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Title: Vie de Jésus - Histoire des origines du christianisme; 1
Author: Renan, Ernest, 1823-1892
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Vie de Jésus - Histoire des origines du christianisme; 1" ***

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France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.



VIE

DE JÉSUS

PAR

ERNEST RENAN

MEMBRE DE L'INSTITUT

NEUVIÈME ÉDITION



PARIS

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS

RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE



1863



HISTOIRE

DES ORIGINES

DU CHRISTIANISME


LIVRE PREMIER



_CHEZ LES MÊMES ÉDITEURS_


OEUVRES COMPLÈTES

D'ERNEST RENAN

FORMAT IN-8°



HISTOIRE GÉNÉRALE DES LANGUES SÉMITIQUES.--_3e édition, revue et
augmentée_.--Imprimerie impériale      1 volume.

ÉTUDES D'HISTOIRE RELIGIEUSE.--_6e édition_      1 volume.

ESSAIS DE MORALE ET DE CRITIQUE.--_2e édition_      1 volume.

LE LIVRE DE JOB, traduit de l'hébreu, avec une étude sur l'âge et
la caractère du poëme.--_2e édition_      1 volume.

LE CANTIQUE DES CANTIQUES, traduit de l'hébreu, avec une étude
sur le plan, l'âge et le caractère du poëme.--_2e édition_      1 volume.

DE L'ORIGINE DU LANGAGE.--_3e édition_      1 volume.

AVERROÈS ET L'AVERROÏSME, essai historique.--_2e édition, revue et
corrigée_      1 volume.

DE LA PART DES PEUPLES SÉMITIQUES DANS L'HISTOIRE DE LA CIVILISATION.
--_5e édition_      Brochure.

LA CHAIRE D'HÉBREU AU COLLÈGE DE FRANCE, explications à mes
collègues.--_3e édition_      Brochure.



A L'AME PURE

DE MA SOEUR HENRIETTE

MORTE A BYBLOS, LE 24 SEPTEMBRE 1861.


_Te souviens-tu, du sein de Dieu où tu reposes, de ces longues journées
de Ghazir, où, seul avec toi, j'écrivais ces pages inspirées par les
lieux que nous avions visités ensemble? Silencieuse à côté de moi, tu
relisais chaque feuille et la recopiais sitôt écrite, pendant que la
mer, les villages, les ravins, les montagnes se déroulaient à nos pieds.
Quand l'accablante lumière avait fait place à l'innombrable armée des
étoiles, tes questions fines et délicates, tes doutes discrets, me
ramenaient à l'objet sublime de nos communes pensées. Tu me dis un jour
que ce livre-ci tu l'aimerais, d'abord parce qu'il avait été fait avec
toi, et aussi parce qu'il te plaisait. Si parfois tu craignais pour lui
les étroits jugements de l'homme frivole, toujours tu fus persuadée que
les âmes vraiment religieuses finiraient par s'y plaire. Au milieu de
ces douces méditations, la mort nous frappa tous les deux de son aile;
le sommeil de la fièvre nous prit à la même heure; je me réveillai
seul!... Tu dors maintenant dans la terre d'Adonis, près de la sainte
Byblos et des eaux sacrées où les femmes des mystères antiques venaient
mêler leurs larmes. Révèle-moi, ô bon génie, à moi que tu aimais, ces
vérités qui dominent la mort, empêchent de la craindre et la font
presque aimer_.



INTRODUCTION

OÙ L'ON TRAITE PRINCIPALEMENT DES SOURCES

DE CETTE HISTOIRE.


Une histoire des «Origines du Christianisme» devrait embrasser toute la
période obscure, et, si j'ose le dire, souterraine, qui s'étend depuis
les premiers commencements de cette religion jusqu'au moment où son
existence devient un fait public, notoire, évident aux yeux de tous. Une
telle histoire se composerait de quatre livres. Le premier, que je
présente aujourd'hui au public, traite du fait même qui a servi de point
de départ au culte nouveau; il est rempli tout entier par la personne
sublime du fondateur. Le second traiterait des apôtres et de leurs
disciples immédiats, ou, pour mieux dire, des révolutions que subit la
pensée religieuse dans les deux premières générations chrétiennes. Je
l'arrêterais vers l'an 100, au moment où les derniers amis de Jésus sont
morts, et où tous les livres du Nouveau Testament sont à peu près fixés
dans la forme où nous les lisons. Le troisième exposerait l'état du
christianisme sous les Antonins. On l'y verrait se développer lentement
et soutenir une guerre presque permanente contre l'empire, lequel,
arrivé à ce moment au plus haut degré de la perfection administrative et
gouverné par des philosophes, combat dans la secte naissante une société
secrète et théocratique, qui le nie obstinément et le mine sans cesse.
Ce livre contiendrait toute l'étendue du IIe siècle. Le quatrième livre,
enfin, montrerait les progrès décisifs que fait le christianisme à
partir des empereurs syriens. On y verrait la savante construction des
Antonins crouler, la décadence de la civilisation antique devenir
irrévocable, le christianisme profiter de sa ruine, la Syrie conquérir
tout l'Occident, et Jésus, en compagnie des dieux et des sages divinisés
de l'Asie, prendre possession d'une société à laquelle la philosophie et
l'État purement civil ne suffisent plus. C'est alors que les idées
religieuses des races groupées autour de la Méditerranée se modifient
profondément; que les cultes orientaux prennent partout le dessus; que
le christianisme, devenu une église très-nombreuse, oublie totalement
ses rêves millénaires, brise ses dernières attaches avec le judaïsme et
passe tout entier dans le monde grec et latin. Les luttes et le travail
littéraire du IIIe siècle, lesquels se passent déjà au grand jour, ne
seraient exposés qu'en traits généraux. Je raconterais encore plus
sommairement les persécutions du commencement du IVe siècle, dernier
effort de l'empire pour revenir à ses vieux principes, lesquels
déniaient à l'association religieuse toute place dans l'État. Enfin, je
me bornerais à pressentir le changement de politique qui, sous
Constantin, intervertit les rôles, et fait du mouvement religieux le
plus libre et le plus spontané un culte officiel, assujetti à l'État et
persécuteur à son tour.

Je ne sais si j'aurai assez de vie et de force pour remplir un plan
aussi vaste. Je serai satisfait si, après avoir écrit la vie de Jésus,
il m'est donné de raconter comme je l'entends l'histoire des apôtres,
l'état de la conscience chrétienne durant les semaines qui suivirent la
mort de Jésus, la formation du cycle légendaire de la résurrection, les
premiers actes de l'église de Jérusalem, la vie de saint Paul, la crise
du temps de Néron, l'apparition de l'Apocalypse, la ruine de Jérusalem,
la fondation des chrétientés hébraïques de la Batanée, la rédaction des
évangiles, l'origine des grandes écoles de l'Asie-Mineure, issues de
Jean. Tout pâlit à côté de ce merveilleux premier siècle. Par une
singularité rare en l'histoire, nous voyons bien mieux ce qui s'est
passé dans le monde chrétien de l'an 50 à l'an 75, que de l'an 100 à
l'an 150.

Le plan suivi pour cette histoire a empêché d'introduire dans le texte
de longues dissertations critiques sur les points controversés. Un
système continu de notes met le lecteur à même de vérifier d'après les
sources toutes les propositions du texte. Dans ces notes, on s'est borné
strictement aux citations de première main, je veux dire à l'indication
des passages originaux sur lesquels chaque assertion ou chaque
conjecture s'appuie. Je sais que pour les personnes peu initiées à ces
sortes d'études, bien d'autres développements eussent été nécessaires.
Mais je n'ai pas l'habitude de refaire ce qui est fait et bien fait.
Pour ne citer que des livres écrits en français, les personnes qui
voudront bien se procurer les ouvrages suivants:

     _Études critiques sur l'Évangile de saint Matthieu_, par M. Albert
     Réville, pasteur de l'église wallonne de Rotterdam[1].

     _Histoire de la théologie chrétienne au siècle apostolique_, par
     M. Reuss, professeur à la Faculté de théologie et au séminaire
     protestant de Strasbourg[2].

     _Des doctrines religieuses des Juifs pendant les deux siècles
     antérieurs à l'ère chrétienne_, par M. Michel Nicolas, professeur à
     la Faculté de théologie protestante de Montauban[3].

     _Vie de Jésus_, par le Dr Strauss, traduite par M. Littré, membre
     de l'Institut[4].

     _Revue de théologie et de philosophie chrétienne_, publiée sous la
     direction de M. Colani, de 1850 à 1857.--_Nouvelle Revue de
     théologie_, faisant suite à la précédente, depuis 1858[5].

les personnes, dis-je, qui voudront bien consulter ces excellents
écrits[6], y trouveront expliqués une foule de points sur lesquels j'ai
dû être très-succinct. La critique de détail des textes évangéliques, en
particulier, a été faite par M. Strauss d'une manière qui laisse peu à
désirer. Bien que M. Strauss se soit trompé dans sa théorie sur la
rédaction des évangiles[7], et que son livre ait, selon moi, le tort de
se tenir beaucoup trop sur le terrain théologique et trop peu sur le
terrain historique[8], il est indispensable, pour se rendre compte des
motifs qui m'ont guidé dans une foule de minuties, de suivre la
discussion toujours judicieuse, quoique parfois un peu subtile, du livre
si bien traduit par mon savant confrère, M. Littré.

Je crois n'avoir négligé, en fait de témoignages anciens, aucune source
d'informations. Cinq grandes collections d'écrits, sans parler d'une
foule d'autres données éparses, nous restent sur Jésus et sur le temps
où il vécut, ce sont: 1° les évangiles et en général les écrits du
Nouveau Testament; 2° les compositions dites «Apocryphes de l'Ancien
Testament;» 3° les ouvrages de Philon; 4° ceux de Josèphe; 5° le Talmud.
Les écrits de Philon ont l'inappréciable avantage de nous montrer les
pensées qui fermentaient au temps de Jésus dans les âmes occupées des
grandes questions religieuses. Philon vivait, il est vrai, dans une tout
autre province du judaïsme que Jésus; mais, comme lui, il était
très-dégagé des petitesses qui régnaient à Jérusalem; Philon est
vraiment le frère aîné de Jésus. Il avait soixante-deux ans quand le
prophète de Nazareth était au plus haut degré de son activité, et il lui
survécut au moins dix années. Quel dommage que les hasards de la vie ne
l'aient pas conduit en Galilée! Que ne nous eût-il pas appris!

Josèphe, écrivant surtout pour les païens, n'a pas dans son style la
même sincérité. Ses courtes notices sur Jésus, sur Jean-Baptiste, sur
Juda le Gaulonite, sont sèches et sans couleur. On sent qu'il cherche à
présenter ces mouvements si profondément juifs de caractère et d'esprit
sous une forme qui soit intelligible aux Grecs et aux Romains. Je crois
le passage sur Jésus[9] authentique. Il est parfaitement dans le goût
de Josèphe, et si cet historien a fait mention de Jésus, c'est bien
comme cela qu'il a dû en parler. On sent seulement qu'une main
chrétienne a retouché le morceau, y a ajouté quelques mots sans lesquels
il eût été presque blasphématoire[10], a peut-être retranché ou modifié
quelques expressions[11]. Il faut se rappeler que la fortune littéraire
de Josèphe se fit par les chrétiens, lesquels adoptèrent ses écrits
comme des documents essentiels de leur histoire sacrée. Il s'en fit,
probablement au IIe siècle, une édition corrigée selon les idées
chrétiennes[12]. En tout cas, ce qui constitue l'immense intérêt de
Josèphe pour le sujet qui nous occupe, ce sont les vives lumières qu'il
jette sur le temps. Grâce à lui, Hérode, Hérodiade, Antipas, Philippe,
Anne, Caïphe, Pilate sont des personnages que nous touchons du doigt et
que nous voyons vivre devant nous avec une frappante réalité.

Les Apocryphes de l'Ancien Testament, surtout la partie juive des vers
sibyllins et le Livre d'Hénoch, joints au Livre de Daniel, qui est, lui
aussi, un véritable apocryphe, ont une importance capitale pour
l'histoire du développement des théories messianiques et pour
l'intelligence des conceptions de Jésus sur le royaume de Dieu. Le Livre
d'Hénoch, en particulier, lequel était fort lu dans l'entourage de
Jésus[13], nous donne la clef de l'expression de «Fils de l'homme» et
des idées qui s'y rattachaient. L'âge de ces différents livres, grâce
aux travaux de MM. Alexandre, Ewald, Dillmann, Reuss, est maintenant
hors de doute. Tout le monde est d'accord pour placer la rédaction des
plus importants d'entre eux au IIe et au Ier siècle avant Jésus-Christ.
La date du Livre de Daniel est plus certaine encore. Le caractère des
deux langues dans lesquelles il est écrit; l'usage de mots grecs;
l'annonce claire, déterminée, datée, d'événements qui vont jusqu'au
temps d'Antiochus Épiphane; les fausses images qui y sont tracées de la
vieille Babylonie; la couleur générale du livre, qui ne rappelle en rien
les écrits de la captivité, qui répond au contraire par une foule
d'analogies aux croyances, aux moeurs, au tour d'imagination de l'époque
des Séleucides; le tour apocalyptique des visions; la place du livre
dans le canon hébreu hors de la série des prophètes; l'omission de
Daniel dans les panégyriques du chapitre XLIX de l'_Ecclésiastique_, où
son rang était comme indiqué; bien d'autres preuves qui ont été cent
fois déduites, ne permettent pas de douter que le Livre de Daniel ne
soit le fruit de la grande exaltation produite chez les Juifs par la
persécution d'Antiochus. Ce n'est pas dans la vieille littérature
prophétique qu'il faut classer ce livre, mais bien en tête de la
littérature apocalyptique, comme premier modèle d'un genre de
composition où devaient prendre place après lui les divers poèmes
sibyllins, le Livre d'Hénoch, l'Apocalypse de Jean, l'Ascension d'Isaïe,
le quatrième livre d'Esdras.

Dans l'histoire des origines chrétiennes, on a jusqu'ici beaucoup trop
négligé le Talmud. Je pense, avec M. Geiger, que la vraie notion des
circonstances où se produisit Jésus doit être cherchée dans cette
compilation bizarre, où tant de précieux renseignements sont mêlés à la
plus insignifiante scolastique. La théologie chrétienne et la théologie
juive ayant suivi au fond deux marches parallèles, l'histoire de l'une
ne peut bien être comprise sans l'histoire de l'autre. D'innombrables
détails matériels des évangiles trouvent, d'ailleurs, leur commentaire
dans le Talmud. Les vastes recueils latins de Lightfoot, de Schoettgen,
de Buxtorf, d'Otho, contenaient déjà à cet égard une foule de
renseignements. Je me suis imposé de vérifier dans l'original toutes les
citations que j'ai admises, sans en excepter une seule. La collaboration
que m'a prêtée pour cette partie de mon travail un savant israélite, M.
Neubauer, très-versé dans la littérature talmudique, m'a permis d'aller
plus loin et d'éclaircir les parties les plus délicates de mon sujet par
quelques nouveaux rapprochements. La distinction des époques est ici
fort importante, la rédaction du Talmud s'étendant de l'an 200 à l'an
500 à peu près. Nous y avons porté autant de discernement qu'il est
possible dans l'état actuel de ces études. Des dates si récentes
exciteront quelques craintes chez les personnes habituées à n'accorder
de valeur à un document que pour l'époque même où il a été écrit. Mais
de tels scrupules seraient ici déplacés. L'enseignement des Juifs depuis
l'époque asmonéenne jusqu'au IIe siècle fut principalement oral. Il ne
faut pas juger de ces sortes d'états intellectuels d'après les habitudes
d'un temps où l'on écrit beaucoup. Les Védas, les anciennes poésies
arabes ont été conservés de mémoire pendant des siècles, et pourtant
ces compositions présentent une forme très-arrêtée, très-délicate. Dans
le Talmud, au contraire, la forme n'a aucun prix. Ajoutons qu'avant la
_Mischna_ de Juda le Saint, qui a fait oublier toutes les autres, il y
eut des essais de rédaction, dont les commencements remontent peut-être
plus haut qu'on ne le suppose communément. Le style du Talmud est celui
de notes de cours; les rédacteurs ne firent probablement que classer
sous certains titres l'énorme fatras d'écritures qui s'était accumulé
dans les différentes écoles durant des générations.

Il nous reste à parler des documents qui, se présentant comme des
biographies du fondateur du christianisme, doivent naturellement tenir
la première place dans une vie de Jésus. Un traité complet sur la
rédaction des évangiles serait un ouvrage à lui seul. Grâce aux beaux
travaux dont cette question a été l'objet depuis trente ans, un problème
qu'on eût jugé autrefois inabordable est arrivé à une solution qui
assurément laisse place encore à bien des incertitudes, mais qui suffit
pleinement aux besoins de l'histoire. Nous aurons occasion d'y revenir
dans notre deuxième livre, la composition des évangiles ayant été un des
faits les plus importants pour l'avenir du christianisme qui se soient
passés dans la seconde moitié du premier siècle. Nous ne toucherons ici
qu'une seule face du sujet, celle qui est indispensable à la solidité de
notre récit. Laissant de côté tout ce qui appartient au tableau des
temps apostoliques, nous rechercherons seulement dans quelle mesure les
données fournies par les évangiles peuvent être employées dans une
histoire dressée selon des principes rationnels[14]?

Que les évangiles soient en partie légendaires, c'est ce qui est
évident, puisqu'ils sont pleins de miracles et de surnaturel; mais il y
a légende et légende. Personne ne doute des principaux traits de la vie
de François d'Assise, quoique le surnaturel s'y rencontre à chaque pas.
Personne, au contraire, n'accorde de créance à la «Vie d'Apollonius de
Tyane,» parce qu'elle a été écrite longtemps après le héros et dans les
conditions d'un pur roman. A quelle époque, par quelles mains, dans
quelles conditions les évangiles ont-ils été rédigés? Voilà donc la
question capitale d'où dépend l'opinion qu'il faut se former de leur
crédibilité.

On sait que chacun des quatre évangiles porte en tête le nom d'un
personnage connu soit dans l'histoire apostolique, soit dans l'histoire
évangélique elle-même. Ces quatre personnages ne nous sont pas donnés
rigoureusement comme des auteurs. Les formules «selon Matthieu,» «selon
Marc,» «selon Luc,» «selon Jean,» n'impliquent pas que, dans la plus
vieille opinion, ces récits eussent été écrits d'un bout à l'autre par
Matthieu, par Marc, par Luc, par Jean[15]; elles signifient seulement
que c'étaient là les traditions provenant de chacun de ces apôtres et se
couvrant de leur autorité. Il est clair que si ces titres sont exacts,
les évangiles, sans cesser d'être en partie légendaires, prennent une
haute valeur, puisqu'ils nous font remonter au demi-siècle qui suivit la
mort de Jésus, et même, dans deux cas, aux témoins oculaires de ses
actions.

Pour Luc d'abord, le doute n'est guère possible. L'évangile de Luc est
une composition régulière, fondée sur des documents antérieurs[16].
C'est l'oeuvre d'un homme qui choisit, élague, combine. L'auteur de cet
évangile est certainement le même que celui des Actes des Apôtres[17].
Or, l'auteur des Actes est un compagnon de saint Paul[18], titre qui
convient parfaitement à Luc[19]. Je sais que plus d'une objection peut
être opposée à ce raisonnement; mais une chose au moins est hors de
doute, c'est que l'auteur du troisième évangile et des Actes est un
homme de la seconde génération apostolique, et cela suffit à notre
objet. La date de cet évangile peut d'ailleurs être déterminée avec
beaucoup de précision par des considérations tirées du livre lui-même.
Le chapitre XXI de Luc, inséparable du reste de l'ouvrage, a été écrit
certainement après le siège de Jérusalem, mais peu de temps après[20].
Nous sommes donc ici sur un terrain solide; car il s'agit d'un ouvrage
écrit tout entier de la même main et de la plus parfaite unité.

Les évangiles de Matthieu et de Marc n'ont pas, à beaucoup près, le même
cachet individuel. Ce sont des compositions impersonnelles, où l'auteur
disparaît totalement. Un nom propre écrit en tête de ces sortes
d'ouvrages ne dit pas grand'chose. Mais si l'évangile de Luc est daté,
ceux de Matthieu et de Marc le sont aussi; car il est certain que le
troisième évangile est postérieur aux deux premiers, et offre le
caractère d'une rédaction bien plus avancée. Nous avons d'ailleurs, à
cet égard, un témoignage capital de la première moitié du IIe siècle. Il
est de Papias, évêque d'Hiérapolis, homme grave, homme de tradition, qui
fut attentif toute sa vie à recueillir ce qu'on pouvait savoir de la
personne de Jésus[21]. Après avoir déclaré qu'en pareille matière il
préfère la tradition orale aux livres, Papias mentionne deux écrits sur
les actes et les paroles du Christ: 1° un écrit de Marc, interprète de
l'apôtre Pierre, écrit court, incomplet, non rangé par ordre
chronologique, comprenant des récits et des discours ([Greek: lechthenta
ê prachthenta]), composé d'après les renseignements et les souvenirs de
l'apôtre Pierre; 2° un recueil de sentences ([Greek: logia]) écrit en
hébreu[22] par Matthieu, «et que chacun a traduit comme il a pu.» Il est
certain que ces deux descriptions répondent assez bien à la physionomie
générale des deux livres appelés maintenant «Évangile selon Matthieu,»
«Évangile selon Marc,» le premier caractérisé par ses longs discours, le
second surtout anecdotique, beaucoup plus exact que le premier sur les
petits faits, bref jusqu'à la sécheresse, pauvre en discours, assez mal
composé. Que ces deux ouvrages tels que nous les lisons soient
absolument semblables à ceux que lisait Papias, cela n'est pas
soutenable; d'abord, parce que l'écrit de Matthieu pour Papias se
composait uniquement de discours en hébreu, dont il circulait des
traductions assez diverses, et en second lieu, parce que l'écrit de Marc
et celui de Matthieu étaient pour lui profondément distincts, rédigés
sans aucune entente, et, ce semble, dans des langues différentes. Or,
dans l'état actuel des textes, l'Évangile selon Matthieu et l'Évangile
selon Marc offrent des parties parallèles si longues et si parfaitement
identiques qu'il faut supposer, ou que le rédacteur définitif du premier
avait le second sous les yeux, ou que le rédacteur définitif du second
avait le premier sous les yeux, ou que tous deux ont copié le même
prototype. Ce qui paraît le plus vraisemblable, c'est que, ni pour
Matthieu, ni pour Marc, nous n'avons les rédactions tout à fait
originales; que nos deux premiers évangiles sont déjà des arrangements,
où l'on a cherché à remplir les lacunes d'un texte par un autre. Chacun
voulait, en effet, posséder un exemplaire complet. Celui qui n'avait
dans son exemplaire que des discours voulait avoir des récits, et
réciproquement. C'est ainsi que «l'Évangile selon Matthieu» se trouva
avoir englobé presque toutes les anecdotes de Marc, et que «l'Évangile
selon Marc» contient aujourd'hui une foule de traits qui viennent des
_Logia_ de Matthieu. Chacun, d'ailleurs, puisait largement dans la
tradition évangélique se continuant autour de lui. Cette tradition est
si loin d'avoir été épuisée par les évangiles que les Actes des apôtres
et les Pères les plus anciens citent plusieurs paroles de Jésus qui
paraissent authentiques et qui ne se trouvent pas dans les évangiles que
nous possédons.

Il importe peu à notre objet actuel de pousser plus loin cette délicate
analyse, d'essayer de reconstruire en quelque sorte, d'une part, les
_Logia_ originaux de Matthieu; de l'autre, le récit primitif tel qu'il
sortit de la plume de Marc. Les _Logia_ nous sont sans doute représentés
par les grands discours de Jésus qui remplissent une partie considérable
du premier évangile. Ces discours forment, en effet, quand on les
détache du reste, un tout assez complet. Quant aux récits du premier et
du deuxième évangile, ils semblent avoir pour base un document commun
dont le texte se retrouve tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, et
dont le deuxième évangile, tel que nous le lisons aujourd'hui, n'est
qu'une reproduction peu modifiée. En d'autres termes, le système de la
vie de Jésus chez les synoptiques repose sur deux documents originaux:
1° les discours de Jésus recueillis par l'apôtre Matthieu; 2° le recueil
d'anecdotes et de renseignements personnels que Marc écrivit d'après les
souvenirs de Pierre. On peut dire que nous avons encore ces deux
documents, mêlés à des renseignements d'autre provenance, dans les deux
premiers évangiles, qui portent non sans raison le nom d'«Évangile selon
Matthieu» et d'«Évangile selon Marc.»

Ce qui est indubitable, en tous cas, c'est que de très-bonne heure on
mit par écrit les discours de Jésus en langue araméenne, que de bonne
heure aussi on écrivit ses actions remarquables. Ce n'étaient pas là des
textes arrêtés et fixés dogmatiquement. Outre les évangiles qui nous
sont parvenus, il y en eut une foule d'autres prétendant représenter la
tradition des témoins oculaires[23]. On attachait peu d'importance à ces
écrits, et les conservateurs, tels que Papias, y préféraient hautement
la tradition orale[24]. Comme on croyait encore le monde près de finir,
on se souciait peu de composer des livres pour l'avenir; il s'agissait
seulement de garder en son coeur l'image vive de celui qu'on espérait
bientôt revoir dans les nues. De là le peu d'autorité dont jouissent
durant cent cinquante ans les textes évangéliques. On ne se faisait nul
scrupule d'y insérer des additions, de les combiner diversement, de les
compléter les uns par les autres. Le pauvre homme qui n'a qu'un livre
veut qu'il contienne tout ce qui lui va au coeur. On se prêtait ces
petits livrets; chacun transcrivait à la marge de son exemplaire les
mots, les paraboles qu'il trouvait ailleurs et qui le touchaient[25]. La
plus belle chose du monde est ainsi sortie d'une élaboration obscure et
complètement populaire. Aucune rédaction n'avait de valeur absolue.
Justin, qui fait souvent appel à ce qu'il nomme «les mémoires des
apôtres[26],» avait sous les yeux un état des documents évangéliques
assez différent de celui que nous avons; en tous cas, il ne se donne
aucun souci de les alléguer textuellement. Les citations évangéliques,
dans les écrits pseudo-clémentins d'origine ébionite, présentent le même
caractère. L'esprit était tout; la lettre n'était rien. C'est quand la
tradition s'affaiblit dans la seconde moitié du IIe siècle que les
textes portant des noms d'apôtres prennent une autorité décisive et
obtiennent force de loi.

Qui ne voit le prix de documents ainsi composés des souvenirs attendris,
des récits naïfs des deux premières générations chrétiennes, pleines
encore de la forte impression que l'illustre fondateur avait produite,
et qui semble lui avoir longtemps survécu? Ajoutons que les évangiles
dont il s'agit semblent provenir de celle des branches de la famille
chrétienne qui touchait le plus près à Jésus. Le dernier travail de
rédaction, au moins du texte qui porte, le nom de Matthieu, paraît avoir
été fait dans l'un des pays situés au nord-est de la Palestine, tels que
la Gaulonitide, le Hauran, la Batanée, où beaucoup de chrétiens se
réfugièrent à l'époque de la guerre des Romains, où l'on trouvait encore
au IIe siècle des parents de Jésus[27], et où la première direction
galiléenne se conserva plus longtemps qu'ailleurs.

Jusqu'à présent nous n'avons parlé que des trois évangiles dits
synoptiques. Il nous reste à parler du quatrième, de celui qui porte le
nom de Jean. Ici les doutes sont beaucoup plus fondés, et la question
moins près d'une solution. Papias, qui se rattachait à l'école de Jean,
et qui, s'il n'avait pas été son auditeur, comme le veut Irénée, avait
beaucoup fréquenté ses disciples immédiats, entre autres Aristion et
celui qu'on appelait _Presbyteros Joannes_, Papias, qui avait recueilli
avec passion les récits oraux de cet Aristion et de _Presbyteros
Joannes_, ne dit pas un mot d'une «Vie de Jésus» écrite par Jean. Si une
telle mention se fût trouvée dans son ouvrage, Eusèbe, qui relève chez
lui tout ce qui sert à l'histoire littéraire du siècle apostolique, en
eût sans aucun doute fait la remarque. Les difficultés intrinsèques
tirées de la lecture du quatrième évangile lui-même ne sont pas moins
fortes. Comment, à côté de renseignements précis et qui sentent si bien
le témoin oculaire, trouve-t-on ces discours totalement différents de
ceux de Matthieu? Comment, à côté d'un plan général de la vie de Jésus,
qui paraît bien plus satisfaisant et plus exact que celui des
synoptiques, ces passages singuliers où l'on sent un intérêt dogmatique
propre au rédacteur, des idées fort étrangères à Jésus, et parfois des
indices qui mettent en garde contre la bonne foi du narrateur? Comment
enfin, à côté des vues les plus pures, les plus justes, les plus
vraiment évangéliques, ces taches où l'on aime à voir des interpolations
d'un ardent sectaire? Est-ce bien Jean, fils de Zébédée, le frère de
Jacques (dont il n'est pas question une seule fois dans le quatrième
évangile), qui a pu écrire en grec ces leçons de métaphysique abstraite,
dont ni les synoptiques ni le Talmud ne présentent l'analogue? Tout cela
est grave, et, pour moi, je n'ose être assuré que le quatrième évangile
ait été écrit tout entier de la plume d'un ancien pêcheur galiléen. Mais
qu'en somme cet évangile soit sorti, vers la fin du premier siècle, de
la grande école d'Asie-Mineure, qui se rattachait à Jean, qu'il nous
représente une version de la vie du maître, digne d'être prise en haute
considération et souvent d'être préférée, c'est ce qui est démontré, et
par des témoignages extérieurs et par l'examen du document lui-même,
d'une façon qui ne laisse rien à désirer.

Et d'abord, personne ne doute que, vers l'an 150, le quatrième évangile
n'existât et ne fût attribué à Jean. Des textes formels de saint
Justin[28], d'Athénagore[29], de Tatien[30], de Théophile
d'Antioche[31], d'Irénée[32], montrent dès lors cet Évangile mêlé à
toutes les controverses et servant de pierre angulaire au développement
du dogme. Irénée est formel; or, Irénée sortait de l'école de Jean, et,
entre lui et l'apôtre, il n'y avait que Polycarpe. Le rôle de notre
évangile dans le gnosticisme, et en particulier dans le système de
Valentin[33], dans le montanisme[34] et dans la querelle des
quartodécimans[35], n'est pas moins décisif. L'école de Jean est celle
dont on aperçoit le mieux la suite durant le IIe siècle; or, cette école
ne s'explique pas si l'on ne place le quatrième évangile à son berceau
même. Ajoutons que la première épître attribuée à saint Jean est
certainement du même auteur que le quatrième évangile[36]; or, l'épître
est reconnue comme de Jean par Polycarpe[37], Papias[38], Irénée[39].

Mais c'est surtout la lecture de l'ouvrage qui est de nature à faire
impression. L'auteur y parle toujours comme témoin oculaire; il veut se
faire passer pour l'apôtre Jean. Si donc cet ouvrage n'est pas
réellement de l'apôtre, il faut admettre une supercherie que l'auteur
s'avouait à lui-même. Or, quoique les idées du temps en fait de bonne
foi littéraire différassent essentiellement des nôtres, on n'a pas
d'exemple dans le monde apostolique d'un faux de ce genre.
Non-seulement, du reste, l'auteur veut se faire passer pour l'apôtre
Jean, mais on voit clairement qu'il écrit dans l'intérêt de cet apôtre.
A chaque page se trahit l'intention de fortifier son autorité, de
montrer qu'il a été le préféré de Jésus[40], que dans toutes les
circonstances solennelles (à la Cène, au Calvaire, au tombeau) il a tenu
la première place. Les relations, en somme fraternelles, quoique
n'excluant pas une certaine rivalité, de l'auteur avec Pierre[41], sa
haine au contraire contre Judas[42], haine antérieure peut-être à la
trahison, semblent percer ça et là. On est tenté de croire que Jean,
dans sa vieillesse, ayant lu les récits évangéliques qui circulaient,
d'une part, y remarqua diverses inexactitudes[43], de l'autre, fut
froissé de voir qu'on ne lui accordait pas dans l'histoire du Christ une
assez grande place; qu'alors il commença à dicter une foule de choses
qu'il savait mieux que les autres, avec l'intention de montrer que, dans
beaucoup de cas où on ne parlait que de Pierre, il avait figuré avec et
avant lui[44]. Déjà, du vivant de Jésus, ces légers sentiments de
jalousie s'étaient trahis entre les fils de Zébédée et les autres
disciples[45]. Depuis la mort de Jacques, son frère, Jean restait seul
héritier des souvenirs intimes dont ces deux apôtres, de l'aveu de tous,
étaient dépositaires. De là sa perpétuelle attention à rappeler qu'il
est le dernier survivant des témoins oculaires[46], et le plaisir qu'il
prend à raconter des circonstances que lui seul pouvait connaître. De
là, tant de petits traits de précision qui semblent comme des scolies
d'un annotateur: «Il était six heures;» «il était nuit;» «cet homme
s'appelait Malchus;» «ils avaient allumé un réchaud, car il faisait
froid;» «cette tunique était sans couture.» De là, enfin, le désordre de
la rédaction, l'irrégularité de la marche, le décousu des premiers
chapitres; autant de traits inexplicables dans la supposition où notre
évangile ne serait qu'une thèse de théologie sans valeur historique, et
qui, au contraire, se comprennent parfaitement, si l'on y voit,
conformément à la tradition, des souvenirs de vieillard, tantôt d'une
prodigieuse fraîcheur, tantôt ayant subi d'étranges altérations.

Une distinction capitale, en effet, doit être faite dans l'évangile de
Jean. D'une part, cet évangile nous présente un canevas de la vie de
Jésus qui diffère considérablement de celui des synoptiques. De l'autre,
il met dans la bouche de Jésus des discours dont le ton, le style, les
allures, les doctrines n'ont rien de commun avec les _Logia_ rapportés
par les synoptiques. Sous ce second rapport, la différence est telle
qu'il faut faire son choix d'une manière tranchée. Si Jésus parlait
comme le veut Matthieu, il n'a pu parler comme le veut Jean. Entre les
deux autorités, aucun critique n'a hésité, ni n'hésitera. A mille lieues
du ton simple, désintéressé, impersonnel des synoptiques, l'évangile de
Jean montre sans cesse les préoccupations de l'apologiste, les
arrière-pensées du sectaire, l'intention de prouver une thèse et de
convaincre des adversaires[47]. Ce n'est pas par des tirades
prétentieuses, lourdes, mal écrites, disant peu de chose au sens moral,
que Jésus a fondé son oeuvre divine. Quand même Papias ne nous
apprendrait pas que Matthieu écrivit les sentences de Jésus dans leur
langue originale, le naturel, l'ineffable vérité, le charme sans pareil
des discours synoptiques, le tour profondément hébraïque de ces
discours, les analogies qu'ils présentent avec les sentences des
docteurs juifs du même temps, leur parfaite harmonie avec la nature de
la Galilée, tous ces caractères, si on les rapproche de la gnose
obscure, de la métaphysique contournée qui remplit les discours de Jean,
parleraient assez haut. Cela ne veut pas dire qu'il n'y ait dans les
discours de Jean d'admirables éclairs; des traits qui viennent vraiment
de Jésus[48]. Mais le ton mystique de ces discours ne répond en rien au
caractère de l'éloquence de Jésus telle qu'on se la figure d'après les
synoptiques. Un nouvel esprit a soufflé; la gnose est déjà commencée;
l'ère galiléenne du royaume de Dieu est finie; l'espérance de la
prochaine venue du Christ s'éloigne; on entre dans les aridités de la
métaphysique, dans les ténèbres du dogme abstrait. L'esprit de Jésus
n'est pas là, et si le fils de Zébédée a vraiment tracé ces pages, il
avait certes bien oublié en les écrivant le lac de Génésareth et les
charmants entretiens qu'il avait entendus sur ses bords.

Une circonstance, d'ailleurs, qui prouve bien que les discours rapportés
par le quatrième évangile ne sont pas des pièces historiques, mais des
compositions destinées à couvrir de l'autorité de Jésus certaines
doctrines chères au rédacteur, c'est leur parfaite harmonie avec l'état
intellectuel de l'Asie-Mineure au moment où elles furent écrites.
L'Asie-Mineure était alors le théâtre d'un étrange mouvement de
philosophie syncrétique; tous les germes du gnosticisme y existaient
déjà. Jean paraît avoir bu à ces sources étrangères. Il se peut qu'après
les crises de l'an 68 (date de l'Apocalypse) et de l'an 70 (ruine de
Jérusalem), le vieil apôtre, à l'âme ardente et mobile, désabusé de la
croyance à une prochaine apparition du Fils de l'homme dans les nues,
ait penché vers les idées qu'il trouvait autour de lui, et dont
plusieurs s'amalgamaient assez bien avec certaines doctrines
chrétiennes. En prêtant ces nouvelles idées à Jésus, il ne fit que
suivre un penchant bien naturel. Nos souvenirs se transforment avec tout
le reste; l'idéal d'une personne que nous avons connue change avec
nous[49]. Considérant Jésus comme l'incarnation de la vérité, Jean ne
pouvait manquer de lui attribuer ce qu'il était arrivé à prendre pour la
vérité.

S'il faut tout dire, nous ajouterons que probablement Jean lui-même eut
en cela peu de part, que ce changement se fit autour de lui plutôt que
par lui. On est parfois tenté de croire que des notes précieuses, venant
de l'apôtre, ont été employées par ses disciples dans un sens fort
différent de l'esprit évangélique primitif. En effet, certaines parties
du quatrième évangile ont été ajoutées après coup; tel est le XXIe
chapitre tout entier[50], où l'auteur semble s'être proposé de rendre
hommage à l'apôtre Pierre après sa mort et de répondre aux objections
qu'on allait tirer ou qu'on tirait déjà de la mort de Jean lui-même (v.
21-23). Plusieurs autres endroits portent la trace de ratures et de
corrections[51].

Il est impossible, à distance, d'avoir le mot de tous ces problèmes
singuliers, et sans doute bien des surprises nous seraient réservées,
s'il nous était donné de pénétrer dans les secrets de cette mystérieuse
école d'Éphèse qui, plus d'une fois, paraît s'être complu aux voies
obscures. Mais une expérience capitale est celle-ci. Toute personne qui
se mettra à écrire la vie de Jésus sans théorie arrêtée sur la valeur
relative des évangiles, se laissant uniquement guider par le sentiment
du sujet, sera ramenée dans une foule de cas à préférer la narration de
Jean à celle des synoptiques. Les derniers mois de la vie de Jésus en
particulier ne s'expliquent que par Jean; une foule de traits de la
Passion, inintelligibles dans les synoptiques[52], reprennent dans le
récit du quatrième évangile la vraisemblance et la possibilité. Tout au
contraire, j'ose défier qui que ce soit de composer une vie de Jésus qui
ait un sens en tenant compte des discours que Jean prête à Jésus. Cette
façon de se prêcher et de se démontrer sans cesse, cette perpétuelle
argumentation, cette mise en scène sans naïveté, ces longs raisonnements
à la suite de chaque miracle, ces discours raides et gauches, dont le
ton est si souvent faux et inégal[53], ne seraient pas soufferts par un
homme de goût à côté des délicieuses sentences des synoptiques. Ce sont
ici, évidemment, des pièces artificielles[54], qui nous représentent les
prédications de Jésus, comme les dialogues de Platon nous rendent les
entretiens de Socrate. Ce sont en quelque sorte les variations d'un
musicien improvisant pour son compte sur un thème donné. Le thème peut
n'être pas sans quelque authenticité; mais dans l'exécution, la
fantaisie de l'artiste se donne pleine carrière. On sent le procédé
factice, la rhétorique, l'apprêt[55]. Ajoutons que le vocabulaire de
Jésus ne se retrouve pas dans les morceaux dont nous parlons.
L'expression de «royaume de Dieu,» qui était si familière au maître[56],
n'y figure qu'une seule fois[57]. En revanche, le style des discours
prêtés à Jésus par le quatrième évangile offre la plus complète analogie
avec celui des épîtres de saint Jean; on voit qu'en écrivant les
discours, l'auteur suivait, non ses souvenirs, mais le mouvement assez
monotone de sa propre pensée. Toute une nouvelle langue mystique s'y
déploie, langue dont les synoptiques n'ont pas la moindre idée («monde,»
«vérité,» «vie,» «lumière,» «ténèbres, » etc.). Si Jésus avait jamais
parlé dans ce style, qui n'a rien d'hébreu, rien de juif, rien de
talmudique, si j'ose m'exprimer ainsi, comment un seul de ses auditeurs
en aurait-il si bien gardé le secret?

L'histoire littéraire offre du reste un autre exemple qui présente la
plus grande analogie avec le phénomène historique que nous venons
d'exposer, et qui sert à l'expliquer. Socrate, qui comme Jésus n'écrivit
pas, nous est connu par deux de ses disciples, Xénophon et Platon, le
premier répondant par sa rédaction limpide, transparente, impersonnelle,
aux synoptiques, le second rappelant par sa vigoureuse individualité
l'auteur du quatrième évangile. Pour exposer l'enseignement socratique,
faut-il suivre les «Dialogues» de Platon ou les «Entretiens» de
Xénophon? Aucun doute à cet égard n'est possible; tout le monde s'est
attaché aux «Entretiens» et non aux «Dialogues.» Platon cependant
n'apprend-il rien sur Socrate? Serait-il d'une bonne critique, en
écrivant la biographie de ce dernier, de négliger les «Dialogues?» Qui
oserait le soutenir? L'analogie, d'ailleurs, n'est pas complète, et la
différence est en faveur du quatrième évangile. C'est l'auteur de cet
évangile, en effet, qui est le meilleur biographe, comme si Platon, tout
en prêtant à son maître des discours fictifs, connaissait sur sa vie des
choses capitales que Xénophon ignorât tout à fait.

Sans nous prononcer sur la question matérielle de savoir quelle main a
tracé le quatrième évangile, et tout en inclinant à croire que les
discours au moins ne sont pas du fils de Zébédée, nous admettons donc
que c'est bien là «l'Évangile selon Jean,» dans le même sens que le
premier et le deuxième évangile sont bien les Évangiles «selon Matthieu»
et «selon Marc.» Le canevas historique du quatrième évangile est la vie
de Jésus telle qu'on la savait dans l'école de Jean; c'est le récit
qu'Aristion et _Presbyteros Joannes_ firent à Papias sans lui dire qu'il
était écrit, ou plutôt n'attachant aucune importance à cette
particularité. J'ajoute que, dans mon opinion, cette école savait mieux
les circonstances extérieures de la vie du fondateur que le groupe dont
les souvenirs ont constitué les évangiles synoptiques. Elle avait,
notamment sur les séjours de Jésus à Jérusalem, des données que les
autres ne possédaient pas. Les affiliés de l'école traitaient Marc de
biographe médiocre, et avaient imaginé un système pour expliquer ses
lacunes[58]. Certains passages de Luc, où il y a comme un écho des
traditions johanniques[59], prouvent du reste que ces traditions
n'étaient pas pour le reste de la famille chrétienne quelque chose de
tout à fait inconnu.

Ces explications seront suffisantes, je pense, pour qu'on voie, dans la
suite du récit, les motifs qui m'ont déterminé à donner la préférence à
tel ou tel des quatre guides que nous avons pour la vie de Jésus. En
somme, j'admets comme authentiques les quatre évangiles canoniques.
Tous, selon moi, remontent au premier siècle, et ils sont à peu près des
auteurs à qui on les attribue; mais leur valeur historique est fort
diverse. Matthieu mérite évidemment une confiance hors ligne pour les
discours; là sont les _Logia_, les notes mêmes prises sur le souvenir
vif et net de l'enseignement de Jésus. Une espèce d'éclat à la fois doux
et terrible, une force divine, si j'ose le dire, souligne ces paroles,
les détache du contexte et les rend pour le critique facilement
reconnaissables. La personne qui s'est donné la tâche de faire avec
l'histoire évangélique une composition régulière, possède à cet égard
une excellente pierre de touche. Les vraies paroles de Jésus se décèlent
pour ainsi dire d'elles-mêmes; dès qu'on les touche dans ce chaos de
traditions d'authenticité inégale, on les sent vibrer; elles se
traduisent comme spontanément, et viennent d'elles-mêmes se placer dans
le récit, où elles gardent un relief sans pareil.

Les parties narratives groupées dans le premier évangile autour de ce
noyau primitif n'ont pas la même autorité. Il s'y trouve beaucoup de
légendes d'un contour assez mou, sorties de la piété de la deuxième
génération chrétienne[60]. L'évangile de Marc est bien plus ferme, plus
précis, moins chargé de circonstances tardivement insérées. C'est celui
des trois synoptiques qui est resté le plus ancien, le plus original,
celui où sont venus s'ajouter le moins d'éléments postérieurs. Les
détails matériels ont dans Marc une netteté qu'on chercherait vainement
chez les autres évangélistes. Il aime à rapporter certains mots de Jésus
en syro-chaldaïque[61]. Il est plein d'observations minutieuses venant
sans nul doute d'un témoin oculaire. Rien ne s'oppose à ce que ce témoin
oculaire, qui évidemment avait suivi Jésus, qui l'avait aimé et regardé
de très-près, qui en avait conservé une vive image, ne soit l'apôtre
Pierre lui-même, comme le veut Papias.

Quant à, l'ouvrage de Luc, sa valeur historique est sensiblement plus
faible. C'est un document de seconde main. La narration y est plus
mûrie. Les mots de Jésus y sont plus réfléchis, plus composés. Quelques
sentences sont poussées à l'excès et faussées[62]. Écrivant hors de la
Palestine, et certainement après le siége de Jérusalem[63], l'auteur
indique les lieux avec moins de rigueur que les deux autres synoptiques;
il a une fausse idée du temple, qu'il se représente comme un oratoire,
où l'on va faire ses dévotions[64]; il émousse les détails pour tâcher
d'amener une concordance entre les différents récits[65]; il adoucit les
passages qui étaient devenus embarrassants au point de vue d'une idée
plus exaltée de la divinité de Jésus[66]; il exagère le
merveilleux[67]; il commet des erreurs de chronologie[68]; il omet les
gloses hébraïques[69], ne cite aucune parole de Jésus en cette langue,
nomme toutes les localités par leur nom grec. On sent l'écrivain qui
compile, l'homme qui n'a pas vu directement les témoins, mais qui
travaille sur les textes, et se permet de fortes violences pour les
mettre d'accord. Luc avait probablement sous les yeux le recueil
biographique de Marc et les _Logia_ de Matthieu. Mais il les traite avec
beaucoup de liberté; tantôt il fond ensemble deux anecdotes ou deux
paraboles pour en faire une[70]; tantôt il en décompose une pour en
faire deux[71]. Il interprète les documents selon son sens particulier;
il n'a pas l'impassibilité absolue de Matthieu et de Marc. On peut dire
certaines choses de ses goûts et de ses tendances particulières: c'est
un dévot très-exact[72]; il tient à ce que Jésus ait accompli tous les
rites juifs[73]; il est démocrate et ébionite exalté, c'est-à-dire
très-opposé à la propriété et persuadé que la revanche des pauvres va
venir[74]; il affectionne par-dessus tout les anecdotes mettant en
relief la conversion des pécheurs, l'exaltation des humbles[75]; il
modifie souvent les anciennes traditions pour leur donner ce tour[76].
Il admet dans ses premières pages des légendes sur l'enfance de Jésus,
racontées avec ces longues amplifications, ces cantiques, ces procédés
de convention qui forment le trait essentiel des évangiles apocryphes.
Enfin, il a dans le récit des derniers temps de Jésus quelques
circonstances pleines d'un sentiment tendre et certains mots de Jésus
d'une délicieuse beauté[77], qui ne se trouvent pas dans les récits plus
authentiques, et où l'on sent le travail de la légende. Luc les
empruntait probablement à un recueil plus récent, ou l'on visait surtout
à exciter des sentiments de piété.

Une grande réserve était naturellement commandée en présence d'un
document de cette nature. Il eût été aussi peu critique de le négliger
que de l'employer sans discernement. Luc a eu sous les yeux des
originaux que nous n'avons plus. C'est moins un évangéliste qu'un
biographe de Jésus, un «harmoniste,» un correcteur à la manière de
Marcion et de Tatien. Mais c'est un biographe du premier siècle, un
artiste divin qui, indépendamment des renseignements qu'il a puisés aux
sources plus anciennes, nous montre le caractère du fondateur avec un
bonheur de trait, une inspiration d'ensemble, un relief que n'ont pas
les deux autres synoptiques. Son évangile est celui dont la lecture a le
plus de charme; car à l'incomparable beauté du fond commun, il ajoute
une part d'artifice et de composition qui augmente singulièrement
l'effet du portrait, sans nuire gravement à sa vérité.

En somme, on peut dire que la rédaction synoptique a traversé trois
degrés: 1° l'état documentaire original ([Greek: logia] de Matthieu,
[Greek: lechthenta ê prachthenta] de Marc), premières rédactions qui
n'existent plus; 2° l'état de simple mélange, où les documents originaux
sont amalgamés sans aucun effort de composition, sans qu'on voie percer
aucune vue personnelle de la part des auteurs (évangiles actuels de
Matthieu et de Marc); 3° l'état de combinaison ou de rédaction voulue et
réfléchie, où l'on sent l'effort pour concilier les différentes versions
(évangile de Luc). L'évangile de Jean, comme nous l'avons dit, forme une
composition d'un autre ordre et tout à fait à part.

On remarquera que je n'ai fait nul usage des évangiles apocryphes. Ces
compositions ne doivent être en aucune façon mises sur le même pied que
les évangiles canoniques. Ce sont de plates et puériles amplifications,
ayant les canoniques pour base et n'y ajoutant rien qui ait du prix. Au
contraire, j'ai été fort attentif à recueillir les lambeaux conservés
par les Pères de l'Église d'anciens évangiles qui existèrent autrefois
parallèlement aux canoniques et qui sont maintenant perdus, comme
l'Évangile selon les Hébreux, l'Évangile selon les Égyptiens, les
Évangiles dits de Justin, de Marcion, de Tatien. Les deux premiers sont
surtout importants en ce qu'ils étaient rédigés en araméen comme les
_Logia_ de Matthieu, qu'ils paraissent avoir constitué une variété de
l'évangile de cet apôtre, et qu'ils furent l'évangile des _Ébionim_,
c'est-à-dire de ces petites chrétientés de Batanée qui gardèrent l'usage
du syro-chaldaïque, et qui paraissent à quelques égards avoir continué
la ligne de Jésus. Mais il faut avouer que, dans l'état où ils nous sont
arrivés, ces évangiles sont inférieurs, pour l'autorité critique, à la
rédaction de l'évangile de Matthieu que nous possédons.

On comprend maintenant, ce semble, le genre de valeur historique que
j'attribue aux évangiles. Ce ne sont ni des biographies à la façon de
Suétone, ni des légendes fictives a la manière de Philostrate; ce sont
des biographies légendaires. Je les rapprocherais volontiers des
légendes de Saints, des Vies de Plotin, de Proclus, d'Isidore, et autres
écrits du même genre, où la vérité historique et l'intention de
présenter des modèles de vertu se combinent à des degrés divers.
L'inexactitude, qui est un des traits de toutes les compositions
populaires, s'y fait particulièrement sentir. Supposons qu'il y a dix ou
douze ans, trois ou quatre vieux soldats de l'empire se fussent mis
chacun de leur côté à écrire la vie de Napoléon avec leurs souvenirs. Il
est clair que leurs récits offriraient de nombreuses erreurs, de fortes
discordances. L'un d'eux mettrait Wagram avant Marengo; l'autre écrirait
sans hésiter que Napoléon chassa des Tuileries le gouvernement de
Robespierre; un troisième omettrait des expéditions de la plus haute
importance. Mais une chose résulterait certainement avec un haut degré
de vérité de ces naïfs récits, c'est le caractère du héros, l'impression
qu'il faisait autour de lui. En ce sens, de telles histoires populaires
vaudraient mieux qu'une histoire solennelle et officielle. On en peut
dire autant des évangiles. Uniquement attentifs à mettre en saillie
l'excellence du maître, ses miracles, son enseignement, les évangélistes
montrent une entière indifférence pour tout ce qui n'est pas l'esprit
même de Jésus. Les contradictions sur les temps, les lieux, les
personnes étaient regardées comme insignifiantes; car, autant on prêtait
à la parole de Jésus un haut degré d'inspiration, autant on était loin
d'accorder cette inspiration aux rédacteurs. Ceux-ci ne s'envisageaient
que comme de simples scribes et ne tenaient qu'à une seule chose: ne
rien omettre de ce qu'ils savaient[78].

Sans contredit, une part d'idées préconçues dut se mêler à de tels
souvenirs. Plusieurs récits, surtout de Luc, sont inventés pour faire
ressortir vivement certains traits de la physionomie de Jésus. Cette
physionomie elle-même subissait chaque jour des altérations. Jésus
serait un phénomène unique dans l'histoire si, avec le rôle qu'il joua,
il n'avait été bien vite transfiguré. La légende d'Alexandre était
éclose avant que la génération de ses compagnons d'armes fût éteinte;
celle de saint François d'Assise commença de son vivant. Un rapide
travail de métamorphose s'opéra de même, dans les vingt ou trente années
qui suivirent la mort de Jésus, et imposa à sa biographie les tours
absolus d'une légende idéale. La mort perfectionne l'homme le plus
parfait; elle le rend sans défaut pour ceux qui l'ont aimé. En même
temps, d'ailleurs, qu'on voulait peindre le maître, on voulait le
démontrer. Beaucoup d'anecdotes étaient conçues pour prouver qu'en lui
les prophéties envisagées comme messianiques avaient eu leur
accomplissement. Mais ce procédé, dont il ne faut pas nier l'importance,
ne saurait tout expliquer. Aucun ouvrage juif du temps ne donne une
série de prophéties exactement libellées que le Messie dût accomplir.
Plusieurs des allusions messianiques relevées par les évangélistes sont
si subtiles, si détournées, qu'on ne peut croire que tout cela répondît
à une doctrine généralement admise. Tantôt l'on raisonna ainsi: «Le
Messie doit faire telle chose; or Jésus est le Messie; donc Jésus a fait
telle chose.» Tantôt l'on raisonna à l'inverse: «Telle chose est arrivée
à Jésus; or Jésus est le Messie; donc telle chose devait arriver au
Messie[79].» Les explications trop simples sont toujours fausses quand
il s'agit d'analyser le tissu de ces profondes créations du sentiment
populaire, qui déjouent tous les systèmes par leur richesse et leur
infinie variété.

A peine est-il besoin de dire qu'avec de tels documents, pour ne donner
que de l'incontestable, il faudrait se borner aux lignes générales. Dans
presque toutes les histoires anciennes, même dans celles qui sont bien
moins légendaires que celles-ci, le détail prête à des doutes infinis.
Quand nous avons deux récits d'un même fait, il est extrêmement rare que
les deux récits soient d'accord. N'est-ce pas une raison, quand on n'en
a qu'un seul, de concevoir bien des perplexités? On peut dire que parmi
les anecdotes, les discours, les mots célèbres rapportés par les
historiens, il n'y en a pas un de rigoureusement authentique. Y avait-il
des sténographes pour fixer ces paroles rapides? Y avait-il un annaliste
toujours présent pour noter les gestes, les allures, les sentiments des
acteurs? Qu'on essaye d'arriver au vrai sur la manière dont s'est passé
tel ou tel fait contemporain; on n'y réussira pas. Deux récits d'un même
événement faits par des témoins oculaires diffèrent essentiellement.
Faut-il pour cela renoncer à toute la couleur des récits et se borner à
l'énoncé des faits d'ensemble? Ce serait supprimer l'histoire. Certes,
je crois bien que, si l'on excepte certains axiomes courts et presque
mnémoniques, aucun des discours rapportés par Matthieu n'est textuel; à
peine nos procès verbaux sténographiés le sont-ils. J'admets volontiers
que cet admirable récit de la Passion renferme une foule d'à peu près.
Ferait-on cependant l'histoire de Jésus en omettant ces prédications qui
nous rendent d'une manière si vive la physionomie de ses discours, et en
se bornant à dire avec Josèphe et Tacite «qu'il fut mis à mort par
l'ordre de Pilate à l'instigation des prêtres?» Ce serait la, selon moi,
un genre d'inexactitude pire que celui auquel on s'expose en admettant
les détails que nous fournissent les textes. Ces détails ne sont pas
vrais à la lettre; mais ils sont vrais d'une vérité supérieure; ils sont
plus vrais que la nue vérité, en ce sens qu'ils sont la vérité rendue
expressive et parlante, élevée à la hauteur d'une idée.

Je prie les personnes qui trouveront que j'ai accordé une confiance
exagérée à des récits en grande partie légendaires, de tenir compte de
l'observation que je viens de faire. A quoi se réduirait la vie
d'Alexandre, si on se bornait à, ce qui est matériellement certain? Les
traditions même en partie erronées renferment une portion de vérité que
l'histoire ne peut négliger. On n'a pas reproché à M. Sprenger d'avoir,
en écrivant la vie de Mahomet, tenu grand compte des _hadith_ ou
traditions orales sur le prophète, et d'avoir souvent prêté
textuellement à son héros des paroles qui ne sont connues que par cette
source. Les traditions sur Mahomet, cependant, n'ont pas un caractère
historique supérieur à celui des discours et des récits qui composent
les évangiles. Elles furent écrites de l'an 50 à l'an 140 de l'hégire.
Quand on écrira l'histoire des écoles juives aux siècles qui ont précédé
et suivi immédiatement la naissance du christianisme, on ne se fera
aucun scrupule de prêter à Hillel, à Schammaï, à Gamaliel, les maximes
que leur attribuent la _Mischna_ et la _Gemara_, bien que ces grandes
compilations aient été rédigées plusieurs centaines d'années après les
docteurs dont il s'agit.

Quant aux personnes qui croient, au contraire, que l'histoire doit
consister à reproduire sans interprétation les documents qui nous sont
parvenus, je les prie d'observer qu'en un tel sujet cela n'est pas
loisible. Les quatre principaux documents sont en flagrante
contradiction l'un avec l'autre; Josèphe d'ailleurs les rectifie
quelquefois. Il faut choisir. Prétendre qu'un événement ne peut pas
s'être passé de deux manières à la fois, ni d'une façon impossible,
n'est pas imposer à l'histoire une philosophie _a priori_. De ce qu'on
possède plusieurs versions différentes d'un même fait, de ce que la
crédulité a mêlé à toutes ces versions des circonstances fabuleuses,
l'historien ne doit pas conclure que le fait soit faux; mais il doit en
pareil cas se tenir en garde, discuter les textes et procéder par
induction. Il est surtout une classe de récits à propos desquels ce
principe trouve une application nécessaire, ce sont les récits
surnaturels. Chercher à expliquer ces récits ou les réduire à des
légendes, ce n'est pas mutiler les faits au nom de la théorie; c'est
partir de l'observation même des faits. Aucun des miracles dont les
vieilles histoires sont remplies ne s'est passé dans des conditions
scientifiques. Une observation qui n'a pas été une seule fois démentie
nous apprend qu'il n'arrive de miracles que dans les temps et les pays
où l'on y croit, devant des personnes disposées à y croire. Aucun
miracle ne s'est produit devant une réunion d'hommes capables de
constater le caractère miraculeux d'un fait. Ni les personnes du peuple,
ni les gens du monde ne sont compétents pour cela. Il y faut de grandes
précautions et une longue habitude des recherches scientifiques. De nos
jours, n'a-t-on pas vu presque tous les gens du monde dupes de grossiers
prestiges ou de puériles illusions? Des faits merveilleux attestés par
des petites villes tout entières sont devenus, grâce à une enquête plus
sévère, des faits condamnables[80]. S'il est avéré qu'aucun miracle
contemporain ne supporte la discussion, n'est-il pas probable que les
miracles du passé, qui se sont tous accomplis dans des réunions
populaires, nous offriraient également, s'il nous était possible de les
critiquer en détail, leur part d'illusion?

Ce n'est donc pas au nom de telle ou telle philosophie, c'est au nom
d'une constante expérience, que nous bannissons le miracle de
l'histoire. Nous ne disons pas: «Le miracle est impossible;» nous
disons: «Il n'y a pas eu jusqu'ici de miracle constaté.» Que demain un
thaumaturge se présente avec des garanties assez sérieuses pour être
discuté; qu'il s'annonce comme pouvant, je suppose, ressusciter un mort;
que ferait-on? Une commission composée de physiologistes, de physiciens,
de chimistes, de personnes exercées à la critique historique, serait
nommée. Cette commission choisirait le cadavre, s'assurerait que la mort
est bien réelle, désignerait la salle où devrait se faire l'expérience,
réglerait tout le système de précautions nécessaire pour ne laisser
prise à aucun doute. Si, dans de telles conditions, la résurrection
s'opérait, une probabilité presque égale à la certitude serait acquise.
Cependant, comme une expérience doit toujours pouvoir se répéter, que
l'on doit être capable de refaire ce que l'on a fait une fois, et que
dans l'ordre du miracle il ne peut être question de facile ou de
difficile, le thaumaturge serait invité a reproduire son acte
merveilleux dans d'autres circonstances, sur d'autres cadavres, dans un
autre milieu. Si chaque fois le miracle réussissait, deux choses
seraient prouvées: la première, c'est qu'il arrive dans le monde des
faits surnaturels; la seconde, c'est que le pouvoir de les produire
appartient ou est délégué à certaines personnes. Mais qui ne voit que
jamais miracle ne s'est passé dans ces conditions-là; que toujours
jusqu'ici le thaumaturge a choisi le sujet de l'expérience, choisi le
milieu, choisi le public; que d'ailleurs le plus souvent c'est le peuple
lui-même qui, par suite de l'invincible besoin qu'il a de voir dans les
grands événements et les grands hommes quelque chose de divin, crée
après coup les légendes merveilleuses? Jusqu'à nouvel ordre, nous
maintiendrons donc ce principe de critique historique, qu'un récit
surnaturel ne peut être admis comme tel, qu'il implique toujours
crédulité ou imposture, que le devoir de l'historien est de
l'interpréter et de rechercher quelle part de vérité, quelle part
d'erreur il peut receler.

Telles sont les règles qui ont été suivies dans la composition de cet
écrit. A la lecture des textes, j'ai pu joindre une grande source de
lumières, la vue des lieux où se sont passés les événements. La mission
scientifique ayant pour objet l'exploration de l'ancienne Phénicie, que
j'ai dirigée en 1860 et 1861[81], m'amena à résider sur les frontières
de la Galilée et a y voyager fréquemment. J'ai traversé dans tous les
sens la province évangélique; j'ai visité Jérusalem, Hébron et la
Samarie; presque aucune localité importante de l'histoire de Jésus ne
m'a échappé. Toute cette histoire qui, à distance, semble flotter dans
les nuages d'un monde sans réalité, prit ainsi un corps, une solidité
qui m'étonnèrent. L'accord frappant des textes et des lieux, la
merveilleuse harmonie de l'idéal évangélique avec le paysage qui lui
servit de cadre furent pour moi comme une révélation. J'eus devant les
yeux un cinquième évangile, lacéré, mais lisible encore, et désormais, à
travers les récits de Matthieu et de Marc, au lieu d'un être abstrait,
qu'on dirait n'avoir jamais existé, je vis une admirable figure humaine
vivre, se mouvoir. Pendant l'été, ayant dû monter à Ghazir, dans le
Liban, pour prendre un peu de repos, je fixai en traits rapides l'image
qui m'était apparue, et il en résulta cette histoire. Quand une cruelle
épreuve vint hâter mon départ, je n'avais plus à rédiger que quelques
pages. Le livre a été, de la sorte, composé tout entier fort près des
lieux mêmes où Jésus naquit et se développa. Depuis mon retour, j'ai
travaillé sans cesse à vérifier et à contrôler dans le détail l'ébauche
que j'avais écrite à la hâte dans une cabane maronite, avec cinq ou six
volumes autour de moi.

Plusieurs regretteront peut-être le tour biographique qu'a ainsi pris
mon ouvrage. Quand je conçus pour la première fois une histoire des
origines du christianisme, ce que je voulais faire, c'était bien, en
effet, une histoire de doctrines, où les hommes n'auraient eu presque
aucune part. Jésus eût à peine été nommé; on se fût surtout attaché à
montrer comment les idées qui se sont produites sous son nom germèrent
et couvrirent le monde. Mais j'ai compris depuis que l'histoire n'est
pas un simple jeu d'abstractions, que les hommes y sont plus que les
doctrines. Ce n'est pas une certaine théorie sur la justification et la
rédemption qui a fait la réforme: c'est Luther, c'est Calvin. Le
parsisme, l'hellénisme, le judaïsme auraient pu se combiner sous toutes
les formes; les doctrines de la résurrection et du Verbe auraient pu se
développer durant des siècles sans produire ce fait fécond, unique,
grandiose, qui s'appelle le christianisme. Ce fait est l'oeuvre de
Jésus, de saint Paul, de saint Jean. Faire l'histoire de Jésus, de saint
Paul, de saint Jean, c'est faire l'histoire des origines du
christianisme. Les mouvements antérieurs n'appartiennent à notre sujet
qu'en ce qu'ils servent à expliquer ces hommes extraordinaires, lesquels
ne peuvent naturellement avoir été sans lien avec ce qui les a précédés.

Dans un tel effort pour faire revivre les hautes âmes du passé, une part
de divination et de conjecture doit être permise. Une grande vie est un
tout organique qui ne peut se rendre par la simple agglomération de
petits faits. Il faut qu'un sentiment profond embrasse l'ensemble et en
fasse l'unité. La raison d'art en pareil sujet est un bon guide; le tact
exquis d'un Goethe trouverait à s'y appliquer. La condition essentielle
des créations de l'art est de former un système vivant dont toutes les
parties s'appellent et se commandent. Dans les histoires du genre de
celle-ci, le grand signe qu'on tient le vrai est d'avoir réussi à
combiner les textes d'une façon qui constitue un récit logique,
vraisemblable, où rien ne détonne. Les lois intimes de la vie, de la
marche des produits organiques, de la dégradation des nuances, doivent
être à chaque instant consultées; car ce qu'il s'agit de retrouver ici,
ce n'est pas la circonstance matérielle, impossible à contrôler, c'est
l'âme même de l'histoire; ce qu'il faut rechercher, ce n'est pas la
petite certitude des minuties, c'est la justesse du sentiment général,
la vérité de la couleur. Chaque trait qui sort des règles de la
narration classique doit avertir de prendre garde; car le fait qu'il
s'agit de raconter a été vivant, naturel, harmonieux. Si on ne réussit
pas à le rendre tel par le récit, c'est que sûrement on n'est pas arrivé
à le bien voir. Supposons qu'en restaurant la Minerve de Phidias selon
les textes, on produisît un ensemble sec, heurté, artificiel; que
faudrait-il en conclure? Une seule chose: c'est que les textes ont
besoin de l'interprétation du goût, qu'il faut les solliciter doucement
jusqu'à ce qu'ils arrivent à se rapprocher et à fournir un ensemble où
toutes les données soient heureusement fondues. Serait-on sûr alors
d'avoir, trait pour trait, la statue grecque? Non; mais on n'en aurait
pas du moins la caricature: on aurait l'esprit général de l'oeuvre, une
des façons dont elle a pu exister.

Ce sentiment d'un organisme vivant, on n'a pas hésité à le prendre pour
guide dans l'agencement général du récit. La lecture des évangiles
suffirait pour prouver que leurs rédacteurs, quoique ayant dans
l'esprit un plan très-juste de la vie de Jésus, n'ont pas été guidés par
des données chronologiques bien rigoureuses; Papias, d'ailleurs, nous
l'apprend expressément[82]. Les expressions: «En ce temps-là... après
cela... alors... et il arriva que...,» etc., sont de simples transitions
destinées à rattacher les uns aux autres les différents récits. Laisser
tous les renseignements fournis par les évangiles dans le désordre où la
tradition nous les donne, ce ne serait pas plus écrire l'histoire de
Jésus qu'on n'écrirait l'histoire d'un homme célèbre en donnant
pêle-mêle les lettres et les anecdotes de sa jeunesse, de sa vieillesse,
de son âge mûr. Le Coran, qui nous offre aussi dans le décousu le plus
complet les pièces des différentes époques de la vie de Mahomet, a livré
son secret à une critique ingénieuse; on a découvert d'une manière à peu
près certaine l'ordre chronologique où ces pièces ont été composées. Un
tel redressement est beaucoup plus difficile pour l'Évangile, la vie
publique de Jésus ayant été plus courte et moins chargée d'événements
que la vie du fondateur de l'islam. Cependant, la tentative de trouver
un fil pour se guider dans ce dédale ne saurait être taxée de subtilité
gratuite. Il n'y a pas grand abus d'hypothèse à supposer qu'un
fondateur religieux commence par se rattacher aux aphorismes moraux qui
sont déjà en circulation de son temps et aux pratiques qui ont de la
vogue; que, plus mûr et entré en pleine possession de sa pensée, il se
complaît dans un genre d'éloquence calme, poétique, éloigné de toute
controverse, suave et libre comme le sentiment pur; qu'il s'exalte peu à
peu, s'anime devant l'opposition, finit par les polémiques et les fortes
invectives. Telles sont les périodes qu'on distingue nettement dans le
Coran. L'ordre adopté avec un tact extrêmement fin par les synoptiques
suppose une marche analogue. Qu'on lise attentivement Matthieu, on
trouvera dans la distribution des discours une gradation fort analogue à
celle que nous venons d'indiquer. On observera, d'ailleurs, la réserve
des tours de phrase dont nous nous servons quand il s'agit d'exposer le
progrès des idées de Jésus. Le lecteur peut, s'il le préfère, ne voir
dans les divisions adoptées à cet égard que les coupes indispensables à
l'exposition méthodique d'une pensée profonde et compliquée.

Si l'amour d'un sujet peut servir à en donner l'intelligence, on
reconnaîtra aussi, j'espère, que cette condition ne m'a pas manqué. Pour
faire l'histoire d'une religion, il est nécessaire, premièrement, d'y
avoir cru (sans cela, on ne saurait comprendre par quoi elle a charmé
et satisfait la conscience humaine); en second lieu, de n'y plus croire
d'une manière absolue; car la foi absolue est incompatible avec
l'histoire sincère. Mais l'amour va sans la foi. Pour ne s'attacher à
aucune des formes qui captivent l'adoration des hommes, on ne renonce
pas à goûter ce qu'elles contiennent de bon et de beau. Aucune
apparition passagère n'épuise la divinité; Dieu s'était révélé avant
Jésus, Dieu se révélera après lui. Profondément inégales et d'autant
plus divines qu'elles sont plus grandes, plus spontanées, les
manifestations du Dieu caché au fond de la conscience humaine sont
toutes du même ordre. Jésus ne saurait donc appartenir uniquement à ceux
qui se disent ses disciples. Il est l'honneur commun de ce qui porte un
coeur d'homme. Sa gloire ne consiste pas à être relégué hors de
l'histoire; on lui rend un culte plus vrai en montrant que l'histoire
entière est incompréhensible sans lui.

NOTES:

[1] Leyde, Noothoven van Goor, 1862. Paris, Cherbuliez. Ouvrage couronné
par la société de La Haye pour la défense de la religion chrétienne.

[2] Strasbourg, Treuttel et Wurtz. 2e édition, 1860. Paris, Cherbuliez.

[3] Paris, Michel Lévy frères, 1860.

[4] Paris, Ladrange. 2e édition, 1856.

[5] Strasbourg, Treuttel et Wurtz. Paris, Cherbuliez.

[6] Au moment où ces pages s'impriment, paraît un livre que je n'hésite
pas à joindre aux précédents, quoique je n'aie pu le lire avec
l'attention qu'il mérite: _Les Évangiles_, par M. Gustave d'Eichthal.
Première partie: _Examen critique et comparatif des trois premiers
évangiles_. Paris, Hachette, 1863.

[7] Les grands résultats obtenus sur ce point n'ont été acquis que
depuis la première édition de l'ouvrage de M. Strauss. Le savant
critique y a, du reste, fait droit dans ses éditions successives avec
beaucoup de bonne foi.

[8] Il est à peine besoin de rappeler que pas un mot, dans le livre de
M. Strauss, ne justifie l'étrange et absurde calomnie par laquelle on a
tenté de décréditer auprès des personnes superficielles un livre
commode, exact, spirituel et consciencieux, quoique gâté dans ses
parties générales par un système exclusif. Non-seulement M. Strauss n'a
jamais nié l'existence de Jésus, mais chaque page de son livre implique
cette existence. Ce qui est vrai, c'est que M. Strauss suppose le
caractère individuel de Jésus plus effacé pour nous qu'il ne l'est
peut-être en réalité.

[9] _Ant_., XVIII, III, 3.

[10] «S'il est permis de l'appeler homme.»

[11] Au lieu de [Greek: christos outos ên] il y avait sûrement [Greek:
christos outos elgeto]. Cf. _Ant._, XX, IX, 1.

[12] Eusèbe (_Hist. eccl._ I, 11, et _Démonstr. évang._, III, 5) cite le
passage sur Jésus comme nous le lisons maintenant dans Josèphe. Origène
(_Contre Celse_, I, 47; II, 13) et Eusèbe (_Hist. eccl._, II, 23) citent
une autre interpolation chrétienne, laquelle ne se trouve dans aucun des
manuscrits de Josèphe qui sont parvenus jusqu'à nous.

[13] Judæ Epist., 14.

[14] Les personnes qui souhaiteraient de plus amples développements
peuvent lire, outre l'ouvrage de M. Réville précité, les travaux de MM.
Reuss et Scherer dans la _Revue de théologie_, t. X, XI, XV; nouv.
série, II, III, IV, et celui de M. Nicolas dans la _Revue germanique_,
sept, et déc. 1862, avril et juin 1863.

[15] C'est ainsi qu'on disait: «l'Évangile selon les Hébreux,»
«l'Évangile selon les Égyptiens.»

[16] Luc, I, 1-4.

[17] _Act._, I, 1. Comp. Luc, I, 1-4.

[18] A partir de XVI, 10, l'auteur se donne pour témoin oculaire.

[19] II Tim., IV, 44; Philem., 24, Col., IV, 14. Le nom de _Lucas_
(contraction de _Lucanus_) étant fort rare, on n'a pas à craindre ici
une de ces homonymies qui jettent tant de perplexités dans les questions
de critique relatives au Nouveau Testament.

[20] Versets 9, 20, 24, 28, 32. Comp. XXII, 36.

[21] Dans Eusèbe, _Hist. eccl_., III, 39. On ne saurait élever un doute
quelconque sur l'authenticité de ce passage. Eusèbe, en effet, loin
d'exagérer l'autorité de Papias, est embarrassé de sa naïveté, de son
millénarisme grossier, et se tire d'affaire en le traitant de petit
esprit. Comp. Irénée, _Adv. hær._, III, i.

[22] C'est-à-dire en dialecte sémitique.

[23] Luc, I, 1-2; Origène, _Hom. in Luc_., I, init.; saint Jérôme,
_Comment. in Matth_., prol.

[24] Papias, dans Eusèbe, _H. E_., III, 39. Comparez Irénée, _Adv.
hær_., III, II et III.

[25] C'est ainsi que le beau récit _Jean_, VIII, 1-11 a toujours flotté
sans trouver sa place fixe dans le cadre des évangiles reçus.

[26] [Greek: Ta apomnêmoneumata tôn apostolôn, a kaleitai suangelia.]
Justin, _Apol_., I, 33, 66, 67; _Dial. cum Tryph_., 10, 100, 101, 102,
103, 104, 105, 106, 107.

[27] Jules Africain, dans Eusèbe, _Hist. eccl_., I, 7.

[28] _Apol._, I, 32, 61; _Dial. cum Tryph._, 88.

[29] _Legatio pro christ._, 10.

[30] _Adv. Græc._, 5, 7. Cf. Eusèbe, _H.E._, IV, 29; Théodoret,
_Hæretic. fabul._, I, 20.

[31] _Ad Autolycum_, II, 22.

[32] _Adv. hær_., II, xxii, 5; III, i. Cf. Eus., _H. E_., V, 8.

[33] Irénée, _Adv. hær_., I, iii, 6; III, xi, 7; saint Hippolyte,
_Philosophumena_, VI, ii, 29 et suiv.

[34] Irénée, _Adv. hær._, III, xi, 9.

[35] Eusèbe, _Hist. eccl._, V, 24.

[36] I Joann., i, 3, 5. Les deux écrits offrent la plus complète
identité de style, les mêmes tours, les mêmes expressions favorites.

[37] _Epist. ad Philipp._, 7.

[38] Dans Eusèbe, _Hist. eccl._, III, 39.

[39] _Adv. hær._, III, xvi, 5, 8. Cf. Eusèbe, _Hist. eccl._, V, 8.

[40] XIII, 23; XIX, 26; XX, 2; XXI, 7, 20.

[41] Jean, XVIII, 15-16; XX, 2-6; XXI, 15-19. Comp. I, 35, 40, 41.

[42] VI, 63; XII, 6; XIII, 21 et suiv.

[43] La manière dont Aristion ou _Presbyteros Joannes_ s'exprimait sur
l'évangile de Marc devant Papias (Eusèbe, _H. E_., III, 39) implique, en
effet, une critique bienveillante, ou, pour mieux dire, une sorte
d'excuse, qui semble supposer que les disciples de Jean concevaient sur
le même sujet quelque chose de mieux.

[44] Comp. Jean, XVIII, 15 et suiv., à Matth., XXVI, 58; Jean, XX, 2-6,
à Marc, XVI, 7. Voir aussi Jean, XIII, 24-25.

[45] Voir ci-dessous, p. 159.

[46] I, 14; XIX, 35; XXI, 24 et suiv. Comp. la première épître de saint
Jean, I, 3, 5.

[47] Voir, par exemple, chap. IX et XI. Remarquer surtout l'effet
étrange que font des passages comme _Jean_, XIX, 35; XX, 31; XXI, 20-23,
24-25, quand on se rappelle l'absence de toute réflexion qui distingue
les synoptiques.

[48] Par exemple, IV, 1 et suiv.; XV, 12 et suiv. Plusieurs mots
rappelés par Jean se retrouvent dans les synoptiques (XII, 16; XV, 20).

[49] C'est ainsi que Napoléon devint un libéral dans les souvenirs de
ses compagnons d'exil, quand ceux-ci, après leur retour, se trouvèrent
jetés au milieu de la société politique du temps.

[50] Les versets XX, 30-31, forment évidemment l'ancienne conclusion.

[51] VI, 2, 22; VI, 22.

[52] Par exemple, ce qui concerne l'annonce de la trahison de Judas.

[53] Voir, par exemple, II, 25; III, 32-33, et les longues disputes des
ch. VII, VIII, IX.

[54] Souvent on sent que l'auteur cherche des prétextes pour placer des
discours (ch. III, V, VIII, XIII et suiv.).

[55] Par exemple, chap. XVII.

[56] Outre les synoptiques, les Actes, les Épîtres de saint Paul,
l'Apocalypse en font foi.

[57] Jean, III, 3, 5.

[58] Papias, _loc. cit._

[59] Ainsi, le pardon de la femme pécheresse, la connaissance qu'a Luc
de la famille de Béthanie, son type du caractère de Marthe répondant au
[Greek: diêchonei] de Jean (XII, 2), le trait de la femme qui essuya les
pieds de Jésus avec ses cheveux, une notion obscure des voyages de Jésus
à Jérusalem, l'idée qu'il a comparu à la Passion devant trois autorités,
l'opinion où est l'auteur que quelques disciples assistaient au
crucifiement, la connaissance qu'il a du rôle d'Anne à côté de Caïphe,
l'apparition de l'ange dans l'agonie (comp. Jean, XII, 28-29).

[60] Ch. I et II surtout. Voir aussi XXVII, 3 et suiv.; 19, 60, en
comparant Marc.

[61] V, 41; VII, 34; XV, 34. Matthieu n'offre cette particularité qu'une
fois (XXVII, 46).

[62] XIV, 26. Les règles de l'apostolat (ch. X) y ont un caractère
particulier d'exaltation.

[63] XIX, 41, 43-44; XXI, 9, 20; XXIII, 29.

[64] II, 37; XVIII, 10 et suiv.; XXIV, 53.

[65] Par exemple, IV, 16.

[66] III, 23. Il omet Matth., XXIV, 36.

[67] IV, 14; XXII, 43, 44.

[68] Par exemple, en ce qui concerne Quirinius, Lysanias, Theudas.

[69] Comp. Luc, I, 31, à Matth., I, 21.

[70] Par exemple, XIX, 12-27.

[71] Ainsi, le repas de Béthanie lui donne deux récits (VII, 36-48, et
X, 38-42.)

[72] XXIII, 56.

[73] II, 21, 22, 39, 41, 42. C'est un trait ébionite. Cf.
_Philosophumena_, VII, VI, 34.

[74] La parabole du riche et de Lazare. Comp. VI, 20 et suiv.; 24 et
suiv.; XII, 13 et suiv.; XVI entier; XXII, 35; _Actes_, II, 44-45; V, 1
et suiv.

[75] La femme qui oint les pieds, Zachée, le bon larron, la parabole du
pharisien et du publicain, l'enfant prodigue.

[76] Par exemple, Marie de Béthanie devient pour lui une pécheresse qui
se convertit.

[77] Jésus pleurant sur Jérusalem, la sueur de sang, la rencontre des
saintes femmes, le bon larron, etc. Le mot aux femmes de Jérusalem
(XXIII, 28-29) ne peut guère avoir été conçu qu'après le siége de l'an
70.

[78] Voir le passage précité de Papias.

[79] Voir, par exemple, Jean, XIX, 23-24.

[80] Voir la _Gazette des Tribunaux_, 10 sept. et 11 nov. 1851, 28 mai
1857.

[81] Le livre où seront contenus les résultats de cette mission est sous
presse.

[82] _Loc. cit._



VIE DE JÉSUS

CHAPITRE PREMIER.

PLACE DE JÉSUS DANS L'HISTOIRE DU MONDE.


L'événement capital de l'histoire du monde est la révolution par
laquelle les plus nobles portions de l'humanité ont passé des anciennes
religions, comprises sous le nom vague de paganisme, à une religion
fondée sur l'unité divine, la trinité, l'incarnation du Fils de Dieu.
Cette conversion a eu besoin de près de mille ans pour se faire. La
religion nouvelle avait mis elle-même au moins trois cents ans à se
former. Mais l'origine de la révolution dont il s'agit est un fait qui
eut lieu sous les règnes d'Auguste et de Tibère. Alors vécut une
personne supérieure qui, par son initiative hardie et par l'amour
qu'elle sut inspirer, créa l'objet et posa le point de départ de la foi
future de l'humanité.

L'homme, dès qu'il se distingua de l'animal, fut religieux, c'est-à-dire
qu'il vit, dans la nature, quelque chose au delà de la réalité, et pour
lui quelque chose au delà de la mort. Ce sentiment, pendant des milliers
d'années, s'égara de la manière la plus étrange. Chez beaucoup de races,
il ne dépassa point la croyance aux sorciers sous la forme grossière où
nous la trouvons encore dans certaines parties de l'Océanie. Chez
quelques-unes, le sentiment religieux aboutit aux honteuses scènes de
boucherie qui forment le caractère de l'ancienne religion du Mexique.
Chez d'autres, en Afrique surtout, il arriva au pur fétichisme,
c'est-à-dire à l'adoration d'un objet matériel, auquel on attribuait des
pouvoirs surnaturels. Comme l'instinct de l'amour, qui par moments élève
l'homme le plus vulgaire au-dessus de lui-même, se change parfois en
perversion et en férocité; ainsi cette divine faculté de la religion put
longtemps sembler un chancre qu'il fallait extirper de l'espèce humaine,
une cause d'erreurs et de crimes que les sages devaient chercher à
supprimer.

Les brillantes civilisations qui se développèrent dès une antiquité
fort reculée en Chine, en Babylonie, en Égypte, firent faire à la
religion certains progrès. La Chine arriva de très-bonne heure à une
sorte de bon sens médiocre, qui lui interdit les grands égarements. Elle
ne connut ni les avantages, ni les abus du génie religieux. En tout cas,
elle n'eut par ce côté aucune influence sur la direction du grand
courant de l'humanité. Les religions de la Babylonie et de la Syrie ne
se dégagèrent jamais d'un fond de sensualité étrange; ces religions
restèrent, jusqu'à leur extinction au IVe et au Ve siècle de notre ère,
des écoles d'immoralité, où quelquefois se faisaient jour, par une sorte
d'intuition poétique, de pénétrantes échappées sur le monde divin.
L'Égypte, à travers une sorte de fétichisme apparent, put avoir de bonne
heure des dogmes métaphysiques et un symbolisme relevé. Mais sans doute
ces interprétations d'une théologie raffinée n'étaient pas primitives.
Jamais l'homme, en possession d'une idée claire, ne s'est amusé à la
revêtir de symboles: c'est le plus souvent à la suite de longues
réflexions, et par l'impossibilité où est l'esprit humain de se résigner
à l'absurde, qu'on cherche des idées sous les vieilles images mystiques
dont le sens est perdu. Ce n'est pas de l'Égypte, d'ailleurs, qu'est
venue la foi de l'humanité. Les éléments qui, dans la religion d'un
chrétien, viennent, à travers mille transformations, d'Égypte et de
Syrie sont des formes extérieures sans beaucoup de conséquence, ou des
scories telles que les cultes les plus épurés en retiennent toujours. Le
grand défaut des religions dont nous parlons était leur caractère
essentiellement superstitieux; ce qu'elles jetèrent dans le monde, ce
furent des millions d'amulettes et d'abraxas. Aucune grande pensée
morale ne pouvait sortir de races abaissées par un despotisme séculaire
et accoutumées à des institutions qui enlevaient presque tout exercice à
la liberté des individus.

La poésie de l'âme, la foi, la liberté, l'honnêteté, le dévouement,
apparaissent dans le monde avec les deux grandes races qui, en un sens,
ont fait l'humanité, je veux dire la race indo-européenne et la race
sémitique. Les premières intuitions religieuses de la race
indo-européenne furent essentiellement naturalistes. Mais c'était un
naturalisme profond et moral, un embrassement amoureux de la nature par
l'homme, une poésie délicieuse, pleine du sentiment de l'infini, le
principe enfin de tout ce que le génie germanique et celtique, de ce
qu'un Shakspeare, de ce qu'un Goethe devaient exprimer plus tard. Ce
n'était ni de la religion, ni de la morale réfléchies; c'était de la
mélancolie, de la tendresse, de l'imagination; c'était par-dessus tout
du sérieux, c'est-à-dire la condition essentielle de la morale et de la
religion. La foi de l'humanité cependant ne pouvait venir de là, parce
que ces vieux cultes avaient beaucoup de peine à se détacher du
polythéisme et n'aboutissaient pas à un symbole bien clair. Le
brahmanisme n'a vécu jusqu'à nos jours que grâce au privilège étonnant
de conservation que l'Inde semble posséder. Le bouddhisme échoua dans
toutes ses tentatives vers l'ouest. Le druidisme resta une forme
exclusivement nationale et sans portée universelle. Les tentatives
grecques de réforme, l'orphisme, les mystères, ne suffirent pas pour
donner aux âmes un aliment solide. La Perse seule arriva à se faire une
religion dogmatique, presque monothéiste et savamment organisée; mais il
est fort possible que cette organisation même fût une imitation ou un
emprunt. En tout cas, la Perse n'a pas converti le monde; elle s'est
convertie, au contraire, quand elle a vu paraître sur ses frontières le
drapeau de l'unité divine proclamée par l'islam.

C'est la race sémitique[83] qui a la gloire d'avoir fait la religion de
l'humanité. Bien au delà des confins de l'histoire, sous sa tente restée
pure des désordres d'un monde déjà corrompu, le patriarche bédouin
préparait la foi du monde. Une forte antipathie contre les cultes
voluptueux de la Syrie, une grande simplicité de rituel, l'absence
complète de temples, l'idole réduite à d'insignifiants _theraphim_,
voilà sa supériorité. Entre toutes les tribus des Sémites nomades, celle
des Beni-Israël était marquée déjà pour d'immenses destinées. D'antiques
rapports avec l'Égypte, d'où résultèrent peut-être quelques emprunts
purement matériels, ne firent qu'augmenter leur répulsion pour
l'idolâtrie. Une «Loi» ou _Thora_, très-anciennement écrite sur des
tables de pierre, et qu'ils rapportaient à leur grand libérateur Moïse,
était déjà le code du monothéisme et renfermait, comparée aux
institutions d'Égypte et de Chaldée, de puissants germes d'égalité
sociale et de moralité. Un coffre ou arche portative, ayant des deux
côtés des oreillettes pour passer des leviers, constituait tout leur
matériel religieux; là étaient réunis les objets sacrés de la nation,
ses reliques, ses souvenirs, le «livre» enfin[84], journal toujours
ouvert de la tribu, mais où l'on écrivait très-discrètement. La famille
chargée de tenir les leviers et de veiller sur ces archives portatives,
étant près du livre et en disposant, prit bien vite de l'importance. De
là cependant ne vint pas l'institution qui décida de l'avenir; le prêtre
hébreu ne diffère pas beaucoup des autres prêtres de l'antiquité. Le
caractère qui distingue essentiellement Israël entre les peuples
théocratiques, c'est que le sacerdoce y a toujours été subordonné à
l'inspiration individuelle. Outre ses prêtres, chaque tribu nomade avait
son _nabi_ ou prophète, sorte d'oracle vivant que l'on consultait pour
la solution des questions obscures qui supposaient un haut degré de
clairvoyance. Les nabis d'Israël, organisés en groupes ou écoles, eurent
une grande supériorité. Défenseurs de l'ancien esprit démocratique,
ennemis des riches, opposés à toute organisation politique et à ce qui
eût engagé Israël dans les voies des autres nations, ils furent les
vrais instruments de la primauté religieuse du peuple juif. De bonne
heure, ils annoncèrent des espérances illimitées, et quand le peuple, en
partie victime de leurs conseils impolitiques, eut été écrasé par la
puissance assyrienne, ils proclamèrent qu'un règne sans bornes lui était
réservé, qu'un jour Jérusalem serait la capitale du monde entier et que
le genre humain se ferait juif. Jérusalem et son temple leur apparurent
comme une ville placée sur le sommet d'une montagne, vers laquelle tous
les peuples devaient accourir, comme un oracle d'où la loi universelle
devait sortir, comme le centre d'un règne idéal, où le genre humain,
pacifié par Israël, retrouverait les joies de l'Éden[85].

Des accents inconnus se font déjà entendre pour exalter le martyre et
célébrer la puissance de «l'homme de douleur.» A propos de quelqu'un de
ces sublimes patients qui, comme Jérémie, teignaient de leur sang les
rues de Jérusalem, un inspiré fit un cantique sur les souffrances et le
triomphe du «Serviteur de Dieu,» où toute la force prophétique du génie
d'Israël sembla concentrée[86]. «Il s'élevait comme un faible arbuste,
comme un rejeton qui monte d'un sol aride; il n'avait ni grâce ni
beauté. Accablé d'opprobres, délaissé des hommes, tous détournaient de
lui la face; couvert d'ignominie, il comptait pour un néant. C'est qu'il
s'est chargé de nos souffrances; c'est qu'il a pris sur lui nos
douleurs. Vous l'eussiez tenu pour un homme frappé de Dieu, touché de sa
main. Ce sont nos crimes qui l'ont couvert de blessures, nos iniquités
qui l'ont broyé; le châtiment qui nous a valu le pardon a pesé sur lui,
et ses meurtrissures ont été notre guérison. Nous étions comme un
troupeau errant, chacun s'était égaré, et Jéhovah a déchargé sur lui
l'iniquité de tous. Écrasé, humilié, il n'a pas ouvert la bouche; il
s'est laissé mener comme un agneau a l'immolation; comme une brebis
silencieuse devant celui qui la tond, il n'a pas ouvert la bouche. Son
tombeau passe pour celui d'un méchant, sa mort pour celle d'un impie.
Mais du moment qu'il aura offert sa vie, il verra naître une postérité
nombreuse, et les intérêts de Jéhovah prospéreront dans sa main.»

De profondes modifications s'opérèrent en même temps dans la _Thora_. De
nouveaux textes, prétendant représenter la vraie loi de Moïse, tels que
le Deutéronome, se produisirent et inaugurèrent en réalité un esprit
fort différent de celui des vieux nomades. Un grand fanatisme fut le
trait dominant de cet esprit. Des croyants forcenés provoquent sans
cesse des violences contre tout ce qui s'écarte du culte de Jéhovah; un
code de sang, édictant la peine de mort pour des délits religieux,
réussit à s'établir. La piété amène presque toujours de singulières
oppositions de véhémence et de douceur. Ce zèle, inconnu à la grossière
simplicité du temps des Juges, inspire des tons de prédication émue et
d'onction tendre que le monde n'avait pas entendus jusque-là. Une forte
tendance vers les questions sociales se fait déjà sentir; des utopies,
des rêves de société parfaite prennent place dans le code. Mélange de
morale patriarcale et de dévotion ardente, d'intuitions primitives et de
raffinements pieux comme ceux qui remplissaient l'âme d'un Ézéchias,
d'un Josias, d'un Jérémie, le Pentateuque se fixe ainsi dans la forme où
nous le voyons, et devient pour des siècles la règle absolue de l'esprit
national.

Ce grand livre une fois créé, l'histoire du peuple juif se déroule avec
un entraînement irrésistible. Les grands empires qui se succèdent dans
l'Asie occidentale, en brisant pour lui tout espoir d'un royaume
terrestre, le jettent dans les rêves religieux avec une sorte de passion
sombre. Peu soucieux de dynastie nationale ou d'indépendance politique,
il accepte tous les gouvernements qui le laissent pratiquer librement
son culte et suivre ses usages. Israël n'aura plus désormais d'autre
direction que celle de ses enthousiastes religieux, d'autres ennemis que
ceux de l'unité divine, d'autre patrie que sa Loi.

Et cette Loi, il faut bien le remarquer, était toute sociale et morale.
C'était l'oeuvre d'hommes pénétrés d'un haut idéal de la vie présente et
croyant avoir trouvé les meilleurs moyens pour le réaliser. La
conviction de tous est que la _Thora_ bien observée ne peut manquer de
donner la parfaite félicité. Cette _Thora_ n'a rien de commun avec les
«Lois» grecques ou romaines, lesquelles, ne s'occupant guère que du
droit abstrait, entrent peu dans les questions de bonheur et de moralité
privés. On sent d'avance que les résultats qui en sortiront seront
d'ordre social, et non d'ordre politique, que l'oeuvre à laquelle ce
peuple travaille est un royaume de Dieu, non une république civile, une
institution universelle, non une nationalité ou une patrie.

A travers de nombreuses défaillances, Israël soutint admirablement cette
vocation. Une série d'hommes pieux, Esdras, Néhémie, Onias, les
Macchabées, dévorés du zèle de la Loi, se succèdent pour la défense des
antiques institutions. L'idée qu'Israël est un peuple de Saints, une
tribu choisie de Dieu et liée envers lui par un contrat, prend des
racines de plus en plus inébranlables. Une immense attente remplit les
âmes. Toute l'antiquité indo-européenne avait placé le paradis à
l'origine; tous ses poëtes avaient pleuré un âge d'or évanoui. Israël
mettait l'âge d'or dans l'avenir. L'éternelle poésie des âmes
religieuses, les Psaumes, éclosent de ce piétisme exalté, avec leur
divine et mélancolique harmonie. Israël devient vraiment et par
excellence le peuple de Dieu, pendant qu'autour de lui les religions
païennes se réduisent de plus en plus, en Perse et en Babylonie, à un
charlatanisme officiel, en Égypte et en Syrie, à une grossière
idolâtrie, dans le monde grec et latin, à des parades. Ce que les
martyrs chrétiens ont fait dans les premiers siècles de notre ère, ce
que les victimes de l'orthodoxie persécutrice ont fait dans le sein même
du christianisme jusqu'à notre temps, les Juifs le firent durant les
deux siècles qui précèdent l'ère chrétienne. Ils furent une vivante
protestation contre la superstition et le matérialisme religieux. Un
mouvement d'idées extraordinaire, aboutissant aux résultats les plus
opposés, faisait d'eux à cette époque le peuple le plus frappant et le
plus original du monde. Leur dispersion sur tout le littoral de la
Méditerranée et l'usage de la langue grecque, qu'ils adoptèrent hors de
la Palestine, préparèrent les voies à une propagande dont les sociétés
anciennes, coupées en petites nationalités, n'avaient encore offert
aucun exemple.

Jusqu'au temps des Macchabées, le judaïsme, malgré sa persistance à
annoncer qu'il serait un jour la religion du genre humain, avait eu le
caractère de tous les autres cultes de l'antiquité: c'était un culte de
famille et de tribu. L'israélite pensait bien que son culte était le
meilleur, et parlait avec mépris des dieux étrangers. Mais il croyait
aussi que la religion du vrai Dieu n'était faite que pour lui seul. On
embrassait le culte de Jéhovah quand on entrait dans la famille
juive[87]; voilà tout. Aucun israélite ne songeait à convertir
l'étranger à un culte qui était le patrimoine des fils d'Abraham. Le
développement de l'esprit piétiste, depuis Esdras et Néhémie, amena une
conception beaucoup plus ferme et plus logique. Le judaïsme devint la
vraie religion d'une manière absolue; on accorda à qui voulut le droit
d'y entrer[88]; bientôt ce fut une oeuvre pie d'y amener le plus de
monde possible[89]. Sans doute, le sentiment délicat qui éleva
Jean-Baptiste, Jésus, saint Paul, au-dessus des mesquines idées de races
n'existait pas encore; par une étrange contradiction, ces convertis
(prosélytes) étaient peu considérés et traités avec dédain[90]. Mais
l'idée d'une religion exclusive, l'idée qu'il y a quelque chose au monde
de supérieur à la patrie, au sang, aux lois, l'idée qui fera les
apôtres et les martyrs, était fondée. Une profonde pitié pour les
païens, quelque brillante que soit leur fortune mondaine, est désormais
le sentiment de tout juif[91]. Par un cycle de légendes, destinées à
fournir des modèles d'inébranlable fermeté (Daniel et ses compagnons, la
mère des Macchabées et ses sept fils[92], le roman de l'Hippodrome
d'Alexandrie[93]), les guides du peuple cherchent surtout à inculquer
cette idée que la vertu consiste dans un attachement fanatique à des
institutions religieuses déterminées.

Les persécutions d'Antiochus Épiphane firent de cette idée une passion,
presque une frénésie. Ce fut quelque chose de très--analogue à ce qui se
passa sous Néron, deux cent trente ans plus tard. La rage et le
désespoir jetèrent les croyants dans le monde des visions et des rêves.
La première apocalypse, le «Livre de Daniel,» parut. Ce fut comme une
renaissance du prophétisme, mais sous une forme très--différente de
l'ancienne et avec un sentiment bien plus large des destinées du monde.
Le Livre de Daniel donna en quelque sorte aux espérances messianiques
leur dernière expression. Le Messie ne fut plus un roi à la façon de
David et de Salomon, un Cyrus théocrate et mosaïste; ce fut un «fils de
l'homme» apparaissant dans la nue[94], un être surnaturel, revêtu de
l'apparence humaine, chargé de juger le monde et de présider à l'âge
d'or. Peut-être le _Sosiosch_ de la Perse, le grand prophète à venir,
chargé de préparer le règne d'Ormuzd, donna-t-il quelques traits à ce
nouvel idéal[95]. L'auteur inconnu du Livre de Daniel eut, en tout cas,
une influence décisive sur l'événement religieux qui allait transformer
le monde. Il fournit la mise en scène et les termes techniques du
nouveau messianisme, et on peut lui appliquer ce que Jésus disait de
Jean-Baptiste: Jusqu'à lui, les prophètes; à partir de lui, le royaume
de Dieu.

Il ne faut pas croire cependant que ce mouvement, si profondément
religieux et passionné, eût pour mobile des dogmes particuliers, comme
cela a eu lieu dans toutes les luttes qui ont éclaté au sein du
christianisme. Le juif de cette époque était aussi peu théologien que
possible. Il ne spéculait pas sur l'essence de la divinité; les
croyances sur les anges, sur les fins de l'homme, sur les hypostases
divines, dont le premier germe se laissait déjà entrevoir, étaient des
croyances libres, des méditations auxquelles chacun se livrait selon la
tournure de son esprit, mais dont une foule de gens n'avaient pas
entendu parler. C'étaient même les plus orthodoxes qui restaient en
dehors de toutes ces imaginations particulières, et s'en tenaient à la
simplicité du mosaïsme. Aucun pouvoir dogmatique analogue à celui que le
christianisme orthodoxe a déféré à l'Église n'existait alors. Ce n'est
qu'à partir du IIIe siècle, quand le christianisme est tombé entre les
mains de races raisonneuses, folles de dialectique et de métaphysique,
que commence cette fièvre de définitions, qui fait de l'histoire de
l'Église l'histoire d'une immense controverse. On disputait aussi chez
les Juifs; des écoles ardentes apportaient à presque toutes les
questions qui s'agitaient des solutions opposées; mais dans ces luttes,
dont le Talmud nous a conservé les principaux détails, il n'y a pas un
seul mot de théologie spéculative. Observer et maintenir la loi, parce
que la loi est juste, et que, bien observée, elle donne le bonheur,
voilà tout le judaïsme. Nul credo, nul symbole théorique. Un disciple
de la philosophie arabe la plus hardie, Moïse Maimonide, a pu devenir
l'oracle de la synagogue, parce qu'il a été un canoniste très-exercé.

Les règnes des derniers Asmonéens et celui d'Hérode virent l'exaltation
grandir encore. Ils furent remplis par une série non interrompue de
mouvements religieux. A mesure que le pouvoir se sécularisait et passait
en des mains incrédules, le peuple juif vivait de moins en moins pour la
terre et se laissait de plus en plus absorber par le travail étrange qui
s'opérait en son sein. Le monde, distrait par d'autres spectacles, n'a
nulle connaissance de ce qui se passe en ce coin oublié de l'Orient. Les
âmes au courant de leur siècle sont pourtant mieux avisées. Le tendre et
clairvoyant Virgile semble répondre, comme par un écho secret, au second
Isaïe; la naissance d'un enfant le jette dans des rêves de palingénésie
universelle[96]. Ces rêves étaient ordinaires et formaient comme un
genre de littérature, que l'on couvrait du nom des Sibylles. La
formation toute récente de l'Empire exaltait les imaginations; la
grande ère de paix où l'on entrait et cette impression de sensibilité
mélancolique qu'éprouvent les âmes après les longues périodes de
révolution, faisaient naître de toute part des espérances illimitées.

En Judée, l'attente était à son comble. De saintes personnes, parmi
lesquelles on cite un vieux Siméon, auquel la légende fait tenir Jésus
dans ses bras, Anne, fille de Phanuel, considérée comme prophétesse[97],
passaient leur vie autour du temple, jeûnant, priant, pour qu'il plût à
Dieu de ne pas les retirer du monde sans avoir vu l'accomplissement des
espérances d'Israël. On sent une puissante incubation, l'approche de
quelque chose d'inconnu.

Ce mélange confus de claires vues et de songes, cette alternative de
déceptions et d'espérances, ces aspirations, sans cesse refoulées par
une odieuse réalité, trouvèrent enfin leur interprète dans l'homme
incomparable auquel la conscience universelle a décerné le titre de Fils
de Dieu, et cela avec justice, puisqu'il a fait faire à la religion un
pas auquel nul autre ne peut et probablement ne pourra jamais être
comparé.


NOTES:

[83] Je rappelle que ce mot désigne simplement ici les peuples qui
parlent ou ont parlé une des langues qu'on appelle sémitiques. Une telle
désignation est tout à fait défectueuse; mais c'est un de ces mots,
comme «architecture gothique,» «chiffres arabes,» qu'il faut conserver
pour s'entendre, même après qu'on a démontré l'erreur qu'ils impliquent.

[84] I Sam., X, 25.

[85] Isaïe, II, 1-4, et surtout les chapitres XL et suiv., LX et suiv.;
Michée, IV, 4 et suiv. Il faut se rappeler que la seconde partie du
livre d'Isaïe, à partir du chapitre XL, n'est pas d'Isaïe.

[86] Is., LII, 13 et suiv., et LIII entier.

[87] Ruth, i, 16.

[88] Esther, IX, 27.

[89] Matth., XXIII, 15; Josèphe, _Vita_, 23; _B. J_., II, xvii, 10; VII,
iii, 3; _Ant_., XX, II, 4; Horat., Sat. I, iv, 143; Juv., XIV, 96 et
suiv.; Tacite, _Ann_., II, 85; _Hist.,_ V, 5; Dion Cassius, XXXVII, 17.

[90] Mischna, _Schebiit_, X, 9; Talmud de Babylone, _Niddah,_ fol. 13
_b, Jebamoth_, 47 _b; Kidduschin_, 70 _b_; Midrasch, _Jalkut Ruth,_ fol.
163 _d_.

[91] Lettre apocryphe de Baruch, dans Fabricius, _Cad. pseud. V.T._ II,
147 et suiv.

[92] IIe livre des Macchabées, ch. VII, et le _De Maccaboeis_, attribué
à Josèphe. Cf. Epître aux Hébreux, xi, 33 et suiv.

[93] III livre (apocr.) des Macchabées; Rufinn, Suppl. ad Jos., _Contra
Apionem_, II,5.

[94] VII, 13 et suiv.

[95] _Vendidad_; XIX, 48, 49; _Minokhired_, passage publié dans la
_Zeitschrift der deutsshen morgenländischen Gesellschaft_, I, 263;
_Boundehesch_ XXXI. Le manque de chronologie certaine pour les textes
zends et pehlvis laisse planer beaucoup de doute sur ces rapprochements
entre les croyances juives et persanes.

[96] Egl. IV. Le _Cumæum carmen_ (v. 4) était une sorte d'apocalypse
sibylline, empreinte de la philosophie de l'histoire familière à
l'Orient. Voir Servius sur ce vers, et _Carmina sibyllina_, III, 97-817.
Cf. Tac., _Hist._, V, 13.

[97] Luc, II, 25 et suiv.



CHAPITRE II

ENFANCE ET JEUNESSE DE JÉSUS. SES PREMIÈRES IMPRESSIONS.

Jésus naquit à Nazareth[98], petite ville de Galilée, qui n'eut avant
lui aucune célébrité[99]. Toute sa vie il fut désigné du nom de
«Nazaréen[100],» et ce n'est que par un détour assez embarrassé[101]
qu'on réussit, dans sa légende, à le faire naître à Bethléhem. Nous
verrons plus tard[102] le motif de cette supposition, et comment elle
était la conséquence obligée du rôle messianique prêté à Jésus[103]. On
ignore la date précise de sa naissance. Elle eut lieu sous le règne
d'Auguste, vers l'an 750 de Rome, probablement quelques années avant
l'an 1 de l'ère que tous les peuples civilisés font dater du jour où il
naquit[104].

Le nom de _Jésus_, qui lui fut donné, est une altération de _Josué_.
C'était un nom fort commun; mais naturellement on y chercha plus lard
des mystères et une allusion à son rôle de Sauveur[105]. Peut-être
lui-même, comme tous les mystiques, s'exaltait-il à ce propos. Il est
ainsi plus d'une grande vocation dans l'histoire dont un nom donné sans
arrière-pensée à un enfant a été l'occasion. Les natures ardentes ne se
résignent jamais à voir un hasard dans ce qui les concerne. Tout pour
elle a été réglé par Dieu, et elles voient un signe de la volonté
supérieure dans les circonstances les plus insignifiante.

La population de Galilée était fort mêlée, comme le nom même du
pays[106] l'indiquait. Cette province comptait parmi ses habitants, au
temps de Jésus, beaucoup de non-Juifs (Phéniciens, Syriens, Arabes et
même Grecs[107]). Les conversions au judaïsme n'étaient point rares dans
ces sortes de pays mixtes. Il est donc impossible de soulever ici aucune
question de race et de rechercher quel sang coulait dans les veines de
celui qui a le plus contribué à effacer dans l'humanité les distinctions
de sang.

Il sortit des rangs du peuple[108]. Son père Joseph et sa mère Marie
étaient des gens de médiocre condition, des artisans vivant de leur
travail[109], dans cet état si commun en Orient, qui n'est ni l'aisance
ni la misère. L'extrême simplicité de la vie dans de telles contrées, en
écartant le besoin de confortable, rend le privilège du riche presque
inutile, et fait de tout le monde des pauvres volontaires. D'un autre
côté, le manque total de goût pour les arts et pour ce qui contribue à
l'élégance de la vie matérielle, donne à la maison de celui qui ne
manque de rien un aspect de dénûment. A part quelque chose de sordide et
de repoussant que l'islamisme porte partout avec lui, la ville de
Nazareth, au temps de Jésus, ne différait peut-être pas beaucoup de ce
qu'elle est aujourd'hui[110]. Les rues où il joua enfant, nous les
voyons dans ces sentiers pierreux ou ces petits carrefours gui séparent
les cases. La maison de Joseph ressembla beaucoup sans doute à ces
pauvres boutiques, éclairées par la porte, servant à la fois d'établi,
de cuisine, de chambre à coucher, ayant pour ameublement une natte,
quelques coussins à terre, un ou deux vases d'argile et un coffre peint.

La famille, qu'elle provînt d'un ou de plusieurs mariages, était assez
nombreuse. Jésus avait des frères et des soeurs[111], dont il semble
avoir été l'aîné[112]. Tous sont restés obscurs; car il paraît que les
quatre personnages qui sont donnés comme ses frères, et parmi lesquels
un au moins, Jacques, est arrivé à une grande importance dans les
premières années du développement du christianisme, étaient ses cousins
germains. Marie, en effet, avait une soeur nommée aussi Marie[113], qui
épousa un certain Alphée ou Cléophas (ces deux noms paraissent désigner
une même personne[114]), et fut mère de plusieurs fils, qui jouèrent un
rôle considérable parmi les premiers disciples de Jésus. Ces cousins
germains, qui adhérèrent au jeune maître, pendant que ses vrais frères
lui faisaient de l'opposition[115], prirent le titre de «frères du
Seigneur[116].» Les vrais frères de Jésus n'eurent d'importance, ainsi
que leur mère, qu'après sa mort[117]. Même alors ils ne paraissent pas
avoir égalé en considération leurs cousins, dont la conversion avait été
plus spontanée et dont le caractère paraît avoir eu plus d'originalité.
Leur nom était inconnu, à tel point que quand l'évangéliste met dans la
bouche des gens de Nazareth l'énumération des frères selon la nature, ce
sont les noms des fils de Cléophas qui se présentent à lui tout d'abord.

Ses soeurs se marièrent à Nazareth[118], et il y passa les années de sa
première jeunesse. Nazareth était une petite ville, située dans un pli
de terrain largement ouvert au sommet du groupe de montagnes qui ferme
au nord la plaine d'Esdrelon. La population est maintenant de trois à
quatre mille âmes, et elle peut n'avoir pas beaucoup varié[119]. Le
froid y est vif en hiver et le climat fort salubre. La ville, comme à
cette époque toutes les bourgades juives, était un amas de cases bâties
sans style, et devait présenter cet aspect sec et pauvre qu'offrent les
villages dans les pays sémitiques. Les maisons, à ce qu'il semble, ne
différaient pas beaucoup de ces cubes de pierre, sans élégance
extérieure ni intérieure, qui couvrent aujourd'hui les parties les plus
riches du Liban, et qui, mêlés aux vignes et aux figuiers, ne laissent
pas d'être fort agréables. Les environs, d'ailleurs, sont charmants, et
nul endroit du monde ne fut si bien fait pour les rêves de l'absolu
bonheur. Même de nos jours, Nazareth est encore un délicieux séjour, le
seul endroit peut-être de la Palestine où l'âme se sente un peu soulagée
du fardeau qui l'oppresse au milieu de cette désolation sans égale. La
population est aimable et souriante; les jardins sont frais et verts.
Antonin Martyr, à la fin du VIe siècle, fait un tableau enchanteur de la
fertilité des environs, qu'il compare au paradis[120]. Quelques vallées
du côté de l'ouest justifient pleinement sa description. La fontaine,
où se concentraient autrefois la vie et la gaieté de la petite ville est
détruite; ses canaux crevassés ne donnent plus qu'une eau trouble. Mais
la beauté des femmes qui s'y rassemblent le soir, cette beauté qui était
déjà remarquée au VIe siècle et où l'on voyait un don de la Vierge
Marie[121], s'est conservée d'une manière frappante. C'est le type
syrien dans toute sa grâce pleine de langueur. Nul doute que Marie n'ait
été là presque tous les jours, et n'ait pris rang, l'urne sur l'épaule,
dans la file de ses compatriotes restées obscures. Antonia Martyr
remarque que les femmes juives, ailleurs dédaigneuses pour les
chrétiens, sont ici pleines d'affabilité. Aujourd'hui encore, les haines
religieuses sont à Nazareth moins vives qu'ailleurs.

L'horizon de la ville est étroit, mais si l'on monte quelque peu et que
l'on atteigne le plateau fouetté d'une brise perpétuelle qui domine les
plus hautes maisons, la perspective est splendide. A l'ouest, se
déploient les belles lignes du Carmel, terminées par une pointe abrupte
qui semble se plonger dans la mer. Puis se déroulent le double sommet
qui domine Mageddo, les montagnes du pays de Sichem avec leurs lieux
saints de l'âge patriarcal, les monts Gelboé, le petit groupe
pittoresque auquel se rattachent les souvenirs gracieux ou terribles de
Sulem et d'Endor, le Thabor avec sa belle forme arrondie, que
l'antiquité comparait à un sein. Par une dépression entre la montagne de
Sulem et le Thabor, s'entrevoient la vallée du Jourdain et les hautes
plaines de la Pérée, qui forment du côté de l'est une ligne continue. Au
nord, les montagnes de Safed, en s'inclinant vers la mer, dissimulent
Saint-Jean-d'Acre, mais laissent se dessiner aux yeux le golfe de
Khaïfa. Tel fut l'horizon de Jésus. Ce cercle enchanté, berceau du
royaume de Dieu, lui représenta le monde durant des années. Sa vie même
sortit peu des limites familières à son enfance. Car au delà, du côté du
nord, l'on entrevoit presque sur les flancs de l'Hermon, Césarée de
Philippe, sa pointe la plus avancée dans le monde des Gentils, et du
côté du sud, on pressent, derrière ces montagnes déjà moins riantes de
la Samarie, la triste Judée, desséchée comme par un vent brûlant
d'abstraction et de mort.

Si jamais le monde resté chrétien, mais arrivé à une notion meilleure de
ce qui constitue le respect des origines, veut remplacer par
d'authentiques lieux saints les sanctuaires apocryphes et mesquins où
s'attachait la piété des âges grossiers, c'est sur cette hauteur de
Nazareth qu'il bâtira son temple. Là, au point d'apparition du
christianisme et au centre d'action de son fondateur, devrait s'élever
la grande église où tous les chrétiens pourraient prier. Là aussi, sur
cette terre où dorment le charpentier Joseph et des milliers de
Nazaréens oubliés, qui n'ont pas franchi l'horizon de leur vallée, le
philosophe serait mieux placé qu'en aucun lieu du monde pour contempler
le cours des choses humaines, se consoler de leur contingence, se
rassurer sur le but divin que le monde poursuit à travers d'innombrables
défaillances et nonobstant l'universelle vanité.

NOTES:

[98] Matth., XIII, 54 et suiv.; Marc, VII, I et suiv.; Jean, I, 45-46.

[99] Elle n'est nommée ni dans les écrits de l'Ancien Testament, ni dans
Josèphe, ni dans le Talmud.

[100] Marc, i, 24; Luc, XVIII, 37; Jean, XIX, 19; _Act_. II, 22; III, 6.
De là le nom de _Nazaréens_, longtemps appliqué aux chrétiens, et qui
les désigne encore dans tous les pays musulmans.

[101] Le recensement opéré par Quirinius, auquel la légende rattache le
voyage de Bethléhem, est postérieur d'au moins dix ans à l'année où,
selon Luc et Matthieu, Jésus serait né. Les deux évangélistes, en effet,
font naître Jésus sous le règne d'Hérode (Matth., II, I, 49, 22; Luc, i,
5). Or, le recensement de Quirinius n'eut lieu qu'après la déposition
d'Archélaüs, c'est-à-dire dix ans après la mort d'Hérode, l'an 37 de
l'ère d'Actium (Josèphe, _Ant_., XVII, xiii, 5; XVIII, i, I; II, I).
L'inscription par laquelle on prétendait autrefois établir que Quirinius
fit deux recensements est reconnue pour fausse (V. Orelli, _Inscr.
lat_., nº 623, et le supplément de Henzen, à ce numéro; Borghesi,
_Fastes consulaires_ [encore inédits], à année 742). Le recensement en
tout cas ne se serait appliqué qu'aux parties réduites en province
romaine, et non aux tétrarchies. Les textes par lesquels on cherche à
prouver que quelques-unes des opérations de statistique et de cadastre
ordonnées par Auguste durent s'étendre au domaine des Hérodes, ou
n'impliquent pas ce qu'on leur fait dire, ou sont d'auteurs chrétiens,
qui ont emprunté cette donnée à l'Évangile de Luc. Ce qui prouve bien,
d'ailleurs, que le voyage de la famille de Jésus à Bethléhem n'a rien
d'historique, c'est le motif qu'on lui attribue. Jésus n'était pas de la
famille de David (v. ci-dessous, p. 237-238), et, en eût-il été, on ne
concevrait pas encore que ses parents eussent été forcés, pour une
opération purement cadastrale et financière, de venir s'inscrire au lieu
d'où leurs ancêtres étaient sortis depuis mille ans. En leur imposant
une telle obligation, l'autorité romaine aurait sanctionné des
prétentions pour elle pleines de menaces.

[102] Ch. XIV.

[103] Matth., II, 1 et suiv.; Luc, II, 1 et suiv. L'omission de ce récit
dans Marc, et les deux passages parallèles, Matth, XIII, 54, et Marc,
VI, 1, où Nazareth figure comme «la patrie» de Jésus, prouvent qu'une
telle légende manquait dans le texte primitif qui a fourni le canevas
narratif des évangiles actuels de Matthieu et de Marc. C'est devant des
objections souvent répétées qu'on aura ajouté, en tête de l'évangile de
Matthieu, des réserves dont la contradiction avec le reste du texte
n'était pas assez flagrante pour qu'on se soit cru obligé de corriger
les endroits qui avaient d'abord été écrits à un tout autre point de
vue. Luc, au contraire (IV, 16), écrivant avec réflexion, a employé,
pour être conséquent, une expression plus adoucie. Quant à Jean, il ne
sait rien du voyage de Bethléhem; pour lui, Jésus est simplement «de
Nazareth» ou «Galiléen,» dans deux circonstances où il eût été de la
plus haute importance de rappeler sa naissance à Bethléhem (I, 45-46;
VII, 41-42).

[104] On sait que le calcul qui sert de base à l'ère vulgaire a été fait
au VIe siècle par Denys le Petit. Ce calcul implique certaines données
purement hypothétiques.

[105] Matth., I, 21; Luc, I, 31.

[106] _Gelil haggoyim_, «cercle des Gentils.»

[107] Strabon, XVI, II, 35; Jos., _Vita_, 12.

[108] On expliquera plus tard (ch. XIV), l'origine des généalogies
destinées à le rattacher à la race de David. Les Ébionira les
supprimaient (Epiph., _Adv. hær_., XXX, 14).

[109] Matth., XIII, 55; Marc, VI, 3; Jean, VI, 42.

[110] L'aspect grossier des ruines qui couvrent la Palestine prouve que
les villes qui ne furent pas reconstruites à la manière romaine étaient
fort mal bâties. Quant à la forme des maisons, elle est, en Syrie, si
simple et si impérieusement commandée par le climat qu'elle n'a jamais
dû changer.

[111] Matth., XII, 46 et suiv.; XIII, 55 et suiv.; Marc, III, 31 et
suiv.; VI, 3; Luc, VIII, 19 et suiv.; Jean, II 42; VII, 3, 5, 40; _Act.
i, 14_.

[112] Matth., i, 25.

[113] Ces deux soeurs portant le même nom sont un fait singulier. Il y a
là probablement quelque inexactitude, venant de l'habitude de donner
presque indistinctement aux Galiléénnes le nom de Marie.

[114] Ils ne sont pas étymologiquement identiques. [Greek: Alphaios] est
la transcription du nom syro-chaldaïque _Halphaï_; [Greek: Klôpas] ou
[Greek: Kleopas] est une forme écourtée de [Greek: Kleopatros]. Mais il
pouvait y avoir substitution artificielle de l'un à l'autre, de même que
les Joseph se faisaient appeler «Hégésippe», les Eliakim «Alcimus», etc.

[115] Jean, VII, 3 et suiv.

[116] En effet, les quatre personnages qui sont donnés (Matth., XIII,
55; Marc, VI, 3) comme fils de Marie, mère de Jésus: Jacob, Joseph ou
José, Simon et Jude, se retrouvent ou à peu près comme fils de Marie et
de Cléophas (Matth., XXVII, 56; Marc, XV, 40; _Gal_., I, 19; _Epist.
Jac._, I, 1; _Epist. Judæ_, 4; Euseb., _Chron._ ad ann. R. DCCCX; _Hist.
eccl_., III, 11, 32; _Constit. Apost_., VII, 46). L'hypothèse que nous
proposons lève seule l'énorme difficulté que l'on trouve à supposer deux
soeurs ayant chacune trois ou quatre fils portant les mêmes noms, et à
admettre que Jacques et Simon, les deux premiers évoques de Jérusalem,
qualifiés de «frères du Seigneur,» aient été de vrais frères de Jésus,
qui auraient commencé par lui être hostiles, puis se seraient convertis.
L'évangéliste, entendant appeler ces quatre fils de Cléophas «frères du
Seigneur,» aura mis, par erreur, leur nom au passage _Matth._, XIII,
55--_Marc_, VI, 3, à la place des noms des vrais frères, restés toujours
obscurs. On s'explique de la sorte comment le caractère des personnages
appelés «frères du Seigneur,» de Jacques par exemple, est si différent
de celui des vrais frères de Jésus, tel qu'on le voit se dessiner dans
Jean, VII, 3 et suiv. L'expression de «frère du Seigneur» constitua
évidemment, dans l'Église primitive, une espèce d'ordre parallèle à
celui des apôtres. Voir surtout I _Cor._, IX, 5.

[117] _Act._, I, 45.

[118] Marc, VI, 3.

[119] Selon Josèphe _(B. J_. III, iii, 2), le plus petit bourg de
Galilée avait plus de cinq mille habitants. Il y a là probablement de
l'exagération.

[120] _Itiner_., § 5.

[121] Antonin Martyr, endroit cité.



CHAPITRE III

ÉDUCATION DE JÉSUS.


Cette nature à la fois riante et grandiose fut toute l'éducation de
Jésus. Il apprit à lire et à écrire[122], sans doute selon la méthode de
l'Orient, consistant à mettre entre les mains de l'enfant un livre qu'il
répète en cadence avec ses petits camarades, jusqu'à ce qu'il le sache
par coeur[123]. Il est douteux pourtant qu'il comprît bien les écrits
hébreux dans leur langue originale. Les biographes les lui font citer
d'après des traductions en langue araméenne[124]; ses principes
d'exégèse, autant que nous pouvons nous les figurer par ceux de ses
disciples, ressemblaient beaucoup à ceux qui avaient cours alors et qui
font l'esprit des _Targums_ et des _Midraschim_[125].

Le maître d'école dans les petites villes juives était le _hazzan_ ou
lecteur des synagogues[126]. Jésus fréquenta peu les écoles plus
relevées des scribes ou _soferim_ (Nazareth n'en avait peut-être pas),
et il n'eut aucun de ces titres qui donnent aux yeux du vulgaire les
droits du savoir[127]. Ce serait une grande erreur cependant de
s'imaginer que Jésus fut ce que nous appelons un ignorant. L'éducation
scolaire trace chez nous une distinction profonde, sous le rapport de la
valeur personnelle, entre ceux qui l'ont reçue et ceux qui en sont
dépourvus. Il n'en était pas de même en Orient ni en général dans la
bonne antiquité. L'état de grossièreté où reste, chez nous, par suite de
notre vie isolée et tout individuelle, celui qui n'a pas été aux écoles
est inconnu dans ces sociétés, où la culture morale et surtout l'esprit
général du temps se transmettent par le contact perpétuel des hommes.
L'Arabe, qui n'a eu aucun maître, est souvent néanmoins très-distingué;
car la tente est une sorte d'école toujours ouverte, où, de la rencontre
des gens bien élevés, naît un grand mouvement intellectuel et même
littéraire. La délicatesse des manières et la finesse de l'esprit n'ont
rien de commun en Orient avec ce que nous appelons éducation. Ce sont
les hommes d'école au contraire qui passent pour pédants et mal élevés.
Dans cet état social, l'ignorance, qui chez nous condamne l'homme à un
rang inférieur, est la condition des grandes choses et de la grande
originalité.

Il n'est pas probable qu'il ait su le grec. Cette langue était peu
répandue en Judée hors des classes qui participaient au gouvernement et
des villes habitées par les païens, comme Césarée[128]. L'idiome propre
de Jésus était le dialecte syriaque mêlé d'hébreu qu'on parlait alors en
Palestine[129]. A plus forte raison n'eut-il aucune connaissance de la
culture grecque. Cette culture était proscrite par les docteurs
palestiniens, qui enveloppaient dans une même malédiction «celui qui
élève des porcs et celui qui apprend à son fils la science
grecque[130].» En tout cas elle n'avait pas pénétré dans les petites
villes comme Nazareth. Nonobstant l'anathème des docteurs, il est vrai,
quelques Juifs avaient déjà embrassé la culture hellénique. Sans parler
de l'école juive d'Égypte, ou les tentatives pour amalgamer l'hellénisme
et le judaïsme se continuaient depuis près de deux cents ans, un juif,
Nicolas de Damas, était devenu, dans ce temps même, l'un des hommes les
plus distingués, les plus instruits, les plus considérés de son siècle.
Bientôt Josèphe devait fournir un autre exemple de juif complétement
hellénisé. Mais Nicolas n'avait de juif que le sang; Josèphe déclare
avoir été parmi ses contemporains une exception[131], et toute l'école
schismatique d'Égypte s'était détachée de Jérusalem à tel point qu'on
n'en trouve pas le moindre souvenir dans le Talmud ni dans la tradition
juive. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à Jérusalem le grec était
très-peu étudié, que les études grecques étaient considérées comme
dangereuses et même serviles, qu'on les déclarait bonnes tout au plus
pour les femmes en guise de parure[132]. L'étude seule de la Loi passait
pour libérale et digne d'un homme sérieux[133]. Interrogé sur le moment
où il convenait d'enseigner aux enfants «la sagesse grecque,» un savant
rabbin avait répondu: «A l'heure qui n'est ni le jour ni la nuit,
puisqu'il est écrit de la Loi: Tu l'étudieras jour et nuit[134].»

Ni directement ni indirectement, aucun élément de culture hellénique ne
parvint donc jusqu'à Jésus. Il ne connut rien hors du judaïsme, son
esprit conserva cette franche naïveté qu'affaiblit toujours une culture
étendue et variée. Dans le sein même du judaïsme, il resta étranger à
beaucoup d'efforts souvent parallèles aux siens. D'une part, l'ascétisme
des Esséniens ou Thérapeutes[135], de l'autre, les beaux essais de
philosophie religieuse tentés par l'école juive d'Alexandrie, et dont
Philon, son contemporain, était l'ingénieux interprète, lui furent
inconnus. Les fréquentes ressemblances qu'on trouve entre lui et
Philon, ces excellentes maximes d'amour de Dieu, de charité, de repos en
Dieu[136], qui font comme un écho entre l'Évangile et les écrits de
l'illustre penseur alexandrin, viennent des communes tendances que les
besoins du temps inspiraient à tous les esprits élevés.

Heureusement pour lui, il ne connut pas davantage la scolastique bizarre
qui s'enseignait à Jérusalem et qui devait bientôt constituer le Talmud.
Si quelques pharisiens l'avaient déjà apportée en Galilée, il ne les
fréquenta pas, et quand il toucha plus tard cette casuistique niaise,
elle ne lui inspira que le dégoût. On peut supposer cependant que les
principes de Hillel ne lui furent pas inconnus. Hillel, cinquante ans
avant lui, avait prononcé des aphorismes qui avaient avec les siens
beaucoup d'analogie. Par sa pauvreté humblement supportée, par la
douceur de son caractère, par l'opposition qu'il faisait aux hypocrites
et aux prêtres, Hillel fut le vrai maître de Jésus[137], s'il est permis
de parler de maître, quand il s'agit d'une si haute originalité.

La lecture des livres de l'Ancien Testament fit sur lui beaucoup plus
d'impression. Le Canon des livres saints se composait de deux parties
principales, la Loi, c'est-à-dire le Pentateuque, et les Prophètes, tels
que nous les possédons aujourd'hui. Une vaste exégèse allégorique
s'appliquait à tous ces livres et cherchait à en tirer ce qui n'y est
pas, mais ce qui répondait aux aspirations du temps. La Loi, qui
représentait, non les anciennes lois du pays, mais bien les utopies, les
lois factices et les fraudes pieuses du temps des rois piétistes, était
devenue, depuis que la nation ne se gouvernait plus elle-même, un thème
inépuisable de subtiles interprétations. Quant aux prophètes et aux
psaumes, on était persuadé que presque tous les traits un peu mystérieux
de ces livres se rapportaient au Messie, et l'on y cherchait d'avance le
type de celui qui devait réaliser les espérances de la nation. Jésus
partageait le goût de tout le monde pour ces interprétations
allégoriques. Mais la vraie poésie de la Bible, qui échappait aux
puérils exégètes de Jérusalem, se révélait pleinement à son beau génie.
La Loi ne paraît pas avoir eu pour lui beaucoup de charme; il crut
pouvoir mieux faire. Mais la poésie religieuse des psaumes se trouva
dans un merveilleux accord avec son âme lyrique; ils restèrent toute sa
vie son aliment et son soutien. Les prophètes, Isaïe en particulier et
son continuateur du temps de la captivité, avec leurs brillants rêves
d'avenir, leur impétueuse éloquence, leurs invectives entremêlées de
tableaux enchanteurs, furent ses véritables maîtres. Il lut aussi sans
doute plusieurs des ouvrages apocryphes, c'est-à-dire de ces écrits
assez modernes, dont les auteurs, pour se donner une autorité qu'on
n'accordait plus qu'aux écrits très-anciens, se couvraient du nom de
prophètes et de patriarches. Un de ces livres surtout le frappa; c'est
le livre de Daniel. Ce livre, composé par un Juif exalté du temps
d'Antiochus Épiphane, et mis par lui sous le couvert d'un ancien
sage[138], était le résumé de l'esprit des derniers temps. Son auteur,
vrai créateur de la philosophie de l'histoire, avait pour la première
fois osé ne voir dans le mouvement du monde et la succession des empires
qu'une fonction subordonnée aux destinées du peuple juif. Jésus fut
pénétré de bonne heure de ces hautes espérances. Peut-être lut-il aussi
les livres d'Hénoch, alors révérés à l'égal des livres saints[139], et
les autres écrits du même genre, qui entretenaient un si grand
mouvement dans l'imagination populaire. L'avénement du Messie avec ses
gloires et ses terreurs, les nations s'écroulant les unes sur les
autres, le cataclysme du ciel et de la terre furent l'aliment familier
de son imagination, et comme ces révolutions étaient censées prochaines,
qu'une foule de personnes cherchaient à en supputer les temps, l'ordre
surnaturel où nous transportent de telles visions lui parut tout d'abord
parfaitement naturel et simple.

Qu'il n'eût aucune connaissance de l'état général du monde, c'est ce qui
résulte de chaque trait de ses discours les plus authentiques. La terre
lui paraît encore divisée en royaumes qui se font la guerre; il semble
ignorer la «paix romaine,» et l'état nouveau de société qu'inaugurait
son siècle. Il n'eut aucune idée précise de la puissance romaine; le nom
de «César» seul parvint jusqu'à lui. Il vit bâtir, en Galilée ou aux
environs, Tibériade, Juliade, Diocésarée, Gésarée, ouvrages pompeux des
Hérodes, qui cherchaient, par ces constructions magnifiques, à prouver
leur admiration pour la civilisation romaine et leur dévouement envers
les membres de la famille d'Auguste, dont les noms, par un caprice du
sort, servent aujourd'hui, bizarrement altérés, à désigner de misérables
hameaux de Bédouins. Il vit aussi probablement Sébaste, oeuvre d'Hérode
le Grand, ville de parade, dont les ruines feraient croire qu'elle a été
apportée là toute faite, comme une machine qu'il n'y avait plus qu'à
monter sur place. Cette architecture d'ostentation, arrivée en Judée par
chargements, ces centaines de colonnes, toutes du même diamètre,
ornement de quelque insipide «rue de Rivoli,» voilà ce qu'il appelait
«les royaumes du monde et toute leur gloire.» Mais ce luxe de commande,
cet art administratif et officiel lui déplaisaient. Ce qu'il aimait,
c'étaient ses villages galiléens, mélanges confus de cabanes, d'aires et
de pressoirs taillés dans le roc, de puits, de tombeaux, de figuiers,
d'oliviers. Il resta toujours près de la nature. La cour des rois lui
apparaît comme un lieu où les gens ont de beaux habits[140]. Les
charmantes impossibilités dont fourmillent ses paraboles, quand il met
en scène les rois et les puissants[141], prouvent qu'il ne conçut
jamais la société aristocratique que comme un jeune villageois qui voit
le monde à travers le prisme de sa naïveté.

Encore moins connut-il l'idée nouvelle, créée par la science grecque,
base de toute philosophie et que la science moderne a hautement
confirmée, l'exclusion des dieux capricieux auxquels la naïve croyance
des vieux âges attribuait le gouvernement de l'univers. Près d'un siècle
avant lui, Lucrèce avait exprimé d'une façon admirable l'inflexibilité
du régime général de la nature. La négation du miracle, cette idée que
tout se produit dans le monde par des lois où l'intervention personnelle
d'êtres supérieurs n'a aucune part, était de droit commun dans les
grandes écoles de tous les pays qui avaient reçu la science grecque.
Peut-être même Babylone et la Perse n'y étaient-elles pas étrangères.
Jésus ne sut rien de ce progrès. Quoique né à une époque où le principe
de la science positive était déjà proclamé, il vécut en plein
surnaturel. Jamais peut-être les Juifs n'avaient été plus possédés de la
soif du merveilleux. Philon, qui vivait dans un grand centre
intellectuel, et qui avait reçu une éducation très-complète, ne possède
qu'une science chimérique et de mauvais aloi.

Jésus ne différait en rien sur ce point de ses compatriotes. Il croyait
au diable, qu'il envisageait comme une sorte de génie du mal[142], et il
s'imaginait, avec tout le monde, que les maladies nerveuses étaient
l'effet de démons, qui s'emparaient du patient et l'agitaient. Le
merveilleux n'était pas pour lui l'exceptionnel; c'était l'état normal.
La notion du surnaturel, avec ses impossibilités, n'apparaît que le jour
où naît la science expérimentale de la nature. L'homme étranger à toute
idée de physique, qui croit qu'en priant il change la marche des nuages,
arrête la maladie et la mort même, ne trouve dans le miracle rien
d'extraordinaire, puisque le cours entier des choses est pour lui le
résultat de volontés libres de la divinité. Cet état intellectuel fut
toujours celui de Jésus. Mais dans sa grande âme, une telle croyance
produisait des effets tout opposés à ceux où arrivait le vulgaire. Chez
le vulgaire, la foi à l'action particulière de Dieu amenait une
crédulité niaise et des duperies de charlatans. Chez lui, elle tenait à
une notion profonde des rapports familiers de l'homme avec Dieu et à une
croyance exagérée dans le pouvoir de l'homme; belles erreurs qui furent
le principe de sa force; car si elles devaient un jour le mettre en
défaut aux yeux du physicien et du chimiste, elles lui donnaient sur son
temps une force dont aucun individu n'a disposé avant lui ni depuis.

De bonne heure, son caractère à part se révéla. La légende se plaît à le
montrer dès son enfance en révolte contre l'autorité paternelle et
sortant des voies communes pour suivre sa vocation[143]. Il est sûr, au
moins, que les relations de parenté furent peu de chose pour lui. Sa
famille ne semble pas l'avoir aimé[144], et, par moments, on le trouve
dur pour elle[145]. Jésus, comme tous les hommes exclusivement
préoccupés d'une idée, arrivait à tenir peu de compte des liens du sang.
Le lien de l'idée est le seul que ces sortes de natures reconnaissent:
«Voilà ma mère et mes frères, disait-il en étendant la main vers ses
disciples; celui qui fait la volonté de mon Père, voilà mon frère et ma
soeur.» Les simples gens ne l'entendaient pas ainsi, et un jour une
femme, passant près de lui, s'écria, dit-on: «Heureux le ventre qui t'a
porté et les seins que tu as sucés!»--«Heureux plutôt, répondit-il[146],
celui qui écoute la parole de Dieu et qui la met en pratique!» Bientôt,
dans sa hardie révolte contre la nature, il devait aller plus loin
encore, et nous le verrons foulant aux pieds tout ce qui est de l'homme,
le sang, l'amour, la patrie, ne garder d'âme et de coeur que pour l'idée
qui se présentait à lui comme la forme absolue du bien et du vrai.


NOTES:

[122] Jean, VIII, 6.

[123] _Testam. des douze Patr_. Lévi, 6.

[124] Matth., XXVII, 46; Marc, XV, 34.

[125] Traductions et commentaires juifs, de l'époque talmudique.

[126] Mischna, _Schabbath_ I, 3.

[127] Matth., XIII, 54 et suiv.; Jean, VII, 15.

[128] Mischna, _Schekalim_, III, 2; Talmud de Jérusalem, _Megilla_,
halaca XI; _Sota_, VII, 1; Talmud de Babylone, _Baba Kama_, 83 _a_;
_Megilla_, 8 _b_ et suiv.

[129] Matth., XXVII, 46; Marc, III, 17; V, 41; VII, 34; XIV, 36; XV, 34.
L'expression [Greek: ê patrios phônê], dans les écrivains de ce temps,
désigne toujours le dialecte sémitique qu'on parlait en Palestine (II
Macch., VII, 21, 27; XII, 37; _Actes_, XXI, 37, 40; XXII, 2; XXVI, 14;
Josèphe, _Ant_., XVIII, VI, 10; XX, sub fin.; _B. J_. prooem. 1, V, VI,
3; V, IX, 2; VI, II, 1; _Contre Apion_, I, 9; _De Macch_., 12, 16). Nous
montrerons plus tard que quelques-uns des documents qui servirent de
base aux Évangiles synoptiques ont été écrits en ce dialecte sémitique.
Il en fut de même pour plusieurs apocryphes (IVe livre des Macch., XVI,
ad calcem, etc.). Enfin, la chrétienté directement issue du premier
mouvement galiléen (Nazaréens, _Ébionim_, etc.), laquelle se continua
longtemps dans la Batanée et le Hauran, parlait un dialecte sémitique
(Eusèbe, _De situ et nomin. loc. hebr_., au mot [Greek: Chôba]; Epiph.,
_Adv. hær_., XXIX, 7, 9; XXX, 3; S. Jérôme, _In Matth_., XII, 13; _Dial.
adv. Pelag_., III, 2).

[130] Mischna, _Sanhedrin,_ XI, 1; Talmud de Babylone, _Baba Kama,_ 82
_b_ et 83 _a; Sota,_ 49, _a_ et _b; Menachoth_, 64 _b_; Comp. II Macch.,
IV, 10 et suiv.

[131] Jos., _Ant_., XX, XI, 2.

[132] Talmud de Jérusalem, _Péah_, I, 1.

[133] Jos. _Ant_., loc. cit.; Orig., _Contra Celsum_, II, 34.

[134] Talmud de Jérusalem, _Péah_, I, 1; Talmud de Babylone,
_Menachoth_, 99 _b_.

[135] Les _Thérapeutes_ de Philon sont une branche d'Esséniens. Leur nom
même paraît n'être qu'une traduction grecque de celui des _Esséniens_
([Greek: Essaioi], _asaya_, «médecins»). Cf. Philon, _De Vila
contempl_., init.

[136] Voir surtout les traités _Quis rerum divinarum hæres sit_ et _De
Philanthropia_ de Philon.

[137] _Pirké Aboth_, ch. I et II; Talm. de Jérus., _Pesachim_, VI, 1;
Talm. de Bab., _Pesachim_, 66 _a_; _Schabbath_, 30 _b_ et 31 _a_;
_Joma_, 35 _b_.

[138] La légende de Daniel était déjà formée au VIIe siècle avant J.-C.
(Ézéchiel, XIV, 14 et suiv.; XXVIII, 3). C'est pour les besoins de la
légende qu'on l'a fait vivre au temps de la captivité de Babylone.

[139] _Epist. Judæ_, 14 et suiv.; II Petri, II, 4, 11; _Testam. des
douze Patr_., Siméon, 5; Lévi, 14, 16; Juda, 18; Zab. 3; Dan, 5;
Nephtali, 4. Le «Livre d'Hénoch» forme encore une partie intégrante de
la Bible éthiopienne. Tel que nous le connaissons par la version
éthiopienne, il est composé de pièces de différentes dates, dont les
plus anciennes sont de l'an 130 ou 150 avant J.-C. Quelques-unes de ces
pièces ont de l'analogie avec les discours de Jésus. Comparez les ch.
XCVI-XCIX à Luc, VI, 24 et suiv.

[140] Matth., XI, 8.

[141] Voir, par exemple, Matth., XXII, 2 et suiv.

[142] Matth., VI, 13.

[143] Luc, II, 42 et suiv. Les évangiles apocryphes sont pleins de
pareilles histoires poussées au grotesque.

[144] Matth., XIII, 57; Marc, VI, 4; Jean, VII, 3 et suiv. Voyez
ci-dessous, p. 153, note 6.

[145] Matth., XII, 48; Marc, III, 33; Luc, VIII, 21; Jean, II, 4; Évang.
selon les Hébreux, dans saint Jérôme, _Dial. adv. Pelag_., III, 2.

[146] Luc, XI, 27 et suiv.



CHAPITRE IV

ORDRE D'IDÉES AU SEIN DUQUEL SE DÉVELOPPA JÉSUS.


Comme la terre refroidie ne permet plus de comprendre les phénomènes de
la création primitive, parce que le feu qui la pénétrait s'est éteint;
ainsi les explications réfléchies ont toujours quelque chose
d'insuffisant, quand il s'agit d'appliquer nos timides procédés
d'induction aux révolutions des époques créatrices qui ont décidé du
sort de l'humanité. Jésus vécut à un de ces moments où la partie de la
vie publique se joue avec franchise, où l'enjeu de l'activité humaine
est poussé au centuple. Tout grand rôle, alors, entraîne la mort; car de
tels mouvements supposent une liberté et une absence de mesures
préventives qui ne peuvent aller sans de terribles contre-poids.
Maintenant, l'homme risque peu et gagne peu. Aux époques héroïques de
l'activité humaine, l'homme risque tout et gagne tout. Les bons et les
méchants, ou du moins ceux qui se croient et que l'on croit tels,
forment des armées opposées. On arrive par l'échafaud à l'apothéose; les
caractères ont des traits accusés, qui les gravent comme des types
éternels dans la mémoire des hommes. En dehors de la Révolution
française, aucun milieu historique ne fut aussi propre que celui où se
forma Jésus à développer ces forces cachées que l'humanité tient comme
en réserve, et qu'elle ne laisse voir qu'à ses jours de fièvre et de
péril.

Si le gouvernement du monde était un problème spéculatif, et que le plus
grand philosophe fût l'homme le mieux désigné pour dire à ses semblables
ce qu'ils doivent croire, c'est du calme et de la réflexion que
sortiraient ces grandes règles morales et dogmatiques qu'on appelle des
religions. Mais il n'en est pas de la sorte. Si l'on excepte
Çakya-Mouni, les grands fondateurs religieux n'ont pas été des
métaphysiciens. Le bouddhisme lui-même, qui est bien sorti de la pensée
pure, a conquis une moitié de l'Asie pour des motifs tout politiques et
moraux. Quant aux religions sémitiques, elles sont aussi peu
philosophiques qu'il est possible. Moïse et Mahomet n'ont pas été des
spéculatifs: ce furent des hommes d'action. C'est en proposant l'action
à leurs compatriotes, à leurs contemporains, qu'ils ont dominé
l'humanité. Jésus, de même, ne fut pas un théologien, un philosophe
ayant un système plus ou moins bien composé. Pour être disciple de
Jésus, il ne fallait signer aucun formulaire, ni prononcer aucune
profession de foi; il ne fallait qu'une seule chose, s'attacher à lui,
l'aimer. Il ne disputa jamais sur Dieu, car il le sentait directement en
lui. L'écueil des subtilités métaphysiques, contre lequel le
christianisme alla heurter dès le IIIe siècle, ne fut nullement posé par
le fondateur. Jésus n'eut ni dogmes, ni système, mais une résolution
personnelle fixe, qui, ayant dépassé en intensité toute autre volonté
créée, dirige encore à l'heure qu'il est les destinées de l'humanité.

Le peuple juif a eu l'avantage, depuis la captivité de Babylone jusqu'au
moyen âge, d'être toujours dans une situation très-tendue. Voilà
pourquoi les dépositaires de l'esprit de la nation, durant ce long
période, semblent écrire sous l'action d'une fièvre intense, qui les met
sans cesse au-dessus et au-dessous de la raison, rarement dans sa
moyenne voie. Jamais l'homme n'avait saisi le problème de l'avenir et de
sa destinée avec un courage plus désespéré, plus décidé à se porter aux
extrêmes. Ne séparant pas le sort de l'humanité de celui de leur petite
race, les penseurs juifs sont les premiers qui aient eu souci d'une
théorie générale de la marche de notre espèce. La Grèce, toujours
renfermée en elle-même, et uniquement attentive à ses querelles de
petites villes, a eu des historiens admirables; mais avant l'époque
romaine, on chercherait vainement chez elle un système général de
philosophie de l'histoire, embrassant toute l'humanité. Le juif, au
contraire, grâce à une espèce de sens prophétique qui rend par moments
le sémite merveilleusement apte à voir les grandes lignes de l'avenir, a
fait entrer l'histoire dans la religion. Peut-être doit-il un peu de cet
esprit à la Perse. La Perse, depuis une époque ancienne, conçut
l'histoire du monde comme une série d'évolutions, à chacune desquelles
préside un prophète. Chaque prophète a son _hazar_, ou règne de mille
ans (chiliasme), et de ces âges successifs, analogues aux millions de
siècles dévolus à chaque bouddha de l'Inde, se compose la trame des
événements qui préparent le règne d'Ormuzd. A la fin des temps, quand le
cercle des chiliasmes sera épuisé, viendra le paradis définitif. Les
hommes alors vivront heureux; la terre sera comme une plaine; il n'y
aura qu'une langue, une loi et un gouvernement pour tous les hommes.
Mais cet avénement sera précédé de terribles calamités. Dahak (le Satan
de la Perse) rompra les fers qui l'enchaînent et s'abattra sur le monde.
Deux prophètes viendront consoler les hommes et préparer le grand
avénement[147]. Ces idées couraient le monde et pénétraient jusqu'à
Rome, où elles inspiraient un cycle de poëmes prophétiques, dont les
idées fondamentales étaient la division de l'histoire de l'humanité en
périodes, la succession des dieux répondant à ces périodes, un complet
renouvellement du monde, et l'avénement final d'un âge d'or[148]. Le
livre de Daniel, le livre d'Hénoch, certaines parties des livres
sibyllins[149], sont l'expression juive de la même théorie. Certes il
s'en faut que ces pensées fussent celles de tous. Elles ne furent
d'abord embrassées que par quelques personnes à l'imagination vive et
portées vers les doctrines étrangères. L'auteur étroit et sec du livre
d'Esther n'a jamais pensé au reste du monde que pour le dédaigner et lui
vouloir du mal[150]. L'épicurien désabusé qui a écrit l'Ecclésiaste
pense si peu à l'avenir qu'il trouve même inutile de travailler pour
ses enfants; aux yeux de ce célibataire égoïste, le dernier mot de la
sagesse est de placer son bien à fonds perdu[151]. Mais les grandes
choses dans un peuple se font d'ordinaire par la minorité. Avec ses
énormes défauts, dur, égoïste, moqueur, cruel, étroit, subtil, sophiste,
le peuple juif est cependant Fauteur eu plus beau mouvement
d'enthousiasme désintéressé dont parle l'histoire. L'opposition fait
toujours la gloire d'un pays. Les plus grands hommes d'une nation sont
ceux qu'elle met à mort. Socrate a fait la gloire d'Athènes, qui n'a pas
jugé pouvoir vivre avec lui. Spinoza est le plus grand des juifs
modernes, et la synagogue l'a exclu avec ignominie. Jésus a été la
gloire du peuple d'Israël, qui l'a crucifié.

Un gigantesque rêve poursuivait depuis des siècles le peuple juif, et le
rajeunissait sans cesse dans sa décrépitude. Étrangère à la théorie des
récompenses individuelles, que la Grèce a répandue sous le nom
d'immortalité de l'âme, la Judée avait concentré sur son avenir national
toute sa puissance d'amour et de désir. Elle crut avoir les promesses
divines d'un avenir sans bornes, et comme l'amère réalité qui, à partir
du IXe siècle avant notre ère, donnait de plus en plus le royaume du
monde à la force, refoulait brutalement ces aspirations, elle se rejeta
sur les alliances d'idées les plus impossibles, essaya les volte-faces
les plus étranges. Avant la captivité, quand tout l'avenir terrestre de
la nation se fut évanoui par la séparation des tribus du nord, on rêva
la restauration de la maison de David, la réconciliation des deux
fractions du peuple, le triomphe de la théocratie et du culte de Jéhovah
sur les cultes idolâtres. A l'époque de la captivité, un poëte plein
d'harmonie vit la splendeur d'une Jérusalem future, dont les peuples et
les îles lointaines seraient tributaires, sous des couleurs si douces,
qu'on eût dit qu'un rayon des regards de Jésus l'eût pénétré à une
distance de six siècles[152].

La victoire de Cyrus sembla quelque temps réaliser tout ce qu'on avait
espéré. Les graves disciples de l'Avesta et les adorateurs de Jéhovah se
crurent frères. La Perse était arrivée, en bannissant les _dévas_
multiples et en les transformant en démons (_divs_), à tirer des
vieilles imaginations ariennes, essentiellement naturalistes, une sorte
de monothéisme. Le ton prophétique de plusieurs des enseignements de
l'Iran avait beaucoup d'analogie avec certaines compositions d'Osée et
d'Isaïe. Israël se reposa sous les Achéménides[153], et, sous Xerxès
(Assuérus), se fit redouter des Iraniens eux-mêmes. Mais l'entrée
triomphante et souvent brutale de la civilisation grecque et romaine en
Asie le rejeta dans ses rêves. Plus que jamais, il invoqua le Messie
comme juge et vengeur des peuples. Il lui fallut un renouvellement
complet, une révolution prenant le globe à ses racines et l'ébranlant de
fond en comble, pour satisfaire l'énorme besoin de vengeance
qu'excitaient chez lui le sentiment de sa supériorité et la vue de ses
humiliations[154].

Si Israël avait eu la doctrine, dite spiritualiste, qui coupe l'homme en
deux parts, le corps et l'âme, et trouve tout naturel que, pendant que
le corps pourrit, l'âme survive, cet accès de rage et d'énergique
protestation n'aurait pas eu sa raison d'être. Mais une telle doctrine,
sortie de la philosophie grecque, n'était pas dans les traditions de
l'esprit juif. Les anciens écrits hébreux ne renferment aucune trace de
rémunérations ou de peines futures. Tandis que l'idée de la solidarité
de la tribu exista, il était naturel qu'on ne songeât pas à une stricte
rétribution selon les mérites de chacun. Tant pis pour l'homme pieux
qui tombait à une époque d'impiété; il subissait comme les autres les
malheurs publics, suite de l'impiété générale. Cette doctrine, léguée
par les sages de l'époque patriarcale, aboutissait chaque jour à
d'insoutenables contradictions. Déjà du temps de Job, elle était fort
ébranlée; les vieillards de Théman qui la professaient étaient des
hommes arriérés, et le jeune Elihu, qui intervient pour les combattre,
ose émettre dès son premier mot cette pensée essentiellement
révolutionnaire: la sagesse n'est plus dans les vieillards[155]! Avec
les complications que le monde avait prises depuis Alexandre, le vieux
principe thémanite et mosaïste devenait plus intolérable encore[156].
Jamais Israël n'avait été plus fidèle à la Loi, et pourtant on avait
subi l'atroce persécution d'Antiochus. Il n'y avait qu'un rhéteur,
habitué à répéter de vieilles phrases dénuées de sens, pour oser
prétendre que ces malheurs venaient des infidélités du peuple[157].
Quoi! ces victimes qui meurent pour leur foi, ces héroïques Macchabées,
cette mère avec ses sept fils, Jéhovah les oubliera éternellement, les
abandonnera à la pourriture de la fosse[158]? Un sadducéen incrédule et
mondain pouvait bien ne pas reculer devant une telle conséquence; un
sage consommé, tel qu'Antigone de Soco[159], pouvait bien soutenir qu'il
ne faut pas pratiquer la vertu comme l'esclave en vue de la récompense,
qu'il faut être vertueux sans espoir. Mais la masse de la nation ne
pouvait se contenter de cela. Les uns, se rattachant au principe de
l'immortalité philosophique, se représentèrent les justes vivant dans la
mémoire de Dieu, glorieux à jamais dans le souvenir des hommes, jugeant
l'impie qui les a persécutés[160]. «Ils vivent aux yeux de Dieu;... ils
sont connus de Dieu[161],» voilà leur récompense. D'autres, les
Pharisiens surtout, eurent recours au dogme de la résurrection[162]. Les
justes revivront pour participer au règne messianique. Ils revivront
dans leur chair, et pour un monde dont ils seront les rois et les juges;
ils assisteront au triomphe de leurs idées et à l'humiliation de leurs
ennemis.

On ne trouve chez l'ancien peuple d'Israël que des traces tout à fait
indécises de ce dogme fondamental. Le Sadducéen, qui n'y croyait pas,
était, en réalité, fidèle à la vieille doctrine juive; c'était le
pharisien, partisan de la résurrection, qui était le novateur. Mais en
religion, c'est toujours le parti ardent qui innove; c'est lui qui
marche, c'est lui qui tire les conséquences. La résurrection, idée
totalement différente de l'immortalité de l'âme, sortait d'ailleurs
très-naturellement des doctrines antérieures et de la situation du
peuple. Peut-être la Perse en fournit-elle aussi quelques éléments[163].
En tout cas, se combinant avec la croyance au Messie et avec la doctrine
d'un prochain renouvellement de toute chose, elle forma ces théories
apocalyptiques qui, sans être des articles de foi (le sanhédrin
orthodoxe de Jérusalem ne semble pas les avoir adoptées), couraient dans
toutes les imaginations et produisaient d'un bout à l'autre du monde
juif une fermentation extrême. L'absence totale de rigueur dogmatique
faisait que des notions fort contradictoires pouvaient être admises à la
fois, même sur un point aussi capital. Tantôt le juste devait attendre
la résurrection[164]; tantôt il était reçu dès le moment de sa mort dans
le sein d'Abraham[165]. Tantôt la résurrection était générale[166],
tantôt réservée aux seuls fidèles[167]. Tantôt elle supposait une terre
renouvelée et une nouvelle Jérusalem; tantôt elle impliquait un
anéantissement préalable de l'univers.

Jésus, dès qu'il eut une pensée, entra dans la brûlante atmosphère que
créaient en Palestine les idées que nous venons d'exposer. Ces idées ne
s'enseignaient à aucune école; mais elles étaient dans l'air, et son âme
en fut de bonne heure pénétrée. Nos hésitations, nos doutes ne
l'atteignirent jamais. Ce sommet de la montagne de Nazareth, où nul
homme moderne ne peut s'asseoir sans un sentiment inquiet sur sa
destinée, peut-être frivole, Jésus s'y est assis vingt fois sans un
doute. Délivré de l'égoïsme, source de nos tristesses, qui nous fait
rechercher avec âpreté un intérêt d'outre-tombe à la vertu, il ne pensa
qu'à son oeuvre, à sa race, a l'humanité. Ces montagnes, cette mer, ce
ciel d'azur, ces hautes plaines à l'horizon, furent pour lui non la
vision mélancolique d'une âme qui interroge la nature sur son sort, mais
le symbole certain, l'ombre transparente d'un monde invisible et d'un
ciel nouveau.

Il n'attacha jamais beaucoup d'importance aux événements politiques de
son temps, et il en était probablement mal informé. La dynastie des
Hérodes vivait dans un monde si différent du sien, qu'il ne la connut
sans doute que de nom. Le grand Hérode mourut vers l'année même où il
naquit, laissant des souvenirs impérissables, des monuments qui devaient
forcer la postérité la plus malveillante d'associer son nom à celui de
Salomon, et néanmoins une oeuvre inachevée, impossible à continuer.
Ambitieux profane, égaré dans un dédale de luttes religieuses, cet
astucieux Iduméen eut l'avantage que donnent le sang-froid et la raison,
dénués de moralité, au milieu de fanatiques passionnés. Mais son idée
d'un royaume profane d'Israël, lors même qu'elle n'eût pas été un
anachronisme dans l'état du monde où il la conçut, aurait échoué, comme
le projet semblable que forma Salomon, contre les difficultés venant du
caractère même de la nation. Ses trois fils ne furent que des
lieutenants des Romains, analogues aux radjas de l'Inde sous la
domination anglaise. Antipater ou Antipas, tétrarque de la Galilée et de
la Pérée, dont Jésus fut le sujet durant toute sa vie, était un prince
paresseux et nul[168], favori et adulateur de Tibère[169], trop souvent
égaré par l'influence mauvaise de sa seconde femme Hérodiade[170].
Philippe, tétrarque de la Gaulonitide et de la Batanée, sur les terres
duquel Jésus fit de fréquents voyages, était un beaucoup meilleur
souverain[171]. Quant à Archélaüs, ethnarque de Jérusalem, Jésus ne put
le connaître. Il avait environ dix ans quand cet homme faible et sans
caractère, parfois violent, fut déposé par Auguste[172]. La dernière
trace d'autonomie fut de la sorte perdue pour Jérusalem. Réunie à la
Samarie et à l'Idumée, la Judée forma une sorte d'annexe de la province
de Syrie, où le sénateur Publius Sulpicius Quirinius, personnage
consulaire fort connu[173], était légat impérial. Une série de
procurateurs romains, subordonnés pour les grandes questions au légat
impérial de Syrie, Coponius, Marcus Ambivius, Annius Rufus, Valérius
Gratus, et enfin (l'an 26 de notre ère), Pontius Pilatus, s'y
succèdent[174], sans cesse occupés à éteindre le volcan qui faisait
éruption sous leurs pieds.

De continuelles séditions excitées par les zélateurs du mosaïsme ne
cessèrent en effet, durant tout ce temps, d'agiter Jérusalem[175]. La
mort des séditieux était assurée; mais la mort, quand il s'agissait de
l'intégrité de la Loi, était recherchée avec avidité. Renverser les
aigles, détruire les ouvrages d'art élevés par les Hérodes, et où les
règlements mosaïques n'étaient pas toujours respectés[176], s'insurger
contre les écussons votifs dressés par les procurateurs, et dont les
inscriptions paraissaient entachées d'idolâtrie[177], étaient de
perpétuelles tentations pour des fanatiques parvenus à ce degré
d'exaltation qui ôte tout soin de la vie. Juda, fils de Sariphée,
Mathias, fils de Margaloth, deux docteurs de la loi fort célèbres,
formèrent ainsi un parti d'agression hardie contre l'ordre établi, qui
se continua après leur supplice[178]. Les Samaritains étaient agités de
mouvements du même genre[179]. Il semble que la Loi n'eût jamais compté
plus de sectateurs passionnés qu'au moment où vivait déjà celui qui, de
la pleine autorité de son génie et de sa grande âme, allait l'abroger.
Les «Zélotes» (_Kenaïm_) ou «Sicaires,» assassins pieux, qui
s'imposaient pour tâche de tuer quiconque manquait devant eux à la Loi,
commençaient à paraître[180]. Des représentants d'un tout autre esprit,
des thaumaturges, considérés comme des espèces de personnes divines,
trouvaient créance, par suite du besoin impérieux que le siècle
éprouvait de surnaturel et de divin[181].

Un mouvement qui eut beaucoup plus d'influence sur Jésus fut celui de
Juda le Gaulonite ou le Galiléen. De toutes les sujétions auxquelles
étaient exposés les pays nouvellement conquis par Rome, le cens était la
plus impopulaire[182]. Cette mesure, qui étonne toujours les peuples peu
habitués aux charges des grandes administrations centrales, était
particulièrement odieuse aux Juifs. Déjà, sous David, nous voyons un
recensement provoquer de violentes récriminations et les menaces des
prophètes[183]. Le cens, en effet, était la base de l'impôt; or l'impôt,
dans les idées de la pure théocratie, était presque une impiété. Dieu
étant le seul maître que l'homme doive reconnaître, payer la dîme à un
souverain profane, c'est en quelque sorte le mettre à la place de Dieu.
Complètement étrangère à l'idée de l'État, la théocratie juive ne
faisait en cela que tirer sa dernière conséquence, la négation de la
société civile et de tout gouvernement. L'argent des caisses publiques
passait pour de l'argent volé[184]. Le recensement ordonné par Quirinius
(an 6 de l'ère chrétienne) réveilla puissamment ces idées et causa une
grande fermentation. Un mouvement éclata dans les provinces du nord. Un
certain Juda, de la ville de Gamala, sur la rive orientale du lac de
Tibériade, et un pharisien nommé Sadok se firent, en niant la légitimité
de l'impôt, une école nombreuse, qui aboutit bientôt à une révolte
ouverte[185]. Les maximes fondamentales de l'école étaient qu'on ne doit
appeler personne «maître,» ce titre appartenant à Dieu seul, et que la
liberté vaut mieux que la vie. Juda avait sans doute bien d'autres
principes, que Josèphe, toujours attentif à ne pas compromettre ses
coreligionnaires, passe à dessein sous silence; car on ne comprendrait
pas que pour une idée aussi simple, l'historien juif lui donnât une
place parmi les philosophes de sa nation et le regardât comme le
fondateur d'une quatrième école, parallèle à celles des Pharisiens, des
Sadducéens, des Esséniens. Juda fut évidemment le chef d'une secte
galiléenne, préoccupée de messianisme, et qui aboutit à un mouvement
politique. Le procurateur Coponius écrasa la sédition du Gaulonite; mais
l'école subsista et conserva ses chefs. Sous la conduite de Menahem,
fils du fondateur, et d'un certain Éléazar, son parent, on la retrouve
fort active dans les dernières luttes des Juifs contre les Romains[186].
Jésus vit peut-être ce Juda, qui conçut la révolution juive d'une façon
si différente de la sienne; il connut en tout cas son école, et ce fut
probablement par réaction contre son erreur qu'il prononça l'axiome sur
le denier de César. Le sage Jésus, éloigné de toute sédition, profita de
la faute de son devancier, et rêva un autre royaume et une autre
délivrance.

La Galilée était de la sorte une vaste fournaise, où s'agitaient en
ébullition les éléments les plus divers[187]. Un mépris extraordinaire
de la vie, ou pour mieux dire une sorte d'appétit de la mort fut la
conséquence de ces agitations[188]. L'expérience ne compte pour rien
dans les grands mouvements fanatiques. L'Algérie, aux premiers temps de
l'occupation française, voyait se lever, chaque printemps, des inspirés,
qui se déclaraient invulnérables et envoyés de Dieu pour chasser les
infidèles; l'année suivante, leur mort était oubliée, et leur successeur
ne trouvait pas une moindre foi. Très-dure par un côté, la domination
romaine, peu tracassière encore, permettait beaucoup de liberté. Ces
grandes dominations brutales, terribles dans la répression, n'étaient
pas soupçonneuses comme le sont les puissances qui ont un dogme à
garder. Elles laissaient tout faire jusqu'au jour où elles croyaient
devoir sévir. Dans sa carrière vagabonde, on ne voit pas que Jésus ait
été une seule fois gêné par la police. Une telle liberté, et par-dessus
tout le bonheur qu'avait la Galilée d'être beaucoup moins resserrée dans
les liens du pédantisme pharisaïque, donnaient à cette contrée une
vraie supériorité sur Jérusalem. La révolution, ou en d'autres termes le
messianisme, y faisait travailler toutes les têtes. On se croyait à la
veille de voir apparaître la grande rénovation; l'Écriture torturée en
des sens divers servait d'aliment aux plus colossales espérances. A
chaque ligne des simples écrits de l'Ancien Testament, on voyait
l'assurance et en quelque sorte le programme du règne futur qui devait
apporter la paix aux justes et sceller à jamais l'oeuvre de Dieu.

De tout temps, cette division en deux parties opposées d'intérêt et
d'esprit avait été pour la nation hébraïque un principe de fécondité
dans l'ordre moral. Tout peuple appelé à de hautes destinées doit être
un petit monde complet, renfermant dans son sein les pôles opposés. La
Grèce offrait à quelques lieues de distance Sparte et Athènes, les deux
antipodes pour un observateur superficiel, en réalité soeurs rivales,
nécessaires l'une à l'autre. Il en fut de même de la Judée. Moins
brillant en un sens que le développement de Jérusalem, celui du nord fut
en somme bien plus fécond; les oeuvres les plus vivantes du peuple juif
étaient toujours venues de là. Une absence complète du sentiment de la
nature, aboutissant à quelque chose de sec, d'étroit, de farouche, a
frappé toutes les oeuvres purement hiérosolymites d'un caractère
grandiose, mais triste, aride et repoussant. Avec ses docteurs
solennels, ses insipides canonistes, ses dévots hypocrites et
atrabilaires, Jérusalem n'eût pas conquis l'humanité. Le nord a donné au
monde la naïve Sulamite, l'humble Chananéenne, la passionnée Madeleine,
le bon nourricier Joseph, la Vierge Marie. Le nord seul a fait le
christianisme; Jérusalem, au contraire, est la vraie patrie du judaïsme
obstiné qui, fondé par les pharisiens, fixé par le Talmud, a traversé le
moyen âge et est venu jusqu'à nous.

Une nature ravissante contribuait à former cet esprit beaucoup moins
austère, moins âprement monothéiste, si j'ose le dire, qui imprimait à
tous les rêves de la Galilée un tour idyllique et charmant. Le plus
triste pays du monde est peut-être la région voisine de Jérusalem. La
Galilée, au contraire, était un pays très-vert, très-ombragé,
très-souriant, le vrai pays du Cantique des cantiques et des chansons du
bien-aimé[189]. Pendant les deux mois de mars et d'avril, la campagne
est un tapis de fleurs, d'une franchise de couleurs incomparable. Les
animaux y sont petits, mais d'une douceur extrême. Des tourterelles
sveltes et vives, des merles bleus si légers qu'ils posent sur une herbe
sans la faire plier, des alouettes huppées, qui viennent presque se
mettre sous les pieds du voyageur, de petites tortues de ruisseaux, dont
l'oeil est vif et doux, des cigognes à l'air pudique et grave,
dépouillant toute timidité, se laissent approcher de très-près par
l'homme et semblent l'appeler. En aucun pays du monde, les montagnes ne
se déploient avec plus d'harmonie et n'inspirent de plus hautes pensées.
Jésus semble les avoir particulièrement aimées. Les actes les plus
importants de sa carrière divine se passent sur les montagnes; c'est là
qu'il était le mieux inspiré[190]; c'est là qu'il avait avec les anciens
prophètes de secrets entretiens, et qu'il se montrait aux yeux de ses
disciples déjà transfiguré[191].

Ce joli pays, devenu aujourd'hui, par suite de l'énorme appauvrissement
que l'islamisme a opéré dans la vie humaine, si morne, si navrant, mais
où tout ce que l'homme n'a pu détruire respire encore l'abandon, la
douceur, la tendresse, surabondait, à l'époque de Jésus, de bien-être et
de gaieté. Les Galiléens passaient pour énergiques, braves et
laborieux[192]. Si l'on excepte Tibériade, bâtie par Antipas en
l'honneur de Tibère (vers l'an 15) dans le style romain[193], la Galilée
n'avait pas de grandes villes. Le pays était néanmoins fort peuplé,
couvert de petites villes et de gros villages, cultivé avec art dans
toutes ses parties[194]. Aux ruines qui restent de son ancienne
splendeur, on sent un peuple agricole, nullement doué pour l'art, peu
soucieux de luxe, indifférent aux beautés de la forme, exclusivement
idéaliste. La campagne abondait en eaux fraîches et en fruits; les
grosses fermes étaient ombragées de vignes et de figuiers; les jardins
étaient des massifs de pommiers, de noyers, de grenadiers[195]. Le vin
était excellent, s'il en faut juger par celui que les juifs recueillent
encore à Safed, et on en buvait beaucoup[196]. Cette vie contente et
facilement satisfaite n'aboutissait pas à l'épais matérialisme de notre
paysan, à la grosse joie d'une Normandie plantureuse, à la pesante
gaieté des Flamands. Elle se spiritualisait en rêves éthérés, en une
sorte de mysticisme poétique confondant le ciel et la terre. Laissez
l'austère Jean-Baptiste dans son désert de Judée, prêcher la pénitence,
tonner sans cesse, vivre de sauterelles en compagnie des chacals.
Pourquoi les compagnons de l'époux jeûneraient-ils pendant que l'époux
est avec eux? La joie fera partie du royaume de Dieu. N'est-elle pas la
fille des humbles de coeur, des hommes de bonne volonté?

Toute l'histoire du christianisme naissant est devenue de la sorte une
délicieuse pastorale. Un Messie aux repas de noces, la courtisane et le
bon Zachée appelés à ses festins, les fondateurs du royaume du ciel
comme un cortège de paranymphes: voilà ce que la Galilée a osé, ce
qu'elle a fait accepter. La Grèce a tracé de la vie humaine par la
sculpture et la poésie des tableaux charmants, mais toujours sans fonds
fuyants ni horizons lointains. Ici manquent le marbre, les ouvriers
excellents, la langue exquise et raffinée. Mais la Galilée a créé à
l'état d'imagination populaire le plus sublime idéal; car derrière son
idylle s'agite le sort de l'humanité, et la lumière qui éclaire son
tableau est le soleil du royaume de Dieu.

Jésus vivait et grandissait dans ce milieu enivrant. Dès son enfance, il
fit presque annuellement le voyage de Jérusalem pour les fêtes[197]. Le
pèlerinage était pour les Juifs provinciaux une solennité pleine de
douceur. Des séries entières de psaumes étaient consacrées à chanter le
bonheur de cheminer ainsi en famille[198], durant plusieurs jours, au
printemps, à travers les collines et les vallées, tous ayant en
perspective les splendeurs de Jérusalem, les terreurs des parvis sacrés,
la joie pour des frères de demeurer ensemble[199]. La route que Jésus
suivait d'ordinaire dans ces voyages était celle que l'on suit
aujourd'hui, par Ginsea et Sichem[200]. De Sichem à Jérusalem elle est
fort sévère. Mais le voisinage des vieux sanctuaires de Silo, de Béthel,
près desquels on passe, tient l'âme en éveil. _Ain-el-Haramié,_ la
dernière étape[201], est un lieu mélancolique et charmant, et peu
d'impressions égalent celle qu'on éprouve en s'y établissant pour le
campement du soir. La vallée est étroite et sombre; une eau noire sort
des rochers percés de tombeaux, qui en forment les parois. C'est, je
crois, la «Vallée des pleurs,» ou des eaux suintantes, chantée comme une
des stations du chemin dans le délicieux psaume [202], et devenue, pour
le mysticisme doux et triste du moyen âge, l'emblème de la vie. Le
lendemain, de bonne heure, on sera à Jérusalem; une telle attente,
aujourd'hui encore, soutient la caravane, rend la soirée courte et le
sommeil léger.

Ces voyages, où la nation réunie se communiquait ses idées, et qui
étaient presque toujours des foyers de grande agitation, mettaient Jésus
en contact avec l'âme de son peuple, et sans doute lui inspiraient déjà
une vive antipathie pour les défauts des représentants officiels du
judaïsme. On veut que de bonne heure le désert ait été pour lui une
autre école et qu'il y ait fait de longs séjours[203]. Mais le Dieu
qu'il trouvait là n'était pas le sien. C'était tout au plus le Dieu de
Job, sévère et terrible, qui ne rend raison a personne. Parfois c'était
Satan qui venait le tenter. Il retournait alors dans sa chère Galilée,
et retrouvait son Père céleste, au milieu des vertes collines et des
claires fontaines, parmi les troupes d'enfants et de femmes qui, l'âme
joyeuse et le cantique des anges dans le coeur, attendaient le salut
d'Israël.


NOTES:

[147] _Yaçna_, XIII, 24; Théopompe, dans Plut., _De Iside et Osiride_, §
47; _Minokhired_, passage publié dans la _Zeitschrift der deutschen
morgenlændischen Gesellschaft_, I, p. 263.

[148] Virg., Égl. IV; Servius, sur le v. 4 de cette églogue; Nigidius,
cité par Servius, sur le v. 10.

[149] Livre III, 97-817.

[150] VI, 13; VII, 10; VIII, 7, 11-17; IX, 1-22; et dans les parties
apocryphes: IX, 10-11; XIV, 13 et suiv.; XVI, 20, 24.

[151] Eccl., I, 11; II, 16, 18-24; III, 19-22; IV, 8, 15-16; V, 17-18;
VI, 3, 6; VIII, 15; IX, 9, 10.

[152] Isaïe, LX, etc.

[153] Tout le livre d'Esther respire un grand attachement à cette
dynastie.

[154] Lettre apocryphe de Baruch, dans Fabricius, _Cod. pseud. V.T.,
II_, p. 147 et suiv.

[155] Job, XXXIII, 9.

[156] Il est cependant remarquable que Jésus, fils de Sirach, s'y tient
strictement (XVII, 26-28; XXII, 10-11; XXX, 4 et suiv.; XLI, 1-2; XLIV,
9). L'auteur de la _Sagesse_ est d'un sentiment tout opposé (IV, I,
texte grec).

[157] _Esth._ XIV, 6-7 (apocr.); Épître apocryphe de Baruch (Fabricius,
_Cod. pseud. V.T._ II, p. 147 et suiv.).

[158] _II Macch._, VII.

[159] _Pirké Aboth_, I, 3.

[160] _Sagesse_, ch. II-VI; _De rationis imperio_, attribué à Josèphe,
8, 13, 16, 18. Encore faut-il remarquer que l'auteur de ce dernier
traité ne fait valoir qu'en seconde ligne le motif de rémunération
personnelle. Le principal mobile des martyrs est l'amour pur de la Loi,
l'avantage que leur mort procurera au peuple et la gloire qui
s'attachera à leur nom. Comp. _Sagesse_, IV, 4 et suiv.; _Eccli.,_ ch.
XLIV et suiv.; Jos. _B.J._, II, VIII, 10; III, VIII, 5.

[161] _Sagesse_, IV, I; _De rat. imp_., 16, 18.

[162] _Il Macch._, VII, 9, 14; XII, 43-44.

[163] Théopompe, dans Diog. Laert., Prooem., 9.--_Boundehesch,_ C.
XXXI. Les traces du dogme de la résurrection dans l'Avesta sont fort
douteuses.

[164] Jean, XI, 24.

[165] Luc, XVI, 22. Cf. _De rationis imp_., 13, 16, 18.

[166] Dan., XII, 2.

[167] _Il Macch._ VII, 14.

[168] Jos., _Ant_., XVIII, V, I; VII, 4 et 2; Luc, III, 19.

[169] Jos., _Ant_., XVIII, II, 3; IV, 5; V, 4.

[170] _Ibid.,_ XVIII, VII, 2.

[171] _Ibid.,_ XVIII, IV, 6.

[172] _Ibid.,_ XVII, XII, 2, et _B.J._, II, VII, 3.

[173] Orelli, _Inscr. lat_., n° 3693; Henzen, _Suppl._, n° 7041; _Fasti
prænestini,_ au 6 mars et au 28 avril (dans le _Corpus inscr, lat.,_ I,
314, 317); Borghesi, _Fastes consulaires_ [encore inédits], à l'année
742; R. Bergmann, _De inscr. lat. ad P.S. Quirinium, ut videtur,
referenda_ (Berlin, 1851). Cf. Tac., _Ann_., II, 30; III, 48; Strabon,
XII, vi, 5.

[174] Jos., _Ant_.,\. XVIII.

[175] Jos., _Ant._ les livres XVII et XVIII entiers, et _B. J_., liv. I
et II.

[176] Jos., _Ant_., XV, x, 4. Comp. Livre d'Hénoch, XCVII, 13-14.

[177] Philon, _Leg. ad Caïum_, § 38.

[178] Jos., _Ant_., XVII, vi, 2 et suiv. _B. J_., I, xxxiii, 3 et suiv.

[179] Jos., _Ant_., XVIII, IV, 1 et suiv.

[180] Mischna, _Sanhédrin_, IX, 6; Jean, XVI, 2; Jos., _B. J_., livre IV
et suiv.

[181] _Act_., VIII, 9. Le verset 11 laisse supposer que Simon le
Magicien était déjà célèbre au temps de Jésus.

[182] Discours de Claude, à Lyon, tab. II, sub fin. De Boissieu, _Inscr.
ant. de Lyon_, p. 136.

[183] II Sam., XXIV.

[184] Talmud de Babylone, _Baba Kama_, 113 _a; Schabbath_, 33 _b_.

[185] Jos., _Ant_., XVIII, i, I et 6; _B. J_., II, vii, I; _Act_., V,
37. Avant Juda le Gaulonite, les _Actes_ placent un autre agitateur,
Theudas; mais c'est là un anachronisme: le mouvement de Theudas eut lieu
l'an 44 de l'ère chrétienne (Jos., _Ant_., XX, v, 4).

[186] Jos., _B.J.,_ II, xvii, 8 et suiv.

[187] Luc, XIII, 4. Le mouvement galiléen de Juda, fils d'Ézéchias, ne
paraît pas avoir eu un caractère religieux; peut-être, cependant, ce
caractère a-t-il été dissimulé par Josèphe (_Ant_., XVII, x, 3).

[188] Jos., Ant., XVI, vi, 2, 3; XVIII, i, 4.

[189] Jos. _R.J._ III, iii, 1. L'horrible état où le pays est réduit,
surtout près du lac de Tibériade, ne doit pas faire illusion. Ces pays,
maintenant brûlés, ont été autrefois des paradis terrestres. Les bains
de Tibériade, qui sont aujourd'hui un affreux séjour, ont été autrefois
le plus bel endroit de la Galilée (Jos., _Ant., _XVIII, ii, 3). Josèphe
_(Bell. Jud_., III, x, 8) vante les beaux arbres de la plaine de
Génésareth, où il n'y en a plus un seul. Antonin Martyr, vers l'an 600,
cinquante ans par conséquent avant l'invasion musulmane, trouve encore
la Galilée couverte de plantations délicieuses, et compare sa fertilité
à celle de l'Égypte (_Itin.,_ § 5).

[190] Matth., V, 4; XIV, 23; Luc, VI, 12.

[191] Matth., XVII,1 et suiv.; Marc, IXX, 4 et suiv.; Luc, IX, 28 et
suiv.

[192] Jos., _B.J_., III, iii, 2.

[193] Jos., _Ant_., XVIII, ii, 2; _B.J_., II, ix, I; _Vita_, 12, 13, 64.

[194] Jos., _B. J_., III, iii, 2.

[195] On peut se les figurer d'après quelques enclos des environs de
Nazareth. Cf. _Cant. Cant_., II, 3, 5, 13; IV, 13; VI, 6, 10; VII, 8,
12; VIII, 2, 5; Anton. Martyr, _b.c_. L'aspect des grandes métairies
s'est encore bien conservé dans le sud du pays de Tyr (ancienne tribu
d'Aser). La trace de la vieille agriculture palestinienne, avec ses
ustensiles taillés dans le roc (aires, pressoirs, silos, auges, meules,
etc.), se retrouve du reste à chaque pas.

[196] Matth., IX, 17; xi, 19; Marc, II, 22; Luc, V, 37; vu, 34, Jean,
II, 3 et suiv.

[197] Luc, II, 41.

[198] Luc, II, 42-44.

[199] Voir surtout ps. LXXXIV, cxxii, CXXXIII (Vulg. LXXXIII, CXXI,
CXXXII).

[200] Luc, IX, 51-53; XVII, 41; Jean, IV, 4; Jos., _Ant_., XX, vi, 4;
_B.J._ II, xii, 3; _Vita_ 52. Souvent, cependant, les pèlerins venaient
par la Pérée pour éviter la Samarie, où ils couraient des dangers.
Matth., XIX, 4; Marc, X, 1.

[201] Selon Josèphe _(Vita,_ 82), la route était de trois jours. Mais
l'étape de Sichem à Jérusalem devait d'ordinaire être coupée en deux.

[202] LXXXIII selon la Vulgate, v. 7.

[203] Luc, IV, 42; V, 16.



CHAPITRE V.

PREMIERS APHORISMES DE JÉSUS.--SES IDÉES D'UN DIEU PÉRE ET D'UNE
RELIGION PURE.--PREMIERS DISCIPLES.


Joseph mourut avant que son fils fût arrivé à aucun rôle public. Marie
resta de la sorte le chef de la famille, et c'est ce qui explique
pourquoi son fils, quand on voulait le distinguer de ses nombreux
homonymes, était le plus souvent appelé «fils de Marie[204].» Il semble
que, devenue par la mort de son mari étrangère à Nazareth, elle se
retira à Cana[205], dont elle pouvait être originaire. Cana[206] était
une petite ville à deux heures ou deux heures et demie de Nazareth, au
pied des montagnes qui bornent au nord la plaine d'Asochis[207]. La vue,
moins grandiose qu'à Nazareth, s'étend sur toute la plaine et est bornée
de la manière la plus pittoresque par les montagnes de Nazareth et les
collines de Séphoris.

Jésus paraît avoir fait quelque temps sa résidence en ce lieu. Là se
passa probablement une partie de sa jeunesse et eurent lieu ses premiers
éclats[208].

Il exerçait le métier de son père, qui était celui de charpentier[209].
Ce n'était pas là une circonstance humiliante ou fâcheuse. La coutume
juive exigeait que l'homme voué aux travaux intellectuels apprît un
état. Les docteurs les plus célèbres avaient des métiers[210]; c'est
ainsi que saint Paul, dont l'éducation avait été si soignée, était
fabricant de tentes[211]. Jésus ne se maria point. Toute sa puissance
d'aimer se porta sur ce qu'il considérait comme sa vocation céleste. Le
sentiment extrêmement délicat qu'on remarque en lui pour les femmes[212]
ne se sépara point du dévouement exclusif qu'il avait pour son idée. Il
traita en soeurs, comme François d'Assise et François de Sales, les
femmes qui s'éprenaient de la même oeuvre que lui; il eut ses sainte
Claire, ses Françoise de Chantal. Seulement il est probable que
celles-ci aimaient plus lui que l'oeuvre; il fut sans doute plus aimé
qu'il n'aima. Ainsi qu'il arrive souvent dans les natures très-élevées,
la tendresse du coeur se transforma chez lui en douceur infinie, en
vague poésie, en charme universel. Ses relations intimes et libres, mais
d'un ordre tout moral, avec des femmes d'une conduite équivoque
s'expliquent de même par la passion qui l'attachait à la gloire de son
Père, et lui inspirait une sorte de jalousie pour toutes les belles
créatures qui pouvaient y servir.[213] Quelle fut la marche de la pensée
de Jésus durant cette période obscure de sa vie? Par quelles méditations
débuta-t-il dans la carrière prophétique? On l'ignore, son histoire nous
étant parvenue à l'état de récits épars et sans chronologie exacte. Mais
le développement des produits vivants est partout le même, et il n'est
pas douteux que la croissance d'une personnalité aussi puissante que
celle de Jésus n'ait obéi à des lois très-rigoureuses. Une haute notion
de la divinité, qu'il ne dut pas au judaïsme, et qui semble avoir été
de toutes pièces la création de sa grande âme, fut en quelque sorte le
principe de toute sa force. C'est ici qu'il faut le plus renoncer aux
idées qui nous sont familières et à ces discussions où s'usent les
petits esprits. Pour bien comprendre la nuance de la piété de Jésus, il
faut faire abstraction de ce qui s'est placé entre l'Évangile et nous.
Déisme et panthéisme sont devenus les deux pôles de la théologie. Les
chétives discussions de la scolastique, la sécheresse d'esprit de
Descartes, l'irréligion profonde du XVIIIe siècle, en rapetissant Dieu,
et en le limitant en quelque sorte par l'exclusion de tout ce qui n'est
pas lui, ont étouffé au sein du rationalisme moderne tout sentiment
fécond de la divinité. Si Dieu, en effet, est un être déterminé hors de
nous, la personne qui croit avoir des rapports particuliers avec Dieu
est un «visionnaire,» et comme les sciences physiques et physiologiques
nous ont montré que toute vision surnaturelle est une illusion, le
déiste un peu conséquent se trouve dans l'impossibilité de comprendre
les grandes croyances du passé. Le panthéisme, d'un autre côté, en
supprimant la personnalité divine, est aussi loin qu'il se peut du Dieu
vivant des religions anciennes. Les hommes qui ont le plus hautement
compris Dieu, Çakya-Mouni, Platon, saint Paul, saint François d'Assise,
saint Augustin, à quelques heures de sa mobile vie, étaient-ils déistes
ou panthéistes? Une telle question n'a pas de sens. Les preuves
physiques et métaphysiques de l'existence de Dieu les eussent laissés
indifférents. Ils sentaient le divin en eux-mêmes. Au premier rang de
cette grande famille des vrais fils de Dieu, il faut placer Jésus. Jésus
n'a pas de visions; Dieu ne lui parle pas comme à quelqu'un hors de lui;
Dieu est en lui; il se sent avec Dieu, et il tire de son coeur ce qu'il
dit de son Père. Il vit au sein de Dieu par une communication de tous
les instants; il ne le voit pas, mais il l'entend, sans qu'il ait besoin
de tonnerre et de buisson ardent comme Moïse, de tempête révélatrice
comme Job, d'oracle comme les vieux sages grecs, de génie familier comme
Socrate, d'ange Gabriel comme Mahomet. L'imagination et l'hallucination
d'une sainte Thérèse, par exemple, ne sont ici pour rien. L'ivresse du
soufi se proclamant identique à Dieu est aussi tout autre chose. Jésus
n'énonce pas un moment l'idée sacrilège qu'il soit Dieu. Il se croit en
rapport direct avec Dieu, il se croit fils de Dieu. La plus haute
conscience de Dieu qui ait existé au sein de l'humanité a été celle de
Jésus.

On comprend, d'un autre côté, que Jésus, partant d'une telle disposition
d'âme, ne sera nullement un philosophe spéculatif comme Çakya-Mouni.
Rien n'est plus loin de la théologie scolastique que l'Évangile.[214]
Les spéculations des Pères grecs sur l'essence divine viennent d'un tout
autre esprit. Dieu conçu immédiatement comme Père, voilà toute la
théologie de Jésus. Et cela n'était pas chez lui un principe théorique,
une doctrine plus ou moins prouvée et qu'il cherchait à inculquer aux
autres. Il ne faisait à ses disciples aucun raisonnement;[215] il
n'exigeait d'eux aucun effort d'attention. Il ne prêchait pas ses
opinions, il se prêchait lui-même. Souvent des âmes très-grandes et
très-désintéressées présentent, associé à beaucoup d'élévation, ce
caractère de perpétuelle attention à elles-mêmes et d'extrême
susceptibilité personnelle, qui en général est le propre des
femmes.[216] Leur persuasion que Dieu est en elles et s'occupe
perpétuellement d'elles est si forte qu'elles ne craignent nullement de
s'imposer aux autres; notre réserve, notre respect de l'opinion
d'autrui, qui est une partie de notre impuissance, ne saurait être leur
fait. Cette personnalité exaltée n'est pas l'égoïsme; car de tels
hommes, possédés de leur idée, donnent leur vie de grand coeur pour
sceller leur oeuvre: c'est l'identification du moi avec l'objet qu'il a
embrassé, poussée à sa dernière limite. C'est l'orgueil pour ceux qui ne
voient dans l'apparition nouvelle que la fantaisie personnelle du
fondateur; c'est le doigt de Dieu pour ceux qui voient le résultat. Le
fou côtoie ici l'homme inspiré; seulement le fou ne réussit jamais. Il
n'a pas été donné jusqu'ici à l'égarement d'esprit d'agir d'une façon
sérieuse sur la marche de l'humanité. Jésus n'arriva pas sans doute du
premier coup à cette haute affirmation de lui-même. Mais il est probable
que, dès ses premiers pas, il s'envisagea avec Dieu dans la relation
d'un fils avec son père. Là est son grand acte d'originalité; en cela il
n'est nullement de sa race[217]. Ni le juif, ni le musulman n'ont
compris cette délicieuse théologie d'amour. Le Dieu de Jésus n'est pas
ce maître fatal qui nous tue quand il lui plaît, nous damne quand il lui
plaît, nous sauve quand il lui plaît. Le Dieu de Jésus est Notre Père.
On l'entend en écoutant un souffle léger qui crie en nous, «Père.[218]»
Le Dieu de Jésus n'est pas le despote partial qui a choisi Israël pour
son peuple et le protège envers et contre tous. C'est le Dieu de
l'humanité. Jésus ne sera pas un patriote comme les Macchabées, un
théocrate comme Juda le Gaulonite. S'élevant hardiment au-dessus des
préjugés de sa nation, il établira l'universelle paternité de Dieu. Le
Gaulonite soutenait qu'il faut mourir plutôt que de donner à un autre
qu'à Dieu le nom de «maître;» Jésus laisse ce nom à qui veut le prendre,
et réserve pour Dieu un titre plus doux. Accordant aux puissants de la
terre, pour lui représentants de la force, un respect plein d'ironie, il
fonde la consolation suprême, le recours au Père que chacun a dans le
ciel, le vrai royaume de Dieu que chacun porte en son coeur.

Ce nom de «royaume de Dieu» ou de «royaume du ciel[219]» fut le terme
favori de Jésus pour exprimer la révolution qu'il apportait en ce
monde.[220] Comme presque tous les termes messianiques, il venait du
Livre de Daniel. Selon l'auteur de ce livre extraordinaire, aux quatre
empires profanes, destinés à crouler, succédera un cinquième empire, qui
sera celui des Saints et qui durera éternellement.[221] Ce règne de Dieu
sur la terre prêtait naturellement aux interprétations les plus
diverses. Pour la théologie juive, le «royaume de Dieu» n'est le plus
souvent que le judaïsme lui-même, la vraie religion, le culte
monothéiste, la piété.[222] Dans les derniers temps de sa vie, Jésus
crut que ce règne allait se réaliser matériellement par un brusque
renouvellement du monde. Mais sans doute ce ne fut pas là sa première
pensée.[223] La morale admirable qu'il tire de la notion du Dieu père
n'est pas celle d'enthousiastes qui croient le monde près de finir et
qui se préparent par l'ascétisme à une catastrophe chimérique; c'est
celle d'un monde qui veut vivre et qui a vécu. «Le royaume de Dieu est
au dedans de vous,» disait-il à ceux qui cherchaient avec subtilité des
signes extérieurs.[224] La conception réaliste de l'avènement divin n'a
été qu'un nuage, une erreur passagère que la mort a fait oublier. Le
Jésus qui a fondé le vrai royaume de Dieu, le royaume des doux et des
humbles, voilà le Jésus des premiers jours,[225] jours chastes et sans
mélange où la voix de son Père retentissait en son sein avec un timbre
plus pur. Il y eut alors quelques mois, une année peut-être, où Dieu
habita vraiment sur la terre. La voix du jeune charpentier prit tout à
coup une douceur extraordinaire. Un charme infini s'exhalait de sa
personne, et ceux qui l'avaient vu jusque-là ne le reconnaissaient
plus.[226] Il n'avait pas encore de disciples, et le groupe qui se
pressait autour de lui n'était ni une secte, ni une école; mais on y
sentait déjà un esprit commun, quelque chose de pénétrant et de doux.
Son caractère aimable, et sans doute une de ces ravissantes figures[227]
qui apparaissent quelquefois dans la race juive, faisaient autour de lui
comme un cercle de fascination auquel presque personne, au milieu de ces
populations bienveillantes et naïves, ne savait échapper.

Le paradis eût été, en effet, transporté sur la terre, si les idées du
jeune maître n'eussent dépassé de beaucoup ce niveau de médiocre bonté
au delà duquel on n'a pu jusqu'ici élever l'espèce humaine. La
fraternité des hommes, fils de Dieu, et les conséquences morales qui en
résultent étaient déduites avec un sentiment exquis. Comme tous les
rabbis du temps, Jésus, peu porté vers les raisonnements suivis,
renfermait sa doctrine dans des aphorismes concis et d'une forme
expressive, parfois énigmatique et bizarre.[228] Quelques-unes de ces
maximes venaient des livres de l'Ancien Testament. D'autres étaient des
pensées de sages plus modernes, surtout d'Antigone de Soco, de Jésus
fils de Sirach, et de Hillel, qui étaient arrivées jusqu'à lui, non par
suite d'études savantes, mais comme des proverbes souvent répétés. La
synagogue était riche en maximes très-heureusement exprimées, qui
formaient une sorte de littérature proverbiale courante.[229] Jésus
adopta presque tout cet enseignement oral, mais en le pénétrant d'un
esprit supérieur.[230] Enchérissant d'ordinaire sur les devoirs tracés
par la Loi et les anciens, il voulait la perfection. Toutes les vertus
d'humilité, de pardon, de charité, d'abnégation, de dureté pour
soi-même, vertus qu'on a nommées à bon droit chrétiennes, si l'on veut
dire par là qu'elles ont été vraiment prêchées par le Christ, étaient en
germe dans ce premier enseignement. Pour la justice, il se contentait de
répéter l'axiome répandu: «Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais
pas qu'on te fît à toi-même.[231]» Mais cette vieille sagesse, encore
assez égoïste, ne lui suffisait pas. Il allait aux excès:

«Si quelqu'un te frappe sur la joue droite, présente-lui l'autre. Si
quelqu'un te fait un procès pour ta tunique, abandonne-lui ton
manteau.[232]»

«Si ton oeil droit te scandalise, arrache-le et jette-le loin de
toi.[233]»

«Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent; priez pour
ceux qui vous persécutent.[234]»

«Ne jugez pas, et vous ne serez point jugé.[235] Pardonnez, et on vous
pardonnera.[236] Soyez miséricordieux comme votre Père céleste est
miséricordieux.[237] Donner vaut mieux que recevoir.[238]»

«Celui qui s'humilie sera élevé; celui qui s'élève sera humilié.[239]»

Sur l'aumône, la pitié, les bonnes oeuvres, la douceur, le goût de la
paix, le complet désintéressement du coeur, il avait peu de chose à
ajouter à la doctrine de la synagogue.[240] Mais il y mettait un accent
plein d'onction, qui rendait nouveaux des aphorismes trouvés depuis
longtemps. La morale ne se compose pas de principes plus ou moins bien
exprimés. La poésie du précepte, qui le fait aimer, est plus que le
précepte lui-même, pris comme une vérité abstraite. Or, on ne peut nier
que ces maximes empruntées par Jésus à ses devanciers ne fassent dans
l'Évangile un tout autre effet que dans l'ancienne Loi, dans le _Pirké
Aboth_ ou dans le Talmud. Ce n'est pas l'ancienne Loi, ce n'est pas le
Talmud qui ont conquis et changé le monde. Peu originale en elle-même,
si l'on veut dire par là qu'on pourrait avec des maximes plus anciennes
la recomposer presque tout entière, la morale évangélique n'en reste pas
moins la plus haute création qui soit sortie de la conscience humaine,
le plus beau code de la vie parfaite qu'aucun moraliste ait tracé.

Il ne parlait pas contre la loi mosaïque, mais il est clair qu'il en
voyait l'insuffisance, et il le laissait entendre. Il répétait sans
cesse qu'il faut faire plus que les anciens sages n'avaient dit.[241]
Il défendait la moindre parole dure,[242] il interdisait le divorce[243]
et tout serment,[244] il blâmait le talion,[245] il condamnait
l'usure,[246] il trouvait le désir voluptueux aussi criminel que
l'adultère.[247] Il voulait un pardon universel des injures.[248] Le
motif dont il appuyait ces maximes de haute charité était toujours le
même: «... Pour que vous soyez les fils de votre Père céleste, qui fait
lever son soleil sur les bons et sur les méchants. Si vous n'aimez,
ajoutait-il, que ceux qui vous aiment, quel mérite avez-vous? Les
publicains le font bien. Si vous ne saluez que vos frères, qu'est-ce que
cela? Les païens le font bien. Soyez parfaits, comme votre Père céleste
est parfait.[249]»

Un culte pur, une religion sans prêtres et sans pratiques extérieures,
reposant toute sur les sentiments du coeur, sur l'imitation de
Dieu,[250] sur le rapport immédiat de la conscience avec le Père
céleste, étaient la suite de ces principes. Jésus ne recula jamais
devant cette hardie conséquence, qui faisait de lui, dans le sein du
judaïsme, un révolutionnaire au premier chef. Pourquoi des
intermédiaires entre l'homme et son Père? Dieu ne voyant que le coeur, à
quoi bon ces purifications, ces pratiques qui n'atteignent que le
corps?[251] La tradition même, chose si sainte pour le juif, n'est rien,
comparée au sentiment pur.[252] L'hypocrisie des pharisiens, qui en
priant tournaient la tête pour voir si on les regardait, qui faisaient
leurs aumônes avec fracas, et mettaient sur leurs habits des signes qui
les faisaient reconnaître pour personnes pieuses, toutes ces simagrées
de la fausse dévotion le révoltaient. «Ils ont reçu leur récompense,
disait-il; pour toi, quand tu fais l'aumône, que ta main gauche ne sache
pas ce que fait ta droite, afin que ton aumône reste dans le secret, et
alors ton Père, qui voit dans le secret, te la rendra.[253] Et quand tu
pries, n'imite pas les hypocrites, qui aiment à faire leur oraison
debout dans les synagogues et au coin des places, afin d'être vus des
hommes. Je dis en vérité qu'ils reçoivent leur récompense. Pour toi, si
tu veux prier, entre dans ton cabinet, et ayant fermé la porte, prie ton
Père, qui est dans le secret; et ton Père, qui voit dans le secret,
t'exaucera. Et, quand tu pries, ne fais pas de longs discours comme les
païens, qui s'imaginent devoir être exaucés à force de paroles. Dieu ton
Père sait de quoi tu as besoin, avant que tu le lui demandes.[254]»

Il n'affectait nul signe extérieur d'ascétisme, se contentant de prier
ou plutôt de méditer sur les montagnes et dans les lieux solitaires, où
toujours l'homme a cherché Dieu.[255] Cette haute notion des rapports de
l'homme avec Dieu, dont si peu d'âmes, même après lui, devaient être
capables, se résumait en une prière, qu'il enseignait dès lors à ses
disciples:[256]

«Notre Père qui es au ciel, que ton nom soit sanctifié; que ton règne
arrive; que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Donne-nous
aujourd'hui notre pain de chaque jour. Pardonne-nous nos offenses, comme
nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Épargne-nous les
épreuves; délivre-nous du Méchant.[257]» Il insistait particulièrement
sur cette pensée que le Père céleste sait mieux que nous ce qu'il nous
faut, et qu'on lui fait presque injure en lui demandant telle ou telle
chose déterminée.[258]

Jésus ne faisait en ceci que tirer les conséquences des grands principes
que le judaïsme avait posés, mais que les classes officielles de la
nation tendaient de plus en plus à méconnaître. La prière grecque et
romaine fut presque toujours un verbiage plein d'égoïsme. Jamais prêtre
païen n'avait dit au fidèle: «Si, en apportant ton offrande à l'autel,
tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse-là ton
offrande devant l'autel, et va premièrement te réconcilier avec ton
frère; après cela viens et fais ton offrande.[259]» Seuls dans
l'antiquité, les prophètes juifs, Isaïe surtout, dans leur antipathie
contre le sacerdoce, avaient entrevu la vraie nature du culte que
l'homme doit à Dieu. «Que m'importe la multitude de vos victimes? J'en
suis rassasié; la graisse de vos béliers me soulève le coeur; votre
encens m'importune; car vos mains sont pleines de sang. Purifiez vos
pensées; cessez de mal faire, apprenez le bien, cherchez la justice, et
venez alors.[260]» Dans les derniers temps, quelques docteurs, Siméon le
Juste,[261] Jésus, fils de Sirach,[262] Hillel,[263] touchèrent presque
le but, et déclarèrent que l'abrégé de la Loi était la justice. Philon,
dans le monde judéo-égyptien, arrivait en même temps que Jésus à des
idées d'une haute sainteté morale, dont la conséquence était le peu de
souci des pratiques légales.[264] Schemaïa et Abtalion, plus d'une fois,
se montrèrent aussi des casuistes fort libéraux.[265] Rabbi Iohanan
allait bientôt mettre les oeuvres de miséricorde au-dessus de l'étude
même de la Loi![266] Jésus seul, néanmoins, dit la chose d'une manière
efficace. Jamais on n'a été moins prêtre que ne le fut Jésus, jamais
plus ennemi des formes qui étouffent la religion sous prétexte de la
protéger. Par là, nous sommes tous ses disciples et ses continuateurs;
par là, il a posé une pierre éternelle, fondement de la vraie religion,
et, si la religion est la chose essentielle de l'humanité, par là il a
mérité le rang divin qu'on lui a décerné. Une idée absolument neuve,
l'idée d'un culte fondé sur la pureté du coeur et sur la fraternité
humaine, faisait par lui son entrée dans le monde, idée tellement élevée
que l'église chrétienne devait sur ce point trahir complètement ses
intentions, et que, de nos jours, quelques âmes seulement sont capables
de s'y prêter.

Un sentiment exquis de la nature lui fournissait à chaque instant des
images expressives. Quelquefois une finesse remarquable, ce que nous
appelons de l'esprit, relevait ses aphorismes; d'autres fois, leur forme
vive tenait à l'heureux emploi de proverbes populaires. «Comment peux-tu
dire à ton frère: Permets que j'ôte cette paille de ton oeil, toi qui as
une poutre dans le tien? Hypocrite! ôté d'abord la poutre de ton oeil,
et alors tu penseras à ôter la paille de l'oeil de ton frère.[267]»

Ces leçons, longtemps renfermées dans le coeur du jeune maître,
groupaient déjà quelques initiés. L'esprit du temps était aux petites
églises; c'était le moment des Esséniens ou Thérapeutes. Des rabbis
ayant chacun leur enseignement, Schemaïa, Abtalion, Hillel, Schammaï,
Juda le Gaulonite, Gamaliel, tant d'autres dont les maximes ont composé
le Talmud[268], apparaissaient de toutes parts. On écrivait très-peu;
les docteurs juifs de ce temps ne faisaient pas de livres: tout se
passait en conversations et en leçons publiques, auxquelles on cherchait
à donner un tour facile à retenir[269]. Le jour où le jeune charpentier
de Nazareth commença à produire au dehors ces maximes, pour la plupart
déjà répandues, mais qui, grâce à lui, devaient régénérer le monde, ce
ne fut donc pas un événement. C'était un rabbi de plus (il est vrai, le
plus charmant de tous), et autour de lui quelques jeunes gens avides de
l'entendre et cherchant l'inconnu. L'inattention des hommes veut du
temps pour être forcée. Il n'y avait pas encore de chrétiens; le vrai
christianisme cependant était fondé, et jamais sans doute il ne fut plus
parfait qu'à ce premier moment. Jésus n'y ajoutera plus rien de durable.
Que dis-je? En un sens, il le compromettra; car toute idée pour réussir
a besoin de faire des sacrifices; on ne sort jamais immaculé de la lutte
de la vie.

Concevoir le bien, en effet, ne suffit pas; il faut le faire réussir
parmi les hommes. Pour cela des voies moins pures sont nécessaires.
Certes, si l'Évangile se bornait à quelques chapitres de Matthieu et de
Luc, il serait plus parfait et ne prêterait pas maintenant à tant
d'objections; mais sans miracles eût-il converti le monde? Si Jésus fût
mort au moment où nous sommes arrivés de sa carrière, il n'y aurait pas
dans sa vie telle page qui nous blesse; mais, plus grand aux yeux de
Dieu, il fût resté ignoré des hommes; il serait perdu dans la foule des
grandes âmes inconnues, les meilleures de toutes; la vérité n'eût pas
été promulguée, et le monde n'eût pas profité de l'immense supériorité
morale que son Père lui avait départie. Jésus, fils de Sirach, et Hillel
avaient émis des aphorismes presque aussi élevés que ceux de Jésus.
Hillel cependant ne passera jamais pour le vrai fondateur du
christianisme. Dans la morale, comme dans l'art, dire n'est rien, faire
est tout. L'idée qui se cache sous un tableau de Raphaël est peu de
chose; c'est le tableau seul qui compte. De même, en morale, la vérité
ne prend quelque valeur que si elle passe à l'état de sentiment, et elle
n'atteint tout son prix que quand elle se réalise dans le monde à l'état
de fait. Des hommes d'une médiocre moralité ont écrit de fort bonnes
maximes. Des hommes très-vertueux, d'un autre côté, n'ont rien fait pour
continuer dans le monde la tradition de la vertu. La palme est à celui
qui a été puissant en paroles et en oeuvres, qui a senti le bien, et au
prix de son sang l'a fait triompher. Jésus, à ce double point de vue,
est sans égal; sa gloire reste entière et sera toujours renouvelée.


NOTES:

[204] C'est l'expression de Marc, VI, 3. Cf. Matth., XIII, 85. Marc ne
connaît pas Joseph; Jean et Luc, au contraire, préfèrent l'expression
«fils de Joseph.» Luc, III, 23; IV, 22; Jean, i, 45; IV, 42.

[205] Jean, II, 1; IV, 46. Jean seul est renseigné sur ce point.

[206] J'admets comme probable le sentiment qui identifie Cana de Galilée
avec _Kana el-Djélil._ On peut cependant faire valoir des arguments pour
_Kefr-Kenna,_ à une heure ou une heure et demie N.-N.-E. de Nazareth.

[207] Maintenant _el-Buttauf._

[208] Jean, II, 11; IV, 46. Un ou deux disciples étaient de Cana. Jean,
XXI, 2; Matth., X, 4; Marc, III, 18.

[209] Marc, VI, 3; Justin, _Dial. cum Tryph_., 88.

[210] Par exemple, «Rabbi Iohanan le Cordonnier, Rabbi Isaac le
Forgeron.»

[211] _Act_., XVIII, 3.

[212] Voir ci-dessous, p. 151-152.

[213] Luc, VII, 37 et suiv.; Jean, IV, 7 et suiv.; VIII, 3 et suiv.

[214] Les discours que le quatrième évangile prête à Jésus renferment
déjà un germe de théologie. Mais ces discours étant en contradiction
absolue avec ceux des évangiles synoptiques, lesquels représentent sans
aucun doute les _Logia_ primitifs, ils doivent compter pour des
documents de l'histoire apostolique, et non pour des éléments de la vie
de Jésus.

[215] Voir Matth., IX, 9, et les autres récits analogues.

[216] Voir, par exemple, Jean, XXI, 15 et suiv.

[217] La belle âme de Philon se rencontra ici, comme sur tant d'autres
points, avec celle de Jésus. _De confus. ling_., § 14; _De migr. Abr_.,
§ I; _De somniis_, II, § 41; _De agric. Noë,_ § 12; _De mutatione
nominum_, § 4. Mais Philon est à peine juif d'esprit.

[218] Saint Paul, _ad Galatas_, IV, 6.

[219] Le mot «ciel,» dans la langue rabbinique de ce temps, est synonyme
du nom de «Dieu,» qu'on évitait de prononcer. Comp. Matth., XXI, 25;
Luc, XV, 18; XX, 4.

[220] Cette expression revient à chaque page des évangiles synoptiques,
des Actes des Apôtres, de saint Paul. Si elle ne paraît qu'une fois en
saint Jean (III, 3 et 5), c'est que les discours rapportés par le
quatrième évangile sont loin de représenter la parole vraie de Jésus.

[221] Dan., II, 44; VII, 43, 14, 22, 27.

[222] Mischna, _Berakoth_, II, 1, 3; Talmud de Jérusalem, _Berakoth_,
II, 2; _Kidduschin_, i, 2; Talm. de Bab., _Berakoth_, 15 _a_; _Mekilta,_
42 _b_; Siphra, 170 _b_. L'expression revient souvent dans les
_Midraschim_.

[223] Matth., VI, 33; XII, 28; XIX, 12; Marc, XII, 34; Luc, XII, 31.

[224] Luc, XVII, 20-21.

[225] La grande théorie de l'apocalypse du Fils de l'homme est en effet
réservée, dans les synoptiques, pour les chapitres qui précèdent le
récit de la passion. Les premières prédications, surtout dans Matthieu,
sont toutes morales.

[226] Matth., XIII, 54 et suiv.; Marc, VI, 2 et suiv.; Jean, VI, 42.

[227] La tradition sur la laideur de Jésus (Justin, _Dial. cum Tryph.,_
85, 88, 100) vient du désir de voir réalisé en lui un trait prétendu
messianique (Is.., LIII, 2).

[228] Les _Logia_ de saint Matthieu réunissent plusieurs de ces axiomes
ensemble, pour en former de grands discours. Mais la forme fragmentaire
se fait sentir à travers les sutures.

[229] Les sentences des docteurs juifs du temps sont recueillies dans le
petit livre intitulé: _Pirké Aboth_.

[230] Les rapprochements seront faits ci-dessous, au fur et à mesure
qu'ils se présenteront. On a parfois supposé que, la rédaction du Talmud
étant postérieure à celle des Évangiles, des emprunts ont pu être faits
par les compilateurs juifs à la morale chrétienne. Mais cela est
inadmissible; un mur de séparation existait entre l'église et la
synagogue. La littérature chrétienne et la littérature juive n'ont eu
avant le XIIIe siècle presque aucune influence l'une sur l'autre.

[231] Matth., VII, 12; Luc, VI, 31. Cet axiome est déjà dans le livre de
_Tobie_, IV, 16. Hillel s'en servait habituellement (Talm. de Bab.,
_Schabbath_, 31 _a_), et déclarait comme Jésus que c'était là l'abrégé
de la Loi.

[232] Matth., V, 39 et suiv.; Luc, VI, 29. Comparez Jérémie, _Lament_.,
III, 30.

[233] Matth., V, 29-30; XVIII, 9; Marc, IX, 46.

[234] Matth., V, 44; Luc, VI, 27. Comparez Talmud de Babylone,
_Schabbath_, 88 _b_; _Joma_, 23 _a_.

[235] Matth., VII, 1; Luc, VI, 37. Comparez Talmud de Babylone,
_Kethuboth_, 105 _b_.

[236] Luc, VI, 37. Comparez _Lévit_., XIX, 18; _Prov_., XX, 22;
_Ecclésiastique_, XXVIII, 1 et suiv.

[237] Luc, VI, 36; Siphré, 54 _b_ (Sultzbach, 1802).

[238] Parole rapportée dans les _Actes_, XX, 33.

[239] Matth., XXIII, 12; Luc, XIV, 11; XVIII, 14. Les sentences
rapportées par saint Jérôme d'après l' «Évangile selon les Hébreux»
(Comment, in _Epist. ad Ephes_., V, 4; in Ezech., XVIII; _Dial_. _adv_.
_Pelag_., III, 2), sont empreintes du même esprit.

[240] _Deutér_., XXIV, XXV, XXVI, etc.; Is., LVIII, 7; _Prov_., XIX, 17;
_Pirké Aboth, i_; Talmud de Jérusalem, _Peah, i_, 1; Talmud de Babylone,
_Schabbath_, 63 _a_.

[241] Matth., V, 20 et suiv.

[242] Matth., V, 22.

[243] Matth., V, 31 et suiv. Comparez Talmud de Babylone, _Sanhédrin_,
22 _a_.

[244] Matth., V, 33 et suiv.

[245] Matth., V, 38 et suiv.

[246] Matth., V, 42. La Loi l'interdisait aussi (_Deutér_., XV, 7-8),
mais moins formellement, et l'usage l'autorisait (Luc, VII, 41 et
suiv.).

[247] Matth., XXVII, 28. Comparez Talmud, _Masseket Kalla_ (édit. Fürth,
1793), fol. 34 _b_.

[248] Matth., V, 23 et suiv.

[249] Matth., V, 45 et suiv. Comparez _Lévit_., xi, 44; XIX, 2.

[250] Comparez Philon, _De migr. Abr_., § 23 et 24; _De vita
contemplativa_, en entier.

[251] Matth., XV, 11 et suiv.; Marc, VII, 6 et suiv.

[252] Marc, VII, 6 et suiv.

[253] Matth., VI, 4 et suiv. Comparez _Ecclésiastique_ XVII, 18; XXIX,
15; Talm. de Bab., _Chagiga_, 5 _a_; _Baba Bathra_, 9 _b_.

[254] Matth., VI, 5-8.

[255] Matth., XIV, 23; Luc, IV, 42; V, 16; VI, 12.

[256] Matth., VI, 9 et suiv; Luc, xi, 2 et suiv.

[257] C'est-à-dire du démon.

[258] Luc, xi, 5 et suiv.

[259] Matth., V, 23-24.

[260] Isaïe, i, 11 et suiv. Comparez _ibid_., LVIII entier; Osée, VI, 6;
Malachie, i, 40 et suiv.

[261] _Pirké Aboth_, i, 2.

[262] _Ecclésiastique_, XXXV, 1 et suiv.

[263] Talm. de Jérus., _Pesachim_, VI, I; Talm. de Bab., même traité, 66
_a_; _Schabbath_, 34 _a_.

[264] _Quod Deus immut_., § 1 et 2; _De Abrahamo_, § 22; _Quis rerum
divin. hæres_, § 13 et suiv., 55, 58 et suiv.; _De profugis_, 7 et 8;
_Quod omnis probus liber_, en entier; _De vita contemplativa_, en
entier.

[265] Talm. de Bab., _Pesachim_, 67 _b_.

[266] Talmud de Jérusalem, _Peah_, i, 1.

[267] Matth., VII, 4-5. Comparez Talmud de Babylone, _Baba Bathra_, 15
_b_; _Erachin_, 16 _b_.

[268] Voir surtout _Pirké Aboth_, ch. 1.

[269] Le Talmud, résumé de ce vaste mouvement d'écoles, ne commença
guère à être écrit qu'au deuxième siècle de notre ère.



CHAPITRE VI

JEAN-BAPTISTE.--VOYAGE DE JÉSUS VERS JEAN ET SON SEJOUR AU DÉSERT DE
JUDÉE.--IL ADOPTE LE BAPTÊME DE JEAN.


Un homme extraordinaire, dont le rôle, faute de documents, reste pour
nous en partie énigmatique, apparut vers ce temps et eut certainement
des relations avec Jésus. Ces relations tendirent plutôt à faire dévier
de sa voie le jeune prophète de Nazareth; mais elles lui suggérèrent
plusieurs accessoires importants de son institution religieuse, et en
tout cas elles fournirent a ses disciples une très-forte autorité pour
recommander leur maître aux yeux d'une certaine classe de Juifs.

Vers l'an 28 de notre ère (quinzième année du règne de Tibère), se
répandit dans toute la Palestine la réputation d'un certain Iohanan ou
Jean, jeune ascète plein de fougue et de passion. Jean était de race
sacerdotale[270] et né, ce semble, à Jutta près d'Hébron ou à Hébron
même[271]. Hébron, la ville patriarcale par excellence, située à deux
pas du désert de Judée et à quelques heures du grand désert d'Arabie,
était dès cette époque ce qu'elle est encore aujourd'hui, un des
boulevards de l'esprit sémitique dans sa forme la plus austère. Dès son
enfance, Jean fut _Nazir,_ c'est-à-dire assujetti par voeu à certaines
abstinences[272]. Le désert dont il était pour ainsi dire environné
l'attira de bonne heure[273]. Il y menait la vie d'un yogui de l'Inde,
vêtu de peaux ou d'étoffes de poil de chameau, n'ayant pour aliments que
des sauterelles et du miel sauvage[274]. Un certain nombre de disciples
s'étaient groupés autour de lui, partageant sa vie et méditant sa sévère
parole. On se serait cru transporté aux bords du Gange, si des traits
particuliers n'eussent révélé en ce solitaire le dernier descendant des
grands prophètes d'Israël.

Depuis que la nation juive s'était prise avec une sorte de désespoir à
réfléchir sur sa destinée, l'imagination du peuple s'était reportée avec
beaucoup de complaisance vers les anciens prophètes. Or, de tous les
personnages du passé, dont le souvenir venait comme les songes d'une
nuit troublée réveiller et agiter le peuple, le plus grand était Élie.
Ce géant des prophètes, en son âpre solitude du Carmel, partageant la
vie des bêtes sauvages, demeurant dans le creux des rochers, d'où il
sortait comme un foudre pour faire et défaire les rois, était devenu,
par des transformations successives, une sorte d'être surhumain, tantôt
visible, tantôt invisible, et qui n'avait pas goûté la mort. On croyait
généralement qu'Élie allait revenir et restaurer Israël[275]. La vie
austère qu'il avait menée, les souvenirs terribles qu'il avait laissés,
et sous l'impression desquels l'Orient vit encore[276], cette sombre
image qui, jusqu'à nos jours, fait trembler et tue, toute cette
mythologie, pleine de vengeance et de terreurs, frappaient vivement les
esprits et marquaient, en quelque sorte, d'un signe de naissance tous
les enfantements populaires. Quiconque aspirait à une grande action sur
le peuple devait imiter Élie, et comme la vie solitaire avait été le
trait essentiel de ce prophète, on s'habitua à envisager «l'homme de
Dieu» comme un ermite. On s'imagina que tous les saints personnages
avaient eu leurs jours de pénitence, de vie agreste, d'austérités[277].
La retraite au désert devint ainsi la condition et le prélude des hautes
destinées.

Nul doute que cette pensée d'imitation n'ait beaucoup préoccupé
Jean[278]. La vie anachorétique, si opposée à l'esprit de l'ancien
peuple juif, et avec laquelle les voeux dans le genre de ceux des Nazirs
et des Réchabites n'avaient aucun rapport, faisait de toutes parts
invasion en Judée. Les Esséniens ou Thérapeutes étaient groupés près du
pays de Jean, sur les bords orientaux de la mer Morte[279]. On
s'imaginait que les chefs de sectes devaient être des solitaires, ayant
leurs règles et leurs instituts propres, comme des fondateurs d'ordres
religieux. Les maîtres des jeunes gens étaient aussi parfois des
espèces d'anachorètes[280] assez ressemblants aux _gourous_[281] du
brahmanisme. De fait, n'y avait-il point en cela une influence éloignée
des _mounis_ de l'Inde? Quelques-uns de ces moines bouddhistes
vagabonds, qui couraient le monde, comme plus tard les premiers
Franciscains, prêchant de leur extérieur édifiant et convertissant des
gens qui ne savaient pas leur langue, n'avaient-ils point tourné leurs
pas du côté de la Judée, de même que certainement ils l'avaient fait du
côté de la Syrie et de Babylone[282]? C'est ce que l'on ignore. Babylone
était devenue depuis quelque temps un vrai foyer de bouddhisme; Boudasp
(Bodhisattva) était réputé un sage Chaldéen et le fondateur du sabisme.
Le _sabisme_ lui-même, qu'était-il? Ce que son étymologie indique[283]:
le _baptisme_ lui-même, c'est-à-dire la religion des baptêmes
multipliés, la souche de la secte encore existante qu'on appelle
«chrétiens de Saint-Jean» ou Mendaïtes, et que les Arabes appellent
_el-Mogtasila_, «les baptistes[284].» Il est fort difficile de démêler
ces vagues analogies. Les sectes flottantes entre le judaïsme, le
christianisme, le baptisme et le sabisme, que l'on trouve dans la région
au delà du Jourdain durant les premiers siècles de notre ère[285],
présentent à la critique, par suite de la confusion des notices qui nous
en sont parvenues, le problème le plus singulier. On peut croire, en
tout cas, que plusieurs des pratiques extérieures de Jean, des
Esséniens[286] et des précepteurs spirituels juifs de ce temps venaient
d'une influence récente du haut Orient. La pratique fondamentale qui
donnait à la secte de Jean son caractère, et qui lui a valu son nom, a
toujours eu son centre dans la basse Chaldée et y constitue une religion
qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours.

Cette pratique était le baptême ou la totale immersion. Les ablutions
étaient déjà familières aux Juifs, comme à toutes les religions de
l'Orient[287]. Les Esséniens leur avaient donné une extension
particulière[288]. Le baptême était devenu une cérémonie ordinaire de
l'introduction des prosélytes dans le sein de la religion juive, une
sorte d'initiation[289]. Jamais pourtant, avant notre baptiste, on
n'avait donné à l'immersion cette importance ni cette forme. Jean avait
fixé le théâtre de son activité dans la partie du désert de Judée qui
avoisine la mer Morte[290]. Aux époques où il administrait le baptême,
il se transportait aux bords du Jourdain[291], soit à Béthanie ou
Béthabara[292], sur la rive orientale, probablement vis-à-vis de
Jéricho, soit à l'endroit nommé _Ænon_ ou «les Fontaines[293],» près de
Salim, où il y avait beaucoup d'eau[294]. Là des foules considérables,
surtout de la tribu de Juda, accouraient vers lui et se faisaient
baptiser[295]. En quelques mois, il devint ainsi un des hommes les plus
influents de la Judée, et tout le monde dut compter avec lui.

Le peuple le tenait pour un prophète[296], et plusieurs s'imaginaient
que c'était Élie ressuscité[297]. La croyance à ces résurrections était
fort répandue[298]; on pensait que Dieu allait susciter de leurs
tombeaux quelques-uns des anciens prophètes pour servir de guides à
Israël vers sa destinée finale[299]. D'autres tenaient Jean pour le
Messie lui-même, quoiqu'il n'élevât pas une telle prétention[300]. Les
prêtres et les scribes, opposés à cette renaissance du prophétisme, et
toujours ennemis des enthousiastes, le méprisaient. Mais la popularité
du baptiste s'imposait à eux, et ils n'osaient parler contre lui[301].
C'était une victoire que le sentiment de la foule remportait sur
l'aristocratie sacerdotale. Quand on obligeait les chefs des prêtres à
s'expliquer nettement sur ce point, on les embarrassait fort[302].

Le baptême n'était du reste pour Jean qu'un signe destiné à faire
impression et à préparer les esprits à quelque grand mouvement. Nul
doute qu'il ne fût possédé au plus haut degré de l'espérance
messianique, et que son action principale ne fût en ce sens. «Faites
pénitence, disait-il, car le royaume de Dieu approche[303].» Il
annonçait une «grande colère,» c'est-à-dire de terribles catastrophes
qui allaient venir[304], et déclarait que la cognée était déjà à la
racine de l'arbre, que l'arbre serait bientôt jeté au feu. Il
représentait son Messie un van à la main, recueillant le bon grain, et
brûlant la paille. La pénitence, dont le baptême était la figure,
l'aumône, l'amendement des moeurs[305], étaient pour Jean les grands
moyens de préparation aux événements prochains. On ne sait pas
exactement sous quel jour il concevait ces événements. Ce qu'il y a de
sûr, c'est qu'il prêchait avec beaucoup de force contre les mêmes
adversaires que Jésus, contre les prêtres riches, les pharisiens, les
docteurs, le judaïsme officiel en un mot, et que, comme Jésus, il était
surtout accueilli par les classes méprisées[306]. Il réduisait à rien le
titre de fils d'Abraham, et disait que Dieu pourrait faire des fils
d'Abraham avec les pierres du chemin[307]. Il ne semble pas qu'il
possédât même en germe la grande idée qui a fait le triomphe de Jésus,
l'idée d'une religion pure; mais il servait puissamment cette idée en
substituant un rite privé aux cérémonies légales, pour lesquelles il
fallait des prêtres, à peu près comme les Flagellants du moyen âge ont
été des précurseurs de la Réforme, en enlevant le monopole des
sacrements et de l'absolution au clergé officiel. Le ton général de ses
sermons était sévère et dur. Les expressions dont il se servait contre
ses adversaires paraissent avoir été des plus violentes[308]. C'était
une rude et continuelle invective. Il est probable qu'il ne resta pas
étranger à la politique. Josèphe, qui le toucha presque par son maître
Banou, le laisse entendre à mots couverts[309], et la catastrophe qui
mit fin à ses jours semble le supposer. Ses disciples menaient une vie
fort austère[310], jeûnaient fréquemment et affectaient un air triste et
soucieux. On voit poindre par moments la communauté des biens et cette
pensée que le riche est obligé de partager ce qu'il a[311]. Le pauvre
apparaît déjà comme celui qui doit bénéficier en première ligne du
royaume de Dieu.

Quoique le centre d'action de Jean fût la Judée, sa renommée pénétra
vite en Galilée et arriva jusqu'à Jésus, qui avait déjà formé autour de
lui par ses premiers discours un petit cercle d'auditeurs. Jouissant
encore de peu d'autorité, et sans doute aussi poussé par le désir de
voir un maître dont les enseignements avaient beaucoup de rapports avec
ses propres idées, Jésus quitta la Galilée et se rendit avec sa petite
école auprès de Jean[312]. Les nouveaux venus se firent baptiser comme
tout le monde. Jean accueillit très-bien cet essaim de disciples
galiléens, et ne trouva pas mauvais qu'ils restassent distincts des
siens. Les deux maîtres étaient jeunes; ils avaient beaucoup d'idées
communes; ils s'aimèrent et luttèrent devant le public de prévenances
réciproques. Un tel fait surprend au premier coup d'oeil dans
Jean-Baptiste, et on est porté à le révoquer en doute. L'humilité n'a
jamais été le trait des fortes âmes juives. Il semble qu'un caractère
aussi roide, une sorte de Lamennais toujours irrité, devait être fort
colère et ne souffrir ni rivalité ni demi-adhésion. Mais cette manière
de concevoir les choses repose sur une fausse conception de la personne
de Jean. On se le représente comme un vieillard; il était au contraire
de même âge que Jésus[313], et très-jeune selon les idées du temps. Il
ne fut pas, dans l'ordre de l'esprit, le père de Jésus, mais bien son
frère. Les deux jeunes enthousiastes, pleins des mêmes espérances et des
mêmes haines, ont bien pu faire cause commune et s'appuyer
réciproquement. Certes un vieux maître voyant un homme sans célébrité
venir vers lui et garder à son égard des allures d'indépendance, se fût
révolté; on n'a guère d'exemples d'un chef d'école accueillant avec
empressement celui qui va lui succéder. Mais la jeunesse est capable de
toutes les abnégations, et il est permis d'admettre que Jean, ayant
reconnu dans Jésus un esprit analogue au sien, l'accepta sans
arrière-pensée personnelle. Ces bonnes relations devinrent ensuite le
point de départ de tout un système développé parles évangélistes, et qui
consista à donner pour première base à la mission divine de Jésus
l'attestation de Jean. Tel était le degré d'autorité conquis par le
baptiste qu'on ne croyait pouvoir trouver au monde un meilleur garant.
Mais, loin que le baptiste ait abdiqué devant Jésus, Jésus, pendant tout
le temps qu'il passa près de lui, le reconnut pour supérieur et ne
développa son propre génie que timidement.

Il semble en effet que, malgré sa profonde originalité, Jésus, durant
quelques semaines au moins, fut l'imitateur de Jean. Sa voie était
encore obscure devant lui. A toutes les époques, d'ailleurs, Jésus céda
beaucoup à l'opinion, et adopta bien des choses qui n'étaient pas dans
sa direction, ou dont il se souciait assez peu, par l'unique raison
qu'elles étaient populaires; seulement, ces accessoires ne nuisirent
jamais à sa pensée principale et y furent toujours subordonnés. Le
baptême avait été mis par Jean en très-grande faveur; il se crut obligé
de faire comme lui: il baptisa, et ses disciples baptisèrent aussi[314].
Sans doute ils accompagnaient le baptême de prédications analogues à
celles de Jean. Le Jourdain se couvrit ainsi de tous les côtés de
baptistes, dont les discours avaient plus ou moins de succès. L'élève
égala bientôt le maître, et son baptême fut fort recherché. Il y eut à
ce sujet quelque jalousie entre les disciples[315]; les élèves de Jean
vinrent se plaindre à lui des succès croissants du jeune galiléen, dont
le baptême allait bientôt, selon eux, supplanter le sien. Mais les deux
maîtres restèrent supérieurs à ces petitesses. La supériorité de Jean
était d'ailleurs trop incontestée pour que Jésus, encore peu connu,
songeât à la combattre. Il voulait seulement grandir à son ombre, et se
croyait obligé, pour gagner la foule, d'employer les moyens extérieurs
qui avaient valu à Jean de si étonnants succès. Quand il recommença à
prêcher après l'arrestation de Jean, les premiers mots qu'on lui met à
la bouche ne sont que la répétition d'une des phrases familières au
baptiste[316]. Plusieurs autres expressions de Jean se retrouvent
textuellement dans ses discours[317]. Les deux écoles paraissent avoir
vécu longtemps en bonne intelligence[318], et après la mort de Jean,
Jésus, comme confrère affidé, fut un des premiers averti de cet
événement[319].

Jean, en effet, fut bientôt arrêté dans sa carrière prophétique. Comme
les anciens prophètes juifs, il était, au plus haut degré, frondeur des
puissances établies[320]. La vivacité extrême avec laquelle il
s'exprimait sur leur compte ne pouvait manquer de lui susciter des
embarras. En Judée, Jean ne paraît pas avoir été inquiété par Pilate;
mais dans la Pérée, au delà du Jourdain, il tombait sur les terres
d'Antipas. Ce tyran s'inquiéta du levain politique mal dissimulé dans
les prédications de Jean. Les grandes réunions d'hommes formées par
l'enthousiasme religieux et patriotique autour du baptiste avaient
quelque chose de suspect[321]. Un grief tout personnel vint, d'ailleurs,
s'ajouter à ces motifs d'État et rendit inévitable la perte de l'austère
censeur.

Un des caractères le plus fortement marqués de cette tragique famille
des Hérodes, était Hérodiade, petite-fille d'Hérode le Grand. Violente,
ambitieuse, passionnée, elle détestait le judaïsme et méprisait ses
lois[322]. Elle avait été mariée, probablement malgré elle, à son oncle
Hérode, fils de Mariamne[323], qu'Hérode le Grand avait déshérité[324]
et qui n'eut jamais de rôle public. La position inférieure de son mari,
à l'égard des autres personnes de sa famille, ne lui laissait aucun
repos; elle voulait être souveraine à tout prix[325]. Antipas fut
l'instrument dont elle se servit. Cet homme faible étant devenu
éperdument amoureux d'elle, lui promit de l'épouser et de répudier sa
première femme, fille de Hâreth, roi de Petra et émir des tribus
voisines de la Pérée. La princesse arabe ayant eu vent de ce projet,
résolut de fuir. Dissimulant son dessein, elle feignit de vouloir faire
un voyage à Machéro, sur les terres de son père, et s'y fit conduire par
les officiers d'Antipas[326].

Makaur[327] ou Machéro était une forteresse colossale bâtie par
Alexandre Jannée, puis relevée par Hérode, dans un des ouadis les plus
abrupts à l'orient de la mer Morte[328]. C'était un pays sauvage,
étrange, rempli de légendes bizarres et qu'on croyait hanté des
démons[329]. La forteresse était juste à la limite des états de Hâreth
et d'Antipas. A ce moment-là, elle était en la possession de
Hâreth[330]. Celui-ci averti avait tout fait préparer pour la fuite de
sa fille, qui de tribu en tribu fut reconduite à Pétra.

L'union presque incestueuse[331] d'Antipas et d'Hérodiade s'accomplit
alors. Les lois juives sur le mariage étaient sans cesse une pierre de
scandale entre l'irréligieuse famille des Hérodes et les Juifs
sévères[332]. Les membres de cette dynastie nombreuse et assez isolée
étant réduits à se marier entre eux, il en résultait de fréquentes
violations des empêchements établis par la Loi. Jean fut l'écho du
sentiment général en blâmant énergiquement Antipas[333]. C'était plus
qu'il n'en fallait pour décider celui-ci à donner suite à ses soupçons.
Il fit arrêter le baptiste et donna ordre de l'enfermer dans la
forteresse de Machéro, dont il s'était probablement emparé après le
départ de la fille de Hâreth[334].

Plus timide que cruel, Antipas ne désirait pas le mettre à mort. Selon
certains bruits, il craignait une sédition populaire[335]. Selon une
autre version[336], il aurait pris plaisir à écouter le prisonnier, et
ces entretiens l'auraient jeté dans de grandes perplexités. Ce qu'il y a
de certain, c'est que la détention se prolongea et que Jean conserva du
fond de sa prison une action étendue. Il correspondait avec ses
disciples, et nous le retrouverons encore en rapport avec Jésus. Sa foi
dans la prochaine venue du Messie ne fit que s'affermir; il suivait avec
attention les mouvements du dehors, et cherchait à y découvrir les
signes favorables à l'accomplissement des espérances dont il se
nourrissait.


NOTES:

[270] Luc, i, 5; passage de l'évangile des Ébionim, conservé par
Épiphane _(Adv. hær_., XXX, 13).

[271] Luc, I, 39. On a proposé, non sans vraisemblance, de voir dans «la
ville de Juda» nommée en cet endroit de Luc la ville de _Jutta_ (Josué,
XV, 55; XXI, 16). Robinson _(Biblical Researches,_ I, 494; II, 206) a
retrouvé cette _Jutta_ portant encore le même nom, à deux petites heures
au sud d'Hébron.

[272] Luc, i, 15.

[273] Luc, i, 80.

[274] Matth., III, 4; Marc, i, 6; fragm. de l'évang. des Ébionim, dans
Épiph., _Adv. hær_., XXX, 43.

[275] Malachie, III, 23-24 (IV, 5-6 selon la Vulg.); _Ecclésiastique, _
XLVIII, 10; Matth., XVI, 14; XVII, 40 et suiv.; Marc, VI, 15; VIII, 28;
IX, 10 et suiv.; Luc, IX, 8, 19; Jean, i, 21, 25.

[276] Le féroce Abdallah, pacha de Saint-Jean-d'Acre, pensa mourir de
frayeur pour l'avoir vu en rêve, dressé debout sur sa montagne. Dans les
tableaux des églises chrétiennes, on le voit entouré de têtes coupées;
les musulmans ont peur de lui.

[277] _Ascension d'haie,_ n, 9-44.

[278] Luc, i, 47.

[279] Pline, _Hist. nat_., V, 17; Epiph., _Adv. hær_., XIX, 1 et 2.

[280] Josèphe, _Vita_, 2.

[281] Précepteurs spirituels.

[282] J'ai développé ce point ailleurs (_Hist. génér. des langues
sémitiques,_ III, IV, 1; _Journ. Asiat_., février-mars 1856).

[283] Le verbe araméen _seba_, origine du nom des _Sabiens_, est
synonyme de [Greek: baptizô].

[284] J'ai traité de ceci plus au long dans le _Journal Asiatique_,
nov.-déc. 1853 et août-sept. 1855. Il est remarquable que les
Elchasaïtes, secte sabienne ou baptiste, habitaient le même pays, que
les Esséniens (le bord oriental de la mer Morte) et furent confondus
avec eux (Épiph., _Adv. hær_., XIX, I, 2, 4; XXX, 46, 47; un, 4 et 2;
_Philosophumena_, IX, iii, 15 et 46; X, xx, 29).

[285] Voir les notices d'Épiphane sur les Esséniens, les
Héméro-baptistes, les Nazaréens, les Ossènes, les Nazoréens, les
Ébionites, les Sampséens _(Adv. hær_., liv. I et II), et celles de
l'auteur des _Philosophumena_ sur les Elchasaïtes (liv. IX et X).

[286] Epiph., _Adv. hær_., XIX, XXX, LIII.

[287] Marc, VII, 4; Jos., _Ant_., XVIII, v, 2; Justin, _Dial. cum
Tryph_., 17, 29, 80; Epiph., _Adv. hær_., XVII.

[288] Jos., _B. J_., II, viii, 5, 7, 9, 13.

[289] Mischna, _Pesachim_, VIII, 8; Talmud de Babylone, _Jebamoth_, 46
_b_; _Kerithuth_, 9 _a_; _Aboda Zara_, 57 _a_; _Masséket Gérim_ (édit.
Kirchheim, 1851), p. 38-40.

[290] Matth., III, 1; Marc, I, 4.

[291] Luc, III, 3.

[292] Jean, I, 28; III, 26. Tous les manuscrits portent _Béthanie_;
mais, comme on ne connaît pas de Béthanie en ces parages, Origène
(_Comment, in Joann_., VI, 24) a proposé de substituer _Béthabara_, et
sa correction a été assez généralement acceptée. Les deux mots ont, du
reste, des significations analogues et semblent indiquer un endroit où
il y avait un bac pour passer la rivière.

[293] Ænon est le pluriel chaldéen _Ænawan_, «fontaines.»

[294] Jean, III, 23. La situation de cette localité est douteuse. La
circonstance relevée par l'évangéliste ferait croire qu'elle n'était pas
très-voisine du Jourdain. Cependant les synoptiques sont constants pour
placer toute la scène des baptêmes de Jean sur le bord de ce fleuve
(Matth., III, 6; Marc, I, 5; Luc, III; 3). Le rapprochement des versets
22 et 23 du chapitre ni de Jean, et des versets 3 et 4 du chapitre IV du
même évangile, porterait d'ailleurs à croire que Salim était en Judée,
et par conséquent dans l'oasis de Jéricho, près de l'embouchure du
Jourdain, puisqu'on trouverait difficilement, dans le reste de la tribu
de Juda, un seul bassin naturel qui puisse prêter à la totale immersion
d'une personne. Saint Jérôme veut placer Salim beaucoup plus au nord,
près de Beth-Schéan ou Scythopolis. Mais Robinson (_Bibl. Res_., III,
333) n'a pu rien trouver sur les lieux qui justifiât cette allégation.

[295] Marc, I, 5; Josèphe, _Ant_., XVIII, v, 2.

[296] Matth., XIV, 5; XXI, 26.

[297] Matth., XI, 14; Marc, VI, 15; Jean, I, 21.

[298] Matth., XIV, 2; Luc, IX, 8.

[299] V. ci-dessus, p. 96, note 1.

[300] Luc, III, 45 et suiv.; Jean, I, 20.

[301] Matth., XXI, 25 et suiv.; Luc, VII, 30.

[302] Matth., _loc. cit_.

[303] Matth., III, 2.

[304] Matth., III, 7.

[305] Luc, III, 11-14; Josèphe, _Ant._, XVIII, v, 2.

[306] Matth., XXI, 32; Luc, III, 12-14.

[307] Matth., III, 9.

[308] Matth., III, 7; Luc, III, 7.

[309] _Ant._, XVIII, v, 2. Il faut observer que, quand Josèphe expose
les doctrines secrètes et plus ou moins séditieuses de ses compatriotes,
il efface tout ce qui a trait aux croyances messianiques, et répand sur
ces doctrines, pour ne pas faire ombrage aux Romains, un vernis de
banalité, qui fait ressembler tous les chefs de sectes juives à des
professeurs de morale ou à des stoïciens.

[310] Matth., IX, 14.

[311] Luc, III, 11.

[312] Matth., ni, 13 et suiv.; Marc, i, 9 et suiv.; Luc, m, 21 et suiv.;
Jean, i, 29 et suiv.; m, 22 et suiv. Les synoptiques font venir Jésus
vers Jean, avant qu'il eût joué de rôle public. Mais s'il est vrai,
comme ils le disent, que Jean reconnut tout d'abord Jésus et lui fît
grand accueil, il faut supposer que Jésus était déjà un maître assez
renommé. Le quatrième évangéliste amène deux fois Jésus vers Jean, une
première fois encore obscur, une deuxième fois avec une troupe de
disciples. Sans toucher ici la question des itinéraires précis de Jésus
(question insoluble vu les contradictions des documents et le peu de
souci qu'eurent les évangélistes d'être exacts en pareille matière),
sans nier que Jésus ait pu faire un voyage auprès de Jean au temps où il
n'avait pas encore de notoriété, nous adoptons la donnée fournie par le
quatrième évangile (m, 22 et suiv.), à savoir que Jésus, avant de se
mettre à baptiser comme Jean, avait une école formée. Il faut se
rappeler, du reste, que les premières pages du quatrième évangile sont
des notes mises bout à bout, sans ordre chronologique rigoureux.

[313] Luc, I, bien que tous les détails du récit, notamment ce qui
concerne la parenté de Jean avec Jésus, soient légendaires.

[314] Jean, III, 22-26; IV, 1-2. La parenthèse du verset 2 paraît être
une glose ajoutée, ou peut-être un scrupule tardif de Jean se corrigeant
lui-même.

[315] Jean, III, 26; IV, 1.

[316] Matth., III, 2; IV, 17.

[317] Matth., III, 7; XII, 34; XXIII, 33.

[318] Matth., XI, 2-13.

[319] Matth., XIV, 42.

[320] Luc, III, 19.

[321] Jos., _Ant_., XVIII, v, 2.

[322] Jos., _Ant_., XVIII, v, 4.

[323] Matthieu (XIV, 3, dans le texte grec) et Marc (VI, 17) veulent que
ce soit Philippe; mais c'est là certainement une inadvertance (voir
Josèphe, _Ant_., XVIII, v, 1 et 4). La femme de Philippe était Salomé,
fille d'Hérodiade.

[324] Jos., _Ant_., XVII, IV, 2.

[325] Jos., _Ant_., XVIII, vu, 1, 2; _B.J._. II, ix, 6.

[326] Jos., _Ant_., XVIII, v, 1.

[327] Cette forme se trouve dans le Talmud de Jérusalem _(Schebiit_, IX,
2) et dans les Targums de Jonathan et de Jérusalem _(Nombres,_ XXII,
35).

[328] Aujourd'hui Mkaur, dans le ouadi Zerka Maïn. Cet endroit n'a pas
été visité depuis Seetzen.

[329] Josèphe, _De bell. Jud._, VII, vi, 1 et suiv.

[330] Jos., _Ant_., XVIII, v, 1.

[331] _Lévitique_, XVIII, 16.

[332] Jos., _Ant._, XV, vii, 10.

[333] Matth., XIV, 4; Marc, VI, 18; Luc, III, 19.

[334] Jos., _Ant._, XVIII, v, 2.

[335] Matth., XIV, 5.

[336] Marc, VI, 20. Je lis [Greek: êporei], et non [Greek: epoiei].



CHAPITRE VII

DÉVELOPPEMENT DES IDÉES DE JÉSUS SUR LE ROYAUME DE DIEU.


Jusqu'à l'arrestation de Jean, que nous plaçons par approximation dans
l'été de l'an 29, Jésus ne quitta pas les environs de la mer Morte et du
Jourdain. Le séjour au désert de Judée était généralement considéré
comme la préparation des grandes choses, comme une sorte de «retraite»
avant les actes publics. Jésus s'y soumit à l'exemple des autres et
passa quarante jours sans autre compagnie que les bêtes sauvages,
pratiquant un jeûne rigoureux. L'imagination des disciples s'exerça
beaucoup sur ce séjour. Le désert était, dans les croyances populaires,
la demeure des démons[337]. Il existe au monde peu de régions plus
désolées, plus abandonnées de Dieu, plus fermées à la vie que la pente
rocailleuse qui forme le bord occidental de la mer Morte. On crut que
pendant le temps qu'il passa dans cet affreux pays, il avait traversé de
terribles épreuves, que Satan l'avait effrayé de ses illusions ou bercé
de séduisantes promesses, qu'ensuite les anges pour le récompenser de sa
victoire étaient venus le servir[338].

Ce fut probablement en sortant du désert que Jésus apprit l'arrestation
de Jean-Baptiste. Il n'avait plus de raisons désormais de prolonger son
séjour dans un pays qui lui était à demi étranger. Peut-être
craignait-il aussi d'être enveloppé dans les sévérités qu'on déployait à
l'égard de Jean, et ne voulait-il pas s'exposer, en un temps où, vu le
peu de célébrité qu'il avait, sa mort ne pouvait servir en rien au
progrès de ses idées. Il regagna la Galilée[339], sa vraie patrie, mûri
par une importante expérience et ayant puisé dans le contact avec un
grand homme, fort différent de lui, le sentiment de sa propre
originalité.

En somme, l'influence de Jean avait été plus fâcheuse qu'utile à Jésus.
Elle fut un arrêt dans son développement; tout porte à croire qu'il
avait, quand il descendit vers le Jourdain, des idées supérieures à
celles de Jean, et que ce fut par une sorte de concession qu'il inclina
un moment vers le baptisme. Peut-être si le baptiste, à l'autorité
duquel il lui aurait été difficile de se soustraire, fût resté libre,
n'eût-il pas su rejeter le joug des rites et des pratiques extérieures,
et alors sans doute il fût resté un sectaire juif inconnu; car le monde
n'eût pas abandonné des pratiques pour d'autres. C'est par l'attrait
d'une religion dégagée de toute forme extérieure que le christianisme a
séduit les âmes élevées. Le baptiste une fois emprisonné, son école fut
fort amoindrie, et Jésus se trouva rendu à son propre mouvement. La
seule chose qu'il dut à Jean, ce furent en quelque sorte des leçons de
prédication et d'action populaire. Dès ce moment, en effet, il prêche
avec beaucoup plus de force et s'impose à la foule avec autorité[340].

Il semble aussi que son séjour près de Jean, moins par l'action du
baptiste que par la marche naturelle de sa propre pensée, mûrit beaucoup
ses idées sur «le royaume du ciel.» Son mot d'ordre désormais, c'est la
«bonne nouvelle,» l'annonce que le règne de Dieu est proche[341]. Jésus
ne sera plus seulement un délicieux moraliste, aspirant à, renfermer en
quelques aphorismes vifs et courts des leçons sublimes; c'est le
révolutionnaire transcendant, qui essaye de renouveler le monde par ses
bases mêmes et de fonder sur terre l'idéal qu'il a conçu. «Attendre le
royaume de Dieu» sera synonyme d'être disciple de Jésus[342]. Ce mot de
«royaume de Dieu» ou de «royaume du ciel,» ainsi que nous l'avons déjà
dit[343], était depuis longtemps familier aux Juifs. Mais Jésus lui
donnait un sens moral, une portée sociale que l'auteur même du Livre de
Daniel, dans son enthousiasme apocalyptique avait à peine osé entrevoir.

Dans le monde tel qu'il est, c'est le mal qui règne. Satan est le «roi
de ce monde[344],» et tout lui obéit. Les rois tuent les prophètes. Les
prêtres et les docteurs ne font pas ce qu'ils ordonnent aux autres de
faire. Les justes sont persécutés, et l'unique partage des bons est de
pleurer. Le «monde» est de la sorte l'ennemi de Dieu et de ses
saints[345]; mais Dieu se réveillera et vengera ses saints. Le jour est
proche; car l'abomination est à son comble. Le règne du bien aura son
tour.

L'avénement de ce règne du bien sera une grande révolution subite. Le
monde semblera renversé; l'état actuel étant mauvais, pour se
représenter l'avenir, il suffit de concevoir à peu près le contraire de
ce qui existe. Les premiers seront les derniers[346]. Un ordre nouveau
gouvernera l'humanité. Maintenant le bien et le mal sont mêlés comme
l'ivraie et le bon grain dans un champ. Le maître les laisse croître
ensemble; mais l'heure de la séparation violente arrivera[347]. Le
royaume de Dieu sera comme un grand coup de filet, qui amène du bon et
du mauvais poisson; on met le bon dans des jarres, et on se débarrasse
du reste[348]. Le germe de cette grande révolution sera d'abord
méconnaissable. Il sera comme le grain de sénevé, qui est la plus
petite des semences, mais qui, jeté en terre, devient un arbre sous le
feuillage duquel les oiseaux viennent se reposer[349]; ou bien il sera
comme le levain qui, déposé dans la pâte, la fait fermenter tout
entière[350]. Une série de paraboles, souvent obscures, était destinée à
exprimer les surprises de cet avénement soudain, ses apparentes
injustices, son caractère inévitable et définitif[351].

Qui établira ce règne de Dieu? Rappelons-nous que la première pensée de
Jésus, pensée tellement profonde chez lui qu'elle n'eut probablement pas
d'origine et tenait aux racines mêmes de son être, fut qu'il était le
fils de Dieu, l'intime de son Père, l'exécuteur de ses volontés. La
réponse de Jésus à une telle question ne pouvait donc être douteuse. La
persuasion qu'il ferait régner Dieu s'empara de son esprit d'une manière
absolue. Il s'envisagea comme l'universel réformateur. Le ciel, la
terre, la nature tout entière, la folie, la maladie et la mort ne sont
que des instruments pour lui. Dans son accès de volonté, héroïque, il
se croit tout-puissant. Si la terre ne se prête pas à cette
transformation suprême, la terre sera broyée, purifiée par la flamme et
le souffle de Dieu. Un ciel nouveau sera créé, et le monde entier sera
peuplé d'anges de Dieu[352].

Une révolution radicale[353], embrassant jusqu'à la nature elle-même,
telle fut donc la pensée fondamentale de Jésus. Dès lors, sans doute, il
avait renoncé à la politique; l'exemple de Juda le Gaulonite lui avait
montré l'inutilité des séditions populaires. Jamais il ne songea à se
révolter contre les Romains et les tétrarques. Le principe effréné et
anarchique du Gaulonite n'était pas le sien. Sa soumission aux pouvoirs
établis, dérisoire au fond, était complète dans la forme. Il payait le
tribut à César pour ne pas scandaliser. La liberté et le droit ne sont
pas de ce monde; pourquoi troubler sa vie par de vaines susceptibilités?
Méprisant la terre, convaincu que le monde présent ne mérite pas qu'on
s'en soucie, il se réfugiait dans son royaume idéal; il fondait cette
grande doctrine du dédain transcendant[354], vraie doctrine de la
liberté des âmes, qui seule donne la paix. Mais il n'avait pas dit
encore: «Mon royaume n'est pas de ce monde.» Bien des ténèbres se
mêlaient à ses vues les plus droites. Parfois des tentations étranges
traversaient son esprit. Dans le désert de Judée, Satan lui avait
proposé les royaumes de la terre. Ne connaissant pas la force de
l'empire romain, il pouvait, avec le fond d'enthousiasme qu'il y avait
en Judée et qui aboutit bientôt après à une si terrible résistance
militaire, il pouvait, dis-je, espérer de fonder un royaume par l'audace
et le nombre de ses partisans. Plusieurs fois peut-être se posa pour lui
la question suprême: Le royaume de Dieu se réalisera-t-il par la force
ou par la douceur, par la révolte ou par la patience? Un jour, dit-on,
les simples gens de Galilée voulurent l'enlever et le faire roi[355].
Jésus s'enfuit dans la montagne et y resta quelque temps seul. Sa belle
nature le préserva de l'erreur qui eût fait de lui un agitateur ou un
chef de rebelles, un Theudas ou un Barkokeba.

La révolution qu'il voulut faire fut toujours une révolution morale;
mais il n'en était pas encore arrivé à se fier pour l'exécution aux
anges et à la trompette finale. C'est sur les hommes et par les hommes
eux-mêmes qu'il voulait agir. Un visionnaire qui n'aurait eu d'autre
idée que la proximité du jugement dernier n'eût pas eu ce soin pour
l'amélioration de l'homme, et n'eût pas fondé le plus bel enseignement
moral que l'humanité ait reçu. Beaucoup de vague restait sans doute dans
sa pensée, et un noble sentiment, bien plus qu'un dessein arrêté, le
poussait à l'oeuvre sublime qui s'est réalisée par lui, bien que d'une
manière fort différente de celle qu'il imaginait.

C'est bien le royaume de Dieu, en effet, je veux dire le royaume de
l'esprit, qu'il fondait, et si Jésus, du sein de son Père, voit son
oeuvre fructifier dans l'histoire, il peut bien dire avec vérité: Voilà
ce que j'ai voulu. Ce que Jésus a fondé, ce qui restera éternellement de
lui, abstraction faite des imperfections qui se mêlent à toute chose
réalisée par l'humanité, c'est la doctrine de la liberté des âmes. Déjà
la Grèce avait eu sur ce sujet de belles pensées[356]. Plusieurs
stoïciens avaient trouvé moyen d'être libres sous un tyran. Mais, en
général, le monde ancien s'était figuré la liberté comme attachée à,
certaines formes politiques; les libéraux s'étaient appelés Harmodius et
Aristogiton, Brutus et Cassius. Le chrétien véritable est bien plus
dégagé de toute chaîne; il est ici-bas un exilé; que lui importe le
maître passager de cette terre, qui n'est pas sa patrie? La liberté pour
lui, c'est la vérité[357]. Jésus ne savait pas assez l'histoire pour
comprendre combien une telle doctrine venait juste à son point, au
moment où finissait la liberté républicaine et où les petites
constitutions municipales de l'antiquité expiraient dans l'unité de
l'empire romain. Mais son bon sens admirable et l'instinct vraiment
prophétique qu'il avait de sa mission le guidèrent ici avec une
merveilleuse sûreté. Par ce mot: «Rendez à César ce qui est à César et à
Dieu ce qui est à Dieu,» il a créé quelque chose d'étranger à la
politique, un refuge pour les âmes au milieu de l'empire de la force
brutale. Assurément, une telle doctrine avait ses dangers. Établir en
principe que le signe pour reconnaître le pouvoir légitime est de
regarder la monnaie, proclamer que l'homme parfait paye l'impôt par
dédain et sans discuter, c'était détruire la république à la façon
ancienne et favoriser toutes les tyrannies. Le christianisme, en ce
sens, a beaucoup contribué à affaiblir le sentiment des devoirs du
citoyen et à livrer le monde au pouvoir absolu des faits accomplis.
Mais, en constituant une immense association libre, qui, durant trois
cents ans, sut se passer de politique, le christianisme compensa
amplement le tort qu'il a fait aux vertus civiques. Le pouvoir de
l'État a été borné aux choses de la terre; l'esprit a été affranchi, ou
du moins le faisceau terrible de l'omnipotence romaine a été brisé pour
jamais.

L'homme surtout préoccupé des devoirs de la vie publique ne pardonne pas
aux autres de mettre quelque chose au-dessus de ses querelles de parti.
Il blâme surtout ceux qui subordonnent aux questions sociales les
questions politiques et professent pour celles-ci une sorte
d'indifférence. Il a raison en un sens, car toute direction exclusive
est préjudiciable au bon gouvernement des choses humaines. Mais quel
progrès les partis ont-ils fait faire à la moralité générale de notre
espèce? Si Jésus, au lieu de fonder son royaume céleste, était parti
pour Rome, s'était usé à conspirer contre Tibère, ou à regretter
Germanicus, que serait devenu le monde? Républicain austère, patriote
zélé, il n'eût pas arrêté le grand courant des affaires de son siècle,
tandis qu'en déclarant la politique insignifiante, il a révélé au monde
cette vérité que la patrie n'est pas tout, et que l'homme est antérieur
et supérieur au citoyen.

Nos principes de science positive sont blessés de la part de rêves que
renfermait le programme de Jésus. Nous savons l'histoire de la terre;
les révolutions cosmiques du genre de celle qu'attendait Jésus ne se
produisent que par des causes géologiques ou astronomiques, dont on n'a
jamais constaté le lien avec les choses morales. Mais, pour être juste
envers les grands créateurs, il ne faut pas s'arrêter aux préjugés
qu'ils ont pu partager. Colomb a découvert l'Amérique en partant d'idées
fort erronées; Newton croyait sa folle explication de l'Apocalypse aussi
certaine que son système du monde. Mettra-t-on tel homme médiocre de
notre temps au-dessus d'un François d'Assise, d'un saint Bernard, d'une
Jeanne d'Arc, d'un Luther, parce qu'il est exempt des erreurs que ces
derniers ont professées? Voudrait-on mesurer les hommes à la rectitude
de leurs idées en physique et à la connaissance plus ou moins exacte
qu'ils possèdent du vrai système du monde? Comprenons mieux la position
de Jésus et ce qui fit sa force. Le déisme du XVIIIe siècle et un
certain protestantisme nous ont habitués à ne considérer le fondateur de
la foi chrétienne que comme un grand moraliste, un bienfaiteur de
l'humanité. Nous ne voyons plus dans l'Évangile que de bonnes maximes;
nous jetons un voile prudent sur l'étrange état intellectuel où il est
né. Il y a des personnes qui regrettent aussi que la Révolution
française soit sortie plus d'une fois des principes et qu'elle n'ait pas
été faite par des hommes sages et modérés. N'imposons pas nos petits
programmes de bourgeois sensés à ces mouvements extraordinaires si fort
au-dessus de notre taille. Continuons d'admirer la «morale de
l'Évangile;» supprimons dans nos instructions religieuses la chimère qui
en fut l'âme; mais ne croyons pas qu'avec les simples idées de bonheur
ou de moralité individuelle on remue le monde. L'idée de Jésus fut bien
plus profonde; ce fut l'idée la plus révolutionnaire qui soit jamais
éclose dans un cerveau humain; elle doit être prise dans son ensemble,
et non avec ces suppressions timides qui en retranchent justement ce qui
l'a rendue efficace pour la régénération de l'humanité.

Au fond, l'idéal est toujours une utopie. Quand nous voulons aujourd'hui
représenter le Christ de la conscience moderne, le consolateur, le juge
des temps nouveaux, que faisons-nous? Ce que fit Jésus lui-même il y a
1830 ans. Nous supposons les conditions du monde réel tout autres
qu'elles ne sont; nous représentons un libérateur moral brisant sans
armes les fers du nègre, améliorant la condition du prolétaire,
délivrant les nations opprimées. Nous oublions que cela suppose le monde
renversé, le climat de la Virginie et celui du Congo modifiés, le sang
et la race de millions d'hommes changés, nos complications sociales
ramenées à une simplicité chimérique, les stratifications politiques de
l'Europe dérangées de leur ordre naturel. La «réforme de toutes
choses[358]» voulue par Jésus n'était pas plus difficile. Cette terre
nouvelle, ce ciel nouveau, cette Jérusalem nouvelle qui descend du ciel,
ce cri: «Voilà que je refais tout à neuf[359]!» sont les traits communs
des réformateurs. Toujours le contraste de l'idéal avec la triste
réalité produira dans l'humanité ces révoltes contre la froide raison
que les esprits médiocres taxent de folie, jusqu'au jour où elles
triomphent et où ceux qui les ont combattues sont les premiers à en
reconnaître la haute raison.

Qu'il y eût une contradiction entre la croyance d'une fin prochaine du
monde et la morale habituelle de Jésus, conçue en vue d'un état stable
de l'humanité, assez analogue à celui qui existe en effet, c'est ce
qu'on n'essayera pas de nier[360]. Ce fut justement cette contradiction
qui assura la fortune de son oeuvre. Le millénaire seul n'aurait rien
fait de durable; le moraliste seul n'aurait rien fait de puissant. Le
millénarisme donna l'impulsion, la morale assura l'avenir. Par là, le
christianisme réunit les deux conditions des grands succès en ce monde,
un point de départ révolutionnaire et la possibilité de vivre. Tout ce
qui est fait pour réussir doit répondre à ces deux besoins; car le monde
veut à la fois changer et durer. Jésus, en même temps qu'il annonçait un
bouleversement sans égal dans les choses humaines, proclamait les
principes sur lesquels la société repose depuis dix-huit cents ans.

Ce qui distingue, en effet, Jésus des agitateurs de son temps et de ceux
de tous les siècles, c'est son parfait idéalisme. Jésus, à quelques
égards, est un anarchiste, car il n'a aucune idée du gouvernement civil.
Ce gouvernement lui semble purement et simplement un abus. Il en parle
en termes vagues et à la façon d'une personne du peuple qui n'a aucune
idée de politique. Tout magistrat lui paraît un ennemi naturel des
hommes de Dieu; il annonce à ses disciples des démêlés avec la police,
sans songer un moment qu'il y ait là matière à rougir[361]. Mais jamais
la tentative de se substituer aux puissants et aux riches ne se montre
chez lui. Il veut anéantir la richesse et le pouvoir, mais non s'en
emparer. Il prédit à ses disciples des persécutions et des
supplices[362]; mais pas une seule fois la pensée d'une résistance armée
ne se laisse entrevoir. L'idée qu'on est tout-puissant par la souffrance
et la résignation, qu'on triomphe de la force par la pureté du coeur,
est bien une idée propre de Jésus. Jésus n'est pas un spiritualiste; car
tout aboutit pour lui à une réalisation palpable; il n'a pas la moindre
notion d'une âme séparée du corps. Mais c'est un idéaliste accompli, la
matière n'étant pour lui que le signe de l'idée, et le réel l'expression
vivante de ce qui ne paraît pas.

A qui s'adresser, sur qui compter pour fonder le règne de Dieu? La
pensée de Jésus en ceci n'hésita jamais. Ce qui est haut pour les hommes
est en abomination aux yeux de Dieu[363]. Les fondateurs du royaume de
Dieu seront les simples. Pas de riches, pas de docteurs, pas de prêtres;
des femmes, des hommes du peuple, des humbles, des petits[364]. Le grand
signe du Messie, c'est «la bonne nouvelle annoncée aux pauvres[365].» La
nature idyllique et douce de Jésus reprenait ici le dessus. Une immense
révolution sociale, où les rangs seront intervertis, où tout ce qui est
officiel en ce monde sera humilié, voilà son rêve. Le monde ne le croira
pas; le monde le tuera. Mais ses disciples ne seront pas du monde[366].
Ils seront un petit troupeau d'humbles et de simples, qui vaincra par
son humilité même. Le sentiment qui a fait de «mondain» l'antithèse de
«chrétien» a, dans les pensées du maître, sa pleine justification[367].


NOTES:

[337] _Tobie_ VIII, 3; Luc, XI, 24.

[338] Matth., IV, 1 et suiv.; Marc, I, 12-13; Luc, IV, 1 et suiv.
Certes, l'analogie frappante que ces récits offrent avec des légendes
analogues du _Vendidad_ (farg. XIX) et du _Lalitavistara_ (ch. XVII,
XVIII, XXI) porterait à n'y voir qu'un mythe. Mais le récit maigre et
concis de Marc, qui représente ici évidemment la rédaction primitive,
suppose un fait réel, qui plus tard a fourni le thème de développements
légendaires.

[339] Matth., IV, 12; Marc, I, 14; Luc, IV, 14; Jean, IV, 3.

[340] Matth., VII, 29; Marc, I, 22; Luc, IV, 32.

[341] Marc, I,14-15.

[342] Marc, XV, 43.

[343] Voir ci-dessus, p. 78-79.

[344] Jean, XII, 31; XIV, 30; XVI, 14. Comp. _II Cor_., IV, 4; _Ephes_.,
VI, 2.

[345] Jean, I, 10; VII, 7; XIV, 17, 22, 27; XV, 18 et suiv.; XVI, 8, 20,
33; XVII, 9, 14, 16, 25. Cette nuance du mot «monde» est surtout
caractérisée dans les écrits de Paul et de Jean.

[346] Matth., XIX, 30; XX, 16; Marc, X, 31; Luc, XIII, 30.

[347] Matth., XIII, 24 et suiv.

[348] Matth., XIII, 47 et suiv.

[349] Matth., XIII, 31 et suiv.; Marc, IV, 31 et suiv.; Luc, XIII, 19 et
suiv.

[350] Matth., XIII, 33; Luc, XIII, 21.

[351] Matth., XIII entier; XVIII, 23 et suiv.; XX, 1 et suiv.; Luc,
XIII, 18 et suiv.

[352] Matth., XXII, 30.

[353] [Greek: Apikatastasis pantôn.] _Act._, III, 21

[354] Matth., XVII, 23-26; XXII, 16-22.

[355] Jean, VI, 15.

[356] V. Stobée, _Florilegium_, ch. LXII, LXXVII, LXXXVI et suiv.

[357] Jean, VIII, 32 et suiv.

[358] _Act._, III, 21.

[359] _Apocal._, XXI, 1, 2, 5.

[360] Les sectes millénaires de l'Angleterre présentent le même
contraste, je veux dire la croyance à une prochaine fin du monde, et
néanmoins beaucoup de bon sens dans la pratique de la vie, une entente
extraordinaire des affaires commerciales et de l'industrie.

[361] Matth., X, 47-48; Luc, XII, 41.

[362] Matth., V, 10 et suiv.; X entier; Luc, VI, 22 et suiv.; Jean, XV,
18 et suiv.; XVI, 2 et suiv., 20, 33; XVII, 14.

[363] Luc, XVI, 15.

[364] Matth., V, 3, 10; XVIII, 3; XIX, 14, 23-24; XXI, 3',; XXII, 2 et
suiv.; Marc, X, 14-15, 23-25; Luc, IV, 18 et suiv.; VI, 20; XVIII,
16-17, 24-25.

[365] Matth., XI, 5.

[366] Jean, XV, 19; XVII, 14, 16.

[367] Voir surtout le chapitre XVII de saint Jean, exprimant, sinon un
discours réel tenu par Jésus, du moins un sentiment qui était
très-profond chez ses disciples et qui sûrement venait de lui.



CHAPITRE VIII.

JÉSUS A CAPHARNAHUM.


Obsédé d'une idée de plus en plus impérieuse et exclusive, Jésus
marchera désormais avec une sorte d'impassibilité fatale dans la voie
que lui avaient tracée son étonnant génie et les circonstances
extraordinaires où il vivait. Jusque-là il n'avait fait que communiquer
ses pensées à quelques personnes secrètement attirées vers lui;
désormais son enseignement devient public et suivi. Il avait à peu près
trente ans[368]. Le petit groupe d'auditeurs qui l'avait accompagné près
de Jean-Baptiste s'était grossi sans doute, et peut-être quelques
disciples de Jean s'étaient-ils joints à lui[369]. C'est avec ce premier
noyau d'Église qu'il annonce hardiment, dès son retour en Galilée, la
«bonne nouvelle du royaume de Dieu.» Ce royaume allait venir, et c'était
lui, Jésus, qui était ce «Fils de l'homme» que Daniel en sa vision avait
aperçu comme l'appariteur divin de la dernière et suprême révélation.

Il faut se rappeler que, dans les idées juives, antipathiques à l'art et
à la mythologie, la simple forme de l'homme avait une supériorité sur
celle des _chérubs_ et des animaux fantastiques que l'imagination du
peuple, depuis qu'elle avait subi l'influence de l'Assyrie, supposait
rangés autour de la divine majesté. Déjà dans Ézéchiel[370], l'être
assis sur le trône suprême, bien au-dessus des monstres du char
mystérieux, le grand révélateur des visions prophétiques a la figure
d'un homme. Dans le Livre de Daniel, au milieu de la vision des empires
représentés par des animaux, au moment où la séance du grand jugement
commence et où les livres sont ouverts, un être «semblable à un fils de
l'homme» s'avance vers l'Ancien des jours, qui lui confère le pouvoir de
juger le monde, et de le gouverner pour l'éternité[371]. _Fils de
l'homme_ est dans les langues sémitiques, surtout dans les dialectes
araméens, un simple synonyme _d'homme._ Mais ce passage capital de
Daniel frappa les esprits; le mot de _fils de l'homme_ devint, au moins
dans certaines écoles[372], un des titres du Messie envisagé comme juge
du monde et comme roi de l'ère nouvelle qui allait s'ouvrir[373].
L'application que s'en faisait Jésus à lui-même était donc la
proclamation de sa messianité et l'affirmation de la prochaine
catastrophe où il devait figurer en juge, revêtu des pleins pouvoirs que
lui avait délégués l'Ancien des jours[374].

Le succès de la parole du nouveau prophète fut cette fois décisif. Un
groupe d'hommes et de femmes, tous caractérisés par un même esprit de
candeur juvénile et de naïve innocence, adhérèrent à lui et lui dirent:
«Tu es le Messie.» Comme le Messie devait être fils de David, on lui
décernait naturellement ce titre, qui était synonyme du premier. Jésus
se le laissait donner avec plaisir, quoiqu'il lui causât quelque
embarras, sa naissance étant toute populaire. Pour lui, le titre qu'il
préférait était celui de «Fils de l'homme,» titre humble en apparence,
mais qui se rattachait directement aux espérances messianiques. C'est
par ce mot qu'il se désignait[375], si bien que dans sa bouche, «le Fils
de l'homme» était synonyme du pronom «je,» dont il évitait de se servir.
Mais on ne l'apostrophait jamais ainsi, sans doute parce que le nom dont
il s'agit ne devait pleinement lui convenir qu'au jour de sa future
apparition.

Le centre d'action de Jésus, à cette époque de sa vie, fut la petite
ville de Capharnahum, située sur le bord du lac de Génésareth. Le nom de
Capharnahum, où entre le mot _caphar_, «village», semble désigner une
bourgade à l'ancienne manière, par opposition aux grandes villes bâties
selon la mode romaine, comme Tibériade[376]. Ce nom avait si peu de
notoriété, que Josèphe, à un endroit de ses écrits[377], le prend pour
le nom d'une fontaine, la fontaine ayant plus de célébrité que le
village situé près d'elle. Comme Nazareth, Capharnahum était sans
passé, et n'avait en rien participé au mouvement profane favorisé par
les Hérodes. Jésus s'attacha beaucoup à cette ville et s'en fit comme
une seconde patrie[378]. Peu après son retour, il avait dirigé sur
Nazareth une tentative qui n'eut aucun succès[379]. Il n'y put faire
aucun miracle, selon la naïve remarque d'un de ses biographes[380]. La
connaissance qu'on avait de sa famille, laquelle était peu considérable,
nuisait trop à son autorité. On ne pouvait regarder comme le fils de
David celui dont on voyait tous les jours le frère, la soeur, le
beau-frère. Il est remarquable, du reste, que sa famille lui fit une
assez vive opposition, et refusa nettement de croire a sa mission[381].
Les Nazaréens, bien plus violents, voulurent, dit-on, le tuer en le
précipitant d'un sommet escarpé[382]. Jésus remarqua avec esprit que
cette aventure lui était commune avec tous les grands hommes, et il se
fit l'application du proverbe: «Nul n'est prophète en son pays.»

Cet échec fut loin de le décourager. Il revint à Capharnahum[383], où il
trouvait des dispositions beaucoup meilleures, et de là il organisa une
série de missions sur les petites villes environnantes. Les populations
de ce beau et fertile pays n'étaient guère réunies que le samedi. Ce fut
le jour qu'il choisit pour ses enseignements. Chaque ville avait alors
sa synagogue ou lieu de séance. C'était une salle rectangulaire, assez
petite, avec un portique, que l'on décorait des ordres grecs. Les Juifs,
n'ayant pas d'architecture propre, n'ont jamais tenu à donner à ces
édifices un style original. Les restes de plusieurs anciennes synagogues
existent encore en Galilée[384]. Elles sont toutes construites en grands
et bons matériaux; mais leur style est assez mesquin par suite de cette
profusion d'ornements végétaux, de rinceaux, de torsades, qui
caractérise les monuments juifs[385]. A l'intérieur, il y avait des
bancs, une chaire pour la lecture publique, une armoire pour renfermer
les rouleaux sacrés[386]. Ces édifices, qui n'avaient rien du temple,
étaient le centre de toute la vie juive. On s'y réunissait le jour du
sabbat pour la prière et pour la lecture de la Loi et des Prophètes.
Comme le judaïsme, hors de Jérusalem, n'avait pas de clergé proprement
dit, le premier venu se levait, faisait les lectures du jour (_parascha_
et _haphtara_), et y ajoutait un _midrasch_ ou commentaire tout
personnel, où il exposait ses propres idées[387]. C'était l'origine de
«l'homélie,» dont nous trouvons le modèle accompli dans les petits
traités de Philon. On avait le droit de faire des objections et des
questions au lecteur; de la sorte, la réunion dégénérait vite en une
sorte d'assemblée libre. Elle avait un président[388], des
«anciens[389],» un _hazzan_, lecteur attitré ou appariteur[390], des
«envoyés[391],» sortes de secrétaires ou de messagers qui faisaient la
correspondance d'une synagogue à l'autre, un _schammasch_ ou
sacristain[392]. Les synagogues étaient ainsi de vraies petites
républiques indépendantes; elles avaient une juridiction étendue. Comme
toutes les corporations municipales jusqu'à une époque avancée de
l'empire romain, elles faisaient des décrets honorifiques[393], votaient
des résolutions ayant force de loi pour la communauté, prononçaient des
peines corporelles dont l'exécuteur ordinaire était le _hazzan[394]_.

Avec l'extrême activité d'esprit qui a toujours caractérisé les Juifs,
une telle institution, malgré les rigueurs arbitraires qu'elle
comportait, ne pouvait manquer de donner lieu à des discussions
très-animées. Grâce aux synagogues, le judaïsme put traverser intact
dix-huit siècles de persécution. C'étaient comme autant de petits mondes
à part, où l'esprit national se conservait, et qui offraient aux luttes
intestines des champs tout préparés. Il s'y dépensait une somme énorme
de passion. Les querelles de préséance y étaient vives. Avoir un
fauteuil d'honneur au premier rang était la récompense d'une haute
piété, ou le privilège de la richesse qu'on enviait le plus[395]. D'un
autre côté, la liberté, laissée à qui la voulait prendre, de s'instituer
lecteur et commentateur du texte sacré donnait des facilités
merveilleuses pour la propagation des nouveautés. Ce fut là une des
grandes forces de Jésus et le moyen le plus habituel qu'il employa pour
fonder son enseignement doctrinal[396]. Il entrait dans la synagogue, se
levait pour lire; le _hazzan_ lui tendait le livre, il le déroulait, et
lisant la _parascha_ ou la _haphtara_ du jour, il tirait de cette
lecture quelque développement conforme à ses idées[397]. Comme il y
avait peu de pharisiens en Galilée, la discussion contre lui ne prenait
pas ce degré de vivacité et ce ton d'acrimonie qui, à Jérusalem,
l'eussent arrêté court dès ses premiers pas. Ces bons Galiléens
n'avaient jamais entendu une parole aussi accommodée à leur imagination
riante[398]. On l'admirait, on le choyait, on trouvait qu'il parlait
bien et que ses raisons étaient convaincantes. Les objections les plus
difficiles, il les résolvait avec assurance; le charme de sa parole et
de sa personne captivait ces populations encore jeunes, que le
pédantisme des docteurs n'avait pas desséchées.

L'autorité du jeune maître allait ainsi tous les jours grandissant, et,
naturellement, plus on croyait en lui, plus il croyait en lui-même. Son
action était fort restreinte. Elle était toute bornée au bassin du lac
de Tibériade, et même dans ce bassin elle avait une région préférée. Le
lac a cinq ou six lieues de long sur trois ou quatre de large; quoique
offrant l'apparence d'un ovale assez régulier, il forme, à partir de
Tibériade jusqu'à l'entrée du Jourdain, une sorte de golfe, dont la
courbe mesure environ trois lieues. Voilà le champ où la semence de
Jésus trouva enfin la terre bien préparée. Parcourons-le pas à pas, en
essayant de soulever le manteau de sécheresse et de deuil dont l'a
couvert le démon de l'islam.

En sortant de Tibériade, ce sont d'abord des rochers escarpés, une
montagne qui semble s'écrouler dans la mer. Puis les montagnes
s'écartent; une plaine (_El-Ghoueir_) s'ouvre presque au niveau du lac.
C'est un délicieux bosquet de haute verdure, sillonné par d'abondantes
eaux qui sortent en partie d'un grand bassin rond, de construction
antique (_Aïn-Medawara_). A l'entrée de cette plaine, qui est le pays de
Génésareth proprement dit, se trouve le misérable village de _Medjdel_.
A l'autre extrémité de la plaine (toujours en suivant la mer), on
rencontre un emplacement de ville (_Khan-Minyeh_), de très-belles eaux
(_Aïn-et-Tin_), un joli chemin, étroit et profond, taillé dans le roc,
que certainement Jésus a souvent suivi, et qui sert de passage entre la
plaine de Génésareth et le talus septentrional du lac. A un quart
d'heure de là, on traverse une petite rivière d'eau salée
(_Aïn-Tabiga_), sortant de terre par plusieurs larges sources à quelques
pas du lac, et s'y jetant au milieu d'un épais fourré de verdure. Enfin,
à quarante minutes plus loin, sur la pente aride qui s'étend
d'Aïn-Tabiga à l'embouchure du Jourdain, on trouve quelques huttes et un
ensemble de ruines assez monumentales, nommés _Tell-Hum_.

Cinq petites villes, dont l'humanité parlera éternellement autant que
de Rome et d'Athènes, étaient, du temps de Jésus, disséminées dans
l'espace qui s'étend du village de Medjdel à Tell-Hum. De ces cinq
villes, Magdala, Dalmanutha, Capharnahum, Bethsaïde, Chorazin[399], la
première seule se laisse retrouver aujourd'hui avec certitude. L'affreux
village de Medjdel a sans doute conservé le nom et la place de la
bourgade qui donna à Jésus sa plus fidèle amie[400]. Dalmanutha était
probablement près de là[401]. Il n'est pas impossible que Chorazin fût
un peu dans les terres, du côté du nord[402]. Quant à Bethsaïde et
Capharnahum, c'est en vérité presque au hasard qu'on les place à
Tell-Hum, à Aïn-et-Tin, à Khan-Minyeh, à Aïn-Medawara[403]. On dirait
qu'en topographie, comme en histoire, un dessein profond ait voulu
cacher les traces du grand fondateur. Il est douteux qu'on arrive
jamais, sur ce sol profondément dévasté, à fixer les places où
l'humanité voudrait venir baiser l'empreinte de ses pieds.

Le lac, l'horizon, les arbustes, les fleurs, voilà donc tout ce qui
reste du petit canton de trois ou quatre lieues où Jésus fonda son
oeuvre divine. Les arbres ont totalement disparu. Dans ce pays, où la
végétation était autrefois si brillante que Josèphe y voyait une sorte
de miracle,--la nature, suivant lui, s'étant plu à rapprocher ici côte à
côte les plantes des pays froids, les productions des zones brûlantes,
les arbres des climats moyens, chargés toute l'année de fleurs et de
fruits[404];--dans ce pays, dis-je, on calcule maintenant un jour
d'avance l'endroit où l'on trouvera le lendemain un peu d'ombre pour son
repas. Le lac est devenu désert. Une seule barque, dans le plus
misérable état, sillonne aujourd'hui ces flots jadis si riches de vie
et de joie. Mais les eaux sont toujours légères et transparentes[405].
La grève, composée de rochers ou de galets, est bien celle d'une petite
mer, non celle d'un étang, comme les bords du lac Huleh. Elle est nette,
propre, sans vase, toujours battue au même endroit par le léger
mouvement des flots. De petits promontoires, couverts de lauriers roses,
de tamaris et de câpriers épineux, s'y dessinent; à deux endroits
surtout, à la sortie du Jourdain, près de Tarichée, et au bord de la
plaine de Génésareth, il y a d'enivrants parterres, où les vagues
viennent s'éteindre en des massifs de gazon et de fleurs. Le ruisseau
d'Aïn-Tabiga fait un petit estuaire, plein de jolis coquillages. Des
nuées d'oiseaux nageurs couvrent le lac. L'horizon est éblouissant de
lumière. Les eaux, d'un azur céleste, profondément encaissées entre des
roches brûlantes, semblent, quand on les regarde du haut des montagnes
de Safed, occuper le fond d'une coupe d'or. Au nord, les ravins neigeux
de l'Hermon se découpent en lignes blanches sur le ciel; à l'ouest, les
hauts plateaux ondulés de la Gaulonitide et de la Pérée, absolument
arides et revêtus par le soleil d'une sorte d'atmosphère veloutée,
forment une montagne compacte, ou pour mieux dire une longue terrasse
très-élevée, qui, depuis Césarée de Philippe, court indéfiniment vers le
sud.

La chaleur sur les bords est maintenant très-pesante. Le lac occupe une
dépression de deux cents mètres au-dessous du niveau de la
Méditerranée[406], et participe ainsi des conditions torrides de la mer
Morte[407]. Une végétation abondante tempérait autrefois ces ardeurs
excessives; on comprendrait difficilement qu'une fournaise comme est
aujourd'hui tout le bassin du lac, à partir du mois de mai, eût jamais
été le théâtre d'une prodigieuse activité. Josèphe, d'ailleurs, trouve
le pays fort tempéré[408]. Sans doute il y a eu ici, comme dans la
campagne de Rome, quelque changement de climat, amené par des causes
historiques. C'est l'islamisme, et surtout la réaction musulmane contre
les croisades, qui ont desséché, à la façon d'un vent de mort, le canton
préféré de Jésus. La belle terre de Génésareth ne se doutait pas que
sous le front de ce pacifique promeneur s'agitaient ses destinées.
Dangereux compatriote, Jésus a été fatal au pays qui eut le redoutable
honneur de le porter. Devenue pour tous un objet d'amour ou de haine,
convoitée par deux fanatismes rivaux, la Galilée devait, pour prix de sa
gloire, se changer en désert. Mais qui voudrait dire que Jésus eût été
plus heureux, s'il eût vécu un plein âge d'homme, obscur en son village?
Et ces ingrats Nazaréens, qui penserait à eux, _si_, au risque de
compromettre l'avenir de leur bourgade, un des leurs n'eût reconnu son
Père et ne se fût proclamé fils de Dieu?

Quatre ou cinq gros villages, situés à une demi-heure l'un de l'autre,
voilà donc le petit monde de Jésus à l'époque où nous sommes. Il ne
semble pas être jamais entré à Tibériade, ville toute profane, peuplée
en grande partie de païens et résidence habituelle d'Antipas[409].
Quelquefois, cependant, il s'écartait de sa région favorite. Il allait
en barque sur la rive orientale, à, Gergésa par exemple[410]. Vers le
nord, on le voit à Panéas ou Césarée de Philippe[411], au pied de
l'Hermon. Une fois, enfin, il fait une course du côté de Tyr et de
Sidon[412], pays qui devait être alors merveilleusement florissant. Dans
toutes ces contrées, il était en plein paganisme[413]. A Césarée, il vit
la célèbre grotte du _Panium_, où l'on plaçait la source du Jourdain, et
que la croyance populaire entourait d'étranges légendes[414]; il put
admirer le temple de marbre qu'Hérode fit élever près de là en l'honneur
d'Auguste[415]; il s'arrêta probablement devant les nombreuses statues
votives à Pan, aux Nymphes, à l'Écho de la grotte, que la piété
entassait déjà en ce bel endroit[416]. Un juif évhémériste, habitué à
prendre les dieux étrangers pour des hommes divinisés ou pour des
démons, devait considérer toutes ces représentations figurées comme des
idoles. Les séductions des cultes naturalistes, qui enivraient les races
plus sensitives, le laissèrent froid. Il n'eut sans doute aucune
connaissance de ce que le vieux sanctuaire de Melkarth, à Tyr, pouvait
renfermer encore d'un culte primitif plus ou moins analogue à celui des
Juifs[417]. Le paganisme, qui, en Phénicie, avait élevé sur chaque
colline un temple et un bois sacré, tout cet aspect de grande industrie
et de richesse profane[418], durent peu lui sourire. Le monothéisme
enlève toute aptitude à comprendre les religions païennes; le musulman
jeté dans les pays polythéistes semble n'avoir pas d'yeux. Jésus sans
contredit n'apprit rien dans ces voyages. Il revenait toujours à sa rive
bien-aimée de Génésareth. Le centre de ses pensées était là; là, il
trouvait foi et amour.


NOTES:

[368] Luc, III, 23; évangile des Ébionim, dans Epiph., _Adv. hær._ XXX,
13.

[369] Jean, I, 37 et suiv.

[370] I, 5, 26 et suiv.

[371] Daniel, VII, 13-14. Comp. VIII, 15; X, 16.

[372] Dans Jean, XII, 34, les Juifs ne paraissent pas au courant du sens
de ce mot.

[373] Livre d'Hénoch, XLVI, 1, 2, 3; XLVIII, 2, 3; LXII 9, 14; LXX, 1
(division de Dillmann); Matth., X, 23; XIII, 41; XVI, 27-28; XIX, 28;
XXIV, 27, 30, 37, 39, 44; XXV, 31; XXVI, 64; Marc, XIII, 26; XIV, 62;
Luc, XII, 40; XVII, 24, 26, 30; XXI, 27, 36; XXII, 69; _Actes_, VII, 55.
Mais le passage le plus significatif est: Jean, V, 27, rapproché
d'_Apoc_., I, 13; XIV, 14. L'expression, «Fils de la femme» pour le
Messie se trouve une fois dans le livre d'Hénoch, LXII, 8.

[374] Jean, V, 22, 27.

[375] Ce titre revient quatre-vingt-trois fois dans les Évangiles, et
toujours dans les discours de Jésus.

[376] Il est vrai que Tell-Hum, qu'on identifie d'ordinaire avec
Capharnahum, offre des restes d'assez beaux monuments. Mais, outre que
cette identification est douteuse, lesdits monuments peuvent être du IIe
et du IIIe siècle après J.-C.

[377] _B.J._, III, X, 8.

[378] Matth., IX, 4; Marc, II, 4.

[379] Matth., XIII, 54 et suiv.; Marc, VI, 4 et suiv.; Luc, IV, 46 et
suiv., 23-24; Jean, IV, 44.

[380] Marc, VI, 3. Cf. Matth., XII, 58; Luc, IV, 23.

[381] Matth., XIII, 57; Marc, VI, 4; Jean, VII, 3 et suiv.

[382] Luc, IV, 29. Probablement il s'agit ici du rocher à pic qui est
très-près de Nazareth, au-dessus de l'église actuelle des Maronites, et
non du prétendu _Mont de la Précipitation_, à une heure de Nazareth. V.
Robinson, II, 335 et suiv.

[383] Matth., IV, 13; Luc, IV, 31.

[384] A Tell-Hum, à Irbid (Arbela), à Meiron (Mero), à Jiseh (Giscala),
à Kasyoun, à Nabartein, deux à Kefr-Bereim.

[385] Je n'ose encore me prononcer sur l'âge de ces monuments, ni par
conséquent affirmer que Jésus ait enseigné dans aucun d'eux. Quel
intérêt n'aurait pas, dans une telle hypothèse, la synagogue de Tell-Hum
La grande synagogue de Kefr-Bereim me semble la plus ancienne de toutes.
Elle est d'un style assez pur. Celle de Kasyoun porte une inscription
grecque du temps de Septime Sévère. La grande importance que prit le
judaïsme dans la haute Galilée après la guerre des Romains permet de
croire que plusieurs de ces édifices ne remontent qu'au IIIe siècle,
époque où Tibériade devint une sorte de capitale du judaïsme.

[386] _II Esdr_., VIII, 4; Matth., XXIII, 6; Epist. Jac., II, 3;
Mischna, _Megilla_, III, 1; _Rosch hasschana_, IV, 7, etc. Voir surtout
la curieuse description de la synagogue d'Alexandrie dans le Talmud de
Babylone, _Sukka_, 51 _b_.

[387] Philon, cité dans Eusèbe, _Proep. evang_., VIII, 7, et _Quod omnis
probus liber_, § 12; Luc, IV, 16; _Act._ XIII, 15; XV, 21; Mischna,
_Megilla_, III, 4 et suiv.

[388] [Greek: Archisunagôgos].

[389] [Greek: Presbuteroi].

[390] [Greek: Hupêretês].

[391] [Greek: Apostoloi] ou [Greek: angeloi].

[392] [Greek: Diachonos]. Marc, V, 22, 35 et suiv.; Luc, IV, 20; VII, 3;
VIII, 41, 49; XIII, 14; _Act_., XIII, 15; XVIII, 8, 17; _Apoc_., II, 1;
Mischna, _Joma_, VII, 1; _Rosch hasschana_, IV, 9; Talm. de Jérus.,
_Sanhédrin_, I, 7; Epiph., _Adv. hær_., XXX, 4, 11.

[393] Inscription de Bérénice, dans le _Corpus inscr. græc._, n° 5361;
inscription de Kasyoun, dans la _Mission de Phénicie_, livre IV [sous
presse].

[394] Matth., V, 25; X, 17; XXIII, 34; Marc, XIII, 9; Luc, XII, 11; XXI,
12; _Act.,_ XXII, 19; XXVI, 11; _II Cor.,_ XI, 24; Mischna, _Macoth,_
III, 12 Talmud de Babyl., _Megilla_, 7b; Epiph., _Adv. hær.,_ XXX, 11.

[395] Matth., XXIII, 6; Epist. Jac., II 3; Talm. de Bab., _Sukka,_ 51
_b_.

[396] Matth., IV, 23; IX, 35; Marc, I, 21,39; VI, 2; Luc, IV, 15, 46,
31, 44; XIII, 10; Jean, XVIII, 20.

[397] Luc, IV, 16 et suiv. Comp. Mischna, _Joma_, VII, 1.

[398] Matth., VII, 28; XIII, 54, Marc, I, 22; VI, 1; Luc, IV, 22, 32.

[399] L'antique Kinnéreth avait disparu ou changé de nom.

[400] On sait en effet qu'elle était très-voisine de Tibériade. Talmud
de Jérusalem, _Maasaroth_, III, I; _Schebiit_, IX, 1; _Erubin._, vV7.

[401] Marc, VIII, 10. Comp. Matth., XV, 39.

[402] A l'endroit nommé _Khorazi_ ou _Bir-Kérazeh,_ au-dessus de
Tell-Hum.

[403] L'ancienne hypothèse qui identifiait Tell-Hum avec Capharnahum,
bien que fortement attaquée depuis quelques années, conserve encore de
nombreux défenseurs. Le meilleur argument qu'on puisse faire valoir en
sa faveur est le nom même de _Tell-Hum, Tell_ entrant dans le nom de
beaucoup de villages et ayant pu remplacer _Caphar_. Impossible, d'un
autre côté, de trouver près de Tell-Hum une fontaine répondant à ce que
dit Josèphe _(B. J_., III, x, 8). Cette fontaine de Capharnahum semble
bien être Aïn-Medawara; mais Aïn-Medawara est à une demi-heure du lac,
tandis que Capharnahum était une ville de pêcheurs sur le bord même de
la mer (Matth., IV, 13; Jean, VI, 17). Les difficultés pour Bethsaïde
sont plus grandes encore; car l'hypothèse, assez généralement admise, de
deux Bethsaïdes, l'une sur la rive occidentale, l'autre sur la rive
orientale du lac, et à deux ou trois lieues l'une de l'autre, a quelque
chose de singulier.

[404] _B. J_., III, x, 8.

[405] _B.J._, III, x, 7; Jacques de Vitri, dans le _Gesta Dei per
Francos_, I, 1075.

[406] C'est l'évaluation du capitaine Lynch (dans Ritter, _Erd-kunde,_
XV, 1re part., p. XX). Elle concorde à peu près avec celle de M. de
Bertou _(Bulletin de la Soc. de géogr_., 2e série, XII, p. 146).

[407] La dépression de la mer Morte est du double.

[408] _B. J_., III, x, 7 et 8.

[409] Jos., _Ant._, XVIII, II, 3; _Vita_, 12, 13, 64.

[410] J'adopte l'opinion de M. Thomson (_The Land and the Book_, II, 34
et suiv.), d'après laquelle la Gergésa de Matthieu (VIII, 28), identique
à la ville chananéenne de _Girgasch_ (_Gen._, X, 16; XV, 21; _Deut._,
VII, 1; _Josué_, XXIV, 11), serait l'emplacement nommé maintenant
_Kersa_ ou _Gersa_, sur la rive orientale, à peu près vis-à-vis de
Magdala. Marc (V, 1) et Luc (VIII, 26) nomment _Gadara_ ou _Gerasa_ au
lieu de _Gergesa. Gerasa_ est une leçon impossible, les évangélistes
nous apprenant que la ville en question était près du lac et vis-à-vis
de la Galilée. Quant à Gadare, aujourd'hui _Om-Keis_, à une heure et
demie du lac et du Jourdain, les circonstances locales données par Marc
et Luc n'y conviennent guère. On comprend d'ailleurs que _Gergesa_ soit
devenue _Gerasa_, nom bien plus connu, et que les impossibilités
topographiques qu'offrait cette dernière lecture aient fait adopter
_Gadara_. Cf. Orig., _Comment. in Joann._, VI, 24; X, 10; Eusèbe et
saint Jérôme, _De situ et nomin. loc. hebr._, aux mots [Greek: Gergesa,
Gergasei].

[411] Matth., XVI, 13; Marc, VIII, 27.

[412] Matth., XV, 21; Marc, VII, 24, 31.

[413] Jos., _Vita_, 13.

[414] Jos., _Ant._, XV, x, 3; _B.J._, I, xxi, 3; III, x, 7; Benjamin de
Tudèle, p. 46, édit. Asher.

[415] Jos., _Ant._, XV, x, 3.

[416] _Corpus. inscr. gr._, n^(os) 4537, 4538, 4538 _b_, 4539.

[417] Lucianus (ut fertur), _De dea syria_, 3.

[418] Les traces de la riche civilisation païenne de ce temps couvrent
encore tout le Beled-Bescharrah, et surtout les montagnes qui forment le
massif du cap Blanc et du cap Nakoura.



CHAPITRE IX.

LES DISCIPLES DE JÉSUS.


Dans ce paradis terrestre, que les grandes révolutions de l'histoire
avaient jusque-là peu atteint, vivait une population en parfaite
harmonie avec le pays lui-même, active, honnête, pleine d'un sentiment
gai et tendre de la vie. Le lac de Tibériade est un des bassins d'eau
les plus poissonneux du monde[419]; des pêcheries très-fructueuses
s'étaient établies, surtout à Bethsaïde, à Capharnahum, et avaient
produit une certaine aisance. Ces familles de pêcheurs formaient une
société douce et paisible, s'étendant par de nombreux liens de parenté
dans tout le canton du lac que nous avons décrit. Leur vie peu occupée
laissait toute liberté à leur imagination. Les idées sur le royaume de
Dieu trouvaient, dans ces petits comités de bonnes gens, plus de créance
que partout ailleurs. Rien de ce qu'on appelle civilisation, dans le
sens grec et mondain, n'avait pénétré parmi eux. Ce n'était pas notre
sérieux germanique et celtique; mais, bien que souvent peut-être la
bonté fût chez eux superficielle et sans profondeur, leurs moeurs
étaient tranquilles, et ils avaient quelque chose d'intelligent et de
fin. On peut se les figurer comme assez analogues aux meilleures
populations du Liban, mais avec le don que n'ont pas celles-ci de
fournir des grands hommes. Jésus rencontra là sa vraie famille. Il s'y
installa comme un des leurs; Capharnahum devint «sa ville[420]», et au
milieu du petit cercle qui l'adorait, il oublia ses frères sceptiques,
l'ingrate Nazareth et sa moqueuse incrédulité.

Une maison surtout, à Capharnahum, lui offrit un asile agréable et des
disciples dévoués. C'était celle de deux frères, tous deux fils d'un
certain Jonas, qui probablement était mort à l'époque où Jésus vint se
fixer sur les bords du lac. Ces deux frères étaient Simon, surnommé
_Céphas_ ou _Pierre_, et André. Nés à Bethsaïde[421], ils se trouvaient
établis à Capharnahum quand Jésus commença sa vie publique. Pierre
était marié et avait des enfants; sa belle-mère demeurait chez lui[422].
Jésus aimait cette maison et y demeurait habituellement[423]. André
paraît avoir été disciple de Jean-Baptiste, et Jésus l'avait peut-être
connu sur les bords du Jourdain[424]. Les deux frères continuèrent
toujours, même à l'époque où il semble qu'ils devaient être le plus
occupés de leur maître, à exercer le métier de pêcheurs[425]. Jésus, qui
aimait à jouer sur les mots, disait parfois qu'il ferait d'eux des
pêcheurs d'hommes[426]. En effet, parmi tous ses disciples, il n'en eut
pas de plus fidèlement attachés.

Une autre famille, celle de Zabdia ou Zébédée, pêcheur aisé et patron de
plusieurs barques[427], offrit à Jésus un accueil empressé. Zébédée
avait deux fils, Jacques qui était l'aîné, et un jeune fils, Jean, qui
plus tard fut appelé à jouer un rôle si décisif dans l'histoire du
christianisme naissant. Tous deux étaient disciples zélés. Salomé,
femme de Zébédée, fut aussi fort attachée à Jésus et l'accompagna
jusqu'à la mort[428].

Les femmes, en effet, l'accueillaient avec empressement. Il avait avec
elles ces manières réservées qui rendent possible une fort douce union
d'idées entre les deux sexes. La séparation des hommes et des femmes,
qui a empêché chez les peuples sémitiques tout développement délicat,
était sans doute, alors comme de nos jours, beaucoup moins rigoureuse
dans les campagnes et les villages que dans les grandes villes. Trois ou
quatre galiléennes dévouées accompagnaient toujours le jeune maître et
se disputaient le plaisir de l'écouter et de le soigner tour à
tour[429]. Elles apportaient dans la secte nouvelle un élément
d'enthousiasme et de merveilleux, dont on saisit déjà l'importance.
L'une d'elles, Marie de Magdala, qui a rendu si célèbre dans le monde le
nom de sa pauvre bourgade, paraît avoir été une personne fort exaltée.
Selon le langage du temps, elle avait été possédée de sept démons[430],
c'est-à-dire qu'elle avait été affectée de maladies nerveuses et en
apparence inexplicables. Jésus, par sa beauté pure et douce, calma cette
organisation troublée. La Magdaléenne lui fut fidèle jusqu'au Golgotha,
et joua le surlendemain de sa mort un rôle de premier ordre; car elle
fut l'organe principal par lequel s'établit la foi à la résurrection,
ainsi que nous le verrons plus tard. Jeanne, femme de Khouza, l'un des
intendants d'Antipas, Susanne et d'autres restées inconnues le suivaient
sans cesse et le servaient[431]. Quelques-unes étaient riches, et
mettaient par leur fortune le jeune prophète en position de vivre sans
exercer le métier qu'il avait professé jusqu'alors[432].

Plusieurs encore le suivaient habituellement et le reconnaissaient pour
leur maître: un certain Philippe de Bethsaïde, Nathanaël, fils de Tolmaï
ou Ptolémée, de Cana, peut-être disciple de la première époque[433];
Matthieu, probablement celui-là même qui fut le Xénophon du
christianisme naissant. Il avait été publicain, et comme tel il maniait
sans doute le kalam plus facilement que les autres. Peut-être
songeait-il dès lors à écrire ces _Logia_[434], qui sont la base de ce
que nous savons des enseignements de Jésus. On nomme aussi parmi les
disciples Thomas, ou Didyme[435], qui douta quelquefois, mais qui paraît
avoir été un homme de coeur et de généreux entraînements[436]; un Lebbée
ou Taddée; un Simon le Zélote[437], peut-être disciple de Juda le
Gaulonite, appartenant à ce parti des _Kenaïm_, dès lors existant, et
qui devait bientôt jouer un si grand rôle dans les mouvements du peuple
juif; enfin Judas fils de Simon, de la ville de Kerioth, qui fit
exception dans l'essaim fidèle et s'attira un si épouvantable renom.
C'était le seul qui ne fût pas Galiléen; Kerioth était une ville de
l'extrême sud de la tribu de Juda[438], à une journée au delà d'Hébron.

Nous avons vu que la famille de Jésus était en général peu portée vers
lui[439]. Cependant Jacques et Jude, ses cousins par Marie Cléophas,
faisaient dès lors partie des disciples, et Marie Cléophas elle-même
fut du nombre des compagnes qui le suivirent au Calvaire[440]. A cette
époque, on ne voit pas auprès de lui sa mère. C'est seulement après la
mort de Jésus que Marie acquiert une grande considération[441] et que
les disciples cherchent à se l'attacher[442]. C'est alors aussi que les
membres de la famille du fondateur, sous le titre de «frères du
Seigneur», forment un groupe influent, qui fut longtemps à la tête de
l'église de Jérusalem[443], et qui après le sac de la ville se réfugia
en Batanée[444]. Le seul fait de l'avoir approché devenait un avantage
décisif, de la même manière qu'après la mort de Mahomet, les femmes et
les filles du prophète, qui n'avaient pas eu d'importance de son vivant,
furent de grandes autorités.

Dans cette foule amie, Jésus avait évidemment des préférences et en
quelque sorte un cercle plus étroit. Les deux fils de Zébédée, Jacques
et Jean, paraissent en avoir fait partie en première ligne. Ils étaient
pleins de feu et de passion. Jésus les avait surnommés avec esprit
«Fils du tonnerre,» à cause de leur zèle excessif, qui, s'il eût disposé
de la foudre, en eût trop souvent fait usage[445]. Jean, surtout, paraît
avoir été avec Jésus sur le pied d'une certaine familiarité. Peut-être
ce disciple, qui devait plus tard écrire ses souvenirs d'une façon où
l'intérêt personnel ne se dissimule pas assez, a-t-il exagéré
l'affection de coeur que son maître lui aurait portée[446]. Ce qui est
plus significatif, c'est que, dans les évangiles synoptiques, Simon
Barjona ou Pierre, Jacques, fils de Zébédée, et Jean, son frère, forment
une sorte de comité intime que Jésus appelle à certains moments où il se
défie de la foi et de l'intelligence des autres[447]. Il semble
d'ailleurs qu'ils étaient tous les trois associés dans leurs
pêcheries[448]. L'affection de Jésus pour Pierre était profonde. Le
caractère de ce dernier, droit, sincère, plein de premier mouvement,
plaisait à Jésus, qui parfois se laissait aller à sourire de ses façons
décidées. Pierre, peu mystique, communiquait au maître ses doutes naïfs,
ses répugnances, ses faiblesses tout humaines[449], avec une franchise
honnête qui rappelle celle de Joinville près de saint Louis. Jésus le
reprenait d'une façon amicale, pleine de confiance et d'estime. Quant à
Jean, sa jeunesse[450], son exquise tendresse de coeur[451] et son
imagination vive[452] devaient avoir beaucoup de charme. La personnalité
de cet homme extraordinaire, qui a imprimé un détour si vigoureux au
christianisme naissant, ne se développa que plus tard. Vieux, il écrivit
sur son maître cet évangile bizarre[453] qui renferme de si précieux
renseignements, mais où, selon nous, le caractère de Jésus est faussé
sur beaucoup de points. La nature de Jean était trop puissante et trop
profonde pour qu'il pût se plier au ton impersonnel des premiers
évangélistes. Il fut le biographe de Jésus comme Platon l'a été de
Socrate. Habitué à remuer ses souvenirs avec l'inquiétude fébrile d'une
âme exaltée, il transforma son maître en voulant le peindre, et parfois
il laisse soupçonner (à moins que d'autres mains n'aient altéré son
oeuvre) qu'une parfaite bonne foi ne fut pas toujours dans la
composition de cet écrit singulier sa règle et sa loi.

Aucune hiérarchie proprement dite n'existait dans la secte naissante.
Tous devaient s'appeler «frères,» et Jésus proscrivait absolument les
titres de supériorité, tels que _rabbi_, «maître, père,» lui seul étant
maître, et Dieu seul étant père. Le plus grand devait être le serviteur
des autres[454]. Cependant Simon Barjona se distingue, entre ses égaux,
par un degré tout particulier d'importance. Jésus demeurait chez lui et
enseignait dans sa barque[455]; sa maison était le centre de la
prédication évangélique. Dans le public, on le regardait comme le chef
de la troupe, et c'est à lui que les préposés aux péages s'adressent
pour faire acquitter les droits dus par la communauté[456]. Le premier,
Simon avait reconnu Jésus pour le Messie[457]. Dans un moment
d'impopularité, Jésus demandant à ses disciples: «Et vous aussi,
voulez-vous vous en aller?» Simon répondit: «A qui irions-nous,
Seigneur? Tu as les paroles de la vie éternelle[458].» Jésus à diverses
reprises lui déféra dans son église une certaine primauté[459], et lui
donna le surnom syriaque de _Képha_ (pierre), voulant signifier par là
qu'il faisait de lui la pierre angulaire de l'édifice[460]. Un moment,
même, il semble lui promettre «les clefs du royaume du ciel,» et lui
accorder le droit de prononcer sur la terre des décisions toujours
ratifiées dans l'éternité[461].

Nul doute que cette primauté de Pierre n'ait excité un peu de jalousie.
La jalousie s'allumait surtout en vue de l'avenir, en vue de ce royaume
de Dieu, où tous les disciples seraient assis sur des trônes, à la
droite et à la gauche du maître, pour juger les douze tribus
d'Israël[462]. On se demandait qui serait alors le plus près du Fils de
l'homme, figurant en quelque sorte comme son premier ministre et son
assesseur. Les deux fils de Zébédée aspiraient à ce rang. Préoccupés
d'une telle pensée, ils mirent en avant leur mère, Salomé, qui un jour
prit Jésus à part et sollicita de lui les deux places d'honneur pour ses
fils[463]. Jésus écarta la demande par son principe habituel que celui
qui s'exalte sera humilié, et que le royaume des cieux appartiendra aux
petits. Cela fit quelque bruit dans la communauté; il y eut un grand
mécontentement contre Jacques et Jean[464]. La même rivalité semble
poindre dans l'évangile de Jean, où l'on voit le narrateur déclarer sans
cesse qu'il a été le «disciple chéri» auquel le maître en mourant a
confié sa mère, et chercher systématiquement à se placer près de Simon
Pierre, parfois à se mettre avant lui, dans des circonstances
importantes où les évangélistes plus anciens l'avaient omis[465].

Parmi les personnages qui précèdent, tous ceux dont on sait quelque
chose avaient commencé par être pêcheurs. En tout cas, aucun d'eux
n'appartenait à une classe sociale élevée. Seul, Matthieu, ou Lévi,
fils d'Alphée[466], avait été publicain. Mais ceux à qui on donnait ce
nom en Judée n'étaient pas les fermiers généraux, hommes d'un rang élevé
(toujours chevaliers romains) qu'on appelait à Rome _publicani_[467].
C'étaient les agents de ces fermiers généraux, des employés de bas
étage, de simples douaniers. La grande route d'Acre à Damas, l'une des
plus anciennes routes du monde, qui traversait la Galilée en touchant le
lac[468], y multipliait fort ces sortes d'employés. Capharnahum, qui
était peut-être sur la voie, en possédait un nombreux personnel[469].
Cette profession n'est jamais populaire; mais chez les Juifs elle
passait pour tout à fait criminelle. L'impôt, nouveau pour eux, était le
signe de leur vassalité; une école, celle de Juda le Gaulonite,
soutenait que le payer était un acte de paganisme. Aussi les douaniers
étaient-ils abhorrés des zélateurs de la loi. On ne les nommait qu'en
compagnie des assassins, des voleurs de grand chemin, des gens de vie
infâme[470]. Les juifs qui acceptaient de telles fonctions étaient
excommuniés et devenaient inhabiles à tester; leur caisse était maudite,
et les casuistes défendaient d'aller y changer de l'argent[471]. Ces
pauvres gens, mis au ban de la société, se voyaient entre eux. Jésus
accepta un dîner que lui offrit Lévi, et où il y avait, selon le langage
du temps, «beaucoup de douaniers et de pécheurs.» Ce fut un grand
scandale[472]. Dans ces maisons mal famées, on risquait de rencontrer de
la mauvaise société. Nous le verrons souvent ainsi, peu soucieux de
choquer les préjugés des gens bien pensants, chercher à relever les
classes humiliées par les orthodoxes, et s'exposer de la sorte aux plus
vifs reproches des dévots.

Ces nombreuses conquêtes, Jésus les devait au charme infini de sa
personne et de sa parole. Un mot pénétrant, un regard tombant sur une
conscience naïve, qui n'avait besoin que d'être éveillée, lui faisaient
un ardent disciple. Quelquefois Jésus usait d'un artifice innocent,
qu'employa aussi Jeanne d'Arc. Il affectait de savoir sur celui qu'il
voulait gagner quelque chose d'intime, ou bien il lui rappelait une
circonstance chère à son coeur. C'est ainsi qu'il toucha Nathanaël[473],
Pierre[474], la Samaritaine[475]. Dissimulant la vraie cause de sa
force, je veux dire sa supériorité sur ce qui l'entourait, il laissait
croire, pour satisfaire les idées du temps, idées qui d'ailleurs étaient
pleinement les siennes, qu'une révélation d'en haut lui découvrait les
secrets et lui ouvrait les coeurs. Tous pensaient qu'il vivait dans une
sphère supérieure à celle de l'humanité. On disait qu'il conversait sur
les montagnes avec Moïse et Élie[476]; on croyait que, dans ses moments
de solitude, les anges venaient lui rendre leurs hommages, et
établissaient un commerce surnaturel entre lui et le ciel[477].


NOTES:

[419] Matth., IV, 18; Luc, V, 44 et suiv.; Jean, i, 44; XXI, 1 et suiv.;
Jos., _B.J._, III, x, 7; Jacques de Vitri, dans le _Gesta Dei per
Francos_, I, p. 1075.

[420] Matth., IX, 1; Marc, II, 1-2.

[421] Jean, i, 44.

[422] Matth., VIII, 14; Marc, I, 30; Luc, IV, 38; _1 Cor_., IX, 5; 1
Petr., V, 13; Clém. Alex., _Strom_., III, 6; VII, 11; Pseudo-Clem.,
_Recogn_., VII, 25; Eusèbe, _H. E_., III, 30.

[423] Matth., VIII, 14; XVII, 24; Marc, I, 29-31; Luc, IV, 38.

[424] Jean, I, 40 et suiv.

[425] Matth., IV, 18; Marc, I, 16; Luc, V, 3; Jean, XXI, 3.

[426] Matth., IV, 19; Marc, I, 17; Luc, V, 10.

[427] Marc, I, 20; Luc, V, 10; VIII, 3; Jean, XIX, 27.

[428] Matth., XXVII, 56; Marc, XV, 40; XVI, 1.

[429] Matth., XXVII, 55-56; Marc, XV, 40-41; Luc, VIII, 2-3; XXIII, 49.

[430] Marc, XVI, 9; Luc, VIII, 2; Cf. _Tobie_, III, 8; VI, 14.

[431] Luc, VIII, 3; XXIV, 10.

[432] Luc, VIII, 3.

[433] Jean, I, 44 et suiv.; XXI, 2. J'admets l'identification de
Nathanaël et de l'apôtre qui figure dans les listes sous le nom de
_Bar-Tholomé_.

[434] Papias, dans Eusèbe, _Hist. eccl._, III, 39.

[435] Ce second nom est la traduction grecque du premier.

[436] Jean, XI, 16; XX, 24 et suiv.

[437] Matth., X, 4; Marc, III, 18; Luc, VI, 15; _Act._, I, 13; Évangile
des Ébionim, dans Épiphane, _Adv. hær._, XXX, 13.

[438] Aujourd'hui _Kuryétein_ ou _Kereitein_.

[439] La circonstance rapportée dans Jean, XIX, 25-27, semble supposer
qu'à aucune époque de la vie publique de Jésus, ses propres frères ne se
rapprochèrent de lui.

[440] Matth., XXVII, 56; Marc, XV, 40; Jean, XIX, 25.

[441] _Act._, I, 14. Comp. Luc, I, 28; II, 35, impliquant déjà un grand
respect pour Marie.

[442] Jean, XIX, 25 et suiv.

[443] V. ci-dessus, p. 24-25, note.

[444] Jules Africain, dans Eusèbe, _H.E._, I, 7.

[445] Marc, III, 17; IX, 37 et suiv.; X, 35 et suiv.; Luc, IX, 49 et
suiv., 54 et suiv.

[446] Jean, XIII, 23; XVIII, 15 et suiv.; XIX, 26-27; XX, 2, 4; XXI, 7,
20 et suiv.

[447] Matth., XVII, 1; XXVI, 37; Marc, V, 37; IX, 2; XIII, 3; XIV, 33;
Luc, IX, 28. L'idée que Jésus avait communiqué à ces trois disciples une
gnose ou doctrine secrète fut de très-bonne heure répandue. Il est
singulier que Jean, dans son évangile, ne mentionne pas une fois
Jacques, son frère.

[448] Matth., IV, 18-22; Luc, V, 10; Jean, XXI, 2 et suiv.

[449] Matth., XIV, 28; XVI, 22; Marc, VIII, 32 et suiv.

[450] Il paraît avoir vécu jusque vers l'an 100. Voir son évangile, XXI,
15-23, et les anciennes autorités recueillies par Eusèbe, _H.E._, III,
20, 23.

[451] Voir les épîtres qui lui sont attribuées, et qui sont sûrement du
même auteur que le quatrième évangile.

[452] Nous n'entendons pas toutefois décider si l'Apocalypse est de lui.

[453] La tradition commune me semble sur ce point suffisamment
justifiée. Il est, du reste, évident que l'école de Jean retoucha son
évangile après lui (voir tout le chap. XXI).

[454] Matth., XVIII, 4; XX, 25-26; XXIII, 8-12; Marc, IX, 34; X, 42-46.

[455] Luc, V, 3.

[456] Matth., XVII, 23.

[457] Matth., XVI, 16-17.

[458] Jean, VI, 68-70.

[459] Matth., X, 2; Luc, XXII, 32; Jean. XXI, 15 et suiv.; _Act.,_, i,
II, V, etc.; _Gal.,_ i, 18; II, 7-8.

[460] Matth, XVI, 18; Jean, i, 42.

[461] Matth., XVI, 19. Ailleurs, il est vrai (Matth., XVIII, 18), le
même pouvoir est accordé à tous les apôtres.

[462] Matth., XVIII, 4 et suiv.; Marc, IX, 33; Luc, IX, 46; XXII, 30.

[463] Matth., XX, 20 et suiv.; Marc, X, 33 et suiv.

[464] Marc, X, 41.

[465] Jean, XVIII, 15 et suiv.; XIX, 26-27; XX, 2 et suiv.; XXI, 7, 21.
Comp. I, 35 et suiv., où le disciple innomé est probablement Jean.

[466] Matth., IX, 9; X, 3; Marc, II, 14; III, 18; Luc, V, 27; VI, 15;
_Act_., i, 13. Évangile des Ébionim, dans Épiph., _Adv. hær.,_ XXX, 13.
Il faut supposer, quelque bizarre que cela puisse paraître, que ces deus
noms ont été portés par le même personnage. Le récit _Matth_., IX, 9,
conçu d'après le modèle ordinaire des légendes de vocations d'apôtre, a,
il est vrai, quelque chose de vague, et n'a certainement pas été écrit
par l'apôtre même dont il y est question. Mais il faut se rappeler que,
dans l'évangile actuel de Matthieu, la seule partie qui soit de
l'apôtre, ce sont les Discours de Jésus. Voir Papias, dans Eusèbe,
_Hist. eccl_., III, 39.

[467] Cicéron, _De provinc. consular_., 5; _Pro Plancio, 9;_ Tac.,
_Ann._ IV, 6; Pline, _Hist. nat_., XII, 32; Appien, _Bell. civ_., II,
13.

[468] Elle est restée célèbre, jusqu'au temps des croisades, sous le nom
de _Via maris_. Cf. Isaïe, IX, I; Matth., IV, 13-18; Tobie, i. Je pense
que le chemin taillé dans le roc, près d'Aïn-et-Tin, en faisait partie,
et que la route se dirigeait de là vers le _Pont des filles de Jacob_,
tout comme aujourd'hui. Une partie de la route d'Aïn-et-Tin a ce pont
est de construction antique.

[469] Matth. IX, 9 et suiv.

[470] Matth., V, 46-47; IX, 10, 11; xi, 49; XVIII, 17; XXI, 31-32; Marc,
II, 15-16; Luc, V, 30; VII, 34; XV, 1; XVIII, 11; XIX, 7; Lucien,
_Necyomant_., II; Dio Chrysost., orat, IV, p. 85; orat. XIV, p. 269
(edit. Emperius); Mischna, _Nedarim_, III, 4.

[471] Mischna, _Baba Kama_, X, 1; Talmud de Jérusalem, _Demai,_ II, 3;
Talmud de Bab., _Sanhédrin_, 25 _b_.

[472] Luc, V, 29 et suiv.

[473] Jean, i, 48 et suiv.

[474] Jean, i, 42.

[475] Jean, IV, 17 et suiv.

[476] Matth., XVII 3; Marc, IX, 3; Luc, IX, 30-31.

[477] Matth., IV, 11; Marc, i, 13.



CHAPITRE X.

PRÉDICATIONS DU LAC.


Tel était le groupe qui, sur les bords du lac de Tibériade, se pressait
autour de Jésus. L'aristocratie y était représentée par un douanier et
par la femme d'un régisseur. Le reste se composait de pêcheurs et de
simples gens. Leur ignorance était extrême; ils avaient l'esprit faible,
ils croyaient aux spectres et aux esprits[478]. Pas un élément de
culture hellénique n'avait pénétré dans ce premier cénacle;
l'instruction juive y était aussi fort incomplète; mais le coeur et la
bonne volonté y débordaient. Le beau climat de la Galilée faisait de
l'existence de ces honnêtes pêcheurs un perpétuel enchantement. Ils
préludaient vraiment au royaume de Dieu, simples, bons, heureux, bercés
doucement sur leur délicieuse petite mer, ou dormant le soir sur ses
bords. On ne se figure pas l'enivrement d'une vie qui s'écoule ainsi à
la face du ciel, la flamme douce et forte que donne ce perpétuel contact
avec la nature, les songes de ces nuits passées à la clarté des étoiles,
sous un dôme d'azur d'une profondeur sans fin. Ce fut durant une telle
nuit que Jacob, la tête appuyée sur une pierre, vit dans les astres la
promesse d'une postérité innombrable, et l'échelle mystérieuse par
laquelle les Elohim allaient et venaient du ciel à la terre. A l'époque
de Jésus, le ciel n'était pas fermé, ni la terre refroidie. La nue
s'ouvrait encore sur le fils de l'homme; les anges montaient et
descendaient sur sa tête[479]; les visions du royaume de Dieu étaient
partout; car l'homme les portait en son coeur. L'oeil clair et doux de
ces âmes simples contemplait l'univers en sa source idéale; le monde
dévoilait peut-être son secret à la conscience divinement lucide de ces
enfants heureux, à qui la pureté de leur coeur mérita un jour de voir
Dieu.

Jésus vivait avec ses disciples presque toujours en plein air. Tantôt,
il montait dans une barque, et enseignait ses auditeurs pressés sur le
rivage[480]. Tantôt, il s'asseyait sur les montagnes qui bordent le lac,
où l'air est si pur et l'horizon si lumineux. La troupe fidèle allait
ainsi, gaie et vagabonde, recueillant les inspirations du maître dans
leur première fleur. Un doute naïf s'élevait parfois, une question
doucement sceptique: Jésus, d'un sourire ou d'un regard, faisait taire
l'objection. A chaque pas, dans le nuage qui passait, le grain qui
germait, l'épi qui jaunissait, on voyait le signe du royaume près de
venir; on se croyait à la veille de voir Dieu, d'être les maîtres du
monde; les pleurs se tournaient en joie; c'était l'avènement sur terre
de l'universelle consolation:

     «Heureux, disait le maître, les pauvres en esprit; car c'est à eux
     qu'appartient le royaume des cieux!

     Heureux ceux qui pleurent; car ils seront consolés!

     Heureux les débonnaires; car ils posséderont la terre!

     Heureux ceux qui ont faim et soif de justice; car ils seront
     rassasiés!

     Heureux les miséricordieux; car ils obtiendront miséricorde!

     Heureux ceux qui ont le coeur pur; car ils verront Dieu!

     Heureux les pacifiques; car ils seront appelés enfants de Dieu!

     Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice; car le royaume
     des cieux est à eux![481]»

Sa prédication était suave et douce, toute pleine de la nature et du
parfum des champs. Il aimait les fleurs et en prenait ses leçons les
plus charmantes. Les oiseaux du ciel, la mer, les montagnes, les jeux
des enfants, passaient tour à tour dans ses enseignements. Son style
n'avait rien de la période grecque, mais se rapprochait beaucoup plus du
tour des parabolistes hébreux, et surtout des sentences des docteurs
juifs, ses contemporains, telles que nous les lisons dans le _Pirké
Aboth_. Ses développements avaient peu d'étendue, et formaient des
espèces de surates à la façon du Coran, lesquelles cousues ensemble ont
composé plus tard ces longs discours qui furent écrits par
Matthieu[482]. Nulle transition ne liait ces pièces diverses;
d'ordinaire cependant une même inspiration les pénétrait et en faisait
l'unité. C'est surtout dans la parabole que le maître excellait. Rien
dans le judaïsme ne lui avait donné le modèle de ce genre
délicieux[483]. C'est lui qui l'a créé. Il est vrai qu'on trouve dans
les livres bouddhiques des paraboles exactement du même ton et de la
même facture que les paraboles évangéliques[484]. Mais il est difficile
d'admettre qu'une influence bouddhique se soit exercée en ceci. L'esprit
de mansuétude et la profondeur de sentiment qui animèrent également le
christianisme naissant et le bouddhisme, suffisent peut-être pour
expliquer ces analogies.

Une totale indifférence pour la vie extérieure et pour le vain appareil
de «confortable» dont nos tristes pays nous font une nécessité, était la
conséquence de la vie simple et douce qu'on menait en Galilée. Les
climats froids, en obligeant l'homme a une lutte perpétuelle contre le
dehors, font attacher beaucoup de prix aux recherches du bien-être et du
luxe. Au contraire, les pays qui éveillent des besoins peu nombreux sont
les pays de l'idéalisme et de la poésie. Les accessoires de la vie y
sont insignifiants auprès du plaisir de vivre. L'embellissement de la
maison y est superflu; on se tient le moins possible enfermé.
L'alimentation forte et régulière des climats peu généreux passerait
pour pesante et désagréable. Et quant au luxe des vêtements, comment
rivaliser avec celui que Dieu a donné à la terre et aux oiseaux du ciel?
Le travail, dans ces sortes de climats, paraît inutile; ce qu'il donne
ne vaut pas ce qu'il coûte. Les animaux des champs sont mieux vêtus que
l'homme le plus opulent, et ils ne font rien. Ce mépris, qui, lorsqu'il
n'a pas la paresse pour cause, sert beaucoup à l'élévation des âmes,
inspirait à Jésus des apologues charmants: «N'enfouissez pas en terre,
disait-il, des trésors que les vers et la rouille dévorent, que les
larrons découvrent et dérobent; mais amassez-vous des trésors dans le
ciel, où il n'y a ni vers, ni rouille, ni larrons. Où est ton trésor, là
aussi est ton coeur[485]. On ne peut servir deux maîtres; ou bien on
hait l'un et on aime l'autre, ou bien on s'attache à l'un et on délaisse
l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et Mamon[486]. C'est pourquoi je
vous le dis: Ne soyez pas inquiets de l'aliment que vous aurez pour
soutenir votre vie, ni des vêtements que vous aurez pour couvrir votre
corps. La vie n'est-elle pas plus noble que l'aliment, et le corps plus
noble que le vêtement? Regardez les oiseaux du ciel: ils ne sèment ni ne
moissonnent; ils n'ont ni cellier ni grenier, et votre Père céleste les
nourrit. N'êtes-vous pas fort au-dessus d'eux? Quel est celui d'entre
vous qui, à force de soucis, peut ajouter une coudée à sa taille? Et
quant aux habits, pourquoi vous en mettre en peine? Considérez les lis
des champs; ils ne travaillent ni ne filent. Cependant, je vous le dis,
Salomon dans toute sa gloire n'était pas vêtu comme l'un d'eux. Si Dieu
prend soin de vêtir de la sorte une herbe des champs, qui existe
aujourd'hui et qui demain sera jetée au feu, que ne fera-t-il point pour
vous, gens de peu de foi? Ne dites donc pas avec anxiété: Que
mangerons-nous? que boirons-nous? de quoi serons-nous vêtus? Ce sont les
païens qui se préoccupent de toutes ces choses. Votre Père céleste sait
que vous en avez besoin. Mais cherchez premièrement la justice et le
royaume de Dieu[487], et tout le reste vous sera donné par surcroît. Ne
vous souciez pas de demain; demain se souciera de lui-même. A chaque
jour suffit sa peine[488].»

Ce sentiment essentiellement galiléen eut sur la destinée de la secte
naissante une influence décisive. La troupe heureuse, se reposant sur le
Père céleste pour la satisfaction de ses besoins, avait pour première
règle de regarder les soucis de la vie comme un mal qui étouffe en
l'homme le germe de tout bien[489]. Chaque jour elle demandait à Dieu le
pain du lendemain[490]. A quoi bon thésauriser? Le royaume de Dieu va
venir. «Vendez ce que vous possédez et donnez-le en aumône, disait le
maître. Faites-vous au ciel des sacs qui ne vieillissent pas, des
trésors qui ne se dissipent pas[491].» Entasser des économies pour des
héritiers qu'on ne verra jamais, quoi de plus insensé[492]? Comme
exemple de la folie humaine, Jésus aimait à citer le cas d'un homme qui,
après avoir élargi ses greniers et s'être amassé du bien pour de longues
années, mourut avant d'en avoir joui[493]! Le brigandage, qui était
très-enraciné en Galilée[494], donnait beaucoup de force à cette manière
de voir. Le pauvre, qui n'en souffrait pas, devait se regarder comme le
favori de Dieu, tandis que le riche, ayant une possession peu sûre,
était le vrai déshérité. Dans nos sociétés établies sur une idée
très-rigoureuse de la propriété, la position du pauvre est horrible; il
n'a pas à la lettre sa place au soleil. Il n'y a de fleurs, d'herbe,
d'ombrage que pour celui qui possède la terre. En Orient, ce sont là
des dons de Dieu, qui n'appartiennent à personne. Le propriétaire n'a
qu'un mince privilège; la nature est le patrimoine de tous.

Le christianisme naissant, du reste, ne faisait en ceci que suivre la
trace des Esséniens ou Thérapeutes et des sectes juives fondées sur la
vie cénobitique. Un élément communiste entrait dans toutes ces sectes,
également mal vues des Pharisiens et des Sadducéens. Le messianisme,
tout politique chez les Juifs orthodoxes, devenait chez elles tout
social. Par une existence douce, réglée, contemplative, laissant sa part
à la liberté de l'individu, ces petites églises croyaient inaugurer sur
la terre le royaume céleste. Des utopies de vie bienheureuse, fondées
sur la fraternité des hommes et le culte pur du vrai Dieu, préoccupaient
les âmes élevées et produisaient de toutes parts des essais hardis,
sincères, mais de peu d'avenir.

Jésus, dont les rapports avec les Esséniens sont très-difficiles à
préciser (les ressemblances, en histoire, n'impliquant pas toujours des
rapports), était ici certainement leur frère. La communauté des biens
fut quelque temps de règle dans la société nouvelle[495]. L'avarice
était le péché capital[496]; or il faut bien remarquer que le péché
«d'avarice,» contre lequel la morale chrétienne a été si sévère, était
alors le simple attachement à la propriété. La première condition pour
être disciple de Jésus était de réaliser sa fortune et d'en donner le
prix aux pauvres. Ceux qui reculaient devant cette extrémité n'entraient
pas dans la communauté[497]. Jésus répétait souvent que celui qui a
trouvé le royaume de Dieu doit l'acheter au prix de tous ses biens, et
qu'en cela il fait encore un marché avantageux. «L'homme qui a découvert
l'existence d'un trésor dans un champ, disait-il, sans perdre un
instant, vend ce qu'il possède et achète le champ. Le joaillier qui a
trouvé une perle inestimable, fait argent de tout et achète la
perle[498].» Hélas! les inconvénients de ce régime ne tardèrent pas à se
faire sentir. Il fallait un trésorier. On choisit pour cela Juda de;
Kerioth. A tort ou à raison, on l'accusa de voler la caisse
commune[499]; ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il fit; une mauvaise fin.

Quelquefois le maître, plus versé dans les choses du ciel que dans
celles de la terre, enseignait une économie politique plus singulière
encore. Dans une parabole bizarre, un intendant est loué pour s'être
fait des amis parmi les pauvres aux dépens de son maître, afin que les
pauvres à leur tour l'introduisent dans le royaume du ciel. Les pauvres,
en effet, devant être les dispensateurs de ce royaume, n'y recevront que
ceux qui leur auront donné. Un homme avisé, songeant à l'avenir, doit
donc chercher à les gagner. «Les Pharisiens, qui étaient des avares, dit
l'évangéliste, entendaient cela, et se moquaient de lui[500].»
Entendirent-ils aussi la redoutable parabole que voici? «Il y avait un
homme riche, qui était vêtu de pourpre et de fin lin, et qui tous les
jours faisait bonne chère. Il y avait aussi un pauvre, nommé Lazare, qui
était couché à sa porte, couvert d'ulcères, désireux de se rassasier des
miettes qui tombaient de la table du riche. Et les chiens venaient
lécher ses plaies! Or, il arriva que le pauvre mourut, et qu'il fut
porté par les anges dans le sein d'Abraham. Le riche mourut aussi et fut
enterré[501]. Et du fond de l'enfer, pendant qu'il était dans les
tourments, il leva les yeux, et vit de loin Abraham, et Lazare dans son
sein. Et s'écriant, il dit: «Père Abraham, aie pitié de moi, et envoie
Lazare, afin qu'il trempe dans l'eau le bout de son doigt et qu'il me
rafraîchisse la langue, car je souffre cruellement dans cette flamme.»
Mais Abraham lui dit: «Mon fils, songe que tu as eu ta part de bien
pendant la vie, et Lazare sa part de mal. Maintenant il est consolé, et
tu es dans les tourments[502].» Quoi de plus juste? Plus tard on appela
cela la parabole du «mauvais riche.» Mais c'est purement et simplement
la parabole du «riche.» Il est en enfer parce qu'il est riche, parce
qu'il ne donne pas son bien aux pauvres, parce qu'il dîne bien, tandis
que d'autres à sa porte dînent mal. Enfin, dans un moment où, moins
exagéré, Jésus ne présente l'obligation de vendre ses biens et de les
donner aux pauvres que comme un conseil de perfection, il fait encore
cette déclaration terrible: «Il est plus facile à un chameau de passer
par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume de
Dieu[503].»

Un sentiment d'une admirable profondeur domina en tout ceci Jésus,
ainsi que la bande de joyeux enfants qui l'accompagnaient, et fit de lui
pour l'éternité le vrai créateur de la paix de l'âme, le grand
consolateur de la vie. En dégageant l'homme de ce qu'il appelait «les
sollicitudes de ce monde,» Jésus put aller à l'excès et porter atteinte
aux conditions essentielles de la société humaine; mais il fonda ce haut
spiritualisme qui pendant des siècles a rempli les âmes de joie à
travers cette vallée de larmes. Il vit avec une parfaite justesse que
l'inattention de l'homme, son manque de philosophie et de moralité,
viennent le plus souvent des distractions auxquelles il se laisse aller,
des soucis qui l'assiègent et que la civilisation multiplie outre
mesure[504]. L'Évangile, de la sorte, a été le suprême remède aux ennuis
de la vie vulgaire, un perpétuel _sursum corda_, une puissante
distraction aux misérables soins de la terre, un doux appel comme celui
de Jésus à l'oreille de Marthe: «Marthe, Marthe, tu t'inquiètes de
beaucoup de choses; or une seule est nécessaire.» Grâce à Jésus,
l'existence la plus terne, la plus absorbée par de tristes ou humiliants
devoirs, a eu son échappée sur un coin du ciel. Dans nos civilisations
affairées, le souvenir de la vie libre de Galilée a été comme le parfum
d'un autre monde, comme une «rosée de l'Hermon[505]», qui a empêché la
sécheresse et la vulgarité d'envahir entièrement le champ de Dieu.


NOTES:

[478] Matth., XIV, 26; Marc, VI, 49; Luc, XXIV, 39; Jean, VI, 19.

[479] Jean, I, 51.

[480] Matth., XIII, 1-2; Marc, III, 9; IV, 1; Luc, V, 3.

[481] Matth., V, 3-10; Luc, VI, 20-25.

[482] C'est ce qu'on appelait les [Greek: Logia kyriaka]. Papias, dans
Eusèbe, _H.E._, III, 39.

[483] L'apologue, tel que nous le trouvons _Juges_, IX, 8 et suiv., _II
Sam_., XII, 4 et suiv., n'a qu'une ressemblance de forme avec la
parabole évangélique. La profonde originalité de celle-ci est dans le
sentiment qui la remplit.

[484] Voir surtout le _Lotus de la bonne loi_, ch. III et IV.

[485] Comparez Talm. de Bab., _Baba Bathra,_ 11 _a_.

[486] Dieu des richesses et des trésors cachés, sorte de Plutus dans la
mythologie phénicienne et syrienne.

[487] J'adopte ici la leçon de Lachmann et Tischendorf.

[488] Matth., VI, 19-21, 24-34. Luc, XII, 22-34, 33-34; XVI, 13.
Comparez les préceptes _Luc_, X, 7-8, pleins du même sentiment naïf, et
Talmud de Babylone, _Sota_, 48 _b_.

[489] Matth., XIII, 22; Marc, IV, 19; Luc, VIII, 14.

[490] Matth., VI, 11; Luc, xi, 3. C'est le sens du mot [Greek:
epiousios].

[491] Luc, XII, 33-34.

[492] Luc, XII, 20.

[493] Luc, XII, 16 et suiv.

[494] Jos, _Ant_., XVII, x, 4 et suiv.; _Vita_, 11, etc.

[495] Act., IV, 32, 34-37; V, 1 et suiv.

[496] Matth., XIII, 22; Luc, XII, 15 et suiv.

[497] Matth., XIX, 21; Marc, X, 21 et suiv., 29-30; Luc, XVIII, 22-23,
28.

[498] Matth., XIII, 44-46.

[499] Jean, XII, 6.

[500] Luc, XVI, 1-14.

[501] Voir le texte grec.

[502] Luc, XVI, 19-25. Luc, je le sais, a une tendance communiste
très-prononcée (comparez VI, 20-21, 23-26), et je pense qu'il a exagéré
celle nuance de l'enseignement de Jésus. Mais les traits des [Greek:
Logia] de Matthieu sont suffisamment significatifs.

[503] Matth., XIX, 24; Marc, X, 25; Luc, XVIII, 23. Cette locution
proverbiale se retrouve dans le Talmud (Bab., _Berakoth_, 55 _b, Baba
metsia_, 38 _b_) et dans le Coran (Sur., VII, 38). Origène et les
interprètes grecs, ignorant le proverbe sémitique, ont cru qu'il
s'agissait d'un câble ([Greek: camilos]).

[504] Matth., XIII, 22.

[505] Ps. CXXXIII, 3.



CHAPITRE XI.

LE ROYAUME DE DIEU CONÇU COMME L'AVÈNEMENT DES PAUVRES.


Ces maximes, bonnes pour un pays où la vie se nourrit d'air et de jour,
ce communisme délicat d'une troupe d'enfants de Dieu, vivant en
confiance sur le sein de leur père, pouvaient convenir à une secte
naïve, persuadée à chaque instant que son utopie allait se réaliser.
Mais il est clair qu'elles ne pouvaient rallier l'ensemble de la
société. Jésus comprit bien vite, en effet, que le monde officiel de son
temps ne se prêterait nullement à son royaume. Il en prit son parti avec
une hardiesse extrême. Laissant là tout ce monde au coeur sec et aux
étroits préjugés, il se tourna vers les simples. Une vaste substitution
de race aura lieu. Le royaume de Dieu est fait: 1° pour les enfants et
pour ceux qui leur ressemblent; 2° pour les rebutés de ce monde,
victimes de la morgue sociale, qui repousse l'homme bon, mais humble; 3°
pour les hérétiques et schismatiques, publicains, samaritains, païens de
Tyr et de Sidon. Une parabole énergique expliquait cet appel au peuple
et le légitimait[506]: Un roi a préparé un festin de noces et envoie ses
serviteurs chercher les invités. Chacun s'excuse; quelques-uns
maltraitent les messagers. Le roi alors prend un grand parti. Les gens
comme il faut n'ont pas voulu se rendre à son appel; eh bien! ce seront
les premiers venus, des gens recueillis sur les places et les
carrefours, des pauvres, des mendiants, des boiteux, n'importe; il faut
remplir la salle, «et je vous le jure, dit le roi, aucun de ceux qui
étaient invités ne goûtera mon festin.»

Le pur _ébionisme_, c'est-à-dire la doctrine que les pauvres (_ébionim_)
seuls seront sauvés, que le règne des pauvres va venir, fut donc la
doctrine de Jésus. «Malheur à vous, riches, disait-il, car vous avez
votre consolation! Malheur à vous qui êtes maintenant rassasiés, car
vous aurez faim. Malheur à vous qui riez maintenant, car vous gémirez et
vous pleurerez[507].» «Quand tu fais un festin, disait-il encore,
n'invite pas tes amis, tes parents, tes voisins riches; ils te
réinviteraient, et tu aurais ta récompense. Mais quand tu fais un repas,
invite les pauvres, les infirmes, les boiteux, les aveugles; et tant
mieux pour toi s'ils n'ont rien à te rendre, car le tout te sera rendu
dans la résurrection des justes[508].» C'est peut-être dans un sens
analogue qu'il répétait souvent: «Soyez de bons banquiers[509],»
c'est-à-dire: Faites de bons placements pour le royaume de Dieu, en
donnant vos biens aux pauvres, conformément au vieux proverbe: «Donner
au pauvre, c'est prêter à Dieu[510].»

Ce n'était pas là, du reste, un fait nouveau. Le mouvement démocratique
le plus exalté dont l'humanité ait gardé le souvenir (le seul aussi qui
ait réussi, car seul il s'est tenu dans le domaine de l'idée pure),
agitait depuis longtemps la race juive. La pensée que Dieu est le
vengeur du pauvre et du faible contre le riche et le puissant se
retrouve à chaque page des écrits de l'Ancien Testament. L'histoire
d'Israël est de toutes les histoires celle où l'esprit populaire a le
plus constamment dominé. Les prophètes, vrais tribuns et en un sens les
plus hardis tribuns, avaient tonné sans cesse contre les grands et
établi une étroite relation d'une part entre les mots de «riche, impie,
violent, méchant,» de l'autre entre les mots de «pauvre, doux, humble,
pieux[511].» Sous les Séleucides, les aristocrates ayant presque tous
apostasié et passé à l'hellénisme, ces associations d'idées ne firent
que se fortifier. Le Livre d'Hénoch contient des malédictions plus
violentes encore que celles de l'Évangile contre le monde, les riches,
les puissants[512]. Le luxe y est présenté comme un crime. Le «Fils de
l'homme,» dans cette Apocalypse bizarre, détrône les rois, les arrache à
leur vie voluptueuse, les précipite dans l'enfer[513]. L'initiation de
la Judée à la vie profane, l'introduction récente d'un élément tout
mondain de luxe et de bien-être, provoquaient une furieuse réaction en
faveur de la simplicité patriarcale. «Malheur à vous qui méprisez la
masure et l'héritage de vos pères! Malheur à vous qui bâtissez vos
palais avec la sueur des autres! Chacune des pierres, chacune des
briques qui les composent est un péché[514].» Le nom de «pauvre»
(_ébion_) était devenu synonyme de «saint,» d'«ami de Dieu.» C'était le
nom que les disciples galiléens de Jésus aimaient à se donner; ce fut
longtemps le nom des chrétiens judaïsants de la Batanée et du Hauran
(Nazaréens, Hébreux), restés fidèles à la langue comme aux enseignements
primitifs de Jésus, et qui se vantaient de posséder parmi eux les
descendants de sa famille[515]. A la fin du IIe siècle, ces bons
sectaires, demeurés en dehors du grand courant qui avait emporté les
autres églises, sont traités d'hérétiques (_Ébionîtes_), et on invente
pour expliquer leur nom un prétendu hérésiarque _Ébion_[516].

On entrevoit sans peine, en effet, que ce goût exagéré de pauvreté ne
pouvait être bien durable. C'était là un de ces éléments d'utopie comme
il s'en mêle toujours aux grandes fondations, et dont le temps fait
justice. Transporté dans le large milieu de la société humaine, le
christianisme devait un jour très-facilement consentir à posséder des
riches dans son sein, de même que le bouddhisme, exclusivement monacal à
son origine, en vint très-vite, dès que les conversions se
multiplièrent, à admettre des laïques. Mais on garde toujours la marque
de ses origines. Bien que vite dépassé et oublié, _l'ébionisme_ laissa
dans toute l'histoire des institutions chrétiennes un levain qui ne se
perdit pas. La collection des _Logia_ ou discours de Jésus se forma dans
le milieu ébionite de la Batanée[517]. La «pauvreté» resta un idéal dont
la vraie lignée de Jésus ne se détacha plus. Ne rien posséder fut le
véritable état évangélique; la mendicité devint une vertu, un état
saint. Le grand mouvement ombrien du XIIIe siècle, qui est, entre tous
les essais de fondation religieuse, celui qui ressemble le plus au
mouvement galiléen, se passa tout entier au nom de la pauvreté. François
d'Assise, l'homme du monde qui, par son exquise bonté, sa communion
délicate, fine et tendre avec la vie universelle, a le plus ressemblé à
Jésus, fut un pauvre. Les ordres mendiants, les innombrables sectes
communistes du moyen âge (Pauvres de Lyon, Bégards, Bons-Hommes,
Fratricelles, Humiliés, Pauvres évangéliques, etc.), groupés sous la
bannière de «l'Évangile Éternel,» prétendirent être et furent en effet
les vrais disciples de Jésus. Mais cette fois encore les plus
impossibles rêves de la religion nouvelle furent féconds. La mendicité
pieuse, qui cause à nos sociétés industrielles et administratives de si
fortes impatiences, fut, à son jour et sous le ciel qui lui convenait,
pleine de charme. Elle offrit à une foule d'âmes contemplatives et
douces le seul état qui leur convienne. Avoir fait de la pauvreté un
objet d'amour et de désir, avoir élevé le mendiant sur l'autel et
sanctifié l'habit de l'homme du peuple, est un coup de maître dont
l'économie politique peut n'être pas fort touchée, mais devant lequel le
vrai moraliste ne peut rester indifférent. L'humanité, pour porter son
fardeau, a besoin de croire qu'elle n'est pas complètement payée par son
salaire. Le plus grand service qu'on puisse lui rendre est de lui
répéter souvent qu'elle ne vit pas seulement de pain.

Comme tous les grands hommes, Jésus avait du goût pour le peuple et se
sentait à l'aise avec lui. L'évangile dans sa pensée est fait pour les
pauvres; c'est à eux qu'il apporte la bonne nouvelle du salut[518]. Tous
les dédaignés du judaïsme orthodoxe étaient ses préférés. L'amour du
peuple, la pitié pour son impuissance, le sentiment du chef
démocratique, qui sent vivre en lui l'esprit de la foule et se reconnaît
pour son interprète naturel, éclatent à chaque instant dans ses actes et
ses discours[519].

La troupe élue offrait en effet un caractère fort mêlé et dont les
rigoristes devaient être très-surpris. Elle comptait dans son sein des
gens qu'un juif qui se respectait n'eût pas fréquentés[520]. Peut-être
Jésus trouvait-il dans cette société en dehors des règles communes plus
de distinction et de coeur que dans une bourgeoisie pédante, formaliste,
orgueilleuse de son apparente moralité. Les pharisiens, exagérant les
prescriptions mosaïques, en étaient venus à se croire souillés par le
contact des gens moins sévères qu'eux; on touchait presque pour les
repas aux puériles distinctions des castes de l'Inde. Méprisant ces
misérables aberrations du sentiment religieux, Jésus aimait à dîner chez
ceux qui en étaient les victimes[521]; on voyait à table à côté de lui
des personnes que l'on disait de mauvaise vie, peut-être pour cela seul,
il est vrai, qu'elles ne partageaient pas les ridicules des faux dévots.
Les pharisiens et les docteurs criaient au scandale. «Voyez,
disaient-ils, avec quelles gens il mange!» Jésus avait alors de fines
réponses, qui exaspéraient les hypocrites: «Ce ne sont pas les gens bien
portants qui ont besoin de médecin[522];» ou bien: «Le berger qui a
perdu une brebis sur cent laisse les quatre-vingt-dix-neuf autres pour
courir après la perdue, et, quand il l'a trouvée, il la rapporte avec
joie sur ses épaules[523];» ou bien: «Le fils de l'homme est venu sauver
ce qui était perdu[524];» ou encore: «Je ne suis pas venu appeler les
justes, mais les pécheurs[525];» enfin cette délicieuse parabole du fils
prodigue, où celui qui a failli est présenté comme ayant une sorte de
privilège d'amour sur celui qui a toujours été juste. Des femmes faibles
ou coupables, surprises de tant de charme, et goûtant pour la première
fois le contact plein d'attrait de la vertu, s'approchaient librement de
lui. On s'étonnait qu'il ne les repoussât pas. «Oh! se disaient les
puritains, cet homme n'est point un prophète; car, s'il l'était, il
s'apercevrait bien que la femme qui le touche est une pécheresse.» Jésus
répondait par la parabole d'un créancier qui remit à ses débiteurs des
dettes inégales, et il ne craignait pas de préférer le sort de celui à
qui fut remise la dette la plus forte[526]. Il n'appréciait les états de
l'âme qu'en proportion de l'amour qui s'y mêle. Des femmes, le coeur
plein de larmes et disposées par leurs fautes aux sentiments d'humilité,
étaient plus près de son royaume que les natures médiocres, lesquelles
ont souvent peu de mérite à n'avoir point failli. On conçoit, d'un autre
côté, que ces âmes tendres, trouvant dans leur conversion à la secte un
moyen de réhabilitation facile, s'attachaient à lui avec passion.

Loin qu'il cherchât à adoucir les murmures que soulevait son dédain pour
les susceptibilités sociales du temps, il semblait prendre plaisir à les
exciter. Jamais on n'avoua plus hautement ce mépris du «monde,» qui est
la condition des grandes choses et de la grande originalité. Il ne
pardonnait au riche que quand le riche, par suite de quelque préjugé,
était mal vu delà société[527] Il préférait hautement les gens de vie
équivoque et de peu de considération aux notables orthodoxes. «Des
publicains et des courtisanes, leur disait-il, vous précéderont dans le
royaume de Dieu. Jean est venu; des publicains et des courtisanes ont
cru en lui, et malgré cela vous ne vous êtes pas convertis[528].» On
comprend combien le reproche de n'avoir pas suivi le bon exemple que
leur donnaient des filles de joie, devait être sanglant pour des gens
faisant profession de gravité et d'une morale rigide.

Il n'avait aucune affectation extérieure, ni montre d'austérité. Il ne
fuyait pas la joie, il allait volontiers aux divertissements des
mariages. Un de ses miracles fut fait pour égayer une noce de petite
ville. Les noces en Orient ont lieu le soir. Chacun porte une lampe; les
lumières qui vont et viennent font un effet fort agréable. Jésus aimait
cet aspect gai et animé, et tirait de là des paraboles[529]. Quand on
comparait une telle conduite à celle de Jean Baptiste, on était
scandalisé[530]. Un jour que les disciples de Jean et les Pharisiens
observaient le jeûne: «Comment se fait-il, lui dit-on, que tandis que
les disciples de Jean et des Pharisiens jeûnent et prient, les tiens
mangent et boivent?»--«Laissez-les, dit Jésus; voulez-vous faire jeûner
les paranymphes de l'époux, pendant que l'époux est avec eux. Des jours
viendront où l'époux leur sera enlevé; ils jeûneront alors[531].» Sa
douce gaieté s'exprimait sans cesse par des réflexions vives, d'aimables
plaisanteries. «A qui, disait-il, sont semblables les hommes de cette
génération, et à qui les comparerai-je? Ils sont semblables aux enfants
assis sur les places, qui disent à leurs camarades:

    Voici que nous chantons,
    Et vous ne dansez pas.
    Voici que nous pleurons,
    Et vous ne pleurez pas[532].

Jean est venu, ne mangeant ni ne buvant, et vous dites: C'est un fou. Le
Fils de l'homme est venu, vivant comme tout le monde, et vous dites:
C'est un mangeur, un buveur de vin, l'ami des douaniers et des pécheurs.
Vraiment, je vous l'assure, la sagesse n'est justifiée que par ses
oeuvres[533].»

Il parcourait ainsi la Galilée au milieu d'une fête perpétuelle. Il se
servait d'une mule, monture en Orient si bonne et si sûre, et dont le
grand oeil noir, ombragé de longs cils, a beaucoup de douceur. Ses
disciples déployaient quelquefois autour de lui une pompe rustique, dont
leurs vêtements, tenant lieu de tapis, faisaient les frais. Ils les
mettaient sur la mule qui le portait, ou les étendaient à terre sur son
passage[534]. Quand il descendait dans une maison, c'était une joie et
une bénédiction. Il s'arrêtait dans les bourgs et les grosses fermes, où
il recevait une hospitalité empressée. En Orient, la maison où descend
un étranger devient de suite un lieu public. Tout le village s'y
rassemble; les enfants y font invasion; les valets les écartent; ils
reviennent toujours. Jésus ne pouvait souffrir qu'on rudoyât ces naïfs
auditeurs; il les faisait approcher de lui et les embrassait[535]. Les
mères, encouragées par un tel accueil, lui apportaient leurs nourrissons
pour qu'il les touchât[536]. Des femmes venaient verser de l'huile sur
sa tête et des parfums sur ses pieds. Ses disciples les repoussaient
parfois comme importunes; mais Jésus, qui aimait les usages antiques et
tout ce qui indique la simplicité du coeur, réparait le mal fait par
ses amis trop zélés. Il protégeait ceux qui voulaient l'honorer[537].
Aussi les enfants et les femmes l'adoraient. Le reproche d'aliéner de
leur famille ces êtres délicats, toujours prompts à être séduits, était
un de ceux que lui adressaient le plus souvent ses ennemis[538].

La religion naissante fut ainsi à beaucoup d'égards un mouvement de
femmes et d'enfants. Ces derniers faisaient autour de Jésus comme une
jeune garde pour l'inauguration de son innocente royauté, et lui
décernaient de petites ovations auxquelles il se plaisait fort,
l'appelant «fils de David,» criant _Hosanna_[539], et portant des palmes
autour de lui. Jésus, comme Savonarole, les faisait peut-être servir
d'instruments à des missions pieuses; il était bien aise de voir ces
jeunes apôtres, qui ne le compromettaient pas, se lancer en avant et lui
décerner des titres qu'il n'osait prendre lui-même. Il les laissait
dire, et quand on lui demandait s'il entendait, il répondait d'une façon
évasive que la louange qui sort de jeunes lèvres est la plus agréable à
Dieu[540].

Il ne perdait aucune occasion de répéter que les petits sont des êtres
sacrés[541], que le royaume de Dieu appartient aux enfants[542], qu'il
faut devenir enfant pour y entrer[543], qu'on doit le recevoir en
enfant[544], que le Père céleste cache ses secrets aux sages et les
révèle aux petits[545]. L'idée de ses disciples se confond presque pour
lui avec celle d'enfants[546]. Un jour qu'ils avaient entre eux une de
ces querelles de préséance qui n'étaient point rares, Jésus prit un
enfant, le mit au milieu d'eux, et leur dit: "Voilà le plus grand; celui
qui est humble comme ce petit est le plus grand dans le royaume du
ciel[547]."

C'était l'enfance, en effet, dans sa divine spontanéité, dans ses naïfs
éblouissements de joie, qui prenait possession de la terre. Tous
croyaient à chaque instant que le royaume tant désiré allait poindre.
Chacun s'y voyait déjà assis sur un trône[548] à côté du maître. On s'y
partageait les places[549]; on cherchait à supputer les jours. Cela
s'appelait la «Bonne Nouvelle;» la doctrine n'avait pas d'autre nom. Un
vieux mot, «_paradis_,» que l'hébreu, comme toutes les langues de
l'Orient, avait emprunté à la Perse, et qui désigna d'abord les parcs
des rois achéménides, résumait le rêve de tous: un jardin délicieux où
l'on continuerait à jamais la vie charmante que l'on menait
ici-bas[550]. Combien dura cet enivrement? On l'ignore. Nul, pendant le
cours de cette magique apparition, ne mesura plus le temps qu'on ne
mesure un rêve. La durée fut suspendue; une semaine fut comme un siècle.
Mais qu'il ait rempli des années, ou des mois, le rêve fut si beau que
l'humanité en a vécu depuis, et que notre consolation est encore d'en
recueillir le parfum affaibli. Jamais tant de joie ne souleva la
poitrine de l'homme. Un moment, dans cet effort, le plus vigoureux
qu'elle ait fait pour s'élever au-dessus de sa planète, l'humanité
oublia le poids de plomb qui l'attache à la terre, et les tristesses de
la vie d'ici-bas. Heureux qui a pu voir de ses yeux cette éclosion
divine, et partager, ne fût-ce qu'un jour, cette illusion sans pareille!
Mais plus heureux encore, nous dirait Jésus, celui qui, dégagé de toute
illusion, reproduirait en lui-même l'apparition céleste, et, sans rêve
millénaire, sans paradis chimérique, sans signes dans le ciel, par la
droiture de sa volonté et la poésie de son âme, saurait de nouveau créer
en son coeur le vrai royaume de Dieu!


NOTES:

[506] Matth., XXII, 2 et suiv.; Luc, XIV, 16 et suiv. Comp. Matth..
VIII, 11-12; XXI, 33 et suiv.

[507] Luc, VI, 24-25.

[508] Luc, XIV, 12-14.

[509] Mot conservé par une tradition fort ancienne et fort suivie.
Clément d'Alex., _Strom_., I, 28. On le retrouve dans Origène, dans
saint Jérôme, et dans un grand nombre de Pères de l'Église.

[510] Prov., XIX, 17.

[511] Voir en particulier Amos, II, 6; Is., LXIII, 9; Ps. XXV, 9;
XXXVII, 11; LXIX, 33, et en général les dictionnaires hébreux, aux mots:
[Hebrew: ***].

[512] Ch. LXII, LXIII, XCVII, C, CIV.

[513] _Hénoch_, ch. XLVI, 4-8.

[514] _Hénoch_, XCIX, 13, 14.

[515] Jules Africain dans Eusèbe, _H.E._ I, 7; Eus., _De situ et nom.
loc. hebr._, au mot [Greek: Chôba]; Orig., _Contre Celse_, II, i; V, 61;
Epiph., _Adv. hær_., XXIX, 7, 9; XXX, 2, 18.

[516] Voir surtout Origène, _Contre Celse_, II, i; _De principiis,_ IV,
22. Comparez Épiph., _Adv. hær_., XXX, 17. Irénée, Origène, Eusèbe, les
Constitutions apostoliques, ignorent l'existence d'un tel personnage.
L'auteur des _Philosophumena_ semble hésiter (VII, 34 et 35; X, 22 et
23). C'est par Tertullien et surtout par Épiphane qu'a été répandue la
fable d'un _Ébion_. Du reste, tous les Pères sont d'accord sur
l'étymologie [Greek: Ebiôn] = [Greek: ptôgos].

[517] Épiph., _Adv. hær.,_ XIX, XXIX et XXX, surtout XXIX, 9.

[518] Matth., xi, 5; Luc, VI, 20-21.

[519] Matth., IX, 36; Marc, VI, 34.

[520] Matth., IX, 10 et suiv.; Luc, XV entier.

[521] Matth., IX, 11; Marc, II, 16; Luc, V, 30.

[522] Matth., IX, 12.

[523] Luc, XV, 4 et suiv.

[524] Matth., XVIII, 11; Luc, XIX, 10.

[525] Matth., IX, 13.

[526] Luc, VII, 36 et suiv. Luc, qui aime à relever tout ce qui se
rapporte au pardon des pécheurs (comp. X, 30 et suiv.; XV entier; XVII,
16 et suiv.; XIX, 2 et suiv.; XXIII, 39-43), a composé ce récit avec les
traits d'une autre histoire, celle de l'onction des pieds, qui eut lieu
à Béthanie quelques jours avant la mort de Jésus. Mais le pardon de la
pécheresse était, sans contredit, un des traits essentiels de la vie
anecdotique de Jésus. Cf. Jean, VIII, 3 et suiv.; Papias, dans Eusèbe,
_Hist. eccl._, III, 39.

[527] Luc, XIX; 2 et suiv.

[528] Matth., XXI, 31-32.

[529] Matth., XXV, 1 et suiv.

[530] Marc, II, 48; Luc, V, 33.

[531] Matth., IX, 14 et suiv.; Marc, II, 18 et suiv.; Luc, V, 33 et
suiv.

[532] Allusion à quelque jeu d'enfant.

[533] Matth., XI, 16 et suiv.; Luc, VII, 34 et suiv. Proverbe qui veut
dire: «L'opinion des hommes est aveugle. La sagesse des oeuvres de Dieu
n'est proclamée que par ses oeuvres elles-mêmes.» Je lis [Greek: ergôn],
avec le manuscrit B du Vatican, et non [Greek: teknôn].

[534] Matth., XXI, 7-8.

[535] Matth., XIX, 13 et suiv.; Marc, IX, 35; X, 13 et suiv.; Luc,
XVIII, 15-16.

[536] _Ibid_.

[537] Matth., XXVI, 7 et suiv.; Marc, XIV, 3 et suiv.; Luc, VII, 37 et
suiv.

[538] Évangile de Marcion, addition au v. 2 du ch. XXIII de Luc (Épiph.,
_Adv. hær_., XLII, 11). Si les retranchements de Marcion sont sans
valeur critique, il n'en est pas de même de ses additions quand elles
peuvent provenir, non d'un parti pris, mais de l'état des manuscrits
dont il se servait.

[539] Cri qu'on poussait à la procession de la fête des Tabernacles, en
agitant les palmes. Misclma, _Sukka_, III, 9. Cet usage existe encore
chez les Israélites.

[540] Matth., XXI, 15-16.

[541] Matth., XVIII, 5, 40, 14; Luc, XVII, 2.

[542] Matth., XIX, 14; Marc, X, 14; Luc, XVIII, 16.

[543] Matth., XVIII, 4 et suiv.; Marc, IX, 33 et suiv.; Luc, IX, 40.

[544] Marc, X, 43.

[545] Matth., xi, 25; Luc, X, 21.

[546] Matth., X, 42; XVIII, 5, 44; Marc, IX, 36; Luc, XVII, 2.

[547] Matth, XVIII, 4; Marc, IX, 33-36; Luc, IX, 46-48.

[548] Luc, XXII, 30.

[549] Marc, X, 37,40-41.

[550] Luc, XXIII, 43; II Cor., XII, 4. Comp. _Carm. sibyll_., prooem.,
86; Talm. de Bab., _Chagiga, 14 b._



CHAPITRE XII.

AMBASSADE DE JEAN PRISONNIER VERS JÉSUS.--MORT DE JEAN.--RAPPORTS DE SON
ÉCOLE AVEC CELLE DE JÉSUS.


Pendant que la joyeuse Galilée célébrait dans les fêtes la venue du
bien-aimé, le triste Jean, dans sa prison de Machéro, s'exténuait
d'attente et de désirs. Les succès du jeune maître qu'il avait vu
quelques mois auparavant à son école arrivèrent jusqu'à lui. On disait
que le Messie prédit par les prophètes, celui qui devait rétablir le
royaume d'Israël, était venu et démontrait sa présence en Galilée par
des oeuvres merveilleuses. Jean voulut s'enquérir de la vérité de ce
bruit, et comme il communiquait librement avec ses disciples, il en
choisit deux pour aller vers Jésus en Galilée[551].

Les deux disciples trouvèrent Jésus au comble de sa réputation. L'air
de fête qui régnait autour de lui les surprit. Accoutumés aux jeûnes, à
la prière obstinée, à une vie toute d'aspirations, ils s'étonnèrent de
se voir tout à coup transportés au milieu des joies de la
bienvenue[552]. Ils firent part à Jésus de leur message: «Es-tu celui
qui doit venir? Devons-nous en attendre un autre?» Jésus, qui dès lors
n'hésitait plus guère sur son propre rôle de messie, leur énuméra les
oeuvres qui devaient caractériser la venue du royaume de Dieu, la
guérison des malades, la bonne nouvelle du salut prochain annoncée aux
pauvres. Il faisait toutes ces oeuvres. «Heureux donc, ajouta-t-il,
celui qui ne doutera pas de moi!» On ignore si cette réponse trouva
Jean-Baptiste vivant, ou dans quelle disposition elle mit l'austère
ascète. Mourut-il consolé et sûr que celui qu'il avait annoncé vivait
déjà, ou bien conserva-t-il des doutes sur la mission de Jésus? Rien ne
nous l'apprend. En voyant cependant son école se continuer assez
longtemps encore parallèlement aux églises chrétiennes, on est porté à
croire que, malgré sa considération pour Jésus, Jean ne l'envisagea pas
comme devant réaliser les promesses divines. La mort vint du reste
trancher ses perplexités. L'indomptable liberté du solitaire devait
couronner sa carrière inquiète et tourmentée par la seule fin qui fût
digne d'elle.

Les dispositions indulgentes qu'Antipas avait d'abord montrées pour Jean
ne purent être de longue durée. Dans les entretiens que, selon la
tradition chrétienne, Jean aurait eus avec le tétrarque, il ne cessait
de lui répéter que son mariage était illicite et qu'il devait renvoyer
Hérodiade[553]. On s'imagine facilement la haine que la petite-fille
d'Hérode le Grand dut concevoir contre ce conseiller importun. Elle
n'attendait plus qu'une occasion pour le perdre.

Sa fille Salomé, née de son premier mariage, et comme elle ambitieuse et
dissolue, entra dans ses desseins. Cette année (probablement l'an 30),
Antipas se trouva, le jour anniversaire de sa naissance, à Machéro.
Hérode le Grand avait fait construire dans l'intérieur de la forteresse
un palais magnifique[554], où le tétrarque résidait fréquemment. Il y
donna un grand festin, durant lequel Salomé exécuta une de ces danses de
caractère qu'on ne considère pas en Syrie comme messéantes à une
personne distinguée. Antipas charmé ayant demandé à la danseuse ce
qu'elle désirait, celle-ci répondit, à l'instigation de sa mère: «La
tête de Jean sur ce plateau[555].» Antipas fut mécontent; mais il ne
voulut pas refuser. Un garde prit le plateau, alla couper la tête du
prisonnier, et l'apporta[556].

Les disciples du baptiste obtinrent son corps et le mirent dans un
tombeau. Le peuple fut très-mécontent. Six ans après, Hâreth ayant
attaqué Antipas, pour reprendre Machéro et venger le déshonneur de sa
fille, Antipas fut complétement battu, et l'on regarda généralement sa
défaite comme une punition du meurtre de Jean[557].

La nouvelle de cette mort fut portée à Jésus par des disciples mêmes du
baptiste[558]. La dernière démarche que Jean avait faite auprès de Jésus
avait achevé d'établir entre les deux écoles des liens étroits. Jésus,
craignant de la part d'Antipas un surcroît de mauvais vouloir, prit
quelques précautions et se retira au désert[559]. Beaucoup de monde l'y
suivit. Grâce à une extrême frugalité, la troupe sainte y vécut; on crut
naturellement voir en cela un miracle[560]. A partir de ce moment,
Jésus ne parla plus de Jean qu'avec un redoublement d'admiration. Il
déclarait sans hésiter[561] qu'il était plus qu'un prophète, que la Loi
et les prophètes anciens n'avaient eu de force que jusqu'à lui[562],
qu'il les avait abrogés, mais que le royaume du ciel l'abrogerait à son
tour. Enfin, il lui prêtait dans l'économie du mystère chrétien une
place à part, qui faisait de lui le trait d'union entre le vieux
Testament et l'avènement du règne nouveau.

Le prophète Malachie, dont l'opinion en ceci fut vivement relevée[563],
avait annoncé avec beaucoup de force un précurseur du Messie, qui devait
préparer les hommes au renouvellement final, un messager qui viendrait
aplanir les voies devant l'élu de Dieu. Ce messager n'était autre que le
prophète Élie, lequel, selon une croyance fort répandue, allait bientôt
descendre du ciel, où il avait été enlevé, pour disposer les hommes par
la pénitence au grand avènement et réconcilier Dieu avec son
peuple[564]. Quelquefois, à Élie on associait, soit le patriarche
Hénoch, auquel, depuis un ou deux siècles, on s'était pris à attribuer
une haute sainteté[565], soit Jérémie[566], qu'on envisageait comme une
sorte de génie protecteur du peuple, toujours occupé à prier pour lui
devant le trône de Dieu[567]. Cette idée de deux anciens prophètes
devant ressusciter pour servir de précurseurs au Messie se retrouve
d'une manière si frappante dans la doctrine des Parsis qu'on est
très-porté à croire qu'elle venait de ce côté[568]. Quoi qu'il en soit,
elle faisait, à l'époque de Jésus, partie intégrante des théories juives
sur le Messie. Il était admis que l'apparition de «deux témoins
fidèles,» vêtus d'habits de pénitence, serait le préambule du grand
drame qui allait se dérouler, à la stupéfaction de l'univers[569].

On comprend qu'avec ces idées, Jésus et ses disciples ne pouvaient
hésiter sur la mission de Jean-Baptiste. Quand les scribes leur
faisaient cette objection qu'il ne pouvait encore être question du
Messie, puisque Élie n'était pas venu[570], ils répondaient qu'Élie
était venu, que Jean était Élie ressuscité[571]. Par son genre de vie,
par son opposition aux pouvoirs politiques établis, Jean rappelait en
effet cette figure étrange de la vieille histoire d'Israël[572]. Jésus
ne tarissait pas sur les mérites et l'excellence de son précurseur. Il
disait que parmi les enfants des hommes il n'en, était pas né de plus
grand. Il blâmait énergiquement les pharisiens et les docteurs de ne pas
avoir accepté son baptême, et de ne pas s'être convertis à sa voix[573].

Les disciples de Jésus furent fidèles à ces principes du maître. Le
respect de Jean fut une tradition constante dans la première génération
chrétienne[574]. On le supposa parent de Jésus[575]. Pour fonder la
mission de celui-ci sur un témoignage admis de tous, on raconta que
Jean, dès la première vue de Jésus, le proclama Messie; qu'il se
reconnut son inférieur, indigne de délier les cordons de ses souliers;
qu'il se refusa d'abord à le baptiser et soutint que c'était lui qui
devait l'être par Jésus[576]. C'étaient là des exagérations, que
réfutait suffisamment la forme dubitative du dernier message de
Jean[577]. Mais, en un sens plus général, Jean resta dans la légende
chrétienne ce qu'il fut en réalité, l'austère préparateur, le triste
prédicateur de pénitence avant les joies de l'arrivée de l'époux, le
prophète qui annonce le royaume de Dieu et meurt avant de le voir. Géant
des origines chrétiennes, ce mangeur de sauterelles et de miel sauvage,
cet âpre redresseur de torts, fut l'absinthe qui prépara les lèvres à la
douceur du royaume de Dieu. Le décollé d'Hérodiade ouvrit l'ère des
martyrs chrétiens; il fut le premier témoin de la conscience nouvelle.
Les mondains, qui reconnurent en lui leur véritable ennemi, ne purent
permettre qu'il vécût; son cadavre mutilé, étendu sur le seuil du
christianisme, traça la voie sanglante où tant d'autres devaient passer
après lui.

L'école de Jean ne mourut pas avec son fondateur. Elle vécut quelque
temps, distincte de celle de Jésus, et d'abord en bonne intelligence
avec elle. Plusieurs années après la mort des deux maîtres, on se
faisait encore baptiser du baptême de Jean. Certaines personnes étaient
à la fois des deux écoles; par exemple, le célèbre Apollos, le rival de
saint Paul (vers l'an 50), et un bon nombre de chrétiens d'Éphèse[578].
Josèphe se mit (l'an 53) à l'école d'un ascète nommé Banou[579], qui
offre avec Jean-Baptiste la plus grande ressemblance, et qui était
peut-être de son école. Ce Banou[580] vivait dans le désert, vêtu de
feuilles d'arbres; il ne se nourrissait que de plantes ou de fruits
sauvages, et prenait fréquemment pendant le jour et pendant la nuit des
baptêmes d'eau froide pour se purifier. Jacques, celui qu'on appelait le
«frère du Seigneur» (il y a peut-être ici quelque confusion
d'homonymes), observait un ascétisme analogue[581]. Plus tard, vers l'an
80, le baptisme fut en lutte avec le christianisme, surtout en
Asie-Mineure. Jean l'Évangéliste paraît le combattre d'une façon
détournée[582]. Un des poèmes sibyllins[583] semble provenir de cette
école. Quant aux sectes d'Hémérobaptistes, de Baptistes, d'Elchasaïtes
_(Sabiens, Mogtasila_ des écrivains arabes[584]), qui remplissent au
second siècle la Syrie, la Palestine, la Babylonie, et dont les restes
subsistent encore de nos jours chez les Mendaïtes, dits «chrétiens de
Saint-Jean,» elles ont la même origine que le mouvement de
Jean-Baptiste, plutôt qu'elles ne sont la descendance authentique de
Jean. La vraie école de celui-ci, à demi fondue avec le christianisme,
passa à l'état de petite hérésie chrétienne et s'éteignit obscurément.
Jean avait bien vu de quel côté était l'avenir. S'il eût cédé à une
rivalité mesquine, il serait aujourd'hui oublié dans la foule des
sectaires de son temps. Par l'abnégation, il est arrivé à la gloire et à
une position unique dans le panthéon religieux de l'humanité.


NOTES:

[551] Matth., XI 2 et suiv.; Luc, VII, 18 et suiv.

[552] Matth., IX, 14 et suiv.

[553] Matth., XIV, 4 et suiv.; Marc, VI, 18 et suiv.; Luc, III, 49.

[554] Jos., _De Belle jud_., VII, vi, 2.

[555] Plateaux portatifs sur lesquels, en Orient, on sert les liqueurs
et les mets.

[556] Matth., XIV, 3 et suiv.; Marc, VI, 14-29; Jos., _Ant_., XVIII, V,
2.

[557] Josèphe, _Ant_., XVIII, V, 1 et 2.

[558] Matth., XIV, 12.

[559] Matth., XIV, 13.

[560] Matth., XIV, 15 et suiv.; Marc, VI, 35 et suiv.; Luc, IX, 41 et
suiv.; Jean, VI, 2 et suiv.

[561] Matth., xi, 7 et suiv.; Luc, VII, 24 et suiv.

[562] Matth., xi, 12-13; Luc, XVI, 16.

[563] Malachie, III et IV; _Ecclésiast._, XLVIII, 10. V. ci-dessus, ch.
VI.

[564] Matth., xi, 14; XVII, 10; Marc, VI, 15; VIII, 28; IX, 40 et suiv.;
Luc, IX, 8, 19.

[565] _Ecclésiastique_, XLIV, 16.

[566] Matth., XVI, 14.

[567] II Macch., XV, 13 et suiv.

[568] Textes cités par Anquetil-Duperron, _Zend-Avesta,_ I, 2e part., p.
46, rectifiés par Spiegel, dans la _Zeitschrift der deutschen
morgenlændischen Gesellschaft,_ I, 261 et suiv.; extraits du
_Jamasp-Nameh,_ dans l'_Avesta_ de Spiegel, I, p. 34. Aucun des textes
parsis qui impliquent vraiment l'idée de prophètes ressuscités et
précurseurs n'est ancien; mais les idées contenues dans ces textes
paraissent bien antérieures à l'époque de la rédaction desdits textes.

[569] _Apoc_., XI, 3 et suiv.

[570] Marc, IX, 10.

[571] Matth., xi, 14; XVII, 10-13; Marc, VI, 15; IX, 10-12; Luc, IX, 8;
Jean, i, 21-25.

[572] Luc, i, 17.

[573] Matth., XXI, 32; Luc, VII, 29-30.

[574] _Act.,_ XIX, 4.

[575] Luc, i.

[576] Matth., III, 14 et suiv.; Luc, III, 16; Jean, i, 15 et suiv.; V,
2-33.

[577] Matth., XI, 2 et suiv.; Luc, VII, 18 et suiv.

[578] _Act_., XVIII, 28; XIX, 1-5. Cf. Épiph., _Adv. hær._, XXX, 16.

[579] _Vita_, 2.

[580] Serait-ce le Bounaï qui est compté par le Talmud (Bab.,
_Sanhédrin_, 43 _a_) au nombre des disciples de Jésus?

[581] Ilégésippe, dans Eusèbe, _H.E._, II, 23.

[582] Évang., i, 26,33; IV, 2; I Épître, V, 6. Cf. _Act._, X, 47.

[583] Livre IV. Voir surtout v. 157 et suiv.

[584] Je rappelle que _Sabiens_ est l'équivalent araméen du mot
«Baptistes.» _Mogtasila_ a le même sens en arabe.



CHAPITRE XIII.

PREMIÈRES TENTATIVES SUR JÉRUSALEM.


Jésus, presque tous les ans, allait à Jérusalem pour la fête de Pâques.
Le détail de chacun de ces voyages est peu connu; car les synoptiques
n'en parlent pas[585], et les notes du quatrième évangile sont ici
très-confuses[586]. C'est, à ce qu'il semble, l'an 31, et certainement
après la mort de Jean, qu'eut lieu le plus important des séjours de
Jésus dans la capitale. Plusieurs des disciples le suivaient. Quoique
Jésus attachât dès lors peu de valeur au pèlerinage, il s'y prêtait pour
ne pas blesser l'opinion juive, avec laquelle il n'avait pas encore
rompu. Ces voyages, d'ailleurs, étaient essentiels à son dessein; car il
sentait déjà que, pour jouer un rôle de premier ordre, il fallait sortir
de Galilée, et attaquer le judaïsme dans sa place forte, qui était
Jérusalem.

La petite communauté galiléenne était ici fort dépaysée. Jérusalem était
alors à peu près ce qu'elle est aujourd'hui, une ville de pédantisme,
d'acrimonie, de disputes, de haines, de petitesse d'esprit. Le fanatisme
y était extrême et les séditions religieuses très-fréquentes. Les
pharisiens y dominaient; l'étude de la Loi, poussée aux plus
insignifiantes minuties, réduite à des questions de casuiste, était
l'unique étude. Cette culture exclusivement théologique et canonique ne
contribuait en rien à polir les esprits. C'était quelque chose
d'analogue à la doctrine stérile du faquih musulman, à cette science
creuse qui s'agite autour d'une mosquée, grande dépense de temps et de
dialectique faite en pure perte, et sans que la bonne discipline de
l'esprit en profite. L'éducation théologique du clergé moderne, quoique
très-sèche, ne peut donner aucune idée de cela; car la Renaissance a
introduit dans tous nos enseignements, même les plus rebelles, une part
de belles-lettres et de bonne méthode, qui fait que la scolastique a
pris plus ou moins une teinte d'humanités. La science du docteur juif,
du _sofer_ ou scribe, était purement barbare, absurde sans compensation,
dénuée de tout élément moral[587]. Pour comble de malheur, elle
remplissait celui qui s'était fatigué à l'acquérir d'un ridicule
orgueil. Fier du prétendu savoir qui lui avait coûté tant de peine, le
scribe juif avait pour la culture grecque le même dédain que le savant
musulman a de nos jours pour la civilisation européenne, et que le vieux
théologien catholique avait pour le savoir des gens du monde. Le propre
de ces cultures scolastiques est de fermer l'esprit à tout ce qui est
délicat, de ne laisser d'estime que pour les difficiles enfantillages où
l'on a usé sa vie, et qu'on envisage comme l'occupation naturelle des
personnes faisant profession de gravité[588].

Ce monde odieux ne pouvait manquer de peser fort lourdement sur les âmes
tendres et délicates du nord. Le mépris des Hiérosolymites pour les
Galiléens rendait la séparation encore plus profonde. Dans ce beau
temple, objet de tous leurs désirs, ils ne trouvaient souvent que
l'avanie. Un verset du psaume des pèlerins[589], «J'ai choisi de me
tenir à la porte dans la maison de mon Dieu,» semblait fait exprès pour
eux. Un sacerdoce dédaigneux souriait de leur naïve dévotion, à peu près
comme autrefois en Italie le clergé, familiarisé avec les sanctuaires,
assistait froid et presque railleur à la ferveur du pèlerin venu de
loin. Les Galiléens parlaient un patois assez corrompu; leur
prononciation était vicieuse; ils confondaient les diverses aspirations,
ce qui amenait des quiproquo dont on riait beaucoup[590]. En religion,
on les tenait pour ignorants et peu orthodoxes[591]; l'expression «sot
Galiléen» était devenue proverbiale[592]. On croyait (non sans raison)
que le sang juif était chez eux très-mélangé, et il passait pour
constant que la Galilée ne pouvait produire un prophète[593]. Placés
ainsi aux confins du judaïsme et presque en dehors, les pauvres
Galiléens n'avaient pour relever leurs espérances qu'un passage d'Isaïe
assez mal interprété[594]: «Terre de Zabulon et terre de Nephtali, Voie
de la mer[595], Galilée des gentils! Le peuple qui marchait dans l'ombre
a vu une grande lumière; le soleil s'est levé pour ceux qui étaient
assis dans les ténèbres.» La renommée de la ville natale de Jésus était
particulièrement mauvaise. C'était un proverbe populaire: «Peut-il venir
quelque chose de bon de Nazareth[596].»

La profonde sécheresse de la nature aux environs de Jérusalem devait
ajouter au déplaisir de Jésus. Les vallées y sont sans eau; le sol,
aride et pierreux. Quand l'oeil plonge dans la dépression de la mer
Morte, la vue a quelque chose de saisissant; ailleurs elle est monotone.
Seule, la colline de Mizpa, avec ses souvenirs de la plus vieille
histoire d'Israël, soutient le regard. La ville présentait, du temps de
Jésus, à peu près la même assise qu'aujourd'hui. Elle n'avait guère de
monuments anciens, car jusqu'aux Asmonéens, les Juifs étaient restés
étrangers à tous les arts; Jean Hyrcan avait commencé à l'embellir, et
Hérode le Grand en avait fait une des plus superbes villes de l'Orient.
Les constructions hérodiennes le disputent aux plus achevées de
l'antiquité par leur caractère grandiose la perfection de l'exécution,
la beauté des matériaux[597]. Une foule de superbes tombeaux, d'un goût
original, s'élevaient vers le même temps aux environs de Jérusalem[598].
Le style de ces monuments était le style grec, mais approprié aux usages
des Juifs, et considérablement modifié selon leurs principes. Les
ornements de sculpture vivante, que les Hérodes se permettaient, au
grand mécontentement des rigoristes, en étaient bannis et remplacés par
une décoration végétale. Le goût des anciens habitants de la Phénicie et
de la Palestine pour les monuments monolithes taillés sur la roche vive,
semblait revivre en ces singuliers tombeaux découpés dans le rocher, et
où les ordres grecs sont si bizarrement appliqués à une architecture de
troglodytes. Jésus, qui envisageait les ouvrages d'art comme un pompeux
étalage de vanité, voyait tous ces monuments de mauvais oeil.[599] Son
spiritualisme absolu et son opinion arrêtée que la figure du vieux monde
allait passer ne lui laissaient de goût que pour les choses du coeur.

Le temple, à l'époque de Jésus, était tout neuf, et les ouvrages
extérieurs n'en étaient pas complètement terminés. Hérode en avait fait
commencer la reconstruction l'an 20 ou 21 avant l'ère chrétienne, pour
le mettre à l'unisson de ses autres édifices. Le vaisseau du temple fut
achevé en dix-huit mois, les portiques en huit ans;[600] mais les
parties accessoires se continuèrent lentement et ne furent terminées que
peu de temps avant la prise de Jérusalem[601]. Jésus y vit probablement
travailler, non sans quelque humeur secrète. Ces espérances d'un long
avenir étaient comme une insulte à son prochain avènement. Plus
clairvoyant que les incrédules et les fanatiques, il devinait que ces
superbes constructions étaient appelées à une courte durée[602].

Le temple, du reste, formait un ensemble merveilleusement imposant, dont
le _haram_ actuel[603], malgré sa beauté, peut à peine donner une idée.
Les cours et les portiques environnants servaient journellement de
rendez-vous à une foule considérable, si bien que ce grand espace était
à la fois le temple, le forum, le tribunal, l'université. Toutes les
discussions religieuses des écoles juives, tout l'enseignement
canonique, les procès même et les causes civiles, toute l'activité de la
nation, en un mot, était concentrée là[604]. C'était un perpétuel
cliquetis d'arguments, un champ clos de disputes, retentissant de
sophismes et de questions subtiles. Le temple avait ainsi beaucoup
d'analogie avec une mosquée musulmane. Pleins d'égards à cette époque
pour les religions étrangères, quand elles restaient sur leur propre
territoire[605], les Romains s'interdirent l'entrée du sanctuaire; des
inscriptions grecques et latines marquaient le point jusqu'où il était
permis aux non-Juifs de s'avancer[606]. Mais la tour Antonia, quartier
général de la force romaine, dominait toute l'enceinte et permettait de
voir ce qui s'y passait[607]. La police du temple appartenait aux Juifs;
un capitaine du temple en avait l'intendance, faisait ouvrir et fermer
les portes, empêchait qu'on ne traversât l'enceinte avec un bâton à la
main, avec des chaussures poudreuses, en portant des paquets ou pour
abréger le chemin[608]. On veillait surtout scrupuleusement à ce que
personne n'entrât à l'état d'impureté légale dans les portiques
intérieurs. Les femmes avaient une loge absolument séparée.

C'est là que Jésus passait ses journées, durant le temps qu'il restait à
Jérusalem. L'époque des fêtes amenait dans cette ville une affluence
extraordinaire. Réunis en chambrées de dix et vingt personnes, les
pèlerins envahissaient tout et vivaient dans cet entassement désordonné
où se plaît l'Orient[609]. Jésus se perdait dans la foule, et ses
pauvres Galiléens groupés autour de lui faisaient peu d'effet. Il
sentait probablement qu'il était ici dans un monde hostile et qui ne
l'accueillerait qu'avec dédain. Tout ce qu'il voyait l'indisposait. Le
temple, comme en général les lieux de dévotion très-fréquentés, offrait
un aspect peu édifiant. Le service du culte entraînait une foule de
détails assez repoussants, surtout des opérations mercantiles, par suite
desquelles de vraies boutiques s'étaient établies dans l'enceinte
sacrée. On y vendait des bêtes pour les sacrifices; il s'y trouvait des
tables pour l'échange de la monnaie; par moments, on se serait cru dans
un bazar. Les bas officiers du temple remplissaient sans doute leurs
fonctions avec la vulgarité irréligieuse des sacristains de tous les
temps. Cet air profane et distrait dans le maniement des choses saintes
blessait le sentiment religieux de Jésus, parfois porté jusqu'au
scrupule[610]. Il disait qu'on avait fait de la maison de prière une
caverne de voleurs. Un jour même, dit-on, la colère l'emporta; il frappa
à coups de fouet ces ignobles vendeurs et renversa leurs tables[611]. En
général, il aimait peu le temple. Le culte qu'il avait conçu pour son
Père, n'avait rien à faire avec des scènes de boucherie. Toutes ces
vieilles institutions juives lui déplaisaient, et il souffrait d'être
obligé de s'y conformer. Aussi le temple ou son emplacement
n'inspirèrent-ils de sentiments pieux, dans le sein du christianisme,
qu'aux chrétiens judaïsants. Les vrais hommes nouveaux eurent en
aversion cet antique lieu sacré. Constantin et les premiers empereurs
chrétiens y laissèrent subsister les constructions païennes
d'Adrien[612]. Ce furent les ennemis du christianisme, comme Julien, qui
pensèrent à cet endroit[613]. Quand Omar entra dans Jérusalem,
l'emplacement du temple était à dessein pollué en haine des Juifs[614].
Ce fut l'islam, c'est-à-dire une sorte de résurrection du judaïsme dans
sa forme exclusivement sémitique, qui lui rendit ses honneurs. Ce lieu a
toujours été antichrétien.

L'orgueil des Juifs achevait de mécontenter Jésus, et de lui rendre le
séjour de Jérusalem pénible. A mesure que les grandes idées d'Israël
mûrissaient, le sacerdoce s'abaissait. L'institution des synagogues
avait donné à l'interprète de la Loi, au docteur, une grande
supériorité sur le prêtre. Il n'y avait de prêtres qu'à Jérusalem, et là
même, réduits à des fonctions toutes rituelles, à peu près comme nos
prêtres de paroisse exclus de la prédication, ils étaient primés par
l'orateur de la synagogue, le casuiste, le _sofer_ ou scribe, tout
laïque qu'était ce dernier. Les hommes célèbres du Talmud ne sont pas
des prêtres; ce sont des savants selon les idées du temps. Le haut
sacerdoce de Jérusalem tenait, il est vrai, un rang fort élevé dans la
nation; mais il n'était nullement à la tête du mouvement religieux. Le
souverain pontife, dont la dignité avait déjà été avilie par
Hérode[615], devenait de plus en plus un fonctionnaire romain[616],
qu'on révoquait fréquemment pour rendre la charge profitable à
plusieurs. Opposés aux pharisiens, zélateurs laïques très-exaltés, les
prêtres étaient presque tous des sadducéens, c'est-à-dire des membres de
cette aristocratie incrédule qui s'était formée autour du temple, vivait
de l'autel, mais en voyait la vanité[617]. La caste sacerdotale s'était
séparée à tel point du sentiment national et de la grande direction
religieuse qui entraînait le peuple, que le nom de «sadducéen»
(_sadoki_), qui désigna d'abord simplement un membre de la famille
sacerdotale de Sadok, était devenu synonyme de «matérialiste» et d'
«épicurien.»

Un élément plus mauvais encore était venu, depuis le règne d'Hérode le
Grand, corrompre le haut sacerdoce. Hérode s'étant pris d'amour pour
Mariamne, fille d'un certain Simon, fils lui-même de Boëthus
d'Alexandrie, et ayant voulu l'épouser (vers l'an 28 avant J.-C.), ne
vit d'autre moyen, pour anoblir son beau-père et l'élever jusqu'à lui,
que de le faire grand-prêtre. Cette famille intrigante resta maîtresse,
presque sans interruption, du souverain pontificat pendant trente-cinq
ans[618]. Étroitement alliée à la famille régnante, elle ne le perdit
qu'après la déposition d'Archélaüs, et elle le recouvra (l'an 42 de
notre ère) après qu'Hérode Agrippa eut refait pour quelque temps
l'oeuvre d'Hérode le Grand. Sous le nom de _Boëthusim_[619], se forma
ainsi une nouvelle noblesse sacerdotale, très-mondaine, très-peu dévote,
qui se fondit à peu près avec les Sadokites. Les _Boëthusim_, dans le
Talmud et les écrits rabbiniques, sont présentés comme des espèces de
mécréants et toujours rapprochés des Sadducéens[620]. De tout cela
résulta autour du temple une sorte de cour de Rome, vivant de politique,
peu portée aux excès de zèle, les redoutant même, ne voulant pas
entendre parler de saints personnages ni de novateurs, car elle
profitait de la routine établie. Ces prêtres épicuriens n'avaient pas la
violence des Pharisiens; ils ne voulaient que le repos; c'étaient leur
insouciance morale, leur froide irréligion qui révoltaient Jésus. Bien
que très-différents, les prêtres et les Pharisiens se confondirent ainsi
dans ses antipathies. Mais étranger et sans crédit, il dut longtemps
renfermer son mécontentement en lui-même et ne communiquer ses
sentiments qu'a la société intime qui l'accompagnait.

Avant le dernier séjour, de beaucoup le plus long de tous qu'il fit à
Jérusalem et qui se termina par sa mort, Jésus essaya cependant de se
faire écouter. Il prêcha; on parla de lui; on s'entretint de certains
actes que l'on considérait comme miraculeux. Mais de tout cela ne
résulta ni une église établie a Jérusalem, ni un groupe de disciples
hiérosolymites. Le charmant docteur, qui pardonnait à tous pourvu qu'on
l'aimât, ne pouvait trouver beaucoup d'écho dans ce sanctuaire des
vaines disputes et des sacrifices vieillis. Il en résulta seulement pour
lui quelques bonnes relations, dont plus tard il recueillit les fruits.
Il ne semble pas que dès lors il ait fait la connaissance de la famille
de Béthanie qui lui apporta, au milieu des épreuves de ses derniers
mois, tant de consolations. Mais de bonne heure il attira l'attention
d'un certain Nicodème, riche pharisien, membre du sanhédrin et fort
considéré à Jérusalem[621]. Cet homme, qui paraît avoir été honnête et
de bonne foi, se sentit attiré vers le jeune Galiléen. Ne voulant pas
se compromettre, il vint le voir de nuit et eut avec lui une longue
conversation[622]. Il en garda sans doute une impression favorable, car
plus tard il défendit Jésus contre les préventions de ses
confrères[623], et, à la mort de Jésus, nous le trouverons entourant de
soins pieux le cadavre du maître[624]. Nicodème ne se fit pas chrétien;
il crut devoir à sa position de ne pas entrer dans un mouvement
révolutionnaire, qui ne comptait pas encore de notables adhérents. Mais
il porta évidemment beaucoup d'amitié à Jésus et lui rendit des
services, sans pouvoir l'arracher à une mort dont l'arrêt, à l'époque où
nous sommes arrivés, était déjà comme écrit.

Quant aux docteurs célèbres du temps, Jésus ne paraît avoir eu de
rapports avec eux. Hillel et Schammaï étaient morts; la plus grande
autorité du temps était Gamaliel, petit-fils de Hillel. C'était un
esprit libéral et un homme du monde, ouvert aux études profanes, formé à
la tolérance par son commerce avec la haute société[625]. A l'encontre
des Pharisiens très-sévères, qui marchaient voilés ou les yeux fermés,
il regardait les femmes, même les païennes[626]. La tradition le lui
pardonna, comme d'avoir su le grec, parce qu'il approchait de la
cour[627]. Après la mort de Jésus, il exprima sur la secte nouvelle des
vues très-modérées[628]. Saint Paul sortit de son école[629]. Mais il
est bien probable que Jésus n'y entra jamais.

Une pensée du moins que Jésus emporta de Jérusalem, et qui dès à présent
paraît chez lui enracinée, c'est qu'il n'y a pas de pacte possible avec
l'ancien culte juif. L'abolition des sacrifices qui lui avaient causé
tant de dégoût, la suppression d'un sacerdoce impie et hautain, et dans
un sens général l'abrogation de la Loi lui parurent d'une absolue
nécessité. A partir de ce moment, ce n'est plus en réformateur juif,
c'est en destructeur du judaïsme qu'il se pose. Quelques partisans des
idées messianiques avaient déjà admis que le Messie apporterait une loi
nouvelle, qui serait commune à toute la terre[630]. Les Esséniens, qui
étaient à peine des juifs, paraissent aussi avoir été indifférents au
temple et aux observances mosaïques. Mais ce n'étaient là que des
hardiesses isolées ou non avouées. Jésus le premier osa dire qu'à partir
de lui, ou plutôt à partir de Jean[631], la Loi n'existait plus. Si
quelquefois il usait de termes plus discrets[632], c'était pour ne pas
choquer trop violemment les préjugés reçus. Quand on le poussait à bout,
il levait tous les voiles, et déclarait que la Loi n'avait plus aucune
force. Il usait à ce sujet de comparaisons énergiques: «On ne raccommode
pas, disait-il, du vieux avec du neuf. On ne met pas le vin nouveau dans
de vieilles outres[633].» Voilà, dans la pratique, son acte de maître et
de créateur. Ce temple exclut les non-Juifs de son enceinte par des
affiches dédaigneuses. Jésus n'en veut pas. Cette Loi étroite, dure,
sans charité, n'est faite que pour les enfants d'Abraham. Jésus prétend
que tout homme de bonne volonté, tout homme qui l'accueille et l'aime,
est fils d'Abraham[634]. L'orgueil du sang lui paraît l'ennemi capital
qu'il faut combattre. Jésus, en d'autres termes, n'est plus juif. Il est
révolutionnaire au plus haut degré; il appelle tous les hommes à un
culte fondé sur leur seule qualité d'enfants de Dieu. Il proclame les
droits de l'homme, non les droits du juif; la religion de l'homme, non
la religion du juif; la délivrance de l'homme, non la délivrance du
juif[635]. Ah! que nous sommes loin d'un Judas Gaulonite, d'un Mathias
Margaloth, prêchant la révolution au nom de la Loi! La religion de
l'humanité, établie non sur le sang, mais sur le coeur, est fondée.
Moïse est dépassé; le temple n'a plus de raison d'être et est
irrévocablement condamné.


NOTES:

[585] Ils les supposent cependant obscurément (Matth., XXIII, 37; Luc,
XIII, 34). Ils connaissent aussi bien que Jean la relation de Jésus avec
Joseph d'Arimathie. Luc même (X, 38-42) connaît la famille de Béthanie.
Luc (IX, 51-54) a un sentiment vague du système du quatrième évangile
sur les voyages de Jésus. Plusieurs discours contre les Pharisiens et
les Sadducéens, placés par les synoptiques en Galilée, n'ont guère de
sens qu'à Jérusalem. Enfin, le laps de huit jours est beaucoup trop
court pour expliquer tout ce qui dut se passer entre l'arrivée de Jésus
dans cette ville et sa mort.

[586] Deux pèlerinages sont clairement indiqués (Jean, II, 13, et V, 1),
sans parler du dernier voyage (VII, 10), après lequel Jésus ne retourna
plus en Galilée. Le premier avait eu lieu pendant que Jean baptisait
encore. Il appartiendrait, par conséquent, à la pâque de l'an 29. Mais
les circonstances données comme appartenant à ce voyage sont d'une
époque plus avancée (comp. surtout Jean, II, 14 et suiv., et Matth.,
XXI, 12-13; Marc, 15-17; Luc, XIX, 45-46). Il y a évidemment des
transpositions de date dans ces chapitres de Jean, ou plutôt il a mêlé
les circonstances de divers voyages.

[587] On en peut juger par le Talmud, écho de la scolastique juive de ce
temps.

[588] Jos., _Ant_., XX, xi, 2.

[589] Ps. LXXXIV (Vulg. LXXXIII), 11.

[590] Matth., XXVI, 73; Marc, XIV, 70; _Act_., II, 7; Talm. de Bab.,
_Erubin_, 53 _a_ et suiv.; Bereschith rabba, 26 _c_.

[591] Passage du traité _Erubin_, précité.

[592] _Erubin,_ loc. cit., 53 _b_.

[593] Jean, VII, 52.

[594] IX, 1-2; Matth., IV, 13 et suiv.

[595] Voir ci-dessus, p. 160, note 3.

[596] Jean i, 46.

[597] Jos., _Ant_., XV, viii-xi; _B.J._, V, v, 6; Marc, XIII, 1-2.

[598] Tombeaux dits des Juges, des Rois, d'Absalom, de Zacharie, de
Josaphat, de saint Jacques. Comparez la description du tombeau des
Macchabées à Modin (I Macch., XIII, 27 et suiv.).

[599] Matth., XXIII, 27,29; XXIV, 4 et suiv.; Marc, XIII, 4 et suiv.;
Luc, XIX, 44; XXI, 5 et suiv. Comparez _Livre d'Hénoch_, XCVII, 43-14;
Talmud de Babylone, _Schabbath_, 33 _b_.

[600] Jos., _Ant._, XV, XL 5, 6.

[601] _Ibid._, XX, IX, 7; Jean, II 20.

[602] Matth., XXIV, 2; XXVI, 61; XXVII, 40; Marc, XIII, 2; XIV, 58; XV,
29; Luc, XXI, 6; Jean, II, 19-20.

[603] Nul doute que le temple et son enceinte n'occupassent
l'emplacement de la mosquée d'Omar et du _haram_, ou Cour Sacrée, qui
environne la mosquée. Le terre-plein du haram est, dans quelques
parties, notamment à l'endroit où les Juifs vont pleurer, le
soubassement même du temple d'Hérode.

[604] Luc, II, 46 et suiv.; Mischna, _Sanhédrin_, X, 2.

[605] Suet., _Aug_., 93.

[606] Philo, _Legatio ad Caïum_, § 31; Jos., _B.J._, V, v, 2; VI, II, 4;
_Act_., XXI, 28.

[607] Des traces considérables de la tour Antonia se voient encore dans
la partie septentrionale du haram.

[608] Mischna, _Berakoth_, IX, 5; Talm. de Babyl., _Jebamoth_, 6 _b_;
Marc, XI, 16.

[609] Jos., _B.J._, II, xiv, 3; VI, IX, 3. Comp. PS. CXXXIII (Vulg.
CXXXII).

[610] Marc, XI, 16.

[611] Matth., XXI, 12 et suiv.; Marc, XI, 15 et suiv.; Luc, XIX, 45 et
suiv.; Jean, II, 14 et suiv.

[612] _Itin. a Burdig. Hierus_., p. 152 (édit. Schott); S. Jérôme, In
Is., II, 8, et in Matth., XXIV, 15.

[613] Ammien Marcellin, XXIII, 1.

[614] Eutychius, _Ann._, II, 286 et suiv. (Oxford, 1659).

[615] Jos., _Ant_., XI, iii, 1, 3.

[616] Jos., _Ant_., XVIII, ii.

[617] _Act_., IV, 1 et suiv.; V, 17; Jos., _Ant_., XX, ix, 1; _Pirké
Aboth_, I, 10.

[618] Jos., _Ant_., XV, ix, 3; XVII, vi, 4; XIII, 1; XVIII, i, 1; II, 1;
XIX, vi, 2; VIII, 1.

[619] Ce nom ne se trouve que dans les documents juifs. Je pense que les
«Hérodiens» de l'Évangile sont les _Boëthusim_.

[620] Traité _Aboth Nathan_, 5; _Soferim_, III, hal. 5; Mischna,
_Menachoth_, X, 3; Talmud de Babylone, _Schabbath_, 118 _a_. Le nom des
_Boëthusim_ s'échange souvent dans les livres talmudiques avec celui des
Sadducéens ou avec le mot _Minim_ (hérétiques). Comparez Thosiphta
_Joma_, I, à Talm. de Jérus., même traité, I, 5, et Talm. de Bab., même
traité, 19 _b_; Thos. _Sukka_, III, à Talm. de Bab., même traité, 43
_b_; Thos. _ibid_., plus loin, à Talm. de Bab., même traité, 48 _b_;
Thos. _Rosch hasschana_, I, à Mischna, même traité, II, 1, Talm. de
Jérus., même traité, II, 1, et Talm. de Bab., même, traité, 22 _b_;
Thos. _Menachoth_, X, à Mischna, même traité, X, 3, Talm. de Bab., même
traité, 65 _a_, Mischna, _Chagiga_, II, 4, et Megillath Taanith, I;
Thos. _Iadaïm_, II, à Talm. de Jérus., _Baba Bathra_, VIII, 1, Talm. de
Bab., même traité, 115 _b_, et Megillath Taanith, V.

[621] Il semble qu'il est question de lui dans le Talmud. Talm. de Bab.,
_Taanith_., 20 _a; Gittin_., 56 _a; Ketuboth_, 66 _b_; traité _Aboth
Nathan,_ VII; Midrasch rabba, _Eka_, 64 _a_. Le passage _Taanith_
l'identifie avec Bounaï, lequel, d'après _Sanhédrin_ (v. ci-dessus, p.
203, note 3), était disciple de Jésus. Mais si Bounaï est le Banou de
Josèphe, ce rapprochement est sans force.

[622] Jean, III, 1 et suiv.; VII, 50. On est certes libre de croire que
le texte même de la conversation n'est qu'une création de Jean.

[623] Jean, VII, 50 et suiv.

[624] Jean, XIX, 39.

[625] Mischna, _Baba metsia_, V, 8; Talm. de Bab., _Sota_, 49 _b_.

[626] Talm. de Jérus., _Berakoth_, IX, 2.

[627] Passage _Sota_, précité, et _Baba Kama_, 83 _a_.

[628] _Act_., V, 34 et suiv.

[629] _Act_., XXII, 3.

[630] _Orac. sib_., 1. III, 573 et suiv.; 715 et suiv.; 756-58. Comparez
le Targum de Jonathan, Is., XII, 3.

[631] Luc, XVI, 16. Le passage de Matthieu, XXI, 12-13, est moins clair,
mais ne peut avoir d'autre sens.

[632] Matth., V, 17-18 (Cf. Talm. de Bab., _Schabbath_, l. 16 _b_). Ce
passage n'est pas en contradiction avec ceux où l'abolition de la Loi
est impliquée. Il signifie seulement qu'en Jésus toutes les figures de
l'Ancien Testament sont accomplies. Cf. Luc, XVI, 17.

[633] Matth., IX, 16-17; Luc, V, 36 et suiv.

[634] Luc, XIX, 9.

[635] Matth., XXIV, 14; XXVIII, 19; Marc, XIII, 10; XVI, 15; Luc, XXIV,
47.



CHAPITRE XIV.

RAPPORTS DE JÉSUS AVEC LES PAÏENS ET LES SAMARITAINS.

Conséquent à ces principes, il dédaignait tout ce qui n'était pas la
religion du coeur. Les vaines pratiques des dévots[636], le rigorisme
extérieur, qui se fie pour le salut à des simagrées, l'avaient pour
mortel ennemi. Il se souciait peu du jeûne[637]. Il préférait le pardon
d'une injure au sacrifice[638]. L'amour de Dieu, la charité, le pardon
réciproque, voilà toute sa loi[639]. Rien de moins sacerdotal. Le
prêtre, par état, pousse toujours au sacrifice public, dont il est le
ministre obligé; il détourne de la prière privée, qui est un moyen de se
passer de lui. On chercherait vainement dans l'Évangile une pratique
religieuse recommandée par Jésus. Le baptême n'a pour lui qu'une
importance secondaire[640]; et quant à la prière, il ne règle rien,
sinon qu'elle se fasse du coeur. Plusieurs, comme il arrive toujours,
croyaient remplacer par la bonne volonté des âmes faibles le vrai amour
du bien, et s'imaginaient conquérir le royaume du ciel en lui disant:
«_Rabbi, rabbi_;» il les repoussait, et proclamait que sa religion,
c'est de bien faire[641]. Souvent il citait le passage d'Isaïe: «Ce
peuple m'honore des lèvres, mais son coeur est loin de moi[642].»

Le sabbat était le point capital sur lequel s'élevait l'édifice des
scrupules et des subtilités pharisaïques. Cette institution antique et
excellente était devenue un prétexte pour de misérables disputes de
casuistes et une source de croyances superstitieuses[643]. On croyait
que la nature l'observait; toutes les sources intermittentes passaient
pour «sabbatiques[644].» C'était aussi le point sur lequel Jésus se
plaisait le plus à défier ses adversaires[645]. Il violait ouvertement
le sabbat, et ne répondait aux reproches qu'on lui en faisait que par de
fines railleries. A plus forte raison dédaignait-il une foule
d'observances modernes, que la tradition avait ajoutées à la Loi, et
qui, par cela même, étaient les plus chères aux dévots. Les ablutions,
les distinctions trop subtiles des choses pures et impures le trouvaient
sans pitié: «Pouvez-vous aussi, leur disait-il, laver votre âme? Ce
n'est pas ce que l'homme mange qui le souille, mais ce qui sort de son
coeur.» Les pharisiens, propagateurs de ces momeries, étaient le point
de mire de tous ses coups. Il les accusait d'enchérir sur la Loi,
d'inventer des préceptes impossibles pour créer aux hommes des occasions
de péché: «Aveugles, conducteurs d'aveugles, disait-il, prenez garde de
tomber dans la fosse.»--«Race de vipères, ajoutait-il en secret, ils ne
parlent que du bien, mais au dedans ils sont mauvais; ils font mentir le
proverbe: «La bouche ne verse que le trop-plein du coeur[646].»

Il ne connaissait pas assez les gentils pour songer à fonder sur leur
conversion quelque chose de solide. La Galilée contenait un grand nombre
de païens, mais non à ce qu'il semble, un culte des faux dieux public et
organisé[647]. Jésus put voir ce culte se déployer avec toute sa
splendeur dans le pays de Tyr et de Sidon, à Césarée de Philippe, et
dans la Décapole[648]. Il y fit peu d'attention. Jamais on ne trouve
chez lui ce pédantisme fatigant des Juifs de son temps, ces déclamations
contre l'idolâtrie, si familières à ses coreligionnaires depuis
Alexandre, et qui remplissent par exemple le livre de la «Sagesse[649].»
Ce qui le frappe dans les païens, ce n'est pas leur idolâtrie, c'est
leur servilité[650]. Le jeune démocrate juif, frère en ceci de Judas le
Gaulonite, n'admettant de maître que Dieu, était très-blessé des
honneurs dont on entourait la personne des souverains et des titres
souvent mensongers qu'on leur donnait. A cela près, dans la plupart des
cas où il rencontre des païens, il montre pour eux une grande
indulgence; parfois il affecte de concevoir sur eux plus d'espoir que
sur les Juifs[651]. Le royaume de Dieu leur sera transféré. «Quand un
propriétaire est mécontent de ceux à qui il a loué sa vigne, que
fait-il? Il la loue à d'autres, qui lui rapportent de bons fruits[652].»
Jésus devait tenir d'autant plus à cette idée que la conversion des
gentils était, selon les idées juives, un des signes les plus certains
de la venue du Messie[653]. Dans son royaume de Dieu, il fait asseoir au
festin, à côté d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, des hommes venus des
quatre vents du ciel, tandis que les héritiers légitimes du royaume sont
repoussés[654]. Souvent, il est vrai, on croit trouver dans les ordres
qu'il donne à ses disciples une tendance toute contraire: il semble leur
recommander de ne prêcher le salut qu'aux seuls Juifs orthodoxes[655];
il parle des païens d'une manière conforme aux préjugés des Juifs[656].
Mais il faut se rappeler que les disciples, dont l'esprit étroit ne se
prêtait pas à cette haute indifférence pour la qualité de fils
d'Abraham, ont bien pu faire fléchir dans le sens de leurs propres idées
les instructions de leur maître. En outre, il est fort possible que
Jésus ait varié sur ce point, de même que Mahomet parle des Juifs, dans
le Coran, tantôt de la façon la plus honorable, tantôt avec une extrême
dureté, selon qu'il espère ou non les attirer à lui. La tradition, en
effet, prête à Jésus deux règles de prosélytisme tout à fait opposées et
qu'il a pu pratiquer tour à tour: «Celui qui n'est pas contre vous est
pour vous;»--«Celui qui n'est pas avec moi est contre moi[657].» Une
lutte passionnée entraîne presque nécessairement ces sortes de
contradictions.

Ce qui est certain, c'est qu'il compta parmi ses disciples plusieurs des
gens que les Juifs appelaient «Hellènes[658].» Ce mot avait, en
Palestine, des sens fort divers. Il désignait tantôt des païens, tantôt
des Juifs parlant grec et habitant parmi les païens[659], tantôt des
gens d'origine païenne convertis au judaïsme[660]. C'est probablement
dans cette dernière catégorie d'Hellènes que Jésus trouva de la
sympathie[661]. L'affiliation au judaïsme avait beaucoup de degrés; mais
les prosélytes restaient toujours dans un état d'infériorité à l'égard
du juif de naissance. Ceux dont il s'agit ici étaient appelés
«prosélytes de la porte» ou «gens craignant Dieu,» et assujettis aux
préceptes de Noë, non aux préceptes mosaïques[662]. Cette infériorité
même était sans doute la cause qui les rapprochait de Jésus et leur
valait sa faveur.

Il en usait de même avec les Samaritains. Serrée comme un îlot entre les
deux grandes provinces du judaïsme (la Judée et la Galilée), la Samarie
formait en Palestine une espèce d'enclave, où se conservait le vieux
culte du Garizim, frère et rival de celui de Jérusalem. Cette pauvre
secte, qui n'avait ni le génie ni la savante organisation du judaïsme
proprement dit, était traitée par les Hiérosolymites avec une extrême
dureté[663]. On la mettait sur la même ligne que les païens, avec un
degré de haine de plus[664]. Jésus, par une sorte d'opposition, était
bien disposé pour elle. Souvent il préfère les Samaritains aux Juifs
orthodoxes. Si, dans d'autres cas, il semble défendre à ses disciples
d'aller les prêcher, réservant son Évangile pour les Israélites
purs[665], c'est là encore, sans doute, un précepte de circonstance,
auquel les apôtres auront donné un sens trop absolu. Quelquefois, en
effet, les Samaritains le recevaient mal, parce qu'ils le supposaient
imbu des préjugés de ses coreligionnaires[666]; de la même façon que de
nos jours l'Européen libre penseur est envisagé comme un ennemi par le
musulman, qui le croit toujours un chrétien fanatique. Jésus savait se
mettre au-dessus de ces malentendus[667]. Il eut plusieurs disciples à
Sichem, et il y passa au moins deux jours[668]. Dans une circonstance,
il ne rencontre de gratitude et de vraie piété que chez un
samaritain[669]. Une de ses plus belles paraboles est celle de l'homme
blessé sur la route de Jéricho. Un prêtre passe, le voit et continue son
chemin. Un lévite passe et ne s'arrête pas. Un samaritain a pitié de
lui, s'approche, verse de l'huile dans ses plaies et les bande[670].
Jésus conclut de là que la vraie fraternité s'établit entre les hommes
par la charité, non par la foi religieuse. Le «prochain,» qui dans le
judaïsme était surtout le coreligionnaire, est pour lui l'homme qui a
pitié de son semblable sans distinction de secte. La fraternité humaine
dans le sens le plus large sortait à pleins bords de tous ses
enseignements.

Ces pensées, qui assiégeaient Jésus à sa sortie de Jérusalem, trouvèrent
leur vive expression dans une anecdote qui a été conservée sur son
retour. La route de Jérusalem en Galilée passe à une demi-heure de
Sichem[671], devant l'ouverture de la vallée dominée par les monts Ebal
et Garizim. Cette route était en général évitée par les pèlerins juifs,
qui aimaient mieux dans leurs voyages faire le long détour de la Pérée
que de s'exposer aux avanies des Samaritains ou de leur demander
quelque chose. Il était défendu de manger et de boire avec eux[672];
c'était un axiome de certains casuistes qu' «un morceau de pain des
Samaritains est de la chair de porc[673].» Quand on suivait cette route,
on faisait donc ses provisions d'avance; encore évitait-on rarement les
rixes et les mauvais traitements[674]. Jésus ne partageait ni ces
scrupules ni ces craintes. Arrivé dans la route, au point où s'ouvre sur
la gauche la vallée de Sichem, il se trouva fatigué, et s'arrêta près
d'un puits. Les Samaritains avaient, alors comme aujourd'hui, l'habitude
de donner à toutes les localités de leur vallée des noms tirés des
souvenirs patriarcaux; ils regardaient ce puits comme ayant été donné
par Jacob à Joseph; c'était probablement celui-là même qui s'appelle
encore maintenant _Bir-Iakoub._ Les disciples entrèrent dans la vallée
et allèrent à la ville acheter des provisions; Jésus s'assit sur le bord
du puits, ayant en face de lui le Garizim.

Il était environ midi. Une femme de Sichem vint puiser de l'eau. Jésus
lui demanda à boire, ce qui excita chez cette femme un grand étonnement,
les Juifs s'interdisant d'ordinaire tout commerce avec les Samaritains.
Gagnée par l'entretien de Jésus, la femme reconnut en lui un prophète,
et, s'attendant à des reproches sur son culte, elle prit les devants:
«Seigneur, dit-elle, nos pères ont adoré sur cette montagne, tandis que
vous autres, vous dites que c'est à Jérusalem qu'il faut adorer.--Femme,
crois-moi, lui répondit Jésus, l'heure est venue où l'on n'adorera plus
ni sur cette montagne ni à Jérusalem, mais où les vrais adorateurs
adoreront le Père en esprit et en vérité[675].» Le jour où il prononça
cette parole, il fut vraiment fils de Dieu. Il dit pour la première fois
le mot sur lequel reposera l'édifice de la religion éternelle. Il fonda
le culte pur, sans date, sans patrie, celui que pratiqueront toutes les
âmes élevées jusqu'à la fin des temps. Non-seulement sa religion, ce
jour-là, fut la bonne religion de l'humanité, ce fut la religion
absolue; et si d'autres planètes ont des habitants doués de raison et de
moralité, leur religion ne peut être différente de celle que Jésus a
proclamée près du puits de Jacob. L'homme n'a pu s'y tenir; car on
n'atteint l'idéal qu'un moment. Le mot de Jésus a été un éclair dans une
nuit obscure; il a fallu dix-huit cents ans pour que les yeux de
l'humanité (que dis-je! d'une portion infiniment petite de l'humanité)
s'y soient habitués. Mais l'éclair deviendra le plein jour, et, après
avoir parcouru tous les cercles d'erreurs, l'humanité reviendra à ce
mot-là, comme à l'expression immortelle de sa foi et de ses espérances.


NOTES:

[636] Matth., XV, 9.

[637] Matth., IX, 14; XI, 19.

[638] Matth., V, 23 et suiv.; IX, 13; XII, 7.

[639] Matth., XXII, 37 et suiv.; Marc, XII, 28 et suiv.; Luc, X, 25 et
suiv.

[640] Matth., III, 15; I Cor., i, 17.

[641] Matth., VII, 21; Luc, VI, 46.

[642] Matth., XV, 8; Marc, VII, 6. Cf. Isaïe, XXIX, 13.

[643] Voir surtout le traité _Schabbath_ de la Mischna, et le _Livre des
Jubilés_ (traduit de l'éthiopien dans les _Jahrbücher_ d'Ewald, années 2
et 3), c. L.

[644] Jos., _B.J._, VII, v, 4; Pline, _H.N._, XXXI, 18. Cf. Thomson,
_The Land and the Book_, I, 406 et suiv.

[645] Matth., XII, 1-14; Marc, II, 23-28; Luc, VI, 1-5; XIII, 14 et
suiv.; XIV, 1 et suiv.

[646] Matth., XII, 34; XV, 1 et suiv., 12 et suiv.; XXIII entier; Marc,
VII, 1 et suiv., 15 et suiv.; Luc, VI, 43; XI, 39 et suiv.

[647] Je crois que les païens de Galilée se trouvaient surtout aux
frontières, à Kadès, par exemple, mais que le coeur même du pays, la
ville de Tibériade exceptée, était tout juif. La ligne où finissent les
ruines de temples et où commencent les ruines de synagogues est
aujourd'hui nettement marquée à la hauteur du lac Huleh (Samachonitis).
Les traces de sculpture païenne qu'on a cru trouver à Tell-Hum sont
douteuses. La côte, en particulier la ville d'Acre, ne faisaient point
partie de la Galilée.

[648] Voir ci-dessus, p. 146-147.

[649] Chap. XIII et suiv.

[650] Matth., XX, 25; Marc, X, 42; Luc, XXII, 25.

[651] Matth., VIII, 5 et suiv.; XV, 22 et suiv.; Marc, VII, 25 et suiv.;
Luc, IV, 25 et suiv.

[652] Matth., XXI, 41; Marc, XII, 9; Luc, XX, 16.

[653] Is., II, 2 et suiv.; LX; Amos, IX, 11 et suiv.; Jérém., III, 17;
Malach., i, 11; _Tobie_, XIII, 13 et suiv.; _Orac. sibyl._, III, 715 et
suiv. Comp. Matth., XXIV, 14; _Act._, XV, 13 et suiv.

[654] Matth., VIII, 11-12; XXI, 33 et suiv.; XXII, 1 et suiv.

[655] Matth., VII, 6; X, 5-6; XV, 24; XXI, 43.

[656] Matth., V, 46 et suiv.; VI, 7, 32; XVIII, 17; Luc, VI, 32 et
suiv.; XII, 30.

[657] Matth., XII, 30; Marc, IX, 39; Luc, IX, 50; XI, 23.

[658] Josèphe le dit formellement (_Ant.,_ XVIII, iii, 3). Comp. Jean,
VII, 35; XII, 20-21.

[659] Talm. de Jérus., _Sota_, VII, 1.

[660] Voir, en particulier, Jean, VII, 35; XII, 20; _Act._, XIV, l;
XVII, 4; XVIII, 4; XXI, 28.

[661] Jean, XII, 20; _Act._, VIII, 27.

[662] Mischna, _Baba metsia_, IX, 12; Talm. de Bab., _Sanh_., 56 _b;
Act._, VIII, 27; X, 2, 22, 35; XIII, 16, 26, 43, 50; XVI, 14; XVII, 4,
17; XVIII, 7; Galat., II, 3; Jos., _Ant._, XIV, vii, 2.

[663] _Ecclésiastique_, L, 27-28; Jean, VIII, 48; Jos., _Ant._, IX, xiv,
3; XI, viii, 6; XII, v, 5; Talm. de Jérus., _Aboda zara_, V, 4;
_Pesachim_ i, 1.

[664] Matth., X, 5; Luc, XVII, 18. Comp. Talm. de Bab., _Cholin,_ 6 _a_.

[665] Matth., X, 5-6.

[666] Luc, IX, 53.

[667] Luc, IX, 56.

[668] Jean, IV, 39-43.

[669] Luc, XVII, 16 et suiv.

[670] Luc, X, 30 et suiv.

[671] Aujourd'hui Naplouse.

[672] Luc, IX, 53; Jean, IV, 9.

[673] Mischna, _Schebiit,_ VIII, 10.

[674] Jos., _Ant._, XX, v, 1; _B.J._, II, xii, 3, _Vita_, 52.

[675] Jean, IV, 21-23. Le V. 22, au moins le dernier membre, qui exprime
une pensée opposée à celle des versets 21 et 23, paraît avoir été
interpolé. Il ne faut pas trop insister sur la réalité historique d'une
telle conversation, puisque Jésus ou son interlocutrice auraient, seuls
pu la raconter. Mais l'anecdote du chapitre IV de Jean représente
certainement une des pensées les plus intimes de Jésus, et la plupart
des circonstances du récit ont un cachet frappant de vérité.



CHAPITRE XV.

COMMENCEMENT DE LA LÉGENDE DE JÉSUS.--IDÉE QU'IL A LUI-MÊME DE SON RÔLE
SURNATUREL.


Jésus rentra en Galilée ayant complètement perdu sa foi juive, et en
pleine ardeur révolutionnaire. Ses idées maintenant s'expriment avec une
netteté parfaite. Les innocents aphorismes de son premier âge
prophétique, en partie empruntés aux rabbis antérieurs, les belles
prédications morales de sa seconde période aboutissent à une politique
décidée. La Loi sera abolie; c'est lui qui l'abolira[676]. Le Messie
est venu; c'est lui qui l'est. Le royaume de Dieu va bientôt se révéler;
c'est par lui qu'il se révélera. Il sait bien qu'il sera victime de sa
hardiesse; mais le royaume de Dieu ne peut être conquis sans violence;
c'est par des crises et des déchirements qu'il doit s'établir[677]. Le
Fils de l'homme, après sa mort, viendra avec gloire, accompagné de
légions d'anges, et ceux qui l'auront repoussé seront confondus.

L'audace d'une telle conception ne doit pas nous surprendre. Jésus
s'envisageait depuis longtemps avec Dieu sur le pied d'un fils avec son
père. Ce qui chez d'autres serait un orgueil insupportable, ne doit pas
chez lui être traité d'attentat.

Le titre de «fils de David» fut le premier qu'il accepta, probablement
sans tremper dans les fraudes innocentes par lesquelles on chercha à le
lui assurer. La famille de David était, a ce qu'il semble, éteinte
depuis longtemps[678]; les Asmonéens, d'origine sacerdotale, ne
pouvaient chercher à s'attribuer une telle descendance; ni Hérode, ni
les Romains ne songent un moment qu'il existe autour d'eux un
représentant quelconque des droits de l'antique dynastie. Mais depuis la
fin des Asmonéens, le rêve d'un descendant inconnu des anciens rois, qui
vengerait la nation de ses ennemis, travaillait toutes les têtes. La
croyance universelle était que le Messie serait fils de David et
naîtrait comme lui à Bethléhem[679]. Le sentiment premier de Jésus
n'était pas précisément cela. Le souvenir de David, qui préoccupait la
masse des Juifs, n'avait rien de commun avec son règne céleste. Il se
croyait fils de Dieu, et non pas fils de David. Son royaume et la
délivrance qu'il méditait étaient d'un tout autre ordre. Mais l'opinion
ici lui fit une sorte de violence. La conséquence immédiate de cette
proposition: «Jésus est le Messie,» était cette autre proposition:
«Jésus est fils de David.» Il se laissa donner un titre sans lequel il
ne pouvait espérer aucun succès. Il finit, ce semble, par y prendre
plaisir, car il faisait de la meilleure grâce les miracles qu'on lui
demandait en l'interpellant ainsi[680]. Ici, comme dans plusieurs autres
circonstances de sa vie, Jésus se plia aux idées qui avaient cours de
son temps, bien qu'elles ne fussent pas précisément les siennes. Il
associait à son dogme du «royaume de Dieu,» tout ce qui échauffait les
coeurs et les imaginations. C'est ainsi que nous l'avons vu adopter le
baptême de Jean, qui pourtant ne devait pas lui importer beaucoup.

Une grave difficulté se présentait: c'était sa naissance à Nazareth, qui
était de notoriété publique. On ne sait si Jésus lutta contre cette
objection. Peut-être ne se présenta-t-elle pas en Galilée, où l'idée que
le fils de David devait être un bethléhémite était moins répandue. Pour
le galiléen idéaliste, d'ailleurs, le titre de «fils de David» était
suffisamment justifié, si celui à qui on le décernait relevait la gloire
de sa race et ramenait les beaux jours d'Israël. Autorisa-t-il par son
silence les généalogies fictives que ses partisans imaginèrent pour
prouver sa descendance royale[681]? Sut-il quelque chose des légendes
inventées pour le faire naître à Bethléhem, et en particulier du tour
par lequel on rattacha son origine bethléhémite au recensement qui eut
lieu par l'ordre du légat impérial, Quirinius[682]? On l'ignore.
L'inexactitude et les contradictions des généalogies[683] portent à
croire qu'elles furent le résultat d'un travail populaire s'opérant sur
divers points, et qu'aucune d'elles ne fut sanctionnée par Jésus[684].
Jamais il ne se désigne de sa propre bouche comme fils de David. Ses
disciples, bien moins éclairés que lui, enchérissaient parfois sur ce
qu'il disait de lui-même; le plus souvent il n'avait pas connaissance de
ces exagérations. Ajoutons que, durant les trois premiers siècles, des
fractions considérables du christianisme[685] nièrent obstinément la
descendance royale de Jésus et l'authenticité des généalogies.

Sa légende était ainsi le fruit d'une grande conspiration toute
spontanée et s'élaborait autour de lui de son vivant. Aucun grand
événement de l'histoire ne s'est passé sans donner lieu à un cycle de
fables, et Jésus n'eût pu, quand il l'eût voulu, couper court à ces
créations populaires. Peut-être un oeil sagace eût-il su reconnaître dès
lors le germe des récits qui devaient lui attribuer une naissance
surnaturelle, soit en vertu de cette idée, fort répandue dans
l'antiquité, que l'homme hors ligne ne peut être né des relations
ordinaires des deux sexes; soit pour répondre à un chapitre mal entendu
d'Isaïe[686], où l'on croyait lire que le Messie naîtrait d'une vierge;
soit enfin par suite de l'idée que le «Souffle de Dieu,» déjà érigé en
hypostase divine, est un principe de fécondité[687]. Déjà peut-être
couraient sur son enfance plus d'une anecdote conçue en vue de montrer
dans sa biographie l'accomplissement de l'idéal messianique[688], ou,
pour mieux dire, des prophéties que l'exégèse allégorique du temps
rapportait au Messie. D'autres fois, on lui créait dès le berceau des
relations avec les hommes célèbres, Jean-Baptiste, Hérode le Grand, des
astrologues chaldéens qui, dit-on, firent vers ce temps-là un voyage à
Jérusalem[689], deux vieillards, Siméon et Anne, qui avaient laissé des
souvenirs de haute sainteté[690]. Une chronologie assez lâche présidait
à ces combinaisons, fondées pour la plupart sur des faits réels
travestis[691]. Mais un singulier esprit de douceur et de bonté, un
sentiment profondément populaire, pénétraient toutes ces fables, et en
faisaient un supplément de la prédication[692]. C'est surtout après la
mort de Jésus que de tels récits prirent de grands développements; on
peut croire cependant qu'ils circulaient déjà de son vivant, sans
rencontrer autre chose qu'une pieuse crédulité et une naïve admiration.

Que jamais Jésus n'ait songé à se faire passer pour une incarnation de
Dieu lui-même, c'est ce dont on ne saurait douter. Une telle idée était
profondément étrangère à l'esprit juif; il n'y en a nulle trace dans les
évangiles synoptiques[693]; on ne la trouve indiquée que dans des
parties de l'évangile de Jean qui ne peuvent être acceptées comme un
écho de la pensée de Jésus. Parfois même Jésus semble prendre des
précautions pour repousser une telle doctrine[694]. L'accusation de se
faire Dieu ou l'égal de Dieu est présentée, même dans l'évangile de
Jean, comme une calomnie des Juifs[695]. Dans ce dernier évangile, il se
déclare moindre que son Père[696]. Ailleurs, il avoue que le Père ne lui
a pas tout révélé[697]. Il se croit plus qu'un homme ordinaire, mais
séparé de Dieu par une distance infinie. Il est fils de Dieu; mais tous
les hommes le sont ou peuvent le devenir à des degrés divers[698]. Tous,
chaque jour, doivent appeler Dieu leur père; tous les ressuscités seront
fils de Dieu[699]. La filiation divine était attribuée dans l'Ancien
Testament à des êtres qu'on ne prétendait nullement égaler à Dieu[700].
Le mot «fils» a, dans les langues sémitiques et dans la langue du
Nouveau Testament, les sens les plus larges[701]. D'ailleurs, l'idée que
Jésus se fait de l'homme n'est pas cette idée humble, qu'un froid déisme
a introduite. Dans sa poétique conception de la nature, un seul souffle
pénètre l'univers: le souffle de l'homme est celui de Dieu; Dieu habite
en l'homme, vit par l'homme, de même que l'homme habite en Dieu, vit par
Dieu[702]. L'idéalisme transcendant de Jésus ne lui permit jamais
d'avoir une notion bien claire de sa propre personnalité. Il est son
Père, son Père est lui. Il vit dans ses disciples; il est partout avec
eux[703]; ses disciples sont un, comme lui et son Père sont un[704].
L'idée pour lui est tout; le corps, qui fait la distinction des
personnes, n'est rien.

Le titre de «Fils de Dieu,» ou simplement de «Fils[705],» devint ainsi
pour Jésus un titre analogue à «Fils de l'homme» et, comme celui-ci,
synonyme de «Messie,» à la seule différence qu'il s'appelait lui-même
«Fils de l'homme» et qu'il ne semble pas avoir fait le même usage du mot
«Fils de Dieu[706].» Le titre de Fils de l'homme exprimait sa qualité de
juge; celui de Fils de Dieu sa participation aux desseins suprêmes et sa
puissance. Cette puissance n'a pas de limites. Son Père lui a donné tout
pouvoir. Il a le droit de changer même le sabbat[707]. Nul ne connaît le
Père que par lui[708]. Le Père lui a exclusivement transmis le droit de
juger[709]. La nature lui obéit; mais elle obéit aussi à quiconque croit
et prie; la foi peut tout[710]. Il faut se rappeler que nulle idée des
lois de la nature ne venait, dans son esprit, ni dans celui de ses
auditeurs, marquer la limite de l'impossible. Les témoins de ses
miracles remercient Dieu «d'avoir donné de tels pouvoirs aux
hommes[711].» Il remet les péchés[712]; il est supérieur à David, à
Abraham, à Salomon, aux prophètes[713]. Nous ne savons sous quelle forme
ni dans quelle mesure ces affirmations se produisaient. Jésus ne doit
pas être jugé sur la règle de nos petites convenances. L'admiration de
ses disciples le débordait et l'entraînait. Il est évident que le titre
de _Rabbi_, dont il s'était d'abord contenté, ne lui suffisait plus; le
titre même de prophète ou d'envoyé de Dieu ne répondait plus à sa
pensée. La position qu'il s'attribuait était celle d'un être surhumain,
et il voulait qu'on le regardât comme ayant avec Dieu un rapport plus
élevé que celui des autres hommes. Mais il faut remarquer que ces mots
de «surhumain» et de «surnaturel,» empruntés à notre théologie mesquine,
n'avaient pas de sens dans la haute conscience religieuse de Jésus. Pour
lui, la nature et le développement de l'humanité n'étaient pas des
règnes limités hors de Dieu, de chétives réalités, assujetties aux lois
d'un empirisme désespérant. Il n'y avait pas pour lui de surnaturel, car
il n'y avait pas de nature. Ivre de l'amour infini, il oubliait la
lourde chaîne qui tient l'esprit captif; il franchissait d'un bond
l'abîme, infranchissable pour la plupart, que la médiocrité des facultés
humaines trace entre l'homme et Dieu.

On ne saurait méconnaître dans ces affirmations de Jésus le germe de la
doctrine qui devait plus tard faire de lui une hypostase divine[714], en
l'identifiant avec le Verbe, ou «Dieu second[715],» ou fils aîné de
Dieu[716], ou _Ange métatrône_[717], que la théologie juive créait d'un
autre côté[718]. Une sorte de besoin amenait cette théologie, pour
corriger l'extrême rigueur du vieux monothéisme, à placer auprès de Dieu
un assesseur, auquel le Père éternel est censé déléguer le gouvernement
de l'univers. La croyance que certains hommes sont des incarnations de
facultés ou de «puissances» divines, était répandue; les Samaritains
possédaient vers le même temps un thaumaturge nommé Simon, qu'on
identifiait avec «la grande vertu de Dieu[719].» Depuis près de deux
siècles, les esprits spéculatifs du judaïsme se laissaient aller au
penchant de faire des personnes distinctes avec les attributs divins ou
avec certaines expressions qu'on rapportait à la divinité. Ainsi le
«Souffle de Dieu,» dont il est souvent question dans l'Ancien Testament,
est considéré comme un être à part, l'«Esprit-Saint.» De même, la
«Sagesse de Dieu,» la «Parole de Dieu» deviennent des personnes
existantes par elles-mêmes. C'était le germe du procédé qui a engendré
les _Sephiroth_ de la Cabbale, les _Æons_ du gnosticisme, les hypostases
chrétiennes, toute cette mythologie sèche, consistant en abstractions
personnifiées, à laquelle le monothéisme est obligé de recourir, quand
il veut introduire en Dieu la multiplicité.

Jésus paraît être resté étranger à ces raffinements de théologie, qui
devaient bientôt remplir le monde de disputes stériles. La théorie
métaphysique du Verbe, telle qu'on la trouve dans les écrits de son
contemporain Philon, dans les Targums chaldéens, et déjà dans le livre
de la «Sagesse[720],» ne se laisse entrevoir ni dans les _Logia_ de
Matthieu, ni en général dans les synoptiques, interprètes si
authentiques des paroles de Jésus. La doctrine du Verbe, en effet,
n'avait rien de commun avec le messianisme. Le Verbe de Philon et des
Targums n'est nullement le Messie. C'est Jean l'évangéliste ou son école
qui plus tard cherchèrent à prouver que Jésus est le Verbe, et qui
créèrent dans ce sens toute une nouvelle théologie, fort différente de
celle du royaume de Dieu[721]. Le rôle essentiel du Verbe est celui de
créateur et de providence; or Jésus ne prétendit jamais avoir créé le
monde, ni le gouverner. Son rôle sera de le juger, de le renouveler. La
qualité de président des assises finales de l'humanité, tel est
l'attribut essentiel que Jésus s'attribue, le rôle que tous les premiers
chrétiens lui prêtèrent[722]. Jusqu'au grand jour, il siège à la droite
de Dieu comme son _Métatrône_, son premier ministre et son futur
vengeur[723]. Le Christ surhumain des absides byzantines, assis en juge
du monde, au milieu des apôtres, analogues à lui et supérieurs aux anges
qui ne font qu'assister et servir, est la très-exacte représentation
figurée de cette conception du «Fils de l'homme,» dont nous trouvons les
premiers traits déjà si fortement indiqués dans le Livre de Daniel.

En tout cas, la rigueur d'une scolastique réfléchie n'était nullement
d'un tel monde. Tout l'ensemble d'idées que nous venons d'exposer
formait dans l'esprit des disciples un système théologique si peu arrêté
que le Fils de Dieu, cette espèce de dédoublement de la divinité, ils le
font agir purement en homme. Il est tenté; il ignore bien des choses;
il se corrige[724]; il est abattu, découragé, il demande à son Père de
lui épargner des épreuves; il est soumis à Dieu, comme un fils[725]. Lui
qui doit juger le monde, il ne connaît pas le jour du jugement[726]. Il
prend des précautions pour sa sûreté[727]. Peu après sa naissance, on
est obligé de le faire disparaître pour éviter des hommes puissants qui
voulaient le tuer[728]. Dans les exorcismes, le diable le chicane et ne
sort pas du premier coup[729]. Dans ses miracles, on sent un effort
pénible, une fatigue comme si quelque chose sortait de lui[730]. Tout
cela est simplement le fait d'un envoyé de Dieu, d'un homme protégé et
favorisé de Dieu[731]. Il ne faut demander ici ni logique, ni
conséquence. Le besoin que Jésus avait de se donner du crédit et
l'enthousiasme de ses disciples entassaient les notions contradictoires.
Pour les messianistes de l'école millénaire, pour les lecteurs acharnés
des livres de Daniel et d'Hénoch, il était le Fils de l'homme; pour les
juifs de la croyance commune, pour les lecteurs d'Isaïe et de Michée, il
était le Fils de David; pour les affiliés, il était le Fils de Dieu, ou
simplement le Fils. D'autres, sans que les disciples les en blâmassent,
le prenaient pour Jean-Baptiste ressuscité, pour Élie, pour Jérémie,
conformément à la croyance populaire que les anciens prophètes allaient
se réveiller pour préparer les temps du Messie[732].

Une conviction absolue, ou, pour mieux dire, l'enthousiasme, qui lui
ôtait jusqu'à la possibilité d'un doute, couvrait toutes ces hardiesses.
Nous comprenons peu, avec nos natures froides et timorées, une telle
façon d'être possédé par l'idée dont on se fait l'apôtre. Pour nous,
races profondément sérieuses, la conviction signifie la sincérité avec
soi-même. Mais la sincérité avec soi-même n'a pas beaucoup de sens chez
les peuples orientaux, peu habitués aux délicatesses de l'esprit
critique. Bonne foi et imposture sont des mots qui, dans notre
conscience rigide, s'opposent comme deux termes inconciliables. En
Orient, il y a de l'un à l'autre mille fuites et mille détours. Les
auteurs de livres apocryphes (de «Daniel», d'«Hénoch,» par exemple),
hommes si exaltés, commettaient pour leur cause, et bien certainement
sans ombre de scrupule, un acte que nous appellerions un faux. La vérité
matérielle a très-peu de prix pour l'oriental; il voit tout à travers
ses idées, ses intérêts, ses passions.

L'histoire est impossible, si l'on n'admet hautement qu'il y a pour la
sincérité plusieurs mesures. Toutes les grandes choses se font par le
peuple; or on ne conduit le peuple qu'en se prêtant à ses idées. Le
philosophe qui, sachant cela, s'isole et se retranche dans sa noblesse,
est hautement louable. Mais celui qui prend l'humanité avec ses
illusions et cherche à agir sur elle et avec elle, ne saurait être
blâmé. César savait fort bien qu'il n'était pas fils de Vénus; la France
ne serait pas ce qu'elle est si l'on n'avait cru mille ans à la sainte
ampoule de Reims. Il nous est facile à nous autres, impuissants que nous
sommes, d'appeler cela mensonge, et, fiers de notre timide honnêteté, de
traiter avec dédain les héros qui ont accepté dans d'autres conditions
la lutte de la vie. Quand nous aurons fait avec nos scrupules ce qu'ils
firent avec leurs mensonges, nous aurons le droit d'être pour eux
sévères. Au moins faut-il distinguer profondément les sociétés comme la
nôtre, où tout se passe au plein jour de la réflexion, des sociétés
naïves et crédules, où sont nées les croyances qui ont dominé les
siècles. Il n'est pas de grande fondation qui ne repose sur une légende.
Le seul coupable en pareil cas, c'est l'humanité qui veut être trompée.


NOTES:

[676] Les hésitations des disciples immédiats de Jésus, dont une
fraction considérable resta attachée au judaïsme, pourraient soulever
ici quelques objections. Mais le procès de Jésus ne laisse place à aucun
doute. Nous verrons qu'il y fut traité comme «séducteur.» Le Talmud
donne la procédure suivie contre lui comme un exemple de celle qu'on
doit suivre contre les «séducteurs,» qui cherchent à renverser la Loi de
Moïse. (Talm. de Jérus., _Sanhédrin_, XIV, 16; Talm. de Bab.,
_Sanhédrin_, 43 _a_, 67 _a_).

[677] Matth., XI, 12; Luc, XVI, 16.

[678] Il est vrai que certains docteurs, tels que Hillel, Gamaliel, sont
donnés comme étant de la race de David. Mais ce sont là des allégations
très-douteuses. Si la famille de David formait encore un groupe distinct
et ayant de la notoriété, comment se fait-il qu'on ne la voie jamais
figurer, à côté des Sadokites, des Boëthuses, des Asmonéens, des
Hérodes, dans les grandes luttes du temps?

[679] Matth., II, 5-6; XXII, 42; Luc, I, 32; Jean, VII, 41-42; _Act_.,
II, 30.

[680] Matth., IX, 27; XII, 23; XV, 22; XX, 30-31; Marc, X, 47, 52; Luc,
XVIII, 38.

[681] Matth., I, 1 et suiv.; Luc, III, 23 et suiv.

[682] Matth., II, 1 et suiv.; Luc, II, 1 et suiv.

[683] Les deux généalogies sont tout à fait discordantes entre elles et
peu conformes aux listes de l'Ancien Testament. Le récit de Luc sur le
recensement de Quirinius implique un anachronisme. Voir ci-dessus, p.
19-20, note. Il est naturel, du reste, que la légende se soit emparée de
cette circonstance. Les recensements frappaient beaucoup les Juifs,
bouleversaient leurs idées étroites, et l'on s'en souvenait longtemps.
Cf. _Act_., V, 37.

[684] Jules Africain (dans Eusèbe, _H.E.,_ I, 7) suppose que ce furent
les parents de Jésus qui, réfugiés en Batanée, essayèrent de recomposer
les généalogies.

[685] Les _Ébionim_, les «Hébreux,» les «Nazaréens,» Talien, Marcion.
Cf. Épiph., _Adv. hær_., XXIX, 9; XXX, 3, 14; XLVI, 1; Théodoret,
_Hæret. fab_., I, 20; Isidore de Péluse, Epist., I, 371, ad Pansophium.

[686] Matth., I, 22-23.

[687] Genèse, I, 2. Pour l'idée analogue chez les Égyptiens, voir
Hérodote, III, 28; Pomp. Mela, I, 9; Plutarque, _Quæst. symp_., VIII, I,
3; _De Isid. et Osir_., 43.

[688] Matth., I, 15, 23; Is., VII, 14 et suiv.

[689] Matth., II, 1 et suiv.

[690] Luc, II, 25 et suiv.

[691] Ainsi la légende du Massacre des Innocents se rapporte
probablement à quelque cruauté exercée par Hérode du côté de Bethléhem.
Comp. Jos., _Ant_., XIV, ix, 4.

[692] Matth., I et II; Luc, I et II; S. Justin, _Dial. cum Tryph_., 78,
106; _Protévang. de Jacques_ (apocr.), 18 et suiv.

[693] Certains passages, comme _Act_., II, 22, l'excluent formellement.

[694] Matth., XIX, 17; Marc, X, 18; Luc, XVIII, 19.

[695] Jean, V, 18 et suiv.; X, 33 et suiv.

[696] Jean, XIV, 28.

[697] Marc, XIII, 35.

[698] Matth., V, 9, 45; Luc, III, 38; VI, 35; XX, 36; Jean, I, 12-13; X,
34-35. Comp. _Act_., XVII, 28-29; Rom., VIII, 14, 19, 21; IX, 26; II
Cor., VI, 18; Galat., III, 26, et dans l'Ancien Testament, _Deutér_.,
XIV, 1, et surtout _Sagesse_, II, 13, 18.

[699] Luc, XX, 36.

[700] Gen., VI, 2; Job, I, 6; II, 1; XXVIII, 7; Ps. II, 7; LXXXII, 6, II
Sam., VII, 14.

[701] Le fils du diable (Matth., XIII, 38; _Act_., XIII, 10); les fils
de ce monde (Marc, III, 17; Luc, XVI, 8; XX, 34); les fils de la lumière
(Luc, XVI, 8; Jean, XII, 36); les fils de la résurrection (Luc, XX, 36);
les fils du royaume (Matth., VIII, 12; XIII, 38); les fils de l'époux
(Matth., IX, 15; Marc, II, 19; Luc, V, 34); les fils de la Géhenne
(Matth., XXIII, 15); les fils de la paix (Luc, X, 6), etc. Rappelons que
le Jupiter du paganisme est [Greek: patêr avdrôn te theôn te].

[702] Comp. _Act_., XVII, 28.

[703] Matth., XVIII, 20; XXVIII, 20.

[704] Jean, X, 30; XVII, 21. Voir en général les derniers discours de
Jean, surtout le ch. XVII, qui expriment bien un côté de l'état
psychologique de Jésus, quoiqu'on ne puisse les envisager comme de vrais
documents historiques.

[705] Les passages à l'appui de cela sont trop nombreux pour être
rapportés ici.

[706] C'est seulement dans l'évangile de Jean que Jésus se sert de
l'expression de «Fils de Dieu» ou de «Fils» comme synonyme du pronom
_je_.

[707] Matth., XII, 8; Luc, VI, 5.

[708] Matth., XI, 27.

[709] Jean, V, 22.

[710] Matth., XVII, 18-19; Luc, XVII, 6.

[711] Matth., IX, 8.

[712] Matth., IX, 2 et suiv.; Marc, II, 5 et suiv.; Luc, V, 20; VII,
47-48.

[713] Matth., XII, 41-42; XXII, 43 et suiv.; Jean, VIII, 52 et suiv.

[714] Voir surtout Jean, XIV et suiv. Mais il est douteux que nous ayons
là l'enseignement authentique de Jésus.

[715] Philon. cité dans Eusèbe, _Proep. Evang_., VII, 13.

[716] Philon, _De migr. Abraham_, § 1; _Quod Deus immut_., § 6; _De
confus, ling_., §§ 14 et 28; _De profugis_ § 20; _De somniis_, I, § 37;
_De agric. Noë_, § 12; _Quis rerum divin. hæres_, § 25 et suiv., 48 et
suiv., etc.

[717] [Greek: Metathronos], c'est-à-dire partageant le trône de Dieu;
sorte de secrétaire divin, tenant le registre des mérites et des
démérites: _Bereschith Rabba_, V, 6 _c_; Talm. de Bab., _Sanhédr_., 38
_b; Chagiga,_ 15 _a_; Targum de Jonathan, _Gen_., V, 24.

[718] Cette théorie du [Greek: Logos] ne renferme pas d'éléments grecs.
Les rapprochements qu'on en a faits avec l'_Honover_ des Parsis sont
aussi sans fondement. Le _Minokhired_ ou «Intelligence divine» a bien de
l'analogie avec le [Greek: Logos] juif. (Voir les fragments du livre
intitulé _Minokhired_ dans Spiegel, _Parsi-Grammatik,_ p. 161-162.) Mais
le développement qu'a pris la doctrine du _Minokhired_ chez les Parsis
est moderne et peut impliquer une influence étrangère. L'«Intelligence
divine» (_Mainyu-Khratú_) figure dans les livres zends; mais elle n'y
sert pas de base à une théorie; elle entre seulement dans quelques
invocations. Les rapprochements que l'on a essayés entre la théorie
alexandrine du Verbe et certains points de la théologie égyptienne
peuvent n'être pas sans valeur. Mais rien n'indique que, dans les
siècles qui précèdent l'ère chrétienne, le judaïsme palestinien ait fait
aucun emprunt à l'Égypte.

[719] _Act_., VIII, 10.

[720] IX, 4-2; XVI, 12. Comp. VII, 12; VIII, 5 et suiv.; IX, et en
général IX-XI. Ces prosopopées de la Sagesse personnifiée se trouvent
dans des livres bien plus anciens. _Prov._, VIII, IX; _Job_, XXVIII.

[721] Jean, Évang., i, 1-14; I Épître, V, 7; _Apoc._, XIX, 13. On
remarquera, du reste, que, dans l'évangile de Jean, l'expression de
«Verbe» ne revient pas hors du prologue, et que jamais le narrateur ne
la place dans la bouche de Jésus.

[722] _Act._, X, 42.

[723] Matth., XXVI, 64; Marc, XVI, 19; Luc, XXII, 69; _Act._, VII, 55;
Rom., VIII, 34; Ephés., i, 20; Coloss., III, 4; Hébr., i, 3, 13; VIII,
1; X, 12; XII, 2; I de S. Pierre, in, 22. V. les passages précités sur
le rôle du _Métatrône_ juif.

[724] Matth., X, v, comparé à XXVIII, 19.

[725] Matth., XXVI, 39; Jean, XII, 27.

[726] Marc, XIII, 32.

[727] Matth., XII, 14-16; XIV, 13; Marc, III, 6-7; IX, 29-30; Jean, VII,
1 et suiv.

[728] Matth., II, 20.

[729] Matth., XVII, 20; Marc, IX, 25.

[730] Luc, 45-46; Jean, XI, 33, 38

[731] _Act._, II, 22.

[732] Matth., XIV, 2; XVI, 14; XVII, 3 et suiv.; Marc, VI, 14-15; VIII,
28; Luc, IX, 8 et suiv., 19.



CHAPITRE XVI.

MIRACLES.


Deux moyens de preuve, les miracles et l'accomplissement des prophéties,
pouvaient seuls, d'après l'opinion des contemporains de Jésus, établir
une mission surnaturelle. Jésus et surtout ses disciples employèrent ces
deux procédés de démonstration avec une parfaite bonne foi. Depuis
longtemps Jésus était convaincu que les prophètes n'avaient écrit qu'en
vue de lui. Il se retrouvait dans leurs oracles sacrés; il s'envisageait
comme le miroir où tout l'esprit prophétique d'Israël avait lu l'avenir.
L'école chrétienne, peut-être du vivant même de son fondateur, chercha a
prouver que Jésus répondait parfaitement à tout ce que les prophètes
avaient prédit du Messie[733]. Dans beaucoup de cas, ces rapprochements
étaient tout extérieurs et sont pour nous à peine saisissables.
C'étaient le plus souvent des circonstances fortuites ou insignifiantes
de la vie du maître qui rappelaient aux disciples certains passages des
Psaumes et des prophètes, où, par suite de leur constante préoccupation,
ils voyaient des images de lui[734]. L'exégèse du temps consistait ainsi
presque toute en jeux de mots, en citations amenées d'une façon
artificielle et arbitraire. La synagogue n'avait pas une liste
officiellement arrêtée des passages qui se rapportaient au règne futur.
Les applications messianiques étaient libres, et constituaient des
artifices de style bien plutôt qu'une sérieuse argumentation.

Quant aux miracles, ils passaient, à cette époque, pour la marque
indispensable du divin et pour le signe des vocations prophétiques. Les
légendes d'Élie et d'Élisée en étaient pleines. Il était reçu que le
Messie en ferait beaucoup[735]. A quelques lieues de Jésus, à Samarie,
un magicien nommé Simon se créait par ses prestiges un rôle presque
divin[736]. Plus tard, quand on voulut fonder la vogue d'Apollonius de
Tyane et prouver que sa vie avait été le voyage d'un dieu sur la terre,
on ne crut pouvoir y réussir qu'en inventant pour lui un vaste cycle de
miracles[737]. Les philosophes alexandrins eux-mêmes, Plotin et les
autres, sont censés en avoir fait[738]. Jésus dut donc choisir entre ces
deux partis, ou renoncer à sa mission, ou devenir thaumaturge. Il faut
se rappeler que toute l'antiquité, à l'exception des grandes écoles
scientifiques de la Grèce et de leurs adeptes romains, admettait le
miracle; que Jésus, non-seulement y croyait, mais n'avait pas la moindre
idée d'un ordre naturel réglé par des lois. Ses connaissances sur ce
point n'étaient nullement supérieures à celles de ses contemporains.
Bien plus, une de ses opinions le plus profondément enracinées était
qu'avec la foi et la prière l'homme a tout pouvoir sur la nature[739].
La faculté de faire des miracles passait pour une licence régulièrement
départie par Dieu aux hommes[740], et n'avait rien qui surprît.

La différence des temps a changé en quelque chose de très-blessant pour
nous ce qui fit la puissance du grand fondateur, et si jamais le culte
de Jésus s'affaiblit dans l'humanité, ce sera justement à cause des
actes qui ont fait croire en lui. La critique n'éprouve devant ces
sortes de phénomènes historiques aucun embarras. Un thaumaturge de nos
jours, à moins d'une naïveté extrême, comme cela a eu lieu chez
certaines stigmatisées de l'Allemagne, est odieux; car il fait des
miracles sans y croire; il est un charlatan. Mais prenons un François
d'Assise, la question est déjà toute changée; le cycle miraculeux de la
naissance de l'ordre de saint François, loin de nous choquer, nous cause
un véritable plaisir. Les fondateurs du christianisme vivaient dans un
état de poétique ignorance au moins aussi complet que sainte Claire et
les _tres socii_. Ils trouvaient tout simple que leur maître eût des
entrevues avec Moïse et Élie, qu'il commandât aux éléments, qu'il guérît
les malades. Il faut se rappeler, d'ailleurs, que toute idée perd
quelque chose de sa pureté dès qu'elle aspire à se réaliser. On ne
réussit jamais sans que la délicatesse de l'âme éprouve quelques
froissements. Telle est la faiblesse de l'esprit humain que les
meilleures causes ne sont gagnées d'ordinaire que par de mauvaises
raisons. Les démonstrations des apologistes primitifs du christianisme
reposent sur de très-pauvres arguments. Moïse, Christophe Colomb,
Mahomet, n'ont triomphé des obstacles qu'en tenant compte chaque jour
de la faiblesse des hommes et en ne donnant pas toujours les vraies
raisons de la vérité. Il est probable que l'entourage de Jésus était
plus frappé de ses miracles que de ses prédications si profondément
divines. Ajoutons que sans doute la renommée populaire, avant et après
la mort de Jésus, exagéra énormément le nombre de faits de ce genre. Les
types des miracles évangéliques, en effet, n'offrent pas beaucoup de
variété; ils se répètent les uns les autres et semblent calqués sur un
très-petit nombre de modèles, accommodés au goût du pays.

Il est impossible, parmi les récits miraculeux dont les évangiles
renferment la fatigante énumération, de distinguer les miracles qui ont
été prêtés à Jésus par l'opinion de ceux où il a consenti à jouer un
rôle actif. Il est impossible surtout de savoir si les circonstances
choquantes d'efforts, de frémissements, et autres traits sentant la
jonglerie[741], sont bien historiques, ou s'ils sont le fruit de la
croyance des rédacteurs, fortement préoccupés de théurgie, et vivant,
sous ce rapport, dans un monde analogue à celui des «spirites» de nos
jours[742]. Presque tous les miracles que Jésus crut exécuter
paraissent avoir été des miracles de guérison. La médecine était a cette
époque en Judée ce qu'elle est encore aujourd'hui en Orient,
c'est-à-dire nullement scientifique, absolument livrée à l'inspiration
individuelle. La médecine scientifique, fondée depuis cinq siècles par
la Grèce, était, à l'époque de Jésus, inconnue des Juifs de Palestine.
Dans un tel état de connaissances, la présence d'un homme supérieur,
traitant le malade avec douceur, et lui donnant par quelques signes
sensibles l'assurance de son rétablissement, est souvent un remède
décisif. Qui oserait dire que dans beaucoup de cas, et en dehors des
lésions tout a fait caractérisées, le contact d'une personne exquise ne
vaut pas les ressources de la pharmacie? Le plaisir de la voir guérit.
Elle donne ce qu'elle peut, un sourire, une espérance, et cela n'est pas
vain.

Jésus, pas plus que ses compatriotes, n'avait l'idée d'une science
médicale rationnelle; il croyait avec tout le monde que la guérison
devait s'opérer par des pratiques religieuses, et une telle croyance
était parfaitement conséquente. Du moment qu'on regardait la maladie
comme la punition d'un péché[743], ou comme le fait d'un démon[744],
nullement comme le résultat de causes physiques, le meilleur médecin
était le saint homme, qui avait du pouvoir dans l'ordre surnaturel.
Guérir était considéré comme une chose morale; Jésus, qui sentait sa
force morale, devait se croire spécialement doué pour guérir. Convaincu
que l'attouchement de sa robe[745], l'imposition de ses mains[746],
faisaient du bien aux malades, il aurait été dur, s'il avait refusé à
ceux qui souffraient un soulagement qu'il était en son pouvoir de leur
accorder. La guérison des malades était considérée comme un des signes
du royaume de Dieu, et toujours associée à l'émancipation des
pauvres[747]. L'une et l'autre étaient les signes de la grande
révolution qui devait aboutir au redressement de toutes les infirmités.

Un des genres de guérison que Jésus opère le plus souvent est
l'exorcisme, ou l'expulsion des démons. Une facilité étrange à croire
aux démons régnait dans tous les esprits. C'était une opinion
universelle, non-seulement en Judée, mais dans le monde entier, que les
démons s'emparent du corps de certaines personnes et les font agir
contrairement à leur volonté. Un _div_ persan, plusieurs fois nommé dans
l'Avesta[748], _Aeschma-daëva,_ «le div de la concupiscence,» adopté par
les Juifs sous le nom _d'Asmodée_[749], devint la cause de tous les
troubles hystériques chez les femmes[750]. L'épilepsie, les maladies
mentales et nerveuses[751], où le patient semble ne plus s'appartenir,
les infirmités dont la cause n'est pas apparente, comme la surdité, le
mutisme[752], étaient expliquées de la même manière. L'admirable traité
«De la maladie sacrée» d'Hippocrate, qui posa, quatre siècles et demi
avant Jésus, les vrais principes de la médecine sur ce sujet, n'avait
point banni du monde une pareille erreur. On supposait qu'il y avait des
procédés plus ou moins efficaces pour chasser les démons; l'état
d'exorciste était une profession régulière comme celle de médecin[753].
Il n'est pas douteux que Jésus n'ait eu de son vivant la réputation de
posséder les derniers secrets de cet art[754]. Il y avait alors beaucoup
de fous en Judée, sans doute par suite de la grande exaltation des
esprits. Ces fous, qu'on laissait errer, comme cela a lieu encore
aujourd'hui dans les mêmes régions, habitaient les grottes sépulcrales
abandonnées, retraite ordinaire des vagabonds. Jésus avait beaucoup de
prise sur ces malheureux[755]. On racontait au sujet de ses cures mille
histoires singulières, où toute la crédulité du temps se donnait
carrière. Mais ici encore il ne faut pas s'exagérer les difficultés. Les
désordres qu'on expliquait par des possessions étaient souvent fort
légers. De nos jours, en Syrie, on regarde comme fous ou possédés d'un
démon (ces deux idées n'en font qu'une, _medjnoun_[756]) des gens qui
ont seulement quelque bizarrerie. Une douce parole suffit souvent dans
ce cas pour chasser le démon. Tels étaient sans doute les moyens
employés par Jésus. Qui sait si sa célébrité comme exorciste ne se
répandit pas presque à son insu? Les personnes qui résident en Orient
sont parfois surprises de se trouver, au bout de quelque temps, en
possession d'une grande renommée de médecin, de sorcier, de découvreur
de trésors, sans qu'elles puissent se rendre bien compte des faits qui
ont donné lieu à ces bizarres imaginations.

Beaucoup de circonstances d'ailleurs semblent indiquer que Jésus ne fut
thaumaturge que tard et à contre-coeur. Souvent il n'exécute ses
miracles qu'après s'être fait prier, avec une sorte de mauvaise humeur
et en reprochant à ceux qui les lui demandent la grossièreté de leur
esprit[757]. Une bizarrerie, en apparence inexplicable, c'est
l'attention qu'il met à faire ses miracles en cachette, et la
recommandation qu'il adresse à ceux qu'il guérit de n'en rien dire à
personne[758]. Quand les démons veulent le proclamer fils de Dieu, il
leur défend d'ouvrir la bouche; c'est malgré lui qu'ils le
reconnaissent[759]. Ces traits sont surtout caractéristiques dans Marc,
qui est par excellence l'évangéliste des miracles et des exorcismes. Il
semble que le disciple qui a fourni les renseignements fondamentaux de
cet évangile importunait Jésus de son admiration pour les prodiges, et
que le maître, ennuyé d'une réputation qui lui pesait, lui ait souvent
dit: «N'en parle point.» Une fois, cette discordance aboutit à un éclat
singulier[760], à un accès d'impatience, où perce la fatigue que
causaient à Jésus ces perpétuelles demandes d'esprits faibles. On
dirait, par moments, que le rôle de thaumaturge lui est désagréable, et
qu'il cherche à donner aussi peu de publicité que possible aux
merveilles qui naissent en quelque sorte sous ses pas. Quand ses ennemis
lui demandent un miracle, surtout un miracle céleste, un météore, il
refuse obstinément[761]. Il est donc permis de croire qu'on lui imposa
sa réputation de thaumaturge, qu'il n'y résista pas beaucoup, mais qu'il
ne fît rien non plus pour y aider, et qu'en tout cas, il sentait la
vanité de l'opinion à cet égard.

Ce serait manquer à la bonne méthode historique que d'écouter trop ici
nos répugnances, et, pour nous soustraire aux objections qu'on pourrait
être tenté d'élever contre le caractère de Jésus, de supprimer des
faits qui, aux yeux de ses contemporains, furent placés sur le premier
plan[762]. Il serait commode de dire que ce sont là des additions de
disciples bien inférieurs à leur maître, qui, ne pouvant concevoir sa
vraie grandeur, ont cherché à le relever par des prestiges indignes de
lui. Mais les quatre narrateurs de la vie de Jésus sont unanimes pour
vanter ses miracles; l'un d'eux, Marc, interprète de l'apôtre
Pierre[763], insiste tellement sur ce point que, si l'on traçait le
caractère du Christ uniquement d'après son évangile, on se le
représenterait comme un exorciste en possession de charmes d'une rare
efficacité, comme un sorcier très-puissant, qui fait peur et dont on
aime à se débarrasser[764]. Nous admettrons donc sans hésiter que des
actes qui seraient maintenant considérés comme des traits d'illusion ou
de folie ont tenu une grande place dans la vie de Jésus. Faut-il
sacrifier à ce côté ingrat le côté sublime d'une telle vie?
Gardons-nous-en. Un simple sorcier, à la manière de Simon le Magicien,
n'eût pas amené une révolution morale comme celle que Jésus a faite. Si
le thaumaturge eût effacé dans Jésus le moraliste et le réformateur
religieux, il fût sorti de lui une école de théurgie, et non le
christianisme.

Le problème, d'ailleurs, se pose de la même manière pour tous les saints
et les fondateurs religieux. Des faits, aujourd'hui morbides, tels que
l'épilepsie, les visions, ont été autrefois un principe de force et de
grandeur. La médecine sait dire le nom de la maladie qui fit la fortune
de Mahomet[765]. Presque jusqu'à nos jours, les hommes qui ont le plus
fait pour le bien de leurs semblables (l'excellent Vincent de Paul
lui-même!) ont été, qu'ils l'aient voulu ou non, thaumaturges. Si l'on
part de ce principe que tout personnage historique à qui l'on attribue
des actes que nous tenons au XIXe siècle pour peu sensés ou
charlatanesques a été un fou ou un charlatan, toute critique est
faussée. L'école d'Alexandrie fut une noble école, et cependant elle se
livra aux pratiques d'une théurgie extravagante. Socrate et Pascal ne
furent pas exempts d'hallucinations. Les faits doivent s'expliquer par
des causes qui leur soient proportionnées. Les faiblesses de l'esprit
humain n'engendrent que faiblesse; les grandes choses ont toujours de
grandes causes dans la nature de l'homme, bien que souvent elles se
produisent avec un cortège de petitesses qui pour les esprits
superficiels en offusquent la grandeur.

Dans un sens général, il est donc vrai de dire que Jésus ne fut
thaumaturge et exorciste que malgré lui. Le miracle est d'ordinaire
l'oeuvre du public bien plus que de celui à qui on l'attribue. Jésus se
fût obstinément refusé à faire des prodiges que la foule en eût créé
pour lui; le plus grand miracle eût été qu'il n'en fît pas; jamais les
lois de l'histoire et de la psychologie populaire n'eussent subi une
plus forte dérogation. Les miracles de Jésus furent une violence que lui
fit son siècle, une concession que lui arracha la nécessité passagère.
Aussi l'exorciste et le thaumaturge sont tombés; mais le réformateur
religieux vivra éternellement.

Même ceux qui ne croyaient pas en lui étaient frappés de ces actes et
cherchaient à en être témoins[766]. Les païens et les gens peu initiés
éprouvaient un sentiment de crainte, et cherchaient à l'éconduire de
leur canton[767]. Plusieurs songeaient peut-être à abuser de son nom
pour des mouvements séditieux[768]. Mais la direction toute morale et
nullement politique du caractère de Jésus le sauvait de ces
entraînements. Son royaume à lui était dans le cercle d'enfants qu'une
pareille jeunesse d'imagination et un même avant-goût du ciel avaient
groupés et retenaient autour de lui.


NOTES:

[733] Par exemple, Matth., i, 22; II, 5-6, 15, 18; IV, 15.

[734] Matth., I, 23; IV, 6, 14; XXVI, 31, 54, 56; XXVII, 9, 35; Marc,
XIV, 27; XV, 28; Jean, XII, 14-15; XVIII, 9; XIX, 19, 24, 28, 36.

[735] Jean, VII, 34; _IV Esdras_, XIII, 50.

[736] _Act_., VIII, 9 et suiv.

[737] Voir sa biographie par Philostrate.

[738] Voir les Vies des sophistes, par Eunape; la Vie de Plotin, par
Porphyre; celle de Proclus, par Marinus; celle d'Isidore attribuée à
Damascius.

[739] Matth., XVII, 19; XXI, 21-22; Marc, XI, 23-24.

[740] Matth., IX, 8.

[741] Luc, VIII, 48-46; Jean, XI, 33, 38.

[742] _Act._, II, 2 et suiv.; IV, 31; VIII, 15 et suiv.; X, 44 et suiv.
Pendant près d'un siècle, les apôtres et leurs disciples ne rêvent que
miracles. Voir les _Actes_, les écrits de S. Paul, les extraits de
Papias, dans Eusèbe, _Hist. eccl._, III, 39, etc. Comp. Marc, III, 15;
XVI, 17-18, 20.

[743] Jean, V, 14; IX; 1 et suiv., 34.

[744] Matth., IX, 32-33; XII, 22; Luc, XIII, 11, 16.

[745] Luc, VIII, 45-46.

[746] Luc, IV, 40.

[747] Matth., XI, 5; XV, 30-34; Luc, IX, 1-2, 6.

[748] _Vendidad_, XI, 26; _Yaçna_, X, 18.

[749] _Tobie_, III, 8; VI, 14; Talm. de Bab., _Gittin_, 68 _a_.

[750] Comp. Marc, XVI, 9; Luc, VIII, 2; _Évangile de l'Enfance,_ 16, 33;
Code syrien, publié dans les _Anecdota syriaca_ de M. Land, I, p. 152.

[751] Jos., _Bell. jud_., VII, vi, 3; Lucien, _Philopseud_., 16;
Philostrate, _Vie d'Apoll.,_ III, 38; IV, 20; Arétée, _De causis morb.
chron.,_ I, 4.

[752] Matth., IX, 33; XII, 22; Marc, IX, 16, 24; Luc, XI, 14.

[753] _Tobie_, VIII, 2-3; Matth., XII, 27; Marc, IX, 38; _Act._, XIX,
33; Josèphe, _Ant._, VIII, II, 5; Justin, _Dial. cum Tryphone_, 85;
Lucien, Épigr. XXIII (XVII Dindorf.)

[754] Matth., XVII, 20; Marc, IX, 24 et suiv.

[755] Matth., VIII, 28; IX, 34; XII, 43 et suiv.; XVII, 14 et suiv., 20;
Marc, V, 1 et suiv.; Luc, VIII, 27 et suiv.

[756] Cette phrase, _Dæmonium habes_ (Matth., XI, 18; Luc, VII, 33;
Jean, VII, 20; VIII, 48 et suiv.; X, 20 et suiv.), doit se traduire par:
«Tu es fou,» comme on dirait en arabe: _Medjnoun enté_. Le verbe [Greek:
daimonan] a aussi, dans toute l'antiquité classique, le sens de «être
fou.»

[757] Matth., XII, 39; XVI, 4; XVII, 16; Marc, VIII, 17 et suiv., IX,
18; Luc, IX, 41.

[758] Matth., VIII, 4; IX, 30-31; XII, 16 et suiv.; Marc, i, 44; VII 24
et suiv.; VIII, 26.

[759] Marc, i, 24-25, 34; III, 12; Luc, IV, 41.

[760] Matth., XVII, 16; Marc, IX, 18; Luc, IX, 41.

[761] Matth., XII, 38 et suiv.; XVI, 1 et suiv.; Marc, VIII, 11.

[762] Josèphe, _Ant_., XVIII, iii, 3.

[763] Papias, dans Eusèbe, _Hist. eccl_., III, 39.

[764] Marc, IV, 40; V, 15, 17, 33, 36; VI, 50; X, 32. Cf. Matth., VIII,
27, 34; IX, 8; XIV, 27; XVII, 6-7; XXXVIII, 5, 10; Luc, IV, 36; V, 17;
VIII, 25, 35, 37; IX, 34. L'Évangile apocryphe dit de Thomas l'Israélite
porte ce trait jusqu'à la plus choquante absurdité. Comparez les
_Miracles de l'enfance_, dans Thilo, _Cod. apocr. N. T_., p. CX, note.

[765] _Hysteria muscularis_ de Schoenlein.

[766] Matth., XIV, 1 et suiv.; Marc, VI, 14; Luc, IX, 7; XXIII, 8.

[767] Matth., VIII, 34; Marc, V, 17; VIII, 37.

[768] Jean, VI, 14-15.



CHAPITRE XVII

FORME DÉFINITIVE DES IDÉES DE JÉSUS SUR LE ROYAUME DE DIEU.


Nous supposons que cette dernière phase de l'activité de Jésus dura
environ dix-huit mois, depuis son retour du pèlerinage pour la Pâque de
l'an 31 jusqu'à son voyage pour la fête des Tabernacles de l'an 32[769].
Dans cet espace, la pensée de Jésus ne paraît s'être enrichie d'aucun
élément nouveau; mais tout ce qui était en lui se développa et se
produisit avec un degré toujours croissant de puissance et d'audace.

L'idée fondamentale de Jésus fut, dès son premier jour, l'établissement
du royaume de Dieu. Mais ce royaume de Dieu, ainsi que nous l'avons déjà
dit, Jésus paraît l'avoir entendu dans des sens très-divers. Par
moments, on le prendrait pour un chef démocratique, voulant tout,
simplement le règne des pauvres et des déshérités. D'autres fois, le
royaume de Dieu est l'accomplissement littéral des visions
apocalyptiques de Daniel et d'Hénoch. Souvent, enfin, le royaume de Dieu
est le royaume des âmes, et la délivrance prochaine est la délivrance
par l'esprit. La révolution voulue par Jésus est alors celle qui a eu
lieu en réalité, l'établissement d'un culte nouveau, plus pur que celui
de Moïse.--Toutes ces pensées paraissent avoir existé à la fois dans la
conscience de Jésus. La première, toutefois, celle d'une révolution
temporelle, ne paraît pas l'avoir beaucoup arrêté. Jésus ne regarda
jamais la terre, ni les riches de la terre, ni le pouvoir matériel comme
valant la peine qu'il s'en occupât. Il n'eut aucune ambition extérieure.
Quelquefois, par une conséquence naturelle, sa grande importance
religieuse était sur le point de se changer en importance sociale. Des
gens venaient lui demander de se constituer juge et arbitre dans des
questions d'intérêts. Jésus repoussait ces propositions avec fierté,
presque comme des injures[770]. Plein de son idéal céleste, il ne
sortit jamais de sa dédaigneuse pauvreté. Quant aux deux autres
conceptions du royaume de Dieu, Jésus paraît toujours les avoir gardées
simultanément. S'il n'eût été qu'un enthousiaste, égaré par les
apocalypses dont se nourrissait l'imagination populaire, il fût resté un
sectaire obscur, inférieur à ceux dont il suivait les idées. S'il n'eût
été qu'un puritain, une sorte de Channing ou de «Vicaire Savoyard,» il
n'eût obtenu sans contredit aucun succès. Les deux parties de son
système, ou, pour mieux dire, ses deux conceptions du royaume de Dieu se
sont appuyées l'une l'autre, et cet appui réciproque a fait son
incomparable succès. Les premiers chrétiens sont des visionnaires,
vivant dans un cercle d'idées que nous qualifierions de rêveries; mais
en même temps ce sont les héros de la guerre sociale qui a abouti à
l'affranchissement de la conscience et à l'établissement d'une religion
d'où le culte pur, annoncé par le fondateur, finira à la longue par
sortir.

Les idées apocalyptiques de Jésus, dans leur forme la plus complète,
peuvent se résumer ainsi:

L'ordre actuel de l'humanité touche à son terme. Ce terme sera une
immense révolution, «une angoisse» semblable aux douleurs de
l'enfantement; une _palingénésie_ ou «renaissance» (selon le mot de
Jésus lui-même[771]), précédée de sombres calamités et annoncée par
d'étranges phénomènes[772]. Au grand jour, éclatera dans le ciel le
signe du Fils de l'homme; ce sera une vision bruyante et lumineuse comme
celle du Sinaï, un grand orage déchirant la nue, un trait de feu
jaillissant en un clin d'oeil d'Orient en Occident. Le Messie apparaîtra
dans les nuages, revêtu de gloire et de majesté, au son des trompettes,
entouré d'anges. Ses disciples siégeront à côté de lui sur des trônes.
Les morts alors ressusciteront, et le Messie procédera au jugement[773].

Dans ce jugement, les hommes seront partagés en deux catégories, selon
leurs oeuvres[774]. Les anges seront les exécuteurs de la sentence[775].
Les élus entreront dans un séjour délicieux, qui leur a été préparé
depuis le commencement du monde[776]; là ils s'assoiront, vêtus de
lumière, à un festin présidé par Abraham[777], les patriarches et les
prophètes. Ce sera le petit nombre[778]. Les autres iront dans la
_Géhenne_. La Géhenne était la vallée occidentale de Jérusalem. On y
avait pratiqué à diverses époques le culte du feu, et l'endroit était
devenu une sorte de cloaque. La Géhenne est donc dans la pensée de Jésus
une vallée ténébreuse, obscène, pleine de feu. Les exclus du royaume y
seront brûlés et rongés par les vers, en compagnie de Satan et de ses
anges rebelles[779]. Là, il y aura des pleurs et des grincements de
dents[780]. Le royaume de Dieu sera comme une salle fermée, lumineuse à
l'intérieur, au milieu de ce monde de ténèbres et de tourments[781].

Ce nouvel ordre de choses sera éternel. Le paradis et la Géhenne
n'auront pas de fin. Un abîme infranchissable les sépare l'un de
l'autre[782]. Le Fils de l'homme, assis à la droite de Dieu, présidera à
cet état définitif du monde et de l'humanité[783].

Que tout cela fût pris à la lettre par les disciples et par le maître
lui-même à certains moments, c'est ce qui éclate dans les écrits du
temps avec une évidence absolue. Si la première génération chrétienne a
une croyance profonde et constante, c'est que le monde est sur le point
de finir[784] et que la grande «révélation[785]» du Christ va bientôt
avoir lieu. Cette vive proclamation: «Le temps est proche[786]!» qui
ouvre et ferme l'Apocalypse, cet appel sans cesse répété: «Que celui
qui a des oreilles entende[787]!» sont les cris d'espérance et de
ralliement de tout l'âge apostolique. Une expression syriaque _Maran
atha_, «Notre-Seigneur arrive[788]!» devint une sorte de mot de passe
que les croyants se disaient entre eux pour se fortifier dans leur foi
et leurs espérances. L'Apocalypse, écrite l'an 68 de notre ère[789],
fixe le terme a trois ans et demi[790]. L' «Ascension d'Isaïe[791]»
adopte un calcul fort approchant de celui-ci.

Jésus n'alla jamais à une telle précision. Quand on l'interrogeait sur
le temps de son avénement, il refusait toujours de répondre; une fois
même il déclare que la date de ce grand jour n'est connue que du Père,
qui ne l'a révélée ni aux anges ni au Fils[792]. Il disait que le moment
où l'on épiait le royaume de Dieu avec une curiosité inquiète était
justement celui où il ne viendrait pas[793]. Il répétait sans cesse que
ce serait une surprise comme du temps de Noé et de Lot; qu'il fallait se
tenir sur ses gardes, toujours prêt à partir; que chacun devait veiller
et tenir sa lampe allumée comme pour un cortège de noces, qui arrive à
l'improviste[794]; que le Fils de l'homme viendrait de la même façon
qu'un voleur, à l'heure où l'on ne s'y attendrait pas[795]; qu'il
apparaîtrait comme un éclair, courant d'un bout à l'autre de
l'horizon[796]. Mais ses déclarations sur la proximité de la catastrophe
ne laissent lieu à aucune équivoque[797]. «La génération présente,
disait-il, ne passera pas sans que tout cela s'accomplisse. Plusieurs de
ceux qui sont ici présents ne goûteront pas la mort sans avoir vu le
Fils de l'homme venir dans sa royauté[798].» Il reproche à ceux qui ne
croient pas en lui de ne pas savoir lire les pronostics du règne futur.
«Quand vous voyez le rouge du soir, disait-il, vous prévoyez qu'il fera
beau; quand vous voyez le rouge du matin, vous annoncez la tempête.
Comment, vous qui jugez la face du ciel, ne savez-vous pas reconnaître
les signes du temps[799]?» Par une illusion commune à tous les grands
réformateurs, Jésus se figurait le but beaucoup plus proche qu'il
n'était; il ne tenait pas compte de la lenteur des mouvements de
l'humanité; il s'imaginait réaliser en un jour ce qui, dix-huit cents
ans plus tard, ne devait pas encore être achevé.

Ces déclarations si formel les préoccupèrent la famille chrétienne
pendant près de soixante-dix ans. Il était admis que quelques-uns des
disciples verraient le jour de la révélation finale sans mourir
auparavant. Jean en particulier était considéré comme étant de ce
nombre[800]. Plusieurs croyaient qu'il ne mourrait jamais. Peut-être
était-ce là une opinion tardive, produite vers la fin du premier siècle
par l'âge avancé où Jean semble être parvenu, cet âge ayant donné
occasion de croire que Dieu voulait le garder indéfiniment jusqu'au
grand jour, afin de réaliser la parole de Jésus. Quoi qu'il en soit, à
sa mort, la foi de plusieurs fut ébranlée, et ses disciples donnèrent à
la prédiction du Christ un sens plus adouci[801].

En même temps que Jésus admettait pleinement les croyances
apocalyptiques, telles qu'on les trouve dans les livres juifs
apocryphes, il admettait le dogme qui en est le complément, ou plutôt la
condition, la résurrection des morts. Cette doctrine, comme nous l'avons
déjà dit[802], était encore assez neuve en Israël; une foule de gens ne
la connaissaient pas, ou n'y croyaient pas[803]. Elle était de foi pour
les pharisiens et pour les adeptes fervents des croyances
messianiques[804]. Jésus l'accepta sans réserve, mais toujours dans le
sens le plus idéaliste. Plusieurs se figuraient que, dans le monde des
ressuscites, on mangerait, on boirait, on se marierait. Jésus admet bien
dans son royaume une pâque nouvelle, une table et un vin nouveau[805];
mais il en exclut formellement le mariage. Les Sadducéens avaient à ce
sujet un argument grossier en apparence, mais dans le fond assez
conforme à la vieille théologie. On se souvient que, selon les anciens
sages, l'homme ne se survivait que dans ses enfants. Le code mosaïque
avait consacré cette théorie patriarcale par une institution bizarre, le
lévirat. Les Sadducéens tiraient de là des conséquences subtiles contre
la résurrection. Jésus y échappait en déclarant formellement que dans la
vie éternelle la différence de sexe n'existerait plus, et que l'homme
serait semblable aux anges[806]. Quelquefois il semble ne promettre la
résurrection qu'aux justes[807], le châtiment des impies consistant à
mourir tout entiers et à rester dans le néant[808]. Plus souvent,
cependant, Jésus veut que la résurrection s'applique aux méchants pour
leur éternelle confusion[809].

Rien, on le voit, dans toutes ces théories, n'était absolument nouveau.
Les évangiles et les écrits des apôtres ne contiennent guère, en fait de
doctrines apocalyptiques, que ce qui se trouve déjà dans «Daniel[810],»
«Hénoch[811],» les «Oracles Sibyllins[812]» d'origine juive. Jésus
accepta ces idées, généralement répandues chez ses contemporains. Il en
fit le point d'appui de son action, ou, pour mieux dire, l'un de ses
points d'appui; car il avait un sentiment trop profond de son oeuvre
véritable pour l'établir uniquement sur des principes aussi fragiles,
aussi exposés à recevoir des faits une foudroyante réfutation.

Il est évident, en effet, qu'une telle doctrine, prise en elle-même
d'une façon littérale, n'avait aucun avenir. Le monde, s'obstinant à
durer, la faisait crouler. Un âge d'homme tout au plus lui était
réservé. La foi de la première génération chrétienne s'explique; mais la
foi de la seconde génération ne s'explique plus. Après la mort de Jean,
ou du dernier survivant quel qu'il fût du groupe qui avait vu le maître,
la parole de celui-ci était convaincue de mensonge[813]. Si la doctrine
de Jésus n'avait été que la croyance à une prochaine fin du monde, elle
dormirait certainement aujourd'hui dans l'oubli. Qu'est-ce donc qui l'a
sauvée? La grande largeur des conceptions évangéliques, laquelle a
permis de trouver sous le même symbole des doctrines appropriées à des
états intellectuels très-divers. Le monde n'a point fini, comme Jésus
l'avait annoncé, comme ses disciples le croyaient. Mais il a été
renouvelé, et en un sens renouvelé comme Jésus le voulait. C'est parce
qu'elle était à double face que sa pensée a été féconde. Sa chimère n'a
pas eu le sort de tant d'autres qui ont traversé l'esprit humain, parce
qu'elle recelait un germe de vie qui, introduit, grâce à une enveloppe
fabuleuse, dans le sein de l'humanité, y a porté des fruits éternels.

Et ne dites pas que c'est là une interprétation bienveillante, imaginée
pour laver l'honneur de notre grand maître du cruel démenti infligé à
ses rêves par la réalité. Non, non. Ce vrai royaume de Dieu, ce royaume
de l'esprit, qui fait chacun roi et prêtre; ce royaume qui, comme le
grain de sénevé, est devenu un arbre qui ombrage le monde, et sous les
rameaux duquel les oiseaux ont leur nid, Jésus l'a compris, l'a voulu,
l'a fondé. A côté de l'idée fausse, froide, impossible d'un avènement de
parade, il a conçu la réelle cité de Dieu, la «palingénésie» véritable,
le Sermon sur la montagne, l'apothéose du faible, l'amour du peuple, le
goût du pauvre, la réhabilitation de tout ce qui est humble, vrai et
naïf. Cette réhabilitation, il l'a rendue en artiste incomparable par
des traits qui dureront éternellement. Chacun de nous lui doit ce qu'il
y a de meilleur en lui. Pardonnons-lui son espérance d'une apocalypse
vaine, d'une venue à grand triomphe sur les nuées du ciel. Peut-être
était-ce là l'erreur des autres plutôt que la sienne, et s'il est vrai
que lui-même ait partagé l'illusion de tous, qu'importe, puisque son
rêve l'a rendu fort contre la mort, et l'a soutenu dans une lutte à
laquelle sans cela peut-être il eût été inégal?

Il faut donc maintenir plusieurs sens à la cité divine conçue par Jésus.
Si son unique pensée eût été que la fin des temps était proche et qu'il
fallait s'y préparer, il n'eût pas dépassé Jean-Baptiste. Renoncer à un
monde près de crouler, se détacher peu à peu de la vie présente, aspirer
au règne qui allait venir, tel eût été le dernier mot de sa prédication.
L'enseignement de Jésus eut toujours une bien plus large portée. Il se
proposa de créer un état nouveau de l'humanité, et non pas seulement de
préparer la fin de celui qui existe. Élie ou Jérémie, reparaissant pour
disposer les hommes aux crises suprêmes, n'eussent point prêché comme
lui. Cela est si vrai que cette morale prétendue des derniers jours
s'est trouvée être la morale éternelle, celle qui a sauvé l'humanité.
Jésus lui-même, dans beaucoup de cas, se sert de manières de parler qui
ne rentrent pas du tout dans la théorie apocalyptique. Souvent il
déclare que le royaume de Dieu est déjà commencé, que tout homme le
porte en soi et peut, s'il en est digne, en jouir, que ce royaume chacun
le crée sans bruit par la vraie conversion du coeur[814]. Le royaume de
Dieu n'est alors que le bien[815], un ordre de choses meilleur que celui
qui existe, le règne de la justice, que le fidèle, selon sa mesure, doit
contribuer a fonder, ou encore la liberté de l'âme, quelque chose
d'analogue à la «délivrance» bouddhique, fruit du détachement. Ces
vérités, qui sont pour nous purement abstraites, étaient pour Jésus des
réalités vivantes. Tout est dans sa pensée concret et substantiel: Jésus
est l'homme qui a cru le plus énergiquement à la réalité de l'idéal.

En acceptant les utopies de son temps et de sa race, Jésus sut ainsi en
faire de hautes vérités, grâce à de féconds malentendus. Son royaume de
Dieu, c'était sans doute la prochaine apocalypse qui allait se dérouler
dans le ciel. Mais c'était encore, et probablement c'était surtout le
royaume de l'âme, créé par la liberté et par le sentiment filial que
l'homme vertueux ressent sur le sein de son Père. C'était la religion
pure, sans pratiques, sans temple, sans prêtre; c'était le jugement
moral du monde décerné à la conscience de l'homme juste et au bras du
peuple. Voilà ce qui était fait pour vivre, voilà ce qui a vécu. Quand,
au bout d'un siècle de vaine attente, l'espérance matérialiste d'une
prochaine fin du monde s'est épuisée, le vrai royaume de Dieu se dégage.
De complaisantes explications jettent un voile sur le règne réel qui ne
veut pas venir. L'Apocalypse de Jean, le premier livre canonique du
Nouveau Testament[816], étant trop formellement entachée de l'idée d'une
catastrophe immédiate, est rejetée sur un second plan, tenue pour
inintelligible, torturée de mille manières et presque repoussée. Au
moins, en ajourne-t-on l'accomplissement à un avenir indéfini. Quelques
pauvres attardés qui gardent encore, en pleine époque réfléchie, les
espérances des premiers disciples deviennent des hérétiques (Ébionites,
Millénaires), perdus dans les bas-fonds du christianisme. L'humanité
avait passé à un autre royaume de Dieu. La part de vérité contenue dans
la pensée de Jésus l'avait emporté sur la chimère qui l'obscurcissait.

Ne méprisons pas cependant cette chimère, qui a été l'écorce grossière
de la bulbe sacrée dont nous vivons. Ce fantastique royaume du ciel,
cette poursuite sans fin d'une cité de Dieu, qui a toujours préoccupé
le christianisme dans sa longue carrière, a été le principe du grand
instinct d'avenir qui a animé tous les réformateurs, disciples obstinés
de l'Apocalypse, depuis Joachim de Flore jusqu'au sectaire protestant de
nos jours. Cet effort impuissant pour fonder une société parfaite a été
la source de la tension extraordinaire qui a toujours fait du vrai
chrétien un athlète en lutte contre le présent. L'idée du «royaume de
Dieu» et l'Apocalypse, qui en est la complète image, sont ainsi, en un
sens, l'expression la plus élevée et la plus poétique du progrès humain.
Certes, il devait aussi en sortir de grands égarements. Suspendue comme
une menace permanente au-dessus de l'humanité, la fin du monde, par les
effrois périodiques qu'elle causa durant des siècles, nuisit beaucoup à
tout développement profane. La société n'étant plus sûre de son
existence, en contracta une sorte de tremblement et ces habitudes de
basse humilité, qui rendent le moyen âge si inférieur aux temps antiques
et aux temps modernes[817]. Un profond changement s'était, d'ailleurs,
opéré dans la manière d'envisager la venue du Christ. La première fois
qu'on annonça à l'humanité que sa planète allait finir, comme l'enfant
qui accueille la mort avec un sourire, elle éprouva le plus vif accès de
joie qu'elle eût jamais ressenti. En vieillissant, le monde s'était
attaché à la vie. Le jour de grâce, si longtemps attendu par les âmes
pures de Galilée, était devenu pour ces siècles de fer un jour de
colère: _Dies iræ, dies illa!_ Mais, au sein même de la barbarie, l'idée
du royaume de Dieu resta féconde. Malgré l'église féodale, des sectes,
des ordres religieux, de saints personnages continuèrent de protester,
au nom de l'Évangile, contre l'iniquité du monde. De nos jours même,
jours troublés où Jésus n'a pas de plus authentiques continuateurs que
ceux qui semblent le répudier, les rêves d'organisation idéale de la
société, qui ont tant d'analogie avec les aspirations des sectes
chrétiennes primitives, ne sont en un sens que l'épanouissement de la
même idée, une des branches de cet arbre immense où germe toute pensée
d'avenir, et dont le «royaume de Dieu» sera éternellement la tige et la
racine. Toutes les révolutions sociales de l'humanité seront entées sur
ce mot-là. Mais entachées d'un grossier matérialisme, aspirant à
l'impossible, c'est-à-dire à fonder l'universel bonheur sur des mesures
politiques et économiques, les tentatives «socialistes» de notre temps
resteront infécondes, jusqu'à ce qu'elles prennent pour règle le
véritable esprit de Jésus, je veux dire l'idéalisme absolu, ce principe
que pour posséder la terre il faut y renoncer.

Le mot de «royaume de Dieu» exprime, d'un autre côté, avec un rare
bonheur, le besoin qu'éprouve l'âme d'un supplément de destinée, d'une
compensation à la vie actuelle. Ceux qui ne se plient pas à concevoir
l'homme comme un composé de deux substances, et qui trouvent le dogme
déiste de l'immortalité de l'âme en contradiction avec la physiologie,
aiment à se reposer dans l'espérance d'une réparation finale, qui sous
une forme inconnue satisfera aux besoins du coeur de l'homme. Qui sait
si le dernier terme du progrès, dans des millions de siècles, n'amènera
pas la conscience absolue de l'univers, et dans cette conscience le
réveil de tout ce qui a vécu? Un sommeil d'un million d'années n'est pas
plus long qu'un sommeil d'une heure. Saint Paul, en cette hypothèse,
aurait encore eu raison de dire: _In icluoculi[818]!_ Il est sûr que
l'humanité morale et vertueuse aura sa revanche, qu'un jour le sentiment
de l'honnête pauvre homme jugera le monde, et que ce jour-là la figure
idéale de Jésus sera la confusion de l'homme frivole qui n'a pas cru à
la vertu, de l'homme égoïste qui n'a pas su y atteindre. Le mot favori
de Jésus reste donc plein d'une éternelle beauté. Une sorte de
divination grandiose semble l'avoir tenu dans un vague sublime
embrassant à la fois divers ordres de vérités.


NOTES:

[769] Jean, V, 1; VII, 2. Nous suivons le système de Jean, d'après
lequel la vie publique de Jésus dura trois ans. Les synoptiques, au
contraire, groupent tous les faits dans un cadre d'un an.

[770] Luc, XII, 13-14.

[771] Matth., XIX, 28.

[772] Matth., XXIV, 3 et suiv.; Marc, XIII, 4 et suiv.; Luc, XVII, 22.
et suiv.; XXI, 7 et suiv. Il faut remarquer que la peinture de la fin
des temps prêtée ici à Jésus par les synoptiques renferme beaucoup de
traits qui se rapportent au siège de Jérusalem. Luc écrivait quelque
temps après ce siège (XXI, 9,20, 24). La rédaction de Matthieu au
contraire (XXVI, 15, 16, 22, 29) nous reporte exactement au moment du
siège ou très-peu après. Nul doute, cependant, que Jésus n'annonçât de
grandes terreurs comme devant précéder sa réapparition. Ces terreurs
étaient une partie intégrante de toutes les apocalypses juives.
_Hénoch_, XCIX-C, CII, CIII (division de Dillmann); _Carm. sibyll_.,
III, 334 et suiv.; 633 et suiv.; IV, 168 et suiv.; V, 511 et suiv. Dans
Daniel aussi, le règne des Saints ne viendra qu'après que la désolation
aura été à son comble (VII, 25 et suiv.; VIII, 23 et suiv.; IX, 26-27;
XII, 1).

[773] Matth., XVI, 27; XIX, 28; XX, 21; XXIV, 30 et suiv.; XXV, 31 et
suiv.; XXVI, 64; Marc, XIV, 62; Luc, XXII, 30; I Cor., XV, 52; I Thess.,
IV, 45 et suiv.

[774] Matth., XIII, 38 et suiv.; XXV, 33.

[775] Matth., XIII, 39, 41, 49.

[776] Matth., XXV, 34. Comp. Jean, XIV, 2.

[777] Matth., VIII, 11; XIII, 43; XXVI, 29; Luc, XIII, 28; XVI, 22;
XXII, 30.

[778] Luc, XIII, 23 et suiv.

[779] Matth., XXV, 41. L'idée de la chute des anges, si développée dans
le Livre d'Hénoch, était universellement admise dans le cercle de Jésus.
Épître de Jude, 6 et suiv.; IIe Ep. attribuée à saint Pierre, II, 4, 11;
_Apoc_., XII, 9; Évang. de Jean, VIII, 44.

[780] Matth., V, 22; VIII, 12; X, 28; XIII, 40, 42, 50; XVIII, 8; XXIV,
51; XXV, 30; Marc, IX, 43, etc.

[781] Matth., VIII, 12; XXII, 13; XXV, 30. Comp. Jos., _B.J._, III,
viii, 5.

[782] Luc, XVI, 28.

[783] Marc, III, 29; Luc, XXII, 69; _Act_., VII, 55.

[784] _Act_., II, 47; III, 49 et suiv.; I Cor., XV, 23-24, 52; I Thess.,
III, 13; IV, 14 et suiv.; V, 23; II Thess., II, 8; I Tim., VI, 14; II
Tim., IV, 1; Tit., II, 13; Épître de Jacques, V, 3, 8; Épître de Jude,
18; IIe de Pierre, III entier; l'Apocalypse tout entière, et en
particulier I, 1; II, 5, 16; III, 11; XI, 44; XXII, 6, 7,12, 20. Comp.
IVe livre d'Esdras, IV, 26.

[785] Luc, XVII, 30; I Cor., I, 7-8; II Thess., I, 7; I de saint Pierre,
I, 7, 13; _Apoc_., I, 1.

[786] _Apoc_., I, 3; XXII, 10.

[787] Matth., XI, 15; XIII, 9, 43; Marc, IV, 9, 23; VII, 16; Luc, VIII,
8; XIV, 35; _Apoc_., II, 7, 11, 27, 29; III, 6, 13, 22; XIII, 9.

[788] I Cor., XVI, 22.

[789] _Apoc_., XVII, 9 et suiv. Le sixième empereur que l'auteur donne
comme régnant est Galba. L'empereur mort qui doit revenir est Néron,
dont le nom est donné en chiffres (XIII, 18).

[790] _Apoc_., XI, 2, 3; XII, 14. Comp. Daniel, VII, 25; XII, 7.

[791] Chap. IV, v. 12 et 14. Comp. Cedrenus, p. 68 (Paris, 1647).

[792] Matth., XXIV, 36; Marc, XIII, 32.

[793] Luc, XVII, 20. Comp. Talmud de Babyl., _Sanhédrin_, 97 _a_.

[794] Matth., XXIV, 36 et suiv.; Marc, XIII, 32 et suiv.; Luc, XII, 35
et suiv.; XVII, 20 et suiv.

[795] Luc, XII, 40; II Petr., III, 10.

[796] Luc, XVII, 24.

[797] Matth., X, 23; XXIV-XXV entiers, et surtout XXIV, 29, 34; Marc,
XIII, 30; Luc, XIII, 35; XXI, 28 et suiv.

[798] Matth., XVI, 28; XXIII, 36, 39; XXIV, 34; Marc, VIII, 39; Luc, IX,
27; XXI, 32.

[799] Matth., XVI, 2-4; Luc, XII, 54-56.

[800] Jean, XXI, 22-23.

[801] Jean, XXI, 22-23. Le chapitre XXI du quatrième évangile est une
addition, comme le prouve la clausule finale de la rédaction primitive,
qui est au verset 31 du chapitre XX. Mais l'addition est presque
contemporaine de la publication même dudit évangile.

[802] Ci-dessus, p. 54-55.

[803] Marc, IX, 9; Luc, XX, 27 et suiv.

[804] Dan., XII, 2 et suiv.; II Macch., chap. VII, entier; XII, 45-46;
XIV, 46; _Act_., XXIII, 6, 8; Jos., _Ant_., XVIII, I, 3; _B. J_., II,
VIII, 14; III, viii, 5.

[805] Matth., XXVI, 29; Luc, XXII, 30.

[806] Matth., XXII, 24 et suiv.; Luc, XX, 34-38; Évangile ébionite dit
«des Égyptiens,» dans Clém. d'Alex., _Strom_., II, 9, 13; Clem. Rom.,
Epist. II, 12.

[807] Luc, XIV, 14; XX, 35-36. C'est aussi l'opinion de saint Paul: I
Cor., XV, 23 et suiv.; I Thess., IV, 12 et suiv. V. ci-dessus, p. 55.

[808] Comp. IVe livre d'Esdras, IX, 22.

[809] Matth., XXV, 32 et suiv.

[810] Voir surtout les chapitres II, VI-VIII, X-XIII.

[811] Ch. I, XLV-LII, LXII, XCIII, 9 et suiv.

[812] Liv. III, 573 et suiv.; 652 et suiv.; 766 et suiv.; 795 et suiv.

[813] Ces angoisses de la conscience chrétienne se traduisent avec
naïveté dans la IIe épître attribuée à saint Pierre III, 8 et suiv.

[814] Matth., VI, 40, 33; Marc, XII, 34; Luc, XI, 2; XII, 31; XVII, 20,
21 et suiv.

[815] Voir surtout Marc, XII, 34.

[816] Justin, _Dial. cum Tryph._, 81.

[817] Voir, pour exemples, le prologue de Grégoire de Tours à son
_Histoire ecclésiastique des Francs_, et les nombreux actes de la
première moitié du moyen âge commençant par la formule «A l'approche du
soir du monde...»

[818] I Cor., XV, 52.



CHAPITRE XVIII.

INSTITUTIONS DE JÉSUS.


Ce qui prouve bien, du reste, que Jésus ne s'absorba jamais entièrement
dans ses idées apocalyptiques, c'est qu'au temps même où il en était le
plus préoccupé, il jette avec une rare sûreté de vues les bases d'une
église destinée à durer. Il n'est guère possible de douter qu'il n'ait
lui-même choisi parmi ses disciples ceux qu'on appelait par excellence
les «apôtres» ou les «douze,» puisqu'au lendemain de sa mort on les
trouve formant un corps et remplissant par élection les vides qui se
produisaient dans leur sein[819]. C'étaient les deux fils de Jonas, les
deux fils de Zébédée, Jacques, fils de Cléophas, Philippe, Nathanaël
bar-Tolmaï, Thomas, Lévi, fils d'Alphée ou Matthieu, Simon le zélote,
Thaddée ou Lebbée, Juda de Kerioth[820]. Il est probable que l'idée des
douze tribus d'Israël ne fut pas étrangère au choix de ce nombre[821].
Les «douze,» en tout cas, formaient un groupe de disciples privilégiés,
où Pierre gardait sa primauté toute fraternelle[822], et auquel Jésus
confia le soin de propager son oeuvre. Rien qui sentît le collège
sacerdotal régulièrement organisé; les listes des «douze» qui nous ont
été conservées présentent beaucoup d'incertitudes et de contradictions;
deux ou trois de ceux qui y figurent restèrent complètement obscurs.
Deux au moins, Pierre et Philippe[823], étaient mariés et avaient des
enfants.

Jésus gardait évidemment pour les douze des secrets, qu'il leur
défendait de communiquer à tous[824]. Il semble parfois que son plan
était d'entourer sa personne de quelque mystère, de rejeter les grandes
preuves après sa mort, de ne se révéler complètement qu'à ses disciples,
confiant à ceux-ci le soin de le démontrer plus tard au monde[825]. «Ce
que je vous dis dans l'ombre, prêchez-le au grand jour; ce que je vous
dis à l'oreille, proclamez-le sur les toits.» Cela lui épargnait les
déclarations trop précises et créait une sorte d'intermédiaire entre
l'opinion et lui. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il avait pour les
apôtres des enseignements réservés, et qu'il leur développait plusieurs
paraboles, dont il laissait le sens indécis pour le vulgaire[826]. Un
tour énigmatique et un peu de bizarrerie dans la liaison des idées
étaient à la mode dans l'enseignement des docteurs, comme on le voit par
les sentences du _Pirké Aboth_. Jésus expliquait à ses intimes ce que
ses apophthegmes ou ses apologues avaient de singulier, et dégageait
pour eux son enseignement du luxe de comparaisons qui parfois
l'obscurcissait[827]. Beaucoup de ces explications paraissent avoir été
soigneusement conservées[828].

Dès le vivant de Jésus, les apôtres prêchèrent[829], mais sans jamais
beaucoup s'écarter de lui. Leur prédication, du reste, se bornait à
annoncer la prochaine venue du royaume de Dieu[830]. Ils allaient de
ville en ville, recevant l'hospitalité, ou pour mieux dire la prenant
d'eux-mêmes selon l'usage. L'hôte, en Orient, a beaucoup d'autorité; il
est supérieur au maître de la maison; celui-ci a en lui la plus grande
confiance. Cette prédication du foyer est excellente pour la propagation
des doctrines nouvelles. On communique le trésor caché; on paye ainsi ce
que l'on reçoit; la politesse et les bons rapports y aidant, la maison
est touchée, convertie. Otez l'hospitalité orientale, la propagation du
christianisme serait impossible à expliquer. Jésus, qui tenait fort aux
bonnes vieilles moeurs, engageait les disciples à ne se faire aucun
scrupule de profiter de cet ancien droit public, probablement déjà aboli
dans les grandes villes où il y avait des hôtelleries[831]. «L'ouvrier,
disait-il, est digne de son salaire.» Une fois installés chez quelqu'un,
ils devaient y rester, mangeant et buvant ce qu'on leur offrait, tant
que durait leur mission.

Jésus désirait qu'à son exemple les messagers de la bonne nouvelle
rendissent leur prédication aimable par des manières bienveillantes et
polies. Il voulait qu'en entrant dans une maison, ils lui donnassent le
_selâm_ ou souhait de bonheur. Quelques-uns hésitaient, le _selâm_ étant
alors comme aujourd'hui, en Orient, un signe de communion religieuse,
qu'on ne hasarde pas avec les personnes d'une foi douteuse. «Ne craignez
rien, disait Jésus; si personne dans la maison n'est digne de votre
_selâm_, il reviendra à vous[832].» Quelquefois, en effet, les apôtres
du royaume de Dieu étaient mal reçus, et venaient se plaindre à Jésus,
qui cherchait d'ordinaire à les calmer. Quelques-uns, persuadés de la
toute-puissance de leur maître, étaient blessés de cette longanimité.
Les fils de Zébédée voulaient qu'il appelât le feu du ciel sur les
villes inhospitalières[833]. Jésus accueillait leurs emportements avec
sa fine ironie, et les arrêtait par ce mot: «Je ne suis pas venu perdre
les âmes, mais les sauver.»

Il cherchait de toute manière à établir en principe que ses apôtres
c'était lui-même[834]. On croyait qu'il leur avait communiqué ses vertus
merveilleuses. Ils chassaient les démons, prophétisaient, et formaient
une école d'exorcistes renommés[835], bien que certains cas fussent
au-dessus de leur force[836]. Ils faisaient aussi des guérisons, soit
par l'imposition des mains, soit par l'onction de l'huile[837], l'un des
procédés fondamentaux de la médecine orientale. Enfin, comme les
psylles, ils pouvaient manier les serpents et boire impunément des
breuvages mortels[838]. A mesure qu'on s'éloigne de Jésus, cette
théurgie devient de plus en plus choquante. Mais il n'est pas douteux
qu'elle ne fût de droit commun dans l'Église primitive, et qu'elle ne
figurât en première ligne dans l'attention des contemporains[839]. Des
charlatans, comme il arrive d'ordinaire, exploitèrent ce mouvement de
crédulité populaire. Dès le vivant de Jésus, plusieurs, sans être ses
disciples, chassaient les démons en son nom. Les vrais disciples en
étaient fort blessés et cherchaient à les empêcher. Jésus, qui voyait en
cela un hommage à sa renommée, ne se montrait pas pour eux bien
sévère[840]. Il faut observer, du reste, que ces pouvoirs étaient en
quelque sorte passés en métier. Poussant jusqu'au bout la logique de
l'absurde, certaines gens chassaient les démons par Béelzébub[841],
prince des démons. On se figurait que ce souverain des légions
infernales devait avoir toute autorité sur ses subordonnés, et qu'en
agissant par lui on était sûr de faire fuir l'esprit intrus[842].
Quelques-uns cherchaient même à acheter des disciples de Jésus le secret
des pouvoirs miraculeux qui leur avaient été conférés[843].

Un germe d'église commençait dès lors à paraître. Cette idée féconde du
pouvoir des hommes réunis (_ecclesia_) semble bien une idée de Jésus.
Plein de sa doctrine tout idéaliste, que ce qui fait la présence des
âmes, c'est l'union par l'amour, il déclarait que, toutes les fois que
quelques hommes s'assembleraient en son nom, il serait au milieu d'eux.
Il confie à l'Église le droit de lier et délier (c'est-à-dire de rendre
certaines choses licites ou illicites), de remettre les péchés, de
réprimander, d'avertir avec autorité, de prier avec certitude d'être
exaucé[844]. Il est possible que beaucoup de ces paroles aient été
prêtées au maître, afin de donner une base à l'autorité collective par
laquelle on chercha plus tard à remplacer la sienne. En tout cas, ce ne
fut qu'après sa mort que l'on vit se constituer des églises
particulières, et encore cette première constitution se fit-elle
purement et simplement sur le modèle des synagogues. Plusieurs
personnages qui avaient beaucoup aimé Jésus et fondé sur lui de grandes
espérances, comme Joseph d'Arimathie, Lazare, Marie de Magdala,
Nicodème, n'entrèrent pas, ce semble, dans ces églises, et s'en tinrent
au souvenir tendre ou respectueux qu'ils avaient gardé de lui.

Du reste, nulle trace, dans l'enseignement de Jésus, d'une morale
appliquée ni d'un droit canonique tant soit peu défini. Une seule fois,
sur le mariage, il se prononce avec netteté et défend le divorce[845].
Nulle théologie non plus, nul symbole. A peine quelques vues sur le
Père, le Fils, l'Esprit[846], dont on tirera plus tard la Trinité et
l'Incarnation, mais qui restaient encore à l'état d'images
indéterminées. Les derniers livres du canon juif connaissent déjà le
Saint-Esprit, sorte d'hypostase divine, quelquefois identifiée avec la
Sagesse ou le Verbe[847]. Jésus insista sur ce point[848], et annonça à
ses disciples un baptême par le feu et l'esprit[849], bien préférable à
celui de Jean, baptême que ceux-ci crurent un jour recevoir, après la
mort de Jésus, sous la forme d'un grand vent et de mèches de feu[850].
L'Esprit Saint ainsi envoyé par le Père leur enseignera toute vérité, et
rendra témoignage à celles que Jésus lui-même a promulguées[851]. Jésus,
pour désigner cet Esprit, se servait du mot _Peraklit_, que le
syro-chaldaïque avait emprunté au grec ([Greek: parachlêtos]), et qui
paraît avoir eu dans son esprit la nuance d' «avocat[852],
conseiller[853],» et parfois celle d'«interprète des vérités célestes,»
de «docteur chargé de révéler aux hommes les mystères encore
cachés[854].» Lui-même s'envisage pour ses disciples comme un
_peraklit_[855], et l'Esprit qui reviendra après sa mort ne fera que le
remplacer. C'était ici une application du procédé que la théologie juive
et la théologie chrétienne allaient suivre durant des siècles, et qui
devait produire toute une série d'assesseurs divins, le _Métatrône_, le
_Synadelphe_ ou _Sandalphon_, et toutes les personnifications de la
Cabbale. Seulement, dans le judaïsme, ces créations devaient rester des
spéculations particulières et libres, tandis que dans le christianisme,
à partir du IVe siècle, elles devaient former l'essence même de
l'orthodoxie et du dogme universel.

Inutile de faire observer combien l'idée d'un livre religieux,
renfermant un code et des articles de foi, était éloignée de la pensée
de Jésus. Non-seulement il n'écrivit pas, mais il était contraire à
l'esprit de la secte naissante de produire des livres sacrés. On se
croyait à la veille de la grande catastrophe finale. Le Messie venait
mettre le sceau sur la Loi et les prophètes, non promulguer des textes
nouveaux. Aussi, à l'exception de l'Apocalypse, qui fut en un sens le
seul livre révélé du christianisme naissant, tous les autres écrits de
l'âge apostolique sont-ils des ouvrages de circonstance, n'ayant
nullement la prétention de fournir un ensemble dogmatique complet. Les
évangiles eurent d'abord un caractère tout privé et une autorité bien
moindre que la tradition[856].

La secte, cependant, n'avait-elle pas quelque sacrement, quelque rite,
quelque signe de ralliement? Elle en avait un, que toutes les traditions
font remonter jusqu'à Jésus. Une des idées favorites du maître, c'est
qu'il était le pain nouveau, pain très-supérieur à la manne et dont
l'humanité allait vivre. Cette idée, germe de l'Eucharistie, prenait
quelquefois dans sa bouche des formes singulièrement concrètes. Une fois
surtout, il se laissa aller, dans la synagogue de Capharnahum, à un
mouvement hardi, qui lui coûta plusieurs de ses disciples. «Oui, oui, je
vous le dis, ce n'est pas Moïse, c'est mon Père qui vous a donné le pain
du ciel[857].» Et il ajoutait: «C'est moi qui suis le pain de vie; celui
qui vient a moi n'aura jamais faim, et celui qui croit en moi n'aura
jamais soif[858].» Ces paroles excitèrent un vif murmure: «Qu'entend-il,
se disait-on, par ces mots: Je suis le pain de vie? N'est-ce pas là
Jésus, le fils de Joseph, dont nous connaissons le père et la mère?
Comment peut-il dire qu'il est descendu du ciel?» Et Jésus insistant
avec plus de force encore: «Je suis le pain de vie; vos pères ont mangé
la manne dans le désert et sont morts. C'est ici le pain qui est
descendu du ciel, afin que celui qui en mange ne meure point. Je suis le
pain vivant; si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement; et
le pain que je donnerai, c'est ma chair, pour la vie du monde[859].» Le
scandale fut au comble: «Comment peut-il donner sa chair à manger?»
Jésus renchérissant encore: «Oui, oui, dit-il, si vous ne mangez la
chair du Fils de l'homme, et si vous ne buvez son sang, vous n'aurez
point la vie en vous. Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang est
en possession de la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier
jour. Car ma chair est véritablement une nourriture, et mon sang est
véritablement un breuvage. Celui qui mange ma chair et qui boit mon
sang, demeure en moi, et moi en lui. Comme je vis par le Père qui m'a
envoyé, ainsi celui qui me mange vit par moi. C'est ici le pain qui est
descendu du ciel. Ce pain n'est pas comme la manne, que vos pères ont
mangée et qui ne les a pas empochés de mourir; celui qui mangera ce pain
vivra éternellement.» Une telle obstination dans le paradoxe révolta
plusieurs disciples, qui cessèrent de le fréquenter. Jésus ne se
rétracta pas; il ajouta seulement: «C'est l'esprit qui vivifie. La chair
ne sert de rien. Les paroles que je vous dis sont esprit et vie.» Les
douze restèrent fidèles, malgré cette prédication bizarre. Ce fut pour
Céphas en particulier l'occasion de montrer un absolu dévouement et de
proclamer une fois de plus: «Tu es le Christ, fils de Dieu.»

Il est probable que dès lors, dans les repas communs de la secte,
s'était établi quelque usage auquel se rapportait le discours si mal
accueilli par les gens de Capharnahum. Mais les traditions apostoliques
à ce sujet sont fort divergentes et probablement incomplètes à dessein.
Les évangiles synoptiques supposent un acte sacramentel unique, ayant
servi de base au rite mystérieux, et ils le placent à la dernière Cène.
Jean, qui justement nous a conservé l'incident de la synagogue de
Capharnahum, ne parle pas d'un tel acte, quoiqu'il raconte la dernière
Cène fort au long. Ailleurs, nous voyons Jésus reconnu à la fraction du
pain[860], comme si ce geste eût été pour ceux qui l'avaient fréquenté
le plus caractéristique de sa personne. Quand il fut mort, la forme sous
laquelle il apparaissait au pieux souvenir de ses disciples était celle
de président d'un banquet mystique, tenant le pain, le bénissant, le
rompant et le présentant aux assistants[861]. Il est probable que
c'était là une de ses habitudes, et qu'à ce moment il était
particulièrement aimable et attendri. Une circonstance matérielle, la
présence du poisson sur la table (indice frappant qui prouve que le rite
prit naissance sur le bord du lac de Tibériade[862]), fut elle-même
presque sacramentelle et devint une partie nécessaire des images qu'on
se fit du festin sacré[863].

Les repas étaient devenus dans la communauté naissante un des moments
les plus doux. A ce moment, on se rencontrait; le maître parlait à
chacun et entretenait une conversation pleine de gaieté et de charme.
Jésus aimait cet instant et se plaisait à voir sa famille spirituelle
ainsi groupée autour de lui[864]. La participation au même pain était
considérée comme une sorte de communion, de lien réciproque. Le maître
usait à cet égard de termes extrêmement énergiques, qui furent pris plus
tard avec une littéralité effrénée. Jésus est à la fois très-idéaliste
dans les conceptions et très-matérialiste dans l'expression. Voulant
rendre cette pensée que le croyant ne vit que de lui, que tout entier
(corps, sang et âme) il était la vie du vrai fidèle, il disait à ses
disciples: «Je suis votre nourriture,» phrase qui, tournée en style
figuré, devenait: «Ma chair est votre pain, mon sang est votre
breuvage.» Puis, les habitudes de langage de Jésus, toujours fortement
substantielles, l'emportaient plus loin encore. A table, montrant
l'aliment, il disait: «Me voici;» tenant le pain: «Ceci est mon corps;»
tenant le vin: «Ceci est mon sang;» toutes manières de parler qui
étaient l'équivalent de: «Je suis votre nourriture.»

Ce rite mystérieux obtint du vivant de Jésus une grande importance. Il
était probablement établi assez longtemps avant le dernier voyage à
Jérusalem, et il fut le résultat d'une doctrine générale bien plus que
d'un acte déterminé. Après la mort de Jésus, il devint le grand symbole
de la communion chrétienne[865], et ce fut au moment le plus solennel de
la vie du Sauveur qu'on en rapporta l'établissement. On voulut voir dans
la consécration du pain et du vin un mémorial d'adieu que Jésus, au
moment de quitter la vie, aurait laissé à ses disciples[866]. On
retrouva Jésus lui-même dans ce sacrement. L'idée toute spirituelle de
la présence des âmes, qui était l'une des plus familières au maître, qui
lui faisait dire, par exemple, qu'il était de sa personne au milieu de
ses disciples[867] quand ils étaient réunis en son nom, rendait cela
facilement admissible. Jésus, nous l'avons déjà dit[868], n'eut jamais
une notion bien arrêtée de ce qui fait l'individualité. Au degré
d'exaltation où il était parvenu, l'idée chez lui primait tout à un tel
point que le corps ne comptait plus. On est un quand on s'aime, quand on
vit l'un de l'autre; comment lui et ses disciples n'eussent-ils pas été
un[869]? Ses disciples adoptèrent le même langage. Ceux qui, durant des
années, avaient vécu de lui le virent toujours tenant le pain, puis le
calice «entre ses mains saintes et vénérables[870],» et s'offrant
lui-même à eux. Ce fut lui que l'on mangea et que l'on but; il devint la
vraie Pâque, l'ancienne ayant été abrogée par son sang. Impossible de
traduire dans notre idiome essentiellement déterminé, où la distinction
rigoureuse du sens propre et de la métaphore doit toujours être faite,
des habitudes de style dont le caractère essentiel est de prêter à la
métaphore, ou pour mieux dire à l'idée, une pleine réalité.


NOTES:

[819] _Act_., i, 15 et suiv.; I Cor., XV, 5; Gal., i, 10.

[820] Matth., X, 2 et suiv.; Marc, III, 16 et suiv.; Luc, VI, 14 et
suiv.; _Act_., I, 13; Papias, dans Eusèbe, _Hist. eccl_., III, 39.

[821] Matth., XIX, 28; Luc, XXII, 30.

[822] _Act.,_ i, 15; II, 14; V, 2-3, 29; VIII, 19; XV, 7; Gal., i, 18.

[823] Pour Pierre, voir ci-dessus, p. 150; pour Philippe, voir Papias,
Polycrate et Clément d'Alexandrie, cités par Eusèbe, _Hist. eccl.,_ III,
30, 31, 39; V, 24.

[824] Matth., XVI, 20; XVII, 9; Marc, VIII, 30; IX, 8.

[825] Matth., X, 26, 27; Marc, IV, 21 et suiv.; Luc, VIII, 17; XII, 2 et
suiv.; Jean, XIV, 22.

[826] Matth., XIII, 10 et suiv., 34 et suiv.; Marc, IV, 10 et suiv., 33
et suiv.; Luc, VIII, 9 et suiv.; XII, 41.

[827] Matth., XVI, 6 et suiv.; Marc, VII, 17-23.

[828] Matth., XIII, 18 et suiv.; Marc, VII, 18 et suiv.

[829] Luc, IX, 6.

[830] Luc, X, 11.

[831] Le mot grec [Greek: pandokeion] a passé dans toutes les langues de
l'Orient sémitique pour désigner une hôtellerie.

[832] Matth., X, 11 et suiv.; Marc, VI, 10 et suiv.; Luc, X, 5 et suiv.
Comp. IIe épître de Jean, 10-11.

[833] Luc, IX, 52 et suiv.

[834] Matth., X. 40-42; XXV, 35 et suiv.; Marc, IX, 40; Luc, X, 16;
Jean, XIII, 20.

[835] Matth., VII, 22; X, 1; Marc, III, 15, VI, 13; Luc. X, 17.

[836] Matth., XVII, 18-19.

[837] Marc, VI, 13; XVI, 18; Epist. Jacobi, V, 14.

[838] Marc, XVI, 18; Luc, X, 19.

[839] Marc, XVI, 20.

[840] Marc, IX, 37-38; Luc, IX, 49-50.

[841] Ancien dieu des Philistins, transformé par les Juifs en démon.

[842] Matth., XII, 24 et suiv.

[843] _Act.,_ VIII, 18 et suiv.

[844] Matth., XVIII, 17 et suiv.; Jean, XX, 23.

[845] Matth., IX, 3 et suiv.

[846] Matth., XXVIII, 19. Comp. Matth., III, 16-17; Jean, XV, 26.

[847] _Sapi_., I, 7; VII, 7; IX, 17; XII, 1; _Eccli_., I, 9; XV, 5;
XXIV, 27; XXXIX, 8; _Judith_, XVI, 17.

[848] Matth., X, 20; Luc, XII, 12; XXIV, 49; Jean, XIV, 26; XV, 26.

[849] Matth., III, 11; Marc, I, 8; Luc, III, 16; Jean, I, 26; III, 5;
_Act_., I, 5, 8; X, 47.

[850] _Act_., II, 1-4; XI, 15; XIX, 6. Cf. Jean, VII, 39.

[851] Jean, XV, 26; XVI, 13.

[852] A _peraklit_ on opposait _katigor_ ([Greek: chatêgoros]),
«l'accusateur.»

[853] Jean, XIV, 16; I épître de Jean, II, 1.

[854] Jean, XIV, 26; XV, 26; XVI, 7 et suiv. Comp. Philon, _De Mundi
opificio_, § 6.

[855] Jean, XV, 16. Comp. l'épître précitée, _l. c_.

[856] Papias, dans Eusèbe, _Hist. eccl._, III, 39.

[857] Jean, VI, 32 et suiv.

[858] On trouve un tour analogue, provoquant un malentendu semblable,
dans Jean, IV, 10 et suiv.

[859] Tous ces discours portent trop fortement l'empreinte du style
propre à Jean pour qu'il soit permis de les croire exacts. L'anecdote
rapportée au chapitre VI du quatrième évangile ne saurait cependant être
dénuée de réalité historique.

[860] Luc, XXIV, 30,35.

[861] Luc, _l. c._; Jean, XXI, 13.

[862] Comp. Matth., VII, 10; XIV, 17 et suiv.; XV, 34 et suiv.; Marc,
VI, 38 et suiv.; Luc, IX, 13 et suiv.; XI, 11; XXIV, 42; Jean, VI, 9 et
suiv.; XXI, 9 et suiv. Le bassin du lac de Tibériade est le seul endroit
de la Palestine où le poisson forme une partie considérable de
l'alimentation.

[863] Jean, XXI, 13; Luc, XXIV, 42-43. Comparez les plus vieilles
représentations de la Cène rapportées ou rectifiées par M. de Rossi dans
sa dissertation sur l'[Greek: ICHTHUS] (_Spicilegium Solesmense_ de dom
Pitra, t. III, p. 568 et suiv.). L'intention de l'anagramme que renferme
le mot [Greek: ICHTHUS] se combina probablement avec une tradition plus
ancienne sur le rôle du poisson dans les repas évangéliques.

[864] Luc, XXII, 15.

[865] _Act._, II, 42, 46.

[866] _I Cor._, XI, 20 et suiv.

[867] Matth., XVIII, 20.

[868] V. ci-dessus, p. 244.

[869] Jean, XII entier.

[870] Canon des Messes grecques et de la Messe latine (fort ancien).



CHAPITRE XIX.

PROGRESSION CROISSANTE D'ENTHOUSIASME ET D'EXALTATION.


Il est clair qu'une telle société religieuse, fondée uniquement sur
l'attente du royaume de Dieu, devait être en elle-même fort incomplète.
La première génération chrétienne vécut tout entière d'attente et de
rêve. A la veille de voir finir le monde, on regardait comme inutile
tout ce qui ne sert qu'à continuer le monde. La propriété était
interdite[871]. Tout ce qui attache l'homme à la terre, tout ce qui le
détourne du ciel devait être fui. Quoique plusieurs disciples fussent
mariés, on ne se mariait plus, ce semble, dès qu'on entrait dans la
secte[872]. Le célibat était hautement préféré; dans le mariage même, la
continence était recommandée[873]. Un moment, le maître semble
approuver ceux qui se mutileraient en vue du royaume de Dieu[874]. Il
était en cela conséquent avec son principe: «Si ta main ou ton pied
t'est une occasion de péché, coupe-les, et jette-les loin de toi; car il
vaut mieux que tu entres boiteux ou manchot dans la vie éternelle, que
d'être jeté avec tes deux pieds et tes deux mains dans la géhenne. Si
ton oeil t'est une occasion de péché, arrache-le et jette-le loin de
toi; car il vaut mieux entrer borgne dans la vie éternelle que d'avoir
ses deux yeux, et d'être jeté dans la géhenne[875].» La cessation de la
génération fut souvent considérée comme le signe et la condition du
royaume de Dieu[876].

Jamais, on le voit, cette Église primitive n'eût formé une société
durable, sans la grande variété des germes déposés par Jésus dans son
enseignement. Il faudra plus d'un siècle encore pour que la vraie Église
chrétienne, celle qui a converti le monde, se dégage de cette petite
secte des «saints du dernier jour,» et devienne un cadre applicable à
la société humaine tout entière. La même chose, du reste, eut lieu dans
le bouddhisme, qui ne fut fondé d'abord que pour des moines. La même
chose fût arrivée dans l'ordre de saint François, si cet ordre avait
réussi dans sa prétention de devenir la règle de la société humaine tout
entière. Nées à l'état d'utopies, réussissant par leur exagération même,
les grandes fondations dont nous venons de parler ne remplirent le monde
qu'à condition de se modifier profondément et de laisser tomber leurs
excès. Jésus ne dépassa pas cette première période toute monacale, où
l'on croit pouvoir impunément tenter l'impossible. Il ne fit aucune
concession à la nécessité. Il prêcha hardiment la guerre à la nature, la
totale rupture avec le sang. «En vérité, je vous le déclare, disait-il,
quiconque aura quitté sa maison, sa femme, ses frères, ses parents, ses
enfants, pour le royaume de Dieu, recevra le centuple en ce monde, et,
dans le monde à venir, la vie éternelle[877].»

Les instructions que Jésus est censé avoir données à ses disciples
respirent la même exaltation[878]. Lui, si facile pour ceux du dehors,
lui qui se contente parfois de demi-adhésions[879], est pour les siens
d'une rigueur extrême. Il ne voulait pas d'à-peu-près. On dirait un
«Ordre» constitué par les règles les plus austères. Fidèle à sa pensée
que les soucis de la vie troublent l'homme et l'abaissent, Jésus exige
de ses associés un entier détachement de la terre, un dévouement absolu
à son oeuvre. Ils ne doivent porter avec eux ni argent, ni provisions de
route, pas même une besace, ni un vêtement de rechange. Ils doivent
pratiquer la pauvreté absolue, vivre d'aumônes et d'hospitalité. «Ce que
vous avez reçu gratuitement, transmettez-le gratuitement[880],»
disait-il en son beau langage. Arrêtés, traduits devant les juges,
qu'ils ne préparent pas leur défense; l'avocat céleste, le _Peraklit_,
leur inspirera ce qu'ils doivent dire. Le Père leur enverra d'en haut
son Esprit, qui deviendra le principe de tous leurs actes, le directeur
de leurs pensées, leur guide à travers le monde[881]. Chassés d'une
ville, qu'ils secouent sur elle la poussière de leurs souliers, en lui
donnant acte toutefois, pour qu'elle ne puisse alléguer son ignorance,
de la proximité du royaume de Dieu. «Avant que vous ayez épuisé,
ajoutait-il, les villes d'Israël, le Fils de l'homme apparaîtra.»

Une ardeur étrange anime tous ces discours, qui peuvent être en partie
la création de l'enthousiasme des disciples[882], mais qui même en ce
cas viennent indirectement de Jésus, puisqu'un tel enthousiasme était
son oeuvre. Jésus annonce à ceux qui veulent le suivre de grandes
persécutions et la haine du genre humain. Il les envoie comme des
agneaux au milieu des loups. Ils seront flagellés dans les synagogues,
traînés en prison. Le frère sera livré par son frère, le fils par son
père. Quand on les persécute dans un pays, qu'ils fuient dans un autre.
«Le disciple, disait-il, n'est pas plus que son maître, ni le serviteur
plus que son patron. Ne craignez point ceux qui ôtent la vie du corps,
et qui ne peuvent rien sur l'âme. On a deux passereaux pour une obole,
et cependant un de ces oiseaux ne tombe pas sans la permission de votre
Père. Les cheveux de votre tête sont comptés. Ne craignez rien; vous
valez beaucoup de passereaux[883].»--«Quiconque, disait-il encore, me
confessera devant les hommes, je le reconnaîtrai devant mon Père; mais
quiconque aura rougi de moi devant les hommes, je le renierai devant
les anges, quand je viendrai entouré de la gloire de mon Père, qui est
aux deux[884].»

Dans ces accès de rigueur, il allait jusqu'à supprimer la chair. Ses
exigences n'avaient plus de bornes. Méprisant les saines limites de la
nature de l'homme, il voulait qu'on n'existât que pour lui, qu'on
n'aimât que lui seul. «Si quelqu'un vient à moi, disait-il, et ne hait
pas son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses soeurs, et
même sa propre vie, il ne peut être mon disciple[885].»--«Si quelqu'un
ne renonce pas à tout ce qu'il possède, il ne peut être mon
disciple[886].» Quelque chose de plus qu'humain et d'étrange se mêlait
alors a ses paroles; c'était comme un feu dévorant la vie à, sa racine,
et réduisant tout à un affreux désert. Le sentiment âpre et triste de
dégoût pour le monde, d'abnégation outrée, qui caractérise la perfection
chrétienne, eut pour fondateur, non le fin et joyeux moraliste des
premiers jours, mais le géant sombre qu'une sorte de pressentiment
grandiose jetait de plus en plus hors de l'humanité. On dirait que, dans
ces moments de guerre contre les besoins les plus légitimes du coeur,
il avait oublié le plaisir de vivre, d'aimer, de voir, de sentir.
Dépassant toute mesure, il osait dire: «Si quelqu'un veut être mon
disciple, qu'il renonce à lui-même et me suive! Celui qui aime son père
et sa mère plus que moi n'est pas digne de moi; celui qui aime son fils
ou sa fille plus que moi n'est pas digne de moi. Tenir à la vie, c'est
se perdre; sacrifier sa vie pour moi et pour la bonne nouvelle, c'est se
sauver. Que sert à un homme de gagner le monde entier et de se perdre
lui-même[887]?» Deux anecdotes, du genre de celles qu'il ne faut pas
accepter comme historiques, mais qui se proposent de rendre un trait de
caractère en l'exagérant, peignaient bien ce défi jeté à la nature. Il
dit à un homme: «Suis--moi!»--«Seigneur, lui répond cet homme,
laisse-moi d'abord aller ensevelir mon père.» Jésus reprend: «Laisse les
morts ensevelir leurs morts; toi, va et annonce le règne de Dieu.»--Un
autre lui dit: «Je te suivrai, Seigneur, mais permets-moi auparavant
d'aller mettre ordre aux affaires de ma maison.» Jésus lui répond:
«Celui qui met la main à la charrue et regarde derrière lui, n'est pas
fait pour le royaume de Dieu[888].» Une assurance extraordinaire, et
parfois des accents de singulière douceur, renversant toutes nos idées,
faisaient passer ces exagérations. «Venez à moi, criait-il, vous tous
qui êtes fatigués et chargés, et je vous soulagerai. Prenez mon joug sur
vos épaules; apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur, et
vous trouverez le repos de vos âmes; car mon joug est doux, et mon
fardeau léger[889].»

Un grand danger résultait pour l'avenir de cette morale exaltée,
exprimée dans un langage hyperbolique et d'une effrayante énergie. A
force de détacher l'homme de la terre, on brisait la vie. Le chrétien
sera loué d'être mauvais fils, mauvais patriote, si c'est pour le Christ
qu'il résiste à son père et combat sa patrie. La cité antique, la
république, mère de tous, l'État, loi commune de tous, sont constitués
en hostilité avec le royaume de Dieu. Un germe fatal de théocratie est
introduit dans le monde.

Une autre conséquence se laisse dès à présent entrevoir. Transportée
dans un état calme et au sein d'une société rassurée sur sa propre
durée, cette morale, faite pour un moment de crise, devait sembler
impossible. L'Évangile était ainsi destiné à devenir pour les chrétiens
une utopie, que bien peu s'inquiéteraient de réaliser. Ces foudroyantes
maximes devaient dormir pour le grand nombre dans un profond oubli,
encouragé par le clergé lui-même; l'homme évangélique sera un homme
dangereux. De tous les humains le plus intéressé, le plus orgueilleux,
le plus dur, le plus attaché à la terre, un Louis XIV, par exemple,
devait trouver des prêtres pour lui persuader, en dépit de l'Évangile,
qu'il était chrétien. Mais toujours aussi des Saints devaient se
rencontrer pour prendre à la lettre les sublimes paradoxes de Jésus. La
perfection étant placée en dehors des conditions ordinaires de la
société, la vie évangélique complète ne pouvant être menée que hors du
monde, le principe de l'ascétisme et de l'état monacal était posé. Les
sociétés chrétiennes auront deux règles morales, l'une médiocrement
héroïque pour le commun des hommes, l'autre exaltée jusqu'à l'excès pour
l'homme parfait; et l'homme parfait, ce sera le moine assujetti à des
règles qui ont la prétention de réaliser l'idéal évangélique. Il est
certain que cet idéal, ne fût-ce que par l'obligation du célibat et de
la pauvreté, ne pouvait être de droit commun. Le moine est ainsi, en un
sens, le seul vrai chrétien. Le bon sens vulgaire se révolte devant ces
excès; à l'en croire, l'impossible est le signe de la faiblesse et de
l'erreur. Mais le bon sens vulgaire est un mauvais juge quand il s'agit
des grandes choses. Pour obtenir moins de l'humanité, il faut lui
demander plus. L'immense progrès moral dû à l'Évangile vient de ses
exagérations. C'est par là, qu'il a été, comme le stoïcisme, mais avec
infiniment plus d'ampleur, un argument vivant des forces divines qui
sont en l'homme, un monument élevé à la puissance de la volonté.

On imagine sans peine que pour Jésus, à l'heure où nous sommes arrivés,
tout ce qui n'était pas le royaume de Dieu avait absolument disparu. Il
était, si on peut le dire, totalement hors de la nature: la famille,
l'amitié, la patrie, n'avaient plus aucun sens pour lui. Sans doute, il
avait fait dès lors le sacrifice de sa vie. Parfois, on est tenté de
croire que, voyant dans sa propre mort un moyen de fonder son royaume,
il conçut de propos délibéré le dessein de se faire tuer[890]. D'autres
fois (quoiqu'une telle pensée n'ait été érigée en dogme que plus tard),
la mort se présente à lui comme un sacrifice, destiné à apaiser son Père
et à sauver les hommes[891]. Un goût singulier de persécution et de
supplices[892] le pénétrait. Son sang lui paraissait comme l'eau d'un
second baptême dont il devait être baigné, et il semblait possédé d'une
hâte étrange d'aller au-devant de ce baptême qui seul pouvait étancher
sa soif[893].

La grandeur de ses vues sur l'avenir était par moments surprenante. Il
ne se dissimulait pas l'épouvantable orage qu'il allait soulever dans le
monde. «Vous croyez peut-être, disait-il avec hardiesse et beauté, que
je suis venu apporter la paix sur la terre; non, je suis venu y jeter le
glaive. Dans une maison de cinq personnes, trois seront contre deux, et
deux contre trois. Je suis venu mettre la division entre le fils et le
père, entre la fille et la mère, entre la bru et la belle-mère.
Désormais les ennemis de chacun seront dans sa maison[894].»--«Je suis
venu porter le feu sur la terre; tant mieux si elle brûle
déjà[895]!»--«On vous chassera des synagogues, disait-il encore, et
l'heure viendra où, en vous tuant, on croira rendre un culte à
Dieu[896]. Si le monde vous hait, sachez qu'il m'a haï avant vous.
Souvenez-vous de la parole que je vous ai dite: Le serviteur n'est pas
plus grand que son maître. S'ils m'ont persécuté, ils vous
persécuteront[897].»

Entraîné par cette effrayante progression d'enthousiasme, commandé par
les nécessités d'une prédication de plus en plus exaltée, Jésus n'était
plus libre; il appartenait à son rôle et en un sens à l'humanité.
Parfois on eût dit que sa raison se troublait. Il avait comme des
angoisses et des agitations intérieures[898]. La grande vision du
royaume de Dieu, sans cesse flamboyant devant ses yeux, lui donnait le
vertige. Ses disciples par moments le crurent fou[899]. Ses ennemis le
déclarèrent possédé[900]. Son tempérament, excessivement passionné, le
portait a chaque instant hors des bornes de la nature humaine. Son
oeuvre n'étant pas une oeuvre de raison, et se jouant de toutes les
classifications de l'esprit humain, ce qu'il exigeait le plus
impérieusement, c'était la «foi[901].» Ce mot était celui qui se
répétait le plus souvent dans le petit cénacle. C'est le mot de tous les
mouvements populaires. Il est clair qu'aucun de ces mouvements ne se
ferait, s'il fallait que celui qui les excite gagnât l'un après l'autre
ses disciples par de bonnes preuves, logiquement déduites. La réflexion
n'amène qu'au doute, et si les auteurs de la Révolution française, par
exemple, eussent dû être préalablement convaincus par des méditations
suffisamment longues, tous fussent arrivés à la vieillesse sans rien
faire. Jésus, de même, visait moins à la conviction régulière qu'à
l'entraînement. Pressant, impératif, il ne souffrait aucune opposition:
il faut se convertir, il attend. Sa douceur naturelle semblait l'avoir
abandonné; il était quelquefois rude et bizarre[902]. Ses disciples par
moments ne le comprenaient plus, et éprouvaient devant lui une espèce de
sentiment de crainte[903]. Quelquefois sa mauvaise humeur contre toute
résistance l'entraînait jusqu'à des actes inexplicables et en apparence
absurdes[904].

Ce n'est pas que sa vertu baissât; mais sa lutte au nom de l'idéal
contre la réalité devenait insoutenable. Il se meurtrissait et se
révoltait au contact de la terre. L'obstacle l'irritait. Sa notion de
Fils de Dieu se troublait et s'exagérait. La loi fatale qui condamne
l'idée à déchoir dès qu'elle cherche à convertir les hommes,
s'appliquait à lui. Les hommes en le touchant l'abaissaient à leur
niveau. Le ton qu'il avait pris ne pouvait être soutenu plus de quelques
mois; il était temps que la mort vînt dénouer une situation tendue à
l'excès, l'enlever aux impossibilités d'une voie sans issue, et, en le
délivrant d'une épreuve trop prolongée, l'introduire désormais
impeccable dans sa céleste sérénité.


NOTES:

[871] Luc, XIV, 33; _Act._, IV, 32 et suiv.; V, 1-11.

[872] Matth., XIX, 10 et suiv.; Luc, XVIII, 29 et suiv.

[873] C'est la doctrine constante de Paul. Comp. _Apoc._, XIV, 4.

[874] Matth., XIX, 12.

[875] Matth., XVIII, 8-9. Cf. Talm. de Babyl., _Niddah_, 13 _b_.

[876] Matth., XXII, 30; Marc, XII, 25; Luc, XX, 35; Évangile ébionite
dit «des Égyptiens,» dans Clém. d'Alex., _Strom._, III, 9, 13, et Clem.
Rom., Epist. II, 12.

[877] Luc, XVIII, 29-30.

[878] Matth., X entier; XXIV, 9; Marc, VI, 8 et suiv.; IX, 40; XIII,
9-13; Luc, IX, 3 et suiv.; X, 1 et suiv.; XII, 4 et suiv.; XXI, 17;
Jean, XV, 18 et suiv.; XVII, 14.

[879] Marc, IX, 38 et suiv.

[880] Matth., X, 8. Comp. Midrasch Ialkout, _Deutéron._, sect. 824.

[881] Matth., X, 20; Jean, XIV, 16 et suiv., 26; XV, 26; XVI, 7, 13.

[882] Les traits Matth., X, 38; XVI, 24; Marc, VIII, 34; Luc, XIV, 27,
ne peuvent avoir été conçus qu'après la mort de Jésus.

[883] Matth., X, 24-31; Luc, XII, 4-7.

[884] Matth., X, 32-33; Marc, VIII, 38; Luc, IX, 26; XII, 8-9.

[885] Luc, XIV, 26. Il faut tenir compte ici de l'exagération du style
de Luc.

[886] Luc, XIV, 33.

[887] Matth., X, 37-39; XVI, 24-25; Luc, IX, 23-25; XIV, 26-27; XVII,
33; Jean, XII, 25.

[888] Matth., VIII, 21-22; Luc, IX, 59-62.

[889] Matth., XI, 28-30.

[890] Matth., XVI, 24-23; XVII, 12, 21-22.

[891] Marc, X, 45.

[892] Luc, VI, 22 et suiv.

[893] Luc, XII, 50.

[894] Matth., X, 34-36; Luc, XII, 51-53. Comparez Michée, VII, 5-6.

[895] Luc, XII, 49. Voir le texte grec.

[896] Jean, XVI, 2.

[897] Jean, XV, 18-20.

[898] Jean, XII, 27.

[899] Marc, III, 21 et suiv.

[900] Marc, III, 22; Jean, VII, 20; C, 48 et suiv.; X, 20 et suiv.

[901] Matth., VIII, 10; IX, 2, 22, 28-29; XVII, 19; Jean, VI, 29, etc.

[902] Matth., XVII, 16; Marc, III, 5; IX, 18; Luc, VIII, 45; IX, 41.

[903] C'est surtout dans Marc que ce trait est sensible: IV, 40; V, 15;
IX, 31; X, 32.

[904] Marc, XI, 12-14, 20 et suiv.



CHAPITRE XX

OPPOSITION CONTRE JÉSUS.


Durant la première période de sa carrière, il ne semble pas que Jésus
eût rencontré d'opposition sérieuse. Sa prédication, grâce à l'extrême
liberté dont on jouissait en Galilée et au nombre des maîtres qui
s'élevaient de toutes parts, n'eut d'éclat que dans un cercle de
personnes assez restreint. Mais depuis que Jésus était entré dans une
voie brillante de prodiges et de succès publics, l'orage commença à
gronder. Plus d'une fois il dut se cacher et fuir[905]. Antipas
cependant ne le gêna jamais, quoique Jésus s'exprimât quelquefois fort
sévèrement sur son compte[906]. A Tibériade, sa résidence ordinaire, le
tétrarque n'était qu'à une ou deux lieues du canton choisi par Jésus
pour le centre de son activité; il entendit parler de ses miracles,
qu'il prenait sans doute pour des tours habiles, et il désira en
voir[907]. Les incrédules étaient alors fort curieux de ces sortes de
prestiges[908]. Avec son tact ordinaire, Jésus refusa. Il se garda bien
de s'égarer en un monde irréligieux, qui voulait tirer de lui un vain
amusement; il n'aspirait à gagner que le peuple; il garda pour les
simples des moyens bons pour eux seuls.

Un moment, le bruit se répandit que Jésus n'était autre que
Jean-Baptiste ressuscité d'entre les morts. Antipas fut soucieux et
inquiet[909]; il employa la ruse pour écarter le nouveau prophète de ses
domaines. Des pharisiens, sous apparence d'intérêt pour Jésus, vinrent
lui dire qu'Antipas voulait le faire tuer. Jésus, malgré sa grande
simplicité, vit le piège et ne partit pas[910]. Ses allures toutes
pacifiques, son éloignement pour l'agitation populaire, finirent par
rassurer le tétrarque et dissiper le danger.

Il s'en faut que dans toutes les villes de la Galilée l'accueil fait à
la nouvelle doctrine fût également bienveillant. Non-seulement
l'incrédule Nazareth continuait à repousser celui qui devait faire sa
gloire; non-seulement ses frères persistaient à ne pas croire en
lui[911]; les villes du lac elles-mêmes, en général bienveillantes,
n'étaient pas toutes converties. Jésus se plaint souvent de
l'incrédulité et de la dureté de coeur qu'il rencontre, et, quoiqu'il
soit naturel de faire en de tels reproches la part de l'exagération du
prédicateur, quoiqu'on y sente cette espèce de _convicium seculi_ que
Jésus affectionnait à l'imitation de Jean-Baptiste[912], il est clair
que le pays était loin de convoler tout entier au royaume de Dieu.
«Malheur à toi, Chorazin! malheur à toi, Bethsaïde! s'écriait-il; car si
Tyr et Sidon eussent vu les miracles dont vous avez été témoins, il y a
longtemps qu'elles feraient pénitence sous le cilice et sous la cendre.
Aussi vous dis-je qu'au jour du jugement, Tyr et Sidon auront un sort
plus supportable que le vôtre. Et toi, Capharnahum, qui crois t'élever
jusqu'au ciel, tu seras abaissée jusqu'aux enfers; car si les miracles
qui ont été faits en ton sein eussent été faits à Sodome, Sodome
existerait encore aujourd'hui. C'est pourquoi je te dis qu'au jour du
jugement la terre de Sodome sera traitée moins rigoureusement que
toi[913].»--«La reine de Saba, ajoutait-il, se lèvera au jour du
jugement contre les hommes de cette génération, et les condamnera, parce
qu'elle est venue des extrémités du monde pour entendre la sagesse de
Salomon; or il y a ici plus que Salomon. Les Ninivites s'élèveront au
jour du jugement contre cette génération et la condamneront, parce
qu'ils firent pénitence à la prédication de Jonas; or il y a ici plus
que Jonas[914].» Sa vie vagabonde, d'abord pour lui pleine de charme,
commençait aussi a lui peser. «Les renards, disait-il, ont leurs
tanières et les oiseaux du ciel leurs nids; mais le Fils de l'homme n'a
pas où reposer sa tête[915].» L'amertume et le reproche se faisaient de
plus en plus jour en son coeur. Il accusait les incrédules de se refuser
à l'évidence, et disait que, même a l'instant où le Fils de l'homme
apparaîtrait dans sa pompe céleste, il y aurait encore des gens pour
douter de lui[916].

Jésus, en effet, ne pouvait accueillir l'opposition avec la froideur du
philosophe, qui, comprenant la raison des opinions diverses qui se
partagent le monde, trouve tout simple qu'on ne soit pas de son avis. Un
des principaux défauts de la race juive est son âpreté dans la
controverse, et le ton injurieux qu'elle y mêle presque toujours. Il n'y
eut jamais dans le monde de querelles aussi vives que celles des Juifs
entre eux. C'est le sentiment de la nuance qui fait l'homme poli et
modéré. Or le manque de nuances est un des traits les plus constants de
l'esprit sémitique. Les oeuvres fines, les dialogues de Platon, par
exemple, sont tout à fait étrangères à ces peuples. Jésus, qui était
exempt de presque tous les défauts de sa race, et dont la qualité
dominante était justement une délicatesse infinie, fut amené malgré lui
à se servir dans la polémique du style de tous[917]. Comme
Jean-Baptiste[918], il employait contre ses adversaires des termes
très-durs. D'une mansuétude exquise avec les simples, il s'aigrissait
devant l'incrédulité, même la moins agressive[919]. Ce n'était plus ce
doux maître du «Discours sur la montagne,» n'ayant encore rencontré ni
résistance ni difficulté. La passion, qui était au fond de son
caractère, l'entraînait aux plus vives invectives. Ce mélange singulier
ne doit pas surprendre. Un homme de nos jours a présenté le même
contraste avec une rare vigueur, c'est M. de Lamennais. Dans son beau
livre des «Paroles d'un croyant,» la colère la plus effrénée et les
retours les plus suaves alternent comme en un mirage. Cet homme, qui
était, dans le commerce de la vie d'une grande bonté, devenait
intraitable jusqu'à la folie pour ceux qui ne pensaient pas comme lui.
Jésus, de même, s'appliquait non sans raison le passage du livre
d'Isaïe[920]: «Il ne disputera pas, ne criera pas; on n'entendra point
sa voix dans les places; il ne rompra pas tout à fait le roseau froissé,
et il n'éteindra pas le lin qui fume encore[921].» Et pourtant plusieurs
des recommandations qu'il adresse à ses disciples renferment les germes
d'un vrai fanatisme[922], germes que le moyen âge devait développer
d'une façon cruelle. Faut-il lui en faire un reproche? Aucune révolution
ne s'accomplit sans un peu de rudesse. Si Luther, si les acteurs de la
Révolution française eussent dû observer les règles de la politesse, la
réforme et la révolution ne se seraient point faites. Félicitons-nous de
même que Jésus n'ait rencontré aucune loi qui punît l'outrage envers
une classe de citoyens. Les pharisiens eussent été inviolables. Toutes
les grandes choses de l'humanité ont été accomplies au nom de principes
absolus. Un philosophe critique eût dit à ses disciples: respectez
l'opinion des autres, et croyez que personne n'a si complètement raison
que son adversaire ait complètement tort. Mais l'action de Jésus n'a
rien de commun avec la spéculation désintéressée du philosophe. Se dire
qu'on a un moment touché l'idéal et qu'on a été arrêté par la méchanceté
de quelques-uns, est une pensée insupportable pour une âme ardente. Que
dut-elle être pour le fondateur d'un monde nouveau?

L'obstacle invincible aux idées de Jésus venait surtout du judaïsme
orthodoxe, représenté par les pharisiens. Jésus s'éloignait de plus en
plus de l'ancienne Loi. Or, les pharisiens étaient les vrais juifs, le
nerf et la force du judaïsme. Quoique ce parti eût son centre à
Jérusalem, il avait cependant des adeptes établis en Galilée, ou qui y
venaient souvent[923]. C'étaient en général des hommes d'un esprit
étroit, donnant beaucoup à l'extérieur, d'une dévotion dédaigneuse,
officielle, satisfaite et assurée d'elle-même[924]. Leurs manières
étaient ridicules et faisaient sourire même ceux qui les respectaient.
Les sobriquets que leur donnait le peuple, et qui sentent la caricature,
en sont la preuve. Il y avait le «pharisien bancroche» (_Nikfi_), qui
marchait dans les rues en traînant les pieds et les heurtant contre les
cailloux; le «pharisien front-sanglant» (_Kisaï_), qui allait les yeux
fermés pour ne pas voir les femmes, et se choquait le front contre les
murs, si bien qu'il l'avait toujours ensanglanté; le «pharisien pilon»
(_Medoukia)_, qui se tenait plié en deux comme le manche d'un pilon; le
«pharisien fort d'épaules» (_Schikmi_), qui marchait le dos voûté comme
s'il portait sur ses épaules le fardeau entier de la Loi; le «pharisien
_Qu'y a-t-il à faire? je le fais_,» toujours à la piste d'un précepte à
accomplir, et enfin le «pharisien teint,» pour lequel tout l'extérieur
de la dévotion n'était qu'un vernis d'hypocrisie[925]. Ce rigorisme, en
effet, n'était souvent qu'apparent et cachait en réalité un grand
relâchement moral[926]. Le peuple néanmoins en était dupe. Le peuple,
dont l'instinct est toujours droit, même quand il s'égare le plus
fortement sur les questions de personnes, est très-facilement trompé par
les faux dévots. Ce qu'il aime en eux est bon et digne d'être aimé; mais
il n'a pas assez de pénétration pour discerner l'apparence de la
réalité.

L'antipathie qui, dans un monde aussi passionné, dut éclater tout
d'abord entre Jésus et des personnes de ce caractère, est facile à
comprendre. Jésus ne voulait que la religion du coeur; celle des
pharisiens consistait presque uniquement en observances. Jésus
recherchait les humbles et les rebutés de toute sorte; les pharisiens
voyaient en cela une insulte à leur religion d'hommes comme il faut. Un
pharisien était un homme infaillible et impeccable, un pédant certain
d'avoir raison, prenant la première place à la synagogue, priant dans
les rues, faisant l'aumône à son de trompe, regardant si on le salue.
Jésus soutenait que chacun doit attendre le jugement de Dieu avec
crainte et humblement. Il s'en faut que la mauvaise direction religieuse
représentée par le pharisaïsme régnât sans contrôle. Bien des hommes
avant Jésus, ou de son temps, tels que Jésus, fils de Sirach, l'un des
vrais ancêtres de Jésus de Nazareth, Gamaliel, Antigone de Soco, le doux
et noble Hillel surtout, avaient enseigné des doctrines religieuses
beaucoup plus élevées et déjà presque évangéliques. Mais ces bonnes
semences avaient été étouffées. Les belles maximes de Hillel résumant
toute la Loi en l'équité[927], celles de Jésus, fils de Sirach, faisant
consister le culte dans la pratique du bien[928], étaient oubliées ou
anathématisées[929]. Schammaï, avec son esprit étroit et exclusif,
l'avait emporté. Une masse énorme de «traditions» avait étouffé la
Loi[930], sous prétexte de la protéger et, de l'interpréter. Sans doute,
ces mesures conservatrices avaient eu leur côté utile; il est bon que le
peuple juif ait aimé sa Loi jusqu'à la folie, puisque c'est cet amour
frénétique qui, en sauvant le mosaïsme sons Antiochus Épiphane et sous
Hérode, a gardé le levain d'où devait sortir le christianisme. Mais
prises en elles-mêmes, toutes ces vieilles précautions n'étaient que
puériles. La synagogue, qui en avait le dépôt, n'était plus qu'une mère
d'erreurs. Son règne était fini, et pourtant lui demander d'abdiquer,
c'était lui demander l'impossible, ce qu'une puissance établie n'a
jamais fait ni pu faire.

Les luttes de Jésus avec l'hypocrisie officielle étaient continues. La
tactique ordinaire des réformateurs qui apparaissent dans l'état
religieux que nous venons de décrire, et qu'on peut appeler «formalisme
traditionnel,» est d'opposer le «texte» des livres sacrés aux
«traditions.» Le zèle religieux est toujours novateur, même quand il
prétend être conservateur au plus haut degré. De même que les
néo-catholiques de nos jours s'éloignent sans cesse de l'Évangile, de
même les pharisiens s'éloignaient à chaque pas de la Bible. Voilà
pourquoi le réformateur puritain est d'ordinaire essentiellement
«biblique,» partant du texte immuable pour critiquer la théologie
courante, qui a marché de génération en génération. Ainsi firent plus
tard, les karaïtes, les protestants. Jésus porta bien plus énergiquement
la hache à la racine. On le voit parfois, il est vrai, invoquer le texte
contre les fausses _Masores_ ou traditions des pharisiens[931]. Mais, en
général, il fait peu d'exégèse; c'est à la conscience qu'il en appelle.
Du même coup il tranche le texte et les commentaires. Il montre bien
aux pharisiens qu'avec leurs traditions ils altèrent gravement le
mosaïsme; mais il ne prétend nullement lui-même revenir à Moïse. Son but
était en avant, non en arrière. Jésus était plus que le réformateur
d'une religion vieillie; c'était le créateur de la religion éternelle de
l'humanité.

Les disputes éclataient surtout à propos d'une foule de pratiques
extérieures introduites par la tradition, et que ni Jésus ni ses
disciples n'observaient[932]. Les pharisiens lui en faisaient de vifs
reproches. Quand il dînait chez eux, il les scandalisait fort en ne
s'astreignant pas aux ablutions d'usage. «Donnez l'aumône, disait-il, et
tout pour vous deviendra pur[933].» Ce qui blessait au plus haut degré
son tact délicat, c'était l'air d'assurance que les pharisiens portaient
dans les choses religieuses, leur dévotion mesquine, qui aboutissait à
une vaine recherche de préséances et de titres, nullement à
l'amélioration des coeurs. Une admirable parabole rendait cette pensée
avec infiniment de charme et de justesse. «Un jour, disait-il, deux
hommes montèrent au temple pour prier. L'un était pharisien, et l'autre
publicain. Le pharisien debout disait en lui-même: «O Dieu, je te rends
grâces de ce que je ne suis pas comme les autres hommes (par exemple
comme ce publicain), voleur, injuste, adultère. Je jeûne deux fois la
semaine, je donne la dîme de tout ce que je possède.» Le publicain, au
contraire, se tenant éloigné, n'osait lever les yeux au ciel; mais il se
frappait la poitrine en disant: «O Dieu, sois indulgent pour moi, pauvre
pécheur.» Je vous le déclare, celui-ci s'en retourna justifié dans sa
maison, mais non l'autre[934].»

Une haine qui ne pouvait s'assouvir que par la mort fut la conséquence
de ces luttes. Jean-Baptiste avait déjà provoqué des inimitiés du même
genre[935]. Mais les aristocrates de Jérusalem, qui le dédaignaient,
avaient laissé les simples gens le tenir pour un prophète[936]. Cette
fois, la guerre était à mort. C'était un esprit nouveau qui apparaissait
dans le monde et qui frappait de déchéance tout ce qui l'avait précédé.
Jean-Baptiste était profondément juif; Jésus l'était à peine. Jésus
s'adresse toujours à la finesse du sentiment moral. Il n'est disputeur
que quand il argumente contre les pharisiens, l'adversaire le forçant,
comme cela arrive presque toujours, à prendre son propre ton[937]. Ses
exquises moqueries, ses malignes provocations frappaient toujours au
coeur. Stigmates éternels, elles sont restées figées dans la plaie.
Cette tunique de Nessus du ridicule, que le juif, fils des pharisiens,
traîne en lambeaux après lui depuis dix-huit siècles, c'est Jésus qui
l'a tissée avec un artifice divin. Chefs-d'oeuvre de haute raillerie,
ses traits se sont inscrits en lignes de feu sur la chair de l'hypocrite
et du faux dévot. Traits incomparables, traits dignes d'un fils de Dieu!
Un dieu seul sait tuer de la sorte. Socrate et Molière ne font
qu'effleurer la peau. Celui-ci porte jusqu'au fond des os le feu et la
rage.

Mais il était juste aussi que ce grand maître en ironie payât de la vie
son triomphe. Dès la Galilée, les pharisiens cherchèrent à le perdre et
employèrent contre lui la manoeuvre qui devait leur réussir plus tard à
Jérusalem. Ils essayèrent d'intéresser à leur querelle les partisans du
nouvel ordre politique qui s'était établi[938]. Les facilités que Jésus
trouvait en Galilée pour s'échapper et la faiblesse du gouvernement
d'Antipas déjouèrent ces tentatives. Il alla lui-même s'offrir au
danger. Il voyait bien que son action, s'il restait confiné en Galilée,
était nécessairement bornée. La Judée l'attirait comme par un charme; il
voulut tenter un dernier effort pour gagner la ville rebelle, et sembla
prendre à tâche de justifier le proverbe qu'un prophète ne doit point
mourir hors de Jérusalem[939].


NOTES:

[905] Matth., XII, 14-16; Marc, III, 7; IX, 29-30.

[906] Marc, VIII, 15; Luc, XIII, 32.

[907] Luc, IX, 9; XXIII, 8.

[908] _Lucius_, attribué à Lucien, 4.

[909] Matth., XIV, 1 et suiv.; Marc, VI, 14 et suiv.; Luc, IX, 7 et
suiv.

[910] Luc, XIII, 31 et suiv.

[911] Jean, VII, 5.

[912] Matth., XII, 39, 45; XIII, 15; XVI, 4; Luc, XI, 29.

[913] Matth., XI, 21-24; Luc, X, 12-15.

[914] Matth., XII, 41-42; Luc, XI, 31-32.

[915] Matth., VIII, 20; Luc, IX, 58.

[916] Luc, XVIII, 8.

[917] Matth., XII, 34; XV, 14; XXIII, 33.

[918] Matth., III, 7.

[919] Matth., XII, 30; Luc, XXI, 23.

[920] XLII, 2-3.

[921] Matth., XII, 19-20.

[922] Matth., X, 14-15, 21 et suiv., 34 et suiv.; Luc, XIX, 27.

[923] Marc, VII, 1; Luc, V, 17 et suiv.; VII, 36

[924] Matth., VI, 2, 5, 16; IX, 11, 14; XII, 2; XXIII, 5, 15, 23; Luc,
V, 30; VI, 2, 7; XI, 39 et suiv.; XVIII, 12; Jean, IX, 16; _Pirké
Aboth_, I, 16; Jos., _Ant._, XVII, II, 4; XVIII, I, 3; _Vita_, 38; Talm.
de Bab., _Sota_, 22 _b_.

[925] Talm. de Jérusalem, _Berakoth_, IX, sub fin.; _Sota_, V, 7; Talm.
de Babylone, _Sota_ 22 _b_. Les deux rédactions de ce curieux passage
offrent de sensibles différences. Nous avons en général suivi la
rédaction de Babylone, qui semble plus naturelle. Cf. Epiph., _Adv.
hær._ XVI, 1. Les traits d'Épiphane et plusieurs de ceux du Talmud
peuvent, du reste, se rapporter à une époque postérieure à Jésus, époque
où «pharisien» était devenu synonyme de «dévot.»

[926] Matth., V, 20; XV, 4; XXIII, 3, 16 et suiv.; Jean, VIII, 7; Jos.,
_Ant._, XII, IX, 1; XIII, X, 5.

[927] Talm. de Bab., _Schabbath_, 31 _a; Joma_, 35 _b_.

[928] _Eccli_, XVII, 21 et suiv.; XXXV, 1 et suiv.

[929] Talm. de Jérus, _Sanhédrin_, XI, 1; Talm. de Bab., _Sanhédrin_,
100 _b_.

[930] Matth., XV, 2.

[931] Matth., XV, 2 et suiv.; Marc, VII, 2 et suiv.

[932] Matth., XV, 2 et suiv.; Marc, VII, 4, 8; Luc, V, sub fin., et VI,
init.; XI, 38 et suiv.

[933] Luc, XI, 41.

[934] Luc, XVIII, 9-14; comp. _ibid._, XIV, 7-11.

[935] Matth., III, 7 et suiv.; XVII, 12-13.

[936] Matth., XIV, 5; XXI, 26; Marc, XI, 32; Luc, XX, 6.

[937] Matth., XII, 3-8; XXIII, 16 et suiv.

[938] Marc, III, 6.

[939] Luc, XIII, 33.



CHAPITRE XXI.

DERNIER VOYAGE DE JÉSUS A JÉRUSALEM.


Depuis longtemps Jésus avait le sentiment des dangers qui
l'entouraient[940]. Pendant un espace de temps qu'on peut évaluer à
dix-huit mois, il évita d'aller en pèlerinage à Jérusalem[941]. A la
fête des Tabernacles de l'an 32 (selon l'hypothèse que nous avons
adoptée), ses parents, toujours malveillants et incrédules[942],
l'engagèrent à y venir. L'évangéliste Jean semble insinuer qu'il y avait
dans cette invitation quelque projet caché pour le perdre. «Révèle-toi
au monde, lui disaient-ils; on ne fait pas ces choses-là dans le secret.
Va en Judée, pour qu'on voie ce que tu sais faire.» Jésus, se défiant de
quelque trahison, refusa d'abord; puis, quand la caravane des pèlerins
fut partie, il se mit en route de son côté, à l'insu de tous et presque
seul[943]. Ce fut le dernier adieu qu'il dit à la Galilée. La fête des
Tabernacles tombait à l'équinoxe d'automne. Six mois devaient encore
s'écouler jusqu'au dénouement fatal. Mais durant cet intervalle, Jésus
ne revit pas ses chères provinces du nord. Le temps des douceurs est
passé; il faut maintenant parcourir pas à pas la voie douloureuse qui se
terminera par les angoisses de la mort.

Ses disciples et les femmes pieuses qui le servaient le retrouvèrent en
Judée[944]. Mais combien tout ici était changé pour lui! Jésus était un
étranger à Jérusalem. Il sentait qu'il y avait là un mur de résistance
qu'il ne pénétrerait pas. Entouré de pièges et d'objections, il était
sans cesse poursuivi par le mauvais vouloir des pharisiens[945]. Au lieu
de cette faculté illimitée de croire, heureux don des natures jeunes,
qu'il trouvait en Galilée, au lieu de ces populations bonnes et douces
chez lesquelles l'objection (qui est toujours le fruit d'un peu de
malveillance et d'indocilité) n'avait point d'accès, il rencontrait ici
à chaque pas une incrédulité obstinée, sur laquelle les moyens d'action
qui lui avaient si bien réussi dans le nord avaient peu de prise. Ses
disciples, en qualité de Galiléens, étaient méprisés. Nicodème, qui
avait eu avec lui dans un de ses précédents voyages un entretien de
nuit, faillit se compromettre au sanhédrin pour avoir voulu le défendre.
«Eh quoi! toi aussi tu es Galiléen? lui dit-on; consulte les Écritures;
est-ce qu'il peut venir un prophète de Galilée[946]?»

La ville, comme nous l'avons déjà dit, déplaisait à Jésus. Jusque-là, il
avait toujours évité les grands centres, préférant pour son action les
campagnes et les villes de médiocre importance. Plusieurs des préceptes
qu'il donnait à ses apôtres étaient absolument inapplicables hors d'une
simple société de petites gens[947]. N'ayant nulle idée du monde,
accoutumé à son aimable communisme galiléen, il lui échappait sans cesse
des naïvetés, qui à Jérusalem pouvaient paraître singulières[948]. Son
imagination, son goût de la nature se trouvaient à l'étroit dans ces
murailles. La vraie religion ne devait pas sortir du tumulte des villes,
mais de la tranquille sérénité des champs.

L'arrogance des prêtres lui rendait les parvis du temple désagréables.
Un jour, quelques-uns de ses disciples, qui connaissaient mieux que lui
Jérusalem, voulurent lui faire remarquer la beauté des constructions du
temple, l'admirable choix des matériaux, la richesse des offrandes
votives qui couvraient les murs: «Vous voyez tous ces édifices, dit-il;
eh bien! je vous le déclare, il n'en restera pas pierre sur
pierre[949].» Il refusa de rien admirer, si ce n'est une pauvre veuve
qui passait à ce moment-là, et jetait dans le tronc une petite obole:
«Elle a donné plus que les autres, dit-il; les autres ont donné de leur
superflu; elle, de son nécessaire[950].» Cette façon de regarder en
critique tout ce qui se faisait à Jérusalem, de relever le pauvre qui
donnait peu, de rabaisser le riche qui donnait beaucoup[951], de blâmer
le clergé opulent qui ne faisait rien pour le bien du peuple, exaspéra
naturellement la caste sacerdotale. Siège d'une aristocratie
conservatrice, le temple, comme le _haram_ musulman qui lui a succédé,
était le dernier endroit du monde où la révolution pouvait réussir.
Qu'on suppose un novateur allant de nos jours prêcher le renversement
de l'islamisme autour de la mosquée d'Omar! C'était là pourtant le
centre de la vie juive, le point où il fallait vaincre ou mourir. Sur ce
calvaire, où certainement Jésus souffrit plus qu'au Golgotha, ses jours
s'écoulaient dans la dispute et l'aigreur, au milieu d'ennuyeuses
controverses de droit canon et d'exégèse, pour lesquelles sa grande
élévation morale lui donnait peu d'avantage, que dis-je? lui créait une
sorte d'infériorité.

Au sein de cette vie troublée, le coeur sensible et bon de Jésus réussit
à se créer un asile où il jouit de beaucoup de douceur. Après avoir
passé la journée aux disputes du temple, Jésus descendait le soir dans
la vallée de Cédron, prenait un peu de repos dans le verger d'un
établissement agricole (probablement une exploitation d'huile) nommé
_Gethsémani_[952], qui servait de lieu de plaisance aux habitants, et
allait passer la nuit sur le mont des Oliviers, qui borne au levant
l'horizon de la ville[953]. Ce côté est le seul, aux environs de
Jérusalem, qui offre un aspect quelque peu riant et vert. Les
plantations d'oliviers, de figuiers, de palmiers y étaient nombreuses et
donnaient leurs noms aux villages, fermes ou enclos de Bethphagé,
Gethsémani, Béthanie[954]. Il y avait sur le mont des Oliviers deux
grands cèdres, dont le souvenir se conserva longtemps chez les Juifs
dispersés; leurs branches servaient d'asile à des nuées de colombes, et
sous leur ombrage s'étaient établis de petits bazars[955]. Toute cette
banlieue fut en quelque sorte le quartier de Jésus et de ses disciples;
on voit qu'ils la connaissaient presque champ par champ et maison par
maison.

Le village de Béthanie, en particulier[956], situé au sommet de la
colline, sur le versant qui donne vers la mer Morte et le Jourdain, à
une heure et demie de Jérusalem, était le lieu de prédilection de
Jésus[957]. Il y fit la connaissance d'une famille composée de trois
personnes, deux soeurs et un frère, dont l'amitié eut pour lui beaucoup
de charme[958]. Des deux soeurs, l'une, nommée Marthe, était une
personne obligeante, bonne, empressée[959]; l'autre, au contraire,
nommée Marie, plaisait à Jésus par une sorte de langueur[960], et par
ses instincts spéculatifs très-développés. Souvent, assise aux pieds de
Jésus, elle oubliait à l'écouter les devoirs de la vie réelle. Sa soeur,
alors, sur qui retombait tout le service, se plaignait doucement:
«Marthe, Marthe, lui disait Jésus, tu te tourmentes et te soucies de
beaucoup de choses; or, une seule est nécessaire. Marie a choisi la
meilleure part, qui ne lui sera point enlevée[961].» Le frère, Eléazar,
ou Lazare, était aussi fort aimé de Jésus[962]. Enfin, un certain Simon
le Lépreux, qui était le propriétaire de la maison, faisait, ce semble,
partie de la famille[963]. C'est là qu'au sein d'une pieuse amitié Jésus
oubliait les dégoûts de la vie publique. Dans ce tranquille intérieur,
il se consolait des tracasseries que les pharisiens et les scribes ne
cessaient de lui susciter. Il s'asseyait souvent sur le mont des
Oliviers, en face du mont Moria[964], ayant sous les yeux la splendide
perspective des terrasses du temple et de ses toits couverts de lames
étincelantes. Cette vue frappait d'admiration les étrangers; au lever du
soleil surtout, la montagne sacrée éblouissait les yeux et paraissait
comme une masse de neige et d'or[965]. Mais un profond sentiment de
tristesse empoisonnait pour Jésus le spectacle qui remplissait tous les
autres israélites de joie et de fierté. «Jérusalem, Jérusalem, qui tues
les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés, s'écriait-il dans ces
moments d'amertume, combien de fois j'ai essayé de rassembler tes
enfants comme la poule rassemble ses petits sous ses ailes, et tu n'as
pas voulu[966]!»

Ce n'est pas que plusieurs bonnes âmes, ici comme en Galilée, ne se
laissassent toucher. Mais tel était le poids de l'orthodoxie dominante
que très-peu osaient l'avouer. On craignait de se décréditer aux yeux
des Hiérosolymites en se mettant à l'école d'un galiléen. On eût risqué
de se faire chasser de la synagogue, ce qui dans une société bigote et
mesquine était le dernier affront[967]. L'excommunication d'ailleurs
entraînait la confiscation de tous les biens[968]. Pour cesser d'être
juif, on ne devenait pas romain; on restait sans défense sous le coup
d'une législation théocratique de la plus atroce sévérité. Un jour, les
bas officiers du temple, qui avaient assisté à un des discours de Jésus
et en avaient été enchantés, vinrent confier leurs doutes aux prêtres:
«Est-ce que quelqu'un des princes ou des pharisiens a cru en lui? leur
fut-il répondu; toute cette foule, qui ne connaît pas la Loi, est une
canaille maudite[969].» Jésus restait ainsi à Jérusalem un provincial
admiré des provinciaux comme lui, mais repoussé par toute l'aristocratie
de la nation. Les chefs d'écoles et de sectes étaient trop nombreux pour
qu'on fût fort ému d'en voir paraître un de plus. Sa voix eut à
Jérusalem peu d'éclat. Les préjugés de race et de secte, les ennemis
directs de l'esprit de l'évangile, y étaient trop enracinés.

Son enseignement, dans ce monde nouveau, se modifia nécessairement
beaucoup. Ses belles prédications, dont l'effet était toujours calculé
sur la jeunesse de l'imagination et la pureté de la conscience morale
des auditeurs, tombaient ici sur la pierre. Lui, si à l'aise au bord de
son charmant petit lac, était gêné, dépaysé en face des pédants. Ses
affirmations perpétuelles de lui-même prirent quelque chose de
fastidieux[970]. Il dut se faire controversiste, juriste, exégète,
théologien. Ses conversations, d'ordinaire pleines de grâce, deviennent
un feu roulant de disputes[971], une suite interminable de batailles
scolastiques. Son harmonieux génie s'exténue en des argumentations
insipides sur la Loi et les prophètes[972], où nous aimerions mieux ne
pas le voir quelquefois jouer le rôle d'agresseur[973]. Il se prête,
avec une condescendance qui nous blesse, aux examens captieux que des
ergoteurs sans tact lui font subir[974]. En général, il se tirait
d'embarras avec beaucoup de finesse. Ses raisonnements, il est vrai,
étaient souvent subtils (la simplicité d'esprit et la subtilité se
touchent; quand le simple veut raisonner, il est toujours un peu
sophiste); on peut trouver que quelquefois il recherche les malentendus
et les prolonge à dessein[975]; son argumentation, jugée d'après les
règles de la logique aristotélicienne, est très-faible. Mais quand le
charme sans pareil de son esprit trouvait à, se montrer, c'étaient des
triomphes. Un jour on crut l'embarrasser en lui présentant une femme
adultère et en lui demandant comment il fallait la traiter. On sait
l'admirable réponse de Jésus[976]. La fine raillerie de l'homme du
monde, tempérée par une bonté divine, ne pouvait s'exprimer en un trait
plus exquis. Mais l'esprit qui s'allie à la grandeur morale est celui
que les sots pardonnent le moins. En prononçant ce mot d'un goût si
juste et si pur: «Que celui d'entre vous qui est sans péché lui jette la
première pierre!» Jésus perça au coeur l'hypocrisie, et du même coup
signa son arrêt de mort.

Il est probable, en effet, que sans l'exaspération causée par tant de
traits amers, Jésus eût pu longtemps rester inaperçu et se perdre dans
l'épouvantable orage qui allait bientôt emporter la nation juive tout
entière. Le haut sacerdoce et les sadducéens avaient pour lui plutôt du
dédain que de la haine. Les grandes familles sacerdotales, les
_Boëthusim_, la famille de Hanan, ne se montraient guère fanatiques que
de repos. Les sadducéens repoussaient comme Jésus les «traditions» des
pharisiens[977]. Par une singularité fort étrange, c'étaient ces
incrédules, niant la résurrection, la loi orale, l'existence des anges,
qui étaient les vrais Juifs, ou pour mieux dire, la vieille loi dans sa
simplicité ne satisfaisant plus aux besoins religieux du temps, ceux qui
s'y tenaient strictement et repoussaient les inventions modernes
faisaient aux dévots l'effet d'impies, à peu près comme un protestant
évangélique paraît aujourd'hui un mécréant dans les pays orthodoxes. En
tout cas, ce n'était pas d'un tel parti que pouvait venir une réaction
bien vive contre Jésus. Le sacerdoce officiel, les yeux tournés vers le
pouvoir politique et intimement lié avec lui, ne comprenait rien à ces
mouvements enthousiastes. C'était la bourgeoisie pharisienne, c'étaient
les innombrables _soferim_ ou scribes, vivant de la science des
«traditions,» qui prenaient l'alarme et qui étaient en réalité menacés
dans leurs préjugés et leurs intérêts par la doctrine du maître nouveau.

Un des plus constants efforts des pharisiens était d'attirer Jésus sur
le terrain des questions politiques et de le compromettre dans le parti
de Judas le Gaulonite. La tactique était habile; car il fallait la
profonde ingénuité de Jésus pour ne s'être point encore brouillé avec
l'autorité romaine, nonobstant sa proclamation du royaume de Dieu. On
voulut déchirer cette équivoque et le forcer à s'expliquer. Un jour, un
groupe de pharisiens et de ces politiques qu'on nommait «Hérodiens»
(probablement des _Boëthusim_), s'approcha de lui, et sous apparence de
zèle pieux: «Maître, lui dirent-ils, nous savons que tu es véridique et
que tu enseignes la voie de Dieu sans égard pour qui que ce soit.
Dis-nous donc ce que tu penses: Est-il permis de payer le tribut à
César?» Ils espéraient une réponse qui donnât un prétexte pour le livrer
à Pilate. Celle de Jésus fut admirable. Il se fit montrer l'effigie de
la monnaie: «Rendez, dit-il, à César ce qui est à César, à Dieu ce qui
est à Dieu[978].» Mot profond qui a décidé de l'avenir du christianisme!
Mot d'un spiritualisme accompli et d'une justesse merveilleuse, qui a
fondé la séparation du spirituel et du temporel, et a posé la base du
vrai libéralisme et de la vraie civilisation!

Son doux et pénétrant génie lui inspirait, quand il était seul avec ses
disciples, des accents pleins de charme: «En vérité, en vérité, je vous
le dis, celui qui n'entre pas par la porte dans la bergerie est un
voleur. Celui qui entre par la porte est le vrai berger. Les brebis
entendent sa voix; il les appelle par leur nom et les mène aux
pâturages; il marche devant elles, et les brebis le suivent, parce
qu'elles connaissent sa voix. Le larron ne vient que pour dérober, pour
tuer, pour détruire. Le mercenaire, à qui les brebis n'appartiennent
pas, voit venir le loup, abandonne les brebis et s'enfuit. Mais moi, je
suis le bon berger; je connais mes brebis; mes brebis me connaissent; et
je donne ma vie pour elles[979].» L'idée d'une prochaine solution à la
crise de l'humanité lui revenait fréquemment: «Quand le figuier,
disait-il, se couvre de jeunes pousses et de feuilles tendres, vous
savez que l'été approche. Levez les yeux, et voyez le monde; il est
blanc pour la moisson[980].»

Sa forte éloquence se retrouvait toutes les fois qu'il s'agissait de
combattre l'hypocrisie. «Sur la chaire de Moïse, sont assis les scribes
et les pharisiens. Faites ce qu'ils vous disent; mais ne faites pas
comme ils font; car ils disent et ne font pas. Ils composent des charges
pesantes, impossibles à porter, et ils les mettent sur les épaules des
autres; quant à eux, ils ne voudraient pas les remuer du bout du doigt.

«Ils font toutes leurs actions pour être vus des hommes: ils se
promènent en longues robes; ils portent de larges phylactères[981]; ils
ont de grandes bordures à leurs habits[982]; ils aiment à avoir les
premières places dans les festins et les premiers sièges dans les
synagogues, à être salués dans les rues et appelés «Maître.» Malheur à
eux!...

«Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui avez pris la clef
de la science et ne vous en servez que pour fermer aux hommes le royaume
des cieux[983]! Vous n'y entrez pas, et vous empêchez les autres d'y
entrer. Malheur à vous, qui engloutissez les maisons des veuves, en
simulant de longues prières! Votre jugement sera en proportion. Malheur
à vous, qui parcourez les terres et les mers pour gagner un prosélyte,
et qui ne savez en faire qu'un fils de la Géhenne! Malheur à vous, car
vous êtes comme les tombeaux qui ne paraissent pas, et sur lesquels on
marche sans le savoir[984]!

«Insensés et aveugles! qui payez la dîme pour un brin de menthe, d'anet,
et de cumin, et qui négligez des commandements bien plus graves, la
justice, la pitié, la bonne foi! Voilà les préceptes qu'il fallait
observer; les autres, il était bien de ne pas les négliger. Guides
aveugles, qui filtrez votre vin pour ne pas avaler un insecte, et qui
engloutissez un chameau, malheur à vous!

«Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites! Car vous nettoyez le
dehors de la coupe et du plat[985]; mais le dedans, qui est plein de
rapine et de cupidité, vous n'y prenez point garde. Pharisien
aveugle[986], lave d'abord le dedans; puis tu songeras à la propreté du
dehors[987].

«Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites! Car vous ressemblez à
des sépulcres blanchis[988], qui du dehors semblent beaux, mais qui au
dedans sont pleins d'os de morts et de toute sorte de pourriture. En
apparence, vous êtes justes; mais au fond vous êtes remplis de feinte et
de péché.

«Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui bâtissez les
tombeaux des prophètes, et ornez les monuments des justes, et qui dites:
Si nous eussions vécu du temps de nos pères, nous n'eussions pas trempé
avec eux dans le meurtre des prophètes! Ah! vous convenez donc que vous
êtes les enfants de ceux qui ont tué les prophètes. Eh bien! achevez de
combler la mesure de vos pères. La Sagesse de Dieu a eu bien raison de
dire[989]: «Je vous enverrai des prophètes, des sages, des savants;
vous tuerez et crucifierez les uns, vous ferez fouetter les autres dans
vos synagogues, vous les poursuivrez de ville en ville; afin qu'un jour
retombe sur vous tout le sang innocent qui a été répandu sur la terre,
depuis le sang d'Abel le juste jusqu'au sang de Zacharie, fils de
Barachie[990], que vous avez tué entre le temple et l'autel.» Je vous le
dis, c'est à la génération présente que tout ce sang sera
redemandé[991].»

Son dogme terrible de la substitution des gentils, cette idée que le
royaume de Dieu allait être transféré à d'autres, ceux à qui il était
destiné n'en ayant pas voulu[992], revenait comme une menace sanglante
contre l'aristocratie, et son titre de Fils de Dieu qu'il avouait
ouvertement dans de vives paraboles[993], où ses ennemis jouaient le
rôle de meurtriers des envoyés célestes, était un défi au judaïsme
légal. L'appel hardi qu'il adressait aux humbles était plus séditieux
encore. Il déclarait qu'il était venu éclairer les aveugles et aveugler
ceux qui croient voir[994]. Un jour, sa mauvaise humeur contre le temple
lui arracha un mot imprudent: «Ce temple bâti de main d'homme, dit-il,
je pourrais, si je voulais, le détruire, et en trois jours j'en
rebâtirais un autre non construit de main d'homme[995].» On ne sait pas
bien quel sens Jésus attachait à ce mot, où ses disciples cherchèrent
des allégories forcées. Mais comme on ne voulait qu'un prétexte, le mot
fut vivement relevé. Il figurera dans les considérants de l'arrêt de
mort de Jésus, et retentira à son oreille parmi les angoisses dernières
du Golgotha. Ces discussions irritantes finissaient toujours par des
orages. Les pharisiens lui jetaient des pierres[996]; en quoi ils ne
faisaient qu'exécuter un article de la Loi, ordonnant de lapider sans
l'entendre tout prophète, même thaumaturge, qui détournerait le peuple
du vieux culte[997]. D'autres fois, ils l'appelaient fou, possédé,
samaritain[998], ou cherchaient même à le tuer[999]. On prenait note de
ses paroles pour invoquer contre lui les lois d'une théocratie
intolérante, que la domination romaine n'avait pas encore
abrogées[1000].


NOTES:

[940] Matth., XVI, 20-21; Marc, VIII, 30-31.

[941] Jean, VII, 1.

[942] Jean, VII, 5.

[943] Jean, VII, 10.

[944] Matth., XXVII, 55; Marc, XV, 41; Luc, XXIII, 49, 55.

[945] Jean, VII, 20, 25, 30, 32.

[946] Jean, VII, 50 et suiv.

[947] Matth., X, 11-13; Marc, VI, 10; Luc, X, 5-8.

[948] Matth., XXI, 3; XXVI, 18; Marc, XI, 3; XIV, 13-14; Luc, XIX, 31;
XXII, 10-12.

[949] Matth, XXIV, 1-2; Marc, XIII, 1-2; Luc, XIX, 44; XXI, 5-6. Cf
Mare, XI, 11.

[950] Marc, XII, 41 et suiv.; Luc, XXI, 1 et suiv.

[951] Marc, XII, 41.

[952] Marc, XI, 19; Luc, XXII, 39; Jean, XVIII, 1-2. Ce verger ne
pouvait être fort loin de l'endroit où la piété des catholiques a
entouré d'un mur quelques vieux oliviers. Le mot _Gethsémani_ semble
signifier «pressoir à huile.»

[953] Luc, XXI, 37; XXII, 39; Jean, VIII, 1-2.

[954] Talm. de Bab., _Pesachim_, 53 _a_.

[955] Talm. de Jérus., _Taanith_, IV, 8.

[956] Aujourd'hui _El-Azirié_ (de _El-Azir_, nom arabe de Lazare); dans
des textes chrétiens du moyen âge, _Lazarium_.

[957] Matth., XXI, 17-18; Marc, XI, 11-12.

[958] Jean, XI, 5.

[959] Luc, 38-42; Jean, XII, 2.

[960] Jean, XI, 20.

[961] Luc, X, 38 et suiv.

[962] Jean, XI, 35-36.

[963] Matth., XXVI, 6; Marc, XIV, 3; Luc, VII, 40, 43; Jean, XII, 1 et
suiv.

[964] Marc, XIII, 3.

[965] Josèphe, _B.J._, V, v, 6.

[966] Matth., XXIII, 37; Luc, XIII, 34.

[967] Jean, VII, 13; XII, 42-43; XIX, 38.

[968] I Esdr., X, 8; Épître aux Hébr., X, 34; Talm. de Jérus., _Moëd
katon_, III, 1.

[969] Jean, VII, 45 et suiv.

[970] Jean, VIII, 13 et suiv.

[971] Matth., XXI, 23-37.

[972] Matth., XXII, 23 et suiv.

[973] Matth., XXII, 42 et suiv.

[974] Matth., XXII, 36 et suiv., 46.

[975] Voir surtout les discussions rapportées par Jean, chapitre VIII
par exemple; il est vrai que l'authenticité de pareils morceaux n'est
que relative.

[976] Jean, VIII, 3 et suiv. Ce passage ne faisait point d'abord partie
de l'évangile de saint Jean; il manque dans les manuscrits les plus
anciens, et le texte en est assez flottant. Néanmoins, il est de
tradition évangélique primitive, comme le prouvent les particularités
singulières des versets 6, 8, qui ne sont pas dans le goût de Luc et des
compilateurs de seconde main, lesquels ne mettent rien qui ne s'explique
de soi-même. Cette histoire se trouvait, à ce qu'il semble, dans
l'évangile selon les Hébreux (Papias, cité par Eusèbe, _Hist. eccl._,
III, 39).

[977] Jos., _Ant., XIII,_ X, 6; XVIII, I, 4.

[978] Matth., XXII, 15 et suiv.; Marc, XII, 13 et suiv.; Luc, XX, 20 et
suiv. Comp. Talm. de Jérus., _Sanhédrin_, II, 3.

[979] Jean, X, 1-16.

[980] Matth., XXIV, 32; Marc, XIII, 28; Luc, XXI, 30; Jean, IV, 35.

[981] _Totafôth_ ou _tefillîn_, lames de métal ou bandes de parchemin,
contenant des passages de la Loi, que les Juifs dévots portaient
attachées au front et au bras gauche, en exécution littérale des
passages _Ex._, XIII, 9; _Deutéronome_, VI, 8; XI, 18.

[982] _Zizith_, bordures ou franges rouges que les Juifs portaient au
coin de leur manteau pour se distinguer des païens (_Nombres_, XV,
38-39; _Deutér._, XXII, 12).

[983] Les pharisiens excluent les hommes du royaume de Dieu par leur
casuistique méticuleuse, qui en rend l'entrée trop difficile et qui
décourage les simples.

[984] Le contact des tombeaux rendait impur. Aussi avait-on soin d'en
marquer soigneusement la périphérie sur le sol. Talm. de Bab., _Baba
Bathra_, 58 _a; Baba Metsia_, 45 _b_. Le reproche que Jésus adresse ici
aux pharisiens est d'avoir inventé une foule de petits préceptes qu'on
viole sans y penser et qui ne servent qu'à multiplier les contraventions
à la Loi.

[985] La purification de la vaisselle était assujettie, chez les
pharisiens, aux règles les plus compliquées (Marc, VII, 4).

[986] Cette épithète, souvent répétée (Matth., XXIII, 16, 17, 19, 24,
26), renferme peut-être une allusion à l'habitude qu'avaient certains
pharisiens de marcher les yeux fermés par affectation de sainteté. Voir
ci-dessus, p. 328.

[987] Luc (XI, 37 et suiv.) suppose, non peut-être sans raison, que ce
verset fut prononcé dans un repas, en réponse à de vains scrupules des
pharisiens.

[988] Les tombeaux étant impurs, on avait coutume de les blanchir à la
chaux, pour avertir de ne pas s'en approcher. V. page précédente, note
1, et Mischna, _Maasar scheni_, V, 1; Talm. de Jérus., _Schekalim_, i,
1; _Maasar scheni_, V, 1; _Moëd katon_, i, 2; _Sota,_ IX, 1; Talm. de
Bab., _Moëd katon_, 5 _a_. Peut-être y a-t-il dans la comparaison dont
se sert Jésus une allusion aux «pharisiens teints.» (V. ci-dessus, p.
328.)

[989] On ignore à quel livre est empruntée cette citation.

[990] Il y a ici une légère confusion, qui se retrouve dans le targum
dit de Jonathan (_Lament.,_ II, 20), entre Zacharie, fils de Joïada, et
Zacharie, fils de Barachie, le prophète. C'est du premier qu'il s'agit
(_II Paral._, XXIV, 21). Le livre des Paralipomènes, où l'assassinat de
Zacharie, fils de Joïada, est raconté, ferme le canon hébreu. Ce meurtre
est le dernier dans la liste des meurtres d'hommes justes, dressée selon
l'ordre où ils se présentent dans la Bible. Celui d'Abel est au
contraire le premier.

[991] Matth., XXIII, 2-36; Marc, XII, 38-40; Luc, XI, 39-52; XX, 46-47.

[992] Matth., VIII, 11-12; XX, 1 et suiv.; XXI, 28 et suiv., 33 et
suiv., 43; XXII, 1 et suiv.; Marc, XII, 1 et suiv.; Luc, XX, 9 et suiv.

[993] Matth., XXI, 37 et suiv.; Jean, X, 36 et suiv.

[994] Jean, IX, 39.

[995] La forme la plus authentique de ce mot paraît être dans Marc, XIV,
38; XV, 29. Cf. Jean, II, 19; Matth., XXVI, 61; XXVII, 40.

[996] Jean, VIII, 39; X, 31; XI, 8.

[997] _Deutér_., XIII, 1 et suiv. Comp. Luc, XX, 6; Jean, X, 33; II
Cor., XI, 25.

[998] Jean, X, 20.

[999] Jean, V, 18; VII, 1, 20, 25, 30; VIII, 37, 40.

[1000] Luc, XI, 53-54.



CHAPITRE XXII.

MACHINATIONS DES ENNEMIS DE JÉSUS.


Jésus passa l'automne et une partie de l'hiver à Jérusalem. Cette saison
y est assez froide. Le portique de Salomon, avec ses allées couvertes,
était le lieu où il se promenait habituellement[1001]. Ce portique se
composait de deux galeries, formées par trois rangs de colonnes, et
recouvertes d'un plafond en bois sculpté[1002]. Il dominait la vallée de
Cédron, qui était sans doute moins encombrée de déblais qu'elle ne l'est
aujourd'hui. L'oeil, du haut du portique, ne mesurait pas le fond du
ravin, et il semblait, par suite de l'inclinaison des talus, qu'un abîme
s'ouvrît à pic sous le mur[1003]. L'autre côté de la vallée possédait
déjà sa parure de somptueux tombeaux. Quelques-uns des monuments qu'on
y voit aujourd'hui étaient peut-être ces cénotaphes en l'honneur des
anciens prophètes[1004] que Jésus montrait du doigt, quand, assis sous
le portique, il foudroyait les classes officielles, qui abritaient
derrière ces masses colossales leur hypocrisie ou leur vanité[1005].

A la fin du mois de décembre, il célébra à Jérusalem la fête établie par
Judas Macchabée en souvenir de la purification du temple après les
sacrilèges d'Antiochus Épiphane[1006]. On l'appelait aussi la «Fête des
lumières,» parce que durant les huit journées de la fête on tenait dans
les maisons des lampes allumées[1007]. Jésus entreprit peu après un
voyage en Pérée et sur les bords du Jourdain, c'est-à-dire dans les pays
mêmes qu'il avait visités quelques années auparavant, lorsqu'il suivait
l'école de Jean[1008], et où il avait lui-même administré le baptême. Il
y recueillit, ce semble, quelques consolations, surtout à Jéricho.
Cette ville, soit comme tête de route très-importante, soit à cause de
ses jardins de parfums et de ses riches cultures[1009], avait un poste
de douane assez considérable. Le receveur en chef, Zachée, homme riche,
désira voir Jésus[1010]. Comme il était de petite taille, il monta sur
un sycomore près de la route où devait passer le cortège. Jésus fut
touché de cette naïveté d'un personnage considérable. Il voulut
descendre chez Zachée, au risque de produire du scandale. On murmura
beaucoup, en effet, de le voir honorer de sa visite la maison d'un
pécheur. En partant, Jésus déclara son hôte bon fils d'Abraham, et comme
pour ajouter au dépit des orthodoxes, Zachée devint un saint: il donna,
dit-on, la moitié de ses biens aux pauvres et répara au double les torts
qu'il pouvait avoir faits. Ce ne fut pas là du reste la seule joie de
Jésus. Au sortir de la ville, le mendiant Bartimée[1011] lui fit
beaucoup de plaisir en l'appelant obstinément «fils de David,» quoiqu'on
lui enjoignit de se taire. Le cycle des miracles galiléens sembla un
moment se rouvrir dans ce pays, que beaucoup d'analogies rattachaient
aux provinces du Nord. La délicieuse oasis de Jéricho, alors bien
arrosée, devait être un des endroits les plus beaux de la Syrie. Josèphe
en parle avec la même admiration que de la Galilée, et l'appelle comme
cette dernière province un «pays divin[1012].»

Jésus, après avoir accompli cette espèce de pèlerinage aux lieux de sa
première activité prophétique, revint à son séjour chéri de Béthanie, où
se passa un fait singulier qui semble avoir eu sur la fin de sa vie des
conséquences décisives[1013]. Fatigués du mauvais accueil que le royaume
de Dieu trouvait dans la capitale, les amis de Jésus désiraient un grand
miracle qui frappât vivement l'incrédulité hiérosolymite. La
résurrection d'un homme connu à Jérusalem dut paraître ce qu'il y avait
de plus convaincant. Il faut se rappeler ici que la condition
essentielle de la vraie critique est de comprendre la diversité des
temps, et de se dépouiller des répugnances instinctives qui sont le
fruit d'une éducation purement raisonnable. Il faut se rappeler aussi
que dans cette ville impure et pesante de Jérusalem, Jésus n'était plus
lui-même. Sa conscience, par la faute des hommes et non par la sienne,
avait perdu quelque chose de sa limpidité primordiale. Désespéré, poussé
à bout, il ne s'appartenait plus. Sa mission s'imposait à lui, et il
obéissait au torrent. Comme cela arrive toujours dans les grandes
carrières divines, il subissait les miracles que l'opinion exigeait de
lui bien plus qu'il ne les faisait. A la distance où nous sommes, et en
présence d'un seul texte, offrant des traces évidentes d'artifices de
composition, il est impossible de décider si, dans le cas présent, tout
est fiction ou si un fait réel arrivé à Béthanie servit de base aux
bruits répandus. Il faut reconnaître cependant que le tour de la
narration de Jean a quelque chose de profondément différent des récits
de miracles, éclos de l'imagination populaire, qui remplissent les
synoptiques. Ajoutons que Jean est le seul évangéliste qui ait une
connaissance précise des relations de Jésus avec la famille de Béthanie,
et qu'on ne comprendrait pas qu'une création populaire fût venue prendre
sa place dans un cadre de souvenirs aussi personnels. Il est donc
vraisemblable que le prodige dont il s'agit ne fut pas un de ces
miracles complètement légendaires et dont personne n'est responsable. En
d'autres termes, nous pensons qu'il se passa à Béthanie quelque chose
qui fut regardé comme une résurrection.

La renommée attribuait déjà à Jésus deux ou trois faits de ce
genre[1014]. La famille de Béthanie put être amenée presque sans s'en
douter à l'acte important qu'on désirait. Jésus y était adoré. Il semble
que Lazare était malade, et que ce fut même sur un message des soeurs
alarmées que Jésus quitta la Pérée[1015]. La joie de son arrivée put
ramener Lazare à la vie. Peut-être aussi l'ardent désir de fermer la
bouche à ceux qui niaient outrageusement la mission divine de leur ami
entraîna-t-elle ces personnes passionnées au delà de toutes les bornes.
Peut-être Lazare, pâle encore de sa maladie, se fit-il entourer de
bandelettes comme un mort et enfermer dans son tombeau de famille. Ces
tombeaux étaient de grandes chambres taillées dans le roc, où l'on
pénétrait par une ouverture carrée, que fermait une dalle énorme. Marthe
et Marie vinrent au-devant de Jésus, et, sans le laisser entrer dans
Béthanie, le conduisirent à la grotte. L'émotion qu'éprouva Jésus près
du tombeau de son ami, qu'il croyait mort[1016], put être prise par les
assistants pour ce trouble, ce frémissement[1017] qui accompagnaient les
miracles; l'opinion populaire voulant que la vertu divine fût dans
l'homme comme un principe épileptique et convulsif. Jésus (toujours dans
l'hypothèse ci-dessus énoncée) désira voir encore une fois celui qu'il
avait aimé, et, la pierre ayant été écartée, Lazare sortit avec ses
bandelettes et la tête entourée d'un suaire. Cette apparition dut
naturellement être regardée par tout le monde comme une résurrection. La
foi ne connaît d'autre loi que l'intérêt de ce qu'elle croit le vrai. Le
but qu'elle poursuit étant pour elle absolument saint, elle ne se fait
aucun scrupule d'invoquer de mauvais arguments pour sa thèse, quand les
bons ne réussissent pas. Si telle preuve n'est pas solide, tant d'autres
le sont!... Si tel prodige n'est pas réel, tant d'autres l'ont été!...
Intimement persuadés que Jésus était thaumaturge, Lazare et ses deux
soeurs purent aider un de ses miracles à s'exécuter, comme tant d'hommes
pieux qui, convaincus de la vérité de leur religion, ont cherché à
triompher de l'obstination des hommes par des moyens dont ils voyaient
bien la faiblesse. L'état de leur conscience était celui des
stigmatisées, des convulsionnaires, des possédées de couvent, entraînées
par l'influence du monde où elles vivent et par leur propre croyance a
des actes feints. Quant à Jésus, il n'était pas plus maître que saint
Bernard, que saint François d'Assise de modérer l'avidité de la foule
et de ses propres disciples pour le merveilleux. La mort, d'ailleurs,
allait dans quelques jours lui rendre sa liberté divine, et l'arracher
aux fatales nécessités d'un rôle qui chaque jour devenait plus exigeant,
plus difficile à soutenir.

Tout semble faire croire, en effet, que le miracle de Béthanie contribua
sensiblement à avancer la fin de Jésus[1018]. Les personnes qui en
avaient été témoins se répandirent dans la ville, et en parlèrent
beaucoup. Les disciples racontèrent le fait avec des détails de mise en
scène combinés en vue de l'argumentation. Les autres miracles de Jésus
étaient des actes passagers, acceptés spontanément par la foi, grossis
par la renommée populaire, et sur lesquels, une fois passés, on ne
revenait plus. Celui-ci était un véritable événement, qu'on prétendait
de notoriété publique, et avec lequel on espérait fermer la bouche aux
pharisiens[1019]. Les ennemis de Jésus furent fort irrités de tout ce
bruit. Ils essayèrent, dit-on, de tuer Lazare[1020]. Ce qu'il y a de
certain, c'est que dès lors un conseil fut assemblé par les chefs des
prêtres[1021], et que dans ce conseil la question fut nettement posée:
«Jésus et le judaïsme pouvaient-ils vivre ensemble?» Poser la question,
c'était la résoudre, et sans être prophète, comme le veut l'évangéliste,
le grand-prêtre put très-bien prononcer son axiome sanglant: «Il est
utile qu'un homme meure pour tout le peuple.»

«Le grand-prêtre de cette année,» pour prendre une expression du
quatrième évangéliste, qui rend très-bien l'état d'abaissement où se
trouvait réduit le souverain pontificat, était Joseph Kaïapha, nommé par
Valérius Gratus et tout dévoué aux Romains. Depuis que Jérusalem
dépendait des procurateurs, la charge de grand-prêtre était devenue une
fonction amovible; les destitutions s'y succédaient presque chaque
année[1022]. Kaïapha, cependant, se maintint plus longtemps que les
autres. Il avait revêtu sa charge l'an 25, et il ne la perdit que l'an
36. On ne sait rien de son caractère. Beaucoup de circonstances portent
à croire que son pouvoir n'était que nominal. A côté et au-dessus de
lui, en effet, nous voyons toujours un autre personnage, qui paraît
avoir exercé, au moment décisif qui nous occupe, un pouvoir
prépondérant.

Ce personnage était le beau-père de Kaïapha, Hanan ou Annas[1023] fils
de Seth, vieux grand-prêtre déposé, qui, au milieu de cette instabilité
du pontificat, conserva au fond toute l'autorité. Hanan avait reçu le
souverain sacerdoce du légat Quirinius, l'an 7 de notre ère. Il perdit
ses fonctions l'an 14, à l'avènement de Tibère; mais il resta
très-considéré. On continuait à l'appeler «grand-prêtre,» quoiqu'il fût
hors de charge[1024], et à le consulter sur toutes les questions graves.
Pendant cinquante ans, le pontificat demeura presque sans interruption
dans sa famille; cinq de ses fils revêtirent successivement cette
dignité[1025], sans compter Kaïapha, qui était son gendre. C'était ce
qu'on appelait la «Famille sacerdotale,» comme si le sacerdoce y fût
devenu héréditaire[1026]. Les grandes charges du temple leur étaient
aussi presque toutes dévolues[1027]. Une autre famille, il est vrai,
alternait avec celle de Hanan dans le pontificat; c'était celle de
Boëthus[1028]. Mais les _Boëlhusim_, qui devaient l'origine de leur
fortune à une cause assez peu honorable, étaient bien moins estimés de
la bourgeoisie pieuse. Hanan était donc en réalité le chef du parti
sacerdotal. Kaïapha ne faisait rien que par lui; on s'était habitué à
associer leurs noms, et même celui de Hanan était toujours mis le
premier[1029]. On comprend, en effet, que sous ce régime de pontificat
annuel et transmis à tour de rôle selon le caprice des procurateurs, un
vieux pontife, ayant gardé le secret des traditions, vu se succéder
beaucoup de fortunes plus jeunes que la sienne, et conservé assez de
crédit pour faire déléguer le pouvoir à des personnes qui, selon la
famille, lui étaient subordonnées, devait être un très-important
personnage. Comme toute l'aristocratie du temple[1030], il était
sadducéen, «secte, dit Josèphe, particulièrement dure dans les
jugements.» Tous ses fils furent aussi d'ardents persécuteurs[1031].
L'un d'eux, nommé comme son père Hanan, fit lapider Jacques, frère du
Seigneur, dans des circonstances qui ne sont pas sans analogie avec la
mort de Jésus. L'esprit de la famille était altier, audacieux,
cruel[1032]; elle avait ce genre particulier de méchanceté dédaigneuse
et sournoise qui caractérise la politique juive. Aussi est-ce sur Hanan
et les siens que doit peser la responsabilité de tous les actes qui
vont suivre. Ce fut Hanan (ou, si l'on veut, le parti qu'il
représentait) qui tua Jésus. Hanan fut l'acteur principal dans ce drame
terrible, et bien plus que Caïphe, bien plus que Pilate, il aurait dû
porter le poids des malédictions de l'humanité.

C'est dans la bouche de Caïphe que l'évangéliste tient à placer le mot
décisif qui amena la sentence de mort de Jésus[1033]. On supposait que
le grand-prêtre possédait un certain don de prophétie; le mot devint
ainsi pour la communauté chrétienne un oracle plein de sens profonds.
Mais un tel mot, quel que soit celui qui l'ait prononcé, fut la pensée
de tout le parti sacerdotal. Ce parti était fort opposé aux séditions
populaires. Il cherchait à arrêter les enthousiastes religieux,
prévoyant avec raison que, par leurs prédications exaltées, ils
amèneraient la ruine totale de la nation. Bien que l'agitation provoquée
par Jésus n'eût rien de temporel, les prêtres virent comme conséquence
dernière de cette agitation une aggravation du joug romain et le
renversement du temple, source de leurs richesses et de leurs
honneurs[1034]. Certes, les causes qui devaient amener, trente-sept ans
plus tard, la ruine de Jérusalem étaient ailleurs que dans le
christianisme naissant. Elles étaient dans Jérusalem même, et non en
Galilée. Cependant on ne peut dire que le motif allégué, en cette
circonstance, par les prêtres fût tellement hors de la vraisemblance
qu'il faille y voir de la mauvaise foi. En un sens général, Jésus, s'il
réussissait, amenait bien réellement la ruine de la nation juive.
Partant des principes admis d'emblée par toute l'ancienne politique,
Hanan et Kaïapha étaient donc en droit de dire: «Mieux vaut la mort d'un
homme que la ruine d'un peuple.» C'est là un raisonnement, selon nous,
détestable. Mais ce raisonnement a été celui des partis conservateurs
depuis l'origine des sociétés humaines. Le «parti de l'ordre» (je prends
cette expression dans le sens étroit et mesquin) a toujours été le même.
Pensant que le dernier mot du gouvernement est d'empêcher les émotions
populaires, il croit faire acte de patriotisme en prévenant par le
meurtre juridique l'effusion tumultueuse du sang. Peu soucieux de
l'avenir, il ne songe pas qu'en déclarant la guerre à toute initiative,
il court risque de froisser l'idée destinée à triompher un jour. La mort
de Jésus fut une des mille applications de cette politique. Le mouvement
qu'il dirigeait était tout spirituel; mais c'était un mouvement; dès
lors les hommes d'ordre, persuadés que l'essentiel pour l'humanité est
de ne point s'agiter, devaient empêcher l'esprit nouveau de s'étendre.
Jamais on ne vit par un plus frappant exemple combien une telle conduite
va contre son but. Laissé libre, Jésus se fût épuisé dans une lutte
désespérée contre l'impossible. La haine inintelligente de ses ennemis
décida du succès de son oeuvre et mit le sceau à sa divinité.

La mort de Jésus fut ainsi résolue dès le mois de février ou le
commencement de mars[1035]. Mais Jésus échappa encore pour quelque
temps. Il se retira dans une ville peu connue, nommée Ephraïn ou Ephron,
du côté de Béthel, à une petite journée de Jérusalem[1036]. Il y vécut
quelques jours avec ses disciples, laissant passer l'orage. Mais les
ordres pour l'arrêter, dès qu'on le reconnaîtrait à Jérusalem, étaient
donnés. La solennité de Pâque approchait, et on pensait que Jésus, selon
sa coutume, viendrait célébrer cette fête à Jérusalem[1037].


NOTES:

[1001] Jean, X, 23.

[1002] Jos., _B.J._, V, v, 2. Comp. _Ant._, XV, xi, 5; XX, ix, 7.

[1003] Jos., endroits cités.

[1004] Voir ci-dessus, p. 352. Je suis porté à supposer que les tombeaux
dits de Zacharie et d'Absalom étaient des monuments de ce genre. Cf.
_Itin. a Bardig. Hierus._, p. 153 (édit. Schott).

[1005] Matth., XXIII, 29; Luc, XI, 47.

[1006] Jean, X, 22. Comp. I Macch., IV, 52 et suiv.; II Macch., X, 6 et
suiv.

[1007] Jos., _Ant._, XII, VII, 7.

[1008] Jean, X, 40. Cf. Matth., XIX, 1; Marc, X, 1. Ce voyage est connu
des synoptiques. Mais ils semblent croire que Jésus le fit en venant de
Galilée à Jérusalem par la Pérée.

[1009] _Eccli._, XXIV, 18; Strabon, XVI, ii, 41; Justin, XXXVI, 3; Jos.,
_Ant._, IV, vi, 1; XIV, iv, 1; XV, iv, 2.

[1010] Luc, XIX, 1 et suiv.

[1011] Matth., XX, 29; Marc, X, 46 et suiv.; Luc, XVIII, 35.

[1012] _B.J._, IV, viii, 3. Comp. _ibid._, I, vi, 6; I, XVIII, 5, et
_Antiq._, XV, iv, 2.

[1013] Jean, XI, 1 et suiv.

[1014] Matth., IX, 18 et suiv.; Marc, V, 22 et suiv.; Luc, VII, 11 et
suiv.; VIII, 41 et suiv.

[1015] Jean, XI, 3 et suiv.

[1016] Jean, XI, 35 et suiv.

[1017] Jean, XI, 33, 38.

[1018] Jean, XI, 46 et suiv.; XII, 2, 9 et suiv., 17 et suiv.

[1019] Jean, XII, 9-10,17-18.

[1020] Jean, XII, 10.

[1021] Jean, XI, 47 et suiv.

[1022] Jos., _Ant._, XV, iii, 1; XVIII, ii, 2; V, 3; XX, ix, 1, 4.

[1023] L'_Ananus_ de Josèphe. C'est ainsi que le nom hébreu _Johanan_
devenait en grec _Joannes_ ou _Joannas_.

[1024] Jean, XVIII, 15-23; _Act_., IV, 6.

[1025] Jos., _Ant._, XX, IX, 1.

[1026] Jos., _Ant._, XV, III, 1; _B.J._, IV, V, 6 et 7; Act., IV, 6.

[1027] Jos., _Ant._, XX, IX, 3.

[1028] Jos., _Ant._, XV, IX, 3; XIX, VI, 2; VIII, 1.

[1029] Luc, III, 2.

[1030] _Act._, V, 17.

[1031] Jos., _Ant._, XX, IX, 1.

[1032] Jos., _Ant._, XX, IX, 1.

[1033] Jean, XI, 49-30. Cf. _ibid_., XVIII, 14.

[1034] Jean, XI, 48.

[1035] Jean, XI, 53.

[1036] Jean, XI, 54. Cf. _II Chron_., XIII, 19; Jos., _B. J_., IV, IX,
9; Eusèbe et S. Jérôme, _De situ et nom. loc. hebr_., aux mots [Greek:
Ephrôn] et [Greek: Ephraim].

[1037] Jean, XI, 55-56. Pour l'ordre des faits, dans toute cette partie,
nous suivons le système de Jean. Les synoptiques paraissent peu
renseignés sur la période de la vie de Jésus qui précède la Passion.



CHAPITRE XXIII.

DERNIÈRE SEMAINE DE JÉSUS.


Il partit, en effet, avec ses disciples, pour revoir une dernière fois
la ville incrédule. Les espérances de son entourage étaient de plus en
plus exaltées. Tous croyaient, en montant à Jérusalem, que le royaume de
Dieu allait s'y manifester[1038]. L'impiété des hommes étant à son
comble, c'était un grand signe que la consommation était proche. La
persuasion à cet égard était telle que l'on se disputait déjà la
préséance dans le royaume[1039]. Ce fut, dit-on, le moment que Salomé
choisit pour demander en faveur de ses fils les deux sièges à droite et
à gauche du Fils de l'homme[1040]. Le maître, au contraire, était obsédé
de graves pensées. Parfois, il laissait percer contre ses ennemis un
ressentiment sombre; il racontait la parabole d'un homme noble, qui
partit pour recueillir un royaume dans des pays éloignés; mais à peine
est-il parti que ses concitoyens ne veulent plus de lui. Le roi revient,
ordonne d'amener devant lui ceux qui n'ont pas voulu qu'il règne sur
eux, et les fait mettre tous à mort[1041]. D'autres fois, il détruisait
de front les illusions des disciples. Comme ils marchaient sur les
routes pierreuses du nord de Jérusalem, Jésus pensif devançait le groupe
de ses compagnons. Tous le regardaient en silence, éprouvant un
sentiment de crainte et n'osant l'interroger. Déjà, à diverses reprises,
il leur avait parlé de ses souffrances futures, et ils l'avaient écouté
à contre-coeur[1042]. Jésus prit enfin la parole, et, ne leur cachant
plus ses pressentiments, il les entretint de sa fin prochaine[1043]. Ce
fut une grande tristesse dans toute la troupe. Les disciples
s'attendaient à voir apparaître bientôt le signe dans les nues. Le cri
inaugural du royaume de Dieu: «Béni soit celui qui vient au nom du
Seigneur[1044]» retentissait déjà dans la troupe en accents joyeux.
Cette sanglante perspective les troubla. A chaque pas, de la route
fatale, le royaume de Dieu s'approchait ou s'éloignait dans le mirage de
leurs rêves. Pour lui, il se confirmait dans la pensée qu'il allait
mourir, mais que sa mort sauverait le monde[1045]. Le malentendu entre
lui et ses disciples devenait à chaque instant plus profond.

L'usage était de venir à Jérusalem plusieurs jours avant la Pâque, afin
de s'y préparer. Jésus arriva après les autres, et un moment ses ennemis
se crurent frustrés de l'espoir qu'ils avaient eu de le saisir[1046]. Le
sixième jour avant la fête (samedi, 8 de nisan = 28 mars[1047]), il
atteignit enfin Béthanie. Il descendit, selon son habitude, dans la
maison de Lazare, Marthe et Marie, ou de Simon le Lépreux. On lui fit un
grand accueil. Il y eut chez Simon le Lépreux[1048] un dîner où se
réunirent beaucoup de personnes, attirées par le désir de le voir, et
aussi de voir Lazare, dont on racontait tant de choses depuis quelques
jours. Lazare était assis à table et semblait attirer les regards.
Marthe servait, selon sa coutume[1049]. Il semble qu'on cherchât par un
redoublement de respects extérieurs à vaincre la froideur du public et à
marquer fortement la haute dignité de l'hôte qu'on recevait. Marie, pour
donner au festin un plus grand air de fête, entra pendant le dîner,
portant un vase de parfum qu'elle répandit sur les pieds de Jésus. Elle
cassa ensuite le vase, selon un vieil usage qui consistait à briser la
vaisselle dont on s'était servi pour traiter un étranger de
distinction[1050]. Enfin, poussant les témoignages de son culte à des
excès jusque-là inconnus, elle se prosterna et essuya avec ses longs
cheveux les pieds de son maître[1051]. Toute la maison fut remplie de la
bonne odeur du parfum, à la grande joie de tous, excepté de l'avare Juda
de Kerioth. Eu égard aux habitudes économes de la communauté, c'était là
une vraie prodigalité. Le trésorier avide calcula de suite combien le
parfum aurait pu être vendu et ce qu'il eût rapporté à la caisse des
pauvres. Ce sentiment peu affectueux, qui semblait mettre quelque chose
au-dessus de lui, mécontenta Jésus. Il aimait les honneurs; car les
honneurs servaient à son but et établissaient son titre de fils de
David. Aussi quand on lui parla de pauvres, il répondit assez vivement:
«Vous aurez toujours des pauvres avec vous; mais moi, vous ne m'aurez
pas toujours.» Et s'exaltant, il promit l'immortalité à la femme qui, en
ce moment critique, lui donnait un gage d'amour[1052].

Le lendemain (dimanche, 9 de nisan), Jésus descendit de Béthanie à
Jérusalem[1053]. Quand, au détour de la route, sur le sommet du mont des
Oliviers, il vit la cité se dérouler devant lui, il pleura, dit-on, sur
elle, et lui adressa un dernier appel[1054]. Au bas de la montagne, à
quelques pas de la porte, en entrant dans la zone voisine du mur
oriental de la ville, qu'on appelait _Bethphagé_, sans doute à cause des
figuiers dont elle était plantée[1055], il eut encore un moment de
satisfaction humaine[1056]. Le bruit de son arrivée s'était répandu.
Les Galiléens qui étaient venus à la fête en conçurent beaucoup de joie
et lui préparèrent un petit triomphe. On lui amena une ânesse, suivie,
selon l'usage, de son petit. Les Galiléens étendirent leurs plus beaux
habits en guise de housse sur le dos de cette pauvre monture, et le
firent asseoir dessus. D'autres, cependant, déployaient leurs vêtements
sur la route et la jonchaient de rameaux verts. La foule qui le
précédait et le suivait, en portant des palmes, criait: «Hosanna au fils
de David! béni soit celui qui vient au nom du Seigneur!» Quelques
personnes même lui donnaient le titre de roi d'Israël[1057]. «Rabbi,
fais-les taire,» lui dirent les pharisiens.--«S'ils se taisent, les
pierres crieront,» répondit Jésus, et il entra dans la ville. Les
Hiérosolymites, qui le connaissaient à peine, demandaient qui il était:
«C'est Jésus, le prophète de Nazareth en Galilée,» leur répondait-on.
Jérusalem était une ville d'environ 50,000 âmes[1058]. Un petit
événement, comme l'entrée d'un étranger quelque peu célèbre, ou
l'arrivée d'une bande de provinciaux, ou un mouvement du peuple aux
avenues de la ville, ne pouvait manquer, dans les circonstances
ordinaires, d'être vite ébruité. Mais au temps des fêtes, la confusion
était extrême[1059]. Jérusalem, ces jours-là, appartenait aux étrangers.
Aussi est-ce parmi ces derniers que l'émotion paraît avoir été la plus
vive. Des prosélytes parlant grec, qui étaient venus à la fête, furent
piqués de curiosité, et voulurent voir Jésus. Ils s'adressèrent à ses
disciples[1060]; on ne sait pas bien ce qui résulta de cette entrevue.
Pour Jésus, selon sa coutume, il alla passer la nuit à son cher village
de Béthanie[1061]. Les trois jours suivants (lundi, mardi, mercredi), il
descendit pareillement à Jérusalem; après le coucher du soleil, il
remontait soit à Béthanie, soit aux fermes du flanc occidental du mont
des Oliviers, où il avait beaucoup d'amis[1062].

Une grande tristesse paraît, en ces dernières journées, avoir rempli
l'âme, d'ordinaire si gaie et si sereine, de Jésus. Tous les récits sont
d'accord pour lui prêter avant son arrestation un moment d'hésitation et
de trouble, une sorte d'agonie anticipée. Selon les uns, il se serait
tout à coup écrié: «Mon âme est troublée. O Père, sauve-moi de cette
heure[1063].» On croyait qu'une voix du ciel à ce moment se fit
entendre; d'autres disaient qu'un ange vint le consoler[1064]. Selon une
version très-répandue, le fait aurait eu lieu au jardin de Gethsémani.
Jésus, disait-on, s'éloigna à un jet de pierre de ses disciples
endormis, ne prenant avec lui que Céphas et les deux fils Zébédée. Alors
il pria la face contre terre. Son âme fut triste jusqu'à la mort; une
angoisse terrible pesa sur lui; mais la résignation à la volonté divine
l'emporta[1065]. Cette scène, par suite de l'art instinctif qui a
présidé à la rédaction des synoptiques, et qui leur fait souvent obéir
dans l'agencement du récit à des raisons de convenance ou d'effet, a été
placée à la dernière nuit de Jésus, et au moment de son arrestation. Si
cette version était la vraie, on ne comprendrait guère que Jean, qui
aurait été le témoin intime d'un épisode si émouvant, n'en parlât pas
dans le récit très-circonstancié qu'il fait de la soirée du jeudi[1066].
Tout ce qu'il est permis de dire c'est que, durant ses derniers jours,
le poids énorme de la mission qu'il avait acceptée pesa cruellement sur
Jésus. La nature humaine se réveilla un moment. Il se prit peut-être à
douter de son oeuvre. La terreur, l'hésitation s'emparèrent de lui et le
jetèrent dans une défaillance pire que la mort. L'homme qui a sacrifié à
une grande idée son repos et les récompenses légitimes de la vie éprouve
toujours un moment de retour triste, quand l'image de la mort se
présente à lui pour la première fois et cherche à lui persuader que tout
est vain. Peut-être quelques-uns de ces touchants souvenirs que
conservent les âmes les plus fortes, et qui par moments les percent
comme un glaive, lui vinrent-ils à ce moment. Se rappela-t-il les
claires fontaines de la Galilée, où il aurait pu se rafraîchir; la vigne
et le figuier sous lesquels il avait pu s'asseoir; les jeunes filles
qui auraient peut-être consenti à l'aimer? Maudit-il son âpre destinée,
qui lui avait interdit les joies concédées à tous les autres?
Regretta-t-il sa trop haute nature, et, victime de sa grandeur,
pleura-t-il de n'être pas resté un simple artisan de Nazareth? On
l'ignore. Car tous ces troubles intérieurs restèrent évidemment lettre
close pour ses disciples. Ils n'y comprirent rien, et suppléèrent par de
naïves conjectures à ce qu'il y avait d'obscur pour eux dans la grande
âme de leur maître. Il est sûr, au moins, que sa nature divine reprit
bientôt le dessus. Il pouvait encore éviter la mort; il ne le voulut
pas. L'amour de son oeuvre l'emporta. Il accepta de boire le calice
jusqu'à la lie. Désormais, en effet, Jésus se retrouve tout entier et
sans nuage. Les subtilités du polémiste, la crédulité du thaumaturge et
de l'exorciste sont oubliées. Il ne reste que le héros incomparable de
la Passion, le fondateur des droits de la conscience libre, le modèle
accompli que toutes les âmes souffrantes méditeront pour se fortifier et
se consoler.

Le triomphe de Bethphagé, cette audace de provinciaux, fêtant aux portes
de Jérusalem l'avènement de leur roi-messie, acheva d'exaspérer les
pharisiens et l'aristocratie du temple. Un nouveau conseil eut lieu le
mercredi (12 de nisan), chez Joseph Kaïapha[1067]. L'arrestation
immédiate de Jésus fut résolue. Un grand sentiment d'ordre et de police
conservatrice présida à toutes les mesures. Il s'agissait d'éviter une
esclandre. Comme la fête de Pâque, qui commençait cette année le
vendredi soir, était un moment d'encombrement et d'exaltation, on
résolut de devancer ces jours-là. Jésus était populaire[1068]; on
craignait une émeute. L'arrestation fut donc fixée au lendemain jeudi.
On résolut aussi de ne pas s'emparer de lui dans le temple, où il venait
tous les jours[1069], mais d'épier ses habitudes, pour le saisir dans
quelque endroit secret. Les agents des prêtres sondèrent les disciples,
espérant obtenir des renseignements utiles de leur faiblesse ou de leur
simplicité. Ils trouvèrent ce qu'ils cherchaient dans Juda de Kerioth.
Ce malheureux, par des motifs impossibles à expliquer, trahit son
maître, donna toutes les indications nécessaires, et se chargea même
(quoiqu'un tel excès de noirceur soit à peine croyable) de conduire la
brigade qui devait opérer l'arrestation. Le souvenir d'horreur que la
sottise ou la méchanceté de cet homme laissa dans la tradition
chrétienne a dû introduire ici quelque exagération. Juda jusque-là
avait été un disciple comme un autre; il avait même le titre d'apôtre;
il avait fait des miracles et chassé les démons. La légende, qui ne veut
que des couleurs tranchées, n'a pu admettre dans le cénacle que onze
saints et un réprouvé. La réalité ne procède point par catégories si
absolues. L'avarice, que les synoptiques donnent pour motif au crime
dont il s'agit, ne suffit pas pour l'expliquer. Il serait singulier
qu'un homme qui tenait la caisse et qui savait ce qu'il allait perdre
par la mort du chef, eût échangé les profits de son emploi[1070] contre
une très-petite somme d'argent[1071]. Juda avait-il été blessé dans son
amour-propre par la semonce qu'il reçut au dîner de Béthanie? Cela ne
suffit pas encore. Jean voudrait en faire un voleur, un incrédule depuis
le commencement[1072], ce qui n'a aucune vraisemblance. On aime mieux
croire à quelque sentiment de jalousie, a quelque dissension intestine.
La haine particulière que Jean témoigne contre Juda[1073] confirme cette
hypothèse. D'un coeur moins pur que les autres, Juda aura pris, sans
s'en apercevoir, les sentiments étroits de sa charge. Par un travers
fort ordinaire dans les fonctions actives, il en sera venu à mettre les
intérêts de la caisse au-dessus de l'oeuvre même à laquelle elle était
destinée. L'administrateur aura tué l'apôtre. Le murmure qui lui échappe
à Béthanie semble supposer que parfois il trouvait que le maître coûtait
trop cher à sa famille spirituelle. Sans doute cette mesquine économie
avait causé dans la petite société bien d'autres froissements.

Sans nier que Juda de Kerioth ait contribué à l'arrestation de son
maître, nous croyons donc que les malédictions dont on le charge ont
quelque chose d'injuste. Il y eut peut-être dans son fait plus de
maladresse que de perversité. La conscience morale de l'homme du peuple
est vive et juste, mais instable et inconséquente. Elle ne sait pas
résister à un entraînement momentané. Les sociétés secrètes du parti
républicain cachaient dans leur sein beaucoup de conviction et de
sincérité, et cependant les dénonciateurs y étaient fort nombreux. Un
léger dépit suffisait pour faire d'un sectaire un traître. Mais si la
folle envie de quelques pièces d'argent fit tourner la tête au pauvre
Juda, il ne semble pas qu'il eût complètement perdu le sentiment moral,
puisque, voyant les conséquences de sa faute, il se repentit[1074], et,
dit-on, se donna la mort.

Chaque minute, à ce moment, devient solennelle et a compté plus que des
siècles entiers dans l'histoire de l'humanité. Nous sommes arrivés au
jeudi, 13 de nisan (2 avril). C'était le lendemain soir que commençait
la fête de Pâque, par le festin où l'on mangeait l'agneau. La fête se
continuait les sept jours suivants, durant lesquels on mangeait les
pains azymes. Le premier et le dernier de ces sept jours avaient un
caractère particulier de solennité. Les disciples étaient déjà occupés
des préparatifs pour la fête[1075]. Quant à Jésus, on est porté à croire
qu'il connaissait la trahison de Juda, et qu'il se doutait du sort qui
l'attendait. Le soir, il fit avec ses disciples son dernier repas. Ce
n'était pas le festin rituel de la pâque, comme on l'a supposé plus
tard, en commettant une erreur d'un jour[1076]; mais pour l'Église
primitive, le souper du jeudi fut la vraie pâque, le sceau de l'alliance
nouvelle. Chaque disciple y rapporta ses plus chers souvenirs, et une
foule de traits touchants que chacun gardait du maître furent accumulés
sur ce repas, qui devint la pierre angulaire de la piété chrétienne et
le point de départ des plus fécondes institutions.

Nul doute, en effet, que l'amour tendre dont le coeur de Jésus était
rempli pour la petite église qui l'entourait n'ait débordé à ce
moment[1077]. Son âme sereine et forte se trouvait légère sous le poids
des sombres préoccupations qui l'assiégeaient. Il eut un mot pour chacun
de ses amis. Deux d'entre eux, Jean et Pierre, surtout, furent l'objet
de tendres marques d'attachement. Jean (c'est lui du moins qui l'assure)
était couché sur le divan, à côté de Jésus, et sa tête reposait sur la
poitrine du maître. Vers la fin du repas, le secret qui pesait sur le
coeur de Jésus faillit lui échapper: «En vérité, dit-il, je vous le dis,
un de vous me trahira[1078].» Ce fut pour ces hommes naïfs un moment
d'angoisse; ils se regardèrent les uns les autres, et chacun
s'interrogea. Juda était présent; peut-être Jésus, qui avait depuis
quelque temps des raisons de se défier de lui, chercha-t-il par ce mot à
tirer de ses regards ou de son maintien embarrassé l'aveu de sa faute.
Mais le disciple infidèle ne perdit pas contenance; il osa même, dit-on,
demander comme les autres: «Serait-ce moi, rabbi?»

Cependant, l'âme droite et bonne de Pierre était à la torture. Il fit
signe à Jean de tâcher de savoir de qui le maître parlait. Jean, qui
pouvait converser avec Jésus sans être entendu, lui demanda le mot de
cette énigme. Jésus n'ayant que des soupçons ne voulut prononcer aucun
nom; il dit seulement à Jean de bien remarquer celui à qui il allait
offrir du pain trempé. En même temps, il trempa le pain et l'offrit à
Juda. Jean et Pierre seuls eurent connaissance du fait. Jésus adressa à
Juda quelques paroles qui renfermaient un sanglant reproche, mais ne
furent pas comprises des assistants. On crut que Jésus lui donnait des
ordres pour la fête du lendemain, et il sortit[1079].

Sur le moment, ce repas ne frappa personne, et à part les appréhensions
dont le maître fit la confidence à ses disciples, qui ne comprirent qu'à
demi, il ne s'y passa rien d'extraordinaire. Mais après la mort de
Jésus, on attacha à cette soirée un sens singulièrement solennel, et
l'imagination des croyants y répandit une teinte de suave mysticité. Ce
qu'on se rappelle le mieux d'une personne chère, ce sont ses derniers
temps. Par une illusion inévitable, on prête aux entretiens qu'on a eus
alors avec elle un sens qu'ils n'ont pris que par la mort; on rapproche
en quelques heures les souvenirs de plusieurs années. La plupart des
disciples ne virent plus leur maître après le souper dont nous venons de
parler. Ce fut le banquet d'adieu. Dans ce repas, ainsi que dans
beaucoup d'autres, Jésus pratiqua son rite mystérieux de la fraction du
pain. Comme on crut de bonne heure que le repas en question eut lieu le
jour de Pâque et fut le festin pascal, l'idée vint naturellement que
l'institution eucharistique se fit à ce moment suprême. Partant de
l'hypothèse que Jésus savait d'avance avec précision le moment de sa
mort, les disciples devaient être amenés à supposer qu'il réserva pour
ses dernières heures une foule d'actes importants. Comme, d'ailleurs,
une des idées fondamentales des premiers chrétiens était que la mort de
Jésus avait été un sacrifice, remplaçant tous ceux de l'ancienne Loi, la
«Cène,» qu'on supposait s'être passée une fois pour toutes la veille de
la Passion, devint le sacrifice par excellence, l'acte constitutif de la
nouvelle alliance, le signe du sang répandu pour le salut de tous[1080].
Le pain et le vin, mis en rapport avec la mort elle-même, furent ainsi
l'image du Testament nouveau que Jésus avait scellé de ses souffrances,
la commémoration du sacrifice du Christ jusqu'à son avénement[1081].

De très-bonne heure, ce mystère se fixa en un petit récit sacramentel,
que nous possédons sous quatre formes[1082] très-analogues entre elles.
Jean, si préoccupé des idées eucharistiques[1083], qui raconte le
dernier repas avec tant de prolixité, qui y rattache tant de
circonstances et tant de discours[1084]; Jean qui, seul parmi les
narrateurs évangéliques, a ici la valeur d'un témoin oculaire, ne
connaît pas ce récit. C'est la preuve qu'il ne regardait pas
l'institution de l'Eucharistie comme une particularité de la Cène. Pour
lui, le rite de la Cène, c'est le lavement des pieds. Il est probable
que dans certaines familles chrétiennes primitives, ce dernier rite
obtint une importance qu'il perdit depuis[1085]. Sans doute Jésus, dans
quelques circonstances, l'avait pratiqué pour donner à ses disciples une
leçon d'humilité fraternelle. On le rapporta à la veille de sa mort,
par suite de la tendance que l'on eut à grouper autour de la Cène
toutes les grandes recommandations morales et rituelles de Jésus.

Un haut sentiment d'amour, de concorde, de charité, de déférence
mutuelle animait du reste les souvenirs qu'on croyait garder des
dernières heures de Jésus[1086]. C'est toujours l'unité de son Église,
constituée par lui ou par son esprit, qui est l'âme des symboles et des
discours que la tradition chrétienne fit remonter à ce moment sacré: «Je
vous donne un commandement nouveau, disait-il: c'est de vous aimer les
uns les autres comme je vous ai aimés. Le signe auquel on connaîtra que
vous êtes mes disciples, sera que vous vous aimiez. Je ne vous appelle
plus des serviteurs, parce que le serviteur n'est pas dans la confidence
de son maître; mais je vous appelle mes amis, parce que je vous ai
communiqué tout ce que j'ai appris de mon Père. Ce que je vous ordonne,
c'est de vous aimer les uns les autres[1087].» A ce dernier moment,
quelques rivalités, quelques luttes de préséance se produisirent
encore[1088]. Jésus fit remarquer que si lui, le maître, avait été au
milieu de ses disciples comme leur serviteur, à plus forte raison
devaient-ils se subordonner les uns aux autres. Selon quelques-uns, en
buvant le vin, il aurait dit: «Je ne goûterai plus de ce fruit de la
vigne jusqu'à ce que je le boive nouveau avec vous dans le royaume de
mon Père[1089].» Selon d'autres, il leur aurait promis bientôt un festin
céleste, où ils seraient assis sur des trônes à ses côtés[1090].

Il semble que, vers la fin de la soirée, les pressentiments de Jésus
gagnèrent les disciples. Tous sentirent qu'un grave danger menaçait le
maître et qu'on touchait à une crise. Un moment Jésus songea à quelques
précautions et parla d'épées. Il y en avait deux dans la compagnie.
«C'est assez,» dit-il[1091]. Il ne donna aucune suite à cette idée; il
vit bien que de timides provinciaux ne tiendraient pas devant la force
armée des grands pouvoirs de Jérusalem. Céphas, plein de coeur et se
croyant sûr de lui-même, jura qu'il irait avec lui en prison et à la
mort. Jésus, avec sa finesse ordinaire, lui exprima quelques doutes.
Selon une tradition, qui remontait probablement à Pierre lui-même, Jésus
l'assigna au chant du coq[1092]. Tous, comme Céphas, jurèrent qu'ils ne
faibliraient pas.


NOTES:

[1038] Luc, XIX, 11.

[1039] Luc, XXII, 24 et suiv.

[1040] Matth., XX, 20 et suiv.; Marc, X, 35 et suiv.

[1041] Luc, XIX, 12-27.

[1042] Matth., XVI, 21 et suiv.; Marc, VIII, 31 et suiv.

[1043] Matth., XX, 17 et suiv.; Marc, X, 31 et suiv.; Luc, XVIII, 31 et
suiv.

[1044] Matth., XXIII, 39; Luc, XIII, 35.

[1045] Matth., XX, 28.

[1046] Jean, XI, 56.

[1047] La pâque se célébrait le 14 de nisan. Or l'an 33, le 1er nisan
répondait à la journée du samedi, 21 mars.

[1048] Matth., XXVI, 6; Marc, XIV, 3. Cf. Luc, VII, 40, 43-44.

[1049] Il est très-ordinaire, en Orient, qu'une personne qui vous est
attachée par un lien d'affection ou de domesticité aille vous servir
quand vous mangez chez autrui.

[1050] J'ai vu cet usage se pratiquer encore à Sour.

[1051] Il faut se rappeler que les pieds des convives n'étaient point,
comme chez nous, cachés sous la table, mais étendus à la hauteur du
corps sur le divan ou _triclinium_.

[1052] Matth., XXIV, 6 et suiv.; Marc, XIV, 3 et suiv.; Jean, XI, 2;
XII, 2 et suiv. Comparez Luc, VII, 36 et suiv.

[1053] Jean, XII, 12.

[1054] Luc, XIX, 41 et suiv.

[1055] Mischna, _Menachoth_, XI, 2; Talm. de Bab., _Sanhédrin_, 14 _b_;
_Pesachim_, 63 _b_, 91 _a_; _Sota_, 45 _a_; _Baba metsia_, 85 _a_. Il
résulte de ces passages que Bethphagé était une sorte de _pomoerium_,
qui s'étendait au pied du soubassement oriental du temple, et qui avait
lui-même son mur de clôture. Les passages Matth., XXI, 1, Marc, XI, 1,
Luc, XIX, 29, n'impliquent pas nettement que Bethphagé fût un village,
comme l'ont supposé Eusèbe et S. Jérôme.

[1056] Matth., XXI, 1 et suiv.; Marc, XI, 1 et suiv.; Luc, XIX, 29 et
suiv.; Jean, XII, 12 et suiv.

[1057] Luc, XIX, 38; Jean, XII, 13.

[1058] Le chiffre de 120,000, donné par Hécatée (dans Josèphe. _Contre
Apion_, I, 22), paraît exagéré. Cicéron parle de Jérusalem comme d'une
bicoque (_Ad Atticum_, II, IX). Les anciennes enceintes, quelque système
qu'on adopte, ne comportent pas une population quadruple de celle
d'aujourd'hui, laquelle n'atteint pas 15,000 habitants. V. Robinson,
_Bibl. Res_., I, 421-422 (2e édition); Fergusson, _Topogr. of Jerus_.,
p. 51; Forster, _Syria and Palestine_, p. 82.

[1059] Jos., _B. J_., II, XIV, 3; VI, IX, 3.

[1060] Jean, XII, 20 et suiv.

[1061] Matth., XXI, 17; Marc, XI, 11.

[1062] Matth., XXI, 17-18; Marc, XI, 11-12, 19; Luc, XXI, 37-38.

[1063] Jean, XII, 27 et suiv. On comprend que le ton exalté de Jean et
sa préoccupation exclusive du rôle divin de Jésus aient effacé du récit
les circonstances de faiblesse naturelle racontées par les synoptiques.

[1064] Luc, XXII, 43; Jean, XII, 28-29.

[1065] Matth., XVIII, 36 et suiv.; Marc, XIV, 32 et suiv.; Luc, XXII, 39
et suiv.

[1066] Cela se comprendrait d'autant moins que Jean met une sorte
d'affectation à relever les circonstances qui lui sont personnelles ou
dont il a été le seul témoin (XIII, 23 et suiv.; XVIII, 15 et suiv.;
XIX, 26 et suiv., 35; XX, 2 et suiv.; XXI, 20 et suiv.).

[1067] Matth., XXVI, 1-5; Marc, XIV, 1-2; Luc, XXII, 1-2.

[1068] Matth., XXI, 46.

[1069] Matth., XXVI, 55.

[1070] Jean, XII, 6.

[1071] Jean ne parle même pas d'un salaire en argent.

[1072] Jean, VI, 65; XII, 6.

[1073] Jean, VI, 65, 71-72; XII, 6; XIII, 2, 27 et suiv.

[1074] Matth., XXVII, 3 et suiv.

[1075] Matth., XXVI, 4 et suiv.; Marc, XIV, 42; Luc, XXII, 7; Jean,
XIII, 29.

[1076] C'est le système des synoptiques (Matth., XXVI, 47 et suiv.;
Marc, XIV, 42 et suiv.; Luc, XXII, 7 et suiv., 45). Mais Jean, dont le
récit a pour cette partie une autorité prépondérante, suppose
formellement que Jésus mourut le jour même où l'on mangeait l'agneau
(XIII, 1-2, 29; XVIII, 28; XIX, 14, 34). Le Talmud fait aussi mourir
Jésus «la veille de Pâque» (Talm. de Bab., _Sanhédrin_, 43 _a_, 67 _a_).

[1077] Jean, XIII, 1 et suiv.

[1078] Matth., XXVI, 21 et suiv.; Marc, XIV, 18 et suiv.; Luc, XX, 24 et
suiv.; Jean, XIII, 21 et suiv.; XXI, 20.

[1079] Jean, XIII, 24 et suiv., qui lève les invraisemblances du récit
des synoptiques.

[1080] Luc, XXII., 20.

[1081] I Cor., XI, 26.

[1082] Matth., XXVI, 26-28; Marc, XIV, 22-24; Luc, XXII, 19-21; I Cor.,
XI, 23-25.

[1083] Ch. VI.

[1084] Ch. XIII-XVII.

[1085] Jean, XIII, 14-45. Cf. Matth., XX, 26 et suiv.; Luc, XXII, 26 et
suiv.

[1086] Jean, XIII, 1 et suiv. Les discours placés par Jean à la suite du
récit de la Cène ne peuvent être pris pour historiques. Ils sont pleins
de tours et d'expressions qui ne sont pas dans le style des discours de
Jésus, et qui, au contraire, rentrent très-bien dans le langage habituel
de Jean. Ainsi l'expression «petits enfants» au vocatif (Jean, XIII, 33)
est très-fréquente dans la première épître de Jean. Elle ne paraît pas
avoir été familière à Jésus.

[1087] Jean, XIII, 33-35; XV, 12-17.

[1088] Luc, XXII, 24-27. Cf. Jean, XIII, 4 et suiv.

[1089] Matth., XXVI, 29; Marc, XIV, 25; Luc, XXII, 18.

[1090] Luc, XXII, 29-30.

[1091] Luc, XXII, 36-38.

[1092] Matth., XXVI, 31 et suiv.; Marc, XIV, 29 et suiv.; Luc, XXII, 33
et suiv.; Jean, XIII, 36 et suiv.



CHAPITRE XXIV.

ARRESTATION ET PROCÈS DE JÉSUS.


La nuit était complètement tombée[1093] quand on sortit delà
salle[1094]. Jésus, selon son habitude, passa le val du Cédron, et se
rendit, accompagné des disciples, dans le jardin de Gethsémani, au pied
du mont des Oliviers[1095]. Il s'y assit. Dominant ses amis de son
immense supériorité, il veillait et priait. Eux dormaient à côté de lui,
quand tout à coup une troupe armée se présenta à la lueur des torches.
C'étaient des sergents du temple, armés de bâtons, sorte de brigade de
police qu'on avait laissée aux prêtres; ils étaient soutenus par un
détachement de soldats romains avec leurs épées; le mandat d'arrestation
émanait du grand-prêtre et du sanhédrin[1096]. Judas, connaissant les
habitudes de Jésus, avait indiqué cet endroit comme celui où on pouvait
le surprendre avec le plus de facilité. Judas, selon l'unanime tradition
des premiers temps, accompagnait lui-même l'escouade[1097], et même,
selon quelques-uns[1098], il aurait poussé l'odieux jusqu'à prendre pour
signe de sa trahison un baiser. Quoi qu'il en soit de cette
circonstance, il est certain qu'il y eut un commencement de résistance
de la part des disciples[1099]. Un d'eux (Pierre, selon des témoins
oculaires[1100]) tira l'épée et blessa à l'oreille un des serviteurs du
grand-prêtre nommé Malek. Jésus arrêta ce premier mouvement. Il se livra
lui-même aux soldats. Faibles et incapables d'agir avec suite, surtout
contre des autorités qui avaient tant de prestige, les disciples
prirent la fuite et se dispersèrent. Seuls, Pierre et Jean ne quittèrent
pas de vue leur maître. Un autre jeune homme inconnu le suivait, couvert
d'un vêtement léger. On voulut l'arrêter; mais le jeune homme s'enfuit,
en laissant sa tunique entre les mains des agents[1101].

La marche que les prêtres avaient résolu de suivre contre Jésus était
très-conforme au droit établi. La procédure contre le «séducteur»
(_mésith_), qui cherche à porter atteinte à la pureté de la religion,
est expliquée dans le Talmud avec des détails dont la naïve impudence
fait sourire. Le guet-apens judiciaire y est érigé en partie essentielle
de l'instruction criminelle. Quand un homme est accusé de «séduction,»
on aposte deux témoins, que l'on cache derrière une cloison; on
s'arrange pour attirer le prévenu dans une chambre contiguë, où il
puisse être entendu des deux témoins sans que lui-même les aperçoive. On
allume deux chandelles près de lui, pour qu'il soit bien constaté que
les témoins «le voient[1102].» Alors on lui fait répéter son blasphème.
On l'engage à se rétracter. S'il persiste, les témoins qui l'ont entendu
l'amènent au tribunal, et on le lapide. Le Talmud ajoute que ce fut de
la sorte qu'on se comporta envers Jésus, qu'il fut condamné sur la foi
de deux témoins qu'on avait apostés, que le crime de «séduction» est, du
reste, le seul pour lequel on prépare ainsi les témoins[1103].

Les disciples de Jésus nous apprennent, en effet, que le crime reproché
à leur maître était la «séduction[1104],» et, à part quelques minuties,
fruit de l'imagination rabbinique, le récit des évangiles répond trait
pour trait à la procédure décrite par le Talmud. Le plan des ennemis de
Jésus était de le convaincre, par enquête testimoniale et par ses
propres aveux, de blasphème et d'attentat contre la religion mosaïque,
de le condamner à mort selon la loi, puis de faire approuver la
condamnation par Pilate. L'autorité sacerdotale, comme nous l'avons déjà
vu, résidait tout entière de fait entre les mains de Hanan. L'ordre
d'arrestation venait probablement de lui. Ce fut chez ce puissant
personnage que l'on mena d'abord Jésus[1105]. Hanan l'interrogea sur sa
doctrine et ses disciples. Jésus refusa avec une juste fierté d'entrer
dans de longues explications. Il s'en référa à son enseignement, qui
avait été public; il déclara n'avoir jamais eu de doctrine secrète; il
engagea l'ex-grand-prêtre à interroger ceux qui l'avaient écouté. Cette
réponse était parfaitement naturelle; mais le respect exagéré dont le
vieux pontife était entouré la fit paraître audacieuse; un des
assistants y répliqua, dit-on, par un soufflet.

Pierre et Jean avaient suivi leur maître jusqu'à la demeure de Hanan.
Jean, qui était connu dans la maison, fut admis sans difficulté; mais
Pierre fut arrêté à l'entrée, et Jean fut obligé de prier la portière de
le laisser passer. La nuit était froide. Pierre resta dans l'antichambre
et s'approcha d'un brasier autour duquel les domestiques se chauffaient.
Il fut bientôt reconnu pour un disciple de l'accusé. Le malheureux,
trahi par son accent galiléen, poursuivi de questions par les valets,
dont l'un était parent de Malek et l'avait vu à Gethsémani, nia par
trois fois qu'il eût jamais eu la moindre relation avec Jésus. Il
pensait que Jésus ne pouvait l'entendre, et il ne songeait pas que cette
lâcheté dissimulée renfermait une grande indélicatesse. Mais sa bonne
nature lui révéla bientôt la faute qu'il venait de commettre. Une
circonstance fortuite, le chant du coq, lui rappela un mot que Jésus lui
avait dit. Touché au coeur, il sortit et se mit à pleurer
amèrement[1106].

Hanan, bien qu'auteur véritable du meurtre juridique qui allait
s'accomplir, n'avait pas de pouvoirs pour prononcer la sentence de
Jésus; il le renvoya à son gendre Kaïapha, qui portait le titre
officiel. Cet homme, instrument aveugle de son beau-père, devait
naturellement tout ratifier. Le sanhédrin était rassemblé chez
lui[1107]. L'enquête commença; plusieurs témoins, préparés d'avance
selon le procédé inquisitorial exposé dans le Talmud, comparurent devant
le tribunal. Le mot fatal, que Jésus avait réellement prononcé: «Je
détruirai le temple de Dieu, et je le rebâtirai en trois jours,» fut
cité par deux témoins. Blasphémer le temple de Dieu était, d'après la
loi juive, blasphémer Dieu lui-même[1108]. Jésus garda le silence et
refusa d'expliquer la parole incriminée. S'il faut en croire un récit,
le grand-prêtre alors l'aurait adjuré de dire s'il était le Messie;
Jésus l'aurait confessé et aurait proclamé devant l'assemblée la
prochaine venue de son règne céleste[1109]. Le courage de Jésus, décidé
à mourir, n'exige pas cela. Il est plus probable qu'ici, comme chez
Hanan, il garda le silence. Ce fut en général, à ce dernier moment, sa
règle de conduite. La sentence était arrêtée; on ne cherchait que des
prétextes. Jésus le sentait, et n'entreprit pas une défense inutile. Au
point de vue du judaïsme orthodoxe, il était bien vraiment un
blasphémateur, un destructeur du culte établi; or ces crimes étaient
punis de mort par la loi[1110]. D'une seule voix, l'assemblée le déclara
coupable de crime capital. Les membres du conseil qui penchaient
secrètement vers lui étaient absents ou ne votèrent pas[1111]. La
frivolité ordinaire, aux aristocraties depuis longtemps établies ne
permit pas aux juges de réfléchir longuement sur les conséquences de la
sentence qu'ils rendaient. La vie de l'homme était alors sacrifiée bien
légèrement; sans doute les membres du sanhédrin ne songèrent pas que
leurs fils rendraient compte à une postérité irritée de l'arrêt prononcé
avec un si insouciant dédain.

Le sanhédrin n'avait pas le droit de faire exécuter une sentence de
mort[1112]. Mais, dans la confusion de pouvoirs qui régnait alors en
Judée, Jésus n'en était pas moins dès ce moment un condamné. Il demeura
le reste de la nuit exposé aux mauvais traitements d'une valetaille
infime, qui ne lui épargna aucun affront[1113].

Le matin, les chefs des prêtres et les anciens se trouvèrent de nouveau
réunis[1114]. Il s'agissait de faire ratifier par Pilate la condamnation
prononcée par le sanhédrin, et frappée d'insuffisance depuis
l'occupation des Romains. Le procurateur n'était pas investi comme le
légat impérial du droit de vie et de mort. Mais Jésus n'était pas
citoyen romain; il suffisait de l'autorisation du gouverneur pour que
l'arrêt prononcé contre lui eût son cours. Comme il arrive toutes les
fois qu'un peuple politique soumet une nation où la loi civile et la loi
religieuse se confondent, les Romains étaient amenés à prêter à la loi
juive une sorte d'appui officiel. Le droit romain ne s'appliquait pas
aux Juifs. Ceux-ci restaient sous le droit canonique que nous trouvons
consigné dans le Talmud, de même que les Arabes d'Algérie sont encore
régis par le code de l'islam. Quoique neutres en religion, les Romains
sanctionnaient ainsi fort souvent des pénalités portées pour des délits
religieux. La situation était à peu près celle des villes saintes de
l'Inde sous la domination anglaise, ou bien encore ce que serait l'état
de Damas, le lendemain du jour où la Syrie serait conquise par une
nation européenne. Josèphe prétend (mais certes on en peut douter) que
si un Romain franchissait les stèles qui portaient des inscriptions
défendant aux païens d'avancer, les Romains eux-mêmes le livraient aux
Juifs pour le mettre à mort[1115].

Les agents des prêtres lièrent donc Jésus et l'amenèrent au prétoire,
qui était l'ancien palais d'Hérode[1116], joignant la tour
Antonia[1117]. On était au matin du jour où l'on devait manger l'agneau
pascal (vendredi, 14 de nisan = 3 avril). Les Juifs se seraient souillés
en entrant dans le prétoire et n'auraient pu faire le festin sacré. Ils
restèrent dehors[1118]. Pilate, averti de leur présence, monta au
_bima_[1119] ou tribunal situé en plein air[1120], à l'endroit qu'on
nommait _Gabbatha_ ou en grec _Lithostrotos_, à cause du carrelage qui
revêtait le sol.

A peine informé de l'accusation, il témoigna sa mauvaise humeur d'être
mêlé à cette affaire[1121] Puis il s'enferma dans le prétoire avec
Jésus. Là eut lieu un entretien dont les détails précis nous échappent,
aucun témoin n'ayant pu le redire aux disciples, mais dont la couleur
paraît avoir été bien devinée par Jean. Son récit, en effet, est en
parfait accord avec ce que l'histoire nous apprend de la situation
réciproque des deux interlocuteurs.

Le procurateur Pontius, surnommé Pilatus, sans doute à cause _pilum_ ou
javelot d'honneur dont lui ou un de ses ancêtres fut décoré[1122],
n'avait eu jusque-là aucune relation avec la secte naissante.
Indifférent aux querelles intérieures des Juifs, il ne voyait dans tous
ces mouvements de sectaires que les effets d'imaginations intempérantes
et de cerveaux égarés. En général, il n'aimait pas les Juifs. Mais les
Juifs le détestaient plus encore; ils le trouvaient dur, méprisant,
emporté; ils l'accusaient de crimes invraisemblables[1123]. Centre d'une
grande fermentation populaire, Jérusalem était une ville
très-séditieuse et pour un étranger un insupportable séjour. Les exaltés
prétendaient que c'était chez le nouveau procurateur un dessein arrêté
d'abolir la loi juive[1124]. Leur fanatisme étroit, leurs haines
religieuses révoltaient ce large sentiment de justice et de gouvernement
civil, que le Romain le plus médiocre portait partout avec lui. Tous les
actes de Pilate qui nous sont connus le montrent comme un bon
administrateur[1125]. Dans les premiers temps de l'exercice de sa
charge, il avait eu avec ses administrés des difficultés qu'il avait
tranchées d'une manière très-brutale, mais où il semble que, pour le
fond des choses, il avait raison. Les Juifs devaient lui paraître des
gens arriérés; il les jugeait sans doute comme un préfet libéral jugeait
autrefois les Bas-Bretons, se révoltant pour une nouvelle route ou pour
l'établissement d'une école. Dans ses meilleurs projets pour le bien du
pays, notamment en tout ce qui tenait aux travaux publics, il avait
rencontré la Loi comme un obstacle infranchissable. La Loi enserrait la
vie à tel point qu'elle s'opposait à tout changement et à toute
amélioration. Les constructions romaines, même les plus utiles, étaient
de la part des Juifs zélés l'objet d'une grande antipathie[1126]. Deux
écussons votifs, avec des inscriptions qu'il avait fait apposer à sa
résidence, laquelle était voisine de l'enceinte sacrée, provoquèrent un
orage encore plus violent[1127]. Pilate tint d'abord peu de compte de
ces susceptibilités; il se vit ainsi engagé dans des répressions
sanglantes[1128], qui plus tard finirent par amener sa
destitution[1129]. L'expérience de tant de conflits l'avait rendu fort
prudent dans ses rapports avec un peuple intraitable, qui se vengeait de
ses maîtres en les obligeant à user envers lui de rigueurs odieuses. Le
procurateur se voyait avec un suprême déplaisir amené à jouer en cette
nouvelle affaire un rôle de cruauté, pour une loi qu'il haïssait[1130].
Il savait que le fanatisme religieux, quand il a obtenu quelque violence
des gouvernements civils, est ensuite le premier à en faire peser sur
eux la responsabilité, presque à les en accuser. Suprême injustice; car
le vrai coupable, en pareil cas, est l'instigateur!

Pilate eût donc désiré sauver Jésus. Peut-être l'attitude digne et
calme de l'accusé fit-elle sur lui de l'impression. Selon une
tradition[1131], Jésus aurait trouvé un appui dans la propre femme du
procurateur. Celle-ci avait pu entrevoir le doux Galiléen de quelque
fenêtre du palais, donnant sur les cours du temple. Peut-être le
revit-elle en songe, et le sang de ce beau jeune homme, qui allait être
versé, lui donna-t-il le cauchemar. Ce qu'il y a de certain, c'est que
Jésus trouva Pilate prévenu en sa faveur. Le gouverneur l'interrogea
avec bonté et avec l'intention de chercher tous les moyens de le
renvoyer absous.

Le titre de «roi des Juifs,» que Jésus ne s'était jamais donné, mais que
ses ennemis présentaient comme le résumé de son rôle et de ses
prétentions, était naturellement celui par lequel on pouvait exciter les
ombrages de l'autorité romaine. C'est par ce côté, comme séditieux et
comme coupable de crime d'État, qu'on se mit à l'accuser. Rien n'était
plus injuste; car Jésus avait toujours reconnu l'empire romain pour le
pouvoir établi. Mais les partis religieux conservateurs n'ont pas
coutume de reculer devant la calomnie. On tirait malgré lui toutes les
conséquences de sa doctrine; on le transformait en disciple de Juda le
Gaulonite; on prétendait qu'il défendait de payer le tribut à
César[1132]. Pilate lui demanda s'il était réellement le roi des
Juifs[1133]. Jésus ne dissimula rien de ce qu'il pensait. Mais la grande
équivoque qui avait fait sa force, et qui après sa mort devait
constituer sa royauté, le perdit cette fois. Idéaliste, c'est-à-dire ne
distinguant pas l'esprit et la matière, Jésus, la bouche armée de son
glaive à deux tranchants, selon l'image de l'Apocalypse, ne rassura
jamais complètement les puissances de la terre. S'il faut en croire
Jean, il aurait avoué sa royauté, mais prononcé en même temps cette
profonde parole: «Mon royaume n'est pas de ce monde.» Puis il aurait
expliqué la nature de sa royauté, se résumant tout entière dans la
possession et la proclamation de la vérité. Pilate ne comprit rien à cet
idéalisme supérieur[1134]. Jésus lui fit sans doute l'effet d'un rêveur
inoffensif. Le manque, total de prosélytisme religieux et philosophique
chez les Romains de cette époque leur faisait regarder le dévouement à
la vérité comme une chimère. Ces débats les ennuyaient et leur
paraissaient dénués de sens. Ne voyant pas quel levain dangereux pour
l'empire se cachait dans les spéculations nouvelles, ils n'avaient
aucune raison d'employer la violence contre elles. Tout leur
mécontentement tombait sur ceux qui venaient leur demander des supplices
pour de vaines subtilités. Vingt ans plus tard, Gallion suivait encore
la même conduite avec les Juifs[1135]. Jusqu'à la ruine de Jérusalem, la
règle administrative des Romains fut de rester complètement indifférents
dans ces querelles de sectaires entre eux[1136].

Un expédient se présenta à l'esprit du gouverneur pour concilier ses
propres sentiments avec les exigences du peuple fanatique dont il avait
déjà tant de fois ressenti la pression. Il était d'usage à propos de la
fête de Pâque de délivrer au peuple un prisonnier. Pilate, sachant que
Jésus n'avait été arrêté que par suite de la jalousie des prêtres[1137],
essaya de le faire bénéficier de cette coutume. Il parut de nouveau sur
le _bima_, et proposa à la foule de relâcher «le roi des Juifs.» La
proposition faite en ces termes avait un certain caractère de largeur en
même temps que d'ironie. Les prêtres en virent le danger. Ils agirent
promptement[1138], et pour combattre la proposition de Pilate, ils
suggérèrent à la foule le nom d'un prisonnier qui jouissait dans
Jérusalem d'une grande popularité. Par un singulier hasard, il
s'appelait aussi Jésus[1139] et portait le surnom de Bar-Abba ou
Bar-Rabban[1140]. C'était un personnage fort connu[1141]; il avait été
arrêté à la suite d'une émeute accompagnée de meurtre[1142]. Une clameur
générale s'éleva: «Non celui-là; mais Jésus Bar-Rabban.» Pilate fut
obligé de délivrer Jésus Bar-Rabban.

Son embarras augmentait. Il craignait que trop d'indulgence pour un
accusé auquel on donnait le titre de «roi des Juifs» ne le compromît. Le
fanatisme, d'ailleurs, amène tous les pouvoirs à traiter avec lui.
Pilate secrut obligé de faire quelque concession; mais hésitant encore à
répandre le sang pour satisfaire des gens qu'il détestait, il voulut
tourner la chose en comédie. Affectant de rire du titre pompeux que
l'on donnait à Jésus, il le fit fouetter[1143]. La flagellation était le
préliminaire ordinaire du supplice de la croix[1144]. Peut-être Pilate
voulut-il laisser croire que cette condamnation était déjà prononcée,
tout en espérant que le préliminaire, suffirait. Alors eut lieu, selon
tous les récits, une scène révoltante. Des soldats lui mirent sur le dos
une casaque rouge, sur la tête une couronne formée de branches
épineuses, et un roseau à la main. On l'amena ainsi affublé sur la
tribune, en face du peuple. Les soldats défilaient devant lui, le
souffletaient tour à tour, et disaient en s'agenouillant: «Salut, roi
des Juifs[1145].» D'autres, dit-on, crachaient sur lui et frappaient sa
tête avec le roseau. On comprend difficilement que la gravité romaine se
soit prêtée à des actes si honteux. Il est vrai que Pilate, en qualité
de procurateur, n'avait guère sous ses ordres que des troupes
auxiliaires[1146]. Des citoyens romains, comme étaient les légionnaires,
ne fussent pas descendus à de telles indignités.

Pilate avait-il cru par cette parade mettre sa responsabilité à
couvert? Espérait-il détourner le coup qui menaçait Jésus en accordant
quelque chose à la haine des Juifs[1147], et en substituant au
dénouement tragique une fin grotesque d'où il semblait résulter que
l'affaire ne méritait pas une autre issue? Si telle fut sa pensée, elle
n'eut aucun succès. Le tumulte grandissait et devenait une véritable
sédition. Les cris: «Qu'il soit crucifié! qu'il soit crucifié!»
retentissaient de tous côtés. Les prêtres, prenant un ton de plus en
plus exigeant, déclaraient la Loi en péril, si le séducteur n'était puni
de mort[1148]. Pilate vit clairement que, pour sauver Jésus, il faudrait
réprimer une émeute sanglante. Il essaya cependant encore de gagner du
temps. Il rentra dans le prétoire, s'informa de quel pays était Jésus,
cherchant un prétexte pour décliner sa propre compétence[1149]. Selon
une tradition, il aurait même renvoyé Jésus à Antipas, qui, dit-on,
était alors à Jérusalem[1150]. Jésus se prêta peu à ces efforts
bienveillants; il se renferma, comme chez Kaïapha, dans un silence digne
et grave, qui étonna Pilate. Les cris du dehors devenaient de plus en
plus menaçants. On dénonçait déjà le peu de zèle du fonctionnaire qui
protégeait un ennemi de César. Les plus grands adversaires de la
domination romaine se trouvèrent transformés en sujets loyaux de Tibère,
pour avoir le droit d'accuser de lèse-majesté le procurateur trop
tolérant. «Il n'y a ici, disaient-ils, d'autre roi que l'empereur;
quiconque se fait roi se met en opposition avec l'empereur. Si le
gouverneur acquitte cet homme, c'est qu'il n'aime pas l'empereur.[1151]»
Le faible Pilate n'y tint pas; il lut d'avance le rapport que ses
ennemis enverraient à Rome, et où on l'accuserait d'avoir soutenu un
rival de Tibère. Déjà, dans l'affaire des écussons votifs[1152], les
Juifs avaient écrit à l'empereur et avaient eu raison. Il craignit pour
sa place. Par une condescendance qui devait livrer son nom aux fouets de
l'histoire, il céda, rejetant, dit-on, sur les Juifs toute la
responsabilité de ce qui allait arriver. Ceux-ci, au dire des chrétiens,
l'auraient pleinement acceptée, en s'écriant: «Que son sang retombe sur
nous et sur nos enfants[1153]!»

Ces mots furent-ils réellement prononcés? On en peut douter. Mais ils
sont l'expression d'une profonde vérité historique. Vu l'attitude que
les Romains avaient prise en Judée, Pilate ne pouvait guère faire que ce
qu'il fit. Combien de sentences de mort dictées par l'intolérance
religieuse ont forcé la main au pouvoir civil! Le roi d'Espagne qui,
pour complaire à un clergé fanatique, livrait au bûcher des centaines de
ses sujets, était plus blâmable que Pilate; car il représentait un
pouvoir plus complet que n'était encore à Jérusalem celui des Romains.
Quand le pouvoir civil se fait persécuteur ou tracassier, à la
sollicitation du prêtre, il fait preuve de faiblesse. Mais que le
gouvernement qui à cet égard est sans péché jette à Pilate la première
pierre. Le «bras séculier,» derrière lequel s'abrite la cruauté
cléricale, n'est pas le coupable. Nul n'est admis à dire qu'il a
horreur du sang, quand il le fait verser par ses valets.

Ce ne furent donc ni Tibère ni Pilate qui condamnèrent Jésus. Ce fut le
vieux parti juif; ce fut la loi mosaïque. Selon nos idées modernes, il
n'y a nulle transmission de démérite moral du père au fils; chacun ne
doit compte à la justice humaine et à la justice divine que de ce qu'il
a fait. Tout juif, par conséquent, qui souffre encore aujourd'hui pour
le meurtre de Jésus a droit de se plaindre; car peut-être eût-il été
Simon le Cyrénéen; peut-être au moins n'eût-il pas été avec ceux qui
crièrent: «Crucifiez-le!» Mais les nations ont leur responsabilité comme
les individus. Or si jamais crime fut le crime d'une nation, ce fut la
mort de Jésus. Cette mort fut «légale,» en ce sens qu'elle eut pour
cause première une loi qui était l'âme même de la nation. La loi
mosaïque, dans sa forme moderne, il est vrai, mais acceptée, prononçait
la peine de mort contre toute tentative pour changer le culte établi.
Or, Jésus, sans nul doute, attaquait ce culte et aspirait à le détruire.
Les Juifs le dirent à Pilate avec une franchise simple et vraie: «Nous
avons une Loi, et selon cette Loi il doit mourir; car il s'est fait Fils
de Dieu[1154].» La loi était détestable; mais c'était la loi de la
férocité antique, et le héros qui s'offrait pour l'abroger devait avant
tout la subir.

Hélas! il faudra plus de dix-huit cents ans pour que le sang qu'il va
verser porte ses fruits. En son nom, durant des siècles, on infligera
des tortures et la mort à des penseurs aussi nobles que lui. Aujourd'hui
encore, dans des pays qui se disent chrétiens, des pénalités sont
prononcées pour des délits religieux. Jésus n'est pas responsable de ces
égarements. Il ne pouvait prévoir que tel peuple à l'imagination égarée
le concevrait un jour comme un affreux Moloch, avide de chair brûlée. Le
christianisme a été intolérant; mais l'intolérance n'est pas un fait
essentiellement chrétien. C'est un fait juif, en ce sens que le judaïsme
dressa pour la première fois la théorie de l'absolu en religion, et posa
le principe que tout novateur, même quand il apporte des miracles à
l'appui de sa doctrine, doit être reçu à coups de pierres, lapidé par
tout le monde, sans jugement[1155]. Certes, le monde païen eut aussi ses
violences religieuses. Mais s'il avait eu cette loi-là, comment fût-il
devenu chrétien? Le Pentateuque a de la sorte été dans le monde le
premier code de la terreur religieuse. Le judaïsme a donné l'exemple
d'un dogme immuable, armé du glaive. Si, au lieu de poursuivre les
Juifs d'une haine aveugle, le christianisme eût aboli le régime qui tua
son fondateur, combien il eût été plus conséquent, combien il eût mieux
mérité du genre humain!


NOTES:

[1093] Jean, XIII, 30.

[1094] La circonstance d'un chant religieux, rapportée par Matth., XXVI,
30, et Marc, XIV, 26, vient de l'opinion où sont ces deux évangélistes
que le dernier repas de Jésus fut le festin pascal. Avant et après le
festin pascal, on chantait des psaumes. Talm. de Bab., _Pesachim_, cap.
IX, hal. 3 et fol. 118 _a_, etc.

[1095] Matth., XXVI, 36; Marc, XIV, 32; Luc, XXII, 39; Jean, XVIII, 1-2.

[1096] Matth., XXVI, 47; Marc, XIV, 43; Jean, XVIII, 3, 12.

[1097] Matth., XXVI, 47; Marc, XIV, 43; Luc, XXII, 47; Jean, XVIII, 3;
_Act._, I, 16.

[1098] C'est la tradition des synoptiques. Dans le récit de Jean, Jésus
se nomme lui-même.

[1099] Les deux traditions sont d'accord sur ce point.

[1100] Jean, XVIII, 10.

[1101] Marc, XIV, 51-52.

[1102] En matière criminelle, on n'admettait que des témoins oculaires.
Mischna, _Sanhédrin_ IV, 5.

[1103] Talm. de Jérus., _Sanhédrin_, XIV, 16; Talm. de Bab., même
traité, 43 _a_, 67 _a_. Cf. _Schabbath_, 104 _b_.

[1104] Matth., XXVII, 63; Jean, VII, 12, 47.

[1105] Jean, XVIII, 13 et suiv. Cette circonstance, que l'on ne trouve
que dans Jean, est la plus forte preuve de la valeur historique du
quatrième évangile.

[1106] Matth., XXVI, 69 et suiv.; Marc, XIV, 66 et suiv.; Luc, XXII, 54
et suiv.; Jean, XVIII, 15 et suiv.; 25 et suiv.

[1107] Matth., XVI, 57; Marc, XIV, 53; Luc, XXII, 66.

[1108] Matth., XXIII, 16 et suiv.

[1109] Matth., XXVI, 64; Marc, XIV, 62; Luc, XXII, 69. Jean ne sait rien
de cette scène.

[1110] _Lévit._, XXIV, 14 et suiv.; _Deutér._, XIII, 1 et suiv.

[1111] Luc, XXIII, 50-51.

[1112] Jean, XVIII, 31; Jos., _Ant_., XX, IX, 1.

[1113] Matth., XXVI, 67-68; Marc, XIV, 65; Luc, XXII, 63-65.

[1114] Matth., XXVII, 1; Marc, XV, 1; Luc, XXII, 66; XXIII, 1; Jean,
XVIII, 28.

[1115] Jos., _Ant._, XV, XI, 5; _B.J._, VI, II, 4.

[1116] Philon, _Legatio ad Caïum_, §38. Jos., _B.J._, II, XIV, 8.

[1117] A l'endroit où est encore aujourd'hui le sérail du pacha de
Jérusalem.

[1118] Jean, XVIII, 28.

[1119] Le mot grec [Greek: bêma] était passé en syro-chaldaïque.

[1120] Jos., _B.J._, II, IX, 3; XIV, 8; Matth., XXVII, 27; Jean, XVIII,
33.

[1121] Jean, XVIII, 29.

[1122] Virg., _Æn_., XII, 421; Martial, _Épigr_., I, XXXII; X, XLVIII;
Plutarque, _Vie de Romulus_, 29. Comparez la _hasta pura_, décoration
militaire. Orelli et Henzen, _Inscr. lat_., n^{os} 3574, 6852, etc.
_Pilatus_ est, dans cette hypothèse, un mot de la même forme que
_Torquatus_.

[1123] Philon, _Leg. ad Caïum_, § 38.

[1124] Jos., _Ant_., XVIII, iii, 1, init.

[1125] Jos., _Ant_., XVIII, ii-iv.

[1126] Talm. de Bab., _Schabbalh_, 33 _b_.

[1127] Philon, _Leg. ad Caïum_, § 38.

[1128] Jos., _Ant_, XVIII, iii, 1 et 2; _Bell. Jud_., II, ix, 2 et
suiv.; Luc, XIII, 1.

[1129] Jos., _Ant._ XVIII, iv, 1-2.

[1130] Jean, XVIII, 35.

[1131] Matth., XXVII, 19.

[1132] Luc, XXIII, 2, 5.

[1133] Matth., XXVII, 11; Marc, XV, 2; Luc, XXIII, 3; Jean, XVIII, 33.

[1134] Jean, XVIII, 38.

[1135] _Act._, XVIII, 14-15.

[1136] Tacite (_Ann._, XV, 44) présente la mort de Jésus comme une
exécution politique de Ponce Pilate. Mais, à l'époque où écrivai Tacite,
la politique romaine envers les chrétiens était changée; on les tenait
pour coupables de ligue secrète contre l'État. Il était naturel que
l'historien latin crût que Pilate, en faisant mourir Jésus, avait obéi à
des raisons de sûreté publique. Josèphe est bien plus exact (_Ant._,
XVIII, iii, 3).

[1137] Marc, XV, 10.

[1138] Matth., XXVII, 20; Marc, XV, 11.

[1139] Le nom de Jésus a disparu dans la plupart des manuscrits. Cette
leçon a néanmoins pour elle de très-fortes autorités.

[1140] Matth., XXVII, 16.

[1141] Cf. saint Jérôme, In Matth., XXVII, 16.

[1142] Marc, XV, 7; Luc, XXIII, 19. Jean (XVIII, 40), qui en fait un
voleur, paraît ici beaucoup moins dans le vrai que Marc.

[1143] Matth., XXVII, 26; Marc, XV, 45; Jean, XIX, 1.

[1144] Jos., _B. J_., II, XIV, 9; V, XI, 4; VII, VI, 4; Tite-Live,
XXXIII, 36; Quinte-Curce, VII, XI, 28.

[1145] Matth., XXVII, 27 et suiv.; Marc, XV, 16 et suiv.; Luc, XXIII,
11; Jean, XIX, 2 et suiv.

[1146] Voir _Inscript, rom. de l'Algérie_, n° 5, fragm. B.

[1147] Luc, XXIII, 16, 22.

[1148] Jean, XIX, 7.

[1149] Jean, XIX, 9. Cf. Luc, XXIII, 6 et suiv.

[1150] Il est probable que c'est là une première tentative d'«Harmonie
des Évangiles.» Luc aura eu sous les yeux un récit où la mort de Jésus
était attribuée par erreur à Hérode. Pour ne pas sacrifier entièrement
cette version, il aura mis bout à bout les deux traditions, d'autant
plus qu'il savait peut-être vaguement que Jésus (comme Jean nous
l'apprend) comparut devant trois autorités. Dans beaucoup d'autres cas,
Luc semble avoir un sentiment éloigné des faits qui sont propres à la
narration de Jean. Du reste, le troisième évangile renferme, pour
l'histoire du crucifiement, une série d'additions que l'auteur paraît
avoir puisées dans un document plus récent, et où l'arrangement en vue
d'un but d'édification était sensible.

[1151] Jean, XIX, 12, 15. Cf. Luc, XXIII, 2. Pour apprécier l'exactitude
de la couleur de cette scène chez les évangélistes, voyez Philon, _Leg.
ad Caïum_, § 38.

[1152] Voir ci-dessus, p. 402.

[1153] Matth., XXVII, 24-25.

[1154] Jean, XIX, 7.

[1155] _Deutér._, XIII, 1 et suiv.



CHAPITRE XXV.

MORT DE JÉSUS.


Bien que le motif réel de la mort de Jésus fût tout religieux, ses
ennemis avaient réussi, au prétoire, à le présenter comme coupable de
crime d'État; ils n'eussent pas obtenu du sceptique Pilate une
condamnation pour cause d'hétérodoxie. Conséquents à cette idée, les
prêtres firent demander pour Jésus, par la foule, le supplice de la
croix. Ce supplice n'était pas juif d'origine; si la condamnation de
Jésus eût été purement mosaïque, on lui eût appliqué la
lapidation[1156]. La croix était un supplice romain, réservé pour les
esclaves et pour les cas où l'on voulait ajouter à la mort
l'aggravation de l'ignominie. En l'appliquant à Jésus, on le traitait
comme les voleurs de grand chemin, les brigands, les bandits, ou comme
ces ennemis de bas étage auxquels les Romains n'accordaient pas les
honneurs de la mort par le glaive[1157]. C'était le chimérique «roi des
Juifs,» non le dogmatiste hétérodoxe, que l'on punissait. Par suite de
la même idée, l'exécution dut être abandonnée aux Romains. On sait que,
chez les Romains, les soldats, comme ayant pour métier de tuer,
faisaient l'office de bourreaux. Jésus fut donc livré à une cohorte de
troupes auxiliaires, et tout l'odieux des supplices introduits par les
moeurs cruelles des nouveaux conquérants se déroula pour lui. Il était
environ midi[1158]. On le revêtit de ses habits qu'on lui avait ôtés
pour la parade de la tribune, et comme la cohorte avait déjà en réserve
deux voleurs qu'elle devait exécuter, on réunit les trois condamnés, et
le cortège se mit en marche pour le lieu de l'exécution.

Ce lieu était un endroit nommé Golgotha, situé hors de Jérusalem, mais
près des murs de la ville[1159]. Le nom de _Golgotha_ signifie _crâne_;
il correspond, ce semble, à notre mot _Chaumont_, et désignait
probablement un tertre dénudé, ayant la forme d'un crâne chauve. On ne
sait pas avec exactitude l'emplacement de ce tertre. Il était sûrement
au nord ou au nord-ouest de la ville, dans la haute plaine inégale qui
s'étend entre les murs et les deux vallées de Cédron et de Hinnom[1160],
région assez vulgaire, attristée encore par les fâcheux détails du
voisinage d'une grande cité. Il est difficile de placer le Golgotha à
l'endroit précis où, depuis Constantin, la chrétienté tout entière l'a
vénéré[1161]. Cet endroit est trop engagé dans l'intérieur de la ville,
et on est porté à croire qu'à l'époque de Jésus il était compris dans
l'enceinte des murs[1162].

Le condamné à la croix devait porter lui-même l'instrument de son
supplice[1163]. Mais Jésus, plus faible de corps que ses deux
compagnons, ne put porter la sienne. L'escouade rencontra un certain
Simon de Cyrène, qui revenait de la campagne, et les soldats, avec les
brusques procédés des garnisons étrangères, le forcèrent de porter
l'arbre fatal. Peut-être usaient-ils en cela d'un droit de corvée
reconnu, les Romains ne pouvant se charger eux-mêmes du bois infâme. Il
semble que Simon fut plus tard de la communauté chrétienne. Ses deux
fils, Alexandre et Rufus[1164], y étaient fort connus. Il raconta
peut-être plus d'une circonstance dont il avait été témoin. Aucun
disciple n'était à ce moment auprès de Jésus[1165].

On arriva enfin à la place des exécutions. Selon l'usage juif, on offrit
à boire aux patients un vin fortement aromatisé, boisson enivrante, que
par un sentiment de pitié on donnait au condamné pour l'étourdir[1166].
Il paraît que souvent les dames de Jérusalem apportaient elles-mêmes aux
infortunés qu'on menait au supplice ce vin de la dernière heure; quand
aucune d'elles ne se présentait, on l'achetait sur les fonds de la
caisse publique[1167]. Jésus, après avoir effleuré le vase du bout des
lèvres, refusa de boire[1168]. Ce triste soulagement des condamnés
vulgaires n'allait pas à sa haute nature. Il préféra quitter la vie dans
la parfaite clarté de son esprit, et attendre avec une pleine conscience
la mort qu'il avait voulue et appelée. On le dépouilla alors de ses
vêtements[1169], et on l'attacha à la croix. La croix se composait de
deux poutres liées en forme de T[1170]. Elle était peu élevée, si bien
que les pieds du condamné touchaient presque à terre. On commençait par
la dresser[1171]; puis on y attachait le patient, en lui enfonçant des
clous dans les mains; les pieds étaient souvent cloués, quelquefois
seulement liés avec des cordes[1172]. Un billot de bois, sorte
d'antenne, était attaché au fût de la croix, vers le milieu, et passait
entre les jambes du condamné, qui s'appuyait dessus[1173]. Sans cela les
mains se fussent déchirées et le corps se fût affaissé. D'autres fois,
une tablette horizontale était fixée à la hauteur des pieds et les
soutenait[1174].

Jésus savoura ces horreurs dans toute leur atrocité. Une soif brûlante,
l'une des tortures du crucifiement[1175], le dévorait. Il demanda à
boire. Il y avait près de là un vase plein de la boisson ordinaire des
soldats romains, mélange de vinaigre et d'eau, appelé _posca_. Les
soldats devaient porter avec eux leur _posca_ dans toutes les
expéditions[1176], au nombre desquelles une exécution était comptée. Un
soldat trempa une éponge dans ce breuvage, la mit au bout d'un roseau,
et la porta aux lèvres de Jésus, qui la suça[1177]. Les deux voleurs
étaient crucifiés à ses côtés. Les exécuteurs, auxquels on abandonnait
d'ordinaire les menues dépouilles (_pannicularia_) des
suppliciés[1178], tirèrent au sort ses vêtements, et, assis au pied de
la croix, le gardaient[1179]. Selon une tradition, Jésus aurait prononcé
cette parole, qui fut dans son coeur, sinon sur ses lèvres: «Père,
pardonne-leur; ils ne savent ce qu'ils font[1180].»

Un écriteau, suivant la coutume romaine, était attaché au haut de la
croix, portant en trois langues, en hébreu, en grec et en latin: LE ROI
DES JUIFS. Il y avait dans cette rédaction quelque chose de pénible et
d'injurieux pour la nation. Les nombreux passants qui la lurent en
furent blessés. Les prêtres firent observer à Pilate qu'il eût fallu
adopter une rédaction qui impliquât seulement que Jésus s'était dit roi
des Juifs. Mais Pilate, déjà impatienté de cette affaire, refusa de rien
changer à ce qui était écrit[1181].

Ses disciples avaient fui. Jean néanmoins déclare avoir été présent et
être resté constamment debout au pied de la croix[1182]. On peut
affirmer avec plus de certitude que les fidèles amies de Galilée, qui
avaient suivi Jésus à Jérusalem, et continuaient à le servir, ne
l'abandonnèrent pas. Marie Cléophas, Marie de Magdala, Jeanne, femme de
Khouza, Salomé, d'autres encore, se tenaient à une certaine
distance[1183] et ne le quittaient pas des yeux[1184]. S'il fallait en
croire Jean[1185], Marie, mère de Jésus, eût été aussi au pied de la
croix, et Jésus, voyant réunis sa mère et son disciple chéri, eût dit à
l'un: «Voilà ta mère,» à l'autre: «Voilà ton fils.» Mais on ne
comprendrait pas comment les évangélistes synoptiques, qui nomment les
autres femmes, eussent omis celle dont la présence était un trait si
frappant. Peut-être même la hauteur extrême du caractère de Jésus ne
rend-elle pas un tel attendrissement personnel vraisemblable, au moment
où, uniquement préoccupé de son oeuvre, il n'existait plus que pour
l'humanité[1186].

A part ce petit groupe de femmes, qui de loin consolaient ses regards,
Jésus n'avait devant lui que le spectacle de la bassesse humaine ou de
sa stupidité. Les passants l'insultaient. Il entendait autour de lui de
sottes railleries et ses cris suprêmes de douleur tournés en odieux jeux
de mots: «Ah! le voilà, disait-on, celui qui s'est appelé Fils de Dieu!
Que son père, s'il veut, vienne maintenant le délivrer!--Il a sauvé les
autres, murmurait-on encore, et il ne peut se sauver lui-même. S'il est
roi d'Israël, qu'il descende de la croix, et nous croyons en lui!--Eh
bien! disait un troisième, toi qui détruis le temple de Dieu, et le
rebâtis en trois jours, sauve-toi, voyons[1187]!»--Quelques-uns,
vaguement au courant de ses idées apocalyptiques, crurent l'entendre
appeler Élie, et dirent: «Voyons si Élie viendra le délivrer.» Il paraît
que les deux voleurs crucifiés à ses côtés l'insultaient aussi[1188]. Le
ciel était sombre[1189]; la terre, comme dans tous les environs de
Jérusalem, sèche et morne. Un moment, selon certains récits, le coeur
lui défaillit; un nuage lui cacha la face de son Père; il eut une agonie
de désespoir, plus cuisante mille fois que tous les tourments. Il ne vit
que l'ingratitude des hommes; il se repentit peut-être de souffrir pour
une race vile, et il s'écria: «Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu
abandonné?» Mais son instinct divin l'emporta encore. A mesure que la
vie du corps s'éteignait, son âme se rassérénait et revenait peu à peu à
sa céleste origine. 11 retrouva le sentiment de sa mission; il vit dans
sa mort le salut du monde; il perdit de vue le spectacle hideux qui se
déroulait à ses pieds, et, profondément uni à son Père, il commença sur
le gibet la vie divine qu'il allait mener dans le coeur de l'humanité
pour des siècles infinis.

L'atrocité particulière du supplice de la croix était qu'on pouvait
vivre trois et quatre jours dans cet horrible état sur l'escabeau de
douleur[1190]. L'hémorrhagie des mains s'arrêtait vite et n'était pas
mortelle. La vraie cause de la mort était la position contre nature du
corps, laquelle entraînait un trouble affreux dans la circulation, de
terribles maux de tête et de coeur, et enfin la rigidité des membres.
Les crucifiés de forte complexion ne mouraient que de faim[1191]. L'idée
mère de ce cruel supplice n'était pas de tuer directement le condamné
par des lésions déterminées, mais d'exposer l'esclave, cloué par les
mains dont il n'avait pas su faire bon usage, et de le laisser pourrir
sur le bois. L'organisation délicate de Jésus le préserva de cette lente
agonie. Tout porte à croire que la rupture instantanée d'un vaisseau au
coeur amena pour lui, au bout de trois heures, une mort subite. Quelques
moments avant de rendre l'âme, il avait encore la voix forte[1192]. Tout
à coup, il poussa un cri terrible[1193], où les uns entendirent: «O
Père, je remets mon esprit entre tes mains!» et que les autres, plus
préoccupés de l'accomplissement des prophéties, rendirent par ces mots:
«Tout est consommé!» Sa tête s'inclina sur sa poitrine, et il expira.

Repose maintenant dans ta gloire, noble initiateur. Ton oeuvre est
achevée; ta divinité est fondée. Ne crains plus de voir crouler par une
faute l'édifice de tes efforts. Désormais hors des atteintes de la
fragilité, tu assisteras, du haut de la paix divine, aux conséquences
infinies de tes actes. Au prix de quelques heures de souffrance, qui
n'ont pas même atteint ta grande âme, tu as acheté la plus complète
immortalité. Pour des milliers d'années, le monde va relever de toi!
Drapeau de nos contradictions, tu seras le signe autour duquel se
livrera la plus ardente bataille. Mille fois plus vivant, mille fois
plus aimé depuis ta mort que durant les jours de ton passage ici-bas, tu
deviendras à tel point la pierre angulaire de l'humanité qu'arracher ton
nom de ce monde serait l'ébranler jusqu'aux fondements. Entre toi et
Dieu, on ne distinguera plus. Pleinement vainqueur de la mort, prends
possession de ton royaume, où te suivront, par la voie royale que tu as
tracée, des siècles d'adorateurs.


NOTES:

[1156] Jos., _Ant._, XX, ix, 1. Le Talmud, qui présente la condamnation
de Jésus comme toute religieuse, prétend, en effet, qu'il fut lapidé, ou
du moins, qu'après avoir été pendu, il fut lapidé, comme cela arrivait
souvent (Mischna, _Sanhédrin_, VI, 4). Talm. de Jérusalem, _Sanhédrin_,
XIV, 16; Talm. de Bab., même traité, 43 _a_, 67 _a_.

[1157] Jos., _Ant._, XVII, x, 10; XX, vi, 2; _B.J._, V, xi, 1; Apulée,
_Métam._, III, 9; Suétone, _Galba_, 9; Lampride, _Alex. Sev._, 23.

[1158] Jean, XIX, 14. D'après Marc, XV, 23, il n'eût guère été que huit
heures du matin, puisque, selon cet évangéliste, Jésus fût crucifié à
neuf heures.

[1159] Matth., XXVII, 33; Marc, XV, 22; Jean, XIX, 20; _Epist. ad
Hebr._, XIII, 12

[1160] _Golgotha_, en effet, semble n'être pas sans rapport avec la
colline de _Gareb_ et la localité de _Goath_, mentionnées dans Jérémie,
XXXI, 39. Or, ces deux endroits paraissent avoir été au nord-ouest de la
ville. J'inclinerais à placer le lieu où Jésus fut crucifié près de
l'angle extrême que fait le mur actuel vers l'ouest, ou bien sur les
buttes qui dominent la vallée de Hinnom, au-dessus de _Birket-Mamilla_.

[1161] Les preuves par lesquelles on a essayé d'établir que le Saint
Sépulcre a été déplacé depuis Constantin manquent de solidité.

[1162] M. de Vogüé a découvert, à 76 mètres à l'est de l'emplacement
traditionnel du Calvaire, un pan de mur judaïque analogue à celui
d'Hébron, qui, s'il appartient à l'enceinte du temps de Jésus,
laisserait ledit emplacement traditionnel en dehors de la ville.
L'existence d'un caveau sépulcral (celui qu'on appelle «Tombeau de
Joseph d'Arimathie») sous le mur de la coupole du Saint-Sépulcre
porterait aussi à supposer que cet endroit était hors des murs. Deux
considérations historiques, dont l'une est assez forte, peuvent
d'ailleurs être invoquées en faveur de la tradition. La première, c'est
qu'il serait singulier que ceux qui cherchèrent à fixer sous Constantin
la topographie évangélique, ne se fussent pas arrêtés devant l'objection
qui résulte de _Jean_, XIX, 20, et de _Hébr._, XIII, 12. Comment, libres
dans leur choix, se fussent-ils exposés de gaîté de coeur à une si grave
difficulté? La seconde considération, c'est qu'on pouvait avoir, pour se
guider, du temps de Constantin, les restes d'un édifice, le temple de
Vénus sur le Golgotha, élevé par Adrien. On est donc par moments porté à
croire que l'oeuvre des topographes dévots du temps de Constantin eut
quelque chose de sérieux, qu'ils cherchèrent des indices et que, bien
qu'ils ne se refusassent pas certaines fraudes pieuses, ils se guidèrent
par des analogies. S'ils n'eussent suivi qu'un vain caprice, ils eussent
placé le Golgotha à un endroit plus apparent, au sommet de quelqu'un des
mamelons voisins de Jérusalem, pour suivre l'imagination chrétienne, qui
de très-bonne heure voulut que la mort du Christ eût eu lieu sur une
montagne. Mais la difficulté des enceintes est très-grave. Ajoutons que
l'érection du temple de Vénus sur le Golgotha prouve peu de chose.
Eusèbe (_Vita Const._, III, 26), Socrate (_H.E._, I, 17), Sozomène
(_H.E._, II, 1), S. Jérôme (_Epist._ XLIX, ad Paulin.), disent bien
qu'il y avait un sanctuaire de Vénus sur l'emplacement qu'ils croient
être celui du saint tombeau; mais il n'est pas sûr: 1° qu'Adrien l'ait
élevé; 2° qu'il l'ait élevé sur un endroit qui s'appelait de son temps
«Golgotha;» 3° qu'il ait eu l'intention de l'élever à la place où Jésus
souffrit la mort.

[1163] Plutarque, _De sera num. vind_., 19; Artémidore, _Onirocrit_.,
II, 56.

[1164] Marc, XV, 21.

[1165] La circonstance _Luc_, XXIII, 27-31 est de celles où l'on sent le
travail d'une imagination pieuse et attendrie. Les paroles qu'on y prête
à Jésus n'ont pu être écrites qu'après le siège de Jérusalem.

[1166] Talm. de Bab., _Sanhédrin_, fol. 43 _a._ Comp. _Prov_., XXI, 6.

[1167] Talm. de Bab., _Sanhédrin_, 1. c.

[1168] Marc, XV, 23. Matth., XXVII, 34, fausse ce détail, pour obtenir
une allusion messianique au PS. LXIX, 22.

[1169] Matth., XXVII, 35; Marc, XV, 24; Jean, XIX, 23. Cf, Artémidore,
_Onirocr_., II, 53.

[1170] Lucien, _Jud. voc_., 12. Comparez le crucifix grotesque tracé à
Rome sur un mur du mont Palatin. _Civiltà cattolica_, fasc. CLXI, p. 529
et suiv.

[1171] Jos., _B. J_., VII, VI, 4; Cic., _In Verr_., V, 66; Xénoph.
Ephes., _Ephesiaca_, IV, 2.

[1172] Luc, XXIV, 39; Jean, XX, 25-27; Plaute, _Mostellaria_, II, I, 13;
Lucain, _Phars_., VI, 543 et suiv., 547; Justin, _Dial. cum Tryph_., 97;
Tertullien, _Adv. Marcionem_, III, 19.

[1173] Irénée, _Adv. hær_., II, 24; Justin, _Dial. cum Tryphone_, 91.

[1174] Voir le _graffito_ précité.

[1175] Voir le texte arabe publié par Kosegarten, _Chrest. arab_., p.
64.

[1176] Spartien, _Vie d'Adrien_, 10; Vulcatius Gallicanus, _Vie
d'Avidius Cassius_, 5.

[1177] Matth., XXVII, 48; Marc, XV, 36; Luc, XXIII, 36; Jean, XIX,
28-30.

[1178] Dig., XLVII, xx, _De bonis damnat_., 6. Adrien limita cet usage.

[1179] Matth., XXVII, 36. Cf. _Pétrone, Satyr_., CXI, CXII.

[1180] Luc, XXIII, 34. En général les dernières paroles prêtées à Jésus,
surtout telles que Luc les rapporte, prêtent au doute. L'intention
d'édifier ou de montrer l'accomplissement des prophéties s'y fait
sentir. Dans ces cas d'ailleurs, chacun entend à sa guise. Les dernières
paroles des condamnés célèbres sont toujours recueillies de deux ou
trois façons complètement différentes par les témoins les plus
rapprochés.

[1181] Jean, XIX, 19-22.

[1182] Jean, XIX, 25 et suiv.

[1183] Les synoptiques sont d'accord pour placer le groupe fidèle «loin»
de la croix. Jean dit: «à côté,» dominé par le désir qu'il a de s'être
approché très-près de la croix de Jésus.

[1184] Matth., XXVII, 55-56; Marc, XV, 40-41; Luc, XXIII, 49, 55; XXIV,
10; Jean, XIX, 25. Cf. Luc, XXIII, 27-31.

[1185] Jean, XIX, 25 et suiv. Luc, toujours intermédiaire entre les deux
premiers synoptiques et Jean, place aussi, mais à distance, «tous ses
amis.» (XXIII, 49.) L'expression [Greek: gnôstoi] peut, il est vrai,
convenir aux «parents.» Luc cependant (II, 44) distingue les [Greek:
gnôstoi] des [Greek: sungeneis]. Ajoutons que les meilleurs manuscrits
portent [Greek: oi gnôstoi autô], et non [Greek: oi gnôstoi autô autou].
Dans les _Actes_ (I, 14), Marie, mère de Jésus, est mise aussi en
compagnie des femmes galiléennes; ailleurs (_Évang_., II, 35), Luc lui
prédit qu'un glaive de douleur lui percera le coeur. Mais on s'explique
d'autant moins qu'il l'omette à la croix.

[1186] C'est là, selon moi, un de ces traits où se trahissent la
personnalité de Jean et le désir qu'il a de se donner de l'importance.
Jean, après la mort de Jésus, paraît en effet avoir recueilli la mère de
son maître, et l'avoir comme adoptée (Jean, XIX, 27). La grande
considération dont jouit Marie dans l'église naissante le porta sans
doute à prétendre que Jésus, dont il voulait se donner pour le disciple
favori, lui avait recommandé en mourant ce qu'il avait de plus cher. La
présence auprès de lui de ce précieux dépôt lui assurait sur les autres
apôtres une sorte de préséance, et donnait à sa doctrine une haute
autorité.

[1187] Matth., XXVII, 40 et suiv.; Marc, XV, 29 et suiv.

[1188] Matth., XXVII, 44; Marc, XV, 32. Luc, suivant son goût pour la
conversion des pécheurs, a ici modifié la tradition.

[1189] Matth., XXVII, 43; Marc, XV, 33; Luc, XXIII, 44.

[1190] Pétrone, _Sat._, CXI et suiv.; Origène, _In Matth. Comment.
series_, 140; texte arabe publié dans Kosegarten, _op. cit._, p. 63 et
suiv.

[1191] Eusèbe, _Hist. eccl._, VIII, 8.

[1192] Matth., XXVII, 46; Marc, XV, 34.

[1193] Matth., XXVII, 50; Marc, XV, 37; Luc, XXIII, 46; Jean, XIX, 30.



CHAPITRE XXVI.

JÉSUS AU TOMBEAU.


Il était environ trois heures de l'après-midi, selon notre manière de
compter[1194], quand Jésus expira. Une loi juive[1195] défendait de
laisser un cadavre suspendu au gibet au delà de la soirée du jour de
l'exécution. Il n'est pas probable que, dans les exécutions faites par
les Romains, cette prescription fût observée. Mais comme le lendemain
était le sabbat, et un sabbat d'une solennité particulière, les Juifs
exprimèrent à l'autorité romaine[1196] le désir que ce saint jour ne fût
pas souillé par un tel spectacle[1197]. On acquiesça à leur demande;
des ordres furent donnés pour qu'on hâtât la mort des trois condamnés,
et qu'on les détachât de la croix. Les soldats exécutèrent cette
consigne en appliquant aux deux voleurs un second supplice, bien plus
prompt que celui de la croix, le _crurifragium_, brisement des
jambes[1198], supplice ordinaire des esclaves et des prisonniers de
guerre. Quant à Jésus, ils le trouvèrent mort, et ne jugèrent pas à
propos de lui casser les jambes. Un d'entre eux, seulement, pour enlever
toute incertitude sur le décès réel de ce troisième crucifié, et
l'achever s'il lui restait quelque souffle, lui perça le côté d'un coup
de lance. On crut voir couler du sang et de l'eau, ce qu'on regarda
comme un signe de la cessation de vie.

Jean, qui prétend l'avoir vu[1199], insiste beaucoup sur ce détail. Il
est évident en effet que des doutes s'élevèrent sur la réalité de la
mort de Jésus. Quelques heures de suspension à la croix paraissaient aux
personnes habituées à voir des crucifiements tout à fait insuffisantes
pour amener un tel résultat. On citait beaucoup de cas de crucifiés qui,
détachés à temps, avaient été rappelés à la vie par des cures
énergiques[1200]. Origène plus tard se crut obligé d'invoquer le miracle
pour expliquer une fin si prompte[1201]. Le même étonnement se retrouve
dans le récit de Marc[1202]. A vrai dire, la meilleure garantie que
possède l'historien sur un point de cette nature, c'est la haine
soupçonneuse des ennemis de Jésus. Il est douteux que les Juifs fussent
dès lors préoccupés de la crainte que Jésus ne passât pour ressuscité;
mais en tout cas ils devaient veiller à ce qu'il fût bien mort. Quelle
qu'ait pu être à certaines époques la négligence des anciens en tout ce
qui était constatation légale et conduite stricte des affaires, on ne
peut croire que les intéressés n'aient pas pris à cet égard quelques
précautions[1203].

Selon la coutume romaine, le cadavre de Jésus aurait dû rester suspendu
pour devenir la proie des oiseaux[1204]. Selon la loi juive, enlevé le
soir, il eût été déposé dans le lieu infâme destiné à la sépulture des
suppliciés[1205]. Si Jésus n'avait eu pour disciples que ses pauvres
Galiléens, timides et sans crédit, la chose se serait passée de cette
seconde manière. Mais nous avons vu que, malgré son peu de succès à
Jérusalem, Jésus avait gagné la sympathie de quelques personnes
considérables, qui attendaient le royaume de Dieu, et qui, sans s'avouer
ses disciples, avaient pour lui un profond attachement. Une de ces
personnes, Joseph de la petite ville d'Arimathie (_Ha-ramathaïm_[1206]),
alla le soir demander le corps au procurateur[1207]. Joseph était un
homme riche et honorable, membre du sanhédrin. La loi romaine, à cette
époque, ordonnait d'ailleurs de délivrer le cadavre du supplicié à qui
le réclamait[1208]. Pilate, qui ignorait la circonstance du
_crurifragium_, s'étonna que Jésus fût sitôt mort, et fit venir le
centurion qui avait commandé l'exécution, pour savoir ce qu'il en était.
Après avoir reçu les assurances du centurion, Pilate accorda à Joseph
l'objet de sa demande. Le corps, probablement, était déjà descendu de la
croix. On le livra à Joseph pour en faire selon son plaisir.

Un autre ami secret, Nicodème[1209], que déjà nous avons vu plus d'une
fois employer son influence en faveur de Jésus, se retrouva à ce moment.
Il arriva portant une ample provision des substances nécessaires à
l'embaumement. Joseph et Nicodème ensevelirent Jésus selon la coutume
juive, c'est-à-dire en l'enveloppant dans un linceul avec de la myrrhe
et de l'aloès. Les femmes galiléennes étaient présentes[1210], et sans
doute accompagnaient la scène de cris aigus et de pleurs.

Il était tard, et tout cela se fit fort à la hâte. On n'avait pas encore
choisi le lieu où on déposerait le corps d'une manière définitive. Ce
transport d'ailleurs eût pu se prolonger jusqu'à une heure avancée et
entraîner une violation du sabbat; or les disciples observaient encore
avec conscience les prescriptions de la loi juive. On se décida donc
pour une sépulture provisoire[1211]. Il y avait près de là, dans un
jardin, un tombeau récemment creusé dans le roc et qui n'avait jamais
servi. Il appartenait probablement à quelque affilié[1212]. Les grottes
funéraires, quand elles étaient destinées à un seul cadavre, se
composaient d'une petite chambre, au fond de laquelle la place du corps
était marquée par une auge ou couchette évidée dans la paroi et
surmontée d'un arceau[1213]. Comme ces grottes étaient creusées dans le
flanc de rochers inclinés, on y entrait de plain-pied; la porte était
fermée par une pierre très-difficile à manier. On déposa Jésus dans le
caveau; on roula la pierre à la porte, et l'on se promit de revenir pour
lui donner une sépulture plus complète. Mais le lendemain étant un
sabbat solennel, le travail fut remis au surlendemain[1214].

Les femmes se retirèrent après avoir soigneusement remarqué comment le
corps était posé. Elles employèrent les heures de la soirée qui leur
restaient à faire de nouveaux préparatifs pour l'embaumement. Le samedi,
tout le monde se reposa[1215].

Le dimanche matin, les femmes, Marie de Magdala la première, vinrent de
très-bonne heure au tombeau[1216]. La pierre était déplacée de
l'ouverture, et le corps n'était plus à l'endroit où on l'avait mis. En
même temps, les bruits les plus étranges se répandirent dans la
communauté chrétienne. Le cri: «Il est ressuscité!» courut parmi les
disciples comme un éclair. L'amour lui fit trouver partout une créance
facile. Que s'était-il passé? C'est en traitant de l'histoire des
apôtres que nous aurons à examiner ce point et à rechercher l'origine
des légendes relatives à la résurrection. La vie de Jésus, pour
l'historien, finit avec son dernier soupir. Mais telle était la trace
qu'il avait laissée dans le coeur de ses disciples et de quelques amies
dévouées que, durant des semaines encore, il fut pour eux vivant et
consolateur. Son corps avait-il été enlevé[1217], ou bien
l'enthousiasme, toujours crédule, fit-il éclore après coup l'ensemble de
récits par lesquels on chercha à établir la foi à la résurrection? C'est
ce que, faute de documents contradictoires, nous ignorerons à jamais.
Disons cependant que la forte imagination de Marie de Magdala[1218] joua
dans cette circonstance un rôle capital[1219]. Pouvoir divin de l'amour!
moments sacrés où la passion d'une hallucinée donne au monde un Dieu
ressuscité!


NOTES:

[1194] Matth., XXVII, 46; Marc, XV, 37; Luc, XXIII, 44. Comp. Jean, XIX,
14.

[1195] _Deutéron._, XXI, 22-23; Josué, VIII, 29; X, 26 et suiv. Cf.
Jos., _B.J._, IV, v, 2; Mischna, _Sanhédrin_, VI, 5.

[1196] Jean dit: «à Pilate»; mais cela ne se peut, car Marc (XV, 44-45)
veut que le soir Pilate ignorât encore la mort de Jésus.

[1197] Comparez Philon, _In Flaccum_,§ 10.

[1198] Il n'y a pas d'autre exemple du _crurifragium_ appliqué à la
suite du crucifiement. Mais souvent, pour abréger les tortures du
patient, on lui donnait un coup de grâce. Voir le passage d'Ibn-Hischâm,
traduit dans la _Zeitschrift für die Kunde des Morgenlandes_, I, p.
99-100.

[1199] Jean, XIX, 31-35.

[1200] Hérodote, VII, 194; Jos., _Vila_, 75.

[1201] _In Matth. Comment. series_, 140.

[1202] Marc, XV, 44-45.

[1203] Les besoins de l'argumentation chrétienne portèrent plus tard à
exagérer ces précautions, surtout quand les Juifs eurent adopté pour
système de soutenir que le corps de Jésus avait été volé. Matth., XXVII,
62 et suiv.; XXVIII, 11-15.

[1204] Horace, _Epîtres_, I, XVI, 48; Juvénal, XIV, 77; Lucain, VI, 544;
Plaute, _Miles glor._, II, IV, 19; Artémidore, _Onir._, II, 53; Pline,
XXXVI, 24; Plutarque, _Vie de Cléomène_, 39; Pétrone, _Sat._, CXI-CXII.

[1205] Mischna, _Sanhédrin_, VI, 5.

[1206] Probablement identique à l'antique Rama de Samuel, dans la tribu
d'Ephraïm.

[1207] Matth., XXVII, 57 et suiv.; Marc, XV, 42 et suiv.; Luc, XXIII, 50
et suiv.; Jean, XIX, 38 et suiv.

[1208] Digeste, XLVIII, XXIV, _De cadaveribus punitorum_.

[1209] Jean, XIX, 39 et suiv.

[1210] Matth., XXVII, 61; Marc, XV, 47; Luc, XXIII, 55.

[1211] Jean, XIX, 41-42.

[1212] Une tradition (Matth., XXVII, 60) désigne comme propriétaire du
caveau Joseph d'Arimathie lui-même.

[1213] Le caveau qui, à l'époque de Constantin, fut considéré comme le
tombeau du Christ, offrait cette forme, ainsi qu'on peut le conclure de
la description d'Arculfe (dans Mabillon, _Acta SS. Ord. S. Bened._,
sect. III, pars II, p. 504) et des vagues traditions qui restent à
Jérusalem dans le clergé grec sur l'état du rocher actuellement
dissimulé par l'édicule du Saint-Sépulcre. Mais les indices sur lesquels
on se fonda sous Constantin pour identifier ce tombeau avec celui du
Christ furent faibles ou nuls (voir surtout Sozomène, _H.E._, II, 1).
Lors même qu'on admettrait la position du Golgotha comme à peu près
exacte, le Saint-Sépulcre n'aurait encore aucun caractère bien sérieux
d'authenticité. En tout cas, l'aspect des lieux a été totalement
modifié.

[1214] Luc, XXIII, 56.

[1215] Luc, XXIII, 54-56.

[1216] Matthieu, XXVIII, 1; Marc, XVI, 1; Luc, XXIV, 1; Jean, XX, 1.

[1217] Voir Matth., XXXVIII, 15; Jean, XX, 2.

[1218] Elle avait été possédée de sept démons (Marc, XVI, 9; Luc, VIII,
2).

[1219] Cela est sensible surtout dans les versets 9 et suivants du
chapitre XVI de Marc. Ces versets forment une conclusion du second
évangile, différente de la conclusion XVI, 1-8, après laquelle
s'arrêtent beaucoup de manuscrits. Dans le quatrième évangile (XX, 1-2,
11 et suiv., 18), Marie de Magdala est aussi le seul témoin primitif de
la résurrection.



CHAPITRE XXVII.

SORT DES ENNEMIS DE JÉSUS.


Selon le calcul que nous adoptons, la mort de Jésus tomba l'an 33 de
notre ère[1220]. Elle ne peut en tout cas être ni antérieure à l'an 29,
la prédication de Jean et de Jésus ayant commencé l'an 28[1221], ni
postérieure à l'an 35, puisque l'an 36, et, ce semble, avant Pâque,
Pilate et Kaïapha perdirent l'un et l'autre leurs fonctions[1222]. La
mort de Jésus paraît du reste avoir été tout à fait étrangère à ces deux
destitutions[1223]. Dans sa retraite, Pilate ne songea probablement pas
un moment à l'épisode oublié qui devait transmettre sa triste renommée à
la postérité la plus lointaine. Quant à Kaïapha, il eut pour successeur
Jonathan, son beau-frère, fils de ce même Hanan qui avait joué dans le
procès de Jésus le rôle principal. La famille sadducéenne de Hanan garda
encore longtemps le pontificat, et, plus puissante que jamais, ne cessa
de faire aux disciples et à la famille de Jésus la guerre acharnée
qu'elle avait commencée contre le fondateur. Le christianisme, qui lui
dut l'acte définitif de sa fondation, lui dut aussi ses premiers
martyrs. Hanan passa pour un des hommes les plus heureux de son
siècle[1224]. Le vrai coupable de la mort de Jésus finit sa vie au
comble des honneurs et de la considération, sans avoir douté un instant
qu'il eût rendu un grand service à la nation. Ses fils continuèrent de
régner autour du temple, à grand'peine réprimés par les
procurateurs[1225] et bien des fois se passant de leur consentement pour
satisfaire leurs instincts violents et hautains.

Antipas et Hérodiade disparurent aussi bientôt de la scène politique.
Hérode Agrippa ayant été élevé à la dignité de roi par Caligula, la
jalouse Hérodiade jura, elle aussi, d'être reine. Sans cesse pressé par
cette femme ambitieuse, qui le traitait de lâche parce qu'il souffrait
un supérieur dans sa famille, Antipas surmonta son indolence naturelle
et se rendit à Rome, afin de solliciter le titre que venait d'obtenir
son neveu (39 de notre ère). Mais l'affaire tourna au plus mal. Desservi
par Hérode Agrippa auprès de l'empereur, Antipas fut destitué, et traîna
le reste de sa vie d'exil en exil, à Lyon, en Espagne. Hérodiade le
suivit dans ses disgrâces[1226]. Cent ans au moins devaient encore
s'écouler avant que le nom de leur obscur sujet, devenu dieu, revînt
dans ces contrées éloignées rappeler sur leurs tombeaux le meurtre de
Jean-Baptiste.

Quant au malheureux Juda de Kerioth, des légendes terribles coururent
sur sa mort. On prétendit que du prix de sa perfidie il avait acheté un
champ aux environs de Jérusalem. Il y avait justement, au sud du mont
Sion, un endroit nommé _Hakeldama_ (le champ du sang)[1227]. On supposa
que c'était la propriété acquise par le traître[1228]. Selon une
tradition, il se tua[1229]. Selon une autre, il fit dans son champ une
chute, par suite de laquelle ses entrailles se répandirent à
terre[1230]. Selon d'autres, il mourut d'une sorte d'hydropisie,
accompagnée de circonstances repoussantes que l'on prit pour un
châtiment du ciel[1231]. Le désir de montrer dans Judas
l'accomplissement des menaces que le Psalmiste prononce contre l'ami
perfide[1232] a pu donner lieu à ces légendes. Peut-être, retiré dans
son champ de Hakeldama, Judas mena-t-il une vie douce et obscure,
pendant que ses anciens amis conquéraient le monde et y semaient le
bruit de son infamie. Peut-être aussi l'épouvantable haine qui pesait
sur sa tête aboutit-elle à des actes violents, où l'on vit le doigt du
ciel.

Le temps des grandes vengeances chrétiennes était, du reste, bien
éloigné. La secte nouvelle ne fut pour rien dans la catastrophe que le
judaïsme allait bientôt subir. La synagogue ne comprit que beaucoup plus
tard à quoi l'on s'expose en appliquant des lois d'intolérance. L'empire
était certes plus loin encore de soupçonner que son futur destructeur
était né. Pendant près de trois cents ans, il suivra sa voie sans se
douter qu'à côté de lui croissent des principes destinés à faire subir
au monde une complète transformation. A la fois théocratique et
démocratique, l'idée jetée par Jésus dans le monde fut, avec l'invasion
des Germains, la cause de dissolution la plus active pour l'oeuvre des
Césars. D'une part, le droit de tous les hommes à participer au royaume
de Dieu était proclamé. De l'autre, la religion était désormais en
principe séparée de l'État. Les droits de la conscience, soustraits à la
loi politique, arrivent à constituer un pouvoir nouveau, le «pouvoir
spirituel.» Ce pouvoir a menti plus d'une fois à son origine; durant des
siècles, les évêques ont été des princes et le pape a été un roi.
L'empire prétendu des âmes s'est montré à diverses reprises comme une
affreuse tyrannie, employant pour se maintenir la torture et le bûcher.
Mais le jour viendra où la séparation portera ses fruits, où le domaine
des choses de l'esprit cessera de s'appeler un «pouvoir» pour s'appeler
une «liberté.» Sorti de la conscience d'un homme du peuple, éclos devant
le peuple, aimé et admiré d'abord du peuple, le christianisme fut
empreint d'un caractère originel qui ne s'effacera jamais. Il fut le
premier triomphe de la révolution, la victoire du sentiment populaire,
l'avènement des simples de coeur, l'inauguration du beau comme le peuple
l'entend. Jésus ouvrit ainsi dans les sociétés aristocratiques de
l'antiquité la brèche par laquelle tout passera.

Le pouvoir civil, en effet, bien qu'innocent de la mort de Jésus (il ne
fit que contre-signer la sentence, et encore malgré lui), devait en
porter lourdement la responsabilité. En présidant à la scène du
Calvaire, l'État se porta le coup le plus grave. Une légende pleine
d'irrévérences de toutes sortes prévalut et fit le tour du monde,
légende où les autorités constituées jouent un rôle odieux, où c'est
l'accusé qui a raison, où les juges et les gens de police se liguent
contre la vérité. Séditieuse au plus haut degré, l'histoire de la
Passion, répandue par des milliers d'images populaires, montra les
aigles romaines sanctionnant le plus inique des supplices, des soldats
l'exécutant, un préfet l'ordonnant. Quel coup pour toutes les puissances
établies! Elles ne s'en sont jamais bien relevées. Comment prendre à
l'égard des pauvres gens des airs d'infaillibilité, quand on a sur la
conscience la grande méprise de Gethsémani[1233]?


NOTES:

[1220] L'an 33 répond bien à une des données du problème, savoir que le
14 de nisan ait été un vendredi. Si on rejette l'an 33, pour trouver une
année qui remplisse ladite condition, il faut au moins remonter à l'an
29 ou descendre à l'an 36.

[1221] Luc, III, 1.

[1222] Jos., _Ant._, XVIII, IV, 2 et 3.

[1223] L'assertion contraire de Tertullien et d'Eusèbe découle d'un
apocryphe sans valeur (V. Thilo, _Cod. apocr., N.T._, p. 813 et suiv.).
Le suicide de Pilate (Eusèbe, _H.E._, II, 7; _Chron._, ad ann. 1 Caii)
paraît aussi provenir d'actes légendaires.

[1224] Jos., _Ant._, XX, IV, 1.

[1225] Jos., _l.c._

[1226] Jos., _Ant._, XVIII, vii, 1, 2; _B.J._, II, ix, 6.

[1227] S. Jérôme, _De situ et nom. loc. hebr._, au mot _Acheldama_.
Eusèbe (_ibid._) dit au nord. Mais les Itinéraires confirment la leçon
de S. Jérôme. La tradition qui nomme _Haceldama_ la nécropole située au
bas de la vallée de Hinnom remonte au moins à l'époque de Constantin.

[1228] _Act._, i, 18-19. Matthieu, ou plutôt son interpolateur, a ici
donné un tour moins satisfaisant à la tradition, afin d'y rattacher la
circonstance d'un cimetière pour les étrangers, qui se trouvait près de
là.

[1229] Matth., XXVII, 5.

[1230] _Act._, 1. c.; Papias, dans Oecumenius, _Enarr. in Act. Apost._,
II, et dans Fr. Münter, _Fragm. Patrum græc._ (Hafniæ, 1788), fasc. I,
p. 17 et suiv.; Théophylacte, In Matth., XXVII, 5.

[1231] Papias, dans Münter, _l. c._; Théophylacte, _l. c._

[1232] Psaumes LXIX et CIX.

[1233] Ce sentiment populaire vivait encore en Bretagne au temps de mon
enfance. Le gendarme y était considéré, comme ailleurs le juif, avec une
sorte de répulsion pieuse; car c'est lui qui arrêta Jésus!



CHAPITRE XXVIII.


CARACTÈRE ESSENTIEL DE L'OEUVRE DE JÉSUS.


Jésus, on le voit, ne sortit jamais par son action du cercle juif.
Quoique sa sympathie pour tous les dédaignés de l'orthodoxie le portât à
admettre les païens dans le royaume de Dieu, quoiqu'il ait plus d'une
fois résidé en terre païenne, et qu'une ou deux fois on le surprenne en
rapports bienveillants avec des infidèles[1234], on peut dire que sa vie
s'écoula tout entière dans le petit monde, très-fermé, où il était né.
Les pays grecs et romains n'entendirent pas parler de lui; son nom ne
figure dans les auteurs profanes que cent ans plus tard, et encore d'une
façon indirecte, à propos des mouvements séditieux provoqués par sa
doctrine ou des persécutions dont ses disciples étaient l'objet[1235].
Dans le sein même du judaïsme, Jésus ne fit pas une impression bien
durable. Philon, mort vers l'an 50, n'a aucun soupçon de lui. Josèphe,
né l'an 37 et écrivant dans les dernières années du siècle, mentionne
son exécution en quelques lignes[1236], comme un événement d'importance
secondaire; dans l'énumération des sectes de son temps, il omet les
chrétiens[1237]. La _Mischna_, d'un autre côté, n'offre aucune trace de
l'école nouvelle; les passages des deux Gémares où le fondateur du
christianisme est nommé ne nous reportent pas au delà du IVe ou du Ve
siècle[1238]. L'oeuvre essentielle de Jésus fut de créer autour de lui
un cercle de disciples auxquels il inspira un attachement sans bornes,
et dans le sein desquels il déposa le germe de sa doctrine. S'être fait
aimer, «à ce point qu'après sa mort on ne cessa pas de l'aimer,» voilà
le chef-d'oeuvre de Jésus et ce qui frappa le plus ses
contemporains[1239]. Sa doctrine était quelque chose de si peu
dogmatique qu'il ne songea jamais à l'écrire ni à la faire écrire. On
était son disciple non pas en croyant ceci ou cela, mais en s'attachant
à sa personne et en l'aimant. Quelques sentences bientôt recueillies de
souvenir, et surtout son type moral et l'impression qu'il avait laissée,
furent ce qui resta de lui. Jésus n'est pas un fondateur de dogmes, un
faiseur de symboles; c'est l'initiateur du monde à un esprit nouveau.
Les moins chrétiens des hommes furent, d'une part, les docteurs de
l'Église grecque, qui, à partir du IVe siècle, engagèrent le
christianisme dans une voie de puériles discussions métaphysiques, et,
d'une autre part, les scolastiques du moyen âge latin, qui voulurent
tirer de l'Évangile les milliers d'articles d'une «Somme» colossale.
Adhérer à Jésus en vue du royaume de Dieu, voilà, ce qui s'appela
d'abord être chrétien.

On comprend de la sorte comment, par une destinée exceptionnelle, le
christianisme pur se présente encore, au bout de dix-huit siècles, avec
le caractère d'une religion universelle et éternelle. C'est qu'en effet
la religion de Jésus est à quelques égards la religion définitive. Fruit
d'un mouvement des âmes parfaitement spontané, dégagé à sa naissance de
toute étreinte dogmatique, ayant lutté trois cents ans pour la liberté
de conscience, le christianisme, malgré les chutes qui ont suivi,
recueille encore les fruits de cette excellente origine. Pour se
renouveler, il n'a qu'à revenir à l'Évangile. Le royaume de Dieu, tel
que nous le concevons, diffère notablement de l'apparition surnaturelle
que les premiers chrétiens espéraient voir éclater dans les nues. Mais
le sentiment que Jésus a introduit dans le monde est bien le nôtre. Son
parfait idéalisme est la plus haute règle de la vie détachée et
vertueuse. Il a créé le ciel des âmes pures, où se trouve ce qu'on
demande en vain à la terre, la parfaite noblesse des enfants de Dieu, la
pureté absolue, la totale abstraction des souillures du monde, la
liberté enfin, que la société réelle exclut comme une impossibilité, et
qui n'a toute son amplitude que dans le domaine de la pensée. Le grand
maître de ceux qui se réfugient dans ce royaume de Dieu idéal est encore
Jésus. Le premier, il a proclamé la royauté de l'esprit; le premier, il
a dit, au moins par ses actes: «Mon royaume n'est pas de ce monde.» La
fondation de la vraie religion est bien son oeuvre. Après lui, il n'y a
plus qu'à développer et à féconder.

«Christianisme» est ainsi devenu presque synonyme de «religion.» Tout ce
qu'on fera en dehors de cette grande et bonne tradition chrétienne sera
stérile. Jésus a fondé la religion dans l'humanité, comme Socrate y a
fondé la philosophie, comme Aristote y a fondé la science. Il y a eu de
la philosophie avant Socrate et de la science avant Aristote. Depuis
Socrate et depuis Aristote, la philosophie et la science ont fait
d'immenses progrès; mais tout a été bâti sur le fondement qu'ils ont
posé. De même, avant Jésus, la pensée religieuse avait traversé bien des
révolutions; depuis Jésus, elle a fait de grandes conquêtes: on n'est
pas sorti, cependant, on ne sortira pas de la notion essentielle que
Jésus a créée; il a fixé pour toujours l'idée du culte pur. La religion
de Jésus, en ce sens, n'est pas limitée. L'Église a eu ses époques et
ses phases; elle s'est renfermée dans des symboles qui n'ont eu ou qui
n'auront qu'un temps: Jésus a fondé la religion absolue, n'excluant
rien, ne déterminant rien, si ce n'est le sentiment. Ses symboles ne
sont pas des dogmes arrêtés, mais des images susceptibles
d'interprétations indéfinies. On chercherait vainement une proposition
théologique dans l'Évangile Toutes les professions de foi sont des
travestissements de l'idée de Jésus, à peu près comme la scolastique du
moyen âge, en proclamant Aristote le maître unique d'une science
achevée, faussait la pensée d'Aristote. Aristote, s'il eût assisté aux
débats de l'école, eût répudié cette doctrine étroite; il eût été du
parti de la science progressive contre la routine, qui se couvrait de
son autorité; il eût applaudi à ses contradicteurs. De même, si Jésus
revenait parmi nous, il reconnaîtrait pour disciples, non ceux qui
prétendent le renfermer tout entier dans quelques phrases de catéchisme,
mais ceux qui travaillent à le continuer. La gloire éternelle, dans tous
les ordres de grandeurs, est d'avoir posé la première pierre. Il se peut
que, dans la «Physique» et dans la «Météorologie» des temps modernes, il
ne se retrouve pas un mot des traités d'Aristote qui portent ces titres;
Aristote n'en reste pas moins le fondateur de la science de la nature.
Quelles que puissent être les transformations du dogme, Jésus restera en
religion le créateur du sentiment pur; le Sermon sur la montagne ne sera
pas dépassé. Aucune révolution ne fera que nous ne nous rattachions en
religion à la grande ligne intellectuelle et morale en tête de laquelle
brille le nom de Jésus. En ce sens, nous sommes chrétiens, même quand
nous nous séparons sur presque tous les points de la tradition
chrétienne qui nous a précédés.

Et cette grande fondation fut bien l'oeuvre personnelle de Jésus. Pour
s'être fait adorer à ce point, il faut qu'il ait été adorable. L'amour
ne va pas sans un objet digne de l'allumer, et nous ne saurions rien de
Jésus si ce n'est la passion qu'il inspira à son entourage, que nous
devrions affirmer encore qu'il fut grand et pur. La foi, l'enthousiasme,
la constance de la première génération chrétienne ne s'expliquent qu'en
supposant à l'origine de tout le mouvement un homme de proportions
colossales. A la vue des merveilleuses créations des âges de foi, deux
impressions également funestes à la bonne critique historique s'élèvent
dans l'esprit. D'une part, on est porté à supposer ces créations trop
impersonnelles; on attribue à une action collective ce qui souvent a été
l'oeuvre d'une volonté puissante et d'un esprit supérieur. D'un autre
côté, on se refuse à voir des hommes comme nous dans les auteurs de ces
mouvements extraordinaires qui ont décidé du sort de l'humanité. Prenons
un sentiment plus large des pouvoirs que la nature recèle en son sein.
Nos civilisations, régies par une police minutieuse, ne sauraient nous
donner aucune idée de ce que valait l'homme à des époques où
l'originalité de chacun avait pour se développer un champ plus libre.
Supposons un solitaire demeurant dans les carrières voisines de nos
capitales, sortant de là de temps en temps pour se présenter aux palais
des souverains, forçant la consigne et, d'un ton impérieux, annonçant
aux rois l'approche des révolutions dont il a été le promoteur. Cette
idée seule nous fait sourire. Tel, cependant, fut Élie. Élie le
Thesbite, de nos jours, ne franchirait pas le guichet des Tuileries. La
prédication de Jésus, sa libre activité en Galilée ne sortent pas moins
complètement des conditions sociales auxquelles nous sommes habitués.
Dégagées de nos conventions polies, exemptes de l'éducation uniforme qui
nous raffine, mais qui diminue si fort notre individualité, ces âmes
entières portaient dans l'action une énergie surprenante. Elles nous
apparaissent comme les géants d'un âge héroïque qui n'aurait pas eu de
réalité. Erreur profonde! Ces hommes-là étaient nos frères; ils eurent
notre taille, sentirent et pensèrent comme nous. Mais le souffle de Dieu
était libre chez eux; chez nous, il est enchaîné par les liens de fer
d'une société mesquine et condamnée à une irrémédiable médiocrité.

Plaçons donc au plus haut sommet de la grandeur humaine la personne de
Jésus. Ne nous laissons pas égarer par des défiances exagérées en
présence d'une légende qui nous tient toujours dans un monde surhumain.
La vie de François d'Assise n'est aussi qu'un tissu de miracles. A-t-on
jamais douté cependant de l'existence et du rôle de François d'Assise?
Ne disons pas davantage que la gloire de la fondation du christianisme
doit revenir à la foule des premiers chrétiens, et non à celui que la
légende a déifié. L'inégalité des hommes est bien plus marquée en
Orient, que chez nous. Il n'est pas rare de voir s'y élever, au milieu
d'une atmosphère générale de méchanceté, des caractères dont la grandeur
nous étonne. Bien loin que Jésus ait été créé par ses disciples, Jésus
apparaît en tout comme supérieur à ses disciples. Ceux-ci, saint Paul et
saint Jean exceptés, étaient des hommes sans invention ni génie. Saint
Paul lui-même ne supporte aucune comparaison avec Jésus, et quant à
saint Jean, je montrerai plus tard que son rôle, très-élève en un sens,
fut loin d'être à tous égards irréprochable. De là l'immense supériorité
des Évangiles au milieu des écrits du Nouveau Testament. De là cette
chute pénible qu'on éprouve en passant de l'histoire de Jésus à celle
des apôtres. Les évangélistes eux-mêmes, qui nous ont légué l'image de
Jésus, sont si fort au-dessous de celui dont ils parlent que sans cesse
ils le défigurent, faute d'atteindre à sa hauteur. Leurs écrits sont
pleins d'erreurs et de contre-sens. On sent à chaque ligne un discours
d'une beauté divine fixé par des rédacteurs qui ne le comprennent pas,
et qui substituent leurs propres idées à celles qu'ils ne saisissent
qu'à demi. En somme, le caractère de Jésus, loin d'avoir été embelli par
ses biographes, a été diminué par eux. La critique, pour le retrouver
tel qu'il fut, a besoin d'écarter une série de méprises, provenant de la
médiocrité d'esprit des disciples. Ceux-ci l'ont peint comme ils le
concevaient, et souvent, en croyant l'agrandir, l'ont en réalité
amoindri.

Je sais que nos idées modernes sont plus d'une fois froissées dans cette
légende, conçue par une autre race, sous un autre ciel, au milieu
d'autres besoins sociaux. Il est des vertus qui, à quelques égards, sont
plus conformes à notre goût. L'honnête et suave Marc-Aurèle, l'humble et
doux Spinoza, n'ayant pas cru au miracle, ont été exempts de quelques
erreurs que Jésus partagea. Le second, dans son obscurité profonde, eut
un avantage que Jésus ne chercha pas. Par notre extrême délicatesse dans
l'emploi des moyens de conviction, par notre sincérité absolue et notre
amour désintéressé de l'idée pure, nous avons fondé, nous tous qui avons
voué notre vie à la science, un nouvel idéal de moralité. Mais les
appréciations de l'histoire générale ne doivent pas se renfermer dans
des considérations de mérite personnel. Marc-Aurèle et ses nobles
maîtres ont été sans action durable sur le monde. Marc-Aurèle laisse
après lui des livres délicieux, un fils exécrable, un monde qui s'en va.
Jésus reste pour l'humanité un principe inépuisable de renaissances
morales. La philosophie ne suffit pas au grand nombre. Il lui faut la
sainteté. Un Apollonius de Tyane, avec sa légende miraculeuse, devait
avoir plus de succès qu'un Socrate, avec sa froide raison. «Socrate,
disait-on, laisse les hommes sur la terre, Apollonius les transporte au
ciel; Socrate n'est qu'un sage, Apollonius est un dieu[1240].» La
religion, jusqu'à nos jours, n'a pas existé sans une part d'ascétisme,
de piété, de merveilleux. Quand on voulut, après les Antonins, faire une
religion de la philosophie, il fallut transformer les philosophes en
saints, écrire la «Vie édifiante» de Pythagore et de Plotin, leur prêter
une légende, des vertus d'abstinence et de contemplation, des pouvoirs
surnaturels, sans lesquels on ne trouvait près du siècle ni créance ni
autorité.

Gardons-nous donc de mutiler l'histoire pour satisfaire nos mesquines
susceptibilités. Qui de nous, pygmées que nous sommes, pourrait faire ce
qu'a fait l'extravagant François d'Assise, l'hystérique sainte Thérèse?
Que la médecine ait des noms pour exprimer ces grands écarts de la
nature humaine; qu'elle soutienne que le génie est une maladie du
cerveau; qu'elle voie dans une certaine délicatesse de moralité un
commencement d'étisie; qu'elle classe l'enthousiasme et l'amour parmi
les accidents nerveux, peu importe. Les mots de sain et de malade sont
tout relatifs. Qui n'aimerait mieux être malade comme Pascal que bien
portant comme le vulgaire? Les idées étroites qui se sont répandues de
nos jours sur la folie égarent de la façon la plus grave nos jugements
historiques dans les questions de ce genre. Un état où l'on dit des
choses dont on n'a pas conscience, où la pensée se produit sans que la
volonté l'appelle et la règle, expose maintenant un homme à être
séquestré comme halluciné. Autrefois, cela s'appelait prophétie et
inspiration. Les plus belles choses du monde se sont faites à l'état de
fièvre; toute création éminente entraîne une rupture d'équilibre, un
état violent pour l'être qui la tire de lui.

Certes, nous reconnaissons que le christianisme est une oeuvre trop
complexe pour avoir été le fait d'un seul homme. En un sens, l'humanité
entière y collabora. Il n'y a pas de monde si muré qui ne reçoive
quelque vent du dehors. L'histoire de l'esprit humain est pleine de
synchronismes étranges, qui font que, sans avoir communiqué entre elles,
des fractions fort éloignées de l'espèce humaine arrivent en même temps
à des idées et à des imaginations presque identiques. Au XIIIe siècle,
les Latins, les Grecs, les Syriens, les Juifs, les Musulmans font de la
scolastique, et à peu près la même scolastique, de York à Samarkand; au
XIVe siècle, tout le monde se livre au goût de l'allégorie mystique, en
Italie, en Perse, dans l'Inde; au XVIe, l'art se développe d'une façon
toute semblable en Italie, au Mont-Athos, à la cour des grands Mogols,
sans que saint Thomas, Barhébræus, les rabbins de Narbonne, les
_motécallémin_ de Bagdad se soient connus, sans que Dante et Pétrarque
aient vu aucun soufi, sans qu'aucun élève des écoles de Pérouse ou de
Florence ait passé à Dehli. On dirait de grandes influences morales
courant le monde, à la manière des épidémies, sans distinction de
frontière et de race. Le commerce des idées dans l'espèce humaine ne
s'opère pas seulement par les livres ou l'enseignement direct. Jésus
ignorait jusqu'au nom de Bouddha, de Zoroastre, de Platon; il n'avait lu
aucun livre grec, aucun soutra bouddhique, et cependant il y a en lui
plus d'un élément qui, sans qu'il s'en doutât, venait du bouddhisme, du
parsisme, de la sagesse grecque. Tout cela se faisait par des canaux
secrets et par cette espèce de sympathie qui existe entre les diverses
portions de l'humanité. Le grand homme, par un côté, reçoit tout de son
temps; par un autre, il domine son temps. Montrer que la religion fondée
par Jésus a été la conséquence naturelle de ce qui avait précédé, ce
n'est pas en diminuer l'excellence; c'est prouver qu'elle a eu sa
raison d'être, qu'elle fut légitime, c'est-à-dire conforme aux instincts
et aux besoins du coeur en un siècle donné.

Est-il plus juste de dire que Jésus doit tout au judaïsme et que sa
grandeur n'est autre que celle du peuple juif? Personne plus que moi
n'est disposé à placer haut ce peuple unique, dont le don particulier
semble avoir été de contenir dans son sein les extrêmes du bien et du
mal. Sans doute, Jésus sort du judaïsme; mais il en sort comme Socrate
sortit des écoles de sophistes, comme Luther sortit du moyen âge, comme
Lamennais du catholicisme, comme Rousseau du XVIIIe siècle. On est de
son siècle et de sa race, même quand on réagit contre son siècle et sa
race. Loin que Jésus soit le continuateur du judaïsme, il représente la
rupture avec l'esprit juif. En supposant que sa pensée à cet égard
puisse prêter à quelque équivoque, la direction générale du
christianisme après lui n'en permet pas. La marche générale du
christianisme a été de s'éloigner de plus en plus du judaïsme. Son
perfectionnement consistera à revenir à Jésus, mais non certes à revenir
au judaïsme. La grande originalité du fondateur reste donc entière; sa
gloire n'admet aucun légitime partageant.

Sans contredit, les circonstances furent pour beaucoup dans le succès de
cette révolution merveilleuse; mais les circonstances ne secondent que
ce qui est juste et vrai. Chaque branche du développement de l'humanité
a son époque privilégiée, où elle atteint la perfection par une sorte
d'instinct spontané et sans effort. Aucun travail de réflexion ne
réussit à produire ensuite les chefs-d'oeuvre que la nature crée à ces
moments-là par des génies inspirés. Ce que les beaux siècles de la Grèce
furent pour les arts et les lettres profanes, le siècle de Jésus le fut
pour la religion. La société juive offrait l'état intellectuel et moral
le plus extraordinaire que l'espèce humaine ait jamais traversé. C'était
vraiment une de ces heures divines où le grand se produit par la
conspiration de mille forces cachées, où les belles âmes trouvent pour
les soutenir un flot d'admiration et de sympathie. Le monde, délivré de
la tyrannie fort étroite des petites républiques municipales, jouissait
d'une grande liberté. Le despotisme romain ne se fit sentir d'une façon
désastreuse que beaucoup plus tard, et d'ailleurs il fut toujours moins
pesant dans ces provinces éloignées qu'au centre de l'empire. Nos
petites tracasseries préventives (bien plus meurtrières que la mort pour
les choses de l'esprit) n'existaient pas. Jésus, pendant trois ans, put
mener une vie qui, dans nos sociétés, l'eût conduit vingt fois devant
les tribunaux de police. Nos seules lois sur l'exercice illégal de la
médecine eussent suffi pour couper court à sa carrière. La dynastie
incrédule des Hérodes, d'un autre côté, s'occupait peu des mouvements
religieux; sous les Asmonéens, Jésus eût été probablement arrêté dès ses
premiers pas. Un novateur, dans un tel état de société, ne risquait que
la mort, et la mort est bonne à ceux qui travaillent pour l'avenir.
Qu'on se figure Jésus, réduit à porter jusqu'à soixante ou soixante-dix
ans le fardeau de sa divinité, perdant sa flamme céleste, s'usant peu à
peu sous les nécessités d'un rôle inouï! Tout favorise ceux qui sont
marqués d'un signe; ils vont à la gloire par une sorte d'entraînement
invincible et d'ordre fatal.

Cette sublime personne, qui chaque jour préside encore au destin du
monde, il est permis de l'appeler divine, non en ce sens que Jésus ait
absorbé tout le divin, ou lui ait été adéquat (pour employer
l'expression de la scolastique), mais en ce sens que Jésus est
l'individu qui a fait faire à son espèce le plus grand pas vers le
divin. L'humanité dans son ensemble offre un assemblage d'êtres bas,
égoïstes, supérieurs à l'animal en cela seul que leur égoïsme est plus
réfléchi. Mais, au milieu de cette uniforme vulgarité, des colonnes
s'élèvent vers le ciel et attestent une plus noble destinée. Jésus est
la plus haute de ces colonnes qui montrent à l'homme d'où il vient et
où il doit tendre. En lui s'est condensé tout ce qu'il y a de bon et
d'élevé dans notre nature. Il n'a pas été impeccable; il a vaincu les
mêmes passions que nous combattons; aucun ange de Dieu ne l'a conforté,
si ce n'est sa bonne conscience; aucun Satan ne l'a tenté, si ce n'est
celui que chacun porte en son coeur. De même que plusieurs de ses grands
côtés sont perdus pour nous par la faute de ses disciples, il est
probable aussi que beaucoup de ses fautes ont été dissimulées. Mais
jamais personne autant que lui n'a fait prédominer dans sa vie l'intérêt
de l'humanité sur les petitesses de l'amour-propre. Voué sans réserve à
son idée, il y a subordonné toute chose à un tel degré que, vers la fin
de sa vie, l'univers n'exista plus pour lui. C'est par cet accès de
volonté héroïque qu'il a conquis le ciel. Il n'y a pas eu d'homme,
Çakya-Mouni peut-être excepté, qui ait à ce point foulé aux pieds la
famille, les joies de ce monde, tout soin temporel. Il ne vivait que de
son Père et de la mission divine qu'il avait la conviction de remplir.

Pour nous, éternels enfants, condamnés à l'impuissance, nous qui
travaillons sans moissonner, et ne verrons jamais le fruit de ce que
nous avons semé, inclinons-nous devant ces demi-dieux. Ils surent ce que
nous ignorons: créer, affirmer, agir. La grande originalité
renaîtra-t-elle, ou le monde se contentera-t-il désormais de suivre les
voies ouvertes par les hardis créateurs des vieux âges? Nous l'ignorons.
Mais quels que puissent être les phénomènes inattendus de l'avenir,
Jésus ne sera pas surpassé. Son culte se rajeunira sans cesse; sa
légende provoquera des larmes sans fin; ses souffrances attendriront les
meilleurs coeurs; tous les siècles proclameront qu'entre les fils des
hommes, il n'en est pas né de plus grand que Jésus.


NOTES:

[1234] Matth., VIII, 5 et suiv.; Luc, VII, 1 et suiv.; Jean, XII, 20 et
suiv. Comp. Jos., _Ant._, XVIII, iii, 3.

[1235] Tacite, _Ann._, XV, 45; Suétone, _Claude_, 25.

[1236] _Ant._, XVIII, iii, 3. Ce passage a été altéré par une main
chrétienne.

[1237] _Ant._, XVIII, i; _B.J._, II, viii; _Vita_, 2.

[1238] Talm. de Jérusalem, _Sanhédrin_, XIV, 16; _Aboda zara_, II, 2;
_Schabbath_, XIV, 4; Talm. de Babylone, _Sanhédrin_, 43 _a_, 67 _a_;
_Schabbath_, 104 _b_, 116 _b_. Comp. _Chagiga_, 4 _b_; _Gittin_, 57 _a_,
90 _a_. Les deux Gémares empruntent la plupart de leurs données sur
Jésus à une légende burlesque et obscène, inventée par les adversaires
du christianisme et sans valeur historique.

[1239] Jos., _Ant._, XVIII, iii, 3.

[1240] Philostrate, _Vie d'Apollonius_, IV, 2; VII, 11; VIII, 7; Eunape,
_Vies des sophistes_, p. 454, 500 (édit. Didot).


FIN DE LA VIE DE JÉSUS.



TABLE

DES MATIÈRES.

DÉDICACE

INTRODUCTION, OÙ L'ON TRAITE PRINCIPALEMENT DES SOURCES DE CETTE
HISTOIRE.

I. Place de Jésus dans l'histoire du monde.

II. Enfance et jeunesse de Jésus. Ses premières impressions.

III. Éducation de Jésus.

IV. Ordre d'idées au sein duquel se développa Jésus.

V. Premiers aphorismes de Jésus.--Ses idées d'un Dieu père et
d'une religion pure.--Premiers disciples.

VI. Jean-Baptiste.--Voyage de Jésus vers Jean et son séjour au
désert de Judée.--Il adopte le baptême de Jean.

VII. Développement des idées de Jésus sur le royaume de Dieu.

VIII. Jésus à Capharnahum.

IX. Les disciples de Jésus.

X. Prédications du lac.

XI. Le royaume de Dieu conçu comme l'avènement des
pauvres.

XII. Ambassade de Jean prisonnier vers Jésus.--Mort de
Jean.--Rapports de son école avec celle de Jésus.

XIII. Premières tentatives sur Jérusalem.

XIV. Rapports de Jésus avec les païens et les Samaritains.

XV. Commencement de la légende de Jésus.--Idée qu'il a lui-même
de son rôle surnaturel.

XVI. Miracles.

XVII. Forme définitive des idées de Jésus sur le royaume de
Dieu.

XVIII. Institutions de Jésus.

XIX. Progression croissante d'enthousiasme et d'exaltation.

XX. Opposition contre Jésus.

XXI. Dernier voyage de Jésus à Jérusalem.

XXII. Machinations des ennemis de Jésus.

XXIII. Dernière semaine de Jésus.

XXIV. Arrestation et procès de Jésus.

XXV. Mort de Jésus.

XXVI. Jésus au tombeau.

XXVII. Sort des ennemis de Jésus.

XXVIII. Caractère essentiel de l'oeuvre de Jésus.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Vie de Jésus - Histoire des origines du christianisme; 1" ***

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