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Title: Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon - Tome VII
Author: Rovigo, Duc de
Language: French
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*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon - Tome VII" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)



MEMOIRES DU DUC DE ROVIGO, POUR SERVIR À L'HISTOIRE DE L'EMPEREUR
NAPOLÉON.

TOME SEPTIÈME.

PARIS,

A. BOSSANGE, RUE CASSETTE, N° 22.

MAME ET DELAUNAY-VALLÉE, RUE GUÉNÉGAUD, N° 25.

1828.



CHAPITRE PREMIER.

L'impératrice quitte Paris.--Le roi de Rome refuse de sortir des
Tuileries.--Conseil de défense.--Le prince Joseph.--Arrivée du général
Dejean.--Encore le duc de Dalberg.--Je reçois ordre de suivre
l'impératrice.--M. de Talleyrand.--Ses instances pour se faire autoriser
de rester à Paris.--Il n'était donc pas bien sûr de ses trames, ou il
avait de bien grandes répugnances pour les Bourbons.


Le lendemain, dès sept heures, les dispositions du départ étaient
faites. Le bruit se répandit promptement que l'impératrice s'éloignait.
La foule accourut, et la place du Carrousel fut bientôt couverte d'une
multitude d'hommes, de femmes qui ne demandaient pas mieux que de couper
les traits, de renvoyer les attelages, et de voir la régente courir
généreusement avec eux les dernières chances de la fortune. Mais tel
était le respect que l'on portait encore à sa personne et à ses
volontés, que, dans une foule immense dont chacun eût voulu la retenir,
il ne se trouva personne qui osât même en manifester l'intention. Une
simple tentative eût cependant tout sauvé, car l'impératrice était loin
d'approuver la résolution qui avait été prise. Le prince Joseph,
l'archi-chancelier ne l'approuvaient pas davantage. Ils l'avaient
appuyée, parce que les ordres de l'empereur étaient précis; mais ni l'un
ni l'autre ne se faisaient illusion sur les conséquences dont elle
serait suivie.

Marie-Louise était dans la même situation d'esprit. Chacun voyait ce
qu'il fallait faire, sans que personne osât l'ordonner. Joseph proposait
à l'impératrice de prendre l'initiative, l'impératrice se rejetait sur
le conseil de régence, et observait que l'empereur ne lui avait donné un
conseil que pour la guider; que c'était à ceux qui en étaient membres à
lui tracer la conduite qu'elle devait suivre; que pour rien au monde
elle ne se mettrait en opposition avec les volontés de l'empereur.
Joseph observa alors qu'avant de quitter la capitale, il convenait au
moins de s'assurer des forces qui la menaçaient. Il partit à la pointe
du jour pour aller lui-même prendre connaissance de l'état des choses.
L'impératrice voulait, comme elle en était convenue, attendre son retour
pour prendre une décision; mais les avis les plus alarmans, les rapports
les plus contradictoires se succédaient d'un instant à l'autre: le
ministre de la guerre la pressait, elle céda et monta en voiture sur les
onze heures du matin.

Elle fut suivie des personnes qu'elle avait désignées pour
l'accompagner, et s'éloigna sous l'escorte de ses gardes ordinaires. La
foule lui donna des marques d'intérêt dans ce moment cruel; mais si
quelqu'un eût été assez hardi pour couper les traits des attelages, il
n'y eût plus eu de responsabilité à craindre, l'indécision eût disparu,
et tout eût été sauvé. Une chose remarquable, c'est la résistance
qu'opposa le roi de Rome au moment où l'on voulut l'emporter chez sa
mère. L'enfant se mit à crier que l'on trahissait son papa, qu'il ne
voulait pas partir. Il saisissait les rideaux de l'appartement, et
disait que c'était sa maison, qu'il n'en sortirait pas. Il fallut tout
l'ascendant de madame de Montesquiou pour le calmer; encore fallut-il
qu'elle lui promît bien de le ramener pour le décider à se laisser
emporter chez sa mère.

Après le départ de l'impératrice, le pouvoir tomba dans les mains du
prince Joseph, qui quitta le Luxembourg, où il demeurait, pour venir
s'établir aux Tuileries. Il chercha à prolonger la défense, à utiliser
le peu de moyens qui nous restaient, et ne se montra indifférent qu'à ce
qui n'intéressait pas le service de l'empereur; car, je dois le dire,
l'intrigue ne fut pas inactive autour de lui. Déjà avant que l'armistice
de Lusigny fût rompu, il y avait eu un commencement de tentative pour le
décider à se déclarer protecteur de l'empire, et faire prononcer par le
sénat la déchéance de l'empereur. Les hommes qui étaient à la tête de ce
complot étaient à peu près les mêmes que ceux qui, quinze jours après,
se mirent en mouvement pour faire rappeler la maison de Bourbon, avec
laquelle ils répugnaient de s'allier, ou du moins n'avaient pas encore
de rapports bien arrêtés. Le prince Joseph non seulement rejeta
l'insinuation, mais il démontra à ceux qui la lui présentaient le danger
d'une entreprise dont le résultat le moins fâcheux devait détruire les
dernières ressources qui restaient à l'empereur, dont l'ombre nous
défendait encore; qu'elle pouvait même engendrer la guerre civile, et
mettre les Français aux prises les uns avec les autres; qu'au surplus,
quelles que fussent les chances, on se trompait beaucoup, si on le
croyait capable de se ranger parmi les ennemis de son frère. Il ajouta
qu'il voulait bien oublier cette proposition, mais il défendit qu'on lui
en parlât davantage, ou que l'on y donnât aucune suite, parce qu'alors,
il en ferait poursuivre les auteurs.

Le prince de Bénévent avec l'archi-trésorier et les ministres restèrent
à Paris. Le moment approchait où cette longue agonie allait se terminer.

Le départ de l'impératrice ne pouvait rester ignoré des ennemis, qui
étaient aux portes de la capitale. Il fut aussi le signal d'une quantité
d'autres départs particuliers qui avaient tardé jusqu'à ce moment à
s'effectuer, en sorte que, depuis la barrière de Paris jusqu'à Chartres,
ce n'était plus, pour ainsi dire, qu'un immense convoi de voitures de
toute espèce. On ne peut se faire une idée de ce spectacle lorsqu'on ne
l'a pas vu. Que l'on se figure le désordre qui accompagnait cette scène
de désolation, et l'on sera moins étonné des conséquences dont elle a
été suivie.

Paris était dans un état de désertion vers le midi, et toute la
population du voisinage y affluait vers le nord. Cependant les ennemis,
qui avaient, les jours précédens, poussé sur la route de Meaux le petit
corps aux ordres du général Compans, venaient de le rejeter encore
jusque sur les approches de la barrière de Bondy, entre l'étang de la
Villette et les hauteurs de Ménilmontant. Les souverains alliés étaient
là en personne.

De leur côté, les corps des maréchaux Marmont et Mortier, appelés au
secours de la capitale, étaient arrivés à Saint-Mandé la nuit qui
précéda l'attaque. Le soir, ils prirent leur positions de bataille:
Marmont appuya sa droite à la Marne, et développa à sa gauche les
troupes de Mortier sous les hauteurs de Montmartre. Il était chargé de
la direction des corps[1]; il avait fait reconnaître Romainville, et
croyait, sur la foi des rapports qui lui avaient été faits, que les
alliés n'y avaient pas paru: il fit marcher sur le village. Les Russes
l'occupaient en force. L'action s'engagea, et devint bientôt des plus
vives. Le duc de Padoue, qui conduisait la droite, ne put se soutenir:
atteint, au milieu de la mêlée, d'un coup de feu qui le mit hors de
combat, il fut remplacé par le général Lucotte, qui vint se reformer au
cimetière du P. Lachaise. Ce mouvement rétrograde découvrait tout-à-fait
la route qui va de Belleville à Saint-Mandé. Le duc de Raguse fut obligé
d'abandonner l'attaque de Romainville pour venir en toute hâte couvrir
le premier de ces deux villages. Il était temps, car le général Compans
avait abandonné la position qu'il occupait dans le bassin de la Villette
pour se retirer plus en arrière. Les Russes, qui n'étaient plus contenus
par nos troupes, s'étaient portés en avant, et débouchaient déjà sur sa
droite, que le duc de Raguse ignorait encore la retraite de son
lieutenant. Il fit néanmoins bonne contenance, et réussit à opérer son
mouvement.

Pendant que ces choses se passaient, Paris était témoin d'une scène qui
fait la honte de ceux qui en étaient les auteurs. Il y avait plus d'un
mois que la garde nationale demandait avec instance qu'on lui délivrât
des fusils de munition, au lieu de ces piques ridicules avec lesquelles
on l'avait en grande partie armée; elle avait renouvelé plusieurs fois
sa demande sans pouvoir rien obtenir. J'en écrivis à l'empereur, qui me
répondit: «Vous me faites une demande ridicule; l'arsenal est plein de
fusils, il faut les utiliser.»

J'avais montré cette lettre au prince Joseph et au ministre de la
guerre. Celui-ci m'avait répondu qu'il n'avait que très peu de fusils,
qu'il les conservait pour l'armée, qui en avait besoin à chaque instant,
en sorte que je ne pus rien obtenir. Ce ne fut qu'au moment où l'on
attaquait les troupes postées sous les murailles de Paris, que le duc de
Feltre consentit à livrer à la garde nationale quatre mille fusils au
lieu de vingt mille dont elle avait besoin; encore, pour couronner
l'oeuvre, ne distribua-t-on les quatre mille fusils que lorsque les
différentes légions étaient déjà réunies. Les chariots chargés de ces
armes furent amenés devant elles, et on en fit la distribution.
L'artillerie n'avait reçu que la veille dans la nuit l'ordre de délivrer
ces fusils; à cette heure, le sort de Paris ne paraissait plus douteux.
Le ministre de la guerre surtout ne dissimulait pas qu'il regardait la
capitale comme perdue. Pourquoi donc ne pas ouvrir alors les arsenaux à
la population, ne pas lui abandonner tout ce qu'ils contenaient,
puisqu'on ne pouvait pas empêcher ces armes de tomber dans les mains des
ennemis?

À la pointe du jour, le prince Joseph s'était établi à Montmartre, et
avait fait prévenir les membres du conseil de défense de venir le
joindre. J'y étais appelé, je m'y rendis un des premiers. Le tambour
battait de tous côtés dans Paris; les citoyens s'assemblaient, le
dévouement était général dans les faubourgs. Lorsque j'arrivai à
Montmartre, je ne fus pas peu surpris de n'y voir aucune disposition de
défense; on y avait grimpé deux ou trois pièces de campagne, et il y en
avait deux cents dans le Champ-de-Mars, que l'on aurait pu transporter
sur n'importe quel point de Paris avec les chevaux de carrosses de cette
capitale. Le ministre de la guerre n'avait qu'un mot à dire, il ne le
dit pas; rien ne fut disposé pour la défense, les plateformes n'étaient
pas même ébauchées; il n'y avait pas une esplanade de faite pour mettre
du canon en batterie.

Bien plus, Montmartre était sans troupes; la garde nationale fut obligée
de l'occuper. Le moment où sa présence aurait pu y être utile était
celui où elle recevait les quatre mille fusils que l'on avait eu tant de
peine à arracher des arsenaux.

L'ennemi, dont le plan était arrêté, avait développé tous ses moyens. Il
faisait des progrès rapides sur les hauteurs de Belleville et de
Ménilmontant, où on n'avait pas à lui opposer le quart des troupes qu'il
avait déployées sur ce point.

Les membres qui devaient composer le conseil de défense n'étaient pas
arrivés; le prince Joseph m'engagea à aller moi-même voir ce qui se
passait sur le point où l'attaque paraissait s'échauffer, et revenir lui
rendre compte de ce que j'aurais vu. Je m'y rendis par l'extérieur de la
muraille d'enceinte. Déjà nos troupes commençaient à céder; elles se
défendaient cependant avec courage, et cela était d'autant plus
méritoire, que l'issue du combat ne pouvait pas devenir favorable.

Un autre incident qui survint contribua encore à aggraver leur position:
les deux maréchaux furent obligés de se rendre au conseil de défense;
pendant qu'ils se transportaient des hauteurs de Ménilmontant à celles
de Montmartre, les ennemis, qui étaient déjà si nombreux, avaient encore
l'avantage de n'avoir pas affaire à ceux qui étaient personnellement
chargés du commandement.

Le conseil était composé du ministre de la guerre, des deux maréchaux,
du commandant de Paris avec quelques autres officiers-généraux. Il lui
arrivait à chaque instant les nouvelles les plus fâcheuses; il voyait,
du point où il était, les troupes ennemies qui couvraient la plaine
entre Saint-Denis et la capitale. Les chefs de corps, revenus à leur
poste, donnèrent cependant à la défense un élan qui imposa quelque temps
aux alliés. Mais ceux-ci recevaient incessamment de nouveaux renforts,
le soleil n'était pas aux deux tiers de sa course. Une plus longue
résistance fut jugée impossible. Marmont fit connaître ce fâcheux état
de choses à Joseph, qui lui répondit par le billet suivant:

     «Paris, le 30 mars 1814.

     «Si M. le maréchal duc de Trévise et M. le maréchal duc de Raguse
     ne peuvent plus tenir leurs positions, ils sont autorisés à entrer
     en pourparlers avec le prince de Schwartzenberg et l'empereur de
     Russie, qui sont devant eux.

     «_Signé_ JOSEPH.

     «Montmartre, à midi un quart.

     «Ils se retireront sur la Loire.»

Marmont se mit alors en communication avec l'ennemi. Ses parlementaires,
accueillis à coups de fusil sur la route de Belleville, furent mieux
reçus sur celle de la Villette. Ils furent admis, annoncèrent que le
maréchal était autorisé à traiter, et demandèrent une suspension
d'armes, qui fut accordée.

Au moment où ces choses se passaient à Belleville, le général Dejean
arrivait à Paris avec des dépêches de l'empereur. Ce prince se trouvait
aux alentours d'Arcis-sur-Aube, lorsqu'il apprit la marche des alliés
sur la capitale. Il entrevit de suite les fatales conséquences que ce
mouvement pouvait avoir; il chargea le colonel Gourgaud d'aller en toute
hâte s'emparer des ponts de Troyes, d'expédier de cette ville un
courrier qui annonçât au ministre de la guerre que l'armée accourait au
secours. Le colonel Gourgaud n'était pas arrivé à Troyes, qu'il y fut
joint par le général Dejean, dépêché directement à Paris. La poste
manquait de chevaux; Gourgaud donna celui qu'il était parvenu à se
procurer, et Dejean poursuivit sa route. Il arrive au moment où
l'attaque est la plus vive, descend chez son père, prend un cheval et
court à Montmartre. Le prince Joseph venait de s'éloigner; il se mit sur
ses traces, et le joignit au milieu du bois de Boulogne. Il lui transmit
les dépêches de l'empereur, et l'engagea à retourner à Paris. Le prince
s'y refusa; il répondit qu'il était trop tard, qu'il avait autorisé les
maréchaux à traiter; il engagea du reste le général à se rendre auprès
d'eux et à leur faire connaître les ordres dont il était porteur. Dejean
joignit en effet le maréchal Mortier, qui combattait près du canal de la
Villette, lui transmit les instructions dont il était chargé. De
nouvelles ouvertures avaient été faites; les alliés ou du moins
l'Autriche semblaient disposés à les accueillir; on était près de
s'entendre. Il fallait, à tout prix, gagner quelques heures, et sauver
la capitale des malheurs de l'occupation. Le duc de Trévise adopta
vivement cette idée. Il fit approcher un tambour, et écrivit, au milieu
de la mitraille qui décimait ses carrés, la lettre suivante.

     «Sous Paris, le 30 mars 1814.

     «À S. A. S. le prince Schwartzenberg, commandant en chef les armées
     combinées.

     «PRINCE,

     «Des négociations viennent d'être ouvertes de nouveau, M. le duc de
     Vicence est parti pour se rendre auprès de S. M. l'empereur
     d'Autriche; le prince de Metternich doit être en ce moment auprès
     de l'empereur Napoléon: dans cet état de choses, et au moment où
     les affaires peuvent s'arranger, épargnons, prince, l'effusion du
     sang humain. Je suis suffisamment autorisé à vous proposer des
     arrangemens. Ils sont de nature à être écoutés. J'ai donc l'honneur
     de vous proposer, prince, une suspension d'armes de vingt-quatre
     heures, pendant laquelle nous pourrions traiter pour épargner à la
     ville de Paris, _où nous sommes résolus de nous défendre jusqu'à la
     dernière extrémité_, les horreurs d'un siége.

     «Je prie V. A. S. d'agréer l'assurance de ma haute considération,
     et je saisis cette occasion pour lui exprimer de nouveau les
     sentimens de l'estime personnelle que je lui porte.

     «_Signé_, le maréchal duc DE TRÉVISE.»

Le duc de Trévise avait à peine expédié sa lettre, qu'un des officiers
du duc de Raguse vint lui donner connaissance de la convention que ce
maréchal avait conclue. Dès-lors, sa démarche devenait un hors-d'oeuvre;
il jugea bien que les nouvelles qu'il avait transmises au généralissime
ne paraîtraient qu'un leurre destiné à gagner du temps. C'est en effet
ce qui arriva. Schwartzenberg ne se borna pas à révoquer en doute les
ouvertures dont il lui parlait, il contesta jusqu'à la possibilité d'un
rapprochement[2]. Rien n'était cependant plus réel que les négociations
qu'avait annoncées le maréchal.

Outré de voir que son négociateur n'avait rien su conclure, l'empereur
avait pris le parti d'être lui-même son diplomate, et de se mettre en
communication directe avec l'empereur d'Autriche. Il avait fait appeler,
dans la nuit du 25 au 26 mars, le colonel Galbois, lui avait remis des
dépêches pour ce prince, et après lui avoir spécialement recommandé
d'éviter les Russes, de ne parlementer qu'avec les troupes du souverain
auprès duquel il était envoyé, il lui avait dit: Allez, faites
diligence, _vous portez la paix_. Le colonel réussit à échapper aux
cosaques, mais ne put pousser jusqu'à Dijon. Du reste, il fut
parfaitement accueilli, et reçut, dans la matinée du 28, l'assurance que
les propositions qu'il avait transmises étaient agréées. L'adjudant de
l'empereur d'Autriche qui vint lui donner communication des intentions
de ce prince, lui apprit que chacun des trois grands souverains était
autorisé à traiter, à signer pour les deux autres; que ce n'était pas
avec l'Autriche seule, mais avec toute la coalition, que la paix était
faite. Le colonel demandait une réponse écrite; mais la rédaction d'une
pièce de cette importance exigeait du temps, le moindre retard pouvait
de nouveau tout compromettre; il partit, sur l'assurance réitérée
qu'elle serait incessamment expédiée. Elle le fut en effet; mais un
parti de cosaques fondit sur les parlementaires qui en étaient porteurs.
Français et Autrichiens, tout fut enlevé, et l'on poussa d'autant plus
vivement l'entreprise qu'on avait formée sur Paris.

Cette circonstance était sans doute ignorée par Schwartzenberg,
puisqu'au lieu d'accueillir les ouvertures du duc de Trévise, il lui
répondit par l'envoi d'une pièce odieuse sur laquelle je reviendrai tout
à l'heure. Les choses restèrent dans l'état où elles étaient; il ne vint
à la pensée de Dejean ni de Mortier de faire connaître à Marmont
l'arrivée prochaine de l'empereur, d'user le temps de la suspension
d'armes, et de tenter un nouvel effort pour atteindre la nuit.

Les deux maréchaux se réunirent paisiblement à la barrière de la
Villette, où ils arrêtèrent, avec M. de Nesselrode et le comte Orloff,
la capitulation que signèrent le colonel Fabvier et le colonel
Saint-Denys, l'un officier d'état-major, et l'autre premier aide-de-camp
du duc de Raguse.

Ainsi finit cette déplorable affaire, et le sort de la France fut
décidé.

L'empereur n'avait cependant demandé à Paris que de se défendre quatre
ou cinq jours, et il avait annoncé, en quittant la capitale, qu'il
serait possible que, par suite des manoeuvres qu'il était obligé de
faire, les ennemis s'approchassent jusque sous les murailles de cette
grande ville, mais qu'il ne tarderait pas à arriver. On lui avait promis
de ne point s'effrayer de l'approche des ennemis, mais on ne lui tint
pas parole; ce n'est pas Paris qui a des reproches à se faire, tous les
citoyens étaient prêts à suivre ceux qui auraient voulu les conduire; et
si, au lieu de laisser dans les arsenaux ainsi qu'au Champ-de-Mars les
armes et l'artillerie qui y furent trouvées par les ennemis, on les
avait abandonnées à la population de Paris quatre jours plus tôt, elle
aurait su en tirer un meilleur parti. Une faute aussi grave ne doit être
attribuée qu'à ces hommes médiocres qui, avides de faveurs et de
pouvoir, étaient parvenus, à force de bassesses et de protestations de
leur dévouement, à se faire accorder une confiance exclusive; ce sont
eux qui ont disposé de nos destinées en manquant de courage dans les
momens périlleux.

Au moment où l'on faisait prendre au prince Joseph la fatale résolution
dont je viens de parler, les ministres et tout ce qui composait l'action
du gouvernement étaient encore à Paris. On aurait sans doute bien voulu
alors que cette ville fût en état d'insurrection, mais il ne restait que
quelques heures pour distribuer les armes et disposer l'immense
artillerie qui était au Champ-de-Mars, dépaver les rues, et, en général,
prendre l'attitude d'une place déterminée à se défendre: tout cela
aurait pu se faire quelques jours plus tôt, mais lorsque les citoyens de
Paris virent qu'on avait plus de confiance dans les ennemis qu'en eux
pour conserver leur ville, ils ne durent naturellement avoir qu'une fort
mince opinion de ceux aux mains desquels on avait remis le soin de leur
sort. On se regardait avec inquiétude; on se demandait comment cela
allait finir.

J'étais encore sur les hauteurs de Belleville, lorsque le conseil de
défense, qui se tenait à Montmartre, prit la dernière résolution. Je
vins à la barrière Saint-Antoine; je parcourus le faubourg, qui était
prêt à tout, si ce n'est à se rendre; tout le monde demandait instamment
des armes; il y avait de quoi faire une armée des hommes qui étaient
dans ces généreuses dispositions. En montant le boulevard Saint-Antoine
pour me rendre une seconde fois à la barrière, je rencontrai dans une
calèche le duc Dalberg, qui revenait de l'intérieur du faubourg; je lui
demandai d'où il venait; il était très agité. Cette rencontre me surprit
et m'occupa un instant; j'ignorais encore la décision qui venait d'être
prise à Montmartre. Il était facile de lui faire expier ses trames, mais
la partie était perdue; une exécution n'eût servi à rien: je le laissai
aller.

De la barrière Saint-Antoine, je revins à Montmartre. On passait encore
le long du boulevard extérieur, mais les ennemis n'en étaient pas
éloignés. Arrivé au pied de la hauteur, j'appris qu'il était arrivé un
aide-de-camp de l'empereur, et que l'on venait de voir passer le prince
Joseph accompagné du duc de Feltre, avec qui il s'était acheminé le long
du boulevard extérieur qui mène à la barrière de Mousseaux et à celle de
la rue du Roule. Je pris par l'intérieur pour lui couper le chemin et le
rejoindre à la barrière des Champs-Élysées; j'arrivai trop tard. Les
officiers de la garde nationale m'apprirent qu'il s'était dirigé sur le
bois de Boulogne; je cherchais vainement à me rendre raison de cette
marche singulière, lorsque je fus joint par un maréchal-des-logis de la
garde de Paris, qui avait couru après moi depuis le faubourg
Saint-Antoine. Il m'apportait une lettre d'un des secrétaires de mon
cabinet, qui me rendait compte qu'il venait de recevoir pour moi une
lettre très pressée du grand-juge, et qu'on en avait exigé un reçu
circonstancié. Je courus chez moi, et j'y trouvai l'ordre de quitter
Paris à l'instant pour suivre les traces de l'impératrice.

On me rendit compte que M. de Talleyrand était venu, il y avait environ
deux heures; qu'il m'avait attendu et était parti en disant qu'il
reviendrait, qu'il avait à me parler. Je jugeai, par l'heure de la date
que portait la lettre du grand-juge, du motif qui l'amenait. Resté chez
lui pendant que je courais d'une barrière à l'autre, il avait reçu avant
moi la dépêche qui lui prescrivait de quitter Paris, et voulait
m'entretenir à ce sujet. J'avais deviné juste. M. de Talleyrand, revenu
presque aussitôt que je fus arrivé à mon hôtel, se mit à me faire part
de l'embarras où il était. Il ne refusait pas de partir, sans se soucier
beaucoup de le faire. Il recommença ses tirades contre ceux qu'il
accusait de tous les malheurs qui arrivaient, et plaignit vivement
l'empereur de s'en être rapporté aux _ignorans_ qui l'avaient perdu. Il
ajoutait cependant que les mauvais traitemens qu'il en avait reçus
avaient mis tout-à-fait hors de son coeur les anciens sentimens qu'il
avait eus pour lui, et qu'il ne saurait oublier qu'il l'avait sacrifié à
des misérables. Néanmoins il désirait, pour le bien de tous, que
l'édifice ne fût pas détruit, et ce n'était plus qu'à Paris que l'on
pouvait le sauver. Il me demandait à l'autoriser à rester, persuadé que
je ferais une chose utile pour le bien du service de l'empereur et de
tout le monde.

Je ne me laissai pas prendre au leurre, et répondis au diplomate que non
seulement je ne l'autorisais pas à rester, mais que je lui intimais,
autant qu'il était en moi, de partir sur-le-champ pour se rendre près de
l'impératrice; je le prévins même que dès ce moment j'allais surveiller
son départ, et prendre des mesures pour le faire effectuer. Je chargeai
en effet des agens d'avoir l'oeil sur le personnage. Il feignit de se
rendre à mon injonction, et courut solliciter du préfet de police
l'autorisation qu'il n'avait pu obtenir de moi. Le préfet refusa; M. de
Talleyrand fut obligé de se mettre en route, et de se faire
officieusement arrêter pour rentrer à Paris. C'était bien de la
prudence, ou ses plans n'étaient pas encore arrêtés; car enfin à quoi
bon solliciter avec tant de persévérance l'autorisation de rester à
Paris? Si ses conventions eussent été faites, il lui suffisait de se
cacher quelques heures pour se trouver au milieu des Russes; mais il
n'était sûr de rien, il redoutait l'avenir, et voulait, à tout
événement, être en mesure de justifier son séjour dans la capitale. Il
fit croire aux alliés qu'il avait des moyens de consommer la ruine de
l'empereur, et à ses dupes, que les alliés hésitaient, mais qu'il
espérait vaincre leurs répugnances, et ramener les Bourbons.



CHAPITRE II.

Je quitte Paris.--M. Pasquier et M. de Chabrol restent chargés de
veiller à la sûreté de la capitale.--Je suis tenté de revenir sur mes
pas.--Toujours M. de Talleyrand.--L'empereur ne pensait pas que ses
antécédens lui permissent de se rallier aux Bourbons.--Esquisse des
actes des diplomates contre les diverses branches de cette maison.


Aussitôt que M. de Talleyrand fut sorti de chez moi, je m'occupai de mon
départ. Je fis venir le préfet de police, M. Pasquier; après lui avoir
donné connaissance de l'ordre que j'avais reçu, je le chargeai de rester
à Paris, et lui communiquai tout ce que je pressentais devoir être la
suite d'une décision contre laquelle je m'étais vainement élevé. Je ne
lui cachai pas que je ne m'abusais point sur la grandeur du mal, qu'on
allait tenter de déplacer le pouvoir, qu'indubitablement on
s'adresserait à lui pour le faire concourir à cette entreprise; je
l'engageai à se tenir sur la réserve, et surtout à se rappeler son
devoir, qu'un homme d'honneur ne méconnaît jamais. Je lui dis que M. de
Chabrol, qui était préfet de la Seine, dans lequel l'empereur avait eu
assez de confiance pour le charger de l'administration de Paris à
l'approche de l'orage, recevait du ministre de l'intérieur la même
mission que lui-même recevait de moi; qu'ils pouvaient, en réunissant
leurs efforts, empêcher beaucoup de mal et se faire infiniment
d'honneur. M. Pasquier connaissait depuis long-temps mes opinions
particulières sur l'issue de cette lutte; je l'avais souvent entretenu
de tout ce que je craignais, et il y avait beaucoup de choses sur
lesquelles j'étais en confiance avec lui. Je me félicitai de pouvoir le
laisser à Paris dans la circonstance où nous étions, tant à cause de la
considération qu'il s'était acquise par ses talens, qu'à cause de la
réputation que lui avait méritée son caractère intègre. Il me répondit
de manière à confirmer la haute opinion que j'avais de lui: il me dit
qu'il ne doutait pas de l'existence de beaucoup de mauvais projets, mais
que pour lui, il ne serait jamais que le magistrat de la tranquillité
publique; que tant qu'on lui laisserait de l'autorité, il n'en ferait
usage que pour la protéger. Je n'ai pas changé d'opinion sur M.
Pasquier, malgré tout ce qui est arrivé, et je ne fais nul doute qu'il
eût comprimé une révolution populaire de tout son pouvoir; mais
l'impulsion partit de trop haut, il fut obligé de suivre le torrent. Ma
confiance en lui était si forte, que je lui remis un portefeuille dans
lequel étaient toutes les lettres que l'empereur m'avait fait l'honneur
de m'écrire pendant mon administration, parce que je ne voulais pas les
exposer au hasard d'un pillage auquel je pouvais particulièrement être
exposé, en cas d'une révolution que je voyais arriver; il s'en chargea à
condition qu'il lui serait permis de le brûler, s'il survenait quelque
danger pour lui. Le cas survint en effet, et ce précieux dépôt fut
détruit. J'avais fait enlever ma correspondance sécrète, et livré aux
flammes tout ce qui pouvait compromettre les individus qui étaient
attachés au ministère. Je m'étais cru obligé d'assurer le repos d'une
foule de gens qui m'avaient servi.

Dès les premiers jours de février, il ne restait dans les bureaux aucune
pièce qui pût les exposer aux vengeances, ni même les compromettre. Je
laissai le secrétaire-général du ministère à Paris, pour contenir le
personnel de l'administration, et signifiai à M. Anglès, qui était
chargé de l'arrondissement au-delà des Alpes, de me joindre à Blois. M.
Réal, qui était à la tête d'un autre arrondissement, reçut la même
invitation. Quant à M. Pelet de la Lozère, qui dirigeait l'autre, il se
trouvait en mission dans le midi. Toutes les dispositions ayant été
prises, je me mis en route; il était quatre heures et demie. Je voulus
partir par la barrière de Sèvres, mais elle était tellement encombrée de
voitures, que je me décidai à passer par Orléans, persuadé que je
trouverais la route libre. C'est effectivement ce qui arriva.

Jamais je ne m'étais trouvé dans une agitation d'esprit semblable à
celle que j'éprouvai en quittant Paris. J'étais même tenté de retourner
sur mes pas, et peu s'en fallut que je n'enfreignisse l'ordre que
j'avais reçu directement de l'empereur, de ne pas rester à Paris, si
l'impératrice se trouvait obligée d'en partir. Néanmoins, en
réfléchissant aux conséquences qui auraient été la suite d'une
désobéissance sans excuse, dans le cas où les choses eussent pris une
autre tournure que celle que je me flattais de leur donner, je n'osai
pas compromettre ma responsabilité jusque-là. Je n'étais pas sans
inquiétude sur M. de Talleyrand, et si je ne le fis pas arrêter et
emmener de force avec moi, c'est que je n'avais pas de lieu à ma
disposition où je pusse le déposer. Je ne pouvais pas ignorer les rôles
qu'il avait successivement joués dans le cours de la révolution; je
savais qu'il avait servi toutes les factions qui s'étaient tour à tour
arraché le pouvoir, qu'il s'était toujours trouvé dans le port quand
l'orage avait éclaté, et qu'il avait toujours été du parti du plus fort.
Je savais aussi combien il devait être indisposé contre l'empereur, et
tout ce qu'il avait à craindre du parti qui l'avait jeté dans cette
position vis-à-vis de ce prince; je ne pouvais donc pas douter qu'il ne
saisît l'occasion de se venger de ses ennemis, et de se faire une
position tellement forte, qu'il n'eût plus rien à en redouter.

L'empereur savait tout cela encore bien mieux que moi; il avait
d'ailleurs près de lui M. de Bassano, qui n'aimait certainement pas M.
de Talleyrand, et qui le connaissait sous toute sorte de rapports; et
cependant, loin de donner des ordres contre lui, il défendit de
l'inquiéter, et le laissa siéger au conseil de régence. Au reste les
opinions qu'il manifesta jusqu'au dernier moment étaient, il faut le
dire, bien éloignées de motiver des mesures de sévérité. Pourquoi
l'empereur le gardait-il malgré toutes les manoeuvres qu'on lui avait
signalées? C'est parce qu'il lui connaissait des antécédens qui ne lui
permettaient guère de se livrer aux projets de vengeance qui roulaient
dans sa tête, et que le souvenir de ses premiers services n'était pas
effacé. L'empereur a toujours conservé la mémoire de ceux qu'il avait
reçus, et n'a jamais tout-à-fait abandonné un homme dont il avait été
content, n'eût-ce été qu'une seule fois. Il grondait, disait souvent des
choses dures, mais il les oubliait presque aussitôt; le plus souvent ses
mouvemens d'humeur ne provenaient que d'un rapport qu'on lui avait fait,
et qui était quelquefois étranger à celui qui s'offrait à la réprimande.
Je lui ai souvent entendu dire que M. de Talleyrand avait un côté de
bon, que c'était celui qui avait donné le plus de gages contre un
bouleversement en faveur de la maison de Bourbon. J'ai toujours cru que
c'était cette considération qui avait empêché ce prince de le renvoyer
tout-à-fait, comme il en était journellement sollicité. Les antécédens
du diplomate semblaient en effet présenter assez de garanties.

M. de Talleyrand était un des membres de la constituante qui avaient le
plus vivement attaqué la cour de Versailles. Plus tard, il tira parti de
ses faits et actes pour capter la confiance du directoire, dont il fut
le ministre des relations extérieures.

Au retour d'Égypte, il fut un de ceux qui contribuèrent le plus à
renverser le directoire et à dissiper la faction qui travaillait à
appeler au trône le duc d'Orléans, et à son défaut un prince d'Espagne.

Lors du procès de George Cadoudal et de ses complices, en 1804, ce fut
lui qui indiqua le duc d'Enghien comme le seul qui pouvait être
l'individu que signalèrent deux subordonnés de George dans leur
déposition (voir les détails de cet événement au tome II); il décida le
parti qui fut pris à l'égard de ce prince, en faisant remarquer que
l'individu désigné ne pouvait être qu'un prince de la maison de Bourbon,
parce qu'elle seule était intéressée à empêcher le parti révolutionnaire
de profiter du coup qu'avait médité George en venant en France.

Parmi les princes de la maison de Bourbon, il fit observer que le duc
d'Enghien était le seul dont la résolution de caractère et la position
de résidence pussent fixer les soupçons qu'avaient fait naître les
dépositions des compagnons de George. Il appuya son opinion particulière
de détails qu'il avait puisés dans la correspondance des agens de son
ministère, et fit prendre la mesure qui fut exécutée. Il était en France
à peu près le seul qui en avait le secret, et qui peut-être en
connaissait, ou du moins pouvait en prévoir l'issue. Il écrivit aux
envoyés diplomatiques près les princes de la rive droite du Rhin pour
justifier la violation de leur territoire. Cette formalité, je le veux
bien, était commandée par sa position; mais il faut convenir aussi qu'il
fit preuve de réserve dans cette occasion, car enfin il eût suffi d'un
mot jeté dans les salons de l'hôtel de Luines, qu'il fréquentait
assidument alors, pour faire échouer l'entreprise.

Le premier consul, qui ne savait pas même qu'il existât un duc
d'Enghien, ne put voir dans le mouvement que se donna M. de Talleyrand
qu'un acte de dévouement à sa personne, car George et ses complices
n'avaient pas d'autre projet que de lui arracher la vie, et le ministre
ne pouvait avoir, dans le zèle qu'il mettait à les poursuivre, d'autre
but que de livrer au glaive de la justice tout ce qui pouvait avoir eu
part à cette tentative. Le duc d'Enghien n'était pas l'héritier de la
couronne; dans aucun cas, il ne pouvait y être appelé, et il n'y avait
pour l'empereur aucun avantage à se défaire de lui; il ignorait même
qu'il fût si près de Strasbourg; la police ne le savait guère mieux, car
à cette époque elle n'avait pas toutes les ramifications qu'elle eut
depuis. Ce qui se passait au-delà des frontières était uniquement
observé, rapporté et suivi par le ministère des relations extérieures.
La part que prit M. de Talleyrand à cette affaire ne contribua pas peu à
le préserver des atteintes de ses ennemis, qui s'efforçaient de le
présenter comme un agent de la maison de Bourbon. L'empereur, qui fut
très mécontent d'avoir été mal informé dans cette circonstance, ne
laissa jamais échapper le blâme contre qui que ce fût. Il savait tenir
compte des intentions que l'on avait eues; mais il faisait son profit
des erreurs dans lesquelles étaient tombés ceux qui avaient voulu le
servir, afin d'éviter de nouvelles méprises à l'avenir. Indépendamment
de cet antécédent, qui pouvait être mis en ligne de compte, M. de
Talleyrand en avait d'autres.

Il avait été l'agent principal de la détrônisation des Bourbons de
Naples, en 1805. Enfin c'était lui qui avait proposé celle de la branche
d'Espagne, qui avait été préparée de longue main. Ses partisans
prétendent qu'il a été étranger à cette conception, mais le bon sens
suffit pour voir qu'un traité qui décidait d'aussi grands intérêts ne
pouvait pas avoir été l'affaire d'un jour, et qu'avant d'avoir réglé les
prétentions en dédommagemens de tout ce qui perdait son existence à la
suite des changemens qui se préparaient en Espagne, il avait fallu bien
des négociations, d'autant plus que cette matière n'avait jamais fait le
sujet de notes écrites, qu'elle avait été traitée entre le prince de la
Paix et M. de Talleyrand, par le canal d'Izquierdo, agent de confiance
du ministre espagnol.

La pièce que j'ai citée dans le volume IV montre d'ailleurs que c'est M.
de Talleyrand qui a suivi la négociation; c'est lui qui a demandé la
cession de territoire et insisté pour changer l'ordre de succession.
Mais ce n'est pas à cela que s'est bornée la part qu'il a prise à cette
affaire: non seulement il l'a conduite, mais, je ne crains pas de
l'affirmer, c'est lui qui en a donné l'idée.

Après la bataille de Friedland, l'empereur m'avait donné le gouvernement
de Koenisberg et de toute la vieille Prusse. Avant l'action, M. de
Talleyrand était allé attendre à Dantzick les événemens et les ordres de
l'empereur, qui lui écrivit de Tilsit de venir s'établir à Koenisberg. Il
y vint; mais à peine était-il arrivé, qu'il reçut un courrier qui lui
apportait une lettre de l'empereur. J'avais moi-même reçu une dépêche
par laquelle ce prince m'ordonnait, de faire préparer un équipage de
pont qui existait à l'arsenal, de l'expédier par le canal, et de le
disposer de manière qu'il pût arriver à Tilsit avec la plus grande
célérité. Je fis part de mes ordres à M. de Talleyrand, qui me montra sa
lettre. L'empereur lui marquait, que: «Alexandre avait fait demander un
armistice de quelques jours; qu'il l'avait accordé; que depuis il lui
avait fait proposer une entrevue dont il ne se souciait que
médiocrement: il n'était pas encore décidé, cependant il réfléchirait;
mais si la paix ne se concluait sur-le-champ, son parti était pris, il
était décidé à passer le Niémen sans délai. Il était d'autant plus porté
à le faire, que les Russes n'avaient plus d'armée, tandis que les deux
tiers de la sienne ne s'étaient pas trouvés sur le champ de bataille de
Friedland.» Et il finissait par lui mander de se rendre près de lui.
L'empereur disait vrai; il n'y avait eu que trois corps d'engagés à
Friedland, et une seule division de cuirassiers, sans compter les
dragons et la cavalerie légère; et après la conclusion de la paix,
lorsque je fus chargé des affaires de France en Russie, je voyageai de
Tilsit à Pétersbourg avec les corps de la garde russe. Les officiers que
je vis, et que je questionnai, convinrent que, hormis la garde, ils
n'avaient, à proprement parler, plus d'armée, et d'après le calcul que
je faisais avec eux, l'empereur de Russie n'aurait pas pu nous opposer
plus de vingt-deux mille hommes de troupes régulières. Nous aurions
passé le Niémen; l'empereur pouvait le faire avec plus de cent cinquante
mille hommes. Nous n'étions qu'au 20 ou 22 juin, et la Pologne était
dans le délire de l'insurrection. Pendant mon séjour en Russie, j'ai
souvent eu occasion de me persuader que c'étaient ces considérations qui
avaient déterminé l'empereur Alexandre à solliciter la fameuse entrevue
du radeau de Tilsit.

M. de Talleyrand, en recevant l'ordre de se rendre à Tilsit, et en
voyant ce que l'empereur me marquait dans la lettre qu'il m'écrivait,
hâta son départ tant qu'il put; il me disait: «Ne vous pressez pas de
faire partir votre pont, j'espère que l'empereur n'en aura pas besoin:
qu'irait-il faire au-delà du Niémen? Il faut lui faire abandonner cette
idée de Pologne. On ne peut rien faire avec ces gens-là; on n'organise
que le désordre avec les Polonais. Voilà une occasion de terminer tout
cela avec honneur; il faut la saisir, il faut même d'autant plus se
hâter, que l'empereur a une affaire bien plus importante ailleurs, et
qu'il peut faire entrer dans un traité de paix. S'il ne le fait pas,
lorsqu'il voudra l'entreprendre, il sera rappelé ici par de nouveaux
embarras, tandis qu'il peut tout terminer dès aujourd'hui. Il le peut
d'autant plus que ce qu'il projette est une conséquence raisonnable de
son système.»

Dans le fait, comment admettre que M. de Talleyrand était étranger aux
affaires d'Espagne? En supposant même qu'il ait eu le projet de trahir
l'empereur en lui faisant faire la paix qui a été conclue à Tilsit, il
n'avait pas affaire à un insensé: l'empereur connaissait l'état de
l'armée russe, les Prussiens n'existaient plus que pour mémoire; notre
armée, à très peu de chose près, était intacte: dans cet état de choses,
qui pouvait arrêter l'empereur dans l'exécution de ce qu'il aurait
voulu? M. de Talleyrand se proposait cependant de le détourner de l'idée
de passer le Niémen et de rétablir la Pologne. Dès-lors, il dut
nécessairement lui expliquer ses motifs, et puisqu'il a été écouté, que
la paix a été faite, peut-on admettre que M. de Talleyrand ait négligé
de le prier de s'expliquer sur ses projets à venir avec l'empereur
Alexandre, dans un moment où il pouvait tout obtenir de ce prince? Le
peut-on, lorsqu'on sait qu'il ne se dissimulait pas que le concours
d'Alexandre était nécessaire pour ne pas voir se renouveler la guerre?

Il n'y a pas d'esprit si borné qu'il soit qui ne voie que c'était folie
de renoncer aux immenses avantages de guerre qu'avait l'empereur, et
d'aller s'embarquer dans une entreprise comme celle d'Espagne, sans être
d'accord avec l'empereur de Russie, qui pouvait reprendre les armes dès
que nous nous serions retirés, et s'allier avec l'Autriche, qui
n'intervenait pas dans ce que l'on faisait à Tilsit. Si la paix qui fut
signée avait eu d'autres bases que celles sur lesquelles elle fut
conclue, on pourrait dire que la Russie était étrangère aux affaires
d'Espagne. Dans l'état d'impuissance où elle se trouvait, son monarque
venant lui-même traiter au quartier-général de l'empereur, et, au lieu
de supporter des sacrifices, partageant avec nous les dépouilles des
vaincus, il aurait fallu que nous fussions en démence, pour n'avoir pas
songé à des affaires que nous projetions, et mettre ainsi leur réussite
en problème, en n'y faisant pas participer la seule puissance qui
pouvait en traverser l'exécution.

L'empereur de Russie, non-seulement ne perdit rien, mais obtint qu'on
rendît à son beau-père, le duc de Meklenbourg-Schwerin, ses États, qui
avaient été envahis. Il intercéda pour son allié le roi de Prusse, et
fit si bien, qu'on remit Guillaume en possession d'une partie des
provinces qu'il avait perdues. Il reçut pour lui-même un district qui
fut pris sur le territoire de ce prince. Bien plus, nous ne stipulâmes
rien pour les Turcs, qui avaient perdu la Valachie et la Moldavie en
s'armant pour nous. Il nous était facile de les comprendre dans la paix
que nous faisions. Nous avions le droit du plus fort et celui de
l'équité, qui nous permettaient bien de stipuler pour nos alliés, comme
les Russes le faisaient pour les leurs. Certainement toutes ces
transactions n'eurent pas lieu sans quelque retour de la part de
l'empereur Alexandre, qui, n'ayant rien à nous donner, nous dut porter
en compte ce que nous voulions faire. Si cela n'était pas ainsi, nous
serions inexcusables d'avoir abandonné les Turcs. Je ne m'expliquai
cette conduite de notre part que par ce qu'Alexandre me fit l'honneur de
me dire des entretiens qu'il avait eus avec l'empereur au sujet de la
Turquie, et de leurs projets à venir sur ce pays. Je pense bien que cela
n'aurait pas été absolument fait comme l'empereur de Russie l'espérait;
mais je n'avais pas d'instructions sur ce sujet.

Assurément il énonça des projets sur les Turcs; l'empereur n'aura pas
manqué de lui parler des vues qu'il avait sur l'Espagne, avec la réserve
pourtant que mettent les souverains dans leurs relations. Il n'est pas
possible de supposer, la confidence n'eût-elle pas été entière,
qu'Alexandre ignorait les projets que l'empereur avait formés sur
l'Espagne. Assurément, s'il n'avait été question que d'un simple
arrangement, nous n'eussions pas laissé prendre sur nos alliés les
avantages que nous abandonnâmes aux Russes. D'un autre côté, on ne dut
pas chercher à donner le change à l'autocrate sur les vues qu'on avait
au sujet de la péninsule; car à quoi bon? Il ne pouvait être dupe de
l'artifice; il savait que la maison d'Espagne avait hérité de tous les
droits de Philippe V, et que tant que ses descendans régneraient,
l'ouvrage de la révolution française serait incertain. Il savait qu'il
suffirait _des entreprises_ d'un prince belliqueux, que le hasard
pouvait faire naître en Espagne, pour tout remettre en compromis.
L'histoire ne nous apprend-elle pas que, lorsque Louis XV, encore
enfant, fut attaqué de la petite-vérole, le roi Philippe V crut qu'on
lui cachait le danger de son neveu, et se prépara à passer en France
pour revendiquer ses droits à la couronne? Je crois avoir démontré qu'il
n'est pas vraisemblable que la Russie ait été étrangère aux changemens
projetés en Espagne. Dès-lors M. de Talleyrand ne pouvait les ignorer;
autrement il faudrait convenir qu'il a joué un triste rôle à Tilsit, ce
que personne n'a jamais dit.



CHAPITRE III.

Suite du chapitre précédent.--Petite spéculation de M. de Talleyrand et
du prince de la Paix.--Félicitations que m'adresse le premier de ces
diplomates.--La constance qu'il avait mise à poursuivre les Bourbons
permettait bien de croire tout rapprochement impossible.


Un autre fait encore qui vient à l'appui de mon assertion est celui-ci.
C'est sur la conscription qui fut levée à la suite de la bataille
d'Eylau, que l'on prit la portion de troupes dont on composa les corps
qui s'approchèrent de l'Adour et du Roussillon dans le cours de l'été
suivant. Cette direction indiquait déjà leur destination ultérieure. Eh!
qui en France pouvait avoir démontré la nécessité d'une expédition de ce
genre? Qui pouvait avoir averti des dangers qui seraient quelque jour
dans le cas de menacer cette partie de nos frontières, si ce n'est le
ministre des relations extérieures? Qui a pu rendre compte à l'empereur
des dispositions secrètes du prince de la Paix? Qui a pu mettre sous ses
yeux la proclamation que ce favori adressa aux Espagnols? Personne,
assurément, si ce n'est le ministre des relations extérieures. Je
terminerai par une dernière observation. Sur quoi repose au fond le
traité de Fontainebleau? Sur les notions fâcheuses que le prince de la
Paix avait données à diverses reprises, au sujet des dispositions
hostiles que nourrissait contre la France le prince des Asturies. Ce
malheureux, qui cherchait à se faire une position qui le mît à l'abri
des vengeances dont le menaçait l'héritier du trône, appela vivement
l'attention du cabinet des Tuileries sur les machinations que Ferdinand
ne cessait d'ourdir contre le roi Charles IV. Il annonçait que, si l'on
tardait à prendre un parti contre ce prince, ou quelques dispositions
relatives au pays, il ne répondait de rien, que la première conséquence
de l'avènement du prince des Asturies à la couronne serait un changement
de politique de la part de l'Espagne. Entre des communications
semblables et la conclusion d'un traité comme celui de Fontainebleau, il
a dû y avoir bien des propositions et des réponses. Quelle que soit
l'impudence d'un ministre, il y a bien du chemin à faire avant de
consentir, ou même de proposer de livrer ses maîtres, ou du moins
d'abuser de la confiance qu'ils lui ont accordée pour les effrayer
d'abord sur les dangers qu'il leur avait attirés, et les porter ensuite
à se retirer dans leurs possessions d'Amérique, afin de venir plus
librement recevoir le prix de sa trahison; car enfin le prince de la
Paix s'était engagé à faire partir le roi Charles IV avec sa famille
pour le Mexique, à l'exemple du prince de Portugal, qui avait fait voile
pour le Brésil. Il devait l'accompagner jusqu'à Séville, le quitter
ensuite clandestinement, et aller jouir de la principauté des Algarves.
C'est en effet la proposition qu'il fit dans le conseil à Aranjuez,
d'abandonner l'Espagne pour se retirer au Mexique, qui décida le
mouvement à la tête duquel se mit le prince des Asturies.

Quand on considère le temps qu'il a fallu pour arriver jusqu'à convenir
de tous ces faits, et que l'on reporte ses réflexions à l'époque où les
affaires d'Espagne ont commencé, on est bien forcé de reconnaître
qu'elles n'ont pu être conçues et mises à exécution que sous le
ministère de M. de Talleyrand. S'il n'en avait pas été ainsi, il aurait
fallu que l'on eût établi une négociation directe à côté de ses offices
ordinaires, et assurément il l'aurait traversée tant qu'il aurait pu,
jusqu'à ce qu'il eût fait abandonner la partie au diplomate intrus; cela
eût été dans son devoir et dans son droit sous tous les rapports.

J'admets que l'entreprise sur l'Espagne n'ait été qu'une conception
sortie du cerveau de l'empereur; mais ce prince n'a pu l'exécuter sans
des démarches préliminaires, sans développer ses idées, et les faire
adopter aux hommes qui, par état, se trouvaient obligés de les élaborer
tant en Espagne qu'en France. Or, quel était parmi nous celui qui
convenait le mieux à une négociation qui n'admettait pas d'écriture, et
qui cependant exigeait une grande activité de correspondance? Celui,
assurément, qui, depuis dix ou douze ans, avait présidé à toutes les
transactions qui avaient eu lieu entre la France et l'Espagne; celui
enfin qui avait consolidé le crédit du prince de la Paix, avec lequel il
avait eu une série d'antécédens de toute espèce. Personne autre en
France ne pouvait être chargé d'une semblable négociation; car quels
documens donner à un homme qui aurait eu à débuter par une ouverture
dont le dernier des hommes se serait trouvé blessé? Plus je réfléchis à
tout ce qui a dû précéder la conclusion du traité de Fontainebleau, plus
je reste convaincu que le projet de changer la dynastie d'Espagne est
une conception dont le mérite appartient tout entier à M. de Talleyrand
et au prince de la Paix. Elle a été enfantée en commun par ces deux
diplomates, et n'a été soumise à l'empereur que lorsqu'on a pu lui
démontrer la facilité de son exécution. Je développerai ce qui me porte
à le croire. L'empereur, en suivant, après la bataille de Friedland, le
projet qu'il avait de rétablir la Pologne, pouvait compter sur le
succès. Il n'a sûrement pas abandonné cette grande entreprise afin d'en
tenter une autre, sans que la réussite de celle-ci lui en ait été
démontrée, c'est-à-dire sans s'être fait rendre compte de tout ce que
l'on avait fait pour la mener à fin.

Si l'idée des changemens projetés en Espagne était venue de l'empereur,
il aurait encore eu bien plus de facilité pour les exécuter après avoir
rétabli la Pologne, qui seule eût été en état de contenir ce qui serait
resté de puissance à l'empire russe; l'Autriche n'était pas en état de
s'opposer à ce que l'on voulait faire au-delà des Pyrénées. On peut donc
avancer, en supposant que telle eût été l'arrière-pensée de l'empereur,
qu'il y eut un levier qui mit l'entreprise en mouvement plus tôt qu'il
ne le voulait; ce levier était le prince de la Paix, qui, se trouvant
sur un brasier à Madrid, hâtait, autant qu'il était en lui, la perte de
ses maîtres, pour échapper lui-même à sa ruine. Il était sur la brèche,
appelait au secours, et prétendait qu'il ne pouvait plus tenir, que la
France perdrait l'Espagne, s'il perdait son crédit. Placé dans la
terrible position où il était, il exagérait le danger pour hâter le
remède, et il consentit à tout ce qu'on lui proposa. Or un homme comme
M. de Talleyrand, qui connaissait la situation et les moyens du prince
de la Paix, n'a pas dû manquer de lui imposer des conditions analogues
aux embarras qu'il éprouvait.

Parmi toutes les raisons qui portaient M. de Talleyrand à ne point
abandonner le prince de la Paix, il y en avait plusieurs qui étaient
peut-être des motifs pour le perdre, et c'est le cas de citer une
anecdote qui est peu connue. Après le retour d'Égypte, lorsque le
premier consul fut devenu le chef de l'État, il trouva un arrangement
qui avait été fait entre la France et l'Espagne; cette dernière
puissance s'était engagée à payer à la première, pendant toute la durée
de la guerre, une somme de 5,000,000 par mois.

Le pitoyable état dans lequel étaient nos finances obligea le premier
consul à laisser subsister cet état de choses; mais après la bataille de
Marengo, lorsque l'ordre commença à se rétablir, il ordonna à M. de
Talleyrand d'écrire en Espagne que la France n'ayant plus besoin de cet
argent, il renonçait au droit qu'il avait de l'exiger, et en faisait la
remise au roi Charles, comme un témoignage du désir qu'il avait de ne
point être à charge à ses alliés.

M. de Talleyrand désapprouva la résolution, et fit observer au premier
consul que, si, au lieu défaire la remise, de la somme entière, il
commençait par ne se désister que de la moitié, cela ferait plus
d'effet. On montrerait la progression de l'amélioration des affaires,
et, de plus, on aurait le mérite d'avoir été attentif à observer le
moment où il avait été possible de se passer d'un secours onéreux à
Charles IV. Le premier consul adopta cette idée, et donna en conséquence
l'ordre de commencer par faire la remise de 2,500,000 francs par mois.
Il s'imaginait que ses intentions avaient été suivies; il n'en était
rien: cependant l'Espagne continua à payer en entier le subside, et ce
ne fut qu'après la paix de Lunéville, lorsqu'il ordonna de faire la
remise de la seconde partie, qu'elle cessa le paiement des 5,000,000 que
lui avait imposé le traité de Bâle. Le trésor public, ne recevant plus
rien d'Espagne, avait rayé cet article de ses registres; il n'y avait
plus de moyens de fraude, on n'osa pas continuer à percevoir le tribut.
Le trésor ne touchait que les 2,500,000 francs autorisés par l'empereur;
cependant l'Espagne avait continué de payer les 5,000,000 stipulés. Que
devenait la différence? comment se faisait la fraude? Nous allons
l'expliquer.

Si l'empereur, au lieu de diviser la remise en deux parties, l'eût faite
en une fois, il n'y aurait pas eu de moyens de friponner, parce que le
trésor d'Espagne n'aurait eu aucun paiement à faire à celui de France.
M. de Talleyrand n'eût pas pu se dispenser d'écrire à Madrid dans le
sens des ordres qu'il avait reçus, ni même d'en parler à l'ambassadeur
de cette puissance à Paris: autrement il se serait exposé aux plus
fâcheuses conséquences, si l'empereur en avait parlé lui-même à cet
ambassadeur, comme cela pouvait arriver. D'un autre côté, s'il n'avait
pas fait part des intentions du premier consul, et que l'Espagne eût
continué à payer la totalité du subside, le trésor en aurait tenu
compte, et non seulement le premier consul aurait vu qu'il n'avait pas
été obéi, mais M. de Talleyrand n'y aurait rien gagné. Le prince de la
Paix était à Madrid dans la même situation. Si M. de Talleyrand avait
dit un mot à l'ambassadeur de France à Madrid, celui-ci pouvait en
parler au roi, et il devenait impossible au prince de la Paix de
s'approprier un écu.

Comme il était puissant et disposait de tout, il n'y avait que ce prince
qui pût se prêter à laisser sortir des coffres d'Espagne 5,000,000 par
mois pour n'en faire entrer que deux et demi dans ceux de France. Au
surplus, il n'était pas homme à laisser divertir le reste sans en
retenir sa part. Il y était d'autant moins disposé, qu'on ne pouvait
rien faire sans lui. La négociation se fit sûrement entre les deux
ministres par le canal de quelques agens du prince de la Paix qui se
trouvaient continuellement à Paris. Quelle fut la part que chacun se
fit? je l'ignore; mais l'empereur connaissait cette friponnerie, qu'il
m'a lui-même racontée. Or, l'on conviendra qu'il ne pouvait pas désirer
des antécédens plus convenables pour faire négocier avec le prince de la
Paix ses projets sur l'Espagne (si l'idée lui en appartient). MM. de
Talleyrand et Godoy avaient réciproquement un égal besoin de se ménager,
et peut-être de se perdre. Ils étaient les deux seuls hommes qui, sans
craindre de se blesser, pouvaient se proposer mutuellement à discuter
tout ce qui était relatif à des affaires de la nature de celles
d'Espagne. Le premier avait toute sorte de raisons pour voir avec
plaisir l'élévation du second au suprême pouvoir. Loin de lui nuire,
cela passait l'éponge sur tout ce qui avait eu lieu entre eux deux, et
arrangeait sa position présente et à venir, à moins qu'il n'eût trouvé
une occasion de le perdre sans retour. Cette circonstance de la
dilapidation de la moitié du subside de l'Espagne est une de celles qui
ont fait le plus de tort à M. de Talleyrand dans l'esprit de l'empereur.
Quoique bien informé des détails de cette affaire, il continua à
l'employer, parce que, comme il le disait, ce diplomate avait un côté
utile.

C'est en vain que les amis de M. de Talleyrand, et lui-même, voudraient
faire croire qu'il a été étranger à cette entreprise. À la vérité, on a
répandu avec affectation qu'il n'y avait eu aucune part; lui-même a imbu
de cette idée le corps diplomatique qui était resté à Paris pendant que
l'empereur s'était rendu à Bayonne, où il avait emmené le ministre des
relations extérieures, M. le duc de Cadore. Ces messieurs du corps
diplomatique rendirent compte à leurs cours de ce qui se disait à Paris,
et ajoutèrent à leur rapport que M. de Talleyrand était étranger, opposé
même à ce qui se faisait. Il caressa cette opinion, l'accrédita avec
persévérance, parce qu'elle était de nature à faire désirer son retour
au ministère; mais il est si vrai qu'il avait eu la première part à tout
ce qui était relatif à cela, que, lorsque le prince des Asturies et son
frère l'infant don Carlos, partirent de Bayonne pour se rendre à
l'endroit qu'ils devaient habiter, l'empereur lui fit donner l'ordre
d'aller les recevoir à Valençay, et d'y rester quelque temps avec eux.
Il y fut, et chargea le major Henry, qui revenait nous joindre, de me
dire mille choses amicales de sa part. «Vous direz au général Savary,
ajouta-t-il en congédiant le major, que l'on n'a jamais tiré un meilleur
parti d'une affaire gâtée, que celui qu'il a tiré de celle-ci; je lui en
fais mon compliment, il a évité de bien grands maux.»

M. de Talleyrand ignorait ce que j'avais été faire en Espagne, et il
n'en voyait que le résultat; mais il convenait par ses félicitations
qu'il y avait eu un autre projet qui devait être exécuté d'une autre
manière. Il est vrai que les choses auraient pris une bien autre
tournure, si le roi et la famille royale fussent tout simplement partis
pour l'Amérique. C'était de cette manière que M. de Talleyrand avait
conçu et préparé la chose; c'est pour cela qu'il se disait étranger à ce
qui se faisait en Espagne. Vraisemblablement il aura parlé dans ce
sens-là autour des princes pendant son séjour à Valençay; mais il ne
faut rien en conclure, sinon qu'ayant été éloigné des affaires, il était
désintéressé à leur réussite, et qu'il y avait plus d'avantage pour lui
à se ranger du côté de l'opinion qui désapprouvait cette entreprise, que
de chercher à la justifier; mais un homme sensé qui a connu l'intérieur
de l'administration de la France à cette époque, ne peut pas, sans faire
tort à son jugement, douter de la part directe et immédiate que M. de
Talleyrand a eue aux changemens de dynastie en Espagne. Dans cette
occasion encore, il fut un des ardens destructeurs de cette branche de
la maison de Bourbon, comme il l'avait été de celle qui régnait à Parme,
puis en Toscane, après que ce pays avait été donné à l'infant de Parme,
au fils duquel M. de Talleyrand le fit encore arracher. En général, il
était de l'opinion qu'il n'y avait rien d'assuré pour la dynastie de
l'empereur tant qu'il existerait une branche de Bourbon, n'importe où.

En ajoutant à toutes ces considérations les inconvéniens de la position
personnelle de M. de Talleyrand, qui était prêtre marié, on se
convaincra qu'il y avait peu d'hommes aussi intéressés que lui à croiser
les événemens qui suivirent d'aussi près le départ de l'impératrice.

Une foule d'autres détails qui ne m'étaient pas inconnus semblait lui en
faire une loi. Indépendamment des gages que semblait avoir donnés M. de
Talleyrand en faveur d'un ordre de choses qui protégeait l'arrangement
de sa vie, il est à observer que, pour prendre un parti violent contre
lui, il fallait un peu plus que des préventions; car enfin il était un
des premiers personnages de l'État. En supposant même que j'eusse été
saisi d'un fait à sa charge, je n'aurais pu prendre des mesures contre
lui sans m'y être auparavant fait autoriser par le conseil de la
régence, et en son absence par le prince Joseph; mais ni l'un ni l'autre
n'eussent voulu me laisser agir contre M. de Talleyrand avant d'avoir
entendu les motifs et reconnu la nécessité d'une pareille démarche.
Chacun d'eux pouvait se trouver dans le même cas; la cause de M. de
Talleyrand dans celui-ci devenait celle de chacun d'eux. Si je m'étais
permis de le faire arrêter de mon autorité privée, l'on aurait jeté de
beaux cris contre moi, et on aurait eu raison. Néanmoins, si j'avais été
saisi d'un commencement de délit un peu saillant, je n'aurais pas
balancé. Si les journaux anglais, par exemple, en rendant compte de
l'arrivée de l'émissaire envoyé auprès de M. le comte d'Artois, qui
était alors à Vesoul, n'eussent pas estropié le nom de manière à ne pas
me le laisser reconnaître, j'aurais sur-le-champ pris un parti, parce
que je connaissais assez d'antécédens au personnage pour ne pas douter
que, quand bien même il n'aurait pas été expédié par M. de Talleyrand,
celui-ci ne pouvait pas ignorer son départ ni l'objet de son voyage.

Faute de ce renseignement, je restai dans la réserve, d'autant plus
qu'en réfléchissant à tout ce qui m'avait été dit sur les espérances
dont se flattaient les personnes attachées anciennement à la maison de
Bourbon, je ne pouvais douter que ce n'était que du vent qui agitait un
peu de poussière. En effet, de tous les points de la France qui ont été
arrosés du sang répandu dans nos querelles intestines, et où le parti
royal avait encore des racines, il ne revenait aucun rapport digne de
l'attention des autorités. Là, ainsi que partout, on était résigné à se
soumettre aux événemens, qui ne pouvaient pas tarder à se prononcer.



CHAPITRE IV.

Les voeux secrets de M. de Talleyrand étaient pour la régence.--Je suis
sur le point de me rendre près de l'empereur.--Considérations qui me
retiennent.--Arrivée de l'empereur à la cour de France.--Il envoie
Caulaincourt à Paris.--Motifs probables du refus de mes services.--M.
Tourton, ses protestations et ses actes.--Artifices de
Talleyrand.--Bourienne et le duc de Raguse.


En réfléchissant que ce ne fut que le 22 mars que l'on sut à Paris la
rupture des conférences de Châtillon-sur-Seine, et que c'est le 30 que
les alliés entrèrent dans cette capitale, on voit aisément que les
conspirateurs avaient été pris sur le temps, qu'ils n'avaient pu asseoir
leurs idées, convenir de leurs faits. Or, dans cette situation vague, ce
qu'il y avait de mieux à faire était d'attendre que les véritables
intentions des alliés se dessinassent. M. de Talleyrand était trop
habile pour ne pas le voir, trop prudent pour risquer une tentative qui
n'eût rien décidé; car, s'il l'avait fait, le bon sens lui eût tout au
moins conseillé de se cacher à Paris le jour où il reçut l'ordre d'en
partir, au lieu de venir demander que je l'autorisasse à rester. Ce
parti était d'autant plus simple, qu'il ne s'agissait que de gagner
quelques heures. J'ai su depuis que son projet, en éludant l'ordre de
s'éloigner, était de travailler en faveur de la régence: il l'avait
confié à quelqu'un qui me l'a rapporté, et qui le savait avant de partir
pour Blois[3]; et l'on verra combien peu il s'en fallut qu'il ne vînt à
bout de ce qu'il avait projeté. Son intérêt, de toute manière, devait le
porter à tâcher de faire adopter la régence; avec cet ordre de choses,
il gardait tous ses avantages, ainsi que les hommes de la révolution; il
échappait aux tracasseries continuelles qui lui avaient été suscitées
dans les deux dernières années du règne de l'empereur; il évitait les
inconvéniens dans lesquels il ne pouvait manquer de tomber tôt ou tard
après le retour de la maison de Bourbon; et si l'installation du
gouvernement de la régence n'était pas accompagnée de mesures
personnelles contre l'empereur, ce qui était vraisemblable, il avait
encore l'avantage de pouvoir contribuer au retour de ce prince au
gouvernement. Il pouvait par conséquent refaire la position qu'il avait
perdue en quittant les relations extérieures.

Le ballottement de toutes ces idées remplissait mon esprit; mais je
suppose que je ne me fusse pas arrêté à ces considérations, et qu'au
lieu de lui intimer l'ordre de partir, j'eusse employé la force et fait
conduire M. de Talleyrand à Blois, le retour de la maison de Bourbon
n'en eût pas moins eu lieu, car il ne manquait pas à Paris de gens qui
ne demandaient que du mouvement et des places. On était las de ce qu'on
avait, au point qu'il semblait qu'un cosaque devait être un Washington;
l'expérience des détrônisations était connue de tant d'intrigans, que
l'empereur de Russie en aurait trouvé cent pour un. Qu'aurais-je eu à
répondre, si, après avoir emmené M. de Talleyrand de mon propre
mouvement, ce qui a eu lieu fût arrivé? N'aurait-on pas eu le droit de
dire, et l'empereur le premier: «Parbleu! voilà un ministre de la police
qui est un fier imbécille: il s'est avisé de devenir l'ennemi de M. de
Talleyrand, dans le moment même où celui-ci était forcé de servir
l'empereur pour se sauver. Dans son zèle aveugle, il emmène de Paris
l'homme qu'il aurait dû y envoyer, s'il n'y avait pas été. Si le sens
commun ne lui indiquait pas ce qu'il avait à faire, il ne devait pas du
moins donner une pareille extension à son autorité. De quel droit se
permet-il d'arrêter un dignitaire, sans l'ordre de l'empereur, surtout
lorsqu'il a rendu compte au souverain de tout ce qu'il pressentait, et
qu'il n'en a reçu aucune direction particulière?»

J'aurais passé pour un ignorant, un présomptueux, si l'on n'eût osé
m'accuser de pis. L'empereur ne m'eût jamais pardonné de n'avoir pas été
plus pénétrant. Combien de fois n'a-t-il pas réprimandé la police pour
avoir arrêté des individus sur de simples présomptions! On conviendra
que la situation dans laquelle je me trouvais était assez délicate pour
que je pesasse mes déterminations. J'avais, comme je l'ai dit, demandé à
l'empereur de me nommer son commissaire à Paris, dans le cas où les
ennemis y entreraient; mais il m'avait répondu de suivre l'impératrice,
si les événemens obligeaient cette princesse de sortir de la capitale.
Les circonstances difficiles où nous étions, l'ordre positif du chef de
l'État, devaient me rendre circonspect.

Je crus avoir fait tout ce que je pouvais dans la latitude qui m'avait
été laissée, et je ne pense pas aujourd'hui même avoir manqué au moindre
de mes devoirs. Je m'acheminai donc vers Orléans; je joignis à Étampes
le grand-juge, M. Molé, qui avait aussi pris cette route pour éviter les
encombremens qui obstruaient celle de Versailles, Rambouillet et
Chartres. Nous nous communiquâmes nos tristes pressentimens, qui ne
tardèrent pas à se réaliser.

On m'amena au milieu de la nuit un courrier qui portait à l'impératrice,
qui était encore à Rambouillet, l'ordre de se rendre à Blois. Ce
courrier m'apprit qu'il avait quitté l'empereur, dans l'après-midi, à
Fontainebleau, où il venait d'arriver avec M. de Caulaincourt, et qu'il
était reparti sur-le-champ pour Paris, où toute l'armée se rendait, mais
que la tête n'en était encore arrivée qu'à Montereau. Mon premier
mouvement fut de partir pour aller rejoindre l'empereur, mais je
réfléchis bientôt qu'il pouvait devenir nécessaire de prendre diverses
mesures à Blois ou à tout autre lieu dans lequel s'arrêterait
l'impératrice; j'abandonnai cette idée pour me conformer à l'ordre que
j'avais de me rendre auprès de cette princesse. Je me résignai d'autant
plus aisément, qu'en comparant l'heure à laquelle le courrier avait
quitté l'empereur à Fontainebleau avec ce qui avait dû se passer à Paris
avant qu'il pût y arriver, il me fut facile de juger qu'il en serait
informé avant que je l'eusse joint, ce qui effectivement eut lieu. Je
continuai donc mon chemin sur Orléans, puis sur Tours, où je croyais
l'impératrice, parce que je présumais que le courrier l'aurait trouvée
partie de Rambouillet, et n'aurait pu l'atteindre qu'à Tours, qui était
sa première destination. Je me trompai et fus obligé de revenir à Blois,
où j'arrivai avant elle.

Il s'est passé des choses si peu importantes à Blois, en comparaison de
celles qui se préparaient à Paris, qu'il est naturel de commencer par le
récit de celles-ci.

L'empereur poussa jusqu'au lieu appelé la Cour de France: c'est le
second relais de poste en partant de Paris par cette route; il y a de ce
point à la barrière à peu près trois lieues. Il rencontra à la Cour de
France le général Hullin, qui venait de Paris, d'où il était parti après
la signature de la capitulation que le maréchal Marmont avait conclue
avec les ennemis. Il apprit de cet officier-général que la capitale
était rendue, que les troupes françaises devaient l'évacuer le soir, et
que les ennemis en prenaient possession le lendemain. On ne peut se
faire une idée de l'impression que cette nouvelle fit sur lui. Il avait
prévu la marche que les ennemis pouvaient faire sur Paris, il l'avait
dit au corps des officiers de la garde nationale avant de partir
lui-même pour l'armée. Il les avait prévenus qu'il ne leur demandait de
se défendre que quelques jours, pour lui donner le temps d'accourir. Il
avait tenu parole, puisque Paris n'était attaqué que depuis le matin, et
qu'avant la fin du jour il était déjà aux portes suivi de l'armée
entière; mais au lieu de se défendre quelques jours, on ne se défendit
pas quelques heures. En effet, midi n'était pas sonné qu'on avait déjà
pris la résolution de capituler; tout cela ne peut s'attribuer qu'à la
lâcheté des uns et à l'aveugle empressement des autres de s'en remettre
à la générosité des ennemis. L'empereur, après la rupture des
conférences de Châtillon, avait, comme je l'ai dit, fait un mouvement
vers les places de Lorraine avec toute son armée; il apprit en chemin
celui que la grande-armée des alliés avait fait sur Paris. Il vint de
suite, du point où il se trouvait, pour forcer le passage de la Marne à
Vitry-le-François; mais les ennemis avaient pourvu à la défense de cette
place, il aurait perdu trop de temps pour l'emporter. Il renonça à
l'immense avantage qu'il y aurait eu pour lui à revenir sur Paris par
les derrières de l'armée ennemie, dont il avait coupé la ligne
d'opérations, et il prit le chemin le plus sûr, en suivant les rives de
la Seine. Il n'avait pas perdu de temps; si Paris s'était défendu
seulement deux jours, son armée y entrait, et on sait comme il menait
les choses. Il n'aurait pas craint de faire ouvrir les arsenaux au
peuple; sa présence eût enflammé la multitude, il eût imprimé une
direction convenable à son élan, et l'on eût vu sans doute imiter
l'exemple de Saragosse, ou plutôt les ennemis n'auraient rien tenté:
car, indépendamment de ce que l'empereur était pour eux une tête de
Méduse, on sut plus tard que, dans le combat qui avait précédé la
reddition de la capitale, ils avaient brûlé la presque totalité de leurs
munitions. Il y a de quoi verser des larmes de sang au souvenir de
pareilles choses.

La situation de l'empereur était déchirante; il arrivait en toute hâte à
Paris, mais les corps des maréchaux Mortier et Marmont en sortaient pour
prendre une position sur la route de Fontainebleau; il n'avait avec lui
que M. de Caulaincourt et M. de Saint-Agnan, l'un de ses écuyers. Il
envoya le premier à Paris avec des pouvoirs illimités; il le chargea
d'exercer les fonctions de son commissaire dans la capitale pendant le
séjour qu'y feraient les ennemis, et retourna à Fontainebleau. L'armée
ne tarda pas à déboucher. Il réunit la garde qui était en tête, la passa
en revue, lui donna connaissance des événemens qui avaient eu lieu, et
lui annonça l'intention de marcher en avant. «Soldats, dit-il à ces
braves, l'ennemi nous a dérobé trois marches, et s'est rendu maître de
Paris; il faut l'en chasser. D'indignes Français, des émigrés auxquels
nous avons pardonné, ont arboré la cocarde blanche et se sont joints aux
ennemis; les lâches! ils recevront le prix de ce nouvel attentat. Jurons
de vaincre ou de mourir et de faire respecter cette cocarde tricolore
qui, depuis vingt ans, nous trouve sur le chemin de la gloire et de
l'honneur.» La proposition fut accueillie par des acclamations
générales, et la garde alla se placer en deuxième ligne derrière la
rivière d'Essone.

La mesure qu'avait prise l'empereur, d'envoyer M. de Caulaincourt pour
traiter à tout prix, était certainement ce qu'il y avait de mieux à
faire; mais le duc de Vicence était de tous les hauts fonctionnaires
celui qui avait eu le moins de rapports avec les administrations de
détails de cette grande ville, qui allait décider du sort de l'État. Je
connaissais la puissance d'opinion de ces petites administrations sur le
peuple, et c'était pourquoi j'avais appelé l'attention de l'empereur sur
la nécessité de désigner à l'avance ce commissaire, en lui offrant mon
dévouement. C'était le devoir d'un ministre de la police sous tous les
rapports; si l'empereur n'avait pas de confiance en moi, il fallait
qu'il m'éloignât sur-le-champ du ministère, au lieu de compromettre les
intérêts de tant de monde à la fois.

Je ne m'abusai point sur les motifs du refus que j'essuyai. Ce n'était
pas manque de confiance dans mon savoir-faire, l'empereur, mieux que
personne, avait pu quelquefois en juger dans les négociations dont il
m'avait chargé; ce ne pouvait pas être non plus manque de confiance dans
mon habileté militaire, puisque de tout ce qu'il avait laissé à Paris
d'hommes de cette profession, j'étais celui qui s'était trouvé le plus
souvent sur les mémorables champs de bataille dont le souvenir nous
reste seul pour la consolation de la fin de notre histoire. À l'armée,
l'empereur m'employait à tout; j'étais celui de ses aides-de-camp de
l'activité ou de la santé duquel il abusait le plus. J'avais été tant de
fois grondé, que j'étais devenu prudent et expert. Il fallait que
l'empereur l'eût jugé ainsi, puisqu'il me fournit quelques occasions
d'acquérir de la gloire dans des commandemens en chef où j'étais
tout-à-fait hors de sa main; j'avais été assez heureux pour ne pas
tromper son attente, ou du moins la fortune avait couronné mes
combinaisons. C'est après l'affaire que j'eus à Ostrolenka qu'il me
donna le cordon de la Légion-d'Honneur avec une pension viagère de vingt
mille francs; c'était enfin dans l'armée que j'avais obtenu les honneurs
dont j'avais été comblé. Néanmoins il plaça ailleurs sa confiance. Il ne
me fut pas difficile de voir d'où le coup partait.

Dans la situation où se trouvait l'empereur, toutes les facultés de son
esprit étaient absorbées par les soins qu'exigeait l'armée, dont il
était l'âme. Je l'avais vu moi-même dans des circonstances bien moins
cruelles, en faisant la guerre près de lui: il se livrait exclusivement
aux combinaisons militaires, et accordait peu ou point d'attention aux
affaires administratives, qu'il abandonnait aux fonctionnaires
respectifs qui le suivaient. J'avais reçu de Troyes, après le combat de
Brienne, l'ordre de prendre diverses mesures qu'assurément il n'avait
pas imaginées. Il en fut de même dans cette occasion, ou peut-être
encore pis; du moins je l'ai conjecturé. J'ai pensé qu'il avait donné
connaissance à quelqu'un des personnages qui le suivaient, de la
proposition que je lui avais faite de me laisser à Paris au moment de
l'arrivée des ennemis, et que celui-ci, qui avait déjà arrêté ma chute,
l'en avait détourné en lui observant que j'étais un homme au-dessous de
ce que je proposais, que je me mettrais à la discrétion de M. de
Talleyrand, qui déjà me tenait sous le charme. Ces détestables
insinuations seules ont pu empêcher l'empereur de me donner la confiance
que méritait le zèle que je montrais pour lui dans un moment où chacun
commençait à l'abandonner.

Combien de fois, pendant le cours de cette campagne, j'ai regretté de
n'avoir pas été appelé à l'administration quelques années plus tôt! J'y
aurais atteint cette force morale que donne la puissance d'opinion, et à
coup sûr j'aurais su m'en servir utilement.

Comme le jugement de l'empereur était essentiellement mathématique, il y
avait une marche simple à tenir avec lui, c'était d'être pur et vrai
dans tout ce qu'on lui rapportait ou qu'on lui proposait;
malheureusement, pendant les deux dernières années de son gouvernement,
il ne fut entretenu qu'au gré des petites passions et des misérables
intrigues qui pullulaient autour de lui. Les maréchaux Bessières et
Duroc pensaient comme moi à cet égard; nous avons souvent gémi ensemble
de ce qui se passait sous nos yeux.

Arrivé à Paris, M. de Caulaincourt prit connaissance de l'état des
choses avant de se rendre au quartier-général de l'empereur Alexandre,
qui était à Bondy (le premier relais de poste sur la route de
Strasbourg). M. de Talleyrand, qui était parti de Paris d'après l'ordre
qu'il avait reçu de suivre les traces de l'impératrice, y était rentré,
et il m'a été rapporté[4] qu'il avait été arrêté en chemin par M.
Tourton, chef d'état-major de la garde nationale, qui se trouvait à la
tête de ce corps par suite du départ du maréchal Moncey, qui en était le
commandant en chef, et de celui de M. de Montesquiou, qui en était le
commandant en second. C'était, m'a-t-on raconté, un arrangement convenu
entre eux, ce qui prouverait encore que M. de Talleyrand n'était fixé
sur rien, et n'osait pas même prendre sur lui de rester, sur le théâtre
des grands événemens. La fatalité qui poursuivait l'empereur était telle
que l'on avait ordonné aux divers chefs de légions de la garde nationale
qui étaient pourvus de charges de cour ou d'emplois publics, de suivre
l'impératrice, qui n'avait nul besoin d'eux, au lieu de les laisser à
Paris pour diriger leurs subordonnés, quoique ce fût pourtant cette
considération qui avait déterminé l'empereur à les placer à la tête de
la garde nationale. Dès qu'ils furent partis, on pourvut à leur
remplacement, et on fit tomber les choix sur des hommes d'opinions
opposées; on se donna ainsi les moyens d'exécuter ce que l'on voulait
faire.

M. Tourton oublia tout ce qu'il devait personnellement à l'empereur, qui
lui avait fait des avances considérables dans une circonstance où
l'honneur de sa maison était compromis, avances qui n'étaient pas encore
remboursées lorsqu'il s'arma contre lui.

M. de Talleyrand, étant rentré dans Paris, songea à s'y faire une
position qui mît l'empereur Alexandre hors d'état de se passer de lui
pour l'exécution des projets qu'il lui connaissait; il fit sur-le-champ
appeler les hommes de mouvement que renfermaient les diverses classes de
la société, et il ne rencontra d'opposition nulle part, puisqu'il y
avait absence totale de tout ce qui pouvait faire apercevoir l'influence
de l'empereur. M. de Talleyrand reconnut les moyens qu'il avait,
organisa sur le papier une administration provisoire, mais ne se
prononça point avant de savoir ce que l'empereur de Russie se proposait
décidément de faire. Il passa toute sa soirée chez le duc de Raguse, à
sa maison de la rue de Paradis, faubourg Saint-Denis, où le maréchal
était encore, ayant toute la nuit pour évacuer Paris, où les ennemis ne
devaient entrer que le lendemain. Plusieurs amis de Marmont y étaient
aussi. M. de Talleyrand savait bien que, quoi que l'empereur Alexandre
voulût tenter, il ne pourrait pas y concourir de manière à s'assurer les
avantages qu'il cherchait, s'il ne disposait d'une partie de l'armée,
qui se trouvait être la seule puissance physique et morale qui restât à
l'empereur. Il ne se dissimulait pas que, tant qu'elle serait entière,
elle fixerait l'opinion générale de la nation, de sorte que le parti qui
se préparait à déplacer le pouvoir parviendrait au plus à allumer une
guerre civile qui mettrait tout en problème.

En persuadant au maréchal Marmont de se détacher de l'empereur, il
avait, indépendamment de l'avantage de diminuer encore les moyens qui
restaient à l'empereur Napoléon, celui de se présenter à l'empereur de
Russie avec des facilités de plus pour ce qu'il lui conviendrait
d'ordonner. Il chercha donc à attirer Marmont à lui. Il n'y avait entre
eux aucun antécédent, ni même aucune relation de société qui pût lui
fournir une occasion d'ouvrir des propositions aussi délicates pour le
duc de Raguse, qui était encore dans toute la pureté des sentimens qui
avaient germé dans son coeur avec les premiers lauriers d'Italie; mais M.
de Talleyrand avait à sa disposition M. de Bourienne, qui était le
compagnon de la jeunesse du maréchal, et qui, comme lui, avait conçu à
la même époque le plus sincère attachement pour l'empereur, et l'avait
habilement servi pendant les douze années les plus laborieuses de sa
vie. Bourienne avait été éloigné du cabinet, par suite d'imputations
fâcheuses. L'empereur, auquel on le peignit comme un homme indigne de la
confiance qui lui était accordée, le nomma depuis son ministre à
Hambourg. Bourienne résida dans cette ville jusqu'à la réunion de ce
pays à la France. Revenu alors à Paris, il y retrouva tous les ennuis
qu'il avait déjà essuyés. L'intrigue qui l'avait déplacé du cabinet
s'effraya de la possibilité du retour à la faveur d'un homme de talent,
et ne ménagea rien pour dissuader l'empereur de le reprendre, ou même de
l'employer à quoi que ce fût. On lui rapporta sur le compte de M. de
Bourienne des absurdités qui furent suivies de mille tracasseries. Se
voyant à la fois abandonné du souverain, et en butte à des persécutions,
Bourienne se rangea parmi les ennemis de l'empereur.

Je ne l'approuve pas, mais je le plains, parce que j'ai connu toute
l'injustice des reproches qui lui étaient adressés. Je l'ai défendu tant
que je l'ai pu, et toutes les fois que j'ai parlé de lui, j'ai trouvé
l'empereur bienveillant pour son ancien secrétaire; il n'a pas tenu à
moi qu'il l'employât d'une manière convenable, ni que Bourienne ne
devînt pas son ennemi. Je ne pus y réussir; Bourienne épousa le parti
contraire, et y porta son activité et son talent. Il connaissait tous
les replis du coeur de Marmont; il avait été intimement lié avec lui
pendant la guerre d'Italie et celle d'Égypte, et il était trop habile
pour n'avoir pas aperçu le côté par lequel il fallait l'attaquer. Il
avait d'ailleurs un auxiliaire capable de corrompre le coeur que
Talleyrand avait intérêt à gâter: c'était Montessuis, ancien
aide-de-camp du maréchal, à qui aucun des mouvemens de l'âme de son chef
n'avait échappé.

L'intrigue ne faisait que commencer, mais elle était menée par des
hommes qui avaient trop d'expérience pour négliger les moyens de la
faire arriver à maturité pour le moment où il fallait la porter à
l'empereur de Russie, afin d'en recueillir le fruit, qu'elle en
attendait. Aussi on ne manqua pas de présenter à Marmont, comme une
chose faite ou convenue, une révolution dont au contraire on le faisait
le principal acteur. On lui parla au nom de l'amitié, on l'engagea à ne
pas perdre cette occasion de conserver les honneurs qu'il avait acquis,
de sauver la France, et de rester en position d'être utile à ses amis.
Il faut se hâter de le dire, tandis qu'il en est temps encore, Marmont
se montra fidèle à ses souvenirs. Il repoussa la séduction, et se retira
en annonçant que rien ne pourrait le détacher de ses devoirs, qu'il
mourrait à côté de l'empereur. Un ami de madame la maréchale, qui était
présent à cette scène, m'a raconté qu'il ne quitta le duc de Raguse qu'à
onze heures du soir, et rentra chez lui avec la conviction que ce
général tiendrait parole, et se ferait tuer plutôt que d'abandonner
l'empereur. Telle était l'opinion que le maréchal Marmont avait laissée
de lui à ses amis au moment où il quitta Paris pour rejoindre ses
troupes sur le chemin de Fontainebleau. M. de Talleyrand n'avait rien
obtenu; mais il était trop habile dans l'art de juger le coeur humain
pour renoncer à l'espérance de séduire le maréchal, et l'on verra
comment il réussit à l'égarer.



CHAPITRE V.

Méprise de Caulaincourt.--Il se persuade que tout est fini.--Alexandre
évite de s'expliquer.--Réception qu'il fait au corps municipal.--Il
envoie Nesselrode prendre langue à Paris.--Madame Aimée de
Coigny.--Demande de Talleyrand.--Alexandre descend chez lui.


M. de Caulaincourt, en cherchant à connaître la situation des choses à
Paris, ne put manquer de s'apercevoir que l'intrigue contre l'empereur
s'agitait; ses mouvemens étaient d'autant plus visibles, qu'elle
agissait sans entraves, car on avait fait partir tout ce qui aurait pu
la croiser. Ne voyant, ne rencontrant partout que des intrus en
fonctions, il dut penser que ces nouveaux choix étaient la conséquence
des communications que l'on avait déjà eues avec les ennemis. Il dut
d'autant plus le croire, qu'à Châtillon il avait été, mieux que
personne, à portée de juger de leurs intentions. Il fut dupe des
apparences, s'imagina que tout était arrangé, tandis que tout était
encore à faire. M. de Talleyrand, chez lequel il ne manqua pas de se
rendre, le confirma dans son erreur, car c'est un art particulier aux
intrigans expérimentés que de présenter comme déjà fait ce qui est
précisément à faire.

M. de Caulaincourt, dont la principale mission était pour le
quartier-général de l'empereur de Russie, se hâta de s'y rendre,
d'autant plus que là il pouvait s'expliquer le mot de l'énigme par le
langage qu'on lui tiendrait, et qu'alors il réglerait la conduite qu'il
devait tenir pour la seconde partie de sa mission, c'est-à-dire, pour
être à Paris le commissaire de l'empereur pendant le séjour des alliés.

Dès que la capitulation eut été signée et notifiée aux autorités
civiles, le conseil municipal s'assembla et alla en corps à Bondy
demander à l'empereur de Russie de ménager la capitale. Il avait à sa
tête, selon l'usage, le préfet du département et le préfet de police; il
s'était mis en route le lendemain de la signature de la capitulation, et
avait par conséquent devancé M. de Caulaincourt. Alexandre fit attendre
fort long-temps la députation avant de la recevoir, et je tiens de
quelqu'un qui était présent qu'il l'accueillit un peu brusquement; ce
fut du moins la première impression qu'il fit sur elle. Il se radoucit
cependant et lui dit, entre autres choses, que «le sort de la guerre
l'avait rendu maître de la capitale, qu'il n'était point l'ennemi de la
nation, qu'il n'avait qu'un ennemi en France, que c'était à lui qu'il
faisait la guerre. Je plains, ajouta-t-il, les maux qu'il a attirés sur
vous, et je tâcherai de les alléger; je mettrai dans Paris le moins de
troupes possible, le reste sera placé dans les environs.» Il demanda
s'il y avait beaucoup de casernes à Paris; on lui répondit qu'il y en
avait pour à peu près dix mille hommes. Il répliqua: «Eh bien! ce sera
autant de soulagement pour les habitans, auxquels je ne veux aucun mal,
non plus que mes alliés. Vous pouvez les en assurer de ma part et de la
leur.» Il congédia le corps municipal, qui remarqua qu'il avait évité de
s'expliquer sur des projets que chacun lui connaissait.

Pendant que le conseil municipal se rendait à Bondy, l'empereur
Alexandre avait dépêché à Paris son ministre des relations extérieures,
le comte de Nesselrode, le même qui avait été attaché à la dernière
légation russe. Il l'avait envoyé prendre langue auprès des chefs du
parti, et s'assurer au juste des moyens dont la conspiration disposait.
Nesselrode descendit chez Talleyrand, qu'il savait s'être encore tout
fraîchement mis en communication plus intime avec Hartwell. Les
conditions transmises par madame Aimée de Coigny avaient été acceptées.
Cette dame, qui avait été successivement duchesse de Fleury, madame de
Montron, et était redevenue, par suite de son divorce, ce qu'elle était
d'abord, s'était adressée à son grand-père, le maréchal de Coigny, qui
était à Londres. Celui-ci courut offrir au roi le repentir et le
dévoûment de M. de Talleyrand, et lui soumettre les réserves du
diplomate. «Acceptez, répondit le prince; si je remonte sur mon trône,
vous pouvez tout promettre.» Ce marché, connu de Castlereagh, ne devait
pas être ignoré de l'empereur de Russie. Nesselrode pouvait adopter
celui des projets de Francfort ou de Londres qui lui convenait le mieux.
Son choix ne fut pas long.

Alexandre avait depuis long-temps résolu de changer la dynastie qui
gouvernait la France, si les événemens ne s'opposaient pas trop à ses
desseins. Il s'était arrêté à cette idée depuis la conférence qu'il
avait eue à Abbo avec Bernadotte, et n'avait sans doute appelé Moreau
que pour le faire concourir à l'exécution de son dessein. Nesselrode
somma en conséquence Talleyrand de tenir ses promesses. Celui-ci
répondit qu'il ne demandait pas mieux, mais que, pour le faire avec
succès, il fallait que l'empereur Alexandre lui donnât une marque
solennelle de bienveillance qui le mît à même de se saisir de
l'influence dont il avait besoin pour exécuter ce qu'il avait promis.
Alexandre lui fit répondre sur-le-champ qu'il irait descendre et prendre
son quartier chez lui.

M. de Caulaincourt, en sortant de la barrière de Paris pour se rendre à
Bondy, s'annonça aux avant-postes russes comme parlementaire; on l'y
retint jusqu'à ce que l'on eût pris les ordres de l'empereur. Alexandre
fit dire de le recevoir; il rencontra, comme il se rendait au
quartier-général, le corps municipal qui en revenait.

Je ne me rappelle pas si M. de Caulaincourt arriva jusqu'à Bondy avant
d'être admis près de l'empereur de Russie, ou s'il le rencontra en
chemin, venant lui-même à Paris, pour y entrer à la tête de son armée,
qui était assemblée sur la route; mais je suis certain qu'Alexandre, en
l'accueillant, lui dit: «Il est bien temps de venir lorsqu'il n'y a plus
de remède. Je ne puis vous entretenir à présent; rendez-vous à Paris, je
vous y verrai.» M. de Caulaincourt y revint fort attristé de voir ses
pressentimens se réaliser. Il alla à la préfecture de la Seine et à
celle de police, où l'on était tout-à-fait désabusé sur les intentions
qu'on attribuait à l'empereur de Russie; on n'osait plus ni méconnaître
son devoir, ni se compromettre davantage pour celui que la fortune
couronnait de ses faveurs. Si M. de Caulaincourt eût voulu déployer son
caractère de commissaire de l'empereur, la moindre chose qui eût pu lui
en arriver était non seulement de n'être pas reçu par l'empereur de
Russie, qui devait venir le soir même, mais encore de se faire renvoyer.
Il fut donc obligé de laisser à chacun sa stupeur et de se contenter
d'observer, ce qui était une douloureuse extrémité.

La colonne russe entra à Paris vers midi ou une heure le lendemain de la
capitulation. C'est alors que les coeurs généreux eurent à souffrir d'un
spectacle si affligeant pour des Français qui avaient été fiers de la
gloire de leur pays.

Nos armées sont aussi entrées triomphantes dans les capitales
étrangères, et, qui plus est, à la suite de batailles mémorables qui ont
donné leur nom à toute la campagne dans laquelle elles ont eu lieu. On
dira encore long-temps la campagne de Marengo, la campagne d'Austerlitz,
d'Iéna et de Moscou. Elles seront toujours les monumens de notre
histoire en dépit de l'envie; mais quoiqu'à la suite de ces événemens
glorieux pour nous, les vaincus aient eu la consolation de nous faire
expier nos victoires, nous n'avons pas vu leurs familles accourir
au-devant de nous ni nous recevoir comme des libérateurs; on n'est point
venu embrasser nos bottes. Nos regards n'ont rencontré que de
l'affliction, nous n'avons point vu de bassesse à Vienne et à Berlin, où
l'on était fondé à craindre nos ressentimens. On garda la dignité
nationale; on ne nous accorda que ce que l'on ne pouvait pas nous
refuser.

Il était réservé à Paris d'offrir un honteux contraste, et de montrer
aux ennemis qu'il était resté indifférent à notre gloire, tout en
devenant dépositaire de tant de trophées accumulés dans ses murs. On
blâmera sans doute cette manière de s'exprimer, mais mon intention est
de n'adresser de reproches qu'aux hommes qui se sont dégradés dans cette
circonstance. Je signale les bassesses de l'époque, afin que nos neveux,
en se pénétrant de l'indignation qu'elles doivent faire naître,
connaissent toutes les souillures qu'ils ont à purger.

Tout pousse, en France; les lauriers y sont indigènes: on a pu en faire
une ample récolte. C'est une preuve qu'ils y avaient été bien cultivés,
et que l'on avait besoin de les naturaliser où on les a transportés. Les
ravisseurs en ont usé ainsi que l'on fait ordinairement du bien mal
acquis; mais les racines et le climat nous restent, tout n'est pas perdu
lorsqu'on a conservé du courage avec l'amour de la patrie.

Il y avait une foule innombrable pour voir entrer l'armée russe. La
curiosité en avait réuni la majeure partie, l'indignation avait assemblé
l'autre. La classe qui avait été jusqu'alors insignifiante dans la
société, où elle était contenue dans les bornes de la bienséance, rompit
le frein qui bridait les haines particulières. On vit des femmes, et
même des femmes titrées, sortir des bornes du respect qu'elles se
devaient à elles-mêmes, pour se livrer en public à l'exaltation, au
délire le plus honteux. On les vit se jeter à travers les chevaux du
groupe qui accompagnait l'empereur de Russie, et lui témoigner un
empressement plus propre à attirer le mépris qu'à concilier la
bienveillance. On en vit d'autres, qui ne vivaient que des bontés de
l'empereur, courir les rues en calèche, ameutant le peuple et lançant
des imprécations contre celui dont elles n'avaient cessé d'éprouver les
bienfaits. Enfin, on en vit dont le deuil était à peine expiré, et dont
les larmes auraient dû couler encore, s'offrir en spectacle à ce
triomphe, et y paraître avec des bouquets de myrte et de laurier
qu'elles jetaient sous les pieds des chevaux, au lieu de chercher parmi
une population indignée des vengeurs à leurs maris; elles employèrent à
tresser des couronnes pour ceux qui avaient arraché la vie à ces
infortunés, les fleurs dont elles devaient orner leur tombe.

Chaque membre de cette armée nombreuse que les alliés déployèrent aux
yeux de la capitale portait au bras droit une écharpe blanche, qui
servit à échauffer la multitude. On a dit, et eux-mêmes l'ont répété,
que cette distinction avait été donnée aux troupes de la coalition,
parce qu'il était arrivé que, ne se connaissant pas à cause de la
variété de leurs uniformes, elles s'étaient réciproquement prises pour
ennemies, et s'étaient battues entre elles. Que cela soit vrai ou non,
la multitude, qui ne juge que par les yeux, n'en donna pas moins à ce
signe de reconnaissance une autre interprétation qui devint favorable à
l'exécution des projets de l'empereur Alexandre.

Les troupes ennemies remplirent Paris et les environs; elles portèrent
en même temps des corps avancés sur les routes de Fontainebleau et
d'Orléans.

L'empereur de Russie, qui s'était réservé le rôle de l'Agamemnon de la
croisade, vit bien que déjà il était l'arbitre du sort de ce même
monarque qu'à une époque non éloignée encore, il était venu implorer
dans un triomphe mieux mérité que celui dont il étalait la pompe. La
vraie puissance est généreuse; le coeur dans lequel cette vertu n'habite
pas est privé par la nature de la première des qualités nécessaires à
celui qui veut s'élever au-dessus de ses semblables. L'empereur
Alexandre laissa défiler les troupes, et se rendit, comme il l'avait
annoncé, chez M. de Talleyrand. Les moyens qu'on voulait mettre en oeuvre
avaient été ébauchés dans l'entrevue qu'avait eue le diplomate avec M.
de Nesselrode; l'autocrate reprit sur-le-champ la discussion, et se
laissa facilement convaincre que ce qu'il y avait de mieux à faire était
ce qu'il désirait[5]. La chute de l'empereur fut arrêtée; mais on voulut
ménager l'amour-propre national. On convint de faire exécuter par des
mains françaises ce qui eût révolté de la part des alliés. En
conséquence, M. de Talleyrand fut chargé de réunir ses amis, de se
concerter avec ses complices, afin d'aviser aux moyens qu'exigeait la
circonstance.

Ses choix étaient déjà à peu près faits. La capitale restée, pour ainsi
dire, sans administrateurs lui fournissait un prétexte plausible; il eut
recours au sénat, et adressa de suite aux divers membres de ce corps qui
étaient encore à Paris des lettres de convocation. La mesure était
illégale et compromettait sans retour ceux qui s'en rendaient complices;
mais les chefs de la coalition savaient comment on enhardit les hommes.
Ils avaient assuré leur avenir à ceux qui étaient accourus au-devant de
la séduction[6]; ils ne pouvaient hésiter à donner des garanties à ceux
qu'ils cherchaient à compromettre. Ils s'engagèrent à ne traiter ni avec
Napoléon ni avec aucun membre de sa famille, et, confondant, par une
fiction odieuse, une poignée de traîtres avec la nation, ils couvrirent
les murs de la capitale d'une pièce où, après avoir accueilli les voeux
de la nation française, ils déclarèrent:

     «Que si les conditions de la paix devaient renfermer de plus fortes
     garanties lorsqu'il s'agissait d'enchaîner l'ambition de Bonaparte,
     elles doivent être plus favorables lorsque, par un retour vers un
     gouvernement sage, la France elle-même offrira l'assurance du
     repos.

     «Les souverains proclament en conséquence qu'ils ne traiteront plus
     avec Napoléon Bonaparte, ni avec aucun membre de sa famille;

     «Qu'ils respectent l'intégrité de l'ancienne France telle qu'elle a
     existé sous ses rois légitimes. Ils peuvent même faire plus, parce
     qu'ils professent toujours les principes que, pour le bonheur de
     l'Europe, il faut que la France soit grande et forte;

     «Qu'ils reconnaîtront et garantiront la constitution que la nation
     française se donnera. Ils invitent, par conséquent, le sénat à
     désigner sur-le-champ un gouvernement provisoire, qui puisse
     pourvoir aux besoins de l'administration, et préparer la
     constitution qui conviendra au peuple français.

     «Les intentions que je viens d'exprimer me sont communes avec
     toutes les puissances alliées.

     «Paris, le 31 mars 1814, trois heures après midi.

     «_Signé_, ALEXANDRE.»

Ceux mêmes qui s'étaient le plus donné de mouvement pour favoriser les
vues de Talleyrand étaient bien loin de prévoir tous les maux qu'ils
préparaient; ils étaient même persuadés qu'il leur était réservé de les
détourner. L'empereur de Russie, dans ce premier entretien, confia-t-il
à M. de Talleyrand le fond de sa pensée et son dernier projet? Je ne le
pense pas, quoi qu'en dise M. de Pradt. Je n'ai, il est vrai, à cet
égard, que mes conjectures, mais elles ont aussi leur valeur. Je vais
les rapporter.



CHAPITRE VI.

Composition du gouvernement provisoire.--M. de Pradt.--Le duc de Vicence
reçoit ordre de se retirer.--Marmont, séductions dont on l'entoure.--M.
de Bourienne.--Le duc de Raguse ne veut rien entendre.--Artifices
d'Alexandre.--Toujours M. de Talleyrand.--Il envoie des émissaires à
Fontainebleau et à Essone.--Le maréchal Oudinot.--Montessuis.--Marmont
se laisse séduire.--Conseil des généraux.


Je tiens d'un homme qui a servi de secrétaire à M. de Talleyrand dans
cette circonstance, que ce grand désorganisateur avait fait son thème de
deux manières; il avait porté sur la liste des personnes dont il voulait
composer le gouvernement provisoire:

1° Lui-même, comme président;

2° Beurnonville, qui avait été son agent en Espagne et en Russie;

3° Jaucourt, son collègue de révolution;

4° Dalberg, sa créature, qu'il avait marié à la fille de madame de
Brignole;

5° M. Barthélemy le sénateur, homme généralement estimé.

Ces choix n'annonçaient pas assurément le projet de rappeler la branche
aînée de la maison de Bourbon, et garantissaient une majorité constante
aux opinions de M. de Talleyrand. Ce ne fut qu'après l'entretien qu'il
eut avec l'empereur de Russie qu'il substitua l'abbé de Montesquiou à M.
Barthélemy. Ainsi le marché d'Hartwell n'était pas ce dont il se
souciait le plus, et si l'empereur Alexandre ne lui eût laissé entrevoir
qu'il penchait pour le retour de la maison de Bourbon, il est probable
que le diplomate n'eût pas tenu grand compte de son traité. Une chose
qui prouve combien peu il était disposé à travailler pour la légitimité,
c'est que, même après avoir saisi la véritable pensée de l'autocrate, il
ne prit parmi les amis de la monarchie que l'abbé de Montesquiou, afin
de conserver la majorité, dans le cas où l'empereur de Russie ne se
serait pas tellement prononcé qu'il n'y eût encore espérance de lui
faire adopter une idée qu'on n'avait peut-être pas osé lui développer,
et qui aurait rencontré des obstacles, s'il y avait eu dans le
gouvernement plus d'un membre de la couleur de M. de Montesquiou.

Le gouvernement composé, on s'occupa de pourvoir aux places principales
de l'administration. On fit choix de M. l'abbé Louis, conseiller d'État,
pour les finances;

De M. Beugnot, conseiller d'État, pour l'intérieur;

De M. Malouet, conseiller d'État (en exil), pour la marine;

Du général Dupont, pour la guerre;

De M. Anglès, maître des requêtes, qui était chargé du troisième
arrondissement de la police, pour le ministère de la police générale;

Du général Dessoles, pour le commandement de la garde nationale;

De l'archevêque de Malines, pour la légion d'honneur;

Et de M. de Bourienne, pour l'administration des postes.

Ces travaux préparatoires achevés, M. de Talleyrand se rendit au sénat,
où toutes ces mesures furent converties en décret.

Les divers individus que M. de Talleyrand s'était associés prirent
possession des différentes branches d'administration auxquelles ils
étaient si illégalement appelés, sans rencontrer aucune opposition,
parce qu'on aime à voir sa responsabilité à couvert lorsqu'on a besoin à
chaque instant d'une direction nouvelle.

Ces places pourvues, l'administration se trouva organisée et commença à
se donner du mouvement. Elle annonçait, ou du moins elle ne dissimulait
pas ses vues, mais elle n'avait encore arboré aucun signe, pris aucune
couleur que n'avouât pas la nation.

Le préfet de la Seine, M. de Chabrol, et le préfet de police, M.
Pasquier, furent conservés, parce qu'ils convenaient l'un et l'autre aux
deux hypothèses sur lesquelles M. de Talleyrand avait fait son thème.
Ces deux magistrats n'étaient point des hommes de révolution, ils ne
pouvaient qu'obéir aux événemens; on ne les avait laissés à Paris que
pour cela.

M. de Talleyrand assembla chez lui les membres du gouvernement
provisoire, et les présenta, ou, pour mieux dire, les livra à l'empereur
de Russie, qui ne leur parla qu'en protecteur des grands travaux qu'ils
allaient faire[7]. Il connaissait assez les hommes pour savoir que
c'était la manière la plus sûre de les faire courir au-devant de ses
désirs. Je tiens de l'archevêque de Malines lui-même, qu'il demanda dans
cette présentation un entretien particulier à l'empereur Alexandre qui
le lui accorda; il lui dit que, «quoi que l'on se proposât de faire,
l'opinion ne se prononcerait pas tant qu'on ne serait pas assuré de ses
sentimens particuliers, et que d'ailleurs la présence de M. de
Caulaincourt à Paris glaçait tout le monde.»

La puissance de l'empereur Alexandre était déjà assez bien établie pour
lui assurer le succès de ce qu'il allait entreprendre. Il donna audience
le soir même à M. de Caulaincourt. Ce dernier ne m'a pas communiqué les
détails de l'entretien, mais assurément il ne fut pas reçu comme
l'ambassadeur de France, quoiqu'il le fût du reste avec la bienveillance
habituelle que l'empereur de Russie employait à son égard. Le duc de
Vicence ne voyait que trop ce qui allait arriver. Il était le seul qui
eût eu assez de relations directes avec ce prince pour ne pas craindre
de prendre le ton qui convenait à la circonstance, sans cependant le
dépasser; il est présumable qu'il fit tout ce qui lui fut possible pour
détourner l'orage, ou tout au moins suspendre l'explosion. Mais tous ses
efforts furent inutiles; Alexandre lui notifia sèchement que sa présence
comprimait l'opinion, qu'il l'empêchait de se prononcer, et que
cependant les souverains avaient besoin de la connaître pour prendre une
décision. En conséquence, il lui signifia qu'il eût à s'éloigner, que
les alliés n'avaient rien à répondre aux communications qu'il avait
faites.

Cette injonction, et surtout la déclaration dont les murs de la capitale
étaient couverts, avaient accru les chances de la conspiration. Les
sénateurs, étourdis par l'orage et comprimés par une surprise que je
raconterai tout à l'heure, ne pouvaient opposer de résistance; la
déchéance fut mise en délibération. Chacun était plus ou moins engagé,
personne n'essaya de combattre la mesure, et la chute de l'empereur fut
prononcée.

M. de Caulaincourt s'éloigna et revint à Fontainebleau, où l'empereur
avait réuni sa faible armée, qui ne comptait pas soixante mille
combattans. On juge aisément de la situation d'esprit dans laquelle le
jeta la réponse d'Alexandre. Il avait auprès de lui les maréchaux
Berthier, Moncey, Lefebvre, Ney, Macdonald, Oudinot, Mortier et Marmont,
dont le quartier-général était à Essone, à moitié chemin sur la route de
Fontainebleau à Paris; celui du maréchal Mortier était auprès de
Villeroi, un peu en arrière d'Essone du côté de Fontainebleau, de sorte
que le premier faisait tête de colonne.

Avant de quitter Paris, il avait transmis à l'empereur la capitulation
qu'il avait signée, et lui avait fait dire que, s'il voulait rentrer de
force dans la capitale, il devait s'attendre à la voir tout entière
s'armer contre lui. L'aide-de-camp rendit le message tel que le lui
avait donné le duc de Raguse, mais il ne fut pas à l'épreuve de cet
horrible mensonge; il en fut long-temps malade, et avoua à quelqu'un qui
me l'a répété, que cette coupable faiblesse avait empoisonné sa vie.

Marmont alla lui-même voir l'empereur à Fontainebleau, mais ne lui dit
pas un mot de ce qui s'était passé chez lui le soir de la capitulation;
il se retira, et était déjà rentré à Essone lorsque M. de Caulaincourt y
passa en revenant de chez l'empereur de Russie. L'empereur avait laissé
ignorer aux maréchaux qui étaient près de lui les dangers qui menaçaient
l'État; mais les uns et les autres avaient leurs familles à Paris, ils
furent bientôt instruits de tout ce qui s'était fait ou se préparait: on
y prenait une résolution dont le mot de ralliement n'était pas encore
prononcé. Les murailles étaient tapissées de proclamations de Louis
XVIII; c'était l'idée principale que l'on jetait dans la multitude:
était-ce par l'ordre ou avec l'assentiment de l'empereur de Russie qui
voulait tâter l'opinion sans avoir l'air de la diriger, afin de pouvoir
se retirer de la partie, si cela devenait nécessaire à une autre idée
qu'il prévoyait peut-être qu'il serait obligé d'adopter; ou bien
était-ce M. de Talleyrand qui faisait placarder ces proclamations,
d'après l'ordre tacite ou les communications de ce prince? Je ne
pourrais le dire, mais ni l'un ni l'autre n'ignoraient ce qui se
passait; ils n'avaient qu'à prononcer un mot pour mettre un terme au
désordre.

Malgré l'espèce d'anonyme que l'on voulait donner à la publication des
proclamations du roi, on ne pouvait pas se méprendre sur leur point de
départ. Que ce fût, au reste, l'empereur Alexandre ou M. de Talleyrand
qui les fît répandre, l'un et l'autre avaient des motifs pour ne pas se
laisser apercevoir; je m'explique. L'empereur Alexandre n'avait cessé de
répéter qu'il ne faisait la guerre qu'à l'empereur, qu'il n'en voulait
ni à la France ni aux Français. Il tenait ce langage pour détacher la
nation de son chef, dépopulariser celui-ci, et arrêter l'élan que l'on
cherchait à donner à la population; s'il avait annoncé le projet qu'il
exécuta, personne n'aurait été dupe de ses discours, et la plus grande
faute qu'il aurait pu faire aurait été de permettre que l'on affichât
les proclamations de Louis XVIII dans les villes où il entrait; il
aurait vu, s'il l'avait fait, les campagnes accourir sous les bannières
de l'insurrection qui se serait organisée toute seule. Ses promesses
fallacieuses de bonheur prévinrent le mouvement, et finirent par lui
donner la victoire.

Alexandre avait non seulement la nation à abuser, il fallait aussi
donner le change à l'empereur d'Autriche, se ménager les moyens de se
rejeter sur l'opinion et d'attribuer à ses exigences ce qui n'était que
son ouvrage. Aussi ne fut-ce qu'après la rupture des conférences de
Châtillon, et aux portes de Paris, que l'on commença à jeter les
proclamations aux avant-postes français.

L'empereur d'Autriche avait assurément beaucoup de griefs particuliers
contre l'empereur, mais on ne peut lui faire l'injure de supposer qu'il
eût été insensible au rôle humiliant qu'on lui faisait jouer en
l'attachant au char du conquérant, qui ne lui laissait, pour sa part de
triomphe, que la détrônisation de sa fille. Il serait injuste de croire
que ce prince eût été indifférent à tout ce qu'il aurait vu faire pour y
parvenir, si l'empereur de Russie lui avait laissé entrevoir son projet;
il n'y a pas de père, quelle que soit sa condition, qui n'aime à se
persuader que l'on trompait celui d'Autriche, qui avait présenté sa
fille à l'amour des Français, parée de ses vertus et riche de la
tendresse de son père.

On doit encore supposer que, si ce prince eût soupçonné que le projet
que nourrissait l'empereur de Russie en franchissant le Rhin était de
détrôner sa fille, non seulement il aurait répondu sur un autre ton à
celle-ci, dans la série de lettres qu'il lui écrivit depuis l'invasion
de notre territoire, mais encore, qu'au lieu de s'en tenir à lui
conseiller d'engager son mari à faire la paix, il lui aurait dit
franchement les dangers qu'elle courait elle-même. On doit ajouter
encore qu'il ne se serait pas tenu de sa personne aussi éloigné du
quartier-général de l'armée alliée, qu'il ne rejoignit qu'à Paris. On
lui fit voir les choses sous les couleurs qu'il plut à l'empereur de
Russie de leur donner. C'est par ces diverses considérations que
l'empereur Alexandre évitait encore d'avouer une révolution qui dès-lors
n'aurait plus été considérée que comme son ouvrage.

M. de Talleyrand avait des raisons plus fortes encore pour se ménager.
D'abord il ne se souciait nullement au fond du retour de la branche
aînée de la maison de Bourbon, avec laquelle il avait trop de comptes à
régler et pas assez de temps pour traiter de ses intérêts personnels. Il
jugeait bien que la volonté de l'empereur de Russie l'emporterait;
néanmoins il ne désespérait pas encore de lui surprendre une
détermination qui pourrait changer tant qu'elle n'aurait pas été
annoncée publiquement.

D'un autre côté, il savait bien qu'il ne pouvait pas se flatter de
consommer l'oeuvre qu'il se proposait tant que l'armée resterait fidèle à
l'empereur, parce que la majorité de la nation s'y rallierait toujours.
Il vogua à travers toutes ces difficultés, en donnant des espérances à
ceux qui voulaient le retour pur et simple de la maison de Bourbon, et
en calmant les inquiétudes de ceux qui le craignaient. Il se servit tour
à tour des uns et des autres pour mettre à fin ce qu'il projetait. Il
avait expédié M. de Montessuis près du maréchal Marmont, à Essone, et en
même temps il avait envoyé le général Lamotte[8] au duc de Reggio, dont
cet officier avait été aide-de-camp.

Ces deux messagers avaient chacun un langage différent à tenir pour
faire arriver leur mission au même résultat.

Ils avaient pour moyens de persuasion l'assurance que l'empereur de
Russie était décidé à ne pas traiter avec l'empereur, que ce n'était
qu'à lui qu'il en voulait, et que hors lui il accorderait tout ce qui
lui serait proposé.

C'était le langage convenu pour le maréchal Oudinot, parce qu'il était à
sa portée et de nature à être répandu dans l'armée, où il pouvait faire
germer l'idée d'un lâche abandon que provoqua même le maréchal, dans la
persuasion qu'il ne s'agissait que de sacrifier l'empereur. On se garda
bien de lui présenter la question sous une autre face; car ses
antécédens n'étaient pas de nature à faire croire qu'il pût jamais
transiger avec les Bourbons. La perspective lui sourit; il se montra
facile dans tout ce qu'on lui proposa, et prit les engagemens qu'on
voulut, sans même réfléchir aux conséquences qu'ils allaient avoir.

Montessuis s'y prit autrement avec Marmont. Il annonça au maréchal que
la résolution d'Alexandre était arrêtée, que ce prince avait déclaré
qu'il ne traiterait plus ni avec l'empereur ni avec aucun membre de sa
famille. Il lui peignit les malheurs qui allaient fondre sur la France,
les divisions, la guerre civile avec les horreurs qu'elle traîne à sa
suite; car on était bien décidé à rejeter la régence, attendu qu'elle
ramènerait forcément l'empereur au pouvoir. Il insista d'autant plus sur
ce point, que c'était le moyen de décider Marmont, et de donner un but à
sa défection. En effet, si la régence eût été proclamée, sa position
était faite, tandis que placé vis-à-vis de l'anarchie révolutionnaire
tout était compromis. Dès-lors il ne devait pas balancer sur ce qu'on
lui proposerait, fût-ce même le retour des Bourbons, parce que d'une
part il avait des honneurs à conserver, et que dans sa vanité il se
flattait d'en acquérir de nouveaux en donnant l'exemple de l'abandon.
Ces considérations étaient les seules qui fussent capables d'égarer
Marmont, et sans la défection d'une partie de l'armée on ne pouvait rien
exécuter de ce que voulait l'empereur de Russie. Montessuis ajouta que
«nécessairement il y aurait anarchie si l'on ne prenait pas bien vite un
parti pour ramener tout à un même pouvoir; que l'essentiel était d'avoir
un point de ralliement. Il lui dit que c'était tellement l'opinion de M.
de Talleyrand, que ce prince venait d'écrire à M. le comte d'Artois,
parce qu'il préférait les Bourbons, que Bordeaux avait reconnus, aux
jacobins qui commençaient à surgir de toutes parts; que si lui, Marmont,
dont les qualités sociales étaient si aimables, les sentimens
patriotiques si élevés et les talens militaires si connus, voulait se
couvrir de gloire en donnant à l'armée le courageux exemple de se
rallier à ce parti, il éviterait la guerre civile, ce qui était la plus
belle couronne qu'il pût ambitionner. Il lui dit qu'indépendamment de la
satisfaction personnelle qu'il en recueillerait, son exemple lui
donnerait les premiers droits aux faveurs, d'autant plus que déjà les
commissaires du roi prenaient à Paris note de tous ceux qui se
présentaient, qu'ils recevaient leurs sermens d'obéissance et de
fidélité.» Cela était faux; on cherchait encore un traître, Marmont le
vit et repoussa le rôle qu'on lui destinait.

L'intrigue ne se rebuta pas. Elle mit en campagne de nouveaux émissaires
et l'on vit affluer à Essone une foule d'hommes qui, tout couverts des
bienfaits de l'empereur, n'insistaient pas moins vivement auprès du
maréchal pour l'en détacher. Le duc résista encore, mais il avait admis
des individus dont il ne devait pas tolérer la présence: il ne tarda pas
à porter la peine de sa témérité. Compromis comme ils étaient, les chefs
du parti qui s'était livré à l'étranger n'avaient d'autre alternative
que de réussir ou de s'expatrier. Ils le sentaient; aussi ne
négligeaient-ils rien pour consommer la défection qu'ils méditaient. Ils
firent agir ceux des magistrats qui pouvaient exercer quelque influence
sur le maréchal; ils lui dépêchèrent quelques-uns de ses amis, et en
même temps qu'ils lui dépeignaient la cause de l'empereur comme à jamais
perdue, ils sollicitaient Schwartzenberg à lui offrir une sorte de
planche de salut, à l'aide de laquelle il pût se flatter d'échapper au
naufrage. Le généralissime y consentit: ses ouvertures furent
accueillies et les bases de la défection arrêtées[9]. Mais le duc de
Raguse savait bien que, s'il lui était possible d'abuser ses troupes, il
n'en était pas ainsi des généraux; il savait qu'il dépendait d'eux de
faire tout manquer ou tout réussir. Il se détermina en conséquence à
leur communiquer les propositions qui lui étaient faites, sous prétexte
que cela les intéressait personnellement, et qu'il ne voulait pas
décider de la principale action de leur vie sans leur assentiment; il
les appela à une espèce de conseil, où assistèrent entr'autres Compans,
Souham et Bordesoulle. Le dernier était à coup sûr un des hommes les
plus braves qui aient existé. Pour passer dans une armée ennemie, il
faut qu'il ait été étrangement abusé, car il était capable
d'entreprendre de la combattre à lui seul.

Marmont, qui exerçait une certaine puissance d'opinion, puissance qui
dérivait d'ailleurs du commandement dont il savait faire sentir le
poids, communiqua à ses généraux ce qui venait de se passer entre lui et
M. de Montessuis. Il leur fit un long et affligeant détail de tous les
maux qui allaient accabler la patrie, si quelqu'un ne donnait pas
l'exemple de la réunion à un pouvoir qui pourrait se consolider et
préserver la France de l'anarchie. Il leur dit que ce pouvoir était la
maison de Bourbon, que les alliés rappelaient au trône, et avec laquelle
Paris était déjà entré en arrangement; que la France ni les Français n'y
perdraient rien; qu'il n'y aurait que l'empereur de sacrifié. Il leur
annonça que, quant à lui, son parti était pris; qu'il les avait
assemblés pour le leur communiquer, les laissant les maîtres de leurs
déterminations. Il n'ignorait pas qu'un esprit supérieur entraîne
toujours les faibles, particulièrement dans des circonstances hors de la
portée des intelligences communes.

Les généraux de son armée ne pouvaient d'ailleurs suspecter les
intentions de leur chef, dès qu'il s'agissait de l'empereur. Ils crurent
qu'il n'obéissait qu'à une rigoureuse nécessité, et adoptèrent le parti
qu'il avait pris, déplorant toutefois d'être réduits à abandonner leur
souverain.

On suivit les relations qu'avaient ouvertes Schwartzenberg. Les
conditions de la défection furent discutées, convenues, sans néanmoins
être signées[10]. Marmont conserva en conséquence la position qu'il
occupait. Il continua de faire tête de colonne, soit qu'il balançât
encore, soit même qu'il voulût revenir sur la surprise qu'on lui avait
faite.



CHAPITRE VII.

L'empereur de Russie hésite.--Consternation des conspirateurs.--Le
gouvernement provisoire est sur le point de se dissoudre.--Conseil.--Le
général Dessoles; ses sollicitudes pour mademoiselle de Dampierre.--M.
de Pradt.--L'empereur se dispose à marcher sur Paris.--Ce qui
l'arrête.--Abdication.--Encore Marmont.--Projet coupable.--Ce que c'est
que les garanties que veulent les alliés.--Étonnement de M. de
Nesselrode.--En Russie on n'hésiterait pas tant.


Les choses allaient moins bien à Paris. L'empereur de Russie s'était
tellement ménagé les moyens de changer de résolution, que je tiens de M.
Anglès lui-même que les conspirateurs crurent un instant la partie
perdue. La chose fut au point qu'au sortir d'une conférence qui avait eu
lieu chez l'empereur de Russie, il fit charger sa voiture de voyage,
persuadé que tout était fini. Ce fut l'engagement pris par Marmont qui
ramena la sécurité dans toutes ces consciences coupables.

Il y avait à Paris de bons esprits qui, sans être bien contens du
gouvernement impérial, se trouvaient humiliés d'être l'objet de la
spéculation et du trafic de quelques intrigans accoutumés à tout servir
et à tout trahir.

On remarquait une direction indiquée au mouvement, que l'on excitait
sans faire connaître la puissance qui l'appuyait. On avait l'exemple
récent de Bordeaux: lorsque le maire de cette ville s'était déclaré pour
le duc d'Angoulême, on avait usé de son influence pour faire arborer les
couleurs royales. Les notables s'étaient assemblés et avaient été en
corps demander au général commandant les troupes anglaises qui avaient
pris possession de la ville, si c'était par son ordre que l'on y
déployait des signes propres à allumer la guerre civile; et celui-ci
avait répondu qu'il ne protégeait particulièrement aucun parti, qu'il
laissait chacun libre d'en agir comme il l'entendait.

À Paris, on voyait le corps municipal qui était excité à s'immiscer dans
le changement de gouvernement. Quelques uns de ses membres même, tels
que l'avocat Bellart et l'ancien notaire Pérignon, n'avaient pas craint
de se mettre en avant. Tout cela avait fait penser ceux qui redoutaient
de nouveaux orages, ou ne voulaient pas servir de marche-pied à quelques
intrigans. Plusieurs bonnes têtes imaginèrent d'écrire à l'empereur
Alexandre, en conservant l'anonyme, mais en employant le style qui porte
la conviction. On ne lui épargna pas les représentations sur l'estime ou
la confiance que méritaient les hommes qui travaillaient en son nom.

Peut-être aussi lui-même chercha-t-il, par d'autres voies, à s'assurer
au juste du véritable état de l'opinion. Soit que la masse d'intérêts
qu'il fallait froisser l'ébranlât, soit toute autre considération,
toujours est-il qu'il fut sur le point de répudier les casse-cous
politiques qui s'attachaient à ses pas. Quelle influence ne pouvait pas
avoir, dans cet état d'indécision, la présence de l'impératrice à Paris!

M. de Talleyrand, voyant les incertitudes de l'empereur Alexandre,
craignit que ce prince ne lui échappât. Il jugea bien que l'on ne
parviendrait pas à décider qui que ce fût à se prêter aux mesures
nécessaires pour prévenir tout retour de l'empereur, si Marie-Louise
restait sur le trône. Comme le danger était imminent et le devenait
chaque jour davantage, il abandonna l'idée de la régence et se rallia
aux Bourbons. Ce parti n'était pas sans inconvéniens pour lui, mais il
excluait toute idée de retour après une transaction aussi étrange, aussi
subite; il ne pouvait pas manquer de lui offrir des moyens de revenir à
son premier thème, en faisant mouvoir le parti de la révolution avant de
laisser les Bourbons s'établir. La chose était facile: la plupart des
places administratives étaient occupées par des hommes du parti.

Voilà donc Talleyrand décidé à faire adopter ce qu'il repoussait
jusque-là de toutes ses forces. Dès lors il ne chercha plus qu'à fixer
les irrésolutions de l'empereur Alexandre, et ne craignit pas, comme on
dit, de le mettre au pied du mur. Il devenait au reste urgent de le
décider, car le diplomate était déjà en butte aux reproches de tous ceux
qui s'étaient engagés avec lui dans cette entreprise. Le gouvernement
provisoire fut même sur le point de se dissoudre. M. de Talleyrand avait
trop d'expérience des hommes et des affaires pour manquer de tête dans
cette occasion: il réunit, à ce qui m'a été rapporté, les membres du
gouvernement provisoire, à l'issue de la conférence qui avait dissipé
tant d'illusions; il leur montra les dangers que chacun d'eux courait;
il les détermina sans peine à le suivre chez l'empereur de Russie, qui
occupait le premier étage de son hôtel. Il porta la parole et observa à
ce prince que les personnes qui l'accompagnaient s'étaient exposées à
tout perdre pour assurer son triomphe, que seuls ils avaient contenu la
population dans l'obéissance, qu'ils n'avaient pas craint de
compromettre leur existence, celle de leurs familles pour le servir, que
pour prix de tant de dévouement ils allaient être abandonnés aux
vengeances qu'ils avaient si aveuglement provoquées. Dans ce triste état
de choses, ils venaient tous le supplier de leur assurer un asile, s'il
persistait dans le dessein qu'il leur avait manifesté. Alexandre les
rassura sur les dangers dont ils se croyaient menacés, et leur dit qu'à
la vérité ses idées n'étaient pas encore arrêtées, mais qu'il
n'abandonnerait pas des hommes qui avaient tout compromis pour son
service, et leur assurerait une existence dont ils seraient satisfaits.
Les choses en étaient là lorsque M. de Talleyrand acquit la certitude
qu'il pouvait compter sur la défection de Marmont et sur le zèle
d'Oudinot. Dès-lors il fut plus assuré de réussir, et ne manqua pas de
transmettre ses espérances à l'empereur de Russie, qui assembla le
lendemain le conseil dans lequel on agita définitivement la question du
renversement du gouvernement impérial en France. Je tiens d'un des
membres de ce conseil le détail de ce qui s'y passa. Il était composé de
l'empereur Alexandre, du roi de Prusse, du prince de Schwartzenberg, de
M. de Metternich, et je crois du ministre d'Angleterre; je n'oserais
cependant assurer que ce dernier y fut. De Français, il y avait M. de
Talleyrand, le duc Dalberg, M. Louis, le général Dupont, le général
Dessoles, l'archevêque de Malines; je crois, sans en être sûr, que MM.
de Montesquiou (l'abbé), Beurnonville et Jaucourt en faisaient partie.
Ce fut l'empereur Alexandre qui ouvrit la discussion. Il déclara qu'il
avait dessein de renverser le gouvernement impérial, mais qu'avant de
l'annoncer publiquement, il désirait connaître quel était l'ordre de
choses qu'on pourrait lui substituer, pour éviter les dissensions
intestines qui avaient déchiré ce pays pendant tant d'années. Il
s'adressa à M. de Talleyrand en l'invitant à donner son opinion;
celui-ci, ne voulant pas émettre devant tant de monde une opinion qui
n'aurait peut-être pas été adoptée, et qui deviendrait peut-être un
motif pour le faire éloigner de la faveur du gouvernement qui allait
être élu, fit dans cette occasion ce que je lui ai vu faire dans les
conseils où l'empereur l'appelait.

Il parla avec sa facilité ordinaire, insista sur la nécessité d'abattre
l'empereur, mais aussi il énuméra les immenses intérêts qui reposaient
sur le système impérial et en étaient inséparables. Il dit que l'on ne
pouvait lui substituer qu'un ordre de choses qui garantirait à chacun la
conservation de ce qu'il avait acquis, si l'on ne voulait pas faire
revivre tous les désordres. Il ne s'expliqua pas plus clairement, mais
son discours prouvait assez qu'il penchait toujours pour la régence. M.
Louis laissait entrevoir les opinions qui furent reproduites par toutes
les créatures du diplomate. Enfin arriva le tour du général Dessoles.
Interpellé de s'expliquer sur ce qu'il convenait de faire, il répliqua
vivement, en s'adressant à Alexandre: «Sire, la régence n'est qu'un mot;
le tigre est derrière, et ne tardera pas à reparaître, si on la
proclame[11]. Au surplus, mon parti est pris; je ne demande rien pour
moi, mais, Sire, mademoiselle Dampierre! sauvez-la! de grâce,
sauvez-la!» L'empereur de Russie, tout surpris de cette chaude
allocution, cherchait ce que c'était que mademoiselle Dampierre; «C'est
ma femme, Sire, madame Dessoles; sans doute elle n'a pas un rapport bien
direct avec la question qui se débat, mais c'est mademoiselle Dampierre;
sauvez ce que j'ai de plus cher au monde!» Cette petite sollicitude
conjugale dérida un moment le conseil; mais on se remit bientôt, et la
discussion continua. C'était le tour de l'archevêque de Malines; il mit
cartes sur table. «Messieurs, dit-il, il faut s'expliquer nettement.
Vous êtes décidés à en finir avec l'empereur. Pourquoi, dans ce cas, ne
pas rendre à la France un gouvernement sous lequel elle a été heureuse
pendant tant de siècles? Je ne crains pas d'avancer ici que c'est le voeu
secret de la grande majorité des Français, et que, si l'on n'ose
l'émettre, c'est que l'esprit national est encore comprimé, et qu'on
craint de n'être pas appuyé en le manifestant. Quant à moi je déclare
que je ne vois d'autre projet raisonnable en abattant l'empereur que de
rappeler les Bourbons.» Alexandre arrêta la discussion, et se tournant
vers Frédéric-Guillaume: «Votre opinion, roi de Prusse?»--«Celle de
l'archevêque de Malines,» répondit Guillaume. L'empereur de Russie
continua de recueillir les voix des étrangers, qui furent de l'opinion
du roi de Prusse. Alexandre exposa la sienne à son tour, et dit que
c'était une très grande affaire que de se fixer sur le gouvernement qui
pouvait régner en France sans trouble et sans dangers pour la
tranquillité de ses voisins; qu'il pensait que la maison de Bourbon
pouvait convenir; que néanmoins il remettait au lendemain à se décider;
qu'on lui avait rendu compte de l'arrivée aux avant-postes d'une
députation venant de Fontainebleau; qu'il la recevrait et verrait
ensuite. Le conseil se sépara. On n'ignorait, comme je l'ai dit, rien à
Fontainebleau de ce qui se faisait à Paris. On y exagérait même les
choses, quoique le mal fût très grand.

L'empereur cependant ne se laissait pas imposer par les propos qu'on
semait autour de lui. Tout entier à des combinaisons militaires, il se
disposait à tenter de nouveau la fortune, lorsque le duc de Vicence
arriva. Il n'apportait pas des nouvelles bien heureuses, mais du moins
les alliés ne proscrivaient plus la régence. La condition était pénible,
le soldat bouillait d'ardeur: Napoléon continue de tout disposer pour
tenter la fortune; mais ses généraux n'ont plus d'élan, ils sont las de
guerres, de combats, personne n'envisage qu'avec une sorte d'effroi les
nouvelles chances qui vont s'ouvrir. C'est au milieu de cette anxiété
générale que le décret de déchéance arrive à Fontainebleau. Dès qu'il le
connaît, Napoléon n'hésite plus. La guerre civile lui apparaît avec
toutes ses horreurs; il se retire, et dresse lui-même l'acte qui le
dépouille du pouvoir[12]. L'abdication signée, il choisit des
négociateurs, qui, en la transmettant aux alliés, discutent les intérêts
de la France et ceux des braves qui l'ont servie. Il nomme le duc de
Vicence et le prince de la Moscowa; mais il ne les a pas plus tôt
désignés, que son vieil aide-de-camp lui revient à la mémoire. Il va
leur adjoindre Marmont, et veut que ce soit son plus ancien compagnon
d'armes qui aille débattre les intérêts de sa famille. On lui observe
que ceux de l'armée doivent aussi être défendus; qu'un homme qui a été
moins avant dans ses affections, que Macdonald, par exemple, aurait plus
de poids; il se rend et accepte le duc de Tarente. Sa prédilection
néanmoins le domine encore; il donne l'ordre formel aux
plénipotentiaires de prévenir le duc de Raguse qu'il ne l'a pas choisi,
mais qu'il ne peut refuser à sa fidélité, garantie par tant de bienfaits
d'un coté et de services de l'autre, ce dernier témoignage de confiance;
qu'en conséquence, s'il ne pense pas être plus utile à la tête de son
corps qu'à Paris, il est le maître de se joindre aux plénipotentiaires,
chargés d'expédier d'Essone un courrier qui rapportera ses pouvoirs.

Arrivés à Essone, les plénipotentiaires firent part au duc de Raguse de
ce qui s'était passé à Fontainebleau, de l'abdication consentie par
Napoléon, et de l'objet de leur mission à Paris. Ils lui transmirent
également le message dont ils étaient chargés. Cette circonstance dut
être pénible au maréchal, car il venait, comme nous l'avons vu,
d'arrêter ses conditions avec le généralissime. Il ne cacha pas à ses
collègues les termes où il en était avec les alliés. Il leur déclara
qu'il n'avait agi isolément que par suite de la dispersion de l'armée et
de la difficulté qu'il y avait à s'entendre; que de ce moment il se
réunissait à eux pour ne plus s'en séparer; qu'il les accompagnerait à
Paris, et ferait entendre au prince de Schwartzenberg les changemens
survenus dans sa position. Il prévint ses généraux, il l'atteste du
moins, de ne faire aucun mouvement qu'il ne leur eût expédié de nouveaux
ordres, et se rendit au quartier-général ennemi, où l'on ne fit aucune
difficulté d'annuler le projet de convention. Les trois maréchaux et le
duc de Vicence continuèrent leur route et allèrent à Paris pour négocier
en commun. Ils descendirent chez M. de Talleyrand, où, comme je l'ai
dit, logeait l'empereur de Russie; ils firent part au diplomate du motif
de leur voyage et du but de leur mission. L'un d'entre eux le prit à
part et lui dit que, s'il pouvait obtenir la régence, ils étaient
décidés (il ne nomma personne) à prendre un parti contre l'empereur, de
manière à prévenir tout retour. Il ne disait pas ce que c'était que ce
parti. M. de Talleyrand lui répondit que «tout s'arrangerait, que les
souverains alliés ne demandaient que cette garantie, qu'ils
accorderaient tout ce que l'on désirait, dès qu'ils seraient convaincus
que Napoléon ne reparaîtrait pas.» M. de Talleyrand ne pouvait désirer
mieux qu'une telle confidence; elle augmentait son crédit, et démontrait
qu'on ne pouvait rien faire sans lui. Il monta chez l'empereur Alexandre
pour le prévenir de l'arrivée des maréchaux, et lui rendit compte de ce
qui s'était passé chez lui, sans oublier assurément l'ouverture qui lui
avait été faite. C'était sans doute ce qui leur souriait le plus, car
enfin la demande de garantie que répétait sans cesse l'empereur
Alexandre contre le retour de l'empereur Napoléon était claire. On ne
prononçait pas le mot propre, mais l'affectation avec laquelle on
réclamait des garanties ne permettait pas de se méprendre sur ce que
l'on voulait.

Il jugeait des Français par quelques autres peuples; sous ce rapport, il
était dans l'erreur, ces choses-là ne vont pas à nos moeurs. Je tiens
d'un des secrétaires[13] de M. de Talleyrand, qu'après que tout fut
fini, c'est-à-dire, quand la déchéance fut prononcée, M. de Nesselrode
ne revenait pas de nos scrupules: «Quel pays! disait-il, quelle nation!
Si peu de chose vous arrête! Il n'en serait pas ainsi chez nous, tout
serait fini en moins d'un quart d'heure. Tant pis pour le souverain qui
se met en opposition avec l'intérêt général. C'est la chose du monde que
l'on trouve le plus aisément qu'un souverain.»

L'empereur de Russie fit dire à la députation des maréchaux qu'il la
recevrait le lendemain à neuf ou dix heures du matin. Ils se retirèrent
et se réunirent le soir à l'hôtel du maréchal Ney; on vint les y voir et
les entretenir de l'idée qu'il n'y avait que l'empereur qui fût un
obstacle à tout; que sans lui les souverains alliés accorderaient la
régence, ou tout autre gouvernement qu'on voudrait choisir. Ces
insinuations étaient inutiles, puisque l'empereur lui-même avait
recommandé aux plénipotentiaires de ne le considérer pour rien, et de
souscrire à tous les sacrifices qui lui seraient personnellement
imposés.

Je tiens d'une personne qui était présente à cette assemblée, sur tout
ce qui fut dit et fait, des détails qui prouvent à quel point était
portée l'aveugle confiance que l'on avait dans les sentimens de
l'empereur de Russie; mais elle a coûté trop de larmes pour la reprocher
à ceux qui la partageaient. On pensait encore que M. de Talleyrand était
dans des dispositions favorables à la régence, et je crois qu'on ne se
trompait pas, quoique du reste ce diplomate fût prêt aussi pour une
autre hypothèse.

Caulaincourt m'a dit depuis que c'était une erreur, que M. de Talleyrand
s'était dès le principe prononcé ouvertement pour la maison de Bourbon.
Je suis persuadé qu'il n'en est rien; mais, la chose faite, il valait
mieux se donner le mérite de l'avoir préparée que de convenir qu'on ne
l'avait pas voulue. Il est possible aussi que M. de Talleyrand ait
laissé percer ses intelligences avec Hartwell, afin de mieux brouiller
les cartes, se ménager plus de chances, et se trouver en mesure
d'obtenir de meilleures conditions. Il est même probable que les alliés
se sont servis de cet épouvantail pour amener le duc de Vicence aux
sacrifices qu'ils voulaient lui imposer; car, comme nous l'apprend un
des auxiliaires qu'ils s'étaient donnés, ils ne se flattaient pas de
venir si tôt à bout de leurs desseins, et voulaient achever par
l'intrigue ce que les armes avaient commencé[14]. Mais dans ce cas,
convaincu comme il était que M. de Talleyrand tournait en faveur des
Bourbons, pourquoi M. de Caulaincourt ne prévenait-il pas les maréchaux?
Pourquoi les conduisait-il chez un conspirateur qu'il devait mettre tous
ses soins à éviter? Le moindre inconvénient qui pouvait résulter pour
eux de la direction qu'il leur donnait, était de les mener se confesser
au renard, comme cela arriva effectivement. Mais il est probable, quoi
qu'il en ait dit plus tard, qu'il était dupe lui-même des apparences que
se donnait M. de Talleyrand; autrement il aurait eu le projet de livrer
les maréchaux. Cela donnerait de la force à des soupçons fâcheux qui ont
été émis sur son séjour à Châtillon.

Il y avait vingt endroits différens pour les réunir, et se rendre de là
chez l'empereur Alexandre avant d'être forcé d'entrer chez M. de
Talleyrand, si on le considérait comme ennemi. La chose est pénible à
dire, mais le fond de tout cela est que, voyant la chute de l'empereur
inévitable, on ne voulait que le quitter avec honneur, et préparer sa
position avec le gouvernement qui allait lui succéder, persuadé que l'on
pourrait conserver ce que l'on avait acquis en se mettant derrière une
lâcheté.



CHAPITRE VIII.

Alexandre reçoit les maréchaux.--Le maréchal Macdonald.--L'autocrate
insiste pour la garantie.--La nouvelle de la défection du sixième corps
met fin à la négociation.--MM. Sosthène et Archambault montent à
cheval.--Talleyrand.--Qui lui fait son discours.--Son trouble.--Il eût
prononcé tout ce qui se fût trouvé dans sa poche.--Le sénat.


L'empereur de Russie reçut la députation des maréchaux ainsi qu'il
l'avait annoncé, et après avoir écouté l'objet de leur message près de
lui, il leur fit connaître qu'il était décidé à ne plus traiter avec
l'empereur. Il ajouta qu'indépendamment de l'éloignement que lui et les
alliés avaient pour un rapprochement, de quelque nature qu'il fût, le
repos de l'Europe, qui dépendait de celui de la France, ne permettait
pas de se prêter aux propositions dont ils étaient chargés. Il dit qu'il
ne voulait ni toucher à nos frontières, ni porter atteinte à l'ouvrage
de l'armée française, pour laquelle il avait la plus haute estime; qu'il
était disposé à leur en donner des preuves dans le choix du gouvernement
qu'il avait intention de leur proposer. Il observa que, quel que fût au
reste ce gouvernement, son plus grand intérêt serait toujours de se
rapprocher des hommes qui avaient porté si haut la gloire de leur pays.
Il parlait avec assurance, et montrait d'autant plus de résolution,
qu'il avait connaissance de l'ouverture qui avait été faite à M. de
Talleyrand. Il savait d'ailleurs que la résolution était réelle, qu'elle
avait été prise chez le prince de Neufchâtel, et avait eu lieu d'après
les communications que le maréchal Oudinot avait eues avec l'envoyé de
M. de Talleyrand. On avait même reproduit dans cette réunion le projet
formé avant la bataille de Champ-Aubert, et qui n'allait à rien moins
qu'à en user avec l'empereur comme on avait fait autrefois avec Romulus,
et de traiter avec les ennemis.

Dès que l'empereur de Russie eut achevé de parler, le duc de Tarente
prit la parole. C'était de tous les maréchaux celui qui avait été le
moins bien traité par l'empereur; ce fut celui qui se montra le plus
digne des faveurs dont les autres avaient été comblés. Il fit valoir le
sacrifice de l'empereur, développa les droits de sa dynastie, la
convenance de la régence; et, revenant à ce qui tenait le plus à coeur
aux alliés, à Napoléon, il remarqua que, si c'était ce prince qui
faisait difficulté, dès ce moment tout était résolu, puisque les
pouvoirs dont ils étaient revêtus leur prescrivaient de le compter pour
rien; qu'ainsi la continuation de sa dynastie était sans objection comme
sans inconvénient. La transmission de l'autorité souveraine pouvait
d'autant moins devenir matière à discussion, que les intentions
qu'Alexandre venait de manifester, tant en son nom qu'en celui de ses
alliés, se trouvaient conformes aux constitutions de l'État, et
favorables au droit de celui que, dans l'ordre de la nature, elles
avaient désigné pour l'héritier du trône.

Macdonald fut fort dans cette discussion, et honorable par le courage
avec lequel il défendit les intérêts de la régence, comme pouvant
garantir à chacun la conservation de ce qu'il avait acquis, et que
l'empereur Alexandre déclarait vouloir respecter. Ce prince ne savait
que répondre, et n'insistait que sur l'observation qu'il fallait une
garantie contre la possibilité du retour de l'empereur. Ce n'était point
aux maréchaux à indiquer cette garantie, c'était aux alliés à préciser
les sacrifices qu'ils voulaient imposer, et à s'expliquer sur ce qu'ils
entendaient par cette garantie. Les plénipotentiaires feignirent de ne
pas comprendre; les alliés, de leur côté, ne jugèrent pas convenable de
parler plus catégoriquement. Mais ils en avaient assez dit.

La discussion languissait; l'empereur de Russie répondait d'une manière
évasive, lorsque de son cabinet on vint le prévenir qu'on le demandait
pour quelque chose de pressé. Il s'y rendit, et rentra quelques instans
après dans le salon où les maréchaux étaient restés à l'attendre. Il
leur dit: «Messieurs, persuadé par vos observations, et voulant donner
une marque de mon estime particulière à l'armée française que vous
représentez ici, j'allais me rendre à vos instances, et reconnaître le
gouvernement qui est l'objet de vos désirs; mais cette armée, dont vous
prétendez que le voeu est unanime, est elle-même en opposition avec ce
que vous m'annoncez, puisqu'elle s'est divisée dans ses opinions. L'on
vient de me rendre compte à l'instant que le corps de M. le duc de
Raguse est arrivé ce matin à Versailles, et qu'il se range sous les
drapeaux de M. le duc d'Angoulême. Pour fixer promptement les
irrésolutions de ceux qui seraient disposés à l'imiter, je mets toute ma
puissance et celle de mes alliés de ce côté-là.»

Cette déclaration répondait à tout ce que l'on aurait pu objecter. Les
maréchaux jetèrent un regard de mépris à Marmont qui était présent; il
fut saisi de honte en entendant l'empereur de Russie s'exprimer ainsi,
et dit: «Je donnerais un bras pour que cela ne fût pas arrivé.»
Macdonald lui répondit: «Un bras, monsieur, dites la vie.» Tout fut fini
dès cet instant. On m'a même rapporté que, dans cette séance, l'empereur
de Russie dit au maréchal Marmont: «Vous vous êtes bien pressé, monsieur
le maréchal.»

Ce prince s'était, comme je l'ai dit, laissé surprendre l'engagement de
ne plus traiter avec l'empereur ni aucun membre de sa famille. Sa
déclaration avait commencé le mal, la défection de Marmont l'acheva.
Talleyrand, qui avait si bassement tramé le déshonneur du maréchal, mit
tous ses soins à le publier. Il le fit répandre, colporter partout, et
ne songea qu'à en recueillir les fruits. Il se saisit de tout ce qui
pouvait montrer aux yeux de la multitude qu'il était le pivot de la
révolution qui s'opérait.

Depuis que l'empereur Alexandre était à Paris, le salon de M. de
Talleyrand était continuellement rempli de tout ce qui venait tâter le
pouls à la fortune. Dès qu'elle fut prononcée, M. Archambault de
Périgord, frère de M. de Talleyrand, M. Sosthène de la Rochefoucauld et
quelques autres mirent de grandes cocardes blanches à leurs chapeaux, et
coururent à cheval par toutes les rues pour annoncer ce qui venait
d'arriver, et ranimer les espérances des gens de leur parti.

La garde nationale de Paris, quoiqu'elle s'attendît à un changement de
gouvernement, ne comprenait rien à ce qu'elle voyait, et je tiens d'un
officier de ce corps, qui commandait le poste placé à l'angle que fait
la rue de Marigny avec celle du faubourg Saint-Honoré, qu'il faillit
faire feu lorsque M. de Périgord vint haranguer, en cocarde blanche, le
peuple de ce quartier. Toutes les idées étaient loin de ce qui se
faisait, et si M. Archambault ne fut pas tué, c'est que l'officier le
reconnut.

M. de Talleyrand ne négligea aucun moyen de répandre la défection de
Marmont: il ne ménagea aucune de ses créatures; plus il pouvait en
employer, mieux il établissait l'opinion que le retour des Bourbons
était son ouvrage et le but auquel il voulait véritablement atteindre.
Son nom était sans doute quelque chose, mais ne suffisait pas pour
sanctionner une révolution qui blessait tant de souvenirs et d'intérêts.
Il le sentit et résolut d'y suppléer. Tous les sénateurs reçurent une
invitation à dîner avec l'empereur Alexandre: ils n'eurent garde d'y
manquer. Le dîner se passa en propos ordinaires; il n'avait été question
de rien lorsqu'on servit le vin de Champagne. Alexandre se lève alors,
et, adressant la parole à ses commensaux, il renouvelle l'assurance
qu'il n'est ni leur ennemi ni celui des Français, bien loin de là. Une
preuve, c'est qu'il accepte les voeux que lui ont exprimés les hommes les
plus honorables et les plus distingués du pays, et propose la santé du
roi de France, de S. M. Louis XVIII.

Les sénateurs s'imaginèrent que tout avait été arrangé à l'avance, et
burent à Louis XVIII comme ils buvaient à l'empereur.

On passa dans le salon, et chacun de demander à son voisin ce qui
s'était passé avant qu'il arrivât. Tous se faisaient la même question,
tous étaient persuadés que quelque délibération avait eu lieu, et il ne
vint à la pensée de personne d'imaginer qu'ils étaient dupes d'une
mystification. On ne leur laissa pas d'ailleurs le temps de réfléchir,
on battit le fer à chaud, on convoqua le sénat pour le lendemain, et la
révolution fut consommée. On pressa le dénouement, parce qu'on sentait
bien que, si on tardait, les objections viendraient en foule sur cette
manière de procéder au choix d'un souverain. Le sénat prononça la
déchéance de l'un et l'élection de l'autre avec la même docilité qu'il
passait sur les demandes de conscription.

Il ne vint à l'esprit d'aucun membre de ce corps, qui était cependant
composé d'hommes à lumières et presque tous comblés des bienfaits de
l'empereur, de faire remarquer que la convocation qui avait été faite
était inconstitutionnelle et même criminelle. Il n'y en eut pas un qui
observât qu'on faisait servir le sénat d'instrument pour détruire
l'édifice dont il était _conservateur_, et qu'en le faisant crouler, ils
écrasaient, pour la plupart, leurs propres enfans. Les sénateurs
peuvent-ils dire qu'on les a trompés? Non assurément; on ne pouvait pas
parler en termes plus clairs que ceux dont se servait M. de Talleyrand
en proposant la déchéance de l'empereur. Quels que fussent les
arrangemens particuliers de ce diplomate avec les ennemis, les sénateurs
n'avaient pas droit de méconnaître leur devoir, lorsque le moment de le
faire était arrivé. Ils pouvaient, par une noble résistance, se couvrir
de gloire; au lieu de cela, il n'y a pas d'épithètes qu'ils n'aient
méritées, surtout lorsqu'on lit dans leur délibération de cette fatale
époque l'article qui assure la conservation de leurs émolumens.

M. de Talleyrand fut dominé par une intrigue qui lui fit abandonner son
projet de régence en lui montrant une porte de salut pour lui. Je tiens
de l'archevêque de Malines lui-même, qu'étant allé voir M. de Talleyrand
le matin du jour où il avait convoqué le sénat, il eut beaucoup de peine
à le décider à tenir à ce corps le langage dans lequel il lui parla, et
que c'était lui-même, archevêque de Malines, qui lui avait fait son
discours pendant qu'on le coiffait. Il ajoutait même que, si M. de
Talleyrand en avait eu un autre dans sa poche, et qu'il l'eût tiré en
place du premier, il l'aurait prononcé de même.

Ceux qui connaissent M. de Talleyrand n'en seront point étonnés. Ils ont
dû le voir plus d'une fois dupe d'une intrigue obscure, prêtant son nom
pour se créer une puissance dans l'opinion du vulgaire, qui ne garde que
les noms de ceux qu'on l'accoutume à voir en scène. On retrouve beaucoup
de traits du caractère de M. de Talleyrand dans le portrait du cardinal
de Retz. Comme lui, il suscita tous les grands désordres de l'État, et
cependant il ne voulait que la paix; il y était naturellement porté, et
en avait plus besoin qu'un autre. L'empereur lui disait quelquefois
qu'il avait mal arrangé sa vie. Néanmoins M. de Talleyrand est resté en
possession de fixer le ridicule comme de mettre le vice en crédit.

Le sénat pouvait-il se réunir? Non, il ne le pouvait que sur une
convocation légale transmise à chaque sénateur par son président, et le
président était à Blois près de l'impératrice. Pouvait-il délibérer dans
un lieu au pouvoir des ennemis qui étaient en guerre avec la nation? Où
en serait-on, si l'on osait dire que oui? Pouvait-il retirer un pouvoir
qu'il n'avait pas confié? Était-ce lui qui avait élu l'empereur? D'après
les constitutions de l'État, était-ce le sénat qui déférait la suprême
puissance? Non, assurément, et l'empereur lui-même n'avait point voulu
de leurs suffrages autrement que comme celui de simples citoyens; la
nation avait individuellement voté l'élévation de l'empereur à la
dignité impériale; le sénat n'avait été chargé que de vérifier les votes
des communes et d'en constater l'état, c'est-à-dire, constater ceux qui
étaient pour l'affirmative et ceux qui étaient pour la négative. Il ne
pouvait donc pas intervenir dans une proposition qui n'était pas de sa
compétence, et encore moins prendre l'initiative dans une question où il
n'avait pas de droits. Il faut convenir que le général Mallet, dans sa
tentative du 23 octobre 1812, avait aussi bien jugé que M. de Talleyrand
le parti que l'on pouvait tirer du sénat, et Louis XVIII a rendu à ce
corps la justice qu'il méritait en le renvoyant, quels que fussent ses
droits à la reconnaissance de ce prince. Il aurait en effet été
impolitique de conserver une institution qui venait de donner un si
déplorable exemple.

Après ces délibérations du sénat, le gouvernement provisoire en expédia
une ampliation, qui fut portée par un officier-général au roi à Londres.
On expédia de même un courrier à M. le comte d'Artois, qui était encore
à Vesoul, un autre au duc d'Angoulême, à Bordeaux, et un à M. le duc de
Berry, aux îles de Jersey. On couvrit les murailles de Paris de
publications de toute espèce; chacun ne chercha plus qu'à se concilier
la bienveillance du nouveau souverain. On expédia des courriers aux
armées du midi, aux grandes villes et aux places qui se trouvaient
bloquées depuis l'invasion du territoire.

Je reviendrai sur ces détails, mais je dois dire auparavant comment eut
lieu cette défection de l'armée de Marmont, qui fournit à l'empereur de
Russie le prétexte, ou qui le mit dans la nécessité d'adopter la
résolution qu'il prit, si elle n'était pas tout-à-fait arrêtée d'avance.



CHAPITRE IX.

Comment la défection du sixième corps fut consommée.--Les ennemis de
l'empereur s'attachent de préférence à semer la séduction parmi ses
officiers de confiance.--Ce qu'on pouvait faire encore.--Digression sur
la légitimité.--La régente.--Ce qu'on eût dû faire.


Après le départ de Fontainebleau de la commission des maréchaux qui se
rendaient à Paris, l'empereur se trouvait seul et livré à de vives
inquiétudes; le prince de Neufchâtel lui était de peu de ressource, si
ce n'est pour son travail. Il envoya dire au maréchal Marmont de venir
le voir; il le croyait à son quartier-général à Essone, ne s'imaginant
pas qu'il eût été à Paris avec les autres maréchaux. Il y a de
Fontainebleau à Essone six lieues. L'empereur, dont l'impatience ne
mesurait pas la longueur du chemin, envoya successivement plusieurs
officiers chercher le maréchal Marmont. L'arrivée à Essone de ces
officiers, qui se suivaient à peu de distance, jeta l'épouvante dans
l'esprit du général Souham, qui s'imagina que la trahison à laquelle il
avait pris part était découverte, et qu'il allait être arrêté; il ne
savait comment expliquer l'absence du maréchal, et encore moins quels
motifs donner au voyage qu'il était allé faire à Paris. Il réunit les
généraux de cette armée auxquels Marmont avait confié son projet; il
leur communiqua ce que l'arrivée successive de ces officiers venant de
Fontainebleau avait jeté de troubles dans son esprit, et il ne leur
cacha pas qu'il avait des raisons de craindre que tout ne fût découvert.
En conséquence, ils délibérèrent entre eux sur le parti à prendre, et
ils ne trouvèrent rien de plus convenable que de partir à l'instant avec
tout le corps d'armée. La résolution en fut prise et exécutée le jour
même où Marmont avait quitté son quartier-général, c'est-à-dire que ce
général était à peine arrivé chez lui à Paris, que son armée partait
d'Essone. Le général Souham[15] fait prendre les armes aux troupes
pendant la nuit, celles-ci se mettent en marche vers Paris, elles se
persuadent que c'est un mouvement général, et l'armée les suit tout
entière. Comme elles composaient l'avant-garde, elles étaient étrangères
à ce qui se passait derrière elles. Les généraux étaient à la tête de
leurs colonnes; des précautions avaient été prises[16] pour que la
rencontre des avant-postes ennemis n'amenât point de difficultés avant
que toute la colonne fût sur le territoire qui était occupé par l'armée
russe; c'était la plaine entre la station de poste de la Cour-de-France
et celle de Villejuif sur la route de Fontainebleau à Paris. L'armée
russe prit les armes, et fit passer à la queue de la colonne du général
Souham une nombreuse cavalerie qui se déploya, et prit position pour
s'opposer à la retraite de ces malheureuses troupes, qui commençaient à
s'apercevoir de la perfidie de leurs généraux. Que pouvaient-elles faire
pour se tirer du piége où les avaient conduites ceux auxquels elles
n'avaient obéi que par devoir? Elles faillirent les mettre en pièces;
ceux-ci n'échappèrent qu'à la faveur des précautions qu'ils avaient
prises.

L'histoire n'offre pas d'exemple d'une action semblable. Mais les
ennemis de l'empereur semblaient se faire une étude de le blesser dans
ses affections; ils s'étaient attachés à Marmont, un de ses premiers
élèves, qu'il avait formé et qu'il avait comblé de biens. Marmont avait
fait la guerre d'Italie et celles qui l'ont suivies; l'empereur l'avait
présenté à la confiance de l'armée, parce qu'il avait la sienne, et sans
que la fortune eût couronné ni son talent ni son courage; Marmont enfin,
dont l'empereur avait pris plaisir à jalonner l'avenir, est précisément
celui auquel on s'attaque, et que l'on égare au point qu'il consent à
mettre son chef à la discrétion des alliés, en leur ouvrant le chemin de
l'asile où il reposait sous la fidélité des légions qu'il allait
lui-même être bientôt forcé de quitter. Lorsque l'empereur apprit cette
défection, ses idées s'obscurcirent, et il était difficile qu'il en fût
autrement, car s'il avait fait abnégation de lui-même, il n'en prévoyait
pas moins tout ce qui allait arriver de fâcheux pour la France, à
laquelle la séduction venait d'arracher le tiers de la puissance qui lui
restait. Il ignorait encore ce qui s'était passé à Paris depuis
l'arrivée de la députation des maréchaux; mais après ce qui avait eu
lieu, rien ne pouvait plus l'étonner. Il avait cependant encore des
ressources considérables: il pouvait se retirer sur la Loire, y appeler
les troupes des maréchaux Soult et Suchet, qui étaient dans le
Bas-Languedoc, ainsi que le corps du maréchal Augereau. Au besoin même
il pouvait se jeter en Italie avec tout ce qui aurait voulu le suivre.
Dans ce pays, le berceau de sa gloire, tous les coeurs étaient à lui, et
l'intérêt qu'excite un héros abandonné de tant d'ingrats lui aurait
rallié un nombre prodigieux de ces hommes dont l'élévation d'âme ne
compte pas les sacrifices; s'il avait pris ce parti, combien de corps de
troupes lui seraient restés fidèles! Il suffit de jeter les yeux sur les
noms des généraux qui commandaient dans les places depuis le cours de
l'Elbe jusqu'à l'ancienne frontière de France, pour être convaincu de ce
que j'avance. L'empereur en eut la pensée, mais il en fut détourné par
celle qu'il allait lui-même rallumer la guerre civile, dont l'extinction
en France avait été un des premiers bienfaits de son gouvernement, et
qu'en cas de succès, il n'aurait que des ingrats à mépriser, ou des
coupables à punir. Il considéra aussi combien il lui en coûterait pour
faire revenir les Français de l'aveugle confiance avec laquelle ils se
livraient aux mains de leurs ennemis, et qu'enfin, puisqu'ils se
détachaient de lui dans une circonstance aussi importante, les suites de
leur imprudence ne pourraient pas lui être imputées; on lui proposa
d'abdiquer pour rendre la liberté à tous ceux qui le servaient
fidèlement, et qui, au péril de tout ce qui aurait pu leur en arriver,
l'auraient suivi quelles que fussent les déterminations qu'il aurait
prises.

L'empereur ne pouvait pas renverser lui-même l'édifice qu'il avait
élevé. Son abdication, quels que fussent d'ailleurs les caractères dont
elle fût revêtue, ne pouvait être légale, si elle n'était au bénéfice de
son fils. En recevant la couronne des mains des citoyens français, il
n'avait pas reçu le droit de la transmettre à un autre que celui qui
était désigné par les constitutions de l'État comme devant lui succéder,
et ce n'était ni l'acte d'un sénat assemblé au milieu des ennemis à la
voix de leurs chefs, ni les intrigues de quelques transfuges qui
pouvaient décerner la couronne. Les séductions de l'étranger, la
trahison des chefs de corps, le pouvaient encore moins. D'ailleurs la
défection du sixième corps n'était que l'oeuvre de deux ou trois généraux
coupables; les troupes qui faisaient la force sur laquelle on s'appuyait
étaient étrangères à cette iniquité; on les avait abusées. Lorsqu'elles
eurent reconnu la trahison de leurs chefs, les officiers et les soldats
étaient plus disposés à les fusiller qu'à les suivre.

Les droits du successeur de l'empereur étaient établis et indépendans de
la volonté de ce prince même. Ils ne pouvaient lui être retirés qu'à la
suite d'un vote national exprimé dans un état de liberté. Si c'est pour
éviter une révolution en France que les étrangers ont appuyé les
complots de quelques misérables, ils ne pouvaient pas prendre un moyen
plus sûr d'en préparer une nouvelle.

Ils ne faisaient, disaient-ils, la guerre qu'à l'empereur seul, ils n'en
voulaient ni à la France ni aux Français. On conçoit (quoique
difficilement) qu'une nation soit réduite à la douloureuse nécessité de
se détacher de son monarque, lorsqu'elle est tombée dans l'impuissance
de le faire triompher des ressentimens de ses ennemis, qui se plaisaient
à rattacher à sa personne tous les malheurs dont eux-mêmes affligèrent
l'humanité. Mais le sacrifice de la personne du monarque une fois fait,
où était la nécessité de priver la nation entière de la jouissance des
droits qu'elle avait conquis au prix de tant d'efforts, en lui enlevant
la première des prérogatives de l'homme, qui est de se donner des lois
et un gouvernement? Ces mêmes nations qui nous ont privés du bénéfice de
nos lois, qui ont foulé aux pieds notre constitution, laisseraient-elles
faire le même outrage aux leurs? Les Anglais, qui ont pris tant de part
à nos maux, et qui se sont montrés les plus ardens à nous détruire et à
contester nos droits politiques, sont de tous les peuples du monde celui
qui tient le plus aux statuts qu'il est parvenus à se donner à la suite
de révolutions encore plus sanglantes que la nôtre. C'est malgré moi que
je sors de mon sujet, mais je ne ferai plus qu'une réflexion. Les
Anglais, à la suite d'une de leurs révolutions qui avait obligé leur roi
légitime à se réfugier en France, appelèrent au trône d'Angleterre un
prince de la maison de Brunswick, et n'attendirent pas pour le
reconnaître ou le légitimer que la famille fugitive fût éteinte. Les
puissances de l'Europe ont assurément bien reconnu le choix qu'avait
fait le peuple anglais d'un prince de Brunswick, et pas une d'elles n'a
songé à obliger l'Angleterre de reprendre les Stuarts, hormis la France
qui donna quelques moyens au roi fugitif. La maison de Brunswick a donc
été mise par la volonté du peuple en possession du trône d'Angleterre,
auquel il n'y a plus aujourd'hui de prétendans, la famille des Stuart
étant éteinte; le chef de la branche qui a été appelée au trône est bien
le roi légitime des Anglais.

Nous venons de voir la princesse héritière d'Angleterre épouser un
prince de la maison de Cobourg[17]; les enfans qui naîtront de ce
mariage ne seront assurément que des princes ou princesses de Cobourg;
la princesse Charlotte sera reine, mais après elle seront-ce les princes
de Brunswick ou les princes de Cobourg, ses enfans, qui seront appelés à
la couronne?

Assurément cette question ne fera aucune difficulté, et alors voilà le
trône d'Angleterre dans la famille de Cobourg. Cependant celle de
Brunswick est la légitime; pourquoi le trône ira-t-il dans la famille de
Cobourg? Parce que la constitution anglaise le veut ainsi. Qui a fait
cette constitution si ce n'est le peuple? Donc les peuples ont le droit
de se donner des lois et des rois; et que diraient les Anglais, si les
Français ou d'autres nations venaient leur dire: Quoique le prince de
Cobourg soit le roi que vos constitutions vous donnent, nous voulons que
vous gardiez tel prince de la maison de Brunswick, vos souverains
légitimes? Sans doute ils se battraient, et ils ne croiraient pas être
des rebelles, des brigands, etc., etc. Pourquoi les Français
n'auraient-ils pas joui du même privilège pour un ordre de choses
établi? Les forcer d'y renoncer, n'était-ce pas leur faire violence,
méconnaître des droits dont on se montrerait jaloux? Ce n'étaient pas
les droits du fils de l'empereur qui manquaient de force: ils étaient
incontestables; mais ils manquaient d'amis dans ceux qui devaient périr
pour les défendre.

On commit là une grande faute, et les meneurs d'alors s'en sont mal
excusés en disant que l'Autriche n'avait pas appuyé la régence. Comment
pouvait-on espérer que l'empereur d'Autriche tournerait subitement ses
baïonnettes contre ses alliés, lorsqu'il voyait assez peu de solidité
dans les esprits pour ne pas repousser avec force l'influence de ceux
qui n'avaient aucun intérêt à ménager l'ordre de choses établi en France
au prix de tant d'efforts, et qui, au contraire, en avaient un très
grand à rallumer la discorde parmi nous? En suivant la direction que les
meneurs ont fait prendre, on a désintéressé ce monarque, qui n'a pas dû
être satisfait, d'une part, de l'abandon que l'on faisait de
l'impératrice, et, de l'autre, de l'indifférence que l'on montrait pour
son alliance, qui devenait cependant la garantie d'un système reconnu
auquel étaient attachées tant d'existences.

Le bon sens devait faire voir que les considérations qui avaient fait
reconnaître à l'empereur la nécessité d'une alliance contractée au temps
de sa puissance devenaient plus impérieuses encore pour son fils, et que
l'on devait se défier de ceux qui voulaient l'écarter. La sagesse
commandait à la France, pour sauver son indépendance, de se ranger sous
la protection de sa tutrice naturelle, qui dans ce cas était la
puissance du père de sa souveraine.

Supposons qu'au lieu de tomber par l'effet d'une coalition, l'empereur
fût mort à la guerre, aurait-on bouleversé l'État et demandé aux
étrangers un monarque que désignaient nos constitutions? Eh bien! ces
constitutions déféraient l'autorité suprême à la régente jusqu'à la
majorité de son fils. Si cette princesse eût été revêtue du pouvoir,
aurait-on trouvé extraordinaire qu'elle eût appuyé sa politique
extérieure des conseils de son père? Non, assurément; et c'était cette
réunion de puissances que les ennemis de la France voulaient empêcher.
Peut-on croire que, si toutes les volontés s'étaient ralliées à
l'impératrice, la coalition eût osé lui faire l'outrage de la détrôner
aux yeux de son père? Non, parce qu'on ne heurte pas la force d'un
principe qui intéresse à la fois la dignité de deux nations. Tout aurait
été sauvé alors; on aurait perdu cet état de suprématie qui fatiguait
l'Europe; mais l'ordre social n'aurait pas été ébranlé en France, et on
n'eût pas même aperçu l'état d'abjection dans lequel on est tombé
depuis. Dès que l'Autriche vit qu'on s'éloignait d'elle, elle dut pour
le moins redevenir indifférente à ce qui pouvait arriver à la France;
dès-lors elle dut reprendre largement sur elle tout ce qu'elle avait
précédemment perdu, ainsi que le faisaient ses autres ennemis. C'était
pour elle un moyen de se trouver à peu près au pair de l'extension de
puissance qu'ils acquéraient.

On aurait tort de croire que l'Autriche se mêlera des affaires de la
France, au risque de rallumer la guerre en Europe; elle est trop sage
pour cela, et elle a fait l'expérience que souvent la guerre conduit où
l'on ne voulait pas aller. La France a manqué le moment de lier ses
destinées à celles de l'Autriche, à laquelle il sera plus facile de
consommer la ruine de la première, qu'à celle-ci de la prévenir. Le
temps apprendra si tout cela n'était pas arrangé d'avance entre les
Autrichiens et les Russes. S'il en était ainsi, il faudrait que les
premiers eussent été dupes des seconds, parce que l'on ne peut pas
croire que le ministère autrichien ait été accessible à des passions
particulières auxquelles il aurait sacrifié la politique de son pays, en
détruisant une puissance qui a autant d'intérêt que lui à observer
l'avenir des Russes. Personne ne connaissait mieux la profondeur du
péril qui menaçait l'État que M. de Talleyrand; il n'y a nul doute que,
si, dans cette circonstance, il avait été ministre de la régence, il
aurait évité le pas qu'il a fait faire à tout le monde, pour se créer à
lui-même une position particulière dans le retour d'un système qui, peu
de jours auparavant, semblait encore devoir être un abîme,
particulièrement pour lui. Il pensait à se faire pardonner d'anciens
antécédens, il redoubla d'efforts et ne s'arrêta devant aucune
difficulté.

Il n'en faut pas douter, c'est dans son intérêt du moment que tout le
monde a été sacrifié. D'une part, il tremblait de n'être plus rien au
retour de la régence, et de se trouver aux prises avec le besoin; de
l'autre, il craignait de voir la France sous l'influence de l'Autriche,
et conséquemment lui-même au-dessous de M. de Metternich, contre lequel
il a une animosité personnelle. Il me disait lui-même à cette époque:
«Mais en vérité ce M. de Metternich se croit un personnage.» Ce sont ces
misérables passions qui nous ont jetés dans les bras des Russes,
lesquels nous ont remis à ceux des Anglais. La cause de notre
anéantissement remonte bien plus haut et est bien étrangère à l'empereur
Napoléon, qui en a été le prétexte. Depuis Pierre-le-Grand, la Russie
s'avance à grands pas sur l'Europe, qui, fatiguée de longues guerres, à
l'époque où ce prince parut, commit la très grande faute de lui laisser
détruire la Suède. Depuis, elle a fait pis encore en laissant anéantir
la Pologne et asservir les Turcs par Catherine II. Le partage du trône
des Jagellons consommé, la Russie n'a négligé aucun moyen pour acquérir
de l'influence en Allemagne parmi une quantité de petits princes dont
les regards sont sans cesse tournés vers un État plus puissant; la
vassalité dans laquelle les tenait l'empire d'Allemagne leur a fait
prendre cette habitude.

La Russie fut favorisée par l'Angleterre, qui devenait plus forte de
tout ce que perdait la France, et qui, à cette époque-là, n'avait que
bien peu à craindre de l'extension de la Russie, à laquelle son commerce
était éminemment nécessaire. Sa politique était tout entière tournée
contre la France et l'Amérique, dont les progrès commençaient à
l'inquiéter. Elle ne s'apercevait pas qu'un jour ils deviendraient tels
que, si la Russie s'unissait à l'Amérique, ces deux pays ensemble
seraient suffisans pour opprimer le reste du monde. La France a au
contraire un intérêt immense à repousser d'Allemagne l'influence que la
Russie veut y exercer, et, sous ce rapport, elle doit se trouver en
harmonie au moins avec l'Autriche. Depuis 1798, sous Paul Ier, la Russie
a su s'introduire et même se faire appeler dans les coalitions de
celle-ci contre la France. Si les efforts qu'elle a faits lui ont coûté
cher, elle a de même chèrement vendu ses services. Il n'y a qu'à voir où
elle en est aujourd'hui, et quel est l'État d'Allemagne qui n'a pas payé
plus cher la liberté, après laquelle il court encore, que les
agrandissemens qu'il avait obtenus en restant dans l'alliance de la
France. La Russie a joué un jeu d'autant plus sûr, qu'elle n'a qu'une
frontière à défendre, point de derrières à garder, et compte une
population immense dont la moitié était son ennemie il y a à peine
vingt-cinq ans; celle-ci est aujourd'hui la propriété de quelques
seigneurs russes, comme le bétail d'une terre est celle d'un
particulier. C'est cependant avec ces principes-là qu'elle a triomphé
des idées libérales et a amené, au nom de la liberté de l'Europe, ses
hordes d'Asie à Paris.

L'Europe verra, avant un second règne, comment ses libérateurs auront
profité de la leçon. Catherine II n'avait pas dans ses États assez
d'hommes qui sussent lire et écrire pour en donner un à chaque village.
Aujourd'hui les filles des cosaques connaissent la musique; elles
emploient la parfumerie à leur toilette; le pillage des environs de
Paris a été transporté jusqu'en Tartarie. Ce n'est pas seulement
l'empereur Napoléon, mais la France, qui menaçait de l'arrêter dans ses
projets sur l'Allemagne, que la Russie voulait détruire; elle voulait se
défaire de la seule rivale qu'elle eût appris à redouter. Nous verrons
maintenant qui la contiendra; et, pour parler nettement, il faut avouer
que ce n'est que dans l'intérêt des intrigans comme des siens qu'a agi
l'empereur de Russie. Égaré par quelques casse-cous politiques, qui
s'étaient groupés autour de lui, il s'était flatté de joindre le rôle de
législateur et de fondateur à celui de conquérant: il n'a fait, en
bouleversant la France, que compromettre l'Europe.

On comprend sans peine que M. de Talleyrand, et les agitateurs qui
marchaient sous sa bannière, n'aient vu, n'aient recherché que l'intérêt
du moment et une meilleure position personnelle; mais que le chef de
coalition, qui pouvait asseoir les destinées du continent, fixer les
rapports des divers États dont il se compose, assurer au monde deux
siècles de paix, ait renoncé à tant de gloire pour se mettre à la tête
d'un parti, satisfaire une basse vengeance, voilà ce qui ne se conçoit
pas. Par quel égarement, lui, qui pouvait recueillir les bénédictions de
tant de peuples, ne se montra-t-il jaloux que de leur colère? Il s'en
souciait peu, il faut le croire; mais enfin il avait déjà dû
s'apercevoir que les princes les plus puissans succombent à la longue
sous les coups d'épingles: il en avait vu la preuve en Russie comme en
France. Il paraît, du reste, qu'il reconnut bientôt qu'il s'était
mépris, car il faisait répandre qu'il avait été forcé d'agir contre son
intention. C'était aussi ce que ne cessait de répéter M. de Talleyrand,
tant chacun reculait devant son propre ouvrage et déclinait la
responsabilité de ce qu'il avait fait. Je le vis à mon retour de Blois.
À cette époque, je pouvais encore parler d'affaires avec lui. Je lui
témoignai ma surprise du parti auquel il s'était arrêté. Il repoussa la
conception de toutes ses forces. Il s'était, disait-il, vivement débattu
pour obtenir la régence; mais Alexandre s'était prononcé sans détour, et
avait exigé le rappel des Bourbons. Ce prince regardait leur retour
comme le complément de sa gloire et de celle des alliés, qui avaient si
long-temps combattu pour les reporter sur le trône: rien n'avait pu le
faire changer de résolution. Ainsi, me disait Talleyrand, la chose a été
forcée; il n'y a pas eu de choix. Au surplus, c'est une combinaison
comme une autre. Nous verrons comment ils vont s'y prendre, et nous nous
conduirons en conséquence.



CHAPITRE X.

Adresse à l'armée.--L'empereur abdique.--Ses réserves.--On lui offre la
Corse.--Considérations qui lui font préférer l'île
d'Elbe.--L'impératrice à Blois.--Elle veut rejoindre
l'empereur.--Sauvegarde russe.--Arrivée à Orléans.--M. Dudon.--Comment
il s'acquitte de sa mission.--L'impératrice remercie les membres du
gouvernement.--Déplorable état de cette princesse.


Pendant que ces choses se passaient à Paris, la nouvelle de la défection
du sixième corps arrivait à Fontainebleau. Le colonel Gourgaud, qui
avait été en mission à Essone, accourt prévenir l'empereur que Marmont a
traité avec les alliés, qu'il est de sa personne à Paris, que ses
troupes, mises en mouvement sous prétexte de marcher sur la capitale, se
trouvent déjà au milieu des colonnes russes, et que Fontainebleau reste
à découvert. Napoléon ne peut croire à un rapport aussi étrange, il se
le fait répéter, refuse d'y ajouter foi. La défection est
malheureusement trop certaine, il ne peut se faire illusion; ses amis,
ses créatures l'abandonnent, mais l'armée lui reste, il en appelle à son
courage, à sa loyauté.

     À L'ARMÉE.

     Fontainebleau, ce 5 mars 1814.

     «L'empereur remercie l'armée pour l'attachement qu'elle lui
     témoigne, et principalement parce qu'elle reconnaît que la France
     est en lui, et non pas dans le peuple de la capitale. Le soldat
     suit la fortune et l'infortune de son général, son honneur et sa
     religion. Le duc de Raguse n'a point inspiré ce sentiment à ses
     compagnons d'armes; il a passé aux alliés. L'empereur ne peut
     approuver la condition sous laquelle il a fait cette démarche; il
     ne peut accepter la vie et la liberté de la merci d'un sujet.

     «Le sénat s'est permis de disposer du gouvernement français; il a
     oublié qu'il doit à l'empereur le pouvoir dont il abuse maintenant;
     il a oublié que c'est l'empereur qui a sauvé une partie de ses
     membres des orages de la révolution, tiré de l'obscurité et protégé
     l'autre contre la haine de la nation. Le sénat se fonde sur les
     articles de la constitution pour la renverser; il ne rougit pas de
     faire des reproches à l'empereur, sans remarquer que, comme premier
     corps de l'État, il a pris part à tous les événemens. Il est allé
     si loin, qu'il a osé accuser l'empereur d'avoir changé les actes
     dans leur publication. Le monde entier sait qu'il n'avait pas
     besoin de tels artifices. Un signe était un ordre pour le sénat,
     qui toujours faisait plus qu'on ne désirait de lui.

     «L'empereur a toujours été accessible aux remontrances de ses
     ministres, et il attendait d'eux, dans cette circonstance, la
     justification la plus indéfinie des mesures qu'il avait prises. Si
     l'enthousiasme s'est mêlé dans les adresses et les discours
     publics, alors l'empereur a été trompé; mais ceux qui ont tenu ce
     langage doivent s'attribuer à eux-mêmes les suites de leurs
     flatteries. Le sénat ne rougit pas de parler de libelles publiés
     contre les gouvernemens étrangers, et il oublie qu'ils furent
     rédigés dans son sein. Si long-temps que la fortune s'est montrée
     fidèle à leur souverain, ces hommes sont restés fidèles, et nulle
     plainte n'a été entendue sur les abus de pouvoir. Si l'empereur
     avait méprisé les hommes, comme on le lui a reproché, le monde
     reconnaîtrait aujourd'hui qu'il a eu des raisons qui motivaient son
     mépris. Il tenait sa dignité de Dieu et de la nation; eux seuls
     pouvaient l'en priver. Il l'a toujours considérée comme un fardeau,
     et lorsqu'il l'accepta ce fut dans la conviction que lui seul était
     à même de la porter dignement.

     «Le bonheur de la France paraissait être dans la destinée de
     l'empereur. Aujourd'hui que la fortune s'est décidée contre lui, la
     volonté de la nation seule pouvait le persuader de rester plus
     long-temps sur le trône; s'il doit se considérer comme le seul
     obstacle, il fait volontiers le dernier sacrifice à la France. Il
     a, en conséquence, envoyé le prince de la Moscowa et les ducs de
     Vicence et de Tarente à Paris pour entamer la négociation. L'armée
     peut être certaine que le bonheur de l'empereur ne sera jamais en
     contradiction avec le bonheur de la France.»

Comme je l'ai dit, la défection dont se plaignait l'empereur avait fait
échouer la négociation dont il donnait connaissance aux troupes.
Toujours tremblans au nom du père, les alliés avaient refusé de
reconnaître le fils, et demandaient que sa dynastie fût déchue.
L'empereur fut outré de la prétention. Il leur avait tendu la main après
leur défaite, et ils ne se contentaient pas de le faire descendre du
trône, ils voulaient encore proscrire son successeur. Mieux valait
courir les dernières chances de la guerre. Malheureusement la séduction
n'était pas restée oisive. Des généraux, des chefs de corps s'étaient
ralliés aux traîtres; les feuilles publiques, les rapports venaient à
chaque instant révéler de nouvelles défections. La guerre civile
devenait inévitable: il se résigna, et le sacrifice fut consommé[18].

Les ennemis étaient entrés à Paris le 30 mars, nous étions au 8 avril,
ce court espace de temps avait suffi pour anéantir le fruit de tant de
travaux glorieux pour les Français.

Les faits que je viens de rapporter ne sont pas exposés dans l'ordre où
ils sont arrivés; ils n'en sont pas moins exactement vrais, je m'en suis
assuré par les moyens d'informations que j'avais encore pendant les
premières semaines de mon retour.

Le sacrifice consommé, la négociation fut bientôt faite. Il ne
s'agissait que de régler des intérêts individuels, les alliés se
montrèrent faciles. Ils offrirent la Corse à l'empereur; ce prince la
refusa, parce qu'il prévoyait bien qu'un peu plus tôt, un peu plus tard,
on le trouverait trop près de la France, et qu'il serait dans
l'impossibilité de se défendre, si l'on entreprenait de lui arracher cet
asile. Il m'a dit lui-même, après son retour de l'île d'Elbe, que, quand
il avait vu, à la marche du gouvernement du roi, qu'il serait encore
dans le cas de reparaître sur la scène du monde, il avait plus d'une
fois éprouvé le regret de n'avoir pas accepté. Il préféra l'île d'Elbe,
qui ne pouvait porter d'ombrage à personne, ni faire concevoir
d'inquiétudes sur l'emploi des moyens qu'elle pouvait offrir. On lui
accorda sans peine ce faible débris de la puissance qu'on lui arrachait.
Il fut convenu que la France lui donnerait annuellement un subside de
deux millions; qu'il aurait la liberté d'emmener avec lui douze cents
hommes de ceux de l'armée qui voudraient le suivre. On stipula également
des dédommagemens pécuniaires en faveur des personnes de sa famille.
Quelque malheureuse que fût sa position, il n'oublia ni ses serviteurs
ni ses amis. Il demanda que les dispositions qu'il avait prises en leur
faveur fussent respectées, qu'on ne les troublât pas dans la possession
des biens qu'il leur avait donnés, tels que des dotations de rentes sur
l'État et sur le Mont-Napoléon de Milan; il stipula, sur les fonds
particuliers dont il faisait l'abandon à la couronne, une réserve de
deux millions en faveur d'un certain nombre d'officiers qu'il désigna:
on lui accorda tout.

Les souverains alliés reconnurent et garantirent toutes les transactions
qui furent faites avec lui, mais n'en exécutèrent aucune, ou peu s'en
faut. On régla de même le sort de l'impératrice; elle devait d'abord
avoir la Toscane, cependant elle n'eut que le duché de Parme et de
Plaisance. On devait croire que les conditions de ces différens traités
seraient exactement observées, car enfin l'héritage était assez beau
pour qu'on ne contestât pas sur les charges. Il n'en fut rien cependant,
et l'on dut bientôt se détromper.

Il est temps de revenir à Blois, où l'impératrice était avec son fils et
les ministres; l'empereur la tenait exactement informée de l'état dans
lequel il se trouvait, et paraissait plus affligé de ces revers pour
elle que pour lui. On fit faire à cette princesse quelques actes qui ne
pouvaient plus avoir d'effet. Quoique fort jeune, elle voyait bien le
dénouement qui se préparait. On lui proposa d'aller à Orléans pour être
plus près de Fontainebleau; elle répondit que l'empereur lui avait dit
de rester à Blois, qu'elle était décidée à attendre dans cette ville les
événemens, quels qu'ils fussent. Il arriva successivement plusieurs
officiers expédiés par l'empereur; il se servait de cette voie, parce
qu'il ne pouvait déjà plus compter sur un autre moyen de correspondre.
Il avait connaissance de tout ce qui s'était passé à Paris; il ne
doutait pas que l'on eût cherché à corrompre ce qui les entourait l'un
et l'autre. L'on ne sut à Blois les événemens qui avaient eu lieu les
premiers jours d'avril que par suite de l'ordre qu'avait reçu la
direction des postes d'Orléans de ne donner cours à aucune malle de
poste venant de Paris sans l'avoir préalablement envoyée à Blois. Il en
arriva bientôt une, et l'on sut tout ce qui s'était passé dans la
capitale; on arrêta les dépêches qu'elle contenait, et comme on avait
pris les mêmes dispositions sur les routes de Bretagne et du Mans, on
suspendit pendant quelques jours le cours de ces désastreuses nouvelles.
L'impératrice était livrée aux plus vives inquiétudes. Pendant les huit
jours qu'elle passa à Blois, son visage fut continuellement baigné de
larmes; elle s'était formée une tout autre idée des Français.

La méchanceté de ceux qui la faisaient descendre du trône a imputé à son
manque de caractère une partie des malheurs qui arrivèrent, et pourtant
il n'y avait pas de sa faute. Si l'impératrice, au lieu d'être une jeune
femme de moins de vingt-deux ans, avait été dans l'âge où l'expérience
donne de l'assurance et permet à une femme de s'entourer des conseils de
ceux dans lesquels elle a confiance, les événemens auraient probablement
pris une autre direction; mais elle n'était pas dans ce cas: l'empereur
avait composé son entourage, elle donna l'exemple de la soumission. Dans
son intérieur comme en public, elle ne manqua jamais aux rigoureuses
bienséances qui étaient imposées à sa jeunesse, lesquelles n'admettaient
pas de conversations particulières avec qui que ce fût, hors ceux qui
lui avaient été désignés comme ses conseils. J'eus l'honneur de la voir
plusieurs fois pendant ces pénibles momens, et je pus me convaincre de
tout le dévouement qu'elle avait pour l'empereur.

Elle me disait un jour: «Ceux qui étaient d'opinion que je restasse à
Paris avaient bien raison, les soldats de mon père ne m'en auraient
peut-être pas chassée. Que dois-je penser en voyant qu'il souffre tout
cela?» Elle était dans cet état d'anxiété, lorsqu'elle apprit la
fâcheuse détermination qu'avaient amenée les intrigues de la capitale.
Ce fut le colonel Galbois qui en apporta la nouvelle. Expédié de
Fontainebleau le 6 avril, ce brave officier ne parvint qu'avec peine à
éviter les partis alliés qui interceptaient la route de Blois. Il a
lui-même rendu compte de sa mission, écoutons-le parler.

«Le lendemain 7, j'arrivai de bonne heure à Blois; l'impératrice me
reçut de suite. L'abdication de l'empereur la surprit beaucoup: elle ne
pouvait croire que les souverains alliés eussent l'intention de détrôner
l'empereur Napoléon. _Mon père_, disait-elle, _ne le souffrirait pas; il
m'a répété vingt fois, quand il m'a mise sur le trône de France, qu'il
m'y soutiendrait toujours, et mon père est un honnête homme_.

«L'impératrice voulut rester seule pour méditer sur la lettre de
l'empereur.

«Alors je vis le roi d'Espagne et le roi de Westphalie. Joseph était
profondément affligé; Jérôme s'emporta contre Napoléon.

«Marie-Louise me fit appeler. S. M. était très animée: elle m'annonça
qu'elle voulait aller rejoindre l'empereur. Je lui observai que la chose
n'était pas possible. Alors S. M. me dit avec vivacité: _Pourquoi donc,
M. le colonel? vous y allez bien, vous! Ma place est auprès de
l'empereur, dans un moment où il doit être si malheureux. Je veux le
rejoindre, et je me trouverai bien partout, pourvu que je sois avec
lui_. Je représentai à l'impératrice que j'avais eu beaucoup d'embarras
pour arriver jusqu'à elle, que j'en aurais bien plus pour rejoindre
l'empereur. En effet, tout était dangereux dans cette course. L'on eut
de la peine pour dissuader l'impératrice; enfin elle se décida à écrire.

«Je retournai heureusement auprès de l'empereur. Napoléon lut la lettre
de Marie-Louise avec un empressement extrême; il me parut très touché du
tendre intérêt que cette princesse lui témoignait. L'impératrice parlait
de la possibilité de réunir cent cinquante mille hommes. L'empereur lut
ce passage à haute voix, et il m'adressa ces paroles remarquables: _Oui,
sans doute, je pourrais tenir la campagne, et peut-être avec succès;
mais je mettrais la guerre civile en France, et je ne veux pas....
D'ailleurs j'ai signé mon abdication, je ne reviendrai pas sur ce que
j'ai fait._

L'empereur, comme le dit le colonel Galbois, fut sensible à la
résolution que montrait l'impératrice, mais il ne partageait pas ses
espérances, il lui prescrivit de se rendre à Orléans; et (le
croirait-on?) on avait fait accompagner l'officier qui portait sa
dépêche par un aide-de-camp de l'empereur de Russie, qui, sur les bords
de la Loire, devait servir de sauvegarde à celle qui naguère était la
souveraine de la moitié de l'Europe. Il est vrai que déjà des hordes de
cosaques rôdaient dans les environs de Beaugency; l'esprit chevaleresque
de l'empereur de Russie lui fit trouver plus galant d'envoyer un de ses
aides-de-camp pour assurer le voyage de l'impératrice, que de donner des
ordres pour que toutes ces bandes spoliatrices s'éloignassent au moins à
une distance respectueuse. Cela ne peut s'expliquer que par le plaisir
secret qu'il éprouvait à se donner l'air de protéger l'impératrice. Nous
verrons bientôt qu'il lui réservait une autre espèce d'outrage.
L'arrivée à Blois de cet aide-de-camp, avec une pareille mission, fit
une impression fâcheuse; il donna des passe-ports à la suite de
l'impératrice, qui ne pouvait pas voyager avec cette princesse sans la
protection de ce Moscovite. Les membres du gouvernement accompagnèrent
leur souveraine à Orléans; le passe-port donné par i'aide-de-camp russe
ne fut pas inutile, car un parti de cosaques poussa effectivement
jusqu'à Beaugency et pilla une partie des équipages.

L'impératrice arriva à Orléans, où on lui fit encore une réception de
souveraine; les troupes étaient sous les armes, et les acclamations du
public l'accompagnèrent jusqu'à son palais. On savait cependant tout ce
qui avait eu lieu à Paris. Je faisais de bien tristes réflexions en
voyant la ville d'Orléans pleine de troupes; nous en avions laissé
encore bien davantage à Blois, où s'étaient successivement retirés les
dépôts qui étaient à Versailles et à Chartres, ainsi que la colonne des
troupes de la garde qui accompagnait l'impératrice, et cela d'après les
dispositions du ministre de la guerre. Comment tout cela n'avait-il pas
été réuni aux corps des maréchaux Mortier et Marmont, qui défendaient
Paris? On ne peut en donner une autre raison, sinon qu'on ne l'avait pas
voulu; mais assurément ces divers détachemens s'élevaient à plus de
vingt mille hommes. Que l'on ajoute à cela l'arsenal de Paris, et l'on
sera forcé de convenir que l'on a manqué de tête ou de coeur, et que
l'empereur a été bien mal servi sous ce rapport.

L'impératrice était à peine rendue à Orléans, qu'on vit arriver dans
cette ville un agent du gouvernement provisoire. On ne savait quel objet
pouvait l'amener, mais il était tout frais sorti du donjon de Vincennes;
sa mission n'annonçait rien de bon. Les conjectures qu'elle faisait
naître ne tardèrent pas à se vérifier. M. Dudon, qui avait été renfermé
pour avoir déserté son poste, abandonné l'armée d'Espagne, et répandu la
terreur dont il était saisi sur la route qu'il avait parcourue, avait de
quoi se venger dans sa poche. C'était un arrêté (du moins il en parut un
dans le _Moniteur_) dont les considérans expriment trop bien le système
de déception de l'époque pour n'être pas reproduit. Il était ainsi
conçu:

     «Le gouvernement provisoire, informé que, d'après les ordres du
     souverain dont la déchéance a été solennellement prononcée le 3
     avril 1814, des fonds considérables ont été enlevés de Paris dans
     les jours qui ont précédé l'occupation de cette ville par les
     troupes alliées; que ces fonds ont été conduits en plusieurs
     transports sur divers points du royaume; qu'ils ont même été
     grossis par les spoliations de plusieurs caisses publiques dans les
     départemens; que les caisses municipales et celles même des
     hôpitaux n'ont pas échappé à cette dilapidation; voulant, dans le
     plus bref délai, faire rentrer au trésor les fonds qui lui ont été
     soustraits, et qui appartiennent au service public.

     «Arrête ce qui suit:

     «ARTICLE PREMIER. Tout dépositaire, tout rétentionnaire de fonds
     provenant de cet enlèvement et de cette spoliation, est tenu, dès
     l'instant où la connaissance du présent décret lui sera parvenue,
     de faire la déclaration desdits fonds au maire de la commune la
     plus prochaine du lieu où il se trouve, pour, par suite, en
     effectuer le dépôt dans la caisse du receveur-général ou municipal
     de ladite commune.

     «ART. II. Tout conducteur de transport desdits fonds, de quelque
     qualité qu'il puisse être, est tenu d'arrêter le transport à
     l'instant, de faire sa déclaration au maire de la commune la plus
     voisine du lieu où il se trouve, et d'effectuer le dépôt où il est
     dit en l'article ci-dessus.

     «ART. III. Tout commandant d'escortes militaires quelconques est
     tenu aux mêmes obligations que celles portées aux articles
     ci-dessus, et de veiller à ce que le dépôt soit fait immédiatement.

     «ART. IV. Tout magistrat, tout administrateur civil ou militaire,
     préfet, maire, commandant de place, est tenu, dès l'instant où il a
     connaissance d'un transport de la nature de ceux indiqués au
     présent arrêté, de s'opposer de tous ses moyens et de toutes les
     forces qui sont à sa disposition, à ce que ledit transport soit
     continué, et est tenu de veiller à ce que le dépôt des fonds qui
     peuvent y être compris soit fait immédiatement, ainsi qu'il est dit
     aux articles précédens.

     «ART. V. Tous les individus dénommés dans les articles du présent
     arrêté qui n'obtempéreraient pas aux injonctions qui leur seraient
     faites sont déclarés civilement et personnellement responsables des
     sommes qui pourraient avoir été soustraites par leur négligence ou
     par leur désobéissance, sont déclarés eux-mêmes spoliateurs des
     caisses publiques, et, comme tels, seront judiciairement poursuivis
     dans leurs personnes et dans leurs biens.

     «Fait à Paris, le 9 avril 1814.

     _Signé_, le prince de BÉNÉVENT,

     Le duc DALBERG, François de JAUCOURT, BEURNONVILLE, MONTESQUIOU.

L'arrêté est positif. Il s'agit de spoliations, de deniers publics; rien
de plus sage que de faire rentrer au trésor ce qui en a été indûment
extrait. Malheureusement les faits ne justifient pas les intentions que
l'on afficha, ou plutôt les intentions sont en contradiction manifeste
avec les faits: car enfin, M. Dudon n'était pas un novice; il n'était
pas homme à se méprendre, et l'eût-il d'ailleurs été, il ne l'a pas fait
dans le cas dont il s'agit, puisque ses opérations ont été approuvées.
Or, que fit-il? Examinons. Il se rendit de Paris à Orléans par la route
la plus directe, qui ne pouvait pas être celle où le gouvernement de la
régente avait enlevé des caisses publiques, puisqu'il ne l'avait pas
suivie. D'ailleurs, avant de faire partir M. Dudon, on s'était fort bien
assuré, on l'avait pu du moins, dans toutes les administrations,
qu'aucun denier public n'en avait été enlevé.

Du reste, ce n'était pas de ceux-ci, qui se retrouvent toujours, que
l'on s'était occupé. En effet, à qui s'adressa M. Dudon en arrivant à
Orléans? À M. de la Bouillerie, trésorier de la liste civile, et qui,
comme tel, n'avait pas de deniers publics. On voulait s'emparer de ceux
que ce fonctionnaire avait en caisse, mais l'arrêté ne pouvait les
atteindre, et on le sentait bien; aussi n'essaya-t-on aucune tentative
sérieuse auprès de lui.

On eut recours à un officier de gendarmerie d'élite, M. Janin, de
Chambéry, aujourd'hui officier-général, qui était commis à l'escorte de
cet argent. Ce jeune homme, voyant un moyen de faire sa fortune, se
donna à M. Dudon. Il rassembla son détachement, fit atteler d'autorité
les caissons qui contenaient encore le trésor de l'empereur Napoléon,
car on ne l'avait pas déchargé, et se mit en route pour Paris, où il
arriva sans coup férir.

C'est ainsi que ce trésor fut enlevé; on ne respecta pas même le linge
et les habits de l'empereur Napoléon. Les fourgons furent ramenés le 12
dans la cour des Tuileries, d'où ils étaient partis le 30 mars.

Ainsi, dans le court espace de trois jours, M. Dudon s'était rendu à
Orléans, et en avait ramené un lourd transport qui devait en mettre au
moins quatre à parcourir le trajet qui sépare cette ville de la
capitale. Comment eut lieu cette étrange célérité? comment concilier la
date de l'arrêté avec celle de la rentrée des fonds? Je l'ignore, à
moins toutefois qu'on n'admette une version assez plausible qui courut
alors, c'est que l'arrêté eut moins pour objet de prescrire une
spoliation sur laquelle on ne comptait pas, que de sanctionner ce qui
avait été fait.

Quoi qu'il en soit, la proie faillit mettre le désordre dans la troupe:
chacun revendiqua l'honneur de la conception et voulut se faire une
meilleure part. Les amis intervinrent, et l'aubaine fut jugée assez
bonne pour que personne ne se gardât rancune.

On a prétendu depuis que cette affaire n'avait eu lieu qu'après la
dissolution du gouvernement provisoire. Le fait est inexact: il suffit,
pour s'en convaincre, de remarquer la date de l'arrêté. L'argent est
d'ailleurs arrivé à Paris le jour même où le comte d'Artois fit son
entrée dans cette capitale. Le prince ne put ordonner une chose qui
était faite. Je reviens à la conduite de l'agent du gouvernement
provisoire.

Il se montrait si pressant, qu'on n'eut que le temps d'exécuter diverses
dispositions que l'empereur avait prescrites, lorsque M. Dudon signifia
l'objet de son voyage. Il voulait annuler les ordres qui avaient été
donnés en conséquence, mais on lui observa que ceux dont il était
porteur ne pouvaient pas avoir d'effet rétroactif, et on l'obligea à se
contenter de ce qu'il trouvait. Il est bon d'observer que l'argent que
le gouvernement provisoire envoyait saisir était à l'empereur; il ne
provenait point de recettes publiques, il n'avait pas été puisé dans les
coffres du trésor, l'on n'avait donc aucun droit de l'y faire rentrer,
si toutefois il en est rentré quelque chose. Si on l'a porté dans les
caisses publiques, il n'a pu y être inscrit que comme venant de cette
spoliation, car on n'aura pas assurément trouvé qu'il en avait été
soustrait[19] pour être remis à l'empereur.

L'agent du gouvernement provisoire réclama les diamans de la couronne,
qui furent rendus, sur inventaire, avec la plus scrupuleuse exactitude.
Il n'y manquait que le régent, que l'on mettait ordinairement à part, à
cause de son grand prix et de la facilité qu'il y avait à le dérober;
tout le monde ignorait que l'impératrice portait dans un sac à ouvrage
la monture d'une des épées de l'empereur dans laquelle il était engagé.
On vint lui rendre compte de ce qui se passait; elle tira aussitôt la
monture et la remit. Les diamans qui lui appartenaient personnellement
étaient avec les autres, elle ne fit pas une question pour savoir si on
les avait aussi enlevés. M. Dudon ne s'en tint pas là: il s'empara
encore du peu d'argenterie que l'on avait emporté pour le service de
l'impératrice et de son fils; il ne lui laissa pas un couvert d'argent,
et poussa les choses au point que l'on fut obligé d'emprunter les
couverts et même la faïence de l'évêque, chez qui elle était logée, pour
la servir pendant les deux jours qu'elle passa encore dans cette
ville[20].

Cette conduite fut tenue sous les yeux de l'empereur de Russie, qui
avait un de ses aides-de-camp à Orléans, envers la fille de son allié,
l'empereur d'Autriche. On ne peut refuser de convenir que l'empereur
avait eu des procédés bien différens, lorsqu'au temps de sa prospérité
il avait été l'arbitre du sort de tant de princes et de rois, et
particulièrement des proches de l'empereur Alexandre. Le séjour que
l'impératrice fit à Orléans fut pour cette malheureuse princesse un
supplice continuel; chaque moment lui apportait de nouvelles alarmes.
L'empereur lui avait écrit de congédier les ministres, les membres du
gouvernement qui l'avaient accompagnée, ainsi que les grands-officiers
de la couronne. Elle fit connaître cet ordre, et chacun s'empressa
d'aller lui offrir les dernières marques de son respect, en lui
témoignant la part que l'on prenait à son malheur. Elle reçut
successivement tous ceux qui se présentèrent; elle dit à chacun de lui
conserver un souvenir; et qu'elle souhaitait qu'il fût heureux; ses
larmes inondaient son visage, et en auraient tiré d'un coeur de bronze;
elle présenta sa main à baiser, et donna congé.



CHAPITRE XI.

Abandon où se trouve l'impératrice.--On voudrait que l'empereur se
donnât la mort.--Anecdote à ce sujet.--Mesdames de Montebello et de
Montesquiou.--L'impératrice regrette de ne s'être pas fait
chanoinesse.--Incertitude pénible où elle se trouve.--Avenir qu'on lui
présente.


Le lendemain de cette triste cérémonie, l'impératrice était presque
seule à Orléans; tout le monde avait repris le chemin de Paris. Je
l'avais pris moi-même lorsqu'un incident dont je rendrai compte
m'obligea de revenir à Orléans, où je restai encore deux jours.
L'évêché, où habitait cette princesse, n'avait plus l'air d'un palais; à
peine y rencontrait-on quelqu'un, si ce n'est les deux ou trois dames
qui étaient restées près d'elle et du roi de Rome. Les momens que
l'impératrice passa ainsi isolée durent être cruels, elle était dans un
état à ne pouvoir prendre aucune espèce de repos. Son intimité se
réduisait à la duchesse de Montebello, sa dame d'honneur. Les autres
dames qui l'accompagnaient n'étaient pas admises au même degré de
confiance. Madame de Montesquiou ne jouissait que de celle que l'on ne
pouvait refuser à la personne qui s'était dévouée tout entière aux soins
de l'enfance du roi de Rome. L'archi-chancelier n'était pas venu jusqu'à
Orléans; il avait repris de Blois le chemin de Paris; son âge joint à
ses infirmités lui rendait le déplacement trop douloureux, en sorte que,
dans ces pénibles momens, l'impératrice n'avait pour conseil que sa dame
d'honneur.

Présentée à la confiance de Marie-Louise par l'empereur lui-même,
celle-ci avait justifié le choix du souverain par les soins les plus
empressés. Marie-Louise avait pour elle une amitié aussi sincère que si
elle avait été une de ses soeurs, dont elle aimait beaucoup à
l'entretenir. La dame d'honneur, comme la souveraine, était dévouée à
l'empereur, mais, comme elle aussi, ébranlée par l'orage. Elles
recueillaient tous les bruits, se communiquaient leurs alarmes, et
augmentaient ainsi l'anxiété qu'elles éprouvaient l'une et l'autre,
quoique à des titres différens.

Il n'était question, depuis plusieurs jours, que d'un prétendu projet
qu'avait l'empereur d'attenter lui-même à sa vie. Je ne pense pas que
personne se soit chargé de lui conseiller de terminer ainsi; il n'y a
que ceux qui étaient pressés d'être libres de tous sentimens de
reconnaissance envers lui, qui ont témoigné de l'étonnement de ce qu'il
avait eu la force de survivre à tant d'adversités. Quant à moi, je
trouve qu'il se serait rendu ridicule en se détruisant. Cette action
n'est convenable que lorsqu'on ne peut échapper à l'infamie; mais pour
les malheurs, un grand homme doit toujours être à leur épreuve. La mort
prochaine de l'empereur, répandue d'abord à Blois, circula avec plus de
force à Orléans. On alla jusqu'à dire que l'on avait reçu des lettres de
Fontainebleau qui annonçaient que tout serait fini le lendemain.

Ces bruits étaient sûrement parvenus jusqu'aux oreilles de
l'impératrice, car elle était dans un état nerveux qui la privait du
sommeil. Madame de Montebello n'était pas dans une situation plus
tranquille. Toutes les nouvelles qui circulaient avaient produit un tel
effet sur elle, qu'elle ne voyait partout que des messagers de mort.

L'empereur écrivait à peu près tous les jours à l'impératrice. Cette
princesse était seule à Orléans, et il ne la pressait point de venir le
joindre à Fontainebleau; il ne le lui demandait pas même, présumant sans
doute qu'elle arrangerait mieux sa position en restant loin de lui qu'en
venant s'associer à ses malheurs, attendu que cette démarche aurait pu
déplaire à son père, auquel l'empereur lui disait d'écrire, puisque
lui-même était sans moyens de la protéger. Le tendre attachement qu'il
avait pour elle lui imposa le douloureux sacrifice de la dissuader de
venir le joindre, quelque consolation qu'elle eût pu lui porter. J'ai vu
le coeur de cette souveraine aux prises avec ce que son attachement pour
l'empereur lui conseillait de faire, et le parti que sa déférence pour
ses moindres insinuations l'avait accoutumée à suivre. Elle me fit
l'honneur de me dire à Orléans: «Je suis vraiment à plaindre. Les uns me
conseillent de partir, les autres de rester. J'écris à l'empereur, il ne
répond pas à ce que je lui demande. Il me dit d'écrire à mon père; ah!
mon père, que me dira-t-il après l'affront qu'il permet qu'on me fasse?
Je suis abandonnée, et m'en remets à la providence. Elle m'avait
sagement inspirée en me conseillant de me faire chanoinesse. J'aurais
bien mieux fait que de venir dans ce pays.

«Aller auprès de l'empereur! Je ne puis partir sans mon fils dont je
suis la sûreté. D'un autre côté, si l'empereur craint que l'on attente à
sa vie, comme cela est probable, et qu'il soit obligé de fuir, les
embarras que je lui causerais peuvent le faire tomber dans les mains de
ses ennemis, qui veulent sa perte, n'en doutons pas. Je ne sais que
résoudre, je ne vis que de larmes.» Elle en était véritablement inondée
en achevant de prononcer ces paroles.

Toutes les fois qu'il se présentait un officier de la part de
l'empereur, on avertissait madame de Montebello, qui se levait pour le
recevoir, s'il arrivait dans la nuit; elle entrait ensuite chez
l'impératrice pour lui remettre les lettres qui étaient pour elle. M.
Anatole de Montesquiou se présenta dans ces entrefaites venant de
Fontainebleau: il alla d'abord chez sa mère, à l'appartement du roi de
Rome, d'où il fit prévenir la duchesse. Il fut introduit dans une pièce
où elle avait passé la nuit tout habillée, entortillée de schals et
jetée sur son lit. Elle reçut M. Anatole de Montesquiou dans cet
équipage, et sans lui donner le temps d'ouvrir la bouche: «Eh bien! lui
dit-elle, est-ce fini? est-il mort?» Anatole, qui ne connaissait pas les
terreurs qui l'agitaient, ne comprit rien à la question: «Qui, madame?
lui répondit-il; de quelle mort parlez-vous?--Mais, répliqua la dame
d'honneur, de celle de l'empereur; on a dit ici qu'il s'était tué.--Non,
madame, dit M. de Montesquiou, il n'est pas mort: il se porte bien;
pouvez-vous ajouter foi aux bruits que répandent ses ennemis? Voici même
une lettre qu'il m'a chargé de remettre à l'impératrice.»

Madame de Montesquiou la mère, qui portait au plus haut point la
pratique de toutes les vertus et de tous ses devoirs, était moins facile
à alarmer; mais elle ne voyait l'impératrice que lorsque le roi de Rome
était porté chez elle; si elle avait eu quelque influence sur
l'impératrice, elle l'eût sans doute bien conseillée. Au reste, cela
n'aurait pas produit grand'chose, car depuis quatre ans que
l'impératrice était en France, elle avait dû entendre souvent dire que
les alliances avec l'Autriche avaient toujours été funestes à la France;
et depuis que cette puissance s'était déclarée contre nous, on se gênait
si peu pour lancer des épithètes à l'empereur d'Autriche, qu'il n'était
pas possible qu'il ne fût revenu quelques uns de ces propos aux oreilles
de l'impératrice. Il faut, au reste, convenir que les événemens ne le
justifiaient que trop. Elle-même le voyait bien, elle avait le tact
assez fin pour démêler la vérité la mieux enveloppée.

Elle ne se dissimulait pas l'effet que la conduite de son père avait dû
produire sur la nation.

«Je conçois, disait-elle quelquefois, que le peuple ait de l'aversion
pour moi dans ce pays, et cependant il n'y a pas de ma faute; mais
pourquoi mon père m'a-t-il mariée, s'il avait les projets qu'il
exécute?»

Elle exagérait à cet égard, car on ne cessa jamais d'avoir la plus
grande vénération pour elle.

Elle était livrée à une foule de réflexions sur des événémens qui
étaient au-dessus de son expérience; mais quoi qu'on pût lui dire pour
lui faire prendre un parti, elle n'avait plus de confiance dans l'avenir
et s'attendait à tout. On lui à reproché de n'avoir pas été à l'île
d'Elbe. On a eu tort; elle n'a du reste été désapprouvée que par ceux
qui ne connaissaient ni sa position ni celle de l'empereur, et par le
parti ennemi, qui ne se méprenant pas sur la puissance d'opinion que
cette princesse et son fils avaient en France, cherchait tous les moyens
possibles de la dépopulariser. C'était rendre justice au bon jugement de
la nation que de lui supposer de l'aversion pour une faute qui n'aurait
pu partir que d'un vice de coeur. Mais l'impératrice l'avait trop pur
pour être même soupçonnée.

J'ai fait connaître toutes les raisons qui avaient été la base de ses
déterminations; je vais y ajouter quelques réflexions qui pourront faire
juger de la part qu'ont pu y avoir ses entourages. Madame de Montebello,
qui avait une très grande fortune, ne se souciait point du tout d'aller
s'enterrer vivante à l'île d'Elbe. Ses affections la rappelaient à
Paris, où elle pouvait vivre indépendante. Elle connaissait assez le
coeur de l'impératrice pour être persuadée que si une seule fois elle
revoyait l'empereur, il n'y aurait pas eu de puissance assez forte pour
l'empêcher de s'unir à son sort, et qu'alors elle serait obligée de la
suivre. Aussi insista-t-elle vivement pour lui faire adopter le parti
que l'empereur lui-même avait conseillé, savoir, de s'adresser à
l'empereur d'Autriche, parce qu'une fois cette princesse rentrée dans sa
famille, elle se trouvait dégagée[21]. Des insinuations perfides se
joignirent aux instances de la dame d'honneur. On dit à l'impératrice
que l'empereur ne l'avait jamais aimée, qu'il avait eu dix maîtresses
depuis son union avec elle, qu'il ne l'avait épousée que par politique;
mais qu'après la tournure que les choses avaient prise, elle devait
s'attendre à des reproches continuels. L'impératrice ébranlée céda; elle
écrivit à son père, et ce fut sans doute sur son invitation qu'elle se
rendit d'Orléans à Rambouillet. Nous verrons bientôt ce qui se passa
dans cette entrevue. Revenons sur quelques allégations dont les alliés
se servaient encore pour égarer l'opinion.



CHAPITRE XII.

Déclaration du 19 mars.--Reproches faits à
l'empereur.--L'armistice.--Contre-projet.--Est-ce le duc de Vicence ou
l'empereur?


On a vu que le prince de Schwartzenberg avait répondu aux ouvertures du
duc de Trévise par l'envoi d'une pièce injurieuse à l'empereur. C'était
un nouveau manifeste où les alliés, continuant la déception de
Francfort, opposaient leur feinte modération aux vues ambitieuses du
souverain qui combattait pour ses foyers. Attentifs à saisir tout ce qui
pouvait nous aliéner l'opinion, ils se prévalaient des fautes de sa
diplomatie pour accuser les intentions du chef de l'État. Restituons à
chacun ce qui lui appartient de cette série d'actes malheureux ou
pusillanimes qui ont consommé la ruine de ce vaste édifice de gloire que
nous avions été vingt ans à élever.

Insensible aux calamités qui pesaient sur ses peuples, l'empereur
s'est-il obstiné à continuer la guerre? A-t-il, comme l'en accusaient
les alliés, repoussé tout projet de réconciliation pour solliciter un
armistice aux conditions auxquelles il pouvait obtenir la paix?
Examinons.

Le duc de Vicence, confiant dans la déclaration de Francfort, s'était
imposé, dans les pouvoirs qu'il avait rédigés pour lui-même,
l'obligation de ne traiter que sur les bases que les souverains
eux-mêmes avaient promulguées; mais, retenu aux avant-postes ennemis, il
ne tarda pas à se convaincre que les alliés étaient loin de vouloir
accorder à la France les limites dont ils l'avaient flattée. Il demanda
de nouveaux pouvoirs où il ne fût pas fait mention de frontières qu'on
ne pouvait obtenir. Ces pouvoirs furent expédiés le 4 avril dans les
termes que le négociateur avait désirés.

Napoléon avait hésité à les revêtir de sa signature, soit qu'il regardât
comme une faute de débuter dans une négociation qui n'était pas même
ouverte, par une concession dont les conséquences pouvaient être graves,
soit que les bases de Francfort fussent la seule planche de salut qu'il
voulût saisir dans son naufrage. L'idée de subir d'autres conditions lui
était insupportable.

Une lettre de Châtillon adressée au duc de Bassano arriva sur ces
entrefaites. Le duc de Vicence s'exprimait en ces termes: «Il ne faut
pas se faire illusion, l'ennemi a un immense développement de forces et
de moyens. Si l'empereur a des armées assez nombreuses pour que son
génie le fasse triompher, certes il ne faut rien céder en-deçà des
limites naturelles; mais si la fortune nous a assez trahis pour que nous
n'ayons pas en ce moment les forces nécessaires, cédons à la nécessité
ce que nous ne pouvons défendre, et ce que notre courage ne peut
reconquérir... Obtenez donc de S. M. une décision précise. Dans une
question de cette importance, il faut être décisif... _Il ne faut avoir
les mains liées d'aucune manière. Le salut de la France dépend-il d'une
paix ou d'un armistice qui doive être conclu sous quatre jours?_ Dans ce
cas, je demande des ordres précis, _et qui donnent la faculté d'agir._»

Le duc de Bassano remit la dépêche à l'empereur, le conjura de fléchir
devant la nécessité. Napoléon eut l'air de l'écouter à peine. Il lui
montra du doigt un passage des oeuvres de Montesquieu qu'il semblait
feuilleter avec distraction. Lisez, lisez tout haut, lui dit-il. Le
ministre lut: «Je ne sache rien de plus magnanime que la résolution que
prit un monarque qui a régné de nos jours, de s'ensevelir plutôt sous
les débris du trône, que d'accepter des propositions qu'un roi ne doit
pas entendre. Il avait l'âme trop fière pour descendre plus bas que ses
malheurs ne l'avaient mis, et il savait bien que le courage peut
raffermir une couronne, et que l'infamie ne le fait jamais[22].»

Douze ans auparavant, Napoléon disait à son ministre qui commençait à
avoir une grande part à sa confiance: «Je sais un homme à qui l'on peut
tout dire.» Le duc de Bassano se le rappela. «Je sais quelque chose de
plus magnanime encore, répondit-il à Napoléon, c'est de sacrifier votre
gloire pour combler l'abîme où la France tomberait avec vous.--Eh bien!
soit, reprit l'empereur, faites la paix, que Caulaincourt la fasse,
qu'il signe tout ce qu'il faut pour l'obtenir; je pourrai en supporter
la honte, mais n'attendez pas que je dicte ma propre humiliation.»
L'exemple récent du congrès de Prague avait déjà appris au duc de
Bassano, et devait avoir appris au duc de Vicence s'il serait facile
d'obtenir que Napoléon proposât une à une les conditions qu'il devait
subir.

Ce prince s'en remit à son plénipotentiaire, dont il venait de lire
l'opinion énergiquement exprimée, et lui fit écrire: «Les conditions
sont, à ce qu'il paraît, arrêtées d'avance entre les alliés: aussitôt
qu'ils vous les auront communiquées, vous _êtes le maître de les
accepter_, ou d'en référer à moi dans les vingt-quatre heures.»
L'alternative en pareille matière pouvait embarrasser le
plénipotentiaire, le duc de Bassano demanda avec instance que de
nouveaux ordres effaçassent ce que ceux-ci pouvaient contenir de
conditionnel. Il s'ensuivit une longue conversation qui dura une grande
partie de la nuit; enfin il fut autorisé à écrire le 5, et il écrivit à
la hâte en ces termes:

«Je vous ai expédié hier un courrier avec une lettre de Sa Majesté, et
les nouveaux pleins pouvoirs que vous avez demandés.

«Au moment où Sa Majesté va quitter Troyes, elle me charge de vous en
expédier un second, et de vous faire connaître en propre termes que Sa
Majesté vous donne _carte blanche pour conduire les négociations à une
heureuse issue, sauver la capitale, et éviter une bataille où sont les
dernières espérances de la nation_.»

Ces expressions, que Napoléon avait approuvées textuellement, étaient
précises, énergiques. Néanmoins le duc de Bassano ne les jugea pas
suffisantes. Il crut nécessaire de donner à l'autorisation qu'elles
portaient encore plus de force et de solennité, afin de garantir
pleinement le plénipotentiaire, quelque usage qu'il dût en faire, et de
le couvrir au besoin de sa propre responsabilité. À cet effet il ajouta:

«Les conférences doivent avoir commencé hier 4. Sa Majesté n'a pas voulu
attendre que vous lui eussiez donné connaissance des premières
ouvertures, de crainte d'occasionner le moindre retard.

«Je suis donc chargé, monsieur le duc, de vous faire connaître que
l'intention de l'empereur est que vous vous regardiez comme investi de
tous les pouvoirs, de toute l'autorité nécessaire dans ces circonstances
importantes pour prendre le parti le plus convenable, afin d'arrêter les
progrès de l'ennemi et de sauver la capitale.»

Voilà les pouvoirs donnés par le souverain, voyons l'usage que va en
faire le négociateur. Le congrès s'était ouvert le 5 février. La séance,
ajournée au lendemain, n'eut pas lieu, et laissa au plénipotentiaire
français le temps de recevoir sa carte blanche, qui lui parvint dans la
journée. Les ministres ennemis, rassemblés le 7, énoncèrent les
conditions qu'ils mettaient à la paix. C'étaient à peu près celles
auxquelles l'empereur allait consentir, quand il apprit la marche
imprudente de Blücher. Cependant, loin de les accueillir, Caulaincourt
n'opposa que difficultés. _Il réclama les bases de Francfort, voulut
savoir au profit de qui tourneraient les sacrifices imposés à la France,
s'enquit de l'emploi qu'on se proposait d'en faire, et exigea même qu'on
lui soumît un projet qui développât les vues des alliés dans leur
ensemble_, toutes prétentions incompatibles avec les circonstances, et
propres seulement à faire suspecter les intentions du souverain au nom
duquel elles étaient présentées. On ne dissimule pas au duc combien
elles sont étranges. Il se roidit, persiste à réclamer des limites dont
il a lui-même plaidé l'abandon, et, après deux jours perdus dans une
obstination sans objet, il imagine de céder ce qu'on lui demande, non
pas pour la paix qu'on lui offre, mais pour un armistice que rien ne
l'autorise à solliciter. Il fait plus: dans ces pénibles circonstances,
où le moindre délai peut devenir mortel, il ne propose pas même le
singulier expédient qu'il a improvisé. Il consulte M. de Metternich, qui
est à vingt lieues de là; il lui soumet ce qu'il a dessein de faire. On
ne pouvait mieux entrer dans les vues des alliés. Tous avaient vu leurs
capitales envahies; nos aigles s'étaient montrées à Vienne, à Berlin, à
Moscou. Ce souvenir importunait leur orgueil, ils brûlaient de nous
rendre l'humiliation qu'ils avaient reçue.

Le succès de Brienne semblait leur garantir la satisfaction qu'ils
ambitionnaient, il ne s'agissait que de s'assurer le temps nécessaire
d'arriver à Paris. La paix, telle qu'on voulait l'imposer à l'empereur,
en offrait les moyens. Elle était dure; il balancerait à l'accepter, et
ses hésitations permettraient de consommer sa ruine. Les inconcevables
prétentions que le duc de Vicence avait émises justifiaient cet affreux
calcul.

Les diplomates étrangers étaient dans une sécurité complète, lorsque
Caulaincourt, se ravisant tout à coup, consent à abandonner
immédiatement, pour un armistice, tout ce qui est en question pour la
paix. Le chevalier Floret, qui a reçu cette étrange confidence, la
communique aussitôt à M. de Stadion, qui la transmet au comte
Razumowski. Celui-ci prend sur-le-champ son parti. Les plénipotentiaires
anglais n'ont point d'injure personnelle à venger: il sait que la paix
est faite, s'ils apprennent que la France abandonne Anvers et se
dessaisit de la Belgique. Il n'a qu'un moyen de la prévenir; il s'en
empare, et demande au nom de son souverain que les conférences soient
suspendues. Il n'ignorait pas sans doute que c'était à la double faute
de M. de Vicence qu'il devait les avantages qu'il avait pris. Mais M. de
Vicence n'avait pas d'importance propre: c'était l'empereur qu'il
s'agissait de détruire, on n'eut garde de ne pas lui imputer les
méprises de son négociateur.

Les alliés ne s'en tenaient pas à cette fausse imputation: ils
accusaient encore l'empereur d'avoir long-temps tardé à fournir son
contre-projet de paix, et d'avoir enfin reproduit des prétentions
incompatibles avec l'état des choses. Voyons encore si c'est sur lui ou
sur son plénipotentiaire que doivent peser ces prétentions inopportunes.

Napoléon avait fait écrire, le 25 février, à son plénipotentiaire: «La
prudence veut sans doute qu'on cherche tous les moyens de s'arranger;
mais S. M. pense, et elle ordonne de l'écrire de nouveau à V. E., que
ces moyens, ou tout au moins les données qui peuvent servir à les
trouver, _c'est à vous à les procurer, et que les renseignemens à cet
égard ne peuvent vous venir de lui, mais doivent lui venir de vous_...
L'empereur juge comme vous que le moment est favorable pour traiter, si
la paix est possible; mais pour juger cette possibilité, il a _besoin
des lumières que lui procureront les négociations, ou vos rapports avec
les négociateurs_.»

Au lieu de ces données, de ces renseignemens, de ces lumières, Napoléon
ne recevait que des représentations, vides d'indications utiles, sur sa
position en général. Les dépêches de son plénipotentiaire contenaient
des lieux communs sur la guerre, des exhortations, des demandes, où les
convenances n'étaient pas toujours respectées. Le grand-écuyer ne savait
pas plus traiter avec son souverain qu'avec les alliés; il ne
l'éclairait pas, il le blessait. Après chacune de ses lettres,
l'empereur se sentait toujours moins disposé à céder.

L'empereur avait envoyé, le 2 mars, de La Ferté-sous-Jouarre, les
élémens du contre-projet. Le 8, il adressa au duc de Vicence une longue
lettre, dont nous reproduisons un extrait:

«M. de Rumigny arrive... Le canevas que S. M. vous a envoyé avec sa
lettre du 2, renferme les matériaux du contre-projet que V.E. est dans
le cas de présenter... S. M. vous a laissé toute latitude pour la
rédaction... Il s'agit, pour arriver à la paix, de faire des
sacrifices... Ces sacrifices portent sur des portions de territoire, la
Belgique et la rive gauche du Rhin, dont la réunion, _faite
constitutionnellement_, a été reconnue par de nombreux traités.
L'empereur ne peut pas, dans cette situation, proposer la cession d'une
partie de territoire. Il peut consentir à quelques concessions, s'il
n'est que ce moyen de parvenir à la paix; mais pour qu'il y consente, il
faut qu'elles lui soient demandées en masse par le projet que les alliés
vous ont remis. Mais ce projet est leur premier mot, et leur premier mot
ne saurait être leur _ultimatum_. Vous leur répondrez par l'acceptation
des propositions qu'ils ont faites à Francfort; et cette réponse, qui
est également votre premier mot, ne saurait être votre _ultimatum_. S.
M. connaît mieux que personne la situation de ses affaires, elle sent
donc mieux que personne combien il lui est nécessaire d'avoir la paix;
mais elle ne veut pas la faire à des conditions plus onéreuses que
celles auxquelles les alliés seraient véritablement disposés à
consentir.»

Ainsi l'empereur aurait consenti à ces conditions, si son
plénipotentiaire, qui négociait depuis plus d'un mois, avait su les
connaître, les apprécier, s'en rendre compte lui-même, et démontrer à
son souverain que les alliés ne s'en départiraient pas. Un homme de
résolution aurait trouvé dans cette lettre assez de prétextes pour
s'autoriser à conclure. On lisait encore dans les dépêches dont il
s'agit: «Vous avez la pensée de S. M. sur celles (les propositions)
qu'elle pourrait accorder.» (Elles sont énoncées dans le cours de cette
longue lettre: le Brabant hollandais, Wesel, Cassel, Kell, au besoin
Mayence.) «Si les alliés s'en contentent, rien n'empêche que nous
terminions; s'ils en veulent d'autres, vous aurez à les discuter pour
arriver à les faire modifier; _vous irez verbalement aussi en avant que
vous le jugerez convenable_, et quand vous serez parvenu à avoir un
_ultimatum_ positif, vous vous trouverez dans le cas d'en référer à
votre gouvernement pour recevoir ses derniers ordres.»

Si l'on voit dans cette lettre l'embarras, l'hésitation de Napoléon, et
une sorte de mécontentement contre un plénipotentiaire qui le régentait
sans l'aider en rien, et sans lui fournir aucune lumière, on y voit
aussi qu'il _veut la paix_, qu'il avoue qu'elle lui est nécessaire, et
qu'il n'est retenu que par la crainte de céder à des conditions dont les
ennemis pourraient se désister. «Vous irez verbalement aussi loin que
vous le jugerez convenable.» C'était encore une carte blanche, sauf
autorisation; mais si le plénipotentiaire, après en avoir fait usage et
être _parvenu à un ultimatum positif, ne se trouve pas dans le cas d'en
référer_, attendu la déclaration formelle que, s'il n'accepte pas dans
les vingt-quatre heures, la négociation est immédiatement rompue, il
accédera, il signera, à moins que le fantôme de sa responsabilité ne lui
retienne la main[23].

Les intentions de l'empereur ne furent pas mieux remplies dans cette
circonstance qu'elles ne l'avaient été dans celle qui nous a déjà
occupés. Les deux déclarations que le duc de Vicence fit insérer au
protocole de la conférence du 10 n'étaient pas, comme les alliés le
demandaient, un contre-projet rédigé sur le canevas que l'empereur lui
avait envoyé le 2, mais des observations qui enflaient plutôt qu'elles
n'atténuaient les prétentions sur lesquels il insistait. L'empereur le
remarqua et chercha de suite à y remédier. Il écrivit de Reims, où il se
trouvait lorsqu'il reçut les dépêches du duc de Vicence, une lettre dans
laquelle des concessions importantes étaient compliquées par des
locutions conditionnelles qui auraient de nouveau jeté son
plénipotentiaire dans sa perplexité habituelle.

Le caractère de ce ministre était embarrassant, il ne voulait rien
deviner, rien prendre sur lui, il lui fallait des ordres précis, et
quand ces ordres étaient de faire la paix à tout prix, il s'épouvantait
de leur précision même. C'est ce qui était arrivé au commencement de
février; mais après six semaines de négociations, il devait être plus
éclairé et serait peut-être moins timide. Il devait sentir qu'une longue
polémique n'était plus de saison, lorsque les événemens se pressaient,
et que ses courriers mettaient quatre jours pour parvenir au quartier
impérial. Dans ces momens extrêmes, l'envoi des pouvoirs absolus était
le seul moyen d'aller au but, s'il pouvait encore être atteint. Le duc
de Bassano fut autorisé à les donner; mais pour produire une impression
plus forte sur le plénipotentiaire, il obtint que Napoléon écrirait
directement. On lit dans ces lettres, datées de Reims, le 17 mars:

     «Sa Majesté, ayant pris en considération vos deux lettres du 13,
     dont elle a reçu le duplicata hier soir, et le primata ce matin,
     vous laisse toute la latitude convenable, non seulement pour le
     mode de démarches qui vous paraîtrait à propos, mais aussi pour
     faire, par un contre-projet, les cessions que vous jugeriez
     indispensables, afin d'empêcher la rupture des négociations....

     «M. le duc de Vicence, je vous donne directement l'autorisation de
     faire les concessions qui seraient indispensables pour maintenir
     l'activité des négociations, et _arriver enfin à connaître
     l'ultimatum des alliés_, bien entendu que les concessions qui
     seraient faites par le traité auraient pour résultat l'évacuation
     de notre territoire, et le renvoi, de part et d'autre, de tous les
     prisonniers, etc., etc.

     «_Signé_, NAPOLÉON.»

Une autre lettre du duc de Bassano, en date du 19, répétait cette
autorisation, en expliquant que Napoléon n'y mettait aucune limite. «Il
est bien temps, ajoutait cette lettre, de parvenir à savoir quels sont
les sacrifices que la France ne peut éviter de faire pour obtenir la
paix.» Au moment même où Napoléon dictait ces mots et demandait encore
ce que depuis long-temps son négociateur aurait dû lui apprendre, les
plénipotentiaires alliés déclarèrent à Châtillon que les négociations
étaient terminées. Revenons sur ce qu'ils avaient fait.

Le 13, ils avaient répondu aux déclarations verbales faites le 11 par M.
de Vicence, en se renfermant dans un cercle de vingt-quatre heures.
Dès-lors, ce plénipotentiaire ne peut plus douter que le projet de
traiter qu'ils ont remis ne soit, à quelques modifications près, leur
_ultimatum_. Il demande un nouveau délai; il l'obtient, et présente
enfin, le 15, un contre-projet. Il n'y parle ni du Brabant hollandais,
ni du Weser, de Cassel, de Mayence, de Kell, qu'il est autorisé à
abandonner. Dans ses déclarations du 10, rien n'est modifié, adouci;
rien n'est oublié, pas même la princesse Élisa, le grand-duc de Berg, le
prince de Neufchâtel et la principauté de Bénévent. Il n'y a pas
jusqu'aux petits princes allemands que le plénipotentiaire français ne
prenne sous sa protection, en demandant, par l'article 16, _que les
dispositions à faire_ des territoires cédés et les indemnités à donner
aux princes dépossédés soient réglées dans un congrès spécial où la
France interviendra: protection d'autant plus méritoire de sa part,
qu'il agit formellement contre les intentions de Napoléon, exprimées
sans équivoque dans la lettre du 8, dont M. de Rumigny a été le porteur:
«On ne trouvera aucune difficulté de la part de l'empereur sur l'état de
possession en Allemagne, il ne met pas d'importance à y intervenir. Il y
laissera les alliés faire à leur gré.»

Les alliés, que cette circonstance étonne, rappellent avec dérision au
plénipotentiaire français que, six semaines auparavant, il a offert pour
un armistice ce qu'il refuse aujourd'hui pour la paix, et les
négociations sont rompues. Mais à qui s'en prendre? Sur qui doivent
peser les conséquences de la rupture? Ce n'est assurément pas sur
l'empereur.



CHAPITRE XIII.

Arrivée du comte d'Artois à Paris.--Il n'y a qu'un Français de
plus.--Arrivée de l'empereur d'Autriche.--Cérémonie
religieuse.--Bassesse de quelques maréchaux.--On presse l'empereur de
partir.--Il pénètre le but de ces sollicitations.--Mesures qu'il
prend.--Je ne puis aller lui dire adieu.--Augereau.--Ce n'était pas lui
qui avait fait la proclamation.


M. le comte d'Artois, qui, comme l'on sait, était à Vesoul, partit de
cette ville aussitôt qu'il eut reçu le courrier qui lui annonçait les
événemens qui avaient eu lieu. Il arriva à Paris le 12 avril. La
curiosité avait poussé la foule au-devant de lui; son entrée se fit avec
une sorte de pompe triomphale. Il fut harangué par M. de Talleyrand, qui
l'attendait à la barrière de Bondy avec les membres du gouvernement
provisoire. Il répondit, et laissa échapper ce mot tant reproduit: «Rien
ne sera changé, il n'y a qu'un Français de plus.»

On donna une grande publicité à cette réponse, comme on est dans
l'habitude de faire pour tout ce qui sort de la bouche des princes. On
avait dans ce cas-ci un motif particulier, c'était de rassurer ceux qui
craignaient le retour à l'émigration.

Le comte d'Artois monta à cheval à la barrière Saint-Martin; il suivit
le faubourg, descendit les boulevards, prit la rue Napoléon, la rue de
Rivoli, et gagna enfin les Tuileries. À Paris, le moindre événement
attire des spectateurs, et on pouvait si peu prévoir celui-là un mois
auparavant, que la curiosité fut proportionnée à l'étonnement. L'entrée
de l'empereur d'Autriche eut lieu peu de jours après celle du comte
d'Artois. Ce prince arrivait par la route de Bourgogne; toutes les
troupes alliées prirent les armes, et allèrent à sa rencontre jusqu'à la
barrière Saint-Antoine avec l'empereur de Russie et le roi de Prusse à
leur tête. Les trois souverains revinrent ensemble à cheval suivis de
ces mêmes troupes, qui parcoururent encore le boulevard depuis la
Bastille jusqu'à la place de la Révolution, où elles défilèrent. Il est
bien difficile de se persuader que l'empereur d'Autriche ait conçu le
projet de détrôner sa fille, cependant on ne voit pas de motif
raisonnable à son absence de l'armée alliée. L'opinion la moins
défavorable que l'on puisse en concevoir, c'est que pour avoir l'air de
n'y avoir point participé, ou par crainte de se trouver engagé dans
quelques scènes d'attendrissement, il avait prolongé son absence,
laissant ainsi à ses alliés le soin d'immoler sa fille. Il faut convenir
qu'ils s'en sont bien acquittés, et que l'impératrice avait raison de
dire qu'elle était abandonnée, et ne pouvait compter sur son père qui la
laissait outrager.

Nous étions véritablement dans une série de dégradations. C'était à qui
se vautrerait dans la fange, et nos neveux se refuseront à croire ce que
je vais rapporter.

Peu de jours après l'entrée à Paris de l'armée alliée, l'empereur de
Russie fit célébrer l'office divin selon le rite grec, et chanter un _Te
Deum_ en action de grâce de la prise de Paris. Pour donner plus de pompe
à cette cérémonie, il ordonna qu'il fût élevé au milieu de la place de
la Révolution un vaste échafaud sur lequel on construisit un autel.
Comme il se trouvait précisément à la place où avait été immolé Louis
XVI, et que l'on n'avait rien publié au sujet de la cérémonie religieuse
des Russes, on crut généralement que toutes ces dispositions étaient
destinées à la célébration de quelque office expiatoire; mais l'on sut
bientôt à quoi s'en tenir. Toute l'armée alliée fut rangée sur la place
autour de l'autel, sur lequel les prêtres grecs qui suivaient le
quartier-général de l'empereur Alexandre étaient placés. Ce prince
arriva bientôt accompagné du roi de Prusse, de tous les princes et
généraux qui étaient dans l'armée alliée. Mais le croira-t-on? au milieu
de ce cortège qui venait remercier Dieu de notre destruction et chanter
sur les restes inanimés de nos malheureux soldats, on remarquait des
maréchaux de France en grand uniforme; ils se disputaient les approches
de l'empereur Alexandre avec les cosaques dont il était entouré. Ces
hommes, privés de direction, avaient quitté leurs troupes pour assister
à une cérémonie qui les couvrait de honte, et cela au milieu de la
capitale, déjà indignée de la souillure qu'elle était réduite à
supporter. Il était réservé à cette malheureuse France, dont la gloire
avait été portée si haut, de tomber tout à coup dans l'abjection, et
d'être obligée de consigner à côté des plus beaux faits d'armes, des
inconvenances, des actions honteuses, qui en ternissaient l'éclat.

Depuis la bataille de Fleurus en 1794 jusqu'à celle de Wagram, les
armées autrichiennes ont constamment fait une guerre malheureuse contre
nous. Nous avons occupé deux fois leur capitale; mais quoique abandonnés
par la fortune, pas un de leurs officiers n'a été infidèle à ses
drapeaux, pas un de leurs généraux n'a souillé son uniforme.

L'empereur était encore à Fontainebleau, où il faisait ses dispositions
de départ pour l'île d'Elbe. Il fit d'abord mettre en marche les douze
cents hommes de sa garde qui s'associaient à sa mauvaise fortune, et
avec eux une centaine de Polonais qui avaient mieux aimé le suivre que
de passer sous les drapeaux qu'ils avaient si long-temps combattus, car
l'empereur Alexandre les avait réunis à son armée à Paris même.

On pressait l'empereur de partir de Fontainebleau. On lui représentait
que le roi devait arriver à Paris le 21 avril, et qu'il n'était pas
convenable qu'il se trouvât assez près pour entendre le canon qui
annoncerait son entrée. L'empereur démêla bien les motifs qui poussaient
ceux qui le pressaient de partir, mais il ne les écouta pas. Il savait
que l'on en voulait à sa vie, et jugea prudent de ne pas se mettre en
marche avant que la petite troupe qui devait veiller à sa sûreté fût en
mesure de le garantir des embûches qu'on pouvait lui tendre. Il voulait
pouvoir, au besoin, se jeter au milieu de ces braves gens, et voyager
avec eux jusqu'à la mer, si cela était devenu nécessaire; aussi fut-il
insensible à tout ce qu'on lui disait pour hâter son départ. On
continuait de l'importuner; il donna congé à tout le monde, et rendit
ainsi la liberté à ceux qui soupiraient après le moment de pouvoir le
quitter avec une sorte de pudeur. Il fut effectivement presque abandonné
les derniers jours qu'il passa à Fontainebleau. Il devait au prince de
Neufchâtel de lui témoigner le désir de l'emmener, il l'avait assez
comblé d'honneurs et de richesses pour croire que Berthier ne
s'éloignerait pas de lui dans l'adversité; il lui proposa en effet de le
suivre: il le fit même avec d'autant plus de confiance, qu'il ignorait
la réunion qui avait eu lieu chez ce prince, et dans laquelle on avait
pris la résolution de se porter à des extrémités fâcheuses, s'il
n'abdiquait.

Berthier, obligé de répondre à l'ouverture que lui faisait l'empereur,
protesta de sa fidélité et lui promit de ne pas l'abandonner; mais il
lui demanda d'aller quelques jours à Paris pour régler ses affaires, et
détruire quelques papiers qui étaient restés dans son cabinet. Le
prétexte était assez plausible pour qu'il ne fît naître aucun soupçon;
néanmoins l'empereur, qui avait un tact très fin, ne s'y méprit pas:
«Berthier, lui dit-il, vous n'accusez pas vrai, vous avez tort. Si vous
voulez me quitter, il faut le dire franchement.»

Berthier renouvela ses protestations, et se montra même choqué du
soupçon; mais il ne convainquit pas l'empereur, qui lui dit froidement:
«Allez, Berthier, allez à Paris, vous y avez d'autres affaires; mais je
vous le prédis, nous ne vous reverrons plus, et quelque assurance que
vous me donniez de votre retour, je n'y compte pas.» Berthier se rendit
à Paris et ne reparut plus.

L'empereur était livré à toute sorte de réflexions sur les antécédens
qu'il supposait avoir précédé le rappel de la maison de Bourbon, et il
devait en être ainsi. Je sais qu'il m'a rendu assez peu de justice, dans
le premier moment, pour croire que j'avais eu part à cet événement; en
écrivant de Fontainebleau à Blois, au prince Joseph, son frère, il lui
marquait: «Vous ne me dites rien du ministre de la police.» Le prince
Joseph, en lui répondant, me rendit la justice que je méritais; je ne me
trouvai point blessé de la question de l'empereur: elle était une
conséquence de ce qu'il voyait, et qui était de nature à lui faire
suspecter tout le monde; il y avait d'ailleurs assez d'officieux autour
de lui pour caresser ses soupçons. Néanmoins j'éprouvai beaucoup de
regrets de n'avoir pu aller lui dire adieu; mais cela ne me fut pas
possible; autrement je n'eusse pas tenu grand compte des insinuations
dont j'étais l'objet, car j'ai toujours eu confiance dans le sentiment
qui suivait la réflexion de l'empereur, et me souciai peu du jugement de
ceux qui l'entouraient: mais, je le répète, cela ne me fut pas possible.

Il n'y avait que Caulaincourt qui allait et venait sans obstacles, parce
qu'il était chargé de régler tout ce qui était relatif aux intérêts de
l'empereur. Ce ne fut que le 23 avril que ce prince crut pouvoir partir.

Pendant l'intervalle de près de quinze jours qu'il passa ainsi à
Fontainebleau, les détails des événemens qui avaient changé la face de
la France étaient parvenus d'un bout à l'autre de ce vaste pays. Les
productions les plus viles sortaient de dessous les presses, et
excitaient la réaction. Toutes ces diatribes avaient devancé l'empereur
sur la route qu'il devait suivre, et avaient échauffé la populace. Il
fut heureux pour lui qu'on l'eût fait accompagner par un commissaire
anglais, un autrichien et un russe. Ce même monarque qui avait été
l'objet de tout l'amour des Français, dut s'entourer de leurs ennemis,
pour se garantir de leur vengeance. Cette douloureuse extrémité est trop
bien constatée pour qu'elle échappe à l'histoire.

Les commissaires se rendirent à Fontainebleau; on les présenta à
l'empereur comme des sauvegardes pour la sûreté de sa personne, mais
c'était bien autant afin d'être en mesure contre les projets qu'on lui
supposait, que par intérêt pour lui, qu'on les lui envoyait; cependant
ils lui furent utiles en traversant la Provence. Ces trois individus
étaient des hommes d'honneur, qui ne le quittèrent pas un instant et
remplirent leur devoir avec une honorable ponctualité.

Le jour du départ, les troupes prirent les armes et se formèrent dans la
cour du château de Fontainebleau. Les voitures de l'empereur étaient
attelées et rangées au pied du grand escalier, ainsi que cela était
d'usage; avant d'y monter, il voulut faire ses adieux à ses troupes, et
s'avançant vers la garde, il lui adressa cette vive allocution:

«Soldats de ma vieille garde, je vous fais mes adieux. Depuis vingt ans,
je vous ai trouvés constamment sur le chemin de l'honneur et de la
gloire. Dans ces derniers temps comme dans ceux de notre prospérité,
vous n'avez cessé d'être des modèles de bravoure et de fidélité. Avec
des hommes tels que vous, notre cause n'était pas perdue, mais la guerre
eût été interminable; c'eût été la guerre civile, et la France n'en fût
devenue que plus malheureuse. J'ai sacrifié tous mes intérêts à ceux de
la patrie. Je pars; vous, mes amis, continuez de servir la France. Son
bonheur était mon unique pensée, il sera toujours l'objet de mes voeux.
Ne plaignez point mon sort; si j'ai consenti à me survivre, c'est pour
servir encore à votre gloire: je veux écrire les grandes choses que nous
avons faites ensemble. Adieu, mes enfans, je voudrais vous presser tous
sur mon coeur.»

Il se fit apporter les aigles, les embrassa et reprit: «Je ne puis vous
embrasser tous, mais je le fais dans la personne de votre général.
Adieu, soldats, soyez toujours braves et bons.» Cette scène leur avait
arraché des larmes. «Quel homme nous perdons! disaient-ils entre eux;
les alliés savent bien ce qu'ils font en l'enlevant à la France.»

L'empereur était ému à suffoquer; il fut obligé de se faire violence
pour sortir des rangs de ces braves gens; il monta en voiture et
s'éloigna. J'eus, dans cette circonstance douloureuse, le bonheur de lui
rendre un dernier service; voici à quelle occasion:

Aussitôt que les événemens de Bordeaux avaient eu lieu, j'avais envoyé
dans cette ville quelques agens s'assurer de ce qu'il y avait à faire.
Ils avaient trouvé les esprits disposés à tout entreprendre, et venaient
me rendre compte des mesures qu'ils avaient prises pour chasser
l'étranger. La nouvelle de l'abdication les atteignit en route; ils
s'arrêtèrent à Orléans, rencontrèrent d'autres affidés fraîchement
débarqués dans cette ville, mais dans des vues tout opposées. Ils
lièrent conversation, et apprirent le but de l'excursion de leurs
camarades, qui leur proposèrent même de se joindre à eux. Ils
refusèrent, gagnèrent Paris en toute hâte, et accoururent me prévenir
qu'ils avaient trouvé une bande conduite par un ancien écuyer de la
reine de Westphalie, qui épiait une occasion favorable pour fondre sur
l'empereur et l'assassiner. J'expédiai en toute diligence un courrier à
Fontainebleau, et fus assez heureux pour qu'il arrivât à temps. On prit
les précautions nécessaires; les assassins n'osèrent se hasarder contre
une quarantaine de lanciers qui formaient l'escorte, et ils se
rabattirent sur les équipages de la reine de Westphalie, qu'ils
pillèrent.

On a prétendu depuis que Maubreuil n'avait d'autre mission que de
s'emparer des diamans de la couronne, et de saisir des trésors avec
lesquels l'empereur eût pu se créer un parti. Je sais qu'on s'est servi
de ce prétexte pour arracher aux chefs des troupes ennemies les ordres
destinés à faire prêter main-forte[24] à la bande qu'on avait mise sur
les traces de l'empereur, mais il n'en est pas moins dérisoire, car on
ne pouvait faire courir, le 17, après des valeurs qu'on avait depuis le
9. On a dit encore que le gouvernement provisoire n'existait plus lors
de la mission de Maubreuil, mais le fait n'est pas plus exact, car les
ordres qui devaient assurer l'exécution du complot sont revêtus de la
signature de Bourienne[25], de Dupont-Baylen[26], d'Anglès[27], tous
ministres de la commission que présidait Talleyrand.

Au reste, les détails qui suivent fixeront l'idée qu'on doit se faire du
but que se proposaient Maubreuil et ses commettans. Je les extrais d'une
information judiciaire dont l'exactitude n'a pas été contestée[28].

       *       *       *       *       *

«La mission de Maubreuil et de ses complices avait deux objets,
l'attentat aux jours de l'empereur, et l'enlèvement des effets
appartenant à Sa Majesté et à tous les membres de sa famille.

       *       *       *       *       *

«Maubreuil connaissait depuis long-temps Roux-Laborie, intrigant, qui
profita de la catastrophe du 31 mars et de la faveur du prince de
Bénévent pour se faire nommer secrétaire-général, adjoint du
gouvernement provisoire.

«Ce fut à Roux-Laborie que Maubreuil, après avoir éprouvé les refus de
M. de Sémallé, adressa directement ses sollicitations.

«Il est constant que, depuis trois mois, il allait le voir tous les
jours, tant pour des opérations de commerce qu'ils méditaient ensemble
que pour les affaires politiques, dont Roux-Laborie était parfaitement
instruit et Maubreuil extrêmement avide, en distribuant des
proclamations _et de belles paroles_. Il rentra chez lui à sept heures
du soir, et trouva cinq à six billets de Roux-Laborie, conçus à peu près
en ces termes: _Venez donc. Pourquoi ne venez-vous pas? Comment est-il
possible de se faire attendre ainsi? Vous me désespérez, en vérité! Je
vous attends d'heure en heure chez le prince._

«Maubreuil monte en voiture, et se rend à l'hôtel du prince en toute
hâte. Laborie le fait entrer dans le cabinet du prince, et lui dit:
Avez-vous mangé?--Non, répond Maubreuil, je n'ai pas mangé depuis ce
matin; j'ai couru toute la journée.--Eh bien! allez prendre un bouillon:
j'ai donné ma parole d'honneur de ne vous rien dire sans cela.--Laissons
là ce bouillon, et dites ce que vous voulez de moi.--Non, j'ai donné ma
parole: partez, allez prendre ce bouillon, et dans une heure, une heure
cinq minutes, une heure dix au plus tard, soyez ici. Songez que
j'attends de vous un grand dévouement: j'en ai répondu au prince, et
j'ose croire ne m'être pas trompé.--Vous savez, mon cher Laborie, que le
but unique de toutes mes actions et de toutes mes peines est de
reprendre la place que j'étais fait pour occuper dans le monde avant la
révolution. Né fils unique avec une grande fortune, je ne vois pas sans
douleur mon nom et mon existence, pour ainsi dire, anéantis. Faites tout
pour qu'au péril de ma vie, dix fois s'il le faut, j'atteigne le but que
je me suis toujours proposé.

«--C'est très bien; mais partez sur-le-champ. Revenez dans une heure,
une heure dix. Je ne vous écoute plus; il faut que je vous quitte.
Partez, partez.

«Maubreuil sort dans sa voiture, va prendre un bouillon au restaurant de
Riche, sur le boulevard, et retourne chez le prince à huit heures.

«Laborie était au conseil. Il est averti du retour de Maubreuil par le
premier huissier de la chambre; il vient, prend Maubreuil par la main,
le conduit dans le même cabinet, le fait asseoir dans le fauteuil du
prince, et lui adresse ces mots:

«Vous êtes un homme d'un grand courage et d'un grand caractère; vous
avez une grande ambition: elle sera satisfaite par-delà vos désirs, si
vous réussissez. Tout le bien, toutes les dignités vous attendent. On
vous donnera 200,000 fr. de rente; on vous fera duc, lieutenant-général
et gouverneur d'une province. Mais ne vous dissimulez pas qu'il y a un
grand danger à courir. Pouvez-vous, d'ici à demain au soir cinq heures,
vous assurer de cent hommes déterminés? Voici ce qu'il faut faire: vous
irez au quartier-général du prince Schwartzenberg; on vous donnera
argent, chevaux, tout ce que vous demanderez.--Que voulez-vous?--Mais
enfin, mon ami, il s'agit de nous débarrasser de l'empereur; lui mort,
la France, l'armée, tout est à nous. Est-ce que vous manquez de courage
et de résolution? Voyons, parlez.

«--S'il s'agit d'un assassinat, répondit Maubreuil, je ne puis vous
convenir; sans doute ce n'est pas là ce que vous voulez me proposer.

Laborie l'interrompt brusquement: «Tout cela vous regarde; faites comme
vous voudrez. Débarrassez-nous-en, mais dépêchez-vous. Rendez-vous au
quartier-général. Il doit y avoir une grande bataille; que ce soit
avant, pendant ou après, peu importe: tout ce qu'il nous faut est d'en
être débarrassé.

«--De la garde, cent sont beaucoup de trop: je n'en veux que douze dont
je sois sûr. Il faut que vous me donniez la faculté d'avancer de deux ou
trois grades ceux qui serviront bien. Il faut des récompenses
pécuniaires dans la même proportion.

«--Vous aurez tout ce que vous voudrez, dit Laborie: faites. Après tout,
que nous importe d'avoir dix ou douze colonels et quelques officiers de
plus ou de moins? Voulez-vous attendre le prince? il est au sénat. Il va
vous répéter tout ce que je vous ai dit. Le voulez-vous? mais c'est
inutile.

«--Mon Dieu, répond Maubreuil, ce sera comme vous voudrez; je m'en
rapporte parfaitement à vous; c'est inutile. Je vais passer la nuit à
courir et à rassembler une douzaine de personnes.»

«C'est ainsi que se termine la conversation; nous la donnons telle
qu'elle est rapportée par Maubreuil. Mais il est certain que Laborie,
s'est expliqué d'une manière beaucoup plus positive sur l'étendue et les
divers objets de la mission.»

       *       *       *       *       *

Le 3 avril, à cinq heures du matin, Maubreuil, fidèle à ses conventions
avec Laborie, se rendit chez ce dernier, qui n'était pas encore rentré à
neuf heures. Il fut au second rendez-vous chez le prince de Bénévent.
Laborie ne lui dit que ces mots: «Vous avez encore la journée pour vous
préparer. À cinq heures, mon ami.--À cinq heures. En vérité, lui dit
Maubreuil, je suis enchanté, car, tout étant sens dessus dessous dans
Paris, il a été impossible de rien préparer pendant la nuit.»

Le soir à cinq heures, Maubreuil retourna chez Laborie, qui lui dit: «À
neuf heures, mon bon ami, à neuf heures; de grandes nouvelles, de
grandes nouvelles; préparez-vous toujours, venez à neuf.»

       *       *       *       *       *

À neuf heures, Maubreuil étant chez le prince, Laborie commença en ces
termes: «_Nous avons, mon cher_, de grandes nouvelles. Nous avons
déterminé Marmont à passer avec son armée; il paraît que toute l'armée
va suivre son exemple. Déjà beaucoup de propositions ont été faites aux
maréchaux; nous espérons beaucoup.»

Maubreuil lui demanda si cela dérangeait sa mission, ce qu'il devait
faire. Laborie répondit: «Non assurément; tenez-vous prêt, mais
attendons à demain.» Il eut alors avec Maubreuil une longue
conversation, dont celui-ci nous a transmis quelques fragmens...

«Savez-vous, lui dit Maubreuil, que royalistes, bonapartistes,
constitutionnels, tout crie contre le prince? On se demande où il en
veut venir, et moi-même je vous demande, pour ma gouverne, si c'est pour
les Bourbons qu'il travaille.

«Bah! dit Laborie, voilà bien Paris. À peine deux jours de délivrance,
les voilà qui se plaignent. Ah! mon Dieu, qu'on est injuste! Tenez, mon
ami, à la place où vous êtes, depuis midi jusqu'à quatre heures,
aujourd'hui, j'ai tremblé pour les Bourbons. Faut-il le dire, cette
maison a été jouée à croix ou pile. M. de Caulaincourt a trois fois
pensé l'emporter près de l'empereur Alexandre. Que d'efforts il a fallu
faire! Ajoutez la régence, l'Autriche d'un autre côté, et l'empereur de
Russie, si incertain et si fatigué, qu'il a laissé, pour ainsi dire,
prendre l'initiative à M. de Nesselrode sur cette grande question.»

«Jugez, jugez si la maison de Bourbon a obligation à M. de Talleyrand.
Je vous dirai aussi, pour moi, que j'en suis rompu. Je n'ai jamais rien
vu de semblable au travail de cette journée. Que de moyens n'a-t-il pas
fallu prendre pour arracher la déclaration d'Alexandre! Vous ne vous en
faites pas d'idée; mais enfin nous l'avons. La déchéance sera prononcée
ce soir, et les Bourbons rappelés demain par le sénat.»

_D'après cette conférence, le plan ne fut pas abandonné, son exécution
ne fut que différée_, et Laborie assura Maubreuil que, si en définitive
l'expédition n'avait pas lieu, le prince ne lui en saurait pas moins bon
gré, et lui tiendrait compte de sa bonne volonté.

Le lendemain 4, Dasies alla chez Devantaux pour savoir le jour du
départ.

Maubreuil arriva et lui dit: «_Notre départ_ est retardé de quelques
jours.»

Depuis le 4 avril jusqu'au 18, Maubreuil alla quatre fois par jour au
gouvernement provisoire. Il fit porter par son domestique, Prosper
Barbier, un grand nombre de billets à Laborie; mais il ne donne aucun
détail sur une correspondance si active et sur des démarches si
multipliées. Il se contente de dire qu'il présenta à Laborie plusieurs
personnes, entre autres Dasies, Montbadon et le général Montélégier. Ce
dernier fut témoin de la manière pressante dont Laborie dit à Maubreuil
d'aller faire expédier son brevet de maréchal-de-camp par le général
Dupont, ministre de la guerre. Dasies convint qu'il accompagnait très
souvent Maubreuil; mais il prétend qu'il faisait toujours antichambre.

Dans ce même intervalle, du 4 au 18 avril, Maubreuil et Dasies firent
plusieurs démarches qu'il est essentiel de rapporter, parce qu'elles
sont relatives à l'un des objets de leur mission.

       *       *       *       *       *

Le 12 avril arriva la nouvelle de l'abdication de l'empereur. Elle
n'apporta aucun changement aux dispositions du prince de Bénévent, qui
désirait l'entière destruction de la famille impériale; et Maubreuil
affirme, dans les termes les plus positifs, qu'il ne peut lui rester
aucun doute à cet égard, d'après tout ce qui lui a été dit dans
l'intervalle de l'abdication à l'expédition de ses ordres.

L'empereur, en déposant la couronne, s'était désarmé. Dès-lors la
mission confiée à Maubreuil ne pouvait plus être considérée que comme un
projet d'assassinat; c'est ce qu'il avoue lui-même, en alléguant des
excuses frivoles et contradictoires qui ne prouvent de sa part que
l'extrême embarras et l'impossibilité de se justifier.

Il dit qu'il fut obligé de garder sa mission, parce qu'elle était _un
secret d'État_, et qu'en refusant de l'accomplir, il aurait répondu à la
plus grande confiance par une insigne trahison, et se serait attiré le
ressentiment de M. de Talleyrand, et du comte d'Artois, qu'il croyait
également instruit du complot, d'après le rapport de diverses personnes.

Le 16 avril, avant midi, Maubreuil, accompagné de Dasies, rend une
nouvelle visite à Laborie, qui lui remet des lettres pour le ministre de
la guerre, le ministre de la police, le directeur-général des postes, et
qui lui dit, en le quittant: «Faites, mon cher, tout ce que vous
voudrez, tout ce que vous entendrez avec les effets de tous les
Bonapartes; vous avez carte blanche en tout, sur tout et pour tout. Le
prince a une telle confiance en vous, qu'il est persuadé que personne
mieux que vous et aussi bien que vous ne pouvait remplir ses vues.»

Pour cette phrase de Laborie: _Faites ce que vous voudrez avec les
effets des Bonapartes_, Maubreuil observe que le prétexte dont ils
étaient convenus de couvrir la mission était la recherche des effets et
diamans de la couronne.

Il répondit à Laborie: «Je vous jure que je ferai de mon mieux, et
j'espère faire si bien, que tout le monde sera content.»

       *       *       *       *       *

Le 23 avril, à six heures du matin, Maubreuil alla chez Roux-Laborie, et
lui raconta les événemens de son voyage.

Il prétend qu'il lui donna ordre, ou plutôt conseilla de renoncer à
toute idée de faire périr l'empereur, en ajoutant que, pour son propre
compte, il ne se chargerait que de l'enlever et de le conduire en
Espagne, ou en tout autre lieu qui serait désigné par le prince de
Bénévent. À ce discours, Laborie ne put cacher son agitation, qui se
trahit sur sa figure par un mouvement convulsif; il répondit ces propres
paroles: «Mon Dieu, mon cher, qu'est ce que cela veut dire? Mais comment
est-il possible? En vérité, je ne vous comprends pas. Au surplus, cela
vous regarde; quant à moi, je ne m'en mêle pas: c'était à vous à faire,
et tant pis pour vous, si cela tourne mal. Je vous donne ma parole que
je ne réponds pas de tout ce dont vous allez être cause.» Il prononça
encore d'autres phrases entrecoupées et singulières qui décelèrent un
étrange embarras. Maubreuil lui parla des caisses de la reine de
Westphalie, et Laborie lui dit: «Tout cela vous regardera; et si
l'empereur de Russie se fâche, le prince ne s'en mêlera pas.»

       *       *       *       *       *

La procédure fut suivie, et le 16 juin, le procureur impérial près le
tribunal de première instance de la Seine, prit les conclusions
suivantes:

«Attendu qu'il résulte des aveux de Maubreuil que le sieur Roux-Laborie,
en sa qualité de secrétaire-général adjoint du gouvernement provisoire,
lui a donné, dans plusieurs conférences tenues depuis le 2 jusqu'au 18
avril, soit chez le prince de Talleyrand, soit aux Tuileries, où
siégeait ce gouvernement, la mission d'assassiner l'empereur et les
princes Joseph et Jérôme, ainsi que d'enlever le roi de Rome; qu'avant
l'abdication de l'empereur, Maubreuil avait accepté cette mission; qu'à
la vérité il allègue pour défense qu'il avait seulement le dessein
d'agir en brave soldat, à la tête d'une troupe d'hommes déterminés, dans
la bataille à laquelle on s'attendait; excuse frivole sous deux
rapports: 1° il avoue que cette troupe devait être revêtue de l'uniforme
de la garde impériale, ce qui annonce de la manière la plus positive
l'intention de se glisser dans les rangs à la faveur d'un déguisement,
et de tuer l'empereur en trahison; 2° les princes Jérôme et Joseph
n'étaient point à l'armée;

«Qu'après l'abdication, le complot n'a point changé d'objet, et que
Maubreuil a persisté dans la résolution de l'exécuter, craignant, comme
il le dit lui-même, de s'attirer le ressentiment du prince de Bénévent
et du comte d'Artois;

«Que si le motif apparent, le prétexte de l'expédition, était la reprise
des diamans de la couronne, ou des fonds qu'on prétendait avoir été
enlevés de Paris et de plusieurs caisses publiques des départemens par
la famille impériale, une preuve irrésistible que la mission avait un
autre objet encore plus important, et qu'on n'osait avouer, c'est la
nature et le texte même des ordres ou pouvoirs qui ont été donnés à
Maubreuil les 16 et 17 avril, par les ministres du gouvernement
provisoire. En effet, un arrêté de ce gouvernement, portant la date du 9
avril, et inséré au Bulletin des Lois, enjoignait à toutes les autorités
civiles et militaires d'arrêter le transport de ces fonds, et d'en
effectuer sur-le-champ le dépôt dans une caisse publique. Or, si la
mission avait eu pour but la recherche ou la saisie, soit de pareils
deniers, soit des diamans de la couronne; les pouvoirs conférés à
Maubreuil n'étaient plus, dans cette hypothèse, qu'une conséquence de
l'arrêté, un moyen de parvenir à son exécution; ils n'auraient eu rien
de mystérieux, et la mission n'y serait pas annoncée comme secrète dans
l'ordre du commissaire au département de la police générale;

«Que Maubreuil, dans son voyage à Fossard, envoya Colleville à
Fontainebleau pour épier le moment du départ de l'empereur, et la marche
des princes Joseph et Jérôme, qui étaient alors du côté de Blois;

«Qu'en sortant de Fossard après le vol de l'argent et des bijoux de la
reine de Westphalie, Maubreuil, sachant que l'empereur voyageait jusqu'à
Lyon sous l'escorte de quinze cents hommes de la garde, prit la
résolution d'aller le joindre au-dessus de cette ville, ce qui suppose
nécessairement l'intention de l'assassiner, et non pas de le combattre;

«Que, s'il préféra de revenir à Paris, ce fut non seulement pour
accompagner les objets volés à la reine de Westphalie, mais encore pour
s'associer trois ou quatre personnes sûres, se mettre à la tête d'un
détachement de cavalerie qui lui fût dévoué, et avec la certitude
d'avoir le temps de rejoindre l'empereur, qui ne voyageait qu'à petites
journées;

«Qu'à Chailly, sur le chemin de Fossard à Paris, il donna l'ordre au
lieutenant George, qui l'escortait avec quelques chasseurs de la garde,
de se rendre au-dessus de Lyon, pour y attendre l'empereur;

«Qu'en arrivant à Paris, il écrivit aux ministres de la guerre et de la
police qu'il n'avait point encore rempli le _grand but_ de la mission,
et qu'il avait pris seulement les caisses de la reine de Westphalie,
dans lesquelles on trouverait sans doute les diamans qui manquaient à la
couronne;

«Qu'il vit plusieurs fois Roux-Laborie; que celui-ci fit éclater le plus
vif mécontentement, et se répandit en reproches; que, le 25 avril, après
une longue résistance de la part de Roux-Laborie, il fut arrêté entre
eux que l'empereur aurait la vie sauve, mais qu'il serait enlevé et
conduit en Espagne, d'où il résulte évidemment que, jusqu'au 25 avril,
Roux-Laborie avait ordonné, et Maubreuil s'était proposé l'assassinat de
Sa Majesté;

«Qu'enfin Maubreuil, de son aveu, a persévéré jusqu'à son arrestation
dans le dessein d'exécuter au moins l'enlèvement de l'empereur, et qu'il
se disposait à repartir pour l'accomplissement de cette nouvelle
mission;

«Attendu, à l'égard de Dasies, qu'il a fait conjointement avec Maubreuil
un grand nombre de visites à Roux-Laborie, qu'il a reçu des ministres du
gouvernement provisoire des ordres absolument semblables à ceux donnés à
Maubreuil, qu'il a suivi ce dernier dans son voyage, et ne l'a pas
quitté un seul moment; qu'il était instruit, dès le 3 avril, du complot
qui se formait contre la vie de l'empereur;

«Qu'il convient lui-même avoir exhorté Maubreuil à revenir de Fossard à
Paris, pour associer quelques personnes à l'entreprise, et prendre un
détachement plus nombreux de cavalerie, en lui faisant observer qu'ils
auraient le temps de rejoindre l'empereur au-delà de Lyon;

«Que sur l'observation de M. de Vitrolles, qu'il manquait encore deux
caisses, dont l'une contenait de l'argent, M. Deventeaux fit prévenir
Maubreuil par son domestique, Prosper Barbier, qu'il serait fusillé,
s'il n'en faisait pas sur-le-champ la restitution;

«Que, le soir, Prosper apporta à M. Deventeaux le nécessaire du prince
Jérôme, les planches de la caisse qui avait renfermé ces 84,000 francs
en or et qui s'était brisée, enfin quatre sacs qui paraissaient pleins
d'argent, et dont M. Deventeaux négligea de faire la vérification; que,
le même soir, ou dans la nuit, M. Deventeaux, accompagné de Maubreuil,
de Dasies et de Prosper, fit, à la secrétairie d'État, entre les mains
de M. de Vitrolles, le dépôt du nécessaire, des débris de la caisse, et
de quatre sacs; mais le contenu n'en fut point vérifié;

«Attendu que des faits exposés ci-dessus il résulte, 1° que le prince de
Talleyrand paraît avoir conçu ou accueilli l'idée de faire assassiner
l'empereur, ses deux frères les princes Joseph et Jérôme, et de faire
enlever le roi de Rome, au mois d'avril 1814; qu'il paraît également
s'être servi de l'entremise de Laborie pour charger de l'exécution de ce
complot Maubreuil et Dasies; néanmoins, comme il ne leur a fait lui-même
aucune proposition directe, et qu'il ne s'est engagé personnellement
dans aucune entrevue, dans aucun pourparler avec eux; qu'il n'existe
contre lui que la déclaration de Maubreuil et la présomption que
Roux-Laborie ne se serait pas permis de faire délivrer à Maubreuil et à
Dasies, sans l'autorisation du prince, les ordres dont ils ont été
porteurs;

«Attendu qu'il est très vraisemblable que les trois agens signataires
desdits pouvoirs, sous les dates des 16 et 17 avril 1814, connaissaient
l'objet de la mission pour l'accomplissement de laquelle ces ordres
étaient expédiés; que l'un d'eux, commissaire au département de la
police générale, a donné à cette expédition l'épithète de _secrète_,
sans doute à fin de masquer le but criminel de la mission qu'il n'osait
avouer; cependant, comme aucunes déclarations ne viennent éclairer la
justice à cet égard, et qu'enfin il serait possible que ces agens
eussent reçu purement et simplement l'ordre de délivrer de tels
pouvoirs, sans avoir été préalablement admis à la confidence du projet
conçu contre l'existence de l'empereur et de sa famille;

«Attendu que des mêmes faits ci-dessus exposés, il résulte:

«1° Que Roux-Laborie est prévenu d'avoir, au mois d'avril 1814, proposé
à Maubreuil une mission qui avait pour but l'assassinat de l'empereur,
des princes Joseph et Jérôme, et l'enlèvement du roi de Rome;

«2° Que Maubreuil et Dasies sont prévenus d'avoir accepté la mission qui
avait été offerte par Roux-Laborie;

«Nous requerrons, etc.»

La tentative de Maubreuil fut la seule qui fut faite contre l'empereur
dans les premiers jours de son voyage: nulle part on ne lui manqua
depuis Fontainebleau jusqu'à Avignon. En passant à Lyon, qui était
occupé par les troupes autrichiennes, il laissa son valet de chambre
pour attendre l'arrivée de la poste de Paris et lui apporter les
feuilles publiques avec tout ce qu'il pourrait se procurer de ces
ouvrages de circonstance dont on couvrait la France. Il continua son
chemin, et ne tarda pas à rencontrer le maréchal Augereau. Celui-ci
l'embrassa, lui témoigna les regrets qu'il éprouvait de son malheur, et
lui parla avec le même respect qu'auparavant. Ils s'étaient à peine
séparés, que l'empereur fut rejoint par son valet de chambre. Parmi les
papiers publics que celui-ci lui apportait, se trouvait le _Moniteur_,
dans lequel était la proclamation que ce même maréchal Augereau avait
faite à son armée, en lui annonçant le retour de la maison de Bourbon:
elle était remplie d'invectives contre l'empereur, qu'il osait accuser
de lâcheté. Il était cependant venu l'embrasser, et cela se conçoit, car
tous ceux qui ont connu le maréchal savent qu'il n'était pas en état de
faire un pareil écrit. Je tiens de celui qui rédigea la proclamation
qu'il adressa aux troupes sous son commandement, lors du retour de l'île
d'Elbe, que c'était Fouché qui lui avait fait la première.



CHAPITRE XIV.

Nouvelles tentatives contre la vie de l'empereur.--Ce prince est sur le
point d'être assassiné.--Affaires d'Orgon.--La séduction s'étend
jusqu'aux domestiques.--Ce que voulait Talleyrand.--Alexandre se prête
au complot.--Sa visite à Rambouillet.--L'impératrice refuse obstinément
de le recevoir.--Elle ne se dissimule pas ce qu'il se propose.


La tentative confiée à Maubreuil avait échoué; on en organisa une autre
à Avignon. Des émissaires avaient été détachés dans cette ville, et
étaient promptement parvenus à échauffer la populace. Elle accueillit
l'empereur avec des cris de sang, et se portait déjà à sa voiture,
lorsque le commandant de la garde nationale, M. de Saint-Paulen, depuis
chef d'escadron de gendarmerie au service du roi, accourut avec un
piquet, et arrêta ces malheureux, qui avaient déjà la main à la
portière. Il contint les autres; l'empereur s'éloigna sans incidens
fâcheux. Il n'en fut pas de même à Orgon, petite ville de Provence. Un
officier, qui courait à franc-étrier devant les voitures pour faire
préparer des chevaux, avait gagné assez d'avance pour reconnaître les
intentions criminelles qui animaient le peuple de cette contrée. Il vit
de l'attroupement et des excitateurs parmi la foule; il retourna sur ses
pas jusqu'à ce qu'il eût rejoint l'empereur, à qui il rendit compte de
ce qui se passait. Le danger était imminent; il n'était pas sûr que les
commissaires étrangers parvinssent à faire respecter leur caractère. On
délibéra, et il fut convenu que, sans perdre temps, l'empereur prendrait
l'habit de l'un d'eux, et qu'ils courraient ensemble à franc-étrier,
jusqu'à ce qu'ils fussent hors de danger. Cela était si urgent, qu'étant
entrés dans une auberge pour prendre un verre d'eau, la maîtresse de la
maison, qui croyait parler à des étrangers, leur dit: «Ah! nous
l'attendons; nous verrons s'il passera sans être tué;» et c'était à
lui-même que cette méchante créature faisait cette horrible confidence!
L'empereur conserva son travestissement jusqu'à ce qu'il fût arrivé chez
sa soeur, la princesse Pauline, qui était dans les environs de Nice. Il y
attendit les généraux Bertrand et Drouot, qui venaient avec ses
voitures, et qui faillirent être mis en pièces. Tout cela n'était pas
fait pour inspirer de la confiance; aussi refusa-t-il de se rendre à
bord du bâtiment qui l'attendait: il s'embarqua sur la frégate anglaise
_l'Indomptable_, qui était en croisière sur cette côte, et gagna l'île
d'Elbe, où il fut rejoint par la petite troupe qui s'était associée à
son exil. J'ai oublié de dire qu'avant de partir de Fontainebleau,
l'empereur avait pour domestiques particuliers un valet de chambre
français et son mameluck, dont le dévouement paraissait sans bornes; il
l'avait pris enfant, l'avait amené d'Égypte, l'avait fait élever, et lui
avait donné une petite fortune qui le mettait au-dessus du besoin, quoi
qu'il pût arriver. Ce pauvre garçon était assurément bien persuadé qu'il
devait se faire tuer pour sauver la vie de l'empereur, et cependant il
l'abandonna dans la nuit qui précéda le départ de Fontainebleau. Ce
mameluck n'était pas un homme sans coeur, il s'en fallait beaucoup; mais
il était faible, et se laissa séduire par le valet de chambre français.
Celui-ci, ayant résolu d'abandonner son bienfaiteur, chercha un complice
comme font d'ordinaire les lâches. Il gâta le coeur de ce pauvre
mameluck, qui, avant cette coupable action, n'aurait jamais cru pouvoir
la commettre. Leur désertion laissa l'empereur sans un seul valet de
chambre; on fut obligé d'y suppléer une heure avant son départ.

J'étais revenu à Paris depuis quelques jours; j'eus occasion d'aller
chez M. de Talleyrand; il était avec ce valet de chambre dans son
cabinet, et me fit attendre assez long-temps. Je cherchais, sans pouvoir
le comprendre, ce que le diplomate pouvait avoir de commun avec un tel
homme; il me l'expliqua lui-même, ou du moins il me mit sur la voie. Il
vint à moi dès que le mameluck fut sorti, et m'apprit avec un air de
satisfaction que l'impératrice n'allait pas à l'île d'Elbe; qu'il y
avait long-temps qu'elle souffrait des mauvais traitemens de l'empereur,
que ce prince était dur pour elle; en un mot il me tint un langage si
extraordinaire sur un intérieur que je connaissais mieux que lui, et
dont j'avais une autre opinion, qu'il me fut démontré qu'il n'avait pas
dédaigné de porter la séduction parmi les domestiques même de
l'empereur. Il avait mis en jeu tout ce qui avait influence ou accès
près de l'impératrice, pour faire prendre à cette princesse une
détermination favorable à des projets dont il s'occupait déjà, et
n'avait sûrement fait venir ce valet de chambre que pour lui dicter un
langage dans ce sens-là, parce qu'un domestique d'intimité qui a du
babil peut donner à ce qu'il débite un air de vérité, surtout lorsqu'il
raconte des détails d'intérieur. Je réfléchissais d'autant plus aux
motifs qui portaient M. de Talleyrand à me parler ainsi, que je savais
combien il était contrarié du retour des Bourbons, avec lesquels il
n'avait que les apparences. En brouillant l'impératrice avec son mari,
de manière à pouvoir exclure l'idée d'un retour, il la disposait à
l'exécution de ce qu'il roulait déjà dans sa tête: c'était du moins mon
opinion, et je crois que je n'étais pas bien loin de la vérité.

L'impératrice était toujours à Rambouillet, d'où elle se disposait à
partir pour retourner en Autriche; mais avant de quitter la France, il
lui était réservé d'y essuyer un nouvel outrage: croira-t-on en effet
que, dans la situation où il l'avait mise, l'empereur de Russie imaginât
d'aller lui rendre ses devoirs?

Cela se conçoit d'autant moins, que l'on ne peut pas supposer qu'il
ignorât ce que cette visite avait d'inconvenant; car enfin il ne pouvait
pas croire que sa présence serait agréable à l'impératrice, et
l'impuissance où elle était de se refuser à cette visite la recommandait
au respect dont lui-même aurait dû donner l'exemple.

Il n'était sûrement pas dupe des contes que débitait et faisait débiter
M. de Talleyrand sur la prétendue dureté de l'empereur envers cette
princesse. L'empereur d'Autriche, sous les auspices duquel il se
présentait, connaissait la parfaite harmonie des deux époux, et avait
même laissé quelquefois échapper le dépit que lui causait l'enthousiasme
de sa fille pour son gendre. Il n'avait pas dû manquer de détromper
Alexandre, si toutefois celui-ci avait jamais été trompé. Au reste, si
la froideur eût été réelle, il était peut-être, de toute la coalition,
celui qui devait le moins en faire un grief contre l'empereur Napoléon,
car enfin, il savait, et nous savions tous, à quel termes il en était
chez lui. Quoi qu'il en soit, voici des détails que je tiens d'une
personne du service de l'impératrice, et qui se trouvait dans ce
moment-là près d'elle à Rambouillet. Elle entendit la conversation qui
eut lieu d'abord entre elle et son père, à laquelle il n'assistait point
de tiers, puis celle qui s'engagea lorsque l'empereur de Russie fut
arrivé. L'étiquette du service intérieur exigeait qu'il y eût toujours
des dames autour de l'impératrice, et dans ces pénibles momens, celles
qui avaient l'honneur de lui appartenir observaient encore plus
scrupuleusement leurs devoirs qu'auparavant, en sorte que quand
l'impératrice passait dans son salon, il y avait de ses dames qui
étaient dans la pièce la plus voisine. À Rambouillet, cette pièce était
la chambre à coucher.

L'empereur d'Autriche arriva le premier, il devançait l'empereur de
Russie. Lorsqu'il entra on laissa l'impératrice seule avec lui, et comme
on supposait bien qu'il y aurait une explication sérieuse sur la manière
dont elle avait été traitée, on ne manqua pas de prêter l'oreille.

L'impératrice fit à son père un accueil respectueux et lui témoigna un
grand plaisir de le revoir; mais ses larmes disaient tout ce que son
coeur souffrait du rôle qu'il lui faisait jouer: elle avait de
l'élévation dans l'âme, et dans cette occasion, elle ne ménagea aucun
des reproches que sa dignité offensée lui donnait le droit de faire
entendre. L'empereur d'Autriche, qui l'aimait tendrement, ne pouvait la
consoler, ni la persuader par les motifs d'obligations dont il
s'appuyait. Il lui demanda cependant d'accueillir l'empereur Alexandre,
qui le suivait et ne tarderait pas à arriver. L'impératrice pâlit
d'indignation, mais que pouvait-elle faire dans l'état où elle était
réduite?

Toutefois elle ne donna pas aux Français le pitoyable exemple de courir
au-devant de celui qui avait immolé son époux. Sa première réponse fut
un refus formel, prononcé avec la fermeté d'une âme fière et élevée, et
qui témoignait combien elle se trouvait blessée que l'empereur de Russie
osât lui manquer à ce point.

L'empereur d'Autriche, pour la calmer, fut obligé de prendre la démarche
sur lui. Il demandait en grâce à sa fille de lui donner cette marque
d'obéissance, en prenant sur elle assez d'empire pour étouffer sa
douleur, et en ajoutant que toutes les conséquences d'un éclat de sa
part retomberaient sur lui, qu'il s'était chargé de tout près de
l'empereur Alexandre, qui le suivait et allait arriver. Il ne gagnait
rien sur sa fille, qui répondait: «Eh bien! me fera-t-il aussi sa
prisonnière sous vos yeux? S'il me force à le recevoir en entrant ici
malgré moi, je me retirerai dans ma chambre à coucher; nous verrons s'il
osera me suivre jusque-là.»

Le temps pressait, et l'empereur d'Autriche ne gagnait rien sur sa
fille, qui refusait obstinément de se rendre. L'on entendait déjà le
bruit de la voiture de l'empereur Alexandre, qui s'avançait par la
grande avenue du château, qu'elle persistait encore à ne pas vouloir
ouvrir les portes de son salon. Les momens étaient comptés, l'empereur
d'Autriche priait sa fille avec les plus tendres instances; elle
résistait toujours, que déjà l'empereur de Russie entrait dans la cour
du château. L'empereur d'Autriche alla le recevoir d'après l'étiquette
d'usage, et le conduisit dans le salon où était restée sa fille. Quelle
entrevue! quelle situation pour tous les trois! L'empereur Alexandre dut
lire sur un visage, qui, depuis plus de vingt jours, n'était arrosé que
de larmes, l'effet que sa présence produisait. Il ignorait sans doute
l'état intérieur de l'impératrice, qui avait été instruite des moindres
détails de tout ce qui s'était passé à Paris avant et pendant la
réception qu'il avait faite à la députation des maréchaux. Elle savait
de même tout ce qui avait été projeté contre son époux, et il fallait
assurément qu'elle fût bien maîtresse d'elle-même pour conserver de la
contenance devant l'auteur de tous les chagrins qui la dévoraient.

L'empereur de Russie aborda l'impératrice en s'excusant de la liberté
qu'il prenait de se présenter devant elle, sans lui en avoir d'abord
fait demander la permission. Il ajouta qu'il n'avait osé le faire que
sous les auspices de l'empereur d'Autriche, qui avait bien voulu se
charger de le faire excuser. Il fit mille protestations à l'impératrice,
et la pria de daigner s'adresser à lui pour tout ce qui la concernait;
il lui dit qu'il serait heureux de rencontrer une occasion de la servir
et de lui témoigner son empressement à aller au-devant de ses désirs.
Tel fut à peu près le discours que l'empereur de Russie tint à une
princesse qu'il venait de faire descendre du trône, et à laquelle il
arrachait le diadème. Il ne pouvait pas assurément douter des sentimens
dont elle était animée; aussi ne répondit-elle à tant d'offres de
service que par un froid remercîment, ajoutant qu'elle n'avait plus rien
à désirer que la liberté de retourner promptement dans sa famille. La
conversation finit, et l'autocrate se retira.

Je tiens de feu madame la comtesse de Brignole, que je vis avant qu'elle
ne partît pour Vienne, que de tout ce qui avait affligé l'impératrice,
cette visite était ce qui lui avait été le plus pénible.

Il faut croire que l'empereur Alexandre avait craint que la jeune
souveraine, justement offensée, ne s'excusât s'il lui demandait, dans
les formes d'usage, la permission de lui rendre des devoirs, et qu'il
imagina de s'y faire accompagner par son allié l'empereur d'Autriche;
mais quelle que soit la couleur que l'on veuille donner à cette
démarche, elle aura toujours quelque chose d'assez choquant, dans la
forme comme dans les bienséances, pour en laisser apercevoir le motif.

En y réfléchissant, on trouve qu'elle est une conséquence de la marche
adoptée par les souverains alliés, pour détacher la nation de
l'empereur. L'on imagina sans doute, pour compléter l'oeuvre, d'avilir
l'impératrice, et de la présenter au public comme partageant les
sentimens des âmes viles qui couraient rendre des actions de grâces aux
ennemis pour les avoir affranchis de la prétendue tyrannie de son époux.
Au reste on ne l'abusa pas; elle discerna fort bien le motif qui avait
conduit l'empereur Alexandre. Elle est douée d'un trop bon jugement pour
ne pas s'en être formé l'opinion qu'elle était autorisée à en concevoir.

Peu de jours après cette visite de Rambouillet, l'impératrice partit
pour Vienne; elle alla le premier jour coucher à Gros-Bois, chez le
prince de Neufchâtel, ayant passé par Versailles, Vervières et Soisy.
Chacun alla la voir, et lui dire un dernier adieu.

Elle voyagea escortée par les troupes de son père, et prit la route même
qu'avaient tenue les alliés pour venir de Bâle à Paris. Elle parcourut
avec une noble fierté les départemens d'un pays qui, à pareille époque
(elle avait été mariée à l'empereur, le 8 ou le 10 avril 1810), à quatre
ans de distance, avait élevé des arcs de triomphe sur son passage, avait
semé des fleurs sur son chemin. Il la voyait partir alors comme la
dernière victime des ennemis qui avaient dévasté ses cités, et emportant
avec elle le lien qui semblait encore, peu de temps auparavant, devoir
l'unir indissolublement avec les Français. Son coeur était déchiré
pendant ce triste voyage, tout lui était amer; elle ne trouva un peu de
distraction que lorsque ses yeux ne furent plus frappés, des tableaux
qui entretenaient sa douleur. Elle emporta les regrets de tout ce qui
avait eu le bonheur de l'approcher, et laissa parmi nous le souvenir de
toutes les vertus.

La mère de l'empereur était partie d'Orléans pour Rome avec son frère,
le cardinal Fesch; le roi Louis suivit sa mère; le roi de Westphalie se
rendit en Styrie; le prince Joseph alla en Suisse; les soeurs de
l'empereur se retirèrent également en pays étranger. Il est temps de
revenir à ce qui se faisait à Paris.



CHAPITRE XV.

Toujours M. de Talleyrand.--Incroyable transaction; ses motifs.--Le
fermier des jeux Saint-Brice.--Arrivée du roi à Compiègne.--Harangue
inconvenante de Berthier.--Saint-Ouen; la constitution du sénat.--Entrée
de Louis XVIII à Paris.--Jugement sévère de la multitude.--Incidens
fâcheux.--J'écris à Alexandre.--Pourquoi je ne puis aller dire adieu à
l'empereur.


Depuis l'abdication de l'empereur, c'est-à-dire, depuis le 8 avril, la
guerre était naturellement finie, puisque ce n'était qu'à lui,
disait-on, qu'on la faisait; elle l'était effectivement, car les armées
ennemies étaient de suite entrées en cantonnement, et une ligne de
démarcation avait été tracée entre la portion de territoire qu'elles
occupaient et celles où étaient réparties nos troupes. Les généraux de
l'armée française étaient pour la plupart à Paris, ils y avaient même
des troupes; l'armée entière avait d'ailleurs reconnu le gouvernement
provisoire, et lui obéissait ainsi qu'à ses ministres, qui étaient fort
assidus à rendre leurs hommages aux souverains alliés. On attendait le
roi, qui ne devait pas tarder à arriver, et comme on ne pouvait pas
espérer l'abuser par les contes que chacun se proposait de lui faire sur
la part qu'il avait eue à son rappel au trône, on se hâta de lui lier
les mains par une constitution que l'on fit faire à la hâte par le
sénat. Il n'y eut que les dupes qui furent pris à un leurre de cette
espèce. Le sénat ne pouvait pas plus donner une constitution aux
Français, qu'il n'avait eu le droit de prononcer la déchéance de
l'empereur. Le roi avait un esprit trop supérieur à celui de tous ces
casse-cous politiques pour se faire illusion sur les véritables causes
de son retour.

Un fait qui prouve combien ces artisans de troubles qui n'avaient cessé
de tromper la nation en trahissant constamment le plus faible au
bénéfice du plus fort, s'attendaient peu à la rentrée du prince auquel
ils voulaient faire croire qu'ils avaient rendu la couronne, c'est
qu'ils n'avaient pas même de conventions faites avec lui. Assurément
s'ils eussent réellement songé à le remettre sur le trône, et qu'ils
eussent eu les vues d'intérêt public dont ils se targuent, ils auraient
fixé quelques bases, exigé quelques garanties, ou bien ils eussent été
les plus imprévoyans des hommes. Mais ils ne méritent pas ce dernier
reproche; le roi fut ramené par les événemens, et quand ils virent
qu'ils ne pouvaient l'éviter, que leurs intrigues n'avaient tourné qu'au
profit de l'émigration, ils imaginèrent de s'approprier l'oeuvre des
circonstances, et de s'attribuer ce qui s'opérait malgré eux. Ils
s'avisèrent alors d'improviser une constitution qu'il leur importait
d'obtenir, d'abord pour leur propre sûreté ensuite parce que c'était une
pièce nécessaire pour entraîner les Français près desquels ils
n'avaient, pour moyen de persuasion, qu'une proclamation du roi, qui
même avait près d'un an de date. Ils croyaient qu'avec cette
constitution ils allaient être à l'abri des conséquences qu'ils
redoutaient; on verra combien ils étaient dans l'erreur. Je sais du
reste que M. de Talleyrand ne donnait pas dans cette illusion. Il ne
s'abusait pas sur les suites que pourrait avoir le retour de la maison
de Bourbon, et avait songé à prévenir les conséquences fâcheuses qu'il
serait dans le cas d'avoir pour lui personnellement. Il était dans un
besoin d'argent extrême, et perdait un traitement annuel de 100 mille
écus dont il jouissait sous le gouvernement de l'empereur. Il voyait
bien que le roi ne pourrait conserver à personne des émolumens aussi
considérables. Un fait vient à l'appui de ce que j'avance: M. de
Talleyrand avait acheté, du produit de l'hôtel qu'il avait vendu à
l'empereur, une maison de plaisance nommée Saint-Brice, à peu de
distance de Saint-Denis. La perte de son traitement le mettait dans
l'impossibilité de conserver cette maison qui était d'un entretien
dispendieux; en conséquence, il chercha à s'en défaire. Personne ne se
présenta pour l'acquérir, mais il sut y suppléer. Il fit venir le
fermier-général de l'entreprise des jeux de Paris, et lui proposa de lui
acheter cette propriété; celui-ci déclina sa proposition, mais
inutilement. On lui signifia qu'on ne l'avait pas fait appeler pour
éprouver un refus, qu'il fallait acquérir, et que, si le contrat n'en
était pas signé dans vingt-quatre heures, le bail était cassé et donné à
un autre. Le fermier était sans appui, il avait affaire au chef du
gouvernement provisoire, il se résigna et demanda le prix qu'on mettait
à la maison. On lui répondit 250,000 francs; il les fit payer le jour
même, sauf à se les faire rembourser par les joueurs, et à se défaire
comme il pourrait de la maison.

Il fallait que M. de Talleyrand n'eût pas des pressentimens rassurans,
pour se défaire, par de semblables moyens, de tout ce qui pouvait être
d'une réalisation difficile. Mais revenons à la position de la France
vis-à-vis des étrangers, qui avaient déclaré ne vouloir lui imposer
aucun sacrifice.

On attendait le roi, dont l'arrivée avait été assignée à jour fixe. On
pouvait discuter sur la paix à loisir, puisque l'on ne se battait plus,
et qu'il n'y avait plus d'effusion de sang à arrêter. Cependant on se
hâta d'ouvrir une négociation, et l'on fit signer au comte d'Artois des
préliminaires qui nous dépouillaient de tout ce que nous possédions
encore dans les contrées qui avaient été si long-temps annexées à la
France. Flottes, arsenaux, places, constructions de toute espèce, nous
nous dessaisîmes de tout. Comment achetâmes-nous si cher un armistice
qui existait par le seul fait de l'abdication? Comment payâmes-nous si
haut une suspension d'armes dont nous jouissions déjà? Comment M. de
Talleyrand, qui connaissait si bien la valeur des objets négociables
dans les transactions politiques, commença-t-il par priver la France de
tous ceux qu'elle avait? Il consentit à rendre à l'instant tout ce
qu'elle possédait au-delà de son ancienne frontière, hormis Chambéri, et
quelques lambeaux de territoire, autour de cette place. Mais la Toscane,
le Piémont, Genève, la Belgique, le Palatinat, les places de guerre avec
leurs armemens et approvisionnemens, Anvers avec sa flotte, l'arsenal et
ses magasins, tout fut cédé aux ennemis, et l'on fit ratifier cette
désastreuse disposition à M. le comte d'Artois, avant même qu'il pût
être instruit de ce qu'on lui proposait. On expédia de suite des
courriers à tous les commandans de ces places, avec ordre de les rendre
telles qu'elles étaient aux troupes ennemies qui en faisaient le blocus,
et de se mettre de suite en marche avec leurs garnisons pour rentrer en
France. On voulut observer que toutes les places que l'on abandonnait
ainsi renfermaient la presque totalité de l'artillerie qui composait
l'armement de celles de l'ancienne frontière. On remarqua que
l'inventaire de la première prise de possession de ces places par les
Français existait encore. On proposa d'en faire la remise d'après cet
inventaire, et conséquemment de ramener tout ce qui avait été tiré de
l'intérieur. Mais le gouvernement provisoire reçut mal cette
observation, et voulut que les places fussent rendues dans l'état où
elles se trouvaient. Il poussa la libéralité jusqu'à ordonner que
l'arsenal de Turin, qui n'était composé et rempli que de l'ancien
établissement de Valence, ainsi que des approvisionnemens achetés par la
France, fût livré sans en rien distraire. Il ne pouvait cependant pas
ignorer ce qu'il abandonnait, puisqu'il y avait des états au bureau de
la guerre, et que rien ne s'opposait à ce qu'il en demandât
communication.

On ne peut pas faire à M. de Talleyrand l'injustice de croire qu'il à
été surpris dans cette transaction par les ministres des puissances
étrangères, ni qu'il s'est mépris sur l'immensité du sacrifice qu'il
laissait imposer à la France. Il voyait bien qu'il ne lui restait rien
pour conclure la paix, et qu'il s'ôtait les moyens de prendre une
position entre la nation et les ennemis, car que pouvait-il faire après
la perte de ce qui aurait pu appuyer une prétention, quelque faible
qu'elle fût? Comment M. de Talleyrand prit-il sur lui de conclure cette
transaction avant l'arrivée du roi? D'une part, il n'y avait pas
nécessité de traiter; de l'autre, aucun motif raisonnable ne justifiait
les bases sur lesquelles on négociait. M. Talleyrand savait mieux que le
comte d'Artois que la France avait encore plus de troupes que les alliés
ne nous en avaient montrées. Il n'était besoin que de jeter les yeux sur
les tableaux du ministre de la guerre pour s'en convaincre. Rien ne
s'opposait plus à leur réunion; l'on pouvait donc s'en prévaloir dans la
négociation.

Quand on cherche ce qui a pu déterminer M. de Talleyrand à ouvrir ou à
ne pas renvoyer cette négociation jusqu'à l'arrivée du roi, on est,
malgré soi, obligé d'accorder quelque croyance à des bruits qui
coururent et rattachèrent la conclusion de cette affaire à des intérêts
particuliers. On a dit, et on me l'a répété de bonne source, que M. de
Talleyrand ayant eu la main forcée par les événemens, dans le retour des
Bourbons, n'avait aucune confiance dans la position qu'il lui serait
possible de prendre, parce qu'il jugeait déjà des sentimens dans
lesquels ces princes revenaient, et que, ne prévoyant rien d'avantageux
pour lui, il avait songé à acquérir une indépendance qui le mît à l'abri
d'une disgrâce. Il avait, en un mot, usé de ses voies ordinaires pour
faire arriver cette proposition d'armistice par les étrangers qui
s'étaient engagés à reconnaître ses services. Comment en effet
n'aurait-on pas été généreux envers celui qui, d'un trait de plume,
remettait à des souverains étrangers un matériel d'artillerie avec des
approvisionnemens tellement considérables, que la puissance la plus
opulente n'aurait pu les acheter sans obérer ses finances? Quelque
injurieux que soit le soupçon, il a existé. Je le rapporte comme je l'ai
entendu émettre par des personnes qui avaient l'habitude de juger M. de
Talleyrand.

Après la signature de cette convention, quelle paix restait-il à
conclure? On ne pouvait qu'assembler avec plus ou moins d'esprit des
conditions qui aujourd'hui ne sont plus des garanties pour la
tranquillité des peuples. Si, comme il est probable, M. de Talleyrand
avait des projets autres que ceux auxquels il avait été obligé de
prendre part, il ne pouvait employer de meilleur moyen pour calmer
l'enthousiasme avec lequel il craignait que l'on accueillît le roi à son
retour, que de stigmatiser cette époque par un sacrifice comme celui
qu'il laissa imposer à la nation, lorsqu'elle pouvait encore faire
respecter ce qu'elle avait acquis au prix de tant d'efforts.

Ce fut le 21 avril que le roi fit son entrée à Paris. Il avait débarqué
à Boulogne, et était venu de là à Compiègne, où le gouvernement
provisoire, les ministres et les maréchaux de France s'étaient rendus
pour lui présenter leurs hommages et lui offrir les assurances de leur
fidélité. L'empereur était encore à Fontainebleau. Il lui était réservé
de voir tous ces hommes qu'il avait élevés, enrichis, déserter ses
drapeaux pour courir au-devant d'une nouvelle fortune; c'est, peut-on le
croire? ce même Berthier dont il a été tant de fois question, qui était
à la tête des maréchaux; ce fut lui qui porta la parole au roi, qui lui
dit que, depuis vingt-cinq ans, la France, gémissant sous le poids des
malheurs dont elle était accablée, attendait le jour fortuné qu'elle
voyait luire, et il n'y avait pas une semaine qu'à Fontainebleau il
promettait à l'empereur de ne pas l'abandonner. Berthier, son compagnon
d'armes, l'ami choisi pour aller à Vienne épouser la fille de l'empereur
d'Autriche, Berthier s'oublier à ce point! Et pourtant il était attaché
au souverain qu'il outrageait; il payait tribut à la faiblesse de son
caractère, au vertige de l'époque, sans cesser de chérir et de plaindre
le bienfaiteur dont il n'avait pas le courage de partager l'infortune.
De Compiègne, le roi vint à Saint-Ouen, qui, comme l'on sait, n'est qu'à
deux lieues de Paris. Il y reçut le sénat, qui apportait la dernière
constitution par laquelle il croyait avoir immuablement fixé ses
destinées. J'ai ouï dire à quelques uns d'entre ces messieurs qu'à peine
étaient-ils sortis de l'audience, qu'ils avaient prévu ce qui allait
arriver.

Le cortége qui devait accompagner le roi à son entrée dans Paris était
réuni. Il se mit en marche et entra par le faubourg Saint-Martin, après
avoir suivi les boulevards extérieurs. Berthier était à la tête de la
voiture du roi, qu'accompagnaient plusieurs maréchaux, ainsi que le duc
de Feltre, qui avait dit en plein conseil, devant l'impératrice, que
tant qu'il resterait un village où l'autorité de l'empereur serait
reconnue, là serait la capitale et le lieu où tous les Français devaient
se réunir. J'étais dans la foule occupé à voir passer le cortége; il
rappelait, il est vrai, quelques souvenirs, mais le tableau en était
pénible. Si l'on avait vu à cheval à côté de la voiture du roi les
hommes qui avaient partagé les malheurs de son exil, cela aurait paru
naturel; mais il y avait quelque chose d'indécent à voir figurer à la
suite de Louis XVIII des hommes qui occupaient les premières places dans
les marches triomphales de l'empereur.

Le roi eût sans doute plus estimé ces nouveaux serviteurs de la
légitimité, s'ils s'étaient excusés sur leur âge, leurs fatigues, et se
fussent condamnés à la retraite, au lieu de s'avilir gratuitement; car
enfin il ne les avait pas appelés, et il ne pouvait pas avoir une bien
grande opinion d'hommes qui se conduisaient ainsi.

La pauvre espèce humaine est bien faible; elle a besoin de n'être pas
mise à une trop forte épreuve. Que l'on dise après cela que le génie de
quelques uns de ses lieutenans était d'un grand secours à l'empereur. Je
n'avais pas eu besoin de cette circonstance pour m'étonner qu'il eût pu
faire tant de choses merveilleuses avec de tels hommes; au reste, il y
en a qui sont plus à plaindre qu'à blâmer: ils n'ont manqué que de
jugement pour voir que leur rôle était fini, et qu'à moins qu'on ne les
appelât, ils devaient se tenir à l'écart. Le peuple, qui a, plus qu'on
ne l'imagine, le sentiment des convenances, ne ménagea pas Berthier;
j'entendis à diverses reprises la foule lui crier: «À l'île d'Elbe,
Berthier! à l'île d'Elbe!»

On ne finirait pas, si l'on s'abandonnait à toutes les réflexions que
l'on pourrait faire sur la conduite de quelques-uns des grands
personnages de l'empire. Quelle confiance espéraient-ils inspirer au
roi? Quels étaient les gages de fidélité qu'ils venaient lui offrir?
Était-ce leur constance? Le roi pouvait en être juge. Était-ce l'intérêt
personnel qui les conduisait à ses pieds? Ils s'abusaient plus encore.
Louis XVIII pouvait comparer les bienfaits qu'ils avaient reçus de celui
qu'ils avaient abandonné, avec les avantages que pourrait leur faire
celui auquel ils venaient offrir leur fraîche fidélité.

Le roi descendit à Notre-Dame, où il voulut aller rendre grâce à Dieu de
son retour. Madame la duchesse d'Angoulême était à côté de lui dans une
calèche attelée de huit chevaux des écuries de l'empereur, et conduits
par des hommes qui avaient encore sa livrée. De Notre-Dame, il vint aux
Tuileries. Je ne parlerai pas des cérémonies d'usage en pareil cas, cela
serait fastidieux; d'ailleurs, je n'étais plus à portée de faire des
observations.

J'ai dit que je n'avais pu aller dire adieu à l'empereur avant qu'il
partît pour l'île d'Elbe. Voici ce qui m'en empêcha: j'avais reçu à
Blois une lettre du général Bertrand, et je lui disais combien il était
cruel de voir périr l'État avec autant de moyens de le sauver, puisqu'il
y avait dans les places la valeur d'une bonne armée, et qu'enfin, si
l'armée de l'empereur n'était pas en état d'entreprendre de suite
quelque chose sur Paris, il ne fallait pas balancer à revenir sur la
Loire, et à y appeler les armées des maréchaux Soult, Suchet et
Augereau. Je pensais qu'alors on serait encore en état de balancer la
fortune, parce qu'une bataille aux portes de Paris ferait décider la
capitale à une insurrection qui n'éclaterait pas tant que la population
ne verrait pas de moyens de succès. J'étais bien loin, comme on voit,
des idées d'abdication; le malheur voulut qu'il n'y eût qu'une estafette
de prise entre Orléans et Fontainebleau, et ce fut celle qui était
chargée de ma lettre. J'ignorais cette circonstance lorsque je me mis,
comme les autres ministres, en chemin pour revenir d'Orléans à Paris. Le
grand-juge, M. Molé, dont la voiture précédait la mienne, reçut en route
un avis qu'on lui transmettait de Paris, avec invitation de me le
communiquer; il eut la bonté de laisser à la poste un de ses gens qui me
remit la lettre lorsque j'y arrivai. Elle portait de me donner le
conseil de ne pas venir à Paris, parce que la lettre que j'avais écrite
au général Bertrand, à la date du 8 avril, avait été prise et portée à
l'empereur de Russie, ainsi qu'au gouvernement provisoire, qui était
fort indisposé contre moi. Je n'avais assurément, en donnant ce conseil,
rien fait de répréhensible. Néanmoins je profitai de l'avis et retournai
à Orléans, où je restai encore deux jours, car en révolution deux jours
sont quelque chose.

À mon retour, je fis prier un aide-de-camp de l'empereur de Russie, M.
de Czernicheff, de venir me voir. Il voulut bien demander de ma part à
son souverain si je pouvais vivre tranquille au milieu de ma famille, et
compter sur sa protection, en cas que je fusse recherché pour des faits
antérieurs à l'époque où j'avais dû cesser mes fonctions. J'avais dit à
M. de Czernicheff que le moment était arrivé où j'avais besoin des
effets de la bienveillance dont son souverain m'avait donné tant de fois
l'assurance pendant que je résidais près de lui. Il revint le soir même
me prévenir que, pour sa protection, l'empereur de Russie ne me
l'accorderait qu'autant que je donnerais ma parole d'honneur de me tenir
tranquille, et de ne pas faire un pas hors de Paris sans sa permission.
Je la donnai sans hésiter. M. de Czernicheff ajouta que, quant aux
effets de l'ancienne bienveillance dont je lui avais parlé, il ne
fallait plus y compter, parce que l'empereur Alexandre avait tout-à-fait
changé de façon de penser à mon égard. Je lui répondis qu'au moins il ne
pouvait pas me refuser son estime, et que ce sentiment me dédommageait
de la perte de l'autre. J'écrivis deux lettres, à ce sujet, à l'empereur
Alexandre, moins pour en obtenir des faveurs que pour lui témoigner
combien j'étais peiné d'être obligé de reconnaître que tous les accueils
bienveillans que j'avais reçus de lui avaient été plutôt accordés au
caractère public dont j'étais revêtu qu'à l'estime particulière que je
croyais emporter en le quittant, puisque lui-même m'en avait donné
l'assurance. Ma démarche fut inutile: je ne gagnai rien sur ses
préventions, et je dus prendre garde à moi. J'étais prisonnier, dans
Paris à la vérité; mais, après tout ce qui s'était passé, j'étais celui
qui devait mettre le plus de circonspection dans sa conduite.

L'empereur Napoléon parut surpris que je n'allasse pas prendre congé de
lui; mais il ignorait la position dans laquelle j'étais à Paris, et
lorsque M. de Caulaincourt me fit part de l'étonnement que ce prince lui
avait témoigné, je le priai de la lui apprendre. M. de Caulaincourt ne
reçut pas mon excuse, et me pressa même d'aller remplir mon devoir. J'y
étais assurément très disposé; je lui demandai d'employer les facilités
dont il jouissait près de l'empereur Alexandre pour obtenir de m'emmener
à Fontainebleau et me ramener à Paris. Je ne voulais pas m'exposer, en
cas qu'il survînt des troubles, à être accusé d'avoir été chercher des
instructions à Fontainebleau. Je lui observai que j'aurais bien assez de
peine à conserver ma tranquillité, sans ajouter encore de nouveaux
embarras aux difficultés de ma position, étant en butte aux ressentimens
inséparables de l'esprit de réaction qui s'emparait déjà de toutes les
têtes. M. de Caulaincourt donna sans doute un autre motif à mon refus,
et je n'en fus pas surpris, parce que je le voyais lui-même persuadé que
le rappel de la maison de Bourbon était l'ouvrage d'un parti et le
résultat d'une conjuration. Avec cette opinion, il était difficile de ne
pas suspecter le ministre de la police d'y avoir pris part, ou d'avoir
laissé agir. Il devait, en conséquence, lui supposer une position faite
avec le gouvernement provisoire, de manière à n'avoir plus besoin de lui
donner des gages de circonspection. Il était même naturel que l'on crût
que j'avais, par suite de cela, des motifs pour ne pas oser me présenter
devant l'empereur. M. de Caulaincourt allait jusqu'à me dire que, quand
on avait, comme moi, des honneurs et beaucoup d'argent, on était
toujours quelque chose dans un grand pays tel que la France. Je cherchai
à l'éclairer; mais je n'y parvins pas. Ce ne fut que plus tard qu'il
reconnut la marche qui avait été suivie pour amener cette grande
catastrophe.



CHAPITRE XVII.

Arrivée de Fouché à Paris.--Ses regrets de ce qu'une conspiration avait
eu lieu sans qu'il en fût.--Flatteries qu'on prodigue à Alexandre.--Nous
n'avions rien vu de semblable ni à Vienne ni à Berlin.--La reine
Hortense.--Alexandre se défend d'avoir été l'auteur de la perte de
l'empereur.--Partage de nos dépouilles.--Comme l'âne de la
fable.--Considérations politiques.


M. Fouché, qui avait attendu en Languedoc et en Provence le dénouement
de toute cette longue agonie, venait d'arriver à Paris, aussi surpris
que tout le monde de la direction qu'avaient prise les affaires; c'était
la première fois que l'on faisait quelque chose sans lui. Il se donna
mille mouvemens pour s'immiscer dans les affaires; mais tous les rôles
étaient remplis: il eut beau se présenter à l'empereur de Russie, au
comte d'Artois, se rapprocher de M. de Talleyrand, il était trop tard.
Il prétendait, et ses adhérens ont répété d'après lui, que, s'il avait
été à Paris, tout cela ne serait pas arrivé; les dupes ont pu le croire,
mais les personnes qui connaissaient M. Fouché lui rendaient plus de
justice, en disant qu'il n'y aurait eu de différence dans les événemens
qu'une meilleure capitulation pour lui.

Pendant le séjour que les souverains alliés firent à Paris, on leur
donna plusieurs divertissemens de société. On mettait à leur plaire un
empressement dont nous n'avions vu d'exemple ni à Vienne, ni à Berlin.
Il y avait bal chez M. de Talleyrand une ou deux fois par semaine, et on
les composait de tout ce que la haute société offrait de jolies femmes.
Il ne me souvient pas qu'on ait rien omis pour mieux faire ressortir la
dégradation dans laquelle on était tombé.

Les dames polonaises avaient tenu une conduite bien différente lorsque
les Autrichiens entrèrent à Varsovie en 1809, et l'empereur de Russie
dut bien s'apercevoir que l'on n'aurait pas mis le feu à Paris pour
l'empêcher d'y entrer. Il aimait les plaisirs, et suivait assidument
ceux qu'on lui offrait à l'envi; il fut galant avec les dames, et même
prévenant pour quelques unes qu'il alla voir. Par suite du plan de
conduite qu'il avait adopté à Paris, il crut devoir faire visite à
l'impératrice Joséphine. Il se fit annoncer à la Malmaison, et y
rencontra toutes les déférences auxquelles la politesse de sa démarche
lui donnait droit de prétendre; mais il était dans l'erreur, s'il
croyait que dans cet asile l'on fût insensible aux malheurs de
l'empereur. Aussi déchira-t-il le coeur de Joséphine, qui se contraignit
pour ne pas laisser apercevoir ce qu'elle éprouvait, et faire un accueil
gracieux à celui qui venait de détruire son existence et la tranquillité
du reste de sa vie. Elle avait chez elle la reine Hortense, dont les
agrémens de société attiraient beaucoup de monde à la Malmaison.
L'empereur de Russie avait entendu parler de cette princesse, et eut
aussi la curiosité de faire sa connaissance. On aurait pu croire qu'il
cherchait à se réconcilier avec ceux dont il avait détruit l'avenir;
mais on ne pouvait ni lui faire mauvaise grâce, ni s'excuser de
paraître, parce que c'était lui-même qui était devenu le régulateur des
convenances, et lorsqu'il ne craignait pas de venir étaler la pompe de
son triomphe au milieu de ses victimes, c'était au moins leur ordonner
de le bien accueillir.

Il prit goût à la société de la Malmaison, y revint plusieurs fois et
finit par permettre qu'on le traitât avec une sorte de familiarité, qui
d'ailleurs ne compromet jamais la gravité des souverains vis-à-vis des
dames. Comme celles-ci avaient l'esprit cultivé, la conversation fut
quelquefois établie sur un chapitre plus sérieux qu'il n'est d'ordinaire
de la voir chez les femmes. Les événemens du jour étaient une matière
suffisante pour fournir à la discussion que la reine Hortense était bien
en état de soutenir.

J'eus l'honneur de voir cette princesse depuis cette époque, et je lui
manifestai l'opinion que j'avais sur la cause de nos malheurs, en les
attribuant exclusivement à l'empereur de Russie, sans lequel on n'aurait
rien pu exécuter, parce qu'étant le chef de cette croisade, il n'avait
laissé entreprendre que ce qui lui convenait. La reine Hortense le
défendait; elle m'apprit qu'elle lui en avait fait l'observation, et
qu'il lui avait soutenu qu'il n'avait pas eu la moindre part à la
détrônisation de l'empereur.

«J'étais satisfait, lui disait-il, j'étais venu aussi à Paris.
L'empereur n'était plus à craindre pour moi, parce qu'on ne fait pas
deux fois dans la vie une entreprise comme celle de Moscou[29]; l'effet
de ses ressentimens n'aurait jamais pu arriver jusqu'à moi: ainsi je
n'avais aucune raison pour désirer sa perte. Il n'en était pas de même
de mes alliés, qui, étant ses voisins, avaient sans cesse devant les
yeux le tableau de tout ce qui leur était arrivé, et qu'ils redoutaient
encore. L'empereur d'Autriche particulièrement craignait de revoir
Napoléon à Vienne; il en était de même des autres. J'ai dû condescendre
à leurs désirs; mais pour moi personnellement, je me lave les mains de
ce qui a été fait.» La reine Hortense paraissait persuadée de la vérité
de ce discours qu'elle avait la bonté de me répéter; quant à moi, je n'y
vis qu'un artifice qui avait été employé pour détourner le reproche
d'une action déloyale, et surtout indigne d'un grand souverain. Ces
propos avaient encore un but, c'était de nous rendre l'Autriche odieuse,
et de nous faire revenir par là sur l'intérêt que tout le monde
témoignait à l'impératrice Marie-Louise, intérêt dont l'empereur
Alexandre commençait à s'apercevoir.

La chute de l'empereur était trop nécessaire à l'exécution des autres
projets qu'il avait en tête, pour qu'il laissât échapper une aussi belle
occasion de détruire celui qui aurait pu les traverser. Il lui importait
en conséquence beaucoup de mettre la France à la discrétion de son
ennemi le plus irréconciliable, de l'Angleterre; il s'en rapportait à
elle pour nous réduire à une impuissance absolue. Il devenait
naturellement par là le maître du monde. L'empereur de Russie pouvait
imaginer tout ce qu'il voulait faire répéter, pour former l'opinion sur
la part qu'il avait eue à la perte de l'empereur; se défendre, c'était
s'accuser, et c'était déjà reconnaître qu'il y avait eu une mauvaise
action de faite que d'en accuser ses collaborateurs. Or, c'était se
jouer de la crédulité publique, car il était évident qu'on n'avait rien
pu faire sans lui. Je ne sais d'ailleurs si le rôle qu'il cherchait à se
donner était préférable à celui qu'il voulait attribuer aux autres.

Pendant que l'empereur de Russie assistait à des bals, et respirait
l'encens qu'on brûlait devant lui, le roi de Prusse songeait à réparer
ses affaires, et il avait raison. Il vendait les magasins, les arsenaux,
et faisait charger les chariots de bagages de son armée de tout ce dont
nous avions fait si peu d'usage dans le moment où il s'agissait de notre
sort. Les fusils, les canons, les caissons, tout prit la route de
Berlin, et nous l'avions bien mérité. On ne toucha pas au Muséum, mais
on voyait que les mains en démangeaient à tout le monde. Il suffisait
qu'il attestât notre gloire pour qu'il fût déjà condamné, il ne fallait
qu'une occasion pour y revenir; heureusement l'ombre de l'empereur
protégeait encore cette riche collection.

Voilà donc la France réduite à laisser prendre sur elle tout ce qu'elle
avait acquis depuis 1792, tant par le droit des armes qu'en retour des
compensations qu'avaient obtenues ses ennemis dans les transactions
qu'ils avaient faites avec elle. Les sacrifices furent supportés par la
France seule; les autres puissances rentrèrent en possession de ce
qu'elles avaient perdu, et ne se dessaisirent pas des compensations
qu'elles avaient obtenues. Cela s'appelait rétablir l'équilibre entre
les différentes puissances de l'Europe.

La France fut à si peu de chose près anéantie, que l'on ne comprend pas
comment les gouvernemens à la merci desquels sa mauvaise fortune l'avait
mise ont laissé aller les choses à ce point. L'Autriche ne s'est pas
trompée dans l'issue qu'elle s'était flattée de donner aux affaires
générales; il faut convenir qu'elle s'est jetée de confiance dans les
bras des Russes, sans en prévoir les suites, ni tirer parti du poids que
ses armes avaient mis dans la balance, ou bien que, dès les conférences
de Prague, elle avait acquiescé à tous les projets des ennemis
personnels de l'empereur contre la puissance de la France. Quels
qu'aient été les antécédens de la détermination qu'elle prit à cette
époque, elle expiera quelque jour l'erreur de son cabinet, et
reconnaîtra qu'elle n'a fait que changer d'inconvéniens avec le
désavantage pour elle de la perte de tous les moyens qu'elle avait de se
rapprocher de la France, si le cas l'eût exigé, et que la politique en
eût fait un devoir.

L'histoire de tous les siècles est à peu près la même. Celle du dernier
nous apprend que, dans le temps où ni la Russie ni la Prusse n'étaient
connues, la Suède était une puissance ainsi que la Pologne, et surtout
l'empire ottoman. Dans ces temps-là, la monarchie autrichienne crut son
existence assez menacée par l'appel au trône d'Espagne d'un petit-fils
de Louis XIV, pour se déterminer à la longue guerre qui se termina par
le traité d'Utrecht. On établit alors un équilibre entre les puissances,
en démembrant une bonne partie de la monarchie espagnole. Aujourd'hui on
a replacé la France dans une situation moins avantageuse que celle où
elle se trouvait à cette époque, déjà malheureuse, mais qui lui donna
depuis la facilité de se lier avec l'Espagne et la Hollande pour
soutenir au moins son indépendance maritime. Elle ne pourrait reprendre
aujourd'hui la même opération en sous-oeuvre, puisque ces deux États ont,
ainsi qu'elle, perdu presque toutes leurs colonies; et ce sont ces
possessions qui composent une puissance commerciale et facilitent
l'entretien d'une marine. Les Anglais, en forçant cet état de choses,
ont assuré pour long-temps leur supériorité navale, qui est tout le
secret de leurs richesses, et par conséquent de leur influence sur le
reste du monde. Il est bien vrai que l'Amérique s'est élevée; mais aussi
elle est menacée de devenir tellement forte, qu'elle adoptera
vraisemblablement une politique différente de celle qu'elle a suivie
depuis la paix de 1783, et que la France, comme les autres, aura sa
rivalité à craindre après avoir espéré son appui. Peut-être un jour
verra-t-on les marines de l'Europe insuffisantes pour résister à celles
de l'Amérique, qui, sous ce rapport, a les mêmes avantages de position
que la Russie possède sur notre continent. Quoique cette époque soit
éloignée, on peut la prévoir, et celle de laquelle nous traitons, ayant
été assez laborieuse pour jeter un regard sur l'avenir, on est bien
autorisé à émettre l'opinion que, du côté de l'équilibre naval, il n'y a
pas même eu de l'équité dans les partages. Il ne faut que voir ce qui
s'est fait pour reconnaître la puissance qui a, non pas dirigé, mais
commandé en maîtresse absolue.

Dès le commencement du dix-septième siècle, la tranquillité de l'Europe
avait fait sanctionner les partages faits à Utrecht. Si les calamités
qui depuis ont affligé l'espèce humaine eussent eu pour but le
rétablissement d'un ordre de choses propre à assurer au monde une longue
paix, elles eussent porté leur excuse avec elles. Mais il n'en est pas
ainsi: on est forcé d'en convenir, ce qui s'est fait paraît en
opposition manifeste avec ce noble but. Assurément les changemens
survenus depuis un siècle dans la répartition de l'Europe en avaient
amené dans la politique. D'anciens États avaient en effet disparu,
d'autres s'étaient élevés et se sont présentés au partage tout arrondis
de la destruction de vingt peuples divers dont il n'est venu à l'idée
d'aucune puissance de leur demander compte. Il n'y a que la France à
laquelle on fit éprouver le sort de l'âne de la fable des _Animaux
malades de la peste_. On la condamna en admettant comme juges et témoins
tout ce qui avait pour le moins la conscience aussi chargée qu'elle. On
aurait dû cependant remarquer que tout ressentiment devait être mis à
part, qu'on commettait une grande faute, et que plus il y avait de
puissances qui aspiraient à la prépondérance sur la grande scène du
monde, plus on devait apporter d'attention à ce que l'on faisait.
C'était en effet le moment de comprimer toutes les haines particulières;
la prudence même commandait d'étouffer la discorde qui aurait pu se
rallumer parmi les Français, afin de pouvoir porter tout le corps
politique de cette nation du côté où cela aurait été nécessaire. Il y a
de l'erreur à croire qu'en morcelant un pays, les portions que l'on
réunit à divers autres États portent dans les affaires le même poids que
lorsqu'elles appartenaient à un grand peuple, et agissaient avec lui.
Tout ce qui a été enlevé à la France pour l'énerver n'a que faiblement
augmenté la puissance des États qui ont acquis ses provinces. De même
toutes les provinces que la Suède possédait avant le désastreux traité
de Neustadt, la Pologne, l'intégrité de l'empire turc, l'indépendance
des Tartares de la Géorgie et des provinces persanes aux bouches du
Volga ne menaçaient point la tranquillité de l'Europe, qui eut le
malheur de rester indifférente au sort que ces pays éprouvèrent
successivement. La Russie, en les subjuguant hors des regards de
l'Europe, a acquis une puissance incomparablement plus forte que tout ce
qui nous a été transmis par l'histoire. À cette puissance plus que
gigantesque se joint encore celle de l'unité d'action produite par un
gouvernement despotique qui commande à plus d'un quart de la population
du monde connu, et qui exerce une puissance morale sur la moitié du
reste. Depuis le rétablissement de l'équilibre en Europe, une foule de
peuples qui lui sont inconnus, ceux qui habitent sur la surface immense
entre les glaces qui séparent le nord de l'Amérique de la Russie et une
ligne tirée depuis l'embouchure de la Vistule par celle du Borysthène à
celle du Volga, plus une étendue de pays égale à la surface de la
France, et située à l'ouest de ces fleuves, et une autre plus inconnue
encore, aux bords de la mer Caspienne; tous ces peuples, dis-je, sont
vassaux immédiats du même gouvernement, qui ne reconnaît de loi que sa
volonté, qui peut lever des armées, faire la guerre ou la paix selon son
bon plaisir, sans qu'aucune institution intérieure puisse mettre des
bornes à son pouvoir. Il peut donc exister dans cette immense monarchie
des armées égales à celles du reste de l'Europe sans que celle-ci en ait
connaissance, parce que les relations avec ce pays n'existent que sur un
point tandis que celles de la Russie avec l'Europe ont des ramifications
innombrables. Ces armées peuvent être transportées en Asie ou au centre
de l'Europe, ayant qu'on sache à Paris, à Londres ou à Vienne de quoi il
s'agit.

Telle est cependant la position dans laquelle on s'est jeté en se
livrant exclusivement à l'esprit de vengeance et en lui sacrifiant tout.

On donne pour excuse que le souverain actuel de la Russie est ami de la
paix, et qu'il tiendra à son ouvrage; cependant c'est ce même souverain
qui a excité allumé la guerre de 1805, qui a amené toutes les autres.
Mais admettons que, mûri par l'âge qui donne de l'expérience et de la
philosophie, il soit disposé à maintenir l'harmonie entre les nations
dont il s'est rendu l'arbitre: est-il immortel? S'il meurt, quelles
mesures a-t-on prises contre son successeur, s'il est jeune et
belliqueux? Comment même prévenir les effets de son ambition dans un
pays qui, jusqu'à présent, compte presque autant de révolutions de
palais que d'avènemens de souverains au trône[30]?

On voit à l'église de la forteresse de Saint-Pétersbourg les tombes
sépulcrales des neuf ou dix souverains que la Russie compte déjà, et il
n'y a guère que Catherine II qui ait eu une mort naturelle.

Mais admettons que le souverain actuel de la Russie veuille maintenir la
paix, malgré les opérations qui lui sont encore commandées pour la
gloire de son règne, et la consolidation d'un système qu'il doit bien
penser être déjà l'objet de plusieurs sombres inquiétudes.

Si son successeur, qui n'aura pas la même puissance morale que lui sur
la nation, est obligé d'entreprendre de nouvelles excursions,
qu'arrivera-t-il au reste du monde, et où est l'alliance à former pour
s'opposer à ce torrent?

La Prusse sera obligée de suivre la politique de la Russie, pour ne pas
perdre les États qu'elle possède depuis Memel, au-delà du Niémen,
jusqu'à l'embouchure de la Vistule; elle obligera la Saxe de l'imiter,
et une bonne partie des États du nord de l'Allemagne suivront la même
direction.

Alors que fera l'Autriche seule avec la Bavière? Pourra-t-elle appuyer
les Turcs et se défendre elle-même? Il y a de la déraison à le supposer.
Appellera-t-elle la France et l'Espagne à son secours? Elles
arriveraient trop tard, et d'ailleurs il leur importe peu qui soit roi
de Bohême et de Hongrie; elles auront l'une et l'autre leur bât à
porter, on ne leur a laissé que ce droit-là par l'impuissance où on les
a réduites. Si elles se laissaient séduire par des promesses, elles en
seraient dupes; elles feront mieux de se réunir pour se présenter au
partage des dépouilles du vaincu, que d'aller aux coups: elles ont des
pertes à réparer, et rien à compromettre.

Plus on regarde avec sang-froid ce que l'Autriche a laissé faire, moins
on peut expliquer une aussi étrange politique.

Si c'est aux conférences de Prague que cette puissance a souscrit à la
destruction de la France en même temps qu'à celle de son chef, rien ne
peut excuser une pareille erreur, et en supposant que l'empereur
d'Autriche lui-même ait laissé rentrer dans son coeur des ressentimens
qui paraissaient en être sortis depuis l'union de sa fille avec
l'empereur Napoléon, son cabinet ne devait tout au plus que lui laisser
faire le sacrifice de ce qui touchait à sa propre dignité, mais jamais
celui de ce qui touchait aux intérêts immédiats de la monarchie.

Le monarque, dont les espérances avaient été trompées, pouvait avoir
repris son ancienne aigreur; mais un cabinet devait être d'autant plus
prudent, que le chef de l'État se livrait à une manière d'envisager qui
obscurcit le jugement.

Un ministre doit être sans passion, parce qu'il est responsable, et doit
toujours pouvoir rendre compte de ce qui a été la règle de sa conduite
sans être autorisé à s'excuser par des erreurs.

Si le ministère autrichien a souscrit à Prague à l'anéantissement de la
France, il est seul coupable de tout ce qui pourra en être la suite,
parce que son refus aurait obligé à adopter d'autres bases, qu'il ne
serait pas pardonnable de n'avoir pas présentées lui-même et fait
discuter d'avance.

Si ce sont les événemens qui ont suivi l'entrée des alliés à Paris, au
mois de mars 1814, qui ont déterminé l'Autriche à l'indifférence dans
laquelle elle est restée, son cabinet est encore plus répréhensible,
parce que ce qui aurait été une sage prévoyance avant de se livrer à la
coalition, devenait un devoir, lorsque la politique russe et anglaise se
développait de manière à faire reconnaître à l'Autriche si elle avait
été trompée, et à lui faire apercevoir que l'on dirigeait de nouveau
l'animadversion de la France contre elle, parce qu'il n'est pas permis à
son cabinet de douter quelles peuvent en être les conséquences.



CHAPITRE XVII.

Suite du chapitre précédent.--Ce qu'a fait la Russie.--Ce qu'eût dû
faire l'Autriche.--Différence de la marche des deux cabinets.--Qu'ont à
dire les Français?--Résumé de la conduite des souverains vis-à-vis de la
France.--Projet de Pitt et d'Alexandre.--Est-ce l'empereur ou la France
qu'on voulait abattre?


Si le cabinet de Vienne avait protesté contre la fin de cette campagne,
il aurait remis tout en problème. L'Autriche aurait repris sa place de
médiatrice des destinées de l'Europe, en s'appuyant de la force qui
restait encore à la France, et qu'elle cherchait à joindre à celle d'un
protecteur.

L'Autriche pouvait redevenir dans ce moment-là ce qu'elle devait être à
Prague, l'arbitre de la France, et qui plus est, celle de l'Italie, dont
elle eût mieux fait de protéger l'indépendance sous un ou plusieurs
princes de sa maison. Et puisque les souverains de l'Europe avaient
successivement souscrit à la ruine de la maison de Bourbon, pour
favoriser l'agrandissement des leurs, il n'aurait pas été déraisonnable
à l'Autriche, dans cette circonstance, de tenter de ressaisir
l'équivalent de la puissance de Charles-Quint, au moins en Europe.

Elle ne risquait rien et ne pouvait qu'améliorer ses affaires, qui ne
l'ont pas beaucoup été par le recouvrement d'anciennes provinces.
Celles-ci ont été détachées de la métropole pendant trop d'années pour
lui reporter une sincère affection.

L'Autriche, en protégeant l'indépendance administrative de l'Italie,
aurait empêché l'agrandissement de ses autres voisins, auxquels elle a
laissé faire des acquisitions incomparablement plus avantageuses qu'une
bonne partie de celles dans lesquelles elle est rentrée; il ne faut,
pour s'en convaincre, que comparer ce que la France et l'Italie
présentaient de forces avant 1814 à ce que pourraient présenter
aujourd'hui cette même France, la Belgique, les pays du Rhin qui ont été
donnés à plusieurs princes différens, et enfin la Toscane et le Piémont.

L'ancien royaume d'Italie a à peine augmenté l'armée autrichienne de
quatre régimens, et il en faut huit ou dix autrichiens pour imposer à
l'esprit de mécontentement du pays.

La Prusse, et surtout la Russie, ont fait des acquisitions qui n'ont pas
ces inconvéniens. Cette dernière puissance, en obligeant les autres à se
replacer dans leurs anciennes ornières, n'a pas adopté ce principe pour
elle-même; elle s'est au contraire tracé une route nouvelle par laquelle
nous la verrons encore s'approcher du soleil au milieu des ruines de
plus d'une nation, et amener ainsi de nouveaux bouleversemens sur la
scène du monde.

Il n'y a que contre la France que l'on prêcherait une nouvelle croisade,
si elle voulait tenter seulement de reprendre Landau ou de reconstruire
Huningue. Il y a peu d'années qu'un article de journal appelait vingt
batailles, et aujourd'hui les cabinets de l'Europe sont indifférens à
tout ce qui prépare l'asservissement du monde. On se demande où sont les
hommes d'État qui ont fait tant de bruit pour abaisser la France, et ce
que la tranquillité de l'Europe a gagné à lui substituer une puissance
plus dangereuse, contre laquelle il ne reste pas même la ressource des
alliances pour s'opposer à ses entreprises de domination universelle.
C'est par là qu'elle-même a commencé à s'assurer d'avance de toutes les
positions, il n'y a qu'à voir ce qu'il en reste. Par les femmes,
l'empereur de Russie est un des prétendans à la couronne de Suède, car
si celle-ci, à la mort de Charles XIII, passe à Bernadotte, elle
n'arrivera pas assurément à son fils; de plus, l'empereur de Russie est
beau-frère du roi de Bavière, du grand-duc de Bade, du prince
héréditaire de Hesse-Darmstadt, du roi de Wurtemberg, et qui plus est,
neveu de tous les princes de cette maison; il est beau-frère du roi des
Pays-Bas, du duc de Mecklembourg-Schwerin, du prince héréditaire de
Saxe-Weimar, qui, comme l'on sait, est la branche aînée de Saxe; elle
n'a été dépossédée de l'électorat de ce nom, aujourd'hui royaume de
Saxe, que par la puissance d'un empereur d'Allemagne, qui mit l'électeur
au ban de l'empire pour lui avoir fait la guerre, et le fit condamner à
céder son électorat à la branche cadette de Weimar, avec laquelle on
l'obligea de permuter. Enfin, l'empereur de Russie est beau-frère du
prince héréditaire de Prusse, dont la soeur vient d'épouser un grand-duc
de Russie; il est en outre allié à la maison de Saxe-Cobourg par le
mariage du grand-duc Constantin, son frère, avec une princesse de cette
maison. Pouvait-on tirer un meilleur parti de ses moyens d'alliance, que
n'a fait la Russie? Non assurément. Cette position est le complément des
travaux de Catherine II; que l'on aille détrôner une de ces princesses,
et l'on trouvera à qui parler.

C'est ici le cas de rappeler qu'aux époques où la Russie traitait avec
la France sur des bases peu avantageuses, on ne fit point cet outrage
aux princesses de son sang, dont les maris s'étaient déclarés contre
nous, et dont les États pouvaient, en 1807, être employés à indemniser
la Prusse. L'Autriche a plus de princesses et surtout de princes dans
les deux branches de Lorraine et d'Est que n'en avait la Russie. Tous
sont capables de commander, il s'en faut bien cependant qu'elle en ait
tiré un parti aussi avantageux pour sa gloire et sa puissance. Ils
occupent, pour la plupart, des emplois militaires au gouvernement des
provinces où ils se font aimer; mais, en général, ils vivent si retirés,
que sans les vertus du grand-duc de Toscane on douterait de l'existence
de ses frères: on n'entend au contraire parler que des voyages des
grands-ducs de Russie. Si on ne les destinait qu'à gouverner en Sibérie,
au Caucase, ou au Kamtschatka, on ne les enverrait pas faire des
reconnaissances à Paris, Londres, Vienne et Berlin.

Quelles que soient les raisons politiques qui déterminèrent au parti que
l'on prit, il est plus essentiel d'en prévenir les suites que de
chercher à les approfondir; c'est aux États menacés à sentir le besoin
de se rapprocher et à se donner secours.

Les Français n'ont assurément pas un mot à dire sur ce qu'on leur a
imposé, et ils ne sont pas à la fin des maux qu'ils ont cru éviter en se
jetant entre les mains de leurs ennemis. Ils supporteront encore le
poids des puissances qui se sont agrandies aux dépens de la France.
Telle pourra être la conséquence de l'erreur dans laquelle ils sont
tombés en jetant le gouvernail à la mer au plus fort du danger, et si
telle est leur destinée, qu'ils aient encore à gémir sur de nouveaux
malheurs, on aura le droit de leur dire (tout esprit de parti mis à
part): Comment avez-vous pu douter du but qu'avaient les puissances
alliées? Lorsqu'elles vous firent la guerre en 1792, ce n'était pas pour
vous arracher vos conquêtes; c'était donc pour vous asservir, et si à la
suite des sanglantes querelles qui eurent lieu entre cette époque, et le
traité de Campo-Formio, vous n'avez pas subi le joug qu'on voulait vous
imposer, ce n'est que parce que les immortelles campagnes d'Italie
avaient mis vos ennemis dans l'impuissance de vous nuire, et dans
l'obligation de respecter l'organisation sociale que vous veniez
d'adopter. À qui deviez-vous les victoires qui avaient fait reconnaître
votre indépendance? La renommée répondra, à l'empereur. Et lorsqu'il fut
parti pour l'Égypte, d'où il paraissait impossible qu'il revînt jamais,
comment pûtes-vous vous méprendre sur le motif qui fit recourir vos
ennemis aux armes? Pourriez-vous encore douter quels étaient leurs
projets alors, et ce qui aurait été fait de vous sans la bataille de
Zurich, et la défense de Gênes, qui donna au premier consul le temps de
réorganiser l'intérieur et d'aller vaincre à Marengo? En quel état vous
avait-il retrouvés à son retour d'Égypte? Comparez-le à celui dans
lequel il vous avait replacés après les traités de Lunéville et
d'Amiens. Si à cette dernière époque vous n'avez pas subi le joug, c'est
qu'il fut ramené par la fortune pour vous sauver de nouveau.

Lorsqu'il était uniquement occupé des soins que demandait l'entreprise
formée à Boulogne pour terminer nos différends avec l'Angleterre, on ne
pouvait assurément pas accuser son ambition: il doit vous souvenir de
toutes les circonstances de l'agression de l'Angleterre, et combien la
France entière faisait de voeux pour l'empereur, qu'elle excitait à
franchir le détroit, au-delà duquel semblait être l'événement qui devait
nous amener une paix profonde.

Vous ne pouvez pas non plus avoir oublié comment il fut tout à coup
obligé d'abandonner ce projet pour courir en Allemagne à la rencontre de
la plus honteuse comme de la plus injuste des agressions dont l'histoire
nous ait transmis le souvenir. Quel était l'ambitieux dans cette
circonstance, ou au moins l'agitateur des discordes, le perturbateur de
la paix? N'était-ce pas ce même empereur Alexandre que vous venez
d'encenser comme un libérateur? Si vous n'avez pu juger des projets des
puissances coalisées contre vous à cette époque, les révélations du
général en chef de l'armée autrichienne, que la fortune abandonna dans
les champs d'Ulm, et surtout les plans concertés entre l'Angleterre et
la Russie[31] pour ramener la France dans ses limites de 1792, plans
connus, avoués dès-lors, ne devaient-ils pas vous en instruire, et vous
démontrer que votre organisation politique intérieure était le véritable
grief que l'on vous imputait? Et si, au lieu d'avoir vu les ennemis vous
dicter des lois, vous avez au contraire rejeté sur eux l'humiliation
qu'ils vous réservaient, à qui le devez-vous, si ce n'est à la bataille
d'Austerlitz?

Ce fut donc encore l'empereur qui, dans cette occasion, couvrit la
France de son bouclier, après l'avoir fait triompher par son génie.
Lorsque, l'année suivante, il triompha à Iéna, puis à Friedland, ne
pouvait-il pas se laisser séduire par la victoire? et si telle avait été
la faiblesse de son esprit, qui aurait pu l'empêcher de devenir
ambitieux? Ne pourrait-on pas opposer le traité de Tilsit à tous les
reproches de cette nature que l'on voudrait lui adresser? J'arrive à
l'entreprise formée sur l'Espagne, qui est la seule que l'opinion
publique ait désapprouvée assez hautement en France, pour y rattacher la
cause de tous les malheurs qui ont affligé la patrie. Les projets de
l'empereur sur cette péninsule n'étaient pas plus ambitieux que
n'avaient été ceux de Louis XIV; mais ceux de ce monarque furent plus
habilement conduits, car quant aux droits que l'un et l'autre avaient
sur ce pays, ils consistaient dans l'intérêt des peuples des deux États
et dans les moyens que ces deux souverains avaient pour vaincre les
obstacles qu'ils devaient rencontrer. Si, par suite du principe qui a
déterminé Louis XIV à faire passer la couronne d'Espagne sur la tête de
son petit-fils, l'empereur a pu être autorisé à entreprendre le même
ouvrage, ne doit-on pas reconnaître qu'il avait au moins saisi
l'occasion la plus favorable pour exécuter ce projet, en y faisant
participer la seule puissance qui pouvait le traverser, et dont le poids
suffisait au maintien de la paix en Europe? Alors que ne peut-on pas
penser de ce qu'au mépris des engagemens que l'on venait de prendre avec
lui, on laissa troubler la sécurité qu'on lui avait garantie, et qu'on
l'obligea de courir de nouveau au-devant de l'agression dont ses alliés
avaient déjà été victimes au printemps de l'année 1809? Est-il
raisonnable d'admettre que les ennemis, qui l'attaquaient sans
déclaration préalable, étaient plus autorisés à craindre pour leur
propre sûreté qu'il ne l'était lui-même à supposer qu'ils n'avaient
entrepris cette nouvelle guerre que parce qu'ils espéraient que
l'éloignement de son armée leur donnerait la facilité de revoir toutes
les transactions qu'ils avaient faites précédemment avec lui? Si cela
n'est pas déraisonnable à supposer, il ne le sera pas davantage de faire
remarquer ce qui serait vraisemblablement advenu à la suite des succès
des ennemis, si toutefois ils en avaient obtenu dans la campagne de
1809. Or, quel est l'événement de cette savante campagne qui les mit
dans l'impuissance de nous nuire pour cette fois encore? La bataille de
Wagram.

Ce fut donc encore l'empereur qui, dans cette occasion, préserva la
France de toutes les désastreuses conséquences qui auraient été la suite
d'un revers. Il fit la paix en 1809, parce que l'indifférence des
Russes, qui lui avaient garanti la tranquillité du nord, lui démontra
qu'il ne devait pas compter sur eux. Il dut le croire encore davantage,
lorsque cette puissance montra de la répugnance à resserrer son alliance
avec lui. Était-il déraisonnable alors de se rapprocher de l'Autriche,
qui présentait l'archiduchesse Marie-Louise de bonne grâce et même avec
de l'empressement? Une fois uni à cette puissance, était-ce une folle
entreprise que de vouloir à son tour réviser ses comptes avec les
Russes? Assurément on ne peut refuser de convenir que l'on ne pouvait
pas avoir pris plus de précautions qu'il ne l'avait fait pour s'assurer
le succès. Toute l'Europe, à l'exception de l'Angleterre, marchait sous
ses drapeaux, et vraisemblablement, s'il avait différé d'un an à former
cette croisade, il aurait vu plus d'une puissance rejeter la proposition
d'y prendre part.

Un hiver détruisit tout, et ramena sur l'empereur l'orage qu'il avait
conduit sur ses ennemis. C'était un malheur qu'il ne pouvait prévoir;
mais, par des efforts de génie, il reprit sa supériorité à Lutzen. Là
encore il soutint l'édifice qui allait peut-être s'écrouler. À Prague,
peut-être on ne fit pas assez pour détacher l'Autriche; mais la
coalition était en armes et réunie tout entière: elle fit tout pour
éluder la paix. La bataille de Dresde eut lieu; malheureusement ce beau
fait d'armes fut suivi d'une série de revers qui nous annonçait notre
décadence et nous présageait la chute de celui qui jusqu'alors nous
avait soutenus. Je ne recommencerai pas une longue narration de tous ces
événemens, je ne me permettrai que quelques réflexions. Les ennemis
prétendaient n'en vouloir qu'à l'empereur. Il est vrai qu'ils lui en
voulaient beaucoup, et cela était tout simple: ils avaient éprouvé qu'il
n'y avait que lui qui arrêtât l'exécution des projets qu'ils n'avaient
cessé de poursuivre depuis 1792. Ils engageaient les Français à se
détacher de l'empereur. Ceux-ci, abstraction faite des différences
d'opinions qui les divisaient encore, et de tous les reproches qu'ils se
croyaient fondés à adresser à leur souverain, n'ont pas eux-mêmes
considéré qu'ils avaient placé la révolution ainsi que leurs intérêts à
fonds perdu sur sa tête, et qu'en l'abandonnant dans un danger qui les
menaçait autant que lui, ils le mettaient dans l'obligation de leur
faire banqueroute, et c'est ce qui est arrivé. L'empereur une fois
abattu, toutes les circonstances de cet événement ont été naturelles, et
quelles que soient les plaintes que les Français puissent faire
entendre, on leur répondra toujours: Fiez-vous à la foi punique!

Les hommes qui ont ainsi égaré la nation, qui est toujours bonne et
pure, sont les mêmes qui ont été les moteurs de tous les grands
désordres depuis 1789 jusqu'à cette désastreuse époque, et qui chaque
fois se sont montrés avec un degré de démoralisation de plus. Que
disent-ils à présent à cette même nation qui redemande le prix des
efforts qu'elle a faits pendant vingt ans, et du sang que ses enfans ont
répandu? La renverront-ils au roi ou aux princes de la maison de
Bourbon? Mais le roi ne peut être comptable de ce qu'il n'a pas reçu; le
gouvernement provisoire de M. de Talleyrand, en trafiquant de
l'armistice qui a précédé l'entrée du roi à Paris, a mis le monarque
dans l'impossibilité de faire valoir les droits de conquête que pouvait
encore appuyer la nation. C'est ce gouvernement provisoire qui a
consommé sa ruine, et qui par là a peut-être jeté parmi elle les élémens
de quelques discordes nouvelles. Enfin on dira aux Français: Si les
Autrichiens avaient abandonné leur monarque dans les deux occasions où
vous avez été à Vienne, la monarchie autrichienne était perdue. Si les
Prussiens avaient été infidèles à leur roi après les malheurs dont leur
pays fut accablé, c'en était fait de leur existence politique. Si les
Russes avaient de même abandonné l'empereur Alexandre, parce que nous
étions les maîtres de Moscou, cette vaste monarchie aurait été
démembrée. Ces trois peuples ont supporté patiemment de longues
calamités; ils ont obtenu le prix de leur persévérance. Quant à vous,
Français, vous n'avez pas voulu voir que, si vous n'avez pas subi le
joug quinze ans plus tôt, c'est que vous aviez l'empereur à votre tête;
maintenant vous vous convaincrez que, si les ennemis vous accablent de
tout leur ressentiment, c'est qu'ils ne craignent plus le prince qui
vous protégeait et qu'ils exécutent en sûreté l'arrêt prononcé contre la
France depuis 1792.

Vous en aurait-il coûté autant pour lui donner les moyens de vous
défendre qu'il vous en coûte après vous être séparés de lui? Souffrez
donc et ne vous plaignez pas; mais surtout évitez de nouvelles discordes
qui achèveraient de perdre le reste de votre existence; songez que vous
restez vingt-quatre millions d'hommes, ayant les mêmes lois et la même
langue, et qu'il y a là d'immenses ressources avec de la sagesse.



CHAPITRE XVIII.

État de l'opinion.--Composition du ministère de Louis XVIII.--Les
intrigans remettent les fers au feu.--M. Fouché.--Confidence singulière
du duc Dalberg.--Projets sur la personne de l'empereur.--Le roi s'y
refuse.--M. de Talleyrand.--Ses mesures avant de partir pour
Vienne.--Projets de massacre.--Ce qui m'arrive.


Je passerai rapidement sur tout ce qui eut lieu entre l'arrivée du roi
et le retour de l'île d'Elbe. Je n'étais plus placé pour bien observer;
je ne veux rapporter que des faits exacts, et j'aime mieux ne pas tout
dire que de raconter des choses dont la vérité peut être contestée.

La déchéance une fois proclamée, chacun prit son parti, et la maison de
Bourbon eut, à son retour en France, une force d'opinion que l'on
pourrait comparer à celle que l'empereur avait eue contre le directoire
à son arrivée d'Égypte. Il fallait bien peu de chose pour assurer au roi
un règne paisible. Si l'on n'avait pas fait des événemens qui l'avaient
replacé sur le trône une révolution, qui d'ordinaire en amène une autre;
qu'il fût venu s'asseoir aux Tuileries sans rien changer que sa manière
de vivre intérieure, il n'y a nul doute que l'administration aurait
marché. Il y avait plusieurs raisons pour cela: la direction des
affaires était dans les mains d'hommes habiles, qui depuis long-temps
étaient accoutumés à les diriger; en second lieu, il y a en France un
besoin d'être gouverné qui est généralement senti, et fait que tout le
monde obéit dès que les mesures qu'on prend sont raisonnables. Hormis
les deux ministères de la police et des relations extérieures, qui
doivent toujours être entre les mains d'hommes possédant la confiance
particulière du monarque, le roi ne pouvait pas faire de meilleurs choix
que ceux que l'empereur avait faits.

Mais un tel arrangement ne convenait pas aux intrigans qui s'étaient
groupés autour du gouvernement provisoire. Celui-ci cherchait à brider
le roi, et à prendre une position assez forte pour écarter tout ce qui
aurait été tenté de signaler sa conduite au prince.

Au fait, ces messieurs n'avaient pas pactisé avec les étrangers, abattu
l'empereur, pour rester dans leur obscurité; ils ne s'étaient vendus aux
ennemis que pour avoir les premières places, ils n'entendaient pas qu'on
les en frustrât: aussi ne négligèrent-ils rien pour persuader qu'il
fallait qu'on les en pourvût.

Le roi ne connaissait personne; il dut nécessairement croire ceux qui se
présentaient comme ayant tout hasardé dans l'intérêt de son retour. En
conséquence, il confirma, à quelques changemens près, les choix du
gouvernement provisoire; de cette manière, la majorité dans le conseil
resta à M. de Talleyrand.

Ceci est important à observer, à cause des conséquences qui vont s'en
déduire.

Talleyrand était ministre des relations extérieures;

L'abbé de Montesquiou était ministre de l'intérieur;

L'abbé Louis (ami de Talleyrand depuis 1789), ministre des finances;

Le général Dupont (créature de Talleyrand), ministre de la guerre;

Malouet, très attaché au roi, mais dupe de Talleyrand, ministre de la
marine;

M. de Vitrolles, ministre secrétaire d'État.

La police, tant celle de Paris que du royaume, était entre les mains de
M. Beugnot, qui était trop honnête homme pour n'être pas dupe de M. de
Talleyrand. (On ne créa d'abord qu'un directeur-général de police; j'en
dirai le motif tout à l'heure.)

La garde nationale était entre les mains du général Dessoles; l'ex-garde
impériale dans celles du maréchal Oudinot.

Le duc Dalberg était ministre d'État, ainsi que Beurnonville. Comment le
roi, ainsi entouré, aurait-il fait un pas contre le gré de M. de
Talleyrand? Aussi les choses marchèrent-elles tant bien que mal pendant
deux mois. Il fallait bien ce temps-là au roi pour apprendre à connaître
les hommes auxquels il avait affaire.

La chambre des députés fut convoquée. On réunit celle qui avait été
ajournée par l'empereur au mois de janvier précédent: elle accourut le
coeur plein de vengeance. On croyait le retour des Bourbons amené,
préparé de longue main, et par conséquent accompagné de toutes les
garanties de liberté publique que l'on désirait; on se crut heureux, et
on ne ménagea pas plus l'encensoir aux arrivans que les injures à
l'empereur.

On ne peut s'empêcher de faire de tristes réflexions sur le caractère
national, en comparant les diatribes de la tribune avec les flatteries
dont elle avait si long-temps retenti: tant il est vrai qu'il faut
vaincre, et que c'est le succès, et non la nature des intérêts que l'on
défend, qui fait la gloire.

Plus on parlait, plus la presse était libre, et plus le roi
reconnaissait, d'un côté, les forces qui étaient à lui, et de l'autre,
la nécessité de prendre une autre position que celle que lui avait faite
le gouvernement provisoire.

Par la même raison, celui-ci sentait le besoin de renforcer son parti,
et c'est dans cette circonstance que je jugeai de tous les projets à
venir de M. de Talleyrand. Il avait besoin, pour les exécuter, de
l'éloignement des étrangers: aussi fut-il expéditif de ce côté-là, et on
en fut bientôt débarrassé.

Cela fait, il chercha à grossir son parti, et eut recours à ce que l'on
appelle vulgairement les jacobins. Ceux-ci n'existaient plus depuis
long-temps, mais il en fallait; on imagina ce moyen-ci pour en trouver.
On supposa qu'ils étaient déjà en grand nombre, on répandit même qu'il y
avait parmi eux de l'agitation. On en parla au roi, afin de pouvoir
l'entretenir de M. Fouché, que l'on voulait lui donner pour ministre de
la police. On lui signala le duc d'Otrante comme le seul homme vraiment
habile sous ce rapport que possédât la France, comme le seul capable de
contenir les jacobins, qui étaient d'autant plus à craindre qu'ils
avaient des rapports avec les illuminés d'Allemagne.

C'était afin de pouvoir lui faire donner le portefeuille de la police
que l'on n'avait d'abord nommé qu'un directeur-général dans cette
partie, car celui-ci aurait vu sans se plaindre un ministre passer avant
lui.

Si M. Fouché avait été agréé par le roi, on eût pu recréer à l'aise le
parti des jacobins, tout en ayant l'air de le combattre et de le
contenir. On aurait poussé ces démagogues aux places, aux fonctions
électives. De cette manière, on aurait préparé l'exécution du projet que
l'on avait été obligé d'abandonner lorsque les souverains alliés
s'étaient déclarés pour les Bourbons.

Le roi refusa obstinément d'accepter M. Fouché, et déjoua ainsi le
projet, sans s'en douter. Voici à ce sujet une anecdote que je tiens du
duc Dalberg lui-même.

Il y avait déjà une quinzaine que le roi était à Paris, lorsque l'on
admit à l'honneur de lui être présentées toutes les personnes qui
avaient été pourvues de titres honorifiques sous l'empereur. Les ducs,
entre autres, furent invités par la voie du _Moniteur_ à se présenter.
Les injures dont j'étais l'objet n'arrêtaient pas; j'étais insulté dans
les pamphlets, décrié dans les journaux; tout cela m'indiquait sur quel
pied j'étais au château, et n'avais garde d'y paraître.

J'attendis une seconde invitation; le _Moniteur_ la fit, je me décidai,
j'allai rendre mes devoirs au chef du gouvernement. Je rencontrai le duc
Dalberg dans le salon du Trône, je liai conversation avec lui, en
attendant que la messe fût finie.

Il me demanda ce que je comptais faire: je lui répondis que je n'avais
pas de projets, et que je voulais vivre en paix et loin des affaires. Je
ne sais où il avait pris que j'avais de l'ambition, mais il me conseilla
de renoncer à courir la fortune, ajoutant que j'étais un brave homme,
mais tout-à-fait incapable de remplir un grand emploi. L'homme d'État
avait prononcé, et reconnu même qu'il n'y avait jamais eu que M. Fouché
de réellement habile dans le ministère de la police. Il m'apprit que
l'on avait proposé au roi de le reprendre, mais que l'on n'avait pu
vaincre la répugnance que montrait ce prince à employer un homme qui
avait voté la mort de son frère. M. Dalberg trouvait cela
extraordinaire, et disait que c'était un grand malheur pour la France,
qu'il n'y avait que M. Fouché qui fût en état de la gouverner dans la
situation où elle était, et que l'on verrait de belles choses d'ici à
peu de temps, si l'on ne prenait pas un parti contre toutes les têtes
remuantes, tant en France qu'en Allemagne.

Je ne pus m'empêcher de lui observer que je ne concevais pas comment,
avec une pareille opinion, il avait pu concourir à la destruction d'un
ouvrage qui était une aussi forte garantie contre la propagation des
principes qu'il paraissait tant redouter.

Il me répondit qu'on n'avait pas été le maître des événemens, qu'il
avait bien fallu accepter ce que l'on n'avait pas eu les moyens de
refuser. Il ajouta: «Nous avons eu une belle peur un soir, et si l'on ne
s'était pas pressé d'accepter ceux-ci (en parlant des princes de la
maison de Bourbon), nous aurions bien pu revoir l'empereur. Encore
n'est-il pas sûr que, sans Marmont, il eût été détrôné.

«Que vouliez-vous que l'on fît? on n'a eu le temps de rien arranger
avant leur retour. C'est à présent seulement que l'on va s'en occuper:
mais si l'on ne parvient pas à faire adopter à ceux-ci la résolution de
régner avec les idées libérales, le pays ne sera pas tenable; il faudra
que chacun s'enfuie.»

Ainsi me parlait M. Dalberg vingt jours environ après l'arrivée du roi;
cela m'expliqua pourquoi on voulait mettre M. Fouché au ministère de la
police. On cherchait déjà à s'emparer des postes, pour commencer la
destruction d'un gouvernement que l'on avait à peine établi.

Pendant les trois premiers mois qui suivirent le retour des Bourbons,
les esprits étaient contens. L'on s'était néanmoins déjà aperçu
qu'aucune garantie n'avait été prise contre les projets que Louis XVIII
aurait pu former par la suite, pour remettre les choses au point où
elles étaient avant la révolution de 1789. Mais les entourages du roi ne
tardèrent pas à jouir de la confiance que leur avait méritée la position
dans laquelle ils avaient vécu, par suite des malheurs que ce prince
avait lui-même éprouvés pendant vingt-cinq ans.

Cet entourage était composé en majeure partie de vieillards qui ne
connaissaient plus la France. Ils étaient restés sur la mauvaise humeur
que leur avaient donnée les événemens de la révolution, et n'avaient
rien appris depuis qu'ils avaient été obligés de chercher un asile à
l'étranger.

La chambre des députés au contraire était composée d'hommes qui avaient
à peine connu ce que les premiers ne voulaient pas oublier, c'est-à-dire
toutes les pratiques de l'ancien régime. Les députés de cette même
chambre professaient hautement tous les principes politiques que la
révolution avait consacrés. Dès-lors il était facile de voir que l'on ne
pouvait pas rester long-temps d'accord, et qu'il fallait, ou que les
vieillards se réformassent, ce qui n'était pas présumable, ou que les
hommes élevés dans la révolution fissent rétrograder leurs idées, et
abjurassent tout ce qu'ils avaient professé comme dogmes, ou suivi par
habitude depuis plus de vingt ans.

On passa ainsi tout l'été de 1814. Vers le mois de septembre, on
commença à s'apercevoir de tout ce qu'il y aurait encore à faire, pour
obtenir ce que l'on demande depuis si long-temps, et que
vraisemblablement on demandera plus long-temps encore, sans que l'on
puisse parvenir à s'entendre.

Il faut croire que, malgré les milliers de productions de toute espèce
qui ont été publiées sur les constitutions et les gouvernemens, on n'a
pas présenté aux esprits des choses bien claires; autrement l'on serait
forcé de reconnaître que ceux-ci ont manqué de sagacité pour les saisir.
Voilà près de trente ans que l'on se bat pour une constitution, et à
force de vouloir la perfectionner, on a fini par n'en point avoir du
tout.

Pendant que l'on discutait sur les droits de l'homme et la liberté
individuelle, on a vu proscrire des citoyens recommandables par de longs
services, et asservir la nation en la dépouillant de la première des
prérogatives. On a vu également, pendant que l'on discutait sur des
plans de finances, et que l'on s'occupait de la prospérité nationale,
détruire la fortune publique et souscrire à tous les désastreux
arrangemens qui ont rendu tout, jusqu'au territoire, l'hypothèque des
engagemens pris avec les ennemis.

Une constitution est sans doute une chose fort nécessaire, mais il est
bon aussi de mettre aux affaires des hommes dont les intentions soient
pures, et la conduite honorable.

Les mêmes hommes qui avaient attribué à leur influence les événemens qui
avaient amené le retour de la maison de Bourbon, étaient très attentifs
à observer la dissemblance qu'il y avait entre les sentimens qui
animaient ces entourages du roi, et ceux qui animaient la majorité des
Français.

L'expérience a assez démontré où conduisent les discordes, lorsqu'une
fois la nation est en mésintelligence avec le pouvoir. Dans cette
occasion-ci, on prévoyait déjà qu'une nouvelle catastrophe serait la
suite de cet état de choses, qui cependant ne faisait que commencer.
Mais lorsqu'on n'est pas d'accord sur les principes, on ne l'est pas
davantage sur les conséquences qu'ils entraînent. Les opinions se
rallièrent en silence; bientôt on vit de tous côtés se former des
sociétés où l'on parlait librement contre le gouvernement et tous les
actes de son administration.

M. de Talleyrand et ses collaborateurs ne songèrent dès-lors qu'à
préparer un ordre de choses qui pût être substitué à celui qui était
établi, dans le cas où ils parviendraient à le faire écrouler.

Ce fut sur ces entrefaites que le roi nomma le diplomate ambassadeur
près du congrès réuni à Vienne. M. de Talleyrand s'y rendit, emmenant
avec lui le duc Dalberg, à qui il fit donner un caractère diplomatique.
Il eut toutefois la précaution de bien organiser sa correspondance avec
Paris, afin de ne manquer d'aucunes informations[32].

Il fit nommer par _interim_, aux relations extérieures, M. de Jaucourt
qui était sa créature, et partit ensuite pour Vienne.

En quittant Paris, M. de Talleyrand était convaincu qu'une nouvelle
révolution était inévitable; il avait cherché en conséquence de quel
côté on parviendrait à rallier le plus de monde. On avait déjà parlé du
duc d'Orléans, mais on ne s'était pas arrêté à cette idée, parce que ce
prince n'offrait pas assez de sécurité sur les inconvéniens que l'on
trouvait déjà insupportables avec les alentours des princes de la
branche aînée, c'est-à-dire que le duc d'Orléans n'aurait pas fait une
scission assez complète avec les émigrés et tout ce qu'on entend
communément par cette dénomination. Comme on ne voulait ni de la
république ni d'un gouvernement électif, on trouva que ce qu'il y avait
de plus raisonnable était de se rattacher à la régence; mais pour cela
faire, il fallait prendre un parti contre l'empereur, qui pouvait partir
de son île, et arriver à Paris comme un trait. Les artisans de la
déchéance s'étaient mis à la besogne. Ils s'étaient affilié tout ce
qu'ils avaient trouvé de brouillons et avaient formé le projet de faire
assassiner l'empereur. Ils avaient imaginé d'associer l'autorité à cet
attentat; l'assassin était prêt, il ne s'agissait que d'obtenir
l'agrément du roi. On s'adressa à M. de Blacas; on le détermina à
soumettre le projet au souverain, mais celui-ci ne voulut rien entendre.
Les meneurs, à qui ses intentions furent assez durement signifiées, n'en
persistèrent pas moins dans la coupable résolution qu'ils avaient prise.

Ce qui déterminait encore à adopter le parti de la régence, c'est que
les armées étaient rentrées en France après avoir successivement évacué
tous les points qu'elles occupaient encore au-delà des frontières.

Les prisonniers de guerre étaient revenus tant d'Angleterre que des
autres pays. Les uns et les autres ne voyaient plus de perspective par
la création d'une troupe de noblesse pour la garde du roi. Quelques
dispositions de cette espèce avaient fourni des prétextes à ceux qui
étaient mécontens, pour laisser apercevoir leur mauvaise humeur.

Les choses étaient allées rapidement; au mois d'octobre, on rencontrait
déjà dix personnes prêtes à s'armer contre le roi, pour une qui était
résolue à le défendre.

D'autres considérations personnelles à M. de Talleyrand l'obligeaient
aussi à ne pas perdre un instant pour changer sa position, qu'il avait
bien jugée être mauvaise et incompatible avec les principes qui
semblaient devoir être la base du gouvernement du roi.

En quittant Paris, sa résolution était arrêtée; mais il n'était pas fixé
sur les moyens dont il convenait de faire usage, ni sur ce qu'on
pourrait substituer au gouvernement après sa chute. Comme il prévoyait
bien que la majorité de la nation, que l'armée entière seraient plus
favorables à la régence qu'au duc d'Orléans, que l'on ne connaissait pas
beaucoup plus que la branche aînée, il ne songea qu'à se garantir
personnellement de tout ce qu'il y aurait eu de dangers pour lui dans le
retour d'un gouvernement qu'il avait lui-même abattu. Aussi à Vienne
fit-il son affaire principale de l'enlèvement de l'empereur, qu'il
peignait comme pesant sur la France, et y entretenant les espérances des
esprits remuans. Sous ce rapport, il avait raison.

On était très occupé de l'empereur, et plus on approfondissait les
détails de tout ce qui avait amené sa chute, plus on lui témoignait
d'intérêt.

Talleyrand avait l'exemple du retour d'Égypte. Il craignait une seconde
représentation de cet événement. L'on avait tant dit que la tranquillité
de l'Europe dépendait de celle de la France, qu'on se persuada aisément
que l'enlèvement de l'empereur était une chose nécessaire au bonheur
général: aussi M. de Talleyrand parvint-il à l'obtenir. Il n'y eut que
l'empereur de Russie qui fit difficulté de se rendre à cette
proposition, mais qui, enfin, y avait tacitement consenti.

L'on a prétendu que le roi de France avait donné cette instruction à son
plénipotentiaire. Je ne sais à cet égard que ce qui m'en a été dit, mais
comment croire que M. de Talleyrand aurait pris sur lui d'ouvrir une
pareille négociation, si elle n'avait pas été conforme à ses
instructions? Elle n'était pas, du reste, déraisonnable de la part du
roi, mais aussi il mettait par là l'empereur en droit de se défendre et
de le prévenir comme il le fit en effet.

Il n'avait jamais été convenu qu'il ne pourrait pas attaquer le roi de
France, et à plus forte raison se défendre contre lui. L'opinion est
injuste lorsqu'elle attribue à l'empereur seul les tristes résultats
dont son entreprise à été suivie. Un jour ou l'autre, on reviendra sur
cette question, et ce sera tant pis.

Il y avait peu de temps que le congrès de Vienne était ouvert, lorsqu'il
survint un changement dans le ministère à Paris; M. Malouet, qui était
ministre de la marine, mourut, et enleva ainsi une voix à M. de
Talleyrand.

Il fut remplacé par M. Beugnot, qui n'a jamais rien connu à la marine.
D'un autre côté, la police fut donnée à M. d'André, homme de bien et
indépendant, qui ne pouvait pas être rangé sous l'influence de M. de
Talleyrand. Enfin le roi, ayant reconnu quelques malversations dans les
dépenses du ministère de la guerre, retira le portefeuille au général
Dupont. Il le remplaça par le maréchal Soult, qui était encore moins
disposé à se mettre sous l'aile du diplomate.

Celui-ci se trouvait par là avoir perdu beaucoup de sa puissance depuis
son départ de Paris, ce qui ne contribua pas peu à le décider à mener la
seconde partie de son projet un peu plus vite qu'il n'en avait d'abord
eu l'intention.

À Paris, l'on tourmentait les imaginations des esprits faibles par des
prétendus projets de proscription; on faisait circuler dans le monde des
listes sur lesquelles on avait inscrit le nom des personnes qui
semblaient devoir être les premières victimes de la réaction. L'on avait
été jusqu'à pousser les alentours du roi à se porter à toute sorte de
mesures propres à le dépopulariser; on avait probablement imaginé ce
moyen pour hâter sa perte.

Cet état de choses ne pouvait manquer d'être souvent la matière de la
correspondance de Paris avec Vienne, où l'on informait exactement M. de
Talleyrand de tout ce qui pouvait l'intéresser. Vers les mois de
novembre et décembre, il y avait à Paris un horizon politique si obscur,
même pour ceux qui habitaient cette capitale, qu'il était difficile de
ne pas s'en former une idée encore pire, quand on ne jugeait de l'état
des choses que par des données de correspondance.

À cette époque, la famille royale se trouvait sur une pente de
déclinaison; loin de regagner dans l'opinion publique, elle perdait tous
les jours davantage. Il y avait une double raison à cela.

D'abord l'opposition aux vues politiques qu'on lui supposait. La
restitution des biens nationaux et autres choses de cette espèce avaient
seules suffi pour détacher d'elle.

Ensuite il y eut, dès cette époque, une agence active qui ne laissa rien
échapper de tout ce qui pouvait dépopulariser la maison de Bourbon. On
saisit adroitement le ridicule, qui en France est une arme si puissante,
et dans cette circonstance on l'employa sous toutes ses formes. On eut
l'air de mépriser ce moyen dangereux; mais il fit des plaies profondes.
La famille royale parut bientôt isolée au milieu de la nation.

J'avais été autrefois trop avant dans les affaires pour ne pas
rechercher les causes de ce que j'apercevais, et qui était si général,
que, dans la terre où je vivais retiré, les gens de la campagne me
disaient que j'eusse patience, que cela ne pouvait pas durer.

Ce ne fut néanmoins que plus tard que je sus tout ce qui avait produit
les effets que je remarquais du fond de mon exil. Je le rapporterai tel
qu'on me l'a donné; mais auparavant je dois raconter une anecdote qui
m'est personnelle, parce que cela revient à l'appui de l'opinion que
l'on voulait établir sur la formation des listes de proscription.

J'ai toujours cru que c'était à quelque machinateur de nouvelles
révolutions que je dus l'ordre qui me fut donné de sortir de Paris.
Quelque répugnance que j'eusse à y obtempérer, je fus obligé de le
faire, car je n'étais pas dans une position assez bonne pour braver la
malveillance qui s'acharnait sur moi. Il était d'ailleurs si facile aux
intrigans à projets nouveaux, de mettre leurs faits et gestes à
l'adresse d'un homme qui avait été ministre de la police, que je dus
prendre garde à moi. Les choses en étaient au point que mes démarches
les plus simples étaient devenues suspectes. On en jugera par le fait
suivant.

Je m'étais livré à la grande culture; la récolte des pommes de terre
avait manqué, je fus obligé de faire acheter deux ou trois cents sacs de
ces tubercules sur les marchés des environs de Paris, d'où, après les
avoir emmagasinés dans une des remises de mon hôtel, on les conduisait à
ma terre à dix lieues de la capitale. Croirait-on qu'une chose aussi
simple devint une affaire de gouvernement, et qu'on ne craignit pas
d'adresser à des princes du sang une dénonciation d'accaparement, de
projet d'affamer Paris? Il y eut un ordre donné au commissaire du
quartier de constater l'existence et la quantité de ces pommes de terre,
et recevoir ma déclaration sur l'emploi que je comptais en faire. Cette
ridicule visite eut lieu avec la sévérité la plus grave; je dois
l'avouer, les employés de police qui l'exécutaient en étaient honteux;
mais enfin ils devaient obéir.

Obligé de quitter Paris, je me retirai dans ma terre où je vivais seul,
ma femme et mes enfans étant restés dans mon hôtel.

Nous étions au mois de novembre; un homme à décoration se présente et
demande à m'entretenir; je le reçois: il m'apprend qu'il est un de mes
obligés, que la reconnaissance lui prescrit de me dévoiler ce qui se
trame contre moi. «Ne restez pas ici, monsieur le duc, me dit-il, ne
restez pas ici; je ne puis trop vous engager à rentrer à Paris, d'où on
ne vous a pas assurément fait sortir sans motifs. Avant-hier, on devait
se présenter chez vous; on ne l'a pas fait, mais la chose n'est que
différée. Dans peu de jours, vous verrez entrer ici quatorze personnes
conduites par un nommé D***[33], que vous devez connaître; les autres
sont des hommes de même espèce (il me les nomma): l'on viendra vous
réclamer de l'argent; ce sera le prétexte que l'on prendra pour
commencer une querelle dans laquelle on doit vous assassiner. On est sûr
de l'impunité, déjà même on a rédigé le rapport de cette aventure, afin
de la mettre dans les journaux. Il est conçu de manière à faire penser
que l'on serait venu chez vous vous réclamer de l'argent et vous
proposer un défi que vous auriez refusé, mais que, forcé par les hommes
d'honneur auxquels vous aviez affaire, vous avez été contraint de
l'accepter; et comme l'on a supposé que vous blesseriez quelqu'un en
vous défendant, on a de même supposé que c'est en duel que vous auriez
blessé le premier, le second, tous ceux qui le seraient; mais qu'enfin
vous auriez succombé à votre tour.

«Je ne puis vous en dire davantage sans m'exposer moi-même; mais pour
rien, ne restez chez vous, parce que je ne pourrais pas venir deux fois
vous donner un pareil avis.»

Cet honnête homme me quitta, et, comme l'on pense bien, j'envoyai au
ministre de la police une copie de sa déclaration, lui indiquant les
noms qu'il m'avait cités. Ils étaient aisés à trouver, puisque ce ***
était chevalier de Saint-Louis, et garde de la porte de la maison du
roi. Je fis donner communication de son projet à son capitaine, M. de
Mortemart, et je n'en entendis plus parler.

Malgré cette précaution, je jugeai prudent de rentrer à Paris, et d'y
passer quelques jours pour faire abandonner le projet de venir
m'assassiner à ma campagne. C'est pendant ce petit séjour que je fis
dans la capitale que je vis ce qui se préparait. Je n'en connus
cependant les ramifications qu'après le retour de l'île d'Elbe. Je vais
les consigner ici.



CHAPITRE XX.

L'enlèvement de l'empereur est décidé.--À quoi servait M.
Dalberg.--Metternich se met en rapport avec Fouché.--Questions posées
par le diplomate.--Menées de Fouché.--Il est obligé de s'adjoindre des
collaborateurs.--Ceux-ci le jouent.--Maladresse de la cour.--Anecdotes
diverses.--J'envoie un émissaire à l'île d'Elbe.--M. André.--Ma
conversation avec ce ministre.


M. de Talleyrand, apprenant d'un côté ce qui se passait à Paris, et se
croyant sûr de l'enlèvement de l'empereur de l'île d'Elbe, ne songea
plus qu'à hâter cette dernière opération, dont s'était chargé, disait-on
alors, l'amiral anglais Sidney-Smith, auquel on devait donner pour
mission apparente le commandement d'une expédition contre les puissances
barbaresques dans la Méditerranée.

Je n'appris cette circonstance que par tout ce qui se disait
publiquement à Paris, où une foule de lettres qu'on recevait de Londres
donnaient des détails sur le congrès, vers lequel tous les regards
étaient tournés. Les feuilles publiques anglaises disaient même que l'on
devait conduire l'empereur à Sainte-Hélène, et celles d'Allemagne
l'avaient répété. L'empereur les recevait à l'île d'Elbe.

On ne faisait guère de doute que cette opération n'eût lieu. Comment
d'ailleurs ne l'aurait-on pas cru d'après les détails suivans, qui m'ont
été confirmés par M. Fouché lui-même au mois de mai 1815?

Il faut rappeler que M. de Talleyrand avait près de lui le duc Dalberg.
Celui-ci avait épousé la fille de madame de Brignole, qui avait suivi
l'impératrice Marie-Louise à Vienne. M. de Talleyrand avait ainsi un
moyen naturel de négocier sa position avec la régente, après avoir mis
sur le compte de l'instruction du roi de France l'enlèvement de
l'empereur pour Sainte-Hélène, quoique cela le servît lui-même pour le
moins autant que cela pouvait être utile aux intérêts du roi.

Pendant qu'il négociait ce point officiellement, il se servait du duc
Dalberg pour faire répandre autour des ministres étrangers que l'on
serait prochainement obligé, en France, de se détacher de la maison de
Bourbon, qui ne pouvait rallier à elle aucun des partis de la nation. Il
faisait insinuer qu'il était sage de prévoir ce cas-là, et d'être prêt à
substituer un ordre de choses quelconque à celui qui existait, si l'on
ne voulait pas voir de nouveau le pays tout en feu.

En présentant cela comme une prévoyance, on était bien assuré de se
faire écouter, et, qui mieux est, d'exciter assez d'attention pour que
l'on cherchât à pénétrer la vérité d'une semblable assertion, qui ne
pouvait manquer d'être justifiée par tout ce que la correspondance de
Paris apprenait.

Fouché m'a dit que le duc Dalberg lui avait écrit à cette époque, pour
lui demander quelques renseignemens de ce genre, afin sans doute d'en
faire son profit à Vienne; mais comme il connaissait le correspondant
auquel il avait à faire, il lui répondit qu'il ne voulait se mêler de
rien avant d'avoir une lettre du ministre autrichien. Il ajoutait que
c'était alors que (sur les instances de M. Dalberg sans doute) M. de
Metternich, probablement dans l'intention de juger du degré de confiance
que l'on devait accorder au langage que ce diplomate en sous-ordre
tenait à Vienne, lui écrivit, et qu'il lui avait répondu.

Il ajouta que cette première lettre de M. de Metternich avait été suivie
de quatre autres. Ainsi assuré des intentions de l'Autriche, il se mit à
l'oeuvre; mais jusque-là il avait rejeté (il le prétendait du moins)
toutes les sollicitations qui lui avaient été faites.

«Je garde, ajoutait-il, toutes ces lettres de Metternich, pour m'en
servir en temps et lieu. J'en ai cinq, et il doit en avoir autant de
moi. Il m'en a écrit une pour avoir mon opinion sur une question qu'il
avait posée en trois points, qui étaient ceux-ci:

«Si l'empereur reparaissait en France, qu'arriverait-il?

«Si le roi de Rome était présenté à la frontière et appuyé d'un corps de
troupes autrichiennes, qu'arriverait-il?

«Et enfin, si rien de tout cela n'avait lieu, et que le mouvement qui
viendrait de la population fût national, quelle direction prendrait-il?

M. Fouché me disait lui avoir répondu à chaque question de la manière
suivante:

«Si l'empereur reparaissait à la frontière, tout dépendrait du premier
régiment que l'on enverrait contre lui: s'il passait de son côté, toute
l'armée suivrait son exemple.

«Si le roi de Rome paraissait à la frontière avec un corps autrichien
pour le protéger, dans un moment, tout le monde serait pour lui.

«Si aucun de ces deux cas ne se présentait, et que le mouvement
révolutionnaire vînt de l'intérieur, il se ferait en faveur du duc
d'Orléans.»

C'est à la suite de ces communications qu'il se mit à travailler.

La maladie de Fouché et Dalberg est de croire qu'ils persuadent. Ils ne
veulent pas s'apercevoir qu'on les devine, et que, dans ce cas-ci
surtout, on voyait qu'ils ne songeaient à un autre bouleversement que
parce que leurs espérances personnelles avaient été déçues par les
principes qu'avaient adoptés les princes de la maison de Bourbon. Ils ne
voulaient que les premières places, et peu leur importait l'honneur
national, etc., etc. Mais les étrangers faisaient un autre calcul: il
leur importait peu que MM. Fouché et Dalberg eussent les premières ou
les dernières places, mais ils tenaient beaucoup à profiter des trames
qu'ils pouvaient ourdir.

Je ne sais si on les jouait dans ce cas-ci: je ne suis autorisé ni à en
douter, ni à le croire, mais je suis certain qu'on les connaissait trop
bien l'un et l'autre pour être leurs dupes. Ils ne le croyaient pas, car
le propre de la vanité est de s'abuser.

Quoi qu'il en soit, M. Fouché ne pouvait manquer d'observer qu'à Paris
la maison de Bourbon perdait tous les jours, et qu'une révolution était
d'autant plus probable, qu'elle était plus facile; il avait eu des
communications avec Vienne, et ne songea qu'à profiter d'un nouveau
désordre pour se faire personnellement une meilleure position.

En conséquence, il commença à faire pratiquer de jeunes généraux parmi
ceux qui avaient été conservés en activité de service et qui
commandaient des troupes. Il eut soin de choisir les plus susceptibles
d'exaltation, de leur peindre les malheurs dont le pays était accablé,
et de leur faire observer que de braves gens comme eux ne seraient
jamais considérés par un gouvernement qui ne s'entourait que de vieille
noblesse; qu'enfin ils devaient s'attendre avant peu à être renvoyés.

M. Fouché n'était pas assez connu de ceux à qui il tenait ce langage
pour qu'ils jugeassent de ses projets. Ils ne les envisagèrent que d'un
côté et fort légèrement; ils reçurent les directions qu'il voulut leur
donner.

Ce fut dans ce temps-là qu'eut lieu à Paris l'affaire du général
Excelmans. Cet officier était employé dans la première division
militaire; le ministre, après l'avoir fait mettre à la demi-solde à
cause d'une lettre qu'il avait écrite au roi de Naples dont il avait été
l'aide-de-camp, voulut le contraindre à quitter Paris. Excelmans refusa
de se soumettre à la décision, et invoqua les dispositions de la Charte
constitutionnelle. Comme les esprits étaient mal disposés pour le
gouvernement, tout le monde fut favorable à Excelmans, et l'on crut
avoir rencontré une occasion d'éclater.

Le ministre de la guerre ordonna l'arrestation du général. Celui-ci
s'enfuit et demanda un conseil de guerre; on le renvoya devant celui de
Lille, il s'y rendit. Les officiers de la garnison allèrent le chercher
en cérémonie pour le conduire à la salle où se tenait le conseil, et le
ramenèrent chez lui au milieu des acclamations après le jugement qui
l'acquitta. Une telle décision, déjà si grave par elle-même, devint
capitale à raison de la disposition où étaient les esprits.

M. Fouché saisit cette circonstance, et en même temps qu'il la
commentait pour échauffer les têtes, il faisait entretenir les généraux
qui commandaient des troupes hors de Paris. Il se mit en relation de
suite avec quelques-uns de ceux qui tenaient garnison dans le nord, et
réussit bientôt à les égarer. Il vint ensuite à la garde nationale.

Il avait naturellement action sur elle par M. Tourton. Le général
Dessoles, qui la commandait, était d'ailleurs un homme qui avait fait
ses preuves en révolution.

De plus, il avait su attirer à lui le général Lallemand, qui commandait
une brigade de dragons dans les environs de Laon et Soissons. Il avait
dès-lors assez de moyens; il ne s'agissait que de mettre tout cela en
mouvement, car ce n'est pas une petite chose que de se déterminer à
franchir les bornes du devoir pour se jeter gratuitement dans une
démarche criminelle. Fouché le savait mieux qu'un autre: aussi ne mit-il
son nom nulle part, et se ménagea-t-il une porte de retraite au besoin.

Il arriva aussi quelques scènes de rues que l'on saisit avidement pour
railler la cour.

La célèbre actrice mademoiselle Raucourt mourut. Les sociétaires du
Théâtre-Français, accompagnés de ceux des autres théâtres de la
capitale, lui rendirent les derniers devoirs et lui avaient composé un
très beau cortége. Ils vinrent présenter la défunte à l'église de
Saint-Roch; le curé ne voulut pas la recevoir. Il ferma la porte de son
église, dans laquelle il se tint pendant que tout le cortége se
débattait dans la rue Saint-Honoré. Ce spectacle eut bientôt attiré la
foule. On commença par rire, puis vinrent les menaces contre le curé,
qui refusait toujours d'ouvrir son église. Il y avait déjà quelque temps
que ce désordre durait, lorsque des Tuileries, où l'on avait été
prévenu, il arriva un ordre pour faire ouvrir les portes de l'église de
Saint-Roch et recevoir le corps de la défunte. La malveillance s'empara
de ce fait, et en fit mille plaisanteries plus piquantes les unes que
les autres.

À peu près à la même époque eut lieu l'exhumation du corps du roi Louis
XVI et de celui de la reine Marie-Antoinette, que l'on transporta en
grande cérémonie, le 21 janvier 1815, depuis le cimetière de la
Madeleine, rue d'Anjou, jusqu'à Saint-Denis.

On était déjà si mal disposé, que l'on saisit l'occasion de manifester
son mécontentement. On avait mis les troupes sous les armes de très
bonne heure; elles bordaient la haie, à partir du cimetière jusqu'à la
barrière par laquelle le cortége devait sortir pour se rendre à
Saint-Denis.

Les restes du roi Louis XVI, ainsi que ceux de la reine
Marie-Antoinette, consistaient dans un peu de terre blanchâtre que l'on
avait retrouvée à la place où ils avaient été enterrés dans de la chaux
vive. On conçoit aisément qu'ils avaient dû être consumés: on prétendit
cependant que l'on avait retrouvé le crâne de la reine et même une de
ses jarretières. C'était tant mieux.

Ces faibles restes avaient été placés sur un char funèbre d'une
élévation si disproportionnée, qu'il était hors d'état de passer sous
les réverbères de la rue. On n'en avait pas fait la remarque, et on
n'avait pris aucune précaution pour rehausser ceux-ci.

Le cortége se mit en marche; le char funèbre s'accrocha aux réverbères;
on fut obligé, à diverses reprises, de s'arrêter pour le dégager. Il
faisait mauvais: le temps, la négligence de l'administration des
cérémonies eurent bientôt mis tout le monde en gaieté. Chacun se
répandit en railleries sur cette pompe funèbre; quelques voix même,
saisissant le moment où les décorations du char s'engageaient dans un
réverbère, firent entendre le cri: _À la lanterne!_ Il semblait qu'on
eût pris à tâche de faire faire à la cour tout ce qui offrait prise aux
saillies.

Je n'étais pas encore dans le monde lorsque la révolution commença, mais
j'entendais dire à tous ceux qui avaient assisté à l'origine du drame
que c'était par des bagatelles de cette espèce que l'on était parvenu à
ébranler le colosse que son antiquité semblait avoir rendu
indestructible.

Plus l'on voyait la cour faire de fausses démarches, plus l'on prenait
des avantages sur elle. Les hommes à mouvement s'agitaient, les
communications de M. Fouché étaient devenues plus actives, et dès les
premiers jours de février tout annonçait l'explosion.

Il fallait que les administrations du roi eussent les yeux bien peu
ouverts, car _on conspirait_, comme on dit, _sur les bornes, au coin des
rues_. Personne, si ce n'est le ministère, n'ignorait ce qui se
préparait.

Avant d'aller plus avant, je placerai ici une réflexion.

Je n'écris pas pour un parti, je recueille mes souvenirs et ne dois de
secret à aucun de ceux qui non seulement ne m'en ont pas confié, mais
qui ont eu la lâcheté de mettre mon nom sur une liste de proscription où
les leurs auraient dû figurer les premiers, parce qu'ils étaient les
seuls vrais coupables.

Je ne veux dénoncer personne; mais en écrivant les événemens de
l'époque, je tracerai les noms chaque fois qu'ils se trouveront liés à
ma narration.

Si je rapporte des erreurs, je suis prêt à les redresser, mais pour les
injures et les récriminations, je les tiens d'avance pour non avenues.

Je ne puis faire aucun mal à ceux qui m'en ont tant fait, et d'ailleurs
je ne leur dois pas plus de ménagemens qu'ils n'en ont eu pour moi, soit
au retour de l'île d'Elbe, soit au dernier départ de l'empereur. Je suis
las d'être le bouc émissaire de ces excitateurs, et je veux leur
renvoyer ce qu'ils ont mis à mon adresse; ils courent d'autant moins de
dangers, que leur habileté en révolution les a déjà mis à couvert de ce
qu'ils avaient à craindre.

M. Fouché regardait la chute du roi comme certaine. Il n'y avait que sur
le gouvernement qu'on pourrait faire succéder à ce prince, qu'il n'était
pas fixé. Cet homme, à qui l'on accordait tant d'habileté, était hors
d'état d'assembler deux idées. C'étaient cette légèreté d'esprit et
cette inconséquence de caractère qui lui étaient propres, qui avaient
fait appeler habileté ce qui n'était qu'une longue suite de duplicités.
Il suffit d'ailleurs d'un peu de réflexion pour voir que si M. Fouché
avait été un homme qui eût de l'âme, qui eût servi franchement son
parti, il aurait succombé dix fois. Il ne s'est maintenu au milieu des
orages révolutionnaires qu'en livrant successivement ceux auxquels il
s'était attaché.

Je suis un des hommes du monde qui peut mieux le juger, parce que, lui
ayant succédé, j'ai vu ce qu'il n'avait pas fait et ce qu'il avait
laissé faire; c'est de cette époque que je suis revenu de l'opinion que
j'en avais moi-même avant de connaître son administration. Sa
vacillation continuelle n'a pas peu contribué à empêcher la fixation des
esprits à un principe qui avait été adopté comme base du repos général.

Cet homme, qui avait occupé quinze ans la place administrative d'où l'on
juge toutes les autres, ne savait comment il se conduirait le lendemain
du jour où il aurait abattu le roi; car enfin, après avoir détruit, il
faut réédifier et le faire assez promptement pour entraîner toutes les
irrésolutions avant que la partie adverse soit revenue de son
étonnement.

Il lui fallait un homme pour la partie militaire, un autre pour la
partie civile; il fut obligé de s'adjoindre des collaborateurs. Il
chercha à se rapprocher de deux hommes qui avaient fait leurs preuves en
ce genre. Tous deux connaissaient le personnage auquel ils avaient
affaire, tous deux méprisaient sa versatilité et éprouvaient la plus
forte aversion pour lui; mais la nécessité réconcilie même des ennemis
qui semblent ne devoir jamais s'entendre. Les auxiliaires que voulait se
donner Fouché prêtèrent l'oreille, sans toutefois s'engager.

L'un et l'autre avaient trop d'expérience pour être dupes. Ils exigèrent
avant tout que Fouché leur fît connaître les moyens dont il pouvait
disposer. Celui-ci le fit-il? Leur dit-il tout ce qu'il avait ébauché
avec Metternich? Je l'ignore, mais je le crois, parce qu'une entreprise
pour changer le gouvernement pendant la réunion du congrès de Vienne
était une folie, à moins d'être d'accord avec une des grandes puissances
étrangères. M. Fouché n'a eu garde de ne pas répondre aux objections qui
lui en auront été faites; il a sans doute communiqué sa correspondance
avec le duc Dalberg et avec les ministres étrangers. Après la
communication de pareilles pièces, personne ne pouvait disconvenir que
l'entreprise ne présentât des chances favorables. Les deux
collaborateurs que s'était adjoint Fouché étaient fort attachés à
l'empereur et incapables de prendre part à quelque chose qui n'aurait
pas été dans ses intérêts. Le duc, qui les connaissait, eut grand soin
de leur protester qu'il pensait comme eux, mais que, s'il avait dit un
mot de l'empereur à Vienne, on ne l'aurait pas écouté, et qu'enfin le
seul moyen de ramener ce prince était de commencer par appeler son fils,
parce qu'il était naturel de rendre son père à cet enfant. Il persuada à
ces messieurs qu'il avait travaillé pour l'empereur, et j'ai vu l'un des
deux persuadé qu'il avait réellement agi dans les intérêts de
l'empereur.

Fouché les jouait, comme il jouait les généraux dont j'ai parlé, hormis
un ou deux auxquels il avait reconnu des caractères propres aux
conjurations. Tous croyaient être mis en mouvement pour l'empereur; mais
les auxiliaires dont il a déjà été plusieurs fois question connaissaient
M. Fouché, ils ne s'y fièrent qu'à demi, et songèrent à faire prendre
une direction conforme à leur manière de voir à tout ce qu'il se
proposait de tenter dans un autre but. Ils travaillèrent dans ce sens,
et réussirent à jouer Fouché.

On ne peut s'empêcher de remarquer qu'il n'y avait pas un seul homme
dans cette entreprise qui n'eût un double jeu et un double langage.
Appellera-t-on cela de l'habileté? J'y consens; mais j'aurai bientôt
occasion de tirer de tristes conséquences de cette versatilité de
conduite.

Voici quelle était au mois de février notre situation intérieure. M.
Fouché était en communication directe avec les ministres du congrès, à
ce qu'il disait, mais l'était positivement avec le duc Dalberg,
c'est-à-dire avec Talleyrand, qui travaillait à faire place nette en
faisant enlever l'empereur. Il était trop intéressé à mener à fin cette
tentative pour permettre qu'on fît la moindre entreprise avant que
celle-là fût exécutée.

À Paris, Fouché était en rapport avec MM. *** et ***, qu'il cherchait à
abuser comme ceux-ci travaillaient à lui donner le change. Il était de
plus en rapport avec le général *** et le général Lallemand; il confiait
à quelques uns la haine qu'il portait à l'empereur, avec les autres il
déplorait sa perte. Il savait que c'était un moyen sûr de les enlever et
ne se l'épargnait pas.

Tout paraissait monté de manière à devoir réussir au gré des auteurs de
ces projets. On attendait, disait-on, un courrier de Vienne pour
commencer, lorsqu'il arriva tout autre chose.

Comment la police de France n'a-t-elle rien su de cela? Ce n'est pas
faute de confidens, car il y en avait partout.

Il paraît, au reste, que l'on ne se taisait pas beaucoup mieux à Vienne
qu'à Paris. On en jugera tout à l'heure.

Dans les premiers jours de février, il était arrivé à Paris un jeune
négociant de l'île d'Elbe, qui avait, entr'autres commissions de la mère
de l'empereur pour son homme d'affaires, celle de visiter un parent
qu'elle avait à Paris. Il demanda à me voir; mais comme je séjournais
habituellement à la campagne, je profitai de la circonstance pour
décliner sa proposition, et je ne le reçus pas.

J'ai su plus tard qu'il avait non seulement fait les commissions dont il
était chargé, mais encore qu'un haut fonctionnaire, ayant appris qu'il
cherchait à me voir, s'était imaginé que j'allais me mettre en
communication avec l'empereur. Il employa, en conséquence, les moyens
dont il disposait pour suspendre le retour de ce jeune négociant, afin
de donner de l'avance à un messager qu'il envoyait à l'île d'Elbe. Il
voulait montrer qu'il était toujours le plus zélé et le plus habile à
servir. C'était peine perdue, comme on vient de voir.

Lorsque je sus tout le tripotage dont je viens de rendre compte, je ne
me fis pas illusion sur ce qui allait arriver, et me décidai à envoyer
quelqu'un à l'empereur pour le conjurer de n'ajouter foi à aucune
insinuation, car je ne doutais pas qu'elle ne couvrît un piège dont il
serait la victime. Je pensais que M. *** était dupe de M. Fouché, que je
persistais à regarder comme l'ennemi mortel de Napoléon.

Je me donnai de la peine inutilement: le gant était jeté. Mon messager
apprit en chemin le débarquement de l'empereur, et ne jugea pas
nécessaire d'aller le joindre. Il revint directement à Paris.

Je ne pouvais pas comprendre qui avait pu porter l'empereur à cette
résolution; j'en étais au désespoir pour lui. Ce ne fut que quelque
temps après son arrivée que j'appris les considérations qui l'avaient
déterminé.

Avant de les rapporter, je dois citer une anecdote qui m'est
particulière. J'étais à Paris, à la fin de février 1815, lorsque je
reçus la visite inattendue de M. d'André, qui était ministre de la
police du roi; c'était le 27 ou le 28 février, et la première fois qu'il
venait chez moi. Je n'en devinais pas le motif, lorsqu'il m'apprit qu'on
lui avait rendu compte que je serais disposé à voir le roi, et qu'il
venait lui-même pour s'assurer si je ne me refuserais pas à l'entretenir
de ce que je pouvais savoir sur les événemens qui se préparaient.

Si M. d'André me lit, il verra si je rapporte exactement notre
conversation.

J'eus du plaisir à le voir, parce qu'il avait été pour moi un magistrat
équitable, et qu'il avait eu le courage de me défendre contre l'esprit
de réaction.

«Je n'ai nullement, lui dis-je, témoigné le désir de voir le roi, parce
que j'ai adopté un genre de vie qui m'a rendu indifférent aux affaires
du monde en général.

«Si j'avais été appelé au service, j'aurais servi le roi comme j'ai
servi l'empereur, ou bien j'aurais donné ma démission; mais, loin de
vouloir m'employer, il n'y a pas d'injures dont on ne m'ait abreuvé, ni
d'épithètes odieuses qu'on ne m'ait prodiguées. Vous conviendrez qu'à
moins d'être un homme sans âme, on ne se rapproche pas d'un gouvernement
qui vous traite de la sorte: aussi je me regarde comme entièrement
libre. Je vois, j'écoute et garde pour moi le produit de mes
observations.

«Qu'irai-je faire chez le roi dans la position où l'on m'a placé? Le
moins que l'on pût en penser serait que j'ai été me déshonorer par une
lâche délation.»

M. d'André m'interrompit et me dit:

«Non, M. le duc, vous n'êtes pas fait pour être un délateur; mais ayant
été long-temps ministre de la police, vous devez connaître ce pays-ci et
avoir une opinion sur ce qui se passe. Est-ce que vous craindriez d'en
entretenir le roi? Cela est même dans votre intérêt, parce que, en cas
de troubles, vous seriez un des premiers frappés, si l'on n'était pas
entièrement sûr de vous.»

Je repris:

«En cas de troubles, je ne crains rien; je saurais me mettre à couvert.
Mais est-ce mon opinion que vous désirez connaître? Je vais m'expliquer,
quoique vous sachiez que, depuis près de huit mois, je ne vis pas à
Paris, et que conséquemment j'ai dû rompre tout-à-fait avec les sources
ordinaires de mes informations. Ce que je vois ici m'explique très bien
ce que j'apercevais dans les campagnes, c'est-à-dire une conviction de
bouleversement qui s'est emparée de tous les esprits, au point que l'on
croit n'avoir plus besoin que de quelques jours de patience pour voir
éclater de nouveaux désordres.

«D'où cela vient-il? Ce n'est qu'ici, à Paris, qu'il faut en chercher la
cause. Vous avez traversé la révolution, et vous avez vu que c'est Paris
qui donna le mouvement aux provinces; récemment encore, c'est Paris qui
a décidé la catastrophe de l'empereur. Paris lui-même a un régulateur
dans ce cas-ci: c'est le château des Tuileries. Voyez ce qui s'y fait,
et vous connaîtrez la cause de la détérioration de l'opinion publique à
l'égard de la cour.

«Comparez l'état dans lequel elle est aujourd'hui avec les dispositions
dans lesquelles on l'a accueillie à son arrivée, et vous serez forcé de
convenir qu'il y a eu de l'inhabileté dans la manière dont on a gouverné
une machine qui irait toute seule, par le besoin naturel qu'elle a
d'aller.

«Aujourd'hui tout le monde est persuadé qu'elle ne peut plus marcher, et
chacun se prépare déjà pour ce qu'il croit apercevoir.

«Je pense cependant qu'avec de la prudence on pourra mener cela aussi
long-temps que vivra le roi, parce que l'on a généralement une grande
estime pour lui, et que l'on croit qu'il s'oppose de toutes ses forces
aux mesures réactives; mais ne vous le dissimulez pas, les tintemens de
son _De profundis_ deviendront des coups de tocsin contre son
successeur. Vous dire pourquoi, cela serait trop long, mais vous devez
remarquer ce qui se passe. L'opinion ainsi que la confiance publique ont
tout-à-fait tourné leurs espérances d'un autre côté.

«Je ne sais s'il y a des excitateurs qui la tourmentent; je ne m'en suis
point occupé, car cela m'est indifférent: je ne veux pas d'une position
meilleure que celle que j'ai. Quant à vous, vous êtes sur un volcan qui
fera incessamment explosion. Au bénéfice de qui je n'en sais rien; mais
ce dont je suis certain, c'est que l'on ne travaille pas pour
l'empereur, parce que les artisans de troubles craignent son retour.

«Voilà, monsieur, ma manière de voir sur la situation des affaires. Vous
ferez particulièrement l'expérience que c'est bien peu de chose que le
pouvoir de la police, lorsque tous les étais de l'administration rompent
à la fois. Le roi paraît compter sur quelques maréchaux pour contenir
les troupes; il verra ce que feront ces messieurs, lorsqu'ils seront
dans le cas de prendre un parti entre lui et leurs intérêts.»

Lorsque je tenais ce langage à M. d'André, j'ignorais complètement qu'on
eût envoyé quelqu'un à l'île d'Elbe; ce n'est qu'au retour de l'empereur
que je l'ai appris.

M. d'André me quitta, et vraisemblablement lorsqu'il aura appris, cinq
jours après notre entretien, que l'empereur était débarqué à la côte de
Provence, il aura pensé que j'en étais prévenu, et que je le lui avais
caché; la vérité est cependant que je n'en savais rien.



CHAPITRE XXI.

Motifs qui portent l'empereur à tenter de ressaisir le trône.--Incidens
de navigation.--Le prince de Monaco.--L'empereur se présente seul devant
les troupes.--Dialogue avec un chef de bataillon.--Entrée à
Grenoble.--Prise de Lyon.--Le maréchal Ney.--C'est le seul que craigne
l'empereur.--Signification qu'il lui fait faire.--M. de Bourmont.


Je reviens au point où j'ai laissé ma narration. Je vais dire comment
l'empereur prit le parti de sortir de l'île d'Elbe. Ce n'était pas le
rapport du jeune négociant qui l'avait porté à cette détermination,
puisque celui-ci n'avait pas eu le temps de le rejoindre.

Ce n'était pas non plus le rapport de l'émissaire qui lui avait été
envoyé, car lorsqu'il arriva, tous les préparatifs de l'empereur étaient
faits; il n'y avait plus que les troupes à embarquer.

Voici comment il fut averti des dangers dont il était menacé. J'ai dit
que l'on ne se taisait pas mieux à Vienne sur le sort qu'on lui
réservait, qu'on ne le faisait à Paris sur ce qui se préparait.

Le congrès avait attiré à Vienne un grand nombre d'étrangers; parmi eux,
se trouvaient plusieurs militaires qui avaient servi sous nos drapeaux.
Un d'eux, qui avait été attaché à l'empereur, apprit par une personne de
distinction, tout ce que le plénipotentiaire de France tramait contre ce
prince. Il se mit en recherche avec tous les moyens d'informations dont
il pouvait disposer, et il sut bientôt ce qu'il avait pris à tâche
d'approfondir.

Cet officier, qui était un des grands admirateurs de l'empereur, partit
aussitôt de Vienne, et alla par l'Italie trouver ce prince à l'île
d'Elbe. Il lui apprit tout ce qui avait été résolu contre lui; il ajouta
quelques détails qui portèrent la conviction dans l'esprit de
l'empereur, car, d'une part, ces données coïncidaient avec les projets
du retour de la régence qu'il connaissait déjà, et, de l'autre, il avait
une grande confiance dans l'élévation d'âme de l'officier étranger, qui
s'exposait à tant de dangers pour le prévenir.

L'empereur n'avait reçu jusqu'à ce moment que les feuilles publiques. Il
n'avait pas d'autres nouvelles de France, mais celles-là lui
suffisaient; il jugea de l'état dans lequel devait être l'opinion
publique par les actes de l'administration, ainsi qu'il l'avait fait en
Égypte à l'aide des journaux qui lui furent transmis par les Anglais.

Il forma, dans ce cas-ci, le projet de revenir en France, comme il
l'avait conçu à cette première époque. Il n'y avait pas au reste à
balancer; il savait qu'on se disposait à violer son asile, dans lequel
il n'avait pas les moyens de se défendre long-temps, et où d'ailleurs il
lui était impossible de subsister sans le traitement qu'on lui avait
garanti, et qu'on ne lui payait pas.

La saison des longues nuits dans laquelle on était encore allait
expirer; il n'y avait plus que très peu de jours dont on pût disposer
pour surmonter les difficultés inséparables d'un départ inopiné avec
autant de monde à la fois. L'empereur se décida à les braver toutes, et
sans communiquer son projet à qui que ce fût, il fit disposer le peu de
bâtimens qu'il avait, de manière à pouvoir transporter toute sa petite
troupe.

Il avait un brick de guerre et trois ou quatre autres petits bâtimens;
c'est avec cette escadrille qu'il vint faire la conquête du royaume de
France.

Ses dispositions étaient faites; il n'attendait qu'une occasion
opportune pour partir, lorsqu'elle se présenta tout à coup.

Les Anglais avaient mis près de lui, en qualité d'observateur, le
colonel Campbell. Le hasard voulut que ce colonel se prît de passion
pour une femme qui habitait Livourne; ses absences étaient longues et
fréquentes, l'empereur en profita. Il fit embarquer tout son monde, mit
à la voile, et se dirigea sur les côtes de France. Ce fut dans les
derniers jours de février que son départ eut lieu.

Le deuxième ou troisième jour de navigation, il fut rencontré par un
brick de guerre français qui croisait dans ces parages avec mission
d'observer l'île d'Elbe. Le capitaine de ce brick était lié avec
l'officier qui commandait celui de l'empereur; il était à craindre qu'on
ne fût reconnu. On prévint cet inconvénient: on fit coucher à
plat-ventre les soldats qui étaient à bord, et on passa sans éveiller de
soupçons. La chose alla même si loin, que le brick français ouvrit la
conversation avec celui de l'empereur, et lui souhaita bonne chance,
tant il était loin de se douter de ce qu'il portait. Ils se séparèrent,
et l'escadrille alla jeter l'ancre dans le golfe de Juan, le 1er mars, à
peu près au même endroit où l'empereur avait pris terre en revenant
d'Égypte. Il débarqua ainsi avec toute sa troupe, et prit position sur
la grande route qui conduit à Monaco.

Le soir même de son débarquement, le prince de Monaco, qui retournait de
Paris dans sa principauté, tomba dans ses postes. Il avait été
aide-de-camp du grand-duc de Berg. L'empereur voulut le voir, et le
laissa continuer son chemin après avoir causé avec lui.

Il se mit en marche sans perdre de temps, et coupant à travers les
montagnes, il arriva en cinq jours à Grenoble.

La garnison de cette ville était composée de deux régimens d'infanterie,
le 5e et le 7e de ligne, ainsi que d'un régiment d'artillerie. Le tout
était commandé par le général de division Marchand.

Ce général avait envoyé un bataillon du 5e de ligne pour défendre un
défilé qui se trouve à deux ou trois lieues en avant, sur la route par
laquelle arrivait l'empereur.

La colonne de l'île d'Elbe ne fut pas plus tôt en vue, que les soldats
s'approchèrent pour chercher à apercevoir leur ancien chef. Ils l'eurent
bientôt reconnu à la redingote grise qu'il portait toujours sur son
habit; il n'y avait pas un soldat de l'armée qui ne l'eût vu mille fois
dans ce costume.

L'empereur s'approcha; le bataillon gardait un profond silence.
L'officier qui le conduisait commanda de mettre en joue: il fut obéi;
s'il avait commandé le feu, on ne peut pas dire ce qui serait arrivé.

L'empereur ne lui en laissa pas le temps; il adressa la parole aux
soldats, et leur demanda comme à son ordinaire: «Eh bien! comment se
porte-t-on au 5e régiment?» Les soldats répondirent: «Très bien, Sire.»
L'empereur reprit: «Je viens vous revoir; est-ce qu'il y en a parmi vous
qui veulent me tuer?» Les soldats s'écrièrent: «Oh! pour ça non.» Alors
l'empereur se mit à les passer en revue comme à son ordinaire, et prit
ainsi possession de ce bataillon du 5e régiment.

Le chef de bataillon paraissait mécontent. L'empereur lui demanda depuis
quand il servait; celui-ci lui indiqua l'époque où il était entré dans
les rangs.

L'empereur continua: «Qui est-ce qui vous a fait officier?--Vous,
Sire.--Et lieutenant?--Vous, Sire--Et capitaine?--Vous, Sire.--Et chef
de bataillon?--Vous, Sire.--Je devais donc m'attendre à de la
reconnaissance; cependant je ne vous en demande pas. Donnez vos
épaulettes au premier capitaine du bataillon et retirez-vous.» Il obéit.

Cela fait, l'empereur mit ce bataillon du 5e régiment à la tête de sa
colonne, et marcha sur Grenoble, où ce premier succès l'avait déjà
devancé.

Le général Marchand avait fait prendre les armes à la garnison, et en
même temps fermer les portes de la ville. Il avait ordonné de charger
l'artillerie des remparts; on exécuta son ordre, mais en mettant le
boulet avant la poudre.

L'insurrection s'était mise parmi les troupes. Le 7e régiment de ligne,
commandé par le colonel Labédoyère, sortit de la place tambour battant,
avec ses aigles qu'il avait conservées, et marcha à la rencontre de
l'empereur, qu'il rejoignit peu après le bataillon du 5e régiment.

Quand l'empereur se présenta devant Grenoble, il avait déjà la moitié de
la garnison avec lui. Les sapeurs qui étaient à la tête de sa colonne se
mirent à charpenter les portes; les cris de _vive l'empereur!_
retentissaient dans la ville; les esprits s'échauffèrent; ceux qui
étaient dans la place joignirent leurs efforts à ceux qui voulaient y
pénétrer. Les portes cédèrent enfin, et l'empereur entra dans Grenoble
au milieu des cris et des acclamations. La ville fut illuminée
spontanément, et passa la nuit dans le délire.

L'esprit de parti a cherché à présenter le retour de l'empereur comme le
résultat d'une conjuration: il n'y a que ceux qui n'ont pas été témoins
des embrassemens des soldats entre eux qui puissent avoir cette opinion.
Les conjurations portent un bien autre caractère que celui qu'avait la
rencontre des troupes venant de l'île d'Elbe avec celles qui allaient à
leur rencontre.

L'exemple de la garnison de Grenoble fut bientôt connu à Toulon, où
commandait le maréchal Masséna. Il y avait dans cette place une forte
garnison, et si elle ne se prononça pas de suite, c'est que l'empereur
n'avait pas pris sa route dans cette direction.

L'on ne sut à Paris le débarquement de l'empereur que cinq jours après
l'événement, c'est-à-dire lorsque ce prince arrivait déjà à Grenoble. On
envoya le maréchal Macdonald prendre le commandement des troupes qui
étaient à Lyon, et le maréchal Ney se mettre à la tête de celles qui
étaient à Besançon. Le comte d'Artois et le duc d'Orléans se rendirent
également à Lyon; mais comme l'empereur ne s'était point arrêté à
Grenoble, et qu'il en avait emmené la garnison avec lui, entre autres le
régiment d'artillerie avec ses pièces, il arriva à Lyon presque aussitôt
qu'eux.

Déjà la nouvelle de sa marche était répandue d'un bout de la France à
l'autre. On avait renvoyé les généraux dans leurs gouvernemens. La
frontière n'était plus aussi éloignée qu'autrefois; les troupes surent
presque aussitôt que l'empereur était en France, toutes brûlaient à
l'envi d'aller le joindre.

À Lyon, l'on avait barricadé le pont de la Guillotière avec des pièces
de bois, et l'on avait mis les troupes en bataille sur le quai.
L'empereur arriva lui-même à la tête de sa colonne, et entra sur le pont
comme si déjà les troupes qui se trouvaient de l'autre côté étaient à
lui. Il ne se trompait pas: elles ne l'eurent pas plus tôt aperçu qui
faisait travailler à détruire la barricade, qu'elles allèrent aider à
précipiter dans le Rhône les pièces de bois qui séparaient les colonnes,
et se jetèrent dans les bras les uns des autres. L'empereur entra à Lyon
et alla de suite voir les régimens qui étaient sous les armes, et qui
l'accueillirent par mille cris de _vive l'empereur!_

Le comte d'Artois, le duc d'Orléans et le maréchal Macdonald furent
obligés de prendre la fuite en toute hâte, et revinrent à Paris.

Voilà donc l'empereur maître de Lyon, et ayant déjà assez de troupes
pour y organiser la guerre, s'il était besoin. Il m'a dit depuis qu'il
n'avait marché aussi rapidement que pour atteindre les troupes, et qu'il
n'avait eu qu'une peur, c'était qu'au lieu de les envoyer contre lui, on
ne les retirât assez loin pour qu'il ne pût les joindre: tant il
connaissait l'affection que le soldat avait pour lui.

Pendant que l'empereur était à Lyon, le maréchal Ney, qui avait réuni
les troupes de son gouvernement, s'était approché jusqu'à
Lons-le-Saulnier. Il était de tous les maréchaux celui que l'empereur
redoutait le plus; il craignait qu'il ne cherchât l'occasion de
l'attaquer et n'engageât la lutte: aussi ne se borna-t-il pas à lui
adresser la proclamation que l'on envoyait dans toutes les directions.
Ce moyen était trop usé en France pour que le maréchal en fût dupe.
L'empereur lui fit écrire par le général Bertrand, pour le prévenir
qu'il eût à prendre garde à ce qu'il allait faire; qu'il le rendait
responsable de la moindre goutte de sang qui serait répandue. Il le
prévint qu'en revenant en France, ce n'était point une entreprise
d'écolier qu'il avait faite; qu'il était sûr de réussir, quoi que lui,
Ney, pût faire pour l'en empêcher. Cette lettre du général Bertrand fut
remise au maréchal Ney à Lons-le-Saulnier, où étaient les généraux
Lecourbe et Bourmont; aucun des trois ne fut à l'épreuve de cette
injonction, ils s'imaginèrent que l'empereur était d'accord avec quelque
puissance, qu'il y aurait de la folie à vouloir le traverser. Les deux
généraux furent les premiers à conseiller au maréchal de ne pas
s'opposer à un torrent qui serait plus fort que lui.

D'ailleurs les troupes savaient déjà ce qui s'était passé à Grenoble et
à Lyon; elles n'eussent pas entendu à autre chose qu'à aller rejoindre
l'empereur. Ney les fit assembler, leur lut la proclamation de
l'empereur, et en ajouta une qu'il fit faire par un de ses
secrétaires[34], car tous ceux qui l'ont connu savent que la chose à
laquelle il était le moins propre, c'était à faire des proclamations.

On ne peut pas, sans doute, approuver sa conduite; il aurait dû se
retirer comme avait fait Macdonald. Cela n'eût rien changé au cours des
choses, mais il eût sauvé les convenances, et ne se fût pas compromis.

Il faut néanmoins ajouter que MM. Lecourbe et Bourmont étaient avec lui
quand il se laissa entraîner, et pour ceux qui connaissaient le
caractère du maréchal Ney, il ne peut y avoir de doute qu'il n'ait suivi
les conseils de ces deux généraux.

Après avoir commis cette faute, le maréchal Ney en fit une plus grande
encore. Il accusa réception de la lettre que le général Bertrand lui
avait adressée, et écrivit lui-même à l'empereur pour lui rendre compte
de ce qu'il avait fait, en lui annonçant qu'il se rendait à Auxerre, où
il espérait avoir l'honneur de le voir; ce qu'il fit effectivement.

MM. Lecourbe et de Bourmont lui avaient conseillé cette conduite, afin
d'éviter la guerre civile dans laquelle eux-mêmes ne se souciaient pas
de s'engager. Le général Bourmont particulièrement n'avait pas oublié
tout ce que les discordes lui avaient coûté de fatigues et de dangers.
C'est lui qui observa au maréchal Ney que tout le monde l'abandonnerait,
s'il prenait ce parti; il lui dit qu'il ferait beaucoup mieux de
profiter de sa position pour se remettre bien avec l'empereur, et ne pas
perdre le fruit de ses services passés par un dévouement inutile à la
cause du roi, qui était perdue sans ressource.



CHAPITRE XXII.

L'empereur rallie toutes les troupes qu'il rencontre.--Le maréchal
Oudinot.--Sa prévoyance.--Fouché ne sait qu'augurer du retour.--Parti
auquel il s'arrête.--Surprise des troupes.--Entrevue de Fouché et du
comte d'Artois.--Départ du roi.--Arrivée de l'empereur.--On eût dit
qu'il revenait simplement de voyage.


Je reviens à l'effet que produisait sur l'opinion l'approche de
l'empereur. Tout ce qui faisait partie de la cour se flattait qu'on
parviendrait à l'arrêter dans sa marche, mais que de toute manière cela
amènerait la guerre civile. Le roi avait envoyé M. le duc et madame la
duchesse d'Angoulême dans le midi, et M. le duc de Bourbon dans la
Vendée. On employait toutes les mesures dont on s'avisait pour arrêter
l'empereur, et lui-même accourait partout où il savait qu'il y avait des
troupes. Il faisait sur elles l'effet d'un talisman; dès qu'elles
l'apercevaient, elles étaient à lui.

La garde impériale à pied était à Metz sous les ordres du maréchal
Oudinot. Elle sut ce qui s'était passé à Lyon et à Lons-le-Saulnier, et
n'hésita pas sur ce qu'elle avait à faire. Le maréchal, de son côté, eut
bientôt pris son parti: il se ménagea entre la fidélité qu'il devait au
roi, et les reproches qu'il craignait de la part de l'empereur. Une
sorte d'insurrection éclata à point nommé parmi les troupes; il y avait
eu violence, on ne pouvait lui imputer la défection du corps. Il resta
cependant de sa personne à Metz, mais un aide-de-camp discret alla
prendre les ordres de l'empereur. En même temps, il expédia son fils à
Gand, et le chargea de protester au roi de sa fidélité.

Après avoir pris ces mesures, il se rendit à Paris, où le ministre
l'avait mandé. La cause des Bourbons semblait perdue; les espérances
dont on l'avait flatté ne lui paraissaient plus que des chimères, il
livra tous les détails qu'il avait sur Gand.

Pendant que les événemens dont je viens de rendre compte se passaient à
Grenoble, Lyon et autres lieux, l'intrigue de Paris faisait de sérieuses
réflexions sur les conséquences dont le retour de l'empereur pourrait
être suivi. Fouché ne s'abusait pas; il savait bien que toute la France
se déclarerait pour l'empereur. Il ignorait encore son entrée à Grenoble
et à Lyon, et comme il ne comprenait rien à un retour aussi inopiné, la
première pensée qui lui vint fut que M. de Talleyrand l'avait joué, en
faisant prévenir l'empereur de tout ce qui avait été convenu, pour se
faire ainsi une position près de lui; il en était d'autant plus
persuadé, qu'il attendait de Vienne le signal qui devait lui être donné
pour faire agir contre le roi.

Et ce qu'il y a de singulier, c'est que, de son côté, Talleyrand crut
que c'était Fouché qui l'avait joué en faisant avertir l'empereur, en
sorte qu'ils furent en méfiance l'un de l'autre et se firent peur
réciproquement. Fouché chercha aussitôt à se mettre en mesure, et voici
à quoi il s'arrêta.

Il résolut de servir l'empereur, si celui-ci avait toutefois été prévenu
par Talleyrand, et de se mettre en devoir de lui résister, si son retour
était de son propre mouvement.

Il était loin d'imaginer que l'empereur arriverait si vite à Paris,
n'aurait-il eu d'obstacles que la longueur du chemin; Fouché pensait que
le trajet lui assurerait le temps dont il avait besoin.

Il fit venir le général Lallemand le 5 mars au soir, et lui parla de la
nécessité de faire prendre de suite un parti au général Drouet, afin,
disait-il, de s'opposer aux mesures arbitraires que la cour préparait
contre tout ce qui lui était suspect, et après bien des discours il
finit par conclure qu'il fallait que le général Drouet mît de suite
toutes ses troupes en mouvement sur Paris, afin de hâter le départ du
roi.

Fouché avait un double but. Il croyait que Drouet arriverait sans coup
férir et assez tôt pour lui donner le temps de réunir la chambre des
députés, qui était à Paris, et la faire appuyer par la garde nationale.
Il se flattait, à la faveur de ces mesures, de pouvoir proclamer un
gouvernement quelconque, et s'opposer à l'entrée de l'empereur, tant
avec la garde nationale qu'avec les troupes du général Drouet, qu'il
espérait aussi compromettre. Il croyait par là se remettre en harmonie
avec Vienne et se donner le temps d'approfondir le mystère du retour.

Le général Lallemand partit en effet de Paris le 6 mars. Il se rendit à
Lille, où il s'arrêta jusqu'à ce que le mouvement des troupes fût
commencé. Dans le nombre se trouvaient les grenadiers à cheval ainsi que
les chasseurs à cheval de l'ancienne garde. Lallemand commandait des
dragons qui étaient placés dans le département de l'Aisne, vers
Soissons; tout cela se mit en marche, et suivit pendant plusieurs jours
la route de Paris. La cour en fut informée, et envoya en toute hâte le
maréchal Mortier à Lille, pour faire rentrer toutes ces troupes dans
leurs garnisons. Cela fut d'autant plus facile, que les colonels
n'étaient pas dans la confidence du mouvement qu'ils exécutaient; tous
croyaient marcher d'après des ordres du ministre de la guerre.
Lorsqu'ils surent qu'on les avait abusés, ils firent d'autant moins de
difficultés pour rentrer dans leurs quartiers respectifs, qu'ils
n'ignoraient pas que l'empereur arrivait. Ils jugeaient dès-lors inutile
de prendre l'initiative dans des événemens qui allaient d'eux-mêmes
venir les trouver. Les grenadiers à cheval retournèrent à Arras après
trois ou quatre marches inutiles.

Il n'y eut que les chasseurs à cheval avec les dragons du général
Lallemand qui s'avancèrent jusqu'à Compiègne. Ils avaient essayé, en
passant à La Fère, d'emmener le régiment d'artillerie qui occupait la
place. Il refusa de les suivre, et ce fut ce qui commença à éveiller les
soupçons des chasseurs. Ils se disaient entre eux: «Il faut qu'il y ait
quelque chose là-dessous, ou les canonniers sont des j*** f*** qu'il
faut sabrer, ou bien l'on nous abuse, et nous sommes dans une mauvaise
affaire.»

En arrivant à Compiègne, on voulut déterminer le 6me chasseurs à suivre
le même mouvement; celui-ci s'y refusa. Les officiers des chasseurs de
la garde se réunirent alors, et délibérèrent sur la situation dans
laquelle on les avait engagés. Ils résolurent de retourner à leurs
quartiers à Cambrai; ils signifièrent cette résolution à leur colonel,
le général Lefebvre-Desnouettes, et l'engagèrent à s'enfuir, ce qu'il
fit, ainsi que le général Lallemand.

Les officiers du régiment de chasseurs envoyèrent une députation au roi
pour lui renouveler l'assurance de leur fidélité, et l'entreprise de M.
Fouché fut manquée. Si elle avait réussi, il n'y a nul doute qu'il se
serait déclaré pour le duc d'Orléans, parce que l'empereur n'étant plus
à portée d'être saisi comme lorsqu'il était à l'île d'Elbe, il n'aurait
pas voulu de la régence, qui le ramenait naturellement. Cette forme de
gouvernement ne pouvait lui plaire qu'autant que l'empereur serait mort
ou à Sainte-Hélène; il était trop avisé pour la désirer tant que ce
prince restait libre.

Le général Lallemand fut arrêté par la gendarmerie: il aurait
infailliblement été fusillé, si l'empereur ne fût arrivé à Paris aussi
promptement qu'il le fit.

Fouché lui-même eût peut-être été perdu sans cette célérité; néanmoins
il ne se déconcerta pas. Ce fut le 10 mars qu'il fut informé de la
mauvaise issue de la tentative qu'il avait faite; on connaissait déjà
les événemens de Grenoble, on s'attendait à ceux de Lyon. Il songea à se
garantir du soupçon qui pourrait arriver jusqu'à lui, en demandant au
comte d'Artois l'honneur de l'entretenir en particulier; l'entretien fut
accordé, et eut lieu chez la princesse de Vaudemont. L'ex-ministre
conseilla au prince de nommer le duc d'Orléans régent du royaume. Il lui
dit que sans cela on n'empêcherait pas l'empereur d'arriver à Paris;
que, du reste, on pouvait s'en rapporter à sa parole, qu'il promettait
que Napoléon n'y resterait pas trois mois. Il se garda bien, comme on
peut croire, de lui parler de la part qu'il avait eue au mouvement des
troupes de Flandre, ni de la correspondance qu'il entretenait avec
Dalberg.

Il est nécessaire d'observer que Fouché était informé de ce qui se
passait au conseil du roi.

M. de Vitrolles avait été, comme je l'ai dit, fait ministre secrétaire
d'État. Comme tel, il tenait la plume au conseil. Il était lié avec M.
Dalberg, comme on l'a vu, et surtout avec madame la princesse de
Vaudemont, à laquelle il communiquait ce qu'il fallait que sût Fouché.
Je crois que c'est par là que celui-ci avait été averti de la nécessité
qu'il y avait pour lui à ce qu'il vît le comte d'Artois, afin qu'en tout
état de choses cela lui devînt un antécédent utile.

Le mouvement des troupes de Flandre avait jeté la cour dans de vives
alarmes. Elle le croyait excité par l'influence de l'empereur, tandis
qu'au contraire il aurait été dirigé contre lui, si les choses eussent
tourné comme Fouché l'espérait.

La défection successive de toutes les troupes donna au roi le soupçon
que le ministre de la guerre, qui était alors le maréchal Soult, n'était
pas étranger à un abandon aussi complet. Peut-être lui en avait-on parlé
ainsi; c'était dans tous les cas une calomnie, le maréchal Soult était
étranger à tout cela. Néanmoins le roi le changea, et nomma à sa place
le duc de Feltre, qui avait été ministre de la guerre sous l'empereur.

Le duc de Feltre accepta, quoique la partie fût déjà à peu près perdue.
J'ai entendu faire à ce sujet plusieurs réflexions qui sont inutiles à
reproduire; quant à moi, je n'avais pas vu le duc depuis le voyage de
Blois, et je ne me mêlais plus de ce que chacun pouvait faire.

Il faut néanmoins convenir que c'était donner une preuve de dévouement
au roi que de se charger du ministère de la guerre dans cette
circonstance, d'autant plus qu'il ne devait pas s'écouler dix jours
avant que l'empereur fût à Paris.

C'est aussi dans ce moment critique que le roi rétablit la préfecture de
police de Paris, à laquelle il nomma M. de Bourienne. Il était trop tard
pour prendre toutes ces mesures: l'empereur voyageait en poste; la
population se précipitait sur son passage; toutes les troupes qu'on
envoyait contre lui prenaient le plus court chemin pour le joindre. On
touchait au dénouement; on rassembla un corps d'armée à Villejuif, mais
on n'en était pas plus tranquille, et le roi dut songer à quitter Paris.

Il avait été à la chambre des députés pour la porter à prendre des
mesures énergiques; l'empereur approchait: il n'y trouva que des
paroles.

On essaya de former des corps de volontaires, mais il ne se présenta
presque personne.

Enfin le 19 mars au soir, l'empereur arriva à Fontainebleau; il était à
peine accompagné d'une vingtaine d'officiers.

Le roi, ainsi que le comte d'Artois et le duc de Berry, était encore à
Paris, mais tout était prêt pour leur départ; on craignait même une
insurrection, car l'on faisait bivouaquer de l'artillerie dans la cour
du château des Tuileries.

À une heure du matin, le 20 mars, toute la maison du roi s'assembla dans
la cour du château et sur la place du Carrousel. Le roi monta en
voiture, et partit accompagné du comte d'Artois et du duc de Berry, qui
était à la tête de la cavalerie de la maison du roi.

Le corps de troupes qui avait été rassemblé à Villejuif sous les ordres
du général Rapp alla se placer à Saint-Denis dès que le roi eut quitté
la capitale. Jusqu'à huit heures du matin, le plus grand calme et le
plus grand silence régnèrent dans les environs du château.

Le cortége du roi passa par le boulevard; il prit la route de Beauvais,
et alla jusqu'à Montreuil-sur-Mer, ce qui fit croire qu'il allait de
nouveau en Angleterre; mais de Montreuil il se rendit à Lille par
Béthune et Saint-Omer.

Toute la cavalerie de la maison du roi, formant à peu près deux mille
hommes, était rassemblée à Béthune (Berthier, Marmont et Lauriston y
étaient avec leurs compagnies). Le comte d'Artois en passa la revue, et,
après avoir adressé à cette troupe quelques paroles de regrets, il lui
annonça que le roi la remerciait de ses services, et que chacun pouvait
retourner chez soi. La plupart revinrent en effet à Paris.

Toute la journée du 20 mars fut employée en petits mouvemens. Chacun
s'empressait de prendre part à l'événement qui devait arriver à la fin
de la journée. On placardait les rues des proclamations de l'empereur,
lesquelles étaient à Paris depuis huit jours. On prit possession du
trésor public; on allait aux casernes, et en même temps l'on envoya
presser à Saint-Denis la défection des troupes que commandait le général
Rapp.

On ne trouva de difficulté nulle part, parce que le roi était parti, et
que chacun ne cherchait qu'à se faire une position près de celui qui
venait le remplacer. Il en fut dans ce cas-ci comme il en a toujours été
dans les révolutions: on a donné mal à propos le nom de conspiration à
celle-ci, elle n'était que la conséquence du départ du roi. Si ce prince
fût resté à Paris et se fût entouré de tout ce qui aurait voulu le
défendre, vraisemblablement la solution du problème n'aurait pas été si
paisible. On répandit que Louis XVIII ne s'était décidé à partir que sur
la décision de son conseil. S'il l'avait assemblé, la résolution
s'explique; elle eut lieu comme l'avait eu celle qu'on avait fait
prendre à la régente au mois de mars précédent.

Il y avait en outre autour du roi des hommes qui faisaient déjà leur
calcul particulier, et qui, regardant la partie comme perdue, pensaient
à le quitter pour se rapprocher de celui qu'ils avaient précédemment
abandonné. Or, en revenant, il fallait pouvoir se faire un mérite
d'avoir contribué au départ du roi.

J'ai vu le 23 ou 24 mars, entre les mains d'un général fort connu dans
l'armée, une lettre que Berthier lui avait écrite avant de sortir de la
frontière, et dans laquelle il répétait ce qu'il avait dit moins d'un an
auparavant à Fontainebleau, c'est-à-dire «qu'il n'était pas l'homme du
roi, qu'il était l'homme de l'armée et Français avant tout, qu'il
voulait servir son pays et ne pas émigrer. Enfin il se recommandait déjà
à la générosité de l'empereur.»

Il lui écrivit quelques jours après; l'empereur lui répondit, mais il
était trop tard, il avait dépassé la frontière lorsque la lettre lui
parvint. Il se retira à Bamberg, essaya de repasser en France; mais
arrêté par les alliés, il fut obligé de retourner sur ses pas, et périt
misérablement à quelque temps de là.

L'empereur arriva à Paris le soir à sept heures. Tout était déjà
réinstallé; chacun avait repris son poste au château. L'empereur y dîna,
trouva son appartement fait; on eût dit qu'il revenait simplement de
voyage. Les officiers du service d'honneur, les employés de toutes les
espèces avaient repris leurs fonctions; rien ne manquait à la réception.
Il y a des esprits gauches qui ont voulu voir les conséquences d'une
conjuration dans la reprise de cette routine, tandis que chacun ne
faisait que ce qu'il avait vu faire aux employés de la cour de
Versailles, à l'époque du retour du roi. Il y avait plus de vingt ans
que les uns étaient rentrés dans l'obscurité, et il y en avait à peine
un que les autres avaient été congédiés.

Il ne se trouva qu'un bataillon de la garde nationale dans la cour du
château au moment où l'empereur arriva; mais avec ce bataillon, il y
avait plusieurs milliers d'officiers de toutes armes qui avaient été mis
à la demi-solde.

L'on avait été à la rencontre de l'empereur sur la route de
Fontainebleau; il revint entouré d'une foule d'officiers-généraux à
cheval. Il passa le long du boulevard neuf, ainsi qu'il avait coutume de
le faire chaque fois qu'il revenait de Fontainebleau, traversa le pont
de la Concorde, et entra aux Tuileries par le guichet qui donne sur le
quai.

Il y avait autour de sa voiture la valeur d'un régiment de cavaliers de
tous les corps, qui présentaient un désordre imposant; tous ces hommes
poussaient des cris de _vive l'empereur_ jusqu'aux nues. Lorsqu'il entra
dans la cour du château, il fut impossible aux postillons d'approcher la
voiture du vestibule, où il devait descendre. La foule était si grande,
que les chevaux ne purent avancer. On se précipita à la portière, on
l'ouvrit et on tira l'empereur de sa calèche; il ne lui fut pas possible
de mettre le pied par terre, ni dans la cour, ni sur l'escalier, ni dans
les appartemens: on le porta, on le passa de bras en bras jusqu'à son
cabinet.

Il fit de suite demander les anciens ministres et ordonna à chacun d'eux
d'aller reprendre son portefeuille. Il n'y eut de nouvelle promotion que
celle de M. Fouché, qui fut chargé de la police. Voici à ce sujet une
petite anecdote qu'il n'est pas inutile de rapporter. Elle fera voir que
l'intrigue s'agitait déjà, c'est-à-dire que l'on était déjà plus occupé
d'éloigner ceux que l'on redoutait par des considérations personnelles,
que d'aider l'empereur en l'entourant de tout ce qui pouvait le servir.

J'avais été, dans la matinée, rendre visite à l'archi-chancelier, que je
n'avais pas vu depuis un an. Je présumais que l'empereur l'enverrait
chercher tout en arrivant, ainsi qu'il en avait l'habitude, chaque fois
qu'il revenait de voyage. J'étais allé le prier de vouloir bien (si cela
devenait nécessaire) dire à l'empereur que je désirais rester en repos,
et que, s'il voulait absolument m'employer, pour rien au monde je
n'accepterais le ministère de la police. Je lui témoignai combien ces
fonctions-là me déplaisaient, et lui dis que, prévoyant bien que
l'intrigue s'agiterait en tout sens, je ne me sentais nullement disposé
à vivre au milieu des passions qu'elle allait soulever.

L'archi-chancelier était pour le moins aussi las que moi des affaires:
il me déclara qu'à moins que l'empereur ne lui fît violence, il
n'accepterait non plus aucune fonction.

Ce que j'avais prévu arriva. L'archi-chancelier fut le premier grand
fonctionnaire que l'empereur fit appeler. Les ministres, qui avaient
également été mandés, ne se présentèrent que successivement. C'était un
singulier spectacle que de revoir les choses remises aussi vite à leur
ancienne place. On se retrouvait dans le même salon où l'on s'était
quitté un an auparavant, et sans presque s'être rencontré depuis.



CHAPITRE XXIII.

Composition du ministère.--M. Fouché à la police.--Par quelles
considérations ses nouveaux amis le recommandent à l'empereur.--Ce qu'il
eût voulu.--Le roi ne se croit pas en sûreté à Lille.


L'empereur n'avait pas encore fini de dîner, qu'il arriva un officier
venant de Soissons pour lui rendre compte que les deux frères Lallemand,
qui y étaient enfermés, couraient des dangers, que le sous-préfet de
cette ville refusait de les mettre en liberté. Il fit appeler le
ministre de la police sans le désigner par son nom, et comme l'on
hésitait à l'introduire, il m'appela par mon nom. Il m'ordonna d'écrire
au sous-préfet de rendre les deux frères Lallemand à la liberté, ce que
je fis.

Lorsque l'empereur me donna cet ordre, il y avait plusieurs personnes
présentes, et toutes crurent que j'allais rentrer au ministère de la
police. Elles ignoraient mes dispositions particulières, et se hâtèrent
de croiser les intentions que l'empereur venait de manifester.

Après qu'il eut entretenu M. l'archi-chancelier, il fit entrer M. le duc
de Bassano, qui était celui qui désirait le plus mon éloignement du
ministère, et qui sans doute ne lui conseilla pas de me conserver. Il ne
cherchait déjà qu'à mettre l'empereur dans une lanterne sourde, et il se
préparait à l'entourer de tous ses amis exclusivement.

Après M. de Bassano, l'empereur reçut le maréchal Davout; puis je fus
admis.

Après quelques mots de conversation, il me demanda s'il devait croire à
ce que j'avais dit le matin à l'archi-chancelier. Je lui répondis
affirmativement. Il voulut connaître les motifs de ma résolution. Je ne
les lui cachai pas; je lui détaillai toutes les tracasseries dont
j'avais été l'objet pendant son absence, et lui avouai qu'elles
m'avaient ôté le goût des affaires; et puis, lui dis-je, si l'on rend à
V. M. un compte fidèle de tout ce qui s'est passé ici depuis deux ou
trois mois, elle verra que son retour contrarie plus d'un projet. Si
elle eût tardé, elle eût sûrement trouvé un autre ordre de choses
établi.

L'empereur se mit à rire et me dit: «Ainsi c'est un parti pris chez
vous, vous ne voulez pas du ministère?--Non, Sire,» lui répondis-je.

Il ne me dit pas un mot de tout ce qu'avait dû lui insinuer M. de
Bassano pour le dissuader d'un choix qu'il redoutait particulièrement;
il me laissa les honneurs du refus, quoiqu'il ne m'eût peut-être pas
nommé. Il voulut me donner le gouvernement de Paris. Je le refusai
encore plus vivement que je n'avais refusé le ministère de la police. Je
lui dis même que je ne me souciais pas de faire la moindre chose. Il me
répondit que cela ne se pouvait pas, qu'il fallait travailler et le
servir; qu'il voulait que je prisse la gendarmerie, puisqu'il était
obligé de rendre le portefeuille à Fouché, contre lequel j'avais
toujours été sa sauvegarde. Je n'avais rien à objecter de plausible, je
me contentai de lui témoigner de l'étonnement de ce qu'il se confiait à
un homme si peu sûr; il me dit alors qu'on lui avait assuré qu'il avait
travaillé pour lui en faisant marcher les troupes de Flandre; je ne pus
m'empêcher de sourire, tant j'étais indigné qu'on eût déjà osé lui faire
un si impudent mensonge. Que peuvent jamais alléguer pour leur
justification, ceux qui, pour éloigner un homme dont ils redoutaient les
investigations, n'ont pas craint de se porter garans d'un traître, d'un
homme qui se vantait d'avoir été l'âme de toutes les conspirations
ourdies contre l'empereur?

Après m'avoir donné congé, l'empereur reçut M. Fouché; c'était une chose
curieuse que de voir, jusqu'à la porte du cabinet de l'empereur,
l'intrigue prendre poste et pousser à l'envi un homme qui avait trahi
tous les partis, et avait déjà arrêté la perte du souverain auquel il
venait offrir ses services. Cependant l'aveuglement était tel, qu'une
personne du plus haut rang ne craignit pas de dire, lorsque le caméléon
se présenta: «Laissez bien vite entrer M. Fouché, c'est l'homme qu'il
importe le plus à l'empereur de voir en ce moment.» Cette respectable
personne pleure encore son erreur.

Fouché entra effectivement chez l'empereur, et sans lui dire un mot de
tous ses antécédens avec Vienne, il le félicita sur son heureuse
arrivée. Il ajouta: «Je craignais que Votre Majesté n'éprouvât des
difficultés en chemin: c'est pourquoi j'avais fait marcher les troupes
pour déterminer le roi à partir; si quelques empêchemens s'étaient
présentés, j'aurais été à la rencontre de Votre Majesté.»

Tel fut le langage que Fouché tint à l'empereur le soir de son arrivée.
Appuyé comme il l'était par ses nouveaux amis, il était bien difficile
que l'empereur ne lui accordât pas de la confiance: aussi le nomma-t-il
son ministre de la police. Le duc d'Otrante fut peu satisfait de cette
nomination, il me le dit à moi-même à l'issue de l'audience; ce n'était
pas la police qu'il voulait, mais les relations extérieures. L'empereur
l'avait forcé d'accepter, il l'avait fait.

Le motif de la préférence n'était pas difficile à entrevoir: on conspire
plus à l'aise quand on est à la tête de la politique de l'État.

Le maréchal Davout fut nommé à la guerre; les autres ministres reprirent
leurs fonctions, excepté M. Molé, qui était grand-juge avant la
révolution de 1814.

L'archi-chancelier resta quelque temps chargé de la justice, et M. de
Montalivet fut remplacé par M. Carnot.

Toutes ces nominations furent signées le 21 mars au matin: chacun des
nouveaux fonctionnaires alla prendre possession de son administration.

Voilà donc dès le soir de son arrivée l'empereur livré à Fouché. Dans
quel but, je le demande, lui cachait-on tout ce qui avait été pratiqué
avant son retour? Je veux croire qu'on était trompé; mais ne
connaissait-on pas Fouché? Si l'on n'était pas dupe, on voulait donc
rester l'associé du personnage, et se ménager son amitié en lui
fournissant les moyens de mieux servir encore l'intrigue, dans laquelle
on savait qu'il avait un des principaux rôles. Quel inconvénient y
avait-il à faire connaître à l'empereur tout ce qu'on avait fait, avant
son retour, pour renverser le gouvernement du roi? La confidence ne
pouvait que l'éclairer.

On ne le fit pas, parce que l'on craignait de se trouver soi-même dans
une position difficile, si l'empereur ne parvenait pas à se consolider,
et que le roi ne fût encore une fois reporté sur le trône, comme cela
est arrivé. D'un autre côté, si l'empereur réussissait, on ne pouvait
que gagner beaucoup soi-même à lui avoir persuadé que l'on avait employé
tous les moyens dont on pouvait disposer pour faciliter son retour;
c'était un tour de force d'avoir enlacé Fouché, car la misérable vanité
n'a jamais cessé de se montrer partout.

Nous verrons bientôt comment les idées de Fouché, après avoir été
troublées par le retour subit de l'empereur, se replacèrent dans leur
ornière, et combien sont coupables ceux qui ont contribué à tromper la
confiance de l'empereur, en lui faisant de nouveau reprendre un tel
homme.

Le délire qu'excita la réussite d'une entreprise aussi extraordinaire
que celle du retour de l'île d'Elbe n'a pas encore eu d'exemple. Il n'y
avait là ni armées étrangères, ni instigation d'aucun parti. Les battus
ont prétendu que l'empereur avait été rappelé par l'intrigue, ils
étaient dans l'erreur: il suffit, pour s'en convaincre, d'une simple
observation.

Si l'empereur n'avait qu'un parti, comment l'a-t-il triomphé? Il est
revenu avec six cents hommes; on en avait bien autant à lui opposer: or
il n'a même pas été dans le cas de faire charger les fusils. De plus, il
voyageait presque seul dans une voiture de poste; comment ne l'a-t-on
pas arrêté?

La population courait à sa rencontre, on illuminait sur son passage;
tous ceux qui l'ont accompagné rapportent qu'un million d'hommes se sont
montrés sur son chemin. L'empereur a dit lui-même qu'il n'avait
d'obligation à personne pour son retour, qu'il n'avait eu de parti en
France que le _Moniteur_, qui lui avait appris lorsqu'il était temps de
partir de l'île d'Elbe.

Tous ceux qui l'ont servi au temps de ses hautes prospérités doivent
convenir que, dans aucune époque de sa vie, il n'a eu un triomphe aussi
parfait que celui que lui décernait l'enthousiasme national; c'étaient
bien les coeurs qui parlaient, car assurément aucun soin administratif
n'avait été pris pour exciter la joie publique.

Le lendemain du retour de l'empereur aux Tuileries arriva le bataillon
de la garde qui l'avait suivi à l'île d'Elbe. La curiosité de la
multitude s'était changée en admiration; lorsqu'il entra dans la cour du
château, où l'empereur passait la revue des troupes de la garnison, ce
fut un cri de _vivat_ qui se répéta d'un bout à l'autre de la ligne.

Une chose remarquable, c'est que, dans toute l'armée, chaque soldat
avait conservé sa cocarde aux trois couleurs, ainsi que l'aigle de son
schakos. On n'eut pas besoin de donner l'ordre de la reprendre, chacun
le fit aussitôt qu'il sut l'empereur en France.

Pendant les premiers jours de son installation aux Tuileries, l'empereur
reçut les corps constitués. On lui tenait alors un langage bien
différent de celui qu'on tenait au roi quelques mois auparavant.

Ce ne fut que le 24 ou le 25 mars que l'on apprit à Paris que le roi,
après s'être retiré à Lille, avait décidément quitté la France pour
passer en Belgique[35]; on avait su auparavant le licenciement de sa
maison à Béthune, et comme Lille est un chef-lieu de préfecture où il y
avait une nombreuse garnison commandée par le maréchal Mortier, on jugea
qu'il fallait bien qu'il y eût eu quelque avis fâcheux qui était parvenu
jusque-là, puisque le roi ne s'était pas cru en sûreté dans la place, et
en était parti. On lui dit probablement que les émissaires de l'empereur
étaient déjà dans Lille, et soulevaient la garnison. Je le crois, parce
que chacun était impatient de le voir partir, afin de pouvoir venir
rendre compte à Paris du plus ou moins de part qu'on avait eue à lui
exagérer les dangers qui lui avaient fait prendre cette résolution.

Le maréchal Mortier arriva à Paris, et se présenta au lever de
l'empereur le lendemain. Non seulement il ne dit rien à personne qui pût
l'empêcher de solliciter du service, mais lui-même en prit immédiatement
ainsi que plusieurs officiers de la maison du roi, qui, avant d'en faire
partie, avaient servi dans l'armée. De toutes parts, on s'empressait de
montrer du zèle pour l'empereur; il ne laissait, de son côté, apercevoir
aucun ressentiment contre qui que ce fût.

Il reçut les sénateurs, n'adressa de reproches à aucun d'eux; il ne
parla que d'une manière générale de l'acte honteux par lequel ce corps
avait prononcé sa déchéance, en ajoutant: «Je laisse cela à l'histoire;
quant à moi, j'oublie tout ce qui s'est passé.»



CHAPITRE SUPPLÉMENTAIRE.

PIÈCES HISTORIQUES.


     _Au duc de Rovigo._

     Paris, le 4 juillet 1822.

     MONSIEUR LE DUC,

     J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, et
     je m'empresse d'y répondre. Ce que l'on vous a dit sur ma mission
     est à peu près la vérité; plusieurs faits cependant sont inexacts,
     et il importe de les rectifier.

     J'ai quitté l'empereur, le 29 au soir, au pont de Dolancourt près
     Vandoeuvre. Il m'ordonna de me rendre à Paris et d'annoncer qu'il
     allait s'y rendre avec son armée. Je n'avais pas d'ordres précis;
     je devais agir selon les circonstances, tâcher de faire traîner les
     choses en longueur jusqu'à l'arrivée de l'empereur, et annoncer que
     les négociations étaient rouvertes avec les alliés, et
     particulièrement avec l'Autriche. Arrivé à Paris le 30 à midi, je
     montai effectivement à cheval et je fus à Montmartre. Le roi Joseph
     venait d'en partir. Je le rejoignis dans le bois de Boulogne; il
     avait près de lui le prince Jérôme, les ministres Daru, Clarke et
     beaucoup d'autres personnes. Je lui communiquai les ordres de
     l'empereur, et l'engageai à retourner à Paris: il me répondit qu'on
     ne pouvait plus tenir, que des corps ennemis se dirigeaient sur
     Versailles, que la retraite pouvait être coupée; qu'il ne voulait
     pas qu'un frère de l'empereur fût livré en otage, et qu'il avait
     laissé ses ordres aux maréchaux Marmont et Mortier. Je quittai le
     roi Joseph, et je joignis le maréchal Mortier au bas de Montmartre;
     il ignorait encore le départ du roi, je le lui appris, et je lui
     communiquai mes ordres. Un moment après, il reçut un billet du roi
     Joseph qui contenait à peu près ces mots, autant que ma mémoire
     peut me les rappeler: «Si les maréchaux Marmont et Mortier ne
     peuvent plus défendre Paris, ils sont autorisés à entrer en
     négociation; ils se retireront sur la Loire.»

     D'après ce billet, et ce que j'avais dit au maréchal Mortier, il se
     décida à écrire au prince Schwartzenberg, non pas pour traiter de
     la capitulation, mais pour proposer un armistice, basé sur ce que
     les négociations étaient rouvertes, et que probablement dans ce
     moment la paix était signée avec l'empereur d'Autriche. Pendant ce
     temps, l'ennemi avançait toujours, et peu de temps après le
     maréchal Mortier reçut une réponse très sèche du prince
     Schwartzenberg, qui lui marquait que les alliés ne feraient pas la
     paix séparément, et qu'il fallait rendre Paris. Presque au même
     moment arriva un officier-général, que je crois être le général
     Mestadier; il venait annoncer au maréchal Mortier que le duc de
     Raguse, que je n'avais pas encore vu, venait, d'après le billet du
     roi Joseph, d'entrer en négociation pour la reddition de Paris, et
     que les hostilités allaient cesser.

     Voilà, monsieur le duc, tout ce que je puis vous dire sur cette
     journée. Je n'ai point apporté d'ordre pour capituler, et cette
     idée n'est jamais venue, je crois, dans la tête de l'empereur; il
     paraît même que le général Girardin, qui est arrivé après la
     signature de la capitulation, avait ordre de faire tenir Paris à
     tel prix que ce fût, et l'empereur, qui le suivait de près,
     espérait arriver encore à temps.

     Agréez, je vous prie, monsieur le duc, l'assurance de ma haute
     considération.

     _Signé_, Comte DEJEAN.

       *       *       *       *       *

     _Au prince Metternich._

     Châtillon, le 9 février 1814.

     MON PRINCE,

     Je me propose de demander aux plénipotentiaires des cours alliées,
     si la France, en consentant, ainsi qu'ils l'ont demandé, à rentrer
     dans ses anciennes limites, obtiendra immédiatement un armistice.
     Si, par un tel sacrifice, un armistice peut être sur-le-champ
     obtenu, je serai prêt à le faire. Je serai prêt encore, dans cette
     supposition, à remettre sur-le-champ une partie des places que ce
     sacrifice devra nous faire perdre.

     J'ignore si les plénipotentiaires des cours alliées sont autorisés
     à répondre affirmativement à cette question, et s'ils ont des
     pouvoirs pour conclure cet armistice. S'ils n'en ont pas, personne
     ne peut, autant que Votre Excellence, contribuer à leur en faire
     donner. Les raisons qui me portent à l'en prier ne me semblent pas
     tellement particulières à la France, qu'elles ne doivent intéresser
     qu'elle seule. Je supplie Votre Excellence de mettre ma lettre sous
     les yeux du père de l'impératrice: qu'il voie les sacrifices que
     nous sommes prêts à faire, et qu'il décide.

     Agréez, etc.

     _Signé_, CAULAINCOURT, duc de Vicence.

       *       *       *       *       *

     _À l'empereur Napoléon_.

     Châtillon, le 5 mars 1814.

     SIRE,

     J'ai besoin d'exprimer particulièrement à V. M. toute ma peine de
     voir mon dévouement méconnu. Elle est mécontente de moi; elle le
     témoigne et charge de me le dire. Ma franchise lui déplaisant, elle
     la taxe de rudesse et de dureté. Elle me reproche de voir partout
     les Bourbons, dont, peut-être à tort, je ne parle qu'à peine. V. M.
     oublie que c'est elle qui en a parlé la première dans les lettres
     qu'elle a écrites ou dictées. Prévoir comme elle les chances que
     peuvent leur présenter les passions d'une partie des alliés, celles
     que peuvent faire naître des événemens malheureux et l'intérêt que
     pourrait inspirer dans ce pays leur haute infortune, si la présence
     d'un prince et un parti réveillaient ces vieux souvenirs dans un
     moment de crise, ne serait cependant pas si déraisonnable, si les
     choses sont poussées à bout. Dans la situation où sont les esprits,
     dans l'état de fièvre où est l'Europe, dans celui d'anxiété et de
     lassitude où se trouve la France, la prévoyance doit tout
     embrasser, elle n'est que de la sagesse. V. M. voudrait, je le
     comprends, vacciner sa force d'âme, l'élan de son grand caractère,
     à tout ce qui la sert, et communiquer à tous son énergie; mais
     votre ministre, Sire, n'a pas besoin de cet aiguillon. L'adversité
     stimule son courage, au lieu de l'abattre; et s'il vous répète sans
     cesse le mot de paix, c'est parce qu'il la croit indispensable et
     même pressante pour ne pas tout perdre. C'est quand il n'y a pas de
     tiers entre V. M. et lui, qu'il lui parle franchement. C'est votre
     force, Sire, qui l'oblige à vous paraître faible, tout au moins
     plus disposé à céder qu'il ne le serait réellement. Personne ne
     désire, ne voudrait plus que moi consoler V. M., adoucir tout ce
     que lès circonstances et les sacrifices qu'elles exigeront auront
     de pénible pour elle; mais l'intérêt de la France, celui de votre
     dynastie, me commandent, avant tout, d'être prévoyant et vrai. D'un
     instant à l'autre, tout peut être compromis par ces ménagemens qui
     ajournent les déterminations qu'exigent les grandes et difficiles
     circonstances où nous sommes. Est-ce ma faute si je suis le seul
     qui tient ce langage de dévouement à V. M.? si ceux qui
     l'entourent, et qui pensent comme moi, craignant de lui déplaire et
     voulant la ménager, quand elle a déjà tant de sujets de
     contrariété, n'osent lui répéter ce qu'il est de mon devoir de lui
     dire? Quelle gloire, quel avantage peut-il y avoir pour moi à
     prêcher, à signer même cette paix, si toutefois on parvient à la
     faire? Cette paix ou plutôt ces sacrifices ne seront-ils pas pour
     V. M. un éternel grief contre son plénipotentiaire? Bien des gens
     en France, qui en sentent aujourd'hui la nécessité, ne me la
     reprocheront-ils pas six mois après qu'elle aura sauvé votre trône?
     Comme je ne me fais pas plus illusion sur ma position que sur celle
     de V. M., elle doit m'en croire. Je vois les choses ce qu'elles
     sont, et les conséquences ce qu'elles peuvent devenir. La peur a
     uni tous les souverains, le mécontentement a rallié tous les
     Allemands. La partie est trop bien liée pour la rompre. En
     acceptant le ministère dans les circonstances où je l'ai pris, en
     me chargeant ensuite de cette négociation, je me suis dévoué pour
     vous servir, pour sauver mon pays; je n'ai point eu d'autre but, et
     celui-là seul était assez noble, assez élevé pour me paraître
     au-dessus de tous les sacrifices. Dans ma position, je ne pouvais
     qu'en faire, et c'est ce qui m'a décidé. V. M. peut dire de moi
     tout le mal qu'il lui plaira; au fond de son coeur, elle ne pourra
     en penser, et elle sera forcée de me rendre toujours la justice de
     me regarder comme l'un de ses plus fidèles sujets, et l'un des
     meilleurs citoyens de cette France que je ne puis être soupçonné de
     vouloir avilir, quand je donnerais ma vie pour lui sauver un
     village.

     Je suis, etc.

     _Signé_, CAULAINCOURT, duc de Vicence.

       *       *       *       *       *

_Séance du 7 février 1814._

Les protocoles de la séance du 5 ayant été expédiés en _double_ et
collationnés dans la journée d'hier, MM. les plénipotentiaires, à
l'ouverture de la présente séance, ont muni ces expéditions de leurs
signatures, en observant l'alternative entre le plénipotentiaire de la
France d'un côté, et les plénipotentiaires des cours alliées de l'autre,
les derniers y ayant procédé entre eux, en adoptant la voie de
_pêle-mêle_, tout préjudice sauf.

Cette formalité remplie, les plénipotentiaires des cours alliées
consignent au protocole ce qui suit:

     «Les puissances alliées réunissant le point de vue de la sûreté et
     de l'indépendance future de l'Europe avec le désir de voir la
     France dans un état de possession analogue au rang qu'elle a
     toujours occupé dans le système politique, et considérant la
     situation dans laquelle l'Europe se trouve placée à l'égard de la
     France, à la suite des succès obtenus par leurs armes, les
     plénipotentiaires des cours alliées ont ordre de demander:

     «Que la France rentre dans les limites qu'elle avait avant la
     révolution, sauf des arrangemens d'une convenance réciproque sur
     des portions de territoire au-delà des limites de part et d'autre,
     et sauf des restitutions que l'Angleterre est prête à faire pour
     l'intérêt général de l'Europe, contre les rétrocessions ci-dessus
     demandées à la France, lesquelles restitutions seront prises sur
     les conquêtes que l'Angleterre a faites pendant la guerre; qu'en
     conséquence la France abandonne toute influence directe hors de ses
     limites futures, et que la renonciation à tous les titres qui
     ressortent des rapports de souveraineté et de protectorat sur
     l'Italie, l'Allemagne et la Suisse, soit une suite immédiate de cet
     arrangement.»

Après que M. le duc de Vicence a entendu la lecture de cette
proposition, il s'établit de part et d'autre entre les plénipotentiaires
une conversation explicative de l'objet, à la suite de laquelle S. Exc.
le plénipotentiaire français observe que la proposition étant de trop
grande importance pour pouvoir y répondre immédiatement, il désire à cet
effet que la séance soit suspendue.

Les plénipotentiaires des cours alliées n'hésitent pas à déférer à ce
désir, et l'on convient de continuer la séance à huit heures du soir.

Les plénipotentiaires reprenant la séance à l'heure convenue, M. le duc
de Vicence déclare ce qui suit:

Le plénipotentiaire de France renouvelle encore l'engagement déjà pris
par sa cour de faire, pour la paix, les _plus grands sacrifices_,
quelque éloignée que la demande faite dans la séance d'aujourd'hui, au
nom des puissances alliées, soit des _bases proposées par elles à
Francfort_ et fondées sur ce que les _alliés eux-mêmes_ ont appelé les
_limites naturelles_ de la France; quelque éloignée qu'elle soit des
déclarations que toutes les cours n'ont cessé de faire à la face de
l'Europe; quelque éloignée que soit même leur proposition d'un état de
possession analogue au rang que la France a toujours occupé dans le
système politique, bases que les plénipotentiaires des puissances
alliées rappellent encore dans leur proposition de ce jour. Enfin
quoique le résultat de cette proposition soit d'appliquer à la France
seule un principe que les puissances alliées ne parlent point d'adopter
pour elles-mêmes, et dont cependant l'application ne peut être juste, si
elle n'est point réciproque et impartiale, le plénipotentiaire français
n'hésiterait pas à s'expliquer sans retard de la manière la plus
positive sur cette demande, si chaque sacrifice qui peut être fait et le
degré dans lequel il peut l'être ne dépendaient pas nécessairement de
l'espèce et du nombre de ceux qui seront demandés, comme la somme des
sacrifices dépend aussi nécessairement de celle des _compensations_;
toutes les questions d'une telle négociation sont tellement liées et
subordonnées les unes aux autres, qu'on ne peut prendre parti sur
aucune, avant de les connaître toutes. Il ne peut être indifférent à
celui à qui on demande _des sacrifices_ de savoir _au profit de qui_ il
les fait et quel emploi on veut en faire, enfin si, en les faisant, on
peut mettre tout de suite un terme aux malheurs de la guerre. Un projet
qui développerait les vues des alliés dans tout leur ensemble remplirait
ce but.

Le plénipotentiaire renouvelle donc de la manière la plus instante la
demande que les plénipotentiaires des cours alliées veuillent _bien
s'expliquer positivement sur tous les points précités_.

Après avoir pris lecture de ce qui vient d'être inséré au protocole de
la part de M. le plénipotentiaire de France, les plénipotentiaires des
cours alliées déclarent qu'ils prennent sa réponse _ad referendum_.

     Châtillon-sur-Seine, le 7 février 1814.

     _Signé_, CAULAINCOURT, duc de Vicence.

     _Signé_, Le comte DE STADION, ABERDEEN, HUMBOLDT, le comte de
     RAZOUMOWSKI, CATHCART, Charles STEWART.

       *       *       *       *       *

_Séance du 10 mars 1814._

Le plénipotentiaire de France commence la conférence par consigner au
protocole ce qui suit:

Le plénipotentiaire de France avait espéré, d'après les représentations
qu'il avait été dans le cas d'adresser à MM. les plénipotentiaires des
cours alliées, et par la manière dont LL. EE. avaient bien voulu les
accueillir, qu'il serait donné des ordres pour que ses courriers pussent
lui arriver sans difficulté et sans retards. Cependant le dernier qui
lui est parvenu, non seulement a été arrêté très long-temps par
plusieurs officiers et généraux russes, mais on l'a même _obligé à
donner ses dépêches, qui ne lui ont été rendues que trente-six heures
après, à Chaumont_. Le plénipotentiaire de France se voit donc à regret
forcé d'appeler de nouveau sur cet objet l'attention de MM. les
plénipotentiaires des cours alliées, et de réclamer avec d'autant plus
d'instance contre une conduite contraire aux usages reçus et aux
prérogatives que le droit des gens assure aux ministres chargés d'une
négociation, qu'elle cause réellement les retards qui l'entravent.

Les plénipotentiaires des cours alliées n'étant point informés du fait,
promettent de porter cette réclamation à la connaissance de leurs cours.

Le plénipotentiaire de France donne ensuite lecture de la pièce
suivante, dont il demande l'insertion au protocole, ainsi que des pièces
y annexées n° 1, 2, 3, 4 et 5.

_Le plénipotentiaire de France a reçu de sa cour l'ordre de faire au
protocole les observations suivantes:_

     «Les souverains alliés, _dans leur déclaration de Francfort_, que
     toute l'Europe connaît, et LL. EE. MM. les plénipotentiaires, dans
     leur proposition du 7 février, ont également posé en principe que
     la France doit conserver par la paix la même puissance relative
     qu'elle avait avant les guerres que cette paix doit finir; car ce
     que, dans le préambule de leur proposition, MM. les
     plénipotentiaires ont dit du désir des puissances alliées de voir
     la France dans un état de possession analogue au rang qu'elle a
     toujours occupé dans le système politique, n'a point et ne saurait
     avoir un autre sens. Les souverains alliés avaient demandé, en
     conséquence, que la France se renfermât dans les limites formées
     par les Pyrénées, les Alpes et le Rhin, et la France y avait
     acquiescé. MM. les plénipotentiaires ont au contraire, et par leur
     note du 7, et par le projet d'articles qu'ils ont remis le 17,
     demandé qu'elle rentrât dans ses anciennes limites. Comment, sans
     cesser d'invoquer le même principe, a-t-on pu, et en si peu de
     temps, passer de l'une de ces demandes à l'autre? Qu'est-il survenu
     depuis la première qui puisse motiver la seconde?

     «On ne pouvait pas le 7, on ne pouvait pas plus le 17, et à plus
     forte raison ne pourrait-on pas aujourd'hui la fonder sur l'offre
     confidentielle faite par le plénipotentiaire de France au ministre
     du cabinet de l'une des cours alliées; car la lettre qui la
     contenait ne fut écrite que le 9, et il était indispensable d'y
     répondre immédiatement, puisque l'offre était faite sous la
     _condition absolue d'un armistice immédiat_, pour arrêter
     l'effusion du sang, et éviter une bataille que les alliés ont voulu
     donner; au lieu de cela, les conférences furent, par la seule
     volonté des alliés, et sans motifs, suspendues du 10 au 17, jour
     auquel la condition proposée fut même formellement rejetée. On ne
     pouvait, on ne peut donc, en aucune manière, se prévaloir d'une
     offre qui lui était subordonnée. Les souverains alliés ne
     voulaient-ils point, il y a trois mois, établir un juste équilibre
     en Europe? N'annoncent-ils pas qu'ils le veulent encore
     aujourd'hui? Conserver la même puissance relative qu'elle a
     toujours eue, est aussi le seul désir qu'ait réellement la France.
     _Mais l'Europe ne ressemble plus à ce qu'elle était il y a vingt
     ans_; à cette époque, le royaume de Pologne, déjà morcelé, disparut
     entièrement, l'immense territoire de la Russie s'accrut de vastes
     et riches provinces. Six millions d'hommes furent ajoutés à une
     population déjà plus grande que celle d'aucun État européen. Neuf
     millions devinrent le partage de l'Autriche et de la Prusse.
     Bientôt l'Allemagne changea de face. Les États ecclésiastiques et
     le plus grand nombre des villes libres germaniques furent réparties
     entre les princes séculiers. La Prusse et l'Autriche en reçurent la
     meilleure part. L'antique république de Venise devint une province
     de la monarchie autrichienne; deux nouveaux millions de sujets,
     avec de nouveaux territoires et de nouvelles ressources, ont été
     donnés depuis à la Russie, par le traité de Tilsit, par le traité
     de Vienne, par celui d'Yassi, et par celui d'Abo. De son côté, et
     dans le même intervalle de temps, l'Angleterre a non seulement
     acquis, par le traité d'Amiens, les possessions hollandaises de
     Ceylan et de l'île de la Trinité; mais elle a doublé ses
     possessions de l'Inde, et en a fait un empire que deux des plus
     grandes monarchies de l'Europe égaleraient à peine. Si la
     population de cet empire ne peut être considérée comme un
     accroissement de la population britannique, en revanche,
     l'Angleterre n'en tire-t-elle pas, et par la souveraineté et par le
     commerce, un accroissement immense de sa richesse, cet autre
     élément de la puissance? La Russie, l'Angleterre, ont conservé tout
     ce qu'elles ont acquis. L'Autriche et la Prusse ont, à la vérité,
     fait des pertes; mais renoncent-elles à les réparer, et se
     contentent-elles aujourd'hui de l'état de possession dans lequel la
     guerre présente les a trouvées? Il diffère cependant peu de celui
     qu'elles avaient il y a vingt ans.

     «Ce n'est pas pour son intérêt seul que la France doit vouloir
     conserver la même puissance relative qu'elle avait; qu'on lise la
     déclaration de Francfort, et l'on verra que les souverains alliés
     ont été convaincus eux-mêmes que c'était aussi _l'intérêt de
     l'Europe_. Or, quand tout a changé autour de la France, comment
     pourrait-elle _conserver la même puissance relative en étant
     replacée au même état qu'auparavant?_ Replacée dans ce même état,
     _elle n'aurait pas même le degré de puissance absolue qu'elle avait
     alors;_ car ses possessions d'outre-mer étaient incontestablement
     un des élémens de cette puissance, et la plus importante de ces
     possessions, celle qui, par sa valeur, égalait ou surpassait toutes
     les autres ensemble, lui a été ravie; peu importe par quelle cause
     elle l'a perdue, il suffit qu'elle ne l'ait plus, et qu'il ne soit
     pas au pouvoir des alliés de la lui rendre.

     «Pour évaluer la puissance relative des États, ce n'est pas assez
     de comparer leurs forces absolues, il faut faire entrer dans le
     calcul l'emploi que leur situation géographique les contraint ou
     leur permet d'en faire.

     «L'Angleterre est une puissance essentiellement maritime, qui peut
     mettre toutes ses forces sur les eaux. L'Autriche a trop peu de
     côtes pour le devenir; la Russie et la Prusse n'ont pas besoin de
     l'être, puisqu'elles n'ont pas de possessions au-delà des mers: ce
     sont des puissances essentiellement continentales. La France est,
     au contraire, à la fois essentiellement maritime à raison de
     l'étendue de ses côtes et de ses colonies, et essentiellement
     continentale. L'Angleterre ne peut être attaquée que par des
     flottes. La Russie, adossée au pôle du monde et bornée presque de
     tous côtés par des mers ou de vastes solitudes, ne peut, depuis
     qu'elle a acquis la Finlande, être attaquée que d'un seul côté. _La
     France peut l'être sur tous les points de sa circonférence, et à la
     fois du coté de la terre, où elle confine partout à des nations
     vaillantes, et du côté de la mer, et dans ses possessions
     lointaines_.

     «Pour rétablir un véritable équilibre, sa puissance relative
     devrait donc être considérée sous deux aspects distincts: pour en
     faire une estimation juste, il la faut diviser, et ne comparer ses
     forces absolues à celles des autres États du continent, que
     déduction faite de la part qu'elle en devra employer sur mer, et à
     celles des États maritimes, que déduction faite de la part qu'elle
     en devra employer sur le continent.»

Le plénipotentiaire de France prie LL. EE. MM. les plénipotentiaires des
cours alliées de peser attentivement les considérations si frappantes de
vérité qui précèdent, et de juger si les acquisitions que la France a
faites en deçà des Alpes et du Rhin, et que les traités de Lunéville et
d'Amiens lui avaient assurées, suffiraient même pour rétablir entre elle
et les grandes puissances de l'Europe l'équilibre que les changemens
survenus dans l'état de possession de ces puissances ont rompu.

Le plus simple calcul démontre jusqu'à l'évidence que ces acquisitions,
jointes à tout ce que la France possédait en 1792, seraient encore
_loin_ de lui donner le même degré de puissance relative qu'elle avait
alors, et qu'elle avait constamment eue dans les temps antérieurs, et
cependant on lui demande, non pas d'en abandonner seulement une partie
quelconque, mais de les abandonner toutes, quoique, dans leur
déclaration de Francfort, les souverains alliés eussent annoncé à
l'Europe _qu'ils reconnaissaient à la France un territoire plus étendu
qu'elle ne l'avait eu sous ses rois_.

Les forces propres d'un État ne sont pas l'unique élément de sa
puissance relative, dans la composition de laquelle entrent encore les
liens qui l'unissent à d'autres États, liens généralement plus forts et
plus durables entre les États que gouvernent des princes d'un même sang.
L'empereur des Français possède, outre son empire, un royaume; son fils
adoptif en est l'héritier désigné. D'autres princes de la dynastie
française étaient possesseurs de couronnes ou de souverainetés
étrangères. Des traités avaient consacré leurs droits, et le continent
les avait reconnus. Le projet des cours alliées garde à leur égard un
silence que les questions si naturelles et si justes du plénipotentiaire
de France n'ont pu rompre. En renonçant cependant aux droits de ces
princes et à la part de puissance relative qui en résulte pour elle,
ainsi qu'à ce qu'elle a acquis en-deçà des Alpes et du Rhin, la France
se trouverait avoir perdu de son ancienne puissance relative maritime et
continentale, précisément en même raison que celle des autres grands
États s'est déjà ou se sera accrue à la paix par leurs acquisitions
respectives. La restitution de ses colonies, qui ne feraient alors que
la replacer dans son ancien état de grandeur absolue (ce que même la
situation de Saint-Domingue ne permettrait pas d'effectuer
complètement), ne serait point, ne pourrait pas être une compensation de
ses pertes; seulement ses pertes en seraient diminuées, et ce serait
sans doute le moins auquel elle eût le droit de s'attendre; mais que lui
offre à cet égard le projet des cours alliées?

Des colonies françaises tombées au pouvoir de l'ennemi (et les guerres
du continent les y ont fait tomber toutes) il y en a trois que leur
importance, sous des rapports divers, met hors de comparaison avec
toutes les autres: ce sont la Guadeloupe, la Guyane et l'île de France.

Au lieu de la restitution des deux premières, le projet des cours
alliées n'offre que des bons offices pour procurer cette restitution, et
il semblerait d'après cela que ces deux colonies fussent entre les mains
de puissances étrangères à la négociation présente et ne devant point
être comprises dans la future paix. Tout au contraire les puissances qui
les occupent sont du nombre de celles au nom de qui et pour qui les
cours alliées ont déclaré qu'elles étaient autorisées à traiter: n'y
sont-elles donc autorisées que pour les clauses à la charge de la
France? cessent-elles de l'être dès qu'il s'agit de clauses à son
profit? S'il en était ainsi, il deviendrait indispensable que tous les
États engagés dans la présente guerre prissent immédiatement part à la
négociation et envoyassent chacun des plénipotentiaires au congrès.

Il est en outre à remarquer que la Guadeloupe n'étant sortie des mains
de l'Angleterre que par un acte que le droit des gens n'autorisait pas,
c'est l'Angleterre encore qui, relativement à la France, est censée
l'occuper, et que c'est à elle seule que la restitution en peut être
demandée.

L'Angleterre veut garder pour elle les îles de France et de la Réunion,
sans lesquelles les autres possessions de la France, à l'est du cap de
Bonne-Espérance, perdent tout leur prix; les Saintes, sans lesquelles la
possession de la Guadeloupe serait précaire; et l'île de Tabago,
celle-ci sous le prétexte que la France ne la possédait point en 1792,
et les autres quoique la France les possédât de temps immémorial,
établissant ainsi une règle qui n'a de rigueur que pour la France, qui
n'admet d'exceptions que contre elle, et devient ainsi un glaive à deux
tranchans.

Une île d'une certaine étendue, mais qui a perdu son ancienne fertilité,
deux ou trois autres infiniment moindres, et quelques comptoirs auxquels
la perte de l'île de France forcerait de renoncer, voilà à quoi se
réduisent les grandes restitutions que l'Angleterre promettait de faire.
Sont-ce là celles qu'elle fit à Amiens où pourtant elle rendait Malte,
qu'elle veut aujourd'hui garder et qu'on ne lui conteste plus?
Qu'aurait-elle offert de moins, si la France n'eût eu rien à céder qu'à
elle? Les restitutions qu'elle promettait avaient été annoncées comme un
équivalent des sacrifices qui seraient faits au continent. C'est sous
cette condition que la France a annoncé qu'elle était prête à consentir
à de grands sacrifices. Elles en doivent être la mesure. Pouvait-on
s'attendre à un projet par lequel le continent demande tout,
l'Angleterre ne rend presque rien, et dont en substance le résultat est
que toutes les grandes puissances de l'Europe doivent conserver tout ce
qu'elles ont acquis, réparer les pertes qu'elles ont pu faire, et
acquérir encore; que la France seule ne doit rien conserver de toutes
ses acquisitions et ne doit recouvrer que la part la plus petite et la
moins bonne de ce qu'elle a perdu?

_Après tant de sacrifices demandés à la France, il ne manquait plus que
de lui demander encore celui de son honneur!_

Le projet tend à lui _ôter le droit d'intervenir en faveur d'anciens
alliés malheureux_. Le plénipotentiaire de France, ayant demandé si le
roi de Saxe serait remis en possession de ses États, n'a pu même obtenir
une réponse.

On demande à la France des cessions et des renonciations, et l'on veut
qu'en cédant elle ne sache pas à qui, sous quels titres et dans quelle
proportion appartiendra ce qu'elle aura cédé! _On veut qu'elle ignore
quels doivent être ses plus proches voisins;_ on veut régler sans elle
le sort des pays auxquels elle aura renoncé, et le mode d'existence de
ceux avec lesquels son souverain était lié par des rapports
particuliers; on veut, _sans elle_, faire des arrangemens qui doivent
régler le système général de possession et d'équilibre en Europe; on
veut qu'elle soit étrangère à l'arrangement d'un tout dont elle est une
partie considérable et nécessaire; on veut enfin qu'en souscrivant à de
telles conditions, elle s'exclue en quelque sorte elle-même de la
société européenne.

On lui restitue ses établissemens sur le continent de l'Inde, mais à la
condition de posséder comme dépendante et comme sujette ce qu'elle y
possédait en souveraineté.

Enfin on lui dicte des règles de conduite pour le régime ultérieur de
ses colonies et envers des populations qu'aucun rapport de sujétion ou
de dépendance quelconque ne lie aux gouvernemens de l'Europe, et à
l'égard desquelles on ne peut reconnaître à aucun d'eux aucun droit de
patronage.

Ce n'est point à de telles propositions qu'avait dû préparer le langage
des souverains alliés, et celui du prince régent d'Angleterre, lorsqu'il
disait au parlement britannique qu'aucune disposition de sa part à
demander à la France aucun sacrifice incompatible avec son intérêt comme
nation ou avec son honneur ne serait un obstacle à la paix.

Attaquée à la lois par toutes les puissances réunies contre elle, la
nation française sent plus qu'aucune autre le besoin de la paix et la
veut aussi plus qu'aucune autre; _mais tout peuple comme tout homme
généreux met l'honneur avant l'existence même_.

Il n'est sûrement point entré dans les vues des souverains alliés de
l'_avilir_; et quoique le plénipotentiaire de France ne puisse
s'expliquer le peu de conformité du projet d'articles qui lui avait été
remis avec les sentimens qu'ils ont tant de fois et si explicitement
manifestés, il n'en présente pas moins avec confiance au jugement des
cours alliées elles-mêmes et de MM. les plénipotentiaires des
observations dictées par l'intérêt général de l'Europe autant que par
l'intérêt particulier de la France, et qui ne s'écartent en aucun point
des déclarations des souverains alliés et de celle du prince régent au
parlement d'Angleterre.

Les plénipotentiaires des cours alliées répondent que les observations
dont ils viennent d'entendre la lecture ne contiennent pas une
déclaration distincte et explicite du gouvernement français sur le
projet présenté par eux dans la séance du 17 février, et par conséquent
ne remplissent pas la demande que les plénipotentiaires des cours
alliées avaient formée dans la conférence du 28 février, d'obtenir une
réponse distincte et explicite dans le terme de dix jours, duquel ils
étaient mutuellement convenus avec M. le plénipotentiaire de France.

Les plénipotentiaires des cours alliées se disposant là-dessus à lever
la séance, M. le plénipotentiaire de France déclare verbalement que
l'empereur des Français est prêt

À renoncer, par le traité à conclure, à tout titre exprimant des
rapports de souveraineté, de suprématie, protection ou influence
constitutionnelle, avec les pays hors des limites de la France,

Et à reconnaître

L'indépendance de l'Espagne dans ses anciennes limites, sous la
souveraineté de Ferdinand VII;

L'indépendance de l'Italie, l'indépendance de la Suisse, sous la
garantie de grandes puissances;

L'indépendance de l'Allemagne;

Et l'indépendance de la Hollande, sous la souveraineté du prince
d'Orange.

Il déclare encore que, si, pour écarter des causes de mésintelligence,
rendre l'amitié plus étroite et la paix plus durable entre la France et
l'Angleterre, des cessions de la part de la France au-delà des mers
peuvent être jugées nécessaires, la France sera prête à les faire
moyennant un équivalent raisonnable.

Sur quoi la séance a été levée.

     _Signé_, CAULAINCOURT, duc de Vicence; ABERDEEN; A. comte de
     RAZOUMOWSKI; CATHCART; le comte STADION; Ch. STEWART,
     lieutenant-général.

       *       *       *       *       *

_Séance du 13 mars 1814_.

Les plénipotentiaires des cours alliées déclarent au protocole ce qui
suit:

Les plénipotentiaires des cours alliées ont pris en considération le
mémoire présenté par M. le duc de Vicence, dans la séance du 10 mars, et
la déclaration verbale dictée par lui au protocole de la même séance.
Ils ont jugé la première de ces pièces être de nature à ne pouvoir être
mise en discussion sans entraver la marche de la négociation.

La déclaration verbale de M. le plénipotentiaire ne contient que
l'acceptation de quelques points du projet de traité remis par les
plénipotentiaires des cours alliées dans la séance du 17 février; elle
ne répond ni à l'ensemble ni même à la majeure partie des articles de ce
projet, et elle peut bien moins encore être regardée comme un
contre-projet renfermant la substance des propositions faites par les
puissances alliées.

Les plénipotentiaires des cours alliées se voient donc obligés à inviter
M. le duc de Vicence à se prononcer s'il compte accepter ou rejeter le
projet de traité présenté par les cours alliées ou bien à remettre un
contre-projet.

Le plénipotentiaire de France, répondant à cette déclaration des
plénipotentiaires des cours alliées, ainsi qu'à leurs observations sur
le même objet, a dit:

Qu'une pièce telle que celle qu'il avait remise le 10, dans laquelle les
articles du projet des cours alliées qui sont susceptibles de
modifications étaient examinés et discutés en détail, loin d'entraver la
marche de la négociation, ne pouvait au contraire que l'accélérer,
puisqu'elle éclaircissait toutes les questions sous le double rapport de
l'intérêt de l'Europe et de celui de la France;

Qu'après avoir annoncé aussi positivement qu'il l'a fait par sa note
verbale du même jour, que la France était prête à renoncer par le futur
traité à la souveraineté d'un territoire au-delà des Alpes et du Rhin,
contenant au-delà de sept millions, et à son influence sur celle de
vingt millions d'habitans, ce qui forme au moins les six septièmes des
sacrifices que le projet des alliés lui demande, on ne saurait lui
reprocher de n'avoir pas répondu d'une manière distincte et explicite;

Que le contre-projet que lui demandent les plénipotentiaires des cours
alliées se trouve en substance dans sa déclaration verbale du 10, quant
aux objets auxquels la France peut consentir sans discussion, et que,
quant aux autres, qui sont tous susceptibles de modifications, les
observations y répondent, mais qu'il n'en est pas moins prêt à les
discuter à l'instant même.

Les plénipotentiaires des cours alliées répondent ici:

Que les deux pièces remises par M. le plénipotentiaire de France, dans
la séance du 10 mars, ne se référaient pas tellement l'une à l'autre,
qu'on pût dire que l'une renfermait les points auxquels le gouvernement
français consent sans discussion, et l'autre ceux sur lesquels il veut
établir la négociation; mais que, tout au contraire, l'une ne contient
que des observations générales ne menant à aucune conclusion, et que
l'autre énonce tout aussi peu d'une manière claire et précise ce que M.
le plénipotentiaire de France vient de dire, puisque, pour ne s'arrêter
qu'aux deux points suivans, elle n'explique pas même ce qu'on y entend
par les limites de la France, et ne parle qu'en général de
l'indépendance de l'Italie. Les plénipotentiaires ajoutent ensuite que,
ces deux pièces ayant été mises sous les yeux de leurs cours, ils ont eu
l'instruction positive, précise et stricte, de déclarer, ainsi qu'ils
l'ont fait, que ces deux pièces ont été tenues insuffisantes, et
d'insister sur une autre déclaration de la part de M, le
plénipotentiaire de France, qui renfermât ou une acceptation ou un refus
de leur projet de traité proposé dans la conférence du 17 février, ou
bien un contre-projet. Ils invitent donc de nouveau M. le
plénipotentiaire de France à leur donner cette déclaration.

Le plénipotentiaire de France renouvelle ses instances pour que l'on
entre en discussion, observant que MM. les plénipotentiaires des cours
alliées, en déclarant eux-mêmes, dans la séance du 28 février, qu'ils
étaient prêts à discuter des modifications qui seraient proposées,
avaient prouvé, par cela même, que leur projet n'était pas un
_ultimatum_; que, pour se rapprocher et arriver à un résultat, une
discussion était indispensable, et qu'il n'y avait réellement point de
négociation sans discussion, etc.

Les plénipotentiaires des cours alliées répliquent qu'ils ont bien
prouvé qu'ils ne voulaient point exclure la discussion, puisqu'ils ont
demandé un contre-projet, mais que leur intention est de ne point
admettre de discussion que sur des propositions qui puissent vraiment
conduire au but.

Ayant en conséquence insisté de nouveau sur une déclaration catégorique,
et ayant invité M. le plénipotentiaire de France à donner cette
déclaration, il a désiré que la séance fût suspendue et reprise le soir
à neuf heures.

Après avoir délibéré entre eux, les plénipotentiaires des cours alliées
ont dit à M. le plénipotentiaire de France que, pour le mettre mieux en
état de préparer sa réponse pour le soir, ils veulent le prévenir, dès à
présent, qu'en suite de leurs instructions, ils devront l'inviter (après
qu'il se sera déclaré ce soir s'il veut remettre une acceptation ou un
refus de leur projet, ou un contre-projet) à remplir cet engagement dans
le terme de vingt-quatre heures qui a été fixé péremptoirement par leurs
cours.

Sur quoi la séance est remise à neuf heures du soir.

_Continuation de la séance._

Les plénipotentiaires des cours alliées ayant renouvelé, de la manière
la plus expresse, la déclaration par laquelle ils avaient terminé la
première partie de la séance, le plénipotentiaire de France déclare
qu'il remettra le contre-projet demandé demain soir à neuf heures;
toutefois il a observé que, n'étant pas sûr d'avoir achevé jusque-là le
travail nécessaire, il demandait d'avance de remettre dans ce cas la
conférence à la matinée du 15.

Les plénipotentiaires des cours alliées ont insisté pour que la
conférence restât fixée à demain au soir, et ne fût remise qu'en cas de
nécessité absolue à après-demain matin, à quoi M. le plénipotentiaire de
France a consenti.

     Châtillon-sur-Seine, le 13 mars 1814.

     _Signé_, CAULAINCOURT, duc de Vicence; ABERDEEN; comte de
     RAZOUMOWSKI; HUMBOLDT; CATHCART; comte de STADION; Ch. STEWART,
     lieutenant-général.

       *       *       *       *       *

_Séance du 15 mars 1814._

M. le plénipotentiaire français ouvre la séance en faisant lecture du
projet de traité qui suit:

_Projet de traité définitif entre la France et les alliés_.

S. M. l'empereur des Français, roi d'Italie, protecteur de la
confédération du Rhin, et médiateur de la confédération suisse, d'une
part; S. M. l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie et de Bohême, S. M.
l'empereur de toutes les Russies, S. M. le roi du royaume uni de la
Grande-Bretagne et d'Irlande, et S. M. le roi de Prusse, stipulant
chacun d'eux pour soi et tous ensemble pour l'universalité des
puissances engagées avec eux dans la présente guerre, d'autre part:

Ayant à coeur de faire cesser le plus promptement possible l'effusion du
sang humain et les malheurs des peuples, ont nommé pour leurs
plénipotentiaires, savoir:

Lesquels sont convenus des articles suivans:

Art. 1er. À compter de ce jour, il y aura paix, amitié sincère et bonne,
intelligence entre S. M. l'empereur des Français, roi d'Italie,
protecteur de la confédération du Rhin, et médiateur de la confédération
suisse, d'une part, et S. M. l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie et de
Bohême, S. M. l'empereur de toutes les Russies, S. M. le roi du royaume
uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande, S. M. le roi de Prusse, et leurs
alliés d'autre part, leurs héritiers et successeurs à perpétuité.

Les hautes parties contractantes s'engagent à apporter tous leurs soins
à maintenir, pour le bonheur futur de l'Europe, la bonne harmonie, si
heureusement rétablie entre elles.

Art. 2. S. M. l'empereur des Français renonce pour lui et ses
successeurs à tous titres quelconques, autres que ceux tirés des
possessions qui, en conséquence du présent traité de paix, resteront
soumises à sa souveraineté.

Art. 3. S. M. l'empereur des Français renonce pour lui et ses
successeurs à tous droits de souveraineté et de possession sur _les
provinces illyriennes_ et sur les territoires formant les départemens
français _au-delà des Alpes, l'île d'Elbe exceptée_, et les départemens
français au-delà du Rhin.

Art. 4. S. M. l'empereur des Français, comme roi d'Italie, renonce à la
couronne d'Italie en faveur de son héritier désigné, le prince Eugène
Napoléon, et de ses descendans à perpétuité.

L'Adige formera la limite entre le royaume d'Italie et l'empire
d'Autriche.

Art. 5. Les hautes parties contractantes reconnaissent solennellement,
et de la manière la plus formelle, l'indépendance absolue et la pleine
souveraineté de tous les États de l'Europe, dans les limites qu'ils se
trouveront avoir en conséquence du présent traité, ou par suite des
arrangemens indiqués dans l'art. 16, ci-après.

Art. 6. S. M. l'empereur des Français reconnaît:

1° L'indépendance de la Hollande, sous la souveraineté de la maison
d'Orange.

La Hollande recevra un accroissement de territoire.

Le titre et l'exercice de la souveraineté en Hollande ne pourront, dans
aucun cas, appartenir à un prince portant ou appelé à porter une
couronne étrangère.

2° L'indépendance de l'Allemagne, et chacun de ses États, lesquels
pourront être unis entre eux par un lien fédératif.

3° L'indépendance de la Suisse, se gouvernant elle-même, sous la
garantie de toutes les grandes puissances.

4° L'indépendance de l'Italie, et de chacun des princes, entre chacun
desquels elle est ou se trouvera divisée.

5° L'indépendance et l'intégrité de l'Espagne sous la domination de
Ferdinand VII.

Art. 7. Le pape sera remis immédiatement en possession de ses États,
tels qu'ils étaient en conséquence du traité de Tolentino, le duché de
Bénévent excepté.

Art. 8. S. A. I. la princesse Élisa conservera pour elle et ses
descendans en toute propriété et souveraineté Lucques et Piombino.

Art. 9. La principauté de _Neufchâtel_ demeure en toute propriété et
souveraineté au prince qui la possède et à ses descendans.

Art. 10. S. M. le roi de Saxe sera rétabli dans la pleine et entière
possession de son grand-duché.

Art. 11. S. A. R. le grand-duc de Berg sera pareillement remis en
possession de son grand-duché.

Art. 12. Les villes de Bremen, Hambourg, Lubeck, Dantzig et Raguse
seront des villes libres.

Art. 13. Les îles Ioniennes appartiendront en toute souveraineté au
royaume d'Italie.

Art. 14. L'île de Malte et ses dépendances appartiendront en toute
souveraineté et propriété à S. M. britannique.

Art. 15. Les colonies, pêcheries, établissemens, comptoirs et
factoreries que la France possédait avant la guerre actuelle dans les
mers, ou sur le continent de l'Amérique, de l'Afrique et de l'Asie, et
qui sont tombés au pouvoir de l'Angleterre ou de ses alliés, lui seront
restitués, pour être possédés par elle aux mêmes titres qu'avant la
guerre, et avec les droits et facultés que lui assuraient, relativement
au commerce et à la pêche, les traités antérieurs, et notamment celui
d'Amiens; mais en même temps la France s'engage à consentir, moyennant
un équivalent raisonnable, à la cession de celles des susdites colonies
que l'Angleterre a témoigné le désir de conserver, à l'exception des
Saintes, qui dépendent nécessairement de la Guadeloupe.

Art. 16. Les dispositions à faire des territoires auxquels S. M.
l'empereur des Français renonce, et dont il n'est pas disposé par le
présent traité, seront faites; les indemnités à donner aux rois et
princes dépossédés par la guerre actuelle seront déterminées, et tous
les arrangemens qui doivent fixer le système général de possession et
d'équilibre en Europe seront réglés dans un congrès spécial, lequel se
réunira à.... dans les.... jours qui suivront la ratification du présent
traité.

Art. 17. Dans tous les territoires, villes et places auxquels la France
renonce, les munitions, magasins, arsenaux, vaisseaux et navires armés
et non armés, et généralement toutes choses qu'elle y a placées, lui
appartiennent, et lui demeurent réservées.

Art. 18. Les dettes des pays réunis à la France, et auxquels elle
renonce par le présent traité, seront à la charge des dits pays et de
leurs futurs possesseurs.

Art. 19. Dans tous les pays qui doivent ou devront changer de maître,
tant en vertu du présent traité, que des arrangemens qui doivent être
faits en conséquence de l'art. 16 ci-dessus, il sera accordé aux
habitans naturels et étrangers, de quelque condition et nation qu'ils
soient, un espace de six ans, à compter de l'échange des ratifications,
pour disposer de leurs propriétés acquises, soit avant, soit depuis la
guerre actuelle, et se retirer dans tel pays qu'il leur plaira de
choisir.

Art. 20. Les propriétés, biens et revenus de toute nature que des sujets
de l'un quelconque des États engagés dans la présente guerre possèdent,
à quelque titre que ce soit, dans les pays qui sont actuellement ou
seront, en vertu de l'art. 16, soumis à un autre quelconque des dits
États, continueront d'être possédés par eux, sans trouble ni
empêchement, sous les seules clauses et conditions précédemment
attachées à leur possession, et avec pleine liberté d'en jouir et
disposer, ainsi que d'exporter les revenus, et, en cas de vente, la
valeur.

Art. 21. Les hautes parties contractantes, voulant mettre et faire
mettre dans un entier oubli les divisions qui ont agité l'Europe,
déclarent et promettent que, dans les pays de leur obéissance
respective, aucun individu, de quelque classe ou condition qu'il soit,
ne sera inquiété dans sa personne, ses biens, rentes, pensions et
revenus, dans son rang, grade ou ses dignités, ni recherché, ni
poursuivi en aucune façon quelconque pour aucune part qu'il ait prise ou
pu prendre, de quelque manière que ce soit, aux événemens qui ont amené
la présente guerre, ou qui en ont été la conséquence.

Art. 22. Aussitôt que la nouvelle de la signature du présent traité sera
parvenue aux quartiers-généraux respectifs, il sera sur-le-champ expédié
des ordres pour faire cesser les hostilités, tant sur terre que sur mer,
aussi promptement que les distances le permettront, les hautes
puissances contractantes s'engageant à mettre de bonne foi toute la
célérité possible à l'expédition des dits ordres, et de part et d'autre
il sera donné des passe-ports, soit pour les officiers, soit pour les
vaisseaux qui sont chargés de les porter.

Art. 23. Pour prévenir tous les sujets de plainte et de contestation qui
pourraient naître à l'occasion des prises qui seraient faites en mer
après la signature du présent traité, il est réciproquement convenu que
les vaisseaux et effets qui pourraient être pris dans la Manche et dans
les mers du Nord, après l'espace de douze jours, à compter de l'échange
des ratifications du présent traité, seront de part et d'autre
restitués; que le terme sera d'un mois, depuis la Manche et les mers du
Nord jusqu'aux îles Canaries inclusivement, soit dans l'Océan, soit dans
la Méditerranée; de deux mois, depuis les dites îles Canaries jusqu'à
l'équateur, et enfin de cinq mois dans toutes les autres parties du
monde, sans aucune exception ni autre distinction plus particulière de
temps et de lieu.

Art. 24. Les troupes alliées évacueront le territoire français, et les
places cédées ou devant être restituées par la France, en vertu de la
présente paix, leur seront remises dans les délais ci-après: le
troisième jour après l'échange des ratifications du présent traité, les
troupes alliées les plus éloignées, et le cinquième jour après le dit
échange, les troupes alliées les plus rapprochées des frontières
commenceront à se retirer, se dirigeant vers la frontière la plus
voisine du lieu où elles se trouveront, et faisant trente lieues par
chaque dix jours, de telle sorte que l'évacuation soit non interrompue
et successive, et que, dans le terme de quarante jours au plus tard,
elle soit complètement terminée.

Il leur sera fourni jusqu'à leur sortie du territoire français les
vivres et les moyens de transport nécessaires, mais sans qu'à compter du
jour de la signature du présent traité, elles puissent lever aucune
contribution ni exiger aucune prestation quelconque, autre que celle
indiquée ci-dessus. Immédiatement après l'échange des ratifications du
présent traité, les places de Custrin, Glogau, Palma-Nova et Venise
seront remises aux alliés, et celles que les troupes françaises occupent
en Espagne, aux Espagnols. Les places de Hambourg, de Magdebourg, les
citadelles d'Erfurth et de Wurtzbourg seront remises lorsque la moitié
du territoire français sera évacuée.

Toutes les autres places des pays cédés seront remises lors de
l'évacuation totale de ce territoire.

Les pays que les garnisons desdites villes traverseront leur fourniront
les vivres et moyens de transport nécessaires pour rentrer en France, et
y ramener tout ce qui, en vertu de l'art. 17 ci-dessus, sera propriété
française.

Art. 25. Les restitutions qui, en vertu de l'art. 15 ci-dessus, doivent
être faites à la France, par l'Angleterre ou ses alliés, auront lieu,
pour le continent et les mers d'Amérique et d'Afrique, dans les trois
mois, et pour l'Asie, dans les six mois qui suivront l'échange des
ratifications du présent traité.

Art. 26. Les ambassadeurs, envoyés extraordinaires, ministres, résidens
et agens de chacune des hautes puissances contractantes jouiront, dans
les cours des autres, des mêmes rangs, prérogatives et privilèges
qu'avant la guerre, le même cérémonial étant maintenu.

Art. 27. Tous les prisonniers respectifs seront, d'abord après l'échange
des ratifications du présent traité, rendus sans rançon, en payant de
part et d'autre les dettes particulières qu'ils auraient contractées.

Art. 28. Les quatre cours alliées s'engagent à remettre à la France,
dans un délai de.... un acte d'accession au présent traité de la part de
chacun des États pour lesquels elles stipulent.

Art. 29. Le présent traité sera ratifié, et les ratifications seront
échangées dans le délai de cinq jours, et même plus tôt si faire se
peut.

     Châtillon-sur-Seine, le 15 mars

     (_Suivent les signatures._)

       *       *       *       *       *

_Protocole de la séance du 18 mars 1814, et la continuation de cette
séance, le 19 mars_.

Les plénipotentiaires des cours alliées, au nom et par l'ordre de leurs
souverains, déclarent ce qui suit:

Les plénipotentiaires des cours alliées ont déclaré, le 28 février
dernier, à la suite de l'attente infructueuse d'une réponse au projet de
traité, remis par eux le 17 du même mois, qu'adhérant fermement à la
substance des demandes contenues dans les conditions du projet de
traité, conditions qu'ils considéraient comme aussi essentielles à la
sûreté de l'Europe que nécessaires à l'arrangement d'une paix générale,
ils ne pourraient interpréter tout retard ultérieur d'une réponse à
leurs propositions que comme un refus de la part du gouvernement
français.

Le terme du 10 mars ayant été, d'un commun accord, fixé par MM. les
plénipotentiaires respectifs, comme obligatoire pour la remise de la
réponse de M. le plénipotentiaire de France, S. Exc. M. le duc de
Vicence présenta ce même jour un mémoire qui, sans admettre ni refuser
les bases énoncées à Châtillon, au nom de la grande alliance européenne,
n'eût offert que des prétextes à d'interminables longueurs dans la
négociation, s'il avait été reçu par les plénipotentiaires des cours
alliées comme propre à être discuté. Quelques articles de détails qui ne
touchent nullement le fond des questions principales des arrangemens de
la paix furent ajoutés verbalement par M. le duc de Vicence dans la même
séance. Les plénipotentiaires des cours alliées annoncèrent en
conséquence, le 13 mars, que si, dans un court délai, M. le
plénipotentiaire de France n'annonçait pas, soit l'acceptation, soit le
refus des propositions des puissances, ou ne présentait pas un
contre-projet renfermant la substance des conditions proposées par
elles, ils se verraient forcés à regarder la négociation comme terminée
par le gouvernement français. S. Exc. M. le duc de Vicence prit
l'engagement de remettre dans la journée du 15 le contre-projet
français; cette pièce a été portée par les plénipotentiaires des cours
alliées à la connaissance de leurs cabinets; ils viennent de recevoir
l'ordre de déposer au protocole la déclaration suivante:

L'Europe, alliée contre le gouvernement français, ne vise qu'au
rétablissement de la paix générale, continentale et maritime. Cette paix
seule peut assurer au monde un état de repos, dont il se voit privé
depuis une longue suite d'années; mais cette paix ne saurait exister
sans une juste répartition de force entre les puissances.

Aucune vue d'ambition ou de conquête n'a dicté la rédaction du projet de
traité remis, au nom des puissances alliées, dans la séance du 17
février dernier; et comment admettre de pareilles vues dans des rapports
établis par l'Europe entière, dans un projet d'arrangement présenté à la
France par la réunion de toutes les puissances qui la composent? La
France, en rentrant dans les dimensions qu'elle avait en 1792, reste,
par la centralité de sa position, sa population, les richesses de son
sol, la nature de ses frontières, le nombre et la distribution de ses
places de guerre, sur la ligne des puissances les plus fortes du
continent; les autres grands corps politiques, en visant à leur
reconstruction sur une échelle de proportion conforme à l'établissement
d'un juste équilibre en assurant aux États intermédiaires une existence
indépendante, prouvent par le fait quels sont les principes qui les
animent. Il restait cependant une condition essentielle au bien-être de
la France à régler. L'étendue de ses côtes donne à ce pays le droit de
jouir de tous les bienfaits du commerce maritime. L'Angleterre lui rend
ses colonies, et avec elles son commerce et sa marine; l'Angleterre fait
plus, loin de prétendre à une domination exclusive des mers,
incompatible avec un système d'équilibre politique, elle se dépouille de
la presque totalité des conquêtes que la politique suivie depuis tant
d'années par le gouvernement français lui a valu. Animée d'un esprit de
justice et de libéralité digne d'un grand peuple, l'Angleterre met dans
la balance de l'Europe des possessions dont la conservation lui
assurerait, pour long-temps encore, cette domination exclusive. En
rendant à la France ses colonies, en portant de grands sacrifices à la
reconstruction de la Hollande, que l'élan national de ses peuples rend
digne de reprendre sa place parmi les puissances de l'Europe, et elle ne
met qu'une condition à ces sacrifices, elle ne se dépouillera de tant de
gages qu'en faveur du rétablissement d'un véritable système d'équilibre
politique, elle ne s'en dépouillera qu'autant que l'Europe sera
véritablement pacifiée, qu'autant que l'état politique du continent lui
offrira la garantie qu'elle ne fait pas d'aussi importantes cessions à
pure perte, et que ses sacrifices ne tourneront pas contre l'Europe et
contre elle-même.

Tels sont les principes qui ont présidé aux conseils des souverains
alliés, à l'époque où ils ont entrevu la possibilité d'entreprendre la
grande oeuvre de la reconstruction politique de l'Europe; ces principes
ont reçu tout leur développement, et ils les ont prononcés le jour où le
succès de leurs armes a permis aux puissances du continent d'en assurer
l'effet, et à l'Angleterre de préciser les sacrifices qu'elle place dans
la balance de la paix.

Le contre-projet présenté par M. le plénipotentiaire français part d'un
point de vue entièrement opposé; la France, d'après ses conditions,
garderait une force territoriale infiniment plus grande que le comporte
l'équilibre de l'Europe; elle conserverait des positions offensives et
des points d'attaque au moyen desquels son gouvernement a déjà effectué
tant de bouleversemens, les cessions qu'elle ferait ne seraient
qu'apparentes. Les principes annoncés à la face de l'Europe par le
souverain actuel de la France et l'expérience de plusieurs années ont
prouvé que des États intermédiaires, sous la domination de membres de la
famille régnante en France, ne sont indépendans que de nom. En déviant
de l'esprit qui a dicté les basés du traité du 17 février, les
puissances n'eussent rien fait pour le salut de l'Europe. Les efforts de
tant de nations réunies pour une même cause seraient perdus; la
faiblesse des cabinets tournerait contre eux et contre leurs peuples;
l'Europe et la France même deviendraient bientôt victimes de nouveaux
déchiremens; l'Europe ne ferait pas la paix, mais elle désarmerait.

Les cours alliées considérant que le contre-projet présenté par M. le
plénipotentiaire de France ne s'éloigne pas seulement des bases de paix
proposées par elles, mais qu'il est essentiellement opposé à leur
esprit, et qu'ainsi il ne remplit aucune des conditions qu'elles ont
mises à la prolongation des négociations de Châtillon, elles ne peuvent
reconnaître dans la marche suivie par le gouvernement français que le
désir de _traîner en longueur_ des négociations aussi inutiles que
compromettantes: inutiles, parce que les _explications de la France sont
opposées aux conditions que les puissances regardent comme nécessaires_
pour la reconstruction de l'édifice social, à laquelle elles consacrent
toutes les forces que la Providence leur a confiées; compromettantes,
parce que la prolongation de stériles négociations ne servirait qu'à
induire en erreur et à faire naître aux peuples de l'Europe le vain
espoir d'une paix qui est devenue le premier de leurs besoins.

Les plénipotentiaires des cours alliées sont chargés en conséquence de
déclarer que, fidèles à leurs principes, et en conformité avec leurs
déclarations antérieures, les puissances alliées regardent les
négociations entamées à Châtillon comme _terminées par le gouvernement
français_. Ils ont ordre d'ajouter à cette déclaration celle que les
puissances alliées, indissolublement unies pour le grand but qu'avec
l'aide de Dieu elles espèrent atteindre, _ne font pas la guerre à la
France_; qu'elles regardent les justes dimensions de cet empire comme
une des premières conditions d'un état d'équilibre politique, mais
qu'elles ne poseront pas les armes avant que leurs principes n'aient été
reconnus et admis par son gouvernement.

       *       *       *       *       *

_Déclaration des puissances coalisées._

Les puissances coalisées se doivent à elles-mêmes, à leurs peuples et à
la France d'annoncer publiquement, dans le moment de la rupture des
conférences de Châtillon, les motifs qui les ont portées à entamer une
négociation avec le gouvernement français, et les causes de la rupture
de cette négociation. Des événemens militaires tels que l'histoire aura
peine à en recueillir dans d'autres temps, renversèrent, au mois
d'octobre passé, l'édifice monstrueux compris sous la dénomination
d'empire français; édifice politique fondé sur les ruines d'États jadis
indépendans et heureux, agrandi par des provinces arrachées à d'antiques
monarchies, soutenu au prix du sang, de la fortune et du bien-être d'une
génération entière. Conduits par la victoire sur les bords du Rhin, les
souverains alliés crurent devoir exposer de nouveau à l'Europe les
principes qui forment la base de leur alliance, leurs voeux et leurs
déterminations. Éloignés de toute vue de conquête, animés du seul désir
de voir l'Europe reconstruite sur une juste échelle de proportion entre
les puissances, décidés à ne pas poser les armes avant d'avoir atteint
le noble but de leurs efforts, ils manifestèrent, par un acte public, la
constance de leurs intentions, et n'hésitèrent pas à s'expliquer
vis-à-vis du gouvernement ennemi dans un sens conforme à leur résolution
invariable. Le gouvernement français se prévalut de la déclaration
franche des cours alliées pour témoigner des dispositions pacifiques. Il
avait besoin, sans doute, d'en prendre l'apparence pour justifier aux
yeux de ses peuples les nouveaux efforts qu'il ne cessait de leur
demander. Tout cependant prouvait aux cabinets alliés qu'il ne voulait
que tirer parti d'une négociation apparente, dans l'intention de
disposer l'opinion publique en sa faveur, et que la paix de l'Europe
était encore loin de sa pensée. Les puissances alliées, pénétrant ses
vues secrètes, se décidèrent à aller conquérir en France même cette paix
si désirée. De nombreuses armées passèrent le Rhin; à peine eurent-elles
franchi les premières barrières, que le ministre des relations
extérieures de France se présenta aux avant-postes.

Dès-lors, toutes les démarches du gouvernement français n'eurent d'autre
but que de donner le change à l'opinion publique, de fasciner les yeux
du peuple français, et de chercher à rejeter sur les alliés l'odieux des
malheurs de cette guerre d'invasion.

_La marche des événemens avait donné, à cette époque, aux cours alliées
le sentiment de toute la force de la ligue européenne. Les principes qui
présidaient aux conseils des souverains coalisés, dès leur première
réunion pour le salut commun, avaient reçu tout leur développement_.
RIEN N'EMPÊCHAIT PLUS QU'ILS N'EXPRIMASSENT LES CONDITIONS NÉCESSAIRES À
LA RECONSTRUCTION DE L'ÉDIFICE SOCIAL. Ces conditions, après tant de
victoires, ne devaient plus former un obstacle à la paix. La seule
puissance appelée à mettre dans la balance des compensations pour la
France, l'Angleterre, pouvait énoncer en détail les sacrifices qu'elle
était prête à faire pour la pacification générale; les souverains alliés
pouvaient espérer enfin que l'expérience des derniers temps aurait
influé sur un conquérant, en butte aux reproches d'une grande nation, et
témoin pour la première fois, dans sa capitale, des maux qu'il a attirés
sur la France; cette expérience pouvait l'avoir conduit au sentiment
_que la conservation des trônes se lie essentiellement à la modération
et à la justice_. Toutefois les souverains alliés, convaincus que
l'essai qu'ils feraient ne devait pas compromettre la marche des
opérations militaires, convinrent que ces opérations continueraient
pendant les négociations: l'histoire du passé et de funestes souvenirs
leur avaient démontré la nécessité de cette mesure. Les
plénipotentiaires se réunirent avec celui du gouvernement français.

Bientôt les armées victorieuses s'avancèrent jusqu'aux portes de la
capitale; le gouvernement ne songea, dès ce moment, qu'à la sauver d'une
occupation ennemie. Le plénipotentiaire de France reçut l'ordre de
proposer un armistice, fondé sur des bases conformes à celles que les
cours alliées jugeaient elles-mêmes nécessaires au rétablissement de la
paix générale: il offrit la remise immédiate des places fortes dans les
pays que la France céderait, mais sous la condition de la suspension des
opérations militaires. Les alliés, convaincus par vingt années
d'expérience qu'en traitant avec le cabinet français, les apparences
devaient soigneusement être distinguées des intentions[36],
substituèrent à cette proposition celle de signer sur-le-champ les
propositions de la paix. Cette signature avait pour la France tous les
avantages de la paix, sans entraîner pour les alliés les dangers d'une
suspension d'armes. Quelques succès partiels venaient cependant de
marquer les premiers pas d'une armée formée, sous les murs de Paris, de
l'élite de la génération actuelle, dernière espérance de la nation, et
des débris d'un million de braves qui avaient péri sur le champ de
bataille, ou qui avaient été abandonnés sur les grandes routes depuis
Lisbonne jusqu'à Moskou, sacrifiés à des intérêts étrangers à la France.
Aussitôt les conférences de Châtillon changèrent de caractère; le
plénipotentiaire français demeura sans instruction, et fut hors d'état
de répondre aux propositions des cours alliées. Alors les projets du
gouvernement français se montrèrent clairement aux cours: elles se
décidèrent donc à une démarche décisive, la seule qui fût digne de leur
puissance et de la droiture de leurs intentions. Elles chargèrent leurs
plénipotentiaires de remettre un projet de traité préliminaire, qui
contînt toutes les bases qu'elles jugeaient nécessaires pour le
rétablissement de l'équilibre politique, et qui, peu de jours
auparavant, avaient été offertes par le gouvernement français lui-même,
dans un moment où il croyait sans doute son existence compromise. Les
principes de la reconstruction politique de l'Europe se trouvaient
établis dans ce projet.

La France, rendue à des dimensions que des siècles de gloire et de
prospérité, sous la domination de ses rois, lui avaient assurées, devait
partager avec l'Europe les bienfaits de sa liberté, de l'indépendance
nationale et de la paix. Il ne dépendait que de son gouvernement de
mettre, par un seul mot, un terme aux souffrances de la nation; de lui
rendre, avec la paix, ses colonies, son commerce et le libre exercice de
son industrie. Voulait-il plus? Les puissances s'étaient offertes à
discuter, dans un esprit de conciliation, ses voeux sur plusieurs objets
de possession d'une mutuelle convenance, qui dépasseraient les limites
de la France avant la guerre de la révolution. Quinze jours se passèrent
sans réponse de la part du gouvernement français. Les plénipotentiaires
des alliés insistèrent sur un terme péremptoire pour l'acceptation ou le
refus des conditions de la paix. On laissa au plénipotentiaire français
la latitude de présenter un contre-projet, pourvu que ce contre-projet
répondît à l'esprit et à la substance des conditions proposées par les
cours alliées. Le terme du 10 mars fut fixé d'un commun accord. Le
plénipotentiaire français ne présenta, à l'échéance de ce terme, que des
pièces dont la discussion, loin de rapprocher du but, n'aurait fait que
prolonger de stériles négociations. Sur la demande du plénipotentiaire
de France, il fut accordé un nouveau terme de peu de jours. Le 15 mars,
enfin, ce plénipotentiaire remit un contre-projet, qui ne laissa plus de
doute que les malheurs de la France n'avaient pas encore changé les vues
de son gouvernement. Revenant sur ce qu'il avait proposé lui-même, le
gouvernement français demanda, dans un nouveau projet, que des peuples
étrangers à l'esprit français, que des peuples que des siècles de
domination ne pouvaient pas fondre dans la nation française,
continuassent à en faire partie. La France devait conserver des
dimensions incompatibles avec l'établissement d'un système d'équilibre,
et hors de proportion avec les autres grands corps politiques de
l'Europe; elle voulait conserver des points et des positions offensives,
au moyen desquels son gouvernement avait, pour le malheur de l'Europe et
de la France, amené la chute de tant de trônes, et opéré tant de
bouleversemens. Des membres de la famille régnante en France devaient
être replacés sur des trônes étrangers. Le gouvernement français enfin,
ce gouvernement qui, depuis tant d'années, n'a pas moins cherché à
régner sur l'Europe par la discorde que par la force des armes, devait
rester l'arbitre des rapports intérieurs et du sort des puissances de
l'Europe.

Les cours alliées, en continuant les négociations sous de tels auspices,
eussent manqué à tout ce qu'elles se doivent à elles-mêmes; elles
eussent, dès ce moment, renoncé au but glorieux qu'elles se proposent;
leurs efforts n'eussent plus tourné que contre leurs peuples. En signant
un traité sur les bases du contre-projet français, les puissances
eussent déposé les armes entre les mains de l'ennemi commun; elles
eussent trompé l'espérance des nations et la confiance de leurs alliés.

C'est dans un moment aussi décisif pour le salut du monde, que les
souverains alliés renouvellent l'engagement solennel qu'ils ne poseront
pas les armes avant d'avoir atteint le grand objet de leur alliance. La
France ne peut s'en prendre qu'à son gouvernement des maux qu'elle
souffre[37]. La paix seule peut fermer les plaies qu'un esprit de
domination universelle et sans exemple dans les annales du monde lui a
portées. Il est enfin temps que les princes puissent, sans influence
étrangère, veiller au bonheur de leurs sujets; que les nations
respectent leur indépendance réciproque; que les institutions sociales
soient à l'abri des bouleversemens journaliers, les propriétés assurées,
et le commerce libre.

L'Europe entière ne forme qu'un voeu, celui de faire participer à ces
bienfaits de la paix la France, dont les puissances alliées elles-mêmes
ne désirent, ne veulent, ne souffriront pas le démembrement. La foi de
leurs promesses est dans les principes pour lesquels elles combattent.
Mais _par où les souverains pourront-ils juger que la France veut les
partager ces principes, qui doivent fonder le bonheur du monde, aussi
long-temps qu'ils verront que la même ambition qui a répandu tant de
maux sur l'Europe est encore le seul mobile du gouvernement; que,
prodigue du sang français et le versant à flots, l'intérêt public est
toujours immolé à l'intérêt personnel? Sous de tels rapports, où serait
la garantie de l'avenir, si un système aussi destructeur ne trouvait pas
un terme dans la volonté générale de la nation?_ Dès-lors, la paix de
l'Europe est assurée, et rien ne saurait la troubler à l'avenir[38].

       *       *       *       *       *

_Proclamation de Schwartzenberg._

     HABITANS DE PARIS,

     Les armées alliées se trouvent devant Paris; le but de leur marche
     vers la capitale de la France est fondé sur l'espoir d'une
     réconciliation sincère et durable avec elle. Depuis vingt ans,
     l'Europe est inondée de sang et de larmes; les tentatives faites
     pour mettre un terme à tous ses malheurs ont été inutiles, parce
     qu'il existe, dans le pouvoir même du gouvernement qui vous
     opprime, un obstacle insurmontable à la paix. Quel Français ne
     serait convaincu de cette vérité? Les souverains alliés cherchent
     de bonne foi une autorité salutaire, en France, qui puisse cimenter
     l'union de toutes les nations et de tous les gouvernemens avec
     elle.

     _C'est à la ville de Paris qu'il appartient, dans les circonstances
     actuelles, d accélérer la paix du monde; son voeu est attendu_ avec
     l'intérêt que doit inspirer un si immense résultat; qu'_elle se
     prononce_, et, dès ce moment, l'armée qui est devant ses murs
     devient le soutien de ses décisions.

     Parisiens, vous connaissez la situation de votre patrie, _la
     conduite de Bordeaux, l'occupation amicale de Lyon_, les maux
     attirés sur la France, et les dispositions véritables de vos
     concitoyens.

     Vous trouverez dans ces exemples le terme de la guerre étrangère,
     et celui de la discorde civile; vous ne sauriez plus le chercher
     ailleurs. La conservation et la tranquillité de votre ville seront
     l'objet des soins et des mesures que les alliés s'offrent de
     prendre avec les autorités et les notables qui jouissent le plus de
     l'estime publique.

     Aucun logement militaire ne pèsera sur la capitale.

     C'est dans ces sentimens que l'Europe, en armes devant vos murs,
     s'adresse à vous. Hâtez-vous de répondre à la confiance qu'elle met
     dans votre amour pour la patrie et dans votre sagesse.

     Quartier-général de Bondy, le 29 mars 1814.

       *       *       *       *       *

_Capitulation de Paris._

Art. 1er. Les corps des maréchaux ducs de Trévise et de Raguse
évacueront la ville de Paris, le 31 mars, à sept heures du matin.

Art. 2. Ils emmèneront le matériel de leur armée.

Art. 3. Les hostilités ne pourront recommencer que deux heures après
l'évacuation de Paris, c'est-à-dire, le 31 mars, à neuf heures du matin.

Art. 4. Tous les arsenaux, ateliers, édifices militaires et magasins
resteront dans l'état où ils se trouvaient avant la présente
capitulation.

Art. 5. La garde nationale ou garde urbaine est entièrement séparée des
troupes de ligne; elle sera conservée, désarmée ou licenciée, selon que
les souverains alliés le jugeront nécessaire.

Art. 6. Le corps de la gendarmerie municipale partagera en tout le sort
de la garde nationale.

Art. 7. Les blessés et maraudeurs qui, après sept heures, seront encore
à Paris, seront prisonniers de guerre.

Art. 8. La ville de Paris est recommandée à la générosité des hautes
puissances alliées.

     Fait à Paris, le 31 mars, à deux heures du matin.

     _Signé_, le colonel FABVIER, le colonel DENYS, le colonel ORLOFF,
     le comte PAAR.

FIN DU SEPTIÈME VOLUME.



NOTES


[1:

     Épernay, le 17 mars 1814.

     6 heures et demie du soir.

     Monsieur le duc de Raguse, l'empereur en arrivant ici a appris que
     l'ennemi avait passé la Seine sur ses ponts à Pont et marchait sur
     Provins. Sa Majesté s'est résolue à marcher sur Troyes; le
     quartier-général de l'empereur sera demain à Semoins et
     après-demain à Arcis. Sa Majesté laisse à Épernay le général
     Vincent.

     L'empereur désire, monsieur le maréchal, que vous ayez la direction
     de votre corps et de celui du duc de Trévise, qui dans ce moment
     est à Reims avec deux divisions d'infanterie et la cavalerie du
     général Roussel, et qui a la division Charpentier à Soissons. Le
     ministre de la guerre a dû envoyer un général de brigade avec
     quelques troupes à Compiègne.

     Sa Majesté, monsieur le duc, désire que vous fassiez faire le plus
     de mouvemens possible de cavalerie pour imposer à Blücher et gagner
     du temps: si Blücher passe l'Aisne, vous devez lui disputer le
     terrain et couvrir la route de Paris. Il est probable que le
     mouvement de l'empereur va obliger l'ennemi à repasser la Seine; ce
     qui arrêtera Blücher, et rendra disponible le corps du duc de
     Tarante qui alors vous serait envoyé.

     Il faut, monsieur le maréchal, pour les choses importantes écrire
     en chiffre par Épernay, et par des hommes intelligens qui sachent
     passer ailleurs que par les grandes routes.

     Il est très important que vous envoyez ordre sur ordre à la
     division Durutte, composée de toutes les garnisons de la Meuse, de
     vous rejoindre sur Reims, Réthel ou Châlons. Envoyez cet ordre de
     toutes les manières.

     Comme M. le maréchal duc de Trévise est le plus ancien, puisqu'il
     est de la création, ayez l'air de vous concerter avec lui plutôt
     que d'avoir la direction supérieure; c'est un objet de tact qui ne
     vous échappera pas.

     Je charge le duc de Trévise de nommer un major pour commander la
     place de Reims, la garde nationale et les batteries qui s'y
     trouvent, et de faire partir demain le général Corbineau pour venir
     rejoindre l'empereur.

     Je recommande au duc de Trévise de porter tous ses soins à
     l'organisation de la garde nationale et de la levée en masse, et de
     se procurer quelques chevaux pour atteler la batterie laissée à
     Reims.

     Si Blücher prenait l'offensive dans la direction de Reims, de
     manière à ce que cette ville se trouvât sous les pas de l'ennemi,
     et que vous et le duc de Trévise ne fussiez pas en état de la
     défendre, alors vous retireriez avec vous l'un ou l'autre, la
     garnison et les pièces de canon et vous emmèneriez les gardes
     nationaux de la levée en masse avec vous.

     _Signé_: Le prince vice-connétable, major général,

     ALEXANDRE.
]

[2:

     Ce 30 mars 1814.

     MONSIEUR LE DUC,

     Je viens de recevoir la lettre que V. Exc. m'a fait l'honneur de
     m'adresser.

     L'union intime et indissoluble qui règne entre les souverains
     alliés m'est un sûr garant que les négociations que vous supposez
     avoir été entamées isolément entre l'Autriche et la France, n'ont
     pas eu lieu, et que vos données à cet égard sont destituées de
     fondemens.

     La déclaration que j'ai l'honneur de vous envoyer ci-joint en est
     une preuve incontestable.

     Il ne dépendra que de vous, M. le maréchal, et des autorités de la
     ville de Paris, de lui épargner les malheurs inévitables dont elle
     se trouve menacée.

     Je prie V. Exc. d'agréer les assurances de ma haute considération
     et de l'estime personnelle que je lui ai vouée.

     SCHWARTZENBERG.
]

[3: «Que voulait-on? Deux choses: être délivré d'un joug, devenu
intolérable, et _continuer l'ordre établi_. C'était évidemment le sens
de tout ce qui avait influence dans les affaires, et c'est uniquement de
ceux-là que l'on doit s'occuper dans les grands mouvemens des empires.
Les voeux les plus légitimes ne sont pas toujours ceux qui comptent le
plus: des milliers d'hommes s'imaginent avoir rétabli le roi, parce
qu'ils l'ont désiré, ce dont on ne peut assez les louer; mais comme ils
n'exerçaient aucun pouvoir ni aucune influence active, ils restent avec
la seule chose qu'on ne peut leur contester, l'honneur de leurs
sentimens. Des voeux, quelque ardens qu'ils soient, ne sont pas un
pouvoir; il faut bien se garder de les confondre ensemble, car rien ne
se ressemble moins. Tenons donc pour certain que cette masse d'hommes
qui, depuis vingt-cinq ans, étaient en possession du pouvoir, qui le
maniaient, qui avaient donné à la France les différentes formes qu'elles
a subies, _tendaient au double but que nous venons d'indiquer_. Il
faudrait n'avoir pas habité Paris une minute pour élever quelque doute à
cet égard.» DE PRADT. _De la Restauration de la Royauté_, page 33. Chez
Rosa.]

[4: Il m'a de même été assuré par quelqu'un qui a pris part à tous les
événemens, et auquel je témoignais l'étonnement que me causait une telle
conduite, que M. Tourton avait encore à rembourser au trésor une somme
considérable sur celle que l'empereur lui avait fait prêter en 1811;
elle passait un million. Dans l'interrègne qui eut lieu entre
l'installation du gouvernement provisoire et l'arrivée du roi, M. de
Talleyrand lui fit remettre les billets qu'il avait encore à retirer du
trésor. Peut-être a-t-il fait sanctionner cela par le comte d'Artois; je
n'en sais rien, je rapporte le fait comme on me l'a dit; s'il est vrai,
il explique suffisamment la conduite que M. Tourton a tenue depuis. On
peut vérifier la chose au trésor.

La conduite du banquier Tourton est d'autant plus étrange, que c'est lui
qui se donna le plus de mouvement pour armer la garde nationale. Il vint
trente fois me protester de sa bonne volonté pour l'empereur, et me
proposer même de former un corps de _bons garçons_ (c'était son
expression), pour aller, comme il le disait, réchauffer l'armée qui
revenait de Leipsig; c'est à cet excès de zèle qu'il dut d'être choisi
pour le chef de l'état-major de la garde nationale.]

[5: L'empereur Alexandre, après avoir exprimé les magnanimes intentions
qui animaient les alliés, à peu près comme il le fit devant nous, ainsi
qu'on va le lire dans un moment, dit à M. de Talleyrand qu'il n'avait
pas voulu arrêter une détermination définitive avant d'en avoir conféré
avec lui; qu'il y avait trois partis à prendre:

1° Faire la paix avec Napoléon, en prenant toutes ses sûretés contre
lui;

2° Établir la régence;

3° Rappeler la maison de Bourbon.

M. de Talleyrand s'attacha à faire sentir les inconvéniens des deux
premières propositions, et à les ruiner dans l'esprit du conseil devant
lequel il parlait. Il passa ensuite à l'établissement de la troisième,
comme la seule chose qui convînt, qui fût désirée, qui pût être acceptée
généralement, et qui finît pour tout et avec tous, en mettant un terme
désiré à la tyrannie, et en donnant des garanties aussi fortement
désirées pour la liberté, sous des princes d'un caractère connu par leur
modération, instruits par le malheur et par un long séjour dans une
terre toute de liberté. On ne lui contesta pas les convenances, mais
bien l'existence d'un désir dont on n'avait pas trouvé la manifestation
sur toute la route traversée par l'armée, dans laquelle au contraire la
population s'était prononcée d'une manière hostile. On appuyait sur la
résistance de l'armée qui se retrouvait au même degré dans les corps de
nouvelles levées et dans les vétérans. On avait vu, il y avait peu de
jours, à La Fère-Champenoise, un corps de plusieurs milliers d'hommes
arrachés tout fraîchement à la charrue, se battre jusqu'au dernier
contre les troupes alliées, au milieu desquelles ils étaient tombés sans
s'en douter. Surpris, enveloppés, il fallut que l'empereur Alexandre
arrachât leurs débris à la mort qu'ils continuaient de braver. On
résistait donc à l'idée que le rappel de la maison de Bourbon ne fût pas
contrarié par les dispositions d'un très grand nombre de personnes.
L'empereur demanda à M. de Talleyrand quels moyens il se proposait
d'employer pour arriver au résultat qu'il annonçait. Il répondit que ce
seraient les autorités constituées, et qu'il se portait fort pour le
sénat; que l'impulsion donnée par celui-ci serait suivie par Paris et
par toute la France. Quelque solides que fussent les raisons qu'il
allégua, et quelque confiance que l'on eût dans l'influence qu'il était
dans le cas d'exercer sur le sénat, cependant la résistance durait
encore, et ce fut pour la vaincre, qu'il crut devoir s'étayer du
témoignage de M. le baron Louis et du mien, et qu'il proposa à
l'empereur de nous interroger comme des personnes que, depuis plusieurs
mois, il avait vu occupées des mêmes intérêts, et de la recherche des
moyens de les ménager.

Cette proposition ayant été agréée, M. de Talleyrand nous introduisit
dans la pièce où se tenait le conseil. On se trouva rangé de manière à
ce que, du côté droit, le roi de Prusse et M. le prince de
Schwartzenberg se trouvassent les plus rapprochés du meuble d'ornement
qui est au milieu de l'appartement: M. le duc de Dalberg était à la
droite de M. de Schwartzenberg; MM. de Nesselrode, Pozzo di Borgo,
prince de Lichtenstein suivaient. M. le prince de Talleyrand se trouvait
à la gauche du roi de Prusse, M. le baron Louis et moi placés auprès de
lui: l'empereur Alexandre, faisant face à l'assemblée, allait et venait.
Ce prince, du ton de voix le plus prononcé, et soutenu d'un geste très
animé, débuta par nous dire que ce n'était pas lui qui avait commencé la
guerre, qu'on avait été le chercher chez lui; que ce n'étaient ni la
soif des conquêtes, ni celle de la vengeance, qui l'amenaient à Paris;
qu'il avait tout fait pour épargner à cette grande capitale, qu'il
qualifia des épithètes les plus honorables, les horreurs de la guerre;
qu'il serait inconsolable, si elle en avait été atteinte; qu'il ne
faisait point la guerre à la France, et que ses alliés et lui ne
connaissaient que deux ennemis: l'empereur Napoléon et tout ennemi de la
liberté des Français. Il s'adressa alors au roi de Prusse et au prince
de Schwartzenberg, en leur demandant si ce n'étaient pas là leurs
intentions. Leur acquiescement ayant suivi cette demande, il répéta avec
la même action une partie de ce qu'il venait de dire, insistant sur des
sentimens dont la générosité nous pénétrait d'admiration et de
reconnaissance; et après nous avoir répété plusieurs fois que les
Français étaient parfaitement libres, que nous l'étions aussi, que nous
n'avions qu'à faire connaître ce qui nous paraissait certain dans les
dispositions de la nation, et que son voeu serait soutenu par les forces
alliées, il s'adressa à chacun de nous. Lorsque mon tour de parler fut
venu, j'éclatai par la déclaration que nous étions tous royalistes; que
toute la France l'était comme nous; que, si elle ne l'avait pas montré,
il ne fallait en accuser que les négociations continues de Châtillon;
qu'elles avaient suffi pour tout alanguir; qu'il en était de même de
Paris; qu'il se prononcerait aussitôt qu'il serait appelé à le faire, et
qu'il y aurait de la sûreté; que, d'après l'influence que Paris exerçait
sur la France depuis la révolution, son exemple serait décisif et répété
partout. L'empereur s'adressa de nouveau au roi de Prusse et au prince
de Schwartzenberg: ils répondirent dans un sens parfaitement conforme à
celui des opinions que nous avions énoncées. Eh bien! dit alors
l'empereur Alexandre, je déclare que je ne traiterai plus avec
l'empereur Napoléon: il fut observé que Napoléon seul se trouvait exclu
par cette déclaration qui n'atteignait pas sa famille, et, sur nos
représentations, l'empereur ajouta, ni avec aucun membre de sa famille.
(DE PRADT, _Précis historique de la Restauration_, pag. 54 à 59.)]

[6: Les alliés étonnés de ne recevoir aucune manifestation des sentimens
de la nation, se sentant sur un terrain tout neuf, au milieu d'élémens
absolument inconnus, désiraient s'appuyer des connaissances des
personnes qu'ils supposaient être les mieux informées de l'état interne
de la France. MM. de Talleyrand et Dalberg avaient fixé leur attention
d'une manière plus particulière. Quelque peu de titres que je pusse
avoir à partager cet honneur, il m'avait été accordé. On avait poussé
l'attention jusqu'à pourvoir à notre avenir, s'il eût été compromis par
l'issue des événemens. (DE PRADT, _Précis historique de la
Restauration_, p. 26.)]

[7: Un homme qui se disait mon allié, dit l'empereur Alexandre à la
députation du sénat chargée de lui présenter la résolution que ce corps
venait d'adopter, un homme qui se disait mon allié, est arrivé dans nos
États en injuste agresseur (voyez les aveux de Boutourlin); c'est à lui
que j'ai fait la guerre et non à la France (voir le traité de Paris). Je
suis l'ami du peuple français; ce que vous venez de faire redouble
encore ces sentimens: il est juste, il est sage de donner à la France
des institutions fortes et libérales qui soient en rapport avec les
lumières actuelles. Mes alliés et moi ne venons que pour protéger vos
décisions.]

[8: Beau-frère de Roux-Laborie.]

[9: _Lettre du prince Schwartzenberg au maréchal duc de Raguse._

     Le 3 avril.

     MONSIEUR LE MARÉCHAL,

     J'ai l'honneur de faire passer à V. Exc., par une personne sûre,
     tous les papiers publics et documens nécessaires pour mettre
     parfaitement V. Exc. au courant des événemens qui se sont passés
     depuis que vous avez quitté la capitale, ainsi qu'une invitation
     des membres du gouvernement provisoire à vous ranger sous les
     drapeaux de la bonne cause française. Je vous engage, au nom de
     votre patrie et de l'humanité, à écouter des propositions qui
     doivent mettre un terme à l'effusion du sang précieux des braves
     que vous commandez.

_Réponse du maréchal duc de Raguse._

     MONSIEUR LE MARÉCHAL,

     J'ai reçu la lettre que V. A. m'a fait l'honneur de m'écrire, ainsi
     que tous les papiers qu'elle renfermait. L'opinion publique a
     toujours été la règle de ma conduite. L'armée et le peuple se
     trouvent déliés du serment de fidélité envers l'empereur Napoléon
     par le décret du sénat. Je suis disposé à concourir à un
     rapprochement entre l'armée et le peuple, qui doit prévenir toute
     chance de guerre civile et arrêter l'effusion du sang; en
     conséquence, je suis prêt à quitter avec mes troupes l'armée de
     l'empereur Napoléon aux conditions suivantes, dont je vous demande
     la garantie par écrit:

     ART. 1. Moi, Charles, prince de Schwartzenberg, maréchal et
     commandant en chef les armées alliées, je garantis à toutes les
     troupes françaises qui, par suite du décret du sénat du 2 avril,
     quitteront les drapeaux de Napoléon Bonaparte, qu'elles pourront se
     retirer librement en Normandie avec armes, bagages et munitions, et
     avec les mêmes égards et honneurs militaires que se doivent
     réciproquement les troupes alliées;

     2. Que si, par suite de ce mouvement, les événemens de la guerre
     faisaient tomber entre les mains des puissances alliées la personne
     de Napoléon Bonaparte, sa vie et sa liberté lui seraient garanties
     dans un espace de terrain et dans un pays circonscrit au choix des
     puissances alliées et du gouvernement français.

_Réponse de M. le maréchal prince de Schwartzenberg._

     MONSIEUR LE MARÉCHAL,

     Je ne saurais assez vous exprimer la satisfaction que j'éprouve en
     apprenant l'empressement avec lequel vous vous rendez à
     l'invitation du gouvernement provisoire, de vous ranger,
     conformément au décret du 2 de ce mois, sous les bannières de la
     cause française.

     Les services distingués que vous avez rendus à votre pays sont
     reconnus généralement; mais vous y mettez le comble en rendant à
     leur patrie le peu de braves échappés à l'ambition d'un seul homme.

     Je vous prie de croire que j'ai surtout apprécié la délicatesse de
     l'article que vous demandez, et que j'accepte relativement à la
     personne de Napoléon. Rien ne caractérise mieux cette belle
     générosité naturelle aux Français, et qui distingue
     particulièrement le caractère de V. Exc.

     Agréez les assurances de ma haute considération.

     À mon quartier-général, le 4 avril 1814.

     _Signé_: SCHWARTZENBERG.
]

[10:
     ART. 1er.

Les troupes françaises qui, par suite du décret du sénat du 2 avril,
quitteront les drapeaux de Napoléon Bonaparte, pourront se retirer en
Normandie avec armes, bagages et munitions, et avec les mêmes égards et
honneurs militaires que les troupes alliées se doivent réciproquement.

ART. 2.

Si, par suite de ce mouvement, les événemens de la guerre faisaient
tomber entre les mains des puissances alliées la personne de Napoléon
Bonaparte, sa vie et sa liberté lui seraient garanties dans un espace de
terrain et dans un pays circonscrit au choix des puissances alliées et
du gouvernement français.

Chevilly, 4 avril 1814.
]

[11: Ceux qui connaissent le général Dessoles ne seront pas étonnés de
cette réponse. Elle est noire comme son âme, et tout-à-fait dans le goût
des images que dessine sa figure. Cette expression atroce n'a du reste
rien d'étrange; c'est une réminiscence des élucubrations de 1798. Le
général qui, en rendant compte des moyens qu'il avait employés pour
insurger les Marches se flattait que «c'était une révolution faite par
principes,» ne devait pas ménager les termes, lorsqu'il s'agissait d'en
opérer une autre.]

[12:
     Les puissances alliées ayant proclamé que l'empereur Napoléon était
     le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe, l'empereur
     Napoléon, fidèle à son serment, déclare qu'il est prêt à descendre
     du trône, à quitter la France et même la vie pour le bien de la
     patrie, inséparable des droits de son fils, de ceux de la régence
     de l'impératrice et du maintien des lois de l'empire.

Fait en notre palais de Fontainebleau le 4 avril 1814.

NAPOLÉON.
]

[13: Roux-Laborie.]

[14: À cette époque, l'idée des étrangers était qu'il fallait faire la
paix, lier strictement Napoléon, et _prendre deux ou trois ans pour le
détruire_. (DE PRADT, _Récit historique de la Restauration_, etc., p.
56.)]

[15: Croira-t-on qu'après le retour de l'île d'Elbe, qui eut lieu
l'année suivante, celui de ces généraux qui avait le plus contribué à la
défection fut assez éhonté pour se présenter un des premiers chez
l'empereur?]

[16: _Ordre du prince de Schwartzenberg aux armées coalisées._

Le corps ennemi du maréchal Marmont marchera par Juvisy sur la grande
route jusqu'à Fresnes, où il s'arrêtera pour repaître; il suivra ensuite
son mouvement d'après les ordres du gouvernement provisoire.

Les troisième, quatrième, cinquième et sixième corps se tiendront à
l'entrée de la nuit prêts à tout événement; il en sera de même de
l'armée de Silésie. Le corps ennemi sera escorté jusqu'à Fresnes par
deux régimens de cavalerie du cinquième corps, et de là à Versailles par
deux régimens de cavalerie russe de la réserve. Tant par ce motif qu'à
cause de _l'indisposition_ des habitans de Versailles, cette ville devra
être fortement occupée par les troupes alliées.]

[17: Ceci était écrit avant la mort de cette princesse, qui ne laissa
point d'enfans.]

[18: _Traité de Fontainebleau._

     ARTICLE 1er.

     S. M. l'empereur Napoléon renonce, pour lui et ses successeurs et
     descendans, ainsi que pour chacun des membres de sa famille, à tout
     droit de souveraineté et de domination, tant sur l'empire français
     et le royaume d'Italie que sur tout autre pays.

     ART. 2.

     LL. MM. l'empereur Napoléon et l'impératrice Marie-Louise
     conservent ces titres et qualités pour en jouir leur vie durant; la
     mère, les frères, soeurs, neveux et nièces de l'empereur
     conserveront également, partout où ils se trouveront, le titre de
     princes de sa famille.

     ART. 3.

     L'île d'Elbe, adoptée par l'empereur Napoléon pour le lieu de son
     séjour, formera, sa vie durant, une principauté séparée, qui sera
     possédée par lui en toute souveraineté et propriété. Il sera donné
     en outre à l'empereur Napoléon un revenu annuel de deux millions de
     francs, en rentes sur le grand-livre de France, dont un million
     réversible à l'impératrice.

     ART. 4.

     Toutes les puissances s'engagent à employer leurs bons offices pour
     faire respecter par les Barbaresques le pavillon et le territoire
     de l'île d'Elbe, et pour que, dans ses rapports avec les
     Barbaresques, elle soit assimilée à la France.

     ART. 5.

     Les duchés de Parme, Plaisance et Guastalla, seront donnés en toute
     souveraineté et propriété à S. M. l'impératrice Marie-Louise; ils
     passeront à son fils et à sa descendance en ligne directe. Le
     prince son fils prendra dès ce moment le nom de prince de Parme,
     Plaisance et Guastalla.

     ART. 6.

     Il sera réservé, dans les pays auxquels l'empereur Napoléon
     renonce, pour lui et sa famille, des domaines, ou donné des rentes
     sur le grand-livre de France, produisant un revenu annuel, net et
     déduction faite de toute charge, de deux millions cinq cent mille
     francs. Ces domaines ou rentes appartiendront en toute propriété,
     et pour en disposer comme bon leur semblera, aux princes et
     princesses de sa famille, et seront répartis entre eux, de manière
     à ce que le revenu de chacun soit dans la proportion suivante,
     savoir: à madame mère, 306,000 fr.; au roi Joseph et à la reine,
     500,000 fr.; au roi Louis, 200,000 fr.; à la reine Hortense et à
     son enfant, 400,000 fr.; au roi Jérôme et à la reine, 500,000 fr.;
     à la princesse Élisa, 300,000 fr.; à la princesse Pauline, 300,000
     fr. Les princes et princesses de la famille de l'empereur
     conserveront en outre tous les biens meubles et immeubles, de
     quelque nature que ce soit, qu'ils possèdent à titre particulier,
     et notamment les rentes dont ils jouissent, également comme
     particuliers, sur le grand-livre de France, ou le Mont-Napoléon de
     Milan.

     ART. 7.

     Le traitement annuel de l'impératrice Joséphine sera réduit à un
     million, en domaines ou en inscriptions sur le grand-livre de
     France. Elle continuera à jouir, en toute propriété, de ses biens
     meubles et immeubles particuliers, et pourra en jouir conformément
     aux lois françaises.

     ART. 8.

     Il sera donné au prince Eugène, vice-roi d'Italie, un établissement
     convenable hors de la France.

     ART. 9.

     Les propriétés que S. M. l'empereur Napoléon possède en France,
     soit comme domaine extraordinaire, soit comme domaine privé,
     resteront à la couronne. Sur les fonds placés par l'empereur
     Napoléon, soit sur le grand-livre, soit sur la banque de France,
     soit sur les actions des forêts, soit de toute autre manière, il
     sera réservé un capital qui n'excédera pas deux millions, pour être
     employé en gratifications en faveur des personnes qui seront
     portées sur l'état que signera l'empereur Napoléon, et qui sera
     remis au gouvernement français.

     ART. 10.

     Tous les diamans de la couronne resteront à la France.

     ART. 11.

     L'empereur Napoléon fera versement au trésor et aux autres caisses
     publiques de toutes les sommes et effets qui auraient été déplacés
     par ses ordres, à l'exception de la liste civile.

     ART. 12.

     Les dettes de la maison de S. M. l'empereur Napoléon, telles
     qu'elles se trouvent à la signature du présent traité, seront
     immédiatement acquittées sur les arrérages dus par le trésor à la
     liste civile, d'après les états qui seront signés par un
     commissaire nommé à cet effet.

     ART. 13.

     Les obligations du Mont-Napoléon de Milan, envers tous ses
     créanciers, soit français soit étrangers, seront exactement
     remplies, sans qu'il soit fait aucun changement à cet égard.

     ART. 14.

     On donnera tous les saufs-conduits nécessaires pour le libre voyage
     de S. M. l'empereur Napoléon, de l'impératrice, des princes et
     princesses, et de toutes les personnes de leur suite qui voudront
     les accompagner ou s'établir hors de France, ainsi que pour le
     passage de tous les équipages, chevaux et effets qui leur
     appartiennent; les puissances alliées donneront en conséquence des
     officiers et des hommes d'escorte.

     ART. 15.

     La garde impériale française fournira un détachement de douze à
     quinze cents hommes de toutes armes, pour servir d'escorte jusqu'à
     Saint-Tropez, lieu de l'embarquement.

     ART. 16.

     Il sera fourni une corvette armée, et les bâtimens nécessaires pour
     conduire, au lieu de sa destination, S. M. l'empereur Napoléon,
     ainsi que sa maison; la corvette demeurera en toute propriété à S.
     M.

     ART. 17.

     S. M. l'empereur emmènera avec lui, et conservera pour sa garde,
     quatre cents hommes de bonne volonté, tant officiers que
     sous-officiers et soldats.

     ART. 18.

     Tous les Français qui auront suivi S. M. l'empereur Napoléon ou sa
     famille, seront tenus, s'ils ne veulent pas perdre leur qualité de
     Français, de rentrer en France dans le terme de trois ans, à moins
     qu'ils ne soient compris dans les emplois que le gouvernement
     français se réserve d'accorder après l'expiration de ce terme.

     ART. 19.

     Les troupes polonaises de toutes armes qui sont au service de
     France, auront la liberté de retourner chez elles, en conservant
     armes et bagages, comme un témoignage de leurs services honorables;
     les officiers, sous-officiers et soldats conserveront les
     décorations qui leur ont été accordées, et les pensions affectées à
     ces décorations.

     ART. 20.

     Les hautes puissances alliées garantissent l'exécution de tous les
     articles du présent traité; elles s'engagent à obtenir qu'ils
     soient adoptés et garantis par la France.

     ART. 21.

     Le présent traité sera ratifié, et les ratifications échangées à
     Paris, dans l'espace de deux jours, et plus tôt si faire se peut.

     Fait à Paris, le 11 avril 1814.

     _Signé_, CAULAINCOURT, duc de Vicence; NEY, duc d'Elchingen;
     MACDONALD, duc de Tarente; le prince de METTERNICH; le comte de
     STADION; le comte RAZOUMOSKI; le comte de NESSELRODE; CASTLEREAGH;
     le baron de HARDENBERG.

     Nous avons accepté le traité ci-dessus en tous et chacun de ses
     articles, le déclarons accepté et ratifié, et en promettons
     l'invariable observation. En foi de quoi nous avons délivré le
     présent, signé et revêtu de notre sceau impérial.

     Ainsi fait à Fontainebleau, le 12 avril 1814.

     _Signé_, NAPOLÉON.

     Et plus bas,

     Le ministre secrétaire d'État,

     Duc de BASSANO.
]

[19: Les sommes contenues dans les caissons dépassaient vingt millions.]

[20: C'est ici le cas d'observer que, lors de l'avènement de l'empereur
au gouvernement, il n'y avait pas une cuillère d'argent aux Tuileries,
pas une pièce de vaisselle, ni de linge. Tout ce qui existe en ce genre
aujourd'hui dans les palais du roi a été acheté sur les économies du
traitement particulier de l'empereur, et non avec les deniers du trésor
public. Les diamans de la couronne ont tous été achetés ou retirés par
lui des lieux où on les avait mis en gage avant son arrivée au pouvoir.
Il faut dire cependant que c'est avec l'argent du trésor qu'ils l'ont
été; quant à l'argenterie, je me rappelle l'époque où l'on était obligé
d'en louer à des orfèvres de Paris, lorsque le premier consul avait du
monde à dîner. Dans le mobilier de vaisselle plate existant aujourd'hui
aux Tuileries, se trouve la matière provenant de l'argenterie du général
Bonaparte, qui a été fondue aux armes impériales.]

[21: On a prétendu que les lettres de l'empereur à l'impératrice avaient
été remises au prince de Schwartzenberg. Cette infidélité serait trop
noire. Il est probable qu'elle n'est pas vraie.]

[22: _Grandeur et décadence des Romains_, chap. V.]

[23: «Cette paix ou plutôt ces sacrifices ne seront-ils pas pour Votre
Majesté un éternel grief contre son plénipotentiaire? Bien des gens en
France, qui en sentent aujourd'hui la nécessité, ne me les
reprocheront-ils pas six mois après avoir sauvé le trône?» (_Dépêche du
5 mars_.)]

[24:
     M. le général de Maubreuil étant chargé d'une haute mission d'une
     très grande importance, pour laquelle il est autorisé à requérir
     les troupes de S. M. I. russe, M. le général en chef de
     l'infanterie russe, baron Saken, ordonne aux commandans des troupes
     de les lui mettre à sa disposition, pour l'exécution de sa mission,
     dès qu'il les demandera.

     Le général en chef de l'infanterie russe, gouverneur de Paris.

     _Cachet_. _Signé_, baron SAKEN.

       *       *       *       *       *

     Paris, 17 avril 1814.

     M. le général de Maubreuil étant autorisé à parcourir en France
     pour des affaires d'une très haute importance, et pour l'exécution
     de très hautes missions; que dans son besoin il peut avoir occasion
     de requérir les troupes des hautes puissances; en conséquence, et
     suivant l'ordre de M. le général en chef de l'infanterie russe,
     baron Saken, il est ordonné à MM. les commandans des troupes
     alliées de les lui fournir sur ses demandes, pour l'exécution de
     ces hautes missions.

     Le général d'état-major.

     _Cachet_. _Signé_, baron de BROKENHAUSEN.

     Paris, 17 avril 1814.
]

[25: _Direction générale des postes et des relais de France._

     Le directeur-général des postes ordonne aux maîtres de postes de
     fournir à l'instant à M. de Maubreuil, chargé d'une importante
     mission, la quantité de chevaux qui lui sera nécessaire, et de
     veiller à ce qu'il n'éprouve aucun retard pour l'exécution des
     ordres dont il est chargé.

     Le directeur-général des postes et relais de France,

     _Signé_, BOURIENNE.

     Hôtel des postes. Paris, 17 avril 1814.

     _P. S._ Le directeur-général ordonne aux inspecteurs et maîtres de
     postes de veiller avec le plus grand soin à ce que le nombre de
     chevaux demandé par M. de Maubreuil lui soit fourni avant et de
     préférence à qui que ce soit, et qu'il n'éprouve aucune espèce de
     retard.

     Le directeur-général,

     _Cachet_. _Signé_, BOURIENNE.

     Paris, 17 avril 1814.
]

[26: _Ministère de la guerre._

     Il est ordonné à toutes les autorités militaires d'obéir aux ordres
     qui leur sont donnés par M. de Maubreuil, lequel est autorisé à les
     requérir et en disposer selon qu'il le jugera convenable, étant
     chargé d'une mission secrète. MM. les commandans veilleront à ce
     que les troupes soient mises sur-le-champ à sa disposition, et
     qu'il n'éprouve aucun retard pour l'exécution des ordres dont il
     est chargé pour le service de S. M. Louis XVIII.

     Le ministre de la guerre,

     _Cachet._ _Signé_, le général comte DUPONT.

     Paris, 16 avril 1814.
]

[27: _Ministère de la police générale._

     Il est ordonné à toutes les autorités chargées de la police de
     France, aux commissaires-généraux, spéciaux et autres, _d'obéir aux
     ordres que M. de Maubreuil leur donnera_, et de faire exécuter à
     l'instant même tout ce qu'il leur prescrira, M. de Maubreuil étant
     chargé d'une mission secrète de la plus haute importance.

     Le commissaire provisoire au département de la police générale,

     _Cachet._ _Signé_, ANGLÈS.

     Paris, 16 avril 1814.
]

[28: Rapport de MM. Thouret et Brière de Valigny, substituts de M. le
procureur impérial.]

[29: Il aurait été plus juste de dire que l'on ne pouvait pas compter
deux fois sur un hiver comme celui de Moscou.]

[30: Ceci a été écrit en 1816.]

[31: _Extrait de la communication officielle faite par le gouvernement
de la Grande-Bretagne à l'ambassadeur de Russie, à Londres, le 19
janvier 1805._

On a mis sous les yeux de Sa Majesté le résultat des communications
faites par le prince Czartorinski à l'ambassadeur de Sa Majesté à
Pétersbourg, et des explications confidentielles données par Votre
Excellence. Sa Majesté a vu avec une satisfaction inexprimable le plan
de politique sage, grand et généreux que l'empereur de Russie est
disposé à adopter dans la situation calamiteuse de l'Europe. Sa Majesté
est encore heureuse de s'apercevoir que les vues et les sentimens de
l'empereur, par rapport à la délivrance de l'Europe et à sa tranquillité
et à sa sûreté future, répondent entièrement aux siens. En conséquence,
le roi désire entrer dans l'explication la plus claire et la plus
franche sur chaque point qui tient à ce grand objet, et de former avec
Sa Majesté impériale l'union de conseil et le concert le plus intime,
afin que, par leur influence et leurs efforts réunis, on puisse
s'assurer de la coopération et de l'assistance d'autres puissances du
continent dans une proportion analogue à la grandeur et à l'importance
de l'entreprise, du succès de laquelle dépend le salut futur de
l'Europe.

Pour cela, le premier pas doit être de fixer aussi précisément que
possible les objets vers lesquels un tel concert doit tendre.

Il paraît, d'après l'explication qui a été donnée des sentimens de
l'empereur, auxquels Sa Majesté adhère parfaitement, qu'ils se
rapportent à trois objets, 1° de soustraire à la domination de la France
les contrées qu'elle a subjuguées depuis le commencement de la
révolution, et de réduire la France à ses anciennes limites, telles
qu'elles étaient avant cette époque; 2° de faire, à l'égard des
territoires enlevés à la France, des arrangemens qui, en assurant leur
tranquillité et leur bonheur, forment en même temps une barrière contre
les projets d'agrandissement futur de la France; 3° d'établir, à la
restauration de la paix, une convention et une garantie pour la
protection et la sûreté mutuelle des différentes puissances, et pour
rétablir en Europe un système général de droit public.

Le premier et le second objet sont énoncés généralement et dans des
termes qui admettent la plus grande extension; mais ni l'un ni l'autre
ne peuvent être considérés en détail, sans avoir égard à la nature et à
l'étendue des moyens par lesquels ils peuvent être obtenus. Le premier
est certainement celui que les voeux de Sa Majesté et ceux de l'empereur
voudraient voir établi sans aucune modification ni exception, et rien de
moins ne pourrait complètement satisfaire les vues que les deux
souverains ont pour la délivrance et la sécurité de l'Europe. S'il était
possible de réunir à la Grande-Bretagne et à la Russie les deux autres
grandes puissances militaires du continent, il paraît hors de doute
qu'une pareille réunion de forces les mettrait en état d'accomplir tout
ce qu'elles se seraient proposé. Mais si (comme il y a trop de raison de
croire) il était impossible de faire entrer la Prusse dans la
confédération, on peut douter qu'il y ait moyen de faire, dans toutes
les parties de l'Europe, les opérations qui seraient nécessaires pour le
succès de la totalité du projet.

Le second point renferme en lui-même la matière de plus d'une
considération importante. Les vues et les sentimens qui animent
également Sa Majesté et l'empereur de Russie, lorsqu'ils tentent
d'établir ce concert, sont purs et désintéressés.

Leur principale vue à l'égard des pays qui peuvent être enlevés à la
France doit être de rétablir, autant que cela est possible, leurs
anciens droits et de fonder le bien-être de leurs habitans; mais, en
envisageant cet objet, ils ne doivent pas perdre de vue la sécurité
générale de l'Europe, d'où même cet objet particulier doit
principalement dépendre.

Par suite de ce principe, il ne peut pas être douteux que, si
quelques-uns de ces pays sont capables d'être rendus à leur ancienne
indépendance, et placés dans une situation où ils puissent la défendre,
un tel arrangement doit être analogue à la politique et aux sentimens
sur lesquels ce système est fondé. Mais on en trouvera d'autres, parmi
les pays actuellement soumis à la domination de la France, auxquels ces
considérations ne sont point applicables, soit parce que dans ces pays
les anciennes relations sont tellement détruites, qu'on ne peut pas les
y rétablir, soit parce que leur indépendance n'aurait lieu que de nom,
et serait aussi incompatible avec la sûreté de ces pays mêmes qu'avec
celle de l'Europe. Heureusement le plus grand nombre entre dans la
première catégorie. Si les armes des alliés étaient couronnées de succès
au point de dépouiller la France de tous les pays qu'elle a acquis
depuis la révolution, ce serait certainement leur premier but de
rétablir les républiques des Provinces-Unies et de la Suisse, et les
territoires du roi de Sardaigne, de la Toscane, de Modène (sous la
protection de l'Autriche) et de Naples; mais celui de Gênes, celui de la
république italienne, renfermant les trois légations, ainsi que Parme et
Plaisance, et, d'un autre côté, les Pays-Bas autrichiens, les pays sur
la rive gauche du Rhin qui ont fait partie de l'empire germanique,
appartiennent à la seconde classe. Quant aux provinces italiennes que
l'on vient d'indiquer, l'expérience a montré combien peu de dispositions
il y a dans les unes, et combien peu de ressources dans les autres pour
résister à l'agression et à l'influence de la France. Certainement le
roi d'Espagne a trop participé au système dont une si grande partie de
l'Europe a été la victime, pour que les anciens intérêts de sa famille
méritent d'être pris en considération [A]; et la dernière conduite de
Gênes et de quelques autres États d'Italie ne leur donne aucun droit à
réclamer la justice ou la générosité des alliés. Il est, au surplus,
manifeste que toutes ces petites souverainetés ne pourraient plus
consolider leur existence politique, et qu'elles ne serviraient qu'à
affaiblir et à paralyser la force qui, autant que possible, devrait être
concentrée entre les mains de la principale puissance de l'Italie.

Il est inutile de s'arrêter particulièrement sur l'état des Pays-Bas.
Les événemens qui se sont passés ne permettent plus d'élever la question
s'ils doivent être rendus à la maison d'Autriche; il s'ensuit qu'il y a
de nouveaux arrangemens à prendre à l'égard de ce pays et il est évident
qu'il ne pourra jamais exister comme État séparé et indépendant. Les
mêmes considérations s'appliquent à peu près aux électorats
ecclésiastiques et aux autres provinces situées sur la rive gauche du
Rhin, ces pays ayant une fois été détachés de l'empire, et leurs anciens
possesseurs ayant reçu des indemnités. Il ne paraît donc pas contraire
aux principes les plus sacrés de la justice et de la morale publique de
faire, à l'égard de l'un ou de l'autre de ces pays, telle disposition
qui paraisse convenable à l'intérêt général, et il est évident qu'après
tant de misère et de sang répandu, il ne reste pas d'autre mode de
parvenir au grand but de recréer de nouveau le repos et le salut de
l'Europe sur une base solide et durable. Il est heureux qu'un pareil
plan d'arrangement, essentiel en lui-même pour l'objet qu'on se propose,
puisse aussi contribuer au plus haut degré à assurer les moyens par
lesquels ce dessein important peut être promu.

Il est très certainement de la plus haute importance, sinon de la plus
absolue nécessité, pour cela, de s'assurer de la coopération vigoureuse
et efficace de l'Autriche et de la Prusse; mais il y a peu de raison
d'espérer que l'une ou l'autre de ces puissances puisse être engagée à
s'embarquer pour la cause générale, si on ne lui offre la perspective
d'obtenir quelque acquisition importante pour la récompenser de ses
efforts. D'après ces motifs déjà allégués, Sa Majesté conçoit que rien
ne peut autant contribuer à la sécurité générale que de donner à
l'Autriche de nouveaux moyens pour s'opposer aux places de la France du
côté de l'Italie, et en plaçant la Prusse dans une position semblable à
l'égard des Pays-Bas. La situation relative de ces deux puissances
ferait naturellement de ces deux pays les points vers lesquels leurs
vues se dirigeraient respectivement.

En Italie, une bonne politique exige que la puissance ou l'influence du
roi de Sardaigne soit augmentée, et que l'Autriche soit replacée dans
une situation qui lui fournisse les moyens de porter, en cas d'attaque,
un secours immédiat et prompt à ses possessions. _Sa Majesté voit avec
satisfaction, par les communications secrètes et confidentielles que
Votre Excellence vient de transmettre_, que les vues de _la cour de
Vienne sont parfaitement d'accord avec ce principe_, et que _l'extension
à laquelle cette cour vise peut non-seulement être admise avec sûreté,
mais que, pour l'avantage de la sûreté générale, on peut encore y
ajouter._ Sous d'autres points de vue, Sa Majesté adopte entièrement le
plan d'arrangement que S. M. l'empereur de Russie désire voir effectué
dans ce pays. Sa Majesté regarde comme absolument nécessaire pour la
sûreté générale, que l'Italie soit soustraite à la domination et à
l'influence de la France, et qu'on ne souffre dans ce pays aucune
puissance qui n'entrerait pas facilement dans un système général pour en
maintenir l'indépendance. Pour cela, il est essentiel que les provinces
qui composent maintenant ce que l'on appelle république italienne soient
données à d'autres souverains. En distribuant ces provinces, on devra
sans doute donner une augmentation de puissance et de richesse au roi de
Sardaigne, et il paraît utile que son territoire, aussi bien que le
duché de Toscane, qu'on propose de rendre au grand-duc, soient mis en
contact immédiat, ou en état de communiquer facilement avec les
possessions de l'Autriche. Sur ce principe, la totalité du territoire
qui compose maintenant la république ligurienne pourrait, à ce qu'il
paraît, être réuni au Piémont.

En supposant que les efforts des alliés fussent couronnés du succès le
plus complet, et que les deux objets qu'on a discutés jusqu'à présent
eussent été pleinement obtenus, cependant Sa Majesté regarderait cette
oeuvre salutaire comme imparfaite, si la restauration de la paix n'était
pas accompagnée par les mesures les plus efficaces pour donner de la
solidité et de la stabilité au système ainsi établi. Beaucoup sera
certainement fait pour le repos futur de l'Europe par ces arrangemens
territoriaux, qui formeront contre l'ambition de la France une plus
forte barrière qu'il n'en a jamais existé; mais, pour rendre cette
sécurité aussi parfaite que possible, il paraît nécessaire qu'à l'époque
de la pacification générale, on conclue un traité auquel toutes les
principales puissances européennes prendront part, et par lequel leurs
possessions et leurs droits respectifs, tels qu'ils auront été établis,
seront fixés et reconnus, et ces puissances devraient toutes s'engager
réciproquement à se protéger et se soutenir l'une et l'autre contre
toute tentative pour l'enfreindre. Ce traité rendrait à l'Europe un
système général de droit public, et viserait, autant que possible, à
réprimer des entreprises futures pour troubler la tranquillité générale,
et, avant tout, pour faire échouer tout projet d'agrandissement et
d'ambition pareil à ceux qui ont produit tous les désastres dont
l'Europe a été affligée depuis la malheureuse ère de la révolution
française.]

[A: Pitt, tout en parlant de grands principes de justice, montre ici la
griffe du léopard; l'Espagne a reconnu que ses intérêts maritimes
étaient les mêmes que ceux de la France: dès-lors les princes de sa
maison peuvent être dépouillés pour la grande satisfaction du cabinet de
Londres. Voilà la justice et la légitimité de ce cabinet!!!]

[32: M. de Talleyrand a écrit plusieurs lettres à madame Aimée de
Coigny, qui était une de ses correspondantes, et il lui mandait qu'on ne
pouvait rien faire de mieux, pour le présent, que de s'attacher
fortement à la constitution.]

[33: Ce D*** avait été sous-officier dans l'armée de Condé pendant la
révolution; il est de l'Alsace.

À la dissolution du corps de Condé, il rentra en France, et, à la
campagne de 1805, je l'avais envoyé en Allemagne comme espion. Il avait
rempli deux ou trois missions avec assez d'intelligence, je l'envoyai
après les affaires d'Ulm, à l'armée de l'archiduc Charles en Italie; il
devait venir me prévenir aussitôt que cette armée se mettrait en marche
pour regagner Vienne.

Comme il passait lui-même par cette capitale je lui avais donné une
lettre à l'adresse d'un particulier de cette ville qui devait la
remettre à un autre pour lequel elle renfermait des billets à ordre.

D*** rompit le cachet, vit de quoi il était question, prit les billets à
ordre, et, pour éviter la réclamation de celui à qui ils étaient
destinés, il alla le dénoncer au gouvernement autrichien, qui le fit
arrêter; et lui, D***, au lieu de se rendre à l'armée de l'archiduc
Charles, alla en Bohême, d'où il vint se placer près de Ratisbonne; et
passant tantôt d'une rive du Danube sur l'autre, en se disant
commissaire bavarois lorsqu'il était sur la rive autrichienne, et
commissaire autrichien lorsqu'il était sur la rive bavaroise, il levait
ainsi des contributions sur toutes les deux.

Il fut arrêté faisant ce métier, et il aurait été infailliblement
fusillé, si la paix ne s'était pas faite; il fut renvoyé à Paris pour y
être mis en prison jusqu'à ce que l'on eût pu tirer des mains des
ennemis celui qu'il avait fait arrêter en le dénonçant, et comme cela
fut long, ce D*** souffrit en France ce qu'il avait fait souffrir à son
semblable en Autriche.

Je fus bien étonné de voir cet homme-là chevalier de Saint-Louis, garde
de la porte du roi, et depuis chef d'escadron de gendarmerie.]

[34: J'ai vu depuis un officier fort respectable qui m'a assuré avoir vu
M. de Bourmont travailler à Lons-le-Saulnier, chez le maréchal Ney, à la
rédaction de la proclamation que celui-ci fit lire aux troupes.]

[35: En même temps que l'on apprit le départ du roi de Lille, on sut
qu'un individu qui s'y trouvait avait tenu ce discours au duc d'Orléans,
qui accompagnait le roi: «Voilà la branche aînée qui a fini, Bonaparte
s'usera vite; ce sera naturellement vous qu'on appellera. N'allez point
dans les armées qui vont faire la guerre à la France; retirez-vous
paisiblement en Angleterre, et laissez faire le temps.»

Cette conversation avait été rapportée à Paris par quelqu'un qui disait
l'avoir entendue.]

[36: Les coalisés, fidèles à ce principe, ont en effet toujours séparé
_leurs intentions des apparences_, qu'ils mettaient en avant dans leurs
manifestes.]

[37: Les publications allemandes de cette pièce portent: «La France ne
peut attribuer qu'à elle-même, etc.»]

[38: Les éditions allemandes ne portent pas cet appel à la révolte,
elles se terminent ainsi: «L'Europe entière ne forme qu'un voeu, et ce
voeu est l'expression du besoin universel des peuples. Tous se sont
réunis pour le soutien d'une seule et même cause; cette cause triomphera
du seul obstacle qu'elle ait encore à vaincre.]





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon - Tome VII" ***

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