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Title: Locus Solus
Author: Roussel, Raymond, 1877-1933
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

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Raymond Roussel

LOCUS SOLUS

(1914)

Table des matières


Préface.
Chapitre premier.
Chapitre II.
Chapitre III.
Chapitre IV.
Chapitre V.
Chapitre VI.
Chapitre VII.



Préface


_Une vie singulière..._

«J'ai beaucoup voyagé. Notamment en 1920-21, j'ai fait le tour du monde
par les Indes, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, les archipels du
Pacifique, la Chine, le Japon et l'Amérique (...) Je connaissais déjà
les principaux pays de l'Europe, l'Égypte, et tout le nord de l'Afrique,
et plus tard je visitai Constantinople, l'Asie Mineure et la Perse. Or
de tous ces voyages, je n'ai jamais rien tiré pour mes livres. Il m'a
paru que la chose méritait d'être signalée, tant elle prouve que chez
moi, l'imagination est tout.»[1]

[1] Raymond Roussel, _comment j'ai écrit certains de mes livres_,
édition 10/18, 1963, p. 27.

Raymond Roussel, personnage fantasque, dandy solitaire et hors normes a
publié la totalité de son oeuvre à compte d'auteur, grâce à l'immense
fortune qui lui venait de ses parents. Adepte de voyages au long cours,
il ne sort guère de sa cabine ou de son hôtel, se contentant de «sentir»
le monde extérieur qui, dans sa réalité, ne l'a jamais intéressé. C'est
sans doute la raison pour laquelle son univers romanesque est le pur
produit de son imagination et des «procédés littéraires» qu'il a
inventés. Son modèle en littérature restera toujours Jules Verne à qui
il vouait une admiration sans bornes.

À l'âge de dix-neuf ans, alors qu'il rédigeait _la Doublure_, roman en
alexandrins qui est une sorte de description exhaustive du carnaval de
Nice, il éprouve une sensation de gloire universelle dont le rayonnement
se propageait dans l'espace. Il a décrit lui-même, au Docteur Pierre
Janet chez qui il a été en traitement pendant des années, ce curieux
phénomène:

«... Ce que j'écrivais était entouré de rayonnements, je fermais les
rideaux, car j'avais peur de la moindre fissure qui eût laissé passer
les rayons lumineux qui sortaient de ma plume, je voulais retirer
l'écran tout d'un coup, et illuminer le monde. (...) Mais j'avais beau
prendre des précautions, des rais de lumière s'échappaient de moi et
traversaient les murs, je portais le soleil en moi et je ne pouvais
empêcher cette formidable fulguration de moi-même».

Mais l'insuccès de _La Doublure_ lui cause un choc terrible dont il
mettra des années à se relever. Pourtant, ce «soleil moral», le marquera
à jamais et il cherchera à tout prix à le retrouver par la suite, sûr de
son génie, attendant que la gloire à nouveau le transporte. Hélas aucun
de ses ouvrages ne connaîtra le succès escompté.

Se consacrant au jeu d'échecs dès 1929 où il sent que son génie peut
s'épanouir, il se met et tête de résoudre le difficile mat du fou et du
cavalier et y parvient. Mais la drogue allait bientôt le rattraper
jusqu'à son suicide en 1933 à Palerme, sans doute un dernier coup
d'éclat pour celui qui, voulant porter son génie au firmament, n'a
finalement rencontré qu'incompréhension et rejet. Pourtant, Roussel
finira par être reconnu et ses livres sont aujourd'hui devenus des
références incontournables de la modernité littéraire du vingtième
siècle.


_Une oeuvre complexe et originale_

Le monde inventé de Roussel dans ses livres, par opposition au monde
donné que nous côtoyons quotidiennement et qui est celui de la
«réalité», fait appel à une certaine conception de l'esthétique, qui
veut qu'une oeuvre s'interdise des références à autre chose
qu'elle-même.

Or il semble bien que de cette approche de l'art comme opposition
catégorique à la nature, Roussel n'en retienne que les artifices qui
font que l'oeuvre «décolle» de la réalité, faisant du beau en tant que
tel un élément secondaire, ou alors esquissant une autre approche de
celui-ci.

Toutes les oeuvres de Roussel sont noyées dès le départ dans des
contraintes d'écriture qui font que leur structure même est
artificielle. Dans les romans en vers, au delà de la contrainte que
représente l'alexandrin, il met en scène des spectacles purs, où le
regard glisse à la surface des choses. Il s'agit comme le précise
Foucault à propos de _La doublure_ et de _La vue_ «d'un théâtre vidé de
tout ce qui le rend comique ou tragique, et déversant son inutile décor
pêle-mêle, au hasard, devant un regard impitoyable, souverain et
désintéressé; un théâtre qui aurait basculé tout entier dans l'inanité
du spectacle, et n'aurait à offrir que le contour de sa visibilité: le
carnaval de tous ses décors de carton, ses papiers coloriés, la scène
ronde, dérisoire et immobile d'une lentille-souvenir.»[2]

[2] Michel Foucault, _Raymond Roussel_, Le Chemin, Gallimard, 1963, p. 134.

L'écriture roussélienne écarte soigneusement la répétition, construit la
phrase avec une grande rigueur et utilise à bon escient les temps des
verbes, comme si le langage, après avoir ouvert des perspectives inouïes
devait revenir à une sage réserve, à une soumission absolue aux règles
qu'il avait dépassées en son élan créateur. Ce n'est sans doute pas là
le moindre des paradoxes d'un homme sans doute tenu par une éducation
très stricte, en rapport avec son milieu social, qui nous décrit dans
une belle langue classique, académique, presque lisse, ses «inventions
prodigieuses et baroques», ses machines démentielles et ses personnages
hors du commun. Mais c'est que, pour Roussel, l'écriture est vraiment un
art qui consiste dans des inventions pures, l'écrivain étant une sorte
de démiurge.

Dans _la Doublure_, premier roman en vers de Roussel, à l'origine de la
«sensation de gloire universelle d'une intensité extraordinaire», il
décrit presque essentiellement les têtes de carton du carnaval de Nice
dans ce qu'elles offrent d'immédiat au regard: papier peint, couleurs,
reliefs.

De même dans _la Vue_, composé de trois poèmes (_la vue_, _le concert_,
_la source_), l'auteur nous livre, à travers une description minutieuse,
une photographie enchâssée à l'intérieur d'un porte-plume, une étiquette
de bouteille d'eau minérale et une vignette de papier à lettre à
en-tête.

Enfin, dans la dernière oeuvre en vers de Roussel, _Nouvelles
Impressions d'Afrique_, quatre attractions touristiques de l'Égypte
moderne, sont prétexte à une dislocation de la phrase par un procédé de
parenthèses, presque indéfiniment ouvertes dans d'autres parenthèses,
comme autant d'écrans entre l'écriture et la réalité.


_Une écriture à procédés_

Les oeuvres en prose, ainsi que le théâtre, sont écrits selon un procédé
que l'auteur révèle lui-même, dans le préambule de _Comment j'ai écrit
certains de mes livres:_

1° Au départ, deux phrases identiques à un mot près, avec jeu de double
sens sur les autres mots constituant les phrases. Il s'agissait ensuite
pour Roussel d'écrire un texte commençant par la première et finissant
par la seconde.


_Exemple:_

A. Les lettres (signes typographiques) du blanc (cube de craie) sur les
bandes (bordures) du vieux billard.

B. Les lettres (missives) du blanc (homme blanc) sur les bandes (hordes
guerrières) du vieux pillard.

Ces deux phrases sont à la base du conte intitulé _Parmi les Noirs_, lui
même embryon d'_Impressions d'Afrique_, premier roman à procédé de
Raymond Roussel.

2° Deux mots hétérogènes à double sens accouplés par la préposition _à_.


_Exemple:_

Palmier (gâteau, arbre) à restauration (restaurant où l'on sert des
gâteaux, rétablissement d'une dynastie sur un trône). Couple de mots
qui, dans _Impressions d'Afrique_ a donné le palmier de la place des
trophées consacré à la restauration de la dynastie des Talou.

3° Procédé évolué: «... phrase quelconque, dont je tirais des images en
la disloquant, un peu comme s'il se fut agit d'en extraire des dessins
de rébus.»


_Exemple:_

«Napoléon premier empereur» donne «Nappe ollé ombres miettes hampe air
heure» d'où le tableau liquide du sculpteur Fuxier dans _Impressions
d'Afrique_ qui représente des danseuses espagnoles montées sur une table
et l'ombre des miettes visibles sur la nappe.

Puis l'horloge à vent du pays de Cocagne: hampe (du drapeau), air
(vent), d'un autre conte. On le voit, le langage, chez Roussel, passe du
statut d'outil à celui d'agent créateur.

Il est d'autre part remarquable de constater que si le point de départ
d'un texte est toujours du à des combinaisons qui ne relèvent que du
hasard, la jonction des mots hétérogènes que le langage a suscité se
fait constamment dans l'esprit d'une logique implacable, d'une écriture
positive, qui prend en charge et distribue tous les éléments du
discours.


_L'espace de la métamorphose_

Les récits de Roussel, se déploient dans un univers transparent,
recroquevillé sur lui-même où chaque chose reste à la même place
indéfiniment, ou revient toujours au point de départ, à l'instar des
cadavres de Locus Solus qui, derrière une vitrine, répètent
inlassablement la scène cruciale de leur existence abolie.

L'aspect fantastique et magique du conte traditionnel duquel il s'est
incontestablement inspiré, est remplacé par l'opiniâtreté des faiseurs
de contre-nature qui produisent du merveilleux à force de travail et de
patience. La fée de notre enfance, devient un homme de science génial
(Canterel dans _Locus Solus_) qui a troqué la baguette magique contre un
laboratoire perfectionné. Les merveilles se bousculent dans un espace
qui semble ne pas rencontrer de limites. C'est l'espace de la
métamorphose. Ainsi on joint des ordres de grandeur sans rapport
(sculpture de tableaux à l'intérieur de grains de raisin embryonnaires),
des perspectives contradictoires, comme par exemple infirmité et
virtuosité avec le Breton Lelgouach, dans _Impressions d'Afrique_ qui
s'est confectionné un instrument de musique avec son tibia amputé et
avec lequel il joue des mélodies d'une pureté extrême, ou encore les
cadavres de Canterel dans _Locus Solus_ qui joignent la vie et la mort
en retrouvant l'exact passé.


_Le secret de l'origine_

À l'inverse, maintes histoires racontées qui gravitent autour des
métamorphoses, se présentent avec la simplicité des contes pour enfants:
les personnages sont d'entrée de jeu classés bons ou méchants, leur
psychologie est volontairement limitée et en général la fin de
l'histoire voit triompher la «juste cause». Mais le plus souvent, elles
contiennent un secret en rapport avec l'origine, une naissance cachée,
illégitime, mais qui finira par retrouver sa vraie place. Ou encore des
amours impossibles qui débouchent sur un drame, et dont l'affreuse
vérité finira toujours par apparaître.


_Une animalité transfigurée_

Mais ce qui frappe le plus dans l'oeuvre de Roussel, c'est la présence
d'une animalité transfigurée, qui se retrouve toujours au coeur de
performances invraisemblables, au point qu'elle en devient complètement
irréelle.

On peut citer, par exemple, les sept hippocampes de _Locus Solus_ qui
évoluent dans une eau «diamantaire», l'_aqua-micans_, contenue dans un
bocal géant:

«Les hippocampes détenaient alors, formée par leur pétrissage continuel,
une étincelante boule jaune dont le rayon mesurait à peine trois
centimètres. (...) L'abandonnant brusquement d'un commun accord, ils se
placèrent cote à cote sur un seul rang, dans l'ordre que réclamaient
leurs sétons, pour constituer un arc-en-ciel exact. (...) L'attelage
s'étant mis en marche, les traits se tendirent horizontalement, grâce au
poids résistant du globe magnétique, entraîné dans le brusque élan
général.

Un cri de surprise nous jaillit des lèvres: l'ensemble évoquait le char
d'Apollon. Vu son ardente participation à l'éclat de l'aqua-micans, la
boule jaune et diaphane s'environnait en effet d'aveuglant rayons la
transformant en astre du jour.»

Mais une des figures animales les plus extraordinaires de l'oeuvre de
Roussel, est le chat sans pelage qui, dans le cristal de Canterel, nage
autour «d'un chef humain composé uniquement de matière cérébrale, de
muscles et de nerfs»; dernier vestige de la tête de Danton. Il excite
les nerfs pendants de ce débris morbide par l'intermédiaire d'un cornet
électrique qu'il porte comme un masque. Les muscles s'agitent, font
«tourner en tous sens ses yeux absents» et ce qui reste de la bouche
semble encore proférer des bribes de discours que Canterel traduit pour
ses invités. Contrairement aux contes pour enfants et aux vieilles
légendes où les hommes font parler les animaux, il se trouve qu'ici,
c'est un chat-poisson qui fait parler un mort ou plutôt une tête, «qui
n'a conservé de sa pourriture que l'envers du masque (alors que ce sont
les masques qui éternisent les morts), de ce langage rendu à lui-même
sans sa voix et dissous aussitôt dans le silence de l'eau. Paradoxe de
cette réanimation mécanique de la vie, alors que les vieilles
métamorphoses avaient pour fin essentielle de maintenir la vie _en
vie_.»[3]

[3] Michel Foucault, _Raymond Roussel_, Le Chemin, Gallimard, 1963, p. 109.


_La mort, ultime limite_

Or il semble bien que ce soit la mort même qui vienne se poser en limite
absolue et de propos délibéré aux merveilles sans bornes des inventions
rousséliennes.

Il n'y a aucun inconvénient à ce que les animaux franchissent les
barrières de leur condition et deviennent «intelligents», mais par
contre, à aucun moment la mort ne redevient la vie. La raison en est
sans doute la conscience aiguë qu'avait Roussel de sa propre finitude.


_«Épanouissement posthume»..._

Ainsi, l'oeuvre de Roussel s'articule autour des pôles suivants:
langage, clichés, production de mythes, concision et transparence de
style.

Espérons que cette édition puisse faire connaître un peu mieux cette
oeuvre étrange et fascinante, et que Raymond Roussel retrouve un peu de
cette gloire posthume qu'il avait cherchée en vain de son vivant, et
appelée de ses voeux avant de mourir: «Et je me réfugie faute de mieux
dans l'espoir que j'aurai peut-être un peu d'épanouissement posthume à
l'endroit de mes livres.»[4]

Pierre HIDALGO

[4] Raymond Roussel, _comment j'ai écrit certains de mes livres_,
édition 10/18, 1963, p. 35.

       *       *       *       *       *

_À ma soeur la duchesse d'Elchingen_
_Très tendrement,_

R. R.

       *       *       *       *       *



Chapitre premier


Ce jeudi de commençant avril, mon savant ami le maître Martial Canterel
m'avait convié, avec quelques autres de ses intimes, à visiter l'immense
parc environnant sa belle villa de Montmorency.

_Locus Solus_--la propriété se nomme ainsi--est une calme retraite où
Canterel aime poursuivre en toute tranquillité d'esprit ses multiples et
féconds travaux. En ce _lieu solitaire_ il est suffisamment à l'abri des
agitations de Paris--et peut cependant gagner la capitale en un quart
d'heure quand ses recherches nécessitent quelque station dans telle
bibliothèque spéciale ou quand arrive l'instant de faire au monde
scientifique, dans une conférence prodigieusement courue, telle
communication sensationnelle.

C'est à _Locus Solus_ que Canterel passe presque toute l'année, entouré
de disciples qui, pleins d'une admiration passionnée pour ses
continuelles découvertes, le secondent avec fanatisme dans
l'accomplissement de son oeuvre. La villa contient plusieurs pièces
luxueusement aménagées en laboratoires modèles qu'entretiennent de
nombreux aides, et le maître consacre sa vie entière à la science,
aplanissant d'emblée, avec sa grande fortune de célibataire exempt de
charges, toutes difficultés matérielles suscitées au cours de son labeur
acharné par les divers buts qu'il s'assigne.

Trois heures venaient de sonner. Il faisait bon, et le soleil étincelait
dans un ciel presque uniformément pur. Canterel nous avait reçus non
loin de sa villa, en plein air, sous de vieux arbres dont l'ombrage
enveloppait une confortable installation comprenant différents sièges
d'osier.

Après l'arrivée du dernier convoqué, le maître se mit en marche, guidant
notre groupe, qui l'accompagnait docilement. Grand, brun, la physionomie
ouverte, les traits réguliers, Canterel, avec sa fine moustache et ses
yeux vifs où brillait sa merveilleuse intelligence, accusait à peine ses
quarante-quatre ans. Sa voix chaude et persuasive donnait beaucoup
d'attrait à son élocution prenante, dont la séduction et la clarté
faisaient de lui un des champions de la parole.

Nous cheminions depuis peu dans une allée en pente ascendante fort
raide.

À mi-côte nous vîmes au bord du chemin, debout dans une niche de pierre
assez profonde, une statue étrangement vieille qui, paraissant formée de
terre noirâtre, sèche et solidifiée, représentait, non sans charme, un
souriant enfant nu. Les bras se tendaient en avant dans un geste
d'offrande--les deux mains s'ouvrant vers le plafond de la niche. Une
petite plante morte, d'une extrême vétusté, s'élevait au milieu de la
dextre, où jadis elle avait pris racine.

Canterel, qui poursuivait distraitement son chemin, dut répondre à nos
questions unanimes.

«C'est le Fédéral à semen-contra vu au coeur de Tombouctou par Ibn
Batouta», dit-il en montrant la statue--dont il nous dévoila ensuite
l'origine.

Le maître avait connu intimement le célèbre voyageur Echenoz, qui lors
d'une expédition africaine remontant à sa prime jeunesse était allé
jusqu'à Tombouctou.

S'étant pénétré, avant le départ, de la complète bibliographie des
régions qui l'attiraient, Echenoz avait lu plusieurs fois certaine
relation du théologien arabe Ibn Batouta, considéré comme le plus grand
explorateur du XIVe siècle après Marco Polo.

C'est à la fin de sa vie, féconde en mémorables découvertes
géographiques, alors qu'il eût pu à bon droit goûter dans le repos la
plénitude de sa gloire, qu'Ibn Batouta avait tenté une fois encore une
reconnaissance lointaine et vu l'énigmatique Tombouctou.

Durant sa lecture Echenoz avait remarqué entre tous l'épisode suivant.

Quand Ibn Batouta entra seul à Tombouctou, une silencieuse consternation
pesait sur la ville.

Le trône appartenait alors à une femme, la reine Duhl-Séroul, qui, a
peine âgée de vingt ans, n'avait pas encore choisi d'époux.

Duhl-Séroul souffrait parfois de terribles crises d'aménorrhée, d'où
résultait une congestion qui, atteignant le cerveau, provoquait des
accès de folie furieuse.

Ces troubles causaient de graves préjudices aux naturels, vu le pouvoir
absolu dont disposait la reine, prompte dès lors à distribuer des ordres
insensés, en multipliant sans motif les condamnations capitales.

Une révolution eût pu éclater. Mais hors ces moment d'aberration c'était
avec la plus sage bonté que Duhl-Séroul gouvernait son peuple, qui
rarement avait goûté règne aussi fortuné. Au lieu de se lancer dans
l'inconnu en renversant la souveraine, on supportait patiemment les maux
passagers compensés par de longues périodes florissantes. Parmi les
médecins de la reine aucun jusqu'alors n'avait pu enrayer le mal.

Or à l'arrivée d'Ibn Batouta une crise plus forte que toutes les
précédentes minait Duhl-Séroul. Sans cesse il fallait, sur un mot
d'elle, exécuter de nombreux innocents et brûler des récoltes entières.
Sous le coup de la terreur et de la famine les habitants attendaient de
jour en jour la fin de l'accès, qui, se prolongeant contre toute raison,
rendait la situation intenable.

Sur la place publique de Tombouctou se dressait une sorte de fétiche
auquel la croyance populaire prêtait une grande puissance.

C'était une statue d'enfant entièrement composée de terre sombre--et
jadis fondée en de curieuses circonstances sous le roi Forukko, ancêtre
de Duhl-Séroul.

Possédant les qualités de sens et de douceur retrouvées en temps normal
chez la reine actuelle, Forukko, édictant des lois et payant de sa
personne, avait porté haut la prospérité de son pays. Agronome éclairé,
il surveillait lui-même les cultures, afin d'introduire maints fructueux
perfectionnements dans les méthodes caduques touchant les semailles et
la moisson.

Émerveillées de cet état de choses, les tribus limitrophes s'allièrent à
Forukko pour profiter de ses décrets et avis, non sans garder chacune
son autonomie avec le droit de reprendre à son gré une indépendance
complète. Il s'agissait là d'un pacte d'amitié et non de soumission, par
lequel on s'engagea en outre à se coaliser au besoin contre un ennemi
commun.

Au milieu d'un fol enthousiasme déchaîné par la déclaration solennelle
de l'immense union accomplie, on résolut de créer, en guise d'emblème
commémoratif apte à immortaliser l'éclatant événement, une statue faite
uniquement de terre prise au sol des diverses tribus conjointes.

Chaque peuplade envoya son lot, en choisissant de la terre végétale,
symbole de l'abondance heureuse qu'annonçait la protection de Forukko.

Avec tous les humus mélangés et pétris ensemble, un artiste en renom,
ingénieux dans le choix du sujet, érigea un gracieux enfant souriant,
qui, véritable rejeton commun des nombreuses tribus confondues en une
seule famille, semblait consolider encore les liens établis.

L'oeuvre, installée sur la place publique de Tombouctou, reçut, en
raison de son origine, une dénomination qui traduite en langage moderne
donnerait ces mots: _le Fédéral_. Modelé avec un art charmant, l'enfant,
nu, le dos de ses mains tourné à plat vers le sol, avançait les bras
comme pour faire une offrande invisible, évoquant, au moyen de son geste
emblématique, le don de richesse et de félicite promis par l'idée qu'il
représentait. Bientôt séchée et durcie, la statue acquit une solidité
persistante.

Suivant l'espérance générale, un âge d'or commença pour les peuplades
fusionnées, qui, attribuant leur chance au Fédéral, vouèrent un culte
passionné à ce tout-puissant fétiche, prompt à exaucer d'innombrables
prières.

Sous le règne de Duhl-Séroul l'association des clans subsistait toujours
et le Fédéral inspirait le même fanatisme.

La présente folie de la souveraine empirant sans cesse, on résolut
d'aller en foule demander à la statue de terre l'immédiate conjuration
du fléau.

Vue et décrite par Ibn Batouta, une grande procession, prêtres et
dignitaires en tête, se rendit auprès du Fédéral pour lui adresser
longuement, selon certains rites, de ferventes oraisons.

Le soir même, un furieux ouragan passa sur la contrée, sorte de tornade
dévastatrice qui traversa rapidement Tombouctou, sans endommager le
Fédéral, abrité par les constructions environnantes. Les jours suivants,
de fréquentes averses résultèrent de la perturbation des éléments.

Cependant la vésanie aiguë de la reine s'accentuait, occasionnant à
chaque heure de nouvelles calamités.

Déjà on désespérait du Fédéral, lorsqu'un matin le fétiche présenta,
enracinée dans l'intérieur de sa main droite, une petite plante pressée
d'éclore.

Sans hésiter, chacun vit là un remède miraculeusement offert par
l'enfant vénéré pour guérir l'affection de Duhl-Séroul.

Promptement développé par des alternatives de pluie et d'ardent soleil,
le végétal engendra de minuscules fleurs jaune pâle, qui, recueillies
avec soin, furent, sitôt sèches, administrées à la souveraine, alors au
paroxysme de l'égarement.

Le phénomène retardataire se produisit incontinent, et Duhl-Séroul,
enfin soulagée, retrouva sa raison et son équitable bonté.

Ivre de joie, le peuple, par une imposante cérémonie, rendit grâce au
Fédéral et, soucieux d'enrayer les crises prochaines, résolut de
cultiver à l'aide d'un arrosage régulier, en la laissant par
superstitieux respect dans la main de la statue sans oser semer ses
germes nulle part, la plante mystérieuse qui jusqu'alors inconnue dans
la contrée n'autorisait qu'une seule hypothèse: transportée dans les
airs par l'ouragan depuis de lointaines régions, une graine, atteignant
en sa chute la dextre de l'idole, avait mûri dans la terre végétale
régénérée par la pluie.

Suivant la croyance unanime l'omnipotent Fédéral avait lui même déchaîné
le cyclone, conduit la semence jusqu'à sa main et provoqué chaque ondée
germinatrice.

Tel était dans l'exposé d'Ibn Batouta le passage favori de l'explorateur
Echenoz, qui, une fois à Tombouctou, s'enquit du Fédéral.

Une scission survenue entre les tribus solidaires l'ayant privé de toute
signification, le fétiche, banni de la place publique et relégué comme
simple curiosité parmi les reliques d'un temple, avait depuis longtemps
sombré dans l'oubli.

Echenoz voulut le voir. Dans la main de l'enfant, intact et souriant, se
dressait encore la fameuse plante, qui, maintenant sèche et rabougrie,
avait jadis--l'explorateur réussit à l'apprendre--conjuré pendant
plusieurs années, jusqu'à produire une complète guérison, chaque
nouvelle crise de Duhl-Séroul. Possédant sur la botanique les notions
qu'exigeait sa profession, Echenoz reconnut en l'antique débris
horticole un pied d'_artemisia maritima_--et se rappela qu'absorbées en
quantité minime, sous la forme d'un médicament jaunâtre nommé
_semen-contra_, les fleurs séchées de cette radiée constituent, en
effet, un très actif emménagogue. Pris à une source unique et pauvre,
c'est juste ment à faible dose que le remède avait toujours agi sur Duhl
Séroul.

Pensant que le Fédéral, vu son présent délaissement, pouvait être
acquis, Echenoz offrit un large prix aussitôt accepté--puis rapporta en
Europe la singulière statue, dont l'historique éveilla fort l'attention
de Canterel.

Or Echenoz était mort depuis peu, léguant le Fédéral à son ami, en
souvenir de l'intérêt porté par celui-ci à l'ancien fétiche africain.

Nos regards, fixant le symbolique enfant, maintenant paré pour nous,
ainsi que la vieille plante, de la plus attrayante gloire, furent
bientôt sollicités par trois hauts reliefs rectangulaires, taillés, à
même la pierre, dans la portion inférieure du bloc élevé où s'évidait la
niche.

Devant nous, entre le sol et le niveau de la plate-forme que foulait le
Fédéral, les trois oeuvres, finement coloriées, s'allongeaient
horizontalement l'une au-dessous de l'autre et, déjà très frustes par
endroits, donnaient le sentiment, ainsi que le bloc pierreux entier,
d'une fabuleuse antiquité.

Le premier haut-relief représentait, debout sur une plaine gazonneuse,
une jeune femme extasiée, qui, les bras alourdis par une moisson de
fleurs, contemplait à l'horizon cette expression: D'ORES, esquissée dans
le ciel par d'étroits cirrus que le vent recourbait mollement. Les
teintes, bien que passées, subsistaient partout, délicates et multiples,
encore nettes sur les nuages, pleins de rouges reflets crépusculaires.

Plus bas le second tableau sculptural montrait la même inconnue, qui,
assise dans une salle somptueuse, profitait d'une couture béante pour
extraire d'un coussin bleu aux riches broderies certain fantoche costumé
de rose et privé d'un de ses yeux.

Près de terre le troisième morceau mettait en scène un borgne en
vêtements roses, qui, pendant vivant du fantoche, désignait à plusieurs
curieux un bloc moyen de veineux marbre vert, dont la face supérieure,
où s'enchâssait à demi un lingot d'or, portait le mot Ego très
légèrement gravé avec paraphe et date. Au second plan un court tunnel,
muni intérieurement d'une grille fermée, semblait conduire à quelque
immense caverne, creusée dans les flancs d'une marmoréenne montagne
verte.

Dans les deux derniers sujets, telles couleurs gardaient une certaine
force, notamment le bleu, le rose, le vert et l'or.

Interrogé, Canterel nous renseigna sur cette trilogie plastique.

Sept ans environ avant l'heure actuelle, ayant appris qu'une société se
formait en vue de mettre au jour la ville bretonne de Gloannic, détruite
et ensablée au XVe siècle par un formidable cyclone, le maître, sans nul
esprit de lucre, avait souscrit de nombreuses actions, dans le seul but
d'encourager une grandiose entreprise, apte à donner selon lui de
passionnants résultats.

Par la voix de leurs représentants, les plus grands musées des deux
mondes s'étaient bientôt disputé maintes choses précieuses, qui, dues à
des fouilles habiles faites en bonne place, venaient sans retard subir à
Paris le feu des enchères publiques.

Canterel, présent à chaque nouvel arrivage d'antiquités, s'était soudain
rappelé un soir, à la vue de trois hauts-reliefs peints ornant de face
la base d'une grande niche vide récemment déterrée, cette légende
armoricaine contenue dans le Cycle d'Arthur.

Au temps jadis, dans Gloannic, sa capitale, Kourmelen, roi de
Kerlagouëzo--contrée sauvage marquant l'extrême pointe occidentale de la
France--sentit, jeune encore, décliner rapidement sa santé dès longtemps
précaire.

Kourmelen, depuis un lustre, était veuf de la reine Pléveneuc, morte en
donnant le jour à son premier enfant, la petite princesse Hello.

Ayant plusieurs frères envieux qui briguaient le trône, Kourmelen,
tendre père, songeait avec effroi qu'après son trépas, sans doute
prochain, Hello, appelée par la loi du pays à lui succéder sans partage,
serait, vu son jeune âge, en butte à maintes conspirations.

Dépourvue de joyaux, mais rachetant son défaut de luxe par une extrême
ancienneté, la lourde couronne d'or de Kourmelen, ayant, sous le nom de
_la Massive_, ceint de temps immémorial chaque front souverain de
Kerlagouëzo, était devenue, à la longue, l'essence même de la royauté
absolue, et privé d'elle nul prince n'eût pu régner un seul jour. Par
suite d'un ardent fétichisme, apte à prévaloir contre toute légitimité,
le peuple eût reconnu pour maître tel prétendant assez adroit pour
s'emparer de l'objet, prudemment enfermé en un lieu sûr muni de
sentinelles.

Un ancêtre de Kourmelen, Jouël le Grand, avait, en des âges lointains,
fondé le royaume de Kerlagouëzo ainsi que sa capitale et porté le
premier la Massive, fabriquée sur son ordre.

Mort presque centenaire après un règne glorieux, Jouël, divinisé par la
légende, s'était changé en astre du ciel et continuait à veiller sur son
peuple. Dans le pays, chacun savait le voir au milieu des constellations
pour lui adresser voeux et prières.

Confiant en la surnaturelle puissance de son illustre aïeul, Kourmelen,
miné par ses angoisses, l'adjura de lui envoyer en songe quelque
salutaire inspiration. Pour ôter à ses frères jus qu'au moindre espoir
de succès, il avait longuement songé à sceller hors de leurs atteintes,
dans telle mystérieuse cachette, la couronne révérée, indispensable à
toute intronisation. Mais il fallait qu'une fois en âge de défier ses
ennemis Hello, pour se faire proclamer reine, pût retrouver l'antique
cercle d'or--et la prudence défendait de lui indiquer le repaire choisi,
tant la force ou la ruse arrachent facilement un secret à l'enfance.
Obligé de prendre un confident, le roi hésitait, ému par la gravité du
cas.

Jouël entendit la prière de son descendant et le visita en rêve pour lui
dicter une sage conduite.

Dès lors Kourmelen n'agit plus qu'en suivant les instructions reçues.

Faisant fondre sa couronne il obtint un lingot de banale forme oblongue
et se rendit au Morne-Vert, montagne enchantée qu'avait illustrée
autrefois un studieux voyage de Jouël.

Vers la fin de sa vie, parcourant son royaume avec sollicitude pour
contrôler le bien-être populaire et l'honnêteté de ses gouverneurs,
Jouël avait campé un soir dans une région solitaire entièrement nouvelle
pour ses yeux.

On avait dressé la tente royale au pied du Morne-Vert, mont chaotique,
surprenant par sa nuance glauque et ses reflets de marbre finement
veiné. Jouël, intrigué, en tenta l'ascension pendant que le repos
s'organisait, frappant sans cesse avec un pieu ferré, comme pour en
reconnaître la nature, le sol partout résistant. Certain coup l'étonna
en provoquant une vague résonance souterraine. Arrêté, il heurta
fortement divers points de l'emplacement suspect et perçut un écho
sourd, qui, se propageant dans les flancs de la montagne, dénotait la
présence d'une importante caverne.

Sentant là un abri enviable pour la nuit, qui s'annonçait froide, Jouël,
sans gravir davantage, fit chercher par ses gens quelque faille donnant
accès dans l'antre imprévu.

Contrarié par l'échec de toute investigation, le roi, songeant à
l'existence possible d'une ouverture ensablée, ordonna de déblayer,
au-dessous de l'endroit sonore, la montagne dont un fin gravier
envahissait la base.

Quelques travailleurs improvisés, s'armant d'instruments de fortune,
mirent à nu, presque d'emblée, le sommet d'une voûte, qu'ils dégagèrent
pour le passage strict d'un homme.

Jouël, pénétrant torche en main dans l'étroit couloir, eut vite
connaissance d'une caverne splendide, tout en marbre vert garni par un
étrange phénomène géologique d'énormes pépites d'or--représentant à
elles seules une incalculable fortune, susceptible d'être décuplée par
celles que recelait à coup sûr l'épaisseur du massif.

Ébloui, Jouël voulut, en les réservant pour d'éventuelles époques de
ruineux malheurs, garantir de toute cupidité ces richesses fabuleuses,
présentement inutiles à un royaume heureux jouissant d'une calme
prospérité due au génie de son fondateur.

Taisant ses pensées, le roi se fit rejoindre par sa suite, et la nuit
s'écoula paisible dans l'hospitalière caverne.

Le lendemain, un va-et-vient s'établit avec le plus prochain village, et
des ouvriers se mirent à l'oeuvre sous la conduite de Jouël. Libéré par
leurs soins de tout ensablement, l'étroit passage primitif devint un
spacieux tunnel, à mi-chemin duquel, après évacuation de la grotte, on
établit une importante grille à deux battants, dépourvue de serrure par
ordre formel du roi.

Alors, devant tous, Jouël, qui pratiquait la magie, prononça deux
solennelles incantations. Par la première, il rendait à jamais
l'extérieur du mont invulnérable aux plus durs outils, et fermait
impérieusement, par la seconde, l'épaisse et haute grille, immunisée en
même temps contre le bris et le descellement.

Puis le monarque fit aux assistants de précieuses révélations.
Actuellement ignorée de lui-même, impuissant à reconquérir, quand il
l'eût voulu, les richesses interdites, certaine phrase magique, relatant
un personnel événement surhumain appelé à illustrer sa mort, serait à
même d'ouvrir momentanément la grille à chaque impeccable énoncé. Une
seule fois au cours des siècles futurs, en cas de grands désastres
publics dont le déchaînement ou l'expectative pourrait nécessiter
l'appoint de ces trésors, Jouël aurait la faculté de dévoiler à l'un de
ses successeurs, au moyen d'un songe, le propos cabalistique. Il livrait
d'avance la substance du _sésame_ pour que maints téméraires, par leurs
essais périodiques, sauvassent l'important gisement de l'oubli forcé où
l'eût plongé un emprisonnement absolu.

Un mois plus tard, rentré à Gloannic après l'achèvement de sa tournée,
Jouël, par une nuit limpide, mourut chargé d'ans et de gloire--et
soudain un astre neuf brilla au firmament.

Prompt à reconnaître là cet incident surnaturel récemment prédit par
Jouël pour l'heure de son trépas, le peuple, avec certitude, salua en
l'étoile imprévue l'âme même du défunt, prête à veiller éternellement
sur les destinées du royaume.

Sachant désormais quel fait devait exprimer la formule propre à livrer
les immenses biens du Morne-Vert, le nouveau souverain, ambitieux fils
de Jouël, prononça devant la grille ensorcelée force textes laconiques
rapportant de mille façons diverses la transformation du feu roi en
astre des cieux. Mais il n'atteignit pas le dire juste, car les battants
restèrent clos. Et ce fut toujours en vain que, dans la suite, de
semblables tentatives eurent lieu derechef.

Or, cette proposition rebelle, Kourmelen, pendant son rêve, l'avait
reçue des lèvres de Jouël, autorisé à en faire l'aveu par le menaçant
orage politique suspendu sur le royaume.

Au seuil du Morne-Vert, il l'émit en ces termes, dont les chercheurs, au
cours des siècles, s'étaient seulement approchés:

_«Jouël brûle, astre aux cieux.»_

La grille s'ouvrit largement--puis se referma, franchie par le visiteur,
qui pénétra dans la grotte verte.

Par ordre de Jouël, dont il comprenait le mobile, Kourmelen venait
cacher là tout l'or de sa couronne. Où trouver une retraite plus sûre
que cet antre, depuis si longtemps inviolé en dépit de mille efforts?
Puis, au cas même où un intrigant eût à force d'essais déniché le
_sésame_ exact, la présence dans la caverne d'innombrables pépites, dont
la Massive transformée par sa fonte ne se distinguait en rien,
constituait une garantie contre l'usurpation redoutée. Seul, en effet,
vu le fétichisme populaire un front ceint de la couronne ancestrale
reconstituée sans nul conteste avec son or primitif pourrait devenir
royal. Et quel moyen aurait-on d'identifier le lingot vénérable parmi
tant d'autres spécimens pareils à lui?

Extrayant sans trop de peine un long caillou à moitié pris dans la
surface d'un bloc isolé de marbre vert, Kourmelen obtint une cavité
parfaite où le précieux objet lourd entra juste, offrant dès lors le
même aspect que les multiples échantillons d'or partout sertis dans
l'ophite de la caverne.

Mais un trop strict anonymat du lingot eût enlevé toute possibilité de
règne à Hello même, qui, un jour, avant de lui rendre pour son front la
forme d'une couronne royale, serait forcée d'en prouver au peuple, grâce
à une marque irréfutable, la provenance presque divine.

Avec la pointe de son poignard, Kourmelen, toujours sur injonction de
Jouël, commença de signer sur la plate-forme du bloc vert en ne rayant
que finement le marbre.

Depuis l'origine, les rois de Kerlagouëzo apposaient sur les actes
importants, au lieu de leur nom, le mot _Ego_, qui renforçait leur
prestige en faisant de chacun, pendant son règne, le _moi_ suprême, à la
fois source et aboutissement de tout. L'écriture et la date rachetaient
cette uniformité syllabique en désignant double ment sur chaque pièce le
souverain en cause.

N'hésitant pas, en pareille occurrence, à choisir sa griffe
prédominante, Kourmelen grava son _Ego_ habituel--puis data, non sans
recouvrir aussitôt l'inscription entière d'une mince couche de sable.
Par cette dernière précaution, le roi, qui en outre, à son entrée, avait
pour agir gagné exprès la plus obscure région de la grotte, rendait
presque impossible, pour tout chercheur non averti ayant par chance
inouïe réussi à prononcer le vrai _sésame_, la découverte de l'indice
inhérent à l'épigraphe.

Kourmelen, avec les cinq vocables puissants, rouvrit, pour sortir, la
grille prompte à se refermer derrière lui.

Revenu de son expédition, il déclara publiquement, mais en taisant
chaque détail, que la Massive, maintenant fondue, reposait par ses soins
dans le Morne-Vert, dont Jouël, en songe, lui avait livré le magique mot
de passe. Il importait que le peuple, pour garder foi en l'avenir, sût
qu'enfoui en lieu sûr l'or sacré, dont la perte supposée l'eût réduit à
un dangereux désespoir, était prêt à donner encore sa sanction à de
futurs souverains.

Sentant déjà l'étreinte de la mort, Kourmelen, hâtivement, acheva
d'exécuter les ordres de Jouël, qui, avec maintes recommandations
annexes, lui avait enjoint de prendre sans crainte, pour remplir
l'indispensable office de confident universel, un certain Le Quillec,
bouffon de la cour.

Borgne et hideux, Le Quillec, pour outrer le grotesque de sa personne,
objet de la risée générale, s'habillait toujours en rose comme le plus
coquet damoiseau et, plein d'esprit dans la riposte, cachait sous son
enveloppe comique une âme droite et bonne, sincèrement dévouée au roi.

D'abord étonné d'un tel choix, Kourmelen, à la réflexion, admira la
sagesse de Jouël. Mandataire plus sûr que quiconque, Le Quillec, en tant
qu'être vil et bafoué, indigne à tous les yeux d'avoir pu être élu comme
dépositaire d'un grand secret, serait en outre à l'abri de toute
insistance ou menace tendant à le faire parler.

Le roi, sans restrictions, révéla au bouffon la formule introductrice,
la place du lingot fameux et l'existence de la signature probante. Quand
arriverait le moment propice d'agir, Hello, avertie comme fille de race
souveraine et divine par un de ces signes célestes refusés aux simples
humains tels que Le Quillec, viendrait de son propre mouvement trouver
le borgne pour lui réclamer ses secrets. Ce jour-là seulement, afin
qu'une involontaire marque d'intérêt ou de faveur ne put éveiller
prématurément les soupçons de l'entourage, l'étrange confident aurait
été désigné à l'orpheline--par un moyen que devait ignorer Le Quillec
même, actuellement voue à une longue attente passive. Congédiant le
bouffon, Kourmelen prit dans une réserve de jouets destinés à sa fille
un fantoche habillé de rose dont il ôta un oeil. La reine Pléveneuc,
pendant sa grossesse, avait brodé sans nulle aide un luxueux coussin
bleu, appelé dans sa pensée à soutenir près d'elle sur sa couche,
jusqu'au jour des relevailles, l'enfant qu'elle attendait. Kourmelen
s'était toujours efforcé d'inculquer à Hello le respect de cette
relique, dont la pauvre mère, surprise par la mort, n'avait pu faire
usage. Ouvrant une portion de surjet, il glissa le fantoche au plus
profond de la plume puis enjoignit à une camérière de recoudre l'endroit
béant, dû selon son dire à un accident.

Le roi apprit sans témoins à Hello, mise en demeure de garder le secret
de l'entretien, qu'un présent l'attendait enfermé dans le coussin bleu,
dont elle ne devait explorer les flancs que sur un ordre céleste.
Jusqu'à la fin Kourmelen n'avait fait que suivre en tout les
prescriptions de Jouël, dont il louait en lui-même la prévoyante
pénétration. Destinée en effet à ne recevoir l'avertissement céleste
qu'armée par l'âge contre ses antagonistes, Hello, en fouillant le
coussin, qui vu sa provenance auguste ne risquait pas de se perdre,
serait forcée de chercher quelque symbole dans l'insolite offrande faite
à une adulte d'un simple jouet naïf. À la longue, l'habit rose et l'oeil
absent du fantoche évoqueraient fatalement dans sa pensée en travail le
bouffon Le Quillec, qu'elle irait questionner. De plus, si, odieusement
pressurants, les princes collatéraux arrachaient à Hello encore enfant
et faible le secret du coussin bleu--sans raison d'insister, vu
l'intégralité apparente de l'aubaine, jusqu'au si essentiel aveu du
signal céleste à attendre--l'émersion hors de l'épais duvet, dépourvu du
pré cieux document espéré, d'une bizarre poupée amusante si bien adaptée
à l'âge de la destinataire, semblerait trahir uniquement le tendre
caprice d'un père soucieux de doubler l'attrait de son cadeau par
l'imprévu d'une ingénieuse cachette. L'objet, sans conséquence palpable,
serait évidemment remis à Hello, qui, se bornant alors à l'employer pour
ses jeux, se dirait brusquement plus tard, au jour de la manifestation
céleste, que l'heure venait seulement de tinter où elle eût du sonder le
coussin. Aussitôt, voyant jurer la puérilité du don avec
l'épanouissement de sa jeunesse, elle tomberait dans de fécondes
réflexions et, se rappelant les deux saillantes particularités du jouet,
ferait le rapprochement voulu, prompt à la conduire vers Le Quillec.

Bientôt Kourmelen mourut. Ses frères, profitant de la minorité d'Hello
pour former des partis, déchaînèrent la guerre civile, chacun tâchant de
conquérir le pouvoir. Mais, faute de l'or sacré apte à reconstituer la
Massive, nul d'entre eux ne parvint à se faire admettre pour roi.

Vainement de nouvelles paroles furent essayées pour ouvrir l'inflexible
grille du Morne-Vert, surtout fascinant désormais en tant qu'habitacle
du lingot monarchique. Assaillie de questions par ses oncles comme
dépositaire probable de quelque révélation paternelle devant conduire au
but, Hello sut garder son secret tout entier.

L'anarchie, dès lors, mina le royaume, puisque Hello même, avant de
posséder la Massive, ne pouvait être reine.

Toujours affublé de rose, Le Quillec, nanti d'une pension via gère
léguée par Kourmelen, faisait rire à la promenade, en ripostant finement
à leurs quolibets, tels anciens habitués de la cour.

Le temps passa, et Hello, à dix-huit ans, se prit à songer sans trêve au
symptôme céleste prédit par son père, dans l'espoir qu'un moyen lui
serait alors offert de sauver le pays, définitive ment ruiné par un laps
ininterrompu de chaos et de luttes intestines.

Un soir de juillet, comme la jeune princesse revenait seule, les bras
chargés de fleurs, vers un château ancestral où elle résidait chaque
été, maints somptueux reflets rouges, nés du soleil à peine disparu,
incendièrent de longs nuages couchés à l'horizon.

S'arrêtant pour admirer la féerie crépusculaire, Hello vit certains
flocons étroits se courber étrangement sous l'action de la brise jusqu'à
former en lettres vagues cette locution:

_D'ORES._

L'ensemble s'effiloqua bientôt dans les airs. Mais Hello, le coeur
battant, avait reconnu, à sa nature céleste, le préavis annoncé.
_Maintenant_ elle devait agir.

Rentrée au château, elle ouvrit le coussin bleu, envers qui ne s'était
démentie jamais sa plus dévotieuse sollicitude, trop justifiée par le
contact sanctificateur des mains maternelles pour avoir pu sembler
suspecte. D'abord désappointée en n'y trouvant que le fantoche, elle
médita longuement, incitée aux recherches pénétrantes par la discordance
établie entre le jouet et son âge.

Soudain, au ton de l'habit et à la vacuité de l'orbite, la jeune fille
devina, en l'énigmatique poupée, une évocation de Le Quillec.

Elle manda le bouffon au château et l'instruisit de tout.

À son tour Le Quillec lui transmit les secrets confiés à son honneur,
l'adjurant de gagner incontinent le Morne-Vert pour suivre avec un
docile empressement l'ordre des nuages--ordre impérieux envoyé à bon
escient en un moment fort propice, où aucun des usurpateurs éventuels,
qui tous venaient de s'affaiblir mutuellement par des luttes à outrance,
n'eût pu entraver efficacement la marche de la reine légitime quand,
détenant le lingot fétiche, elle soulèverait sur ses pas l'enthousiasme
universel.

Installée dans une vaste litière, Hello partit sur-le-champ, escortée du
bouffon, qui, exposant partout à dessein le but réel du voyage,
suscitait l'adjonction au cortège de maints fanatiques, impatients de
voir l'événement mémorable appelé à faire cesser l'ère d'anarchie et de
ruine.

La jeune princesse atteignit donc le Morne-Vert au sein d'une foule
immense, qui réjouissait Le Quillec, avide de témoins pour sa scène
d'identification.

Ouvrant la grille avec la phrase efficace prononcée secrètement à voix
basse, le bouffon marcha dans la grotte vers la place indiquée, pendant
qu'une portion de la multitude le suivait sur sa demande pour constater
en ses moindres gestes une parfaite absence de complicité.

Désigné par Le Quillec puis soulevé à bras nombreux, le bloc marmoréen
de Kourmelen fut transporté au-dehors, et la grille, encore béante, ne
se referma, vu l'extrême brièveté de la visite, qu'après la sortie du
dernier envahisseur.

Le bouffon, ôtant la couche de sable dissimulatrice fit voir à tous,
dans la face haute du bloc, la signature du feu roi, proche le lingot
dynastique, ainsi authentifié.

Hello se dirigea vers Gloannic, emportant le bloc vert, mis intact
auprès d'elle en un coin de sa litière. Au milieu d'ovations fiévreuses
déchaînées par le succès de l'expédition, son cortège populaire
grossissait à chaque étape. Vainement les prétendants, pour l'arrêter en
chemin, haranguèrent leurs soldats, qui, au su de l'insigne recouvrance,
vinrent tous, fascinés par la gloire magique du lingot, se ranger
d'eux-mêmes sous la bannière de l'heureuse princesse.

Portée en triomphe jusqu'à son palais, Hello, avec l'or reconquis, fit
créer à nouveau la Massive, qu'elle ceignit un jour publiquement aux
cris délirants de «Vive la reine!» Le soir venu, on vit l'astre Jouël
briller plus encore que de coutume.

La souveraine voulut ensuite relever le pays avec les millions de la
caverne, dont l'exploitation s'organisa promptement. Divulguée, la
formule de la grille favorisa l'entrée ou la sortie d'ouvriers armés de
pics, et bientôt, grâce à l'or extrait en masse des profondeurs internes
du marbre vert, le royaume prospéra.

Souriante enfin et chérie par son peuple, Hello combla Le Quillec de
bienfaits.

Dans un élan d'exaltation joyeuse, on fit exécuter une statue qui,
représentant la jeune reine couronne au front, fut placée comme celle
d'une sainte au fond de certaine spacieuse niche, sous laquelle trois
hauts-reliefs en couleurs commémoraient la sublime aventure.

Or, l'examen le prouvait, c'était cette niche même qu'avaient mise à nu
les plus récentes fouilles accomplies par la société dont Canterel était
actionnaire.

Une facile enquête démontra que la statue absente, brisée en mille
fragments, gisait, au moment de la trouvaille, sous l'obscur abri de la
niche, jadis projetée en avant par le lointain cataclysme enfouisseur.

Le maître convoita cette pièce vénérable, dont la seule existence
décernait à la légende une curieuse part de réalité. Enchérissant ferme,
il en fut, à la vente, l'heureux adjudicataire et, l'installant dans son
parc, laissa vide pendant six ans la guérite de pierre, faute de trouver
quelque statue digne par son âge et sa valeur d'un aussi précieux
gîte--mérité dernièrement par l'antique et glorieux Fédéral, qui reçut
là un abri contre le vent et la pluie.

Après un dernier regard jeté sur la double curiosité, nous suivîmes
Canterel, déjà prêt à nous distancer dans l'allée ascendante.



Chapitre II


À mesure que nous montions, la végétation devenait plus rare. Bientôt le
sol acheva de se dénuder de toutes parts, et, au terme du trajet, nous
eûmes connaissance d'une grande esplanade très unie et entièrement
découverte.

Nous fîmes quelques pas vers un point où se dressait une sorte
d'instrument de pavage, rappelant par sa structure les _demoiselles_--ou
_hies_--qu'on emploie au nivellement des chaussées.

Légère d'apparence, bien qu'entièrement métallique, la _demoiselle_
était suspendue à un petit aérostat jaune clair, qui, par sa partie
inférieure, évasée circulairement, faisait songer à la silhouette d'une
montgolfière.

En bas, le sol était garni de la plus étrange façon.

Sur une étendue assez vaste, des dents humaines s'espaçaient de tous
côtés, offrant une grande variété de formes et de couleurs. Certaines,
d'une blancheur éclatante, contrastaient avec des incisives de fumeurs
fournissant la gamme intégrale des bruns et des marrons. Tous les jaunes
figuraient dans le stock bizarre, depuis les plus vaporeux tons paille
jusqu'aux pires nuances fauves. Des dents bleues, soit tendres, soit
foncées, apportaient leur contingent dans cette riche polychromie,
complétée par une foule de dents noires et par les rouges pâles ou
criards de maintes racines sanguinolentes.

Les contours et les proportions différaient à l'infini--molaires
immenses et canines monstrueuses voisinant avec des dents de lait
presque imperceptibles. Nombre de reflets métalliques s'épanouissaient
çà et là, provenant de plombages ou d'aurifications.

À la place occupée actuellement par la hie, les dents, étroitement
groupées, engendraient, par la seule alternance de leurs teintes, un
véritable tableau encore inachevé. L'ensemble évoquait un reître
sommeillant dans une crypte sombre, vautré mollement au bord d'un étang
souterrain. Une fumée ténue, enfantée par le cerveau du dormeur,
montrait, en manière de rêve, onze jeunes gens se courbant à demi sous
l'empire d'une frayeur inspirée par certaine boule aérienne presque
diaphane, qui, semblant servir de but à l'essor dominateur d'une blanche
colombe, marquait sur le sol une ombre légère enveloppant un oiseau
mort. Un vieux livre fermé gisait à côté du reître, qu'illuminait
faiblement une torche plantée droite dans le sol de la crypte.

Le jaune et le brun régnaient dans cette singulière mosaïque dentaire.
Les autres tons, plus rares, jetaient des notes vives et attirantes. La
colombe, faite de superbes dents blanches, avait une pose de rapide et
gracieux élan; participant à l'équipement du reître, des racines
habilement agencées composaient d'une part certaine plume rouge ornant
un chapeau sombre affalé près du livre, de l'autre un grand manteau
pourpre agrafé par une boucle de cuivre due à d'ingénieux attroupements
d'aurifications; un complexe amalgame de dents bleues créait une culotte
azurée, qui s'enfonçait dans de larges bottes en dents noires; les
semelles, très visibles, comprenaient un agrégat de dents noisette,
parmi les quelles de nombreux plombages figuraient des clous
régulièrement espacés.

C'était sur la botte gauche que la _demoiselle_ se trouvait présentement
arrêtée.

En dehors du tableau, les dents gisaient de tous côtés avec la plus
complète incohérence, plus ou moins clairsemées sans aucun résultat
pictural. Autour de la limite fictive marquée à la ronde par les dents
les plus distantes de la région centrale, s'étendait une zone vide,
bordée elle-même par une corde grêle fixée de loin en loin au sommet de
minces piquets hauts de quelques centimètres. Nous étions tous rangés
devant cette barrière polygonale.

Soudain la hie s'enleva d'elle-même dans les airs et, poussée par un
souffle modeste, se posa non loin de nous, après une directe et lente
excursion de quinze à vingt pieds, sur une dent de fumeur brunie par le
tabac.

Canterel, nous entraînant d'un signe, enjamba la corde, franchit la
limite déserte et s'approcha de l'instrument aérien. Nous le suivîmes
tous, très attentifs à ne pas déplacer les dents éparses, dont
l'apparent désordre était sans nul doute le résultat laborieux d'études
approfondies.

De près, l'oreille percevait plusieurs tic-tac, émis par la
_demoiselle_, qui brillait au soleil.

Sans nous marchander les plus séduisants commentaires, Canterel attira
notre attention sur les divers organes de l'appareil.

Juste au sommet de l'aérostat, laissée à nu par le filet formant là une
sorte de col sans relief, une soupape automatique d'aluminium comprenait
une ouverture circulaire à obturateur voisine d'un petit chronomètre au
cadran visible.

Sous le ballon, les cordages verticaux et ténus composant la partie
inférieure du filet, entièrement fait de soie rouge fine et légère,
agrippaient en guise de nacelle, par des trous forés dans son bord droit
et très bas, un plateau rond d'aluminium, qui, ressemblant à un
couvercle renversé, contenait une substance jaune d'ocre étalée en
couche mince sur son fond horizontal.

Le dessous du plateau était centralement rivé au sommet d'un étroit
poteau d'aluminium cylindrique et vertical constituant le corps même de
l'objet.

Une longue tige, pareillement en aluminium, plantée de côté dans la
région supérieure du poteau, s'élevait obliquement vers le ciel, plus
haut que le plateau circulaire, et finissait en se rami fiant
triplement. Chacune de ses trois branches soutenait debout à son
extrémité un chronomètre assez grand, auquel s'adossait un miroir rond
de même circonférence; les trois cadrans, s'ignorant l'un l'autre, se
trouvaient orientés extérieurement dans trois sens divergents, alors que
les trois disques de verre étamé faisaient face à un commun espace
médian et, respectivement, regardaient à peu près l'ouest, le sud et
l'est. Actuellement le premier miroir recevait directement l'image du
soleil et la dardait en plein sur le second, qui la renvoyait vers le
plateau-nacelle, tandis que le troisième ne semblait jouer aucun rôle.
Chaque miroir tenait à son chronomètre par quatre tiges horizontales
délicatement dentées, fichées individuellement en haut, en bas, à droite
et à gauche dans le revers de son pourtour; ces tiges, dans les trois
cas, traversaient le chronomètre de part en part et pointaient de
l'autre coté, en marge périphérique du cadran, un peu inférieur comme
diamètre à l'ensemble du mouvement d'horlogerie.

Actionnées par d'invisibles roues dentées en rapport avec le mécanisme
des chronomètres, les tiges, par une grande variété de progressions et
de reculs, pouvaient donner aux miroirs toutes sortes d'inclinaisons;
l'avant de chacune se composait d'une petite boule métallique
emprisonnée aux deux tiers par une sphère creuse incomplète adaptée au
dos du miroir en jeu; ce mode d'attache se prêtait facilement aux
déplacements du disque réfléchissant dans les sens les plus divers.

Chaque jour le triple système suivait le soleil dans sa course, du lever
au coucher. Pendant la matinée le miroir tourné à l'est recueillait en
premier l'ensemble des feux étincelants; après le passage de l'astre au
méridien il devenait inactif et son vis-à-vis prenait son rôle. Militant
depuis l'aurore jusqu'au soir, le miroir contemplant le sud reflétait
toujours en deuxième, pour les braquer dans une direction invariable,
les effluves radieux que lui décochaient sans interruptions l'un ou
l'autre des brillants disques voisins.

Sur le milieu de la tige oblique triplement ramifiée à sa fin s'élevait
un court support droit, presque aussitôt divisé en deux branches courbes
formant une moitié de circonférence aux cornes pointées vers le zénith.
Ce demi-cercle, perpendiculaire à l'idéal plan vertical dans lequel se
trouvait la tige oblique, pouvait servir de cadre partiel à une
puissante lentille ronde qui, assimilant son diamètre horizontal au
sien, était fixée intérieurement par deux pivots à la portion culminante
des branches courbes.

Placée avec précision sur le chemin du faisceau lumineux répercuté en
second par le plus lointain miroir, la lentille était couchée
parallèlement aux rayons qui l'inondaient.

Un chronomètre de dimension minime, dont le cadran ornait extérieurement
la partie haute d'une des branches courbes, avait pour mission de faire
virer la lentille à tels moments strictement déterminés, grâce à une
subtile accointance entre son mouvement et le pivot contigu.

Assurant la stabilité de l'ensemble, une tige métallique horizontale,
terminée comme un demi-haltère par un contrepoids en boule, était vissée
dans le poteau d'aluminium du côté juste opposé à la lentille et aux
miroirs.

Une immense aiguille aimantée, semblant provenir de quelque géante
boussole, traversait perpendiculairement le poteau à mi-hauteur et,
présentant la même longueur de part et d'autre, servait, par son
magnétisme, à toujours maintenir, durant les vols, l'ustensile aérien
dans une orientation immuable. Sa pointe nord était placée droit
au-dessous du miroir inspectant le sud, alors que son piquant méridional
coïncidait de façon similaire, mais à moindre distance, avec le
contrepoids sphérique.

Comme base, trois petites griffes d'aluminium, courbes et tout unies,
rappelant en miniature les pieds d'un meuble, supportaient le bord
inférieur du poteau; chacune appuyait son extrémité sur le sol, en
donnant à la hie une assiette suffisante, et montrait extérieurement,
tout au bas de sa courbe régulière et sortante, le cadran d'un
chronomètre exigu à peine plus large qu'elle-même.

À mi-hauteur des trois griffes étaient respectivement ancrés, de façon
interne et convergente, trois minces clous horizontaux, dont la pointe
s'enfonçait très légèrement dans le pourtour d'une minuscule rondelle en
métal bleu, ainsi campée isolément et à plat dans l'espace, juste sous
l'axe du poteau. Une deuxième rondelle, de même format, mais dont le
métal offrait une teinte gris clair, stationnait directement au-dessus
de l'autre, à un millimètre d'intervalle, et se trouvait suspendue à une
fine tige verticale, qui, tenant par un bout au centre de sa surface
supérieure, disparaissait dans le poteau.

Un peu plus haut que le niveau d'attache des griffes, l'extrême portion
inférieure du poteau enchâssait, en un point de sa périphérie, le cadran
d'un dernier chronomètre.

Nous ayant laissé le temps nécessaire à un examen approfondi de la
_demoiselle_, Canterel revint sur ses pas suivi de notre groupe, et
quelques secondes plus tard nous étions tous postés comme précédemment
au bord de la corde, que nous avions franchie de nouveau.

Le bruit d'un faible choc attira bientôt nos regards vers le bas de
l'appareil; entre les trois griffes, la rondelle grise, s'abaissant sous
une poussée de sa tige, avait rapidement rejoint l'autre, et toutes deux
restaient maintenant collées étroitement. À l'instant précis de leur
réunion, la dent brune placée au-dessous d'elles avait quitté le sol et,
obéissant à quelque mystérieuse aimantation, s'était plaquée contre le
verso de la rondelle bleue. Pour l'oreille, les deux heurts, semblant
simultanés, s'étaient confondus en un seul.

Peu après, un éclair jaillit de la lentille, qui, ayant accompli
brusquement un quart de tour en pivotant sur l'axe de son diamètre
horizontal, coupait désormais perpendiculairement le faisceau lumineux
émis, suivant une obliquité descendante, par le miroir braqué au sud.
Par suite de cette manoeuvre, les rayons, traversant le verre spécial,
se concentraient avec puissance sur l'aire intégrale de la substance
jaune étalée sous l'aérostat dans le plateau circulaire; quelques-uns
des fins cordages inférieurs du filet rayaient d'une ombre imperceptible
ce soudain miroitement. Sous l'effet d'intense chaleur ainsi produit la
matière ocreuse devait dégager un gaz léger pénétrant dans le ballon par
son ouverture évasée, car l'enveloppe se bombait graduellement. La force
ascensionnelle fut bientôt suffisante pour enlever l'appareil entier,
qui bondit doucement dans les airs, pendant que la lentille, effectuant
un nouveau quart de tour dans le même sens, obscurcissait l'amalgame
jaune en cessant d'y concentrer les rayons solaires.

Le vent avait changé pendant notre station par-delà l'obstacle de la
corde, et la _demoiselle_ fut ramenée vers le tableau dentaire; mais ce
second trajet formait un angle assez ouvert avec le premier, et c'était
sur le plus sombre coin de la crypte où sommeillait le reître que
l'instrument se dirigeait.

En bas, pendant le vol, une des griffes s'allongea d'elle-même grâce à
une aiguille interne qui descendit d'un demi-centimètre.

Bientôt le ballon se dégonfla sensiblement, et l'appareil, s'abaissant,
établit ses deux griffes sans rallonge sur un ensemble de dents foncées
appartenant à l'une des berges de l'étang souterrain, tandis que
l'aiguille révélée depuis peu s'installait à même le sol au milieu d'un
espace reste vide. Au moment de l'atterrissage nous avions vu, sur le
sommet de l'aérostat, la soupape encore béante, qui, ayant laissé fuir
la quantité de gaz voulue, se refermait sans bruit à l'aide de son
obturateur, simple disque d'aluminium capable tour à tour de se cacher
puis de réapparaître en tournant, sans changer de plan, sur certain
pivot intéressant un point de son bord extrême. Par déduction analogique
nous comprenions maintenant comment le premier voyage de la hie s'était
perpétré au moyen de la lentille et de la soupape, dont les agissements
respectifs avaient alors échappé à nos yeux novices. Entre les trois
griffes la rondelle grise venait de se relever, entraînée par sa tige,
et de nouveau un millimètre d'écart la séparait de la bleue. Aussitôt,
prouvant que de ce fait l'aimantation était détruite, la dent chargée de
nicotine qui avait suivi l'appareil dans les airs quitta le revers de la
rondelle bleue et tomba sur le sol, où elle combla en partie un point
inachevé de la mosaïque. La teinte de la nouvelle débarquée
s'harmonisait avec celle des dents voisines, et le tableau se trouvait
un peu avancé par ce minime apport remisé en bonne place.

La lentille exécuta un quart de tour dans le sens habituel, et les
émanations de la substance ocreuse, lumineusement échauffée, enflèrent
la baudruche. Le ballon s'enleva, pendant que la lentille pivotait
derechef et que l'aiguille-rallonge réintégrait la griffe qui lui tenait
lieu d'étui. La brise avait gardé son dernier cap, et la _demoiselle_
poursuivit sa course en ligne droite jusqu'à une solitaire et lointaine
racine rose, fine et pointue, sur laquelle une manoeuvre de la soupape
la fit descendre et se poser.

Canterel prit alors la parole pour nous expliquer la raison d'être de
l'étrange véhicule aérien.

Le maître avait pousse jusqu'aux dernières limites du possible l'art de
prédire le temps. L'examen d'une foule d'instruments prodigieusement
sensibles et précis lui faisait connaître dix jours à l'avance, pour un
endroit déterminé, la direction et la puissance de tout souffle d'air
ainsi que la venue, les dimensions, l'opacité et le potentiel de
condensation du moindre nuage.

Pour mettre en saisissant relief l'extrême perfection de ses pronostics,
Canterel imagina un appareil capable de créer une oeuvre esthétique due
aux seuls efforts combinés du soleil et du vent.

Il construisit la _demoiselle_ que nous avions sous les yeux et la
pourvut des cinq chronomètres supérieurs chargés d'en régler toutes les
évolutions--le plus haut ouvrant ou refermant la soupape, tandis que les
autres, en actionnant les miroirs et la lentille, s'occupaient de
gonfler avec les feux solaires l'enveloppe de l'aérostat, grâce à la
substance jaune, qui, due à une préparation spéciale, exhalait sous tout
ascendant calorique une certaine quantité d'hydrogène. C'était le maître
lui-même qui avait inventé la composition ocreuse, dont les effluences
allégeantes se produisaient seulement quand la lentille concentrait sur
elle les rayons de l'astre radieux.

De cette manière, Canterel avait un instrument qui, sans aucune autre
aide que celle du soleil plus ou moins dégagé, pouvait, en profitant de
tel courant atmosphérique prévu longtemps d'avance, accomplir un trajet
précis.

Le maître chercha dès lors quelle matière employer pour l'enfantement de
son oeuvre d'art. Seule une fine mosaïque lui semblait apte à provoquer
un difficultueux et fréquent va-et-vient de l'appareil. Or il fallait
que les fragments multicolores, au moyen de quelque aimantation
intermittente, puissent être tour à tour attirés puis laissés par la
portion inférieure de la hie. Canterel, finalement, résolut d'utiliser
une découverte qui, faite par lui seul quelques années auparavant, avait
toujours donné dans la pratique d'excellents résultats.

Il s'agissait d'un curieux système permettant d'extraire les dents sans
aucune souffrance, en évitant l'emploi dangereux et nocif de tout
anesthésiant.

À la suite de longues recherches, Canterel avait obtenu deux métaux fort
complexes, qui rapprochés l'un de l'autre créaient à l'instant même une
aimantation irrésistible et spéciale, dont le pouvoir s'exerçait
uniquement sur l'élément calcaire composant les dents humaines.

L'un de ces métaux était gris, l'autre avait des reflets bleu d'acier.
Taillant dans chacun d'eux une rondelle d'un millimètre de rayon, il
avait fixé la grise à un fin manche rigide un peu oblique a son plan--et
enfoncé dans le pourtour de la bleue, à distances symétriquement égales,
la pointe de trois courtes tiges horizontales divergentes, tenant par
leur autre extrémité à la circonférence supérieure d'un petit cylindre
pourvu d'une mince poignée. Le moment venu, employant séparément ses
deux mains, il introduisait le cylindre dans la bouche du patient,
appuyait ses bords inférieurs, épais et non coupants, sur les deux dents
avoisinant de part et d'autre celle à enlever--puis amenait la rondelle
grise, qu'il collait exactement sur la bleue. L'aimantation se
produisait aussitôt, si brusque et si puissante que la dent malade,
obéissant à l'appel, quittait son alvéole sans donner à l'intéressé le
temps de percevoir la moindre secousse torturante--et se précipitait
vers la rondelle bleue en pénétrant dans le cylindre, qui, entièrement
de platine ainsi que les trois tiges, montrait une résistance à toute
épreuve. Lorsqu'il s'agissait du maxillaire inférieur, le cylindre se
posait normalement, la rondelle bleue en haut; dans le cas, au
contraire, où la mâchoire dominatrice se trouvait en jeu, la manoeuvre,
bien que pareille, exigeait le renversement complet du cylindre et de la
rondelle grise. Pour les bouches dégarnies, si d'un côté le soutien
faisait défaut à cause d'une dent manquante, le maître, en vue d'un
emploi fort simple, choisissait dans un lot varié de parallélépipèdes
droits en ivoire plein celui qui, par sa hauteur, pouvait fournir la
meilleure suppléance; le cylindre, s'installant d'une part sur une dent,
de l'autre sur l'ivoire, offrait ainsi l'opposition voulue. Quand un
vide complet environnait la dent morbide, doublement isolée, deux
parallélépipèdes devenaient nécessaires. En présence de deux
dents-supports d'inégale grandeur, Canterel recourait à un assortiment
de petits carrés ivoirins d'épaisseurs diverses, dont un seul, mis sur
la plus basse, établissait, pendant l'instant cri tique, une parfaite
similitude de niveau.

Par une conséquence voulue de la combinaison atomique parti culière qui
l'engendrait, l'aimantation s'exerçait seulement du côté intérieurement
assombri au début par le cylindre, dans le champ strict d'un impeccable
tube imaginaire de longueur indéfinie, dont l'axe eût traversé le centre
des deux rondelles et dont le diamètre eût égalé le leur. La rondelle
grise ne risquait donc pas d'attirer jusqu'à elle une des dents de la
mâchoire hors de cause, et la bleue ne projetait son action que sur une
portion de la dent visée, sans troubler aucunement les voisines; cette
action circonscrite, vu son extraordinaire intensité, suffisait à donner
le résultat cherché, complètement indolore par le fait de sa soudaineté.
La dent une fois extraite et adhérente à la rondelle bleue, Canterel
décollait aussitôt la grise, craignant que l'aimantation,
qui--expérimentalement il en avait acquis la certitude--eût persisté
malgré l'obstacle, ne bouleversât par accident une partie saine de la
denture à la suite d'un faux mouvement de l'opéré ou de lui-même.

Le procédé, bientôt connu, avait amené à _Locus Solus_ une foule de
visiteurs à fluxion, qui tous s'en retournaient ravis de la manière
prompte et confortable dont on venait d'arracher la cause de leur mal
sans qu'ils eussent ressenti le moindre à-coup pénible.

Pêle-mêle le maître entassait au rebut les dents descellées par son art,
et l'occasion lui avait toujours manqué pour s'occuper de cette
embarrassante réserve, dont la destruction s'était trouvée constamment
ajournée.

Après l'éclosion de son nouveau projet il bénit ces retards successifs,
qui mettaient à sa portée un élément utilisable et pratique.

Il prit le parti de consacrer son stock de dents à l'exécution de sa
mosaïque. Leurs nuances et leurs contours différaient suffisamment pour
se prêter à cette fantaisie, et un complexe enrichissement serait fourni
par l'ensanglantement plus ou moins vif des racines joint aux reflets
brillants des aurifications et des plombages.

Le maître fixa délicatement à la partie inférieure de sa hie, entre
trois griffes servant de supports, deux nouvelles rondelles pareilles à
celles qu'il employait pour ses opérations dentaires. Mais cette fois il
avait réglé la composition des deux métaux de manière à fonder une
aimantation beaucoup moins autoritaire; il ne s'agissait en effet que de
cueillir des dents simple nient jonchées à terre, sans avoir à les
extirper de leurs alvéoles; en véhiculant leur léger butin d'un point à
un autre, deux rondelles aussi fortes que les primitives auraient happé,
pendant le trajet aérien, toutes les dents du sol qu'eût effleurées leur
champ d'appel, chaque dernière venue sautant verticalement pour se
coller sous la précédente; cet inconvénient capital n'était pas à
craindre, les rondelles neuves, identiques aux premières comme taille et
comme ton individuel, n'ayant que juste le pouvoir nécessaire pour héler
de très près une dent exempte de résistance. Un chronomètre placé au bas
du poteau d'aluminium devait, en actionnant certaine tige verticale,
déterminer à tour de rôle, pour tels moments précis, le rapprochement ou
l'écartement des deux métaux et rendre ainsi l'aimantation
intermittente.

Canterel aurait acquis des résultats analogues en adoptant pour sa
mosaïque des morceaux de fer doux diversement colorés, qu'un
électro-aimant eût sans peine captés puis lâchés par l'effet d'un
courant discontinu.

Mais ce procédé nécessitait dans la hie volante l'installation
difficultueuse d'un alourdissant système de piles plein de graves
inconvénients.

Le maître préféra donc sa première idée, qui, en exploitant de façon
inédite la trouvaille ancienne dont il tirait un juste orgueil, le
séduisait en outre par l'imprévu que donnerait au curieux tableau
projeté l'emploi de fragments découpés et teintés par le hasard seul à
l'exclusion de toute volonté artistique et préméditante.

Après avoir complété la _demoiselle_ par l'adjonction de la géante
aiguille de boussole, Canterel se vit encore en présence d'une condition
indispensable à remplir. Il fallait que l'appareil nomade pût conserver
une verticalité parfaite durant ses villégiatures sur les divers
districts de l'oeuvre future. Or, plus la mosaïque avancerait, plus les
trois griffes soutiens risqueraient de détruire l'équilibre général en
rencontrant des dents comme points d'appui; la hie, en se penchant,
compromettrait grièvement l'orientation si précise des miroirs à
évolution régulière, et une nouvelle ascension deviendrait impossible.

Pour trancher cette question d'importance vitale, Canterel évida la
portion basse des trois griffes et mit à chacune d'elles un chronomètre
de petit module, dont les rouages, au moment voulu, mobiliseraient
certaine aiguille interne à pointe arrondie en mesure de s'abaisser
temporairement.

Quand une griffe porterait sur une dent faisant déjà partie intégrante
de la mosaïque, les deux autres seraient d'avance rallongées par leur
aiguille respective dont le bout atteindrait le sol; parfois deux
griffes se poseraient sur des dents, l'autre se servant seule de son
aiguille.

Les fines tiges annexées sortiraient plus ou moins suivant le niveau des
dents, très variables d'épaisseur. En effet, molaires et palettes, dents
d'adultes et dents de lait donneraient, une fois couchées, un nombre
immense de hauteurs différentes, nombre accru par l'individualité de
chaque mâchoire. Ce fait ne nuirait pas au résultat final, la vigueur
picturale de la mosaïque n'ayant pas à souffrir d'une simple inégalité
de surface; mais Canterel se verrait forcé d'en tenir un grand compte
supplémentaire pour le réglage chronométrique des trois aiguilles; entre
une mâchelière d'homme et une incisive d'enfant, pour prendre les deux
extrêmes, le dénivellement serait relativement considérable, et, selon
qu'une des griffes choisirait l'une ou l'autre, les deux restantes
feraient accomplir à leur appendice intérieur un trajet long ou court
pour gagner le sol; en outre, chaque fois que deux griffes viseraient
simultanément deux dents de grosseur dissemblable, l'une d'elles aurait
recours à son aiguille; pendant les derniers jours, quand les trois
griffes ensemble, au moment de combler quelque lacune isolée,
s'abattraient sur trois dents, on remarquerait souvent l'immixtion d'un
ou deux des appendices mobiles malgré l'absence complète de tout contact
avec la terre.

Étant donné ces diverses particularités, la mise au point des
trois plus bas chronomètres ne manquerait pas d'exiger un travail
exceptionnellement ardu. Par bonheur, le maître, sous le rapport des
aiguilles-rallonges n'aurait à s'inquiéter que de l'emplacement même de
la future mosaïque et non des entours, où, l'espace ne lui étant pas
ménagé, il sèmerait les dents de telle sorte que la _demoiselle_, pour
ravir chacune, pût appliquer naturellement ses trois griffes sur le sol.
Esclave de l'orientation des courants atmosphériques susceptibles d'être
utilisés, Canterel, du moins, élirait à sa guise, sur une ligne droite
indéfinie, le point d'arrivée de chaque migration aérienne tendant vers
l'extérieur du tableau dentaire; il n'aurait pour cela qu'à faire agir
plus ou moins tôt le chronomètre de la soupape. Cette latitude lui
permettrait d'éviter, même pour le début de l'expérience, toute espèce
de tassements sur le vaste champ appelé à se dégarnir peu à peu, et dans
la partie préhensive de sa tâche la hie n'emploierait jamais les
aiguilles de ses griffes.

Pour l'oeuvre d'art à exécuter, Canterel voulut choisir un sujet tant
soit peu fuligineux, à cause des tons bruns et jaunâtres qui
domineraient forcément dans les matériaux de la mosaïque; une scène
pittoresque au sein de quelque profonde crypte faiblement éclairée
devait à son idée fournir l'élément le plus propice, et il se rappela
certain conte scandinave qu'Ezaïas Tegner intitule _den Rytter_ dans sa
_Frithiofs Saga_, conte populaire et moral qui, répondant parfaitement à
ses vues par son principal épisode, a inspire la traduction suivante au
folkloriste français Fayot-Roquensie.

Vers 1650, un riche seigneur norvégien, le duc Gjörtz, s'était follement
épris de la belle Christel, épouse d'un de ses vassaux, le baron
Skjelderup.

Gjörtz manda auprès de lui le reître Aag, forban sans scrupules, qui,
pourvu qu'on le payât bien, ne reculait devant aucune besogne.

En termes ardents, le suzerain exposa l'irrésistible amour qui lui
étreignait le coeur--et promit une fortune au reître pour le jour béni
où, grâce à un discret enlèvement, il lui amènerait seule et sans
défense celle dont l'image le hantait jusque dans ses rêves. Afin
d'éviter toute compromission, Gjörtz se masquerait avec un loup pour
assouvir son désir. Sachant qu'une plainte adressée au roi l'exposerait
aux plus terribles représailles, il voulait priver Christel de preuves
et même de soupçons.

Aag se mit en campagne et alla se loger proche la résidence du baron
pour guetter l'occasion favorable. Un soir, embusqué dans le parc du
château qu'il épiait sans cesse, le reître vit Christel, que les hasards
d'une promenade soli taire conduisaient de son côté. Au moment opportun,
il s'élança d'un bond sur l'infortunée jeune femme, dont ses mains ne
purent arrêter le premier cri. Skjelderup entendit cette exclamation de
détresse et, appelant plusieurs serviteurs à son aide, arriva en temps
voulu pour délivrer sa conjointe et s'emparer de l'agresseur.

Par ordre du châtelain, ivre de fureur, Aag fut à l'instant même
entraîné au fond d'une crypte énorme qui, s'étendant sous le parc, avait
précisément son entrée secrète au milieu d'un massif avoisinant le lieu
de l'attentat.

Cette retraite, depuis longtemps inutilisée, communiquait jadis avec les
souterrains du château pour pouvoir, en cas d'attaque victorieuse,
servir de refuge ignoré à un personnel nombreux, en laissant toujours
l'espoir de quelque fuite nocturne par l'issue du massif.

Parvenu au centre de la caverne avec ses gens et leur prison nier,
Skjelderup fit planter debout dans le sol, composé d'une terre glaise
facilement pénétrable, certaine branche résineuse cueillie puis allumée
au moment de la descente.

Un étang croupissait dans la grotte, saturée de gaz malsains et
d'humidité.

Abandonnant le reître dans le repaire silencieux destiné à lui servir de
tombe, le baron remonta par le même chemin, suivi de ses serviteurs qui,
devant lui, scellèrent l'entrée de la crypte à l'aide d'immenses pierres
rouges, trop lourdes pour les bras d'un homme seul; ces matériaux
provenaient de rocailles d'art presque en ruine qui bordaient non loin
de là une des allées du parc. Depuis plus d'un demi-siècle la
communication souterraine avec le château était comblée par des éboulis,
et rien ne pouvait sous traire le condamné à la mort lente et cruelle
qui l'attendait loin de tout secours humain.

Après avoir essayé vainement de remuer les pierres rouges entassées sur
l'ouverture qui lui avait livré passage, le reître fit le tour de sa
vaste prison, dont l'examen minutieux lui enleva d'emblée tout espoir
d'évasion.

Au cours de son exploration il avait ramassé dans un coin obscur certain
vieux livre pourri en maint endroit, seul vestige à peu près complet
d'un stock de volumes lamentables jetés là au rebut et presque anéantis
par la moisissure ou par les rats.

Revenu près de la torche, il examina l'ouvrage et vit l'en tête suivant:
_Recueil des Kaempe Viser, publié pour la reine Sophie par Sorenzon
Wedel--1591_.

Dans l'espoir de chasser un instant par la lecture les pensées lugubres
qui l'assaillaient, Aag, s'étendant sur le sol, ouvrit le livre au
hasard et tomba sur cette légende naïve, intitulée _Conte de la Boule
d'Eau_.

Autrefois vivait près d'Eidsvold le prince Rolfsen, connu pour sa
grandeur d'âme et sa loyauté.

Maître d'immenses richesses, Rolfsen chérissait sa fille Ulfra, pure
adolescente aux vertus proverbiales; par contre il s'était vu forcé de
répudier ses onze fils, jeunes gens perfides, remplis d'instincts vils
et cruels.

À la mort de Rolfsen, la sage Ulfra, bien qu'elle fût la plus jeune,
entra en possession de tous les biens de son père, qui l'avait nommée
son héritière unique.

Les onze frères, fous de rage, allèrent trouver la fée malfaisante
Gunvère et la prièrent de faire périr Ulfra au moyen de quelque
sortilège.

Gagnée incontinent à la mauvaise cause des solliciteurs, la fée, avec
regret, déclara sa puissance trop limitée pour provoquer directement le
trépas de la jeune fille. Elle pouvait seulement la métamorphoser en
colombe pendant l'espace d'une année, au cours de laquelle les onze
frères lui donneraient facilement la mort s'ils réussissaient à la
découvrir dans le _Fuglekongerige_--ou _Royaume des Oiseaux_--lieu de
retraite au sein duquel se passerait tout son temps d'exil.

Les jeunes gens acceptèrent l'offre de Gunvère qui, après avoir nasillé
une formule magique, leur annonça qu'Ulfra, soudainement changée en
colombe, venait de prendre son vol en leur laissant le champ libre pour
l'accaparement de ses trésors.

Avec mille recommandations, la fée leur remit une cage contenant un
linot qui, une fois lâché, devait les conduire, en vole tant, jusqu'au
royaume des oiseaux--puis leur apprit un mot cabalistique propre à les
préserver d'un péril mortel au moment de toucher au but.

En effet, le Fuglekongerige était gardé par un génie terrible qui, sous
la forme d'une sphère d'eau aérienne, de moyenne grosseur, en
interdisait l'accès aux chasseurs aventureux.

Tout être vivant effleuré par l'ombre de l'étrange boule mourait à
l'instant. Le danger persistait durant la nuit où, dans le ciel toujours
pur d'un climat privilégié, la lune ou les étoiles produisaient une
clarté suffisamment brillante pour être occultée de façon appréciable.

Articulé à voix haute, le vocable magique livré par Gunvère forcerait le
globe liquide à fuir au loin.

Les onze frères quittèrent la fée, qui leur recommanda de faire
diligence, car, s'ils ne lui ôtaient l'archée, Ulfra, au bout d'une
année, désertant le Fuglekongerige à tire-d'aile, retrouverait sa forme
première pour occuper de nouveau son rang et jouir de sa fortune au
détriment des spoliateurs.

Avant tout, les jeunes gens allèrent prendre possession des richesses
paternelles, que la disparition de leur soeur venait de laisser
vacantes.

Oubliant que Gunvère leur avait enjoint de se hâter, ils menèrent
pendant près d'un an accompli une vie de folle bombance, jetant l'or à
pleines mains et profitant du présent joyeux sans souci de l'avenir.

Quelques jours seulement avant la date fatale, se souvenant brusquement
du danger qui les menaçait, ils se mirent en route en lâchant le linot,
dont la cage, depuis la première heure, avait toujours été munie
régulièrement de grains nourrissants et variés.

À la suite de l'oiseau qui, sûr de son chemin, voletait dans une
direction fixe, ils fournirent plusieurs longues étapes et eurent enfin
connaissance d'un bois immense plein de bruissements de plumes et de
pépiements. Le linot s'arrêta, leur indiquant ainsi qu'ils venaient
d'atteindre le Fuglekongerige.

Il faisait grand jour et le soleil étincelait dans un ciel radieux.

Tout à coup les onze frères, terrifiés, virent apparaître la sphère
d'eau annoncée par la fée; ils cherchèrent vainement le mot
préservateur, depuis longtemps oublié au milieu d'innombrables orgies.

La boule approchait, dessinant sur le sol une ombre pale qui d'abord
éclipsa le linot, réduit par la fatigue à sautiller pénible ment sans
faire usage de ses ailes. L'oiseau, comme foudroyé, tomba mort avant
d'avoir pu exhaler une plainte.

Dès lors une chasse effroyable commença. Les jeunes gens, ployés par
l'épouvante, cherchaient à fuir le fléau aérien qui les poursuivait avec
acharnement. La lutte ne pouvait durer, tant le globe fluide mettait
d'agilité à déjouer les feintes brusques tentées par les condamnés pour
se soustraire à l'ombre mortelle.

Mais, depuis quelques instants, une colombe, s'élevant hors du
Fuglekongerige, avait pris sa course à plein vol vers le lieu découvert
où se jouait la scène angoissante.

Planant au-dessus de la sphère pour éviter l'obscurcissement meurtrier,
la nouvelle venue, en baissant le bec, but avidement jusqu'à la dernière
goutte l'eau vagabonde et terrible.

Les onze frères, comprenant qu'ils ce trouvaient en présence d'Ulfra,
mirent un genou en terre, émus et repentants.

La colombe, se faisant guide à la place du linot, les entraîna sur la
route du retour, où ils la suivirent docilement.

Le domaine familial une fois en vue, les temps maléfiques étant révolus,
la douce Ulfra reprit sa forme féminine--et prononça quelques paroles de
touchante conciliation, en tendant les bras à ses frères, dont elle
avait su pénétrer les ténébreux agissements.

Les jeunes gens, amendés, vécurent désormais auprès de leur soeur qui,
rentrée en possession de son immense avoir, les combla de tendresse et
de libéralités.

Au fond de la grotte où le baron Skjelderup venait de l'enterrer vivant,
Aag avait conquis un peu d'oubli dans sa lecture.

Se voyant gagné par le sommeil, il posa le volume auprès de lui et, le
corps à l'abandon, ne tarda pas à s'endormir.

Un rêve, inspiré par le texte récemment assimilé lui montra bientôt les
onze frères de la légende fléchis de terreur par la sphère d'eau, dont
l'ombre estompait mortellement le linot conducteur--tandis qu'au loin
une neigeuse colombe s'élançait pour porter secours à ses persécuteurs.

Peu à peu la colombe s'accentua davantage, et le reître se sentit frôlé
par elle. Ouvrant les yeux, il vit à ses côtés Christel, qui lui
pressait la main pour l'éveiller.

En quelques mots, la jeune femme lui conta les événements qui avaient
suivi l'apposition des pierres rouges sur l'orifice de la crypte.

Obsédée par la pensée de la mort affreuse réservée à son agresseur,
Christel avait pris dans la bibliothèque du château puis transféré
jusqu'à sa chambre une réunion de vieux manuscrits émaillés de plans et
d'indications concernant la construction fort ancienne du domaine des
Skjelderup.

Elle espérait trouver dans ces documents le signalement révélateur de
quelque passage clandestin, suffisamment praticable pour lui permettre
d'arriver seule jusqu'au reître, en évitant les risques d'indiscrétion
que lui eût fait courir toute aide étrangère.

De minutieuses recherches lui apportèrent la réalisation de ses désirs.

Après avoir gravé dans sa mémoire chaque terme d'un long paragraphe
complexe et précis, elle se rendit au milieu de la nuit dans les caves
du château et, levant beaucoup la main, pressa un ressort invisible
masqué par une des nombreuses aspérités de certain mur sombre et
rugueux.

Bientôt une dalle du sol, sans pencher d'aucune manière, monta
d'elle-même assez haut puis s'arrêta, soutenue au-dessus de son alvéole
par quatre épaisses tiges verticales; l'ouverture mise à nu était
comblée par une nappe d'eau.

Christel poussa un nouveau ressort, plus à droite, dans la même région
du mur, et, dès lors, l'eau, en baissant, découvrit quelques marches
aboutissant à un couloir souterrain. La jeune femme descendit et
s'engagea dans le tunnel obscur, parmi les suintements de l'onde glacée
qui, l'instant d'avant, en garnissait toute la longueur.

Elle déboucha ainsi dans la crypte du reître, juste sous l'affleurement
habituel de l'étang, dont un décroissement initial, dû au second ressort
manoeuvré, avait amené le vidage du tunnel. En marchant avec précaution
sur une saillie interne en pente douce elle atteignit le sol même de
l'antre--et put s'approcher du prisonnier pour le tirer de son lourd
sommeil.

Bouleversé par ce récit, Aag fut frappé, malgré lui, du rapport établi à
la dernière seconde par son rêve entre Christel et cette blanche colombe
dont il s'était cru effleuré en percevant l'attouchement libérateur qui
l'avait éveillé. Dans les deux cas l'innocence lâchement persécutée
venait victorieusement secourir l'instrument même de ses maux ou de ses
périls.

Pendant qu'il se livrait à ces réflexions, Christel, non sans lui faire
signe de la suivre, avait regagné, par la même saillie déclive, le
passage souterrain ouvert dans la paroi humide de l'étang.

Après un trajet silencieux, tous deux sortirent par l'issue mystérieuse
dissimulée dans les caves du château.

En faisant jouer successivement tout au bas du mur, à droite puis à
gauche, deux ressorts encore inemployés coïncidant verticalement avec
les deux premiers, Christel provoqua d'abord le retour des eaux qui,
atteignant leur ancien arasement, prouvèrent que l'étang de la grotte
s'était de nouveau empli jusqu'au bord--ensuite la descente de la dalle,
dont la masse régulière combla hermétiquement l'étroite percée occulte.
La jeune femme admirait la prévoyance avec laquelle l'architecte avait
jadis ménagé ce passage secret, utile à quelque fuite désespérée même au
temps où une simple porte--exempte d'éboulis mais susceptible être
facilement condamnée par un envahisseur perspicace--séparait seule la
crypte du château. En pensée elle voyait le mécanisme caché, dont les
documents de la bibliothèque feuilletés quelques heures auparavant lui
avaient montré le fonctionnement grâce à diverses coupes de sous-sol
commentées par un texte précis: un boyau souterrain reliait l'étang de
la caverne au lac Mjösen, qui s'étendait juste au même niveau à trois
kilomètres à l'est; le second ressort, pendant tout le temps où on
appuyait sur lui, lâchait le jet d'une conduite hydraulique dans
l'intérieur d'un récipient qui, une fois alourdi, descendait en formant
contre poids; actionné par ce fait, un délicat système de bielles et de
éviers obstruait le boyau, ouvrant en même temps un déversoir foré à
deux mètres de profondeur dans une des parois de l'étang qui aussitôt se
vidait partiellement dans un puits naturel; c'est alors que la
communication devenait praticable entre la crypte et le château, par
suite de l'abaissement des eaux. Le troisième ressort, pressé avec
vigueur, enfonçait de force et temporairement le résistant obturateur à
refoulement automatique de certain orifice ménagé dans le bas du
récipient, qui, promptement délesté de tout son liquide, remontait
jusqu'à sa place primitive--pendant que bielles et leviers, détruisant
leur premier travail, bouchaient le déversoir du puits et libéraient le
boyau, par lequel le lac Mjösen emplissait de nouveau l'étang. C'était
d'ailleurs par un principe analogue de contrepoids à eau tour à tour
gorgé puis tari que le premier et le quatrième ressort remuaient la
dalle.

Entraînant le reître par d'obscurs escaliers, Christel, avec deux clés
dont elle s'était munie d'avance, ouvrit la porte du perron puis celle
du parc et accorda en même temps à son agresseur la liberté complète et
le pardon.

Au lieu de saisir une occasion si tentante de perpétrer l'enlèvement qui
devait lui rapporter une fortune, Aag, influencé par l'amendement des
onze frères dépeints dans les Kaempe Viser, se jeta aux genoux de
Christel pour lui exprimer son repentir et sa reconnaissance.

Puis il se sauva dans la nuit, pendant que la jeune femme réintégrait
silencieusement ses appartements.

Adoptant ce sujet, qui lui fournissait la fuligineuse crypte souhaitée,
Canterel choisit dans son parc une place très découverte, remarquable
par l'instabilité de direction observée dans les souffles la parcourant.
Ces changements continuels ne pouvaient que favoriser les nombreux
va-et-vient que la _demoiselle_ aurait à effectuer pour l'exécution du
tableau. Il fit aplanir avec une rigoureuse perfection toute la région
qu'il se promettait d'utiliser--puis attendit patiemment l'apparition
dans ses pronostics d'une future période de deux cent quarante heures
qui, partant de la fin d'un coucher de soleil, ne comportât ni pluie ni
tempêtes. L'expérience ne pouvait en effet se concevoir par un vent
excessif, et une averse plus ou moins fouettante eût dérangé maintes
combinaisons en alourdissant l'enveloppe de l'aérostat et en ternissant
miroirs et lentille.

Le moment venu, il amena sur la place ventilée la hie aérienne ainsi
qu'une caisse volumineuse contenant les dents extraites par lui depuis
la découverte de ses deux métaux attractifs.

Là, ses prévisions météorologiques sous les yeux, il se livra pendant
une nuit complète à un terrible labeur, distinguant sans erreurs les
multiples coloris subtils de ses matériaux dentaires grâce à l'étrange
et prodigieuse lumière d'un phare spécial, qui, inventé par lui depuis
peu, avait révolutionné le monde des ateliers et académies en permettant
à n'importe quel peintre de travailler après l'apparition des étoiles
avec la même sûreté qu'en plein jour. Exprès il s'était assigné le soir
comme point de départ des vingt tours de cadran prophétiques, afin de
ménager à ses complexes préparatifs de longues heures noires forcément
nulles pour la _demoiselle_, qui, en commençant sa tâche dès l'aube
subséquente pour la terminer au serein du dixième jour, emploierait sans
en rien perdre toute la partie diurne et utilisable du laps de
prédictions.

Attentif à ne pas gaspiller un instant, il s'appliquait à combiner
l'éclosion de son oeuvre d'art, les regards fixés de temps à autre sur
un modèle exécuté à l'huile, d'après ses indications, par un
portraitiste avisé, qui avait distribué chaque teinte en quantité plus
ou moins grande suivant le nombre de dents ou de racines la
représentant. Laissant libre l'emplacement de la future mosaïque, il
semait sciemment aux alentours les éléments dentaires de toutes nuances,
pour les rendre prêts à être happés aux différents pèlerinages de la
hie.

D'avance, les dents étaient judicieusement orientées selon le sens exact
que leur assignaient dans le tableau leurs divers contours, de même que
les racines, toujours séparées de la couronne, séance tenante, par une
section faite avec une petite scie _ad hoc_.

Conjointement à ces absorbantes semailles, Canterel établis sait, au
millième de seconde près, les futurs embrayages délicats de certain
mécanisme supplémentaire et moteur dont il avait individuellement pourvu
les neuf chronomètres, qui, une fois remontés, marcheraient deux cent
trente-trois heures pleines, ère de précaution un peu supérieure--vu la
phase solaire de l'année--au temps que vivrait l'aventure entre la
première aube et le dernier crépuscule.

Une brise devant naître à telle fraction de minute et se diriger dans
tel sens, la lentille, mue par son chronomètre spécial, concentrerait
les rayons solaires sur la substance jaune--et garderait plus ou moins
longtemps sa position calorifique suivant la pureté de l'atmosphère et
la puissance thermique de l'astre radieux, proportionnelle à la courbe
de son évolution, puis, sur tout, suivant l'opacité relative et la durée
d'occultation de tel nuage passant sur le disque flamboyant. Dans la
partie de sa besogne concernant la lentille, le maître tint compte, une
fois pour toutes, des ombres fines que marqueraient sur la matière
ocreuse quelques-unes des soies du filet.

Le réglage chronométrique de la soupape demandait une grande
application. Certains souffles violents auraient pu emporter la hie
pendant ses temps de repos, et un dégonflement partiel serait parfois
nécessaire indépendamment des pérégrinations aériennes, dans le seul but
d'alourdir l'ensemble en vue d'une stabilité plus résistante. Cette
particularité aurait un contrecoup direct sur le travail de la lentille,
obligée d'éblouir ensuite plus longuement l'amalgame jaune pour
compenser les pertes d'hydrogène.

En bas, la tâche des deux rondelles consacrées à l'attirance puis au
lâchage des dents était plus facile à mettre au point. En revanche,
l'arrangement des trois chronomètres dédiés aux rallonges internes des
griffes astreignit Canterel à d'effrayants calculs. Quant aux miroirs,
leurs déplacements, parfaitement réguliers, ne viseraient qu'à suivre le
soleil dans sa course; mécaniquement leur orientation générale
changerait un peu chaque jour, à cause de la modification quotidienne
apportée dans l'apparente course de l'astre radieux par l'inclinaison du
plan de l'équateur sur celui de l'écliptique.

L'appareil devait invariablement rester stationnaire du coucher au lever
du soleil--et ne jamais recevoir aucun attouchement, car les
chronomètres seraient ordonnés d'avance jusqu'au dernier jour inclus.
Les cadrans, laissés visibles à dessein, permettraient de savoir
constamment si les mouvements, exempts de la plus minime perturbation,
continuaient bien tous à donner la même et vraie heure.

Canterel termina ses apprêts au chant du coq et emplit alors l'aérostat
d'une provision équilibrante et fondamentale d'hydrogène, obtenue
routinièrement sans rien emprunter à la substance ocreuse. En tirant
parti de tous les caprices possibles du vent, la hie achèverait sa
mosaïque à la brune du dixième jour, reproduisant strictement, en plus
grand, le modèle fait à l'huile, sauf quatre minces bandes extérieures
qui manqueraient individuellement à chacun des côtés, sans porter par
leur insignifiante absence, choisie à bon escient de préférence à toute
autre, nul préjudice à l'ensemble du sujet. Forcement inemployées, les
dents d'abord destinées à l'extrême bordure du tableau furent supprimées
en tant que déchet, et le maître, qui avait annoncé publiquement ses
projets, fit ouvrir les portes de son domaine, pour que des témoins
pussent venir à toute heure assister aux légères promenades de
l'instrument et contrôler le défaut absolu de tricherie. Une corde
tendue sur des piquets bas forma autour du lieu captivant un obstacle
polygonal, propre à maintenir les visiteurs à une distance suffisante
pour éviter aux souffles d'air la moindre gêne appréciable. Enfin la
_demoiselle_ fut posée au-dessus d'une oeillère isabelle, où elle
attendit le moment d'utiliser _motu proprio_ la première haleine
favorable.

L'expérience, touchant presque à sa fin, durait maintenant depuis sept
jours, et jusqu'ici l'ustensile ambulant, grâce à la merveilleuse
adaptation de ses chronomètres, avait toujours transféré dents ou
racines aux places voulues. Les trajets, parfois, se succédaient assez
vite par suite de l'allure continuellement fantasque du vent; souvent
aussi, la brise s'éternisant dans une direction constante, l'appareil
attendait pendant des heures l'occasion de reprendre son vol. De temps à
autre, des étrangers se présentaient par petits groupes, et, depuis que
Canterel parlait, plusieurs personnes s'étaient discrètement approchées
pour épier la prochaine ascension de l'aérostat.

Comme le maître achevait sa conférence improvisée, un bruit sec, déjà
connu de nous, attira notre attention vers les trois griffes supportant
la _demoiselle_. Subissant la poussée de sa tige, actionnée par le
mécanisme supplémentaire du chronomètre enchâssé dans le bas du poteau,
la rondelle grise, descendant de nouveau, venait de se coller contre la
bleue, sous laquelle adhérait maintenant, enlevée à l'instant par
l'aimantation soudaine, la racine qui tout à l'heure avait servi de but
à l'appareil.

La lentille pivota comme de coutume pour créer un supplément
d'hydrogène--puis tourna une seconde fois pendant que la hie s'envolait,
dérobant la racine.

Un souffle assez lent chassa la _demoiselle_ vers la plume déployée sur
le chapeau du reître; la soupape fonctionna juste à la seconde propice,
et l'appareil, en se posant, lâcha par écarte ment des rondelles sa
proie mince et légère, achevant ainsi une place rose pâle qui,
subtilement dégradée, formait le bord de la plume, dont l'arête médiane
était faite de racines écarlates. Les griffes ayant trouvé trois
supports corallins de hauteur pareille, aucune des fines rallonges
intérieures n'était sortie.

Presque aussitôt la lentille exécuta une nouvelle manoeuvre génératrice
de pouvoir ascensionnel--suivie d'un deuxième quart de tour;
invariablement ses évolutions partielles avaient lieu dans le sens
adopté pour les aiguilles de montre.

La hie, continuant en droite ligne dans l'axe de sa dernière traversée,
alla tomber, grâce à la soupape, sur une merveilleuse canine plus
blanche qu'une perle, qui, au dire de Canterel, provenait de
l'éblouissante denture d'une ravissante Américaine.

Au moment où s'effectua l'aimantation due au rapprochement des
rondelles, un nuage rapide couvrit le disque entier du soleil, amenant
différentes perturbations dans les couches d'air, où circulèrent des
courants nouveaux.

La lentille se remit vivement dans sa position active. Le passage du
voile de brume était prévu depuis l'origine par Canterel, qui avait
réglé en conséquences les embrayages du chronomètre en jeu. La station
militante du verre concentrateur se prolongea donc beaucoup plus que les
deux fois précédentes, où, vu l'ardeur du soleil exempt de toutes
vapeurs, quelques secondes avaient suffi pour faire naître une copieuse
ration d'hydrogène.

La manoeuvre allégeante terminée, la demoiselle prit un silencieux essor
et, grâce à une saute de vent soudaine, s'abattit sur la colombe du
rêve, dont l'extrémité d'une aile fut complétée par la blanche laniaire
logée en bonne place. Cette fois, obéissant à son chronomètre, l'aiguille
interne d'une des griffes s'était grandement abaissée à la fin du
parcours pour appliquer sa pointe inoffensive sur le sol; grâce à elle
l'équilibre se trouvait sauvegardé, les autres griffes s'appuyant, plus
haut, sur deux dents de niveau pareil.

L'aérostat, que la soupape venait de dégonfler, fut rempli puis soulevé
par une intervention durable de la lentille, et, pendant que
l'aiguille-rallonge rentrait mécaniquement dans sa griffe, l'instrument,
persévérant dans la même direction, alla s'emparer, au loin, d'une dent
bleue fort régulière, semblable à celle qui, d'après les chroniques du
second empire, déparait isolément le splendide appareil masticateur de
la comtesse de Castiglione, constituant ainsi l'unique et sensationnelle
imperfection de cette beauté sans égale.

À ce moment, le nuage, glissant assez vite, cessa de voiler le soleil,
qui reconquit toute sa puissance.

Cette réapparition marqua la fin des courants contraires qui s'étaient
manifestés pendant l'éclipse passagère, et la brise reprit à peu près
son ancienne orientation.

La lentille n'eut pas besoin d'un long effort pour provoquer l'envol de
l'errante machine, qui bondit gracieusement jusqu'à la culotte du
reître, où la fit choir un brusque agissement de la soupape.

Ici les griffes trouvèrent trois points d'arrivée très étagés,
qu'établissaient le sol et deux dents outremer d'épaisseur différente;
mais, d'avance, sous l'influence respective de leurs chronomètres, deux
aiguilles avaient plongé inégalement, et maintenant la plus longue
touchait terre tandis que l'autre portait sur la dent de moindre cubage.

Le nouvel acompte indigo tomba juste où il fallait, et le ballon,
promptement doué d'un supplément de force, poursuivit son trajet
rectiligne jusqu'à une mâchelière noire, énorme et hideuse, autour de
laquelle la demoiselle campa doucement ses griffes, toutes trois, depuis
un instant, uniformément dépourvues d'aiguille visible.

Annonçant, d'après ses souvenirs, qu'une interminable attente serait
nécessaire pour assister à la prochaine déambulation automatique,
Canterel nous entraîna d'un pas lent vers une autre région de l'immense
place.



Chapitre III


Comme point de direction le maître avait choisi une sorte de diamant
géant qui, se dressant à l'extrémité de l'esplanade, avait déjà maintes
fois attiré de loin nos regards par son éclat prodigieux.

Haut de deux mètres et large de trois, le monstrueux joyau, arrondi en
forme d'ellipse, jetait sous les rayons du plein soleil des feux presque
insoutenables qui le paraient d'éclairs dirigés en tous sens. Fixement
soutenu par un rocher artificiel très peu élevé dans lequel s'encastrait
sa base relativement minime, il était taillé à facettes comme une
véritable pierre précieuse et semblait renfermer différents objets en
mouvement. Peu à peu, en s'approchant de lui, on percevait une vague
musique, merveilleuse comme effet, consistant en une série étrange de
traits, d'arpèges ou de gammes montants et descendants.

En réalité, ainsi qu'on s'en rendait compte de tout près, le diamant
n'était autre qu'un immense récipient rempli d'eau. Quel que élément
exceptionnel entrait sans nul doute dans la composition de l'onde
captive, car c'était d'elle et non des parois de verre que venait toute
l'irradiation, qu'on sentait présente en chaque point de son épaisseur.

Les yeux appliqués contre l'une quelconque des facettes, on embrassait
d'un seul regard circulaire tout l'intérieur du récipient.

Au milieu, une jeune femme gracieuse et fine, revêtue d'un maillot
couleur chair, se tenait debout sur le fond et, complètement immergée,
prenait maintes poses pleines de charme esthétique en balançant
doucement la tête.

Un gai sourire aux lèvres, elle semblait respirer librement dans
l'élément liquide l'enveloppant de toutes parts.

Entièrement éployée, sa chevelure, blonde et superbe, tendait à s'élever
au-dessus d'elle, sans toutefois atteindre la surface. Au moindre
mouvement, chaque cheveu, entouré d'une sorte de mince fourreau aqueux,
vibrait sous le frottement des nappes fluides, et la corde ainsi formée
engendrait, selon sa longueur, un son plus ou moins haut. Ce phénomène
expliquait la séduisante musique entendue aux approches du diamant.
L'habile jeune femme la produisait à dessein, réglant savamment ses
crescendo ou diminuendo par le degré variable de force et de rapidité
choisi pour les oscillations de son cou. Les gammes, traits ou arpèges,
dans leurs ascensions et dégringolades mélodieuses, pouvaient s'égrener
sur un champ d'au moins trois octaves. Souvent l'exécutante, se bornant
à mollement accomplir de légers dandinements du crâne, restait confinée
dans un registre fort restreint. Puis, se déhanchant pour imprimer à son
buste un large et continuel mouvement de roulis, elle employait toutes
les ressources de son curieux instrument, qui donnait alors son maximum
d'étendue et de sonorité.

Cet accompagnement mystérieux convenait idéalement aux poses plastiques
de la jeune femme, semblable à quelque troublante ondine. Le timbre
avait une saveur singulière, due au milieu liquide où les sons se
propageaient.

Passant parfois devant elle, un surprenant animal explorait l'énorme
cuve en nageant allégrement--sujet terrestre à coup sûr, comme en
témoignait sa structure de quadrupède griffu. Rose et exempte de tout
pelage, sa peau impressionnante déroutait l'observateur; mais un formel
renseignement spécifique était fourni par ses yeux, qui sans conteste
appartenaient à un chat.

À droite, un objet peu consistant, immergé à une profondeur de cinq
décimètres, pendait au bout d'un fil. Ce ne pouvait être que le résidu
interne d'une face humaine, sans nul vestige d'éléments osseux, charnels
ou cutanés. Sous le cerveau, demeuré intact, les muscles et nerfs
développaient de tous côtés leurs réseaux complexes. Grâce à une mince
carcasse presque invisible soutenant délicatement ses moindres coins,
l'ensemble conservait sa forme originelle, et rien qu'à la configuration
de tel plexus on reconnaissait clairement la place des joues, de la
bouche ou des yeux. Chaque fibre avait une enveloppe aqueuse rappelant,
en plus épais, les fourreaux ténus mis aux cheveux de l'ondine. C'était
par trois points périphériques de la carcasse, situés juste sous la
cervelle, que le fil, se détriplant dans son extrême portion inférieure,
supportait le tout.

En poursuivant l'examen vers la droite on apercevait un minuscule fût de
colonne, qui, parfaitement vertical, se maintenait immobile entre deux
eaux.

Sur le fond du vaste réservoir gisait un long cornet métallique très
pointu, percé de plusieurs trous.

Attirés à gauche par Canterel et postés devant d'autres facettes, nous
pûmes contempler de près une série de petits individus tantôt seuls,
tantôt accouplés ou groupés, qui, pareils à des ludions, montaient
verticalement dans l'eau puis, sans gagner la surface, retombaient
jusqu'au fond, où un bref repos les séparait d'une nouvelle ascension.

Le maître, désignant en premier lieu deux personnages solidaires, nous
donna cette explication:

«L'athlète Vyrlas entrave l'élan d'un oiseau robuste, qui, par l'effet
de certain dressage criminel, tente d'étrangler Alexandre le Grand.»

L'objet en cause évoquait tout un drame. Héros inconscient d'une scène
tragique, un homme était mollement endormi sur une somptueuse couche
orientale. Fixé au mur près du chevet, un fil d'or s'enroulait en noeud
coulant autour de son cou et tenait, par son extrémité libre, à la patte
d'un gigantesque oiseau vert, qui, déployant ses ailes, semblait sur le
point de resserrer la mortelle étreinte par une forte traction préparée
dans le sens voulu. Debout et ferme, un sauveur à musculature d'athlète
avançait les deux mains comme pour empoigner le volatile assassin, que
le fil, par une évidente interversion de rôles, soutenait dans l'espace
grâce à une secrète rigidité.

L'ensemble montait rapidement. À courte distance de la sur face, une
grosse bulle d'air s'enfuit soudain par une ouverture pratiquée dans le
sommet du mur auquel se rattachait le fil d'or; son passage avait dû
provoquer dans un mécanisme intérieur quelque déclenchement subtil, d'où
résultèrent plusieurs mouvements; porté en avant par un battement
d'ailes pendant que le noeud comprimait brusquement le cou du dormeur,
l'oiseau tomba au pouvoir de l'athlète, dont les mains se rapprochèrent
pour le saisir. Effet et non cause, l'essor du volateur provenait d'une
poussée du fil, qui, se resserrant de lui-même, avait légèrement allongé
sa portion de soutènement.

Après le départ de la bulle aérienne la descente commença, pendant que
les mains de l'athlète s'écartaient et que le noeud, en se relâchant,
ramenait l'oiseau à sa place primitive. Une fois posé sur le fond du
récipient, l'objet demeura quelque temps stationnaire--puis effectua une
nouvelle ascension qui, à la même hauteur, se termina par une récidive
des mouvements déjà observés, coïncidant avec une forte expulsion d'air.

«Pilate ressentant la brûlure du sceau terrible marqué en traits de
flamme sur son front», dit Canterel en nous indiquant un autre ludion,
qui se rapprochait verticalement de la surface.

Debout, les mains levées vers son visage crispé par la souffrance,
Pilate fermait à demi les yeux avec une expression d'angoisse et de
terreur. Au point culminant de la montée, un globule d'air s'évada par
quelque ouverture occipitale, tandis qu'un signe lumineux, dû sans doute
à une lampe électrique placée dans la tête, apparaissait, éblouissant,
sur le front du personnage. C'était, rien qu'en lignes de feu, un dessin
représentant le Christ à l'agonie; Canterel nous montra qu'au pied de la
croix divine la Vierge d'un côté, Marie-Madeleine de l'autre étaient
pieusement agenouillées et que chacune des deux robes, avec sa partie
basse, marquait un linéament incandescent sur une paupière de Pilate.

Pendant la chute lente du bibelot le signe s'éteignit, prêt à se
rallumer au faîte de la prochaine escalade.

Canterel, l'index braqué vers une nouvelle figurine, articula cette
brève annonce:

«Gilbert agite sur les ruines de Balbek le fameux sistre impair du grand
poète Missir.»

«Gilbert agite sur les ruines de Balbek le fameux sistre impair du grand
poète Missir.»

Une joie folle empreinte sur la face, Gilbert foulait un amas de pierres
semblant provenir de décombres fort anciens. Dressant fièrement sa main
droite armée d'un sistre à cinq tiges, il ouvrait la bouche comme pour
déclamer quelque strophe.

Cette fois, à l'apogée du trajet ascendant, le départ d'une bulle d'air
moyenne fusant hors de l'épaule droite détermina un geste du bras levé,
qui agita gaiement le sistre comme pour le faire vibrer.

«À l'aide d'un couteau dissimulé dans son lit, le nain Pizzighini se
fait sournoisement une série d'entailles sur le corps, pour que sa sueur
de sang annuelle, guettée par trois observateurs, paraisse plus
abondante.»

Ce commentaire de Canterel s'appliquait à un groupe actuelle ment
immobile sur le fond de la vaste cuve. Très en vue, un être à figure
d'avorton était couché, les draps jusqu'au menton, dans une sorte de
berceau adapté à sa taille enfantine; une expression de fourberie
animait ses veux, fixés vers trois surveillants attentifs qui épiaient
sur sa personne l'apparition de quelque phénomène. Bientôt le tout,
s'enlevant légèrement, partit pour de grandes altitudes, et, au moment
voulu, un brutal exeat que le plus haut coin de l'oreiller délivra par
une secrète ouverture à un fort ballon d'air eut, par suite du
déclenchement produit, un saisissant résultat. Une sueur sanglante fort
minime perla sur l'affreux minois de l'avorton, tandis que, par
contraste, les draps se teignaient d'immenses taches rouges semblant
dues à une terrible hémorragie. Intense ou faible, cette coloration
vermeille provenait partout d'une poudre légère sortie subitement par
une masse de trous microscopiques. Pendant que les quatre quidams
regagnaient leur profond point de départ, la poussière incarnate, en se
dissolvant de façon parfaite, débarrassa l'eau de tous vestiges
tinctoriaux.

«Atlas envoie dans la sphère céleste, dont il vient de décharger
momentanément ses épaules, un coup de pied rageur qui atteint la
constellation du Capricorne.»

Détaillé par ces paroles de Canterel, un nouveau ludion, en plein essor
ascensionnel, subit notre examen. Pliant le genou et montrant la plante
de son pied droit prêt à frapper, Atlas, aperçu de dos, tournait la tête
pour décocher un furieux regard à un globe scintillant qui, tombé
derrière lui, comprenait seulement une multitude de petites étoiles
faites chacune d'un brillant et reliées par un imperceptible réseau de
rigides fils d'argent les disposant suivant les véritables
configurations cosmographiques. Parvenu en de hauts parages, où, d'un
seul coup, s'effectua hors du sommet de son crâne la sortie de plusieurs
centimètres cubes d'air, Atlas, lançant brusquement son talon dans le
Capricorne, corrigea par un déplacement d'astres une légère et unique
faute d'uranographie. À la descente la jambe percutrice reprit sa
position initiale et la faute reparut.

Canterel, s'occupant d'un trio qui suivait de près Atlas dans sa chute,
reprit succinctement:

«Voltaire doute un instant de ses doctrines athéistes à la vue d'une
jeune fille extasiée par la prière.»

Crispant sa main sur le bras d'un compagnon de promenade, Voltaire, vu
de profil perdu, contemplait avec angoisse une adolescente qui,
agenouillée à quelques pas de lui, priait ardemment, la face tournée
vers le ciel. Après un stage de repos sur l'appui solide trouvé au terme
de sa plongée, la légère bagatelle s'envola doucement. Tout en haut,
l'étrange assomption fut enrayée par le mot latin _Dubito_, qui
s'échappa des lèvres de Voltaire sous forme de nombreux globules d'air
dont le groupement créait six lettres parfaitement calligraphiées.

«Âgé de cinq mois, Richard Wagner, dormant dans les bras de sa mère,
inspire à un charlatan une prédiction caractéristique», déclara le
maître, passant à la dernière oeuvre d'art sous marine.

Là, une femme, dont le bras gauche supportait un enfant étendu, pointait
l'index de sa main libre vers un vieillard aux allures de bateleur, qui
lui présentait, au-dessus d'une petite table où reposait une écritoire
dont l'encrier était ouvert, certaine coupe à fond plat contenant en
couche uniforme une poudre grise pareille à l'ordinaire limaille de fer.
Cette fois, proche l'affleurement de l'onde, la défection d'une masse
d'air indivise, dégorgée par l'encrier de l'écritoire, fit osciller le
poignet de la femme, dont l'index appliqua trois coups secs sur le bord
de la coupe. Dès lors la limaille se creusa de sillons qui, rendus plus
nets par chaque secousse, finirent par composer, en lettres bizarres
mais suffisamment lisibles, ces deux mots: «Sera pillé», s'appliquant à
souhait au futur auteur de _Parsifal_. Pendant le retour du groupe vers
de plus grandes profondeurs, on vit s'aplanir la limaille, qui, factice
et compacté, n'avait produit l'effet voulu que par trompe-l'oeil, grâce
à des fentes sinueuses préparées d'avance avec une triple phase
d'épanouissement mécanique.

Les sept délicates pièces nautiques, effectuant leurs continuelles
allées et venues verticales sans aucun ensemble, occupaient à chaque
moment donné des hauteurs très diverses.

La revue des ludions terminée, Canterel nous fit reculer un peu, en
désignant le haut du récipient. Les bords, qui étaient rentrants et
horizontaux pour prêter au tout l'apparence complète d'une gemme
démesurée, encadraient une ouverture centrale de forme circulaire, près
de laquelle se dressaient côte à cote une bouteille de vin blanc dont
l'étiquette portait le mot «Sauternes» et un grand bocal où évoluaient
sept chevaux marins. Le poitrail de chaque hippocampe était finement
traversé en sa partie la plus saillante par le milieu précis d'un long
fil, dont les deux bouts pendants se réunissaient au sein d'un minuscule
étui métallique. Chacun des sept fragiles sétons ainsi créés avait son
coloris propre évoquant une des nuances de l'arc-en-ciel.

Une pêchette gisait auprès du bocal.

Le maître venait d'ouvrir avec précaution, après l'avoir sorti de sa
poche, un drageoir contenant plusieurs grosses pilules rouge vif. Il en
prit une et, faisant quelques pas, la lança fort adroite ment dans
l'orifice du grand diamant. Postés de nouveau contre les facettes, nous
vîmes la légère muscade écarlate choir dans l'eau puis descendre
lentement, pour être soudain avalée au passage par l'animal à peau rose
et nue, que Canterel nous présenta, sous le nom de Không-dêk-lèn, comme
un chat véritable entière ment épilé. L'_aqua-micans_--le maître
appelait ainsi l'eau scintillante offerte à nos yeux--possédait, par
suite d'une oxygénation spéciale, diverses propriétés exceptionnelles et
permettait notamment aux êtres purement terrestres de respirer sans
contrainte au sein de ses ondes. C'est pourquoi la femme à chevelure
musicale, qui--nous l'apprîmes de la bouche de Canterel--n'était autre
que la danseuse Faustine, pouvait supporter impunément, ainsi que le
chat, une immersion prolongée.

Dirigeant d'un geste nos regards vers la droite, le maître désigna le
chef humain composé uniquement de matière cérébrale, de muscles et de
nerfs--et nous le donna pour tout ce qui restait de la tête de Danton,
devenue sa propriété par suite de lointaines circonstances. Déposés par
l'aqua-micans, les fourreaux revêtant les fibres sur toute leur longueur
électrisaient puissamment l'ensemble; c'étaient d'ailleurs les gaines
analogues présentées par la chevelure de Faustine qui provoquaient les
vibrations mélodieuses servant en ce moment même d'accompagnement aux
paroles de Canterel.

Celui-ci se tut et fit un signe à Không-dêk-lèn. Se laissant tomber au
fond, le chat introduisit solidement jusqu'aux oreilles sa face dans le
cornet de métal, qui appuyait sa pointe contre la paroi du récipient.
Paré de la brillante annexe, dont les trous livraient de tous côtés
passage à ses regards, il nagea vers la tête de Danton.

Canterel nous dit que, par l'effet d'une composition chimique
particulière, la boulette rouge absorbée tout à l'heure sous nos yeux
avait momentanément changé le corps entier du chat en une pile vivante
extrêmement forte, dont le pouvoir électrique, concentré dans le cornet,
était prêt à se manifester au moindre contact de la pointe avec une
substance conductrice. Grâce à un dressage subtil, Không-dêk-lèn savait
toucher délicatement le cerveau de Danton avec la partie effilée de son
étrange masque; dès lors muscles et nerfs, déjà électrisés par leurs
revêtements aqueux, subissaient une vigoureuse décharge qui les faisait
agir comme sous l'influence mnémonique d'anciennes routines.

Arrivé au but, le chat mit légèrement le bout du cône métallique sur
l'encéphale exposé devant lui, et les fibres exécutèrent soudain une
impressionnante gymnastique. On eût dit que la vie animait de nouveau ce
résidu de faciès tout à l'heure immobile. Certains muscles semblaient
faire tourner en tous sens les yeux absents, tandis que d'autres
s'ébranlaient périodiquement comme pour lever, abaisser, crisper ou
détendre la région sourcilière et frontale; mais ceux des lèvres surtout
remuaient avec une agilité folle tenant sans nul doute aux prodigieuses
facultés oratoires possédées jadis par Danton. Vu de profil,
Không-dêk-lèn, par quelques mouvements de natation, se maintenait
fixement à côté de la tête sans nous en rien cacher, interrompant
parfois malgré lui le contact du cornet et de la dure-mère pour le
rétablir presque aussitôt. Pendant la trêve l'agitation faciale cessait,
pour reprendre dès que le courant circulait à nouveau. Et l'animal
gardait tant de précautionneuse douceur dans ses attouchements que c'est
à peine si la tête, en ses moments de liberté, tendait à se balancer
quelque peu au bout de son fil, muni tout en haut d'une simple ventouse
de caoutchouc adhérant au plafond transparent de l'immense gemme.

Canterel, qui précédemment, au cours d'expériences analogues, avait
habitué ses regards à interpréter le manège des muscles buccaux, nous
révélait, au fur et à mesure de leur apparition, les phrases passant sur
les vestiges de lèvres du grand orateur. C'étaient d'incohérents
fragments de discours empreints de vibrant patriotisme. Pêle-mêle,
d'entraînantes périodes prononcées naguère en public surgissaient des
cases du souvenir pour se reproduire automatiquement au bas du débris de
masque. Provenant égale ment de multiples réminiscences qu'envoyaient du
fond des temps révolus certaines heures marquantes de pleine activité
parlementaire, l'intense trémoussement du restant de la musculature
physionomique montrait combien le hideux mufle de Danton devait se
rendre expressif à la tribune.

Sur un mot de commandement crié par Canterel, le chat s'éloigna de la
tête, soudain inerte, puis eut recours à son bipède antérieur pour se
libérer du cornet, qui bientôt s'affala paresseusement sur le fond.

Tout en nous prescrivant l'immobilité, Canterel contourna le monstrueux
diamant et, gravissant une fine échelle double qui, faite en métal
luxueusement nickelé, se dressait du côté opposé au nôtre, finit par
dominer l'ouverture circulaire.

À l'aide de la pêchette, il souleva un par un les chevaux marins hors du
bocal pour les plonger dans l'aqua-micans, où se produisit un spectacle
imprévu. À droite et à gauche de chaque poitrail, les bords des deux
ouvertures artificielles, s'écartant parfois sous l'action d'une poussée
interne, livraient passage à une bulle d'air puis se recollaient
d'eux-mêmes sur le séton. Lente ment périodique au début, le phénomène
acquit ayant longtemps une extrême fréquence. Les hippocampes--le maître
nous l'affirma--n'auraient pu vivre dans le grand diamant sans leur
double exutoire, par où s'échappait le trop-plein d'oxygène que l'onde
éblouissante, bien adaptée à la respiration des êtres terrestres,
livrait forcément aux animaux aquatiques. Une plate couche de cire, de
la même couleur qu'eux, recouvrait le côté gauche de chacun des sept
lophobranches.

Canterel, débouchant la bouteille de sauternes, se mit à verser un mince
filet de son contenu dans l'étrange réservoir. Or le vin, sans nulle
velléité de mélange, se solidifiait au contact de l'aqua-micans et,
soudain revêtu d'un éclat magique emprunté à l'ambiance, tombait
superbement sous forme de blocs jaunes pareils à des morceaux de soleil.
Les chevaux marins, qui, à la vue de ce phénomène, s'étaient
spontanément groupés en un cercle étroit placé à souhait, recevaient au
milieu d'eux les flamboyantes avalanches, qu'ils malaxaient avec le côté
aplani de leurs corps pour en faire un seul conglomérat. Le maître,
continuant à pencher le goulot, envoyait sans cesse de nouveaux
matériaux à la horde attentive, qui les arrêtait dans leur chute sans en
laisser rien perdre.

Enfin, jugeant la dose suffisante, le strict échanson rangea près du
bocal la bouteille vivement rebouchée.

Les hippocampes détenaient alors, formée par leur pétrissage continuel,
une étincelante boule jaune dont le rayon mesurait à peine trois
centimètres. Assiégeants pleins d'adresse, ils la faisaient tourner sur
place en tous sens et, par un modelage soigneux uniquement effectué
aussi avec leur côté revêtu de cire, s'efforçaient de lui donner une
rotondité sans défauts.

Avant peu ils furent possesseurs d'une sphère absolument par faite et
homogène, dont aucune marque de soudure ne déparait la surface ou
l'intérieur. L'abandonnant brusquement d'un commun accord, ils se
placèrent côte à côte sur un seul rang, dans l'ordre que réclamaient
leurs sétons pour constituer un arc-en-ciel exact.

Derrière eux la sphère descendait librement. Arrivée au niveau marqué
par l'extrémité double de chaque séton, elle attira comme un aimant le
métal des sept courts étuis marieurs. L'attelage s'étant mis en marche
les traits se tendirent horizontalement, grâce au poids résistant du
globe magnétique, entraîné dans le brusque élan général.

Un cri de surprise nous jaillit des lèvres: l'ensemble évoquait le char
d'Apollon. Vu son ardente participation à l'éclat de l'aqua-micans, la
boule, jaune et diaphane, s'environnait en effet d'aveuglants rayons la
transformant en astre du jour.

À la surface de l'eau venaient continuellement éclore de nombreuses
bulles d'air expulsées par le poitrail des coursiers, qui, bientôt,
contournèrent le petit fût de colonne à immersion fixe. La tension des
sétons laissait le fond seul des étuis de métal en contact avec la
sphère solaire, dont la masse décrivit passivement une impeccable
courbe. Filant à gauche, l'équipage, après avoir masqué successivement
Danton et Faustine, doubla le royaume des ludions puis marcha vers la
droite pour passer devant nous.

Canterel annonça une course, en nous priant de choisir nos candidats,
puis déclara qu'aux hippocampes--handicapés par leurs places, plus ou
moins proches d'une _corde_ imaginaire--il donnait en guise de noms,
visant ainsi au plus simple, leurs chiffres latins ordinaux, en partant
du séton violet, possédé par _Primus_, le plus privilégié. Chacun de
nous désigna tout haut son élu, en se bornant à parier pour l'honneur.

Au moment où le rang vagabond, parfaitement aligné, gagnait le fût de
colonne, Canterel, fixant d'avance à trois complets tours de piste la
longueur de la course, fit du bras un grand signal impérieux fort bien
compris des intelligentes bêtes, qui, mues délicatement par leurs trois
nageoires pectorales et dorsale, s'empressèrent à l'envi d'accélérer
leur marche.

Après un élégant virage, les concurrents s'élancèrent fougueusement vers
la gauche; _Tertius_ menait le train, suivi de près par _Sextus_,
_Primus_ et _Quintus_; malgré le trouble apporté dans la rectitude
initiale de l'escouade, les sétons, doués d'une certaine élasticité,
demeuraient tous absolument rigides, sans que la sphère, exempte
d'avances et de retards, eût à subir le plus léger cahot.

Faustine balançait toujours mélodieusement sa chevelure, qui servait
d'orchestre accompagnateur à la mythologique chevauchée.

L'attelage évolua autour de Pilate, dont le front venait de s'illuminer,
puis détala devant nos yeux, _Quartus_ en tête.

Lorsque après une souple manoeuvre autour du fût de colonne l'équipage
occulta Danton impassible, _Septimus_, peinant impétueusement, dépassa
_Quartus_.

Le poste des ludions fut serré de trop près, et la boule solaire frôla
quelque peu la sphère céleste au moment où le pied d'Atlas y décochait
son coup périodique.

_Septimus_ fut salué par maints vivats de ses parieurs puis garda sans
cesse l'avantage autour de la colonnette.

Les sept poitrails créaient maintenant une masse de perles gazeuses, qui
prouvaient par leur nombre combien l'excitation de la course activait
les échanges respiratoires; quelques-unes se mélangèrent, au tournant
des ludions, avec un nouveau «Dubito» aérien échappé aux lèvres de
Voltaire.

Canterel quitta le sommet de l'échelle et, revenant parmi nous, prit
position, à droite, devant une facette spéciale, au milieu de laquelle
un cercle fort exigu était marqué en noir. Reculant de trois pas, il
bornoya pour apercevoir nettement dans la minime circonférence foncée le
fût de colonne, maintenant converti en poteau d'arrivée.

Sur la _ligne droite_, les chevaux, semblant conscients du terme
prochain de la lutte, fournirent un suprême effort, et _Secundus_ prit
soudain un avantage définitif, aux applaudissements de ceux qui avaient
parié juste. Canterel le proclama vainqueur puis décréta la fin de
l'épreuve par un cri net à l'adresse du peloton docile, dont l'allure se
changea en flânerie de parade.

Resté à l'écart pendant la fougueuse randonnée, Không-dêk-lèn, voyant le
calme rétabli, se mit à poursuivre comme une balle fugace la
resplendissante sphère solaire, qu'en joueur espiègle et doux il
gratifiait incessamment de gracieux coups de pattes.

Pendant que nos yeux captivés allaient de Faustine aux ludions, du chat
folâtre aux hippocampes, le maître nous parlait du diamant et de son
contenu.

Canterel avait trouvé le moyen de composer une eau dans laquelle, grâce
à une oxygénation spéciale et très puissante qu'il renouvelait de temps
à autre, n'importe quel être terrestre, homme ou animal, pouvait vivre
complètement immergé sans interrompre ses fonctions respiratoires.

Le maître voulut construire un immense récipient de verre, pour rendre
bien visibles certaines expériences qu'il projetait touchant plusieurs
partis à tirer de l'étrange liquide.

La plus frappante particularité de l'onde en question résidait de prime
abord dans son éclat prodigieux; la moindre goutte brillait de façon
aveuglante et, même dans la pénombre, étincelait d'un feu qui lui
semblait propre. Soucieux de mettre en valeur ce don attrayant, Canterel
adopta une forme caractéristique à multiples facettes pour l'édification
de son récipient, qui, une fois terminé puis rempli de l'eau fulgurante,
ressembla servilement à un diamant gigantesque. C'était sur l'endroit le
plus ensoleillé de son domaine que le maître avait placé l'éblouissante
cuve, dont la base étroite reposait presque à ras de terre dans un
rocher factice; dès que l'astre luisait, l'ensemble se parait d'une
irradiation presque insoutenable. Certain couvercle métallique pouvait
au besoin, en bouchant un orifice rond ménagé dans la partie plafonnante
du joyau colossal, empêcher la pluie de se mélanger avec l'eau
précieuse, qui reçut de Canterel le nom d'_aqua-micans_.

Pour jouer l'indispensable rôle d'ondine, le maître, tenant à choisir
une femme séduisante et gracieuse, manda par une lettre prodigue
d'instructions précises la svelte Faustine, danseuse réputée pour
l'harmonie et la beauté de ses attitudes.

Arborant un maillot couleur chair et laissant tomber naturellement,
comme l'exigeait son personnage, tous ses immenses et magnifiques
cheveux blonds, Faustine monta sur une luxueuse et délicate échelle
double en métal nickelé, installée près du grand diamant, puis pénétra
dans l'onde photogène. Malgré les encouragements de Canterel, qui en
s'immergeant lui-même avait souvent expérimenté la facile respiration
sous marine que procurait l'oxygénation particulière de son eau,
Faustine n'enfonça qu'avec précaution, s'agrippant des deux mains au
bord surplombant de la cuve et ressortant plusieurs fois la tête avant
de plonger définitivement. Enfin, divers essais, toujours plus
prolongés, l'ayant pleinement rassurée, elle se laissa choir et prit
pied sur le fond du récipient.

Ses cheveux touffus ondulaient doucement avec une tendance à monter,
pendant qu'elle esquissait maintes posés plastiques, embellies et
facilitées par l'extrême légèreté que lui donnait la pression liquide.

Peu à peu une riante griserie s'empara d'elle due à une trop grande
absorption d'oxygène. Puis, à la longue, une résonance vague s'exhala de
sa chevelure, enflant ou diminuant selon que sa tête remuait plus ou
moins. L'étrange musique prit bientôt plus de corps et d'intensité;
chaque cheveu vibrait comme une corde instrumentale, et, au moindre
mouvement de Faustine, l'en semble, pareil à quelque harpe éolienne,
engendrait, avec une infinie variété, de longues enfilades de sons. Les
soyeux fils blonds, suivant leur longueur, émettaient des notes
différentes, et le registre s'étendait sur plus de trois octaves.

Au bout d'une demi-heure, le maître, perché sur l'échelle doublé, aida
Faustine, en l'agrippant d'une main par la nuque, à se hisser près de
lui sur le haut du récipient afin de redescendre jusqu'au sol. Canterel,
qui avait assisté à toute la séance, examina la splendide crinière
musicale et découvrit autour de chaque cheveu une sorte de fourreau
aqueux excessivement mince, provenant venant d'un dépôt subtil occasionné
par certains sels chimiques en dissolution dans l'aqua-micans. Violemment
électrisée par la présence de ces imperceptibles enveloppes, la tignasse
entière s'était mise à vibrer sous le frottement de l'eau brillante,
qui--le maître l'avait constaté antérieurement--joignait une grande
puissance acoustique à ses incomparables propriétés lumineuses.

Dès lors Canterel se demanda quel effet produirait un pareil phénomène
sur une toison de chat, déjà si facilement électrisable par elle-même.

Il possédait un matou blanc du Siam nommé Không-dêk-lèn[5], remarquable
par son intelligence; l'ayant fait quérir sur l'heure, il l'immergea
dans le récipient.

[5] Mot siamois qui signifie _joujou_.

Không-dêk-lèn s'enfonça doucement en continuant à respirer de façon
normale et, d'abord effrayé, s'habitua vite à la nouvelle ambiance. Il
toucha le fond et se mit à errer curieusement.

Bientôt, se sentant plus léger que de coutume, il exécuta de grands
sauts qui le divertirent fort; peu à peu il parvint, après s'être élevé
brusquement, à ralentir sa chute par d'adroits mouvements de pattes,
s'essayant ainsi dans l'art de la natation, qui parut appelé à lui
devenir promptement familier.

L'électrisation de la toison s'accomplit selon l'attente, et les poils,
un peu hérissé, commencèrent à vibrer; mais, courts et presque uniformes
de longueur, ils ne donnèrent qu'un bourdonnement faible et confus. Par
contre--phénomène nouveau que la chevelure de Faustine n'avait pas
connu--le tégument se couvrit d'une phosphorescence crue et blanchâtre,
assez intense pour poindre en plein jour et trancher violemment sur
l'éclat déjà si vif de l'eau elle-même. D'éblouissantes flammes
blafardes semblaient environner Không-dêk-lèn, sans le gêner ni troubler
ses évolutions natatoires, désormais faciles et continuelles.

Constatant chez le chat l'inévitable éréthisme provoqué par l'intense
oxygénation de l'eau, Canterel voulut arrêter l'expérience et, gagnant
le haut de l'échelle, appela Không-dêk-lèn, qui nagea jusqu'à la
surface. Il agrippa le félin en lui pinçant la peau derrière le cou et
descendit pour le déposer sur le sol. Mais, pendant le court trajet,
d'incessantes décharges électriques l'avaient ébranlé, dues au contact
de sa main avec la fourrure blanche, dont chaque poil était ceint d'un
mince fourreau aqueux transparent.

Encore endolori, Canterel conçut une idée soudaine, qui, directement
issue de la violence même des commotions éprouvées, reposait sur un
curieux fait familial.

Philibert Canterel, le propre trisaïeul du maître, avait grandi
fraternellement auprès de Danton, né en même temps que lui dans la
petite ville d'Arcis-sur-Aube. Plus tard, au cours de sa brillante
carrière politique, Danton n'oublia jamais son ami d'enfance, qui,
devenu financier, menait à Paris une vie active mais obscure, en évitant
soigneusement la publicité dont il se sentait menacé en tant qu'_alter
ego_ du célèbre tribun.

Quand Danton fut condamné à mort, Philibert put pénétrer jusqu'à lui et
reçut ses dernières volontés.

Ayant eu vent de certains propos tenus par ses ennemis, qui semblaient
décidés à jeter ses restes à la fosse commune sans aucune indication
apte à les faire jamais reconnaître, Danton supplia son camarade fidèle
de tenter l'impossible pour s'approprier au moins sa tête en recueillant
diverses complicités.

Aussitôt Philibert alla trouver Sanson pour lui exposer le voeu suprême
du prisonnier.

Admirateur fanatique de l'illustre orateur, Sanson résolut de commettre,
pour un pareil cas, une infraction à sa consigne et donna les
instructions suivantes à Philibert, en le chargeant de les communiquer
au condamné. Juste à l'instant fatal, Danton, par une sorte de bravade
emphatiquement éloquente qui n'étonnerait personne de la part d'un tel
improvisateur, prierait Sanson de montrer sa tête au peuple, en prenant
pour prétexte ironique la laideur proverbiale de son faciès. Après la
chute du couperet, Sanson, obéissant aux injonctions du supplicié,
prendrait dans le panier la tête sanglante et l'exposerait pendant une
fraction de minute à l'avide regard de la foule. Au moment de la lâcher,
d'un adroit coup de main il l'enverrait dans un second panier qui,
toujours placé non loin du premier, contenait les linges destinés à
essuyer le couteau ainsi que divers outils pour affûter la lame ou faire
à l'appareil telle réparation urgente. Exprès les deux paniers seraient,
ce jour-là, plus contigus encore que de coutume, et le subterfuge ne
pourrait manquer de s'accomplir à l'insu de tous.

Heureux du résultat de sa mission, Philibert parvint de nouveau jusqu'à
Danton et lui notifia les recommandations du bourreau.

Le tribun émit alors un souhait touchant: il voulait que, si le complot
réussissait, sa tête fût embaumée--puis transmise de père en fils dans
la famille de son ami en souvenir de l'héroïque dévouement qui n'allait
pas sans être entouré de risques mortels. Philibert promit à Danton
d'exaucer ponctuellement ses désirs et lui fit en pleurant de longs
adieux, car l'exécution était imminente.

Le lendemain, avant de s'incliner sous le couperet, Danton, se
conformant aux ordres reçus, dit à Sanson la célèbre phrase: «Tu
montreras ma tête au peuple, elle en vaut la peine.» Quelques instants
plus tard la lame accomplissait son oeuvre, et Sanson extrayait la tête
du panier pour la présenter à la foule frissonnante. Ensuite, en la
lâchant de haut, il n'eut qu'à lui donner légèrement un certain élan
oblique pour la faire tomber dans le panier aux outils, strictement
adjacent à l'autre. Seul Philibert, placé au premier rang des curieux,
s'était rendu compte de la fraude, en spectateur averti et attentif.

Le soir même Philibert alla chez Sanson, qui lui remit sous forme de
paquet nullement suspect le chef précieux, facile à emporter sans
éveiller aucun soupçon.

Rentré chez lui, le financier chercha le moyen d'embaumer la tête sans
courir le risque de voir son secret divulgué.

Certain que, s'il confiait la besogne à des gens du métier, les traits
populaires de Danton seraient immédiatement reconnus, Philibert résolut
de tout faire lui-même et acheta dans ce but plu sieurs traités
d'embaumement dont il se pénétra de son mieux.

Une fois au courant de la méthode la plus communément usitée, il fit
subir à la tête les multiples bains chimiques et préparations de toute
nature qui devaient en assurer la conservation.

Depuis lors, suivant le voeu du grand patriote, l'étrange reste, veillé
tour à tour par cinq générations, s'était maintenu dans la famille
Canterel.

Mais Philibert, trop novice dans la spécialité d'embaumeur, avait sans
doute accompli sa tâche de façon imparfaite, car la putréfaction s'était
peu à peu attaquée aux tissus, respectant toutefois le cerveau et les
fibres faciales, qui, après plus de cent ans, se trouvaient encore
intacts, sans qu'on pût découvrir nulle part le moindre vestige de chair
ou de peau.

Voyant la complexion irréprochable de cette matière cérébrale et de ces
fibres, Canterel, entraîné par son esprit chercheur, s'était longuement
employé, en essayant maints procédés électriques, à obtenir de
l'ensemble quelque mouvement réflexe; la réussite eût présenté un
merveilleux intérêt, tant par l'époque lointaine de la mort que par
l'importance du rôle historique départi au sujet.

Mais toutes ses tentatives étaient restées infructueuses.

Or, en subissant au simple toucher du félin humide une série de fortes
secousses, le maître s'était demandé si une immersion durable de la tête
fameuse dans l'eau diamantaire n'amènerait pas une électrisation assez
puissante pour rendre accessible, sous l'influence passagère d'un
courant quelconque, la production du réflexe désiré.

Il détacha soigneusement du chef légendaire cerveau, muscles et nerfs,
en laissant de côte comme encombrement inutile toute la partie osseuse,
puis tailla dans une matière légère et mauvaise conductrice une mince
carcasse ingénieuse qui soutint l'ensemble flasque en lui conservant sa
forme primitive.

Le tout fut plongé dans l'eau splendide au bout d'un fin câble à
suspension pneumatique, dont l'extrémité basse, en se ramifiant,
attrapait, au-dessous du cerveau, trois points extérieurs de la
carcasse.

Après un jour entier volontairement consacré à l'attente, les moindres
filaments étaient recouverts de fourreaux aqueux, pareils, en plus
épais, à ceux déjà récoltés par la chevelure de Faustine et par les
poils de Không-dêk-lèn.

Canterel sortit le bizarre objet et, l'emportant dans un de ses
laboratoires, électrisa fortement le cerveau; à sa vive joie il obtint
quelques imperceptibles sursauts dans les nerfs qui mouvaient jadis la
lèvre inférieure.

Sûr de s'être engagé dans une bonne voie, il fit, mais en vain, des
efforts suivis pour acquérir de plus grands résultats. Le réflexe,
changeant de place, ne consistait qu'en un frisson à peine appréciable
agitant furtivement l'une ou l'autre région de la face.

Ne pouvant se contenter d'une aussi faible victoire, Canterel voulut
envoyer un courant dans la tête pendant son immersion même au sein de
l'onde aveuglante, songeant, avec raison, que les effluves électriques
emmagasinés à une haute tension dans le surprenant liquide
s'emploieraient sûrement, en les enveloppant de toutes parts, à
augmenter la puissance magnétique des fibres et du cerveau.

Il noya de nouveau le chef dans le grand diamant puis, installé au bout
de l'échelle, posa sur le bord rentrant une pile en activité, dont les
fils plongèrent profondément pour se mettre en contact avec les lobes
cérébraux.

Les conséquences furent de beaucoup supérieures aux précédentes; les
nerfs labiaux semblèrent ébaucher certains mots, pendant que les muscles
des yeux et des sourcils remuaient timidement.

Le maître, enthousiasmé, recommença maintes fois de suite l'expérience;
c'était toujours dans la région buccale que la mise en branle
s'effectuait le plus vivement; selon toute évidence, le cerveau, par une
sorte de routine, agissait de préférence sur les lèvres grâce à
l'étonnante faconde qui pendant la vie entière avait constitué la
particularité dominante du glorieux orateur.

Voyant la réserve d'énergie latente que gardait malgré le temps
l'étrange agglomérat de cellules, Canterel, acharné, tâcha d'en
extraire, avec leur maximum d'intensité, les plus nombreux effets
possibles.

Mais il eut beau mettre à l'épreuve divers genres de courants et
accroître sans cesse la force des piles employées, le sous-faciès,
toujours immergé, ne donna que les mêmes tressaillements oculaires et
vagues esquisses de paroles constatés lors du premier essai fait au sein
de l'aqua-micans.

Le maître se mit à chercher ailleurs une puissance propre à tirer
quelque parti plus complet de la précieuse relique humaine qu'il avait
le bonheur de posséder.

D'anciens travaux personnels sur le magnétisme animal lui revinrent dès
lors à la pensée. Il se rappela une substance rouge de son invention,
baptisée par lui _érythrite_, qui, absorbée sous le volume d'une tête
d'épingle, électrisait en s'y répandant tous les tissus d'un sujet au
point de le transformer en véritable pile vivante; il suffisait
d'introduire, après assimilation, le visage du patient dans la partie
évasée d'un grand cornet métallique spécial, percé de quelques trous
l'aérage, pour obtenir une concentration de toute l'électricité
emmagasinée dans le corps; aussitôt la pointe du cône pouvait, par un
simple contact, créer tel courant ou actionner un moteur. La découverte
ne s'étant prêtée à nulle application pratique, le maître l'avait
promptement laissée de côté--non sans conserver toutefois la formule de
l'érythrite, qu'il songeait à utiliser désormais pour ses nouvelles
recherches.

En effet le magnétisme animal semblait désigné pour l'accomplissement
d'une expérience mi-biologique visant à une sorte de résurrection
artificielle.

Mais la médiocrité des réflexes physionomiques fournis jusque-là par les
plus fortes piles prouvait que seule une dose énorme d'érythrite agirait
efficacement. Or une consommation exagérée du médicament rouge
entraînerait des dangers graves, et l'essai n'en pourrait être fait que
sur un animal.

Canterel, évoquant la façon aisée dont Không-dêk-lèn avait appris seul à
se mouvoir dans l'onde respiratoire, voulut exploiter l'intelligence du
chat et ses évidentes aptitudes pour une prompte initiation quelconque.
Mais avant de rien tenter il fallait supprimer l'épaisse toison blanche,
qui, par ses trop intenses facultés d'électrisation, eût fatalement
produit de multiples contre-courants préjudiciables au but poursuivi. Un
enduit très actif, dont l'animal entier fut recouvert, détermina une
radicale et indolore chute de tous les poils.

Le maître fabriqua ensuite, dans le métal voulu, un cornet s'adaptant
juste au museau du chat. Forés çà et là, plusieurs trous, qui en même
temps donneraient au félin la faculté de voir, favoriseraient le
continuel va-et-vient de l'aqua-micans dans l'intérieur du cône, où
circulerait ainsi un oxygène toujours neuf.

Không-dêk-lèn, désormais rose et bizarre, fut de nouveau englouti dans
le grand diamant, le museau ceint du cornet métallique; sans lui donner
encore aucun atome d'érythrite, Canterel le dressa patiemment à frôler
le cerveau de Danton avec la pointe du cône. Comprenant vite ce qu'on
exigeait de lui, le siamois, qui, à l'aide de quelques mouvements de
pattes, se main tenait sans peine entre deux eaux, sut, avant peu,
effectuer le contact avec une telle délicatesse que la tête fragilement
pendue n'en subissait, pour ainsi dire, aucun élan oscillatoire. Le
maître lui apprit aussi à se délivrer seul du cornet avec ses pattes de
devant--puis à le ramasser au fond du récipient en y mettant son museau
pendant que la pointe portait sur le revers d'une des facettes.

Après l'obtention de ces divers résultats, Canterel composa une
provision d'érythrite. Mais, au lieu de diviser la substance en
fractions infinitésimales comme jadis, il en fit de fortes pilules. La
dose ancienne se trouvant dès lors centuplée, de sérieux risques
menaçaient Không-dêk-lèn. Par prudence, le maître, morcelant la première
perle, soumit l'animal à un entraînement progressif, lui donnant d'abord
de minimes parcelles puis augmentant chaque jour la ration.

Quand pour la première fois le chat eut ingurgité une pilule entière,
Canterel le plongea dans l'irradiant aquarium puis, accordant quelques
minutes à l'érythrite pour agir, fit un certain signe de commandement.
Aussitôt Không-dêk-lèn, parfaitement dressé, alla jusqu'au fond se
masquer du cornet pour nager ensuite vers la cervelle de Danton, qu'il
effleura doucement avec la pointe de l'appendice métallique. Le maître,
joyeux, vit son espoir se réaliser pleinement. Sous l'influence du
puissant magnétisme animal que dégageait le cône, les muscles faciaux
tressaillirent, et les lèvres sans enveloppe charnue remuèrent
distinctement, prononçant avec énergie une foule de mots dépourvus de
résonance. Employant l'adminicule des sourds, Canterel par vint à
comprendre différentes syllabes par l'articulation; il découvrit alors
de chaotiques bribes de discours se succédant sans lien ou se répétant
parfois à satiété avec une singulière insistance.

Ébloui par un tel succès, Canterel, à divers intervalles, recommença
l'expérience, immergeant le chat d'avance et l'habituant à engouler dans
l'eau même, après l'avoir happée au passage, une perle d'érythrite
lancée au hasard.

Rêvant quelque nouvelle utilisation de l'aqua-micans, le maître eut la
pensée de fabriquer pour l'intérieur du grand diamant une collection de
ludions capables de s'élever automatiquement vers la surface par l'effet
d'une poche respective où s'accumulerait peu à peu une portion de
l'oxygène si abondamment répandu dans l'ambiance--puis de redescendre
jusqu'au fond grâce à la désertion subite du gaz amassé.

Adapté à chaque figurine aquatique, un mécanisme subtil serait mu par la
fuite brusque de l'oxygène, afin d'engendrer un mouvement ou un
phénomène quelconques--ou encore une phrase typique et brève qui
s'écrirait en fines bulles d'air disposées graphiquement.

Cherchant dans sa mémoire, Canterel choisit différentes choses
susceptibles de lui fournir des sujets curieux à exécuter:

1° Une aventure d'Alexandre le Grand rapportée par Flavius Arrien.

En 331, lors de son passage victorieux en Babylonie, Alexandre avait
beaucoup admiré un immense et magnifique oiseau de plumage vert
appartenant au satrape Séodyr, qui le gardait toujours auprès de lui
dans sa chambre, la patte emprisonnée par un long fil doré fixé au mur.
Le roi s'appropria le merveilleux volateur et lui conserva son nom
d'Asnorius, qu'il connaissait fort bien. Guzil, jeune esclave encore
adolescent, fut spécialement affecté au service de l'oiseau, qu'il dut
nourrir et soigner avec sollicitude.

Peu après, pendant le séjour de l'armée conquérante à Suse, l'animal fut
installé dans l'appartement d'Alexandre, qui appréciait fort l'effet
décoratif de son splendide plumage; l'extrémité du fil d'or fut
assujettie à la muraille non loin de la couche royale, et Asnorius,
errant tout le jour à travers la pièce dans les limites que lui
assignaient les dimensions de son entrave, dormait la nuit sur un
perchoir à quelques pas de son maître.

Cependant l'oiseau, apathique et froid, ne témoignait aucune affection
au roi, qui ne le conservait que pour sa resplendissante beauté.

Il y avait à ce moment, parmi les chefs perses qu'Alexandre avait admis
dans son entourage, un certain Brucès, qui haïssait profondément son
nouveau maître tout en lui donnant d'hypocrites marques d'attachement.

Entraîné par son patriotisme, Brucès songeait à soudoyer un des
serviteurs d'Alexandre dans le but d'arrêter, par un assassinat auquel
il ne prendrait qu'une part indirecte, la marche triomphante de
l'envahisseur.

Il jeta son dévolu sur Guzil, qui, vu le poste qu'il occupait auprès
d'Asnorius, pénétrait librement à toute heure dans la chambre royale, et
promit au jeune esclave de l'enrichir pour jamais s'il faisait périr
l'oppresseur de l'Asie.

Ayant accepté le marché, Guzil chercha un moyen de gagner sa prime sans
se compromettre.

L'adolescent avait remarqué, depuis de nombreux jours qu'il s'en
occupait sans cesse, qu'Asnorius, très docile, semblait remarquablement
doué pour toute espèce de dressage. Il imagina un plan d'éducation qui
devait amener l'oiseau à tuer Alexandre, dont le trépas n'incomberait
ainsi à personne.

Chaque fois qu'il fut seul dans la chambre souveraine, Guzil se coucha
sur le lit du roi et habitua patiemment Asnorius à faire lui-même, en
s'aidant de son bec, un vaste noeud coulant avec le fil d'or qui lui
tenait la patte.

Quand l'obéissante bête sut accomplir ce tour de force, l'esclave,
toujours étendu, l'entraîna, durant de multiples séances, à lui ceindre
largement la figure avec l'énorme boucle, en la faisant reposer d'une
part sur son cou, de l'autre contre le sommet de sa tête; puis, imitant
les divers retournements d'un dormeur, il lui apprit à saisir toute
occasion de glisser peu à peu jusque sous sa nuque le dangereux fil
d'or, suffisamment grêle pour s'immiscer sans peine entre les cheveux et
le coussin. Alexandre, notoirement, avait un sommeil agité, qui, le
moment venu, faciliterait la tâche d'Asnorius.

Arrivé à cette phase de l'éducation entreprise, Guzil, agrippant à deux
mains son terrible collier pour éviter sa propre strangulation,
accoutuma l'oiseau à s'enfuir brusquement dans la direction propice puis
à tirer sur le fil en utilisant l'entière vigueur de ses ailes immenses.
Étant donné la force exceptionnelle représentée par l'effrayante
envergure d'Asnorius, le procédé, mis en pratique, amènerait
infailliblement la mort immédiate d'Alexandre; en outre, tout se
passerait dans des conditions de silence que rendrait nécessaires la
présence de l'athlète Vyrlas, défenseur invincible et dévoué qui, chaque
nuit, veillait dans la pièce voisine pour garder le repos du roi.

Guzil avait pleine confiance en la résistance du fil, tressé fort
solidement pour empêcher toute évasion du volateur aux puissantes
rémiges.

Quand tout fut au point, le jeune esclave s'empressa de réaliser son
projet.

Exprès il s'était chaque fois mis à plat sur le lit depuis le
commencement du dressage, afin que la seule vue d'un homme allongé
devînt pour Asnorius un signal d'action. Jusqu'alors il n'avait pas eu
lieu de craindre une exécution même partielle de la tâche confiée à
l'oiseau, celui-ci dormant toujours profondément pendant la durée
complète de la nuit. À la date voulue l'adolescent lui administra
simplement une drogue pour le tenir éveillé, certain qu'en présence
d'Alexandre endormi sur sa couche il finirait par manoeuvrer suivant les
plans secrètement conçus.

Ainsi qu'on put s'en rendre compte plus tard, tout s'accomplit selon les
prévisions de Guzil. Durant le premier assoupissement du roi, Asnorius
fit adroitement son noeud coulant, parvint à le passer au cou du dormeur
et prit à souhait son essor, halant puissamment le fil en battant des
ailes. Mais, dans un sursaut d'agonie, Alexandre, inconsciemment, frappa
d'un revers de main une proche coupe en métal, qui, pleine encore d'un
breuvage qu'on lui préparait pour chaque nuit, rendit au choc une note
vibrante.

Aussitôt l'athlète Vyrlas se précipita dans la chambre, faible ment
éclairée par une lampe nocturne, et vit la face violacée du roi, dont
les membres s'arquaient au cours d'une suprême convulsion. Il fonça
droit sur Asnorius, promptement maîtrisé, puis élargit de ses doigts
robustes le noeud mortel qui étreignait Alexandre, auquel des soins
immédiats furent efficacement prodigués.

Une enquête amena l'arrestation de Guzil, qui seul avait pu enseigner à
l'oiseau les finesses d'un pareil manège.

L'esclave, pressé de questions, fit des aveux et nomma l'instigateur du
meurtre. Mais Brucès, ayant appris l'échec de la tentative homicide,
s'était hâté de fuir sans laisser aucune trace.

Par ordre d'Alexandre on mit Guzil à mort ainsi que le dangereux
Asnorius, qui dans l'avenir eût toujours été capable d'essais criminels
sur la personne d'un dormeur quelconque.

2° Une assertion de saint Jean suivant laquelle Pilate, après le
crucifiement de Jésus, aurait, pendant toute sa vie, enduré un tourment
terrible, sans pouvoir goûter les bienfaits de l'ombre apaisante et
soporifère.

Selon l'évangéliste, Pilate, quand tombait le soir, sentait sur son
front une affreuse cuisson, qui, empirant à mesure que s'évanouissait la
lumière, provenait d'un signe phosphorescent représentant le Christ en
croix entre la Vierge et Madeleine agenouillées auprès de lui. L'éclat
des contours croissait progressivement, et, à la nuit noire, l'étrange
attribut, intense, et aveuglant, semblait tracé avec du soleil, pendant
que le patient subis sait une véritable torture, pareille à quelque
brûlure infernale sans cesse renouvelée.

Le supplice moral s'adjoignait à la douleur physique, Pilate ayant
exactement conscience de l'image flamboyante, analogue à l'obsession
d'un remords. La marque de feu, occupant le milieu du front, s'étendait
jusqu'aux paupières, où aboutissaient, avec symétrie, d'une part la robe
de Madeleine, de l'autre celle de la Vierge.

La seule ressource qui restât dès lors au malheureux était de s'exposer
à une vive illumination; aussitôt l'emblème phosphorescent disparaissait
ainsi que la brûlure.

Mais cette perpétuelle clarté constituait par elle-même un atroce
martyre, et Pilate pouvait a peine trouver quelques instants d'un
assoupissement fiévreux et incomplet. Quand, pendant ces repos fugitifs,
il essayait inconsciemment de se soustraire à la fatigante irradiation
en couvrant de sa main son front et ses yeux, l'effroyable motif
ignescent revenait sur-le-champ à cause de l'ombre formée, amenant de
nouveau sa cuisson aiguë.

Dans la journée même, le maudit devait affronter sans cesse la grande
lumière; lorsqu'il se tournait par hasard vers le coin obscur d'une
chambre, la frappe rutilante surgissait incontinent, lui infligeant, aux
yeux de tous, un véritable sceau d'infamie.

La situation finit par devenir intolérable. Ignorant presque le sommeil,
Pilate, les yeux abîmés par l'ininterruption de l'étincellement subi,
eût tout donné pour pouvoir se plonger un moment dans d'épaisses
ténèbres. Mais, quand, cédant à son irrésistible désir, il faisait le
noir autour de lui, le stigmate, brillant soudain de la plus somptueuse
coruscation, le brûlait de telle manière qu'il se hâtait de rappeler à
son aide l'intense éclairage détesté.

Jusqu'à sa dernière heure, le réprouvé endura sans trêve le même mal
inguérissable.

3° Un épisode noté par le poète Gilbert dans ses _Rêves d'Orient vécus_.

Vers 1778, Gilbert, en dilettante curieux et noblement avide de
sensations artistiques, effectuait en Asie Mineure un important voyage,
en vue duquel, pendant de longs mois, il s'était livré à de fortes
études sur l'arabe.

Après avoir visité divers sites et villes secondaires, il arriva sur les
ruines de Balbek, but essentiel de ses pérégrinations.

Le principal attrait que l'illustre cité morte exerçait sur son esprit
résidait dans le souvenir du grand poète satirique Missir, dont les
oeuvres, parvenues en partie jusqu'à nous, avaient jadis coïncidé par
leur apparition avec l'apogée de Balbek.

Satirique lui-même, Gilbert admirait fanatiquement Missir, qu'il
considérait à juste titre comme son aïeul spirituel.

Dès le premier jour, le voyageur se fit conduire sur la place publique
où, d'après la tradition, Missir venait à certaines dates fixes réciter
devant la foule, religieusement attentive, ses vers nouvellement éclos,
en scandant sa déclamation un peu chantante par les tintements
continuels d'un _sistre impair_.

Gilbert avait lu maintes pages contradictoires et pleines de passion
véhémente, inspirées aux divers commentateurs de Missir par cette
assertion populaire, qui, fort accréditée, prêtait au grand poète un
sistre exceptionnel. Certains déclaraient le fait impossible, en
s'appuyant sur ce que les vibrantes tiges métalliques transversales de
_tous_ les sistres antiques représentés sur les dessins et documents se
trouvaient au nombre de quatre ou de six; ceux-là invoquaient en outre
le témoignage des fouilles, qui _jamais_ n'avaient mis au jour un sistre
impair. Selon d'autres, il fallait, en s'inclinant malgré tout devant
des dires autorisés, admettre que Missir avait voulu se distinguer par
l'emploi d'un instrument unique dans son genre.

Envoyant ses guides l'attendre à distance, Gilbert était resté seul,
pour méditer sur les lieux sanctifiés par l'ombre vénérée de son maître
lointain. Dans les ruines qui l'entouraient il cherchait à retrouver
l'ancienne cité populeuse et splendide, en songeant avec émotion qu'il
foulait sans doute l'empreinte des pas de Missir.

Le soir tombait, et Gilbert, oubliant l'heure, prolongeait sa rêverie,
maintenant assis, immobile, au milieu des vieilles pierres éparses qui
jadis faisaient partie des édifices.

Ce fut seulement à la nuit close qu'il songea enfin à quitter l'endroit
captivant. Comme il se levait une lumière peu éloignée brilla devant ses
yeux, mince rais mouvant qui, prenant sa source dans quelque profonde
cave, s'immisçait verticalement par un interstice.

Gilbert s'en approcha et fit plusieurs pas sur le vieux dallage d'un
palais détruit. C'était par l'écart de deux dalles un peu dis jointes
que passait la clarté mobile.

Le poète, plongeant ses regards dans la fente éclairée, vit une vaste
salle où deux inconnus, dont l'un tenait une lampe allumée, erraient
parmi de curieux amas d'objets, d'étoffes et de parures.

Écoutant les deux compagnons, hommes du pays l'un et l'autre, Gilbert
démêla tout un complot dans leur conversation. Le plus jeune des
interlocuteurs avait découvert, au sein d'appartements souterrains
jusqu'alors insoupçonnés, toutes sortes d'antiquités, qui se trouvaient
maintenant réunies grâce à lui dans la présente salle, rendue très sûre
par son entrée spécialement difficultueuse. Le plus âgé, marin de son
état, comptait venir chaque année prendre une partie de ces richesses,
qu'il transporterait nuitamment en chariot jusqu'à la mer; là, il les
embarquerait sur son navire--puis irait au loin les vendre à prix d'or;
les deux compères partageraient le bénéfice, en tenant la besogne
secrète pour éviter les justes revendications de leurs compatriotes, qui
possédaient les mêmes droits qu'eux sur ce trésor commun.

Tout en parcourant la galerie, les deux hommes choisissaient différentes
pièces qu'ils voulaient enlever au milieu de la nuit pour les diriger
vers la mer. Ce classement fait, ils s'éloignèrent et sortirent par une
issue dont Gilbert ne put deviner l'emplacement ni la disposition; ce
fut en vain qu'attentivement il s'efforça de les voir surgir en quelque
point des ruines.

N'entendant plus rien, le poète, envahi par une folle curiosité, eut
l'idée de toucher et d'admirer, seul avant tous, les merveilles
inconnues accumulées si près de lui. La lune, apparue depuis peu,
inondait de rayons les deux dalles séparées. Gilbert découvrit que l'une
d'elles semblait dépouillée de tout vestige cimentaire; ses mains,
trouvant une certaine prise dans l'intervalle, parvinrent à soulever la
lourde pierre et à la rejeter de côté.

Les doigts cramponnés au bord de la nouvelle ouverture, dans laquelle
son corps s'était facilement immiscé, Gilbert allongea les bras pour
diminuer sa chute de toute leur longueur puis se laissa tomber
légèrement.

À flots, la clarté lunaire entrait par l'alvéole de la dalle, et,
fureteur enthousiaste, le poète contemplait avec ravissement bijoux,
tissus, instruments de musique et statuettes entassés dans le captivant
musée.

Soudain il s'arrêta, tremblant de surprise et d'émotion. Devant lui, en
pleine lumière blafarde, se dressait, parmi divers bibelots, un sistre à
cinq tiges! Il le saisit hâtivement pour l'examiner de près et,
discernant sur le manche le nom de Missir gravé en caractères
authentiques, fut certain d'avoir dans la main le fameux sistre impair
qui avait soulevé tant de discussions.

Ébloui par sa trouvaille, Gilbert, en échafaudant plusieurs meubles, put
se faire un chemin jusqu'à l'orifice créé par lui.

Foulant de nouveau le sol de la place, il regagna l'endroit où sa
rêverie s'était prolongée si tardivement et là, ivre de joie, déclama de
mémoire, dans leur langue originale, les plus beaux vers de Missir, en
agitant doucement le sistre manié jadis par le grand poète.

Sous l'intense clair de lune, Gilbert, exalté, croyait sentir le souffle
de Missir revivre en sa poitrine. Il occupait l'emplacement exact où son
dieu, au temps passé, récitait mélodieusement à la foule ses strophes
nouvelles, scandées par l'instrument même dont les tintements
ébranlaient maintenant l'air nocturne!

Après s'être longuement grisé de poésie et de souvenirs, Gilbert alla
rejoindre ses guides, qui apprirent de sa bouche l'existence des trésors
groupés dans la salle souterraine et les termes de la conversation
captée. Un piège fut tendu aux deux complices, qu'on surprit la nuit
même dans leur travail clandestin et accapareur.

En témoignage de gratitude pour l'important service rendu, le sistre de
Missir fut offert à Gilbert, qui, toujours, conserva pieusement cette
inappréciable relique.

4° Cette légende lombarde, qui offre un saisissant rapport avec
l'apologue de la _Poule aux oeufs d'or_.

À Bergame vivait jadis un nain appelé Pizzighini. Chaque année, au
premier jour du printemps, Pizzighini voyait ses pores se dilater sous
l'influence climatérique du renouveau, et son corps entier suait du
sang.

D'après la croyance populaire, cette hématidrose, quand elle se
produisait avec force, annonçait une saison propice et assurait d'avance
une abondante moisson; faible et restreinte, elle prédisait au contraire
une grande sécheresse suivie de disette et de ruine. Or les faits
avaient toujours donné raison à ce credo.

Au moment de son étrange maladie, gui n'allait pas sans être accompagnée
d'un accès de fièvre dont l'intensité le forçait de s'aliter, Pizzighini
était toujours épié par un groupe de cultivateurs, et, suivant la
quantité de sang exsudé, l'allégresse ou la consternation se répandait
de proche en proche dans toutes les plaines de la contrée.

Quand le pronostic était satisfaisant, les campagnards, certains qu'une
superbe récolte leur donnerait de longs jours de repos et de joie,
remerciaient le nain en lui envoyant maintes offrandes. Leur
superstition faisait de lui une sorte de dieu. Prenant un effet purement
météorique pour une cause, ils pensaient que de son plein gré Pizzighini
décrétait la bonne ou mauvaise mois son et, en cas de prédiction
heureuse, l'incitaient, par la richesse intéressée de leurs dons, à les
contenter encore l'année suivante. Par contre, une suée minime ne
provoquait aucun présent.

Pizzighini, paresseux et débauché, appréciait fort des bénéfices qui lui
coûtaient si peu de peine. Toutes les fois que le sang mouillait à
souhait son linge et sa couche, les largesses venant à lui des divers
points de la région le faisaient vivre un an dans une plantureuse et
sereine oisiveté. Mais, trop lâchement imprévoyant pour épargner, il
tombait dans la misère après chaque sudation médiocre.

Une année, à l'habituelle date printanière, avant de se mettre au lit
pour subir sa fiévreuse transpiration périodique, il cacha un couteau
sous ses draps dans le but d'aider le phénomène en cas de besoin.

Justement l'avorton n'eut ce jour-là qu'une moiteur fort pauvre;
quelques rares gouttelettes rouges perlaient à peine sur son visage.
Effrayé par la perspective des longs mois d'indigence qui l'attendaient,
il saisit le couteau et, sous prétexte de mouvements nerveux dus à la
fièvre, réussit à se faire aux membres et au torse une série d'entailles
profondes sans éveiller les soupçons des observateurs groupés autour de
lui.

Le sang, dès lors, inonda les linges, à la grande joie de tous. Mais le
nain blessé n'était plus maître d'arrêter l'hémorragie; c'est en le
laissant exsangue et à demi mort que les assistants se retirèrent,
émerveillés, pour annoncer au peuple que jamais, à beaucoup près, la
sueur rouge n'avait coulé avec une telle profusion.

Des offrandes particulièrement belles et nombreuses parvinrent à
Pizzighini, qui, faible et anémié, ne se traînant qu'avec peine,
effrayait chacun par l'affreuse blancheur de son teint.

Or une terrible sécheresse ne cessa de régner pendant cette saison-là,
et partout la famine sévit cruellement. Pour la première fois les
événements contredisaient les présages de la suette.

Ceux qui avaient épié le nain pendant sa crise sudatoire flairèrent
quelque supercherie et tinrent désormais pour suspects ses prétendus
gestes fiévreux; en le forçant à montrer son corps on découvrit les
cicatrices laissées par les entailles volontaires qu'il s'était faites.

La divulgation du subterfuge déchaîna un immense tollé contre
l'imposteur, qui, en extorquant de magnifiques dons, avait d'avance
rendu plus cruelle la misère présente des masses.

Mais la superstition préservait Pizzighini de toutes représailles, et
l'on ne tenta rien contre celui qui, pareil à un fétiche, pouvait
encore, suivant la conviction unanime, provoquer à l'avenir quantité de
beaux rendements agricoles. On se promit seulement de faire espionner de
plus près dorénavant la venue du suintement vermeil.

Le nain, riant sous cape, continua donc de dilapider effronté ment au
grand jour, pendant que tout le pays agonisait, les biens acquis par sa
fourberie.

Cependant sa pâleur et son épuisement demeuraient extrêmes, et c'est
avec l'apparence d'un spectre qu'il se livrait, selon sa coutume, à de
continuelles orgies.

L'année suivante, à l'ordinaire échéance vernale, Pizzighini,
étroitement guetté cette fois, s'étendit sur sa couche. Mais on attendit
vainement l'humectation purpurine. Resté exsangue depuis son effroyable
hémorragie, l'avorton n'était plus apte au curieux enfantement du
phénomène cutané qui jusqu'alors, à des degrés divers, s'était produit
si régulièrement.

Il ne reçut aucunes libéralités.

Or, au bout de quatre mois, un engrangement surabondant et splendide
vint prouver l'incapacité prophétique du nain.

Voué à la solitude et au mépris, Pizzighini, tueur contrit de la poule
aux oeufs d'or, connut dès lors le dénuement sans remède, car son sang
ne se reforma point et, dans la suite, jamais la diaphorèse annuelle ne
fit de nouvelle apparition.

5° Un passage de la mythologie, suivant lequel Atlas, épuisé de fatigue,
aurait un jour laissé choir la sphère céleste du haut de ses épaules,
pour assener ensuite, comme un enfant rageur, un terrible coup de pied
au fardeau importun qu'il était condamné à porter éternellement. Le
talon eût donné en plein dans le Capricorne, expliquant, par son
intervention perturbatrice, l'extraordinaire incohérence de figure
présentée depuis lors par les étoiles de cette constellation.

6° Une anecdote sur Voltaire, puisée dans la Correspondance de Frédéric
le Grand.

Durant l'automne de 1775, Voltaire, alors octogénaire et saturé de
gloire, était l'hôte de Frédéric au château de Sans-Souci.

Un jour les deux amis cheminaient aux environs de la résidence royale,
et Frédéric se laissait charmer par les entraînants discours de son
illustre compagnon, qui, fort en verve, exposait avec esprit et feu ses
intransigeantes doctrines antireligieuses.

Oubliant l'heure en causant, les deux promeneurs, quand vint le coucher
du soleil, se trouvèrent en pleine campagne.

À ce moment Voltaire était lancé dans une période particulièrement
virulente contre les vieux dogmes qu'il combattait depuis si longtemps.

Tout à coup il se tut au milieu d'une phrase et resta sur place, gagné
par un trouble profond.

Non loin de lui, une jeune fille à peine adolescente venait de
s'agenouiller au tintement d'une cloche reculée, qui, du sommet d'une
petite chapelle catholique, sonnait l'angélus. Récitant haut avec
ferveur une prière latine, les mains jointes et la face tournée vers les
cieux, elle ignorait la présence des deux étrangers, tant son extase
l'emportait rapidement vers des régions de rêve et de lumière.

Voltaire la regardait avec une angoisse indicible, qui répandit sur sa
face jaune et parcheminée une teinte plus terreuse encore que de
coutume. Une émotion terrible crispa ses traits, tandis qu'influencé par
l'idiome sacré de la prière entendue il laissait échapper
inconsciemment, ainsi qu'un répons, ce mot latin: «Dubito».

Son doute s'appliquait manifestement à ses propres théories sur
l'athéisme. On eût dit qu'une révélation de l'au-delà s'opérait en lui à
la vue de l'expression extra-humaine prise par la jeune fille en prière
et qu'aux approches de la mort, forcément imminente à son âge, une
terreur des châtiments éternels s'emparait de tout son être.

Cette crise ne dura qu'un instant. L'ironie crispa de nouveau les lèvres
du grand sceptique, et la phrase commencée s'acheva sur un ton mordant.

Mais la secousse avait eu lieu, et Frédéric n'oublia jamais sa courte et
précieuse vision d'un Voltaire éprouvant une émotion mystique.

7° Un fait se rapportant directement au génie de Richard Wagner.

Le 17 octobre 1813, à Leipzig, une trêve observée entre les Français et
les troupes alliées interrompait la terrible lutte qui, engagée la
veille, devait se continuer avec tant d'acharnement pendant les deux
jours subséquents.

Sur un boulevard extérieur on voyait une foule de ces bateleurs et
marchands nomades que les armées traînent toujours à leur suite. Nombre
d'habitants de la ville erraient là parmi les soldats, et l'ensemble,
d'aspect très animé, donnait un peu l'impression d'une foire.

Dans la cohue circulait joyeusement un essaim de quelques jeunes femmes,
qu'amusaient fort le clinquant des étalages et l'extravagance des
boniments; l'une d'elles portait son fils, qui, presque âgé de cinq
mois, n'était autre que Richard Wagner, né à Leipzig le 22 mai
précédent.

Tout à coup un vieillard à longue chevelure, debout derrière une petite
table, interpella de loin la jeune mère pour l'inviter à se faire
prédire l'avenir de son enfant. Purement français d'allure et d'accent,
l'homme s'exprimait dans un allemand comiquement pénible qui fit rire
les gaies promeneuses; dès lors, sentant sa cause gagnée, il n'eut qu'à
insister légèrement pour amener leur groupe devant lui.

D'un air mystérieux, le vieillard, après avoir examiné l'enfant, prit
sur sa table une coupe à fond plat, dans laquelle s'étalait
régulièrement une mince couche d'éclatante limaille de fer.

Tenant lui-même l'objet par le pied, il pria la jeune mère d'en frapper
trois fois le bord avec un doigt en pensant au destin de son fils.
Passivement obéissante, elle donna du bout de l'index, sans lâcher son
vivant fardeau, les trois chocs demandés. Le charlatan, avec précaution,
reposa la coupe et, chaussant d'énormes lunettes, examina les remous et
perturbations que le triple coup avait produits dans la limaille, tout à
l'heure parfaitement lisse.

Soudain il fit un grand geste d'ébahissement et, avisant une écritoire
placée devant lui, prit une feuille blanche pour y copier à l'encre la
figure tracée dans la poussière métallique.

Puis il tendit le papier à la jeune femme, qui put y voir ces deux mots
français: «Sera pillé», assez lisibles malgré les contours incohérents
des lettres, penchées en tous sens et fort inégales.

En même temps, le charlatan, désignant la coupe, faisait constater
l'entière similitude du modèle et de la reproduction. Effectivement un
grêle ravin très contourné s'était creusé dans la limaille à la suite
des heurts et formait les deux mots transcrits.

Donnant à sa cliente la traduction germanique de la courte phrase, le
vieillard s'efforça, dans son mauvais allemand, de lui en montrer la
portée. D'après lui les plus hautes destinées artistiques résidaient en
germe dans cette laconique formule, exclusivement applicable à quelque
puissant novateur en mesure de susciter, comme chef d'école, une pléiade
d'imitateurs.

L'heureuse mère, tant soit peu fétichiste, paya généreusement le devin
et emporta le papier, qu'elle conserva comme un précieux document. Plus
tard elle en fit don à son fils, en lui contant l'aventure dont on
l'avait vu, jadis, être le héros inconscient.

Sur la fin de sa vie, Wagner, dont l'oeuvre enfin connue et comprise
devenait déjà la proie d'une foule de plagiaires sans scrupules, se
plaisait à narrer l'anecdote--avouant que la pré diction, alors si bien
réalisée, avait eu sur toute sa carrière une influence bienfaisante, en
lui fournissant un encouragement superstitieux durant les interminables
années de déconvenues et de luttes stériles où le désespoir s'était
souvent emparé de lui.

Son choix arrêté sur ces divers matériaux, Canterel fit exécuter les
ludions suivant certaines indications précises.

Muni d'une base judicieusement lestée en vue d'un constant équilibre,
chacun d'eux devait avoir une petite cavité intérieure, garnie d'un
métal spécial fait pour capter et isoler chimiquement, en son voisinage
immédiat, la dose supplémentaire d'oxygène éparse dans l'aqua-micans.
Peu à peu l'excavation, en se remplissant de gaz, allégerait le ludion,
qui, du fond, monterait de lui-même vers la surface. Mais, à une
certaine tension, l'oxygène, dix secondes juste après le début calculé
de la phase ascensionnelle, forcerait l'antre minuscule--dont la partie
supérieure, en se soulevant momentanément comme un couvercle pour livrer
passage vers le dehors à la bulle tout entière, ébranlerait certain
mécanisme déterminant un agissement quelconque du ludion en rapport avec
le fait inspirateur. L'alvéole une fois dépourvu d'air, le sujet
descendrait par l'effet de son propre poids, et l'oxygène, prompt à se
reformer intérieurement, provoquerait avant peu un nouvel envolement.

Quelques-unes des manifestations automatiques à obtenir réclamaient un
agencement particulièrement délicat. Ainsi, pour l'apparition du signe
lumineux sur le front de Pilate, l'allumage passager d'une petite lampe
électrique interne devenait nécessaire. Le mot «Dubito», en qui se
concentrait toute l'importance du récit touchant Voltaire, se trouverait
projeté hors des lèvres entrouvertes du grand penseur sous l'aspect de
nombreux globules d'air, qui, habilement groupés dans un ordre
calligraphique, ne seraient autres que la bulle elle-même très divisée.
Pour imiter une sueur sanglante, le mécanisme adapté au nain Pizzighini
expulserait à chaque manoeuvre, par une foule d'exutoires, telle
quantité minime de certaine poudre rouge, qui, prise à une abondante
provision intérieure colorerait l'eau pendant un moment, pour
disparaître aussitôt grâce à un phénomène de complète dissolution. Dans
la coupe du charlatan de Leipzig, une fausse limaille de fer se
sillonnerait suivant la figure voulue, aux trois secousses du doigt
percuteur.

Ces différents points élucidés, Canterel songea qu'il n'avait pas encore
goûté son eau. Il en fabriqua donc une petite réserve spéciale destinée
à une ingurgitation attentive.

Une fois versée, l'aqua-micans, pareille à du diamant fluide, semblait
faite pour réjouir un gosier altéré; le maître, dès les premières
gorgées, lui découvrit une légèreté remarquable et une saveur très fine;
avidement il absorba trois verres consécutifs de l'étincelant breuvage,
dont l'oxygénation excessive lui procura une griserie particulière.

Canterel voulut alors savoir quel genre de sensations il éprouverait en
ajoutant l'ivresse du vin à son ébriété présente.

Il se fit apporter un sauternes très capiteux et commença d'en remplir
le verre qui venait de lui servir; mais un peu d'eau restait au fond, et
le maître s'arrêta en voyant le premier flot de vin blanc s'y changer
immédiatement en un bloc compact; l'onde bizarre prêtait son prodigieux
éclat au nouveau solide immerge, qui, vu sa teinte, prenait une
fulguration de soleil. La composition de l'aqua-micans empêchait tout
mélange des deux liquides, et une soudaine oxygénation déterminait le
durcissement du bordeaux.

Canterel, maniant le bloc avec ses doigts, le trouva fort malléable.

Oubliant l'expérience de double enivrement récemment conçue, il forma un
projet basé sur la souplesse docile et sur l'irradiation solaire du vin
massif.

Il se livrait depuis peu à de multiples essais d'acclimatation,
s'efforçant notamment d'habituer certains poissons de mer à vivre dans
l'eau douce.

Une très lente dessalaison progressive du liquide natal, momentanément
suspendue au moindre trouble organique remarqué chez les sujets en
cause, constituait son seul procédé, qui pour réussir exigeait beaucoup
de patience et de doigté.

Canterel avait d'abord triomphé avec un groupe d'hippocampes, dont
l'adaptation était déjà complète. Trois sur dix avaient succombé au
cours de la périlleuse accoutumance, mais désormais les sept survivants
occupaient définitivement, sans malaise ni révolte, un bocal d'eau
naturelle.

Le maître se proposa de les immerger dans le grand diamant, pour leur
faire traîner une sphère qui, faite en sauternes solidifié, aurait,
grâce aux feux que lui prêterait l'aqua-micans, l'apparence exacte d'un
soleil en miniature; l'ensemble évoquerait ainsi une espèce de char
d'Apollon aquatique.

Tout d'abord il plongea seuls, à titre d'essai, les hippocampes dans le
récipient facetté, pour voir si quelque particularité de l'eau nouvelle
n'était pas préjudiciable à leur nature.

Or, au bout d'un moment, les gracieux animaux, manifestant de grandes
souffrances, cherchèrent à fuir de tous côtés l'aqua-micans.

Canterel comprit soudain la cause très simple de leur angoisse, tout en
se reprochant de n'avoir pas prévu l'incident; convenant à la
respiration d'êtres purement terrestres, le liquide spéculaire était
forcément trop oxygéné pour des créatures aquatiques, et les hippocampes
n'y couraient pas moins de dangers qu'à l'air libre.

Au moyen d'une pêchette, le maître se hâta de les réintégrer dans leur
bocal.

Puis, cherchant quelque remède contre l'énorme inconvénient destructeur
de tous ses projets, il voulut traverser chaque poitrail avec une sorte
de séton, qui, en maintenant toujours deux ouvertures praticables,
laisserait échapper l'excès d'oxygène formé dans l'organisme des chevaux
marins.

D'abord tentée sur un seul hippocampe muni d'un séton provisoire,
l'expérience eut le plus entier succès; des bulles légères se frayaient
de force un passage par les deux orifices nouveaux dès qu'on plongeait
dans l'aqua-micans l'animal opéré qui, n'éprouvant aucune gêne, se
mouvait paisiblement parmi l'étincellement des reflets. Dans l'eau
ordinaire, les bords du double exutoire, cessant d'être expulsés par un
trop-plein d'air intérieur, adhéraient complètement au séton et, de
chaque côté, la fermeture devenait hermétique.

Canterel, qui cherchait un mode d'attelage pour l'emblème mythologique
projeté, résolut d'utiliser chaque séton à deux fins en lui donnant la
longueur nécessaire à l'agrippement de la sphère vineuse.

L'équipage devant, dans sa pensée, faire gracieusement le tour intérieur
du diamant, il se proposa de corser le spectacle en instituant la
première course de chevaux marins. Une élasticité relative conférée aux
sétons permettrait aux plus agiles concurrents de prendre telle
victorieuse avance, qui ne serait jamais que fort minime, vu les piètres
moyens de locomotion dont disposent les hippocampes.

Pour que les parieurs pussent reconnaître sans peine leur candidat, le
maître donna ingénieusement à chacun des sept longs sétons en cause une
des sept teintes du prisme, remplaçant ainsi le guide visuel fourni sur
le turf par les couleurs des jockeys. Il avait au préalable étudié par
une série d'épreuves la vitesse des sept coursiers qui, échelonnés du
plus mauvais au meilleur, avaient reçu pour leurs sétons, du violet au
rouge, les nuances de l'arc-en-ciel dans l'ordre exact.

Songeant au moyen de souder les traits bizarres à la sphère jaune,
Canterel se demanda si l'électricité transmise par l'aqua-micans à tout
ce qu'elle enveloppait ne suffirait pas à créer une certaine aimantation
entre le vin solide et quelque substance conductrice pouvant se fixer à
leurs bouts. Après divers tâtonnements plus ou moins affirmatifs, il
réunit les deux extrémités de chaque séton dans une fine enveloppe
brillante qui, faite d'un métal choisi entre tous pour les résultats
donnés, ne manquerait pas d'aller spontanément, dès qu'elle en serait
tant soit peu voisine dans l'aqua-micans, se coller au minuscule phébus.

Soucieux de créer un parcours nettement défini, Canterel immergea, non
loin du chef de Danton, un simple petit fût de colonne qui, vu sa
densité calculée avec soin, devait rester fixe à une faible profondeur
sans nulle velléité d'ascension ni de descente. Pour exécuter un tour de
piste, l'attelage contournerait, en ayant constamment le centre du
parcours à sa gauche, d'une part le fût immobile, de l'autre le groupe
des ludions qui fonctionneraient à l'opposite; ces derniers, grâce à
leur nombre et à des manques d'ensemble inévitables dans leurs
mouvements alter natifs de chute et de montée, marqueraient toujours, au
moins par l'un d'eux, quelque point de la région supérieure où la course
aurait lieu.

Jugeant digne d'intérêt le spectacle du sauternes brusquement solidifié
par le contact de l'aqua-micans, le maître décida de verser au dernier
moment la ration intruse--et de dresser les hippocampes à former
eux-mêmes le globe solaire en malaxant tous à la fois, avec leur côté
gauche qu'il aplanit au moyen d'une couche de cire offrant la même
teinte qu'eux, les blocs bruts qui leur seraient livrés.

L'éducation ayant réussi à souhait, ainsi que le soudage des blocs, qui
ne laissait aucune trace, il habitua ses élèves à lâcher tout à coup
leur sphère puis à se placer aussitôt sur un seul rang, pour que les
enveloppes métalliques des sétons, en se collant côte à côte contre
l'astre minime arrêté au passage pendant sa chute lente, pussent former
un attelage correct et régulier.

Enfin il leur apprit à effectuer sur un signal le parcours voulu en
s'efforçant de se dépasser mutuellement. Le but devait être le fût de
colonne, regardé d'un seul oeil très reculé à travers un cercle étroit
qu'on traça en noir sur une facette du grand diamant.

C'est suivant la disposition réelle des sept nuances du prisme que
Canterel avait accoutumé les porteurs de sétons colorés à s'aligner
esthétiquement de front au moment de composer leur curieux attelage. Des
chevaux de course ne pouvant se passer de noms, le maître, pour éviter à
quiconque toute fatigue de mémoire, donna en latin aux sept champions,
en se basant du violet jusqu'au rouge sur la diaprure de l'arc-en-ciel,
un simple baptême numérique. Détenant le séton violet, _Primus_, le
moins rapide de tous, marquait l'extrémité gauche du rang et bénéficiait
ainsi d'un constant avantage--alors que _Septimus_ le plus alerte, avait
au contraire en partage, étant le dernier à droite avec le séton rouge,
le plus long des sept parcours. Et le parfait rapport existant entre la
somme de privilège attachée à chacune des cinq places intermédiaires et
les capacités de son occupant achevait de rendre absolument équitable le
subtil handicapage, basé sur l'inhabituelle obligation où se trouvaient
les concurrents, attelés à un fardeau unique, de conserver éternellement
les mêmes numéros de rangée.

Pendant que le maître parlait, Không-dêk-lèn n'avait cessé de lutiner la
boule solaire, traînée avec lenteur par les chevaux marins.

Ayant terminé, Canterel contourna la gemme en retroussant haut sa manche
droite puis, faisant un signe à Faustine qui aussi tôt plaça
Khong-dêk-lèn sur son épaule, monta de nouveau à l'échelle.

Agrippé au passage par ses doigts, qui rompirent l'adhérence des
fourreaux métalliques, le soleil nain reposa bientôt contre la bouteille
de sauternes.

À tour de rôle, les hippocampes, enlevés dans la pêchette, réintégrèrent
le bocal, où cessa toute élaboration pectorale de bulles d'air.

Canterel mit sa main sous l'occiput de Faustine qui, face à lui, rejeta
la tête en arrière non sans saisir le bord de l'ouverture circulaire,
tandis que Khong-dêk-lèn se frottait contre sa joue. Soulevée par la
nuque, elle put, grâce à un prompt rétablissement, s'agenouiller sur le
plafond de verre puis descendre l'échelle nickelée à la suite du maître
qui, ayant avec son mouchoir séché son bras et sa main, rabattit
lestement sa manche.

Sautant jusqu'à terre, le chat s'enfuit du coté de la villa et notre
groupe, augmenté de Faustine, reprit sa marche paisible. À nos
observations sur les chances de refroidissement qu'elle courait, la
danseuse répondit que celles-ci se trouvaient complètement écartées par
une intense et durable réaction qui toujours se produisait dans son être
entier au sortir de l'aqua-micans.



Chapitre IV


Achevant, à la suite de Canterel, la traversée de l'esplanade, nous
descendîmes, au milieu de riches pelouses, une rectiligne allée de sable
jaune en pente douce, qui, devenant avant peu horizontale, s'élargissait
tout à coup pour entourer, ainsi qu'un fleuve une île, certaine haute
cage de verre géante, pouvant recouvrir rectangulairement dix mètres sur
quarante.

Uniquement constituée d'immenses vitres que supportait une solide et
fine carcasse de fer, la transparente construction, où la ligne droite
régnait seule, ressemblait, avec la simplicité géométrique de ses quatre
parois et de son plafond, à quelque monstrueuse boîte sans couvercle
posée à l'envers sur le sol, de manière à faire coïncider son axe
principal avec celui de l'allée.

Parvenu à l'espèce de large estuaire que formaient, en obliquant avec
divergence, les bords de celle-ci, Canterel, nous entraînant du regard,
appuya vers la droite et fit halte après avoir contourné l'angle du
fragile édifice.

Debout, des gens s'échelonnaient au long de la paroi de verre que nous
avions maintenant près de nous et vers laquelle se tourna tout notre
groupe.

À nos regards s'offrait, isolément établie sur le sol même, derrière le
vitrage, dont la séparait moins d'un mètre, une sorte de chambre carrée,
où manquaient, pour qu'on pût bien et clairement la voir, le plafond et
celui des quatre murs qui nous eût fait face de tout près en nous
montrant son côté extérieur. Elle avait l'aspect de quelque chapelle en
ruine, utilisée comme lieu de détention. Munie de deux traverses courbes
horizontales très distantes, fixant une rangée de barreaux terminés par
de fins piquants, une fenêtre s'ouvrait à mi-longueur de la paroi
dressée à notre droite, et deux grabats, un grand et un petit,
traînaient sur un dallage effrité, ainsi qu'une table basse et un
escabeau. Au fond, s'élevaient contre la muraille les restes d'un autel
d'où était tombée, en se cassant, une grande vierge de pierre--des bras
de laquelle l'accident avait, sans d'ailleurs l'abîmer, arraché l'Enfant
Jésus.

Un homme portant paletot et bonnet fourrés, que de loin nous avions vu
errer à l'intérieur de l'énorme cage et qu'en deux mots Canterel nous
donna pour l'un de ses aides, s'était, à notre approche, introduit par
le côte béant dans la chapelle, d'où il venait de ressortir, allant vers
la droite.

Allongé sur le plus important grabat, un inconnu, aux cheveux
grisonnants, semblait réfléchir.

Bientôt, comme prenant une décision, il se leva pour marcher vers
l'autel, ne posant qu'avec précaution sa jambe gauche, manifestement
douloureuse.

À côte de nous des sanglots éclatèrent alors, poussés par une femme en
voile de crêpe qui, appuyée au bras d'un jeune garçon, cria: «Gérard...
Gérard...», la main désespérément tendue vers la chapelle.

Arrivé près de l'autel, celui qu'elle nommait ainsi ramassa l'Enfant
Jésus, qu'il coucha sur ses genoux après s'être assis sur l'escabeau.

Sortie de sa poche du bout de ses doigts, une boîte ronde en métal,
quand son couvercle à charnière fut soulevé, laissa paraître une sorte
d'onguent rose, dont il se mit à étaler une fine couche sur l'enfantin
visage de la statue.

Aussitôt, la spectatrice au voile noir, comme faisant allusion à
l'étrange maquillage, dit au jeune garçon, qui hochait affirmativement
la tête en pleurant:

«C'était pour toi... pour te sauver...»

Sans cesse aux écoutes, Gérard, semblant talonné par la crainte de
quelque surprise, allait vite en besogne, et, avant peu, toute la figure
de pierre fut rose d'onguent, ainsi que le cou et les oreilles.

Couchant la statue dans le petit grabat, qui s'allongeait contre le mur
de gauche, il l'examina un moment et, remettant dans sa poche la boîte
d'onguent refermée, se dirigea vers la fenêtre.

À la faveur de la forme un peu ventrue adoptée, vers l'espace, par
l'ensemble des barreaux, il se pencha pour regarder en bas au-dehors.

Accomplissant avec curiosité quelques pas à droite, nous vîmes la face
opposée du mur. Un peu en retrait, la fenêtre était située entre deux
encoignures, dont la plus éloignée servait de réceptacle et d'appui à un
amas varié de détritus, comprenant notamment d'innombrables reliefs de
poires, parmi lesquels, négligeant les pelures, Gérard, le bras allongé
entre deux barreaux, ramassa tous les groupes de filaments intérieurs
faisant corps avec les pépins et les queues.

Sa récolte achevée, il rentra, et nous regagnâmes, à gauche, notre
ancien poste d'observation.

Prestement ses doigts séparèrent des queues puis des parties à pépins
les filaments recueillis, obtenant ainsi de grossiers cor dons
blanchâtres, qu'ils divisèrent ensuite, avec patience, en un grand
nombre de fils ténus.

À l'aide de ces brins, qu'il nouait finement à plusieurs, bout à bout,
pour combattre leur défaut de longueur, Gérard, plein d'une ardeur
tenace propre à triompher d'une évidente absence de capacités
professionnelles, entreprit un curieux travail simultané de tissage et
de confection.

Finalement, à forcé d'enchevêtrements étroits visant sans cesse à une
sorte de bombage général de l'article enfanté, il eut en mains un
passable bonnet de nourrisson pouvant donner une illusion de linge. Il
en coiffa la statue au teint rose, qui, tournée vers la muraille, les
couvertures au cou, prit, maintenant que sa chevelure de pierre était
cachée, l'aspect d'un poupon réel.

Avec soin il ramassa sur le sol, pour le jeter aussitôt par la fenêtre
vers sa gauche, tout le déchet de son travail.

Après quoi, son attitude, pendant un bref instant, sembla trahir un peu
de vague et d'absence.

Sa lucidité retrouvée, il abaissa brusquement sa main gauche, le coude
haut et les doigts allongés en groupe serré, pour laisser glisser de son
poignet jusque dans le creux de sa dextre un bracelet d'or fait d'une
chaînette à laquelle pendait un vieil écu.

Rayant longtemps l'antique pièce de monnaie après la pointe inférieure
d'un des barreaux de la fenêtre, Gérard obtint, recueillie
continuellement sur le plat de sa main gauche inoccupée, une dose
conséquente de poudre d'or.

Sur la table, où il contrastait avec quatre in-octavo modernes, un livre
ancien, très gros, portant au dos de sa reliure, en larges lettres, ce
titre net et lisible: _Erebi Glossarium a Ludovico Toljano_, voisinait
avec une cruche pleine d'eau et une tige de fleur.

Enfouissant le bracelet dans sa poche, Gérard approcha l'escabeau de la
table, appuyée, assez près de nous, contre le mur où béait la fenêtre,
et s'assit devant le _Dictionnaire de l'Érèbe_, qu'il plaça
convenablement, pour l'ouvrir ensuite à son début strict, en ne faisant,
vers sa gauche, pivoter autour de son axe horizontal que le carton de la
reliure, prompt à entraîner la garde, exempte de tout gondolement.

Bien à plat, la première feuille ou _fausse garde_ montra son recto
entièrement blanc.

Gérard, saisissant ainsi qu'un porte-plume la tige sans fleur entre
trois doigts, en trempa légèrement l'un des bouts, encore armé d'une
longue épine, dans l'eau presque débordante de la cruche.

Puis, avec la pointe de l'épine, il se mit à écrire sur la feuille
blanche du dictionnaire en manifestant toujours une sorte de hâte
inquiète.

Au bout de quelques lignes, posant la tige, il prit, sur sa main gauche
toujours étendue, une pincée de poudre d'or et la répandit peu à peu, en
remuant le pouce et l'index, sur sa fraîche écriture invisible, qui
aussitôt se colora.

Sous le mot «ODE», tracé en gros caractères de titre, venait une strophe
de six alexandrins.

Laissant, après l'accomplissement de sa courte besogne, retomber sur la
réserve de sa main gauche ce qui lui restait de sa pincée de poudre,
Gérard retrempa dans la cruche la bonne extrémité de la tige et continua
d'écrire avec l'épine.

Une seconde strophe fut bientôt couchée sur la feuille puis saupoudrée
d'or.

Le même travail alternatif de griffonnage et de poudrement se poursuivit
ainsi, et jusqu'au bas de la page des strophes s'étagèrent.

Donnant à l'assèchement le temps de se produire, Gérard souleva
momentanément la feuille en la roulant à demi et conduisit de la sorte
sur la marge de gauche tous les grains de poudre non captés par l'eau,
qui glissèrent sur le tas d'or encore gros de sa main passive prête à
les recevoir, quand il eut, en l'agrippant par le haut, dressé le
dictionnaire presque verticalement.

Libéré de tous préjudiciables entours déroutants pour l'oeil, le fragile
texte d'or, jusqu'alors flou, apparut dans son entière pureté.

Gérard laissa, en le retenant, doucement retomber le dictionnaire sur la
table et, d'une seule main, mit en pile les quatre in-octavo sous le
premier plat de la reliure, pour qu'au lieu d'être en pente il reposât
horizontalement sur eux.

Tournée, la fausse garde montra son verso blanc, que Gérard, sans
changer de procédés, couvrit de strophes en caractères d'or bientôt secs
jusqu'au dernier.

Ici ce fut sur la marge de droite qu'un précautionneux ploiement de la
feuille amena les grains d'or restés libres qui, en fine cascatelle,
firent retour à la réserve, grâce à un nouveau redressement momentané du
pesant livre.

Au terme d'une manoeuvre exécutée par Gérard à la façon d'un manchot,
les in-octavo empilés se trouvèrent soutenir, à sa droite, l'autre plat
de la reliure, sur lequel s'étalaient parfaite ment une garde et une
fausse garde, celle-ci montrant à côté de la page ultime du
dictionnaire--ouvert maintenant, avec tous ses feuillets bien
horizontalement tassés, comme un volume qu'on est en train
d'achever--son recto vierge qui peu à peu se remplit de strophes
nouvelles, une par une écrites à l'eau avec l'épine puis dorées.

Après constat desiccité et routinière récupération de grains d'or,
Gérard tourna la fausse garde, sur le verso de laquelle, fidèle jusqu'au
bout à ses artifices de scribe étrange, il termina et signa son ode,
dont toutes les strophes offraient le même type.

Seuls quelques grains de la poudre précieuse restaient alors dans sa
main gauche, qu'il secoua pour les faire tomber.

Quand la signature d'or, située au bas de la page, eut elle même séché
complètement, Gérard laissa cette fois choir au hasard sur la table
toute la râpure métallique étrangère au texte, en mettant debout
d'emblée l'opulent volume--pour le fermer ensuite et le poser.

Après un long moment pendant lequel il avait paru se livrer à d'intenses
réflexions, Gérard, avisant la pile d'in-octavo, prit le volume du
dessus, qui, simplement broché, portait sur sa couverture ce titre:
«L'Éocène».

Le plaçant devant lui sur la table après avoir repoussé le dictionnaire,
il le feuilleta vers la fin et s'arrêta bientôt à la première page d'un
index à deux colonnes. Là se succédaient sous forme de nomenclature,
chacun suivi d'une série de chiffres, des mots qu'il toucha rapidement
du doigt l'un après l'autre pour les compter.

Puis, sur les pages suivantes, où se continuait l'index, Gérard, sans
rien sauter, se livra aux mêmes prompts attouchements numératifs, qu'il
cessa, tout en se levant, au dernier mot de l'une d'elles.

S'éloignant de nous en marchant vers la fenêtre, il sortit momentanément
de sa poche le bracelet d'or et, rayant de nouveau l'écu à la pointe de
barreau déjà utilisée, recueillit dans sa main gauche une dose, minime
cette fois, de poudre brillante, pour venir aussitôt se réinstaller
devant l'_Éocène_.

Sur la page où son comptage avait pris fin, il écrivit à son habituelle
manière, mais uniquement en majuscules d'imprimerie, au milieu tout en
haut: «Jours de cellule»--au-dessus de la colonne gauche:
«Actif»--au-dessous de la droite: «Passif». Ce dernier nom fut
directement tracé à l'envers, sans nulle peine grâce à la simplicité
géométrique des caractères adoptés.

Ensuite Gérard biffa le mot réellement imprimé par lequel débutait la
première colonne.

La provision de poudre avait juste suffi à dorer l'eau des lettres et de
la rature. Quand toute humidité eut disparu du papier, Gérard rendit un
moment le volume perpendiculaire à la table, où dégringolèrent avec
légèreté les grains ayant échappé au fragile engluement.

Après avoir posé son doigt sous le chiffre qui suivait immédiatement le
mot biffé, il feuilleta l'ouvrage à son début, semblant chercher une
page déterminée.

Canterel nous fit à ce moment marcher un peu vers la droite, au long de
l'immense cage transparente, et nous arrêta devant un autel catholique
bien décoré, se présentant de face derrière la paroi de verre, avec un
prêtre en chasuble devant son tabernacle. L'aide au chaud équipement,
qui s'éloignait de là après l'accomplissement de quelque besogne, se
dirigea vers la retraite de Gérard, où il entra un instant.

Sur la table sacrée, à droite, un luxueux coffret métallique, d'aspect
fort ancien, portait sur sa face principale, au-dessous de la serrure,
ces mots: «Étau indu des Noces d'Or», en lettres formées de grenats.

Le prêtre marcha vers lui et, soulevant le couvercle, en retira un étau
assez grand, qui, de modèle très simple, fonctionnait au moyen d'un
écrou à oreilles.

Descendant les marches de l'autel, il s'arrêta devant un très vieux
couple, qui s'était levé à son approche, laissant vides deux fauteuils
d'apparat posés côte à côte, dont les dossiers nous présentaient leur
envers. L'homme, sans chapeau, était simple ment vêtu d'un frac, alors
qu'à sa gauche, la tête enveloppée d'un châle noir, la femme, en grand
deuil, portait frileusement un lourd manteau bien qu'ayant, comme lui,
les mains nues.

Mettant les deux vieilles gens face à face, le prêtre unit leurs mains
droites, qu'il plaça bien agrippées entre les mâchoires écartées de
l'étau, puis commença de tourner doucement l'écrou, ostensiblement
orienté vers nous.

Mais l'homme, en souriant, intervint au moyen de sa main gauche et força
le prêtre de lui abandonner les oreilles métalliques, qu'il tourna
gaiement lui-même à plusieurs reprises avec une espiègle vigueur
intentionnée, tandis que la femme sanglotait en s'attendrissant.

Les mâchoires devaient être faites en quelque souple imitation de fer,
car elles cédaient sans infliger aucune torture aux deux dextres
entrelacées.

Redevenu libre, l'écrou fut longuement détourné par le prêtre, qui
bientôt, emportant l'étau, remonta les marches de l'autel pour se
diriger vers le coffret, tandis que se rasseyait le couple, dont la
longue et solennelle poignée de main avait pris fin.

Côtoyant la cage géante, Canterel nous conduisit alors, à quelques
mètres plus loin, devant un somptueux local, d'où nous vîmes s'échapper,
allant avec empressement vers le couple âgé, l'aide aux fourrures, qui
tout à l'heure s'était rendu là discrètement par voie indirecte, en
passant derrière l'autel.

À très courte distance du mur de verre séparateur, s'offrait de face une
scène de théâtre non surélevée, évoquant par son décor quelque luxueuse
salle d'un château moyen âge. L'absence de toute rampe avait permis à
l'aide d'entrer et de sortir sans peine par-devant.

Vers le fond, un peu à gauche, assis à une table placée en biais, un
seigneur au cou nu, vu de profil perdu, annotait un ouvrage, vis-à-vis
un pan coupé où s'ouvrait une large fenêtre.

Sur sa nuque apparaissait, en gris foncé, un monogramme gothique formé
de ces trois lettres: _B, T, G_.

Au milieu, tout au fond, porteur d'un parchemin, un homme debout, que
nous voyions de face devant une porte close, était à la droite précise
du seigneur, dont le séparaient quelques pas.

Les costumes des deux acteurs cadraient bien, comme époque, avec le
décor.

Sans interrompre ses annotations ni rien changer à son attitude, le
seigneur dit, sur un ton nettement ironique:

«Vraiment... une cédule?... Qu'offre-t-elle comme signature?...»

La voix nous atteignait par une ouverture ronde, qui, grande comme une
assiette et simplement garnie d'un disque en papier de soie dont les
bords, en les dépassant, se collaient extérieurement sur les siens,
était ménagée dans la paroi de verre, à deux mètres du sol.

Postée, pour bien entendra, juste au-dessous de cet oeil-de-boeuf, une
jeune fille en noir dévorait sans cesse du regard, à travers le vitrage,
celui qui venait de parler.

À la question posée l'homme au parchemin fit cette brève réponse:

«Un cob.»

Juste à l'instant où résonnait le dernier mot, le seigneur, ouvrant les
doigts, tourna la tête à droite avec une prodigieuse brusquerie et porta
aussitôt ses deux mains vers sa nuque, comme par l'effet d'une douleur
d'ailleurs vite oubliée.

Puis, se mettant debout, il alla en chancelant jusqu'à l'homme, qui lui
dressa devant les yeux son parchemin, où le mot «Cédule» servait de
titre à quelques lignes suivies d'un nom sous lequel était grossièrement
dessiné un cheval à courte encolure épaisse.

Sur un ton de suprême angoisse le seigneur répétait, le doigt tendu vers
le croquis équestre:

«Le cob!... Le cob!...»

Mais déjà Canterel nous faisait franchir, dans le sens habituel, une
brève étape et s'arrêtait devant un enfant de sept ans environ, qui,
tête et jambes nues, était assis, en simple costume bleu d'intérieur,
sur les genoux d'une jeune femme en deuil très couverte, installée sur
une chaise posant à même le sol.

L'aide, par un détour fait derrière la scène, s'était un instant
approché de l'enfant et se dirigeait maintenant à grands pas vers
l'acteur au cou dégagé.

Un second oeil-de-boeuf, en tout semblable au premier, nous permit
d'entendre clairement le garçonnet, d'ailleurs peu éloigné de nous
derrière le mur transparent, énoncer ce titre: «_Virelai cousu de
Ronsard_» puis réciter avec justesse toute une pièce de vers, pendant
que son regard se mêlait à celui de la jeune femme et que ses gestes,
pleins d'à-propos, soulignaient chaque intention contenue dans le texte.

Quand l'enfantine voix se fut tue, nous parcourûmes, dans la direction
coutumière, un court espace avec Canterel et stationnâmes bientôt, aux
côtés d'un jeune observateur, devant un homme en blouse beige, assis à
une table collée intérieurement contre la paroi de verre, à laquelle il
faisait face. L'aide s'éloignait de lui pour aller vers le garçonnet,
derrière lequel, pendant la récitation, il était passé non sans décrire
humblement, afin de ne rien troubler, une courbe assez prononcée.

Montrant une noble tête d'artiste aux longs cheveux gris, l'homme en
blouse, penché sur une feuille de papier entièrement noircie d'encre
bien sèche, commença d'y faire apparaître du blanc à l'aide d'un fin
grattoir, non sans évincer de temps à autre, avec l'extrémité latérale
de son auriculaire, la légère râpure produite.

Peu à peu, sous la lame, qu'il maniait avec une suprême habileté,
s'indiqua, blanc sur fond noir, le portrait de face d'un pierrot--ou
mieux d'un Gilles, vu tels détails imités de Watteau.

Au milieu de nous, le jeune observateur, appuyant presque son front au
vitrage, épiait avec grande attention les subtils agissements de
l'artiste, qui prononçait parfois, en riant malgré lui, cette phrase:
«_Une grosse dito_», qu'un troisième oeil-de-boeuf, identique aux
autres, laissait porter au-dehors.

Le travail marcha rapidement, et le Gilles, très poussé comme exécution
malgré l'étrangeté du procédé purement éliminatoire, se montra
finalement plein de vie exubérante, les mains aux hanches et le visage
épanoui par le rire.

Les délicats traits d'encre savamment laissés par l'acier constituaient
un vrai chef-d'oeuvre de grâce et de charme, dont nous pouvions
apprécier la valeur, bien qu'obligés, de notre place, à l'apercevoir
sens dessus dessous.

Quand tout y fut achevé, le grattoir, prouvant à nouveau la maîtrise de
la main qui le tenait, campa plus bas, toujours en blanc sur la feuille
préalablement noircie, le même Gilles vu de dos; l'absolue similitude de
pose, d'allure et de proportions des deux résultats rendait indubitable
le fait d'unicité touchant la conception de l'artiste.

Ici encore, les volontaires oublis de l'astucieuse lame suppressive
composaient un admirable ensemble, qui, même contemplé à rebours, nous
séduisait par l'élégance de son fini.

La dernière retouche accomplie, l'artiste, lâchant son grattoir, se leva
en emportant la feuille, qu'il étendit, un peu plus loin de nous, sur la
plate-forme à pivot d'une selle de sculpteur--où une petite armature en
fil de fer, à structure humaine, se dressait près d'une foule
d'ébauchoirs et d'une boîte de carton blanc sans couvercle, sur laquelle
se lisaient de face, en grosses lettres, ces mots écrits à l'encre:
«Cire nocturne».

Manipulant l'armature, fixée par le dos à une solide tige métallique
verticale, dont la base, épanouie en rondelle, était assujettie au moyen
de vis à une tablette de bois posée sur la plate forme pivotante,
l'artiste lui donna aisément, grâce à la souplesse du fil de fer,
l'attitude exacte du Gilles que son grattoir venait de créer.

Puis sa main, plongeant dans la boîte, en sortit un épais bâton de
certaine cire noire mouchetée de minuscules grains blancs, qui, faisant
penser à une nuit étoilée, justifiait le nom tracé sur le carton.

Avec cette _cire nocturne_ il enveloppa successivement la tête, le tronc
et les membres de l'armature et remit ensuite dans la boîte toute la
portion restante du bâton.

À l'oeuvre ainsi préparée il commença de donner, au moyen de ses doigts
seuls, une forme assez précise et continua son travail avec un
ébauchoir, qui, choisi dans sa provision nombreuse, était fait
évidemment, vu sa teinte blanchâtre, son grain spécial, son aspect de
sécheresse et de dureté, en mie de pain pétrie puis rassise.

À mesure que l'ouvrage avançait, nous reconnaissions sans cesse mieux,
en la figurine, le Gilles de tout à l'heure, dont elle; était la servile
copie sculpturale, comme en témoignaient, au reste, de continuels coups
d'oeil interrogateurs jetés par l'artiste sur la feuille à fond noir.

Les ébauchoirs, de formes variées et très particulières, servaient tous
à tour de rôle, constitués, sans exception, uniquement de mie dure.

La cire qu'ôtait l'artiste en modelant s'accumulait entre les doigts de
sa main gauche en une boule exiguë, à laquelle il puisait parfois pour
divers rajoutages.

Parallèlement à sa besogne de statuaire, l'actif créateur en
accomplissait une autre, qui, pure superfétation en soi, semblait lui
être, par l'effet de quelque impérieuse routine, d'un indispensable
secours; sur la surface de la statuette il cueillait puis alignait, avec
chaque ébauchoir, tels grains blancs de la cire nocturne, pour en former
des traits reproduisant strictement ceux à l'encre du modèle qui le
guidait; même quand vint le tour du visage rieur il s'acquitta de cette
tâche singulière, là plus délicate que partout ailleurs.

Parfois il faisait pivoter plus ou moins la plate-forme de la selle,
afin de s'attaquer à un autre côté de l'oeuvre, déplaçant alors la
feuille indicatrice pour avoir toujours bien devant son regard les deux
images qui lui servaient tour à tour--et repoussant la boîte de cire en
cas de gêne.

Le Gilles avançait vite, acquérant une finesse incomparable. Ici,
l'artiste cachait sous la cire des grains blancs de rebut faisant tache;
là, au contraire, insuffisamment fourni par la surface, il creusait
légèrement pour s'en procurer.

À la fin nous eûmes sous les yeux une exquise figurine noire, parfait
négatif en somme, grâce à son discret rehaussement blanc, du Gilles
espiègle dont la feuille offrait le positif.

Après une nouvelle pointe faite en même direction sur un signe de
Canterel, notre groupe se posta devant une grille de fer circulaire
presque haute de deux mètres, formant, à faible distance du mur
transparent qui nous séparait d'elle, une étroite cage baignée de
lumière bleue, dont le diamètre pouvait égaler un pas.

Deux cercles de fer horizontaux, l'un en haut, l'autre en bas, servaient
de liens à l'ensemble, paraissant complètement traversés par tous les
barreaux, dont quatre, d'une grosseur particulière, placés aux quatre
angles d'un carré imaginaire ayant deux côtés parallèles à la paroi de
verre, entraient dans un assez vaste plancher que n'atteignaient pas les
autres.

S'éloignant d'un étique malade couché en peignoir et sandales sur un
brancard avec une sorte de casque bizarre comme coiffure, l'aide qui,
selon la coutume adoptée, nous avait précédés par un détour, sortit de
sa poche une forte clé, qu'il alla introduire dans une serrure établie à
mi-hauteur d'un des quatre gros barreaux, celui de gauche le plus
distant de nous.

Après fonctionnement de la clé, il ouvrit grande, en tirant vers sa
droite, une porte courbe, qui, simplement constituée par le quart de la
grille circulaire et jouant grâce à deux charnières mises chacune à l'un
des cercles horizontaux, présenta dès lors à nos yeux ces mots
désignatifs: «_Geôle focale_», gravés, pour être lus de l'extérieur,
dans une plaque de fer recourbée, tenant assez haut, par son revers, à
trois barreaux voisins.

Le malade, à gauche, venait de se dresser devant le brancard, en ôtant
son peignoir, pour apparaître en caleçon de bain. Son casque retenait
l'attention. Une petite calotte métallique, posée sur le sommet de la
tête et solidement fixée par une jugulaire de cuir passant sous le
maxillaire inférieur, était surmontée d'un court pivot, sur lequel
s'emmanchait, en son milieu, une mobile et ronde aiguille horizontale
qui, puissamment aimantée suivant Canterel, devait mesurer près de cinq
décimètres. Au-dessus de l'épaule droite du malade, un vieux cadre carré
se trouvait suspendu par deux petits crochets distants, vissés
verticalement dans la portion extrême de son bord supérieur et passés
dans deux trous horizontaux qu'offrait l'aiguille perpendiculairement à
elle-même. Dans le cadre se présentait, dépourvue de verre protecteur,
une gravure sur soie, manifestement très ancienne, montrant, identifié
par ces trois mots: «_Plan de Lutèce_» établis sur trois lignes dans le
coin gauche du haut, le tracé détaillé de l'ancien Paris; une large
ligne noire, parfaitement droite, traversait le quartier le plus
nord-ouest et, véritable sécante, dépassait à chaque bout la courbe,
très régulière, formée là par l'enceinte. Également sans verre, un cadre
neuf carré, suspendu, identiquement comme le vieux, à l'autre partie de
l'aiguille, au-dessus de l'épaule gauche du sujet, offrait aux regards
une gravure caricaturale sur papier qui, soulignée par cette légende:
_«Nourrit dans le rôle d'Énée»_, représentait de profil, au milieu de
l'espace sans bornes, un chanteur en costume de prince troyen, debout
sur le globe terrestre isolé, la figure tournée vers le centre et le cou
congestionné par un violent effort vocal; ses pieds foulaient l'Italie,
placée au sommet de la sphère, très penchée sur son axe; de sa bouche,
colossalement ouverte, partait une verticale ligne de points qui, après
avoir traversé diamétralement la terre, en demeurant sans cesse visible
parmi de vagues indications géographiques, descendait longuement sans
dévier, pour se terminer, au milieu d'un groupe d'astres où se lisait le
mot «_Nadir_», par une portée à clé de sol montrant un ut aigu
accompagné de trois _f_.

Faisant quelques pas, le malade entra, non sans crainte patente, dans la
prison de forme cylindrique s'offrant à lui.

La porte fut fermée à double tour et le barreau à serrure, auquel,
pendant un moment, avait manqué dans le sens de la longueur, d'un cercle
de fer à l'autre, une portion de lui-même, se retrouva complet.
Emportant la clé, l'aide, au pas de course, alla vers l'artiste, encore
occupé à sa statuette.

En franchissant directement du regard, à partir du malade emprisonné, un
espace de trois mètres environ vers la droite, parallèlement au mur de
verre, on trouvait, dressée verticalement suivant un plan
perpendiculaire au parcours effectué, une immense lentille ronde qui,
juste aussi haute que la grille circulaire, avait son bord entier pris
dans un cercle de cuivre soudé en bas au point central d'un disque de
même métal solidement appliqué au plancher par de fortes vis.

Intrigués par une source lumineuse existant derrière elle, nous
reculâmes de deux pas et pûmes dès lors examiner sans obstacle un
cylindre noir, lourd d'apparence, qui, debout sur le plancher, était
surmonté d'une grosse ampoule sphérique en verre, d'où émanait une
clarté bleue, visible malgré le plein jour.

L'ampoule, en s'éteignant accidentellement pendant une fraction de
seconde, montra que son verre n'avait aucune couleur et que la lumière
était bleue par elle-même.

Les trois centres respectifs de l'ampoule, de la lentille et de la geôle
se trouvaient horizontalement en ligne droite.

Portant lourde pelisse et douillette coiffure, le célèbre docteur
Sirhugues, dont les traits populaires s'identifiaient d'eux-mêmes,
manoeuvrait sur la plate-forme du cylindre noir divers boutons
cliquetants, disposés derrière l'ampoule eu égard à la lentille, à
laquelle lui-même faisait face. Sans cesse il regardait un miroir rond à
orientation spéciale et inchangeable, établi un peu en avant de lui, à
sa droite, au sommet d'une verticale tige de métal fixée au plancher.

Ramenés par une progression de deux pas jusqu'à la paroi de verre, nous
vîmes le malade donner les signes d'une extrême surexcitation, sans
doute causée par l'action de la lumière bleue, plus intense que partout
ailleurs au lieu qu'il occupait, car c'était au centre de la geôle
focale, judicieusement nommée, que tombait de façon flagrante le foyer
de la lentille.

Derrière la geôle, par rapport à nous qu'il avait pour vis-à-vis, un
homme, ganté de laine et frileusement boutonné dans une forte capote
dont le capuchon lui enveloppait le chef, tenait horizontalement dans sa
main droite levée une courte barre de fer que, par un mot de Canterel,
nous sûmes être un aimant. Épiant le casque du malade, il s'arrangeait
pour que les deux gravures fissent constamment face à la source
lumineuse, n'ayant pour cela, les pôles étant combinés en conséquence,
qu'à toujours tendre de près son aimant à la pointe voulue de l'aiguille
pivotante, de telle sorte que celle-ci fût, à n'importe quel moment,
dans une ligne perpendiculaire à notre paroi de verre.

Canterel nous fit appuyer un peu sur notre droite, en nous conseillant
d'observer la gravure dont Nourrit était le héros. Déjà très pâlie
depuis l'incarcération du malade, elle s'effaçait à vue d'oeil. C'était,
nous apprit le maître, sur la plus ou moins grande rapidité de son
abolition graduelle que le docteur Sirhugues, apercevant parfaitement
dans son miroir la geôle dont le séparait la lentille, se basait
uniquement pour se livrer, sur les boutons du cylindre, à ses manoeuvres
qui, paraissait-il, créaient dans l'intensité de la lumière bleue des
fluctuations sérieuses bien qu'inappréciables pour le regard. Entendu un
certain temps encore, le cliquettement des boutons, à l'instant où le
cadre neuf ne montra plus que du papier blanc, prouva, en cessant, que
la mise au point de la clarté se trouvait définitivement effectuée.
Quant au plan de Lutèce, il gardait sa vigueur primitive.

Atteignant peu à peu au comble de l'agitation, le malade ne se possédait
plus. Pressé de fuir quelque souffrance, il cherchait, des pieds et des
mains, à ébranler divers barreaux de la geôle, puis il sautait, tournait
sur lui-même, s'agenouillait, se relevait, visiblement en proie à
d'insupportables angoisses. En dépit de ces trémoussements et
pirouettes, les deux cadres ne cessaient pas de faire face, de loin, à
la lentille, grâce à l'homme encapuchonné qui, portant vers sa droite ou
sa gauche sa vigilante main qu'il élevait ou baissait, ne manquait à
aucun moment d'amener où il fallait l'impérieux aimant dont l'aiguille
pivotante était l'esclave, sans jamais l'entrer dans la geôle ni le
laisser accidentellement se coller aux barreaux.

Quelque temps, nous regardâmes le malade se démener ainsi en forcené.
Sans attendre la fin de l'épreuve, Canterel nous fit reprendre notre
marche. En passant à proximité du cylindre noir, nous vîmes le docteur
Sirhugues qui, les mains au-dessus des boutons de la plate-forme, fixait
toujours son miroir sans avoir changé de posture; le maître nous révéla
que depuis la disparition de la gravure-charge il y surveillait le plan
de Lutèce qui, doué d'une grande résistance, lui eût prouvé, s'il se fût
mis à pâlir, que son appareil photogène, tout à coup déréglé,
fonctionnait avec une force exorbitante réclamant sa brusque
intervention.

Continuant d'aller, nous aperçûmes, derrière le docteur Sirhugues,
l'envers d'une sorte de décor, que nous dépassâmes avant de nous arrêter
et dont l'endroit nous apparut alors sous l'aspect partiel d'une riche
façade de plâtre peinte et moulurée--perpendiculaire au mur de verre,
touché par elle un peu à notre gauche.

Tout près de nous, dans cette façade, s'ouvraient grands vers
l'intérieur les deux battants véritables d'une porte d'entrée, qui,
surmontée de ces mots «Hôtel de l'Europe», donnait sur une espèce de
hall dallé, dont de simples toiles peintes établies sur châssis
figuraient les murs.

En haut de l'entrée, juste au-dessus du milieu de la partie horizontale
du chambranle, pointait vers l'extérieur, perpendiculairement à la
façade, une courte tige en fer forgé, au bout de laquelle pendait une
vaste lanterne fixe, montrant, peinte sur celui de ses quatre verres qui
s'offrait de face à quiconque marchait droit vers le seuil, une carte
toute rouge de l'Europe.

S'avançant, réelle, au-dessus de l'entrée--non sans contraster avec les
fenêtres du soi-disant édifice, simplement peintes en trompe-l'oeil--une
grande marquise vitrée laissait passer un vif rai de lumière, qui, parti
d'une lampe électrique à réflecteur, fixée, tout en haut, à l'une des
traverses en fer du plafond transparent de l'immense cage, tombait
obliquement sur la voyante carte géographique. On eût dit que le soleil
dardait là un rayon, malgré un nuage qui le cachait en ce moment.

Un homme en grand noir, couvert comme pour sortir par le gel,
stationnait devant l'entrée à quelques pas du seuil, auprès d'un très
jeune groom ayant, par contraste, une livrée d'été.

L'aide, que tout à l'heure, pendant notre halte devant le malade, nous
avions vu passer, assez loin, se dirigeant vers la droite, sortit
soudain du hall dallé puis, avançant vite, le dos tourné vers nous dont
il s'éloignait directement, longea la façade jusqu'à son extrémité pour
s'éclipser à gauche. En reculant la tête, nous pûmes l'apercevoir comme
il atteignait en courant la geôle focale.

Portant une élégante et légère tenue de plage, une belle jeune femme,
dont les ongles, fascinants, étincelaient ainsi que des miroirs à chaque
mouvement de doigts, sortit à son tour du hall, poursuivie par un
vieillard en livrée d'hôtel, qui, le seuil à peine franchi, l'arrêta par
la remise d'un pli.

Malgré une rose-thé qu'elle y tenait par le milieu de la tige, ce fut
avec sa main droite, moins encombrée que l'autre où se réunissaient
ombrelle et gants, que la jeune femme prit la lettre, sur laquelle,
grâce à notre proximité, nous remarquâmes le mot «pairesse» écrit, seul
entre tous, à l'encre rouge.

Visiblement troublée par quelque détail de la suscription, la séduisante
personne, semblant soudain prendre racine, eut un tressaillement qui la
fit se piquer à une épine subsistant sur la tige, placée alors entre
l'enveloppe et son pouce.

Comme si la vue de son sang, qui macula subitement tige et papier,
l'eût, pour une cause secrète, impressionnée plus que de raison, elle
lâcha, horrifiée, les deux objets humectés de rouge--puis, immobile,
hypnotisée, se prit à fixer son pouce, maintenant dressé à demi.

Dites par elle, ces paroles: «_Dans la lunule... l'Europe entière...
rouge... tout entière...»_ nous parvinrent grâce à un oeil-de-boeuf,
qui, ne différant en rien des précédents, était, ici encore, ménagé dans
la paroi transparente; elles provenaient de ce que la carte sur verre,
étincelant en l'air derrière son dos sous le pseudo-rayon de soleil,
s'offrait à sa vue dans la lunule de son ongle, si prodigieusement
réfléchissant.

Immédiatement après leur chute, le vieillard avait essayé de saisir à
terre le pli et la fleur ensanglantés. Or, au moins octogénaire
d'aspect, il ne put, faute d'élasticité, se baisser suffisamment pour
les atteindre. Braquant alors ses regards sur le groom, il jeta ce
romantique mot d'appel «Tigre», en désignant le trottoir du doigt.

Docilement l'adolescent vint ramasser les deux choses légères, qu'il
voulut rendre à l'intéressée.

Mais cette dernière, après avoir frémi à l'audition du terme, suranné
dans l'acception en jeu, dont s'était servi le vieillard, exécutait
maintenant, sous l'empire de quelque hallucination, une série de gestes
d'épouvante, en prononçant des phrases entre coupées, où ces trois mots:
_père, tigre_ et _sang_, revenaient sans cesse.

Puis elle versa manifestement dans l'absolue démence, tandis que, volant
à son secours, l'homme aux vêtements noirs, qui, depuis le début, avait
suivi la scène avec émotion, l'entraînait à petits pas vers l'intérieur
de l'hôtel.

Ébranlé une fois encore par Canterel dans le sens accoutumé, notre
groupe, après quelques secondes de cheminement, s'immobilisa, près d'un
homme et d'une femme du peuple, devant une chambre rectangulaire sans
plafond, dont l'un des deux plus longs murs, totalement absent, se
trouvait remplacé par la paroi de verre, à travers laquelle nous étions
à même de l'observer facilement tout entière. On y voyait l'aide, qui, à
la fin de notre précédente halte, était passé au loin sous nos regards,
se dirigeant vers elle. Allant au mur dressé à notre droite, il ouvrit
une porte, sortit et la referma. Presque aussitôt, en rejetant
légèrement le corps en arrière, nous pouvions l'aviser à gauche, au
moment où, se lançant, après le contournement de la chambre suivi d'une
course oblique, sur les traces de la jeune démente à peine disparue, il
s'engouffrait dans le hall dallé de l'hôtel.

La pièce livrée à nos regards avait l'aspect d'un cabinet de travail.

Au mur du fond s'adossaient, à droite, une grande bibliothèque pleine, à
gauche, une spacieuse étagère noire dont chaque tablette portait une
rangée de têtes de morts. Sur une cheminée sans feu située entre ces
deux meubles, un globe de verre abritait une tête de mort
supplémentaire, coiffée d'une sorte de toque d'avocat taillée dans
quelque vieux journal.

Dans le mur se trouvant à notre gauche, une large fenêtre faisait face à
la porte qu'avait franchie l'aide. Installé à une grande table
rectangulaire dont l'un des deux plus étroits côtés se collait
entièrement à ce mur, un homme, tournant le dos de tout près à la paroi
de verre, classait des paperasses.

Bientôt, comme lassé de cette occupation, il se leva, en mettant à sa
bouche une cigarette prise dans un étui de cuir sorti un moment de sa
poche.

En quelques pas, il atteignit la cheminée, sur laquelle une boîte
partiellement garnie de papier de verre offrait, tout ouverte, son
contenu à son présent désir. Un moment après, voluptueusement environné
de fumée, il éteignait, en l'agitant, une allumette que ses doigts
projetèrent dans l'âtre.

Mais, au cours de ses derniers agissements, quelque particularité du
crâne à curieuse coiffure avait, son attitude l'indiquait, frappé puis
retenu son regard.

Sous l'empire d'un soudain intérêt, il souleva haut le globe de verre
pour le reposer plus à droite et, s'emparant du macabre objet, dont ses
mains ne dérangèrent pas la toque, revint vers la table--non sans se
révéler, en s'offrant à nous de face pour la première fois, comme ayant
environ vingt-cinq ans.

L'homme et la femme du peuple qui se trouvaient mêlés à notre groupe--un
gars avec sa mère, on le devinait de suite à la ressemblance et aux
âges--l'observaient avidement à travers la paroi de verre.

Le fumeur, réinstallé à la table, nous tournait le dos de nouveau et
regardait longuement le crâne, qu'il avait placé de face devant lui. Sur
toute la portion visible du front squelettique, une sorte
d'entrecroisement de fines raies, creusées légèrement dans l'os même
avec quelque pointe de métal, imitait, comme avec une enfantine
maladresse, les mailles d'un fragment de résille.

Canterel appela notre attention sur des lettres runiques de manuscrit,
fac-similées sur certain bord vertical en papier faisant partie de la
toque d'avocat, confectionnée, dit-il, avec des morceaux du _Times_.
Puis il nous montra qu'une ressemblance existait entre elles et les
réticulaires marques frontales, qui, on le découvrait en les examinant
bien, constituaient toutes, sauf les dernières d'en bas, à droite, des
runes de forme bizarre, inclinées de maintes façons et jointes les unes
aux autres; deux mots du texte sans espaces créé ainsi par les
pseudo-mailles étaient placés chacun entre des guillemets gravés de la
même manière que le reste.

La chose qu'avait remarquée subitement tout à l'heure le jeune homme
épié par nous n'était autre, évidemment, que le rapport mystérieux
associant les signes du front et ceux du bord de la coiffure.

Maintenant il avisait sur la table une petite ardoise, pourvue d'un
crayon à mine blanche, et s'en servait pour transcrire en lettres de
notre alphabet le texte frontal, constamment effleuré par son index
gauche, qui lui en désignait tour à tour chaque morceau.

Lorsqu'il eut fini, nous ne pûmes guère, de notre poste, distinguer sur
l'ardoise que deux mots «BIS» et «RECTO» qui, plus lisibles que les
autres pour être exclusivement composés de majuscules, devaient
correspondre, vu les places respectives qu'ils occupaient dans
l'ensemble, aux deux termes que des guillemets signalaient dans
l'original.

Se conformant à quelque injonction contenue dans les lignes qu'il avait
écrites à l'instant, le jeune homme, traversant la pièce, prit dans la
bibliothèque un important volume, dont le dos mon trait, à la suite d'un
titre fort long, ce sous-titre: «Tome XXIV--Roture».

Après être venu se rasseoir à la table, en face du crâne, que sa main
recula pour faire du champ libre, il posa le livre devant lui et
l'ouvrit à la première page, constituée par plusieurs alinéas bien
distincts, imprimés sur du riche papier de couleur bise. Ensuite il se
mit à compter les lettres d'un d'entre eux? en les touchant légèrement
l'une après l'autre avec la pointe du crayon blanc. Parfois, arrivant à
quelque nombre déterminé, il reproduisait sur le bas de l'ardoise la
lettre touchée en dernier lieu--puis continuait l'opération, après
s'être un instant, comme pour y puiser une indication nécessaire,
désigné à lui-même, du bout fraîchement utilisé de son crayon blanc, tel
point de la transcription du texte frontal.

On remarquait à l'endroit choisi par lui dans le livre, imprimés avec du
caractère très gras qui les faisait trancher sur le reste de l'alinéa en
jeu, d'une part ce fragment: «... _cédille figurant un aspic...»_ et
d'autre part celui-ci: «... _évêque portant la subtunique...»_.

Quand le jeune homme eut terminé son nouveau travail, une série de
lettres blanches, qui, ayant été moulées une à une, se mon traient
toutes fort nettes, composait, au bas de l'ardoise, ces trois mots:
«Vedette en rubis», qui se suivaient sans que les deux espaces voulus
existassent entre eux.

Sur la table, un écrin tout ouvert contenait un curieux objet d'art, un
peu plus haut que large, qui n'était autre qu'un fac-similé d'affiche
théâtrale, grand comme les cartes de visite du plus important modèle. Il
consistait en une plaque d'or dans laquelle s'incrustaient
d'innombrables petites pierres précieuses qui en garnissaient toute la
surface. Des émeraudes claires formaient le fond, alors que le texte
était fait d'émeraudes sombres. Douze noms de grosseurs variées, en
caractères de saphirs, ressortaient chacun sur un partiel fond
rectangulaire en diamants, dont les dimensions s'appropriaient aux
siennes. Au-dessus d'eux flamboyait un nom fait de maints rubis, qui, se
détachant sur une bande en diamants suffisamment spacieuse pour lui, les
écrasait tous par sa taille prédominante. On lisait, avant d'atteindre
le titre, qu'il s'agissait d'une centième.

Bientôt, l'objet d'art dans la main gauche, le jeune homme examinait
avec minutie, à travers une loupe prise sur la table, la _vedette en
rubis_.

Au bout d'un temps assez long, semblant avoir fait une remarque, il
enfonça, par une pesée risquée avec l'ongle, un des innombrables rubis,
qui se releva aussitôt lâché.

Ne conservant plus entre les doigts que l'objet d'art, il essaya,
l'ongle appuyé de nouveau sur le rubis à ressort, diverses
manoeuvres--dont une aboutit soudain au glissement, vers la droite, de
la surface aux pierreries, mince couvercle à coulisses qui laissa voir,
dans l'intérieur de la plaque, très évidée, quelques feuilles de papier
presque impalpables formant une liasse pliée en quatre.

Il prit et déploya ces feuilles, couvertes de fin texte manuscrit, puis
en commença la lecture, après avoir, de sa place même, lancé dans la
cheminée sa cigarette finie.

Aux manières qu'il eut bientôt on put deviner que chaque ligne le
faisait pénétrer plus avant dans les profondeurs de quelque hideux
secret insoupçonné.

C'était avec difficulté, en tremblant, qu'il tournait les pages, sans
cesse plus avidement dévorées par lui.

Parvenu au bout de l'écrit, il s'immobilisa, en proie à une inconsciente
stupeur.

Puis une réaction se produisit, et, se tordant les mains, il parut
envahi par un flot de pensées effroyables.

Enfin, reconquérant son calme, il se prit, les coudes sur le bord de la
table, à réfléchir longuement, le front appuyé dans ses paumes.

Il sortit de sa méditation avec la froide assurance que donne la
possession d'un plan immuablement arrêté.

Le verso de la dernière feuille manuscrite portait en son milieu, tracée
fort gros sous la ligne finale du texte, cette signature:
«François-Jules Cortier», que ne suivait aucun post-scriptum.

Trempant une plume dans l'encre, le jeune homme se mit, en serrant, à
écrire sur la demi-page blanche que ce verso lui offrait. Après l'avoir
noircie presque entièrement, il signa ce nom: «François-Charles Cortier»
en forçant son écriture--puis, sous le premier _c_, non pourvu encore
d'annexe, dessina vite dans la position voulue, avec l'aisance que
procure une longue routine, un serpent recourbé qui servit de cédille.

En reportant, avec un brusque soupçon, les yeux sur l'autre signature,
on découvrait que celui qui en était l'auteur avait aussi, en guise de
cédille, exécuté avec sa plume un serpent exigu.

L'encre une fois sèche, le jeune homme, après en avoir refait une
liasse, replia en quatre toutes les feuilles ensemble puis les serra
dans leur cachette d'or, dont le couvercle à pierreries, toujours engagé
dans ses coulisses, fut refermé par un soigneux effort de son
pouce--jusqu'au probant bruit sec final, que nous perçûmes un peu malgré
l'absence de tout nouvel oeil-de-boeuf.

Bientôt la mignonne affiche précieuse, exactement remise en place,
brilla comme au début dans son écrin ouvert.

Après être allé ranger dans la bibliothèque le livre dont il s'était
servi, le jeune homme, revenant à la table, frotta du bout de l'index,
pour n'y rien laisser subsister, la surface entière de l'ardoise--puis
retransporta la tête de mort, qui, par ses soins, finit, toujours
coiffée de sa toque, par faire derechef, sous son globe de verre, le
principal ornement de la cheminée.

Un instant plus tard, sa main droite, fouillant une de ses poches, en
ressortait armée d'un revolver, tandis que l'autre défaisait promptement
tous les boutons de son gilet.

Appuyant, à l'endroit du coeur, le canon sur la chemise, il pressa la
détente, et, saisis par le bruit du coup de feu qui retentit
incontinent, nous le vîmes tomber raide sur le dos.

À ce moment Canterel nous emmena, pendant que l'aide, ouvrant
brusquement la porte, pénétrait dans la chambre.

La femme du peuple et son fils, qui n'avaient pas perdu un détail de la
scène, se tenaient maintenant embrassés avec émotion.

Nous continuâmes, dans le sens ordinaire, à longer le mur transparent,
derrière lequel n'apparaissait plus que du terrain libre, qui semblait
attendre de nouveaux personnages.

Parvenu à l'extrémité de l'immense cage, Canterel tourna une première
fois à gauche--puis une deuxième, après avoir suivi d'un bout à l'autre
la paroi de verre, longue d'une dizaine de mètres, qui formait là un
angle droit avec chacun des deux murs principaux; maintenant, nous
marchions lentement auprès du maître, dans la direction de l'esplanade,
contre celui de ces deux derniers murs en vitres qui, pour nous, était
encore nouveau.

S'arrêtant bientôt Canterel, le doigt tendu vers l'intérieur de la cage,
nous désigna, dressée à trois pas du vitrage qui nous empêchait de
l'atteindre et garnie de diverses manettes, une importante masse
cylindrique en métal sombre, pouvant mesurer deux pieds de diamètre sur
cinq d'élévation. Le maître nous apprit que c'était là un appareil
électrique de sa façon, dont la mission consistait à rayonner, sitôt
qu'il fonctionnait, un froid d'une grande intensité. Six autres
appareils, identiques à ce dernier, constituaient avec lui, sur toute la
longueur intérieurement disponible et suivant une symétrie parfaite, une
rangée parallèle au nouveau mur fragile, dont le milieu était marqué par
une vaste porte vitrée à deux battants, actuellement close, montrant une
structure exactement conforme à celle du restant de la cage.

Après nous avoir révélé que le concours des sept grands appareils
cylindriques suffisait à établir dans la cage entière une basse
température continuelle, Canterel revint un moment sur ses pas--puis,
laissant en arrière la transparente encoignure contournée en dernier
lieu, se mit, avec notre groupe, à continuer de suivre l'allée de sable
jaune, qui, rigoureusement rectiligne jusqu'à certain coude obtus assez
lointain, faisait, à l'endroit que nous foulions, obliquer régulièrement
ses deux bords l'un vers l'autre afin de reprendre sa largeur normale.

Pendant que chaque pas nous éloignait davantage de la géante cage de
verre et de l'esplanade, le maître éclairait notre esprit par ses
paroles sur tout ce que nos yeux et nos oreilles venaient de percevoir.

Voyant quels réflexes merveilleux il obtenait avec les nerfs faciaux de
Danton, immobilisés dans la mort depuis plus d'un siècle, Canterel avait
conçu l'espoir de donner une complète illusion de la vie en agissant sur
de récents cadavres, garantis par un froid vif contre la moindre
altération.

Mais la nécessité d'une basse température empêchait d'utiliser l'intense
pouvoir électrisant de l'aqua-micans, qui, se congelant rapidement, eût
emprisonné chaque trépassé, dès lors impuissant à se mouvoir.

S'essayant longuement sur des cadavres soumis à temps au froid voulu, le
maître, après maints tâtonnements, finit par composer d'une part du
_vitalium_, d'autre part de la _résurrectine_, matière rougeâtre à base
d'érythrite, qui, injectée liquide dans le crâne de tel sujet défunt,
par une ouverture percée latéralement, se solidifiait d'elle-même autour
du cerveau étreint de tous côtés. Il suffisait alors de mettre un point
de l'enveloppe intérieure ainsi créée en contact avec du vitalium, métal
brun facile à introduire sous la forme d'une tige courte dans l'orifice
d'injection, pour que les deux nouveaux corps, inactifs l'un sans
l'autre, dégageassent à l'instant une électricité puissante, qui,
pénétrant le cerveau, triomphait de la rigidité cadavérique et douait le
sujet d'une impressionnante vie factice. Par suite d'un curieux éveil de
mémoire, ce dernier reproduisait aussitôt, avec une stricte exactitude,
les moindres mouvements accomplis par lui durant telles minutes
marquantes de son existence; puis, sans temps de repos, il répétait
indéfiniment la même invariable série de faits et gestes choisie une
fois pour toutes. Et l'illusion de la vie était absolue: mobilité du
regard, jeu continuel des poumons, parole, agissements divers, marche,
rien n'y manquait.

Quand la découverte fut connue, Canterel reçut maintes lettres émanant
de familles alarmées, tendrement désireuses de voir quel qu'un des
leurs, condamné sans espoir, revivre sous leurs yeux après l'instant
fatal. Le maître fit édifier dans son parc, en élargissant partiellement
certaine allée rectiligne afin de se fournir un emplacement favorable,
une sorte d'immense salle rectangulaire, simplement formée d'une
charpente métallique supportant un plafond et des parois de verre. Il la
garnit d'appareils électriques réfrigérants destinés à y créer un froid
constant, qui, suffisant pour préserver les corps de toute putréfaction,
ne risquait cependant pas de durcir leurs tissus. Chaudement couverts,
Canterel et ses aides pouvaient sans peine passer là de longs moments.

Transporté dans cette vaste glacière, chaque sujet défunt agréé par le
maître subissait une injection crânienne de résurrectine. L'introduction
de la substance avait lieu par un trou mince, qui, pratiqué au-dessus de
l'oreille droite, recevait bientôt un étroit bouchon de vitalium.

Résurrectine et vitalium une fois en contact, le sujet agissait, tandis
qu'auprès de lui un témoin de sa vie, emmitouflé à souhait, s'employait
à reconnaître, aux gestes ou aux paroles, la scène reproduite--qui
pouvait se composer d'un faisceau de plusieurs épisodes distincts.

Durant cette phase investigatrice, Canterel et ses aides entouraient de
près le cadavre animé, dont ils épiaient tous les mouvements afin de lui
porter parfois un secours nécessaire. En effet la réédition exacte de
tel effort musculaire fait pendant la vie pour soulever quelque lourd
objet--alors absent--entraînait une rupture d'équilibre qui, faute
d'intervention immédiate, eût provoqué une chute. En outre, au cas où
les jambes, n'ayant qu'un sol plat devant elles, se fussent mises à
monter ou à descendre un escalier imaginaire, il eût fallu empêcher le
corps de tomber soit en avant, soit en arrière. Une main prompte devait
se tenir prête à remplacer tel mur inexistant où fût venue s'appuyer
l'épaule du sujet, disposé par moments à s'asseoir dans le vide si des
bras ne l'eussent reçu.

Après identification de la scène, Canterel, se documentant
soigneusement, effectuait en un point de la salle de verre une
reconstitution fidèle du cadre voulu, en se servant le plus souvent
possible des objets originaux eux-mêmes. Dans les cas où il y avait des
paroles à entendre, le maître faisait pratiquer, à un endroit favorable
du vitrage, un très petit oeil-de-boeuf, simple ment fermé à la colle
par un disque en papier de soie.

Livré à lui-même et habillé conformément à l'esprit de son rôle, le
cadavre, trouvant en place meubles, points d'appui, résistances
diverses, affaires à soulever, s'exécutait sans chutes ni gestes
faussés. On le ramenait à son point de départ après l'achèvement de son
cycle d'opérations, qu'il recommençait indéfiniment sans nulle variante.
Il retrouvait l'immobilité de la mort dès qu'on lui retirait, en la
saisissant par un minuscule anneau mauvais conducteur, la tige de
vitalium, qui, introduite à nouveau dans son crâne, sous l'abri
dissimulateur des cheveux, lui faisait toujours reprendre son rôle au
point initial.

Quand les scènes l'exigeaient, le maître payait des figurants pour y
tenir tels emplois. Le corps enveloppé de forts tricots sous le costume
réclame par leur personnage et le chef garanti par une épaisse perruque,
ils étaient à même de séjourner dans la glacière.

Tour à tour les huit morts suivants, amenés à _Locus Solus_, subirent le
traitement nouveau et revécurent des scènes qui résumaient divers
enchaînements de faits.

1° Le poète Gérard Lauwerys, conduit par sa veuve, que soutenait seul,
dans sa folle douleur, l'espoir de la résurrection factice promise par
Canterel.

Pendant les quinze dernières années écoulées, Gérard avait publié avec
succès à Paris une série de remarquables poèmes, où il excellait à
rendre la couleur locale des contrées les plus diverses.

La nature de son talent le contraignant à voyager sans cesse, le poète
emmenait à ses côtés par le monde, pour éviter de continuelles
séparations déchirantes, sa jeune femme Clotilde--qui, ainsi que lui,
maniait passablement chacune des principales langues européennes--et son
fils Florent, enfant robuste que ne fatiguait nullement la vie errante.

Traversant un jour en berline les sauvages défilés calabrais de
l'Aspromonte, Gérard subit l'attaque d'une troupe de brigands, menés par
le fameux chef Grocco, dont on citait les coups d'audace envers maints
voyageurs qu'il rançonnait chèrement.

Atteint d'un coup de poignard à la jambe gauche dès son premier essai de
résistance, Gérard fut capturé ainsi que Florent, alors âgé de deux ans.

Grocco avertit aussitôt Clotilde, laissée libre, qu'elle ne pouvait
sauver les deux captifs de la mort qu'en lui apportant, avant une date
qu'il fixa pour leur exécution capitale, une somme de cinquante mille
francs. Puis il prit dans sa ceinture une écritoire munie de feuilles
timbrées et força le poète, auquel pas un mot de la sentence n'avait
échappé, d'établir en faveur de Clotilde une procuration apte à
faciliter tous déplacements de fonds.

Conduits avec leurs bagages sur le sommet d'un mont abrupt, Gérard et
Florent furent écroués dans une ancienne chapelle faisant partie d'une
vieille forteresse abandonnée où Grocco campait tant bien que mal.

Le poète, à la réflexion, n'entrevit aucune chance de salut. Grocco, le
prenant à grand tort pour un oisif riche en train de voyager par goût,
avait fixé bien trop haut le prix de la rançon, dont le cinquième à
peine se trouvait susceptible d'être réalisé par Clotilde. Et, quand
l'argent n'arrivait pas, jamais le fameux ban dit ne retardait d'un seul
instant l'heure d'une exécution.

Pourtant, après de longues méditations, Gérard découvrit un moyen
hasardeux de sauver au moins la vie de Florent. Par la promesse de
quelques milliers de francs, que Clotilde, il le savait, était à même de
réunir sans peine, le poète gagna son geôlier, un certain Piancastelli,
qui, passant pour le plus astucieux de la bande, résolut de tenter un
coup hardi avec la seule aide de sa concubine Marta.

Plusieurs bandits avaient ainsi au camp une amante qui, étrangère à
toute discipline, allait à son gré aux villes proches pour y effectuer
divers achats. Marta, libre comme ses compagnes, enlèverait secrètement
Florent pour le rendre à Clotilde en échange de la somme convenue,
qu'elle rapporterait à Piancastelli. Dès lors, les deux complices, pour
éviter toutes représailles, quitteraient promptement le repaire de
Grocco.

Le poète renonçait à sa propre évasion pour assurer celle de son fils.
Fréquemment Grocco passait devant la chapelle, située au niveau du sol,
et, par la fenêtre, apercevait Gérard, dont le départ eût à l'instant
provoqué une poursuite acharnée. Au contraire, en demeurant à son poste,
le père ne pouvait manquer de protéger la fuite de l'enfant, fuite
chanceuse que la nature du pays promettait de rendre longue et
difficile.

Craignant de voir ceux qu'il faisait prisonniers établir, en vue de lui
échapper, des communications avec le dehors, Grocco, toujours, leur
interdisait formellement la possession de plumes ou de crayons.

Piancastelli, bravant pour quelques moments ce décret, mit le reclus en
mesure de prescrire par lettre à Clotilde la remise d'une somme
déterminée à l'inconnue qui lui rendrait Florent.

Le lendemain, avant l'aube, Marta, munie de la lettre, partit avec
l'enfant dissimulé sous son manteau.

Mais, ce jour-là, Grocco, apprenant soudain l'imminent pas sage d'un
groupe de riches voyageurs bons à capturer, emmena en expédition
Piancastelli, dont il prisait fort, pour toute occasion d'importance,
l'aide et les conseils.

Un nouveau geôlier, Luzzatto, fut donné à Gérard, qui trembla dès lors à
la pensée de voir l'évasion de Florent découverte et comprise--car il
était grand temps de rattraper Marta.

En apportant le premier repas, Luzzatto, par bonheur, ne s'était pas
soucié de Florent, qu'il devait croire endormi encore dans certain petit
grabat mis en un coin de pénombre. Mais le père songeait que ce
remplaçant, à sa prochaine visite, remarquerait sûrement l'absence de
l'enfant et que tout se saurait, hélas! avant que Marta ne fût à l'abri
des poursuites.

Gérard chercha un subterfuge propre à conjurer le danger.

Contre un des murs de la chapelle où on le détenait, gisait en plusieurs
morceaux, parmi les vestiges d'un autel, une statue grandeur nature de
la Vierge, près de laquelle, séparé des bras maternels qui le
soutenaient jadis, l'Enfant Jésus était demeuré intact. Le poète résolut
d'utiliser cet enfant de pierre pour donner le change à Luzzatto.

Afin d'adoucir la plaie que sa jambe gauche offrait depuis l'attaque de
la berline, il avait reçu de Grocco un onguent dont la teinte se
confondait sans heurt avec celle de la chair.

Il prit l'enfant divin et, recouvrant d'une couche d'onguent visage,
oreilles et cou, l'étendit dans le grabat de Florent. Satisfait de
l'illusion obtenue, il ne songea plus qu'à dissimuler entièrement les
cheveux de pierre. Seul un petit bonnet blanc pouvait sembler naturel.
Mais comment fabriquer un pareil article? Gérard, suivant une habitude
adoptée pour tous ses voyages, n'avait sur lui que du linge de couleur
qui, assez voyant, eût fourni un bonnet suspect.

Une fenêtre seulement éclairait la chapelle. Munie d'une forte grille
mise là jadis contre les envahisseurs nocturnes, elle marquait le fond
d'une étroite alcôve extérieure créée par un enfoncement de la façade.
Contre un des coins de ce retrait s'entassaient maintes bribes de
rebut--rognures, croûtes, trognons ou épluchures.

À tout hasard, le détenu, en vue de son projet, chercha quelque élément
propice dans cette réserve, que la grille, formant un peu ventre vers le
dehors, lui permettait d'examiner.

Apercevant au sommet du tas force épluchures de poires, il se souvint
que, la veille, un des bandits avait volé dans une charrette de paysan
un plein panier de crassanes dont tout le camp s'était régalé. Il tenait
le fait de Piancastelli, qui lui avait servi un de ces fruits à souper.

Gérard, traversé par une idée soudaine, recueillit, en passant le bras
entre deux barreaux, tous les filaments blancs constituant le
prolongement des queues, dont il les sépara. Ôtant les pépins et leur
entourage, il eut d'épais cordons primitifs, bientôt divisés
soigneusement en de nombreux fils minces, dont ses doigts novices,
tissant et nouant sans relâche, firent, à force de persévérance, un
bonnet acceptable. Parée de cette coiffure et couverte jusqu'au cou, le
visage vers le mur, la statue donna l'illusion d'un enfant véritable.
L'onguent imitait bien la chair, et le bonnet semblait être en linge.

Le poète eut soin de restituer au tas mis par lui à contribution tout le
compromettant résidu tombé de ses mains pendant sa tâche.

Quand Luzzatto vint avec le repas de midi, Gérard, domptant une terrible
émotion, le pria de faire silence, pour respecter, dit-il, le sommeil de
Florent, souffrant depuis le matin. Le geôlier, jetant un coup d'oeil
vers le coin sombre du grabat, fut dupe du stratagème. La même scène se
renouvela le soir avec succès à l'entrée du souper.

Dans la première partie de la nuit, des bruits de serrure éveillèrent
Gérard. La nouvelle expédition de Grocco avait dû réussir, car on
enfermait des prisonniers dans les salles voisines.

Le lendemain, Piancastelli, reprenant ses fonctions de geôlier, admira
l'expédient du poète, dont le récit calma en lui d'obsédantes
inquiétudes éprouvées depuis le précédent matin. Par prudence, la statue
fut maintenue intacte à sa place, pour leurrer, le cas échéant, tels
visiteurs inattendus.

Marta revint après cinq jours d'absence. Clotilde, découverte sans
peine, lui avait remis, en échange de Florent, la somme stipulée--plus
une tendre lettre pour Gérard, parlant de mille audacieux projets de
délivrance.

Un matin, chargé par Grocco de se renseigner sur la prochaine présence
dans l'Aspromonte d'une opulente voyageuse, Piancastelli, dont la
mission devait durer deux jours, vit là une occasion de quitter le camp
pour jamais avec Marta et l'argent.

Gérard approuva son dessein et lui fit de reconnaissants adieux.

Grâce à l'habileté du poète, soucieux d'assurer à Piancastelli une
désertion sans entraves, Luzzatto, redevenu geôlier, prit pour Florent,
pendant un jour encore, la statue du grabat; mais ses soupçons
s'éveillèrent le lendemain, et, s'approchant de la couchette, il comprit
tout. Grocco, averti, fit une enquête et devina le rôle joué par
Piancastelli et Marta, qui, maintenant hors d'atteinte sans idée de
retour, échappaient à ses représailles.

Voulant tromper par le travail son attente d'une mort proche et
certaine, Gérard chercha quelque moyen d'écrire malgré la défense de
Grocco.

Le jour même du drame, comme la berline, au sortir d'un village, montait
une côte en compagnie d'enfants pauvres tendant tous à l'envi leurs
mains pleines de fleurs fraîches cueillies, Gérard avait acheté un
bouquet pour Clotilde, qui, prenant aussitôt une rose dans l'ensemble,
s'était plu à la passer au revers du donateur. Prisonnier, le poète
avait pieusement conservé ce doux souvenir de celle qu'il n'espérait
plus revoir.

Gérard, songeant maintenant à employer comme plume une des épines de
cette rose, les arracha toutes sauf la plus longue, au-dessus de
laquelle, avec son ongle, il trancha la tige, se trouvant ainsi en
possession d'un instrument commode.

On lui accorda, sur sa demande, la jouissance de quelques livres trouvés
dans son bagage; parmi eux, un grand dictionnaire fort ancien commençait
et finissait par une feuille blanche qu'avait ajoutée le relieur--et
offrait ainsi quatre vastes pages intactes, prêtes à recevoir un travail
important.

Gérard savait que son sang, amené par une piqûre de l'épine, eût pu lui
servir d'encre; mais il craignait de faire deviner sa ruse en tachant
malgré lui son linge ou ses habits.

Il se dit que, réduite en poudre, une matière durable, telle qu'un métal
par exemple, pourrait, en colorant des caractères tracés à l'eau, seul
liquide disponible, donner, après assèchement naturel, un texte lisible
et stable.

Mais quel métal pulvériser?

Tout en acier, les barreaux de la fenêtre étaient inattaquables, et la
chapelle, dont seuls des verrous extérieurs fermaient la porte, montrait
une complète nudité. Par bonheur, lorsque avant de l'incarcérer on avait
pris à Gérard bijoux et monnaies, une antique pièce d'or de touchante
provenance était restée inaperçue.

Pendant un été passé jadis en Auvergne, Clotilde, enfant, jouait
souvent, non loin d'une ruine féodale, sous d'épais ombrages constituant
un classique but de promenade. Un jour, en creusant le sol avec sa bêche
pour entourer de fosses une forteresse de sable due à son labeur, elle
fit sauter une pièce d'or, qui fut reconnue, à l'examen, pour un _écu à
la chaise_ du XIVe siècle. Fière de sa trouvaille, Clotilde voulut
porter en bracelet l'écu pendu à une chaînette d'or. Jeune fille, elle
continua de mettre le frêle bijou, dont on allongea la chaînette. En
recevant sa bague de fiançailles elle en fit présent à Gérard, pour
qu'il ceignît à son poignet cet objet qui, depuis l'enfance, ne l'avait
pas quittée. Nuit et jour le poète garda au bras l'émotionnante relique,
dont les bandits, en le fouillant, n'avaient pu deviner la présence,
grâce à l'abri de la manchette.

Tenus par deux traverses courbes scellées dans le mur, les barreaux de
la fenêtre se terminaient par des piquants, dont l'acier pouvait, en
usant l'écu, fournir une poudre d'or.

Cet écu, si précieux pour le couple au point de vue affectif, serait
ainsi détérioré. Mais plus tard, aux yeux de Clotilde veuve, la valeur
spéciale en jeu ne pourrait qu'être accrue par des remarques intimement
liées au chant du cygne de son poète, dont elle rachèterait sans nul
doute à Grocco les bijoux et le bagage complet.

Vu la fragilité présumable des futurs caractères, que le moindre
frottement devait suffire à brouiller, Gérard, pour profiter du solide
abri de la reliure, se promit de remplir les deux feuilles blanches sans
les détacher du volume. Son oeuvre, en outre, parviendrait plus sûrement
ainsi à Clotilde, qui, son rachat de souvenirs conclu, vérifierait à
coup sûr la présence de chaque chose, celle d'un livre ancien plus que
toute autre.

Pour éviter de dégrader le volume qui, représentant un prix élevé,
méritait mieux que de simplement servir à procurer quelques pages
vierges, le prisonnier résolut d'associer étroitement ses vers à la
prose de l'auteur. Étranger à l'ouvrage, le futur poème eût déparé
l'ensemble, qu'il enrichirait, au contraire, si son sujet en découlait.
Constituant pour les deux feuilles en cause une garantie contre le
déchirement expulseur, cette intimité substantielle donnerait aux
strophes autographes des chances d'infinie durée en assurant à
l'écriture précaire l'éternelle protection de la reliure. De plus, le
poète embellirait ainsi son oeuvre, tant le livre, intitulé _Erebi
Glossarium a Ludovico Toljano_, était fait pour alimenter et conduire la
plainte suprême d'un condamné.

Après toute une vie consacrée à l'étude profonde et spéciale de la
mythologie, Louis Toljan, fameux érudit du XVIe siècle, avait clairement
réuni en deux remarquables dictionnaires, nom mes l'un _Olympi
Glossarium_, l'autre _Erebi Glossarium_, les innombrables matériaux sans
cesse accumulés par lui durant trente années de patientes recherches.

Là, classés par ordre alphabétique, dieux, animaux, sites ou objets
touchant aux deux surnaturels séjours ont leur nom escorté d'un texte
copieux, où documents et anecdotes, citations et détails s'entassent
judicieusement.

Tout mot étranger à l'Olympe d'une part et de l'autre à l'Érèbe est
exclu de la nomenclature.

Imprimés en latin et tenus aujourd'hui encore pour un pré cieux
monument, ces deux ouvrages, fort rares, ne subsistent plus guère que
dans telles illustres bibliothèques publiques. Mais depuis longtemps
chez les Lauwerys, écrivains de père en fils, on se transmettait un
exemplaire du deuxième--exemplaire intact que Gérard, avec admiration,
feuilletait quotidiennement. Pris dans son plus large sens, le mot
«Érèbe» se rapporte là au complet ensemble des Enfers.

Or, pour jeter un dernier cri sur le seuil de la tombe, où donc puiser
mieux qu'à cette source, dont le seul séjour des morts avait fourni les
éléments?

Gérard traça le plan d'une ode où, poétiquement dotée de survie païenne,
son âme, arrivant dans l'Érèbe, aurait maintes visions, qui toutes, en
vue de la fusion souhaitée, seraient inspirées par tels passages du
livre.

Pour produire, le poète, rebelle à tout travail méthodiquement régulier,
procédait toujours par efforts intenses mais éphémères, se privant de
repos, de sommeil et de nourriture jusqu'à l'achèvement de sa tâche;
après quoi un terrible épuisement le contraignait à s'interdire pour
longtemps la moindre pensée créatrice. Doué d'une infaillible mémoire,
il terminait tout mentalement avant de prendre la plume.

En soixante heures consécutives, dont chaque seconde fut employée,
Gérard composa, suivant les règles adoptées, son ode, qu'il termina au
début d'une aurore.

Il recueillit alors soigneusement, à la fenêtre, une dose de poudre d'or
que lui donna l'écu, rayé longuement par le piquant inférieur d'un des
barreaux d'acier.

Puis, avec l'épine trempée dans l'eau de sa cruche, il commença d'écrire
son ode sur la blancheur convenue, saupoudrant de poussière d'or, après
chaque strophe, tous les caractères, encore frais.

Peu à peu couverte jusqu'en bas, la véritable première page du
dictionnaire, bientôt sèche, montra un clair texte doré, quand Gérard
eut, en économe, récupéré, au moyen de deux glissades bien conduites,
les grains de poudre non captés par l'eau.

Remplissant de la même façon le verso de la feuille liminaire puis les
deux faces de la dernière, le poète acheva son ode et signa.

Jaloux de puiser encore, dans quelque autre absorbante occupation,
l'oubli de pensées cruelles qu'il sentait prêtes à l'assaillir de
nouveau, Gérard, incapable pour longtemps, après son gigantesque effort,
de toute besogne productrice, résolut de se rejeter sur de ternes
exercices mnémoniques.

Le dictionnaire de l'Érèbe offrait maints récits attachants bons à se
mettre en mémoire, mais dangereux pour le cerveau surmené de Gérard,
qui, après chaque formidable accès de travail, allait jusqu'à se
défendre tout contact avec les livres imprégnés d'imagination.

Avide, plutôt, de texte froidement scientifique, il choisit dans son
stock d'ouvrages _l'Éocène_, étude savante concernant la seule période
géologique désignée par le titre. Poète, il aimait feuille ter souvent
cette oeuvre, à cause d'une remarquable série de planches en couleurs
qui transportaient dans les abîmes du passé planétaire l'esprit saisi de
vertige enivrant. Il songea qu'apprendre là, en se cachant les gravures,
des alinéas sans étincelle lui octroierait contre ses obsessions un
dérivatif exempt de péril. Mais Gérard sentait bien que, pour triompher
d'une tâche aussi ardue, il lui fallait une règle fixe et sévère,
sachant le contraindre, jusqu'au dernier jour, à un irrémissible labeur
quotidien.

À la fin du livre s'éternisait, partout sur deux colonnes, une fine
nomenclature alphabétique de tous les sujets traités--animaux, végétaux
ou minéraux--chacun fournissant, à la suite de son nom, l'indication des
pages qui l'étudiaient.

Cinquante journées, en comptant la présente, le séparant encore de la
date immuable de sa mort, Gérard chercha si une page de l'index
n'offrait pas juste le même nombre de mots cités. Sur le haut de la
quinzième, qui répondait à ses désirs, il écrivit, avec son habile
procédé, ces mots: «Jours de cellule», dont le dernier était justifié
par la rigueur de son incarcération.

Deux mots nouveaux, «Actif» et «Passif», furent tracés, pour servir de
titres, l'un, à l'endroit, au-dessus de la première colonne, l'autre, à
l'envers, au-dessous de la seconde. En effaçant quotidiennement à partir
du début de la page, toujours avec l'épine, l'eau et la poudre d'or, un
des cinquante noms appelés désormais à représenter ses cinquante
dernières journées de réclusion, Gérard verrait à la fois augmenter son
_actif_, constitué par le nombre de jours accomplis, et diminuer son
_passif_, ou somme des jours encore à faire.

Il s'imposerait, à chaque rature, la tâche d'apprendre par coeur, entre
son lever et son coucher, tout ce qui traiterait du nom biffé dans les
pages désignées par l'index.

Ainsi mis par lui-même, de façon saisissante, en possession de la
stricte obligation voulue, le prisonnier, commençant sur l'heure, se
conforma, sans fléchir, à sa ligne de conduite, trouvant à souhait
l'oubli dans ses arides exercices de mémoire.

Trois semaines avant la date fatale, il crut rêver, en recevant dans ses
bras Clotilde, qui, folle de joie, apportait au camp la somme
libératrice. Jadis fort liée avec elle au couvent, une certaine Éveline
Bréger, d'origine modeste, avait, grâce à sa grande beauté, fait un
splendide mariage. Perdue de vue par Clotilde, qui était restée dans
l'ignorance de son changement de fortune, Éveline, en feuilletant un
périodique, avait lu les détails du drame de la berline, suivis de notes
biographiques sur Gérard--et sur sa femme, dont on nommait la famille.
Son coeur s'était ému des angoisses qu'endurait son ancienne camarade, à
qui généreusement elle avait envoyé le montant de la rançon exigée.

Remis en liberté sur-le-champ, le poète obtint de Grocco, qui se montra
bon prince, la permission de prendre avec lui, en tant que poignants
souvenirs de sa captivité, l'enfant de pierre à l'étrange bonnet, les
deux livres parés d'écriture d'or et la tige à unique épine. Quant à
l'écu, toujours ignoré, il pendait ainsi qu'auparavant à son poignet.

Or, c'étaient les principaux épisodes de cette réclusion, si marquante
dans son existence, que Gérard Lauwerys, mort, revivait sous l'influence
de la résurrectine et du vitalium.

Le décor voulu fut édifié dans la glacière et complété par les
accessoires-souvenirs, que le poète avait religieusement gardés jusqu'à
sa fin, provoquée par une affection rénale. On n'oublia pas d'établir un
autel en ruine et une gisante statue cassée de la Vierge ayant les bras
posés à souhait.

Pour donner le champ libre au défunt, on dut enlever à l'Enfant Jésus
l'onguent et le bonnet qui le paraient depuis si longtemps puis effacer
des deux livres les fragiles caractères d'or.

Dès lors, le cadavre agit de temps à autre devant Clotilde en larmes.
Adolescent déjà, Florent assistait près de sa mère à la troublante
résurrection, qui procurait aux deux affligés quelques instants de douce
illusion.

On ôtait de nouveau, après chaque séance, à la tête de pierre son enduit
rose et sa coiffure, aux deux livres leur texte doré.

2° Mériadec Le Mao, décédé à quatre-vingts ans.

Vite reconnue par Rozik Le Mao, sa veuve, la scène qu'il accomplit était
de fort touchant caractère.

Les époux Le Mao avaient passé toute leur vie en Bretagne, dans leur
ville natale, Plomeur, qui, pleine encore de couleur locale et fidèle
aux vieilles traditions, garde notamment en vigueur une curieuse coutume
concernant la célébration des noces d'or.

Là, tout couple arrivant à compter cinquante années de chaîne conjugale
va en cérémonie, au jour anniversaire de son lointain hymen, entendre
une messe à Sainte-Ursule, la plus ancienne église de la localité.

Au milieu de l'office, le prêtre, après une courte allocution, extrayant
d'un précieux coffret de métal un grand et vieil étau en feutre couleur
fer du plus simple modèle, descend vers les deux époux, qui se lèvent,
puis, les postant l'un en face de l'autre, fait s'étreindre leurs mains
droites, pour mettre aussitôt le tout bien uni qu'elles composent entre
les mâchoires ouvertes du faux outil.

Tous trois en fer véritable, l'écrou, la vis et le ressort, celui-ci
très faible, assurent le fonctionnement de l'ensemble.

Tourné par le prêtre, l'écrou, attirant la vis, rapproche les mâchoires,
qui, formant en bas, par l'effet d'une jointure à chape, un angle
variable, viennent dès lors, sans douleur vu leur mollesse, infliger aux
deux patients une pression symbolisant leur solide union cinquantenaire.
Libérés au bout d'un moment, les conjoints se rassoient, et la messe
s'achève.

Servant de temps immémorial à chaque célébration de noces d'or, l'objet
s'appelle «Étau indu», à cause de l'insolite caractère amoureux de son
immixtion si tardive dans la vie des vieilles gens. Son nom complet
brille explicitement, en lettres de grenats, sur une des faces du
coffret qui le renferme.

Mariés jeunes, les Le Mao, avec tout le cérémonial d'usage, avaient
récemment fêté leurs noces d'or à Plomeur, et Mériadec s'était permis,
par tendre espièglerie, de tourner lui-même à l'aide de sa main gauche,
avec une force et une insistance inusitées, l'écrou du faux étau,
semblant vouloir par là resserrer encore ses liens conjugaux.

Peu après, atteint de péricardite, Mériadec, venu à Paris pour
consulter, était mort entre les bras de Rozik.

Et les moments revécus par lui à _Locus Solus_ étaient ceux où l'étau
avait rempli son rôle.

Sur demande circonstanciée, la vieille église de Plomeur consentit à
prêter l'étau et son coffret. Rozik, touchée de voir quelle scène entre
toutes prédominait, à chaque réveil factice, dans la mémoire du mort,
voulut braver malgré son âge le froid de la glacière et jouer elle-même
son personnage, pour sentir à nouveau sa main pressée par la main aimée.
Un figurant à perruque tonsurée fit le prêtre.

3° L'acteur Lauze, mort à cinquante ans de congestion pulmonaire--et
amené par sa fille Antonine, encore presque enfant.

Poussée par un culte fervent pour le talent de son père vers le désir
d'une résurrection momentanée qu'elle considérait, avec raison, comme
ayant maintes chances d'être uniquement inspirée par les planches,
Antonine vit bientôt le cadavre jouer de nouveau pendant un instant,
comblant ainsi ses désirs, le premier rôle d'un drame retentissant
intitulé _Roland de Mendebourg_, nom d'un personnage historique dont la
vie, bien choisie pour remplir cinq actes, est à bon droit illustre.

Roland de Mendebourg naquit en 1148 d'une noble famille du Bourbonnais,
province où, à cette époque, suivant un singulier usage, tout enfant de
marque passait à son apparition entre les mains d'un astrologue, qui
cherchant quelle étoile présidait à sa venue au monde, employait un
procédé spécial pour lui en graver le nom dans la nuque sous forme de
monogramme. Usant de précautionneuse douceur, l'homme de science, avec
des instruments ad hoc, introduisait une à une très avant dans la peau
de l'arrière cou, perpendiculairement à celle-ci, de minuscules
aiguilles prodigieusement fines, longues d'une ligne à peine et
aimantées à leur pointe--en s'arrangeant pour qu'à la fin leur masse
touffue, visible sous l'épiderme, constituât la figure voulue, dès lors
fixée à jamais. Le but de l'opération était de mettre le sujet en
contact incessant, pendant sa vie entière, avec l'astre désigné, qui, au
moyen de ses effluves magnétiques, attirés par les pointes aimantées,
devait le protéger et le guider.

On choisissait la nuque comme emplacement pour qu'en la grande majorité
des cas les effluves, tombant du ciel, eussent à traverser le cerveau
avant d'aboutir aux aiguilles--et versassent ainsi de précieuses clartés
dans le siège de la pensée.

Roland de Mendebourg, dès ses premiers vagissements, fut conduit chez
l'astrologue Oberthur, qui, le déclarant né sous l'influence de
Bételgeuse, lui grava comme monogramme dans la nuque, en se servant de
l'alphabet gothique, un signe réunissant ces trois lettres: _B, T, G_.

Des relations s'étant créées, à l'occasion de cet événement, entre les
Mendebourg et Oberthur, celui-ci fut, plus tard, chargé d'instruire
Roland, qui acquit auprès de lui un goût marqué pour les sciences.

À vingt-cinq ans, maître de ses biens, Roland, marié selon son coeur et
père de deux garçons, goûtait un calme bonheur dans le château fort de
ses aïeux, lorsqu'un événement grave amena sa ruine.

Sans contrôle il confiait la gérance de son domaine à son vieil
intendant Dourtois, qui, depuis près d'un demi-siècle, servait sa
famille avec la plus stricte honnêteté. Pour toutes sommes à régler ou
dispositions a prendre, Dourtois recevait de Roland des blancs seings à
remplir librement.

Toujours, à l'heure du coucher, Dourtois faisait dans le château une
tournée d'inspection, afin de vérifier la fermeture de chaque issue. Un
soir, après l'accomplissement de ce devoir, il découvrit, en réintégrant
sa chambre, les traces d'un incendie restreint, dont la cause lui parut
claire. Campée sur une hauteur, l'imposante demeure des Mendebourg
subissait parfois de violents coups de vent; une cire allumée, mise sur
une table de chêne devant la fenêtre, avait dû enflammer les rideaux,
gonflés jusqu'à elle par quelque souffle brusque, assez puissant pour
s'immiscer par les joints des battants vitrés; des rideaux, le feu avait
gagné la table, vite brûlée, puis, ne rencontrant que des murs de pierre
et un sol en dallage, s'était de lui-même éteint.

Or Roland avait, ce jour-là, donné un blanc-seing à Dourtois, qui
s'était hâté de mettre la pièce sous clé dans un tiroir de la table en
chêne.

Convaincu que le précieux parchemin s'était consumé avant d'avoir pu
tomber en des mains étrangères, l'intendant s'inquiéta peu de
l'événement et, le lendemain, narra tout à Roland, qui lui remit un
nouveau blanc-seing.

En fait, l'embrasement était l'oeuvre d'un valet paresseux et vil nommé
Quentin, spécialement préposé au service de Dourtois. Ayant, un jour, vu
l'intendant remplir un blanc-seing du maître, Quentin s'était dit qu'une
pièce de ce genre, dérobée intacte, pourrait le conduire à la fortune.
Sans cesse aux aguets depuis lors, il avait aperçu, la veille, Dourtois
en train de serrer dans la table un parchemin d'aspect reconnaissable.
Forçant le tiroir à la première absence de l'intendant, il s'était saisi
du blanc-seing, non sans allumer ensuite, pour assurer sa paix en
dissimulant le vol, un incendie rationnellement imputable à quelque
attaque du vent.

Pour toute signature le parchemin portait un cob dessiné par Roland.

Au IXe siècle, beaucoup de seigneurs, ne sachant lire ni écrire,
apprenaient tant bien que mal à camper un grossier dessin, qui leur
servait à signer les actes importants. Ils parvenaient plus facilement,
en effet, à créer avec la plume telle forme familière à leur vue que le
froid assemblage de lettres composant leur nom. Si pauvre qu'il fût, le
croquis identifiait, mieux encore que ne l'eût fait un fragment
d'écriture, la main exécutrice. Choisis par ces illettrés à blason que
guidaient leurs goûts respectifs, les sujets de vignettes variaient à
l'infini: personnages, bêtes ou choses concernant la guerre ou la
vénerie, les arts, les sciences ou la nature. Tel sujet, une fois adopté
puis officiellement enregistré, constituait à jamais pour toute la
famille du seigneur en jeu, dans la suite des générations, une typique
signature que les filles conservaient immuable au-delà du
mariage--chaque membre se distinguant par son faire personnel dans
l'accomplissement du dessin, dont le tracé, même s'il savait écrire, lui
était imposé au bas de tous les actes marquants, auxquels l'apposition
de son nom dûment paraphé n'eût octroyé aucune valeur.

Plus tard, l'usage de l'écriture se généralisant peu à peu, les familles
en cause, à diverses époques obtinrent chacune la suppression de son
seing spécial; certaines, fort rares--notamment celle des Mendebourg,
que le cas en question concernait--étaient pourvues encore du leur au
XIIe siècle.

Or le lointain Mendebourg illettré auquel on devait le choix du sujet de
vignette brillait, entre tous, comme cavalier hors ligne rempli de
gracieuse maîtrise en selle--et, fort petit, ne mon tait jamais que
certains chevaux moyens de race anglaise déjà nommés _cobs_ de son
temps. D'emblée, sa préférence, pour l'adoption d'une signature, s'était
portée sur le type de ses montures favorites. Roland, après tant
d'autres Mendebourg, ne pouvait donc valider un acte qu'en dessinant un
cob au-dessous du texte.

Ce détail était connu de Quentin, qui voulait transformer à son profit
la précieuse feuille volée en une donation entièrement autographe des
biens globaux de Roland, car il savait qu'en justice une écriture
étrangère eût servi de base à de dangereuses plaidoiries invoquant un
abus de blanc-seing.

Le valet acheta, moyennant la moitié des futurs bénéfices, le concours
d'un certain Ruscassier, chef d'un groupe de maraudeurs qui depuis peu
saccageaient le pays. Il s'agissait de capturer Roland, qui faisait
chaque jour, en lisant quelque ouvrage de science, une solitaire
promenade en forêt, puis de l'amener, par un subterfuge, à écrire en
bonne place le texte convoité. On eût pu tenter, même sans le vol
préalable, de s'emparer ainsi de lui pour le contraindre, sous menace de
torture et de mort, à rédiger l'acte voulu en signant de son cob; mais,
sachant que Roland eût enduré supplices et trépas plutôt que de ruiner
ses enfants en abandonnant tous ses biens, Quentin avait tenu à user de
ruse.

Le cob du blanc-seing se trouvait juste sous le milieu de la feuille,
que Quentin plia en deux de façon très coupante, afin de fixer ensuite
l'une contre l'autre, avec une colle transparente, les deux moitiés
haute et basse du verso.

L'ensemble offrait, dès lors, l'aspect d'une épaisse et courte feuille
simple, sur le vierge côté bien offert de laquelle, pour sauver sa vie,
Roland écrirait docilement, en le signant de son nom, un acte qu'il
croirait nul. En séparant ensuite avec une lame les deux parties
collées, facilement lavables, on aurait, en redressant le parchemin, une
pièce en règle, grâce au cob favorablement situé--pièce dont Roland,
proverbialement plein de scrupuleuse loyauté, ne songerait pas un
instant, Quentin en était sûr, à contester la valeur.

Appréhendé au cours d'une de ses studieuses marches sous bois, Roland
fut conduit au campement des maraudeurs. Quentin se garda de paraître,
car le captif, songeant qu'un de ses familiers ne pouvait ignorer la
particularité du cob, eût, en le voyant, flairé le piège véritable.

S'adressant à Roland en le nommant, Ruscassier lui donna le choix entre
la mort et l'immédiate autoruine, désignant le fameux parchemin, préparé
avec une écritoire sur un ballot servant de table.

Comme on s'y attendait, le prisonnier, pour avoir la vie sauve, subit
sans peine des exigences qu'il jugeait sans portée réelle et,
s'agenouillant devant le ballot, se dit prêt à écrire.

Sur une injonction précise, dont Quentin était l'instigateur, Roland,
qui, ayant des enfants, ne pouvait légalement faire abandon de ses
richesses, reconnut, par cédule, devoir à Ruscassier huit cent mille
livres, somme représentant, selon des dires autorisés, la totalité de
son avoir. D'avance, dans un écrit en bonne forme, Ruscassier avait
déclaré que Quentin possédait moitié de la créance.

Roland signa son nom au bas de l'acte, en tête duquel, guetté par
Ruscassier, il avait dû, pour se soumettre à une catégorique
prescription de la loi, tracer, en manière de titre, le mot «Cédule».

Après avoir juré, par contrainte, qu'il s'abstiendrait du moindre essai
de représailles contre les auteurs du complot, Roland recouvra sa
liberté.

Le lendemain, assis à sa table de travail, il annotait un de ses auteurs
scientifiques préférés, lorsqu'on lui annonça Ruscassier. Introduit sur
son ordre, celui-ci réclama son dû, en parlant de la cédule qu'il tenait
à la main.

Roland voulut, pour prendre une innocente revanche, faire avec quelque
moquerie à son oppresseur de la veille, dont il escomptait joyeusement
la déconvenue, les révélations concernant le cob traditionnel.

Continuant ses annotations sans même tourner la tête vers Ruscassier,
qui, debout devant la porte refermée, se trouvait juste à sa droite, il
dit ironiquement:

«Vraiment... une cédule?... Qu'offre-t-elle comme signature?...

--Un cob», répondit Ruscassier.

Sur ce dernier mot, qui lui notifiait sa ruine complète et celle des
siens, Roland tourna la tête vers son interlocuteur avec une formidable
violence et ressentit aussitôt, accompagnée d'un rapide et instinctif
geste de secours, une fugitive douleur dans la nuque à l'endroit précis
de la triple lettre aimantée. Sans en faire cas, il se leva pour
marcher, livide, jusqu'à Ruscassier et vit son cob authentique sur le
terrible parchemin, qui, bien redressé sans traces de pli ni de colle,
lui apparut clairement comme l'un des blancs-seings confiés à Dourtois.

Quoi qu'il en fût, mise sous un texte écrit de sa main, cette
signature--que depuis sa fondation, vieille de trois cents ans, aucun
des siens n'avait jamais reniée--constituait à son gré un engagement
formel, auquel, selon les prévisions de Quentin, il comptait faire
aveuglément honneur, sans même invoquer le cas d'obtention par violence.

Congédiant Ruscassier avec promesse de paiement rapide, il manda
Dourtois.

Une fois instruit des événements, l'intendant, resongeant à l'incendie
d'abord attribué au hasard, soupçonna Quentin, qui, interrogé, avoua
tout cyniquement et, rappelant avec arrogance qu'un serment obligeait
Roland a rester neutre vis-à-vis des coupables, fut simplement chassé
sur l'heure.

Roland, anéanti, réalisa tous ses biens et paya les huit cent mille
livres à Ruscassier, forcé de partager avec Quentin.

Retiré avec les siens dans la ville de Souvigny, Roland, pauvre, se
livra plus ardemment que jamais à l'étude des sciences et donna, pour
vivre, des leçons de physique ou de chimie.

Souvent, intrigué, l'ex-châtelain repensait, non sans en chercher la
cause, à cette douleur qu'il avait, pour la première fois de sa vie,
éprouvée à la nuque dans la seconde terrible où le mot _cob_ était tombé
des lèvres de Ruscassier. En recommençant, avec la même brusquerie
fabuleuse, le mouvement de tête effectué alors, il parvenait parfois à
s'infliger la mystérieuse souffrance en jeu. Mais nombreux étaient les
cas où le tic, malgré toute la violence mise, demeurait indolore. À la
longue, Roland découvrit que la venue ou le défaut du mal dépendait du
point de l'espace auquel il faisait face. Multipliant dès lors les
expériences, il fut contraint d'admettre finalement, malgré les révoltes
opiniâtres de sa raison, cette conclusion incroyable: en n'importe quel
lieu clos ou découvert, quand, se trouvant vis-à-vis le nord, il
tournait subite ment la tête soit à l'est, soit à l'ouest, la sensation
apparaissait--alors qu'une orientation initiale de sa personne vers tous
autres points cardinaux laissait sans nul effet ses plus prestes
pivotements céphaliques.

Roland se rappela qu'effectivement il avait juste devant lui certaine
fenêtre en pan coupé donnant au nord, lors de la fatale visite de
Ruscassier, debout à sa droite.

Consistant en de nombreux picotements nettement localisés, la douleur
provenait évidemment des multitudes de pointes aimantées qu'offrait le
monogramme de la nuque. Roland, songeant au mode d'introduction jadis
employé par Oberthur, savait que les minuscules aiguilles, quand il se
tenait droit, étaient placées dans sa peau perpendiculairement à un plan
vertical qui eût touché ses deux épaules. La connaissance de ce fait,
jointe à ses observations sans nombre, le conduisit, à force de
méditations investigatrices, aux termes de cette hypothèse, qui, bien
qu'obstinément rejetée par lui pour son étrangeté inadmissible,
s'imposait victorieuse ment comme cadrant seule avec toutes choses: _la
pointe aimantée des aiguilles subissait une mystérieuse attirance vers
le nord_. Quand Roland se postait de manière à fixer le septentrion,
toutes les pointes, directement sollicitées en avant, opposaient, dès
qu'un brutal mouvement du cou les entraînait ailleurs, une certaine
résistance d'où naissait le picotement pénible--logiquement absent dans
chaque autre cas.

Roland avait bien démêlé la cause réelle de sa capricieuse douleur. Ses
notions d'homme du XIIe siècle, toutefois, le forçaient à se débattre
craintivement contre la nouveauté trop hardie d'une vérité à ce point
inouïe, qui le pénétrait d'une secrète joie en s'affermissant de plus en
plus dans son esprit, enivré par le pressentiment d'une prodigieuse
trouvaille.

Pour éprouver la justesse de sa théorie, il emplit d'eau un
récipient--et posa transversalement sur deux petits fétus de paille
parallèles, flottant à la surface, une longue aiguille aimantée, dès
lors pourvue d'une parfaite liberté d'évolutions.

Et Roland, ébloui par la grandeur de sa découverte, dont il entrevoyait
les sublimes conséquences maritimes, put constater, le coeur palpitant,
que l'aiguille, déplacée en n'importe quel sens, ramenait toujours, pour
l'y maintenir fixement, sa pointe vers le nord.

Il porta au roi Louis VII son invention gigantesque, apte à faire
réaliser tant de progrès à la navigation, à sauver des flots tant de
vies humaines, à conduire au relèvement de tant d'étonnantes terres
encore inconnues. Enthousiasmé, le souverain, en récompense, lui donna
une fortune.

On eut dès lors, à bord de chaque navire, une aiguille aimantée qui
montrait le nord, soutenue par deux fétus de paille sur l'eau d'une
fiole à demi pleine. Appelé _marinette_[6], cet instrument primitif
était l'ancêtre du compas véritable, qui n'apparut, muni d'une rose des
vents, que trois siècles plus tard.

[6] Marinette,--compagne du marin.

Ayant racheté son château, Roland, riche à nouveau, se mit à bénir les
étranges circonstances de son désastre, sans lesquelles jamais il n'eût
fait sa découverte immortelle. Seul, en effet, un mouvement de tête
d'une fantastique brusquerie parvenait à provoquer la douleur de nuque.
Or, pour déterminer fortuitement pareille fougue, il ne fallait rien
moins que l'annonce brutale, faite à une âme sereine, d'une ruine
complète et sans recours. Par un bizarre enchaînement de faits, la
perception du monosyllabe cob avait, d'un seul coup, plongé Roland,
confiant et ironique, jus qu'au fond du plus sombre abîme. Un mot plus
long eût peut-être amené moins d'instantanéité dans le phénomène
psychique et, partant, dans le fameux pivotement de tête, dès lors
incapable d'engendrer le mal révélateur.

Quant aux deux complices, Ruscassier et Quentin, bientôt réduits à rien
par le jeu et les bombances, ils s'étaient fait incarcérer pour de
nouveaux délits.

Sur ce sujet, le dramaturge Eustache Miécaze avait bâti une vivante
pièce. Dans un prologue, le savant Oberthur tirait l'horoscope de Roland
nouveau-né tenu par son père--puis préparait, non sans en expliquer les
secrets et le but, l'opération sous-occipitale, qui ne commençait qu'au
baisser du rideau. Cinq actes, situés un quart de siècle plus tard,
évoquaient ensuite, dans leurs moindres détails, la tragique aventure du
blanc-seing et ses conséquences d'abord funestes, mais finalement
radieuses.

Revêtu d'un costume à col bas, laissant voir en gris foncé dans sa nuque
l'interne monogramme stellaire, dû en réalité à un faible maquillage
extérieur, Lauze avait maintes fois joué avec grand succès le rôle de
Roland--personnage complexe, tour à tour saturé de calme bonheur
familial auprès de son épouse et de ses fils, effondré sous le coup de
ses revers, courageux dans le malheur, hanté par la gestation de sa
noble découverte--enfin ivre de légitime gloire.

Mort, il rejouait facticement le plus marquant épisode du drame, celui
où le mot _cob_, jeté par Ruscassier tenant la cédule, devenait la cause
indirecte de certaine douleur postérieure du cou, si grosse d'éternelles
conséquences mondiales.

Attentif à jeter juste au moment voulu, pour que l'illustre mouvement de
tête eût bien l'air d'en résulter, la dernière des deux syllabes
composant sa réponse, un figurant se chargea du rôle de Ruscassier, et
tout fut mis en oeuvre--accessoires et décor, costumes exacts et
maquillage spécial de la nuque du cadavre--pour donner à la fille de
l'acteur, pleine de fanatisme dans sa piété admirative, la parfaite
illusion de revoir son père en scène.

4° Un enfant de sept ans emporté par la typhoïde, Hubert Scellos, dont
la mère, jeune veuve désormais seule au monde et assaillie d'idées de
suicide, ne différait l'exécution de ses tragiques projets que pour
s'accorder la cruelle joie de voir une existence mensongère déroidir un
moment le corps de son fils.

Une émotion poignante s'empara de la malheureuse quand elle comprit que
l'enfant revivait les minutes où, pour lui souhaiter sa dernière fête,
il avait, assis sur ses genoux, récité, en la fixant tendrement, le
_Virelai cousu_ de Ronsard.

En cette oeuvre qui atteint l'absolue perfection--touchant hymne d'amour
filial qu'un oiselet, exaltant les bienfaits reçus à toute heure, est
censé adresser à sa mère--le poète obtient d'intensives expressions de
pensées, dues à une précision lapidaire dans l'agencement des mots. Or,
au XVIe siècle, les termes cousu et décousu s'appliquaient tous deux au
style, soit marmoréen, soit relâché, alors que le dernier seul, de nos
jours, garde encore son sens figuré. De là le surnom admiratif
spontanément décerné par les masses, dès son apparition, au célèbre
virelai en cause, chef d'oeuvre de cohérente concision.

Tant de recherche et de densité rendant les vers durs à retenir, Hubert
Scellos, pour tout se mettre en tête, avait fourni de violents efforts
préoccupants, qui expliquaient la réminiscence _post vitam_.

Cette récitation, dont le gracieux défunt s'acquittait sans faute en
joignant à l'intonation juste des gestes montrés et bien compris,
n'avait demandé, comme mise en scène, qu'une simple chaise--sur
laquelle, sans admettre la pensée de se faire remplacer, la pauvre mère,
chaudement couverte, venait s'asseoir, pour prêter l'asile de ses genoux
et goûter ainsi un plus complet bonheur illusoire.

5° Le sculpteur Jerjeck, qui, décédé subitement sans famille, était
conduit par un jeune homme, Jacques Polge, son assidu élève et chaud
admirateur.

Songeant aux dix grandes heures que Jerjeck avait, de temps immémorial,
consacrées chaque jour au travail, son unique et obsédante passion,
Polge, fort de maintes probabilités, espérait à bon droit voir revivre
au cadavre, de préférence à toutes autres, des minutes productives.
Curieux, il voulait savoir, au cas où l'événement lui donnerait raison,
si son maître, dont tout le talent reposait dans les plus minutieuses
finesses de détails, réaliserait une fois mort les mêmes miracles que de
son vivant.

Canterel aperçut là un intéressant moyen de montrer, d'une façon
particulièrement écrasante, avec quelle rigueur absolue les tranches de
vie reconstituées ressemblaient à leurs modèles.

Ce furent bien, comme tout portait à le prévoir, des instants de labeur
que revécut le cadavre, efficacement épié par Polge, dès lors amené à
instruire Canterel de différents faits.

Six mois avant, Jerjeck avait reçu à Paris la visite d'un nommé
Barioulet, commerçant enrichi de Toulouse, qui, resté garçon jusqu'à la
cinquantaine, devait épouser, dans un délai encore vague, une jeune
fille de chez lui, séduite par sa grosse fortune.

Terriblement épris, comme tout quinquagénaire que trouble une
adolescente, le commerçant voulait, à l'occasion de son mariage, donner
à chacun de ses amis quelque précieux souvenir, qui, susceptible, de
rester, perpétuerait indéfiniment la mémoire d'une date suprême dont
s'illuminait toute sa vie. Un bijou, s'il ne se perd pas, se démode,
s'abîme--et las de sa vue on s'en défait. Seule, aux yeux de Barioulet,
une oeuvre d'art signée d'un nom illustre avait chance, même petite et,
partant, abordable, de tenir bon dans telle famille à travers maintes
générations.

Spécialisé dans l'unique production de Gilles en marbre hauts de
quelques centimètres, Jerjeck, éminemment célèbre, lui parut désigné
pour recevoir sa commande.

Il fut convenu que l'artiste exécuterait comme échantillons trois
différents Gilles de marbre, qui, joyeux et rieurs à l'excès en tant
qu'évocateurs d'un jour d'ardente félicité, seraient, s'ils agréaient à
Barioulet, suivis d'une foule d'autres du même genre--en attendant que
la grande date fût, sitôt fixée, explicitement gravée sur chaque socle.

Le Toulousain parti, Jerjeck se mit à l'oeuvre, employant de bizarres
procédés dont il avait, dans son enfance, contracté l'habitude.

Orphelin pauvre, auquel des oncles chargés de famille payaient
collectivement, au prix de lourds sacrifices, l'internat dans un lycée
parisien, Jerjeck avait grandi loin de tout foyer.

Les plus belles joies de sa vie d'enfant étaient les longues visites
faites en troupe aux musées par les dimanches pluvieux. Aux lendemains
de ces journées bénies, il s'essayait de mémoire à reproduire tel
tableau en dessinant sur ses cahiers ou telle statue en pétrissant un
bloc de mie distrait de son pain.

Au Louvre, un jour, ses regards furent médusés par le Gilles de Watteau,
qu'il s'acharna, par la suite, à copier d'après son souvenir. Mais nul
croquis ne le contentait. Attribuant avec raison ses déboires à la
gênante pénurie de traits de plume qui, exigée par la totale blancheur
du personnage enfariné, créait une grave difficulté, il imagina un
subterfuge propre à lui donner au moins l'illusion d'une besogne plus
copieuse.

Il noircit d'encre une page entière--puis, à l'aide d'un grattoir, quand
tout fut sec, fit, dans un coin, apparaître son Gilles par élimination.

D'emblée ce procédé le conduisit au succès, tant l'inspirait la venue
progressive sur fond sombre des fascinantes blancheurs constitutives de
son héros.

S'écartant alors du modèle, il parsema la page noire de nombreux Gilles
en ratures, variant selon sa fantaisie la pose et l'expression.

Averti par son instinct qu'une voie fertile venait de s'ouvrir sous ses
pas, il s'ingénia fort assidûment, dans la suite, à confectionner,
grattoir en main, sur papier largement maculé, une foule d'esquisses du
même personnage, vu sous divers aspects. Il obtenait, avec les rares
vestiges d'encre laissés au laiteux visage par sa lame, d'étonnants jeux
de physionomie.

Ayant tenté de modeler des Gilles en mie de pain, il crut voir une
clarté brusque s'épandre sur sa vie. La statuaire, qu'il avait de tout
temps préférée au dessin, faisait mieux encore s'épanouir les
mystérieuses facilités que lui donnait son sujet favori. _Sculpter des
Gilles_, cela, il le sentait, lui procurerait gloire et fortune.

Mais comment progresser avec sa mie pour toute argile et ses doigts
comme outils--sans un centime pour s'offrir mieux?

Il avait chaque semaine une classe de botanique du professeur
Brothelande, qui, célibataire économe fixé dans la banlieue et très
épris de sa science, consacrait tout le produit superflu de son
traitement et de ses leçons à la culture en serre de végétaux curieux.

Trouvant pour ses démonstrations les meilleures planches insuffisamment
claires, souvent Brothelande, sans souci de l'embarras, transportait en
personne, de chez lui au lycée, tel spécimen rare sur lequel devait
rouler sa classe.

Il dépaqueta un jour devant Jerjeck et ses camarades, pour leur en
parler longuement, une _pridiana vidua_ (_veuve de la veille_), grande
fleur annamite qui, ressemblant de forme à la tulipe, doit son nom
triste, évocateur de deuil, à ses étamines blanches et à ses pétales
noirs.

La _pridiana vidua_ est surtout remarquable par le fond de sa corolle,
qui sécrète une cire noire à nombreux granules blancs--appelée _cire
nocturne_ pour son aspect de firmament étoilé.

Ayant, du haut de sa chaire, montré cette cire à toute la classe en
penchant la fleur en avant, Brothelande, annonçant qu'elle se reformait
lentement après chaque soustraction, en prit une faible dose avec la
pointe d'un coupe-papier, qui, passant de main en main, permit aux
élèves d'étudier de près, en la palpant, l'attrayante substance
molle--douée d'une rare malléabilité, dont Jerjeck, quand vint son tour,
fut subitement frappé.

Heureux de constater que la _pridiana vidua_ avait fort captivé son
jeune auditoire, Brothelande promit de donner l'exotique fleur, facile à
cultiver longtemps dans son pot, au vainqueur de la plus prochaine
composition.

Pensant aux pas de géant qu'un bloc de cire nocturne lui permettrait de
faire dans son art, Jerjeck n'eut plus qu'un but: gagner la fleur. À
force de travailler sans relâche son cours de botanique, en négligeant
au risque de maintes punitions tous autres devoirs ou leçons, il conquit
la première place dans l'épreuve désignée--et reçut des mains de
Brothelande la _pridiana vidua_.

Exact dispensateur de soins et d'eau, Jerjeck s'appliqua, jusqu'à la
mort de la fleur, à recueillir par intervalles dans la corolle, où elle
renaissait toujours, la cire fuligineuse, dont il eut finalement une
masse importante, prompte à combler ses voeux, dès le premier essai, par
son obéissante souplesse.

Visant à une extrême finesse d'exécution, que ne pouvaient lui donner
tels instruments de fortune provenant de son plumier, il songea que sa
mie de pain, insuffisante comme argile, lui servirait excellemment, du
moins, à façonner avec ses doigts des ébauchoirs de formes infinies et
précises, bons à étrenner une fois durs.

Mise en pratique, son idée triompha. Pourvu d'outils conçus par lui et
bien rassis, il fit avec son paquet de cire, d'après le dernier dessin
dû à son bizarre procédé, un Gilles spirituel et vivace. Se sentant le
pied à l'étrier, il passa tout son temps libre à sculpter son héros sous
mille formes, commençant par établir--à l'aide d'une silhouette blanche
qui, faite au grattoir sur fond d'encre, lui inspirait de fécondes
trouvailles--l'attitude, les traits et l'expression de chaque statuette.

Sitôt une oeuvre finie, la cire, roulée entre ses mains, devenait une
boule unie prête à resservir.

Jerjeck attacha bientôt une importance grandissante à son étrange
travail préalable sur papier, voyant qu'il en tirait décidément ses plus
lumineuses conceptions. Il fit de chaque Gilles, face et revers, deux
études très poussées qui le guidaient pas à pas pour le modelage--et
prit même, presque sans le vouloir, trouvant là instinctivement une aide
singulière pour sa tâche de sculpteur, l'habitude de reproduire à la
surface de la molle statuette noire, en alignant finement tels granules
blancs de la cire nocturne, les évocateurs traits d'encre laissés avec
tant de talent sur la feuille par son prestigieux grattoir. Ainsi
l'oeuvre, après achèvement, formait en quelque sorte le négatif exact du
Gilles dont le double dessin fournissait le positif. Quand venaient à
manquer les granules superficiels, Jerjeck en puisait de sous-jacents
dans l'épaisseur même de la cire, enfonçant au contraire en cas de
pléthore, pour les recouvrir ensuite ceux qui l'eussent, inutilisables,
empêché d'établir telle vierge unité noire.

Cette tactique plastico-linéaire fut pour Jerjeck féconde en immenses
résultats--et l'amena finalement à produire d'exquis chefs-d'oeuvre,
qui, sans elle, l'artiste le sentait, n'eussent pas atteint le même
degré de perfection.

Ainsi, sans maîtres, Jerjeck se fit, dès l'adolescence, un splendide
talent, auquel, ses études terminées, il dut un prompt succès.

Or jamais il ne put, malgré diverses tentatives, changer ses originelles
façons de travailler. Seul un double dessin au grattoir éclairait bien
la genèse de chacun de ses Gilles, et il préférait à l'invariable série
d'ébauchoirs offerte par les marchands ses outils en mie de pain, qui,
du moins, pouvaient recevoir de lui, suivant tels besoins, mille formes
toujours nouvelles aptes à contenter ses plus subtils désirs--non sans
parvenir vite à une dureté suffisante; quant à la cire nocturne, qu'un
horticulteur lui fournissait sur commande, elle se prêtait plus
commodément que toute autre matière, par la présence naturelle de ses
grains blancs dans sa masse noire, au marquage net et saisissant des
traits copiés sur le modèle.

Une fois un Gilles achevé, il en faisait exécuter, pour le commerce, des
reproductions en marbre où ne figurait nullement le tracé linéaire, qui
ne constituait en somme qu'un auxiliaire pour le modelage. Mais cet
auxiliaire était puissant et, par son importance, faisait dire à Jerjeck
qu'il n'eût, sans lui, jamais conquis une complète maîtrise. L'artiste
remerciait donc le hasard grâce auquel était venu jadis jusqu'en ses
mains un peu de cette cire nocturne, dont le neigeux mouchetage rare sur
fond noir l'avait irrésistiblement incité à sculpter avec traits le
négatif exact du dessin justement très blanc qui le guidait; son nom
devait un rayonnement supplémentaire à la _pridiana vidua_ présentée,
certain jour mémorable, en classe de botanique.

Jerjeck envoya bientôt à Barioulet trois exultants Gilles de marbre,
faits par phases suivant sa méthode habituelle. La réponse l'amusa par
son style, où éclatait l'esprit fruste et pratique de l'ancien
commerçant non affiné par la fortune. Barioulet lui écrivait naïvement:
«Je suis content de vos trois Gilles et vous commande une grosse dito,
chacun dans une pose différente.»

Ces mots: «une grosse dito», visant des oeuvres d'art citées pour leur
délicate perfection, provoquèrent le rire de Jerjeck, qui, la lettre
sitôt achevée, se mit à la tâche pour le premier des cent
quarante-quatre Gilles requis. Polge, alors en train de modeler à
quelques pas, entendait son maître, qui lui avait communiqué l'épître,
dire par moments, secoué d'une brusque hilarité: «Une grosse dito!»

Gaiement lancée par le cadavre, cette courte phrase surtout avait permis
à Polge de reconnaître la scène reproduite, qui n'était autre, en effet,
que celle amenée par la lettre de Barioulet.

Pourvu de son matériel exact des derniers temps, Jerjeck, mort, fit, en
ratures d'abord, en cire nocturne ensuite, un Gilles identique à celui
qui, de son vivant, avait paru dans les minutes en cause. L'expérience,
renouvelée, fut chaque fois concluante, touchant l'extraordinaire
finesse de l'oeuvre ainsi créée.

6° Le sensitif écrivain Claude Le Calvez, qui, peu de temps avant sa
fin, atteint à son su d'une affection d'estomac sans recours et
nerveusement terrifié par l'approche de la mort, avait demandé lui-même
à être, dès son dernier soupir, accommodé à souhait dans la glacière de
_Locus Solus_, trouvant un peu d'adoucissement à ses angoisses devant le
néant dans la pensée d'agir encore après le grand moment redouté.

L'heure venue, on s'aperçut que les façons du défunt se rapportaient à
un traitement médical récemment suivi par lui.

L'année précédente, un illustre praticien, le docteur Sirhugues, avait
trouvé le moyen d'émettre certaine lumière bleue qui, bien que très
faible d'éclat, contenait une merveilleuse puissance thérapeutique et se
chargeait, intensifiée par une immense lentille, de rendre promptement
de la vigueur à tout valétudinaire soumis après dévêtement, soit de
jour, soit de nuit, à ses mystérieux rayons.

Placé au foyer de la lentille, le sujet, en proie à une folle
surexcitation et souffrant d'une cruelle brûlure générale, s'efforçait
de fuir. Aussi l'enfermait-on étroitement dans une sorte de cage
cylindrique à forts barreaux, qui, établie juste au lieu indiqué, avait
reçu le nom de _geôle focale_.

D'un maniement encore précaire la rendant souverainement dangereuse,
l'étrange lumière, à peine agissante sur la vue et rebelle à toute
photométrie, eût pu tuer le turbulent détenu, en cas de soudaine
prodigalité fortuite et insoupçonnée de l'appareil qui la créait; comme
toute marque tracée sur une surface quelconque mise près du foyer de la
lentille s'effaçait vite à son terrible contact, Sirhugues songea que,
par sa contenance dans la geôle aux moments voulus quelque gravure déjà
ancienne ayant fait preuve d'exceptionnelle résistance pourrait jouer le
rôle d'avertisseur.

Grâce à d'actives recherches, il trouva chez un antiquaire, en réponse à
ses désirs, un plan de Lutèce gravé sur soie, qui, remontant au roi
Charles III le Simple, était le fruit d'un fait émouvant.

Visitant un jour, proche la partie nord-ouest de l'enceinte, un des plus
pauvres quartiers de Lutèce, Charles III avait frémi de dégoût devant
d'inextricables dédales de petites ruelles sombres et puantes.

Rentré dans son palais, il demanda un plan de la ville puis, avec un
large trait de plume, traversa le quartier en cause d'une ligne
strictement droite, qui, dépassant de ses deux bouts, afin de mieux
attirer l'attention, l'enceinte, régulièrement courbe à cet endroit,
avait l'aspect d'une sécante.

Ordre fut donné de percer une spacieuse avenue suivant l'exacte
indication fournie par la portion intra-muros de la ligne, pour assainir
le triste coin où, faute d'air et de clarté, sévissaient de nombreuses
maladies.

Le lendemain, Charles III fit exposer au centre du quartier intéressé le
plan à la marque prometteuse, pour que les habitants pussent d'avance se
réjouir. On indemnisa ceux que lésaient les démolitions, et l'oeuvre
s'accomplit.

Vers le premier tiers des travaux, un pauvre ouvrier graveur nommé
Yvikel, habitant une ruelle obscure et infecte entre toutes, avait vu
soudain la brise et le soleil entrer à flots dans sa maison, dont la
façade, par chance, était sur l'alignement de la nouvelle avenue.

Or Yvikel, veuf, n'avait au monde que sa fille unique Blandine,
adolescente de fragile nature, qui, depuis un an, pâle et secouée par la
toux, déclinait de jour en jour, clouée en son lit par la faiblesse.

S'épuisant de travail pour payer soins et remèdes, Yvikel avait résolu
de se tuer après le décès de son enfant, qui seule l'attachait à la
vie--quand l'enivrante transformation de son logis lui fit concevoir
l'espoir d'une guérison.

Le printemps commençait. Blandine, de son lit, traîné contre la fenêtre
ouverte, se grisa éperdument d'oxygène et de rayons. Pleurant de
bonheur, son père la vit reprendre des forces et du teint, tandis que
les quintes s'espaçaient. La victoire était complète au moment où
s'achevait l'avenue. Dans son délire de joie, Yvikel voulut témoigner
par un hommage divin sa reconnaissance au roi, dont l'oeuvre louable
était la cause de son ardente félicité.

C'était l'usage alors, quand par des prières à telle adresse on obtenait
quelque merveilleuse guérison, de faire graver sur soie, en réservant le
parchemin aux seuls textes religieux, un sujet naïf où l'auteur du
miracle, auréole, au front, tendait sa main puissante vers le chevet
occupé par l'être cher sauvé de la mort. L'oeuvre, encadrée, servait
d'ex-voto et venait accroître tel groupe de ses pareilles, qui partout
ornaient en foule les autels de Jésus, de la Vierge et des saints.

Yvikel, qui, fort habile en son art, avait plusieurs fois, sur commande,
exécuté des ex-voto de ce genre, projetait d'en offrir un au roi.

Or, tel que ceux qui, le front nimbé, allongeaient le bras, sur les
soyeuses gravures, vers le lit de souffrance, Charles III avait eu
nettement, en créant d'un rigide trait de plume la fameuse artère, son
geste guérisseur, qu'il fallait évoquer pour obéir à la coutume.

Avec sa meilleure encre, Yvikel, prodigue de temps et de soins, grava
sur soie, en s'inspirant de l'original toujours exposé au coeur même du
quartier, un plan de Lutèce traversé, en place voulue, par une large
sécante--puis fit encadrer l'oeuvre pour l'envoyer au roi, expliquant
son action dans une lettre enthousiaste, où, non sans en montrer
longuement la cause, il relatait la guérison de sa fille. Touché,
Charles III pensionna Yvikel et fit mettre au dos de l'ex-voto l'épître
lisible en partie derrière une vitre.

Or, après tant de siècles, le plan et la sécante avaient encore une
surprenante vigueur, due aux mille soins exceptionnels apportés dans
l'exécution de la gravure ainsi qu'au choix spécial de l'encre et à la
présence de la soie, plus apte que toute autre matière à garder sans
altération une effigie reçue.

Retirant la lettre de l'objet pour la lire toute, Sirhugues avait appris
l'anecdote puis complété ses informations par des recherches.

Il mit à diverses reprises le plan dans la geôle focale--et le vit
résister victorieusement aux attaques de la lumière bleue.

Comme chaque fois un léger affaiblissement des lignes, inexistant pour
l'oeil nu, se produisait néanmoins, prouvant que les puissants effluves
avaient quand même une certaine prise sur elles, on pouvait être sûr
qu'en cas d'effervescence subite de la source lumineuse l'oeuvre
pâlirait vite, annonçant ainsi le danger.

Sirhugues tirait grand profit de l'aventure d'Yvikel, dans laquelle tout
s'était allié pour inciter l'honnête graveur, armé de procédés perdus
depuis, à établir sur soie, avec des soins inusités dont sa lettre au
roi faisait mention, cette gravure prodigieusement durable, si utile
maintenant pour l'emploi de la geôle focale.

Il fallait en outre à Sirhugues, pour chaque séance, une gravure moins
solide, dont l'effacement progressif dans la geôle lui permît de régler
son courant.

Seuls ceux restés bons, après l'épreuve d'un grand demi-siècle au moins,
parmi des exemplaires quelconques, tirés en un stock unique le même jour
et de même façon, pouvaient lui donner des indications fixes.

Fort en peine pour trouver dans le passé quelque abondante édition ni
dispersée ni détruite, Sirhugues fit paraître en note, dans divers
périodiques spéciaux, son desideratum--et reçut bientôt la visite du
grand éditeur de gravures Louis-Jean Soum, qui lui apportait mille
exemplaires d'une caricature de Nourrit datée de 1834.

Au début de cette année-là, l'éminent chanteur s'était couvert de gloire
en prodiguant généreusement sa voix au timbre énorme dans sa belle
création d'_Énée_ à l'Opéra.

Au troisième acte, penché, parmi des roches, sur une sorte de puits qui
devait le conduire aux enfers, Énée appelait Caron par plusieurs «hôô»
sans cesse plus élevés et plus forts. Le dernier, très perché,
fournissait à Nourrit, par une habile attention du compositeur,
l'occasion d'émettre, avec sa puissance maxima, son fameux ut aigu, cité
dans toute l'Europe. Or cette note, suivie d'une explosion
d'enthousiasme, était le clou de chaque représentation et faisait
beaucoup parler d'elle.

Josolyne, l'un des premiers caricaturistes de l'époque, résolut
d'exploiter la vogue de ce son transcendant.

Il fit une charge où l'on voyait le célèbre de sortir de la bouche de
Nourrit, penché vers les enfers, et parvenir au nadir, après s'être
propagé à travers toute la terre.

Par là, Josolyne voulait indiquer que la note renommée, sans se soucier
d'aucun obstacle, résonnait jusqu'aux régions stellaires.

La maison Soum, alors tenue par le bisaïeul de Louis-Jean, tira de
l'oeuvre mille exemplaires, dont la vente devait, à chaque
représentation d'Énée, accompagner celle du programme.

Josolyne offrit l'original même à Nourrit, en lui exposant ses projets,
certain de le voir flatté par une telle glorification de sa voix.

Mais le ténor, connu d'ailleurs pour son esprit lunatique et violent,
vit seulement le côté burlesque de l'oeuvre, qu'il déchira nerveusement,
révolté d'être ainsi tourné en ridicule. Il s'opposa formellement, en
outre, à la sortie des mille reproductions.

Josolyne, nature indulgente, prit en philosophe son parti de la chose et
régla le graveur, en le priant de garder chez lui l'édition
malchanceuse, pour le cas où il serait un jour possible de la mettre en
circulation.

Peu après, Josolyne disparut subitement un soir, sans donner prise à
aucune recherche.

Au bout de trente-cinq ans, il fut légalement considéré comme mort et on
exécuta ses volontés testamentaires.

Alors octogénaire, le bisaïeul de Louis-Jean Soum apprit officiellement
que la fatale édition jadis invendue lui était léguée sans
réserve--mais, par délicatesse, décréta péremptoirement que ni lui ni
ses successeurs, tant que manquerait la preuve certaine du trépas de
l'illustre caricaturiste, ne se permettraient de toucher à ce qui, en
somme, pouvait continuer à n'être qu'un dépôt.

Sous l'aïeul puis sous le père de Louis-Jean, nul incident ne survint.

Or, dernièrement, en démolissant une vieille maison dans un des bas
quartiers de Paris, on avait trouvé, muré dans un retrait de la cave, un
cadavre non dévêtu, facile à identifier grâce au nom inscrit par le
tailleur dans chaque pièce d'habillement.

C'était le corps de Josolyne, qui, artiste névropathe et bohème, grand
amateur de crapuleuses orgies, auxquelles imprudemment il se livrait
paré de bijoux et portefeuille en poche, avait dû, le soir de sa
disparition, se laisser entraîner par une fille dans un repaire où
l'attendaient la mort et le dépouillement.

La prescription couvrant le crime, on n'ouvrit pas d'enquête.

Désormais Louis-Jean Soum pouvait, sans arrière-pensée, disposer de
l'édition si longtemps inutilisée.

Il se demandait encore quel parti en tirer, quand la note de Sirhugues
avait frappé son regard et déterminé sa démarche.

Sirhugues acheta le stock sans marchander, ébloui par la rare aubaine
qu'il devait à la fois au caractère ombrageux de Nourrit, au mystère qui
si longtemps avait plané sur la disparition de Josolyne et au scrupuleux
excès de probité des Soum. Huit cent seize exemplaires de ton identique
lui restèrent, après élimination de ceux dont le temps irremplaçable, se
chargeant d'accomplir un indispensable office, avait, en les altérant,
dévoilé l'infériorité, originairement inconnaissable.

Il fut décidé qu'une caricature de Nourrit, mise en la geôle focale,
serait sacrifiée, pendant le début de chaque séance, au difficile
réglage du courant, que Sirhugues modérerait ou pousserait tour à tour
suivant telles manifestations de hâte ou de paresse observées par lui
dans l'escamotage de l'oeuvre.

Dès lors, Sirhugues chercha quel était le meilleur subterfuge à employer
pour que, durant chaque emprisonnement de malade dans la grille
cylindrique, le plan de Lutèce et la charge astronomique fissent avec
continuité, comme il importait, rigoureusement face à la lumière bleue,
sans pouvoir, même passagèrement, recevoir de l'ombre du sujet, au
détriment de leur mission, ni lui en donner, au préjudice du
traitement--malgré la turbulente mobilité qui, là, s'emparait des plus
calmes.

Après de longues réflexions, il fit exécuter, en le destinant au
patient, un casque étrange, surmonté d'une pivotante aiguille aimantée
après laquelle devaient pendre les deux gravures--qu'on exposerait à nu,
sans même admettre l'obstacle d'un verre protecteur. Offrant juste, pour
avoir été fabriqué sur commande bien déterminée, le poids nécessaire au
parfait équilibre de l'aiguille, un cadre neuf, dans lequel chaque fois
le fortuit élu des exemplaires caricaturaux viendrait prendre place pour
garder la tension voulue, fut, ainsi que celui du plan de Lutèce, muni
de deux crochets suspenseurs. Un aimant, intelligemment manié à côté de
la geôle par un homme attentif, forcerait l'aiguille, sans même la
toucher, à conserver, en dépit de tout, la bonne orientation. Grâce à
cet ensemble d'artifices, les deux gravures demeureraient toujours
vis-à-vis le rayonnement bleu, sans que le malade et elles courussent le
risque réciproque de se faire de l'ombre.

Un miroir, convenablement situé et tourné, permettrait au manipulateur
de l'appareil photogène d'épier chacune des deux gravures malgré
l'obstacle de la lentille.

C'est alors qu'on avait amené à Sirhugues l'infortuné Claude Le Calvez,
dans l'espoir qu'un énergique reconstituant externe suppléerait quelque
temps à l'alimentation déjà devenue, dans son cas, à peu près
impossible.

De quotidiens séjours dans la geôle focale rendirent en effet du nerf au
pauvre condamné, dont ils retardèrent la mort de plusieurs semaines.

Or Le Calvez, pendant sa première incarcération, avait donné les signes
d'une exaltation terrible, qui s'était peu à peu atténuée au cours des
épreuves suivantes. Et c'étaient les minutes angoissantes de cette
séance initiale--à partir de l'instant où, sur un brancard, on l'avait
conduit, plein d'appréhension, devant la geôle focale--qui, vu
l'ébranlement profond qu'elles avaient causé en lui, revenaient
facticement au jour depuis sa mort.

Sirhugues apprit ce fait qui lui suggéra une idée. Il voulut voir si la
lumière bleue pourrait avoir quelque effet régénérateur sur un corps
maladif doué par Canterel de vie artificielle--et vint pour cela, à
l'intention de son défunt client, tout agencé lui-même en lieu désigné
comme s'il se fût agi d'un sujet ordinaire,--en maintenant même la
précaution relative au plan de Lutèce, pour supprimer toute chance de
détérioration photogénique du cadavre. À son point de vue spécial
l'événement fut négatif, mais, dans l'espoir d'un résultat futur, il
tint à multiplier les essais.

7° Une jeune beauté d'outre-Manche, accompagnée de son mari le riche
lord Alban Exley, pair d'Angleterre, qui, tendre ment impatient de voir
la trépassée renaître un moment auprès de lui, eut le coeur serré, à la
réalisation de son rêve, par certains côtes tragiques du moment revécu.

Épousée pauvre par amour et devenue ainsi lady et pairesse, Ethelfleda
Exley, esprit léger grisé par l'argent et les titres, n'avait jamais
songé, depuis son mariage, qu'à sa parure et à la perfection vantée de
sa personne physique.

Elle avait notamment adopté, à l'instar des premières élégantes de
Londres, une mode récente concernant certain étamage des ongles, qui,
supérieur à tous systèmes de polissage, créait au bout de chaque doigt
une sorte d'étincelant petit miroir. Opérateur adroit, l'inventeur du
procédé, après complète insensibilisation locale, séparait avec une
drogue spéciale la chair et l'ongle, dont il étamait la face interne,
avant de le recoller solidement à l'aide d'un second produit de sa
façon. L'étain employé, savamment doué d'une demi-transparence, laissait
non sans atténuation, à la lunule sa blancheur et à tout le reste, moins
la portion réservée aux ciseaux, sa discrète nuance rosée.

À mesure que l'ongle poussait, il fallait, de temps à autre, que
l'inventeur le décollât de nouveau, pour étamer, à sa base, la mince
bande neuve.

Cerveau naturellement vain et fragile, Ethelfleda se montrait en outre
faible de raison depuis une grave émotion ressentie en son enfance au
fond de l'Inde, où son père, jeune colonel, était mort sous ses yeux au
cours d'une excursion, la gorge broyée par la mâchoire d'un tigre dont
l'attaque subite n'avait pu être pré venue. D'intarissables flots
vermeils coulant de la carotide ouverte avaient, pour jamais, donné à
Ethelfleda l'horreur nerveuse du sang et, jusqu'à un certain point, des
objets de couleur rouge. Incapable d'habiter une chambre tendue de rouge
ou de revêtir une robe rouge, elle avait toujours, depuis lors, incliné
vers la bizarrerie.

Lord Alban Exley, fils affectueux autant que prévenant époux, ne se
séparait jamais de sa vieille mère, dont la santé précaire l'inquiétait.
C'était avec elle et Ethelfleda qu'il avait passé en France le précédent
mois d'août, dans un vaste _Hôtel de l'Europe_ dominant une des
brillantes plages de la côte normande.

Sportsman accompli, fervent d'équitation et de manège, Alban s'était
fait suivre là d'une partie de ses écuries.

Un après-midi, devançant sa femme qui achevait de s'apprêter, il venait
de s'installer, guides en mains, dans son _spider_--ou léger phaéton de
campagne. Ambrose, son jeune groom, attendait à la tête des chevaux le
moment de gravir, au départ, l'étroit siège de derrière.

Bientôt Ethelfleda, confuse de son retard, parut, pleine de hâte, ses
gants encore pliés, tenant en main, par tendre attention conjugale, une
rose-thé distraite d'un bouquet exempt de toute nuance voisine du rouge,
dont son mari, le matin même, lui avait fait hommage.

Interrompant son élan, un certain Casimir, vieillard octogénaire portant
la livrée de l'hôtel, la rattrapa pour lui présenter un pli.

Depuis soixante ans en service dans l'établissement, Casimir, maintenant
gratifié d'une sinécure, ne s'occupait plus que du classement et de la
remise des lettres.

L'enveloppe offerte par lui montrait, dans sa suscription noire, le mot
_pairesse_ tracé à l'encre rouge au-dessus du nom: _Lady Alban Exley_.

Mort un an avant un frère aîné célibataire, le père d'Alban--nommé Alban
aussi--n'avait jamais été que _lord de courtoisie_ étranger à la pairie.
Aussi, pour distinguer les deux ladies Alban Exley, avait-on
respectivement recours aux termes _douairière_ et _pairesse_.

Or l'épître en question émanait d'une jeune femme qui, demandant à
regret un secours d'argent, suppliait Ethelfleda, son amie d'enfance, de
lui garder le plus grand secret. La crainte spéciale d'une confusion
entre belle-mère et bru avait amené la signataire, en quête de tel
voyant soulignement, à un emploi partiel d'encre rouge.

Son ombrelle et ses gants dans la main gauche, Ethelfleda tendit, pour
prendre la lettre, sa main droite armée de la rose, dont la tige,
pressée par son pouce, s'appliqua sur l'enveloppe.

Voyant ressortir, en cette couleur rouge redoutée, le mot qui entre
tous, justement, servait à la désigner de façon sûre, elle se fixa sur
place, impressionnée, et, ne pouvant réprimer une crispation nerveuse,
se piqua le pouce à une épine oubliée par le fleuriste.

Par sa vue abhorrée, le sang tachant la tige et le papier accrut son
trouble, et, prise de répulsion, elle ouvrit instinctivement les doigts
pour laisser choir hors de son regard les deux objets rougis.

Mais son ongle de pouce, depuis que le mouvement accompli en avait
changé l'orientation, lui dardait dans la prunelle, par sa large et
claire lunule dont la blancheur était particulièrement favorable, un
reflet rouge crûment lumineux provenant de certaine vieille lanterne
célèbre dans le pays.

C'est à la fin du XVIIIe siècle qu'un Normand, Guillaume Cassigneul,
avait fondé sous le nom d'_Hôtel de l'Europe_ l'établisse ment en jeu,
encore exploité de nos jours par ses descendants.

Au-dessus de l'entrée il avait fait suspendre, en guise d'enseigne
diurne et nocturne, une lanterne large et haute, dont le côté en façade
portait, peinte sur verre, une carte de l'Europe où chaque pays offrait
une nuance spéciale, le rouge, couleur attirante, se trouvant réservé à
la patrie.

Quand vinrent les campagnes de l'Empire, Cassigneul, rempli
d'enthousiasme et très occupé de sa lanterne, fit, date par date, mettre
en un rouge identique à celui de la France chaque contrée subjuguée,
sans excepter l'Angleterre, qu'il jugea réduite par le blocus
continental.

Dès la nouvelle de l'entrée dans Moscou, la Russie, à son tour, subit
l'unifiante opération, et l'Europe entière fut alors gagnée par la
pourpre de l'état suzerain.

Orgueilleusement, Cassigneul, inspiré par la monochromie de cette partie
du monde sans frontières, nomma sa maison, par l'addition d'un seul mot:
_Hôtel de l'Europe française_.

Il dut reprendre, à l'heure des revers, l'appellation primitive--mais
garda intacte la carte unicolore, comme un précieux et parlant souvenir
de l'apogée napoléonienne.

Lors d'une récente reconstruction de l'hôtel, on avait soigneusement
remis à son ancien poste la lanterne légendaire, dont l'histoire, de
tout temps répétée de bouche en bouche, constituait une efficace
réclame.

Ethelfleda, qui, à son arrivée, avait remarqué cette provocante rougeur,
s'était contentée depuis lors, chaque fois qu'elle passait là, d'en
détourner ses regards.

Or, c'est illuminée par un ardent rayon de soleil, en train de luire à
travers une vaste marquise abritant le seuil, que l'Europe se reflétait
maintenant dans la lunule de son ongle.

Cruellement bouleversée déjà, la jeune femme resta hypnotisée par cette
brillante tache rouge, dont la forme caractéristique était pour elle
nettement reconnaissable malgré l'interversion de l'occident et de
l'orient.

Immobile, angoissée, elle dit, sans accent, choisissant d'instinct, sous
l'empire de l'ambiance, le français, qu'elle parlait comme sa langue
maternelle:

«Dans la lunule... l'Europe entière... rouge... tout entière...»

Dur d'oreille vu son âge, Casimir ne l'entendit pas. N'ayant rien
remarqué de ce qui se passait d'insolite, il s'était mis en devoir de
ramasser lettre et rose-thé. Mais la raideur de ses vieux reins arrêta
ses doigts à mi-chemin, et, d'une voix forte et brève qui intimait la
hâte, il appela, pour être suppléé, le groom de lord Exley.

Casimir, qui, dans sa lointaine adolescence, avait servi comme _tigre_
chez un dandy parisien de l'époque romantique, ne s'était jamais
déshabitué, pour s'adresser aux valets de pied jouvenceaux, du terme,
caduc depuis longtemps, auquel tant de fois il avait répondu.

Ce fut donc ce seul mot: «Tigre» qu'alors il prononça le verbe haut, en
fixant le jeune domestique, son doigt tendu vers le trottoir.

Obéissant au regard et au geste plutôt qu'au substantif, pour lui dénué
de sens, le groom, quittant la tête des chevaux, vint agripper fleur et
missive pour les tendre à Ethelfleda.

Mais celle-ci, ayant, du fond de son hypnose douloureuse, perçu, non
sans un frémissement, le vocable émis par Casimir avec une sèche
puissance, crut à un cri d'alarme et, soudain hallucinée, vit devant
elle--ainsi qu'en témoignèrent ses attitudes hagardes et ses paroles,
françaises comme les précédentes--son père aux prises avec le fauve qui
l'avait jadis égorgé.

Ajoutée aux trois secousses déséquilibrantes qui s'étaient si vite
succédé, la sanglante réapparition maladive de la scène même d'où
découlait sa faiblesse mentale assena le coup de grâce à la malheureuse.

Elle se prit à donner des signes de complète folie, sans reconnaître
Alban, éperdu d'inquiétude, qui, accourant aussitôt, tandis qu'Ambrose
retournait devant les chevaux, la reconduisit doucement à leur
appartement.

À dater de ce jour, son état ne fit qu'empirer. Dans son délire tout lui
apparaissait revêtu d'une couleur rouge sang.

Transportée à Paris, elle fut examinée par un grand spécialiste, qui,
bien documenté par Alban, trouva la cause de la forme spéciale prise par
sa vésanie. Rencontrant, à une minute d'ébranlement aigu, un terrain
depuis si longtemps mauvais sous certains rapports détermines, la
fameuse tache pourpre ensoleillée contenue en un reflet d'ongle avait,
par ses contours évocateurs, conduit la fragile Ethelfleda à la vision
démesurée d'une Europe réelle totalement rouge. Ainsi engagée sur une
dangereuse pente, elle avait en sombrant quelques secondes plus tard
dans la folie, franchi brusquement d'elle-même une série d'étapes
extensives, jusqu'au moment où l'univers entier était devenu rouge à ses
yeux.

Combinée avec son érythrophobie, cette absolue généralisation de la
couleur qui, pour elle, s'associait si douloureusement avec l'idée du
sang fit de sa vie un perpétuel enfer.

Tous traitements échouèrent, et, minée par le martyre qu'elle endurait,
la pauvre folle dépérit et mourut.

Accablé de chagrin et songeant à l'immense part qu'avaient prise dans le
drame, au fatal instant, la puissance et la netteté du reflet
hypnotiseur, Alban exécra l'étameur d'ongles, dont l'invention était en
somme la principale cause de son deuil.

Or Ethelfleda, morte, accomplissait à nouveau la funeste et frappante
sortie durant laquelle, si brusquement, elle avait perdu le sens.

Instruit des faits en cause, Canterel reconstitua tout servilement.

Les ongles de la jeune femme ayant pousse depuis le décès, il fit venir
de Londres, à prix l'or, l'inventeur-manucure, qui, sur sa demande,
effectua, sans insensibilisation cette fois, le supplémentaire étamage
requis--d'abord au pouce droit, appelé à se mettre si en vue, puis même
aux neuf autres doigts pour éviter un choquant défaut d'unité. Le maître
s'arrangea pour qu'Alban ne vît pas celui qui, depuis son malheur, lui
inspirait tant d'aversion.

Amoureusement détenue comme souvenir par le veuf, la rose-thé, dont on
eût pu laver la tige encore tachée du sang d'Ethelfleda, était trop
fanée pour paraître. Canterel en fit donc exécuter un certain nombre de
copies artificielles, ayant chacune son épine en bonne place.

Puis on se procura, pour les utiliser une à une, des enveloppes
identiques à celle du jour néfaste, indélébilement maculée, dont la
suscription fut, sur toutes, exactement reproduite à la main. Chacune,
au moment de servir, recevrait, avant d'être cachetée, une lettre en
papier blanc qui lui donnerait à souhait de l'épaisseur et de la
consistance.

Dès lors, Alban, heureux surtout de revoir Ethelfleda en pleine raison
pendant les rapides instants qui précédaient la remise du pli, ne put se
lasser du court spectacle renouvelable offert à son avidité. Il y jouait
lui-même son rôle en compagnie de deux figurants, l'un très vieux,
l'autre adolescent, qui remplaçaient Casimir et le groom. Un rayon
factice était projeté sur la lanterne par une lampe électrique, qu'on
s'abstenait d'allumer quand, l'heure et la pureté du ciel s'y prêtant à
la fois, le soleil lui-même éclairait de façon satisfaisante et stable
la rouge carte géographique. Avant chaque séance on collait
soigneusement, par tous les points d'une de ses deux faces, une fragile
petite outre neuve de couleur chair, plate et ronde, sur l'endroit le
plus charnu qu'offrait la première phalange du pouce droit d'Ethelfleda.
À l'heure dite, l'épine d'une des roses-thé artificielles, la crevant
sans peine, en faisait couler un liquide rouge imitant le sang.

La tige d'une fleur fausse n'étant guère lavable, chaque rose ne servait
qu'une fois--de même que chaque enveloppe, bonne à jeter après le
maculage rouge.

8° Un jeune homme, François-Charles Cortier--suicidé mystérieux
introduit à _Locus Solus_ dans des conditions très spéciales.

Les actes que Canterel obtint du cadavre provoquèrent la découverte
d'une précieuse confession manuscrite, qui permit de rebâtir clairement
en pensée un drame retentissant, jusqu'alors environné d'ombre.

À une date lointaine déjà, un homme de lettres, François-Jules Cortier,
veuf depuis peu et père de deux jeunes enfants, François-Charles et
Lydie, avait acquis près de Meaux, pour y vivre toute l'année en
travailleur profond dont l'absorbant labeur exigeait une calme ambiance,
une villa s'élevant solitaire au milieu d'un vaste jardin.

Doté d'un front remarquablement saillant dont il tirait orgueil,
François-Jules préconisait au profit de sa gloire la science
phrénologique. Dans son cabinet, une large étagère noire était pleine de
crânes bien rangés, sur les curiosités desquels il pouvait savamment
discourir.

Un après-midi de janvier, comme l'écrivain se mettait à la tâche, Lydie,
alors âgée de neuf ans, vint demander affectueuse ment la faveur de
jouer auprès de lui, en montrant par la vitre des flocons de neige qui,
tombant dru, la cloîtraient au logis. Elle tenait une _poupée-avocate_,
jouet qui, forme palpable d'un propos à l'ordre du jour, faisait fureur
cette année-là, où pour la première fois on voyait des femmes au
barreau.

François-Jules adorait sa fille et redoublait de tendresse envers elle
depuis qu'il s'était, à regret, privé de François-Charles, placé
récemment à onze ans, en vue de fortes études, interne dans un lycée de
Paris.

Il dit «oui» en embrassant l'enfant, non sans lui faire promettre la
plus silencieuse sagesse.

Soucieuse de ne pas devenir un cause de distractions, Lydie alla
s'asseoir à terre, derrière la table, grande et chargée, où s'accoudait
son père, qui dès lors ne pouvait la voir.

Jouant sans bruit avec sa poupée, elle fut apitoyée, en songeant à la
neige, par l'impression de fraîcheur que donnait à ses doigts la figure
de porcelaine--et, vite, comme s'il se fût agi de quelque personne
transie, coucha l'avocate sur le dos devant l'âtre tout proche où
flambait un grand feu.

Mais bientôt, la chaleur faisant fondre leur colle, les deux veux de
verre, presque en même temps, tombèrent au fond de la tête.

L'enfant, chagrinée, ressaisit la poupée, qu'elle dressa devant ses
regards pour examiner de près les effets de l'accident.

L'avocate se détachait alors sur le mur paré de l'étagère noire, et
Lydie, malgré elle, fut soudain frappée du rapport d'expression établi
entre les têtes de morts exposées et le rose visage artificiel par la
commune vacuité des orbites.

Elle prit un des crânes et, tout heureuse d'avoir trouvé un jeu nouveau,
s'imposa la tâche attrayante de compléter une fois, par tous les moyens
inventables, la ressemblance observée.

Ainsi que l'exigeaient l'austérité de la tenue et le sérieux de la
profession, toute la chevelure de l'avocate se tassait en arrière, sans
apprêt, dans une résille sévère, excluant frisure et chignon.

Fabriqué, vu l'ordre secondaire de sa destination, à l'aide de quelque
méthode économique trop sommaire pour atteindre à la précision, le léger
filet, non exempt de raideur, dépassait en avant sous la toque, en
s'appliquant sur le front nu.

Lydie jugea que son premier devoir était de copier sur le crâne cet
entrecroisement de lignes ténues, qui, au point de vue de
l'identification entreprise, tirait une grave importance de sa proximité
si grande avec les deux vides orbitaires, où siégeaient les fondements
de l'analogie en cause.

La fillette, qui, sous la direction de sa gouvernante, s'exerçait à de
fins travaux d'aiguille, avait en poche un petit nécessaire à broderie.
Elle en tira le poinçon, dont la pointe, guidée avec force par sa main,
traça en divers sens, dans l'os frontal du crâne, de fines et courtes
raies obliques. Maille par maille, une sorte de filet finit par se
graver ainsi sur toute la région voulue, non sans trahir, par
l'imperfection de ses étranges zigzags, l'amusante maladresse de
l'enfance.

Il fallait maintenant au crâne une toque pareille à celle de l'avocate.

Sous la table de travail, une corbeille à papier regorgeait de vieux
journaux anglais.

Esprit curieux et enthousiaste, avide d'approfondir toutes les
littératures dans leur texte original, François-Jules avait poussé fort
loin l'étude de maintes langues vivantes ou mortes.

Pendant le cours presque entier du mois précédent, il s'était chaque
jour procuré le _Times_, où abondaient alors les plus sérieux
commentaires sur un événement qui le passionnait.

Un voyageur anglais, Dunstan Ashurst, venait de rentrer à Londres après
une longue exploration polaire, remarquable, à défaut du moindre pas
gagné vers le nord, par la glorieuse découverte de plusieurs terres
nouvelles.

Notamment, lors d'une reconnaissance pédestre tentée à travers la
banquise loin de son navire pris par les glaces, Ashurst, sur son chemin
hasardeux, avait trouvé une île absente de toutes les cartes. Près du
rivage, sur le sommet d'un monticule, une caisse de fer gisait au pied
d'un mât rouge, planté là pour en signaler la présence. Forcée, elle
livra uniquement un grand parchemin vieux et obscur couvert d'étranges
caractères manuscrits.

À peine réinstallé dans la capitale anglaise, Ashurst montra le document
à de savants linguistes qui en tentèrent la traduction.

Rédigée en _vieux norois_ avec signature et date encore nettes,
l'antique pièce, tout en runes, émanait du navigateur norvégien
Gundersen, qui, parti pour le pôle vers l'an 860, n'avait jamais reparu.
Comme il était remarquable qu'à une époque aussi reculée on eût pu
fouler déjà l'île au mât rouge--perchée à une latitude qui, pour être
atteinte de nouveau, avait exigé par la suite plusieurs siècles
d'efforts--le monde entier s'enthousiasma soudain pour le document,
d'autant plus apte à semer partout l'effervescence que beaucoup de ses
lignes, presque effacées, donnaient lieu à des interprétations
contradictoires.

Tous les journaux du globe s'appesantirent sur l'absurde question du
jour, surtout ceux d'outre-Manche. Le _Times_, en plus des versions
multiples proposées par de compétents esprits, réussit même à donner
quotidiennement de fac-similaires passages du parchemin, sous la
forme--voulue par les mesures du texte original--de quelques lignes très
étendues, dominant, sous un titre d'article large d'une demi-page, les
trois colonnes invariablement consacrées au célèbre sujet.
François-Jules, qui, très versé dans la connaissance du vieux norois et
des runes, s'était vite enflammé pour le problème, découpait toutes ces
reproductions fidèles pour les porter sur lui et y pâlir à chaque moment
perdu--écrivant au dos de chacune, afin d'éviter toute confusion, ses
remarques la concernant, dont il surchargeait à l'encre les lignes
imprimées quelconques s'y trouvant échues.

Le grimoire finit par s'élucider entièrement et révéla en détails, sans
toutefois en éclaircir le dénouement tragique, un voyage boréal qui, vu
le temps lointain de son accomplissement, semblait miraculeux.

L'incident étant clos, François-Jules, le matin même, avait, au cours
d'un rangement, jeté pêle-mêle au panier coupures et exemplaires du
_Times_.

Lydie prit au hasard, dans la corbeille, un numéro du célèbre journal,
attirant en même temps, sans le vouloir, trois coupures runiques, à demi
engagées dans l'intérieur de l'épais dernier pli.

Détachant une feuille intacte, elle la fronça partout
perpendiculairement à une circulaire portion lisse ménagée en son
milieu--puis eut recours aux ciseaux de son nécessaire pour ne laisser
que la hauteur voulue à la toque ainsi ébauchée.

Pour l'étroit bord vertical indispensable au parachèvement de l'objet,
Lydie utilisa les trois bandes à runes, qui, l'ayant frappée par leur
forme allongée, semblaient s'offrir à elle comme pour lui éviter un
surcroît de découpage.

Armée, grâce au nécessaire, d'un dé puis d'une aiguille que traversait
un long fil blanc, elle put, en cousant, ceindre entière ment le bas
extrême de la toque avec le bord supérieur, choisi par instinct, des
trois minces rubans de papier bien juxtaposés--non sans dissimuler
chaque fois, en lui octroyant la vue intérieure, le côté gribouillé par
les annotations de son père.

Le travail terminé, elle posa la fragile coiffure sur le crâne et,
satisfaite de la ressemblance obtenue, entreprit de réparer le désordre
du tapis. Le nécessaire, peu à peu, recouvra son contenu, partout
éparpillé, puis fut remis en poche--et le journal mutilé, bientôt replié
naturellement, réintégra le panier. Quant à l'encombrant et chaotique
résidu plissé de la toque tombé sous l'effort de ses ciseaux, Lydie
jugea plus décent de le brûler et, prenant soin, vu la petitesse de ses
bras, de se glisser derrière le garde-feu pour pouvoir viser juste, en
jeta l'inutile masse au milieu de l'âtre.

Voyant, après une brève attente, que tout prenait à souhait, elle se
tourna légèrement pour sortir de son torride enclos.

Mais à cet instant, par suite d'un déploiement du à la combustion, tout
un coin enflammé du papier, après avoir pointé en l'air, s'inclina
obliquement hors du brasier, en imitant le mouvement de quelque vasistas
en train de s'ouvrir grâce aux charnières de sa base horizontale.

Le feu de ce brandon avancé se communiqua, par-derrière, aux courtes
jupes de Lydie, qui ne découvrit l'accident qu'au bout de plusieurs
secondes, alors que de larges flammes commençaient à l'environner.

À ses cris, François-Jules dressa la tête puis se mit debout, livide.
Embrassant la pièce du regard pour y trouver le meilleur élément de
sauvetage, il bondit sur la fillette et, l'enlevant a deux mains sans
souci de ses propres brûlures, courut l'envelopper étroitement dans un
des gros rideaux de la fenêtre. Mais, attisées au vent de
l'indispensable course, les flammes grondèrent pendant un long moment,
malgré les efforts insensés du malheureux père, qui, les yeux hors des
orbites, s'acharnait à rendre de tous cités l'emmaillotement plus
hermétique. Après l'extinction, enfin obtenue, Lydie, transportée dans
son lit, fut condamnée par deux médecins mandés en hâte.

Prise de délire, la fillette contait sans cesse, en les commentant, les
moindres choses faites par elle entre l'affectueux «oui» de son père et
le fatal embrasement.

Elle succomba le soir même.

François-Jules, fou de douleur, mit pieusement, pour toujours, sur la
cheminée de son cabinet--non sans l'abri d'un globe de verre--le crâne
aux marques frontales, coiffé de sa toque fragile. Symbolisant la
dernière belle heure de son enfant bien aimée, ces deux objets étaient
devenus pour lui des reliques inestimables.

Peu après ce drame horrible, François-Jules, avec de nouveaux pleurs,
vit mourir poitrinaire--contaminé par sa femme, décédée un an avant
lui--son meilleur ami, le poète Raoul Aparicio, auquel le liait, depuis
les bancs du lycée, la plus fraternelle affection.

Aparicio, que la maladie avait endetté, laissait une fille, Andrée, qui,
exacte contemporaine et grande camarade de la pauvre Lydie, ne
conservait de proche qu'un oncle sans fortune ayant femme et enfants.

Père encore pantelant de chagrin, François-Jules pour pouvoir en
s'illusionnant croire au retour de la disparue, prit chez lui
l'indigente orpheline, qui, douce et ravissante, lui inspirait une vive
tendresse. Nature aimante, François-Charles, que de fréquents sanglots
secouaient encore à la pensée de Lydie, apprit avec joie la venue de
cette soeur nouvelle.

Les ans passèrent, développant la beauté d'Andrée Aparicio, devenue à
seize ans une merveilleuse adolescente au corps souple, avec de lourds
cheveux d'or illuminant un fin visage éclatant, parc d'admirables yeux
verts immenses et candides. Et François-Jules vit alors, avec effroi,
son affection paternelle pour l'orpheline faire place à une passion
dévorante, insensée.

Malgré l'absence de tout lien de parenté, sa conscience le blâmait
d'aimer cette enfant qui, élevée par lui, l'appelait _père_, et il garda
secret son nouveau sentiment.

Maîtrisant ses désirs, il goûtait le profond bonheur de vivre sous le
même toit qu'Andrée, de la voir et de l'entendre chaque jour--et de se
sentir, matin et soir, chancelant d'ivresse en la baisant au front.

À dix-huit ans, par l'épanouissement complet de sa jeunesse, Andrée mit
le comble au trouble de François-Jules, qui, ne pouvant se contenir
davantage, projeta une immédiate démarche matrimoniale.

Rien, en somme, n'allait matériellement à l'encontre de l'union rêvée. À
défaut de tout amour, un élan de gratitude envers l'homme qui l'avait
recueillie ferait acquiescer Andrée, sans doute heureuse, d'ailleurs, de
voir une situation venir au-devant de sa pauvreté.

Choisissant pour lui-même la carrière suivie par son père, qui lui avait
transmis ses dons d'écrivain, François-Charles travaillait alors tout le
jour en vue de la licence ès lettres. Après le dîner, quittant
François-Jules et Andrée, il consacrait, seul dans sa chambre, une
grande heure encore à l'étude--puis allait par le dernier train coucher
en plein Paris pour se rendre de bon matin dans les bibliothèques, ne
regagnant ensuite Meaux qu'à la brune.

Un soir, pendant le labeur de son fils, non sans d'effrayants battements
de coeur, François-Jules dit, balbutiant presque:

«Andrée... chère enfant... te voici d'âge à te marier... Je veux te
parler d'un projet... renfermant le bonheur de ma vie... Mais, hélas!...
je ne sais... si tu accepteras...»

Rougissante, la jeune fille tressaillait de joie, se méprenant à ses
paroles.

Elle et François-Charles s'étaient de tout temps réciproquement adorés.
Enfants, par les jours de vacances, ils égayaient la maison ou le jardin
du bruit de leurs jeux mêlés de purs baisers. Adolescents, ils se
confiaient leurs rêves, discutaient de communes lectures. Et
dernièrement, se sentant tout l'un pour l'autre, ils s'étaient juré de
s'unir, n'attendant qu'un moment propice pour s'ouvrir à François-Jules,
dont l'enthousiaste approbation ne leur semblait pas douteuse.

Andrée, pensant que l'allusion contenue dans la phrase énoncée pouvait
seulement viser son hymen avec François-Charles, répondit sur-le-champ:

«Père, soyez heureux, car d'avance vos désirs s'étaient réalisés. Aimée
de François-Charles que j'aime, je me suis promise à lui, qui déjà m'a
choisie.»

Selon François-Jules, jusqu'alors sans ombrage, François-Charles et
Andrée, grandis ensemble, ne s'accordaient mutuellement que la chaste
tendresse habituée à régner entre le frère et la soeur.

Foudroyé, il vit accourir son fils à un prompt appel explicite lancé
joyeusement par Andrée--puis reçut sans perdre contenance les
remerciements de l'heureux couple.

Bientôt le jeune homme partit pour la gare, et, béni encore par Andrée
jusqu'au seuil de sa chambre, François-Jules, une fois seul, subit une
crise terrible.

Souligné par une complète ressemblance de trait et d'allure, le
contraste que formait avec son déclin propre l'écrasante jeunesse de son
fils exaspérait ses tortures jalouses.

«Elle l'aime!...» râlait-il, rendu fou par l'image de François-Charles
prenant Andrée.

Durant de longues heures, il arpenta sa chambre, crispant les mains et
gémissant tout bas.

Tout à coup la conception d'un plan téméraire lui rendit l'espoir.
Malgré son fils désormais dressé entre eux deux, avouant humblement son
amour, il supplierait Andrée de devenir sa femme, en lui montrant que de
sa réponse dépendait la vie ou la mort du bienfaiteur de son enfance.
Par pitié, elle consentirait...

Sa résolution prise, une indomptable envie lui vint de tenter à
l'instant la démarche. Oh! mettre fin à ses tourments atroces... vite...
vite... sentir un seul mot d'elle changer son enfer en indicible
félicité!

Et livide, chancelant, hagard, il gravit un étage puis entra chez
Andrée.

Il faisait petit jour. La jeune fille dormait, angéliquement belle, ses
cheveux d'or épars autour de son cou nu.

Éveillée par les pas de François-Jules s'approchant, elle lui sourit
d'abord.

Mais, se rendant compte soudain de l'excentricité de l'heure et de
l'anomalie de la visite, elle conçut une intense frayeur,
qu'augmentèrent l'aspect terrifiant et les traits décomposés de
l'insomniaque.

«Père, qu'avez-vous?...» dit-elle. «D'où vient votre pâleur?

--Ce que j'ai?» bégaya le malheureux.

Et, par mots entrecoupés, il lui dépeignit son irréfrénable amour.

«Tu seras ma femme, Andrée», dit-il, joignant les mains, «sinon...
oh!... je mourrai, moi... moi... ton bienfaiteur.»

Anéantie, la pauvre enfant se croyait la proie d'un cauchemar.

«J'aime François-Charles», murmura-t-elle; «je ne veux être qu'à lui...»

Ces paroles, rencontrant la sensibilité à vif de François-Jules, furent
pareilles au fer rouge appliqué sur la plaie.

«Oh! non... non... pas à lui... à moi... à moi...» s'écria-t-il, le
geste et le regard suppliants.

Elle répéta, d'une voix plus ferme:

«J'aime François-Charles; je ne veux être qu'à lui.»

Cette phrase maudite sonnant de nouveau à ses oreilles acheva d'égarer
François-Jules, qui eut plus nettement que jamais la vision, si
effroyable pour lui, de son fils possédant Andrée.

Il dit, les lèvres tremblantes: «Non... pas à lui... non... non... à
moi... à moi...» et tâcha d'étreindre la jeune fille, affolé par le cou
nu et les formes exquises devinées sous une fine batiste.

La malheureuse tenta un cri. Mais à deux mains il lui saisit la gorge,
répétant, sur un ton terrible:

«Non... pas à lui... à moi... à moi...»

Ses doigts, serrant longtemps, ne se détendirent qu'après la mort.

Puis il se rua sur le cadavre.

       *       *       *       *       *

Une heure après, réintégrant sa chambre, François-Jules, redevenu
lui-même, fut terrifié par l'horreur de son crime. Au torturant chagrin
d'avoir tué son idole se mêlaient, dans son esprit, l'effroi du
châtiment et l'angoisse de voir la pire des hontes souiller son nom et
rejaillir sur son fils.

Puis l'infortuné s'apaisa, en songeant que, tout s'étant passé en
silence, aucun témoignage ne pourrait surgir--et que, n'ayant jamais
rien laissé transpirer de son amour, il défierait aisément le soupçon
derrière sa vie entière d'irréprochable honneur. À huit heures, la
servante habituée à réveiller chaque jour Andrée donna l'alarme, et
François-Jules fit lui-même appeler la justice.

L'examen attentif des lieux fournit l'absolue certitude que nul pendant
la nuit ne s'était immiscé dans la demeure--où deux hommes seulement
avaient couché, François-Jules d'une part, de l'autre Thierry
Foucqueteau, jeune domestique engagé depuis peu.

François-Jules semblant hors de cause, on suspecta unanime ment Thierry,
qui, malgré ses ardentes révoltes, fut arrêté sous prévention
d'assassinat suivi de viol.

Accouru de Paris à un pressant appel de son père, François Charles,
devant le cadavre outragé de celle qui devait ensoleiller sa vie, hurla
de douleur comme un dément.

L'affaire suivit son cours, et aux assises, où l'on admit l'absence de
préméditation, Thierry, contre lequel conspiraient toutes les
apparences, fut, en dépit de ses véhémentes dénégations, condamné au
bagne perpétuel.

Convaincue de son innocence, sa mère, Pascaline Foucqueteau, honnête
fermière des environs de Meaux, lui jura, lorsqu'il partit, d'avoir pour
seul but désormais sa réhabilitation.

Miné par le remords, François-Jules, qu'obsédait nuit et jour l'image du
pauvre forçat subissant mille tourments à sa place, perdit le sommeil et
la santé; son foie, que de tout temps il avait eu pour organe faible,
s'attaqua dès lors grièvement et le conduisit en peu d'années jusqu'au
seuil du tombeau.

Se voyant perdu, il voulut rédiger une confession qui pût, après sa
mort, faire innocenter Thierry, dont jamais les atroces maux immérités
n'avaient cessé de le hanter.

Forcé à se taire de son vivant par l'épouvante des suites judiciaires et
pénales qu'aurait eues pour lui son aveu et par la perspective du trop
complet éclaboussement qu'eût octroyé à François Charles l'odieux
scandale de son procès, il acceptait l'idée d'un franc mea-culpa
posthume.

Mais il résolut d'enfermer son écrit, afin de pallier la honte appelée à
s'en dégager, dans quelque sûre cachette qui, célébrant elle-même sa
gloire, ne pût se découvrir qu'au terme d'une série de manoeuvres
propres à faire sans cesse toucher du doigt des particularités
honorifiques pour lui.

Il avait jadis remporté le plus grand succès de sa carrière avec une
alerte comédie jouée toute une saison à Paris.

Au début de son souper de centième, il avait ouvert en le sortant des
plis de sa serviette, un écrin où, montrant une largeur égale aux deux
tiers de sa hauteur, brillait à plat, tout en pierres précieuses serties
dans une plaque d'or, un petit fac-similé de son affiche du jour même,
commandé à un joaillier d'art par tous ses amis cotisés. Grâce à une
dense multitude d'émeraudes offrant deux tons distincts, le texte se
détachait nettement en vert foncé sur un fond vert pâle. Dans treize
blancs emplacements rectangulaires de tailles diverses dus à de la
poussière de diamant apparaissaient treize noms d'acteurs, dont douze en
lettres bleues plus ou moins grosses, faites de saphirs assemblés--et
un, le premier et le plus énorme, en voyants caractères rouges
comprenant des masses de rubis. Cette formule enviée: «_100e
représentation de_» trônait dans le haut.

François-Jules pensa que, choisi pour cachette, cet objet, commémorant
le plus triomphal jour de sa vie, pourrait, mieux que tout autre,
envelopper de gloire la boue de sa confession.

Sur ses ordres longs et précis, un habile orfèvre parisien, par un
complet évidage, changea invisiblement en une sorte de boîte plate à
l'extrême l'élégante plaque d'or--dont le dessus chargé de pierreries
devint un couvercle à glissières ne pouvant se manoeuvrer qu'après le
jeu de certain système d'arrêt actionnable par une pression de l'ongle
sur un rubis à ressort de la grande vedette. Le coupable se jura
d'enfouir là ses terribles aveux.

Quant aux agissements devant peu à peu conduire à la trouvaille de
l'écrit, François-Jules décida qu'en partie ils auraient trait à
certaines conséquences d'un lointain fait historique.

En 1347, peu après le fameux siège de Calais, Philippe VI de Valois
voulut récompenser l'héroïsme des six bourgeois qui, pieds nus et la
corde au cou, étaient volontairement allés vers Édouard III en croyant
marcher à la mort et, satisfaisant ainsi aux exigences du monarque
ennemi, avaient sauvé la ville d'une destruction certaine, pour ne
devoir ensuite leur grâce imprévue qu'à l'intercession de Philippine de
Hainaut.

D'abord disposé à leur conférer la noblesse, Philippe VI jugea le don
exagéré en songeant que l'aventure, tout en plaçant haut leur courage
puisqu'ils pensaient livrer leur vie, avait en somme bien tourné, sans
leur causer le moindre dommage.

Or, à une prouesse d'un pareil genre, accomplie au surplus par des
notables de condition aisée, ne pouvait convenir qu'un prix honorifique,
vu l'exclusion forcée de toute pensée ayant pour objet quelque
rémunération pécuniaire.

Choisissant un moyen terme, le roi se promit de décerner aux six héros,
tout en les maintenant dans leur roture, certains privilèges
nobiliaires.

Il existait plusieurs grandes familles dans chacune desquelles tous les
aînés de la branche primordiale prenaient invariablement le même prénom,
inscrit sur les parchemins officiels avec tel aspect évocateur dévolu à
l'une de ses lettres; il s'agissait, suivant les cas, soit d'un _t_
affectant la forme d'une épée debout sur sa pointe, soit d'un _o_ changé
en bouclier par des fioritures intérieures--tantôt d'un _z_ qu'une
subtile dislocation métamorphosait en éclair d'orage, tantôt d'un _i_
figurant un cierge allumé--ici d'un _c_ devenu faucille, là d'un _s_
créant un cours d'eau. L'intéressé, en signant, savait avec routine
exécuter promptement la lettre vignette. Celle-ci, sorte de complément
aux divers attributs du blason, constituait une distinction d'un genre
particulièrement rare et apprécié, à laquelle s'ajoutait toujours la très
insigne prérogative d'être admis à recevoir le sacrement du mariage des
mains d'un évêque portant la _subtunique_--rouge vêtement qui,
ostensiblement plus long que la tunique pontificale le recouvrant, était
réservé aux plus hautes solennités ecclésiastiques.

Recourant à cette double institution, le roi fit partiellement
illustrer, suivant sa propre fantaisie, le principal prénom de chacun
des six Calaisiens, en le déclarant transmissible sous son nouvel aspect
par voie de primogéniture, avec l'habituelle conséquence matrimoniale
touchant la subtunique.

Or, dans le groupe fameux comptait un certain François Cortier, qui,
ancêtre direct de François-Jules, avait vu sa cédille changée par
Philippe VI en aspic infléchi. Depuis lors, dans sa descendance, tous
les aînés, appelés François avec adjonction fréquente d'un second prénom
distinctif, avaient, en signant gros, donné à l'annexe du premier c
l'apparence animale requise--et jusqu'au milieu du grand siècle, d'où
date sa suppression, la subtunique épiscopale avait présidé au mariage
de chacun.

L'exemple de Philippe VI fut suivi par ses successeurs, et, au cours de
l'histoire, des bourgeois, à maintes reprises, après différents hauts
faits, reçurent, sans pour cela changer de caste, d'aristocratiques
avantages.

Aussi, quand sous Louis XV il écrivit son colossal ouvrage sur les
_Armoiries, prérogatives et distinctions des grandes familles
françaises,_ Saint-Marc de Laumon, sur vingt-cinq tomes, n'en consacra
que vingt-trois à la noblesse, réservant l'avant-dernier à la plus
marquante portion de la roture à privilèges et le dernier au restant.
Puis l'auteur projeta d'établir une disparité au tirage en réservant aux
tomes de la noblesse un luxueux papier bis refusé à ceux de la roture;
mais, à la réflexion, il ne condamna finalement que le dernier seul au
banal papier blanc, jugeant le pénultième digne encore d'un riche
porte-texte. Dans les vingt trois premiers volumes, aux meilleures
maisons, dont les armoiries donnaient lieu aux reproductions les plus
belles, fut réservé, comme plus avantageux et commode pour le regard,
l'endroit des feuillets, qui, paginés d'un seul côté, exigeaient, pour
la désignation de l'une ou l'autre de leurs deux faces, l'adjonction à
leur numéro d'ordre d'un des mots _recto_ et _verso_--par lesquels
s'établissait avec netteté pour les noms, ainsi classés utilement en
deux catégories, une marque de prépondérance ou d'infériorité. Après une
courte hésitation de Saint-Marc de Laumon, les deux tomes sur la roture,
pour l'unité de l'ouvrage, reçurent une entière application de
l'inhabituelle méthode, bien qu'étrangers à la cause première de son
adoption--cause purement esthétique basée sur la beauté plus ou moins
grande promise aux images héraldiques; toutefois le vingt-quatrième
garda sur le dernier son avantage complet, les noms occupant les rectos
de celui-ci valant moins que ceux portés aux versos de celui-là. Vu leur
importance et surtout leur insurpassable ancienneté d'inauguration, ce
fut _page 1, recto, tome XXIV_, en un paragraphe explicite, que
figurèrent, avec le déterminant trait d'héroïsme de l'aïeul, les deux
privilèges de la famille Cortier, dont le chef d'alors, flatté de la
circonstance, acquit un exemplaire global de l'encombrant ouvrage, qui,
accaparant à lui seul tout un rayon de bibliothèque, s'était depuis lors
soigneusement transmis de père en fils jusqu'à François-Jules.

Celui-ci, très fier de son origine, si vieille et illustre, tenait à
s'en servir comme correctif d'opprobre, en rendant nécessaire à la
rencontre du pot aux roses un examen copieux du rehaussant
paragraphe--qu'il plaça sous ses yeux pour rédiger ainsi, sur feuille
volante, une limpide formule, non sans souligner deux termes
spécialement honorifiques:

«_Prendre dans l'ouvrage de Saint-Marc de Laumon le tome_ bis _de la
roture et choisir au_ recto _de la page 1, dans l'alinéa des Cortier,
les lettres 17,--30--43--51--74--102--120--173--219--250--303--348--360--et
412.»_

Empruntées à bon escient aux mots les plus saillants du glorieux texte à
remémorer, ces lettres, juxtaposées, constituaient cette courte sentence
si clairement désignative: «_Vedette en rubis_»--qui, incitant à scruter
obstinément le provocant nom rouge de l'affiche-bijou, déterminerait à
coup sûr la découverte du ressort, suivie de près par celle de la
cachette.

Exprès, François-Jules avait ordonné à l'orfèvre de situer, au cours de
son travail, l'initial point de manoeuvre dans le gros nom aux reflets
pourpres, qui, prédominant et seul de sa couleur, était facile à
indiquer laconiquement sans équivoque possible.

Mais, de la formule même, François-Jules voulait que la trouvaille
atténuât son infamie, en faisant une réclame forcée à certain objet
éminemment palliateur, qui n'était autre que le crâne sous globe dont le
front aux marques bizarres et la toque légère lui rappelaient de manière
si tragique les suprêmes agissements de sa fille Lydie.

Le fait, presque enfantin, d'avoir pieusement conservé cette relique ne
trahissait-il pas en effet, à sa haute louange, un touchant amour
paternel appelant la sympathie?

Examinant l'émouvant souvenir, il chercha un moyen de faire participer
du même coup à la révélation de la formule l'étrange toque et le réseau
frontal, qui, en tant que créés par Lydie, devaient plus que le reste,
vu l'esprit du projet, être signalés à l'attention.

Bientôt, son idée fixe d'associer réseau et toque pour une tâche commune
lui fit apercevoir une sorte de ressemblance entre les mailles
gauchement gravées sur os et les runes parant le bord vertical du
couvre-chef improvisé.

Inspiré par cette remarque, François-Jules, déplaçant le globe, approcha
la tête de mort--puis, s'armant d'un couteau dont la pointe lui servit
de burin et le tranchant de grattoir, se livra sur le rets grossier à un
long travail transformateur, ajoutant ici, effaçant là, non sans
utiliser le plus possible les traits anciens. Il parvint ainsi à camper
sur le front du crâne, tout en la gardant française, la formule entière
en caractères runiques, lisibles quoique penchés en tous sens, déformés
et soudés. Chacun des deux mots soulignés dans le modèle, qu'il eut soin
de brûler, fut habilement mis entre guillemets, et, vu l'inexistence du
moindre chiffre runique, les numéros figurèrent en toutes lettres. La
besogne achevée, il restait encore quelques mailles, qui simple ment se
passèrent d'emploi. Réinstallé à son poste, le crâne, toujours coiffé de
la toque, reçut de nouveau l'abri du globe. Tout en conservant un aspect
général de filet délié, les signes du front offraient avec les
avoisinantes runes sur papier un rapport assez frappant pour rendre
presque sûr un futur éveil d'attention et, partant, mettre en repos la
conscience du coupable--non sans laisser cependant flotter autour du
monstrueux secret de rassérénantes chances d'éternelle irrévélation.

D'une fine écriture serrée qui recouvrit plusieurs feuilles,
François-Jules écrivit alors sa confession sur du _colombophile_, papier
ultra-mince réservé aux messages qu'emportent les pigeons. Véridiquement
il exposa tout _ab ovo_, sans omettre finalement le pour quoi des
curieuses étapes destinées à précéder la palpation de son manuscrit,
qui, bien plié, fut enseveli sans peine dans son étroite cachette d'or à
pierreries.

Ne supportant depuis longtemps qu'une alimentation dérisoire,
François-Jules venait d'atteindre à un degré de faiblesse qui le
contraignit à prendre le lit. Il garda auprès de lui la clef de son
cabinet fermé, pour préserver le front modifié du crâne-relique de toute
remarque prématurée propre à faire découvrir son secret avant sa
mort--qui survint au bout de deux semaines.

Quand arriva le moment des classements qui suivent tout décès,
François-Charles, entrant un soir, après son repas, dans le cabinet de
son père, s'assit à la table de travail, encombrée de paperasses qu'il
commença de voir une à une.

Après deux heures de triage ininterrompu, il s'accorda un temps de repos
et, se levant, non sans porter une cigarette à ses lèvres, marcha, en
quête de feu, vers une boîte de la régie ouverte sur la cheminée. La
première bouffée obtenue, comme il secouait l'allumette pour l'éteindre
et la jeter ensuite dans les cendres, ses yeux tombèrent distraitement
sur le crâne à la toque, bien éclairé par certain lustre électrique
suspendu au milieu du plafond.

Apte à être saisi par le moindre aspect insolite d'un objet familier à
ses regards depuis son enfance, François-Charles sentit soudain son
attention éveillée par les marques frontales, qui, jadis quelconques,
formaient maintenant une série de signes étranges, ressemblant, il le
remarqua de suite, à ceux du bord de la légère coiffure.

Intrigué, il mit l'abri de verre à l'écart et, emportant le crâne avec
sa toque, vint se rasseoir à la table. Là, pouvant commodément, de près,
examiner le front à loisir, il s'aperçut qu'en effet le réseau, par
suite de modifications subtiles, constituait plusieurs lignes de texte
runique.

Se sentant sur la voie de quelque révélation émanant sans nul doute de
celui qu'il pleurait, François-Charles éprouva une impatiente curiosité,
d'ailleurs pure de toute appréhension, car son père avait toujours
incarné à ses yeux la droiture et l'honneur.

Lettré trop accompli pour ignorer les runes, il eut vite fait de
transcrire en caractères français, sur une petite ardoise à crayon blanc
ornant la table, l'énoncé mystérieux--non sans mettre entièrement en
majuscules attirantes les deux mots que des guillemets recommandaient à
l'attention. Il alla prendre alors, dans une grande bibliothèque voisine
de la cheminée, le volume désigné--puis, une fois réinstallé, obtint au
bas de l'ardoise, en faisant dans le paragraphe des Cortier la sélection
de lettres voulue, la brève sentence: «Vedette en rubis.»

Devant lui brillait l'affiche-bijou, qui, de tout temps, couchée dans un
écrin ouvert, avait orné la table de François-Jules.

Il s'en saisit--puis, au moyen d'une loupe qui traînait à portée de sa
main parmi plumes et crayons, éplucha le marquant nom rouge.

À la longue, il découvrit dans la plaque d'or une imperceptible entaille
circulaire entourant de très près l'un des rubis, qui, sous un léger
effort aussitôt tenté par lui du bout de l'ongle, s'enfonça pour se
relever une fois libre.

Dès lors, posant la loupe, il n'eut besoin que de quelques tâtonnements
pour trouver le restant du secret, et la plaque, doucement ouverte,
livra son contenu.

Jetant de loin dans l'âtre sa cigarette achevée, François-Charles, très
intéressé au vu de l'écriture paternelle, se mit à lire l'atroce
confession.

Peu à peu sa face se décomposa, tandis que ses membres tremblaient.
Andrée, sa compagne chérie, sa fiancée, aimée de son père, tuée puis
violée par lui!...

Une sorte d'hébétude suivit chez lui l'achèvement de la lecture.

Puis d'infernales angoisses l'étreignirent. Fils d'assassin! Ces mots,
il croyait les sentir stigmatiser son front.

Incapable de survivre à sa honte, il décida de mourir dans la nuit même.

Mais quel parti adopter touchant la confession? Propre dénonciateur de
son père s'il abandonnait au grand jour ce document trouvé par lui,
auteur, s'il l'anéantissait, d'une éternisation de tortures à l'endroit
d'un innocent, François-Charles semblait, de toutes manières, condamné à
un rôle odieux.

Seule lui restait la ressource de tout remettre en l'état primitif.
Ainsi passif, il laisserait l'exacte somme de hasard acceptée par son
père présider au déterrement du secret, qui demeurerait ouaté par les
divers remparts d'honneur--dont la pensée l'attendrissait au milieu de
ses affres.

Sur une demi-page blanche subsistant au bout de la confession,
François-Charles, voulant, par scrupule de conscience, qu'on pût un jour
connaître et juger sa conduite, consigna d'abord les faits de sa
terrible soirée puis, non sans leurs motifs, ses projets immédiats
concernant le réensevelissement des aveux et son suicide.

Complété de la sorte, le document réintégra l'affiche-bijou, bientôt
fermée et remise à plat sur l'interne velours de son écrin.

Puis, ayant replacé dans la bibliothèque le volume de Saint Marc de
Laumon--et tout effacé sur l'ardoise, François-Charles rétablit sous son
globe, au milieu de la cheminée, le crâne toujours paré de sa fragile
coiffure.

Dès lors, sortant de sa poche un revolver chargé, que la prudence, vu
l'isolement de son habitation, lui prescrivait de porter toujours, il
ouvrit son gilet et tomba mort, une balle dans le coeur, tandis qu'on
accourait au bruit de la détonation.

Le lendemain, la nouvelle fit grand fracas dans les environs.

Pascaline Foucqueteau, cramponnée à l'idée de la réhabilitation de son
fils, soupçonna l'existence de quelque mystérieux rapport entre
l'assassinat d'Andrée et ce suicide qu'aucun ne pouvait expliquer.

Sachant, par des articles de presse, tout ce que Canterel tirait des
morts, elle songea que, facticement ranimé, François-Charles devrait
logiquement revivre, comme ayant été plus frappantes pour lui que nulles
autres, les minutes, sans doute grosses de révélations précieuses pour
la cause de Thierry, durant lesquelles tels faits l'avaient poussé à se
détruire.

Grâce à de fiévreuses démarches, publiant partout son idée, elle obtint
de la justice que le corps, en vue d'un supplément d'instruction, fût
transporté d'office de la maison de Meaux, où l'on mit les scellés,
jusqu'à _Locus Solus_--malgré la résistance de la famille, composée de
proches cousins qu'effrayait, par ses menaces de scandale, la troublante
éventualité d'une révision de l'affaire Foucqueteau.

François-Charles apprêté par Canterel, choisit pour renaître, comme
l'indiquait certain tragique geste final de brusque chute, les derniers
moments de sa vie, durant lesquels, tout le prouvait dans son attitude,
il avait, à coup sûr, été constamment solitaire, fait qui, défendant
d'espérer sur eux la moindre source verbale de renseignements
directs--alors qu'ultérieurement nul récit, et pour cause, ne pouvait en
avoir été tracé à quiconque par le suicidé--rendait fort difficile leur
complète reconstitution.

Apprenant du moins sans peine, par ceux qui avaient trouvé le cadavre,
en quel lieu précis s'était déroulée la scène intrigante, Canterel,
notant mathématiquement tous les pas et mouvements de son sujet, se
rendit à la maison meldoise, où on leva pour lui les scellés.

Parvenu au cabinet de travail, il comprit, avec ses notes et un peu de
raisonnement, que François-Charles avait d'abord marché vers la
cheminée, où il s'était saisi de la tête-de-mort-avocate.

L'attention attirée vers cet objet, Canterel, dont le savoir immense
n'était pas sans embrasser les runes, reconnut de suite les signes
couvrant le bord de la toque, auxquels lui parurent étrangement
ressembler ceux du front.

Ôtant le globe à son tour, il vit, de près, que c'était bien des
caractères runiques qu'offrait l'osseuse surface rayée--et bientôt eut
clairement sous les yeux, copiée de sa main en lettres françaises sur
son calepin de poche, la formule conductrice.

Par la même subtile filière que François-Charles, sur les cadavériques
manigances duquel ses notes précises, sans cesse consultées, lui
facilitaient sa tâche, Canterel finit par atteindre la confession, qu'il
remit à la justice, après avoir lu en entier à Pascaline Foucqueteau
rayonnante les longs aveux du père et le sombre post-scriptum du fils.

Ramené du bagne, Thierry, dont le procès fut succinctement révisé pour
la forme, reconquit, avec lustre, la liberté en même temps que
l'honneur.

Pascaline manquait de paroles pour remercier Canterel de l'artificielle
résurrection de François-Charles, sans laquelle les fameuses runes
crâniennes, dont le déchiffrage constituait pour son fils-martyr la
seule porte vers le relèvement, eussent peut-être passé inaperçues
longtemps encore, sinon toujours.

Prenant en horreur tout ce qui se rapportait au crime révoltant dont
l'auteur était de leur sang, les cousins-héritiers, se gardant bien de
réclamer à Canterel le cadavre méprisé du fils de l'assassin, vendirent
à l'encan le contenu de la villa de Meaux, qui fut--d'ailleurs vieille
et indigne de regrets--ignominieusement vouée par eux à une complète
démolition.

Désireux de mettre au point la scène qui avait attiré, comme étant
évidemment la plus saillante en effet de toute son existence, le choix
du suicide, Canterel acquit à la vente presque tout le contenu du
cabinet de François-Jules et put ainsi reconstituer les lieux dans la
glacière.

D'après un journal qui en fac-similé l'avait publiée in extenso, il fit,
en prescrivant l'imitation de l'écriture et de la signature, copier sans
post-scriptum la terrible confession sur des feuilles de papier
colombophile destinées à prendre place dans l'affiche-bijou--non sans
exiger, pour les utiliser successivement, maints exemplaires de la
dernière, forcée de présenter à chaque expérience une vierge demi-page
que le mort remplirait.

Dès lors il contraignit souvent feu François-Charles à recommencer son
dramatique soir suprême, sur la prière de Pascaline et de Thierry, qui
ne pouvaient se lasser de venir contempler les agissements auxquels,
somme toute, ils devaient leur bonheur. C'était le fatal revolver
lui-même qui servait, chaque fois chargé à blanc.

Enveloppé de fourrures, un aide de Canterel mettait ou enlevait aux huit
morts leur autoritaire bouchon de vitalium--et faisait au besoin se
succéder les scènes sans interruption en ayant régulièrement soin
d'animer tel sujet un peu avant de réengourdir tel autre.



Chapitre V


Le crépuscule était venu pendant que nous écoutions le maître, qui, à ce
moment, nous entraîna dans un sentier escarpé.

Dix minutes de montée nous amenèrent jusqu'à une petite construction de
pierres, dont la façade, tournée de haut vers un immense développement
de forêts, comprenait exclusivement les deux battants fermés d'une large
grille très rouillée à gonds d'or massif. Entre les murs, sans issues ni
jours, s'étendait une vaste chambre unique, sommairement meublée.

Sur un chevalet, une toile inachevée présentait, nette allégorie de
l'aurore, une femme au corps de lumière qu'entraînait derrière un pâle
horizon une foule de liens à bout ailé.

Avec de brefs commentaires, Canterel nous désigna, au milieu de la
chambre, un certain Lucius Égroizard, qui, devenu subitement fou en
voyant sa fille âgée d'un an odieusement piétinée jusqu'à la mort par un
groupe d'assassins dansant la gigue, était depuis plusieurs semaines en
traitement à _Locus Solus_.

Au fond, un gardien se tenait immobile.

Très chauve, Lucius, montrant son côté gauche, était assis de profil
devant le bout d'une table de marbre, sur laquelle une sorte d'âtre
orienté vers nous comptait deux chenets exempts de saillies,
parallèlement vissés, sans en rien dépasser, sur les bords d'une plaque
de tôle carrée garnie de charbons ardents.

Jetant comme un pont sur les chenets un morceau de reps gris long d'un
mètre, large de moitié, le fou, évitant bien tout brûlant contact, en
glissa face à face les deux extrémités sous la plaque, jusqu'à tension
parfaite de l'aire supérieure, bordée devant et derrière, par rapport à
nous, d'une étroite marge tombant en pente douce.

Merveilleusement peints et modelés, douze personnages en baudruche,
hauts de quelques centimètres, évoquant sur un coin de la table une
bande de sinistres rôdeurs, furent déposés par Lucius sur le reps, dont
la plate-forme carrée laissait passer l'air chaud par une infinité de
trous fins et serrés. Enlevés sans peine, ils se tinrent debout dans
l'espace grâce à quelque lest mis dans leurs pieds et, bientôt,
circulèrent suivant le caprice du fou, dont les doigts erraient sur le
tissu-crible. Privée un instant de tous courants verticaux sauf de ceux
qui, lui frôlant le dos ou l'abdomen, la chassaient dès lors loin de
leur axe, telle figurine avançait ou reculait en plongeant puis, toute
obstruction cessant au-dessous d'elle, rebondissait jusqu'à son premier
niveau, empruntant à la répétition de ce manège un alerte sautillement
de gigue. Telle autre pivotait sous l'action de certains courants
effleurant tangentiellement, après suppression de toutes contreparties,
quelque portion saillante, main ou coude. Une fois rangées vis-à-vis sur
deux files parallèles de six, dont la plus proche nous tournait le dos,
les poupées aériennes dansèrent classiquement l'entraînante gigue
célèbre sous le nom de _sir Roger de Coverly_. Seul Lucius actionnait
tout, en promenant ses doigts sur le reps, clavier subtil dont il usait
en grand virtuose façonné par de patientes études. Partant des deux
bouts d'une même diagonale, deux danseurs sautillaient l'un vers l'autre
puis, avant de se toucher, regagnaient leurs places à reculons,
strictement imités aussitôt par les détenteurs des deux autres postes
extrêmes. Plusieurs fois le manège alternatif recommençait, différencié
par un jeu de tournoiements effectués centralement deux à deux au moment
de la rencontre. Lucius glissait en biais ses mains sur le reps, en
courbant fortement un poignet pour ne pas rompre les courants soutenant
les poupées inactives.

Ensuite le fou amenait peu à peu jusqu'à lui les deux plus lointains
vis-à-vis, en les faisant alternativement tourner ensemble sur la ligne
médiane du quadrille puis chacun avec un danseur de la file opposée à la
sienne, non sans les contraindre chaque fois à gagner un cran de son
côté. Tout reprenait dès lors comme avant.

La danse continua ainsi. Grâce à la seconde figure suivant toujours la
première, un incessant roulement conférait tour à tour aux douze
compagnons le privilège des places d'angles.

Par la sûreté de son talent, exempt de gaucherie, Lucius donnait une vie
intense à la gigue sans parquet, dont l'allure calme devint
graduellement rapide puis impétueuse.

Soudain les évolutions cessèrent. Retirant ses mains du reps, au-dessus
duquel les danseurs flottèrent sans but, Lucius, hagard, l'épouvante aux
yeux, s'était tourné de face sans nous voir, tout prêt, nous dit
Canterel, à subir une étrange crise capillaire de réflexes
hallucinatoires, dus au terrifiant spectacle évocateur qu'il venait de
s'offrir en obéissant malgré lui à une cruelle obsession.

Sous l'empire de la frayeur, six cheveux se hérissèrent à la lisière de
chacune des deux régions touffues bordant de droite et de gauche la
calvitie du fou--puis se déplacèrent d'eux-mêmes en sautant d'un pore à
l'autre. Déraciné par quelque relâchement profond des tissus, chaque
cheveu, que le pore expulseur semblait lancer en l'air par une
compression de ses bords supérieurs, décrivait une minuscule trajectoire
en demeurant sans cesse vertical et retombait dans un pore voisin qui,
s'ouvrant pour le recevoir, le chassait aussitôt vers un nouvel asile
béant prompt à le rejeter à son tour.

Bientôt rangés face à face au brillant sommet du crâne, à force de bonds
successifs, sur deux files égales parallèles à l'axe d'une raie
imaginaire, les douze cheveux, fidèles à leur mode de locomotion,
dansèrent spontanément une gigue identique à celle des figurines de
baudruche. Même alternance observée par les quatre occupants des places
extrêmes dans de multiples demi-traversées diagonales d'abord simples
puis accompagnées de différents tournoiements au centre, même seconde
figure d'ensemble, durant laquelle deux vis-à-vis passaient, par
d'ondulantes étapes, d'un bout du quadrille à l'autre.

Crispé par la souffrance et pareil à certains nerveux qu'exaspère un tic
irréfrénable, Lucius, comme pour arrêter l'odieux manège, portait les
mains vers son crâne, qu'une sorte de terreur l'empêchait de toucher.
Et, malgré lui, la gigue, sautillante à souhait, se poursuivait,
continuelle, implacable, les douze cheveux conquérant tour à tour les
quatre postes importants. Canterel nous signala très bas l'énorme
intérêt anatomique présenté par cet effet réflexe d'une obsession issue
d'un choc mental.

Douloureusement conscient de la danse maudite, qui, toujours aussi
précise et impeccable, s'accélérait fougueusement comme celle des
légères poupées, Lucius, pris de tremblements convulsifs, poussait des
gémissements d'angoisse.

Après un moment de paroxysme aigu la crise parut enfin décroître, et,
pendant que le fou s'apaisait, les cheveux, regagnant de part et d'autre
leurs gîtes primitifs à la lisière des places garnies, s'affalèrent
normalement. Alors Lucius éclata en longs sanglots, la face dans ses
mains, versant un flot de larmes amenées par sa détente nerveuse.

Bientôt, se levant avec un rayonnant sourire, il fit quelques pas vers
la gauche et s'assit, en face du mur latéral, devant une large table, où
plusieurs flacons de cristal sans bouchons, dans chacun desquels un
pinceau trempait en un liquide incolore, voisinaient avec maintes pièces
de toile taillées d'avance et clairement destinées par leurs dimensions
à composer les divers articles d'une layette. Il sortit de sa poche et
planta droit dans un imperceptible trou de la table une tige blanche
longue d'un décimètre, qui, aussi mince qu'un fragment de fil à coudre,
semblait rigide comme de l'acier. Avec un des pinceaux il en humecta le
bout supérieur puis, sans attendre, plaça verticalement juste au-dessus
d'elle--une main basse, l'autre élevée--les bords confondus de deux
morceaux de toile appliqués l'un contre l'autre.

Soudain, grêle serpent de Pharaon, le fil dur, s'allongeant de lui-même
avec de rapides ondulations serrées, ne cessa de trouer successivement
dans chaque sens les deux épaisseurs de linge, exécutant de bas en haut
une couture fine et parfaite, merveilleux _point devant_ achevé en moins
d'une seconde sur tout le champ disponible. Le phénomène prit fin, et
Lucius cassa le fil, dont la portion prisonnière, formant spontanément
au ras du tissu, à chacune de ses deux extrémités, une petite boule
rappelant un noeud d'arrêt, acquit sur-le-champ une absolue souplesse.

Canterel nous montra la tige blanche, privée seulement de son minuscule
fragment humidifié, qu'une combustion sans flamme, déterminée par
certaines propriétés chimiques du liquide incolore, avait transformé en
fusée.

Lucius, mouillant le nouveau sommet de la tige avec le pinceau d'une
autre fiole, tint debout à la place voulue un bord replié de l'ouvrage
en train.

S'élevant en spire étroitement tassée, une rapide fusée blanche effectua
un _point d'ourlet_, en perçant deux fois par tour le linge
alternativement simple et double.

La cassure faite, les deux boules-obstacles apparurent et la couture
s'amollit.

Le maître nous souligna le joyeux empressement du fou, qui travaillait
avec hâte à la layette de sa fille, dont il croyait par moments la
naissance prochaine, grâce à une déviation de sa pensée lancinante; tous
différents, les liquides incolores provoquaient chacun sa fusée propre,
génératrice d'un point de couture spécial étiqueté sur le flacon.

Prompte comme l'éclair malgré sa complication relative, la fusée
suivante, produite par l'intervention d'un troisième pinceau, exécuta un
_point arrière_, en redescendant sans cesse pour percer un peu
au-dessous du dernier trou le double tissu placé sur son par cours--et
regrimper aussitôt plus haut qu'avant.

Presque pareille, la quatrième fusée, par l'effet d'un liquide encore
inemployé, réussit dans la toile offerte un _point piqué_, en traversant
derechef le premier trou rencontré à chacune de ses descentes, toujours
suivies d'une montée de longueur double.

Une cinquième fusée, due à un nouveau flacon, donna un _point de
surjet_, en enfermant de côté sans espace, dans ses spires assez larges,
la ligne extérieure marquée par deux bords de toile exactement collés
l'un à l'autre.

La formation des deux boules d'arrêt et le phénomène d'assouplissement
ne manquaient jamais de s'accomplir.

Le coup d'oeil infaillible, Lucius, observant chaque fois de subtiles
différences, imbibait le haut de la tige sur une minuscule fraction, en
se basant, sans erreur, d'après un calcul de proportions, sur le
parcours perforant dévolu à telle fusée plus ou moins directe.

Une fusée issue d'une sixième fiole réalisa dans le linge un _point de
chausson_, en rappelant, par ses prodigieux zigzags, ces folles
élucubrations pyrotechniques déroutantes par leurs chaotiques montées
largement oscillatoires effectuées dans les airs parmi les détonations.
Toutes les fusées, d'ailleurs, ressemblaient, en extrême réduction, à
certaines pièces d'artifice compliquées, génératrices de courbes
multiples, de spires ou de lignes brisées.

L'instantanéité de chaque couture montrait l'excellence écrasante de
cette méthode, qui eût permis à une ouvrière de centupler la besogne
quotidienne obtenue avec la meilleure machine à coudre.

Après avoir poursuivi un moment son travail en recourant aux six mêmes
flacons, Lucius, pris de lassitude, s'arrêta devant la tige blanche
maintenant très raccourcie.

En se tournant par hasard, il sembla nous apercevoir pour la première
fois et, s'approchant, dit à travers la grille ce seul mot:

«Chantez.»

Le maître pria aussitôt la cantatrice Malvina, mêlée à notre groupe,
d'exécuter une phrase lyrique pour satisfaire le caprice du fou.
Créatrice d'un rôle de confidente dans _Abimélech_, récent opéra
biblique, Malvina commença presque au sommet du registre aigu: «_Ô
Rébecca_...»

L'interrompant brusquement, Lucius lui fit longtemps répéter le même
fragment, prêtant surtout l'oreille aux vibrations très pures de la
dernière note.

Puis il alla s'asseoir à droite, face à nous, devant un guéridon
supportant ces divers objets:

1° Une lampe actuellement sans lumière.

2° Un étroit poinçon à aiguille d'or prodigieusement ténue.

3° Une petite règle de quelques centimètres, tout en lard, montrant sur
un de ses cotés six divisions principales, qui, marquées par de forts
traits numérotés, contenaient chacune douze subdivisions indiquées en
lignes plus fines et plus courtes. Raies et chiffres tranchaient par
leur couleur rouge vif sur le gris blanchâtre du lard. L'ustensile,
délicatement exécuté, reproduisait en miniature l'ancienne toise,
divisée en six pieds et soixante-douze pouces.

4° Une mince tablette verte et carrée faite en quelque cire durcie.

5° Un appareil acoustique fort simple consistant en une courte aiguille
d'or adaptée à une membrane ronde pourvue d'un cornet.

6° Une petite feuille rectangulaire de carton blanc, dont une ouverture
centrale enserrait juste, dans ses bords imperceptible ment dédoublés,
un grenat plat et facetté, qui, taillé en losange, donnait à l'ensemble
une apparence d'as de carreau.

Lucius appuya sur le milieu de la tablette verte, posée à plat devant
lui, la petite toise prise par les deux extrémités entre le pouce et
l'index de sa main gauche--et comprimée dans le sens de la longueur de
manière à froncer, en les raccourcissant, les divisions et subdivisions,
directement offertes à ses regards.

Choisissant avec grand soin, par l'examen des traits rouges, différentes
places sur une même ligne, il fit avec le poinçon, tenu verticalement
dans sa main droite, sept marques superficielles dans la cire, en
accotant l'aiguille contre le lard.

Ces jalons établis, Lucius détendit légèrement la crispation de ses deux
doigts, laissant la toise élastique donner, en s'allongeant d'elle-même,
un peu plus d'ampleur à ses mesures. Puis il inter posa dans la surface
verte de nouvelles marques parmi les premières, en procédant de façon
identique.

Longtemps encore, serrant chaque fois à des degrés divers la toise
souvent très rapetissée, le fou poursuivit sa tâche, interrogeant les
subdivisions rouges pour attaquer faiblement la cire au poinçon en des
portions vierges de la même zone rectiligne, non sans variantes subtiles
dans les genres d'attouchements.

Finalement la tablette verte présenta une courte et mince raie droite,
formée de piqûres minuscules rappelant celles des rouleaux de
phonographe impressionnés par une voix.

Sur un désir manifesté par Lucius, prompt à ranger toise et poinçon, le
gardien flamba une allumette, en s'approchant de la lampe.

Pendant que la flamme envahissait la mèche, Canterel, le bras glissé
entre deux barreaux, prit à gauche contre la paroi, pour le ramener
jusqu'à lui, un fourreau de soie fanée, long et plat, dont un coté
portait, en vieille broderie, le mot latin «_Mens_» entouré d'emblèmes
religieux et de fleurs. Il en tira un ais fort ancien et nous montra,
couvrant les deux faces du bois, le texte complet de la messe finement
gravé en caractères coptes.

Bientôt, remis dans sa gaine et repassé à travers la grille, l'ais
s'accotait de nouveau contre le mur.

Par un simple déclenchement, le gardien ébranla certain mécanisme dans
la lampe allumée, qui dès lors jeta de violents éclats fugitifs,
régulièrement séparés par trois secondes de quasi-extinction.

La tablette verte dans sa main gauche, très éloignée, le bas de l'as de
carreau entre les doigts de l'autre, plus proche, Lucius, le dos à la
lampe, leva les bras, en se tournant un peu vers la droite.

Vu par nous de profil perdu, il dressa parallèlement les deux objets
l'un derrière l'autre, l'as formant écran entre la flamme et la
tablette.

Au premier éclat, dans le jour baissant, le grenat projeta vers le fond
de la chambre de microscopiques points de lumière rouge fort écartés,
qui, dus aux facettes et mis en valeur par l'ombre environnante du
carton, offraient, grâce à la plus ou moins grande pureté des diverses
régions du joyau, de notables différences d'intensité.

Bougeant l'étrange carte, Lucius braqua un de ces points, vite choisi,
sur la plus haute marque de la tablette, pour l'y maintenir pendant les
trois éclats suivants.

Les points s'escamotaient sans trace entre les éclats. Toutes les
marques provenant du poinçon furent ainsi éclairées tour à tour par
Lucius, qui, élisant pour chacune tel point lumineux plus ou moins
puissant, variait de un à quinze le nombre d'éclats utilisés. Parfois
deux ou plusieurs points servaient successivement pour la même marque.

Canterel commenta la besogne du fou.

Chargé d'un minutieux modelage favorisé par l'amalgame voulu du rouge et
du vert, chaque point ardent, par sa légère chaleur, amollissait
imperceptiblement la cire de la marque visée, parachevant ainsi le
premier travail en perfectionnant la qualité future de sonorités en
germe.

Se retournant vers nous pour ranger son as, Lucius, posant la tablette
verte à plat sur le guéridon, saisit l'appareil acoustique, dont il
promena doucement l'aiguille d'or presque verticale sur la ligne que
formaient les marques. La pointe, remuant sur ce chemin rugueux,
transmit maintes vibrations à la membrane, et, s'échappant du cornet,
une voix de femme, pareille à celle de Malvina, chanta clairement sur
les notes demandées: «_Ô Rébecca...»_ Par le procédé soumis à nos yeux,
le fou, paraissait-il, créait artificiellement toutes sortes de voix
humaines. Cherchant à retrouver celle émise par sa fille dans de
premières ébauches oratoires, il multipliait les épreuves, comptant
découvrir par hasard quelque timbre qui, se rapprochant de son idéal,
l'aiguillerait vers la réussite. C'est pourquoi, prononçant ce mot:
«Chantez», il s'était hâté de reproduire le modèle fourni par Malvina.

Pilotant derechef l'aiguille d'or sur la ligne, Lucius fit réentendre
plusieurs fois la phrase: «_Ô Rébecca...»_, dont la dernière note le
plongeait dans une agitation angoissée. S'en tenant à la fin du
parcours, il s'offrit à satiété la seconde moitié du son ultime et,
violemment ému, nous chassa d'un signe.

Canterel nous entraîna hors de la vue de Lucius, qui désirait sans nul
doute poursuivre attentivement dans la solitude ses recherches
obsédantes, en utilisant comme nouvelle base les vibrations ressassées
l'instant d'avant.

Voulant rester à portée de la voix du gardien pour le cas d'une alerte
rendue plausible par la présente exaltation du fou, le maître, errant
avec nous derrière la chambre grillée, narra de pénibles événements.

Une jeune visiteuse, Florine Égroizard, suppliant un jour Canterel
d'employer sa science illustre à sauver son mari, qui, devenu fou à la
suite d'un malheur brusque, lassait depuis deux ans les plus grands
spécialistes, avait fait en pleurant un émouvant récit.

Membre fanatique d'une société italienne vouée exclusivement au culte de
Léonard de Vinci, le malade, Lucius Égroizard, s'occupait simultanément
jadis d'art et de science, afin de suivre, fût-ce de très loin,
l'exemple, unique dans l'histoire, fourni par son idole. Peintre et
sculpteur de talent, il avait, comme savant, fait de précieuses
découvertes.

Tendres époux, Florine et Lucius connurent l'absolu bonheur lorsque
après dix années de cruelle attente la naissance de leur fille Gillette
combla leurs voeux les plus ardents. Négligeant ses travaux, le père,
durant des heures, épiait les sourires joyeux et les premiers murmures
de l'enfant si longtemps désirée.

Un an plus tard, Lucius emmena Florine et Gillette à Londres, où
l'appelait une intéressante commande de portraits et de bustes.

Deux fois la semaine il se rendait dans une somptueuse résidence du
comté de Kent, afin de peindre une jeune châtelaine, lady Rashleigh. Un
jour, sur un souhait que celle-ci avait gracieusement formulé, il se fit
accompagner de Florine portant Gillette qu'elle nourrissait de son
propre lait.

Objet d'un affectueux accueil, Florine, guidée par lord Rashleigh,
admira en détail le parc et le château, pendant que Lucius travaillait,
son modèle sous les yeux.

Retenus à dîner, les visiteurs, qu'une quinzaine de kilomètres
séparaient de la plus proche gare de village, montèrent vers dix heures
dans un coupé de leurs hôtes.

À mi-route, durant la traversée d'un bois épais, on entendit maintes
voix avinées hurler en choeur, à l'apparition de la voiture, le chant de
ralliement de la _Red-Gang_[7], et les chevaux furent arrêtés par une
troupe de rôdeurs plus ou moins ivres.

[7] Célèbre association de bandits qui infeste le comté de Kent.

Impulsif et nerveux, Lucius mit pied à terre en invectivant les
assaillants, qui le réduisirent à l'impuissance et firent descendre
Florine, occupée à serrer craintivement Gillette endormie.

À ce moment, après avoir blessé deux fois le chef de la bande à coups de
revolver, le cocher s'enfonça dans la nuit, en s'efforçant vainement de
retenir ses chevaux, emportés au bruit des détonations.

Atteint légèrement, mais exaspéré par la vue de son sang, le chef se
jeta sur Lucius pour le dévaliser brutalement puis arracha Gillette des
bras de Florine, qu'il fit fouiller par ses hommes.

Voyant le bandit assommer de coups de poing, pour la faire taire,
l'enfant qui, éveillée par un contact étranger, s'était mise à pleurer,
Lucius se libéra de toute étreinte par un bond d'une telle violence
qu'un poignard échappa aux doigts d'un de ses gardiens. Il fondit sur
l'arme et en frappa furieusement le tortionnaire, en visant la figure à
défaut de la poitrine garantie par Gillette. Entaillant la joue de bas
en haut, la lame pénétra profondément dans l'oeil gauche.

Éborgné, sanglant, le chef, en regardant Lucius vite appréhendé de
nouveau, eut un cri de bête fauve. Fou de douleur, il avait laissé
tomber Gillette, maintenant hurlante sur le sol, et devinait, à mille
indices, qu'il fallait s'en prendre à l'enfant pour bien supplicier le
couple.

D'une voix étranglée il commanda en désignant Gillette:

«Sir Roger de Coverly.»

Tous les bandits, sauf trois qui maintenaient Florine et Lucius,
formèrent deux files se faisant face et commencèrent une gigue infernale
dont l'enfant marquait le point central. Quittant deux coins opposés, le
chef et un comparse vinrent diagonalement, en sautillant, à la rencontre
l'un de l'autre et frappèrent férocement Gillette du talon avant de
regagner leurs postes à reculons. Étrennant la diagonale contraire, les
titulaires des deux autres places extrêmes accomplirent une manoeuvre
identique. Les deux mêmes couples alternèrent plusieurs fois, exécutant
au milieu divers tournoiements ou saluts, dont le premier donnait un
exemple servilement copié par le second; et les monstres, à chaque
voyage, meurtrissaient la victime--ou la piétinaient rageusement en
l'écrasant sous le poids entier de leur corps. Par surcroît de cruauté,
le chef, avec acharnement, visait à la tête ou au ventre.

Après quoi, deux vis-à-vis, pris chacun dans un des couples précédents,
passèrent par étapes d'une extrémité à l'autre du quadrille, grâce à une
série de pivotements alternatifs faits en dedans à eux deux puis
séparément avec chaque danseur des deux files. Cette seconde figure
avait, à certain moment, fourni une nouvelle occasion de fouler aux
pieds la martyre.

Tout recommença dès lors comme au début, et l'effrayante gigue se
poursuivit longtemps, sous les yeux hagards des parents. À la faveur du
roulement établi par le retour périodique de la seconde figure, tous les
danseurs occupaient successivement les places de militants et
torturaient Gillette à l'envi sous leur sautillement perpétuel.

C'était bien la classique gigue de sir Roger de Coverly, transformée en
un célèbre supplice que la Red-Gang inflige à ses traîtres.

Accélérant et enfiévrant leur ballet de cauchemar, les forcenés
s'applaudissaient mutuellement quand le sang giclait de quelque nouvelle
entaille due aux clous de leurs souliers.

Brusquement, à la vue du cocher ramenant à grands coups de fouet son
coupé surchargé d'hommes armés de revolvers, toute la bande s'enfuit.
Florine, en se précipitant sur sa fille, ne ramassa, hélas! qu'un
affreux cadavre défiguré, couvert d'ecchymoses et de plaies. Touchant et
regardant l'enfant, Lucius, frappé de folie, éclata de rire et imita en
divaguant l'allure des odieux danseurs. Atterrée, Florine l'entraîna
dans le coupé, qui reprit la route du château pendant que les nouveaux
venus suivaient la trace des bandits.

Dévoués et compatissants, les Rashleigh, durant toute la nuit,
veillèrent avec Florine le corps de Gillette et firent face aux
terribles accès du pauvre dément.

Après l'enterrement de l'enfant, Florine, signant une déposition contre
les assassins, habilement capturés, quitta ses hôtes avec de tendres
effusions et reconduisit Lucius à Paris, où maints traitements furent
tentés.

Se croyant Léonard de Vinci, l'infortuné rattachait à sa fille, dont la
pensée l'obsédait, ses universelles spéculations sur l'art et la
science.

Pendant deux ans, soigné tour à tour sans résultat dans cinq asiles
réputés, Lucius, qu'une recherche assidue eût pu exalter, s'était vu
refuser, malgré ses demandes réitérées, toutes fournitures de travail.

Extrayant du récit une certitude de curabilité, Canterel, ennemi en
pareil cas de la plus légère contrariété, résolut, au contraire,
d'accéder servilement aux plus extravagants désirs du malade.

Pour ménager à Lucius un profond calme silencieux, il fit rapidement
construire, en un point surélevé de son parc, une simple chambre à
mobilier sommaire, sans nulle autre issue qu'une large grille dont les
deux battants, formant façade, regardaient une vaste étendue de forêts,
unique et reposant horizon grandiosement vert à perte de vue.

On y transféra l'intéressé, qui, attentivement couvert aux heures
nocturnes, devait absorber sans cesse les tonifiants effluves du plein
air.

Le lendemain, de nombreux éléments disparates, dont il avait
laborieusement dressé une liste, lui furent donnés avec empresse ment.

Non sans traces de son talent passé, il commença un tableau dont le
sujet, empreint de démence, comportait maintes ailes déployées,
entraînant par des liens une personnification de l'aube. Comme Canterel
l'apprit au cours d'une série entamée de conversations curatives, le
malade évoquait ainsi Gillette enlevée au matin de la vie.

Avec ses outils de sculpture, il confectionna ensuite de légers petits
personnages dans divers fragments d'une mince baudruche, qui, travaillée
à rebours comme le métal repoussé, gardait telle forme délicate
patiemment obtenue, grâce à son élasticité, par une succession d'efforts
précautionneux. Gommant les bords afin de les souder, sans omettre de
lester chaque pied avec du sable fin, il soufflait en dernier lieu,
avant de le fermer rapidement à son tour, dans un suprême interstice
ménagé à bon escient et facile à rouvrir un instant pour un regonflement
périodique--puis se livrait à un merveilleux travail de complet
coloriage plein de recherche dans l'intensité de l'expression et dans le
détail du costume. Il eut bientôt douze sujets presque impondérables,
évoquant tous de néfastes rôdeurs.

Établissant alors, sur une table de marbre, une foule de courants de
chaleur verticaux--à l'aide d'une plaque de tôle que garnissaient des
charbons rouges, de deux chenets sans aspérités et d'un morceau de reps
gris judicieusement percé sur place de nombreux trous d'épingles--il fit
exécuter à ses poupées, par un habile manège de ses doigts, une _sir
Roger_ aérienne, qui, s'animant progressivement, éclaira l'esprit de
Canterel: assiégé par la double idée de son chagrin et de son
universalité, le pseudo-Léonard, comme sculpteur et peintre, avait créé
de typiques personnages aptes à reproduire la gigue fatale--en
imaginant, comme savant, un genre de danse physiquement basé sur la
légèreté de l'air chaud.

En réclamant sur sa liste un morceau de reps pour son expérience, non
sans spécifier ingénieusement la teinte grise, indifférente aux
souillures des cendres voltigeantes, Lucius, faisant preuve d'un curieux
bon sens considéré par le maître comme un pas vers la guérison, avait
choisi un tissu qui, pouvant braver par sa résistance la chaleur proche
des braises, l'emportait sur tout crible de métal--sa souplesse
permettant au doigt vagabond d'imprimer à tel courant, par une douce
pesée de la chair sur un point voisin du trou d'échappement, une faible
et trichante obliquité favorable au déplacement des figurines.

Soudain, lâchant le reps, Lucius subit une crise terrible durant
laquelle, par suite d'effets réflexes qu'engendraient de puissantes
hallucinations dues à la précédente scène évocatrice, douze de ses
cheveux, dressés verticalement, dansèrent sur son crâne dénudé une gigue
irréfrénable qui s'enfiévra peu à peu, semblable en tous points à celle
des assassins.

Dès lors, à chaque baisser du jour, sous l'influence d'une rêverie
causée par l'heure troublante, Lucius, progressant virtuose, voulut de
la braise ardente pour une nouvelle gigue dans l'espace, infailliblement
suivie de la même crise capillaire.

Un matin le fou exigea, outre une pièce de toile et des ciseaux, un
choix complexe de substances chimiques et d'instruments de laboratoire.
Se livrant à de nombreuses manipulations, il créa, d'une part, plusieurs
mixtures incolores, de l'autre, un rigide et blanc serpent de Pharaon
qui, aussi délié qu'un fil et capable d'effectuer, après telles
humectations déterminées, des coupures prodigieusement rapides, lui
permit de réussir maints féeriques travaux de lingerie.

Habilement questionneur, le maître eut le mot de l'énigme. Croyant
parfois à la naissance imminente de sa fille, par le fait d'un trouble
établi dans son obsession, Lucius confectionnait une layette avec
certaine idée d'indispensable hâte qui, agissant sur le côté
scientifique de sa personnalité supposée, avait engendré une invention
remarquable.

Provoquant, malgré soins et huilage, un phénomène d'intense oxydation,
la continuelle fabrication chimique de fils rigides initiaux, vite usés,
rouilla la grille, y compris les gonds, dès lors paralysés.

Essayés tour à tour sous forme de gonds neufs, différents métaux
finirent tous par s'altérer, sauf l'or massif, que Canterel adopta vu
son fonctionnement parfait.

Lucius reçut, pour tailler sa toile, des ciseaux d'or bien affilés.

Florine venait aux nouvelles sans visiter le malade, sévèrement isolé.
Un jour, sur injonction du maître, elle apporta d'étranges ustensiles,
qui, revendiqués la veille par Lucius et souvent vus entre ses mains
avant le fatal départ pour l'Angleterre, avaient eu pour but une
création artificielle de langage ou de chant.

Non satisfait à la réception du ballot, le fou, avec insistance,
prononça plusieurs fois le mot «toise».

Instruite de ce détail, Florine se rappela qu'au temps où il maniait
assidûment les fournitures en question Lucius projetait de fabriquer,
dans une matière élastique dont le choix l'embarras sait, une mesure de
longueur qui, pour certaines subtiles raisons phono-arithmétiques,
aurait eu, en très petite réduction, le même sectionnement que
l'ancienne toise.

Le lendemain, avec un tranchant de ses ciseaux, le fou tailla dans un
morceau de lard gras, apporté sur sa demande et bien asséché, une petite
règle qu'il transforma en toise de poupée par des divisions rouges
faites au pinceau sur une de ses faces.

Avec cette toise et les derniers articles reçus il se livra
laborieusement à des pratiques délicates qui, basées sur d'effrayants
calculs de distance et de chaleur, tendaient à imprimer dans certaine
cire verte des marques génératrices de verbe déclamatoire ou musical.

Objet d'une préférence judicieuse qui fournissait un nouvel indice
d'acheminement vers la raison, le lard, vu son élasticité un peu
résistante, possédait, plus que toute autre matière, les qualités
présentement souhaitables.

Le seul but de l'infortuné, ainsi qu'en témoignaient ses incohérents
soliloques, était de reproduire la voix de sa fille telle que l'avaient
révélée à son oreille attentive les efforts qu'aux derniers temps de sa
vie elle faisait déjà pour parler. Avec une infinie variété de timbres
et d'intonations, il créait toutes sortes d'organes dans des fragments
de discours ou de mélodies, espérant trouver fortuitement, parmi tant
d'éléments, une sonorité indicatrice apte à le mettre en bon chemin.

Là encore intervenait, en se combinant avec son idée fixe, le génie
scientifique du personnage qu'il croyait être.

Comme entre-temps il travaillait à sa layette, le métal rouillé de deux
aiguilles dissemblables, ornant respectivement un fin manche de bois et
une membrane vibrante, dut faire place à de l'or inaltérable.

Un soir, Lucius décrivit et réclama certain lourd bibelot ancien,
associé dans sa pensée au baptême de son enfant.

Jadis, en Égypte, les prêtres coptes, pour officier, avaient, en guise
d'aide-mémoire facile à retourner à un moment donné, un ais de sycomore
qui, dressé sur le coté de l'autel, portait sur ses deux faces le texte
de la messe gravé dans leur langue.

Pieusement considéré comme l'_esprit_ du saint sacrifice parce qu'en
puissance il en contenait le _verbe_, l'ais, après avoir servi, était
glissé avec soin dans un fourreau de soie orné du mot «Mens»
gracieusement brodé parmi différentes enjolivures.

Lucius avait donné à Florine, en souvenir du baptême de Gillette, un ais
de ce genre, découvert, avec son fourreau intact, dans la montre d'un
antiquaire.

Ais et fourreau furent remis au malade, qui souvent les mania, souriant
à ces objets de prix, évocateurs d'un jour de fête consacré à sa fille.

Glorifiant la méthode de Canterel, des phases de parfait entendement
sans cesse plus fréquentes vouaient le fou à une sûre et complète
guérison.

À ce moment un cri de Lucius nous attira vers la chambre, et bientôt
nous étions tous, derechef, rangés devant la grille rouillée aux gonds
d'or.

Sur la tablette verte on voyait une nouvelle ligne de marques,
évidemment dues comme les autres, d'après leur aspect et leur fondu, au
poinçon et à la petite toise aidés de la lampe et de l'as de carreau.

Très agité, Lucius fit glisser sur la ligne récente la pointe de
l'aiguille reproductrice, et de l'extrême fond du cornet sortit sur la
voyelle «a» une longue syllabe joviale, qui, rappelant les débuts
souriants des très jeunes enfants avides de parler, ressemblait fort au
modèle fourni par la fin du motif: «_Ô Rébecca...»_

Le dément poussa un second cri, pareil à celui qu'avait sans doute
provoqué tout à l'heure une première audition du joyeux accent. Éperdu à
la pensée d'avoir touché au but, il murmura:

«Sa voix... c'est sa voix... la voix de ma fille!...»

Puis, haletant, il adressa comme à une présente ces paroles de
tendresse:

«C'est toi, ma Gillette... Ils ne t'ont pas tuée... Tu es là... près de
moi... Dis, ma chérie...»

Et, entre ces phrases entrecoupées, l'ébauche de mot, qu'il reproduisait
sans cesse, revenait ainsi qu'une réponse.

Canterel, parlant bas, nous emmena au loin sans bruit pour laisser en
paix s'accomplir cette crise salutaire. Il félicita Malvina d'avoir
déterminé, par son chant, un heureux événement susceptible de hâter le
rétablissement du malade--puis nous fit accomplir, par un nouveau
sentier, une assez longue descente.



Chapitre VI


La nuit s'était faite, et la lune, presque ronde, brillait
magnifiquement dans un ciel sans nuages.

Foulant derechef les régions basses du parc, nous aperçûmes, à quelque
distance d'une rivière bordée de rochers, une vieille pauvresse à
tignasse grise, travaillant, assise à une table encombrée, entre une
svelte négresse aux bras nus et un bel enfant de douze ans vêtu de
haillons.

Canterel nous présenta de loin les trois personnages.

Un dimanche soir, à Marseille, au terme d'une traversée récente, le
maître avait remarqué, au milieu d'un rassemblement, une certaine
Félicité, sibylle fameuse, en train d'exercer en plein vent, avec l'aide
de son petit-fils Luc, l'art de la divination.

Faisant la part du charlatanisme, Canterel, durant la séance, fut
souvent frappé par des pratiques vraiment curieuses, qu'il rêva
d'utiliser pour divers travaux personnels.

La foule dispersée, il conclut un marché avec la devineresse, pour
s'assurer momentanément, sans réserve, son concours et celui de
l'enfant.

Amenés à _Locus Solus_, Félicité et Luc, par leurs bons offices,
réalisèrent les espérances du maître, qui leur avait enjoint, en notre
honneur, de se tenir aujourd'hui sous les armes.

La négresse était une jeune Soudanaise nommée Siléis.

Nous voyant arriver, Félicité rangea une page qu'elle couvrait
mystérieusement de figures et de chiffres.

Ensuite, prenant dans une corbeille, pour les aligner sur la table,
quatre oeufs de grosseur moyenne dont la coquille, très opaque, semblait
épaisse et dure, elle ouvrit la porte d'une grande cage d'où sortit un
oiseau à plumage multicolore.

Ayant vaguement, en plus menu, l'apparence majestueuse d'un paon,
l'animal nous fut donné par Canterel comme une _iriselle_--femelle de
l'_iriseau_, gallinacé bornéen qui, appartenant à une espèce mal
étudiée, tire son nom des mille tons variés de son tégument.

Prodigieusement développé, l'appareil caudal, sorte de solide armature
cartilagineuse, s'élevait d'abord verticalement, pour s'épanouir vers
l'avant à sa région supérieure, créant au-dessus du volatile un
véritable dais horizontal. La partie interne était nue, alors que, de
l'extérieur, partaient de longues plumes touffues rejetées en arrière
ainsi qu'une fabuleuse chevelure. Très affûtée, l'extrême portion
antérieure de l'armature formait, parallèlement à la table, un solide
couteau un peu arqué. Horizontale ment fixée contre le revers du dais
par plusieurs vis perçant ses bords, une plaque d'or retenait ballante
sous elle, par quelque déroutante aimantation, une lourde masse d'eau
qui, pouvant représenter un demi-litre, se comportait, malgré son
volume, comme une simple goutte au bout d'un doigt quand approche l
instant de la chute.

Arrêtée en face du premier oeuf, l'iriselle, s'inclinant comme pour un
salut excessif, attaqua doucement la coquille avec le tranchant de sa
queue puissante, qu'elle plongeait en avant bien au-delà de sa tête.
Rencontrant de la résistance, elle recommença plus sec, sans approcher
toutefois de son pouvoir maximum--exécutant d'effarantes contorsions
pour faire glisser avec pénétration, sur la solide carapace qu'elle
prétendait couper, l'arête courbe du couteau. Ces incohérents
brimbalements perturbaient la masse d'eau, qui, furieusement ballottée
en tous sens, enveloppait l'oeuf puis s'étalait sur la table--ne
désertant jamais la plaque d'or, qu'elle suivait en l'air, sans laisser
aucune trace humide, chaque fois que la queue reprenait de l'élan.

Après une série d'efforts, d'ailleurs savamment mesurés, la coquille,
enfin entamée, montra une légère fissure.

Faisant quelques pas, l'iriselle s'en prit de la même façon au second
oeuf, dont la coque se coupa d'emblée. Le troisième avant triomphé de
tentatives similaires et toujours prudentes, elle éprouva le dernier,
bientôt doté d'une mince entaille due à l'engin habituel. Durant
l'équipée entière, l'eau, malgré de fantastiques trémoussements, était
restée fidèlement collée à la plaque d'or.

Placé dans la cage par Félicité, le seul oeuf demeuré intact fut rejoint
par l'iriselle, qui se mit à le couver, pendant que Luc allait jeter
dans la rivière les trois autres, maintenant sans valeur.

Canterel nous parla du surprenant volatile, qui, derrière les barreaux,
attirait encore nos regards intrigués.

À Marseille, Luc, pour un minime salaire, aidait parfois au déchargement
des navires, sous l'inquiète surveillance de Félicité. Contribuant un
jour, parmi le halètement des grues, à vider les flancs d'un paquebot
venu d'Océanie, l'enfant, à son dixième trajet, reparut, au bout de la
passerelle, portant sur l'épaule une caisse à claire-voie dont
l'intérieur le fascinait.

Comme il courait vers sa grand-mère pour lui faire partager son
étonnement admiratif, une fente de la claire-voie livra passage à deux
oeufs, qui, tombant sans se briser, furent ramassé, par Félicité.

Luc montra dans la caisse, garnie d'eau et de grains, deux oiseaux
d'éclatant plumage, ornés d'une queue insolite formant dais au-dessus
d'eux. Quelques oeufs, entaillés finement, gisaient sous leurs pas;
d'autres intacts, composaient, moins les deux récoltés par la
devineresse, un étroit groupe régulier, qu'un des captifs alla couver,
semblant se remettre avec hâte et satisfaction à une besogne interrompue
depuis peu.

Songeant à l'appoint que donnerait à ses séances l'exhibition simple ou
complexe d'oiseaux semblables aux deux reclus, Félicité fit couver par
une poule les oeufs recueillis, dont la coquille, dure et solide, avait
si bien résisté à la chute. Un mâle et une femelle naquirent, destinés
par la vieille femme à une active reproduction.

Sitôt adultes, les deux volatiles, spacieusement encagés et identiques à
leurs auteurs, furent avec succès présentés aux curieux.

Un matin, Félicité vit la femelle, qui venait de se révéler bonne
pondeuse, attaquer étrangement un groupe de sept oeufs avec certain
couteau naturel dont le tranchant, constituant la partie antérieure de
sa queue, incisa quatre coquilles.

Trois oeufs ayant tenu bon malgré une série d'agressions furent couvés
par l'originale bête et ne tardèrent pas à éclore.

La sibylle voulut tirer parti, pour son art, du manège bizarre qu'elle
avait enregistré sans en deviner le but.

À toutes les pontes, elle réserva, pour le public chaque fois confondu,
le bris partiel des coquilles, prêtant d'avance, à l'occasion de telle
anxieuse demande, une signification prophétique au nombre d'oeufs
appelés à demeurer saufs.

Canterel chercha la cause d'une pareille manoeuvre instinctive,
accomplie sous ses regards stupéfiés le soir de sa première entrevue
avec Félicité.

Patient observateur, il découvrit que les petits, au lieu d'utiliser
leur bec, toujours fragile, brisaient la coque, au moment de l'éclosion,
avec l'audacieuse lame antérieure de leur queue. D'ailleurs, chez les
adultes même, le bec, très court, contrastait par sa faiblesse
atrophique avec l'extrême vigueur de l'engin caudal.

En présence du maître, un des iriseaux, ayant une fois à lutter contre
un chien, s'était servi de son couteau surplombant comme arme de défense
et d'attaque, sans employer ses mandibules. C'est ainsi que devaient
agir contre chaque ennemi, dans leurs forêts océaniennes, tous les
représentants de l'excentrique espèce en cause.

Canterel comprit que la femelle, pour empêcher des naissances
prématurées, éliminait les coquilles relativement frêles, qui se fussent
laissé rompre avant l'heure par des petits encore insuffisamment
développés et voués dès lors à une vie de rachitisme et de souffrance.

Faisant artificiellement couver, avant l'attrayante défalcation
maternelle, tous les oeufs d'une ponte, il vit qu'en effet, parvenant à
s'évader trop tôt de leur prison, des petits naissaient à jamais grêles
et maladifs, alors que d'autres, notablement retardataires,
apparaissaient pleins d'exubérante robustesse. Les coquilles de ceux-ci,
douées d'une ferme épaisseur, fussent à coup sûr restées intactes sous
les heurts judicieusement calculés de la mère, qui, au contraire, eût
fatalement coupé celles des premiers, délicates et fines.

Plus que tout, les remuements extravagants de la femelle provoquant ses
oeufs avaient impressionné Canterel dans son étude des iriseaux.
Persuadé que la nature ne présentait nulle part ailleurs semblable
mélange indécomposable de déhanchements et de soubresauts, le maître
voulut profiter de l'aubaine pour mettre en complète valeur certaine
propriété troublante possédée par l'objet d'une récente découverte--dont
ce passage d'Hérodote lui avait suggéré la poursuite:

En l'an 550 après avoir conquis la Médie, Cyrus, visitant Ecbatane en
vainqueur, aperçut dans les palais et les temples, sous mille aspects
divers, une frappante profusion d'or.

Désirant connaître la provenance de tant de métal précieux, il apprit
l'existence, sous le mont Arouastou, d'une opulente mine alors épuisée.

Comme on pouvait, par haine de l'envahisseur, avoir mensongèrement donné
le gisement pour actuellement stérile, Cyrus--songeant qu'au reste,
bonne foi admise, une veine jadis si riche était en mesure de receler
encore quelque filon ignoré--se rendit aux lieux indiqués avec une foule
de travailleurs.

Trouvant effectivement la mine dépouillée jusqu'en ses plus secrètes
impasses, il fit creuser de nouvelles galeries--et admira un jour
certain pesant bloc d'or capturé à de grandes profondeurs par une de ses
équipes.

Mais les recherches subséquentes, dirigées en tous sens, furent
infructueuses, et le monarque revint à Ecbatane avec son unique
spécimen.

Fidèle à une antique tradition, Cyrus, lorsqu'il forçait une capitale,
recevait avec magnificence, du haut d'un trône improvisé sur la place
publique, l'humble hommage des grands du royaume en présence du peuple
assemblé--puis, d'un seul trait, vidait un vase précieux empli d'eau
puisée à la plus marquante artère fluviale de la contrée; le conquérant,
en assimilant à sa personne même cette onde nationale, prenait
symboliquement possession du pays dompté.

Impatient de fouiller la mine du mont Arouastou, susceptible, en cas de
non-épuisement, d'être méchamment soustraite en hâte à son exploitation
future par inondation ou ravage, Cyrus avait quitté Ecbatane en
renvoyant à son retour l'habituelle solennité, où devait servir l'eau du
Choaspes, grand affluent du Tigre.

Cette fois, au lieu d'adopter n'importe quel cratère pour son
emblématique rasade, il fit forger une coupe dans le bloc d'or ramené de
la mine. Le conquérant boirait ainsi l'eau du Choaspes dans une matière
déterminée qui, récemment extraite par lui même du sol de la région
asservie, renforcerait la signification de son acte.

Au jour dit, devant une foule immense, un trône drapé de riches étoffes
brillait au soleil en plein coeur d'Ecbatane. Cyrus y prit place auprès
d'une table de marbre où se dressait la coupe d'or remplie d'avance
d'eau du Choaspes et tous les dignitaires mèdes vinrent tour à tour
faire leur soumission au nouveau maître.

Le défilé terminé, Cyrus, au milieu d'un grand silence, porta la coupe
jusqu'à ses lèvres.

Mais il eut beau la renverser au-dessus de sa tête rejetée en arrière,
l'eau, retenue par une force étrange, ne put franchir son gosier.

Troublé, il écarta l'objet et perçut aussitôt un cri de surprise proféré
par tous: l'eau, sans tomber, pendait au-dessous de la coupe, qui,
lancée au loin par Cyrus effrayé, atteignit la foule, où elle passa de
main en main; le liquide l'avait suivie dans sa chute et, glissant
extérieurement au long du métal, se balançait maintenant sous le pied
sans séparation possible. L'or exerçait sur la masse d'eau une
invincible et mystérieuse attraction.

Convaincus dès lors que, par décret des dieux, Cyrus, n'ayant pu boire
l'eau du Choaspes, ne devait pas posséder leur sol, les Mèdes, enhardis,
esquissèrent un mouvement de révolte. Ce fut à grand-peine que les
soldats perses rangés autour du trône protégèrent Cyrus contre les
attaques de la multitude.

Fâcheusement impressionné par l'événement, le conquérant partit le
lendemain vers d'autres contrées, laissant en Médie une forte garnison
apte à maîtriser la rébellion naissante.

Et jamais, dans la suite, Cyrus ne parvint à soumettre entière ment les
Mèdes, qui, regardant chaque jour avec confiance, vu l'incident de la
coupe, leur délivrance comme prochaine, travaillaient sourdement sans
relâche à secouer le joug des Perses.

Hérodote présente le fait comme une légende. Mais, suivant Canterel,
rien, au point de vue scientifique, ne s'opposait à ce qu'un or
géologiquement doté de tels éléments chimiques spéciaux exerçât sur une
masse liquide un sérieux pouvoir attractif. Considérant donc l'aventure
comme plausible, toujours le maître avait nourri le projet--hasardeux
certes, mais défendable--de faire chercher dans les plus secrets replis
de la fameuse mine quelque second lingot ravisseur d'eau.

Il avait un jour exposé son plan à l'archéologue Derocquigny, prêt à
partir pour entreprendre une série de fouilles non loin du mont Elvend,
qui n'est autre que l'ancien Arouastou.

Enthousiasmé par l'idée, Derocquigny, une fois sur les lieux, creusa le
sol juste à l'endroit--nettement déterminé par Hérodote--d'où les gens
de Cyrus avaient extirpé leur bloc massif.

Après de longs et actifs sondages, l'archéologue trouva une lourde
pépite qui, donnant raison à Canterel, auquel il s'empressa de
l'expédier, attirait l'eau avec force.

Le maître, essayant de secouer vigoureusement le précieux spécimen au
sortir d'une bassine pleine, vit la masse d'eau captée se projeter au
loin en tous sens puis revenir fidèlement à l'or qui la subjuguait.

Des mouvements continuels et baroques étant nécessaires pour bien mettre
en relief les vertus attractives du curieux métal, Canterel tâchait de
faire exécuter à sa main les plus capricieux et fréquents sursauts.

Mais ses gestes, par leur côté conscient et volontaire, lui semblaient
inférieurs, sous le rapport de l'effet rendu, à l'agitation imprévue
qu'eût provoquée sans arrière-pensée quelque être ignorant du but
poursuivi.

Or toute personne, même bornée ou folle, eût, à un degré quel conque,
agi en connaissance de cause, et, d'avance, n'importe quelle machine, à
travail forcément invariable et précis, allait au rebours de ses désirs.

Seul un animal, vivant et incompréhensif à la fois, pouvait donner à la
manoeuvre tout l'inattendu exigé.

Ayant reçu la pépite peu de temps après son retour de Marseille, au
moment de ses études sur les iriseaux, Canterel jugea que les folles
évolutions caudales de la femelle éprouvant ses oeufs lui donneraient
des résultats inespérés, en portant jusqu'à l'anxiété les sentiments de
ceux qui guetteraient les cabrioles de l'eau.

Il fit transformer la pépite en une plaque spéciale qui, fixée sous le
dais naturel d'une iriselle, happa le contenu presque entier d'un
récipient d'eau placé dans sa zone d'appel au moment d'une sélection
d'oeufs. L'étrange queue, trop puissante pour souffrir de sa double
surcharge, assaillit les coquilles en imprimant à la vague suspendue
au-dessous d'elle les effarants brimbalements fortuits ardemment
souhaités par le maître.

Séduit par cette scène rapide, Canterel nous en avait réservé pour
aujourd'hui une fidèle reprise.

Calme dans sa cage, l'iriselle couvait son oeuf si posément que l'eau
accrochée bougeait à peine sous la plaque d'or.

À deux mains Félicité saisit sur sa table une gerbe d'orties dont chaque
tige, comme celle d'une fleur montée, s'unissait par l'étreinte d'un fil
de fer en spires à une mince baguette la prolongeant.

La vieille femme, s'engageant à deviner nos caractères au moyen de ces
plantes, données pour magiques, tendit au poète Lelutour, l'un des plus
captivés de notre groupe, le bout libre des frêles badines--qu'elle
tenait toutes ensemble par leur milieu, non sans les faire constamment
glisser les unes entre les autres avec une rare dextérité.

En ayant pris une suivant son choix, Lelutour, sur injonction de
Félicité, frappa sèchement, avec l'ortie fixée à l'opposite, le bras nu
de Luc, qui venait de s'approcher, la manche relevée.

La sibylle nous montra que les rougeurs promptes à paraître sur la peau
formaient, en petites majuscules inégales mais lisibles, cette figure:

HOCHE

COUARD.

Ensuite, par une sentencieuse tirade accusatrice, elle traita Lelutour
d'esprit paradoxal.

L'apophtegme tombait si juste qu'un rire unanime s'éleva, gagnant
Lelutour lui-même, conscient de son défaut.

Le poète en effet, sémillant causeur ennemi des clichés, passait pour
soutenir froidement, avec un charme plein d'imprévu, mille thèses
abracadabrantes.

Un mystère enveloppait l'apparition des lettres sur la peau, car
l'ortie, même vue de près, n'offrait rien d'anormal.

Sur nos instances, dictées par la pitié que nous inspirait Luc, en train
de se gratter nerveusement l'endroit meurtri, Canterel, du geste, arrêta
Félicité, disposée à poursuivre son enquête en présentant la gerbe à de
nouveaux amateurs, puis nous révéla le secret de la cuisante inscription
cutanée.

La sibylle, étudiant son public pendant ses premières manigances,
discernait vite, à l'attitude et aux reparties, le trait dominant de
chaque flâneur. Ses remarques faites, elle approchait la gerbe piquante
avec des remuements si habiles que certaine tige, élue par elle et munie
d'une ortie contenant en puissance un dire opportun, atteignait
infailliblement, telle qu'une _carte forcée_, la main du preneur.

Laissant libres différentes places formant des lettres majuscules
pareilles à celles des clichés typographiques, Félicité, préalablement,
avait badigeonné chaque ortie au pinceau avec une mystérieuse drogue
incolore, propre à ôter aux feuilles les propriétés envenimantes dues à
une sécrétion de leurs poils. Toutes fort plates grâce à un tri
soigneux, les plantes, pour le coup à porter, ne donnaient le choix
qu'entre deux côtés, préparés chacun de même. Fustigée, la peau de Luc,
subissant l'effet irritant des seuls endroits géométriquement épargnés
par l'enduit, offrait aux yeux, dans un bref délai, une rouge formule
incisive semblant conçue par le cerveau de l'inoffensif tortionnaire,
dont elle trahissait la mentalité.

Force indices de défauts et de qualités figuraient ainsi dans la gerbe.

Or on ne pouvait mieux symboliser le paradoxe qu'en entachant de
couardise la plus intangible gloire militaire de l'histoire.

Plusieurs traits déconcertants, lancés sur l'iriselle par Lelutour
imperturbable, avaient guidé Félicité pour la nomination mentale de
l'ortie fatidique.

Rangeant sa gerbe, la sibylle sortit d'une étroite et haute boîte de
vieux cuir au couvercle absent un grand jeu de tarots--et posa l'un
d'eux à plat, le dos touchant la table. Avant peu une musique argentine
s'échappa de la carte, bien que nulle épaisseur anormale n'autorisât la
présence d'un mécanisme intérieur. Adagio incohérent, semblant dû au
caprice improvisateur de créatures vivantes, l'air, empreint d'une
bizarrerie exempte de toutes fautes harmoniques, se déroulait avec
mollesse.

Un second tarot, prenant place près du premier, engendra un motif plus
alerte. D'autres, mis successivement sur table, jouèrent tous leur
morceau discret aux sons purs et métalliques. Pareil à un orchestre
indépendant, chacun, une fois couché, attaquait tôt ou tard sa
symphonie, traînante ou vive, sombre ou joyeuse, dont l'imprévu, presque
hésitant, trahissait le faire personnel de sujets animés.

Jamais aucune infraction aux règles ne froissait l'oreille, déroutée
seulement par la multiplicité de ces ensembles divers, trop faibles au
reste pour provoquer par leur simultanéité un gênant charivari.

La flagrante localisation des sons mettait l'esprit en demeure
d'admettre, contre toute vraisemblance, l'emprisonnement dans chaque
tarot d'un appareil musical miraculeusement plat.

Pendant que Félicité continuait son manège, étalant cote à côte au
hasard, la face principale en vue, l'_ermite_ et le _soleil_, la _lune_
et le _diable_, le _bateleur_ et le _jugement_, la _papesse_ et la
_roue de fortune_, Canterel ouvrait, après l'avoir prise sur la table
non loin d'une spatule d'ivoire, certaine boîte ronde en métal, pleine
d'une poudre blanche qu'il nous donna pour la reproduction fidèle d'un
des fameux _placets_ de Paracelse, préparations imaginées pour obtenir
par sécrétion des sortes de remèdes opothérapiques.

La spatule lui servit à prélever dans la boîte puis à étendre en couche
légère sur l'avant-bras de la négresse Siléis une dose de poudre qui
recouvrit une importante surface de peau.

Puis le maître attendit l'effet de sa médication externe, pendant que
Luc ramassait une gaine de serge noire, contenant un grand objet plat
jusqu'alors debout sur le sol contre un des pieds de la table.

Les tarots, exhalant à l'envi force notes cristallines et charmeuses,
donnaient un ample concert hétéroclite, tous abattus maintenant par
Félicité, qui, tendant l'oreille pour comparer le talent de chacun,
entreprit d'éliminer ceux dont le rythme trahis sait de l'apathie--les
réduisant brusquement au silence par la simple action de les remettre
debout dans sa main. Bientôt les plus délurés seuls restèrent actifs----
puis, ramassés un par un à leur tour, laissèrent la place entière à la
_maison-Dieu_, tarot dont l'_allegro vivace_ primait tout par son brio
joyeux.

Douée d'une étrange puissance de pénétration, la poudre s'insinuait
rapidement dans la peau de la Soudanaise. Quand le dernier grain fut
absorbé, Canterel fit un signe à Félicité, qui, penchée vers la table,
chanta tout près de la _maison-Dieu_ un tendre motif mélancolique.
Interrompant aussitôt son allégro, le tarot, délaissant toute
combinaison harmonique, joua sans faute en pleine sonorité, à la fois
dans l'aigu et dans le grave à deux octaves d'intervalle, l'air qu'on
lui soufflait--lente mélodie plaintive qui, empreinte d'un grand charme
nostalgique, pouvait se noter ainsi:

[Illustration: musique.]

Des les premières notes, huit cercles lumineux vert émeraude, plus
petits que des bagues, étaient apparus, horizontalement, au-dessus du
tarot, privé de tout lien visible avec eux. Sortes de minces halos
dominant de trois millimètres la surface coloriée, ils marquaient les
centres de huit pareils carrés imaginaires qui, allant deux par deux,
eussent servi à morceler symétriquement l'aire entière de la carte.

Indéfiniment Félicité répéta ses seize mesures, entraînant à sa suite
les mystérieux et dociles exécutants tapis dans le tarot. Les halos,
très intenses, engendraient un puissant éclairage vert; il semblait que
la mélodie même attisât sans cesse leur feu énigmatique allumé par elle
seule.

Luc, sur un mot brusque de Canterel, sortit du souple sac de serge un
tableau luxueusement encadré, qu'il offrit directement aux regards de
Siléis.

La lune éclairait splendidement la toile, signée _Vollon_ et frappante
de relief. Dans un décor africain, une jeune danseuse de race noire, en
train d'exécuter un pas tendant vers quelque monarque sauvage installé à
droite au milieu de ses principaux chefs, portait séparément en
périlleux équilibre au sommet de sa tête et sur le plat de ses mains
trois corbeilles simples, contenant chacune un lourd stock de fruits
indigènes disposés en pyramide élancée. Une grosse baie rouge, en
quittant par accident le monceau de la main gauche, terrifiait la
ballerine, vers qui fonçaient, l'arme au poing, deux exécuteurs nègres
au geste léthifère. L'oeuvre entière avait une rare énergie, et
l'expression de frayeur donnée aux yeux de l'almée atteignait un suprême
degré d'intensité; mais les fruits surtout faisaient valoir les dons
spéciaux du créateur fameux de tant de natures mortes; ils sortaient de
la toile, et, à mi-chemin du sol, la baie fugitive était d'un pourpre
éblouissant.

Tout à coup, attirant nos regards par un sourd gémissement, Siléis subit
une terrible crise. Fixant assidûment sur le tableau ses yeux agrandis
par l'horreur, elle râlait d'épouvante, la respiration courte et le
visage convulsé. Canterel, épiant avec une joie visible ces symptômes
brusques, nous montra que, sous l'empire de l'effroi, la Soudanaise,
dont il soulevait le bras nu, avait très fortement la chair de poule.

Les mains à demi fermées, Félicité portait maintenant la _maison-Dieu_
bien à plat sur l'extrême bout de ses dix doigts, groupés et un peu
arrondis. Appliquée à rechanter sans trêve la même cantilène tout contre
le tarot musical, qui en continuel fortissimo la ressassait avec elle,
la vieille femme maintenait les halos dans leur étincelante vigueur.

Baissant la tête pour regarder par en dessous, non sans le tenir avec
ses deux mains horizontalement distantes, le bras de Siléis toujours
médusée au même point par le tableau, Canterel, au moyen d'une lente
descente, approcha d'un halo d'angle, jusqu'à effleurement, la portion
d'épiderme tout à l'heure cachée par la poudre blanche.

En observant à sa manière, nous vîmes se creuser dans la peau, sans
douleur apparente ni effusion de sang, une cavité profonde affectant la
forme d'un cône dont le brillant cercle vert eût constitué la base.

Bientôt, du sommet de cette forure, un globule rouge tomba sur la
_maison-Dieu_, salué par une triomphante exclamation de Canterel, qui
leva un peu le bras de la Soudanaise, pour l'abaisser derechef après un
léger déplacement horizontal.

Au-dessus du même halo, une nouvelle cavité béa, qui, faible ment
distante de la première, déjà contractée à demi, fournit à son tour un
globule rouge. De nombreuses manoeuvres semblables se succédèrent
prestement. Sans franchir les limites du champ qu'avait recouvert le
placet de Paracelse, le maître, fidèle à son énigmatique stratagème,
ouvrait, de-ci, de-là, des cavités dans la peau de Siléis, procédant
toujours, avec le bras noir maintenu sans cesse parallèle au tarot, par
montées ou descentes rigoureusement verticales. Toutes identiques, les
enfonçures coniques se refermaient doucement sans laisser de trace,
après avoir libéré chacune un globule rouge, qui s'affalait sur la carte
en passant par le centre exact du même halo vert. Canterel agissait avec
hâte, comme pour mettre à profit le fugace phénomène de petite mort dû à
la peur mortelle qu'inspirait encore à la Soudanaise l'aspect du tableau
de Vollon. Les globules, en tas allongé, se réunissaient au milieu de la
_maison-Dieu_, toujours aussi ardente à lancer crânement aux échos,
pendant que luisaient de plus belle ses huit halos verts, le thème
éternellement repris par Félicité.

Enfin Canterel marqua le terme de l'expérience en écartant, pour
l'abandonner aussitôt, le bras de Siléis, qui, ne voyant plus la toile
tragique, vivement rengainée par Luc, retrouva son calme au moment où
une attaque nerveuse paraissait imminente.

Comme Félicité avait soudain cessé de chanter, le tarot, désemparé,
cherchait vainement à poursuivre sans guide l'exécution de la cantilène.
Après d'infructueux efforts pour ressaisir le fil de la phrase musicale
entamée, il retomba dans son ancienne étrangeté symphonique, et les
halos s'éteignirent.

Canterel, marchant vers la rivière, nous pria de ne pas quitter un
instant des yeux, en vue d'un futur témoignage, l'ensemble des globules
rouges. Nous le suivîmes, entraînés par Félicité, qui, avec précaution,
tenait toujours horizontalement, sur le bout de ses dix doigts, la
_maison-Dieu_, vers laquelle convergeaient nos regards dociles.

Arrivés, au bout d'une cinquantaine de pas, devant les rochers de la
berge, nous dûmes, sur injonction du maître, constater chacun à tour de
rôle, pendant que les autres continuaient d'épier les globules,
l'absolue vacuité d'une petite excavation artificielle, qui, point
d'aboutissement d'une mèche d'amadou assez longue, était disposée en
trou de mine.

Penchant en bonne place, dans le sens voulu, la maison-Dieu dès lors
silencieuse, Félicité laissa rouler tous les globules jusqu'au fond de
l'antre minuscule, et Canterel, après avoir mis le feu au bout libre de
la mèche, nous ramena prudemment, en nous annonçant une explosion
prochaine, jusqu'à la table récemment quittée.

Là, pendant la lente combustion de l'amadou, le maître, pour nous faire
prendre patience, nous mit au fait des événements suivants.

Voyant un matin, dans une des belles rues de Marseille, une montre plate
exposée de profil derrière la vitre du grand horloger Frenkel,
l'inventive Félicité, stupéfiée par l'évidente présence d'un mécanisme
complexe dans un boîtier d'épaisseur nulle, avait voulu enrichir ses
séances d'un mystérieux attrait, basé sur une application outrancière du
procédé compresseur: une fois pour vus tous intérieurement d'un mince
appareil musical impossible à deviner, certains vieux tarots, dont elle
usait chaque jour, fourniraient à ses périodes prophétiques de précieux
éléments nouveaux, subordonnés à la nature et au rythme des airs.

Mais, pour qu'on pût l'attribuer, comme l'exigeait le but pour suivi, à
une intervention magique de puissances extra-terrestres, il fallait que,
partant d'elle-même pour éviter une manoeuvre de ressort qu'éventeraient
vite des yeux forcément en éveil, la musique affectât une espèce
d'incohérence fortuite excluant tout morceau normal. La sibylle songea
que seules des créatures vivantes, enfermées dans la carte même, lui
donneraient, selon son voeu, un continuel imprévu dans l'exécution,
joint à une absolue spontanéité d'attaque.

Cinq étages au-dessous de sa mansarde, logeait dans une boutique
poudreuse le vieux bouquiniste Bazire, acheteur d'innombrables livres de
rebut qu'il revendait aux prix d'occasion.

Se rendant chez Bazire, qui voisinait parfois avec elle, Félicité
s'enquit, en vue de son projet, d'un ouvrage concernant les insectes.

Le vieillard lui remit plusieurs traités d'entomologie bien illustrés,
qu'elle put feuilleter à loisir.

Après diverses recherches, elle tomba sur le portrait de l'_émeraud_,
qui retint son attention par l'extrême platitude de son corps.

Selon un texte succinct encadrant le dessin, l'émeraud, aphaniptère
parasite de la _pyrole calédonienne_, plante particulière au centre de
l'Écosse, était doué parfois la nuit d'une phosphorescence intermittente
qui, ne le touchant en aucun point, créait plus haut que lui,
parallèlement à l'ensemble de son individu, une sorte de _halo_ vert.
Tant que durait le phénomène lumineux, l'insecte, blanc à l'état
naturel, se parait, grâce au reflet de son nimbe, d'une riche nuance
émeraude qui justifiait son nom.

Séduite par l'idée de cette auréole, qui, apte sans doute à briller
malgré un mince obstacle, lui fournirait, par sa venue miraculeuse
au-dessus de tel tarot, une matière à saisissantes conclusions
augurales, Félicité fixa son choix sur l'émeraud, dont la forme
répondait juste à ses vues.

Sachant que Bazire, en vue de son commerce, avait dans chaque grand
centre son pourvoyeur de bouquins, Félicité, désemparée, eut recours à
lui pour se procurer ses insectes. Il écrivit à son correspondant
d'Édimbourg, qui, après d'obligeantes démarches, lui envoya six pots de
terre contenant chacun une pyrole calédonienne cueillie dans la vallée
du Tay et pourvue d'une colonie d'émerauds.

Pressenti par Félicité, qui, anxieuse, jugeait que maître en l'art de la
fine mécanique il pouvait seul réaliser le prodige rêvé, l'horloger
Frenkel, enthousiasmé, offrit son concours gratuit contre l'exclusive
propriété de l'idée, qu'il voulait ensuite exploiter lui même.

Le marché fut conclu, et Frenkel, réclamant des émerauds pour guider son
travail, reçut une des six pyroles calédoniennes.

Étudiant les insectes des cinq autres plantes, Félicité vit apparaître
un soir le halo annoncé. Ardent cercle vert, il étincelait au-dessus
d'un aphaniptère, en l'accompagnant dans toute évolution. Peu à peu,
chaque émeraud se para d'une semblable auréole, dont le milieu dominait
sa tête. Il semblait qu'une cause unique eût provoqué cette illumination
générale.

La sibylle, cachant sa lampe, admira le spectacle de ces ronds
éblouissants, qui, se croisant de divers côtés, produisaient un
éclairage discret, en transmettant leur propre nuance au corps blanc des
bestioles.

Quelques minutes plus tard, tous les nimbes s'éteignaient un à un.

Frenkel, avec succès, acheva, comme premier modèle, un rectangle
entièrement métallique d'épaisseur inappréciable, symétriquement divisé
en huit carrés pareils, qui, se suivant deux par deux, avaient tous un
émeraud installé à leur centre. Chaque patte, tendant à se mouvoir,
subissait l'étreinte d'une minuscule guêtre de métal, soudée à une
bielle actionnant un ensemble de roues couchées à plat dans le sens
général de l'objet. Finement dentés, moyeux et pourtours s'emboîtaient à
la file, contraignant chaque roue à gagner en vigueur ce qu'elle perdait
en vitesse; la première, mue directement par la bielle, tournait sans
peine grâce aux remuements de la patte en détresse, alors que, lente et
robuste, la dernière, avec une série de piquants plantés dans son moyeu,
poussait périodiquement l'extrémité d'une lamelle effilée qui, une fois
lâchée, vibrait en rendant un son pur. Individuellement pourvus de six
pattes donnant chacune sa note, les huit émerauds couvraient
chromatiquement à eux tous cette étendue comprenant quatre septièmes
majeures:

[Illustration: musique]

En outre, édifié avec le concours d'un harmoniste éclairé, un prodigieux
système frénateur de rouages inextricables, régentant les huit zones
séparément et dans leur ensemble, s'opposait à la production de toute
cacophonie sans exclure aucune combinaison rationnelle et analysable.

L'instrument rappelait en miniature le _componium_[8] du Conservatoire
de Bruxelles.

[8] Machine à composer.

D'avance réclamé par Félicité, intéressée à préserver ses séances de
toute musique anticipée venant des tarots debout dans leur boîte, un
infime poids mobile paralysait tous les organes de l'appareil au moindre
abandon de l'horizontalité.

Transformé en poche au moyen d'une lame mince qui fouilla toute son
épaisseur en s'immisçant par un des bords étroits, un tarot enferma
aisément le rectangle métallique, sans que son aspect se modifiât ni que
le côté servant de passage ébauchât le moindre bâillement.

Frenkel reproduisit son modèle, et bientôt les tarots, gaines
insoupçonnables, eurent tous leur plaque musicale, qui, nantie de huit
émerauds, entrait ou sortait sans efforts.

Les résultats artistiques, dans leur pureté inattaquable, avaient
l'imprévu souhaité; souvent, sans souci de l'obstacle, des halos
brillaient au-dessus de telle surface de carton, soulignant toujours par
leur présence, due manifestement à quelque intime volupté auditive des
exécutants, les meilleures périodes du concert.

Par les soins de Félicité, tous les insectes étaient réquisitionnés à
tour de rôle--puis relâchés dans les six plantes, où ils trouvaient
leurs éléments de vie.

La sibylle eut de grands succès avec ses tarots harmonieux, qu'elle
employait durant ses séances du soir, pour avoir l'appoint des nimbes
verts. Quel que fût le genre musical adopté par les émerauds, la vieille
femme, avec sa faconde, en extrayait d'ingénieux corollaires à telle
prédiction déjà fournie par la figure même la carte. Quand les auréoles
survenaient, elle s'emparait avec avidité du nouveau thème fertile
subitement offert à sa verve prophétique.

Joint à l'aspect entièrement normal des tarots, le mystère de ces
symphonies spontanées et de ces flamboyantes couronnes aériennes
impressionnait les curieux, dont le nombre allait croissant.

Au cours de leurs improvisations, les émerauds, comme sous l'empire
d'une hantise, ébauchaient souvent, dans le ton de _fa_ majeur, en
s'efforçant vainement de la continuer, certaine mélodie caractéristique
remarquée par Félicité. Un touriste anglais, mêlé un soir à
l'attroupement habituel, entendit et reconnut--le premier tarot à peine
abattu--l'étrange motif tracassant, début d'une cantilène d'outre-Manche
qu'il chanta dès lors intégralement. Les émerauds, suivant sa voix pour
exécuter avec lui--simultanément dans le registre du soprano et dans
celui de la basse, à une distance de deux octaves--l'air tant de fois
cherché, créèrent des halos vifs, qui paraissaient trahir, par leur
intensité jamais atteinte encore, l'allégresse que procure une
suppression d'angoisse. Surpris d'être ainsi copié, l'Anglais, sans se
taire, pencha contre la carte son conduit auditif, pour mieux percevoir
les sons. Quand il se releva, Félicité, interdite, vit dans la peau de
son oreille et de sa joue huit cavités en entonnoir, qui, semblant
d'après leur disposition symétrique être le fait des halos, se
refermèrent, ignorées de lui, sans laisser aucune trace.

L'Anglais, questionné par la foule, donna l'air pour un chant populaire
écossais, intitulé: _The Blue-Bells of Scotland_[9].

[9] Les Campanules d'Écosse.

Se rappelant que les émerauds provenaient de l'Écosse, Félicité, la
curiosité en éveil, retint l'attestation, qu'elle transmit le lendemain
à Bazire, en lui narrant toute l'aventure.

Sur sa prière, le bouquiniste adressa certain questionnaire spécial à
son compère d'Édimbourg, dont il reçut bientôt, joints à un exemplaire
demandé des _Campanules d'Écosse_, maints renseignements circonstanciés.
On avait cueilli, au bord même du Tay, les six pyroles calédoniennes en
un lieu plein de gras pâturages, à proximité d'un banc de pierre où
souvent un jeune pâtre allait s'asseoir pour jouer du bagpipe en
surveillant de loin ses troupeaux. Refrain favori du jouvenceau, _les
Campanules d'Écosse_--dans leur ton original de _fa_ majeur--revenaient
sans cesse, imprégnant les émerauds, qui, dotés plus tard d'un pouvoir
musical, s'étaient efforcés d'ébaucher le motif sommeillant dans leur
mémoire, jusqu'au jour où, grâce à un guide, ils avaient retrouvé
l'oeuvre entière. La joie dénoncée alors par l'excessive accentuation de
chaque auréole devait s'attribuer à l'enivrante évocation fugitive de
leur froid climat natal, qui, dans une atmosphère nouvelle, trop douce
pour eux, leur inspirait sans doute quelque regret nostalgique.

Hantée par le plus impressionnant détail de l'aventure du touriste
anglais, Félicité, chantant elle-même en _fa_ aux émerauds--prompts à le
jouer dès lors à sa suite dans le bas en même temps que dans le
haut--l'air des _Campanules d'Écosse_ appris par coeur, obtint à volonté
des halos aveuglants, qui creusaient mystérieusement sans douleur la
peau de ses mains exposées au-dessus d'eux. Le ton original était
favorable à l'unanime resplendissement des halos, en permettant aux huit
émerauds d'un même tarot d'être tous militants.

À ses séances, entonnant la mélodie sous forme d'incantation, elle
utilisait pour ses prophéties outre la vigueur lumineuse des nimbes,
l'énigmatique et passagère apparition de ses cavités manuelles,
vaticinant d'après leur profondeur ou leur façon de se refermer.

Seuls les halos provoqués par l'exécution des _Campanules d'Écosse_, pour
lesquelles jamais les insectes ne purent se passer de guide, avaient la
force d'entamer un épiderme.

Intrigué par la présence même des nimbes et surtout par leur secrète
faculté perforatrice, Canterel se promit d'étudier de près les émerauds,
qui, mentionnés brièvement dans les livres, avaient échappé jusqu'alors
aux sérieuses investigations des naturalistes.

Un soir, examinant un halo à travers une sorte de loupe d'horloger fixée
à son orbite--pendant que, pour lui seul, Félicité, de sa vieille voix,
soufflait efficacement _les Campanules d'Écosse_ aux huit émerauds d'un
rectangle musical dégainé--il découvrit, tournant rapidement en sens
contraires, deux cônes lumineux presque inexistants, qui, joints par
leurs bases, se tenaient debout en équilibre--une pointe sur la tête
d'un des insectes, l'autre en l'air. Le cône inférieur était
uniformément bleu, le plus haut entièrement jaune.

Engendrée sans dégradation par les deux cercles se frôlant à rebours et
douée de sa riche nuance verte par l'amalgame du jaune et du bleu,
l'auréole, qui, mince et définie, restait fixe vu la neutralisation des
deux mouvements, contrastait par son éclat superbe avec la faiblesse des
cônes, totalement absents pour l'oeil nu.

Prenant un émeraud mort pour le disséquer, Canterel trouva dans la tête,
debout aussi et base contre base, deux imperceptibles cônes blancs en
matière sèche et dure, adhérant par leurs pointes respectives aux deux
pôles d'un minuscule réduit sphérique, dans le haut duquel son scalpel
venait d'ouvrir une fenêtre latérale.

Le maître, devinant tout, lança en place voulue un fort courant
électrique, et les cônes blancs, suivant ses prévisions, pivotèrent en
sens opposés. En même temps, un halo d'ardeur moyenne se forma juste
au-dessus d'eux, provenant de deux cônes radiants que la loupe révéla.

L'énigme, dès lors, était résolue. Sous l'empire d'un contentement
momentané, les émerauds, par l'effet de quelque subtile innervation,
élançaient les cônes blancs, qui aussitôt projetaient en l'air, non sans
l'amplifier fortement, une rayonnante image d'eux-mêmes. C'était grâce à
une certaine grosseur débordante de l'aérienne substance brillante que
les deux bases factices se frôlaient--celles des cônes réels demeurant
seulement proches voisines.

Pour Canterel, l'apparition des halos, tout en servant à manifester, à
la manière du ronron des chats, un bien-être quelconque, devait avoir en
principe, comme la phosphorescence des vers luisants, une signification
amoureuse et constituer une sorte d'appel en vue de l'accouplement.

Le maître poussa plus loin ses investigations anatomiques. La pointe de
chaque cône réel, franchissant une ouverture du réduit sphérique, tenait
au centre d'un libre petit disque blanc extérieur, parallèle au plan du
halo et enceint d'une haie circulaire de filaments nerveux qui, courtes
ramifications d'une seule fibre, déterminaient, au moyen de leur
influence magnétique, un mouvement giratoire rappelant, par son origine,
celui des moteurs électriques. Le disque, dès qu'il tournait,
transmettait son élan au cône, qui ne faisait qu'un avec lui.

Rayant avec intention--l'orbite toujours garnie--le cône inférieur à
l'aide d'une pointe d'acier, Canterel, comme il s'y attendait, vit
briller au-dessus de l'émeraud mort une raie bleue photogène, pareille,
en plus grand, à la brusque éraflure. Éprouvé de même, le cône supérieur
donna plus haut, en jaune, un résultat identique.

Traçant alors des stries en sens divers, le maître obtint subitement
sous forme de minces clartés dans l'espace--en bleu ou en jaune suivant
le cône attaqué--des reproductions de tous ses primitifs dessins,
exactes dans leur augmentation.

Confirmant d'intimes conjectures, ces apparitions linéaires lui
montrèrent comment les cônes, livrant en pleine rotation leur surface
entière au frottement de l'air enfermé dans le réduit sphérique,
engendraient lumineusement leurs doubles nets et complets, prompts à
s'éteindre au premier temps de repos. Attribuant à quelque différence de
matière le contraste des deux nuances enfantées, Canterel, avec un fin
pinceau, déposa une goutte de certaine préparation sur chaque cône--et
eut en effet deux réactions chimiques dissemblables.

Chaque émeraud, mis droit ou obliquement, de côté ou à l'envers, portait
toujours son halo de même, comme une auréole parant le sommet de sa
tête--les deux doubles cônes semblant se mouvoir autour d'un seul long
pivot idéal.

Le maître, cherchant la cause de cette constance dans l'orientation
relative de la figure phosphorescente, perçut un léger écart de tons
différenciant les deux hémisphères du réduit, faits de deux substances
blanches distinctes. Il les sépara au moyen de son scalpel puis en
arracha les cônes et les nerfs, possédant, dès lors, deux calottes
finement percées aux pôles, dont l'une montrait toujours la délicate
fenêtre pratiquée en vue des précédentes observations.

Promenant tour à tour les deux légers objets à travers les cônes de
lumière créés, aux sons des _Campanules d'Écosse_, par un émeraud
vivant, Canterel, à l'aide de sa loupe, vit que, doué d'une transparence
particulière dont jouissaient d'ailleurs maints autres corps déjà
essayés, l'hémisphère supérieur ne troublait en rien la figure, aussi
insoucieusement immuable qu'un rais de soleil où l'on agite une lame de
verre. Par contre, l'hémisphère inférieur portait le désarroi partout,
obstacle infranchissable contre lequel butaient pêle-mêle les atomes
lumineux, qui trouvaient là non pas seulement l'étanchéité parfaite mais
l'antipathie et le refoulement. Ainsi s'expliquait comment, jouant dans
la tête de l'insecte un rôle de réflecteur, la moitié basse du réduit
sphérique, légèrement douée au reste d'une courbure spéciale très
amplificatrice, dardait sans cesse loin d'elle l'ensemble de la figure
brillante.

Les divulgations du verre grossissant mettaient en relief la raison,
mystérieuse pour l'oeil nu, de l'apparition des cavités dermiques: rendu
perforant par la giration, le cône aérien supérieur enfonçait sa pointe
dans un pore, qu'il distendait impérieusement.

Étonné d'abord qu'une simple luminosité impalpable eût la force
d'entamer une peau, Canterel se souvint qu'en Amérique, suivant de
sérieux témoignages, certain fétu de paille, doué par un terrible
ouragan d'un vif mouvement de rotation, s'était de lui-même fiché
profondément dans le bois d'un poteau télégraphique.

Un rapide tournoiement pouvait donc permettre à un corps fragile de
vaincre plus dur que lui, et le fait, dans le cas présent, frappait
d'autant plus qu'en l'effleurant de côté la peau, comme une foule
d'autres substances, demeurait transparente à la luminosité.

Constatant que les cavités ne saignaient jamais grâce à la délicatesse
inimitable du procédé perforateur, Canterel évoqua soudain une
particularité touchant les célèbres _placets_ de l'alchimiste Paracelse,
qu'il regardait avec admiration, charlatanisme à part, comme l'un des
plus puissants esprits du XVIe siècle.

La théorie des placets, si proche, malgré sa grossière base
métaphysique, des modernes thèses scientifiques sur les vaccins et
l'opothérapie, lui apparaissait surtout comme un génial aperçu
prodigieusement précurseur.

Paracelse considérait chaque composant du corps humain comme une
individualité pensante, qui, ayant en propre une âme observatrice lui
permettant de se connaître mieux que quiconque, savait, en cas de
maladie, quel remède pouvait la guérir, n'attendant, pour faire des
révélations sans prix, que des questions habilement posées par un
pénétrant médecin bornant sagement là son vrai rôle.

Partant de cette idée, l'alchimiste avait élaboré, sous le nom de
«placets», un certain nombre de poudres blanches, douées de différents
effets définis.

Chacune, chargée d'une mission interrogative, agissait spécialement sur
tel organe, prompt à sécréter alors une substance inconnue qui, facile à
recueillir, constituait, sous forme de réponse, le remède réclamé.

L'appellation, prise dans le sens latin strict «Plaise à...», trahissait
à elle seule l'essence métaphysique de la conception. C'était en humble
solliciteur que Paracelse, avec conviction, s'adressait aux organes,
envisagés comme de mystérieuses puissances voulant être amadouées.

Tel placet influençait le foie, qui, dès lors, versait dans le sang, où
l'on pouvait s'en emparer, une substance apte à vaincre les troubles
hépatiques; tel autre incitait l'estomac à livrer, par la même voie, une
drogue efficace contre toute dyspepsie; un troisième adjurait le coeur
de fournir l'essence souveraine à donner aux cardiaques.

Exhorté de la sorte par son placet particulier, chaque élément corporel
d'un sujet sain fabriquait certain ingrédient, que Paracelse captait
pour l'administrer aux malades.

Exceptionnellement, au lieu de s'avaler, plusieurs placets jouissaient
d'un mode d'application direct.

C'est ainsi qu'étendue sur l'oeil même, tenu pour une personnalité
sagace, une des poudres-suppliques procurait, en flux lacrymal, un
collyre universel--et qu'une autre, en recouvrant la peau, entité
clairvoyante, suscitait par suppuration un baume radical pour toute
affection cutanée.

En fait, cette méthode ne portait sûrement aucun fruit, vu les
spéculations toutes dogmatiques de Paracelse, qui, de bonne foi, pensait
consulter de sages intelligences et récolter leurs instructions.

Nulle vertu curative ne pouvait échoir aux sécrétions provoquées par les
fameuses poudres--inoffensifs excitants, effectivement topiques, dont
les formules nous sont parvenues. Malgré sa stérilité, l'idée offrait un
suprême intérêt en tant qu'avant-courrière du système qui, plus tard,
avec Jenner puis avec Pasteur, devait révolutionner la thérapeutique.
Paracelse, d'après Comte, eût représenté l'époque théologique du
principe des vaccins, arrivé dans la suite, après une insensible
transition métaphysique, à sa période positive.

L'assurance, studieusement acquise, que le mot «placet», au XVIe siècle
déjà, servait à désigner une requête confirma, pour Canterel, la
croyance de Paracelse au libre arbitre des souveraines puissances qu'il
implorait.

Or, dans son _De vero medici mandato_, volumineuse monographie de ses
placets, Paracelse, entre cent exemples, cite ce fait marquant.

Spécialement intéressé, au seul point de vue dialectal, par une tribu
nègre de l'Ouest-Africain, l'explorateur Lethias, ami de l'alchimiste,
en avait ramené, sous le nom de Milnéo, le plus intelligent sujet, qui,
apte à lui permettre de continuer à domicile des études idiomatiques
entamées sur place, ne s'était résigné à le suivre que sous condition de
s'adjoindre sa compagne noire Docenn.

Depuis longtemps, Milnéo souffrait de certaine dermatose endémique dans
sa contrée natale. Revenu en Europe, Lethias, en vue d'un traitement,
conduisit son protégé à Paracelse, qui, stricte ment esclave de sa
doctrine, estima qu'une peau nègre ne pouvait guérir que sous l'action
d'un remède livré par une de ses pareilles.

Il appliqua sur le bras de Docenn, toute désignée pour l'expérience en
tant qu'issue de la même tribu que Milnéo, une dose du placet ad hoc.

Bientôt commença une suppuration dont le coloris inusité justifia le
choix d'un sujet de race noire en dénotant une réaction autre que celle
des peaux européennes. Dans l'humeur, Paracelse remarqua pour la
première fois des globules rouges qui, soumis à l'analyse, lui donnèrent
principalement, à sa grande surprise, «charbon, soufre et salpêtre»,
éléments de la poudre à canon, telle que Roger Bacon l'avait inventée
trois siècles avant. Mais, détrempés par la sécrétion qui les avait
amenés, les minuscules grains restèrent privés de tout pouvoir
détonant, même après diverses tentatives de dessiccation.

Estimant que l'obtention d'une retentissante explosion donnerait un vif
relief à sa découverte, dont l'imprévu l'enorgueillissait, l'alchimiste
voulut savoir si la formation du pulvérin précédait la venue du
suintement humidifiant. Une conclusion affirmative s'imposa quand, au
cours d'une nouvelle expérience, il recueillit plusieurs globules
vierges de toute humeur, en fouillant avec de délicats instruments
d'acier, peu après la pose du placet, la peau de Docenn, qui, dure au
mal, se laissa faire sans plaintes. Mais ce mode d'extirpation
entraînait une effusion de sang dont Paracelse, malgré d'infinies
précautions, ne put jamais garantir les globules, dès lors inondés et
perdus.

Entre-temps, l'alchimiste, employant l'humeur comme calmant telle que la
fournissait la peau sollicitée, avait guéri Milnéo--dont le mal
évidemment s'était apaisé de lui-même.

Méditant l'anecdote, Canterel avait composé le placet en cause, dont la
formule, prise dans la monographie, indiquait à doses précises, comme
substances fondamentales: hydrate de sodium, anhydride arsénieux,
chlorure d'ammonium, silicate de calcium et nitrate de potassium.

Par curiosité il l'étendit sur la peau d'un noir--et trouva, dans la
suppuration prévue, maints globules donnant essentiellement, à
l'analyse, les trois substances nommées par l'alchimiste.

Songeant que l'organisme humain recèle du carbone et du soufre, le
maître comprit vite le phénomène. Éléments du placet, qui riche en
nitrate de potassium fournissait directement le salpêtre, l'hydrate de
sodium et l'anhydride arsénieux, extrêmement avides l'un de carbone,
l'autre de soufre, captaient les parcelles de ces deux corps éparses
dans le derme.

Or le pigment spécial qui colore les peaux nègres, doué de nombreuses
affinités chimiques, attire sept corps divers, dont l'hydrate de sodium,
l'anhydride arsénieux et le nitrate de potassium. Subjugués par lui en
même temps que le salpêtre, l'hydrate de sodium et l'anhydride arsénieux
apportaient leur récente réserve de carbone et de soufre--et de ces
accointances fortuites naissaient les globules, grâce à quelque interne
mouvement pétrisseur de la peau en travail préparant sa suppuration.

Le rôle capital que jouait le pigment expliquait l'absence, vérifiée par
Canterel, de tout globule mystérieux dans les réactions analogues des
sujets de race blanche.

Trouvant, lui aussi, un intérêt puissant à faire exploser un pulvérin de
pareille provenance, le maître, employant à son tour de fins outils
d'acier, se buta, comme Paracelse, à l'impossibilité d'aller
prématurément chercher fort avant dans la peau, sans les tremper d'un
sang dû à d'inévitables coupures, les globules sensationnels--mouillés
irrémédiablement quand on les recueillait dans l'humeur.

Or voici que l'appareil lumineux des émerauds, par sa façon délicate
d'explorer le derme sans ruptures de vaisseaux, pouvait lui permettre
d'atteindre son but.

La peau d'un noir, après application du placet habituel, fut attaquée un
soir, avant toute suppuration, par huit invisibles pointes lumineuses,
aux sons des _Campanules d'Écosse_ doublement exécutées par un rectangle
à musique sous la conduite vocale de Félicité, qui employait ainsi, à la
demande de Canterel, le seul moyen d'obtenir des émerauds une
irradiation intensément perforatrice.

Mais le maître, sa loupe dans l'orbite, vit les cônes éthérés, exempts
de troubles, traverser la peau sans l'ouvrir, comme des rayons errant
dans du verre. Notoirement moins souple que le nôtre, l'épiderme nègre
offrait des pores trop résistants à l'aérienne pointe pivotante, qui dès
lors agissait comme avec toute matière transparente à son élément.

D'autres sujets noirs, hommes ou femmes, fournirent les mêmes résultats
négatifs.

Refusant de s'avouer vaincu, le maître espéra que, dilatés par le
phénomène d'horripilation--dit _chair de poule_ ou _petite mort_--les
pores deviendraient pénétrables.

Le froid n'ayant pu suffire, Canterel voulut mettre à l'épreuve les
effets de quelque vive terreur--qu'il n'essaya pas d'inspirer à des
noirs dès longtemps transplantés en Europe et trop confiants en nos
lois, prohibitives de toutes violences.

Il se rappela une profonde impression personnelle ressentie, lors d'une
récente exposition des oeuvres de Vollon, devant la fameuse _Danseuse
aux fruits_, considérée comme le chef-d'oeuvre du grand peintre. Le
catalogue formulait ainsi l'argument, inspiré par une coutume
soudanaise:

«Chaque année, à Kouka, suivant une tradition quasi religieuse, quand
les arbres nourriciers laissent ployer leurs branches surchargées, une
première sélection de fruits, apportée par une danseuse, doit, à l'issue
d'un pas difficultueux, être solennellement déposée en offrande aux
pieds du souverain entouré de sa cour; si un seul fruit tombe durant la
danse, la ballerine est mise à mort sur-le-champ, et une autre,
qu'attend la même peine capitale en cas de brusque déficit analogue,
recommence la figure. Selon une croyance superstitieuse qui explique une
telle rigueur, si ce premier lot n'est pas remis intact au souverain, un
passage de sauterelles ne peut manquer de détruire le restant de la
récolte, non sans ravager en même temps toutes les cultures; or la chute
d'un des fruits présentés constitue de suite une menace qui, se
rapportant au fléau dévastateur, exige, pour être conjurée, le trépas
immédiat de la délinquante. Dans l'effroi continuel qu'inspire en ces
pays la fréquente famine due aux sauterelles, on n'hésite pas à immoler
quelques danseuses, croyant sauver ainsi des vies par milliers. Exigeant
forcément un suprême luxe, l'offrande au souverain comporte toujours un
grand nombre de fruits, échafaudés en hautes pyramides dans trois
corbeilles primitives, que l'almée, durant sa danse, complexe et assez
vive, tient en menaçant équilibre au faîte de son chef et sur la face
charnue de ses mains bien déployées. Ces conditions rendant le problème
ardu, plu sieurs victimes souvent, sont sacrifiées sur l'heure pour
allégement accidentel de leur charge, avant qu'une ait enfin la chance
d'atteindre victorieusement le but. Aussi la plus cruelle frayeur
étreint-elle les malheureuses pendants l'accomplissement de leur tâche.»

Joignant à son célèbre don de traiter prodigieusement les fruits une
maîtrise incontestée dans l'exécution de ses personnages, Vollon avait
trouvé là, pour son genre, un merveilleux sujet. Assez avisé pour
adopter, de préférence à tout autre, le moment tragique où s'échappait
un fruit--non sans choisir pour jouer le rôle de ce dernier une grosse
baie rouge attirante--il avait imprégné d'une dramatique épouvante les
traits de son héroïne, qui, voyant fondre sur elle deux exécuteurs prêts
à frapper, gardait encore ses pieds gracieux croisés par un pas
chorégraphique--nettement orienté vers le souverain, assis à droite
parmi ses dignitaires. Les fruits des trois corbeilles instables avaient
un miraculeux relief, et la pourpre de la baie fatale rutilait; tous les
noirs personnages _vivaient_--et l'ensemble, stupéfiant de vérité,
forçait l'admiration des moins connaisseurs. Canterel avait longuement
contemplé l'illustre toile, étonné de voir certaines superstitions
s'éterniser en dépit de tout chez les peuplades primitives. Souvent, en
effet, les sauterelles, survenant malgré le plein succès de la danse,
auraient dû détruire le credo--qui pourtant subsistait, comme par
exemple la foi en l'immédiat pouvoir des faiseurs de pluie, dont les
pratiques ne donnent assurément que de bien rares résultats, d'ailleurs
fortuits.

Le maître songeait maintenant qu'à la vue d'une telle oeuvre, appelée à
frapper spécialement un oeil barbare ignorant tout artifice pictural,
quelque Soudanaise sortie victorieuse, après mille angoisses, de la
terrible épreuve annuelle ressentirait, par contre coup, un effroi
subit, capable de provoquer à la seconde opportune un violent phénomène
d'horripilation.

Jugeant toute reproduction insuffisante, Canterel s'enquit de
l'original, en vente chez un grand marchand qui, moyennant arrangement,
lui en assura pour une imprécise date à venir la possession momentanée.

Par une correspondance explicite échangée avec le consul de France au
Bornou, il apprit l'existence de la danseuse Siléis, qui, ayant cinq ans
de suite mené à bien l'effrayant tour de force, non sans transes chaque
fois grandissantes, était, la sixième fois, tombée, au moment de
commencer, en de telles convulsions qu'on avait dû l'exempter à jamais
du pas comminatoire; depuis lors, impressionnable à l'excès, Siléis
évitait par un détour--n'en pouvant supporter même la vue, trop infestée
pour elle de torturants souvenirs--le lieu réservé à la danse des
fruits.

Muni par Canterel d'instructions pressantes jointes à un crédit
illimité, le consul, taisant par ordre tout renseignement déflorateur
pouvant nuire à l'intensité future du choc mental attendu, décida
Siléis, alléchée par une forte prime, à partir vers _Locus Solus_, sous
l'égide obligeante d'un trafiquant de coton prêt à quitter le Bornou
pour Paris.

Après l'arrivée de Siléis, le maître, en vue d'un captivant procès
verbal à signatures nombreuses, se promit d'illustrer de son mieux
l'expérience, qui, basée sur un effet non renouvelable de surprise et
d'illusion, serait forcément unique. Il importait que le pulvérin, pour
agir de manière frappante, fît sauter quelque fragment de rocher, après
s'être immiscé devant témoins, sans préparation intermédiaire
dispensatrice de pouvoir explosif, du tréfonds de la peau noire jusqu'au
trou de mine.

Comptant sur nos attestations et paraphes, Canterel, adoptant les abords
d'une rivière aux berges rocheuses, prépara tout pour la fin d'une
séance que nous donnerait Félicité--chargée de choisir au moment voulu,
entre divers tarots, celui dont les émerauds, par l'entrain de leur
musique spontanée, lui sembleraient le plus dispos; nu, un rectangle
musical n'eût pas commodément recueilli les globules. À Luc devait
échoir la tache de dévoiler brusquement, sur un ordre, le tableau de
Vollon.

Depuis un moment, voyant que la mèche tirait à sa fin, Canterel avait
accéléré son débit. Quand il se tut, le feu gagnait déjà l'intérieur du
trou de mine.

Après une anxieuse attente, l'explosion espérée se produisit, forte et
bruyante, disloquant le rocher, dont les éclats, lancés en tous sens,
proclamèrent la réussite de l'expérience, pleinement concluante. Le
maître, avec une écritoire fournie par Félicité, rédigea sur une large
feuille un strict et rapide procès-verbal de l'événement, en appuyant
sur l'irréfutable identité des globules, transportés directement sous
nos yeux, sans substitution ni apprêt chimique, du fond de la peau
béante jusqu'à l'excavation rocheuse. Tous nous signâmes sur sa demande.

Offert à notre attention par Canterel, le bras de Siléis, réagissant au
placet, commençait à sécréter le pseudo-remède pour maladies cutanées.



Chapitre VII


Tournant le dos à la rivière, le maître nous entraîna jusqu'à la lisière
d'un admirable bois touffu, sous le couvert duquel nous pénétrâmes à sa
suite.

Bientôt nous atteignîmes une vaste clairière poétique, où flânait un
adolescent au teint aduste, pauvrement vêtu de façon assez voyante,
comme ceux qui veulent capter les regards et grouper la foule autour
d'eux afin de dérouler un spectacle en pleine rue.

Canterel nous l'annonça, sous le nom de Noël, comme un diseur de bonne
aventure parcourant le pays depuis peu.

Ayant eu vent de la présence de Félicité à _Locus Solus_, Noël, par
émulation, était venu la veille donner une séance fort curieuse au
maître qui l'avait prié d'exercer aujourd'hui son art devant nous dans
cette clairière enchanteresse, saisissant avec joie l'attrayante
occasion de nous faire comparer le talent de ces deux augures de grand
chemin, si différents par l'âge et par le sexe.

Sac aux épaules comme un soldat, Noël surveillait, en l'appelant
doucement «Mopsus», un coq alerte qui, marchant auprès de lui, portait
sur le dos son bagage personnel dans une hotte exiguë, fixée par deux
lanières embrassant respectivement son cou et ses plumes caudales. Les
parois de l'objet, dont la carcasse, légère ment courbe, épousait le
corps de l'oiseau, étaient finement faites en un filet très élastique,
distendu par l'entassement de maints articles prisonniers, chargés çà et
là de métalliques reflets de lune.

Noël mit le coq debout sur une légère table pliante, qu'à notre approche
il venait d'installer sur le sol, puis, lui enlevant sa hotte, nous
proposa des horoscopes.

Faustine s'avança et, questionnée par l'adolescent, dit l'année de sa
naissance, en précisant le jour et l'heure.

Sortant le contenu de la hotte afin de le ranger sur la table, en nous
prévenant que pour tous ses agissements il puiserait unique ment à cette
réserve spéciale, Noël, consultant un petit livre d'éphémérides trouvé
dans le tas, reconnut que la constellation d'Hercule avait présidé avec
Saturne aux premiers souffles de la jeune femme.

Il tendit alors à Mopsus, qui la prit dans son bec une longue tige
d'acier unie et pointue.

Le coq, gagnant le milieu de la table, se coucha sur le dos, non sans
froisser les plumes de son panache, puis saisit dans sa patte droite le
fort bout de la tige, dont il dressa verticalement la pointe vers le
ciel. Levant à chaque instant les yeux, Noël fit légèrement obliquer la
petite lance, qu'il braqua juste sur Saturne, astre éclatant placé
presque au zénith. Dès lors, mis par l'acier en communication magnétique
avec la planète, l'oiseau devenait clairvoyant pour déchiffrer la
destinée de Faustine.

Strictement immobile, Mopsus, repliant sa patte gauche, appuyait sur le
milieu de son corps la tige inondée de rayons de lune et tenue fixement
sans frissons. Avec une conviction manifeste, il s'imprégna longuement
des effluves initiateurs émanant de l'astre visé.

Le coq se releva enfin, après avoir pincé de nouveau avec son bec la
tige qu'il rangea dans la réserve d'objets.

Là il s'empara d'un chapelet et l'étendit devant Faustine, en lui
désignant clairement un _ave_.

Apprenant de Noël que Mopsus l'incitait de la sorte à conjurer par une
pieuse récitation quelque prochain malheur, Faustine superstitieuse et
visiblement troublée par les manoeuvres de l'oiseau, prit l'_ave_ dans
ses doigts et murmura la prière prescrite.

Dans le butin de la hotte, près d'une longue boîte en verre contenant
une provision de pailles rendues spongieuses, nous dit-on, par une
habile préparation, brillait une petite sphère de cristal presque pleine
d'un liquide rouge vif--et pourvue, en guise de goulot, d'un mince tube
droit de même matière. Ouvrant la boîte, Noël prit une paille et, sans
laisser de jeu, l'enfonça légèrement dans l'extrémité du tube, à la
place d'un étroit bouchon de liège qu'il venait d'enlever.

Mopsus, penchant la tête pour saisir le tube dans ses mandibules, offrit
le tout à Faustine, qui, sur l'ordre du jouvenceau, agrippa la sphère à
pleine main.

Bouillonnant sous l'action de la chaleur, le liquide monta dans le
tube--puis dans la paille, qui, peu à peu, s'imprégna entièrement de
rouge à son contact jusqu'aux deux tiers de sa hauteur. L'ascension
terminée, le coq reprit l'objet et vint le rendre à Noël, qui, attendant
un moment le retour du liquide, vite refroidi, enleva la paille pour
replacer le bouchon.

Mise en demeure par l'adolescent de penser, sous forme de question, à
quelque événement propice ou néfaste qui, intéressant ses jours passés,
présents ou futurs, lui suggérât, même accompli, un doute angoissant,
Faustine, s'avouant insuffisamment éclairée, voulut et obtint des
exemples nettement explicatifs.

Dans le temps révolu, elle pouvait choisir comme fait heureux: _Ai-je eu
ainsi que je le crois, venant de telle part, un amour réciproque et
sincère?_--et comme incident funeste: _Ai-je eu selon mes craintes, en
certaine occurrence, le blâme inavoué de tel coeur attaché au mien?_
L'heure actuelle comportait des demandes analogues, et l'avenir offrait
une aire sans limites aux formules interrogatives.

Ayant réfléchi un moment, Faustine dit que sa question était mentalement
posée.

Le jeune garçon prit à deux doigts, pour le jeter en l'air presque
aussitôt, un dé à jouer de vieil ivoire, qui monta haut en tournoyant et
retomba au milieu de la table. La face supérieure portait en rouge,
outre le chiffre _1_ marqué dans un angle, cette phrase brève: _L'ai-je
eu?_ tracée en fins caractères d'écriture semblant formés par des veines
de l'ivoire.

Noël dit à Faustine que d'après la révélation du dé elle avait évoqué
interrogativement dans le passé une circonstance avantageuse. Inclinant
le visage en signe d'affirmation, la jeune femme, anxieuse et
désappointée, demanda vainement la réponse à l'adolescent, qui
d'ailleurs n'avait jamais prétendu la donner. L'intime nature de la
question émise par l'esprit du sujet ayant une profonde importance, que
nous devions comprendre sous peu, le but du dé, essentiellement magique
suivant Noël, était seulement de pénétrer la pensée en jeu avec une
sûreté infaillible, sans laisser le champ libre, comme l'eût fait une
information directe, à quelque mensonge taquin propre à déjouer exprès
les combinaisons de l'opérateur.

En parlant, Noël nous mettait le dé sous les yeux. Paraissant veiné par
les lettres, l'ensemble des six faces, numérotées en angle de _1_ à _6_,
montrait isolément ces trois formules: _L'ai-je eu? l'ai-je? l'aurai-je?_
une fois en rouge, l'autre en noir, chacune occupant la plate antipode
de sa pareille. Le choix d'un incident fortuné ou contraire était révélé
au jouvenceau par la présence sur la face gagnante d'une inscription
rouge ou noire--le côte chronologique du renseignement se trouvant
subordonné au temps du verbe. Partout le chiffre suivait la teinte de la
formule.

Noël ouvrit un long volume étroit à luxueuse reliure bleue, vieille et
usagée, sorte de code cabalistique dont il nous donna le secret. Le
livre entier se divisait en groupes de six pages qui, se rapportant
chacun à telle constellation, n'offraient que des paragraphes
indépendants et courts, dont les quelques lignes renfermaient, sous
forme de parabole plus ou moins obscure, une destinée humaine. Ces
chapitres égaux avaient tous leur pagination individuelle.

Rapidement l'adolescent parcourait le livre, fait de magnifique vélin
maintenant sale et usé comme la reliure. Tous les trois feuillets, à
droite, un nom de constellation inscrit de biais, en haut, dans le coin
extérieur, tranchait par ses grosses capitales avec le texte même,
prodigieux de finesse. Noël, lisant ces titres, s'arrêta sur _HERCULE_,
dont les étoiles avaient, d'après ses recherches, signalé, en compagnie
de Saturne, la naissance de Faustine--et déclara que sur les six pages
du chapitre en cause la première seule pouvait contenir la sentence
cherchée, selon le dé, qui, ayant achevé sa mission par cette
désignation due au gain de la face _1_, fournissait un mode
d'investigations fort juste. Un examen sérieux du livre eût en effet
montré six différents genres d'esprit régentant respectivement les pages
correspondantes de chaque chapitre; une frappante analogie de pensée
mariait donc entre elles toutes les pages _1_; dans l'ouvrage entier les
pages _2_ également constituaient une sorte de famille homogène, et il
en allait de même, sans lacune, jusqu'à l'ensemble des pages _6_. En
préférant le passé, le présent ou l'avenir pour situer son interrogation
secrète, le sujet projetait sur son caractère intime une précieuse
lumière, complétée par son choix d'un événement bon ou défavorable.
Optimisme, timidité, hypocondrie, défiance, témérité, scrupule,
prévoyance transparaissaient finement dans la question intérieure que
devinait le magique dé infaillible. Imposant, vu le moyen d'enquête
adopté, le sextuple assortiment des pages, l'étude approfondie de ces
sentiments multiples avait servi de base à la composition du texte
cabalistique. Le chapitre une fois désigné par les astres, le numéro de
la face d'ivoire gagnante devenait celui du folio à scruter.

Noël posa en ligne bissectrice sur la page _1_ du chapitre d'_Hercule_
la paille récemment rougie aux deux tiers par le liquide sensitif de la
sphère en cristal. Exactement aussi long que la portion imprimée, le
mince fétu aboutissait sans empiétement aux deux marges haute et basse;
partant de la première ligne, sa section rouge finissait vers le milieu
d'un paragraphe que le jeune garçon toucha du doigt. Là résidait le
destin de Faustine.

Le procédé indicateur, cette fois encore, était rationnel. De la
vitalité du sujet et de son tempérament dépendait en effet l'ascension
plus ou moins hardie, au sein de la paille neuve, du liquide rouge dont
la trace culminante désignait l'alinéa fatidique. Or, du début à la fin
de chaque page, la rédaction des paragraphes comportait un crescendo
régulier, concernant l'exaltation artistique, patriotique ou amoureuse
enclose dans les récits paraboliques. C'est pourquoi, dans son geste
investigateur, Noël plaçait en haut le côté rouge du fétu. Après chaque
séance, le jouvenceau, pour remplacer la dose bue par la paille,
reversait dans la sphère, en nombre voulu, des gouttes de liquide rouge,
sans lesquelles l'enquête subséquente se fût trouvée faussée.

À l'aide d'une loupe, Noël nous lut ainsi le mystérieux passage, que
Mopsus parut écouter attentivement:

«_Dans la cour de son palais de Byzance, la courtisane Chrysomallo se
fit hisser par ses gens sur son fier cheval noir Barsymès, qui piaffait
d'impatience sous un royal harnachement. Puis elle sortit, radieuse,
pour une libre course à travers plaines et forets. Vers le soir, presque
au moment de tourner bride pour regagner sa demeure, elle sentit son
éperon qui, de lui-même, piquait régulièrement à coups pressés le flanc
de sa monture. Basymès s'élança au galop sans que rien pût l'arrêter.
Quand vint la nuit, le chemin s'éclaira d'une lueur verdâtre suivant
partout l'amazone. Cherchant le point d'où rayonnaient ces feux,
Chrysomallo aperçut son éperon qui, luisant d'un éclat glauque,
illuminait les alentours, entraînant toujours son pied malgré elle pour
creuser chaque fois davantage la plaie sanglante du cheval. Cette fuite
éperdue se prolongea des années. L'éperon, qui frappait sans trêve,
gardait pendant le jour sa clarté blafarde, que la nuit rendait
fulgurante. Et à Byzance nul ne revit jamais Chrysomallo.»_

L'adolescent interpréta clairement le récit.

Pareille à Chrysomallo partant gaiement en promenade, Faustine
commencerait, joyeuse, une intrigue pleine de promesses avenantes. Mais
son amour, jugé d'abord par elle-même frivolement superficiel,
deviendrait avant peu tenace et tyrannique, en s'imprégnant de
torturante jalousie. Symbole de ce talonnant amour qui, en dépit de
nombreux efforts refrénateurs, entraînerait à jamais sa victime dans de
fatales voies inconnues, l'éperon, par son glauque rayonnement éclairant
la route aux heures noires, figurait la lumière tragique et pénétrante
qu'une grande passion répand malgré tout sur les pages sombres d'une
vie.

Maintes folies faites dans le passé, au cours de retentissantes idylles,
par Faustine, citée pour la légèreté de ses moeurs, donnaient à la
prédiction un singulier à-propos.

Impressionnée, la jeune femme, sous l'empire de sa brûlante nature,
accueillit avec ivresse l'idée d'une puissante flamme unique
l'accaparant tout entière et dardant sur son existence, fût-ce au prix
de mille tourments, les clartés qu'annonçait l'éperon.

Noël ne put s'empêcher de rire en voyant le coq offrir avec insistance à
Faustine, par de comiques mouvements de bec, une fleur de sauge prise à
une petite branche provenant de la hotte. L'intéressée accepta le
talisman, destiné, d'après l'adolescent, à restreindre un peu les
conséquences douloureuses de son futur penchant.

Articulant nettement pour son coq le nom de Faustine, le jeune garçon
mit debout sur la table un frêle chevalet métallique puis y plaça, comme
une toile, certaine feuille d'ivoire mince et haute. Mopsus se posta
devant, à courte distance, et, pris d'un tic étrange, remua plusieurs
fois la tête brusquement, non sans tordre et congestionner son cou.
Après un moment d'immobilité, il ouvrit largement le bec et projeta en
avant, par une vigoureuse toux volontaire, une minime dose de sang qui,
venue du fond de son gosier, atteignit à gauche le haut de la plaque
d'ivoire, où parut un petit _F_ rouge majuscule.

Toussant exprès de nouveau, mais en visant plus bas, le coq, par un
second envoi de sang, traça un _A_ juste au-dessous de l'_F_. Sortant
toutes formées du gosier, les lettres s'imprimaient d'un coup.

Le même manège réitéré six fois encore créa d'autres majuscules sous les
précédentes, et finalement ce nom: _FAUSTINE_ se trouva inscrit
verticalement contre le bord gauche de la feuille d'ivoire.

Noël satisfit alors notre curiosité visiblement éveillée.

Frappé par l'intelligence de son coq savant, qu'il avait longue ment
éduqué, l'adolescent s'était dit qu'au lieu des paroles purement
mécaniques habituelles aux perroquets on eût obtenu des phrases pensées
et voulues si Mopsus avait pu s'exprimer.

Mais, privé de certaine particularité anatomique dévolue aux oiseaux
parleurs, l'animal était resté rebelle à toute instruction oratoire, et
sa patte s'était refusée à manier le crayon quand Noël, à bout de
ressources, avait songé à l'écriture.

Le jouvenceau avait donc abandonné son projet--lorsqu'une circonstance
fortuite lui indiqua un singulier moyen de réussir.

Un matin, suspendant ses continuelles déambulations, Noël, installé dans
une auberge de village, déjeunait en silence, pendant que Mopsus errait
auprès de lui. Brusquement deux garçonnets, fils de l'hôte, firent
irruption en se poursuivant avec des rires, tout entiers à la passion de
leur jeu. Le premier, en courant, heurta violemment la table de Noël,
renversant une salière à compartiment double posée juste au bord.
Pendant que le sel tombait en cascade jusqu'au plancher, le poivre, plus
ténu, formait à côté un nuage léger qui, en descendant, enveloppa la
tête de Mopsus, secoué aussitôt par une toux violente. Quittant sa
place, l'adolescent, inquiet et prodigue de soins, découvrit que le coq,
lançant au loin à tous ses spasmes une faible quantité de sang, teignait
le parquet d'étranges dessins géométriques toujours différents.

L'alerte passée, Noël, voulant connaître la cause des curieux
crachements rouges, vit, en ouvrant le bec de l'oiseau, que la membrane
d'arrière-gorge, fort congestionnée, devait saigner sans peine.
Puissamment innervée, la surface était parcourue de frémissements
passagers l'ornant de figures multiples, dont les minces traits en
relief, plus injectés encore que le reste en raison de l'inconscient
effort accompli, se couvraient d'une visible sueur purpurine. Soudain le
jouvenceau, s'étant rejeté de côté pour éviter l'effet d'une toux
tardive qui ébranla encore le coq, reconnut en la nouvelle marque
sanglante dont le plancher se macula aussitôt le dispositif exact vu au
dernier moment sur la membrane.

Repris par son ancienne idée, Noël, songeant à utiliser le phénomène
pour enseigner l'écriture au gallinacé, commanda un complet alphabet de
vingt-six petits cachets dotés chacun d'une seule majuscule creuse.
Contre l'usage, les lettres non symétriques étaient mises dans le sens
normal en vue d'une reproduction au second degré.

La surface métallique du premier cachet, appuyée quelques instants sur
la membrane sensitive, y laissa, une fois ôtée, un _A_ tracé en relief.
Bientôt, grâce à un entraînement provenant d'une fréquente répétition de
l'expérience, la lettre se constitua d'elle même en excluant tout autre
modèle; puis les nerfs, au lieu de remuer fortuitement, obéirent à
Mopsus, qui put à sa fantaisie créer ou effacer la voyelle--sans cesse
émise par Noël durant ces diverses phases pour marier dans l'esprit de
l'oiseau le son et la forme.

Lorsque à tour de rôle tous les cachets eurent servi au même travail, le
coq sut amener sur sa membrane telle lettre quelconque prononcée par
l'adolescent, qui lui apprit dès lors à tousser volontairement pendant
l'instant propice. La congestion se portant sur tout aux parties
saillantes, moites de sang, le jaillissement campait toujours la lettre
en cause sur le lieu atteint. Puis Mopsus s'habitua, grâce à un
complément d'éducation, à déterminer au besoin par un tic du cou un
afflux sanguin vers la membrane.

Noël, en quête d'une rigide et lavable surface blanche presque
verticale, acquit une feuille d'ivoire qui, dressée sur un petit
chevalet, offrit aux lettres rouges un parfait réceptacle.

Entraîné progressivement à syllaber ses lettres puis à composer des
mots, Mopsus, en possession d'un langage écrit, exprima ses pensées
propres, suivant l'espoir du jeune garçon, qui, enhardi, lui inculqua
maintes règles de prosodie, en s'attardant sur l'acrostiche. Désormais,
à chaque séance divinatoire, le coq établit une pièce de vers sur le nom
du personnage occupant la sellette.

Entre-temps, Mopsus avait travaillé sans relâche, et six alexandrins
s'alignaient maintenant sur la plaque ivoirine, formés de petites
majuscules rouges égales aux huit premières et projetées une à une. Il
avait parfois renouvelé son tic pour entretenir sa congestion gutturale.
Deux derniers vers, dus à la même toux fréquente génératrice de lettres
sanglantes, finirent un acrostiche mystérieux, commentant avec une
étrange profondeur obscure la parabole de Chrysomallo...

Nous le lûmes tous plusieurs fois en même temps que Faustine, qui
demeura saisie et rêveuse.

Pendant qu'elle méditait, Noël, rangeant plaque et chevalet, nous
présenta un objet léger, formé d'un petit plateau rectangulaire en tulle
d'amiante soutenu par le métal très délié d'une carcasse succincte et de
quatre pieds. À côté il posa une transparente boîte en mica
soigneusement fermée, dans laquelle apparaissait, enroulée maintes fois
sur elle-même, une feuille métallique d'épaisseur presque nulle, ajourée
avec une finesse telle que seul un fort microscope en eût révélé chaque
détail. À l'oeil nu on ne pouvait que deviner les contours aériens de
cet ouvrage de fée, minuscule cylindre occupant à peine la vingtième
partie de son contenant.

Le jouvenceau ouvrit un sac de toile haut de quelques centimètres, d'où
il fit choir dans le plateau de tulle, en couche uni forme, du charbon
de bois concassé en menus fragments. Puis, frottant une allumette, dont
la flamme, promenée sous le plateau, envahit le combustible entier, il
établit sur le brasier improvisé la boîte diaphane, qui ne surplomba
nulle part.

Après nous avoir enjoint d'épier assidûment le délicat rouleau
métallique, prêt à subir une merveilleuse transformation, l'adolescent
évoqua tout haut de lointains souvenirs.

Dès sa petite enfance, Noël avait fait l'apprentissage de la vie errante
avec un vieil artiste nommé Vascody, qui, s'accompagnant sur la guitare,
utilisait pour chanter en plein vent les restes d'une admirable voix de
ténor. À la fin de chaque séance, Noël dansait et quêtait.

Pendant les haltes, Vascody charmait l'enfant en lui parlant de sa
jeunesse, revenant souvent à certaine période glorieuse où, de vingt à
trente ans, il avait triomphé au théâtre. L'apogée de sa courte carrière
était marquée par _la Vendetta_, dont il avait, en 1839, créé à l'Opéra
le rôle principal. L'auteur, le comte de Ruolz Montchal, avait
précédemment donné à l'Opéra-Comique un petit ouvrage: _Attendre et
courir_, composé en collaboration avec Fromental Halévy; Vascody, qui,
simple débutant, y tenait un modeste rôle, avait alors frappé par sa
belle voix le comte de Ruolz, prompt à le choisir plus tard entre tous
comme protagoniste de _la Vendetta_.

En interprétant cette dernière oeuvre, Vascody connut de rayonnants
succès. Son organe pur et généreux déchaînait chaque soir
l'enthousiasme.

Mais, à la suite d'un accident de larynx, il dut, en plein
épanouissement, quitter le théâtre et vivre d'enseignement vocal. Dans
l'extrême vieillesse, privé d'élèves, il chanta dans les rues, guitare
en main, et recueillit quelques aumônes grâce à de belles notes
persistantes.

Conduit un jour à Neuilly par les hasards de son existence nomade, il
franchit la grille ouverte d'un jardin et entonna au pied d'une
tranquille maisonnette le grand air de la Vendetta.

Au bout de quelques mesures, un vieillard parut sur le seuil en
murmurant avec émotion:

«Oh! cette voix... cette voix... Seigneur, est-ce possible?...»

Puis, s'avançant, le nouveau venu s'écria soudain en joignant les mains:

«Vascody!... C'est lui, c'est bien lui!...»

Vascody, s'arrêtant court, dit alors tout tremblant:

«Le comte de Ruolz-Montchal!...»

Les deux hommes, en pleurant, tombèrent aux bras l'un de l'autre,
bouleversés par les réminiscences de jeunesse qu'éveillait en eux leur
vue réciproque.

Introduit dans la maison, Vascody narra sa lamentable histoire à son
ami, qui le renseigna ensuite sur sa propre vie.

Poussé vers la chimie par des revers de fortune, à une époque où son
oeuvre musicale était déjà nombreuse, le comte de Ruolz avait trouvé sa
célèbre méthode pour argenter et dorer les métaux puis son procédé pour
fondre l'acier. Plus tard il avait inventé son métal phosphoré, aussitôt
employé dans la fabrication des canons français.

Actuellement Ruolz venait de réaliser, après plusieurs années de
recherches, une nouvelle découverte gardée secrète. Il résolut d'en
offrir la primeur à son vieil ami, dont le chant imprévu, avec un charme
qui le grisait encore, lui avait joyeusement rappelé l'ancien temps. Le
conduisant à son laboratoire, il étala devant lui une couche fine de
braise ardente sur un petit plateau en tulle d'amiante muni de quatre
pieds--et posa sur ce lit de feu une légère boîte en mica, au fond de
laquelle brillait, sous forme de minuscule rouleau, une rigide et
féerique dentelle de métal inappréciable pour l'oeil nu. La transparence
du tulle d'amiante visait à exclure des esprits tout soupçon concernant
le stratagème des doubles fonds.

Sous l'action de la chaleur, l'étrange dentelle s'accrut peu à peu en
tous sens, gagnant ostensiblement en largeur et en épaisseur pendant que
ses surfaces internes, par suite de son allongement, glissaient les unes
sur les autres. En outre le métal s'assouplissait et le grossissement
rendait visible chaque minime contour de l'ouvrage. Finalement une
longue bande de dentelle étincelante, enroulée sans jeu sur elle-même,
occupa l'entière capacité disponible, en touchant partout les parois de
mica.

Déposant loin du fragile foyer la boîte prise par deux petites anses
latérales et inconductrices, Ruolz laissa l'ensemble se refroidir puis,
soulevant le couvercle, sortit la dentelle, prompte à se dérouler. Manié
par Vascody, le fabuleux réseau offrait plus de souplesse et de délicate
beauté que les points de luxe les plus recherchés, malgré son essence
métallique, trahie par un restant de chaleur et un poids surprenant
joints à d'ardents reflets.

La troublante finesse des mailles et du dessin, même après leur forte
amplification, prouvait la minutie féerique du travail primitif,
d'ailleurs exécuté par Ruolz à l'aide d'un puissant microscope désigné à
Vascody. Mais le mérite inhérent à l'accomplissement d'une telle tâche
importait peu au comte, fier seulement d'avoir trouvé un métal
sensationnel qui, en se dilatant follement à la chaleur, devenait, sans
changer de nature, aussi maniable que les plus mousseux tissus.

Seyant ornement de robe appelé à exciter la convoitise féminine par son
éclat splendide, la fastueuse dentelle annonçait de gros profits,
auxquels Ruolz résolut d'intéresser Vascody. Il lui remit, avec la boîte
diaphane et le plateau de tulle promptement vidé, quatre nouveaux
rouleaux de métal identiques au premier et prêts pour la métamorphose,
seuls spécimens de ce genre existant alors. Étrennant avant sa grande
extension prochaine l'exploitation du précieux arcane, Vascody,
bénéficiant d'une lucrative primeur, pourrait donner en coûteux
spectacle chacune des quatre expériences transformatrices, non sans en
vendre à haut prix le résultat.

Ébloui par ce don magnifique, Vascody quitta son bienfaiteur avec des
larmes de reconnaissance.

En revenant le lendemain, 30 septembre 1887, il apprit avec douleur que
le comte de Ruolz, emportant pour jamais le secret de sa dernière
invention, était mort subitement d'une affection au coeur déjà ancienne.

Vascody publia un récit de sa suprême entrevue avec le défunt et, devant
une assemblée choisie, donna pour un cachet élevé une séance d'extension
métallique dans le salon d'un riche amateur de science, qui, ensuite,
lui paya cher l'éblouissante dentelle formée sous ses yeux, dans la
boîte en mica, par les tisons du plateau de tulle.

Pour ménager son pécule, apte seulement à lui fournir une aide
passagère, l'ancien artiste continua sa vie de chanteur nomade, en
accordant à son corps usé par l'âge plus de repos et de bien-être.

Cinq ans après, son magot s'épuisant, il se procura de nouvelles
ressources en exploitant ailleurs le même moyen--et ne posséda plus dès
lors que deux spécimens métalliques.

Plusieurs années passèrent, adoucies par l'appoint que fournissait à ses
gains, sans cesse plus précaires, son abondante réserve. Il bénissait
chaque jour la mémoire de Ruolz, sans lequel sa vieillesse n'eût connu
que privations et tortures.

Au cours de ses pérégrinations, Vascody eut pour voisin de chambre
certain ouvrier brutal et ivrogne, qui, veuf depuis peu, vivait seul
avec un fils de six ans nommé Noël. À travers le mur on entendait crier
l'enfant sous les coups du monstre, qui lui reprochait sa nourriture.

Le gamin, bien souvent, allait pleurer dans les bras du vieux musicien,
prodigue de tendres consolations.

Révolté, Vascody offrit de s'adjoindre Noël, dont la grâce naïve pouvait
l'aider à capter la foule. Acceptant joyeusement, la brute, sans une
larme, se sépara du garçonnet, qui partit le jour même avec son sauveur.

Émerveillé de sa nouvelle vie, qu'il comparait à son enfer passé, Noël
apprit du vieillard, dont la guitare lui donnait le rythme, quelques
danses alertes qui firent croître les recettes chancelantes.

Plus tard, Vascody observa chez l'enfant, qu'il tentait d'orienter vers
le chant, une complète absence de moyens vocaux. Poussé dans une autre
voie, Noël fut initié par un bateleur aux principes de la vaticination,
art qu'il perfectionna ensuite à sa manière.

Vascody vit un jour la fin de son second magot, dispersé peu à peu. Une
troisième fois l'expérience coutumière lui octroya pour un laps
important une aisance relative.

Mais, peu de temps après, le vieillard, dont la voix avait toujours
gardé de claires notes émotionnantes, mourut presque centenaire aux
premiers froids d'un hiver précoce, léguant à Noël, outre la somme
récemment acquise, le dernier des quatre précieux rouleaux métalliques
donnés par le comte de Ruolz.

Noël, atterré, vit avec effroi partir son bienfaiteur et unique ami.
Secoué par les sanglots, il suivit seul, absolument seul, le corps du
vieux musicien jusqu'au cimetière...

Puis il revint, tout chancelant, dans la chambre où avait agonisé son
cher compagnon.

Désormais, Noël était maître de sa personne. L'année précédente, en
repassant avec Vascody par la ville de leur première rencontre, il avait
appris le décès de son père, peu a peu miné par l'alcool.

Il continua d'errer sans trêve en disant la bonne aventure et, pour
égayer sa solitude, prit des bêtes qui, dressées par lui, corsèrent son
répertoire. Tour à tour un chien, un chat et un singe, morts depuis,
étonnèrent les curieux par leurs manigances divinatoires. En dernier
lieu, Mopsus, ingénieusement éduqué, dépassa l'art de ses trois
devanciers.

Noël tenait toujours en réserve le dernier spécimen métallique du comte
de Ruolz.

En attendant l'occasion d'en tirer grandement profit, l'adolescent, avec
un bref historique, l'exhibait à chaque séance ainsi que le plateau et
la boîte, afin d'enrichir son programme.

Canterel ayant royalement payé à notre intention le spectacle de
l'étrange mue et le prix de la future dentelle, Noël s'était muni pour
aujourd'hui d'une petite provision de charbon.

Pendant l'exposé du jeune garçon, le spécimen métallique, échauffé par
la braise, avait grossi progressivement dans la boîte, qu'à présent il
remplissait presque de son rouleau mobile aux continuels glissements
intérieurs.

Noël, jugeant l'épanouissement insuffisant, attendit que la dentelle, en
se développant encore, touchât les six parois de mica.

Mettant, pour parer les brûlures, des gants d'hiver épaissement
tricotés, il ouvrit et vida la boîte sans recourir aux anses non
conductrices puis étendit la dentelle sur la table en vue d'un
refroidissement plus rapide.

Un cri d'extase nous échappa devant cet ouvrage merveilleux, comparable
aux plus ruineuses valenciennes. Malgré l'infinie ténuité du résultat,
la matière composante restait _métal_ et scintillait au clair de lune.

Le pesant réseau, qu'on put avant peu tâter sans crainte, nous stupéfia
par sa parfaite souplesse, égale à celle des gazes vaporeuses.

Canterel prit la dentelle pour la remettre à Faustine, qui, rendue
confuse par ce présent superbe, en essaya de suite l'effet sur sa
poitrine. Le point fit merveille sur le fond rose du maillot, et chacun
voulut palper de nouveau le miroitant volant, qui, refroidi entièrement,
donna cette fois au toucher une impression de fraîcheur métallique.

Par les soins de Noël, tous les objets de la séance--livre
d'éphémérides, tige d'acier, chapelet, boîte de fétus, sphère de
cristal, paille rougie, dé, code stellaire, loupe, branche de sauge,
feuille d'ivoire, chevalet, boîte en mica, sac de charbon et plateau de
tulle dégarni de braise--réintégrèrent la hotte extensible, bientôt
remise au dos de Mopsus, qui fut posé à terre.

Pliant sa table pour l'emporter, l'adolescent prit congé, non sans
récolter à la ronde un lot spontané de pièces blanches et de paroles
amicales.

Pendant qu'il s'éloignait, suivi du coq, le maître, qui avait obtenu de
lui certaines confidences, nous renseigna sur le dé magique, dont la
sagacité semblait inexplicable. Déchiffrant dans les yeux du sujet,
empreints d'une dose subtile de précision ou de vague, de joie ou de
tristesse, la double énigme concernant l'interrogation mentale, Noël
savait, en manoeuvrant par secousses furtives un poids intérieur,
obliger le dé à retomber juste.

Puis Canterel, annonçant que tous les secrets de son parc nous étaient
maintenant connus, reprit le chemin de la villa, où bientôt un gai dîner
nous réunit tous.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Locus Solus" ***

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