Home
  By Author [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Title [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Language
all Classics books content using ISYS

Download this book: [ ASCII | HTML | PDF ]

Look for this book on Amazon


We have new books nearly every day.
If you would like a news letter once a week or once a month
fill out this form and we will give you a summary of the books for that week or month by email.

Title: Où va la monde? - Considérations philosophiques sur l'organisation sociale de demain
Author: Rathenau, Walther, 1867-1922
Language: French
As this book started as an ASCII text book there are no pictures available.
Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Où va la monde? - Considérations philosophiques sur l'organisation sociale de demain" ***

This book is indexed by ISYS Web Indexing system to allow the reader find any word or number within the document.



WALTHER RATHENAU

OU VA LE MONDE?

CONSIDERATIONS PHILOSOPHIQUES SUR L'ORGANISATION SOCIALE DE DEMAIN

TRADUCTION FRANÇAISE ET AVANT-PROPOS

DE

S. JANKÉLÉVITCH

PAYOT & CIE, PARIS

106, BOULEVARD SAINT-GERMAIN

1922

Tous droits réservés



TABLE DES MATIÈRES


AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR
INTRODUCTION
Le but
Le chemin
  I.--Le chemin de l'économie
 II.--Le chemin de la morale
III.--Le chemin de la volonté



AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR


Depuis que cet ouvrage a été traduit, Walther Rathenau est mort,
assassiné en pleine activité, payant ainsi de sa vie l'audace de ses
idées et sa volonté persévérante d'en poursuivre la réalisation dans le
cadre de la République allemande.

«Dis-moi quels sont tes _ennemis_, et je te dirai qui tu es»,
pourrait-on, à son propos, paraphraser l'adage bien connu. Or, si,
pendant sa vie, il était parfois permis de se demander quel était le
fond de sa pensée et quelles étaient ses véritables intentions, le geste
homicide, accompli par ordre par quelques sicaires réactionnaires, ne
laisse plus le moindre doute à cet égard.

Ce geste a classé Rathenau parmi les adversaires les plus décidés de
l'ancien régime, parmi les hommes les plus convaincus que ce sont les
fautes de ce régime qui ont surtout contribué à plonger l'Allemagne et,
avec elle, l'Europe entière dans le chaos et le désordre qui, si on n'y
porte immédiatement remède, menacent d'engendrer de nouveaux cataclysmes
dont les conséquences seront encore plus terribles.

L'Allemagne, d'après Rathenau, dans l'état où l'a laissée la guerre et
qui n'était à son avis qu'une conséquence logique de son état
d'avant-guerre, avait besoin d'être reconstruite de fond en comble,
mais, dans son esprit, la reconstruction de l'Allemagne ne pouvait se
faire qu'en fonction de la reconstruction générale de l'Europe, et même
du monde entier, la guerre ayant montré que, sous des dehors en
apparence différents, tous les pays, toutes les nations souffraient des
mêmes maux, présentaient les mêmes vices et les mêmes faiblesses.

Avant la guerre, les Allemands étaient fiers de ce qu'ils appelaient
leur «esprit d'organisation» et considéraient avec mépris les autres
peuples, les peuples latins et slaves en particulier, qui, eux,
«n'auraient pas encore dépassé la phase de l'individualisme». Ceux-ci, à
leur tour, objectaient aux Allemands que leur fameuse organisation
n'était qu'une organisation de caserne, une organisation fondée sur la
soumission passive et aveugle, et vantaient les mérites de l'initiative
individuelle et de l'esprit d'improvisation.

La guerre est venue révéler aux uns et aux autres qu'ils avaient
également tort et raison à la fois. Elle a montré, d'une part, que dans
la complication de la vie moderne l'initiative individuelle et l'esprit
d'improvisation ne peuvent engendrer que le gâchis et le désordre et,
d'autre part, que l'organisation à l'allemande n'était «qu'une
organisation de surface, reposant sur une hiérarchie de classes, voire
de castes, qui n'excluait ni l'arbitraire, ni la plus profonde
méconnaissance des intérêts de la collectivité et de ceux des
générations futures».

Le mérite de Rathenau consiste à n'avoir pas attendu la fin, ni même
l'explosion, de la guerre, pour apercevoir les vices et les mensonges de
l'organisation allemande, pour déclarer qu'entre cette soi-disant
«organisation» et l'absence d'organisation dans les autres pays il n'y
avait guère de différence, que l'une et l'autre étaient également
dangereuses pour la paix du monde, également pernicieuses pour le
patrimoine spirituel de l'humanité, parce que l'une et l'autre se
trouvaient au service de la même cause: le capitalisme, dans sa forme la
plus évoluée et, en même temps, la plus inhumaine, à laquelle Rathenau
lui-même a donné le nom de «mécanisation».

Dès 1910, c'est-à-dire à une époque où, selon sa propre expression, sa
voix «se perdait encore dans le bruit des affaires et des jouissances»,
il avait commencé à exposer ses idées, fruit d'une profonde méditation
et d'une analyse objective et impartiale des faits. Grand bourgeois,
doué d'une vaste culture, placé à la tête d'une des plus grandes
affaires de son pays (l'_Allgemeine Elektrizitaets-Gesellschaft_), à la
fois homme de pensée et d'action, Rathenau se trouvait dans une
situation exceptionnellement favorable pour juger à sa valeur le système
capitaliste, pour en reconnaître les avantages et les mérites et en
dénoncer les excès et les périls, pour indiquer enfin ou, tout au
moins, pour rechercher les moyens susceptibles d'augmenter ceux-là, de
conjurer, sinon de supprimer totalement, ceux-ci.

Tout en soumettant le capitalisme à une critique pénétrante, tout en en
faisant ressortir sans ménagements tous les vices et tous les abus, tout
en montrant que, s'il est une source de richesses et de jouissances pour
quelques-uns, il est une cause d'esclavage et de misère héréditaires
pour le plus grand nombre, Rathenau n'a donné son adhésion à aucune
doctrine économique et sociale définie, à la doctrine socialiste moins
qu'à toute autre. À ses yeux, le capitalisme est une phase nécessaire
dans l'évolution de l'humanité, et il subsistera tant qu'il restera
encore un seul coin de la planète inexploré, une seule force de la
nature indomptée et inutilisée. Le capitalisme est le seul système
pouvant et devant permettre à l'homme d'affirmer sa maîtrise de plus en
plus grande sur les forces aveugles de la nature. C'est pourquoi il est,
dans son essence même, un système foncièrement humain. Mais s'il affecte
les formes inhumaines que nous lui connaissons; si, au lieu d'être un
facteur de solidarité entre les peuples, il les oppose les uns aux
autres dans une hostilité permanente; si, au lieu d'étendre ses
bienfaits à tous les fils d'un même peuple, il crée non seulement des
classes, mais de véritables castes ennemies, incapables de se comprendre
les unes les autres, cela tient, encore une fois, non au capitalisme
comme tel, mais à la fausse direction que des générations successives
lui ont imprimé, en considérant comme un but ce qui n'était qu'un moyen.
Oui, le capitalisme n'est qu'un moyen destiné à affranchir l'homme de la
fatalité naturelle et sociale, à mettre à la disposition de chacun une
quantité de biens suffisante pour lui assurer une vie humaine, au sens
le plus large et le plus profond du mot.

Au lieu de cela, que voyons-nous? Des millions d'hommes manquant du plus
nécessaire, au milieu de la production la plus intense et la plus
effrénée, des millions et encore des millions d'hommes voués à un
travail d'esclaves qui ne suffit même pas toujours à leur assurer leur
pain quotidien, à côté de quelques milliers d'individus monopolisant
tous les biens de la terre. Nous voyons la répartition des matières
premières, la production d'objets fabriqués et manufacturés s'effectuer
au hasard, selon les caprices ou les faux calculs des dirigeants de
l'industrie qui ne tiennent aucun compte des besoins essentiels et
véritables du pays et s'appliquent, au contraire, par la fabrication
d'objets et d'articles toujours nouveaux, ne répondant le plus souvent à
aucune utilité, à provoquer des besoins artificiels, à favoriser la
passion du faux luxe, à satisfaire le mauvais goût par la camelote et
l'article de bazar. Gâchis, désordre, gaspillage de forces et de
richesses: voilà ce qui caractérise le capitalisme contemporain qui,
pour se maintenir, n'a trouvé rien de mieux que de créer dans chaque
pays, au sein de chaque nation, deux castes, deux peuples, le peuple des
riches et le peuple des pauvres, séparés par un fossé infranchissable,
mais tous deux également attachés au côté purement matériel de la vie,
également «mécanisés».

Nous engageons le lecteur à lire attentivement les pages âpres et
mordantes que Rathenau consacre à la critique du capitalisme moderne.
C'est un réquisitoire impitoyable, d'autant plus impressionnant qu'on ne
le sent inspiré par aucune haine ou passion de parti.

Les solutions pratiques préconisées par Rathenau comme remède à l'état
de choses qu'il vient d'analyser se résument en un seul mot:
«organisation»; organisation de la répartition des matières premières,
organisation de la production, organisation de la consommation, au sein
de ce qu'il appelle l'«État populaire», dont il cherche à ébaucher la
forme. Cette partie positive de l'ouvrage est beaucoup plus vague que sa
partie négative, et il ne pouvait d'ailleurs en être autrement, car
Rathenau n'était rien moins que doctrinaire et ne se vantait pas de
posséder la panacée infaillible, propre à transformer du jour au
lendemain notre pauvre monde malade en un séjour paradisiaque. Il a
saisi la première occasion qui lui fut offerte de se mettre en contact
avec la vie réelle, d'intervenir activement dans les affaires de son
pays, et il est à présumer que si la mort n'était pas venue mettre fin
brutalement à cette activité à peine commencée, l'expérience acquise lui
aurait permis de préciser ses idées sur ce que devait être cette
nouvelle Allemagne, moralement et socialement régénérée, qu'il rêvait
comme faisant partie d'une Europe solidaire, pacifique et heureuse.

S. J.



INTRODUCTION


I

Ce livre traite de choses matérielles, mais au nom de l'esprit. S'il
parle de travail, de nécessité et de gain, de biens, de droits et de
puissance, d'organisation technique, économique et politique, il ne pose
ni n'apprécie ces notions à titre de valeurs finales.

Il est juste de demander si ce ne sont pas plutôt la pauvreté, le
besoin, le souci et l'injustice qui délivrent les forces les plus
profondes de l'homme, affranchissent l'âme et font descendre sur la
terre le royaume des cieux. Et il est loisible de répondre que, loin de
s'opposer à la liberté de croyance et au pouvoir de changement de
l'homme, on doit plutôt encourager l'une et favoriser l'autre, que le
froid de la misère flétrit tous les germes, que la croissance et
l'épanouissèment ont besoin de chaleur et de lumière. Mais ni cette
question, ni cette réponse ne sont formulées ici. L'esprit ne se laisse
entraîner ni à appuyer et à soutenir ce qui existe, ni à provoquer des
désirs et à créer des conditions: sa force est assez grande pour lui
permettre à tout moment de réaliser l'accord entre l'organisation et
l'organisateur. Mais ce rapport-là est univoque, comme l'est celui qui
existe entre les formations organiques et l'ensemble des conditions
d'existence; chaque nouvel esprit se crée son monde à lui, et chacune
de ses évolutions se manifeste par un nouvel essor de la vie.

Ce n'est pas la revendication qui précède l'essor. Celui-ci est annoncé
par une sorte de message, qui implique déjà un commencement de
réalisation. Mais ce message, loin d'être une rêverie prophétique,
résulte de la pénétration des conditions matérielles par la certitude de
la loi morale.

Ce n'est donc pas se livrer à des discussions oiseuses, c'est plutôt
s'acquitter d'un devoir et user d'un droit que de se détourner
momentanément de la contemplation de l'esprit en mouvement, pour diriger
son regard vers les jeux d'ombre des institutions et des formes
extérieures de la vie: c'est que le rayon et l'ombre se laissent
expliquer et décrire l'un par l'autre. Notre époque, qui attache tant
d'importance au moindre fait, n'a pas le courage de lire son destin, tel
qu'il est inscrit dans son propre cœur; et lorsque, se jouant et se
livrant à des distractions qui n'impliquent aucune responsabilité, elle
dirige parfois sa pensée vers l'avenir, elle en arrive, par un
renversement des soucis et des mécontentements quotidiens, à créer des
utopies mécaniques qui, animées par la baguette magique de la technique,
transforment tous les jours gris de la vieille semaine en autant de
maigres dimanches.

Où notre époque puise-t-elle encore le courage de parler de
développement, d'avenir et de fins, d'orienter la moitié de son activité
vers ce qui n'existe pas encore, de songer à la postérité, d'inventer
des lois, de poser des valeurs, d'accumuler des biens? Elle ne se lasse
pas d'examiner la question de ses origines, mais elle ne sait pas où
elle se trouve et ne veut pas savoir où elle va. C'est pourquoi les
meilleurs succombent à la besogne au jour le jour; nombreux sont ceux
qui laissent le doute, la lassitude et le désespoir envahir leur pensée,
qui prétendent jouir du présent et renoncent au plus beau de leurs
privilèges: l'inquiétude.

D'autres se tournent vers la foi dogmatique périmée et se réclament de
ses promesses. Ils veulent faire revivre cette foi à l'aide
d'institutions, de preuves, en usant tour à tour de bonté, de colère, de
promesses et de menaces. Ils ont raison au point de vue du sentiment,
car la religion de l'homme ne disparaîtra jamais; mais leur pensée est
erronée, car il n'y a pas de foi sans objet, et celui-ci ne se laisse
imposer ni par la contrainte, ni par la persuasion verbale. L'essence de
la foi consiste en ce qu'elle crée elle-même son objet, avec une
assurance aussi infaillible qu'inconsciente, et que cet objet correspond
à l'ensemble des forces créatrices d'une époque. Mais la foi dogmatique
a dépéri par la faute de ses suprêmes autorités, trop faibles pour
l'imposer au monde d'une manière exclusive, mais assez fortes pour,
pendant des siècles, la protéger, à l'aide de verres fumés, contre
l'action des rayons de la vie. Le jour où on lui a violemment arraché
ces verres, la foi a expiré.

Inventer des dieux, provoquer des présages, ordonner des sacrements:
rien de plus vain que ces pieux artifices. Certes, tout cela suppose
l'existence, au plus profond de notre être, de forces capables de créer
de nouvelles orientations; mais quelque habile qu'elle soit, jamais
l'interprétation humaine ne réussira à remplacer par des notions morales
la vieille base faite de miracles palpables; les convictions
transcendantes survivent toujours dans notre cœur, mais elles exigent
une nouvelle langue, de nouvelles représentations et un éclairage
nouveau. Les obscures profondeurs de notre conscience la plus intime, la
plus à l'abri du monde extérieur, sont loin d'être vides; lorsque nous
consentons à y descendre, nous y retrouvons chaque fois la certitude de
l'infini, du côté divin de la création, l'annonce de la vocation de
notre âme et de nos forces supra-intellectuelles, le mystère du royaume
spirituel.

Nous avons traité de ces choses dans notre livre: _Zur Mechanik des
Geistes_. Ici nous ne prendrons en considération qu'un des principes
formulés dans cet ouvrage, à savoir que toutes nos actions et
aspirations d'ici-bas ne sont légitimes et justifiées que dans la mesure
où elles contribuent au développement et à l'affermissement de son
règne.


II

Ce livre s'attaque au cœur même du socialisme dogmatique. Celui-ci est
le produit d'une volonté portant sur les choses matérielles; sa doctrine
centrale est celle qui préconise le partage des biens terrestres, et son
but consiste à édifier une certaine organisation économico-étatique.
S'il cherche aujourd'hui à s'incorporer et à s'assimiler des idéaux
empruntés à d'autres conceptions du monde, il n'en est pas moins vrai
qu'il n'est pas un produit de l'esprit même qui anime ces idéaux; il n'a
pas besoin de ceux-ci, qui risquent même de le troubler, car son chemin
s'étend de la terre à la terre, sa foi la plus profonde a pour objet la
révolte, sa force la plus grande consiste dans une haine commune, et son
dernier espoir est celui du bien-être matériel.

Ceux qui l'ont fondé croyaient à l'infaillibilité de la science. Plus
que cela: ils croyaient que la science possède une force rationnelle;
ils croyaient à l'existence d'inéluctables lois matérielles régissant
l'humanité et à la possibilité d'un bonheur terrestre mécanique.

Mais, aujourd'hui, la science elle-même commence à se rendre compte que
son tissu le plus parfait n'est pour la volonté humaine que ce qu'une
bonne carte est pour un voyageur: ici une chaîne de montagnes, là un
fleuve, plus loin une ville et, plus loin encore, une mer; si je tourne
à droite, j'arrive à tel point; si je tourne à gauche, j'aboutis à tel
autre point; ce chemin-ci est plus court, cet autre plus plat; ici règne
l'abondance, là on respire l'air des montagnes; ici on est en pays
primitif, là en pays civilisé. Mais une carte ne peut m'indiquer le
chemin qui m'est prescrit, celui vers lequel m'attirent mon cœur et mon
devoir. La science pèse et mesure, décrit et explique, mais elle est
incapable d'apprécier autrement que d'après des critères conventionnels.
Or, sans appréciation et sans choix, il est impossible de poser des
fins, et toute activité rationnelle étant orientée vers des fins et des
pôles, il s'ensuit de nouveau que c'est le cœur qui, en dernier lieu,
décide du devenir humain.

Dans le déroulement fatal que la conception matérialiste de l'histoire
assigne au devenir cosmique, il n'y a pas place pour la volonté du cœur;
et lorsque la succession probable, présumée, des valeurs humaines subit
une modification, comme ce fut toujours le cas, le mécanisme aveugle,
qui exerce son action sans arrêt, met la volonté humaine en conflit avec
elle-même.

Poser des fins s'appelle croire. Mais la vraie foi n'est pas celle qui
naît d'une inversion de désirs provoquée par une nécessité passagère et
qui, une fois née, adopte à l'égard de ce qui existe une attitude de
négation et transforme l'ordre cosmique en un expédient. La vraie foi a
sa source dans la force créatrice du cœur, dans l'imagination nourrie
par l'amour; elle crée une certaine conviction d'où les événements
découlent sans aucune intervention de la volonté. Jamais les convictions
ne sont suggérées par les institutions, et le socialisme, qui ne lutte
que pour des institutions, reste une doctrine politique. Il a beau
critiquer, supprimer des anomalies, conquérir des droits: il ne réussira
jamais à transformer la vie terrestre, car seule la conception du monde,
la foi, l'idée transcendante possèdent la force nécessaire pour opérer
cette transformation.

Mais si l'insuffisance du socialisme est évidente, il ne s'ensuit pas
que ceux-là doivent s'en réjouir qui le combattent par attachement
commode à ce qui existe, par crainte de sacrifices, par paresse du cœur.

Les sacrifices qu'exigent les temps nouveaux sont plus durs, les
services qu'ils réclament sont plus pénibles et la récompense extérieure
qu'ils promettent est moindre que dans le domaine social proprement dit.
Ils exigent, en effet, plus que le renoncement aux biens matériels: le
renoncement à nos vanités les plus chères, à nos faiblesses, vices et
passions, et cela au profit de sentiments et d'actions que nous vantons
en théorie, mais que nous méprisons dans la pratique, au profit de la
conviction que ce n'est pas le bonheur qui est le but de notre
existence, mais l'accomplissement d'une tâche, que ce n'est pas pour
nous que nous vivons, mais pour remplir les commandements de Dieu.

Et, cependant, l'humanité finira par s'engager dans cette voie, non
parce qu'elle le doit, mais parce qu'elle le voudra, parce que
l'évidence de la foi rendra tout retour en arrière impossible, parce
qu'elle se sentira envahie par le bonheur du vouloir divin. Elle sera en
butte à l'hostilité, aux railleries, aux persécutions; aucune épreuve ne
lui sera épargnée, pas même la malédiction de ceux dont elle prépare la
rédemption et qui lui réservent des châtiments pour le tort qu'elle leur
cause. L'ingratitude bénira son chemin, des tourments l'accableront à
chaque pas, mais, humblement orgueilleuse, elle se réjouira de chaque
pas douloureux qui la rapprochera de la lumière.

Ce ne seront ni la crainte ni l'espérance qui la pousseront à agir
ainsi, car ni l'une ni l'autre ne sont de véritables mobiles d'action,
et l'on peut en dire autant de la recherche rationnelle de l'équilibre
mécanique, de la bonté et même de la justice. Les vrais mobiles
d'action, les seuls capables de nous décider à accomplir de grandes
choses, sont la foi inspirée par l'amour, la profonde nécessité et la
volonté divine.


III

L'époque qui, dans son essence la plus intime, aspire à acquérir la
connaissance d'elle-même et à se libérer de sa propre rudesse, n'est
guère favorable à la pensée concrète, fondée sur la prévision
mathématique. À peine échappée au lourd sérieux et à la plate évidence
du matérialisme, elle se détourne honteuse de tout ce qui touche à la
pratique; mais, honteuse en même temps de sa honte, elle cherche à la
dissimuler et, surmontant sa répugnance, elle introduit dans sa vie
affective quelques misérables accessoires et ingrédients de la vie
moderne. Elle chante les lampes à arcs et autres inventions, dans des
rimes d'une audace voulue, ce qui ne l'empêche pas d'être plus étrangère
aux choses de ce monde que ne le fut l'époque précédente, plus
grossière, mais qui du moins savait mettre la main à la pâte et était au
courant des choses humaines. Pour se prouver à eux-mêmes combien ils
sont éloignés de l'assurance inébranlable qui règne sur le marché du
monde, beaucoup de nos contemporains n'arrêtent leur attention que sur
l'enveloppe la plus mince, la plus bariolée des phénomènes et se
contentent, non sans une certaine coquetterie, d'un examen superficiel
qui leur révèle ici une ressemblance, là une contradiction.

Misérable mensonge! On n'a le droit de réfléchir sur le monde et de le
juger que dans la mesure où on le prend au sérieux, où on est convaincu
qu'il a un sens et qu'il est cohérent; mais la courageuse croyance à
l'absurdité et à la confusion irrémédiable de tout ce qui existe
comporte, à titre de conséquences, une vie dépourvue de tout élément
spirituel, ne connaissant que les jouissances animales, et une
conscience morale fondée uniquement sur la crainte de la police. Le
voleur à l'étalage de la vie nie la sueur qu'il dépense pour réussir
chacun de ses coups; il ne reste un héros que pour ses pareils, car
l'humanité n'accepte pas en cadeau le produit d'un misérable vol.

Sans doute, ce n'est pas à l'aide de connaissances acquises et d'une
instruction péniblement reçue que nous défricherons le champ qui nous
est confié; l'orgueilleux savoir est par lui-même infécond. Mais tout ce
qui se passe sur la terre doit être pris au sérieux; et quand on a les
sens fidèles et l'esprit toujours prêt à s'abandonner, à se fondre avec
ce qui l'entoure, on arrive à saisir le sens intime des choses même les
plus journalières et on n'a pas la tentation de s'accrocher à leurs
signes extérieurs. Si le monde est une organisation, un cosmos, l'homme
a le droit de se faire une idée de ses connexions, de ses lois, de ses
phénomènes et de les reproduire en lui-même. Si Platon, Léonard de Vinci
et Gœthe ont fait des incursions dans le monde solide et ferme des
choses, ce ne fut pas par égarement profane, mais parce qu'ils y étaient
poussés par une nécessité divine. Le poète qui, incapable d'embrasser le
présent et l'avenir de son monde, ne s'arrête qu'à des épisodes
intéressants et choisis, a beau se donner pour un visionnaire: il n'est
qu'un ordonnateur de divertissements esthétiques. Les Romains disaient
de l'État qu'il était la chose de tous; cela est d'autant plus vrai de
la nature, qui est à la fois le monde extérieur, le désert et l'oasis,
l'arène de lutte et le tombeau de l'homme.

Le romantisme de notre temps, aux gestes réalistes et aux sentiments
artificiels, ne tardera pas à céder la place à une mentalité qui n'a
jamais cessé d'exister chez les hommes n'ayant pas subi la déformation
de l'esprit: à l'expérience littéraire et scolaire succédera
l'expérience puisée dans la connaissance du monde réel; sur les
fondations en pierres de taille que formeront les réalités maîtrisées,
l'édifice des idées reposera plus solidement et pourra s'élever avec
plus de sécurité que sur le sable mouvant de principes étrangers à la
vie. Des hommes robustes, guidés par des tendances pragmatiques, animés
d'un sentiment de solidarité, ayant l'imagination nourrie des leçons de
la réalité à laquelle ils prennent une part active et dont ils portent
la responsabilité, arracheront la pensée libre et les sentiments
indépendants à la serre chaude des chapelles, pour les lancer sur le
chemin du devenir, de la destinée et de l'action. Les idées et les
sentiments du monde seront alors solides sans être superficiels,
délicats sans être faibles, pleins de fantaisie sans prétentions,
transcendants sans bigoterie, pragmatiques sans chicane; la direction
spirituelle sera arrachée aux mains de femmes et d'esthètes railleurs et
sceptiques, pour être confiée à des hommes; aux mains d'artistes et
d'enfileurs de phrases, pour être confiée à des poètes et à des
penseurs.

Le nihilisme individuel dont nous souffrons, qui nous rend la
généralisation douteuse, la loi suspecte et l'action méprisable, qui
prétend se reposer dans la contemplation de ce qui est incomparablement
unique, tout en se nourrissant en cachette de la loi et de l'action; ce
nihilisme, disons-nous, fausse gaieté sans espoir, morale sans
convictions et renoncement à contre-cœur, provient d'une source très
profonde qui apparaît à la surface aux époques où les hommes ont perdu
la foi.

Qu'est-ce qui est légitime, demande cette doctrine, puisque tout ce qui
arrive est unique? Où est la permanence, puisque chaque instant est
nouveau et sans précédent? Comment admettre le développement, étant
donné que tout ce qui existe dans le temps n'est qu'illusion?

Il est vrai que dans l'essence la plus profonde des choses tout est
repos et que, plus on s'éloigne du centre, plus le mouvement apparent
devient intense. À tous les grands moments, l'âme a l'intuition de son
but sacré et se sent attirée de l'agitation trompeuse de la surface vers
le centre immobile. Mais ce mystère ne doit pas nous détacher de la vie.
Nous ne percevons sans doute que les sons isolés et sans suite de
l'harmonie totale, et ce qui est immuable nous éblouit par ses
changements; il n'en reste pas moins que nous sommes placés dans cette
vie pour la rendre parfaite dans le cercle étroit qui nous est assigné,
et notre calvaire est soumis à la loi du temps. Si nous méprisons cette
scène du devenir, toute pensée devient vaine, tout sentiment supérieur
devient irrationnel et toute action se transforme en absurdité; même
l'aspiration à une perfection supérieure, par le fait même qu'elle reste
action, est vaine. Mais cette conclusion renferme sa propre réfutation,
puisque l'ardente aspiration de l'âme subsiste malgré tout et constitue
même l'élément le plus réel de notre vie intérieure. Ayons donc le
courage de faire de cet élément, et non de l'Absolu imaginaire, l'axe
temporaire de notre vie temporelle, et nous verrons notre existence
retrouver un sens. La pensée concentrée sur l'Absolu abolit la volonté;
mais le culte du transcendant fournit à la pensée des fins adéquates,
anime la volonté par l'amour des hommes, de la nature et de la divinité
et remet l'action en honneur.

Bien que toutes les explications historiques et rationnelles semblent
contredire le sens de cette déduction _a priori_, qu'il nous soit permis
de formuler une observation de nature à écarter ure erreur
traditionnelle de l'expérience. On peut notamment, en parcourant le bref
intervalle historique accessible à notre exploration et en examinant, à
la lumière des monuments qui nous ont été transmis par l'art, la vie
affective des Hindous, des Hébreux, des Grecs et des Germains, conclure
que les forces véritablement humaines n'ont subi, au cours des siècles,
aucun développement, aucun perfectionnement, parce que l'un et l'autre
sont tout simplement impossibles. Mais en formulant cette conclusion,
nous oublions que le pont du souvenir ne relie que les sommets et nous
ne tenons pas compte des formidables rehaussements qu'a subis le niveau
des vallées. L'histoire passe sous silence les foules innombrables et
anonymes; elle reste toujours la chronique des héros et des vainqueurs.
Et, cependant, la Nature est loyale; elle ne foule pas aux pieds la
créature dépassée, et le peuple retardataire continue de vivre à l'écart
de la route royale, au sein de tous les continents. La Nature ne
travaille pas comme le chimiste, sans laisser de résidus; elle
transforme et développe une partie de ses inépuisables matériaux et met
le reste de côté, pour s'en souvenir en temps voulu et le transformer
insensiblement à son tour. Dans l'isolement du monde africain et
asiatique vivent encore aujourd'hui les pasteurs de Chanaan et les
porteurs de lances de l'Ilion, comme nous images de Dieu, mais ayant
l'âme plus jeune et plus faible. Mais de ces basses populations, si
vieilles et si proches de l'animalité, sont nées des familles dont la
grandeur d'âme ne le cédait en rien à celle des familles victorieuses et
dominatrices, depuis longtemps éteintes.

Celui qui possède véritablement une langue, possède, sans qu'il puisse
toutefois prétendre à la génialité de celui qui l'a créée, son esprit
tout entier; celui qui a compris et possède en esprit le legs d'un grand
homme est son disciple et son frère, sinon par le génie créateur, du
moins par l'âme. Le legs de Bouddha et du Christ, de Platon et de Gœthe
était, lorsqu'il vint en contact avec la terre, effroyablement étranger
et hostile à l'humanité; mais aujourd'hui, et peu importent les forces
prosaïques auxquelles nous devons ce résultat, le bien sacré germe dans
des milliers de cœurs, et ces cœurs, soit dans leur simplicité, soit
dans leur ardente émulation, sont plus proches de l'âme que ne l'étaient
jadis les cœurs des quelques disciples élus. La génialité n'est pas la
mesure de l'âme; mais le réveil de l'âme est la mesure de toute
création.

Le développement est la catégorie intellectuelle de toute notre activité
supra-animale, car tout ce que nous faisons repose sur la notion du
temps, et vouloir l'immobilité est chose aussi absurde que vouloir
remonter aux origines. C'est le propre d'une époque tourmentée par le
doute et incapable d'action que d'avoir toujours le regard fixé sur le
passé; si, toutefois, nous portons un si vif intérêt à nos ancêtres, si
tout ce qu'ils ont fait et dit nous paraît plus important et plus
familier que ce que font et disent nos contemporains, nous avons pour
excuse le fait que nous sommes excédés par nos mécanismes, agacés par
les bavards bornés et insupportables qui vantent comme étant un pas vers
la perfection toute nécessité mécanisée.

Mais même l'époque accablée, même l'époque qui fait fausse route est
digne de respect, car elle est l'œuvre, non des hommes, mais de
l'humanité, donc de la nature créatrice, qui peut être dure, mais n'est
jamais absurde. Si l'époque que nous vivons est dure, nous avons
d'autant plus le devoir de l'aimer, de la pénétrer de notre amour,
jusqu'à ce que nous ayons déplacé les lourdes masses de matière
dissimulant la lumière qui luit de l'autre côté. Cet amour est dur, lui
aussi; il ne réduit pas seulement en poussière les pierres obtuses que
notre temps nous oppose, mais il détruit en même temps plus d'une
affection chère à notre cœur; c'est cependant par notre cœur que passe
le chemin qui conduit à la liberté du monde.

Est-il présomptueux de vouloir définir ce chemin, d'après la seule
intuition que nous pouvons en avoir? Ce qui est présomptueux, c'est de
vouloir appliquer à l'esprit des temps à venir les pénibles procédés
d'investigation de la science. L'expérience autorise des déductions,
mais est impuissante à favoriser le développement; elle me dit que le
tilleul qui se trouve devant ma fenêtre s'est développé à partir d'une
graine, mais elle ne me dit pas si la graine que j'ai dans ma main
deviendra un jour arbre ou poussière. Mais, même appliquées au présent,
les déductions ne sont jamais univoques et ne sont pas exemptes de
dangers, étant donné que le nombre des formes terrestres est limité, que
les contenus s'accroissent et que, sans qu'on s'en aperçoive, le vieux
vase se trouve un jour rempli d'un esprit nouveau. Il est permis de voir
dans les jeux pastoraux l'origine de la tragédie, et dans la danse
l'origine de la symphonie; mais l'esprit d'Hamlet et la musique de la
_Neuvième symphonie_ de Beethoven n'ont rien à voir avec cette recherche
archéologique. C'est ici que se trouve la valeur-limite de toute
tradition: elle explique, elle calme, elle communique aux choses
mouvantes une inertie mécanique, mais elle ne sanctifie rien, n'excuse
rien et n'ouvre aucune perspective d'avenir. L'histoire nous l'enseigne
sur mille exemples une forme d'État, une organisation publique, ont beau
s'attacher à leurs origines historiques, se cramponner au but en vue
duquel elles ont été primitivement créées; il arrive toujours un moment
où elles sont envahies par un esprit nouveau qui laisse subsister la
forme inoffensive, et en dépit de l'historien qui croyait avoir élevé en
théorie un édifice intangible, la loi intérieure, revêtant les aspects
de l'erreur, de la fausse interprétation et de la violence, infuse dans
les vases purifiés une vie nouvelle.

Puisque l'expérience et la tradition sont incapables d'évoquer et de
favoriser l'avenir, puisque le calcul dégénère en une plate spéculation,
nous ne devons jamais perdre de vue que développement signifie toujours
ascension de l'esprit et que par notre vie intérieure, vécue en pureté
et interprétée sans parti-pris d'un désir quelconque, nous participons
microcosmiquement à l'évolution du monde. Là réside l'explication de
toute prophétie: de la froide et pratique compréhension d'une
conjoncture à l'interprétation adéquate d'une nécessité politique; de
l'intuition sympathique d'une destinée humaine à la pénétration,
visionnaire du tableau de l'Univers, à tous les degrés de sympathie
intellectuelle et intuitive il y a parallélisme entre l'esprit objectif
et l'esprit vécu. Tout instrument organisé exprime dans les sons qu'il
émet l'écho de la symphonie.

De cette concordance entre le monde objectif et la vie intérieure nous
possédons une certitude qui nous est fournie par la force irrésistible
avec laquelle la pensée s'impose à nous, indépendamment de notre
volonté: la véracité communicative échappe aux démonstrations
mécaniques. Qu'est-ce qui est susceptible de démonstration? À peine le
passé, à peine même la vérité de la géométrie euclidienne; ni nos
sentiments, ni les faits de notre vie intérieure, ni nos pressentiments
ne se laissent démontrer. Toute conception pratique, toute mesure
d'organisation peut être discutée; mais ce qui est juste est l'objet
d'une confiance sans condition, car tout sentiment profond, relatif au
passé, au présent ou à l'avenir, possède dans sa véracité même une force
qui impose l'adhésion et la foi et résiste à toute épreuve. Les
sentiments forts parlent une langue forte; ce qui est clairement perçu
éclaire à son tour; l'honnêteté et la sincérité créent la confiance.

La pensée sincère donne l'impression toute corporelle de plasticité et
de poids. Et il est encore un autre signe qui la distingue des paradoxes
et des aphorismes du jour, lesquels ne sont vrais que lorsqu'on ne les
envisage et éclaire que d'un seul côté: elle est attirée vers le réel,
elle touche à la vie journalière, sans y plonger par ses racines, elle
paraît réalisable, tout en étant nourrie d'imagination. C'est que les
germes de l'avenir sont répandus partout dans le sol; ce qui est en voie
de naître paraît merveilleux, non parce que venant du néant, mais à
cause des transformations qu'en subissent les choses qui ont fini par
devenir familières.

Tous nos actes sont plus ou moins visionnaires, car chacun de nos pas
nous emporte vers l'avenir. Si nous croyons l'homme capable
d'anticipation, croyons-y donc fermement. Si nous réunissons nos efforts
en toute bonne volonté, tout ce qui est trompeur et illusoire ne tardera
pas à s'évanouir devant nos anticipations communes, et ce qui est juste
apparaîtra dans tout son éclat. Pour arriver à ce résultat, une seule
condition est nécessaire: que nos pieds ne perdent jamais contact avec
la terre ferme, que nos yeux ne perdent jamais de vue les étoiles.



LE BUT


Considéré au point de vue phénoménologique, le mouvement universel dont
notre époque constitue l'aboutissement a eu pour point de départ deux
événements capitaux étroitement liés l'un à l'autre.

Un surpeuplement sans exemple s'est produit dans toutes les parties de
notre planète accessibles à la civilisation; dans sa poussée
irrésistible, ce surpeuplement a déchiré la mince enveloppe des couches
supérieures qui jadis imprimaient à chaque peuple européen sa nuance
particulière et entravaient son ascension.

L'humanité décuplée a eu besoin, pour sa protection et sa conservation,
d'une nouvelle organisation de l'économie et de la vie; le déplacement
des couches sociales qui s'est opéré au sein de chaque peuple a révélé
dans les forces libérées des anciennes classes inférieures les facteurs
intellectuels correspondant à la nouvelle organisation.

Le chemin qu'avait à parcourir la volonté transformatrice de l'humanité
était long; il fallait créer la pensée abstraite, la science exacte, la
technique, le gouvernement des masses, l'organisation; pour donner
d'abord une forme à l'ordre nouveau, pour le justifier ensuite, il
fallait opérer une transformation des désirs, idées et fins humains,
introduire une nouvelle manière de vivre, faire surgir un art nouveau,
une conception du monde et une foi nouvelles.

J'ai déduit et décrit cet ordre de choses nouveau dans mon livre _Zur
Kritik des Geistes_. Je l'ai qualifié de _mécanisation_ pour désigner
son universalité et faire ressortir la force de contrainte mécanique qui
le distingue de tous les régimes antérieurs. C'est que, tout bien
considéré, son essence consiste en ce qu'il impose à l'humanité une
organisation unique, au sein de laquelle les individus, dans une
hostilité souvent féroce et pourtant solidaires les uns des autres,
assurent leur vie et leur avenir.

On a eu de bonne heure l'intuition des liens qui rattachent entre eux
les éléments constitutifs de l'époque, mais on n'a jamais eu le courage
d'embrasser d'un seul coup d'œil l'ensemble de ces éléments. C'est
pourquoi on entend toujours parler du capitalisme comme d'un fait qui, à
lui seul, suffirait à caractériser toute notre époque, alors qu'il n'est
que la projection de l'ensemble de notre régime sur une partie de
l'économie. C'est pourquoi aussi la science continue à se livrer
inlassablement au jeu qui consiste à établir des rapports entre les
diverses branches de la mécanisation, à les déduire les unes des autres:
capitalisme, découvertes, guerres, calvinisme, judaïsme, luxe,
féminisme, tous ces éléments sont rattachés les uns aux autres par des
liens variés et sont censés former la courbe qui représente la marche
des événements; et l'on ne s'aperçoit pas que ce faisant on se contente
d'expliquer un miracle par un autre, et il ne vient à l'esprit de
personne de remonter à la variable primitive qui, indépendamment de tout
autre facteur et prise en elle-même, détermine l'agitation bariolée des
phénomènes et permet volontiers de considérer les filles sans penser à
la mère. Cette fonction fondamentale découle de l'expérience la plus
profonde du genre humain; envisagée du dehors, elle apparaît comme une
augmentation quantitative et un changement qualitatif; vue du dedans,
elle se présente comme un anneau de la chaîne de l'évolution spirituelle
des êtres vivants.

Au degré que nous occupons dans l'échelle de la création, l'esprit
cherche à dépasser le domaine de l'intellect utilitaire qui, par ses
tendances, ses craintes et ses désirs, régit le monde vivant, depuis le
protozoaire jusqu'à l'homme primitif, pour atteindre l'âme, c'est-à-dire
le domaine de la transcendance désintéressée et exempte de désirs. Pour
atteindre ce domaine, l'humanité doit réunir toutes ses forces vitales,
tendre au plus haut degré l'énergie de son intellect, la seule dont elle
soit à même de disposer en toute liberté, et avoir toujours présente à
l'esprit la conviction de l'absurdité de son puissant penchant pour le
monde matériel. C'est en effet par l'intellect que passe un des chemins
qui conduisent à l'âme: c'est le chemin de la connaissance et du
renoncement, le chemin vraiment royal, le chemin de Bouddha. Comme tout
ce qui sert à discipliner l'humanité, cette tâche et cette destinée
s'expriment avec la force d'une nécessité qui, spontanément surgie, est
plus impérieuse que toutes celles que l'humanité avait eu à subir aux
périodes glaciaires et dans les habitats désertiques. Mais, en même
temps, cette nécessité est génératrice de l'élan le plus puissant qui se
soit manifesté depuis les origines de la planète.

Quel est l'homme qui serait à même de citer une folie ou une absurdité
de la nature? Or, la mécanisation est un sort de l'humanité, donc œuvre
de la nature, et non caprice ou erreur d'un individu ou d'un groupe.
Personne ne peut s'y soustraire, car elle existe en vertu de lois
inflexibles. C'est pourquoi font preuve de manque de courage ceux qui
regrettent le passé, qui méprisent ou renient notre époque. En tant que
produit de l'évolution et œuvre de la nature, elle a droit à notre
respect; mais en tant que nécessité, elle est notre ennemie. Nous devons
regarder cette ennemie en face, mesurer sa force, épier ses faiblesses,
afin de pouvoir la frapper à la première occasion favorable. En tant que
nécessité, la mécanisation se trouve désarmée, dès qu'on a mis à nu son
sens caché.

Il en est autrement de la mécanisation considérée comme forme de la vie
matérielle: comme telle, elle restera indispensable à l'humanité, tant
que le chiffre de la population ne sera pas retombé à la norme des
millénaires pré-chrétiens. Trois de ses fonctions suffisent à lui
assurer une domination sur la vie terrestre: la division du travail, la
maîtrise des masses et celle des forces. On ne peut ni demander ni
admettre raisonnablement que l'humanité renonce de son plein gré à sa
domination sur la nature, en faveur d'une fausse simplicité, d'une
existence étroitement bornée, d'un oubli complet de toute connaissance,
d'un état artificiellement primitif. Rien de plus absurde que l'opinion
de ces habitants neurasthéniques de grandes villes qui s'imaginent
pouvoir échapper à la mécanisation et même rompre son joug, en se
retirant dans une solitude montagneuse et en y menant une vie simple et
modeste, en compagnie de quelques bons livres et d'un luth. C'est que
pratiquement la mécanisation est indivisible: qui en veut une partie, la
veut toute. Si vous voulez avoir une hache, il faut que des milliers de
vos semblables fouillent dans les profondeurs de la terre; pour qu'il y
ait du papier, il faut que des forêts entières soient broyées par les
mâchoires des machines, et pour qu'une carte postale arrive à
destination, les rails qui sillonnent la terre doivent être secoués par
la locomotive passant en coup de tonnerre. C'est se rendre coupable
d'une imposture involontaire que de vouloir faire un choix au point de
vue de la mécanisation. Nos modernes bergers d'Arcadie auraient beau se
défaire du dernier fil tissé, du dernier grain de blé cultivé, de la
dernière pièce de monnaie, ils ne trouveraient pas sur la terre le
moindre coin où réaliser leurs robinsonades raffinées.

C'est que l'universalité constitue l'essence même de la mécanisation.
Grâce à celle-ci, le monde se trouve transformé en une association
forcée, en une communauté rigoureuse de production et d'économie. Comme
elle est née spontanément, et non en vertu d'une volonté consciente,
comme le travail et la répartition n'y sont pas réglés par des lois et
des décrets, mais sont imposés par la nécessité, cette extraordinaire
communauté de travail apparaît à l'individu, non comme un régime de
solidarité, mais comme un état de lutte. Elle est solidarité, pour
autant que les hommes, pour se maintenir et pour se conserver, sont
obligés de manifester une activité raisonnable, chacun s'appuyant sur le
bras du voisin; elle est lutte, pour autant que chacun ne travaille et
ne jouit que dans la mesure où il gagne et conquiert sur les autres.
L'organisation mécaniste présente ainsi un caractère brutalement
instinctif et inconscient; elle échappe de ce fait à toute règle, et
c'est ce qui explique le caractère désastreux et malheureux de ses
conséquences. En tant qu'il repose sur une communauté de lutte pour et
contre les forces de la nature, ce phénomène universel n'est ni bon, ni
mauvais: il est tout simplement nécessaire. Les hommes réunis peuvent
plus qu'un seul, l'organisation et l'association étant seules capables
d'assurer le plus grand rendement des forces vitales. Dans toute
humanité suffisamment dense et ayant atteint un certain degré de
développement intellectuel, doit apparaître nécessairement, quel que
soit son habitat planétaire, un phénomène collectif correspondant à la
mécanisation; mais il dépendra de la force d'âme de cette humanité de se
soumettre à cette mécanisation comme à une volonté obscure ou de
triompher de sa contrainte.

Sur notre planète à nous la mécanisation a déjà rempli une bonne partie
de sa mission. Sous la forme de la civilisation, elle a établi une
entente extérieure, créé la possibilité d'une vie en commun où les
heurts se trouvent réduits au minimum et celle d'une construction
organique. En imposant certaines formes de production et d'échange, elle
a permis d'assurer à la population hétérogène et en voie d'augmentation
continue, les moyens de se nourrir, de se vêtir et de vivre sous un
abri; et elle a obtenu ce résultat, en rendant accessibles les
ressources cachées du globe terrestre, en enseignant à centraliser la
fabrication, à décentraliser la distribution. Sous la forme du
capitalisme, elle a rendu possible l'association des activités humaines
et leur convergence vers des buts communs, déterminés d'avance. En tant
qu'organisation politique et civique, elle a essayé d'assurer à chaque
groupe l'expression de sa volonté et de rendre celle-ci perceptible à la
conscience collective. Au moyen de la presse, elle conduit au centre de
perception de la communauté toute impression reçue par l'être collectif.
Par la politique, elle s'applique à délimiter la nationalité et à
établir la division du travail entre les nations. Par la science, elle
favorise les recherches collectives sur les phénomènes de la nature, et
par la technique elle transforme la science en une arme de combat contre
les forces de la nature. Aucune région de la terre ne reste inexplorée,
aucune tâche matérielle ne reste irréalisable; tout bien terrestre peut
être conquis, aucune idée ne reste cachée, n'importe quelle entreprise
doit être tentée et peut se prétendre réalisable; bref, en ce qui
concerne la création matérielle, l'humanité a atteint la phase d'un
organisme parfait qui, avec ses sens, ses troncs nerveux, ses organes de
la pensée, ses vaisseaux sanguins et ses instruments de tact, s'attaque
au globe terrestre, soulève sa croûte et aspire ses forces.

Il n'y a pas d'évolution qui s'effectue de l'organique vers
l'inorganique. On peut concevoir des formes d'organisation autres que la
mécanisation; mais quelles qu'elles soient, elles aboutiront, comme
celle-ci, en vertu même de leur caractère matériel, à une construction
matérielle destinée à associer les forces humaines en vue de la conquête
des forces de la nature; quelles qu'elles soient, elles présenteront
pour la vie les mêmes dangers et l'accableront des mêmes tourments, tant
qu'elles ne seront pas dominées par les forces de l'âme.

On comprend que le monde soit plein d'admiration devant sa première
réalisation de l'unité, qu'il aille même jusqu'à considérer son édifice
matériel comme susceptible d'offrir un abri à l'esprit, qu'il mette au
service de l'organisation, née spontanément, sa pensée et ses
connaissances, ses sentiments et sa volonté. Et, cependant, bien que
l'édifice soit loin d'être achevé, on voit déjà la conscience se dresser
contre lui. Elle ne le fait encore que sous une forme grossièrement
mécanique; ce sont notamment les déshérités qui s'insurgent et qui
veulent détruire cette organisation matérielle et mécanique, pour la
remplacer par une autre, également mécanique et matérielle, mais qui
leur paraît plus juste et leur promet davantage. Mais les privilégiés
eux-mêmes se sentent opprimés. Ils se rendent compte de la baisse des
valeurs esthétiques et morales; ils voudraient revenir en arrière et
sont prêts à sacrifier de l'indivisible mécanisation ce qui leur paraît
comme n'en faisant pas nécessairement partie, juste ce qu'ils peuvent
sacrifier sans léser leurs intérêts et sans troubler leur repos. Mais
on se rend surtout vaguement compte qu'il s'agit d'une injustice, que
personne, pas même le plus heureux, n'échappe à une crise intérieure et
que des biens supérieurs aux biens sacrifiés sont en danger. Il ne
s'agit encore que d'escarmouches se déroulant autour des ouvrages
extérieurs, car on n'a pas encore pleinement compris et reconnu
l'essence et la force de la mécanisation dans son ensemble. Des
questions relatives à la conception du monde, au capitalisme, à la
misère, à la technique, sont agitées et discutées sans lien avec le
problème central. On manque d'orientation. On prend tour à tour pour
l'axe de l'humanité la justice, la culture, l'équilibre, l'intérêt, la
tradition, la nationalité, l'esthétique. C'est en cela que se
manifestent la mauvaise conscience de l'époque et sa préoccupation
intime. Mais après nous être occupés jusqu'ici des forces constructives
de la mécanisation, nous allons, dans ce qui va suivre, mettre sous les
yeux du lecteur les forces de décomposition qu'elle recèle dans son
sein.

I.--La mécanisation est une organisation matérielle; créée par une
volonté matérielle et à l'aide de moyens matériels, elle oriente
l'activité terrestre des hommes dans une direction d'où toute
spiritualité est absente. Personne ne peut se soustraire entièrement à
l'action de cette force de direction et, au point de vue mécaniste,
l'homme même le plus idéaliste reste un sujet économique qui, pour
vivre, doit posséder et acquérir. Le monde est devenu une maison de
commerce, une intendance, et chacun porte l'empreinte et la nuance de
son époque.

On s'imagine l'influence qu'ont dû exercer des siècles de contrainte
intellectuelle sur l'esprit humain comprimé! L'ère de la division du
travail exige la spécialisation. Lorsque l'esprit, enfermé dans les
règles et les pratiques de son domaine spécial, reçoit par mille canaux
l'image nébuleuse du monde extérieur impitoyablement changeant, ce qui
est petit lui apparaît facilement grand et le grand lui donne non moins
facilement l'illusion du petit. L'impression s'estompe, ce qui ne peut
que favoriser le jugement superficiel, irresponsable. L'admiration et
l'étonnement ne vont que vers ce qui est nouveau et sensationnel. On ne
garde que le critère mesquin, ayant pour base le nombre et la mesure. La
pensée devient dimensionnelle. Si l'on applique aux choses la mesure, on
ne juge les actes que par le succès qui étouffe le sentiment moral,
comme la mesure et le poids étouffent le sens de la qualité! C'est dans
le jugement rapide que réside la source du succès; il s'obtient au prix
de l'erreur et de l'illusion; on devient sceptique. On cherche à
pénétrer, non dans les choses, mais derrière les choses, derrière les
hommes et les puissances; on perd toute honnêteté et toute pudeur. On
proclame que savoir, c'est pouvoir, que le temps est de l'argent; et
c'est ainsi qu'on sait sans connaître, qu'on passe son temps sans joie.
Les choses elles-mêmes, négligées et méprisées, ne procurent plus aucune
joie, car elles sont devenues des moyens. Tout d'ailleurs est moyen:
choses, hommes, nature, Dieu; derrière tout cela se dresse, comme un
fantôme, comme un être irréel, la chose en soi, l'objet en soi des
aspirations: le but; le but qui n'est jamais et ne peut jamais être
atteint, le but dont on ne possède aucune notion claire, le but, vague
et complexe représentation dans laquelle on discerne un désir de
sécurité, de vie, de possession, d'honneur, de puissance et dont les
éléments s'évanouissent ou moment même où on croit les avoir atteints;
le but, image nébuleuse, aussi lointaine au moment de la mort que le
jour où, pour la première fois, on l'a aperçue. En face de ce but, se
dresse menaçant, plus réel, mais infiniment exagéré, le spectre de la
nécessité. Tiraillé entre ces fantômes et poussé par eux, l'homme court
d'une irréalité à une autre. C'est là ce qu'il appelle vivre, agir et
créer; c'est là ce qu'il lègue, à la fois comme bénédiction et comme
malédiction, à ceux qu'il aime.

Cet état de l'esprit mécanisé n'est cependant pas autre chose que l'état
primitif des races inférieures, épanoui au milieu du tumulte de la
grande ville; il est à la fois le but et l'épouvantail de ceux qui ont
créé notre époque. Mais il y a là encore quelque chose de plus qu'un
atavisme: ceux qui ont goûté au breuvage retournent dans l'abîme moral
où reposent les êtres obscurs qui l'ont fabriqué. Et c'est ainsi que
parvenus au zénith même de la civilisation, ils tout condamnés à vivre
la vie, à éprouver l'état d'âme, les angoisses et les joies que leurs
ancêtres avaient réservés aux esclaves.

Cet état d'âme se caractérise par l'ambition et par l'aveuglement. Par
l'ambition, à laquelle nul but ne suffit, qui est cependant
irrationnelle au point de transformer finalement le travail en fin en
soi, à ramasser sur son chemin tout ce qui brille et qui marche vers la
tombe, en traînant derrière soi le poids mort des moyens; par
l'aveuglement pour lequel nul fait n'est assez réel, aucune connaissance
trop secondaire, qui craint d'approfondir les choses, qui dépouille le
monde de son enveloppe charnelle et de son contenu spirituel, qui tue ce
qu'il y a en lui de mortel et méprise ce qu'il renferme d'immortel.

Les joies qu'on éprouve sont celles des enfants d'esclaves et des femmes
de condition inférieure: possession qui brille et crée l'envie,
amusements et ivresse des sens. La passion de posséder engendre une
véritable boulimie pathologique: on veut posséder le plus de choses
possible, cependant que le rassasiement et la mode déprécient tous les
ans les trésors accumulés et nous obligent à les remplacer par des
futilités nouvelles. Les joies de la grande ville et celles d'une
société qui, par une inconsciente ironie, se fait qualifier de
meilleure, sont profondément humiliantes et dégradantes. Il est
impossible de quitter les lieux où ces gens, pour nous servir du mot le
plus commun du langage vulgaire, s'amusent, sans être pris de doute sur
l'avenir de l'humanité; et celui qui échappe à ce doute peut dire qu'il
a subi avec succès la plus forte épreuve qui puisse ébranler la
confiance dans le monde. Griserie, plaisir et crime ont leur source dans
des poisons et des excitants qui exigent une dépense triple de celle que
le monde consacre à toutes les œuvres de civilisation.

II.--La mécanisation, qui est une organisation de contrainte, est
attentatoire à la liberté humaine.

Ce n'est pas dans les besoins de sa vie que l'individu trouve la mesure
de son travail et de ses loisirs, mais dans une règle qui lui est
extérieure: la concurrence. Il ne suffit pas qu'il crée dans la mesure
de ses forces et de ses désirs: son travail est estimé par comparaison
avec celui d'un autre, avec ce que font d'autres; le demi-travail, le
travail lent n'a pas plus de valeur que l'oisiveté. Tout travail, depuis
celui du grand capitaine jusqu'à celui du facteur, depuis le travail du
journalier jusqu'à celui du financier, est soumis au système de l'accord
et du record; on demande à chacun autant que peut faire le voisin.
L'artisan de jadis perfectionnait son travail à force d'amour et
d'embellissement; la mécanisation, elle, produit sous l'égide de
l'adjudication: on exige un minimum de qualité et de quantité, le prix
le plus bas est le meilleur, et l'amour ne trouve aucune récompense.
C'est la lutte entre groupes, entre nations, qui établit la limite de
l'effort, et l'issue de la lutte dépend chaque fois des sommes de
forces objectives dépensées, à l'exclusion de toute influence
individuelle.

L'homme n'est même pas libre de diriger et de concevoir son activité.
Qu'il se sente une vocation unique ou des vocations multiples,
l'organisation mécaniste ne l'utilise qu'en vue de la spécialisation. Et
notre génération se pliant de bon gré à la contrainte, il s'ensuit que
nous avons le voyageur de commerce-né, l'instituteur-né, tout comme nous
avons l'ingénieur-né et l'entomologiste-né. Mieux que cela:
l'organisation mécaniste fournit le nombre et le choix de types, en
raison directe des besoins. Tout recul entraîne un châtiment: si l'on
voit surgir de temps à autre un homme de la vieille trempe des
guerriers, des aventuriers, des artisans, des prophètes, on ne tarde pas
à l'exclure de la communauté, à le mettre au ban de la société et à le
charger des besognes les plus basses, les plus indifférenciées.

Mais la contrainte ne s'arrête pas là. Elle dérobe à l'homme jusqu'au
sentiment de la responsabilité envers lui-même. La force organisatrice,
qui est l'essence même de la mécanisation, s'exerce jusqu'à ce que
chacune des parties de celle-ci, chaque ensemble de parties, soient
devenues des organismes à leur tour: c'est ainsi que dans la nature
chaque élément, quelque grand ou petit qu'il soit, forme un organe et
que l'ensemble des organes forme un tout continu. Associations, unions,
firmes, sociétés, bureaucratie, organisations professionnelles,
politiques, religieuses unissent et séparent les hommes dans un
enchevêtrement inextricable; personne n'existe pour lui-même, chacun est
subordonné à d'autres, responsable devant d'autres. Cet état, propre à
élever l'âme par la grandeur de sa conception, tant qu'il s'agit d'une
organisation qui n'est pas l'œuvre de l'homme, devient une odieuse
soumission dans ces immenses régions obscures où le sentiment de la
responsabilité consciente est remplacé par l'intérêt servile. L'artisan
de l'ancienne guilde vivait, lui aussi, dans un état de dépendance, mais
sa dépendance, visible, sans équivoque, n'était pas celle d'un employé
de magasin de nos jours, puisqu'elle était associée au sentiment de
liberté intérieure. La dépendance mécaniste, elle, est recouverte d'une
apparence de liberté extérieure; le mécontent peut exiger le respect de
la forme extérieure, il peut protester, abandonner le travail, s'en
aller, émigrer, mais tout cela ne l'empêche pas de se retrouver dans la
même situation au bout de quelques semaines, les noms, les personnes et
les localités ayant seuls changé. L'anonymat de la contrainte opère par
sa magie ce que les despotismes et les oligarchies de jadis n'ont pas
réussi à réaliser, malgré leurs janissaires et leurs espions:
l'éternisation de la dépendance.

Mais la contrainte individuelle serait encore un mal supportable, sans
le phénomène massif qui la recouvre. La mécanisation, en tant
qu'organisation massive, a besoin des forces humaines, non à l'état
individuel, mais réunies de façon à former de vastes ensembles. Les
multitudes qui ont construit les pyramides des Pharaons ne suffiraient
pas à fabriquer tous les outils dont un pays a besoin même pour une
seule journée; les armées de Napoléon ne suffiraient pas à fournir le
contingent d'une seule circonscription minière. Des populations entières
doivent se tenir prêtes à se grouper et à se regrouper sans cesse en
armées dont la destination varie à l'infini. Des millions de
chevaux-vapeurs exigent des millions d'hommes-centaures. Ce n'est pas en
vertu d'une nécessité inhérente au principe de la mécanisation, mais
c'est grâce à des circonstances secondaires accompagnant le
développement et jugées commodes, que la division, inévitable en
elle-même, entre le travail intellectuel et le travail physique est
devenue éternelle et héréditaire; il en est résulté la division de
chaque pays civilisé en deux peuples qui, apparentés par le sang et
cependant séparés pour toujours, se trouvent, l'un par rapport à
l'autre, dans la même attitude que jadis les couches supérieures et les
couches inférieures dont la séparation avait du moins pour excuse la
diversité d'origines. Ces deux peuples sont séparés et dominés par la
contrainte. Le supérieur ne peut pas descendre, sans perdre son rang
social et sa conscience sociale, sans renoncer à son ambiance
accoutumée, aux biens de jouissance et de culture que lui confère sa
supériorité; et, inversement, un membre des couches inférieures ne peut
pas monter, s'il ne possède pas, par un hasard heureux, un certain
capital ou un certain degré d'instruction pour point de départ. Or,
abstraction faite des cas d'émigration, les hasards pareils sont
tellement rares qu'on trouve à peine un descendant de prolétaires parmi
les milliers de fonctionnaires dont disposent nos entrepreneurs.

Cette séparation forcée est d'une dureté inouïe pour le peuple
inférieur. Ilotisme, esclavage, servage étaient des formes de dépendance
fondées sur les conditions de l'économie rurale. Le travail, plus dur et
moins rémunérateur que celui du travailleur libre, était cependant de
même nature: il s'accomplissait dans le décor agréable de la vie rurale
qui atténuait les rigueurs de la surveillance et la misérable
insignifiance de la récompense. Le travail du prolétaire de nos jours
présente, si l'on veut, les avantages de la dépendance anonyme; le
prolétaire ne reçoit pas des ordres, mais des indications; il obéit, non
à un maître, mais à un supérieur hiérarchique; il ne sert pas, mais
s'acquitte d'une obligation librement acceptée; ses droits humains sont
les mêmes que ceux de ses employeurs; il est libre de changer de
résidence et de situation; la puissance qui se trouve au-dessus de lui
n'a rien de personnel, car alors même qu'elle se présente sous l'aspect
d'un employeur individuel ou d'une firme, il s'agit toujours en réalité
de la puissance de la société bourgeoise. Et, cependant, de quelque
manière qu'il l'arrange dans les limites de cette liberté apparente, la
vie du prolétaire s'écoule triste et uniforme, les jours se suivent et
se ressemblent, et cela pendant des générations infinies. Celui qui a
été absorbé, ne serait-ce que pendant deux mois, de sept heures à midi
et de une heure à six heures, par une besogne exclusive de tout effort
intellectuel, dans la seule attente du coup de sirène libérateur, sait
le degré de renoncement que comporte une vie de travail automatique; au
lieu de chercher à justifier cette vie à l'aide d'arguments religieux ou
profanes, au lieu de chercher à la présenter comme une source de
satisfactions, il verra plutôt dans toute tentative de ce genre un acte
dicté par la convoitise égoïste. Mais celui qui se rend compte que cette
vie n'a pas de fin, que le prolétaire, en mourant, lègue à ses enfants
et aux enfants de ses enfants le même sort, sans pouvoir leur fournir ou
indiquer aucun moyen de s'en évader, celui-là éprouve un sentiment de
faute et d'angoisse. Nous faisons appel à l'intervention de l'État,
lorsque nous voyons maltraiter un cheval de fiacre, mais nous trouvons
juste et conforme à l'ordre des choses qu'un peuple soit condamné
pendant des siècles à être l'esclave d'un peuple frère, et nous nous
indignons, lorsque nous voyons ces malheureux hésiter à approuver par un
bulletin de vote le maintien d'un pareil régime. Le dogme plat du
socialisme est un produit de cette mentalité bourgeoise. Que ce dogme
soit devenu l'appui le plus puissant du trône, de l'autel et de la
bourgeoisie, c'était là une nécessité à la fois profonde et paradoxale.
Le spectre de l'expropriation n'a servi en effet qu'à effrayer le
libéralisme qui, renonçant à toute pensée libre, s'est mis sous la
protection des forces de conservation.

Dans les classes dominantes, la séparation forcée, imposée par la
mécanisation, sans être une source de misère, n'en représente pas moins
un danger. C'est une loi de la nature que tout organisme, plus ou moins
épargné par la lutte pour l'existence, tombe, après une phase d'heureux
épanouissement, dans un état d'affaiblissement et de régression. Les
peuples victimes de ce sort devenaient jadis la proie de conquérants qui
leur imposaient le contact régénérateur et salutaire avec la terre; mais
de nos jours la race des conquérants est épuisée, et une interversion
des couches sociales aurait pour effet de renouveler le même jeu avec
les rôles intervertis, et non avec des forces nouvelles, pour l'amener
au même résultat déplorable. Chez ces classes privilégiées, l'absence de
tout travail physique se complique d'une constante tension
intellectuelle, qui est pour nos grandes villes une cause de stérilité
physique et morale et prépare à notre Occident une crise de la
population.

Lorsqu'on embrasse d'un coup d'œil d'ensemble ce phénomène de
stratification forcée dont nous voyons la cause dans la tendance
irrésistible de la mécanisation à l'organisation et à la division du
travail, on constate une fois de plus qu'il s'agit somme toute d'un
retour à l'état de nos ancêtres obscurs. Nous n'avons pas renoncé
définitivement au primitif esclavage et nous avons réussi, malgré le
christianisme et la civilisation occidentale, à étendre sur les peuples
un régime de sujétion qui, sans aucune contrainte légale, sans pouvoir
personnel visible, grâce au simple jeu de processus organiques libres
en apparence, condamne certaines couches sociales, par rapport à
d'autres, à une dépendance rigide et héréditaire, bien qu'anonyme.

III.--La mécanisation n'est ni le résultat d'une convention libre et
consciente, ni le produit de la volonté moralement éclairée de
l'humanité; elle est née automatiquement, voire imperceptiblement, des
lois démographiques de l'univers. Malgré sa structure très rationnelle
et casuistique, elle constitue un processus involontaire qui la
rapproche des processus aveugles de la nature. Moralement fondée sur
l'équilibre des forces, sur la lutte et la défense individuelles, comme
la vie des hommes primitifs était fondée sur l'équilibre vital qui
régnait dans les forêts, elle répand dans le monde une mentalité qui,
remontant au-delà des premiers efforts du Christianisme, au-delà de la
morale politique et théocratique de la civilisation méditerranéenne et
se recouvrant du manteau et du masque de la civilisation moderne, nous
ramène à la phase de l'humanité primitive; car cette mentalité a
elle-même pour base la lutte et l'hostilité.

Le cœur humain a trop besoin d'une atmosphère chaude, d'une atmosphère
d'amour et de sympathie, pour laisser la haine s'épandre comme une
flamme vive et dévorante; mais plus la génération soumise à la
mécanisation est rude et endurcie, et plus la flamme sournoise, qui ne
trouve pas d'issue, use les rouages intérieurs.

L'homme d'autrefois faisait passer toute sa force et tout son amour dans
ses œuvres. Il était là pour la chose qui sollicitait son travail. Ses
semblables vivaient en dehors de lui, et il n'avait besoin d'eux que de
temps à autre, pour l'échange de produits, pour la dépense commune ou le
service commun. Les siens, qu'il avait la charge de protéger, formaient
autour de lui un premier cercle; puis venaient, formant un cercle plus
large, les amis auxquels il avait juré fidélité; enfin, à une distance
plus grande encore, il était entouré par les ennemis qu'il avait à
combattre. L'homme de nos jours ne vit plus pour une chose; ce qu'il
convoite, c'est le bien neutre de la possession; ce qui le guide, c'est
l'idée abstraite d'une sphère de puissance relative, mais extensible à
volonté; ce qui donne un contenu à sa vie, ce n'est pas la chose,
laquelle se trouve transformée en simple moyen, mais la carrière à
parcourir. Cette carrière, il est prêt à la poursuivre, sans tenir
compte des murailles humaines qu'il peut trouver sur son chemin. De
quelque côté qu'il regarde, à quelque place qu'il se trouve, il aperçoit
d'autres hommes qui sont ses ennemis. Pour faire des brèches dans ces
murailles vivantes, il se sert de ses compagnons et de ses clients qui
le suivent, non par amour, mais par intérêt, car dans ce régime chacun
est pour l'autre un moyen qu'on abandonne, dès qu'il cesse d'être utile.
Pour le producteur, le voisin est un concurrent, donc un ennemi; ou un
acheteur, donc un moyen; ou un fournisseur, donc encore un ennemi; ou un
associé, donc encore un moyen. S'il approche quelqu'un, c'est parce
qu'il lui veut quelque chose; si d'autres l'approchent, c'est encore
parce qu'ils espèrent quelque chose de lui; des deux côtés, on est sur
ses gardes; des deux côtés, on observe une attitude de méfiance hostile.
C'est pourquoi chacun trouve qu'il est à la fois dangereux et
inconvenant de faire appel au côté humain de l'étranger; il est d'usage
de le traiter comme un être sans consistance jusqu'à ce que la timide
convention d'une désignation nominative lui ait assuré, conformément aux
coutumes du pays, la protection d'un froid respect. Le rêveur
philanthrope, qui veut s'élever au-dessus de la forme, est écouté
lorsqu'il n'a rien d'autre à offrir. Lorsque, au contraire, il peut
offrir quelque chose de désirable, il se voit aussitôt, en
reconnaissance de sa confiance, rabaissé à l'état de moyen. Il partage,
en toute justice, le sort de ceux qui veulent transformer un ordre de
choses général à l'aide d'expériences isolées, au lieu de chercher à
agir sur la mentalité et la conscience. C'est pourquoi les hommes sont
si portés à s'accuser mutuellement, à s'accabler de reproches
réciproques; c'est pourquoi ils se vantent tant de leurs mauvaises
expériences et se proclament pessimistes à la suite de leur prétendue
connaissance des hommes. Ils ne se rendent pas compte qu'en amusant les
autres, ils se condamnent eux-mêmes. C'est que l'inimitié et la bassesse
ne sont pas inhérentes à la nature humaine: le cœur de l'homme est
tendre comme sa peau nue, il est accessible aux émotions, à la douleur,
à l'affection. Ce qui endurcit ce cœur, c'est la détresse, c'est le
fouet d'esclave de la mécanisation, fouet qui ne reste jamais inactif et
dont le sifflement signifie faim, mépris, privation de droits, douleur
et mort. Certes, la détresse en elle-même, loin d'être terrible, ouvre
le chemin du salut. Mais elle ne l'ouvre qu'à l'homme ayant la foi.
Quant à la mécanisation, elle a été assez prévoyante pour dépouiller
l'homme de sa foi, moyennant un peu de connaissance et de magie.

L'inimitié d'homme à homme s'étend et devient inimitié de groupe à
groupe, de tribu à tribu, de peuple à peuple. L'homme est devenu un être
dont l'intérêt est le seul mobile. Une pauvre théorie vient lui
promettre l'affranchissement de toutes ses souffrances. Il forme avec
d'autres une association qu'on dénomme parti ou représentation
d'intérêts; les membres de ce parti ou de cette représentation
d'intérêts généralisent leurs revendications, les transforment en un
idéal positif et sont étonnés de voir ceux qui sont guidés par des
intérêts opposés ne pas adhérer à leur idéal. À notre époque, si féconde
en combinaisons de toutes sortes, rien n'est plus difficile à trouver
qu'un homme dont la conviction et l'idéal ne se confondent pas avec son
intérêt. Cette triste expérience a conduit beaucoup de penseurs sérieux
à voir dans une conception du monde, dans une conviction transcendante,
non une forme de la connaissance et un reflet de l'éternel, mais bien
plutôt une transposition d'un caractère ou d'un intérêt, un symptôme
plus ou moins morbide, une singularité idiosyncrasique. Telle est la
confiance dans la nature positive des intérêts, dans la toute-puissance
de l'intellect, dans les attaches uniquement et exclusivement terrestres
du sentiment.

Mais en vertu, au nom de quel intérêt la mécanisation pousse-t-elle ses
victimes, à travers la nécessité et la détresse, l'inimitié et la lutte,
à fournir le rendement maximum? Ne s'aperçoit-elle donc pas que tout ce
qu'il y a de plus grand au monde a été l'œuvre de l'amour et de la
solidarité fraternelle? Ne sait-elle donc pas que si la nécessité brise
le fer, la foi déplace les montagnes?

Il se peut qu'elle sache tout cela, mais, semblable à Satan, elle est
frappée d'impuissance, lorsqu'elle se trouve sur les hauteurs. Elle
s'est engagée à nourrir l'humanité indéfiniment multipliée, à pourvoir à
son entretien, à l'enrichir, et elle remplit son engagement. Les moyens
dont elle se sert sont artificieux et ingénieux, mais vulgaires, car
elle est elle-même fille d'une vulgaire nécessité. Elle abaisse l'homme
noble et élève à sa propre hauteur l'homme inférieur: c'est tout ce
qu'elle peut. Elle connaît bien les matériaux avec lesquels elle
travaille; elle a supprimé la foi, elle n'a aucune confiance dans la
bonne volonté et elle réalise ses fins en faisant appel uniquement à la
détresse et à la misère. Là où l'émulation ne suffit pas, elle engendre
la concurrence; là où l'aide fraternelle faiblit, elle provoque la lutte
et, lorsque la solidarité nationale fait défaut, elle crée la division
en classes. Et dans ces moyens encore on saisit le vieil atavisme de la
jalousie, de la haine, de l'angoisse et des passions, atavisme dont la
mécanisation elle-même ne constitue qu'un aspect.

Elle se souvient encore de ses origines, lorsqu'elle persécute les
hommes qui ne sont pas faits à son image. L'homme à l'imagination libre,
le rêveur du divin, l'ami dévoué des choses et des créatures, l'amoureux
qui ne se soucie pas du lendemain et ignore la crainte ne sont à ses
yeux que des esclaves paresseux et perdus dans leurs rêves. Elle
supporte pendant quelque temps leur présence derrière la charrue, sur le
front, sur des mers lointaines et, tout en les supportant, elle songe
déjà à remplacer leurs outils par des machines, et eux-mêmes par des
hommes plus entendus. L'ami des hommes qui croit, selon la parole de
l'Écriture, que l'âme est liée au sang, est pris de désespoir en voyant
le meilleur de son sang s'écouler en pure perte. Mais celui qui croit
que l'esprit règne sur le sang, que les pierres d'Abraham et de
Deucalion peuvent devenir des germes de générations futures, celui-là
verra dans le sang qui s'écoule le sacrifice destiné à libérer l'esprit
des liens de la mécanisation.

Nous savons que tous les biens de la terre ne sont que choses brutes et
amorphes, ni bonnes ni mauvaises, ni dignes ni indignes, tant qu'on ne
les a pas régénérées en leur infusant une seconde nature. La bonté qui
naît de l'habitude et de dispositions amicales n'est pas de la bonté, si
elle n'a pas été régénérée par la force émanant du cœur; la nature qui
n'a pas été reproduite par un œil inspiré n'est pas la vraie nature; le
chef-d'œuvre acquiert toute sa liberté, lorsqu'il a été transformé par
l'art en une œuvre de la nature; l'homme lui-même, s'il n'a pas été
purifié par la chute, le repentir et l'ascension, peut être considéré
comme n'étant pas né pour la vie de l'âme. La mécanisation ne connaît
pas encore la régénération par la conscience et la volonté libre, en vue
d'une vie de devoir et d'amour; elle est encore une force de la nature
et une arme de guerre, semblable en cela au régime de la défense
personnelle qui a précédé la naissance de la loi ou au mode d'existence
qui a précédé la reconnaissance de la propriété. Et, cependant, la
mécanisation n'est pas inaccessible à la spiritualisation morale; son
produit le plus noble et le plus élevé, l'État, a reçu dès les temps
préhistoriques, grâce à cette spiritualisation, un caractère sacré sans
lequel il n'aurait jamais pu s'acquitter de sa mission. Certes, les
innombrables attributs de l'État proviennent de sources plus honorables
que la mécanisation: amour du pays, attachement au clan, communauté
nationale de biens culturels et d'événements vécus, solidarité créée par
les émotions religieuses et théocratiques, tout a contribué à imprimer à
l'État un caractère supra-naturel. Mais ce qui est décisif pour une
institution, c'est moins son origine que sa nécessité immanente; c'est
la conscience que l'institution consacrée est supérieure aux besoins
individuels, que l'homme a été créé, non pour jouir d'un bonheur
terrestre, mais pour accomplir une mission divine, que la communauté
humaine n'est pas une association de fins, mais une patrie de l'âme.
Cette intuition inexprimée, qui communique une auréole de divinité à
l'État même imparfait, doit un jour s'étendre à toutes les formes et à
tous les actes de la vie matérielle et finir par pénétrer la
mécanisation elle-même. Dans la science et dans l'art, dans l'activité
militaire et dans l'activité politique, on s'est toujours rendu compte
que nulle œuvre n'existe pour elle-même, qu'aucune n'est à l'abri de la
responsabilité, mais que chacun, dans ce qu'il fait et dit, a des
comptes à rendre aussi bien à lui-même qu'au monde, qu'une chaîne forgée
de devoirs et de nécessités rattache les unes aux autres toutes les
créations humaines, que l'isolement et l'arbitraire sont marqués par la
honte de l'égoïsme et de l'esclavage physique. Mais nous devons aussi
nous rendre compte que toutes nos activités matérielles et tout ce qui
leur sert contribuent à édifier l'organisme terrestre et supra-terrestre
de l'humanité, que chacun de nos pas, le moindre mouvement de nos mains,
chacune de nos pensées et chacun de nos sons dessinent les noyaux et les
cellules de cet organisme, qu'en vertu d'une responsabilité et d'une
reconnaissance divines la chose de chacun devient la chose de tous, et
la chose de tous la chose de chacun, qu'il n'est pas de malheur et de
crime dont nous ne soyons responsables, qu'il n'est pas possible
d'acquérir et d'exercer un droit, un devoir, un bonheur et une
puissance, sans tenir compte du sort de tous. Le jour où la mécanisation
sera pénétrée de ce principe, elle cessera d'être un état d'équilibre
empirique. Elle formera alors un organisme dans l'ensemble de la
création, son cœur communiera avec celui de la divinité et y puisera les
joies nécessaires, et la vie planétaire présentera le tableau d'une
parfaite théocratie organique.

Envisageons sans crainte l'étendue du phénomène de la mécanisation. Le
régime mécanisé remplit d'une façon satisfaisante son rôle, qui consiste
à nourrir et à conserver l'humanité en voie de multiplication. Il nous a
mis en contact étroit avec les forces de la nature, avec le domaine de
la connaissance sensible. Au point de vue de la pensée utilitaire, de
l'accumulation et de la distribution des forces, des progrès
insoupçonnés ont été accomplis. C'est encore la mécanisation qui nous a
permis de mobiliser les masses et les esprits. Mais le mauvais côté de
la mécanisation se manifeste là où la force brutale, dépourvue de toute
spiritualité, s'empare de la vie, là où le mouvement violemment déchaîné
s'affranchit de tout lien et, échappant à toute responsabilité, poursuit
sa course, en faisant de l'homme et de son espèce, c'est-à-dire du
maître du rouage, l'esclave de sa propre œuvre. Manque de liberté, peine
dépourvue de sens, hostilité, détresse et mort spirituelle: telles sont
les conséquences de cet état de choses.

Mais il est donné à l'homme de pouvoir se ressaisir et projeter sur le
trouble et sur la confusion la lumière de son intuition supra-sensible.
Il n'abandonnera pas la mécanisation, en tant qu'organisation
matérielle, jusqu'à ce que de nouveaux événements et de nouvelles
connaissances lui aient appris à maîtriser les forces de la nature
autrement que par la recherche et le travail organisés. Mais quant à la
mécanisation, considérée comme maîtresse spirituelle de l'existence, il
la combattra et pourra la supprimer le jour où il se sera aperçu que la
vie pratique n'est pas une fin, mais un moyen, le jour où, pour
travailler, il n'aura plus besoin de l'aiguillon de la nécessité et du
salaire gagné à la sueur de son front, le jour où il préférera donner de
plein gré ce qui lui est arraché aujourd'hui par la contrainte et
sacrifier au bien de l'humanité ce qu'il y a de plus mesquin dans son
bonheur particulier où il entre si peu de noblesse.

Ce résultat peut être obtenu par une transformation de l'esprit, et non
par une révolution mécanique. Pour nous en convaincre, nous n'avons qu'à
laisser de côté, une fois de plus, la mécanisation comme phénomène, pour
l'envisager du dedans, en tant que révolution spirituelle. Elle nous
apparaît alors comme une poussée irrésistible de l'être humain vers la
sphère de l'intellect; par le nombre incalculable de ses facteurs, par
l'acuité, la persévérance, l'orientation exacte, la ramification et la
combinaison de ses organes, celui-ci maintient en mouvement une quantité
énorme de forces spirituelles inférieures qui suffit à imposer un état
d'équilibre aux forces aveugles de la nature; et le premier mouvement de
reconnaissance du monde ainsi favorisé s'exprime dans la conviction que
c'est aux forces inépuisables de l'intellect qu'il doit son bonheur et
sa liberté. Mais peu à peu le développement de la pensée a conduit à ce
jugement critique que l'intellect sert à coordonner les notions, mais
qu'il n'est pas un instrument de connaissance; et ce jugement conduit, à
son tour, à reconnaître que le devoir suprême des forces spirituelles
inférieures consiste à consentir à leur propre limitation et annulation,
à renoncer à toute direction et domination. Le terrain se trouve alors
préparé à recevoir la pure semence qui dès les origines de la vie gisait
latente dans les obscures profondeurs du cœur humain. C'est l'âme qui
vient alors occuper le premier plan. Si nous sommes aujourd'hui à même
de deviner son image, de nous abandonner à ses forces, c'est aux
nécessités nées de l'époque intellectuelle que nous le devons. Après
avoir donné ce fruit, cette époque peut mourir, ce qui ne veut pas dire
que l'humanité doive renoncer à l'avenir à son droit de penser et de
créer. Ce droit, elle va continuer à l'exercer et à l'affermir, sans
toutefois jamais perdre de vue qu'il s'agit de forces inférieures,
destinées à servir de moyen et qu'elle doit diriger dans un profond
sentiment de responsabilité, puisqu'en les dirigeant elle remplit une
mission divine. Quand les premiers rayons de l'âme auront touché le
monde intellectuel et sa réalisation terrestre, c'est-à-dire
l'organisation mécanistique, quels sont les points rigides de celle-ci
qui entreront les premiers en fusion? Cela importe peu, car ce n'est pas
la rencontre d'événements secondaires, mais la proximité solaire de
l'intuition transcendante qui amènera le printemps. Telle est la tâche
modeste que se propose la partie constructive de notre exposé. Nous nous
proposons, en effet, non de donner une énumération complète de ce qu'il
faut faire, en suivant l'ordre de succession dans le temps, mais
d'indiquer les formes de réalisation pragmatique de l'idée, d'après
laquelle on peut, en confiant à l'âme la direction de la vie et en
spiritualisant l'organisation mécaniste, transformer le jeu aveugle des
forces en un cosmos libre, conscient et digne de l'homme auquel il sert
d'abri.

* * *

Encore voilée et innommée, la tâche plane au-dessus de nos têtes. Nous
avons exploré l'état du monde qui nous entoure; nous avons reconnu le
chemin qui mène à la liberté, et l'étoile que nous suivons nous guide
vers la région de l'âme. Nous devons maintenant examiner la forme
pragmatique que la pensée transcendante revêt dans la réalité
matérielle; la tâche métaphysique doit nous révéler son image physique.

Mais, au préalable, quelques mots encore sur les institutions et les
projets purement matériels.

I.--Quel bénéfice retire notre vie intérieure des conditions et des
formes de la vie et de leurs changements en général? D'après la
conception matérialiste, l'homme devrait tout à ses états et aux
circonstances; le sang, l'air et la terre, la situation et la possession
détermineraient l'homme d'une façon tellement complète qu'à chaque
changement des conditions extérieures correspondrait un changement
équivalent de l'état intérieur. Cette idée erronée forme le pilier le
plus solide du matérialisme qui en voit la confirmation d'un bout à
l'autre de l'histoire. Ne sont-ce pas les modifications de la croûte
terrestre qui ont provoqué l'évolution des êtres vivants? Les migrations
et déplacements des peuples ne sont-ils pas déterminés par des lois
physiques? La nature et les destinées des nations ne s'expliquent-elles
pas par leurs origines, par le pays et le milieu extérieur? L'individu
lui-même n'est-il pas une création de ses ancêtres et des circonstances
de sa vie? Sans doute, les centres de la plus haute culture coïncident
toujours avec ceux de puissance, de densité de la population, de
richesse, et n'est-il pas vrai que la solitude, la pauvreté, la misère
ces sources sacrées d'élévation morale, n'ont jamais créé chez un peuple
arts et idées? L'Hellade, Rome, Venise, la Hollande, l'Angleterre
doivent leur puissance à la mer; l'Allemagne est devenue forte, grâce à
la qualité de son sang; la France, grâce à son sol; l'Amérique, grâce à
sa situation géographique. Tout cela semble vrai.

Mais si nous approfondissons cette théorie à l'aide de ses propres
moyens, nous la voyons aussitôt perdre de son assurance. Quelle fut donc
la force qui, à chaque catastrophe géologique, avait poussé en avant les
êtres vivants? Fut-ce la volonté de vivre? Elle n'aurait pas suffi, à
elle seule, à créer des nageoires, à faire pousser des ailes, à
apprendre à parler et à penser. Fut-ce le sang? Celui-ci, à son tour,
n'a pu acquérir sa noblesse que grâce à l'intervention de cette
mystérieuse volonté: l'ancêtre de l'Aryen était une misérable créature,
bien inférieure au Mongol et au Nègre. Fut-ce le sol? Mais ce sol,
chacun était libre de l'occuper, et ce fut le plus fort et le plus
intelligent qui s'en est emparé. Nous retrouvons donc l'action de la
force et du sang, et nous sommes obligés d attribuer au hasard la
supériorité qui a pu se manifester sous le rapport de l'une et de
l'autre.

Mais assez de ces arguments. Ils présupposent ce qu'ils doivent
démontrer, à savoir que le corps est supérieur à l'esprit, que la
matière forme l'esprit. Si nous croyons que nous sommes avant tout des
êtres de chair, nous devons nous attacher avant tout à adoucir et à
flatter la vie; alors la lutte pour Dieu et pour notre âme devient une
œuvre vaine, et la raison est du côté de ceux qui prétendent que les
choses ne valent que par leur utilité. Mais si nous croyons que c'est
l'esprit qui forme son corps, que c'est la volonté dirigée vers le haut
qui mène le monde, que l'étincelle de la divinité est enfermée en chacun
de nous, alors l'homme lui-même, sa destinée et son monde apparaissent
comme l'œuvre de l'homme. Alors le peuple marin n'est pas celui qui a
reçu la mer en partage, mais celui qui a voulu la mer; le peuple établi
sur un sol fécond n'est pas celui qui a fait une heureuse trouvaille,
mais un peuple de conquérants; et le peuple qui a atteint une densité
favorable à la culture n'est pas une horde pullulante, mais une race qui
veut avoir une postérité et assurer à cette postérité un pays habitable.
Alors, enfin, le sang noble n'est pas un simple hasard de la nature,
mais le résultat d'une sélection exercée par un esprit qui cherche à
réaliser sa propre perfection.

Il ne s'agit donc pas d'opposer une question à une autre. Il ne s'agit
pas de demander notamment: pourquoi devons-nous estimer et cultiver les
formes et les biens de la vie, puisque ce n'est pas à ces formes et
biens, mais au calme et à la méditation que nous devons nos acquisitions
les plus élevées? La vie terrestre fournit à l'esprit le milieu et les
armes qui lui permettent de lutter pour son droit, son existence et son
avenir; si l'esprit est bon pour la lutte invisible, il doit l'être
aussi pour le combat visible. La créature noble crée sa beauté, la
créature saine son bonheur, la créature forte sa puissance. Et ces
biens sont créés, non pour eux-mêmes, mais en tant que revêtement
terrestre de l'existence spirituelle; non par la cupidité et la
convoitise, mais d'une façon désintéressée et spontanée. Et si le
porteur est le maître de son arme, l'arme réagit à son tour sur le
porteur; le peuple qui a eu la force de devenir beau, trouve dans sa
beauté une nouvelle source de noblesse intérieure. Certes, au pauvre et
à l'humilié les portes du royaume de l'esprit sont doublement ouvertes;
mais sa volonté de les chercher se trouve stimulée, lorsqu'un peuple
noble lui prête un peu de sa force et de son ardeur. Être volontairement
pauvre parmi les riches est évangéliquement beau; mais un mendiant au
milieu d'un peuple de mendiants ne forme aucun contraste et ne fait
preuve d'aucun mérite spécifiquement moral. L'individu forme un but
final; en lui finit la série des créations visibles et commence la série
de l'âme. Lorsque la force de l'âme est éveillée en lui, il n'a plus
besoin de privilèges et avantages terrestres. La pauvreté, la maladie,
la solitude doivent le servir et le bénir. Mais le peuple est sa propre
mère qui survit à tous ses enfants dans l'existence terrestre, et il a
besoin de beauté, de santé et de force pour sa mission d'éternel
enfantement. Ici se résout la contradiction: pourquoi ne devons-nous
rien désirer pour nous-mêmes, alors que nous devons songer au prochain
qui, à son tour, ne doit rien désirer pour lui-même? Les plus proches et
les plus éloignés sont à la fois nos mères et nos frères à tous; et
notre vie individuelle est de peu de prix, lorsqu'il s'agit d'assurer
l'accomplissement de leur mission, qui consiste à vivre et à enfanter.
C'est pourquoi il n'est ni indigne ni matériellement contradictoire de
souhaiter pour la communauté et de lui abandonner les biens et les
forces qu'on dédaigne pour soi-même.

II.--La deuxième question préalable est celle-ci: par quelles raisons se
justifient des projets visant à améliorer le sort de l'humanité? Quelle
est la force de persuasion qui leur est inhérente et quelle est celle
que nous devons exiger d'eux?

Nous avons dit que la science doit renoncer au droit de poser des fins.
Mais pour toute pensée créatrice, ce qui est décisif, c'est la fin, et
non le moyen; et la question est plus difficile que la réponse. Encore
est-il plus facile de la trouver que de la chercher. C'est qu'ici la
force de l'intellect ne nous est d'aucun secours: l'intellect peut en
effet réunir une série de misères et d'injustices et dire: ceci ne
devrait pas exister (bien qu'il soit incapable de faire une distinction
entre l'épreuve et la misère, entre la nécessité bienfaisante et la
nécessité malfaisante), mais il ne peut jamais dire: ceci est le bien
suprême de l'humanité, le bien que nous devons conquérir. Car tout notre
vouloir, dans la mesure où il n'est pas de nature animale, jaillit des
sources de l'âme, et à tous ceux qui s'inclinent sans réserves devant la
pensée intellectuelle, on ne devrait pas se lasser de répéter que c'est
le vouloir qui forme la partie la plus élevée et la plus noble de la
vie. Mais le vouloir se réduit à l'amour et à la préférence qui
échappent à toute démonstration; il est la partie spirituelle de notre
existence, et à côté de lui se tient, tel un caissier de théâtre à
l'entrée de la scène du monde, l'intellect froid qui compte, mesure et
soupèse.

Tout ce que nous créons naît d'une tendance profonde et inconsciente; à
ce que nous aimons, nous aspirons avec une force divine; ce qui nous
préoccupe, appartient au monde inconnu de l'avenir; ce à quoi nous
croyons, vit dans le royaume de l'Infini. Rien de tout cela ne peut être
démontré et, cependant, chaque acte de notre vie, digne de ce nom,
s'accomplit au nom de cet Inexprimable. Que faisons-nous du matin au
soir? Nous vivons pour ce que nous voulons. Et que voulons-nous? Ce que
nous ne connaissons ni ne savons, mais en quoi nous avons une foi
inébranlable.

Cette foi a une évidence plus forte que celle que lui prêterait la
démonstration intellectuelle. Le premier chicaneur venu peut réfuter ce
que Platon, le Christ et saint Paul ont avancé sans preuves, et
cependant ce que Platon, le Christ et saint Paul ont dit ne mourra
jamais, et chacune de leurs paroles a suscité une vie plus conforme à la
vérité et plus de foi que n'importe quelle théorie physique, historique
ou sociale. La géométrie euclidienne elle-même ne résisterait pas à
l'épreuve, si nous voulions la soumettre à la démonstration au sens le
plus rigoureux du mot. Mais puisqu'un profond sentiment de vérité ne
cesse d'animer le monde, quel est donc le signe de la vérité vivante?

C'est la force avec laquelle elle fait appel à notre cœur. Chaque parole
sincère possède une force de résonance, et chaque pensée qui est née,
non dans le labyrinthe de l'entendement dialectique, mais dans le milieu
chaud de la sensation, engendre vie et foi. C'est pourquoi toute
démonstration, n'est que persuasion, mensonge fait de bonne foi.
Lorsqu'un homme se croit appelé à révéler au monde une vérité, non parce
qu'il la pense, mais parce qu'il la voit et la vit, parce que le monde
qu'il sent s'agiter dans son esprit est pour lui plus réel que le monde
qu'il voit avec ses yeux, alors il peut parler. S'il est un égaré, sa
poussière servira du moins à aplanir le chemin de ceux qui viendront
après lui, poussés par la vérité. Mais s'il lui est donné de prononcer
ne fût-ce qu'un seul mot porteur de vie, ce mot, lancé dans le monde tel
quel et même sans défense, fera une moisson d'âmes.

Ceci est vrai du but. Mais lorsque, ne se contentant pas d'avoir
découvert et révélé le but, on veut encore indiquer le sentier terrestre
qui y conduit, ce ne sera pas encore, sur ce plan plus profond de la
pragmatique, à la persuasion et à la démonstration qu'on demandera la
lumière susceptible d'éclairer la route à l'initiateur et à sa suite.
Jamais un chef ou un précurseur n'a été capable de dérouler la chaîne
ininterrompue des démonstrations, et l'eût-il fait, qu'on n'aurait pas
manqué de lui jeter à la face le mot naïf de Thersite: «Cela ne va pas!»
La seule chose qui continue à agir dans le monde après l'apaisement de
la tempête des discours contradictoires, c'est l'appel à la conscience.
Il parle bas et répète dans le silence de la nuit ce que le bruit du
jour empêche d'entendre; il parle, non au nom d'un homme, mais au nom de
ce qui vit. Et tout en indiquant le chemin droit et simple, il rend
évident que ce dont il s'agit n'est pas un projet plus ou moins
ingénieux, mais un appel du devoir qui, en la circonstance, se confond
avec notre pouvoir. Un projet pragmatique peut nous convaincre, mais est
incapable de nous séduire. La froide proposition de l'homme d'affaires
et le cri de bataille du prophète se ressemblent cependant en ceci que
dans l'une et dans l'autre on sent une irrésistible nécessité qui
résonne dans l'esprit et dont les sons vont s'amplifiant. Ici encore
toute démonstration est absente; mais l'intuition devient conviction
intime, et ce qui n'a été entrevu que par les yeux de l'esprit devient
concret. Une explication, à laquelle manque cette force enfantine,
reste, malgré les notes, les preuves et les tableaux qui l'accompagnent,
un jeu savant de l'esprit ou un amusement d'esthète.

C'est ainsi que le but nous est dicté par le cœur, tandis que le chemin
qui y conduit nous est indiqué par la conscience.

Dans les deux cas, il s'agit d'un sévère avertissement, fait pour
consoler l'écrivain, lorsqu'il se trouve impuissant devant la faiblesse
du mot, et pour le rendre humble, lorsqu'il se trouve entraîné par ses
idées favorites. Mais le lecteur doit se méfier des idées qui s'appuient
sur des démonstrations et ne se laisser guider que par la voix
intérieure qui lui parle avec sévérité, mais ne lui dit que la vérité.

III.--Et enfin, si notre vie, au sens le plus élevé du mot, échappe à
l'emprise des conditions extérieures, si des institutions sont
incapables de créer des manières de penser et de sentir, si toute
existence extérieure n'est que la coquille, le moule de la vie
intérieure, est-il digne et convenable de scruter l'avenir de l'image,
du reflet, au lieu de suivre en toute confiance le chemin de l'esprit,
avec la certitude qu'il est également accessible aux pas du corps?

L'existence corporelle est pour nous une image que nous devons
comprendre, une lutte dont nous devons remporter le prix. Ce qui nous
vient de l'esprit, devient réalité de la vie, et chacune de ces réalités
est une marche de pierre destinée à faciliter notre ascension
ultérieure. Tant qu'il reste maître de son métier et de son outil,
l'artiste est capable d'extérioriser ses sensations les plus intimes et
les plus profondes, sans leur faire subir la moindre corruption ou
déformation; mais c'est le monde qui constitue et la matière et l'outil
de celui qui pense; et la pensée n'acquiert toute sa force de vérité que
lorsque le monde, confronté avec elle, se révèle organique et possible.
Celui qui a essayé d'implanter dans le sol de la réalité des idées nées
dans la libre région des convictions, celui qui connaît l'effort dur,
jamais récompensé, qu'exige ce travail, perd tout respect pour les
théorèmes symétriquement arrondis et les belles erreurs de pensée qui
ont leur source dans la dépréciation des phénomènes sensibles.
L'Évangile serait mort depuis longtemps, s'il avait été consigné sur du
parchemin, sous la forme d'une loi abstraite; et si son annonciateur
revenait parmi nous, il ne nous parlerait pas comme un pasteur érudit
dans une langue archaïque, émaillée de métaphores syriennes: il nous
parlerait plutôt de politique et de socialisme, d'industrie et
d'économie, de recherche et de technique, et cela non en reporter
considérant toutes ces choses comme parfaites et dignes d'admiration,
mais le regard fixé sur la loi des étoiles à laquelle obéissent nos
cœurs.

Après ces considérations, faisons au retour rapide à la question que
nous avons déjà formulée plus haut: comment la tâche transcendante se
transforme-t-elle en tâche pragmatique? La tâche transcendante se résume
dans les mots: croissance de l'âme. En quoi consiste la tâche
pragmatique?

Elle ne consiste certainement pas dans l'augmentation du bien-être.
Supprimer la misère et la pauvreté qui dépriment est un devoir humain
naturel et facile à remplir. Les dépenses d'une année de paix armée
suffiraient à éteindre la dette de la société qui supporte aujourd'hui
encore dans son sein la faim, avec toutes les souffrances qu'elle
entraîne. Mais cette tâche est tellement simple, tellement mécanique et,
malgré sa triste urgence, tellement triviale qu'elle est plutôt du
ressort de la police que de celui de la morale. Tout ce qui s'y rattache
est, au fond, indifférent. La terre est toujours assez généreuse pour
offrir à la collectivité suffisamment de nourriture, de vêtements,
d'outils et de loisirs, à la condition qu'on sache produire, consommer
et jouir dans une juste mesure. Que la richesse soit une condition d'une
forme de vie élevée, personne ne le conteste; une collectivité composée
de millions d'hommes producteurs est infiniment plus riche que les
célèbres petites cités de l'antiquité et du moyen âge; la construction
d'une gare exige un travail centuple de celui qui a été dépensé à bâtir
le Parthénon; et l'esprit qui aspire à une vie plus noble trouvera
toujours, pour la réaliser, matériaux et outils.

Pas plus que le bien-être, l'égalité ne forme l'exigence extérieure de
nos âmes. Il faut avoir le sentiment de la justice bien faussé, pour se
faire le champion de l'égalité. Que nous savons peu de la vie la plus
intime de nos prochains! Les mêmes mots servent à désigner souvent des
choses diamétralement opposées; vous et moi, nous appelons _rouge_ la
couleur qui émane de certains objets, mais nous ne savons pas si ma
sensation de rouge ne correspond pas à votre sensation de vert. Le
courage est chez l'un l'effet d'une témérité irréfléchie, chez un autre
la décision la plus terrible de la lutte de l'âme, menacée de deux
dangers. La vertu est chez l'un l'effet d'une vie heureuse, soustraite à
toute tentation, et elle est pour un autre un trésor perdu de bonne
heure et qu'on aspire à retrouver. Le bonheur est pour celui-ci un
courant divin émanant de toutes les révélations de la nature, et pour
celui-là un édifice artificiel, jamais achevé, fait de milliers de
désirs jamais satisfaits. La nature a caché tous ces contrastes derrière
les fronts humains; et afin de les atténuer, elle offre à chacun de nous
la possibilité de réaliser une infinie variété de modes d'existence, de
création et de souffrance, ce qui permet à chaque tendance de trouver
son équilibre, et à tout ce qui est unilatéral de trouver un milieu qui
le complète. Quoi de plus injuste que de vouloir introduire dans ce plan
une justice mécanique? De même que l'inégalité de deux hauteurs
s'accentue à nos yeux, lorsqu'on les contemple d'une base égale, de même
l'inégalité des créatures vivantes ne peut que prendre des proportions
caricaturales à la suite d'une égalisation forcée des conditions de
leurs vies respectives. Contentons-nous des mécanismes de la vie qui,
tels que le droit pénal et policier, les règles de l'échange et du
commerce, servent à assurer l'ordre radical et réalisent ainsi une
partie tout au moins de l'égalité, laquelle, au fond, n'a pour but que
de protéger les mauvais contre les bons; tout ce qui dépasse ce domaine,
n'est qu'une aspiration irréfléchie d'un faux sentiment d'égalité qui a
sa source dans la jalousie et ne tient pas compte des responsabilités.

Jamais l'égalité ne pourra satisfaire les exigences terrestres de notre
vie intérieure. En serait-il autrement de la liberté?

Liberté! À côté du mot amour, c'est le vocable le plus divin de notre
langue et, pourtant, malheur à celui qui, confiant et inspiré, le laisse
retentir dans notre pays sans réserve ni restriction. Il verra se ruer
sur lui tous les maîtres d'école et tous les policiers qui, armés de
toutes les distinctions des philosophes et de tous les préjugés de
l'État policier, lui prouveront que la suprême liberté réside dans le
manque de liberté et que toute lutte pour la liberté ne peut que
dégénérer en guerre civile.

Mais qui donc confondrait la liberté avec la licence? Celui cependant
qui cherche à me persuader qu'en fin de compte ma volonté elle-même
n'est pas libre, que l'autorité et le parti dont je suis membre
réagissent sur moi en limitant ma liberté, que l'adversaire que je
combats est pour moi un obstacle, que l'état d'équilibre humain comporte
des restrictions, celui-là jongle avec les demi-vérités et égrène des
épis vides.

Un arbre pousse en liberté. Cela ne veut pas dire qu'il puisse pousser à
droite et à gauche ou grandir jusqu'à toucher le ciel. Il en est empêché
par les limitations de sa nature. Cela ne veut pas dire non plus qu'une
cellule de son tronc puisse émigrer dans la cime, ni qu'une feuille
puisse se transformer en bourgeon, ni qu'une branche puisse s'accroître
aux dépens de toutes les autres: tout cela est impossible, en vertu
d'une loi organique intérieure. Cette loi règne en toute liberté, et au
moyen de limitations. Elle ordonne au tronc de supporter et de nourrir,
aux feuilles de respirer, aux racines d'aspirer les sucs nutritifs; elle
ordonne que l'année solaire soit saluée par des germes et des bourgeons,
bénie par des fruits et terminée dans le recueillement.

Mais voilà que l'arbre est entouré d'une clôture. Le développement des
racines et des branches s'en trouve entravé, le vent et le soleil ne
pénètrent plus jusqu'à lui, dont la croissance languissante obéit à une
nouvelle loi; quelque vieux qu'il soit, il n'est plus lui-même, il n'est
plus l'expression d'une nécessité organique intérieure; la limitation
qu'il subit n'est plus une limitation consentie, mais lui est imposée
par un sort extérieur, violent; la liberté a cédé la place à la
contrainte.

Si la liberté est difficile à décrire et à définir, son contraire, la
contrainte, est facile à reconnaître. Pour chaque organisme, qu'il
s'agisse de l'homme, d'un peuple ou d'un État, la contrainte n'est autre
chose qu'une entrave imposée par une loi extérieure ou intérieure, une
entrave qui ne résulte pas de nécessités inhérentes à l'essence même de
l'organisme ou à celle de l'organisme plus vaste dont il fait partie.
C'est donc la nécessité qui fournit le critère aussi bien de la
contrainte que de la liberté. Les avocats des subordinations, des
soumissions soi-disant voulues de Dieu nous doivent, dans chaque cas
donné, la preuve que la nécessité existe réellement et dans une mesure
telle que la suppression de l'entrave entraînerait la déchéance ou la
ruine de l'organisme. C'est faire preuve d'une insolente présomption que
de prétendre que la soumission est une fin en soi. Cette présomption
conduit tout droit à l'esclavage. Seule la nécessité organique peut
être voulue de Dieu.

Lorsque la cause de la limitation et de la dépendance réside, non dans
une nécessité vitale de l'organisme ou du corps plus vaste dont il fait
partie, mais dans la volonté et la force d'un organisme étranger, on se
trouve en présence d'un état d'esclavage.

Le servage et l'esclavage ne sont pas contraires au sens du
christianisme. Ce sont des sorts qui entravent la vie extérieure, mais
sans s'opposer au développement des forces de l'âme, sans fermer l'accès
du royaume des cieux. La force d'âme d'Épictète a grandi dans
l'esclavage; l'épanouissement du moyen âge chrétien a été l'œuvre des
couvents. Mais notre question se pose autrement: nous ne cherchons pas à
savoir comment tel ou tel individu surmonte un sort inflexible et
immuable par la grâce de la liberté intérieure, mais nous voulons
trouver la véritable forme de la vie, celle qui ouvre à l'humanité le
chemin de l'âme. Or, ce chemin ne peut être suivi que par ceux qui
jouissent de la possibilité du développement organique, par ceux qui
sont capables de se déterminer d'une façon autonome et de porter la
responsabilité de leurs actes. Ce chemin ne peut pas être celui de la
contrainte, de la soumission prédestinée. Nous savons ceci: l'esclavage
est aux antipodes de ce qui constitue l'exigence de l'âme.

Il n'y a rien dont notre époque soit aussi fière que de l'abolition de
l'esclavage. Personne n'est plus serf; le titre de sujet lui-même ne
figure plus que dans les actes officiels; l'homme lui-même se nomme
citoyen, jouit d'innombrables droits personnels et politiques, n'obéit
qu'aux autorités de l'État, forme des syndicats, élit et administre. Il
n'est au service de personne, mais il conclut des contrats de travail;
il n'est ni serf, ni compagnon, mais il fait partie de ce qu'on nomme
le personnel, il accepte du travail, il est employé. Il ne reconnaît pas
de maître, mais il travaille pour un employeur, qui n'a le droit ni de
l'injurier ni de le punir. Il peut donner congé, s'en aller où il veut;
il peut se mettre en grève, se promener les bras croisés: il est, comme
il le dit lui-même, libre.

Mais chose bizarre! S'il ne fait pas partie de la classe de ceux qu'on
appelle instruits et possédants, il se retrouve, au bout de quelques
jours, dans les locaux d'un autre employeur, se livrant au même travail
de huit heures par jour, sous la même surveillance, avec le même salaire
et les mêmes jouissances, avec la même liberté et les mêmes droits.
Personne n'exerce de contrainte sur lui, personne ne lui oppose
d'obstacles, et pourtant il vieillit avant l'âge et mène une vie sans
loisirs et sans recueillement. Le monde mécanisé lui apparaît comme une
énigme compliquée dont le journal de son parti n'éclaire pour lui qu'un
seul côté; le monde supérieur lui apparaît à travers l'extrait d'un
sermon ou d'une description populaire; l'homme lui apparaît comme un
ennemi, lorsqu'il appartient à un cercle étranger au sien; comme un
camarade taciturne, lorsqu'il fait partie du même cercle que lui;
l'employeur est un exploiteur, l'atelier un bagne.

Les droits civiques subsistent, avant tout le droit électoral sous ses
deux formes. Mais, chose bizarre encore: dans ses rapports avec les
autorités, l'homme reste toujours un objet. Les sujets, ce sont les
chefs militaires qui le tutoient, les juges qui le condamnent ou
l'acquittent, la police et les fonctionnaires qui le malmènent et le
maltraitent, l'interrogent et lui intiment des ordres. Il peut se
syndiquer et s'organiser, se réunir et faire des démonstrations; il
reste toujours celui qui est gouverné et qui obéit, alors que les sièges
dorés sont réservés à ceux qui habitent dans de belles avenues plantées
d'arbres, se promènent en voiture et se saluent. Ce sont ces derniers
qui sont revêtus des responsabilités, des dignités et de la puissance.

Mais la vie bourgeoise est libre. Ici règne la concurrence; l'homme fort
et rusé peut risquer et gagner, sous la réserve de quelques lois et
règles insignifiantes; cette arène est ouverte à tous. Mais, encore une
fois, tous ne réussissent pas à y pénétrer. Le cercle est jalousement
fermé, il a pour consigne l'argent. On ne donne qu'à celui qui a déjà
quelque chose; ce qu'on possède peut être augmenté et multiplié, mais il
faut, avant tout, posséder. On possède ce qui avait appartenu aux aïeux,
ce que ceux-ci ont laissé et transmis sous la forme soit de l'éducation,
soit d'un capital. Il se peut que dans les pays riches, encore peu
exploités, un pfennig d'épargne devienne le point de départ d'une
fortune; mais plus un pays est vieux et improductif, et plus il faut
payer cher son entrée dans la classe de ceux qui possèdent.

C'est ainsi que de tous côtés s'élèvent des murailles de verre,
transparentes et infranchissables, au-delà desquelles se trouvent
liberté, indépendance, bien-être et puissance. Les clefs qui ouvrent
l'accès dans le pays défendu, s'appellent instruction et fortune, l'une
et l'autre étant des biens héréditaires.

Aussi bien l'exclu se voit-il privé du dernier espoir: celui de voir ses
enfants jouir un jour de ce qui lui est refusé à lui-même. Il quitte ce
monde, pleinement conscient du fait que son travail n'a été utile ni à
lui, ni à ses enfants, mais à d'autres et aux descendants de ces autres,
dont le sort était également héréditaire, prédestiné et inévitable.

Que signifie tout cela? Cela ne ressemble évidemment pas à l'ancien
esclavage qui était personnel et qui, réunissant (ce qui, il est vrai,
n'était pas tout à fait naturel) les destinées de deux hommes ou de deux
familles sous le même toit, sauvegardait la dernière communauté humaine
où chacun s'intéressait encore au sort de ceux avec lesquels il était
appelé à vivre. L'état de choses dont nous parlons constitue, sous les
apparences de la liberté et de l'indépendance, une subordination
anonyme, non d'homme à homme, mais de peuple à peuple; subordination où
les rôles peuvent être intervertis à tout instant, mais qui n'en est pas
moins l'expression de la loi infrangible de la domination unilatérale.
Cette servitude héréditaire existe dans tous les pays de vieille
civilisation; ceux qui la subissent ont les mêmes origines, parlent la
même langue, professent la même foi que ceux qui en bénéficient. Ils
forment ce qu'ils nomment eux-mêmes le prolétariat.

Qu'une moitié de l'humanité maintienne dans un état de servitude
éternelle l'autre qui, cependant, présente la même conformation physique
et possède les mêmes aptitudes intellectuelles qu'elle, voilà ce qui est
incompatible avec la liberté de l'âme et la possibilité de son
ascension. Qu'on ne vienne pas nous dire qu'aucune de ces moitiés n'agit
pour son propre profit, mais que l'une et l'autre travaillent pour le
bien de la communauté. Il reste toujours que la moitié supérieure agit
en pleine indépendance et directement, tandis que l'inférieure, sans
avoir devant elle un but visible, agit indirectement et sous la
contrainte de la supérieure. On ne voit jamais un membre de la couche
supérieure descendre volontairement dans les rangs de la couche
inférieure; quant à l'ascension des membres de cette dernière, elle se
heurte, faute d'instruction et de fortune, à des obstacles tellement
formidables que rares sont parmi les hommes libres, ceux qui puissent
citer un de leurs congénères comme ayant appartenu soit lui-même, soit
par ses ascendants, aux classes inférieures.

L'inertie et l'intérêt sont de grandes forces, lorsqu'elles s'appliquent
à la défense de ce qui existe. L'abolition de l'esclavage en Amérique,
du servage en Russie a suscité une vive sympathie, surtout chez ceux qui
n'ont pas été lésés par ces mesures; les propriétaires de bétail
domestique humain alléguaient, pour la défense de leurs institutions,
les mêmes raisons que celles dont font usage aujourd'hui des
ecclésiastiques, des hommes d'État et des capitalistes pour défendre la
nécessité de la non-liberté: dépendance voulue de Dieu, service à
n'importe quel poste, humilité, modération; mais il reste bien entendu
que tous ces arguments ne sont valables que pour les autres.

Ceux qui jouissent de tous les droits et de la possession de biens
matériels défendent leurs convictions égoïstes avec la plus entière
bonne foi, car ce qui existe leur paraît d'une légitimité tellement
absolue, fondé sur des bases tellement solides, tellement immuable et
irremplaçable qu'à leur avis rien ne pourrait être transformé ou modifié
sans qu'il en résultât un effondrement général. Ce jugement étroit,
dicté en grande partie par un endurcissement involontaire, rien n'a tant
contribué à le provoquer et à l'affermir que la lutte et le plan de
lutte du mouvement socialiste.

Ce mouvement se ressent du vice originel de son promoteur qui n'était
pas un prophète, mais un savant, qui mettait sa confiance, non dans le
cœur humain, qui est la vraie source de tout ce qui se fait de grand
dans le monde, mais dans la science. Cet homme puissant et malheureux a
poussé l'erreur jusqu'à attribuer à la science le pouvoir de déterminer
des valeurs et de poser des fins; il méprisait ces forces que sont la
conception transcendante du monde, l'enthousiasme et la justice
éternelle.

C'est pourquoi le socialisme n'a jamais pu acquérir la force de bâtir;
alors même que, sans le vouloir et sans le savoir, il suscitait chez ses
adversaires cette force de construction, il ne comprenait pas les plans
qui étaient proposés et les rejetait. Il n'a jamais été capable
d'indiquer un but clair; ses discours passionnés n'étaient
qu'accusations et réquisitoires, son activité se bornait à l'agitation
et à des procédés policiers. À la place de la conception générale du
monde, il a dressé la question des biens, et même le triste «mien et
tien» du problème du capital devait, d'après lui, être résolu d'après
les simples procédés pratiques de la science économique et politique. On
voyait de temps à autre un penseur insatisfait tenter des incursions
dans le domaine de la morale, de ce qui est purement humain, de
l'Absolu: toutes ces forces n'étaient jamais considérées comme les
centres solaires du mouvement; c'étaient des foyers lumineux pâles et
excentriques, auxquels on accordait un intérêt esthétique. Au centre de
l'arène se dressait le matérialisme sans Dieu, le matérialisme dont la
force consistait, non dans l'amour, mais dans la discipline, et qui
prêchait l'utile à la place de l'idéal.

D'une négation peut naître un parti, mais non un mouvement universel
qui, lui, est précédé de visions et de paroles prophétiques, et non d'un
programme. La parole prophétique est toujours un mot unique, idéal:
Dieu, foi, patrie, liberté, humanité, âme; la propriété et la
répartition de la propriété sont pour le prophète choses secondaires,
illusoires; et même la vie et la mort, le bonheur humain, la misère, la
maladie et la guerre ne sont à ses yeux ni fins dernières, ni dangers
suprêmes.

Jamais le socialisme n'a suscité d'enthousiasme dans les cœurs des
hommes; jamais une grande et heureuse action n'a été accomplie en son
nom. Il a éveillé des intérêts et inspiré la peur, mais intérêts et peur
peuvent jouer un rôle dans la vie d'un jour, non dans celle d'une
époque. Enfermé dans le fanatisme d'un scientisme aride, dans le
terrible fanatisme de la raison, il s'est cristallisé en un parti, dans
la conviction inconcevablement erronée qu'il suffisait de mettre en
œuvre une seule force pour obtenir un résultat définitif. Le
marteau-pilon condense un bloc de fer, sans le détruire; celui qui veut
transformer le monde, doit le saisir du dedans, au lieu d'exercer sur
lui une pression du dehors. Les hommes sont accessibles au mot qui
trouve un écho, aussi timide soit-il, dans tous les cœurs et leur
fournit un soutien; l'agitation aveugle d'un parti dominé par des
intérêts assourdit et fait boucher les oreilles.

Si l'on considère, dans ses traits les plus saillants, l'action
socialiste, telle qu'elle s'est déroulée au cours de trois générations,
on trouve qu'abstraction faite de ses manifestations pratiques et
organisatrices, cette organisation a eu pour principal effet d'accentuer
dans une mesure extraordinaire l'esprit de réaction, de détruire l'idée
libérale et de déprécier le sentiment de la liberté. Le jour où le
socialisme a fait de l'affranchissement des peuples une question
d'argent et de biens et où il a réussi à attirer les masses sous cette
bannière, l'idée qui était à sa base se trouva brisée; l'aspiration à
l'indépendance est devenue convoitise. Plus d'un homme cultivé s'est
détourné de ce mouvement; la bourgeoisie s'est mise à trembler; la
réaction possédante a vu ses forces doubler, grâce à l'afflux de
nouvelles recrues et à des mesures de précaution opportunes, et elle
riait dans son for intérieur de ces pauvres diables de prolétaires qui,
tout en lui voulant du mal, lui faisaient tant de bien, qui, tout en
acclamant la république et le communisme, consolidaient le trône et
l'autel. Intérieurement association d'intérêts, extérieurement
hiérarchie de fonctionnaires, le socialisme, qui devait devenir un
mouvement mondial, déchut au rang d'un simple parti, devint la proie de
la manie du nombre, de la populaire formule unitaire; contrairement à
tout ce qui s'était vu aux époques fortes, il perdait en efficacité, à
mesure que le nombre de ses adeptes et adhérents augmentait.

Nous devons nous arracher à cette inertie de la conscience qu'a laissée
au cœur de l'Europe la résistance aux tristes paradis utilitaires, aux
idéaux de tréteaux et de foire, aux phrases à effet lancées sans
conviction et aux invectives menaçantes. Si nous réussissons à nous
rendre compte de toute l'indignité que nous vaut la servitude de
millions d'hommes faits, comme nous, à l'image de Dieu, ayant tous les
droits à notre amour, nous n'éprouverons aucune répugnance à faire une
partie du chemin côte à côte avec le socialisme, tout en désavouant ses
fins. Si nous aspirons, dans le monde intérieur, au développement de
l'âme, nous aspirons, dans le monde visible, à la disparition de
l'esclavage héréditaire. Si nous voulons l'affranchissement de ceux qui
ne sont pas libres, cela ne veut pas dire que nous considérions une
certaine répartition des biens comme une chose essentielle en soi, une
certaine hiérarchie des droits de jouissance comme une chose désirable,
une certaine formule utilitaire comme décisive. Il ne s'agit ni de faire
disparaître les inégalités des destinées et exigences humaines, ni de
rendre tous les hommes indépendants ou aisés ou heureux, ni d'accorder à
tous les hommes les mêmes droits: il s'agit de mettre à la place d'une
institution aveugle et invincible l'autonomie et la responsabilité
personnelles, d'ouvrir aux hommes le chemin de la liberté, au lieu de
leur imposer une liberté toute faite. Peu importent les sacrifices
humains et moraux qu'exige cette réforme, car le but que nous
poursuivons consiste, non à obtenir une utilité ou un avantage
quelconques, mais à ranger le monde sous la loi divine. Et alors même
que le règne de cette loi devrait diminuer la somme du bonheur
terrestre, sa valeur resterait intacte; et s'il devait ralentir la
marche de la civilisation et les progrès de la culture, ce serait là un
effet tout à fait secondaire. Nous examinerons sans passion la question
de savoir si la loi divine dont nous parlons comporte tous ces
inconvénients; et si nous trouvons qu'il n'en est pas ainsi, nous ne
tirerons de ce résultat négatif aucun encouragement supplémentaire à
poursuivre notre chemin. C'est que, pour le poursuivre, nous n'avons
besoin d'aucune justification, d'aucune promesse; notre tâche nous est
dictée par des raisons extérieures tirées de la dignité et de la justice
de notre existence, ainsi que de l'amour des hommes, et par une raison
intérieure qui n'est autre que la loi de l'âme.

Puisque nous allons, dans les pages qui suivent, nous occuper pendant
quelque temps des choses du jour, sans toutefois observer cette manière
prudente, fondée sur la démonstration et la persuasion et si chère à
l'homme politique qui la qualifie de concrète, nous croyons devoir
attirer l'attention sur la distinction suivante: il y a des ouvrages qui
s'évertuent à fournir des arguments à une conviction répandue et à la
rendre irréfutable, jusqu'au jour où une nouvelle conviction vient la
supplanter; et il y a des ouvrages qui tirent de prémisses données les
conséquences les plus utiles. Malgré toute la certitude mathématique de
leur méthode, il manque généralement à ces deux catégories d'ouvrages
la certitude du but qui, elle, n'est jamais mathématique, mais est
toujours intuitive. C'est pourquoi, loin de prétendre à une certitude
quelconque, nous chercherons seulement à formuler, dans les pages qui
suivent, des sentiments et appréciations éclairés par la pensée. C'est
que cet ouvrage ne se propose pas d'instituer des discussions pratiques,
mais seulement de poser des fins. Si ces fins correspondent dans une
mesure quelconque, si minime soit-elle, aux exigences de l'esprit
objectif, l'appréciation des réalités se trouvera soumise de ce fait
même, et sans que nous ayons à intervenir, au critère de la pensée.

Or, la fin à laquelle nous aspirons s'appelle liberté humaine.



LE CHEMIN



I

LE CHEMIN DE L'ÉCONOMIE


Pendant un siècle, notre pensée s'était servie de la méthode historique;
aujourd'hui, cette méthode est en voie de dégénérescence et devient
nuisible, surtout dans ses applications aux institutions.

Les productions de la nature se transforment, tout en maintenant leur
sens et leur but ou en ne leur faisant subir que des modifications
lentes; les institutions, au contraire, tout en conservant leur nom et
leurs attributs essentiels, changent de contenu, voire de raison d'être:
une créature nouvelle s'installe dans la vieille coquille.

On peut, par abréviation, appeler ce phénomène _substitution de la
raison d'être_.

Cette substitution tient à ce que le nombre de formes que peut revêtir
une institution est limité, que par paresse et par économie l'esprit se
sert volontiers de formules déjà existantes et que la continuité du
progrès dans le temps ne permet de reconnaître que difficilement le
moment où s'imposent le choix d'une nouvelle notion, ou d'un nouveau
nom, l'élimination d'organismes morts et l'introduction de nouvelles
manières de voir.

La méthode historique n'en reste pas moins dans tous les cas attrayante
et stimulante, parce qu'elle permet d'expliquer certaines
qualifications, de démontrer l'évolution de genres littéraires, de
mettre en lumière des mouvements et changements fonctionnels; mais elle
aboutit à des erreurs dangereuses, lorsqu'elle entreprend d'expliquer
l'organisme actuel, vivant et agissant, et de tracer d'avance son
développement ultérieur. Il peut être intéressant de savoir qu'il existe
une relation entre le pontificat et la construction de ponts, mais il
serait dangereux de tirer de l'art de l'ingénieur des conclusions
relatives aux institutions ecclésiastiques; il est très instructif de
savoir que la comédie de salon française se rattache par un
développement ininterrompu aux Dionysies attiques, mais on ne saurait
recommander à un entrepreneur de spectacles de se laisser guider dans le
choix de ses pièces par des considérations archéologiques.

On raille la conception contractuelle de l'État, qui avait été formulée
par les Français du XVIIIe siècle, et on lui oppose des déductions
tirées de la préhistoire; et, cependant, la nature d'un organisme qui
repose sur un équilibre de forces comporte plus de rapports contractuels
que de fonctions totémiques ou patriarcales, et les transformations que
subit un pareil organisme s'effectuent sous des formes qui se
rapprochent beaucoup de celles qu'affectent les modifications de
rapports contractuels. Nulle part la substitution de la raison d'être
n'est aussi manifeste que dans la nature de l'État; d'où la vanité des
efforts tendant à trouver une définition historiquement compréhensive de
cet organisme. Sous une apparente immutabilité et sans changer de nom,
celui-ci se renouvelle à chaque génération et ne peut être envisagé au
point de vue de la continuité que sous sa forme métaphysique, en tant
que manifestation volontaire de l'esprit collectif: conception qui reste
en dehors du temps et sans aucune influence possible sur un
développement ultérieur.

De la fausse application du point de vue historique découle la fausse
appréciation du «fait historique», comme étant valeur absolue, et de la
tradition, comme étant une force positive. La valeur du fait historique
consiste dans son caractère historiquement passager et provisoire; né à
titre de nouveauté révolutionnaire, il disparaît, dès qu'il devient
désuet et qu'il se trouve dépassé par d'autres faits; il ne réussit à se
maintenir qu'aussi longtemps et que dans la mesure où il est capable de
rendre service et où il s'accorde avec les autres faits. La valeur de la
tradition réside en ce qu'elle ralentit le mouvement qui, grâce à elle,
gagne ainsi en stabilité; le nom moins emphatique de _moment d'inertie_
définit très bien cette force purement négative qui, malgré sa grande
importance pratique, ne peut jamais avoir la valeur d'une objection
théorique. Elle avait possédé jadis cette valeur à l'égard de
convictions religieuses et philosophiques, et elle y prétend encore
aujourd'hui à l'égard de conceptions sociales et politiques. Mais tout
en lui refusant cette valeur théorique, nous devons reconnaître qu'elle
possède en plus de sa valeur pratique, en tant que facteur de
ralentissement, une valeur esthétique, qui s'exprime en formules,
costumes, cérémonies et fêtes et communique couleur, allure et caractère
à la vie de tous les jours qui se souvient volontiers, et avec un
orgueil justifié, de ses origines plus nobles. Mais pour les nations
pleines de vitalité, la tradition doit rester ce qu'elle est: un simple
spectacle, et non l'essence même de leur vie. C'est pour nous une
solennité charmante que de voir le roi de Prusse se présenter sous
l'aspect de l'électeur de Brandebourg; mais il serait dangereux de
conclure, sous l'impression de cette cérémonie, que la province actuelle
de Brandebourg a le droit de prétendre à des privilèges politiques au
préjudice de la Silésie ou des pays rhénans.

Ces remarques préliminaires étaient nécessaires pour faire comprendre
notre méthode de travail et expliquer ce que nous entendons par
«substitution de la raison d'être».

* * *

L'existence de l'ancien féodalisme était justifiée pratiquement par
l'habitude de porter les armes, par la supériorité humaine, par
l'organisation et le droit d'occupation des conquérants du pays; elle
était justifiée téléogiquement par l'aptitude à l'administration et à la
protection, qui reposait sur des propriétés héréditaires. Cette
hérédité, à son tour, était créée par l'éducation, dont le but principal
consistait à apprendre le maniement des armes et à entretenir l'esprit
guerrier, par la culture de propriétés corporelles et mentales adaptées
à cet esprit, par la consécration religieuse de ces propriétés, par
l'élimination de tout mélange de sang, par le maintien des classes
inférieures dans un état de sujétion et de tranquillité forcées.

L'augmentation de la population, l'intensité croissante de l'économie
ont empêché la couche sociale supérieure de s'étendre dans les mêmes
proportions que la couche inférieure. Les fils cadets ne pouvant être
suffisamment dotés entraient dans les rangs de l'Église ou émigraient,
des propriétés se morcelèrent, d'autres fusionnèrent ensemble, des
domaines ecclésiastiques et territoriaux se formèrent, la bourgeoisie
des villes fit son apparition, et la couche supérieure, immobile au
milieu de toutes ces transformations, ne fut plus bientôt en état de
recouvrir la couche inférieure. Au dernier moment, lorsque la charge de
porter les armes fut également étendue à celle-ci, l'organisation
féodale avait perdu son dernier droit à l'existence.

Une nouvelle classe sociale était venue s'insérer dans le corps de la
nation; ce fut la classe, elle aussi héréditaire, de ceux qui possèdent.

Les propriétés nobiliaires et ecclésiastiques, les colonies, les
monopoles, l'exploitation de mines et l'usure furent autant de sources
d'accumulation de capitaux; la mécanisation des métiers, de la
technique, des moyens de transports, de la pensée et de la recherche
avait transformé la vie, et le mouvement général du monde s'était
orienté dans la direction de la fructification du capital. La puissance
héréditaire du capital fut une conséquence de l'hérédité de l'état
social, du sol et des biens mobiliers; comme sa légitimité n'était pas
mise en doute, personne n'éprouvait le besoin de lui fournir des raisons
théoriques.

On aurait pu, à la rigueur, lui trouver au début une certaine
justification interne: le capital se présentait principalement sous la
forme de l'entreprise. Or l'entreprise survit aux générations et exige
une série ininterrompue de guides et directeurs compétents, série qui ne
pouvait être assurée que par l'hérédité et qui était un phénomène
courant dans l'économie rurale. Pour former ces guides et directeurs,
l'instruction et l'éducation dispensées par la communauté étaient
particulièrement insuffisantes; la maison du propriétaire était un
centre où l'on pouvait recevoir une éducation intellectuelle de
beaucoup supérieure à celle de la communauté et reposant sur une base
expérimentale infiniment plus large. Il y avait là une garantie pour la
centralisation des moyens qui ne pouvaient être efficaces qu'à la faveur
de leur accumulation entre les mêmes mains.

Trois circonstances auraient pu porter atteinte au caractère héréditaire
de la puissance capitaliste: l'école populaire, par le nivellement de
l'instruction; la création de l'association de capitaux qui devait
rendre l'entreprise impersonnelle et l'affranchir de la nécessité d'une
direction héréditaire; l'émancipation politico-militaire, par la
diffusion de l'aptitude à administrer et par l'élargissement de
l'horizon intellectuel.

Si ces trois circonstances n'ont pas produit l'effet qu'on aurait pu en
attendre, cela tient à l'accroissement incroyablement rapide de la
puissance du capital, qui, grâce à son alliance avec les puissances
territoriales et féodales encore existantes, à la multiplication des
relations et des intérêts, à l'éducation et au genre de vie, grâce à
l'influence exercée par la presse et grâce aussi au fait qu'elle était
devenue politiquement indispensable, s'était cristallisée en une classe
bien délimitée qui défendait collectivement son droit contre les
attaques qu'elle croyait dictées, non par la raison, mais par des
intérêts opposés.

La formation de cette nouvelle couche a eu pour effet, non la
destruction et la disparition des couches anciennes, mais, au contraire,
leur consolidation. Voici en effet ce qui s'était passé: la nouvelle
couche de possédants qui venait, non du dehors, mais d'en bas, était
incapable de se créer une vie personnelle; elle fut obligée d'emprunter
la forme de sa nouvelle vie à ses prédécesseurs, dont elle devint ainsi
la débitrice et la subordonnée. En outre, les dynasties continuaient à
réserver toutes leurs sympathies à la couche féodale qui leur était
familière depuis plus longtemps, possédait une expérience
administrative et militaire, restait attachée au sol et immuable, s'en
remettait volontiers à la couronne quant aux conditions de sa vie
matérielle et semblait ainsi offrir un appui plus sûr aux exigences
monarchiques immédiates. En troisième lieu, enfin, chacune des couches
dominantes avait ses convenances: la noblesse riche possédait un double
avantage qu'elle faisait intentionnellement valoir au profit de sa
caste, plutôt qu'au profit de sa classe.

C'est ainsi que la société européenne représente comme une image brisée
résultant de la double réfraction de deux axes. La couche féodale,
toujours essentielle, s'affirme à la faveur de la couche capitaliste,
plus apparente, les deux restent héréditaires et s'accordent en ce
qu'elles provoquent, par réaction, un état de souffrance qui, du côté
capitaliste, devient le sort inéluctable des masses.

Si nous avons reconnu, par une sévère anticipation, que ce sort est
incompatible avec les exigences de la vie spirituelle, il devient pour
nous évident que l'organisation future, malgré sa possible
différenciation et hiérarchisation, ne pourra plus être fondée sur la
perpétuité héréditaire.

Quelle que soit sa loi fondamentale et directrice, elle ne pourra plus
reposer sur la contrainte et la violence; elle aura pour base morale
l'accord entre la volonté collective et la volonté individuelle et devra
laisser une place assez large à la détermination autonome, à la
responsabilité et au développement spirituel.

C'est ainsi que la renaissance que nous rêvons ne nous apparaît plus
seulement sous l'aspect de l'affranchissement d'une seule classe sociale
déterminée; nous concevons plutôt cette renaissance comme une
moralisation de l'organisation sociale et économique, sous la loi de la
responsabilité personnelle.

Nous trouvons le chemin du développement, en nous laissant guider par la
négation de l'injustice: la division des classes reposant sur
l'exagération des oppositions économiques, la puissance du succès
accidentel ou immoral, la monopolisation de l'instruction par une classe
donnée créent les puissances d'oppression auxquelles l'hérédité assure
une durée indéfinie. Notre chemin est le chemin juste, s'il conduit à la
suppression des forces hostiles, tout en assurant le maintien de
l'organisation humaine, des biens de la civilisation et de la liberté
spirituelle.

La forme la plus naïve de l'action curative consiste à chercher un
soulagement immédiat. L'arbre a un besoin immédiat de lumière, d'espace,
d'air, d'eau et de terre; il prend ce qu'il lui faut, le voisin en
dépérit, le terrain devient stérile, la forêt lutte tant qu'elle peut
contre la mousse et les broussailles et finit par mourir, en entraînant
dans sa mort le plus heureux des arbres.

Le forestier et l'éducateur, le médecin et l'homme d'État ont depuis
longtemps abandonné la méthode de la satisfaction immédiate. Le médecin
ne cherche plus à guérir les membres gelés par des enveloppements
chauds, et l'homme d'État ne cherche pas à remédier à la soif de
l'alcoolique en multipliant les brasseries. L'un et l'autre tiennent
compte de l'ensemble des conditions vitales de l'organisme à protéger et
s'attaquent, non au symptôme, mais au noyau même de la maladie. L'un et
l'autre font le bilan des forces vitales qu'ils répartissent, d'après un
plan déterminé, entre tous les organes, par un dosage rigoureux.

Le socialisme, cette doctrine qui met toujours en avant son caractère
scientifique et qui, pour rester populaire, est constamment obligée de
renier ce caractère, le socialisme, disons-nous n'a jamais su s'élever
au-dessus de la méthode de soulagement immédiat. Il a fait sien ce
raisonnement populaire: Quel est le but? Une augmentation des salaires.
Qu'est-ce qui abaisse le niveau des salaires? La rente du capital.
Comment augmenter les salaires? En supprimant la rente. Comment
supprimer celle-ci?

À cette dernière question, il serait logique de répondre: en partageant
le capital. Mais il est plus scientifique de dire: en faisant du capital
la propriété de l'État.

Ces deux réponses sont également fausses. L'une et l'autre méconnaissent
la loi du capital dans sa principale et décisive fonction actuelle, qui
est celle d'un organisme canalisant le courant mondial du travail vers
les points où le besoin s'en fait sentir le plus.

Rappelons-nous ici notre proposition relative à la substitution de la
raison d'être; elle montre qu'il importe moins de connaître les causes
et les besoins qui ont engendré un organisme déterminé que les
nécessités auxquelles il répond dans la réalité et dans le présent.

Supposons la révolution sociale accomplie. À Chicago réside le président
mondial qui trône cette année sur toutes les républiques faisant partie
de la confédération universelle et dirige à l'aide de ses organes toutes
les affaires internationales. C'est lui, qui, en dernière analyse,
dispose du capital du globe.

Aujourd'hui son département des entreprises se trouve en présence de
sept cent mille propositions absurdes et de trois sérieuses: un chemin
de fer à travers le Thibet, une exploitation pétrolifère dans la Terre
de Feu et un système d'irrigation dans l'Afrique Orientale. Au point de
vue politique et technique, les trois projets sont également
irréprochables, au point de vue économique, ils paraissent également
désirables; mais vu les moyens dont on dispose, un seul d'entre eux peut
être exécuté. Lequel sera-ce?

Se conformant à un vieil usage de l'époque capitaliste, on consulte les
tables de rendement, dont l'exactitude est reconnue comme irréprochable,
et on trouve que l'entreprise du Thibet rapporterait 5%, celle de la
Terre de Feu 7%, et celle de l'Afrique Orientale 14%.

Et l'on a si bien conservé les habitudes de l'ancienne époque
capitaliste que le président autorise le département à se décider pour
l'exécution des travaux d'irrigation de l'Afrique Orientale.

Ceci fait, il ne resterait plus, semble-t-il, qu'à envoyer au pilon les
calculs de rendement, à expédier dans l'Afrique Orientale des moyens de
travail d'une valeur d'un milliard et à s'abstenir de tout nouveau
calcul. Le calcul du rendement conserverait ainsi le caractère d'un
ancien exercice scolaire et n'aurait servi qu'à la détermination du
degré de besoin, sans aucune conséquence matérielle. Malheureusement,
voilà que six États élèvent des objections contre le projet adopté. Ils
déclarent: la préférence accordée aux habitants de l'Afrique Orientale
présente pour ceux-ci de grands avantages, étant donné qu'ils seront les
seuls à profiter de l'augmentation de l'immigration, de l'amélioration
des conditions de la vie matérielle, du climat, etc. Le Portugal attend
depuis longtemps telle chose, le Japon telle autre, et voilà que la
caisse mondiale que tous ont contribué à remplir va se vider au profit
d'un seul. Il est impossible au président de décider qu'à l'avenir
chaque territoire aura à pourvoir «lui-même à ses besoins», car pendant
cinquante années beaucoup de travaux importants n'ont pu être exécutés,
faute de moyens universels. Il ne lui reste donc qu'à proclamer que le
projet sera exécuté, mais que l'économie est-africaine aura à verser à
la caisse mondiale une plus-value déterminée. C'est la résurrection de
la rente.

Dans une ville industrielle allemande il s'agit de démolir une usine
d'État. C'est un bâtiment vieux et inutilisable. Il se présente un
habile entrepreneur qui s'engage à le remettre en état en vue d'une
nouvelle destination; il ne peut garantir aucun rendement, mais assume
volontiers les risques de la transformation. La préfecture provinciale
décline l'expérience. L'administration locale ne veut pas y renoncer; en
outre, l'entrepreneur offre, à titre de cautionnement, cent montres en
argent, mises à sa disposition par des amis, et cinq pianos. On apprend
que de nombreux administrateurs locaux en ont fait autant, et
l'entrepreneur est finalement autorisé à commencer les travaux. L'usine
est affermée, et c'est, encore une fois, la résurrection de la rente.

Sauf dans les cas de fondations désintéressées, l'emploi du capital ne
sera jamais assuré autrement que sous la condition d'une rente aussi
élevée que possible. Pour couvrir les risques pouvant résulter d'une
fausse estimation et de la canalisation du capital vers un seul but
déterminé, il n'y aura jamais d'autre moyen que celui qui consiste à
élever la rente réellement, et non seulement sur le papier.

Si tout le capital de l'Univers devenait aujourd'hui propriété d'État,
il serait demain réparti entre d'innombrables propriétaires. La
nécessité de la rente découle de la nécessité de choisir
l'investissement. Elle est l'expression des besoins d'investissement les
plus urgents et les plus avantageux.

La nécessité de la rente découle encore d'une autre considération, plus
indépendante et plus large.

Quand on embrasse d'un coup d'œil l'ensemble d'une industrie nationale,
de l'industrie allemande, par exemple, afin de se rendre compte du
mouvement des capitaux, on se trouve en présence d'un fait surprenant:
malgré sa grande prospérité et son grand rendement, cette puissante
organisation, dans son ensemble, absorbe des moyens, au lieu d'en
restituer; l'augmentation de capital et l'accroissement de dettes
dépassent la rente payée. L'industrie ne travaille qu'à accroître son
propre corps; mais les autres branches de l'économie doivent fournir
leurs épargnes pour la soutenir.

Ce fait, surprenant à première vue, est cependant facile à expliquer:
que deviennent en effet les épargnes du monde? Dans la mesure où elles
ne créent pas des institutions culturelles, elles servent à fonder des
organismes de production. Des réserves de fer et des trésors d'or sont
réunis en quantités modérées par les États; le reste disparaît en
placements productifs, et avec lui augmente le nombre de valeurs en
papier, de billets de circulation imprimés. Cette augmentation des
placements productifs doit se prolonger, tant que les populations
augmentent et tant que chaque individu possède moins de produits
susceptibles d'être achetés qu'il n'en désire.

Les placements mondiaux augmentent en conséquence. Ils augmentent tous
les ans exactement de la somme qui est épargnée sur les salaires et les
revenus, après qu'ont été satisfaits les besoins de consommation de vie
civilisée, les besoins de dépense. L'épargne réalisée sur les salaires
est relativement minime; il est douteux qu'elle augmente
proportionnellement à l'élévation des salaires, tant que le besoin de
consommation moyen n'est pas satisfait. Les placements annuels qui ont
lieu dans le monde entier sont donc représentés principalement par la
rente du capital, déduction faite des dépenses que nécessitent les
besoins de consommation du capitaliste. Cette consommation dépend d'une
série de facteurs qui n'ont rien à voir avec le niveau de la rente
totale: elle dépend de la répartition des tranches de revenus, des
exigences moyennes impliquées par le genre de vie, de valeurs morales.
Si tout le capital du monde était concentré entre les mains d'un seul
individu, la consommation se trouvant ainsi réduite au minimum, la rente
et, avec elle, le taux d'intérêt moyen dans le monde entier ne
pourraient pas, sans danger de ruine pour l'économie, donc réellement,
être inférieurs aux dépenses dont l'économie mondiale a besoin pour
compléter et agrandir ses installations.

C'est ainsi que, dans son essence et en ce qui concerne son niveau, la
rente est déterminée par les placements dont l'économie mondiale a
besoin; elle est le fonds de réserve obligatoire, servant au maintien de
l'économie mondiale; elle est un impôt que prélève la production,
partout où des biens sont produits et un impôt qui vient avant tous les
autres; elle serait indispensable, alors même que tous les moyens de
production seraient concentrés entre les mains d'un seul, ce seul fût-il
un individu, un État ou un ensemble d'États; elle ne peut être diminuée
que du montant représentant la satisfaction des besoins du capitaliste.

C'est pourquoi l'étatisation des moyens de production est sans portée au
point de vue économique; au contraire, la réunion du capital entre les
mains d'un petit nombre présente un danger économique qui découle de
l'arbitraire auquel peuvent être soumises la consommation et la forme de
placement; or, comme cette dernière, étant donnée la concurrence qui
existe entre les rentes, est restée jusqu'à présent à l'abri de tout
reproche, le soin purement économique d'une répartition juste ne peut
avoir pour objet que la consommation. La rente en elle-même est
indispensable, en tant qu'elle sert à satisfaire les besoins annuels
d'investissement dans le monde entier; peu importe, en outre, la
question de savoir qui la touche pourvu qu'elle remplisse sa mission
finale, qui consiste à être investie dans des entreprises; mais ce qui
importe, en revanche, c'est de savoir si et dans quelle mesure le
bénéficiaire d'une rente a le droit de s'en servir, au préjudice de la
collectivité, pour des emplois infructueux ou de la dissiper en
jouissances. La politique économique se transforme en politique de la
consommation.

Mais les justes préoccupations doivent s'étendre à d'autres objets
encore, et avant tout à la question de puissance. Si tout le capital
était concentré entre les mains d'un homme raisonnable, sa consommation
relative serait insignifiante; toute la rente épargnée serait canalisée,
à la suite d'un choix judicieux, vers les entreprises, afin d'augmenter
leur rendement, et s'il agissait ainsi, cet homme pourrait être
considéré comme un utile administrateur de l'économie mondiale. Mais il
n'en serait pas de même sous d'autres rapports. C'est que de son bon
plaisir dépendraient toutes les affaires humaines: économiques,
politiques et aussi, en dernier lieu, les intérêts culturels. Sur un
signe de lui, tel serait élevé, tel autre abaissé; telle région serait
privilégiée, telle autre laissée à l'abandon; il imposerait à toutes les
conventions un esprit conforme à ses propres convenances; la liberté du
monde serait détruite: c'est que, sous sa forme actuelle, possession
implique puissance.

À cela se rattache une autre question: celle des revendications
injustifiées. Alors même qu'on réussirait, par la limitation du
gaspillage, à diminuer la rente, rien ne prouve qu'on augmenterait ainsi
la participation des classes inférieures à la richesse générale.
Monopoles, revenus tirés de l'agiotage, escroquerie, autant de
compensations qui peuvent intervenir pour pallier à la diminution de la
rente; des rentiers et des héritiers se laisseront nourrir par la
collectivité, sans lui fournir aucun service en échange: des bourdons
formeraient un État dans l'État.

Si l'on élimine le moyen socialiste, qui consiste dans l'étatisation du
capital, mesure irréalisable et inefficace, on se trouve en présence
d'une antinomie en apparence insoluble: l'accumulation des fortunes
diminue la consommation relative et, avec elle, la rente, mais est une
menace pour l'équilibre de puissance; la répartition des fortunes
diminue l'accumulation de puissance, mais augmente la consommation et
diminue la productivité de la rente. Dans l'une et l'autre de ces
alternatives, nous sommes menacés de revendications injustifiées.

La structure de la terre, dans son grand système d'irrigation, nous
offre un exemple d'un dilemme de ce genre. Un système exclusif de
torrents violents empêcherait l'épuisement des masses d'eau, mais,
impossible à dompter, il laisserait les plaines desséchées; un réseau
étroit de sources et de ruisseaux est, certes, susceptible d'épuisement
et d'évaporation, mais arrose prairies et bas-fonds et se laisse
facilement manier; la nature cependant a ajouté à ces deux systèmes un
troisième: par l'évaporation, elle maintient les masses d'eau en
suspension; les continents et les bassins maritimes doivent sans cesse
charger l'atmosphère de courants, plus puissants que les courants
visibles de la terre et répartissant leur humidité sur tout le sol
nourricier.

Ici, où le problème consiste à établir une féconde répartition des
richesses mondiales, il s'agit également de trouver la troisième force,
capable de créer un mouvement d'ascension et de descente des masses,
dans une direction perpendiculaire à la direction prédéterminée et
inaltérable du courant, de s'emparer des excédents et de combler les
lacunes, de faire entrer dans la circulation le contenu du réservoir de
l'État en transformant celui-ci, d'un terrain stérilisé par le fardeau
des dettes, en un sol fécond, luxuriant, dispensateur de vie.

Mais assez de comparaisons! Nous savons que ce n'est pas par la
répartition momentanée et mécanique des richesses mondiales qu'on peut
établir les normes morales et justes du problème de la possession; nous
aurons à soumettre à l'épreuve nos représentations relatives à la
propriété, à la consommation et aux revendications, afin de rechercher
quel droit périmé, quel vieil héritage de fautes et d'erreurs se
dissimulent sous ces notions, afin de nous rendre compte de la voie dans
laquelle la réalité rationnelle et inaccessible à l'erreur s'engagera,
pour nous rapprocher, même dans le domaine matériel, du but qui
s'appelle moralité ici-bas, et âme dans l'au-delà.

Propriété, consommation et revendication ne sont pas choses privées.

Tant que le monde était grand et que les populations étaient rares, tant
que les domaines économiques étaient séparés les uns des autres, chacun
enfermé dans des limites infranchissables, chaque homme pouvait prendre
à la nature ce qu'il voulait en fait de proie végétale, animale et
humaine, employer cette proie selon son bon plaisir, l'échanger,
l'asservir, la détruire. Aujourd'hui, la terre, qui possède une
population dense, représente un organisme aux articulations
artificielles, traversé de nombreux vaisseaux, nerfs, parois,
compartiments, visibles et invisibles, entretenu, protégé, surveillé et
réglé par d'innombrables forces vives et inertes; chaque pas crée des
droits, impose des devoirs, comporte des frais, implique des dangers,
touche aux droits à la propriété, à la sphère vitale d'autrui. Chacun a
besoin de la protection commune, des institutions communes qu'il n'a pas
créées, du blé qu'il n'a pas semé, de la toile qu'il n'a pas tissée. Le
toit sous lequel il dort, la rue qu'il traverse, l'outil qu'il soulève,
tout cela a été créé par la communauté, et la mesure dans laquelle il y
a droit lui est indiquée par la convention et par la tradition. L'air
même qu'il respire, n'est pas libre; il est protégé et maintenu à l'abri
d'exhalaisons et d'évaporations, de germes morbides et de poisons.

Quand on se rend compte de cette infinité de liens et d'obligations, on
a peine à comprendre le degré de liberté économique qui est laissé à
chacun. Pour la communauté, à laquelle il doit tout, chacun peut
travailler autant ou si peu que bon lui semble, il est libre de choisir
son travail, qu'il soit utile ou inutile: de ce qui lui est accordé à
titre de propriété, il peut user et abuser, il peut le laisser
péricliter, il peut le détruire; et il peut réclamer à la société la
garantie de sa propriété, il peut même exiger qu'elle veille, après sa
mort, à l'exécution de ses dernières volontés.

Dans les temps à venir on comprendra difficilement que la volonté d'un
mort pût lier des vivants; qu'un homme eût pu être autorisé à entourer
de clôtures des kilomètres de terrain; qu'il eût pu, sans avoir pour
cela besoin de l'autorisation de l'État, laisser des champs en jachère,
démolir ou construire des bâtiments, mutiler des paysages, supprimer ou
profaner des œuvres d'art; qu'il ait pu se croire autorisé, moyennant
certaines taxes, à exploiter, pour son profit personnel, telle ou telle
partie du patrimoine commun; qu'il ait pu prendre à son service autant
d'hommes que bon lui semblait et leur imposer le travail qu'il voulait,
la seule condition exigée de lui étant de n'insérer dans les contrats
aucune clause contraire à la loi; qu'il ait pu exercer n'importe quelle
profession ou commerce, dans la mesure où il ne s'agissait pas d'un
monopole ou d'une de ces professions que le code qualifie d'escroquerie;
qu'il ait pu se permettre des dépenses somptuaires, préjudiciables à la
communauté, à la condition seulement que ces dépenses ne dépassent pas
les limites de sa solvabilité. Au cours de ces dernières décades, nous
avons vu la bourgeoisie traiter toutes les questions qui sortaient des
limites d'une laborieuse économie individuelle, d'art stérile et
d'amusement politique; elle ne devenait attentive que lorsque venait en
discussion une loi économique dont elle pouvait attendre des profits ou
des pertes. Mais dès la deuxième année de guerre, l'idée commençait à se
faire jour que toute la vie économique repose sur la base formée par
l'État, que la politique pratiquée par l'État vient avant les affaires
et que chacun est redevable à tous de ce qu'il possède et de ce qu'il
peut.

Dans le domaine économique avait trop longtemps duré un état de choses
tel que l'activité individuelle, guidée par l'idée rationaliste du droit
individuel et de la liberté illimitée, et se souvenant des injustices
dont elle a été victime, ne cédait que pas à pas et à contre-cœur aux
exigences de la collectivité, comme on cède à un solliciteur importun et
dont rien ne justifie les prétentions. La collectivité doit se demander
quelles revendications elle peut formuler au nom d'un droit supérieur,
pour laisser à l'économie ce qui reste, après que ce droit a été
satisfait, et ce qui est nécessaire à la conservation du mécanisme et
pour assurer un genre de vie convenable à ceux qui en ont la charge.

Après cet examen comparatif des droits de l'individu et de la
collectivité, nous attirerons l'attention sur le fait que la
réglementation de la consommation constitue le seul moyen d'augmenter à
volonté la quantité des matériaux économiques disponibles; car,
contrairement à ce que croient de nombreuses personnes, l'augmentation
naturelle des quantités de biens produites ou à produire ne dépend pas
de notre volonté; elle est limitée, à chaque moment donné, par le niveau
des moyens de travail et des forces de travail créés.

Au début de notre époque économique avait régné le principe: le luxe est
utile, parce qu'il fait gagner de l'argent au pays.

Ceci s'applique, à la rigueur, à une activité industrielle à ses débuts,
qui a besoin d'être stimulée par des moyens extérieurs. Une vie
économique ayant atteint son plein développement repose sur une
association organisée de toutes les forces, et ce n'est pas sans raison
que le mot économie ou tenue de maison implique l'idée de méticulosité
mesurée.

Lorsqu'un Romain envoyait cinq cents esclaves pêcher un poisson rare,
lorsque l'Égyptienne faisait dissoudre ses perles dans du vin, l'un et
l'autre pouvaient croire de bonne foi que leur luxe était justifié, car
les esclaves étaient nourris pendant leurs journées de travail et les
pêcheurs de perles dédommagés pour les années de dangers. Mais nous
devons nous faire de ces choses une idée différente. Les journées ou
années de travail dépensées en vue d'un éclat ou d'un plaisir momentané,
sont des journées ou années irrémédiablement perdues. Elles sont prises
sur les moyens de travail limités, et leur produit est soustrait au
revenu déjà sans cela insuffisant de la planète. Chacun a droit à une
part du travail que tous fournissent dans un enchaînement invisible.

Les années de travail employées à produire une précieuse broderie, une
étoffe curieuse, sont irrévocablement soustraites à la production de ce
qu'il faut pour habiller les plus pauvres. Les pelouses d'un parc au
gazon six fois rasé auraient pu, avec un effort moindre, produire du
blé, et le yacht à vapeur, avec son capitaine, son équipage et ses
provisions est soustrait pendant une génération aux moyens de transport
utiles.

Considéré au point de vue économique, le monde est, dans une mesure plus
grande que la nation, une association de créateurs; quiconque gaspille
travail, temps de travail ou moyens de travail, vole la collectivité. La
consommation n'est pas une affaire privée: elle est affaire de la
collectivité, de l'État, de la morale, de l'humanité.

Ici surgit une antinomie. Tout ce qui est produit disparaît, et
disparaît par la consommation. Dans le cas le plus favorable, ce qui est
produit sert à la production de nouvelles choses qui, à leur tour,
disparaissent par la consommation. Si chaque bien n'est produit qu'en
vue de la consommation et si chaque consommation sert à la conservation
de la vie et à l'élévation de son niveau, pourquoi établirions-nous une
distinction entre la consommation justifiée et la consommation
injustifiée? Si tous les produits suivent le même chemin, il ne reste
que la question de l'ordre dans lequel ils devraient le suivre.

C'est, en effet, l'ordre des besoins qui établit une hiérarchie de
notions s'étendant de la consommation nécessaire au luxe frivole. Toute
consommation est de luxe, tant que reste insatisfait un besoin
primordial qui aurait pu être satisfait à la place du besoin de luxe.

Nous n'avons l'intention de donner ici ni un manuel ni une casuistique
du luxe; il est également incontestable que la notion du besoin
élémentaire et nécessaire est assez vague. Mais ceci importe peu.
Personne n'aura l'idée d'exiger une définition mécanique et mathématique
de cette notion. Lorsque la famine règne dans une province, il serait
absurde de qualifier de dépense somptuaire celle que nécessite le train
spécial qui emporte l'homme d'État responsable au milieu des habitants
affamés. Ce n'est pas faire du gaspillage que de mettre le travailleur
intellectuel à l'abri des frictions et des besoins journaliers, alors
même que la collectivité devrait sacrifier pour cela un peu de travail
et d'espace. Ce qui est une dépense de luxe, c'est ce que la foule,
incapable de penser, désigne sous le nom de fêtes de bienfaisance et qui
n'est au fond qu'une dépense égoïste, abusant du principe de l'amour du
prochain et inscrivant, avec une froide pitié, au nom de ses victimes,
la valeur des bouteilles de champagne vidées.

Il nous suffit de savoir qu'il reste une hiérarchie des besoins et que
cette hiérarchie peut être saisie par un sain jugement; et c'est ainsi
que l'antinomie de la consommation se trouve résolue.

Si l'on considère la production mondiale au point de vue de cette
hiérarchie, on recule effrayé devant l'absurdité de notre économie. Des
choses superflues, insignifiantes, nuisibles, méprisables sont
accumulées dans nos magasins: frivolités de la mode, destinées à briller
pendant quelques jours d'un faux éclat, substances enivrantes,
excitantes, stupéfiantes, parfums repoussants, imitations inconsistantes
et mal comprises de modèles artistiques, ustensiles servant, non à
rendre service, mais à éblouir, niaiseries qui sont comme la petite
monnaie courante de l'échange forcé de cadeaux. Toutes ces non-valeurs
remplissent magasins et dépôts où elles sont renouvelées tous les trois
mois. Leur production, leur transport et leur conservation exigent le
travail de millions de bras, des matières premières, du charbon, des
machines, des installations d'usines et accaparent à peu près le tiers
de l'industrie et du commerce du monde. Celui qui, à l'auberge, a vanté
l'incomparable grandeur de notre civilisation, ferait bien, pendant
qu'il rentre chez lui, de jeter un coup d'œil sur les devantures des
magasins qui bordent nos rues: il lui sera facile de se convaincre que
notre culture entretient des exigences bizarres; celui qui voit une
pelouse déshonorée par des gnomes, des lièvres et des champignons en
terre glaise qu'un humour stupide y a placés à titre de soi-disant
décoration, celui-là peut se faire une idée concrète de l'économie
erronée de notre temps. Si la moitié seulement du travail gaspillé était
employée judicieusement, tous les pauvres des pays civilisés pourraient
être nourris, habillés et logés.

Nous parlerons plus loin de ce qu'il y a de coupable dans la fausse
direction imprimée à notre économie et de la part qui, malheureusement,
revient à nos femmes dans cet inexcusable abus. Qu'il nous suffise de
dire ici qu'en imposant des restrictions au gaspillage de notre époque,
nous fournirions à l'époque à venir des moyens dont elle pourra et devra
se servir pour répandre sur tous un juste bien-être. Notre tâche
consiste à reconnaître le mal et à chercher des remèdes, guidés que nous
sommes par la conviction que la consommation de biens n'est pas une
affaire privée, que cette consommation puise dans des réserves de forces
et de matériaux qui n'existent qu'en quantités limitées et dont nous
avons la responsabilité.

C'est pourquoi aussi les méthodes de production et de fabrication ne
sont pas, à leur tour, une affaire privée, mais présentent un intérêt
général. Considéré en gros, le bien-être de notre époque, qu'il soit une
fonction de la production ou des moyens de transport, dépend en dernière
analyse de la plus noble substance de notre planète: du charbon. Ce que
des milliers de siècles ont produit en fait de précieuse végétation, ce
qu'ils ont condensé en baumes et essences de différente composition et
accumulé au sein de la terre, notre génération l'arrache aux flancs de
celle-ci pour en faire le moins noble des usages: pour le livrer à la
combustion. Notre époque économique mériterait d'être un jour dénommée
d'après cette réserve carbonifère d'où elle a tiré ses trésors. Nous
avons trop tard reconnu la valeur de cette véritable pierre
philosophale, et trop tard commençons-nous à la ménager. C'est la tâche
de la législation d'exiger une séparation scrupuleuse de la substance
fossile par la distillation et la décomposition et de n'autoriser
l'utilisation calorique que des produits les moins précieux; à la
législation incombe également le soin d'empêcher, en même temps que le
gaspillage du travail, celui de la force, par suite de mauvaises
installations et du manque d'économie. Si le charbon était honoré, comme
le sont le blé et le pain, nous serions d'ores et déjà débarrassés du
souci des frais de revient et, avec lui, de la lutte pour les salaires
dans les usines. De même qu'on a créé une inspection du travail,
destinée à veiller à l'exécution de mesures de sécurité et de bien-être,
nous avons besoin d'une protection législative des domaines
d'exploitation, afin d'empêcher le gaspillage inconsidéré et ruineux.

Que la considération mathématique de la consommation soit impuissante à
nous faire entrevoir les conditions de l'élévation du niveau de culture
des nations, c'est là un fait qui n'a besoin d'aucune explication. Et,
cependant, il est bon d'établir entre la consommation et le niveau de
culture une relation assez nette, pour que des conclusions opposées
puissent se rattacher à notre déduction.

Nous avons établi la hiérarchie des besoins, afin de faire ressortir la
relativité du luxe, considéré comme une grandeur-indice. Mais nous avons
jusqu'ici éludé la question de savoir quel est le but dernier de la
consommation, à quelle fin elle sert. Si nous croyions que la
conservation et la reproduction de la vie constituaient le sens dernier
du travail mondial et de la production de biens, on devrait considérer
la pitié et la recherche du plaisir comme les seules forces capables
d'orienter vers l'avenir notre volonté, dépourvue de conviction et de
passion. Or, la volonté ardente et convaincue, qui aspire à la
perfection, suppose et démontre l'existence de valeurs absolues; en
entrevoyant et en annonçant la croissance des âmes, nous préparons la
voie que doit suivre cette volonté: nous le faisons, en édifiant le
monde intermédiaire qui repose sur la matière et s'élance dans le
sublime.

Ce monde est appelé à durer; toutes les œuvres d'amour, d'art, de foi et
de pensée que l'humanité a conçues et vécues resteront impérissables; le
songe de Jacob se trouve réalisé; nous entrevoyons l'œuvre éternelle de
l'humanité accomplissant sa mission.

Le sens dernier de toute économie terrestre consiste dans la production
de valeurs idéales. C'est pourquoi le sacrifice des biens matériels
signifie, non une consommation caractérisée par le gaspillage, mais la
réalisation définitive de la destinée humaine. C'est pourquoi toutes les
vraies valeurs culturelles échappent à l'appréciation économique; elles
sont incommensurables avec le bien et avec la vie; elles sont des
valeurs libres, ne sont jamais payées trop cher, à moins qu'on les
échange contre des idéalités supérieures; elles sont, non des moyens et
des grandeurs de calcul, mais des entités portant leur justification en
elles-mêmes.

En retournant la question, nous abordons le domaine de la répartition,
et nous nous trouvons en présence d'un problème qui peut se formuler
ainsi: par quels moyens pourrions-nous augmenter l'afflux de biens
matériels vers les lieux de sacrifices où les choses matérielles, en se
sublimant, se transforment en valeurs spirituelles?

Ce problème devra être discuté à part: il s'agit de la transformation du
sentiment moral qui précède et accompagne la nouvelle conception de
l'économie. Ici nous entendons déjà résonner ce triple principe:
l'économie est, non une affaire privée, mais une affaire collective; non
une fin en soi, mais un moyen pour atteindre l'absolu; non une
revendication, mais une responsabilité.

Il y aurait lieu de parler des moyens mécaniques, des mesures et des
lois susceptibles de favoriser la réalisation des idées fondamentales
dans un pays déterminé, et en premier lieu en Allemagne. Nous ne le
ferons que dans la mesure où il s'agit de notions nouvelles sur ce
sujet, de notions qui semblent se perdre dans les nuages, lorsqu'on ne
peut pas prouver leur rapport avec ce qui existe et avec ce qui est
humain, c'est-à-dire leur réalité. Nous n'oublions pas que nous avons
des fins à poser; mais de même l'architecte, tout en étant capable
d'exposer la théorie de la construction en voûte et d'apprécier sa
valeur, se refuse à établir des dessins, avant de connaître la grandeur
et l'emplacement, l'entourage et les moyens de construction, de même
nous devons nous borner à dire que des fins reconnues et généralement
admises peuvent être réalisées par des moyens infiniment nombreux,
suffisamment connus dans la pratique et dont le choix dépend des
circonstances de temps et des données mécaniques. Mais, ici, il s'agit
de soustraire à l'action dissolvante du préjugé des matériaux de
construction dont la valeur est méconnue et de les mettre définitivement
à l'abri en vue de l'édification de structures économiques futures: nous
avons à jeter un coup d'œil sur la notion de législation somptuaire.

Les impôts de consommation et les droits sur le luxe présentent cette
caractéristique, devenue un lieu commun, que leurs produits sont
décevants, puisqu'ils restreignent la consommation. Ils paraissent donc
inefficaces, si, en les considérant au point de vue financier, on tient
leur action secondaire pour la chose principale, et si on considère leur
action principale comme un effet secondaire nuisible. Si on retourne la
question, de façon à mettre principalement en évidence le côté se
rapportant à la restriction de la consommation inutile, la réponse
concernant l'efficacité se trouve donnée _ipso facto_. Si l'on songe que
chaque collier de perles importé correspond à ce qu'il faut pour mettre
en valeur un domaine ou nous rend tributaires du revenu d'un riche
domaine étranger; que chaque millier de bouteilles de champagne que nous
faisons venir de France absorbe les frais de formation d'un savant ou
d'un technicien; que la valeur de nos importations de soies, de plumes,
d'ornements, de parfums et autres marchandises de cette catégorie,
suffirait à faire disparaître toute misère et toute privation dans le
pays; que l'excédent de ce que nous dépensons en spiritueux, par rapport
à ce que dépense pour le même objet l'Amérique, représente à peu près
les charges de nos dettes de guerre: lorsqu'on pense à tout cela et à
mille autres exemples du même genre, on conçoit difficilement que la
société tolère le gaspillage du patrimoine national, sans se dédommager
par le légitime moyen des impôts et des droits. On vit toujours dans
l'illusion que le luxe fait vivre beaucoup de monde, que la consommation
est une affaire privée, que les hommes seraient privés de travail, si on
remplaçait toutes les professions destructrices en professions
créatrices.

On considère chez nous l'imposition du revenu comme une mesure
naturelle. On est même porté à y rattacher une satisfaction morale,
parce qu'on admet que celui qui reçoit beaucoup, peut sans peine donner
une partie de ce qu'il reçoit. Allant plus loin dans cette direction, on
convient que puisque l'épargne sert à arrondir la fortune, il est
légitime aussi de prélever quelque chose sur cette augmentation. Mais on
s'arrête devant la consommation qui, elle, doit rester intangible.

Cette conception bourgeoise considère la prétention de la collectivité
comme un désagréable rationnement auquel on peut échapper à peu de
frais. Certes, le revenu doit être imposé, et l'épargne, pas plus que le
revenu, ne doit échapper à l'impôt; mais le plus coupable, c'est la
consommation, et elle devrait être imposée de telle sorte qu'au-dessus
d'un minimum suffisant, calculé par tête, l'État devrait prélever au
moins un mark sur chaque mark de consommation supplémentaire.

À la facile objection qu'une pareille mesure servirait avant tout à
faciliter l'épargne et à favoriser l'accroissement et l'inégalité des
fortunes, on pourra donner une réponse qui sera en fonction du sort
réservé aux fortunes privées.

Il existe assez d'autres moyens, et de plus efficaces, d'empêcher
l'accroissement de l'inégalité; en outre, l'imposition de l'épargne n'a
jamais eu pour but de diminuer celle-ci, mais visait plutôt à rendre
l'imposition moins sensible, alors que nous admettons que l'imposition
pourra être rendue aussi sensible qu'on le voudra, pourvu qu'elle agisse
avec efficacité sur le mal dont la société souffre le plus, en amenant
une diminution de la consommation effrénée.

De ces considérations, plus d'un pourrait être tenté de conclure que
nous prêchons une sorte de puritanisme rigide qui ne comporte que le
travail assidu, une nourriture suffisante, des vêtements et des
ustensiles solides et, dans le cas le plus favorable, une solide
éducation moyenne et un attachement universel à l'Église. Mais nous
avons déjà répondu à cette appréhension, en disant que toute vie
intérieure doit servir à l'enrichissement de l'âme, toute vie extérieure
à l'augmentation des biens idéaux; ajoutons encore que la société future
ne sera pas nécessairement privée de cette enveloppe multicolore de la
richesse matérielle, du luxe, de la magnificence et de la représentation
qui, aujourd'hui, ne dérobe que trop à nos yeux affaiblis la véritable
beauté du monde. Partout où la société apparaîtra comme maîtresse, elle
pourra, en signe de sa liberté et de sa libéralité, s'entourer d'éclat,
comme l'ont fait les maîtres de Rome et d'Athènes, de Venise et
d'Augsbourg, de Versailles et de Potsdam. Mais on pensera autrement du
raffinement de l'isolement, de l'insatiabilité qui, derrière les
grillages et les rideaux, derrière les vitres et les portes à deux
battants, enfouit des richesses dans les matelas et les coffres-forts.
Notre époque est familiarisée jusqu'à l'abus avec la notion de la
magnificence, mais semble avoir perdu celle de la distinction. La
magnificence et la représentation agissent sur une foule lointaine,
condamnée à l'admiration béate, et laissent le cœur froid; la
distinction exprime la noblesse intérieure dans une calme réserve, elle
est renonciation; tout en semblant céder avec douceur, elle entraîne et
emporte. Sparte et la vieille Prusse étaient distinguées, Paris et Rome
des derniers siècles montrent l'association inséparable de la pompe et
de la vulgarité. L'époque artistique peu connue de la renaissance
prussienne d'il y a cent ans nous montre que la beauté naît, moins de
l'imitation de ce qui est pompeux et fastueux, que du calme et
consciencieux accomplissement de la plus modeste des tâches.

Nous avons ainsi fait ressortir la grande importance de la consommation
et la nécessité de sa réglementation dans la vie économique de l'avenir,
et nous avons en même temps ébauché, comme condition préliminaire de
cette réglementation, une nouvelle conception éthique et économique,
ainsi que la manière dont elle doit s'incarner dans la structure
législative de l'État.

En abordant la question de la répartition des biens, nous devons prendre
un nouvel élan et chercher la direction des astres, car l'orientation
que nous avons suivie lors de la discussion du problème de la
consommation ne peut plus nous servir. Nous avons vu que l'extrême
inégalité des fortunes est de nature à corriger, plutôt qu'à aggraver,
les excès de la consommation; si toute la fortune de l'univers était
concentrée entre les mains d'un seul et administrée d'une façon quelque
peu rationnelle, la diminution de prix des biens de consommation serait
tellement considérable que le rapport entre salaires et traitements,
d'un côté, et les biens en circulation, de l'autre, restant le même, la
part de consommation de chacun suffirait à lui assurer une vie
convenablement bourgeoise. À notre époque, cette part ne peut en général
pas augmenter, et les théoriciens qui attendent de certaines mesures
sociales et politiques une soudaine augmentation de la quantité de
produits, avec baisse correspondante de leurs prix, nagent en pleine
illusion, car la quantité de biens produits à un moment donné dépend de
la quantité de moyens de production existant au même moment, et une
rapide augmentation des moyens de production ne peut être obtenue que
par une intense restriction momentanée de la consommation. Ce que le
monde peut chaque année absorber et consommer, représente donc une
quantité ferme; l'effet, ainsi que nous l'avons vu, ne peut être atténué
que par une réorganisation de la production telle que l'absurde
gaspillage se trouve transformé en consommation utile. Si on peut, grâce
à cette réorganisation, augmenter d'un tiers la somme des biens
produits, la répartition de ceux-ci entre les habitants des pays
civilisés assurerait à chacun une vie bourgeoise moyenne qui, calculée
en notre argent, comporterait une dépense annuelle de 3.000 marks
environ par famille.

Si la théorie de la consommation ne peut plus servir de ligne directrice
à la répartition des biens, comme si le point 0:0 se trouvait ici
dépassé, la revendication de l'affranchissement prolétarien, quelque
bizarre que cela puisse paraître, semble se comporter d'une manière
indifférente à l'égard de la question de la répartition. C'est que
l'attitude du prolétariat, pour autant qu'elle s'exprime dans les
rapports économiques, est moins une affaire de possession qu'une
revendication concernant la consommation. Supposons ici encore un cas
extrême d'inégalité. Supposons notamment que toute la fortune de
l'univers soit concentrée entre les mains d'un seul (et ce cas ne
diffère que moralement, et non économiquement, du cas-limite de
l'Utopie, où ce seul s'appelle «État»): dans ce cas hypothétique, le
possesseur universel pourrait fort bien ne pas avoir en face de lui un
prolétariat. Nous serions certes tous ses subordonnés, mais la
répartition des biens produits chaque année dépendrait uniquement de
notre sentiment collectif et de notre intervention. En supposant
toujours que le possesseur dirige intelligemment la production mondiale,
il peut faire des biens produits cinq parts: nous abandonner une part à
nous, qui sommes ses ouvriers et employés, en vue d'une juste
répartition; il doit réserver une deuxième part au renouvellement et à
l'intensification de son appareil de production et à l'entretien
d'autres institutions utiles à la collectivité; il peut mettre de côté
une troisième part, en vue d'une future pénurie éventuelle; il peut
enfin réserver à sa propre consommation une quatrième part et, s'il est
méchant, détruire arbitrairement la cinquième. Nous ne voyons pas de
sixième emploi. Les quatrième et cinquième cas pouvant être négligés et
le troisième n'étant pas essentiel, nous n'aurons à traiter avec notre
maître qu'en ce qui concerne le partage entre les deux premiers emplois.
S'il prétexte nos devoirs envers les générations à venir, nous
répliquerons que nous voulons vivre, nous aussi, et que nos descendants
n'auront qu'à s'occuper eux-mêmes de leurs affaires. Et notez bien ceci:
les pourparlers en question se poursuivront dans le même esprit, que le
maître s'appelle Rockfeller ou qu'il soit représenté par l'État social
universel.

L'accord finit par s'établir. La part de réserve est fixée; elle sera
pour le moins aussi importante, peut-être même plus importante, que dans
l'économie actuelle et, tant qu'il ne se produit ni mécontentement, ni
aversion pour le travail, notre patron peut se désintéresser
complètement de la manière dont nous répartissons entre nous la part
destinée à la consommation. Et prenant une fois de plus pour base le
niveau de production actuel, nous supposons que la répartition sera
telle qu'elle comportera une dépense annuelle moyenne de 3.000 marks, au
taux d'aujourd'hui.

Sommes-nous pour cela prolétaires? En aucune façon. L'instruction et
l'entretien de nos enfants sont assurés. Personne au monde, à
l'exception de l'Unique, qui peut tout aussi bien être représenté par le
pouvoir d'État, n'a plus de droits sur nous; toute la partie des
produits du monde, destinée à la consommation, est à notre disposition;
nous en avons nous-mêmes assumé le partage.

Singulière contradiction: la possession individuelle étant poussée à sa
plus extrême expression, l'état prolétaire disparaît! Or, il est tout à
fait naturel de généraliser notre conclusion, en l'appliquant à deux
propriétaires, puis à dix, à cent, à mille, et de montrer que la
répartition de la propriété est sans aucune influence sur la formation
du prolétariat qui, considérée au point de vue économique, se rattache
davantage au droit de consommation qu'au droit de propriété.

Cette déduction est cependant prématurée, car elle ne tient pas compte
de deux choses: du caractère de classe du prolétariat et de la puissance
qui s'attache à la possession. La puissance d'un unique propriétaire
universel serait immense, mais ne se manifesterait guère pleinement que
dans son entourage immédiat, surtout si ce propriétaire avait en face de
lui une unité organisée. Ses intérêts privés seraient à peine plus
préjudiciables aux intérêts de cette unité que ne le sont les intérêts
domestiques ordinaires d'un dynaste intelligent qui ne se préoccupe pas
de favoriser telle classe aux dépens d'une autre; et tous ses efforts
tendraient principalement à maintenir sa puissance et à assurer sa
transmission héréditaire. Ces deux buts étant atteints, il n'a plus
aucun intérêt à refuser à ses ouvriers instruction, droit et
responsabilités.

Lorsque les propriétaires sont, au contraire, nombreux et jouissent de
droits héréditaires, ils se réunissent et forment une classe. Ils
cherchent non seulement à assurer leur sécurité, mais à se prémunir
aussi contre des intrus: ils peuvent se combattre entre eux, mais c'est
le subordonné qui reste le principal adversaire, surtout lorsqu'il n'est
pas absolument exclu du droit de propriété, lorsqu'il peut acquérir ou
possède déjà. L'intérêt le plus urgent consiste alors à maintenir le
déshérité dans l'impuissance, à lui enlever les moyens d'instruction,
d'organisation, de possession, à ne lui accorder que les droits et les
responsabilités compatibles avec le maintien du juste équilibre à un
moment donné.

La question de la répartition de la propriété devient importante. Bien
que la non-uniformité de la répartition favorise l'organisation plus
équitable de la consommation, deux circonstances, préjudiciables à cette
équité, surgissent dans le cas dont nous nous occupons: la puissance,
qui est inséparable de la possession et acquiert avec le temps une
importance de plus en plus grande; l'hérédité, maintenue par une longue
tradition et, peut-être, moins inséparable de la puissance que celle-ci
ne l'est de la possession. Puissance et hérédité réunies forment le
pouvoir d'une classe.

Ces rapports entrevus, nous ne pourrons plus jamais nous déclarer
partisans du libre jeu des forces, en ce qui concerne aussi bien
l'accumulation que la répartition des biens privés.

Nous avons effleuré la notion de l'éducation intellectuelle et avons
noté à ce propos que la classe dominante ne peut faire autrement que
d'accorder, à contre-cœur, ce décisif bienfait à ses subordonnés. Notre
époque, qui n'ose pas penser synthétiquement, parce qu'elle exagère la
valeur du savoir et est incapable de s'élever à l'idée d'organisation,
ne dispose que du coup d'œil du praticien pour les inégalités
immédiates. Elle ne peut pas méconnaître, et est lasse de se le
dissimuler, que c'est commettre un vol à l'égard d'un citoyen et à
l'égard de l'État, que de ne pas mettre à la disposition de chacun, dès
son enfance, les moyens d'instruction de notre époque. Aussi notre
temps, qui trouve facilement réponse à tout, s'est-il décidé à réclamer
le nivellement de l'éducation, l'instruction universelle et obligatoire.

Si l'intention est bonne, sa réalisation ne peut être que relative. En
l'absence même de l'expérience qui se poursuit depuis des années dans
des pays voisins, on pourrait se douter que ce rapprochement immédiat
des enfants appartenant à diverses classes sociales, loin d'atténuer
l'aristocratisme bourgeois et la supériorité intellectuelle, ne font
qu'accentuer l'une et l'autre. On va chercher dans les maisons de
faubourgs et dans les palais les jeunes enfants, séparés par des
hostilités de classe, pour en faire des camarades d'école. Les uns, bien
soignés et conscients de la situation qu'ils occupent, habitués aux
conversations polies qu'ils entendent de la bouche de grandes personnes,
ayant de bonnes manières, s'exprimant facilement, en possession d'une
certaine culture fournie par le commerce avec les bons livres et les
œuvres d'art, par les voyages et, à l'occasion, par une certaine
instruction reçue préalablement, frais, bien nourris, ayant le corps
assoupli par des exercices, dormant à leur suffisance; les autres,
privés de tous ces avantages et vivant même dans des conditions tout
opposées. Or, voilà qu'on veut imposer aux uns et aux autres une
nouvelle contenance, une nouvelle manière de parler et d'envisager les
choses; voilà qu'on leur demande de franchir leur cercle habituel et
d'acquérir péniblement, à la suite de cette transformation qui exige un
grand effort d'énergie et de volonté, de nouvelles connaissances que les
bien vêtus n'auront aucune peine à s'assimiler, puisqu'ils les possèdent
déjà en partie. Obscurément et douloureusement, l'enfant de petit
bourgeois commence à ressentir l'abîme qui le sépare, lui et ses
congénères, des heureux de ce monde; il en résulte pour lui un état de
perplexité et d'impuissance qui aboutit souvent à l'entêtement et à la
mauvaise volonté. Il lui faut un effort de volonté et des dons
extraordinaires pour ne pas succomber sous le poids de ces sentiments;
et lorsqu'il réussit à réagir, c'est le plus souvent sans aucun effet
pratique pour l'avenir; mais la plupart de ces enfants retombent, après
un court contact, dans un désespoir d'autant plus profond qu'ils
attribuent leur infériorité, non plus seulement aux circonstances
extérieures, mais à leur incapacité intrinsèque.

Si au contraire, l'instruction et l'éducation sont guidées par l'intérêt
pour le plus faible et le moins doué, leur adaptation au degré de
compréhension de ces élèves plus arriérés ne peut qu'exercer une action
ralentissante, nivelante, déprimante sur tous les autres.

La mortelle hostilité de l'école à l'égard de tout enfant doué, la
misérable efficacité, l'absence de contact avec le monde extérieur, la
désespérante sécheresse, qui caractérisent notre enseignement, qui ont
empoisonné notre jeunesse et qui ont leur source dans le mécontentement
d'une classe sociale déshéritée et surmenée, ne peuvent contribuer qu'à
faire baisser encore davantage le niveau de l'instruction et à instaurer
le règne d'une médiocrité intellectuelle.

L'inscription ne peut être égale que pour les enfants provenant du même
milieu familial et social, vivant dans des conditions extérieures
identiques. Elle devient alors une nécessité morale. Elle est
impuissante à supprimer les oppositions de classes, quelque bas que soit
le niveau auquel elle se place.

Nous voilà ramenés à la nécessité morale d'une politique de nivellement
économique, nécessité qui devient encore plus urgente, lorsque nous
envisageons l'attitude économique de l'État à l'égard de ses tâches
humaines supérieures.

Les États de nos jours sont des mendiants, endettés jusqu'au cou. Les
institutions puissantes et supérieures, destinées à réunir les rameaux
de l'humanité sous la forme d'une organisation de la volonté, qui ont le
droit de supprimer tous les obstacles s'opposant au libre développement
de la volonté et de chercher, par des transformations successives, à
adapter leur forme et celle de leurs éléments aux besoins et aux
aspirations de l'époque; ces institutions, qui représentent ici-bas
comme la plus haute expression et la certitude expérimentale de l'unité
spirituelle de la collectivité, se heurtent aujourd'hui, quant à la
possibilité de leur existence, à la plus triviale de toutes les
questions: quel en est le prix? cela en vaut-il la peine? Elles sont
l'enjeu de la triste lutte économique qui se poursuit entre pères et
fils et se dissimule derrière chaque proposition de loi; cette lutte
aboutit soit à de nouveaux impôts, qui sont le sacrifice des parents
pour le bien des fils, soit par de nouvelles dettes, auquel cas les fils
paieront ce que les pères auront consommé. Ces deux solutions sont
également fâcheuses, et l'on voit peu à peu s'affirmer l'absurde
conception d'après laquelle les dépenses publiques seraient un mal, que
l'État le plus heureux serait celui qui dépense le moins, que l'économie
réalisée sur le nécessaire, loin d'être un crime, constituerait une
vertu et que les obligations morales de l'État devraient être jugées au
point de vue des intérêts d'une classe. Le chômage, la misère, les
maladies endémiques pourraient être supprimées, mais cela coûterait trop
cher. Une partie du peuple habite des logements indignes d'un être
humain, alors qu'elle pourrait, moyennant une dépense d'une centaine de
millions, habiter des cités-jardins; mais où prendre cet argent?
L'éducation, cette tâche la plus noble de la collectivité, est confiée à
des fonctionnaires quelconques, mal payés, travaillant souvent à
contre-cœur; l'enseignement agricole est défectueux, faute de moyens. Il
faudrait en outre favoriser le progrès de la science, l'essor des arts,
cultiver l'amour humain; mais toutes ces tâches sont abandonnées à
l'initiative privée, au hasard des souscriptions ou à la vanité
bourgeoise systématiquement entretenue.

Un tiers des frais qu'avait coûtés la guerre européenne aurait suffi à
assurer la souveraineté économique des États pendant un demi-siècle.
L'histoire, qui dispense ses enseignements avec sévérité et d'une façon
concrète, fera entendre sa voix, lorsque le bruit des batailles aura
cessé. Elle nous parlera dans le langage imagé des conséquences et nous
laissera le soin de tirer les conclusions; et à cette occasion, plus
d'un de ces mots dont nous sommes prodigues aujourd'hui, nous reviendra
avec une intonation changée. Mais il est un enseignement de l'histoire
qui sera particulièrement profitable à nos Parlements petits-bourgeois,
lesquels, par méfiance pour les gouvernements auxquels ils ont confié le
pouvoir, par étroitesse d'esprit professionnel, par crainte de
l'électeur, considèrent l'État comme une affaire qui doit être conduite
avec une responsabilité et des moyens limités: nous voulons parler de
l'enseignement qui dit que 1x1=1. Si les moyens des particuliers
diminuent et que le thaler en arrive à n'avoir plus que la valeur d'un
mark, il y a là pour l'État une raison de plus de prendre pour unité de
ses calculs le milliard à la place du million. Notre vie collective ne
pourra acquérir de nouvelles forces lui permettant de faire face aux
difficultés intérieures et extérieures que si nous nous décidons, en ces
temps de restrictions, à servir le bien commun avec plus de générosité
que nous ne l'avons fait autrefois, au temps du superflu.

Mais le but à atteindre, c'est l'État ne connaissant pas de limitation
matérielle, c'est l'État allant au-devant des besoins, au lieu de les
suivre péniblement, l'État se demandant non: «Où prendrai-je l'argent?»
mais: «À quoi vais-je le destiner?» Il doit pouvoir intervenir partout
où il y a des misères à soulager, toutes les fois qu'il s'agit
d'assurer la sécurité du pays; il doit contribuer à toute grande œuvre
de culture, avoir sa part dans tout acte de beauté et de bonté. Ce sont
la puissance, la richesse, l'exubérance de l'État qui doivent être pour
le citoyen un objet de joyeuse fierté, et non son propre Mammon enfermé
dans un coffre-fort: celui qui considère cette interversion des forces
comme fondalement impossible, manque de confiance dans son peuple et en
lui-même; dans son peuple, puisqu'il ne croit pas à l'existence de la
foule passionnée de ceux qui ne se laissent pas étourdir par le bruit de
l'or; en lui-même, parce qu'il désespère de lui et de ses semblables,
alors qu'il faut beaucoup de foi et de persévérance pour réaliser une
forme de gouvernement où seuls les justes et les forts soient chargés de
responsabilité. Une nation n'a jamais d'autre gouvernement que celui
qu'elle désire et, par conséquent, qu'elle mérite.

Si donc l'État doit vraiment être le plus riche et le plus puissant
dispensateur de biens dans le pays, il ne faut pas qu'il le devienne aux
dépens des pauvres. Nous savons déjà qu'à chaque moment donné la somme
des biens, des droits de consommation est mesurée et limitée et que
c'est tomber dans la plus folle des utopies que de croire qu'il suffit
d'un changement dans les exigences et les droits pour augmenter la
production mondiale déjà portée au plus haut degré d'intensité. Le
surplus de moyens et de droits que possède le riche est précisément ce
qui manque à l'État et crée entre lui et la collectivité un antagonisme
irréductible.

On n'a jamais osé approfondir sérieusement cette idée, bien qu'on se
rende compte qu'elle est à la base de toute réforme sociale dont elle
forme même le noyau le plus sain. La force d'attraction du socialisme
réside moins dans sa thèse incolore du retour des capitaux à l'État que
dans son but final, concret, qui est la suppression, par un moyen ou par
un autre, de la richesse excessive, en vue de l'amélioration du sort de
tous. On s'était cru obligé de compliquer ce noyau à l'aide d'une
théorie superflue, parce qu'on n'a pas été capable de surmonter les
apparentes contradictions morales et économiques. Dès l'instant où
chacun est libre de s'enrichir, mieux que cela: dès l'instant où chacun
est encouragé à s'enrichir et que nulle loi ne s'y oppose, il semblait
malhonnête de dépouiller des produits de son travail celui qui a réussi.
Il semblait de même scabreux de s'exposer, en plaidant pour un principe
qui choquait la société bourgeoise de nos révolutionnaires eux-mêmes,
lesquels auraient cru, en le proclamant, sanctionner l'injustice, voire
le vol, et se laisser guider par un mobile aussi anti-scientifique que
l'envie. On croyait, en outre, dans son for intérieur, que la richesse
était indispensable à la formation du capital, aux risques économiques
et techniques, aux grandes entreprises, aux opérations financières à
longue échéance. À ces scrupules il ne pouvait arriver rien de meilleur
que d'être englobés dans une vaste théorie qui, sans les absorber, les a
tout au moins rendus invisibles. Il faut, proclamait cette théorie,
frapper le capital jusqu'à en faire une propriété de l'État, la
disparition du capital devant entraîner celle de la richesse. Cette
étatisation devait avoir pour conséquence une augmentation de la valeur
du travail, alors que nous avons vu qu'il n'y a entre ces deux faits
aucune relation de cause à effet. Mais on laissait sans solution et
insoluble la question de savoir comment, en l'absence de toute
concurrence, de tout stimulant interne, de toute norme de comparaison,
par la seule méthode bureaucratique, la collectivité serait à même de
suppléer au principe fondamental sans lequel la grande Nature elle-même
est incapable de s'acquitter des tâches qu'implique son évolution: nous
parlons du principe de la lutte pour l'existence, de la sélection, de la
joie de vaincre.

Si l'on reconnaît sans réserves qu'on doit tendre au nivellement de la
propriété, c'est-à-dire à la limitation des richesses individuelles, on
constate que la doctrine de la liberté sociale est de force à résoudre
ce problème, en faisant toutefois une distinction entre les trois formes
sous lesquelles se manifeste l'action de la propriété: le droit à la
jouissance, le droit à la puissance, le droit à la responsabilité. Cette
distinction une fois opérée, il est possible de trouver des formes
d'organisation économique qui concilient le système traditionnel avec
les exigences de la liberté, de la justice et de la dignité humaine et
suppriment toute entrave au développement ultérieur.

Nous évoluons toujours dans les limites de la question du nivellement
des fortunes, mais nous commençons à nous apercevoir que les exigences
immédiates de la morale projettent leurs ombres sur nos considérations
économiques.

Certes, l'âme ne prétend pas pour elle-même au bonheur, à la puissance
et aux honneurs temporels, elle n'exige pas pour elle-même de justice
terrestre. Elle s'éveille au bonheur de la souffrance, elle vit dans la
solitude du renoncement, elle puise ses forces dans le bonheur du
sacrifice. Et, cependant, en tant que notion humaine, la justice ne lui
est pas étrangère. Que serait la pitié, si l'on prétendait que la
privation est, pour notre prochain aussi, une source de bonheur plus
grande que l'abondance? Que serait la justice, si l'on prétendait que
l'injustice est un moyen de rendre nos prochains plus forts?
L'importance objective de ces vertus consiste en ce que ceux qui en sont
porteurs attirent vers eux le mal et les souffrances du monde,
détournent vers leurs propres cœurs les pointes de lances hostiles;
mais ils sont très loin de vouloir le mal ou de le ménager.

Nous aurons bientôt à examiner jusqu'à quel point chaque individu est en
droit de revendiquer une part des biens du monde, et nous aurons alors
l'occasion de constater que c'est la partie la plus médiocre, la plus
mesquine de sa nature qui pousse l'homme à revendiquer la possession au
sens étroit du mot, c'est-à-dire en tant que source de jouissance. Mais
ici il s'agit de savoir de quel droit un homme peut prétendre à une vie
qui, par ses empiètements et par les destructions qu'elle cause, par son
isolement et son mépris de tout ce qui l'entoure, foule aux pieds
l'existence et la force d'existence d'innombrables individus. La vieille
habitude de domination, née de prérogatives qui étaient accordées en
échange de certains services, tels que la protection et la défense, et
s'étendaient aux femmes et à la descendance, forme la seule base
traditionnelle d'un genre de vie luxueux et prétentieux. On peut voir
une expression symbolique de ce rapport dans la parodie du cérémonial
des seigneurs d'autrefois, parodie à laquelle se livrent les nouveaux
riches qui achètent des canons pour les placer sur la terrasse de leur
château, ornent de bannières leur vestibule, postent des domestiques
poudrés à chaque tournant de l'escalier, suspendent aux murs de faux
portraits d'aïeux, observent dans leur service de table, dans leurs
réceptions, à la chasse, des coutumes archaïques, s'entourent de
panoplies, de livrées, de coupes.

Aujourd'hui personne, en dehors de l'État, n'est chargé de la tâche de
défendre et de protéger, personne n'a à recevoir défense et protection
de qui que ce soit, si ce n'est des fonctionnaires de l'État et au nom
de celui-ci. Juges, magistrats, princes d'Église, dynastes ont beau
s'entourer de pompe et d'éclat, pour honorer le passé, se donner à
l'occasion en spectacle aux bourgeois et pour en imposer à la foule, ils
ont beau faire preuve de tact, de façon à ne pas tomber dans la
mascarade et la comédie: de nos jours, comme à toutes les époques
antérieures, la dignité de l'homme et de sa situation se mesure à sa
responsabilité; l'homme est d'autant plus représentatif que la
responsabilité dont il est chargé est plus grande; usages et cérémonial
sont des mots qui n'ont de sens qu'aussi longtemps que subsistent les
forces qu'ils reflètent, et lorsque ces forces sont épuisées, il ne
reste plus que la sèche enveloppe de la formule et de l'étiquette.

La supériorité économique du bien-être bourgeois ne repose cependant sur
aucune institution; comme tant d'autres fortes réalités, elle apparaît
dès le début comme un phénomène secondaire qui reste inoffensif et
inaperçu, tant qu'il se maintient dans les limites raisonnables et sans
effet sur la vie publique. Quand un patriarche oriental réussissait, par
un heureux élevage, à centupler ses troupeaux, c'était pour la tribu un
beau facteur de sécurité; et tant que les autres n'étaient pas lésés
dans leur droit de jouissance des sources, il ne s'agissait là que d'une
affaire privée. Quand un marchand d'épices du moyen âge réussissait dans
ses affaires, il pouvait se faire bâtir une maison confortable, la
remplir de toiles et de vaisselle, entasser de l'argenterie dans ses
bahuts. Son bien-être cessait d'être une affaire privée, à partir du
jour où il commençait à s'en prévaloir pour conquérir des privilèges
municipaux. La richesse ne devient une puissance sociale que lorsque, la
densité de la population ayant augmenté, l'organisation collective de
l'économie en arrive à constituer un cercle fermé d'actions et de
réactions réciproques auxquelles rien ni personne n'échappent. C'est ce
qui s'est produit en partie aux dernières périodes de l'Empire Romain
et, d'une façon complète et irrésistible, dès le début de l'époque
mécanisée qu'on désigne aussi, un peu unilatéralement, sous le nom de
capitaliste. Économiquement parlant, l'ensemble du monde civilisé
d'aujourd'hui vit sous la domination d'une puissante ploutocratie qui,
dans certains États, a réussi à s'emparer de tout le pouvoir politique,
de la législation et de l'administration, du droit de décider la paix et
la guerre et, dans certains autres, partage le pouvoir politique avec
les puissances traditionnelles, tout en disposant sans restriction de
l'organisation du travail du pays.

Il serait injuste de méconnaître les services rendus par la puissance
mondiale de la ploutocratie. Elle a achevé le mouvement de mécanisation:
elle a, dans l'espace de plusieurs générations, réussi à enrichir la
planète au-delà de toute prévision, elle a fourni aux États de puissants
moyens de défense, renforçant ainsi, contrairement à sa nature intime,
le nationalisme. À l'époque de sa formation, elle a, par un généreux
choix, accepté dans son sein tous les forts tempéraments de la nation,
en imposant à leur esprit, ainsi qu'à l'esprit de l'ensemble de la
nation, la manière de penser nationaliste, mécaniste, en développant
chez eux le goût de l'entreprise, en déracinant de leur mentalité les
derniers restes des conceptions patriarcales, féodales, corporatives et
en créant ainsi une nouvelle atmosphère spirituelle, certes tout aussi
étroite, mais éminemment favorable à l'action. Elle a contribué à donner
à la politique mondiale une orientation économique et, sans le vouloir
et sans s'en douter, elle a porté les oppositions à un degré d'acuité
tel que la succession des catastrophes nationales qu'elle a ainsi
provoquées met sa propre existence en danger. Nous parlerons de tous ces
effets, lorsque nous aurons à nous occuper des revendications
politiques; ici nous voulons seulement poser la question morale et
formuler à son sujet quelques propositions finales.

La ploutocratie est une domination de groupe, une oligarchie et, de
toutes les formes oligarchiques, la plus condamnable, parce que ne se
rattachant à aucune conception idéale, à aucun sacrement. Les vieilles
théocraties de l'Orient tiraient leur droit de la divinité; elles ont
perdu ce droit le jour où elles sont devenues des sinécures
sacerdotales. Les aristocraties grecques se réclamaient de leur qualité
de filles de dieux. Grâce à la culture héréditaire de la mentalité
royale et de la beauté corporelle, la noblesse des conquérants avait
réussi à s'assurer une suprématie sur le bas-fonds formé par les tribus
autochtones, jusqu'au jour où elle a été absorbée par celles-ci, par
suite de mélanges de sang. La noblesse rurale des Romains avait dominé,
parce qu'elle était seule en possession des aptitudes politiques et
guerrières; elle a été supplantée plus tard par une autre noblesse, une
noblesse neutre, dépourvue d'idéal, celle des fonctionnaires; puis
survint le mélange de races et la décadence. L'Église du moyen âge,
ayant été appelée à faire pénétrer la force de la foi dans un monde
païen, était devenue une oligarchie organisatrice. Après la conversion
de l'Europe, cette mission avait dégénéré en une politique d'État, et
l'Église qui la représentait s'est engagée dans une voie qui l'a
conduite de sa situation de puissance mondiale à celle d'une
organisation internationale politiquement reconnue. Le féodalisme
européen reposait sur la notion idéale de la fidélité du vassal à
l'égard du suzerain, notion à laquelle étaient venues s'ajouter plus
tard celle de la responsabilité envers le peuple des sujets et, plus
tard encore, le devoir de défendre la foi. Le christianisme ayant fini
par devenir le patrimoine commun, la population ayant pris un caractère
homogène, le féodalisme a cédé la place à la souveraineté territoriale
et, en partie aussi, à la démocratie, et la domination de la noblesse
n'a pu se maintenir que là où elle a réussi à préserver intacte la
notion de la fidélité au roi, du devoir militaire et du patriarcat
rural, ce qui fut principalement le cas dans le Nord et dans l'Est
slavo-germains.

La ploutocratie, au contraire, s'appuie, non sur des idéaux généraux,
mais sur des intérêts généraux. Elle n'a pas surgi à l'état collectif,
comme une tribu de conquérants ou une communauté de fidèles, mais elle
s'est formée par la réunion progressive d'individus isolés qui, l'un
après l'autre, ont réussi à s'élever, grâce à des dons accidentels, par
suite d'un hasard ou d'un risque heureux. Elle ne cherche pas autre
chose qu'à s'enrichir et à se maintenir; elle ne se considère pas forcée
ou moralement obligée d'adhérer à une communauté spirituelle quelconque:
sa force réside dans son opportunisme. Elle se complète par l'hérédité
et, ayant une claire conception de son intérêt, elle a recours, toutes
les fois que cela est nécessaire, à la cooptation; la préférence du père
est contre-balancée par la prudence de l'associé. En fait de biens
spirituels, elle possède avant tout l'instruction, ensuite une certaine
culture économique et le goût de l'entreprise, qui commence à se
développer de bonne heure, sous l'influence de la tradition familiale.
Sans l'afflux incessant de sang nouveau, cette influence resterait sans
efficacité, car l'habitude de la vie de luxe et l'étroitesse
intellectuelle d'un côté, l'imitation extérieure des usages
aristocratiques, de l'autre, éliminent, dans l'espace de chaque
génération, des existences en partie affaiblies, en partie, selon
l'expression en usage, ruinées.

L'adoption intermittente de nouveaux éléments, l'élimination
occasionnelle d'éléments natifs n'enlèvent à la caste ploutocratique
rien de son unité fermée. Toute oligarchie est soumise à certains
changements et échanges, et le mouvement dont nous nous occupons en ce
qui concerne la ploutocratie ne porte aucune atteinte à son caractère,
étant donné que grâce à une sélection rigoureuse, l'accroissement se
fait toujours aux dépens des classes les plus rapprochées, à l'exclusion
de toutes les autres: c'est que la manière identique de concevoir la vie
constitue une condition nécessaire et que les éléments héréditairement
fixés assurent la prédominance des tendances fondamentales et font même
naître, par l'imitation des usages et coutumes du féodalisme, la notion
hybride de noblesse d'argent.

L'imperfection humaine transformant en oppositions extérieures les
différences d'aptitudes, de caractères et de forces psychiques, toute
organisation sociale présente la hiérarchie des responsabilités, des
besoins et des revendications également sous la forme d'oppositions.
Quelle que soit la forme qu'affecte cette hiérarchie et quelle que soit
la place qu'occupe chacune des couches dont elle se compose, on pourra
toujours constater une ressemblance avec l'organisation oligarchique.
Selon qu'on professe telle ou telle conception morale, on approuvera ou
tolérera une pareille organisation, on accentuera et perpétuera les
oppositions, en maintenant l'exclusivité du privilège, en élargissant
les droits de la classe privilégiée et les fixant par les liens de
l'hérédité; ou bien on favorisera le mouvement d'égalisation, en
restreignant l'inégalité des droits et en facilitant l'osmose sociale.
Dans ce dernier cas, le développement tendra vers le point indifférent
qui, tout en formant le contenu de la notion d'aristocratisme, contribue
à sa dissociation: lorsque les natures les plus fortes et les plus
nobles, quelles que soient leur origine et leur conformation, se
considèrent responsables envers leurs frères inférieurs, la couche
supérieure, tout en restant fermée par sa nature, n'en subit pas moins
dans sa substance des changements incessants; la dénomination:
«gouvernement des meilleurs» se trouve alors justifiée et notre
représentation d'une économie de caste ne correspond plus à rien de
réel.

Je doute fort que telle soit la conception idéale de ceux de nos
esthètes qui, les yeux fixés sur Athènes et Venise, considèrent que nous
devrions avoir pour objectif la formation d'une couche héréditaire
s'imposant par son degré d'instruction et par sa force de caractère.
L'oligarchie héréditaire est incompatible avec la dignité et la liberté
auxquelles tout homme a le droit de prétendre et ne peut jamais être une
notion idéale pour celui qui pense, pour celui qui adhère à la doctrine
prêchant l'élan de toutes les âmes.

L'oligarchie ploutocratique, en outre, ne se rapproche sous aucun
rapport de cette indifférente notion-limite dont nous avons parlé plus
haut, et nous devons la considérer comme moralement mauvaise. Alors même
que nous admettrions l'inégalité des revendications, alors même que,
contrairement au socialisme, nous verrions dans la multiplicité des
besoins, dans l'affinement auquel tend une existence spirituelle, dans
la variété des couleurs que notre penchant artistique cherche à réaliser
pour sa propre joie et pour celle des autres, une des bases de la
civilisation mondiale, nous ne pourrions pas nous résigner au libre jeu
des forces qui, sur le sol de notre organisation économique, a engendré
la ploutocratie héréditaire, à titre d'effet secondaire, imprévu et
indiscuté. L'homme n'a pas été créé pour succomber, en vertu d'un sort
prédestiné, sous le poids de puissances accidentelles, engendrées par le
jeu arbitraire de la lutte économique irréfrénée. La répartition des
biens n'est pas plus une affaire privée que le droit à la consommation.
Nous n'avons aucune raison de suivre le conseil radical du socialisme et
de détruire l'édifice érigé par un millénaire de travail organique, pour
mettre à la place de la concurrence un bureaucratisme policier, et à la
place de la liberté civile des soupes populaires obligatoires pour tout
le monde et le droit universel à la pauvreté; mais nous voyons de
nouveau et définitivement la nécessité d'une réforme susceptible
d'édifier un nouveau règne de liberté sociale sur la base d'un plus
juste droit à la consommation, d'une plus équitable répartition des
biens de possession et d'une plus grande aisance de l'État.

Une digression qui, en même temps qu'elle ferme le cercle des
considérations qui précèdent, en supprimant la dernière contradiction
entre la conclusion et les prémisses, nous permettra d'aborder les
considérations empiriques qui vont suivre.

Nous avons vu que la consommation exagérée atteint un minimum dans le
cas-limite théorique où toute la fortune se trouve concentrée entre les
mains d'un seul. Serait-il à craindre qu'une plus grande égalisation des
fortunes ait pour effet une augmentation de la consommation telle qu'il
en résulte un sérieux danger pour les réserves dont nous avons besoin
pour l'extension et le renouvellement de l'activité mondiale?

Ce danger n'est que relatif. Sans doute, la consommation moyenne des
biens servant à la conservation et à l'élévation de la vie sera
augmentée; mais on sait par expérience que le surcroît de consommation
de ces biens est suivi d'une augmentation de la quantité de travail et
d'une amélioration de sa qualité. La consommation de grand luxe se
trouvera diminuée, alors même que la collectivité possédera le droit de
s'entourer de pompe et de magnificence. Quant à l'individu qui cédera à
un penchant irrésistible vers l'éclat et vers le luxe, il sera obligé de
rétablir l'équilibre en restreignant sa consommation journalière. La
seule possibilité susceptible de troubler cet état de choses serait
fournie par le gaspillage de moyens de consommation sous la forme
d'inutiles articles de bazar et d'ornements banals. Mais la force de
conscience économique, dont l'éveil sera à la fois la cause et l'effet
de la nouvelle époque et dont nous aurons à parler à propos de la morale
économique, finira par inculquer à l'humanité transformée le plus
profond mépris pour tous nos bibelots masculins et féminins et par
abandonner aux populations sauvages et demi-civilisées l'usage de toutes
les futilités, frivolités, imitations, de tous les articles de
nouveauté, de modes, de bijouterie, de coquetterie, de tous les articles
spéciaux et autres choses indignes portant des noms affreux. Une partie
formidable du travail mondial, que le manque d'éducation et de goût
absorbe de nos jours, sera ainsi épargnée. Et c'est ainsi que la forme
économique fondée sur le principe de l'égalisation des fortunes fournira
une base naturelle et morale à un autre minimum, celui de la
consommation somptuaire et superflue; et il apparaît avec évidence que
notre organisation actuelle, ploutocratique et pleine de contradictions,
mérite encore sa condamnation, du fait de la fausse direction qu'elle
imprime à la consommation.

Nous abordons maintenant le domaine de la pratique. Mais avant de nous
occuper de l'ordre nouveau, nous avons à examiner la légitimité du droit
à la préférence que l'individu revendique personnellement en sa faveur,
en ce qui concerne la consommation et la possession des biens de la
collectivité. Quand nous aurons vu quels sont ceux qui élèvent cette
prétention à la richesse et à la fortune, au nom de quel droit ils
exigent la garantie de la société et de l'État, quels sont les moyens de
protection dont l'État dispose pour se défendre contre les exigences
exagérées et l'injustice, nous apercevrons plus nettement les bases
économiques et morales d'une organisation plus libre et plus juste.

Qui est riche et de quel droit? Qui peut dire: sur l'ensemble de la
fortune et du revenu du monde, j'ai droit à une part de consommation et
de possession dix fois, cent fois, mille fois plus grande que celle de
l'humanité moyenne? D'où provient la richesse personnelle et comment
est-elle acquise?

La naissance de fortunes dans le passé ne nous intéresse pas ici. Il
suffit que leurs possesseurs actuels les aient reçues par héritage. La
notion de transmission héréditaire nous occupera plus tard, mais pour le
moment voyons comment naissent les richesses de nos jours.

La richesse représente-t-elle l'épargne? Étant donnée la brève durée de
la vie humaine, les gains obtenus par un travail régulier peuvent à la
rigueur permettre d'épargner de quoi s'assurer un bien-être moyen. Les
revenus dont l'accumulation forment la richesse, ne sont pas des revenus
procurés par le travail, mais appartiennent à d'autres catégories.
L'opinion populaire, d'après laquelle l'épargne serait une source de
richesse, est totalement erronée.

L'enrichissement par les trouvailles est possible, bien que peu
fréquent. La recherche de trésors ne convient plus à notre époque, à
moins qu'il ne s'agisse de buts scientifiques, et les découvertes de
tableaux de Rembrandt dans des boutiques de brocanteurs n'enrichirent
que les reporters de journaux; il faut dire cependant que la découverte
de trésors minéraux a créé plus d'une fortune canadienne, africaine et
allemande.

Pour que naisse la richesse en général, il faut que des milliers
d'individus consentent à abandonner une partie de ce qu'ils possèdent;
et ils n'y consentent que si c'est seulement au prix de ce sacrifice
qu'ils peuvent satisfaire un besoin urgent. On appelle ce besoin urgent,
raisonnable ou absurde, besoin économique. Donc, quiconque veut devenir
riche doit satisfaire un besoin général. Mais cette proposition n'est
pas encore suffisante, car il y a concurrence entre ceux qui s'offrent à
satisfaire ce besoin; le profit s'en trouve diminué et, finalement,
chaque entrepreneur, au lieu des trésors espérés, ne récolte qu'une
modeste rente ou un médiocre revenu de travail.

Le problème de l'enrichissement ne se trouve donc résolu que lorsque
l'entrepreneur est à même de limiter la concurrence, de fixer à sa guise
le taux du revenu ou d'étendre à volonté le cercle de ceux qui sont
prêts à faire le sacrifice nécessaire. Ces conditions se trouvent
réalisées dans le monopole reconnu ou imposé.

L'heureux inventeur use du monopole du brevet ou du secret de
fabrication. Quiconque imite son invention ou corrompt son
contre-maître, est puni.

L'extraction de certains minéraux fournit un monopole naturel, notamment
lorsque les mines sont rares ou en nombre limité.

La grande banque, l'entrepôt, l'entreprise gigantesque industriellement
ramifiée usent du monopole de l'avance. Quiconque voudrait les imiter,
devrait, pendant de nombreuses années, travailler à perte et avec de
puissants capitaux, pour créer des organisations concurrentes. Or, peu
nombreux sont ceux qui sont disposés à lancer leurs capitaux dans des
essais de ce genre.

Les industries chimiques s'appuient sur le monopole de la situation: le
plus souvent il n'y a qu'un seul point géographique qui se trouve à une
distance favorable du centre des matières premières, des sources
d'énergie, de la main-d'œuvre et des débouchés.

Le grand ténor porte le monopole de la rareté dans son gosier; les
théâtres d'opéra sont plus nombreux que les voix d'hommes aiguës, bien
formées.

Associations et syndicats s'assurent le monopole à l'aide de cartels, en
soumettant l'ensemble d'une industrie à une direction unique et en
éliminant la concurrence.

Le propriétaire d'une maison de rapport vit du monopole que lui assure
un terrain de grande ville: certaines affaires et personnes étant par la
force des choses localisées dans des quartiers déterminés d'une ville,
la demande augmente, alors que l'emplacement reste restreint.

Le marchand de modes vit du monopole de son nom, car il y a des gens qui
seraient désolés de porter un chapeau ou d'avoir à la main un parapluie
ne sortant pas d'une maison en vogue.

Le propriétaire d'un chemin de fer, d'une canalisation d'eau, d'un port
reçoit son monopole directement de l'État ou de la commune; le droit
dont il jouit équivaut à un droit régalien.

Tous ces monopoles et nombre d'autres enrichissent leurs détenteurs; il
n'existe pas d'autres moyens de s'enrichir. C'est que le jeu, le risque,
la spéculation donnent, en vertu même du calcul des probabilités, des
résultats qui, à la longue, finissent par s'équilibrer, et l'on peut
négliger les rares cas où l'heureux bénéficiaire est à même de profiter
de son gain, en s'arrêtant à temps, ou d'en faire profiter ses
descendants, parce que la mort était venue mettre fin à ses opérations
en pleine période de réussite.

Si nous interrogeons, en toute impartialité, notre sentiment intérieur
au sujet de la justice ou de l'injustice de l'enrichissement par le
monopole, nous percevons la réponse suivante: il y a quelque chose
d'immoral dans la fixation arbitraire des prix, dans la puissance
matérielle, dépourvue de scrupules, que le monopole assure à l'individu
sur la collectivité.

Cette immoralité semble un peu atténuée dans le monopole qu'assure la
priorité et dans celui de la technique, surtout lorsqu'ils sont exercés,
non par une seule personne, mais par une association, car ici l'utilité
du service rendu est évidente et malgré la situation exceptionnelle de
l'organe privilégié, ce privilège peut être plus avantageux pour la
collectivité que si la fonction en question était abandonnée à la libre
concurrence.

Le monopole apparaît d'autant plus insupportable qu'il a été moins
mérité, que son exercice demande moins de peine et se fait avec moins de
scrupules: c'est ainsi que le monopole du propriétaire de terrains dans
une grande ville est des moins réjouissants.

On aperçoit en même temps qu'il suffit d'un appareil législatif
insignifiant pour régler ou, lorsque cela paraît nécessaire, fermer les
sources de la richesse personnelle. Nous réservons cette question
pragmatique pour la fin de nos déductions économiques. Nous allons nous
occuper de l'autre côté, qui est le plus décisif, de la revendication du
droit à la richesse.

Seule une partie insignifiante de ce qu'il possède aujourd'hui a été
acquise par le propriétaire; la plus grande partie de sa fortune lui est
venue par héritage.

Si la vue de la richesse acquise, ramenée à ses véritables sources et
origines, éveille en nous un sentiment de désapprobation qui nous la
fait qualifier d'injustice, ce n'est généralement plus le même
sentiment qui préside à notre critique de l'héritage. La transmission de
la propriété de génération en génération apparaît à la sensibilité
actuelle comme une chose intangible. Cette constatation rend nécessaire
une remarque préalable, d'ordre méthodologique.

Tout progrès social et politique résulte de la lutte entre la tradition
et la nouveauté. Nulle époque ne s'est appliquée, dans une mesure aussi
grande que la nôtre, à approfondir cette opposition, avec la tendance
incontestable, bien que subconsciente, à prendre parti pour la
tradition, comme c'est le cas de toute époque atteinte d'impuissance
créatrice.

Et, pourtant, l'opposition dont il s'agit, loin d'être absolue, est
seulement fonction de notre manière de voir: ce qui est révolutionnaire
aujourd'hui devient consacré par la tradition le lendemain, et ce qui
est réactionnaire aujourd'hui fut révolutionnaire hier. Lors donc qu'on
oppose à la tradition, envisagée comme un produit organique et naturel,
le nouveau comme étant quelque chose d'arbitraire, comme étant une
invention dogmatique ne reposant sur aucune expérience, n'ayant aucune
particularité justifiée, on opère une confusion entre ce qui caractérise
les contrastes de développement et les caractéristiques des hommes dans
lesquels ces contrastes s'incarnent. On confond la nature de l'homme,
partisan de la conservation, avec la nature de la tradition; la nature
du novateur avec celle de la nouveauté.

La nouveauté, devenue fait, est aussi organique et se rattache aussi
étroitement à l'homme et aux circonstances que la tradition; elle
devient elle-même, au bout de peu de temps, tradition, habitude,
vénérable antiquité, chose ancienne, déjà dépassée. L'homme, au
contraire, qui a un penchant pour la tradition, diffère de celui qui
annonce et crée le nouveau. Celui-là s'appuie sur l'expérience et
l'observation complaisante de ce qui existe, parfois aussi sur des
privilèges et des préjugés devenus chers, celui-ci sur la force du
besoin, sur son don de clairvoyance, sur des idéaux, parfois aussi sur
son propre mécontentement et sur des désirs personnels. Les vertus de
l'un résident dans la fidélité et dans la froide compréhension, celles
de l'autre dans la force créatrice et dans l'intuition; les dangers
auxquels est exposé le premier sont l'étroitesse de vues et la paresse,
l'autre risque de tomber dans le dogmatisme et la légèreté.

On peut dire que chaque nouveauté présente plus ou moins ces dangers.
Elle commence par être dogmatique, rationaliste et agressive, incapable
de comprendre les particularités fondées. Mais, à l'usage, les angles
s'émoussent, les tons criards pâlissent, l'outil s'assouplit dans la
main. Un miracle, disent les Orientaux, ne dure pas plus de trois jours.

La crainte justifiée des vices et de la férocité populaires et le
profond penchant des Slavo-Germains pour la commode observation de ce
qui existe égarent notre manière de concevoir l'histoire, jusqu'à nous
faire voir dans toute nouveauté subite un criminel bouleversement. Le
mouvement de la grande révolution française est, et non sans raison,
étranger à notre sensibilité; et pourtant, au cours de tant de nuits
agitées, l'imagination des révolutionnaires en travail a fait naître des
notions capitales concernant l'administration communale, l'éducation
populaire, la défense nationale. La sensibilité politique des Allemands
est monarchique, et en cela réside une de ses rares forces; nous sommes
passionnément portés à détruire toute velléité républicaine comme une
haute trahison; il est toutefois heureux que nous ayons gardé assez
d'objectivité pour ne pas voir dans tout Suisse un descendant de
régicides et de nihilistes sans foi et de ne pas poursuivre sous
l'accusation de jacobinisme tout Allemand établi à Bâle.

Au point de vue général du mouvement historique, l'opposition subjective
entre la tradition et la nouveauté apparaît ainsi comme une force
ralentissante, quelque chose de semblable au moment d'inertie physique.
Dans l'économie de l'histoire universelle, la tâche qui incombe au
traditionalisme consiste à assurer la régularité du mouvement, à
empêcher la voiture de verser, à limiter les expériences arbitraires.
Mais il ne faut jamais oublier que c'est là une force négative. Le
conservatisme, qui est en apparence l'approbation de ce qui existe, est
en réalité la négation de la vie et de son développement.

Dans des considérations consacrées aux choses à venir, il faut toujours
revenir à cette attitude, dont le caractère négatif même renferme pour
nous un enseignement. Elle nous met notamment en présence de la
question: quel est le critère qui nous permet de distinguer une
fantaisie utopique d'une nouveauté organique, bien que se réclamant de
certains principes?

Ce n'est pas la pratique qui peut nous fournir les éléments de cette
décision, car même l'imparfait et l'absurde peuvent pendant un certain
temps recevoir une réalisation pratique. Les seuls facteurs décisifs
sont l'unité et la force de la conception générale. Lorsqu'une
contradiction se manifeste entre la conception générale et les éléments
affectifs acquis sous l'influence de telle ou telle conception
particulière, c'est cette dernière qui doit être écartée. Quant à la
conception générale, sa validité est proclamée, non par le tribunal de
la génération qui la voit naître, mais par l'aréopage des temps.

À la lumière de ces notions, abordons de nouveau la conception
sentimentale de l'héritage et examinons-la de près.

Contrairement à l'enrichissement par les monopoles et la spéculation,
qui blesse notre sentiment moral, l'enrichissement par l'héritage comme
tel ne choque généralement pas la majorité des gens.

Nous voyons les champs de courses et les lieux de plaisir d'une grande
ville remplis de jeunes gens bien élevés, parfaitement conscients de ce
qu'ils sont, de jeunes gens qui, pour une danseuse ou un cheval,
dépensent plus d'argent en une heure qu'un pauvre étudiant, un poète ou
un musicien n'en gagnent en une année pour subvenir à leurs besoins les
plus élémentaires. Ce qu'ils exigent du pays pour leur consommation
personnelle représente une valeur supérieure à celle du traitement du
président du Conseil des ministres et du chancelier. La seule
compensation qu'ils sont capables de fournir consiste dans la jouissance
et la représentation. Selon la mentalité et les intérêts de chacun, ils
sont traités avec politesse, déférence ou soumission, affabilité,
condescendance. Ils trouvent tout naturel que le jeune savant ou
commerçant leur fasse place, lorsqu'ils se présentent pour dépenser ou
faire une commande; le sentiment populaire juge parfois leur attitude
arrogante, leur inactivité regrettable, mais voit dans leur situation
privilégiée un fait auquel on ne peut rien changer, l'expression d'une
tradition consacrée, la manifestation d'un éclat et d'une puissance
héréditaires.

On juge sévèrement la femme de mœurs légères qui, restée veuve d'un
homme riche et vieux, se complaît dans le luxe princier. On lui reproche
ses origines, mais on ne conteste pas son droit de dépenser les revenus
d'une principauté, étant donné qu'ils lui appartiennent par droit
d'héritage.

Une grosse entreprise industrielle est héritée par un fils majeur, mais
incapable; les directeurs généraux lui font les rapports les plus
soumis, cherchent à s'adapter à ses lubies, demandent des augmentations
de traitement et des pouvoirs; une foule de contre-maîtres aux cheveux
blancs se précipite au-devant de la voiture du jeune patron, chacun
disputant à son voisin l'honneur d'ouvrir la portière.

Un homme aisé meurt, laissant femme et quatre enfants Tous les cinq
décident de vivre de leurs rentes; les fils épousent des femmes, et les
filles épousent des maris se trouvant dans la même situation. Voilà donc
l'État enrichi de quatre familles qui, pendant un siècle, n'auront rien
créé, à moins que tel ou tel descendant n'ait l'idée d'apprendre un jour
l'histoire ou la diplomatie.

Combien sont-ils, les hommes bien portants, âgés de moins de soixante
ans, qui vivent de leurs rentes dans un État civilisé? Que de jeunes
gens fondent leur existence sur le mariage avec une riche héritière!

Que de familles improductives que l'État doit nourrir pendant de
nombreuses générations!

Tous ces phénomènes sont loin d'apparaître à la conscience de la
collectivité comme étant contraires à la justice; on les considère
quelquefois comme fâcheux, mais, chose étonnante! jamais comme immoraux.

Laissons de côté toute objection tirée des nécessités de la
civilisation. Si les biens consommés par les improductifs étaient
répartis entre ceux qui créent, on pourrait réaliser des missions
culturelles supérieures; si les forces des improductifs étaient mises au
service de la société, de nouvelles valeurs spirituelles et économiques
pourraient être créées.

La notion morale de l'héritage est profondément enracinée par l'habitude
séculaire, ce qui empêche le monde de se rendre compte que la
substitution de la raison d'être s'est effectuée depuis longtemps et
que les prémisses sur lesquelles reposait l'héritage ont depuis
longtemps disparu.

Aux époques primitives, les ustensiles étaient aussi souvent enterrés
avec leur propriétaire que transmis en héritage à ses descendants. C'est
qu'ils étaient des objets inséparables de l'homme et de sa cabane,
survivaient à la génération et formaient les attributs de l'individu
collectif, c'est-à-dire de la famille. Il pouvait en être de même des
troupeaux, dont les générations animales se succédaient parallèlement
aux générations humaines; il pouvait encore en être de même du champ et
des outils agricoles, lorsque, la propriété privée étant née, c'était à
la famille qu'était incombée la tâche d'assurer la continuité de la
culture du sol.

Puissance, autorité, fonctions guerrières et privilèges se
transmettaient héréditairement dans la même couche sociale. La tribu
subordonnée, c'est-à-dire privée de sa noblesse, ne devait plus jamais
dominer ou décider elle-même de ses destinées; la défense extérieure, le
gouvernement de la noblesse à l'intérieur, ne pouvaient se maintenir que
par l'hérédité, qui a fini par s'étendre au sacerdoce, à la royauté, aux
rangs.

De l'époque de l'hérédité féodale est née insensiblement l'époque du
capitalisme qui, sans examiner la chose et sans interroger sa
conscience, cédant uniquement à la force de la tradition et faute
d'autre analogie, avait emprunté au féodalisme le caractère
indestructible de l'hérédité. Les raisons essentielles de celle-ci
avaient disparu; alors que la noblesse héréditaire impliquait des droits
et des devoirs, imposait aux générations successives l'obligation de la
défense et du service, la richesse héréditaire comportait seulement
droits, puissance et jouissance, sans aucune réciprocité.

La collectivité politique des Romains fut la première à ressentir, bien
qu'inconsciemment, ce qu'il y avait d'intolérablement paradoxal dans le
fait d'un homme disposant arbitrairement après sa mort de la puissance,
du sol, d'une entreprise et du droit de jouissance; aussi a-t-elle fini
par édifier sur les fondations discutables de ce fait une
superstructure, sinon organique, tout au moins organistique. Et jusqu'à
nos jours, tous les États civilisés usent de toute leur puissance et de
toute leur autorité, pour obtenir que le mort maintienne ses droits sur
les vivants, que chacune de ses lubies, dès l'instant où elle est
conforme à la loi, soit valable, qu'un parent éloigné et inconnu puisse
recevoir sa part d'héritage, que les héritiers, quels qu'ils soient, du
fait seul qu'ils sont protégés par la tradition et par la désignation,
ne perdent pas une parcelle des trésors et des droits accumulés par des
moyens souvent peu justifiables. Si un homme réussissait de nos jours à
s'emparer de la totalité du sol d'un pays, de toutes ses œuvres d'art,
de tous ses monuments écrits et qu'il lui plût de ne laisser à l'État,
après sa mort, que deux routes et quelques bâtisses, l'État serait
obligé, dès l'instant où certaines formalités auraient été remplies et
certaines taxes payées, de déployer tout l'appareil de force dont il
dispose pour remettre intact ce monstrueux héritage entre les mains du
légataire universel, quelque mauvaise que soit sa réputation; il doit
lui reconnaître le droit de barrer et de laisser en jachère des
propriétés, de défigurer des paysages, de soustraire à l'usage public
des œuvres d'art, de réduire des ouvriers à la famine, de détruire des
monuments, à moins que cet État ne se décide, par des lois spéciales, à
s'attaquer au caractère paradoxal de l'héritage.

Ce dernier exemple suffit à nous montrer que le principe de l'hérédité
des biens et de la puissance ne trouve pas place parmi les notions
morales de l'humanité, parmi celles qui sont intangibles et au-dessus
de toute critique. Le principe de l'hérédité nous est familier, parce
qu'il fait partie des choses dont nous avons l'habitude; mais il n'est
rien moins que sacro-saint; il constitue tout simplement une
particularité ethnologique, adoptée sans examen et ayant acquis une
importance exagérée. Les raisons qui justifiaient sa naissance ont
disparu; quant à ses effets, ils aboutissent tout simplement à
l'antinomie.

Et c'est cependant sur ce principe que reposent l'essence même de notre
hiérarchie sociale, la constance rigide de la répartition des forces
nationales. Le joyeux mouvement d'ascension et de descente qui
caractérise la vie, le jeu organique qui rend les organes tour à tour
subordonnés et dirigeants, la pluie d'abondance que répandent avec une
généreuse prodigalité les seaux d'or, tout cela se pétrifie et
s'immobilise devant la rigidité du sort auquel sont condamnées les
générations et qui est une œuvre humaine. Cette rigidité condamne le
prolétaire à la servitude éternelle, le riche à la jouissance éternelle.
Elle charge de responsabilité l'homme las qui la repousse, et elle
étouffe la force créatrice de l'homme inutilisé qui aspire à la
responsabilité. La visqueuse couche huileuse de la tradition
s'interpose, pour les séparer, entre les deux solutions affinées qui
cherchent à se pénétrer mutuellement, et augmente la tension d'une
volonté dépourvue d'activité.

Nous avons surpris les commencements d'une nouvelle conscience morale.
Il y a dans notre sensibilité un coin qui se refuse à accepter sans
examen l'affirmation d'un droit à une part des richesses matérielles,
tel que ce droit est résulté du libre jeu des forces dans les domaines
neutres, universellement respectés, du droit civil et du droit
commercial. Aux prétentions, d'une moralité douteuse, du spéculateur et
du détenteur d'un monopole s'ajoutent celles du gros héritier, dépourvu
de tout mérite et qui se prévaut de son droit routinier.

Nous avons fait le tour des domaines économiques de la consommation, de
la possession et de la revendication, et il ne serait pas inutile de
résumer les résultats que nous avons obtenus sous la forme de
propositions faciles à retenir.

1° Le rendement total du travail humain est limité à chaque instant
donné. La consommation, comme l'économie en général, est une affaire,
non privée, mais collective. Le luxe et l'isolement doivent être
subordonnés à la volonté générale et tolérés seulement dans la mesure où
il s'agit de la satisfaction d'un besoin immédiat et véritable.

2° L'égalisation de la possession et du revenu est une exigence de la
morale et de l'économie. Dans l'État, il ne doit y avoir qu'un
propriétaire démesurément riche: l'État lui-même. Il doit posséder les
moyens nécessaires pour pouvoir supprimer toute misère. On peut admettre
une certaine diversité des revenus et des fortunes, mais cette diversité
ne doit pas impliquer une répartition de la puissance et des droits de
jouissance telle que les uns possèdent tout et les autres rien.

3° Les sources actuelles de la richesse sont les monopoles au sens large
du mot, la spéculation et l'héritage. Dans l'organisation économique de
l'avenir, il n'y aura place ni pour les détenteurs de monopoles, ni pour
les spéculateurs, ni pour les gros héritiers.

4° La limitation du droit de succession, l'égalisation et l'élévation du
niveau de l'éducation populaire supprimeront les différences entre les
classes économiques et mettront fin à l'asservissement héréditaire des
classes inférieures. À cet effet contribuera encore la limitation de la
consommation somptuaire, limitation qui orientera le travail mondial
vers la production de biens nécessaires et réduira la valeur de ces
biens à une proportion plus juste avec la somme de travail qu'ils
représentent.

C'est sur ces principes que repose le système de l'égalisation
économique et de la liberté sociale.

L'actualisation législative de ce système est une question d'importance
secondaire. En considérant les institutions législatives des différents
États, on constate, en effet, que toutes les solutions pratiques
présentent un caractère ambigu. Les formes que revêt la vie se
ressemblent en général beaucoup plus que les systèmes législatifs; les
buts visés sont les mêmes, les résultats obtenus sont également
analogues, seules les institutions diffèrent. Ce qui importe avant tout,
c'est de changer les buts, les conceptions idéales; les institutions
suivront, toujours en revêtant des formes pratiques variées.

Ce qui importe infiniment plus, c'est que les transformations futures
soient précédées de transformations dans les idées et dans les valeurs
morales, ce qui s'est d'ailleurs toujours produit au cours de
l'histoire, lorsque de nouvelles voies étaient indiquées. Les idées
attendent que ces transformations leur soient imposées. Par elles-mêmes,
elles ont bien la force d'abandonner l'ornière qu'elles suivent, mais
elles ne manifestent aucune tendance à le faire; le caractère désuet des
fins s'exprime, non par un changement instantané des idées, mais par le
fait qu'elles deviennent incertaines et hésitantes.

Cette hésitation a précédé tous les grands bouleversements et si, dans
notre for intérieur, nous l'éprouvons aujourd'hui avec une intensité
particulièrement grande, c'est parce qu'elle est associée aux tendances
obscures de notre mauvaise conscience. C'est pourquoi nous avons accepté
la guerre avec une véritable passion qui n'avait sa source ni dans la
politique ni même dans le sentiment national: elle venait de bien plus
loin, car on espérait que la guerre imprimerait une nouvelle direction
aux idées et donnerait un nouveau sens à la vie. Mais la guerre, qui a
pu détruire et balayer beaucoup de choses, fut incapable de donner
satisfaction sur ce dernier point. C'est qu'elle a été provoquée, non
par des nécessités sociales et purement, mais profondément humaines,
mais par des conflits nationaux. Or le nationalisme n'est que la surface
de la sensibilité et de la conscience collectives, dont le noyau interne
reste transcendant et se manifeste dans ce qui est moral et social. La
guerre a ébranlé plus d'une valeur périmée, dans la mesure toutefois où
il ne s'est agi que des manifestations extérieures de la volonté
populaire; la conscience intime du peuple n'a été affectée par la guerre
que dans ses rapports avec cette volonté extérieure. Si on fait de
celle-ci le centre de la vie, le chemin à parcourir devient court, la
guerre se transforme en une fin en soi et la paix en un rêve las et
oiseux. La guerre sans passion et sans haine n'est qu'une boucherie
cynique, inhumaine; mais, d'autre part, la passion et la haine ne
peuvent jamais être des fins dernières, l'amour seul étant capable de
satisfaire l'âme.

La transformation de la mentalité fera l'objet d'un chapitre spécial de
ce livre; ici nous donnerons quelques exemples brefs et concrets de la
manière simple et unique dont peut être résolue la casuistique des
institutions.

I.--Le moyen le plus indiqué de réglementer la consommation consiste en
un vaste système, dont les limites vont parfois jusqu'à la prohibition,
de droits, de douanes, de taxes et d'impôts frappant le luxe et la
consommation exagérée.

Ce système ne doit pas avoir un caractère financier; le montant de son
produit n'est que chose tout à fait secondaire; il vaut uniquement par
les restrictions qu'il impose.

Les taxes doivent être d'autant plus élevées que le produit importé ou
fabriqué sur place est plus cher. Il ne faut pas oublier que toute
importation ne peut être payée que par une exportation. Pour payer
quelques colliers de perles, il faut exporter le produit journalier de
dix années de travail de cinq familles ouvrières allemandes.

Le tabac et les liqueurs alcooliques, les tissus précieux, les
fourrures, les plumes d'ornement, les pierres précieuses et les bois
rares, mais surtout les marchandises de luxe manufacturées doivent être
frappées de taxes et d'impôts représentant le multiple de leur valeur;
les joyaux, dont l'importation est difficile à contrôler, doivent, en
plus de la taxe d'entrée, payer un impôt annuel élevé.

Il y a des régions en Allemagne où la consommation de la bière
représente en moyenne plus de trois litres par jour et par tête
d'adulte. Pour les liqueurs alcooliques et le tabac, nos dépenses
annuelles se chiffrent par milliards. Sans s'occuper des intérêts des
brasseurs, des tonneliers, des fabricants et des détaillants, qui
peuvent d'ailleurs être largement dédommagés, tous ces objets de
consommation doivent devenir une source abondante d'impôts élevés. Des
taxes sur le chiffre d'affaires doivent être exigées pour tous les
objets de luxe, de toilette, de mode et de nouveauté qui se fabriquent
dans le pays et pour autant qu'ils ne sont pas destinés à l'exportation.

Toute jouissance excessive de l'espace doit être frappée d'impôt. Parcs
clos, maisons et appartements luxueux, remises et garages doivent
contribuer aux charges du pays. La domesticité doit être frappée d'un
impôt fortement progressif et proportionnel au nombre des domestiques
employés et à leurs gages; chevaux de luxe, équipages et automobiles,
dépenses excessives d'éclairage, mobiliers précieux, rangs et titres
sont des objets imposables, non en vue d'un revenu financier, mais en
vue de la restriction.

II.--Les institutions connues de l'impôt sur la fortune et sur le revenu
servent à l'égalisation des fortunes; mais elles ne doivent pas être
considérées comme destinées à satisfaire un besoin urgent de l'État, car
alors ces impôts sont appliqués à regret et acquittés à contre-cœur. On
doit plutôt voir dans ces taxes la consécration du principe en vertu
duquel tout acquéreur n'est qu'un co-propriétaire conditionnel de tout
ce qu'il possède au-dessus d'un certain revenu bourgeois et que l'État
est libre de lui laisser ce qu'il veut de cet excédent. Lorsqu'on
observe le développement des entreprises économiques dites mixtes ou en
régie, qui, pour certaines exploitations monopolisées, reconnaissent au
fisc le droit de prélever la plus grande partie des bénéfices, déduction
faite d'un revenu estimé suffisant, on ne trouve nullement absurde
l'éventualité pour l'État de mettre la main, jusqu'à concurrence d'une
certaine proportion, sur les fortunes et les revenus excessifs.

L'objection d'après laquelle on créerait, par ces mesures, une prime à
l'exportation des capitaux ne signifie rien, car les institutions que
nous préconisons ne seront créées qu'au moment précis où leur
justification et leur nécessité seront reconnues, et ne s'approcheront
que lentement de leur phase finale. Cette reconnaissance ne restera
d'ailleurs pas limitée à une nation donnée; au contraire, le pays qui
aura adopté ces mesures en recevra un surcroît de forces tel que tous
les autres pays se sentiront encouragés à suivre son exemple et, en
présence des effets bienfaisants du sacrifice, tiendront à honneur de
fixer davantage les fortunes au sol sur lequel elles sont nées. Cette
conviction nous apparaîtra sous un jour nouveau, lorsque nous aurons à
nous occuper de la transformation des notions morales.

Une objection moins solide encore est celle qui prétend que ces mesures
seraient de nature à encourager la prodigalité. Quand un homme est
possédé de cette passion singulière et encore inexpliquée
d'accumulation, qui caractérise notre époque et constitue un des plus
puissants ressorts de l'activité économique, il ne perd pas cette
passion, du fait que sa satisfaction est rendue difficile; jamais encore
l'appauvrissement n'a transformé un avare en prodigue. Lorsqu'un homme
est dépourvu du penchant à l'épargne, lorsqu'il est naturellement porté
à la dépense, il ne sera pas plus économe avec un grand revenu qu'avec
un petit.

Il est, en revanche, une troisième objection qui, elle, mérite un examen
spécial: quelle compensation trouvera l'esprit d'entreprise qui, de nos
jours, est presque exclusivement alimenté par des capitaux privés et
auquel l'État même le plus riche ne pourra pas fournir les moyens et les
encouragements que la libre concurrence pour des fins nouvelles fait
naître avec tant d'ingéniosité et de joyeuses promesses?

III.--La lutte contre les monopoles privés et personnels est une
tendance qui, une fois reconnue universellement et sincèrement, trouvera
son application législative ou pratique dans chaque cas particulier.
Inexprimée, en partie contestée, cette tendance a déjà pris son élan et
n'attend plus que le signal de départ. Déjà de nos jours les brevets
d'invention, les concessions fiscales, les exploitations de forces
naturelles n'ont plus qu'une durée limitée, l'extraction de gisements
rares, l'utilisation monopolisée de valeurs foncières sont subordonnées
à des considérations fiscales. Pour l'économie des services publics on a
trouvé des formes qui font intervenir l'esprit d'entreprise, sans être
soumises à cet esprit. On n'a presque pas encore touché aux importants
monopoles de la priorité, de l'organisation et du capital; il est
d'ailleurs très difficile de les supprimer radicalement, car ils
encouragent et consolident l'économie, grâce à leur centralisation; mais
il est possible de trouver des formes, et il en sera question plus loin,
qui assurent l'avantage de la collectivité, sans enrichir les
particuliers outre mesure.

À propos des monopoles et des remèdes contre eux, il convient de
mentionner un genre de profession tout à fait spécial qui, sans être
généralement une source de grande richesse n'en tire pas moins de
l'ensemble de la nation des revenus relativement considérables et la met
à la merci de personnalités dont les exigences ne sont pas en rapport
avec leur valeur et avec les services qu'elles rendent. Il s'agit ici ni
des maisons de commerce ni des maisons de commission, suivant l'ancienne
formule, qui, elles, rendent de grands services. Je fais seulement
allusion aux affaires occasionnelles de grande envergure, telles que
spéculations, agences de prêts et de fonds de commerce, achat et vente
de brevets et de biens fonciers, agences secrètes de placements de
capitaux et commerce illégal de valeurs. On pourrait frapper tous ces
bénéficiaires accidentels d'un droit de timbre efficace, de taxes
particulières; on pourrait leur imposer une licence, l'enregistrement de
la raison sociale, un contrôle de revision de leur comptabilité.

Il faut encore mentionner un genre d'activité qui, honorable et de bonne
foi au fond, repose sur des procédés dont le caractère arriéré est plus
préjudiciable à l'économie que ne l'a jamais été aucune mesure, si
importune fût-elle, depuis les débuts de l'organisation capitaliste. Ce
sont, en effet, des procédés qui absorbent des centaines de milliers
d'existences actives et aptes à produire et à créer, pour leur imposer
une tâche que quelques milliers suffiraient à remplir.

Voici une veuve qui se trouve, à la mort de son mari, à la tête d'un
commerce de lainages. Elle exige que ses fournisseurs de gros lui
envoient cinquante fois par an de jeunes voyageurs, qui viennent
bavarder avec elle pendant une heure ou deux, lui raconter ce qui se
fait de nouveau, lui montrer des échantillons et s'en vont, chacun
emportant la promesse d'une commande éventuelle. Pour chacune de ses
trois ou quatre visites qu'il cache soigneusement à ses concurrents,
chaque voyageur est obligé de s'imposer un déplacement spécial qui
augmente le prix de la marchandise et immobilise pour une journée sa
force productive. Des millions de journées de travail sont ainsi perdues
tous les ans, grâce à ces soi-disant voyages d'affaires, journées qui
pourraient être économisées, s'il y avait dans chaque ville de province
plus ou moins importante un dépôt d'échantillons installé par les
grossistes et que les commerçants de la région visiteraient deux ou
trois fois par an. Une forte imposition des branches de commerce qui,
faute d'organisation, gaspillent la force du peuple en tournées de
voyages inutiles et dispendieuses, serait de nature à provoquer cette
réforme du petit commerce et d'augmenter ainsi dans une proportion
incroyable la force de production.

Tant qu'il y a dans une collectivité économique des produits qui, avant
d'arriver du producteur au consommateur, subissent une augmentation de
plus d'un tiers, d'un quart, parfois de la moitié et dans certains cas
même, du double de leur prix, le système commercial exige des réformes
profondes. Ce qu'il faut chercher principalement, c'est à ménager le
consommateur; ce qu'il faut craindre avant tout, ce n'est pas
l'enrichissement du marchand: ce qu'il faut supprimer, c'est l'inutile
va-et-vient de la marchandise, c'est la multiplication excessive et
coûteuse des boutiques, ce sont les offres, les transactions, les
marchandages qui ont lieu d'une phase à l'autre du trajet accompli par
la marchandise, c'est avant tout la paresse exagérée de l'acheteur, qui
trouve trop longue la distance qui le sépare de la boutique du coin, qui
veut avoir à sa disposition sept détaillants, alors qu'un seul suffirait
par quartier et qu'il faut plusieurs rappels pour faire payer ce seul à
supposer qu'il finisse par payer. Tontes ces complications du commerce
peuvent et doivent être supprimées, car elles exigent une dépense
exagérée de travail national et un emploi inutile de capitaux, travail
et capitaux dont on pourrait faire un emploi vraiment productif. Ce
n'est pas une question indifférente, mais une question d'économie
nationale et de législation que celle de savoir s'il faut fournir un
travail représentant celui d'un corps d'armée, pour assurer dans une
grande ville la distribution du tabac, du papier à lettres et du savon.

IV.--Au-dessus d'une certaine unité raisonnable de fortune, tout
héritage appartient à l'État. La limite supérieure de la fortune pouvant
être transmise par héritage est fournie par la forme économique de
l'agriculture dont la continuité et le succès ne peuvent, d'après l'état
actuel de nos connaissances, être assurés que par l'exploitation privée
et par la transmission successorale. En revanche, toutes les raisons
qu'on cite en faveur de la conservation des _latifundia_ reposent soit
sur des jugements de circonstance, soit sur des vues erronées, attendu
que le fonctionnement de n'importe quelle branche économique, technique
et capitaliste de la grande exploitation peut être assuré par
l'association. Le passage progressif des héritages dans la possession de
l'État peut être obtenu par une imposition élevée, progressive, tenant
compte de l'importance de la fortune et du degré de parenté. Le
scandale des héritages revenant à des personnes ne faisant pas partie de
la famille du défunt, au sens le plus restreint du mot, doit être
supprimé aussi tôt que possible.

Dans une certaine mesure pourront être soustraits à la mainmise de
l'État des legs charitables, certaines fondations au sens large du mot,
sur le rôle desquels nous aurons encore à revenir. Même des fondations
familiales pourront être admises jusqu'à un certain degré, pour autant
qu'elles seront destinées à l'instruction et à l'éducation, à des fins
morales et culturelles. Les plus belles œuvres et les plus beaux
monuments de la nature, de l'art et de l'histoire ne pourront pas être
hérités.

Toutes ces mesures exerceront sur l'ensemble des rapports éthico-sociaux
une influence plus grande que celle qu'ont jamais exercée les plus
grandes transformations enregistrées par l'histoire moderne. La vie
extérieure apparaît sous un nouveau point de vue. À côté des liens qui
le rattachent à sa classe, on verra naître des rapports profonds entre
l'individu et la collectivité à qui il doit ses origines et à laquelle
il revient, une fois sorti de sa maison. L'existence isolée, mais
s'appuyant en même temps sur la masse, deviendra une absurdité. La vie
civique ne représente une réalité que pour autant qu'elle sert et
qu'elle rend des services; elle devient une illusion, dès qu'elle a
avoué son inutilité. L'existence de luxe, vide de tout contenu,
disparaît et, avec elle, disparaît l'assujettissement créé par
l'héritage; les conceptions particulières se rapprochent les unes des
autres, jusqu'à se fondre en un sentiment national. La domination
exercée par des natures vaniteuses, criminelles, irrespectueuses du bien
d'autrui devient une rare exception; l'action tend à se pénétrer de plus
en plus du sentiment de respect. L'éducation revêt de nouvelles formes
et acquiert une nouvelle efficacité; léger équipement jadis, elle
devient maintenant une arme vitale. La nécessité devient de plus en plus
évidente de rechercher et d'encourager toutes les aptitudes; la
récompense qu'en retire la société consiste dans une éternelle moisson
de forces spirituelles, comme on n'en a vu que pendant les périodes de
grands bouleversements. La femme reconquiert sa dignité de mère et sa
responsabilité domestique qui ont failli sombrer dans l'égoïsme mondain,
dans une vie faite de corvées vaines et sans intérêt. Devant tout homme
de bonne volonté s'ouvrent une perspective et une possibilité
d'ascension; personne n'est repoussé ni méprisé; seuls sont exclus ceux
qui méprisent.

Une dernière contradiction doit encore être éclaircie.

Lorsqu'on considère le fonctionnement actuel des grandes fortunes
privées, en se plaçant au point de vue purement mécaniste et sans tenir
compte du côté éthico-social du problème, on constate que ces fortunes
remplissent une mission, étrangère à leur nature, mais importante au
point de vue économique: elles assument le risque de l'économie
mondiale.

Toutes les entreprises du système de travail capitaliste ont ceci de
commun qu'elles exigent de grands moyens et sont dangereuses. Toute
administration fiscale est capable de créer des moyens; mais elle est
incapable de supporter les risques, car il lui manque la stimulation
passionnée, grâce à laquelle on surmonte les soucis de la
responsabilité, de même qu'elle ne possède pas le jugement instinctif
qui, dans ses espoirs et prévisions, voit loin au-delà du danger. Les
profanes se trompent, lorsqu'ils croient que ce jugement peut être
remplacé par l'étude et la compétence professionnelles: ces moyens ne
sont d'aucun secours, lorsqu'il s'agit de résoudre de grandes questions
qui engagent l'avenir; les opinions des autorités se contredisent alors
les unes les autres et, lorsqu'elles se trouvent enfin rapprochées dans
une certaine mesure, le moment d'agir est passé.

Le capital privé s'adapte à la grandeur de la tâche par l'association;
il fait face aux risques de ses entreprises, grâce à la recherche
inlassable du succès et du profit; il s'applique à échapper aux
reproches de l'avenir, grâce au choix consciencieux de ses
collaborateurs et au grand nombre de ses essais.

Jusqu'à présent, cet emploi était réservé aux seuls capitaux en
excédent, c'est-à-dire à ceux qui, après la satisfaction des besoins
personnels des gens riches et aisés, étaient susceptibles
d'investissement et de multiplication; les plus petites épargnes se
contentaient volontiers d'une plus grande sécurité et d'un moindre amour
d'aventures.

La question qui se pose maintenant est celle-ci: quelles sont les
nouvelles formes capitalistes, susceptibles de remplacer les moyens
servant aux entreprises privées, lorsque les grandes richesses privées
auront disparu, pour faire place à leur tour, au bien-être général
uniforme?

Jetons un coup d'œil sur le grand nombre d'entreprises pouvant vraiment
être considérées comme des modèles du genre, non sur celles que nous a
léguées l'histoire, mais sur celles qui existent et sont en voie de
devenir (car la substitution de la raison d'être s'observe partout), et
nous constaterons ceci:

Presque sans exception, toutes ces entreprises présentent la forme
impersonnelle d'une société. Aucune d'elles n'a un propriétaire
permanent; la composition de l'ensemble multiforme, qui est le maître de
l'entreprise, varie sans cesse. La forme primitive que revêtait une
entreprise, lorsque plusieurs négociants aisés se réunissaient pour
fonder une affaire dont les charges dépassaient les forces d'un seul,
cette forme est devenue une fiction historique. C'est presque en
passant qu'un tel ou un tel acquiert plusieurs parts d'une entreprise,
parts qu'il appelle d'une manière très significative _papiers_; il
attend un revenu ou une hausse de valeur; dans beaucoup de cas, il songe
à la vente aussi rapide que possible de ces papiers. Il a à peine
conscience du fait qu'il est devenu membre d'une société fermée; le plus
souvent, il s'est, pour ainsi dire, contenté de jouer sur la prospérité
de telle ou telle branche d'industrie, les papiers qu'il a achetés étant
le symbole de ce jeu.

Mais le même individu possède encore d'autres, peut-être beaucoup
d'autres, papiers; il devient comme le point de croisement de nombreux
droits de possession, et il peut changer à volonté la composition de ces
droits. Parfois il ne connaît que de nom les entreprises dont il est le
co-propriétaire; on lui a conseillé l'achat de telle ou telle autre
valeur; il a acquis telle ou telle valeur, sur la foi d'une notice
favorable qu'il a lue dans les journaux; il a suivi, dans beaucoup de
ses achats, le mouvement général.

C'est la dépersonnalisation de la propriété. Les rapports personnels qui
existaient primitivement entre l'homme et un objet saisissable,
exactement connu, se sont transformés en un droit impersonnel à un
revenu théorique.

Mais la dépersonnalisation de la possession signifie en même temps
l'objectivation de la chose. Les droits de possession sont tellement
divisés et mobiles que l'entreprise en acquiert une vie indépendante,
comme si elle n'appartenait à personne, une existence objective, comme
autrefois dans l'État et dans l'Église, dans l'administration communale
corporative ou dans celle des ordres religieux.

Ce rapport entre la propriété et les ayants-droit s'exprime dans le
processus vital de l'entreprise comme un déplacement du centre de
gravité. Le centre de l'entreprise est constitué par les organes
dirigeants d'une hiérarchie de fonctionnaires; c'est l'ensemble des
propriétaires qui garde le droit souverain de décision, mais ce droit
devient de plus en plus théorique, la plupart confiant la défense de
leurs droits à d'autres organismes, tels que les banques, qui deviennent
de ce fait les administrateurs directs de l'entreprise.

Dès aujourd'hui il est possible d'imaginer le cas paradoxal d'une
entreprise devenant son propre propriétaire: il lui suffit d'employer
ses revenus à racheter les parts des porteurs de titres. La loi
allemande a apporté des restrictions à cette procédure, en exigeant que
le porteur auquel a été rachetée sa part conserve son droit de vote; il
n'existe cependant pas de contradiction organique, interne, dans le fait
de la séparation complète entre le propriétaire et la propriété.

La dépersonnalisation de la possession, l'objectivation de l'entreprise,
la dissolution de la propriété nous orientent vers un point où
l'entreprise se transforme en une sorte de fondation ou, plutôt, en une
sorte d'administration d'État. Cet état de choses, que je désignerai
sous le nom d'autonomie, peut être réalisé par plusieurs moyens. Nous
avons déjà mentionné le moyen qui consiste à rembourser le capital. Un
autre moyen consiste à répartir la possession entre les employés et les
fonctionnaires de l'entreprise; il a été partiellement appliqué par un
industriel allemand. La possession peut être rattachée à certaines
institutions gouvernementales, à des universités, à des administrations
communales ou provinciales, comme ce fut le cas des premières
exploitations minières en Allemagne. Il suffit alors que des règlements
suffisants et efficaces assurent à l'entreprise une direction aussi
parfaite que le permettent les circonstances du moment.

Si l'administration de l'entreprise est bien conçue, elle sera à même de
faire face à l'avenir à tous les besoins de capitaux, quelque grands
qu'ils soient. Elle dispose d'abord de la rente qu'elle avait
jusqu'alors à payer tous les ans à ses propriétaires. Elle peut ensuite
faire des emprunts à court ou à long terme. Elle peut, en cas de besoin,
faire un pas en arrière et émettre des titres représentant des parts
amortissables; placée sous la protection d'un État inépuisablement riche
et soumise au contrôle de cet État, elle pourra avant tout compter sur
l'aide de celui-ci, cette aide ayant pour contre-partie certaines
obligations. Plus que cela: l'État lui-même souhaitera et exigera que
les entreprises autonomes soient prêtes à chaque instant à le décharger
et à utiliser, sous une surveillance spéciale, les capitaux qui se
trouvent en excédent dans ses caisses.

À la tendance objective à l'autonomie correspond le développement
psychologique subjectif de l'entreprise et de ses organes.

Les entrepreneurs privés qui existent encore ont depuis longtemps pris
l'habitude de considérer leur entreprise, sous la forme objective d'une
firme, comme une entité indépendante. Cette entité a sa propre
comptabilité, elle travaille, s'accroît, conclut des contrats et des
alliances, se nourrit de son propre revenu, vit comme une fin en soi.
Elle nourrit son propriétaire, il est vrai: si ce n'est pas là toujours
un effet secondaire, il n'en reste pas moins que ce n'est pas là non
plus son but principal. Un homme d'affaires intelligent aura toujours
une tendance à restreindre sa propre consommation et celle de sa
famille, en la réduisant au strict nécessaire, afin de laisser à sa
firme des moyens suffisants pour sa consolidation et son extension. La
croissance et la puissance de cet organisme sont pour son possesseur une
source de joies plus grandes que celles que lui procure le revenu.
L'avidité cède le pas à l'ambition ou à la joie de créer.

Cette manière de voir atteint son plein épanouissement chez les
dirigeants de grosses entreprises collectives. D'ores et déjà, on y voit
régner le même idéalisme de fonctionnaires que dans les administrations
de l'État. Les organes dirigeants se préoccupent d'un avenir, où,
d'après les prévisions humainement possibles, ils ne feront plus partie
de l'entreprise. Presque tous, sans exception, ils luttent pour assurer
à l'entreprise la plus grande partie des bénéfices, pour en diminuer
autant que possible les frais généraux, et cela sans se soucier de leur
propre intérêt et sans se laisser arrêter par cette considération que ce
sont leurs successeurs qui profiteront des effets de leur
administration. Un fonctionnaire supérieur de haute valeur, ayant à
choisir entre le doublement de ses revenus et son entrée dans la
direction, préférera la responsabilité à la richesse. La puissance et la
perfection de l'institution seront devenues le but absolu de la vie
extérieure; en tant que mobile d'action, le sentiment de la
responsabilité aura définitivement remplacé l'amour du gain.

C'est ainsi que les facteurs psychologiques de l'entreprise agissent
dans la même direction que le développement du régime de la possession,
c'est-à-dire dans le sens d'une autonomie croissante.

Mais le sens économique du mouvement dans son ensemble est, en
définitive, celui-ci: ce n'est plus l'amour du gain du riche capitaliste
qui crée l'entreprise; c'est l'entreprise elle-même, devenue une
personne objective, qui se maintient toute seule, crée ses propres
moyens, se pose des buts, empruntant les moyens dont elle a besoin à ses
propres revenus, à des placements temporaires, à des prêts accordés par
l'État, à des fondations, à l'épargne réalisée par ses employés,
fonctionnaires, ouvriers, etc.

C'est ainsi qu'entre les administrations de l'État et les entreprises
privées vient s'intercaler une couche de formations intermédiaires,
d'entreprises autonomes qui, nées de l'initiative privée et dirigées par
l'initiative privée, sont soumises au contrôle de l'État, vivent d'une
vie indépendante et représentent, par leurs caractères essentiels, une
phase de transition de l'économie privée à l'économie d'État. Tout
permet de présumer que cette possession, devenue objective et
impersonnelle, sera, dans les siècles à venir, la principale modalité
d'existence de tous les biens permanents; à côté de cela, les biens de
consommation resteront propriété privée, et les biens d'utilité générale
propriété de l'État; les monopoles des services publics affecteront la
forme d'entreprises économiques mixtes.

La législation relative à la propriété devra tenir compte des conditions
des entreprises autonomes, au même titre que des fondations dont
l'importance est également appelée à grandir avec le temps. Entreprises
autonomes et fondations devront être autorisées à accepter des legs,
pour autant qu'il s'agira dans les deux cas de buts universellement
reconnus comme étant d'utilité publique. C'est ainsi que la possibilité
sera donnée au fondateur d'un organisme économique de réaliser son désir
ayant pour objet la continuation de son œuvre, sans que des générations
oisives se voient gratifiées de droits de propriété et de rentes; le
vouloir économique est perpétué, dans la mesure où il est productif; il
disparaît dans la mesure où il n'avait pour objet que l'accumulation de
biens. La fondation objective devient le véritable monument d'une vie se
manifestant au dehors; une fois édifié, le monument se détache de la
personnalité qui l'a créé et commence à mener une vie indépendante; et,
sinon par son contenu spirituel, du moins par son existence absolue, il
acquiert une analogie avec la création idéale d'une œuvre d'art.

Le fait que chez nous autres Allemands, qui sommes cependant un peuple
tourné vers ce qui est essentiel et idéal, les œuvres de fondation, ne
servant pas à des fins étroitement familiales, sont beaucoup moins
nombreuses qu'en Amérique ou même en Grèce, prouve que l'idée de
l'entreprise n'est pas d'origine purement allemande et n'a par
conséquent pas pu, jusqu'à ce jour, manifester tous ses effets. Mais ces
effets, qui ne doivent être destinés à servir ni l'intérêt individuel,
ni l'intérêt de la famille, parce que nul organisme bâti sur des
intérêts égoïstes ne saurait subsister à la longue, se manifesteront
pleinement dès que l'héritage qui, par une fausse analogie créée par
l'habitude, a été appliqué à ces œuvres, aura perdu son caractère. Ce
qui n'est aujourd'hui qu'une rare exception, sera devenu la règle; ce
qu'une génération aura créé, recevra une valeur générale et servira aux
générations à venir; ce n'est plus la famille qui formera l'unité
économique, mais la collectivité, non seulement la collectivité
schématique de l'État, mais encore, à côté d'elle, un peuple idéal formé
par des individualités économiques, envisagées non en tant qu'hommes,
mais en tant qu'incarnant chacune une volonté humaine.

Rien ne s'oppose d'ailleurs au principe des fondations familiales,
destinées à assurer à la descendance une certaine culture et une
certaine préparation matérielle en vue de la future carrière, mais cela
dans la mesure où les services rendus par ces fondations ne seront pas
incompatibles avec l'intérêt général; ce qu'il ne faudra jamais
admettre, c'est que ces fondations transforment leurs bénéficiaires en
rentiers et qu'elles deviennent des pépinières de classes privilégiées.

Si, maintenant, nous jetons un coup d'œil sur un pays supposé avoir
réussi à réaliser les principes de cet ordre nouveau, nous constaterons
les effets suivants.

La production a changé d'aspect. Toutes les forces du pays sont devenues
actives; ne restent oisifs que les malades et les vieillards.
L'importation et la fabrication de produits superflus, laids et
nuisibles, sont réduites au minimum; un tiers du travail national se
trouve économisé de ce fait, la production des objets nécessaires est
devenue meilleur marché et plus abondante.

La limitation de la production du pays aux objets nécessaires et utiles
augmente l'efficacité du travail humain par rapport à ces produits qui
deviennent de plus en plus suffisants. La population consomme davantage
et, à travail égal, le niveau de vie s'élève de plus en plus.

Alors que le bien-être total du pays augmente du double et du triple,
grâce au travail imposé aux bras jusqu'alors oisifs et grâce à la
rationalisation de la production, l'accumulation de richesses privées se
trouve entravée, ce dont la propriété collective ne peut que profiter.
Cette propriété collective augmente en effet, et cela dans deux
directions.

En premier lieu, l'État devient incroyablement riche.

Il peut suffire à toutes ses tâches dans une mesure de plus en plus
grande. Il peut supprimer toute misère et tout chômage, servir les
intérêts généraux à un degré qui n'avait jamais été atteint, et cela
sans charger les citoyens de nouveaux impôts. Les fonctions dont l'État
ne s'acquitte aujourd'hui qu'à l'aide d'une fiscalité éminemment
préjudiciable aux intérêts économiques du pays, pourront être remplies
sans aucune recherche de bénéfices. Ce principe, appliqué au seul
problème des communications et des transports, signifie une
multiplication de la force de production et une baisse incroyable du
coût de la production, car pratiquement tout le domaine des
communications devient gratuit, et l'effet est le même que si toutes les
usines et tous les moyens de production étaient concentrés dans un
centre unique. On peut en dire autant de la production et de la
répartition des forces.

L'État devient le gardien et l'administrateur de grands moyens de
placement qu'il met, moyennant un bénéfice modéré, à la disposition des
artisans, à la condition qu'ils acceptent un revenu de travail
normalisé. Une nouvelle classe moyenne se forme, grâce à l'encouragement
financier que l'État accorde à ces professions, dont le maintien à côté
de la grande industrie est toujours utile. L'intervention des capitaux
d'État diminue le taux d'intérêt qui grève l'industrie du pays et permet
la fondation d'entreprises moyennes.

L'État se trouve en même temps en mesure de séparer le travail
intellectuel du mécanisme de la vie matérielle et de lui assurer un
revenu digne de lui, indépendant du hasard de la réussite brutale.
L'artiste, le savant et le penseur deviennent indépendants du jugement
et des décisions d'un marché qui, en principe, ne récompense le mérite
réel que lorsqu'il a la chance de se présenter comme apparent.

À côté de la prospérité de l'État, on voit augmenter celle du peuple,
non sous la forme de grandes fortunes privées, mais sous celle de
l'aisance bourgeoise. Les oppositions de classes ont disparu,
l'indépendance et la responsabilité sont accessibles à tous et les
moyens de s'instruire sont à la portée de tout homme capable d'en
profiter. Personne n'a plus à lutter contre la phalange fermée des
privilégiés; à la séparation des classes a succédé un mélange constant,
un mouvement ininterrompu d'ascension et de descente, grâce auquel les
gouvernés d'hier deviennent les gouvernants d'aujourd'hui et chacun
cherche à se rendre, et le devient, utile à son tour. À mesure que
l'accumulation de l'épargne et, avec elle, l'obtention de crédits
économiques deviennent plus faciles et que le fait de nouvelles
existences commençant leur carrière dans les colonnes des travailleurs
moins qualifiés entre de plus en plus dans les mœurs, les luttes pour
les salaires perdent leur caractère aigu, et cela d'autant plus que les
fonctions et la vocation sont déterminées, pour la plus grande part, par
les qualités morales et intellectuelles. Mais ce qui a surtout changé,
ce sont les conditions de l'offre de travail. L'abondance et la facile
obtention de capitaux, l'augmentation de la production permettent de
gagner une avance sur l'offre de travail: alors qu'il arrive parfois de
nos jours que des bras restent sans emploi, cependant que les machines
et les moyens de travail fonctionnent sans relâche, on verra, dans le
régime nouveau, machines et capitaux attendre l'afflux de bras, ce qui
assure à ceux qui voudront travailler une plus grande part de la valeur
de travail.

La couche des nouvelles formations, des entreprises autonomes qui
s'intercaleront entre l'économie privée et l'État, contribuera dans une
grande mesure à produire cet effet. C'est que l'organe économique
autonome ne voit pas uniquement dans les gros bénéfices les raisons
décisives de son existence et de son fonctionnement; il n'accumule les
excédents que dans la mesure où il en a besoin pour se renouveler et
s'étendre; l'opposition qui existait entre son intérêt et celui du
salaire se trouve de ce fait notablement atténuée. Bien plus: certaines
de ces formations adoptent le principe de la participation des
collaborateurs au produit du travail; d'autres chercheront à obtenir les
avantages d'une forme économique indépendante des intérêts pécuniaires
des actionnaires et capitalistes, en améliorant la quantité et
l'efficacité du travail par la constitution d'une catégorie d'ouvriers
largement rémunérés. L'existence et la concurrence de ces établissements
autonomes exerceront une réaction stimulante sur le marché du travail.

Dans un pareil régime économique on pourra réaliser l'égalité de
l'éducation et la sélection consciencieuse des vocations, ce qui
contribuera à la consolidation de l'édifice national, alors que de nos
jours les velléités les plus sincères d'éducation populaire impartiale
se brisent contre la barrière souvent infranchissable qu'opposent les
différences d'origine, de prédispositions physiques et intellectuelles.
Mais un peuple ne peut manifester toute sa maturité, tout l'ensemble de
ses forces morales et intellectuelles que si l'on utilise toutes les
graines et que si l'on assure à chaque bourgeon des possibilités de
développement compatibles avec la dignité et la destination divine de
l'esprit humain.

Afin que nulle conclusion erronée ne vienne fausser l'exposé en
apparence utopique d'un ordre de choses réalisable, nous allons le
résumer dans les propositions suivantes:

1° Il faut élever le niveau de la production et du bien-être du pays, ce
qui aura pour effet:

La suppression du gaspillage;

La transformation de la production superflue en production utile;

La suppression de l'oisiveté et l'utilisation de toutes les forces
disponibles, en vue de la production intellectuelle et matérielle;

Le maintien de la libre concurrence et de l'esprit d'initiative chez les
particuliers;

La responsabilité entre les mains des hommes moralement et
intellectuellement doués.

2° L'accumulation de richesses excessives et improductives est rendue
impossible.

3° Les cloisons étanches qui séparaient les classes sociales sont
abattues; la division en membres supportant les charges et en membres
imposant les charges, est remplacée par un mouvement de va-et-vient qui
caractérise la vie et par une osmose organique.

4° Ainsi s'accroissent:

La puissance de l'État, sa force matérielle et sa force de nivellement;

Et, en même temps, naît un bien-être moyen uniforme qui pénètre toutes
les classes, supprime les oppositions et conduit la nation à la plus
haute manifestation imaginable de ses forces spirituelles et
économiques.



II

LE CHEMIN DE LA MORALE


C'est une erreur de notre époque de nier cette notion de développement
progressif qui a été tant vantée pendant un siècle.

Certes, le développement s'effectue dans le temps et dans l'espace, et
lorsque nous osons élever notre regard vers l'Absolu, tout ce qui est
relatif dans le temps et dans l'espace disparaît. Nous sommes libres de
qualifier d'immobile tout ce qui se trouve au-delà, bien que cette
notion elle-même n'échappe pas au temps et à l'espace, qu'elle pousse
vers le point zéro, et bien que nous procédions beaucoup plus
radicalement, en mettant à la base de nos symboles des contrastes formés
par des catégories inconnues. Il se forme ainsi un tableau du monde
insuffisant et qui peut être schématisé ainsi: repos au centre de
l'être, mouvement croissant à mesure qu'on avance vers la périphérie du
monde phénoménal.

Ce raisonnement perd cependant toute son importance, dès que nous
abordons la scène sur laquelle se déroulent les phénomènes. Nous sommes
placés dans ce monde phénoménal pour agir; ce monde est dominé par la
pensée intellectuelle; ici les fantômes espace, temps et mouvement
deviennent des choses réelles.

La lumière que reçoit la scène lui vient d'autres régions; cette lumière
est la morale. La région d'où elle vient n'est plus celle de
l'intellect: la force spirituelle qui permet à l'homme de pénétrer dans
cette région, c'est son âme.

Ici se révèle la naïve erreur de toute philosophie qui avait prétendu,
avec la seule force de l'intellect, de la logique, de la table de
multiplication, pénétrer dans toutes les régions, sans jamais se
demander si cette force, représentée par la pensée intellectuelle, est
vraiment une force absolue, si elle est même la seule force de l'esprit,
si chaque monde que nous voulons soumettre à notre connaissance n'exige
pas des forces spirituelles différentes de celles qui nous permettent de
connaître un monde voisin et si ces forces spirituelles, autres que la
pensée intellectuelle, ne se manifestent pas dans notre vie intuitive et
dans l'amour qui anime notre âme. Pendant des millénaires on a vu se
poursuivre des efforts ayant pour but de dévoiler les mystères à l'aide
de la table de multiplication, efforts infructueux, puisqu'ils n'ont
jamais réussi à procurer la moindre satisfaction aux aspirations de
l'âme.

Ici se trouve le point de partage de deux considérations fondamentales:
devons-nous chercher à décrire l'absolu dans le langage de l'intellect,
et le monde phénoménal dans le langage de l'âme? Au point de vue de
l'âme, le monde phénoménal n'est qu'une image, une scène sur laquelle
nous sommes placés pour créer et subir des destinées mobiles, selon la
volonté du dramaturge; au point de vue de l'intellect, l'au-delà exige
une montée. Le point d'indifférence de ces deux considérations est formé
par notre devoir moral qui nous révèle la nécessité de les rattacher
l'une à l'autre, qui nous dit qu'il n'est pas permis de voir dans le
phénomène soit uniquement une fin en soi, soit uniquement un jeu. C'est
par l'intermédiaire du devoir moral que l'âme instruit l'intellect et
se révèle comme étant d'origine supérieure.

Troubler la vie réelle par la considération transcendante de
l'immobilité, ou la région transcendante par l'introduction de
préoccupations terrestres, c'est opérer une confusion inadmissible.

En considérant le monde des phénomènes au point de vue intellectuel,
nous avons le droit et le devoir d'envisager l'intervention de l'âme
comme le point de départ d'une ascension et d'un développement, bien
qu'au point de vue transcendant l'essence de l'âme n'ait ni commencement
ni fin.

Celui qui considère les choses économiques, historiques et sociales ne
doit jamais perdre de vue qu'il évolue sur la scène des phénomènes. Il
doit prendre la vie réelle telle qu'elle est, croire à la science et au
développement, dans les limites de la tâche qu'il s'impose et pour
autant qu'il s'agit de ce qui existe. Mais dès qu'on se trouve en
présence de fins, c'est la notion morale qui assume la direction. Sans
devenir secondaire, ce qui existe cesse alors d'être décisif; bien que
venant de très loin, l'exigence morale agit avec une grande puissance,
semblable en cela à l'action que la force des astres exerce sur les
marées. La réalité subsiste, mais devient plastique comme un métal
affiné. Et nous devons nous en remettre au développement du soin
d'amener à un état plus clair et plus parfait, de rapprocher de la
région de l'âme tout ce qui est rebelle, tout ce qui semble devoir durer
éternellement, alors même qu'il s'agirait des passions, des erreurs, des
désirs humains.

Si le monde a pu, depuis l'extinction des idéaux dogmatiques et absolus,
avancer de quelques pas, malgré sa lourde armure mécanique, cela
s'explique par le fait que l'humanité a conservé, dans quelque recoin de
sa conscience, des restes de ses croyances de jadis, d'origine
transcendante, mythologique, fétichiste, animiste, restes qui, bien
qu'isolés les uns des autres, n'en exercent pas moins une action
d'ensemble, de direction et d'orientation.

C'est un fait incompréhensible et qui dépasse l'imagination qu'on soit
obligé de se représenter ce monde dans lequel circule une quantité de
forces spirituelles comme on n'en a jamais vu, comme étant abandonné aux
constellations accidentelles de besoins matériels, d'équilibres
physiques, d'aspirations concurrentes, sans le contre-poids d'une seule
tendance morale inébranlable, sans la conviction de la nécessité d'un
bien absolu, sans la croyance à une fin commune qui enlace la vie et la
mort, sans un critère valable qui dise: ceci est bon et cela est
mauvais.

Certes, les intérêts peuvent, eux aussi, engendrer la foi. Un agrarien
élève son profit annuel à la hauteur d'une conception religieuse et
politique. Un partisan du libre échange confère à sa conception
commerciale la dignité d'un déisme lucratif. Le savant se crée une
transcendance professorale qui le flatte dans sa spécialité. Un dynaste
échange des services avec sa divinité. Le pauvre diable se venge et
destitue l'un et l'autre. Comment ne s'est-on pas encore aperçu que dans
ce vaste monde il n'y a personne dont les convictions soient en
opposition avec ses intérêts?

Devons-nous donc abandonner l'orientation du monde, son vouloir
spirituel à la diagonale des forces qui résulte de l'innombrable
quantité d'intérêts transcendantalisés?

Et pourtant la région de l'âme s'étend devant les yeux de tous et, avec
elle, le monde des idéaux et des fins, rangés d'une façon plus organique
et plus claire que le monde trouble des réalités.

Un autre fait, bien que moins important et qu'on s'étonne de constater,
étant données les tendances pragmatiques de notre époque, est celui-ci:
l'homme, qui cherche à explorer toutes les régions du ciel et de la
terre, est toujours dans l'ignorance absolue quant à la valeur de
l'homme; il ne connaît ni n'apprécie son prochain, son semblable.

Des systèmes d'appréciation périmés provenant de toutes les époques et
de toutes les zones s'entre-croisent dans la conscience de l'humanité,
aucun d'eux ne réussissant à assumer la direction, faute d'une
conception générale et fondamentale du monde et de la vie.

Dans la conscience des peuples occidentaux et dans leur conception
esthétique domine la polarité germanique du courage et de la peur. Est
estimée toute qualité qui atteste le courage; est méprisé et haï tout
défaut qui repose sur la peur. Toute action violente est excusable,
lorsqu'elle est compatible avec la franchise, la fidélité, le courage;
la lâcheté du mensonge, de la ruse, de la traîtrise est considérée comme
une honte qui déshonore. Le reproche et le blâme ne s'adressent qu'à la
lâcheté; l'honneur, c'est le courage reconnu. Le courage dont on fait
preuve dans un combat singulier guérit l'honneur attaqué. Intelligence,
énergie, piété, pitié sont des qualités indifférentes, utiles ou
nuisibles, qu'on peut, suivant les cas et selon leurs rapports avec les
systèmes de valeurs voisins, estimer ou non, mais qui n'ont aucune
valeur propre au point de vue du critère subconscient et décisif. Dans
la poésie, les manifestations du courage et de la sincérité provoquent
des sentiments de sympathie et d'approbation. Un personnage poétique
peut, malgré sa paresse, sa violence, son manque d'intelligence, son
ignorance et son égoïsme, provoquer la sympathie du lecteur; mais un
personnage foncièrement lâche, menteur et perfide ne trouve pas place
dans la poésie; c'est d'ailleurs pourquoi le personnage principal d'une
œuvre poétique porte le nom significatif de héros. Le conflit tragique
porte à sa plus haute expression cette antinomie, inconsciente pour le
sentiment populaire; le héros est courageux et éveille la plus vive
sympathie; quant aux qualités indifférentes, il les dépasse ou il en est
dépourvu, et c'est pourquoi, lorsqu'il a à lutter contre un monde ou
contre un sort auquel ces qualités ne sont par hasard pas indifférentes,
il succombe, emportant avec lui la sympathie et l'admiration du
spectateur dont le cœur bat à l'unisson du sien. Dans la poésie
française il suffit que le héros soit brave et, à l'occasion, généreux;
il peut ensuite se montrer menteur, ombrageux, intriguant, comme Julien
Sorel dans le célèbre roman de Stendhal, sans rien perdre de la
sympathie des lecteurs; au contraire, dans la poésie allemande et
anglo-saxonne, la sympathie n'est acquise qu'aux personnages dont le
courage et la bravoure ne sont pas obscurcis par des taches d'ombre.

On nous a inculqué une conscience théorique qui nous fait attacher de la
valeur, à côté du courage, aux qualités purement orientales de la pitié
et de la prudence, à l'idéal patriarcal qui répugnait au moyen âge
allemand et a empêché nos poètes de chercher leur inspiration dans la
Bible.

Le caractère professionnel que l'art avait revêtu au cours du siècle
dernier a créé les éléments d'une échelle de valeurs d'ordre
intellectuel. L'assimilation de l'aptitude spirituelle au talent et de
l'aptitude intuitive au génie est devenue un fait décisif qui a fini par
détacher complètement ces aptitudes des conditions morales auxquelles
elles doivent être subordonnées.

La pensée mécanisée estime le succès. On a vu alors apparaître une
nouvelle hiérarchie de valeurs qui poussait des racines de plus en plus
profondes dans la conscience populaire. Ce fut la hiérarchie américaine
de la force de travail, de la persévérance, de l'esprit de décision et
de la volonté impatiente de toute contrainte extérieure.

L'enregistrement successif des conceptions morales sur le parchemin des
lois correspond, dans son insuffisante coordination, à la confusion des
systèmes. Le mensonge est admis, même devant le tribunal, mais le faux
serment est défendu. Les attentats contre la propriété sont sévèrement
punis, surtout lorsqu'ils trahissent la lâcheté et la félonie. La preuve
du courage dans le combat singulier est également défendue, mais, pour
donner satisfaction au sentiment populaire et au sentiment de classe, il
est toléré dans certaines limites.

Les valeurs sociales révèlent la même confusion utilitaire. La lâcheté
et les procédés frauduleux sont proscrits, lorsqu'ils sont devenus
manifestes et de notoriété publique. Le mensonge, la rapacité, la
félonie, la mauvaise foi, la calomnie, la méchanceté, le manque de
pitié, l'orgueil, la vanité, l'ingratitude, l'avarice, la paresse, la
convoitise, la grossièreté, tous ces vices et tous ces défauts sont
tolérés, tant qu'ils ne sont pas préjudiciables au succès dans la vie de
tous les jours. L'application, l'énergie, la force de volonté, la
promptitude, le talent, l'esprit, la mémoire, sont des qualités
reconnues, mais particulièrement admirées, lorsqu'elles conduisent au
succès. La bonté, la noblesse de sentiments, l'esprit de sacrifice, les
dons naturels sont loués et approuvés, dès l'instant où ils portent
l'estampille de la consécration publique.

Tel est, à peu près, l'inventaire des valeurs humaines de notre époque,
telles qu'elles existent dans la subconscience et dans la conscience,
telles qu'elles sont reconnues légalement et socialement. Il y a
cependant en Europe un millier d'hommes qui s'ignorent et dont les yeux
se sont ouverts à la lumière. Ils portent en eux une nouvelle échelle de
valeurs; bien plus: ils possèdent ce coup d'œil fatal qui voit à travers
les choses humaines comme à travers un cristal. Ils lisent non seulement
sur les livres et dans les yeux, mais aussi sur le front, sur le visage,
sur les mains; le choix et l'intonation d'un mot prononcé au hasard, la
partie inexprimée d'une association d'idées, le mouvement involontaire,
tout choix, toute préférence et toute aversion manifestées à l'égard de
choses, d'idées et d'hommes, le moindre lien qui rattache l'homme à son
milieu et à son entourage, la moindre nuance dans sa manière d'agir et
de vivre, sont autant de signes, grâce auxquels ces porteurs de valeurs
nouvelles aperçoivent l'essence de l'être avec une perspicacité et une
certitude qui ne sont accessibles à la foule qu'à travers la lentille de
la vision poétique.

On parle souvent de la connaissance des hommes, et nombreux sont ceux
qui se représentent ce don sous la forme d'une ruse méfiante qui cherche
à découvrir les mobiles cachés, les défaillances et les faiblesses
humains, pour pouvoir d'autant plus facilement exploiter leurs
semblables. Cette fausse vertu, qui est une vertu d'esclaves, ne peut
procurer que de petits avantages immérités, car elle n'est à la portée
que de natures inférieures. La véritable connaissance des hommes est le
don de natures ayant une conscience profonde de leur responsabilité, de
natures de maîtres, qui n'ont d'ailleurs nullement besoin d'être
géniales. La confiance royale de Guillaume Ier dans les hommes
reposait sur une force de ce genre et a sauvé pour un siècle l'idée
rigoureusement monarchique.

La profonde connaissance des hommes ne conduit jamais ni au mépris des
autres, ni à l'exagération de sa propre valeur.

Le sentiment organique sur lequel elle repose conçoit la nécessité de la
création complète qui trouve sa réalisation dans l'harmonie simultanée
de toutes les possibilités, dans l'édification vivante de tous les
degrés successifs. Mépriser, c'est être doublement aveugle: envers
soi-même et envers la multiplicité et la variété de la nature.

Ici l'échelle des valeurs perd le caractère pharisaïque qui, inhérent à
toute morale bornée, la rend insupportable aux natures créatrices. Il ne
s'agit plus de savoir ce qui est meilleur et pire, ce qui est juste et
méprisable, ce qui est rédimé et condamné; mais la question qui se pose
est plutôt celle-ci: qu'est-ce qui fait partie du passé et qu'est-ce qui
appartient à l'avenir? qu'est-ce qui doit être conservé et qu'est-ce qui
doit être épargné? quelles sont les choses qui aspirent à la vie, et
quelles sont celles qui penchent vers la mort?

Mais si l'on demande à ces hommes, qui ont appris à voir clair dans les
choses humaines, vers quels pôles se dirige leur appréciation
inconsciente et infaillible, ils ne savent que répondre. Nous le savons
et nous voulons le confirmer une fois de plus: ils s'orientent d'après
la distance qui les sépare de l'âme. Ces hommes ont eu l'intuition de
l'opposition qui existe entre l'homme sans âme et l'homme doué d'âme, et
ils voient dans toutes les manifestations humaines autant de degrés et
de phases de cette opposition.

Dans des ouvrages antérieurs j'ai, en en indiquant l'origine, exposé
cette opposition fondamentale: d'une part, les esprits qui ont leur
centre de gravité dans l'absolu, qui cherchent leur équilibre dans la
transcendance, l'intuition et l'amour; d'autre part, ceux dont le centre
de gravité est dans le monde des phénomènes et qui cherchent leur
équilibre dans les désirs et les angoisses. L'esprit transcendant
s'abandonne à l'invisible dont il consent à être le serviteur; il
recrée le monde des phénomènes et il le domine, non par l'arbitraire et
en vue de la jouissance, mais avec la conscience de sa mission et de sa
responsabilité. L'esprit attaché à la terre est dominé par le monde, par
les besoins du corps, par les joies et les souffrances, par les choses
et les hommes. Croyant s'affranchir, il lutte pour la vie et la
jouissance, afin de satisfaire ses sens, pour le savoir et la
possession, afin de se rendre maître des choses, pour la puissance et la
domination, afin de subordonner les hommes. Triple erreur, démentie par
l'insatisfaction, le doute et la mort.

Les notes dominantes de cet esprit sont constituées par le désir et par
la crainte; leur objectivation est ce qu'on appelle fin. Sa force
consiste dans l'intellect analytique pur; les tentatives désespérées de
cette force unilatérale, incapable de s'élever à la transcendance et de
dépasser des buts utilitaires, de créer une image du monde ou une
doctrine morale, forment le contenu de toute la philosophie antérieure.
Ces tentatives n'ont jamais pu aller au-delà d'une limitation et d'une
abdication de l'intellect; lorsque, par hasard, elles réussissaient à
faire un pas au-delà, on voyait aussitôt se glisser honteusement par la
porte entr'ouverte les forces intuitives dont on avait nié l'existence.
Remarquables au point de vue psychologique sont les phénomènes d'effroi
qu'on voit se produire toutes les fois que la force intellectuelle se
heurte aux murs de cristal du domaine voisin, ainsi que les désignations
variées qu'elle lui applique, tout en le niant. Toute morale reposant
sur l'intellect qui poursuit des buts devait nécessairement aboutir à
l'utilitarisme; la honte provoquée par cet attachement aux choses
terrestres, le désespoir de trouer une justification dialectique
d'utilités n'ayant aucun caractère obligatoire ont engendré des
solutions palliatives singulières et bâtardes.

Utilitaires avant tout restent la morale et la religion pratiques de
l'esprit intellectuel. Ni l'une ni l'autre ne dépassent le _do ut des_
du commerce. En admettant la possibilité d'une foi sans preuves,
l'intellect est de nouveau acculé à l'abdication, pour autant qu'effrayé
par sa propre recherche il ne s'en tient pas à la révélation historique.
Et alors même qu'il agrandit le monde phénoménal, en lui superposant un
au-delà théocratique, et la vie humaine, en lui donnant un prolongement
posthume, ce sont toujours l'espoir ou la crainte, l'action et le but
qui restent les facteurs décisifs. Nommez cet ensemble comme vous
voudrez: la seule notion qui l'anime est celle d'utilité.

C'est un fait remarquable que même les religions les plus pures, les
plus incontestablement transcendantes se matérialisent, dès qu'elles
deviennent l'apanage de populations intellectuellement utilitaires;
qu'elles aboutissent à la roue, aux prières ou aux reliques, elles
suivent toujours la voie qui les conduit de la foi exempte de désirs à
l'action prudente et avisée.

Pour l'esprit transcendant il existe, non une conduite morale, mais
plutôt un état moral. L'âme pure, exempte de désirs, plongée dans la
contemplation de la foi, ne peut se tromper, quoiqu'elle fasse; elle ne
connaît pas de préceptes. Elle ne possède aucun moyen, et ne désire en
posséder aucun, de devenir plus heureuse qu'elle n'est; elle le devient
par l'afflux des forces qu'elle respire. Ici finit toute compromission
entre le vice et la vertu, entre la volonté et la satisfaction; le
processus moral se détache de l'ordre intellectuel et se réfugie dans sa
propre essence.

J'ai déjà montré à plusieurs reprises ce dont la connaissance manque le
plus à notre époque. Elle a un besoin urgent de savoir par quelles
radiations humaines reconnaissables se manifeste l'essence de ce qui est
intellectuel, de ce qui n'est guidé que par la crainte et par des
considérations utilitaires; comment le souci et l'attachement à la terre
trouvent leur expression dans un mode de penser et de sentir
égocentrique; notre dépendance par rapport aux hommes, dans l'ambition
et les faux désirs, le bavardage et le mensonge; notre dépendance par
rapport aux choses dans l'avidité et le besoin de connaître; l'ensemble
de l'orientation, dépourvue de toute transcendance de notre esprit, dans
une attitude critique, injuste, froide à l'égard du monde et de ses
créatures, dans une conduite incertaine, qu'aucun instinct ne guide,
dans le mépris du moment qui passe, dans l'obsession de l'avenir, dans
l'amour de tout ce qui frappe les sens, de tout ce qui est déclamatoire
et pathétique, dans le penchant à la superstition et à la piété
intéressée.

Jamais aucun de ces caractères ne se présente à l'état isolé; jamais son
expression n'échappe à l'œil sensible. Ces caractères forment la mesure
extérieure de la distance qui sépare l'individu et le peuple de l'âme.
Ils permettent de mesurer le passage progressif aux manifestations de la
transcendance, à l'amour créateur, à la vérité, à l'objectivité, à
l'intuition, à la liberté par rapport aux choses, aux hommes et au
_moi_, à la communion avec les choses pour les choses elles-mêmes, avec
l'amour pour l'amour lui-même, à la pitié que ne souille aucun désir, à
la gratitude, au dévouement. C'est là la véritable voie humaine; qu'elle
soit suivie par l'individu ou par un peuple, ce sont là, en même temps
que les étapes de cette voie, les critères véritables et certains du
développement humain.

À ceux qui possèdent inconsciemment ces critères, ce que nous disons là
n'apprendra rien de nouveau; c'est tout au plus si notre exposé leur
fera apparaître avec plus de clarté des rapports qui s'imposent à la
pensée consciente. Mais il est de la plus haute importance de savoir
enfin d'avance quel genre de discipline implique l'adoption par
l'humanité d'une échelle de valeurs générales: elle implique la
disparition des restes morts de systèmes éthiques contradictoires, de
systèmes louant et recommandant des choses différentes, ce qui fait que
chacun envisage son sort avec suffisance et assurance, comme un numéro
de loterie qui doit nécessairement sortir lors d'un tirage quelconque,
après quoi la justice régnera dans le monde. C'est un signe réjouissant
qu'une minorité, qui n'a subi l'influence ni de prophètes ni de
zélateurs, ait adopté de nos jours, par un accord inexprimé, cette
échelle de valeurs et cherche, sans haine et sans zèle de prosélyte, à
en retrouver les éléments dans chaque individualité; et il ne se passera
pas beaucoup de temps, avant que l'Allemagne, du moins, retrouve la voie
humaine, avec ses buts et son échelle de valeurs.

L'intellect est d'une antiquité préhumaine. L'humanité a vieilli à son
école; à la faveur d'une hérédité transmise par des générations
innombrables, elle manie avec une maîtrise inconsciente ses règles de
pensée et ses enseignements utilitaires. L'âme est jeune; chacun de nous
doit, pour son propre compte, apprendre à s'en servir; son langage est
encore un balbutiement; par rapport à elle, nous sommes encore des
enfants. Les nations, ces jeunes formations dont l'existence ne dépasse
pas quelques milliers d'années, se sont, dans leur conscience
collective, emparées des méthodes collectives et les ont fait servir à
leur organisation intérieure, à leur défense extérieure; leur conscience
psychique, encore à ses débuts, ne s'est exprimée jusqu'à présent que
dans des formations collectives telles que la langue, les mœurs, la
tradition, le mythe, plus tard dans des œuvres d'art collectives, dans
la construction de villes et de cathédrales, dans la fabrication
d'ustensiles, dans la chanson populaire; quant à la transcendance
religieuse, la conscience collective n'a jamais manqué de
l'intellectualiser et de la rabaisser à un ensemble de rites et
d'institutions ecclésiastiques; une conscience politique se manifestant
au dehors n'est pas encore née, et les États se comportent les uns à
l'égard des autres comme des êtres amoraux.

Une des œuvres les plus formidables de l'intellect pur avait consisté
dans la création de la science européenne et dans sa matérialisation,
qui a abouti à la période mécaniste de l'histoire mondiale. Nous avons
déjà énuméré, et nous n'y reviendrons pas ici, toutes les circonstances
intérieures et extérieures, augmentation de la population, actions
réciproques exercées les unes sur les autres par des couches de
population opposées, luttes entre l'esprit intuitif et l'esprit
intellectuel, qui ont dû contribuer à provoquer ce mouvement. Ici je
tiens seulement à relever le fait que l'époque mécaniste, encore
éloignée de son apogée, commence à engendrer d'elle-même les forces
opposées qui, sans être destinées à détruire la mécanisation dans ses
manifestations pratiques (car, en tant que levier contre la force de
gravité des masses mortes, elle demeure indispensable), sont de nature à
lui enlever la domination sur l'esprit et à faire d'elle la servante de
l'humanité.

Plus, en effet, les formes de pensée, les méthodes de recherche et
d'action qui caractérisent la mécanisation, qu'il s'agisse de leur
application à la science, à la technique, à l'économie ou à la
politique, deviennent le patrimoine commun et le bien héréditaire des
civilisations, après avoir été pendant deux siècles le moyen secret et
le privilège d'une minorité intellectuelle, plus ces formes et ces
méthodes, assimilées par l'inconscient, cessent de conférer à ceux qui
les manient une supériorité et des prérogatives spéciales, et plus
l'esprit purement créateur, intuitif et responsable, s'affirme
efficacement et impérieusement, dans ses diverses manifestations, et
revendique la direction.

Déjà de nos jours, dans la politique et l'économie d'abord, dans la
technique et dans la science ensuite, il y a pléthore de forces
intellectuelles et offre insuffisante de forces intuitives, de ce qu'on
appelle les caractères. L'intellect commence à être considéré comme une
condition naturelle et indispensable; ce qui compte, c'est l'élévation
que lui confèrent des éléments plus nobles. Les défauts et les
insuffisances de l'intelligence commencent à devenir évidents; la
désespérante ressemblance qui existe entre toutes les choses pensées ou
faites, qu'il s'agisse de grandes ou de petites, fraie le chemin à la
supériorité inouïe de ceux qui hissent Pelion sur Ossa, qui couronnent
la force de l'entendement par l'intuition. Un certain degré normal
d'intellectualisme est accessible à tous, même dans des choses qui ne
peuvent s'enseigner; on peut même arriver à produire une œuvre d'art
médiocre, à peindre un tableau supportable, à écrire un roman lisible:
tout cela n'exige qu'une instruction moyenne, associée à une certaine
faculté d'imitation qu'on ne confond que trop souvent avec le talent
créateur. La signification morale de l'appréciation exacte des facultés
humaines devient une nécessité sociale, car seules les qualités humaines
supérieures sont capables de vaincre la tyrannie de la mécanisation et
de donner à ses forces une orientation salutaire. Un jour viendra où
l'on aura de la peine à comprendre que nous ayons pu, faute de
discernement, abandonner la direction, la responsabilité et la
puissance à la libre concurrence de facultés et de dons dépourvus de
noblesse, voire dépourvus d'honnêteté; que nous ayons pu estimer de
confiance des qualités telles que l'adresse, la promptitude, le mépris
tranquille de la vérité, le bavardage, la brutalité, l'égoïsme,
l'empressement, la prudente bassesse, l'arrivisme, l'obséquiosité,
toutes les fois que les possesseurs de l'une ou de l'autre de ces
qualités réussissaient à se servir avec quelque succès de l'un des
leviers de la mécanisation; que nous ayons pu permettre aux forces
diaboliques, comme s'il s'était agi d'une nécessité inéluctable,
d'accaparer la plus grande partie du respect et de l'estime terrestres;
que nous n'ayons pas eu honte de laisser périr de nobles natures, parce
qu'elles ne pratiquaient pas le manque de scrupules dans le choix des
moyens de lutte; que nous n'ayons même pas été capables de reconnaître
les signes extérieurs qui se manifestent avec le premier regard, avec le
premier mot, et cela malgré que le nombre de ceux qui sont capables de
voir et de reconnaître fût suffisant pour fonder une science de l'homme
qui, répandue dans les écoles et les salles de conférences, aurait pu
ouvrir à la jeunesse les yeux et les oreilles. Au lieu de nous être
efforcés de fonder cette science, nous nous en tenons toujours aux
préceptes illusoires de systèmes moraux théoriques, de provenance et
d'orientation diverses, se contredisant et se réfutant réciproquement,
au point d'engendrer l'indifférence complète et de nous acculer à nous
contenter, pour tout critère d'application, de l'exigence minima de ce
qu'on appelle les convenances. Un homme convenable, au sens de ce qui
reste de la morale européenne, est celui qui paie ses dettes les plus
urgentes, ne se laisse pas prendre en flagrant délit de mensonge, ne
cause pas de scandale en public, conduit ses affaires de façon à ne pas
se mettre en opposition avec le Code pénal, verse son obole aux
souscriptions publiques, ne refuse pas le duel, porte de bons habits,
possède des connaissances moyennes et peut prouver que son père
possédait les mêmes qualités. Aujourd'hui, en 1915, dans tous les pays
civilisés, pour autant qu'il s'agit du sentiment moral, ces qualités
donnent droit, à celui qui les possède, à l'estime de tous, à toute
revendication économique, à toute responsabilité, et celui qui possède,
en plus de ces qualités, quelque disposition ou connaissance utile plus
ou moins prononcée, peut même prétendre à l'exercice du pouvoir.

Si l'on admet que toute science économique et sociale n'est que de la
morale appliquée; qu'un État, une économie, une société méritent de
disparaître, lorsqu'ils ne signifient qu'un état d'équilibre d'intérêts
réfrénés, lorsqu'ils ne sont que des associations de production et de
consommation, armées ou désarmées; que seul le contenu psychique de la
vie a le droit d'exister; que ce contenu se crée lui-même sa forme et
son revêtement dans les choses et les institutions qui retombent en
poussière, dès que le souffle en est parti; si l'on admet tout cela,
disons-nous, et si on l'admet d'un accord unanime, on se trouve placé
devant la tâche qui consiste à rechercher les réactions réciproques se
produisant entre le lit du ruisseau et le ruisseau lui-même, entre la
volonté créatrice et l'institution créée.

Nous avons déjà donné la description des institutions que nous avons,
dans le «Chemin de l'économie», déduites d'une loi générale. Ici nous
allons considérer les variations de la conscience qui doivent
accompagner, précéder et suivre l'évolution des institutions. Un rapide
coup d'œil nous a révélé la confusion de la conscience métaphysique et
morale, la méconnaissance de l'homme et l'absence de tout critère de son
appréciation. Les exigences qui en résultent doivent être satisfaites,
et les satisfactions qu'elles recevront devront être intégrées dans le
tableau de l'avenir.

C'est dans le renoncement que nous avons découvert le rayon de lumière
destiné à éclairer la moralité sociale; dans le renoncement au culte du
superflu, aux choses en tant que source de puissance, à l'égoïsme
familial; dans l'aspiration à ce qu'il y a d'essentiel dans la vie
extérieure, à la solidarité, à la soumission au bien collectif; dans le
rejet de toute revendication injuste et immorale; dans le transfert de
la responsabilité à des puissances spirituelles et morales.

Si tel est le chemin visible, il nous incombe de décrire le chemin
invisible, de montrer la courbe des sentiments humains qui doit régler
le trajet du mouvement extérieur. Nous savons que la conscience
d'aujourd'hui est rebelle à cette cinétique; on ne réussirait qu'à
serrer, à comprimer, voire à détruire le mécanisme de la vie extérieure,
si on voulait lui imposer de force, prématurément et sans aucune
préparation préalable, des rythmes nouveaux. Connaître est la première
chose qui importe; la formation d'une nouvelle manière de sentir vient
ensuite, lentement, mais irrésistiblement. Et, alors, le système rigide
devient tout à coup fluide, cherche un équilibre nouveau, en même temps
que naissent des exigences et des problèmes supérieurs qui, à leur tour,
s'imposent à la connaissance.

Nous devons examiner les mobiles spirituels qui maintiennent
l'organisation actuelle et s'opposent à l'ordre futur; nous pourrons
alors nous rendre compte si, et dans quelle mesure, ils sont en voie de
disparition ou de transformation en d'autres, ayant plus de rapports
avec la vie de l'âme. Nous aurons à parler de paresse, de sensualité, de
passion, de vanité, d'ambition et des forces qui les neutralisent et
les inhibent; si nous acquérons la conviction qu'une nouvelle conscience
sociale est capable de réaliser l'équilibre nouveau, nous y trouverons
une confirmation de la futilité des théorèmes qui attendent des
institutions la réalisation de la paix et de la justice ou postulent la
possibilité de supprimer les contradictions ou de briser les révoltes de
la nature humaine par la violence ou par des discours.

Certes, notre faculté de variation devra être portée au plus haut degré,
mais il ne faut pas s'abandonner à la croyance illusoire que cette
maturation de notre faculté de variation pourra être obtenue par une
brusque adaptation, par la création hâtive de modèles, voire par des
martyres individuels. Il est impossible d'abréger le chemin de la
connaissance, en s'engageant dans des chemins de traverse. En revanche,
il ne s'agit pas non plus de visions lointaines et brumeuses; les deux
derniers siècles ont vu se produire de plus grandes variations de la
conscience que celle que nous exigeons. Les serfs de jadis qui baisaient
le bord de l'habit de leur maître et craignaient les verges, sont
devenus soit des hommes ayant la mentalité bourgeoise, soit des
adversaires organisés des bourgeois. Trente années avaient suffi
autrefois pour faire naître, des classes solides de la bourgeoisie et
des paysans, un prolétariat abandonné, condamné à la pauvreté et à
l'asservissement; et il a fallu seulement trois siècles pour faire
surgir, sur les ruines des chaumières misérables et des villes déchues,
les esprits de nos chercheurs et de nos penseurs, de nos poètes et de
nos guides. Surgie du sol dans l'espace de quelques générations
seulement, la classe des fonctionnaires et des officiers prussiens a
acquis une conscience morale sans exemple, d'une rigidité et d'une force
de renoncement qui dépassent tout ce que nous pouvons exiger ici. Dans
le bref intervalle d'une période guerrière, l'esprit spartiate du peuple
armé, avec tout ce qu'il comporte de dévouement, de sacrifices et de
sentiment d'honneur, s'est répandu sur tout le pays, subissant ainsi un
essor beaucoup plus grand que celui que nous pouvons attendre d'une
nouvelle variation.

Quelque invariables que nous paraissent les sentiments les plus profonds
du cœur, amour et haine, joie et souffrance, passion et connaissance, il
n'en reste pas moins que rien n'est plus variable que les appréciations
et les opinions, le choix des forces inhibitrices et stimulantes, les
convictions. Il y a là une sorte de mouvement auquel nous devons
cependant les lentes modifications qui nous ont conduits de l'animalité
à l'humanité et nous conduiront de l'humanité à la divinité. Ce que nous
attendons et souhaitons, c'est seulement, toutes proportions gardées,
une de ces légères transformations de nos valeurs et de notre vouloir,
soit en plus, soit en moins, comme il s'en est produit tant pendant les
deux millénaires de l'histoire de l'Allemagne.

Si l'Allemagne n'est pas le pays où toute action pratique constitue
l'application voulue de valeurs morales transcendantes, et ne constitue
que cela, alors nous devons dire que nous nous sommes trompés sur la
mission de l'Allemagne. Si nous croyons au devoir et au droit absolus,
nous devons faire comme Kepler: au lieu d'admettre que les penchants et
instincts humains demeurent immobiles et intangibles au centre du
mouvement pragmatique, nous postulerons un mouvement primordial et
nécessaire de toute éternité, accompli par la terre et les planètes
autour d'un centre formé par le soleil de la transcendance.

Ce n'est pas le caprice de nos vanités qui détermine la marche du
monde. La connaissance vient en premier lieu, les institutions la
suivent; et de celle-là à celles-ci, l'humanité accomplit son calvaire
le plus pénible qui la conduit au sacrifice et à la liberté.

Nous avons donc à nous demander quelle est la variation du sentiment
moral collectif qui doit précéder et accompagner, être à la fois la
cause et l'effet de l'ordre nouveau que nous rêvons. Nous savons déjà
quels sacrifices s'imposent à nous dans l'ordre économique: renoncement
à tout un ensemble de jouissances que procure l'argent; renoncement à
une partie considérable du revenu acquis par le travail ou en vertu
d'une prescription; renoncement à toute carrière qui, pour conduire au
but, n'exige qu'un service léger, une tension minime de l'esprit et peu
de caractère; renoncement, enfin, à tout privilège économique permanent,
résultant d'une situation de famille assurée.

À ces quatre exigences fondamentales dans l'ordre économique,
correspondent des mobiles, soit de stimulation, soit d'inhibition. La
sensualité, l'ambition, la passion d'accumuler sont principalement en
opposition avec les deux premières de ces exigences; l'ambition et
l'orgueil de famille avec les deux dernières; la connaissance
insuffisante des hommes et l'absence d'une échelle de valeurs avec la
troisième, alors que le développement insuffisant du sentiment collectif
et de la conscience des liens qui rattachent chacun de nous à l'État se
trouve en opposition avec toutes les quatre exigences.

Nous n'allons pas entrer dans des détails à propos de la sensualité, de
la nonchalance et de la paresse. Ce n'est pas que nous considérions
comme invariables ces mobiles stimulants et permanents, mais ils se
rapprochent tellement de notre nature physique que la connaissance ne
peut les atteindre qu'indirectement. Nous devons soumettre à une
analyse d'autant plus profonde le groupe des mobiles de puissance qui
sont les seuls mobiles vraiment mauvais de l'âme humaine.

Les bons mobiles disent: je veux créer et être; les mauvais: je veux
avoir et paraître.

Que veux-tu avoir? D'abord, le nécessaire: ce qui soulage la misère,
calme les sens, abrège le travail, consolide la liberté. À cela, rien à
redire. Tant que les sens et la paresse ne sont pas sans frein, tant que
la liberté se confond avec l'équilibre intérieur, ces exigences ne
signifient pas grand'chose. Les deux tiers de ses peines seraient
épargnées au monde, si tous voulaient se contenter de ce sort.

Que veux-tu de plus? Ce qui donne la sécurité, ce qui est de nature à
assurer à moi et aux miens la jouissance indéfinie de ces premiers
biens. Et pourquoi? Parce que je pense à l'avenir et que je le redoute.

S'assurer contre les tristes effets de la vieillesse et contre la
maladie, cela peut être une précaution raisonnable, tant que
l'insuffisance de nos mœurs est telle que les malades et les vieillards
sont honteusement abandonnés. À notre époque, si riche, rien ne serait
plus facile que de rendre cette précaution inutile. Seulement, ici nous
percevons pour la première fois un souffle venant de l'abîme: la peur,
source de tout ce qui est mauvais et méchant, malédiction originelle,
legs de l'animalité, ligne de séparation entre le sang noble et le sang
vulgaire.

Ta subsistance et ta sécurité sont assurées; que veux-tu de plus?--Ce
qui manque aux autres, ce qui fait impression, inspire le respect,
dispense la puissance. Et pourquoi le veux-tu?--Je n'en sais rien.

Tu as raison: tu n'en sais rien, car tout ce que tu pourrais exprimer
par des mots: ambition, passion d'accumuler, volonté de puissance, tout
cela ne serait que la transcription d'une seule et même chose: de
l'énigme. Ce côté le plus obscur de la nature humaine est tellement
répandu, tellement inné et insondable que nous le considérons, non plus
comme problématique, mais comme évident.

Ne confondons pas les vains penchants, tels que l'ambition, le désir de
domination, la mauvaise joie et l'amour des apparences, avec la vraie
force de volonté qui crée et organise, qui domine, tout en servant et
sert, tout en gouvernant; ne les confondons pas avec la force organique
de la responsabilité qui trouve son repos dans la direction, et cela
seulement dans la mesure où elle est obligée, elle aussi, de s'incliner
devant une loi et un être supérieurs; ne les confondons pas avec la
force du sacrifice qui se donne sans attendre une récompense et qui, si
elle en reçoit une, renonce à en jouir, mais verse son obole intacte
dans le circuit de l'ordre nécessaire. Si nous donnons à cette force
créatrice le nom de responsabilité et si, pour ne pas attacher un sens
unique au mot ambition, qui a un double sens, nous appelons soif de
pouvoir cette force vaine qui s'attache aux signes extérieurs et aux
apparences de la domination, nous voyons surgir une question qui peut
être formulée ainsi: comment la passion, qui s'appelle soif de pouvoir,
a-t-elle pu naître et subjuguer le monde, au point de fournir son appui
à l'institution de l'esclavage?

Le connaisseur des peuples, des races et des hérédités nous dira que
cette passion n'a pu naître que chez des hommes et dans des tribus
obsédés par la peur et qui ne pouvaient opposer au joug de l'oppresseur
qu'un seul espoir, celui d'être à même un jour de retourner la page et
de mettre le pied sur la nuque de l'oppresseur: c'est ainsi que de nos
jours encore on voit se développer une ambition effrénée chez des
enfants tyrannisés, plus ou moins doués. Il peut, ce connaisseur,
expliquer la psychose de la peur par les souvenirs laissés par les
souffrances de l'esclavage, voire par certaines raisons tirées de la vie
sexuelle, et attirer notre attention sur les singuliers rapports qui
existent entre la soif de puissance et la faible virilité. Il peut enfin
nous montrer comment l'ascension et le développement des classes
inférieures des États européens ont mis au jour les propriétés les plus
terribles qui remplissent le canevas de l'histoire humaine.

À ce connaisseur de la société nous pouvons répondre: le phénomène
mondial que nous appelons mécanisation, lorsque nous l'envisageons du
dehors, a dû nécessairement engendrer une certaine sensibilité, une
certaine attitude affective à l'égard du monde et de l'époque, aussi
unilatérale, dure et étonnée que le mouvement lui-même. Celui qui vole
ou nage éprouve le sentiment de voler et de nager, le pèlerin éprouve la
sensation de la marche tranquille; le ton affectif de la mécanisation
consiste dans la soif de puissance, avec ses subdivisions: soif de
nouveauté, soif de savoir, soif d'argent, amour de la critique, manie du
doute et du rapetissement.

Il nous suffit d'établir que la soif de puissance doit être considérée
comme la négation pragmatique de toute transcendance. Celui qui voit
dans l'apparence, à laquelle nous donnons généralement le nom de
réalité, l'essence de tout être, rêvera sans doute au bonheur
présomptueux qui consiste à se soumettre à tout ce jeu captivant de
couleurs, de tons et de charmes, afin de le posséder et de le dominer,
de même que l'enfant voudrait saisir de ses mains destructrices une
étoile et un papillon. Mais celui qui conçoit l'existence comme
supérieure à l'apparence ne perdra pas son temps à se livrer à ce jeu
meurtrier; il sent que la possession est une source de destruction,
lorsqu'elle est et veut réaliser autre chose que le devoir et la
protection; que la puissance corrompt, lorsqu'elle est et cherche à être
autre chose que la responsabilité; il sait qu'il ne doit pas sacrifier
ses forces les plus sacrées à la volupté d'un rêve, que celui-là ne
mérite pas d'exister qui nie la soumission au monde et rit avec
condescendance, lorsqu'on lui parle de soumission à ce qui dépasse le
monde.

Nous montrons ailleurs qu'il y a, non une activité morale, mais un état
moral. La volonté ayant son centre de gravité dans l'âme, l'esprit
attaché au transcendant, tout l'être orienté vers le divin: voilà ce qui
est à la fois la morale et le bonheur, et à côté de tout cela l'activité
a peu de poids; seule la _bona voluntas_, la sincérité intérieure,
fournit un critère de jugement.

La soif de domination, lorsqu'elle émane d'une conviction, signifie
qu'il est juste qu'un homme intervienne dans l'ordre de la création pour
couvrir de son ombre ce qu'il est incapable de créer et de protéger;
qu'il est juste d'abaisser hommes et choses à l'état de moyens, de
délimiter suivant son caprice et sa passion l'espace sur lequel doit
évoluer la vie de chacun, de prétendre exercer une tutelle sur des
hommes majeurs. La mauvaise joie est celle qui a saisi chez ses
semblables le germe mortel de désirs terrestres insatisfaits, d'une
irrémédiable cécité pour ce qui est éternel, d'une jalousie dévorante.
Elle cherche à entretenir cette maladie et à l'aggraver, jusqu'à
provoquer une explosion de l'amertume accumulée ou de la servilité qui
détruira la dignité de l'image de Dieu et la mettra à la merci de la
puissance hostile. Elle cherche à exploiter la faiblesse de l'homme,
jusqu'à la destruction de son âme. Ce faisant, elle prononce sa propre
condamnation et révèle sa satanique nature.

Ce qui, même à la plate lumière de la réalité de tous les jours, atteste
l'antinomie de ces deux forces que sont la possession et la puissance,
c'est la terrible irréalité de l'une et de l'autre.

Abstraction faite des aises corporelles et de la satisfaction des sens,
qu'est-ce que la possession? C'est un ensemble de choses qu'on peut
impunément déplacer, enfermer, détruire ou échanger contre d'autres
choses qu'on peut, à leur tour, déplacer, enfermer ou détruire. Ces
choses acquièrent une vie pour ainsi dire morte, et leur propriétaire ne
les connaît et, dans une certaine mesure, ne les possède que
lorsqu'elles sont peu nombreuses, lorsqu'il peut s'en servir dans le
sens de ses passions. Elles n'acquièrent une vie vivante que lorsqu'on
s'en sert pour des fins de création, d'organisation, d'administration,
avec un sentiment de responsabilité. Mais alors elles cessent d'être une
propriété; elles ne sont qu'un bien confié; elles sont au créateur, sans
lui appartenir; elles appartiennent à un propriétaire, sans être ses
choses. La notion de propriété devient tout à fait relative. La forêt
appartient au forestier, non à la commune; le paysage appartient au
promeneur, non au propriétaire foncier; la galerie de tableaux
appartient à l'amateur d'art, non au fisc. L'œuvre d'art dure, en tant
que propriété, non de celui qui l'a achetée, mais de l'artiste qui l'a
créée.

Puissance! Oublions certains accès qu'elle nous facilite, la
satisfaction qu'elle nous procure de ne pas être exclus de certains
cercles, indifférents au fond. Qu'en reste-t-il? Certaines formes et
formules honteuses dont on se sert pour pousser l'homme à s'humilier, à
s'incliner devant le puissant, le plus souvent parce que ces hommes
veulent quelque chose qu'ils sont incapables de créer. À qui s'adresse
la jubilation de la foule lors de l'entrée d'un triomphateur? À une
enveloppe humaine, à cheval ou en voiture, qui s'incline et salue.
L'homme lui-même est assis rêveur, et une vague rumeur, qui s'adresse à
une forme et à une représentation dont il ne sait rien, vient frapper
son oreille. Entre les bouches dont émanent les cris joyeux et son
oreille, il y a un abîme infranchissable, et le soir, avant de
s'endormir, notre triomphateur reste avec son dieu dans un tête-à-tête
aussi isolé que le dernier de ses suivants. Seul l'amour peut arracher
la puissance à son isolement; mais malheur au puissant qui prend pour de
l'amour les effusions de ceux qui ont besoin de lui; profondément
méprisé, il se sent, lui aussi, rabaissé à l'état de moyen et, ne
voulant pas confondre ses flatteurs, il leur dispense des faveurs, en
feignant de croire à leurs assurances. Et nous ne disons rien de
l'irréalité qui finit par révéler, trop tard parfois, à l'homme
conscient de sa puissance la relativité des puissances en général; plus,
en effet, il monte, et plus il devient dépendant de ce qui est au-dessus
et au-dessous, de sorte que finalement le tyran n'obéit plus qu'à la
plèbe, sur les épaules de laquelle il s'est élevé. Mais son ascension
lui a valu une double proscription: la haine de ceux qu'il a dépassés,
le mépris de ceux auxquels il voulait se joindre.

Il ne reste de la puissance, comme de la propriété, que la création
responsable, laquelle d'ailleurs n'a pas besoin de la puissance,
celle-ci n'en étant qu'en effet indésirable; elle dépouille la puissance
de toutes les formes qui rendent l'ambitieux heureux, qui sont la seule
chose dont il se contenterait, et ne garde que les soucis, les douleurs
et les peines qu'il a en horreur. La puissance est remplacée par
l'action; la domination par la responsabilité; le bruit par le souci. La
réalisation complète de la puissance équivaut à sa suppression.

L'amour de la puissance et la rapacité sont des passions sans objet et
sans effet. À l'irréalité théorique correspond l'irréalité pratique.

Tant que la civilisation sera dominée par la méconnaissance la plus
grossière de ce qui est humain, il pourra arriver et il arrivera que des
hommes portant sur le front et sur le visage sur la tête et sur les
membres le signe de réprobation visible à tous les yeux, que des hommes
dont la mise et la parole, les mouvements et les attitudes révèlent au
premier coup d'œil la vulgarité de caractère et l'absence d'âme, que ces
hommes trouveront ouverts devant eux tous les chemins qui conduisent à
l'estime et à la confiance, alors que des natures nobles, auxquelles ne
manque que la ruse de serpent, seront honnies et méprisées et périront
punies et déshonorées. Tant que nos yeux seront affectés de cette cécité
plébéienne qui doit commencer à disparaître, les hommes avides et âpres
au gain auront beau jeu de faire leur chemin en s'aidant de leurs dons
naturels: impudicité, mensonge, ruse, importunité, persuasion
sophistique, mendicité, expédients malpropres; et lorsqu'ils seront
arrivés à leurs fins, ils seront accueillis avec des honneurs comme des
modèles de sagesse, d'ingéniosité, d'activité. Mais, même favorisés par
la mécanisation effrénée, par l'anarchique jeu de forces de son époque,
ils ne pourront pas aller plus loin, ils seront incapables d'atteindre à
la création objective, de devenir les serviteurs utiles du monde. La
propriété d'un tel homme peut s'accroître et sa puissance augmenter;
mais ce qu'il désire comme couronnement de ses efforts, à savoir que son
existence devienne une nécessité, lui sera refusé. Le mal qu'il cause,
en cherchant à accaparer le plus d'espace possible, en étalant sa
corruption, nous tait un devoir de nous défendre contre sa nature et ses
effets: mais la puissance dernière et responsable n'a besoin d'aucune
protection contre lui, car elle appartient à ceux qui servent et sont
loyaux, à ceux qui possèdent la force du renoncement et la force
créatrice de la fantaisie.

Est-il donc présomptueux d'affirmer que la passion du pouvoir et celle
de la possession, ces principaux moteurs de la vie mécaniste du monde,
sont mortelles et même que, bien qu'elles soient actuellement à leur
zénith méridien, elles sont déjà en voie de disparition? N'est-il pas
plus désespérément présomptueux de croire que l'humanité, qui se rend
compte de leur vide, soit condamnée à jamais à être dupée et asservie
par les puissances de mensonge, dans lesquelles nous voyons des
puissances hostiles au ciel, profondément coupables, irréelles et
inefficaces? Si nous ne devons pas croire que la connaissance et la
volonté morale suffisent à chasser le vice acquis et à détruire la
marque d'esclavage héréditaire, il ne reste plus au rêveur moral qu'une
issue: se retirer du monde sans bruit et le plus rapidement possible.

Or d'aucuns viendront nous dire: comment une humanité vieillie peut-elle
changer? Avons-nous jamais vu quelqu'un sacrifier une passion?

À quoi nous répondrons: nous avons vu des choses bien plus grandes. Nous
avons vu plus d'une chute et plus d'une transformation de choses bonnes
et mauvaises. Nous avons vu naître et disparaître les sacrifices
humains, le meurtre de vieillards, l'inceste, l'idolâtrie, la vengeance
sanglante et beaucoup d'autres horreurs. À chaque époque, toutes les
passions, tous les péchés et toutes les folies sommeillent dans l'homme;
chaque passion, chaque péché, chaque folie peut être réveillé ou
réprimé. La répression peut venir de l'individu, poussé par la peur,
lorsqu'il a une âme basse, ou par les exigences morales, lorsqu'il a une
âme noble; la répression peut aussi venir de la société, gardienne des
mœurs. C'est pourquoi il faut toujours le répéter: le mal mortel de
notre époque vient du manque d'une force d'orientation, de ce qu'elle a
cru pouvoir se composer une conscience sans convictions, en utilisant
les souvenirs mourants des époques antérieures; et la nouvelle
conception du monde est appelée à augmenter à l'infini la tension des
forces qu'elle se propose d'organiser et de redresser. Tous ceux qui
sacrifient de nos jours à l'amour et donnent leur vie sont-ils
naturellement des héros et des hommes remplis d'amour? S'ils ne le sont
pas, ils apprennent à l'être, et cela grâce au redressement subit d'une
collectivité qui a encore le courage d'ordonner des sacrifices dans des
moments difficiles. Ce qui n'est pas créé par la volonté libre, est créé
par la connaissance, qui devient un jugement de valeur général. La
conscience collective qui, aujourd'hui, ne méprise encore que le
mensonge et la lâcheté, condamnera demain la passion du pouvoir et
l'avidité, la recherche des plaisirs et la vanité, la mauvaise joie et
la bassesse. Cela ne veut pas dire que chacun sera aussitôt débarrassé
de ses vices, mais leur domination sera brisée; ce qui, aujourd'hui,
étale un orgueil provocant, sera libéré, et sa liberté agira sur chaque
âme, en la modelant et en l'incitant à créer.

Le monde sera véritablement libre, parce qu'exempt de tous les
acharnements de la lutte. N'oublions pas ceci: ce qui empoisonne la vie,
ce n'est pas la lutte pour l'existence, mais la lutte pour le superflu,
la lutte pour le néant.

En amortissant les deux moteurs surchauffés des fausses joies, nous
verrons aussitôt chaque membre du corps contracturé de l'humanité
reprendre sa tension normale. Ç'en sera fini du culte sanglant de
l'argent, qui fait que chacun défend et cache ce qu'il possède et ce
qu'il a acquis, comme un sanctuaire de sa vie. L'air et l'eau, bien que
plus indispensables, sont libres, facilement accordés et distribués,
parce que personne ne craint de manquer de ces éléments, parce que
personne n'est assez sot pour les accumuler et que personne ne dédaigne
le léger effort qu'il faut faire pour s'en approvisionner. Le jour où
nous saurons nous procurer notre subsistance sans passion et avec
modération, comme nous nous procurons l'eau pure, qui n'est pas
contaminée par des pestiférés, le culte sanglant disparaîtra.

Mais l'approvisionnement devient libre et facile, lorsque ma propre
avidité cesse de réclamer le superflu et que l'avidité des autres cesse
de vider toutes les sources, pour gaspiller en futilités et frivolités
un tiers du travail mondial. L'homme qui réfléchit ne peut se défendre
d'une certaine stupéfaction à la vue des innombrables boutiques,
magasins, dépôts de marchandises, usines et ateliers qui encombrent les
rues. La plupart des objets qui y sont accumulés, avantageusement
exposés et offerts à des prix élevés sont horriblement laids, destinés à
satisfaire des goûts vulgaires, absurdes et nuisibles, insignifiants et
caducs. Est-il vrai et possible que des millions d'hommes soient occupés
à produire ces objets, à les transporter, à les vendre, à fabriquer et à
réunir les outils, machines et matières premières destinés à leur
fabrication; que d'autres millions soient condamnés à acquérir ces
objets et d'autres millions encore à les désirer et à être désolés de ne
pouvoir les posséder? Il faut une foi robuste, pour ne pas désespérer
d'une humanité qui vit de choses pareilles et pour des choses pareilles.
Qu'en fait-on? On les accumule dans les maisons, on les consomme à
l'excès, on s'en sert pour couvrir les corps, pour orner les cheveux et
les oreilles, pour remplir les poches; puis elles échouent chez les
brocanteurs, dans les salles de vente, dans les monts-de-piété, pour
recommencer un deuxième et un troisième cycle, pour finalement échouer
quelque part en Afrique, quand elles n'ont pas été jetées au rebut ou
qu'elles n'ont pas subi une transformation après refonte. Quel est le
but que poursuit une humanité civilisée, en donnant libre cours à cette
fringale de marchandises, à cette passion pour les objets qui se vendent
et s'achètent? Elle cherche, sans doute, à se procurer quelques aises et
quelques plaisirs. Mais elle cherche surtout, et avant tout,
l'apparence, encore et toujours l'apparence. Il faut que l'objet ait
«l'air de quelque chose». On a vu quelque part une chose superbe et on
voudrait en avoir une pareille; à défaut, on se contenterait d'une autre
chose qui lui ressemble. On veut faire impression, étonner, rendre les
autres jaloux. On voudrait paraître plus riche qu'on ne l'est, car, dans
la terrible manière de voir de notre époque, l'honneur est associé à la
richesse. Ce règne de la sottise, cette joie d'esclaves ne peuvent pas
durer, et ne dureront pas éternellement. S'il devait en être autrement,
il faudrait renoncer à tout espoir de voir naître une humanité fière et
digne. Cette situation doit prendre fin; il suffit que la conviction de
la nullité des joies impures, acquises à prix d'argent, de leur nocivité
et laideur radicales s'empare seulement de quelques milliers de
consciences, pour que la fleur diabolique perde toutes ses feuilles. On
ressentira de la joie devant la beauté non convoitée; la nature et l'art
pur, la force et la noblesse du corps humain, le culte de l'esprit et
l'adoration du divin deviendront des réalités et des vérités; la
camelote et le fatras qui nous rendront ridicules aux yeux de nos
petits-enfants, se réfugieront sur des continents obscurs où ils
pourront traîner leur existence jusqu'au jour du dernier jugement.

Ce n'est pas sans hésitation que nous opposons à cette assurance une
observation qui, sans être faite pour nous décourager, n'en mérite pas
moins d'être prise en sérieuse considération: elle concerne les femmes.

J'ai montré dans d'autres ouvrages dans quelle énorme mesure la
mécanisation a bouleversé la vie des femmes. Les occupations domestiques
de la femme bourgeoise ont disparu depuis cent ans. La division du
travail lui a enlevé le filage et le tissage et s'est chargée de lui
assurer le vêtement, de lui fournir la lumière, le chauffage et la
nourriture; le jardin et la cour ont disparu; il ne lui resta plus que
la direction de la maison, l'éducation des enfants et la cuisine. Le
bien-être accru a créé la dame bourgeoise; le travail a été remplacé par
l'instruction. Dans les classes élevées, on a vu naître les
commencements de la sociabilité; aux conversations dans la rue avec des
voisines et aux fêtes populaires, ont succédé des visites et des
réceptions dans des salons qui commençaient à devenir une des pièces
indispensables de la maison bourgeoise. L'atelier se sépara de la maison
d'habitation, la maison de commerce de la propriété familiale; la durée
du travail est devenue plus longue; l'homme d'affaires, le
fonctionnaire, le savant commençaient à être absents de chez eux toute
la journée, et le cadre de la communauté ininterrompue fut brisé.

Deux sphères se trouvèrent ainsi constituées: une extérieure et une
intérieure; l'extérieure, qui est la sphère de l'activité
professionnelle, gouvernée par l'homme; l'intérieure, qui est la sphère
de l'ordre et de la conservation, confiée à la femme, laquelle est
devenue la maîtresse de maison, l'administratrice et, ainsi que l'exige
l'économie basée sur l'argent, l'acheteuse. L'homme gagne, la femme
dépense. Jadis la femme achetait bien de temps à autre un plat de
cuisine, plus rarement un vêtement, exceptionnellement un meuble: c'est
le mari qui avait affaire aux artisans, aux ouvriers. Aujourd'hui, la
femme est la seule acheteuse, et elle achète à jet continu; les femmes
remplissent les magasins, les rues et les moyens de transport des
villes; elles font des commandes et des calculs, décorent, organisent,
font construire.

L'effrayante décadence des métiers manuels, qui se produit depuis
quatre-vingts ans et que les plus sérieux efforts sont impuissants à
enrayer, a pour cause moins la machine que la femme acheteuse. C'est
qu'il manque à celle-ci le coup d'œil capable d'apercevoir dans ce qui
est fait à la main les qualités de solidité, d'authenticité,
d'adaptation parfaite à l'usage; elle manque également de fermeté pour
vouloir le nécessaire, pour prendre des décisions irrévocables; elle est
incapable de résister à la première impression, à la vague ressemblance
avec l'authenticité, à l'occasion, à la brillante apparence, au calcul
trompeur, au bavardage du vendeur. Toutes les honteuses habitudes du
commerce de détail sont nées du fait qu'il ne s'adresse guère qu'aux
femmes; ce qui exaspère l'homme qui a eu la malchance de s'égarer dans
un magasin quelconque, constitue le plus souvent un moyen d'exploiter
les faiblesses de la femme acheteuse. Disons encore ici en passant ce
que nous avons exposé ailleurs avec plus de détails: depuis que les
hommes professionnels ont, pour favoriser la femme, renoncé au sérieux
de l'instruction; depuis que les salles de théâtres et de concerts, les
collections de tableaux et les conférences sont devenus le domaine de la
femme, depuis que les femmes sont devenues lectrices de livres et de
débats, amies des artistes et protectrices de leurs œuvres, l'art et la
critique d'art se sont à leur tour engagés sur la pente de la décadence
et sont également menacés dans leur existence. La sentimentalité stérile
de la littérature post-romantique a été le premier produit des salons,
et c'est peut-être parce qu'ils ont eu l'intuition de ce rapport que les
deux derniers esprits libres de notre époque, Schopenhauer et Nietzsche,
ont conçu une hostilité à l'égard des femmes.

C'est ainsi que la femme du nouvel ordre économique s'est trouvée placée
sans transition, d'une façon violente, dans des situations jusqu'alors
inouïes: poussée hors de l'enceinte domestique, chargée d'instruction,
ayant à s'acquitter d'obligations sociales, à entretenir des relations
utiles, à assurer la tenue extérieure de la vie, souvent engagée dans
des professions masculines, elle a tenu tête aux exigences les plus
dures auxquelles ait jamais eu à satisfaire la nature humaine, et cela
sans aucune préparation. Elle n'a pas succombé à la tâche et a donné à
notre siècle un aspect mixte, masculo-féminin.

Mais de graves effets secondaires devaient se manifester inévitablement.
Les habitudes prises par les femmes de calculer, d'acheter, de circuler
dans les rues, de vivre d'une vie extérieure, de ne dépendre que
d'elles-mêmes n'étaient pas faites pour rendre plus profond le côté
maternel de la nature féminine. L'amour extra-conjugal que l'homme
savait réprimer autrefois devait fatalement prendre un grand
développement, et l'on a vu surgir une des particularités les moins
réjouissantes de notre civilisation: la femme de luxe. Les anciens
devoirs de représentation des femmes de la noblesse étaient en voie de
disparition, en même temps que disparaissaient les devoirs de protection
qui incombaient autrefois aux hommes à leur égard: ce qui restait de cet
ancien cérémonial versait de plus en plus dans la caricature. La société
nouvellement enrichie demandait une facilité de relations exclusive de
toute contrainte, afin de s'exercer dans la richesse et jouir de tous
les avantages que peut présenter la vie de société. Ce jeu dangereux et
risqué était devenu une sorte de devoir, une occupation, un genre de
vie. On passait le temps en conversations d'où le cœur était absent. On
n'était préoccupé que d'habitations luxueuses, de domesticité, de
bijoux, de robes, de soins du corps, de bonne chère, de réceptions
d'invités de marque. Des intrigues amoureuses, souvent lucratives,
animaient seules cette vie; les conversations roulaient sur des chevaux,
des chasses, des voyages, sur les arts ravalés au niveau des
interlocuteurs; quelques actes de charité, des rapports avec la cour,
des cabales politiques, fournissaient à cette vie un semblant de
justification; l'éducation et la direction de la maison étaient assurées
par un personnel mercenaire et, en dehors de quelques discussions avec
le mari sur les intérêts communs, la femme croyait avoir rempli tous ses
devoirs en mettant au monde, sous la narcose, deux ou trois enfants.

Cette vie dépravée de la femme fut non seulement tolérée, mais même
glorifiée, au sommet de l'échelle de la société mécanisée; les femmes du
peuple supportaient tout le fardeau du travail et fournissaient les
contingents de la prostitution; celles des classes moyennes ne
connaissaient que les soucis et les calculs; celles des classes
supérieures luttaient pour la représentation, pour l'instruction, pour
la conquête des professions masculines. Ces déformations de la vie
mécanisée ont affecté la nature même de nos femmes. La convoitise,
l'amour des apparences, le désir d'en imposer, la coquetterie sont
devenus leurs traits dominants, alors que l'Allemagne d'autrefois
n'avait connu ces traits que sous la forme de bizarreries inoffensives,
vite réprimées. Les conséquences morales de ces vices sont graves,
leurs effets économiques et sociaux sont tout simplement désastreux. À
la jalousie éprouvée à l'égard d'une voisine, au regard voluptueux d'un
passant, à la faiblesse et à la condescendance des hommes nous
sacrifions le travail de jour et de nuit de millions d'ouvriers.
Qu'est-ce qu'on trouve dans le commerce de détail? À côté du tabac et
des boissons alcooliques, on y trouve surtout des choses qu'achètent les
femmes, des objets inutiles, laids, caducs, qu'on veut avoir, parce que
d'autres en ont, parce qu'ils sont à la mode, parce qu'on en a vu de
pareils de loin, sur des tableaux, chez des gens qu'on croit distingués;
on les croyait alors d'un prix inabordable, et voilà qu'on les offre ici
à des prix dont le bon marché est déconcertant: ce sont des vêtements et
des parures conçus de façon à exciter la sensualité masculine, vêtements
et parures qu'on porte aussi longtemps que le permettent la faible
solidité des matériaux avec lesquels ils sont fabriqués et le bon désir
du marchand; ce sont des objets sans nom, dits articles, qu'on achète
pour acheter et qu'on donne ensuite pour s'en débarrasser. Et la loi de
la mode exige qu'à des périodes déterminées toute cette camelote soit
reconnue inutile et sans valeur, pour être remplacée par une autre, tout
aussi inutile et sans valeur.

Ce jeu pouvait encore être toléré, tant qu'il n'était qu'une affaire
privée d'une organisation domestique absurde. Mais dès l'instant où nous
nous rendons compte que cette fringale de marchandises, cette passion
d'acheter constitue une des plaies les plus dangereuses de notre vie
économique, l'extirpation de ces vices devient un affaire d'État et
d'humanité.

Ce serait offenser les femmes que de leur annoncer avec un sourire
complaisant qu'elles sont responsables des misères de notre époque. Nous
devons leur dire que si elles arrivent, par leurs actions charitables,
à faire sécher quelques larmes, elles en font couler infiniment plus par
leur attachement à ces riens inoffensifs qu'elles achètent et emportent
chez elles, enfermés dans des boîtes ou des paquets ou qu'elles se font
livrer par des voitures.

Si la mère est responsable de ce qu'il y a de mauvais dans l'homme,
l'amant et le mari sont responsables des erreurs et des égarements de la
femme. Le garçon finit par échapper à la mère, et ses erreurs de jadis
restent irréparables; mais la femme peut toujours être modelée par
l'amour, et les portes du repentir céleste lui sont toujours ouvertes.
C'est à l'homme de lui montrer le chemin, car c'est lui qui est le plus
responsable, le plus coupable du terrible désarroi dans lequel se débat
la femme d'aujourd'hui.

Grâce à la mécanisation de la vie, l'homme a arraché la femme à son
foyer protecteur, l'a lancée dans le monde et dans la vie économique, a
fait tomber les clefs de ses mains et lui a confié la bourse; il l'a
mise en demeure de choisir entre les comptes de ménage, la coquetterie,
le travail au dehors et la vie solitaire. Le plus coupable, ce n'est pas
le tyran domestique, l'égoïste ou le seigneur féodal, mais l'homme
oisif, le coureur de femmes qui a fait de la femme un jouet, un objet de
bonheur, une source de plaisirs, qui a éveillé l'instinct hésitant qui
sommeille dans chaque femme, pour le transformer en vice, pour tuer
l'âme. Si les tendances sexuelles primitives qu'on avait réussi à
réprimer pendant des siècles se sont de nouveau manifestées dans la vie
des femmes de notre époque, avec un cynisme qui étonnera nos
arrière-petits-enfants, la faute en est à l'homme.

Nous devons être reconnaissants aux femmes de ce que leurs recherches
désespérées d'une solution aient fait naître et aient favorisé un
mouvement qui se trompe seulement quant au but. À nous incombe le devoir
de dévoiler ce but qui ne peut avoir rien de commun avec la domination
extérieure. Il ne s'agit pas d'imposer à la femme le retour à la cour et
au jardin déserts, à la quenouille et au métier hors d'usage, et il ne
s'agit pas davantage de lui rendre plus facile l'accès des chancelleries
et des tribunaux. Il faut s'appliquer avant tout à lui donner une haute
idée de sa dignité humaine, de lui inculquer le mépris du bonheur qui
s'achète, de l'ornement absurde, de l'oisiveté, source de tous les
vices; il faut chercher ensuite à lui faire comprendre que c'est elle
qui est responsable du bonheur intérieur et de l'ordre du grand ménage
que forme la collectivité humaine. Plus la société deviendra responsable
du bien-être et de l'éducation, de la culture et de l'ornement de la
vie, plus purs et plus importants seront les nouveaux devoirs de la
femme; et pourvu que le contenu de ces devoirs reste féminin et naturel
au sens le plus élevé du mot, nous ne devrons pas reculer devant les
formes qu'ils pourront revêtir, alors même qu'il faudrait, pour les
obtenir, faire intervenir certains moyens d'organisation, un plan de
construction rationnel, certaines entraves.

Nous allons maintenant examiner le dernier des moteurs qui maintiennent
le fonctionnement de notre monde mécanisé: l'égoïsme familial.

Il faut commencer par éliminer l'erreur morbidement inconsciente, qui
consiste à expliquer et à justifier la mystérieuse passion
d'accumulation par le désir d'assurer l'avenir des descendants, ce qui
n'empêche pas les possesseurs de la fortune de la garder jalousement
jusqu'à leur mort, en réduisant parfois leurs enfants à la portion
congrue et en réservant la jouissance complète de l'héritage à des
descendants plus éloignés. Il faut également éliminer la vanité
posthume, très répandue, de ces ambitieux qui savourent d'avance, comme
une volupté, l'étonnement de l'exécuteur testamentaire à la lecture des
clauses du testament. Seuls méritent de nous occuper ici la forme vraie
et noble de l'orgueil familial, la joie qui se rattache au maintien d'un
nom sonore, le joyeux souvenir des mérites des ancêtres, le souci
affectueux d'assurer le bonheur de la postérité.

Les effets de la division millénaire de l'Europe en deux couches font,
pour ainsi dire, partie de notre sang. Nous ne sommes toujours pas un
peuple, nous sommes à peine un État. Mais une noblesse véritablement
dirigeante, un patriciat exerçant le pouvoir, doit rester fermé; son
mélange avec d'autres couches sociales marque sa décadence, son
appauvrissement, entraîne sa ruine. La noblesse expirante du XVIIIe
siècle a eu un dernier sursaut de mépris pour le bourgeois et le serf
pour lesquels elle a inventé les noms de roture et de canaille. Le temps
serait venu de nous sentir un peuple, et il y a des moments où le
sentiment de la communauté devient puissant. Lorsque nous voyons marcher
et mourir nos armées, nous nous sentons tous unis par l'amour et nous
croyons chacun sentir le feu qui doit nous fondre en une seule masse;
mais ce n'est là qu'un rêve, car les peuples divisés ne s'unissent
jamais. Une noblesse, hautaine dans la richesse, souple lorsqu'elle a
subi des revers, renouvelée de multiples façons, ayant subi toutes
sortes de mélanges, apparentée aux classes industrieuses, une noblesse
dont une moitié porte des noms bourgeois, l'autre des noms historiques:
telle est la classe qui gouverne et exerce les pouvoirs militaire et
politique. Une classe de riches contrôle les grandes industries, exerce
une influence occulte et ouverte, cherche à pénétrer dans la noblesse
gouvernementale et foncière, se complète par une étroite sélection
intellectuelle opérée sur ce qui reste des classes moyennes et se défend
contre une désagrégation par en bas. Une classe moyenne en voie de
dépérissement, qui voit les métiers manuels lui échapper, son terrain se
rétrécir, qui se défend contre la chute dans le prolétariat, cherche à
entrer dans la hiérarchie des fonctionnaires de la ploutocratie, se met
à la suite de la classe riche et se contente finalement d'être, au sein
de cette classe, une sorte de prolétariat d'opposition, de prolétariat
spécial, impuissant et désarmé, parce qu'il n'ose pas s'attaquer aux
bases de sa propre existence bourgeoise, d'un niveau relativement élevé.
Et tout à fait en bas, un prolétariat profondément remué, terriblement
silencieux, un peuple à part, une mer insondable d'où sort parfois un
regard ou un cri qui arrivent jusqu'au sommet: synthèse de tous les
péchés et de toutes les fautes de la société mécanisée.

C'est cet ensemble, composé de quatre parties, que nous appelons peuple.
Il y eut des aveugles pour nier qu'au moment d'un danger national, la
communauté de langue, de pays, d'événements vécus soient capables de
réaliser l'unité du vouloir; il y a des aveugles pour espérer que la
communauté de sacrifice suffira à transformer un dévouement passager en
une résignation durable. Nous qui mettons au-dessus de tout l'humble
responsabilité du pouvoir et la fière joie de la soumission, nous qui
voyons dans ces deux facteurs des forces organiques, complémentaires
l'une de l'autre, nous ne pouvons estimer que comme étant contraires à
la nature, comme étant un mal et une injustice, le service anonyme de la
caste héréditaire, la condamnation irrévocable d'un peuple à des corvées
dépourvues de tout élément spirituel, à des désirs et à des joies d'où
l'âme est absente. L'unité du peuple est incompatible avec sa division
en classes: qui veut l'une doit s'élever contre l'autre. Celui qui veut
voir se former l'homme allemand doit s'opposer à l'existence du
prolétaire allemand immobilisé dans son sort. Nous savons cependant que
c'est seulement par la pénétration continuelle, par l'alternance
incessante de la direction et de la soumission que se forme un peuple;
et nous savons aussi que l'hérédité des droits et des devoirs, des
destinées et des manières de vivre désagrège un peuple et forme des
castes.

L'antipathie à l'égard du peuple, la volonté d'imposer aux hommes de
basse extraction une soumission et un esclavage sans nom, la tendance à
rompre les liens qui rattachent entre eux les fils d'un même peuple,
tous ces sentiments ont leur source dans l'égoïsme et l'orgueil
familiaux. Égoïsme, en tant qu'on ne se contente pas de transmettre un
nom noble, avec tous les avantages que procure l'éducation et le fait
d'appartenir à un certain cercle social, mais qu'on réclame en plus la
certitude de ne jamais être troublé dans la possession des biens acquis
et de pouvoir en acquérir constamment de nouveaux, pendant que les
autres peineront à la sueur de leur front. Celui qui s'est rendu compte
qu'il n'y a pas de jouissance héréditaire sans qu'il y ait, d'autre
part, esclavage héréditaire, que la multiple nature humaine ne supporte
impunément aucun abus héréditaire, qu'il s'agisse de celui de la liberté
de ne pas travailler ou de celui du travail imposé, celui-là découvrira
dans l'égoïsme de caste le péché radical de la société humaine; si, au
contraire, il persévère dans la tendance à l'isolement égoïste, il
n'osera plus parler de l'unité et de la fraternité d'un peuple, mais
avouera franchement son mépris pour une plèbe marquée par le sort et
affirmera sa volonté de la dominer éternellement.

L'égoïsme de maison, de famille ou de classe ne peut donc en aucune
façon être considéré comme un des moteurs naturels, moralement
justifiés, de la société humaine, et le monde est libre de renouveler à
chaque époque le choix de ses esprits dirigeants et des forces qui
doivent le conduire. L'hérédité corporelle et matérielle doit céder la
place à l'hérédité spirituelle qui règne déjà aujourd'hui dans les
domaines immatériels; ce ne seront plus les fils qui hériteront des
pères, mais les disciples des maîtres, et le népotisme sera remplacé par
l'élection. Notions morales et idées théoriques deviendront la propriété
du peuple, l'éducation sera une fonction de la collectivité; le peuple,
promu lui-même à la noblesse, à la fois son propre serviteur et son
propre maître, deviendra l'auteur de ses propres destinées et le gardien
de ses élus.

Mais pour qu'il en soit vraiment ainsi, pour qu'aucun élément étranger
ne vienne altérer la noblesse du peuple, pour que la responsabilité
coïncide vraiment avec la force morale et intellectuelle, pour que les
mauvais bergers, les esclaves souples soient mis dans l'impossibilité de
se glisser jusqu'au pouvoir, il faut la présence d'un facteur dont nous
avons déjà parlé à plusieurs reprises et dont on commence à apercevoir
l'intervention: la connaissance et l'appréciation infaillibles des
qualités humaines et des valeurs qu'elles représentent.

Car il est un danger que nous ne devons pas perdre de vue: à mesure que
les destinées deviennent plus mobiles et indépendantes de toute pression
et détermination extérieures, que les liens résultant de la tradition et
de la naissance se relâchent et perdent leur pouvoir d'orientation
impérieuse, l'arène sur laquelle luttent les forces spirituelles et
morales devient de plus en plus libre et, en même temps, de plus en plus
exposée à être envahie par des chevaliers d'industrie, des menteurs
intellectuels et des hypocrites moraux. Déjà le régime ploutocratique de
nos jours encourage une sélection immorale au plus haut degré, puisque
fondée sur le succès; il existe tout un ensemble de carrières moyennes
où le menteur et le bavard, le rusé et l'arriviste, l'incompétent et
l'homme âpre au gain, l'hypocrite et le flatteur, l'insolent et l'escroc
l'emportent incontestablement sur les hommes doués de qualités morales
et compétents. Déjà de nos jours nous courons le danger de voir la vie
économique envahie par des flibustiers, l'opinion publique devenir un
instrument entre les mains des avocats et les qualités nobles et
modestes être condamnées à la misère et à la mort.

Mais les forces opposées commencent à se réveiller. Lorsqu'un de ces
rares hommes qui sont devenus clairvoyants entre par hasard dans une
solennelle réunion de représentants de nos classes intellectuelles et
dirigeantes, il est tout étonné de saisir sur leurs visages des signes
de préoccupation, d'entendre dans certaines paroles des accents de
repentir et de remords, signes et accents qui s'effaceront et
disparaîtront l'instant d'après, mais qui, sur le moment, échappent aux
chefs et à la foule malgré eux, indépendamment de leur volonté et en
dehors de leur conscience. Lorsque deux hommes clairvoyants se
rencontrent, ils conçoivent à peine que leur clair savoir et leur claire
vision restent pour la foule un mystère... Ils sourient
mélancoliquement, lorsqu'ils voient des célébrités reconnues étaler leur
nudité morale, leur absence d'âme, et cela au premier mot par lequel
elles expriment leur assurance satisfaite et qui ne doute de rien. Ils
se sentent remplis de joie, lorsqu'ils croient saisir dans le regard ou
l'exclamation d'un homme moyen la manifestation d'une âme profonde,
pure, pleine de dignité. Aujourd'hui, un homme est méprisé, parce qu'il
a subi la flétrissure de la prison pour un crime ou un délit commis dans
un moment d'égarement, ou parce que la pauvreté l'oblige de se livrer à
un travail humiliant; mais d'autres, qui portent bien plus visiblement
les marques de l'esclavage sur leurs visages, leurs membres et dans leur
cœur, prononcent des jugements revêtus de robes rouges, bénissent sous
des dais, dirigent des destinées humaines et gardent le sceau de la
puissance.

Dans les temps à venir on ne connaîtra pas le mépris, car le mépris est
un crime contre la dignité divine. Au lieu de mépriser et torturer
l'homme resté en arrière, encore esclave de corps et d'âme, on tâchera
de l'élever par l'amour. Seulement, on ne le chargera d'aucune
responsabilité, avant qu'il ait atteint l'état de pureté; on n'aura pas
confiance en lui, avant qu'il ait conquis la vérité; on résistera
impitoyablement à toutes ses protestations et railleries, à tous ses
subterfuges et accès d'exaspération, à toutes ses flatteries et
supplications. Il faut que les enfants soient déjà à même de reconnaître
et de tenir à l'écart ces poisons qui devront être désignés par des noms
clairs et intelligibles. Les vocations qui ont besoin de ces qualités,
les genres de vie, les dispositions, les plaisirs qu'elles trahissent,
rien de tout cela ne pourra être considéré comme honorable; on estimera
davantage le travail d'un vidangeur que celui d'un bavard; les
égarements morbides seront punis moins sévèrement que le luxe provocant
et l'apparat; on méprisera moins les maisons de tolérance que les
endroits où l'on profane et déforme l'art.

Pour se rendre compte de la force de direction que peut imprimer à un
peuple une conviction consciente, il faut tourner ses regards vers un
pays qui ne doit pas nous servir de modèle et où les notions étroites et
inconscientes de dignité seigneuriale et de tradition de caste sont
devenues le canon de tout jugement humain. Le mot menaçant: «ceci n'est
pas conforme à la dignité d'un seigneur», et ceci «n'est pas dans la
tradition», maintient des millions dans les limites d'une conduite
conforme, à la rigueur, à certaines exigences intellectuelles et
morales. Mais au devoir et aux besoins transcendants de notre avenir ce
maigre impératif ne pourra plus suffire. La question qui se posera alors
est celle ci: «Qu'est-ce qui est conforme à la dignité de l'âme humaine
et conciliable avec cette dignité?»; et devant le mot d'ordre
catégorique, qui laisse loin derrière lui tous les devoirs empiriques,
intellectuels et utilitaires, on verra pâlir caractères et vocations,
talents et droits, tout ce qui domine et gouverne le monde
d'aujourd'hui, et l'on verra s'établir un état de paix et de
tranquillité dans lequel les hommes, les choses et la divinité
retrouveront les droits qui leur sont dus.

Nous approchons de notre dernière analyse, qui est aussi la plus
sérieuse. Les puissants mobiles de nos actes volontaires, passion pour
l'apparence et la représentation, pour le clinquant et les futilités,
égoïsme et isolement familiaux, ont disparu: n'est-il pas à craindre que
le mécanisme de la société, privée de toutes ces forces motrices,
s'arrête à son tour, que le travail de civilisation qui s'était
poursuivi jusqu'ici sur la terre se trouve interrompu et que les biens
matériels et spirituels de l'humanité périssent? Ou bien, après la
disparition de ces forces, en restera-t-il d'autres susceptibles
d'assurer l'évolution planétaire dans des conditions plus pures?

S'il était vrai que la fin justifie non seulement les moyens, mais aussi
les mobiles, que la vie de l'humanité sur la terre n'a pu s'édifier et
se maintenir qu'à la faveur d'instincts mauvais et absurdes, on pourrait
dire sans hésitation qu'une vie qui est née et se maintient dans des
conditions pareilles ne mérite qu'un sort: disparaître. Mais c'est
seulement si nous sommes pénétrés de la foi sacrée en l'éternelle
moralité du devoir universel, que nous avons le droit d'être moraux
autrement que par lâcheté et que nous savons que pour vivre nous n'avons
besoin d'aucun mobile mauvais, d'aucune action méchante.

On s'explique difficilement pourquoi le travail bienfaisant doit
affecter de nos jours la forme d'une lutte pour l'existence, d'une lutte
chargée de haine et d'animosité, dans une arène inondée de larmes et de
sang. Qu'elle est inhumaine, l'indifférence avec laquelle la société
regarde le jeune lutteur descendre sans conseils et sans préparation
dans cette arène pour disputer à chaque instant aux convoitises et à
l'égoïsme des autres le droit à la vie civique, à la nourriture, à
l'abri, à la culture pour lui et les siens! Un regard égaré, un pas
irréfléchi, une défaillance momentanée suffisent pour le faire abattre;
et si l'homme intérieur est incapable de résister au sort, la chute peut
entraîner, en même temps que la mort du corps, la destruction de l'âme.
La société doit assurer la sécurité à chacun de ses membres; elle a
aboli la sécurité assurée autrefois par les métiers qui étaient, en même
temps qu'un moyen de subsistance, une source d'inspiration créatrice, et
elle a créé, à la place du cercle de devoirs formé par les anciens
métiers, une arène de combat d'où ne sortent vainqueurs que ceux qui
savent attaquer en traîtres et user d'armes empoisonnées. Aussi la
société a-t-elle le devoir urgent de sacrifier les dépenses d'un mois de
guerre pour enlever à la lutte pour l'existence son caractère
grossièrement meurtrier. Alors seulement disparaîtront la profonde
angoisse et l'amertume avec laquelle des milliers d'humains pensent au
lendemain; alors seulement disparaîtront et le poison de la servitude
qui fausse les convictions et la passion impure qui s'attache aux
questions du _mien_ et du _tien_. Alors seulement on aura fait place aux
formes pures, destinées à déterminer les manifestations de la volonté
future.

Ces forces ne sont cependant ni nouvelles, ni étrangères. De nos jours
déjà toute création supérieure leur obéit. Ce qu'on demande, c'est qu'à
l'avenir elles président à toute création, de façon à ce qu'il n'y ait
plus de création inférieure.

Toute création est noble, lorsqu'elle n'a pas d'autre but que de créer;
toute création est sans valeur, lorsqu'elle s'effectue sous l'aiguillon
du désir, sous le fouet de l'angoisse, lorsque, au lieu de se suffire à
elle-même, elle sert à une fin.

C'est l'amour admirable, paternellement divin pour les choses créées qui
communique aux vieux objets de l'époque des métiers manuels vie et
substance, beauté et langage; les marchandises en série, fabriquées par
nos industries utilitaires, manquent d'âme et de vie, brillent d'un
éclat trompeur et sont destinées à finir leur vie éphémère sur le tas
d'immondices le plus proche. L'amour sans bornes qui communiquait à
l'ustensile du vieux temps une beauté désintéressée et une ornementation
appropriée à sa forme a été remplacé par la phrase calculée de
l'ornementation mécanique.

Levons nos regards des misérables travaux effectués en vue d'un gain
utilitaire, vers un de ces travaux de création qui impriment leur marque
à notre époque. Nous constations que la vie créatrice n'existe que là où
on travaille et produit indépendamment d'un but ou d'une intention
quelconque, pour l'objet lui-même. L'artiste est poussé par l'amour et
par le besoin de créer des formes, le savant par le besoin de connaître
et l'esprit d'ordre, l'homme d'État par la force de sa volonté et la
contrainte qu'exercent sur lui les idées, et même les professions les
plus attachées à la terre cherchent à réaliser des choses pensées, à
animer ce qui se prête à l'organisation. Le financier et l'organisateur,
qui créent pour s'enrichir, sont des ignorants et des boutiquiers;
jamais une graine féconde n'est tombée de leurs mains, car la parole et
l'œuvre qui servent deux maîtres, la chose et le profit personnel, sont
sans force aucune et succombent sous la puissance de la parole et de
l'œuvre libres qui ne servent que la chose et sont, de ce fait, plus
simples.

La seule chose dont nous ayons donc besoin est celle-ci: il faut que le
libre esprit, inhérent à l'amour pour la chose, qui guide aujourd'hui
toute création supérieure, réussisse à animer également les créations
moyennes et inférieures. Il n'est pas un seul travail sur la terre qui
ne puisse être animé par l'amour, ennobli par l'esprit et la volonté. La
nature humaine présente autant de variétés que les vocations humaines,
elle crée non seulement le soldat-né et l'ecclésiastique-né, mais aussi
l'imprimeur, le bicycliste, le joueur d'échecs, le sténotypiste. Il faut
que l'homme soit libéré de corvées héréditaires et de misère. Il faut
que chacun soit libre de choisir sa profession. Ce sont des conditions
dont nous avons déjà parlé; elles sont réalisables. Et quand elles
seront remplies, nous n'aurons plus besoin de la stimulation de forces
d'ordre inférieur, du coup de fouet despotique de la convoitise et de
l'angoisse; ce qui maintient vivante la structure humaine, ce ne sont ni
la faim, ni la luxure: c'est l'amour.

Mais d'où viendra l'impulsion passionnée, susceptible de mettre en œuvre
les forces de direction et de domination? Dans une société qui méprisera
la vanité et aura dompté l'ambition, quel est celui qui voudra assumer
le double travail et les doubles soucis de la lutte et de l'ascension
de la vie pour lui-même et pour les autres? Le monde peut-il se passer
de ces derniers leviers qui sont aussi les plus forts, de ce moyen
automatique de sélection?

Déjà aujourd'hui il peut s'en passer et jamais plus il n'en aura besoin.
Pas plus que l'amour du gain ne crée les véritables valeurs économiques,
l'amour de la puissance personnelle n'est capable de réaliser la
domination véritable. Le dominateur vaniteux est le plus faible; il est
plus faible que le dominateur borné, plus exposé que le méchant. La
vanité tue la chose. La vanité exige une vie à part, une seconde vie, à
côté de celle consacrée à la création, une vie qui absorbe les forces de
l'homme à un tel point qu'il ne lui reste plus une heure à consacrer à
la contemplation, à la méditation, à la création solitaire et
désintéressée, dégagée de toute préoccupation étrangère. Le respect de
la vérité et de la nécessité disparaît, hommes et choses cessent d'être
des fins en soi, pour devenir des moyens, les décisions n'ont plus de
caractère et de direction et deviennent un jeu. On n'arrive au but qu'en
suivant la direction droite et en sachant clairement ce que l'on veut;
quelle que soit la direction suivie, pourvu qu'elle soit droite, on
arrive toujours à traverser le taillis et à revoir la claire lumière du
jour; en tournant dans un cercle, on s'égare et on se perd. On s'écarte
de la bonne direction, dès qu'on veut servir à la fois la chose et la
personne. À celui qui a consacré des années de sa vie au travail pénible
qui lui fut imposé par les nécessités et les besoins quotidiens, le
monde et la vie apparaissent, non plus comme le jardin du Seigneur, mais
comme une estrade en planches sur laquelle la cabale et l'intrigue se
donnent libre jeu. Jamais son œil n'apercevra plus le pur éclat, jamais
son bras n'éprouvera la force nerveuse, jamais son cœur ne ressentira
la volonté enfantine qui bénit la semence et la moisson. La chose exige
l'homme entier, elle veut l'avoir à elle jour et nuit, et en présence de
cette exigence le plus fort et le mieux doué succombe, s'il ne sait
s'abstraire de sa propre vie et de son bien-être personnel.

Jamais un ambitieux n'a créé quelque chose de définitif. Celui qui
citerait l'exemple du puissant démon qui ferma derrière lui la porte du
vieux monde et s'engagea sur le chemin du nouveau, dans lequel il
pénétra sans le reconnaître, celui-là prouverait qu'il n'a pas compris
l'esprit du Corse ambitieux. Ce fanatisme de l'objectivité ne peut
exister que chez celui qui vit, non pour lui-même, mais pour l'objet; et
alors même que l'objet est une idole, le damier où se joue une volonté
furieuse, irraisonnée, il n'en est pas moins royal, puisqu'il ennoblit
l'homme, en l'arrachant à lui-même et aux vulgaires plaisirs. Ce n'est
pas pour la parade et la représentation, mais pour la conquête du
pouvoir impérial, qu'à Notre-Dame et à Erfurt Napoléon a dépouillé son
cœur de tout élément humain. Mais il a succombé, parce qu'il fut
impuissant à aller jusqu'au bout, à établir une séparation complète
entre l'idée et l'homme.

La responsabilité est la seule force qui puisse prétendre à la
domination et soit capable de la justifier. Elle ne réclamera jamais la
domination à cause de ses attributs extérieurs, elle ne réclamera jamais
le pouvoir à cause des joies humaines qu'il procure. Le pouvoir
responsable est un service, non un service mystique s'adressant à un
dieu despotique, non un service arbitraire comme ce dieu, exigeant qu'on
s'incline devant lui comme lui-même se prosterne devant son dieu: c'est
un service au nom d'une idée idéale et qui demande la participation de
tous à l'œuvre commune. Le pouvoir responsable transforme le roi en
esclave, l'esclave en roi, non pour humilier l'un et élever l'autre,
mais pour rendre tous égaux en esprit. Il exige, non la soumission et
l'obéissance, mais la collaboration et l'adhésion; il méprise
génuflexions et intrigues, il a en horreur la pompe et l'idolâtrie.
Celui qui veut régner sur des esclaves est lui-même un esclave évadé;
n'est libre que celui qui est volontiers suivi par des hommes libres et
sert volontiers des hommes libres.

La joie que procure le despotisme découle du sentiment exagéré de sa
propre valeur et de l'humiliation qu'on inflige aux autres. On aime
encore le despotisme pour les aises qu'il procure, pour l'éclat et la
gloire qui y sont associés, pour la jalousie qu'il suscite; et lorsque,
par hasard, on sacrifie les aises, c'est toujours en échange d'autres
joies du même genre. La joie que procure la responsabilité découle de la
conscience du danger, du travail et des préoccupations: c'est la joie de
la création. Mais la création, pour autant qu'elle comporte des
sacrifices, est amour actif et, comme tel, la plus haute garantie de
notre droit transcendant. Si jamais l'humanité de la planète tellurique
devait comparaître devant le tribunal universel, il lui suffirait de
dire: «J'ai cherché mon bonheur dans l'amour créateur», pour être jugée
et absoute.

Grâce à la responsabilité, se trouve éliminée du nombre des mobiles
humains cette fausse stimulation qu'on appelle recherche des honneurs;
grâce à elle, se trouve réalisée cette tension passionnée de toutes les
forces de l'âme et de l'esprit dont le monde a besoin pour ne pas
manquer de direction. La responsabilité comporte non seulement la
persévérance à laquelle rien ne reste refusé au cours d'une vie, mais
aussi la justice d'une sélection qu'aucun facteur extérieur ne vient
influencer. L'ambition favorise les faibles et les sots qui sacrifient
le grand moment à la course après des mirages, tandis que la recherche
de la responsabilité désigne le capable et l'élu: c'est que chacun
n'aime que ce qu'il peut, et ne peut que ce qu'il aime d'un amour
véritable et désintéressé.

Nous avons vu naître de nouvelles formes de morale sociale, nous avons
vu s'opérer des transformations des forces déterminantes, des valeurs et
des fins. Or, nos exigences et leur réalisation n'ont rien qui soit
étranger à l'humanité, rien qui se rattache à une aspiration utopique,
car chacun de nos espoirs se trouve déjà réalisé, sans qu'ils en aient
conscience, dans tous les esprits honnêtes et purs de notre époque.
Qu'est-ce qui est plus présomptueux: attendre jusqu'à ce que le grand
nombre finisse par comprendre ce qui n'est encore compris de nos jours
que par quelques natures exceptionnelles, ou nier à jamais la
possibilité pour les hommes de s'élever au sentiment libre? Le négateur
devrait au moins avoir le courage de reconnaître que toute pensée et
tout acte qui portent la marque du vouloir moral, impliquent la
confirmation d'une prérogative éternelle pour leurs auteurs et d'une
réprobation éternelle pour les autres.

La constance du progrès, le développement des germes qu'abrite notre
époque nous deviendront de nouveau visibles, si nous essayons
d'envisager à la lumière des lois entrevues l'ensemble des symptômes qui
témoignent en faveur d'une évolution morale du monde.

La vie extérieure devient plus calme, les grossières séductions et
tentations ayant cessé d'agir, n'exerçant pas plus d'attrait que les
sucreries, les perles en verre, les pois fulminants; les offres
insistantes et bruyantes, l'insolente réclame du vendeur ne sont plus
considérées comme choses naturelles et convenables; l'homme ne peut plus
retomber dans la misère et son enrichissement constitue un fait
indifférent. La hâte est angoissante; la bousculade et l'affolement des
hommes, aujourd'hui excusables en tant que moyens d'échapper à la ruine
et au désespoir, deviendront indignes le jour où la vie et le bien-être
de chacun seront assurés; le désir de se pousser, d'arriver à tout prix
soulèvera l'indignation générale. La manie, l'obsession des achats
seront éteintes et, avec elles, la détresse mortelle de l'industrie,
avec ses luttes d'intérêts. Le travail devient sérieux, calme et digne;
le souvenir de notre époque apparaît sous l'image d'une époque de
brocante et de bric-à-brac. Les centres du luxe empoisonneur et des
joies empoisonnées, des plaisirs matériels et des grossières excitations
se déplacent, se trouvent transférés d'abord dans les faubourgs et les
cités industrielles, ensuite dans les Balkans et finalement dans les
régions tropicales. Tous ceux qui sont en opposition avec la
collectivité civilisée sont libres d'y émigrer ou de les visiter; il
n'en demeure pas moins que la débauche et la corruption n'osent plus
s'étaler avec la même audace qu'autrefois. Il y aura peut-être encore
des femmes qui se promèneront dans les rues, ornées, comme des
négresses, de chiffons bariolés, de plumes d'oiseaux, de pierreries
éclatantes; qui, par des déhanchements provocants et des danses
lascives, chercheront à attirer des prétendants; qui bouderont dans des
coins capitonnés et parfumés et s'emploieront à séduire les derniers
commis voyageurs en vins ou en modes; mais ces femmes sauront ce
qu'elles font, car la conscience collective aura depuis longtemps
reconnu la fonction créatrice de la femme. Des fournisseurs enrichis
auront beau accumuler et dissiper derrière des grilles et des murs des
objets précieux, des meubles, des provisions de bouche, ils auront beau
gaspiller des forces humaines, réserver à leur usage exclusif des
œuvres d'art et des beautés naturelles: ils ne seront enviés et admirés
que par quelques rares individus ayant la même mentalité qu'eux, mettant
consciemment les anciennes joies associées au désir de posséder et de
paraître au-dessus du jugement de la collectivité qui s'est élevée à une
culture supérieure. La surenchère matérielle qui, par la vulgarité dont
elle a su marquer les façades des maisons, les vitrines d'étalage, les
objets d'usage courant et les costumes, était un perpétuel défi au bon
sens et au bon goût, a disparu; l'enrichissement a cessé d'être une fin
générale, naturelle, approuvée; le luxe, au lieu d'être admiré, suscite
un étonnement attristé. La technique reste toujours au service de la
vie, mais son but ne consiste plus uniquement à rendre l'accomplissement
de toutes les fonctions plus rapide et plus facile. Son devoir consiste
toujours à dompter les masses, à spiritualiser le travail, à libérer
l'homme des fardeaux et des corvées incompatibles avec sa dignité, à
assurer la subsistance de la population sans cesse croissante de la
terre. Il est enfantin de tomber en admiration devant toute
intensification des excitations et des actions à distance; ce sont là
des joies qu'il faut réserver pour quelque temps encore aux Américains;
mais elles ne conviennent pas à une communauté spirituelle.

La note qui domine aujourd'hui dans les relations humaines est celle de
la division et de l'hostilité. On ne doit pas adresser la parole à celui
qu'on ne connaît pas. On doit tout au plus lui opposer la rudesse des
intérêts, mitigée par une politesse toute de surface. Dans les affaires
d'argent, a dit un ministre prussien, il n'y a pas place pour la
cordialité. Lorsqu'on se connaît mieux, la politesse s'exagère jusqu'à
la bouffonnerie, mais l'hostilité persiste, car elle a sa raison
profonde et terrible dans les dangers dont la lutte économique menace
la vie de chacun. Le jour où l'homme sera assuré contre le manque d'abri
et la faim, contre la misère et la maladie, comme il est défendu
aujourd'hui contre le meurtre et le vol, l'inimitié perdra tous ses
droits, et celui qui continuera à nourrir des sentiments hostiles contre
ses semblables prouvera qu'il est dévoré par l'avidité et l'égoïsme. La
méfiance, la moins chère de toutes les sagesses, est aujourd'hui pour
plus d'un d'entre nous un fruit de notre expérience de la vie, et il se
peut qu'une génération qui est incapable d'apprécier les qualités
humaines, d'interpréter leurs signes, ne se heurte que trop souvent à
l'abus de confiance, au mensonge et à la perfidie; n'est-ce pas, en
effet, cette même génération qui prête une oreille attentive aux
mensonges de milliers de bavards, se laisse éblouir par la réclame du
vendeur et est incapable de résister aux plus grossiers moyens de
séduction? Le jour où l'humanité sera affranchie de l'angoisse et de la
convoitise, elle recouvrera sa faculté de jugement, retrouvera sa
dignité et sa confiance en elle-même; et quand l'homme aura acquis
l'habitude, sans exagération ni mépris, de juger impartialement les
qualités physiques et spirituelles de son prochain, il saura dans quelle
mesure il doit se fier à lui, ce qu'il peut lui demander, ce qu'il est
en droit d'en attendre et ce qu'il lui doit lui-même. La méfiance
étroite et aveugle aura disparu; l'homme regarde dans les yeux de
l'homme et reconnaît en lui son frère.

Sous l'aiguillon de la cupidité et de l'ambition, l'hostilité sociale
s'exacerbait pour devenir une lutte féroce pour les biens de la vie
extérieure. Le cri furieux: «renonce, pour que je possède; sacrifie,
pour que je jouisse; meurs, pour que je vive!» a poussé les peuples à
s'entre-déchirer et à s'entre-tuer et a transformé l'unité du peuple
fraternel en une guerre héréditaire de classes et de castes. Toute
réflexion, toute considération humaine était faussée par la question du
_mien_ et du _tien_. On est arrivé à un point tel qu'aucune
considération politique n'était plus capable de diriger les forces du
peuple vers une fin pure, que l'unité du vouloir, si forte fût-elle,
était impuissante à imprimer l'intensité d'une force de la nature à
l'aspiration de la justice intérieure: toutes les valeurs ont été
remises en question, et au-dessus de tout s'élève, tacitement reconnue,
la force fatale des intérêts.

Seuls le nivellement et la dépréciation de la richesse, la
réconciliation des hostilités héréditaires, la suppression de la
division en membres éternellement passifs et membres éternellement
actifs, l'unification de la société humaine en un organisme vivant,
souple, se renouvelant lui-même; seule, disons-nous, cette
transformation ayant sa source dans les profondeurs de la conscience
morale, telle que la conçoit notre nouvelle doctrine, pourra arrêter et
arrêtera la lutte fratricide des hommes et des peuples. Il ne s'agit pas
de créer des paradis terrestres, de rendre la vie plus douce à celui-ci,
d'épargner des blessures à celui-là, d'assurer le triomphe de la justice
ou, moins encore, de la pitié: ce dont il s'agit, c'est de remplir
l'éternel devoir qui consiste à appeler les hommes à des luttes
nouvelles et dures, afin d'empêcher le monde de mourir dans sa prison
matérielle, de lui rendre sa dignité, de lui montrer le chemin d'un vie
plus difficile à conquérir, de la vie de la communauté et de l'âme, sous
la protection de Dieu.

C'est le sentiment de la solidarité qui devient alors le sentiment le
plus intime de la vie humaine. Si, de nos jours, tout ce qui n'est pas
défendu est permis, si, aujourd'hui, chacun cherche à atteindre les
limites des droits qui lui sont accordés, un jour viendra où chacun
cherchera à atteindre les extrêmes limites de ses forces utiles. La
vie, affranchie de l'angoisse de la souffrance et de la cupidité des
jouissances, cessera d'être un jeu froid ou un sport ennuyeux des
membres et des cerveaux; nous aurons gardé la force royale de la
volonté, qui, au lieu d'être au service de fins se détruisant
elles-mêmes, sera animée par la conscience d'un devoir envers la
divinité qui nous a mis dans cette vie, qui nous rend responsables de
tous nos actes extérieurs, de tous nos sentiments intérieurs et qui veut
que, nous conformant à la loi de la divinisation, nous cherchions à nous
élever de l'existence animale à l'existence spirituelle et de celle-ci à
la vie de l'âme.

Qu'il est facile de se détourner avec un sourire de cette sainte
assurance et, alléguant avec résignation l'éternelle immutabilité de la
nature humaine, de remettre les fins supérieures à un avenir brumeux et
insondable, afin de pouvoir s'occuper avec d'autant plus de liberté des
questions du jour!

Ces questions du jour, auxquelles vous sacrifiez vos jours et vos nuits,
que sont-elles? Elles ressemblent aux chemins que suivent les sources et
les ruisseaux non captés; en l'absence de toute volonté spirituelle,
susceptible de diriger leur cours, ils transforment le terrain en
marécage où une poutre ou un bloc de pierre, jetés çà et là, sont
destinés à fournir au pied hésitant un appui qui s'enfonce sous les pas.
S'abandonner aux questions du jour, c'est renoncer à poursuivre l'idéal
d'une humanité meilleure, que nous portons cependant en nous-mêmes;
c'est se livrer à l'arbitraire de l'époque qui, après avoir gaspillé des
milliers de vies, ébranle un équilibre instable qui étouffe toutes les
forces, jusqu'à ce que l'avalanche se détache et se mette à rouler, à la
recherche d'un point de repos, en détruisant et en écrasant tout sur son
chemin. Ne s'occuper que des questions du jour, c'est pratiquer une
politique du moindre effort, c'est chercher à réaliser ce qui est le
plus facile et le plus possible, et non ce qui est le plus nécessaire,
le plus difficile et le plus pénible; c'est établir un compromis entre
les volontés existantes, non parce qu'on reconnaît à toutes des droits
égaux, mais uniquement parce qu'il est impossible de les détruire ou
qu'elles sont trop nombreuses. Le monde laisse à ces sottises, vanités
et petits besoins le soin de décider de l'ordre dans lequel ils seront
satisfaits, et la première place est prise par celui qui crie le plus
fort. Aucune des époques historiques qui ont précédé la nôtre n'a jamais
renoncé à soumettre ses aspirations à un jugement de valeur et à les
conformer à son idéal intuitif; c'est à nous, qui sommes dominés par
l'intellect plein de sagesse et de science, qu'il a été réservé de
livrer notre vie terrestre et divine au jeu des forces du hasard, de la
majorité, des origines, des derniers préjugés et des valeurs éclectiques
et de discuter les questions du jour avec une gravité quasi sénatoriale.

Immutabilité de la nature humaine! Quel doux prétexte pour ceux qui
possèdent, qui ont tout à perdre et rien à gagner, qui doutent de
l'avenir et infligent eux-mêmes un démenti à ce doute, en se plongeant
dans des travaux et des questions du jour. Certes, le rire et les
pleurs, l'amour et la haine, le plaisir et la douleur sont de toutes les
époques et de tous les peuples. Et, cependant, le Boschiman et le Papou
ne sont plus que le souvenir d'époques que l'humanité a dépassées; et,
cependant, le Christ a divisé l'existence humaine en deux phases; et,
cependant, il a suffi de trois siècles pour fonder sur la pensée toute
l'activité des peuples occidentaux, de quatre générations pour faire
d'une masse obscure une bourgeoisie capable des plus grandes actions et
pour renouveler du dedans l'organisme national allemand; et, cependant,
il a suffi d'une volonté royale pour faire de la Prusse l'organe chargé
de l'administration et de la défense du pays. À notre époque qui, par
paresse intellectuelle et aveuglement volontaire, a pris l'habitude de
refuser à des peuples entiers le droit à l'existence, bien qu'elle sache
que dans chaque collectivité parricides et menteurs, fous et malades,
penseurs, guerriers, saints, travailleurs, jouisseurs et créateurs, se
retrouvent en nombre égal, dans des proportions égales et dans le même
ordre; à notre époque, disons-nous, il est difficile de faire comprendre
que le changement de l'aspect historique comporte, non la transformation
universelle, mais seulement l'ascension de nouvelles couches, la
revalorisation des principales valeurs, l'extension de la sphère dans
laquelle se manifeste l'action de la pensée directrice, de l'idée. La
nature n'aime pas les transformations radicales; elle préserve les
vestiges du passé dans des compartiments de plus en plus éloignés et
isolés; le mollusque primitif et l'homme de l'âge de pierre vivent
toujours, et l'homme intellectuel de nos jours, rempli d'angoisse et de
convoitise, vivra encore dans des milliers d'années, mais la maîtrise du
monde ne lui appartiendra plus. La nature ne s'embarrasse pas de
considérations tirées du temps et du nombre; elle ne pousse pas les
hommes comme un troupeau vers les portes du paradis, mais elle crée,
comme le fait un artiste qui n'anime du souffle de son âme que le bloc
de pierre qu'il a choisi. La mer reste une étendue immuable, établie une
fois pour toutes, et cependant elle change de couleur et d'aspect à
toute heure sous l'influence des vapeurs qui s'étendent à sa surface,
des vents qui la remuent, des nuages qui la recouvrent de leurs ombres,
des étoiles qui s'y reflètent. C'est ainsi que dans chaque nation toutes
les croyances et toutes les connaissances, toutes les pensées et toutes
les volontés existent et agissent simultanément, mais ce qui donne à
une époque sa couleur spirituelle, ce n'est pas la décision de la
majorité, mais l'organisation et la cohésion plus ou moins fortes de la
nation. La puissance la mieux organisée et la plus unie devient la
puissance dominante, et sa domination une fois assurée, elle acquiert le
pouvoir majoritaire d'assimiler à elle les éléments incolores et
indifférents et de transformer peu à peu sa prédominance en un pouvoir
reconnu et approuvé par la majorité. Toute action assimilatrice repose
sur cette loi; et c'est pourquoi ne sont capables de coloniser et de
civiliser que les nations ayant réalisé chez elles l'unité morale et
l'accord des volontés.

Ce n'est pas une transformation morale radicale, rapide et s'effectuant
simultanément chez toutes les nations, qui forme le but et la prémisse
de notre doctrine et la condition de la phase future de l'humanité:
c'est d'abord une ascension et une extension imperceptibles de la
puissance spirituelle dominante, puissance d'union et de cohésion; c'est
ensuite le brusque réveil et la lente amplification de l'appel et de
l'accord de l'âme qui finiront un jour par faire résonner les vases même
les moins harmonieux. Le premier son est émis; il est encore très
faible; mais il ne s'éteindra plus jamais; il sera repris par des voix
hésitantes, et déjà de nos jours l'appel devient perceptible. Quand il
aura franchi le seuil de la conscience, ne fût-ce que d'une seule
collectivité nationale, on verra se déclancher la série de
transformations de la vie morale, et quand ces transformations auront,
en vertu de la loi de la dominance, acquis leur pleine efficacité, nous
assisterons aux débuts d'une époque caractérisée par des exigences
nouvelles et rigoureuses.

D'où nous vient cette certitude? Telle est la question qui se dresse ici
et nous oblige de revenir, pour le confirmer d'ailleurs, à notre point
de départ. D'où nous vient, pour la première fois depuis des siècles,
l'assurance justificative que nous pouvons arriver à une nouvelle unité
de la foi et des valeurs, alors que ce monde intellectualisé et mécanisé
ne connaît que des convictions partielles, s'interdit toute appréciation
absolue, en l'étouffant sous le poids des comparaisons, a rompu toute
obligation et n'a consolidé que la volonté individuelle? Ne sommes-nous
pas, en pleine incompatibilité avec une foi ardente, abandonnés au
caprice aveugle des mouvements de majorités, aux tristes compromis des
intérêts et besoins matériels, qui doivent en fin de compte, ainsi que
l'exige la conception matérialiste de l'histoire, se plier aux lois
anonymes des forces naturelles et les aider à triompher de la pensée
humaine? N'avons-nous pas, en dernière analyse, sacrifié l'autonomie de
l'esprit au sort mécanique de l'équilibre?

Le triomphe de l'unité des volontés humaines et de la certitude morale
sur les faits matériels était assuré, tant que la religion révélée
déterminait toutes les manifestations du vouloir collectif. Ce triomphe
s'est évanoui le jour où le miracle a disparu de la vie quotidienne,
pour céder la place à la loi; le jour où le soleil et la lune ont cessé
de se conformer aux ordres de Dieu, parce que la pensée leur a imposé un
repos agité et un mouvement mort. Ce triomphe devait s'évanouir, parce
que la religion révélée, une fois disparue, ne revient plus, à moins de
se consolider tous les jours, comme c'est le cas en Orient, par des
annonces et des signes. Le miracle primitif devient un fait historique,
la foi devient dogmatique et le message se transforme en loi. La
divinité se cléricalise. La communauté des initiés devient église
mécanisée, la piété se mue en politique, la transcendance primitive se
transforme, à la faveur d'interprétations successives, en une puissance
terrestre, faite pour lutter contre des réalités, après être devenue
incapable d'en créer. La domination d'une religion révélée suppose un
peuple qui n'a pas encore franchi le chemin infernal qui aboutit à
l'intellect; elle suppose le renouvellement continuel à l'aide de signes
et de miracles qui maintiennent vivant le contenu transcendant primitif
et fournissent constamment une interprétation nouvelle et irréfutable
des rapports existant entre ce contenu et la marche de la réalité. Ce ne
sont ni les édits de prêtres ni les conciles qui maintiennent et
renouvellent l'unité religieuse et préservent sa primauté: ce sont les
prophètes.

La primauté de la religion a été ruinée par la raison. Le courage et la
conscience des peuples de souche germanique n'ont pu s'accommoder des
consolations matérialisées de la mystique et cherchaient à établir un
accord entre la foi et la pensée. Ces peuples ont créé une forme
religieuse qui devait pendant des siècles servir à l'humanité de
compagnon de route, parce qu'elle rendait accessible au regard la
transcendance primitive de l'Évangile; mais elle n'eut pas la force
nécessaire pour devenir une puissance spirituelle universelle, parce
qu'elle était schismatique, ne reposait pas sur une prophétie, laissa
toute liberté à la pensée scrutatrice et se mit dès le premier jour sous
la protection du pouvoir politique auquel elle devait son existence. Au
fond, le protestantisme a toujours vécu d'une vie privée, alors même
qu'il a réussi, grâce à la protection officielle, à acquérir dans
certains États monarchiques une influence politique; il n'a ni pu ni
voulu conquérir le pouvoir suprême qui consiste à fixer des valeurs pour
toutes les circonstances de la vie; le prédicateur de cour n'était
nullement disposé à suivre le chemin des prophètes et des martyrs.

L'esprit intellectualisé des peuples était dominé par la raison. Une
fois de plus, comme à l'époque de la naïve pensée pré-chrétienne, c'est
à la philosophie qu'est échue la mission de fixer les valeurs. Elle fut
peu écoutée, car le monde allait être absorbé pendant des siècles par le
travail sans exemple de la mécanisation. Science, technique, capital,
échanges, organisation de l'État, art de la guerre, division en classes,
conduite de la vie, art: tout cela devait être adapté au surpeuplement
du globe, aux transformations survenues au sein de chaque peuple. La
plus violente de toutes les révolutions terrestres avait pour corollaire
la liberté individuelle illimitée; des forces et des nationalités
opposées étaient appelées à prendre part au travail mondial, lequel
n'aurait jamais pu être mené à bonne fin sans la liberté illimitée de la
pensée et de ses méthodes. Inévitablement devait naître la grande
erreur, d'après laquelle l'analyse triomphante pouvait oser le dernier
pas: poser des fins à l'humanité. Erreur analogue à celle qui
consisterait à prétendre que l'imprimeur doit montrer le chemin au
poète, le mécanicien de locomotive au voyageur, le marchand de couleurs
au peintre ou le canonnier au général en chef.

Fidèle à son devoir et inquiète, la philosophie se remettait sans cesse
à réunir les fils dispersés, à imaginer des directions, des lois, des
impératifs éternels. Vain travail! Elle a abordé toutes les questions
critiques, elle a appris à douter de toutes les notions et du monde
lui-même, de Dieu et de l'existence, mais sa raison pure ne l'a pas
empêchée de passer, sans l'apercevoir, à côté de la plus simple des
questions préalables, à savoir si l'intellect qui pense, mesure et
compare, si l'art du «deux fois deux» et du «pourquoi» constituent et
restent les seules forces dont l'esprit éternel dispose pour pénétrer
ce qui est à la fois humain et divin. Elle est restée philosophie
intellectuelle. Elle s'est comportée comme le ferait un théoricien des
vibrations qui voudrait expliquer à l'aide de courbes et de diagrammes
l'émotion que fait naître en nous une symphonie; comme le ferait un
météorologiste qui voudrait, à l'aide de cartes du temps, rendre compte
de l'état d'âme que suscite une matinée de printemps; comme le ferait un
hydraulicien qui voudrait expliquer à l'aide de calculs la sensation que
nous éprouvons à la vue de la mer se brisant contre les falaises. Elle
n'a pas vu que les agitations de notre âme ne se laissent pas expliquer
par des procédés logiques et mathématiques et que l'observation et
l'analyse des notions ne sont pas applicables aux faits les plus
intimes. Elle n'a pas été frappée par la mesquinerie et la platitude de
ses définitions, lorsqu'elle se hasardait à aborder les forces internes
de l'amour, de la nature, de la divinité. Elle ne s'est jamais demandé
pourquoi ses doctrines morales étaient dépourvues du caractère
d'obligation absolue, et elle se demandait encore moins quelles sont en
général les conditions de l'obligation absolue. C'est qu'à l'argument
tiré de l'utilité générale, chacun est en droit de répondre: «Je
renonce»; et à toute construction théorique de devoirs: «Je m'y
soustrais, sous ma pleine et entière responsabilité». La pensée logique
peut légitimer le droit et les mœurs, mais jamais les valeurs et la
morale absolues, défiant toute objection. Ces valeurs et cette morale ne
peuvent avoir leur source que dans l'Absolu, dans ce qui est
impalpablement divin, et l'homme n'aurait le droit de se contenter de
formules morales conventionnelles établies par sa raison scrutatrice que
si le chemin qui mène à la transcendance lui était fermé et
inaccessible. Mais ce chemin lui est largement ouvert; ce n'est pas le
chemin des églises et des couvents, des dogmes et des rites, mais celui
de la vie intérieure et de l'intuition, celui-là même qui a été suivi,
en partie du moins, par tous ceux qui, n'écoutant pas les avertissements
utilitaires de la pensée intellectuelle, ont pu, ne fût-ce que pendant
un instant, s'abandonner sans désirs et en silence à l'amour, à la
nature, au divin. Sans doute, en nous engageant sur ce chemin nous
devons prendre congé de la vieille sagesse, de l'expérience pratique qui
ne s'étonne de rien et qui nous accompagne sur les chemins battus de
l'intellect, toujours les mêmes et dont nous connaissons les moindres
détours. Nous nous égarons, nous balbutions, nous nous arrêtons frappés
d'étonnement devant les portes de ce royaume dont la description échappe
à notre langue; mais une éternelle certitude nous pousse toujours en
avant, et lorsque nous rentrons chez nous, nous avons les yeux pleins
d'images ineffaçables dont nous retrouvons l'expression dans les
préceptes et doctrines des plus grands d'entre nous qui ont tous dit et
annoncé la même chose: le commandement de l'amour, le royaume de l'âme,
la communion avec Dieu.

Ces mots semblent vieux et usés; ils échappent à toute analyse. Et,
cependant, il n'est pas une question vitale, il n'est pas une question,
même de celles se rattachant aux choses les plus lointaines et les plus
mesquines de la vie, qui, trempée dans cette source, ne laisse
apparaître le lumineux rayon de sa vérité et de sa gravité. Il n'est pas
d'ensemble si embrouillé, d'erreur si compliquée qui ne se laissent
facilement démêler à la lumière de la vérité entrevue. Toutes les
valeurs viennent, grâce à elle, se ranger dans l'ordre hiérarchique,
tous les jugements deviennent des sentiments vécus et éprouvés, et même
la vie terrestre, si fugitive, se trouve légitimée, non en tant que
dernière instance ayant le droit de faire de ses besoins le critère du
bien et du mal, mais en tant que _Orbis pictus_ que nous cherchons à
dépasser. École du cœur et de la volonté, palestre de notre corps
périssable, la vie, ainsi comprise, loin d'être une fin en soi, la
source du suprême bonheur et de la suprême tristesse, loin de mériter
d'être l'objet de nos suprêmes passions et de notre suprême désespoir,
se présente à nous comme un devoir, un legs, une destinée passagère que
nous devons accepter avec gravité et dignité, voire avec amour.

Ce n'est pas la philosophie de l'intellect qui nous a montré le double
chemin, l'ancien et le nouveau, qui conduit vers le monde et vers Dieu:
c'est la force d'intuition, qui avait déjà reçu auparavant plusieurs
noms et que nous appelons connaissance intime. C'est elle qui se
chargera de conduire l'humanité, charge dont la religion ne peut plus
s'acquitter et que la philosophie intellectuelle est incapable de
remplir, et comme nous vivons et mourons avec la foi dans cette
connaissance, la question relative à la certitude de la doctrine se
trouve épuisée.

On pourrait croire que le monde et la vie ainsi conçus deviennent
presque un jeu; que si le monde et la vie étaient ainsi faits, beaucoup
de forces actives et de passions efficaces seraient perdues et que
l'humanité, satisfaite et rassasiée, passerait son temps dans une
contemplation quiétiste. Sans doute, la convoitise et l'angoisse,
l'arrogance et la tristesse désespérée ne joueraient plus le même rôle
que dans le passé. Mais ce ne sont pas ces passions qui ont créé ce
qu'il y a de grand sur la terre. L'admiration devant l'intellect
mécaniste et ses exploits aura diminué, car nous commençons déjà à nous
rendre compte qu'il constitue une force d'une uniformité routinière et
facile à acquérir, une force capable de niveler, non de créer, une force
perspicace, mais non éclairée. Mais malgré le discrédit dans lequel sera
tombé l'intellect, le monde ne deviendra pas moins sage. Il fut un
temps où les actes de marcher et de parler étaient nouveaux et
exigeaient la tension de toutes les forces spirituelles des hommes;
aujourd'hui, ces actes nous sont familiers, et nous sommes à même de
parler en marchant et de marcher en parlant. La pensée quotidienne nous
est devenue, elle aussi, familière; elle remplit nos journées et pas mal
de nos nuits; il y a même des moments où nous voudrions arrêter le
courant de nos pensées impitoyables et indésirables. Nous nous plongeons
dans le sommeil, parfois dans la méditation. Le fait que nous sommes
bien plus conscients de nos pensées, même abstraites, et de nos
résolutions capitales que de notre respiration, prouve à quel point nous
sommes encore écoliers, combien fragile est encore notre maîtrise dans
cet art insignifiant. Plus nous accorderons de place à l'intuition
méditative, exempte de désirs, plus nous soumettrons nos pénibles
jugements au contrôle et aux corrections de la connaissance pure et
désintéressée, et plus notre travail intellectuel deviendra silencieux
et sûr et pénétrera dans la sphère des choses dépassées. Comparez la
clarté, la pureté et la certitude qui caractérisent les résolutions des
hommes libres et ayant reçu une heureuse éducation avec le travail borné
et plein d'effort auquel se livrent, dans l'incertitude qui les entoure,
les caractères purement intellectuels, et vous aurez une idée de la
maîtrise inconsciente et modeste à laquelle peut atteindre un jour le
travail intellectuel et qui rendra à l'humanité des services infiniment
plus grands que l'avantage insignifiant et pourtant si envié dont
jouissent nos quelques natures dressées dans l'art de penser.

Cet avenir que nous entrevoyons sera caractérisé, non par l'absence de
sagesse, mais par l'absence de toute sagesse banale et par la certitude
du jugement intime. L'incertitude dont font preuve notre époque et ses
représentants les plus sages dans leurs appréciations et jugements est
sans exemple, car jamais auparavant les hommes n'ont connu un pareil
débordement de l'intellect, dépourvu de tout frein, déchaînant et
justifiant sans discernement les sentiments les plus arbitraires. Nos
amours et nos haines, dans leurs changements incessants, nos jugements
relatifs à ce qui est admissible, juste et exigible, ne sont pas moins
hésitants et dépourvus d'instinct que nos jugements esthétiques qui
n'ont pour effet que de déparer et de défigurer le monde. Comme tout
peut être démontré, tout est démontré tous les jours, et chaque
démonstration est acceptée. Et, pourtant, chaque jour apporte, à
quelques-uns du moins, la preuve qu'il y a dès maintenant quelques rares
hommes qui façonnent le monde en créateurs, parce qu'ils puisent leur
être et leur jugement dans les profondeurs de l'intuition, et que ces
hommes, qui sont les meilleurs d'entre nous, sentent et annoncent,
quelles que soient leurs origines et leur vocation, la même chose dans
toutes les grandes questions, à la gloire et à la louange de la vérité
absolue. Il n'y a rien d'extraordinaire à espérer qu'un temps viendra où
le nombre aura augmenté de ceux qui seront capables d'interroger leur
cœur et leurs sentiments et de se laisser guider dans toutes les choses
de la vie journalière, du monde et de l'éternité par des jugements
puisés dans leur fond le plus intime. La vie ne deviendra pas pour cela
un jeu froid, alors même que l'angoisse, les apparences, les futilités
en auront disparu et, avec elles, quelques joies stupides, quelques
plaisirs inavouables. La volonté supérieure stimulera les passions les
plus fortes et, comme le domaine de cette volonté ne sera plus fondé sur
la misère, la contrainte et l'animalité, il portera la marque de la
liberté. Ce n'est pas vers l'indifférence à l'égard des hommes, vers la
froide pitié et vers l'éloignement poli que nous nous acheminons, car
lorsque les moyens qui servent dans la lutte brutale pour le pain et la
considération seront épuisés, lorsqu'auront disparu notamment la
concurrence et la fraude, la jalousie mortelle et la mauvaise joie,
l'hypocrisie et le désir de dominer, on verra naître, comme c'est déjà
le cas aujourd'hui chez les meilleurs d'entre nous et comme ce fut le
cas pendant toutes les grandes époques, la responsabilité, le souci de
la collectivité, le sentiment social et la solidarité. Nous n'avons à
craindre ni l'une ni l'autre de ces deux manières de penser opposées et
également terre à terre: le nihilisme et la crédulité matérielle, car le
désespoir qui mène à la négation aura disparu, tout comme la misère qui
croit à toutes les fausses prières et à tous les rites superstitieux,
destinés à procurer des avantages terrestres. Et c'est alors que
l'esprit de la reconnaissance et de la soumission, du silence et de
l'amour s'élèvera à la transcendance véritable.

La triple devise: «foi, espérance, amour» a été annoncée par le dernier
prophète aux millénaires à venir, et tout ce qui concerne les rapports
entre l'homme, le divin et la vie terrestre est résumé dans ces trois
mots. Une époque morte, privée de révélation, a pu les rejeter dans
l'ombre. La foi est considérée comme un devoir désagréable, mais
nécessaire, de tenir pour vraies des choses dont on sait pertinemment
qu'elles ne le sont pas; de sacrifier non seulement l'intellect, mais
aussi la conscience, à un commandement. L'espérance, mal interprétée,
consiste à s'attendre à ce que, en vertu du principe de la réciprocité,
le sacrifice ne reste pas vain, mais rapporte des avantages. Quant au
commandement de l'amour, il y a longtemps qu'il est mort; ce qui en
reste, c'est la pitié et une intervention froidement mesurée en faveur
de la diminution de la misère: c'est la seule oasis de paix dans la
lutte des convoitises. L'amour humain actif n'a pas réussi à s'atténuer
à côté de l'amour sexuel, de l'amour des proches et des amis.

Nous parlerons de la foi future dans un autre ouvrage. Ici il est
question de la société humaine. Aussi n'interpréterons-nous les paroles
de saint Paul qu'en leur donnant un sens social, en tenant compte des
besoins de notre époque et de l'évolution que nous venons d'esquisser.
Ainsi interprétées, voici ces paroles: liberté autonome et responsable,
solidarité et transcendance.

Lorsque nos successeurs jetteront un jour un coup d'œil rétrospectif sur
notre époque, ils se demanderont avec un étonnement effrayé comment les
quelques siècles au cours desquels s'est effectué le mélange des peuples
européens ont pu suffire à la pensée intellectuelle pour atteindre son
apogée et imprimer au monde entier la marque de la mécanisation. Nous
éprouvons un sentiment analogue, lorsque nous nous reportons à l'aube du
genre humain, à ses débuts qui ont certainement duré des centaines de
milliers d'années, et que nous pensons à ses premières conquêtes, telles
que la marche bipède, le langage, le feu; seulement, au sentiment que
nous éprouvons ne se mêle pas l'amertume dont ne pourront se défendre
nos futurs juges. C'est seulement par l'arrivée au premier plan des
couches inférieures, asservies depuis un temps immémorial, qu'ils
pourront expliquer ce qu'il y avait de bas et de primitif dans notre
époque, à savoir la passion pour les futilités chez les hommes et chez
les femmes, le manque de courage devant la vie, l'hostilité réciproque,
la passion d'accumuler les moyens de subsistance, l'inconsistance dans
les appréciations, l'absence de morale obligatoire, de responsabilité,
de sentiments de dignité, de solidarité. Comme toutes les époques de
rupture de servage et d'ascension brusque des couches inférieures de la
population, comme l'époque de la Grèce décadente et celle de l'Empire
Romain, notre temps peut être considéré à la fois comme une fin et comme
un commencement; mais ce qui restera à titre de mérite sans exemple de
nos générations, c'est que la régénération sera l'effet, non d'une
soumission à un joug étranger, mais d'un vouloir intime et profond.

Et, maintenant, est-il possible et utile de hâter ce qui doit venir,
d'accélérer le devenir à l'aide de lois et d'institutions, de symboles
et de manifestations? N'oublions pas que ce qui anime les institutions,
c'est la mentalité qui les crée; les idées du temps, l'évolution du
monde s'imposent aux esprits qui obéissent, tout en résistant, comme le
ressort d'une montre. Le mouvement d'horlogerie vient après, car on a
beau faire avancer les aiguilles de la montre, le mouvement ne s'en
trouve pas accéléré. Une époque mûrit lentement, et c'est aujourd'hui
seulement qu'elle commence à être touchée dans sa conscience la plus
profonde. Ni les orages printaniers de la guerre, ni les rayons chauds
de la paix ne sont à même de troubler le calme profond de la terre où
germe la graine de la vie. C'est l'esprit qui engendre l'esprit, c'est
une chose qui sert de point de départ à d'autres choses. L'esprit ne
dépend même pas de la volonté, laquelle ne peut ni le créer, ni le
détruire. Quand le moment sera venu, les voix réclamant une nouvelle
justice deviendront de plus en plus nombreuses et ne se tairont plus,
jusqu'à ce que la certitude de nouvelles valeurs, de vérités
inattaquables naisse de la nuit du doute. Mais ces valeurs et vérités,
que notre époque commence à entrevoir, sont des biens de l'âme.
L'annonce de leur règne est faite aujourd'hui, comme il y a mille ans;
leur sens n'a pas changé; seule leur forme temporelle est autre. Mais ce
règne commence dans les profondeurs de la conscience, et c'est seulement
après s'y être épanoui, qu'il apparaît à la lumière du jour. N'obéissant
qu'à sa volonté du moment, l'individu, plein de doute ou de confiance,
peut bien se frayer tel ou tel chemin à travers les épaisses
broussailles mourantes. Peu importe! La résistance de masses mortes est
impuissante à ralentir quoi que ce soit, et le sacrifice portant sur des
choses matérielles ne peut rien accélérer. Qu'une conscience éveillée
fasse un sacrifice de ce genre: nous devrons y voir un témoignage, un
symptôme, mais non un acte décisif, car une nouvelle injustice profitera
de ce sacrifice. À la lumière du jour, l'éveil de la conscience
économique sera complet, lorsque la propriété ne sera plus envisagée que
comme un bien confié dont on doit rendre compte, lorsque l'arbitraire du
possédant sera remplacé par la responsabilité, lorsque la vie et le
travail n'auront plus pour but l'acquisition et la jouissance.

Le sens du développement consiste donc en ceci: l'idée et la foi qui
suppriment l'isolement de l'activité politique et morale de l'individu
et subordonnent à la vie d'une unité supérieure toutes les conventions
particulières, ainsi que les limites de l'activité de chacun et sa
responsabilité, cette même foi et cette même idée, disons-nous, auront
pénétré l'existence économique et sociale et remplacé la liberté
inférieure par une liberté supérieure. La liberté individuelle se
manifestera dans l'intuition et la vie intérieure, dans les créations
inspirées par l'une et par l'autre, dans les œuvres de transcendance, du
cœur, de l'art et de la pensée.

Le jour où ce dernier domaine de l'activité humaine, la vie économique
et sociale, sera affranchi de l'arbitraire qui le caractérisait pendant
la période pré-étatique, le jour où il sera soumis, lui aussi, à la loi
de la responsabilité commune, de la volonté divine, et élevé au niveau
supérieur de l'âme,--bref, le jour où le vouloir le plus matériel de
l'humanité sera animé d'une nouvelle morale et soumis à un déterminisme
plus spirituel, ce jour-là il sera impossible de confier à n'importe
quelle forme politique la charge et la responsabilité d'une limitation
aussi grande et d'une domination aussi serrée. On verra alors se poser
la question politique de la nouvelle organisation de l'État. C'est là
une préoccupation qui a été considérée pendant des siècles comme la
fonction la plus élevée et la plus importante de la pensée théorique, de
la religion et de la philosophie et qui a fini par devenir, dès le début
de l'époque mécaniste et nationaliste, une affaire de routine historique
et ethnique, d'équilibre entre la tradition et l'utilité du jour.

Si, pour remédier à l'absence de frein et de direction qui caractérise
encore le mouvement humain et les modes d'association humains, il faut
rattacher celui-là et ceux-ci à l'absolu et au transcendant, les
transformer conformément à une nouvelle morale et à des mœurs nouvelles,
on est obligé de convenir qu'un État se réclamant de la tradition et
vivant au jour le jour ne saurait suffire à cette tâche. Aussi notre
exposé comporte-t-il une suite qui doit être consacrée au chemin
politique. Nous avons suivi le chemin de la morale jusqu'au bout: il a
son point de départ dans la loi de l'âme et aboutit à la loi de la
responsabilité et à la conception d'une vie consacrée à la recherche,
non du bonheur et de la puissance, mais de la justice et de Dieu.



III

LE CHEMIN DE LA VOLONTÉ


Au moment où je me propose de m'engager dans le troisième chemin, qui
est celui de la volonté, de la volonté collective, base et mobile de
toute activité politique, je dois faire une confession personnelle, et
ce sera pour la première fois depuis des années que je parlerai de
moi-même.

J'écris ces mots dans l'après-midi du 31 juillet 1916, la veille du
deuxième anniversaire de la guerre européenne. Dans des milliers de
villes seront lues et écoutées des réflexions fières et graves,
sérieuses et rassurantes, et les commencements imperceptibles de la
lassitude s'évanouiront devant l'espoir prometteur de victoire, de
puissance et de bonheur.

Par-dessus les cimes des arbres qui sont devant ma fenêtre j'aperçois
dans le lointain les prés bleuâtres, les champs d'un blond pâle, la
ligne de collines à l'horizon. La moisson est abondante, et
l'approvisionnement de l'année est assuré. Au dehors, sur les frontières
sanglantes de l'Est et de l'Ouest, la folle attaque de l'ennemi faiblit
de nouveau, nous dit-on; cette attaque était d'ailleurs la dernière;
après elle viendra la paix. Devons-nous exiger beaucoup ou peu? C'est
que les partis en présence luttent pour le _comment_, et non pour le
_si_.

Il y a aujourd'hui deux ans que je me suis séparé de la manière de
penser de mon peuple qui voyait dans la guerre un événement salutaire.

Il y a des années que j'ai aperçu le crépuscule du peuple et que je l'ai
dénoncé par la parole et par la plume. J'en ai aperçu les signes dans
l'insolente débauche qui s'étale dans les rues des grandes villes, dans
l'arrogance de la vie matérialisée, dans la folie des milliards de la
fête séculaire de 1813, dans l'ironie des épigrammes historiques de
Kœpenick et de Saverne, et surtout dans la mortelle indolence de notre
bourgeoisie fuyant les responsabilités, noyée dans les affaires. Un an
avant l'explosion de la guerre, j'ai, pour la dernière fois, attiré
l'attention sur l'issue qui approchait: le malheur devait venir, non
parce qu'il était une nécessité politique, mais en vertu d'une loi
transcendante, la Prusse n'ayant jamais rien appris autrement que sous
les coups.

Dans le bonheur estival du soleil de juillet, le peuple de Berlin, riche
et heureux de vivre, répondait avec joie à l'appel de la guerre. Les
vivants et ceux qui étaient déjà marqués pour la mort, en habits clairs,
l'œil joyeux, se sentaient au sommet de la puissance vivante et à
l'apogée de l'existence politique. Une ombre de haine traversa tout à
coup la mer humaine en mouvement: le bruit s'est répandu qu'un espion
russe a été arrêté sur les marches de la cathédrale; déguisé en facteur
des postes, il a été trouvé porteur de projectiles. Mais les yeux ne
tardèrent pas à s'éclaircir, la haine disparut dans la tension
extraordinaire produite par l'espoir de la victoire et la soif de la
lutte.

Je ne pouvais que partager l'orgueil du sacrifice et de la force; mais
cet enivrement m'était apparu comme une fête de la mort, comme le
prélude symphonique d'une tragédie que je devinais obscure et terrible,
d'autant plus terrible qu'elle paralysait en moi l'enthousiasme.

Et pendant que se déroulait la marche victorieuse vers l'Ouest, qu'on
s'approchait de Paris et qu'on commençait à entretenir un second
couronnement victorieux à Versailles, je pensais: ce qui importe, c'est
de nous sauver de la détresse, de l'étreinte de fer, de la haine
mortelle qui va se prolonger jusque dans la paix. Je siégeais alors au
ministère de la Guerre, pour aider de mes conseils à neutraliser les
effets du blocus; et pour prouver que ce ne sont pas des souvenirs
trompeurs qui me font exagérer les préoccupations que j'avais à cette
époque-là, je rappellerai seulement les mesures qui, proposées par moi,
ont été appliquées pendant des années avec une efficacité à laquelle des
experts ont rendu justice.

Je croyais, et j'y crois encore, à la possibilité d'un salut honorable
et providentiel; mais quant au bonheur dans la paix, je n'y crois pas
plus que je n'y croyais pendant ces jours pleins d'enthousiasme de notre
histoire nationale. Et, une fois de plus, les raisons qui me dictaient
ma croyance étaient d'ordre, non politique et militaire, mais
transcendant.

Je ne crois pas à notre droit, ni au droit de qui que ce soit de
régenter définitivement le monde, car ni nous, ni aucun autre peuple
n'avons mérité ce droit. Aucun titre ne nous autorise à régler les
destinées du monde, car nous n'avons pas encore appris à régler les
nôtres. Nous n'avons pas le droit d'imposer aux nations civilisées de la
terre nos pensées et nos sentiments, car quelles que soient les
faiblesses des autres nations, il est au moins une chose qui nous manque
encore, à nous: l'acceptation voulue de notre propre responsabilité.

Je crois fermement et avec certitude à une heureuse issue; mais je
redoute ce qui viendra après. Car cette guerre n'est pas un
commencement, mais une fin, et elle laissera après elle des ruines. Et
tous vont se disputer ces ruines: peuples, partis, classes, familles,
Églises. Si toute décadence ne portait en elle les germes d'une vie
nouvelle, nous serions aujourd'hui incapables de respirer. Mais la vie
nouvelle ne peut résulter que du réveil de l'âme, et ce réveil est
annoncé; c'est le seul germe qui reste capable de bourgeonner, alors que
tous les autres sont écrasés sous les pieds. Si nul de nous autres
vivants ne doit voir la réalisation de la promesse, en quoi cela
importe-t-il?

Cela importe beaucoup et peu: nous sommes sûrs de l'avenir, mais nous
mourrons comme une génération de transition, comme une génération
sacrifiée, destinée à servir d'engrais, indigne de voir la moisson.

Quel rapport y a-t-il entre ces confessions et les perspectives
d'avenir? Ce que nous venons de dire signifie le passage du libre
royaume de la pensée, dans lequel nous avons évolué, aux misères du
jour. Il est impossible de se soustraire à l'obligation de rattacher à
la réalité les ensembles d'idées dont l'objectif et la possibilité de
réalisation ne sont liés à aucune époque déterminée; car si ces idées
sont vraies, il faut, alors même qu'elles semblent en contradiction avec
ce qui existe, rechercher, dans la solide structure du présent, les
joints, pratiquer les brèches par où puisse pénétrer le premier souffle
du monde nouveau. C'est là un travail pénible, un travail de recherche
portant sur le donné, sur ce qui est lié au temps, au lieu, au hasard,
un travail au cours duquel on perd parfois la netteté des idées, le
contact avec l'air. Ce travail exige des instruments résistants; frapper
les murs de coups légers, en personnes bien élevées, ne suffit plus; la
hache devra s'attaquer à beaucoup de choses devenues chères.

Puisque, en quittant la lumière du jour pour descendre dans les
bas-fonds, on éprouve un sentiment d'oppression, n'est-il pas presque
inhumain de montrer aujourd'hui à un peuple, le plus pur de tous, à un
peuple couvert de plaies saignantes, transformé en une armée et
accomplissant des exploits incroyables, n'est-il pas inhumain,
disons-nous, de lui parler avec une dureté qui ressemble à de
l'ingratitude et qui, au fond, n'est que de l'amour, en lui révélant les
côtés sombres et défectueux de son être? N'est-il pas plus dur encore,
alors que la trêve de Dieu péniblement maintenue s'est transformée en
une guerre de tous contre tous, d'élever la voix, non pour annoncer la
paix, mais pour condamner des œuvres et des valeurs qui semblaient
éternelles?

Pendant une année, cette douloureuse réflexion m'avait empêché de
continuer mon travail. Je le reprends aujourd'hui, car le devoir
m'oblige à ne pas taire ce qui m'est dicté par ma conscience, et parce
que dans le désaccord entre une considération relative et une aspiration
absolue, le choix qui fait abstraction des contingences ne peut pas
conduire à l'injustice.

Il nous faut élucider une série de questions préalables qui n'ont pu
qu'être effleurées précédemment.

1. _Tradition et idéal._--Depuis cent ans, on se sert, en Allemagne,
dans les questions politiques, de la seule méthode historique. Aussi ne
serait-il peut-être pas hors de propos de combattre cette méthode, en
l'opposant à elle-même.

Dans la mesure où nos fins généralement reconnues ne représentent pas
uniquement des intérêts matériels déguisés, elles ne sont pas le produit
du travail héréditaire d'esprits politiques qui, dans les pays
occidentaux, s'objective dans le gouvernement de parti et, dans les pays
orientaux, dans la tradition dynastique, mais elles résultent uniquement
de la pratique professorale des savants allemands. C'est que nos partis
sont jeunes, dépourvus d'expérience responsable, absorbés par des
intérêts matériels urgents; tandis que notre couronne, qui a toujours
défendu une forme de gouvernement déterminée, n'a été elle-même jusqu'à
présent qu'un parti.

Or, le savant, par ses dispositions essentielles, se trouve en
opposition radicale avec l'homme d'action, avec le politique et l'homme
d'affaires, qui, eux, sont en contact direct avec la réalité. Son
véhicule consiste dans la démonstration, qui est à l'opposé de
l'instinct indémontrable, de l'intuition. Au cours de l'action, il
s'agit moins de savoir si un fait donné est vrai que de savoir lequel de
deux ou plusieurs faits ou ensemble de faits présente plus d'importance
ou de poids. Faire des investigations scientifiques, c'est chercher; et
chercher, ce n'est pas peser. Sans doute, le savant consciencieux aura
souvent l'occasion, lui aussi, dans la sphère de son travail, de faire
des pesées, comme dans les cas où il s'agit de probabilités
documentaires; mais il le fera que dans les limites des usages consacrés
et admis, la pesée étant pour lui un expédient auxiliaire, et non un
procédé fondamental.

Or, bien qu'important, le procédé de la pesée n'est pas le procédé
ultime. Ce qui importe plus que tout le reste, c'est ceci: sentir en soi
des fins qui sont données, non par la recherche et l'érudition, mais par
une conception du monde obtenue par une intuition consciente ou
inconsciente. Des connaissances solides, une bonne mémoire et des
méthodes de pensée typiques et éprouvées sont, pour le savant, des
moyens de travail indispensables. Pour l'homme d'action, ce ne sont que
des moyens occasionnels. L'homme d'action travaille sur des faits
incessamment renouvelés, sa mémoire doit à chaque instant se vider et se
remplir de nouveau. Les méthodes qui président à sa pensée et à ses
décisions doivent à tout instant changer, et souvent à l'improviste, car
son activité est une lutte. Seul le but qu'il poursuit doit conserver
une direction invariable. Celui qui est fait pour l'action, n'est pas
fait pour la recherche, et l'obligation de se rendre dépendant de la
pensée des autres et des matériaux accumulés par d'autres ne pourrait
que paralyser ses mouvements. Et, inversement, celui qui est fait pour
la recherche ne peut que voir un élément irrationnel, une preuve de
présomption dans la tension constante qui aboutit à des résolutions
indémontrables. Le domaine de l'action se rapproche infiniment plus de
la création artistique que de l'érudition.

Lorsque le savant veut se livrer à l'action politique, il doit chercher
à déduire ses fins de ce qui est donné, et cela, par exemple, sous la
forme de l'extrapolation d'une courbe. Si la Providence avait suivi ces
méthodes, l'histoire n'aurait jamais connu de grands tournants et de
grands écarts: à chaque instant donné, la direction, par de légères
oscillations asymptotiques, aurait tendu vers le point zéro, sans jamais
l'atteindre.

Au point de vue subjectif, la politique des savants apparaît comme une
tendance avouée à se conformer à la tradition, à tout déduire de
conditions de lieu et de temps, de conditions physiques et humaines;
elle manifeste une antipathie pour tout ce qui est immédiat et pour
l'idéal, lequel est volontiers qualifié de dogmatique et de spéculatif.

À première vue, la continuité du passé semble justifier la conception
politique des historiens érudits. Mais il y a là une triple illusion
optique. En premier lieu, il y a la patine du temps qui semble
rapprocher, rattacher les unes aux autres des choses dissemblables, en
attribuant un caractère local et historique même aux faits paradoxaux.
Dans deux mille ans, si tous les documents qui s'y rapportent sont
détruits, la campagne de Russie de Napoléon sera peut-être considérée,
dans sa paradoxalité, comme un mythe solaire; mais à nous, qui en
connaissons les détails, elle apparaît comme une entreprise française
par excellence. En deuxième lieu, la continuité elle-même est une
illusion, car on ne l'établit qu'après coup. Lorsque quelqu'un attend
l'épanouissement inconnu d'une nouvelle plante, il peut, d'après le
tronc et les feuilles, imaginer plusieurs formes possibles; c'est
seulement lorsqu'il se trouve en présence du fait accompli que la
nécessité de la forme et de la couleur voulues par la nature lui
apparaît évidente. Il aperçoit _a posteriori_ une continuité qui lui
semble univoque, jusqu'à ce qu'il ait constaté qu'une plante de la même
espèce peut donner une variété de fleurs, s'assurant ainsi qu'une seule
et même fonction est susceptible d'aboutir à des résultats multiples.
Et, enfin, le coup d'œil rétrospectif modifie les prémisses. Lorsqu'il
se produit quelque chose d'absolument imprévu, il est facile au
spectateur de découvrir, dans les nuages qui recouvrent les événement
antécédents, de nouvelles conditions ayant jusqu'ici échappé au regard
et qui, une fois découvertes, transforment et le passé et ses prémisses.
L'image du présent est presque aussi subjective que celle de l'avenir,
et le passé lui-même, si objectif en apparence, est sujet aux
changements.

Objectivement considéré, le traditionalisme est l'élément d'inertie et,
comme tel, légitime. La labilité des institutions et des destinées d'un
peuple ne doit pas dépasser un certain degré, faute de quoi nous aurions
le tableau d'une république nègre. Sans doute, les profondes racines de
l'intérêt suffisent à maintenir ce qui existe; lorsque vient s'y ajouter
l'action retardante de la tradition, le degré d'inertie augmente, et
lorsque la tradition devient prédominante, le système se survit à
lui-même. Quand ce cas se présente dans un pays comme le nôtre, qui
manque déjà d'initiative politique et ne possède pas assez d'imagination
pour trouver des formes nouvelles, il faut un grand effort d'idéalisme
spéculatif et un grand essor intuitif, pour secouer le fardeau de ce qui
existe.

Et c'est en ceci que se résout l'antinomie entre la tradition et l'idée:
la tradition aura toujours la force matérielle nécessaire pour attirer à
son niveau et s'assimiler ce qui vient de l'idée et pour assurer ainsi
la continuité du devenir; quant aux éléments ayant leur source dans les
idées, quelque abstraits et inaccoutumés qu'ils puissent paraître, ils
sont destinés à insuffler de nouvelles tendances à ce qui est pétrifié
et ossifié.

2. La notion allemande de la liberté, qui est, elle aussi, un produit de
l'érudition, signifie, lorsqu'on la dépouille de son appareil
métaphysique, à peu près ceci: «Tu ne dois pas désirer la licence
effrénée; entre celle-ci et la liberté il y a la limitation organique;
tu n'es soumis à aucune autre restriction qu'à cette limitation
organique, voulue de Dieu» (Ce syllogisme est rarement démontré et, le
plus souvent, on se tire d'affaire, en disant qu'il n'en va pas
autrement ailleurs). «Si tu es pénétré de cette vérité, tu possèdes la
liberté intérieure; il te reste, en outre, la liberté transcendantale,
morale, esthétique et religieuse.»

Il est certain qu'on peut, à l'aide de cet enchaînement d'idées,
justifier aussi bien l'esclavage ancien et moderne que l'inquisition,
l'absolutisme, le servage, le _sweating system_ et les excès coloniaux,
car n'avons-nous pas la proposition intermédiaire, en vertu de laquelle
les individus soumis à la tutelle se voient accorder la liberté
transcendante? Mais ce qui est décisif dans cette proposition, c'est la
notion de l'organique, et ce qui prouve que cette notion reçoit des
partisans de ce raisonnement une interprétation très étendue, c'est
qu'ils rangent parmi les choses voulues de Dieu la dépendance
héréditaire d'homme à homme, de classe à classe, de religion à religion,
et même, à l'occasion, de peuple à peuple.

Mais si la dépendance soi-disant voulue de Dieu n'a en réalité rien
d'organique, elle se transforme en une contrainte arbitraire qui ne se
laisse ramener à aucune notion de liberté, quelque philosophiquement
qu'elle soit conçue; et le caractère intolérable de la contrainte
s'accentue, en même temps que l'arbitraire ne trouve plus sa
justification ni dans la tradition historique ni dans l'autorité.

Les savants professionnels, ceux-là mêmes qui ont créé la notion
allemande de liberté, ayant en outre l'habitude de se prononcer sur sa
casuistique et ses critères, il est très instructif d'examiner, dans
leurs rapports avec les conceptions en vigueur, les aptitudes civiques
de ces savants. La situation sociale d'un savant en place est uniquement
fonction de l'estime dont il jouit auprès de ses pairs. Il ne dépend ni
d'un public, comme un artiste professionnel, ni de la législation et des
règles auxquelles obéissent les industriels, ni de parlements, de chefs
et de souverains comme l'homme d'État, ni d'une classe d'entrepreneurs,
comme le prolétaire. Intellectuellement et socialement, le savant vit
dans une république de savants, dans une sorte d'État dans l'État, dans
lequel ne pénètrent que la Providence, la législation fiscale et la très
douce autorité du ministre des cultes. Une large autorité sur ceux qui
sont au-dessous assure la réputation de la chaire; des relations
cordiales avec ceux qui sont au-dessus assurent au titulaire de la
chaire les honneurs académiques, les faveurs de la Cour et une influence
politique. Flottant ainsi à l'état d'équilibre élastique à l'intérieur
du corps fluide de la société, nos savants sont dépourvus de tout
désir, et leur situation peut être considérée comme la parfaite
expression de la liberté politique. Ici une contrainte organique se
montre compatible avec la mobilité spirituelle et civique; l'autorité et
la domination avec une subordination tolérable. Faire l'éloge de la
carrière d'un savant allemand, c'est faire l'apologie de la liberté
allemande.

Admettons cependant, ce qui n'est d'ailleurs pas à craindre, que le
savant se déclare un jour embarrassé pour formuler son avis sur
l'interprétation de la notion de liberté dans un cas donné: quelle
possibilité aurions-nous encore de formuler un jugement personnel?

Sans doute, le critère de la contrainte organique n'a rien d'absolu;
mais il ne s'en laisse pas moins enfermer dans certaines limites. Une
contrainte cesse d'être organique, lorsqu'elle n'est plus nécessaire. Et
elle n'est plus nécessaire, lorsqu'il est possible de démontrer qu'on
peut atteindre le même but avec des moyens moins limités. Mais le but
découle de notre manière de concevoir le monde, c'est-à-dire de la
conception qui forme l'instance décisive, parce que, indépendante des
désirs et intérêts personnels, elle est dictée par la profonde
conviction qui réside dans le cœur des hommes.

Mais, dirait-on, à remplacer l'énigme de la liberté par l'énigme de la
conception du monde, on ne gagne pas grand'chose. Erreur! On gagne
beaucoup, car à partir de ce moment ce ne sont plus l'historien, le
juriste et l'administrateur qui sont chargés de se prononcer sur ce qui
est liberté ou oppression: c'est l'homme d'État pratique qui est appelé
à décider si les chaînes sont indispensables et qui emprunte ses
lumières à ceux qui ont créé et adopté la conception du monde donnée.
Toute contrainte individuelle cesse alors d'être une fin en soi, voulue
de Dieu, intangible. Le problème de la liberté redevient vivant; il
devient le problème du développement et des faits les plus élevés de
notre existence. Celui qui formule des revendications ne peut plus être
renvoyé du seuil, au nom d'une conscience morale supérieure: c'est aux
privilégiés et aux favorisés qu'incombe la tâche de justifier par des
preuves et leur conception du monde et leur conduite pratique. Mais une
conception du monde n'est pas un ensemble d'intérêts quelconque ayant
reçu une certaine interprétation: elle est une croyance harmonieuse,
formant un tout complet et plongeant par ses racines dans ce qu'il y a
de plus profondément humain et divin. Celui qui repousse cette croyance,
en brandissant l'épée de sa puissance, défend le droit à la violence et
se place en dehors des luttes de l'esprit, sur l'arène où se combattent
les intérêts. Il peut recruter des complices ayant les mêmes intérêts
que lui, mais il se prive du droit de convaincre humainement.

De toutes les conceptions politiques de nos jours, il en est une qui
s'appuie sur une vue d'ensemble du monde: c'est la conception
conservatrice, pour autant qu'elle se fonde sur le christianisme,
considéré, non comme une confession, mais comme une croyance absolue.
C'est ce qui explique la belle unité de sentiments que fait naître cette
conception et la force éducative des convictions qu'elle comporte. Pour
justifier cependant les contraintes existantes, elle doit quitter le
cercle des vérités évangéliques, s'abstraire des sentiments du
christianisme du moyen âge, pour se placer sur le terrain des intérêts.

En opposition avec la manière de penser traditionnelle, cet ouvrage
cherche à déduire ses postulats, qui dépassent en partie le domaine de
la politique pratique et forment ainsi une politique transcendantale,
d'une conception du monde formant un ensemble complet et fondée sur
l'essence et le devenir de l'âme. À une réserve près: les tâches
pragmatiques de cette dernière partie exigent, si nous voulons pénétrer
plus profondément la nature des choses et des institutions existantes,
une prémisse empirique. Cette prémisse n'est autre que le principe de la
puissance de l'État, principe qui ne se prête pas à une démonstration
transcendantale absolue. Nous en faisons l'objet de notre troisième
question préalable.

3. La croissance intérieure d'un État exige-t-elle l'accroissement de sa
puissance extérieure? Si la réponse affirmative à cette question
apparaît toute naturelle, lorsqu'on se place au point de vue des
intérêts politiques, elle ne peut être que douteuse au point de vue
purement humain. Personne ne s'aviserait de mépriser un citoyen de la
Confédération Suisse ou des Pays-Bas, parce que son État n'est pas une
grande puissance, n'entretient pas d'ambassadeurs et n'est pas toujours
appelé à prendre part à des Congrès. À mesure que se poursuivra le
morcellement national de l'Europe, on verra de plus en plus souvent des
cas où des États moyens, petits, voire insignifiants seront plus
vivement sollicités par les grandes Puissances que les États
impérialistes, difficiles à mettre en mouvement, et cela parce qu'il
suffit souvent d'un très petit poids pour rétablir l'équilibre dans les
conflits. Si la balkanisation de l'Europe se poursuit encore pendant
quelques générations, on verra se produire une telle mobilité de groupes
d'États, lâches ou serrés, qu'à l'exception de quelques rares États
strictement nationaux, chaque nationalité formera une sorte d'unité
fractionnaire, entrant dans des combinaisons multiples et variables. Et
c'est seulement dans la mesure où elle fera partie d'une de ces
combinaisons que chacune de ces unités jouira d'une puissance en rapport
avec ses conditions géographiques et physiques.

On ne peut admettre non plus l'affirmation abstraite, d'après laquelle
il existerait, dans l'économie spirituelle du monde, une culture
tellement indispensable qu'elle doit, pour le salut de tous les autres,
être importée et implantée partout. La civilisation possède une force
d'extension et d'expansion qui repose sur l'unité, la similitude du
genre de vie. Mais la culture ne possède pas de force de ce genre, car
elle exprime précisément l'originalité et l'unité d'un ensemble de
manifestations spirituelles. La plus forte et la plus immortelle de
toutes les cultures que nous connaissions, la culture grecque, était à
l'époque de son apogée, le patrimoine d'une population libre, moins
nombreuse que celle d'une moyenne ville de province allemande. Après la
disparition physique de ses créateurs, cette culture est devenue la
maîtresse de leurs vainqueurs et s'est étendue, sans propagande, au-delà
de l'Europe, jusqu'en Chine, en Amérique et en Australie. La culture
morale de la Palestine s'est emparée du monde après l'extinction
politique du pays où elle est née, et cela tant qu'elle n'était liée à
aucune confession: c'est aujourd'hui seulement qu'elle commence à
trouver un contre-poids dans les formes de croyance libres. On dirait
presque que le phénomène de la culture ressemble au soleil qui n'embrase
l'horizon qu'au moment où il disparaît. Mais il est certain que ce
phénomène n'est jamais perdu pour le monde. Lorsqu'une nation a dépassé
l'époque de son épanouissement, elle n'est plus capable, à moins de
renouveler complètement son sang, que de se répéter, se parodier
elle-même; mais ce qu'elle a créé entre dans la conscience de l'esprit
planétaire, malgré la destruction de parchemins, de bronzes et de
pierres.

L'essor de la vie reste cependant irrépressible. Mais si toute créature
a une vie limitée, l'esprit collectif d'une nation, comme tout autre
esprit, exprime visiblement sa volonté de vivre par la croissance et la
multiplication. La croissance implique la volonté de la destruction, car
la vie se maintient par la mort, et seule l'âme, dès sa première
ébauche, échappe par l'amour à cette loi originelle. Des esprits
collectifs qui, comme ceux des nations, présentent un degré de
constitution élevé, sont jeunes, de centaines de milliers d'années plus
jeunes, et plus primitifs que les apparents esprits individuels des
hommes; et alors même qu'on réussirait un jour à purifier leur
vouloir-vivre, en l'affranchissant de l'instinct du meurtre, la lutte
pacifique ou passionnée pour les moyens nécessaires à la vie fournira
ici, comme dans toute la nature organique, la preuve irréfutable et de
ce vouloir-vivre et du droit à la vie.

Si nous admettons ce vouloir-vivre des nations et la façon combative
dont il s'exprime et se manifeste pour assurer sa défense, l'évolution
séculaire de la vie des peuples, évolution dont il nous est impossible
de faire abstraction, nous oblige à reconnaître aux nations le droit
d'aspirer à l'accroissement de leur puissance.

Nous devons maintenant caractériser la manifestation de la volonté de
puissance, propre à notre époque. Sa désignation par les deux tendances
du nationalisme et de l'impérialisme peut être maintenue, bien que ces
tendances n'expriment que le double aspect de la mécanisation de la vie
politique.

Vers la fin du XVIIIe siècle, un mouvement qui avait duré depuis un
millier d'années a pris fin en Europe: la fusion des deux couches de
population dont se composaient les nations historiques. Jusqu'alors
l'histoire avait été exclusivement celle de la couche supérieure. Ce qui
se passait dans la couche inférieure était soustrait à l'histoire, comme
chez les peuples orientaux. C'est pourquoi nous ne savons à peu près
rien de la vie et des origines de ces hommes inférieurs, non-libres,
qui n'étaient peut-être pas nombreux au début de l'époque historique,
mais se sont multipliés plus rapidement que leurs maîtres, en absorbant,
entre autres, les éléments prolétariarisés de la couche supérieure. De
leur manière de vivre, de penser et de sentir nous savons peu, et ce peu
est pour la plupart négatif. Ils n'avaient ni conscience nationale, ni
volonté politique. Plus ou moins protégés par l'État ou privés de
droits, ils constituaient une propriété. Que leur maître fût un Italien,
un Français, un Polonais ou un Suédois, qu'il fût un seigneur ou un
prince de l'Église originaire du pays ou étranger au pays, peu leur
importait. Lorsque de nos jours certains conservateurs romantiques
qualifient cet état de patriarcal, nous ne devons pas oublier que,
malgré les quelques soins qu'ils recevaient, dans le genre de ceux qu'on
prodigue aux animaux utiles, ces hommes pouvaient être vendus comme une
marchandise et que leurs propriétaires les traitaient parfois tout
simplement de canaille, sans attacher à ce mot un sens péjoratif.

Ce sont les descendants de ces hommes inférieurs qui, pour la plus
grande partie, forment le corps et constituent la force de l'Europe. Ils
ont détruit le vernis dont les couches supérieures, d'origine
germanique, ont couvert les pays européens, ils ont dégermanisé les
peuples et créé une nouvelle communauté de caractère qui se manifesta
dans l'aspect extérieur, dans la formation intellectuelle et dans le
genre de vie. En opposition avec le germanisme, ils ont introduit les
nouvelles formes de pensée de l'époque mécanisée, ils ont inventé de
nouvelles langues, de nouveaux arts et métiers, de nouvelles conceptions
de la vie ayant leurs racines dans la vieille sagesse populaire, dans
l'obéissance disciplinée, dans l'activité dépourvue de tout cachet
d'individualité. Une intuition populaire, qualitativement exacte, mais
erronée quant à l'explication causale, a souvent rendu les Juifs
responsables des révolutions spirituelles les plus violentes de notre
époque et des époques précédentes: c'est qu'on se rendait compte que la
manière de penser des Juifs s'harmonisait singulièrement avec celle de
l'époque mécanisée. Mais ce serait faire des Juifs les maîtres du monde
et considérer les peuples européens comme dépourvus de toute valeur que
d'attribuer aux quelques centaines de mille Juifs le mérite et le tort
de la mécanisation, et cela surtout dans des pays qu'ils n'habitaient
pas et à des époques où ils ne jouissaient d'aucun droit civique. Le
mouvement universel dont nous parlons n'est né que parce que le monde
occidental avait changé d'aspect; et le monde occidental devait
fatalement changer d'aspect, lorsque la vague humaine violemment grossie
a fait éclater l'enveloppe aristocratique et germanique, devenue trop
mince, et qu'une nouvelle population s'était répandue sur l'Occident,
pour la première fois depuis la grande migration des peuples.

Notre historiographie, se souvenant de la prospérité qu'elle devait à la
protection officielle, envisage la Révolution Française principalement à
travers le prisme de la Restauration. Au lieu de la considérer comme un
phénomène capital de l'histoire de la population, elle y voit un
incident historique de nature suspecte, occasionné par de mauvaises
affaires et une mauvaise récolte, provoqué par la plèbe d'une grande
ville; et elle la décrit comme un événement malheureux qui a été suivi
d'une série d'expériences surprenantes, dogmatico-rationalistes, et fut
pour les peuples bien pensants une source d'ennuis sans nombre. À cette
manière de voir, qui vise principalement à l'intimidation, s'oppose
toujours la conception d'après laquelle le bouleversement en question
signifiait tout simplement l'annonce brusque, explosive, pour ainsi
dire, de l'achèvement du processus d'intervention des couches sociales
en France. Cette explosion a provoqué des détonations successives dans
les pays voisins et a eu pour conséquence indirecte l'établissement d'un
nouvel équilibre, même dans des pays autres que la France.

Ce qui est très spécifique de notre caractère allemand, c'est que nous
n'avons éprouvé les effets de ce grand événement que d'une façon
indirecte, que la révolution est restée chez nous à l'état latent et ne
s'est manifestée que sporadiquement par des échauffourées et des
congrès, par des luttes de partis et des guerres civiles. C'est là une
preuve de plus que nous manquons du sentiment de responsabilité
politique, défaut qui, ainsi que nous le verrons plus tard, constitue
une des causes les plus profondes de la guerre actuelle. Quoi qu'il en
soit, l'interversion des couches sociales s'est produite également chez
nous, et c'est sur elle que repose le phénomène qui nous occupe ici: le
nationalisme.

La couche supérieure de la population européenne, d'origine germanique,
était homogène, en vertu d'une sorte de parenté internationale, dans le
genre de celle qui relie les unes aux autres les dynasties actuelles et
les familles de haute noblesse, par-delà les frontières et malgré les
différences de confession religieuse. Ces dynasties et familles
actuelles forment en effet comme une seule famille cosmopolite qui ne
connaît qu'une frontière, laquelle leur est d'ailleurs imposée par les
lois régissant leur constitution intérieure: la frontière qui les sépare
des classes inférieures. C'est seulement lorsque, par héritage, par
mariage ou à la suite d'une combinaison politique quelconque, l'une de
ces familles ou dynasties se trouve portée au pouvoir ou à la
souveraineté, qu'elle s'approprie et prétend être la seule à
représenter toutes les particularités nationales et confessionnelles,
telles qu'elles sont définies par la convention. Cette liberté de
déplacement dont jouissaient les supérieurs, cette liberté d'adhérer à
telle ou telle nation, à tel ou tel culte, ne se heurtait d'ailleurs pas
à des oppositions découlant de différences de culture. Partout où ils se
tournaient, les supérieurs retrouvaient la même domination spirituelle
de l'Église, les mêmes usages de chevalerie, la même langue de gens
raffinés, la même instruction et la même culture. C'est seulement avec
l'interversion des couches sociales qu'on a vu naître la bourgeoisie des
villes et, avec elle, les divisions sociales qui ont fini par s'étendre
jusqu'à la religion.

Lorsque les couches inférieures eurent acquis une influence décisive sur
les destinées des peuples, elles trouvèrent ces divisions accomplies et
achevées et s'en servirent pour créer le sentiment national. L'homme de
basse extraction n'a qu'une patrie, qu'une langue, qu'une foi, qu'une
tradition: celles de ses pères. Tout ce qui est étranger lui est
incompréhensible et haïssable. Il entoure de clôtures sa propre maison;
tout ce qui est au-delà de ces clôtures excite son mépris; la tribu
voisine lui est suspecte; le peuple voisin parlant une autre langue que
la sienne est son ennemi-né. Les écailles de la haine aveuglent comme
celles de l'amour; seul celui qui regarde au-delà est capable de
concilier les contrastes et de saisir les traits communs. Un sentiment
national, qui embrasse tout un pays, suppose ou une grande uniformité
des caractères physiques et psychiques ou un élargissement de l'horizon
intellectuel; nous autres Allemands commençons seulement aujourd'hui à
posséder un sentiment national pur et complet.

Le nationalisme politique a moins besoin de ce sentiment que de
l'expérience consciente ou représentée de l'hostilité qui l'oppose aux
autres peuples. Il est possible, à l'aide de moyens bien simples, de
rendre cette expérience agissante à chaque complication et avant toute
entrée en campagne, et cela bien au-delà de la limite des faits
contrôlables. Nous comprenons difficilement que les guerres d'autrefois
n'aient laissé derrière elles ni haines nationales, ni même, dans
beaucoup de cas, souvenirs amers, sauf lorsqu'il s'est agi d'atrocités
inconnues et inaccoutumées. Il est vrai aussi que nous nous rendons
difficilement compte que les guerres allemandes des trois derniers
siècles n'ont guère été que des guerres civiles. Les guerres d'autrefois
dépendaient de la volonté d'un maître ou de l'apparition d'une comète;
seuls les professionnels entraient en campagne; les moissons pouvaient
être broyées et les maisons incendiées, aussi bien par le compatriote et
l'ami que par l'ennemi: c'était le hasard qui décidait.

Ce sont les guerres napoléoniennes qui ont été la grande école du
nationalisme. L'adversaire était un Français infernal, en chair et en
os, son peuple a causé des ravages impitoyables et les armées
mercenaires de l'Europe étaient impuissantes à tenir tête à la nation
française armée. Les princes se sont vu obligés de se mêler à leurs
peuples, de devenir leurs frères d'armes, tout en se rendant vaguement
compte qu'ils ne faisaient ainsi qu'achever l'interversion des couches
sociales en Europe ou, pour parler leur langage, que «servir la
révolution». Mais en France même, dans le pays qui pendant presque une
génération entière, a bu à la coupe de l'enthousiasme national, le
nationalisme proprement dit était si peu éveillé, si peu différencié que
le tzar a été salué comme un libérateur et qu'on n'a gardé aucune haine
contre les conquérants de Paris.

Les peuples sont devenus, sinon les auteurs de leurs destinées, les
porteurs de leur idéal politique. À la place de l'ambition et de
l'arbitraire, ils se sont mis à exiger la responsabilité ou, tout au
moins, l'affranchissement de la domination étrangère et l'unité
nationale. En Allemagne, l'idée d'unité n'a trouvé des partisans que
dans une partie de la classe instruite; aussi a-t-elle pu être réalisée,
non par le peuple, mais par le vainqueur agissant en dictateur, à la
suite d'une guerre civile et d'une guerre de conquête.

C'est ainsi que le XIXe siècle est devenu l'époque des grandes
divisions et unifications nationales. C'est à ce mouvement que l'Empire
ottoman était redevable de son existence européenne et africaine, et
c'est lui qui forme l'événement central de la politique occidentale,
événement qui a engendré toutes les crises européennes, à l'exception du
règlement de comptes franco-allemand. Ne sont restées intactes jusqu'à
présent que les deux agglomérations formées par la Russie et par
l'Autriche, chacune cherchant actuellement à hâter par la force la
désagrégation de l'autre.

Ce qui a, plus que tout le reste, contribué à exalter l'idée
nationaliste, ce furent les conséquences économiques mondiales du
processus d'interversion des couches sociales.

L'augmentation de la population, l'accroissement du bien-être, le besoin
croissant de choses ne servant pas à la satisfaction de nécessités
immédiates, tout cela a rendu insuffisante, dans les États civilisés, à
population dense, une structure économique reposant sur l'agriculture.
On commença à demander des produits mécanisés, dont la fabrication exige
des matières premières provenant de toutes sortes de sources minérales
et organiques. Nul pays européen ne possède un sous-sol et un climat
suffisamment riches et variés, pour pouvoir tirer de ses propres
ressources tous les moyens dont il a besoin: ceux-ci doivent, en grande
partie, être achetés au dehors et payés. Le paiement s'effectue d'abord
avec l'excédent des produits de fabrication locale; mais ceci fait, les
pays du continent européen ont encore beaucoup à acheter et à payer.
Comment s'effectue le paiement dans ce dernier cas? À l'aide du travail
salarié. On achète plus de matières premières que n'en exige la propre
consommation du pays, on les travaille et on exporte le produit
manufacturé, compensant ainsi, par la différence entre la valeur de ce
produit et celle des matières premières ayant servi à sa fabrication,
les frais de la consommation locale. On devient l'ouvrier salarié du
monde, le pays se transforme en un vaste atelier travaillant pour le
dehors. Et comme chaque pays se sent capable de prendre part au travail
commun, il en résulte une concurrence de tous les pays sur le marché
mondial du travail, concurrence qui affecte les formes d'une lutte pour
l'exportation.

Envisagée, en effet, au point de vue économique, l'exportation n'est pas
seulement l'expression de l'avidité de l'industriel ou d'une tendance
irrésistible des industries souffrant de la surproduction: elle poursuit
un autre but encore, qui consiste à vendre les produits du travail
indigène, afin de couvrir les dettes que chacun contracte en achetant
des marchandises. C'est que chacun s'habille avec de la laine venant du
dehors, consomme des produits d'alimentation venant de l'étranger, se
sert de machines fabriquées avec du métal de provenance étrangère ou de
produits de ces machines faits, eux aussi, avec des substances d'origine
étrangère.

Seuls les pays anglo-saxons se tiennent, impassibles, en dehors de cette
concurrence pour les débouchés: les Américains, parce que leur
gigantesque Empire continental constitue la seule région de la Terre qui
se suffise à peu près à elle-même; les Anglais, parce que leurs
ancêtres, devançant extraordinairement le cours du développement, ont
fondé un Empire colonial qui fournit tout ce qu'on peut désirer et
accepte tout ce qu'on lui offre; et, en même temps, le contrôle que
l'Angleterre exerçait sur le commerce européen lui permettait de
recevoir tous les ans, en marchandises en quantité voulue, les intérêts
des capitaux qu'elle avait engagés dans les industries d'autres pays.

Il se peut que les autres États n'aient pas eu conscience, jusqu'en ces
derniers temps, de la véritable signification de leur concurrence
acharnée pour le marché du travail (l'action collective obéit
généralement à des instincts obscurs et les peuples n'en aperçoivent
qu'après coup les raisons logiques); il n'en reste pas moins que ces
pays agissaient conformément aux besoins nés des circonstances
nouvelles.

Pourquoi l'autre s'enrichirait-il du travail qu'il nous dérobe? S'il
veut nous acheter ce qui lui est nécessaire, il faut qu'il le paie cher:
et nous diminuerons, en outre, la valeur de ses moyens de paiement, en
lui rendant difficile le paiement par échange. On appelait cette manière
d'agir _protection du travail national_ et, effectivement, les systèmes
de droits protecteurs ont pour conséquence de consolider les économies
naissantes et d'améliorer les conditions de la vie nationale. La
concentration du sentiment national sur des questions en rapport avec
les intérêts économiques: telle fut la forme affective à laquelle a
abouti imperceptiblement la logique de la lutte économique.

Mais ce ne fut pas tout, car le besoin de matières premières de
provenance étrangère subsistait, et ce besoin faisait toujours de
l'acheteur, poussé par la nécessité, un humble solliciteur auprès de son
créancier. Seule pouvait remédier à cette situation la formule anglaise,
car la formule américaine restait inaccessible: formule de l'État
colonial, affranchi de l'importation étrangère, impliquant la possession
d'une flotte qui a servi à acquérir les colonies et sert à les protéger,
la possession de routes, de ports et de points d'appui destinés à étayer
l'Empire.

Deux nouvelles notions sont nées à la suite de l'extension à l'économie
nationale des formes de vie et de pensée mécanistes: le nationalisme
économique, se manifestant sous la forme d'une concurrence hostile sur
le marché limité de la planète, avec orientation d'une grande partie de
la politique extérieure des États vers des buts économiques;
l'impérialisme, le besoin insatiable, irrésistible d'étendre le pouvoir
de l'État à toute région accessible, chacune pouvant devenir une pierre
angulaire ou, tout au moins, fournir une valeur d'échange dans l'édifice
idéal de l'universalité se suffisant à elle-même.

Le vieil édifice idéal de l'économie classique s'était effondré. Que
chacun apporte sa contribution à l'économie mondiale, en ne produisant
que ce qu'il peut fabriquer dans les meilleures conditions de qualité et
de prix; qu'un libre échange de biens, qu'une circulation sans entraves
soient de nature à faire rendre au moindre effort les plus grands
effets: ces principes dogmatiques se trouvèrent dépassés. Quel mal y
a-t-il à ce qu'un produit soit payé plus cher, dès l'instant où il est
fabriqué par des forces nationales, par des hommes de chez nous? Le pays
économiquement le plus fort doit finalement rester victorieux, car il
dispose des sources de matières premières du monde et peut payer comme
bon lui semble le peu qui lui manque. Si le fournisseur ne peut pas
produire assez bon marché pour vendre à bénéfice, qu'il vende, à la
rigueur, à perte: tant pis pour lui s'il devient tributaire, et tant
mieux pour l'acheteur triomphant.

L'impérialisme et le nationalisme sont des tendances contingentes. Mais
ces tendances dominent complètement la pensée politique et, surtout, la
vie affective de notre époque: elles sont la cause interne qui a préparé
et provoqué la guerre actuelle; elles ont entretenu l'idée des
armements, qui a tenu les États sur le qui-vive, et l'idée de la
concurrence, qui a aggravé la moindre opposition entre peuples égaux. Et
c'est seulement après la guerre que nous verrons ces tendances atteindre
leur apogée.

Bien qu'il s'agisse d'une question subsidiaire, nous avons consacré à
l'examen des origines et de la nature de ces tendances plus de temps que
ne semblait devoir le comporter notre rapide exposé. Mais si nous
l'avons fait, c'est parce que nous aurons besoin dans la suite des
notions obtenues grâce à cet examen. Qu'il nous suffise de dire pour
l'instant qu'étant donnée l'action prépondérante que ces principes
peuvent encore exercer pendant une durée indéterminée et en présence
d'une politique visant au réalisme, la question relative au besoin de
puissance des États ne peut recevoir qu'une solution positive.

Ayant ainsi liquidé les questions préalables, formulées plus haut,
examinons brièvement les tendances politiques que pourra manifester
l'organisation sociale que nous avons esquissée.

Chacune des exigences que nous avons formulées, en partant de
considérations d'ordre moral, social et économique, ne peut que
renforcer la puissance de l'État et augmenter son ampleur. Ces exigences
réalisées, l'État devient le centre de toute la vie économique; tout ce
que la société produit et crée ne se fait que par lui et pour lui; il
dispose des forces et des moyens de ses membres plus librement que les
anciennes puissances purement territoriales; il reçoit la plus grande
partie de l'excédent économique; en lui s'incarne le bien-être du pays.
La division en classes économiques et sociales ayant disparu, c'est
l'État qui concentre entre ses mains toute la puissance de la classe
aujourd'hui dominante; les forces spirituelles dont il dispose se
multiplient; la production cesse d'être absurde et la consommation
d'être irresponsable, pour être orientées l'une et l'autre dans de
nouvelles directions, pour être mises l'une et l'autre au service des
besoins de conservation et, en cas de nécessité, des besoins de défense.

C'est que l'État, devenu l'incarnation visible de la volonté populaire,
ne peut pas être un État de classe. Si, toutefois, il persiste à
accorder sa préférence à une classe donnée, s'il est gouverné par des
puissances héréditaires, même à l'exclusion du pouvoir monarchique, le
manque de liberté qui en résultera deviendra insupportable, destructif
de toute vie intérieure, plein de dangers pour l'existence extérieure.
La revendication qui s'élève est celle d'un État populaire.

L'État populaire suppose la participation de tous les groupes du peuple;
il englobe les organisations dans lesquelles se reflète l'originalité du
peuple; il sait utiliser toutes les intelligences, en imposant à chacune
la tâche qui lui convient. Comme dans une maison gouvernée d'après de
sains principes, le travail, l'autorité, les rapports réciproques des
membres, la responsabilité, le sentiment de solidarité, la
confiance,--tous ces facteurs, bien qu'ayant chacun sa sphère d'action
propre, sont réunis dans une synthèse harmonieuse. L'État populaire ne
ressemble ni à une usine se composant de propriétaires qui encaissent
les revenus, d'employés qui administrent et d'ouvriers qui travaillent,
ni à une colonie où, sous la protection d'une force armée, un groupe
d'hommes libres règne sur une masse d'ilotes.

L'État populaire ne correspond ni au gouvernement populaire, ni même à
la notion théorique de souveraineté populaire: il semble inutile
d'insister sur ce fait, à une époque qui connaît tous les secrets d'une
organisation, quelle qu'elle soit. Qui songerait à confier à une
assemblée générale la gestion des affaires ou l'administration d'une
association ou d'une société par actions? Les unités collectives sont
des éléments spirituels aux mouvements lents et, dans chaque cas
particulier, aux jugements rudimentaires qui ne deviennent des
conceptions sûres et solides qu'au bout d'un temps parfois très long.
Les administrations et les affaires comportent des tâches compliquées,
exigent une compréhension profonde et des décisions promptes qu'on ne
peut attendre que de l'individu. C'est le propre de l'esprit collectif
de manifester sa pensée et son vouloir les plus profonds par des forces
qui, brutes au début, ne s'affinent que peu à peu. Ce n'est pas l'acte
mécanique de l'élection qui constitue la forme exclusive ou même
essentielle de la manifestation de ces forces. Il existe une opposition
radicale entre le processus organique qui se reflète dans la structure
de tout être capable de penser, et les actions réciproques qui
s'exercent entre des éléments étrangers les uns aux autres et qui,
s'opposant sans cesse comme éléments dirigeants et éléments dirigés,
finissent par s'épuiser et s'user réciproquement.

C'est poser une question déplacée que de demander si l'idée de l'État
populaire a déjà été réalisée ailleurs. Et, de même, la question de
savoir si, tout bien considéré, les affaires vont mieux ou plus mal chez
tel ou tel autre peuple, ne mérite pas une discussion approfondie.
Chaque peuple crée son présent et son idéal et est responsable de l'un
et de l'autre. Vouloir éclipser ou supprimer l'idéal de l'un par la
réalité présente d'un autre, c'est se placer au point de vue du moment,
et celui qui le fait, qui confronte sa revendication, non avec l'idée,
mais avec la réalité étrangère, extérieurement et superficiellement
comprise, ne fait que se rabaisser lui-même.

Ni les institutions ni les paragraphes d'une constitution, ni les lois
ne sont à même de créer l'État populaire; celui-ci est un produit de
l'esprit et de la volonté. Il faut d'abord acquérir la mentalité
nécessaire; les institutions viendront ensuite toutes seules, à supposer
qu'elles soient nécessaires. Il y a des lois anciennes, formellement
mortes, mais ayant un contenu libre et vivant; et il y a des
constitutions modernes, souples, mais qui, par la volonté même de ceux
qui les ont conçues, sont devenues rigides et incompatibles avec la
liberté.

Ce n'est pas en changeant un mot écrit que nous abolirions la domination
du féodalisme, du capitalisme et du bureaucratisme: nous n'avons besoin
pour cela que de la volonté, mais venant des profondeurs mêmes de l'âme
populaire, soutenue par la force même de la nation et par la
connaissance claire des obstacles à abattre. Nous montrerons plus tard,
à propos de ce qui s'est passé en Allemagne, pourquoi cette volonté a
fait défaut jusqu'ici. Mais disons tout de suite que ce qui nous gêne et
nous étouffe, ce ne sont ni les hommes ni les choses, ni la volonté
consciente, ni les institutions faciles à dénombrer; c'est ce quelque
chose qui plane entre les hommes et les choses, qui paraît insaisissable
et n'en est pas moins perçu à chaque mouvement de la respiration--c'est
l'atmosphère spirituelle.

Cela paraît vague et nébuleux. Nous réussirons cependant à saisir cet
être aérien, à le presser et à le filtrer, jusqu'à ce qu'il soit
débarrassé de ses éléments malsains; et, pour arriver à ce résultat,
nous ne devrons pas hésiter à descendre jusqu'à la trivialité des
événements de tous les jours. Cet élément atmosphérique, nous pouvons
le dire sans tarder, se compose de traditions et de conceptions
héritées; il comporte l'idée de défense de classe, le choix par
cooptation, la dérogation aux lois, les relations de famille, les
privilèges découlant de la richesse, les convoitises, les présomptions
et les soumissions. À des exceptions insignifiantes près, toutes ces
choses n'ont rien à voir avec des normes légales ou constitutionnelles;
elles sont des produits du caractère et du milieu d'origine, produits
qui, faute de points de comparaison et d'exemples contraires, passent
inaperçus pour la plupart d'entre nous. La comparaison avec une autre
atmosphère s'impose pourtant, ne serait-ce que pour la raison que l'air
même que nous respirons nous apparaît comme un élément familier et
échappant à toute critique, jusqu'au moment où un changement d'air ait
rendu notre muqueuse nasale et nos poumons plus sensibles.

Nous nous demandons sans cesse pourquoi des Allemands émigrés ne
retournent pas dans leur patrie d'origine, alors que leur amour de la
patrie est plus profond et plus vivant que chez des originaires d'autres
pays, lesquels cependant se décident plus difficilement à mourir à
l'étranger. Nous rencontrons de ces émigrés au cours de nos voyages;
nous constatons chez eux l'éveil de la faculté de comparaison, et nous
sommes tout étonnés d'apprendre qu'ils ont plus de reproches à adresser
à leur nouvelle patrie qu'à l'ancienne. «Mais pourquoi ne rentrez-vous
pas chez vous?» Ils secouent la tête: «Non; nous ne pourrions plus vivre
dans ces conditions.» C'est tout ce qu'on peut tirer d'eux. Ils ne
savent pas davantage, car ils sont incapables d'analyser l'atmosphère à
laquelle ils sont maintenant sensibles. Irlandais, Allemands et Russes
enrichissent le sol des États-Unis. Que des milliers de nos frères,
perdus pour nous, viennent former la meilleure force de ces États
lointains, voilà ce qui peint suffisamment notre atmosphère spirituelle.

En étudiant les lois de la franc-maçonnerie et de l'ordre des Jésuites,
nous pouvons bien, d'après les mots écrits, nous faire une certaine idée
de la nature et du but de l'une et de l'autre; mais leur caractère et
leur activité intimes ne seront compréhensibles qu'à ceux qui sont
capables de pénétrer l'esprit vivant héréditaire et acquis, de leurs
institutions. Les statuts de nos entreprises économiques se ressemblent
tous, à l'exception des deux ou trois premiers paragraphes consacrés à
la définition du but de l'entreprise; mais combien différents sont les
contenus vivants, les traditions et les habitudes, l'esprit et la
volonté qui inspirent ces organisations! Nos réflexions politiques
présentent cette lacune déplorable qu'abstraction faite des caractères
communs à telle ou telle classe sociale, elles prêtent plus d'attention
et consacrent plus de critiques aux institutions qu'à l'esprit qui les
anime. Ce que nous devons ne pas perdre de vue, lorsque nous
caractérisons l'État populaire, c'est que ce ne sont pas des lois qui
présideront à sa création, mais la libre volonté qui, elle, ne doit pas
être gênée par les restes fantomatiques d'organisations périmées et
étrangères, mais doit se manifester sans parti-pris, avec justice,
compétence et confiance.

Ce n'est pas seulement par antipathie pour les intrigues électorales et
l'arrivisme, pour les bavardages d'avocats et de publicistes que je suis
partisan de l'idée monarchiste: c'est par sentiment inné et parce que je
suis convaincu qu'au sommet du pouvoir de l'État doit se trouver un
homme profondément responsable, étranger et supérieur aux désirs,
tendances et tentations de la vie ordinaire; un homme initié, et non
hissé à cette dignité par les hasards d'une heureuse carrière. La
profondeur de ma conviction me donne le droit d'indiquer les conflits
pouvant surgir entre le monarchisme et l'État populaire.

Au sein de la famille internationale, formée par les dynasties
européennes, il y a toujours eu des idées qui se rapprochent des notions
de classe de certains grands propriétaires féodaux; il y a notamment
toujours eu une tendance à considérer les provinces conquises ou reçues
en héritage ou acquises à la suite de mariages, comme une propriété de
la maison, et les soi-disant sujets comme un mobilier vivant; il y a
toujours eu une tendance à nouer, par-dessus la tête de ces sujets, qui
étaient parfois des co-nationaux, parfois des étrangers, des liens de
communauté de caste avec les souverains voisins, à rivaliser avec eux de
richesses, de droits et de pouvoir, à discuter avec eux des intérêts
communs, à prendre de concert des mesures contre des dangers communs.
Les lois généalogiques semblaient confirmer la conception de la parenté
des princes et de l'opposition irréductible qui les séparait des masses:
tout mélange avec le sang populaire proprement dit signifiait pour la
descendance ainsi métissée la privation des droits à la souveraineté,
alors que le mélange avec le sang le plus étranger était autorisé, dès
l'instant où ce sang était celui d'une dynastie chrétienne.

Des dynastes intelligents et larges d'esprit ont réussi à s'affranchir
du sentiment physique d'opposition au peuple; il fut beaucoup plus
difficile de vaincre une autre opposition, idéale celle-là, dont les
effets n'ont pu être supprimés que dans un très petit nombre de
monarchies.

En jetant un coup d'œil en arrière, le dynaste constate que chacune des
générations qui se sont succédées dernièrement a imposé à sa maison
certaines restrictions de pouvoir; il en fut de même d'autres maisons
d'ailleurs; certaines dynasties ont été remplacées, d'autres ont été
renversées; des constitutions ont été arrachées par la force ou obtenues
à l'amiable; enfin on a vu naître çà et là des républiques. Il y a cent
ans, la force anti-dynastique s'appelait jacobinisme, révolution ou
bonapartisme; aujourd'hui, elle s'appelle démocratie ou radicalisme. Et
comme c'est le peuple ou une partie du peuple, le plus souvent la partie
la plus intelligente du peuple, qui est l'auteur et le promoteur de ce
mouvement hostile de limitation du pouvoir dynastique, il se forme,
entre le peuple et le monarque, une opposition pleine de périls qui peut
influer profondément sur la vie dynastique. On a beau, dans les
documents officiels, ignorer cette opposition hostile et exalter
l'accord harmonieux existant soi-disant entre le pays et son protecteur
paternel; on a beau traiter cette question avec les plus grandes
précautions, même devant les serviteurs les plus dignes de confiance: il
n'en reste pas moins que cette opposition occupe une large place dans
les conversations entre les dynastes eux-mêmes, qui s'entretiennent de
la hausse et de la baisse du sentiment monarchique, et que la
possibilité de coups d'État et de révolutions est discutée, au cours de
leurs rencontres et dans leurs réunions, dans des occasions et sous des
formes dont le sujet moyen n'a aucune idée. Nous savons par Bismarck
quelle influence les discussions de ce genre ont exercée sur les
décisions qui ont été prises jusque dans la maison de Guillaume Ier
et de son fils.

En ce qui concerne les fonctions publiques, le bourgeois moyen considère
que toute charge doit être remplie avec un dévouement passionné, tant
qu'elle est imposée, mais que personne ne doit s'octroyer lui-même une
charge, qu'on doit même chercher à s'y soustraire, toutes les fois que
ne se fait pas sentir d'une façon urgente la nécessité d'assumer une
charge comportant une restriction de la liberté personnelle. Cette
manière de voir ne peut s'appliquer à la charge dynastique. Le droit
constitutionnel en vigueur fait, en effet, du dynaste, non ce qu'on
appelle le premier serviteur de l'État, mais un associé, pour ainsi
dire, de la nation, ayant les mêmes droits qu'elle; si donc, étant
donnée l'instabilité des choses humaines, le centre de gravité qui
existe entre le monarque et la nation ne peut être considéré comme ayant
une fixité absolue, il n'y a aucune raison de ne pas admettre qu'il
puisse être déplacé, le cas échéant, au préjudice de la nation.

Ici, comme dans toutes les circonstances compliquées en apparence, la
meilleure solution du conflit me paraît être celle qui repose sur la
conception purement humaine des choses. Lorsque les fils d'une famille
sont devenus assez grands pour pouvoir fonder leurs propres foyers,
l'autorité paternelle ne s'en trouve pas nécessairement diminuée. Elle
revêt seulement une forme qui repose, au lieu de la contrainte, sur
l'équilibre naturel. Si les fils ont une nature saine et s'ils ont
confiance en leur père, ils continueront à le consulter toutes les fois
qu'ils auront des décisions à prendre. Si le père, de son côté, a une
nature saine et possède une expérience et une largeur de vue
suffisantes, il restera le guide de ses fils, même après qu'ils se
seront séparés de lui. Et ces rapports entre père et fils seront
d'autant plus solides qu'ils seront moins conscients et plus spontanés.
Si, au contraire, ils reposent sur des stipulations dictées par la
jalousie et la méfiance, ils seront dépourvus de toute force interne.

On parle beaucoup, chez nous surtout, de monarchie forte. Or une
monarchie est forte lorsque, au lieu de jouir de privilèges sans nombre
et de responsabilités extraordinairement grandes, elle a su gagner
l'adhésion de la partie la plus forte de la population. Et elle est
particulièrement forte, lorsqu'elle s'appuie sur un sentiment profond et
indéfectible du peuple car, en dernière analyse, ce pouvoir suprême
repose, non sur des clauses écrites et sur des droits qu'il s'agit de
faire valoir mais sur l'accord humain et la confiance humaine. Un
monarque absolu, qui est libre de réaliser, dans les détails, le moindre
de ses caprices, peut, dans les choses essentielles, se montrer
totalement impuissant, incapable de réaliser une volonté forte ou
capable de ne la réaliser que grâce à l'intervention d'un tiers qui se
sert de lui comme d'un instrument. Par contre, le détenteur d'un pouvoir
limité en apparence peut en réalité exercer un pouvoir presque illimité,
lorsqu'il sait que dans chaque conflit pouvant surgir, il aura la nation
à ses côtés et qu'il a la conscience de n'agir qu'au profit de la
collectivité.

Ces choses impondérables et ces tendres chaînes, qui ne sont pas
toujours maniées avec toute l'objectivité et toute l'impartialité
nécessaires, nous intéressent et nous touchent au point de vue de
l'action qu'elles peuvent exercer sur les idées du monarque et sur
l'atmosphère de l'État populaire. Si le monarque s'occupe davantage de
ce qui le sépare du peuple que de ce qui l'unit au peuple, s'il pense au
passé avec regret et envisage l'avenir avec appréhension, si son esprit
est préoccupé par la défense de ses droits et la stabilisation de sa
maison, au lieu de chercher à rendre indestructibles les liens qui le
rattachent à l'ensemble de la nation, ses pensées et résolutions
assumeront cette duplicité qui confère souvent au caractère dynastique
des traits indéchiffrables et problématiques.

Chaque pas devient un pas double, comme celui du pion sur le damier, car
il doit servir à la fois à la chose et à la maison. Toutes les
attitudes à l'égard des hommes deviennent des attitudes doubles: «Quelle
est l'utilité de cet homme pour la chose, quelle est son utilité pour
moi?» Toute manifestation revêt un aspect double: elle doit être à la
fois efficace et utile.

Ce sont les rapports avec les hommes et le milieu qui, dans leur nature
et leurs suites, nous intéressent ici plus particulièrement et se
rattachent plus intimement à nos considérations sur l'État populaire.
Nous allons donc les examiner d'un peu plus près.

Malgré ses parentés et ses amitiés internationales, la famille
dynastique n'en reste pas moins une famille nationale. Elle a besoin de
relations, peut-être de relations représentatives, et elle a le droit de
les choisir. Mais ici intervient un élément de défense: la dynastie
représente une caste tellement fermée, tellement lointaine que, pour
elle, les différences de grandeurs disparaissent dans la perspective:
chaque enfant du peuple lui apparaît comme un type délimité ou comme un
spécialiste avec lequel on ne peut avoir que des relations uniquement en
rapport avec sa spécialité. Une gradation naît cependant du fait que les
grandes familles du pays sont plus rapprochées de la cour et forment une
société dont les membres, se connaissant entre eux et étant connus de la
dynastie, professent les mêmes idées, conçoivent la vie de la même façon
et ont les mêmes habitudes qu'elle.

Dans les cas donc où la dynastie croit avoir besoin d'une défense
particulière contre les tendances destructives de la population et ne
peut se décider à s'appuyer sur l'ensemble de la nation, elle se tourne
résolument vers la noblesse héréditaire, foncière et militaire, parce
qu'elle sait que cette partie de la nation a autant à redouter la
démocratisation que la dynastie elle-même, que son éclat, sa position et
son sort en général dépendent étroitement de la couronne, que cette
classe est toujours et toujours en mesure de fournir l'état-major de
l'armée et des grandes administrations, de surveiller l'une et les
autres, d'y maintenir l'esprit et l'organisation que commandent ses
intérêts. Il naît ainsi, entre la dynastie et la noblesse une communauté
d'intérêts exclusive et de plus en plus étroite communauté qui, si elle
est parfois troublée par quelques conflits isolés, ne peut jamais
disparaître, communauté dont les effets sont à peine visibles aux
profanes et dont aucune constitution écrite ne limite la durée et
l'extension.

En d'autres termes, toute dynastie qui ne tend pas consciemment, avec le
libéralisme le plus large et un dévouement confiant, vers la réalisation
de l'État populaire véritable, crée une aristocratie agraire et
militaire, dont l'atmosphère pénètre la structure de l'État et dont les
tendances dominent la nation. Nous aurons l'occasion d'examiner ailleurs
la question de savoir si et dans quelle mesure la Prusse a conservé des
éléments de féodalisme, visibles ou invisibles; ici nous allons
poursuivre nos considérations générales sur l'État populaire.

Pour assurer à la caste féodale la prédominance absolue, il n'est pas
nécessaire que toute l'armée et toutes les administrations se composent
uniquement de membres de cette caste. Il faut, pour obtenir cet effet,
le concours de quatre éléments. En premier lieu, la société qui gravite
autour de la cour, la société dirigeante de la nation, doit être
aristocratique, pour former la pépinière et l'école permanente des idées
et des habitudes, pour offrir un choix suffisant et approprié de
personnalités éprouvées et représentatives, pour servir de modèle auquel
le reste de la nation n'aurait qu'à se conformer. En deuxième lieu, bon
nombre de généraux et d'officiers des régiments d'élite doivent
appartenir à cette société. La proportion doit être assez grande et
constante, la préférence accordée aux régiments en question assez
prononcée, pour provoquer l'émulation et l'imitation jusque dans les
régions les plus reculées du pays; et pour cette raison les troupes
d'élite ne doivent pas être concentrées dans un seul endroit. En
troisième lieu, l'administration doit être pourvue, du moins dans les
postes les plus élevés et importants, de chefs aristocratiques. En
quatrième lieu, enfin, les administrations centrales de la politique
intérieure et extérieure doivent, dans les postes les plus en vue et les
plus responsables, être dirigées par des membres de l'aristocratie.

Inutile de pousser la complication plus loin. Il arrivera sans doute que
même dans les postes administratifs secondaires, dans les garnisons de
province, dans les établissements d'instruction, dans les
administrations autonomes, la caste féodale finira par occuper une
situation prépondérante. Mais ce sera là un résultat subsidiaire qui
n'aura plus une grande importance pour la collectivité.

Du fait que la tendance féodale possède des attaches dynastiques, qui
sont une garantie de son maintien et de sa persistance, du fait encore
que tous les postes de quelque importance sont soumis à un contrôle
ayant pour but d'en empêcher l'accès aux éléments de l'opposition et que
le pays est parsemé d'un nombre suffisant de modèles auxquels chacun
peut se conformer, s'il le veut; du fait enfin (et c'est là le point le
plus important!) qu'une caste, dont tous les membres sont unis entre eux
par d'étroits liens de parenté et sociaux, exerce dans son ensemble une
influence personnelle tellement illimitée qu'elle est à même de
supprimer toute opposition et de faire occuper tout poste plus ou moins
menacé par un titulaire sûr,--de l'ensemble de ces faits, disons-nous,
découle un phénomène tout à fait nouveau et qui saute aux yeux, mais
auquel on ne prête pas toute l'attention qu'il mérite, car ceux-là mêmes
qu'il affecte ne s'en rendent pas toujours compte: le phénomène de
l'adaptation, de l'imitation féodale.

Des hommes qui, étant données leurs origines, leurs prédispositions,
leur conception du monde et de la vie, n'ont pas la moindre raison de
penser et de sentir en aristocrates, sont pris dans l'engrenage de la
machine politique et militaire. On utilise leur plasticité juvénile,
pour leur inculquer, à la faveur d'une longue éducation officielle, les
idées et habitudes régnantes, le respect des institutions et situations
féodales. Ceux qui se montrent totalement réfractaires sont éliminés et
obligés souvent de sacrifier un avenir des plus brillants; d'autres
deviennent indifférents; d'autres encore, et ils ne sont pas les moins
nombreux, commencent par éprouver l'impression pénible d'être suspects à
eux-mêmes et aux autres, de chercher à exagérer la manière de penser et
de se conduire qu'on exige d'eux; ils forment la classe des aristocrates
savants, aux mouvements moins libres que ceux des aristocrates de
naissance, et ils sont loin de jouir des avantages réunis des deux
classes dont ils font partie. Il arrive souvent, lorsqu'ils sont déjà
avancés dans leur carrière, que le contrôle intérieur et extérieur
auquel ils étaient soumis se relâche, pour céder la place à l'indolence
et à l'abandon: les instincts d'indépendance, jusqu'alors refoulés, se
réveillent, poussant l'homme soit à une lasse résignation, soit à une
lutte sans issue.

Cependant, comme l'homme connaît rarement son caractère véritable et ne
connaît jamais son caractère fictif, ceux qui ont subi l'éducation et
l'adaptation dans cette atmosphère confinée auront l'illusion de se
sentir tout à fait à leur aise et protesteront avec énergie contre la
qualification d'inorganique appliquée à une manière de penser qui,
faute de comparaison, leur apparaît comme absolue. À ceux qui
reprocheront à l'État pénétré de l'atmosphère féodale d'être dominé par
l'aristocratie, on opposera le fait que les bourgeois occupant des
situations officielles sont beaucoup plus nombreux que les féodaux. Et
comme l'objection tirée de l'esprit dominant et de l'atmosphère décisive
ne s'applique pas aux éléments bourgeois, le contradicteur qui avait osé
le reproche se déclarera vaincu et content. Les critiques venant de
l'étranger revêtent parfois des formes tellement haineuses que le
sentiment d'honneur interdit d'en tenir compte; en outre, elles
témoignent d'une ignorance des faits, appellent les choses par de faux
noms et ne servent finalement qu'à consolider l'ordre de choses
existant.

C'est ainsi que, contrairement à d'autres puissances invisibles, telles
que le jésuitisme et la franc-maçonnerie, dont l'activité est connue,
souvent même exagérée, l'état de choses dont nous parlons reste
profondément dissimulé. De temps à autre, un ministre renversé se
demandera où tel particulier, bien qu'occupant une haute situation
princière, a pu puiser la force et le pouvoir de le renverser, ce qui
fera apparaître à sa conscience certains liens et rapports qui
jusqu'alors lui avaient échappé; plus souvent, des journaux de nuance
radicale opposeront à cet État de classe l'État juridique, mais
reculeront impuissants et désarmés, lorsqu'on leur demandera des
preuves.

Un État juridique peut se concilier avec l'atmosphère féodale, mais un
État populaire ne le peut pas, car cette atmosphère fera toujours d'une
partie du peuple la maîtresse héréditaire de l'autre; elle aura toujours
une tendance à créer deux peuples, dont le plus grand aura toujours des
raisons de mécontentement et de révolte. Et c'est ainsi que se referme
le cercle, la dynastie constatant une fois de plus qu'elle peut
s'appuyer seulement sur la caste, et non sur le peuple. Elle peut rompre
ce cercle par un acte de confiance absolue et contribuer ainsi à
l'édification de l'État populaire.

La contribution exigée du peuple dans le même but n'est pas moindre. Il
ne doit pas voir dans l'État une association utilitaire, association
armée de production et d'échange, ou association qui, en échange des
quelques droits sans valeur qu'elle lui confère, lui imposerait des
devoirs pénibles et des charges coûteuses et dont il serait condamné à
faire partie toute sa vie durant, sans espoir de s'en échapper. Encore
moins l'État doit-il apparaître au peuple comme un pouvoir policier
élargi, intervenant dans toutes les circonstances de la vie humaine, par
l'intermédiaire d'organes qui, partout où ils apparaissent, affirment
hautement leur supériorité qui les place en dehors de la morale
bourgeoise et pousse les citoyens à se soustraire à leur atteinte par
tous les moyens possibles. Mais, surtout, l'État ne doit pas devenir ce
qu'il est dans les pays latins décadents où chacun cherche à ruser avec
lui et à s'en servir pour ses fins égoïstes, où l'État se trouve
transformé en une sorte de marché sur lequel les coteries font commerce
de leurs services, se vendent et se laissent acheter, en une caisse
commune qui sert à enrichir les habiles aux dépens des sots.

L'État doit être le second _moi_ de l'homme, son _moi_ élargi et
jouissant d'une immortalité terrestre, l'incarnation du vouloir commun,
moral et agissant. Une profonde responsabilité doit lier l'homme à tous
les actes de son État, au point que chaque acte accompli par celui-là
puisse être considéré comme étant un acte de celui-ci. De même qu'au
regard d'une puissance transcendante il n'y a pas de pensée ou d'action
indifférente ou insignifiante, de même, au sein de l'État, il n'est pas
de domaine d'où la responsabilité soit absente. La triple
responsabilité, la responsabilité envers la puissance divine, envers soi
même et envers l'État, crée cet admirable équilibre de la liberté dont
l'homme seul est appelé à jouir et qui l'élève jusqu'aux confins du
monde planétaire. Lorsque la tendance à orienter toutes nos idées et
tous nos actes vers l'État sera devenue forte au point de descendre dans
l'inconscient et de former, pour ainsi dire, notre seconde nature, ce
jour-là sera créée cette conscience politique qui fait d'une nation une
véritable unité supra-personnelle et la rend immortelle.

Mais ce résultat, à son tour, ne peut être obtenu que dans l'État
populaire, et c'est pourquoi celui-ci doit être créé en premier lieu. Ce
serait, en effet, se tromper soi-même et tromper les autres que de
vouloir obtenir dans un État de classe ou de caste, par la prière ou la
persuasion, par des menaces ou des promesses, une conscience collective
pure. L'État fondé sur la force possède la puissance dont il peut se
servir pour contraindre ses sujets; mais qu'il ait du moins le courage
de ne pas exiger la reconnaissance et le dévouement de ceux qu'il
exploite.

Après cette analyse générale, consacrée aux idéaux politiques, analyse
qui ne vise aucune nation particulière et s'applique à toutes,
tournons-nous vers les choses de chez nous et examinons-les à la lumière
des idées que nous venons de développer. À mesure que nous avancerons
dans ce travail, il deviendra de plus en plus difficile: en partie parce
que nous devrons prendre garde de ne pas nous laisser déborder par la
multitude des détails et que nous aurons à chercher un équilibre entre
les exigences du jour et les fins absolues; en partie, et surtout, parce
que l'époque douloureusement grande de la guerre nous met en présence
d'un conflit de sentiments.

S'il fut un temps où, plus que par la comparaison avec des normes
absolues, nos critiques nous étaient dictées par l'attente soucieuse
d'événements inévitables qui devaient venir mettre fin à tout ce que
nous avons édifié et marquer pour nos successeurs seulement le
commencement d'une ère nouvelle, et si, à cette époque-là, nous avions
facilement à la bouche des mots de reproche et même de colère, il est on
ne peut plus humain et naturel que les nobles exploits, les souffrances
salutaires de notre peuple éveillent en nous aujourd'hui un amour
exclusif de tout autre sentiment, un amour qui nous éblouit et nous rend
incapables d'apercevoir une forme quelconque aux contours nets. Et,
cependant, nous avons plus que jamais besoin de la forme, de la mesure,
de contours, parce que nous voulons bâtir. Les architectures idéales,
qui ne sont pas fixées au sol, qui n'ont pas de contours nets, sont des
châteaux en Espagne. En cherchant à entrevoir la possibilité la plus
heureuse de notre avenir, nous devons tenir compte des limites
naturelles de notre caractère, limites dont nous n'avons pas à avoir
honte, car elles sont assez larges et peuvent encore être reculées par
la connaissance. Sans doute, le plan sur lequel elles sont tracées ne
peut offrir qu'un réseau de lignes sombres, de nuances dégradées; mais
le regard intérieur aperçoit un dessin aux couleurs éclatantes.

Ainsi que nous l'avons déjà dit à plusieurs reprises, l'Allemagne,
surtout celle du Nord et du Centre, qui renferme les principales
régions, est un produit de fusion de couches sociales. Lorsque nous
racontons son passé, nous parlons surtout de la couche supérieure,
d'origine germanique, dont la domination s'étendait également aux autres
pays occidentaux. Nous connaissons son histoire, ses noms et
subdivisions ethniques, sa vieille langue, sa culture religieuse et
l'art de son moyen-âge. Nous connaissons les transformations qu'a
subies ce monde fermé, à partir du moment où ont commencé les mélanges
et à partir de la création de la culture allemande moderne, création qui
a été, au cours du XIVe et du XVe siècles, l'œuvre des paysans
aisés, des habitants des villes et des patriciens allemands. Cette
période avait duré jusqu'à l'époque romantique, et même les œuvres et
les actes de notre époque classique ont eu pour principaux auteurs des
représentants de la classe noble et patricienne de notre population. De
temps à autre seulement on voyait surgir un homme au nom roturier, qui
disait et créait des choses bizarres, singulièrement intemporelles. Et,
cependant, vers la fin du XVIIe siècle la couche supérieure, amincie,
était tendue jusqu'à éclater: les héritiers de noms, de propriétés, d'un
fonds de culture et d'instruction ne se chiffraient que par milliers,
alors que les anonymes se chiffraient par millions.

Au XIXe siècle, les membres de la classe inférieure font leur entrée
dans l'histoire, et alors commence la dernière transformation de la
manière de vivre et de penser, de la langue et de l'activité allemandes.
On ne peut pas étudier le passé, sans apercevoir le profond fossé qui
sépare l'ancien du nouveau; et, pourtant, on se résigne difficilement à
l'idée que nous sommes devenus un peuple nouveau. Plus d'un préférerait
faire partie du monde de Gœthe, Kant et Beethoven, que nous commençons
aujourd'hui seulement à comprendre, que de ce monde de masses et de
choses matérielles qu'est devenu le nôtre. Plus d'un aimerait mieux être
héritier et successeur qu'ancêtre et pionnier. Il en est qui voudraient
expliquer le phénomène fondamental de notre époque, la mécanisation, par
des influences étrangères, par une contagion extérieure. Et, cependant,
les hommes qui exercent aujourd'hui une action décisive sur notre vie
et notre époque ne sont pas les fils des hommes d'autrefois. Ce ne sont
pas les milliers de jadis qui ont produit les millions d'aujourd'hui: il
suffit, pour s'en convaincre, de jeter un coup d'œil sur les noms et les
visages, de comparer, surtout dans les petites régions, restées à l'abri
de mélanges, les représentants des millions d'aujourd'hui avec ceux des
milliers d'autrefois. Ces millions, plus proches qu'ils ne le pensent
des millions d'autres pays, ayant avec eux plus de ressemblance
extérieure et intérieure qu'ils ne voudraient le reconnaître, ces
millions, disons-nous, forment un peuple nouveau et peuvent le proclamer
avec fierté et joie, car un commencement est plus difficile et comporte
plus de responsabilités qu'une fin.

Sans doute, notre commencement ne fut pas seulement difficile: il fut
aussi, en quelque sorte, triste et dépourvu de tout caractère sacré.
Ceux qui ont apporté la mécanisation ont imprimé à leur époque le cachet
de l'ancienne soumission. L'avidité et l'ambition, l'application au
travail et la patience sans limites ont rempli les formes abstraites,
mécaniques et massives des créations de cette époque de l'esprit du
primitif terre-à-terre. Le peuple nouveau était un peuple primitif, au
milieu de la civilisation la plus raffinée et de l'essor intellectuel le
plus intense.

Si l'avènement de la couche inférieure s'était produit chez nous avec
une violence volcanique, révolutionnaire, comme chez d'autres peuples,
la responsabilité du pouvoir lui eût incombé dès le début. Mais étant
arrivée à la surface avec une lenteur hydraulique et sans même s'en
rendre compte, elle a reçu les droits qui s'attachent au pouvoir, sans
en assumer les devoirs.

De la caste dominante, disparue en grande partie, principalement
submergée par le nombre, des noyaux puissants se sont conservés et
maintenus, surtout en Prusse. Ils se sont vu obligés de partager la
domination économique avec la ploutocratie plébéienne, d'abandonner en
partie les pouvoirs administratifs à une caste d'employés, assimilés à
la noblesse, en gardant pour eux la domination rurale et conservant,
grâce à leurs attaches avec la dynastie, le contrôle des affaires
politiques et militaires. Mais, avant tout, ces restes de la noblesse,
s'ils n'ont pu réussir à maintenir la pureté de leur sang, ont soigné
leur type physique, au point que dans nul autre pays la différence
n'apparaît, à première vue, aussi profonde entre le type moyen du noble
et le type moyen des autres classes du peuple.

Cette différence se révèle d'une manière symbolique, lorsqu'on assiste
au défilé d'un régiment d'élite. Les seigneurs qu'on qualifie d'ailleurs
volontiers de ce nom, se distinguent par la finesse plus grande de leurs
étoffes et la coupe de leur uniforme, par l'élégance de leurs armes, par
leurs insignes plus discrets et plus choisis. Leurs chevaux, plus
gracieux, portent un harnachement argenté et des selles légères. Mais
l'aspect extérieur de ces seigneurs frappe plus encore que leur
équipement: tête étroite, profil tranché, cheveux fins et blonds; le
cou, court et enfoncé chez l'homme du peuple, est mobile et souple chez
le seigneur, le dos est long et étroit, tout le corps est d'une
flexibilité d'acier. Les mains sont distinguées et blanches, les cuisses
et les jambes fines et bien dessinées: le cavalier se tient en selle
sans la moindre contrainte. À côté de ce type vraiment noble, l'homme du
peuple, à l'exception peut-être des originaires du Holstein ou de la
Frise, apparaît lourd, large, ramassé.

De cette différence physique, qui est un des éléments d'opposition entre
le seigneur et le serviteur, l'homme du peuple se rend profondément
compte. Il adore la main blanche et obéit volontiers au robuste poignet
qui le remet à sa place; au _toi_, qui lui est jeté amicalement, il
répond respectueusement dans la troisième personne du singulier; il
exprime avec tout son corps les marques extérieures de son respect. S'il
lui arrive de vouer le même culte, à moitié inconscient, à un chef
instruit sortant de ses propres rangs, il ne le fait pas naturellement,
instinctivement, comme lorsqu'il s'agit d'un noble, mais parce que ce
chef a su, par ses mérites personnels, gagner son estime. Son père a
déjà adoré le père du seigneur actuel, et le vieux, tout en grondant et
punissant ses propres enfants, regardait le jeune seigneur avec un pieux
attendrissement. Et ce petit comte, âgé de sept ans, se comportait déjà,
comme s'il avait une expérience cinq fois séculaire, comme un patron
bienveillant et conscient de sa supériorité, traitant ses gens comme des
protégés, sauf le dimanche où il les traitait en égaux; sachant ce qui
leur était utile et nuisible, ce qui pouvait les rendre malades ou
présomptueux; leur donnant ce qui leur convenait et exigeant d'eux ce
qui lui revenait: le respect, en échange de la confiance; la soumission,
en échange de la bienveillance. Le seigneur n'a pas à avoir honte devant
ses gens; il peut faire ce que bon lui semble, car ses petits vices et
ses petites faiblesses sont considérés comme des droits seigneuriaux;
celui qui ne les possède pas devient suspect, et celui qui, à leur
place, fait preuve de vertus bourgeoises, goût pour la science, pour les
affaires, pour le travail, n'est pas un noble authentique. Depuis des
siècles, chacune des deux castes a fini à la longue par s'adapter, à la
langue, aux attitudes, aux manières, aux sujets de conversation, aux
actes de bienveillance et de malveillance de l'autre. Toutes les formes
et variétés de caractère, permises et possibles, sont connues et
définies, toute attitude tolérable est prévue. Sont considérés comme
intolérables, lorsqu'ils viennent d'en haut, la méchanceté, l'orgueil,
le mépris et l'ironie; et lorsqu'ils viennent d'en bas, la critique,
l'entêtement, le mécontentement et la révolte.

Cette conscience de sujets soumis et dévoués remplit en Prusse des
millions d'âmes et pénètre même plus haut, jusque dans la bourgeoisie
libre, où elle prend des formes corrompues et moralement dangereuses.
Dans sa forme la plus pure, elle se manifeste par de beaux traits
enfantins et rappelle l'heureuse vie patriarcale qui nous séduit tant
dans la jeunesse de chaque peuple. Au point de vue de la psychologie des
peuples, ces traits ont une grande valeur: ils créent la masse qui se
prête le plus à la discipline et à l'organisation; un organisme
collectif qui, sans se laisser influencer par des sentiments et des
idées, fournit, jusqu'à la dernière limite de ses forces, l'effort qui
lui est demandé; un esprit collectif qui suit avec une confiance
inébranlable tout guide autorisé agissant et parlant d'une façon
compréhensible et avec sympathie. Ce guide n'a pas besoin d'exciter
l'enthousiasme ni de fournir des explications; aucune critique n'est
exercée à son égard. Il ne s'agit pas là, à proprement parler, de la
conscience du devoir, car il n'y a pas conflit; il s'agit encore moins
d'obéissance passive, car la masse suit le chef de son plein gré; on se
trouverait plutôt en présence d'une docilité quasi enfantine.

C'est la plasticité des masses qui a rendu possibles les deux grandes
organisations prussiennes: l'armée et la social-démocratie, la première
d'origine rurale et primaire, la seconde d'origine urbaine et mécanisée.

Les traits de caractère que nous venons de passer en revue ne sont pas
germaniques. Ils sont en contradiction avec toutes les anciennes
descriptions qui parlent de la nature altière, hautaine, individualiste
des Germains, de leur soif d'indépendance et de leur hostilité à toute
organisation. Ils sont en contradiction avec ce que l'histoire nous
enseigne concernant l'activité des Germains, et surtout avec le tableau
que nous présentent les noyaux germaniques ayant survécu dans la Suède
du Sud, dans la Frise, en Westphalie, Franconie et Allemanie, et même
avec les traits de la classe noble et patricienne de ces régions. La
description que nous avons donnée est plutôt celle du caractère slave
ayant reçu une légère empreinte germanique qui a transformé sa mollesse
féminine et sa tristesse mi-orientale en gaieté enfantine et son
obéissance passive en zèle actif, par le souvenir de l'ancienne fidélité
librement consentie.

Il est difficile de dire dans quelle mesure les grands traits de
l'ancienne classe supérieure allemande--besoin de créer, passion
mystique, profondeur et transcendance--ont pénétré dans l'âme des
masses. Toujours est-il que ces traits n'ont pas encore beaucoup
contribué à faire naître une vie spirituelle supérieure: le chant
populaire a disparu, l'art populaire n'existe pas encore, les plaisirs
refoulent les joies. Nous n'avions pas besoin de la guerre pour savoir
que notre peuple était capable, comme aucun autre, d'amour, de
dévouement, de sacrifice et de courage. L'intelligence, la patience et
l'application ont créé la mécanisation. Nous avons déjà eu plus d'une
fois l'occasion de parler de ces qualités et d'en apprécier la valeur
morale. Ici nous allons envisager leur portée politique, en nous plaçant
uniquement au point de vue de l'avenir national.

Si la souplesse et la docilité, le respect de l'autorité et le sentiment
de dépendance créent les associations de sujets les plus maniables, il
n'en reste pas moins que la formation de sujets ne constitue pas la fin
dernière de l'État. Comme dans les grandes constructions, tous doivent à
la fois charger les autres et porter eux-mêmes. Si notre voisin de
l'Ouest nous offre le spectacle d'un organisme instable où chacun veut
dominer et où personne ne veut servir, à moins qu'on ait recours, pour
obtenir des services, à la ruse ou à l'enthousiasme artificiel,
l'Orient, de son côté, nous effraie par la mortelle apathie des masses
qui, chargées de fardeaux écrasants, succombent ou aboutissent à des
explosions de violence. Le danger qui nous menace consiste dans le
manque d'indépendance, de conscience de nos forces et de notre dignité,
dans l'absence de jugement personnel et dans la crainte de la
responsabilité.

Si l'ingénuité et le manque d'indépendance sont les matières premières
politiques que nos masses, encore incultes, fournissent en vue de
l'édification de l'État, les défectuosités de ces matériaux apparaissent
singulièrement nombreuses, lorsqu'on envisage les masses touchées par la
mécanisation: prolétariat urbain et classes moyennes.

Il est vrai qu'on retrouve, dans ce monde mécanisé, cette situation de
dépendance qui semble décidément inévitable. Ici encore, l'État est, non
la chose de tout le monde, mais un domaine confié à l'administration des
hommes les plus notables. Ici encore il y a un pullulement d'autorités
dont on ne fait ni ne fera jamais partie. Mais ces autorités, loin
d'être d'origine nobiliaire, loin d'être représentées par des
personnalités patriarcales, sont des gens ordinaires occupant des postes
et emplois anonymes: c'est le capital représenté par le directeur,
l'ingénieur de l'exploitation, le fondé de pouvoirs, le contre-maître,
par des commettants, des clients, des financiers; c'est la bureaucratie,
représentée par le percepteur, le policier, l'employé de guichet. On
doit, en outre, accomplir deux années de service militaire, sous les
ordres de la classe féodale, représentée par le lieutenant et le
sous-officier. L'obéissance à toutes ces puissances n'est plus
indifférenciée et instinctive: elle n'est pas non plus accordée à
contre-cœur, car on manque de termes de comparaison, dans le genre de
ceux qui s'offrent aux nationaux émigrés à l'étranger. L'obéissance est
acceptée comme une pénible nécessité de la vie, et avec le sentiment
d'une obligation à laquelle il n'est pas permis de se soustraire. C'est
pourquoi la révolte contre cet état de choses apparaît, non comme une
revendication du droit à la liberté, mais comme un acte
d'insubordination qu'on commet avec une nuance de remords.

La consonnance brutale du mot _subordination_ est faite pour nous rendre
sensible la résignation désespérée à une domination anonyme. Lorsque la
révolte est organisée, comme dans la social-démocratie, elle affecte à
son tour, étant donné que la relation de dépendance tient à notre être
par de profondes racines, la forme de la subordination. Et lorsqu'elle
ne le fait pas, elle dégénère en cancans de domestiques et en
discussions de brasserie.

Il n'y a pas de chemin qui conduise des classes inférieures aux
supérieures. La richesse et l'instruction érigent autour de ceux qui les
possèdent des murailles de verre, et le profond fossé qui existe entre
les formes de vie en deçà et au-delà de ces murailles ne peut pas être
franchi à la faveur de l'imitation et de l'insinuation, comme c'est le
cas chez les peuples méridionaux.

Une profondeur rêveuse, le sens de l'essentiel dont les choses ne sont
que le reflet, une forte personnalité et une universalité systématique
qui voit la contre-possibilité de toute possibilité et en tient compte:
telles sont les grandes, les plus grandes qualités qui ont, dès
l'origine, fait de l'Allemand un adversaire de la forme. C'est qu'en
effet toute forme est délimitation et unilatéralité. Elle repose sur la
suffisance, sur l'opinion enfantine qu'à côté de ce qui est bon existe
quelque chose de parfait qui ne peut être dépassé, et qu'à côté de ce
qui est prouvé il ne peut pas y avoir autre chose. Sans doute, l'amour
de la forme a sa source dans l'aspiration paradisiaque de l'homme à
l'accord pur, à l'harmonie parfaite, dans ce sentiment classique de
l'équilibre qui fait reculer l'homme devant les abîmes célestes et
infernaux. On a beau parcourir les domaines de l'art, de la science, de
la vie personnelle, sociale et politique, on n'y trouvera pas une seule
forme fondamentale qui soit née dans notre pays. Les formes de
l'architecture et des styles, des ustensiles domestiques, des tableaux,
de la musique, du roman et du drame, de l'organisation militaire, du
culte, de la manufacture, du commerce et de l'industrie, des entreprises
par actions et des constitutions,--toutes ces productions et formations
extérieures, qui portent encore aujourd'hui des noms étrangers, ce sont
d'autres qui les ont conçues pour nous. Et, cependant, l'esprit allemand
s'est emparé de ces vases, l'un après l'autre, a complété d'une main
pure et avec une compréhension sympathique l'idée qui a présidé à leur
forme et a ensuite rempli leurs creux avec un breuvage enivrant
tellement riche et abondant que les vases se sont trouvés débordés et
qu'il a fallu créer de nouvelles formes pour le trop-plein du liquide.

Cela nous a porté bonheur et a enrichi le monde. Mais nous sommes restés
pauvres en formes, parce que nous les méprisons. En revanche, les
créateurs de formes, qui se moquaient de nous, se sont appauvris
spirituellement.

Cependant, comme la politique n'est pas une entité absolue, mais une
lutte entre forces et contre-forces, nous devons tenir compte d'une
certaine absence de forme qui nous est nuisible. Nous avons parlé plus
haut des oppositions qui existent entre différentes manières de voir, et
nous devons convenir que la nôtre manque de toute régularité et confine,
grâce à notre nonchalance innée et à notre indifférence déclarée pour
toute apparence, à un informe laisser-aller.

Nous perdons ainsi cette force civilisatrice qui repose sur le maintien
résolu de formes de vie éprouvées. Plus que cela: si les rapports de
dépendance dans lesquels nous vivons et qui s'expriment par la
subordination à ce qui est au-dessus, par le commandement dirigé vers ce
qui est au-dessous, si ces rapports, dépourvus de noblesse, s'opposent
déjà à ce que nous devenions un peuple de maîtres, l'absence de forme
contribue de son côté à diminuer notre conscience de maîtres à
l'intérieur de notre pays, l'efficacité de notre activité de maîtres
hors du pays. Si nous nous sommes montrés, dans les pays étrangers,
aussi mauvais colonisateurs que dans notre propre pays, si nous n'avons
su nous attacher ni les nations que nous avons nourries avec notre sang,
ni les peuples qui se rapprochent de nous par leurs origines, cela tient
moins à nos institutions qu'au fait que nous ne sommes pas des
maîtres-nés. Mais être maîtres ne veut pas dire afficher des prétentions
présomptueuses, ce qui ne peut être le fait que de natures ignorant
l'indépendance interne et profondément déprimées. Non, ce qui
caractérise un peuple de maîtres, c'est l'équilibre instinctif, établi
en dehors de toute réflexion, des droits et des devoirs, c'est
l'intuition des distances, c'est le renoncement à des exigences
mesquines, c'est la faculté de saisir l'essentiel et de s'y tenir, c'est
une supériorité qui rend capable de sacrifier ses aises à sa dignité,
c'est enfin, et surtout, la justice inflexible, libre, étrangère aux
préjugés et ignorant le mépris.

Lorsque l'état de dépendance se complique d'une situation matérielle
gênée, c'est la mesquinerie qui guette les gens qui en sont victimes. En
elle-même, la privation la plus dure est compatible avec la sérénité et
la liberté consciente. Mais celui qui sait s'accommoder de la dépendance
involontaire, succombe facilement à la tentation de chercher dans
l'apparence une compensation à ce dont il est privé. Or, l'apparence et
la privation sont difficiles à concilier, et cette incompatibilité ronge
la vie domestique, accable les femmes de soucis et prépare des
générations élevées dans la servitude.

Celui qui a la servitude, pour ainsi dire, dans le sang, celui, qui,
sans s'en rendre compte, s'incline devant la domination d'une caste
qu'il n'aime plus, mais qu'il envie, celui qui sait que son sort et
celui de ses enfants est inéluctable,--celui-là trouve sa consolation
dans le fait que ses semblables sont logés exactement à la même enseigne
que lui. Il aime mieux supporter une contrainte plus forte de la part de
ses supérieurs-nés que de voir un homme de son propre sang s'élever et
se rendre libre. Le fait que quelqu'un de son milieu et de son entourage
a acquis un certain degré de bien-être ou de puissance, loin de le
rendre fier et plein d'espoir, l'aigrit, car il sait que ce quelqu'un
est à présent à même de s'asseoir aux tables olympiques et de considérer
ceux qui sont restés en arrière avec mépris et dédain. La joie naïve des
Américains qui ne se lassent pas de vanter les milliards de leur
compatriote, en ajoutant qu'il a débuté comme vendeur de
journaux,--cette joie n'est possible que dans un pays où tout est ouvert
à tous. L'idéal du mécontent de chez nous ne consiste certainement pas
dans l'acquisition pure et simple de richesses matérielles qui tentent
surtout le citoyen d'outre-mer; mais il ne consiste pas davantage dans
la libre ascension spirituelle. Non, son idéal, c'est une utopie des
plus terre-à-terre, et en même temps des plus irréelles et dangereuses:
c'est l'utopie de l'égalité, même de celle qui ne peut être réalisée que
par l'abaissement de tous.

Il serait injuste d'appliquer à cet ensemble de sentiments la
qualification méprisante d'envie. Mais nous devons tenir compte des
dangers que ces sentiments présentent au point de vue de la politique
idéale. Si, en effet, tout état libre et désirable repose, non sur une
démocratie immobile, mais sur le va-et-vient continu de forces
spirituelles, il est certain que l'envie est la force qui s'oppose le
plus au mouvement d'ascension et contribue le plus à maintenir au
pouvoir, par simple habitude, des puissances expirantes.

Si l'on jette un coup d'œil sur l'ensemble des grandes et belles
qualités qui caractérisent nos classes moyennes et inférieures,
--infaillible honnêteté, compétence et fidélité au devoir, ardeur au
travail, courage devant le danger et la souffrance, sentiment calme,
profond et pieux que leur inspirent Dieu, l'homme et la nature, amour de
la patrie et oubli de soi-même, soif de savoir, de comprendre et de
pouvoir,--les tâches sombres de notre tableau apparaissent
insignifiantes au point de vue humain, et notre nation peut encore se
vanter heureusement de posséder si peu de défauts. Mais si nous nous
plaçons au point de vue des idéaux politiques, qui forment la pierre de
touche de notre analyse, nous ne pouvons plus nous contenter de cette
considération, car les quelques défauts que présente notre caractère
sont malheureusement de ceux qui peuvent rendre, et ont rendu pendant
longtemps, un peuple a-politique. Ce dont nous avons besoin, c'est
l'indépendance, le sentiment de noblesse, la mentalité de maîtres, le
désir de responsabilité, la générosité; nous avons besoin de nous
affranchir de l'esprit de soumission et de commandement, de mesquinerie
et d'envie. Telle est la condition de toute la politique allemande et de
toute la politique de l'avenir, et cette condition sera réalisée, non
par les institutions, mais par une transformation de notre caractère. À
l'avenir, tout homme politique, pour autant qu'il ne représentera ni
puissance, ni intérêts quelconques, devra être pénétré de cette vérité
que c'est l'éveil de nouvelles forces morales qui constitue la condition
fondamentale de notre organisation et que les institutions humaines
suivent docilement la marche du développement, comme l'écorce suit la
croissance du tronc. Si nous sommes devenus une nation il y a cent ans,
si nous sommes devenus un État il y a cinquante ans, nous devons dès
maintenant, par une renaissance intérieure, commencer à devenir une
nation politique, un État populaire.

Certes, il y a quelques années à peine, le plus grand connaisseur de
notre histoire nous donnait peu d'espoir. Il louait le peuple pour sa
fidélité à ses seigneurs terriens et pour sa soumission; mais il
s'emportait, dès qu'il était question d'opinion publique, de courants
politiques et de responsabilité. Aux publicistes, aux savants, aux
professionnels de la politique et aux dilettanti il attribuait la
responsabilité des erreurs populaires qui menaçaient son œuvre.
L'immaturité du peuple était pour lui un axiome, puisqu'il allait
jusqu'à refuser au peuple un sentiment national direct; ce n'est
qu'indirectement, d'après lui, par l'intermédiaire du sentiment
dynastique, qu'un sentiment national allemand pourrait s'affirmer.

Certaines formes de patriotisme que nous avons connues pendant les
années d'agrandissement qui ont précédé la guerre semblaient confirmer
cet impitoyable jugement. Nous avons rarement connu les explosions
spontanées de fierté virile qu'auraient dû nous inspirer notre peuple,
notre pays, notre communauté. Nous nous contentions d'hommages
symboliques, et plus d'une fois, pour nous sentir unis, nous avions
besoin d'être stimulés par une haine commune.

Notre découragement s'aggrave encore, à mesure que nous nous élevons
vers les couches de la grande bourgeoisie, vers les éléments puissants,
dominants, sinon toujours dirigeants, de notre société capitaliste.
Cette puissance politique centrale nous offre une image concrète de ce
dont elle est capable dans l'attitude du parti qui la représente au
Reichstag allemand: du parti national-libéral.

Ce parti ne peut pas obtenir grand'chose, mais il est capable de tout
empêcher; il porte une responsabilité plus grande que celle dont il a
conscience. Il représente les éléments cultivés de la grande
bourgeoisie, mais aussi les intérêts du capitalisme; il conserve les
vieux idéaux du libéralisme, mitigés cependant par des compromis avec
les pouvoirs établis; il est partisan du jugement libre et exempt de
préjugés, mais il a besoin aussi des forces et des moyens dont disposent
les défenseurs privilégiés de l'État. Il pourrait exercer une action
décisive et, cependant, lorsqu'on jette un coup d'œil sur les quelques
dernières dizaines d'années, on constate que, malgré lui et sans en
avoir jamais été remercié, il a été au service du féodalisme.

Comme le parti, la classe qu'il représente manque de force directive.
Les intérêts sont mis avant et au-dessus des idéaux, les dangers venant
d'en bas menacent la propriété; or, y a-t-il un intérêt supérieur à la
propriété? N'est-il pas malheureux que la voix de ceux qui ne possèdent
pas se fasse entendre dans la représentation nationale, lorsqu'il s'agit
de régler l'emploi de la fortune nationale? Aussi doit-on combattre
tout d'abord le péril du communisme; le reste viendra après. Et,
d'ailleurs, qu'est-ce que la politique, d'une manière générale? Une
perte de temps. La marche de l'administration et des affaires
extérieures est assurée par des spécialistes, sinon toujours d'une façon
parfaite, du moins aussi bien que partout ailleurs. On peut les
critiquer et, lorsqu'ils pensent trop à leurs intérêts personnels, les
rappeler à l'ordre. Mais le plus urgent, ce sont les tâches
journalières: le bénéfice annuel, l'agrandissement de l'entreprise, le
dividende sont choses qui ne peuvent attendre. Vous dites que toutes ces
choses reposent sur une base profonde, à l'abri de tout danger et de
toute menace, à savoir sur la puissance de l'État et sur le bien-être du
pays? Laissez-nous d'abord mettre de l'ordre dans ceci et cela;
peut-être nous restera-t-il ensuite un peu de temps pour nous occuper
d'autre chose que les affaires. Sans doute, tout irait mieux si...
suivent des jugements durs sur des personnes responsables et
irresponsables, car on est incapable de comprendre (et quand on le peut,
on ne le veut pas) que c'est le système qui est responsable, et non les
personnes, et que c'est la nation qui est responsable du système.

Si encore il n'y avait que cette indifférence! Mais plus on s'élève dans
la hiérarchie bourgeoise, et plus on s'enfonce dans l'ombre d'une
dépendance volontaire dont le moins qu'on puisse dire est qu'elle est
une sorte de vénalité désintéressée.

Il faut faire honneur à sa situation et à sa carrière. On ne voudrait
pas sacrifier les relations qu'on entretient avec des hauts dignitaires.
Un grand train de maison exige des invités de marque. On a quelquefois à
combler certaines lacunes de l'éducation et de l'instruction; or, rien
ne les comble mieux qu'une bonne couche d'idées toutes faites. Le
régiment et le corps dont fait partie le fils, les amis et parents du
gendre exigent des égards. On ne doit jamais négliger les relations:
avancer en grade, passer d'une classe à une classe supérieure, c'est
s'ouvrir des perspectives pleines de joie; et même les satisfactions
moins importantes de la vanité bourgeoise exigent, en plus de certains
efforts matériels, des idées de tout repos, sans rien de subversif.

Sans doute, il y a encore des patriciens dont le caractère se refuse à
solliciter et à recevoir; des patriciens qui, s'appuyant sur quelques
droits et devoirs, tiennent à préserver leur personnalité et renoncent à
recevoir des invités qui, se rencontrant par hasard à la porte de votre
maison, ont l'air de s'excuser les uns devant les autres de cultiver une
pareille relation. Ces exemples sont particulièrement fréquents dans les
villes et dans les maisons de la bourgeoisie aisée. Quant aux nouveaux
riches, qui sont plus nombreux en Allemagne que dans n'importe quel
autre pays européen, il faut les excuser si, grisés par leur ascension,
ils ne trouvent plus rien impossible et croient continuer à monter,
alors qu'ils ne font que s'infiltrer.

La sagesse rancunière de Louis XIV a réussi à dompter la noblesse, en
assignant à son culte un objet nouveau: la cour. Sans s'en rendre
compte, notre système féodal a préparé le même sort à notre bourgeoisie
montante: il lui a ouvert une nouvelle perspective, en lui demandant en
échange le sacrifice de ses idées. Le résultat de cette imitation de la
manière de penser féodale a été plus complet qu'on n'aurait pu le croire
de prime abord: il manque à notre bourgeoisie ce léger mélangé de
scepticisme qui convient si bien à la noblesse authentique, laquelle, se
sachant telle, ne craint ni les critiques ni les épreuves. C'est
pourquoi nous voyons nos bourgeois avancer avec une conviction, une
méfiance et une pompe qui sont trop exagérées pour être naturelles.

On peut attacher à ces faiblesses une importance morale plus ou moins
grande; mais ce qui est certain, c'est qu'en faisant d'une classe la
pupille d'une autre, elles la démoralisent au point de vue politique.
C'est ainsi que dans la Prusse allemande il ne subsiste qu'un seul
pouvoir politique véritable: le féodalisme conservateur. Le peuple suit
l'autorité; celle-ci fut d'abord cléricale et féodale; lorsqu'il s'en
détourna, ce fut pour suivre l'autorité des agitateurs. Le socialisme
dispose des masses et poursuit des intérêts, mais il lui manque une
conception spirituelle du monde. Le catholicisme organisé place les
intérêts confessionnels au-dessus des intérêts politiques. Le féodalisme
seul possède une conception du monde, d'un caractère historique et
religieux, qui se concilie très heureusement avec ses intérêts
politiques et matériels. Il dispose du pouvoir exécutif, il a partie
liée avec la plupart des puissances dynastiques, militaires et
familiales et entraîne dans son sillage la partie la plus puissante de
la bourgeoisie.

Le succès constitue l'argument le plus fort en faveur de ce qui existe.
Si la guerre actuelle se terminait par une victoire complète, rapide,
absolue, la réalisation de l'État populaire s'en trouverait
considérablement retardée. Et, d'un autre côté, il n'est pas un Allemand
qui, aimant son pays et son peuple, ne préférerait mille fois supporter
la réaction, même aggravée, de 1815, plutôt que d'admettre la moindre
diminution de la puissance et de l'honneur de l'Allemagne. Mais quelle
que soit l'issue de la lutte mondiale, une chose est certaine: pour les
fins suprêmes de la nation, qui nous intéressent ici, cette guerre
constitue une préparation, et non une décision. Nous devons cependant
nous attendre à ce qu'elle se répercute dans l'avenir par trois effets
plus ou moins lointains, dont l'un, le troisième, fera ici l'objet d'une
analyse et d'une discussion spéciales.

En premier lieu: cette guerre constitue la première épreuve vraiment
collective du peuple allemand, dont les couches inférieures forment
aujourd'hui le noyau principal. Les armées combattantes du XIXe
siècle représentaient une petite fraction de la population, surtout de
la population rurale, de la haute bourgeoisie et de la noblesse.
Aujourd'hui, on se trouve pour la première fois en présence du peuple
armé, du peuple tout entier sous les armes. Et ce n'est pas seulement
l'armée qui combat, qui peine et qui souffre: c'est toute âme vivante du
pays. Et cette fusion, ce ne sont pas les journées d'août qui l'ont
opérée, quelque magnifique et immense que fût alors l'enthousiasme:
celui-ci ne fut en effet qu'un enivrement de fête, au sens le plus élevé
du mot, et si l'on avait pu alors jeter un regard derrière le voile qui
cachait l'avenir, cet enthousiasme se fût certainement calmé, comme chez
les quelques rares clairvoyants dont l'attitude fut, sinon plus froide,
beaucoup plus grave. Ce qui nous unit aujourd'hui est moins joyeux,
moins lumineux, mais à l'abri de toute menace et de toute déception
future: ce sont le devoir et la responsabilité qui ont résisté
victorieusement à toutes les épreuves. Aujourd'hui nous percevons
l'unité du double son: soucis et douleurs, d'un côté; espoir et
confiance, de l'autre. Cette communauté de vie et de souffrances
constitue un ciment plus puissant de la nationalité que les origines, la
langue, les mœurs et les croyances. Ce qui s'est uni sous une pression
pareille, reste uni pour toujours. Ce qui s'est divisé, reste divisé à
jamais. Jusqu'alors la couche inférieure était une partie constitutive
de la nation et, il faut le dire, la plus grande; à partir
d'aujourd'hui, elle est un membre de la nation, et le membre le plus
puissant, dans la mesure du moins où elle est consciente de sa
responsabilité. C'est en effet cette responsabilité du corps de la
nation qui décide tout; si nous pouvons l'acquérir et la conserver, nous
sommes et restons une nation et un État populaire; si nous sommes
incapable de l'acquérir, nous restons la classe subordonnée dans une
association politique. Ce qui nous reste de notre manque d'indépendance,
de notre immaturité, de notre absence de sens politique, disparaît dès
que nous avons saisi et retenu ceci: l'État, et le pays sont _res
publica_, la chose de tous, et non la chose de particuliers, de classes
ou de castes; chacun est responsable de cette chose, comme il l'est de
lui-même, de sa femme et de ses enfants, de sa maison et de son foyer,
de sa famille et de son nom.

En deuxième lieu: la diminution du bien-être européen, consécutive à la
guerre, le déplacement de la propriété et l'aggravation des charges que
la guerre aura occasionnées domineront partout l'ampleur et les forces
contributives de la classe moyenne supérieure. On aura beau imposer la
richesse jusqu'aux extrêmes limites compatibles avec la forme actuelle
de la vie économique, on réussira sans doute à diminuer d'une façon
notable son total, mais non le nombre de riches, malgré le changement de
personnes qui peut résulter d'appauvrissements occasionnels et de la
formation de nouvelles fortunes. L'agriculture, malgré les difficultés
d'exploitation passagères, verra son niveau s'élever, grâce à
l'intervention du capitalisme et, vu la situation générale, ses charges
ne seront pas augmentées d'une manière excessive. La classe moyenne
inférieure et la classe ouvrière réussiront, par la lutte pour les
salaires, à maintenir leurs conditions d'existence normales, malgré
l'accroissement des charges. En revanche, le rentier, le propritaire
d'une maison de rapport, le commerçant moyen ne trouveront pas de
compensation: ils seront affaiblis, prolétarisés en partie, et les
couches inférieures de la classe ploutocratique ne seront pas
elles-mêmes assez riches en hommes et en fortunes pour les remplacer.

Cette classe moyenne, cependant, recèle dans son sein des savants, des
publicistes, des bureaucrates d'un talent non négligeable, et dans ces
dernières années c'est elle qui fournissait à la vie économique des
administrateurs supérieurs ayant reçu une culture scientifique et
possédant le sens de la responsabilité commerciale. La déchéance d'une
classe indispensable au point de vue intellectuel, ne restera pas
seulement pour ses membres un avertissement douloureux et ne constituera
pas seulement une perte sensible pour l'organisme social: elle nous
apportera surtout la preuve que, tout comme notre corps gouvernemental,
le corps des représentants de notre travail intellectuel repose sur une
base trop étroite.

Cette preuve nous fait toucher du doigt le vice fondamental de notre
organisation sociale où règne encore l'usage primitif de confier les
responsabilités à des castes héréditaires, alors même qu'elles sont
frappées d'épuisement quantitatif et qualitatif, cependant qu'en bas
grossit la masse du peuple qui n'a pas encore donné sa mesure, qui s'use
dans l'uniformité d'un travail mécanique et se trouve exclu du service
national et de l'essence même de la nation. Nous avons là une véritable
leçon des choses qui nous montre d'une façon irréfutable qu'un corps
vivant ne peut se renouveler et se recréer intérieurement que grâce au
va-et-vient organique des forces et des sucs, et que la rigidité
inorganique doit céder la place au principe organique du mouvement et de
la croissance.

En troisième lieu: cette guerre porte un coup décisif au principe de la
liberté de la propriété individuelle et prépare les formes futures de
l'économie collective, en montrant sur le fait que les affaires
économiques ne sont pas chose privée, mais la chose de tous.

Jusqu'à présent, l'intervention de l'État dans les intérêts économiques
privés était minime. Des lois sanitaires et sociales fixaient les
limitations et les obligations les plus indispensables; des lois sur le
commerce et sur les sociétés par actions préservaient contre les abus
les plus immédiats en matière de contrats; quelques monopoles étaient
soustraits à l'industrie libre; des traités de commerce réglaient les
échanges extérieurs. Jugeant ces interventions au point de vue du libre
jeu des forces, beaucoup s'en plaignaient et les supportaient à
contre-cœur. Elles sont cependant insignifiantes et primitives, si on
les considère au point de vue d'une économie collective rationnelle.
Parmi les jugements portés sur notre économie de guerre, qui a surgi
sans préparation, mais dont l'improvisation a été somme toute assez
heureuse sur les points essentiels, on entend souvent des plaintes sur
l'excès d'organisation, et nombreux sont ceux qui attendent avec
impatience une prochaine détente. Nous souffrons sans doute d'un excès
d'organisation, en ce sens que nous sommes soumis à des réglementations
contradictoires, portant souvent sur des détails sans importance aucune,
car on confond souvent notre souplesse qui nous rend facilement
organisables avec la faculté d'organisation proprement dite, et on croit
avoir tout fait, lorsqu'on a accumulé règlements et prescriptions. Nous
croyons souvent posséder l'aptitude à l'organisation, parce que nous
sommes tous passés par l'école de la pensée systématique et schématique;
mais, en réalité, cette aptitude est excessivement rare, car pour savoir
ce qui est décisif, pour éliminer ce qui n'est pas essentiel, pour
connaître les hommes et pouvoir les juger, il faut des dons spéciaux et
une longue expérience. Nous aurions cependant sérieusement besoin de
cette aptitude, car, malgré les mille sens que les pédants
sous-entendent, lorsqu'ils parlent de changement de méthode, il est
certain que nous sommes en train d'opérer un changement de méthode dans
un sens qui, lui, n'admet aucune équivoque: jamais, en effet, nous ne
pourrons plus revenir en arrière, vers cette liberté illimitée de
l'économie privée dont l'égoïsme naïf éveillera chez nos successeurs un
sentiment analogue à celui que nous éprouvons au récit des pratiques du
temps de Robert Macaire. Le troisième effet éloigné de la guerre, la
transformation de l'économie conformément au principe: _l'économie est
la chose de tous_, signifie le premier pas important vers l'organisation
de l'avenir; et il ne serait pas inutile d'en analyser l'une après
l'autre les conditions et les conséquences.

1. C'est la machine qui joue un rôle décisif dans la guerre mécanisée;
la machine, c'est-à-dire les munitions et les moyens de transport. La
transformation de toute l'industrie d'un pays belligérant en industrie
de guerre est une condition indispensable. Désormais, en parlant
d'armements, on n'entend pas seulement une réserve d'armes: l'armement,
c'est le pays tout entier, transformé en un arsenal dans lequel tous
ceux qui ne sont pas sous les armes forgent des armes pour ceux qui se
battent. Or, l'armement comporte toutes les substances imaginables que
la terre produit, et, comme il est destiné à détruire et à être détruit,
son remplacement constitue le problème technique fondamental de la
guerre.

Le problème de l'armement devient ainsi un problème de travail et de
matériaux; et il est d'un sérieux angoissant, lorsque le pays
belligérant est bloqué par ses ennemis.

Il importe donc à l'État de savoir exactement ce qui se produit et se
consomme dans ses domaines, de connaître la manière dont tels et tels
produits sont obtenus, de posséder l'inventaire des substances dont il
peut disposer. Il doit pénétrer jusqu'à la trame la plus interne de la
production, dans l'atelier du fabricant, dans la caisse du propriétaire
foncier, dans les bureaux du commerçant. Il dresse des plans de
mobilisation pour la campagne économique, répartit ouvriers et employés,
contrôle les méthodes de travail; il ne peut pas admettre le gaspillage
de place, de forces, d'instruments de travail; il se préoccupe de la
dépense de matières premières et de substances auxiliaires de provenance
étrangère; il veille à ce que ces matières et substances soient
économisées ou remplacées dans la mesure du possible, que leur
réapprovisionnement soit assuré, qu'il en existe toujours une réserve
suffisante et qu'elles soient réparties selon les besoins et les
nécessités. Un nouveau principe naît, celui de la protection des
matières premières, qui n'a rien de commun avec celui de la protection
de l'industrie. Dans la consommation, on doit accorder la préférence aux
matières premières de provenance intérieure, alors même que cela ne
correspond pas aux calculs fondés sur les seuls intérêts, alors même que
le prix de revient de ces matières est plus élevé: des économies
réalisées sur la fabrication, des subventions éventuelles combleront la
différence. L'élasticité des industries, et notamment leur faculté
d'extension et la possibilité de leur transformation en cas de guerre,
doivent être souvent vérifiées et réalisées à titre d'essai et
d'épreuve. Lorsque les sacrifices exigés par ces expériences sont trop
grands, dépassent une juste mesure, il faudra encore avoir recours aux
subventions et, en dernier lieu, à la création d'industries d'État.

Ainsi se trouve affecté le principe de la liberté économique, d'après
lequel chacun serait libre de se procurer de l'argent ou du crédit, de
fonder une firme par un acte notarial et de disposer ensuite à son gré
de la quantité limitée des instruments de travail et des moyens de
travail disponibles, de la main-d'œuvre du pays, des matières premières
de provenance intérieure ou obtenues, à la suite d'échanges, de pays
étrangers, voire d'utiliser les variations de change, et tout cela en ne
tenant compte que des conclusions subjectives, telles qu'elles lui sont
dictées par ses intérêts, qu'il tire de la situation telle qu'elle se
présente à un moment donné. Sans doute, capital, main-d'œuvre, matières
premières ne sont ni ne seront, comme le voudraient les socialistes,
propriété collective; mais ils seront soumis à la protection collective.

2. Lorsque l'époque des grandes luttes politiques et économiques sera
close, le nationalisme économique devra céder la place à des conceptions
plus rationnelles. Il ne faut pas exagérer l'importance de ce progrès,
car la période de l'exaltation nationaliste (et c'est en cela que
pourrait consister sa mission historico-économique) apportera peut-être
la preuve qu'on peut, grâce à une intensification correspondante de la
technique, rendre n'importe quel sol capable de fournir à ses habitants,
dans des conditions économiques avantageuses, tous les produits
nécessaires ou simplement désirables. S'il y avait déficit, on pourrait
le combler, en échangeant les produits dont le pays a le monopole contre
ceux qui lui manqueraient. Les droits sur les exportations et les
monopoles d'exportation remplaceront, dans les futures négociations
entre États, les anciens droits sur les importations. Toutes ces mesures
auront, sans doute, pour effet de dresser entre les pays des barrières
qui nous paraissent aujourd'hui absurdes; mais ces barrières auront des
effets esthétiques incontestables, en ce sens qu'elles opposeront une
digue au nivellement, à la standardisation mécaniste des biens de
consommation. Et de même que le voyageur de jadis trouvait dans chaque
pays, dans chaque ville des fruits, des gâteaux, des ustensiles, des
costumes et des constructions qui n'avaient leurs pareils dans nul autre
pays et nulle autre ville, de même, à l'avenir, les produits de chaque
pays auront leur caractère local particulier, et nous ne serons plus
condamnés à subir la monotonie de produits identiquement pareils dans
tous les pays et sous toutes les latitudes.

Un jour viendra, peut-être, où nos descendants éloignés envisageront le
retour au libre-échange mondial avec plus de sérénité que nous
n'envisageons aujourd'hui l'isolement. Il n'en reste pas moins que nous
devons tenir compte du fait que cet isolement nationaliste, quelle que
soit sa durée, se fera sentir avec une force croissante et, même en tant
qu'état de transition, ne manquera pas de modifier profondément la
conception régnante qui voit dans l'économie une affaire privée.

Les causes du nationalisme économique, dont nous voyons les débuts, sont
évidentes.

La guerre, quelle que soit son issue, ne satisfera les désirs et ne
compensera les sacrifices d'aucune des nations belligérantes. Aux
anciennes causes de haine viendront s'en ajouter de nouvelles, aggravées
par les questions des dettes, car il n'y a pas aujourd'hui deux peuples
qui, dans cette terrible épreuve où sont engagées toutes leurs forces,
n'aient pas quelque chose à se reprocher réciproquement. Le nationalisme
renaît non seulement dans le domaine politique, mais aussi, et surtout,
dans le domaine économique. Chacun reproche à l'autre d'avoir labouré
avec ses bœufs, de l'avoir combattu avec ses capitaux, avec ses
substances, avec les richesses acquises sur son sol. Chacun se rend
compte que la possession pure et simple, la force économique brutale
auraient suffi, sans le recours à la guerre, à assurer, au bout de
quelques dizaines d'années, la supériorité à celui qui la méritait.
Chacun se demande: comment des avantages aussi énormes qu'on n'aurait
jamais pu les soupçonner ont-ils pu être obtenus sur le terrain
économique? Et chacun de répondre: j'y ai contribué pour ma part. Chacun
prévoit que dans l'économie isolée il y aura plus d'une chose qu'il
faudra payer plus cher, qu'il faudra renoncer à plus d'un avantage du
commerce. Mais la guerre nous a habitués à deux choses: aux privations
et aux grands nombres, et l'on préfère perdre plutôt que de vivre dans
la crainte des bénéfices pouvant être réalisés par d'autres et
susceptibles d'être pernicieux au point de vue politique. Alors même que
la conclusion de la paix comportera des promesses d'accords, les hommes
de mauvaise foi trouveront toujours des prétextes à chicane. Chaque État
restera libre d'adopter des mesures sanitaires, techniques,
administratives, grâce auxquelles villes, pays, ports, canaux, stations
de charbon resteront ouverts aux amis et inaccessibles aux ennemis. On
n'aura même pas besoin de recourir à ces mesures, car la haine de peuple
à peuple suffira largement à tout.

Nous sommes ainsi au seuil d'une époque où le nationalisme économique,
sans peut-être aboutir au trafic exclusivement intérieur, n'en connaîtra
pas moins une forte diminution des échanges internationaux. La balance
du commerce et des paiements acquerra de ce fait une importance
infiniment supérieure à celle que, pour d'autres raisons de principe, on
lui attribuait à l'époque de l'ancien mercantilisme français. On verra
naître une sorte de néo-mercantilisme.

Il n'est pas de pays qui, s'il ne détient pas des valeurs étrangères,
productives de rente, soit à même, à la longue, de payer ses
importations autrement qu'en marchandises, car le montant total de ses
moyens fiduciaires suffit à peine à régler ses comptes d'un trimestre.
L'exportation n'est donc, ni une fin en soi, ni, comme d'aucuns le
croient, un défi économique, mais tout simplement un moyen de paiement
de dettes. Ce n'est pas l'exportation, mais l'importation qui constitue
l'élément primaire et décisif de l'activité économique. Si, pour une
raison quelconque, l'exportation était contrariée, alors que
l'importation de produits indispensables se maintiendrait au niveau
normal, le pays serait obligé d'exporter ses valeurs et ses titres de
propriété, abandonnant ainsi peu à peu à des étrangers la suprématie
économique. Ce serait pour lui la décadence.

La règle valable pour les dépenses faites en objets de consommation et
pour leur paiement s'applique également au cas dont nous nous occupons:
je puis déterminer ce que j'ai besoin d'importer pour ma consommation;
quant aux produits que je dois exporter en échange, à titre de paiement,
c'est l'autre qui en décide. Cet «autre» est libre de refuser les
marchandises que je lui offre, parce que leur genre ou leur origine lui
déplaît; il peut les déprécier, en leur opposant des barrières
douanières qui lèsent le vendeur, dans la mesure toutefois où il ne
s'agit pas de produits dont celui-ci a le monopole. Plus efficaces
encore que les barrières douanières sont les barrières créées par la
chicane, par les obstacles de toutes sortes destinés à entraver le
commerce et les relations entre peuples, par le sentiment national
exalté qui fait préférer, même à un prix élevé, les produits du pays à
ceux de l'étranger. Mais la dépréciation des moyens de paiement signifie
le renchérissement des produits qu'on veut acheter, et comme il s'agit
généralement de produits de première importance et de première
nécessité, le pays victime de ces manœuvres se trouve placé dans une
situation qui l'oblige à produire moins économiquement que les autres,
ce qui ne peut que diminuer davantage sa faculté d'exportation.

C'est ainsi que, comme il y a deux cents ans, bien que pour des raisons
différentes, l'intérêt de l'économie nationale se trouve de nouveau
concentré sur la balance commerciale. Guidé par la tendance à s'enfermer
dans les limites de l'économie intérieure, tendance qui lui a été
imposée par les circonstances, le néo-mercantilisme place au centre de
ses préoccupations, non plus l'exportation et l'acquisition d'or, mais
l'importation.

Alors qu'il semblait naturel, jusqu'en ces derniers temps, que chacun
fût libre d'acheter à l'étranger, pour importer dans son pays, tout ce
que bon lui semblait, on commence aujourd'hui à se rendre compte que
chaque machine, chaque perle, chaque bouteille de champagne importées,
outre qu'elles servent à nourrir la main-d'œuvre étrangère, aux dépens
de la fortune nationale, ont encore pour effet de rendre plus difficile
la future production collective, puisque celle-ci, au lieu de pouvoir
produire ce qui lui convient, ce qui lui paraît utile et nécessaire, est
obligée de se conformer à des indications étrangères, de travailler pour
payer des dettes. Dans le cas extrême, il peut arriver que des gens
riches importent des marchandises de luxe en quantité telle qu'il en
résulte une véritable pénurie de substances alimentaires et de matières
premières, lorsque ce sont notamment ces substances et matières que
l'étranger, profitant de différences de changes, exige en paiement.

De toutes ces considérations néo-mercantiles découle la nécessité
d'instituer, à côté de la protection agricole et industrielle, à côté de
la protection des matières premières dont nous avons parlé plus haut,
une surveillance générale de l'importation, surveillance qui doit
s'étendre à toutes les marchandises non indispensables ou pouvant être
remplacées, à tous les produits dont les succédanés plus ou moins
approchés peuvent être fabriqués dans le pays, mais surtout à tous les
articles de luxe.

Nous avons parlé plus haut des avantages esthétiques de l'économie
réduite à ses ressources intérieures. Nous devons maintenant, à propos
du contrôle de l'importation, signaler, au contraire, un inconvénient
esthétique qui sera particulièrement sensible pendant la période de
transition. Si déjà de nos jours les produits de consommation
artificiels sont, à l'exception des produits techniques, d'une
fabrication défectueuse et d'un goût plus que douteux, et cela pour des
raisons que nous avons énumérées précédemment, nous assisterons très
vraisemblablement, dans un proche avenir, à la naissance d'une économie
fondée sur la fabrication d'articles bon marché, de produits succédanés,
d'imitations trompeuses auxquelles manqueront la naïveté et l'absence de
prétentions de l'économie purement domestique. Mais ici encore nous
devons avoir confiance dans la bonne volonté des hommes et dans le bon
sens national et espérer que, par une adaptation progressive, la
nécessité fera naître une vertu ayant une tonalité et une
caractéristique nouvelles.

3. Aucun des effets éloignés de la guerre, y compris les transformations
politiques, n'égalera en importance le déplacement de fortunes qui se
sera effectué dans chaque pays et l'appauvrissement temporaire des
nations européennes. Nous avons déjà parlé des conséquences sociales de
la guerre. Cette fois nous nous trouvons de nouveau en présence du
problème économique de la formation de capitaux, formation que rendront
difficile et la naissance de toute une catégorie de rentiers d'État, et
les pertes en main-d'œuvre et en intelligences, et les obstacles
auxquels se heurteront les relations internationales et les troubles qui
ne pourront que s'aggraver et croître à l'intérieur de chaque État.

La nécessité d'un effort de travail plus prolongé et plus soutenu
apparaîtra avec évidence, mais cet effort a des limites. Ce qui importe
davantage et est plus désirable, c'est l'augmentation du rendement dans
l'utilisation de la main-d'œuvre, des matières premières, des
instruments de travail, des méthodes économiques et des capitaux. Toutes
ces questions, y compris en partie la dernière, n'étaient résolues jadis
que conformément à l'intérêt personnel de chacun et au principe de la
libre concurrence, et il devait en être ainsi, tant que l'augmentation
du bien-être dépassait les exigences et besoins possibles de chacun.
Mais comme aujourd'hui la puissance nationale dépend plus que jamais de
l'équipement matériel et que le degré de cet équipement, abstraction
faite du bien-être momentané, dépend, à son tour, de la concurrence
entre les Puissances, telle qu'elle s'est manifestée au cours de la
guerre, la reconstitution et l'augmentation de la richesse nationale ont
acquis une importance politique dont la responsabilité incombe à l'État.

L'intervention de l'État devra se produire soit là où, grâce à des
circonstances particulièrement favorables, la libre concurrence n'a pas
encore réalisé l'extrême tension des efforts, soit dans les cas où les
forces individuelles ne suffisent pas à transformer le cycle économique,
soit enfin dans les cas où l'intérêt momentané de l'individu se trouve
en opposition avec l'intérêt permanent de la collectivité.

Il importe tout d'abord d'éprouver, au point de vue de leur rendement
utile, les exploitations techniques et agricoles. Des établissements
vieillis, gaspilleurs de forces, de matières et de travail, peuvent être
modernisés ou, lorsque leur transformation n'est pas possible, ils
devront être fermés et abandonnés. Les sources de production de forces
devront être centralisées. Des syndicats seront soumis au contrôle:
s'ils servaient à entretenir artificiellement, au préjudice des
consommateurs, des industries éparpillées, mal situées, mal
administrées, on pourrait les obliger à leur retirer leur appui. On
pourra fonder des unions qui seront responsables de la consommation
économique des matières premières et de toutes les récupérations
possibles. Quant aux petites industries qui manquent d'installations
perfectionnées, elles pourront être groupées en associations.

Plus importante et plus difficile que l'organisation d'entreprises
individuelles est la transformation, dans le sens d'une plus grande
efficacité, de l'ensemble des méthodes et usages qui sont entrés
profondément dans les habitudes du consommateur.

Qu'un cigare ou une épingle à cheveux augmente d'une partie ou plusieurs
fois de sa valeur, avant d'arriver du producteur au consommateur, c'est
là une chose indifférente en elle-même. Ce fait n'a pas d'importance,
même lorsqu'il s'agit d'un tissu, pour autant qu'il ne sert pas à la
satisfaction essentielle d'un pauvre. En ce qui concerne les
marchandises de luxe, ce renchérissement est même désirable, en tant que
moyen de restreindre leur consommation. Mais il importe essentiellement,
au point de vue de l'intérêt général, que des milliers de cerveaux et de
bras ne soient pas affectés à cette besogne inutile qui consiste à
suivre les marchandises dans leur trajet, à perdre le temps à attendre,
à faire la réclame, à ranger, à voyager, à palabrer, à persuader. Il
importe que des milliards du patrimoine national ne soient pas
accumulés improductivement et inutilement, dans d'innombrables magasins
de gros, de demi-gros et de détail. On consommerait peut-être moins de
tabac, si à chaque coin de rue deux employés insuffisamment occupés
n'attendaient pas le client dans des boutiques et des magasins coûteux,
dont le parquet pourrait être recouvert tous les ans d'une nouvelle
couche d'argent représentant leur prix de location. On vendrait
peut-être moins de savons et de papier à lettres, si l'acheteur devait
faire deux cents pas de plus pour s'en procurer. Le commerce de tissus
en détail serait peut-être plus fatigant, si telle boutiquière était
obligée de visiter deux fois par an un dépôt de gros, au lieu de
recevoir deux fois par semaine la visite d'un voyageur loquace. Il est
possible que des dames trouvent à redire, en constatant une diminution
sensible des nouveaux modèles d'étoffes qui étaient autrefois lancés sur
le marché en nombre illimité et dont une bonne moitié, refusée par le
public, devait être vendue à bas prix, ce qui avait pour résultat de
grever d'autant la consommation normale. Il est possible que la
concurrence par la réclame, érigée en système et portant, somme toute,
sur des articles de consommation exactement identiques, trouve une
compensation aux millions dépensés à cet effet dans une légère
augmentation de la vente: cette question et beaucoup d'autres du même
genre concernent les intérêts particuliers, mais n'ont rien à voir avec
ceux de la collectivité. À celle-ci il importe avant tout de sauver et
d'épargner les forces de travail et les capitaux de la nation. Elle aura
à décider si des coopératives de producteurs, de marchands et de
consommateurs, si des ententes sur la limitation des modèles, sur des
dépôts collectifs, sur la normalisation du crédit, si la rationalisation
des centres du commerce de détail, la fixation de la durée moyenne du
travail et des bénéfices moyens ne seraient pas de nature à modifier les
méthodes et usages commerciaux du pays, de façon à rendre productives
des forces innombrables, à empêcher la multiplication de dépôts, la
perte et le renchérissement des marchandises.

Le droit que possède la collectivité de disposer des forces ouvrières du
pays peut être étendu. Aujourd'hui, tout homme aisé est libre de vivre
sans travailler, c'est-à-dire de se faire nourrir par la société, en se
contentant tout simplement de payer les services qu'il reçoit; il est
libre, sans posséder aucun don ni titre spécial, d'embrasser telle
carrière libérale et, sous le prétexte qu'il occupe une situation
sociale élevée, il peut mener une vie oisive que ne justifie même pas
son penchant à la méditation. Plus que cela: chacun est libre de
soustraire au pays autant de main-d'œuvre qu'il juge convenable et,
pourvu qu'il la paie, de l'employer dans telle ou telle industrie, sans
que personne s'occupe de savoir si celle-ci est utile ou superflue; et,
lorsqu'il s'est suffisamment enrichi, il peut encore soustraire à la
réserve de main-d'œuvre du pays autant de travailleurs que bon lui
semble, pour son service personnel. Dans les cas d'urgence, ces usages
devront, eux aussi, être examinés de près et subir des restrictions.

En revanche, il faudra sans retard supprimer les anomalies qui résultent
de la libre circulation des capitaux. On entend par là le droit que
chacun possède aujourd'hui de placer sa part de la fortune nationale à
l'intérieur ou à l'étranger, selon ses convenances. Il résulte de ce
droit que particuliers, établissements de crédit et sociétés
industrielles sont libres, en ne tenant compte que de la situation du
marché du capital, de vendre et d'acheter à leur convenance des valeurs
intérieures ou étrangères, sans autre contrôle que celui d'une sécurité
jugée suffisante et d'un examen politique superficiel des relations
existant entre le pays auquel appartient le prêteur et le pays étranger
emprunteur. Lorsque ce dernier passait quelques commandes industrielles
au pays prêteur, on ne songeait pas que le bénéfice pouvant en résulter
ne se traduisait que par une diminution infime du prix d'achat des
titres, et l'on ne voyait nul inconvénient à ce que le pays bénéficiaire
de l'emprunt fondât avec le capital mis à sa disposition une industrie
susceptible d'enrichir ses ouvriers et employés, de favoriser ses
productions, au préjudice peut-être du pays prêteur. On était, au
contraire, content, parce que le capital ainsi soustrait à l'économie
nationale rapportait un intérêt légèrement supérieur à celui qu'il
aurait rapporté, s'il avait été placé dans le pays même.

En réfléchissant bien aux conditions qui président à la formation de
nouveaux capitaux, on arrive à la conclusion que les placements ne
doivent pas être subordonnés à la seule considération du taux d'intérêt.
Il faut également tenir compte des besoins économiques généraux du pays,
besoins qui trouvent leur expression dans le niveau de la rente; et ce
niveau doit être envisagé d'une façon générale, car si on ne tenait
compte que de chaque cas en particulier, une banque de spéculation
apparaîtrait comme un des besoins les plus urgents du pays. Quant à
l'exportation de capitaux, elle ne devrait jamais être une question de
taux d'intérêt; mais, subordonnée à des compensations politiques et
économiques des plus sérieuses, elle ne devrait être autorisée par les
autorités politiques que dans des cas exceptionnels. À la place de la
libre protection des capitaux, il faut mettre la protection du capital
national.

4. Le déplacement des fortunes qui s'est produit à la suite de la
guerre trouve son expression dans l'accroissement de la dette publique.
Des revenus dont le total égale celui de l'épargne nationale doivent
être fournis pour être remis aux porteurs de rente qui, de leur côté,
contribuent à constituer ces revenus. En d'autres termes: le montant
total de l'épargne passe entre les mains de l'État qui lui assigne une
nouvelle répartition.

Il va sans dire que des revenus de cette importance ne peuvent plus être
obtenus par les moyens en vigueur jusqu'à ce jour. Qu'on ait recours à
une confiscation partielle des fortunes, à des impôts sur les
successions, à des monopoles, à des impôts sur la rente, sur les
échanges et la production, ou à tous ces moyens financiers à la fois, on
aboutira au même résultat: l'ébranlement du principe de la fortune
privée. La conviction se fait de plus en plus jour que l'État n'est pas
le pensionnaire des particuliers, envers lequel on est quitte, quand on
lui a abandonné quelques sous, mais que c'est lui qui dispose de la
fortune et des revenus de ses membres, selon des besoins dont lui seul
est juge. Si, de plus, l'État, après avoir opéré la confiscation
partielle des fortunes ou constitué des monopoles, devient le
propriétaire et l'administrateur d'innombrables intérêts particuliers
dont il peut, s'il le juge utile, remettre la gestion à des institutions
mi-officielles ou d'un caractère économique mixte, la dernière barrière
qui séparait l'économie privée de la chose de l'État se trouve
supprimée; et de même que toutes les activités matérielles, l'activité
économique devient une fonction directe ou indirecte de l'État.

Seules la durée et l'issue de la guerre décideront des délais dans
lesquels seront effectuées les transformations que nous envisageons ici
et leur étendue. Nous sommes partis de ce point de vue qu'elles ne
doivent être considérées que comme des phénomènes préparatoires, car un
phénomène extérieur, soumis aux conditions du temps, quelle que soit son
ampleur, peut bien agir comme facteur d'accélération, de préparation, de
déclanchement, mais est impuissant à transformer le cœur humain. Or, les
grands progrès de l'humanité résultent surtout de changements
intérieurs, obéissent aux mouvements des lois dernières. S'il est une
puissance soumise à la volonté et ayant ses racines dans les profondeurs
les plus intimes de l'âme humaine, c'est la connaissance. À supposer que
celle-ci soit, à son tour, une illusion, qu'au lieu de posséder une
force motrice, stimulante, elle suive seulement, telle une harmonie
d'accompagnement, le mouvement existant de toute éternité, notre devoir
ne s'en trouve nullement modifié: nous devons, dans la simple
association harmonique, chercher la clarté de la connaissance, avec la
même liberté et le même sentiment de responsabilité que si notre voix
fournissait la note principale.

Étant admis que les suites de la guerre, quelque favorables ou graves
qu'elles soient, seront autant de phénomènes préparatoires, leur
tendance à assurer à l'État une prédominance écrasante sur la volonté
des individus ne pourra trouver sa réalisation que dans l'État
populaire, car une pareille puissance, d'un côté, une pareille
subordination, de l'autre, ne peuvent pas exister dans un État divisé en
classes, mais sont seulement possibles dans un État où c'est le peuple
lui-même qui à la fois commande et obéit. Ce serait commettre une
suprême injustice et assumer la plus formidable responsabilité que de
permettre, à la manière orientale, à des castes héréditaires de
s'arroger une puissance quasi-divine et de réclamer, au nom de la
divinité, des sacrifices jetés en pâture aux prêtres.

Nous avons reconnu que l'État populaire constitue pour l'Allemagne une
nécessité actuelle et inéluctable. Nous avons analysé les aptitudes
pratiques des Allemands et, en premier lieu, leurs aptitudes négatives.
Nous avons exposé les suites immédiates de la guerre et ses suites
éloignées, et nous avons constaté que tout ce qui paraissait en repos
devenait mobile. Avant d'aborder la dernière partie de notre tâche
politique, à savoir l'examen des décisions et mesures propres à
contribuer à la réalisation du but, nous devons faire une réserve que
beaucoup trouveront singulière et qu'il nous sera cependant facile de
justifier: nous dirons notamment que, malgré son apparente simplicité,
cet examen, d'ordre purement pratique, n'a à nos yeux rien de décisif.
Nous irons même plus loin et nous essaierons de discuter, chemin
faisant, quelques-uns des principes politiques les plus anciens, les
plus populaires et les plus fondamentaux.

Lorsque quelqu'un désire planter une forêt, il choisit une situation
saine et un sol approprié. Il adapte aux conditions locales les essences
à cultiver et se garde bien de planter dans une marche des oliviers et
des cyprès. Il charge un personnel forestier compétent de protéger les
arbres contre les plantes nuisibles, d'assurer les réserves et une
exploitation régulière. Il abandonne le reste à la lumière et au soleil,
à la pluie et à la gelée et, sans intervenir dans la lutte entre plantes
et insectes, entre troncs et cimes, il laissera se former le dôme de
verdure dont jouiront ses enfants et ses petits-enfants. Lorsque
quelqu'un porte la responsabilité d'un certain nombre d'entreprises
économiques, il s'appliquera à leur déblayer le terrain, à leur poser
des buts, à leur inculquer les principes qui lui paraissent importants,
économie ou exploitation en grand, exploitation intensive ou extensive,
mais jamais il n'interviendra, sans nécessité urgente, dans les
ramifications de l'édifice dont il a confié l'organisation à des
administrations compétentes.

À plusieurs reprises, nous avons parlé de l'atmosphère de l'État, en
l'opposant à ses institutions rigides. Cette atmosphère est faite
d'impulsions volontaires, de convictions, d'appréciations, d'attitudes
du peuple. C'est sous sa pression qu'institutions et lois périmées
disparaissent, tandis que d'autres se remplissent d'un contenu nouveau
et que d'autres encore voient le jour pour la première lois. Elle n'est
cependant pas produite elle-même par les institutions qui le plus
souvent ne peuvent que la contrarier et l'assombrir. C'est une erreur de
croire que les institutions répondent à une nécessité unique: une
entreprise, qui perd le chef qui l'a créée, peut, sous son successeur,
être orientée dans des directions nouvelles; la tempête a abattu la
branche principale d'un arbre: la branche secondaire se développe,
jusqu'à devenir à son tour une branche principale; un État vaincu dans
une guerre voit se dresser devant lui des tâches nouvelles et surgir des
organismes nouveaux. La force vitale et le monde extérieur forment les
conditions nécessaires; le contenu de la conscience et la volonté
exercent une action décisive; quant à la structure et à la croissance,
elles peuvent bien s'effectuer dans plusieurs directions, mais
conduisent toujours au but fixé par le destin.

C'est pourquoi on se trompe, lorsqu'on considère comme des phénomènes
primaires et décisifs certaines formes de gouvernement prétendues
fondamentales: aristocratie et démocratie, parlementarisme et
absolutisme. Quand quelqu'un me demande si je suis aristocrate ou
démocrate, il me fait le même effet que s'il me demandait si je suis
réaliste ou nominaliste, au sens de la philosophie scolastique: je ne
puis lui opposer que le «non, non!» védique. Une démocratie radicale
peut se révéler comme un absolutisme dissimulé ou une oligarchie
ploutocratique; un gouvernement absolu peut se manifester sous la forme
d'une domination effrénée, à peine voilée, de la multitude. Chacune de
ces catégories, réduite à sa forme la plus pure, devient totalement
absurde: jamais un individu ne peut posséder la totalité de la
puissance, à moins d'être infini; jamais le _demos_ ne saurait
gouverner, au sens propre du mot, à moins de cesser d'être le _demos_.
Les institutions des États civilisés, malgré les différences de noms et
de formes extérieures, se ressemblent plus qu'on ne le croit, quant à la
composition de leurs équilibres complexes; elles ne diffèrent que par
l'esprit qui les anime. On peut dire, d'une façon générale, que les
institutions mûrissent, à mesure qu'elles s'éloignent de leurs origines:
les républiques, en devenant conservatrices; les monarchies, en devenant
libérales.

Il suffirait d'une forte et profonde conviction du peuple allemand pour
que toutes les exigences de l'État populaire en voie de formation soient
satisfaites, et cela sans qu'il y ait besoin de changer une seule ligne
du droit écrit, y compris le droit électoral prussien. Si l'appel à la
responsabilité et à la liberté qui inspire ce livre pouvait, repris et
intensifié par mille voix plus fortes que la nôtre, pénétrer jusqu'au
cœur des Allemands, ceux que n'anime que l'esprit de parti en
éprouveraient une frayeur tellement forte qu'ils en oublieraient tous
les intérêts matériels particuliers et qu'on verrait aussitôt surgir,
indépendamment de toute géométrie et arithmétique électorales, les
hommes qui conviennent à la nouvelle situation, en même temps que se
réaliseraient les idées en rapport avec cette situation. Les partis,
s'ils continuaient d'exister, ne seraient plus alors ce qu'ils sont
aujourd'hui, c'est-à-dire des associations d'intérêts faisant figurer
sur leur programme une excuse phraséologique, mais des oppositions
naturelles portant sur les modalités de réalisation d'un idéal commun.

Je me rends bien compte que ce que je viens de dire concernant le peu
d'importance des formes de gouvernement, constitue un fort argument pour
ceux qui, par paresse ou par inertie, se contentent de ce qui existe.
Mais je l'ai dit sans hésitation, car je suis plein de confiance dans la
force juvénile de notre peuple qui vient de subir de nouvelles secousses
et de nouvelles épreuves, qui attache plus d'importance au vin qu'aux
outres qui le contiennent, mais qui n'en jugera pas moins utile de
réparer quelques-uns des récipients par trop usés, sans quoi trop de vin
s'évaporerait sans profit pour personne. Arrière donc, les spectres
redoutés de la démocratie et du parlementarisme, de l'oligarchie et de
l'absolutisme!

L'absolutisme le plus rigoureux est encore de la démocratie, bien que
sous des formes faussées. Le dynaste absolu a le pouvoir et le droit de
fouler aux pieds et d'écraser tous ceux qui tombent sous son regard.
Mais ceux qui ne sont pas écrasés (et tous ne peuvent pas l'être), le
dominent et se servent de lui pour dominer, en observant, il est vrai,
certaines formes byzantines. L'absolutisme est la domination exercée par
une partie du peuple sur l'autre, et cette démocratie partielle présente
des gradations qui vont jusqu'à la domination féodale ou ploutocratique
des monarchies constitutionnelles. Qu'on ne dise pas que la personne du
dynaste constitue dans une certaine mesure un troisième pouvoir, ayant
les apparences de l'indépendance. C'est seulement aux moments décisifs
de la guerre et de la paix que cette personne peut affirmer librement
son pouvoir, pour le bonheur ou le malheur de son peuple; mais la
structure de l'État moderne est tellement compliquée que ce troisième
pouvoir se trouve dans l'impossibilité d'exercer une activité durable,
alors même qu'il serait l'incarnation permanente du génie de
l'indépendance. Jadis, le monarque pouvait bien pratiquer la troisième
politique qui était celle de sa maison ou de l'Église ou d'un État
étranger, ou encore la politique conforme aux principes qui lui ont été
inculqués par l'éducation: aujourd'hui, il est un instrument dont une
partie du peuple se sert pour dominer l'autre. Il n'en va pas autrement
dans une oligarchie qui, elle aussi, ne peut affirmer et imposer son
ploutocratisme que si elle a des partisans; elle doit avoir derrière
elle une partie du peuple qu'elle croit dominer, mais qui, en réalité,
la domine, si elle veut pouvoir asservir la masse restante.

La démocratie, comme principe pur, est également impossible, sauf
pendant ces rares et courtes périodes de transition où une plèbe, au
fond oligarchique, domine le peuple, alors que l'autorité traditionnelle
a subi une éclipse momentanée. S'il existe en général des formes de
gouvernement fondées sur l'ordre,--et sans l'ordre aucun État civilisé
de nos jours ne saurait se maintenir, même pendant quelques mois,--ce
n'est pas le peuple qui est capable d'en assurer le fonctionnement. Il
ne lui reste qu'à remettre ses pouvoirs à d'autres, notamment à des
hommes de confiance, et, ce faisant, il crée un pouvoir oligarchique ou
absolutiste auquel il est obligé, bon gré mal gré, d'accorder les droits
les plus étendus sur lui-même. Et alors surgissent ces nombreux
inconvénients qui apparaissent à nous autres Allemands comme
spécifiquement démocratiques et nous inspirent la plus profonde
antipathie pour ce principe illusoire. Le peuple peut, aussi souvent
qu'il le veut, troubler ses hommes de confiance dans leur travail
professionnel, les fatiguer par des contrôles incompétents, les révoquer
mal à propos, confier des emplois à des favoris incapables.

La lutte pour le pouvoir commence et ne tarde pas à devenir effrénée. On
assiste à de bruyantes campagnes électorales, avec corruption des
électeurs qu'on paie avec de l'argent acquis également par la
corruption. Savants et hurleurs, aventuriers et richards, avocats,
journalistes, spéculateurs et généraux se disputent le pouvoir et
l'argent. Peu nous importe que les mêmes choses, sous d'autres noms,
puissent se produire également dans les monarchies: renversement
incessant de ministres, dilettantisme, troubles apportés à la continuité
gouvernementale, intrigues, servilité, bluff, corruption, camarilla,
prédominance militaire, justice de classe et autres vices du même genre.
Peu nous importe que des dynastes exceptionnels soient capables
d'endiguer, dans une certaine mesure, ces vices ou que de bonnes
démocraties, comme celles de la Suisse, des Pays-Bas, du royaume de
Suède, des villes hanséatiques et de beaucoup d'administrations
communales allemandes réussissent à les réprimer. Ces choses
représentent, non la forme, mais le fond, les traits spirituels des
peuples chez lesquels elles se manifestent. Ce qui nous intéresse, c'est
ceci: la démocratie représente, elle aussi, non le gouvernement du
peuple par le peuple, mais celui d'une partie du peuple par l'autre: le
plus souvent de la population rurale par la population des villes, de la
population pauvre par la population riche, de la population non
instruite par la population mi-instruite et se disant civilisée.

Les différences, si profondes en apparence, qui existent entre les
diverses formes de gouvernement sont donc tout à fait superficielles. Si
leurs formules et leurs rites diffèrent, leurs vertus et leurs vices se
ressemblent; elles peuvent être bonnes ou mauvaises, fortes ou faibles,
mais elle se ressemblent toutes par la scission du peuple en une masse
dominée et une masse dominante.

Comme une nouvelle représentation acquiert plus de netteté et se grave
davantage dans les esprits, lorsqu'elle est attachée à un vocable
nouveau, nous donnerons le nom d'_organocratie_ à la forme de
gouvernement à laquelle doit prétendre l'État populaire, que cette forme
présente les apparences extérieures de la démocratie ou celles de la
monarchie dynastique. Mais nous ferons aussitôt remarquer que, même à la
lumière de cette nouvelle notion, ce n'est pas la lettre qui doit
décider, mais l'esprit populaire.

Cette notion signifie cependant, non l'établissement d'un équilibre de
repos entre les masses dominantes et les masses dominées, mais le
mouvement organique de la vie dans un va-et-vient incessant des esprits
et des forces. Chaque membre de la nation doit être appelé à dominer et
à servir à la fois, à assumer simultanément ou tour à tour des
responsabilités et des charges. On ne doit laisser nulle part l'esprit
se dégrader et se consumer. Tout homme doué d'aptitudes suffisantes a le
droit de prétendre à l'instruction et à un travail adapté à ses
aptitudes. Il doit régner, non une égalité de droits et de devoirs, mais
une égalité d'accès aux uns et aux autres. Le choix doit reposer, non
sur la faveur, mais sur la vocation. Sans gouverner ni régner, le peuple
n'en forme pas moins la source toujours renouvelée où se recrutent ceux
qui gouvernent et qui règnent, à l'exception de la monarchie enfermée
dans l'isolement de son cadre héréditaire, bien que rien ne doive
s'opposer à ce qu'elle renouvelle sa race par le mélange de sang sain
emprunté au peuple. Des avantages héréditaires subsisteront toujours,
car manières de penser, expériences, culture et dons peuvent se
transmettre héréditairement. Mais, pour être efficaces, ces avantages
auront besoin d'une preuve, vu qu'il ne suffit pas que quelqu'un
appartienne à telle ou telle souche, pour qu'on soit autorisé à
conclure qu'il possède soit des vertus et des dons, soit des vices et
des défauts héréditaires. L'instruction et l'éducation du peuple
constitueront la tâche la plus importante; le choix judicieux et le
développement de tout don naturel seront à la base de tout le travail
social. La religion et l'art jouiront de la protection de l'État, sous
la réserve du libre développement de leurs doctrines. Personne n'aura le
droit d'utiliser les biens spirituels de la nation pour
l'assujettissement d'individus ou de classes.

L'objection d'utopisme que nous sommes sûr de voir nous opposer sur ce
point, ne peut jamais être réfutée dialectiquement. Celui qui est
habitué dans la vie à prendre et à réaliser des décisions soulevant des
critiques et donnant lieu à toutes sortes de prédictions, sait que
l'implacable «impossible!» a toujours été opposé à toute idée pleine de
promesses et d'espoirs. «Plans chimériques», «champ trop vaste»,
«grandiose, mais irréalisable»: tels sont les clichés des principales
objections stériles qui ont étouffé plus d'une décision. On peut donc se
demander sous la réserve de quel accueil il est permis de lancer dans le
monde quelque chose de fort et de bon. Ce ne peut être sous la réserve
d'un consentement général, car chacun ne donne son consentement qu'à ce
qui lui est familier; or, s'il n'y a que son exigence qui lui soit
familière, elle est fausse, car, si elle ne l'était pas, elle serait
réalisée depuis longtemps, par le consentement unanime. Et c'est ainsi
que les qualifications méprisantes que nous avons citées plus haut ont
toujours exprimé le salut que le monde adressait à tout ce qui est bon,
et ceux qui ont cherché à réaliser quelque bien en savent quelque chose.
Aussi peut-on dire, sans risque de se tromper, que ce qui n'est pas
accueilli par ce salut est dépourvu de valeur.

Je sais bien que l'inverse de cette proposition n'est pas toujours vrai:
il y a des plans qui paraissent chimériques et qui le sont
effectivement. Il vaut cependant la peine, lorsque, à défaut de preuves,
on possède la certitude interne, de justifier cette certitude qui puise
dans quelques expériences la force de ne pas plier le genou au premier
cri d'alarme: «utopie!»

Sans doute, nous n'avons aucun moyen de prouver la possibilité de fonder
un État qui, tel un organisme vivant, attire à lui les forces les plus
nobles de toutes les couches du peuple et s'impose la tâche de former
avec ses soixante millions d'habitants un ensemble de génies, de talents
et de caractères qui soit de nature à éclipser les moissons
napoléoniennes; d'un État qui, malgré les différences de dons et de
devoirs humains, ne se compose que d'hommes libres, décidant eux mêmes
de leur sort. Mais si les preuves de cette possibilité nous manquent,
nous avons du moins des analogies. De toutes les grandes et florissantes
formations humaines, se renouvelant elles-mêmes d'une façon organique,
je n'en citerai et n'en examinerai qu'une: l'armée prussienne.

Qu'il ne suffise pas d'avoir la vocation pour se voir accorder libre
accès dans cet organisme, c'est ce que tout le monde sait, et nous ne
nous appesantirons pas là-dessus. Ce qui nous intéresse ici, c'est la
sélection libre et indépendante qui s'y opère depuis le grade de
lieutenant jusqu'à ceux d'officier d'État-Major, de commandant de
régiment et de général de brigade. Au-dessus de ces grades, la sélection
s'effectue d'après des principes différents dont nous n'avons pas à nous
occuper. On connaît le système d'épreuves et d'observations auxquelles
sont soumis les futurs officiers, ainsi que le système qui préside à
leur formation académique, pratique et technique. Chacun se rend compte
que, grâce à cette formation, ce sont presque uniquement les meilleurs
et les plus forts qui sont appelés à assumer des responsabilités
décisives, tandis que les inaptes sont éliminés et que les médiocres
sont chargés de tâches moyennes. Comme le principe féodal a déjà pu
jouer librement lors du premier choix des admissibles, assurant ainsi
d'avance une unité morale et intellectuelle du futur corps d'officiers,
la sélection ultérieure s'effectue indépendamment de toute considération
de classe; elle est, quelque bizarre que cela puisse paraître,
démocratique, mais non au sens détourné du mot. Nous voulons dire par là
qu'au lieu d'être fondée sur le principe de l'élection à la majorité des
voix, cette sélection est organisée de telle sorte qu'une catégorie de
supérieurs se complète et se renouvelle constamment, en appelant dans
son sein, à la suite d'un choix judicieux, des représentants d'une
catégorie de subalternes qui jouit des mêmes privilèges qu'elle; et, ce
qui est le plus important, elle le fait sans aucune pression du dehors,
sans accorder le monopole à l'ancienneté et sans limiter la concurrence
des dix mille candidats une fois admis. Même sous les deux rois non
militaires, Frédéric-Guillaume II et Frédéric-Guillaume IV, l'esprit de
l'armée s'était maintenu intact; le corps est si sain, la méthode si
parfaite, que la croissance organique se poursuit, alors même que la
cime de l'arbre est entamée.

Avant de clore cette brève analyse critique de quelques principes
politiques fondamentaux, examinons rapidement l'essence du
parlementarisme, car, malgré la défaveur dont jouissent les
représentations nationales dans tous les États, elles vont se trouver en
présence de tâches nouvelles et importantes.

Des réunions d'États qui, primitivement, n'avaient pour toute
attribution que le vote et la répartition des impôts, sont devenues,
par la substitution de la raison d'être, des assemblées législatives et,
dans les États parlementaires, des assemblées gouvernementales. De
l'époque où elles ne représentaient que des intérêts locaux et
professionnels, elles ont conservé le mode d'élection, devenu absurde et
nuisible, ayant pour noyau la circonscription, ce qui supprime les
minorités, morcelle le pays en d'innombrables atomes qui en donnent une
fausse représentation et enlèvent à l'acte électoral toute
signification. L'activité des Parlements, telle qu'on se la représente,
se manifeste dans le transfert des pouvoirs: le peuple transfère le
pouvoir législatif, dans la mesure où il en dispose, à une assemblée,
laquelle, dans le système parlementaire, transfère, à son tour, le
pouvoir législatif à un ministère. Théoriquement, il existe entre le
pouvoir législatif et le pouvoir exécutif une séparation nette; mais, en
réalité, il est difficile de les séparer, étant donné que, d'une façon
générale, c'est le gouvernement qui a l'initiative en matière de
législation, alors que la représentation nationale intervient
constamment dans les affaires de l'exécutif par son vote et son
contrôle. Dans les deux cas, les Parlements ont le droit de critique et
d'opposition, ce qui, le plus souvent, ne fait que gâter les projets de
lois et troubler l'administration.

Les Parlements sont cependant indispensables pour beaucoup de raisons
dont une, d'ordre mécanique, saute aux yeux: ils assurent la publicité
et le contrôle des actes gouvernementaux, et cela en vertu d'un certain
accord extérieur avec une forte partie de l'opinion publique. C'est là
une fonction nécessaire, mais le même effet pourrait être obtenu par
d'autres moyens, plus simples. Nous apercevons la véritable raison de la
nécessité des Parlements, lorsque, faisant abstraction de toute
phraséologie théorique, nous observons leur mode d'activité pratique,
sur des exemples empruntés à des États parlementaires.

La destination présumée des Parlements est de servir d'agences de
consultation: le peuple, représenté en raccourci et comme dans une sorte
de résumé, s'occupe de ses affaires. En réalité, tel n'est jamais et
nulle part le cas. Il y a bien la miniature du peuple, sous la forme
d'une image arithmétique plus ou moins exacte. Cette image arithmétique
d'intérêts grossièrement ébauchés se condense en majorités et forme
ainsi une sorte de filtre primitif dont on dit qu'il laisse passer les
propositions de lois répondant à la volonté et à l'intérêt de la
majorité nationale du moment. Ceci encore est une fiction, étant donné
que, d'une façon générale, la part du peuple dans l'élaboration de
propositions de lois est nulle; de nouvelles élections, consécutives à
une dissolution du Parlement, donnent souvent une image modifiée, mais,
dans sa composition, la majorité du Parlement coïncide rarement avec
celle du peuple, pour autant que, dans les questions concrètes, il est
encore permis de parler de majorité populaire.

Il existe donc une certaine image arithmétique, bien que le plus souvent
inexacte, et cette image manifeste son action par le vote. Mais on ne
peut pas dire qu'elle délibère et élabore.

Le Parlement parle. Le discours est une recommandation ou une
protestation, une critique, un exposé de motifs ou une théorie, mais il
ne se propose nullement de convaincre les collègues. Il est considéré
comme une démonstration politique et est destiné à agir sur le
gouvernement, sur l'opinion publique ou sur les électeurs. C'est
seulement dans des cas exceptionnels qu'on voit, dans les pays latins,
la sincérité l'emporter sur le calcul; chez nous, ce phénomène s'observe
dans les instants de grand enthousiasme. Mais si le Parlement ne
délibère, ni ne travaille, s'il se contente de parler et de voter,
comment se fait le travail parlementaire? Il est accompli par trois
organisations semi-officielles: le parti, la fraction, les commissions.
Dans les pays de régime parlementaire, il y a une commission principale
et permanente qui, sous le nom de cabinet, est chargée des soins du
gouvernement. Dans les pays à constitution mi-parlementaire, les
commissions délibèrent avec le gouvernement et dans leur propre sein, à
moins que les chefs de partis ne règlent les affaires dans des
entretiens personnels.

Le Parlement apparaît ainsi, non comme la représentation solidaire et le
lieu des délibérations du peuple, mais comme une Bourse des partis,
étant bien entendu qu'il s'agit, non de la défense d'intérêts personnels
et matériels, mais d'un compromis général entre des intérêts différents
ou opposés, obtenu à la suite de pourparlers et de discussions, comme
lorsqu'on traite une affaire.

Ceux des représentants du peuple qui, abstraction faite de discours
d'occasion et de harangues électorales, n'exercent aucune activité
définie dans les organisations intermédiaires, jouent un rôle purement
statistique. Dans beaucoup de pays latins, ils se dédommagent en se
consacrant aux affaires, dans d'autres ils assurent des charges
bénévoles, en s'intéressant, par exemple, à des bureaux de réclamations
privées qui, pour des motifs désintéressés, mais non sans recours à la
pression, talonnent les autorités. Les vrais agents du peuple ou, plus
exactement, du parti sont les chefs dont le nombre est d'autant plus
grand et l'autorité d'autant plus forte que les tâches qui leur sont
imposées par l'organisme de l'État engagent davantage leur
responsabilité.

Ce tableau, qui apparaît bizarre à première vue, se révèle cependant
comme rationnel, lorsqu'on l'envisage de plus près. Si l'on a le courage
de ne pas se détourner des réalités données, on constate la présence
d'éléments susceptibles de transformer l'appareil parlementaire, d'un
mal nécessaire qu'il est actuellement, en un organisme fécond et
susceptible de développement. Arrêtons-nous donc un instant encore à la
question du mal nécessaire.

Abstraction faite du principe idéal de l'État populaire, on peut
affirmer qu'une hiérarchie de fonctionnaires (et un gouvernement normal
n'est pas autre chose), livrée à ses propres forces, est incapable de
maintenir longtemps sa vitalité. La comparaison avec l'armée ne joue pas
dans ce cas, car si l'armée a une mission plus étroite et plus constante
à remplir, elle dispose d'une réserve de forces responsables infiniment
plus grande et se renouvelant avec une extraordinaire rapidité; et elle
est, en outre, stimulée par la concurrence des armées étrangères par
lesquelles elle ne doit pas se laisser distancer, alors que l'activité
d'un gouvernement ne peut être comparée à celle d'un gouvernement
étranger que dans ses résultats, et non dans les mesures qui les
précèdent et qui peuvent parfois aboutir à des résultats différents.

Autrefois, lorsque l'administration d'un royaume était conçue sur le
modèle d'un domaine, un monarque paternel pouvait surveiller
personnellement son pays et se faire une idée de l'ensemble d'après les
échantillons qu'il voyait au cours de ses inspections. Il pouvait
imposer aux organes de son gouvernement ses propres critères de jugement
et transmettre à ses successeurs les principes d'économie,
d'incorruptibilité et d'exactitude dont il s'était lui-même inspiré dans
sa carrière. De nos jours, un seul département, comme celui de la
télégraphie ou de l'hygiène sociale, dépasse en importance et en étendue
tout l'ensemble de l'administration frédéricienne. Un monarque doué,
qui voudrait être au courant ne fût-ce que des plus importantes affaires
gouvernementales, risquerait d'être débordé, écrasé par les faits, alors
même qu'il se bornerait à exercer l'apparence seulement d'un contrôle
efficace. Mais un gouvernement spécialisé, détaché du reste de la
nation, alors même qu'il ne s'éteindrait pas, faute de renouvellement à
l'aide d'éléments extérieurs, finirait par se transformer en un
mandarinat immobile, impuissant à faire face à un régime économique plus
ou moins développé et à combattre l'opinion qui ne tarderait pas à se
dresser contre lui.

Le gouvernement a donc besoin de l'appui et de la collaboration d'une
deuxième instance, jouissant de toute son indépendance. Pas plus que par
un individu, cette instance ne peut être représentée ni par un Sénat, ni
par un Tribunal, qui n'ont pas la liberté complète de leurs mouvements,
ni par des corporations qui, elles, sont préoccupées avant tout par des
intérêts professionnels, d'ordre matériel. Il y a des siècles, c'était
l'Église qui formait cette instance indépendante; aujourd'hui, ce rôle
ne peut être rempli que par le peuple.

Mais ici se présente une difficulté d'un autre ordre. Une foule n'est
capable ni de gouverner, ni même de délibérer. D'elle on peut attendre,
non des résolutions réfléchies et raisonnables, mais des décisions
impulsives et vagues. Même le système consistant à désigner des hommes
de confiance et qui peut encore trouver place dans un organisme
communal, n'est pas compatible avec l'organisme de l'État. Un pouvoir
central, en effet, ne peut pas reposer sur des hommes de confiance
locaux: il a besoin d'hommes politiques, d'hommes d'État. Or, la foule
électorale est incapable de discerner les qualités que doivent posséder
les hommes politiques et les hommes d'État chez ceux qui sollicitent
ses suffrages. Elle est, en revanche, parfaitement capable de se faire
une idée sur un programme de parti, lorsque ce programme lui est
présenté d'une manière intelligible et familière. Nous voilà ramenés au
paradoxe des systèmes électoraux qui, tout en ordonnant des élections
locales, provoquent des élections de parti. Nous reviendrons plus tard
sur ce point. Signalons en attendant ce fait saillant: des vouloirs
atomiques qui prennent part à l'élection émane bien une représentation
nationale, mais non un corps capable de travailler, de contrôler et de
gouverner.

Le transfert des pouvoirs est un procédé peu efficace. Il doit être
remplacé ou complété par un nouveau mode de délégation, et notamment par
une délégation dont les bénéficiaires seraient les partis, lesquels, à
leur tour, délégueraient leurs pouvoirs aux chefs politiques.

Le parti forme un ensemble représentant une partie définie du peuple,
une unité morale, intellectuelle et physique, une unité de vouloir. Il
est un peuple dans le peuple. Régions, provinces, districts, villes
peuvent cristalliser certains de leurs intérêts locaux communs et, à la
faveur de ces intérêts, rejoindre indirectement la politique d'État. Le
parti, au contraire, se trouve en relation directe avec la volonté
centrale et, comme il est d'une composition locale, il n'exclut pas les
intérêts de circonscription, sans toutefois reposer sur eux. Le parti
est susceptible d'organisation, présente une cohérence interne, est
capable d'un travail de longue haleine. On peut donc lui reconnaître un
jugement suffisant pour diriger les organes et les forces individuels.

C'est ainsi que sans bruit, et indépendamment des constitutions écrites,
s'est formé cet organisme intermédiaire qui rend les peuples
gigantesques de notre époque capables de vouloir.

Cette fantaisie, née spontanément, est saine et organique et ne se
trouve, par conséquent, nullement en opposition avec l'État populaire.
Aussi bien, en désignant le mécanisme propre de la représentation
populaire dans des termes empruntés aux transactions financières telles
qu'elles s'effectuent à la Bourse, n'avions-nous nullement l'intention
de marquer notre mépris pour ce mécanisme: nous voulions tout simplement
user d'une expression épigrammatique, destinée à attirer l'attention sur
une réalité susceptible d'amélioration ultérieure.

En serrant cette réalité de plus près, nous reconnaissons la véritable
signification des représentations populaires de notre temps, pour autant
qu'elles sont correctement comprises et normalement composées. L'image
arithmétique incomplète, mais plus ressemblante, des volontés
populaires, qui se reflète dans la composition d'un parti, indique dans
quelle mesure celui-ci puise son dynamisme, ses forces vives, dans le
peuple. Il suffirait presque, lors de chaque période électorale,
d'afficher dans la salle ce rapport de forces et multiplier le total des
voix obtenues par chaque chef, par le nombre des membres dont se compose
son parti. Mais le bizarre et souvent peu réjouissant appareil
parlementaire est indispensable, en tant que moyen de sélection et école
de formation d'hommes d'État et d'hommes politiques. C'est du moins ce
qu'il devrait être.

Dans les pays à gouvernement parlementaire, il l'est dans une mesure
plus grande que chez nous, bien que même dans ces pays-là on ne semble
pas toujours se rendre bien compte de cette circonstance. Le dynamisme y
est beaucoup plus prononcé, ce qui ne va pas toujours sans grands
dommages, puisqu'il se manifeste par des changements fréquents de
gouvernements, changements sans rapports avec les dispositions du pays
et apportant des troubles dans la marche des affaires. Étant donné le
niveau intellectuel moyen de ces pays, la sélection et la formation
donnent des résultats beaucoup plus heureux, puisqu'elles tirent d'un
sol plus pauvre des moissons intellectuelles plus abondantes et souvent
meilleures.

En présence de l'état de choses que nous venons d'esquisser, il est
facile de saisir les raisons du peu de popularité, de la faible
substance, de l'insuffisante efficacité des Parlements allemands, et
plus particulièrement du Parlement prussien. On redoute l'acte électoral
local. Faire surgir une majorité absolue dans une circonscription qui
n'a pas toujours une forte expérience politique, cela suppose l'emploi
de moyens qui, eux aussi, ne sont pas toujours purement politiques. S'il
manque une voix pour parfaire la majorité, les dizaines de mille de
bulletins déposés dans les urnes restent sans effet, et une minorité
forte, d'un niveau intellectuel peut-être très élevé, reste sans
représentation. Les avantages sont acquis aux localités en raison de
leur importance numérique. Les électeurs locaux entendent souvent
raconter et promettre des choses qui n'ont rien à voir avec la pensée
intime de l'orateur. Ce ne sont pas toujours les natures les plus nobles
et les plus honnêtes qui s'accommodent de ces procédés.

La vie des partis, à l'exception des partis agrarien et socialiste, est
mal organisée et d'une façon mesquine. À côté des habitués de tables
d'hôte, des politiciens amateurs et professionnels et des lecteurs de
journaux, toute la partie pensante, intelligents et agissante du pays
devrait se retrouver dans des clubs et des associations, dans des
réunions électorales et autres, pour délibérer sur le sort de l'État;
les forces politiques les plus éminentes du peuple devraient se trouver
en contact permanent avec leurs amis et mandants; les propos de cabaret
et les critiques personnelles devraient céder la place à une
collaboration franche et intime.

S'asseoir sur des banquettes dans une salle à moitié vide, faire passer
des motions, écouter des discours électoraux et, à l'occasion,
intervenir en faveur d'un chemin de fer d'intérêt local qui intéresse
l'arrondissement de l'orateur, tout cela ne constitue pas, pour tout le
monde, un bilan suffisant d'une année de travail. On n'éprouve pas un
grand besoin de chefs de fraction et d'hommes capables de travailler
dans les commissions, et en présence de l'indifférence et de la
lassitude parlementaires du pays, plus d'un doit se poser cette
scabreuse question: «À quand la fin?»

Dans les États parlementaires, chaque représentant du peuple se voit
d'avance nanti d'un portefeuille, et parfois de choses moins avouables.
Si ces mobiles ne sont pas nobles, ils sont du moins forts. Bismarck a
abaissé, et non sans raison, le Reichstag, le jour où cette créature qui
lui devait la vie a voulu se dresser contre lui. Notre Parlement s'est
souvent lui-même condamné à s'épuiser en critiques stériles; il a
rarement trouvé des paroles et des actes qui sauvent. Aussi sa puissance
créatrice ne s'est-elle pas accrue, alors que c'est seulement par
l'activité créatrice qu'on peut attirer à soi, gagner à sa cause les
esprits représentatifs du pays. À cela s'ajoute encore l'attitude
particulière du peuple allemand, qui n'aime pas l'éloquence et la
propagande, qui ne se sent pas sûr dans ses opinions politiques, qui se
décourage toutes les fois qu'on lui fait une nouvelle promesse sans la
tenir, mais qui possède une saine intuition des qualités humaines et
accorde plus d'estime à l'honnête travail du gouvernement qu'il a devant
ses yeux qu'à la dialectique de ceux qui le critiquent.

Une profonde réforme du parlementarisme allemand s'impose, non
seulement en vue de la réalisation de l'État populaire, mais aussi en
raison de la nécessité de donner à l'existence politique une base sûre.

La première mesure urgente consiste dans la suppression de l'élection
locale et dans son remplacement par un bon et sain système
proportionnel. Cette mesure est plus importante que toutes les autres
modifications des droits électoraux dans tous les États, y compris la
Prusse et le Mecklenburg.

La deuxième mesure consiste dans la constitution et l'organisation de
partis.

La troisième mesure, enfin, doit tendre à donner aux Parlements
allemands un contenu positif et la possibilité de se livrer à un travail
créateur, en dehors de la confection de lois et de l'approbation de
dépenses. Nous ne postulons pas la nécessité absolue du système
parlementaire qui, en lui-même, n'est ni bon ni mauvais, mais inspire de
nos jours à l'Allemand moyen une froide horreur. Si les représentations
populaires modernes doivent servir de correctif à la hiérarchie des
fonctionnaires et contribuer à la formation d'hommes d'État et d'hommes
politiques, il est également vrai que l'apprentissage ne doit pas
devenir pour l'élève une fin en soi, avec, en perspective, le faible
espoir d'obtenir un jour des succès critico-dialectiques et d'acquérir
l'influence gouvernementale tolérée d'un chef de fraction. Ce serait
trop demander à la force de désintéressement de natures normales que de
s'attendre à ce que des hommes de talent et pleins d'activité, appelés à
contrôler les actes gouvernementaux, se contentent, au lieu d'une
intervention active, d'une observation plus ou moins bien informée,
suivie d'une approbation. Une pareille attitude est faite pour engendrer
un état d'esprit nuisible: elle se transforme trop facilement en un
pessimisme à outrance qui voit tout en noir et enlève au gouvernement,
systématiquement blâmé et contrôlé, ce qui lui reste de joie de créer.
Mais, surtout, l'homme d'État, élevé dans une atmosphère et dans des
habitudes de critique, n'apprend jamais l'essentiel, à savoir la
responsabilité de celui qui agit, invente et crée, mais seulement les
méthodes parlementaires et le travail formel. On n'est pas à même de
juger ce qu'on ignore et ce qu'on est soi-même incapable de faire. Pour
être un homme d'État, il faut porter ou avoir porté une responsabilité
de créateur; celui qui ne joue que sur un clavier muet ne deviendra
jamais un artiste; le critique irresponsable oublie ses propres erreurs
et succombe au sentiment de son infaillibilité. La vocation n'attire
l'homme ni en haut, ni en bas; elle attire tout simplement l'homme à qui
elle convient et qui lui convient. Et voilà que le cercle se referme de
nouveau: notre Parlement n'est pas fait pour créer des hommes d'État
véritables; ceux que nous possédons ne sont pas à même de se frayer des
voies indépendantes et d'aspirer à des buts définitifs; l'imperfection
des services que rend le Parlement détourne de lui les lutteurs capables
et aimant la responsabilité, la sélection tarit et le cycle recommence.

Cet état de choses ne peut avoir pour effet que d'éloigner de plus en
plus de la politique le peuple représenté dans cette organisation
partielle des volontés qu'on appelle parti. Si les hommes qui sont à la
tête d'un parti avaient l'expérience des responsabilités, s'ils avaient
une connaissance parfaite des événements intérieurs antécédents, des
mobiles et des obstacles, s'ils possédaient l'aptitude à discerner ce
qui est réalisable et désirable, ce qui est chimérique et dangereux,
s'ils connaissaient et comprenaient les acteurs de la scène européenne,
il est certain que les délibérations d'un parti ne se ressentiraient
pas de l'atmosphère créée par des jugements impulsifs et par la
politique de brasserie: elles auraient une valeur pragmatique. Si, en
outre, l'homme politique qui est à la tête d'un parti savait qu'il se
trouverait un jour appelé à assumer de nouvelles responsabilités
actives, cela serait une garantie contre les troubles stériles dont
souffre la politique d'État, en même temps que serait établi le principe
de la responsabilité de parti, principe qui ne pourrait agir que dans le
sens de la modération et de la politique réaliste. À la faveur de cette
responsabilité, on verrait alors naître un bien indispensable et
inappréciable sur l'importance duquel nous aurons encore à revenir: un
ensemble de fins concrètes, se transmettant de génération en génération,
passées au crible de la réflexion, à la fois réalistes et idéalistes, et
cela aussi bien dans le domaine de la politique intérieure que dans
celui de la politique extérieure. Cet ensemble de fins, remplaçant la
phraséologie incolore et vide des programmes de nos partis, avec ses
interprétations variant d'un jour à l'autre, apporterait à notre
activité politique ce qui lui manque le plus: la stabilité. Le manque de
stabilité, soit dit en passant, le danger de surprises que peuvent créer
des fins surgissant à l'improviste, le tout associé à une puissance
militaire des plus fortes, à une atmosphère féodale et à la docilité
d'un peuple confiant à l'extrême: tel est l'ensemble de conditions que
nos adversaires désignent improprement sous le nom de militarisme. Il
n'est pas conforme à notre dignité d'organiser notre vie selon le désir
de nos ennemis; mais il est conforme à la dignité humaine, au sens le
plus élevé du mot, d'examiner chaque jugement, fût-ce même le jugement
d'un ennemi, de le dépouiller de ce qu'il a d'injuste et d'en tirer des
conclusions pratiques.

Nous n'avons pas besoin absolument du système parlementaire que
redoutent tant les intéressés du féodalisme, du capitalisme mobilier et
immobilier, les savants fonctionnarisés, les politiciens qui ne se
sentent pas capables de résister à l'épreuve et la partie instruite du
peuple qui subit leur influence. Sans doute, les raisons alléguées
portent à faux: le morcellement des partis est un argument en faveur du
système, plutôt que contre lui, car il exige des ministères de
coalition, ce qui implique des compromis constants et rend même possible
la prédominance des vieux principes de gouvernement. Les changements
d'états d'esprit et l'instabilité ministérielle présenteraient même en
Allemagne moins d'intensité qu'ailleurs, car nous avons un tempérament
politique plus froid. La corruption et la politique personnelle, à en
juger d'après les expériences que nous offrent les administrations
communales, ne sont guère à craindre. Quant à la sélection des hommes
d'État et à leur niveau intellectuel moyen, nos espérances sous ce
rapport se trouveraient dépassées, si seulement il s'établissait entre
la masse et ses élus la même proportion qualitative que dans les autres
États parlementaires. Ici il faut avant tout écarter un argument
académique, devenu un lieu commun, d'après lequel la position
géographique peu sûre de l'Allemagne exigerait une structure
gouvernementale conservative, rigide dans une certaine mesure. C'est
précisément ce péril résultant de la position géographique de notre pays
qui rend nécessaires la plus grande mobilité et la plus grande
souplesse, la sélection des forces la plus rigoureuse; c'est ce péril
encore qui exige, en opposition avec le dogmatisme politique, l'aptitude
à l'adaptation et à l'opportunisme momentané, car ce n'est pas en
faisant preuve d'une rigide pruderie qu'on peut faire face aux
difficultés extérieures.

Mais peu importe: nous avons besoin, non d'une domination parlementaire
absolue, mais de Parlements et d'hommes d'État élevés dans le sentiment
de la réalité, de la responsabilité et du pouvoir: nous avons besoin de
partis ayant le goût et l'habitude du travail réel, le sens de la
tradition et des fins politiques; nous avons besoin, enfin, d'un peuple
élevé pour la politique et capable de trouver en lui-même les éléments,
les mobiles de ses décisions et résolutions. Les possibilités de
réalisation de ces _desiderata_ sont nombreuses et simples et ne
dépendent pas d'une loi écrite. Le commencement le plus facile et en
même temps, vu notre indolence assoupie, le plus difficile consisterait
à exiger que les ministères se composent en partie de membres du
Parlement. Le commencement, au contraire, qui paraît le plus indiqué et
qui est le plus inefficace consisterait dans l'application de notre
expédient universel: nomination de commissions ou de comités
parlementaires, pourvus de pouvoirs indiscrets, irresponsables,
susceptibles d'étouffer toute initiative et toute joie de création chez
les fonctionnaires qui seraient obligés de passer leur temps à rendre
compte de chacun de leurs pas, à se justifier, à se défendre contre des
projets et des résolutions irréalisables. On ne peut que plaindre les
esprits qui passent leur vie à se désoler des erreurs des autres et ne
peuvent vaincre leur hésitation à mettre la main à la pâte pour réparer
ces erreurs ou faire mieux.

Nous avons, à plusieurs reprises, anticipé sur la dernière partie de nos
déductions qui devait fournir une synthèse de notre vie politique future
et établir la manière dont nous entendons les rapports entre cette vie
et ce que constitue l'essence même de l'État populaire. Pour bien
marquer que nous nous trouvons au cœur même de la vie pratique, où nous
avons été amenés insensiblement par des considérations abstraites et
plus élevées et où nous nous attardons, non parce que nous considérons
cette vie pratique comme un but, mais parce qu'elle nous apparaît comme
une confirmation rationnelle du passage et du rattachement à un avenir
nouveau, pour bien marquer ce point, disons-nous, nous nous servirons
désormais de préférence du raisonnement pragmatique, utilitaire, car,
dans ce domaine, tout pas vers ce qui est définitif doit être en même
temps un pas vers ce qui est digne d'être l'objet de nos aspirations
actuelles. C'est la condition même de son efficacité. Or les principes
de la puissance et de la stabilité de l'État se sont montrés, à
l'épreuve, comme remplissant cette dernière condition.

En vertu de la loi de la lutte pour l'existence et d'après le tableau
que nous offre toute vie individuelle et collective, l'État, abandonné à
lui-même, se trouve impuissant et désarmé et n'est protégé que par son
génie contre ses adversaires et concurrents. Son patrimoine héréditaire
est constitué par la force qu'il puise dans son sol, dans son peuple,
dans sa position géographique. Ces réalités sont limitées, comme est
limité le lot passager d'un homme, d'un animal, d'un troupeau ou d'une
forêt, comme sont d'ailleurs également limitées les bases sur lesquelles
s'appuient les adversaires de tel État donné. Mais ce qui est illimité,
c'est l'étendue de l'action, étendue que le pouvoir spirituel peut
accroître presqu'à l'infini.

Plus que cela: ce pouvoir est capable de modifier les conditions
physiques: il décuple le rendement du sol, arrache à la terre ses
trésors, se rend maître des forces de la nature; il façonne les côtes,
modèle la terre ferme, dirige à son gré le cours des eaux, guérit les
maladies, fortifie le sang et le rend plus abondant, forme et
perfectionne des générations qui sont encore à naître. Il transforme les
masses en organismes doués de sens, de pensée, de volonté et de membres
actifs. Mais il fait intervenir dans la lutte pour l'existence trois
genres de forces: deux extérieures, qui sont les forces de direction et
d'assaut, et la force de résistance intérieure.

Lorsque deux organismes de force égale luttent entre eux, celui-là finit
par vaincre à la longue qui sait ce qu'il veut. Forces, privilèges,
droits intangibles forment une végétation naissant de graines
insignifiantes, indésirables, mobiles. Le chêne millénaire, que nulle
force humaine ne peut faire reculer d'un pouce, est né d'un fruit tombé
de la main d'un enfant; le courant primitif doit sa direction à un tas
de cailloux: un grand Empire d'outre-mer doit sa naissance à la fausse
direction d'un navire; plus d'une famille doit sa noblesse à l'état
d'ivresse d'un seigneur; un caprice de jeune fille décide du sort de
dynasties. Le temps et la direction invariable, persistante, constituent
les deux éléments d'une force à laquelle rien ne résiste. Mais chaque
instant répand de nouveau des germes de choses impérissables, chaque
instant sème les graines de destinées futures, et c'est la volonté
orientée toujours dans la même direction qui opère le choix entre les
graines qui doivent lever et celles qui sont appelées à rester stériles.

Cependant le meilleur moyen d'écraser, de détruire toutes les graines,
bonnes et mauvaises, consiste à tourner sans fin dans tous les sens sur
le même terrain, à remuer sans cesse la terre, à y planter sans choix
tantôt tel fruit, tantôt tel autre. Un grand homme d'action est un
semeur infatigable, qui abandonne à d'autres le bénéfice de la moisson.
Celui qui pense aujourd'hui à ce qui sera une réalité, et une réalité
efficace, dans un an, dans dix ans ou dans cent ans et qui agit
conformément à l'idée qu'il a de cette réalité, celui-là crée librement
et sans entraves; on le raille, mais il méprise raillerie et obstacles;
il sera plus tard mal compris et on ne lui témoignera aucune
reconnaissance, mais ce qu'il fait, il le fait magistralement et poussé
par une nécessité purement intérieure. La création la plus réelle est
celle du visionnaire, pour autant qu'elle produise, non des fantômes
nébuleux, sortis d'une imagination malsaine, mais des images d'une
réalité visible et palpable. Pénétrer intuitivement la réalité et lui
insuffler une âme; rendre les rêves concrets, grâce à un effort de
volonté, et les rattacher à la terre: c'est en cela que consiste le
mystère de la création.

C'est étouffer toute forte création que de limiter son horizon au jour
qui passe. Celui qui recherche des succès rapides et faciles, qui veut
se faire passer pour un grand homme aux yeux de ses compagnons et se
donner l'illusion de créer et de vivre des moments historiques; celui
qui, au lieu de creuser et de planter, goûte tous les jours aux fruits
mûrissants; celui que tout événement nouveau met en mauvaise humeur,
parce que, au lieu de s'attacher à rechercher ce qu'il a de bon, il n'y
voit qu'une cause de trouble et de perte de temps; celui, enfin, qui
s'acquitte péniblement de ses tâches journalières, qui fuit les
résistances et, au lieu de créer, se contente d'exécuter: celui-là peut,
dans le cas le plus favorable, défendre une position et retarder un
écroulement, mais il est incapable de créer de la vie, de contribuer au
développement de ce qui existe, car tout ce qui est naturel meurt,
lorsqu'il est réduit uniquement à la défensive. Insouciance, au sens le
plus élevé du mot, détachement de tout désir personnel, indépendance de
toute pression extérieure, surabondance de forces s'exprimant dans
l'humour et la souveraineté spirituelle, libre disposition du temps
qu'on a devant soi, sans crainte de chute ni de compétition: telles sont
les conditions de la force de direction politique à longue portée.

Dans la structure de nos États, qui donc incarne cette force? Des
lignées héréditaires, dans lesquelles on voit alterner invariablement
des César et des Charles, des Frédéric et des Bonaparte, ne suffisent
pas à élever une dynastie à la hauteur de la tâche qui lui incombe. La
continuité de la politique dynastique est en grande partie fonction de
la nécessité où se trouve la dynastie de défendre sa propre permanence;
elle subit le contre-coup des dangereux changements qui se produisent
dans les relations de familles et d'amitié; ainsi que l'a dit Bismarck,
elle subit surtout l'influence de femmes et de favoris, de tentations
d'agrandir la puissance territoriale. Encore moins pouvons-nous nous
attendre à une stabilité politique de la part de nos Parlements
irresponsables qui, ainsi que nous l'avons vu, bornent leur activité aux
tâches journalières, à la critique et à la confection de lois, ne
présentent aucune cohésion interne, sont morcelés en fractions hostiles
qui, de leur côté, déploient des drapeaux sans couleur, se ressemblant
jusqu'à l'identité et à l'ombre desquels s'élaborent les intérêts du
jour, les intérêts économiques dont on leur a confié la défense.

Restent les ministres, avec leur art de manœuvrer. Ce qui leur assure
une certaine stabilité traditionnelle, c'est la conformité de leurs
convictions politiques aux idées ambiantes. Ils ne sont et ne peuvent
devenir ce qu'ils sont, qu'en s'appuyant sur le conservatisme officiel,
que grâce à leur parfaite adaptation à cette atmosphère
féodalo-professorale dont nous avons parlé plus haut. Si leur passé est
teinté de libéralisme ou de catholicisme, ils doivent chercher
l'occasion de se mettre en règle avec les idées régnantes, sans quoi il
leur serait impossible de se maintenir, ne fût-ce que pendant quelques
semaines, dans une atmosphère hostile.

Mais cette conformité aux idées politiques régnantes ne suffit pas à
leur assurer pendant un temps assez long la force de direction
intérieure et extérieure; et toutes les autres conditions requises à cet
effet sont d'ordre négatif. Portez la durée moyenne d'un ministère de
cinq à dix années: elle sera à la fois trop longue et trop courte. Trop
longue, parce qu'un homme, qui a fait passer dans l'esprit de l'État
toutes ses propres idées essentielles, finit souvent par s'enfoncer et
s'endormir dans la routine gouvernementale; trop courte, lorsqu'il
s'agit de concevoir des projets à longue portée, s'étendant sur une
génération entière. Quel créateur se contenterait de commencements qu'un
successeur, approuvé par des camarades, écarterait avec un sourire
dédaigneux ou bien s'approprierait, après les avoir modifiés jusqu'à les
rendre méconnaissables? Et si la réalisation de ses idées exigeait des
sacrifices, comment pourrait-il les obtenir? Il est talonné par une
politique au jour le jour contre laquelle il doit se défendre de trois
ou quatre côtés à la fois: le monarque en haut, le Parlement en bas,
l'opinion publique et peut-être même l'étranger à droite ou à gauche. Ce
serait un miracle, s'il trouvait une diagonale pour s'échapper, et ce
serait un double miracle si, en suivant cette diagonale, il pouvait
faire quelques pas vers l'Absolu. L'activité est encore entravée par le
manque de temps: la moitié de l'année est absorbée par les travaux
parlementaires, par la recherche de preuves, de justifications, de
matériaux, par les négociations et les pactisations avec les commissions
et les chefs du Parlement qui ne se lassent pas de prendre au sérieux
son rôle de critique, qui n'est pas habitué aux conditions du travail
créateur et remplace une volonté suivie et cohérente par des impulsions
saccadées dont le rejet mécontente et dont l'acceptation n'engage à
rien.

Il manque à notre vie politique l'organe qui assure la force de
direction. Et tant que nous manquera la permanence de cette force, tant
que nos buts seront réglés d'après les convenances du jour et non
d'après celles de générations et de siècles, nous resterons toujours, à
rendement égal, inférieurs à nos concurrents qui voient plus loin et
agissent avec plus de constance et de suite, et il apparaîtra à la
longue que nous sommes incapables de soutenir la lutte dans la
concurrence des nations. L'effet utile, incroyablement insignifiant, de
notre politique extérieure, malgré la dépense énorme de travail et de
moyens, s'explique en grande partie par le manque de direction. La
méfiance inouïe et incompréhensible que les étrangers nous ont témoignée
pendant des dizaines d'années, à nous qui croyions être sûrs de notre
humeur calme et pacifique, de notre loyauté, du caractère inoffensif de
nos actes, est une des conséquences de notre attitude hésitante, donc
incompréhensible et suspecte. Des États où règne le parlementarisme le
plus effréné, aux décisions brusques en apparence, aux changements de
gouvernements incessants, nous ont dépassé par la constance et l'esprit
de suite de leurs résolutions, et cela malgré l'incohérence apparente de
leur volonté. C'est que la direction, même unilatérale, même bizarre,
même fanatique, est couronnée de succès, lorsqu'elle est constante.

Il n'est pas d'organe officiel,--hauts emplois, commissions, Sénats,
Parlements,--qui soit à la longue capable d'imprimer une direction à
l'État; la dynastie elle-même ne peut y suffire. La plus incapable sous
ce rapport est la classe des savants fonctionnarisés qui n'existerait
pas, si ses membres étaient nés pour l'action, et non pour la
méditation. Le peuple seul est à même de donner la direction, le peuple,
non en tant que plèbe triomphante ou masse informe, mais le peuple en
tant que giron de l'esprit dans lequel les époques successives puisent
leurs semences; le peuple ayant le sens de la politique, capable de
réflexion, ayant ses organes spirituels dans les partis représentés par
leurs organisations, en premier lieu par leurs chefs, leurs hommes
d'État et leurs penseurs.

Qu'on se garde bien d'invoquer contre cette idée l'état lamentable et
misérable de nos partis actuels. Tant que les partis étaient des
organisations utilitaires ayant pour but d'élever ou d'abaisser les
droits de douane, le taux des impôts ou le niveau des salaires, la
consommation ou l'abolition de certains privilèges, la protection ou
l'affaiblissement de certaines classes de personnes; tant qu'ils
n'étaient que des associations utilitaires affichant des principes
phraséologiques auxquels personne ne croyait, des organisations se
composant, d'une part, de gens intéressés et de bailleurs de fonds et,
d'autre part, de dilettanti, de philistins de brasserie et de comparses;
tant que la vie politique de la nation avait son point culminant dans le
conflit d'intérêts représenté par la confection de lois et tant que la
carrière politique n'était envisagée que comme l'art de dompter les
réunions publiques et de devenir un homme de parti professionnel; tant
que le peuple, privé de toute responsabilité, abandonnait la direction
de son histoire à une caste gouvernementale qui méconnaissait la
communauté et l'unité de ses fins suprêmes et se grisait par la lutte
des intérêts intérieurs: tant que, disons-nous, cet état de choses avait
duré, l'État populaire était impossible, toute expression objective de
la volonté collective était illusoire, la vie politique de la nation ne
pouvait pas dépasser le niveau d'un comice agricole ou d'une société de
tir. La guerre, à ses débuts, a montré qu'une vie plus élevée est
possible; et les difficultés qui approchent montreront que cette vie
peut durer.

Ces difficultés, qui m'effrayaient et me préoccupaient, je les ai,
depuis des années, appelées et repoussées à la fois. Mais ma voix se
perdait dans le bruit des affaires et des plaisirs. À partir
d'aujourd'hui et à jamais, il nous apparaît nettement que, malgré nos
divergences d'opinions, nous ne formons, tous tant que nous sommes,
qu'une seule maison et que c'est à nous-mêmes, et non à d'autres,
qu'incombe le soin de protéger nos biens et notre sang. Jamais plus nous
ne devrons accorder à l'intérêt et au gain la première place, à la
nation et à l'État la deuxième et penser à Dieu en troisième lieu
seulement; jamais plus notre sort ne devra être entre les mains de
gouvernants héréditaires professionnels, ni notre maison administrée par
des philistins de brasserie. S'il en était autrement, nous serions mûrs
pour une nouvelle migrations de peuples. La difficulté, la nécessité:
tel est le dernier facteur qui puisse et doive nous donner le sens
politique, nous doter d'un État populaire, soumis au régne de l'esprit.

Cet avertissement s'applique plus particulièrement au parti et indique
le sens dans lequel il doit être réformé. Les sages et les forts,
enchaînés à leurs travaux, ne pensaient jusqu'à présent qu'à acquérir
puissance et richesse ou se laissaient absorber entièrement par la
création intellectuelle et par la méditation. Quant à l'État, ils le
considéraient comme une institution étrangère dont on doit abandonner
l'administration à des professionnels, comme on le fait d'une usine à
gaz, d'une église ou d'un théâtre; et lorsqu'il leur arrivait parfois de
jeter un coup d'œil sur ce qui s'y passait et de constater que, malgré
la mauvaise administration, les choses n'en allaient pas moins leur
train, ils secouaient la tête et se remettaient à leurs travaux. Ces
hommes vont enfin se sentir la volonté d'intervenir et d'assumer des
responsabilités, non avec l'ambition, facile à satisfaire, du lion de
brasserie, mais avec la ferme décision d'agir. Ils jetteront dans la
balance ce qu'ils savent et ce qu'ils possèdent et pourront ainsi
comparer leur propre valeur à celle des habitués d'auberges qui passent
pour des grands hommes dans leur chef-lieu de canton. La vie politique
cessera d'être un jeu d'intérêts et un instrument de compromis, pour
devenir une organisation incarnant la volonté de l'État populaire.

Une suffisance superficielle prétend que l'Allemagne présente une trop
grande variété d'opinions et de volontés, pour qu'une direction unique
puisse se dégager toute seule de cet ensemble compliqué de forces; d'où
la conclusion que nous avons besoin d'être instruits et guidés par une
sagesse patriarcale, héréditaire. Jamais une surabondance de variétés et
de nuances ne saurait former un obstacle paralysant, tant que toutes les
directions ont une orientation positive, tant que la conservation et la
croissance constituent leur seul objectif. Une diagonale des forces peut
être obtenue avec des composantes en nombre illimité, et elle sera
d'autant plus fixe et stable que les éléments variés qui entrent dans sa
composition y seront plus solidement incorporés. Seule est instable et
incertaine la force qui cherche elle-même son orientation, au gré des
influences du jour. Le pélerin qui, du matin au soir, suit la direction
de sa propre ombre, tourne dans un cercle. Lorsqu'un peuple, dont les
entraves intérieures ont été vaincues par l'organisation, n'a plus la
force de choisir et de fixer lui même sa direction, son orientation dans
le monde, d'après des raisons internes, il peut considérer que son
histoire est close et il ne mérite plus qu'un sort: devenir l'instrument
d'une volonté étrangère. Je rappelle ici une fois de plus qu'en parlant
de la volonté d'un peuple, je ne pense ni au brutal arbitraire physique
qui se manifeste dans un vote, ni aux mouvements impulsifs d'une foule,
mais à la synthèse consciente qui réunit et spiritualise toutes les
forces du corps collectif. Ce qui détermine ma volonté et mes actes, ce
ne sont ni une lassitude momentanée, ni une sensation de faim, ni la
force de gravité de mes membres: c'est le noyau même de mon être,
spiritualisé au contact de mon âme et qui doit d'ailleurs à tous mes
membres aide et protection.

L'absence de force dirigeante dans notre pays a eu pour effet que nous
avons été incapables de développer au dehors et en dedans l'héritage que
nous avons reçu de Bismarck: un État autoritaire, rigide, articulé à
l'ancienne manière, fondé sur la force militaire, arbitre de l'Europe.
Nous avons permis à des alliances tolérées, et même encouragées par
nous, d'arracher à cet État l'hégémonie. Nous avons été absents dans
toutes les parties du monde où se passaient des événements importants.
L'absence de plan dont nous souffrions et à laquelle personne ne
croyait, notre mauvaise humeur dont tout le monde nous en voulait nous
ont rendu suspects. Le corps de notre État a été envahi par la graisse
qui lui venait du développement trop exclusif de la technique et des
finances et que la guerre est en train de faire fondre.

Plus graves encore étaient les conséquences qui découlaient de l'absence
d'une force d'assaut, du manque d'hommes capables d'être des guides.
Toute action et toute transaction devaient échouer, toute résolution
aboutir à un compromis. Aucune des innombrables idées mises en avant ne
pouvait acquérir une importance objective, les problèmes étaient biffés
et écartés avec un hochement de tête. Ce pays, dont les racines étaient
tellement saines qu'il commençait à ignorer les situations ambiguës et
équivoques, éprouva de nouveau le sentiment de la perplexité. Les soucis
personnels et les difficultés inhérentes aux situations et obligations
personnelles usaient les forces vives du peuple. La répartition des
responsabilités avait commencé sans discernement et a fini par des
déceptions. Se laisser entraîner par une forte volonté et une audacieuse
fantaisie, était considéré comme le trait d'une époque romantique
dépassée; la pose photographique, l'effet bruyant de moments soi-disant
historiques, la préoccupation des matériaux personnels à fournir au
futur historiographe et l'éloquence monumentale ont pris la place du
travail organique et étaient en rapport avec les architectures
emphatiques que les hommes avides de gains matériels répandaient autour
d'eux à profusion.

La force d'assaut et la force de direction, ces deux armes dans la lutte
pour l'existence des nations, sont des forces populaires. Elles ne
peuvent être fournies ni par une famille, ni par une caste. La
concurrence exige que la collectivité, si elle veut enrichir son esprit
et fortifier sa volonté, fasse appel à toutes les forces humaines
disponibles. La force de direction se dégage de l'ensemble des idées qui
flottent dans l'air; la force d'assaut se dégage de toutes les
génialités humaines disponibles et accessibles. Réduire la source de ces
deux forces à un cercle limité de quelques centaines ou milliers de
personnes, c'est se condamner volontairement à l'appauvrissement de
l'esprit et de la volonté, appauvrissement dont un peuple meurt, lorsque
des voisins peuvent lui opposer des ressources constituées par
l'ensemble de la nation. Un peuple composé de millions d'âmes a
l'obligation métaphysique de manifester à chaque instant et dans chaque
domaine une volonté forte et de provoquer le plus grand nombre possible
de dons supérieurs. S'il en est autrement ou si ces forces sont
détournées de leur destination par la passion du gain, par la technique
ou par le désœuvrement, ou encore si on ne réussit pas à les découvrir,
soit par indolence politique, soit parce qu'on n'a pas conscience de la
responsabilité qui incombe sous ce rapport, le peuple coupable de ces
méfaits signe lui-même sa sentence de mort.

Avant de nous occuper des conditions de la force d'assaut, laquelle
apparaît d'ores et déjà comme résultant de la sélection autonome portant
sur tous les dons disponibles de l'esprit et de la volonté, nous allons
caractériser la forme intellectuelle de l'esprit, telle qu'elle se
révèle dans la vie politique.

Au cours de l'avant-dernier siècle, le gouvernement était considéré
comme un travail d'administration. Un seul organe, le plus élevé,
c'est-à-dire le pouvoir royal, suffisait à assurer l'initiative,
l'invention, les décisions créatrices. Le gouvernement de cabinet était
l'expression, non arbitraire, mais organique, de cet état de choses. Ce
qui, dans la paix comme dans la guerre, suffisait à assurer la marche
des affaires, c'était la très grande habitude d'administration
patriarcale dont nous avons un modèle dans l'exploitation d'un domaine
rural.

L'administration pure est, comme le travail agricole et l'ancien métier
manuel, un travail au sens le plus primitif, non-mécaniste, du mot. Il
est placé sous l'autorité des décisions ayant force de loi et est
protégé par une sollicitude paternelle. Il a pour caractéristique la
tradition.

Les normes et les buts sont posés une fois pour toutes; les conditions
locales et humaines restent constantes. Aucun problème n'est nouveau.
N'importe quelle solution peut être apprise. Même de ce qui arrive
rarement on peut avoir raison, grâce à l'expérience, d'où le respect et
l'estime qu'on accorde à l'âge. Le vieillard est réfléchi et pondéré et
se trompe plus rarement; le jeune homme manque d'expérience et doit être
tenu en laisse. Le pays et le peuple, objets de l'administration, sont
dociles: jamais le paysan et l'artisan n'oseraient opposer leur opinion
à celle de l'administrateur. C'est qu'ils connaissent bien le cercle
traditionnel et étroit de leurs attributions, et jamais il ne leur
viendrait à l'esprit qu'il puisse y avoir des décisions venant d'une
source extérieure et nouvelle.

La vie représente un cercle dans lequel les événements se répètent et se
reproduisent, toujours les mêmes: naissance et mort, semailles et
moisson, bien-être et privations, incendies et sécheresse, guerres et
épidémies, crimes et châtiments. Une nouvelle construction, une visite
princière, l'arrivée d'une ménagerie, un procès de sorcellerie ou un
voyage: tels sont les quelques rares et grands événements qui viennent
rompre l'uniformité de cette vie. Procès, attroupements, réquisition de
soldats, rires de foire sont des distractions un peu plus fréquentes. On
sait ce qui doit arriver dans chaque cas; le travail est doux: on n'est
pas pressé par le temps. L'administration est parfaite, lorsqu'elle est
incorruptible, tient les yeux ouverts et possède de l'expérience. Les
événements uniques n'ont pour auteurs ni les administrés ni les
administrateurs: les décisions concernant la guerre et la paix, la
conquête et la réforme, l'église, la justice et les impôts, la
construction de routes et la colonisation viennent d'en haut: du roi, à
moins que ce ne soit du ciel.

Les conditions intellectuelles de l'art de l'administration sont:
l'autorité personnelle, la conscience de la dignité, la fidélité et
l'expérience. Il a ses racines dans la tradition: traditions de famille,
idées et pratiques traditionnelles. Ce sont là les caractéristiques de
la vieille noblesse foncière. Invention, imagination, force créatrice,
tendance à l'expansion: autant de choses étrangères et même opposées à
ce cercle d'idées; choses subversives qui poussent à la révolte, à la
recherche de ce qui est nouveau, à la dangereuse ascension. Nous
connaissons un bel exemple de ce conflit naturel: c'est celui de
Bismarck, dont la jeunesse bouillonnante, emprisonnée à la campagne, se
consume et consume son entourage.

Avec la naissance du monde nouveau, du monde de la mécanisation, tout
travail se transforme en lutte et en pensée. La technique, les échanges,
la concurrence prennent une allure précipitée. Ce qui était bon hier,
est aujourd'hui périmé. Ce qui paraît impossible aujourd'hui, sera
réalité demain et oublié après-demain. L'expérience ne signifie plus
rien; elle est même dangereuse, car elle pousse à l'imitation de modèles
pré-existants. Toute situation est nouvelle, toute résolution est sans
précédent, l'action s'étend du présent à L'avenir. La victoire n'est pas
à celui qui regarde en arrière, mais à celui qui regarde en avant. Dans
la lutte, dont l'acharnement et le rythme sont déterminés par l'ennemi,
la tradition n'est d'aucun secours, et elle disparaît pour faire place à
l'intuition.

Le sens et la signification de l'ouragan napoléonien résident en ce que
la pensée mécanisée, hostile à l'expérience, s'est pour la première fois
échappée des ateliers et laboratoires pour s'emparer de la politique,
non seulement de la politique centrale, de la politique de direction et
de conception qui s'était déjà depuis longtemps séparée de la tradition,
mais de tous les organes auxiliaires et subordonnés, techniques,
financiers, administratifs. Devant cette force explosive, l'Europe
traditionnelle s'est écroulée, et le monde n'a retrouvé sa stabilité
qu'après s'être assimilé les nouvelles méthodes de pensée et d'action,
du moins dans leurs rudiments. Encore en automne 1813, les alliés se
sont trouvés immobilisés pendant des mois devant le Rhin, parce que,
d'après un vieux manuel d'histoire militaire, un fleuve constituait une
ligne de séparation devant laquelle on devait se recueillir et reprendre
des forces.

Si l'art de gouverner avait autrefois la tradition pour base, la force
active de la politique moderne est constituée par les aptitudes qui
caractérisent l'organisateur, l'entrepreneur, le colonisateur, le
conquérant. Ce qui est propre à tous ces hommes, c'est la faculté de se
représenter ce qui n'existe pas encore, de se sentir comme en
communication avec le monde organique et d'en subir l'influence
profonde, de saisir et de comparer intuitivement des effets et des
mobiles incommensurables, de faire surgir l'avenir dans leur propre
esprit. Ce qui caractérise leur mode d'action, c'est l'imagination
réaliste, c'est la force de décision, c'est l'audace et ce mélange de
scepticisme et d'optimisme qui apparaît absurde et antipathique aux
natures simples et qui a valu l'impopularité toute leur vie durant aux
maîtres de la politique.

Il ne faut pas s'étonner de ce que la langue allemande ne possède pas de
mot pour désigner la synthèse, l'ensemble de ces forces. Je choisis
l'expression _art des affaires_, en appuyant sur l'ancienne
signification du mot «affaire» (_Geschäft_) qui vient du mot «créer»
(_Schaffen_).

La caste de la noblesse foncière qui, devant ses mandants, ses partisans
et ses imitateurs, porte la responsabilité du gouvernement en Prusse,
possède aujourd'hui, comme au temps de Frédéric, la maîtrise
incomparable dans l'art de gouverner selon la méthode traditionnelle, et
cela aussi bien sur ses propres domaines qu'au service de l'État.
Intégrité et idéalisme, équité et distinction, fidélité au devoir et
loyauté, courage et virilité font aujourd'hui, comme autrefois, de cette
classe la caste la plus noble de l'histoire. Dans tout ce que nous
savons du passé et du présent, nous ne retrouvons pas le pareil de
l'officier subalterne prussien. Grâce à ses qualités, le sous-préfet
prussien a fait d'une fonction théoriquement superflue une institution
d'État de la plus haute importance, presque indispensable.

Parmi les belles qualités de cette partie de la noblesse, dans laquelle
se recrutent nos fonctionnaires, figure l'aptitude, non seulement à
diriger une administration, mais aussi à la rendre efficace et moderne,
à l'aide de toutes les méthodes scientifiques et techniques, même celles
d'origine étrangère, et cela au prix d'un grand effort que nécessite la
lutte contre l'aversion naturelle à l'égard de tout ce qui est nouveau.
Mais, étrangers à l'improvisation, nos fonctionnaires n'arrivent à ce
résultat que lentement, après une longue accoutumance et une longue
familiarisation.

Leur initiative ne va d'ailleurs pas plus loin. Ce qui est unique, ce
qui n'a pas encore existé, est inaccessible à l'esprit du fonctionnaire
prussien. Résoudre sous sa propre responsabilité, sans préjugé ni
parti-pris, une situation embrouillée, embarrassante, créer des choses
et des situations nouvelles, hâter celles qui sont en voie de formation,
tout cela n'est pas son affaire. Il se heurte d'ailleurs ici à un
obstacle notoire: ses actes se trouvent sous une dépendance tellement
étroite du conservatisme politique et subissent son influence à un point
tel que le choix des solutions, en présence d'une situation donnée, s'en
trouve pour lui fortement restreint. Il lui est difficile de rendre
sienne la conception d'un autre, de se mettre mentalement dans la
situation d'un autre; c'est pourquoi il est mauvais négociateur et
mauvais colonisateur. Il lui manque le coup d'œil qui porte loin et
perce l'avenir. Il lui manque cette aspiration à l'illimité sans
laquelle le champ de ce qui est réalisable se trouve rétréci et réduit
aux seules possibilités terre-à-terre. Ce n'est pas par un simple
hasard que, depuis la mort de Frédéric, la Prusse n'a pas produit
d'hommes d'États européens, à l'exception d'un seul, qui n'était
d'ailleurs pas d'une noblesse pure.

On a dit que la guerre a fourni la preuve de l'extraordinaire esprit
d'organisation de la Prusse. Il est vrai que les organisations
existantes de l'armée, des chemins de fer, de la Banque Centrale se sont
montrées, dans leur structure et leur fonctionnement, à la hauteur de
toutes les exigences. Mais tout ce qui a dû être créé et improvisé,
comme n'ayant pas été prévu (pourquoi?) et tout ce qui, une fois créé et
improvisé, a résisté à l'épreuve, n'a pas été l'œuvre de l'État.

Revenons à la question de la force d'assaut. La sélection portant sur
les aptitudes administratives traditionnelles ne suffit pas. Nous avons
besoin de porter notre sélection sur les aptitudes politiques absolues,
en ne tenant compte que des exigences de l'art de gouverner, au sens
moderne du mot. La classe qui, jusqu'à présent, était seule chargée de
responsabilité politique n'est pas seulement trop petite, puisqu'elle se
compose de cinq mille individus sur une population de soixante cinq
millions; on peut dire, en outre, que cette classe est loin d'être la
plus apte à remplir les tâches qui dépassent les limites du domaine
purement administratif.

L'objection que l'appel à des représentants d'autres classes de la
nation n'a pas donné les résultats voulus est sans valeur, car tant que
régnera l'atmosphère dont nous avons parlé, il y aura, non pas une seule
raison, mais quatre pour que les nouveaux arrivants se montrent
au-dessous de leur tâche: généralement il entrera dans la carrière
administrative, parce qu'il n'aura pas réussi dans une carrière
antérieure; pour se faire bien voir de ses nouveaux collègues, il
cherchera à leur ressembler autant que possible et à se comporter comme
eux; le tour souvent mercantile de la manière de penser de ces nouveaux
arrivants donne souvent l'illusion de la profondeur dont on attend en
vain des choses nouvelles; ils se trouvent non moins souvent dans
l'obligation de faire des concessions qui, tout en étant indispensables,
dans les limites de leur nouvelle carrière, n'en sont pas moins de
nature à diminuer leurs chances de réussite.

Dans les principaux États occidentaux, grâce à la longue pratique du
parlementarisme, sont nées des méthodes de sélection qui agissent d'une
façon pour ainsi dire automatique, sans l'intervention de la législation
et presque à l'insu des nations qui considèrent les résultats de cette
sélection comme une chose toute naturelle, sans se demander comment et
pourquoi ils se produisent. De ces méthodes, qui ont toujours échappé à
notre étude scientifique, parce que le problème de la sélection n'a
jamais été pris au sérieux chez nous, il ne sera pas question ici. Qu'il
nous suffise de dire que toutes ces méthodes ont leurs racines dans la
vie parlementaire, qu'elles reposent en Angleterre sur le choix et
l'éducation voulus et conscients de chefs au sein des partis, en France
sur la pratique parlementaire et journalistique, en Amérique sur une
base ploutocrato-démagogique. La méthode anglaise est difficile à
imiter, car en Angleterre le futur chef de parti est déjà, pour ainsi
dire, reconnu par ses camarades de collège comme possédant une
supériorité physique et intellectuelle; il est ensuite remarqué par un
ministre qui, sans tenir compte de la filière hiérarchique, fait de lui
son secrétaire ou auxiliaire, le fait passer à travers les cribles de
plus en plus fins de l'élection parlementaire, de la pratique
parlementaire, le charge à titre d'essai et d'épreuve, de
responsabilités de plus en plus grandes et lui transmet, lorsqu'il a
résisté victorieusement à toutes ces épreuves, son expérience, sa
connaissance des hommes et de la société, son influence et son poste. On
prétend que, dans ce pays, il n'est pas de talent politique qui ne soit
pas découvert et qui, une fois découvert, reste inutilisé.

La France, lorsqu'elle est entrée dans l'arène de l'histoire
contemporaine, était un État meurtri, branlant sur ses bases, tellement
faible et déprimé que son ambassadeur faisait appel à la chevalerie de
l'Empereur allemand pour obtenir la paix. Or, grâce à son habileté
politique, la France a, dans l'espace de quarante années, pendant que
l'Allemagne perdait son hégémonie, rétabli sa force défensive, conquis
trois Empires coloniaux et conclu les plus fortes alliances en Europe
qui, contrairement à deux de nos alliances à nous, ont victorieusement
supporté l'épreuve de la guerre. Un pays, qui était obligé de faire
venir de l'étranger ses financiers et ses employés d'industrie, parce
qu'il n'avait pas chez lui suffisamment de forces et de talents, a pu,
grâce à une sélection appropriée, satisfaire à son énorme besoin et à sa
non moins énorme consommation d'hommes d'État et même s'assurer des
réserves telles qu'il disposait pour tout nouveau problème
d'organisation ou d'ordre financier, diplomatique et parlementaire
d'hommes de toutes les nuances, alors que chez nous il a fallu renoncer
à plus d'un changement ou remplacement, parce qu'il était impossible de
trouver un successeur.

Si l'on compare les deux pays au point de vue du chiffre de la
population, de l'état de l'instruction, de la force de production, du
niveau de culture et des conditions favorables au développement de
talents, on trouve, avec un très grand degré de probabilités, que
l'Allemagne aurait pu, à chaque instant, disposer de talents politiques,
quantitativement et qualitativement de beaucoup supérieurs à ceux dont
dispose la France, si elle avait connu les moyens de sélection
automatiques dans le genre de ceux dont nous avons parlé plus haut.

Mais ces moyens, nous ne les connaissons pas. Bien mieux: nous usons de
méthodes diamétralement opposées. Ce que nulle direction d'une société
par actions, nul conseil d'administration d'une industrie, nulle société
locale ne voudraient jamais admettre, nous le supportons, alors qu'il
s'agit du bien suprême de la collectivité: nous confions des
responsabilités, sans la conviction d'avoir choisi les hommes les
meilleurs et les plus forts.

L'entreprise industrielle la plus puissante serait ruinée dans l'espace
d'une génération, si elle était obligée, de par ses statuts, de choisir
ses chefs responsables dans un cercle d'un millier de familles ou dans
leur entourage. Et, cependant, on trouve ces méthodes bonnes, lorsqu'il
s'agit de la défense spirituelle de l'Empire contre une concurrence
acharnée, intérieure et extérieure, lorsque la question en jeu n'est
autre que celle de l'existence même de notre peuple! Ce fait
inconcevable trouve son explication dans un autre fait, non moins
inconcevable: les notions de concurrence, de travail organique, de dons
naturels n'ont pas encore pénétré dans les régions où se décident nos
destinées. Là où il y a tant de choses qui se transmettent
héréditairement, on croit à l'inspiration puisée dans les fonctions
mêmes qu'on remplit, à la supériorité innée sur les masses, aux annales
de l'histoire dont chaque ligne relate un grand moment, sans qu'il y
paraisse rien de l'énorme dépense de travail et de génie qui est
inscrite entre les lignes. L'histoire universelle se déroule comme un
feuilleton dans lequel chaque nouvelle figure, après s'être acquittée de
son rôle emploie le temps qui lui reste à se dépenser en harangues, en
aperçus, en actions d'État. C'est ce qui explique la manière insensée
dont on gaspille le temps de nos fonctionnaires, et il faut dire que les
Parlements ne sont pas les moins coupables de ces gaspillages. Celui qui
est appelé à résoudre de graves problèmes a besoin de 365 fois 24 heures
pour lui et pour son travail et doit laisser à d'autres le soin de
rendre compte, à sa place, de son mandat, d'assister à des fêtes, de
procéder à des inaugurations. La conception anecdotique de l'histoire
n'a eu qu'un seul moment de vogue, et cela surtout auprès des
chroniqueurs officiels: ce fut pendant le court apogée du long règne de
Louis XIV, alors que l'Empire français n'avait pas encore à compter avec
des concurrents de la même force que lui.

Un jeune fonctionnaire brigue un poste dans la carrière diplomatique. Il
porte un titre de noblesse, a une belle prestance, possède des revenus
de millionnaire, fait partie d'une association d'étudiants des plus
cotées, d'un des régiments les plus privilégiés, professe des idées
politiques traditionnelles et est nanti de hautes recommandations. Il
est difficile d'opposer un refus à un postulant de cette qualité qui,
s'il perdait sa fortune ou était obligé de quitter son service, devrait
peut-être se contenter de la profession de marchand d'automobiles. Il se
pourrait, sans doute, que ce postulant privilégié fût doué d'un génie
politique, car la nature se complaît parfois à dispenser ses dons sans
choix ni discernement. Mais le froid calcul des probabilités, qui
s'applique impitoyablement à de longs intervalles de temps, nous
enseigne qu'en ce qui concerne les dons supérieurs, ceux du moins qui ne
sont pas indispensables dans la vie matérielle, le cercle déjà assez
limité sur lequel porte la sélection se rétrécit d'autant plus que les
dons exigés sont de qualité plus élevée, de sorte qu'en fin de compte
le sort et l'existence de l'État reposent, non sur le jeu complet des
forces nationales, mais sur quelques cartes seulement.

On pourrait nous opposer l'objection tirée de la présence d'un grand
nombre de représentants non-nobles dans les emplois importants. Mais,
encore une fois, cette objection est sans valeur, car ces représentants,
obligés de s'adapter à une atmosphère donnée, plus forte qu'eux,
finissent par présenter à la fois les défauts de la classe qu'ils ont
quittée et de celle qu'ils imitent, et leur cas s'aggrave encore du fait
que, cherchant à se faire pardonner leur intrusion dans un milieu qui
n'est pas le leur, ils poussent l'assimilation jusqu'à l'exagération.

Lorsque le choix de la matière première intellectuelle est fait d'après
des principes faux, le danger augmente d'autant plus que les fonctions
pour lesquelles il s'agit de faire le choix et la désignation comportent
plus de responsabilité. Lorsqu'il s'agit des responsabilités les plus
élevées, on ne se contente pas, comme pour les fonctions administratives
sans grande importance politique, de l'avancement hiérarchique, à
l'ancienneté: les nominations se font au choix, en conseil de cabinet.
Mais le principe de la compétence des pouvoirs supérieurs en ces
matières, principe qui est à la base des nominations au choix, peut
suffire aux époques de constellations humaines particulièrement
favorables. On a vu surgir, au cours de l'histoire, des dynasties et des
premiers ministres possédant une connaissance des hommes et une
compétence telles que nulle autre méthode n'aurait pu donner des
résultats aussi heureux que ceux qu'ils ont obtenus à la suite de leurs
choix intuitifs. Mais les institutions d'un État doivent être prévues
pour des siècles, et leur moindre fléchissement peut avoir les
conséquences les plus graves. C'est pourquoi il faut compter avec la
possibilité de choix incompétents, arbitraires, dictés par la faveur, et
nous connaissons des époques, pour ne rien dire de la nôtre, où des dons
purement extérieurs, les bonnes manières, l'adaptation aux usages de la
Cour, des services et des rencontres occasionnels ont joué un rôle
décisif dans le choix des hauts dignitaires de l'État.

La signification véritable des Parlements réside, ainsi que nous l'avons
reconnu, dans le fait qu'ils servent, non à régenter les masses, mais à
spiritualiser le peuple, à assigner à la pensée et au vouloir de la
nation des fins qui dépassent les besoins et les occupations
terre-à-terre et de tous les jours. Tout en jouant leur rôle
traditionnel et mécanique de baromètre de la nation, ils devront à
l'avenir être l'école où se formeront les hommes d'État. Si nous
réussissons, et nous y réussirons, à élever les Parlements à la hauteur
de ce rôle, nous aurons créé en même temps l'organe qui, au nom du
peuple, sera en quelque sorte le régulateur des choix aux fonctions
responsables. Il n'est pas absolument nécessaire que les Parlements
nomment directement les plus hauts magistrats de l'État; mais il est
absolument nécessaire qu'ils renferment dans leur sein les talents et
compétences qu'exigent ces hautes fonctions, et il est non moins
nécessaire que les partis qui fourniront ces talents et compétences
soutiennent leurs hommes de confiance de façon à leur faciliter toute
nouvelle organisation ou toute réorganisation de leurs services, au
point de vue de leur composition bureaucratique. Cette réforme et ce
pouvoir de régularisation reconnus au Parlement ne porteront nul
préjudice ni à la bureaucratie, ni à la classe féodale, pour autant que
les dons de l'une et de l'autre résisteront à l'épreuve de la
concurrence, étant donné que les représentants de ces deux catégories
seront éligibles dans les mêmes conditions que les autres et pourront,
une fois élus, faire profiter l'État de leur expérience et de leur
compétence traditionnelles. Mais la réforme du Parlement, dont on peut
attendre ces effets, doit être l'œuvre de la nation. C'est la nation qui
doit amener au jour toutes ces velléités intelligentes des pouvoirs qui
germent aujourd'hui un peu partout, et cela en créant des systèmes
électoraux appropriés, en donnant un contenu profond et sérieux à la vie
des partis, en imprimant à ceux-ci une orientation nouvelle.

Il nous reste encore à dire quelques mots d'une troisième force qui, à
côté de la force de direction et de la force d'assaut, assure la
stabilité et la solidité de l'État: la force de résistance.

Toute politique d'État est une épreuve permanente de ses forces, et la
tension extrême de la politique, celle qui culmine dans la guerre, est
une épreuve qui s'étend à tous les domaines, physique, psychique et
intellectuel, et qui, normalement, n'est pas terminée, tant que la
dernière des questions sur lesquelles porte le conflit n'a pas reçu sa
solution. La séance du Reichstag du 4 août 1914 a révélé ce que nous
savions déjà par intuition, à savoir que tout malheur qui atteint notre
pays réalise l'unité du peuple. Mais cette séance a révélé en même temps
que l'unité en question, loin d'être l'effet de nos institutions,
signifie notre victoire sur celles-ci. Lorsqu'on voit des classes du
peuple jouissant de droits restreints, considérées comme incapables
d'adaptation sociale et traitées volontiers en ennemies de l'État, de
sans-patrie, de traîtres au pays, lorsqu'on voit ces classes se lancer
dans la lutte pour la patrie avec le même enthousiasme que ceux auxquels
cette patrie appartient et obéit aussi bien légalement
qu'économiquement, tous ceux qui sont animés de sentiments allemands
trouvent cette abnégation naturelle. Mais on ne bâtit un État, en lui
donnant pour base l'abnégation et le privilège.

Nous avons intentionnellement laissé de côté, dans cette partie de notre
ouvrage, consacré aux problèmes urgents d'ordre politique, la question
de l'élévation de niveau du prolétariat héréditaire. Mais nous sommes
obligés de déclarer que de simples raisons utilitaires rendent
inacceptable la conception d'un État se composant de classes dominantes
et de classes dominées, car un État présentant une pareille structure
politique manque d'équilibre et, par conséquent, de solidité.

Nous sommes tellement habitués à l'idée que l'État est une chose qui
n'intéresse que les spécialistes privilégiés, qu'il est la propriété
héréditaire de certaines associations familiales et de certaines
combinaisons de partis, qu'il n'est compatible qu'avec certaines idées
et conceptions, à l'exclusion de toutes les autres, qu'il est un être
despotique, intervenant par ses innombrables ramifications dans la vie,
les droits, la propriété de chacun de nous, un être devant lequel on
s'incline, soit par contrainte, soit parce qu'il remplit plus ou moins
bien certaines fonctions publiques et politiques; nous sommes à tel
point élevés dans l'idée que chacun de nous doit se consacrer tout
entier à sa profession, qu'il s'agisse du commerce ou de l'industrie,
d'un emploi ou d'une fonction quelconque ou du travail intellectuel, en
levant les yeux le moins possible vers les autorités privilégiées, en
renonçant à toute critique importune et incompétente, sous la seule
réserve du droit reconnu à chacun de remplir de temps à autre un
bulletin de vote qui disparaît dans le tourbillon de millions de voix;
ces idées, disons-nous, nous sont devenues tellement familières, ont
poussé dans nos esprits des racines tellement profondes que nous sommes
à peine capables de nous représenter l'État comme étant _res publica_,
la chose de tous, l'expression commune de nos vouloirs terrestres. Nous
manquons de points de comparaison, et ceux que nous offrent l'histoire
et le monde extérieur se rapportent à des images déformées par
l'exagération des défauts: c'est que ces images nous sont présentées par
des professeurs, des commerçants, des voyageurs et des journalistes,
c'est-à-dire par des gens qui ne sont pas capables d'orienter librement
leur volonté.

Nous ne craignons pas d'exclure de toute participation à la vie publique
et d'acculer à l'agitation et à la critique du travail parlementaire une
moitié de notre peuple, celle notamment qui voit dans nos formes de vie
et d'économie une contrainte hostile. Nous croyons pouvoir nous défendre
contre cette partie du peuple à l'aide de lois, la rendre inoffensive en
la soumettant à des essais d'amélioration dont nous confions le soin à
l'Église et à l'École. Nous ne nous rendons pas compte de ce qu'il y a
d'inorganique dans le fait qu'une classe intelligente, expansive et
pleine d'aspirations soit dominée sans réserves par une classe
possédante et restrictive.

Nous considérons comme légitime et politiquement admissible le fait d'un
gouvernement autoritaire, pratiquant une politique de parti, une
politique qui cherche à établir la domination d'une classe sur une
autre, d'un groupe sur la masse. Nous appelons cette politique
conservatrice, nous disons qu'elle vise à la conservation de l'État.
Mais qu'est-ce qui se conserve et se maintient indéfiniment dans la vie
organique? C'est la vie elle-même, la vie qui se renouvelle sans cesse,
grâce à ses propres ressources, et non ses formes individuelles et
passagères. Le prétendu conservateur n'est, au fond, qu'un homme qui
combat la vie, qui l'entrave et favorise le vieillissement et la
décrépitude. Mais ce qui est plus grave encore, c'est que toute
politique qui n'est pas une politique au service de tous, mais une
politique de parti, est obligée de servir, pour ainsi dire, deux
maîtres: son but objectif extérieur et les idées intimes et secrètes du
parti. Elle n'est donc pas libre dans ses mouvements et succombe, à la
longue, à toute politique adverse, lorsque celle-ci est libre d'entraves
et indépendante dans le choix de ses moyens.

On cherche depuis deux ans les raisons intimes, métaphysiques du sort
qui nous a conduits à la guerre mondiale. La seule raison qui nous ait
valu ce sort est celle-ci: une politique instable et sans succès n'a pas
réussi à convaincre le peuple allemand qu'il est obligé de porter la
responsabilité de sa vie et de ses destinées. Le peuple, absorbé par les
soucis de l'enrichissement, des affaires et des perfectionnements de la
technique, se contentait de quelques vagues soupirs à propos de
l'insuffisance avec laquelle sont remplies certaines fonctions et ne
voulait pas se rendre compte des vices fondamentaux dont il considérait
les symptômes extérieurs comme accidentels, secondaires. Deux années
heureuses de succès personnel avaient, aux yeux de chacun, plus
d'importance que les affaires de la collectivité qu'on laissait se
maintenir et se débrouiller tant bien que mal. Je n'ai pas cessé, à
cette époque, d'attirer l'attention, par la parole et par la plume, sur
la logique interne, pleine de menaces, qui, indépendamment de tel ou tel
cas politique particulier, nous entraînait vers l'heure fatale. La
guerre, qu'on cherche encore aujourd'hui à rattacher à des causes
secondaires, devait venir, pour nous conduire, à travers les malheurs
communs, à la responsabilité commune et à la solidarité nationale.

C'est une belle vertu que celle des natures nées pour servir et pour
vouer leur existence, non au bien de l'humanité, mais à la défense de la
vie et des biens d'un maître, pour se confondre avec sa maison, avec son
sort et son caractère et reporter cette fidélité sur la descendance du
maître. Cette qualité et cette existence sont certainement louables.
Elles peuvent même être très dignes de respect, car toute attitude,
qu'il s'agisse de création ou de subordination, par laquelle s'exprime
la perfection de relations inter-humaines, constitue une fin en soi. Tel
est le sort de ceux qui sont incapables d'être maîtres eux-mêmes, de
ceux auxquels il n'est pas donné d'avoir une maison à soi, d'aspirer à
la liberté, de vivre et d'agir en toute indépendance et autonomie
individuelles. Mais le peuple allemand ne peut pas être voué à vivre
dans une association politique qui ne soit pas sienne dans tous les sens
du mot, à subir le sort que lui impose une caste héréditaire, à servir
de paravent à des institutions fondées sur les privilèges de
quelques-uns. Ce peuple, le plus indépendant de tous ceux qui existent
et ont existé, doit avoir la responsabilité de ce qu'il veut et de ce
qu'il fait.

S'il est possible, d'une façon générale, de réunir en un seul faisceau
politique les innombrables dispositions individuelles, les multiples et
fécondes oppositions de natures et d'intérêts qui s'entre-croisent dans
tous les sens dans notre pays, il faut que l'organe central qui prend
des décisions soit relié à tous les organes périphériques, physiques et
intellectuels, par des nerfs et des vaisseaux sains et robustes: c'est
la seule condition de la juste répartition des droits et devoirs et du
réveil des forces libres. Nous avons indiqué les voies qui conduisent à
ce but: réforme de la vie politique et parlementaire, choix des hommes
les plus capables, collaboration de la partie intellectuelle du peuple
au travail d'administration et à la politique de l'État. Pour assurer
la force de résistance de l'État, nous ne voyons pas d'autre moyen que
l'établissement d'un équilibre entre les tensions internes qui, telles
qu'elles s'opposent aujourd'hui, rendent le corps fragile. Rien de plus
solide que le corps organique, soutenu par des muscles sains,
régulièrement disposés. Lui seul est capable de supporter le fardeau de
la pression extérieure et la charge de sa propre défense, car chacun de
ses éléments sains ne peut vouloir que la conservation de l'ensemble et,
pour réaliser cette fin, il acceptera la responsabilité des moyens et
cherchera à acquérir la force nécessaire. C'est sur lui que repose la
sécurité et la protection de la couronne monarchique, élevée au-dessus
des buts de parti et joyeusement supportée, parce qu'en elle s'incarne
le seul bien général que n'assombrit aucun désir personnel et qu'en elle
chacun reconnaît la justice impartiale, désintéressée, au service de
tous, sans exception, sans préférence d'aucune sorte. C'est sur lui
encore que repose le plus grand de tous les biens politiques, le
sentiment actif et agissant qui anime chaque citoyen, en tant que membre
d'un État qui est la propriété de tous, dont personne ne peut être exclu
pour quelque raison que ce soit, qu'on sert, sans être opprimé par
l'obscure conscience qu'on ne travaille qu'au profit d'une classe
privilégiée et rusée: ici, au contraire, chacun se rend compte de la
solidarité qui le rattache aux autres membres de la communauté et de la
responsabilité qu'il partage avec eux, solidarité et responsabilité dans
lesquelles il puise le noble orgueil de faire partie de son État et de
son royaume, orgueil qui nous touche, même de loin, et qui est inconnu
dans un pays où il n'y a que de simples sujets.

C'est ainsi que des considérations politiques et contingentes nous
amènent à cet État populaire que des considérations morales et absolues
nous ont déjà fait entrevoir. Si nous avons fait état des circonstances
particulières à notre pays, à un moment précis et donné de son histoire,
ce ne fut pas, malgré que ces circonstances nous touchent de très près,
pour y puiser les principaux arguments en faveur de notre thèse, mais
uniquement pour, selon l'exemple d'Antée, insuffler à l'idée qui lutte
pour son existence la force de la réalité, en la mettant en contact avec
la terre natale. Et maintenant, avant de clore notre exposé, jetons un
dernier coup d'œil sur le tableau d'ensemble de notre vie sociale.

Nous sommes emportés par le mouvement le plus vertigineux que notre
humanité planétaire ait jamais connu: le mouvement mécanistique. Ses
débuts ont été perçus, il y a des milliers d'années, partout où le genre
humain, devenu sédentaire, s'est établi par groupes de plus en plus
compacts, de plus en plus nombreux: dans les plaines abondamment
arrosées, sur les côtes marines et le long des cours de fleuves: sur
l'Euphrate et sur le Nil, autour de la Méditerranée et dans l'Asie
Orientale. Les populations n'ont pas cessé d'augmenter et de se répandre
sur trois continents, détruisant tous les obstacles qui s'opposaient à
leur expansion: forêts, animaux. La lutte de l'individu, de la horde, de
la tribu pour les biens de la nature s'est révélée inefficace et a dû
être remplacée par la lutte de conquête menée par l'humanité entière
contre l'ensemble des forces de la nature.

C'est à cette lutte que nous avons donné le nom de mécanisation.

Nous vivons dans l'ère mondiale de la mécanisation. En tant que lutte
contre la nature, elle n'a pas encore atteint son point culminant; en
tant qu'époque intellectuelle, elle l'a dépassé, puisqu'elle est devenue
consciente. Considérée au point de vue physique, notre époque apparaît
comme une époque primitive, puisqu'elle est absorbée par la lutte pour
la nourriture, la vie et le bonheur. Considérée au point de vue
métaphysique, elle ne révèle rien de définitif, car elle est
caractérisée par la prédominance d'une force spirituelle d'ordre
inférieur: l'intellect.

La mécanisation s'est emparée de toutes les forces humaines, de toutes
les pensées et activités humaines. Pour se recréer elle-même, elle a
produit la science et la philosophie intellectuelles; pour se conserver,
elle a besoin de la technique, des échanges, de l'organisation et de la
politique.

Toute la pensée pratique lui a emprunté ses formes; elle évolue
uniquement parmi les notions de polarité, d'abstraction, de
développement, de loi et de fin, en se servant d'instruments de mesure
et d'observation. Toute la pensée métaphysique s'est insensiblement
adaptée à ces formes et a imité les mouvements de l'intellect
utilitaire. Le sentiment religieux lui-même a adopté, dans les églises,
dans les institutions d'édification et de rédemption, la forme de la
mécanisation et concilié ses origines transcendantales avec la nécessité
d'organisation des masses, aussi bien dans la vie terrestre que dans
l'au-delà. Les quelques rares voix qui, venant de l'Inde et de la
Palestine, de la Grèce intuitive ou du rêveur moyen-âge germanique, ont
traversé l'atmosphère de la pensée intellectuelle, n'ont abouti, au
cours des siècles, qu'à créer un compromis mécanisé.

Mais la pensée elle-même, cette force gigantesque, mais domptée, de la
terre, cherche à dépasser la volonté utilitaire et aspire à la liberté.
Elle reconnaît la puissance nécessaire de la mécanisation, puissance
d'ordre exclusivement physique, et se rend compte de sa pauvreté
transcendante. Et elle reconnaît aussi la puissance intuitive de l'âme
qui perce l'avenir, son unité invincible, et ne recule pas devant son
propre sacrifice. La mécanisation, mise à nu, se révèle dans toute son
impuissance terrestre; elle a fait appel à toutes les forces de la
planète et de ses soleils, mais uniquement pour créer de nouvelles
masses et se procurer un nouveau travail; elle a enchaîné tous les
hommes, en leur imposant un service commun, mais uniquement pour les
rendre plus hostiles les uns aux autres, sous le couvert d'une apparente
solidarité; elle a façonné toutes nos manières de penser, de sentir et
d'agir, mais n'a réussi qu'à précipiter nos sentiments, nos pensées et
nos actions dans l'abîme de l'irréel.

L'esprit de la terre inconnu, dont nous étions les serviteurs doit
devenir serviteur à son tour. Si la mécanisation a abouti à des
résultats inouïs, en orientant notre vie spirituelle, matérielle et
sociale vers la lutte contre la nature, elle n'a réussi ni à nous faire
comprendre le sens de la lutte, ni à maîtriser nos instincts primitifs.
Bien mieux: ces instincts, la peur, la convoitise, l'égoïsme, la haine,
elle les a stimulés et elle en a abusé. Elle a favorisé tous les
attentats contre l'esprit éternel, pour nous procurer l'illusion du
_moi_ et de sa domination. Elle a perpétué, en en faisant une vague
nécessité anonyme, toutes les formes du vol, du brigandage, de la lutte
et de la servitude. En guise d'appât et de sanction, elle nous a offert
la jouissance et la privation, les impératifs froids et les misérables
expédients de la philosophie intellectuelle, l'image céleste de notre
enfer terrestre, autrement dit le néant.

C'est indépendamment de toute fin et de toute pensée utilitaire que le
sens de notre existence s'est révélé à nous: devenir, croissance et vie
de l'âme. Indépendamment de toute fin et de tout vouloir utilitaires,
nous nous penchons sur l'essence même de la mécanisation, et nous
reconnaissons dans cet acharnement terrestre à maîtriser la nature un
bien véritable qui nous était échu, mais dont la pureté nous a échappé
jusqu'à présent, à cause du caractère trouble de ses manifestations.

La lutte contre la nature à l'aide de la mécanisation est une lutte qui
intéresse l'humanité entière. Tout ce qui a été fait avant la
mécanisation était l'œuvre de l'individu, de la famille, de la caste, de
la tribu: victoire sur le monde animal et sur la sauvagerie,
asservissement du sol et des étendues marines. Mais la lutte de toutes
les forces humaines contre toutes les forces de la nature exige la
collaboration de toutes les existences humaines: l'esprit planétaire
lutte en tant qu'unité. C'est d'après ce principe que la mécanisation a
agi dans la pratique: elle a réuni les unités humaines en d'innombrables
organisations; elle a établi des communications entre toutes les régions
de la terre, en utilisant l'éther, l'air, l'eau et le métal; elle a
associé les membres et les esprits les plus éloignés les uns des autres,
en vue d'actions et de travaux communs. Mais le côté spirituel de
l'association et de l'action commune lui a échappé. Elle se sert
toujours des stimulations primitives et des instincts d'esclaves, pour
entretenir et favoriser la lutte et la division. Convoitise et égoïsme,
haine, envie et hostilité, tous les sombres et mauvais instincts des
temps primitifs et de l'animalité animent le mécanisme de notre monde et
dressent homme contre homme, collectivité contre collectivité. Les
larmes de la foi sèchent à la flamme du vouloir mécaniste, et les
paroles des prêtres doivent se prêter à bénir la haine. Rivés à la
galère, nous sommes condamnés à avoir le corps meurtri par les chaînes,
bien que le vaisseau que font avancer nos rames soit notre vaisseau à
nous et que la lutte dans laquelle nous sommes engagés soit une lutte
dont l'enjeu est notre propre sort.

Mais de même que nous savons avec certitude que l'âme qui se réveille
est une chose divinement sacrée pour laquelle nous vivons et qui nous
appartient, que l'amour est la force rédemptrice qui libère notre bien
le plus intime et nous entraîne tous vers une unité supérieure, de même
nous discernons infailliblement dans la lutte mondiale inévitable,
inaugurée par la mécanisation, une seule chose essentielle: l'aspiration
à l'unité. En opposant à la mécanisation le signe qui la fait pâlir, à
savoir la conception transcendante du monde qu'elle a su obscurcir,
grâce à l'aide puissante que lui a prêtée la philosophie intellectuelle,
en lui opposant le culte de l'âme, la foi dans l'absolu; en projetant
sur son essence des flots de lumière et en pénétrant jusqu'à son noyau
caché, qui n'est autre que le désir d'unité, nous la dépouillons de son
pouvoir et de sa puissance, nous cessons d'être ses serviteurs pour
devenir ses maîtres.

Nous commençons à voir clair: nous ne consentons plus à renoncer à notre
dignité humaine et à la vie de l'âme pour un salaire de famine et pour
le bonheur infernal que nous procurent quelques jouissances et quelques
vanités satisfaites, par paresse, par égoïsme, par crainte des
responsabilités. Nous aspirons à l'unité et à la solidarité de la
communauté humaine, à l'unité dont les liens sont constitués par la
responsabilité intime et la confiance divine. Malheur à la génération
qui cherche à étouffer la voix de sa conscience, qui ne voit rien
au-delà de ses intérêts matériels, qui vit dans l'amour des apparences
et ne sait pas s'arracher aux liens de l'égoïsme et de la haine! Elle se
prépare un triste avenir.

Nous ne sommes ici-bas ni pour posséder des biens matériels, ni pour
exercer le pouvoir, ni même pour jouir du bonheur. Le seul but de notre
existence consiste à dégager de l'esprit humain son essence divine.

FIN

MAYENNE, IMPRIMERIE CHARLES COLIN





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Où va la monde? - Considérations philosophiques sur l'organisation sociale de demain" ***

Doctrine Publishing Corporation provides digitized public domain materials.
Public domain books belong to the public and we are merely their custodians.
This effort is time consuming and expensive, so in order to keep providing
this resource, we have taken steps to prevent abuse by commercial parties,
including placing technical restrictions on automated querying.

We also ask that you:

+ Make non-commercial use of the files We designed Doctrine Publishing
Corporation's ISYS search for use by individuals, and we request that you
use these files for personal, non-commercial purposes.

+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort
to Doctrine Publishing's system: If you are conducting research on machine
translation, optical character recognition or other areas where access to a
large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the use of
public domain materials for these purposes and may be able to help.

+ Keep it legal -  Whatever your use, remember that you are responsible for
ensuring that what you are doing is legal. Do not assume that just because
we believe a book is in the public domain for users in the United States,
that the work is also in the public domain for users in other countries.
Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we
can't offer guidance on whether any specific use of any specific book is
allowed. Please do not assume that a book's appearance in Doctrine Publishing
ISYS search  means it can be used in any manner anywhere in the world.
Copyright infringement liability can be quite severe.

About ISYS® Search Software
Established in 1988, ISYS Search Software is a global supplier of enterprise
search solutions for business and government.  The company's award-winning
software suite offers a broad range of search, navigation and discovery
solutions for desktop search, intranet search, SharePoint search and embedded
search applications.  ISYS has been deployed by thousands of organizations
operating in a variety of industries, including government, legal, law
enforcement, financial services, healthcare and recruitment.



Home