Notingham, sont dans les
Détroits, & servent à les former. Celle de Mansfield est à la bouche de
la Baye.

On donne aux Détroits d'Hudson, qui conduisent à la Baye, environ cent
vingt lieues de longueur. La terre des deux côtés est habitée par des
Sauvages qui sont peu connus. La côte du Sud porte le nom de Terre de
Labrador. Celle du Nord a reçu autant de noms differens qu'il y est venu
de differentes Nations qui ont prétendu à l'honneur de la découverte. À
l'Ouest de la Baye les Anglois ont fondé, comme on l'a déja remarqué, le
Port Nelson, & tout ce Pays est connu à present sous le nom de Nouvelle
Galles. La Baye porte en ce lieu le nom de Button; c'est l'endroit le
plus large de toute la Baye de Hudson, il n'a pas moins de 130 lieues.
Sur la côte de Labrador sont plusieurs Isles qui portent differens noms.
Le fond de la Baye, par où l'on entend toute cette partie qui s'étend
depuis le Cap Henriette Marie au Sud de la Nouvelle Galles, jusqu'à
_Redonda_, au-dessous de la Rivière du Prince Rupert, a quatre-vingt
lieues de longueur. Les François prétendent que le Continent qui est au
fond de la Baye fait partie de la Nouvelle France; effectivement il faut
confesser que depuis la Rivière de Sainte Marguerite, qui se jette dans
celle du Canada, jusqu'à la Rivière du Prince Rupert, qui est au fond de
la Baye de Hudson, il n'y a pas plus de 150 milles.

J'ai dit que M. Gillam avoit bâti sur la Rivière de Rupert un Fort
auquel il avoit donné le nom de Fort-Charles. Les Anglois n'avoient
jamais eu d'établissement dans ce lieu, & ne seront peut-être jamais
tentés d'y en former un nouveau, car le Païs n'est guéres habitable.
L'excessive rigueur du froid les forçoit de s'y tenir renfermés dans
leurs Hutes. Au long de la nouvelle Galles est un Isle longue de 5 ou 6
lieuës, qu'on appelle Little-Rocky-Isle, ou la petite Isle aux rochers,
qui n'est en effet qu'un affreux amas de rochers & de pierres, & dans
laquelle on ne laisse pas de voir quantité de grands oiseaux. Environ
trois milles au dessous de la partie de cette Isle qui est au
Sud-Sud-Est on rencontre un dangereux banc de sable.

L'Isle de Charlton, qui est aussi dans la Baye, est composée d'un sable
blanc & leger, & couverte de mousse blanche. On y voit des arbres en
grand nombre. Cette Isle présente un spectacle agréable à ceux qui après
un voïage de trois ou quatre mois au milieu d'une Mer extrêmement
dangereuse & parmi des Montagnes de glace, qui exposent continuellement
un Vaisseau à mille dangers, commencent à découvrir ici de la verdure,
du moins si leur navigation se fait au Printems.

Si l'air au fond de la Baye est excessivement froid pendant 9 mois, il
est très chaud pendant les trois autres mois. Sur les deux Côtes de
Labrador & de la nouvelle Galles, la terre ne produit aucune sorte de
grains; mais vers la Rivière de Rupert on trouve dans la bonne saison
quelques fruits tels que des groseilles, des fraises, &c. Le Soleil se
couche dans le cours du mois de Décembre à deux heures trois quarts, &
se leve à neuf heures & demie. Pour peu qu'il paroisse, & que le froid
soit temperé, on tue autant de perdrix & de lievres qu'on en désire. À
la fin d'Avril les oyes, les outardes, les canards & quantité d'autres
oiseaux y arrivent, pour s'y arrêter environ deux mois. On voit aussi
dans le même tems une quantité prodigieuse de cariboux. Ces animaux
viennent du Nord & vont au Sud. On auroit peine à croire quel est leur
nombre. Ils occupent en profondeur le long des rivieres plus de soixante
lieuës d'étenduë, & les chemins qu'ils font dans la neige sont plus
entrecoupés que les rues des plus grandes Villes. La manière de les
prendre, pour les Sauvages, est d'abbatre des arbres qu'ils entassent
les uns sur les autres, entre lesquels ils laissent des ouvertures où
ils tendent des collets. Aux mois de Juillet & d'Août les mêmes troupes
retournent du Sud au Nord; & lorsqu'elles passent les Rivières & l'eau,
les Sauvages les tuent facilement de leurs Canots, à coups de lance.

Mais ce qui peut engager les Européens à mépriser les obstacles que la
nature leur oppose dans ces horribles lieux, est la multitude de
castors, d'orignaux, de renards noirs & d'autres animaux qui
fournissent les plus précieuses pelleteries, avec la certitude de se les
procurer presque sans aucuns frais. Voici une piece curieuse qui fera
juger du profit des Marchands. C'est le tarif des échanges de la
Compagnie. J'en ai tiré de ma propre main cette copie sur l'original.

/*[3]
   _Regle d'échange pour les Marchandises de la Compagnie_

   Un Fusil,                   dix bonnes peaux de Castor.
   Poudre à tirer,             un Castor pour une demie livre.
   Plomb à tirer,              un Castor pour quatre livres.
   Haches,                     un Castor pour une grande & une petite.
   Couteaux,                   un Castor pour six grands couteaux.
   Grains de colliers,         un Castor pour une livre.
   Habits galonnés,            six Castors pour un habit.
   Habits sans galon,          cinq Castors pour un habit rouge.
   Habits de femme avec galon, six Castors pour un habit.
   Habits de femme sans galon, cinq Castors.
   Tabac,                      un Castor pour une livre.
   Boëte à Poudre de corne,    un Castor pour une grande boëte
                                ou pour deux petites.
   Chaudron,                   un Castor pour le poids de chaque livre.
   Peigne & Miroir,            deux peaux.
*/

On voit par ce tarif quel immense profit la Compagnie devoit faire à la
Baye de Hudson si ce commerce eut été bien soutenu. On ne gagna pas
d'abord moins de 400 pour cent: mais à mesure qu'on avança, la paresse
ou d'autres obstacles arrêterent tellement le progrés, que les charges
monterent bien-tôt plus haut que les retours.

En 1670 la Compagnie envoia Charles Baily, avec le titre de Gouverneur.
Il partit accompagné de M. Ratisson, un de ces mêmes François qui
avoient fait le voïage avec M. Gillam. Ils menoient avec eux vingt
hommes, qui devoient rester au Fort Georges, bâti par M. Gillam sur la
Rivière de Rupert. M. Bayly nomma pour son Secrétaire, Thomas Gorst, &
lui donna ordre de tenir un Journal de leur voïage que j'ai actuellement
entre les mains: mais j'y trouve tant de remarques triviales & qui sont
dans toutes les autres Relations, que je n'en tirerai que les plus
curieuses.

Le Chef des Sauvages qui habitoient les environs du Fort, reçut de nos
Anglois le nom de Prince. Peu de jours après leur arrivée il vint avec
d'autres Indiens & leurs familles demander des vivres au Gouverneur, en
lui déclarant que ses Sauvages ne pouvoient rien tuer cette année, &
qu'ils mouroient de faim. Cet incident fit faire de terribles réflexions
aux Anglois qui n'avoient que des provisions médiocres, & qui ne
faisoient pas trop de fond sur l'espérance d'en recevoir d'Angleterre.
Cependant M. Bayly nourrit le Prince & sa famille, avec plusieurs
autres qui s'étoient adressés a lui les premiers. Mais les excitant
aussi à ne rien négliger pour se procurer des vivres, il se mit à leur
tête avec une partie de ses gens, & les conduisit à la chasse dans des
lieux affreux. Ils n'y tuerent que douze Renards, qui ne pouvoient leur
faire une nouriture fort abondante ni fort agréable. Tout leur
paroissoit excellent, parce que la faim devenoit plus pressante, & que
l'air étant insuportable, on devoit compter pour un bonheur de trouver
quelques-uns de ces animaux hors de leurs trous. Quelques jours après
cette chasse le Prince Sauvage apporta de fort bonne foi au Gouverneur 4
jeunes Chevreuils qu'il avoit tués, suivant la convention qu'ils avoient
faite ensemble de se communiquer mutuellement leurs provisions.

Pendant ce tems là M. des Groseliers, qui étoit demeuré au Port de
Nelson avoit cherché des routes pour gagner la Rivière de Rupert, mais
sans en pouvoir découvrir. Il trouva dans ses courses plusieurs baraques
qu'il reconnut pour d'anciennes habitations de quelques Européens qui
s'étoient retirés ou qui avoient peri de froid. Il trouva aussi les
débris du Vaisseau de Sir Thomas Button; & ses Compagnons rapporterent
par curiosité quelques pièces de ses meubles qui s'étoient conservées
depuis soixante ans. M. des Groseliers retourna sans avoir réussi dans
son entreprise, quoiqu'il fût sûr que la Rivière étoit dans la Baye où
il faisoit ses recherches.

M. Bayly, qui s'étoit soutenu avec les provisions qu'il avoit apportées
d'Angleterre, tomba dans une horrible frayeur au passage des Oies qui
commencerent à se rendre du Nord au Sud. C'étoit la marque que le froid
alloit augmenter, & que l'hiver dont il n'avoit encore senti que les
approches devoit être extrémement rude. Quelle attente pour lui & pour
ses gens! N'ayant néanmoins aucune espérance de pouvoir gagner un climat
plus temperé, il commença par se précautionner contre l'excès du froid
en faisant couvrir toutes les hutes des peaux qu'il avoit & de celles
que les Sauvages lui apporterent en abondance. Il fit couper une grande
quantité de bois, afin de l'avoir prêt autour du Fort dans les tems où
il n'espéroit pas que ses gens pussent supporter la rigueur de l'air. Il
envoya sa Chaloupe à la pointe de Confort, entre la Rivière Rupert &
l'Isle de Charlton, pour y ramasser des coquillages dont on pouvoit
tirer une espece d'huile qui servoit au defaut de chandelles, secours
absolument nécessaire dans un Païs où les nuits sont si longues. Ensuite
s'imposant des loix séveres dans la distribution des alimens qui lui
restoient, il exhorta ses gens & les Sauvages qui avoient lié commerce
avec lui à faire de nouveaux efforts pour rendre leurs chasses plus
heureuses. Ils s'y employerent effectivement pendant huit jours avec un
peu plus de bonheur; mais il tomba tant de neige dans une seule nuit que
la terre en étant couverte à deux pieds de hauteur, il fallut abandonner
la chasse. Les Oyes & d'autres oiseaux de passage, qui continuoient de
traverser le Païs, voloient si haut, qu'il étoit impossible d'y
prétendre par les armes à feu. L'unique espérance qui leur resta fut que
la gelée durcissant bien-tôt la neige, on pouroit recommencer la chasse
& tuer toujours par intervalles quelques bêtes sauvages. M. Bayly à qui
l'on a reproché depuis d'avoir accordé trop facilement la communication
de ses vivres au Prince Sauvage & à ses gens, se justifioit en répondant
que toute compensation faite il avoit tiré plus de secours de ces
Barbares qu'il ne leur en avoit donné; sans compter qu'étant plus
entendus que les Européens à chasser dans des lieux qui sont autant
d'horribles précipices pour ceux qui ignorent comment il faut avancer au
milieu de la glace & de la neige; jamais nos Anglois n'auroient pû
trouver l'art de tuer le moindre animal au milieu de l'hiver.

Enfin le froid devint si perçant, la glace si dure, & la neige si
épaisse que les Sauvages confesserent eux-mêmes qu'ils n'avoient jamais
vû d'exemple d'un hiver si rigoureux. Mais ce qui fut beaucoup plus
terrible que le froid, c'est que la faim paroissant augmenter à mesure
que les provisions diminuoient, on se vit à la veille de manquer
tout-à-fait d'alimens. M. Bayly se reduisit comme tous ses gens à une
demie livre de biscuit par jour & un quarteron de viande salée. Le
Prince Sauvage à qui l'on déclara qu'il fallait renoncer au secours des
Anglois, se remit à chasser, au mépris de la saison, mais avec si peu de
succés que souvent dans quatre jours il ne tuoit pas une seule piece de
venaison. Soit que les bêtes sauvages se fussent retirées au Sud, soit
que gardant leurs tanieres dans ces froids extraordinaires, elles y
vivent quelque tems sans nourriture; soit enfin, comme les Sauvages le
prétendent, qu'elles s'entremangent dans leurs tanieres mêmes; on
couroit des jours entiers sans appercevoir sur la neige aucune trace de
leurs pas. Dans une chasse où nos Anglois accompagnerent les Sauvages,
sur le recit d'un de ces Barbares qui avoit decouvert la piste de
quelques bêtes, on tua deux Ours blancs d'une prodigieuse grosseur; mais
ces animaux, affamés eux-mêmes, avoient attaqué si furieusement les
chasseurs, qu'ils avoient tué plusieurs Sauvages & blessé deux Anglois.
M. Bayly en laissa un au Prince, & subsista de l'autre pendant quelques
jours.

On n'étoit encore qu'au milieu du mois d'Octobre, de sorte que ces
premiers embarras sembloient annoncer de cruelles extrémités dans le
cours de l'hiver. La neige avoit déja sept ou huit pieds de hauteur; &
la nécessité de l'écarter presque continuellement des huttes n'étoit pas
une peine médiocre. M. Bayly en exhortant ses gens à la patience leur
annonça, que si le tems ne s'adoucissoit point, ou si la chasse ne
devenoit pas plus abondante dans l'espace de quinze jours, la portion de
nourriture seroit réduite encore à la moitié. Cette crainte faisoit déja
trembler tout le monde, lorsque le 23 d'Octobre on vit paroître un grand
nombre de Perdrix aussi blanches que la neige. Nos Anglois en tuerent
d'abord cinquante, qui leur firent un festin délicieux; mais le bruit de
la poudre les ayant bien-tôt effarouchées, l'approche en devint si
difficile, qu'en huit jours de tems ils n'en purent tuer que douze. Il
fallut se cacher dans la neige pour les surprendre, & la violence du
froid y fit périr trois hommes. M. Bayly eut le visage gelé,
c'est-à-dire que son nez, ses levres, ses oreilles & plusieurs endroits
de ses joües devinrent absolument insensibles & demeurerent dans cet
état jusqu'à la fin de l'hiver.

Le 25 de Janvier il arriva au Fort trois Indiens qui apporterent un
Castor & trois douzaines de Perdrix. C'étoient des Chasseurs du Prince
qui s'étoient fort écartés de leur habitation, & qui avoient risqué de
passer plusieurs nuits dehors, ce qu'aucun de leurs Compagnons n'osoit
entreprendre. Ils apportoient leur proie à M. Bayly plus volontiers qu'à
leur Prince, dans l'espérance d'obtenir quelques verres d'eau de vie,
dont il restoit encore plusieurs barils aux Anglois. Ils raconterent
qu'à plusieurs journées de la Rivière ils avoient trouvé quelques corps
morts, qu'ils croyoient être de la Nation des Onachanves, parce qu'elle
avoit été en guerre avec celle des Nodwayes, & qu'elle en avoit beaucoup
souffert. Le premier de Février on s'apperçut sensiblement qu'il
dégeloit, & ce changement dura trois jours. Les Anglois n'avoient pas
senti jusqu'alors, qu'en vivant presqu'uniquement de viande salée ils
avoient gagné le scorbut. Mais quoique leurs douleurs devinssent
cuisantes pendant le degel, ils profiterent si heureusement de cet
intervalle pour la chasse des perdrix, que pénétrant dans des lieux où
elles n'étoient point encore effrayées, ils en tuerent un fort grand
nombre. Cependant la gelée recommença le 4, & fut en deux jours plus
insuportable que jamais. La provision de perdrix qu'on avoit faite, &
quelques autres animaux qu'on avoit tués dans le même tems, servirent à
faire passer assez tranquillement le reste du mois.

Au commencement de Mars il arriva plusieurs Indiens des Nations
écartées, qui construisirent des Hutes à l'Est du Fort, se proposant d'y
passer le reste de l'hyver pour être à portée de trafiquer au
commencement du printems. Ceux qui se trouverent les plus voisins du
Fort, étoient de la Nation des Cuscudahs. Leur Prince envoya dire à M.
Bayly de lui venir parler. Cette sommation parut incivile aux Anglois, &
quoiqu'il ne soit pas question de politesse avec des Barbares, M. Bayly
ne jugea point à propos de les accoutumer à ces airs de hauteur. Il
sortit du Fort le 23 de Mars, accompagné de Jean Abraham & de dix autres
de ses gens. Mais au lieu de se rendre aux Hutes du Prince des
Cuscudahs, il affecta de passer outre, & d'aller jusqu'à la pointe de
Confort, aux Tentes des autres Nations, où il acheta toute la viande
fraiche qu'on voulut lui ceder.

Le Prince des Cuscudahs prit la peine de venir lui-même au Fort le 27.
Il se fit précéder de six de ses gens pour annoncer son arrivée. Elle ne
produisit pas beaucoup de changement parmi les Anglois. On le conduisit
au Gouverneur, qui lui fit donner un verre d'eau-de-vie, & qui attendit
ensuite ce qu'il avoit à lui demander. Le Prince Sauvage lui dit qu'il
avoit apporté peu de castors, parce qu'il avoit été obligé d'en envoyer
cette année un grand nombre en Canada; mais qu'il avoit néanmoins
quelques belles peaux, dont il étoit prêt à faire l'échange. Il ajouta
que pour marquer son affection au Gouverneur il vouloit l'avertir que la
Nation des Nodwayes, sur les Terres desquels il avoit passé, étoit
résolue de venir au printems attaquer & détruire les Anglois. Ensuite il
fit présent à M. Bayly d'une fort belle peau, qu'il avoit apportée pour
lui.

Le 31 de Mars on commença de tous côtés à voir paroître les oyes, les
canards, les outardes, & plusieurs autres sortes d'oiseaux qui annoncent
l'approche du printems. Les Anglois en prirent un si grand nombre qu'on
se trouva dans l'abondance au Fort. Pendant ce tems-là les Indiens
étoient toujours dans leurs cahutes. Le bruit s'étoit répandu parmi eux,
qu'ils devoient être attaqués par quelques Nations Sauvages que les
Missionaires avoient animés contr'eux, parce qu'ils tournoient leur
commerce du côté des Anglois. Les François du Canada n'avoient pas
employé moins d'artifices pour les empêcher de nous apporter leurs
pelleteries. Ils les leur avoient payées beaucoup plus cher; & quelque
tems avant l'hyver, ils étoient venus former un Établissement à huit
journées de chemin du Fort Anglois de la Rivière de Rupert. M. Bayly
mit en délibération s'il ne devoit pas transporter son Établissement
dans un autre lieu. Le Conseil fut assemblé le 3 d'Avril 1674. L'opinion
de M. Bayly fut de quitter un lieu dangereux. Mais le Capitaine Cole
soutint que ce changement le seroit encore plus. Ce fut pendant ce débat
que M. de Groseliers arriva heureusement au Fort avec quelques-uns de
ses gens. Il fut d'avis que sans abandonner le Fort, qui étoit en état
de faire une bonne défense, il falloit aller trafiquer dans d'autres
lieux avec les Barques, & prendre pour cela le tems où les Nations
Indiennes dont on avoit à se défier, seroient occupées à la chasse.

Pendant ce tems-là les Indiens qui étoient venus pour le trafic,
bâtirent leurs Wigawams ou leurs Hutes fort près du Fort; & se
retranchant avec presqu'autant d'habileté que les Anglois, ils avoient
étendu si loin leurs palissades qu'elles touchoient presqu'aux nôtres.
Cependant la communication étoit encore assez libre. Un de ces Barbares,
devenu jaloux de sa femme, & l'ayant trouvée dans le Fort des Anglois,
tira une hache qu'il portoit cachée sous son habit, & la blessa
mortellement à la tête. La crainte d'être puni lui fit prendre aussi-tôt
la fuite dans les bois. Un exemple si dangereux porta M. Bayly à donner
ordre qu'on ne reçût plus dans le Fort que le Prince de Cuscudah, avec
un petit nombre de ses principaux Courtisans, & l'on mit à la porte une
garde bien armée.

Comme la neige, & la glace même, commençoit à fondre, elle manquoit
souvent sous les pieds des Sauvages; mais ils se tiroient d'embarras en
nageant & en barbottant comme des canards, de sorte qu'il y en eut fort
peu de noyés. Le grand dégel arriva le 20 d'Avril. Alors les Anglois,
qui avoient consumé leur eau-de-vie, leur bierre, & leurs autres
liqueurs d'hyver, recommencerent à boire de l'eau. Les oiseaux & les
animaux de toute espece devinrent si communs qu'on fut dédommagé des
souffrances passées par l'abondance des vivres. Le commerce alloit fort
bien avec les Sauvages. Outre les peaux qu'ils avoient apportées, ils se
répandoient déja dans les forêts, où leurs chasses étoient fort
heureuses. Le Gouverneur ayant été trompé par les Indiens de la pointe
de Confort, qui lui avoient vendu beaucoup de mauvaise viande, les alla
retrouver avec une partie de ses gens, & se fit faire satisfaction.

Le 20 de Mai, douze Indiens, sujets du Prince des Cuscudahs, arriverent
dans sept Canots. Leur Prince les amena au Fort. Ils dirent au
Gouverneur qu'il ne falloit pas s'attendre cette année à voir venir
beaucoup de Sauvages des Terres d'en haut, parce que les François les
avoient engagés à tourner du côté du Canada. Cet avis n'empêcha point le
Gouverneur de faire préparer sa Chaloupe pour remonter la Rivière.
L'arrivée des douze Indiens, entre lesquels étoit le Frere de leur
Prince, fut l'occasion d'une Fête éclatante pour tous ces Barbares. Ils
s'assirent tous en cercle. Un homme de la Troupe, qui étoit parent du
Roi, partagea la viande, & sur-tout la graisse, en petites pièces. Le
Roi fit ensuite un petit discours, dont la substance fut qu'ils
devoient prendre courage contre leurs Ennemis. Alors toute l'Assemblée
jetta un grand cri, après quoi le Distributeur fit le partage de la
viande. Il est impossible de s'imaginer la prodigieuse quantité de
nourriture que ces affamés dévorerent. La chair de toutes sortes
d'animaux les flattoit indistinctement. Ils avaloient, pour liqueur,
l'eau qui avoit servi à la cuire, grasse, épaisse, & noire comme de
l'encre. Ce dégoutant repas ne dura pas moins d'une heure. Ensuite on
distribua dans l'Assemblée de petits bouts de tabac. Ils commencerent à
fumer tous ensemble. Ce fut comme le second acte de la Fête. Le
troisiéme fut la danse, & le chant, au son d'une espece de timbale,
c'est-à-dire d'un chaudron sur lequel ils avoient tendu une peau sechée.
Ils passerent dans cet exercice le jour entier jusqu'à la nuit; &
lorsqu'ils se retirerent, chacun apporta les restes du festin pour en
faire part à sa famille; car il est rare qu'ils y amenent leurs femmes.

Le 22 de Mai il y eut une autre cérémonie, qui ne parut pas moins
extraordinaire à nos Anglois. Les Indiens avoient avec eux une sorte de
Devin, ou de prétendu Magicien. Ils lui bâtirent une petite tour, haute
d'environ huit pieds, découverte par le sommet; mais si bien environnée
de peaux que la vûë n'y pouvoit pénétrer. À l'entrée de la nuit, le
Devin, qu'ils nommoient Pouaou, se renferma dans la Tour. Tous les
Sauvages, s'étant attroupés aux environs, vinrent successivement le
consulter sur les événemens dont ils vouloient sçavoir le succès.
Quelques-uns lui demanderent s'il n'étoit point à craindre que les
Nodways vinssent les attaquer. Il répondit qu'ils viendroient bien-tôt,
& que sa Nation devoit être sur ses gardes, aussi-bien que les
Mistigouses; c'est le nom qu'ils donnent aux Anglois.

Ils renouvellent souvent cette cérémonie, suivant leurs craintes ou
leurs espérances; mais sur-tout lorsqu'ils commencent leurs chasses, &
lorsqu'ils se marient. Chaque Sauvage a communément deux femmes, qu'il
tient dans une dépendance qui approche de l'esclavage. Ils leur font
couper du bois, faire du feu, nettoyer les peaux. Les hommes tuent les
animaux sauvages, & ce sont les femmes qui les ramassent, qui en coupent
les chairs, & qui prennent soin de les conserver ou de les préparer.

Le 24 de Mai, M. Baily, accompagné de quelques Anglois, & de quelques
Sauvages, alla jusqu'au fond de la Baye, pour découvrir les Nodways, &
s'assurer si le bruit qui s'étoit répandu de leur approche avoit quelque
fondement; mais il ne rencontra ni eux, ni personne qui pût l'éclaircir.

À la fin de Mai, les oyes partirent pour gagner le Nord, où elles vont
faire leurs œufs.

Le 27, il arriva, sur vingt-deux Canots, cinquante Sauvages, tant hommes
que femmes & enfans. Ils avoient peu de castors. Leur Nation étoit celle
des Pichapacanos, qui est fort voisine de celle des Esquimaux. Elles
sont également pauvres. M. Bayly conçut mieux que jamais que les
François attiroient vers eux la meilleure partie du commerce. Cependant,
comme il avoit fait ses préparatifs pour remonter la Rivière, il envoya
M. des Groseliers, le Capitaine Cole, & M. Gorst, avec quelques autres
Anglois, & plusieurs Sauvages, pour tenter quelque chose par cette
route. Ils revinrent, après un voyage de quinze jours, avec deux cens
cinquante peaux. Le Chef de la Nation des Tabitis leur avoit dit que les
Missionnaires Jésuites engageoient tous les Indiens de cette Contrée à
fuir les Anglois, & à se lier avec les Nations qui étoient en Traité
avec les François.

M. Bayly résolut d'attendre pendant une partie de la belle saison, à
quoi pourroit aboutir le commerce de ceux qui venoient volontairement.
Dans les entretiens qu'ils avoient avec eux par le moyen de M. des
Groseliers & de quelques Anglois qui sçavoient leur langue, il leur
demanda comment ils avoient fait dans un hyver aussi rude que le
dernier, pour se procurer des alimens. La plûpart avoient eu des
provisions si abondantes qu'ils s'étoient peu ressentis des incommodités
de la saison. Mais ils avouerent que dans d'autres tems, lorsqu'ils
avoient été pressés par la faim, ils avoient été jusqu'à tuer leurs
enfans pour les manger. Il s'étoit même trouvé des occasions où le mari
& la femme s'étoient battus jusqu'à ce que le plus fort avoit tué &
mangé l'autre. Ces affreux récits se trouvent confirmés par toutes les
Relations. Un Sauvage, qui avoit dévoré dans un hyver sa femme & six
enfans, disoit qu'il n'avoit été attendri qu'au dernier qu'il avoit
mangé, parce qu'il l'aimoit plus que les autres, & qu'en ouvrant la tête
pour en manger la cervelle, il s'étoit senti touché de l'affection
naturelle qu'un pere doit ressentir pour ses enfans. La pitié l'avoir
tellement saisi qu'il n'avoit point eu la force de lui casser les os
pour en succer la moële.

Quoique ces gens-là essuient beaucoup de misere, ils ne laissent pas de
vivre fort vieux. Lorsqu'ils arrivent dans un âge tout-à-fait décrépit,
qui les met hors d'état de travailler, ils font un festin, si leurs
facultés le permettent, auquel ils invitent toute leur famille. Après
avoir fait une longue harangue par laquelle ils les invitent à se bien
conduire & à vivre dans une parfaite union, ils choisissent celui de
leurs enfans qu'ils aiment le mieux, ils lui présentent une corde
qu'ils se passent eux-mêmes au col, & prient cet enfant de les étrangler
pour les délivrer de cette vie où ils se croient à charge aux autres.
L'enfant charitable ne manque pas d'obéir aussi-tôt aux ordres de son
père & l'étrangle le plus promptement qu'il lui est possible. Les
Vieillards s'estiment heureux de mourir à cet âge, parce qu'ils croyent
qu'en mourant vieux ils doivent renaître dans un autre monde comme de
jeunes enfans à la mamelle & vivre de même toute l'éternité; au lieu que
lorsqu'ils meurent jeunes, ils croyent renaître vieux, & par consequent
toujours incommodés comme les vieilles gens.

Cependant ils n'ont aucune espece de religion; chacun se fait un Dieu
suivant son caprice. Ils l'appellent Maneto; & dans leurs besoins ou
dans leurs maladies, ils ont recours à ce Dieu imaginaire qu'ils
invoquent en chantant, en hurlant autour du malade, & en faisant des
contorsions & des grimaces moins propres à le secourir qu'à précipiter
sa mort. Ils n'ont pas moins de confiance à leur Pouaou. Ils croyent si
aveuglément ce que ce Charlatan leur dit qu'ils n'osent rien lui
refuser, de sorte qu'il en obtient tout ce qu'il veut dans leurs
maladies. Lorsqu'on lui demande la guerison de quelque fille ou de
quelque jeune femme, il ne consent à les servir qu'après en avoir obtenu
quelque faveur. Quoique tous ces Barbares vivent dans une ignorance &
une grossiereté qui fait honte à la nature, ils ne laissent pas d'avoir
une connoissance confuse de la création du monde & du déluge, dont les
Vieillards font des histoires absurdes aux jeunes gens.

Ils sont d'ailleurs fort charitables à l'égard des veuves & des
orphelins. Ils donnent tout ce qu'ils possedent avec beaucoup de
désinteressement. Aussi sont-ils aussi riches les uns que les autres.
Leurs tentes sont de peaux d'Orignaux ou de Cariboux, qu'ils portent
resté sur leur dos lorsqu'ils décampent d'un lieu pour aller dans un
autre; & l'hiver ils les traînent sur la neige. Ils se servent de
raquettes pour marcher sur la neige, comme les Sauvages du Canada.

Il y a beaucoup de Castors dans la Baye de Hudson, & meilleurs même que
ceux du Canada. Mais il est surprenant de voir la peine que les Sauvages
ont à les prendre en hiver, parce que la peau n'en vaut rien l'Été &
qu'elle n'a point de poil. Il faut qu'ils rompent les glaces à coups de
haches & d'autres ferremens, quoique la glace ait dans le fort de
l'hiver plus de quatre on cinq pieds d'épaisseur. Ces animaux ont un
instinct particulier pour se loger. Ils choisissent une petite Rivière
qu'ils barrent dans l'endroit le moins large, pour arrêter l'eau qui
leur sert d'étang, au bord duquel ils font une cabane qu'ils couvrent de
terre assez épaisse. Ils y font leurs amas de branches d'arbres, pour en
manger l'écorce pendant l'hiver.

Ils ont divers appartemens dans ces cabanes. Ils ne mangent point dans
le lieu où ils couchent, pour n'y pas faire de saleté. Le jour, ils
n'approchent de leurs lits que lorsqu'ils ont envie de dormir. Ils sont
ordinairement dans ces cabanes, deux, quatre ou six, toujours nombre
pair, mâles & femelles, parmi lesquels il y a un maître qui a soin de
faire travailler les autres. S'il se rencontre quelque paresseux, les
autres le battent tant qu'ils le contraignent d'abandonner la cabane &
de chercher parti ailleurs. Les castors ont les jambes fort courtes.
Leur ventre traîne toujours à terre. Ils ont quatre dents fort grandes,
deux dessous, deux dessus, avec lesquelles ils coupent le bois si
facilement que dans un espace très court, ils abbatent un arbre aussi
gros qu'un homme l'est par le corps. Ils ont la queüe platte comme une
truelle de Maçon, avec laquelle ils portent la terre & maçonnent leurs
cabanes & leurs écluses, avec plus d'industrie que l'Artisan le plus
habile.

Outre le Castor, il se trouve des Loups cerviers, des Ours, des Martres,
des Pequans, des Orignaux, des Elans, enfin de toutes sortes d'animaux
dont les peaux sont les plus recherchées en Europe. La Baye de Hudson
est sans contredit le lieu de toute l'Amérique, qui est le plus fecond
dans cette sorte de richesse. On y a aussi l'agrément de la pêche
pendant l'Été. On tend des filets dans les Rivières, avec lesquelles on
prend des Brochets, des Truites, des Carpes, & quantité de cette sorte
de poissons qu'on appelle du poisson blanc. Il ressemble à peu près au
Harang blanc, & c'est sans contredit la meilleure espece de poisson
qu'il y ait dans l'univers. On en peut faire des provisions pour
l'hiver, en les mettant dans la neige, comme on y met la viande qu'on
veut conserver. Lorsqu'ils sont une fois gelés, ils ne se gâtent plus
jusqu'à ce qu'il dégele. On conserve aussi de cette manière, des Oyes,
des Canards & des Outardes, que l'on met à la broche pendant l'hiver,
pour accompagner les Perdrix & les Lievres; de sorte que pour ceux qui
ayant passé la belle saison dans le Païs ont eu le tems de se
précautionner pour l'hiver, il y a mille moyens de se rendre la vie
commode sous un si mauvais climat, pourvû qu'on y ait seulement du pain
& du vin de l'Europe. Quoique l'Été soit fort court, il donne le tems de
cultiver de petits jardins, d'où l'on tire des laitues, des choux verds
& d'autres légumes qu'on peut même saler pour l'hiver.

Enfin les Nodways se firent voir à un mille du Fort, & l'allarme fut
aussi vive parmi les Indiens que pour les Anglois. Mais l'ennemi n'eut
point la hardiesse d'avancer plus loin. M. Bayly se mit en marche pour
tomber sur ces Barbares dans leur retraite. N'ayant pû les joindre, il
profita de la tranquillité que leur départ lui laissa pour faire un
voyage sur differentes Rivières, d'où il rapporta 1500 peaux. Le 24 de
Juin, tous les Indiens qui étoient proche du Fort abandonnerent leurs
Wigwams pour commencer leur grande chasse.

Le Gouverneur entreprit un autre voyage pour découvrir la Rivière de
Shechitawam, dans le dessein de gagner de là le Port Nelson où l'on
n'avoit point encore bâti de Fort. Dans le même tems M. Gorst qui étoit
demeuré dans le Fort avec la qualité de Lieutenant, envoya quatre hommes
bien armés dans une Barque jusqu'à la Rivière des Nodways, à laquelle
ils trouverent cinq mille de largeur dans le lieu où les chûtes d'eau
les obligerent de s'arrêter. Elle est pleine de Rocs & de petites
Isles, qui servent de retraite à une prodigieuse quantité d'Oyes.

Après deux mois d'absence M. Bayly revint au Fort, & fit cette relation
de son voyage. Il avoit trouvé la Rivière de Shechitawam où les Anglois
n'avoient point encore pénetré. Il y étoit demeuré jusqu'au 21 de
Juillet, à la recherche des Castors dont il n'avoit trouvé qu'un fort
petit nombre. Cette Rivière est belle. Elle est au 52e degré de
Latitude du Nord. Ses bords & les environs sont habités par une Nation
assez nombreuse dont il avoit vû le Roy. Ayant promis à ce Prince de
venir l'année suivante avec un Vaisseau bien fourni de Marchandises, on
s'étoit engagé aussi à tenir prête une bonne provision de Castors, & à
faire naître aux Indiens d'enhaut l'envie de venir trafiquer avec les
Anglois. Le 21, M. Bayly ayant continué de voguer dans sa Chaloupe vers
le Cap Henriette-Marie, avoit decouvert à quatorze lieuës de
l'embouchure de la même Rivière, une grande Isle, entre le
Nord-Nord-Est, & le Sud-Sud-Est. Il ne lui croioit pas moins de trente
lieuës de tour, & ne lui connoissant point de nom il lui donna celui
d'Isle de Viner.

Le 23, suivant la Côte pour doubler une pointe, il decouvrit une épaisse
fumée, qui lui fit prendre le parti de descendre à terre. Il trouva sept
Indiens dans une affreuse langueur. Les ayant pris dans sa Chaloupe, il
les conduisit jusqu'à une petite Rivière nommée Equan, au bord de
laquelle on trouva plusieurs cadavres de Sauvages. La mortalité s'étoit
mise parmi eux après les souffrances du dernier hiver. M. Bayly laissa
des vivres à ceux qu'il avoit laissés à bord, & leur vit remonter la
Rivière d'Equan dans un Canot; mais la trouvant trop étroite, il n'osa
s'y engager avec sa Chaloupe.

Le 27 sa Chaloupe faillit d'être submergée entre les glaces. Son Pilote
étoit un Sauvage de la Nation des Washaos, qui avoit aux deux machoires
une double rangée de dents. Il ne pouvoit supporter la présence de
l'aiguille aimantée, parce qu'il la prenoit pour quelque dangereux
animal; ce qui le rendit si incommode aux gens de M. Bayly qu'on prit de
concert le parti de le mettre à terre. On ne trouvoit point de Castors,
& quelques Sauvages, qu'on rencontroit toujours sur les Côtes assurerent
qu'au delà du Cap, la Mer étoit encore remplie de glaces. Les vivres
d'ailleurs commençoient à manquer dans la Chaloupe. M. Bayly resolut de
s'en retourner au Fort. Il fut forcé, dans son retour, d'aborder à
l'Isle de Charlton, où il souffrit pendant deux jours une faim violente,
sans y rien trouver qui fût propre à la soulager. Enfin il arriva au
Fort le 30 d'Août.

Quelques jours après son arrivée, on vît descendre dans la Rivière un
Canot, chargé de deux hommes. L'un étoit un Missionaire Jesuite, né en
France de parens Anglois; & l'autre, qui n'étoit avec lui que pour
l'accompagner, se donna pour un Sauvage de la Nation des Cusdidahs &
parent du Prince. Le Jesuite présenta au Gouverneur Anglois une lettre
du Gouverneur de Québec, dattée le 8 d'Octobre 1673, par laquelle il
prioit les Anglois, en vertu de la bonne intelligence qui regnoit entre
les deux Couronnes, de traiter civilement ce Missionaire. Il étoit
parti depuis longtems de Québec, mais il avoit été arrêté par divers
avantures & par l'exercice de sa Mission. Quoiqu'il prétendît que sa
lettre n'étoit qu'une recommandation hazardée, pour les occasions où il
pourroit rencontrer des Anglois, M. Bayly s'imagina avec beaucoup de
vraisemblance qu'il étoit envoyé pour observer nos établissemens; & sans
le traiter avec moins de civilité, il prit le parti de le garder jusqu'à
l'arrivée des Vaisseaux d'Angleterre. Ces soupçons furent augmentés par
une lettre que le Missionaire remit à M. des Groseliers. Elle étoit de
son Gendre, qui demeuroit à Québec, & qui s'étant mis en chemin avec le
Jesuite & trois autres François, pour venir jusqu'à la Baye de Hudson,
s'étoit rebuté des fatigues du voyage & du risque de passer entre tant
de Nations Sauvages. Il étoit retourné à Québec avec les trois François.
M. des Groseliers même ne fut pas à couvert de la défiance de M. Bayly,
& tous les Anglois ne jugerent pas mieux de cette correspondance avec
son Gendre.

Cependant lorsqu'on eut donné des habits au Jesuite, qui avoit été
dépoüillé des siens dans sa route, & qu'on lui eut fait assez de
caresses pour lui inspirer de la reconnoissance & de la tranquillité, il
s'ouvrit d'un air si naturel qu'on revint aisement sur le sujet de son
voyage. Quelque zele qu'il conservât pour la conversion des Sauvages, il
déclara que ses soins ayant eu peu de succès, il n'étoit pas d'humeur à
recommencer un voyage de quatre cens milles pour regagner Québec, & que
son dessein étoit de repasser en Europe sur les Vaisseaux Anglois.

M. Bayly étoit souvent alarmé par la crainte des incursions d'un certain
nombre de Nations Indiennes, qui s'étoient retirées mécontentes, parce
qu'elles prétendoient que les Anglois leur avoient vendu leurs denrées
trop cher. Il fit mettre toutes ses marchandises en sureté dans sa
grande Barque, & se voyant à la veille de manquer de bien des choses
nécessaires, il commença serieusement à reflechir sur sa situation. On
étoit au 7 de Septembre, & jusqu'a lors il n'étoit point encore arrivé
de Vaisseau d'Angleterre plus tard que le 22. La poudre lui manquoit. Il
ne lui restoit pas plus de trois cens livres de farine ou de biscuit. Il
ne falloit plus compter sur la viande fraîche, puisque ses gens ne
pouvoient plus faire usage de leurs fusils, & les provisions de chair
salée n'étoient pas assez abondantes pour lui faire envisager
tranquillement l'avenir. La pêche étoit une ressource; mais il se
souvenoit que la patience avoit manqué plus d'une fois à ses gens, & de
quoi ne devoit-il pas se croire menacé si la saison se passoit sans
qu'ils vissent arriver aucun Vaisseau d'Angleterre? Toutes ces
réflexions lui causerent tant d'inquiétude, que dans le chagrin qu'il
eut lui-même de se voir négligé par la Compagnie, il fixa un terme,
au-delà duquel il prit la résolution de tout entreprendre pour retourner
en Angleterre. C'étoit le dix-sept qu'il devoit partir, & ce dessein,
qu'il déclara publiquement fut applaudi de tout le monde. On n'avoit à
la vérité qu'une Chaloupe & deux grandes Barques; mais le désespoir rend
tout facile, ou fait perdre du moins la vûë du danger à des gens
accoutumés à la Mer.

Telle étoit la disposition de toute la Colonie, lorsque le Jesuite,
étant vers le soir dans ses exercices de Religion, à quelque distance du
Fort, avec M. des Groselliers, & un autre Catholique crut avoir entendu
fort distinctement sept coups de canon. Ils revinrent au Fort dans le
mouvement de leur joie, pour communiquer cette nouvelle au Gouverneur.
On tira aussi-tôt les plus gros canons du Fort, quoique sur une nouvelle
si incertaine on eut peut-être mieux fait d'épargner la poudre.
Cependant un Sauvage de la pointe de Confort vint donner avis le jour
suivant qu'on y avoir entendu plusieurs coups de canon. Comme on avoit
fait partir la Chaloupe pour aller à la découverte jusqu'à cette pointe,
l'impatience fut extrême jusqu'à son retour. Le jour entier se passa
sans qu'on la vît paroître, & tout le monde auguroit mal de ce
retardement. Enfin elle se fit voir, mais sans signal. Ce fut un nouveau
sujet de défiance qui réduisit tous les Anglois presqu'au désespoir.
Mais à son approche on découvrit six Matelots, qui n'étoient pas du
Fort, & qui avoient été députés pour avertir que le Capitaine Gillam
étoit arrivé à la pointe de Confort, commandant le Prince Rupert, à bord
duquel il avoit M. Willam Lyddal nouveau Gouverneur.

Le jour suivant M. Baily & M. Gorst se rendirent à la pointe de Confort,
où le Shafhbury, commandé par le Capitaine Shepherd, arriva aussi
d'Angleterre. Le nouveau Gouverneur ayant lû sa Commission, tout le
monde ne pensa plus qu'à réparer les Vaisseaux qui avoient beaucoup
souffert du voyage, & qu'à les charger promptement, avant que la saison
devînt plus mauvaise pour le retour.

Le 18 de Septembre M. Lydal arriva au Fort, & prit possession de son
Gouvernement. Mais l'air étoit déja si froid, & les pronostics si
fâcheux pour l'hyver suivant, que les Matelots les plus expérimentés
commencerent à douter s'il n'y auroit pas trop d'imprudence à se
remettre en Mer. On tint là dessus plusieurs Conseils. Enfin l'on
résolut que les deux Vaisseaux passeroient l'hyver dans la Baye, & que,
pendant quelques beaux jours qui restoient à esperer, les deux Équipages
s'employeroient à couper du bois, à bâtir des maisons pour eux-mêmes, &
à construire quelques édifices communs.

Mais en calculant les provisions qui étoient arrivées par les deux
Vaisseaux, & le nombre de bouche qu'il y avoit à nourrir pendant un
hyver, dont la durée pouvoit aller jusqu'à dix mois, M. Baily fit
confesser à M. Lidal que la résolution du Conseil étoit beaucoup moins
prudente que celle du départ. Il se trouvoit, par un compte clair, qu'on
ne pouvoit faire fond pour chaque tête que sur quatre livres de farines
par semaines. M. Liddal, qui avoit l'humeur fort vive, répondit à cette
objection que le pis aller étoit de mourir de faim tous ensemble. Mais
les raisonnemens de M. Baily prévalurent enfin, & les deux Vaisseaux
retournerent cette année avec une partie des gens qui avoient souffert
les rigueurs de l'hyver précedent. Entre plusieurs curiosités qu'ils
rapporterent, on a conservé, dans les papiers de la Compagnie, quelques
mots du langage des Indiens de la Baye, que M. Bayly même avoit pris
soin d'écrire de sa main.

/*[3]
   Arakana,                    du pain.
   Astam,                      venez ici.
   Assine,                     du plomb.
   Apit,                       un gril.
   Arremitogisy,               parler.
   Anotch,                     tout-à-l'heure.
   Chickahigon,                une hache.
   Esckon,                     des ciseaux.
   Pishihs,                    une petite chose.
   Pastofigon,                 un canon.
   Pistosigou à hish,          un pistolet.
   Pihikeman,                  un grand couteau.
   Petta à Shum,               donnez-moi une piece.
   Peguish à con gau moon,     je mange du potage ou du pudding.
   Spog,                       une pipe.
   Stenna,                     du tabac.
   Shckahoun,                  un peigne.
   Tapoy,                      cela est vrai.
   Manitohinggin,              un habit rouge.
   Metus,                      des souliers.
   Mokeman,                    un couteau.
   Mickedy, _ou_ Pickau,       de la poudre.
   Mekihs,                     des colliers.
   Moustodauhish,              une pierre.
   No munnish e to ta,         je ne vous entend point.
   Owma,                       celui-ci, ceci.
   Tancey,                     ou.
   Tinisonec iso?              comment appellez-vous cela?
   Tequan?                     que dites-vous?
*/

M. Bayly, à son retour en Angleterre, rendit compte de toutes ses
observations, & des facilités qu'on pouvoit trouver à donner plus
d'étendue à notre commerce dans la Baye de Hudson. Les espérances qu'il
fit concevoir, dépendant particuliérement de la certitude des vivres
pendant l'hyver, on résolut de pourvoir si libéralement à cet article,
qu'il y eût toujours pour chaque tête le double de la nourriture
nécessaire. Ce fut sur ce fondement qu'on résolut de fortifier l'année
suivante Port Nelson, qui avoit été si négligé jusqu'alors, que M. des
Groseliers avoit été forcé de l'abandonnée avec le petit nombre
d'Anglois qu'il y avoit eu pendant quelque tems. M. Jean Bridger fut
nommé pour cette entreprise, sous le titre de Gouverneur de la partie
Occidentale de la Baye de Hudson, depuis le Cap Henriette Marie, qui fut
compris dans le Gouvernement de la partie Occidentale.

M. Jean Nixon succeda l'année suiyante à M. Liddal, & ce fut sous lui
que la Compagnie transfera l'Établissement du Fort Rupert à la Rivière
de Chickewan, lieu plus fréquenté par les Indiens. L'isle de Charlton
commença aussi dans le même tems à se peupler, & à devenir le
rendez-vous de tous les Facteurs de la Baye, qui y transporterent leurs
marchandises, pour y charger les Vaisseaux à mesure qu'ils arrivoient
d'Angleterre.

Ce ne fut qu'en 1682, que M. Bridger s'embarqua pour le Port Nelson.
Avant qu'il y put arriver, Benjamin Gillam, Capitaine d'un Vaisseau de
la nouvelle Angleterre, & fils du Capitaine Gillam, qui eommandoit le
Prince Rupert au service de la Compagnie, s'étoit établi au même lieu;
& par un autre hazard, à peine y avoit-il passé quinze jours que MM. des
Groselers & Ratisson, qui avoient quitté le service de la Compagnie
Angloise sur quelques mécontentemens, y étoient venus aussi du Canada, à
la tête d'une nouvelle Compagnie de François. Gillam n'avoit point été
assez fort pour les repousser. Mais il étoit demeuré au Port Nelson, où
M. Bridger arriva dix jours après les François. À son arrivée MM. des
Groseliers & Ratisson lui firent signifier, sur son Vaisseau, qu'il eût
à se retirer promptement, parce qu'ils avoient pris possession de ce
lieu au nom du Roi de France. M. Bridger ne laissa point de débarquer
une partie de ses marchandises, & de mettre ses gens à l'ouvrage pour
former son Établissement. Les François demeurerent aussi sans aucune
marque d'hostilité. M. Ratisson se lia même fort étroitement avec M.
Bridger, & cette amitié dura depuis le mois d'Octobre 1682 jusqu'au mois
de Février de l'année suivante; mais sur quelque differend qui s'éleva,
Groseliers & Ratisson se saisirent de Bridger, de Gillam, & de leurs
gens, & de tous leurs effets. Les ayant gardés Prisonniers pendant
quelques mois, ils partirent enfin pour Québec, où ils menerent avec eux
Bridger & Gillam; mais ce fut après avoir embarqué le reste des Anglois
dans une fort mauvaise Barque, avec laquelle ils eurent le bonheur de
joindre un Vaisseau Anglois près du Cap Henriette Marie.

Groseliers & Ratisson repasserent de Québec en France. La Compagnie
d'Angleterre ayant appris leur retour en Europe, leur écrivit pour leur
promettre d'oublier le tort qu'ils lui avoient fait, & de les employer
avec des appointemens considérables, s'ils vouloient entreprendre de
chasser du Port Nelson les François qu'ils y avoient établis, & faire
tomber entre les mains des Anglois toute la pelleterie qu'ils y avoient
amassée, comme une sorte de dédommagement pour les pertes que la
Compagnie avoit essuyées. Cette proposition leur fut si agréable, que
s'étant rendus en Angleterre, ils reprirent la route du Port Nelson,
d'où ils chasserent en effet leurs compatriotes. Le Capitaine Jean
Abraham fut nommé Gouverneur à la place de M. Bridger, & conserva cet
emploi jusqu'en 1684.

De l'autre côté, M. Nixon, Gouverneur du Fort Rupert, fut rappellé en
1683, & reçut pour successeur Henry Sergeant, sous lequel, ou du moins
par les instructions duquel je trouve que cet Établissement fut
transferé sur la Rivière de Chickewan, qu'on a nommée depuis la Rivière
d'Albany. On y bâtit un nouveau Fort, dont le Gouverneur fit le lieu de
sa résidence. Il est au fond de la Baye, au-dessous de la Rivière
Rupert. M. Sergeant eut ordre d'apporter tous les ans, au commencement
du printems, toutes les pelleteries qu'il auroit amassées à l'Isle de
Charlton, pour y attendre les Vaisseaux de la Compagnie, & de visiter
les autres Établissemens, pour en faire apporter la pelleterie au même
rendez-vous.

Les choses demeurerent dans cet état jusqu'en 1686, que M. le Chevalier
de Troies vint de Québec avec un corps de François, qui nous chasserent
de nos Établissemens. Nous y rentrâmes en 1696; mais l'année suivante,
nous perdîmes dans les glaces, à l'entrée de la Baye deux Vaisseaux, le
_Hamshire_ & l'_Owners_. Cette perte découragea la Compagnie, & le
commerce fut languissant jusqu'à la guerre du commencement de ce siécle,
qui nous fit tout perdre, à l'exception du seul Fort d'Albanie, où M.
Knight eut l'art de se soutenir jusqu'en 1706, qu'il resigna son Poste à
M. _Fullerton_. Rien ne marque mieux la décadence de nos affaires que le
silence de tous nos gens de Mer jusqu'à la paix d'Utrecht. Mais on
trouve dans la relation d'un étranger, nommé M. Jéremie, le récit
suivant. Il parle comme témoin.

»J'étois de l'embarquement qui se fit en France par les soins de M. de
la Forêt. Nous nous rendimes à Plaisance avec quatre Vaisseaux, dont M.
d'Iberville Gouverneur du Canada, prit le commandement. Il s'embarqua
sur le _Pelican_, de 50 canons. M. de Serigny, son frere commandoit le
_Palmier_, de 40 canons. Le _Profond_, étoit commandé par M. du Gué; &
M. de Charrier commandoit le _Vespe_.

Lorsque nous fûmes entrés dans le Détroit de Hudson, les glaces nous
forcerent de nous separer. M. d'Iberville prit le devant & M. du Gué
fut poussé par les courans, tout-à-fait du côté du Nord, où il rencontra
trois Navires Anglois contre lesquels il se battit depuis huit heures du
matin jusqu'à onze heures du soir, sans que les Anglois le pussent
prendre. M. d'Iberville arriva le 5 de Septembre à la rade de Port
Nelson, que les François avoient nommé en 1694 le Fort Bourbon, comme
ils avoient donné à la Rivière le nom de Sainte Therese, parce qu'ils
avoient réduit ce jour-là le Païs sous leur obéïssance. Il envoya sa
Chaloupe à terre, avec 25 hommes de son Équipage.

Le 6 les Navires Anglois arriverent. M. d'Iberville se disposa à les
recevoir. Il leva les ancres & fut au devant d'eux. Le voyant seul
contre trois, ils se flattoient de l'enlever; mais ils furent
extrêmement surpris de l'intrépidité avec laquelle il alla les attaquer.
Dès sa première volée, il en traita un si mal qu'il le força de se
rendre sans oser plus remuer. Ensuite, il perça le côté à l'Amiral qui
étoit de 50 pièces de canon, contre lequel il fit tirer si à propos sa
volée, qu'avant que les Anglois eussent le tems de changer de bord, ils
virent la moitié de leurs voilures dans l'eau, & coulerent à fond devant
leur troisiéme Vaisseau qui ne pensa qu'à se sauver. M. d'Iberville lui
donna la chasse, mais il ne put l'empêcher de s'éloigner à la faveur de
la nuit, & retournant vers sa prise il s'en mit en possession.

La nuit du sept au huit, il s'éleva une si furieuse tempête du vent du
Nord, que M. d'Iberville & sa prise furent jettés sur la Côte sans
pouvoir l'éviter. Le Navire Anglois fut perdu comme l'autre, avec vingt
trois hommes qui se noïerent. Tous les autres se sauverent à terre,
parce qu'heureusement la marée se trouva basse.

Tous nos Vaisseaux s'étant rassemblés, nous commençâmes l'attaque du
Fort. Les Anglois firent peu de resistance, & lorsqu'ils eurent appris
de leurs gens mêmes le sort de leurs Navires, ils se rendirent sans
capitulation. M. d'Iberville ayant fait son entrée dans le Fort, y mit
l'ordre qui convenoit aux interêts de la France; après quoi il
s'embarqua le 14 de Septembre sur le Profond pour retourner en Europe.
Il n'emmena que le Vespe, parce ce que le Palmier avoit cassé son
Gouvernail en touchant sur une barre; & M. Serigny qui le commandoit,
demeura Gouverneur du Fort.

En 1698, il vint un autre Navire à qui l'on avoit eu soin de faire
apporter un Gouvernail, parce que dans tout ce Païs, qui n'est couvert
que de Sapins, on ne trouve point de bois qui puisse servir à cet usage.
Alors les deux Vaisseaux repasserent en France, & M. de Serigny laissa
le commandement du Fort à M. de Matigny son parent. Pour moi j'y restai
avec le titre de Lieutenant & ma qualité d'Interprete. Il y eut
successivement trois Gouverneurs, sous lesquels il ne se passa rien de
remarquable.

En 1707, après avoir demandé plusieurs fois mon congé à MM. de la
Compagnie pour repasser en France, j'eus le bonheur enfin de l'obtenir.
À mon arrivée à la Rochelle, je fus proposé à la Cour pour aller relever
celui qui commandoit au Fort Bourbon. C'étoit alors M. de Lille, frere
de M. de Saint Michel, qui étoit autrefois Capitaine de Port à
Rochefort.

Je levai une nouvelle Garnison à la Rochelle, avec laquelle je partis en
1708. Mais lorsque nous eûmes gagné l'entrée de la Baye de Hudson, les
vents nous furent si longtems contraires, qu'ils nous forcerent de
relâcher à Plaisance, où nous tirâmes des vivres du Canada. L'année
suivante ayant eu le vent plus favorable, je me rendis au Fort Bourbon,
& j'y trouvai M. de l'Isle dans le dernier embarras. Il étoit à la
veille de manquer de vivres. Comme j'étois arrivé fort tard, & que le
Navire avoit été fort maltraité par les glaces, il fallut faire un
second hivernement, ce qui causa une perte considérable à MM. de la
Compagnie, qui avoient tout à la fois deux Garnisons, avec un gros
Équipage, à payer & à nourrir. Pendant l'hiver M. de l'Isle fut attaqué
d'un asthme dont il mourut. Je suis resté pendant six ans Gouverneur du
Fort Bourbon, où j'avois eu l'honneur d'être établi par une commission
du Roy que je garde encore, quoique mes Prédécesseurs n'eussent jamais
eu cet avantage; & je n'ai quitté mon emploi qu'en 1714, lorsque je
reçus des ordres de la Cour, avec des lettres de M. de Pontchartrain,
pour remettre le Poste aux Anglois, suivant le Xe & le XIe article
du Traité d'Utrecht, par lesquels la France restituoit aux Anglois tout
ce qu'ils avoient possedé dans la Baye de Hudson, avec les Stipulations
contenues dans ces deux articles.

J'ai acquis dans un si long intervalle des connoissances dont je ne suis
redevable qu'à mes observations. Quoique le Fort soit bâti sur la
Rivière que nous avons nommée Sainte Therese, c'est par la Rivière de
Bourbon que descendent tous les Sauvages qui viennent en traite. Cette
Rivière est d'une si grande étendue qu'elle passe par plusieurs grands
Lacs, dont le premier, éloigné de la Mer d'environ 150 lieues, n'a pas
moins de 100 lieues de circonférence. Les Sauvages le nomment
Tatusquoiaousecahigan, ce qui veut dire Lac des Forts. Il s'y décharge
du côté du Nord une Rivière que l'on nomme Quisisquatchiouen, c'est à
dire _Grand courant_. Cette Rivière prend sa source d'un Lac éloigné du
premier de plus de 300 lieuës, qui se nomme _Michinipi_ ou _Grande
Eau_, parce qu'en effet il est le plus grand & le plus profond de de
tous les Lacs. Il a plus de 600 lieues de tour, & reçoit plusieurs
Rivières, dont les unes correspondent avec la Rivière Danoise & les
autres dans le Païs des Placotes de Chiens. Autour de ce Lac & le long
de toutes ces Rivières, il y a quantité de Sauvages, dont les uns se
nomment Gens de la grande Eau & les autres sont les Assinibouels. Il
faut remarquer qu'autant que les Esquimaux sont farouches & barbares,
autant ceux-ci sont humains & affables, aussi-bien que ceux avec qui
l'on entretient commerce dans la Baye de Hudson. Ils ne traitent les
François qu'avec les noms de peres & de patrons. Ils sont amis de la
vérité & de la justice, & le mensonge passe parmi eux pour un grand
crime.

À l'extrêmité du Lac des Forts, la Rivière Bourbon reprend son cours,
qui procede d'un autre Lac, nommé Anisquaounigamou, c'est à dire,
jonction des deux Mers, parceque dans son milieu les terres s'approchent
& se joignent presqu'entierement. La partie du côté de l'Est, qui est
située en long, à peu près Nord & Sud, est un Païs de terres épaisses,
où l'on trouve beaucoup de Castors & d'Orignaux. Là commence le Païs des
Cristimaux. Le climat y est beaucoup plus temperé qu'au Fort Bourbon. Le
côté de l'Ouest de ce Lac est rempli de fort belles prairies, dans
lesquelles il y a quantité de bestiaux. Ce sont des Assinibouels qui
occupent tout ce Païs. Ce Lac n'a pas moins de 400 lieues de tour, & 200
lieues environ du premier.

À 100 lieues plus loin, vers l'Ouest-Sud-Ouest, toujours le long de
cette Rivière, il y a un autre Lac qu'ils nomment Ouenipigouchi, ou la
petite Mer. C'est à peu près le même Païs que le précedent. Ce sont des
Assinibouels, des Cristimaux & des Sauteurs, qui occupent les environs
de ce Lac. Il a 300 lieues de tour. À son extrémité, est une Rivière qui
se décharge dans un Lac que l'on nomme Tacamiouen, & qui est moins grand
que les autres. C'est dans ce Lac que se décharge la Rivière du Cerf,
qui est d'une si grande étendue que les Sauvages de la Baye n'ont
encore pû aller jusqu'à sa source. Par cette Rivière on en peut joindre
une autre, qui porte son courant du côté de l'Ouest, au lieu que toutes
celles, dont je viens de parler, se déchargent dans la Baye de Hudson,
ou dans la Rivière du Canada. J'ai fait tous mes efforts, pendant que
j'étois au Fort de Bourbon, pour envoyer des Sauvages de ce côté là,
dans la vûë de découvrir s'il n'y a point quelque mer dans laquelle
cette Rivière se décharge. Mais ils sont en guerre continuelle avec une
Nation qui leur barre le passage; j'ai interrogé des Prisonniers de
cette Nation que nos Sauvages avoient amenés exprès pour me les faire
voir. Ils me dirent qu'ils étoient en guerre avec un autre Nation
beaucoup plus éloignée qu'eux à l'Ouest; & cette Nation, ajouterent-ils,
avoit pour voisins des hommes barbus qui se fortifient avec de la pierre
& se logent de même. Ces hommes portant barbe ne sont pas vêtus comme
eux & se servent de chaudieres blanches. Ils cultivent la terre avec des
outils qui sont aussi d'un métal blanc; & de la manière dont le Sauvage
que j'interrogeois me dépeignit le grain qu'ils recueillent, il faut que
ce soit du maïs.

Pendant que j'étois à Québec, M. Begon, Intendant du Canada, me pria de
lui donner les connoissances que j'avois de ce Pays-là, pour faire
entreprendre quelque découverte par la nouvelle France. Mais elle seroit
beaucoup plus facile par les routes que je viens de marquer, si nous
possedions encore le Fort Bourbon. Outre que le chemin seroit beaucoup
plus court, ce sont presque toujours de beaux Pays, où l'on ne
manqueroit point de chasse par la quantité d'animaux de toutes sortes
d'especes qu'on rencontre dans toutes ces Contrées; sans compter que la
terre y produit quantité de fruits sans culture, tels que des pommes,
des prunes, du raisin, &c. Au Sud-Ouest du Lac Tacamiouen, on trouve une
Rivière qui se décharge dans un autre Lac, nommé le Lac des chiens, &
qui n'est pas fort éloigné du Lac supérieur, ou nos Voyageurs vont tous
les jours par la Rivière de Montreal.

La Rivière de Sainte Therese, que les Anglois nomment Rivière de Port
Nelson, n'a pas plus d'une demie lieue de large à son embouchure où le
Fort est situé. En 1710, on fit bâtir, à deux lieues du Fort, du côté du
Sud, le Fort Phelipeaux, & un grand Magasin, pour servir de retraite
dans les cas pressans. C'est dans ce lieu que commencent les Isles dont
la Rivière est entrecoupée. À vingt lieues du Fort, elle se partage en
deux bras, & celui qui vient du côté du Nord, que les Sauvages nomment
_Apitsibi_, ou Rivière du Barefeux, communique à la Rivière de Bourbon.
C'est par cette route que la plûpart des Sauvages qui viennent en
traite, descendent, à l'aide d'un Portage qu'ils font, du Lac des Forêts
jusqu'à cette Rivière.

Vingt lieues au-dessous de cette première division, il y en a une autre
qui vient du Sud, & qui communique à la Rivière des Saintes Huiles dont
je vais parler. Le bras qui vient de l'Ouest n'a pas beaucoup d'étendue.
Il est divisé en plusieurs petits ruisseaux, sur lesquels on trouve
quantité de castors, de loups-cerviers, de martres & d'autres
pelleteries.

Entre le Fort Bourbon, & celui de Phelipeaux, est une petite Rivière,
qu'on nomme l'Egarée, par laquelle on tire quelquefois du bois de
chaufage; commodité précieuse, parce qu'il est fort rare autour du Fort.
Plus bas, tout-à-fait à l'ouverture de la Mer, il y a une autre petite
Rivière, nommée la Gargousse, dans laquelle les hautes marées amenent
quantité de Marsoüins. Elle est si étroite qu'il seroit facile d'y
tendre une pêche; & si cette entreprise étoit une fois bien établie, on
y feroit tous les ans plus de six cens Bariques d'huile. Les premiers
frais ne monteroient peut-être pas à 2000 écus, & la dépense annuelle de
l'entretien ne surpasseroit pas 2000 francs; ce qui feroit néanmoins
d'un grand profit en France, où les huiles valent toujours de l'argent.

Il n'y a de remarquable au long de la Mer, vers le fond de la Baye de
Hudson, que la Rivière que nous nommons des Saintes Huiles, & que les
Anglois appellent Hayes, où ils avoient formé un Établissement pour
faciliter leur commerce avec les Sauvages. Mais se voyant attaqués par
les François, ils mirent volontairement le feu à leur Fort, & brûlerent
tout ce qu'ils ne purent emporter. Leur espérance étoit de se réfugier
par terre au Fort Bourbon; mais ils furent poursuivis & faits
prisonniers. Alors ce poste fut abandonné jusqu'en 1702, que M. de
Flamanville, Commandant au Fort Bourbon, reçut ordre de MM. de la
Compagnie de Canada d'envoyer M. de Beaumesnil son frere pour le
rétablir. Il y fit construire une petite Maison, qu'on ne put entretenir
plus de deux ans, parce qu'il en coutoit plus à la Compagnie qu'elle
n'en retiroit de profit. Cependant le haut de cette Rivière est rempli
de castors. Il y viendroit quantité de Sauvages en traité. On pourroit
même y attirer une grande quantité de ceux qui trafiquent avec les
Anglois, & qui sont établis au fond de la Baye. La Rivière est fort
plate à son entrée, ce qui n'en permettroit l'accès qu'à des Bâtimens de
50 à 60 tonneaux. Il seroit facile de s'y loger, parce que le bois y
est commun. Je ne connois pas le Continent de la Baye qui tire vers le
poste que les Anglois occupoient pendant la durée de mon emploi. Mais
pour revenir au Fort Bourbon, j'ai reconnu que ce poste est
très-avantageux pour son commerce lorsqu'il est bien entretenu. On y
traite avec les Sauvages à des conditions très-favorables, pourvu qu'on
ait des marchandises telles qu'ils les demandent. Le Fort est situé au
57e degré de latitude du Nord. Par conséquent le froid y est extrême
pendant l'hyver, qui commence à la Saint Michel & ne finit qu'au mois de
Mai. Le Soleil se couche dans le mois de Décembre à 2 heures ¼, & se
leve à 9 heures ¼. Lorsque le tems s'adoucit un peu, les perdrix & les
lievres y paroissent en abondance. Pendant un hyver que M. de la Grange,
Capitaine de Flute de Roi, passa au Fort Bourbon avec son Équipage, nous
eûmes la curiosité de compter combien il en feroit apporter au Fort. Au
printems nous trouvâmes qu'entre 80 hommes que nous étions, tant de
Garnison que d'Équipage, nous avions mangé 90 mille perdrix & 25 mille
lievres.

À la fin d'Avril les oyes, les outardes, & les canards, arrivent dans le
Pays pour s'y arrêter deux mois. Ces animaux sont en si grand nombre
qu'on en peut tuer autant qu'on en veut, & lorsque les Chasseurs de la
Garnison sont occupés au travail, on envoye des Sauvages à la chasse, en
leur donnant une livre de poudre & quatre livres de plomb, pour vingt
oiseaux qu'ils sont obligés d'apporter. Les cariboux passent aussi dans
ce tems, pour repasser au mois d'Août, & leurs troupes sont
véritablement innombrables. On les tue dans les bois, & plus facilement
encore au passage des Rivières, qu'ils traversent à la nage.

Quoique les peuples qui habitent tous ces Pays soient fort dociles, &
naturellement amis des François, il m'arriva une avanture fort triste à
l'occasion des cariboux. En 1712, je me trouvai dans la nécessité
d'envoyer une partie de mes gens à cette chasse, parce que je n'avois
point reçu de secours de France depuis que j'en étois parti en 1708, &
que je n'avois plus assez de plomb & de poudre pour faire chasser au
gibier avec des fusils. J'avois député mon Lieutenant, les deux Commis,
& les meilleurs hommes de ma Garnison, ausquels je m'étois efforcé de
donner tout ce que je pouvois retrancher de ma poudre, & de mon plomb.
Ils se camperent malheureusement proche d'un camp de Sauvages, qui
jeûnoient beaucoup & manquoient de poudre, parce que je ne voulois pas
en trafiquer avec eux, & que je la conservois précieusement pour ma
défense. Ces Sauvages se voyant bravés par mes gens, qui tuoient toute
sorte de gibier, & qui faisoient bonne chere à leurs yeux sans leur en
faire part, formerent le dessein de les massacrer pour se saisir de leur
proie. Il y avoit deux François qu'ils redoutoient plus que les autres.
Pour les surprendre, ils les inviterent à une fête qu'ils devoient faire
la nuit dans leurs Cabanes. Les deux François s'y rendirent sans
défiance, & leurs Compagnons, qui étoient au nombre de six, se
coucherent tranquillement, parce qu'ils se croyoient en sûreté. Lorsque
les deux Convives voulurent entrer dans la Cabane des Sauvages, ils
trouverent ces perfides rangés en haye, avec des bayonettes à la main,
dont ils se servirent pour les poignarder. Après cette exécution, ils ne
penserent qu'à prendre des mesures pour égorger les six autres. Ils
prirent des armes à feu avec leurs bayonettes, & fondant sur ces
malheureux, qui étoient ensevelis dans le sommeil, ils commencerent par
faire leur décharge, & les acheverent à coups de poignard. Il y en eut
un néanmoins, qui n'ayant eu que la cuisse percée d'un coup de balle,
feignit d'être mort: les assassins le voyant sans mouvement se
contenterent de lui ôter ses habits comme aux autres, avec toute la
précipitation qu'inspirent le remord & la crainte. Mais lorsque le
François se vit seul, & qu'il n'entendit plus de bruit, il laissa ses
compatriotes étendus, & se traîna de son mieux jusqu'au bois, où dans
l'effort qu'il fit pour se lever, il s'apperçut que le coup n'avoit
percé que les chairs. Il boucha ses plaies avec des feüilles d'arbres,
parce qu'il perdoit tout son sang, & revint au Fort, nud, & presque sans
forces. Il avoir fait dix lieues dans cet état. Son récit me causa
autant d'inquiétude que de douleur. Je ne pensai plus qu'à me tenir sur
mes gardes, dans la crainte que ces perfides ne fissent quelque
tentative sur le Fort. Comme nous ne restions que neuf hommes, en y
comprenant l'Aumonier, un petit garçon, un Chirurgien, il m'étoit
impossible de garder les deux Postes. Je rappellai autour de moi la
petite garnison qui me restoit, pour faire bonne garde nuit & jour, sans
oser sortir du Fort. Les Sauvages affamés de nos marchandises autant que
de nos vivres, vinrent au Fort Phelipeaux, où ils ne trouverent
personne. Ils pillerent tout ce qui tomba sous leurs mains; & ce qu'il y
eut de plus chagrinant pour moi, ils me prirent onze cens livres de
poudre que je n'avois pas eu le tems de faire transporter au Fort
Bourbon, & qui étoit absolument mon reste. Ainsi nous passâmes tout
l'hyver dans le Fort sans oser mettre le pied hors du Fort, sans vivres
& sans poudre, toujours dans la crainte de revoir ces malheureux à notre
porte. Mais heureusement ils n'ont pas paru depuis.

En 1713, Messieurs de la Compagnie envoyerent un Navire qui nous apporta
toutes sortes de rafraîchissemens, & de marchandises pour la traite. Les
Sauvages avoient un besoin extrême de notre secours; car il y avoit
quatre ans qu'ils étoient dans la disette parce que je n'avois plus de
marchandises à trafiquer avec eux. Aussi en étoit-il mort de faim un
grand nombre. Ayant perdu l'usage des fleches depuis que les Européens
leur portent des armes à feu, ils n'ont d'autre ressource pour la vie
que le gibier qu'ils tuent au fusil. Ils ne sçavent ce que c'est que de
cultiver la terre pour faire venir des légumes. Ils sont toujours
errans, & jamais on ne les voit plus de huit jours dans le même endroit.
Lorsqu'ils sont tout-à-fait pressés par la faim, le pere & la mere tuent
leurs enfans pour les manger; ensuite le plus fort des deux mange
l'autre.»

Voilà ce que j'ai pû tirer des Relations Françoises, pour remplir le
vuide des nôtres depuis le commencement de ce siécle. Le Traité
d'Utrecht ayant été fidellement exécuté, nos Anglois recommencerent à
former des projets de commerce, & d'établissement dans la Baye de
Hudson. Mais après un si long intervalle il ne se trouvoit personne qui
connût assez cette Mer & le Pays pour faire renaître la confiance des
Marchands. Il se passa quelques années, pendant lesquelles il n'y eut
point de Compagnie réguliere, & le premier Vaisseau qui fût envoyé dans
la Baye, n'ayant trouvé que des masures dans les Forts, ne rapporta rien
qui fût propre à ranimer les espérances. Le Fort d'Albanie & l'Isle de
Charlton paroissoient toujours les lieux les plus commodes & les plus
sûrs pour rentrer dans les anciennes voies. On sçavoit que les raisons
qui avoient déterminé la première Compagnie à choisir l'un pour le
principal établissement, & l'autre pour l'entrepôt de toutes les
marchandises, étoient celles qui devoient encore engager les Marchands
au même choix. Mais il falloit un guide, dont la fidélité & les lumiéres
fussent également sûres, & ce n'étoit pas du hazard qu'on devoit
l'attendre. Enfin, il se présenta un Capitaine de Vaisseau,
nouvellement arrivé d'Antejo, nommé Georges Best, arriere-petit-fils
d'un des premiers Avanturiers, qui avoient fait, avec le Chevalier
Frobisher, la découverte des Pays qu'on nommoit alors _Meta incognita_.
Il conservoit dans sa famille un Mémoire de son Ayeul, qui faisoit foi
des lumiéres qui s'y étoient perpétuées. Cette Piece mérite d'autant
plus de voir le jour qu'elle en peut jetter beaucoup sur les anciennes
Relations de Frobisher.



MEMOIRE DU CAPITAINE BEST.


Deux Voyages qu'on avoit fait successivement au Nord, dans l'espérance
de trouver quelque ouverture qui conduisît à la Mer du Sud, & de
pénétrer jusqu'au Catay par cette route, n'avoient encore procuré que la
connoissance de plusieurs Terres ignorées; mais le mauvais succès de
ces deux entreprises, & les dangers terribles qu'on y avoit essuyées,
n'avoient pas refroidi l'ardeur des Matelots, ni diminué les espérances
de la Cour. Les derniers Avanturiers avoient rapporté une grande
quantité de pierres minerales, où quelques veines jaunes qu'on y voyoit
briller, faisoient esperer de trouver de l'or. Soit qu'ils fussent
persuadés de la réalité de ce trésor, soit que ce fût une amorce pour
exciter leurs Compatriotes à favoriser leurs projets, l'opinion qui s'en
répandit servit beaucoup à répandre la même ardeur dans toute la Nation.
La Cour nomma des Commissaires pour examiner la matiére minerale, & leur
rapport, vrai ou feint, fit recevoir ces nouvelles espérances comme une
religion. Enfin la Cour, après avoir fait toutes sortes de caresses au
Chevalier Frobisher, & à ses Compagnons, résolut d'envoyer un plus grand
nombre de Vaisseaux à la découverte, & de leur faire prendre la route du
Nord-Ouest. On fit faire une maison portative qui pouvoit se démonter, &
l'on régla que cent hommes, dont quarante seroient Matelots, trente
Soldats, & le reste pour les Mines, hyverneroient dans ce Pays-là, &
feroient provision de marcassites pour l'année qui suivroit leur
hyvernement. On leur donna un Chef, des Rafineurs, des Boulangers, des
Charpentiers; & tous ceux-ci furent compris sous le nom de Soldats.

La Flote, qui fut de quinze Vaisseaux, mit à la voile le 31 de Mai, avec
on vent si favorable que le 6 Juin nous étions déja sur les Côtes
d'Islande, à la hauteur du Cap Cleare. Nous fîmes route au Nord-Ouest
avec un vent médiocre. La force du Courant nous fit dériver, suivant
notre calcul, beaucoup plus au Nord que nous ne le souhaitions. On jugea
que ce Courant portoit aux Côtes de Norvegue, & aux parties les plus
Septentrionales. Il ressembloit à celui que les Portugais trouverent au
Sud de l'Afrique, & qui les porta du Cap de Bonne Espérance au Détroit
de Magellan. Ce Courant ne passe point dans le Détroit, parce que la Mer
y est trop pressée; mais il revient du Sud au Nord dans le Golfe de
Mexique, d'où étant repoussé par les terres, il reprend son cours au
Nord-Est. Du 6 au 20 de Juin nous naviguâmes sans voir de terre, & sans
rencontrer aucun autre animal vivant que quelques oifeaux. Le 20 à deux
heures du matin notre Amiral cria terre. C'étoit celle d'_Ouestfrise_,
qui fut nommée cette fois-ci _Ouest Angleterre_. L'Amiral débarqua avec
quelques Volontaires. Il prit possession de ce Pays au nom de la Nation.
On y découvrit un fort bon Havre pour nos Vaisseaux, & quelques Cabanes
des Habitans du Pays, construites à peu près comme celles qu'on avoit
vûes dans les premiers voyages. Ces Gens sauvages & farouches,
s'imaginant sans doute qu'ils étoient seuls au monde, ne nous virent pas
plûtôt paroître qu'ils se mirent à fuir, abandonnant leurs Cabanes, &
tout ce qui étoit dedans. Nous y trouvâmes entr'autres choses une espece
de tiroir avec des clous, des harangs, des feves rouges, des planches de
sapin assez bien faites, & plusieurs autres choses qui portoient des
marques d'industrie; d'où nous conclûmes que si les Sauvages ne sont
pas plus adroits que ceux des autres Pays, ils doivent être en commerce
avec quelqu'autre Peuple plus poli qu'eux. Nous ne leur prîmes que deux
chiens, que nous amenâmes; & pour échange on leur laissa des sonnettes,
de petits miroirs, & quelques bagatelles de verre. On pourroit croire
que cette Ouestfrise, que nous nommâmes Ouest Angleterre, ne fait qu'un
même Continent avec le _Meta incognita_, par le côté de cette derniere
Terre qui regarde le Nord-Est, & qu'elle peut même être jointe au
Groenland. Cette conjecture est fondée sur la ressemblance des Habitans
d'Ouestfrise avec ceux de Groenland, & sur ce que leurs Cabanes, & leurs
armes ne se ressemblent pas moins.

Nous remîmes à la voile le 23 & nous prîmes avec un bon vent vers le
Détroit, auquel M. Frobisher avoit donné son nom. Le trente nous vîmes
des Baleines en si grand nombre, que nous les prîmes pour des Marsoüins.
Un de nos Vaisseaux passa à pleines voiles sur un de ces monstrueux
animaux, mais non sans danger, puisqu'il demeura d'abord comme échoué
sur son corps, sans aucune sorte de mouvement. La Baleine se haussant
ensuite, fit rejaillir l'eau d'un grand coup de queüe, & replongea
aussi-tôt. Deux jours après ayant trouvé un très monstrueux poisson mort
& flottant sur l'eau, nous fûmes persuadés que c'étoit celui sur lequel
le Vaisseau avoit sillé. Le 2 de Juillet, nous eûmes la vûe de Queens
Fore-land, que M. Frobisher avoit découvert dans son premier voyage.
C'est un Cap fort haut qui est à la bouche du Détroit auquel il avoit
donné son nom. Après avoir sillé toute la journée au travers des glaces,
nous voulûmes entrer le soir dans le Détroit; mais nous le trouvâmes
absolument fermé par les glaces, accumulées à l'entrée, qui formoient
comme une multitude de Montagnes. Dans les efforts que nous fîmes pour
gagner un Havre, nous perdîmes de vûë deux de nos Vaisseaux, la Judith &
la Minerve, & nous passâmes vingt jours sans en avoir aucune nouvelle.
Le sort du Denis fut beaucoup plus triste. Il fut brisé par les glaces à
la vûë du reste de la Flotte. Tout l'Équipage se sauva dans la
Chaloupe, mais nous perdîmes avec ce Vaisseau une partie de la maison
portative qui étoit destinée pour hiverner.

Un affreuse tempête qui suivit cette perte nous fit apprehender la même
infortune. Nous étions environnés de glaces qui ne nous permettoient pas
de retourner & beaucoup moins d'avancer. Dans cette situation nous
essuiâmes en pleine Mer un orage du Sud-Ouest. Il fut terrible par la
nécessité où nous étions continuellement de nous défendre contre le choc
des glaces. Nous ne pouvions nous en garentir que par des cables, des
planches & des paillasses dont nous armions les flancs des Vaisseaux. Il
y falloit joindre le secours des piques, des planches & des crocs pour
detourner l'impétuosité des coups. Encore y en eut-il de si violens que
des planches de trois pouces d'épaisseur furent coupées plus net
qu'elles ne le seroient avec la hache. La pression des glaces qui nous
serroient de tous côtés éleva plusieurs de nos Bâtimens au dessus de
l'eau. Nous passâmes quatorze heures dans cette effrayante situation.
Enfin l'obscurité se dissipa, & le vent d'Ouest-Nord-Ouest chassa les
glaces. Tout le monde apporta ses efforts à relever les Mats & à
radouber les Vaisseaux; après quoi l'on resolut de tenir la Mer jusqu'à
ce que le Soleil & le vent eussent achevé de fondre les glaces.

Nous tournâmes le 7 de Juillet vers la terre que nous prîmes pour la
Côte Septentrionale du Détroit. On crut que ce pouvoit être le _North
Foreland_. Mais le brouillard & la neige ne nous permettoient pas d'en
porter un jugement certain. Notre situation fut dangereuse pendant vingt
jours que le brouillard nous cacha notre route. Nous avions été poussés
au Sud-Ouest par un courant du Nord-Est; & lorsque nous nous croyions au
Nord-Est du Détroit de Frobisher, nous nous trouvions au Sud-Ouest de
Queen's-Fore-land.

Ici nous découvrîmes une pointe, que nous prîmes mal-à-propos pour le
Mont Warwick dans le Détroit. Cependant les plus habiles de nos Matelots
ne purent se persuader qu'en si peu de tems on se fût si fort avancé.
Les courans étoient à la vérité plus sensibles, & faisoient tourner nos
Vaisseaux comme des tourbillons. Mais M. Beare, Lieutenant de l'Anne,
qui avoit dressé dans les deux voyages précédens une Carte exacte des
Côtes, ne put se reconnoître; & notre premier Pilote, homme fort
entendu, déclara que la terre que nous découvrions ne pouvoit être dans
l'interieur du Détroit.

Le brouillard & la neige continuant d'obscurcir le jour, on balança si
l'on ne devoit pas retourner au travers des glaces, pour chercher une
Mer libre, ou se livrer au courant pour se laisser porter dans une Mer
inconnue. Le Vice-Amiral, à bord duquel étoit notre premier Pilote, &
deux autres Vaisseaux perdirent la Flotte de vûë & prirent le parti de
tenir la Mer. L'Anne qui s'égara seul, fit la même chose, & rejoignit
néanmoins la Flotte aussi-tôt que le tems fut éclarci. L'Amiral & toute
la Flotte, à la reserve des trois Vaisseaux égarés firent plus de 60
lieues en se flattant toujours d'être dans le Détroit. Mais la neige ou
le brouillard, qui recommençoient sans cesse, nous déroboient à tous
momens les uns aux autres. L'Amiral auroit avancé à tout hazard, s'il
n'eût eu des ordres précis de ne pas s'éloigner de sa Flotte; car il ne
doutoit pas que cette route ne pût le conduire dans la Mer du Sud. Il
remarquoit, en avançant, que la Mer s'élargissoit & qu'on y rencontroit
moins de glaces, parce que la force des courans les écartent à l'Est &
au Nord. Suivant le rapport de quelques-uns de nos gens, ils trouverent
à plus de 60 lieues dans ce prétendu Détroit, une terre peuplée, fertile
en pâturage, abondante en gibier & en bétail. Ils trafiquerent même avec
les Habitans du Païs, des couteaux, des sonettes, des miroirs, &c. pour
des Oiseaux, & de la Pelleterie. Leur désir auroit été d'enlever
quelques Sauvages, mais ils ne purent en engager un seul à se laisser
approcher, & leur traite se fit en laissant sur le bord de la Mer ce
qu'ils vouloient donner en échange. Après une navigation de plusieurs
jours, l'Amiral jugea que son devoir le rappelloit vers sa Flotte. On
fit voile entre une Côte qui est le derriere du Continent de l'Amérique
& la terre de Queen's-Fore-land. Mais en faisant route dans ce parage,
on remarqua une espece de Baye qui s'étendoit jusqu'au Détroit de
Frobisher. On y envoya le _Gabriel_, pour essaïer si l'on pouvoit la
traverser d'un bout à l'autre & rentrer ensuite par l'autre côté dans le
Détroit. Cette entreprise réussit, & l'on ne put douter après cela, que
Queen's-Fore-land ne fût une Isle. Il y a beaucoup d'apparence qu'une
partie de ces terres sont aussi des Isles. Enfin comme la saison
demandoit qu'on cherchât serieusement les Havres, où nos Vaisseaux
devoient se délivrer de leur charge; nous reprîmes vers l'entrée du
Détroit de Frobisher par un tems extrêmement obscur, à travers diverses
terres, & entre des Rochers à fleur d'eau; c'est-à-dire dans un
continuel danger. L'Anne tourna pendant plus de vingt jours autour de
Queen's-Fore-land pour découvrir le Havre où nous devions relâcher, sans
pouvoir s'ouvrir un passage au travers des glaces. Il eut enfin le
bonheur d'arriver le ving-trois de Juillet à Haltons-Headland, dans le
Détroit, où nous étions à l'ancre au nombre de sept Vaisseaux. Le
François nous rejoignit auffi le 24. Il nous donna des nouvelles du
Vice-Amiral, du Bridgewater, & des deux autres qui nous manquoient. Le
Gabriel étoit entré dans le Détroit de Frobisher par une autre ouverture
que nous, où il avoit trouvé le courant si impétueux que sans un vent
favorable, il ne l'auroit pas surmonté. Le 27 nous vîmes arriver le
Bridgewater près de nous, en si triste état que pour le tenir à flot on
en tiroit par heure une prodigieuse quantité d'eau. Nous apprîmes de lui
que le Détroit étoit barricadé par les glaces, & que le passage étoit
impossible pour nous rendre à la Baye de Warwick.

Ce rapport jetta une consternation incroiable dans tous les Équipages.
Les plaintes & les murmures s'étant bien tôt fait entendre, l'Amiral qui
sçavoit combien j'étois attaché à notre entreprise, me chargea de
ramener les Mutins à la soumission. Mais sans me soucier des murmures,
je fis donner brusquement le signal pour se rendre à bord, à quoi l'on
obeit avec joie, dans l'opinion que c'étoit un ordre pour le retour.
L'Amiral par mon conseil mit aussi-tôt à la mer. En dérivant à petites
voiles vers les glaces, il y trouva heureusement un passage. La Flotte
suivit sans rien distinguer à la route; & le 31 de Juillet, après mille
inquiétudes & mille fatigues, l'on se vit enfin réunis au lieu qu'on
cherchoit. À l'entrée de la Baye de Warwick, l'Amiral fut heurté si
violemment par un glaçon, qu'après avoir sauté de dessus ses ancres, il
s'y fit une large voie d'eau. Le Lieutenant Amiral, commandé par M.
Fenton, arriva dix jours après les autres.

Tous les Officiers étant à terre, on tint conseil sur l'ordre qu'on
devoit observer, & sur le lieu qu'on choisiroit pour bâtir un Fort & une
maison. Le second jour d'Août, après avoir fait débarquer les Soldats &
les Travailleurs, on en fit la revûë & l'on publia au nom de l'Amiral
Frobisher le resolutions du Conseil. Mais sur l'examen qu'on fit ensuite
de ce que chaque Vaisseau avoit apporté pour l'édifice de la maison, il
se trouva qu'il n'y avoit de matiére que pour deux côtés. Outre ce qui
s'étoit perdu dans le Denis, il avoit fallu employer diverses planches,
des appuis, des poteaux & d'autres pièces de bois contre le tranchant
des glaces. Dailleurs l'absence de 4 Vaisseaux qui nous manquoient
encore, retardoit nécessairement le travail, parce qu'ils avoient à bord
les meilleurs Ouvriers, & la plus grande partie des provisions de
bouche. On reconnut après un calcul exact, que si les 4 Vaisseaux ne
reparoissent pas, on n'auroit point assez de boisson pour les cent
hommes qui étoient destinés à passer l'hiver dans le Païs. Je m'offris
d'hyverner à toutes sortes de risques avec soixante hommes. On appella
les Maçons & les Charpentiers, qui demanderent neuf semaines pour
construire un logement capable de mettre soixante hommes à couvert. Ils
supposoient même qu'on pût leur fournir assez de bois. Mais comme on ne
pouvoit retarder le départ de la Flotte plus de 26 jours, l'Amiral
conclut qu'il falloit renoncer au dessein de faire une habitation, &
cette résolution fut enregistrée pour en rendre compte à la Cour & à la
Compagnie de Commerce. Le 6 d'Août trois de nos Vaisseaux gagnerent avec
beaucoup de peine la pointe de Leycester, dans l'espérance de trouver le
côté méridional du détroit sans glaces; mais ils furent pris d'un calme
qui leur ôta le pouvoir d'avancer, & bien-tôt ils se trouverent plus
engagés que jamais dans les glaces, qui étoient sans cesse amenées par
le courant.

Tant de disgrâces, les dangers continuels dont on étoit menacé, &
l'impossibilité de s'arrêter plus long-tems dans une Mer où les cordages
durcissoient tellement par la gelée qu'on ne pouvoit plus faire la
manœuvre, sembloient faire une loi de prendre incessament d'autres
resolutions. On proposa au Conseil de chercher un Port dans le Détroit,
pour rétablir les Vaisseaux & l'Équipage, & de retourner ensuite en
Angleterre. Mais cet avis me parut si honteux que je le combattis de
toute ma force, en protestant que je demeurerois plûtôt seul que de me
couvrir d'opprobre par un retour si précipité. Je representai aussi que
chercher un Port dans un lieu si dangereux, c'étoit augmenter le danger;
qu'il falloit pour cela ranger longtems les Côtes, & que si l'on avoit
le bonheur d'éviter les rochers qui y étoient en grand nombre, on
n'échapperoit pas si près du rivage à la fureur des glaces, que les
courans & les marées y jettent continuellement. Dailleurs que faire dans
un Port, où l'on courroit risque d'être renfermé tout l'hyver! L'air
étoit déja si froid qu'il menaçoit d'une violente gelée. Mon sentiment
fut donc qu'il valoit mieux tenir la Mer, & continuer, suivant les
occasions, nos recherches & nos découvertes. J'avois dans mon Vaisseau
une Chaloupe de cinquante tonneaux en fagots, qui avoit été destinée
pour ceux qui devoient hyverner. J'offris de la monter, & de m'en servir
pour essayer de franchir les glaces. Je promettois de courir au long de
la Côte, & de chercher si les Vaisseaux qui nous manquoient n'auroient
pas trouvé quelque abri où ils étoient peut-être à se radouber. Enfin
je m'en tins à la résolution de croiser le plus longtems qu'on pourrait
dans le voisinage de la haute Mer, parce qu'il y avoit moins à craindre
des glaces; & si l'on vouloit chercher un bon moüillage, je soutins
qu'il falloit laisser ce soin aux Chaloupes, sous la conduite de deux ou
trois de nos meilleurs Pilotes, mais que les Vaisseaux ne devoient plus
s'exposer au risque de s'écarter les uns des autres.

Malgré la vérité de ces raisonnemens, qui fut reconnue du plus grand
nombre, l'_Ipswich_ nous quitta la nuit suivante pour retourner en
Angleterre. Mais je ne laissai pas d'éxécuter ce que j'avois proposé.
J'allai, avec la Chaloupe & le Canot de la Lune, vers les Isles qui sont
situées au-dessous de Hatton's-head-land. Il fallut beaucoup de
précautions & d'adresse pour nous défendre des glaces. Enfin je trouvai
un ancrage qui me parut assez bon, dans une grande Isle dont la terre
est noirâtre, & ressembloit beaucoup à celle d'où l'on avoit tiré de la
matiére minerale. Je ne perdis pas un moment pour en faire mon rapport
aux Équipages, & j'engageai deux de nos Vaisseaux à venir tenter
l'avanture. Nous trouvâmes en effet dans l'Isle une si prodigieuse
quantité de mineral, que si la bonté eût répondu à l'épreuve qu'on
prétendoit en avoir faite à Londres, il y auroit eu de quoi satisfaire
les plus avides. Une découverte qui nous parut si heureuse fit donner
mon nom à l'Isle, avec l'addition d'un mot qui marquoit mon bonheur,
_Best-Blessing_. Mais la joie que tout le monde en ressentit fut
troublée par le malheur de l'Anne, qui en entrant dans le Havre échoua
sur un rocher à fleur d'eau. On le délivra néanmoins d'un si grand
danger, & pendant que les Travailleurs se hâtoient de recueillir le plus
de matiére minerale qu'il leur fût possible, les Matelots n'épargnerent
rien pour radouber & calfeutrer les Vaisseaux. J'entrepris de faire
monter la Chaloupe que j'avois apportée en fagot; mais il se trouva
qu'il ne nous restoit plus assez de clous & de chevilles de fer pour
achever cette ouvrage. J'avois heureusement un Forgeron dans mon
Équipage, quoique je n'eusse ni enclume ni marteau. La nécessité excite
l'industrie. Deux petits soufflets tinrent lieu d'un grand; une piece
d'artillerie servit d'enclume, les pincettes, les grils, & les pêles
furent employées à faire des cloux & des chevilles de fer. Tandis qu'on
poussoit cet ouvrage, je pris avec moi quelques-uns de mes gens, &
j'allai au Cap de Hatton's-head-land, qui est la partie la plus élevée
de tout le Détroit, dans le dessein de monter au sommet, & non-seulement
d'y découvrir, autant qu'il seroit possible, s'il restoit beaucoup de
glaces dans le passage, mais encore d'y lever le plan de toutes les
parties basses de cette Côte. Je n'eus pas autant de peine que je
l'avois apprehendé à gagner le sommet du Cap. Dans l'a saison où nous
étions encore, tandis que la Mer étoit remplie de glaces, les terres
étoient découvertes, & dans un grand nombre d'endroits elles ne se
sentoient plus des rigueurs de l'hyver précedent. Nous trouvâmes en
chemin quantité de cette matiére qu'on croyoit propre à donner de l'or.
Étant arrivé le 13 d'Août au sommet du Cap, j'y fis dresser une Croix
de pierre, pour marquer qu'il y étoit venu des Chrétiens. Après avoit
levé mes plans, sans avoir tiré beaucoup d'éclaircissement de ma
situation pour ce qui concernoit les glaces, je ne pensai qu'à rejoindre
nos Vaisseaux. Mais en descendant au long d'une forêt de sapins, nous
vîmes venir à nous un grand ours blanc, qui sembloit chercher sa proye.
Noue pensâmes si peu à l'éviter que souhaitant au contraire d'en faire
notre nourriture, nous nous disposâmes a l'attaquer. L'entreprise
n'étoit pas téméraire puisque j'avois six hommes avec moi. Cependant il
se défendit avec tant de force & de furie que deux de mes gens furent
blessés, & qu'après avoir essuyé cinq ou six coup de feu, il paroissoit
encore en état de se faire redouter; mais un coup de pique, la seule que
nous eussions avec nous, l'abbatit à nos pieds; & le bras de celui qui
l'avoit frappé fut si vigoureux, que le tenant ferme contre la terre au
bout de sa pique, il nous donna le tems de l'achever avec nos autres
armes. Comme nous n'avions qu'à descendre, il nous fut aisé de faire
rouler ce monstrueux animal jusqu'au rivage, & de le mettre dans la
Chaloupe. Les vingt hommes dont mon Équipage étoit composé eurent de
quoi se nourrir de sa chair pendant plusieurs jours.

Le 18, ayant trouvé à mon retour la Chaloupe montée par l'industrie de
mes Matelots, je résolus de m'y hazarder avec les plus résolus, pour
trouver, au travers des glaces, le moyen d'entrer dans le Détroit de
Frobisher. Tout le monde s'efforça de me faire abandonner cette
entreprise, & les Charpentiers mêmes qui avoient monté la Chaloupe me
protesterent qu'ils ne s'y hazarderoient pas eux-mêmes, parce que ce
petit Bâtiment n'étoit lié qu'avec de mauvaises chevilles de fer. Leur
témoignage refroidit ceux qui devoient m'accompagner. Je n'aurois pas
voulu moi-même qu'on eût pû m'accuser d'obstination & d'imprudence.
Ainsi me tournant vers mon Lieutenant, & mes plus fideles Matelots, je
leur representai que l'honneur ne nous permettoit pas d'abandonner
légerement notre entreprise; qu'il falloit du moins retrouver notre
Amiral, dont nous n'avions point eu de nouvelles depuis plusieurs jours;
qu'avec le grand dessein de trouver une route à la Mer du Sud, qui
faisoit l'attente commune de toute l'Angleterre, nous avions le motif de
nous enrichir par le mineral que nous avions découvert, & qu'il falloit
nous donner le tems de recueillir; qu'à la vûe seule il paroissoit plus
riche que celui dont on avoit déja fait l'essai à Londres, quoiqu'au
fond il pût fort bien être vrai que l'un & l'autre ne fussent que des
pierres inutiles; mais enfin que le bon sens nous obligeoit de ne pas
négliger de si belles apparences. Et m'adressant ensuite aux
Charpentiers, je les sommai publiquement de me dire en conscience si la
Chaloupe étoit assez forte pour s'y pouvoir hazarder. Après s'être
consultés un moment, ils me répondirent qu'oüi, pourvu qu'on évitât les
glaces, & qu'il ne s'élevât point d'orage.

Il ne m'en falloit pas davantage, & je m'apperçus aisement que la
reponse des Charpentiers avoit rendu le courage à mes Matelots. Ceux
mêmes de quelques autres Vaisseaux s'offrirent à partager avec moi les
perils & la gloire de mon entreprise, & Jean Gray Pilote de l'Anne,
declara genereusement que rien ne seroit capable de l'en empêcher. Je
partis enfin dans la Chaloupe, accompagné de dix-neuf personnes, avec
des vivres & d'autres provisions. Mon Vaisseau que je laissai à l'ancre,
demeura sous la conduite de mon Écrivain, rien n'ayant pû engager mon
Lieutenant & mon Pilote à me voir partir sans me suivre.

Il fallut ranger d'abord la côte en ramant l'espace de trente lieues,
c'est-à-dire jusqu'à l'endroit le plus dangereux du Détroit. Nous
passâmes alors à l'autre bord, & le suivant au Nord, nous tinmes route
vers l'Isle Comtesse dans la Baye de Warwick, esperant ainsi découvrir
l'Amiral & les autres Vaisseaux qui nous manquoient, ou trouver quelques
debris de leur naufrage. Ce ne fut pas sans risque que nous traversâmes
vers l'autre rivage. La force du courant nous fit dériver avec tant de
vitesse, que la nuit suivante nous fûmes obligés de mouiller entre des
rochers, près de la Côte brisée de l'Isle de Gabriel, un peu au-dessus
de la Baye de Warwick. Nous trouvâmes près du rivage des pierres élevées
en Croix, signe qu'il y étoit venu des Chrétiens.

Le 22 d'Août nous eûmes la vûe de la Baye de Warwick. Nous descendîmes à
terre pour nous en assurer encore davantage, en la reconnoissant du
sommet d'une Colline. Nous continuâmes de ranger la Côte du Nord; mais
en passant sous une montagne, nous apperçûmes de la fumée, & lorsque
nous fûmes plus près du Rivage, on distingua des hommes qui faisoient
voltiger une espece de drapeau. L'usage des naturels du Païs étant de
nous donner ces figures quand ils apperçoivent quelque Chaloupe, nous
fûmes portés à croire que c'étoient des Sauvages. On découvrit ensuite
quelques tentes, & l'on distingua la couleur de ces drapeaux qui étoient
blancs & rouges. Cependant comme on ne voyoit ni Vaisseau ni Havre à
quatre ou cinq lieues à la ronde, & que d'ailleurs on ne s'imaginoit pas
qu'aucun de nos gens eût pris cette route, on ne sçavoit à quel
jugement s'arrêter. Je résolus, à tout hazard, de descendre à terre avec
la meilleure partie de mes gens, & si c'étoit des Sauvages, de fondre
brusquement sur eux; non pour leur causer aucun mal, mais dans
l'espérance d'en saisir quelqu'un au milieu du désordre, pour les
engager au contraire à traiter sans crainte avec nous. Aucun de nos
Vaisseaux n'avoit encore pû parvenir à commercer personnellement avec
eux, & nous admirions néanmoins la bonne foi avec laquelle ils n'avoient
pas manqué d'apporter des équivalents pour nos marchandises dans les
lieux où nous leur en avions laissées.

Notre incertitude ne dura pas longtems. C'étoient les gens de l'York,
notre Vice-Amiral, qui se hâterent de venir au-devant de nous. On
s'embrassa tendrement, avec toute la joie qu'on devoit trouver à se
revoir, après avoir essuyé tant de dangers. Leur Vaisseau étoit depuis
peu de jours dans un fort bon Havre, qu'ils avoient découvert sur cette
Côte, & s'étant hazardés à pénétrer plus de dix lieues dans les Terres
sans avoir pû joindre un seul Sauvage, ils y avoient trouvé une mine
qu'ils avoient foüillée fort heureusement. Ils m'assurerent que le
Chevalier Frobisher étoit dans la Baye de Warwick. Je pris le parti de
le chercher aussi-tôt, pour lui faire voir le mineral que j'avois
découvert dans l'Isle Best-blessing, & dont j'avois apporté des montres.
La route me fut si facile, que ne perdant point la terre de vûe, rien ne
m'empêcha d'y descendre à chaque occasion que j'eus de voir quelque Hute
des Sauvages, & d'esperer de pouvoir les y joindre. Après l'avoir tenté
deux fois inutilement, je me déterminai enfin, aux premières Hutes que
j'apperçus, à demeurer caché le long du rivage jusqu'à l'entrée de la
nuit; & suivant dans l'obscurité la route que mes yeux s'étoient tracés
pendant le jour, je gagnai, avec dix de nos gens, une Hute dont je me
flattai que les Habitans ne pourroient pas m'échapper. La porte en étoit
fermée. J'avois apporté une chandelle & tout ce qui étoit nécessaire
pour allumer du feu. Mais ayant frapé modestement à la porte aussi-tôt
que j'eus de la lumiére, je fus obligé de redoubler mes coups pour
m'assurer que la Hute étoit sans Habitans, puisqu'il ne s'y faisoit
aucun bruit, & qu'elle tardoit si longtems à s'ouvrir. Il ne fallut pas
de grands efforts pour l'enfoncer. Nous n'y trouvâmes personne; mais
quelques instrumens de fer, & quantité de pieux qui paroissoient avoir
été travaillés nouvellement me firent juger que les Sauvages y étoient
venus pendant le jour. Je résolus d'y passer le reste de la nuit, dans
l'espérance qu'ils y reviendroient le lendemain, & qu'ils ne pourroient
point nous échapper. En effet, un quart d'heure après la pointe du jour,
nous vîmes, par un trou que nous avions menagé dans le mur, deux hommes
qui s'approchoient, avec une femme qui portoit un enfant dans ses bras.
Nous les laissâmes venir si près, qu'étant sortis brusquement à leur
rencontre, ils prirent en vain la fuite pour se dérober à nous. Nos
caresses les firent bien-tôt revenir de leur effroi. Ils étoient vêtus
de peaux de chiens marins. Nous les conduisîmes à la Chaloupe, où tout
l'Équipage s'empressa par mon ordre de les traiter avec amitié, &
lorsqu'on les eut fait bien boire & bien manger, je remis l'un des deux
hommes sur le rivage avec plusieurs petits presens, dans l'espérance
qu'il retourneroit aussi-tôt vers les gens de sa Nation. Mais, soit que
la femme & l'enfant fussent à lui, & que cette raison le retint, soit
qu'il fût arrêté par d'autres motifs que nous ne pûmes pénétrer, il ne
s'éloigna pas d'un seul pas, comme s'il eut attendu pour partir qu'on
lui rendît les autres. Je balancai si je ne les emmenerois pas tous
trois. Enfin je leur rendis la liberté, & je me figurai que s'il restoit
quelque espoir de tirer d'entre leurs mains cinq hommes qu'ils nous
avoient pris dans les navigations précedentes, c'était par la douceur
qu'ils pourroient s'y laisser engager. Mais je ne voulus point m'écarter
sans avoir retourné vers leurs Hutes. Celles que nous avions vûes
n'étoient que des especes de tentes qui leurs servent dans la belle
saison. M'étant avancé avec la meilleure partie de mes gens, je
découvris une douzaine de ces misérables, qui prirent la fuite à notre
approche. Nous apperçumes leurs Habitations d'hyver, ou plûtôt leurs
trous, que nous ne pûmes regarder sans surprise & sans compassion. Ce
sont des lieux souterrains qui ont deux toises de profondeur sous terre,
& qui sont rondes comme nos fours. Ils sont si près les uns des autres
qu'on les prendroit pour des tanieres de renards, ou pour des trous de
lapins. Les Sauvages les creusent tellement par dessous que l'eau qui
vient d'enhaut s'y écoule sans les incommoder. Leur situation est à
l'abri des vents, & l'entrée regarde le Sud. Les parois de ces logis
souterrains sont comme incrustés d'os de baleine depuis le bas jusqu'au
haut, & l'ordre en est aussi industrieux que celui de nos aix. Les
ouvertures sont fermées exactement par des nerfs, qui joignent des peaux
de chiens marins au lieu de tuiles. Ces maisons n'ont qu'un appartement,
dont la moitié plus élevée d'un pied que l'autre est pavée de larges
pierres, & l'autre, qui est couverte de mousse, sert aux fonctions du
menage. Tout ce que nous y apperçumes me fit juger qu'ils y vivent
comme des bêtes, & qu'ils séjournent dans un même lieu jusqu'à ce que
l'extrême saleté les en chasse. Nous y trouvâmes plusieurs arcs, & nous
en emportâmes quelques-uns. Ils ont pour armes, avec l'arc, la fronde &
le dard. Leurs arcs sont de bois, de la longueur d'une aulne
d'Angleterre. Ils sont renforcés par des nerfs, & les cordes sont aussi
de nerf. Leurs fléches sont de trois pièces: le devant & le derriere est
d'os, le milieu de bois, & la longueur est de deux pieds. Chaque fléche
a deux plumes taillées sur le devant du tuyau, & pour la décocher ils
font reposer le plat de la plume sur le bois de l'arc. Elles ont trois
différentes têtes, de pierre, ou d'os, ou de fer en forme de cœur; ces
têtes sont aiguisées des deux côtés, & fort pointues. Elles sont peu
fermes, parce qu'elles sont mal jointes à la fléche; ce qui les rend peu
dangereuses si elles ne sont décochées de fort près. Leurs dards sont de
deux sortes. Ils en ont à diverses pointes qui avancent par-devant. Le
milieu est d'os. Ils ont des instrumens de bois qui leur servent à
lancer ces dards avec beaucoup de vîtesse. L'autre espece est plus
grande, & ressemble assez à nos épées.

Ils chassent aux oiseaux & aux autres bêtes avec leurs autres armes, &
prennent le poisson au dard. Cependant tous ces instrumens sont si mal
faits qu'ils ne peuvent s'en servir qu'avec peine; & pour le fer dont
ils les garnissent, je m'imagine qu'ils sont en commerce avec quelque
Nation qui leur en fournissent. Ils ont sur la tête une espece de
capuchon long & pointu. S'ils veulent marquer de l'amitié à quelqu'un,
ils lui font présent de la pointe de ce capuchon. Les hommes ne le
portent pas tout-à-fait si pointu que les femmes. L'un & l'autre sexe
porte la même chaussure, qui va jusqu'aux genoux sans aucune ouverture.
Elle est de cuir, & les femmes en mettent deux ou trois paires l'une sur
l'autre. Ils portent dans ces chaussures leurs couteaux, leurs
aiguilles, & les autres petits instrumens de la même espece; & pour
empêcher qu'elles ne tombent, ils y passent un os qui les soutient,
depuis le talon jusqu'au genou. Ils préparent leurs peaux avec le poil.
Elles sont douces & unies. En hyver, & dans le tems humide, le poil est
en dedans. Telle est leur parure. On n'a pû sçavoir encore quelle est
leur Religion, ni s'ils en ont une. On ignore aussi s'ils sont
Antropophages; mais ils mangent crues toutes les sortes de viande qui
leur servent d'alimens, chair & poisson. Je ne découvris aucun de leurs
Bateaux au long de cette Côte; mais j'en ai vû dans plusieurs autres
occasions. Ils en ont de deux sortes, qui sont de cuir, garnis en dedans
de planches quarrées, jointes par des courroies avec beaucoup
d'industrie. Les grands ressemblent à nos Bateaux à rame, & peuvent
tenir seize, dix-huit, & même vingt personnes. Ils mettent vers la proue
une voile de boiaux de bêtes, cousus fort proprement ensemble. L'autre
sorte de Canots est si petite qu'ils ne contiennent qu'un homme. En
général les Pays qui environnent tous ces Détroits sont hauts &
pierreux. On y voit dans toutes les saisons des Montagnes couvertes de
neige. Il n'y a presque rien de plain & d'uni, & point du tout d'herbe,
excepté un peu de mousse qui se trouve dans les lieux bas & humides. À
la réserve du sapin on peut dire aussi qu'il n'y a point de bois, & que
le Pays est sans arbre & sans plantes. Mais il n'en est pas moins rempli
de gibier. On y trouve des ours blancs en grand nombre, des loups, des
cerfs à peu près de la couleur de nos ânes, & dont le bois est beaucoup
plus large & plus élevé qu'aux nôtres. Leur pied a sept ou huit pouces
de tour, & ressemble à celui de nos bœufs. On y trouve des liévres, des
perdrix, &c. Il n'y a point de Rivière, ni d'eau courante dans le
Détroit de Frobisher, & dans la Baye de Warwick, ce qui n'est pas
surprenant puisque le froid y durant sans cesse pendant les quatre
saisons de l'année, endurcit & resserre tellement la terre que les eaux
ni peuvent avoir d'issuë comme dans les autres Pays, ni former un bassin
& se répandre dans un lit. Dans plusieurs endroits la terre se trouve
gelée à quatre ou cinq brasses de profondeur, & les pierres attachées
si fortement ensemble qu'on ne peut les séparer qu'a coups de marteau.
Cependant une partie des neiges fond en Eté, & coule des montagnes dans
des cavités, comme dans un vivier ou dans un marais. À la longue elles
s'y imbibent dans la terre.

Je trouvai l'Amiral vers le soir du même jour. Son Vaisseau étoit en
fort bon état, par le soin qu'il avoit pris de le faire radouber. Il
avoit ramassé beaucoup de matiére minerale. Il me donna ses ordres, dont
le principal étoit de nous rassembler tous à Haton's-head-land, où
j'avois laissé mon Vaisseau. Mais il parut fâché que j'eusse rendu la
liberté aux trois Sauvages que j'avois eus dans ma Chaloupe. Son désir
auroit été non-seulement d'en emmener quelques-uns en Angleterre, mais
de s'en servir pour apprendre leur langue, ou leur donner quelque
connoissance de la nôtre. Il en paroissoit de tems en tems, & l'on en
avoit vû jusqu'à sept ou huit Barques à la fois, qui rodoient sans doute
pour surprendre ceux de nos gens qui travailloient aux mines. On se
flatta de pouvoir les surprendre avec les Chaloupes, car ils se
gardoient bien de paroître lorsqu'ils decouvroient un gros Bâtiment.
Mais avant que nos Chaloupes se fussent rassemblées, ils furent avertis
de ce mouvement par d'autres Sauvages qu'ils avoient postés sur les
hauteurs; ils prirent la fuite, & laisserent près de leurs trous un des
plus grands Javelots dont ils ayent l'usage. Cette défiance, qui leur
avoit appris à fuire dès qu'ils nous soupçonnoient de vouloir nous
approcher, venoit sans doute, de la pensée, que nous cherchions à vanger
la captivité ou la mort de nos cinq hommes.

Je me rendis le 24 à Haton's-head-land, où je trouvai mon Vaisseau
chargé, & prêt à faire voile. Les autres Navires n'avoient pas négligé
non plus leur carguaison, & quoique les plus sensés d'entre nous ne
pussent se persuader qu'une matiére si commune dans des lieux maltraités
de la nature, pût nous rendre tous les trésors qu'on nous avoit fait
esperer, la simple imagination d'un si grand bien animoit tout le monde
au travail & nous faisoit regreter toutes les pierres minerales que nous
ne pouvions emporter. Je retournai le 28 à la Baye de Warwick. Ou y
tint conseil à bord de _l'Anne_, & l'hyver qui commençoit sensiblement à
s'approcher, nous forçant de penser au départ, on prit des mesures pour
la conduite qu'on tiendroit dans un autre voyage. La maison qu'on avoit
apportée en fagot étoit enfin achevée dans l'Isle de Warwick, où Fenton
avoit voulu qu'elle fût bâtie. Nous avions jugé à propos qu'elle le fut
à chaux & à sable, afin qu'étant plus capable de résister aux injures de
l'air, on pût voir l'année suivante si les neiges, les glaces, & les
Sauvages mêmes l'auroient épargnée. Il nous paroissoit toujours d'une
importance extrême d'apprivoiser ces hommes farouches & brutaux; & pour
les rendre plus dociles à notre retour, nous laissâmes dans la maison un
grand nombre de bagatelles, comme des couteaux, des sonettes, des
figures d'hommes, de femmes & de Cavaliers, en plomb, des miroirs, des
pipes, des colliers de verre, & des sifflets. Nous y fîmes faire un
four, où nous voulûmes qu'il restât du pain, afin qu'ils en pussent
goûter. Le bois que nous avions apporté pour bâtir un Fort fut enterré
dans un lieu que nous couvrimes avec beaucoup de soin. Et quoique le
fond du terroir, tel que je l'ai représenté, ne pût être que fort
sterile, nous ensemençâmes quelques endroits moins pierreux, de froment,
de pois & d'autres grains, pour essayer ce que la terre pourroit
produire. Outre les raisons qui ne nous avoient pas permis de bâtir le
Fort, on comprend bien que le plus puissant motif pour s'établir sous un
climat si triste étant les espérances qu'on fondoit sur le mineral, le
doute qui nous restoit de sa valeur diminuoit le penchant qui nous y
auroit arrêtés si nous avions eu plus de certitude; surtout lorsqu'étant
tous chargés, nous nous sentions le même empressement pour aller faire
la vérification de notre matiére à Londres. Aussi M. Frobisher ne
remit-il pas plus loin à nous assembler. Il nous dit qu'il auroit
souhaité que nous eussions pû étendre beaucoup plus loin nos
découvertes, & qu'il prévoyoit que cet honneur nous seroit ravi par des
Avanturiers plus heureux; mais que les obstacles qui nous avoient
empêchés jusqu'àlors, devant augmenter incessamment par les brouillards,
les neiges, les orages & les glaces que l'hyver alloit redoubler, il
falloit se contenter cette année d'avoir chargé si heureusement les
Vaisseaux; d'autant plus que si nous avions le malheur d'être surpris
par les vents contraires, nous devions nous attendre à périr de froid,
de faim & de misere. Son discours & la résolution de partir furent
encore fortifiés par la perte de l'Anne, auquel les rochers & les glaces
firent huit ouvertures qu'il fut impossible de réparer. Le mouvement que
cette disgrâce causa parmi les autres Vaisseaux, excita sans doute la
curiosité des Sauvages. On en vit un s'approcher dans un canot, &
l'Amiral qui avoit encore quelques-uns de ses gens sur la Côte dont on
l'avoit vû partir, ne douta point qu'ils n'y fissent attention, & qu'ils
ne trouvassent le moyen de prendre le canot par derriere. En effet nous
fimes partir une Chaloupe avec dix Rameurs, qui rangerent quelque temps
le rivage, & qui parurent tout d'un coup entre la terre & le Sauvage. La
facilité qu'il avoit de passer sur les glaçons, tandis que la Chaloupe
en étoit souvent arrêtée, n'auroit pas laissé de le sauver de nos mains,
si deux gens de la Chaloupe désespérant de le prendre n'eussent pris le
parti de lui tirer chacun leur coup de fusil, donc ils l'abbatirent. Ils
nous amenerent le canot avec le corps de ce misérable, qui étoit encore
dans son trou. Ces petits canots, qui sont de cuir, n'ont qu'une petite
ouverture au milieu, pour la place d'un homme assis. Cette ouverture est
entourée d'une bourse qui se lie au travers du corps, de manière que les
vagues peuvent passer sur la tête du Sauvage, sans que le canot se
remplisse d'eau. Ils ont des avirons plats par les deux bouts; ce qui
leur sert comme de balancier, sans lequel ils auroient peine à se tenir
dans leur situation. Aussi le canot étoit-il panché sur le côté en
arrivant à nous. L'Amiral le fit prendre pour l'emporter en Europe. Mais
il se fâcha beaucoup contre ses gens qui avoient usé de cette violence.
Cependant avant que de partir, il voulut faire encore une nouvelle
tentative pour surprendre quelque Sauvage. Ne pouvant douter qu'il ne
s'en trouvât plusieurs dans le lieu d'où le mort étoit parti, il me
pressa d'y aller sur le champ avec ma grande Chaloupe. J'exécutai ses
ordres, quoiqu'àprès l'experience que j'avois déja faite, j'espérasse
peu de reussir. Je descendis à terre, & je m'avancai plus d'une lieue
dans les terres, sans rencontrer une seule créature vivante. À mon
retour mes gens tuerent un Cerf qui se leva subitement devant nos pieds
& qui fut abbatu aussi-tôt de plusieurs coups de fusil.

Enfin nous sortimes de la Baye de Warwick le 1 de Septembre, & tous les
autres Vaisseaux se rassemblerent autour de nous le jour suivant. Le
temps devint si fâcheux, que nous fumes exposés à mille nouveaux dangers
au travers des rochers & des glaces. Une partie de la Flotte se dispersa
& ne se rejoignit qu'à Londres. J'eus le bonheur de ne pas m'éloigner
de l'Amiral, mais nous fumes poussés par un vent fort impétueux vers la
terre ou l'Isle de Frisland. Nous ne la reconnûmes qu'à notre hauteur,
qui étoit de 60 degrés & demi. Les montagnes y sont entiérement
couvertes de neiges, & toutes les Côtes de glace, comme d'un boulevart
qui ne permet pas d'en approcher. On prétend que cette Isle est aussi
grande que l'Angleterre & que les Habitans y sont fort bons Chrétiens.
Elle fut découverte au quatorziéme siécle par deux freres Venitiens,
Nicolo & Antonio Zeni que la Tempête poussa des Côtes d'Islande en
Frisland, où ils firent naufrage. Ils en ont laissé la Relation; & ce
qu'il y a de certain, c'est que nous trouvâmes la disposition des Côtes
tout-à-fait conforme à leur cartes. Il est fort remarquable que dans
cette Mer, on trouve des Isles de glace de plus d'une demi-lieue de
tour, extrêmement élevées, & qui ont 70 ou 80 brasses de profondeur dans
la Mer. Cette glace, qui est douce s'est peut-être formée dans les
Détroits des terres voisines, ou peut-être sous le Pole, d'où les vents
& les courans l'ont détachée.

M. Frobisher qui avoit une parfaite connoissance de tous les effets de
la nature par l'excès du froid, & qui avoit passé l'année précédente
jusques dans la Mer du Nord qui est derriere les Détroits d'où nous
venions, m'a dit plus d'une fois, que ces Isles ou montagnes de glace
étoient si mobiles, que dans les temps orageux, il en avoit vû qui
suivoient la course d'un Vaisseau comme si elles eussent été entraînées
dans le même sillon. Par cette raison, il ne les craignoit jamais que
lorsqu'il avoit le vent contraire, parce qu'alors la détermination des
vagues les amenoit à sa rencontre; & dans les Tempêtes, son principe
étoit de se laisser toujours entraîner par le vent, dans quelque lieu
qu'il pût être jetté. Cependant le dernier Orage que nous essuiâmes en
sortant de la Baye de Warwick le fit changer de méthode, au mepris des
glaçons qui nous choquoient avec la derniere violence; & la raison qu'il
en eût, c'est que le vent nous poussant directement à l'Ouest,[F] nous
courions risque d'être jettés dans une Mer inconnue, dont nous ne
serions jamais sortis avant l'hyver. Aussi les efforts qu'on fit pour
suivre ses ordres servirent-ils à disperser toute la Flotte, qui ne se
rejoignit qu'en Angleterre, après mille affreux dangers.

[Note F: Il ne faut pas manquer d'avertir à la fin de ce recit, que
toute espérances fondées sur la matiére minerale s'en allerent en fumée;
ce qui fait croire avec beaucoup de raison, que la Cour de Londres
n'avoit eu que le dessein d'encourager les Capitaines & les Matelots, en
paroissant satisfaite des premières épreuves.]

Telle étoit la relation que M. Best, petit-Fils de celui qui l'avoit
écrite, présenta aux Directeurs de la nouvelle Compagnie. Cette Mer à
l'Ouest, où son Ayeul avoit craint d'être jetté, étoit celle qui
conduisoit directement à la Baye de Hudson. Ainsi, peu s'en fallut que
M. Frobisher ne l'eut découverte 30 ans avant M. Henry Hudson, & même
avant les Danois qui prétendent y être entrés les premiers. Il ne sera
pas inutile pour la perfection de ce morceau d'Histoire, de joindre ici
ce qu'on trouve de plus certain touchant ce voyage des Danois.

On ne marque point l'année de leur entreprise; mais il suffit de sçavoir
qu'elle est entre le dernier voyage de Frobisher & celui de Hudson.
Après avoir navigué longtems en droite ligne, vis-à-vis de leurs Côtes,
ils arriverent au travers de milles périls à l'entrée d'un Détroit, qui
est aujourd'hui celui de Hudson, & dont l'Écrivain qui me sert de Guide
ne donne pas la même mesure que nos Anglois. Voici la description qu'il
en fait. Il a, dit-il, 120 lieues de long, & 16 ou 18 de large. Il est
bordé des deux côtés par des rochers escarpés d'une hauteur prodigieuse,
tous entrecoupés de collines sombres, où le soleil ne communique jamais
sa lumiére. La neige & les glaces s'y voyent toute l'année; ce qui cause
des froidures terribles, & si l'on ne profitoit pas des tems où elles
sont moins fortes, il seroit impossible d'y entrer. On ne peut y passer
que depuis le 15 de Juillet jusqu'au 15 d'Octobre. Encore dans ces
saisons-là est-on obligé de donner dans des bancs de glaces, & l'on ne
s'imagine pas aisément comment un Navire peut s'y faire passage; car
elles sont quelquefois si pressées les unes contre les autres, qu'autant
que la vûë peu s'étendre, on ne voit pas même une goutte d'eau. On se
grapine, c'est-à-dire qu'à force de crocs on appuie les Navires contre
les glaces, & lorsque par la force des vents ou par la violence des
courans, il se fait quelque ouverture aux glaces, alors on met les
voiles au vent pour se faire un passage avec de long bâtons ferrés qui
servent à pousser ou à écarter les glaces. Mais malgré tous ces efforts
on reste quelquefois un mois entier sans pouvoir avancer.

Quoique les Côtes du Détroit soient un Païs tout-à-fait inculte, & le
plus sterile de tous les Païs du monde, il y a cependant des Sauvages
qui habitent ces malheureux déserts. On les nomme Esquimaux. Ils ont
cela de commun avec le Païs qu'ils occupent, qu'ils sont si farouches &
si intraitables, qu'on n'a pu jusqu'à présent les engager dans aucun
commerce. Ils font la guerre à tous leurs voisins, & lorsqu'ils tuent ou
prennent quelques-uns de leurs Ennemis, ils les mangent tous crus & en
boivent le sang. Ils en font même boire à leurs enfans, qui sont à la
mammelle, pour leur communiquer dès leur plus tendre jeunesse la
barbarie & l'ardeur de la guerre.

Ils sont presque toujours sans feu, à cause de la rareté du bois. Le
froid y est cependant excessif dans quelque saison que ce soit. Ils
logent pendant l'hyver dans le creux des rochers, où ils se renferment
avec leurs familles, & couchent tous ensemble, sans distinction de sexe
& de parenté. Ils n'y restent pas moins de huit mois sans voir l'air, ni
rien qui approche de la lumiére. Pendant les trois ou quatre mois d'Été,
ils ont la précaution d'amasser de la chair de Baleine & de Vaches
marines, dont il se trouve une grande quantité dans tous ces Païs-là.
Ils vont à chasse & tuent des animaux de toutes les especes. Ils n'ont
pas l'usage du fer, à moins qu'ils ne surprennent quelques-unes de nos
Chaloupes. Après avoir déchiré & mangé nos pauvres Matelots, ils se
servent de ces petits Bâtimens pour aller d'un lieu à l'autre, &
lorsqu'ils les voyent hors de service ils les brisent afin de profiter
des cloux, qu'ils forgent entre deux cailloux pour leur usage. Ils ont
des canots de leur propre invention,[G] qui leur servent à passer d'un
côté à l'autre.

[Note G: On en a vû ci dessus la description.]

Cette farouche Nation differe des autres en ce que communément les
autres Sauvages n'ont point de barbe, & que ceux-ci au contraire en ont
jusqu'aux yeux; cette abondance de poil, qu'ils ne coupent jamais, les
rend si affreux qu'ils ont moins la figure humaine que celle d'autant de
bêtes farouches. Ils n'ont que les bras & les jambes qui leur donnent
quelque ressemblance avec les autres hommes.

À l'extrémité de ce Détroit du côté du Nord, il y a une Baye que nous
nommons _Baye de l'Assomption_, dont on n'a pas encore de connoissance
certaine. Quelques-uns de nos Navigateurs s'étant engagés insensiblement
dans cette Baye, environ quarante lieuces, ils s'apperçurent que leurs
Boussoles n'avoient plus leurs proportions ordinaires; ce qui fait
juger qu'il y a infailliblement quelque mine le long de cette Baye, qui
attire l'Aiman de tous côtés. On croit qu'il y a une communication du
fond de cette Baye au Détroit de Davis. C'est de la même Baye que
sortent presque toutes les glaces qui se déchargent par le Détroit de
Hudson. On ne sçait point encore comment toutes ces glaces se forment.
Il y en a de si grosses que leur superficie au dessus de l'eau surpasse
l'extrémité des Mats des plus gros Navires. Nous avons eu la curiosité
de sonder au pied d'une glace qui étoit échouée. On y fila cent brasses
de lignes, sans trouver le fond. Plus avant, du côté de l'Ouest, il y a
une grande Isle que les François ont nommée Phelipeaux, où il y a
quantité de Vaches marines; & sans doute que si la saison permettoit d'y
descendre, on pourroit y ramasser beaucoup d'yvoire. Les dents des
Vaches marines ont une coudée de long, & sont grosses comme le bras,
d'une yvoire presqu'aussi belle que celle de l'Elephant. Cette Isle
n'est point élevée comme toutes les terres du Détroit. Elle est au
contraire fort platte; & son rivage sabloneux forme un aspect
tout-à-fait agréable.

Mais pour revenir aux Danois, après avoir passé tout le Détroit,
continuant toujours leur route vers le Nord, ils aborderent enfin la
terre ferme, près d'une Rivière que l'on a nommé _la Rivière_ Danoise &
que les Sauvages nomment Manotcousibi, qui signifie Rivière des
Étrangers. Là ils mirent leurs Vaisseaux en hyvernement, & s'y logerent
le mieux qu'ils purent, n'ayant aucune expérience du Païs, & ne se
défiant pas du froid extrême qu'ils avoient à combattre. Enfin, ils
essuierent tant de misere & de souffrances, que la maladie s'étant mise
entre eux, ils moururent tous pendant l'hyver, sans qu'aucun Sauvage en
eût connoissance.

Le Printems étant venu, les glaces déborderent avec leur impétuosité
ordinaire. Elles emporterent le Vaisseau Danois avec tout ce qu'il
contenoit, à la reserve d'un canon de fonte d'environ huit livres de
balles, qui y resta, & qui y est encore tout entier, excepté le
tourillon de la culasse que les Sauvages ont cassé avec des pierres. Ces
Barbares furent extrémement surpris l'Esté suivant, lorsqu'en arrivant
dans ce lieu ils virent tant de corps morts, & des hommes ausquels ils
n'en avoient jamais vû de semblables. La terreur s'empara d'eux, & les
obligea de prendre la fuite. Mais lorsque la peur eut fait place à la
curiosité, ils retournerent dans le lieu où ils s'attendoient à faire un
riche pillage. Malheureusement il y avoit de la poudre, dont ils ne
connoissoient pas les propriétés. Ils y mirent imprudemment le feu, qui
les fit tous sauter, brûla l'édifice des Danois & tout ce qui étoit
dedans, de sorte que ceux qui vinrent après eux ne profiterent que des
cloux & d'autres ferremens qu'ils ramasserent dans les cendres.

La Rivière Danoise dans son embouchure n'a pas plus de 500 pas de
largeur. Elle est fort profonde; ce qui forme un grand courant, lorsque
la Mer entre & fort rapidement à toutes les marées. Ce Détroit n'a pas
plus d'un quart de lieue de long, après quoi la Rivière s'élargit &
devient fort navigable pendant l'espace de 150 lieues. Tout le Païs est
presque sans bois, hors les Isles dont cette Rivière est toute
entrecoupée. Au bout des 150 lieues, il y a une chaîne de hautes
montagnes qui rendent la navigation impossible plus loin, à cause des
chûtes d'eau qui s'y rencontrent; après quoi elle reprend sa forme
ordinaire.

À 15 lieues de la Rivière Danoise on en trouve un autre qui est remplie
de Loups marins, & qui en tire son nom. Entre ces deux Rivières, il y a
une espece de Bœufs qu'on nomme _Bœufs musqués_, parce qu'ils sentent si
fort le musc que dans certaine saison de l'année il est impossible d'en
manger. La laine de ces animaux est fort belle,[H] & plus longue que
celle des Moutons de Barbarie. Quoiqu'ils soient plus petits que nos
Bœufs, ils ont les cornes beaucoup plus grosses & plus longues. Leurs
racines se joignant sur le haut de la tête, forment un espece de bourlet
& descendent à côté des deux yeux, presqu'aussi bas que les Nazeaux.
Ensuite le bout remonte en haut, & forme une espece de croissant. Il y
en a de si grosses qu'on en voit de séparées du crâne qui pesent
ensemble 60 livres. Ils ont les jambes si courtes, que leur laîne traîne
par terre lorsqu'ils marchent; ce qui les rend si difformes qu'on a
peine à distinguer d'un peu loin de quel côté ils ont la tête. Il n'y a
pas une grande quantité de ces animaux, & les Sauvages les auroient
d'autant plûtôt détruits, s'ils s'étoient avisés d'en faire la chasse,
qu'ayant les jambes très-courtes, on les tue dans les tems de neige sans
qu'ils puissent fuir. Il y a dans le même Païs une mine de cuivre rouge,
si abondante & si pure, que sans le passer par la forge, les Sauvages ne
font que le frapper entre deux pierres, tel qu'ils le recueillent dans
la mine, & lui font prendre la forme qu'ils veulent lui donner.

[Note H: Leurs Peaux se peuvent passer, & sont très belles, quoique
diverses Relations assurent qu'elles sont trop foibles pour souffrir
l'apprêt. Il seroit a souhaiter qu'on fût mieux informé de leur bonté,
car le nombre de ces animaux est réellement prodigieux.]

Les Nations qui habitent de ce côté-là sont d'une physionomie fort
douse & fort humaine; mais le Païs est d'ailleurs fort ingrat. Il n'y a
point de Castors ni d'autres pelleteries. Ils ne vivent que de Poissons,
& de Cerfs qu'on nomme Cariboux. Les Lievres y sont beaucoup plus grands
qu'en France. Ils sont blancs l'hyver, & gris l'Été: leurs oreilles sont
fort grandes & toujours noires. Leur poil ne tombe point, comme aux
Lievres de l'Europe; de sorte que des peaux d'hyver on feroit de fort
beaux manchons.

En suivant la Mer vers le Nord, on trouve un autre Détroit, dont on
découvre facilement les terres d'un bord a l'autre. Mais on n'a pû
jusqu'à présent pénétrer jusqu'au bout. Les glaces y sont prodigieuses,
& les courans insurmontables. Il y a beaucoup d'apparence que ce bras de
Mer communique à la Mer de l'Ouest. Ce qui donne lieu à cette
conjecture, c'est que lorsque les vents soufflent du Nord, la Mer
dégorge par ce Détroit avec tant d'abondance que l'eau s'éleve dans
toute la Baye de Hudson dix ou douze pieds plus que la hauteur
ordinaire. Les Sauvages racontent qu'après avoir marché plusieurs mois
à l'Ouest-Sud-Ouest, ils ont trouvé la Mer, sur laquelle ils ont vû de
grands Navires, avec des hommes qui ont de la barbe & des bonnets, & qui
ramassent de l'or sur le bord de la Mer, c'est à dire sans doute à
l'embouchure des Rivières.

Il y a fort loin dans les terres une Nation nombreuse, qu'on appelle les
Plats-Côtés, qui n'a point d'autres ferremens que ceux qu'elle est venue
ramasser dans les débris de l'incendie des Danois, ou qu'elle a ravis
aux autres Sauvages qui y étoient venus avant elle. Ils se croioient
bien payés de la fatigue d'un long voyage, lorsqu'ils avoient pû
recueillir trois ou quatre petits clous longs comme le doigt, & tout
mangés de rouille. Les Esquimaux du Détroit de Hudson y alloient aussi
dans la même vûë; & cette avidité commune pour le fer des Danois, a
donné lieu à plusieurs batailles sanglantes.

Au reste, en prétendant que les Danois ne sont entrés qu'après nous dans
la Baye de Hudson, nous ne désavouons point que notre premier
Établissement n'ait été posterieur à leur infortune. Ce fut Nelson,
comme je l'ai déja remarqué, qui bâtit le premier un Fort dans la
Rivière à laquelle il donna son nom, & que les François ont nommée
depuis la Rivière de Bourbon. Il y arriva d'abord en Automne & fit sa
descente dans cette Rivière du côté du Nord. Tous les Sauvages s'étoient
déja retirés dans la profondeur des Bois. Nelson s'apercevant qu'il
étoit trop tard pour se procurer la connoissance du Païs, & craignant de
s'exposer au même malheur que les Danois, dont on ne dit pas néanmoins
comment il avoit appris l'avanture, se contenta de planter un poteau
auquel il arbora les Armes d'Angleterre pour titre de possession, avec
un grand carton sur lequel étoit dessiné un Navire. Il pendit aussi à
une branche d'arbre une grande chaudiere pleine de petites marchandises,
dont les Sauvages profiterent à leur retour. Comme ils étoient déja
instruits de la nature de ces denrées par l'avanture des Danois, ils ne
douterent pas que les mêmes Étrangers qui avoient quitté leur Païs en y
laissant un si riche dépot, ne revinssent l'année suivante. Ils
attendirent jusqu'à la dernière saison. En effet les Anglois arriverent,
& trouverent ces Sauvages, qui les reçurent humainement & qui les
conduisirent dans les Isles où ils bâtirent le Port Nelson, c'est-à-dire
à sept lieues dans la Rivière. Ce fut-là, comme on l'a rapporté, que M.
des Groseliers fut surpris de trouver des Anglois lorsqu'il y vint de
Québec, & que s'étant emparé du Port Nelson, il en fut mal recompensé
par les François.

Quoique nous ayons joui paisiblement de nos droits depuis le Traité
d'Utrecht, il s'est passé plusieurs années pendant lesquelles on n'a pas
vû renaître l'ancienne ardeur pour le commerce de ces rudes climats. Le
gout de la Pelleterie étoit déchû en Angleterre. Celui des nouvelles
découvertes étoit encore moins ardent, & l'on étoit assez occupé du soin
des anciennes Colonies. Celle de la Georgie a fait une nouvelle
diversion du Côté méridional. Mais il faut espérer que ce qui commence à
paroître utile sera poussé avec une chaleur proportionnée aux avantages
qu'on s'y propose. D'ailleurs, puisqu'il n'y a que la force des
obstacles qui ait refroidi l'espérance de trouver par le Nord-Ouest un
passage à l'autre Hémisphere, il se trouvera peut-être quelqu'un qui
joindra plus de bonheur à la hardiesse & qui réussira dans l'entreprise
que tant d'autres ont manquée. Il est certain que M. Frobisher qui a
tenté le premier ce grand dessein n'avoit point alors d'autre vûë. Il en
avoit parlé pendant quinze ans à tous ses amis; il avoit sollicité tous
les Marchands de Londres; enfin lorsqu'Ambroise Dudley Comte de Warwick
lui fournit les moyens de l'executer, il partit de Londres sans aucun
projet de commerce, & poussé par la seule espérance de trouver le
passage qu'il vouloit chercher. Pourquoi ne se trouveroit-il personne
aujourd'hui qui se sente le même courage, lorsque la moitié des
difficultés est vaincue, & que s'il en reste encore de fort grandes, la
vraisemblance du succès n'en subsiste pas moins toute entiere? Dans le
dernier voyage de Frobisher, le _Bridgewater_, un des Vaisseaux de sa
Flotte, qu'il avoit laissé en danger à son départ de la Baye de Warwick,
fut contraint de prendre sa route du côté du Nord par un passage
inconnu, très-dangereux & plein de rochers au-dessus de Bearbay, d'où il
passa néanmoins fort heureusement dans la mer du Nord, cette Mer qui est
derriere le Détroit de Frobisher, dans laquelle Frobisher, comme on l'a
dit, & d'autres après lui ont navigué, & où l'on a découvert une grande
terre qui s'avance dans la Mer. Le Bridgewater découvrit au Sud-Est de
Frisland, à 57 dégrés & demi de latitude, une grande Isle inconnue
auparavant. Cette Isle, dont il rasa la Côte pendant trois jours, lui
parut fertile & agréable. Rien ne l'auroit empêché de pénetrer plus
loin, si les vivres ne lui eussent manqué. Il n'avoit plus de glaces à
combattre. On n'étoit qu'à la fin du mois d'Août. Le chagrin que le
Capitaine & les Gens de l'équipage ressentirent de se voir forcés à
retourner par les plus courtes voiës, leur fit tenter une descente dans
l'Isle, pour y chercher de quoi ravitailler leur Vaisseau. Ils la
trouverent sans Habitans, & sans autre créature vivante que des Oiseaux
& des Serpens. Le courage des Matelots alla jusqu'à leur faire essaïer
si les Serpens ne pouvoient pas leur servir de nourriture. Ils en
tuerent quelques-uns, dont ils firent manger la chair à un chien qu'ils
avoient à bord. Le chien s'en remplit d'autant plus avidement qu'on
avoit pris soin de la faire cuire, pour lui ôter par le feu tout ce
qu'elle pouvoit perdre de sa qualité venimeuse. Mais au bout d'un
quart-d'heure il enfla prodigieusement, & peu de tems après il mourut
dans des convulsions fort violentes.

Les gens du Bridgewater tuerent d'abord facilement une assez grande
quantité d'Oiseaux. Ensuite ces animaux effarouchés par l'odeur & par le
bruit de la poudre, se retirerent dans l'épaisseur des bois. Les arbres
ressembloient à ceux de l'Europe & portoient des feuilles fort vertes.
L'herbe étoit fort abondante dans les Prairies, & les montagnes
couvertes d'une sorte de mousse. Il y avoit des restes de glaces, qui
firent juger à nos Anglois que l'hyver y devoit être assez rude; mais
ils jugerent aussi qu'il n'y pouvoit pas être fort long, puisque les
feuilles y étoient d'une grandeur à faire croire qu'elles étoient
ouvertes depuis long-tems, & d'une force qui leur persuada qu'elles
étoient encore éloignées de leur chûte. Mais quoiqu'ils reconnussent
divers arbres à fruit, tels que des Poiriers, & même des Noyers dont
l'écorce & le bois sont plus tendres, ils n'y découvrirent ni noix ni
poires, & le seul fruit qu'ils trouverent fut aux Chênes & à d'autres
arbres où il n'est d'aucun usage. Quoiqu'ils eussent raison de croire
que l'Isle n'étoit point habitée, puisque le côté qu'ils parcoururent, &
qui leur parut le plus agréable, étoit désert, ils virent en differens
endroits des arbres coupés & les vestiges de plusieurs pieds; ce qui
leur fit croire qu'il devoit se trouver à peu d'éloignement quelque
terre ou quelque autre Isle peuplée, dont les Habitans passoient
quelquefois dans celle-ci. Enfin la nécessité força le Bridgewater de
remettre à la voile.

Les Anglois ne sont pas les seuls qui ayent tenté de trouver un passage
du côté du Nord. On trouve ce projet dans plusieurs Relations Françoises
& Hollandoises. Non-seulement les Vaisseaux de ces deux Nations l'ont
entrepris par la Mer, mais depuis que les François sont en possession du
Canada, ils ont cherché le moyen de pénétrer au travers du Continent
jusqu'à la Mer du Sud par la communication des Rivières. N'ôtons point
au célebre M. Cavelier de la Salle le mérite qu'on a voulu lui donner de
n'avoit entrepris tous ses voyages en Amérique, que pour y répandre la
Religon Chrétienne. «Il résolut, dit l'Auteur d'une fort belle Relation,
d'entrer dans ces terres jusqu'alors inconnues pour faire connoître aux
Habitans malgré leur barbarie, la vérité du Christianisme & la puissance
de notre grand Monarque. Plein de cette idée il vint à la Cour pour la
communiquer au Roi qui ne se contenta point d'approuver son dessein,
mais qui lui fit expédier des ordres avec tout ce qui étoit nécessaire
pour les exécuter.» Celui qui commence ainsi sa Relation[I] étoit un
Officier, homme d'esprit & d'honneur, qui accompagnoit M. de la Salle, &
qui partit de France avec lui le 24 Juillet 1668 pour le suivre dans
tous ses voyages.

[Note I: Relation de la Louisiane, & du Mississipi, imprimée à
Amsterdam en 1720.]

Cependant un Missionnaire,[J] qui ne paroît pas moins honnête homme, &
qui avoit comme, d'Officier le mérite d'être temoin oculaire, s'explique
en ces termes: «J'ai demeuré près de trois ans en qualité de
Missionnaire, avec le Sieur Robert Cavelier de la Salle, natif de Rouen,
dans le Fort de Frontenac, dont il étoit Gouverneur & propriétaire.
Pendant ce séjour nous nous occupions souvent à lire les voyages de Jean
Ponce de Léon, de Pamphile Narvaez, de Cristophe Colomb, de Ferdinand
Soto, & de plusieurs autres, pour nous préparer aux découvertes que
nous avions dessein de faire. M. de la Salle étoit capable des plus
grandes entreprises, & mérite avec justice la qualité de célebre
Voyageur. En effet il s'est épuisé pour achever la plus grande, la plus
importante, & la plus traversée découverte qui ait été faite de notre
siécle. Il a conservé son monde dans des Païs où tous ces grands
Voyageurs ont péri, à la réserve de Christophe Colomb, sans avoir
remporté aucun avantage de leur entreprise, quoiqu'ils y ayent employé
plus de deux cent mille hommes. Jamais personne, avant M. de la Salle &
moi, ne s'est engagé dans un tel dessein avec si peu de monde. _Notre
première pensée, lorsque nous étions au Fort de Frontenac, avoit été de
trouver, s'il étoit possible, le passage qu'on cherche depuis longtems à
là Mer du Sud, sans passer la ligne Equinoctiale_. Quoique le fleuve de
Mississipi n'y conduise pas, cependant M. de la Salle avoit tant de
lumiéres & de courage qu'on esperoit de le trouver par ses soins. Je ne
doute pas qu'il n'eût réussi dans son dessein si Dieu lui eût conservé
la vie. Mais il fut massacré dans cette recherche; _& il semble que Dieu
ait permis que je survêcusse au Sr de la Salle afin que je fournisse au
Public le moyen de trouver le chemin de la Chine & du Japon par le moyen
de ma découverte_».

[Note J: Voyage en un plus grand Païs que l'Europe, ou troisiéme
Relation du Pere Hennepin, publié dans le même Recueil.]

Mais je n'ai fait cette remarque que pour relever les affectations des
Voyageurs, car il importe peu quel étoit le principal motif & _la
première pensée_ de M. de la Salle, lorsqu'il paroît constant qu'il y
joignoit du moins la vûë & l'espérance de découvrir un passage au Sud.
Il est plus difficile de pénétrer ce que le Pere Hennepin a voulu dire,
lorsqu'il se vante _d'avoir fourni au Public par sa découverte le moyen
de trouver le chemin de la Chine & du Japon_. S'il n'entend par sa
découverte que celle du grand fleuve Mississipi, sur lequel il
s'attribue la gloire d'avoir navigué le premier, on sent combien il est
demeuré loin de son projet, puisqu'il reste de là une immense partie du
Continent à traverser. Et l'on ne peut croire qu'il ait supposé autre
chose, puisqu'après avoir rapporté dans la même Relation les
circonstances tragiques de la mort de M. de la Salle, il ajoute; «Nos
découvertes nous ayant fait connoître la plus grande partie de
l'Amérique Septentrionnale, je ne doute point que si l'on nous y
renvoyoit pour achever ce que nous avons si heureusement commencé, on ne
développât enfin ce qu'on n'a pû éclaircir jusqu'à présent, quelque
tentative qu'on ait faite pour cela. Il a été impossible jusqu'ici
d'aller au Japon par la Mer glaciale. On a tâché plusieurs fois d'en
faire le voyage, mais on n'a pû y réussir, & je suis moralement assuré
qu'on n'en pourra jamais venir à bout, qu'au préalable on n'ait
découvert le Continent tout entier des terres qui sont entre la Mer
glaciale & le nouveau Méxique.»

Il ne parle donc de sa découverte que comme d'un premier dégré qu'il a
cru nécessaire pour aller plus loin, dans la supposition que
l'entreprise soit en effet possible, mais qui n'a rien ajoûté jusqu'à
present à la certitude de la possibilité. Dans un autre lieu, il dit,
«que le Pays des Illinois est le centre des découvertes qui peuvent
conduire à la connoissance d'un passage au Sud, & qu'il faut que les
Princes qui travailleront à cette entreprise s'assurent de ce vaste
Continent par des Forts & par des Colonies, qu'ils établiront de lieux
en lieux.» Des indications si vagues sont-elles dignes d'un homme à qui
l'on ne peut refuser l'honneur d'avoir fait des voyages fort utiles dans
le Continent de l'Amérique.

La difficulté se réduit donc toujours, ou à trouver le passage par les
Détroits des Mers glaciales, ou à découvrir, dans le Continent, des
Rivières dont la communication puisse conduire jusqu'aux rivages du Sud.
On a publié à Londres, depuis quelques années, un Voyage de quelques
Anglois de la Virginie, qui prétendent avoir traversé tout le Continent
au travers des Terres. Quand le succès de cette entreprise seroit bien
vérifié, leur Relation ne serviroit qu'à satisfaire la curiosité des
Lecteurs, & l'on ne voit point qu'on en puisse tirer d'autre fruit. Il
est question de trouver une voie qui soit propre au Commerce, sans quoi
il sert peu de nous apprendre qu'à force de marches & de fatigues on
peut traverser le Continent. Cependant il est agréable de voir
confirmer par le récit de nos Anglois ce que le Pere Hennepin, &
d'autres Voyageurs nous racontent de la beauté des campagnes, de la
fertilité des terres, & de la multitude des Nations différentes qu'on
trouve au milieu du Continent. Ce ne sont point des Pays déserts & sans
culture, tels que les François & les Anglois ont trouvé ceux où ils ont
planté leurs premières Colonies. Des fruits & des grains de toute espece
y enrichissent les campagnes. Plusieurs Peuples y sont policés, jusqu'à
se vêtir d'étoffes très-fines. Ils ont l'usage des chevaux avec des
selles. Leurs Villes sont bien bâties & réguliérement fortifiées. Enfin
la nouvelle France, la Virginie & la Caroline semblent n'être, suivant
ces Relations, que des limites stériles & désertes d'une immense étendue
de Pays auquel toutes les faveurs de la nature ont été prodiguées; à peu
près comme la Moscovie & la Tattarie à l'égard de toutes les autres
Parties de l'Europe. Je ne citerai point la Relation de nos Anglois,
parce qu'elle n'a point de caractère qui puisse forcer de la recevoir
comme un Histoire véritable; mais celle du Pere Hennepin, je parle de la
troisiéme, étant l'ouvrage d'un Missionnaire, ne peut être regardée
comme une fable, lorsqu'il prend toutes sortes de précautions pour en
garantir la vérité. Voici quelques-unes de ses remarques.

«Après avoir cotoyé la plus grande partie du Lac des Illinois, nous
vinmes aborder le 1 de Novembre de l'année 1679, à l'embouchure de la
Rivière des Miamis, qui se décharge dans ce Lac. Ce Pays, situé entre le
35 & le 40 degré de latitude, confine d'un côté à celui des Iroquois, &
de l'autre à celui des Illinois, à l'Orient de la Virginie & de la
Floride. Il est très-abondant en toutes choses, en poissons, en bétail,
& en toutes sortes de grains & de fruits.... Nous partîmes de cette
Contrée au commencement de Décembre. Il fallut conduire notre Équipage &
nos Canots par des traîneaux. Après quatre jours de marche nous nous
trouvames sur un des bords de la même Rivière, qui nous parut
très-navigable. Nous nous y embarquames au nombre de quarante
personnes. Nous la descendîmes à petites journées, tant pour nous donner
le tems de reconnoître les Habitans & les terres, que pour nous fournir
de gibier. Il est vrai que tout ce Pays est aussi charmant à la vûe
qu'utile à la vie. Ce ne sont que vergers, bois, prairies; tout y est
rempli de fruits: en un mot, on y voit une agréable confusion de tout ce
que la nature a de plus délicieux pour la subsistance des hommes, & pour
la nourriture des animaux. Cette varieté si agréable, qui entretenoit
notre curiosité, nous faisoit aller fort lentement.»

Dans un autre endroit: Plus avant ils trouverent une belle Rivière, plus
grande & plus profonde que la Seine. Elle étoit bordée des plus beaux
arbres du monde, comme si on les y avoit plantés exprès, & l'on y voyoit
des prairies d'un côté & des bois de l'autre. On la passa avec des
Canaux, & on l'appella la Maligne. En passant ainsi au travers de ces
beaux Pays, de ces campagnes & de ces prairies charmantes, bordées de
vignes, de vergers, d'arbres fruitiers, & entr'autres de meurriers...
«Après quelques jours de marche, on entra dans des Contrées encore plus
agréables & beaucoup plus délicieuses, où nous trouvames une Nation
nombreuse, qui nous reçut avec toutes sortes de témoignages d'amitié.
Les femmes mêmes alloient embrasser les hommes qui étoient de notre
Troupe. Elles les firent asseoir sur des nattes très-bien
travaillées...» Beaucoup plus loin le Missionnaire rapporte qu'on trouva
des peuples qui n'ont rien de barbare que le nom. Un de ces Sauvages,
qui fut le premier qu'on rencontra, revenoit de la chasse avec sa
famille. Il fit présent au Chef des François d'un de ses chevaux, & de
quelque viande, le priant par signes d'aller chez lui avec tous ses
gens. Enfin pour les engager mieux il leur laissa volontairement sa
femme, sa famille & sa chasse, comme pour leur servir de gages, &
cependant il se rendit au Village, pour faire sçavoir leur arrivée. Au
bout de deux jours, il revint avec des chevaux chargés de provisions, &
plusieurs Chefs des Sauvages qui l'accompagnoient. Ils étoient suivis
de guerriers habillés fort proprement de peaux passées & ornées de
plumes. On les recontra à trois lieues de l'habitation. Les François y
furent reçus comme en triomphe, & furent logés chez le Grand Capitaine.
C'étoit un concours surprenant de peuple, dont la jeunesse étoit rangée
sous les armes. Elle se releva jour & nuit pour les garder, les comblant
de biens & de toutes sortes de vivres. Ce Village, qu'on appelle les
Cenis, est un des plus considérables de toute l'Amérique, par sa
grandeur & par le nombre de ses habitans. Il a bien vingt lieues de long
au moins. Ce n'est pas qu'il soit contigument habité; les maisons sont
distribuées par dix ou douze, qui font comme des cantons, & qui ont
chacun des noms differens. Elles sont belles, longues de 40 ou 50 pieds,
dressées en manière de ruches à miel, & environnées d'arbres, qui se
rejoignent en haut par les branches. Nous trouvames chez ces Cenis
plusieurs choses qui viennent indubitablement des Espagnols, comme des
piastres,& d'autres monnoyes, des cuilleres d'argent, de la dentelle de
toutes sortes, des habits, &c. Nous y vîmes entr'autres une Bulle du
Pape, qui exempte du jeûne les Espagnols du Mexique pendant l'Été. Les
chevaux y sont si communs qu'on en donnoit un à nos gens pour une hache.
Un Cenis voulut donner un cheval pour le capuchon d'un Pere Récollet de
la Troupe; parce qu'il en avoit envie.

Voici la Relation que l'Auteur fait d'une autre Nation plus éloignée,
qu'il nomme les Tancas: «Je fus député avec deux guides, pour leur
apprendre notre arrivée. Comme leur premier Village est au-delà d'un Lac
qui a huit lieues de tour, à demi-lieue du bord, nous nous mîmes dans un
Canot. Dès que nous fumes sur le rivage, je fus surpris de la grandeur
du Village & de la disposition des cabanes. Elles sont disposées à
divers rangs & en droite ligne autour d'une grande place. Nous en
remarquames d'abord deux plus belles que les autres: L'une étoit la
demeure du Chef, & l'autre le Temple. Les murailles en étoient hautes de
dix pieds, & épaisses de deux. Le comble, en forme de dôme, étoit
couvert d'une natte de diverses couleurs. Devant la Maison du Chef
étoient une douzaine d'hommes armés de piques. Lorsque nous nous
presentames, un Vieillard s'adressant à moi me prit par la main, & me
conduisit dans un vestibule, & delà dans une grande salle en quarré,
pavée & tapissée de tous côtés d'une très belle natte. Au fond de cette
salle, en face d'entrée, étoit un beau lit, entouré de rideaux, d'une
étoffe fine, faite & tissue d'écorce de meurriers. Nous vîmes sur ce lit
comme sur un trône, le Chef de ce Peuple, au milieu de quatre belles
femmes, environné de plus de soixante Vieillards armés de leurs arcs &
de leurs fléches. Ils étoient tous couverts de cappes blanches & fort
déliées. Celle du Chef étoit ornée de certaines houpes d'une toison
différemment colorée. Celles des autres étoient toutes unies. Le Chef
portoit sur sa tête une thiare d'un tissu de jonc très-industrieusement
travaillé, & relevé par un bouquet de plumes differentes. Tous ceux qui
y étoient avoient la tête nue. Les femmes étoient parées de vestes de
pareille étoffe, & portoient sur leurs têtes de petits chapeaux de jonc,
garnis de diverses plumes. Elles avoient des bracelets tissus de poil, &
plusieurs autres bijoux qui relevoient leur ajustement. Elles n'étoient
pas tout-à-fait noires, mais bises, le visage un peu plat, les yeux
noirs, brillans, bien fendus, la taille fine & dégagée, & toutes me
parurent d'un air riant & fort enjoüé.

«Surpris, ou plûtôt charmé des beautés de cette Cour Sauvage, j'adressai
la parole à ce vénérable Chef, &c. Après m'avoir attentivement écouté,
il m'embrassa, & me répondit d'un air doux & riant... qu'il auroit le
lendemain l'honneur de voir notre Chef, & de l'assurer de son amitié. Là
dessus je lui offris une épée damasquinée d'or & d'argent, quelques
étuis garnis de rasoirs, cizeaux & couteaux, avec quelques bouteilles
d'eau-de-vie. Je ne sçaurois exprimer avec qu'elle joie il reçut tous
ces petits présens. Je m'apperçus cependant qu'une de ses femmes,
maniant une paire de cizeaux, & en admirant la propreté, me sourioit de
tems en tems & sembloit m'en demander autant. Je pris mon tems pour
m'approcher d'elle. Je tirai de ma poche un petit étui d'acier travaille
à jour, où il y avoit une paire de cizeaux & un petit couteau d'écaille,
& feignant d'admirer la blancheur & la finesse de sa veste, je lui mis
finement l'étui dans la main. En le recevant elle serra fortement la
mienne. Une autre de la compagnie, qui n'étoit pas moins propre, ni
moins agréable, nous étant venu joindre, me fit comprendre en me
montrant les attaches de sa juppe, que je lui ferois plaisir de lui
donner des épingles. Je lui en donnai un rouleau de papier garni, avec
un étui d'éguilles, & un dez d'argent. Elle reçut ces colifichets d'un
air fort joyeux. J'en donnai autant aux deux autres. La mieux faite, &
celle qui paroissoit la plus aimable, ayant pris garde que j'admirois le
collier qu'elle portoit au cou, le détacha adroitement & me l'offrit
d'une manière tout-à-fait polie. Je me défendis quelques-tems de
l'accepter; mais le Chef lui ayant fait signe de me le donner, je ne
pus me dispenser de le recevoir, à dessein de le présenter à notre Chef.
Pour lui marquer ma reconnoissance, je lui donnai dix brasses de rasade
bleue, dont elle me parut aussi contente que je le fus de son présent.
Cependant, comme le jour déclinoit, je voulus prendre congé du Chef de
cette Nation; mais il me pria fortement d'attendre au lendemain, & me
remit entre les mains de quelques-uns de ses Officiers, avec ordre de me
faire bonne chere. Je n'eus pas beaucoup de peine à me rendre à ses
offres, & l'envie que j'avois d'apprendre leurs mœurs & leurs maximes me
fit demeurer avec plaisir. On me conduisit d'abord dans un appartement
meublé à peu près comme celui du Prince. On m'y donna une collation
mêlée de gibier & de fruit. Je bus même quelques liqueurs.

Pendant ce tems-là je m'entretenois avec un Vieillard qui me satisfit
sur tout ce que je lui demandois. Pour ce qui concernoit leur politique,
il me dit qu'ils ne se gouvernoient que par la seule volonté de leur
Chef, & qu'ils le révéroient comme leur Souverain; qu'ils
reconnoissoient ses enfans comme ses légitimes Successeurs; que
lorsqu'il mouroit, on lui sacrifioit sa première femme, son
Maître-d'Hôtel, & vingt hommes de sa Nation, pour l'accompagner dans
l'autre monde; qu'on prend soin pendant sa vie, non-seulement de
nettoyer les chemins par lesquels il passe, mais de le joncher d'herbes
& de fleurs odoriferantes.»

Ce que l'Auteur ajoûte de la Religion & des usages des Tancas ne marque
pas moins une Nation riche & policée. En parlant du Temple, qu'on lui
fit voir: «Le dedans, dit-il, m'en parut très-beau. Je n'en pus voir que
la voûte, au haut de laquelle étoient suspendus les corps de deux aigles
déployées & tournées vers le Soleil. Je demandai à y entrer; mais on me
dit que c'étoit-là le Tabernacle de leur Dieu, & qu'il n'étoit permis
d'y entrer qu'à leur Grand-Prêtre. J'appris aussi que c'étoit-là le lieu
destiné pour la garde de leurs trésors & de leurs richesses,
c'est-à-dire, des perles fines, des pièces d'or & d'argent, des
pierreries, &c. Après avoir vû toutes ces curiosités, je pris congé de
ceux qui m'accompagnoient, &c. Quelque-tems après nous vîmes le Chef
arriver dans une Pyrogue magnifique, au son du tambour & de la musique
de ses femmes. Les unes étoient dans sa Barque, les autres voguoient à
côté de la sienne..... Après ces protestations d'amitié de part &
d'autre, on se fit des présens réciproques. Le Chef des François lui
offrit deux brasses de rasade & quelques étuis pour ses femmes. Il donna
à son tour six de ses plus belles robes, un collier de perles, une
Pyrogue, toute remplie de munitions & de vivres.»

Mon dessein, dans ces extraits, que je crois dignes de foi par l'opinion
que j'ai du caractere des Écrivains, est de faire remarquer plus
particuliérement que je ne l'ai déja fait, qu'au fond il pourroit bien
être du Continent de l'Amérique comme de celui de l'Europe, où plus on
pénétre, plus on trouve d'opulence & de politesse; de sorte que, de
l'aveu de tout le monde, la France, l'Angleterre, la Hollande &
l'Allemagne, qui sont réellement au centre, l'emportent assez clairement
sur toutes les autres Nations. Ainsi quand l'espérance de trouver la Mer
du Sud par la communication des Rivières, comme on a déja trouvé le
Golphe du Mexique par celles d'Ouabache & de Mississipi, ne suffiroit
pas pour faire entreprendre sérieusement de pénétrer cette vaste étendue
de Païs, d'autres vûes presqu'aussi importantes pour le Commerce, & la
seule curiosité même devroient porter les François & les Anglois, que
cette entreprise semble regarder par la situation de leurs Colonies, à
pousser de ce côté-là leurs découvertes.



DESCRIPTION DE LA NOUVELLE ESPAGNE,

_Depuis Panama jusques vers le 40e degré de latitude du Nord._


Après avoir tiré de mes propres Journaux tout ce qui m'a paru propre à
satisfaire la curiosité du Public, j'ai obtenu de M. Rindekly, mon
Gendre, la communication des siens, dans l'espérance d'enrichir mon
Ouvrage de quelques-unes de ses Remarques. Mais s'étant borné, comme je
l'ai fait observer plusieurs fois, à tout ce qui concerne la navigation,
je n'y ai trouvé que des détails de Géographie, de Marine &
d'Astronomie, qui ne peuvent avoir d'utilité que pour nos Pilotes. Je
suis convenu avec lui qu'un recueil de cette nature étoit fait pour
demeurer au dépôt de l'Amirauté, où chacun est libre de prendre des
instructions & des lumiéres, suivant les vûes qu'on se propose & les
navigations qu'on entreprend. Cependant, entre une infinité
d'observations inutiles à mon Ouvrage, j'en ai choisi quelques-unes, où
mon Gendre, s'écartant un peu de sa méthode, semble avoir accordé
quelque chose à sa propre curiosité. Elles m'ont d'autant plus attaché
qu'elles regardent un voyage de la Mer du Sud que je n'ai pas fait avec
lui. Quelques années avant notre association, il avoit été chargé d'une
affaire importante à Panama, où il s'étoit rendu avec des Passeports; &
dans le séjour qu'il y fit il composa cette Description de la Nouvelle
Espagne, qui se sent toujours un peu de son goût pour les remarques de
l'Art.

Ce Pays, si célébre par ses mines d'or & d'argent, & par l'abondance de
ses autres biens, s'étend depuis _Panama_, qui est au neuvième degré de
latitude du Nord, jusqu'au nouveau Mexique, qui est vers le 37e
degré, c'est-à-dire, l'espace de 28 degrés, Nord & Sud; ce qui fait en
droite ligne environ 520 lieues, à compter vingt lieues pour chaque
degré.

Les Provinces qui composent cette riche Contrée de l'Amérique
Septentrionnale, sont la _Tierra firma_, qui est la plus voisine de
ligne équinoctiale, & qui forme une ligne de séparation entre les deux
parties de l'Amérique; en suite la Province de _Veragua_, celles de
_Costa-Ricca_, de _Nicaragua_, de _Honduras_, de _Quatimala_, de
_Vera-Paz_, de _Chiapa_, de _Soconusco_, de _Tabasco_, de _Jucatan_, de
_Guexaca_, de _Tlascalo_, de _los Angelos_, du _Mexique_, proprement
dit, de _Mechoacan_, de _Panuco_, de _Xalisco_, de _Guadalaxara_, de
_Zacatecas_, de la nouvelle _Biscaye_, de _Culiacan_, de _Cinaloa_, du
_nouveau Mexique_; ausquelles on peut joindre aussi la Californie.
Toutes ces Provinces étant soumises au Viceroi de la nouvelle Espagne,
sont comprises sous le même nom.

_Tierra firma_ contient la Ville de Panama, Port fameux de la Mer du
Sud, où se rendent les richesses du Perou, qui delà se transportoient
autrefois par terre à celui de _Nombre de dios_, mais qui vont
aujourd'hui à _Porto-Bello_, & à _Nata_. Le Pays est généralement
montagneux, l'air épais, chaud & humide, ce qui le rend par conséquent
fort mal sain. La terre n'y produit guéres que du bled d'Inde; mais les
pâturages y sont fort bons pour les troupeaux. Panama est la résidence
d'une Cour Royale, qui étend sa Jurisdiction sur cette Province & sur
celle de Veragua. Elle a son Evêque, Suffragant de l'Archevêché de Lima,
& plusieurs Monastères. Le Port est d'une bonté médiocre. Il fut
construit par Pierre Arias d'Avila, Gouverneur de la Castille d'or, en
1519. _Nombre de dios_, qui fut découvert par le grand Christophe
Colomb, & bâti par Jean de Nicuosa, a été transporté à Porto-Bello, où
l'air est plus sain, & le Port plus commode pour charger & décharger les
Gallions. On va de Porto-Bello à Panama, ou par terre, la distance
n'étant que de dix-huit lieues, ou par la Rivière de Chagro, qui,
lorsqu'élle est remplie d'eau, conduit les marchandises jusqu'à cinq
lieues de Panama. Nata est à trente lieues.

La Province de Veragua s'étend au-delà du 10 degré de latitude du Nord,
borde à l'Ouest celle de Costa-Ricca, à l'Est celle de Tierra firma, &
des deux côtés les deux Mers du Nord & du Sud. Elle a cinquante lieues
de longueur de l'Est à l'Ouest, & vingt-cinq de largueur. Le Pays est
montagneux, sec & stérile, sans être plus propre à nourrir les bestiaux
qu'à produire du bled; mais il renferme quantité de mines d'or. Ses
Villes sont la _Conception_, à quarante lieues de Nombre de dios; la
_Trinité_, à six lieues à l'Ouest de la Conception; _Santa-Fé_, douze
lieues au Sud de la Conception; & _Carlos_, à cinquante lieues de
Santa-Fé.

_Costa-Ricca_ joint Veragua à l'Est, & Nicaragua au Nord-Est. Sa
longueur de l'Est à l'Ouest est de quatre-vingt-dix lieues. Le Pays est
bon. Il renferme aussi plusieurs mines d'or & d'argent. Ses deux
principales Villes sont _Aranjuez_, à cinq lieues des Indiens qui se
nomment _Chamos_; & celle de _Cartago_, qui est située presqu'au milieu
de la Province, à vingt lieues de la Mer. Cette Province a quelques
petits Ports sur les deux Mers du Sud & du Nord.

Celle de _Nicaragua_, qui porta d'abord le nom de nouveau Royaume de
Leon, touche du côté du Nord-Est à la Province de Guatemala; & du côté
du Sud, à Costa Ricca. Les deux autres côtés sont lavés par les deux
Mers. Elle a 150 lieues de longueur de l'Est à l'Ouest, & 80 du Nord au
Sud. Le bled d'Inde, le cacao, le cotton & les bestiaux y sont en
abondance. Les Villes principales sont _Léon_, qui n'est qu'à douze
lieues de la Mer du Sud, proche d'un grand Lac; c'est la résidence du
Gouverneur de la Province, & d'un Evêque. _Grenade_, à seize lieues de
Léon au Sud-Ouest, sur les bords du même Lac, & proche d'une montagne
brûlante qui s'appelle _Massayatan_: ces deux Villes furent fondées en
1523, par le Capitaine François _Hernandez_. _Nueva Segovia_; fondée par
Pierre Arias _Davila_, à vingt lieues au Nord de Léon; le territoire de
cette Ville est fort riche en or. _Jaen_, au fond du Lac, à trente
lieues de la Mer du Nord. La Rivière de _Desaguadero_, qui sort de ce
Lac, forme une communication entre Jaen & Porto-bello. _Realejo_, qui
n'est qu'à une lieue du Port de même nom, où l'on construit des
Vaisseaux, parce que le bois y est excellent. Les Indiens ont aussi
quantité de bonnes Villes dans cette Province. Elle produit des fruits
délicieux. Le grand Lac dont j'ai parlé a son flux & son reflux &
communique à la Mer du Nord par la Rivière que j'ai nommeé. La montagne
de Massayatan, qui est un volcan continuel, fit naître à un Moine
Espagnol la pensée que ce ne pouvoit être que de l'or liquide, qui
brûloit sans cesse. Il fit descendre un seau de fer, soutenu par des
chaînes très-fortes, pour servir à puiser ce précieux métal; mais, avant
que d'être arrivés au feu, le sceau & les chaînes fondirent comme s'ils
eussent été de plomb. La Province a plusieurs petits Ports.

_Honduras_ s'étend de l'Est à l'Ouest, au long de la Mer du Nord ou du
Golfe de Honduras, l'espace de 150 lieues; & depuis la même Mer jusqu'à
la Province de Nicaragua, sa largeur est de 80 lieues. Elle borde au Sud
Nicaragua & Guatemala, & à l'Ouest Guatemala & Vera-Paz. Au Nord & à
l'Est, elle a la Mer du Nord, sans toucher d'aucun côté à celle du Sud.
Quoiqu'elle ait beaucoup de montagnes, elle produit abondamment du bled
d'Inde & du froment de l'Europe, elle nourrit toutes sortes de Bestiaux,
& n'est pas sans mines d'or & d'argent. Ses Villes sont _Walladolid_,
que les Indiens appellent _Comayagua_, à seize degrés de latitude du
Nord, & 40 lieues de la Mer du Nord; c'est le séjour du Gouverneur &
d'un Evêque. _Gracias à Dios_, à 30 lieues de Walladolid, au Nord-Ouest;
cette Ville à beaucoup de mines d'or aux environs. _San-Pietro_, à 30
lieues de Walladolid, au Nord: _Saint Jean Puerto-Cavallos_, au
quinzième degré de latitude, à 11 lieues de _San-Pietro_; le Port est
bon, mais l'air fort mal sain: _Truxillo_, à 60 lieues au Nord-Est de
Valladolid, & 2 lieues de la Mer du Nord: _Saint George de Olancho_, à
40 lieues de Valladolid, du côté de l'Est; cette Ville n'a pas plus de
quarante familles Espagnoles; mais elle a dans son territoire plus de
16000 Indiens, qui sont ses tributaires & l'or est abondant dans ses
mines. La Province de Honduras touche aux Mers du Nord & du Sud; & la
distance de l'une à l'autre, depuis le _Porto Cavallos_ dans celle du
Nord, jusqu'à la Baye de _Fonseca_ dans celle du Sud, est de 53 lieues.
C'est une erreur, dans la plûpart des Cartes, de mettre la Baye de
Fonseca dans la Province de Guatemala.

Cette derniere Province s'étend au long de la Mer du Sud l'espace de 70
lieues en longueur, sur environ 30 de largeur. L'air y est temperé. Elle
produit du bled d'Inde, du froment, du coton, & d'autres biens. Les
pluies y sont rares, mais elles sont fort violentes entre les mois
d'Avril & d'Octobre. Ses Villes sont au nombre de cinq, toutes bâties
dans les années 1524 & 1525, par Dom Pierre de Alvarado. 1. _Sant-jago
de Guatemala_, qui est la résidence d'une Cour Royale, dont la
Jurisdiction s'étend sur plusieurs Provinces. Elle est au 14e degré
30 minutes de latitude, à douze lieues de la Mer du Sud, avec un Evêché
Suffragant de _Mexico_, & plusieurs Monasteres. Son territoire contient
vingt-cinq mille Indiens qui lui payent un tribut. La situation en est
délicieuse, & l'on y trouve toutes sortes d'excellens fruits & de
provisions. 2. _San-Salvador_, que les Indiens appellent _Cuzcatlan_, a
quarante lieues au Sud-Ouest de _Sant-jago_. 3. La _Trinité_, nommée
_Sansonate_ par les Indiens, à 26 lieues au Sud-Ouest de Sant-jago, & 4
du Port d'_Axacutla_, lieu considérable par son commerce avec le Perou &
le Mexique. 4. _Saint-Michel_, à 62 lieues de Sant-jago au Sud-Est, & 2
lieues de la Baye de Fonseca, qui est son Port. On compte aux environs
de cette Ville 80 petites Villes Indiennes. 5. _Xeres_ de la _Frontera_,
sur la frontiere de Nicaragua, dans un terroir extrêmement fertile en
bled d'Inde & en coton. Près de Sant-jago, est une montagne brûlante,
qui cause souvent de grands ravages par les flammes, les pierres & la
cendre qu'elle vomit dans les lieux voisins. Il n'est pas surprenant que
cette Province ait des bains chauds de plusieurs especes. Mais elle
porte aussi d'excellent baume, de l'ambre liquide, de la résine blanche,
& plusieurs autres gommes; avec differens animaux (dans lesquels on
trouve la pierre de _Bezoar_) & du Cacao de la meilleure espece.

_Soconusco_, qui suit à l'Ouest Guatemala, s'étend de même au long de la
Mer du Sud. Sa longueur, comme sa largeur, est d'environ 34 lieues, & sa
principale production, le Cacao. Cependant elle produit un peu de bled.
Il ne s'y trouve qu'une Ville, nommée _Guevetlan_, qui est la résidence
de son Gouverneur.

La Province de _Chiapa_ est dans l'intérieur des Terres, renfermée au
Sud par Soconusco, à l'Ouest par...., au Nord par Tabasco, & a l'Est par
Vera-Paz. Elle a de longueur environ 40 lieues de l'Est à l'Ouest, &
quelque chose de moins en largeur. On y trouve en abondance du bled
d'Inde & d'Europe, toutes sortes d'autres grains, & des bestiaux, mais
peu de moutons. Son unique Ville est _Ciudad-Real_, qui est un Evêché.
Les Indiens y sont en grand nombre, & leur principale Ville, qui se
nomme _Chiapa_, donne son nom à la Province. Ils nourrissent les
meilleurs chevaux de la nouvelle Espagne; &, ce qu'on auroit peine à
s'imaginer d'une Nation barbare, ils sont Musiciens, Peintres, &
propres à toutes sortes d'arts. La Ville Espagnole est au milieu d'une
délicieuse vallée, qui forme un cercle autour d'elle, au 13e degré 30
minutes de latitude, à 60 lieues de la Mer du Nord, & presqu'à la même
distance de celle du Sud.

Les Religieux Dominiquains ont donné le nom de _Vera-Paz_ à la Province
suivante, parce qu'ils en firent la conquête par les seules armes de
l'Evangile, qui sont la prédication, la priere & les exemples. Elle est
aussi dans l'intérieur du Continent, au milieu des Provinces de
Soconusco, de Chiapa, Jucatan, Honduras, & Guatemala. Elle a trente
lieues d'étendue. Le Pays est humide, & par conséquent plus propre au
bled d'Inde, qui croit deux fois par an, qu'à notre froment d'Europe.
Elle produit du cacao & du coton; mais particuliérement une quantité
surprenante d'oiseaux de toutes sortes de couleurs, dont les plumes sont
employées à divers usages. Il s'y trouve aussi quantité de lions & de
tigres. Les Espagnols n'y ont pas de Villes ni de Gouverneurs; mais les
Dominiquains qui en sont comme les Rois, ont plusieurs Couvens dans les
Villes Indiennes, où leurs instructions contiennent les habitans, qui
étoient autrefois fort sauvages.

_Jucatan_ est une Péninsule. Elle fut prise d'abord pour une Isle, parce
qu'elle est environnée de tous côtés par la Mer du Nord, excepté dans sa
jonction avec Chiapa, Vera-Paz, & Tabasco. Cette piece de Terre s'étend
dans la Mer près de cent lieues en longueur, depuis le Continent, & n'a
pas plus de vingt-cinq lieues dans sa plus grande largeur. La qualité de
l'air y est tout à la fois chaude & humide. Quoiqu'il n'y ait ni Rivière
ni Ruisseau dans un si long espace, l'eau est par-tout si proche pour
les puits, & l'on trouve, en ouvrant la terre, un si grand nombre de
coquillages, qu'on est porté à regarder cette vaste étendue comme un
lieu qui a fait autrefois partie de la Mer. Elle est couverte de bois.
Il n'y croit aucune sorte de grain, & l'on n'y voit point d'or ni
d'autres métaux; mais les animaux sauvages & privés y sont en abondance.
Le coton & l'indigo ne s'accommodent pas moins du terroir. Les habitans
y multiplient beaucoup, & parviennent à l'extrême vieillesse. Ils
élevent tous les bestiaux de l'Europe, & d'excellens chevaux.

La Province de _Tabasco_, subordonnée au Gouverneur de Jucatan, & située
au long de la Mer du Nord ou du Golfe du Mexique, a 40 lieues de
longueur, de l'Est à l'Ouest, depuis les bords de Jucatan jusqu'à ceux
de _Guazacoalco_. Sa largeur est à peu près la même depuis la Mer
jusqu'aux limites de Chiapa. Elle est remplie de Lacs, d'Étangs & de
Marais; de sorte que les voyages s'y font sur des Canots & des Barques.
L'air y est chaud & humide, & par conséquent les pâturages fort bons; le
maïs & le cacao y sont communs. Aussi n'a t'elle guéres d'autre
avantage: comme elle n'a point d'autre Ville que Tabasco, qu'on nomme
plus ordinairement _Na Sa de la Victoria_, d'une insigne victoire
que Ferdinand Cortez y remporta en 1519. Le tribut que les Indiens
payent à cette Ville consiste en 2000 xiquipiles de cacao; chaque
xiquipile contient 8000 noix, & trois xiquipiles font une charge.

Une des grandes Provinces de la nouvelle Espagne est celle de Guaxaca,
qui a cent vingt lieues de longueur d'une Mer à l'autre, sur cent de
largeur au long de celle du Sud, & 50 au long de celle du Nord. Sa
Capitale est Antequera, Ville Épiscopale, dont on vante beaucoup la
principale Église. On y compte plus de 600 familles Espagnoles. La
Vallée où cette Ville est située donne le titre de Marquis Del Valle aux
descendans de Cortez, Conquerant du Mexique. Il y coule une Rivière qui
se cache sous terre à Cimatlan, & qui reparoît deux lieues plus loin,
près des montagnes de Coatlan. La Province fournit beaucoup de soie, de
froment, & de bled d'Inde. Les mines d'or y étoient autrefois en grand
nombre, mais il paroît qu'elles sont épuisêes.

Au Sud-Ouest de cette Province sont celles de _Tusepeque_, qui a 60
lieues de longueur en suivant les Côtes de la Mer du Sud, celle de
_Zapotecas_ au Nord-Est, & celle de _Guazacoalco_, qui, malgré leur
étendue, passent pour autant de parties de Guaxaca. Toutes ces Contrées
forment un Pays fort rude, où les mines d'or ne laissent pas d'être en
grand nombre, mais d'un accès si difficile qu'on en tire peu d'avantage.
On y trouve les Villes de _S. Ildefonso de los Zacatecos_, à vingt
lieues d'Antequera au Nord-Est; _Sant-jago de Nexapa_, à vingt lieues
d'Antequera vers l'Est; _Espirito Santo_, sur le bord de la Mer du Nord.
Toutes les Rivières de la Province de Guaxaca roulent de l'or. Les
Indiens y menent une vie douce & commode, lorsqu'ils veulent se la
procurer par le travail. Ils se servent du cacao au lieu d'argent. Le
Pays est agréable & l'air fort sain. Comme les meurriers y sont en
abondance, la soie y est fort commune.

La Province & l'Evêché de _Tlascala_, nommée autrement _los Angelos_,
est entre le Mexique & Guaxaca. Elle a cent lieues de la Mer du Nord à
celle du Sud, & 80 lieues de largeur au long de la Mer du Nord, mais
dix-huit ou vingt seulement au long de celle du Sud. On y compte trois
Villes Espagnoles; celle de los Angeles, qui n'est qu'à vingt lieues de
Mexico, & qui est Épiscopale. On y vante un Collège où l'on instruit
plus de 1500 jeunes Indiens. Elle est située dans le Canton de
_Cholula_, au milieu d'une Plaine nommée _Guetlaxcoapa_, sur le bord
d'une petite Rivière qui sorte du pied d'une Montagne brûlante. Ce
Canton produit du bled, du vin, toutes sortes de fruits d'Europe, du
sucre, du lin, & les meilleures légumes du monde. À peu de distance de
Tlascala, on trouve quelques sources qui forment une assez grande
Rivière. Elle va se décharger dans la Mer du Sud, proche de Zacatula,
dans la Province de _Mechoacan_; mais ce qui la rend digne de remarque,
c'est qu'elle est sans poissons, & qu'elle produit tant d'_Alligators_,
espece de crocodiles, qu'ils ont fait abandonner plusieurs Villes
voisines. La Ville de _Tlascala_ n'est habitée que par des Indiens. Elle
est au Nord de los Angelos, au-dessus du 20e degré de latitude, dans
la Vallée d'_Atelosco_, qui n'ayant qu'une lieue & demie d'étendue,
produit plus de 100000 mille boisseaux de froment. Aussi quantité
d'Espagnols y exercent-ils l'Agriculture. À sept lieues de la même Ville
est la Vallée d'_Olumba_, qui n'a guéres moins de fertilité. Cortez
bâtit la Ville de _Segara_ dans le Canton de Tepeaca, près de laquelle
est la Vallée de Saint-Paul, ou l'on voit plus de 1300 familles
Espagnoles qui cultivent la terre, & qui nourissent des troupeaux. Le
bétail y multiplie si prodigieusement, qu'on parle d'un Fermier à qui
deux brebis produisirent quarante mille bêtes de la même espece.

La Province du Mexique a 130 lieues de longueur, Nord & Sud. Elle
s'élargit de dix-huit lieues au long de la Mer du Sud, jusqu'à soixante
dans l'intérieur des Terres. On y comprend les Cantons de _Latcotlalpa_,
_Meztilan_, & de _Xilotepeque_, au Nord-Est; de _Matalzingo_ & de
_Cultepeque_, à l'Ouest; de _Tezcuco_, à l'Est; de _Chalco_, au Sud-Est;
de _Suchimilco_ et de _Flaluc_, au Sud; de _Coyxca_ et d'_Acapulco_, au
Sud-Ouest. Une si grande Province n'a pas plus de quatre Villes
Espagnoles; mais quantité d'Espagnols sont établis dans les Villes
Indiennes. La Ville de _Mexico_ s'appelloit autrefois _Tenoxtitlan_.
Elle est située au 19e degré 30 minutes de latitude, au milieu de
deux grands Lacs qui l'environnent; l'un d'eau salée, dont le fond est
de salpêtre; l'autre d'eau fraîche, prodiusant tous deux du poisson.
Ils sont tous deux à peu près de la même grandeur, qui est cinq lieues
de large sur huit de long. Les marécages qu'ils forment autour d'eux ont
obligé de construire cinq chaussées, longues d'une demi-lieue, qui
conduisent à la Ville. Elle n'a ni murs ni portes. Sa forme est un
quarré d'une demi-lieue de diamétre, & de deux lieues de tour. Ses rues
sont droites, larges, bien bâties, & presqu'à la même distance, ce qui
donne l'air d'un échiquier. L'Italie à peu de Ville qui l'égalent en
beauté, & l'on ne voit nulle part un si grand nombre de belles femmes.
On y compte plus de cent mille habitans, dont la plûpart à la vérité
sont Nègres ou Mulâtres. Les Monasteres n'y occupent pas peu de places,
puisqu'il y en a 22 de femmes & 29 d'hommes, de tous les Ordres. Le
revenu annuel de l'Archevêque monte à soixante mille pièces de huit, &
celui de toute la Cathédrale, à trois cens mille. Il y a peu de Pays au
monde où l'air soit si temperé. On n'y connoît ni le chaud ni le froid
excessif. La terre produit trois fois chaque année; & le froment
sur-tout rend avec une abondance merveilleuse. Aussi la dépense
est-elle médiocre à Mexico pour les alimens. Cependant, comme il n'y a
point de monnoye de cuivre, & que la moindre piece d'argent est un demi
réal, qui fait trois sols, le fruit & les légumes y sont assez chers.
Mais au marché, le cacao tient lieu de la petite monnoye, de sorte que
60 ou 80 noix de cacao font à peu près un réal. Pendant toute l'année
les marchés sont remplis de fruits & de fleurs. Le Viceroi de la
nouvelle Espagne, l'Archevêque, les Cours Souveraines pour la Justice &
la Monnoye, enfin tous les Officiers qui appartiennent à la Capitale
d'un Gouvernement ont leur résidence à Mexico. Les Suffragans de
l'Archevêché sont les Évêques de Tlascala, de Guaxaca, de Mechoacan, de
la nouvelle Gallice, de Chiapa, de Jucatan, de Guatemala, de Vera-Paz, &
des Isles Philippines. On compte dans la Province du Mexique 250 Villes
Indiennes, qui contiennent plus de cinq cens mille familles tributaires,
& 150 Couvens de Dominiquains, de Francisquains & d'Augustins, sans
compter les Collèges de Jésuites & les Séminaires.

Le Canton d'_Acapulco_ est sur la Côte de la Mer du Sud, au 17e degré
de latitude. La Ville est à six lieues de la Rivière _Yopes_. À peine
mérite-t'elle le nom de Village, car les maisons n'y sont que de boue.
Sa situation, au pied d'une Montagne, la couvre du côté de l'Est; ce qui
rend l'air fort mal sain depuis le mois de Novembre jusqu'à la fin de
Mai, parce que le climat étant sans pluie dans tout cet intervalle, la
chaleur y est aussi violente au mois de Janvier qu'en Italie pendant la
canicule. Cette mauvaise disposition de l'air & du terroir met Acapulco
dans la nécessité de tirer ses provisions de plusieurs autres Pays, &
les rend par conséquent fort cheres. La Ville d'ailleurs est fort sale,
parce qu'elle est mal pavée, & manque des commodités les plus
ordinaires, telles que des Hôtelleries pour les Étrangers. Aussi
n'est-elle habitée que par des Nègres & des Mulâtres; car aussi-tôt que
les Vaisseaux de Manila & du Perou sont déchargés, les Marchands
Espagnols se retirent dans d'autres lieux. Le seul avantage d'Acapulco
consiste dans l'excellence de son Port, qui fait un demi cercle autour
de la place, & qui est entouré de montagnes comme d'une espece de mur.
Il vaut par an au Gouverneur vingt mille pièces de huit, & presqu'autant
au Contrôleur. Le revenu du Curé est de quatorze mille pièces. Enfin,
comme le commerce d'Acapulco monte chaque année à plus de quatorze
millions de pièces de huit, il n'y a point d'habitant qui n'y fasse
beaucoup de profit; & chaque Nègre ne donneroit pas le sien, chaque
jour, pour une de ces pièces.

À quatorze lieues de Mexico sont les mines de _Pachuca_; à 22 lieues,
celles de _Tusco_; à 22 lieues, celles de _Tmisquilpo_; à 24 lieues,
celles de _Talpujaya_; à 18 lieues, celles de _Temazcaltepeque_; à 20
lieues, celles de _Zacualpa_, à 40 lieues, celles de _Zupango_; à 60
lieues, celles de _Guanaxato_; à 67 lieues, celles de _Comanja_; à 18
lieus de _los Angelos_, celles d'_Achachica_; sans parler des mines de
_Guatla_, de _Zumatlan_, & de _Saint-Louis de la Paz_. On y entretient
habituellement plusieurs milliers d'Ouvriers. Toutes ces mines sont
d'argent, à l'exception de celles de Tmisquilpo, qui sont d'étain.

La Province de _Panuco_, qui est au Nord de celle du Mexique, a presque
également cinquante lieues dans sa largeur & sa longueur. La partie du
Sud est abondante en provisions, & ne manque point de mines d'or; mais
celle qui touche à la Floride est d'une misérable stérilité. Elle a
trois Villes Espagnoles. _Panuco_, autrement _Sant-Isteran del Puerto_,
située au 23e degré de latitude, à 65 lieues de Mexico au Nord-Est, à
sept ou huit de la Mer, près d'une Rivière dont l'embouchure forme un
Port; _Sant-Jago de los Valles_, à 25 lieues de Panuco, vers l'Ouest;
_Saint-Louis de Tampico_, située proche de la Mer, à sept ou huit lieues
au Nord-est de Panuco.

_Mechoacan_ est une Province qui n'a pas moins de 80 lieues de longueur
au long de la Mer du Sud, & qui s'étend en largeur l'espace de 60 lieues
dans l'intérieur des Terres, entre le Mexique & la nouvelle Gallice. On
y comprend les Cantons de _Zacatula_ & de _Colima_, tous deux sur les
Côtes de la Mer du Sud. La Capitale du Pays est _Mechoacan_, ou
_Pazcuare_, un peu au-dessus du 19e degré de latitude, à 45 lieues de
Mexico. Ses autres Villes sont _Guayangarco_, autrement _Valladolid_,
Siège Episcopal, & _Zinzonza_. À 28 lieues de _Mechouacan_ sont les
mines de _Guanaxnato_, où le travail & la garde occupent habituellement
600 Espagnols. _Saint-Michel_ est une autre Ville à 35 lieues au
Nord-Est de _Mechouacan_, dans un Canton montagneux. La _Conception de
la Salaya_, Ville sur la route de _Chichimecas_. _Saint-Philippe_, Ville
à 50 lieues de la Capitale, du côté du Nord, dans un Pays froid &
stérile. Le Territoire & la Ville de _Zacatula_ sont sur la Mer du Sud,
au 18e degré de latitude, à 40 lieues de _Mechouacan_. Le Territoire
& la Ville de _Colima_ sont un peu au-dessus du 18e degré, vers le
Sud-Ouest. Ce Pays est chaud, fertile en cacao, en casse, en grains & en
bestiaux. Le poisson & les fruits y sont en abondance. Il porte aussi de
l'or, de la cochenille & du coton. En général les Indiens du Mechouacan
sont de belle taille, industrieux, & capables de travail. Ils ont cent
treize Villes. Cette Province ne s'étend point jusqu'à la Mer du Nord,
mais elle a plusieurs Rivières qui se déchargent dans la Mer du Sud; &
vers l'extrêmité de sa partie Occidentale, elle a, au 19e degré de
latitude, le Port de _la Nativité_, dont l'excellence y rend le commerce
florissant. Un peu à l'Est du même Port est celui de _Sant-jago_, qui a,
dans le voisinage, de bonnes mines d'un cuivre si doux que les Indiens
en font toutes sortes de vaisselles. Il s'y en trouve aussi d'un autre
cuivre, qui est assez dur pour servir, au lieu de fer, à labourer la
terre. Mais les Indiens sont redevables de ces découvertes & de ces
usages à l'industrie des Espagnols.

La Province de _Xalisco_, fertile en maïs, mais peu fournie de bestiaux,
n'a que deux Villes. _Compostel_, sur la Mer du Sud, à 33 lieues de
_Gaudalasara_, & la _Purification_, près du Port de la Nativité. Cette
Province est au 22e degré de latitude. Celle de _Chiatmala_, qui la
suit au Nord, & qui touche aussi à la Mer du Sud, à 20 lieues de long,
sur la même largeur. On y trouve quantité de mines d'argent, & la seule
Ville de _Saint-Sebastien_. Elle est suivie au Nord, sur la même Côte,
de la Province de _Culiacan_, qui porte toutes sortes de provisions, &
quelques mines d'argent. Sa seule Ville est _Saint-Michel_. _Cinaloa_
est la derniere Province au Nord de la nouvelle Gallice, qui est le nom
général qu'on donne à toutes ces Contrés depuis celle du Mexique.

_Zacatecas_, dans l'intérieur des Terres, est une Province fort riche
par ses mines d'argent, mais qui manque d'eau & de grains. Elle a trois
Villes Espagnoles, & quatre mines célébres, dont la plus abondante est
voisine de la Ville Capitale, & porte comme elle le nom de Zacatecas. On
y emploie constamment 500 Espagnols, 500 Esclaves, & mille chevaux ou
mulets. Les autres Villes sont _Xeres de la Frontera_, à vingt lieues au
Nord de _Guadolajara_; _Erena_, _Nombre de dios_, & _Durango_, qui est
dans un Canton extrêmement fertile. La mine de _Sombrette_ est près
d'Erena & celle de _Saint-Martin_, près de Durango.

La _Nouvelle Biscaye_, Province au Nord-Ouest de Xacatecas, est
entiérement dans les Terres. Elle ne manque ni de bestiaux, ni d'aucunes
provisions, & ses mines d'argent sont estimées. Elle en a trois
principales, qui forment autant de petites Villes dans leur voisinage:
_Hindebe_, _Santa-Barbara_, & _Saint-Jean_.

_Quivira_ & _Cibola_ sont deux autres Provinces qui suivent la Nouvelle
Espagne, mais elles appartiennent au Nouveau Mexique, dont l'étendue
n'est point encore connue. Les Espagnols n'y ont qu'une Ville, nommée
_Santa-Fé_, ou le _Nouveau Mexico_, pour contenir les Indiens dans la
soumission. Quoique ce Pays soit fort beau dans une infinité de Cantons,
les habitans en sont encore fort sauvages, & n'ont point d'autres
richesses que leurs bestiaux. La Ville de Santa-Fé, ou du nouveau
Mexico, est vers le 37e degré de latitude.

Enfin, la Californie commence au 23e degré de latitude, par le Cap
Saint-Luc, qui est à l'opposite de la Province de Culiacan, dans la
Nouvelle Espagne. Elle s'étend vers le Nord & le Nord-Ouest, plus loin
qu'on n'a pû jusqu'à present porter les découvertes. Les Espagnols ont
marqué peu d'empressement pour y étendre leurs Conquêtes; mais ils
entretiennent quelque commerce au Cap Saint-Luc & à _Puerto Seguro_.

M. Cooke, dans la Relation de son Voyage autour du Monde en 1711, fait
une description de Puerto Seguro, qu'on ne trouve dans aucun autre
Écrivain. Il paroît surprenant qu'un Pays découvert depuis si longtems
porte encore toute les apparences de la plus grossiere barbarie.

«L'entrée de la Baye, dit-il, est pendant l'espace d'une lieue, à
l'Est d'un Promontoire rond & couvert de sable, que plusieurs
prennent pour le Cap Saint-Luc; mais je suis persuadé que le Cap
Saint-Luc est une autre tête de terre qui se présente au Sud-Est de
ce Promontoire, à trois lieues de distance, parce que, suivant
l'ancienne Relation de sa découverte, il fait la pointe la plus
Orientale. Quand on est au large, on prendroit ce Cap pour une
Isle. Pour entrer dans la Baye, en venant du côté de l'Ouest, ce
qui est presque toujours nécessaire à cause des Courans, on est
dirigé par quatre grands rocs, dont les deux plus Occidentaux sont
fort escarpés, & s'élèvent en pain de sucre. Le second,
c'est-à-dire le plus intérieur, est percé de manière qu'il forme
une arche, comme celle d'un Pont, au travers de laquelle la Mer
s'est fait un passage. On s'avance ainsi au long des rocs jusqu'au
fond de la Baye, où l'on peut jetter l'ancre sur un fond de dix ou
douze brasses, jusqu'à vingt ou vingt-cinq. C'est-là qu'on trouve
Puerto Seguro, qui n'est qu'un petit amas de mauvaises cabanes,
habitées par environ 200 Indiens. Les hommes sont entiérement nuds.
Les femmes portent autour des reins une peau de quelque animal, qui
leur descend jusqu'aux genoux. L'occupation de ces Barbares est la
pêche & la chasse. Ils preferent à l'or & à l'argent, un couteau,
des ciseaux, des cloux, une serpe, & nos autres instrumens de fer.
Leur taille est droite & bien proportionnée, leur chevelure longue
& noire, & la couleur de leur peau fort brune. Les femmes n'ont
rien d'agréable dans la physionomie. Elles s'employent à recueillir
& à piler entre des pierres differentes sortes de grains, ou à
faire des filets pour la pêche. Depuis les Montagnes jusqu'à la
Mer, le Pays est rude & pierreux, quoi-qu'entremêlé de quelques
plaines & de quelques vallées fort agréables. Mais en général le
terrain, dans cette partie de l'Isle, n'est qu'un sable fort sec,
qui produit, pour tout bien, quelques arbustes dont les fruits
servent de pain aux misérables habitans. Ils sont mieux en poisson.
La Baye est remplie de dauphins, de mulets, de bremines, & d'autres
especes, qu'ils tuent fort adroitement avec leurs dards, ou qu'ils
prennent avec leurs filets. Les bois ne leur fournissent pas moins
d'animaux pour la chasse. Ils tuent une prodigieuse quantité de
daims, de cerfs, & de renards; sans parler des perdrix, des
pigeons, & d'autres oiseaux qui foisonnent dans la campagne. Les
ruisseaux leur donnent de l'eau fort pure. Ils ont au long de la
Côte beaucoup de crête marine. Les rocs sont couverts d'huitres,
qui sont rarement sans perles. Nous trouvames dans le secours des
habitans, tout ce qui nous étoit nécessaire pour la réparation de
nos Vaisseaux. Ils s'approcherent de nous sans défiance, quoique
nous ne pussions nous entendre, s'empressant de nous offrir leurs
provisions en échange pour des choses de peu de valeur. Je leur
trouvai tant de douceur, que j'ai peine à me persuader, sur le
témoignage des Espagnols, qu'il soit impossible de leur inspirer
des principes de Religion. Je ne remarquai parmi eux aucune
apparence de culte; à moins qu'ils n'adorent le Soleil, vers lequel
ils levent souvent les yeux. Les Espagnols racontent qu'au Nord de
Porto Seguro, on trouve d'autres Nations plus sauvages, guerrieres
& perfides, avec lesquelles on n'a jamais pû former aucune liaison.
Pendant le séjour que nous fimes sur cette Côte, l'air fut toujours
clair & serein; & la bonne constitution des habitans semble marquer
qu'il est fort sain. À notre arrivée plusieurs de nos gens reçurent
quelques perles des Indiens; mais je n'en vis plus paroître dans
la suite. Quand je leur montrai de l'or, pour leur faire connoître
qu'ils auroient à ce prix beaucoup de fer, ils firent des signes
vers les montagnes; de sorte que pour tirer apparemment plus
d'avantage de leur Pays, il auroit fallu les entendre.»

_Vents & Courans de la Mer du Sud_.

Cet article est un autre extrait des Journeaux de M. Rindekly. Quoique
j'aie supprimé volontairement les Ports & les Rades, dans sa description
de la nouvelle Espagne, pour ne pas repéter des noms qu'on a déja lûs à
la Table de leurs longitudes & de leurs latitudes, je serai obligé ici
d'en rappeller un fort grand nombre. Mais l'importance des observations
suivantes doit me faire passer sur un inconvenient si leger.

Qu'on tire une ligne imaginaire depuis le Port _Saint Marc d'Arica_,
jusqu'à la pointe _d'Aguja_, qui est proche du Port de _Palta_, elle
sera de 30 lieues de Mer de l'un de ces Ports à l'autre. Dans tout
espace, entre cette ligne & cette Côte, ce sont les vents de Sud-Est &
de Sud-Sud-Est qui regnent toute l'année: en hyver ils sont furieux, &
plus géneralement Sud-Est. Mais il faut observer qu'à une lieue ou deux
de la Côte, ils sont quelquefois Nord & Nord-Est. Ils ne durent pas
longtems, mais ils renaissent régulierement chaque semaine, & plus
souvent dans les Bayes les plus larges & les plus ouvertes au long de la
Côte.

Supposez une autre ligne depuis la pointe _d'Aguja_, jusqu'à la pointe
de _Santa Helena_, vous aurez 20 lieues de Mer de l'une à l'autre
pointe, & un grand espace dans l'arc de la Côte. C'est le vent du Sud
qui regne toute l'année dans cet espace: mais à 5 ou 6 lieues du rivage,
les vents Sud-Ouest se sont quelquefois sentir, surtout aux angles de la
Côte. Ces vents sont moderés, & ne durent pas longtems.

De la pointe de _Santa Helena_ au Cap _Passado_, l'espace renfermé entre
une ligne imaginaire de 10 lieues & le fond de la Côte, est assujetti
pendant toute l'année aux vents Sud-Ouest.

Une autre ligne du Cap Passado au Cap _Saint François_, renferme un
espace qui n'est encore soumis qu'aux vents Sud-Ouest; cependant comme
cet espace n'est que de 5 lieues, il se ressent quelquefois des vents de
la haute Mer, & des vents de terre.

Tirez de même une ligne du Cap Saint François jusqu'à _Morro de Puercos_
& tout ce qui est à l'Est du passage de Panama, qu'on a nommé _la
Traversia_. Dans ce grand espace l'hyver & l'Été sont réglés d'une
manière fort bizarre, & sans aucun rapport à l'éloignement ou à la
proximité du Soleil. Suivant le cours de la nature, l'Été dans ce lieu
devroit commencer le 25 de Mars, lorsque le Soleil passe l'Equinoctial
vers le Nord, du côté duquel sont cette Côte & cette Mer; & l'on y
devroit ressentir les effets ordinaires jusqu'au 25 de Septembre, que le
Soleil repasse l'Equinoctial vers le Sud. Cependant l'expérience est
contraire; car l'Été de la Traversia & de la Côte de Panama, commence au
mois de Janvier, lorsque le Soleil, est le plus éloigné au Sud de
l'Equinoctial; & l'hyver commence au mois de Juin, qui est le tems où
le Soleil est du côté du Nord.

Au long des Côtes de Panama & sur la Mer qui leur est opposée, l'Été &
l'hyver sont chacun de 6 mois. L'Été commence au mois de Janvier, &
finit au mois de Juin. Pendant cette saison on n'y voit regner que les
vents Nord, Nord-Est, & Nord-Ouest, qui sont très-violens dans le cours
de Janvier, Février & Mars. Il ne tombe point alors de pluie au long de
la Côte de Panama, de Port-Pinas, de Malpelo, de Puerto Quemado, & des
autres lieux jusqu'au Cap Saint François. Dans le même tems au
contraire, il pleut beaucoup sur la Côte de Manta & de Guayaquil; & la
raison naturelle, c'est que ces vents regnans, poussent les nuées sur
cette Côte, & que ne soufflant pas plus loin, les nuées qui s'arrêtent
sont dissipées par l'action du Soleil & tombent en pluies fort épaisses.
Les mêmes vents pendant les trois premiers mois de l'Été s'étendent
quelquefois jusqu'à _Manta_, la pointe _de Santa Elena_, _Cap Blanco_, &
quelquefois ne vont point jusqu'au Cap Saint François, suivant qu'ils
ont plus ou moins de force sur la Côte de Panama.

Dans l'intervalle du même tems, il regne géneralement à Malpelo un vent
d'Est-Nord-Est, qui est doux & reglé; mais entre Malpelo & Buonaventura,
le vent devient Nord; & depuis Puerto Quemado jusqu'à l'Isle Gorgone, il
est géneralement Nord-Ouest, Ouest-Nord-Ouest, & Ouest, avec des pluies
très-abondantes.

Ainsi pendant les trois premiers mois de l'Été, rien n'est si varié que
le tems, dans ces differens lieux. Mais dès les premiers jours d'Avril,
la pluie commence à tomber dans le Golphe & sur la Côte de Panama. Les
vents doux y prévalent, avec des calmes fréquens, on les appelle
_Virazones_; ils sont Sud, Sud-Ouest, Sud-Sud-Ouest, & quelquefois
Nord-Ouest, presque toujours accompagnés de violentes pluies. Cette
variété de calmes, de vents doux, changeans, incertains, dure jusqu'à la
fin du mois de Juin, qui est aussi celle de l'Été.

Au mois de Juillet commencent les vents que les Espagnols nomment
_Vendavales_, & qui durent jusqu'à la fin de Decembre. Ils sont Sud &
Sud-Ouest, avec de fortes pluies, du tonnerre & des éclairs. Leur plus
grande furie est au mois de Septembre, d'Octobre & de Novembre; mais
alors même, Panama & ses environs reçoivent d'assez beaux jours de ceux
de Sud-Ouest, qui sont aussi moins nuisibles à la navigation.
Quelquefois ils se changent en Nord & Nord-Est, avec des pluies
impétueuses, sans s'étendre à plus de vingt lieues dans la Mer.

Pendant la même saison, il s'éleve quelquefois des vents d'Ouest &
d'Est-Sud-Ouest, qui poussent les Vaisseaux sur les Côtes du Perou. Les
nuits sont sujettes au vent du Nord-Ouest, accompagnés de grosses
pluies, mais leur durée est fort courte. Lorsque le vent du Nord s'est
établi à Panama, le calme regne ordinairement depuis le Cap Saint
François jusqu'au _Cap Blanco_; & lorsque l'Été commence à Panama,
l'hyver commence à Guayaquil, où il pleut alors pendant cinq mois;
c'est-à-dire depuis le commencement de Janvier jusqu'à la fin de May.
Les vents y soufflent de l'Isle de Santa Clara, vers la Rivière; le
tonnerre & les éclairs y sont surprenans, particuliérement sur les
montagnes de _Cuenca_, qui sont sur la droite en remontant la Rivière;
ce qui n'empêche pas qu'ordinairement le tems ne soit calme & serain. Au
long de la Rivière Guayaquil, l'Été commence au mois de Juin, & les
pluies cessent. Mais le vent d'Ouest, que les Habitans nomment Chanduy,
souffle alors avec beaucoup de violence.

Le _Cap Blanco_ jouit d'un air fort serain pendant quatre mois de
l'année, qui sont Janvier, Février, Mars & Avril. Tous les autres mois
sont sombres & orageux, & les courans prennent alors leur direction de
ce Cap vers le Sud.

La connoissance des courans est d'une nécessité si indispensable pour la
navigation, qu'il est surprenant qu'on n'y apporte pas plus de soin dans
les Cartes Marines. On ne conçoit point assez comment la force de l'eau
triomphe de l'art & du veut. Un Pilote qui croit naviguer en droite
ligne vers le lieu auquel il veut aborder, est étonné de se trouver
insensiblement vis-à-vis d'une autre Côte, sans s'être appercu de rien
qui l'ait pû détourner de sa route. Je ne parle pas des courans
impetueux, dont le danger frappe la vûë. Il y en a de si imperceptibles,
que leur réalité n'étant prouvée que trop souvent par les effets, on est
porté à croire que le mouvement se passe quelquefois dans l'interieur de
l'eau, tandis que la surface est tranquille. On a les latitudes pour
guider la course; mais a-t-on toujours la lumiére du Soleil pour les
prendre, & qu'a-t-on trouvé jusqu'à présent qui puisse y suppléer dans
les tenebres?

Dans la Mer dont je parle, & qui est aujourd'hui si fréquentée, aussitôt
que le Soleil a passé l'Equinoctial vers le Sud, ce qui fait commencer
l'Été dans les parties méridionnales, l'eau commence ses courans, Sud &
Sud-Ouest, depuis le Cap _Saint François_ au long de la Côte, & les
étend en largeur jusqu'à trente & quarante lieues dans la Mer. De même,
lorsque le Soleil passe l'Equinoctial vers le Nord, les eaux se meuvent
dans le sens contraire, c'est-à-dire que les courans sont Nord &
Nord-Ouest au long des mêmes Côtes & dans la même largeur. Observez que
comme le mouvement vers le Sud commence au Cap Saint François, le
mouvement vers le Nord, commence au Port de _Saint Marc d'Arica_. L'un &
l'autre semble tirer sa force du rivage, du moins dans la plûpart des
lieux; car il y en a d'autres où l'on remarque absolument le contraire.

Depuis le Cap Saint François jusqu'à Malpelo, il est certain que la
direction des courans est à l'Est & à l'Est-Sud-Est vers l'Isle Gorgone,
& la Baye de Bonaventura. C'est ce qu'on remarque encore plus
fréquemment en hyver. Dans d'autres tems ce mouvement cesse quelquefois
tout-à-fait.

De _Malpelo_ jusqu'au Cap _Morro de Puercos_, l'eau n'a jamais de
courant sensible.

De l'Isle Gorgone jusqu'au Cap Saint François, le courant prend rarement
sa direction vers le Sud-Ouest. Elle est ordinairement vers le
Nord-Ouest. Quelquefois elle cesse tout-à-fait, & l'eau n'a point
d'autre agitation que celle des vents.

De l'Isle de Gorgone au Cap Morro de Puercos, l'Hyver comme l'Été, le
courant est aussi vers le Nord-Ouest.

Lorsque le vent de commerce prévaut, les courants, entre Morro de
Puercos & Malpelo, sont vers le Sud-Ouest.

Cette variété dans les mouvemens de la Mer est un secret de la Nature
que la raison humaine est incapable de pénétrer; mais elle est prouvée
par une expérience si constante, que les Pilotes devroient avoir les
yeux toujours ouverts pour en découvrir toutes les différences.

_Fin du Second Tome_.



_APPROBATION_.


J'AI lû par ordre de Monseigneur le Chancelier un Manuscrit intitulé,
_Voyages du Capitaine Robert Lade_, & je n'y ai rien trouvé qui doive en
empêcher l'Impression, à Paris ce quatre May mil sept cent quarante
trois, DE MONTCRIF.


_PRIVILEGE DU ROY_.


LOUIS, PAR LA GRACE DE DIEU, ROY DE France & de Navarre: À nos aimés &
féaux Conseillers, les gens tenants nos Cours de Parlement, Maîtres des
Requêtes ordinaires de notre Hôtel, grand Conseil, Prévôt de Paris,
Baillifs, Sénechaux, leurs Lieutenans Civils, & autres nos Justiciers
qu'il appartiendra: SALUT. Notre bien amé FRANÇOIS DIDOT, Libraire,
ancien Adjoint, nous a fait exposer qu'il désiroit faire imprimer &
donner au Public un Manuscrit qui a pour titre: _Voyages du Capitaine
Robert Lade, traduit de l'Anglois_, s'il nous plaisoit de lui accorder
nos Lettres de Privilège pour ce nécessaires. À CES CAUSES, voulant
favorablement traiter l'Exposant, Nous lui avons permis & permettons par
ces Présentes de faire imprimer l'Ouvrage ci-dessus spécifié, en un ou
plusieurs Volumes, & autant de fois que bon lui semblera, & de les
vendre, faire vendre & débiter par tout notre Royaume, pendant le tems
de neuf années consécutives, à comprer du jour de la datte des
Présentes; FAISONS défenses a toutes sortes de personnes de quelque
qualité & condition qu'elles soient d'en introduire d'Impression
étrangere dans aucun lieu de notre obéissance; comme aussi à tous
Imprimeurs & Libraires, d'imprimer, faire imprimer, vendre, faire vendre
& contrefaire ledit Ouvrage, n'y d'en faire aucun extrait sous quelque
prétexte que ce soit, d'augmentation, correction, changement, ou autre,
sans la permission expresse & par écrit dudit Exposant, ou de ceux qui
auront droit de lui, à peine de confiscation des Exemplaires
contrefaits, & de trois mille livres d'amande contre chacun des
Contrevenans, dont un tiers à Nous, un tiers à l'Hôtel-Dieu de Paris, &
l'autre tiers audit Exposant, ou à celui qui aura droit de lui, & de
tous dépens, dommages & intérêts; à la charge que ces Présentes seront
enregistrées tout ou long sur le Régistre de la Communauté des Libraires
& Imprimeurs de Paris, dans trois mois de la datte d'icelles; que
l'impression dudit Ouvrage sera faite dans notre Royaume & non ailleurs,
en bon papier & beaux caracteres, conformement à la feuille imprimée
attachée pour modéle sous le contre-Scel desdites Présentes; que
l'Impétrant se conformera en tout aux Reglemens de la Librairie, &
nottament à celui du 10 Avril 1725, & qu'avant que de les exposer en
vente, le Manuscrit ou Imprimé qui aura servi de copie à l'impression
dudit Ouvrage, sera remis dans le même état où l'Approbation y aura été
donnée ès mains de notre très-cher & féal Chevalier le Sieur Daguesseau,
Chancelier de France, Commandeur de nos Ordres, & qu'il en sera ensuite
remis deux exemplaires dans notre Bibliothéque Pubique; un dans celle de
notre Château du Louvre, & un dans celle de notredit très-cher & féal
Chevalier le Sieur Daguesseau, Chancelier de France: le tout à peine de
nullité des Présentes; du contenu desquelles vous mandons & enjoignons
de faire jouir ledit Exposant & ses ayant cause, pleinement &
paisiblement, sans souffrir qu'il lui soit fait aucun trouble ou
empêchement: Voulons que la Copie desdites Présentes qui sera imprimée
tout au long au commencement ou à la fin dudit Ouvrage, soit tenue pour
duëment signifiée, & qu'aux copies collationnées par l'un de nos amés &
féaux Conseillers & Secrétaires, foi soit ajoûtée comme à l'Original.
Commandons au premier notre Huissier ou Sergent sur ce requis, de faire
pour l'éxécution d'icelle tous Actes requis & nécessaires, sans demander
autre permission, & nonobstant clameur de Haro, Chartre Normande &
Lettres à ce contraires; car tel est notre plaisir. Donné à Paris le
vingt-huitiéme jour du mois de Juin, l'an de grace mil sept cent
quarante-trois, & de notre Règne, le vingt huitiéme. Par le Roy en son
Conseil.

SAINSON.

_Registré sur le Régistre_ 11 _de la Chambre Royale des Libraires &
Imprimeurs de Paris, n._ 219. _fol._ 181, _conformément aux anciens
Reglemens, confirmés par celui du_ 28 _Février_ 1723. _À Paris le_ 9
_Août_ 1743.

SAUGRAIN, _Syndic._



CATALOGUE

_Des Livres qui se vendent à Paris chez DIDOT, Quai des Augustins à la
Bible d'Or. 1744._


/*
Antiquités Romaines de Denis d'Halicarnasse,
  traduites du Grec, avec des Notes Historiques,
  Critiques, & Géographiques, _par
  le Pere le Jay de la Compagnie de Jesus_, 2. vol.
  _in_-4. 10. l.

Amusemens du cœur & de l'esprit, Ouvrage périodique,
  15. feuilles _in_-12. 2. l. 10. s.

Astrée de M. d'Urfé. Pastorale allégorique avec la
  clef, nouvelle Edition, où sans toucher au
  fond, ni aux épisodes, on s'est contenté de corriger
  le langage, & d'abréger les conversations,
  _par M.... de l'Académie des Inscriptions
  & Belles Lettres_, 10. vol. _in_-12. fig. 20. l.

Le saint Concile de Trente œcuménique & général
  nouvellement traduit, _par M. l'Abbé Chanut_,
  derniere édition, _in_-12. 2. l.

_Corpus Juris Canonici, autore Gibert_, 3. vol. _in-fol_.
  26. l.

Le Comte de Gabalis, ou Entretiens sur les Sciences
  secrettes. Nouvelle Edition augmentée des
  nouveaux Entretiens, des Génies assistans, &
  du Gnome irréconciliable, &c. _par l'Abbé de
  Villars, in_-12. 2. vol. 4. l.

Chansons (Nouveau Recueil de) choisies, avec
  les airs notés, 8. vol. _in_-12. 24 l.

Le Chevalier des Essarts, & la Comtesse de Berci,
  ou Anecdotes de la Cour d'Henri IV. Roi de
  France, Histoire remplie d'événemens, 2. vol.
  _in_-12. _sous presse_.

Contes des Fées (les trois nouveaux) _par M. de_....
  avec une Préface qui n'est pas moins sérieuse,
  _par l'Auteur des Mémoires d'un Homme de qualité,_
  in-12. 2. l.

Contes des Fées allégoriques, (nouveaux) contenant
  le Phœnix, Lisandre & Carline, Boca,
  &c. _in_-12. 2. l.


Defense de la Grace efficace, _par M. de la
  Broue, Evêque de Mirepoix,_ in-12.
  2. l. 10. s.

Dissertation sur l'existence de Dieu, où l'on démontre
  cette vérité, par l'Histoire Universelle
  de la première Antiquité du Monde, par la réfutation
  du Système d'Epicure & de Spinosa;
  par les caractères de Divinité qui se remarquent
  dans la Religion des Juifs, & dans l'Établissement
  du Christianisme. Nouvelle Edition
  augmentée de la Révélation des Livres
  Sacrés, _par M. Jacquelot, in_ 12. 3. vol. 7. l.
  10. s.

Défense des Prophéties de la Religion Chrétienne
  contre Grotius, Simon, & ceux qui ont écrit
  sur ces matiéres, _par le Pere Baltus, de la
  Compagnie de Jesus_, 3. vol. _in_-12. 6. l.

Description Géographique, Historique, Ecclésiastique,
  Civile & Militaire de la Haute
  Normandie, 2. vol. _in_-4. _avec des Cartes,_
  1740. 18. l.

Description des Isles de l'Archipel, traduite du
  Flamand d'O. Dapper, enrichie de Cartes
  Géographiques & de figures, _in-fol_. 15. l.

Les délices de l'Italie, contenant une Description
  exacte du Pays, des principales Villes, de toutes
  les Antiquités & des Raretés qui s'y trouvent,
  4. vol. _in_-12. figures, 10. l.


Explication des Prophéties de l'ancien & du
  nouveau Testament, qui regardent le Messie;
  dans laquelle ou prouve la venue du Messie
  contre les Juifs, & la vérité de la Religion
  Chrétienne contre les Déistes, _in_-12. _sous
  presse_.

Essai critique sur le Goût, _par M. Carteau de la
  Vilate, in_-12. 2. l. 10. s.

Essai Politique sur le Commerce, _par M. Melon,_
  in-12. 3. l. 10. s.

Études Militaires, & l'Exercice de l'Infanterie avec
  des figures, dédié au Roi, par Monsieur Bottée,
  Capitaine au Regiment de la Fere, _in_-12. 4. l.


Grammaire Italienne à l'usage des Dames,
  derniere Edition, _par M. l'Abbé Antonini_.
  in-12. 2 l.

La Guide des Pêcheurs, par le R. P. Louis de
  Grenade, traduite en François _par M. Girard,_
  nouvelle Edition, _in_-8. 3. l.

Méthode pour apprendre facilement la Géographie,
  contenant un abrégé de la Sphère, la
  division de la Terre en ses Continens, Empires,
  Royaumes, États, Républiques, Provinces,
  &c. avec la Table des principales Villes
  de chaque Province, septiéme Edition, _par
  M. Robbe,_ 2. vol. _in_-12. avec des Cartes Géographiques,
  _sous presse_.


Histoire Sainte des deux Alliances, &c. avec
  des Réflexions sur chaque Livre de l'Ancien
  & du Nouveau Testament, & un Supplément
  qui conduit l'Histoire des Machabées jusqu'à la
  naissance de Jesus-Christ, _par M. de Saint-Aubin,
  Bibliothécaire de Sorbonne,_ 7. vol. _in_-12.
  15. l.

Abrégé de l'Histoire de France, par _M. de Mezeray,_
  nouvelle Edition, avec les Remarques &
  Notes de feu M. Amelot de la Houssaye, _in_-12.
  13. vol. 1740. 32. l. 10. s.

La même, 4. vol. _in_-4. 1740. 36. l.

L'on vend séparément l'Histoire de Louis XIII. &
  de Louis XIV. 3. vol. _in_-12. 7. l. 10. s.

Histoire & Description générale du Japon, contenant
  les Mœurs & les Coutumes de ses Peuples,
  & les Plantes qu'il produit, _par le Pere de
  Charlevoix de la Compag. de Jesus. Sous presse_.

La même, _in_-12. 6. vol. 15. l.

Histoire & Description de la Nouvelle France,
  connue sous le nom du Canada, avec des figures
  & des Cartes Géographiques, _in_-4. 3. vol.
  _par le P. de Charlevoix, de la Compagnie de
  Jesus_. 30 l.

La même, _in_-12. 6. vol. 15. l.

Histoire Critique de l'Établissement de la Monarchie
  Françoise dans les Gaules, _par M. l'Abbé
  Dubos, de l'Académie Françoise_, seconde
  Edition, augmentée considérablement, 2. vol.
  _in_-4. 18. l.

La même, _in_-12. 4. vol. 10. l.

Histoire de l'Empire Ottoman, traduite de Sagredo.
  Nouvelle Edition continuée jusqu'à
  présent, avec une Table des Matieres à chaque
  Tome, 7. vol. _in_-12. 1730. 14. l.

Histoire de Pierre le Grand, Empereur de Russie,
  de l'Impératrice Catherine, & des Czars qui
  les ont précédés, nouvelle Edition, 5. vol. _in_-12.
  figures, 1740. 12. l. 10. s.

Histoire Généalogique & Chronologique de la
  Maison Royale de France, & des Grands Officiers
  de la Couronne, avec un Catalogue des
  Chevaliers du S. Esprit, derniere Edition,
  augmentée des anciens Barons du Royaume,
  _par les RR. PP. Ange & Simplicien_, avec les
  Armes des Familles, 9. vol. _in-fol._ 200. l.

Histoire d'Henri de la Tour d'Auvergne, Duc de
  Bouillon, où l'on trouve ce qui s'est passé de
  plus remarquable sous les Regnes de François
  II. Charles IX. Henri III. Henri IV. & la
  Minorité de Louis XIII. _par M. de Marsolier_,
  3. vol. _in_-12. 7. l. 10. s.

Histoire de l'Abbaye Royale de Saint Germain
  des Prez, depuis sa fondation, contenant la
  Vie de leurs Abbés, les Hommes illustres
  qu'elle a produits, les Privilèges qui lui ont été
  accordés, avec la description de ce qu'elle a de
  plus remarquable, enrichie de Plans & de figures,
  _par Dom Jacques Bouillard, in-fol_. 12. l.

Histoire de Madame Henriette d'Angleterre,
  première femme de Philippe de France, Duc
  d'Orléans, avec les Mémoires de la Cour de
  France pour les années 1688. & 1689. _par
  Madame la Comtesse de la Fayette,_ 2. vol. _in_-12.
  en un. 2. l. 10. s.

Histoire de la Conquête du Mexique & de la Nouvelle
  Espagne, par Fernand Cortez. Traduite
  de l'Espagnol de Dom Antoine de Solis, _par
  l'Auteur du Triumvirat,_ 2. vol. _in_-12. 5. l.

Histoire de la Découverte & de la Conquête du
  Perou, traduite de l'Espagnol d'Augustin de
  ZARATE, _par S. C. D._ 2. vol. _in_ 12. 5. l.

Histoire de Cyrus le jeune, & de la retraite des
  dix mille de Xenophon, avec un Discours,
  sur l'Histoire Grecque, _par M. l'Abbé Pagi_.
  in-12. 2. l

Histoire de Scipion l'Afriquain, pour servir de
  suite aux Hommes illustres de Plutarque,
  avec les Remarques de M. le Chevalier Follart,
  _par M. l'Abbé de la Tour_. in-12.
  2. l. 10. s.

Histoire d'Epaminondas, pour servir de suite aux
  Hommes Illustres de Plutarque, avec les Remarques
  de M. le Chevalier Follart, & un
  Discours sur le grand homme & l'homme illustre
  de M. l'Abbé de S. Pierre, _par M. l'Abbé
  de la Tour_, in-12. 2. l. 10. s.

Histoire des Plantes usuelles, dans lesquelles on
  donne leur nom tant François que Latin, la
  manière de s'en servir, la dose & les principales
  compositions de Pharmacie dans lesquelles
  elles sont employées, _par M. Chomel, Docteur
  en Médecine,_ derniere Edition, 3. vol. _in_-12.
  6. l.

_Huetii (Pet. Dan.) & Cl. Fr. Fraguerii Carmina,_
 in-12. 2. l. 10. s.


Letrres du Cardinal d'Ossat, avec des Notes
  Historiques & Politiques de M. Amelot de
  la Houssaye. Nouvelle Edition, plus belle &
  plus correcte que les précédentes, 5. vol. _in_-12.
  12. l. 10. s.

Lettres à Madame la Marquise de P. sur l'Opéra,
  _in_-12. 1. l. 15. s.

Lidéric, premier Comte de Flandre, ou Histoire
  anecdote de la Cour de Dagobert Roi de
  France, _par M. le Commandeur de Vignacourt,_
  2. vol. _in_-12. 4. l.


Mémoires & Réflexions sur les principaux
  Evénemens du Règne de Louis XIV. _par
  le Marquis de la Fare,_ Nouvelle Edition avec
  des Notes, _in_-12. 2. l.

Mémoires de M. de la Colonie, contenant les
  Evénemens de la Guerre derniere depuis 1692.
  jusqu'à la Bataille de Belgrade en 1717. avec
  les aventures & les combats particuliers de
  l'Auteur, 2. vol. _in_-12. 5. l.

Métamorphoses d'Ovide traduites en François,
  avec des Remarques & des Explications Historiques,
  _par M. l'Abbé Banier, de l'Académie
  des Inscriptions & Belles Lettres_, avec figures
  à chaque sujet, 2. vol. _in_-4. 20. l.

----Les mêmes avec des figures à chaque Livre,
  dessinées par Picard, 3. vol. _in_-12. 7. l. 10. s.

Moliere, (Œuvres de) nouvelle édition revûe &
  corrigée, _in_-4. 6. vol. figures, 120. l.


Nouveau Traité de Physique sur toute la
  Nature, ou Méditations sur tous les corps
  dont la Médecine tire les plus grands avantages
  pour guérir le Corps Humain, _in_-12. 2.
  vol. en un, 2. l. 10. s.

Nouveau Traité d'Agriculture, contenant la Méthode
  de bien cultiver tous les Arbres à fruits,
  avec la manière d'élever les Treilles, _par M.M.
  de la Rivière & Dumoulin,_ in-12. 2. l.


Œuvres de Pieté de Saint Ephrem, Diacre
  d'Edesse, & Docteur de l\'Église, _in_-12.
  2. vol. 4. l. 10. s.

Œuvres diverses de _M. Pelisson de l'Académie
  Françoise,_ contenant ses Ouvrages d'Eloquence
  & de Poësie, &c. dont la plus grande partie
  n'avoit pas encore paru, avec une Préface instructive
  sur tous les Ouvrages de l'Auteur, 3.
  vol. _in_-12. 7. l. 10. s.

Œuvres de Rousseau, nouvelle Edition corrigée &
  augmentée d'un grand nombre de Pieces qui
  n'ont point encore paru, 4. vol. _in_-12. 10. l.

Œdipe, Tragédie de Sophocle, & les Oiseaux,
  Comédie d'Aristophane; _traduites par feu M.
  Boivin, de l'Académie Françoise,_ in-12.
  2. l. 10. s.

Œuvres mêlées _du Chevalier de S. Jory_, contenant
  des Lettres galantes & singulieres, des
  Anecdotes, Romans, Factums, & Pieces du
  Théâtre Italien, 2. vol. _in_-12. 4. l.
  --Les Femmes Militaires, par le même Auteur,
  _in_-12. avec figures, 2. l.

Œuvres de Mathématique & de Physique _de M.
  Mariotte_, de l'Académie Royale des Sciences,
  comprenant les Traités de cet Auteur, tant
  ceux qui avoient déja paru séparément, que
  ceux qui n'avoient pas encore été publiés; nouvelle
  Edition, 2. vol. _in_-4. avec figures, 1740.
  16. l.

Opera (Recueil de tous les) représentés à l'Académie
  Royale de Musique, 14. vol. _in_-12. figures,
  28. l.
----Les Tomes 15. 16. 17. _sous presse_.

Œuvres Poétiques de Melin de S. Gelais, nouvelle
  Edition augmentée d'un grand nombre
  de Pieces Latines & Françoises, _in_-12.
  2. l. 10. s.


Pamela, ou la Vertu récompensée, traduit
  de l'Anglois, troisiéme Edition, 4. vol. _in_-12.
  8. l.

Pausanias, ou Voyage Historique de la Grèce,
  avec des Remarques, _par M. l'Abbé Gedoyn
  de l'Académie Françoise,_ 2 vol. _in_-4. figures,
  20. l.
----Le même en grand papier, 30. l.

Parallele des Romains & des François par rapport
  au Gouvernement, _par M. De...._ 2. vol.
  _in_-12. 1740. 5. l.

_Quintiliani Institutiones oratoria, cum notis & animadversionibus
  Capperonerii_. in-fol. 15. l.


Raisonnemens hazardés sur la Poësie Françoise,
  avec des Réflexions sur les Vers non
  aimés: Ouvrage curieux & singulier, _in_-12.
  1. l. 15. s.

Recherches sur les Courbes à doubles courbures,
  _par M. Clairault Mathématicien,_ in-4. figures,
  5. l. 10. s.

Récréations Mathématiques & Physiques, qui
  contiennent plusieurs Problêmes d'Arithmétique,
  de Géométrie, de Musique, d'Optique,
  de Gnomonique, de Cosmographie, &c. avec
  un Traité des Horloges Elémentaires, _par feu
  M. Ozanam_; nouvelle Edition, 4. vol. _in_-8.
  avec figures, 20. l.

Remarques de M. de Vaugelas sur la Langue Françoise,
  avec les Notes de MM. Patru, Thomas
  Corneille & autres; nouvelle Edition, 3. vol.
  _in_-12. 7. l. 10. s.

Réflexions sur les Passions & sur les Goûts, avec
  l'Epître aux Dieux Pénates, & autres Poësies,
  _par M. L. de B. in_-8 2. l.


Sermons & Homelies sur les Mysteres de N. S.
  _par M. l'Abbé Jerôme de Paris, in_-12. 2. l.

Du même. Les Mysteres de la Vierge, & les Panégyriques
  des Saints, 2. vol. _in_-12. 4. l.

Singularités Historiqucs & Littéraires, contenant
  plusieurs recherches & éclaircissemens sur
  l'Histoire, _par Dom Liron, de la Congrégation
  de S. Maur,_ 4. vol. _in_-12. 14. l.

Le Songe d'Alcibiade, traduit du Grec; Brochure,
  15. s.


Traité de l'Abus, & du vrai sujet des Appellations
  qualifiées du nom d'Abus, _par
  Charles Fevres_, derniere Edition, 2. vol. _in-fol_.
  30. l.

Traité de l'Art Métallique, extrait des Œuvres
  d'Alvare Isonse Barba, auquel on a joint un
  Mémoire concernant les Mines de France, _in_-12.
  figures, 2. l.

Traité de l'Indult du Parlement de Paris, _par
  feu M. Cochot de Saint Valier_, 2. vol. _in_-4.
  _sous presse_.


Vie du Vicomte de Turenne, _par M. l'Abbé
  Raguenet,_ avec les Médailles frappées à
  l'occasion de ses Victoires, _in_-12. _sous presse_.

Voyage de la Mer du Sud aux Côtes de Chily &
  du Perou, fait pendant les années 1712. 1713.
  & 1714. avec une Réponse à la Préface critique
  des Observations Physiques du R. P. Feuillée,
  _par M. Fraizier Ingénieur du Roi, in_-4.
  figures, 7. l. 10. s.

Voyages de Cyrus, ou la nouvelle Cyropédie,
  avec un Discours sur la Mythologie, en Anglois
  & en François, _par M. Ramsay_, 2. vol.
  _in_-12. 6. l.

*/


_Ouvrages de M. BARREME._

/*

Le Livre des Comptes faits, ou Tarif général
  de toutes les Monnoyes, tant anciennes
  que nouvelles, avec lequel on peut faire toutes
  sortes de Comptes, Multiplications par entier
  & par fraction, quelque difficiles qu'ils soient,
  pourvû qu'on sçache l'Addition, _in_-12. Nouvelle
  Edition, augmentée du Tarif des Glaces,
  2. l. 10. s.

Le livre facile pour apprendre l'Arithmétique sans
  Maître. Nouvelle Edition augmentée de la
  Géométrie, servant à l'Arpentage & au Toisé,
  _in_-12. 2. l. 10. s.

Le Livre nécessaire, ou Tarif général des Escomptes,
  des Changes & des Divisions toutes
  faites, _in_-12. 2. l. 10. s.

Le Livre du grand Commerce, où l'on trouve les
  Tarifs généraux pour la réduction des Monnoyes
  de France, en Monnoyes d'Hollande &
  d'Angleterre; & des Monnoyes d'Hollande &
  d'Angleterre, en Monnoyes de France. Les
  Tarifs généraux pour la réduction des Monnoyes
  de France, en Monnoyes d'Espagne; &
  des Monnoyes d'Espagne, en Monnoyes de
  France. L'on peut apprendre dans cet Ouvrage
  à faire une Remise, une Traite, un Roulement,
  une Négociation, & un Arbitrage, _in_-8. 2. vol.
  grand papier, 16. l.


_L'on vend séparément_,

Les Tarifs généraux pour la réduction des Monnoyes
  d'Espagne en Monnoyes de France, &c.
  _in_-8. grand papier, 4. l.

Le Traité des Parties-Doubles, ou Méthode
  aisée, pour apprendre à tenir en Partie-Double
  les Livres du Commerce & des Finances, _in_-8.
  grand papier, 4. l.

*/



_Ouvrages de M. BOURSALT._

/*

Les Lettres, cinquième Edition, 3. vol. _in_-12.
  7. l. 10. s.

Le Théâtre, nouvelle Edition, 3. vol. _in_-12. _sous
  presse_.


_L'on vend séparément_,

Les Fables d'Esope, & Esope à la Cour, Comédies,
  20 sols piece.

Les Romans, contenant le Prince de Condé; Ne
  pas croire ce qu'on voit; le Marquis de Chavigny,
  Artemise & Poliante, 2. vol. _in_-12. 5. l.

*/


_Ouvrages du Pere LAMY, Prêtre de l'Oratoire_.

/*
Les Elémens de Géométrie, qui comprennent
  les Elémens d'Euclide, les Propositions d'Archimede,
  avec une idée de l'Analyse, & une
  Introduction aux Sections Coniques, _in_-12.
  3. l.

Les Elémens de Mathématique, ou Traité de la Grandeur
  en général, qui comprend l'Arithmétique,
  l'Algébre, l'Analyse, & les Principes de
  toutes les Sciences qui ont la Grandeur pour
  objet, cinquiéme Edition, revûe & augmentée,
  _in_-12. 3. l.

La Rhétorique, ou l'Art de parler, Nouvelle
  Edition, augmentée des Réflexions sur l'Art
  poëtique. _in_-12. 2. l. 10. s.

*/


_Ouvrages de M. l'Abbé DE VERTOT, de l'Académie des Inscriptons &
Belles-Lettres_.

/*

Histoire des Révolutions arrivées dans le
  Gouvernement de la République Romaine,
  nouvelle Edition, 3. vol. _in_-12. 7. l. 10. s.

Histoire des Révolutions de Suede, où l'on voit
  les changemens arrivés dans ce Royaume, au
  sujet de la Religion & du Gouvernement, 2.
  vol. _in_-12. 5. l.

Histoire des Révolutions de Portugal, _in_-12.
  7. l. 10. s.

Histoire Critique de l'Établissement des Bretons
  dans les Gaules, & de leur dépendance des
  Rois de France, & des Ducs de Normandie,
  2. vol. _in_-12. 5. l.

*/


_Ouvrages de M. l'Abbé PREVOST_.

/*

Mémoires & Avantures d'un Homme de qualité
  qui s'est retiré du monde, 8. vol. _in_-12.
  en 5. Tomes, 12. l. 10. s.

Histoire de M. Cleveland, fils de Cromwel, derniere
  Edition, 6. vol. _in_-12. 15. l.

Le Pour & Contre, Ouvrage périodique d'un
  goût nouveau, dans lequel on s'explique librement
  sur tout ce qui peut intéresser la curiosité
  du Public en matiére de Sciences, d'Arts, de
  Livres, &c. sans prendre parti, & sans offenser
  personne, 20. vol. _in_-12. 70. l.

Le Doyen de Killerine, Histoire Morale composée
  sur les Mémoires d'une illustre Famille d'Irlande,
  ornée de tout ce qui peut rendre une lecture
  utile & agréable, 6. vol. _in_-12. 12. l.

Histoire de Marguerite d'Anjou, Reine d'Angleterre,
  contenant les Guerres de la Maison de
  Lancastre contre la Maison d'York, 2. vol.
  _in_-12. 6. l.

Histoire d'une Grecque moderne, 2 vol. _in_-12. 4. l.

Mémoires pour servir à l'Histoire de Malthe,
  ou l'Histoire de la jeunesse du Commandeur
  de**** 2. vol. _in_-12. 4. l.

Campagnes Philosophiques, ou Mémoires de M.
  de Montcal, Aide de Camp de M. le Maréchal
  de Schomberg, contenant l'Histoire de la Guerre
  d'Irlande, 2. vol. _in_-12. 6. l.

Tout pour l'Amour, ou la mort d'Antoine & de
  Cléopatre, Tragédie, traduite de l'Anglois.
  1. l. 4. s.

Histoire de Guillaume le Conquérant, Duc de
  Normandie & Roi d'Angleterre, 2. vol. 7. l.

Histoire de la Vie de Ciceron, tirée de ses Ecrits
  & des Monumens de son Siècle; avec les Preuves
  & des Eclaircissemens, composée sur l'Ouvrage
  Anglois de M. Midleton, 5. vol. _in_-12.
  12. l. 10. s.

Voyages du Capitaine Robert Lade en différentes
  Parties de l'Afrique, de l'Asie & de l'Amérique:
  contenant l'histoire de sa fortune,
  & ses Observations sur les Colonies & le Commerce
  des Espagnols, des Anglois, des Hollandois,
  &c. Ouvrage traduit de l'Anglois.
  2 vol. _in_-12. 5. l.

Lettres Familieres de Ciceron, traduites en François,
  avec des Notes critiques & historiques,
  _sous presse_.

Histoire génerale des Voyages depuis le commencement
  du XV siécle, contenant ce qu'il y a de
  plus curieux, de plus utile & de mieux vérifié
  dans toutes les Relations des différentes Nations
  de l'Europe; Ouvrage traduit de l'Anglois
  par ordre de Monseigneur le Chancelier de
  France, _in_-4. _sous presse_.
*/



_Ouvrages du Pere_ BUFFIER, _de la Compagnie de_ JESUS.

/*
La Grammaire Françoise, _in_-12. _sous presse_.

La Mémoire artifiielle, pour apprendre l'Histoire
  Sainte & Prophane, l'Histoire de France
  & la Chronologie, _in_-12. 2. vol. 4. l. 10. s.

La Géographie universelle, exposée dans les différentes
  Méthodes qui peuvent abréger & faciliter
  l'usage de cette Science, avec le secours
  des Vers artificiels, _in_-12. 2. l. 10. s.

Elémens de Métaphisique à la portée de tout le
  monde, & Examen des Préjugés vulgaires,
  pour disposer l'esprit à juger sainement & précisement
  de tout, avec l'Analyse & l'usage
  morale de chaque chose, _in_-12 2. l.
*/

_L'on trouve chez le même Libraire les Livres nouveaux, tant de France
que des Pays Étrangers._

De l'IMPRIMERIE DE CL. SIMON, pere.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Voyages du capitaine Robert Lade en differentes parties de l'Afrique, de l'Asie et de l'Amérique" ***

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